The Project Gutenberg EBook of Le comte de Moret, by Alexandre Dumas

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Title: Le comte de Moret

Author: Alexandre Dumas

Release Date: October 17, 2011 [EBook #37771]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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  mineures.

  Une table des chapitres a t rajoute  la fin du texte.




  Bibliothque du Messager Franco-Amricain


  LE COMTE DE MORET

  ROMAN INDIT

  PAR

  ALEXANDRE DUMAS


  New-York
  H. DE MAREIL, DITEUR
  51 LIBERTY STREET

  1866




PREMIER VOLUME.

CHAPITRE Ier.

L'HOTELLERIE DE LA BARBE PEINTE.


Le voyageur qui, pour ses affaires ou pour son plaisir, venait, vers la
fin de l'an de grce 1628, passer quelques jours dans la capitale du
royaume des Lys, comme on disait potiquement  cette poque, pouvait
avec certitude s'arrter, recommand ou non,  l'htellerie de _la Barbe
Peinte_, situe rue de _l'Homme-Arm_; il tait sr d'y trouver, chez
matre Soleil, bon visage, bonne table et bon gte.

Il n'y avait point  s'y tromper d'ailleurs;  part un ignoble cabaret
qui faisait le coin de la rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie, et qui,
remontant au plus obscur moyen-ge, avait, par son enseigne,
reprsentant un homme arm, donn son nom  cette ruelle, qui ne compte
encore aujourd'hui que cinq numros impairs et quatre numros pairs,
l'htellerie dans laquelle nous allons introduire nos lecteurs tenait
une place trop importante, et attirait les chalands par une trop
majestueuse inscription pour qu'un voyageur, quel qu'il ft, et l'ide
d'aller plus loin, une fois qu'il tait arriv en face d'elle.

En effet, outre le carr de fer-blanc, orn de dcoupures  jour, qui
grinait au moindre vent, au bout d'une tringle termine par un
croissant dor, carr de fer-blanc qui reprsentait le Grand-Turc, orn
d'une barbe du ponceau le plus clatant, ce qui justifiait ce nom
trange de l'_htellerie de la Barbe Peinte_, on pouvait, sur la faade
de la maison et au-dessus de la porte d'entre, lire le rbus suivant:

[Illustration]

Ce qui signifiait, en adjoignant l'enseigne  l'inscription, et en ne
faisant qu'un des deux:

  A LA BARBE PEINTE

  SOLEIL

  LOGE A PIED ET A CHEVAL.

L'enseigne de la _Barbe Peinte_ pouvait rivaliser d'anciennet avec
celle de l'_Homme-Arm_, mais nous devons avouer en notre qualit de
romancier, qui nous impose,  l'endroit de la vrit, des devoirs
auxquels ne s'astreignent pas toujours les historiens, que l'inscription
tait toute moderne.

Il y avait deux ans  peine que l'ancien aubergiste, avantageusement
connu sous les noms et prnoms de: Claude-Cyprien Mlangeois,--avait,
pour la somme de mille pistoles, cd son tablissement  matre
Blaise-Guillaume Soleil, son nouveau propritaire; or, ce nouveau
propritaire, sans respect pour les droits sculaires des hirondelles,
qui faisaient leurs nids  l'extrieur, et des araignes qui tissaient
leurs toiles  l'intrieur, avait,  peine l'acte de vente pass, appel
les peintres et les tapissiers, fait gratter la faade, fait meubler les
chambres de son htellerie et fait tracer enfin, aux regards blouis de
ses voisins, qui se demandaient o matre Soleil pouvait prendre tout
l'argent qu'il dpensait, le pompeux rbus que nous avons eu l'honneur
d'expliquer plus haut  nos lecteurs, non point, Dieu nous en garde, par
doute de leur intelligence, mais par le dsir, tout goste, de ne pas
les voir, pour faire une recherche dont nous pouvions leur pargner la
peine, s'arrter inutilement au commencement de notre rcit.

Les vieilles femmes de la rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie et de la
rue des Blancs-Manteaux avaient d'abord, en vertu des qualits
sibyllines qu'elles devaient  leur ge avanc, prdit, en hochant la
tte de droite  gauche, que tous ces embellissements porteraient
malheur  la maison, dont l'achalandage tenait justement  son aspect
connu depuis des sicles. Mais  leur grand dpit, et au suprme
tonnement de ceux qui les prenaient pour oracles, la prdiction funeste
ne s'tait point ralise, et tout au contraire l'tablissement avait
prospr, grce  une clientle aussi nouvelle qu'inconnue, laquelle,
sans faire tort  l'ancienne, avait augment, et nous dirons mme doubl
les recettes que l'htellerie de la _Barbe Peinte_ faisait, du temps o
les hirondelles btissaient tranquillement leurs nids aux coins des
fentres, et o les araignes tissaient non moins tranquillement leur
toile aux angles des appartements.

Mais, peu  peu, une certaine lueur s'tait faite sur ce grand mystre:
le bruit avait circul que Mme Marthe-Plagie Soleil, personne fort
alerte, fort avenante, encore jeune et encore jolie, vu qu'elle avait
trente ans  peine, tait la soeur de lait d'une des dames les plus
puissantes de la cour, laquelle dame avait, de ses deniers, ou de ceux
d'une autre dame, encore plus puissante qu'elle, avanc  matre Soleil
l'argent ncessaire  son tablissement, et que c'tait cette soeur de
lait qui recommandait l'htellerie de la _Barbe Peinte_ aux nobles
trangers que l'on voyait depuis quelque temps circuler dans les rues,
jusque-l assez mal frquentes, du quartier de la Verrerie et de la rue
Sainte-Avoye.

Qu'y avait-il de vrai, qu'y avait-il de faux dans toutes ces rumeurs?
C'est ce que la suite de cette histoire nous apprendra.

En tous cas, nous allons voir ce qui se passait dans une salle basse de
l'htellerie de la _Barbe Peinte_, le 5 dcembre 1628, c'est--dire
quatre jours aprs le retour du cardinal de Richelieu de ce fameux sige
de La Rochelle, qui nous a fourni un des pisodes de notre roman des
_Trois Mousquetaires_, et cela vers quatre heures de l'aprs midi, heure
 laquelle, vu la hauteur des maisons et le rapprochement des murailles,
le crpuscule commenait et doit commencer encore  tomber dans la rue
de l'Homme-Arm.

Cette salle basse tait occupe momentanment par un seul personnage,
mais comme ce personnage tait un habitu de la maison, il y faisait 
lui seul autant de bruit et y tenait autant de place que quatre buveurs
ordinaires.

Il avait dj vid un pot de vin, et en tait  la moiti du second, se
tenant couch sur trois chaises, s'amusant  dchiqueter, avec la
molette de ses perons, la paille d'une quatrime, tandis que de la
pointe de sa dague, il dessinait en creux sur la table un jeu de marelle
en miniature.

Sa rapire, dont la poigne tait  la porte de sa main, s'allongeait
de sa hanche sur sa cuisse, et glissait comme une couleuvre entre ses
deux jambes croises l'une sur l'autre.

C'tait un homme de 36  38 ans, dont on pouvait d'autant mieux voir le
visage, au dernier rayon de lumire qui filtrait par les troits vitraux
losangs de plomb, donnant sur la rue, qu'il avait suspendu son feutre 
l'espagnolette de la fentre. Il avait les cheveux, les sourcils et la
moustache noirs, le teint hl des hommes du Midi, quelque chose de dur
dans le regard et de railleur sur la lvre, qui, en se retroussant par
un mouvement facial, pareil  celui du tigre, laissait voir des dents
d'une blancheur clatante. Son nez droit et son menton en saillie
indiquaient la volont pousse jusqu' l'enttement, tandis que la
courbe infrieure de sa mchoire accentue  la manire de celle des
animaux froces, indiquait ce courage irrflchi dont il ne faut pas
savoir gr  celui qui le possde, puisqu'il n'est point chez lui le
rsultat du libre arbitre, mais le simple produit d'instincts
carnassiers; enfin, tout le visage, assez beau, offrait le caractre
d'une franchise brutale, qui pouvait faire craindre, de la part du
porteur de cette physionomie, des accs de colre et de violence, mais
qui ne laissait pas mme souponner des actes de duplicit, de ruse ou
de trahison.

Quant  son costume, c'tait celui des gentilshommes infrieurs de
l'poque, moiti civil, moiti militaire, avec le justaucorps de drap
ouvert aux manches, la chemise bouffant  la ceinture, les chausses
larges et les bottes de buffle abaisses au-dessous du genou. Tout cela
propre, mais sans luxe et empruntant une espce d'lgance,  la
dsinvolture de celui qui le portait.

Ce fut sans doute pour ne pas veiller dans son hte un de ces accs de
colre ou de violence auxquels il paraissait se laisser aller avec une
trop grande facilit, que matre Soleil entra deux ou trois fois dans la
salle basse o il se trouvait, sans se permettre de faire la moindre
remontrance sur la double dvastation dans laquelle il paraissait
compltement absorb, se contentant, au contraire, de lui sourire chaque
fois aussi agrablement que possible, ce qui tait d'ailleurs facile au
brave htelier, dont le facis tait aussi placide que celui du buveur
tait mobile et irritable.

Cependant,  sa troisime ou quatrime apparition dans la salle, matre
Soleil ne put se retenir d'adresser la parole  son habitu.

--Eh bien, mon gentilhomme, lui dit-il d'un ton de bienveillance
marque, il me semble que depuis quelques jours il y a du chmage dans
les affaires; si cela continue, cette bonne Joyeuse--comme vous
l'appelez--et il montrait du doigt l'pe de celui auquel il adressait
la parole--court le risque de se rouiller au fourreau!

--Oui, rpondit le buveur de son ton goguenard, et cela t'inquite pour
les dix ou douze pots de vin que je dois?

--Oh! Jsus Dieu, mon gentilhomme, vous m'en devriez cinquante et mme
cent que je n'en dormirais pas moins tranquillement, je vous le jure,
sur les deux oreilles! Non pas, je vous connais trop depuis dix-huit
mois que vous frquentez la maison, pour que cette sotte ide me soit
jamais venue, que je dusse perdre un denier avec vous; mais, vous le
savez, dans tous les mtiers, il y a des hauts et des bas; et le retour
de Son Eminence le cardinal-duc va ncessairement pendant quelques
semaines faire mettre les pes au clou. Je dis quelques semaines, car
le bruit court qu'il ne fait que toucher barre  Paris, et qu'il va
repartir avec le roi pour porter la guerre de l'autre ct des monts.
S'il en est ainsi, ce sera comme au temps du sige de La Rochelle: au
diable les dits! et les cus pleuvront de nouveau dans notre
escarcelle.

--Eh bien! c'est justement l o tu fais fausse route, ami Soleil; car,
avant-hier soir et hier matin, j'ai travaill comme d'habitude en tout
bien tout honneur; de plus, comme il n'est encore que quatre heures de
l'aprs-midi, j'espre bien trouver quelque bonne pratique avant que le
jour tombe tout  fait, et, tombt-il, comme dame Phoeb est dans son
plein, je compterais sur la nuit  dfaut du jour. Quant aux cus qui te
proccupent tant, non dans mon intrt mais dans le tien, tu vois, ou
plutt tu entends,--et le buveur fit harmonieusement rsonner le contenu
de sa poche--qu'il y en a encore quelques-uns dans l'escarcelle, et que
le gousset n'est pas tout  fait si vide que tu le crois; donc, si je ne
rgle pas mon compte _hic et nunc_, c'est tout simplement que je veux le
faire payer par le premier gentilhomme qui viendra rclamer mes bons
offices. Et peut-tre bien--continua l'hte insoucieux de matre Soleil,
en se penchant vers la fentre et en appuyant son front contre les
carreaux--peut-tre bien celui qui m'acquittera envers toi, est-il
celui-l, justement, que je vois venir du ct de la rue
Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie, le nez en l'air comme un homme qui
cherche l'enseigne de la _Barbe Peinte_. Justement, il l'a vu, et parat
on ne peut plus satisfait! Eclipsez-vous donc, matre Soleil, et comme
il est vident que ce gentilhomme veut parler  moi, retournez  vos
lardoires et laissez les gens d'pe causer de leurs petites affaires. A
propos, clairez; car dans dix minutes, il fera nuit comme dans un four,
et j'aime  voir l'air des gens avec qui je traite.

Le buveur ne se trompait point, car, en mme temps que son hte,
empress d'obir aux ordres qu'il venait de recevoir de lui,
disparaissait par la porte de la cuisine, une ombre, interceptant un
reste de jour entrant du dehors, apparaissait sur le seuil de la porte
d'entre.

Le nouveau venu, avant de se hasarder par un jour si douteux par la
salle basse de l'htellerie de la _Barbe Peinte_, interrogea d'un regard
prudent ses tnbreuses profondeurs; voyant alors que cette salle tait
occupe par un seul individu, et que cet individu tait, selon toute
probabilit, celui qu'il cherchait, il remonta son manteau,  la hauteur
de sa bouche et de ses yeux, de faon  se cacher entirement le visage,
et s'avana vers lui.

Si l'homme au manteau craignait d'tre reconnu, la prcaution n'tait
point inutile, car matre Soleil entra juste  ce moment, manant la
lumire, comme l'astre dont il portait le nom, puisqu'il tenait de
chaque main une chandelle allume, qu'il alla dposer dans deux
chandeliers de fer-blanc, accrochs  plat contre le mur.

L'tranger le regarda faire avec une impatience qu'il ne se donna point
la peine de cacher. Il tait vident qu'il et prfr demeurer dans la
demi-obscurit o la salle se trouvait ds son arrive, demi-obscurit
qui devait toujours aller en augmentant,  mesure que la nuit
tomberait. Cependant, il demeura silencieux, se contentant de suivre du
regard,  travers l'troite ouverture de son manteau, les agissements de
matre Soleil, et ce ne fut que quand la porte par laquelle il tait
entr se fut referme sur sa sortie que, s'adressant au buveur qui ne
paraissait faire aucune attention  lui, il lui demanda, sans autre
prambule:

--C'est vous qu'on appelle Etienne Latil, autrefois  M. d'Epernon, puis
capitaine dans les Flandres?

Le buveur, qui tait en train de porter son pot  sa bouche au moment o
la question lui fut faite, tourna, sans remuer la tte, son oeil vers
celui qui l'interpellait, et, comme la demande lui avait t adresse
d'un ton qui ne satisfaisait probablement pas la susceptibilit dont il
se piquait:

--Eh bien! dit-il, quand ce serait moi, en effet, qui m'appelasse de ces
deux noms, en quoi cela peut-il vous intresser?

Et il acheva de rapprocher de ses lvres le broc, un instant arrt au
milieu de la route qu'il avait  parcourir.

L'homme au manteau laissa au buveur tout le temps de donner  sa
dame-jeanne une accolade aussi tendre et aussi prolonge qu'il lui plut
de le faire, et, lorsque celui-ci eut repos le pot,  peu prs vide,
sur la table:

--J'ai l'honneur de vous demander, lui dit-il avec une notable
diffrence dans l'accent, si vous tes le chevalier Etienne Latil?

--Ah! voil qui est dj mieux, fit, avec un mouvement de tte
approbateur, celui auquel s'adressait la question.

--Alors, faites-moi la grce de me rpondre.

--Eh bien! oui, mon gentilhomme, je suis Etienne Latil en personne. Que
lui voulez-vous,  ce pauvre Etienne?

--Je veux lui proposer une bonne affaire.

--Une bonne affaire! Ah! ah!

--Mieux que bonne, excellente.

--Pardon--interrompit celui qui venait de reconnatre que le prnom
d'Etienne et le nom de Latil s'appliquaient effectivement  lui;--mais,
avant d'aller plus loin, permettez que ma susceptibilit prenne modle
sur la vtre. A qui ai-je l'honneur de parler?

--Peu vous importe mon nom, pourvu que mes paroles sonnent agrablement
 votre oreille?

--Vous vous mprenez, mon gentilhomme, si vous croyez qu' mon endroit
cette musique-l suffit; je suis cadet de famille, c'est vrai, mais je
suis de noblesse, et ceux qui vous ont adress  moi ont d vous dire
que je ne travaille ni pour le menu peuple ni pour la petite
bourgeoisie. Si vous avez maille  partir avec quelque artisan, votre
compre, ou quelque boutiquier, votre voisin, vous pouvez vous btonner
mutuellement, sans que je m'en mle ou m'en soucie; je n'interviens pas
dans de pareils dmls.

--Je ne puis ni ne veux vous dire mon nom, matre Latil, mais je ne fais
aucune difficult  ce que vous sachiez mon titre. Voici une bague qui
me sert de cachet et qui pourra vous renseigner, pour peu que vous ne
soyez point tout  fait ignare en blason, sur le rang que j'occupe dans
le monde.

Et, tirant une bague de son doigt, il la passa au bravo, qui se
rapprocha de la fentre, et, jetant sur elle un regard, aux dernires
lueurs du jour:

--Oh! oh!--dit-il--un onyx grav comme on ne grave qu' Florence! Vous
tes Italien et marquis, mon gentilhomme; nous savons ce que veulent
dire la feuille de vigne et les trois perles; de plus, riche, ce qui ne
gte jamais rien; la pierre seule, sans sa monture, vaut quarante
pistoles.

--Cela vous suffit-il, et pouvons-nous causer maintenant? demanda
l'inconnu en reprenant sa bague, et en la passant  une main blanche,
longue et fine qu'il tira de son manteau, et que, de son autre main
gante dj, il s'empressa de reganter  son tour.

--Oui, cela me suffit, et vous venez de faire vos preuves, monsieur le
marquis; mais auparavant, et comme arrhes du march que nous allons
conclure, il serait galant  vous, quoique je ne vous en fasse point une
condition, de payer les dix ou douze pots de vin que je dois dans ce
cabaret; je suis un homme d'ordre, et s'il m'arrivait un accident, dans
une de mes expditions, je serais dsol de laisser derrire moi une
dette, si petite qu'elle ft.

--Qu' cela ne tienne!

--Et ce serait, continua le buveur, mettre le comble  votre galanterie,
les deux pots que j'ai devant moi sonnant le creux, d'en faire venir,
pour les remplacer, deux autres, avec lesquels nous nous gargariserons
la gorge, car j'ai le parler sec, et je trouve que les paroles mal
humectes corchent la bouche d'o elles sortent.

--Matre Soleil! cria l'inconnu en s'enfonant d'un degr de plus dans
son manteau.

Matre Soleil parut, comme s'il se ft trouv derrire la porte, prt 
obir aux ordres qui lui seraient donns.

--Le compte de ce gentilhomme et deux pots de vin, du meilleur!

L'aubergiste de la _Barbe Peinte_ disparut aussi rapidement que le fait
de nos jours,  travers une trappe anglaise, un clown du Cirque
olympique, et reparut presqu'aussitt, tenant deux pots de vin qu'il
dposa, l'un  la proximit de l'inconnu, l'autre devant matre Etienne
Latil.

--Voil! dit-il; quant au compte, c'est une pistole, cinq sous, deux
deniers.

--Voici un louis d'or de deux pistoles et demie--dit l'inconnu en jetant
sur la table la pice annonce;--puis, comme l'aubergiste portait la
main  sa poche, sans doute pour y chercher de la monnaie:

--Inutile que tu me rendes, dit-il, tu porteras la diffrence  l'avoir
de monsieur.

--A l'_avoir_--murmura le bravo--voil un mot qui sent son marchand
d'une lieue! Il est vrai que ces Florentins sont tous marchands, et que
leurs ducs eux-mmes font l'usure, ni plus ni moins que des juifs de
Francfort ou des Lombards de Milan; mais, comme le disait notre hte,
les temps sont durs, et l'on ne peut pas toujours choisir ses clients.

Pendant ce temps, matre Soleil se retirait, en faisant rvrences sur
rvrences, et en jetant sur son hte, qui trouvait des seigneurs payant
si largement ses dettes, des regards de profonde admiration.




CHAPITRE II.

CE QUI ADVINT DE LA PROPOSITION FAITE PAR L'INCONNU A MAITRE TIENNE
LATIL.


L'inconnu suivit matre Soleil des yeux jusqu' ce que la porte se ft
referme sur lui, et alors, s'assurant qu'il tait bien seul avec
Etienne Latil:

--Et maintenant, dit-il, que vous savez n'avoir plus affaire  un
croquant, tes-vous dispos, mon cher monsieur,  aider un cavalier
gnreux  se dbarrasser d'un rival qui l'importune?

--On vient souvent me faire de pareilles offres, et rarement je les
refuse. Mais, avant d'aller plus loin, il me semble qu'il serait bon de
vous faire connatre mes prix.

--Je les connais: deux pistoles pour servir de second dans un duel
ordinaire, vingt-cinq pistoles pour appeler directement, sous un
prtexte quelconque, quand la partie intresse ne se bat pas, et cent
pistoles pour chercher une querelle, qui amne une rencontre immdiate,
avec une personne dsigne, laquelle doit mourir sur place.

--Mourir sur place--rpta le spadassin.--Si elle ne meurt pas, je rends
l'argent, nonobstant les blessures faites ou reues.

--Je sais cela, et que, non seulement vous tes une fine lame, mais
encore un homme d'honneur.

Etienne Latil s'inclina lgrement, et comme si l'on ne faisait que lui
rendre justice. En effet, il tait homme d'honneur  sa faon.

--Ainsi, continua l'inconnu, je puis compter sur vous?

--Attendez! n'allons pas si vite en besogne. Puisque vous tes Italien,
vous devez connatre le proverbe: _Che va piano va sano_. Allons
doucement pour aller srement. Avant tout, il faut connatre la nature
de l'affaire, l'homme dont il s'agit et  laquelle des trois catgories
appartient le trait que nous allons passer, lequel, je vous en
prviens, se fait toujours au comptant. Je suis trop vieux routier, vous
comprenez bien, pour agir  la lgre.

--Voil les cent pistoles toutes comptes dans cette bourse, vous pouvez
vous assurer que la somme y est.

Et l'inconnu jeta une bourse sur la table.

Malgr le son tentateur qu'elle rendit, le spadassin ne la toucha point
et la regarda  peine.

--Il parat que nous voulons ce qu'il y a de plus fin,--dit-il de ce ton
railleur, qui avait, nous l'avons dit, donn un pli particulier  sa
bouche--nous voulons la rencontre immdiate?

--Suivie de mort, rpondit l'inconnu, sans pouvoir, quelque puissance
qu'il et sur lui-mme, dominer le lger tremblement qui agita sa voix.

--Alors, nous n'avons plus qu' nous informer du nom, de l'tat et des
habitudes de notre rival. Je compte agir loyalement, selon ma coutume,
et c'est justement  cause de cela que j'ai besoin de connatre  fond
la personne  laquelle je m'adresserai. Tout dpend, vous le savez, ou
vous ne le savez pas, de la manire dont on engage le fer; or, on
n'engage pas le fer avec un provincial nouvellement dbarqu comme avec
un brave reconnu, avec un godelureau comme avec un garde du roi, ou de
M. le cardinal. Si, pas renseign du tout, ou mal renseign par vous,
j'allais mal engager le fer, et qu'au lieu de tuer votre rival, ce ft
votre rival qui me tut, cela ne ferait ni votre affaire ni la mienne,
puis enfin vous tes trop juste pour ne pas savoir que les risques
auxquels on s'expose ne sont pas tous dans la rencontre mme, et que ces
risques sont d'autant plus grands que l'on s'adresse plus haut. Le
moins qui puisse m'arriver, si l'affaire fait un peu de bruit, c'est
d'aller passer quelques mois dans une bastille. Or, dans les lieux
humides et malsains, o les cordiaux sont chers, vous ne pouvez exiger
que je me soigne  mes frais! Toutes ces considrations doivent entrer
en ligne de compte. Ah! s'il ne s'agissait que d'tre votre second, et
si vous courriez les mmes risques que moi, je serais plus coulant; mais
vous ne comptez pas dgainer, n'est-ce pas? poursuivit assez
ddaigneusement le spadassin.

--Non, pour cette fois, cela m'est impossible, et je vous donne ma foi
de gentilhomme que j'en suis aux regrets.

Cette rponse, au reste, fut faite d'un ton si ferme et si calme tout 
la fois, si loign en mme temps de toute faiblesse et de toute
forfanterie, que Latil commena de souponner qu'il s'tait mpris et
qu'il conversait avec un homme qui, si chtive que ft sa mine, et si
mauvaise que ft son apparence, n'et point eu, pour se venger, recours
 l'pe d'un autre, si de graves considrations n'eussent pas retenu la
sienne au fourreau. Cette bonne opinion, que le spadassin commenait 
prendre de son interlocuteur, s'augmenta encore lorsqu' la suite de
cette explication, il laissa ngligemment tomber ces mots:

--Quant  la question de vingt, de trente, de cinquante pistoles de plus
ou de moins, je sais ce qui est juste et je n'aurai pas de contestation
l-dessus.

--Alors, achevons, dit matre Etienne, quel est votre ennemi? Quand et
comment faudra-t-il l'attaquer?--Mais, son nom d'abord?

--Son nom importe peu, rpondit l'homme au manteau, nous irons ce soir
ensemble rue de la Cerisaie, je vous montrerai la porte du logis d'o il
sortira, vers deux heures aprs minuit, vous l'attendrez, et comme lui
seul pourra sortir  une heure si avance de la nuit, une mprise est
impossible; d'ailleurs je vous indiquerai les signes auxquels vous
pourrez le reconnatre facilement.

Le spadassin secoua la tte, repoussa la bourse pleine d'or, avec
laquelle il jouait du bout des doigts, et se renversant sur sa chaise:

--Ce n'est point assez--dit-il--je vous l'ai dit et je vous le rpte:
je veux savoir avant tout  qui j'ai affaire.

L'inconnu laissa chapper un signe d'impatience.

--En vrit!--dit-il,--vous poussez trop loin le scrupule, mon cher M.
Latil.--Votre futur adversaire ne saurait, en aucun cas, ni vous
compromettre, ni vous rsister: c'est un enfant de vingt-trois ans 
peine, depuis huit jours seulement de retour  Paris, et que tout le
monde croit encore en Italie. D'ailleurs, vous le mettrez  terre avant
qu'il ait pu distinguer les traits de votre visage, que, pour plus
grande prcaution, vous pouvez couvrir d'un masque.

--Mais savez-vous, mon gentilhomme, dit Latil, en appuyant ses coudes
sur la table et sa tte sur ses poings; savez-vous que votre proposition
frise l'assassinat!

L'inconnu resta muet; Latil, de son ct, secoua la tte, et, repoussant
la bourse tout  fait.

--En ce cas--dit-il--il ne me convient gure d'tre votre homme, et le
genre de besogne auquel vous voulez m'employer me va peu.

--Est-ce au service de M. d'Epernon que vous avez pris tous ces
scrupules? mon bel ami, demanda l'inconnu.

--Non, rpondit Latil, car je suis justement sorti du service de M.
d'Epernon parce que je les avais.

--Je vois cela; vous n'avez pu vous entendre avec les Simon!

Les Simon taient les tortureurs du vieux duc.

--Les Simon! dit Latil avec un geste de suprme ddain, sont des
donneurs d'trivires, tandis que moi je suis un donneur de coups
d'pe.

--Allons! dit l'inconnu, je vois qu'il faut doubler la somme; soit, je
puis mettre deux cents pistoles  cette fantaisie.

--Eh bien! non, cela ne me dcidera point. Je ne travaille pas dans le
guet-apens. Vous trouverez des gens dont c'est la partie, vers
Saint-Pierre-aux-Boeufs, c'est l que les coupe-jarrets se tiennent
habituellement. Mais que vous importe, au surplus, que j'emploie ma
manire  moi, au lieu d'employer la vtre, et que je le mne sur le
pr, pourvu que je vous en dbarrasse. Ce que vous voulez, n'est-ce pas,
c'est ne plus le rencontrer sur votre chemin? Eh bien! du moment o vous
ne l'y rencontrerez plus, vous devez vous tenir pour satisfait.

--Il n'acceptera point votre appel.

--Ventrebleu! il serait bien dgot! Les Latil de Pompignac ne datent
pas des croisades comme les Rohan et les Montmorency, c'est vrai, mais
ils sont d'honnte noblesse, et, quoique cadet de famille, je me crois
aussi noble que mes ans!

--Il n'acceptera point, vous dis-je.

--Alors je le btonnerai de telle manire qu'il n'osera plus jamais se
prsenter devant la bonne compagnie.

--On ne le btonne pas.

--Oh! oh! c'est donc  M. le cardinal lui-mme que vous en voulez?

L'inconnu ne rpondit point, mais tira de sa poche deux rouleaux de
louis de cent pistoles chacun, qu'il posa sur la table  ct de la
bourse, mais dans un mouvement qu'il fit, son chapeau se drangea, et
Latil put voir que son trange interlocuteur tait bossu par derrire et
par devant.

--Trois cents pistoles, dit le gentilhomme bossu, peuvent-elles calmer
vos scrupules et mettre fin  vos objections?

Latil secoua la tte et poussa un soupir.

--Vous avez des manires bien sduisantes, mon gentilhomme, dit-il, et
il est difficile de vous rsister. En effet, il faudrait avoir le coeur
plus dur qu'une roche, sachant un seigneur tel que vous dans l'embarras,
pour ne pas chercher avec lui un moyen de l'en tirer. Cherchons donc, je
ne demande pas mieux.

--Je n'en connais pas d'autres que celui-ci, rpondit l'inconnu, et deux
autres rouleaux de la mme essence et de la mme longueur, vinrent
s'aligner prs des deux premiers. Mais, ajouta l'inconnu, c'est la
limite de mon imagination, ou de mon pouvoir, je vous en prviens:
refusez ou acceptez.

--Ah! tentateur! tentateur! murmura Latil, en attirant  lui la bourse
et les quatre rouleaux, vous me ferez droger  mes principes et faillir
 mes habitudes!

--Allons donc! dit le gentilhomme, j'tais bien sr que nous finirions
par nous entendre.

--Que voulez-vous? Vous avez des faons tellement persuasives, que l'on
n'y saurait rsister. Voyons, convenons de nos faits: c'est dans la rue
de la Cerisaie, n'est-ce pas?

--Oui.

--Pour ce soir?

--Si c'est possible.

--Seulement, il faudra me le bien dpeindre pour que je ne m'y trompe pas.

--Sans aucun doute. D'ailleurs, maintenant que vous tes raisonnable,
que vous tes bien  moi, que je vous ai achet, que je vous ai pay.

--Un instant, l'argent n'est pas encore dans ma poche.

--Allez-vous faire des difficults?

--Non, mais poser des exceptions, _exceptis exipiendis_, comme nous
disions au collge de Libourne.

--Voyons ces exceptions.

--D'abord, ce n'est ni le roi ni M. le cardinal.

--Ni l'un ni l'autre.

--Ni un ami de M. le cardinal?

--Non, ce serait plutt un ennemi, au contraire.

--Et qu'est-il au roi?

--Indiffrent, mais je dois le dire, fort agrable  la reine.

--Je comprends, un amoureux de Sa Majest.

--Peut-tre. La liste de tes exceptions est-elle puise?

--Ma foi oui; pauvre reine! reprit Latil, en portant la main sur l'or,
et en s'apprtant  le faire passer de la table dans sa poche, elle n'a
pas de chance, on vient de lui tuer le duc de Buckingham.

--Et--interrompit le gentilhomme bossu qui sans doute voulait en finir
avec les hsitations de Latil, et qui aimait peut-tre mieux qu'il
recult dans l'auberge que sur le terrain, et voil qu'on va lui tuer le
comte de Moret.

Latil bondit sur sa chaise.

--Ouais!--dit-il--le comte de Moret?

--Le comte de Moret, rpta l'inconnu, vous ne l'avez pas nomm dans
votre exception, ce me semble?

--Antoine de Bourbon?--insista Latil, en appuyant ses deux poings sur la
table.

--Oui, Antoine de Bourbon.

--Le fils de notre bon roi Henri?

--Le btard, vous voulez dire.

--Les btards sont les vrais fils des rois, attendu que les rois les
font, non point par devoir, mais par amour. Reprenez votre or, monsieur,
jamais je ne porterai la main sur un fils de la maison Royale.

--Le fils de Jacqueline de Bueil n'est pas de la maison royale.

--Mais le fils du roi Henri IV en est.

Puis se levant, croisant les bras, et fixant un regard terrible sur
l'inconnu.

--Savez-vous bien, monsieur, dit-il, que j'tais l, quand on a tu le
pre!

--Vous?

--Sur le marchepied de la voiture comme page de M. le duc d'Epernon;
l'assassin a t oblig de m'carter de la main pour arriver jusqu'
lui. Sans moi, peut-tre se sauvait-il; c'est moi qui me suis cramponn
 son pourpoint quand il a voulu fuir, et, tenez, tenez! Latil montra
ses mains haches de cicatrices, voici les traces des coups de couteau
qu'il m'a donns pour me faire lcher prise! Le sang du grand roi s'est
ml au mien, monsieur, et c'est  moi que vous venez proposer de
rpandre celui de son fils! Je ne suis ni un Jacques Clment, ni un
Ravaillac, entendez-vous! Mais, vous... vous... vous tes un
misrable!... Reprenez donc votre or, et dguerpissez vivement, ou je
vous cloue  la muraille comme une bte venimeuse!

--Silence, sbire, dit l'inconnu en reculant d'un pas, ou je te fais
percer la langue et coudre les lvres.

--Ce n'est pas moi qui suis un sbire, c'est toi qui es un assassin, et
comme je ne suis pas de la police et que ce n'est point mon affaire de
t'arrter, pour que tu n'ailles pas renouveler ton infme proposition 
un autre qui l'accepterait peut-tre, je vais anantir  la fois et tes
machinations et ta vilaine personne crochue, et faire de ta mchante
carcasse, qui n'est bonne qu' cela, un pouvantail  moineaux! En
garde! misrable!...

Et, en prononant ces dernires paroles, en manire  la fois de menace
et d'avis, Latil avait vivement tir sa longue rapire du fourreau et en
avait allong un coup vigoureux  son interlocuteur, comme suprme
argument de son inbranlable volont de ne pas verser le sang.

Mais celui que cette botte devait percer d'outre en outre et clouer en
effet  la muraille comme un coloptre, si elle l'et atteint, fit avec
une souplesse et une agilit que l'on n'et pas d attendre d'un homme
atteint d'une pareille infirmit, un bond en arrire, et, dgainant en
mme temps, il retomba en garde devant Latil et se mit  lui fournir des
bottes si serres et des feintes si rapides, que le spadassin jugea
qu'il fallait en appeler  tout ce qu'il avait de science, de prudence
et de sang froid; puis, comme s'il et t charm de rencontrer
inopinment et au moment o il s'y attendait le moins, un jeu qui
pouvait rivaliser avec le sien, il voulut faire durer la lutte par amour
de l'art, et se contenta de parer avec autant de prcision qu'il et pu
faire dans une acadmie d'armes, attendant que la fatigue ou quelque
faute de son antagoniste lui donnt le loisir de lui porter un de ces
coups de Jarnac qu'il connaissait si bien et qu'il plaait si
avantageusement  l'occasion.

Mais l'irascible bossu, moins patient que lui, et las de ne pas trouver
le plus petit jour o faire glisser son pe, se sentant d'ailleurs
press peut-tre plus vivement qu'il l'et voulu, voyant en outre que
Latil, pour lui couper la retraite, s'tait plac entre la porte et lui,
se mit  crier tout  coup:

--A moi, mes amis!  l'aide! au secours! on m'assassine!

A peine le gentilhomme bossu avait-il fait cet appel, que trois hommes
qui s'taient arrts, attendant leur quatrime compagnon derrire la
barrire de la rue de l'Homme-Arm, se prcipitrent dans la salle
basse, et attaqurent le malheureux Latil, qui, se retournant pour leur
faire face, ne put parer la botte que lui porta, en se fendant jusqu'aux
paules, son premier adversaire; et, comme en mme temps un des
assaillants le frappait du ct oppos, il reut  la fois deux
effroyables coups d'pe, dont l'un, entrant par la poitrine, lui
sortait par le dos, et dont l'autre, entrant par le dos, lui sortait par
la poitrine.

Latil tomba tout d'une pice sur le carreau.




CHAPITRE III.

OU LE LECTEUR COMMENCE A S'EXPLIQUER LA HAINE QUE LE GENTILHOMME BOSSU
PORTAIT AU COMTE DE MORET, ET CE QU'IL EN ADVINT.


Quelques instants aprs qu'Etienne Latil, laissant tomber son pe,
s'tait affaiss sur lui-mme, rendant le sang par ses deux terribles
blessures, nous retrouvons le gentilhomme bossu et ses trois compagnons
 quelque distance de la rue de l'Homme-Arm. Assis sur une borne,
l'oeil sombre et la figure contracte, le premier adversaire du
spadassin semblait une de ces figures fantastiques que l'imagination
vagabonde des architectes du quatrime sicle sculptait  l'angle des
maisons.

Devant lui une espce d'athlte de cinq pieds six pouces de haut, lui
parlait les bras croiss.

--Ah! a, Pisani, lui disait-il, tu es donc enrag de te jeter sans
cesse, et de nous jeter avec toi dans de mauvaises affaires. Voil un
homme tu, il n'y a pas grand malheur, c'tait un sbire connu; nous
soutiendrons que tu tais dans le cas de lgitime dfense, donc, il n'y
aura pas de poursuites  l'endroit de sa mort; mais si je n'tais point
arriv l et si je ne l'avais pas embroch d'un ct, tandis que tu
l'embrochais de l'autre, c'tait toi qui tais enfil comme une
mauviette.

--Eh bien? rpliqua celui qui avait nom Pisani, le grand malheur, quand
cela serait arriv!

--Comment, le grand malheur?

--Oui, qui te dit que je ne cherche pas  me faire tuer? N'ai-je pas en
vrit une riche carcasse  mnager, et pour l'agrable vie que je mne,
raill des hommes, mpris des femmes, ne vaudrait-il pas autant tre
mort ou mieux encore n'tre jamais n?

Et il leva son poing au ciel en grinant des dents.

--Eh bien! mais alors, si tu voulais te faire tuer, mon cher marquis, si
autant vaudrait pour toi tre mort, pourquoi nous avoir appels  ton
secours, au moment o l'pe d'Etienne Latil allait probablement combler
tous tes voeux?

--Parce qu'avant de mourir, je veux me venger!

--Eh! que diable! quand on veut se venger et que l'on a pour ami un
homme qui s'appelle Souscarrires, on lui conte ses petites affaires, et
l'on ne va pas chercher un coupe-jarret rue de l'Homme-Arm.

--J'ai t chercher un coupe-jarret, parce qu'il n'y avait qu'un
coupe-jarret qui pt me rendre le service que je demandais de lui. Si
Souscarrires et pu me rendre ce service, je ne me fusse adress 
personne, et pas mme  lui, je me fusse charg moi-mme d'appeler et de
tuer mon homme; voir un rival que l'on dteste tendu  ses pieds, se
dbattant dans les angoisses de l'agonie, c'est une trop grande volupt
pour se la refuser quand on peut la prendre.

--Eh bien! pourquoi ne la prends-tu pas?

--Tu me feras dire ce que je ne veux pas, ce que je ne peux pas dire.

--Eh! dis, mordieu! l'oreille d'un ami dvou est un puits o se perd
tout ce que l'on y jette. Tu veux mal de mort  un homme, bats-toi avec
lui et tue-le.

--Eh! malheureux! s'cria Pisani emport par sa passion, est-ce que l'on
se bat avec les princes du sang! ou plutt est-ce que les princes du
sang se battent avec nous autres, simples gentilshommes. Quand on veut
tre dbarrass d'eux, il faut les faire assassiner!

--Et la roue? dit le compagnon du gentilhomme bossu que nous avons
entendu nomm Souscarrires.

--Lui mort, je me serais tu. Est-ce que je n'ai pas la vie en horreur?

--Ouais! s'cria Souscarrires en se frappant le front, est-ce que j'y
serais par hasard?

--C'est possible, fit Pisani, haussant insoucieusement les paules.

--Est-ce que l'homme dont tu es jaloux, mon pauvre Pisani, est-ce que ce
serait...

--Voyons, achve.

--Mais non, ce ne peut pas tre; celui-l est arriv depuis huit jours 
peine d'Italie.

--Il ne faut pas huit jours pour aller de l'htel Montmorency  la rue
de la Cerisaie.

--Alors, c'est donc...--Souscarrires hsita un instant, puis, comme si
le nom s'chappait de sa bouche malgr lui.--C'est donc le comte de
Moret?

Un blasphme terrible, qui s'chappa de la bouche du marquis, fut sa
seule rponse.

--Ah! ah! mais qui donc aimes-tu, mon cher Pisani?

--J'aime madame de Maugiron.

--Ah! la bonne histoire! s'cria Souscarrires en clatant de rire.

--Est-ce donc si risible ce que je te dis l? demanda Pisani, en
fronant le sourcil.

--Madame de Maugiron, la soeur de Marion Delorme?

--La soeur de Marion Delorme, oui!

--Qui demeure dans la mme maison que son autre soeur, madame de La
Montagne?

--Oui! cent fois oui!

--Eh bien! mon cher marquis, si tu n'as que cette raison d'en vouloir au
pauvre comte de Moret, et si tu veux le faire tuer parce qu'il est
l'amant de Mme de Maugiron, remercie Dieu que ton dsir n'ait pas t
accompli, car un brave gentilhomme comme toi aurait eu un remords
ternel d'avoir commis un crime inutile.

--Comment cela? demanda Pisani, se dressant tout debout.

--Parce que le comte de Moret n'est point l'amant de Mme de Maugiron.

--Et de qui est-il donc l'amant?

--De sa soeur, Mme de La Montagne.

--Impossible!

--Marquis, je te jure qu'il en est ainsi.

--Le comte de Moret, l'amant de Mme de La Montagne, tu me le jures?

--Foi de gentilhomme!

--Mais, l'autre soir, je me suis prsent chez Mme de Maugiron.

--Avant-hier?

--Oui, avant-hier.

--A onze heures du soir?

--Comment sais-tu cela?

--Je le sais, je le sais, comme je sais que Mme de Maugiron n'est point
la matresse du comte de Moret.

--Tu te trompes, te dis-je.

--Alors, va toujours.

--Je l'avais vue dans la journe; elle m'a dit que je pouvais venir, que
je la trouverais seule. J'ai repouss le laquais, je suis parvenu
jusqu' la porte de sa chambre  coucher, j'ai entendu une voix d'homme.

--Je ne dis point que tu n'aies pas entendu une voix d'homme.--Je dis
seulement que cette voix n'tait pas celle du comte de Moret.

--Oh! tu me damnes, en vrit!

--Tu ne l'as pas vu, le comte?

--Si, je l'ai vu.

--Comment cela?

--Je me suis embusqu sous la grande porte de l'htel Lesdiguires, qui
donne juste en face de la maison de Mme de Maugiron.

--Eh bien?

--Eh bien, je l'ai vu sortir, vu comme je te vois. Seulement il ne
sortait pas de chez Mme de Maugiron, il sortait de chez Mme de La
Montagne.

--Mais alors! mais alors! s'cria Pisani,--quel tait donc l'homme dont
j'ai entendu la voix chez Mme de Maugiron?

--Bah! marquis, soyez philosophe.

--Philosophe!

--Oui,  quoi bon vous en inquiter?

--Comment  quoi bon m'en inquiter. Je m'en inquite pour le tuer donc,
si ce n'est pas un fils de France.

--Pour le tuer! Ah! ah! fit Souscarrires avec un accent qui ouvrit au
marquis tout un horizon de doutes tranges.

--Certainement! rpondit-il, pour le tuer.

--Vraiment! comme cela, tout grouillant! sans dire gare! continua
Souscarrires avec un accent de plus en plus gouailleur.

--Oui! oui! oui! cent fois oui!

--Eh bien! dit Souscarrires, tuez-moi donc, mon cher marquis, car cet
homme, c'tait moi.

--Ah! Schelme! s'cria Pisani, en grinant des dents et en tirant son
pe,--dfends-toi.

--Ah! tu n'as pas besoin de m'en prier, mon cher marquis, dit
Souscarrires en bondissant en arrire et en retombant en garde l'pe 
la main,-- tes ordres.

Alors, malgr les cris de leurs compagnons qui ne comprenaient rien 
tout ce qui se passait, commena entre le marquis Pisani et le seigneur
de Souscarrires un combat furieux, d'autant plus terrible qu'il avait
lieu sans autre lumire que celle qui descendait d'une lune trouble et
voile.--Combat o chacun, autant par amour de la vie que pour toute
autre cause, dploya toute sa science en escrime. Souscarrires, qui
excellait  tous les exercices du corps, tait videmment le plus fort
et le plus adroit, mais les longues jambes de Pisani, la manire
exagre dont il tait fendu, lui donnaient un grand avantage pour
l'inattendu de ses attaques et la distance de ses retraites; enfin, au
bout d'une vingtaine de secondes, le marquis Pisani poussa un cri, qui
eut peine  passer entre ses dents serres, baissa le bras, le releva,
mais, presqu'aussitt, laissa tomber son pe dont il ne pouvait plus
supporter le poids, alla s'adosser au mur, jeta un soupir et s'affaissa
sur lui-mme.

--Ma foi, dit Souscarrires en baissant son pe  son tour, vous tes
tmoin que c'est lui qui l'a voulu.

--Hlas! oui--rpondirent ses compagnons.

--Et vous attesterez que tout s'est pass dans les rgles de l'honneur.

--Nous l'attesterons.

--Eh bien, maintenant, comme je ne veux pas la mort, mais la gurison du
pcheur, portez M. de Pisani chez madame sa mre, et courez chercher
Bouvard, le chirurgien du roi.

--C'est en effet ce que nous avons de mieux  faire. Aidez-moi, mon ami,
heureusement nous sommes  cinquante pas  peine de l'htel de
Rambouillet.

--Ah! dit l'autre, quel malheur! une partie qui avait si bien commenc!

Et tandis qu'ils emportaient le plus doucement possible le marquis
Pisani chez sa mre, Souscarrires disparaissait au coin de la rue des
Orties et de la rue Fromenteau, en disant:

--Ces damns bossus, je ne sais pas ce qui les enrage contre moi! voil
le troisime auquel je suis oblig de passer mon pe au travers du
corps, pour me dbarrasser de lui!




CHAPITRE IV.

L'HOTEL DE RAMBOUILLET.


Le clbre htel Rambouillet tait situ entre l'glise Saint-Thomas-du
Louvre, bti vers la fin du douzime sicle, sous l'invocation de
Saint-Thomas, martyr, et l'hpital des Quinze-Vingts, fond sous le
rgne de Louis IX,  son retour d'Egypte, en faveur de trois cents, ou,
comme on disait alors, de quinze-vingts gentilshommes,  qui les
Sarrazins avaient crev les yeux.

La marquise de Rambouillet, qui l'avait fait btir, et nous allons dire
comment tout  l'heure--tait ne en 1588,--c'est--dire l'anne o le
duc de Guise et son frre furent assassins aux Etats de Blois, par
ordre de Henri III.--Elle tait la fille de Jean de Vivone, marquis de
Pisani, et de Julie Savelli, dame romaine de l'illustre famille des
Savelli, qui a donn deux papes: Honor III et Honor IV,  la
chrtient--et une sainte  l'Eglise: sainte Lucine.

Elle avait,  l'ge de douze ans, pous le marquis de Rambouillet, de
la maison d'Angennes,--maison illustre qui, de son ct, avait donn le
cardinal de Rambouillet, et ce marquis de Rambouillet, qui fut vice-roi
de Pologne en attendant l'arrive de Henri III.

En 1606, c'est--dire aprs six ans de mariage, M. de Rambouillet avait,
dans un moment de gne, vendu l'htel Pisani  Pierre Forget
Dufresnes.--La vente avait t faite moyennant la somme de 34,500 livres
tournois;--puis celui-ci l'avait, en 1624, au prix de 30,000 cus,
revendu au cardinal-ministre, qui l'avait fait abattre, et, au moment o
nous sommes arrivs, tait occup  faire btir sur le mme terrain le
Palais-Cardinal; en attendant que ce palais, dont on disait des
merveilles, ft en tat d'tre habitable, Richelieu avait deux maisons
de campagne--l'une  Chaillot--l'autre  Rueil, et place Royale, une
maison de ville, attenant  celle qu'habitait Marion Delorme.

La marquise de Rambouillet, aprs la vente de l'htel Pisani  Pierre
Forget Dufresne, tait reste avec la petite maison de son pre situe
rue Saint-Thomas-du-Louvre--cette maison s'tait trouve trop troite
pour elle, ses six enfants et son nombreux domestique. Ce fut alors
qu'elle se dcida de faire btir ce fameux htel Rambouillet, qui eut
une si grande rputation dans la suite. Mais, mcontente des plans que
lui prsentaient les architectes, le terrain tout biscornu tant
difficile  utiliser, elle dclara qu'elle ferait son plan elle-mme.
Longtemps, elle chercha inutilement ce plan, mais un beau jour elle
s'cria, comme Archimde: Je l'ai trouv!, se fit apporter du papier
et une plume, et immdiatement fit le dessin intrieur et extrieur de
son htel, et cela avec un got si parfait, que la reine Marie de
Mdicis, alors rgente, et occupe  faire btir le Luxembourg,
quoiqu'elle et vu  Florence, dans sa jeunesse, les plus beaux palais
du monde, et qu'elle et fait venir de cette autre Athnes les premiers
architectes de l'poque, envoya ceux-ci demander des conseils  Mme de
Rambouillet et prendre exemple sur son htel.

L'ane des filles de la marquise de Rambouillet, et mme de tous ses
enfants, tait la belle Julie-Lucine d'Angennes, qui fit encore plus de
bruit que sa mre: aprs l'adultre pouse de Mnlas, qui lana
l'Europe sur l'Asie, il n'y a point de femme dont la beaut ait t plus
hautement et plus gnralement chante sur tous les tons et sur tous les
instruments. Aucun de ceux dont elle conquit le coeur ne rentra jamais
dans la possession du bien qu'il avait perdu. Ce furent des blessures
sinon mortelles, du moins ingurissables, que celles que firent les
beaux yeux de Mme de Montausier. Ninon de Lenclos eut ses _martyrs_,
mais Julie d'Angennes eut ses _mourants_.

Elle tait ne en 1600, avait 28 ans, et quoiqu'ayant pass la premire
jeunesse, tait,  l'poque o nous sommes arrivs, dans tout l'clat de
sa beaut.

Madame de Rambouillet avait quatre filles que leur ane effaa, et qui
restrent  peu prs inconnues. Trois d'ailleurs entrrent en religion:
ce furent Mme d'Hieres, Mme de Saint-Etienne, Mme Pisani, et la dernire
enfin, Claire-Anglique d'Angennes, qui fut la premire femme de M. de
Grignan.

Nous avons, dans les premiers chapitres de ce livre, fait connaissance
avec l'an de ses fils, le marquis de Pisani; elle avait eu un second
fils qui tait mort  l'ge de huit ans, sa gouvernante ayant t voir
un pestifr et ayant eu l'imprudence d'embrasser le pauvre enfant, au
retour de l'hpital. Elle et lui moururent de la peste en deux jours.

L'originalit, qui faisait le caractre particulier de ce brillant htel
Rambouillet, tait d'abord la passion qu'inspirait la belle Julie  tout
homme de nom qui l'approchait, et le dvouement que les domestiques
portaient  la famille. Le gouverneur du marquis Pisani, Chavaroche,
tait, avait toujours t et devait toujours tre un des _mourants_ de
la belle Julie. Lorsque celle-ci, aprs douze ans d'attente, s'tait
dcide,  l'ge de trente-neuf ans,  couronner la flamme de M. de
Montausier, elle eut une couche trs-laborieuse. On chargea alors
Chavaroche, car on savait l'empressement qu'il y mettrait, d'aller
chercher la ceinture de sainte Marguerite, relique renomme pour
faciliter les accouchements,  l'abbaye de Saint-Germain qui la tenait
en dpt. Chavaroche y courut, mais, comme il n'tait que trois heures
du matin, il trouva les religieux couchs et fut oblig, malgr son
impatience, d'attendre prs d'une demi-heure.

--Ah! s'cria-t-il, par ma foi, voil de beaux moines, qui dorment
tandis que Mme de Montausier accouche!

Et,  partir de ce moment, Chavaroche parla toujours mal des moines de
l'Abbaye de Saint-Germain.

Aprs Chavaroche, et en descendant un degr vers la domesticit, on
rencontrait, sa longue pe lui battant les jambes, sa royale lui
descendant jusqu' la poitrine, Louis de Neuf-Germain, qui prenait le
titre de pote htroclite de MONSIEUR, frre du roi.

Il avait--Neuf-Germain, bien entendu--une matresse rue Gravillier, la
dernire rue de Paris o un galant homme dt chercher une matresse;
aussi certain filou, qui prtendait avoir un droit d'antriorit sur la
donzelle, trouva mauvais que Neuf-Germain lui fit visite; ils se
querellrent dans la rue; le filou prit Neuf-Germain par sa royale et
tira si bien, que la royale tout entire lui resta dans la main.
Neuf-Germain, qui portait toujours l'pe, et qui avait donn ses
premires leons d'armes au marquis Pisani, porta de cette pe,  son
antagoniste, un coup qui lui fit lcher prise, si bien que le bouquet de
barbe qu'il tenait dans sa main tomba  terre; le filou bless se sauva
en hurlant, poursuivi par la moiti des spectateurs que cette querelle
avait attirs; l'autre moiti resta autour de Neuf-Germain, l'exaltant
et criant: bravo! tandis qu'il continuait  battre l'air de sa rapire,
dfiant le filou, qui n'avait garde de revenir. Neuf-Germain parti, un
savetier qui connaissait le vainqueur pour appartenir  l'htel
Rambouillet, dont la rputation avait ses racines dans le plus bas
peuple, s'aperut que cette vnrable barbe, arrache  son menton,
tait reste sur le champ de bataille; il la ramassa soigneusement
jusqu'au dernier poil, la plia dans un papier blanc, et s'achemina vers
l'htel Rambouillet. On tait en train de dner lorsqu'il cogna  la
porte, et que l'on vint dire au marquis qu'un savetier de la rue
Gravillier demandait  lui parler.

La nouvelle tait assez inattendue pour que M. de Rambouillet dsirt
savoir ce que le savetier avait  lui dire.

--Faites-le entrer, dit-il.

L'ordre est excut, le savetier entre, tire sa rvrence, et
s'approchant de M. de Rambouillet:

--Monsieur le marquis, dit-il, j'ai l'honneur de vous rapporter la barbe
de M. de Neuf-Germain, que celui-ci a eu le malheur de perdre devant ma
porte.

Sans trop savoir ce que cela voulait dire, M. de Rambouillet tira de sa
poche un de ces nouveaux cus que l'on venait de frapper  l'effigie de
Louis XIII et que l'on nommait des louis d'argent, et le donna au
savetier qui se retira au comble de la satisfaction, non pas d'avoir
reu un cu, mais d'avoir eu l'honneur de voir  table, mangeant comme
de simples mortels, M. de Rambouillet et sa famille.

Or, M. de Rambouillet et sa famille en taient encore  regarder, sans y
rien comprendre, cette poigne de barbe, lorsque Neuf-Germain entra avec
son menton plum et raconta l'aventure, tout surpris que, quelque
diligence qu'il et faite pour revenir  l'htel, sa barbe y ft arrive
avant lui.

Un tage plus bas, on rencontrait l'cuyer, ou plutt le quinola
Silsie,--on appelait quinola  cette poque un cuyer de second
ordre,--autre fou d'un autre genre, car tout le monde  l'htel
Rambouillet avait sa folie; aussi Mme Rambouillet appelait-elle
Neuf-Germain son fou _interne_ et Silsie son fou _externe_, attendu
qu'il logeait avec sa femme et ses enfants hors de l'htel, mais 
quelques pas seulement.

Un matin, tous les gens qui habitaient la mme maison que Silsie,
vinrent se plaindre au marquis, lui disant que depuis les chaleurs, il
n'y avait pas moyen de dormir sous le mme toit que son cuyer.

M. de Rambouillet l'appela devant lui.

--Quel sabbat fais-tu donc la nuit? lui demanda-t-il, que tous les
voisins se plaignent de ne pouvoir fermer l'oeil un instant.

--Sauf votre respect, M. le marquis, rpondit Silsie, je tue mes puces.

--Et comment mnes-tu si grand bruit en tuant tes puces?

--Parce que je les tue  coups de marteau.

--A coups de marteau! Explique-moi cela, Silsie.

--Monsieur le marquis a d remarquer qu'aucun animal n'a la vie plus
dure qu'une puce.

--C'est vrai.

--Eh bien, je prends les miennes, et de peur qu'elles ne s'chappent
dans ma chambre, je les porte sur l'escalier et  grands coups de
marteau, je les crase.

Et, quelque chose que pt lui dire le marquis, Silsie continua de tuer
ses puces de la mme faon jusqu' ce que, pendant une nuit, o il tait
probablement mal rveill, il manqua la premire marche et roula du haut
en bas de l'escalier.

Quand on le ramassa, il avait le cou rompu.

Aprs Silsie, venait matre Claude l'argentier, espce de Jocrisse,
fanatique des excutions, et qui, quelques observations que l'on pt lui
faire sur la cruaut du spectacle, n'en manquait pas une. Cependant
trois ou quatre eurent lieu les unes  la suite des autres, sans que
matre Claude bouget de la maison.

Inquite de cette insouciance, la marquise lui en demanda la cause.

--Ah! madame la marquise, lui rpondit matre Claude, en secouant la
tte d'un air mlancolique, je ne prends plus aucun plaisir  voir
rouer.

--Et pourquoi cela? lui demanda sa matresse.

--Imaginez vous que, depuis le commencement de cette anne, ces coquins
de bourreaux tranglent les patients avant que de les rouer! J'espre
qu'un jour on les rouera eux-mmes, et j'attends ce jour-l pour
retourner en Grve.

Un jour, ou plutt un soir, il alla pour voir le feu d'artifice de la
Saint-Jean, mais, au moment o l'on allait allumer la premire fuse, se
trouvant derrire un curieux plus grand que lui de la tte, gros 
l'avenant, qui l'empchait de voir, il eut l'ide, pour n'tre gn par
personne, d'aller  Montmartre; seulement lorsqu'il arriva tout
essouffl au haut de la butte, et qu'il se retourna du ct de l'Htel
de Ville, le feu d'artifice tait tir, de sorte que ce soir-l, au lieu
de mal voir, Claude ne vit rien du tout.

Mais ce qu'il vit en dtail et ce qui lui fit grand plaisir  voir, ce
fut le trsor de Saint-Denis. Aussi  son retour, interrog par la
marquise:

--Ah! madame--dit-il--que de belles choses ils ont, ces coquins de
chanoines!

Et il commena d'numrer les croix ornes de pierreries, les chapes
brodes de perles, les ostensoirs en or, les crosses en argent--et puis,
ajouta-t-il--le plus important que j'oubliais.

--Qu'appelez-vous le plus important, matre Claude?

--Eh donc, madame la marquise, le bras de notre voisin qu'ils ont.

--De quel voisin? demanda Mme de Rambouillet, qui se demandait
inutilement lequel de ses voisins pouvait avoir eu l'ide de dposer son
bras au trsor de Saint-Denis.

--Eh! pardieu! le bras de notre voisin Saint Thomas, madame, nous n'en
n'avons pas de plus proche, puisque nous touchons  son glise.

Il y avait encore  l'htel Rambouillet deux autres serviteurs qui ne
dparaient pas la collection: un secrtaire nomm Adriani, et un brodeur
nomm Dubois. Le premier publia un volume de posies qu'il ddia  M. de
Schomberg; l'autre, se prtendant entran par la vocation, se fit
capucin; mais la vocation ne fut point persistante, de sorte qu'avant la
fin de son noviciat, il sortit de son couvent, et n'osant aller
redemander sa place chez Mme de Rambouillet, il se fit portier des
comdiens de l'htel de Bourgogne, afin, disait-il, de revoir encore Mme
de Rambouillet, si par hasard il lui prenait l'envie d'aller au thtre.

En effet, le marquis et la marquise de Rambouillet taient adors de
leurs serviteurs; un soir, l'avocat Patru--celui qui introduisit 
l'Acadmie la mode des discours de remerciements,--soupait  l'htel de
Nemours avec l'abb de Saint-Spire, un des deux pronona le nom de la
marquise de Rambouillet; le sommelier, nomm Audry, qui traversait la
salle, aprs avoir donn aux domestiques infrieurs ses ordres sur le
vin qu'il devait leur servir, entendit le nom de la marquise et
s'arrta; puis, comme les deux convives continuaient d'en parler, le
sommelier congdia tous les autres domestiques.

--Que diable faites-vous donc, Audry? demanda Patru.

--Eh! messieurs! s'cria le sommelier, j'ai t douze ans  Mme de
Montausier, et, puisque vous avez eu l'honneur d'tre des amis de Mme la
marquise, personne ne vous servira ce soir que moi.

Et, au mpris de sa dignit, prenant la serviette aux mains du
domestique et la mettant sur son bras, le digne sommelier se tint debout
derrire les convives et les servit jusqu' la fin du souper.

Et maintenant que nous avons fait connaissance avec les matres, les
commensaux et les serviteurs de l'htel Rambouillet, introduisons nos
lecteurs dans le susdit htel, un soir o nous y verrons les principales
clbrits de l'poque.




CHAPITRE V.

CE QUI SE PASSAIT A L'HOTEL RAMBOUILLET, AU MOMENT OU SOUSCARRIRES SE
DBARRASSAIT DE SON TROISIME BOSSU.


Or, pendant cette soire du 5 dcembre 1628, o nous avons ouvert dans
l'htellerie de la _Barbe Peinte_ le premier chapitre de ce livre,
toutes les illustrations littraires de l'poque, tout ce qui formait
cette socit, qui plus tard tomba dans le ridicule, et que ridiculisa
Molire, tait rassembl dans l'htel de la marquise, non point comme
visiteurs ordinaires, familiers de la maison, mais comme invits, chacun
d'eux ayant reu un billet de Mme de Rambouillet qui lui annonait qu'il
y avait chez elle assemble extraordinaire.

Aussi n'tait-on pas venu, on tait accouru.

Tout tait vnement,  cette bienheureuse poque o les femmes
commenaient  prendre une influence sur la socit; la posie tait en
enfantement; elle avait, dans le sicle prcdent, donn Marot, Garnier
et Ronsard; elle bgayait ses premires tragdies, ses premires
pastorales, ses premires comdies, avec Hardy, Desmarets, Ressguier,
et elle allait, grce  Rotrou,  Corneille,  Molire et  Racine,
placer par sa littrature dramatique la France  la tte de toutes les
nations, et parfaire cette belle langue, qui, cre par Rabelais, pure
par Boileau, filtre par Voltaire, devait devenir,  cause de sa clart,
la langue diplomatique des peuples civiliss. La clart est la loyaut
des langues.

Le grand gnie du seizime sicle, et, disons mieux, de tous les
sicles, William Shakespeare, tait mort il y avait douze ans, connu des
seuls Anglais. La popularit europenne du grand pote d'Elisabeth, que
l'on ne s'y trompe pas, est toute moderne. Aucun des beaux esprits
rassembls chez Mme de Rambouillet n'avait jamais mme entendu prononcer
le nom de celui que, cent ans plus tard, Voltaire appelait _un barbare_.
D'ailleurs, dans un temps o le thtre appartenait  des pices comme
_la Dlivrance d'Andromde_, _la Conqute du sanglier de Calydon_ et _la
Mort de Bradamante_, des oeuvres comme _Hamlet_, comme _Macbeth_, comme
_Othello_, comme _Jules Csar_, comme _Romo et Juliette_ et comme
_Richard III_, eussent t des morceaux de bien dure digestion pour des
estomacs franais.

Non, c'tait de l'Espagne que nous venait la ligue avec les Guises, les
modes avec la reine, et la littrature avec Lope de Vega, Alarcon,
Tirso de Molina; Calderon n'avait pas encore paru.

Fermons cette longue parenthse, qui s'est ouverte toute seule et par la
force des choses, pour reprendre notre phrase  ces mots: tout tait
vnement  cette bienheureuse poque, et nous allions ajouter qu'une
invitation de Mme de Rambouillet tait un double vnement.

On savait que la grande proccupation, et surtout le grand plaisir de la
marquise tait de faire des surprises  ses invits; elle fit un jour 
M. l'vque de Lisieux, Philippe de Cospean, une surprise  laquelle, 
coup sr, un vque ne devait gure s'attendre. Il y avait dans le parc
de Rambouillet une grande roche circulaire de laquelle jaillissait une
fontaine; un rideau d'arbres l'abritait en la voilant; elle tait
consacre par les souvenirs de Rabelais, qui souvent en faisait son
cabinet de travail, quelquefois sa salle  manger. La marquise y
conduisit M. de Lisieux, un beau matin; au fur et  mesure qu'il en
approchait, le prlat clignait de l'oeil, apercevant  travers les
branches quelque chose de brillant dont il ne pouvait se rendre compte.
Cependant s'approchant toujours, il lui sembla qu'il finissait par
distinguer sept ou huit jeunes femmes vtues en nymphes, c'est--dire
trs-peu vtues.

C'tait, en effet, Mlle de Rambouillet en costume de Diane, le carquois
sur l'paule, l'arc  la main, le croissant sur la tte, et toutes les
demoiselles de la maison, qui, groupes sur la roche, y faisaient, dit
Tallemant des Raux, _le plus agrable spectacle du monde_. Un vque de
nos jours se scandaliserait peut-tre  ce spectacle _le plus agrable
du monde_, mais M. de Lisieux fut au contraire si charm, que jamais il
ne voyait la marquise sans lui demander des nouvelles des roches de
Rambouillet. Et comme on faisait observer  celle-ci qu'en pareille
circonstance Acton avait t chang en cerf et dchir par les chiens,
elle rpondait que le cas tait hors de comparaison, et que le bon
vque tait si laid que les nymphes pouvaient bien faire de l'effet sur
lui, mais qu'il n'en pouvait faire sur les nymphes, si ce n'tait
cependant de les mettre en fuite. Au reste, M. de Lisieux connaissait
bien sa laideur, et tait mme le premier  en plaisanter, car, ayant
sacr l'vque de Riez, qui tait loin d'tre un Adonis, et celui-ci
tant all le remercier:--Hlas! monsieur, lui dit-il, c'est  moi de
vous rendre des grces, au contraire, car, avant que vous fussiez mon
collgue, j'tais le plus laid des vques de France.

Peut-tre toute la partie masculine de la socit de Mme de Rambouillet,
plus nombreuse encore que la partie fminine, s'attendait-elle  ce que
la marquise ferait ce soir-l  ses invits une surprise dans le genre
de celle qu'elle avait faite  M. de Lisieux, et tait-elle accourue
dans cet espoir? Aussi rgnait-il dans cette prcieuse assemble cette
inquite curiosit qui prcde les grands vnements, ignors encore,
mais dont on a cependant une vague perception.

La conversation roulait sur toutes choses d'amour et de posie, mais
plus particulirement sur la dernire pice que venaient de reprsenter
les comdiens de l'htel de Bourgogne, o la socit commenait  aller
depuis que Belle-Rose, la Beaupr, sa femme, Mlle Vaillot, la Villiers
et Mondory avaient pris la direction du thtre.

Mme de Rambouillet les avait mis  la mode, en leur faisant jouer chez
elle _Frdgonde, ou le Chaste Amour_, de Hardy. Depuis ce temps, il
avait t dcid que les femmes honntes, qui jusque-l n'avaient point
frquent l'htel de Bourgogne, y pouvaient aller.

Cette pice dont on s'occupait tait le dbut d'un trs jeune homme que
protgeait la marquise, et qui se nommait Jean de Rotrou. Elle avait
pour titre: _l'Hypocondriaque, ou le Mort amoureux_. Quoique de mdiocre
valeur, elle venait d'avoir, grce  l'appui que lui donnait l'htel
Rambouillet, assez de succs pour que le cardinal de Richelieu et fait
venir Rotrou dans sa maison de la place Royale, et l'et adjoint  ses
collaborateurs ordinaires Mayret, l'Etoile et Colletet, en dehors
desquels il avait encore deux collaborateurs extraordinaires: Desmarets
et Bois-Robert.

Au moment o l'on discutait les mrites, fort contestables, de cette
comdie, que Scudri et Chapelain hachaient menu comme chair  pt, un
beau jeune homme de dix-neuf ans entra, vtu d'un lgant costume, et
d'un air tout--fait cavalier traversa le salon, alla saluer selon les
rgles de l'tiquette Mme la princesse d'abord, que l'on dsignait tout
simplement sous le nom de Mme la princesse, parce qu'elle tait femme de
M. de Cond, premier prince du sang, et qui, en sa qualit d'Altesse,
avait droit, partout o elle se trouvait, au premier salut; puis la
marquise, puis la belle Julie.

Il tait suivi d'un compagnon plus g que lui de deux ou trois ans,
tout vtu de noir, et qui s'avanait au milieu de la docte et imposante
assemble d'un pas aussi timide que l'allure de son ami tait dgage.

--Eh! tenez, dit la marquise en apercevant les deux jeunes gens et en
dsignant du geste le premier, voici justement le triomphateur!--et
c'est si beau de monter au capitole  son ge, que personne n'aura le
courage, je l'espre, de crier derrire son char: _Csar, souviens-toi
que tu es mortel!_

--Ah! madame la marquise, rpondit Rotrou,--car c'tait
lui-mme,--laissez dire, au contraire; jamais le critique le plus
malveillant ne dira de ma pauvre pice le mal que j'en pense moi-mme,
et je vous jure bien que, si je n'eusse reu l'ordre positif de M. le
comte de Soissons, j'eusse laiss de ct mon _Mort amoureux_, comme
s'il et t vritablement mort, et j'eusse dbut par la comdie que je
fais en ce moment.

--Bon! et quel est le sujet de cette comdie, mon beau cavalier? demanda
Mlle Paulet.

--Une bague que nul n'aura l'envie de mettre  son doigt, une fois qu'il
vous aura vue, adorable lionne,--la _Bague de l'oubli_!

Un murmure flatteur et un gracieux remercment de tte de la part de
celle  qui il tait adress, accueillit ce compliment, pendant lequel
le jeune homme vtu de noir s'tait tenu le plus compltement cach
qu'il avait pu derrire son introducteur; mais, comme il tait
totalement inconnu  tout le monde, et que l'on ne prsentait  la
marquise que des hommes ayant dj un nom ou devant s'en faire un, un
jour, son maintien, si modeste qu'il ft, ne pouvait empcher tous les
yeux de se fixer sur lui.

--Et comment avez-vous le temps de faire une nouvelle comdie, monsieur
de Rotrou, demanda la belle Julie, maintenant que vous tes admis 
l'honneur de travailler  celles de M. le cardinal?

--M. le cardinal, rpondit Rotrou, vient d'avoir tant de besogne au
sige de La Rochelle, qu'il nous a laiss un peu de rpit, et j'ai
profit de cela pour travailler de mon mieux.

Pendant ce temps, le jeune homme vtu de noir continuait d'absorber la
part d'attention qui ne se fixait pas sur Rotrou.

--Ce n'est point un homme d'pe, dit mademoiselle de Scudri  son
frre.

--Il a plutt l'air d'un clerc de procureur, rpondit celui-ci.

Le jeune homme vtu de noir entendit ce court dialogue, et salua avec un
sourire de bonhomie.

Rotrou aussi l'entendit.

--Oui, oui, en effet, c'est un clerc de procureur, et un clerc de
procureur qui sera un jour notre matre  tous, c'est moi qui vous le
dis.

Ce fut au tour des hommes de sourire, moiti d'incrdulit, moiti de
ddain. Les femmes regardrent avec une curiosit plus grande celui que
Rotrou prsentait avec une si brillante promesse.

Malgr sa grande jeunesse, il tait remarquable par son visage austre,
par la ride transversale de son front qui semblait creuse par le soc de
la pense, et par des yeux pleins de flammes.

Le reste du visage tait vulgaire, le nez gros, la lvre paisse,
quoiqu'on la vt mal, perdue qu'elle tait sous une moustache naissante.

Rotrou pensa qu'il tait temps de satisfaire la curiosit gnrale et
continua:

--Madame la marquise, permettez-moi de vous prsenter mon cher
compatriote, Pierre Corneille, fils d'un avocat-gnral de Rouen, et qui
bientt sera fils de son gnie.

--Corneille, rpta Scudri, ce nom est celui d'un oiseau de mauvais
augure.

--Oui, pour ses rivaux, monsieur Scudri, rpondit Rotrou.

--Corneille? rpta la marquise  son tour, mais avec bienveillance.

--_Ab illice cornix_, souffla Chapelain  l'vque de Vence, M. Godeau,
prlat de si petite taille qu'on l'appelait le nain de la princesse
Julie.

--Bon! dit Rotrou  Mme de Rambouillet, vous cherchez au frontispice de
quel pome,  la tte de quelle tragdie vous avez lu ce nom-l. Sur
aucun, madame la marquise; il n'est encore inscrit qu' la tte d'une
comdie dont ce bon compagnon arriv hier de Rouen, a pay cette nuit
mon hospitalit. Je le conduis demain  l'htel de Bourgogne, je le
prsente  Mondory, et dans un mois nous l'applaudissons.

Le jeune homme leva les yeux au ciel en pote qui dit: _Dieu le
veuille!_

On se rapprocha des deux amis avec plus de curiosit. Mme la princesse
surtout, nature avide de louanges, voyant dans tout pote un pangyriste
de sa beaut qui commenait  plir, Mme la princesse paraissait on ne
peut plus curieuse; elle fit rouler son fauteuil du ct du groupe qui
se formait autour de Rotrou et de son compagnon, et tandis que les
hommes, et particulirement les potes, se tenaient ddaigneusement 
leur place:

--Eh! monsieur Corneille, demanda-t-elle, peut-on s'informer quel est le
titre de votre comdie?

Corneille se retourna  cette interpellation faite d'une voix quelque
peu hautaine. Tandis qu'il se retournait, Rotrou lui souffla un mot 
l'oreille.

--Elle s'appelle _Mlite_, rpondit-il,  moins toutefois que Votre
Altesse ne daigne la baptiser d'un meilleur nom.

--Mlite! Mlite! rpta la princesse; non, il faut le laisser ainsi,
Mlite est charmant, et si la fable y correspond...

--Ah voil ce qu'il y a de charmant surtout, madame la princesse, dit
Rotrou, c'est que ce n'est point une fable, c'est une histoire.

--Comment, une histoire? demanda Mlle Paulet, l'argument en serait-il
vrai?

--Voyons, raconte la chose  ces dames, mauvais sujet, dit Rotrou  son
compagnon.

Corneille rougit jusqu'aux oreilles; nul n'avait moins l'air d'un
mauvais sujet que lui.

--Reste  savoir si l'histoire peut se raconter en prose, dit Mme de
Combalet, se couvrant d'avance, et pour le cas o Corneille raconterait
l'histoire, le visage de son ventail.

Mme de Combalet, nice bien-aime du cardinal, tait une habitue du
salon de Mme de Rambouillet.

--J'aimerais mieux, dit timidement Corneille, en rciter quelques vers
qu'en raconter l'argument.

--Bah! dit Rotrou, voil bien de l'embarras pour une galanterie. Je vais
vous la dire en deux mots, moi l'histoire. Mais ce n'est point l
qu'est le mrite, puisque l'histoire est vraie, et que mon ami en tant
le hros n'a pas mme le mrite de l'invention. Imaginez-vous, madame,
qu'un ami de ce libertin...

--Rotrou! Rotrou! interrompit Corneille.

--Je reprends, malgr l'interruption, continua Rotrou; imaginez-vous
qu'un ami de ce libertin le prsente dans une honnte maison de Rouen,
o tout tait arrt pour son mariage avec une fille charmante... Que
pensez-vous que fasse M. Corneille? Qu'il attendra que la noce
s'accomplisse, et que momentanment il lui suffira d'tre garon
d'honneur, quitte plus tard ... Vous comprenez bien, n'est-ce pas?

--M. Rotrou! fit Mme Combalet en tirant sur ses yeux sa coiffe de
carmlite.

--Quitte plus tard  quoi faire? rpta Mlle de Scudri d'un air rogue.
Si les autres ont compris, je vous prviens, M. de Rotrou, que je n'ai
pas compris, moi.

--Je l'espre bien, belle Sapho--c'tait le nom que l'on donnait  Mlle
Scudri dans le dictionnaire des ridicules--je parle pour M. l'vque de
Vence et Mlle Paulet, qui ont compris, eux, n'est-ce pas?

Mlle Paulet donna avec une grce des plus provocantes un petit coup
d'ventail sur les doigts de Rotrou, en disant:

--Continuez, vaurien, plus vite vous aurez fini, mieux sera.

--Oui, _ad eventum festina_, selon le prcepte d'Horace. Eh bien! M.
Corneille, en sa qualit de pote, suivit les conseils de l'ami de
Mcne, il ne prit pas la peine d'attendre: il revient seul chez la
demoiselle, bat en brche la place, qui ne s'appelait pas _Fidlit_, 
ce qu'il parat, et des ruines du bonheur de son ami, btit son propre
bonheur; et ce bonheur est si grand, que tout  coup il fait jaillir du
coeur de monsieur une source de posie qui n'est autre que celle 
laquelle se dsaltrent Pgase et ces neuf pucelles qu'on appelle les
Muses.

--Voyez un peu, dit Mme la princesse, o l'hypocrne va se nicher, dans
le coeur d'un clerc de procureur! En vrit, c'est  n'y pas croire.

--Jusqu' preuve du contraire, n'est-ce pas, madame la princesse? Cette
preuve, mon ami Corneille vous la donnera.

--Voil une dame bien heureuse, dit mademoiselle Paulet. Si la comdie
de Corneille a le succs que lui prdit M. de Rotrou, elle est
immortalise.

--Oui, rpta Mlle de Scudri avec sa scheresse ordinaire, mais je
doute que pendant cette immortalit, durt-elle autant que celle de la
sibylle de Cumes, une pareille clbrit lui procure un mari.

--Eh! trouvez-vous, mon Dieu, dit Mlle Paulet, que ce soit un si grand
malheur de rester fille? Ah! quand on est jolie, bien entendu. Demandez
 Mme de Combalet, si c'est une si divine joie que d'tre marie.

Mme de Combalet se contenta de pousser un soupir, en levant les yeux au
ciel et en hochant tristement la tte.

--Avec tout cela, dit Mme la princesse, M. Corneille nous avait offert
de nous rciter des rimes de sa comdie.

--Oh! il est tout prt, dit Rotrou; demander des vers  un pote, c'est
demander de l'eau  une source. Allons, Corneille, allons, mon ami.

Corneille rougit, balbutia, appuya la main sur son front, et, d'une voix
qui semblait plutt faite pour la tragdie que pour la comdie, il
rcita les vers suivants:

  Je te l'avoue, ami, mon mal est incurable;
  Je ne sais qu'un remde, et j'en suis incapable!
  Le change serait juste aprs tant de rigueur,
  Mais, malgr ses ddains, Mlite a tout mon coeur;
  Elle a sur mes esprits une entire puissance;
  Si j'ose murmurer, ce n'est qu'en son absence,
  Et je mnage en vain, dans un loignement,
  Un peu de libert pour mon ressentiment;
  D'un seul de ses regards, l'adorable contrainte
  Me rend tous mes liens, en resserre l'treinte,
  Et par un si doux charme aveugle ma raison,
  Que je cherche le mal et fuis la gurison.
  Son oeil agit sur moi d'une vertu si forte,
  Qu'il ranime soudain mon esprance morte,
  Combat les dplaisirs de mon coeur irrit
  Et soutient mon amour contre sa cruaut.
  Mais ce flatteur espoir qu'il rejette en mon me
  N'est qu'un doux imposteur qu'autorise ma flamme
  Et qui, sans m'assurer ce qu'il semble m'offrir,
  Me fait plaire en ma peine et m'obstine  souffrir.
  Le jour qu'elle naquit, Vnus, bien qu'immortelle,
  Pensa mourir de honte en la voyant si belle;
  Les Grces,  l'envi, descendirent des cieux
  Pour se donner l'honneur d'accompagner ses jeux,
  Et l'amour, qui ne put entrer dans son corsage,
  Voulut obstinment loger sur son visage.

Deux ou trois fois, des murmures flatteurs avaient salu des vers qui
prouvaient que le pur Phoebus, si fort  la mode dans la socit
parisienne, avait fait invasion dans la socit de province, et que les
beaux esprits n'taient pas tous htel Rambouillet et place Royale, mais
 ce dernier vers:

  Voulut absolument loger sur son visage,

les applaudissements clatrent, Mme de Rambouillet ayant donn la
premire le signal. Quelques hommes seulement, au nombre desquels tait
le plus jeune des frres Montausier, qui ne pouvait souffrir cette
posie de concetti et d'antithses, protestrent par leur silence.

Mais le pote ne les remarqua mme point, et, enivr de ces
applaudissements que lui donnait la fleur des beaux esprits parisiens,
il s'inclina en disant:

--Vient ensuite le sonnet  Mlite, dois-je le dire?

--Oui! oui! oui! s'crirent  la fois Mme la princesse, Mme de
Rambouillet, la belle Julie, Mlle Paulet, et tous ceux qui modelaient
leur got sur celui de la matresse de la maison.

Corneille continua:

  Aprs l'oeil de Mlite, il n'est rien d'admirable,
  Il n'est rien de solide aprs ma loyaut.
  Mon feu, comme son teint, se rend incomparable
  Et je suis en amour ce qu'elle est en beaut!

  Quoi que puisse  mes sens offrir la nouveaut,
  Mon coeur  tous les traits demeure invulnrable
  Et, quoiqu'elle ait au sien la mme cruaut,
  Ma foi pour ses rigueurs n'en est pas moins durable.

  C'est donc avec raison que mon extrme ardeur
  Trouve chez cette belle une extrme froideur
  Et que sans tre aim, je brle pour Mlite.

  Car de ce que les dieux, nous envoyant au jour,
  Donnrent pour nous deux d'amour et de mrite:
  Elle a tout le mrite, et moi j'ai tout l'amour.

Les sonnets avaient sur toutes les posies le privilge de soulever
l'enthousiasme, et quoique Boileau n'et pas encore dit, puisqu'il ne
devait natre que huit ans plus tard

  Un sonnet sans dfaut vaut seul un long pome,

celui-l, trouv sans dfaut, surtout par les femmes, fut applaudi 
outrance, et Mlle Scudri elle-mme daigna rapprocher les mains.

Rotrou surtout jouissait du triomphe de son ami, et, coeur loyal, plein
de tendresse et de dvouement, tait au comble de la joie.

--En vrit, monsieur de Rotrou, dit madame la princesse, vous aviez
raison, et votre ami est un jeune homme qu'il faut soutenir.

--Si c'est votre avis, madame, est-ce que par Son Altesse monsieur le
prince, vous ne pourriez pas obtenir pour lui quelque petite place? dit
Rotrou, en baissant la voix, de manire  n'tre entendu que de Mme de
Cond seule; car il est sans fortune, et, vous le voyez, il serait
fcheux que, faute de quelques cus, un si beau gnie avortt.

--Ah! bien oui, monsieur le prince! c'est bien  lui qu'il faut aller
parler posie. L'autre jour, il me trouve dnant avec M. Chapelain; il
m'appelle pour me dire je ne sais quoi, puis, quand il a fini, il
revient et me demande:

A propos, quel est ce petit noireau qui dne avec vous?

--C'est M. Chapelain, lui rpondis-je, croyant avoir tout dit.

Qui est-ce cela? M. Chapelain!

Celui qui a fait la _Pucelle_.

--La _Pucelle_! ah! c'est donc un statuaire!...

--Mais j'en parlerai  Mme de Combalet qui en parlera au cardinal.
Consentirait-il  travailler aux tragdies de Son Eminence?

--Il consentira  tout, pourvu qu'il puisse rester  Paris. Jugez, s'il
a fait de pareils vers dans une tude de procureur, ce qu'il ferait dans
un monde comme celui dont vous tes la reine, et la marquise le premier
ministre!

--C'est bon! faites jouer _Mlite_; qu'elle russisse, et nous
arrangerons tout cela!

Et elle tendit sa belle main princire  Rotrou, qui la prit dans la
sienne et la regarda comme si elle lui appartenait.

--Eh bien!  quoi pensez-vous? demanda Mme la princesse.

--Je regarde s'il y a sur cette main place pour deux bouches de potes.
Hlas! non, elle est trop petite!

--Par bonheur, dit Mme de Cond, le Seigneur m'en a donn deux, une pour
vous, l'autre pour qui vous voudrez.

--Corneille! Corneille! cria Rotrou, viens ici. Mme la princesse, en
faveur du sonnet  Mlite, permet que tu lui baises la main.

Corneille demeura stupfait, il eut un blouissement et faillit tomber.
Dans une mme soire et le jour de son dbut dans le monde, baiser la
main de Mme la princesse et tre applaudi par Mme de Rambouillet, jamais
ses rves les plus ambitieux n'avaient prtendu  une seule de ces deux
faveurs.

Pour qui tait la gloire? tait-ce pour Corneille et pour Rotrou, qui
baisaient les deux mains de la femme du premier prince du sang; tait-ce
pour Mme de Cond, dont les deux mains taient baises  la fois par les
deux futurs auteurs de _Venceslas_ et du _Cid_.

La postrit consulte a dit que l'honneur tait pour Mme la princesse.

Pendant ce temps, matre Claude, la baguette  la main, comme le
Polonius d'Hamlet, tait venu parler bas  la marquise de Rambouillet,
et aprs avoir cout son matre d'htel et lui avoir de son ct
donn, assez bas pour que personne ne les pt entendre, quelques ordres
et quelques recommandations, la marquise avait relev sa tte et dit en
souriant:

--Trs nobles et trs chers seigneurs, trs prcieuses et trs bonnes
amies, quand je ne vous eusse invits  passer la soire chez moi
aujourd'hui que pour vous faire entendre les vers de M. Corneille, vous
n'auriez dj point  vous plaindre; mais je vous ai convoqus dans une
intention plus matrielle, dans un but moins thr. Je vous ai souvent
parl de la supriorit des sorbets et des glaces d'Italie sur les
glaces et les sorbets de France; or, j'ai tant et si bien cherch, que
j'ai trouv un glacier arrivant tout droit de Naples, et que je puis
enfin vous en faire goter. Je ne dirai donc pas: _Qui m'aime me suive_,
mais: Qui aime les glaces me suive. Monsieur de Corneille, donnez moi le
bras.

--Voici mon bras, monsieur de Rotrou, dit Mme la princesse, qui avait
rsolu de suivre en tout, ce soir-l, l'exemple de Mme la marquise.

Corneille, tout tremblant, et avec la gaucherie d'un homme de gnie qui
arrive de sa province, tendit son bras  la marquise, en mme temps que
Rotrou, galamment et comme un cavalier accompli, prsentait en
l'arrondissant le sien  Mme de Cond. Le comte de Salles, le cadet des
deux frres Montausier et le marquis de Montausier s'offrirent, l'un 
tre le cavalier de la belle Julie, l'autre, celui de Mlle Paulet.
Gambaull s'accommoda de Mlle de Scudri, et les derniers s'arrangrent
comme ils l'entendirent.

Mme de Combalet, qui, avec son habit de carmlite, dont la svrit
n'tait mitige que par un frais bouquet de violettes et de boutons de
roses qu'elle portait  sa guimpe, ne pouvait donner le bras  aucun
homme, avait pris son rang immdiatement aprs Mme la princesse, appuye
 celui de Mme de Saint-Etienne, la seconde fille de la marquise, qui,
elle aussi, tait en religion. Cependant, il y avait cette diffrence
entre elle et Mme de Combalet, que chaque jour Mme de Saint-Etienne
faisait un pas de plus pour y entrer et Mme de Combalet un pas de plus
pour en sortir.

Jusque-l, il n'y avait rien qui et surpris la socit dans
l'invitation de Mme de Rambouillet; mais l'tonnement fut grand lorsque
l'on vit la marquise, qui avait, en sa qualit de guide, pass devant la
princesse, se diriger vers un endroit de la muraille o l'on savait
qu'il n'existait ni porte ni issue.

Arrive l, elle frappa la muraille de son ventail.

Aussitt la muraille s'ouvrit comme par enchantement, et l'on se trouva
sur le seuil d'une magnifique chambre pare d'un ameublement de velours
bleu, rehauss d'or et d'argent; les tentures taient de velours pareil
 celui des meubles, avec des ornements semblables. Au milieu de cette
chambre s'levait une espce d'tagre  quatre faces, charge de
fleurs, de fruits, de gteaux et de glaces, dont deux charmants petits
gnies, qui n'taient autres que les deux soeurs cadettes de Julie
d'Angennes et de Mme de Saint-Etienne, faisaient les honneurs.

Le cri d'admiration pouss par la socit fut unanime. On savait qu'il
n'y avait derrire la muraille que le jardin des Quinze-Vingts, et l'on
voyait tout  coup apparatre une chambre si bien meuble, si bien
tapisse, avec un plafond si bien peint, que l'on pouvait croire qu'il
n'y avait qu'une fe qui en pt tre l'architecte, et un magicien le
dcorateur.

Pendant que chacun s'extasiait sur le got et la richesse de ce cabinet
qui, sous le nom de la chambre bleue, devait devenir si clbre par la
suite, Chapelain avait pris crayon et papier, et, dans un coin du salon,
il esquissait les trois premires stances de cette fameuse ode 
Zirphe, qui fit presque autant de bruit que la _Pucelle_, et qui eut
l'honneur de lui survivre.

On avait vu l'acte de Chapelain, et l'on avait devin son intention;
aussi se fit-il un profond silence, lorsque celui qui passait pour le
premier pote de son temps se leva, et l'oeil inspir, la main tendue,
la jambe en avant, dit d'une voix sonore les vers suivants:

        Urgande sut bien autrefois,
  En faveur d'Amadis et de sa noble bande,
        Par ses charmes fixer les lois
  Du temps  qui les cieux veulent que tout se rende.
  J'ai d faire  vos yeux ce qu'on a fait jadis,
  Conserver Arthnice avec l'art dont Urgande
        A su conserver Amadis.

        Par la puissance de cet art,
  J'ai construit cette loge, aux maux inaccessible,
        Du temps et du sort  l'cart,
  Franche des changements de l'tre corruptible,
  Pour qui, seule en roulant, les cieux ne roulent pas,
  Bref o ne montrent pas leur visage terrible,
        La vieillesse, ni le trpas.

        Cette incomparable beaut,
  Que cent maux attaquaient et pressaient de se rendre,
        Par cet difice enchant
  Trompera leurs efforts et s'en pourra dfendre;
  Elle y brille en son trne et son clat divin
  De l sur les mortels va dsormais s'pandre
        Sans nuage, clipse, ni fin.

Trois salves d'applaudissements et des cris d'enthousiasme accueillaient
cette improvisation, lorsqu'au milieu des hourrahs et des bravos, un
homme se prcipita dans la chambre que l'on venait d'inaugurer, ple et
couvert de sang, en s'criant:

--Un chirurgien! un chirurgien! Le marquis Pisani vient de se battre
avec Souscarrires et il est dangereusement bless.

Et en effet, en mme temps, on voyait au fond du salon le marquis Pisani
que deux valets soutenaient entre leurs bras, sans connaissance et ple
comme un mort.

--Mon fils! Mon frre! Le marquis! furent les trois cris qui
retentirent; et sans s'occuper davantage de la chambre bleue, si
tristement inaugure, chacun se prcipita du ct du bless.

Au moment mme o le marquis Pisani tait rapport vanoui  l'htel
Rambouillet, un vnement inattendu, qui allait singulirement
compliquer la situation, jetait dans l'tonnement les commensaux de
l'htel de la _Barbe Peinte_.

Etienne Latil, que l'on croyait mort, et que l'on avait couch sur une
table en attendant que l'on coust son linceul et qu'on et assembl les
planches de sa bire, fit un soupir, ouvrit les yeux, et murmura d'une
voix faible, mais parfaitement intelligible, ces deux mots:

--J'AI SOIF!




CHAPITRE VI.

MARINA ET JAQUELINO.


Quelques minutes avant que Latil ne manifestt son existence par les
deux mots qu'en gnral prononce tout bless revenant  la vie, et qui
d'ailleurs faisaient en premire ligne partie du rpertoire de notre
spadassin, un jeune homme s'tait prsent  l'htel de la _Barbe
peinte_, et s'tait inform si la chambre n. 13, situe au premier
tage, n'tait point occupe par une paysanne des environs de Paris,
nomme Marina. Elle tait, avait-il ajout, reconnaissable  ses beaux
cheveux et  ses beaux yeux noirs, que faisait valoir le cacolet ponceau
qui devait leur servir de cadre, et  sa mise tout entire qui rappelait
celle de ces pres montagnes de Navarre que Henri IV avait, tte et
pieds nus, tant de fois escalades tout enfant.

Mme Soleil, avec un charmant sourire, laissa au jeune homme tout le
temps de s'informer, car sans doute lui plaisait-il de regarder dans
tous ses dtails cette tte juvnile; aprs quoi sa rponse,
accompagne d'un coup d'oeil d'intelligence, fut que la jeune paysanne,
dsigne sous le nom de Marina, tait dans la chambre indique et
attendait depuis une demi-heure  peu prs.

Et, en mme temps, un geste gracieux de Mme Soleil, geste comme en ont
toujours les femmes de trente  trente-cinq ans pour les beaux garons
de vingt  vingt-deux ans, en mme temps, un geste gracieux de Mme
Soleil, disons-nous, indiquait au questionneur l'escalier au haut duquel
il devait trouver la chambre dsigne sous le numro 13.

Le jeune homme tait, en effet, comme nous l'avons dit, un beau garon
de vingt  vingt-deux ans, de taille moyenne, mais bien prise, et dans
chacun des mouvements de laquelle se rvlaient l'lgance et la force.
Il avait les yeux bleus des races du Nord, abrits par les sourcils et
les cheveux noirs des races du Midi. Un teint plutt hl par le soleil
que pli par la fatigue, une moustache fine, une royale naissante, des
lvres fines et railleuses qui, en s'ouvrant, laissaient voir un double
rang de dents blanches qu'et envi plus d'une bouche de femme,
compltaient le charmant ensemble de cette physionomie.

Son costume de paysan basque tait  la fois commode et lgant; il se
composait d'un bret rouge, sang de boeuf, orn  son centre d'un gros
gland noir, tombant sur les paules, et de deux plumes, l'une du mme
ton que le bret, l'autre de la mme couleur que le gland, encadrant
coquettement le visage. Le pourpoint, du mme drap que le bret,
passement de noir comme lui, laissait voir par une de ses manches
ouvertes et pendantes, par la manche droite, un de ces dessous qui,  la
rigueur, pouvaient dans ces temps d'attaques journalires et
d'embuscades nocturnes servir de plastron et amortir un coup de poignard
ou d'pe.

Ce pourpoint, boutonn du haut en bas, tait en arrire sur les modes de
Paris, o l'on portait dj depuis plus de dix ans le pourpoint boutonn
du haut seulement, afin de laisser sortir, entre lui et le
haut-de-chausses, les plis d'une chemise de fine batiste et des flots de
rubans et de dentelles. Il se fermait sur une espce de pantalon  pied,
de buffle gris, auquel on avait adapt des semelles  haut talon, qui
tenait lieu de bottes  celui qui le portait.

Un poignard pass  la ceinture de cuir qui lui serrait la taille et qui
soutenait une longue rapire lui battant les mollets, compltait le
costume de celui qu' tort nous avons dsign sous le nom de paysan, et
qui, d'aprs l'arme qu'il portait, avait droit au titre de gentilhomme
campagnard.

Arriv devant la porte, il commena par s'assurer qu'elle tait bien
surmonte du n. 13, et certain de ne pas se tromper, il frappa d'une
faon particulire, c'est--dire deux coups presss; puis, aprs un
intervalle, deux autres coups encore, puis enfin un cinquime coup, en
observant entre ce quatrime et ce cinquime coup le mme intervalle
qu'entre les deux premiers et le troisime et le quatrime.

A ce cinquime coup, sans se faire attendre, la porte s'ouvrit, ce qui
prouvait que le visiteur tait attendu.

La personne qui ouvrait la porte tait une femme de vingt-huit  trente
ans, dans toute la puissance d'une luxuriante beaut. Ses yeux, qui
avaient servi d'indication au jeune homme dans le signalement qu'il
avait donn d'elle, tincelaient comme deux diamants noirs sous l'crin
de velours de ses longues paupires. Ses cheveux taient d'une nuance
tellement fonce, que toute comparaison emprunte  l'encre, au charbon,
 l'aile de corbeau, tait insuffisante. Ses joues taient d'une pleur
chaude et ambre dnonant des passions plutt tumultueuses et
passagres que profondes et durables. Son cou, serr par quatre rangs de
corail, tait emmanch dans des paules vigoureusement dessines, et
descendait, par une pente doucement fuyante, vers une gorge
singulirement provocante par ses rapides ondulations. Malgr ses
contours, qui, sculpturalement parlant, appartenaient plutt  la Niob
qu' la Diane, la taille tait fine--ou plutt paraissait plus fine
qu'elle n'tait, par le rebondissement tout espagnol des hanches. La
jupe courte, de la mme couleur que le cacolet, c'est--dire rouge
zbre de velours noir, laissait voir un bas de jambe plus
aristocratique que ne le comportait le costume, et un pied qui,
relativement au reste de cette plantureuse nature, paraissait d'une
petitesse exagre.

Nous avons eu tort de dire que la porte s'ouvrait, nous eussions d dire
s'entre-billait seulement, car ce ne fut que quand le jeune homme eut
prononc le nom de _Marina_ et que celle qu'il dsignait sous ce nom,
comme par une espce de mot d'ordre, lui eut rpondu par celui de
_Jaquelino_, que la porte s'ouvrit tout  fait, et que celle qui en
tait la gardienne s'effaa pour laisser entrer celui qu'elle attendait
et derrire lequel elle referma vivement le battant au verrou, se
retournant aussitt d'ailleurs, presse qu'elle tait sans doute de voir
celui  qui elle avait affaire.

--Ventre-Saint-Gris! s'cria le jeune homme, que j'ai l une succulente
cousine.

--Et moi sur mon me, un beau cousin! dit la jeune femme.

--Par ma foi! continua Jaquelino, quand on est si proches parents que
nous le sommes et qu'on ne s'est jamais vu, m'est avis que l'on doit
commencer  faire connaissance en s'embrassant.

--Je n'ai rien  dire contre cette manire de souhaiter la bienvenue 
ses parents, rpondit Marina en tendant ses deux joues qui se couvrirent
d'une rougeur passagre,  laquelle un habile observateur ne se ft pas
tromp, et qu'il et attribue  un dsir facile  irriter plutt qu'
une pudeur trop susceptible.

Les deux jeunes gens s'embrassrent.

--Ah! par l'me de mon joyeux pre, dit le jeune homme avec un accent de
bonne humeur qui paraissait lui tre naturelle, la plus agrable chose
de ce monde est, je crois, d'embrasser une jolie femme, si ce n'est
cependant de recommencer, ce qui doit tre plus agrable encore.

Et il tendit les bras une seconde fois, pour joindre le prcepte aux
paroles.

--Tout beau! cousin, dit la jeune femme en l'arrtant court, nous
causerons de cela plus tard, si vous voulez bien; non point que la chose
ne me paraisse aussi plaisante qu' vous, mais parce que le temps nous
manque. C'est votre faute; pourquoi avez-vous perdu une demi-heure  me
faire vous attendre?

--Eh! pardieu, la belle demande, parce que je croyais tre attendu par
quelque grosse nourrice allemande, ou par quelque sche dugne
espagnole; mais vienne l'occasion de nous retrouver ensemble, et je jure
Dieu, ma belle cousine, que c'est moi qui vous attendrai.

--Je prends acte de la promesse; mais  cette heure, je n'en suis pas
moins presse d'aller dire  celle qui m'envoie que je vous ai vu et que
vous tes prt en tout point  obir  ses ordres, comme il convient 
un courtois chevalier  l'gard d'une grande princesse.

--Ces ordres, dit le jeune homme en mettant un genou en terre, je les
attends humblement.

--Oh! vous  mes genoux, Monseigneur! Monseigneur! y songez-vous?
s'cria Marina en le relevant.

Puis elle ajouta avec son provocant sourire:

--C'est dommage, vous tes charmant ainsi.

--Voyons, dit le jeune homme, en prenant les mains de sa prtendue
cousine et en la faisant asseoir prs de lui, d'abord et avant tout,
a-t-on appris mon retour avec satisfaction?

--Avec joie.

--Est-ce avec plaisir que l'on m'accorde cette audience?

--Avec bonheur.

--Et la mission dont je suis charg sera-t-elle accueillie avec
sympathie?

--Avec enthousiasme.

--Et cependant, voil huit jours que je suis arriv, et deux jours que
j'attends.

--Vous tes charmant, en vrit, mon cousin. Et combien y a-t-il de
jours, je vous prie, que nous-mmes sommes arrive de La Rochelle: deux
jours et demi.

--C'est vrai.

--Et sur ces deux jours et demi,  quoi ont t occups hier et
avant-hier?

--A des ftes, je le sais, puisque je les ai vues!

--D'o les avez-vous vues?

--Mais de la rue, comme un simple mortel.

--Comment les avez-vous trouves?

--Superbes.

--N'est-ce pas qu'il a de l'imagination, notre cher cardinal? Sa Majest
Louis XIII dguis en Jupiter.

--Et en Jupiter Stator.

--_Stator_ ou autre, peu m'importe.

--Ah! il n'importe pas si peu, ma belle cousine; toute la question au
contraire est l.

--L! O?

--Dans le mot _Stator_. Savez-vous ce que veut dire _stator_?

--Ma foi, non.

--Cela veut dire Jupiter qui _arrte_, ou _qui s'arrte_.

--Tchons que ce soit Jupiter _qui s'arrte_.

--Au pied des Alpes, n'est-ce pas?

--Nous ferons tout ce que nous pourrons pour cela. Dieu merci, malgr la
foudre qu'il tenait  la main, et dont il menaait  la fois l'Autriche
et l'Espagne...

--Foudre de bois...

--Et sans ailes; les ailes de la foudre,  l'endroit de la guerre, c'est
l'argent, et je ne crois pas le roi ni le cardinal trs riches en ce
moment. Donc, chre cousine, Jupiter _Stator_, aprs avoir menac
l'Orient et l'Occident, dposera probablement la foudre sans l'avoir
lance.

--Oh! dites cela ce soir  nos deux pauvres reines, et vous les rendrez
bien heureuses.

--J'ai mieux que cela  leur dire, j'ai  leur remettre, comme je l'ai
fait savoir  Leurs Majests, une lettre du prince de Pimont, qui jure
bien que l'arme franaise ne passera pas les Alpes.

--Pourvu que cette fois il tienne parole! Ce n'est pas son habitude,
vous le savez.

--Mais cette fois, il a tout intrt  la tenir.

--Nous bavardons, cousin, nous bavardons, et nous laissons le temps se
perdre inutilement.

--C'est votre faute, cousine, dit le jeune homme avec ce franc sourire
qui montre toutes les dents, c'est vous qui n'avez pas voulu l'employer
 des choses utiles.

--Soyez donc dvou  vos matres et tez-vous pour eux le pain de la
bouche, voil comment vous tes rcompense de votre dvouement, par des
reproches! Mon Dieu, que les hommes sont injustes!

--Je vous coute, cousine.

Et le jeune homme donna  sa figure l'expression la plus grave qu'il put
inventer.

--Eh bien, ce soir mme, vers onze heures, vous tes attendu au Louvre.

--Comment, ce soir? C'est ce soir que j'aurai l'honneur d'tre reu par
Leurs Majests?

--Ce soir mme.

--Je croyais qu'il y avait justement spectacle et ballet de circonstance
ce soir  la cour.

--Oui; mais la reine, en apprenant cette nouvelle, s'est plainte
aussitt d'une grande fatigue et d'un insupportable mal de tte; elle a
dit qu'il n'y avait que le sommeil qui pt la remettre. On a appel
Bouvard; Bouvard a reconnu tous les symptmes d'une migraine
persistante. Bouvard, tout bon mdecin du roi qu'il est, nous appartient
corps et me. Il a recommand le repos le plus absolu, et la reine se
repose en vous attendant.

--Mais, comment entrerai-je au Louvre? je ne prsume pas que ce soit en
me prsentant.

--Tout est prvu, soyez tranquille. Ce soir, en habit de cavalier, vous
vous trouverez rue des Fosss-Saint-Germain; un page  la livre de Mme
la princesse, chamois et bleu, vous attendra au coin de la rue des
Poulies; il aura le mot d'ordre jusqu'au corridor qui conduit  la
chambre de la reine, o la demoiselle d'honneur de service vous recevra
de ses mains. Si Sa Majest peut vous admettre immdiatement prs
d'elle, vous serez immdiatement introduit; sinon, vous attendrez dans
quelque cabinet avoisinant sa chambre, que le moment soit arriv.

--Et pourquoi n'est-ce pas vous, chre cousine, qui vous chargerez de me
faire prendre patience, en attendant? Je vous jure que cela me serait
infiniment agrable.

--Parce que ma semaine de service est finie, et que j'emploie mon temps
au dehors, comme vous voyez.

--Et vous m'avez mme l'air de l'employer agrablement.

--Que voulez-vous, cousin, on ne vit qu'une fois.

En ce moment, on entendit tinter l'horloge des Blancs-Manteaux.

--Neuf heures, s'cria Mariana! Embrassez-moi vite, cousin, et
poussez-moi dehors. J'ai  peine le temps de rentrer au Louvre et de
dire que j'ai pour parent un charmant cavalier qui donnerait.... Que
donneriez-vous bien pour la reine?

--Ma vie! Est-ce assez?

--C'est trop; ne donnez jamais que ce que vous pourriez reprendre, et
non ce qui, une fois donn, ne se retrouve pas. Au revoir cousin!

--A propos, dit le jeune homme l'arrtant, n'y a-t-il pas quelque signe
de reconnaissance, quelque mot d'ordre  changer avec le page?

--C'est vrai, j'oubliai. Vous lui direz: _Cazal_, et il vous rpondra:
_Mantoue_.

Et la jeune femme prsenta cette fois  son prtendu cousin, non plus
ses deux joues mais ses deux lvres, sur lesquelles retentit un double
baiser.

Puis elle s'lana par les escaliers avec la rapidit d'une femme qui,
si l'on tentait de la retenir, ne serait pas bien sre de rsister.

Jaquelino resta un moment aprs elle, ramassa son bret qui tait tomb
ds le commencement du dialogue, le rajusta sur sa tte, et sans doute
pour donner le temps  la messagre du Louvre de s'loigner et de
disparatre, descendit lentement l'escalier en chantant cette chanson de
Ronsard:

  Il me semble que la journe
  Dure plus longue qu'une anne,
  Quand par malheur je n'ai ce bien
  De voir la grand'beaut de celle
  Qui tient mon coeur et sans laquelle,
  Viss-je tout, je ne vois rien.

Il en tait au troisime couplet de sa chanson et  la dernire marche
de l'escalier, lorsque de cette dernire marche, plongeant sur la salle
basse o avaient l'habitude de se tenir les buveurs, il vit, clair par
la lueur d'une chandelle colle  la muraille, un homme ple et tout
sanglant couch sur une table, et qui paraissait prs d'expirer. A son
ct se tenait un capucin, qui semblait couter la confession du
mourant. Les curieux se pressaient aux portes et aux fentres, mais
contenus par la prsence du moine et par la solennit de l'acte
qu'accomplissait le bless, ils n'osaient entrer.

Cette vue interrompit la chanson sur les lvres du chanteur, et comme
l'htelier se trouvait  la porte de sa voix:

--H! matre Soleil! fit-il.

Matre Soleil s'approcha, son bonnet  la main.

--Qu'y a-t-il pour votre service, mon beau jeune homme?

--Que diable fait donc cet homme couch sur une table, avec un moine
prs de lui?

--Il se confesse.

--Je le vois pardieu bien, qu'il se confesse. Mais qui est-il? et
pourquoi se confesse-t-il?

--Qui est-il? reprit l'htelier avec un soupir. C'est un brave et
honnte garon, nomm Etienne Latil, et des meilleurs clients de ma
maison... Pourquoi il se confesse? parce qu'il n'a plus probablement que
quelques heures  vivre. Comme il a des sentiments religieux, il
demandait  grands cris un prtre, quand ma femme a avis ce digne
capucin, qui sortait des Blancs-Manteaux, et l'a rappel.

--Et de quoi meurt-il, votre honnte homme?

--Oh! monsieur, c'est--dire qu'un autre en serait dj mort dix fois:
il meurt de deux terribles coups d'pe, un qui entre dans le dos et qui
lui sort par la poitrine, l'autre qui lui entre dans la poitrine et qui
lui sort par le dos.

--Il avait donc affaire  plusieurs hommes?

--A quatre, monsieur,  quatre.

--Une querelle?

--Non, une vengeance.

--Une vengeance?

--Oui, l'on craignait qu'il ne parlt.

--Et s'il et parl, qu'et-il pu dire?

--Qu'on lui avait offert mille pistoles pour assassiner le comte de
Moret, et qu'il avait refus.

Le jeune homme tressaillit  ce nom, et, regardant fixement l'htelier.

--Pour assassiner le comte de Moret? rpta-t-il. Etes-vous bien sr de
ce que vous dites-l, brave homme?

--Je le tiens de sa bouche mme. C'est la premire chose qu'il a dite
aprs avoir demand  boire.

--Le comte de Moret, rpta le jeune homme, Antoine de Bourbon?

--Antoine de Bourbon, oui.

--Le fils de Henri IV?

--Et de Mme Jacqueline de Bueil, comtesse de Moret.

--C'est trange!

--Si trange que ce soit, c'est cependant ainsi!

Alors, aprs un nouveau silence d'un instant, au grand tonnement de
matre Soleil, et malgr ses cris: O allez-vous? le jeune homme
carta les marmitons et les servantes qui encombraient la porte
intrieure, entra dans la salle occupe par le capucin et par Etienne
Latil seulement, s'approcha du bless, et, jetant sur la table une
bourse qu'au son qu'elle rendit, on pouvait juger honntement garnie:

--Etienne Latil, lui dit-il, voil pour vous faire soigner. Si vous en
revenez, ds que vous serez transportable, faites-vous conduire 
l'htel du duc de Montmorency, rue des Blancs-Manteaux. Si vous en
mourez, mourez dans la confiance du Seigneur, les messes ne manqueront
pas au salut de votre me.

A l'approche du jeune homme, le bless s'tait soulev sur son coude,
et, comme  la vue d'un spectre, il tait rest muet, les yeux ouverts,
les sourcils froncs, la bouche bante.

Puis, lorsque le jeune homme s'loigna:

--Le comte de Moret! murmura le bless, en se laissant retomber sur la
table.

Quant au capucin, ds les premiers pas que le faux Jaquelino avait faits
dans la chambre, il avait vivement tir son capuchon sur son visage,
comme s'il et craint d'tre connu par lui.




CHAPITRE VII.

ESCALIERS ET CORRIDORS.


En sortant de l'htellerie de la _Barbe Peinte_, le comte de Moret, dont
nous n'avons plus besoin de maintenir l'incognito, descendit la rue de
l'Homme-Arm, tourna  droite, prit la rue des Blancs-Manteaux, et alla
frapper  l'htel du duc de Montmorency, Henri II du nom, qui s'ouvrait
par deux portes, l'une donnant dans la rue des Blancs-Manteaux, l'autre
donnant sur la rue Sainte-Avoye.

Sans doute, le fils de Henri IV avait de grandes familiarits dans la
maison, car, aussitt qu'il eut t reconnu, un jeune page d'une
quinzaine d'annes saisit un chandelier  quatre branches, alluma les
cires et marcha devant lui.

Le prince suivit le page.

L'appartement du comte de Moret tait au premier tage. Le page claira
une des chambres en allumant deux autres candlabres semblables au
premier, puis, s'adressant au prince:

--Son Altesse a-t-elle quelque chose  me commander? demanda-t-il.

--Es-tu occup prs de ton matre, ce soir, Galaor? fit le comte de
Moret.

--Non, monseigneur, j'ai cong.

--Veux-tu venir avec moi, alors?

--Avec grand plaisir, monseigneur.

--En ce cas, habille-toi chaudement, prends un bon manteau, la nuit sera
froide.

--Oh! oh! dit le jeune page, habitu par son matre, grand coureur de
ruelles,  de pareilles aubaines, j'aurai une garde  monter,  ce qu'il
parat?

--Oui, et une garde d'honneur, au Louvre. Mais tu sais, Galaor, pas un
mot, mme  ton matre.

--Cela suffit, monseigneur, dit l'enfant avec un sourire et en mettant
un doigt sur ses lvres.

Puis il fit un mouvement pour sortir.

--Attends, dit le comte de Moret, j'ai encore quelques instructions  te
donner.

Le page s'inclina.

--Tu selleras toi-mme un cheval, et tu mettras des pistolets chargs
dans les fontes.

--Un seul cheval?

--Oui, un seul. Tu monteras en croupe derrire moi, un second cheval
attirerait l'attention.

--Monseigneur sera obi de point en point.

Dix heures sonnrent, le comte couta, en les comptant, les battements
du bronze.

--Dix heures, rpta-t-il; c'est bien, va, que dans un quart d'heure
tout soit prt.

Le page s'inclina et sortit, tout fier de la marque de confiance que lui
donnait le comte.

Quant  celui-ci, il choisit dans sa garde-robe un vtement de cavalier,
simple mais lgant, avec le pourpoint de velours grenat et les chausses
de velours bleu; de magnifiques dentelles de Bruxelles formaient le col
et les manchettes de sa fine chemise de batiste s'chappant par les
crevs des bras et par l'intervalle laiss  la ceinture, entre le
pourpoint et les chausses. Il passa de longues bottes de buffle montant
jusqu'au-dessus du genou, et se coiffa d'un feutre gris, orn de deux
plumes assorties aux couleurs de son vtement, c'est--dire bleue et
grenat, retenues par une ganse de diamants; puis, sur le tout, il passa
un riche baudrier, soutenant une pe  la poigne de vermeil, mais  la
lame d'acier, arme tout  la fois de luxe et de dfense.

Puis, avec la coquetterie naturelle aux jeunes gens, il donna quelques
minutes au soin de son visage, veilla  ce que ses cheveux boucls
naturellement, tombassent de chaque ct de son visage d'une faon
rgulire, tressa la cadenette que l'on portait  la tempe gauche et qui
descendait jusqu' la ceinture, donna le tour  ses moustaches, tira sa
royale qui refusait de s'allonger aussi rapidement qu'il l'et dsir,
prit dans un tiroir une bourse destine  remplacer celle qu'il avait
donne  Latil, puis, comme si cette bourse lui avait tout  coup
rappel un souvenir oubli:

--Mais qui diable, murmura-t-il, a donc intrt  me faire tuer?

Et, comme son esprit ne lui fournissait aucune rponse satisfaisante 
la question qu'il venait de se faire  lui-mme, il rflchit un
instant, carta ce souvenir avec l'insouciance de la jeunesse, se tta
pour s'assurer qu'il n'oubliait rien, jeta un regard de ct sur sa
glace, et descendit l'escalier, chantant le dernier couplet de cette
chanson de Ronsard, dont nous lui avons entendu fredonner le premier 
l'htellerie de la _Barbe Peinte_.

  Chanson, va-t'en o je t'adresse,
  Dans la chambre de ma matresse;
  Et dis, baisant sa blanche main,
  Que, pour en sant me remettre,
  Il ne lui faut rien moins promettre
  Que de te cacher dans son sein.

A la porte de la rue, le comte trouva le cheval et le page qui
l'attendaient. Il se mit en selle avec la lgret et l'lgance d'un
cuyer consomm. Sans invitation, Galaor sauta en croupe derrire lui.
Le comte, aprs s'tre assur que le page tait bien assis, mit son
cheval au trot; il descendit la rue Maubue, puis la rue Trousse-vache,
gagna la rue Saint-Honor, et remonta la rue des Poulies.

Au coin de la rue des Poulies et de la rue des Fosss-Saint-Germain,
au-dessous d'une madone claire par une lampe, tait assis sur une
borne un jeune garon qui, voyant un cavalier avec un jeune page en
croupe, pensa que c'tait probablement  ce cavalier qu'il avait
affaire, et ouvrit le manteau dans lequel il tait envelopp.

Ce manteau couvrait un habit chamois et bleu, c'est--dire la livre de
Mme la princesse.

Le comte reconnut le page qui lui avait t annonc, fit descendre
Galaor, et mettant pied  terre  son tour, s'approcha du jeune garon.

Celui-ci descendit de sa borne et se tint dans une attente respectueuse.

--CAZAL! dit le comte.

--MANTOUE! rpondit le page.

Le comte fit de la main signe  Galaor de s'loigner, et, se retournant
vers celui qui devait lui servir de guide:

--C'est bien toi que je dois suivre alors, mon bel enfant? demanda-t-il.

--Oui, monsieur le comte, si vous le voulez bien, rpondit celui-ci
d'une voix si veloute, que l'ide vint  l'instant mme au prince qu'il
avait affaire  une femme.

--Eh bien alors, dit-il, cessant de tutoyer son douteux compagnon, ayez
la bont de m'indiquer le chemin.

Ce changement dans l'accent et dans les paroles du comte n'chappa point
 celui ou  celle  qui ces dernires paroles taient adresses; il
fixa sur lui un oeil railleur, ne chercha point  touffer un clat de
rire, fit un signe de la tte, et marcha en effet devant lui.

Ils traversrent alors le pont-levis, grce au mot d'ordre que dit tout
bas le page  la sentinelle, puis ils franchirent la porte du Louvre et
se dirigrent vers l'angle nord.

Arriv au guichet, le page prit son manteau sur son bras, afin que l'on
vt bien sa livre bleue et chamois, et d'une voix qu'il fit tous ses
efforts pour masculiniser:

--Maison de madame la princesse, dit-il.

Mais, dans le mouvement, le page avait t oblig de dcouvrir son
visage; un rayon de la lanterne qui clairait le guichet avait donn
dessus, et,  l'abondance de ses cheveux blonds tombant sur ses paules,
 ses yeux bleus si pleins de larmes et de gait,  sa bouche si fine
et si spirituelle, si prodigue de morsures et de baisers, le comte de
Moret avait reconnu Marie de Rohan Montbazon, duchesse de Chevreuse.

Il se rapprocha d'elle vivement, et au dtour de l'escalier:

--Chre Marie, lui demanda-t-il, est-ce que le duc me fait toujours
l'honneur d'tre jaloux de moi?

--Non, mon cher comte, rpondit-elle, surtout depuis qu'il vous sait
amoureux de madame de la Montagne,  faire des folies pour elle.

--Bien rpondu! dit en riant le prince, et je vois que, pour l'esprit
comme pour le visage, vous tes toujours la plus spirituelle et la plus
jolie crature qui soit au monde.

--Quand je ne serais revenue de Hollande que pour m'entendre faire ce
compliment de votre bouche, dit le page en saluant, je ne regretterais
pas mes frais de voyage, monseigneur.

--Ah ! mais je croyais que depuis l'aventure des jardins d'Amiens
vous tiez exile?

--On a reconnu mon innocence et celle de Sa Majest, et, sur les
instances de la reine, M. le cardinal a daign me pardonner.

--Sans condition?

--On a exig de moi le serment que je ne me mlerais plus d'intrigue.

--Et ce serment, vous le tenez?

--Scrupuleusement, comme vous voyez.

--Et votre conscience ne vous dit rien?

--J'ai dispense du pape.

Le comte se mit  rire.

--Et d'ailleurs, continua le faux page, ce n'est point intriguer que de
conduire un beau-frre chez sa belle-soeur.

--Chre Marie, lui dit le comte de Moret, en lui prenant la main, et en
la lui baisant avec ce dsir amoureux qu'il tenait du roi son pre et
que nous avons vu clater dans ses paroles, ds le commencement de la
scne avec sa fausse cousine, dans l'htellerie de la _Barbe Peinte_;
chre Marie, est-ce que vous m'auriez gard cette surprise que votre
chambre se trouvt sur le chemin de la chambre de la reine?

--Ah! que vous tes bien le fils lgitime, s'il en fut, de Henri IV!
Tous les autres ne sont que des btards.

--Mme mon frre Louis XIII? dit en riant le comte.

--Surtout votre frre Louis XIII, que Dieu garde. Que n'a-t-il donc un
peu de votre sang dans les veines!

--Nous ne sommes pas de la mme mre, duchesse.

--Et qui sait, peut-tre pas du mme pre non plus.

--Tenez, Marie! s'cria le comte de Moret, vous tes adorable, et il
faut que je vous embrasse!

--Etes-vous fou? Embrasser un page sur l'escalier! Mais vous voulez donc
vous perdre de rputation, surtout arrivant d'Italie?

--Allons! dcidment, dit le comte, je ne suis pas en veine ce soir. Et
il laissa tomber la main de la duchesse.

--Bon! dit-elle, la reine lui a envoy  l'htellerie de la _Barbe
peinte_ une de nos plus jolies femmes, et il se plaint!

--Ma cousine Marina?

--Eh! oui, votre cousine Marina.

--Ah! ventre-saint-gris! vous devriez bien me dire quelle est cette
enchanteresse.

--Comment! vous ne la connaissez pas?

--Non.

--Vous ne connaissez pas Fargis?

--Fargis, la femme de notre ambassadeur en Espagne?

--Justement! On l'a place prs de la reine aprs la fameuse scne des
jardins d'Amiens dont je vous parlais tout  l'heure et qui nous a fait
exiler toutes.

--Eh bien!  la bonne heure, dit le comte de Moret en clatant de rire,
voil une reine bien garde, avec la duchesse de Chevreuse  la tte de
son lit et Mme de Fargis au pied! Ah! mon pauvre frre Louis XIII!...
Avouez, duchesse, qu'il n'a pas de chance.

--Mais savez-vous, monseigneur, que vous tes impertinent  ravir, et
qu'il est bien heureux que nous soyons arrivs?

--Nous sommes donc arrivs?

La duchesse tira une clef de sa poche et ouvrit la porte d'un corridor
obscur.

--Voil votre chemin, monseigneur, dit-elle.

--Je prsume que vous n'avez pas la prtention de me faire entrer
l-dedans?

--Au contraire, vous allez y entrer, et tout seul mme.

--Bon! l'on a jur ma mort. Je vais trouver quelque trappe ouverte sous
mes pieds et bonsoir  Antoine de Bourbon! Au fait, je n'y perdrai pas
grand'chose, les femmes me traitent si mal.

--Ingrat! Si vous connaissiez celle qui vous attend  l'autre bout de ce
corridor...

--Comment! s'cria le comte de Moret, au bout de ce corridor, je suis
attendu par une femme?

--Ce sera la troisime de la soire, et vous vous plaignez, bel Amadis?

--Non, je ne me plains pas. Au revoir, duchesse!

--Prenez garde  la trappe.

La duchesse referma la porte sur le comte, qui se trouva dans la plus
complte obscurit.

Le comte hsita un instant. Il ignorait compltement o il tait. Il eut
d'abord l'ide de revenir sur ses pas, mais le bruit de la clef tournant
dans la serrure et fermant la porte  double tour l'arrta.

Enfin, aprs quelques secondes d'hsitation, dcid  pousser l'aventure
jusqu'au bout:

--Ventre-saint-gris! se dit-il, la belle duchesse a dit que j'tais le
fils lgitime de Henri IV, ne la faisons pas mentir.

Et il s'avana vers l'extrmit du corridor oppose  celle par laquelle
il tait entr, retenant son haleine, marchant  ttons et les bras en
avant.

A peine eut-il fait vingt pas dans l'obscurit la plus profonde, avec
cette hsitation que l'homme le plus brave prouve dans les tnbres,
qu'il entendit un frlement de robe et une respiration qui semblaient
venir  lui.

Il s'arrta. Le frlement et la respiration s'arrtrent.

Il cherchait comment il adresserait la parole  ce bruit charmant,
lorsqu'une voix douce et tremblante demanda:

--Est-ce vous, monseigneur?

La voix tait  deux pas  peine.

--Oui, rpondit le comte.

Le comte fit un pas en avant, et rencontra une main tendue cherchant sa
main, mais  peine l'eut-il touche qu'elle se retira, timide comme la
sensitive.

Un lger cri, qui tenait le milieu entre la surprise et la crainte, se
fit entendre et passa, aux oreilles du prince, faible et mlodieux comme
le soupir d'un sylphe ou la vibration d'une harpe olienne.

Le comte tressaillit; il venait d'prouver une sensation compltement
nouvelle, et par consquent compltement inconnue.

Cette sensation tait dlicieuse.

--Oh! murmura-t-il, o tes vous?

--Ici, balbutia la voix.

--On m'avait dit que je trouverais une main pour me guider, ne
connaissant pas mon chemin. Cette main, me la refuserez-vous?

Il y eut un moment sensible d'hsitation chez la personne  laquelle
cette demande tait adresse; mais presque aussitt, cependant:

--La voici, dit-elle.

Le comte saisit de ses deux mains la main qu'on lui prsentait et fit un
mouvement pour la porter  ses lvres, mais ce mouvement fut rprim par
un seul mot, qu' son accent plein de prire, on ne pouvait interprter
autrement que comme le cri de la pudeur alarme.

--Monseigneur!

--Pardon, Mademoiselle, rpondit le comte d'une voix respectueuse,
autant que s'il et parl  la reine.

Puis il carta cette main frmissante et craintive, dj  moiti chemin
de ses lvres, et un silence se fit.

Le comte la garda dans les siennes, et l'on n'essaya point de la
retirer, mais elle y demeura immobile et comme si, par la force de la
volont, on lui avait enlev jusqu' l'apparence de la vie.

C'tait, si l'on peut se servir de cette expression, une main
compltement muette.

Mais ce mutisme qui lui tait impos n'empchait point le comte de
s'apercevoir qu'elle tait petite, fine, douce, allonge, aristocratique
et surtout virginale.

Ce n'tait plus contre ses lvres que le comte et voulu la presser,
c'tait contre son coeur.

Il tait, depuis qu'il avait touch cette main, rest immobile comme
s'il et compltement oubli la cause qui l'amenait.

--Venez-vous, monseigneur? demanda la douce voix.

--O voulez-vous que j'aille? demanda le comte, sans trop savoir ce
qu'il rpondait.

--Mais, o la reine vous attend, chez Sa Majest.

--C'est vrai! je l'avais oubli!--Et avec un soupir: Allons, dit-il.

Et il se remit en marche, nouveau Thse, guid dans le labyrinthe,
moins compliqu, mais plus obscur que celui de Crte, non point par le
fil d'Ariane, mais par Ariane elle-mme.

Au bout de quelques pas, Ariane tourna  droite.

--Nous arrivons, dit-elle.

--Hlas! murmura le comte.

Et en effet, on approchait d'un grand portail vitr donnant sur
l'antichambre de la reine. Mais comme, vu son indisposition, Sa Majest
tait cense dormir, tout tait teint  l'exception d'une lampe pendue
au plafond, et qui,  travers le vitrage, ne laissait filtrer qu'une
lueur pareille  celle qu'et projete une toile.

A cette faible lueur, le comte essaya de voir son guide, mais il ne
distingua, pour ainsi dire, que les contours d'une ombre.

La jeune fille s'arrta.

--Monseigneur, dit-elle, maintenant que vous y voyez assez pour vous
conduire, suivez-moi!

Et, malgr le lger effort que fit le comte pour retenir sa main, elle
la dgagea, marcha la premire, ouvrit la porte du corridor, et se
trouva dans l'antichambre de la reine.

Le comte la suivait.

Tous deux traversaient silencieusement, et sur la pointe du pied,
l'antichambre pour gagner la porte en face du corridor, laquelle tait
la porte de l'appartement d'Anne d'Autriche, lorsque tous deux
s'arrtrent, frapps en mme temps par un bruit qui allait se
rapprochant.

C'tait celui que faisaient les pas de plusieurs personnes montant le
grand escalier.

--Oh! mon Dieu, murmura la jeune fille, serait-ce le roi qui aurait eu
l'ide, en sortant du ballet, de venir prendre des nouvelles de Sa
Majest, ou plutt de s'assurer si elle est rellement malade?

--En effet, on vient de ce ct, dit le prince.

--Attendez, fit la jeune fille, je vais voir.

Elle s'lana vers la porte donnant sur le grand escalier, l'entrouvrit,
et, revenant vivement vers le comte:

--C'est lui, dit-elle. Eh! vite, vite, dans ce cabinet!

Ouvrant alors une porte perdue dans la tapisserie, elle y poussa le
comte et entra aprs lui.

Il tait temps! Comme la porte du cabinet venait de se refermer, celle
donnant sur le grand escalier s'ouvrit, et, prcd de deux pages
portant des flambeaux, suivi de Baradas et de Saint-Simon, ses deux
favoris, derrire lesquels marchait Beringhen, son valet de chambre, le
roi Louis XIII parut, et faisant signe  sa suite de l'attendre, entra
chez la reine.




CHAPITRE VIII.

SA MAJEST LE ROI LOUIS XIII.


Nous croyons que le moment est arriv de prsenter le roi Louis XIII 
nos lecteurs, qui nous pardonneront, je l'espre, de consacrer un
chapitre  cette trange personnalit.

Le roi Louis XIII, n le jeudi 27 septembre 1601, et, par consquent,
g,  l'poque  laquelle nous sommes arrivs, de vingt-sept ans et
trois mois, tait une longue et triste figure, au teint brun et aux
moustaches noires. Pas un trait en lui qui rappelt Henri IV, ni dans la
physionomie, ni dans le caractre; rien de franais non plus, pas de
gaiet, pas mme de jeunesse. Les Espagnols racontaient avec une
certaine probabilit, qu'il tait fils de Virginio Orsini, duc de
Bracciano, cousin de Marie de Mdicis, et, en effet,  son dpart pour
la France, Marie de Mdicis, dj ge de 27 ans, avait reu de son
oncle, le cardinal Ferdinand, qui, pour monter sur le trne de Toscane,
avait empoisonn son frre Franois et Bianca Capello, Marie de Mdicis
avait reu, disons-nous, cet avis:

  --Ma chre nice, vous allez pouser un roi qui a rpudi sa premire
  femme, parce qu'elle n'avait pas d'enfants; vous avez un mois pour faire
  le voyage, trois beaux garons  votre suite: l'un, Virginio Orsini, qui
  est dj votre Sigisb; l'autre Paolo Orsini; enfin, le troisime,
  Concino Concini; arrangez-vous de manire  tre sre, en arrivant en
  France, de ne pas tre rpudie.

Marie de Mdicis avait, assuraient toujours les Espagnols, suivi de
point en point le conseil de son oncle; elle avait mis dix jours 
aller seulement de Gnes  Marseille. Henri IV, quoiqu'il ne ft pas
impatient de voir sa grosse banquire, comme il l'appelait, avait
trouv la traverse un peu bien longue; mais Malherbe avait cherch une
raison  cette lenteur, et, bonne ou mauvaise, l'avait dcouverte. Il
avait mis ce retard sur le compte de l'amour que Neptune avait conu
pour la fiance du roi de France.

  Dix jours ne pouvant se distraire
  Au plaisir de la regarder,
  Il a, par un effort contraire,
  Essay de la retarder.

Peut-tre l'excuse n'tait-elle pas bien logique, mais la reine Margot
avait rendu son mari peu difficile sur les excuses conjugales.

C'est ce btiment paresseux qu'entourent les Nrides, dans le beau
tableau de Rubens qui est au Louvre!

Au bout de neuf mois, le grand-duc Ferdinand fut rassur: il apprit la
naissance du dauphin Louis, surnomm immdiatement le _Juste_, parce
qu'il tait n sous le signe de la Balance.

Ds son enfance, Louis XIII manifesta cette tristesse hrditaire chez
les Orsini, en mme temps qu'il eut de naissance tous les gots d'un
Italien de la dcadence. En effet, musicien et mme compositeur
passable, peintre mdiocre, il tait apte  une foule de petits mtiers,
ce qui fit qu'il ne sut jamais son mtier de roi, malgr sa prodigieuse
idoltrie de la royaut. Faible de complexion, il avait t
outrageusement mdicament dans son enfance, et, devenu jeune homme, il
tait rest une crature si maladive que dj trois ou quatre fois il
avait touch  la mort. Un journal, tenu pendant vingt-huit ans par son
mdecin Hrouard, inscrit jour par jour tout ce qu'il mange, heure par
heure tout ce qu'il fait. Ds sa jeunesse, il a peu de coeur, est sec et
dur, parfois mme cruel. Henri IV le fouetta deux fois de sa royale
main: la premire parce qu'il avait manifest tant d'aversion  un
gentilhomme, que pour le contenter il avait fallu tirer  ce gentilhomme
un coup de pistolet sans balle, et faire croire au dauphin qu'il avait
t tu sur le coup; la seconde, parce qu'il avait d'un coup de maillet
cras la tte d'un moineau franc.

Une fois, une seule fois il eut la vellit d'tre roi, et manifesta
cette vellit: ce fut le jour de son sacre. Comme on lui prsentait le
sceptre des rois de France, sceptre fort lourd, tant fait d'or et
d'argent et charg de pierreries, sa main se prit  trembler, ce que
voyant, M. de Cond qui, en sa qualit de premier prince du sang, tait
prs du roi, il voulut, en lui soutenant le bras, l'aider  soutenir le
sceptre.

Mais lui, se retournant vivement et le sourcil fronc:

--Non, dit-il, je prtends le porter seul, et ne veux pas de compagnie.

Sa grande distraction, enfant, tait de tourner de petites pices
d'ivoire, de colorier des gravures, de confectionner des cages, de
dresser des chteaux de cartes, et de faire chasser dans son appartement
de petits oiseaux par un perroquet jaune et des pies-griches. Au reste,
dans toutes ses actions, dit l'Estoile, _enfant, enfantissime!_

Mais les deux gots les plus enracins et les plus persistants chez lui
avaient t la musique et la chasse. C'est dans Hrouard, ce journal 
peu prs inconnu, s'il ne l'est tout  fait des historiens, qu'il faut
chercher ces dtails et d'autres plus curieux encore: _A midi, il va
jouer dans la galerie avec ses chiens, Patelot et Grisette;  une heure
il revient dans sa chambre, se met dans la ruelle de sa nourrice,
appelle Ingret, son joueur de luth, et fait la musique en chantant
lui-mme, car il aimait la musique avec transport_.

Parfois, pour se distraire, il versifiait sur des riens, sur des
proverbes ou des maximes, et, quand le got lui en prenait, il voulait
que les autres versifiassent avec lui. Un jour il dit  son mdecin,
Hrouard:--Mettez-moi cette prose en vers:

Je veux que ceux qui m'aiment, m'aiment longtemps, ou, s'ils ne
m'aiment que peu, que ds demain ils me quittent.

Et le bon docteur, meilleur courtisan que pote, faisait  l'instant
mme le distique suivant:

  Je veux que tous ceux-l qui m'aiment dsirent
  Que ce soit pour jamais, o bien qu'ils se retirent.

Comme tous les caractres mlancoliques, Louis XIII dissimulait 
merveille, et c'est  ceux qu'il voulait perdre, au moment mme o il
retirait la main de dessus eux, qu'il montrait les plus blanches dents
en souriant de son meilleur sourire. Ce fut le 2 mars, un lundi de
l'anne 1613,  l'ge de douze ans, que, se servant pour la premire
fois de la locution familire  Franois Ier, il jura _par sa foi de
gentilhomme_. Cette mme anne, l'tiquette voulut que l'on prsentt la
chemise au jeune roi. Ce fut Courtauvaux, un de ses compagnons, nous ne
dirons pas de plaisir, nous verrons tout  l'heure que Louis XIII ne
s'amusa que deux fois dans sa vie, qui la lui passa.

On se rappelle que l'accusation contre Chalais portait: qu'il avait
voulu empoisonner le roi en lui passant la chemise. Ce fut cette mme
anne encore que fut introduit prs de lui, par le marchal d'Ancre
lui-mme, le jeune de Luynes. Il n'avait jusque-l, pour soigner et
nourrir ses oiseaux, qu'un simple paysan,--un _pied-plat_ de
Saint-Germain, nomm Pierrot, dit l'Estoile. De Luynes fut nomm
fauconnier en chef, et l'on commanda  Pierrot, tout-puissant jusque-l,
de le reconnatre et de lui obir. Enfin ses faucons, perviers, milans,
pies-griches et perroquets, furent nomms _oiseaux de cabinet_, pour
que de Luynes pt toujours rester prs du roi, et de cette poque data
chez Louis XIII une telle amiti pour lui, que non seulement il ne
quittait son fauconnier en chef du matin au soir, mais encore qu'en
dormant il rvait tout haut de lui, dit Hrouard, criant son nom dans le
sommeil et le croyant absent.

En effet, si de Luynes ne parvenait pas  l'amuser, il parvenait au
moins  le distraire, en dveloppant chez lui le got de la chasse
autant qu'il le pouvait, avec le peu de libert qu'ont les enfants
royaux. Nous avons vu que Louis pourchassait de petits oiseaux dans ses
appartements avec un perroquet jaune et des pies-griches. Luynes lui
fit chasser des lapins avec des petits lvriers dans les fosss du
Louvre, et voler le milan  la plaine de Grenelle. Ce fut l, toutes
dates sont importantes dans la vie d'un roi du caractre de Louis XIII,
qu'il prit son premier hron le 1er janvier, et ce fut  Vaugirard que
le 18 de la mme anne, il tira sa premire perdrix.

Enfin, ce fut  l'entre du pont dormant, prs du Louvre, qu'il chassa
l'homme pour la premire fois, et tua Concini.

Intercalons ici une page du journal d'Hrouard, la page est curieuse
pour le philosophe aussi bien que pour l'historien; c'est ce que fait
Louis XIII pendant ce lundi 24 avril 1617, o il chasse l'homme au lieu
de chasser le moineau, le lapin, le hron ou la perdrix.

Nous copions textuellement. Nos lecteurs, et surtout nos lectrices sont
avertis.

  Lundi 24 avril 1617.

  Eveill  sept heures et demi du matin, pouls plein, gal, petite
  chaleur, douce, lev bon visage, gai, piss jaune, _fait ses
  affaires_, peign, vtu, pri Dieu;  8 heures 1/2 djeun, quatre
  cuillers, point bu, si ce n'est du vin clair et fort tremp.

  Le marchal d'Ancre
  tu sur le pont du
  Louvre entre dix et
  onze heures du matin.

  Dn  midi; bouts d'asperges en salade, douze; quatre crtes de coq
  sur un potage blanchi; cuilleres de potage, dix bouts d'asperges sur
  un chapon bouilli; veau bouilli; la moelle d'un os; tallerins, douze;
  les ailes de deux pigeons rtis; deux tranches de gelinotte rties
  avec pain; gele; figues, cinq; guignes sches, quatorze cotignac sur
  un oubli; pain, peu; bu du vin clairet fort tremp; drage de fenouil,
  une petite cuillere.

  AMUS jusqu' sept heures et demie.

  FAIT SES AFFAIRES, jaune, mou, beaucoup.

  AMUS jusqu' neuf heures et demie.

  Bu de la tisane, dvtu, mis au lit, pouls plein, gal, petite
  chaleur douce.

Vous voil rassurs, n'est-ce pas, sur le compte de ce pauvre enfant
royal; vous pouviez craindre, et moi aussi, que l'assassinat de l'amant
de sa mre, du pre plus que probable de son frre Gaston, d'un marchal
de France enfin, c'est--dire du personnage le plus considrable du
royaume aprs lui et mme avant lui, lui et t l'apptit ou la gaiet,
et que les mains rouges de sang, il a hsit  prier Dieu? Non pas; son
dner a t retard d'une heure, c'est vrai, mais il ne pouvait pas tout
 la fois tre  table  onze heures et regarder par la fentre du
rez-de-chausse du Louvre, Vitry assassiner le marchal d'Ancre. Il a le
ventre assez relch; mais c'est l'effet que faisait  Henri IV la vue
de l'ennemi. En change, il s'est AMUS de sept heures  sept heures et
demie; il s'est AMUS de nouveau de neuf heures  neuf heures et demie,
ce qui n'est pas dans ses habitudes.

Pendant les vingt-huit ans que le surveille le docteur Hrouard, il ne
s'est AMUS que ces deux fois l.

En outre, il s'est mis au lit avec un pouls _plein, gal, une petite
chaleur douce_. Il a _pri_ Dieu  dix heures et s'est endormi jusqu'
_sept heures et demie du matin_, c'est--dire qu'il a dormi un peu plus
de neuf heures.

Pauvre enfant!

Aussi le lendemain il se rveille roi. Ce bon sommeil lui a donn des
forces, et, aprs avoir fait acte de virilit la veille, il fait acte de
royaut le lendemain.

La reine-mre est non-seulement disgracie, mais exile  Blois; dfense
lui est faite de voir les petites mesdames ses filles, son fils
bien-aim Gaston d'Orlans; ses ministres sont renvoys, et l'vque de
Luon, qui sera plus tard le grand cardinal, aura seul la permission de
la suivre dans son exil, o il se glissera dans ce coeur qui ne sait pas
rester vide, et remplacera Concini.

Mais, s'il est le roi, Louis XIII n'est pas homme encore. Mari depuis
deux ans avec l'infante d'Espagne, Anne d'Autriche, il n'est son mari
que de nom. M. Durand, contrleur provincial des guerres, a beau lui
faire des ballets, dans lesquels il reprsente le dmon du feu, et dans
lesquels il chante  la reine les vers les plus tendres, toute sa
galanterie se borne  lui dire:

  Beau soleil de qui je veux
  Pour jamais souffrir les feux,
  Regarde o tu me conduis,
  Et connais ce que tu peux
  En voyant ce que je suis.

En effet, Louis XIII portait un habit tout couvert de flammes, mais,
comme il tait son habit pour se coucher, il dpouillait les flammes
avec l'habit.

Comme le ballet de la _Dlivrance de Renaud_ n'a rien produit, on essaye
d'un autre ballet qui a pour titre: les _Aventures de Tancrde dans la
fort enchante_. Cette fois la chorgraphie de M. de Ponchre rveille
un peu le roi, et sa curiosit va jusqu' dsirer savoir comment les
choses se passent un soir de noces entre vrais poux; c'est M. d'Elbeuf
et Mlle de Vendme qui donnent au roi une rptition de la pice qu'il
n'a pas encore joue: rien n'y fait, le roi reste deux heures dans la
chambre des poux, assis sur leur lit, et rentre tranquillement dans sa
chambre de garon.

Enfin, ce fut Luynes qui, tourment par l'ambassadeur d'Espagne et par
le nonce du pape, se chargea de cette grande affaire, ne cachant pas 
ceux qui l'y poussaient qu'il _courrait risque d'y perdre son crdit_.

Le jour fut fix au 25 janvier 1619.

Ce jour-l, c'est encore le journal d'Hrouard qui va nous en donner
l'emploi.

Le 25 janvier 1619, le roi, ne sachant point ce qui l'attendait  la fin
de la journe, se leva en excellente sant, avec bon visage, et mme
gai, relativement; il djeuna  neuf heures et quart; out la messe  la
chapelle de la Tour; prsida le conseil; dna  midi; fit visite  la
reine; alla aux Tuileries par la galerie; revint vers quatre heures et
demie par le mme chemin au Louvre; monta chez M. de Luynes pour rpter
son ballet; soupa  huit heures; fit de nouveau visite  la reine, la
quitta  dix heures, rentra dans ses appartements et se coucha; mais 
peine tait-il couch, que Luynes entra dans sa chambre et l'engagea 
se lever. Le roi le regarda avec le mme tonnement que s'il lui et
propos de faire un voyage en Chine. Mais Luynes insista, lui disant que
l'Europe commenait  s'inquiter de voir le trne de France sans
hritier, et que ce serait une honte pour lui si sa soeur, madame
Christine, qui venait d'pouser le fils du duc de Pimont, le prince
Amde de Savoie, avait un enfant avant que la reine et un dauphin.
Mais comme toutes ces raisons, quoiqu'il les approuvt de la tte, ne
paraissaient pas suffisantes pour dcider le roi, de Luynes le prit tout
simplement entre ses bras et le porta o il ne voulait point aller. Que
si vous doutez le moins du monde de ce petit dtail qu'aucun historien
ne vous a racont, et que vous raconte un romancier, lisez la dpche du
nonce, en date du 30 janvier 1619, et vous y trouverez cette phrase qui
nous parat concluante: _Luines lo prese a traverso e lo conduce quasi
per forza al letto della Regina_.

Mais si Luynes n'y perdit pas son crdit, et y gagna au contraire le
titre de conntable, il y perdit au moins sa peine, ou n'en fut
rcompens que tardivement. Ce dauphin qui devait concourir pour le prix
de vitesse avec le premier-n de la duchesse de Savoie ne vit le jour,
si ardemment rclam qu'il ft, que dix-neuf ans aprs, c'est--dire en
1638, et Luynes, qui ne devait pas avoir le bonheur de voir l'arbre
qu'il avait plant porter ses fruits, mourait deux ans aprs d'une
fivre pourpre. Cette mort laissait le chemin libre  Marie de Mdicis,
qui, rappele de son exil, revenait  Paris, ramenait, et faisait entrer
au conseil, Richelieu, cardinal depuis un an, et qui bientt aprs
devait devenir premier ministre.

Ds lors, c'est Richelieu qui rgne, et qui, en se dclarant contre la
politique autrichienne et espagnole, se brouille  la fois avec Anne
d'Autriche et avec Marie de Mdicis. A partir de ce moment, les haines
le poursuivent, les complots l'entourent; Marie de Mdicis a, comme le
roi, son ministre prsid comme celui du roi par un cardinal, M. de
Brulle. Seulement, le cardinal de Richelieu est un homme de gnie,
tandis que le cardinal de Brulle est un idiot. Monsieur, que Richelieu
a mari, et auquel, croyant s'en faire un appui, il a donn l'immense
fortune de Mlle de Montpensier, conspire contre lui. Un conseil secret
s'organise, auquel est appel le mdecin Bouvard, qui a succd comme
mdecin du roi au brave docteur Hrouard; par Bouvard, Monsieur, qui
succde  Louis XIII si Louis XIII meurt sans enfants, a le doigt sur le
pouls du malade, car Bouvard, homme de dvotion tout espagnole, vivant
aux glises, est l'me damne des reines. On sait donc que ce sombre
roi, que l'ennui consume, que les soucis minent, qui ne se sent aim de
personne, mais au contraire ha de tous, que les mdecins exterminent
par la mdecine du temps implacablement purgative, qui n'a plus de sang
et que l'on saigne une fois par mois, peut s'vanouir d'un moment 
l'autre et disparatre avec cette humeur noire que l'on s'obstine 
chasser et qui est sa vie. Si le roi meurt, Richelieu est  la merci de
ses ennemis, et dans les 24 heures qui suivent la mort du roi, il est
pendu. Eh bien, malgr toutes ces esprances, Chalais n'a pas le temps
d'attendre; il propose de tuer le cardinal, Marie de Mdicis appuie la
proposition, Mme de Conti achte des poignards, et la douce Anne
d'Autriche n'y fait d'autre objection que ces trois mots: Il est prtre!

Quant au roi, qui, depuis l'assassinat de Henri IV, hait sa mre, qui,
depuis la conspiration de Chalais, se dfie de son frre, qui, depuis
ses amours avec Buckingham, et particulirement depuis le scandale des
jardins d'Amiens, mprise la reine; quant au roi, qui n'aime ni sa
femme, ni les femmes, et qui, n'ayant aucune des vertus d'un Bourbon,
n'a qu' moiti les vices des Valois, il est plus froid et plus dfiant
que jamais avec toute sa famille. Il sait que cette guerre d'Italie
qu'il projette, ou plutt que projette le cardinal, est antipathique 
Marie de Mdicis,  Gaston d'Orlans, et particulirement  Anne
d'Autriche, parce qu'en ralit, c'est une guerre contre Ferdinand II et
Philippe III, et que la reine est mi-partie d'Autriche et mi-partie
d'Espagne.

Aussi, lorsque, sous le prtexte d'un violent mal de tte, elle a refus
d'assister, le soir, au ballet qui se danse en l'honneur de la prise de
La Rochelle, c'est--dire en l'honneur de la victoire de son mari sur
son amant, Louis XIII a-t-il t pris de ce soupon qu'elle ne restait
chez elle que pour y nouer quelque cabale, et, pendant toute la soire,
a-t-il eu l'oeil, non pas sur les danseurs et sur les danseuses, mais
sur la reine-mre et sur Gaston d'Orlans, changeant  voix basse avec
le cardinal, qui se tenait  ses cts, dans sa loge, des observations
qui n'avaient aucun rapport avec la chorgraphie, et, le ballet fini, au
lieu de rentrer chez lui, a-t-il eu l'ide de passer chez la reine sans
la prvenir de sa visite, et cela pour la prendre sur le fait, s'il y
avait un fait quelconque; et voil pourquoi nous l'avons vu arriver
d'une faon si inattendue, prcd de deux pages, accompagn de ses deux
favoris, suivi de Beringhen, et apparatre dans l'antichambre, juste au
moment o le comte de Moret et sa conductrice inconnue disparaissaient
dans le cabinet.

L'tiquette royale dfendait que, quand le roi couchait sous le mme
toit que la reine, une vellit conjugale tant prvue, les portes de
l'appartement de la reine de France fussent fermes la nuit; le roi
avait donc, l'une aprs l'autre, ouvert sans difficult, au milieu de
l'obscurit et du silence, les trois portes qui sparaient l'antichambre
de la chambre  coucher.

En entrant dans la chambre  coucher, il en avait, d'un regard rapide,
explor les angles les plus obscurs et les recoins les plus retirs.

Tout y tait dans l'ordre le plus parfait.

La reine dormait d'un sommeil dont le calme pouvait attester la
chastet, et un souffle doux et rgulier s'chappait de sa poitrine au
moment o Louis XIII, plus jaloux de son pouvoir de roi que de ses
droits comme mari, ouvrit la porte et s'approcha du lit.

Mais les reines ont le sommeil lger, et quoiqu'un pais tapis de
Flandre et assourdi les pas de son auguste poux, le souffle doux et
rgulier s'arrta tout  coup, puis une main, merveilleuse de forme et
de blancheur, carta le rideau: une tte adorable de coquetterie
nocturne se souleva sur l'oreiller, et aprs que deux grands yeux
tonns se furent fixs un instant sur le visiteur inattendu, une voix
frmissante de surprise s'cria:

--Comment, c'est vous, Sire?

--Moi-mme, madame, rpondit froidement le roi, mais en mettant le
chapeau  la main, comme doit le faire tout gentilhomme devant une
femme.

--Et  quel heureux hasard, continua la reine, dois-je la faveur de
votre visite?

--Vous m'avez fait dire que vous tiez indispose, madame; or, inquiet
de votre sant, j'ai voulu moi-mme venir prendre de vos nouvelles et
vous dire que je n'aurai probablement pas,  moins que vous ne preniez
le drangement de me visiter  votre tour, le plaisir de vous voir, ni
demain ni aprs-demain.

--Votre Majest chasse? demanda la reine.

--Non, madame; mais Bouvard a dcid qu'il tait bon qu' la suite de
toutes ces ftes, qui sont pour moi des fatigues, je fusse purg et
saign; il me purge donc demain et me saigne aprs-demain. Bonne nuit,
madame, et excusez-moi de vous avoir rveille. A propos, qui donc est
de service auprs de vous cette nuit? Mme de Fargis ou Mme de
Chevreuse?

--Ni l'une ni l'autre, sire; Mlle Isabelle de Lautrec.

--Ah! trs-bien, fit le roi, comme si ce nom achevait de le rassurer;
mais o est-elle donc?

--Dans la chambre  ct, o elle dort tout habille sur un canap.
Votre Majest a-t-elle le dsir que je l'appelle?

--Non, merci. Au revoir, madame.

--Au revoir, Sire.

Et Anne, avec un soupir exprimant un regret feint ou rel, mais que, vu
la circonstance, nous croyons plutt feint que rel, laissa retomber le
rideau devant son lit et sa tte sur l'oreiller.

Quant  Louis XIII, il se couvrit, jeta autour de la chambre un dernier
regard dans lequel transperait un reste de soupon, et sortit en
murmurant:

--Non, pour cette fois le cardinal s'tait tromp.

Puis, arriv dans l'antichambre o sa suite l'attendait:

--La reine est, en effet, trs-souffrante, dit-il. Suivez-moi,
messieurs!

Et, dans le mme ordre qu'il tait venu, le cortge se remit en marche
pour rentrer chez le roi.




CHAPITRE IX.

CE QUI SE PASSA DANS LA CHAMBRE A COUCHER DE LA REINE ANNE D'AUTRICHE
APRS QUE LE ROI LOUIS XIII EN FUT SORTI.


A peine le bruit des pas se fut-il perdu dans le lointain de la galerie,
et les derniers reflets des torches se furent-ils teints en tremblant
le long des parois des murailles, que la porte du cabinet o s'taient
rfugis le comte de Moret et sa conductrice s'entrouvrit doucement, et
que la tte de la jeune femme se glissa par l'entrebillement de la
porte.

Alors, voyant que tout tait rentr dans le silence et l'obscurit, elle
se hasarda  sortir tout  fait, et jeta un regard dans la galerie 
l'extrmit de laquelle elle vit disparatre les dernires lueurs des
torches des deux pages.

Puis, jugeant que tout danger tait vanoui, elle se rapprocha du
cabinet, et, passant devant la porte, lgre comme un oiseau:

--Venez, Monseigneur, dit-elle au comte.

Et en mme temps, se maintenant toujours  une distance et dans une
position o le jeune homme ne pt profiter d'une clart plus grande pour
voir son visage, elle ouvrit l'une aprs l'autre les trois portes
qu'avait ouvertes en rentrant, et qu'avait refermes en sortant, le roi.

Le jeune homme la suivait muet, haletant, perdu; dans ce cabinet troit
et sombre, la jeune fille avait d, malgr elle, se serrer contre lui,
et, quoique le matrisant par la main toute-puissante de la chastet,
elle n'avait pu empcher le comte de s'enivrer de la vapeur de son
haleine, et de respirer par tous les pores cette vapeur voluptueuse qui
mane du corps d'une jeune femme, et qu'on pourrait appeler le parfum de
la pubert.

Avant d'ouvrir la dernire porte, elle tendit la main vers le comte,
dont elle entendait les pas pressant les siens, et, d'une voix dont un
certain trouble altrait la srnit:

--Monseigneur, dit-elle, ayez la bont de vous arrter dans ce salon;
lorsqu'elle voudra vous recevoir, Sa Majest vous appellera.

Et elle rentra chez la reine.

Cette fois, Anne d'Autriche ne dormait ni ne feignait de dormir.

--Est-ce vous, chre Isabelle? demanda-t-elle, en cartant le rideau, du
geste le plus rapide, et en se soulevant sur son lit d'un mouvement plus
press qu'elle n'avait fait pour le roi.

--Oui, madame, c'est moi, rpondit la jeune fille, en se plaant de
manire  ce que son visage ft perdu dans l'ombre, et par consquent 
ce qu'elle pt drober sa rougeur involontaire  la reine.

--Vous savez que le roi sort d'ici?

--Je l'ai vu, madame.

--Il avait sans doute des soupons?

--C'est possible, mais  coup sr il n'en a plus.

--Le comte est l?

--Dans la chambre qui prcde celle-ci.

--Allumez une cire et donnez-moi un miroir  main.

Isabelle obit, donna le miroir  la reine, mais garda la bougie pour
l'clairer.

Anne d'Autriche tait jolie plutt que belle; elle avait les traits tout
petits, un nez sans caractre, mais la peau transparente et veloute de
cette blonde dynastie flamande qui donna les Charles-Quint et les
Philippe II. Coquette pour tous les hommes sans distinction, elle ne
voulait pas manquer son effet, mme sur son beau-frre.--En consquence,
elle rajusta quelques boucles de cheveux froisss par l'oreiller,
rgularisa les plis du long peignoir de soie dans lequel elle tait
enveloppe, se souleva sur son coude pour essayer sa pose, rendit son
miroir  sa dame d'honneur, et lui fit signe avec un sourire de
remercment, qu'elle pouvait rentrer chez elle.

Isabelle dposa le miroir et le chandelier sur la toilette, salua
respectueusement, et sortit par la porte qu'avait indique la reine, en
disant  son poux que sa dame d'honneur devait tre, _l_, endormie sur
un canap.

L'appartement demeura clair par la double lumire de la lampe et de la
bougie, places toutes deux de manire  projeter leurs rayons sur le
ct du lit o Anne d'Autriche avait donn son audience au roi et allait
donner la sienne au comte de Moret.

Cependant, reste seule, la reine, avant de l'appeler, paraissait
attendre quelqu'un ou quelque chose, se tournant  plusieurs reprises
vers le fond de la chambre, faisant de petits mouvements d'impatience,
et murmurant des paroles  voix basse.

Enfin, et  peu d'intervalle l'une de l'autre, les deux portes que
semblait interroger la reine s'ouvrirent. Par l'une entra un jeune homme
de vingt ans, au visage color et plein, aux cheveux noirs,  l'oeil
dur, qui en s'adoucissant devenait faux. Il tait splendidement vtu de
satin blanc, avec un manteau cerise brod d'or. Il portait le
Saint-Esprit au cou, comme on le portait  cette poque. Il tenait  la
main son chapeau de feutre blanc orn de deux plumes de la couleur du
manteau.

Ce jeune homme, c'tait Gaston d'Orlans, que l'on dsignait
gnralement sous le nom de MONSIEUR, et que la chronique scandaleuse du
Louvre disait n'tre si particulirement aim de sa mre que parce qu'il
tait le fils du beau favori Concino Concini. Au reste, quiconque verra
l'un prs de l'autre, comme nous les voyions l'autre jour, au muse de
Blois, le portrait du marchal d'Ancre et celui du second fils de Marie
de Mdicis, comprendra que la ressemblance extraordinaire qui existe
entre eux pouvait faire croire  la vrit de cette grave accusation.

Nous avons dit que, depuis l'affaire de Chalais, le roi le tenait en
mpris. En effet, Louis XIII avait une espce de conscience. Il n'tait
pas insensible  ce que l'on appelait alors l'_honneur de la couronne_
et que l'on appelle aujourd'hui l'_honneur de la France_. Son gosme et
sa vanit, ptris aux mains de Richelieu, avaient presque chang de
forme, et de ces deux vices le cardinal tait parvenu  lui faire une
sorte de vertu; mais Gaston, me  la fois fourbe et lche, avait t
immonde dans toute cette affaire de Nantes.

Il avait voulu entrer au conseil. Richelieu y et consenti pour avoir la
paix, mais il voulut y faire entrer avec lui son gouverneur Ornano.
Richelieu refusa. Le jeune prince alors crie, jure, tempte, dit
qu'Ornano entrera au conseil de bonne volont ou de force. Richelieu, ne
pouvant faire arrter Gaston, fait arrter Ornano. Gaston force la porte
du conseil, et, d'une voix altire, demande qui a eu l'audace de faire
arrter son gouverneur. Moi, rpond avec le plus grand calme
Richelieu.

Tout en serait rest l et Gaston et bu sa honte, si Mme de Chevreuse,
pousse par l'Espagne, n'et pouss Chalais.--Chalais vint s'offrir 
MONSIEUR pour le dbarrasser du cardinal, et voici ce que Gaston trouve
ou plutt ce qu'on lui souffle: il ira avec toute sa maison dner chez
Richelieu,  son chteau de Fleury, et l  sa table, trahissant
l'hospitalit, des gens d'pe assassineront commodment un homme sans
dfense--un prtre.

Au reste, depuis soixante ans, l'Espagne, dont on voit la main jaune et
hideuse dans tout cela, n'en a pas fait d'autres,  l'endroit des
grandes personnalits qui la gnent: elle les supprime. En politique,
supprimer n'est pas tuer. Ainsi elle a supprim Coligny, Guillaume de
Nassau, Henri III, Henri IV; ainsi elle comptait faire de Richelieu. Le
procd est monotone, mais peu importe: du moment o il russit, il est
bon.

Cette fois, cependant, il choua.

Ce fut  cette occasion que Richelieu, comme Hercule chez Augias,
commena le nettoyage de la cour, par le balayage des princes. Les deux
btards de Henri IV, les Vendme, furent arrts; le comte de Soissons
prit la fuite; Mme de Chevreuse fut exile, le duc de Longueville en
disgrce. Quant  Monsieur, il signa une confession dans laquelle il
dnonait et abandonnait ses amis. Il fut mari, enrichi et dshonor.

Chalais seul sortit sans honte de cette conspiration parce qu'il en
sortit sans tte.

Et dj si avant dans l'ignoble, MONSIEUR n'avait pas vingt ans.

Par l'autre porte entra, presque aussitt que Monsieur, une femme de
cinquante-cinq  cinquante-six ans, vtue royalement, portant une petite
couronne d'or sur le haut de la tte, et un long manteau de pourpre et
d'hermine, descendant de ses paules sur une robe de satin blanc broche
d'or; elle a pu tre frache autrefois, mais jamais ni belle ni
distingue; un excessif embonpoint lui donne ce vulgaire aspect qui lui
a valu de la bouche de Henri IV le surnom de la _Grosse banquire_;
c'est un esprit tracassier qui ne se plat que dans l'intrigue.

Infrieure en gnie  Catherine de Mdicis, elle lui a t suprieure
en dbauche. Si l'on en croit ce que l'on dit, un seul des enfants de
Henri IV lui appartient, Mme Henriette. D'ailleurs, de tous, elle
n'aime, nous l'avons dit, que Gaston. Elle a pris d'avance son parti de
la mort de son fils an, qu'elle regarde comme invitable, et dont elle
est dj console. Son ide fixe est de voir Gaston sur le trne, comme
l'ide fixe de Catherine de Mdicis, a t d'y voir Henri III.

Mais une accusation plus grave que toutes celles-l pse sur elle, et fait
que Louis XIII la dteste autant qu'elle le hait: elle a dit-on, sinon
mis, du moins laiss aux mains de Ravaillac le couteau qu'elle en et
pu faire tomber. Un procs-verbal faisait foi que Ravaillac l'avait
nomme elle et d'Epernon sur la roue. Le feu fut mis au Palais-de-Justice
pour faire disparatre jusqu' la trace de ces deux noms.

Depuis la veille, la mre et le fils ont t convoqus par Anne
d'Autriche, prvenue que le comte de Moret, arriv depuis huit jours 
Paris, a des lettres  leur communiquer de la part du duc de Savoie. Ils
sont entrs, comme nous l'avons vu, chez la reine, par deux portes
diffrentes, chacun venant de son appartement. S'ils y sont surpris, ils
auront pour excuse l'indisposition de Sa Majest, qu'ils ont apprise au
ballet, indisposition qui leur a donn tant d'inquitude qu'ils n'ont
pas mme pris le temps de changer de costume. Quant au comte de Moret,
toujours en cas de surprise, on le cachera quelque part: un jeune homme
de vingt-deux ans est toujours facile  cacher; Anne d'Autriche a
d'ailleurs sur ces sortes d'escamotages des traditions et mme des
antcdents.

Pendant ce temps, le comte de Moret a attendu dans la chambre  ct, et
il a tout bas et du fond de l'me remerci le ciel de ce regard.

Qu'et-il dit, qu'et-il fait, entrant chez la reine, mu, troubl,
palpitant comme il l'tait en quittant sa conductrice inconnue? Ces dix
minutes d'attente n'ont pas t de trop pour calmer les battements de
son coeur et rendre un peu d'assurance  sa voix. De l'agitation, il a
pass  la rverie, rverie douce et suave dont, jusqu' cette heure, il
n'avait eu aucune ide.

Tout--coup, la voix d'Anne d'Autriche le fit tressaillir et l'alla
chercher au fond de sa rverie.

--Comte, demanda-t-elle, tes-vous l?

--Oui, Madame, rpondit le comte, et attendant les ordres de Votre
Majest.

--Entrez donc, alors, car nous sommes dsireux de vous recevoir.




CHAPITRE X.

LES LETTRES QU'ON LIT DEVANT TMOINS ET LES LETTRES QU'ON LIT TOUT
SEUL.


Le comte de Moret secoua sa jeune et gracieuse tte, comme pour en faire
tomber l'incessante proccupation  laquelle il tait en proie, et
poussant la porte devant lui, il se trouva sur le seuil de la chambre 
coucher d'Anne d'Autriche.

Son premier regard, nous devons l'avouer, malgr le haut rang des
personnes qui se trouvaient dans cette chambre, fut pour y chercher le
guide charmant qui l'y avait conduit et qui, aprs l'y avoir conduit,
l'avait quitt, sans qu'il pt mme voir son visage. Mais son regard eut
beau plonger dans les lointains les plus obscurs de l'appartement, force
lui fut de revenir au premier plan et de fixer ses yeux et son esprit
sur le groupe plac dans la lumire.

Ce groupe, nous l'avons dit, se composait de trois personnes et ces
trois personnes taient: la reine mre, la reine rgnante et le duc
d'Orlans.

La reine-mre tait debout au chevet d'Anne d'Autriche; Anne d'Autriche
tait couche; Gaston tait assis au pied du lit de sa belle-soeur.

Le comte salua profondment, puis s'avanant vers le lit, il mit un
genou en terre devant Anne d'Autriche, qui lui donna sa main  baiser,
puis se baissant jusqu'au parquet, le jeune prince toucha de ses lvres
le bas de la robe de Marie de Mdicis; puis enfin, toujours un genou en
terre, il se tourna vers Gaston pour lui baiser la main, mais celui-ci
le releva en lui disant:

--Dans mes bras, mon frre.

Le comte de Moret, coeur franc et loyal, vritable fils de Henri IV, ne
pouvait croire  tout ce que l'on disait de Gaston. Il tait en
Angleterre lors du complot de Chalais, et c'tait l qu'il avait connu
madame de Chevreuse, qui s'tait bien garde de lui dire la vrit sur
ce complot. Il tait en Italie lors des lchets de La Rochelle, o
Gaston avait fait semblant d'tre malade pour ne point aller au feu; de
plus, ne s'tant jamais occup que de ses plaisirs, il n'avait pris
aucune part aux intrigues d'une cour dont la jalousie de Marie de
Mdicis, contre les enfants de son mari, l'avait toujours loign.

Il rendit donc joyeusement et de bon coeur  son frre Gaston
l'embrassement dont il l'honorait.

Puis, saluant la reine:

--Votre Majest daignera-t-elle croire, lui demanda-t-il,  tout le
bonheur que j'prouve d'tre admis en sa royale prsence, et  la
reconnaissance que j'ai voue  M. le duc de Savoie, de m'avoir donn
cette prcieuse occasion d'tre reue par elle?

La reine sourit.

--N'est-ce point  nous plutt, rpondit-elle de vous tre
reconnaissantes, de vouloir bien venir en aide  deux pauvres princesses
disgracies, prives, l'une de l'amour de son mari, l'autre de la
tendresse de son fils, et  un frre repouss des bras de son frre; car
vous venez, avez-vous dit, avec des lettres qui doivent nous donner
quelque consolation.

Le comte de Moret tira trois plis cachets de sa poitrine.

--Ceci, madame, dit-il en tendant la missive  la reine, ceci est une
lettre adresse  vous par don Gonzalez de Cordoue, gouverneur de Milan,
et reprsentant en Italie Sa Majest Philippe IV, votre auguste frre.
Il vous supplie d'employer toute l'influence que vous pouvez avoir 
maintenir M. de Fargis comme ambassadeur  Madrid.

--Mon influence! rpta la reine; on pourrait avoir une influence sur un
roi qui serait un homme, mais sur un fantme qui est roi, qui donc peut
avoir une influence, si ce n'est un ncroman, comme le cardinal-duc.

Le comte salua, puis se tournant vers la reine-mre et lui remettant la
seconde lettre:

--Quant  ceci, madame, tout ce que j'en sais, c'est que c'est une note
trs-importante et trs-secrte de la main propre du duc de Savoie; elle
ne doit tre remise qu' Votre Majest en personne, et j'ignore en tout
point ce qu'elle renferme.

La reine-mre prit vivement la lettre, la dcacheta, et, comme,  la
distance o elle tait de la lumire, elle ne pouvait la lire, elle
s'approcha de la toilette sur laquelle taient poses les bougies et la
lampe.

--Et cela enfin, continua le comte de Moret, en prsentant  Gaston le
troisime pli, est un billet adress  Votre Altesse par Mme Christine,
votre auguste soeur, plus belle et plus charmante encore qu'elle n'est
auguste.

Chacun se mit  lire la lettre qui lui tait adresse, et le comte
profita de ce moment o chacun tait occup de sa lecture pour fouiller
du regard, une fois encore, tous les recoins de la chambre.

La chambre ne renfermait que les deux princesses, Gaston et lui.

Marie de Mdicis revint prs du lit de sa belle-fille, et s'adressant au
comte:

--Monsieur, lui dit-elle, quand on a affaire  un homme de votre rang,
et que cet homme s'est mis  la disposition de deux femmes opprimes et
d'un prince en disgrce, le mieux est de n'avoir point de secrets pour
lui aprs qu'il a toutefois donn sa parole d'honneur que, devenant
alli, ou restant neutre, il gardera religieusement les secrets qui lui
sont confis.

--Votre Majest, dit le comte de Moret en s'inclinant et en appuyant le
plat de la main sur sa poitrine, a ma parole d'honneur de rester muet,
neutre ou alli; seulement, ne mettant pas de rserve  mon silence, je
suis forc d'en mettre  mon dvouement.

Les deux reines changrent un regard.

--Et quelles rserves faites-vous?

Pendant que Marie de Mdicis adressait au jeune prince cette question
avec la voix, Anne d'Autriche et Gaston la lui adressaient avec les
yeux.

--J'en fais deux, madame, rpondit le comte d'une voix douce mais ferme,
et pour les faire, je suis oblig de vous rappeler  mon grand regret
que je suis fils du roi Henri IV. Je ne puis tirer l'pe ni contre les
protestants, ni contre le roi mon frre, de mme que je ne puis refuser
de la tirer contre tout ennemi du dehors,  qui le roi de France fera la
guerre, si le roi de France m'appelle  cet honneur.

--Ni les protestants ni le roi ne sont nos ennemis, _Prince_, dit la
reine-mre, en appuyant avec affectation sur le mot _prince_; notre
ennemi, notre seul ennemi, notre ennemi mortel, acharn, celui qui a
jur notre perte, c'est le cardinal!

--Je n'aime point le cardinal, Madame, mais j'aurai l'honneur de vous
faire observer qu'il est assez difficile  un gentilhomme de faire la
guerre  un prtre. Mais, d'un autre ct, si grandes que soient les
adversits qu'il plaira  Dieu de lui envoyer, je les regarderais comme
une punition trop lgre encore de sa conduite envers vous. Cela
suffit-il  Votre Majest pour avoir toute confiance en moi.

--Vous savez dj, n'est-ce pas monsieur, ce que Gonzalez de Cordoue dit
 ma belle-fille. Gaston va vous dire ce que lui crit sa soeur
Christine. Parlez Gaston.

Le duc d'Orlans tendit la lettre mme au comte de Moret, en l'invitant
du geste  la lire.

Le comte la prit et la lut.

La princesse Christine crivait  son frre de faire valoir prs du roi
cette raison qui lui paraissait dterminante, que mieux valait laisser
Charles-Emmanuel, son beau-pre, s'emparer de Mantoue et du Montferrat,
que de les donner au duc de Nevers qui n'tait qu'un tranger pour le
roi Louis XIII, tandis que le prince de Savoie, son mari, auquel
reviendrait un jour l'hritage de son pre, tait beau-frre du roi de
France.

Le comte de Moret rendit avec un salut respectueux la lettre  Gaston.

--Qu'en pensez-vous, mon frre? demanda celui-ci.

--Je suis un pauvre politique, rpondit le comte de Moret en souriant,
mais je crois que cela vaut effectivement mieux, au point de vue de la
famille surtout.

--Et maintenant  mon tour, dit Marie de Mdicis, en donnant au comte de
Moret la lettre du duc de Savoie, il est juste, monsieur, que vous
connaissiez la note dont vous tiez porteur.

Le comte prit le papier et lut la note suivante:

  Faire tout le possible pour empcher la guerre d'Italie; mais si,
  malgr les efforts de nos amis, la guerre est dclare, que nos amis
  soient assurs que le Pas de Suze sera vigoureusement dfendu.

C'tait tout ce qui tait crit, ostensiblement du moins, sur le papier.

Le jeune homme le rendit  Marie de Mdicis, avec toutes les marques du
plus profond respect.

--Maintenant, dit la reine-mre, il ne nous reste plus qu' remercier
notre jeune et habile messager de son adresse et de son dvouement, et 
lui promettre que, si nous russissons dans nos projets, sa fortune
suivra la ntre.

--Mille grces soient rendues  Votre Majest de ses bonnes intentions,
mais ds lors que le dvouement entrevoit une rcompense il n'est plus
le dvouement, il est le calcul ou l'ambition. Ma fortune suffit  mes
besoins et je ne demande qu'un peu de gloire personnelle pour justifier
celle de ma naissance.

--Soit, dit Marie de Mdicis, tandis que sa belle-fille donnait sa main
 baiser au comte de Moret, ce sera  nous, vos obligs, et non  vous,
de nous occuper de ces dtails-l. Gaston, reconduisez votre frre: par
tout autre escalier que le vtre, une fois minuit sonn, il ne pourrait
plus sortir du Louvre.

Le comte poussa un soupir et jeta un dernier regard autour de lui. Il
esprait que le mme guide qui l'avait accompagn  son entre
l'accompagnerait  sa sortie. Il lui fallut,  son grand regret,
renoncer  cet espoir.

Il salua les deux reines, et suivit le duc d'Orlans d'un air constern.

Gaston le conduisit  son appartement, et lui ouvrant la porte d'un
escalier secret:

--Maintenant, mon frre, lui dit-il, recevez de nouveau mes
remercments, et croyez  ma sincre reconnaissance.

Le comte s'inclina.

--Ai-je quelque mot d'ordre  dire? demanda-t-il, quelque signe de
convention  changer?

--Aucun, vous frappez au carreau du suisse en disant: maison de M. le
duc d'Orlans, service de nuit, et l'on vous laissera passer.

Le comte jeta un dernier regard derrire lui, envoya son plus tendre
soupir rejoindre son inconnue, descendit deux tages, frappa au carreau
du suisse, pronona les paroles convenues et se trouva immdiatement
dans la cour.

Comme il y avait un mot d'ordre pour entrer au Louvre, mais qu'il n'y en
avait point pour en sortir, il traversa le pont-levis et se trouva, au
bout d'un instant,  l'angle de la rue des Fosss-St Germain et de la
rue des Poulies, o l'attendaient son page et son cheval, ou plutt le
page et le cheval du duc de Montmorency.

--Ah! murmura-t-il en mettant le pied  l'trier, je parie qu'elle n'a
pas dix-huit ans et qu'elle est belle  ravir. Ventre-Saint-Gris, je le
crois bien que je conspirerai contre le cardinal, puisque c'est pour moi
le seul moyen de la revoir!

Pendant ce temps, Gaston d'Orlans, aprs s'tre assur que le comte de
Moret avait franchi sans accident le guichet qui conduisait de
l'intrieur du chteau dans la cour, rentrait dans son appartement,
s'enfermait dans sa chambre  coucher, en croisant les rideaux pour
s'assurer qu'aucun regard indiscret ne pouvait pntrer jusqu' lui, et,
tirant la lettre de sa soeur Christine de sa poche, l'exposait d'une
main tremblante,  la chaleur des bougies.

Alors, dans les interstices des lignes crites  l'encre noir, on vit,
sous l'influence de la chaleur, apparatre des lignes nouvelles, crites
de la mme main, traces avec une encre sympathique, blanche
primitivement, mais se colorant peu  peu jusqu' ce qu'elle arrivt 
une teinte jaune fonc, tirant sur le rouge.

Ces quelques lignes nouvellement closes disaient:

  --Continuez de faire ostensiblement votre cour  Marie de Gonzague,
  mais, secrtement, assurez-vous de la reine. Il faut qu'en cas de mort
  de notre frre an, Anne d'Autriche croie tre sre de garder la
  couronne, ou sinon, mon trs cher Gaston, grce aux conseils de Mme de
  Fargis et  l'intervention de Mme de Chevreuse, elle trouvera bien
  moyen d'tre _rgente_, craignant de ne pas tre _reine_.

--Oh! murmura Gaston, sois tranquille, bonne petite soeur, j'y
veillerai!

Et ouvrant un secrtaire, il y enferma la lettre dans un tiroir 
secret.

De son ct, la reine-mre, aussitt le duc d'Orlans sorti, avait pris
cong de sa belle-fille et, tant rentre dans son appartement, s'tait
fait dvtir, s'tait habille de nuit, et avait donn cong  ses
femmes.

Puis, reste seule, elle avait tir une sonnette cache dans un pli
d'toffe.

Quelques secondes aprs, un homme de 45  50 ans,  la figure jaune et
vigoureusement accentue, aux cheveux, aux sourcils et aux moustaches
noirs, tait, rpondant  l'appel de la sonnette, entr par une porte
perdue dans la tapisserie.

Cet homme, c'tait le musicien, le mdecin et l'astrologue de la reine.
C'tait, chose triste  dire, le successeur de Henri IV et de Vittorio
Orsini, de Concino Concini, de Bellegarde, de Bassompierre, du cardinal
de Richelieu: c'tait le Provenal Vauthier, qui, pour mieux gouverner
son corps, s'tait fait mdecin, et pour mieux assortir son esprit,
astrologue. Richelieu tomb, si Richelieu tombait, son hritage serait
disput entre Brulle, un sot, et Vauthier, un charlatan; et beaucoup,
qui savaient l'influence qu'il avait sur la reine-mre, beaucoup
disaient que Vauthier avait au moins autant de chances au ministre que
son rival.

Vauthier entra donc dans une espce d'antichambre-boudoir qui prcdait
la chambre  coucher.

--Eh! vite! vite! accourez, dit-elle, et me donnez, si vous l'avez
compose, cette liqueur qui a le pouvoir de faire paratre les critures
invisibles.

--Oui, madame, rpondit Vauthier en tirant une fiole de sa poche; une
recommandation de Votre Majest m'est trop prcieuse pour que je
l'oublie jamais: la voici. Votre Majest a-t-elle donc enfin reu la
lettre qu'elle attendait?

--La voil! dit la reine-mre, tirant la lettre de sa poitrine, quatre
lignes seulement, presque insignifiantes, du duc de Savoie; mais il est
vident qu'il ne m'crit pas si confidentiellement et ne m'envoie pas la
lettre par un btard de mon mari, pour me dire une semblable banalit.

Et elle tendit la lettre  Vauthier, qui la dplia et la lut.

--En effet, dit-il, il doit y avoir autre chose que cela.

L'criture apparente, c'est--dire celle que l'on voyait, traait cinq
ou six lignes au haut de la page et tait bien de la main mme de
Charles-Emmanuel, ce qui, avec l'avis reu de toujours chercher dans les
lettres autre chose que le texte visible, confirmait la reine-mre dans
l'ide que le moment tait venu d'appeler  son aide la prparation
chimique demande  Vauthier.

Or, il y avait une chose certaine, c'est que si quelque recommandation
invisible tait cache dans la lettre du duc de Savoie, cette
recommandation devait se trouver au-dessous de la dernire ligne et
tait crite sur la partie reste blanche, et qui comprenait les trois
quarts de la page.

Vauthier trempa un pinceau dans la liqueur qu'il avait prpare, et il
en lava lgrement le papier, depuis la dernire ligne jusqu'en bas.

A mesure que le pinceau mouillait la surface blanche, on voyait aussitt
apparatre  et l des lettres plus htives les unes que les autres,
puis les lignes se former, et enfin, aprs cinq minutes d'imbibation, on
put lire distinctement le conseil suivant:

  Simulez avec votre fils Gaston une brouille dont son amour insens
  pour Marie de Gonzague pourrait tre la cause, et si la campagne
  d'Italie est rsolue, malgr votre opposition, obtenez pour lui, sous
  prtexte de l'loigner de sa folle passion, obtenez, je vous le
  rpte, le commandement de l'arme. Le cardinal-duc, dont toute
  l'ambition est de passer pour le premier gnral de son sicle, ne
  supportera point cette honte et donnera sa dmission; une seule
  crainte resterait, c'est que le roi ne l'acceptt point.

Marie de Mdicis et son conseiller se regardrent.

--Avez-vous quelque chose de meilleur  me proposer? demanda la reine
mre.

--Non, madame, rpondit celui-ci; d'ailleurs, j'ai toujours vu que les
avis de M. de Savoie taient bons  suivre.

--Suivons-les donc alors, dit Marie de Mdicis avec un soupir. Nous ne
pouvons tre dans une pire position que celle o nous sommes. Avez-vous
consult les astres, Vauthier?

--Ce soir encore, j'ai pass une heure  les tudier du haut de
l'observatoire de Catherine de Mdicis.

--Eh bien, que disent-ils?

--Ils promettent  Votre Majest un triomphe complet sur ses ennemis.

--Ainsi soit-il! rpondit Marie de Mdicis, en tendant  l'astrologue
une main un peu dforme par la graisse, mais cependant encore belle,
que celui-ci baisa respectueusement.

Et tous deux rentrrent dans la chambre  coucher, dont la porte se
referma sur eux.

Reste seule dans sa chambre, Anne d'Autriche avait cout
successivement s'loigner, et les pas de Gaston d'Orlans, et ceux de sa
belle-mre, puis, quand le bruit s'en fut compltement teint, elle se
leva doucement, passa ses petits pieds espagnols dans des mules de satin
bleu de ciel brodes d'or et alla s'asseoir prs de sa toilette, dans le
tiroir de laquelle elle prit un petit sachet de toile, contenant, au
lieu de poudre d'iris, parfum qu'elle prfrait  tous les autres pour
son linge et que sa belle mre faisait venir de Florence, de la
poussire de charbon pil: de ce contenu elle saupoudra la seconde page,
reste blanche, de la lettre de Don Gonzalez de Cordoue et, de mme que
par des moyens diffrents le mme rsultat avait t obtenu pour la
lettre de Mme Christine  son frre Gaston, et pour celle de
Charles-Emmanuel  la reine mre, en prsentant l'une  la chaleur d'une
bougie, et en passant sur l'autre une prparation chimique, des lettres
apparurent sur celle de Don Gonzalez de Cordoue  la reine, au contact
de la poussire de charbon.

Cette fois, la lettre tait du roi Philippe IV lui-mme.

Elle disait:

  Ma soeur, je connais par notre bon ami M. de Fargis, le projet qui,
  en cas de mort du roi Louis XIII, vous promet pour mari, son frre et
  son successeur au trne, Gaston d'Orlans; mais ce qui serait mieux
  encore, c'est qu' l'poque de cette mort, vous vous trouvassiez
  enceinte.

  Les reines de France ont un grand avantage sur leurs poux: elles
  peuvent faire des dauphins sans eux, et ils n'en peuvent pas faire
  sans elles.

  Mditez cette incontestable vrit, et comme vous n'avez pas besoin,
  pour vos mditations, d'avoir ma lettre sous les yeux, brlez-la.

  PHILIPPE.

La reine, aprs avoir relu la lettre du roi, son frre, une seconde
fois, afin d'en bien graver sans doute chaque parole dans sa mmoire, la
prit par un de ses angles, l'approcha de la bougie, y mit le feu, et la
soutint en l'air jusqu' ce que la flamme vint, en clairant sa belle
main, lcher le bout de ses ongles roses; alors seulement, elle lcha la
lettre, dont la partie intacte se consuma avant mme que la cendre, sur
laquelle couraient des milliers d'tincelles, et touch la terre; mais
 l'instant mme et de mmoire elle transcrivit la lettre toute
entire, suivie de la recommandation, sur un papier  part qu'elle
enferma dans un tiroir secret d'un petit meuble qui lui servait de
secrtaire.

Puis, elle revint  pas lents vers son lit, laissa glisser de ses
paules sur ses hanches et de ses hanches  terre son peignoir de satin,
en sortit comme Vnus sortit d'une vague d'argent, se coucha lentement
et laissant avec un soupir tomber la tte sur son oreiller, elle
murmura:

--O Buckingham! Buckingham!

Et quelques sanglots touffs troublrent seuls,  partir de ce moment,
le silence de la chambre royale.




CHAPITRE XI.

LE SPHINX ROUGE.


Il existe  la galerie du Louvre un portrait du peintre jansniste
Philippe de Champagne, reprsentant _au vrai_, comme on disait alors, la
fine, vigoureuse et sche figure du cardinal de Richelieu.

Tout au contraire des Flamands ses compatriotes, ou des Espagnols ses
matres, Philippe de Champagne est avare de cette tincelante couleur
que broient sur leur palette et rpandent sur leurs toiles les Rubens et
les Murillo; c'est qu'en effet, pousser dans un flot de lumire le
sombre ministre constamment perdu dans la demi teinte de sa politique,
dont la devise tait un aigle dans les nuages, _Aquila in nubibus_,
c'et t flatter l'art peut-tre, mais  coup sr mentir  la vrit.

Etudiez ce portrait, vous tous, hommes de conscience, qui voulez, aprs
deux sicles et demi, ressusciter le mort illustre et vous faire une
ide physique et morale du grand gnie calomni par ses contemporains,
mconnu, presque oubli par le sicle suivant, et qui n'a trouv
qu'aprs deux cents ans de spulcre, la place qu'il avait le droit
d'attendre de la postrit.

Ce portrait est un de ceux qui ont le privilge de vous arrter court et
de vous faire rver. Est-ce un homme, est-ce un fantme, cette crature
en robe rouge, en camail blanc,  l'aube de point de Venise,  la
calotte rouge, au front large, aux cheveux gris,  la moustache grise, 
l'oeil gris filtrant un regard terne, aux mains fines, maigres et ples?
Sa figure, par la fivre ternelle qui le brle, vit aux pommettes
seulement; n'est-ce pas que, plus vous le contemplez, moins vous savez
si c'est un tre vivant, ou si, comme saint Bonaventure, ce n'est point
quelque trpass qui vient crire ses mmoires aprs sa mort? N'est-ce
pas que, si tout  coup il se dtachait de sa toile, s'il descendait de
son cadre, s'il marchait  vous, n'est-ce pas que vous reculeriez, en
vous signant, comme vous feriez devant un fantme?

Ce qu'il y a de visible et d'incontestable dans cette peinture, c'est
qu'elle reproduit un esprit, une intelligence, voil tout. Pas de coeur,
pas d'entrailles, heureusement pour la France; dans ce vide de la
monarchie qui se fait entre Henri IV et Louis XIV, pour dominer ce roi
mal venu, faible, impuissant, cette cour inquite et dissolue, ces
princes avides et sans foi, pour ptrir cette boue anime, pour en faire
la Gense d'un monde nouveau, c'tait un cerveau qu'il fallait, et pas
autre chose.

Dieu cra de ses mains cet automate terrible, plac par la Providence 
une distance gale de Louis XI et de Robespierre, pour qu'il abattt les
grands seigneurs comme Louis XI avait abattu les grands vassaux, comme
Robespierre devait abattre les aristocrates. De temps en temps, comme de
rouges comtes, les peuples voient apparatre  l'horizon un de ces
faucheurs sanglants qui semblent une chose artificielle, qui avancent
sans se mouvoir, qui s'approchent sans bruit; puis, arrivs enfin au
milieu du champ que leur mission est de moissonner, se mettent  la
besogne et ne s'arrtent que quand leur tche est finie, c'est--dire
que tout est abattu.

C'est bien ainsi qu'il vous et apparu, dans cette soire du 5 dcembre
1628, au moment o, soucieux des haines qui l'entourent, proccup des
grands projets qu'il mdite, voulant exterminer l'hrsie en France,
voulant chasser l'Espagne du Milanais, tuer l'influence de l'Autriche en
Toscane, cherchant  deviner, et fermant sa bouche, teignant ses yeux
de peur qu'on ne le devine, c'est ainsi qu'il vous et apparu, l'homme
sur qui reposaient les destines de la France, le ministre impntrable
que notre grand historien Michelet appelle le _Sphinx rouge_.

Il sortait de ce ballet, pendant lequel ses intuitions lui avaient dit
que l'absence de la reine avait une cause politique, et, par consquent
menaante pour lui, et que quelque chose de venimeux se tramait dans
cette alcve royale, dont les douze pieds carrs lui donnaient plus de
travail et d'embarras que le reste du monde.

Il rentrait triste, lass, presque dgot, murmurant comme Luther: Il
est des moments o Notre-Seigneur a l'air de s'ennuyer du jeu et de
jeter les cartes sous la table.

C'est qu'il savait aussi  quel fil,  quel cheveu,  quel souffle
tenait non seulement sa puissance, mais sa vie. Son cilice  lui tait
fait de pointes de poignards. Il sentait qu'il en tait, en 1628, o
Henri IV en tait en 1606. Tout le monde avait besoin de sa mort; ce
qu'il y avait de pis, c'est que Louis XIII n'aimait pas ce visage
pointu; lui seul le soutenait, mais  tout moment Richelieu se sentait
chanceler sous les dfaillances royales.

Ce n'et t rien encore si cet homme de gnie et t sain et vigoureux
comme l'tait son odieux rival Brulle; mais l'insuffisance de l'argent,
l'effort continuel d'esprit pour inventer des ressources, dix intrigues
de cour auxquelles il fallait faire face  la fois, le tenaient sans
cesse dans une agitation terrible.

C'tait cette fivre qui lui empourprait les pommettes des joues, tout
en lui faisant un front de marbre et des mains d'ivoire.

Joignez  cela les discussions thologiques, la rage des vers, la
ncessit de ravaler le fiel et la fureur, et, du jour au lendemain,
brl aux entrailles par un fer rouge, il tait  deux doigts de la
mort.

Curieux accouplement que celui de ces deux malades. Par bonheur, le roi
pressentait, sans en tre sr cependant, que si Richelieu lui manquait,
le royaume tait perdu; mais, par malheur, Richelieu savait que, le roi
mort, il n'avait pas vingt-quatre heures  vivre; ha de Gaston, ha
d'Anne d'Autriche, ha de la reine mre, ha de M. de Soissons qu'il
tenait en exil, ha des deux Vendme qu'il tenait en prison, ha de
toute la noblesse qu'il empchait de scandaliser Paris par des duels en
place publique, il devait s'arranger pour mourir le mme jour au moins
que Louis XIII,  la mme heure s'il tait possible.

Une seule personne lui tait fidle, dans ce jeu de bascule, dans cette
bonne et mauvaise fortune qui se succdait si rapidement que le mme
jour qui amenait l'orage, tt aprs ramenait le soleil.

C'tait sa fille adoptive, sa nice, madame de Combalet, que nous avons
vue chez madame de Rambouillet, avec ce costume de carmlite qu'elle
portait depuis la mort de son mari.

Aussi, la premire chose qu'il fit en rentrant dans son appartement de
la Place-Royale, fut-elle de frapper sur un timbre.

Trois portes s'ouvrirent presqu'en mme temps.

A l'une apparaissait Guillemot, son valet de chambre de confiance.

A l'autre, Charpentier, son secrtaire.

A la troisime, Rossignol, son dchiffreur de dpches.

--Ma nice est-elle rentre? demanda-t-il  Guillemot.

--Elle rentre  l'instant mme, monseigneur, rpondit le valet de
chambre.

--Dis-lui que je dois passer la nuit au travail, et demande lui si elle
veut me venir voir ici, ou si elle prfre que je monte chez elle.

Le valet de chambre referma la porte, et s'en alla excuter l'ordre
qu'il avait reu.

Se retournant alors vers Charpentier:

--Avez-vous vu le rvrend pre Joseph? lui demanda-t-il.

--Il est venu deux fois dans la soire, et il faut, dit-il, qu'il parle
 monseigneur ce soir.

--S'il revient une troisime fois, faites-le entrer. M. de Cavois est
dans la chambre des gardes?

--Oui, monseigneur.

--Prvenez-le de ne pas s'loigner... Il se pourrait que j'eusse cette
nuit besoin de ses services.

Le secrtaire se retira.

--Et vous, Rossignol, demanda le cardinal, avez-vous trouv le chiffre
de la lettre que je vous ai donne? Vous savez... cette lettre vole
dans les papiers de Senelle, le mdecin du roi,  son retour de
Lorraine.

--Oui, monseigneur, rpondit avec un accent mridional des plus
prononcs, un petit homme de quarante-cinq  cinquante ans, presque
bossu par l'habitude de se tenir courb, dont le trait le plus saillant
tait un long nez, sur lequel il et pu tager trois ou quatre paires de
lunettes, et sur lequel il avait la modestie de n'en faire chevaucher
qu'une. Il est on ne peut plus facile: le roi s'appelle _Cphale_, la
reine _Procris_, Votre Eminence _l'Oracle_, Mme de Combalet _Vnus_.

--C'est bien, dit le cardinal, donnez-moi la clef entire du chiffre, je
lirai la dpche moi-mme.

Rossignol fit un pas en arrire pour se retirer.

--A propos, ajouta le cardinal, vous me ferez signer demain une
gratification de vingt pistoles.

--Monseigneur n'a pas d'autres ordres  me donner?

--Non, rentrez dans votre cabinet, faites la clef du chiffre et me la
tenez prte pour le moment o je vous appellerai.

Rossignol se retira  reculons et en saluant jusqu' terre.

Au moment o la porte se refermait sur lui, le bruit d'une espce de
grelot chevrotta,  peine perceptible, dans le tiroir mme du bureau du
cardinal.

Il ouvrit le tiroir et trouva le grelot frmissant encore. Aussitt, en
manire de rponse, il appuya le bout du doigt sur un petit bouton, qui
correspondait sans doute  l'appartement de Mme de Combalet, car une
minute aprs elle entrait chez son oncle par une porte oppose  celles
qui, jusque-l, s'taient ouvertes.

Un grand changement s'tait fait dans son costume; elle avait enlev son
voile et son bandeau, son scapulaire et sa guimpe, de sorte qu'elle
n'avait plus que sa tunique d'tamine serre  la taille par une
ceinture de cuir; ses beaux cheveux chtains, dlivrs de leur prison,
tombaient en boucles soyeuses jusque sur ses paules, et sa tunique, un
peu plus dcollete que l'ordre ne l'et permis si elle et t une
vraie carmlite au lieu d'en porter seulement l'habit  la suite d'un
voeu, laissait voir la forme d'un sein dont un bouquet de violettes et
de boutons de rose, bouquet que nous avons dj remarqu, mais sur sa
guimpe, chez Mme de Rambouillet, en indiquait tout  la fois la
naissance et la sparation.

Cette tunique brune, pose sans intermdiaire sur la peau, faisait
ressortir la blancheur satine de son col lgant et de ses belles
mains, et comme sa taille n'tait point emprisonne dans les corsets de
fer que l'on portait  cette poque, elle ondulait gracieuse, sous ces
plis lgants que fait la laine, c'est--dire l'toffe qui drape le
mieux.

A la vue de cette adorable crature, tout enveloppe d'un parfum
mystique, qui, atteignant  peine vingt-cinq ans, tait dans toute la
fleur de sa beaut, et que la simplicit de son costume rendait plus
belle et plus gracieuse encore, s'il tait possible, le visage fronc du
cardinal se dtendit, un rayon illumina cette physionomie sombre, un
soupir d'allgement souleva sa poitrine, et il tendit vers elle ses
deux bras en disant:

--Oh! venez, venez, Marie!

La jeune femme n'avait pas besoin de cet encouragement, car elle venait
 lui avec un charmant sourire, dtachant son bouquet de son corsage, le
portant  ses lvres, et le prsentant  son oncle.

--Merci, mon bel enfant chri, dit le cardinal, qui, sous prtexte de
respirer le bouquet, le porta  son tour  ses lvres; merci, ma fille
bien aime!

Puis, l'attirant  lui, et l'embrassant au front, comme un pre et fait
 sa fille:

--Oui, j'aime les fleurs, elles sont fraches comme vous, parfumes
comme vous.

--Vous tes cent fois bon, cher oncle! Vous m'avez fait dire que vous
dsiriez me voir, serais-je assez heureuse pour que vous eussiez besoin
de moi?

--J'ai toujours besoin de vous, ma belle Marie, dit le cardinal, en
regardant sa nice avec ravissement; mais votre prsence m'est ce soir
plus ncessaire que jamais.

--Oh! mon bon oncle, dit Mme de Combalet, en essayant de baiser les
mains du cardinal, chose  laquelle il s'opposa, en portant au contraire
les mains de sa nice  ses lvres, et en les baisant malgr une
rsistance qui venait bien plutt du respect profond que la jeune veuve
avait pour son oncle que d'une autre cause, je vois qu'ils vous ont
encore tourment ce soir. Vous devriez y tre accoutum cependant,
ajouta-t-elle avec un triste sourire. Mais que vous importe, tout ne
vous russit-il pas!

--Oui, dit le cardinal, je le sais, il est impossible d'tre  la fois
plus haut et plus bas, plus heureux et plus malheureux, plus puissant et
plus impuissant que je ne le suis. Mais vous le savez mieux que
personne, vous Marie,  quoi tiennent mes prosprits politiques et mon
bonheur priv. Vous m'aimez de tout votre coeur, vous, n'est-ce pas?

--De tout mon coeur, de toute mon me!

--Eh bien! aprs la mort de Chalais, vous vous le rappelez, je venais l
de remporter une grande victoire; je tenais abattus  mes pieds,
Monsieur, la reine, les deux Vendme, le comte de Soissons. Eh bien!
qu'ont-ils fait, ceux  qui j'ai pardonn? Ils ne m'ont point pardonn,
 moi; ils m'ont mordu  l'endroit le plus sensible, au coeur de mon
coeur. Ils savaient que je n'aime au monde que vous, que, par
consquent, votre prsence m'est aussi ncessaire que l'air que je
respire, que le soleil qui m'claire; eh bien! ils vous ont fait
scrupule de vivre avec ce damn prtre, avec cet homme de sang! Vivre
avec moi! Oui, vous vivez avec moi, et, je dirai plus, je vis par vous.
Eh bien! cette vie si dvoue de votre part, si pure de la mienne,
qu'une mauvaise pense, mme en vous voyant si belle, mme en vous
tenant entre mes bras, comme je vous tiens en ce moment, ne m'a jamais
travers l'esprit, cette vie dont vous devez tre fire comme d'un
sacrifice, ils vous en ont fait une honte; vous etes peur, vous
renouveltes votre voeu, vous voultes entrer au couvent. Il me fallut
solliciter du pape,  qui je faisais la guerre, un bref pour vous
interdire cette retraite. Comment voulez-vous que je ne tremble pas?
S'ils me tuent, ce n'est rien; au sige de La Rochelle, j'ai vingt fois
risqu ma vie; mais s'ils me renversent, s'ils m'exilent, s'ils
m'emprisonnent, comment vivrai-je loin de vous, hors de vous?

--Mon oncle bien-aim, rpondit la belle dvote en fixant sur le
cardinal un regard o l'on pouvait lire plus que la tendresse d'une
nice pour son oncle, et mme peut-tre plus que l'amour d'une fille
pour son pre, vous aviez cependant  cette poque t aussi bon qu'il
vous tait possible de l'tre; mais je ne vous connaissais pas, mais je
ne vous aimais pas comme je vous connais et vous aime aujourd'hui. J'ai
fait un voeu, le pape m'en a releve, aujourd'hui mon voeu n'existe donc
plus. Eh bien,  cette heure je fais un serment dont vous-mme n'aurez
pas le pouvoir de me relever; je fais le serment, partout o vous serez,
d'tre; partout o vous irez, de vous suivre: palais, exil, prison,
c'est tout un pour moi; le coeur ne vit pas o il bat, mais o il aime;
eh bien, mon bon oncle, mon coeur est en vous, car je vous aime et
n'aimerai jamais que vous.

--Oui, mais quand ils seront vainqueurs  leur tour, vous laisseront-ils
vous dvouer  moi, puisqu'ils ont failli vous en empcher, tant
vaincus? Tenez, Marie, ce que je crains plus que ma chute, plus que mon
pouvoir dtruit, plus que mon ambition dsabuse, c'est d'tre spar de
vous. Oh! si je n'avais  lutter que contre l'Espagne, que contre
l'Autriche, que contre la Savoie, cela ne serait rien; mais avoir 
lutter contre ceux-l mme qui m'entourent, que je fais riches, heureux,
puissants! Ne pas oser, quand je lve le pied, le reposer de peur de
fouler quelque vipre ou d'craser quelque scorpion, voil ce qui
m'puise! Spinola, Walstein, Olivars, que m'importe la lutte avec eux?
Je les terrasserai. Ce ne sont pas mes vrais ennemis, mes vrais rivaux,
eux! Mon vrai rival, c'est un Vauthier; mon vritable ennemi, c'est un
Brulle, un tre inconnu qui intrigue dans une alcve, ou qui rampe dans
une antichambre, et dont j'ignore non-seulement le nom, mais mme
l'existence. Ah! je fais des tragdies.--Hlas! je n'en sais pas de plus
sombre que celle que je joue! Ainsi, tout en luttant contre la flotte
anglaise, tout en ventrant les murailles de La Rochelle,  force de
gnie, je puis le dire, quoique je parle de moi, je parviens, en dehors
de mon arme,  lever 12,000 hommes en France; je les donne au duc de
Nevers, hritier lgitime de Mantoue et du Montferrat, pour aller
conqurir son hritage.--Certes, c'tait plus qu'il n'en fallait, si je
n'avais eu  combattre que Philippe III, que Charles-Emmanuel, que
Ferdinand II, c'est--dire que l'Espagne, l'Autriche et le Pimont! Mais
l'astrologue Vauthier a vu dans les toiles que l'arme ne passerait pas
les monts, mais le pieux Brulle a craint que le succs de Nevers ne
rompt le bon accord qui existe entre Sa Majest trs chrtienne et lui.
Ils font crire par la reine-mre  Crquy,  Crquy que j'ai fait pair,
marchal de France, gouverneur du Dauphin, et Crquy, qui attend ma
chute pour devenir conntable, au dtriment de Montmorency, refuse des
vivres dont il regorge. La faim se met dans l'arme;  la suite de la
faim, la dsertion;  la suite de la dsertion, le Savoyard! Mais ces
rochers qui, en roulant des montagnes de la Savoie, ont cras les
dbris de l'arme franaise, qui les a pousss? Une reine de France,
Marie de Mdicis! Il est vrai qu'avant d'tre reine de France, Marie de
Mdicis tait fille de Franois, c'est--dire d'un assassin, et la nice
de Ferdinand, cardinal dfroqu, empoisonneur de son frre et de sa
belle-soeur! Eh bien, c'est ainsi que l'on fera de moi, ou plutt de mon
arme, si je ne vais pas en Italie, et l'on me minera ici jusqu' ce que
je m'croule, si j'y vais. C'est pourtant le bien de la France que je
veux: Mantoue et Montferrat, petits pays, je le sais bien, mais grandes
positions militaires; Cazal, la cl des Alpes, aux mains du Savoyard,
pour qu'il la prte, selon ses intrts, tantt  l'Autriche, tantt 
l'Espagne; Mantoue, la capitale des Gonzague, qui abrite les arts
fugitifs, Mantoue, un muse, devenu, avec Venise, le dernier nid de
l'Italie; Mantoue enfin, qui couvre  la fois la Toscane, le pape et
Venise!--_Vous ferez peut-tre lever le sige de Cazal, mais vous ne
sauverez pas Mantoue_, m'crit Gustave Adolphe! Ah! si je n'tais pas
cardinal, si je ne relevais pas de Rome, je ne voudrais pas d'autre
alli que Gustave-Adolphe! Mais le moyen de faire alliance avec les
protestants du Midi? Si je pouvais runir tout  la fois dans ma main le
pouvoir spirituel et temporel. Lgat  vie! et quand on pense que c'est
un charlatan, un Vauthier, un sot, un Brulle, qui empchent un pareil
projet de s'accomplir!

Il se leva.

--Et quand on pense encore, ajouta-t-il, que je les tiens toutes! la
belle-fille et la belle-mre. Que je puis, quand je voudrai m'en donner
la peine, avoir la preuve de l'adultre de l'une et de la complicit de
l'autre dans le meurtre de Henri IV, et que, quand les paroles sont
toutes prtes  jaillir de ma gorge, j'touffe, je ne parle pas, pour ne
pas compromettre la gloire de la couronne de France.

--Mon oncle! s'cria Mme de Combalet effraye.

--Oh! j'ai mes tmoins, continua le cardinal, Mme de Bellier et Patrocle
pour la reine Anne d'Autriche, la d'Escoman pour Marie de Mdicis;
j'irai la chercher dans son gout des Filles repenties, la pauvre
martyre, et si elle est morte, je ferai parler son cadavre.

Il marchait avec agitation.

--Mon cher oncle, dit Mme de Combalet, en allant se mettre sur son
chemin, ne parlez pas de tout cela ce soir, vous y penserez demain.

--Vous avez raison, Marie, dit Richelieu, reprenant par la force de sa
prodigieuse volont toute sa puissance sur lui mme. Qu'avez-vous fait
aujourd'hui? D'o venez-vous?

--J'ai t chez Mme de Rambouillet.

--Que s'y est-il pass? Qu'a-t-on fait de beau? Qu'a-t-on dit de bien
chez l'illustre Parthenis? dit le cardinal en essayant de sourire.

--On a prsent un jeune pote qui arrive de Rouen.

--Ils tiennent donc manufacture de potes  Rouen. Il n'y a pas trois
mois que Rotrou descend du coche.

--Eh bien, c'est justement Rotrou qui l'a prsent comme un de ses amis.

--Et comment l'appelle-t-on, ce pote?

--Pierre Corneille.

Le cardinal fit un mouvement de tte et d'paule qui voulait dire:
Inconnu.

--Et sans doute il arrive avec quelque tragdie en poche?

--Avec une comdie en cinq actes.

--Qui a pour titre?

--_Mlite._

--Ce n'est point un nom historique.

--Non, c'est un sujet de fantaisie. Rotrou prtend qu'il est destin 
effacer tous les potes passs, prsents et futurs.

--L'impertinent!

Mme de Combalet vit qu'elle touchait une corde dlicate; elle rompit les
chiens.

--Puis, ajouta-t-elle, Mme de Rambouillet nous a fait une surprise; elle
a fait btir, sans rien dire  personne, en faisant passer maons et
charpentiers par-dessus les murailles des Quinze Vingts, un appendice 
son htel, une chambre ravissante toute tendue en velours bleu, or et
argent. Je n'ai encore rien vu d'aussi grand got.

--En dsirez-vous une pareille? chre Marie; rien de plus facile; vous
l'aurez au palais que je fais btir.

--Merci. Il me faut,  moi, vous l'oubliez toujours, cher oncle, une
cellule de religieuse, rien de plus, pourvu que ce soit prs de vous.

--Est-ce tout?

--Pas tout  fait, mais je ne sais si je dois vous le dire.

--Pourquoi cela?

--Parce que dans le reste il y a un coup d'pe.

--Des duels! des duels encore! murmura Richelieu. Je ne parviendrai donc
pas  draciner de la terre de France ce faux point d'honneur!

--Cette fois, ce n'est pas un duel, c'est une simple rencontre. M. le
marquis de Pisani a t rapport  l'htel, vanoui  la suite d'une
blessure.

--Dangereuse?

--Non, mais bien lui en a pris d'tre bossu. Le fer a rencontr le
sommet de sa bosse et, ne pouvant pntrer, a gliss sur les ctes...
Mon Dieu! comment donc, a dit le chirurgien? sur les ctes... imbriques
l'une sur l'autre,  travers les chairs de la poitrine et une partie du
bras gauche.

--Sait-on  quel propos le combat a eu lieu?

--Il me semble que j'ai entendu prononcer le nom du comte de Moret.

--Du comte de Moret! rpta Richelieu en fronant le sourcil; il me
semble que voil bien des fois que j'entends prononcer ce nom-l depuis
trois jours. Et qui a donn ce joli coup d'pe au marquis Pisani?

--Un de ses amis.

--Son nom?

Mme de Combalet hsita; elle savait la svrit de son oncle  l'endroit
des duels.

--Mon cher oncle, dit-elle, vous savez ce que je vous ai dit: ce n'est
ni un duel, ni un appel, ce n'est pas mme une rencontre, les deux
adversaires se sont pris de discussion  la porte de l'htel.

--Mais quel est le second? Je vous demande son nom, Marie.

--Un certain Souscarrires.

--Souscarrires, dit Richelieu, je connais ce nom-l!

--C'est possible, mais je puis vous affirmer, mon cher oncle, qu'il
n'est coupable en rien.

--Qui?

--M. Souscarrires.

Le cardinal avait tir ses tablettes de sa poche et les consultait.

Il parut avoir trouv ce qu'il cherchait.

--C'est le marquis Pisani, continua Mme de Combalet, qui a tir son pe
et qui s'est jet sur lui comme un fou: Voiture et Brancas, qui ont t
tmoins tous deux du fait, quoique amis de la maison, donnent tort 
Pisani.

--C'est bien l'homme que je pensais, murmura le cardinal.

Et il frappa sur un timbre.

Charpentier parut.

--Faites venir Cavois, dit le cardinal.

--Oh! mon oncle n'allez pas arrter ce malheureux jeune homme et lui
faire son procs! s'cria, en joignant les mains, Mme de Combalet.

--Au contraire, dit le cardinal en riant, je vais peut-tre faire sa
fortune.

--Oh! ne raillez pas, mon oncle.

--Avec vous, Marie, jamais je ne raille. Ce Souscarrires tient, 
partir de ce moment, sa fortune entre les mains, et ce qu'il y a de
mieux, c'est que cette fortune, il vous la devra; c'est  lui de ne pas
la laisser tomber.

Cavois entra.

--Cavois, dit le cardinal au capitaine des gardes,  moiti endormi,
vous allez aller rue des Frondeurs, entre la rue Traversire et la rue
Saint-Anne; vous vous informerez, dans la maison qui fait l'angle, si l
ne demeure point un certain cavalier qui se fait appeler Pierre de
Bellegarde, marquis de Montbrun, sieur de Souscarrires.

--Oui, monseigneur.

--Et s'il y demeure et que vous le trouviez chez lui, vous lui direz
que, malgr l'heure avance de la nuit, j'aurais le plus grand plaisir
de causer un instant avec lui.

--Et s'il refusait de venir?

--Bon! Cavois, vous n'tes point embarrass pour si peu, ce me semble.
De gr ou de force, il faut que je le voie, entendez-vous. Il le faut!

--Dans une heure, il sera aux ordres de Votre Eminence, dit Cavois en
s'inclinant.

Arriv  la porte, le capitaine des gardes se trouva face  face avec un
nouvel arrivant. A sa vue, il s'effaa avec tant de respect et de
diligence qu'il tait vident qu'il cdait le pas  un minent
personnage.

Et en effet, au mme moment, dans l'encadrement de la porte parut le
fameux capucin du Tremblay, connu sous le nom de frre Joseph, ou
d'Eminence Grise!




CHAPITRE XII.

L'MINENCE GRISE.


Le pre Joseph tait si bien connu pour tre la seconde me du cardinal,
qu'en le voyant paratre les plus familiers serviteurs du ministre se
retiraient  l'instant mme, et que la prsence de l'minence grise dans
le cabinet de Richelieu semblait avoir le privilge de faire le vide
autour d'elle.

Mme de Combalet, comme les autres, subissait cette influence et
n'chappait point au malaise qu'inspirait cette silencieuse apparition;
en apercevant le pre Joseph, elle vint donc prsenter son front 
baiser au cardinal en lui disant:

--Je vous en prie, cher oncle, ne veillez pas trop tard.

Puis elle se retira, heureuse de sortir par la porte oppose  celle qui
lui avait donn entre, afin de n'avoir pas  passer trop prs du moine
qui se tenait debout, immobile et muet,  moiti chemin de la distance
qu'il avait  franchir pour se trouver prs du cardinal.

A l'poque o nous sommes arrivs, tous les ordres religieux, moins
celui de l'Oratoire de Jsus, fond en 1611 par le cardinal Brulle, et
confirm en 1613 par Paul V, aprs une longue opposition, taient
rallis ou  peu prs au cardinal-ministre; il tait le protecteur
reconnu des bndictins de Cluny, de Cteaux et de Saint-Maur, des
prmontrs, des dominicains, des carmes, et enfin de toute cette famille
encapuchonne de saint Franois, mineurs, minimes, franciscains,
capucins, etc., etc. En rcompense de cette protection, tous ces ordres,
qui, sous prtexte de prdication, de mendicit, de propagande, de
mission, couraient, vaguaient, rdaient  travers le monde, faisaient
pour lui une police officieuse, d'autant mieux faite que le
confessionnal tait la source principale de laquelle dcoulaient les
renseignements.

C'est de toute cette police vagabonde, qui exerait avec le zle
enthousiaste de la reconnaissance, que le capucin Joseph, vieilli dans
la diplomatie, tait le chef. Comme l'eurent depuis les Sartines, les
Lenoir, les Fouch, il eut le gnie de l'espionnage. Son frre Leclerc
du Tremblay avait t, par son influence, nomm gouverneur de la
Bastille; si bien que le prisonnier espionn, dnonc, arrt par du
Tremblay le capucin, tait crou, emprisonn, gard par du Tremblay le
gouverneur, sans compter que, s'il mourait sous les verrous, ce qui
arrivait souvent, il tait confess, administr, enterr par du Tremblay
le capucin, et de cette faon, une fois pris, ne sortait plus de la
famille.

Le pre Joseph avait un sous-ministre partag en quatre divisions, dont
quatre capucins taient les chefs. Il avait un secrtaire, nomm le pre
Ange Sabini qui tait son pre Joseph,  lui. Lors de son entre en
fonctions, lorsqu'il avait de longues courses  faire, il faisait ses
courses  cheval, suivi du pre Ange,  cheval comme lui. Mais un beau
jour qu'il montait une jument, et le pre Sabini un cheval entier, il
arriva que les deux quadrupdes formrent un groupe o les capuchons des
moines jourent un rle si grotesque, que le pre Joseph crut de sa
dignit de renoncer  ce genre de locomotion; depuis il allait en
litire ou en carrosse.

Mais, dans l'exercice habituel de ses fonctions, quand il avait besoin
de garder l'incognito, le pre Joseph allait  pied, tirant son capuchon
sur ses yeux pour n'tre pas reconnu, ce qui lui tait facile au milieu
des moines de tous les ordres et de toutes les couleurs qui sillonnaient
 cette poque les rues de Paris.

Ce soir-l, le pre Joseph avait exerc  pied.

Le cardinal, de son oeil vigilant, attendit que la premire porte se ft
referme sur son capitaine des gardes, et la seconde sur sa nice, puis,
s'asseyant  son bureau et se retournant vers le pre Joseph:

--Eh bien, lui dit-il, vous avez donc quelque chose  me dire, mon cher
du Tremblay?

Le cardinal avait conserv l'habitude d'appeler le capucin par son nom
de famille.

--Oui, monseigneur, rpondit celui-ci, et je suis venu deux fois pour
avoir l'honneur de vous voir!

--Je le sais; cela m'a mme donn l'esprance que vous aviez acquis
quelque renseignement sur le comte de Moret, sur son retour  Paris et
sur les causes de ce retour.

--Je ne sais pas encore tout ce que Votre Eminence veut savoir; mais
cependant je me crois sur la bonne route.

--Ah! ah! vos blancs-manteaux ont fait de la besogne.

--Assez mdiocre; ils ont dcouvert seulement que le comte de Moret
logeait  l'htel de Montmorency, chez le duc Henri II, et qu'il en
sortait la nuit pour aller chez une matresse qui demeure rue de la
Cerisaie, en face l'htel Lesdiguires.

--Rue de la Cerisaie, en face l'htel Lesdiguires? mais ce sont les
deux soeurs de Marion Delorme qui demeurent l.

--Oui, monseigneur, Mme de la Montagne et Mme de Maugiron; mais on ne
sait pas de laquelle des deux il est l'amant.

--C'est bien, je le saurai, dit le cardinal.

Et faisant signe au capucin d'interrompre son rcit, il commena par
crire sur un carr de papier--De laquelle de vos deux soeurs le comte
de Moret est-il l'amant, et quel est l'amant de l'autre?

Puis il alla vers un panneau qui s'ouvrit dans toute la hauteur du
cabinet, en pressant un bouton.

Ce panneau ouvert et permis de communiquer avec la maison voisine, si
une porte ne se ft pas trouve de l'autre ct de l'paisseur du mur.

Entre les deux portes se trouvaient deux boutons de sonnette, un 
droite, un  gauche, invention tellement nouvelle ou plutt tellement
inconnue encore, qu'il n'y en avait que chez le cardinal.

Le cardinal passa le papier sous la porte de la maison voisine, tira la
sonnette de droite, referma le placard et vint se rasseoir  sa place.

--Continuez, dit-il au pre Joseph, qui l'avait regard faire sans
paratre s'tonner de rien.

--Je disais donc, monseigneur, que les Blancs-Manteaux n'avaient fait
qu'une petite besogne, mais que la Providence, qui s'occupe tout
particulirement de monseigneur, en avait fait une grande.

--Vous tes sr, du Tremblay, que la Providence s'occupe tout
particulirement de moi?

--Qu'aurait-elle de mieux  faire, monseigneur?

--Alors, dit en souriant le cardinal, qui ne demandait pas mieux que de
le croire, voyons le rapport de la Providence sur M. le comte de Moret.

--Eh bien, monseigneur, je revenais des Blancs-Manteaux, o j'avais
appris seulement, comme j'ai eu l'honneur de le dire  Votre Eminence,
que M. le comte de Moret tait  Paris depuis huit jours, qu'il logeait
chez M. de Montmorency et qu'il avait une matresse rue de la Cerisaie;
ce qui tait peu de chose...

--Je vous trouve injuste pour les bons pres;--Qui fait ce qu'il peut,
fait ce qu'il doit.--Il n'y a que la Providence qui puisse tout; voyons
ce qu'a fait la Providence?

--Elle m'a mis face  face du comte de Moret lui-mme.

--Vous l'avez vu?

--Comme j'ai l'honneur de vous voir, monseigneur.

--Et lui, vous a-t-il vu? demanda vivement Richelieu.

--Il m'a vu, mais ne m'a point reconnu.

--Asseyez-vous, du Tremblay, et me racontez cela.

Richelieu avait l'habitude, par feinte courtoisie, de dire au capucin de
s'asseoir, et celui-ci, par feinte humilit, avait l'habitude de rester
debout.

Il remercia donc le cardinal de la tte et continua:

--Voici comment la chose s'est passe, monseigneur: je sortais des
Blancs-Manteaux, o je venais de prendre les renseignements que je vous
ai dits, lorsque je vis des gens courir du ct de la rue de
l'Homme-Arm.

--A propos de l'Homme-Arm ou plutt de la rue de l'Homme-Arm, dit le
cardinal, il y a l une htellerie sur laquelle vous aurez l'oeil, du
Tremblay; on la nomme l'htellerie de la _Barbe Peinte_.

--C'tait justement l que courait la foule, monseigneur.

--Et vous y courtes avec la foule.

--Votre Eminence comprend que je n'eus garde d'y manquer; une espce
d'assassinat venait d'y tre commis sur un pauvre diable nomm Latil,
lequel a t autrefois  M. d'Epernon.

--A M. d'Epernon! Etienne Latil! retenez bien ce nom l, du Tremblay,
cet homme pourra nous tre utile un jour.

--J'en doute, monseigneur.

--Pourquoi cela?

--Je le crois en route pour un voyage dont il n'y a pas grande chance
qu'il revienne.

--Ah! oui, je comprends, c'est lui que l'on avait assassin.

--Justement, monseigneur. Cru mort au premier moment, il tait revenu 
lui, il avait demand un prtre, de sorte que je me trouvais l juste 
point.

--Toujours la Providence, du Tremblay, et vous le confesstes, je
prsume.

--A blanc.

--Et vous dit-il quelque chose d'important?

--Monseigneur en jugera, dit le capucin en riant, s'il veut me relever
du secret de la confession.

--C'est bien, c'est bien, dit Richelieu, je vous en relve.

--Eh bien, monseigneur, Etienne Latil tait assassin pour n'avoir pas
voulu assassiner, lui, le comte de Moret.

--Et qui peut avoir intrt  assassiner ce jeune homme qui, jusqu'
aujourd'hui du moins, ne fait partie d'aucune cabale.

--Rivalit d'amour.

--Vous le savez?

--Je le pense.

--Et vous ne connaissez point l'assassin?

--Non, monseigneur, ni lui non plus; ce qu'il sait seulement, c'est
qu'il avait affaire  un bossu.

--Nous n'avons que deux bossus ferrailleurs  Paris, le marquis de
Pisani et le marquis de Fontrailles; ce ne peut tre Pisani, qui a reu
lui-mme un coup d'pe hier  neuf heures du soir,  la porte de
l'htel Rambouillet, de son ami Souscarrires; il faut donc que vous
surveilliez Fontrailles.

--Je le surveillerai, monseigneur; mais que Votre Eminence veuille bien
attendre, car le plus extraordinaire me reste  lui raconter.

--Racontez, racontez, du Tremblay, je prends le plus grand intrt 
votre rcit.

--Eh bien, monseigneur, le plus extraordinaire, le voil: c'est qu'au
moment o j'tais en train de confesser mon homme, le comte de Moret
lui-mme est entr dans la chambre o je le confessais.

--Comment,  l'auberge de la Barbe Peinte?

--Oui, monseigneur,  l'auberge de la Barbe Peinte: le comte de Moret
lui-mme est entr dguis en gentilltre basque, s'est avanc vers le
bless et a jet sur la table o il tait couch une bourse pleine d'or,
en lui disant: Si tu guris, fais-toi porter  l'htel de Montmorency;
si tu meurs, n'aie pas souci de ton me, les messes ne lui manqueront
pas.

--L'intention est bonne, dit Richelieu; mais, en attendant, dites  mon
mdecin Chicot d'aller voir ce pauvre diable; il est important qu'il en
revienne. Et vous tes sr que le comte de Moret ne vous a point
reconnu?

--Oui, monseigneur, parfaitement sr.

--Que pouvait-il faire, dguis, dans cette auberge?

--Nous allons peut-tre arriver  le savoir; Votre Eminence ne
devinerait jamais qui j'ai rencontr au coin de la rue du Pltre et de
la rue de l'Homme-Arm.

--Qui?

--Dguise en paysanne des Pyrnes.

--Dites-moi qui, tout de suite, du Tremblay, il se fait tard, et je n'ai
pas le temps de chercher.

--Mme de Fargis.

--Mme de Fargis! s'cria le cardinal; et elle sortait de l'htellerie?

--C'est probable.

--Elle tait en Catalane, lui en Basque; c'tait un rendez-vous.

--C'est ce que je me suis dit; mais il y a bien des sortes de
rendez-vous, monseigneur: la dame est galante et le jeune homme est fils
de Henri IV.

--Ce n'est pas un rendez-vous d'amour, du Tremblay; le comte arrive
d'Italie, et il a pass par le Pimont; il avait, j'y engagerais ma
tte, des lettres pour la reine, ou mme pour les reines. Ah! qu'il y
prenne garde! ajouta Richelieu, donnant  sa figure l'expression de la
menace; j'ai dj deux fils de Henri IV sous les verrous.

--En somme, monseigneur, voil le rsultat de ma soire, et je l'ai jug
assez important pour vous tre soumis.

--Vous avez eu raison, du Tremblay; et vous dites que le jeune homme
loge chez le duc de Montmorency.

--Oui, monseigneur.

--Celui-l aussi en serait-il? Et a-t-il dj oubli que j'ai fait
tomber une tte de ce nom-l. Il veut tre conntable comme son pre et
son grand pre. Il le serait dj sans Crquy, qui se figure que le
titre lui revient, parce qu'il a pous une fille de Lesdiguires; avec
cela qu'elle est facile  porter, l'pe de Duguesclin! Au moins
celui-l est un chevalier, un coeur loyal; je le ferai venir: son pe
de conntable est sous les murs de Cazal; qu'il aille l'y chercher.
Comme nous l'avons dit; du Tremblay, la soire est bonne, et j'espre la
complter.

--Monseigneur a-t-il quelque autre recommandation  me faire?

--Surveillez, comme je vous l'ai dit, l'hte de la Barbe Peinte, mais
sans affectation; ne perdez de vue votre bless que lorsqu'il sera
enterr ou guri. Je croyais le comte de Moret occup d'une autre femme
que la Fargis, qui a dj Cramail et Marillac; mais enfin, la Providence
est l, du Tremblay, et c'est elle, comme vous l'avez dit, qui mne
cette affaire; mais, vous le savez, la Providence ne peut pas tout faire
seule.

--Et c'est  cette occasion qu'a t fait le proverbe ou plutt la
maxime: Aide-toi, le ciel t'aidera.

--Vous tes plein de perspicacit, mon cher du Tremblay, et je serais
bien malheureux si je ne vous avais pas; aussi, laissez-moi rendre au
pape le service de le dbarrasser des Espagnols, qu'il craint, et des
Autrichiens, qu'il excre, et nous nous arrangerons de manire  ce que
le premier chapeau rouge qui arrivera de Rome, soit  la mesure de votre
tte.

--S'il n'tait pas  la mesure de ma tte, je prierais monseigneur de me
donner un vieux chapeau  lui, en signe que, quelles que soient les
faveurs dont le ciel me comble, jamais je ne me tiendrai pour son gal,
mais pour son serviteur et son domestique.

Et croisant les mains sur sa poitrine, le pre Joseph salua humblement.

A la porte il rencontra Cavois, qui s'effaa. pour le laisser sortir,
comme il s'tait effac pour le laisser entrer.

L'minence grise une fois sortie:

--Monseigneur, dit Cavois, il est l.

--Souscarrires?

--Oui, monseigneur.

--Il tait donc chez lui.

--Non, mais son domestique m'a dit qu'il devait tre dans un tripot de
la rue Villedot, o il a des habitudes, et o il tait en effet.

--Faites-le entrer.

Cavois resta immobile et les yeux baisss.

--Eh bien?

--Monseigneur, j'aurais voulu vous faire une demande.

--Faites, Cavois; vous savez combien je vous estime et tiendrais  vous
tre agrable.

--C'est seulement pour savoir si M. Souscarrires parti, il me sera
permis d'aller passer le reste de la nuit  la maison; voil huit jours,
ou plutt huit nuits que je ne suis rentr  la maison.

--Et vous tes fatigu de veiller.

--Non, monseigneur, mais Mme Cavois est fatigue de dormir.

--Elle est donc toujours amoureuse, Mme Cavois.

--Oui, monseigneur, seulement c'est de son mari qu'elle est amoureuse.

--Bel exemple  suivre pour ces dames; Cavois, vous passerez cette nuit
avec votre femme.

--Ah! merci, monseigneur.

--Je vous autorise  l'aller chercher.

--A aller chercher Mme Cavois?

--Oui, et  l'amener ici.

--Ici, monseigneur, y pensez-vous?

--J'ai  lui parler.

--A parler  ma femme! s'cria Cavois au comble de l'tonnement.

--J'ai un cadeau  lui faire en ddommagement des nuits blanches que je
lui fais passer.

--Un cadeau!

--Faites entrer M. Souscarrires, Cavois, et tandis que je causerai avec
lui, allez chercher votre femme.

--Mais elle sera couche, monseigneur.

--Vous la ferez lever.

--Elle ne voudra pas venir.

--Prenez deux gardes avec vous.

Cavois se mit  rire.

--Eh bien, soit, monseigneur, dit-il, je vais vous l'amener, mais je
vous prviens qu'elle a la langue bien pendue, Mme Cavois.

--Tant mieux, j'aime ces langues-l; elles sont rares  la cour, elles
disent ce qu'elles pensent.

--Ainsi, c'est srieux ce que Monseigneur a dit?

--Il n'y a rien de plus srieux, Cavois.

--Monseigneur va tre obi.

Cavois sorti, le cardinal alla vivement au placard, et l'ouvrit.

A la mme place o il avait mis la demande, il trouva la rponse.

Elle tait rdige avec le mme laconisme que la demande.

La voici:

  Le comte de Moret est l'amant de Mme de la Montagne, et le seigneur de
  Souscarrires de Mme de Maugiron. Amant malheureux, le marquis de
  Pisani.

--C'est tonnant, murmura le cardinal en refermant le placard, comme les
choses s'enchanent ce soir; je commence  croire, comme cet imbcile de
du Tremblay, qu'il y a une providence.

En ce moment, le valet de chambre, Charpentier, ouvrait la porte et
annonait:

--Messire Pierre de Bellegarde, marquis de Montbrun, seigneur de
Souscarrires!




CHAPITRE XIII.

OU Mme CAVOIS DEVIENT L'ASSOCIE DE M. MICHEL.


Celui qui se faisait annoncer avec ce pompeux talage de titres, n'tait
autre, nos lecteurs le savent, que le duelliste Souscarrires, dont nous
avons racont les prouesses au commencement de ce volume.

Souscarrires entra d'un air dgag et salua Son Eminence avec une
dsinvolture que, dans sa position, on pourrait qualifier d'effronterie.

Le cardinal eut l'air de chercher des yeux, comme si Souscarrires avait
amen une suite avec lui.

--Pardon, monseigneur, dit Souscarrires en allongeant galamment le pied
et en arrondissant le bras droit, avec lequel il tenait son chapeau,
mais Votre Eminence parat chercher quelque chose?

--Je cherche les personnes que l'on a annonces avec vous, M. Michel.

--Michel, rpta Souscarrires faisant l'tonn, qui donc se nomme
ainsi, monseigneur?

--Mais vous, mon cher monsieur, ce me semble.

--Oh! monseigneur commet une grave erreur, dans laquelle je ne voudrais
pas le laisser; je suis le fils reconnu de messire Roger de
Saint-Lary, duc de Bellegarde, grand cuyer de France; mon illustre pre
vit encore, et l'on peut s'informer  lui. Je suis seigneur de
Souscarrires, d'un bien que j'ai acquis; j'ai t fait marquis par Mme
la duchesse Nicole de Lorraine,  propos de mon mariage avec noble
demoiselle Anne de Rogers.

--Mon cher monsieur Michel, reprit Richelieu, permettez-moi de vous
raconter votre histoire, je la sais mieux que vous, elle vous instruira.

--Je sais, dit Souscarrires, que les grands hommes comme vous ont,
aprs les journes de fatigue, besoin d'une heure d'amusement; heureux
ceux qui peuvent, mme  leurs dpens, donner cette heure de distraction
 un si grand gnie.

Et Souscarrires, enchant du compliment qu'il venait de trouver,
s'inclina devant le cardinal.

--Vous vous trompez du tout au tout, monsieur Michel, continua le
cardinal, s'enttant  lui donner ce nom: je ne suis pas fatigu, je
n'ai pas besoin d'une heure d'amusement, et je ne veux pas prendre cette
heure  vos dpens; seulement, comme j'ai une proposition  vous faire,
je veux bien vous prouver que je ne suis pas, comme tout le monde, dupe
de vos noms et de votre titre, et que c'est  cause de votre mrite
personnel que je vous la fais.

Et le cardinal accompagna cette dernire phrase d'un de ces fins
sourires qui, dans ses moments de bonne humeur, lui taient
particuliers.

--Je n'ai qu' laisser parler Votre Eminence, dit Souscarrires, un peu
dferr du tour que prenait la conversation.

--Je commence donc, n'est-ce pas, monsieur Michel?

Souscarrires s'inclina en homme qui ne peut opposer aucune rsistance.

--Vous connaissez la rue des Bourdonnais, n'est-ce pas, monsieur Michel?
demanda le cardinal.

--Il faudrait tre du Cathay, monseigneur, pour ne la point connatre.

--Eh bien, vous avez connu aussi dans votre jeunesse un brave ptissier
qui tenait l'auberge des Carneaux et qui traitait par tte; ce digne
homme, qui faisait d'excellente cuisine, et chez lequel j'ai mang
maintes fois, quand j'tais vque de Luon, s'appelait Michel et avait
l'honneur d'tre M. votre pre.

--Je croyais avoir dj dit  Votre Eminence que j'tais le fils reconnu
de M. le duc de Bellegarde, insista, mais avec moins de confiance, le
seigneur de Souscarrires.

--Rien n'est plus vrai, rpliqua le cardinal, je vais mme vous dire
comment cette reconnaissance s'est faite. Ce digne ptissier avait une
femme fort jolie,  qui tous les seigneurs frquentant l'auberge des
Carneaux faisaient leur cour. Un beau jour, elle se trouva grosse et
accoucha d'un fils; ce fils c'tait vous, mon cher monsieur Michel; car,
comme vous tes n pendant le mariage et du vivant de M. votre pre, ou,
si vous voulez, du mari de votre mre, vous ne pouvez porter un autre
nom que celui de M. votre pre et de Mme votre mre; il n'y a que les
rois, ne l'oubliez pas, mon cher monsieur Michel, qui aient le droit de
lgitimer les enfants adultrins.

--Diable! diable! murmura Souscarrires.

--Arrivons  notre reconnaissance; aprs avoir t un joli enfant, vous
devntes un beau jeune homme, adroit  tous les exercices du corps,
jouant  la paume comme Fontenay, et faisant filer une carte comme
personne. Arriv  ce degr de perfection, vous rsoltes de faire servir
ces divers talents  votre fortune, et, pour commencer la susdite
fortune, vous passtes en Angleterre, et vous y ftes si heureux  toute
sorte de jeux, que vous en revntes avec 500,000 francs; est-ce bien
cela?

--A quelques centaines de pistoles prs, oui, monseigneur?

--Ce fut alors que vous etes, un beau matin, la visite d'un nomm
Lalande, qui a t le matre de paume de S. M. notre sire le roi; or
voil ce qu'il vous dit, ou  peu prs; ce sera le sens de son discours,
si ce n'est pas prcisment la lettre:--Pardieu, monsieur de
Souscarrires, ah! pardon, j'oubliais (je ne sais pourquoi vous avez
toujours eu de l'antipathie pour le nom de Michel, qui est pourtant un
nom des plus agrables, de sorte que, du premier argent que vous avez
eu, vous avez achet, pour un millier de pistoles, une espce de masure
tombant en ruine et appele dans le pays, c'est--dire du ct de
Grosbois, Souscarrires, ce qui fit que vous ne vous appeltes plus
Michel, mais Souscarrires). Pardon d'avoir ouvert cette parenthse,
mais je la crois ncessaire  l'intelligence du rcit.

Souscarrires s'inclina.

--Le petit Lalande vous dit donc: Pardieu, monsieur Souscarrires, vous
tes bien fait, vous avez de l'esprit, vous avez du coeur, vous tes
adroit au jeu, heureux en amour; il ne nous manque que la naissance,--je
sais bien qu'on n'est pas le matre de choisir son pre et sa mre;
sans quoi, chacun voudrait avoir pour auteur de ses jours un pair de
France, et pour mre une duchesse  tabouret. Mais quand on est riche,
il y a toujours moyen de corriger ces petites irrgularits du hasard.
Je n'tais point l, mon cher monsieur Michel, mais je devine les yeux
que vous ftes  cette ouverture. Lalande continua: Il n'y a qu'
choisir, vous comprenez, entre tous les grande seigneurs qui firent
l'amour  madame votre mre, un qui soit mdiocrement scrupuleux, M. de
Bellegarde, par exemple; voici le temps du grand jubil qui approche:
votre mre, qui sera enchante de faire de vous un gentilhomme, ira
trouver M. le Grand et lui dira que vous tes  lui et non au ptissier,
que sa conscience ne peut pas souffrir que vous ayez le bien d'un homme
qui n'est pas votre pre; comme il n'a pas grande mmoire, il ne se
souviendra mme pas s'il a t son amant ou non, et comme il y aura
30,000 fr. au bout de sa reconnaissance, il vous reconnatra. N'est-ce
point ainsi que la chose s'est passe.

--A peu prs, Monseigneur, je dois le dire; seulement Votre Eminence a
oubli une chose.

--Laquelle? Si ma mmoire m'a fait dfaut, quoiqu'elle soit meilleure
que celle de M. de Bellegarde, je suis prt  reconnatre mon erreur.

--C'est qu'outre les cinq cent mille francs mentionns par Votre
Eminence, j'ai rapport d'Angleterre l'invention des chaises  porteurs,
pour lesquelles, depuis trois ans, je sollicite un brevet en France.

--Vous vous trompez, cher monsieur Michel, je n'ai oubli ni
l'invention, ni la demande de brevet que vous m'avez adresse pour la
faire valoir, et je vous ai envoy chercher tout particulirement, au
contraire, pour vous parler de cela; mais chaque chose a son tour.
L'ordre, a dit un philosophe, est la moiti du gnie, nous n'en sommes
encore qu' votre mariage.

--Ne pourrions-nous nous dispenser de cela, monseigneur?

--Impossible, que deviendrait votre titre de marquis, puisqu'il vous fut
donn par la duchesse Nicole de Lorraine,  propos de votre mariage? Il
a couru sur vous et sur cette digne duchesse,  cette poque, beaucoup
de bruits que vous vous tes bien gard de dmentir, et quand elle est
morte, il y a six mois, vous avez fait prendre le deuil  un bambin de
cinq ans que vous avez; mais, comme chacun a le droit d'habiller ses
enfants  sa fantaisie, je ne vous ferai point de remontrances  cet
endroit-l.

--Monseigneur est bien bon, dit Souscarrires.

--Quoi qu'il en soit, vous revntes de Lorraine avec une jeune fille que
vous aviez enleve, Mlle Anne de Rogers; vous la disiez fille d'un grand
seigneur, et elle tait tout simplement fille de la duchesse. Ce fut 
l'occasion de votre mariage avec elle que vous ftes, dites-vous, fait
marquis de Montbrun; mais, pour que la promotion ft valable, il et
fallu que ce ft M. Michel qui ft fait marquis, et non M. de
Bellegarde, puisque tant enfant adultrin, vous ne pouviez tre
reconnu, et que n'ayant pas le droit de vous appeler Bellegarde, on ne
pouvait pas vous faire marquis sous ce nom qui n'est pas et qui ne peut
pas tre le vtre.

--Monseigneur est bien dur pour moi.

--Tout au contraire, cher monsieur Michel, je suis doux comme sirop, et
vous allez le voir.

Mme Michel, qui ne connaissait pas quel bonheur lui tait tomb en
partage d'pouser un homme tel que vous, Mme Michel se laissa cajoler
par Villaudry, vous savez, Villaudry, le cadet de celui que Moissens a
tu; vous etes vent de quelque chose et la voultes jeter dans le canal
de Souscarrires; mais vous n'tiez pas bien sr, et comme vous n'tes
pas au fond un mchant homme, vous attendtes d'tre plus assur.

L'assurance vint  propos d'un bracelet de cheveux qu'elle donna 
Villaudry; cette fois, comme vous aviez la preuve, une lettre crite
tout entire de sa main, qui ne vous laissait point de doute sur votre
disgrce, vous la mentes dans le parc, et, tirant votre poignard, vous
lui dtes de prier Dieu. Cette fois, ce n'tait point comme lorsque vous
l'aviez menace de la jeter dans le canal, et elle vit bien que ce
n'tait point pour rire.

Et, en effet, vous lui porttes un coup qu'elle para heureusement avec
la main, mais elle en eut deux doigts coups. Voyant son sang, vous en
etes piti, lui ftes grce de la vie et la renvoytes en Lorraine.
Quant  Villaudry, justement parce que vous aviez t clment avec votre
femme, vous rsoltes d'tre implacable avec lui, et comme il tait  la
messe aux Minimes de la place Royale, vous entrtes dans l'glise, lui
donntes un soufflet et mtes l'pe  la main. Mais lui ne voulut point
commettre un sacrilge et garda la sienne au fourreau.

Il est vrai de dire qu'il ne se souciait pas fort de se battre avec
vous, et qu'il dit mme: Je le poignarderais, si ma rputation tait
bien tablie; mais, par malheur, elle ne l'est pas, ce qui fait que je
dois me battre. Et, en effet, il vous appela, et comme si vous tiez le
vritable fils de M. de Bellegarde et que vous n'ayez pas plus de
mmoire que lui, vous vous batttes sur la place Royale, l mme o
s'taient battus Bouteville et Beuvron; vous vous conduistes 
merveille, je le sais, vous accepttes toutes les exigences de votre
adversaire, et il en fut quitte pour six coups d'pe que vous lui
donntes avec la pointe et autant de soufflets que vous lui donntes
avec la lame.

Mais Bouteville, lui aussi, s'tait conduit  merveille, ce qui
n'empcha pas que je lui fisse couper la tte, ce que j'eusse fait aussi
pour vous, si au lieu d'tre M. Michel tout court, vous eussiez t
rellement Pierre de Bellegarde, marquis de Montbrun, seigneur de
Souscarrires; car, de plus que Bouteville, vous aviez tir l'pe dans
une glise, ce qui fait qu'on vous et coup le poing avant de vous
couper la tte; vous entendez, mon cher monsieur Michel.

--Oui, pardieu, monseigneur, j'entends, rpondit Souscarrires, et je
dois dire que j'ai, dans ma vie, entendu des conversations qui m'ont
plus rjoui que celle-l.

--D'autant mieux que vous n'tes pas au bout, et que ce soir encore vous
tes retomb dans la rcidive avec ce pauvre marquis Pisani; en vrit,
il faut tre endiabl pour se battre avec un pareil polichinelle.

--Eh! monseigneur, ce n'est pas moi qui me suis battu avec lui, c'est
lui qui s'est battu avec moi.

--Voyons: ce pauvre marquis n'tait-il pas assez malheureux de ne pas
avoir ses entres dans la rue de la Cerisaie, comme vous et le comte de
Moret y avez les vtres.

--Comment, monseigneur, vous savez....

--Je sais que, si la pointe de votre pe n'avait pas rencontr le
sommet de sa bosse, et s'il n'avait pas eu la chance d'avoir les ctes
imbriques les unes sur les autres de manire que le fer a gliss comme
sur une cuirasse, il tait clou comme un scarabe contre la muraille:
vous tes donc une bien mauvaise tte, cher monsieur Michel.

--Je vous jure, monseigneur, que je ne lui ai aucunement cherch
querelle, tout le monde vous le dirai; seulement, j'tais chauff
d'avoir couru depuis la rue de l'Homme-Arm jusqu' la rue du Louvre.

A ces mots de la rue de l'Homme-Arm; Richelieu ouvrit  la fois les
yeux et les oreilles.

--Il tait chauff, lui, continua Souscarrires, d'une querelle qu'il
avait prise dans un cabaret.

--Oui, dit Richelieu, qui marchait comme en plein jour dans le chemin
que Souscarrires, sans s'en douter, venait de lui ouvrir, dans le
cabaret de l'Homme-Arm...

--Monseigneur! s'cria Souscarrires tonn....

--.... O il tait all, continua Richelieu au risque de s'garer, mais
voulant tout savoir, o il tait all pour voir, si, par l'intermdiaire
d'un certain Etienne Latil, il ne pourrait pas se dbarrasser du comte
de Moret, son rival; par bonheur, au lieu de trouver un sbire, il a
trouv un honnte spadassin, qui a refus de tremper sa main dans le
sang royal. Mais, savez-vous bien, mon cher monsieur Michel, qu'il y a
dans votre pe tire dans l'glise, dans votre duel avec Villaudry,
dans votre complicit au meurtre d'Etienne Latil, et dans votre
rencontre avec le marquis de Pisani, de quoi vous faire couper le cou
quatre fois, si vous aviez trente deux quartiers de noblesse au lieu
d'avoir soixante-quatre quartiers de roture?

--Hlas, monseigneur, dit Souscarrires fort branl, je le sais, et je
dclare hautement que je ne dois la vie qu' votre magnanimit.

--Et  votre intelligence, mon cher monsieur Michel.

--Ah! monseigneur, s'il m'tait permis de mettre cette intelligence  la
disposition de Votre Eminence, s'cria Souscarrires, en se jetant aux
pieds du cardinal, je serais le plus heureux des hommes.

--Je ne dis pas non, Dieu m'en garde! car j'ai besoin d'hommes comme
vous.

--Oui, monseigneur, d'hommes dvous, j'ose le dire.

--Que je pourrai faire pendre le jour o ils ne le seront plus.

Souscarrires tressaillit.

--Oh! ce n'est jamais, dit-il,  moi qu'un pareil malheur arrivera,
d'oublier ce que je dois  Votre Eminence.

--Cela vous regarde, mon cher M. Michel; vous tenez votre fortune entre
vos mains, mais n'oubliez pas que moi je tiens le bout de la corde dans
les miennes.

--Si seulement Son Excellence daignait me dire  quoi il lui
conviendrait que j'appliquasse l'intelligence qu'elle veut bien me
reconnatre.

--Oh! quant  cela, volontiers.

--J'coute de toutes mes oreilles.

--Eh bien, supposons que je vous accorde le brevet de votre importation
d'Angleterre.

--Le brevet des chaises  porteurs! s'cria Souscarrires, qui voyait
se dessiner sous une forme palpable cette fortune que le cardinal venait
de lui dire tre entre ses mains, mais que jusque-l il n'avait entrevue
qu'en rve...

--De la moiti, dit le cardinal, de la moiti seulement; je rserve
l'autre moiti pour un don que je veux faire.

--Encore une intelligence que Monseigneur veut rcompenser, hasarda
Souscarrires.

--Non, un dvouement, c'est plus rare.

--Monseigneur en est bien le matre; en me donnant un brevet pour la
moiti, il me comblera.

--Soit! vous avez donc moiti des chaises  porteurs de Paris, mettons
deux cents, par exemple.

--Mettons deux cents, oui, monseigneur.

--Cela fait quatre cents porteurs de chaises; eh bien, monsieur Michel,
supposons ces quatre cents porteurs intelligents, remarquant o ils
conduisent leurs pratiques, coutant ce qu'elles disent, et tenant
exactement note de leurs paroles et de leurs alles et venues; supposons
encore  la tte de cette administration un homme intelligent qui me
rende compte  moi, mais  moi seul, de ce qu'il voit, de ce qu'il
entend, de ce qu'on lui rapporte; enfin, supposons toujours que cet
homme n'ait que douze mille livres de rente, il s'en fera facilement
vingt quatre, et qu'au lieu de s'appeler messire Pierre de Bellegarde,
marquis de Montbrun et seigneur de Souscarrires... je lui dirai: Mon
cher ami, prenez autant de noms que vous en voudrez; plus vous en
prendrez de nouveaux, meilleur sera; et quant aux noms que vous vous
tes appropris dj, dfendez-les contre ceux qui les rclameront,
s'ils sont rclams; mais ce n'est pas moi, soyez bien tranquille, qui
vous chercherai le moindrement querelle pour cela.

--Et c'est srieux ce que dit l monseigneur?

--Trs-srieux! mon cher monsieur Michel; le brevet de la moiti des
chaises  porteurs en circulation dans Paris vous est accord, et demain
votre associe, qui aura dj sign pour sa part le cahier des charges,
ira vous le porter, pour que vous le signiez  votre tour: cela vous
convient-il?

--Et le cahier des charges portera-t-il les obligations qui me sont
imposes? demanda en hsitant Souscarrires.

--Aucunement, cher monsieur Michel; vous comprenez que la chose reste
entre nous; il est mme de la plus haute importance qu'elle ne soit pas
bruite. Peste! si l'on vous savait  moi, tout serait manqu; il n'y
aurait mme point de mal  ce que l'on vous crt  Monsieur ou  la
reine; pour cela il vous suffira de dire que je suis un tyran, que je
perscute la reine, que vous ne comprenez pas que le roi Louis XIII vive
sous un joug aussi dur qu'est le mien.

--Mais je ne pourrai jamais dire de pareilles choses! s'cria
Souscarrires.

--Bon! en vous forant un peu, vous verrez que cela viendra. Ainsi,
c'est convenu, vos chaises vont devenir  la mode: elles feront de
l'opposition; vous allez avoir toute la cour; on n'ira plus nulle part
qu'en chaise, surtout si les vtres sont  deux places et ont des
rideaux bien pais.

--Monseigneur n'a pas de recommandation particulire  me faire?

--Oh! si fait! je vous recommande particulirement les dames: Mme la
princesse, d'abord; Mme Marie de Gonzague, Mme de Chevreuse, Mme de
Fargis; puis les hommes: le comte de Moret, M. de Montmorency, M. de
Chevreuse, le comte de Cramail. Je ne vous parle pas du marquis de
Pisani; grce  vous, il en a pour quelques jours  ne pas m'inquiter.

--Monseigneur peut tre tranquille; et quand commencerai-je mon
exploitation?

--Le plus vite possible; dans huit jours cela peut tre en train, 
moins, toutefois, que les fonds ne vous manquent.

--Non, monseigneur; d'ailleurs, pour une pareille affaire, me
manqueraient-ils personnellement, j'en trouverais.

--Dans ce cas-l, il ne faudrait pas mme chercher, mais vous adresser
directement  moi.

--A vous, monseigneur?

--Oui, n'ai-je pas un intrt dans l'affaire? Mais, pardon, voici Cavois
qui,  ce qu'il parat, a quelque chose  me dire; c'est lui qui ira
vous faire signer demain le petit papier en question, et, comme il en
connatra toutes les conditions, mme celles qui restent entre nous,
c'est lui qui irait vous les rappeler en cas d'oubli; mais je crois tre
sr que vous ne les oublierez pas. Entre Cavois, entre, tu vois
monsieur, n'est-ce pas?

--Oui, monseigneur, rpondit Cavois, qui avait obi  l'ordre du
cardinal.

--Eh bien, il est de mes amis; seulement il est de ceux qui viennent me
voir de dix heures du soir  deux heures du matin; pour moi, mais pour
moi seul, il s'appelle M. Michel; mais pour tout le monde c'est messire
Pierre de Bellegarde, marquis de Montbrun, seigneur de Souscarrires.--Au
revoir, monsieur Michel.

Souscarrires salua jusqu' terre et sortit, ne pouvant croire  sa
bonne fortune et se demandant si le cardinal lui avait parl
srieusement ou n'avait voulu que se moquer de lui.

Mais, comme on savait le cardinal fort occup, il finit par comprendre
que le cardinal n'avait pas le temps de se moquer de lui, et, selon
toute probabilit, il avait parl srieusement.

Quant au cardinal, comme il avait la conviction qu'il venait de recruter
ses forces d'un puissant alli, sa bonne humeur lui tait revenue, et ce
fut de sa voix la plus aimable qu'il cria:

--Madame Cavois! eh! madame Cavois, venez donc.




CHAPITRE XIV.

OU LE CARDINAL COMMENCE A VOIR CLAIR SUR SON CHIQUIER.


A peine cet appel tait-il fait, que le cardinal vit entrer une petite
femme de 25  26 ans, leste, pimpante, le nez en l'air, et qui ne
paraissait nullement intimide de se trouver en sa prsence.

--Vous m'avez appele, monseigneur, dit-elle, prenant la parole et avec
un accent languedocien des plus prononcs, me voil.

--Bon! et Cavois qui disait que peut-tre vous ne voudriez pas venir.

--Moi, ne pas venir quand vous me faisiez l'honneur de m'appeler! Je
n'avais garde! Votre Eminence ne m'et point appele, que je fusse venue
toute seule.

--Mme Cavois! Mme Cavois! fit le capitaine des gardes, essayant de
grossir sa voix.

--Mme Cavois tant que tu voudras, monseigneur m'a fait venir pour une
chose ou pour une autre. Est-ce pour me parler? qu'il me parle. Est-ce
pour que je lui parle? je lui parlerai.

--Pour l'un ou pour l'autre, Mme Cavois, dit le cardinal, faisant signe
 son capitaine des gardes de ne pas intervenir dans la conversation.

--Ah! vous n'avez pas besoin de lui imposer silence, monseigneur, il
suffira que je lui dise de se taire et il se taira. Est-ce que par
hasard il voudrait faire croire qu'il est le matre?

--Monseigneur, excusez-la, dit Cavois, elle n'est point de la cour,
et...

--Que monseigneur m'excuse! Ah! tu me la billes bonne, Cavois, c'est
monseigneur qui a besoin d'tre excus.

--Comment! dit le cardinal en riant, c'est moi qui ai besoin d'tre
excus?

--Certainement! Est-ce que c'est d'un chrtien de tenir des gens qui
s'aiment, ternellement spars l'un de l'autre, comme vous le faites?

--Ah a, mais vous l'adorez donc votre mari?

--Comment ne l'adorerais-je pas, vous savez comment je l'ai connu,
monseigneur?

--Non, mais dites-moi cela, madame Cavois, cela m'intresse normment.

--Mireille! Mireille! fit Cavois, essayant de rappeler sa femme 
l'ordre.

--Cavois! Cavois! fit le cardinal, imitant l'accent de son capitaine des
gardes.

--Eh bien, vous savez, moi, je suis la fille d'un gentilhomme de qualit
du Languedoc, tandis que Cavois est fils d'un gentilltre de Picardie.

Cavois fit un mouvement.

--Cela ne veut pas dire que je te mprise, Louis; mon pre s'appelait de
Serignan. Il a t marchal de camp en Catalogne, ni plus ni moins.
J'tais veuve d'un nomm Lacroix, toute jeune, sans enfants, et jolie;
je puis m'en vanter.

--Vous l'tes toujours, madame Cavois, dit le cardinal.

--Ah bien oui, jolie! J'avais seize ans, j'en ai vingt-six aujourd'hui,
et huit enfants, monseigneur.

--Comment, huit enfants! Tu as fait huit enfants  ta femme, malheureux,
et tu viens te plaindre que je t'empche de coucher avec elle!

--Comment! tu t'en es plaint, mon petit Cavois! s'cria Mireille. O
amour que tu es, laisse-moi t'embrasser.

Et, sans s'inquiter de la prsence du cardinal, elle sauta au cou de
son mari et l'embrassa.

--Madame Cavois! madame Cavois! s'cria le capitaine des gardes tout
tremblant, tandis que le cardinal, compltement ramen  la bonne
humeur, se pmait de rire.

--Je reprends, monseigneur, dit Mme Cavois, lorsqu'elle eut embrass son
mari tout  son aise. Il tait dans ce temps-l  M. de Montmorency, il
n'y avait donc rien d'tonnant que, quoique Picard, il vnt en
Languedoc. L il me voit et tombe amoureux de moi; mais comme il n'tait
pas trs riche et que j'avais un peu de bien, voil mon imbcile qui
n'ose pas se dclarer. Sur ces entrefaites, il ramassa une mauvaise
querelle, et, comme il devait se battre le lendemain, il s'en va chez un
notaire, fait un testament en ma faveur et me donne, quoi? Tout ce qu'il
a, ni plus ni moins,  moi, qui ne savais pas mme qu'il m'aimt.
Tout--coup, je vois arriver chez moi la femme du notaire, qui tait
mon amie; elle me dit: Vous ne savez pas, si M. de Cavois meurt, vous
hritez!

--Cavois! je ne le connais pas.--Oh! reprit la femme du notaire, un beau
garon!--Il tait beau garon dans ce temps-l, monseigneur; depuis il
est un peu dform, mais n'importe, je ne l'en aime pas moins, n'est-ce
pas, Cavois?

--Monseigneur, dit Cavois, d'un ton suppliant, vous l'excusez, n'est-ce
pas?

--Dites donc, madame Cavois, fit Richelieu, si nous mettions ce pleurard
 la porte?

--Oh! non, monseigneur, je ne le vois pas assez pour cela. Voil donc
qu'elle me conte qu'il m'aime comme un fou, qu'il se bat en duel le
lendemain et que, s'il est tu, il me laisse tout son avoir. a me
touche, vous comprenez. Je raconte a  mon pre,  mes frres,  tous
mes amis, je les fais monter  cheval ds le matin et battre la campagne
pour empcher Cavois et son adversaire de se rencontrer. Bon! ils
arrivent trop tard. Monsieur que vous voyez l a la main leste, il avait
dj donn deux coups d'pe  son adversaire; lui, rien. On me le
ramne sain et sauf; je lui saute au cou. Si vous m'aimez, lui dis-je,
il faut m'pouser. C'est mauvais de rester sur son apptit, et il
m'pousa.

--Et il ne resta point sur son apptit,  ce qu'il parat, dit le
cardinal.

--Non parce que, voyez-vous, monseigneur, il n'y a pas d'homme plus
heureux que ce coquin-l. C'est moi qui ai tout le soin des affaires, il
n'a lui que son service prs de Votre Eminence, une charge de paresseux;
quand il revient au logis, par malheur c'est rare, je le caresse: mon
petit Cavois par-ci, mon petit mari par-l! je me fais la plus jolie que
je puis pour lui plaire; il n'entend parler de rien de fcheux, pas de
criailleries, pas de plaintes enfin; c'est comme si le sacrement n'y
avait point pass.

--Ce que je vois dans tout cela, c'est que vous aimez mieux matre
Cavois que le reste du monde.

--Oh! oui, monseigneur.

--Mieux que le roi?

--Je souhaite toutes sortes de prosprits au roi; mais si le roi
mourrait que je n'en mourrais pas; tandis que si mon pauvre Cavois
mourrait, tout ce que je pourrais dsirer de mieux, c'est qu'il
m'emment avec lui.

--Mieux que la reine?

--Je respecte Sa Majest; seulement je trouve que, pour une reine de
France, elle ne fait pas assez d'enfants; s'il lui arrivait un malheur,
elle nous laisserait dans l'embarras; de cela je lui en veux.

--Mieux que moi?

--Je crois bien, mieux que vous, monseigneur; vous ne me faites que de
la peine, tantt en tant malade, tantt en m'loignant de lui, tantt
en l'emmenant  la guerre, comme vous venez de faire pendant prs d'un
an  La Rochelle, tandis que lui ne me fait que du plaisir.

--Mais enfin, dit Richelieu, si le roi mourait, si la reine mourait, si
je mourais, si tout le monde mourait, que feriez-vous tous deux, tous
seuls.

Mme de Cavois se mit  rire en regardant son mari:

--Eh bien, dit-elle, nous ferions...

--Oui, que feriez-vous?

--Nous ferions ce qu'Adam et Eve faisaient, monseigneur, quand ils
taient seuls aussi.

Le cardinal se mit  rire avec eux.

--Donc, dit-il, il y a huit enfants dans la maison?

--Excusez, monseigneur, il n'y en a plus que six; il a plu au Seigneur
de nous en prendre deux.

--Oh! il vous les rendra, j'en suis sr.

--Je l'espre bien, n'est-ce pas, Cavois?

--Eh bien, il faut pourvoir  l'existence de ces pauvres petits.

--Grce  Dieu, monseigneur, ils ne ptissent pas.

--Oui, mais si je venais  mourir, ils ptiraient.

--Le ciel nous garde d'un pareil malheur, s'crirent les deux poux.

--J'espre qu'il vous en gardera, et moi aussi; en attendant, il faut
tout prvoir; madame Cavois, je vous donne,  vous, par moiti, avec M.
Michel, dit Pierre de Bellegarde, dit marquis de Montbrun, dit le
seigneur de Souscarrires, le brevet des chaises  porteurs dans Paris.

--Oh! monseigneur.

--Sur ce, Cavois, continua Richelieu, emmenez votre femme et qu'elle
soit contente de vous; ou sinon je vous mets aux arrts pendant huit
jours dans sa chambre  coucher.

--Oh! monseigneur, s'crirent les deux poux en se jetant  ses pieds
et en lui baisant les mains.

Le cardinal tendit les deux mains sur eux.

--Que diable marmottez-vous l, monseigneur, demanda Mme Cavois, qui ne
savait pas le latin.

--Les plus belles phrases de l'Evangile, mais que, par malheur, il est
dfendu aux cardinaux de mettre en pratique; allez.

Et, pousss par lui, tous deux sortirent de ce cabinet o, en deux
heures, venaient de se passer tant de choses.

Rest seul, la figure du cardinal reprit sa gravit ordinaire.

--Voyons, dit-il, rsumons-nous, et rcapitulons les vnements de la
soire; et tirant un carnet de sa poche, il crivit dessus au crayon:

  Le comte de Moret, arriv depuis huit jours de Savoie, amoureux de
  Mme de la Montagne,--rendez-vous avec la Fargis  l'htel de
  l'Homme-Arm--lui, dguis en Basque--elle en Catalane--charg
  selon toute probabilit de lettres pour les deux reines par
  Charles-Emmanuel--assassinat d'Etienne Latil, pour refus de tuer le
  comte de Moret--Pisani, repouss par Mme de Maugiron--bless par
  Souscarrires--sauv par sa bosse.

  --Souscarrires brevet des chaises  porteurs, chef de ma police
  laque, pour faire pendant  du Tremblay, chef de ma police religieuse.

  --La reine absente du ballet pour cause de migraine.

--Qu'y a-t-il encore? voyons!

Et il chercha dans sa mmoire.

--Ah! dit-il tout  coup, et cette lettre soustraite dans le
portefeuille du mdecin du roi, Senelle, et vendue  du Tremblay par son
valet de chambre. Voyons un peu ce qu'elle dit, maintenant que Rossignol
en a retrouv le chiffre, et il appela:

--Rossignol! Rossignol!

Le mme petit bonhomme  lunettes reparut.

--La lettre et le chiffre, dit le cardinal.

--Les voici, monseigneur.

Le cardinal les prit.

--C'est bien, dit-il,  demain, et si je suis content de votre
traduction, c'est un bon de quarante pistoles, au lieu d'un bon de
vingt, que vous aurez  faire.

--J'espre que Votre Eminence en sera contente.

Rossignol sorti, le cardinal ouvrit la lettre et la lut:

Voici textuellement ce qu'elle disait:

  Si _Jupiter_ est chass de l'_Olympe_, il peut se rfugier en _Crte_,
  _Minos_ lui offrira l'hospitalit avec grand plaisir. Mais la sant de
  _Cphale_ ne peut durer; pourquoi, en cas de mort, ne ferait-on pas
  pouser _Procris_  _Jupiter_? Le bruit court que l'_Oracle_ veut se
  dbarrasser de _Procris_ pour faire pouser _Vnus_  _Cphale_. En
  attendant, que _Jupiter_ continue de faire la cour  _Hb_, et 
  feindre  propos de cette passion la plus grande msintelligence avec
  _Junon_. Il est important que tout fin qu'il est, ou plutt qu'il se
  croit, l'_Oracle_ se trompe en croyant _Jupiter_ amoureux d'_Hb_.

  MINOS.

--Maintenant, dit le cardinal aprs avoir lu, voyons le chiffre:

Le chiffre, comme nous l'avons dit, tait joint  la lettre; il tait
tel que nous le mettons sous les yeux de nos lecteurs.

  CPHALE,        LE ROI.

  PROCRIS,        LA REINE.

  JUPITER,        MONSIEUR.

  JUNON,          MARIE DE MDICIS.

  L'OLYMPE,       LE LOUVRE.

  L'ORACLE,       LE CARDINAL.

  VNUS,          Mme DE COMBALET.

  HB,           MARIE DE GONZAGUE.

  MINOS,          CHARLES IV, DUC DE LORRAINE.

  LA CRTE,       LA LORRAINE.

  Si _Monsieur_ est chass du _Louvre_, il peut se rfugier en
  _Lorraine_; le _duc Charles IV_ lui offrira l'hospitalit avec le plus
  grand plaisir, mais la sant du _Roi_ ne peut durer; pourquoi, en cas
  de mort, ne ferait-on pas pouser la _Reine_  _Monsieur_? Le bruit
  court que le _Cardinal_ veut marier _Mme de Combalet_ au _Roi_. En
  attendant, que _Monsieur_ continue de faire la cour  _Marie de
  Gonzague_ et  feindre  propos de cette passion la plus grande
  msintelligence avec _Marie de Mdicis_; il est important que tout fin
  qu'il est, ou plutt qu'il se croit, le _Cardinal_ se trompe en croyant
  _Monsieur_ amoureux de _Marie de Gonzague_.

  CHARLES IV.

Richelieu relut la dpche une seconde fois, puis avec le sourire du
joueur triomphant:

--Allons, dit-il, je commence  voir clair sur mon chiquier.

FIN DU PREMIER VOLUME.




DEUXIME VOLUME.

CHAPITRE Ier.

TAT DE L'EUROPE EN 1628.


Arrivs au point o nous en sommes, nous croyons qu'il n'y aurait point
de mal  ce que le lecteur, comme le cardinal de Richelieu, vt un peu
clair sur son chiquier.

Le _fiat lux_ nous sera plus facile  faire,  nous, aprs deux cent
trente-sept ans, qu'au cardinal, qui, entour de mille trames diverses,
rebondissant de conspirations en conspirations, ne se dgageant d'un
complot que pour retomber dans un autre, trouvait toujours un voile
tendu entre lui et les horizons qu'il avait besoin de dcouvrir, et
qui, des feux follets flottant sur les intrts de chacun, tait forc
de faire jaillir une clart gnrale.

Si ce livre tait simplement un de ces livres que l'on expose entre un
_keepsake_ ou un _album_, sur une table de salon, pour que les visiteurs
en admirent les gravures, ou qui, aprs avoir amus le boudoir, sont
destins  faire rire ou pleurer les antichambres, nous passerions
par-dessus certains dtails, que les esprits frivoles ou presss peuvent
traiter d'ennuyeux; mais comme nous avons la prtention que nos livres
deviennent, sinon de notre vivant, du moins aprs notre mort, des livres
de bibliothque, nous demanderons  nos lecteurs la permission de leur
faire passer sous les yeux, au commencement de ce chapitre, une revue de
la situation de l'Europe, revue ncessaire au frontispice de notre
second volume, et qui, rtrospectivement, ne sera point inutile 
l'intelligence du premier.

Depuis les dernires annes du rgne de Henri IV et depuis les premires
annes du ministre de Richelieu, la France, non-seulement avait pris
rang au nombre des grandes nations, mais encore tait devenue le point
sur lequel se fixaient tous les regards, et dj  la tte des autres
royaumes europens par son intelligence, elle tait  la veille de
prendre la mme place comme puissance matrielle.

Disons en quelques lignes quel tait l'tat du reste de l'Europe.

Commenons par le grand centre religieux, rayonnant  la fois sur
l'Autriche, sur l'Espagne et sur la France; commenons par Rome.

Celui qui rgne temporellement sur Rome et spirituellement sur le reste
du monde catholique, est un petit vieillard morose, g de soixante ans,
Florentin et avare comme un Florentin, Italien avant tout, prince avant
tout, oncle surtout, avant tout. Il pense  acqurir des morceaux de
terre pour le Saint Sige et des richesses pour ses neveux, dont trois
sont cardinaux: Franois et les deux Antoine, et le quatrime, Thadde,
gnral des troupes papales. Pour satisfaire aux exigences de ce
npotisme, Rome est au pillage:--_Ce que ne firent point les
Barbares_, dit Marforio, ce Caton, le censeur des papes,--_les
Barberini l'ont fait_. Et, en effet, Matteo Barberini, exalt au
pontificat, sous le nom d'Urbain VIII, a runi au patrimoine de saint
Pierre le duch dont il porte le nom. Sous lui, le _Gsu_ et la
_Propagande_, fonds par le beau neveu de Grgoire XV, Mgr Ludoviso,
florissent, organisent, au nom et sous le drapeau d'Ignace de Loyola: le
_Gsu_, la police du globe, et la _Propagande_, sa conqute. De l
sortiront ces armes de prcheurs, tendres pour les Chinois, froces
pour l'Europe. A l'heure qu'il est, sans vouloir personnellement se
mettre en avant, il essaye de contenir les Espagnols dans leur duch de
Milan, et d'empcher les Autrichiens de franchir les Alpes. Il pousse la
France  secourir Mantoue et  faire lever le sige de Cazal; mais il
refuse de l'aider d'un seul homme ou d'un seul baoque; dans ses moments
perdus, il corrige les hymnes de l'Eglise et compose des posies
anacrontiques.

Ds 1624, Richelieu l'a mesur, et, par dessus sa tte, il a vu le nant
de Rome et apprci cette politique tremblotante qui avait dj perdu de
son prestige religieux et qui empruntait le peu de force matrielle qui
lui restait encore, tantt  l'Autriche, tantt  l'Espagne.

Depuis la mort de Philippe, l'Espagne cache sa dcadence sous de grands
mots et de grands airs. Elle a pour roi Philippe IV, frre d'Anne
d'Autriche, espce de monarque fainant, qui rgne sous son premier
ministre, le comte duc d'Olivars, comme Louis XIII rgne sous le
cardinal duc de Richelieu. Seulement, le ministre franais est un homme
de gnie, et le ministre espagnol un casse-cou politique. De ses Indes
occidentales, qui ont fait rouler un fleuve d'or  travers les rgnes de
Charles Quint et de Philippe II, Philippe IV tire  peine cinq cent
mille cus. Hein, l'amiral des Provinces-Unies, vient de couler dans le
golfe du Mexique des galions chargs de lingots d'or estims  plus de
douze millions.

L'Espagne est si haletante, que le petit duc savoyard, le bossu
Charles-Emmanuel, qu'on appelle par drision le prince des marmottes, a
par deux fois tenu dans sa main les destines de ce fastueux empire, sur
lequel Charles-Quint se vantait de ne pas voir se coucher le soleil.
Aujourd'hui elle n'est plus rien, pas mme la caissire de Ferdinand II,
auquel elle dclare qu'elle ne peut plus donner d'argent! Les bchers de
Philippe II, le roi des flammes, ont tari la sve humaine qui
surabondait dans les sicles prcdents, et Philippe III, en chassant
les Maures, a extirp la greffe trangre par laquelle elle pouvait
revivre. Une fois, elle a t oblige de s'entendre avec des voleurs
pour brler Venise. Son grand gnral, c'est Spinola, un condottiere
italien; son ambassadeur est un peintre flamand, Rubens.

L'Allemagne, depuis l'ouverture de la guerre de Trente ans, c'est--dire
depuis 1618, est un march d'hommes. Trois ou quatre comptoirs sont
ouverts  l'est, au nord,  l'occident et au centre, o l'on vend de la
chair humaine. Tout dsespr qui ne veut pas se tuer, ou se faire
moine, ce qui est le suicide du moyen ge, de quelque pays qu'il soit,
n'a qu' traverser le Rhin, la Vistule ou le Danube, et il trouvera  se
vendre.

Le march de l'est est tenu par le vieux Betlem Gabor, qui va mourir
aprs avoir pris part  quarante deux batailles ranges, s'tre fait
appeler roi et avoir invent tous ces dguisements militaires: bonnets 
poil des hulans, manches flottantes des hussards,  l'aide desquels on
essaye de se faire peur les uns aux autres; son arme est l'cole d'o
est sortie la cavalerie lgre. Que promet-il  ses enrls? Pas de
solde, pas de vivres, c'est  eux de manger et de s'enrichir comme ils
l'entendront. Il leur donne la guerre sans loi: l'infini du hasard.

Au nord, le march est tenu par Gustave-Adolphe, le bon, le joyeux
Gustave, qui, tout au contraire de Betlem Gabor, fait pendre les
pillards, l'illustre capitaine, lve du Franais Lagardie, et qui
vient, par ses victoires sur la Pologne, de se faire livrer les places
fortes de la Livonie et de la Prusse polonaise. Il est occup, pour le
moment,  faire alliance avec les protestants d'Allemagne contre
l'empereur Ferdinand II, l'ennemi mortel des protestants, qui a rendu
contre eux l'dit de restitution, qui pourra servir de modle  l'dit
de Nantes, que rendra Louis XIV cinquante ans aprs.

C'est le matre de son poque. Nous parlons de Gustave-Adolphe, dans
l'art militaire; c'est le crateur de la guerre moderne; il n'a, ni le
gnie morose de Coligny, ni la gravit de Guillaume le Taciturne, ni la
farouche pret de Maurice de Nassau; sa srnit est inaltrable, et le
sourire joue sur ses lvres, au centre de la bataille. Haut de six
pieds, gros  l'avenant, il lui fallait des chevaux normes. Son obsit
le gnait parfois, mais le servait aussi: une balle qui et tu Spinola,
le maigre Gnois, se logea dans sa graisse, qui se referma sur elle, et
il n'en entendit plus parler.

Le march d'occident est tenu par la Hollande, toute dsoriente et
divise contre elle-mme; elle avait deux ttes: Barnewelt et Maurice,
elle vient de les couper. Barnewelt, esprit doux, ami de la libert,
mais surtout de la paix, chef du parti des provinces, partisan de la
dcentralisation, et par consquent de la faiblesse, ambassadeur prs
d'Elisabeth, prs de Henri IV et de Jacques Ier, qui fait rendre aux
Provinces-Unies par ce dernier: la Brille, Flessingue et Ramekens, et
qui meurt sur l'chafaud, hrtique et tratre.

Maurice, qui a sauv dix fois la Hollande, mais qui a tu Barnewelt, et
qui,  ce meurtre, a perdu sa popularit,--Maurice, qui se croit aim et
qui est ha. Un matin, il traverse le march de Gorcum et salue le
peuple en souriant. Il croit que, salu par lui, le peuple va jeter
joyeusement ses chapeaux en l'air et crier: Vive Nassau! Le peuple reste
muet et garde son chapeau sur la tte. A partir de ce moment, son
impopularit le tue, le veilleur infatigable, le capitaine insensible au
danger, le dormeur au sommeil profond, l'homme gras maigrit, ne dort
plus et meurt. C'est son frre cadet qui lui succde, Frdric-Henri, et
qui, comme faisant partie de l'hritage, reprend le march d'hommes:
petit comptoir, bien vtus, bien nourris, rgulirement pays, faisant
une guerre toute stratgique sur des chausses de marais, et restant,
pour bloquer scientifiquement une bicoque, deux ans dans l'eau jusqu'aux
genoux. Les braves gens se mnagent, mais le gouvernement conome de la
Hollande les mnage encore plus qu'ils ne se mnagent eux-mmes;  ceux
qui s'exposent aux canons et aux mousquetades les chefs crient: Eh!
l-bas, ne vous faites pas tuer, chacun de vous reprsente un capital de
3,000 francs.

Mais le grand march n'est ni au nord, ni  l'est, ni  l'occident: il
est au centre mme de l'Allemagne; il est tenu par un homme de race
douteuse, par un chef de pillards et de bandits, dont Schiller a fait un
hros. Est-il Slave, est-il Allemand? Sa tte ronde et ses yeux bleus
disent: Je suis Slave. Ses cheveux d'un blond roux disent: Je suis
Allemand. Son teint olivtre dit: Je suis Bohme.

En effet, ce soldat maigre, ce capitaine  la mine sinistre, qui signe
Waldstein, est n  Prague; il est n au milieu des ruines, des
incendies et des massacres; aussi n'a-t-il ni foi, ni loi. Cependant, il
a une croyance, ou plutt trois. Il croit aux toiles, il croit au
hasard, il croit  l'argent. Il a tabli le rgne du soldat sur
l'Europe, comme le pch a tabli le rgne de la mort sur le monde.
Enrichi par la guerre, protg par Ferdinand II, qui le fera assassiner,
drap dans un manteau de prince, il n'a ni la srnit de Gustave, ni la
mobilit physiognomique de Spinola; aux cris, aux plaintes, aux pleurs
des femmes, aux accusations, aux menaces, aux imprcations des hommes,
il n'est ni mu ni colre. C'est un spectre aveugle et sourd, pis que
cela, c'est un joueur qui a devin que la reine du monde, c'est la
loterie. Il laisse le soldat tout jouer: la vie des hommes, l'honneur
des femmes, le sang des peuples. Quiconque a un fouet  la main est
prince, quiconque a une pe au ct est roi. Richelieu a longtemps
tudi ce dmon; il cite, dans un loge qu'il fait de lui, cette srie
de crimes qu'il ne commit pas, mais laissa commettre, et, pour
caractriser sa diabolique indiffrence, il dit cette phrase
caractristique:--Et avec cela pas mchant!

Pour en finir avec l'Allemagne, la guerre de Trente ans va son train; sa
premire priode, la priode palatine, a fini en 1623. L'lecteur
palatin, Frdric V, battu par l'Empereur, a perdu dans sa dfaite la
couronne de Bohme; la priode danoise est en train de s'accomplir,
Christian IV, roi de Danemark, est aux prises avec Wallenstein et Tilly,
et, dans un an, elle en sera  la priode sudoise.

Passons donc  l'Angleterre.

Quoique plus riche que l'Espagne, l'Angleterre n'est pas moins malade
qu'elle. Le roi est en mme temps en querelle avec son pays et avec sa
femme; il est brouill  moiti avec son parlement, qu'il va dissoudre,
et tout--fait avec sa femme, qu'il veut nous renvoyer.

Charles Ier avait pous Henriette de France, le seul enfant des enfants
lgitimes de Henri IV qui ft srement de lui. Madame Henriette tait
une petite brune, vive, spirituelle, plutt agrable que sduisante,
plutt jolie que belle, brouillonne et ttue, sensuelle et galante; elle
avait eu une jeunesse accidente.

Brulle, en la conduisant en Angleterre, lui proposait,  dix-sept ans,
la repentante Madeleine pour modle. Sortant de France, elle trouva
l'Angleterre triste et sauvage; habitue  notre peuple bruyant et
joyeux, elle trouva les Anglais tristes et graves; son mari lui plut
mdiocrement, elle prit comme une pnitence ce mariage avec un roi
grondeur et violent, figure raide, altire et froide. Danois par sa
mre, Charles Ier avait dans les veines un peu des glaces du ple, avec
cela honnte homme; elle essaya de son pouvoir par de petites querelles,
vit que le roi revenait toujours le premier, et ne craignant plus rien,
elle en essaya de grandes.

Son mariage avait t une vritable invasion catholique. Brulle, qui la
conduisit  son poux, et qui lui donnait ce bon conseil de modeler son
repentir sur celui de la Madeleine, ignorait toute la haine que
l'Angleterre gardait au papisme; plein des esprances que lui avait
donnes un vque franais, que le faible Jacques avait laiss officier
 Londres et confirmer en un jour dix-huit mille catholiques, il crut
que l'on pouvait tout exiger, et exigea que les enfants, mme
catholiques, succdassent, qu'ils restassent aux mains de leur mre
jusqu' l'ge de treize ans, que la jeune reine et un vque, que cet
vque et son clerg parussent dans les rues de Londres avec leurs
costumes; il rsulta de toutes ces exigences accordes que la reine
mconnut le terrain sur lequel elle marchait, qu'au lieu d'une pouse
aimante, gracieuse et soumise, Charles Ier trouva en elle une triste et
sche catholique, convertissant le lit nuptial en chaire thologique et
soumettant les dsirs du roi aux jenes non-seulement de l'Eglise, mais
de la controverse.

Ce ne fut pas tout: par une belle matine de mai, la jeune reine
traversa Londres dans toute sa longueur, et s'en alla avec son vque,
ses aumniers, ses femmes, s'agenouiller au gibet de Tyburn, o avait
t, vingt ans auparavant, lors de la conspiration des poudres, pendu le
pre Garnet et ses jsuites et, aux yeux de Londres indigne, fit sa
prire pour le repos de l'me de ces illustres assassins, qui,  l'aide
de trente-six tonneaux de poudre, voulaient d'un seul coup faire sauter
le roi, les ministres et le Parlement.

Le roi ne pouvait croire  cet outrage fait  la morale publique et  la
religion de l'Etat: il entra dans une de ces violentes colres qui font
tout oublier, ou plutt qui font souvenir de tout. Qu'on les chasse
comme des btes sauvages--crivit-il--ces prtres et ces femmes qui vont
prier au gibet des meurtriers! La reine cria, la reine pleura, ses
vques et ses aumniers excommunirent et maudirent, les femmes se
lamentrent, comme les filles de Sion emmenes en esclavage, quand
elles mouraient, au fond du coeur, de l'envie de rentrer en France.

Le reine courut  la fentre pour leur faire des signes d'adieux.
Charles Ier, qui entrait en ce moment dans sa chambre, la pria de ne pas
donner ce scandale si en dehors des moeurs anglaises, la reine cria plus
fort, Charles la prit  bras-le-corps pour l'loigner de la fentre, la
reine se cramponna aux barreaux, Charles l'en arracha par violence, la
reine s'vanouit, tendant vers le ciel ses mains ensanglantes, pour
appeler la vengeance de Dieu sur son mari. Dieu rpondit, le jour o,
par une autre fentre, celle de White-Hall, Charles marcha  l'chafaud.

De cette querelle entre mari et femme, notre brouille avec l'Angleterre.
Charles Ier fut mis au ban des reines de la chrtient, comme un
Barbe-Bleue britannique, et Urbain VIII, sur cette vague donne d'une
corchure douteuse, dit  l'ambassadeur espagnol:--Votre matre est tenu
de tirer l'pe pour une princesse afflige, ou il n'est ni catholique,
ni chevalier!--La jeune reine d'Espagne, de son ct, soeur d'Henriette,
crivit de sa main au cardinal de Richelieu, appelant sa galanterie au
secours d'une reine opprime; l'infante de Bruxelles et la reine mre
s'adressrent au roi; Brulle brocha sur le tout; on n'eut pas de peine
 faire croire  Louis XIII, faible comme tous les petits esprits, que
l'expulsion de ces Franais tait un outrage  sa couronne! Richelieu
seul tint bon, de l le secours donn par l'Angleterre aux protestants
de La Rochelle, l'assassinat de Buckingham, le deuil de coeur d'Anne
d'Autriche, et cette ligue universelle des reines et des princesses
contre Richelieu.

Maintenant, revenons en Italie, en Italie o nous allons trouver
l'explication de toutes ces lettres que nous avons vu le comte de Moret
remettre  la reine,  la reine mre et  Gaston d'Orlans, dans la
situation politique du Montferrat et du Pimont, et dans l'exposition
des intrts rivaux du duc de Mantoue et du duc de Savoie.

Le duc de Savoie, Charles-Emmanuel, d'autant plus ambitieux que sa
souverainet tait plus exigu, l'avait augmente violemment du
marquisat de Saluces, lorsque, allant en France pour discuter la
lgitimit de sa conqute, ne pouvant rien obtenir de Henri IV,  cet
endroit, il entra dans la conspiration de Biron, conspiration
non-seulement de haute trahison contre le roi, mais de lse-patrie
contre la France, qu'il s'agissait de morceler.

Toutes les provinces du Midi devaient appartenir  Philippe III.

Biron recevait la Bourgogne et la Franche-Comt avec une infante
d'Espagne en mariage.

Le duc de Savoie avait le Lyonnais, la Provence et le Dauphin.

La conspiration fut dcouverte: la tte de Biron tomba.

Henri IV et laiss le duc de Savoie tranquille dans ses Etats, si
celui-ci n'et point t pouss  la guerre par l'Autriche. Il
s'agissait, par le besoin d'argent, de forcer Henri  pouser Marie de
Mdicis. Henri se dcida, toucha la dot, battit  plate couture le duc
de Savoie, le fora de traiter avec lui, et lui laissant le marquisat de
Saluces, lui prit la Bresse entire, le Bugey, le Valromey, le pays de
Gex, les deux rives du Rhne, depuis Genve jusqu' Saint-Genix, et
enfin le chteau Dauphin, situ au sommet de la valle de Vraita.

A part Chteau-Dauphin, Charles-Emmanuel n'avait rien perdu en Pimont;
au lieu d'tre  cheval sur les Alpes, il n'en gardait plus que le
versant oriental, mais il restait le matre des passages qui
conduisaient de la France en Italie.

Ce fut  cette occasion que notre spirituel Barnais baptisa
Charles-Emmanuel du nom de prince des Marmottes, qui lui resta.

Il fallut bien qu' partir de ce moment le prince des Marmottes se
regardt comme un prince italien.

Il ne s'agissait plus pour lui que de s'agrandir en Italie.

Il y fit plusieurs tentatives infructueuses, quand une occasion se
prsenta, qu'il crut non-seulement opportune mais immanquable.

Franois de Gonzague, duc de Mantoue et du Montferrat, mourut ne
laissant de son mariage avec Marguerite de Savoie, fille de
Charles-Emmanuel, qu'une fille unique. Son grand-pre rclama la tutelle
de l'enfant pour la douairire de Montferrat. Il comptait marier un jour
avec elle son fils an Victor-Amde, et runir ainsi le Mantouan et le
Montferrat au Pimont. Mais le cardinal Ferdinand de Gonzague, frre du
duc mort, accourut de Rome, s'empara de la rgence et fit enfermer sa
nice au chteau de Goto, de peur qu'elle ne tombt au pouvoir de son
oncle maternel.

Le cardinal Ferdinand mourut  son tour, et il y eut un moment d'espoir
pour Charles-Emmanuel; mais le troisime frre, Vincent de Gonzague,
vint rclamer la succession et s'en empara sans conteste.

Charles-Emmanuel prit patience; accabl d'infirmits, le nouveau duc ne
pouvait durer longtemps. Il tomba malade en effet, et Charles-Emmanuel
se crut sr cette fois de tenir le Montferrat et le Mantouan.

Mais il ne voyait pas l'orage qui se formait contre lui de ce ct-ci
des monts.

Il y avait en France un certain Louis de Gonzague, duc de Nevers, chef
d'une branche cadette; il avait eu pour fils Charles de Nevers, qui se
trouvait oncle des trois derniers souverains du Montferrat; son fils, le
duc de Rethellois, se trouvait donc cousin de Marie de Gonzague,
hritire de Mantoue et du Montferrat.

Or, l'intrt du cardinal de Richelieu--et l'intrt du cardinal de
Richelieu tait toujours celui de la France--l'intrt du cardinal de
Richelieu voulait qu'il y et un partisan zl des fleurs de lis au
milieu des puissances lombardes, toujours prtes  se dclarer pour
l'Autriche ou l'Espagne; le marquis de Saint-Chamont, notre ambassadeur
prs Vincent de Gonzague reut ses instructions, et Vincent de Gonzague
dclarait, en mourant, le duc de Nevers son hritier universel.

Le duc de Rethellois vint prendre possession, au nom de son pre, avec
le titre de vicaire gnral, et la princesse Marie fut envoye en
France, o on la mit sous la sauvegarde de Catherine de Gonzague,
duchesse douairire de Longueville, femme de Henri Ier d'Orlans, et qui
se trouvait tre la tante de Marie, tant fille de ce mme Charles de
Gonzague qui venait d'tre appel au duch de Mantoue.

Un des concurrents de Charles de Nevers tait Csar de Gonzague, duc de
Guastalla, dont le grand-pre avait t accus d'avoir empoisonn le
Dauphin, frre an de Henri II, et d'avoir assassin cet infme
Pierre-Louis Farnse, duc de Parme, fils du pape Paul III.

L'autre, nous le connaissons, c'tait le duc de Savoie.

Cette politique de la France le rapprocha  l'instant de l'Espagne et de
l'Autriche. Les Autrichiens occuprent le Mantouan, et don Gonzals de
Cordoue se chargea de reprendre aux Franais qui les occupaient: Cazal,
Nice, de la Paille, Monte-Calvo et le pont de Sture.

Les Espagnols prirent tout, except Cazal, et le duc de Savoie se trouva
en deux mois matre de tout le pays compris entre le P, le Tanaro et le
Belbo.

Tout cela se passait tandis que nous faisions le sige de La Rochelle.

Ce fut alors que la France envoya, pour le comte de Rethellois, ces
16,000 hommes, commands par le marquis d'Uxelles, lesquels, manquant de
vivres et de solde par la ngligence, ou plutt par la trahison de
Crquy, furent repousss par Charles-Emmanuel, au grand regret du
cardinal.

Mais il lui restait au centre du Pimont une ville qui avait vaillamment
tenu et sur laquelle flottait toujours le drapeau de la France, c'tait
Cazal, dfendue par un brave et loyal capitaine, nomm le chevalier de
Gurron.

Malgr la dclaration bien positive faite par Richelieu, que la France
soutiendrait les droits de Charles de Nevers, le duc de Savoie avait
grand espoir que ce prtendant serait un jour ou l'autre abandonn du
roi Louis XIII, car il connaissait la haine que lui portait Marie de
Mdicis, qu'il avait autrefois refus d'pouser, sous prtexte que les
Mdicis n'taient pas de naissance  s'allier avec les Gonzague, qui
taient princes avant que les Mdicis ne fussent seulement
gentilshommes.

Et maintenant on connat la cause des ressentiments qui poursuivent le
cardinal, et dont il s'est plaint si amrement  sa nice.

La reine-mre hait le cardinal de Richelieu pour une multitude de
raisons; la premire et la plus cre de toutes, c'est qu'il a t son
amant et qu'il ne l'est plus; qu'il a commenc par lui obir en toutes
choses, et qu'il a fini par lui tre oppos sur tous les points; que
Richelieu veut la grandeur de la France et l'abaissement de l'Autriche,
tandis qu'elle veut la grandeur de l'Autriche et l'abaissement de la
France, et qu'enfin Richelieu veut faire un duc de Mantoue, de Nevers,
dont elle ne veut rien faire,  cause de la vieille rancune qu'elle
garde contre lui.

La reine Anne d'Autriche hait le cardinal de Richelieu, parce qu'il a
travers ses amours avec Buckingham, bruit la scandaleuse scne des
jardins d'Amiens, chass d'auprs d'elle Mme de Chevreuse, sa
complaisante amie, battu les Anglais, avec lesquels tait son coeur, qui
ne fut jamais  la France, parce qu'elle le souponne sourdement,
n'osant le faire tout haut, d'avoir dirig le couteau de Felton contre
la poitrine du beau duc, et, enfin, parce qu'il surveille obstinment
les nouvelles amours qu'elle pourrait avoir, et qu'elle sait qu'aucune
de ses actions, mme les plus caches, ne lui chappe.

Le duc d'Orlans hait le cardinal de Richelieu, parce qu'il sait que le
cardinal le connat ambitieux, lche et mchant, attendant avec
impatience la mort de son frre, capable de la hter dans l'occasion,
parce qu'il lui a t l'entre au conseil, emprisonn son prcepteur
Ornano, dcapit son complice Chalais, et que, pour toute punition
d'avoir conspir sa mort, il l'a enrichi et dshonor. Au reste,
n'aimant personne que lui-mme, il ne compte, la mort de son frre
arrivant, pouser la reine, plus ge que lui de sept ans, que dans le
cas o la reine serait enceinte.

Enfin le roi le hassait parce qu'il sentait que tout dans le cardinal
tait gnie, patriotisme, amour rel de la France, tandis qu'en lui tout
tait gosme, indiffrence, infriorit, parce qu'il ne rgnerait pas
tant que le cardinal vivrait, et rgnerait mal le cardinal mort: mais
une chose le ramne incessamment au cardinal, dont incessamment on
l'loigne.

On se demande quel est le philtre qu'il lui a fait boire, le talisman
qu'il lui a pendu au cou, l'anneau enchant qu'il lui a pass au doigt!
Son charme, c'est sa caisse toujours pleine d'or, et toujours ouverte
pour le roi. Concini l'avait tenu dans la misre, Marie de Mdicis dans
l'indigence, Louis XIII n'avait jamais eu d'argent, le magicien toucha
la terre de sa baguette, et le Pactole jaillit aux yeux du roi, qui ds
lors eut toujours de l'argent, mme quand Richelieu n'en avait pas.

Dans l'esprance que maintenant tout est aussi clair sur l'chiquier de
nos lecteurs que sur celui de Richelieu, nous allons reprendre notre
rcit o nous l'avons laiss  la fin du premier volume.




CHAPITRE II.

MARIE DE GONZAGUE.


Pour arriver au rsultat que nous venons de promettre, c'est--dire pour
reprendre notre rcit o nous l'avons abandonn  la fin de notre
dernier volume, il faut que nos lecteurs aient la bont d'entrer avec
nous  l'htel de Longueville, qui, adoss  celui de la marquise de
Rambouillet, coupe avec lui, en deux, le terrain qui s'tend de la rue
Saint-Thomas-du-Louvre  la rue Saint-Nicaise, c'est--dire est situ
comme l'htel Rambouillet, entre l'glise Saint-Thomas-du-Louvre et
l'hpital des Quinze-Vingts; seulement son entre est rue Saint-Nicaise,
juste en face des Tuileries, tandis que l'entre de l'htel de la
marquise, est, nous l'avons dit, rue Saint-Thomas-du-Louvre.

Huit jours se sont passs depuis les vnements qui ont fait, jusqu'
prsent, le sujet de notre rcit.

L'htel, qui appartient au prince Henri de Cond, le mme qui prenait
Chapelain pour un statuaire, et qui a t habit par lui et par Mme la
princesse sa femme, avec laquelle nous avons fait connaissance  la
soire de Mme de Rambouillet, a t abandonn en 1612, deux ans aprs
son mariage avec Mlle de Montmorency, poque  laquelle il acheta, rue
Neuve Saint-Lambert, un magnifique htel qui dbaptisa cette rue pour
lui donner le nom de rue de Cond, qu'elle porte aujourd'hui. Il est
habit seulement, au moment o nous sommes arrivs, c'est--dire au 13
dcembre 1628 (les vnements sont tellement importants  cette poque,
qu'il est bon de prendre les dates), par Mme la duchesse douairire de
Longueville et par sa pupille, Son Altesse la princesse Marie, fille de
Franois de Gonzague, dont la succession causa tant de troubles, non
seulement en Italie, mais en Autriche et en Espagne, et de Marguerite de
Savoie, fille elle-mme de Charles-Emmanuel.

Marie de Gonzague, ne en 1612, atteignait donc sa seizime anne; tous
les historiens du temps s'accordent  affirmer qu'elle tait belle 
ravir, et les chroniqueurs, plus prcis dans leurs dires, nous
apprennent que cette beaut consistait: dans une taille moyenne
parfaitement prise; dans ce teint mat des femmes nes  Mantoue, que,
comme les femmes d'Arles, elles doivent aux manations des marais qui
les entourent; dans des cheveux noirs, des yeux bleus, des sourcils et
des cils de velours, des dents de perle et des lvres de corail, un nez
grec d'une forme irrprochable dominant ces lvres, qui n'avaient pas
besoin du secours de la voix pour faire les plus suaves promesses.

Inutile de dire que, vu le rle important qu'elle tait appele  jouer
comme fiance du duc de Rethellois, fils de Charles de Nevers, hritier
du duc Vincent, dans les vnements qui allaient s'accomplir, Marie de
Gonzague,  qui sa beaut et suffi, comme  l'toile polaire son clat,
pour attirer les regards de tous les jeunes cavaliers de la cour,
attirait en mme temps ceux des hommes que leur ge, leur gravit ou
leur ambition, poussaient  la politique.

On la savait d'abord puissamment protge par le cardinal de Richelieu,
et c'tait un motif de plus, pour ceux qui voulaient faire leur cour au
cardinal, de faire  la belle Marie de Gonzague une cour assidue.

C'tait videmment  cette protection du cardinal, protection dont la
prsence de Mme de Combalet tait une preuve, que nous pouvons voir,
vers sept heures du soir, arriver rue Saint-Nicaise, et descendre  la
porte de l'htel de Longueville, les uns de leurs voitures, et les
autres de la nouvelle invention qui depuis la veille est en pratique,
c'est--dire de ces chaises  porteurs dont Souscarrires partage le
brevet avec Mme Cavois, les principaux personnages de l'poque, qu'on
introduit, au fur et  mesure qu'ils arrivent, dans le salon au plafond
orn de caissons peints reprsentant les faits et gestes du btard
Dunois, fondateur de la maison de Longueville, et de tapisseries
qu'clairaient  peine un immense lustre descendant du centre du
plafond, et des candlabres poss sur les chemines et sur les consoles,
o se tient la princesse Marie.

Un des premiers arrivs tait M. le prince.

Comme M. le prince jouera un certain rle dans notre rcit, qu'il en a
jou un grand dans l'poque qui prcde et dans celle qui doit suivre,
rle triste et tnbreux, nous demandons au lecteur la permission de lui
faire connatre ce rejeton dgnr de la premire branche des Cond.

Les premiers Cond taient braves et rieurs, celui-ci tait lche et
sombre. Il disait tout haut: Je suis un poltron, c'est vrai, mais
Vendme l'est encore plus que moi!--Et cela le consolait, en supposant
qu'il et besoin de consolation.

Expliquons ce changement.

En mourant assassin  Jarnac, ce charmant petit prince de Cond qui,
quoique un peu bossu, tait la coqueluche de toutes les femmes et duquel
on disait:

  Ce petit prince si gentil,
  Qui toujours chante et toujours rit,
  Toujours caresse la mignonne,
  Dieu gard' de mal le petit homme!

En mourant assassin  Jarnac, ce charmant petit prince de Cond
laissait un fils, qui devint, avec le jeune Henri de Navarre, le chef du
parti protestant.

Celui-l, c'tait le digne fils de son pre qui, au combat de Jarnac,
avait charg  la tte de cinq cents gentilshommes avec un bras en
charpe et une jambe casse, dont les os traversaient sa botte. Ce fut
lui qui, le jour de la Saint-Barthlemy,  Charles IX, qui lui criait:
_Mort_ ou _messe!_ rpondait: _Mort!_ tandis que Henri, plus prudent,
rpondait: _Messe!_

Celui-l, c'tait le dernier des grands Cond de la premire race.

Il ne devait pas mourir sur un champ de bataille, glorieusement couvert
de blessures, et assassin par un autre Montesquiou. Il devait mourir
tout simplement empoisonn par sa femme.

Aprs une absence de cinq mois, il revint  son chteau des Andelys; sa
femme, une demoiselle de La Trmouille, tait enceinte d'un page gascon.
Au dessert du dner qu'elle lui donna  son retour, elle lui servit une
pche.

Deux heures plus tard, il tait mort!

La mme nuit, le page se sauvait en Espagne.

Accuse par le cri public, l'empoisonneuse fut arrte.

Le fils de l'adultre naquit dans la prison o sa mre resta huit ans
sans qu'on ost lui faire son procs, tant on tait sr de la trouver
coupable! Au bout de huit ans, Henri IV, qui ne voulait pas voir
s'teindre les Cond, ce magnifique rameau de l'arbre des Bourbons, fit
sortir de prison, sans jugement, la veuve absoute par la clmence
royale, mais condamne par la conscience publique.

Disons en deux mots comment ce Henri, prince de Cond, deuxime du nom,
qui prenait Chapelain pour un statuaire, avait pous Mlle de
Montmorency; l'histoire est curieuse et mrite que nous ouvrions une
parenthse pour la raconter, cette parenthse dt-elle tre un peu
longue. Il n'y a pas de mal, d'ailleurs, que l'on apprenne chez les
romanciers certains dtails qu'oublient de raconter les historiens, soit
qu'ils les jugent indignes de l'histoire, soit que probablement ils les
ignorent eux-mmes.

En 1609, la reine Marie de Mdicis montait un ballet, et le roi Henri IV
boudait, parce que, comme danseuse dans ce ballet, compos des plus
jolies femmes de la cour, elle avait refus d'admettre Jacqueline de
Bueil, mre du hros de notre histoire, du comte de Moret.

Et comme les illustres danseuses qui devaient figurer au ballet taient
obliges, pour aller faire rptition  la salle de spectacle du Louvre,
de passer devant la porte de Henri IV, Henri IV, en signe de mauvaise
humeur, fermait sa porte.

Un jour, il la laissa entrebille.

Par cette porte entrebille, il vit passer Mlle Charlotte de
Montmorency.

Or, dit Bassompierre dans ses mmoires, il n'y avait rien sous le ciel
de plus beau que Mlle de Montmorency, ni de meilleure grce, ni de plus
parfait.

Cette vision lui parut si radieuse que sa mauvaise humeur prit
immdiatement des ailes de papillon et s'envola. Il se leva du fauteuil
o il boudait et la suivit, comme Ene suivait Vnus enveloppe d'un
nuage.

Ce jour-l, et pour la premire fois, il assista donc au ballet.

Il y avait un moment o les dames, vtues en nymphes, et, si lger que
soit de nos jours le costume de nymphe, il tait encore plus lger au
dix-neuvime sicle; il y avait, disons-nous, un moment o les dames
vtues en nymphes, faisaient toutes  la fois semblant de lever le
javelot, comme si elles eussent voulu le lancer  un but quelconque;
Mlle de Montmorency, en levant le sien, se tourna vers le roi et sembla
vouloir l'en percer; le roi ne se doutant point du danger qu'il courait,
tait venu sans cuirasse; aussi dit-il que la belle Charlotte fit de si
bonne grce cette action de le menacer de son javelot, qu'il crut sentir
le javelot pntrer au plus profond de son coeur.

Mme de Rambouillet et Mlle Paulet taient de ce ballet, et ce fut de ce
jour que toutes deux firent amiti avec Mlle de Montmorency,
quoiqu'elles fussent de cinq ou six ans plus ges qu'elle.

A partir de ce jour-l, le bon roi Henri IV oublia Jacqueline de Bueil;
il tait fort oublieux, comme on sait, et il ne songea plus qu'
s'assurer la possession de Mlle de Montmorency. Il ne s'agissait pour
cela que de trouver  la belle Charlotte un mari complaisant qui,
moyennant une dot de quatre ou cinq cent mille francs, fermt d'autant
plus les yeux que le roi les ouvrirait davantage.

Il en avait fait ainsi pour la comtesse de Moret, qu'il avait marie 
M. de Cesy, lequel tait parti pour une ambassade le soir mme de ses
noces.

Le roi croyait avoir son homme sous la main.

Il jeta les yeux sur cet enfant du meurtre et de l'adultre. Mari de la
main du roi et  la fille d'un conntable, la tache de sa naissance
disparaissait.

D'ailleurs toutes les conditions furent faites avec lui. Il promit tout
ce que l'on voulut; le conntable donna cent mille cus  sa fille,
Henri IV un demi-million, et Henri II de Cond, qui la veille avait dix
mille livres de rentes, se trouva le matin de ses noces en avoir
cinquante.

Il est vrai que le soir, il devait partir. Il ne partit pas.

Cependant il tint le ct de la convention qui consistait  rester la
premire nuit de ses noces dans une chambre spare de celle de sa
femme, et le pauvre amoureux de cinquante ans obtint d'elle que, pour
bien lui prouver qu'elle tait seule et matresse d'elle-mme, elle se
montrerait sur son balcon, ses cheveux dnous et entre deux flambeaux.

En l'apercevant, le roi faillit mourir de joie.

Il serait trop long de suivre Henri dans les folies que lui fit faire
ce dernier amour, au milieu duquel le coup de couteau de Ravaillac
l'arrta court, au moment o il allait chercher chez la belle Mlle
Paulet des consolations que la charmante Lionne lui prodiguait et qui ne
le consolaient pas.

Aprs la mort du roi, M. de Cond rentra en France avec sa femme, qui
tait toujours Mlle de Montmorency, et qui ne devint Mme de Cond que
pendant les trois ans que son mari passa  la Bastille. Il est probable
qu'avec les dispositions bien connues de M. de Cond pour les coliers de
Bourges, sans ces trois ans passs  la Bastille, ni le grand Cond, ni
Mme de Longueville n'auraient jamais vu le jour.

M. le prince tait surtout connu pour son avarice; il courait  cheval
dans les rues de Paris, sur une haquene et avec un seul valet, quand il
avait des procs ou qu'il allait solliciter ses juges. La Martellire,
fameux avocat de l'poque, avait, comme les mdecins, des jours de
consultations gratis. Il y allait ces jours-l.

Toujours fort mal vtu, il avait fait ce soir-l meilleure toilette que
de coutume; peut-tre savait-il trouver le duc de Montmorency, son
beau-frre, chez la princesse Marie, et avait-il fait toilette pour lui,
le duc lui ayant dit que la premire fois qu'il le rencontrerait vtu
d'une faon indigne d'un prince du sang, il ferait semblant de ne pas le
connatre.

C'est que Henri II, duc de Montmorency, tait l'antipode de Henri II,
prince de Cond; c'tait le frre de la belle Charlotte, et il tait
aussi lgant que M. de Cond l'tait peu, aussi libral que M. de Cond
tait avare. Un jour, ayant entendu dire  un gentilhomme que, s'il
trouvait 20,000 cus  emprunter pour deux ans, sa fortune serait faite:

--N'allez pas plus loin, lui dit-il, ils sont trouvs.

Et sur un bout de papier, il crivit au crayon: _Bon pour 20,000 cus_.

--Portez cela demain  mon intendant, dit-il au gentilhomme, et tchez
de prosprer.

Deux ans aprs, en effet, le gentilhomme rapporta  M. de Montmorency
les 20,000 cus.

--Allez, allez, monsieur, lui dit le duc, c'est bien assez que vous me
les ayez rapports, je vous les donne de bon coeur.

Il avait t fort amoureux de la reine, en mme temps que M. de
Bellegarde, avec lequel il faillit se couper la gorge  ce sujet. La
reine, qui coquetait avec tous deux, ne savait lequel couter, lorsque
Buckingham vint  la cour et les mit d'accord, quoique M. de Montmorency
n'et alors que trente ans et que M. de Bellegarde en et soixante. Il
parat que le vieux gentilhomme avait  cette occasion fait autant de
bruit que le jeune prince, car,  cette poque, on fredonna ce couplet
dans toutes les alcves:

  L'astre de Roger
  Ne luit plus au Louvre,
  Chacun le dcouvre
  Et dit qu'un berger
  Arriv de Douvre
  L'a fait dloger.

Les rois, du moment o ils sont maris, n'y voient pas plus clair que
les autres maris; aussi Louis XIII exila-t-il  ce propos M. de
Montmorency  Chantilly; rentr en grce par l'influence de Marie de
Mdicis, il tait revenu passer un mois  la cour, puis tait parti pour
son gouvernement du Languedoc, o il avait appris la nouvelle du duel et
l'excution en Grve de son cousin Franois de Montmorency, comte de
Bouteville.

Par sa femme, Maria Felice Orsini, fille de ce mme Virginio Orsini, qui
avait accompagn Marie de Mdicis en France, il tait neveu de la
reine-mre; de l venait la protection dont elle l'honorait.

Jalouse comme une italienne, Maria Orsini, qui, selon le pote
Thophile, avait la blancheur des neiges clestes, avait commenc par
fort tourmenter son mari, qui avait, dit Tallemant des Raux, une telle
vogue, qu'il n'y avait pas une femme, de celles qui avaient un peu de
galanterie en tte, qui ne voult  toute force tre cajole par lui.

Enfin, un compromis tait intervenu entre le duc et sa femme, par lequel
celle-ci lui permettait de faire autant de galanteries qu'il lui
plairait, pourvu qu'il vnt les lui raconter. Une de ses amies lui
disait un jour qu'elle ne comprenait point qu'elle donnt  son mari une
telle latitude, et surtout qu'elle en exiget le rcit.

--Bon, rpondit-elle; je mnage ce rcit-l pour le moment o nous
sommes couchs, et j'y trouve toujours mon compte.

Et en effet, il n'tait point tonnant que les femmes, surtout celles de
cette poque toute sensuelle, se prissent de passion pour un beau prince
de trente-trois ans, de la premire famille de France, riche  millions,
gouverneur d'une province, amiral de France  17 ans, duc et pair  18,
chevalier du Saint-Esprit  25, qui comptait parmi ses anctres quatre
conntables et six marchaux, et dont la suite ordinaire se composait
de cent gentilshommes et de trente pages.

Mais revenons  la soire de la princesse Marie. Quelques moments aprs
l'arrive  l'htel de Longueville du prince de Cond qui, nous l'avons
dit, avait fait toilette, afin d'viter les reproches de M. de
Montmorency, la porte du salon s'ouvrit  deux battants, et l'huissier
cria:

--Son Altesse Royale Monseigneur Gaston d'Orlans.

Toutes les conversations s'arrtrent; ceux qui taient debout restrent
debout, ceux qui taient assis se levrent, la princesse Marie
elle-mme.

--Bon! dit Mme de Combalet, confidente du cardinal, en se levant  son
tour et en saluant plus respectueusement que personne, voici la comdie
qui commence; ne perdons pas un mot de ce qui se dira sur le thtre,
ni, s'il est possible, de ce qui se fera dans les coulisses.




CHAPITRE III.

LE COMMENCEMENT DE LA COMDIE.


Et, en effet, c'tait la premire fois que publiquement, et au milieu
d'une grande soire, le duc d'Orlans se prsentait chez la princesse
Marie de Gonzague.

Il tait facile de voir qu'il avait donn  sa toilette un soin tout
particulier. Il tait vtu d'un pourpoint de velours blanc, passement
d'or, avec le manteau pareil, doubl de satin cerise; il portait des
chausses de velours cerise, de la mme couleur que la doublure de son
manteau; il tait coiff, ou plutt il tenait  la main, car, contre son
habitude, il s'tait dcouvert, et tout le monde le remarqua, il tenait
 la main un chapeau de feutre blanc, avec une ganse de diamants et des
plumes cerise. Enfin il tait chauss de bas de soie et de souliers de
satin blanc; des flots de rubans aux deux couleurs adoptes par lui
sortaient, abondants et pleins d'lgance, de toutes les ouvertures de
son pourpoint et  l'endroit des jarretires.

Mgr Gaston tait peu aim, encore moins estim. Nous avons dit le tort
que lui avait fait dans ce monde brave, lgant et chevaleresque, sa
conduite dans le procs de Chalais; aussi fut-il accueilli par un
silence gnral.

En l'entendant annoncer, la princesse Marie avait jet un coup-d'oeil
d'intelligence  la douairire de Longueville. Dans la journe, on avait
reu une lettre de Son Altesse Royale qui prvenait Mme de Longueville
de sa visite pour le soir et la priait, s'il tait possible, de lui
mnager quelques minutes d'entretien avec la princesse Marie,  laquelle
il avait, disait-il, des choses de la plus haute importance 
communiquer.

Il s'avana vers la princesse Marie, en sifflotant un petit air de
chasse; mais comme on savait que devant la reine mme il ne pouvait
s'empcher de siffler, personne ne s'inquita de cette inconvenance, pas
mme la princesse Marie, qui lui tendit gracieusement la main.

Le prince la lui baisa en l'appuyant longtemps et fortement contre ses
lvres, puis il salua courtoisement Mme la douairire de Longueville,
s'inclina presque lgrement devant Mme de Combalet, et s'adressant  la
fois aux cavaliers et aux dames:

--Par ma foi, dit-il, mesdames et messieurs, je vous recommande la
nouvelle invention de M. Souscarrires; rien de plus commode, sur mon
honneur. Connaissez-vous cela, princesse?

--Non, monseigneur, j'en ai entendu parler seulement par quelques
personnes qui ont employ ce vhicule pour me venir saluer ce soir.

--C'est en vrit ce qu'il y a de plus commode, et quoique nous ne
soyons pas grands amis, M. de Richelieu et moi, je ne puis qu'applaudir
 cette innovation pour laquelle il a donn privilge  M. de
Bellegarde. Son pre, qui est grand cuyer, n'aura dans toute sa vie
rien invent de pareil, et je proposerais de donner le revenu de toutes
ses charges  son fils pour le service qu'il nous rend. Imaginez-vous,
princesse, une brouette fort propre, double de velours, avec glaces
quand on veut voir, rideaux quand on ne veut pas tre vu, et o l'on est
trs bien assis. Il y en a pour aller seul et d'autres pour aller 
deux. Cela est port par des Auvergnats, qui vont au pas, au trot ou au
galop, selon les besoins et la rtribution du voitur.

J'ai essay du pas tant que j'ai t dans le Louvre, et du trot quand
j'ai t sorti; ils ont le pas fort cadenc et le trot fort doux. Ce
qu'il y a de commode, c'est qu'ils viennent, si le temps est mauvais,
vous chercher jusque dans le vestibule, o ne peuvent venir vous prendre
les carrosses, et ce qu'il y a de merveilleux, c'est que le marchepied
n'existant pas, on n'est jamais crott; on pose la chaise, cela
s'appelle une chaise, et celui qui en sort se trouve de niveau avec le
parquet. Il ne tiendra pas  moi, je vous jure, que l'invention ne
devienne  la mode. Je vous la recommande, duc, dit-il en s'adressant 
Montmorency et en le saluant de la tte.

--Je m'en suis servi aujourd'hui mme, dit le duc en s'inclinant, et je
suis en tout point de l'avis de Votre Altesse.

Puis se retournant du ct du duc de Guise, qui, lui aussi, se trouvait
l:

--Bonjour, mon cousin, dit-il, quelles nouvelles de la guerre?

--C'est  vous, monseigneur, qu'il faut en demander; plus les rayons du
soleil sont prs de nous, plus ils nous clairent.

--Oui, quand ils ne nous aveuglent pas. Quant  moi, je suis plus que
borgne en politique; et si cela continue, je solliciterai la princesse
Marie de vouloir bien demander une chambre pour moi  ses voisins MM.
les Quinze-Vingts.

--Si Votre Altesse dsire savoir des nouvelles, nous pourrons lui en
donner. J'ai reu avis que Mlle Isabelle de Lautrec, son service fini
prs de la reine, viendrait ce soir nous communiquer une lettre qu'elle
a reue du baron de Lautrec, son pre, qui, comme vous le savez, est 
Mantoue, prs du duc de Rethellois.

--Mais, demanda Mgr Gaston, ces nouvelles peuvent-elles tre rendues
publiques?

--Le baron le pense, monseigneur, et le lui dit dans sa lettre.

--En change, dit Gaston, je vous donnerai des nouvelles d'alcves, les
seules qui m'intressent, maintenant que j'ai renonc  la politique.

--Dites, monseigneur, dites, firent les dames en riant.

Mme de Combalet, par habitude, se couvrit le visage de son ventail.

--Je parie, dit le duc de Guise, que vous voulez parler de mon gredin de
fils?

--Justement! Vous savez qu'il se fait donner la chemise comme un prince
du sang, huit ou dix personnes ont fait la sottise de la lui passer;
mais il y a quelques jours, il la donna  l'abb de Retz, qui a fait
semblant de la chauffer et l'a laisse tomber dans le feu, o elle a
brl, aprs quoi l'abb a pris son chapeau, a salu et est sorti.

--Il a, par ma foi! bien fait, dit le duc de Guise, et il en aura mon
compliment la premire fois que je le rencontrerai.

--Si j'osais prendre la parole, dit Mme de Combalet, je dirais qu'il a
fait pis que cela.

--Oh! dites, dites, madame, fit M. de Guise.

--Eh bien,  la dernire visite qu'il a faite  sa soeur, Mme de
Saint-Pierre,  Reims, il dna avec elle au parloir, et ensuite entra au
couvent, comme prince, aprs le dner; le voil, avec ses seize ans,
qu'il se met  courir aprs les religieuses, qu'il attrape la plus
belle, et que, bon gr mal gr, il l'embrasse.--Mon frre! criait Mme de
Saint-Pierre, vous moquez vous des pouses de Jsus-Christ?--Bon!
rpondait le vaurien, Dieu est trop puissant pour permettre que l'on
embrasse ses pouses, si telle n'tait pas sa volont.--Je me plaindrai
 la reine! disait la religieuse embrasse, qui tait trs-jolie.
L'abbesse eut peur.--Embrassez celle-l aussi, dit-elle au prince.--Ah!
ma soeur, elle est bien laide.--Raison de plus, vous aurez l'air d'avoir
fait la chose par enfantillage, et sans savoir ce que vous
faites.--Est-ce bien utile, ma soeur?--Trs utile, ou la jolie se
plaindra.--Eh bien, toute laide qu'elle soit, puisque vous le voulez,
elle sera embrasse. Et il l'embrassa; la laide lui en sut gr et
empcha la jolie de se plaindre.

--Et comment savez-vous cela, belle veuve? demanda le duc  Mme de
Combalet.

--Mme de Saint-Pierre a fait son rapport  mon oncle; mais mon oncle a
une telle faiblesse pour la maison de Guise, qu'il n'a fait qu'en rire.

--Je l'ai rencontr il y a un mois  peu prs, dit M. le prince, avec un
bas de soie jaune, en guise de plume,  son chapeau. Que voulait dire
cette nouvelle folie?

--Cela voulait dire, fit M. d'Orlans, qu'il tait alors amoureux de la
Villiers de l'htel de Bourgogne, et qu'elle jouait un rle dans lequel
elle portait des bas jaunes. Il lui fit faire, par Tristan l'Hermite,
des compliments sur sa jambe. Elle tira un de ses bas et le remit 
Tristan en disant: Si M. de Joinville veut, durant trois jours, porter 
son chapeau ce bas en guise de plume, il pourra me venir aprs demander
tout ce qu'il voudra.

--Eh bien?

--Eh bien, il a port le bas trois jours, et voil mon cousin de Guise,
son pre, qui vous dira que le quatrime, il n'est rentr  l'htel de
Guise qu' onze heures du matin.

--Voil une belle vie pour un futur archevque!

--En ce moment-ci, continua Son Altesse Royale, c'est de Mlle de Pons,
une grosse blonde, joufflue, qui est  la reine, qu'il est amoureux;
l'autre jour elle s'est purge, il s'est inform de l'adresse de son
apothicaire, il a pris la mme drogue qu'elle, en lui crivant: Il ne
sera pas dit que vous serez purge, et que je ne me serai pas purg en
mme temps que vous.

--Ah! dit le duc, cela m'explique pourquoi le matre fou a fait venir 
l'htel de Guise tous les montreurs de chiens de Paris, l'autre jour.
Imaginez-vous que je rentre  l'htel, et que je trouve la cour pleine
de chiens en toutes sortes de costumes; il y en avait plus de trois
cents, avec une trentaine de baladins, qui tranaient chacun sa meute.

--Que fais-tu l, Joinville? lui demandai-je.

--Je me donne le spectacle, mon pre, me rpondit-il. Devinez pourquoi
il avait fait venir tous ces bateleurs?--Pour leur promettre  chacun un
louis si, dans trois jours, tous les chiens savants de Paris ne
sautaient plus que pour Mlle de Pons.

--A propos, dit Gaston, qui, avec son caractre inquiet, trouvait que
l'on s'occupait bien longtemps de la mme chose, en votre qualit de
voisine, chre douairire, vous devez avoir des nouvelles du pauvre
Pisani; on m'en a donn hier de lui, qui n'taient pas trop mauvaises.

--J'en ai fait prendre ce matin, et l'on m'a dit que les mdecins
rpondaient  peu prs de lui.

--Nous allons en avoir de fraches, dit le duc de Montmorency, j'ai
dpos le comte de Moret  la porte de l'htel Rambouillet, o il a
voulu aller en prendre en personne.

--Comment! le comte de Moret, dit madame de Combalet, qui disait donc
que Pisani avait voulu le faire tuer?

--Oui, dit le duc, mais il parat que c'tait un quiproquo.

En ce moment, la porte s'ouvrit et l'huissier annona:

--Monseigneur Antoine de Bourbon, comte de Moret.

--Oh! tenez, dit le duc, le voil, il vous racontera la chose lui-mme,
et beaucoup mieux que moi qui bredouille, aussitt que je veux dire
vingt mots de suite.

Le comte de Moret entra, et tous les yeux en effet se tournrent de son
ct, et, nous devons le dire, tout particulirement ceux des dames.

N'ayant point t prsent encore  la princesse Marie, il attendit  la
porte que M. de Montmorency l'y vnt prendre et le conduist  la
princesse, ce que le duc s'empressa de faire, avec la grce dont il
faisait toute chose.

Non moins gracieusement, le jeune prince salua la princesse, lui baisa
la main, lui donna en deux mots des nouvelles du comte de Rethellois,
qu'il avait vu en passant  Mantoue, baisa la main de la douairire de
Longueville, ramassa le bouquet qui, dans le mouvement qu'avait fait Mme
de Combalet pour lui ouvrir la route, s'tait dtach de sa guimpe et
tait all tomber  terre, le lui tendit avec une charmante rvrence,
et, aprs s'tre inclin profondment devant Mgr Gaston, alla prendre
modestement sa place prs du duc de Montmorency.

--Mon cher prince, lui dit celui-ci, quand la crmonie fut acheve,
justement comme vous alliez entrer, on parlait de vous.

--Ah! bah! suis-je donc un personnage si important pour que l'on
s'occupe de moi en si bonne compagnie?

--Vous avez bien raison, monseigneur, dit une voix de femme, un homme
qu'on veut assassiner parce qu'il est l'amant de la soeur de Marion
Delorme, vaut-il la peine que l'on s'occupe de lui?

--Hol! dit le prince, voil une voix que je connais. N'est-ce pas celle
de ma cousine?

--Oui-d! matre Jaquelino, rpondit Mme de Fargis en s'avanant et en
lui tendant la main.

Le comte la lui serra. Puis tout bas:

--Vous savez qu'il faut que je vous revoie et surtout que je vous parle.
Je suis amoureux.

--De moi?

--Un peu, mais d'une autre beaucoup.

--Impertinent! Comment l'appelez vous?

--Je ne sais pas son nom.

--Est-elle jolie, au moins?

--Je ne l'ai jamais vue.

--Est-elle jeune?

--Elle doit l'tre.

--A quoi jugez-vous cela?

--A sa voix que j'ai entendue,  sa main que j'ai touche,  son haleine
que j'ai bue!

--Ah! mon cousin, comme vous dites ces choses-l.

--J'ai vingt et un ans, je les dis comme je les sens.

--O jeunesse! jeunesse! dit Mme de Fargis; diamant sans prix et qui
pourtant se ternit si vite!

--Mon cher comte, interrompit le duc, vous savez que toutes les dames
sont jalouses de votre cousine; car c'est ainsi je crois que vous avez
appel Mme de Fargis, elles veulent savoir comment vous avez t faire
une visite  l'homme qui a voulu vous faire assassiner.

--D'abord, rpondit le comte de Moret, avec sa charmante lgret, parce
que, si je ne le suis pas encore,  coup sr je serai un jour cousin de
Mme de Rambouillet.

--Par qui? demanda Monsieur d'Orlans, qui se piquait de connatre
toutes les gnalogies, expliquez-nous cela, monsieur de Moret.

--Mais, par ma cousine de Fargis, qui a pous M. de Fargis d'Angennes,
cousin de Mme de Rambouillet.

--Comment tes-vous donc cousin de Mme de Fargis?

--Cela, rpondit le comte de Moret, c'est notre secret, n'est-ce pas,
cousine Marina?

--Oui, cousin Jaquelino, dit en riant Mme de Fargis.

--Puis avant d'tre le cousin de Mme de Rambouillet, j'ai t de ses
bons amis.

--Mais, dit Mme de Combalet,  peine vous ai-je vu une fois ou deux chez
elle.

--Elle m'a pri de cesser mes visites.

--Pourquoi cela? demanda Mme de Sabl.

--Parce que M. de Chevreuse tait jaloux de moi.

--A l'endroit de qui?

--Combien sommes-nous dans ce salon? trente,  peu prs; je vous le
donne  chacun en mille, cela fait trente mille.

--Nous donnons notre langue aux chiens.

--A l'endroit de sa femme!

Un immense clat de rire accueillit la dclaration du comte.

--Mais avec tout cela, dit Mme de Montbazon, qui craignait que de sa
belle-soeur on ne passt  elle, le comte n'achve pas l'histoire de son
assassinat.

--Ah! ventre-saint-Gris! elle est bien simple. Compromettrai-je Mme de
la Montagne, en disant que j'tais son amant?

--Pas plus que Mme de Chevreuse.

--Eh bien, le pauvre Pisani a cru que c'tait Mme de Maugiron qui
faisait mon bonheur. Certaine dviation qu'il a dans la taille le rend
susceptible; certaines vrits que lui dit son miroir le rendent
irascible. Au lieu de m'appeler sur le terrain, o j'aurais t de grand
coeur, il a charg un sbire de sa querelle; il est tomb sur un sbire
honnte homme qui a refus. Vous voyez qu'il n'a pas de chance; il a
voulu tuer le sbire, il l'a manqu; il a voulu tuer Souscarrires, qui
ne l'a pas manqu. Et voil l'histoire.

--Non, ce n'est pas l l'histoire, insista Monsieur. Comment tes-vous
all faire une visite  l'homme qui a voulu vous assassiner?

--Mais parce qu'il ne pouvait venir, lui! Je suis une bonne me,
monseigneur. J'ai pens que le pauvre Pisani croirait peut-tre que je
lui en veux et que cela pourrait lui donner le cauchemar; j'ai donc t
lui serrer franchement la main et lui dire que, si,  l'avenir, lui ou
tout autre, croit avoir  se plaindre de moi, on n'aura qu' m'appeler
sur le terrain; je ne suis qu'un simple gentilhomme, et je ne me crois
pas le droit de refuser rparation  quiconque j'aurais offens;
seulement, je tcherai de n'offenser personne.

Et le jeune homme pronona ces paroles avec une telle douceur et en mme
temps une telle fermet qu'un murmure approbateur rpondit au sourire
franc et loyal qui s'panouissait sur ses lvres.

A peine avait-il fini, que la porte s'ouvrit une nouvelle fois et que
l'huissier annona:

--Mademoiselle Isabelle de Lautrec.

Au moment o elle entra, on put, derrire elle, distinguer un valet de
pied,  la livre du chteau, qui l'avait accompagne.

En apercevant la jeune fille, le comte de Moret prouva un sentiment
d'attraction trange et fit un pas comme pour aller  elle.

Elle s'avana, gracieuse et rougissante, vers la princesse Marie, et,
s'inclinant respectueusement devant son fauteuil:

--Madame, dit-elle, j'ai cong de Sa Majest pour apporter  Votre
Altesse une lettre de mon pre, renfermant de bonnes nouvelles pour
vous, et je profite de la permission pour dposer, avec mes respects,
cette lettre  vos pieds.

Aux premires paroles qu'avait prononces Mlle de Lautrec, le comte de
Moret avait tressailli jusqu'au fond du coeur, et, saisissant la main de
Mme de Fargis et la secouant avec force:

--Oh! murmura-t-il, la voil! la voil! c'est elle que j'aime!




CHAPITRE IV.

ISABELLE ET MARINA.


Comme l'avait prjug le comte de Moret, sans la connatre, sans savoir
son nom, mais par cette merveilleuse intuition de la jeunesse, qui fait
le sentiment plus infaillible que les sens, Mlle Isabelle de Lautrec
tait parfaitement belle, mais d'une beaut toute diffrente de celle de
la princesse Marie.

La princesse Marie tait brune avec des yeux bleus; Isabelle de Lautrec
tait blonde avec des yeux, des cils et des sourcils noirs. Sa peau,
d'une blancheur clatante, fine et pleine de transparence, avait la
nuance dlicate de la feuille de rose; son cou, un peu long, avait
l'ondulation charmante que l'on trouve dans les femmes de Prugin et de
la premire manire de son lve Sanzio; ses mains, longues, fines et
blanches, semblaient moules sur les mains de la Ferronnire de Vinci;
sa robe tranante ne permettait pas de voir mme l'ombre de ses pieds;
mais on devinait  l'lancement,  la flexibilit et  la finesse de sa
taille, on devinait que le pied devait tre en harmonie avec la main,
c'est--dire fin, dlicat et cambr.

Au moment o elle se courbait devant la princesse, celle-ci la prit
entre ses bras et la baisa au front.

--A Dieu ne plaise, dit-elle, que je laisse se courber devant moi la
fille d'un des meilleurs serviteurs de notre maison, qui vient
m'apporter de bonnes nouvelles! Maintenant, chre fille de notre ami,
votre pre vous dit-il que ces nouvelles sont pour moi seule, ou que je
puis en faire part  ceux qui nous aiment?

--Vous verrez dans le post-scriptum, madame, qu'il est autoris par M.
de la Saludie, ambassadeur de Sa Majest,  rpandre hautement en Italie
les nouvelles qu'il vous envoie, et que Votre Altesse peut, de son ct,
les faire connatre en France.

La princesse Marie jeta un regard interrogateur sur Mme de Combalet,
qui, par un signe imperceptible de tte, confirma ce que venait de dire
la belle messagre.

Marie lut d'abord la lettre tout bas.

Tandis qu'elle la lisait, la jeune fille, qui jusque-l n'avait vu que
la princesse, et  laquelle les vingt-cinq ou trente personnages qui
taient dans le salon n'avaient apparu que comme  travers un nuage, se
retourna et se hasarda, pour ainsi dire,  parcourir des yeux le reste
de l'assemble.

Arriv au comte de Moret, son regard se croisa avec le sien, et chacun
d'eux allumant et lanant en mme temps l'tincelle lectrique qui
soumet le coeur  sa puissance, reut le coup et le donna.

Isabelle plit et s'appuya au fauteuil de la princesse.

Le comte de Moret vit son motion, et il lui sembla entendre le choeur
des anges chantant au ciel: Gloire  Dieu.

L'huissier, en l'annonant, avait dit son nom, elle appartenait donc 
cette vieille et illustre famille des Lautrec, que son illustration
historique faisait presque l'gale de celle des princes.

Elle n'avait jamais aim: jusque-l il l'avait espr, maintenant il en
tait sr.

Pendant ce temps-l, la princesse Marie avait achev sa lettre.

--Messieurs, dit-elle, voici les nouvelles que nous donne le pre de ma
chre Isabelle. Il a vu,  son passage  Mantoue, M. de la Saludie,
envoy extraordinaire de Sa Majest prs des puissances d'Italie. M. de
la Saludie tait charg de signifier au duc de Mantoue et au Snat de
Venise, au nom du cardinal, la prise de La Rochelle. Il tait charg, en
outre, de dclarer que la France se prparait  soutenir Cazal et 
assurer au duc Charles de Nevers la possession de ses Etats. En passant
 Turin, il avait vu le duc de Savoie, Charles-Emmanuel, et l'avait
invit, au nom du roi, son beau frre, et au nom du cardinal,  se
dsister de ses entreprises sur le Montferrat. Il tait charg d'offrir
au duc de Savoie, en ddommagement, la ville de Trino, avec douze mille
cus de rente, en terre souveraine.

M. de Beautru est parti pour l'Espagne, et M. de Charnass pour
l'Autriche, l'Allemagne et la Sude, avec les mmes instructions.

--Bon, dit Monsieur, j'espre que le cardinal ne va pas nous allier avec
les protestants.

--Eh! dit M. le Prince, si c'tait cependant le seul moyen de contenir
en Allemagne Waldstein et ses bandits, pour mon compte, je n'y mettrais
pas d'opposition.

--Allons! fit Gaston d'Orlans, voil le sang huguenot qui parle.

--J'aurais cru, dit en riant M. le Prince, qu'il y avait bien autant de
sang huguenot dans les veines de Votre Altesse que dans les miennes; de
Henri de Navarre  Henri de Cond la seule diffrence qu'il y ait, c'est
que la messe a rapport  l'un un royaume,  l'autre rien du tout.

--C'est gal, messieurs, dit le duc de Montmorency, voil une grande
nouvelle. Et a-t-on quelque ide du gnral  qui sera confi le
commandement de l'arme que l'on envoie en Italie?

--Pas encore, rpondit Monsieur, mais il est probable, monsieur le duc,
que le cardinal, qui vous a achet un million votre charge d'amiral,
pour pouvoir conduire le sige de La Rochelle comme il l'entendait,
achtera un million le droit de diriger en personne la campagne
d'Italie, et deux millions mme, s'il est besoin.

--Avouez, monseigneur, dit Mme de Combalet, que, s'il la dirigeait comme
il a dirig le sige de La Rochelle, ni le roi ni la France n'auraient
pas trop  s'en plaindre, et que beaucoup qui demanderaient un million,
au lieu de le donner, ne s'en tireraient peut-tre pas si bien.

Gaston se mordit les lvres. Il n'avait point paru un instant au sige
de La Rochelle, aprs s'tre fait donner cinq cent mille francs pour ses
frais de campagne.

--J'espre, monseigneur, dit le duc de Guise, que vous ne laisserez pas
chapper cette occasion de faire valoir vos droits.

--Si j'en suis, dit Monsieur, vous en serez, mon cousin. J'ai assez reu
de la maison de Guise par les mains de Mlle de Montpensier pour tre
heureux de vous prouver que je ne suis pas un ingrat. Et vous aussi,
mon cher duc, continua Gaston en allant  M. de Montmorency, et je m'en
fliciterais surtout parce que ce serait pour moi une belle occasion de
rparer les injures que jusqu'ici l'on vous a faites. Il y a dans le
trophe d'armes de votre pre une pe de conntable qui ne me
paratrait pas trop lourde pour la main du fils. Seulement, si cela
arrivait, n'oubliez pas, mon cher duc, que j'aurais plaisir  voir prs
de vous, faisant ses premires armes sous un si bon matre, mon trs
cher frre le comte de Moret.

Le comte de Moret s'inclina. Quant au duc, comme les paroles de Gaston
flattaient sa suprme ambition:

--Voil des paroles qui ne sont point semes sur le sable, monseigneur,
rpondit-il, et l'occasion s'en prsentant, Votre Altesse verra que j'ai
de la mmoire.

En ce moment, l'huissier entra par une porte latrale et dit quelques
mots tout bas  Mme la duchesse douairire de Longueville, qui sortit
aussitt par cette mme porte.

Les hommes se formrent en groupe autour de Monsieur. La certitude d'une
guerre--certitude que l'on venait d'acqurir, car l'on savait que le
Savoyard ne laisserait pas dbloquer Cazal, les Espagnols reprendre le
Montferrat, et Ferdinand assurer le duc de Nevers dans Mantoue--donnait
 Monsieur une grande importance. Il tait impossible qu'une pareille
expdition se ft sans lui, et, dans ce cas, sa grande position dans
l'arme lui donnerait la disposition de quelques beaux commandements.

L'huissier rentra au bout d'un instant et dit quelques mots tout bas 
la princesse Marie, qui sortit avec lui par la mme porte qui avait
donn dj passage  Mme de Longueville.

Mme de Combalet, qui tait prs d'elle, entendit le mot _Vauthier_, et
tressaillit. Vauthier, on se le rappelle, tait l'homme secret de la
reine-mre.

Cinq minutes aprs, ce fut Mgr Gaston que le mme huissier vint prier
d'aller rejoindre Mme la douairire de Longueville et la princesse
Marie.

--Messieurs, dit-il en saluant ses interlocuteurs, n'oubliez pas que je
ne suis rien, que je n'ambitionne autre chose au monde que d'tre le
chevalier de la princesse Marie, et que n'tant rien, je n'ai rien
promis  personne.

Et sur ces paroles, le chapeau sur la tte, il sortit en sautillant et
les deux mains dans les poches de son haut-de-chausse, comme c'tait son
habitude.

A peine fut-il sorti, que le comte de Moret, profitant de l'tonnement
gnral que causait la disparition successive de la douairire de
Longueville, de la princesse Marie et de S. A. R. Monsieur, traversa le
salon, alla droit  Isabelle de Lautrec, et s'inclinant devant la jeune
fille interdite:

--Mademoiselle, dit-il, veuillez tenir pour certain qu'il y a de par le
monde un homme qui, la nuit o il vous a rencontre sans vous avoir vue,
a fait le serment d'tre  vous  la vie  la mort, et qui ce soir,
aprs vous avoir vue, renouvelle le serment; cet homme, c'est le comte
de Moret.

Et, sans attendre la rponse de la jeune fille, plus rougissante et plus
interdite encore qu'auparavant, il la salua respectueusement et sortit.

En passant dans un corridor sombre, conduisant  l'antichambre assez mal
claire elle-mme, comme c'tait l'habitude  cette poque, le comte de
Moret sentit un bras qui se glissait sous le sien, puis, sortant d'une
coiffe noire double de satin rose, un souffle pareil  une flamme qui
passait sur son visage, tandis qu'une voix amie, avec l'accent d'un doux
reproche, lui disait:

--Ainsi, voil la pauvre Marina sacrifie!

Il reconnut la voix, mais plus encore cette haleine brlante de Mme de
Fargis, qui dj une fois,  l'htellerie de la Barbe Peinte, avait
effleur son visage.

--Le comte de Moret lui chappe, c'est vrai, dit-il, en se penchant vers
cette haleine dvorante, qui semblait sortir de la bouche de Vnus
Astart elle-mme, mais...

--Mais quoi? demanda la questionneuse, en se haussant de son ct sur la
pointe des pieds, de sorte que malgr l'obscurit, le jeune homme
pouvait voir briller dans la coiffe ses yeux comme deux diamants noirs,
ses dents comme un fil de perles.

--Mais, continua le comte de Moret, Jaquelino lui reste, et si elle s'en
contente...

--Elle s'en contentera, dit la magicienne.

Et le jeune homme sentit aussitt sur ses lvres l'cre et douce morsure
de cet amour que l'antiquit, qui avait un mot pour chaque chose et un
nom pour chaque sentiment, avait appel Eros.

Tandis que, tout chancelant sous ce frisson voluptueux qui passait dans
ses veines, et qui semblait, jusqu' la dernire goutte, faire affluer
son sang vers le coeur, Antoine de Bourbon, les yeux ferms, la bouche
entr'ouverte, la tte renverse en arrire, s'appuyait  la muraille
avec un soupir qui ressemblait  une plainte, la belle Marina dgageait
son bras du sien et, lgre comme l'oiseau de Vnus, s'lanait dans une
chaise en disant:

--Au Louvre!

--Par ma foi! dit le comte de Moret, en se dtachant de la muraille o
il semblait incrust, vive la France pour les amours! il y a de la
varit entre eux, au moins! j'y suis revenu depuis quinze jours 
peine, et me voil engag  trois personnes, quoique rellement je n'en
aime qu'une seule; mais Ventre-saint-gris, on n'est pas fils de Henri IV
pour rien, et euss-je six amours au lieu de trois, eh bien! on tchera
de leur faire face!

Ivre, bloui, trbuchant, il gagna le perron, appela ses porteurs, monta
dans sa chaise  son tour, et, rvant  son triple amour, se fit
conduire  l'htel Montmorency.




CHAPITRE V.

OU MONSEIGNEUR GASTON, COMME LE ROI CHARLES IX, JOUE SON PETIT ROLE.


En voyant la douairire de Longueville, la princesse Marie et Mgr Gaston
sortir par la mme porte, appels par le mme huissier, le reste de la
socit pensa bien qu'il s'tait pass quelque chose d'extraordinaire,
et, soit discrtion, soit que onze heures qui venaient de sonner
indiquassent le moment de la retraite, aprs avoir attendu un certain
nombre de minutes, se retira.

Mme de Combalet se retirait comme les autres, lorsque l'huissier, qui
semblait guetter son passage dans le corridor sombre dont nous avons
dj parl, lui dit  voix basse:

--Madame la douairire vous sera fort oblige, si vous voulez bien ne
pas vous retirer sans l'avoir vue.

Et, en mme temps, il lui ouvrit la porte d'un petit boudoir, o elle
pouvait attendre seule.

Mme de Combalet ne s'tait pas trompe quand elle avait cru entendre ou
plutt avait entendu le nom de Vauthier.

Vauthier avait en effet t envoy  Mme de Longueville pour la prvenir
que la reine-mre verrait avec regret se renouveler, dans des conditions
rgulires et frquentes, les deux ou trois visites que Gaston d'Orlans
avait dj faites  la princesse Marie de Gonzague.

C'est alors que Mme de Longueville avait fait venir sa nice pour lui
faire part du message de la reine-mre.

La princesse Marie, franche et loyale personne, proposa  l'instant
mme de faire venir le prince et de lui demander une explication;
Vauthier voulut se retirer, mais la douairire et la princesse exigrent
qu'il restt, et qu'il rptt au prince les propres termes dont il
s'tait servi  leur gard.

On a vu comment le prince sortit du salon.

Guids par l'huissier, il entra dans le cabinet o il tait attendu.

En apercevant Vauthier, feint ou rel, il manifesta un clair
d'tonnement, et le couvrant de son oeil dur, tout en marchant vers lui:

--Que faites-vous ici, monsieur, lui demanda-t-il, et qui vous a envoy?

Sans doute Vauthier savait que, de la part de la reine-mre, la colre
tait feinte puisqu'il avait lu avec elle le conseil du duc de Savoie,
qu'elle mettait  excution  cette heure; mais il ignorait jusqu' quel
point Gaston entrait dans cette querelle suppose, qui devait, aux yeux
de tous, sparer la mre et le fils.

--Monseigneur, dit-il, je ne suis que l'humble serviteur de la reine,
votre auguste mre, je suis forc, par consquent, d'excuter les ordres
qu'elle me donne; or, je viens, sur son ordre, supplier Mme la
douairire de Longueville et Mme la princesse Marie de ne point
encourager un amour qui irait  l'encontre des volonts du roi et des
siennes.

--Vous entendez, monseigneur, rpondit Mme de Longueville, il y a
presque une accusation dans un dsir royal exprim de cette faon; nous
attendrons donc de la loyaut de Votre Altesse que Sa majest la reine
soit exactement informe et des causes de votre visite et du but dans
lequel elle est faite.

--Monsieur Vauthier, dit le duc de ce ton superbement hautain qu'il
savait prendre  l'occasion, et que mme il prenait plus souvent qu'
l'occasion, vous tes trop au courant des vnements importants qui se
sont passs  la cour de France depuis le commencement du sicle pour
ignorer le jour et l'anne o je suis n.

--Dieu m'en garde, monseigneur; Votre Altesse est ne le 25 avril 1608.

--Eh bien, monsieur, nous sommes aujourd'hui le 13 dcembre 1628,
c'est--dire que j'ai vingt ans, sept mois, dix-neuf jours, je suis donc
depuis sept mois, dix-neuf jours, sorti de la tutelle des femmes. De
plus, j'ai t mari une premire fois contre mon gr. Je suis assez
riche pour enrichir ma femme si elle tait pauvre, assez grand seigneur
pour l'ennoblir, si elle n'tait pas noble, et je compte, la seconde
fois, la raison d'tat n'ayant rien  faire avec un cadet de famille,
je compte, la seconde fois, me marier comme je l'entendrai.

--Monseigneur, dirent  la fois Mme de Longueville et sa nice, vous
n'exigerez point, ne ft-ce que par gard pour nous, que M. Vauthier
porte une pareille rponse  Sa Majest la reine, votre mre.

--M. Vauthier, si la chose lui convient, peut dire que je n'ai pas
rpondu, et alors, en rentrant au Louvre, c'est moi qui rpondrai  Mme
ma mre.

Et il fit signe  Vauthier de sortir; Vauthier baissa la tte et obit.

--Monseigneur, dit Mme de Longueville.

Mais Gaston l'interrompant:

--Madame, depuis plusieurs mois dj, je dirai mieux, depuis que je l'ai
vue, j'aime la princesse Marie; le respect que j'ai pour elle et pour
vous fait que je ne lui eusse probablement pas fait cet aveu avant mes
vingt et un ans accomplis, car, de son ct, Dieu merci! ayant  peine
seize ans, elle a tout le temps d'attendre; mais puisque d'un ct le
mauvais vouloir de ma mre tente de m'loigner d'elle; puisque, de
l'autre, la politique veut que celle que j'aime pouse un pauvre petit
prince d'Italie, je dirai  Son Altesse: Madame, mes joues roses ne me
rendent gure propre  la galanterie qui rgne, c'est--dire  faire le
malade,  tre ple et  tre toujours prt  m'vanouir, mais je ne
vous en aime pas moins; c'est donc  vous de rflchir  mon offre, car,
vous le comprenez bien, l'offre de mon coeur, c'est l'offre de ma main.
Choisissez donc entre le duc de Rethellois et moi, entre Mantoue et
Paris, entre un petit prince italien et le frre du roi de France.

--Ah! monseigneur, dit Mme de Longueville, si vous tiez libre de vos
actions, comme un simple gentilhomme, si vous ne dpendiez pas de la
reine, du cardinal, du roi!

--Du roi, madame, je dpends du roi, c'est vrai; mais c'est mon affaire
d'obtenir de lui permission pour ce mariage, et je m'en fais fort; mais
quant au cardinal et  la reine, ce sont eux, peut-tre, qui bientt
dpendront de moi.

--Comment cela, monseigneur? demandrent les deux dames.

--Oh! mon Dieu, je vais vous le dire, fit Gaston en affectant la
franchise; mon frre Louis XIII, mari depuis treize ans, et n'ayant
point d'enfants aprs treize ans de mariage, n'en n'aura jamais; quant 
sa sant, vous savez ce qu'elle est, et qu'videmment, un jour ou
l'autre, il me laissera le trne de France.

--Ainsi, dit Mme de Longueville, vous considrez, monseigneur, comme ne
pouvant tarder, la mort du roi votre frre.

La princesse Marie ne parlait point, mais comme son coeur, en ne parlant
pour personne, laissait germer l'ambition dans sa jeune tte, elle ne
perdait point une parole de ce que disait Monsieur.

--Bouvard le regarde comme un homme perdu, madame, et s'merveille qu'il
vive encore; mais sur ce point les augures sont d'accord avec Bouvard.

--Les augures? demanda Mme de Longueville.

Marie redoubla d'attention.

--Ma mre a consult le premier astrologue de l'Italie, Fabroni, et il a
rpondu que le roi Louis dirait adieu au monde avant que le soleil ait
parcouru le signe de l'Ecrevisse de l'anne 1630: c'est donc dix-huit
mois que Fabroni lui donne  vivre, et mme chose m'a t dite 
moi-mme et  plusieurs de mes domestiques par un mdecin nomm Duval.
Il est vrai que mal en a pris  ce dernier; car le cardinal, ayant su
qu'il avait tir l'horoscope du roi, l'a fait arrter et condamner
secrtement aux galres, en vertu des anciennes lois romaines, qui
dfendent de rechercher combien d'annes le prince doit vivre. Eh bien,
madame ma mre sait tout cela, ma mre s'attend, comme la reine et comme
moi,  la mort de son fils an; c'est pourquoi elle veut, pour peser
sur moi, comme elle a pes sur mon frre, me marier  une princesse de
Toscane, qui lui soit redevable de la couronne; mais il n'en sera point
ainsi, j'en jure Dieu! Je vous aime, et  moins que vous n'prouviez une
invincible aversion pour moi, vous serez ma femme.

--Mais, demanda Mme la douairire de Longueville, monseigneur a-t-il une
ide de ce que pense le cardinal de Richelieu  l'endroit de ce mariage.

--Ne vous inquitez pas du cardinal, nous l'aurons.

--Et comment cela?

--Dame! fit le duc d'Orlans, il faudrait pour cela que vous m'aidassiez
un peu.

--De quelle faon?

--Le comte de Soissons est las de son exil, n'est-ce pas?

--Il s'en dsespre; mais il n'y a de ce ct rien  obtenir de M. de
Richelieu.

--Bon! s'il pousait sa nice.

--Mme de Combalet?

Les deux femmes se regardrent.

--Le cardinal, continua Gaston, pour s'allier  une maison royale,
passerait par tout ce que l'on voudrait.

Les deux dames se regardrent de nouveau.

--Ce que monseigneur dit l est-il srieux? demanda Mme de Longueville.

--On ne peut plus srieux!

--C'est qu'alors j'en parlerais  ma fille qui a grande puissance sur
son frre.

--Parlez-lui en, madame.

Puis se retournant vers la princesse Marie:

--Mais tout cela, dit-il, n'est qu'un vain projet, madame, si dans ce
complot votre coeur ne se fait pas le complice du mien.

--Votre Altesse sait que je suis fiance au duc de Rethellois, dit la
princesse Marie. Je ne puis personnellement rien faire contre la chane
qui me lie et m'empche de parler; mais le jour o ma chane sera
brise, et ma parole libre, Votre Altesse, qu'elle le croie bien, n'aura
pas  se plaindre de ma rponse.

La princesse fit une rvrence et s'apprta  sortir; mais Gaston lui
saisit vivement la main, et la baisant avec passion:

--Ah! madame, lui dit-il, vous venez de me faire le plus heureux des
hommes, et je ne veux pas douter de la russite d'un projet auquel mon
bonheur est attach.

Et tandis que la princesse Marie sortait par une porte, Gaston
s'lanait par l'autre, avec la vivacit d'un homme qui a besoin d'aller
chercher dans la fracheur de l'air extrieur un calmant  sa passion.

Mme de Longueville, qui se rappelait qu'elle avait fait prier Mme de
Combalet de l'attendre, poussa une porte qui se trouvait devant elle et
qui, n'tant pas ferme, cda  la premire pression; elle jeta presque
un cri d'tonnement en se trouvant devant la nice du cardinal, que
l'huissier avait imprudemment introduite dans la chambre attenante 
celle o venait d'avoir lieu l'explication avec Mgr Gaston d'Orlans.

--Madame, lui dit la douairire, sachant Mgr le cardinal notre ami et
notre protecteur, et ne voulant rien faire de mystrieux, ou qui lui
soit dsagrable, je vous avais prie d'attendre la fin d'une
explication entre nous et Sa Majest la reine mre, explication
provoque par les deux ou trois visites que nous a faites Son Altesse
Royale Monsieur.

--Merci, chre duchesse, dit Mme de Combalet, et je vous prie de croire
que j'apprcie la dlicatesse qui vous a fait m'ouvrir la porte de ce
cabinet, afin que je ne perdisse pas un mot de votre conversation.

--Et, demanda avec une certaine hsitation la douairire, vous avez
entendu, je prsume, toute la partie qui vous concernait? Quant  moi, 
part l'honneur de voir ma nice duchesse d'Orlans, soeur du roi, reine
peut-tre, je serais trs-heureuse, madame, de vous voir entrer dans
notre famille, et Mlle de Longueville et moi userons de tout notre
pouvoir sur le comte de Soissons, en supposant, ce dont je doute, que
nous ayons besoin d'en user.

--Merci, madame, rpondit Mme de Combalet, et j'apprcie tout l'honneur
qu'il y aurait pour moi  devenir la femme d'un prince du sang; mais en
revtant ma robe de veuve j'ai fait deux serments: le premier de ne me
remarier jamais, le second de me dvouer tout entire  mon oncle. Je
tiendrai mes deux serments, madame, sans autre regret, croyez-le bien,
que celui que j'prouverais  voir la combinaison de Monsieur manquer 
cause de moi.

Et, saluant Mme de Longueville, elle prit, avec le plus gracieux, mais
en mme temps avec le plus calme sourire du monde, cong de l'ambitieuse
douairire, qui ne comprenait pas qu'il y et un serment qui tnt devant
la perspective orgueilleuse de devenir comtesse de Soissons.




CHAPITRE VI.

EVE ET LE SERPENT.


Au Louvre! avait dit, on se le rappelle, Mme de Fargis. Et, obissant 
cet ordre, ses porteurs l'avaient dpose devant l'escalier de service,
conduisant  la fois chez le roi et chez la reine, et qui s'ouvrait,
pour le remplacer,  l'heure o se fermait le grand escalier,
c'est--dire  dix heures du soir.

Mme de Fargis reprenait, ce soir-l mme, sa semaine prs de la reine.

La reine l'aimait fort, comme elle avait aim, comme elle aimait encore
Mme de Chevreuse; mais sur Mme de Chevreuse, qui s'tait fait connatre
par une foule d'imprudences, le roi et le cardinal avaient l'oeil
ouvert. Cette ternelle rieuse tait antipathique  Louis XIII, qui,
mme tant enfant, n'avait pas ri dix fois dans sa vie. Mme de
Chevreuse, exile, comme nous l'avons dj dit, on lui avait substitu
Mme de Fargis, plus complaisante encore que Mme de Chevreuse: jolie,
ardente, effronte, tout  fait propre  aguerrir la reine par ses
exemples; ce qui lui avait fait cette fortune inespre d'tre place
prs de la reine, c'tait d'abord la position de son mari, de Fargis
d'Angennes, cousin de Mme de Rambouillet, et notre ambassadeur  Madrid;
mais surtout ce qui l'avait servie dans son ambition, c'tait d'tre
reste trois ans aux carmlites de la rue Saint-Jacques, o elle
s'tait lie avec Mme de Combalet, qui l'avait recommande au cardinal.

La reine l'attendait avec impatience. L'aventureuse princesse, tout en
regrettant, tout en pleurant mme encore Buckingham, aspirait sinon 
des aventures, du moins  des motions nouvelles. Ce coeur de vingt-six
ans, o jamais son mari n'avait t tent de prendre la moindre place,
demandait  tre occup par des semblants d'amour,  dfaut de passions
relles, et comme ces harpes oliennes, places au haut des tours,
jetait un cri, une plainte, un son joyeux, le plus souvent une vibration
vague,  tous les souffles qui passaient.

Puis son avenir n'tait gure plus riant que le pass. Ce roi morose, ce
triste matre, le mari sans dsirs, c'tait encore ce qu'il y avait de
plus heureux pour elle, que de le garder. Ce qui pouvait lui arriver de
plus heureux,  l'heure de cette mort, qui paraissait si instante, que
chacun s'y attendait et y tait prpar, c'tait d'pouser Monsieur,
qui, ayant sept ans de moins qu'elle, ne la berait de l'espoir de la
prendre pour femme que dans la crainte que, dans un moment de dsespoir
ou d'amour, elle ne trouvt  sa situation un remde qui loignt  tout
jamais Gaston du trne, en la faisant rgente.

Et en effet, elle n'avait que ces trois alternatives, le roi mourant:
pouser Gaston d'Orlans, tre rgente ou renvoye en Espagne.

Elle se tenait donc triste et rveuse dans un petit cabinet attenant 
sa chambre, o n'entraient que ses plus familiers et les femmes de son
service, lisant des yeux, sans lire de l'esprit, une nouvelle
tragi-comdie de Guilhem de Castro, que lui avait donne M. de Mirabel,
ambassadeur d'Espagne, et qui tait intitule la _Jeunesse du Cid_.

A sa manire de gratter  la porte, elle reconnut Mme de Fargis, et
jetant loin d'elle le livre qui devait quelques annes plus tard, avoir
une si grande influence sur sa vie, elle cria d'une voix brve et
joyeuse:

--Entrez!

Encourage ainsi, Mme de Fargis n'entra point, mais fit irruption dans
le cabinet et vint tomber aux genoux d'Anne d'Autriche, en saisissant
ses deux belles mains qu'elle baisa avec une passion qui fit sourire la
reine.

--Sais-tu, lui dit-elle, que je me figure parfois, ma belle Fargis, que
tu es un amant dguis en femme, et qu'un beau jour, quand tu te seras
bien assure de mon amiti, tu te rvleras tout  coup  moi.

--Eh bien, si cela tait, ma belle Majest, ma gracieuse souveraine,
dit-elle en fixant ses yeux ardents sur Anne d'Autriche, en mme temps
que, les dents serres et les lvres entr'ouvertes, elle serrait ses
mains avec un frissonnement nerveux, en seriez-vous bien dsespre?

--Oh! oui, bien dsespre, car je serais oblige de sonner et de te
faire mettre  la porte, de sorte qu' mon grand regret je ne te verrais
plus, car, avec Chevreuse, tu es la seule qui me distraie.

--Mon Dieu, que la vertu est donc une chose farouche et hors de nature,
puisqu'elle n'a pour rsultat que d'loigner les uns des autres les
coeurs qui s'aiment, et que les mes indulgentes, comme moi, me
paraissent bien plus selon l'esprit de Dieu, que vos prudes hypocrites
qui prennent  rebrousse poil le moindre compliment.

--Sais-tu qu'il y a huit jours que je ne t'ai vue, Fargis!

--Que cela? Bon Dieu, ma douce reine, il me semble  moi qu'il y a huit
sicles.

--Et qu'as-tu fait pendant ces huit sicles?

--Pas grand'chose de bon, ma chre Majest. J'ai t amoureuse,  ce que
je crois.

--A ce que tu crois?

--Oui.

--Mon Dieu! que tu es folle de dire de pareilles choses, et comme on
ferait bien mieux de te fermer la bouche avec la main,  la premire
parole que tu dis.

--Que Votre Majest essaye un peu, et elle verra comment sa main sera
reue.

Anne lui mit en riant sur les lvres, le creux d'une main que Mme de
Fargis, toujours  genoux devant elle, baisa avec passion.

Anne retira vivement sa main.

--Ne m'embrasse donc pas ainsi, mignonne, dit-elle, tu me donnes la
fivre. Et de qui es-tu amoureuse?

--D'un rve.

--Comment, d'un rve?

--Mais, oui, c'est un rve, au milieu de notre poque, dans le sicle
des Vendme, des Cond, des Grammont, des Courtauvaux et des Barrada,
que de trouver un jeune homme de vingt-deux ans, beau, noble et
amoureux...

--De toi?

--De moi? Oui, peut-tre. Seulement, il en aime une autre.

--En vrit, tu es folle, Fargis, et je ne comprends rien  ce que tu me
dis.

--Je le crois bien! Votre Majest est une vritable religieuse.

--Et toi, qu'es-tu donc? Ne sors-tu pas des carmlites?

--Si fait, avec Mme de Combalet.

--Et tu disais donc que tu tais amoureuse d'un rve?

--Oui, et mme vous le connaissez, mon rve.

--Moi?

--Quand je pense que si je suis damne  cause de ce pch-l, c'est
pour Votre Majest que j'aurai perdu mon me.

--Oh! ma pauvre Fargis, tu y auras bien mis un peu du tien.

--Est-ce que Votre Majest ne le trouve pas charmant?

--Mais qui donc?

--Notre messager, le comte de Moret.

--Ah! en effet, oui, c'est un digne gentilhomme, et qui m'a fait l'effet
d'un vrai chevalier.

--Ah! ma chre reine, si tous les fils de Henri IV taient comme lui,
oh! je rponds bien que le trne de France ne chmerait pas d'hritiers,
comme il fait en ce moment.

--A propos d'hritier, dit la reine pensive, il faut que je te montre
une lettre qu'il m'a remise; elle tait de mon frre Philippe IV, et me
donnait un conseil que je ne comprends pas trs bien.

--Je vous l'expliquerai, moi. Allez, il y a bien peu de choses que je ne
comprenne pas.

--Sibylle! dit la reine en la regardant avec un sourire indiquant
qu'elle ne doutait pas le moins du monde de sa pntration.

Et elle fit, avec sa nonchalance habituelle, un mouvement pour se lever.

--Puis-je pargner une peine quelconque  Votre Majest? demanda Mme de
Fargis.

--Non, il n'y a que moi qui connaisse le secret du tiroir o se trouve
la lettre.

Et elle alla  un petit meuble qu'elle ouvrit comme on ouvre tous les
meubles, amena un tiroir  elle, fit jouer le secret, et prit dans le
double fond du tiroir la copie de la dpche que lui avait apporte le
comte, et qui, outre la lettre ostensible de don Gonzals de Cordoue, en
renfermait, on se le rappelle, une qui ne devait tre lue que de la
reine seule.

Puis, avec cette lettre, elle revint prendre sa place sur l'espce de
divan o elle tait assise.

--Mets-toi l prs de moi, dit-elle  Mme de Fargis, en lui indiquant sa
place sur le canap.

--Comment! sur le mme sige que Votre Majest?

--Oui, il faut que nous parlions bas.

Mme de Fargis jeta les yeux sur le papier que la reine tenait  la main.

--Voyons, dit-elle, j'coute et je me recueille. D'abord, que disent
ces trois ou quatre lignes-l?

--Rien; elles me donnent le conseil de maintenir le plus longtemps
possible ton mari en Espagne.

--Rien! et Votre Majest appelle cela rien! Mais c'est tout  fait
important, au contraire. Oui, sans doute, il faut que M. de Fargis reste
en Espagne, et le plus longtemps possible: dix ans, vingt ans, toujours!
Oh! que voil donc un homme qui donne un bon avis. Voyons l'autre, s'il
est  la hauteur du premier. Je dclare que Votre Majest a pour
conseiller le roi Salomon en personne. Vite! vite! vite!

--Ne seras-tu donc jamais srieuse, mme dans les choses les plus
graves?

Et la reine haussa doucement les paules.

--Maintenant, voici ce que me dit mon frre Philippe IV.

--Et ce que ne comprend pas trs bien Votre Majest.

--Ce que je ne comprends pas du tout, Fargis, dit la reine, avec un air
d'innocence parfaitement jou.

--Voyons cela.

Ma soeur--lut la reine--je connais par notre bon ami M. de Fargis, le
projet qui, en cas de mort du roi Louis XIII, vous promet pour mari son
frre et successeur au trne, Gaston d'Orlans.

--Vilain projet, interrompit Mme de Fargis, pour prendre aussi mauvais
et peut-tre pire que l'on n'avait.

--Attends donc! et la reine continua:

Mais ce qui serait mieux encore, c'est qu' l'poque de cette mort,
vous vous trouvassiez enceinte.

--Oh! oui, murmura Mme de Fargis, voil ce qui vaudrait mieux que tout.

--Les reines de France,--poursuivit Anne d'Autriche, en paraissant
chercher le sens des paroles qu'elle lisait,--ont un grand avantage sur
leurs poux; elles peuvent faire des dauphins sans eux, et ils n'en
peuvent pas faire sans elles.

--Et c'est cela que Votre Majest ne comprend pas du tout?

--Ou du moins qui me parat impraticable, ma bonne Fargis.

--Quel malheur! dit Mme de Fargis, en levant les yeux au ciel, d'avoir
affaire, dans les circonstances comme celles-l, quand il s'agit
non-seulement du bonheur d'une grande reine, mais encore de la flicit
d'un grand peuple, quel malheur d'avoir affaire  une trop honnte
femme.

--Que veux-tu dire?

--Je veux dire que si, dans les jardins d'Amiens, n'est-ce pas, vous
eussiez fait ce que j'eusse fait  votre place, ayant affaire  un homme
aimant Votre Majest plus que sa vie, puisqu'il a donn sa vie pour
elle, si, au lieu d'appeler Laporte ou Putanges, vous n'eussiez pas
appel du tout...

--Eh bien?

--Eh bien, il arriverait peut-tre aujourd'hui que votre frre n'aurait
pas besoin de vous donner le conseil qu'il vous donne, et que ce
dauphin, si difficile  faire, serait fait.

--Mais c'et t un double crime!

--O Votre Majest voit-elle deux crimes dans une action que lui
conseille non-seulement un grand roi, mais un roi connu par sa pit.

--Je trompais mon mari d'abord, et ensuite je mettais sur le trne de
France le fils d'un Anglais.

--D'abord, tromper un mari, est, dans tous les pays du monde, un pch
vniel, et Votre Majest n'a qu' jeter les yeux autour d'elle pour
s'assurer que c'est l'opinion de la majorit, sinon de ses sujets, du
moins de ses sujettes; puis, tromper un mari comme le roi Louis XIII,
qui n'est pas un mari ou qui l'est si peu que ce n'est point la peine
d'en parler, non-seulement n'est pas mme un pch vniel, mais une
action louable.

--Fargis!

--Eh! vous le savez bien, madame, au fond du coeur, et vous n'en tes
pas  vous reprocher ce malheureux cri qui a fait tant de scandale,
tandis que le silence accommodait tout.

--Hlas!

--Voil donc la premire question juge, et votre hlas! madame, me
donne gain de cause; reste la seconde, et l, je suis force de dire que
Votre Majest a pleinement raison.

--Tu vois.

--Mais supposons une chose, par exemple, supposons qu'au lieu d'avoir
affaire  un anglais,  un homme charmant, mais de race trangre,
supposons que vous ayez eu affaire  un homme non moins charmant que
lui--Anne poussa un soupir-- un homme de race franaise, mieux encore,
 un homme de race royale, ... un vrai fils de Henri IV, par exemple,
tandis que le roi Louis XIII me fait, par ses gots, ses habitudes, son
caractre, l'effet de descendre de certain Virginio Orsini.

--Toi aussi, Fargis, tu crois  ces calomnies?

--Si ce sont des calomnies, en tout cas elles viennent du pays de Votre
Majest. Supposons enfin que le comte de Moret se ft trouv  la place
du duc de Buckingham, croyez-vous que le crime et t aussi grand, et
qu'au contraire, ce n'et pas t un moyen dont la Providence se ft
servie pour remettre le vrai sang de Henri IV sur le trne de France?

--Mais Fargis, je n'aime pas le comte de Moret, moi.

--Eh bien, l, madame, serait l'expiation du pch, puisqu'il y aurait
sacrifice, et que, dans ce cas-l, vous vous sacrifieriez encore plus 
la gloire et  la flicit de la France, qu' vos propres intrts.

--Fargis, je ne comprends pas comment une femme se donne  un autre
homme qu' son mari et ne meure pas de honte la premire fois qu'au
grand jour, elle se trouve face  face avec cet homme-l.

--Ah! madame! madame! dit Fargis, si toutes les femmes pensaient comme
Votre Majest, que de maris en deuil sans savoir de quelle maladie leurs
femmes sont mortes! Eh bien, oui, autrefois on a vu de ces choses-l;
mais depuis l'invention des ventails ce genre d'accidents est devenu
beaucoup moins frquent.

--Fargis! Fargis! tu es bien la plus immorale personne qu'il y ait au
monde, et je ne sais pas si Chevreuse elle-mme est aussi perverse que
toi. Et de qui est-il amoureux, ton rve?

--De votre protge Isabelle.

--D'Isabelle de Lautrec, qui me l'a amen l'autre soir? Mais o
l'avait-il vue?

--Il ne l'avait pas vue; c'est un amour qui lui est venu en jouant au
colin Maillard avec elle, dans les corridors sombres et dans les
cabinets noirs.

--Pauvre garon! son amour n'ira pas tout seul. Je crois qu'il y a un
accord entre son pre et un certain vicomte de Pontis. Enfin, nous
recauserons de tout cela, Fargis. Je voudrais reconnatre le service
qu'il m'a rendu.

--Et celui qu'il pourrait vous rendre encore!

--Fargis!

--Madame?

--En vrit, elle vous rpond avec le mme calme que si elle ne vous
disait pas des choses normes. Fargis, viens m'aider  me mettre au lit,
ma fille. O mon Dieu, que tu vas me faire faire de sots rves avec tous
tes contes.

Et la reine, se levant cette fois, passa dans la chambre  coucher, plus
nonchalante encore et plus langoureuse que d'habitude, appuye 
l'paule de sa conseillre Fargis, que l'on pourra accuser de bien des
choses, mais pas certainement d'gosme dans ses amours.




CHAPITRE VII.

OU LE CARDINAL UTILISE POUR SON COMPTE LE BREVET QU'IL A DONN A
SOUSCARRIRES.


Prvenu comme il l'tait par le billet trouv sur le mdecin Senelle et
dchiffr par Rossignol, le cardinal n'avait vu, dans la scne qui
s'tait passe chez la douairire de Longueville, entre Monsieur, la
princesse Marie et Vauthier, scne que lui avait raconte Mme de
Combalet, que l'excution du plan arrt entre ses ennemis et l'entre
en campagne de Marie de Mdicis.

Marie de Mdicis tait, en effet, sa plus implacable adversaire. Nous
avons dit ailleurs les raisons de cette haine; et c'tait aussi celle
dont il avait le plus  craindre,  cause de l'influence qu'elle avait
conserve sur son fils, et des moyens tnbreux dont disposait son
ministre Brulle.

C'tait donc la reine-mre qu'il fallait ruiner, c'tait son influence
fatale, influence qu'elle avait reprise  son retour d'exil, dont il
fallait purger Louis XIII, et non de cette humeur noire  laquelle
s'acharnait Bouvard, et qui tait sa vie.

Il y avait un moyen terrible d'arriver  cela, Richelieu avait toujours
hsit, mais l'heure lui paraissait tre venue des remdes hroques.
C'tait de dmontrer  Louis XIII l'incontestable complicit de sa mre
dans la mort de Henri IV.

Louis XIII avait cette grande qualit de professer pour le roi Henri IV,
qu'il ft son pre ou qu'il ne le ft pas, la plus haute vnration et
le plus suprme respect.

L'homme qu'il avait puni dans Concini, le jour o il l'avait fait
assassiner par Vitry, au pont tournant du Louvre, c'tait plutt le
complice du meurtrier du roi que l'amant de sa mre et le dilapidateur
de l'argent de la France.

Or, il tait convaincu d'une chose, c'est qu' l'instant mme o Louis
XIII serait convaincu de la complicit de sa mre, sa mre n'avait plus
qu' prendre le chemin de l'exil.

Richelieu, au moment o onze heures et demie sonnaient  la pendule de
son cabinet, prit donc deux papiers scells et signs d'avance sur son
bureau, appela Guillemot, son valet de chambre, dvtit sa robe rouge,
son tube de dentelle et son camail de fourrure, revtit une simple robe
de capucin, pareille  celle du pre Joseph, envoya chercher une chaise
 porteurs, rabattit son capuchon sur ses yeux, descendit, monta dans la
chaise  porteurs et donna l'ordre de le conduire rue de l'Homme-Arm, 
l'htellerie de la _Barbe Peinte_.

De la place Royale  la rue de l'Homme-Arm le trajet tait court. On
prit la rue Neuve-Sainte-Catherine, la rue des Francs-Bourgeois, on
tourna  gauche par la rue du Temple, par celle des Blancs-Manteaux, et
l'on se trouva rue de l'Homme-Arm.

Le cardinal remarqua une chose qui fit, dans son esprit, honneur 
l'activit de matre Soleil. C'est que, quoique minuit vnt de sonner 
l'horloge des Blancs-Manteaux, l'htel tait encore clair comme s'il
dt recevoir autant de voyageurs la nuit que le jour, et qu'un garon
veillait, prt  les recevoir s'ils se prsentaient.

Le cardinal ordonna  ses porteurs de l'attendre au coin de la rue du
Pltre; puis, descendant de sa chaise, il entra dans l'htellerie de la
_Barbe Peinte_, o le veilleur, le prenant pour le pre Joseph, lui
demanda s'il ne voulait pas voir son pnitent Latil.

C'tait pour cela justement que le cardinal venait.

Du moment o Latil n'avait pas t tu sur le coup, Latil devait en
revenir: d'ailleurs il avait reu tant de coups d'pe dans sa vie, que
l'on aurait pu dire qu'un nouveau coup d'pe passait toujours dans un
ancien.

Seulement Latil tait encore fort malade, mais il entrevoyait dj le
moment o, la bourse du comte de Moret dans sa poche, il pourrait se
faire transporter  l'htel Montmorency.

Il n'avait pas revu le pre Joseph, auquel il s'tait confess sans le
connatre; mais,  son grand tonnement, il avait vu arriver le mdecin
du cardinal, qui, d'aprs la recommandation pressante faite par le
secrtaire de Son Eminence, avait eu le plus grand soin de lui, de sorte
qu'il ne savait  quelle bonne fortune attribuer les soins empresss
dont il tait l'objet.

Latil n'avait pu tre laiss sur la table et dans la salle basse; il
avait t transport au premier et dans un lit. On lui avait donn la
chambre numro 11, attenant  la chambre numro 13; quant  celle-ci, la
belle Marina--Mme de Fargis, si vous l'aimez mieux,--l'avait garde en
location mensuelle.

Il se rveilla  la lueur de la chandelle, que le garon de garde
portait devant le ministre, et la premire chose qu'il aperut  la
clart de cette chandelle, que ce mme garon dposa sur une table en
se retirant, fut une longue figure grise, qu'il reconnut pour la
silhouette d'un capucin.

Pour Latil, il n'y avait videmment d'autre capucin au monde que celui
qui l'avait confess, et c'est mme, il faut le dire, l'aveu dt-il
nuire  la considration religieuse que nos lecteurs portent au digne
bless, c'est mme  cette soire de la confession qu'il faut faire
remonter ses premires et ses dernires relations avec cette vnrable
branche de l'arbre de Saint-Franois, tolre, mais non approuve par le
gnral de l'ordre.

Il lui vint donc dans l'esprit que le digne capucin, ou le croyait plus
malade, ou venait pour le confesser une seconde fois, ou le croyait mort
et venait pour l'enterrer.

--Hol! mon pre, dit-il, ne vous pressez pas; par la grce de Dieu et
de vos prires, il y a eu miracle en ma faveur, et il parat que le
pauvre Etienne Latil pourra continuer d'tre honnte homme  sa manire,
malgr les marquis et les vicomtes qui le traitent de sbire et de
coupe-jarret, tout en se mettant quatre contre lui.

--Je connais votre belle conduite, mon frre, et je viens vous en
fliciter, tout en me rjouissant avec vous de votre entre en
convalescence.

--Diable! fit Latil, tait-ce si press, qu'il faille me rveiller  une
pareille heure, et ne pouviez-vous attendre qu'il ft jour pour me venir
faire ce compliment?

--Non, dit le capucin, car j'avais besoin de causer promptement et
secrtement avec vous, mon frre.

--Pour affaire d'Etat? dit en riant Latil.

--Justement! pour affaire d'Etat.

--Bon! continua Latil, riant toujours, si mal accommod qu'il ft par
ses deux blessures et ses quatre plaies; ne seriez-vous pas l'minence
grise, alors?

--Je suis mieux que cela, dit le cardinal en riant  son tour, je suis
l'minence rouge.

Et il rabattit son capuchon pour que Latil st bien  qui il avait
affaire.

--Ouais! fit Latil, en se reculant avec un mouvement involontaire de
terreur. Par mon saint patron lapid aux portes de Jrusalem, c'est en
effet vous-mme, monseigneur!

--Oui, et vous devez juger de l'importance de l'affaire, puisque, au
risque des accidents qui peuvent m'arriver dans une sortie nocturne et
sans garde, je viens pour m'entretenir avec vous.

--Monseigneur me trouvera son obissant serviteur, tant que mes forces
me le permettront.

--Prenez votre temps et recueillez vos souvenirs.

Il se fit un instant de silence, pendant lequel les regards du cardinal
se fixrent sur Latil comme pour pntrer jusqu'au fond de sa pense.

--Vous tiez, quoique bien jeune, fort ami de coeur du feu roi, dit le
cardinal, puisque vous avez refus de tuer son fils, malgr la somme
norme qui vous a t offerte.

--Oui, monseigneur, et je dois dire que la fidlit que je portais  sa
mmoire fut une des causes qui me firent quitter le service de M.
d'Epernon.

--Vous tiez, m'a-t-on assur, sur le marche-pied mme du carrosse quand
le roi fut assassin. Pouvez-vous me dire ce qu'il se passa  l'gard de
l'assassin en ce moment-l et aprs, et de quelle faon le duc parut
affect de cette catastrophe?

--J'tais au Louvre avec M. le duc d'Epernon, seulement j'attendais dans
la cour;  quatre heures prcises, le roi descendit.

--Avez-vous remarqu, demanda le cardinal, s'il tait triste ou gai?

--Profondment triste, monseigneur. Mais faut-il raconter sur ce point
tout ce que je sais?

--Tout, dit le cardinal, si vous vous en sentez la force.

--Ce qui rendait le roi triste, c'taient non-seulement les
pressentiments, mais les prdictions. Sans doute vous les connaissez,
monseigneur?

--Je n'tais point  Paris  cette poque, et n'y vins que cinq ans
aprs. Je ne sais donc rien, traitez-moi en consquence.

--Eh bien, monseigneur, je vais vous raconter tout cela, car, en vrit,
il me semble que votre prsence me rend ma force et que la cause sur
laquelle vous m'interrogez plat au seigneur Dieu, qui a permis la mort
du roi, mon matre, mais qui ne permet pas que cette mort reste impunie.

--Courage! mon ami, dit le cardinal, vous tes dans la voie sainte.

--On avait, continua le bless, faisant un effort visible pour rappeler
des souvenirs que la perte du sang avait effacs de sa mmoire, on
avait, en 1607,  la grande foire de Francfort, mis en vente plusieurs
livres d'astrologie dans lesquels on disait que le roi de France
prirait dans la cinquante-neuvime anne de son ge, c'est--dire en
1610. La mme anne, un prieur de Montargis trouva sur l'autel, 
plusieurs reprises, des avis que le roi serait assassin.

Un jour, la reine-mre vint voir le duc  son htel; ils s'enfermrent
dans une chambre; mais, curieux comme un page, je me glissai dans un
cabinet, et j'entendis la reine dire qu'un docteur en thologie, nomm
Oliv, avait, dans un livre ddi  Philippe III, annonc, pour l'an
1610, la mort du roi; le roi connaissait cette prdiction, qui ajoutait
que le roi serait dans une voiture; car elle disait aussi qu' l'entre
de l'ambassadeur espagnol,  Paris, la voiture du roi ayant pench, il
s'tait jet si brusquement sur elle, qu'il lui avait enfonc dans le
front les pointes de diamant qu'elle portait dans ses cheveux.

--Ne fut-il pas aussi question, dans tout cela, demanda le cardinal,
d'un nomm Lagarde?

--Oui, monseigneur, dit Latil, et vous me rappelez un dtail que
j'oubliais, un dtail qui mme troubla fort M. d'Epernon; ce Lagarde, en
venant des guerres chez les Turcs, s'tait arrt  Naples et y avait
vcu avec un nomm Hbert, qui avait t le secrtaire de Biron. Comme
ce dernier n'tait mort que depuis deux ans, tout conspirateur se
rattachant  ce complot tait encore exil. Hbert, un jour, l'invita 
dner, et pendant qu'il dnait, il vit entrer un grand homme violet,
lequel dit que les rfugis pouvaient attendre bientt, parce que, avant
la fin de l'anne 1610, il tuerait le roi. Lagarde avait demand son
nom, on lui avait rpondu qu'il se nommait Ravaillac, et qu'il tait 
M. d'Epernon!

--Oui, dit le cardinal, je savais  peu prs cela.

--Monseigneur veut-il que j'abrge? demanda Latil.

--Non! ne retranchez pas un mot, mieux vaut plus que pas assez!

--Pendant qu'il tait  Naples, on l'avait conduit chez un jsuite nomm
le pre Alagon. Ce pre l'avait fort engag  tuer Henri IV: Choisissez,
disait-il, un jour de chasse; Ravaillac frappera  pied et  cheval. En
route, il reut une lettre de lui, renouvelant les mmes propositions; 
peine  Paris, il porta la lettre au roi: Ravaillac et d'Epernon y
taient nomms.

--N'entendtes-vous pas dire que le roi fut impressionn de cette
communication?

--Oh! oui, fort impressionn; personne au Louvre ne savait d'o lui
venait sa tristesse. Pendant huit jours il garda son fatal secret, puis
il quitta la cour, resta seul  Livry, dans une petite maison de son
capitaine des gardes; enfin, n'y tenant plus, ne dormant plus, il vint 
l'Arsenal et dit tout  Sully, le priant de lui faire,  l'Arsenal,
arranger un tout petit logement, quatre chambres, afin qu'il pt en
changer.

--Ainsi, murmura Richelieu, ainsi, ce roi si bon, le meilleur que la
France ait eu, en tait arriv  tre oblig, comme Tibre, cette
excration du monde,  changer de chambre chaque nuit, de peur d'tre
assassin! Et parfois, j'ose me plaindre, moi!

--Enfin, un jour que le roi passait prs des Innocents, un homme, en
habit vert, de lugubre mine, lui cria: Au nom de Notre-Seigneur et de
la Sainte-Vierge, Sire, il faut que je parle  vous! Est-il vrai que
vous allez faire la guerre au pape? Le roi voulait s'arrter et parler
 cet homme. On l'en empcha. C'tait tout cela qui le rendait triste
comme un homme qui va  la mort. Ce malheureux vendredi 14 mai, quand je
le vis descendre l'escalier du Louvre et monter en voiture, ce fut alors
que M. d'Epernon m'appela et me dit de monter sur le marchepied.

--Vous rappelez-vous, demanda Richelieu, combien il y avait de personnes
dans le carrosse, et comment ces personnes taient disposes?

--Trois personnes, monseigneur: le roi, M. de Montbazon et M. d'Epernon.
M. de Montbazon tait  droite, M. d'Epernon  gauche, le roi au milieu.
Je vis trs bien alors un homme qui tait appuy  la muraille du
Louvre, et qui attendait, comme s'il et su que le roi devait sortir. En
voyant le carrosse dcouvert qui lui permettait de reconnatre le roi,
il se dtacha de la muraille et nous suivit.

--C'tait l'assassin?

--Oui, mais je ne le connaissais pas. Le roi tait sans gardes; il avait
dit d'abord qu'il allait voir M. de Sully, qui tait malade, puis  la
rue de l'Arbre-Sec il s'tait ravis et avait ordonn d'aller chez Mlle
Paulet, en disant qu'il voulait la prier de faire l'ducation de son
fils Vendme, qui avait de vilains gots italiens.

--Continuez, continuez, insista le cardinal, c'est ainsi qu'il est bon
de n'oublier aucun dtail.

--Oh! monseigneur, il me semble que j'y suis encore; il faisait une
magnifique journe, il tait quatre heures un quart  peu prs.
Quoiqu'on reconnt Henri IV, on ne criait pas: Vive le roi!--Le peuple
tait triste et dfiant.

--En arrivant  la rue des Bourdonnais, M. d'Epernon n'occupa-t-il point
le roi  quelque chose?

--Ah! monseigneur, dit Latil, on dirait que vous en savez autant que
moi.

--Je t'ai, au contraire, dit que je ne savais rien. Continue.

--Oui, monseigneur, il lui donna une lettre  lire; le roi lut et ne
s'occupa plus de rien de ce qui se passait autour de lui.

--C'est cela! murmura le cardinal.

--Au tiers  peu prs de la rue de la Ferronnerie, une voiture de vin et
une voiture de foin se croisrent. Il y eut un embarras; le cocher
appuya  gauche et le moyeu de la roue toucha presque le mur des
Saints-Innocents. Je me serrai contre la portire de peur d'tre cras.
La voiture s'arrta.

En ce moment un homme monta sur une borne, m'carta de la main, et
par-devant la poitrine de M. d'Epernon, qui s'effaait comme pour
laisser passer son bras, il frappa le roi d'un premier coup. A moi,
cria le roi, je suis bless! et il leva le bras dont il tenait la
lettre; cela donna facilit  la mme main de frapper un second coup;
elle frappa. Cette fois le roi ne poussa qu'un soupir: il tait
mort.--Le roi n'est que bless! cria M. d'Epernon, et il jeta sur lui
son manteau. Je n'en vis pas davantage, je luttais en ce moment avec
l'assassin, que j'avais saisi par son habit et qui me dchiquetait les
mains  coups de couteau; mais je ne le lchai que lorsque je le vis
pris et bien solidement arrt. Ne le tuez pas! cria M. d'Epernon, et
conduisez-le au Louvre!

Richelieu posa sa main sur celle du bless, comme pour l'interrompre.

--Le duc cria cela? demanda-t-il?

--Oui, monseigneur, mais le meurtrier tait dj pris, et tout danger
qu'on le tut tait pass. On le trana au Louvre; je l'y suivis. Il me
semblait que c'tait ma proie. Je le montrais de mes mains sanglantes et
je criais:--C'est lui! le voil celui qui a tu le roi!--Lequel,
criait-on, lequel?--Celui qui est habill de vert.

On pleurait, on criait, on menaait l'assassin. La voiture du roi ne
pouvait marcher, si grande tait l'affluence autour d'elle. En avant du
Garde-meuble, je reconnus le marchal d'Ancre; un homme lui annona la
nouvelle fatale, et il rentra vivement au chteau. Il monta droit 
l'appartement de la reine, ouvrit la porte, et sans nommer personne,
comme si elle devait savoir de qui il tait question il cria en italien:
_E amazatto!_

--_Il est tu!_ rpta Richelieu. Cela s'accorde parfaitement avec ce
qui m'avait dj t rapport. Maintenant, le reste.

--On conduisit et l'on dposa l'assassin  l'htel de Retz, attenant au
Louvre. On mit des gardes  la porte; mais on ne la ferma point, afin
que tout le monde pt entrer. Je m'y installai. Il me semblait que cet
homme m'appartenait. Je racontais son action et comment la chose s'tait
passe; au nombre des visiteurs fut le pre Cotton, le confesseur du
roi.

--Il y vint, vous tes sr?

--Il y vint, oui, monseigneur.

--Parla-t-il  Ravaillac?

--Il lui parla.

--Avez-vous entendu ce qu'il lui disait?

--Oui, certes, et je puis le rpter, mot pour mot.

--Faites alors.

--Il lui disait d'un air paterne: Mon ami!

--Il appelait Ravaillac mon ami?

--Oui. Il lui disait: Mon ami, prenez bien garde de faire inquiter les
gens de bien.

--Et comment tait l'assassin?

--Parfaitement calme, et comme un homme qui se sent srement appuy.

--Resta-t-il  l'htel de Retz?

--Non, M. d'Epernon le fit venir chez lui, o il resta du 14 au 17, il
eut alors tout le temps de le voir  son aise et de causer avec lui. Le
17, seulement, on le conduisit  la Conciergerie.

--A quelle heure prcise le roi fut-il tu?

--A quatre heures vingt minutes.

--Et  quelle heure connut-on sa mort dans Paris?

--A neuf heures seulement. Seulement  six heures et demie on avait
proclam la reine rgente.

--C'est--dire une trangre qui parlait encore italien, reprit avec
amertume Richelieu, une Autrichienne, la petite-nice de Charles-Quint,
la cousine de Philippe II, c'est--dire la Ligue. Finissons-en avec
Ravaillac.

--Personne ne peut vous dire mieux que moi comment la chose se passa; je
ne le quittai que sur la roue, j'avais des privilges; on disait: C'est
le page de M. d'Epernon, c'est lui qui a arrt le meurtrier! Et les
femmes m'embrassaient, tandis que les hommes criaient frntiquement:
Vive le roi! qui tait mort. Le peuple, qui avait d'abord t calme et
comme tourdi par la nouvelle, tait devenu comme insens de fureur; il
faisait des rassemblements devant la Conciergerie, et, ne pouvant
lapider le coupable, il lapidait les murs.

--Il ne dnona jamais personne?

--Non, pendant les interrogatoires. Pour moi, il est vident qu'il
croyait toujours qu'au moment suprme il serait sauv. Seulement, il dit
que les prtres d'Angoulme, auxquels il s'tait adress, avouant qu'il
voulait tuer un roi hrtique, et qui lui avaient donn l'absolution au
lieu de le dtourner de son projet, avaient ajout  l'absolution un
petit reliquaire dans lequel ils lui avaient dit qu'il y avait un
morceau de la vraie croix; le reliquaire, ouvert devant lui par le
tribunal, ne contenait rien du tout. Dieu merci! les hommes n'avaient
point os faire Monseigneur Jsus complice d'un pareil crime.

--Que dit-il en voyant qu'il avait t tromp?

--Il se contenta de dire: L'imposture retombera sur les imposteurs.

--J'ai eu sous les yeux, dit le cardinal, un extrait du procs-verbal
publi; il y est dit: _Ce qui se passa  la question est le secret de
la cour._

--Je n'tais pas  la question, rpondit Latil, mais j'tais sur la roue
 ct du bourreau; le jugement portait que le patient serait cartel
et tenaill; mais on ne s'en tint point l: le procureur du roi, M.
Laguerle, proposa d'ajouter  l'cartlement, le plomb fondu, l'huile et
la poix bouillantes, accompagnes d'un mlange de cire et de soufre. Le
tout fut vot d'enthousiasme. Si l'on et laiss le peuple se charger de
l'affaire, c'et t vite fait; en cinq minutes, Ravaillac et t mis
en pices. Lorsqu'il sortit de prison pour marcher  la Grve, il
s'leva une telle tempte de cris de rage, de maldictions, de menaces,
qu'il comprit alors seulement la grandeur du crime qu'il avait commis.
Sur l'chafaud, il se tourna vers le peuple et demanda en grce et d'une
voix lamentable qu'on lui donnt  lui, qui allait tant souffrir, la
consolation d'un _Salve Regina_.

--Et cette consolation lui fut-elle donne?

--Ah bien oui! d'une seule voix toute la grve hurla: _Judas  la
damnation!_

--Continuez, dit Richelieu, vous tiez sur l'chafaud, prs de
l'excuteur, disiez-vous?

--Oui, l'on m'avait fait cette faveur, rpondit Latil, comme ayant
arrt ou du moins contribu  arrter l'assassin.

--Eh bien, justement, dit le cardinal, on m'a assur que sur l'chafaud
il avait fait des aveux.

--Voici ce qui se passa, monseigneur. Votre Eminence comprend que
lorsqu'on a assist  un pareil spectacle, les jours, les mois, les ans,
peuvent passer, on s'en souvient toute la vie. Aprs les premiers
tiraillements des chevaux, tiraillements infructueux, car ils n'avaient
pu dtacher aucun membre du corps, au moment o, dans des ouvertures
faites sur les bras, sur la poitrine et dans les cuisses avec le rasoir,
on coulait successivement du plomb fondu, de l'huile bouillante, du
soufre allum, ce corps qui n'tait plus qu'une plaie cda  la douleur
et se mit  crier au bourreau: Arrte! arrte! Je parlerai.

Le bourreau s'arrta. Le greffier qui tait au pied de l'chafaud, monta
dessus, et, sur une feuille spare du procs-verbal d'excution,
crivit ce que lui dicta le patient.

--Eh bien? demanda vivement le cardinal, en ce moment suprme,
qu'avoua-t-il?

--Je voulus m'approcher, dit Latil, mais on m'en empcha, il me sembla
seulement entendre le nom d'Epernon et celui de la reine.

--Mais ce procs-verbal, mais cette feuille volante, n'en avez-vous
jamais entendu parler chez le duc?

--Au contraire, monseigneur, j'en ai entendu parler bien souvent.

--Qu'en disait-on?

--Quant au procs-verbal d'excution, on disait que le rapporteur
l'avait mis dans une cassette et l'avait cach dans l'paisseur du mur,
au chevet de son lit; quant  la feuille volante, elle tait, disait-on
encore, garde par la famille Joly de Fleury, qui niait l'avoir, mais
qui, au grand dsespoir de M. d'Epernon, l'avait laiss voir  quelques
amis, qui,  cause de la mauvaise criture du greffier, avaient eu
grand'peine  y dchiffrer, mais enfin y avaient dchiffr les noms du
duc et de la reine.

--Et cette feuille crite?

--Cette feuille crite, le supplice reprit son cours. Comme les chevaux
fournis par la prvt taient de maigres haridelles, n'ayant point
assez de force pour sparer les membres du corps, un gentilhomme offrit
le cheval sur lequel il tait mont, et qui du premier lan emporta une
cuisse. Comme le patient vivait encore, le bourreau le voulut achever,
mais les laquais de tous les seigneurs assistant  l'excution, et qui
taient autour de la barrire, sautrent par-dessus, escaladrent
l'chafaud, et lardrent ce corps mutil, de coups d'pes. Alors le
peuple se rua dessus  son tour, le dchiqueta par petits morceaux et
alla brler la chair du parricide  tous les carrefours. En rentrant au
Louvre, je vis les Suisses qui rtissaient une jambe sous les fentres
de la reine. Voil.

--Ainsi, c'est tout ce que vous savez?

--Oui, monseigneur, sinon que j'ai entendu bien souvent raconter comment
fut partag le trsor  si grand'peine amass par Sully.

--Je le sais, le prince de Cond a eu pour lui seul quatre millions;
mais ceci m'inquite mdiocrement. Revenons donc  notre vritable
affaire, et dites-moi si, au milieu de tout cela, vous n'avez point
entendu parler d'une certaine marquise d'Escoman?

--Ah! je le crois bien! fit Latil, une petite femme un peu bossue,
s'appelant de son nom de fille Jacqueline le Voyer, dite de Cotman, et
non pas d'Escoman. Elle n'tait point marquise, quoique l'on et
l'habitude de lui donner ce titre, attendu que son mari se nommait Isaac
de Varenne tout court. C'tait la matresse du duc; Ravaillac demeura
six mois chez elle. On l'accusa d'avoir t d'intelligence avec lui pour
faire assassiner le roi. Elle disait  qui voulait l'entendre que la
reine-mre tait du complot, mais que Ravaillac l'ignorait.

--Qu'est devenue cette femme? demanda le cardinal.

--Elle a t arrte quelques jours avant la mort du roi.

--Je le sais, elle est mme reste en prison jusqu'en 1619; mais en 1619
elle fut enleve de cette prison et transporte dans quelque autre, et
je n'ai pu savoir laquelle. La connaissez-vous?

--Monseigneur se rappelle qu'en 1613, sentence fut rendue par le
Parlement, qui arrtait toute enqute, _vu la qualit des accuss_. Ce
_vu la qualit des accuss_ tait une ternelle menace. Concini tu,
Luynes tout puissant, on pouvait reprendre le procs et le pousser
jusqu'au bout; mais Luynes aima mieux se rconcilier avec la reine-mre
et s'en faire un appui, que de la briser tout--fait et de s'exposer un
jour  la colre de Louis XIII. Luynes alors avait donc exig du
Parlement que la sentence ft rforme au profit de la reine, que
l'accusation ft dclare calomnieuse, Marie de Mdicis et d'Epernon
innocents, et  leur place, la de Cotman condamne.

--Ce fut alors qu'elle disparut, en effet. Mais dans quelle prison
fut-elle conduite? C'est ce que je vous ai dj demand et que vous
ignorez probablement, puisque vous ne m'avez pas rpondu sur ce point.

--Si fait, monseigneur, je puis vous dire o elle est, ou du moins o
elle tait, car depuis ces neuf ans, Dieu seul sait si elle est vivante
ou morte.

--Dieu permettra qu'elle soit vivante! s'cria le cardinal, avec une foi
si vive, que l'on pouvait facilement voir que le besoin qu'il avait
qu'elle vct, tait pour moiti au moins dans sa croyance.

Et il ajouta:

--J'ai toujours remarqu que plus le corps souffre, plus l'me y tient.

--Eh bien, monseigneur, dit Latil, elle fut renferme dans un _in
pace_, o ses os sont encore, si sa chair n'y est plus.

--Et tu sais o est cet _in pace_? demanda vivement le cardinal.

--Il a t construit exprs, monseigneur, dans un angle de la cour des
Filles repenties. C'tait un tombeau dont la porte fut mure sur elle,
on l'y voyait par une fentre grille,  travers les barreaux de
laquelle on lui passait son boire et son manger.

--Et tu l'y as vue? demanda le cardinal.

--Je l'y ai vue, monseigneur; on laissait les enfants lui jeter des
pierres, et comme une bte froce elle rugissait, disant: Ils mentent,
ce n'est pas moi qui l'ai assassin, ce sont ceux qui m'ont fait mettre
ici!

Le cardinal se leva.

--Pas un instant  perdre! s'cria-t-il. C'est cette femme qu'il me
faut!

Puis  Latil:

--Gurissez-vous, mon ami, et une fois guri ne vous inquitez plus de
l'avenir.

--Peste! avec une pareille promesse, dit le bless, je n'y manquerai
pas, monseigneur; mais, ajouta-t-il, il tait temps.

--Temps de quoi? demanda Richelieu.

--Que nous finissions; je me sens faible et... bon! est-ce que je vais
mourir?...

Et il laissa retomber avec un soupir sa tte sur l'oreiller.

Le cardinal regarda autour de lui, vit un petit flacon qui lui parut
devoir renfermer un cordial. Il versa quelques gouttes de la liqueur
qu'il contenait dans une petite cuiller, et les fit avaler au bless,
qui rouvrit les yeux et poussa un nouveau soupir, mais d'allgement.

Le cardinal mit alors le doigt sur sa bouche, pour recommander le
silence  Latil, recouvrit sa tte du capuchon de sa robe et sortit.




CHAPITRE VIII.

L'IN PACE.


Il tait une heure et demie  peu prs, mais l'heure avance tait une
raison de plus pour que le cardinal poursuivt ses investigations. Il
craignait, s'il se prsentait pendant le jour  la porte de ce couvent
infme o l'on entassait tous les coquins ramasss dans les mauvais
lieux de Paris, qu'on et le temps, lorsqu'on apprendrait le motif de sa
visite, de faire disparatre celle qu'il y venait chercher. Il savait
quel voile Concini, la reine-mre et d'Epernon avaient essay d'tendre
et mme avaient tendu sur ce terrible drame de l'assassinat de Henri
IV; il savait, et nous en avons vu quelque chose dans le chapitre
prcdent, que les preuves crites avaient disparu, il craignait que
l'on ne ft disparatre les preuves vivantes.

Latil n'tait qu'un fil indicateur que, d'un moment  l'autre, la main
de la mort pouvait briser; il lui fallait cette femme chez laquelle
Ravaillac, disait-on, avait vcu six mois, et qui, pour tre entre dans
ce secret d'Etat, tait morte ou achevait de mourir dans un _in pace_,
c'est--dire dans un de ces tombeaux si vants par ces admirables
tortureurs qu'on appelle les moines et qui essayent de rendre  leur
prochain en souffrances physiques les souffrances physiques et morales
qu'ils se sont imposes  un ge o parfois ils ne peuvent savoir s'ils
auront la force de les supporter.

Il y avait loin de la rue de l'Homme-Arm, ou plutt de la rue du Pltre
o la litire du faux capucin l'attendait,  la rue des Postes o tait
situ le couvent des Filles repenties, sur l'emplacement o ont t
depuis les Madelonnettes; mais le cardinal prvint les objections que
pouvaient faire les porteurs en leur glissant  chacun dans la main deux
louis d'argent. Ils se recordrent donc un instant sur le chemin le plus
court qu'ils avaient  suivre et qui tait la rue des Billettes, la rue
de la Coutellerie, le pont Notre-Dame, le Petit-Pont, la rue
Saint-Jacques et la rue de l'Esplanade, par laquelle on arrivait 
l'angle de la rue des Postes, o se trouvait au coin de la rue du
Chevalier le couvent des Filles repenties.

Lorsque la litire s'arrta  la porte, deux heures sonnaient  l'glise
Saint-Jacques-du-Haut-Pas.

Le cardinal passa sa tte par la portire et ordonna  l'un des porteurs
de sonner vigoureusement.

Le plus grand des deux porteurs obit.

Au bout de dix minutes, pendant lesquelles le cardinal impatient avait
deux fois encore fait retentir la sonnette, une espce de guichet
s'ouvrit, et la tte de la soeur tourire apparut, demandant ce que l'on
voulait.

--Dites que c'est un pre capucin qui vient de la part du pre Joseph
pour parler  la suprieure de choses d'importance.

Un des porteurs rpta mot pour mot la phrase du cardinal.

--De quel pre Joseph? demanda la tourire.

--Il me semble qu'il n'y en a qu'un, dit une voix imprative qui venait
de l'intrieur de la litire, c'est le secrtaire du cardinal.

La voix avait un tel accent d'autorit, que la tourire ne fit pas
d'autres questions, referma son guichet et disparut.

Quelques instants aprs, la porte s'ouvrait  deux battants, la litire
entrait sous la vote du couvent, et la porte qui lui avait donn
passage se refermait derrire.

La litire fut dpose  terre, et le moine en descendit.

--La suprieure va descendre? demanda-t-il  la tourire.

--A l'instant mme; mais si c'tait seulement pour entretenir une de nos
prisonnires que Votre Rvrence ft venue, dit-elle, il n'tait pas
besoin de rveiller madame la suprieure pour cela: j'ai licence
d'introduire dans la cellule des recluses, tout digne serviteur de Dieu
portant le froc ou la robe.

L'oeil du cardinal lana un clair.

Ce qu'on lui avait dit tait donc vrai, que les malheureuses que l'on
enfermait au couvent pour qu'elles y trouvassent le repentir de leurs
fautes, y trouvaient au contraire un moyen d'en commettre de nouvelles.

Le premier mouvement du prtre svre avait t de refuser l'offre de la
tourire; mais pensant que par ce moyen il arriverait peut-tre plus
srement et plus rapidement  son but.

--Soit, dit-il, conduisez-moi donc  la dame de Cotman.

La tourire fit un pas en arrire.

--Jsus Dieu! dit-elle en se signant, quel nom Votre Rvrence
vient-elle de prononcer l?

--C'est le nom d'une de vos prisonnires, ce me semble.

La tourire resta muette.

--Celle que je dsire voir est-elle morte? demanda d'une voix mal
assure le cardinal, car il craignait de recevoir une rponse
affirmative.

La tourire continua de garder le silence.

--Je vous demande si elle est morte ou vivante? insista le cardinal d'un
accent o on commenait  sentir frmir l'impatience.

--Elle est morte, dit une voix perdue dans l'obscurit et venant de
l'autre ct de la grille par laquelle on pntrait dans l'intrieur du
couvent.

Le cardinal fixa un regard aigu du ct d'o venait la voix, et dans les
tnbres il distingua une forme humaine qu'il reconnut pour tre celle
d'une seconde religieuse.

--Qui tes-vous, demanda Richelieu, vous qui rpondez si premptoirement
 une question qui ne vous est point adresse?

--Je suis celle  laquelle il appartient de rpondre aux questions de
cette nature, quoique je ne reconnaisse  personne le droit de les
faire.

--Et moi, je suis celui qui les fait, rpliqua le cardinal, et auquel,
bon gr mal gr, il faut que l'on rponde.

Puis, se tournant du ct de la tourire, toujours immobile et muette:

--Apportez une lumire, dit-il.

Il n'y avait point  se tromper  l'accent de celui qui parlait; c'tait
la voix ferme et imprative de l'homme qui a le droit de commander.

Aussi la tourire, sans attendre la confirmation de l'ordre qui lui
tait donn, rentra-t-elle chez elle et en sortit-elle aussitt avec une
cire allume.

--Ordre du cardinal, dit le faux capucin, en tirant de sa poitrine un
papier qu'il dplia et sur lequel, au bas de quelques lignes d'criture,
on vit briller un grand sceau de cire rouge.

Et il tendit le papier  la suprieure, qui le prit  travers les
barreaux de la grille.

A travers les barreaux de la grille, en mme temps, la tourire passait
sa bougie allume, de sorte que la suprieure pouvait lire les lignes
suivantes:

  Par ordre du cardinal-ministre, il est enjoint, au nom du pouvoir
  temporel et spirituel, au nom de l'Etat et de l'Eglise, de rpondre 
  toutes les questions, quelles qu'elles soient, et sur quelque sujet
  que ce soit, que lui fera le porteur des prsentes, et de le mettre en
  rapport avec celle des prisonnires qu'il lui dsignera.

  Ce 13 dcembre de l'an de grce de Notre Seigneur Jsus-Christ, le
  1628e.

  ARMAND, cardinal de RICHELIEU.

--Devant de pareils commandements, dit la suprieure, je n'ai qu'
m'incliner.

--Veuillez alors ordonner  la soeur tourire de rentrer chez elle et de
s'y enfermer.

--Vous avez entendu, soeur Perptue, dit la suprieure, obissez.

Soeur Perptue posa son chandelier sur la plus haute des marches
conduisant  la grille, entra dans son tour et s'y renferma.

Le cardinal, de son ct, ordonna  ses porteurs de se reculer avec leur
litire jusqu' la porte de la rue et de se tenir prts  lui obir au
premier signal.

Pendant ce temps, la suprieure avait ouvert la grille, et le cardinal
pntrait dans le parloir.

--Pourquoi m'avez-vous dit, ma soeur, demanda-t-il d'une voix svre,
que la dame de Cotman tait morte, tandis qu'elle ne l'tait pas?

--Parce que, rpondit la suprieure, je regarde comme morte toute
personne qu'un jugement a spare de la socit de ses semblables.

--Ceux-l seuls, reprit le cardinal, sont retranchs de la socit de
leurs semblables, sur lesquels s'est referme la pierre du tombeau.

--La pierre du tombeau s'est referme sur celle que vous demandez.

--La pierre qui se referme sur une personne vivante n'est point la
pierre du tombeau; c'est la porte d'une prison, et toute porte de prison
peut se rouvrir.

--Mme, dit la religieuse en regardant le moine en face, lorsqu'un arrt
du Parlement a ordonn que cette porte resterait ferme dans le temps et
l'ternit?

--Il n'y a pas de jugement sur lequel la justice ne puisse revenir, et
je suis celui que le Seigneur a envoy sur la terre pour juger les
juges.

--Il n'y a qu'un homme en France qui puisse parler ainsi.

--Le roi? demanda le cardinal.

--Non, mais celui qui, au-dessous de lui par le rang, est au-dessus de
lui par le gnie, c'est Mgr le cardinal de Richelieu. Etes-vous le
cardinal en personne? j'obirai; mais mes ordres sont si prcis que je
rsisterai  tout autre.

--Prenez cette lumire et conduisez-moi au tombeau de la dame de
Cotman, qui est au fond de la cour,  l'angle gauche; je suis le
cardinal.

Et en mme temps, rabattant son capuchon, il mit  dcouvert cette tte
qui faisait sur ceux qui la voyaient en certaines circonstances l'effet
que faisait celle de Mduse dans l'antiquit.

La suprieure resta un instant immobile, paralyse qu'elle tait, non
pas par la rsistance, mais par l'tonnement; puis, avec cette
obissance passive qu'imposait en gnral  celui auquel il s'adressait,
un commandement de Richelieu, elle se baissa, prit le chandelier, et, le
bras tendu, marchant la premire, elle dit:

--Suivez-moi, monseigneur.

Richelieu la suivit; on traversa la cour.

Il faisait une nuit calme, mais froide et sombre; les toiles brillaient
dans un ciel obscur, avec ces scintillements qui indiquent la prochaine
arrive des geles hivernales.

La flamme de la cire montait verticalement vers le ciel; aucun souffle
de vent ne venait la courber.

Il se faisait autour du moine et de la religieuse un cercle de lumire,
qui se dplaait avec eux, et qui, tour  tour, clairait les objets
vers lesquels ils s'avanaient et laissait dans l'ombre ceux qu'ils
dpassaient.

Enfin, on commena d'apercevoir une construction ronde comme un marabout
arabe; un trou noir et carr se dessinait au milieu,  la hauteur d'une
poitrine d'homme: c'tait la fentre; en approchant, on put voir que
cette fentre tait grille, et que les barreaux formant cette grille
taient si rapprochs qu' peine pouvait-on y passer le poing.

--C'est l? demanda le cardinal.

--C'est l, rpondit la suprieure.

Et, comme on avanait toujours, il sembla au cardinal qu'une figure
livide et deux mains ples colles  ces barreaux s'en dtachaient et
disparaissaient dans l'obscurit intrieure du spulcre.

Le cardinal s'approcha le premier, et, malgr l'odeur nausabonde qui
sortait de cette tombe, colla  son tour son visage aux barreaux pour
tcher de voir dans l'intrieur.

Mais la nuit y tait si profonde, qu'il ne put rien distinguer que deux
lumires verdtres qui brillaient dans l'obscurit comme deux yeux de
bte fauve.

Il recula d'un pas, prit la lumire des mains de la suprieure et la
passa  travers les barreaux dans l'intrieur de la loge.

Mais l'air y tait si mphitique, si pais, si charg de miasmes, qu'en
entrant dans la loge, la flamme de la cire plit, diminua de volume et
fut prte  s'teindre.

Le cardinal la tira  lui, et ce ne fut qu' l'air extrieur qu'elle
reprit sa vivacit.

Alors, tout  la fois pour purer l'air et pour clairer l'intrieur de
ce tombeau, le cardinal alluma le papier sur lequel tait l'ordre sign
par lui, et dont il n'avait plus besoin, puisqu'il s'tait fait
connatre, et jeta ce papier tout flamboyant dans la loge.

Malgr l'intensit de l'atmosphre, il s'y fit alors une lumire assez
grande pour que le cardinal pt voir contre la muraille, en face de la
porte, une figure accroupie, les coudes sur les deux genoux, le menton
sur ses deux poings; elle tait compltement nue,  part un lambeau de
vtement qui la couvrait de la ceinture aux genoux; ses cheveux
tombaient sur ses paules, et de leur extrmit balayaient la dalle
humide.

Cette figure tait livide, hideuse, grelottante; elle regardait ce moine
qui venait la chercher dans sa nuit avec des yeux caves, fixes, presque
insenss.

Des gmissements rguliers sortaient  chaque haleine de sa poitrine,
pnibles comme le souffle des agonisants. La douleur avait t si longue
et si persistante, que la plainte s'tait rgularise en un rle
monotone et douloureux.

Le cardinal, quoique peu tendre  la douleur d'autrui, et mme  la
sienne, frissonna des pieds  la tte  ce spectacle, et jeta un regard
de menaant reproche  la suprieure qui murmura:

--C'tait l'ordre.

--L'ordre de qui? demanda le cardinal.

--Du jugement.

--Quel est donc le texte de ce jugement?

--Que Jacqueline Le Voyer, dite marquise de Cotman, femme d'Isaac de
Varenne, sera enferme dans une loge de pierre qui sera referme sur
elle, afin que personne n'y puisse pntrer, et o elle ne sera nourrie
que de pain et d'eau.

Le cardinal passa la main sur son front.

Puis, se rapprochant de la lucarne grille, et par consquent de la loge
o la nuit s'tait faite de nouveau.

--Est-ce vous, dit-il, poussant sa voix vers le point de la loge o il
avait vu la ple figure; est-ce vous qui tes Jacqueline Le Voyer, dame
de Cotman?

--Du pain, du feu, des habits? rpondit la prisonnire.

--Je vous demande, rpta le cardinal, si c'est vous qui tes Jacqueline
Le Voyer, dame de Cotman?

--J'ai faim, j'ai froid, rpondit la voix en s'accentuant d'un
douloureux sanglot.

--Rpondez d'abord  ce que je vous demande, insista le cardinal.

--Oh! si je vous dis que je suis celle que vous venez de nommer, vous me
laisserez mourir de faim: voil deux jours que l'on m'oublie malgr mes
cris.

Le cardinal jeta un second regard sur la suprieure.

--L'ordre! l'ordre! murmura-t-elle.

--L'ordre tait de la nourrir de pain et d'eau, et non de la laisser
mourir de faim.

--Pourquoi s'obstine-t-elle  vivre? dit la suprieure.

Le cardinal sentit quelque chose comme un blasphme lui monter  la
bouche.

Il se signa.

--C'est bien, dit-il, vous direz de qui cet ordre est venu de la laisser
mourir, ou, j'en jure Dieu, vous prendrez sa place dans cette loge!

Puis, revenant  la misrable qui tait l'objet de la discussion:

--Si vous me dites que c'est bien vous qui tes la dame de Cotman; si
vous rpondez fidlement et sincrement aux questions que j'ai  vous
faire, dit le cardinal, dans une heure vous aurez des habits, du feu et
du pain.

--Des habits! du feu! du pain! s'cria la prisonnire; sur quoi
jurez-vous?

--Sur les cinq plaies de Notre Seigneur.

--Qui tes-vous?

--Je suis prtre.

--Alors je ne vous crois pas; ce sont les prtres et les religieuses qui
me torturent depuis neuf ans, laissez-moi mourir; je ne parlerai pas.

--Mais j'tais gentilhomme avant d'tre prtre, s'cria le cardinal, et
je vous jure sur ma foi de gentilhomme.

--Et,  votre avis, demanda la prisonnire, qu'adviendrait-il  celui
qui aurait manqu  ces deux serments?

--Il serait perdu d'honneur dans ce monde et damn dans l'autre.

--Eh bien, oui, s'cria-t-elle; oui, n'importe ce qui puisse arriver, je
dirai tout.

--Et si je suis content de ce que vous direz, avec tout cela, pain,
habits, feu, vous aurez la libert.

--La libert! s'cria la prisonnire, s'lanant contre l'ouverture 
laquelle apparut sa figure hve: oui, je suis Jacqueline le Voyer, dame
de Cotman; oui, je dirai tout, tout, tout!

Puis, comme atteinte d'un accs de folie joyeuse:

--La libert! hurla-t-elle en clatant de rire, mais de ce rire sinistre
qui fait frissonner, et en secouant ses barreaux avec une force dont on
et cru ce corps dbile et maigre, incapable, la libert!--Oh! vous tes
donc Notre Seigneur Jsus-Christ en personne pour dire aux morts:
Levez-vous et sortez de vos tombeaux!

--Ma soeur, dit le cardinal en se tournant vers la suprieure,
j'oublierai tout, si dans cinq minutes, j'ai des instruments  l'aide
desquels on puisse faire  ce spulcre une ouverture assez grande pour
que cette femme y puisse passer.

--Suivez-moi, dit la suprieure.

Le cardinal fit un mouvement.

--Ne vous loignez pas, ne vous loignez pas! dit la prisonnire, si
elle vous emmne avec elle, vous ne reviendrez pas, je ne vous reverrai
plus; le rayon cleste qui est descendu dans mon enfer s'teindra, et je
retomberai dans ma nuit.

Le cardinal tendit la main vers elle.

--Sois tranquille, pauvre crature, dit-il: avec l'aide de Dieu, ton
martyre touche  sa fin.

Mais elle, saisissant de ses mains dcharnes la main du cardinal et la
retenant comme dans un double tau:

--Oh! je la tiens! s'cria-t-elle, votre main; la premire main d'homme
qui se soit tendue vers moi depuis dix ans; les autres taient des
griffes de tigres. Sois bnie, sois bnie,  main humaine!

Et la prisonnire couvrit la main du cardinal de baisers.

Il n'eut point le courage de la lui retirer, et, appelant ses deux
porteurs qui accoururent:

--Suivez cette femme, dit-il, en leur montrant la suprieure, elle va
vous donner les outils ncessaires  ventrer cette tombe; il y a cinq
pistoles pour chacun de vous.

Les deux hommes suivirent la suprieure, qui, la lumire  la main, les
conduisit dans une espce de caveau o l'on mettait les instruments de
jardinage, et d'o ils sortirent cinq minutes aprs, le plus grand des
deux portant une pioche sur son paule, et l'autre une pince  la main.

Ils sondrent la muraille, et,  l'endroit o elle leur parut la moins
paisse, ils se mirent  la besogne.

--Et maintenant, monseigneur, demanda la suprieure, que dois-je faire?

--Allez faire chauffer votre propre chambre, ordonna le cardinal, et
prparer un souper.

La suprieure s'loigna, le cardinal put la suivre des yeux, grce  la
cire allume qu'elle emportait avec elle. Il la vit rentrer dans
l'intrieur du couvent. Probablement, l'intention ne lui tait pas mme
venue de lutter contre l'vnement qui s'accomplissait; elle savait trop
bien qu'au point o elle en tait, quoique le pouvoir du cardinal ft
loin d'avoir atteint la hauteur  laquelle il devait parvenir, elle
n'avait  attendre de misricorde que de lui, sa puissance
ecclsiastique tant encore plus tendue  cette poque que sa puissance
temporelle. Sous ces deux rapports, elle relevait entirement de lui;
comme maison de correction du pouvoir temporel, comme maison religieuse
du pouvoir ecclsiastique.

Lorsque la prisonnire entendit rsonner sur la pierre les coups de
pioche et les grincements de la pince, elle crut seulement alors  ce
que lui avait promis le cardinal.

--C'est donc vrai! c'est donc vrai! s'cria-t-elle. Oh! qui tes-vous,
afin que je vous bnisse dans ce monde et dans l'ternit?

Mais, quand elle entendit tomber les premires pierres  l'intrieur,
quand ses yeux, habitus aux tnbres comme ceux des oiseaux de nuit,
perurent l'infiltration, non pas de la lumire, mais de l'obscurit
transparente qui se faisait dans son tombeau par une autre ouverture que
par celle de cette lucarne grille, qui depuis neuf ans lui donnait tout
ce qui entrait de lumire dans ses yeux et tout ce qui entrait d'air
dans sa poitrine, elle lcha la main du cardinal, s'lana vers cette
ouverture, et, au risque d'avoir les mains brises par les coups de
pioche, elle saisit les pierres, les secouant de toutes ses forces, et
essayant de les desceller, pour hter de son ct l'oeuvre de sa
dlivrance.

Et, avant mme que le trou ft assez grand pour qu'elle en pt sortir,
elle passa la tte, puis les paules, s'inquitant peu de les meurtrir
et de les dchirer, en criant:

--Aidez-moi, mais aidez-moi donc! tirez-moi hors de mon tombeau, mes
librateurs bnis, mes frres bien-aims!

Et comme, par l'effort qu'elle avait fait, elle tait dj sortie 
moiti, ils prirent par dessous les bras ce corps qui avait la couleur
et la froideur de la pierre, de laquelle elle semblait clore, et le
tirrent  eux.

Le premier mouvement de la pauvre crature, lorsqu'elle fut sortie,
lorsqu'elle eut  pleins poumons respir un air pur, lorsqu'elle eut
tendu ses bras avec un douloureux cri de joie vers les toiles, fut de
tomber  genoux pour remercier Dieu; puis, voyant  deux pas d'elle son
sauveur debout, elle tendit les bras de son ct et s'lana vers lui
avec un cri de reconnaissance.

Mais lui, soit piti pour cette femme demi-nue, soit pudeur pour
lui-mme, avait dj dtach sa robe de moine qui, pour tre revtue et
dvtue plus vite, s'ouvrait du haut en bas par devant, et l'avait
tendue sur ses paules, tandis que lui demeurait avec le costume
complet de cavalier, en velours noir avec des rubans violets.

--Couvrez-vous de cette robe, ma soeur, lui dit-il, en attendant les
habits qui vous sont promis.

Puis, soit motion, soit manque de forces, comme elle chancelait:

--Bonnes gens, dit-il aux porteurs en leur donnant une bourse qui
pouvait contenir le double de ce qu'il leur avait promis, prenez entre
vos bras cette femme trop faible pour marcher, et me l'apportez dans la
chambre de la suprieure.

Puis, montant  cette chambre, o selon l'ordre qu'il avait donn, un
grand feu s'allumait dans l'tre, et o deux bougies brlaient sur une
table:

--Maintenant, dit-il  la suprieure, du papier, une plume, de l'encre,
et laissez-nous.

La suprieure obit.

Le cardinal, rest seul, s'accouda sur la table en murmurant:

--Cette fois je crois que le Seigneur est avec moi.

En ce moment, le plus grand des deux hommes apporta dans ses bras, comme
il et fait d'un enfant, la prisonnire, prive de tout sentiment, et la
dposa, enveloppe dans la robe de moine,  quelque distance du feu, 
la place que lui indiquait du doigt le cardinal.

Puis, saluant respectueusement, comme si connaissant la grandeur du
rang, il y ajoutait celle de l'action, il sortit.




CHAPITRE IX.

LE RCIT.


Le cardinal demeura seul avec cette pauvre crature inanime, que l'on
et pu croire morte, si des frissonnements nerveux n'eussent agit de
temps en temps la robe de gros drap qui l'enveloppait, de telle faon
que l'on ne voyait aucune partie de sa personne, mais seulement le
relief de son corps, relief qui semblait bien plus celui d'un cadavre
que d'une personne vivante.

Mais peu  peu, la bienfaisante influence du feu se fit sentir, les
agitations du froc devinrent plus frquentes; deux mains, que l'on et
prises pour celles d'un squelette, si leurs ongles, dmesurment longs,
n'eussent indiqu qu'elles appartenaient  un corps n'ayant point encore
puis la somme de ses souffrances en ce monde, sortirent hors des
manches, s'allongeant instinctivement vers le feu; puis, la tte ple
avec les orbites de ses yeux agrandis par la souffrance, bistre
jusqu'au milieu des joues, ses lvres tires par en haut et par en bas,
laissant voir ses dents serres, apparut  son tour, roide comme celle
d'une tortue sortant de sa carapace. Les jambes se tendirent dans la
mme direction, laissant voir  l'extrmit de la robe deux pieds de
marbre; puis, par un mouvement d'une roideur tout automatique, le corps
se trouva assis, et sourdes comme si elles sortaient de la poitrine d'un
trpass, on entendit ces paroles:

--Du feu! comme c'est bon du feu!

Et, comme un enfant qui n'en connat pas le danger, elle s'approcha
insensiblement de ce feu, dont ses membres glacs mesuraient mal la
chaleur.

--Prenez garde, ma soeur, dit le cardinal, vous allez vous brler!

La dame de Cotman tressaillit, et se tourna tout d'une pice du ct
d'o venait la voix; elle n'avait point vu que la chambre ft occupe
par une autre personne qu'elle, ou plutt elle n'avait rien vu que ce
feu, l'attirant  lui, et lui donnant le vertige comme un abme.

Elle regarda un instant le cardinal, qu'elle ne reconnut point dans son
habit de cavalier, ne l'ayant vu que sous sa robe de moine.

--Qui tes-vous? lui demanda-t-elle. Je connais votre voix; mais vous,
je ne vous connais pas.

--Je suis celui qui vous a dj donn un vtement et du feu, et qui va
vous donner du pain et la libert.

Elle fit un effort de mmoire, et essayant de se souvenir.

--Oh! oui, dit-elle, en se tranant vers le cardinal, oui, vous m'avez
promis tout cela; puis elle regarda autour d'elle, et baissant la voix:
mais pourrez-vous tenir ce que vous m'avez promis? J'ai des ennemis
terribles et puissants.

--Rassurez-vous, vous avez un protecteur plus terrible et plus puissant
qu'eux.

--Lequel?

--Dieu!

La dame de Cotman secoua la tte.

--Il m'a oublie bien longtemps! dit-elle.

--Oui, mais quand il se souvient une fois, il n'oublie plus.

--J'ai bien faim! dit-elle.

Au mme moment, comme si elle et donn un ordre, et que cet ordre et
t excut, la porte s'ouvrit et deux religieuses apportant du pain, du
vin, une tasse de bouillon et un poulet froid entrrent.

A leur vue, la dame de Cotman poussa un cri d'effroi.

--Oh! mes bourreaux! mes bourreaux! cria-t-elle. Dfendez moi.

Et elle alla s'accroupir derrire le fauteuil du cardinal, afin de
mettre son dfenseur inconnu entre elle et les religieuses.

--Ce que j'apporte est-il suffisant, monseigneur? demanda du seuil de la
chambre la suprieure.

--Oui, mais vous voyez la terreur qu'inspirent vos soeurs  la
prisonnire; qu'elles dposent ce qu'elles apportent sur cette table et
qu'elles se retirent.

Les religieuses dposrent sur le bout de la table oppose  la dame de
Cotman le bouillon, le poulet, le pain, le vin, le verre.

Une cuiller tait dans la tasse, une fourchette et un couteau taient
dans le mme plat que le poulet.

--Venez, dit la suprieure  ses religieuses.

Toutes trois allaient sortir.

Le cardinal fit un geste en levant le doigt, la suprieure, qui vit que
c'tait  elle que ce geste s'adressait, s'arrta.

--Songez que je goterai  tout ce que mangera et boira cette femme,
dit-il.

--Vous le pouvez sans crainte, monseigneur, rpondit la suprieure.

Et, faisant une rvrence, elle sortit.

La prisonnire attendit que la porte ft referme, et alors elle tendit
un bras dcharn vers la table, qu'elle regardait en mme temps d'un
oeil avide.

Mais le cardinal s'empara de la tasse de bouillon, dont il but d'abord
une ou deux gorges, et se tournant vers l'affame, qui, les bras
tendus vers lui, le couvrait du regard.

--Il y a deux jours que vous n'avez mang, m'avez-vous dit?

--Trois, monseigneur.

--Pourquoi m'appelez-vous monseigneur?

--J'ai entendu que la suprieure vous appelait ainsi, et d'ailleurs il
faut que vous soyez un grand de la terre pour oser prendre ma dfense
comme vous le faites.

--S'il y a trois jours que vous n'avez mang, raison de plus pour
prendre toute sorte de prcautions. Prenez cette tasse, mais buvez le
bouillon par cuillere.

--Je ferai ce que vous ordonnez, monseigneur, en tout et toujours.

Elle prit avidement la tasse des mains du cardinal et porta la premire
cuillere de bouillon  la bouche.

Mais la gorge semblait s'tre resserre, l'estomac semblait s'tre
rtrci, le bouillon ne passa qu'avec difficult et douloureusement.

Peu  peu cependant la difficult diminua, et aprs la quatrime ou
cinquime cuillere, elle put boire le reste  mme la tasse.

En l'achevant, sa faiblesse tait si grande qu'une sueur froide lui
passa sur le front et qu'elle fut prte  s'vanouir.

Le cardinal lui versa le quart d'un verre de vin, lui recommandant aprs
l'avoir got lui-mme, de le boire  petites gorges.

Elle le but  plusieurs reprises, ses joues se colorrent d'une teinte
fivreuse, et mettant la main  sa poitrine:

--Oh! dit-elle, c'est du feu que je viens de boire.

--Et maintenant, lui dit le cardinal, remettez-vous un peu, nous allons
causer.

Et, lui approchant un fauteuil  l'angle de la chemine, en face de lui,
il l'aida  s'asseoir dessus.

Nul, en voyant cet homme avoir pour ce dbris humain les soins d'une
garde-malade, n'et certes voulu reconnatre en lui ce terrible prlat,
la terreur de la noblesse franaise, qui faisait tomber les ttes que la
royaut n'et pas mme essay de faire plier.

Peut-tre objectera-t-on que son intrt se cachait derrire sa
misricorde.

Mais  ceci nous rpondrons que la cruaut politique, lorsqu'elle est
ncessaire, devient une justice.

--J'ai bien faim encore, dit la pauvre femme, en jetant un regard avide
vers la table.

--Tout  l'heure, dit le cardinal, vous mangerez. En attendant, j'ai
tenu ma promesse: vous avez chaud, vous allez manger, vous allez avoir
des habits, vous allez tre libre; tenez la vtre.

--Que voulez-vous savoir?

--Comment avez-vous connu Ravaillac et o l'avez-vous vu pour la
premire fois?

--A Paris, chez moi. J'tais la confidente en toutes choses de Mme
Henriette d'Entragues; Ravaillac tait d'Angoulme, il y demeurait place
du duc d'Epernon. Il y avait eu deux mauvaises affaires: accus d'un
meurtre, il avait t un an en prison, puis acquitt; mais en prison, il
avait fait des dettes, il n'en sortit que pour y rentrer.

--Avez-vous jamais entendu parler de ses visions?

--Il me les raconta lui-mme. La plus importante et la premire fut
celle-ci: une fois qu'il allumait du feu, la tte penche, il vit un
sarment de vigne qu'il tenait s'allonger et changer de forme; ce sarment
devint la trompette sacre de l'archange, il s'adapta de lui-mme  sa
bouche, et, sans qu'il et besoin de souffler dedans, d'elle-mme elle
sonnait la guerre sainte, tandis qu' droite et  gauche de sa bouche
s'chappaient des torrents d'hosties.

--N'tudia-t-il point la thologie? demanda le cardinal.

--Il se borna  tudier cette seule question: Du droit que tout
chrtien a de tuer un roi ennemi du pape. Lorsqu'il sortit de prison,
M. d'Epernon sachant que c'tait un homme religieux et visit de
l'esprit du Seigneur, et qu'il avait t clerc chez son pre, qui tait
solliciteur de procs, l'envoya  Paris suivre un procs qu'il y avait.
M. d'Epernon lui donna, comme il devait passer par Orlans, des
recommandations pour M. d'Entragues et pour sa fille Henriette, qui lui
donnrent une lettre, afin qu' Paris il loget chez moi.

--Quel effet vous fit-il la premire fois que vous le vtes? demanda le
cardinal.

--Je fus fort effraye de sa figure: c'tait un homme grand et fort,
charpent vigoureusement, d'un roux fonc et noirtre. Quand je le vis,
je crus voir Judas; mais quand j'eus ouvert la lettre de Madame
Henriette, quand j'y eus lu qu'il tait fort religieux, quand j'eus
reconnu moi-mme qu'il tait fort doux, je n'en eus plus peur.

--N'est-ce point de chez vous qu'il alla  Naples?

--Oui, pour le duc d'Epernon; il y mangea chez un nomm Hbert,
secrtaire du duc de Guise, et, pour la premire fois, il annona qu'il
tuerait le roi.

--Oui, je sais dj cela, un nomm Latil m'a dit la mme chose que vous.
Avez-vous connu ce Latil?

--Oh! oui. C'tait  l'poque o je fus arrte, le page de confiance de
M. d'Epernon; lui aussi, doit savoir beaucoup de choses.

--Ce qu'il sait, il me l'a dit; continuez.

--J'ai bien faim, dit la dame de Cotman.

Le cardinal lui versa un verre de vin et lui permit d'y tremper un peu
de pain. Aprs avoir bu ce vin et mang ce pain, elle se sentit toute
rconforte.

--A son retour de Naples vous le vtes? demanda le cardinal.

--Qui, Ravaillac? Oui; ce fut alors que par deux fois, le jour de
l'Ascension et de la Fte-Dieu, il me dit tout, c'est--dire qu'il tait
dcid  tuer le roi.

--Et quel air avait-il en vous faisant cette confidence?

--Il pleurait, disant qu'il avait des doutes, mais qu'il tait forc.

--Par qui?

--Par la reconnaissance qu'il devait  M. d'Epernon, qui faisait
assassiner le roi pour tirer la reine-mre du danger o elle tait.

--Et dans quel danger tait la reine-mre?

--Le roi voulait faire faire le procs de Concini comme concussionnaire
et le faire condamner  tre pendu; celui de la reine-mre comme
adultre, et la renvoyer  Florence.

--Et cette confidence faite, que rsoltes-vous?

--Comme Ravaillac ne savait point  cette poque que la reine-mre en
ft, je pensai  lui tout dire. Le roi,  qui j'avais crit pour lui
demander une audience, n'ayant point rpondu, et de fait  cette poque
il pensait  toute autre chose, tant au plus fort de son amour pour la
princesse de Cond, j'crivis donc  la reine, et cela par trois fois,
que j'avais un avis important  lui donner pour le salut du roi, et
j'offrais de donner toute preuve. La reine me fit rpondre qu'elle
m'couterait, que j'attendisse trois jours. Les trois jours se
passrent, le quatrime, elle partit pour Saint-Cloud.

--Par qui vous fit-elle dire cela?

--Par Vauthier, qui,  cette poque, tait son apothicaire.

--Quelle ide vous vint alors?

--Que Ravaillac se trompait, et que la reine-mre tait du complot.

--Et alors?

--Alors, comme j'tais rsolue de sauver le roi  tout prix, j'allai aux
jsuites de la rue Saint-Antoine demander le confesseur du roi.

--Comment vous reurent-ils?

--Fort mal.

--Y trouvtes-vous le pre Cotton?

--Non, le pre Cotton tait sorti. Je fus reue par le pre procureur,
qui me rpondit que j'tais une visionnaire.--Avertissez au moins le
confesseur de Sa Majest, lui dis-je.--A quoi bon? rpondit-il.--Mais,
si l'on tue le roi! m'criai-je.--Mlez-vous de vos affaires.--Prenez
garde! lui dis-je, s'il arrive malheur au roi, je vais droit aux juges,
et je leur dis vos refus.--Alors, allez au pre Cotton lui-mme.--O
est-il?--A Fontainebleau. Mais inutile que vous y alliez, j'irai
moi-mme.

Le lendemain, ne me fiant pas  la parole du pre procureur, je louai
une voiture et j'allais partir pour Fontainebleau lorsque je fus
arrte.

--Et comment se nommait le procureur des jsuites?

--Le pre Philippe. Mais de la prison, j'crivis encore deux fois  la
reine, et l'une des lettres, j'en suis certaine, lui est parvenue.

--Et l'autre lettre?

--L'autre fut envoye par moi  M. de Sully.

--Par qui?

--Par Mlle de Gournay.

--Je connais cela; une vieille demoiselle qui fait des livres.

--Justement. Elle alla trouver M. de Sully  l'Arsenal; mais comme les
noms d'Epernon et de Concini y taient, et que je disais les divers avis
donns par moi  la reine, M. de Sully n'osa montrer ma lettre au roi;
seulement il lui dit qu'il tait menac, et que s'il voulait il nous
ferait venir au Louvre, moi et Mlle de Gournay. Mais le roi, par
malheur, avait reu tant d'avis de ce genre, qu'il en haussa les
paules, et que M. de Sully rendit la lettre  Mlle de Gournay, comme ne
mritant pas crance.

--Et quelle date pouvait avoir cette lettre?

--Elle devait tre du 10 ou du 11 mai.

--Croyez-vous que Mlle de Gournay l'ait conserve?

--C'est possible: je ne l'ai pas revue. Je fus enleve de la prison o
j'tais, pendant une nuit--alors je comptais encore le temps--c'tait
pendant la nuit du 28 octobre 1619; un huissier entra dans ma cellule,
me fit lever, et me lut un arrt du Parlement qui me condamnait  passer
le reste de ma vie dans une loge sans porte, ayant pour toute fentre
une lucarne grille, et moi, pour toute nourriture, du pain et de l'eau.
Je trouvais bien rude et bien injuste d'tre en prison pour avoir essay
de sauver le roi. Mais cette nouvelle condamnation m'anantit. En
entendant lire le jugement, je tombai vanouie sur le plancher; je
n'avais que vingt-sept ans. Combien d'annes allais-je donc avoir 
souffrir! Pendant mon vanouissement, on me prit et l'on m'emporta dans
une voiture. L'air, qui me frappa le visage  travers une fentre
ouverte, me fit revenir  moi. J'tais assise entre deux exempts, dont
chacun me tenait le poignet avec une petite chane. J'avais sur moi une
robe de bure noire, dont je porte encore les derniers lambeaux. Je
savais que l'on me conduisait au couvent des filles repenties, mais je
ne savais pas ce que c'taient que les filles repenties, et j'ignorais
o le couvent tait situ. La voiture passa  travers une porte qui
s'ouvrit devant elle, s'engagea sous une vote, entra dans une cour et
s'arrta prs du tombeau dont vous m'avez tire. Il y avait une
ouverture par laquelle on me fit passer, et par laquelle un des exempts
passa derrire moi. J'tais  demi morte: je ne fis aucune rsistance.
Il m'appuya debout contre la lucarne; une des chanes avec lesquelles on
me tenait les poignets me fut passe autour du col, et le second exempt
me maintint du dehors, contre la lucarne, tandis que l'autre sortait
librement. Ds qu'il fut sorti, deux hommes que j'avais entrevus dans
les tnbres se mirent au travail; c'tait deux maons; ils muraient
l'ouverture. Seulement alors je revins  moi. Je poussai un cri terrible
et voulus m'lancer vers eux. J'tais retenue par le col. J'eus un
instant l'ide de m'trangler, et je tirai de toutes mes forces; les
anneaux de ma chane m'entrrent dans le col, mais comme la chane
n'avait pas de noeud coulant, je ne pus que tirer en avant de toute ma
force, j'esprais que cette tension suffirait, mon souffle rlait, mes
yeux voyaient couleur de sang; l'exempt lcha la chane, je me
prcipitai vers l'ouverture, mais les maons avaient dj eu le temps de
la fermer aux trois quarts. Je passai mes mains  travers l'ouverture,
essayant de dmolir cette btisse encore frache; un des maons couvrit
mes deux mains de pltre, et l'autre posa une norme pierre dessus.
J'tais prise comme dans un pige. Je criai, je hurlai, j'envisageai
d'un coup d'oeil le nouveau supplice auquel j'allais tre condamne.
Comme personne ne pouvait entrer dans mon cachot, et que je m'y trouvais
attache au ct oppos  la lucarne, j'allais mourir de faim, les deux
mains scelles dans une muraille. Je demandai grce. Un des maons, sans
me rpondre, souleva la pierre avec une pince, je fis un effort violent,
j'arrachai de l'interstice mes deux mains  moiti crases, et j'allai
tomber au-dessous de la lucarne, puise par le double effort que
j'avais fait pour m'trangler et pour empcher les maons de fermer
l'ouverture. Pendant ce temps, leur oeuvre tnbreuse et fatale
s'accomplit. Quand je revins  moi, la porte de mon tombeau tait mure,
j'tais ensevelie vivante. Le jugement rendu par le Parlement tait mis
 excution.

Pendant huit jours je fus folle furieuse; les quatre premiers, je me
roulai dans mon tombeau en poussant des cris dsesprs; pendant ces
quatre jours je ne mangeai point. Je voulais me laisser mourir de faim;
je croyais que j'en aurais la force. Ce fut la soif qui me vainquit. Le
cinquime jour, ma gorge brlait; je bus quelques gouttes d'eau: c'tait
mon consentement  la vie.

Et puis, je me disais qu'il y avait dans tout cela une erreur sur
laquelle on reviendrait certainement. Qu'il tait impossible que sous le
rgne du fils de Henri IV, tandis que la veuve de Henri IV tait
toute-puissante, je me disais qu'il tait impossible que l'on me punt,
moi qui avais voulu sauver Henri IV, plus cruellement que le meurtrier
qui l'avait assassin, car son supplice  lui avait dur une heure, et
Dieu seul savait combien d'heures, combien de jours, combien d'annes
devait durer le mien.

Mais cette esprance, elle aussi, avait fini par s'teindre.

Quand je fus rsolue  vivre, je demandai de la paille pour me coucher,
mais la suprieure me rpondit que le jugement portait que j'aurais pour
nourriture du pain et de l'eau, et que si le Parlement et voulu que
j'eusse de la paille pour lit, il l'et mis dans son arrt. On me refusa
donc ce que l'on accorde aux plus vils animaux, une botte de paille.

J'avais espr, quand vinrent les rudes nuits de l'hiver, que je
mourrais de froid. J'avais entendu dire que le froid tait une mort
assez douce. Plusieurs fois, pendant le premier hiver, je m'endormis, ou
plutt je m'vanouis, succombant  la rigueur du temps. Je me rveillai
glace, roidie, paralyse, mais je me rveillai.

Je vis renatre le printemps, je vis reparatre les fleurs, je vis
reverdir les arbres, de douces brises pntrrent jusqu' moi, et je
leur exposai mon visage baign de larmes. L'hiver semblait avoir tari en
moi la source des pleurs, les larmes revinrent avec le printemps,
c'est--dire avec la vie.

Il me semblerait impossible de vous dire de quelle douce mlancolie me
pntra le premier rayon de soleil qui,  travers ma lucarne, vint
illuminer mon spulcre. Je lui tendis les bras, j'essayai de le saisir
et de le presser sur mon coeur; hlas! il m'chappait aussi fugitif que
les esprances dont il semblait tre le symbole.

Pendant les quatre premires annes et une partie de la cinquime, je
marquai les jours sur la muraille avec un morceau de verre que les
enfants m'avaient jet pendant ma folie furieuse; mais quand je vis le
cinquime hiver, le courage me manqua. A quoi bon compter les jours que
je vivais? Ce que j'avais de mieux  faire, c'tait d'oublier jusqu'
ceux qui me restaient  vivre.

Au bout d'un an, couchant sur la terre nue, n'ayant pour m'appuyer
qu'une muraille humide, mes vtements commencrent  s'user; au bout de
deux ans ils se dchirrent comme du papier dtremp, puis ils tombrent
en lambeaux. J'attendis jusqu'au dernier moment pour en demander
d'autres; mais la suprieure me rpondit que le jugement portait qu'on
me donnerait du pain et de l'eau pour ma nourriture, mais ne portait pas
qu'on me donnerait des habits; que j'avais droit au pain et  l'eau,
mais pas  autre chose.

Je me dnudai peu  peu; l'hiver vint; ces nuits terribles que la
premire anne j'avais eu tant de peine  supporter, vtue d'une chaude
robe de laine, je les subis nue ou  peu prs. Je ramassais les lambeaux
qui tombaient de mes vtements, je les recollais, pour ainsi dire, sur
ma peau. Mais peu  peu, ils tombrent les uns aprs les autres comme
les corces d'un arbre, et je me trouvai nue. De temps en temps, des
prtres venaient me regarder par ma lucarne; les premiers que je vis,
je les priai, je les appelai les hommes du Seigneur, les anges de
l'humanit. Ils se mirent  rire. Depuis que j'tais nue, il en venait
plus qu'auparavant, mais je ne leur parlais plus, et, autant que je le
pouvais, je me voilais avec mes cheveux et avec mes mains.

Au reste, je ne vivais plus que d'une vie machinale,  peu prs comme
vivent les animaux. Je ne pensais plus ou presque plus. Je buvais, je
mangeais, je dormais le plus possible. Pendant que je dormais, du moins,
je ne me sentais pas vivre.

Il y a trois jours on ne m'apporta point ma nourriture  l'heure
habituelle. Je crus que c'tait un oubli involontaire. J'attendis, le
soir vint, j'eus faim, j'appelai; on ne me rpondit pas. La nuit,
quoique souffrant dj beaucoup, je ne pus dormir. Le lendemain matin,
ds le jour, j'tais aux barreaux de ma fentre, pour voir venir ma
nourriture, elle ne vint pas plus que la veille. Des religieuses
passrent, j'appelai, mais elles ne se retournrent mme pas, elles
disaient leur rosaire. La nuit vint. Je compris une chose, c'est qu'on
tait rsolu de me laisser mourir de faim. Quelle triste et faible
nature que la ntre! C'et t un immense bonheur pour moi que la mort,
j'en eus peur!

Cette seconde nuit-l, je ne pus dormir qu'une heure ou deux, et pendant
ces courts assoupissements, je fis des rves terribles. J'prouvais
d'atroces douleurs d'estomac et d'entrailles, qui me rveillaient au
bout de peu d'instants, quand la faiblesse, plus que le sommeil, m'avait
fait fermer les yeux. Le jour vint, mais je ne me levais point pour
aller au-devant de ma nourriture; j'tais bien sre qu'elle ne viendrait
pas. La journe s'coula dans d'immenses douleurs. Je criai non plus
pour demander du pain, mais parce que la souffrance me faisait crier.

Inutile de dire que l'on ne vint point  mes cris.

Plusieurs fois, j'essayai de prier, mais inutilement. Je ne pouvais plus
trouver le mot Dieu, qui,  cette heure, me vient si facilement  la
bouche.

Le jour s'assombrit, l'ombre commena de se faire dans mon spulcre,
puis dans la cour, puis la nuit tomba. J'prouvais de telles angoisses,
que je crus que c'tait la dernire. Je ne criais plus, je n'en avais
point la force, je rlais.

Au milieu de mon agonie, je comptai les heures de la nuit, sans qu'une
seule m'chappt. Le battant de l'horloge semblait frapper contre les
parois de mon crne, et en faire jaillir des millions d'tincelles.
Enfin, minuit venait de sonner, quand le bruit de la porte que l'on
ouvrait et que l'on fermait, bruit insolite  une pareille heure, arriva
jusqu' moi. Je me tranai jusqu' ma lucarne, aux barreaux de laquelle
je me cramponnai avec les deux mains et avec les dents pour ne pas
tomber, et je vis de la lumire sous la vote d'abord, dans le parloir
ensuite; puis cette lumire descendit dans la cour et se dirigea de mon
ct. Un instant j'esprai; mais en voyant que l'homme qui accompagnait
la suprieure tait un moine, tout fut fini: mes mains lchrent les
barreaux, puis mes dents avec plus de peine, elles semblaient s'tre
soudes au fer, et j'allai m'asseoir o vous m'avez vue.

Il tait temps, vingt-quatre heures de plus, vous ne trouviez que mon
cadavre.

Comme si elle et attendu la fin de ce rcit pour entrer et peut-tre en
effet l'attendait-elle, la suprieure, aux dernires paroles que
pronona la dame de Cotman, parut sur le seuil de la chambre.

--Les ordres de monseigneur? demanda-t-elle.

--D'abord et avant tout, une question, et  cette question, je vous l'ai
dit, il s'agit de rpondre fidlement.

--J'attends, monseigneur, dit la suprieure en s'inclinant.

--Qui est venu vous dire que l'on s'tonnait que cette pauvre crature,
nue, au pain et  l'eau, et dj plus qu' moiti descendue au spulcre,
vct si longtemps?

--C'est monseigneur qui m'ordonne de parler? dit la suprieure.

--C'est moi qui, en vertu de ma double autorit spirituelle et
temporelle, vous dis: Je veux savoir quel est le vritable bourreau de
cette femme, les autres n'taient que des tortureurs.

--C'est messire Vauthier, astrologue et mdecin de la reine-mre.

--Celui  qui j'ai adress mes lettres, dit la dame de Cotman, mais qui
 cette poque n'tait que son apothicaire.

--Eh bien, dit le cardinal, il faut que le dsir de ceux qui voulaient
la mort de cette femme soit accompli.--Il tendit la main vers la dame
de Cotman.--Pour tout le monde, except pour vous et pour moi, cette
femme est morte. Voil pourquoi cette nuit vous avez fait ouvrir la
prison; c'tait pour en tirer son cadavre. Et maintenant faites
enterrer,  sa place et sous son nom, une pierre, un soliveau, une
vritable morte que vous irez prendre dans le premier hpital venu, peu
m'importe, cela vous regarde et non pas moi.

--Il sera fait comme vous l'ordonnez, monseigneur.

--Trois de vos religieuses sont dans le secret: la tourire qui nous a
ouvert la porte, les deux soeurs qui ont apport le souper. Vous leur
expliquerez ce qui arrive  ceux qui parlent quand ils devraient se
taire. D'ailleurs--il montra de son doigt sec et impratif la dame de
Cotman--d'ailleurs elles auront l'exemple de madame sous les yeux.

--Est-ce tout, monseigneur?

--C'est tout. Seulement, en descendant, vous aurez la bont de dire au
plus grand de mes deux porteurs qu'il me faut d'ici  un quart d'heure
une seconde chaise, pareille  la premire, seulement fermant  cl,
avec des rideaux aux portires.

--Je lui transmettrai les ordres de Monseigneur.

--Et maintenant, dit le cardinal, laissant reprendre  son caractre le
ct jovial qui en tait une des faces les plus accentues, face que
nous avons dj vue apparatre pendant la nuit o il avait donn 
Souscarrires et  Mme Cavois ce brevet des chaises, dont il venait par
lui-mme de constater la commodit, et que nous verrons plus d'une fois
encore se faire jour dans le reste de notre rcit;--maintenant, dit le
cardinal  la dame de Cotman, je crois que vous tes assez bien pour
manger une aile de cette volaille et pour boire un demi-verre de ce vin
 la sant de notre bonne suprieure.

Trois jours aprs, notre chroniqueur l'Etoile crivait d'aprs les
renseignements envoys par la suprieure des Filles repenties la note
suivante de son journal:

  Dans la nuit du 13 au 14 dcembre, est morte, dans la logette de pierre
  qui lui avait t btie dans la cour du couvent des Filles repenties, et
  d'o elle n'tait pas sortie depuis neuf ans, c'est--dire depuis
  l'arrt du Parlement qui la condamnait  une dtention perptuelle au
  pain et  l'eau, la demoiselle Jacqueline le Voyer, dite dame de
  Cotman, femme d'Isaac de Varennes, souponne de complicit avec
  Ravaillac, dans l'assassinat du bon roi Henri IV.

  Elle a t enterre la nuit suivante dans le cimetire du couvent.




CHAPITRE X.

MAXIMILIEN DE BTHUNE, DUC DE SULLY BARON DE ROSNY.


Pendant tout le temps que le rcit de la dame de Cotman avait dur, le
cardinal avait cout avec l'attention la plus profonde ce long et
douloureux pome; mais quoique de chaque mot de la pauvre victime
ressortt une preuve morale de la complicit de Concini, de d'Epernon et
de la reine-mre dans l'assassinat de Henri IV, aucune preuve matrielle
n'avait surgi, visible, clatante, irrfragable.

Mais ce qu'il y avait de plus clair que le jour, de plus limpide que le
cristal, c'tait non seulement l'innocence de la dame de Cotman, mais
encore son dvouement pour empcher le parricide odieux du 14 mai,
dvouement qu'elle avait pay de neuf ans de prison  la Conciergerie,
et de neuf ans de spulcre aux Filles-Repenties.

Ce qui restait au cardinal  se procurer, ce qu'il fallait qu'il obtnt
 tout prix, puisque le procs de Ravaillac tait brl, c'tait cette
feuille de papier crite sur la roue et contenant les dernires
rvlations de Ravaillac.

Mais l tait la difficult, nous dirons mme l'impossibilit, et
c'tait par l, avant de faire les recherches auxquelles nous voyons le
cardinal se livrer, c'tait par l qu'il avait commenc; mais du premier
coup, il tait all se heurter  un obstacle qu'il avait regard comme
infranchissable.

Nous avons dit, nous le croyons du moins, que cette feuille tait reste
entre les mains du rapporteur du Parlement, messire Joly de Fleury; par
malheur, depuis deux ans, messire Joly de Fleury tait mort, et ce
n'tait qu'aprs le procs de Chalais,  son retour de Nantes, que le
cardinal avait song  faire collection de preuves contre la reine-mre,
parce que ce n'tait qu' l'poque du procs de Chalais qu'il avait pu
apprcier l'tendue de la haine que Marie de Mdicis lui portait.

Messire Joly de Fleury avait laiss un fils et une fille.

Le cardinal les avait appels tous deux en son cabinet de sa maison de
la place Royale, et les avait interrogs sur l'existence de cette
feuille, si importante pour lui et mme pour l'histoire.

Mais cette feuille n'tait plus entre leurs mains, et voici comment elle
en tait sortie.

Au mois de mars 1617, il y avait onze ans de cela, un jeune homme de 15
 16 ans, tout vtu de noir, avec un grand chapeau rabattu sur les yeux,
s'tait prsent chez M. Joly de Fleury, accompagn d'un compagnon de
dix ou douze ans plus g que lui.

Le rapporteur au Parlement les avait reus dans son cabinet, s'tait
entretenu pendant prs d'une heure avec eux, les avait reconduits avec
toutes sortes de marques de respect, jusqu' la porte de la rue, o un
carrosse, chose rare  cette poque, les attendait, et le soir, au
souper, le digne magistrat avait dit  ses enfants:

  Mes enfants, si jamais on s'adresse  vous aprs ma mort pour demander
  cette feuille volante, contenant les aveux de Ravaillac sur la roue,
  dites que cette feuille n'est plus en votre possession, ou, mieux
  encore, qu'elle n'a jamais exist.

Le cardinal, cinq ou six mois avant l'poque o notre rcit a commenc,
avait donc fait venir dans son cabinet, comme nous l'avons dit, la fille
et le fils de messire Joly de Fleury, et les avait interrogs. Ils
avaient d'abord essay de nier l'existence de la feuille, comme le leur
avait conseill leur pre; mais presss de questions par le cardinal,
aprs s'tre consults un instant, ils avaient fini par tout lui dire.

Seulement, ils ignoraient compltement quels pouvaient tre les deux
visiteurs mystrieux, qui, selon toute apparence, tant leur proprit,
taient venus demander  leur pre cette pice importante et l'avaient
emporte avec eux.

C'tait six mois aprs que la gravit du danger dont il tait menac
avait forc le cardinal  se livrer  de nouvelles recherches.

Plus que jamais, nous l'avons vu, cette pice, complment de l'difice
qu'il btissait pour s'y mettre  l'abri des coups de Marie de Mdicis,
lui tait ncessaire, mais plus que jamais il dsesprait de la trouver.

Cependant, comme l'avait dit le Pre Joseph, la Providence avait tant
fait jusque-l pour le cardinal, qu'il tait permis d'esprer qu'elle ne
s'arrterait point en si beau chemin.

En attendant, et comme preuve secondaire, il se procurerait cette lettre
que Mme de Cotman avait crite au roi, qu'elle avait fait parvenir 
Sully par l'intermdiaire de Mlle de Gournay, soit que Sully l'et
garde, soit qu'il l'et rendue  Mlle de Gournay.

Au reste, rien n'tait plus facile  savoir: le vieux ministre, ou
plutt le vieil ami de Henri IV, vivait toujours, habitant l't son
chteau de Villebon, l'hiver son htel de la rue Saint-Antoine, situ
entre la rue Royale et la rue de l'Egout-Sainte-Catherine. On assurait
que, fidle aux habitudes de travail prises par lui, il tait toujours
lev et dans son cabinet  cinq heures du matin.

Le cardinal tira de son gousset une magnifique montre, il tait quatre
heures.

A cinq heures et demie prcises, aprs avoir pass  sa maison de la
place Royale pour y prendre un chapeau, donner l'ordre de prvenir ses
deux convives presque quotidiens: le P. Mulot, son aumnier, et
Lafallons, son parasite, qu'il les attendaient  djeuner, et de faire
savoir  son bouffon, Bois-Robert, qu'il avait besoin de causer avec lui
avant midi, le cardinal frappait  l'htel de Sully, lequel lui tait
ouvert par un suisse habill comme on l'tait sous le rgne que l'on
commenait d'appeler: le rgne du grand roi.

Profitons de cette visite que rend Richelieu  Sully, le ministre
mconnu de l'avenir, au ministre un peu trop surfait du pass, pour
voquer aux yeux de nos lecteurs une des personnalits les plus
curieuses de la fin du seizime et du commencement du dix-septime
sicle, personnalit assez mal comprise et surtout assez mal rendue par
les historiens, qui se sont contents de la regarder en face,
c'est--dire avec sa physionomie d'apparat, au lieu d'en faire le tour
et de l'tudier sous ses diffrents aspects.

Maximilien de Bthune, duc de Sully, arriv,  l'poque o nous en
sommes,  l'ge de soixante-huit ans, avait de singulires prtentions 
l'gard de sa naissance. Au lieu de se laisser tout simplement, comme
son pre et son grand-pre, descendre de la maison des comtes de Bthune
de Flandre, il s'tait fait un arbre gnalogique dans lequel il
descendait d'un Ecossais nomm Bthun, ce qui lui offrait l'avantage,
lorsqu'il crivait  l'vque de Glasgow, de l'appeler: _Mon cousin_. Il
avait encore une autre vision, c'tait de se dire alli  la maison de
Guise par la maison de Coucy, ce qui le faisait parent de l'empereur
d'Autriche et du roi d'Espagne.

Sully, que l'on appelait M. de Rosny, parce qu'il tait n au village de
Rosny, prs de Mantes, tait, malgr sa parent avec l'archevque de
Glasgow et son alliance avec les maisons d'Autriche et d'Espagne, un
assez petit compagnon. Lorsque Gabrielle d'Estres, croyant se faire de
lui un serviteur dvou, et ayant d'ailleurs  se plaindre de la rude
franchise de M. de Sancy, le surintendant des finances, obtint de Henri
IV que ce mauvais courtisan ferait place  Sully, Henri IV--et c'tait
un des grands dfauts de ce grand roi--oublieux jusqu' l'ingratitude et
faible jusqu' la lchet au sujet de ses matresses, Henri IV ne se
souvint plus, sous cette pression goste de Gabrielle, que M. de Sancy,
pour lui amener les Suisses, avait mis en gage le beau diamant qui
aujourd'hui encore porte son nom et fait partie des diamants de la
couronne.

Or, ces sacrifices faits  la France, le pauvre surintendant des
finances, tait devenu si pauvre, que loin qu'il se ft enrichi, comme
le devait faire son successeur, Henri IV avait t oblig de lui
donner, ce que l'on appelait  cette poque-l un arrt de dfense, et
qui n'tait rien autre chose qu'un sauf-conduit contre ses cranciers;
aussi, le bonhomme Sancy, d'un caractre assez factieux, se laissait
parfois arrter comme un crancier ordinaire, et conduire jusqu' la
porte de la prison, puis arriv l, il leur montrait son arrt, tirait
sa rvrence aux huissiers et s'en revenait de son ct, les laissant
aller du leur o bon leur semblerait.

Mais la premire chose que ne manqua point de faire Sully, lorsque le
moment fut venu de prouver sa reconnaissance  sa protectrice, fut
d'tre infidle  la religion des souvenirs. Lorsque Henri IV trouvant
dans son dsir d'pouser Gabrielle, l'avantage d'avoir des enfants tout
faits, parla srieusement de son mariage avec elle, il rencontra dans
Sully un des antagonistes les plus acharns de cette union.

Cette ide de Henri IV d'pouser Gabrielle n'tait cependant pas une
simple fantaisie d'amoureux.

Il voulait donner  la France une _reine franaise_, chose qu'elle
n'avait jamais eue.

Henri IV, avec son prodigieux instinct politique et la profonde
connaissance de sa grande faiblesse, ne se dissimulait point que, quelle
que ft la femme qu'il poust, cette femme aurait une grande influence
sur les destines de l'Etat. Il avait beau, dans les deux heures qu'il
donnait par jour aux affaires, trancher les questions les plus ardues
avec la brve vivacit du commandement militaire, chacun savait que ce
terrible capitaine, qui voulait qu'on le crt libre et absolu, avait
chez lui, femme ou matresse, son gnral, qui, de sa chambre  coucher,
donnait le plus souvent ses ordres au conseil.

Sous un pareil roi, c'tait donc une grosse affaire que le mariage.

Peu importait aux Espagnols d'avoir t vaincus  Arques et  Ivry, si
une reine espagnole de naissance ou d'esprit, cartant Gabrielle,
entrait dans le lit du roi et, du lit du roi, mettait la main sur le
royaume.

Lorsque Henri IV avait dcid de se remarier, il tait  peu prs le
seul souverain de l'Europe qui portt l'pe; c'tait l'homme unique, le
vainqueur apparaissant  l'Europe, mont sur le grand cheval au panache
blanc d'Ivry. Eh bien, cette pe, celle de la France, il ne fallait
point qu'elle lui ft vole  son chevet par une reine trangre.

Voil ce qu'un grand politique, ce qu'un homme de gnie, ce que
Richelieu, par exemple, et compris, et ce que ne comprit point Sully.

Sully qui, par son oeil bleu et dur, et par son teint de rose, 
soixante ans, justifiait peut-tre sa prtention d'tre d'origine
cossaise, tait beaucoup plus craint qu'aim, mme de Henri IV; il
portait la terreur partout, dit Marbault, secrtaire de
Duplessis-Mornay, ses actes et ses yeux faisaient peur.

C'tait un soldat avant tout, ayant fait la guerre toute sa vie; une
main active, nergique, et, chose plus rare, une main financire. Il
tenait dj dans cette main, essentiellement centralisatrice, la guerre,
les finances, la marine, il voulut encore y tenir l'artillerie.
Gabrielle fit la sottise de faire donner par Henri IV la place de
grand-matre  son pre, un homme mdiocre. Sully ne cherchait qu'une
occasion d'tre ingrat, on la lui offrait, il la saisit.

Du jour o Gabrielle avait fait cette injure, disons plus juste, ce
passe-droit  Sully, elle avait donn sa dmission de reine de France.

Henri IV avait reconnu ses deux fils, il leur avait reconnu des titres
princiers et les avait fait baptiser sous ces titres. Le secrtaire
d'Etat de Fresne envoya  Sully la quittance du baptme des enfants de
France:--Il n'y a pas d'_enfants de France_, dit Sully en renvoyant la
quittance.

Le roi n'osa insister.

C'tait, dans Sully, une faon de tter son matre. Peut-tre, si Henri
IV et exig, Sully cdait-il; ce fut Henri IV qui cda. Alors Sully
s'aperut d'une chose, c'est que le roi n'aimait pas autant Gabrielle
qu'il le croyait lui-mme.

Il lui opposa-- elle qui commenait  vieillir--une rivale toujours
jeune, toujours belle, toujours sduisante: une caisse pleine.

Gabrielle tait, hlas! une caisse vide.

Cette caisse pleine tait celle du grand duc de Toscane.

Ce dernier avait, depuis quelques annes, envoy au roi le portrait de
sa nice, un charmant portrait rayonnant de jeunesse et de fracheur, et
dans lequel l'obsit prcoce de Marie de Mdicis pouvait tre dsigne
sous le nom de florissante sant.

Gabrielle le vit.

--Je n'ai pas peur du portrait, dit-elle, mais de la caisse.

Henri IV fut mis en demeure de choisir entre la femme et l'argent.

Et comme il ne se dcidait pas assez vite pour l'argent, on empoisonna
la femme.

Il y avait  Paris un ex-cordonnier de Lucques, mais de race mauresque,
nomm Zamet et signant pour tout titre dans les actes qu'il passait:
Seigneur de dix sept cent mille cus. Adroit  tous les mtiers, apte 
faire fortune dans tous, Zamet, du temps qu'il tait cordonnier, tait
parvenu  faire du pied de Henri III, pied fondant, il est vrai, pour
nous servir d'un terme de la profession, un vritable pied de femme.
Henri III, charm de se voir un pied si charmant, nomma Zamet directeur
de son petit cabinet, o il levait et instruisait douze enfants de
choeur: cet excellent roi aimait la musique!

Zamet commena sa fortune dans cet emploi. Au moment o tout le monde
avait besoin d'argent, au plus chaud de la Ligue, il avait prt  tout
le monde: aux ligueurs, aux Espagnols, et mme au roi de Navarre,  qui
personne ne voulait prter. Avait-il prvu la grandeur de Henri IV,
comme Crassus celle de Csar? C'tait, en ce cas, une ressemblance de
plus avec ce clbre banquier romain.

Cet homme tait l'agent du grand-duc Ferdinand.

Sully et Zamet se comprirent.

Il fallait attendre le moment et le saisir; si on avait le coup d'oeil
juste et la main sre, c'tait partie gagne.

Sully avait fait le _valet_ prs de Gabrielle, il le dit lui-mme dans
ses mmoires. Un jour, dans une discussion avec lui, elle l'appela
_valet_. Sully voulait bien tre un valet, mais ne voulait pas qu'on le
lui dt.

Il se plaignit  Henri IV, et Henri IV dit  Gabrielle:

--J'aime mieux un _valet_ comme lui que dix _matresses_ comme vous.

L'heure tait venue.

Ferdinand, l'ex-cardinal, se tenait aux aguets, allongeant par-dessus
les Alpes le poison qui avait tu son frre Franois et sa belle-soeur
Bianca.

Gabrielle tait  Fontainebleau avec le roi; Pques approchait; son
confesseur exigea d'elle qu'elle allt faire ses Pques  Paris; elle
eut la fatale ide d'aller les faire chez Zamet, un Maure; cela devait
lui porter malheur.

Sully, qui tait brouill avec elle, alla l'y voir. Pourquoi faire?
Peut-tre parce qu'il ne pouvait pas croire qu'elle et commis une
pareille imprudence.

La pauvre femme se croyait dj reine. Pour plaire  Sully, elle fit
comme si elle l'tait, disant qu'elle verrait toujours avec grand
plaisir la duchesse  ses _levers_ et  ses _couchers_. La duchesse,
furieuse, cria  l'impertinence.

--_Les choses ne sont point comme on le croit_, lui dit Sully pour
l'apaiser, _et vous allez voir un beau jeu bien jou, si la corde ne se
rompt pas_.

Evidemment il savait tout.

Comment! Sully savait qu'on allait empoisonner Gabrielle?

Sans doute! Sully tait un homme d'Etat, aussi quitta-t-il Paris pour
laisser les empoisonneurs oprer tout  leur aise; mais il recommanda
bien qu'on le tnt au courant.

Nous disons les empoisonneurs, car il y en avait deux; le second tait
un nomm Lavarenne, qui mourut de saisissement parce qu'une pie, au lieu
de l'appeler d'un nom d'homme, l'avait appel d'un nom de poisson.

De mme que Zamet tait un ex-cordonnier, Lavarenne tait un
ex-cuisinier. C'tait un drle  toute sauce, que Henri IV avait tir
des cuisines de sa soeur Madame, o il jouissait d'une grande clbrit
pour piquer des poulets. Elle le rencontra un jour,  l'poque o il
avait fait fortune.--Eh, lui dit-elle, il parat, mon pauvre Lavarenne,
que tu as plus gagn  porter les _poulets_ de mon frre qu' larder les
miens.

Cette apostrophe de Madame explique l'erreur de la pie et la
susceptibilit de l'ex-lardeur de poulets.

C'est  lui que Sully avait dit:

--Que je sois le premier  le savoir, s'il arrivait par hasard quelque
accident  Mme la duchesse de Beaufort.

Lavarenne n'y manqua point. Sully fut averti un des premiers.

Il lui raconte comment Gabrielle est tombe tout  coup malade, d'une
maladie trange et qui l'a tellement dfigure que de crainte que cette
vue n'en dgoutt le roi Henri IV, si jamais elle en revenait, il s'est
hasard, pour lui pargner un trop grand dplaisir, de lui crire pour
le supplier de rester  Fontainebleau, _d'autant plus qu'elle tait
morte_.

Et il ajoutait:

Et moi je suis ici, tenant cette pauvre femme comme morte, entre mes
bras, ne croyant pas qu'elle vive encore une heure.

Ainsi les deux drles taient si bien srs de la qualit de leur poison
que, la pauvre Gabrielle toute vivante, l'un d'eux crivait au roi
qu'elle tait morte, et  Sully qu'elle allait mourir.

Elle ne mourut cependant pas si vite que l'on croyait; elle agonisa
jusqu'au samedi matin. C'tait le vendredi soir que Lavarenne avait
envoy un messager  Sully. Il arriva qu'il faisait nuit encore; Sully
embrassa sa femme, qui tait au lit, et lui dit:

--Fille, vous n'irez point aux levers et aux couchers de Mme la
duchesse; maintenant que la voil morte, Dieu lui donne bonne vie et
longue.

C'est lui-mme, au reste, qui raconte, et dans ces mmes termes, la
chose dans ses mmoires.

Gabrielle morte, Sully n'eut pas de peine  dcider Henri pour Marie de
Mdicis.

Mais dans l'intervalle de la mort au mariage, il eut une autre corde 
rompre encore.

Ce fut celle d'Henriette d'Entragues.

Henri IV a, parmi nos rois de France, cette spcialit d'tre toujours
amoureux. A peine Gabrielle fut-elle morte, qu'il tomba amoureux
d'Henriette d'Entragues, la fille de Marie Touchet. Pour cder, elle
demandait une promesse de mariage; pour que sa fille cdt, le pre
demandait cinq cent mille francs.

Le roi montra la promesse de mariage  Sully, et lui ordonna de compter
cinq cent mille francs au pre.

Sully dchira la promesse de mariage et fit porter un demi million en
monnaie d'argent dans la pice qui prcdait la chambre  coucher de
Henri IV.

Henri IV, en rentrant dans sa chambre, marcha jusqu'aux genoux dans les
_charles_ et dans les _florins_, et mme dans les florentins; une partie
de cette somme venait de la Toscane.

--Ouais! dit-il, qu'est-ce que cela?

--Ce sont les cinq cent mille francs avec lesquels vous payez  M.
d'Entragues un amour que ne vous livrera point sa fille.

--Ventre-saint-gris! dit le roi, je n'eusse jamais cru que cinq cent
mille francs fissent un si gros volume. Tche d'arranger la chose pour
moiti, mon bon Sully.

Sully arrangea la chose pour trois cent mille francs et livra l'argent;
mais, comme il l'avait prdit  Henri IV, Henriette d'Entragues ne livra
point l'amour.

Il va sans dire que Henri IV, au risque de ce qui pourrait en arriver,
refit la promesse de mariage dchire par Sully.

Sully, que l'on appelait le restaurateur de la fortune publique, ne
perdit pas, comme M. de Sancy, la sienne  cette restauration. Nous ne
voulons pas dire qu'il ft voleur ou concussionnaire, mais il savait
faire ses affaires, ne perdant jamais une occasion de gagner. Henri IV
savait cela et souvent en plaisantait. En traversant la cour du Louvre,
et en voulant saluer le roi, qui tait au balcon, un jour Sully bronche.

--Ne vous tonnez point de ce faux pas, dit le roi, si le plus vigoureux
de mes Suisses avait autant de pots de vin dans la tte que Sully en a
dans son gousset, il ne se contenterait pas de broncher, il tomberait
tout de son long.

Quoique surintendant des finances, Sully, aussi avare pour lui que pour
la France, Sully n'avait pas encore de carrosse et trottait par Paris 
cheval; et comme il montait assez mal  cheval, tout le monde, jusqu'aux
enfants, se moquait de lui. Jamais il n'y eut surintendant plus
rbarbatif; un Italien, venant pour la cinquime ou sixime fois 
l'Arsenal, sans tre parvenu  se faire payer ce qu'on lui devait,
s'cria en voyant trois malfaiteurs pendus en Grve:

--O bienheureux pendus, qui n'avez plus rien  faire avec ce coquin de
Sully!

Sully n'avait pas la mme chance avec tout le monde, qu'avec ce digne
Italien, qui se contentait d'envier le sort des pendus qui n'avaient
plus affaire  lui; un nomm Pradel, ancien matre d'htel du vieux
marchal de Biron, ne pouvait avoir raison de Sully, qui non-seulement
ne voulait point lui payer ses gages, mais un jour le voulut mettre
dehors par les paules. Comme ceci se passait dans la salle  manger de
Sully, et que le couvert tait mis, Pradel prit un couteau sur la table
et poursuivit Sully jusque dans sa caisse, dont il referma  temps la
porte sur l'irascible solliciteur; mais Pradel, son couteau  la main,
alla trouver le roi, lui dclarant qu'il lui tait parfaitement gal
d'tre pendu s'il ouvrait auparavant le ventre  M. Sully. Sully paya.

Il avait t le premier  planter des ormes sur les grandes routes; mais
il tait tellement dtest qu'on les coupait par plaisir, et comme de
son nom on les appelait des Rosny, on disait en les abattant: C'est un
_Rosny_, faisons-en un _Biron_!

A propos de Biron, Sully a racont dans ses mmoires que le marchal et
les douze galants de la cour, ayant entrepris un ballet dont ils ne
pouvaient venir  bout, le roi leur avait dit: Vous ne vous en tirerez
jamais, si Rosny ne vous aide.

Et que s'tant mis au ballet, le ballet alla tout seul.

C'est que, chose dont il est assez difficile de se douter, quand on n'a
vu Sully que dans les histoires, o il apparat sans se drider, avec
l'austrit de sa figure huguenote, c'est que Sully tait fou de la
danse. Tous les soirs, jusqu' la mort de Henri IV-- partir de cette
mort, il ne dansa plus--tous les soirs, un valet de chambre du roi,
nomm Laroche, lui jouait sur un luth les danses du temps, et ds les
premires vibrations de la corde, Sully se mettait  danser tout seul,
coiff d'un bonnet extraordinaire, dont d'habitude il se couvrait la
tte dans son cabinet. Il n'avait, il est vrai, que deux spectateurs, 
moins que, pour rendre la fte plus complte, on n'allt chercher
quelques femmes de _rputation mauvaise_, dit Tallemant des Raux, qui
est fort svre pour Sully. Nous nous contenterons, nous, de dire
_douteuse_. Les deux spectateurs qui, au besoin, comme on l'a vu,
devenaient acteurs, taient le prsident de Chivry et le seigneur de
Chevigny.

S'il ne s'tait agi pour danser en face de lui, que d'une femme lgre,
il et pu se contenter de la duchesse de Sully, dont au reste les
dsordres l'inquitaient si peu, que tous les mois, en lui donnant la
rente mensuelle qu'il lui faisait, il avait l'habitude de lui dire: Tant
pour la table, tant pour votre toilette, tant pour vos amants.

Un jour, ennuy de rencontrer sur son escalier tant de gens qui
n'avaient point affaire  lui, et qui demandaient la duchesse, il fit
faire un escalier qui conduisait chez sa femme. Quand l'escalier fut
termin:

--Madame, lui dit-il, j'ai fait faire un escalier tout exprs pour vous;
faites passer par cet escalier-l les gens que vous savez, car si j'en
rencontre quelqu'un sur le mien, je lui en ferai sauter toutes les
marches.

Le jour o il fut nomm grand-matre de l'artillerie, il prit pour
cachet un aigle tenant la foudre avec cette devise: _Quo jussa Jovis_.

Celle du cardinal de Richelieu, qui montait les escaliers de Sully 
cinq heures et demie du matin, tait, on se le rappelle, un aigle dans
les nuages avec: _Aquila in nubilus_.

--Qui faut-il annoncer? demandait le valet, qui prcdait le visiteur
matinal.

--Annoncez, rpondit celui-ci, souriant d'avance de l'effet que cette
annonce allait produire, annoncez M. le cardinal de Richelieu!




CHAPITRE XI.

LES DEUX AIGLES.


Et, en effet, si jamais annonce produisit un effet inattendu, ce fut
celle qui frappa l'oreille de Sully, se retournant pour voir quel tait
l'importun qui venait le dranger avant le jour.

Il tait occup  crire les volumineux mmoires qu'il nous a laisss,
et se leva de son fauteuil  l'annonce du valet.

Il tait vtu  la mode de 1610, c'est--dire comme on s'habillait
dix-huit ou vingt ans auparavant, de velours noir, avec les chausses et
le pourpoint taillads de satin violet. Il portait la fraise empese,
les cheveux courts, la barbe longue; dans cette barbe tait, comme dans
celle de Coligny, fich un cure-dent, afin qu'il n'et point  se
dranger pour l'aller chercher, s'il tait trop loin. Quoique la mode en
ft passe depuis longtemps et qu'une grande robe de chambre recouvrt
son pourpoint et tombt jusqu' ses souliers de feutre, il portait ses
ordres en diamants et ses chanes de col, comme s'il et d,  l'heure
accoutume, assister au conseil de Henri IV. Vers une heure, quand le
temps tait beau, on le voyait, moins sa robe de chambre, descendre de
son htel dans cet quipage, suivi de quatre Suisses qu'il entretenait
pour lui servir de gardes, et se promener sous les arcades du
Palais-Royal, o chacun s'arrtait pour le regarder se mouvant gravement
et avec lenteur, pareil au fantme du sicle pass.

Chacun des deux hommes qui se trouvaient pour la premire fois en
prsence tait singulirement reprsent par sa devise. _Aquila in
nubibus_, l'Aigle dans les nuages, et qui, au sein des nuages,  moiti
voil par eux, dirigeait tout en France, reprsentait admirablement le
ministre qui tait tout, et par lequel Louis XIII tait roi; tandis
qu'au contraire l'aigle lanant la foudre: _Quo jussa Jovis_, o
l'envoie Jupiter, peignait d'une faon moins caractristique Sully, bras
droit de Henri IV, mais n'obissant que quand Henri IV ordonne, et
n'tant rien que par Henri IV.

Peut-tre quelques lecteurs se plaindront-ils que tous ces dtails sont
inutiles, et diront-ils,  la seule recherche qu'ils sont du pittoresque
et de l'inconnu, qu'ils savent ces dtails aussi bien que moi; aussi
n'est-ce pas pour ceux qui _savent ces dtails aussi bien que moi_ que
je les consigne ici, et ceux-l peuvent les passer; mais c'est pour ceux
qui les ignorent ou pour ceux, plus nombreux encore, qui, attirs par le
titre ambitieux de _roman historique_, veulent apprendre quelque chose
en le lisant, afin que ce titre soit justifi.

Richelieu, jeune relativement  Sully (il n'avait que quarante-deux ans,
et Sully en avait soixante-huit), s'avana vers le vieil ami de Henri IV
avec le respect qu'il devait  la fois  son ge et  sa rputation.

Sully lui dsigna un fauteuil, Richelieu prit une chaise; le vieillard,
orgueilleux, familier avec l'tiquette des cours, fut sensible  ce
dtail.

--Monsieur le duc, lui dit le cardinal en souriant, ma visite vous
tonne?

--J'avoue, rpondit Sully avec sa brusquerie ordinaire, que je ne m'y
attendais pas.

--Pourquoi donc? monsieur le duc; tous les ministres qui ont travaill
ou qui travaillent pour la postrit, et nous sommes de ceux-l, sont
solidaires du bonheur, de la gloire et de la grandeur du rgne sous
lequel ils sont appels  rendre des services  la France; pourquoi
donc, moi, qui sers humblement le fils, ne viendrais-je point chercher
un appui, des conseils, des renseignements mmes, prs de celui qui a si
glorieusement servi le pre?

--Bon, fit Sully avec amertume, qui se souvient des services rendus, ds
lors que celui qui les rendait est devenu inutile? Vieil arbre mort
n'est pas mme bon  faire du feu, aussi ne lui fait-on pas mme
l'honneur de l'abattre.

--Souvent le bois mort brille la nuit, monsieur le duc, quand le bois
vivant se perd dans l'obscurit; mais Dieu merci, j'accepte la
comparaison; vous tes toujours un chne, et j'espre que dans vos
rameaux chantent harmonieusement votre gloire, ces oiseaux qu'on appelle
les souvenirs.

--On m'a dit que vous faisiez des vers, monsieur le cardinal, dit
ddaigneusement Sully?

--Oui, dans mes moments perdus; mais pour moi, monsieur le duc, j'ai
appris la posie, non pas prcisment pour tre pote moi-mme, mais
pour tre bon juge en posie et rcompenser les potes.

--Dans mon temps, fit Sully, on ne s'occupait point de ces messieurs-l.

--Votre temps, messire, rpondit Richelieu, tait un glorieux temps; on
y enregistrait des noms de batailles qui s'appelaient Coutras, Arques,
Ivry, Fontaine-Franaise; on y reprenait les projets de Franois Ier et
de Henri II contre la maison d'Autriche; et vous tiez un des soutiens
de cette grande politique.

--Ce qui me brouilla avec la reine mre.

--On y tablissait l'influence franaise en Italie, continua le
cardinal, sans paratre faire attention  l'interruption, que cependant
il enregistrait soigneusement dans sa mmoire. On y acqurait la Savoie,
la Bresse, le Bugey et le Valromey; on y soutenait les Pays-Bas insurgs
contre l'Espagne; on rapprochait en Allemagne les luthriens des
catholiques; on y formait le projet, et vous tiez l'instigateur de ce
projet, d'une espce de rpublique chrtienne, o tous les diffrends
eussent t jugs par une dite souveraine, o toutes les religions
eussent t mises sur le pied d'galit, o l'on armait pour rendre aux
hritiers de Juliers les domaines confisqus sur eux par l'empereur
Mathias...

--Oui, et ce fut au milieu de ces beaux projets que le frapprent _les
parricides_.

Richelieu enregistra la seconde interruption prs de la premire, car,
sur la seconde comme sur la premire, son intention tait de revenir, et
continua:

--Dans de si glorieux temps, on n'a point de loisirs  donner aux
lettres; ce n'est point sous Csar que naissent les Horace et les
Virgile; ou s'ils naissent sous Csar, c'est sous Auguste seulement
qu'ils chantent. J'admire vos guerriers et vos lgislateurs, monsieur de
Sully, ne mprisez pas trop mes potes: c'est par les guerriers et les
lgislateurs que les empires sont grands; mais c'est par les potes
qu'ils sont lumineux. L'avenir est une nuit comme le pass, les potes
sont les phares de cette nuit-l. Demandez aujourd'hui quels sont les
ministres et les gnraux d'Auguste, on vous nommera Agrippa, tous les
autres sont oublis. Demandez quels sont les protgs de Mcne, on vous
nommera Virgile, Horace, Varon, Tibulle; Ovide proscrit, est une tache
au rgne du neveu de Csar; je ne puis pas tre Agrippa ou Sully,
laissez-moi tre Mcne.

Sully regarda avec tonnement cet homme dont on lui avait dit vingt fois
l'orgueilleuse tyrannie, et qui venait le trouver pour lui rappeler les
jours glorieux de sa puissance et mettre sa grandeur prsente aux pieds
de sa grandeur passe.

Il tira son cure-dent de sa barbe, et le passant entre ses dents, qui
eussent fait honneur  un jeune homme:

--Bon, bon, bon, dit-il, je vous passe vos potes, quoiqu'ils ne fassent
pas des choses bien merveilleuses.

--Monsieur de Sully, dit Richelieu, combien y a-t-il de temps que vous
ftes planter les ormes qui ombragent nos routes?

--Monsieur le cardinal, dit Sully, c'tait de 1598  1604, donc il y a
vingt-quatre ans.

--Etaient-ils aussi beaux et aussi vigoureux, lorsque vous les planttes
qu'aujourd'hui?

--Avec cela qu'on les a bien arrangs, mes ormes!

--Oui, je sais que le peuple, qui se trompe aux meilleures intentions,
et qui n'a pas vu l'ombre que la main prvoyante d'un grand homme semait
sur les routes pour le bien-tre des voyageurs fatigus, en a arrach
une partie, mais ceux qui ont survcu n'ont-ils point tendu leurs
branches, n'ont-ils pas multipli leurs feuilles?

--Si fait, si fait, dit Sully tout joyeux, et quand je vois ceux qui
restent, si vigoureux, si verts, si bien portants, je suis presque
consol pour ceux qui ne sont plus.

--Eh bien, moi, monsieur de Sully, dit Richelieu, il en est ainsi de mes
potes; la critique en arrachera une partie, le bon got une autre; mais
ceux qui resteront n'en seront que plus forts et plus verdissants.

--Aujourd'hui, j'ai plant un orme qu'on appelle Rotrou; demain je
planterai probablement un chne qu'on appellera Corneille. J'arrose, en
attendant, je ne dirai pas ceux qui ont pouss tout seuls sous votre
rgne: Desmarets, Bois-Robert, Mayret, Voiture, Chapelain, Gombeault,
Baro, Resseiguier, la Morelle, Grandchamp, que sais-je moi? Ce n'est pas
ma faute s'ils poussent mal et, au lieu de faire une fort, ne font
qu'un taillis.

--Soit, soit, soit, dit Sully; aux grands travailleurs--et l'on dit que
vous tes un grand travailleur, monsieur le cardinal--il faut des
distractions, et dans vos moments perdus autant vaut vous faire
jardinier qu'autre chose.

--Que Dieu bnisse mon jardin, monsieur de Sully, et il deviendra celui
du monde entier.

--Mais enfin, dit Sully, je prsume que vous ne vous tes pas lev 
cinq heures du matin pour venir me faire des compliments et me parler de
vos potes?

--D'abord, je ne me suis pas lev  cinq heures, dit en souriant le
cardinal, je ne me suis pas encore couch, voil tout. De votre temps,
monsieur de Sully, on se couchait tard peut-tre, et l'on se levait de
bonne heure, mais encore dormait-on! De mon temps  moi, on ne dort
plus; non, je ne suis pas prcisment venu pour vous faire des
compliments et vous parler de mes potes, mais l'occasion s'en est
trouve en passant, et je n'ai eu garde de la laisser chapper; je suis
venu pour vous parler de deux choses dont vous m'avez le premier parl
vous-mme.

--Moi! je vous ai parl de deux choses?

--Oui.

--Je n'ai rien dit...

--Excusez-moi; quand je vous rappelais vos grands projets contre
l'Autriche et l'Espagne, vous avez dit: _Projets qui m'ont brouill avec
la reine-mre_.

--C'est vrai; n'est-elle pas Autrichienne par sa mre Jeanne, et
Espagnole par son oncle Charles-Quint.

--Justement, et cependant c'tait  vous, monsieur de Sully, qu'elle
devait d'tre reine de France.

--J'ai eu tort de donner ce conseil au roi Henri IV, mon auguste matre,
et depuis, bien souvent, je m'en suis repenti.

--Eh bien, la mme lutte que vous etes  soutenir, il y a vingt ans, et
dans laquelle vous avez succomb, je la soutiens, moi, aujourd'hui, et
peut-tre y succomberais-je  mon tour pour le malheur de la France, car
aujourd'hui j'ai deux reines contre moi, la jeune et la vieille.

--Par bonheur, dit Sully en grimaant un sourire et en mchant son
cure-dents, ce n'est pas la jeune qui a le plus d'influence; le roi
Henri IV aimait trop; son fils n'aime pas assez.

--Avez-vous quelquefois song, monsieur le duc,  cette diffrence qui
existe entre le pre et le fils?

Sully regarda Richelieu d'un air railleur, comme pour demander: En
tes-vous l?

Puis:

--Entre le pre et le fils, rpta-t-il, avec un accent trange; oui,
j'y ai song et bien souvent.

--Vous rappelez-vous le pre, tout activit, faisant vingt lieues 
cheval dans sa journe et jouant  la paume le soir; toujours debout,
tenant conseil en marchant, recevant les ambassadeurs en marchant,
chassant du matin au soir, emport dans tout, jouant pour gagner,
trichant quand il ne gagnait pas, rendant l'argent mal gagn, c'est
vrai, mais ne pouvant s'empcher de tricher; sensible des nerfs,
souriant de physionomie, mais d'un sourire toujours prs des larmes;
mobile jusqu' la folie, mais mettant toujours le coeur de moiti dans
ses moindres caprices; trompant les femmes, mais les honorant. Il avait
reu du ciel en naissant ce grand don qui fait pleurer sainte Thrse
sur Satan, qui ne peut que har: il aimait.

--Avez-vous connu le roi Henri IV? demanda Sully tonn.

--Je l'ai vu une fois ou deux dans ma jeunesse, dit Richelieu, voil
tout; mais je l'ai fort tudi. Mais, au contraire de lui, voyez son
fils, lent comme un vieillard, morne comme un trpass, ne marchant
presque jamais, se tenant debout, mais immobile, prs d'une fentre;
regardant sans voir, chassant comme un automate, jouant sans dsir de
gagner, sans ennui de perdre. Dormant beaucoup, pleurant peu, n'aimant
rien, et, ce qui pis est, n'aimant personne.

--Sur cet homme, je comprends, dit Sully, vous n'avez pas de prise.

--Si fait! car au milieu de tout cela, il a deux qualits; il a
l'orgueil de la monarchie; il est jaloux de l'honneur de la France; ce
sont deux perons dont je l'aiguillonne et je le conduirais  la
grandeur sans sa mre, sans cesse sur mon chemin pour dfendre
l'Espagne ou soutenir l'Autriche, quand, suivant la politique du grand
roi Henri et de son grand ministre Sully, je veux attaquer ces deux
ternelles ennemies de la France. Eh bien, je viens  vous, mon matre,
 vous que j'tudie et que j'admire, comme financier surtout, je viens
vous demander votre appui contre le mauvais gnie qui fut votre ennemi
autrefois et qui est le mien aujourd'hui.

--En quoi puis-je vous aider, demanda Sully, vous que l'on dit plus
puissant que le roi?

--Vous avez dit que ce fut au milieu de ses beaux projets que _les
parricides_ frapprent Henri IV?

--Ai-je dit _les parricides_, ou le parricide?

--Vous avez dit _les parricides_.

Sully se tut.

--Eh bien, continua Richelieu rapprochant sa chaise du fauteuil de
Sully, rappelez bien tous vos souvenirs sur cette fatale date du 14 mai,
et veuillez me dire quels sont les avis que vous avez reus?

--On en reut beaucoup; mais par malheur on y fit peu d'attention; quand
la Providence veille, il arrive souvent que les hommes dorment; mais
avant tout le roi Henri avait commis deux imprudences.

--Lesquelles?

--Aprs avoir promis au pape Paul V le rtablissement des jsuites, il
lui rpondit, quand il le pressa de tenir sa promesse:--Si j'avais deux
vies, j'en donnerais une pour satisfaire Votre Saintet; mais, n'en
ayant qu'une, je la garde pour votre service et l'intrt de mes
sujets. La seconde fut de laisser insulter en plein Parlement le
chevalier de la reine, l'illustrissime faquin Concino Concini; elle se
crut avilie elle-mme en voyant son Sigisbe, son brillant vainqueur des
jotes, celui qui avait clips des princes, battu par des hommes de
robe, plum par des clercs, elle voua le roi  une vendetta italienne,
et elle ferma son coeur  tous les avis qui lui furent donns.

--Ces avis ne lui furent-ils point particulirement donns, demanda
Richelieu, par une femme nomme la dame de Cotman?

Sully tressaillit.

--Oui, particulirement, dit-il, mais il y en eut d'autres. Il y eut un
nomm Lagarde qui se trouvait  Naples chez Hbert, qui prvint le roi
et que d'Epernon fit assassiner. Il y eut un certain Labrosse que l'on
n'a point retrouv, et qui, le 14 mai au matin, prvint M. de Vendme
que le passage du 13 au 14 serait fatal au roi.

--Mais... insista Richelieu, cette dame de Cotman ne s'est-elle point
aussi adresse  vous, monsieur le duc?

Sully baissa la tte.

--Les meilleurs et les plus dvous, dit-il, ont leurs aveuglements; et
cependant j'en parlai au roi; mais le roi haussa les paules et dit: Que
veux-tu, Rosny--il avait continu de m'appeler de mon nom de naissance
quoiqu'il m'et fait duc de Sully--que veux-tu Rosny? il en sera ce
qu'il plaira  Dieu.

--Ce fut par une lettre que vous ftes prvenu, n'est-ce pas, monsieur
le duc?

--Oui.

--Cette lettre,  qui tait-elle adresse?

--A moi, pour tre remise au roi.

--Par qui vous tait-elle adresse?

--Par la dame de Cotman.

--Une autre femme s'tait charge de vous la remettre?

--Mlle de Gournay.

--Et puis-je vous demander, monsieur le duc--remarquez que c'est pour le
bien et l'honneur de la France que j'ai l'honneur de vous questionner.

Sully fit un signe de la tte indiquant qu'il tait prt  rpondre.

--Et cette lettre, pourquoi ne la remtes-vous point au roi?

--Parce que les noms de la reine Marie de Mdicis, celui de d'Epernon et
celui de Concini y taient en toutes lettres.

--Cette lettre vous l'avez garde, monsieur le duc?

--Non, je l'ai rendue.

--Puis-je vous demander  qui?

--A celle qui l'avait apporte,  mademoiselle de Gournay.

--Avez-vous, monsieur le duc, quelque rpugnance  m'crire ces mots:

  Mlle de Gournay est autorise  remettre  Mgr le cardinal de Richelieu
  la lettre adresse, le 11 mai 1610,  M. le duc de Sully par la dame de
  Cotman.

--Non, si Mlle de Gournay vous refusait; mais sans doute vous la
donnera-t-elle, tant pauvre et ayant grand besoin d'tre protge par
vous, sans que vous ayez besoin de mon autorisation.

--Cependant si elle refusait?

--Envoyez-moi un messager, et il vous rapportera mon autorisation.

--Maintenant un dernier mot, monsieur de Sully, et vous aurez acquis
tous droits  ma reconnaissance.

Sully s'inclina.

--Il existait chez M. Joly de Fleury, dans une cassette mure,  l'angle
des rues Saint-Honor et des Bons-Enfants, le procs de Ravaillac au
Parlement.

--La cassette a t rclame et porte au palais de justice, o elle a
disparu dans un incendie: de sorte que M. Joly de Fleury ne s'est plus
trouv possesseur que du procs-verbal dict par Ravaillac sur
l'chafaud, entre les tenailles et le plomb fondu.

--Cette feuille n'est plus entre les mains de la famille?

--Elle a t, en effet, rendue par M. Joly de Fleury avant sa mort.

--Savez vous  qui? demanda Richelieu.

--Oui.

--Vous le savez, s'cria-t-il, ne pouvant rprimer un sentiment de joie;
alors... alors, vous allez me le dire, n'est-ce pas? Cette feuille,
c'est mon salut,  moi, ce qui n'est rien; mais c'est la gloire, c'est
la grandeur, c'est l'honneur de la France, ce qui est tout. Au nom du
ciel, dites-moi  qui cette feuille a t remise.

--Impossible.

--Et pourquoi impossible?

--J'ai fait serment.

Le cardinal se leva.

--Du moment o le duc de Sully a fait serment, dit-il, honneur au
serment de Sully; mais, en vrit, il y a une fatalit sur la France.

Et, sans mme essayer de tenter Sully par une seule parole, il s'inclina
profondment devant lui, reut de la part du vieux ministre un salut
poli, mais modr, et se retira, commenant  douter de cette providence
dont le P. Joseph lui avait promis le secours.




CHAPITRE XII.

LE CARDINAL EN ROBE DE CHAMBRE.


Le cardinal rentra chez lui, place Royale, vers sept heures du matin,
renvoya ses porteurs, qui se dclarrent bien pays et par consquent,
satisfaits de leur nuit, se coucha deux heures, et vers neuf heures et
demie du matin descendit dans son cabinet en pantoufles et en robe de
chambre.

Ce cabinet, c'tait l'univers du duc de Richelieu. Il y travaillait
douze  quatorze heures par jour; il y djeunait avec son confesseur,
ses bouffons et ses parasites, souvent mme il y dormait sur un grand
canap en forme de lit, sur lequel il se jetait quand la besogne
politique donnait par trop. D'habitude il dnait avec sa nice.

Personne n'entrait dans ce cabinet renfermant tous les secrets de
l'Etat,  moins que Richelieu n'y ft, except son secrtaire
Charpentier, l'homme sur lequel il pouvait compter comme sur lui-mme.

Une fois entr, il en faisait ouvrir les diffrentes portes par
Charpentier, except cependant la porte donnant chez Marion Delorme,
dont seul il avait la clef.

Cavois avait commis l'indiscrtion de dire que parfois, quand le
cardinal, au lieu de remonter dans sa chambre et de se coucher dans son
lit, se jetait tout habill sur le canap de son cabinet, il avait
pendant la nuit entendu une seconde voix, qu' son timbre il avait
reconnue pour une voix de femme, laquelle voix dialoguait avec lui.

Les mauvaises langues avaient dit alors, et le bruit s'en tait rpandu,
que c'tait Marion Delorme, alors dans toute la fleur de sa jeunesse et
de sa beaut, puisqu'elle avait  peine dix-huit ans, qui passait comme
une fe  travers la muraille ou comme un sylphe  travers le trou de la
serrure, et qui venait causer avec le cardinal de choses n'ayant
aucunement trait  la politique.

Mais personne ne pouvait dire l'avoir jamais vue chez le cardinal.

D'ailleurs, nous qui avons pntr dans ce cabinet redout, et qui en
connaissons tous les secrets, nous savons qu'il existait une bote aux
lettres  l'aide de laquelle le cardinal correspondait avec sa belle
voisine; Marion Delorme n'avait donc pas besoin de venir chez le
cardinal, ni le cardinal d'aller chez Marion.

Ce jour-l probablement avait-il quelque chose  lui dire, car, de mme
que nous le lui avons dj vu faire,  peine entr dans son cabinet, il
crivit deux lignes sur un morceau de papier, ouvrit la porte de
communication, glissa le papier sous la seconde porte, tira la sonnette
et referma la premire.

Ce papier, nous pouvons le dire  nos lecteurs, pour lesquels nous
n'avons rien de cach, contenait l'interrogation suivante:

  --Combien de fois, depuis huit jours, M. le comte de Moret est-il venu
  chez Mme de la Montagne? est-il fidle ou infidle? en somme, que
  sait-on de lui?

Comme d'habitude, cette question tait signe: Armand.

Mais, disons-le, l'criture et la signature taient dguises et
n'avaient rien de commun avec l'criture et la signature du grand
ministre.

Aprs quoi, il appela Charpentier et lui demanda qui tait dans le salon
voisin.

--Le R. P. Mulot, M. de Lafalone et M. de Bois-Robert, rpondit le
secrtaire.

--C'est bien, dit Richelieu, faites-les entrer.

Nous avons dit que le cardinal djeunait d'habitude avec son confesseur,
ses bouffons, ses parasites, et peut-tre nos lecteurs ont-ils t
tonns de la socit dans laquelle nous plaons le confesseur de Son
Eminence. Mais le P. Mulot n'tait point un de ces casuistes rigides,
qui surchargent leurs pnitents de _Pater noster_ et _d'Ave Maria_...

Non, le P. Mulot tait avant tout un ami du cardinal. Onze ans
auparavant, lors de l'assassinat du marchal d'Ancre, lorsque la
reine-mre avait t exile  Blois et le cardinal  Avignon, le P.
Mulot, soit par amiti pour le jeune Richelieu, soit confiance dans son
gnie  venir, avait vendu tout ce qu'il possdait, et en avait tir
trois ou quatre mille cus pour le cardinal, alors vque de Luon.
Aussi conservait-il son franc parler avec tout le monde, et ne se
gnait-il pour qui que ce ft. Mais c'tait surtout  l'endroit du
mauvais vin qu'il tait d'autant plus intraitable qu'il tait tout 
fait courtisan du bon. Un jour qu'il dnait chez M. d'Alaincourt,
gouverneur de Lyon, et qu'il tait mcontent du vin qu'on lui servait,
il fit venir le laquais qui l'avait vers, et le prenant par l'oreille:

--Mon ami, lui dit-il, vous tes un grand coquin de ne point avertir
votre matre, qui, peut-tre ne s'y connaissant pas, croit nous donner
du vin et nous sert de la piquette.

A ce culte de la vigne, le digne aumnier avait gagn un nez qui, pareil
 celui de Bardolph, le joyeux compagnon de Henri V, et pu servir le
soir de lanterne, de sorte qu'un jour, que, n'tant encore qu'vque de
Luon, M. de Richelieu essayait des chapeaux de castor, et que le P.
Mulot le regardait les essayer, M. de Richelieu en choisit un, et le
mettant sur sa tte:--Celui-ci me va-t-il bien? demanda-t-il.

--Il irait encore mieux  Votre Grandeur, rpondit Bois-Robert, s'il
tait de la couleur du nez de votre aumnier.

Le brave Mulot ne pardonna jamais cette plaisanterie  Bois-Robert.

Le second convive attendu par le cardinal tait un gentilhomme de
Touraine, appel Lafalone. C'tait une espce de gardien que le cardinal
s'tait fait donner par le roi avant qu'il et des gardes, pour empcher
qu'on ne le dranget inutilement ou pour des choses de peu
d'importance. Ce Lafalone tait aussi grand mangeur que Mulot tait
buveur, et voir boire l'un et manger l'autre tait un plaisir que se
donnait presque tous les jours le cardinal. En effet, Lafalone ne
pensait qu' la table. Quand les autres disaient qu'il ferait beau
promener, qu'il ferait beau chasser, qu'il ferait beau baigner
aujourd'hui, lui, invariablement disait: qu'il ferait beau manger. Il
en rsulta que, quoique le cardinal et des gardes, il n'en conserva pas
moins Lafalone.

Le troisime convive ou plutt la troisime personne  laquelle le
cardinal avait fait dire de venir, tait Franois Metel de Bois-Robert,
l'un de ses collaborateurs, mais plutt encore son bouffon. D'abord, on
ne saurait dire pourquoi, Bois-Robert lui avait fort dplu. Il s'tait
sauv de Rouen, o il tait avocat, pour une mauvaise affaire que
voulait lui faire une fille qui l'accusait de lui avoir fait deux
enfants. En arrivant  Paris, il s'tait attach au cardinal Duperron,
puis avait tent de passer au service du cardinal; mais nous l'avons
dit, il ne lui tait point sympathique, et plusieurs fois il gronda ses
gens de ne pas savoir le dfaire de lui.

--Eh! monsieur, lui dit un jour Bois-Robert, vous laissez bien manger
aux chiens les miettes de votre table, ne vaux-je pas bien un chien?

Cette humilit dsarma le cardinal, et non-seulement il avait pris
Bois-Robert en amiti mais encore il ne pouvait se passer de lui.

Quand le cardinal tait de bonne humeur, il l'appelait: Le Bois tout
court,  cause d'un don que lui avait fait M. de Chteauneuf sur le
bois qui vient de Normandie.

C'tait son journal du matin; par Bois-Robert, le cardinal connaissait
tout ce qui se passait dans cette rpublique des lettres qui commenait
 se consolider; puis Bois-Robert, qui avait un coeur excellent, guidait
la main du cardinal dans les bienfaits qu'elle devait rpandre, et
parfois, bon gr, mal gr, la forait de s'ouvrir quand elle voulait
rester ferme par quelque motif de haine ou de jalousie, et Bois-Robert,
 sa manire, lui prouvait que celui qui peut se venger ne doit point
har, et que celui qui est tout-puissant ne saurait tre jaloux.

On comprend qu'avec cette ternelle tension d'esprit vers la politique,
ces menaces ternelles de conspirations, cette lutte acharne contre
tout ce qui l'entourait, le cardinal avait besoin de temps en temps de
se laisser aller  des gaits qui, pour lui, devenaient presque de
l'hygine; l'arc trop tendu et surtout toujours tendu se ft bris.

C'tait surtout aprs des nuits comme celle qu'il venait de passer, et
au milieu de ses plus sombres proccupations, que le cardinal
recherchait la socit des trois hommes avec lesquels nous allons le
voir se reposer quelques instants de ses travaux, de ses angoisses et de
ses fatigues.

D'ailleurs, outre les contes qu'il esprait tirer, comme d'habitude, de
la verve intarissable de Bois-Robert, il avait  le charger de dcouvrir
la demeure de la demoiselle de Gournay et de la lui amener.

Aussitt sa lettre pour Marion Delorme dpose dans le couloir, il
ordonna donc, comme nous l'avons dit,  Charpentier d'ouvrir  ses trois
convives.

Charpentier ouvrit la porte.

Bois-Robert et Lafalone se firent des politesses pour passer; mais
Mulot, qui paraissait de mauvaise humeur, les carta tous deux et passa
le premier.

Il tenait une lettre  la main.

--Oh! lui dit le cardinal, qu'avez-vous donc, mon cher abb?

--Ce que j'ai, cria Mulot, en trpignant, j'ai que je suis furieux!

--Et pourquoi?

--Ils n'en feront jamais d'autres!

--Qui?

--Ceux qui m'crivent de votre part.

--Bon Dieu! qu'ont-ils donc fourr dans votre lettre?

--Ce n'est pas la lettre qui est mal; au contraire, contre l'habitude de
vos gens, elle est assez polie.

--Qui est donc mal, alors?

--L'adresse. Vous savez bien que je ne suis pas votre aumnier, attendu
que, si je consens jamais  tre l'aumnier de quelqu'un, ce sera de
plus grand que vous. Je suis chanoine de la Sainte-Chapelle.

--Oh! alors, qu'ont-ils mis sur l'adresse?

--Ils ont mis: A monsieur, monsieur Mulot, aumnier de Son Eminence,
les sots.

--Ouais! dit le cardinal en riant, car il se doutait bien qu'il allait
s'attirer quelques rebuffades; si c'tait moi qui eusse mis l'adresse?

--Si c'tait vous, cela ne m'tonnerait pas, ce ne serait point, Dieu
merci, la premire sottise que vous auriez faite.

--Je suis bien aise de savoir que cela vous contrarie.

--Cela ne me contrarie pas, cela m'exaspre.

--Tant mieux!

--Pourquoi, tant mieux?

--Parce que vous n'tes jamais si rjouissant que quand vous tes en
colre, et comme j'aime beaucoup  vous voir en colre, je ne vous
crirai plus jamais qu' monsieur Mulot, aumnier de Son Eminence.

--Faites cela et vous verrez.

--Que verrai-je?

--Vous verrez que je vous laisserai djeuner tout seul.

--Bon, je vous enverrai chercher par Cavois.

--Je ne mangerai pas.

--On vous fera manger de force.

--Je ne boirai pas.

--On dbouchera sous votre nez des bouteilles de romane, de
clos-vougeot et de chambertin.

--Taisez-vous! taisez-vous! cria Mulot, au comble de l'exaspration, et
marchant sur le cardinal les poings ferms. Tenez, je le dis hautement,
vous tes un mchant homme.

--Mulot! Mulot! dit le cardinal, pmant de rire, au fur et  mesure que
son interlocuteur pmait de colre. Je vais vous faire arrter!

--Et sous quel prtexte?

--Sous le prtexte que vous rvlez le secret de la confession.

Les assistants clatrent de rire, tandis que Mulot dchirait la lettre
en morceaux et la jetait au feu.

Pendant la discussion on avait apport une table toute dresse.

--Ah! voyons ce qu'il y a pour djeuner, dit Lafalone, et sachons si
cela vaut la peine de dranger un brave gentilhomme qui avait chez lui
son djeuner magnifiquement servi?

Et levant les plats les uns aprs les autres:

--Ah! ah! blancs de chapons  la royale, un salmis de pluviers et
d'alouettes, deux bcasses rties, champignons farcis  la provenale,
crevisses  la manire de Bordeaux;  la rigueur, on peut djeuner avec
cela.

--H pardieu! fit Mulot, de la nourriture on en aura toujours assez;
chacun sait que M. le cardinal donne dans tous les pchs mortels et
particulirement dans celui de la gourmandise; mais ce sont les vins
qu'il s'agit d'examiner: Bouzy rouge, hum! bordeaux grand cru, c'est bon
pour les gens qui ont mal  l'estomac, comme tous les vins de Bordeaux.
Vivent les vins de Bourgogne! Nuits, ah! ah! pomard, moulin--vent, ce
n'est pas ce qu'il y a de mieux, mais enfin il faudra s'en contenter.

--Comment, l'abb, vous avez  votre djeuner du champagne, du bordeaux,
du bourgogne, et vous ne trouvez pas que ce soit assez?

--Je ne dis pas qu'il n'y en ait point assez, dit Mulot en se
radoucissant, je dis seulement qu'il pourrait tre meilleur.

--Djeunes-tu avec nous, le Bois? demanda le cardinal.

--Son Eminence m'excusera; elle m'a fait ordonner de venir ce matin,
mais elle ne m'a point parl de djeuner, et j'ai djeun avec Racan,
qui tait ses chausses sur une borne au coin de la vieille rue du Temple
et de la rue Saint-Antoine.

--Que diable viens-tu me conter-l? Mettez-vous donc  table, Mulot;
asseyez-vous Lafalone, et silence pour couter M. le Bois, qui va nous
conter quelque joli mensonge.

--Qu'il conte! qu'il conte! dit Lafalone, ce n'est pas moi qui
l'interromprai.

--Je bois ce verre de pomard  votre rcit, matre le Bois, dit Mulot
avec un reste de rancune, et qu'il soit plus amusant que d'habitude.

--Je ne le peux pas faire plus amusant qu'il n'est, dit Bois-Robert,
puisque je raconte la vrit.

--La vrit, dit le cardinal; avec cela qu'il est d'habitude d'ter ses
chausses en pleine rue,  huit heures et demie du matin, sur une borne.

--Monseigneur, vous allez voir. Votre Eminence sait que Malherbe loge 
cent pas d'ici, rue des Tournelles.

--Oui, je sais cela, dit le cardinal, qui, mangeant trs peu,  cause de
son mauvais estomac, pouvait parler en mangeant.

--Eh bien, il parat qu'hier soir ils avaient fait orgie chez lui avec
Ivrande et Racan, de sorte que, comme Malherbe n'a qu'une chambre, les
trois compagnons, ivres-morts, ont couch dans la mme chambre. Racan se
rveille le premier, il parat qu'il avait affaire de bonne heure, il se
lve, prend les chausses d'Ivrande pour son caleon, les passe sans
s'apercevoir de la mprise, met les siennes par-dessus, achve sa
toilette et sort. Cinq minutes aprs, Ivrande veut se lever  son tour
et ne trouve plus ses chausses. Mordieu! dit-il  Malherbe, il faut que
ce soit ce matre distrait de Racan qui les ait prises.

Et sur ce, Ivrande passe les chausses de Malherbe, qui tait encore au
lit, et, malgr les cris de celui-ci, sort tout courant pour rejoindre
Racan qu'il aperoit s'en allant gravement avec un derrire deux fois
plus gros qu'il n'tait convenable. Ivrande le rejoint, et rclame son
bien.

--C'est par ma foi vrai, et tu as raison, lui dit Racan.

Et, sans plus de faon, il s'assied, comme j'ai eu l'honneur de le dire
 Votre Eminence,  l'angle de la rue Saint-Antoine et de la rue
Vieille-du-Temple,  l'endroit le plus passant de Paris, te d'abord les
chausses de dessus, puis celles de dessous, rend celles de dessous 
Ivrande, et repasse les siennes. Je suis arriv dans ce moment-l et
j'ai offert  Racan de lui payer  djeuner; il a refus d'abord, en
disant qu'il n'tait lev si matin que parce qu'il avait une affaire de
la plus haute importance  terminer, mais quand il a voulu se rappeler
quelle affaire il avait  finir, il n'a jamais pu en venir  bout;  la
fin de notre djeuner seulement, il s'est frapp tout  coup le front:

--Bon! dit-il, je me remmore ce que j'avais  faire.

--Et qu'avait-il de si pressant  faire, demanda le cardinal, qui, comme
toujours, trouvait le plus grand plaisir au conte de Bois-Robert?

--Il avait  aller demander des nouvelles de la sant de madame la
marquise de Rambouillet, qui, depuis l'accident arriv au marquis de
Pisani, a la fivre.

--En effet, dit le cardinal, j'ai su par ma nice qu'elle tait fort
malade. Vous m'y faites penser, le Bois; vous prendrez de ses nouvelles
de ma part, en passant chez elle.

--Inutile, monseigneur.

--Pourquoi cela, inutile?

--Parce qu'elle est gurie.

--Gurie, et qui l'a traite?

--Voiture.

--Bah! Il s'est donc fait mdecin?

--Non, monseigneur, mais Votre Eminence va voir qu'il n'est aucunement
besoin d'tre mdecin pour gurir de la fivre.

--Comment cela?

--Il ne s'agit que d'avoir deux ours.

--Comment, deux ours?

--Oui, notre Voiture avait entendu dire, qu'en faisant une grande
surprise  une personne qui avait la fivre, on pouvait gurir cette
personne, et il s'en allait par les rues cherchant quelle surprise il
pourrait faire  madame de Rambouillet, lorsqu'il rencontra deux
montreurs d'ours avec leurs btes.

--Oh! pardieu! dit-il, voil mon affaire.

Il prend avec lui les Savoyards et les animaux et conduit le tout 
l'htel Rambouillet.

La marquise tait alors assise prs de son feu, protge par un
paravent. Voiture entre  pas de loup, approche deux chaises du paravent
et fait monter dessus ses deux ours. Mme de Rambouillet entend souffler
derrire elle, se retourne et aperoit au-dessus de sa tte deux museaux
grognants. Elle pensa en mourir de peur, mais la fivre fut coupe.

--Oh! la bonne histoire, dit le cardinal. Qu'en pensez-vous, Mulot?

--Je pense qu'aux yeux de Dieu, tous les moyens sont bons, dit
l'aumnier, que le vin rendait tendre  la religion, pourvu que l'on
soit en tat de grce avec lui.

--Dieu! foin du prcheur, dans quelle mauvaise compagnie met-il Dieu!
avec Voiture, un Savoyard et deux ours, et le tout chez la marquise de
Rambouillet.

--Dieu est partout, dit l'aumnier en levant batiquement les yeux et
son verre au ciel. Mais vous, monseigneur, vous ne croyez pas en Dieu.

--Comment, je ne crois pas en Dieu! dit le cardinal.

--N'allez-vous pas me dire que vous y croyez maintenant, dit l'abb,
fixant sur le cardinal ses petits yeux noirs, illumins par son nez.

--Mais certainement, que j'y crois.

--Allons donc, dans votre dernire confession, vous m'avez avou que
vous n'y croyiez pas.

--Lafalone! Le Bois! s'cria en riant le cardinal, n'allez pas croire un
mot de ce que vous dit Mulot, il est tellement ivre qu'il confond ma
confession avec son examen de conscience. Avez-vous fini, Lafalone?

--J'achve, monseigneur.

--Bien! Aussitt que vous aurez fini, dites-nous les grces et
laissez-moi libre; j'ai  charger le Bois d'une commission secrte.

--Et moi, monseigneur, dit le Blois, j'ai une petite ptition  vous
prsenter.

--Encore un protg.

--Non, monseigneur, une protge.

--Le Bois! le Bois! tu t'gares, mon ami.

--Oh monseigneur, elle a soixante-dix ans!

--Et que fait ta protge?

--Des vers, monseigneur.

--Des vers?

--Oui, et mme de fort beaux. Voulez-vous en entendre?

--Non pas, cela endormirait Mulot et donnerait une indigestion 
Lafalone.

--Quatre seulement.

--Oh quatre, il n'y a pas d'inconvnient.

--Tenez, monseigneur, dit Bois Robert en prsentant au cardinal une
gravure de Jeanne d'Arc qu'il avait, en entrant, pose sur un fauteuil,
voici.

--Mais, dit le cardinal, ceci est une gravure et tu me parles de vers!

--Lisez au dessous de la gravure, monseigneur.

--Ah! trs-bien.

Et le cardinal lut les quatre vers suivants:

  Peux-tu bien accorder, vierge du ciel chrie,
  La douceur de tes yeux et ce glaive irrit?
  La douceur de mes yeux caresse ma patrie,
  Et mon glaive en fureur lui rend sa libert.

--Tiens, tiens, tiens, fit le cardinal, et il relut les vers une seconde
fois. Mais ils sont trs-bien ces vers; ils ont la tournure fire et
puissante, de qui sont-ils?

--Lisez le nom de l'auteur, il est crit au-dessous, monseigneur.

--Marie Lejars, demoiselle de Gournay.

--Comment! s'cria le cardinal, ces vers sont de Mlle de Gournay?

--De Mlle de Gournay, oui, monseigneur.

--De Mlle de Gournay, qui a fait un volume intitul: _L'Ombre_.

--Qui a fait un volume intitul: _L'Ombre_.

--Mais c'est justement chez elle que je voulais t'envoyer, le Bois.

--Comme cela se trouve.

--Prends mon carrosse et va me la qurir.

--Le malheureux, fit Mulot, il leur fera tant faire de courses pour ses
malheureux potes, qu'il crvera les chevaux de monseigneur.

--L'abb, dit Bois-Robert, si Dieu avait cr les chevaux de monseigneur
pour qu'ils se reposassent, il les et faits chanoines de la
Sainte-Chapelle.

--Ah! pour cette fois, vous en tenez, compre, dit en clatant de rire
Richelieu, tandis que Mulot grommelait, ne trouvant rien  rpondre.

--Mais que l'aumnier de monseigneur se rassure!

--Je ne suis pas l'aumnier de monseigneur, hurla Mulot exaspr.

--La demoiselle de Gournay est l, fit Bois-Robert.

--Comment, la demoiselle de Gournay est l, demanda le cardinal.

--Oui, comme je comptais ce matin solliciter pour elle une faveur de Son
Eminence, et que, connaissant la bont de Son Eminence, j'tais sr
qu'elle me l'accorderait, je lui ai fait dire d'tre chez monseigneur
entre dix heures et dix heures et demie, de sorte qu'elle doit attendre.

--Le Bois, tu es un homme prcieux; allons, l'abb, encore un verre de
nuits; allons, Lafalone, encore une cuillere de ces confitures, et
dites vos grces; il ne faut pas faire attendre Mlle de Gournay, qui est
demoiselle noble et fille d'adoption de Montaigne.

Lafalone croisa batiquement les mains sur son gros ventre, et les yeux
dvotement levs au ciel:

--Seigneur Dieu, dit-il, faites-nous la grce de bien digrer ce bon
djeuner que nous avons si bien mang.

C'tait ce que le cardinal appelait les grces de Lafalone.

--Et maintenant, messieurs, dit le cardinal, laissez-moi.

Lafalone et Mulot se levrent  cette invitation, Lafalone le visage
panoui, Mulot la figure rechigne, et tous deux gagnrent la porte,
Lafalone roulant sur lui-mme et disant:

--Dcidment, l'on djeune bien chez Son Eminence.

Mulot, titubant comme un Silne, et balbutiant, les mains leves au
ciel:

--Un cardinal qui ne croit pas en Dieu, abomination de la dsolation!

Quant  Bois-Robert, heureux d'annoncer une bonne nouvelle  sa
protge, il s'tait dj lanc hors du cabinet de Son Eminence.

Le cardinal resta un instant seul; mais si court que ft cet instant, il
lui suffit pour rendre  son visage anguleux,  son front ple et  son
oeil pensif leur svre physionomie.

--La feuille existe, murmura-t-il; Sully connat celui qui la tient. Oh!
moi aussi, je le connatrai.

Et comme Bois-Robert rentrait tenant la demoiselle de Gournay par la
main, le sourire, hte inusit de cette sombre physionomie, reparut
momentanment sur ses lvres.




CHAPITRE XIII.

LA DEMOISELLE DE GOURNAY.


La demoiselle de Gournay tait, comme nous l'avons dit, une vieille
fille, ne vers le milieu du seizime sicle; elle tait de Picardie et
tait de bonne maison.

A l'ge de 19 ans, elle avait lu les _Essais_ de Montaigne, et en tant
reste merveille, elle avait dsir connatre l'auteur.

Justement, sur ces entrefaites, Montaigne tait venu  Paris; aussitt
elle s'enquit de son adresse, l'envoya saluer et lui dclarer l'estime
qu'elle faisait de sa personne et de son livre.

Montaigne vint la voir le lendemain, et la trouvant si jeune et si
enthousiaste, lui offrit l'_affection et l'alliance de pre  fille_, ce
qu'elle reut avec reconnaissance.

A partir de ce jour, elle ajouta au-dessous de sa signature: _Fille
d'alliance de Montaigne_.

Elle faisait des vers pas trop mauvais, comme on l'a vu; mais ces vers
la nourrissaient mal, et elle tait dans un tat voisin de la misre,
lorsque Bois-Robert, que l'on nommait le _solliciteur des Muses
affliges_, sut sa dtresse et rsolut de la prsenter au cardinal de
Richelieu.

Bois-Robert connaissait si bien sa puissance sur le cardinal, qu'il
disait:

--Je ne demande pas plus que d'tre aussi bien dans l'autre monde avec
monseigneur Jsus-Christ que je suis dans celui-ci avec monseigneur le
cardinal.

Bois-Robert n'hsita point  conduire sa protge place Royale, et, par
un hasard trange, il lui donnait rendez-vous, dans le salon d'attente
de Son Eminence, le jour mme et  l'heure mme o le cardinal comptait
lui dire de la lui amener.

La pauvre vieille fille se trouvait donc l  point nomm, et semblait,
en habile solliciteuse, avoir prvenu les dsirs du cardinal.

Ce fut, nous l'avons dit, avec un visage souriant qu'il la reut, et
comme il connaissait son Paris littraire sur le bout du doigt, il la
salua avec un compliment tir tout entier de vieux mots extraordinaires
de son livre de _L'Ombre_.

Mais elle alors, sans se dconcerter.

--Vous riez de la pauvre vieille, dit-elle; mais riez, riez, grand
gnie! ne faut-il pas que le monde entier contribue  votre
divertissement!

Le cardinal, tonn de cette prsence d'esprit et touch de cette
humilit, lui fit ses excuses.

Puis, se retournant vers Bois-Robert:

--Voyons, le Bois, dit-il, que veux-tu que nous fassions pour Mlle de
Gournay?

--Ce n'est pas  moi de mettre des bornes  la gnrosit de Votre
Eminence, dit Bois-Robert en s'inclinant.

--Eh bien, reprit le cardinal, je lui donne deux cents cus de pension.

C'tait beaucoup pour cette poque-l, et surtout pour une pauvre
vieille fille. Deux cents cus faisaient douze cents livres, et douze
cents livres de cette poque en faisaient quatre  cinq mille de la
ntre.

Aussi la demoiselle de Gournay commena-t-elle un geste et une phrase de
remercment; mais Bois-Robert, qui n'tait pas content et qui ne tenait
pas le cardinal quitte pour si peu, l'arrta au milieu de son geste et
au premier mot de sa phrase.

--Monseigneur a dit deux cents cus? dit le Bois.

--Oui, fit le cardinal.

--Bon pour elle, monseigneur, et elle vous en remercie; mais Mlle de
Gournay a des domestiques.

--Ah! elle a des domestiques! fit le cardinal.

--Oui, une fille de noblesse ne peut se servir elle-mme, monseigneur
comprendra cela.

--Je le comprends; et quels domestiques a Mlle de Gournay? demanda le
cardinal, dcid d'avance, pour se l'acqurir,  faire en faveur de la
solliciteuse tout ce que lui demanderait Bois-Robert.

--Elle a Mlle Jamyn, rpondit Bois-Robert.

--Oh! monsieur Bois-Robert, murmura la vieille fille, trouvant que
Bois-Robert prenait bien des liberts sur le terrain de la bienveillance
du cardinal.

--Laissez-moi faire, laissez-moi faire, dit Bois-Robert: je connais Son
Eminence.

--Et qu'est-ce que c'est que Mlle Jamyn? demanda le cardinal.

--La btarde d'Amadis Jamyn, page de Ronsard.

--Je donne cinquante livres par an pour la btarde d'Amadis Jamyn, page
de Ronsard, rpondit le cardinal.

La vieille fit un mouvement pour se lever, mais Bois-Robert la fit
rasseoir.

--Bon pour Mlle Jamyn, dit le solliciteur obstin, et Mlle de Gournay
vous remercie en son nom; mais elle a encore ma mie Piaillon.

--Qu'est-ce que ma mie Piaillon? demanda le cardinal, tandis que la
pauvre Mlle de Gournay faisait  Bois-Robert des gestes dsesprs
auxquels celui-ci ne paraissait point accorder la moindre attention.

--Ma mie Piaillon? Votre Eminence ne connat pas ma mie Piaillon?

--Non, le Bois, je l'avoue.

--C'est la chatte de Mlle de Gournay.

--Monseigneur, s'cria la vieille fille, excusez, je vous en supplie.

Le cardinal fit un signe de la main pour la rassurer.

--Je donne vingt livres de pension  ma mie Piaillon,  la condition
qu'elle aura des tripes.

--Oui, elle en aura, et mme des tripes  la mode de Caen, si Votre
Eminence l'exige, et Mlle de Gournay vous remercie au nom de ma mie
Piaillon, monseigneur, mais...

--Comment, le Bois? dit le cardinal ne pouvant s'empcher de rire, il y
a un mais?

--Oui, monseigneur; _mais_ ma mie Piaillon vient de chatonner.

--Oh! fit la demoiselle de Gournay confuse et joignant les mains.

--Combien de chatons? demanda le cardinal.

--Cinq!

--Ouais! fit le cardinal, ma mie Piaillon est bien fconde; n'importe,
le Bois, j'ajoute une pistole pour chaque chaton.

Et maintenant, mademoiselle de Gournay, dit Bois-Robert enchant, je
vous permets de remercier Son Eminence.

--Pas encore, pas encore, dit le cardinal, et ce n'est point  Mlle de
Gournay de me remercier maintenant, tandis que ce sera probablement 
moi, au contraire, de la remercier tout  l'heure.

--Bah! fit Bois-Robert tonn.

--Laisse-nous seuls, le Bois, j'ai une grce  demander  mademoiselle.

Bois-Robert jeta un regard bahi sur le cardinal, puis sur Mlle de
Gournay.

--Oui, je vois bien ce qui se passe dans votre esprit, matre drle, dit
le cardinal; mais si j'entends le moindre propos sur l'honneur de Mlle
de Gournay venant de vous, vous aurez affaire  moi. Attendez
mademoiselle dans le salon.

Bois-Robert salua et sortit; il ne comprenait absolument rien  ce qui
se passait.

Le cardinal s'assura que la porte tait bien referme, et s'approchant
de Mlle de Gournay non moins tonne que Bois-Robert:

--Oui, mademoiselle, lui dit-il, j'ai une grce  vous demander.

--Laquelle, monseigneur? fit la pauvre vieille fille.

--C'est de reporter vos souvenirs en arrire; cela vous sera facile;
vous devez avoir bonne mmoire, n'est-ce pas?

--Excellente, monseigneur, si ce n'est pas trop loin.

--Le renseignement que j'ai  vous demander concerne un fait ou plutt
deux faits qui se sont passs du 9 au 11 mai 1610.

Mlle de Gournay fit un soubresaut  cette date, et regarda le cardinal
d'un oeil qui trahissait l'inquitude.

--Du 9 au 11 mai, rpta-t-elle, du 9 au 11 mai 1610, c'est--dire
l'anne mme o fut assassin notre pauvre cher roi Henri IV, le
bien-aim.

--Justement, mademoiselle, et le renseignement que j'ai  vous demander
est relatif  sa mort.

Mlle de Gournay ne rpondit rien, mais son inquitude parut redoubler.

--Ne vous inquitez point, mademoiselle, dit Richelieu, l'espce
d'enqute que je vous fais subir ne vous concerne aucunement. Et, bien
loin de vous en vouloir, sachez, pour n'en avoir de reconnaissance qu'
vous mme, que c'est  votre fidlit aux bons principes,  cette
poque, bien plus qu' la sollicitation de Bois-Robert, que vous devez
la faveur, bien au-dessous de votre mrite, que je viens de vous
accorder.

--Excusez-moi, monseigneur, dit la pauvre fille toute trouble, mais je
n'y comprends rien.

--Deux mots suffiront pour vous mettre au courant: vous avez connu une
femme nomme Jeanne le Voyer, dame de Cotman?

Cette fois, Mlle de Gournay tressaillit et plit visiblement.

--Oui, dit-elle, elle est du mme pays que moi, mais d'une trentaine
d'annes plus jeune, si toutefois elle vit encore.

--Elle vous remit, le 9 ou le 10 mai, elle ne se rappelait plus
elle-mme le jour prcis, une lettre adresse  M. de Sully, mais pour
tre communique au roi Henri IV?

--Le 10 mai, oui, monseigneur.

--Vous savez ce que contenait cette lettre?

--C'tait un avis au roi qu'il devait tre assassin.

--La lettre nommait les auteurs du complot?

--Oui, monseigneur, dit la demoiselle de Gournay toute tremblante.

--Vous vous rappelez les personnes dnonces par la dame de Cotman?

--Je me les rappelle.

--Voulez-vous me dire leurs noms?

--C'est bien grave, ce que vous me demandez l, monseigneur!

--Vous avez raison; je vais vous les nommer; vous vous contenterez de
rpondre oui ou non par un signe de tte. Les personnes dnonces par
Mme de Cotman taient: la reine-mre, Marie de Mdicis, le marchal
d'Ancre et le duc d'Epernon?

La demoiselle de Gournay, plus morte que vive, fit de la tte un signe
affirmatif.

--Cette lettre, continua le cardinal, vous la remtes  M. de Sully, qui
eut l'immense tort de ne pas la montrer au roi et vous la rendit, se
contentant de lui en parler.

--Tout cela est parfaitement exact, monseigneur, dit Mlle de Gournay.

--Cette lettre, vous l'avez garde?

--Oui, monseigneur; car deux personnes seulement avaient le droit de me
la rclamer; le duc de Sully, auquel elle tait adresse, et la dame de
Cotman qui l'avait crite.

--Vous n'avez jamais entendu reparler de M. de Sully?

--Non, monseigneur.

--Ni de la dame de Cotman?

--J'ai appris qu'elle avait t arrte le 13; je ne l'ai pas revue
depuis, et ne sais si elle est morte ou vivante.

--Donc vous avez cette lettre?

--Oui, monseigneur.

--Eh bien, la grce que j'ai  vous demander, ma chre demoiselle, c'est
de me la remettre.

--Impossible, monseigneur, dit Mlle de Gournay avec une fermet dont un
instant auparavant on l'et crue incapable.

--Pourquoi cela?

--Parce que, comme j'avais l'honneur de le dire, il n'y a qu'un instant,
 Votre Eminence, deux personnes seulement ont le droit de me rclamer
cette lettre; la dame de Cotman, qui a t accuse de complicit dans
cette sombre et douloureuse affaire et  qui elle peut servir de
justification, et M. le duc de Sully.

--La dame de Cotman n'a pas besoin,  l'heure qu'il est, de
justification, attendu qu'elle est morte cette nuit, entre une heure et
deux heures, au couvent des Filles repenties.

--Dieu ait son me! dit Mlle de Gournay en se signant, ce fut une
martyre.

--Et quant au duc de Sully, continua le cardinal, s'tant si peu souci
de la lettre depuis dix-huit ans, il est probable qu'il ne s'en soucie
pas davantage aujourd'hui.

Mlle de Gournay secoua la tte.

--Je ne puis rien faire qu'avec la permission de M. de Sully, dit-elle,
surtout la dame de Cotman n'tant plus de ce monde.

--Et cependant, dit Richelieu, si je mettais les grces que je vous ai
accordes au prix de cette lettre.

Mlle de Gournay se leva avec une dignit suprme.

--Monseigneur, dit-elle, je suis fille de noblesse et, par consquent
gentilfemme, comme vous tes gentilhomme... Je mourrai de faim s'il le
faut, mais ne ferai point une chose que me reprocherait ma conscience.

--Vous ne mourrez pas de faim, noble fille, et votre conscience ne vous
reprochera rien, dit le cardinal avec une visible satisfaction de voir
tant de loyaut dans une pauvre faiseuse de livres; j'ai promesse de M.
de Sully de vous donner cette permission, et vous allez aller vous-mme
 l'htel de Sully avec mon capitaine des gardes, pour la lui demander.

Puis, appelant  la fois Cavois et Bois-Robert, qui entrrent chacun par
une porte:

--Cavois, dit-il, vous allez conduire de ma part et dans mon carrosse
Mlle de Gournay chez M. le duc de Sully; vous ferez en sorte, en me
nommant, qu'elle soit introduite sans attendre; puis l'accompagnerez, en
carrosse toujours, jusque chez elle, et l elle vous remettra une lettre
que vous ne rendrez qu' moi.

Puis s'adressant  Bois-Robert:

--Le Bois, ajouta-t-il, je double la pension de la demoiselle de
Gournay, de la btarde d'Amadis Jamyn, de ma mie Piaillon et des
chatons: est-ce bien cela, et n'ai-je oubli personne?

--Non, monseigneur, dit Bois-Robert au comble de la joie.

--Vous vous entendrez avec mon trsorier, afin que cette pension courre
du Ier janvier de l'anne 1628.

--Ah! monseigneur, s'cria Mlle de Gournay saisissant la main de
Richelieu pour la lui baiser.

--C'est  moi de baiser la vtre, mademoiselle, dit le cardinal.

--Monseigneur, monseigneur, fit Mlle de Gournay essayant de retirer sa
main,  une vieille fille de mon ge!

--Main loyale vaut bien jeune main, dit le cardinal.

Et il baisa la main de Mlle de Gournay aussi respectueusement que si
elle n'et eu que 25 ans.

Mlle de Gournay sortit par une porte avec Cavois, et Bois-Robert par
l'autre.




CHAPITRE XIV.

LE RAPPORT DE SOUSCARRIRES.


Rest seul, le cardinal appela son secrtaire Charpentier et lui demanda
sa correspondance du jour. Elle contenait trois lettres importantes:

Une de Beautru, l'ambassadeur, ou plutt l'envoy en Espagne, car jamais
Beautru ne fut ambassadeur en titre; sa position de demi-bouffon  la
cour, nous dirions d'homme d'esprit si nous ne craignions pas d'tre
impertinent pour la haute diplomatie, ne permettant pas qu'on lui donnt
le titre d'ambassadeur.

La seconde, de La Saladie, envoy extraordinaire en Pimont,  Mantoue,
 Venise et  Rome.

La troisime de Charnass, envoy de confiance en Allemagne et charg
d'une mission secrte pour Gustave-Adolphe.

Peut-tre Beautru n'avait-il t choisi, par Mgr de Richelieu, que parce
qu'il tait un des grands ennemis de M. d'Epernon; s'tant permis
quelques plaisanteries sur le duc, le duc le fit prendre par les Simon,
dj mentionns, on s'en souviendra, par Latil comme des donneurs
d'trivires: encore mal remis de cet accident, et les reins endoloris,
il vint faire visite  la reine-mre, s'appuyant sur une canne.

--Avez-vous donc la goutte, monsieur de Beautru, lui demanda la
reine-mre, que vous tes oblig de vous appuyer sur un bton?

--Madame, rpondit le prince de Gumne, Beautru n'a pas la goutte,
mais il porte le bton comme saint Laurent porte son gril, pour montrer
l'instrument de son martyre.

Etant en province, le juge d'une petite ville l'importunait si souvent
qu'il avait ordonn  son valet de ne plus le laisser entrer; le juge se
prsente; malgr la dfense, le valet l'annonce.

--Ne t'ai-je pas ordonn, drle, de trouver un prtexte pour me
dbarrasser de lui?

--Par ma foi oui, vous m'avez dit cela, mais je ne sais que lui dire.

--Dis-lui que je suis au lit, pardieu!

Le valet sort et rentre.

--Monsieur, il dit qu'il attendra que vous soyez lev.

--Dis-lui que je suis malade, alors.

Le valet sort et rentre:

--Monsieur, il dit qu'il vous enseignera une recette.

--Dis-lui que je suis  l'extrmit.

Le valet sort et rentre.

--Monsieur, il dit qu'il veut vous faire ses adieux.

--Dis-lui que je suis mort.

Le valet sort et rentre.

--Monsieur, il dit qu'il veut vous jeter de l'eau bnite.

--Alors, fais-le entrer, dit Beautru avec un soupir; je n'aurais jamais
cru trouver un homme plus entt que moi.

Une des choses qui le recommandaient au cardinal, c'tait d'abord son
honntet. Le cardinal disait de lui: J'aime mieux la conscience de
Beautru, qu'on appelle un bouffon, que celle de deux cardinaux de
Brulle. Ce qui le recommandait encore au cardinal c'tait son
souverain mpris pour Rome, qu'il appelait une chemise apostolique; le
cardinal lui communiqua un jour une promotion de dix cardinaux nomms
par Urbain XIII, et dont le dernier s'appelait _Fachinetti_.

--Je n'en vois que neuf, dit Beautru.

--Bon! et Fachinetti, dit le cardinal?

--Excusez-moi, monseigneur, rpondit Beautru, je croyais que c'tait le
titre des neuf autres.

Beautru crivait que l'Espagne n'avait point paru prendre sa mission au
srieux. Le comte-duc Olivars l'avait conduit voir le poulailler du roi
qui tait bien tenu, et lui avait dit qu'il ne doutait point que, ds
que S. M. Philippe IV saurait son arrive, il ne lui envoyt _della
gallos_, ce qui en espagnol faisait un jeu de mots mdiocrement poli
pour la France. Il ajoutait qu'il invitait le cardinal  ne voir dans
toutes les propositions que ferait l'Espagne, qu'un moyen de gagner du
temps, le cabinet de Madrid tant li par un trait avec
Charles-Emmanuel pour l'aider  prendre le Montferrat, quitte  le
partager avec lui quand il serait pris. Il recommandait surtout  son
Eminence de se dfier de plus en plus de Fargis qui appartenait de corps
et d'me--Beautru mettait l'me en doute,--mais tout au moins de corps,
 la reine mre, et qui ne faisait rien que sur les notes de sa femme,
lesquelles n'taient rien autre chose que les instructions de Marie de
Mdicis et d'Anne d'Autriche.

Richelieu, aprs avoir lu la dpche de Beautru, fit un imperceptible
mouvement d'paule et murmura:

--J'aimerais mieux la paix, mais je suis prt  la guerre.

La dpche de La Saladie tait plus explicite encore.

Le duc Charles-Emmanuel, auquel Richelieu faisait offrir, s'il voulait
renoncer  ses prtentions sur le Montferrat et sur Mantoue, la ville de
Trin, avec douze mille cus de rente en terres souveraines, avait refus
et avait tout simplement rpondu qu'il aimait autant Cazal que Trin, et
que Cazal serait pris avant que les troupes du roi fussent  Lyon.

A l'arrive de La Saladie  Mantoue, le nouveau duc qui commenait 
dsesprer, avait repris courage, mais il ajoutait qu'il fallait
renoncer au premier plan, qui tait de faire dbarquer le duc de Guise
avec 7,000 hommes  Gnes, les Espagnols gardant tous les passages de
Gnes dans le Montferrat. Le roi devait donc se contenter de forcer le
pas de Suze, position bien dfendue, mais non imprenable.

Aprs avoir vu le duc de Savoie et le duc de Mantoue, La Saladie
annonait qu'il partait pour Venise.

Richelieu prit son cahier de notes et crivit:

Rappeler le chevalier Marini, notre ambassadeur  Turin en lui
ordonnant d'annoncer  Charles-Emmanuel que le roi le regarde comme un
ennemi clair.

Charnass, dans l'intelligence duquel le cardinal avait d'ailleurs la
plus grande confiance, tait parti longtemps avant les deux autres,
devant passer avant d'arriver en Sude, par Constantinople et la Russie.
M. de Charnass, sous le poids d'une grande douleur, venant de perdre
une femme qu'il adorait, avait sollicit du cardinal, cette mission, qui
l'loignait de Paris. Il avait travers Constantinople, la Russie, et
tait arriv prs de Gustave.

La lettre du baron n'tait qu'un long pangyrique du roi de Sude, qu'il
prsentait  Richelieu comme le seul homme capable d'arrter le progrs
des armes impriales en Allemagne, si les protestants voulaient signer
une ligue avec lui.

Richelieu rflchit un instant, puis comme s'il rompait avec un dernier
scrupule:

--Bon, fit-il, le pape dira ce qu'il voudra: au bout du compte, je suis
cardinal, et il ne peut me dcardinaliser; mais la gloire et la grandeur
de la France avant tout!

Et tirant un papier  lui, il crivit:

--Exhorter le roi Gustave ds qu'il en aura fini avec les Russes 
passer en Allemagne au secours de ceux de sa religion, dont Ferdinand
mditait la perte.

Promettre au roi Gustave que Richelieu lui fournira une grosse somme
d'argent, s'il seconde sa politique, et laisser esprer que le roi de
France attaquera en mme temps la Lorraine pour faire une diversion.

Le cardinal, comme on le voit, n'oubliait pas la lettre en chiffres que,
huit jours auparavant, Rossignol avait dchiffre.

Enfin le cardinal ajoutait:

Si l'entreprise du roi de Sude commence bien et promet un bon succs,
le roi de France ne gardera plus aucun mnagement  l'endroit de la
maison d'Autriche.

La lettre pour le chevalier Marini et la dpche pour Charnass
partiront le jour mme.

Le cardinal en tait l de son travail diplomatique, lorsque Cavois
rentra, lui rapportant la lettre de Mme de Cotman, dont M. de Sully
avait donn dcharge  Mlle de Gournay.

Elle tait conue en ces termes:

  Au roi Henri IV, Majest trs-aime!

  Prire instante au nom de la France, au nom de son intrt, au nom de
  sa vie, de faire arrter un homme nomm Franois Ravaillac, connu
  partout sous le nom de _Tueur du Roi_, qui m'a avou  moi-mme son
  dessein horrible, et que l'on dit, j'ose  peine le rpter, pouss 
  ce parricide par la reine, par le marchal d'Ancre et par le duc
  d'Epernon.

  Trois lettres tant crites par moi, la trs humble servante de Sa
  Majest,  la reine et tant restes sans rponse, je m'adresse au roi
  et prie M. le duc de Sully, que je crois le meilleur ami de Sa
  Majest, et mme je l'adjure au besoin de mettre cette lettre sous les
  yeux du roi dont je suis la trs-humble sujette et servante,

  JEANNE LEVOYER, dame de COETMAN.

Richelieu fit un signe de satisfaction, indiquant que la lettre tait
bien telle qu'il la dsirait; et ouvrant le tiroir secret dans lequel
tait le fil correspondant  la chambre de sa nice, aprs avoir hsit
s'il n'appellerait point celle-ci, il referma le tiroir, s'apercevant
que Cavois se tenait debout devant lui et paraissait avoir encore
quelque chose  lui dire.

--Eh bien, Cavois, que veux-tu encore, importun? lui demanda-t-il de ce
ton auquel ses familiers ne se trompaient point, et qu'il prenait
lorsqu'il tait de belle humeur.

--Eminence, c'est M. de Souscarrires qui vous fait tenir son premier
rapport.

--Ah! c'est vrai! va prendre le premier rapport de M. de Souscarrires
et apporte-le moi.

Cavois sortit.

Le cardinal, comme si l'annonce de Cavois lui et rappel un souvenir
oubli, se leva, alla  la porte de communication donnant chez Marion
Delorme, l'ouvrit et ramassa le billet qui gisait sur le plancher.

Il contenait le renseignement suivant:

  Venu une seule fois, depuis huit jours, chez Mme de la Montagne: on le
  croit amoureux d'une demoiselle de la reine, nomme Isabelle de
  Lautrec.

--Ah! ah! fit le duc, la fille du baron Franois de Lautrec, qui est
prs du duc de Rethellois,  Mantoue!

Et il crivit en note:

Donner ordre au baron de Lautrec de rappeler sa fille prs de lui.

Puis se parlant  lui-mme:

--Comme mon intention est d'envoyer le comte de Moret faire la guerre en
Italie, murmura-t-il, il ira de grand coeur, ne ft-ce que pour se
rapprocher de sa bien-aime.

Comme il achevait de prendre cette note, Cavois entra et lui remit un
papier sous enveloppe aux armes de Bellegarde.

Le cardinal dchira l'enveloppe, dplia le papier et lut:

  _Rapport du sieur Michel, dit Souscarrires,  Son Eminence le cardinal
  de Richelieu._

  Hier, 13 dcembre, premier jour de l'exercice du sieur Michel, dit
  Souscarrires:

  M. Mirabel, ambassadeur d'Espagne, a pris une chaise rue Saint-Sulpice,
  et s'est fait conduire chez le joaillier Lopez, o il tait rendu  onze
  heures du matin.

  Vers la mme heure, Mme de Fargis prenait une chaise  la rue des
  Poulies et se faisait, de son ct, conduire chez Lopez.

  Un des porteurs a vu l'ambassadeur d'Espagne causer avec la dame de la
  reine et lui remettre un billet.

  A midi, M. le cardinal de Brulle a pris une chaise, quai des Galeries
  du Louvre, et s'est fait conduire chez M. le duc de Bellegarde et chez
  le marchal de Bassompierre. Par mes relations dans la maison de M. de
  Bellegarde, dont on s'obstine  me croire le fils, j'ai su qu'il tait
  question d'un conseil secret aux Tuileries,  l'endroit de la guerre du
  Pimont. A ce conseil seront convoqus M. de Guise et M. de Marillac. M.
  le cardinal sera averti du jour.

--Ah! ah! fit le cardinal, je me doutais bien que ce drle-l ne me
serait pas inutile.

  Mme Bellier, femme de chambre de la reine, a pris vers deux heures une
  chaise et s'est fait conduire chez Michel Dauze, apothicaire de la
  reine, lequel a pris une chaise  son tour, la nuit venue, et s'est fait
  conduire au Louvre.

--Bon, murmura Richelieu, la reine rgnante voudrait-elle avoir son
Vauthier comme la reine-mre? nous la surveillerons.

Puis, sur son cahier de notes il crivit:

Acheter Mme Bellier, femme de chambre de la reine, et Patrocle, cuyer
de la petite curie, son amant.

  Hier, vers huit heures du soir, S. M. la reine-mre a pris une chaise
  et s'est fait conduire chez la prsidente de Verdun, o se faisait
  conduire, de son ct, un astrologue nomm _le Censur_. L'entretien a
  dur une heure; le Censur est sorti regardant  la lueur de la lanterne
  de la chaise une trs belle bague de diamant, cadeau qui, selon toute
  probabilit, lui venait de S. M. la reine-mre. On ignore le sujet de la
  conversation.

  Hier soir, M. le comte de Moret a pris une chaise rue Sainte-Avoie et
  s'est fait conduire  l'htel Longueville, o il y avait grande runion,
  et o se sont fait conduire, galement en chaise, M. d'Orlans, le duc
  de Montmorency, Mme de Fargis...

  En sortant, Mme de Fargis a, dans le vestibule, chang quelques mots
  avec M. le comte de Moret. On n'a entendu que ceux qui ont paru
  satisfaire galement M. le comte de Moret et Mme de Fargis, car Mme de
  Fargis s'est loigne en riant et M. le comte de Moret en chantant.

--Tout cela est excellent, murmura le cardinal, continuons.

  Hier, entre onze heures et minuit, M. le cardinal de Richelieu, dguis
  en capucin...

--Ah! ah! fit le cardinal en s'interrompant.

Puis il reprit avec une curiosit croissante:

  Dguis en capucin, a pris une chaise rue Royale, et s'est fait
  conduire rue de l'Homme-Arm,  l'htellerie de la _Barbe Peinte_.

--Hum! fit le cardinal.

  A l'htellerie de la _Barbe Peinte_, o il est rest jusqu' une heure
  et demie dans la chambre d'Etienne Latil;  une heure et demie, Son
  Eminence est descendue et a donn l'ordre de la conduire rue des Postes,
  au couvent des filles repenties.

--Diable! diable!

Puis, la curiosit le poussant:

  L il s'est fait ouvrir les portes par la soeur tourire, a fait lever
  la suprieure, s'est fait conduire par elle  la loge de la dame de
  Cotman; aprs un quart d'heure de conversation  travers la lucarne
  grille de cette loge, il a appel ses deux porteurs et leur a ordonn
  de pratiquer dans la muraille une ouverture par laquelle la dame de
  Cotman pt passer; une demi-heure aprs, l'ordre de Son Eminence tait
  excut.

Le cardinal s'arrta un instant comme pour rflchir, et continua:

  Comme  sa sortie de la loge, la dame de Cotman tait  peu prs nue,
  Mgr le cardinal l'enveloppa dans sa robe, et restant nu tte et en habit
  noir, la fit dposer dans la chambre de la suprieure, prs d'un grand
  feu, o la dame de Cotman se rchauffa et reprit des forces. A trois
  heures, monseigneur envoya chercher une seconde chaise pour la dame de
  Cotman, et la conduisit chez le baigneur Nollet, en face le pont
  Notre-Dame, o il donna quelques ordres, continuant seul son chemin.

--Allons! allons! murmura le cardinal, le drle est habile, tant mieux,
tant mieux; continuons:

  A cinq heures moins un quart, Son Eminence est rentre chez elle, place
  Royale, et  cinq heures et quelques minutes, ayant chang de costume,
  elle est remonte en chaise avec son costume ordinaire, et s'est fait
  conduire  l'htel Sully, o elle est reste une demi-heure  peu prs;
  vers six heures un quart, elle rentrait place Royale.

  Dix minutes aprs sa rentre, Mme de Combalet prenait une chaise  son
  tour, se faisait conduire chez le baigneur Nollet, et aprs y tre
  reste une heure  peu prs, ramenait, vers les huit heures du matin,
  chez elle, la dame de Cotman habille en carmlite.

  Tel est le rapport que le sieur Michel, dit Souscarrires, a l'honneur
  de soumettre  Son Eminence, lui affirmant l'exactitude des faits qui y
  sont consigns.

  Et a sign: MICHEL, dit SOUSCARRIRES.

--Ah! pardieu, s'cria le cardinal, voil par ma foi, un adroit coquin.
Cavois! Cavois!

Le capitaine des gardes entra:

--Monseigneur?

--L'homme qui a apport ce papier est-il encore l? demanda le cardinal.

--Monseigneur, rpondit Cavois, si je ne me trompe, c'est M.
Souscarrires lui-mme.

--Fais-le entrer, mon cher Cavois, fais-le entrer.

Comme si le seigneur de Souscarrires n'et attendu que cette
autorisation, il parut sur le seuil de la porte du cabinet, vtu d'un
costume sombre, mais lgant nanmoins; il fit une profonde rvrence au
cardinal.

--Venez ici, monsieur Michel, lui dit Son Eminence.

--Me voici, monseigneur, dit Souscarrires.

--Je ne m'tais pas tromp en vous donnant ma confiance, vous tes un
homme habile.

--Si monseigneur est content de moi, je serai en mme temps un homme
heureux.

--Trs-content; seulement, je n'aime pas les nigmes, n'ayant pas le
temps de les deviner. Comment se fait-il que tous les dtails qui me
sont personnels soient venus aussi exactement  votre connaissance?

--Monseigneur, rpondit Souscarrires avec un sourire dans lequel on
pouvait voir briller le contentement de lui-mme, je me suis dout que
Votre Eminence voudrait tter en personne du nouveau mode de locomotion
qu'il venait d'autoriser.

--Eh bien?

--Eh bien, monseigneur, je me suis embusqu rue Royale, et j'ai reconnu
Son Eminence.

--Aprs?

--Aprs, monseigneur; le plus grand des porteurs, celui qui a frapp 
la porte du couvent, qui a port la dame de Cotman prs du feu, qui a
t chercher la chaise  porteurs ferme  clef, c'tait moi.

--Ah! ma foi, fit le cardinal, vous m'en direz tant!

FIN DU DEUXIME VOLUME.




TROISIME VOLUME.

CHAPITRE Ier.

LES LARDOIRES DU ROI LOUIS XIII.


Et maintenant, il faut, pour les besoins de notre rcit, que nos
lecteurs nous permettent de leur faire faire plus ample connaissance
avec le roi Louis XIII, qu'ils ont entrevu  peine pendant cette nuit
o, pouss par les pressentiments du cardinal de Richelieu dans la
chambre de la reine, il n'y entra que pour s'assurer que l'on n'y tenait
point cabale et lui annoncer que, par ordre de Bouvard, il se purgeait
le lendemain et se faisait saigner le surlendemain.

Il s'tait purg, il s'tait fait saigner, et n'en tait ni plus gai ni
plus rouge; mais tout au contraire, sa mlancolie n'avait fait
qu'augmenter.

Cette mlancolie, dont nul ne connaissait la cause et qui avait pris le
roi ds l'ge de quatorze  quinze ans, le conduisait  essayer les uns
aprs les autres toutes sortes de divertissements qui ne le
divertissaient pas. Joignez  cela qu'il tait presque le seul  la
cour, avec son fou l'Angly, qui ft vtu de noir, ce qui ajoutait
encore  son air lugubre.

Rien n'tait donc plus triste que ses appartements, dans lesquels, 
l'exception de la reine Anne d'Autriche et de la reine-mre, qui du
reste, avaient toujours le soin de prvenir le roi lorsqu'elles
dsiraient lui rendre visite, il n'entrait jamais aucune femme.

Souvent, lorsque l'on avait audience de lui, en arrivant  l'heure
dsigne, on tait reu ou par Beringhen, qu'en sa qualit de premier
valet de chambre on appelait M. le Premier, ou par M. de Trville, ou
par M. de Guitaut; l'un ou l'autre de ces messieurs vous introduisait
dans le salon o l'on cherchait inutilement des yeux le roi; le roi
tait dans une embrasure de fentre avec quelqu'un de son intimit, 
qui il avait fait l'honneur de dire: Monsieur un tel, venez avec moi et
ennuyons-nous. Et sur ce point, on tait toujours sr qu'il se tenait
religieusement parole  lui et aux autres.

Plus d'une fois la reine, dans le but d'avoir prise sur ce morne
personnage, et trop sre de ne pouvoir y parvenir par elle-mme, avait,
sur le conseil de la reine-mre, admis dans son intimit ou attach  sa
maison quelque belle crature de la fidlit de laquelle elle tait
certaine, esprant que cette glace se fondrait aux rayons de deux beaux
yeux, mais toujours inutilement.

Ce roi, que de Luynes, aprs quatre ans de mariage, avait t oblig de
porter dans la chambre de sa femme, avait des favoris, jamais des
favorites. _La buggera a passato i monti_, disaient les Italiens.

La belle Mme de Chevreuse, elle que l'on pouvait appeler
l'_Irrsistible_, y avait essay, et malgr la triple sduction de sa
jeunesse, de sa beaut et de son esprit, elle y avait chou.

--Mais, Sire, lui dit-elle un jour, impatiente de cette invincible
froideur, vous n'avez donc pas de matresse.

--Si fait, madame, j'en ai, lui rpondit le roi.

--Comment donc les aimez-vous, alors?

--De la ceinture en haut, rpondit le roi.

--Bon, fit Mme de Chevreuse, la premire fois que je viendrai au Louvre,
je ferai comme Gros-Guillaume, je mettrai ma ceinture au milieu des
cuisses.

C'tait un espoir pareil qui avait fait appeler  la cour la belle et
chaste enfant que nous avons dj prsente  nos lecteurs sous le nom
d'Isabelle de Lautrec. On savait son dvouement acharn  la reine qui
l'avait fait lever, quoique son pre ft attach, lui, au duc de
Rethellois. Et en effet, elle tait si belle, que Louis XIII s'en tait
d'abord fort occup; il avait caus avec elle, et son esprit l'avait
charm. Elle, de son ct, tout  fait ignorante des desseins que l'on
avait sur elle, avait rpondu au roi avec modestie et respect. Mais il
avait, six mois avant l'poque o nous sommes arrivs, recrut un
nouveau page de sa chambre, et non-seulement le roi ne s'tait plus
occup d'Isabelle, mais encore il avait presque entirement cess
d'aller chez la reine.

Et en effet les favoris se succdaient prs du roi avec une rapidit qui
n'avait rien de rassurant pour celui qui, comme on dit en terme de turf,
tenait momentanment la corde.

Il y avait d'abord eu Pierrot, ce petit paysan dont nous avons parl.

Vint ensuite Luynes, le chef des oiseaux de cabinet; puis son porteur
d'arbalte d'Esplan, qu'il fit marquis de Grimaud.

Puis Chalais, auquel il laissa couper la tte.

Puis Baradas, le favori du moment.

Et enfin Saint-Simon, le favori aspirant qui comptait sur la disgrce de
Baradas, disgrce que l'on pouvait toujours prvoir quant on connaissait
la fragilit de cet trange sentiment qui, chez le roi Louis XIII,
tenait un inqualifiable milieu entre l'amiti et l'amour.

En dehors de ses favoris, le roi Louis XIII avait des familiers;
c'taient: M. de Trville, le commandant de ses mousquetaires, dont nous
nous sommes assez occups dans quelques-uns de nos livres, pour que nous
nous contentions de le nommer ici; le comte de Nogent Beautru, frre de
celui que le cardinal venait d'envoyer en Espagne, qui, la premire fois
qu'il avait t prsent  la cour, avait eu la chance, pour lui faire
passer un endroit des Tuileries o il y avait de l'eau, de porter le roi
sur ses paules, comme saint-Christophe avait port Jsus-Christ, et qui
avait le rare privilge, non-seulement comme son fou l'Angly, de tout
lui dire, mais encore de drider ce front funbre, par ses
plaisanteries.

Bassompierre, fait marchal en 1622, bien plus par les souvenirs
d'alcve de Marie de Mdicis que par ses propres souvenirs de bataille;
homme, du reste, d'un esprit assez charmant, et d'un manque de coeur
assez complet, pour rsumer en lui toute cette poque qui s'tend de la
premire partie du seizime sicle  la premire partie du dix-septime;
Lublet des Noyers, son secrtaire, ou plutt son valet, La Vieuville, le
surintendant des finances, Guitaut, son capitaine des gardes, homme tout
dvou  lui et  la reine Anne d'Autriche, qui,  toutes les offres que
lui fit le cardinal pour se l'attacher, ne fit jamais d'autres rponses
que: Impossible, Votre Eminence, je suis au roi et l'Evangile dfend de
servir deux matres et enfin, le marchal de Marillac, frre du garde
des sceaux, qui devait, lui aussi, tre une des taches sanglantes du
rgne de Louis XIII, ou plutt du ministre du cardinal de Richelieu.

Ceci pos comme explication prliminaire, il arriva que, le lendemain du
jour o Souscarrires avait fait au cardinal un rapport si vridique et
si circonstanci des vnements de la nuit prcdente, le roi, aprs
avoir djeun avec Baradas, fait une partie de volant avec Nogent, et
ordonn que l'on prvnt deux de ses musiciens, Molinier et Justin, de
prendre l'un son luth, l'autre sa viole, pour le distraire pendant la
grande occupation  laquelle il allait se livrer, se tourna vers MM. de
Bassompierre, de Marillac, des Noyers et La Vieuville, qui taient venus
lui faire leur cour.

--Messieurs, allons larder! fit-il.

--Allons larder, messieurs, dit l'Angly en nasillant, voyez comme cela
s'accorde bien: majest et larder!

Et, sur cette plaisanterie assez mdiocre et que nous ne rappellerions
pas si elle n'tait historique, il enfona son chapeau sur son oreille
et celui de Nogent sur le milieu de sa tte.

--Eh bien, drle, que fais-tu? lui dit Nogent.

--Je me couvre, et je vous couvre, dit l'Angly.

--Devant le roi, y penses-tu?

--Bah! pour des bouffons, c'est sans consquence...

--Sire, faites donc taire votre fou! s'cria Nogent furieux.

--Bon! Nogent, dit Louis XIII, est-ce que l'on fait taire l'Angly?

--On me paye pour tout dire, fit l'Angly; si je me taisais, je ferais
comme M. de La Vieuville, qu'on fait surintendant des finances pour
qu'il y ait des finances, et qui n'a pas de finances, je volerais mon
argent.

--Mais Votre Majest n'a pas entendu ce qu'il a dit.

--Si fait, mais tu m'en dis bien d'autres  moi.

--A vous, Sire?

--Oui, tout  l'heure, quand, en jouant  la raquette, j'ai manqu le
volant. Ne m'as-tu pas dit: En voil un beau Louis le Juste! Si je ne
te regardais pas un peu comme le confrre de l'Angly, crois-tu que je
te laisserais me dire de ces choses-l? Allons larder, messieurs, allons
larder!

Ces deux mots: _Allons larder_, mritent une explication, sous peine de
ne pas tre intelligibles pour nos lecteurs; cette explication, nous
allons la donner.

Nous avons dit,  deux endroits diffrents dj, que, pour combattre sa
mlancolie, le roi se livrait  toute sorte de divertissements qui ne le
divertissaient pas. Il avait, enfant, fait des canons avec du cuir, des
jets d'eau avec des plumes; tant jeune homme il avait enlumin des
images, ce que ses courtisans avaient appel faire de la peinture; il
avait fait ce que ses courtisans avaient appel de la musique,
c'est--dire jou du tambour, exercice auquel, s'il faut en croire
Bassompierre, il russissait trs-bien.

Il avait fait des cages et des chssis, avec M. des Noyers. Il s'tait
fait confiturier et avait fait d'excellentes confitures; puis jardinier
et avait russi  avoir en fvrier des pois verts qu'il avait fait
vendre, et que, pour lui faire sa cour, M. de Montauron avait achets.
Enfin il s'tait mis  faire la barbe, et un beau jour, dans l'ardeur
qu'il avait pour cet amusement, il avait runi tous ses officiers, et
lui-mme leur avait coup la barbe, ne leur laissant au menton, dans sa
parcimonieuse munificence que ce bouquet de poil que, depuis ce jour, en
commmoration d'une main auguste, on a appel _une royale_, si bien que
le lendemain, le pont-Neuf suivant courait par le Louvre:

    Hlas! ma pauvre barbe,
    Qui t'a donc faite ainsi?
    C'est le grand roi Louis
    Treizime de ce nom
  Qui toute barba sa maison.

    a, monsieur de la Force,
    Faut vous la faire aussi.
    Hlas, Sire, merci,
    Ne me la faites pas:
  Me mconnatraient mes soldats.

    Laissons la barbe en pointe
    Au cousin Richelieu,
    Car par la vertudieu
    Ce serait trop oser
  Que de prtendre la raser.

Or, le roi Louis XIII avait fini par se lasser de faire la barbe, comme
il finissait par se lasser de tout, et comme il tait descendu quelques
jours auparavant dans sa cuisine, afin d'y introduire une mesure
conomique dans laquelle la gnrale Coquet perdit sa soupe au lait et
M. de la Vrillire ses biscuits du matin; il avait vu son cuisinier et
ses marmitons piquer, ceux-ci des longes de veau, ceux-l des filets de
boeuf, ceux-l des livres, ceux-l des faisans; il avait trouv cette
opration des plus rcratives. Il en rsultait que, depuis un mois 
peu prs, Sa Majest avait adopt ce nouveau divertissement.

Sa Majest lardait et faisait larder avec elle ses courtisans.

Je ne sais si l'art de la cuisine avait  gagner en passant par des
mains royales, mais l'tat de l'ornementation y avait fait de grands
progrs. Les longes de veau et les filets de boeuf surtout qui
prsentaient une plus grande surface, redescendaient  l'office avec les
dessins les plus varis. Le roi se bornait  larder en paysage,
c'est--dire qu'il dessinait des arbres, des maisons, de chasses, des
chiens, des loups, des cerfs, des fleurs de lys; mais Nogent et les
autres ne se bornaient point  des figures hraldiques et variaient
leurs dessins de la faon la plus fantastique, ce qui leur valait
quelquefois, de la part du roi Charles Louis, les admonestations les
plus svres et faisait exiler impitoyablement des tables royales les
morceaux ornements par eux.

Et maintenant que voici nos lecteurs suffisamment renseigns, reprenons
le cours de notre rcit.

Sur ces mots:--Messieurs, allons larder, les personnes que nous avons
nommes se htrent donc de suivre le roi.

Bassompierre profita du moment o l'on passait dans la salle  manger,
dans la pice destine au nouvel exercice adopt par le roi, dans
laquelle cinq ou six tables de marbre avaient chacune, soit sa longe de
veau, soit son filet de boeuf, son livre, soit son faisan, et o
l'cuyer Georges attendait au milieu d'assiettes pleines de lardons
taills d'avance, et tenant en main des lardoires d'argent qu'il
remettait  ceux qui dsiraient faire leur cour  Sa Majest en
l'imitant, et surtout en se laissant vaincre par elle; Bassompierre,
disons-nous, profita de ce moment pour poser la main sur l'paule du
surintendant des finances et lui dire assez bas pour y mettre de la
forme, assez haut pour tre entendu:

--Monsieur le surintendant, sans tre trop curieux, pourrait-on vous
demander quand vous comptez me payer mon dernier quartier de colonel
gnral des Suisses, que j'ai achet cent mille cus, et que j'ai pay
rubis sur l'ongle?

Mais au lieu de lui rpondre, M. de La Vieuville qui, comme Nogent,
donnait parfois dans la pasquinade, se mit  tendre et  rapprocher ses
bras en disant:

--Je nage, je nage, je nage!

--Par ma foi, dit Bassompierre, j'ai devin bien des nigmes dans ma
vie, mais je ne sais pas le mot de celle-l.

--Monsieur le marchal, dit La Vieuville, quand on nage, c'est qu'on a
perdu pied, n'est-ce pas?

--Oui.

--Et quand on a perdu pied, c'est qu'on n'a plus de fond.

--Aprs?

--Eh bien, je n'ai plus de fond; je nage, je nage, je nage!

En ce moment, M. le duc d'Angoulme, btard de Charles IX et de Marie
Touchet, venait de se joindre au cortge avec le duc de Guise que nous
avons dj vu dans la soire de la princesse Marie, et  qui le duc
d'Orlans avait promis un corps, dans l'arme o il serait
lieutenant-gnral pour le roi dans l'expdition d'Italie, et tous deux
attendaient pour s'avancer que le roi les remarqut. Bassompierre, qui
ne trouvait rien  rpondre  de Vieuville et qui n'aimait point 
rester court, s'accrocha bravement au duc d'Angoulme, nous disons
bravement, parce que le duc d'Angoulme tait pour la rplique, comme on
disait alors, un des _meilleurs becs_ de l'poque.

--Vous nagez, vous nagez, vous nagez, c'est trs bien; les oies et les
canards nagent aussi; mais cela ne me regarde pas, moi. Ah! pardieu, si
je faisais de la fausse monnaie, comme M. d'Angoulme, cela ne
m'inquiterait pas!

Le duc d'Angoulme, qui probablement n'avait pas de riposte prte, fit
semblant de ne pas entendre; mais le roi Louis XIII avait entendu, et
comme il tait trs mdisant de caractre:

--Entendez-vous ce que dit M. Bassompierre, mon cousin? fit-il.

--Non, Sire, je suis sourd de l'oreille droite, rpondit le duc.

--Comme Csar, dit Bassompierre.

--Il vous demande si vous faites toujours de la fausse monnaie?

--Pardon, Sire, reprit Bassompierre, je ne demande pas si M. d'Angoulme
continue  faire de la fausse monnaie, ce qui serait dubitatif; je dis
qu'il en fait, ce qui est affirmatif.

Le duc d'Angoulme haussa les paules.

--Voil vingt ans, dit-il, que l'on me harpigne avec cette fadaise.

--Qu'y a-t-il de vrai, voyons, dites, mon cousin, demanda le roi.

--Ah! mon Dieu, Sire, voil la vrit pure: je loue, dans mon chteau de
Gros-Bois, une chambre  un alchimiste nomm Merlin, qui la prtend
merveilleusement situe pour la recherche de la pierre philosophale. Il
m'en donne quatre mille cus par an,  la condition de ne pas lui
demander ce qu'il y fait et de lui laisser jouir du privilge qu'ont les
habitations de France, de ne point tre visites par la justice. Vous
comprenez bien, Sire, que louant une seule chambre plus qu'on ne
m'offrait pour tout le chteau, je n'irai point, par une indiscrtion
ridicule, perdre un si bon locataire.

--Voyez, Bassompierre, comme vous tes mchante langue, dit le roi; quoi
de plus honnte que l'industrie de notre cousin?

--D'ailleurs, dit le duc d'Angoulme, qui ne se tenait point pour battu,
quand je ferais un peu de fausse monnaie, moi, fils du roi Charles IX,
roi de France; votre pre, de glorieuse mmoire, fils d'Antoine de
Bourbon, qui n'tait que roi de Navarre, volait bien.

--Comment, mon pre volait! s'cria Louis XIII.

--Ah! dit Bassompierre,  telles enseignes qu'il m'a dit  moi un jour:
Je suis bien heureux d'tre roi, sans cela je serais pendu.

--Le roi votre pre, Sire, continua le duc d'Angoulme, sauf le respect
que je dois  Votre Majest, volait au jeu d'abord.

--Au jeu! dit Louis XIII. Je vous ferai observer, mon cousin, que voler
au jeu n'est pas voler, c'est tricher. D'ailleurs, aprs la partie, il
rendait l'argent.

--Pas toujours, dit Bassompierre.

--Comment, pas toujours! fit le roi.

--Non, sur ma parole, et votre auguste mre vous garantira le fait que
je vais vous citer. Un jour, ou plutt un soir, que j'avais l'honneur de
jouer avec le roi, et qu'il y avait cinquante pistoles au jeu, il se
trouva des demi-pistoles parmi les pistoles. Sire, dis-je au roi, que je
savais sujet  caution, c'est Votre Majest qui a voulu faire passer des
demi-pistoles pour des pistoles? Non, c'est vous, rpliqua le roi.

--Alors, continua Bassompierre, je pris tout, pistoles et demi-pistoles,
j'ouvris une fentre, et je les jetai aux laquais qui attendaient dans
la cour; puis je revins faire le jeu avec des pistoles entires.

--Ah! ah! dit le roi, vous avez fait cela, Bassompierre?

--Oui Sire, et votre auguste mre dit mme  ce sujet: Aujourd'hui,
Bassompierre fait le roi, et le roi fait Bassompierre.

--Foi de gentilhomme, c'tait bien dit, s'cria Louis XIII; et qu'a
rpondu mon pre?

--Sire, sans doute, ses malheurs conjugaux avec la reine Marguerite
l'avaient rendu injuste, car il a rpondu trs faussement  mon avis:
Vous voudriez bien qu'il ft le roi, vous auriez un mari plus jeune!

--Et qui gagna la partie? demanda Louis XIII.

--Le roi Henri IV, Sire;  telles enseignes qu'il empocha, dans la
proccupation que lui avait sans doute donne l'observation de la reine,
qu'il empocha, quoi qu'en dise Votre Majest, l'enjeu entier, sans me
rendre mme la diffrence qu'il y avait entre les pistoles et les
demi-pistoles.

--Oh! dit le duc d'Angoulme, je lui ai vu voler mieux que cela.

--A mon pre? demanda Louis XIII.

--Je lui ai vu voler un manteau, moi.

--Un manteau!

--Il est vrai qu'il n'tait encore que roi de Navarre.

--Bon, dit Louis XIII, racontez-nous cela, mon cousin.

--Le roi Henri III venait de mourir assassin  Saint-Cloud, dans cette
maison de M. de Gondy o la Saint-Barthlemy avait t rsolue par lui,
n'tant encore que duc d'Anjou, et le jour anniversaire de celui o
cette rsolution avait t prise; or, le roi de Navarre tait l,
puisque ce fut entre ses bras que Henri III mourut, en lui lguant le
trne; et comme il lui fallait porter le deuil en velours violet, et
qu'il n'avait pas de quoi acheter un pourpoint et des chausses, il roula
le manteau du mort, qui tait justement de la couleur et de l'toffe
qu'il lui fallait pour son deuil, le mit sous son bras et se sauva,
croyant que nul n'avait fait attention  lui; mais Sa Majest avait pour
excuse, si les rois ont besoin d'excuse pour voler, qu'elle tait si
pauvre que, sans le hasard de ce manteau, elle n'et point su porter le
deuil.

--Plaignez-vous donc, maintenant, mon cousin, que vous ne pouvez pas
payer vos domestiques, dit le roi, quand le roi n'avait pas mme une
chambre qu'il pt louer quatre mille cus par an  un alchimiste.

--Excusez-moi, Sire, dit le duc d'Angoulme, il est impossible que mes
domestiques se soient plaints de ce que je ne les payais pas; mais je ne
me suis jamais plaint, moi, de ne pas pouvoir les payer. A telles
enseignes, comme disait tout  l'heure M. de Bassompierre, que la
dernire fois qu'ils sont venus me demander leurs gages, protestant
qu'ils n'avaient pas un carolus, je leur ai rpondu tout simplement:
C'est  vous de vous pourvoir, imbciles que vous tes. Quatre rues
aboutissent  l'htel d'Angoulme, vous tes en bon lieu,
industriez-vous. Ils ont suivi mon conseil; depuis ce temps-l on
entend bien parler de quelques vols de nuit dans la rue Pave, dans la
rue des Francs-Bourgeois, dans la rue Neuve-Sainte Catherine et dans la
rue de la Couture; mais mes drles ne me parlent plus de leurs gages.

--Oui, dit Louis XIII, et un beau jour je les ferai pendre, vos drles,
devant la porte de votre htel.

--Si vous tes en faveur prs du cardinal, Sire, dit en riant le duc
d'Angoulme.

Et il se jeta sur une longe de veau, qu'il se mit  transpercer, avec
non moins de fureur que si la lardoire tait une pe et la longue de
veau le cardinal.

--Ah! par ma foi, Louis, dit l'Angly, m'est avis que c'est toi cette
fois qui es lard.




CHAPITRE II.

PENDANT QUE LE ROI LARDE.


C'taient ces rpliques-l, que son entourage, au reste, ne lui
pargnait point, qui mettaient le roi en rage contre son ministre et qui
lui faisaient de ces rvolutions subites et inattendues qui mettaient
incessamment le cardinal  deux doigts de sa perte.

Si les ennemis de Son Eminence prenaient Louis XIII dans un de ces
moments-l, il adoptait avec eux les rsolutions les plus dsespres,
quitte  ne pas les suivre, et leur faisait les plus belles promesses,
quitte  ne point les tenir.

Or, comme la bile que lui avait fait faire le duc d'Angoulme lui
montait  la gorge, le roi, tout en lardant sa longe de veau, regardait
autour de lui, cherchant quelqu'un qui lui donnt une occasion plausible
de laisser tomber sur lui sa colre, ses yeux s'arrtrent alors sur ses
deux musiciens, placs sur une espce d'estrade, l'un gratignant son
luth, l'autre raclant sa viole, avec la mme animosit que le roi
mettait  piquer son veau.

Il s'aperut d'une chose  laquelle jusque-l il n'avait fait aucune
attention, c'est que chacun d'eux n'tait habill qu' moiti.

Molinier, qui avait un pourpoint, n'avait ni trousses, ni bas.

Justin, qui avait des trousses et des bas, n'avait pas de pourpoint.

--Ouais! dit Louis XIII, que signifie cette mascarade?

--Un instant, dit l'Angly, c'est  moi de rpondre.

--Fou! s'cria le roi, prends garde de me lasser  la fin!

L'Angly prit une lardoire des mains de Georges et se mit en garde comme
s'il tenait une pe.

--Avec cela que j'ai peur de toi, dit-il, avance si tu l'oses.

L'Angly avait prs de Louis XIII des privilges que nul n'avait. Tout
au contraire des autres rois, Louis XIII ne voulait pas tre gay; le
plus souvent, quand ils taient seuls, leur conversation roulait sur la
mort; Louis XIII aimait fort  faire, sur le _peut-tre_ de l'autre
monde, les plus fantastiques et surtout les plus dsesprantes
suppositions; l'Angly l'accompagnait et souvent le guidait dans ce
plerinage d'outre-tombe; il tait l'Horatio de cet autre prince de
Danemark, cherchant--qui sait? peut-tre comme le premier les
meurtriers de son pre, et le dialogue d'Hamlet avec les fossoyeurs
tait une conversation foltre prs de la leur.

C'tait donc, dans ces discussions foltres avec l'Angly, presque
toujours le roi qui finissait par cder et qui revenait au bouffon.

Il en fut encore ainsi cette fois.

--Voyons, dit Louis XIII, explique-toi, bouffon.

--Louis, qui as t nomm Louis-le-Juste, parce que tu es n sous le
signe de la Balance, sois une fois digne de ton nom, pour que mon
confrre Nogent ne t'insulte pas comme il a fait tout  l'heure. Hier,
pour je ne sais quelle niaiserie, tu as eu, toi, roi de France et de
Navarre, la pauvret de retrancher  ces malheureux la moiti de leurs
appointements, et ils ne peuvent s'habiller qu' moiti. Et maintenant,
si tu veux t'en prendre  quelqu'un de la ngligence de leur toilette,
cherche-moi querelle  moi, car c'est moi qui leur ai donn le conseil
de venir ainsi.

--Conseil de fou! dit le roi.

--Il n'y a que ceux-l qui russissent, reprit l'Angly.

Les deux musiciens se levrent et firent la rvrence.

--C'est bien, c'est bien, dit le roi. Assez; puis il regarda autour de
lui pour voir ceux qui se livraient au mme travail que lui.

Des Noyers piquait un livre, La Vieuville un faisan, Nogent un boeuf,
Saint-Simon, qui ne piquait pas, lui tenait l'assiette au lard.
Bassompierre causait avec le duc de Guise, Baradas jouait au bilboquet,
le duc d'Angoulme s'tait accommod dans un fauteuil et dormait ou
faisait semblant de dormir.

--Que dites-vous l, au duc de Guise, marchal? Ce doit tre fort
intressant.

--Pour nous, oui, Sire, rpondit Bassompierre: M. le duc de Guise me
cherche querelle.

--A quel propos?

--Il parat que M. de Vendme s'ennuie en prison.

--Bon! dit l'Angly, je croyais qu'on ne s'ennuyait qu'au Louvre.

--Et, continua Bassompierre, il m'a crit.

--A vous?...

--Probablement il me croit en faveur.

--Eh bien, que veut-il, mon frre de Vendme?

--Que tu lui envoies un de tes pages, dit l'Angly.

--Tais-toi, fou! dit le roi.

--Il veut sortir de Vincennes et faire la guerre d'Italie.

--Alors, dit l'Angly, gare aux Pimontais s'ils tournent le dos.

--Et il vous crit? demanda le roi.

--Oui, en me disant qu'il regarde la chose comme inutile, attendu que je
devais tre de la coterie de M. de Guise.

--Pourquoi cela?

--Parce que je suis l'amant de Mme de Conti, sa soeur.

--Et que lui avez-vous rpondu?

--Je lui ai rpondu que cela n'y faisait rien, que j'avais t l'amant
de toutes ses tantes, et que je ne l'en aimais pas mieux pour cela.

--Et vous, mon cousin d'Angoulme, que faites-vous? demanda le roi.

--Je rve, Sire.

--A quoi?

--A la guerre du Pimont.

--Et que rvez-vous?

--Je rve, Sire, que Votre Majest se met  la tte de ses armes et
marche en personne sur l'Italie, et que, sur un des plus hauts rochers
des Alpes, on inscrit son nom entre ceux d'Annibal et de Charlemagne.
Que dites-vous de mon rve, Sire?

--Qu'il vaut mieux rver comme cela que veiller comme font les autres,
dit l'Angly.

--Et qui commandera sous moi: mon frre ou le cardinal? demanda le roi.

--Entendons-nous, dit l'Angly, si c'est ton frre, il commandera _sous
toi_, mais si c'est le cardinal, il commandera _sur toi_.

--L o est le roi, dit le duc de Guise, personne ne commande.

--Bon! dit l'Angly, avec cela que votre pre, le Balafr, n'a pas
command dans Paris du temps du roi Henri III.

--La chose n'en a pas mieux tourn pour lui, dit Bassompierre.

--Messieurs, dit le roi, la guerre du Pimont est une grosse affaire,
aussi a-t-il t arrt entre ma mre et moi qu'elle serait dcide en
conseil. Vous avez dj d tre prvenu, marchal, que vous assisteriez
 ce conseil. Mon cousin d'Angoulme et M. de Guise, je vous prviens de
mon ct; je ne vous cache pas qu'il y a dans le conseil de la reine un
grand parti pour Monsieur.

--Sire, reprit le duc d'Angoulme, je le dis hautement et d'avance, mon
avis sera pour M. le cardinal. Aprs l'affaire de La Rochelle, ce serait
lui faire une grande injustice que de lui ter le commandement pour tout
autre que le roi.

--C'est votre avis? dit Louis XIII.

--Oui, Sire.

--Savez-vous qu'il y a deux ans, le cardinal voulait vous envoyer 
Vincennes, et que c'est moi qui l'en ai empch?

--Votre Majest a eu tort.

--Comment, j'ai eu tort?

--Oui. Si Son Eminence voulait m'envoyer  Vincennes, c'est que je
mritais d'y aller.

--Prends exemple sur ton cousin d'Angoulme, dit l'Angly, c'est un
homme d'exprience.

--Je prsume, mon cousin, que si l'on vous offrait le commandement de
l'arme, vous ne seriez point de cet avis-l.

--Si mon roi que je respecte, et auquel je dois obir, m'_ordonnait_ de
prendre le commandement de l'arme, je le prendrais; mais s'il se
contentait de me l'_offrir_, je le porterais  Son Eminence, en lui
disant: Faites-moi une part gale  celle de M. de Bassompierre, de
Bellegarde, de Guise et de Crquy, et je serai trop heureux.

--Peste, M. d'Angoulme, dit Bassompierre, je ne vous savais pas si
modeste.

--Je suis modeste quand je me juge, marchal, et orgueilleux quand je me
compare.

--Et toi, Louis, voyons, pour qui seras-tu? Pour le cardinal, pour
MONSIEUR, ou pour toi? Quant  moi, je dclare qu' ta place je
nommerais MONSIEUR.

--Et pourquoi cela? fou.

--C'est parce qu'ayant t malade tout le temps du sige de La Rochelle,
il aurait peut-tre l'ide de prendre sa revanche en Italie. Peut-tre
les pays chauds conviennent-ils mieux  ton frre que les pays froids.

--Pas quand il y fait trop chaud, dit Baradas.

--Ah! tu te dcides  parler, dit le roi.

--Oui, rpliqua Baradas, quand je trouve quelque chose  dire.

--Pourquoi ne piques-tu pas?

--Mais parce que j'ai les mains propres, et que je ne veux pas sentir
mauvais.

--Tiens! dit Louis XIII, tirant un flacon de sa poche, voil de quoi te
parfumer.

--Qu'est-ce? demanda Baradas.

--De l'eau de Naffe.

--Vous savez que je la dteste, votre eau de Naffe.

Le roi s'approcha de Baradas et lui jeta au visage quelques gouttes de
l'eau contenue dans son flacon.

Mais,  peine l'eau eut-elle touch le jeune homme, qu'il bondit sur le
roi, lui arracha le flacon des mains et le brisa sur le plancher.

--Ah! messieurs, dit le roi en plissant, que feriez-vous si un page se
rendait coupable envers vous d'une insulte pareille  celle que ce petit
coquin s'est permise  mon gard?

On se tut.

Bassompierre seul, incapable de retenir sa langue, dit:

--Sire, je le ferais fouetter.

--Ah! vous me feriez fouetter, monsieur le marchal, dit Baradas
exaspr.

Et tirant son pe malgr la prsence du roi, il s'lana sur le
marchal.

Le duc de Guise et le duc d'Angoulme le retinrent.

--Monsieur Baradas, comme il est dfendu, sous peine d'avoir le poing
coup, de tirer l'pe devant le roi, vous permettrez que je me tienne
dans le respect que je lui dois; mais, comme vous mritez une leon, je
vais vous la donner. Georges, une lardoire.

Et prenant des mains de l'cuyer une lardoire:

--Lchez M. Baradas, dit Bassompierre.

On lcha Baradas qui, malgr les cris du roi, se jeta furieux sur le
marchal. Mais le marchal tait un vieil escrimeur qui, s'il n'avait
pas beaucoup tir l'pe contre l'ennemi, l'avait plus d'une fois tire
contre ses amis; de sorte qu'avec une adresse parfaite, sans se lever du
fauteuil o il tait assis, il para les coups que lui portait le favori,
et profitant du premier jour qu'il trouva, lui enfona sa lardoire dans
l'paule et l'y laissa.

--L, dit-il, mon petit jeune homme, cela vaut encore mieux que le
fouet, et vous vous en souviendrez plus longtemps.

En voyant le sang rougir la manche de Baradas, le roi poussa un cri.

--M. de Bassompierre, dit-il, ne vous prsentez jamais devant moi.

Le marchal prit son chapeau.

--Sire, dit-il, Votre Majest me permettra d'en appeler de cet arrt.

--A qui? demanda le roi.

--A Philippe veill.

Et tandis que le roi criait:--Bouvard! que l'on m'aille chercher
Bouvard! Bassompierre sortait haussant les paules, saluant de la main
le duc d'Angoulme et le duc de Guise, en murmurant:

--Lui, le fils de Henri IV? Jamais!...




CHAPITRE III.

LE MAGASIN D'ILDEFONSE LOPEZ.


Nos lecteurs se rappelleront sans doute avoir vu dans le rapport de
Souscarrires au cardinal que Mme de Fargis et l'ambassadeur d'Espagne,
M. de Mirabel, avaient chang un billet chez le lapidaire Lopez.

Or ce que ne savait point Souscarrires, c'est que le lapidaire Lopez
appartenait corps et me au cardinal, chose  laquelle il avait tout
intrt, car  son double titre de mahomtan et de juif--il passait
prs des uns pour tre juif, et prs des autres pour tre mahomtan--il
et eu grand'peine  se tirer d'affaires sans avanies, malgr le soin
qu'il avait de manger ostensiblement du porc tous les jours, pour
prouver qu'il n'tait sectateur ni de Mose, ni de Mahomet, qui tous
deux dfendaient  leurs adeptes la chair du pourceau.

Et cependant, un jour, il avait failli payer cher la btise d'un matre
des requtes: accus de payer en France des pensions pour l'Espagne, un
matre des requtes se prsenta chez lui, visita ses registres, et y
trouva cette inscription, qu'il dclara des plus compromettantes:

_Guadaamilles por el senor de Bassompierre._

Lopez, prvenu qu'il allait tre accus de haute trahison, de compte 
demi avec le marchal, courut chez Mme de Rambouillet, qui tait, avec
la belle Julie, une de ses meilleures pratiques; il venait lui demander
sa protection et lui dire que tout son crime tait d'avoir port sur son
registre de demandes:

_Guadaamilles por el senor de Bassompierre._

Madame de Rambouillet fit descendre son mari, et lui exposa le cas.
Celui-ci courut aussitt chez le matre des requtes, qui tait de ses
amis, auquel il affirma l'innocence de Lopez.

--Et cependant, mon cher marquis, la chose est claire, lui dit le matre
des requtes: _Guadaamilles_.

Le marquis l'arrta.

--Parlez-vous espagnol? demanda-t-il au magistrat.

--Non.

--Savez-vous ce que veut dire: _Guadaamilles_?

--Non, mais par le nom seul, je prjuge que cela signifie quelque chose
de formidable.

--Eh bien! mon cher monsieur, cela signifie: Tapisserie de cuir pour M.
de Bassompierre.

Le matre des requtes n'y voulait point croire. Il fallut qu'on se
procurt un dictionnaire espagnol et que le matre des requtes y
chercht lui-mme la traduction du mot qui l'avait tant proccup.

Le fait est que Lopez tait d'origine mauresque; mais les Maures ayant
t chasss d'Espagne en 1610, Lopez avait t envoy en France pour y
plaider les intrts des fugitifs et adress  M. le marquis de
Rambouillet, qui parlait espagnol. Lopez tait un homme d'esprit; il
conseilla  des marchands de draps une opration  Constantinople:
l'opration russit; les marchands lui firent, dans leurs bnfices, une
part sur laquelle il ne comptait pas: avec cette part, il acheta un
diamant brut, le fit tailler, gagna dessus, de sorte que de toutes parts
on lui envoyait des diamants bruts comme au meilleur tailleur de
diamants qui existt. Il en rsulta que toutes les belles pierreries de
l'poque lui passrent par les mains, d'autant plus qu'il eut la chance
de trouver un ouvrier encore plus habile que lui, qui consentit 
s'engager  son service. Cet homme tait tellement adroit que, lorsqu'il
tait ncessaire, il fendait un diamant en deux.

Lorsqu'il s'tait agi du sige de La Rochelle, le cardinal l'avait
envoy en Hollande pour faire faire des vaisseaux, et mme pour en
acheter de tout faits. A Amsterdam et  Rotterdam, il avait achet une
foule de choses venant de l'Inde et de la Chine, de faon qu'il avait en
quelque sorte non-seulement import, mais encore invent le bric--brac
en France.

Sa mission en Hollande ayant achev de faire sa fortune, et tout le
monde ayant ignor la vritable cause du voyage, il avait pu appartenir
 Mgr le cardinal sans que personne s'en doutt.

Lui aussi avait remarqu cette concidence de la visite de l'ambassadeur
d'Espagne avec Mme de Fargis, et son tailleur de diamants avait vu le
billet chang, de sorte que le cardinal avait de son ct reu un
double avis, et comme l'avis de Lopez confirmait en tout point celui de
Souscarrires, il en avait pris une plus grande estime pour
l'intelligence de ce dernier.

Le cardinal savait donc, lorsque la reine, dans la matine du 14, fit
demander des chaises pour toute sa maison, qu'il tait question,
non-seulement d'une visite de femme qui veut acheter des bijoux, mais
encore de reine qui veut vendre un royaume.

Aussi le 14 dcembre, vers onze heures du matin, au moment o M. de
Bassompierre plantait une lardoire dans le deltode de Baradas, et comme
la reine tait prs de descendre, accompagne de Mme de Fargis,
d'Isabelle de Lautrec, de Mme de Chevreuse et de Patrocle, son premier
cuyer, Mme Bellier, sa premire femme de chambre, entra tenant d'une
main une cage  perroquet recouverte d'une mante espagnole, et de
l'autre, une lettre:

--Ah! mon dieu! que m'apportez-vous l? demanda la reine.

--Un cadeau que fait  Votre Majest S. A. l'infante Claire-Eugnie.

--Alors, cela nous arrive de Bruxelles? fit la reine.

--Oui, Votre Majest, et voici la lettre de la princesse vous annonant
ce cadeau.

--Voyons d'abord, dit avec une curiosit fminine la reine en tendant
la main vers la mante.

--Non pas, dit Mme de Bellier, tirant la cage en arrire, Votre Majest
doit d'abord lire la lettre.

--Et qui a port la lettre et la cage?

--Michel Danse, l'apothicaire de Votre Majest. Votre Majest sait que
c'est lui qui est votre correspondant en Belgique. Voici la lettre de
Son Altesse.

La reine prit la lettre, la dcacheta et lut:

  Ma chre nice, je vous envoie un perroquet merveilleux qui, pourvu
  que vous ne l'effarouchiez pas en le dcouvrant, vous fera un
  compliment en cinq langues diffrentes. C'est un bon petit animal,
  bien doux et bien fidle. Vous n'aurez jamais, j'en suis sre,  vous
  plaindre de lui.

  Votre tante dvoue,

  CLAIRE-EUGNIE.

--Ah! dit la reine--qu'il parle! qu'il parle!

Aussitt une petite voix sortit de dessous la mante, et dit en franais:

--_La reine Anne d'Autriche est la plus belle princesse du monde._

--Ah! c'est merveilleux! s'cria la reine. Je voudrais maintenant, mon
cher oiseau, vous entendre parler espagnol.

A peine ce souhait tait exprim, que le perroquet disait:

--_Yo quiero dona Anna hacer por usted todo para que sus deseos
lleguen._

--Maintenant en italien, dit la reine. Avez-vous quelque chose  me dire
en italien?

L'oiseau ne se fit point attendre, et l'on entendit la mme voix, avec
l'accent italien seulement dire:

--_Dares la mia vita per la carissima patrona mia!_

La reine battit les mains de joie.

--Et quelles sont les autres langues que parle encore mon perroquet?
demanda-t-elle.

--L'anglais et le hollandais, Majest, rpondit Mme de Bellier.

--En anglais, en anglais, dit Anne d'Autriche.

Et le perroquet, sans autre sommation, dit aussitt:

--_Give me your hand, and I shall give you my heart._

--Ah! dit la reine, je ne comprends pas trs bien. Vous savez l'anglais,
ma chre Isabelle?

--Oui, madame.

--Avez-vous compris?

--Le perroquet a dit:

Donnez-moi votre main, je vous donnerai mon coeur.

--Oh! bravo! dit la reine. Et maintenant, quelle langue avez-vous dit
qu'il parlait encore, Bellier?

--Le hollandais, madame.

--Oh! quel malheur! s'cria la reine, personne ici ne sait le
hollandais.

--Si fait, Votre Majest, rpondit Mme de Fargis, Beringhen est de la
Frise; il sait le hollandais.

--Appelez Beringhen, dit la reine; il doit tre dans l'antichambre du
roi.

Mme de Fargis courut et ramena Beringhen.

C'tait un grand et beau garon, blond de cheveux, roux de barbe, moiti
Hollandais, moiti Allemand, quoiqu'il et t lev en France,
trs-aim du roi, auquel, de son ct, il tait trs dvou.

Mme de Fargis accourut le tirant par la manche; il ignorait ce qu'on lui
voulait, et, fidle  sa consigne, il avait fallu faire valoir l'ordre
exprs de la reine pour qu'il quittt son poste,  l'antichambre.

Mais le perroquet tait si intelligent, qu'une fois Beringhen entr, il
comprit qu'il pouvait parler hollandais, et sans attendre qu'on lui
demandt son cinquime compliment, il dit:

--_Och myne welbeminde koningin ik bemin maar ik bemin u meer in
hollandsch myne niefte geboorte taal._

--Oh! oh! fit Beringhen fort tonn, voil un perroquet qui parle
hollandais comme s'il tait d'Amsterdam.

--Et que m'a-t-il dit, s'il vous plat, M. de Beringhen? demanda la
reine.

--Il a dit  Votre Majest:

Oh! ma bien aime reine, je vous aime; mais vous aime encore plus en
hollandais, ma chre langue natale.

--Bon, dit la reine, maintenant on peut le voir, et je ne doute pas
qu'il ne soit aussi beau que bien instruit.

En disant ces mots, elle tira la mante, et, chose dont on s'tait dj
dout, au lieu d'un perroquet, on trouva dans la cage une jolie petite
naine en costume frison, ayant  peine deux pieds de haut, et qui fit
une belle rvrence  Sa Majest.

Puis elle sortit de la cage par la porte, qui tait assez haute pour
qu'elle pt passer sans se baisser, et fit une seconde rvrence des
plus gracieuses  la reine.

La reine la prit entre ses bras et l'embrassa comme elle et fait d'un
enfant, et de fait, quoiqu'elle et quinze ans passes, elle n'tait pas
beaucoup plus grande qu'une petite fille de deux ans.

En ce moment on entendit par le corridor appeler:

--Monsieur le premier! monsieur le premier!

C'tait ainsi que l'on appelait, selon l'tiquette de la cour, le
premier valet de chambre.

Beringhen, qui n'avait plus affaire chez la reine, sortit rapidement et
rencontra  la porte le second valet de chambre qui le cherchait.

La reine entendit ces mots changs rapidement, tandis que la porte
tait encore ouverte:

--Qu'y a-t-il?

--Le roi demande M. Bouvard.

--Mon Dieu! dit la reine, serait-il arriv malheur  Sa Majest?

Et elle sortit pour s'informer; mais elle ne fit qu'apercevoir les
chausses des deux valets de chambre, qui couraient chacun dans une
direction diffrente.

On vint prvenir la reine que les chaises taient prtes.

--Oh! dit-elle, je ne puis cependant point sortir sans savoir ce qui est
arriv chez le roi.

--Que Votre Majest n'y va-t-elle? dit Mlle de Lautrec.

--Je n'ose, dit la reine, le roi ne m'ayant pas fait demander.

--Etrange pays, murmura Isabelle, que celui o une femme inquite n'ose
point demander des nouvelles de son mari!

--Voulez-vous que j'aille en prendre, moi? dit Mme de Fargis.

--Et si le roi se fche?

--Bon! il ne me mangera pas, votre roi Louis XIII.

Puis s'approchant de la reine tout bas:

--Que je le prenne entre deux portes, et je vous rapporterai de ses
nouvelles.

Et, en trois bonds, elle fut dehors.

Au bout de cinq minutes, elle rentra, prcde par un bruyant clat de
rire.

La reine respira.

--Il parat que cela n'est pas bien grave? dit-elle.

--Trs grave, au contraire, il y a eu un duel.

--Un duel! fit la reine.

--Oui, en prsence du roi mme.

--Et quels sont les audacieux qui ont os?

--M. de Bassompierre et M. Baradas. M. de Baradas a t bless.

--D'un coup d'pe?

--Non, d'un coup de lardoire.

Et Mme de Fargis, qui avait repris son srieux, clata de nouveau d'un
de ces rires bruyants et grens comme un chapelet de perles, qui
n'appartenait qu' cette joyeuse nature.

--Maintenant que vous voil renseignes, mesdames, dit la reine, je ne
crois pas que cet accident doive empcher votre visite au signor Lopez.

Et comme Baradas, tout beau garon qu'il tait, n'inspirait une grande
sympathie ni  la reine ni aux dames de sa suite, personne n'eut l'ide
de faire la moindre objection  la proposition de la reine.

Celle-ci mit sa petite naine entre les bras de Mme Bellier. On lui avait
demand son nom, et elle avait rpondu qu'elle s'appelait Gretchen, ce
qui veut dire  la fois Marguerite et perle.

Au bas du grand escalier du Louvre, on trouva les chaises; il y en avait
une  deux places, la reine y monta avec Mme de Fargis et la petite
Gretchen.

Dix minutes aprs, on descendait chez Lopez, qui demeurait au coin de la
rue du Mouton et de la place de Grve.

Au moment o les porteurs dposrent la chaise o tait la reine devant
la porte de Lopez, qui se tenait devant le seuil, le bonnet  la main,
un jeune homme se prcipita pour ouvrir la chaise et offrir le poignet 
la reine.

Ce jeune homme, c'tait le comte de Moret.

Un mot de la cousine Marina avait prvenu le cousin Jaquelino que la
reine devait se trouver de onze heures  midi chez Lopez, et il y tait
accouru.

Venait-il pour saluer la reine, pour serrer la main  Mme de Fargis, ou
pour changer un regard avec Isabelle, c'est ce que nous ne saurions
dire; mais ce que nous pouvons affirmer, c'est que, ds qu'il eut salu
la reine et qu'il eut serr la main de Mme de Fargis, il courut  la
seconde litire, et offrant son bras  Mlle de Lautrec, avec le mme
crmonial qu'il avait fait pour la reine:

--Excusez moi, mademoiselle, dit-il  Isabelle, de ne point tre venu
d'abord  vous, comme le voulait absolument mon coeur; mais l o est la
reine, le respect doit passer avant tout, mme avant l'amour.

Et saluant la jeune fille qu'il venait d'amener au groupe qui se formait
autour de la reine, il fit un pas en arrire, sans lui donner le temps
de lui rpondre autrement que par sa rougeur.

La manire de procder du comte de Moret tait si diffrente de celle
des autres gentilshommes, et dans les trois circonstances o il s'tait
trouv en face d'Isabelle, il lui avait manifest tant de respect et
exprim tant d'amour, qu'il tait impossible que chacune de ces
rencontres n'et pas laiss sa trace dans le coeur de la jeune fille.
Aussi demeura-t-elle immobile et pensive dans un coin du magasin de
Lopez, sans s'occuper le moins du monde de toutes les richesses
dployes devant elle.

Aussitt arrive, la reine avait cherch des yeux l'ambassadeur
d'Espagne, et l'avait aperu causant avec le tailleur de diamants,
auquel il paraissait demander la valeur de quelques pierreries.

Elle, de son ct, apportait  Lopez un magnifique filet de perles;
quelques-unes taient mortes, et il s'agissait de les remplacer par des
perles vivantes.

Mais le prix des huit ou dix perles qui manquaient tait si lev, que
la reine hsitait  dire  Lopez de les lui fournir, lorsque Mme de
Fargis qui causait avec le comte de Moret, et qui avait une oreille  ce
que lui disait Antoine de Bourbon et une autre  ce que disait la reine,
accourut:

--Qu'a donc Votre Majest? demanda-t-elle, et de quelle chose est-elle
donc embarrasse?

--Vous le voyez, ma chre, d'abord j'ai envie de ce beau crucifix, et ce
juif de Lopez ne veut pas me le donner  moins de mille pistoles.

--Ah! dit Mme de Fargis, ce n'est pas raisonnable, Lopez, de vendre la
copie mille pistoles, quand vous n'avez vendu l'original que trente
deniers.

--D'abord, dit Lopez, je ne suis pas juif, je suis musulman.

--Juif ou musulman, c'est tout un, dit Mme de Fargis.

--Et puis, continua la reine, j'ai besoin de douze perles pour ressortir
mon collier, et il veut me les vendre cinquante pistoles la pice.

--N'est-ce que cela qui vous embarrasse? demanda Mme de Fargis; j'ai vos
sept cents pistoles.

--O cela, ma mie? demanda la reine.

--Mais dans les poches de ce gros homme noir, qui marchande l-bas toute
cette tapisserie de l'Inde.

--Eh mais, c'est Particelli.

--Non, ne confondons pas, c'est M. d'Emery.

--Mais Particelli et d'Emery, n'est-ce pas le mme?

--Pour tout le monde, madame, mais pas pour le roi.

--Je ne comprends pas.

--Comment! vous ignorez que, lorsque le cardinal l'a plac comme
trsorier de l'argenterie chez le roi, sous le nom de M. d'Emery, le roi
a dit: Eh bien, soit, monsieur le cardinal, mettez-y ce d'Emery le plus
vite possible.--Et pourquoi cela? demanda le cardinal tonn.--Parce
qu'on m'a dit que ce coquin de Particelli prtendait  la place.--Bon! a
rpondu le cardinal, Particelli a t pendu.--J'en suis fort aise, a
rpondu le roi, car c'est un grand voleur!

--De sorte que? demanda la Reine qui ne comprenait point.

--De sorte que, dit Fargis, je n'ai qu' dire un mot  l'oreille de M.
d'Emery pour que M. d'Emery vous donne  l'instant vos sept cents
pistoles.

--Et comment m'acquitterai-je envers lui?

--Tout simplement en ne disant pas au roi que d'Emery et Particelli ne
font qu'un.

Et elle courut  d'Emery, qui n'avait pas vu la reine, tant il tait
occup de ses toffes, et d'ailleurs il avait la vue basse; mais ds
qu'il sut qu'elle tait l, et surtout ds que Mme de Fargis lui eut dit
un mot  l'oreille, accourut-il aussi vite que le lui permettaient ses
petites jambes et son gros ventre.

--Ah! madame, dit Fargis, remerciez M. Particelli.

--D'Emery! fit le trsorier.

--Et de quoi, mon Dieu! fit la reine.

--Au premier mot que M. Particelli a su de votre embarras...

--D'Emery! d'Emery! rpta le trsorier.

--Il a offert  Votre Majest de lui ouvrir un crdit de 20,000 livres
chez Lopez.

--Vingt-mille livres! s'cria le petit homme, diable!

--Voulez-vous plus, et trouvez-vous que ce n'est point assez pour une
grande reine, monsieur Particelli?

--D'Emery! d'Emery! d'Emery! rpta-t-il avec dsespoir. Trop heureux de
pouvoir tre utile  Sa Majest, mais au nom du ciel, appelez-moi
d'Emery.

--C'est vrai, dit Mme de Fargis, Particelli est le nom d'un pendu.

--Merci, M. d'Emery, dit la reine, vous me rendez un vritable service.

--C'est moi qui suis l'oblig de Votre Majest; mais je lui serais bien
reconnaissant de prier Mme de Fargis, qui se trompe toujours, de ne
plus m'appeler Particelli.

--C'est convenu, M. d'Emery, c'est convenu; seulement venez dire  M.
Lopez que la reine peut prendre chez lui pour 20,000 livres, et qu'il
n'aura affaire qu' vous.

--A l'instant mme. Mais c'est convenu, jamais plus de Particelli,
n'est-ce pas?

--Non, monsieur d'Emery, non, monsieur d'Emery, non, monsieur d'Emery,
rpondit Mme de Fargis, en suivant l'ex-pendu jusqu' ce qu'elle l'et
abouch avec Lopez.

Pendant ce temps la reine et l'ambassadeur d'Espagne avaient chang un
coup d'oeil et s'taient insensiblement rapprochs l'un de l'autre. Le
comte de Moret se tenait appuy contre une colonne et regardait Isabelle
de Lautrec, qui faisait semblant de jouer avec la naine et de causer
avec Mme de Bellier, mais qui, nous devons le dire, n'tait gure au jeu
de l'une, ni  la conversation de l'autre. Mme de Fargis veillait  ce
que le crdit ouvert  Sa Majest ft bien de vingt mille livres;
d'Emery et Lopez discutaient les conditions de ce crdit. Tout le monde
tait donc si occup de ses affaires, que nul ne pensait  celles de
l'ambassadeur et de la reine, qui,  force de marcher l'un au devant de
l'autre, se trouvrent enfin cte  cte.

Les compliments furent courts, et l'on passa vite aux choses
intressantes.

--Votre Majest, dit l'ambassadeur, a reu une lettre de don Gonzals.

--Oui, par le comte de Moret.

--Elle a lu non-seulement les lignes visibles crites par le gouverneur
de Milan...

--Mais encore les lignes invisibles crites par mon frre.

--Et la reine a mdit le conseil qui lui tait donn.

La reine rougit et baissa les yeux.

--Madame, dit l'ambassadeur, il y a des ncessits d'Etat devant
lesquelles les plus hauts fronts se courbent, devant lesquelles les plus
svres vertus flchissent. Si le roi mourait?

--Dieu nous garde de ce malheur! monsieur.

--Mais enfin si le roi mourait, qu'arriverait-il de vous?

--Dieu en dciderait.

--Il ne faut pas tout laisser dcider  Dieu, madame. Avez-vous quelque
confiance dans la parole de Monsieur.

--Aucune, c'est un misrable.

--On vous renverrait en Espagne, ou l'on vous confinerait dans quelque
couvent de France.

--Je ne me dissimule pas que tel serait mon sort.

--Comptez-vous sur quelque appui de la part de votre belle-mre?

--Sur aucun; elle fait semblant de m'aimer, et au fond me dteste.

--Vous le voyez, tandis qu'au contraire Votre Majest enceinte  la mort
du roi, tout le monde est aux pieds de la rgente.

--Je le sais, monsieur.

--Eh bien?

La reine poussa un soupir.

--Je n'aime personne, murmura-t-elle.

--Vous voulez dire que vous aimez encore quelqu'un--qu'il est par
malheur inutile d'aimer.

Anne d'Autriche essuya une larme.

--Lopez nous regarde, madame, dit l'ambassadeur. Je n'ai pas tant de
confiance que vous dans ce Lopez. Sparons-nous, mais auparavant
promettez-moi une chose.

--Laquelle, monsieur?

--Une chose que je vous demande au nom de votre auguste frre, au nom du
repos de la France et de l'Espagne.

--Que voulez-vous que je vous promette, monsieur?

--Eh bien, que, dans les circonstances graves que nous avons prvues,
vous fermerez les yeux, et vous laisserez conduire par Mme de Fargis.

--La reine vous le promet, monsieur, dit Mme de Fargis en apparaissant
entre la reine et l'ambassadeur, et moi je m'y engage au nom de Sa
Majest.

Puis tout bas:

--Lopez vous regarde, dit-elle, et le tailleur de diamants vous coute.

--Madame, dit la reine en haussant la voix, il va tre deux heures de
l'aprs-midi; il faut rentrer au Louvre pour dner et surtout pour
demander des nouvelles de ce pauvre M. Baradas!




CHAPITRE IV.

LES CONSEILS DE L'ANGELY.


Le roi Louis XIII avait d'abord, comme on l'a vu, t offens de
l'insolence de son favori, lorsque celui-ci lui avait arrach des mains
le flacon d'eau de fleurs d'orangers qu'il lui offrait pour se parfumer,
et l'avait jet  ses pieds. Mais  peine avait-il vu, de la blessure
que lui avait faite M. de Bassompierre, couler le sang prcieux de son
bien-aim Baradas, que toute sa colre s'tait convertie en douleur, et
que, se jetant  corps perdu sur lui, il lui avait tir la lardoire
reste dans la blessure, et malgr sa rsistance, rsistance suscite
non point par le respect mais par la fureur, il avait, en arguant de ses
connaissances en mdecine, voulu panser la plaie lui-mme.

Mais la bont de Louis XIII pour son favori, bont ou faiblesse qui
rappelait celle de Henri III pour ses mignons, avaient fait de celui-ci
un enfant gt.

Il repoussa le roi, repoussa tout le monde dclarant qu'il n'oublierait
l'insulte qui lui avait t faite, de la part que le roi avait prise 
cette insulte, que si justice lui tait rendue par l'envoi du marchal
de Bassompierre  la Bastille, ou par concession d'un duel public comme
celui qui avait illustr le rgne de Henri II et s'tait termin par la
mort de la Chtaigneraie.

Le roi essaya de le calmer; Baradas et pardonn un coup d'pe et mme,
d'un coup d'pe venant du marchal de Bassompierre et tir un certain
orgueil, mais il ne pardonnait pas un coup de lardoire. Tout fut donc
inutile, le bless ne sortant pas de cet ultimatum: un duel juridique en
prsence du roi et de toute la cour, ou le marchal  la Bastille.

Baradas se retira donc dans sa chambre, non moins majestueusement
qu'Achille s'tait retir dans sa tente, lorsque Agamemnon avait refus
de lui rendre la belle Brisis.

L'vnement, au reste, avait jet un certain trouble parmi les lardeurs,
et mme parmi ceux qui ne lardaient pas. Le duc de Guise et le duc
d'Angoulme, les premiers, avaient gagn la porte et taient sortis
ensemble.

La porte referme, et arriv de l'autre ct du seuil, le duc de Guise
s'tait arrt et, regardant le duc d'Angoulme:

--Eh bien, lui demanda-t-il, qu'en dites-vous?

Le duc haussa les paules.

--J'en dis que mon pauvre roi Henri III, tant calomni, n'a pas t, au
bout du compte, plus dsespr pour la mort de Qulus, de Schomberg et
de Maugiron, que ne vient de l'tre notre bon roi Louis XIII pour
l'gratignure de M. de Baradas.

--Est-il possible qu'un fils ressemble si peu  son pre! murmura le duc
de Guise en jetant un regard de ct, comme s'il et voulu,  travers la
porte, voir ce qui se passait dans la chambre qu'il venait de quitter;
par ma foi, j'avoue que j'aimais encore mieux le roi Henri IV, tout
huguenot qu'il ft rest au fond du coeur.

--Bon! vous dites cela parce que le roi Henri IV est mort; mais de son
vivant vous l'abominiez.

--Il avait fait assez de mal  notre maison, pour que nous ne fussions
pas de ses meilleurs amis.

--Quant  cela, je l'admets, dit le duc d'Angoulme; mais ce que je
n'admets pas, c'est cette ressemblance absolue que vous voulez trouver
entre les enfants et les maris de leurs mres. De cette ressemblance,
savez-vous bien qu'il n'est pas donn  tout le monde d'en jouir ainsi.
Tenez,  commencer par vous, mon cher duc, et M. d'Angoulme s'appuya
tendrement sur le bras de son interlocuteur, en mettant le pied sur les
marches de l'escalier, ainsi,  commencer par vous, moi qui ai eu
l'honneur de connatre le mari de madame votre mre, et qui ai eu le
bonheur de vous connatre, j'oserai dire, sans y entendre le moindrement
malice, bien entendu, qu'il n'y a aucune ressemblance entre vous et lui.

--Mon cher duc! mon cher duc! murmura M. de Guise, ne sachant pas, ou
plutt sachant trop o un interlocuteur, aussi goguenard que M.
d'Angoulme, pouvait le mener en prenant un pareil chemin.

--Mais non, insista le duc avec cet air de bonhomie qu'il prenait avec
tant d'art, qu'on ne savait jamais s'il raillait ou s'il parlait
srieusement, mais non, et c'est visible, pardieu! Nous nous souvenons
tous, except vous, de feu votre pre. Il tait grand, vous tes petit;
il avait le nez aquilin, vous l'avez camus; il avait les yeux noirs,
vous les avez gris.

--Que ne dites-vous aussi qu'il avait une balafre  la joue, et que je
ne l'ai pas.

--Parce que vous ne pouvez pas avoir ce qui ne s'attrape qu' la guerre,
vous qui n'avez jamais vu le feu.

--Comment, s'cria le duc de Guise, je n'ai jamais vu le feu! et  La
Rochelle donc?

--C'est vrai, j'oubliais, il a pris  votre btiment--le feu!

--Duc, dit M. de Guise, dtachant son bras de celui du duc d'Angoulme,
je crois que vous tes dans un mauvais jour, et qu'autant vaut que nous
nous sparions.

--Moi! dans un mauvais jour, que vous ai-je donc dit? pas des choses
dsagrables, je l'espre, ou ce serait sans intention. On ressemble 
qui l'on peut, vous comprenez bien; a c'est une affaire de hasard.
Est-ce que par exemple moi je ressemble  mon pre Charles IX, qui tait
rouge de cheveux et rouge de peau; mais on ne doit pas se dsoler pour
cela, on ressemble toujours  quelqu'un.

--Tenez, notre roi, par exemple; eh bien, il ressemble au cousin de la
reine-mre, qui est venu en France avec elle, au duc de Bracciano; vous
le rappelez-vous ce Virginio Orsini?--Monsieur, de son ct, ressemble
au marchal d'Ancre comme une goutte d'eau  une autre. Vous-mme vous
ne vous doutez peut-tre pas  qui vous ressemblez.

--Non je ne saurais pas le savoir.

--C'est vrai, vous ne l'avez pas pu connatre, puisqu'il a t tu six
mois avant votre connaissance par votre oncle Mayenne. Eh bien, vous
ressemblez  s'y mprendre  M. le comte de Saint-Megrin; est-ce qu'on
ne vous l'a pas dit dj?

--Si fait! seulement lorsqu'on me l'a dit je me suis fch, mon cher
duc, je vous en prviens.

--Parce qu'on vous le disait mchamment et non sans malice, comme je le
fais, moi. Est-ce que je me suis fch tout  l'heure quand M. de
Bassompierre m'a dit que je faisais de la fausse monnaie, mais c'est
vous qui tes mal dispos et non pas moi; aussi je vous laisse.

--Et je crois que vous faites bien, dit M. de Guise, en prenant le ct
de la rue de l'Arbre-Sec qui conduisait  la rue Saint-Honor.

Et doublant le pas il s'loigna rapidement de son caustique
interlocuteur, lequel resta un instant  sa place avec l'air tonn d'un
homme qui ne comprend pas chez les autres une susceptibilit qu'il se
vantait de n'avoir pas lui-mme.

Aprs quoi il se dirigea vers le pont Neuf, esprant trouver sur ce lieu
de passage quelque autre victime, pour continuer sur elle la petite
torture commence sur le duc de Guise.

Pendant ce temps, les autres courtisans s'taient clipss peu  peu, et
le roi s'tait retrouv seul avec l'Angly.

Celui-ci, qui ne voulait pas perdre une si belle occasion de jouer son
rle de bouffon, vint se planter devant le roi qui se tenait assis,
triste, la tte basse et les yeux fixs en terre.

--Heu! fit l'Angly en poussant un gros soupir.

Louis releva la tte.

--Eh bien? lui demanda-t-il du ton d'un homme qui s'attend  voir celui
 qui il s'adresse abonder dans son sens.

--Eh bien? rpta l'Angly du mme ton plaintif.

--Que dis-tu de M. Bassompierre?

--Je dis, rpondit l'Angly, laissant percer dans son accent
l'expression d'une admiration railleuse, je dis qu'il joue joliment de
la lardoire et qu'il faut qu'il ait t cuisinier dans sa jeunesse.

Un clair passa dans l'oeil morne de Louis XIII.

--L'Angly, dit-il, je te dfends de plaisanter avec l'accident arriv 
M. de Baradas.

Le visage de l'Angly prit l'expression de la plus profonde douleur.

--La cour prendra-t-elle le deuil? demanda-t-il.

--Si tu dis encore un mot, bouffon, dit le roi en se levant et en
frappant du pied, je te fais fouetter jusqu'au sang.

Et il se mit  marcher avec agitation dans la chambre.

--Bon! dit l'Angly en s'asseyant, comme pour mettre  couvert la partie
menace, sur le fauteuil que venait de quitter le roi, me voil menac
d'tre le bouc missaire de messieurs les pages de Sa Majest. Quand ils
auront commis une faute, c'est moi que l'on fouettera. Ah! mon confrre
Nogent avait bien raison, et tu ne t'appelles pas Louis le Juste pour
rien. Peste!

--Oh! dit Louis XIII sans riposter  la plaisanterie du bouffon, 
laquelle il n'et su que rpondre, je me vengerai sur M. de
Bassompierre.

--As-tu entendu raconter l'histoire d'un certain serpent qui voulut
ronger une lime et qui s'y usa les dents?

--Que veux-tu dire encore avec tes apologues?

--Je veux dire, mon fils, que tout roi que tu es, tu n'as pas plus le
pouvoir de perdre tes ennemis que de sauver tes amis--cela regarde notre
ministre Richelieu.--C'est toi qu'on appelle le _Juste_ de ton vivant,
mais cela pourra bien tre lui qu'on appellera le _Juste_ aprs sa mort.

--Quoi!

--Tu ne trouves pas, Louis?--Je trouve, moi! Ainsi, par exemple, quand
il est venu te dire--Sire, pendant que je veille  la fois  votre
salut et  la gloire de la France, votre frre conspire contre moi,
c'est--dire contre vous. Il devait venir me demander  dner avec toute
sa suite au chteau de Fleury, et pendant que l'on serait  table, M. de
Chalais devait me passer son pe au travers du corps. En voil la
preuve. D'ailleurs, interrogez votre frre, il vous le dira.--Tu
interroges ton frre, il prend peur comme toujours, se jette  tes pieds
et te dit tout.--Ah! voil un crime de haute trahison et pour lequel une
tte mrite de tomber sur l'chafaud. Mais quand tu vas dire  M. de
Richelieu:--Cardinal, je lardais, Baradas ne lardait pas, j'ai voulu le
faire larder, et sur son refus, je lui ai jet au visage de l'eau de
Naffe. Lui, sans respect pour ma majest, m'a arrach le flacon des
mains et l'a bris sur le plancher. Alors j'ai demand ce que mritait
un page qui se permettait une pareille insulte envers son roi. Le
marchal de Bassompierre, en homme sens, a rpondu:--Le fouet, Sire.
Sur ce, M. Baradas a tir son pe et s'est jet sur M. de Bassompierre,
qui, pour garder la rvrence qu'il me devait, n'a pas tir la sienne et
s'est content de prendre une lardoire des mains de Georges et de la
planter dans le bras de M. Baradas. Je demande, en consquence, que M.
de Bassompierre soit envoy  la Bastille. Ton ministre, je le soutiens
contre tous et mme contre toi, ton ministre, qui est la justice en
personne, te rpondra:--Mais c'est M. de Bassompierre qui a raison, et
non votre page, que je n'enverrai pas  la Bastille, parce que je n'y
envoie que les princes et les grands seigneurs; mais que je ferai
fouetter pour vous avoir arrach le flacon des mains, et mettre au
pilori pour avoir tir l'pe devant vous,  qui je ne parle, moi, votre
ministre, moi, l'homme le plus important de la France, aprs vous, et
mme avant vous, qu' voix basse et la tte incline.

--Que lui rpondras-tu,  ton ministre?

--J'aime Baradas et je hais M. de Richelieu, voil tout ce que je puis
te dire.

--Que veux-tu? c'est un double tort: tu hais un grand homme qui fait
tout ce qu'il peut pour te faire grand, et tu aimes un petit drle qui
est capable de te conseiller un crime, comme de Luynes, ou de le
commettre, comme Chalais.

--N'as-tu pas entendu qu'il demande le duel juridique? Nous avons un
exemple dans la monarchie: celui de Jarnac et de la Chtaigneraie, sous
le roi Henri II.

--Bon, voil que tu oublies qu'il y a soixante-quinze ans de cela, que
Jarnac et la Chtaigneraie taient deux grands seigneurs qui pouvaient
tirer l'pe l'un contre l'autre, que la France en tait encore aux
temps chevaleresques, et qu'enfin il n'y avait point contre les duels
les dits qui viennent de faire tomber en Grve la tte de Bouteville,
c'est--dire d'un Montmorency. Va parler  M. de Richelieu d'autoriser
M. Baradas, page du roi,  se battre contre M. de Bassompierre, marchal
de France, colonel gnral des Suisses, et tu verras comme il te
recevra!

--Il faut pourtant que le pauvre Baradas ait une satisfaction
quelconque, ou il le fera comme il le dit.

--Et que fera-t-il?

--Il restera chez lui!

--Et crois-tu que la terre cessera de tourner pour cela, puisque M.
Galile prtend qu'elle tourne!... Non, M. Baradas est un fat et un
ingrat comme les autres,--dont tu te dgoteras comme des autres;--quant
 moi, si j'tais  ta place, je sais bien ce que je ferais, mon fils.

--Et que ferais-tu? car au bout du compte, l'Angly, je dois le dire, tu
me donnes parfois de bons conseils.

--Tu peux mme dire que je suis le seul qui t'en donne de bons.

--Et le cardinal, dont tu parlais tout  l'heure?

--Tu ne lui en demandes pas; il ne peut pas t'en donner.

--Voyons, l'Angly,  ma place, que ferais-tu?

--Tu es si malheureux en favoris, que j'essayerais d'une favorite.

Louis XIII fit un geste qui tenait le milieu entre la chastet et la
rpugnance.

--Je te jure, mon fils, lui dit le bouffon, que tu ne sais pas ce que tu
refuses; il ne faut pas absolument mpriser les femmes, elles ont du
bon.

--Pas  la cour, du moins.

--Comment, pas  la cour?

--Elles sont si dvergondes qu'elles me font honte.

--O mon fils, ce n'est pas pour Mme de Chevreuse, j'espre, que tu dis
cela?

--Ah! oui, parle-m'en de Mme de Chevreuse.

--Tiens! dit l'Angly de l'air le plus naf du monde, et moi qui la
croyais sage.

--Bon, demande  milord Rich, demande  Chteauneuf, demande au vieil
archevque de Tours, Bertrand de Chaux, dans les papiers duquel on a
retrouv un billet de 25,000 livres dchir et sign de Mme de
Chevreuse.

--Oui, c'est vrai; je me rappelle mme qu' cette poque-l, sur les
instances de la reine, qui n'avait rien  refuser  sa favorite, comme
tu n'as rien  refuser  ton favori, tu demandas pour ce digne
archevque le chapeau qui te fut refus, si bien que le pauvre bonhomme
allait partout disant: Si le roi et t en faveur, j'tais cardinal.
Mais trois amants, dont un archevque, ce n'est pas trop pour une femme
qui,  vingt-huit ans, n'a encore eu que deux maris.

--Oh! nous ne sommes pas encore au bout de la liste; demande au prince
de Marillac, demande  son chevalier servant Crufft, demande...

--Non, par ma foi, dit l'Angly, je suis trop paresseux pour aller
demander des renseignements  tous ces gens-l; j'aime mieux passer 
une autre.--Nous avons Mme de Fargis. Ah! tu ne diras point que celle-l
n'est point une vestale.

--Bon, tu plaisantes, bouffon. Et Crquy, et Cramail, et le
garde-des-sceaux Marillac. Est-ce que tu ne connais pas la fameuse prose
rime latine:

  Fargia dic mihi sodes
  Quantas commisisti Sardes
  Inter primas alque Laudes
  Quando.....

Le roi s'arrta court.

--Par ma foi non, je ne la connaissais pas, dit l'Angly, chante-moi
donc le couplet jusqu' la fin, cela me distraira.

--Je n'oserais, dit Louis en rougissant, il y a des mots qu'une bouche
chaste ne saurait rpter.

--Ce qui ne t'empche pas de la savoir par coeur, hypocrite. Continuons
donc. Voyons, que dis-tu de la princesse de Conti, elle est un peu mre,
mais elle n'en a que plus d'exprience.

--Aprs ce que Bassompierre en a dit, ce serait tre fou, et aprs ce
qu'elle en a dit elle-mme, ce serait tre stupide.

--J'ai entendu ce qu'en a dit le marchal, mais je ne sais pas ce
qu'elle en a dit elle-mme; dis, mon fils, dis, tu racontes si bien, du
moins les anecdotes grivoises.

--Eh bien, elle disait  son frre, qui jouait toujours sans gagner
jamais:--Ne joue donc plus, mon frre. Mais lui, rpondit:--Je ne
jouerai plus, ma soeur, quand vous ne ferez plus l'amour.--Oh! le
mchant, rpliqua-t-elle, il ne s'en corrigera jamais.--D'ailleurs, ma
conscience rpugne  parler d'amour  une femme marie.

--Cela m'explique pourquoi tu ne parles pas d'amour  la reine. Passons
donc aux demoiselles. Voyons, que dis-tu de la belle Isabelle de
Lautrec? Ah! celle-l, tu ne diras point qu'elle n'est pas sage.

Louis XIII rougit jusqu'aux oreilles.

--Ah! ah! dit l'Angly, aurais-je mis dans le blanc, par hasard.

--Je n'ai rien  dire contre la vertu de Mlle de Lautrec, au contraire,
dit Louis XIII d'une voix dans laquelle il tait facile de distinguer un
lger tremblement.

--Contre sa beaut?

--Encore moins.

--Et contre son esprit?

--Elle est charmante, mais...

--Mais quoi?

--Je ne sais si je devrais te dire cela, l'Angly, mais.....

--Allons donc.

--Mais il m'a paru qu'elle n'avait point pour moi une grande sympathie.

--Bon, mon fils, tu te fais tort  toi-mme, et c'est la modestie qui te
perd.

--Et la reine, si je t'coute, que dira-t-elle?

--S'il est besoin que quelqu'un tienne les mains de Mlle de Lautrec,
elle s'en chargera, ne ft-ce que pour te voir hors de toutes ces
vilenies de pages et d'cuyers.

--Mais Baradas?

--Baradas sera jaloux comme un tigre et essayera de poignarder Mlle de
Lautrec; mais en la prvenant, elle portera une cuirasse, comme Jeanne
d'Arc; en tout cas, essaye!

--Mais si Baradas, au lieu de revenir  moi, se fche tout  fait?

--Eh bien, il te restera Saint-Simon.

--Un gentil garon, dit le roi, et le seul qui,  la chasse, souffle
proprement dans son cor.

--Eh bien! tu le vois, te voil dj  moiti consol.

--Que dois-je faire, l'Angly?

--Suivre mes conseils et ceux de M. de Richelieu; avec un fou comme moi
et un ministre comme lui, tu seras dans six mois le premier souverain de
l'Europe.

--Eh bien donc, dit Louis, avec un soupir, j'essaierai.

--Eh quand cela, demanda l'Angly?

--Ds ce soir.

--Allons donc, sois homme ce soir, et demain tu seras roi.




CHAPITRE V.

LA CONFESSION.


Le lendemain du jour o le roi Louis XIII, sur les conseils de son fou
l'Angly, avait pris la rsolution de rendre M. Baradas jaloux, le
cardinal de Richelieu expdiait Cavois  l'htel Montmorency avec une
lettre adresse au prince et conue en ces termes:


  Monsieur le duc,

  Permettez que j'use d'un des privilges de ma charge de ministre en
  vous exprimant le grand dsir que j'aurais de vous voir et de parler
  srieusement avec vous, comme avec un de nos capitaines les plus
  distingus, de la campagne qui va s'ouvrir.

  Permettez, en outre, que je vous apprenne le dsir que l'entrevue ait
  lieu dans ma maison de la place Royale, voisine de votre htel, et que
  je vous prie de venir  pied et sans suite, afin que cette entrevue,
  toute  votre satisfaction, je l'espre, reste secrte.

  Si neuf heures du matin tait une heure  votre convenance, elle
  serait aussi  la mienne.

  Vous pourriez vous faire accompagner, si vous n'y voyez aucun
  inconvnient et s'il consentait  me faire le mme honneur que vous,
  de votre jeune ami le comte de Moret, sur lequel j'ai des projets tout
   fait dignes du nom qu'il porte et de la source d'o il sort.

  Croyez-moi avec la plus sincre considration, monsieur le duc, votre
  trs-dvou serviteur.

  ARMAND, cardinal de Richelieu.

Un quart d'heure aprs avoir t charg du soin de porter cette lettre,
Cavois revint avec la rponse du duc. M. de Montmorency avait reu 
merveille le messager, et faisait dire au cardinal qu'il acceptait le
rendez-vous avec reconnaissance et serait chez lui  l'heure dite, avec
le comte de Moret.

Le cardinal parut fort satisfait de la rponse, demanda  Cavois des
nouvelles de sa femme, apprit avec plaisir que, grce au soin qu'il
avait eu, pendant les huit ou dix derniers jours couls, de ne retenir
Cavois que deux nuits au Palais-Royal, le mnage jouissait de la plus
douce srnit, et se mit  son travail ordinaire.

Le soir, le cardinal envoya le P. Joseph prendre des nouvelles du bless
Latil; il allait de mieux en mieux, mais ne pouvait encore quitter la
chambre.

Le lendemain, au point du jour, le cardinal, selon son habitude,
descendit dans son cabinet; mais de si bonne heure qu'il se ft lev,
quelqu'un l'attendait dj, et on lui annona que, dix minutes
auparavant, une dame voile, qui avait dit ne vouloir se faire connatre
qu' lui, s'tait prsente et tait demeure dans l'antichambre.

Le cardinal employait tant de personnes diffrentes  sa police, que,
pensant qu'il avait affaire  quelqu'un de ses agents, ou plutt de ses
agentes, il ne chercha mme point  deviner laquelle, et ordonna  son
valet de chambre Guillemot de faire entrer la personne qui demandait 
lui parler, et de veiller  ce que personne n'interrompt sa confrence
avec l'inconnue; quand il voudrait donner un ordre quelconque, il
frapperait sur son timbre.

Puis jetant les yeux sur la pendule, il vit qu'il lui restait plus d'une
heure avant l'arrive de M. de Montmorency, et pensant qu'une heure lui
suffirait pour expdier la dame voile, il ne crut pas devoir ajouter
d'autre recommandation.

Cinq minutes aprs, Guillemot entrait conduisant la personne annonce.

Elle demeura debout, prs de la porte. Le cardinal fit un signe 
Guillemot qui sortit, et le laissa seul avec la personne qu'il venait
d'introduire.

Le cardinal n'avait eu qu'un regard  jeter sur elle pour s'assurer, aux
trois ou quatre pas qu'elle avait faits pour entrer dans le cabinet,
qu'elle tait jeune, et pour reconnatre  sa mine, qu'elle tait de
distinction.

Alors voyant, malgr le voile qui lui couvrait le visage, que l'inconnue
paraissait fort intimide:

--Madame, lui dit-il, vous avez dsir une audience de moi. Me voici:
parlez.

Et en mme temps il lui faisait signe de s'avancer vers lui.

La dame voile fit un pas; mais, se sentant chanceler, elle se soutint
d'une main au dos d'une chaise, tandis que, de l'autre, elle essayait de
comprimer les battements de son coeur.

Et mme sa tte, lgrement renverse en arrire, indiquait qu'elle
tait en proie  un de ces spasmes causs par l'motion ou par la
crainte.

Le cardinal tait trop observateur pour se tromper  ces signes.

--A la terreur que je vous inspire, madame, dit-il en souriant, je suis
tent de croire que vous venez  moi de la part de mes ennemis.
Rassurez-vous; vinssiez-vous de leur part, du moment que vous venez chez
moi, vous y serez reue comme la colombe le fut dans l'arche.

--Peut-tre, en effet, viens-je du camp de vos ennemis, monseigneur;
mais j'en sors en fugitive et pour vous demander  la fois votre appui
comme prlat et comme ministre; comme prtre, je viens vous supplier de
m'entendre en confession; comme ministre, je viens implorer votre
protection.

Et l'inconnue joignait les mains en signe de prire.

--Il m'est facile de vous entendre en confession, dussiez-vous me rester
inconnue, mais il m'est difficile de vous protger sans savoir qui vous
tes.

--Du moment o j'aurai la preuve d'tre entendue en confession par vous,
monseigneur, je n'aurai plus aucune raison de demeurer inconnue, puisque
la confession mettra sur vos lvres son sceau sacr.

--Alors, dit le cardinal s'asseyant, venez ici ma fille, et ayez double
confiance en moi, puisque vous m'invoquez au double titre de prtre et
de ministre.

La pauvre jeune femme s'approchant du cardinal, se mit  genoux prs de
lui et leva son voile.

Le cardinal la suivait des yeux avec une curiosit qui prouvait qu'il ne
croyait pas avoir affaire  une pnitente vulgaire. Mais lorsque cette
pnitente leva son voile il ne put s'empcher de pousser un cri de
surprise.

--Isabelle de Lautrec, murmura-t-il.

--Moi-mme, monseigneur, puis-je esprer que ma vue n'a rien chang aux
bonnes dispositions de Votre Eminence?

--Non, mon enfant, dit le cardinal en lui serrant vivement la main, vous
tes la fille d'un des bons serviteurs de la France, et par consquent
d'un homme que j'estime et que j'aime; et depuis que vous tes  la cour
de France, o je vous ai vue arriver avec quelque dfiance, je dois dire
que je n'ai eu qu' approuver la conduite que vous y avez tenue.

--Merci, monseigneur, vous me rendez toute ma confiance, et je viens
justement implorer votre bont pour me tirer du double danger que je
cours.

--Si c'est une prire que vous me faites ou un conseil que vous me
demandez, mon enfant, ne demeurez pas  genoux, et asseyez-vous prs de
moi.

--Non, monseigneur, laissez-moi ainsi, je vous prie. Je dsire que les
aveux que j'ai  vous faire gardent tout le caractre de la confession.
Autrement ils prendraient peut-tre le caractre d'une dnonciation et
s'arrteraient sur ma bouche.

--Faites ainsi que vous l'entendrez, ma fille, dit le cardinal. Dieu me
garde de combattre les susceptibilits de votre conscience, ces
susceptibilits fussent-elles exagres.

--Lorsqu'on me fora  demeurer en France, monseigneur, quoique mon pre
partt pour l'Italie, avec M. duc de Nevers, on fit valoir  mon pre
deux choses: la fatigue que j'prouverais dans un long voyage, et le
danger que je courrais dans une ville qui pouvait tre assige et prise
d'assaut. En outre, en m'offrant prs de Sa Majest une place qui
pouvait satisfaire les dsirs d'une jeune fille, mme plus ambitieuse
que moi...

--Continuez, et dites-moi si vous ne vtes pas bientt quelque danger
dans cette place que vous occupiez.

--Oui monseigneur, il me sembla que l'on avait spcul sur ma jeunesse
et mon dvouement  ma royale matresse. Le roi parut faire  moi une
attention que je ne mritais certes pas. Le respect, pendant quelque
temps, m'empcha de me rendre compte des impressions de Sa Majest, que
sa timidit maintenait, du reste, dans les limites d'une galante
courtoisie, et cependant un jour il me sembla que je devais compte  la
reine de quelques mots qui m'avaient t dits comme venant de la part du
roi; mais,  mon grand tonnement, la reine se prit  rire, et me dit:
Ce serait un grand bonheur, chre enfant, si le roi devenait amoureux
de vous. Je rflchis toute la nuit  ces paroles, et il me sembla
qu'on avait eu sur mon sjour  la cour et sur ma position prs de la
reine, d'autres vues que celles qu'on avait laiss paratre. Le
lendemain le roi redoubla d'assiduit; en huit jours, il tait venu
trois fois au cercle de la reine, ce qui ne lui tait jamais arriv.
Mais au premier mot qu'il me dit, je lui fis une rvrence et,
prtextant prs de la reine une indisposition, je lui demandai la
permission de me retirer. La cause de ma retraite tait si visible, qu'
partir de cette soire, le roi non-seulement ne me parla plus, mais ne
s'approcha mme plus de moi. Quant  la reine Anne, elle parut prouver
de ma susceptibilit un vif dplaisir, et lorsque je lui demandai la
cause de son refroidissement envers moi, elle se contenta de rpondre:
Je n'ai rien contre vous que le regret du service que vous eussiez pu
nous rendre et que vous ne nous avez pas rendu. La reine-mre fut
encore plus froide pour moi que la reine.

--Et, demanda le cardinal, avez vous compris le genre de service que la
reine attendait de vous?

--Je m'en doutais vaguement, monseigneur, plutt par la rougeur
instinctive que je sentis monter  mon front que par la rvlation de
mon intelligence. Cependant, comme sans devenir bienveillante, la reine
continua d'tre douce pour moi, je ne me plaignis point, et demeurai
prs d'elle, lui rendant tous les services qu'il tait en mon pouvoir de
lui rendre. Mais hier, monseigneur,  mon grand tonnement et  celui
des deux reines, Sa Majest, qui depuis plus de deux semaines n'tait
point venue au cercle des dames, entra sans avoir prvenu personne de
son arrive, et, le visage souriant, contre son habitude, salua sa
femme, baisa la main de sa mre et s'avana prs de moi. La reine
m'ayant permis de m'asseoir devant elle, je me levai  la vue du roi,
mais il me fit rasseoir; et, tout en jouant avec la naine Gretchen, qu'a
envoye  sa nice l'infante Claire-Eugnie, le roi m'adressa la parole,
s'informa de ma sant, m'annona qu' la prochaine chasse il inviterait
les reines et me demanda si je les accompagnerais. C'tait une chose si
extraordinaire que les attentions du roi pour une femme, que je sentais
tous les yeux fixs sur moi, et qu'une rougeur bien autrement ardente
que la premire me couvrit le visage. Je ne sais ce que je rpondis  Sa
Majest, ou plutt je ne rpondis pas, je balbutiai des paroles sans
suite. Je voulus me lever, le roi me retint par la main.

Je retombai paralyse sur ma chaise, pour cacher mon trouble. Je pris la
petite Gretchen dans mes bras; mais elle, qui dans cette position voyait
mon visage, tout courb qu'il ft vers la terre, se mit tout haut  me
dire: Pourquoi donc pleurez-vous? Et, en effet, des larmes
involontaires coulaient silencieusement de mes yeux et roulaient sur mes
joues. Je ne sais quelle signification le roi donna  mes larmes, mais
il me serra la main, tira des bonbons de son drageoir et les donna  la
petite naine, qui clata d'un mchant rire, glissa de mes bras et s'en
alla parler tout bas  la reine. Reste seule et isole, je n'osais ni
me lever ni demeurer  ma place; un pareil malaise ne pouvait durer, je
sentis le sang bruire  mes oreilles, mes tempes se gonflrent, les
meubles parurent se mouvoir, les murs semblrent osciller. Je sentis les
forces me manquer, la vie se retirer de moi; je m'vanouis.

Quand je repris mes sens, j'tais couche sur mon lit et Mme de Fargis
tait assise prs de moi.

--Mme de Fargis! rpta le cardinal en souriant.

--Oui, monseigneur.

--Continuez, mon enfant.

--Je ne demande pas mieux; mais ce qu'elle me dit est si trange, les
flicitations qu'elle m'adressa sont si humiliantes, les exhortations
qu'elle me dit sont si singulires, que je ne sais comment les dire 
Votre Eminence.

--Oui, fit le cardinal, elle vous dit que le roi tait amoureux de vous,
n'est-ce pas? Elle vous flicita d'avoir opr sur Sa Majest un miracle
que la reine elle-mme n'avait pas pu oprer. Et elle vous exhorta 
entretenir du mieux que vous pourriez cet amour, afin que, succdant
dans les bonnes grces du roi  son favori qui le boude, vous puissiez
par votre dvouement servir les intrts politiques de mes ennemis.

--Votre nom n'a point t prononc, monseigneur.

--Non, pour le premier jour c'et t trop, mais j'ai bien devin ce
qu'elle vous a dit, n'est-ce pas?

--Mot pour mot, monseigneur.

--Et que rpondtes-vous?

--Rien; j'avais achev de comprendre ce dont je n'avais eu, aux
premires attentions du roi, qu'un vague pressentiment. On voulait faire
de moi un instrument politique. Bientt, comme je continuais de pleurer
et de trembler, la reine entra et m'embrassa; mais cet embrassement, au
lieu de me soulager, me serra le coeur et me fit froid. Il me sembla
qu'il devait y avoir un secret venimeux, cach dans ce baiser qu'une
femme et surtout qu'une reine, donne  la jeune fille menace de l'amour
de son poux pour l'affermir et encourager cet amour!--Puis, prenant Mme
de Fargis  part, elle changea bas quelques mots avec elle, en me
disant:--Bonne nuit, chre Isabelle, croyez  tout ce que vous dira
Fargis, et surtout  ce que notre reconnaissance est dispose  faire en
change de votre dvouement--et elle rentra dans sa chambre. Mme de
Fargis resta. A l'entendre, je n'avais qu' me laisser faire,
c'est--dire qu' me laisser aimer du roi. Elle parla longtemps sans que
je rpondisse, essayant de me faire comprendre ce que c'tait que
l'amour du roi, et combien cet amour se contenterait de peu. Sans doute
elle crut m'avoir convaincue, car elle m'embrassa  son tour et me
quitta; mais  peine eut-elle referm la porte sur elle que ma
rsolution fut prise: c'tait de venir  vous, monseigneur, de me jeter
 vos pieds et de vous tout dire.

--Mais ce que vous me racontez-l, mon enfant, dit le cardinal, est le
rcit de vos craintes; or, ces craintes n'tant ni un pch ni un crime,
mais au contraire une preuve de votre innocence et de votre loyaut, je
ne vois pas pourquoi vous vous tes crue oblige de me faire ce rcit 
genoux et de lui donner la forme d'une confession.

--C'est que je ne vous ai pas tout dit, monseigneur: cette indiffrence
ou plutt cette crainte que m'inspire le roi, je ne l'prouve pas pour
tout le monde, et ma seule hsitation en venant  vous n'est pas cause
par la ncessit de dire  Votre Eminence: Le roi m'aime, mais par celle
de lui dire: Monseigneur, j'ai peur d'en aimer un autre.

--Et cet autre, est-ce donc un crime de l'aimer?

--Non, mais un danger, monseigneur.

--Un danger, pourquoi cela? Votre ge est celui de l'amour, et la
mission de la femme, indique  la fois par la nature et par la socit,
est d'aimer et d'tre aime.

--Mais non pas quand celui qu'elle craint d'aimer est au-dessus d'elle
par le rang et par la naissance.

--Votre naissance, mon enfant, est plus qu'honorable, et votre nom,
quoiqu'il ne brille plus du mme clat qu'il y a cent ans, marche encore
l'gal des plus beaux noms de France.

--Monseigneur, monseigneur, ne m'encouragez pas dans une esprance folle
et surtout dangereuse.

--Croyez-vous donc que celui que vous aimez ne vous aime pas?

--Je crois qu'il m'aime au contraire, monseigneur, et c'est ce qui
m'pouvante.

--Vous vous tes aperue de cet amour?

--Il m'en a fait l'aveu.

--Et maintenant que la confession est faite, vous m'avez parl d'une
prire.

--La prire, la voici, monseigneur; cet amour du roi, si peu exigeant
qu'il soit, deviendra une tache du moment o je l'aurai autoris, et
mme du moment o je l'aurai repouss, car on aura intrt  y faire
croire, et je ne veux pas tre un instant souponne par celui qui
m'aime et que je crains d'aimer; la prire est donc, monseigneur, de me
renvoyer  mon pre. Quel que soit le danger l-bas, il sera moins grand
qu'ici.

--Si j'avais affaire  un coeur moins pur et moins noble que le vtre,
moi aussi je me joindrais  ceux qui ne craignent pas de ternir votre
puret et de briser votre coeur; moi aussi je vous dirais: Laissez-vous
aimer de ce roi qui n'a jamais rien aim au monde et qui, peut-tre par
vous, commencera enfin  aimer; Je vous dirais: Feignez d'tre la
complice de ces deux femmes qui travaillent  l'abaissement de la
France, et soyez mon allie,  moi, qui veux sa grandeur. Mais vous
n'tes pas de celles  qui l'on fait de ces propositions; vous dsirez
quitter la France, vous la quitterez; vous dsirez retourner prs de
votre pre, je vous en donnerai les moyens.

--Oh! merci, s'cria la jeune fille en saisissant la main du cardinal et
en la baisant avant que celui-ci ait eu le temps de s'y opposer.

--La route ne sera peut-tre pas sans danger.

--Les vritables dangers, monseigneur, sont pour moi  cette cour, o je
me vois menace de prils mystrieux et inconnus, o je sens trembler
incessamment sous mes pieds le terrain sur lequel je marche, et o
l'innocence de mon coeur et la virginit de mes penses sont des chances
de plus de succomber.--Eloignez-moi de ces reines qui conspirent, de ces
princes qui feignent des amours qu'ils n'ont pas, de ces courtisans qui
intriguent, de ces femmes qui conseillent, comme toutes simples et
toutes naturelles, des choses impossibles, et de ces bouches augustes
qui promettent,  la honte, les rcompenses dues  l'honneur et  la
loyaut. Eloignez-moi d'ici monseigneur, et tant qu'il me sera donn par
le Seigneur de rester honnte et pure, je vous serai reconnaissante.

--Je n'ai rien  refuser  qui me prie pour une pareille cause et par de
semblables instances. Relevez-vous, dans une heure tout sera sinon prt,
du moins arrt pour votre dpart.

--Ne m'absolvez-vous pas, monseigneur?

--A qui n'a point commis de faute, l'absolution est inutile.

--Bnissez moi au moins, et votre bndiction effacera peut-tre le
trouble de mon coeur.

--Les mains que j'tendrais sur vous, mon enfant, charg d'affaires et
de proccupations mondaines comme je le suis, seraient moins pures que
ce coeur, tout troubl qu'il est. C'est  Dieu de vous bnir, mais pas 
moi, et je le prie ardemment de remplacer par sa suprme bont, mon
insuffisante tendresse.

En ce moment neuf heures sonnrent. Richelieu s'approcha de son bureau
et frappa sur un timbre.

Guillemot parut.

Les personnes que j'attendais sont-elles arrives? demanda le cardinal.

--En ce moment mme le prince vient d'entrer dans la galerie des
tableaux.

--Seul, ou accompagn?

--Avec un jeune homme.

--Mademoiselle, dit le cardinal, avant de vous rendre une rponse, je ne
dirai pas dfinitive, mais dtaille, j'ai besoin de causer avec les
deux personnes qui viennent d'arriver. Guillemot, conduisez Mlle de
Lautrec chez ma nice, dans une demie-heure vous entrerez pour demander
si je suis libre.

Et saluant respectueusement Mlle de Lautrec, qui suivit le valet de
chambre, il alla ouvrir lui-mme la porte de la galerie de tableaux o
se promenaient, mais depuis quelques minutes seulement, le duc de
Montmorency et le comte de Moret.




CHAPITRE VI.

OU M. LE CARDINAL DE RICHELIEU FAIT UNE COMDIE SANS LE SECOURS DE SES
COLLABORATEURS.


Les deux princes n'avaient attendu qu'un instant, et l'on connaissait
l'exigence de la multiplicit des affaires dont tait charg le
cardinal, pour que, l'attente et-elle t plus longue, ils eussent eu
la susceptibilit d'en tmoigner le moindre mcontentement. Sans avoir
atteint ce degr suprme auquel il arriva aprs la fameuse journe
baptise, par l'histoire, la journe des Dupes, il tait dj regard,
sinon de fait, du moins de droit, comme premier ministre; seulement il
est important de dire que dans les questions de paix ou de guerre il
n'avait que l'initiative, sa voix et la prpondrance de son gnie,
ternellement combattu par la haine des deux reines et par une espce de
conseil d'Etat s'assemblant au Luxembourg, et prsid par le cardinal de
Brulle. Les dcisions prises, le roi intervenait, approuvait ou
improuvait. C'tait sur cette approbation ou improbation, que pesait
plus particulirement tantt Richelieu, tantt la reine-mre, selon
l'humeur dans laquelle se trouvait Louis XIII.

Or la grande affaire qui allait se dcider dans deux ou trois jours,
c'tait, non point la guerre d'Italie--elle tait arrte--Mais c'tait
le choix du chef qu'on donnerait  cette arme.

C'tait de cette question importante que le cardinal comptait entretenir
les deux princes qu'il dsirait occuper dans cette guerre, lorsqu'il
avait crit la veille au duc de Montmorency et au comte de Moret;
seulement, son entrevue avec Isabelle de Lautrec et l'intrt que la
jeune femme lui avait inspir venaient, dans leurs dtails, de modifier
les intentions qu'il avait sur le comte.

C'tait la premire fois que M. de Montmorency se trouvait en face de
Richelieu depuis l'excution de son cousin de Bouteville; mais nous
avons vu que le gouverneur du Languedoc avait fait le premier un pas
vers le cardinal, en allant  la soire de la princesse Marie de
Gonzague saluer Mme de Combalet, qui n'avait pas manqu de raconter 
son oncle un fait de cette importance.

Le cardinal tait trop bon politique pour ne pas comprendre que ce salut
 la nice tait en ralit adress  l'oncle, et que c'tait une
ouverture de paix que lui faisait le prince.

Quant au comte de Moret, c'tait autre chose; non-seulement le jeune
homme par sa franchise, par son caractre tout franais, au milieu de
tant de caractres espagnols et italiens, par son courage bien connu, et
dont il avait,  peine g de vingt-deux ans, donn tant de preuves,
inspirait au cardinal un intrt rel; mais encore il tenait beaucoup 
le mnager,  le protger,  aider sa fortune--tant le seul fils de
Henri IV qui n'et point encore ouvertement conspir contre lui.--Le
comte de Moret, livr, honor, ayant un commandement dans l'arme,
servant la France, reprsente dans sa politique par le duc de
Richelieu, tait un contre-poids aux deux Vendme, emprisonns pour
avoir conspir contre lui.

Or, dans l'opinion du cardinal, il tait temps qu'il arrtt le jeune
prince sur la pente o il tait engag, jet au milieu des cabales de la
reine Anne d'Autriche et de la reine-mre, prt  devenir l'amant de Mme
de Fargis ou  redevenir l'amant de Mme de Chevreuse, il ne tarderait
pas  tre envelopp de tant de liens que lui mme, le voult-il, ne
pourrait plus se dgager.

Le cardinal offrit sa main  M. de Montmorency, qui la prit et la serra
sincrement; mais il ne se permit pas cette familiarit avec le comte de
Moret, qui tait de sang royal, et s'inclina  peu prs comme il et
fait pour Monsieur.

Les premiers compliments changs:

--Monsieur le duc, lui dit le cardinal, lorsqu'il s'tait agi de la
guerre de La Rochelle, guerre maritime que je dsirais conduire sans
opposition, je vous ai rachet votre titre de grand amiral et vous l'ai
pay le prix que vous avez demand. Aujourd'hui, il s'agit, non plus de
vous vendre, mais de vous donner mieux que je ne vous ai pris.

--Son Eminence croit-elle, dit le duc avec son plus gracieux sourire,
que lorsqu'il est question tout  la fois de son service et du bien de
l'Etat, il soit besoin, pour s'assurer mon dvouement, de commencer par
me faire une promesse?

--Non, monsieur le duc, je sais que nul plus que vous n'est prodigue de
son prcieux sang, et c'est parce que je connais votre courage et votre
loyaut, que je vais m'expliquer clairement avec vous.

Montmorency s'inclina.

--Lorsque votre pre mourut, quoique hritier de sa fortune et de ses
titres, il y avait une charge cependant dont vous ne pouviez hriter 
cause de votre extrme jeunesse--c'tait celle de conntable. L'pe
fleurdelise, vous le savez, ne se remet pas aux mains d'un enfant. Un
bras vigoureux d'ailleurs tait l, prt  la prendre et  la porter
loyalement. C'tait celui du seigneur de Lesdiguires. Il fut fait
conntable  l'ge de quatre-vingt-cinq ans. Seulement il la laissa
chapper. Depuis ce temps, le marchal de Crquy, son gendre, aspire 
le remplacer. Mais l'pe de conntable n'est point une quenouille qui
se transmette par les femmes. M. de Crquy a eu cette anne une occasion
de la conqurir, c'tait de faire russir l'expdition du duc de Nevers,
au lieu de la faire manquer en se dclarant pour la reine-mre, contre
la France et contre moi. Il a donn sa dmission de conntable; moi
vivant il ne le sera jamais!

Un souffle joyeux et brlant sortit de la poitrine du duc de
Montmorency.

Ce tmoignage de satisfaction n'chappa point au cardinal.--Il continua:

--La confiance que j'avais dans le marchal de Crquy, je la reporte en
vous, prince. Votre parent avec la reine-mre n'influera point sur
votre amour pour la France, car, comprenez-le bien, cette guerre
d'Italie, c'est selon le rsultat bon ou mauvais qu'elle aura la
grandeur ou l'abaissement de la France.

Et comme le comte de Moret coutait attentivement ce que disait le
cardinal:

--Vous faites bien de me prter, vous aussi, attention, mon jeune
prince, dit-il; car nul plus que vous ne doit aimer cette France pour
laquelle votre auguste pre a tout donn, mme sa vie.

Et comme il voyait que le duc de Montmorency attendait avec impatience
la fin de son discours:

--Je terminerai en peu de paroles, dit-il: je mettrai dans ces dernires
paroles la mme franchise que j'ai mise dans tout mon entretien. Si,
comme je l'espre, je suis charg de la conduite de la guerre, vous
aurez le principal commandement de l'arme, mon cher duc; et, le sige
de Cazal lev, vous trouverez derrire la porte cette pe de conntable
qui ainsi rentrera pour la troisime fois dans votre famille. Et
maintenant rflchissez, monsieur le duc, si vous avez plus  attendre
d'un autre que de moi. Je ne vous en voudrais pas, puisque je vous offre
toute libert.

--Votre main! monseigneur, dit Montmorency.

Le cardinal lui tendit la main.

--Au nom de la France, monseigneur, lui dit Montmorency, recevez-moi
comme votre homme lige; je promets d'obir en tous points  Votre
Eminence, except le cas o l'honneur de mon nom serait compromis.

--Si je ne suis pas prince, monsieur le duc, dit Richelieu avec une
suprme dignit, je suis gentilhomme. Croyez bien que je ne demanderai
jamais  un Montmorency rien dont il ait  rougir.

--Et quand faudra-t-il tre prt, monseigneur?

--Le plus tt possible, monsieur le duc. Je compte, en supposant
toujours que la direction de la guerre me soit confie, entrer en
campagne au commencement du mois prochain.

--Il n'y a pas de temps  perdre alors monseigneur. Je pars pour mon
gouvernement ce soir mme, et le 10 janvier je serai  Lyon avec cent
gentilshommes et cinq cents cavaliers.

--Mais, demanda le cardinal, il faut supposer le cas o un autre que moi
serait charg de la direction de la guerre. Oserai-je vous demander ce
que vous feriez dans cette circonstance?

--Tout autre que Votre Eminence ne paraissant point  la hauteur du
projet, je n'obirai qu' S. M. le roi Louis XIII et  vous.

--Partez, prince, vous savez o je vous ai dit que vous attendait l'pe
de conntable.

--Dois-je emmener avec moi mon jeune ami le comte de Moret?

--Non, monsieur le duc, j'ai sur M. le comte de Moret des vues toutes
particulires, et je dsire lui donner, de son ct, une mission
importante. S'il la refuse, il sera libre de vous rejoindre; laissez-lui
seulement un serviteur sur lequel il puisse compter comme sur lui-mme,
la mission qu'il va recevoir de moi ncessitant courage de sa part et
dvouement de la part de ceux qui l'accompagneront.

Le duc et le comte de Moret changrent  voix basse quelques mots,
parmi lesquels le cardinal put entendre ceux-ci, dits par le comte de
Moret au duc.

--Laissez-moi Galuar.

Puis, la joie dans le coeur, le prince saisit la main du cardinal, la
pressa avec reconnaissance et s'lana hors de l'appartement.

Rest seul avec le comte de Moret, le cardinal s'approcha de lui, et, le
regardant avec une respectueuse tendresse:

--Monsieur le comte, lui dit-il, ne vous tonnez point de l'intrt que
je me permets de vous porter, intrt auquel m'autorisent et ma position
et mon ge, qui est double du vtre; mais parmi tous les enfants du roi
Henri, vous seul tes son vritable portrait, et il est permis  ceux
qui ont aim le pre d'aimer le fils.

Le jeune prince se trouvait pour la premire fois en face de Richelieu,
pour la premire fois il entendait le son de voix, et prvenu contre lui
par ce qu'il avait entendu dire, il s'tonna tout  la fois que cette
figure svre pt se drider, et que cette voix imprative pt
s'adoucir.

--Monseigneur, lui rpondit-il en riant, mais non cependant sans laisser
percer dans sa voix une certaine motion, Votre Eminence est bien bonne
de s'occuper d'un jeune fou qui n'a pens jusqu'ici qu' s'amuser du
mieux qu'il a pu, et qui, si on lui demandait  lui-mme  quoi il est
bon, ne saurait que rpondre.

--Un vrai fils de Henri IV est bon  tout, monsieur, dit le cardinal,
car avec le sang se transmet le courage et l'intelligence. Et c'est pour
cela que je ne veux pas, en vous laissant faire fausse route, vous jeter
dans les prils auxquels vous vous exposez.

--Moi, monseigneur, s'exclama le jeune homme un peu tonn, dans quelle
voie mauvaise suis-je donc engag, et quels sont donc les dangers qui me
menacent?

--Voulez vous me prter quelques minutes d'attention, M. le comte, et
pendant ces quelques minutes m'couter srieusement?

--Ce serait un devoir que mon ge et mon nom m'imposeraient,
monseigneur, quand vous ne seriez pas ministre et homme de gnie. Je
vous coute donc, non pas srieusement, mais respectueusement.

--Vous tes arriv  Paris dans les derniers jours de novembre, le 28,
je crois.

--Le 28, monseigneur.

--Vous tiez charg de lettres du Milanais et du Pimont pour la reine
Marie de Mdicis, pour la reine Anne d'Autriche et pour MONSIEUR.

Le comte regarda le cardinal avec tonnement, hsita un instant 
rpondre; mais enfin, entran par la vrit et par l'influence
qu'exerce un homme de gnie:

--Oui, monseigneur, dit-il.

--Mais comme les deux reines et Monsieur taient alls au devant du roi,
vous avez t oblig de demeurer huit jours  Paris. Pour ne pas rester
oisif pendant ces huit jours, vous avez fait votre cour  la soeur de
Marion Delorme,  Mme de la Montagne. Jeune, beau, riche, fils de roi,
vous n'avez pas eu  languir; ds le lendemain du jour o vous vous tes
prsent chez elle, vous tiez son amant.

--Est-ce ce que vous appelez faire fausse route et m'exposer  des
dangers dont vous voudriez me garantir? demanda en riant le comte de
Moret, s'tonnant qu'un ministre de la gravit du cardinal descendit 
de pareils dtails.

--Non, monsieur; nous allons y arriver; non, ce n'est point tre l'amant
de la soeur d'une courtisane, ce que j'appelle faire fausse route,
quoique vous ayez pu voir que cet amour n'tait pas tout  fait sans
danger. Ce fou de Pisani a cru que c'tait de Mme de Maugiron que vous
tiez l'amant. Il a voulu vous faire assassiner; par bonheur, il a
trouv un sbire plus honnte homme que lui, lequel, fidle  la mmoire
du grand roi, a refus de porter la main sur son fils. Il est vrai que
ce brave homme a t victime de son honntet, et que vous-mme l'avez
vu couch sur une table, mourant et se confessant  un capucin.

--Puis-je vous demander, monseigneur, dit le comte de Moret, esprant
embarrasser Richelieu, quel jour et  quel endroit j'ai t tmoin de ce
douloureux spectacle?

--Mais le 5 dcembre dernier, vers six heures du soir, dans une salle de
l'htellerie de la _Barbe Peinte_, au moment o, dguis en gentilhomme
basque, vous veniez de quitter Mme de Fargis, dguise en Catalane, et
venant vous annoncer que la reine Anne d'Autriche, la reine Marie de
Mdicis et Monsieur, vous attendraient au Louvre entre onze heures et
minuit.

--Ah! par ma foi, monseigneur, cette fois-ci je me rends, et je
reconnais que votre police est bien faite.

--Eh bien, comte, maintenant croyez-vous que ce soit pour moi et par
crainte du mal que vous pouvez me faire, que je suis arriv  runir sur
vous de si exacts renseignements?

--Je ne sais, mais il est probable que Votre Eminence a eu cependant un
intrt quelconque.

--Un grand, comte, j'ai voulu sauver le fils du roi Henri IV du mal
qu'il pouvait se faire  lui-mme.

--Comment cela, monseigneur?

--Que la reine Marie de Mdicis, qui est  la fois Italienne et
Autrichienne, que la reine Anne d'Autriche, qui est  la fois
Autrichienne et Espagnole, conspirent contre la France, c'est un crime,
mais un crime qui se conoit, les liens de famille ne l'emportent
souvent que trop sur les devoirs de la royaut. Mais que le comte de
Moret, c'est--dire le fils d'une Franaise et du roi le plus franais
qui ait jamais exist, conspire avec deux reines aveugles et parjures en
faveur de l'Espagne et de l'Autriche, c'est ce que j'empcherai, par la
persuasion d'abord, par la prire ensuite, et enfin par la force s'il le
faut.

--Mais qui vous a dit que je conspire, monseigneur?

--Vous ne conspirez pas encore, comte; mais peut-tre, par entranement
chevaleresque, n'eussiez-vous point tard  conspirer, et c'est pour
cela que j'ai voulu vous dire  vous-mme: Fils de Henri IV, toute sa
vie votre pre a poursuivi l'abaissement de l'Espagne et de l'Autriche.
Ne vous alliez pas  ceux qui veulent leur lvation aux dpens des
intrts de la France. Fils de Henri IV, l'Autriche et l'Espagne ont tu
votre pre; ne commettez pas cette impit de vous allier aux ennemis de
votre pre.

--Mais pourquoi Votre Eminence ne dit-elle pas  Monsieur ce qu'elle me
dit  moi?

--Parce que Monsieur n'a rien  faire l-dedans, tant le fils de
Concini, et non de Henri IV.

--Monsieur le cardinal, songez  ce que vous dites.

--Oui, je sais que je m'expose  la colre de la reine-mre,  la colre
de Monsieur,  la colre du roi mme, si le comte de Moret s'loigne de
celui qui veut son bien pour aller  ceux qui veulent le mal; mais le
comte de Moret sera reconnaissant du grand intrt que je lui porte et
qui n'a pas d'autre source que le grand amour et la grande admiration
que j'ai pour le roi son pre, et le comte de Moret tiendra secret tout
ce que je lui ai dit ce soir, pour son bien et pour celui de la France.

--Votre Eminence n'a pas besoin que je lui donne ma parole, n'est-ce
pas?

--On ne demande pas de ces choses-l au fils de Henri IV.

--Mais enfin, Votre Eminence ne m'a pas seulement fait venir pour me
donner des conseils, mais aussi, lui ai-je entendu dire, pour me confier
une mission.

--Oui, comte, une mission qui vous loigne de ce danger que je crains
pour vous.

--Qui m'loigne du danger?

Richelieu fit signe que oui.

--Et par consquent de Paris?

--Il s'agirait de retourner en Italie.

--Hum! fit le comte de Moret.

--Avez vous des raisons pour ne pas retourner en Italie?

--Non, mais j'en aurais pour rester  Paris.

--Alors vous refusez, monsieur le comte?

--Non, je ne refuse pas, surtout si la mission peut s'ajourner.

--Il s'agit de partir ce soir ou demain au plus tard.

--Impossible, monseigneur, dit le comte de Moret en secouant la tte.

--Comment! s'cria le cardinal, laisserez-vous une guerre se faire sans
y prendre part?

--Non; seulement je quitterai Paris avec tout le monde, et le plus tard
possible.

--C'est bien rsolu dans votre esprit, monsieur le comte?

--C'est bien rsolu, monseigneur.

--Je regrette votre rpugnance  ce dpart. Il n'y a qu' vous, qu'
votre courage,  votre loyaut,  votre courtoisie que j'aurais voulu
confier la fille d'un homme pour lequel j'ai la plus haute estime. Je
chercherai quelqu'un, comte, qui veuille bien vous remplacer prs de
Mlle Isabelle de Lautrec.

--Isabelle de Lautrec! s'cria le comte de Moret. C'tait Isabelle de
Lautrec que vous vouliez renvoyer  son pre?

--Elle-mme; qu'y a-t-il donc dans ce nom qui vous tonne?

--Oh! mais, monseigneur, pardon.

--Je vais aviser et lui trouver un autre protecteur.

--Non pas, non pas, monseigneur, inutile de chercher plus loin: le
conducteur, le dfenseur de Mlle de Lautrec, celui qui se fera tuer pour
elle, il est trouv, le voil, c'est moi.

--Alors, dit le cardinal, je n'ai plus  m'inquiter de rien?

--Non, monseigneur.

--Vous acceptez?

--J'accepte.

--En ce cas, voici mes dernires instructions.

--J'coute.

--Vous remettrez Mlle de Lautrec, qui pendant tout le voyage vous sera
aussi sacre qu'une soeur.

--Je le jure.

--A son pre, qui est  Mantoue; puis vous reviendrez rejoindre l'arme
et prendre un commandement sous M. de Montmorency.

--Oui, monseigneur.

--Et si le hasard faisait--vous comprenez, un homme de prvoyance doit
supposer tout ce qui est possible--si le hasard faisait que vous vous
aimassiez...

Le comte de Moret fit un mouvement.

--C'est une supposition, vous comprenez bien, puisque vous ne vous tes
pas vus, puisque vous ne vous connaissez point. Eh bien, le cas chant,
je ne puis rien faire pour vous, monseigneur, qui tes fils de roi, mais
je puis faire beaucoup pour Mlle de Lautrec et pour son pre.

--Vous pouvez faire de moi le plus heureux des hommes, monseigneur.
J'aime Mlle de Lautrec.

--Ah vraiment, voyez comme cela se rencontre; est-ce que ce serait elle,
par hasard, qui, le soir o vous avez t au Louvre, vous aurait pris
sur l'escalier des mains de Mme de Chevreuse dguise en page, et vous
aurait conduit  travers le corridor noir jusqu' la chambre de la
reine? Avouez que dans ce cas ce serait un hasard miraculeux.

--Monseigneur, dit le comte de Moret, regardant le cardinal avec
stupfaction, je ne connais que mon admiration pour vous qui gale ma
reconnaissance; mais...

Le comte s'arrta inquiet.

--Mais quoi? demanda le cardinal.

--Il me reste un doute.

--Lequel?

--J'aime Mlle de Lautrec, mais j'ignore si Mlle de Lautrec m'aime, et
si, malgr mon dvouement, elle m'accepterait pour son protecteur.

--Ah! quant  cela, monsieur le comte, cela ne me regarde plus et
devient tout  fait votre affaire, c'est  vous d'obtenir d'elle ce que
vous dsirez.

--Mais o cela? comment la verrai-je? je n'ai aucune occasion de la
rencontrer, et s'il faut, comme le disait Votre Eminence, que son dpart
ait lieu ce soir ou demain matin au plus tard, je ne sais d'ici l
comment la voir.

--Vous avez raison, monsieur le comte, une entrevue entre vous est
urgente, et tandis que vous allez y rflchir de votre ct, je vais,
moi, y rflchir du mien. Attendez un instant dans ce cabinet, j'ai
quelques ordres  donner.

Le comte de Moret s'inclina, suivant des yeux, avec un tonnement ml
d'admiration cet homme, si minemment au-dessus des autres hommes, qui,
de son cabinet, conduisait l'Europe et qui, malgr les intrigues dont il
tait entour, malgr les dangers qui le menaaient, trouvait du temps
pour s'occuper des intrts particuliers et descendre dans les moindres
dtails de la vie.

La porte par laquelle le cardinal avait disparu referme, le comte de
Moret resta machinalement les yeux fixs sur cette porte, et il n'en
avait pas encore dtourn son regard, lorsqu'elle se rouvrit et que dans
son encadrement, il vit apparatre, non pas le cardinal, mais Mlle de
Lautrec elle-mme.

Les deux amants, comme frapps en mme temps du choc lectrique,
poussrent chacun de son ct, un cri d'tonnement, puis avec la
rapidit de la pense, le comte de Moret s'lanant au-devant
d'Isabelle, tombait  ses genoux et saisissait sa main, qu'il baisait
avec une ardeur qui prouvait  la jeune fille qu'elle avait peut-tre
trouv un protecteur dangereux, mais un dfenseur dvou.

Pendant ce temps, le cardinal, arriv  son but d'loigner le fils de
Henri IV de la cour et de s'en faire un partisan, se rjouissait,
croyant avoir trouv un dnoment  son hro-comdie, sans la
participation de ses collaborateurs ordinaires, MM. Desmarets, Rotrou,
l'Estoile et Mayret.

Corneille on se le rappelle, n'avait pas encore eu l'honneur d'tre
prsent au cardinal.




CHAPITRE VII.

LE CONSEIL.


Le grand vnement, l'vnement attendu de tous avec anxit, surtout de
Richelieu, qui se croyait sr du roi autant que l'on pouvait tre sr de
Louis XIII, tait la tenue d'un conseil chez la reine-mre, au palais du
Luxembourg, qu'elle avait fait btir pendant la rgence sur le modle
des palais florentins, et pour la galerie duquel Rubens avait excut,
dix ans auparavant, les magnifiques tableaux reprsentant les vnements
les plus importants de la vie de Marie de Mdicis, et qui font
aujourd'hui un des principaux ornements de la galerie du Louvre.

Le conseil se tenait le soir.

Il tait form du ministre particulier de la reine Marie de Mdicis,
qui se composait de cratures compltement  elle, et qui tait prsid
par le cardinal de Brulle, et conduit par Vauthier, plus du marchal de
Marillac, qui tait devenu marchal sans avoir jamais vu le feu, et que
dans ses mmoires le cardinal appelle toujours Marillac-l'Epe, parce
qu'ayant eu querelle  la paume avec un nomm Caboche, il l'avait tu en
le rencontrant sur sa route, sans lui donner le temps de se dfendre,
plus enfin, son frre an Marillac, le garde des sceaux, qui tait un
des amants de Fargis. A ce conseil on adjoignait, dans les grandes
circonstances, des espces de conseillers honoraires qui taient des
capitaines les plus renomms et des seigneurs les plus levs de
l'poque, et c'est ainsi qu'au conseil dans lequel nous allons
introduire nos lecteurs, on avait adjoint le duc d'Angoulme, le duc de
Guise, le duc de Bellegarde et le marchal de Bassompierre.

Monsieur, depuis quelque temps, tait rentr dans ce conseil, dont il
tait sorti  propos du procs de Chalais. Le roi y assistait de son
ct lorsqu'il croyait la discussion assez importante pour ncessiter sa
prsence.

La dlibration du conseil prise, on en rfrait, nous l'avons dit, au
roi, qui approuvait, improuvait ou mme changeait compltement la
dtermination adopte.

Le cardinal de Richelieu, premier ministre en ralit, par l'influence
de son gnie, mais qui n'en eut le titre et le pouvoir absolu qu'un an
aprs les vnements que nous venons de raconter, n'avait que sa voix
dans ce conseil, mais presque toujours l'amenait  son avis
qu'appuyaient d'habitude le duc de Marillac, le duc de Guise, le duc
d'Angoulme, et quelquefois le marchal de Bassompierre; mais que
contrariaient toujours systmatiquement la reine-mre, Vauthier, le
cardinal de Brulle, et les deux ou trois voix qui obissaient
passivement aux signes ngatifs ou affirmatifs que leur faisait Marie de
Mdicis.

Ce soir-l, Monsieur, sous le prtexte de se brouiller avec la
reine-mre, avait dclar ne point vouloir assister au conseil; mais,
malgr son absence, du moment o sa mre se chargeait de ses intrts,
il n'en tait que plus puissant.

Le conseil tait indiqu pour huit heures du soir.

A huit heures un quart, toutes les personnes convoques taient  leur
poste et se tenaient debout devant la reine Marie de Mdicis, assise.

A huit heures et demie, le roi entra, salua sa mre, qui se leva  son
tour, lui baisa les mains, s'assit prs d'elle sur un fauteuil un peu
plus lev que le sien, se couvrit et pronona les paroles
sacramentelles:

--Asseyez-vous!

MM. les membres du ministre et les conseillers honoraires s'assirent
autour de la table, sur des tabourets prpars  cet effet en nombre
gal  celui des dlibrants.

Le roi tendit circulairement son regard, de manire  passer en revue
tous les assistants; puis, de sa mme voix mlancolique et sans timbre,
comme il et dit toute autre chose, il dit:

--Je ne vois pas monsieur mon frre. O est-il donc?

--A cause de sa dsobissance  votre volont, sans doute n'ose-t-il
point se prsenter devant vous. Votre bon plaisir est-il que nous
procdions sans lui?

Le roi, sans rpondre de vive voix, fit de la tte un signe affirmatif.

Puis, s'adressant non seulement aux membres du conseil, mais aux
gentilshommes convoqus dans le but de donner leur avis sur la
dlibration:

--Messieurs, dit-il, vous savez tous ce dont il s'agit aujourd'hui.--Il
s'agit de savoir si nous devons faire lever le sige de Cazal, secourir
Mantoue afin d'affermir les prtentions du duc de Nevers--prtentions
que nous avons appuyes--et arrter les entreprises du duc de Savoie sur
le Montferrat. Bien que le droit de faire la paix et la guerre soit un
droit royal, nous dsirons nous clairer de vos lumires avant de
prendre une dcision, ne prtendant aucunement amoindrir notre droit par
les conseils que nous vous demandons. La parole est  notre ministre, M.
le cardinal de Richelieu, pour nous exposer la situation des affaires.

Richelieu se leva, et, saluant les deux majests:

--L'expos sera court, dit-il. Le duc Vincent de Gonzague, en mourant, a
laiss tous ses droits au duch de Mantoue, au duc de Nevers, oncle des
trois derniers souverains de ce duch, morts sans enfants mles. Le duc
de Savoie avait espr marier un de ses fils avec l'hritire du
Montferrat et du Mantouan, et se crer en Italie cette puissance de
second ordre, objet de sa constante ambition, et qui l'a fait si souvent
trahir ses promesses envers la France. Le ministre de S. M. le roi Louis
XIII a cru alors qu'il tait d'une bonne politique, tant dj alli
avec le Saint-Pre et les Vnitiens, de se donner, en appuyant
l'avnement d'un Franais aux duchs de Mantoue et du Montferrat, un
partisan zl au milieu des puissances lombardes, et d'acqurir ainsi
sur lui une prpondrance suivie sur les affaires d'Italie, et d'y
neutraliser au contraire l'influence de l'Espagne et de l'Autriche.
C'est dans ce but que le ministre de Sa Majest a agi jusqu'ici; et
c'tait pour prparer les voies de cette campagne qu'il avait, il y a
plusieurs mois, envoy une premire arme, qui, par une faute du
marchal de Crquy, faute que l'on pourrait presque qualifier de
trahison, a t non pas battue par le duc de Savoie, comme les ennemis
de la France se sont empresss de le dire, mais manquant, les fantassins
de vivres, les cavaliers de vivres et de fourrage, s'est disperse et
fondue, pour ainsi dire, au souffle de la faim; donc, cette politique
adopte, cette premire dmarche hostile faite, il ne s'agissait que
d'attendre une poque favorable pour poursuivre l'entreprise
commence;--cette poque, le ministre du roi est d'avis qu'elle est
arrive. La Rochelle prise nous permet de disposer de notre arme et de
notre flotte. La question pose  Leurs Majests est celle-ci: Fera-t-on
ou ne fera-t-on pas la guerre? et si on la fait, la fera-t-on tout de
suite ou attendra-t-on? Le ministre de Sa Majest, qui est pour la
guerre et pour la guerre immdiate, se tient prt  rpondre aux
objections qui lui seront faites.

Et saluant le roi et la reine Marie, le cardinal s'assit, abandonnant la
parole  son adversaire, ou plutt  un seul adversaire, le cardinal
Brulle.

Celui-ci, de son ct, sachant bien que c'tait  lui de rpondre,
consulta, du regard, la reine-mre qui d'un signe lui rpondit qu'il
avait carrire, se leva, salua les deux majests, et dit:

--Le projet de faire la guerre en Italie, malgr les bonnes raisons
apparentes que nous a donnes M. le cardinal de Richelieu, nous parat
non-seulement dangereux, mais impossible. L'Allemagne, presque
subjugue, fournit  l'Empereur Ferdinand des armes innombrables,
auxquelles les forces militaires de la France ne peuvent tre compares;
et, de son ct, S. M. Philippe III, l'auguste frre de la reine, trouve
dans les mines du nouveau monde des trsors suffisants  payer des
armes aussi nombreuses que celles des anciens rois de Perse. Dans ce
moment, au lieu de songer  l'Italie, l'Empereur ne s'occupe qu'
rduire les protestants et  tirer de leurs mains les vchs, les
monastres et les autres biens ecclsiastiques dont ils se sont empars
injustement.

Pourquoi la France, c'est--dire la fille ane de l'Eglise,
s'opposerait-elle  une si noble et si chrtienne entreprise; ne vaut-il
pas mieux, au contraire, que le roi l'appuie, et qu'il achve d'extirper
l'hrsie en France pendant que l'empereur et le roi d'Espagne
travailleront  la battre en Allemagne et dans les Pays-Bas, pour
excuter des desseins chimriques et directement opposs au bien de
l'Eglise? M. de Richelieu parle de paix avec l'Angleterre et laisse
entendre une alliance avec les puissances hrtiques, chose capable de
fltrir  jamais la gloire de Sa Majest. Au lieu de faire la paix avec
l'Angleterre, n'avons-nous pas chance, au contraire, en poursuivant la
guerre contre le roi Charles Ier, d'esprer qu'il en sera enfin rduit 
donner satisfaction  la France en rappelant les femmes et les
serviteurs de la reine si indignement chasss contre la bonne foi d'un
trait solennel et  cesser les prcautions contre les catholiques
anglais. Que savons-nous si Dieu ne veut pas rtablir la vraie religion
en Angleterre, pendant que l'hrsie se dtruira en France, en Allemagne
et dans les Pays-Bas. Dans la conviction que j'ai parl dans les
intrts de la France et du Trne, je mets mon humble opinion aux pieds
de Leurs Majests.

Et le cardinal s'assit  son tour, non sans avoir du regard recueilli
les marques d'approbation que lui adressaient ouvertement la reine Marie
et les membres de son conseil, et justement le garde des sceaux
Marillac, ramen au parti des reines par les soins de Mme de Fargis.

Le roi, se tournant alors vers le cardinal de Richelieu:

--Vous avez entendu, monsieur le cardinal, dit-il, et, si vous avez 
rpondre, rpondez.

Richelieu se leva.

--Je crois, dit-il, mon honorable collgue, M. le cardinal de Brulle
mal inform de la situation politique de l'Allemagne et financire de
l'Espagne; la puissance de l'empereur Ferdinand, qu'il nous reprsente
comme si fort redoutable, n'est point tellement tablie en Allemagne
qu'on ne puisse l'branler, le jour o, sans avoir besoin de nous allier
 lui, nous pousserons sur l'empereur le lion du Nord, le grand
Gustave-Adolphe,  qui il ne manque, pour prendre cette grande dcision,
que quelques centaines de mille livres, qu' un moment donn on fera
luire  ses yeux comme un des ces phares qui indiquent aux vaisseaux
leur chemin. Le ministre de Sa Majest sait mme de source certaine que
ces armes de Ferdinand dont parle M. le cardinal de Brulle donnent de
grands ombrages  Maximilien, duc de Bavire, chef de la ligue
catholique. Le ministre de Sa Majest se fait fort,  un moment donn,
de prendre ces armes si terribles entre les armes protestantes de
Gustave-Adolphe et les armes catholiques de Maximilien. Quant aux
trsors imaginaires du roi Philippe III, qu'on permette au ministre du
roi de les rduire  leur juste valeur. Le roi d'Espagne tire  peine
cinq cent mille cus par an des Indes, et le conseil de Madrid s'est
trouv fort dconcert quand, il y a deux mois, on apprit que l'amiral
des Pays-Bas, Hein, avait pris et coul  fond, dans le golfe du
Mexique, les galions d'Espagne et leur charge, estime  12 millions,
et,  la suite de cette nouvelle, les affaires de S. M. le roi d'Espagne
se trouvrent mme dans un si grand dsordre, qu'il ne put envoyer 
l'empereur Ferdinand le subside d'un million qu'il lui avait promis.
Maintenant, pour rpondre  la seconde partie du discours de son
adversaire, le ministre du roi fera humblement observer  Sa Majest
qu'elle ne saurait souffrir avec honneur l'oppression du duc de Mantoue,
que non-seulement il a reconnu, mais que son ambassadeur, M. de Chamans,
a fait nommer, par son influence sur le dernier duc. Sa Majest doit
non-seulement protger ses allis en Italie, mais encore protger contre
l'Espagne cette belle contre de l'Europe que l'Espagne tend
ternellement  subjuguer, et o elle est dj trop puissante.

Si nous n'appuyons pas vigoureusement le duc de Mantoue, celui-ci,
incapable de rsister  l'Espagne, sera oblig de consentir  l'change
de ses Etats avec d'autres Etats hors de l'Italie, ce que la cour
d'Espagne lui propose en ce moment. Dj, ne l'oubliez pas, le feu duc
Vincent a t sur le point de consentir  ce march et d'changer le
Montferrat pour faire dpit  Charles-Emmanuel, et pour lui donner des
voisins capables d'arrter ses mouvements continuels. Enfin, l'avis du
ministre de Sa Majest est qu'il y aurait non-seulement prjudice, mais
encore honte  laisser impunie la tmrit du duc de Savoie, qui
brouille depuis plus de trente ans les affaires de la France et de ses
allis; qui lie mille intrigues contraires au service et  l'intrt de
Sa Majest, dont on trouve la main dans la conspiration de Chalais,
comme on l'avait dj trouve dans la conspiration de Biron, et qui
s'est fait l'alli des Anglais dans leurs entreprises sur l'le de R.

Puis alors, se tournant vers le roi et s'adressant directement  lui:

--En prenant cette ville rebelle, ajouta le cardinal de Richelieu, vous
avez heureusement excut, Sire, le projet le plus glorieux pour vous,
et le plus avantageux  votre Etat. L'Italie, oppresse depuis un an par
les armes du roi d'Espagne et du duc de Savoie, implore le secours de
votre bras victorieux. Refuseriez-vous de prendre en main la cause de
vos voisins et de vos allis que l'on veut injustement dpouiller de
leurs hritages. Eh bien, moi, Sire, moi, votre ministre, j'ose vous
promettre que, si vous formez aujourd'hui cette noble rsolution, le
succs n'en sera pas moins heureux que celui du sige de La Rochelle. Je
ne suis ni prophte--et Richelieu regarda avec un sourire son collgue
le cardinal de Brulle--ni fils de prophte, mais je puis assurer Votre
Majest que, si elle ne perd point de temps dans l'excution de son
dessein, vous aurez dlivr Cazal et donn la paix  l'Italie avant la
fin du mois de mai prochain.

En revenant, avec votre arme, dans le Languedoc, vous achverez de
rduire le parti huguenot au mois de juillet; enfin, Votre Majest,
victorieuse partout, pourra prendre du repos  Fontainebleau ou partout
ailleurs, pendant les beaux jours de l'automne.

Un mouvement approbateur courut parmi les gentilshommes invits 
assister  la sance, et il fut visible que le duc d'Angoulme, le duc
de Guise surtout, approuvaient tout particulirement l'avis de M. de
Richelieu.

Le roi prit la parole:

--M. le cardinal, dit-il, a bien fait, toutes les fois qu'il a parl de
lui-mme et de la politique suivie, de dire le _ministre du roi_, car
cette politique, c'est d'aprs mes ordres qu'elle a agi.--Oui, nous
sommes de son avis; oui, la guerre est ncessaire en Italie; oui, nous
devons y soutenir nos allis; oui, nous devons y maintenir notre
suprmatie, en y restreignant autant que possible non-seulement le
pouvoir, mais l'influence de l'Espagne: notre honneur y est engag.

Malgr le respect que l'on devait au roi, quelques applaudissements
clatrent du ct des amis du cardinal, tandis que les amis de la reine
retenaient  peine leurs murmures. Marie de Mdicis et le cardinal de
Brulle changrent vivement quelques paroles  voix basse.

Le visage du roi prit une expression svre, il jeta un regard oblique,
presque menaant du ct d'o venaient les murmures, et continua:

--La question dont nous avons  nous occuper maintenant n'est donc pas
de discuter la paix ou la guerre, puisque la guerre est dcide, mais
l'poque o nous devons nous mettre en campagne,--bien entendu que les
opinions oues, nous nous rservons de dcider en dernier ressort.
Parlez, monsieur de Brulle, car vous tes, nous ne l'ignorons pas,
l'expression d'une volont que nous respectons toujours, mme quand nous
ne la suivons pas.

Marie de Mdicis fit  Louis XIII, qui avait parl assis et couvert, un
lger signe de remerciement.

Puis se tournant vers Brulle:

--Une invitation du roi est un ordre, dit-elle; parlez, monsieur le
cardinal.

Brulle se leva.

--Le ministre du roi, dit-il avec affectation, appuyant sur ces deux
mots: _le ministre du roi_, a propos de faire la guerre immdiatement,
et j'ai le regret d'tre sur ce point encore, d'un avis diamtralement
oppos au sien. Si je ne suis point dans l'erreur, Sa Majest a exprim
son dsir de conduire cette guerre en personne; or, pour deux raisons,
je me dclarerai contre cette guerre entreprise trop prcipitamment. La
premire de ces raisons la voici, c'est que l'arme du roi, fatigue par
le long sige de La Rochelle, a besoin de se remettre dans de bons
quartiers d'hiver; quand la tranant des bords de l'Ocan au pied des
Alpes sans lui laisser le temps de se reposer, on s'expose  voir les
soldats, rebuts par une longue marche, dserter en foule; ce serait une
cruaut d'exposer ces braves gens aux rigueurs de l'hiver, sur des
montagnes couvertes de neige et inaccessibles, et un crime de
lse-majest que d'y conduire le roi, et-on l'argent ncessaire, et on
ne l'a pas, vu qu'il y a huit jours  peine, sur cent mille livres qu'a
fait demander l'auguste mre de Votre Majest  son ministre, il n'a pu,
en arguant de la pnurie d'argent, lui envoyer que cinquante
mille,--et-on l'argent ncessaire et on ne l'a pas, tous les mulets du
royaume ne suffiraient pas pour porter les vivres dont a besoin l'arme,
sans compter qu'il est impossible de transporter  cette poque de
l'anne l'artillerie dans des chemins inconnus, et qu'il faudrait mme
dans la saison d't faire tudier par des ingnieurs. Ne vaut-il pas
mieux remettre l'expdition au printemps, on fixera d'ici l les
prparatifs, et la plupart des choses ncessaires se pourront conduire
par mer. Les Vnitiens, plus intresss que nous dans l'affaire des ducs
de Mantoue, ne s'meuvent pas de l'invasion du Montferrat par
Charles-Emmanuel et prtendent laisser tout le fait de l'entreprise au
roi. Doit-on prsumer que ces messieurs s'embarqueront avec plus de
chaleur quand ils verront le duc de Mantoue plus opprim et le secours
de la France encore plus loign; enfin, la chose que Sa Majest doit
viter encore plus soigneusement que toute autre, c'est de rompre avec
le roi catholique, ce qui serait infiniment plus prjudiciable  l'Etat
que la conservation de Cazal et de Mantoue ne peut tre
avantageuse.--J'ai dit.

Le discours du cardinal de Brulle parut avoir fait une certaine
impression sur le conseil; il ne discutait plus la guerre, en faveur de
laquelle le roi s'tait dclar, il discutait l'opportunit de cette
guerre dans le moment difficile o l'on se trouvait. D'ailleurs les
capitaines admis au conseil,--Bellegarde, le duc d'Angoulme, le duc de
Guise, Marillac-l'Epe--n'tant plus des jeunes gens--et ardents  la
guerre, parce qu'elle offrait des chances  leur ambition, demandaient
une guerre o il y et plus de danger que de fatigue, attendu que, pour
braver la fatigue, il faut tre jeune, tandis que pour braver le danger
il ne faut tre que courageux.

Le cardinal se leva.

--Je vais rpondre, dit-il, sur tous les points  mon honorable
collgue. Oui, quoique je ne pense pas que Sa Majest ait encore pris
sur ce point une entire rsolution, je crois qu'il entre dans les vues
du roi de conduire la guerre en personne. Sa Majest sur ce point
dcidera dans sa sagesse, et je n'ai qu'une crainte, c'est qu'elle
sacrifie ses propres intrts  ceux de l'Etat, comme c'est le devoir
d'un roi de le faire. Quant  la question des fatigues que l'arme aura
 supporter, que le cardinal de Brulle ne s'en inquite point. Une
partie transporte par mer dbarque  cette heure  Marseille et marche
sur Lyon, o sera le quartier gnral. L'autre avance  petites journes
 travers la France, bien nourrie, bien loge, bien paye, sans avoir
depuis un mois perdu un seul homme par la dsertion, attendu que le
soldat bien pay, bien log, bien nourri, ne dserte pas. Quant aux
difficults que l'arme prouvera  travers les Alpes, il vaut mieux les
affronter vite et avoir  lutter contre la nature que de donner  notre
ennemi le temps de hrisser les passages que l'arme compte prendre, de
canons et de forteresses.

Il est vrai qu'il y a quelques jours j'ai eu le regret de refuser
cinquante mille livres  l'auguste mre du roi, sur les cent mille
qu'elle m'avait fait l'honneur de me demander; mais je ne me suis permis
de dcider cette rduction qu'aprs l'avoir soumise au roi qui l'a
approuve; malgr ce refus qui n'indiquait point un manque d'argent,
mais la ncessit seulement de ne point faire de dpenses inutiles, nous
sommes financirement en mesure de faire cette guerre; en engageant mon
honneur et mes biens particuliers, j'ai trouv  emprunter six millions.
Quant aux chemins, leur tude est faite depuis longtemps, car depuis
longtemps Sa Majest songe  cette guerre, et elle m'a ordonn d'envoyer
quelqu'un en Dauphin, en Savoie et en Pimont pour les reconnatre, et
sur le travail qu'en a fait M. de Pontis, M. d'Ercure, marchal des
logis des armes du roi, a donn une carte exacte du pays. Donc, tous
les prparatifs de la guerre sont faits, donc l'argent ncessaire  la
guerre est dans les coffres, et comme la guerre trangre, de l'avis de
Sa Majest, presse pour la gloire de ses armes et pour la rparation de
son honneur, que la guerre intestine qui, La Rochelle abattue et
l'Espagne occupe en Italie, ne parat pas offrir de grands dangers, je
supplie Sa Majest de vouloir bien dcider  son tour que l'on entrera
immdiatement en campagne, rpondant sur ma tte du succs de
l'entreprise. Et  mon tour, j'ai dit!

Et le cardinal reprit sa place, priant du regard le roi Louis XIII
d'appuyer la proposition qu'il venait de faire, et qui, d'ailleurs,
paraissait arrte d'avance entre lui et le roi.

Le roi ne fit point attendre le cardinal, et  peine fut-il assis et
eut-il cess de parler, qu'tendant la main sur le tapis de la table.

--Messieurs, dit-il, c'est ma volont que vous a fait connatre M. le
cardinal de Richelieu, mon ministre. La guerre est dcide contre M. le
duc de Savoie, et notre dsir est que l'on ne perde pas de temps pour se
mettre en campagne. Ceux de vous qui auront des demandes  faire pour
tre aids dans leurs quipages, n'auront qu' s'adresser  M. le
cardinal. Plus tard je ferai savoir si je ferai la guerre en personne,
et qui, dans cette guerre, sera mon lieutenant-gnral. Sur ce, le
conseil n'tant  autre fin, ajouta le roi en se levant, je prie Dieu,
messieurs, qu'il vous ait en sa sainte et digne garde.

Le conseil est lev.

Et, saluant la reine-mre, Louis XIII se retira dans son appartement.

Le cardinal l'avait emport sur les deux points proposs par lui, la
guerre contre le duc de Savoie et l'entre immdiate en campagne. On ne
doutait donc point qu'il ne russt mmement sur le troisime, qui tait
de se faire donner la conduite de la guerre, comme il s'tait fait
donner la conduite du sige de La Rochelle.

Aussi chacun se runit-il autour de lui pour le fliciter, mme le garde
des sceaux Marillac, qui, tout en conspirant pour la reine, tenait 
conserver les apparences de la neutralit.

Marie de Mdicis, les dents serres par la colre, le sourcil fronc, se
retira donc de son ct, accompagne seulement de Brulle et de
Vauthier.

--Je crois, dit-elle, que nous pouvons dire comme Franois Ier aprs la
bataille de Pavie: Tout est perdu, sauf l'honneur.

--Bon, dit Vauthier, rien n'est perdu, au contraire tant que le roi
n'aura pas nomm M. de Richelieu son lieutenant gnral.

--Mais ne croyez-vous pas, dit la reine-mre, qu'il est dj nomm
lieutenant gnral dans l'esprit du roi?

--C'est possible, dit Vauthier, mais il ne l'est pas encore en ralit.

--Avez-vous donc un moyen d'empcher cette nomination? demanda Marie de
Mdicis.

--Peut-tre, rpondit Vauthier; mais il faudrait que, sans perdre un
instant, j'eusse un entretien avec Mg le duc d'Orlans.

--Je vais le chercher, dit Brulle, et je vous l'amne.

--Allez, dit la reine-mre, et ne perdez pas un instant.

Puis, se retournant vers Vauthier:

--Et ce moyen, lui demanda-t-elle, quel est-il?

--Quand nous serons dans un endroit o nous serons srs de n'tre
couts ni entendus de personne, je le dirai  Votre Majest.

--Venez vite alors.

Et la reine et son conseiller se jetrent dans un corridor conduisant
aux appartements particuliers de Marie de Mdicis.




CHAPITRE VIII.

LE MOYEN DE VAUTHIER.


Quoiqu'il et son appartement chez la reine-mre, c'est--dire au palais
du Luxembourg, le roi tait rentr au Louvre pour chapper aux
obsessions dont il sentait bien qu'il ne pouvait manquer d'tre l'objet,
de la part des deux reines.

Et, en effet, quoique rentr chez elle, Marie de Mdicis et cout avec
la plus grande attention et approuv le projet que lui avait expos
Vauthier, avant de recourir  ce projet elle rsolut de faire une
seconde tentative sur son fils.

Quant  Louis XIII, comme nous l'avons dit, il tait rest chez lui, et,
 peine rentr, il avait fait appeler d'Angly.

Mais il avait d'abord demand si M. de Baradas n'avait rien dit ou fait
dire.

Baradas avait gard le silence le plus complet.

C'tait ce silence dans lequel s'obstinait  demeurer le page boudeur,
qui avait caus la mauvaise humeur du roi au conseil, mauvaise humeur
qui n'avait point chapp  Vauthier, mauvaise humeur dont il
connaissait la cause, cause sur laquelle il avait bas tout son plan de
campagne.

Ainsi Louis XIII qui s'tait assez peu avanc avec Mlle de Lautrec, se
promettait-il de suivre le conseil de l'Angly et d'aller en avant,
jusqu' ce que le bruit de cette fantaisie arrivt jusqu' Baradas, que
la crainte de perdre son crdit devait  l'instant mme, selon l'Angly,
ramener aux pieds du roi.

Mais il surgissait dans ce projet un empchement inattendu dont le roi
n'avait pu se rendre compte, et dont personne n'avait pu lui donner
l'explication; la veille au soir, quoiqu'elle ft de service, Mlle de
Lautrec n'tait point venue au cercle de la reine, et Louis XIII, en
interrogeant celle-ci, n'avait eu d'autre rponse que quelques mots
exprimant le plus grand tonnement de la part d'Anne d'Autriche. De
toute la journe Mlle de Lautrec n'avait point paru au Louvre, la reine
l'avait inutilement fait chercher dans sa chambre et partout dans le
palais, personne ne l'avait vue et n'avait pu en donner des nouvelles.

Aussi le roi, intrigu de cette absence, avait-il charg l'Angly d'en
prendre des informations de son ct, et c'tait pour cela
particulirement qu'aussitt son retour il avait fait demander son fou.

Mais l'Angly n'avait pas t plus heureux que les autres, il revenait
sans aucun renseignement prcis.

Au point de vue de son penchant pour Mlle de Lautrec, la chose tait 
peu prs indiffrente  Louis XIII; mais il n'en tait pas de mme au
point de vue de Baradas: le moyen avait paru si infaillible  l'Angly,
que le roi avait fini par croire lui-mme  son infaillibilit.

Il se dsesprait donc, accusant le destin de prendre un soin tout
particulier de s'opposer  tout ce qu'il dsirait, lorsque Beringhen
gratta doucement  la porte; le roi reconnut la manire de gratter de
Beringhen, et pensant que c'tait une personne de plus--et une personne
du dvouement de laquelle il tait sr-- consulter, il rpondit d'une
voix assez bienveillante:

--Entrez.

M. le Premier entra.

--Que me veux-tu, Beringhen? demanda le roi; ne sais-tu point que je
n'aime pas  tre drang quand je m'ennuie avec l'Angly?

--Je n'en dirai pas autant, fit l'Angly, et vous tes le bienvenu, M.
Beringhen.

--Sire, dit le valet de chambre, je ne me permettrais pas de dranger
Votre Majest quand elle m'a dit qu'elle voulait s'ennuyer
tranquillement, pour quelqu'un qui n'aurait pas tout droit de me donner
des ordres; mais j'ai d obir  LL. MM. la reine Marie de Mdicis et la
reine Anne d'Autriche.

--Comment! s'cria Louis XIII, les reines sont l?

--Oui, Sire.

--Toutes deux?

--Oui, Sire.

--Et elles veulent me parler ensemble?

--Ensemble, oui, sire.

Le roi regarda autour de lui, comme s'il cherchait de quel ct il
pourrait fuir, et peut-tre et-il cd  son premier mouvement, si la
porte ne se ft point ouverte et si Marie de Mdicis ne ft point entre
suivie de la reine Anne d'Autriche.

Le roi devint trs ple et fut pris d'un petit tremblement fbrile,
auquel il tait sujet quand il subissait une grande contrarit; mais
alors il se roidissait en lui-mme et devenait inaccessible  la prire.

En ce cas-l, il faisait face au danger, avec l'immobilit et le sombre
enttement d'un taureau qui prsente les cornes.

Il se retourna vers sa mre comme vers l'antagoniste le plus dangereux:

--Par ma foi de gentilhomme, madame, je croyais la discussion finie avec
le conseil, et que, le conseil fini, j'chapperais  de nouvelles
perscutions. Que me voulez-vous? dites vite.

--Je veux, mon fils, dit Marie de Mdicis, tandis que la reine, les
mains jointes, semblait s'unir par une prire mentale aux prires de sa
belle mre,--je veux que vous ayez piti sinon de nous que vous
dsesprez, du moins de vous-mme. Ce n'est donc pas assez que, faible
et souffrant comme vous l'tes, cet homme vous ait tenu six mois dans
les marais de l'Aunis; le voil maintenant qui veut vous faire essuyer
les neiges des Alpes pendant les plus grandes rigueurs de l'hiver.

--Eh! madame, dit le roi, les fivres de marais, auxquelles Dieu a
permis que j'chappasse, M. le cardinal ne les a-t-il point braves
comme moi, et direz-vous qu'en m'exposant il se mnage? Ces neiges, ces
froideurs des Alpes, dois-je les supporter seul, et ne sera-t-il pas l,
 mes cts, pour donner avec moi aux soldats, l'exemple du courage, de
la constance et des privations?

--Je ne conteste pas, mon fils; l'exemple fut en effet donn par M. le
cardinal en mme temps que par vous; mais comparez-vous l'importance de
votre vie  la sienne? Dix ministres comme M. le cardinal peuvent mourir
sans que la monarchie soit une minute branle; mais vous,  la moindre
indisposition, la France tremble, et votre mre et votre femme supplient
Dieu de vous conserver  la France et  elles!

La reine Anne d'Autriche se mit  genoux en effet.

--Monseigneur, dit-elle, nous sommes non-seulement  genoux devant le
Seigneur Dieu, mais devant vous, pour vous supplier comme nous
supplierions Dieu, de ne pas nous abandonner. Songez que ce que Votre
Majest regarde comme un devoir est pour nous l'objet d'une terreur
profonde, et en effet, s'il arrivait malheur  Votre Majest
qu'arriverait-il de nous et de la France?

--Le Seigneur Dieu, en permettant ma mort, en aurait prvu les suites et
serait l pour y pourvoir, madame. Il est impossible de rien changer aux
rsolutions prises.

--Et pourquoi cela? demanda Marie de Mdicis; est-il donc besoin,
puisque cette malheureuse guerre est dcide contre notre avis 
tous....

--A _toutes_! vous voulez dire, madame, interrompit le roi.

--Est-il donc besoin, continua Marie de Mdicis, sans relever
l'interruption, que vous la fassiez en personne; n'avez-vous donc point
votre ministre bien-aim?

--Vous savez, interrompit une seconde fois le roi, que je n'aime point
M. le cardinal, madame; seulement je le respecte, je l'admire et le
regarde, aprs Dieu, comme la providence de ce royaume.

--Eh bien! Sire, la Providence veille sur les Etats de loin comme de
prs; chargez votre ministre de la conduite de cette guerre et restez
prs de nous et avec nous.

--Oui, n'est-ce pas, pour que l'insubordination se mette dans les autres
chefs, pour que vos Guise, vos Bassompierre, vos Bellegarde refusent
d'obir  un prtre et compromettent la fortune de la France. Non,
madame, pour qu'on reconnaisse le gnie de M. le cardinal, il faut que
je le reconnaisse tout le premier.--Ah! s'il y avait un prince de ma
maison auquel je pusse me fier.

--N'avez-vous pas votre frre? N'avez-vous pas Monsieur?

--Permettez-moi de vous dire, madame, que je vous trouve bien tendre 
l'endroit d'un fils dsobissant et d'un frre rvolt.

--Et c'est justement, mon fils, pour faire rentrer dans notre
malheureuse famille la paix, qui semble exile, que je suis si tendre 
l'endroit de ce fils, qui, je l'avoue, par sa dsobissance, mriterait
d'tre puni au lieu d'tre rcompens. Mais il est des moments suprmes
o la logique cesse d'tre la rgle conductrice de la politique et o il
faut passer  ct de ce qui serait juste, pour arriver  ce qui est
bon, et Dieu lui-mme nous donne parfois l'exemple de ces erreurs
ncessaires, en rcompensant ce qui est mauvais, en punissant ce qui est
bon. Nommez, Sire, nommez votre ministre chef de la guerre, et mettez
sous ses ordres Monsieur comme lieutenant-gnral, et j'ai la certitude
que, si vous accordez cette faveur  votre frre, il renoncera  son
amour insens et consentira au dpart de la princesse Marie.

--Vous oubliez, madame, dit Louis XIII en fronant le sourcil, que je
suis le roi, et par consquent le matre; que, pour que ce dpart ait
lieu, et il devrait avoir eu lieu depuis longtemps, il suffit, non pas
que mon frre consente, mais que j'ordonne; c'est lutter contre mon
pouvoir que de paratre consentir  faire une chose que j'ai le droit de
commander. Ma rsolution est prise, madame;  l'avenir, je commanderai,
et il faudra se contenter de m'obir. C'est ainsi que j'agis depuis deux
ans, c'est- dire depuis le voyage d'Amiens, dit le roi, en appuyant sur
ces mots et en regardant la reine Anne d'Autriche, et depuis deux ans je
m'en trouve bien.

Anne, qui tait reste aux genoux du roi, se releva  ces dures paroles
et fit un pas en arrire en portant ses mains  ses yeux, comme pour
cacher ses larmes.

Le roi fit un mouvement pour la retenir; mais ce mouvement fut  peine
visible, et il le rprima immdiatement.

Cependant, sa mre le remarqua, et lui saisissant les mains:

--Louis, mon enfant, lui dit-elle, ce n'est plus une discussion, c'est
une prire; ce n'est plus une reine qui parle au roi, c'est une mre qui
parle  son fils. Louis, au nom de mon amour, que vous avez mconnu
quelquefois, mais auquel vous avez toujours fini par rendre justice,
cdez  nos supplications; vous tes le roi, c'est--dire qu'en vous
rsident tout pouvoir et toute sagesse; revenez  votre premire
dcision, et, croyez-le bien, non seulement votre femme et votre mre,
mais la France vous en seront reconnaissantes.

--C'est bien, madame, dit le roi, pour terminer une discussion qui le
fatiguait, la nuit porte conseil, et je rflchirai cette nuit  tout ce
que vous m'avez dit.

Et il fit  sa mre et  sa femme un de ces saluts comme en savent faire
les rois, et qui disent que l'audience est termine.

Les deux reines sortirent, Anne d'Autriche s'appuyait sur le bras de la
reine mre, mais  peine eurent-elles fait vingt pas dans le corridor
qu'une porte s'ouvrit, et qu' travers l'entrebillement de cette porte
parut la tte de Gaston d'Orlans.

--Eh bien? demanda-t-il.

--Eh bien! dit la reine-mre, nous avons fait ce que nous avons pu,
c'est  vous de faire le reste.

--Savez-vous o est l'appartement de M. de Baradas? demanda le duc.

--Je m'en suis informe: la quatrime porte  gauche, presque en face de
la chambre du roi.

--C'est bien, dit Gaston, quand je devrais lui promettre mon duch
d'Orlans, il fera ce que nous voulons; quitte aprs, bien entendu,  ne
pas le lui donner.

Et les deux reines et le jeune prince se quittrent, les reines rentrant
dans leur appartement, S. A. R. Gaston d'Orlans marchant dans le sens
oppos et gagnant sur la pointe du pied l'appartement de M. de Baradas.

Nous ignorons ce qui se passa entre Monsieur et le jeune page, si
Monsieur lui promit le duch d'Orlans, ou l'un de ses duchs de Dombes
ou de Montpensier; mais, ce que nous savons, c'est qu'une demi-heure
aprs tre entr dans la tente d'Achille, l'Ulysse moderne regagnait,
toujours sur la pointe du pied, l'appartement des deux reines, dont il
ouvrait la porte d'un air joyeux et en disant d'une voix pleine
d'esprance:

--Victoire! il est chez le roi.

Et, en effet, presque au mme instant, surprenant Sa Majest au moment
o elle s'y attendait le moins, M. de Baradas ouvrait, sans se donner la
peine de gratter selon l'tiquette, la porte du roi Louis XIII, qui
jetait un cri de joie en reconnaissant son page et le recevait  bras
ouverts.




CHAPITRE IX.

LE FTU DE PAILLE INVISIBLE, LE GRAIN DE SABLE INAPERU.


Tandis que toutes ces basses intrigues se nouaient contre lui, le
cardinal, courb  la lueur d'une lampe, sur une carte qu'on appelait
alors la marche du royaume, carte qui, dans ses moindres dtails
droulait sous les yeux la double frontire de France et de Savoie,
suivait avec M. de Pontis, son ingnieur gographe et l'auteur de la
carte que le cardinal avait devant lui, la marche que devait suivre
l'arme, les villes ou les villages o elle devait faire halte, et
marquait les chemins par lesquels les vivres ncessaires  la
subsistance de trente mille hommes pouvaient arriver.

La carte revue par M. d'Escures, comme nous l'avons dit, relevait avec
la plus grande exactitude, valles, montagnes, torrents, et jusqu'aux
ruisseaux; le cardinal tait enchant, c'tait la premire carte de
cette valeur qu'il avait sous les yeux.

Comme Bonaparte, couch sur la carte d'Italie, disait, au mois de mars
1800, en montrant les plaines de Marengo: C'est ici que je battrai
Mlas, le cardinal de Richelieu, autant homme de guerre qu'il tait peu
homme d'Eglise, le cardinal de Richelieu disait d'avance: C'est ici que
je battrai Charles-Emmanuel.

Puis, dans sa joie, se retournant vers M. de Pontis:

--Monsieur le vicomte, lui dit-il, vous tes non-seulement un fidle,
mais un habile serviteur du roi, et la guerre finie  notre avantage,
comme nous l'esprons, vous aurez droit  une rcompense. Cette
rcompense, vous me la demanderez, et si elle est, comme je n'en doute
pas, dans la mesure de mes moyens, cette rcompense vous est accorde
d'avance.

--Monseigneur, dit M. de Pontis en s'inclinant, tout homme a son
ambition, les uns dans la tte, les autres dans le coeur, et le moment
venu, puisque j'ai permission de Votre Eminence, je lui ouvrirai mon
coeur.

--Ah! fit le cardinal, vous tes amoureux, vicomte.

--Oui, monseigneur.

--Et vous aimez au-dessus de vous.

--Comme nom peut-tre, mais pas comme position de fortune.

--Et en quoi puis-je vous servir en pareille occurrence?

--Le pre de celle que j'aime est un fidle serviteur de Votre Eminence,
qui ne fera rien qu'avec sa permission.

Le cardinal rflchit un instant comme si un souvenir se prsentait  sa
mmoire.

--Ah! dit-il, n'est-ce pas vous, mon cher vicomte, qui avez, il y a un
an  peu prs, amen en France et conduit prs de la reine Mlle Isabelle
de Lautrec?

--Oui, monseigneur, dit le vicomte de Pontis en rougissant.

--Mais, ds cette poque, Mlle de Lautrec n'avait-elle point t
prsente  Sa Majest comme votre fiance.

--Comme ma fiance, non, monseigneur, comme ma promise, oui. Et, en
effet, M. de Lautrec, au premier mot que je lui avais dit de mon amour
pour sa fille m'avait rpondu: Isabelle n'a que quinze ans, vous avez,
de votre ct un chemin  faire; dans deux ans, quand les affaires
d'Italie seront arranges, nous reparlerons de cela, et si vous aimez
toujours Isabelle, si vous avez l'agrment du cardinal, je serai heureux
de vous appeler mon fils.

--Et Mlle de Lautrec est-elle entre pour quelque chose dans les
promesses de son pre?

--Mlle de Lautrec, quand je lui ai parl de mon amour et quand elle a su
que j'tais autoris par son pre  lui parler, m'a rpondu, je devrais
dire s'est contente de me rpondre que son coeur tait libre, et
qu'elle respectait trop son pre pour ne pas obir  ses volonts.

--Et  quelle poque vous a-t-elle dit cela?

--Il y a un an, monseigneur.

--Et depuis l'avez-vous revue?

--Rarement.

--Et, quand vous l'avez revue, lui avez-vous parl de votre amour?

--Il y a quatre jours seulement.

--Qu'a-t-elle rpondu?

--Elle a rougi et a balbuti quelques paroles dont j'ai attribu
l'embarras  son motion.

Le cardinal sourit; et  lui-mme:--Il me semble, dit-il, qu'elle a
oubli ce dtail dans sa confession.

Le vicomte de Pontis regarda le cardinal avec inquitude.

--Votre Eminence aurait-elle quelque objection  faire  mes dsirs?
demanda-t-il.

--Aucune, vicomte, aucune; faites-vous aimer de Mlle de Lautrec, et,
s'il y a empchement  votre bonheur, cet empchement ne viendra point
de moi.

La srnit reparut sur le visage du vicomte.

--Merci, monseigneur, dit-il en s'inclinant.

En ce moment la pendule sonnait deux heures du matin.

Le cardinal congdia le vicomte avec une certaine tristesse, car,
d'aprs les aveux que lui avait faits Isabelle, il comprenait qu'il lui
serait difficile, impossible mme de donner  ce bon serviteur la
rcompense qu'il ambitionnait.

Il se prparait  remonter dans sa chambre, lorsque la porte de
l'appartement de Mme de Combalet s'ouvrit et que celle-ci, la bouche et
les yeux souriants, apparut sur le seuil.

--O chre Marie, dit le cardinal, est-ce raisonnable de veiller jusqu'
une pareille heure de la nuit, quand depuis trois heures et plus vous
devriez tre dans votre chambre  vous reposer?

--Cher oncle, dit Mme de Combalet, la joie comme le chagrin empche de
dormir, et je n'eusse pas ferm l'oeil sans vous fliciter de votre
succs. Lorsque vous tes triste, vous me laissez partager votre
tristesse; quand vous tes victorieux, car c'est une victoire, n'est-ce
pas, que vous avez obtenue aujourd'hui?...

--Une vritable victoire, Marie, dit le cardinal, le coeur dilat et en
respirant  pleine poitrine.

--Eh bien, reprit Mme de Combalet, quand vous tes victorieux,
laissez-moi partager votre triomphe.

--Oh! oui, vous avez raison de rclamer une part de ma joie, car vous y
avez droit, ma chre Marie; vous faites partie de ma vie, et, par
consquent, vous avez votre part faite d'avance de ce qui m'arrive
d'heureux ou de malheureux. Or, aujourd'hui seulement et pour la
premire fois, je respire librement; cette fois, je n'ai pas eu besoin
pour monter un degr de plus, de mettre le pied sur la premire marche
de l'chafaud d'un de mes ennemis,--victoire d'autant plus belle, Marie,
qu'elle est toute pacifique et due  la seule persuasion,--les esclaves
que l'on soumet par la force restent nos ennemis,--ceux que l'on soumet
par le raisonnement deviennent vos aptres.--Oh! si Dieu m'aide, dans
six mois, ma chre Marie, il y aura une puissance crainte et respecte
de toutes les autres puissances. Cette puissance sera la France, car,
dans six mois, que la Providence continue d'carter de moi ces deux
femmes perfides, dans six mois le sige de Cazal sera lev, Mantoue
secourue et les protestants du Languedoc, voyant revenir l'Italie et se
tourner contre eux notre arme victorieuse, demanderont la paix sans
qu'il soit besoin, je l'espre, de leur faire la guerre, et alors le
pape ne pourra pas refuser de me faire lgat, lgat _a latere_, lgat 
vie, et je tiendrai  la fois dans ma main le pouvoir temporel et le
pouvoir spirituel, car, je l'espre, le roi est bien  moi maintenant,
et  moins qu'il ne se rencontre sur ma route ce ftu de paille
invisible, ce grain de sable inaperu qui font chavirer les plus grands
projets, je suis matre de la France et de l'Italie. Embrassez-moi,
Marie, et dormez du sommeil que vous mritez si bien. Quant  moi, je ne
dirai pas: Je vais dormir, mais je vais essayer de dormir.

--Mais vous serez bris demain.

--Non. La joie tient lieu de sommeil, et jamais je ne me suis si bien
port.

--Permettez-vous que demain, en m'veillant, j'entre chez vous, mon cher
oncle, pour savoir comment vous avez pass la nuit?

--Entre, entre, et que mon soleil levant, comme mon soleil couchant,
soit un regard de tes beaux yeux; et alors je serai sr d'avoir une
belle journe, comme je suis sr d'avoir une belle nuit.

Et embrassant Mme de Combalet au front, il la conduisit jusqu' la porte
de sa chambre et demeura sur le seuil, la regardant jusqu' ce qu'elle
se ft perdue dans la pnombre de l'escalier.

Alors seulement le cardinal referma la porte et s'apprta  monter  son
tour  son appartement; mais au moment o il allait sortir de son
cabinet, il entendit frapper un petit coup  la porte qui donnait chez
Marion Delorme.

Il crut s'tre tromp, s'arrta et couta de nouveau; cette fois les
coups redoublrent de rapidit et de force; il n'y avait point  s'y
tromper, quelqu'un heurtait  la porte de communication qui donnait du
cabinet dans la chambre voisine.

Richelieu donna un tour de clef  la porte par laquelle il allait
sortir, alla pousser le verrou des autres portes, et, s'approchant de
l'entre secrte perdue dans la boiserie:

--Qui frappe? demanda-t-il  voix basse.

--Moi! rpondit une voix de femme. Etes-vous seul?

--Oui.

--Ouvrez-moi alors. J'ai  vous communiquer quelque chose que je crois
d'une certaine importance.

Le cardinal regarda autour de lui pour voir s'il tait bien seul en
effet; puis, poussant le ressort, il ouvrit le passage secret dans
lequel apparut un beau jeune homme frisant une fausse moustache.

Ce jeune homme, c'tait Marion.

--Ah! vous voil, beau page, dit Richelieu souriant; j'avoue que, si
j'attendais quelqu'un  cette heure, ce n'tait pas vous.

--Ne m'avez-vous pas dit: A quelque heure que ce soit, quand vous aurez
quelque chose d'important  me dire, si je ne suis pas dans mon cabinet,
sonnez; si j'y suis, frappez.

--Je vous l'ai dit, ma chre Marion, et je vous remercie de vous en
souvenir.

Et s'asseyant, le cardinal fit signe  Marion de s'asseoir prs de lui.

--Sous ce costume! fit Marion, en riant et pirouettant sur la pointe du
pied pour montrer au cardinal toutes les lgances de sa personne, mme
sous un habit qui n'tait pas celui de son sexe;--non, ce serait manquer
de respect  Votre Eminence; je resterai debout, s'il vous plat,
monseigneur, pour vous faire mon petit rapport  moins que vous n'aimiez
mieux que je vous parle un genou en terre; mais alors ce serait une
confession, et non pas un rapport, et cela nous entranerait trop loin
tous les deux.

--Parlez comme vous voudrez; Marion, dit le cardinal, laissant percer
une certaine inquitude sur son front; car si je ne me trompe, vous
m'avez demand cette entrevue pour me prparer  une mauvaise nouvelle,
et les mauvaises nouvelles, comme il faut y parer, on ne les sait jamais
trop tt.

--Je ne saurais dire si la nouvelle est mauvaise; mon instinct de femme
me dit qu'elle n'est pas bonne. Vous apprcierez.

--J'coute.

--Votre Eminence a appris que le roi tait brouill avec son favori, M.
Baradas.

--Ou plutt que M. Baradas tait brouill avec le roi.

--En effet, c'est plus juste, puisque c'tait M. Baradas qui boudait le
roi. Eh bien, ce soir, pendant que le roi tait avec son fou l'Angly,
les deux reines sont entres, et aprs une demi-heure environ, sont
sorties; elles taient fort mues et ont caus un instant avec Mgr le
duc d'Orlans; aprs quoi M. le duc d'Orlans s'est entretenu prs d'un
quart d'heure, dans l'embrasure d'une fentre, avec M. Baradas: on
paraissait discuter. Enfin le prince et le page sont tombs d'accord,
tous deux sont sortis ensemble, Monsieur est rest dans le corridor
jusqu' ce qu'il et vu entrer Baradas chez le roi; aprs quoi il a
disparu  son tour dans le corridor qui conduit  l'appartement des deux
reines.

Le cardinal resta pensif pendant un instant, puis regardant Marion sans
se donner la peine de dissimuler son inquitude:

--Vous me donnez des dtails d'une prcision telle, dit-il, que je ne
vous demande pas si vous tes sre de leur exactitude.

--J'en suis sre, et d'ailleurs je n'ai aucune raison de cacher  Votre
Eminence de qui je les tiens.

--S'il n'y a pas d'indiscrtion, ma belle amie, je serais, je vous
l'avoue, bien aise de le savoir.

--Non-seulement il n'y a pas d'indiscrtion, mais je suis convaincue que
je rends service  celui qui me les a donns.

--C'est donc un ami.

--C'est quelqu'un qui dsire que Votre Eminence le tienne pour son
dvou serviteur.

--Son nom?

--Saint-Simon.

--Ce petit page du roi?

--Justement.

--Vous le connaissez?

--Je le connais et je ne le connais pas, tant il y a qu'il est venu chez
moi ce soir.

--Ce soir ou cette nuit?

--Contentez-vous de ce que je vous dirai, monseigneur. Il est donc venu
chez moi ce soir et m'a racont cette histoire toute chaude. Il sortait
du Louvre. En allant chez son camarade Baradas, il avait vu les deux
reines sortant de chez Sa Majest. Elles taient si proccupes qu'elles
ne l'ont pas vu, lui; il a continu son chemin, aprs les avoir vues,
dans un entre-deux de portes, parler avec M. le duc d'Orlans. Puis il
est entr chez Baradas; le page boudait toujours et disait que le
lendemain il quitterait le Louvre. Au bout d'un instant Monsieur est
entr. Il n'a pas fait attention au petit Saint-Simon. Lui, s'est tenu
coi; et, comme je vous l'ai dit, il a vu son camarade causer avec le
prince dans l'embrasure d'une fentre, puis tous deux sortir, Baradas
entrer chez le roi, et Monsieur courir, selon toute probabilit, rendre
compte de sa bonne russite aux reines.

--Et le petit Saint Simon est venu vous dire tout cela pour que la chose
me ft rpte, dites-vous?

--Oh ma foi, je vais vous rpter ses propres paroles: Ma chre Marion,
a-t-il dit, je crois qu'il y a dans toutes ces alles et ces venues, une
machination contre M. le cardinal de Richelieu; on vous dit de ses
bonnes amies, je ne vous demande pas si c'est ou si ce n'est pas vrai,
mais si c'est vrai, prvenez-le et dites-lui que je suis son humble
serviteur.

--C'est un garon d'esprit, et je ne l'oublierai point  l'occasion,
dites-le lui de ma part; et quant  vous, ma chre Marion, je cherche
comment je pourrai vous prouver ma reconnaissance.

--Ah, monseigneur.

--J'y aviserai; mais en attendant....

Le cardinal tira de son doigt un diamant magnifique.

--Tenez, continua-t-il, prenez ce diamant en mmoire de moi.

Mais Marion, au lieu de tendre la main, la mettait derrire son dos.

Le cardinal la lui prit, en tira lui-mme le gant et lui mit le diamant
au doigt.

Puis, lui baisant la main:

--Marion, dit-il, soyez-moi toujours aussi bonne amie que vous l'tes,
et vous ne vous en repentirez pas.

--Monseigneur, lui dit Marion, je trompe parfois mes amants, mes amis
jamais.

Et le poing sur la hanche, le chapeau  plume  la main, l'insouciance
de la jeunesse et de la beaut au front, le sourire de l'amour et de la
volupt sur les lvres, tirant sa rvrence comme et fait un vritable
page, elle rentra chez elle, regardant son diamant et chantant une
villanelle de Desportes.

Le cardinal resta seul, et passant sa main sur son front assombri.

--Ah! voil, dit-il, le ftu de paille invisible, voil le grain de
sable inaperu!

Puis avec une expression de mpris impossible  rendre:

--Ah! dit-il, un Baradas!!




CHAPITRE X.

LA RSOLUTION DE RICHELIEU.


Le cardinal passa une nuit trs agite, comme l'avait pens la belle
Marion, qui ne se mettait en contact avec lui que dans les grandes
circonstances. La nouvelle apporte par elle tait grande: Le roi
raccommod avec son favori par l'entremise de Monsieur, l'ennemi acharn
du cardinal. C'tait une vaste porte ouverte aux conjectures fcheuses.
Aussi le cardinal examina-t-il la question sur toutes ses faces, et le
lendemain, nous ne dirons pas lorsqu'il s'veilla, mais lorsqu'il se
leva, avait-il un parti arrt d'avance pour chaque ventualit.

Vers neuf heures du matin, on annona un messager du roi. Le messager
fut introduit dans le cabinet du cardinal, o celui-ci tait dj
descendu. Il remit avec un profond salut un pli, cachet d'un grand
sceau rouge  Son Eminence, laquelle, et sans savoir ce que la lettre
contenait, lui remit, comme c'tait son habitude de faire  tout
courrier venant de la part du roi, une bourse contenant vingt pistoles;
le cardinal avait pour ces occasions des bourses toutes prpares dans
son tiroir.

Un coup d'oeil jet sur la lettre avait appris au cardinal qu'elle
venait directement du roi; car il avait reconnu que l'adresse elle-mme
tait de l'criture de Sa Majest; il invita donc le messager  attendre
dans le cabinet de son secrtaire Charpentier, dans le cas o il aurait
une rponse  faire.

Puis, comme l'athlte qui prend ses forces pour la lutte matrielle se
frotte d'huile, lui, pour la lutte morale, se recueillit un instant,
passa son mouchoir sur son front humide de sueur, et s'apprta  rompre
le cachet.

Pendant ce temps-l, sans qu'il le remarqut, une porte s'tait ouverte,
et la tte inquite de Mme de Combalet tait apparue par
l'entrebillement de cette porte. Elle avait su par Guillemot que son
oncle avait mal dormi et, par Charpentier, qu'un message du roi tait
arriv.

Elle s'tait alors hasarde  entrer, sans tre appele, dans le cabinet
de son oncle, sre qu'elle tait d'ailleurs d'y tre toujours la bien
venue.

Mais voyant le cardinal assis et tenant  la main une lettre qu'il
hsitait  ouvrir, elle comprit ses angoisses et, quoiqu'elle ignort la
visite de Marion Delorme, elle devina qu'il avait d se passer quelque
chose de nouveau.

Enfin Richelieu ouvrit le message.

Le cardinal lisait, et, quelque chose comme une ombre,  mesure qu'il
lisait, s'tendait sur son front.

Elle se glissa, sans bruit, le long de la muraille et,  quelques pas de
lui, s'appuya sur un fauteuil.

Le cardinal avait fait un mouvement, mais comme ce mouvement tait rest
silencieux, Mme de Combalet crut n'avoir pas t vue.

Le cardinal lisait toujours, seulement, de dix secondes en dix secondes,
il s'essuyait le front.

Il tait videmment en proie  une vive angoisse.

Mme de Combalet s'approcha de lui, elle entendit siffler sa respiration
haletante.

Puis il laissa retomber sur son bureau la main qui tenait la lettre et
qui semblait n'avoir plus la force de la porter.

Sa tte se tourna lentement du ct de sa nice et lui laissa voir son
visage ple et agit par des mouvements fbriles, tandis qu'il lui
tendait une main frissonnante.

Mme de Combalet se prcipita sur cette main et la baisa.

Mais le cardinal passa son bras autour de sa taille, l'approcha de lui,
la serra contre son coeur et, de l'autre main, lui donnant la lettre en
essayant de sourire:

--Lisez, lui dit-il.

Mme de Combalet lut tout bas.

--Lisez tout haut, lui dit le cardinal, j'ai besoin d'tudier froidement
cette lettre, le son de votre voix me rafrachira.

Mme de Combalet lut:

  Monsieur le cardinal et bon ami,

  Aprs avoir mrement rflchi  la situation intrieure et
  extrieure, les trouvant toutes deux galement graves, mais jugeant
  que des deux questions, la question intrieure est la plus importante,
   cause des troubles que suscitent au coeur du royaume M. de Rohan et
  ses huguenots, nous avons dcid, ayant toute confiance dans ce gnie
  politique dont vous nous avez si souvent donn la preuve, que nous
  vous laisserions  Paris pour conduire les affaires de l'Etat en notre
  absence, tandis que nous irions, avec notre frre bien-aim Monsieur
  pour lieutenant gnral, et MM. d'Angoulme, de Bassompierre, de
  Bellegarde et de Guise pour capitaines, faire lever le sige de Cazal,
  en passant, de gr ou de force,  travers les Etats de M. le duc de
  Savoie, nous rservant, par des courriers qui vous seront envoys tous
  les jours, de vous donner des nouvelles de nos affaires, d'en demander
  des vtres, et de recourir en cas d'embarras  vos bons conseils.

  Sur quoi nous vous prions, monsieur le cardinal et bon ami, de nous
  faire donner un tat exact des troupes composant votre arme, des
  pices d'artillerie en tat de faire la campagne et des sommes qui
  peuvent tre mises  notre disposition, tout en conservant celles que
  vous croirez ncessaires aux besoins de votre ministre.

  J'ai longtemps rflchi avant de prendre la dcision dont je vous
  fais part, car je me rappelais les paroles du grand pote italien
  forc de rester  Florence  cause des troubles qui l'agitaient, et
  cependant dsireux d'aller  Venise pour y terminer une ngociation
  importante.--Si je reste, qui ira? Si je pars, qui restera? Plus
  heureux que lui, par bonheur, j'ai en vous, monsieur le cardinal et
  bon ami, un autre moi-mme, et en vous laissant  Paris, je puis  la
  fois _rester_ et _partir_.

  Sur ce, monsieur le cardinal et ami, la prsente n'tant  autre fin,
  je prie le Seigneur qu'il vous ait en sa sainte et digne garde.

  Votre affectionn,

  LOUYS.

La voix de Mme de Combalet s'tait altre au fur et  mesure qu'elle
avanait dans cette lecture, et, en arrivant aux dernires lignes, 
peine tait-elle comprhensible. Mais quoique le cardinal ne l'et lue
qu'une fois, elle s'tait grave dans son esprit d'une manire
ineffaable, et c'tait en effet pour calmer son agitation qu'il avait
invoqu le secours de la douce voix de Mme de Combalet, qui faisait sur
ses nombreuses irritations le mme effet que la harpe de David sur les
dmences de Sal.

Lorsqu'elle eut fini, elle laissa tomber sa joue sur la tte du
cardinal.

--Oh! dit-elle, les mchants! ils ont jur de vous faire mourir  la
peine.

--Eh bien, voyons, que ferais-tu  ma place, Marie?

--Ce n'est pas srieusement que vous me consultez, mon oncle?

--Trs srieusement.

--A votre place, moi?

Elle hsita.

--A ma place, toi? voyons, achve.

--A votre place, je les abandonnerais  leur sort. Vous n'tant plus l,
nous verrons un peu comment ils s'en tireront.

--C'est ton avis, Marie?

Elle se redressa, et appelant  elle toute son nergie:

--Oui, c'est mon avis, dit-elle, tous ces gens-l, rois, reines,
princes, sont indignes de la peine que vous prenez pour eux.

--Et alors que ferons-nous, si je quitte tous ces gens-l, comme tu les
appelles?

--Nous irons dans une de vos abbayes, dans une des meilleures, et nous y
vivrons tranquilles, moi vous aimant et vous soignant, vous tout  la
nature et  la posie, faisant ces vers qui vous reposent de tout.

--Tu es la consolation en personne, ma bien-aime Marie, et je t'ai
toujours trouve bonne conseillre. Cette fois, d'ailleurs, ton avis est
d'accord avec ma volont. Hier soir, aprs ta sortie de mon cabinet,
j'ai t prvenu, ou  peu prs, de ce qui se tramait contre moi. J'ai
donc eu toute la nuit pour me prparer au coup qui me frappe, et
d'avance ma rsolution tait prise.

Il allongea la main, tira une feuille de papier et crivit:

  Sire!

  J'ai t on ne peut plus flatt de la nouvelle marque d'estime et de
  confiance que veut bien me donner Votre Majest; mais je ne puis par
  malheur, l'accepter. Ma sant dj chancelante s'est encore empire
  pendant le sige de La Rochelle, que, Dieu aidant, nous avons men 
  bonne fin. Mais cet effort m'a compltement puis, et mon mdecin, ma
  famille et mes amis exigent de moi la promesse d'un repos absolu que
  peuvent seules me donner l'absence des affaires et la solitude de la
  campagne. Je me retire donc, Sire,  ma maison de Chaillot, que
  j'avais achete dans la prvision de ma retraite, vous priant, Sire,
  de vouloir bien accepter ma dmission, tout en continuant  me croire
  le plus humble et surtout le plus fidle de vos sujets.

  ARMAND, cardinal de Richelieu.

Mme Combalet s'tait loigne par discrtion, il la rappela d'un signe
et lui tendit le papier;  mesure qu'elle le lisait, de grosses larmes
silencieuses coulaient sur ses joues.

--Vous pleurez, lui dit le cardinal?

--Oui, dit-elle, et de saintes larmes!

--Qu'appelez-vous de saintes larmes, Marie?

--Celles que l'on verse, la joie dans le coeur, sur l'aveuglement de son
roi et le malheur de son pays.

Le cardinal releva la tte et posa la main sur le bras de sa nice.

--Oui, Vous avez raison, dit-il; mais Dieu, qui abandonne parfois les
rois, n'abandonne pas aussi facilement les royaumes. La vie des uns est
phmre, celle des autres dure des sicles. Croyez-moi, Marie, la
France tient une place trop importante en Europe, et elle a un rle trop
ncessaire  jouer dans l'avenir, pour que le Seigneur dtourne son
regard d'elle. Ce que j'ai commenc, un autre l'achvera, et ce n'est
pas un homme de plus ou de moins qui peut changer ses destines.

--Mais, est-il juste, dit Mme de Combalet, que l'homme qui a prpar les
destines de son pays ne soit pas celui qui les accomplisse, et que le
travail et la lutte ayant t pour l'un, la gloire soit pour l'autre?

--Vous venez, Marie, dit le cardinal, dont le front se rassrnait de
plus en plus, vous venez de toucher l, sans y songer, la grande nigme
que depuis trois mille ans propose aux hommes ce sphinx accroupi aux
angles des prosprits qui s'croulent, pour faire place aux infortunes
non mrites--ce sphinx, on l'appelle le Doute.--Pourquoi Dieu,
demande-t-il, pourquoi Dieu, qui est la suprme justice, est-il parfois,
ou plutt parat-il tre, l'injustice suprme?

--Je ne me rvolte pas contre Dieu, mon oncle, je cherche  le
comprendre.

--Dieu a le droit d'tre injuste, Marie, car tenant l'ternit dans sa
main, il a l'avenir pour rparer ses injustices. Si nous pouvions
pntrer ses secrets, d'ailleurs, nous verrions que ce qui parat
injuste  nos yeux, n'est qu'un moyen d'arriver plus srement  son but.
Il fallait qu'un jour ou l'autre, cette grande question ft juge entre
Sa Majest, que Dieu conserve! et moi. Le roi sera-t-il pour sa famille?
sera-il pour la France? Je suis pour la France, Dieu est avec la France,
or qui sera contre moi, Dieu tant pour moi?

Il frappa sur un timbre; au deuxime coup, son secrtaire Charpentier
parut.

--Charpentier, dit-il, faites dresser  l'instant mme la liste des
hommes en tat de marcher pour la campagne d'Italie et des pices
d'artillerie en tat de servir. Il me faut cette liste dans un quart
d'heure.

Charpentier s'inclina et sortit.

Alors le cardinal se retourna vers son bureau, reprit la plume, et
au-dessous de la ligne de sa dmission, il crivit:

  _P. S._--Votre Majest recevra ci-jointe la liste des hommes composant
  l'arme et l'tat du matriel qui y est attach. Quant  la somme
  restant des six millions emprunts sur ma garantie--le cardinal
  consulta un petit carnet qu'il portait toujours sur lui--elle monte 
  trois millions huit cent quatre vingt-deux livres enferms dans une
  caisse dont mon secrtaire aura l'honneur de remettre directement la
  clef  Votre Majest.

  N'ayant point de cabinet au Louvre et craignant que, dans le transport
  des papiers de l'Etat qui me sont confis, quelques pices importantes
  ne s'garent, j'abandonne non-seulement mon cabinet, mais ma maison 
  Votre Majest; comme tout ce que j'ai me vient d'elle, tout ce que
  j'ai est  elle. Mes serviteurs resteront pour lui faciliter le
  travail, et les rapports journaliers qui me sont faits, seront faits 
  elle.

  Aujourd'hui,  deux heures, Votre Majest pourra prendre ou faire
  prendre possession de ma maison.

  Je termine ces lignes comme j'ai termin celles qui les prcdent, en
  osant me dire le trs obissant, mais aussi le trs fidle sujet de
  Votre Majest,

  Armand [+] RICHELIEU.

A mesure qu'il crivait, le cardinal rptait tout haut ce qu'il venait
d'crire, de sorte qu'il n'eut pas besoin de faire lire le post-scriptum
 sa nice pour lui apprendre ce qu'il contenait.

En ce moment, Charpentier lui apportait l'tat demand.--35,000 hommes
taient disponibles, 70 pices de canons taient en tat de faire
campagne.

Le cardinal joignit l'tat  la lettre, mit le tout sous enveloppe,
appela le messager et lui donna le pli en disant.

--A Sa Majest en personne.

Et il ajouta une seconde bourse  la premire.

La voiture, d'aprs les ordres donns par le cardinal, tait tout
attele. Le cardinal descendit sans emporter de sa maison autre chose
que les habits qu'il avait sur lui. Il monta en voiture avec Mme de
Combalet, fit monter Guillemot, le seul des serviteurs qu'il emment,
prs du cocher, et dit:

--A Chaillot!

--Puis, se retournant vers sa nice, il ajouta:

--Si, dans trois jours, le roi n'est point venu lui-mme  Chaillot,
dans quatre nous partons pour mon vch de Luon.




CHAPITRE XI.

LES OISEAUX DE PROIE.


Comme on vient de le voir, le conseil donn par le duc de Savoie avait
compltement russi. Si la campagne d'Italie est rsolue malgr mon
opposition, avait-il dit dans sa lettre secrte  Marie de Mdicis,
obtenez pour monsieur le duc d'Orlans, sous le prtexte de s'loigner
de l'objet de sa folle passion, le commandement de l'arme. Le cardinal,
dont toute l'ambition est de passer pour le premier gnral de son
sicle, ne supportera point cette honte et donnera sa dmission. Une
seule crainte resterait, c'est que le roi ne l'acceptt point.

Seulement, vers dix heures du matin, on ignorait encore au Louvre la
dcision du cardinal, et on l'attendait avec impatience; et chose
singulire, la meilleure harmonie du monde semblait rgner entre les
augustes personnages qui l'attendaient.

Ces augustes personnages taient: le roi, la reine-mre, la reine Anne
et Monsieur.

Monsieur avait feint avec la reine-mre une rconciliation moins sincre
que ne l'tait sa brouille; bien ou mal en apparence avec les gens,
Monsieur hassait indiffremment tout le monde; coeur lche et dloyal,
mpris de tous, il devinait ce mpris  travers les louanges et le
sourire, et rendait ce mpris en haine.

Le lieu de la runion tait le boudoir voisin de la chambre de la reine
Anne, o nous avons vu Mme de Fargis, avec l'insouciante dpravation de
sa nature spirituelle et corrompue, lui donner de si bons conseils.

Dans les chambres du roi, de Marie de Mdicis, de M. le duc d'Orlans,
se tenaient, l'oreille au guet, comme des aides de camp prts  excuter
les ordres: dans la chambre du roi, La Vieuville, Nogent-Beautru et
Baradas, remont au comble de la puissance; dans la chambre du duc
d'Orlans, le mdecin Senelle  qui du Tremblay avait soustrait la
fameuse lettre en chiffres o Monsieur tait invit, en cas de disgrce,
 passer en Lorraine et qui, croyant tout simplement l'avoir perdue,
gardait prs de lui ce valet de chambre qui, vendu  l'minence grise,
l'avait dj trahi et, ayant t bien rcompens de sa trahison, se
tenait prt  trahir encore.

Quant  la reine Anne, elle n'tait point en arrire des autres, et
tenait dans sa chambre Mme de Chevreuse, Mme de Fargis et la petite
naine Gretchen, de la fidlit de laquelle, on s'en souvient, avait
rpondu l'infante Claire-Eugnie qui lui en avait fait cadeau, et que,
grce  l'exigut de sa taille, elle pouvait utiliser, en la faisant
passer l o ne pouvait point passer une personne de taille ordinaire.

Vers dix heures et demie--on se rappelle que le cardinal l'avait fait
attendre--le messager arriva. Comme l'ordre avait t donn par le roi
de l'introduire dans le boudoir de la reine, et que l'injonction lui
avait t faite par le cardinal de ne remettre sa rponse qu'au roi, il
n'prouva aucun retard et put immdiatement excuter sa double mission.

Le roi prit la lettre avec une motion visible, tandis que chacun fixait
avec anxit les yeux sur ce pli qui contenait le sort de toutes ces
haines et de toutes ces ambitions, et demanda au messager.

--M. le cardinal ne vous a rien charg de me dire de vive voix?

--Rien, Sire, sinon de prsenter ses humbles respects  Votre Majest et
de ne remettre cette lettre qu' elle-mme.

--C'est bien, dit le roi, allez!

Le messager se retira.

Le roi ouvrit la lettre et s'apprta  la lire.

--Tout haut, Sire, tout haut, s'cria la reine Marie, d'une voix o, par
une singulire pondration de deux lments opposs, le commandement se
joignait  la prire.

Le roi la regarda comme pour lui demander si cette lecture  haute voix
n'avait point ses inconvnients?

--Mais non, dit la reine, n'avons-nous pas tous ici tous les mmes
intrts?

Un lger mouvement du sourcil indiqua que le roi ne partageait peut-tre
pas entirement sur ce dernier point l'opinion de sa mre; mais, soit
dfrence  son dsir, soit habitude d'obissance, il commena de lire
cette lettre que nos lecteurs connaissent dj, mais que nous remettons
sous leurs yeux pour les faire assister  l'effet qu'elle produisit sur
les diffrents auditeurs appels  l'couter.

  SIRE!...

A ce mot, il se fit un tel silence que Louis leva les yeux de dessus son
papier et les reporta sur ses auditeurs pour s'assurer qu'ils n'taient
pas vanouis comme des fantmes.

--Nous coutons, Sire, dit la reine-mre avec impatience.

Le roi, le moins impatient de tous, parce que seul peut-tre il
comprenait, au point de vue de la royaut, la gravit du fait qui
s'accomplissait, reprit et continua lentement avec une certaine
altration dans la voix:

  Sire, j'ai t on ne peut plus flatt de la nouvelle marque d'estime
  et de confiance que veut bien me donner Votre Majest...

--Oh! s'cria Marie de Mdicis, incapable de contenir son impatience, il
accepte.

--Attendez, madame, dit le roi, il y a un _mais_...

--Alors, lisez, Sire, lisez!

--Si vous voulez que je lise, madame, ne m'interrompez pas.

Et il reprit avec la lenteur habituelle qu'il mettait  toute chose.

  _Mais je ne puis par malheur l'accepter._

Ah! il refuse, s'crirent ensemble la reine-mre et Monsieur,
incapables de se contenir!

Le roi fit un mouvement d'impatience.

--Excusez-nous, Sire, dit la reine-mre, et continuez, s'il vous plat.

Anne d'Autriche, au moins aussi heureuse que Marie de Mdicis, mais plus
matresse d'elle-mme par l'habitude qu'elle avait de dissimuler, appuya
sa blanche main frissonnante d'motion sur la robe de satin noir de sa
belle-mre, pour lui recommander la circonspection et le silence.

Le roi reprit:

  Ma sant, dj chancelante, s'est encore empire pendant le sige de
  La Rochelle, que, Dieu aidant nous avons men  bonne fin mais cet
  effort m'a compltement puis, et mon mdecin, ma famille et mes amis
  exigent de moi la promesse d'un repos absolu, que peuvent seules me
  donner l'absence des affaires et la solitude de la campagne.

--Ah! dit Marie de Mdicis en respirant  pleine poitrine, qu'il se
repose donc pour le bien du royaume et la paix de l'Europe.

--Ma mre! ma mre! dit le duc d'Orlans, qui voyait avec inquitude
s'irriter l'oeil du roi.

Anne pressa plus fortement le genou de Marie.

--Ah! dit celle-ci, incapable de se matriser, vous ne saurez jamais
tout ce que j'ai  reprocher  cet homme, mon fils.

--Si fait, madame, dit Louis XIII, le sourcil fronc; si fait, madame,
_je le sais_, et, appuyant avec affectation sur ces derniers mots, il
continua avec une impatience mal rprime.

  Je me retire donc Sire, en ma maison de Chaillot, que j'avais achete
  dans la prvision de ma retraite, vous priant, Sire, de vouloir bien
  accepter ma dmission, tout en continuant de me croire le plus humble,
  et surtout le plus fidle de vos sujets.

  ARMAND, cardinal de Richelieu.

Tout le monde se leva d'un mme mouvement, croyant la lecture termine;
les deux reines s'embrassrent, et le duc d'Orlans s'approcha du roi
pour lui baiser la main.

Mais le roi arrta tout le monde du regard.

--Ce n'est pas fini, dit-il, il y a un post-scriptum.

Quoique Mme de Svign n'et pas encore dit que c'tait dans le
_post-scriptum_ que se trouvait gnralement le point le plus important
de la lettre, chacun s'arrta  ses mots: _Il y a un post-scriptum_, et
la reine mre ne put s'empcher de dire  son fils:

--J'espre bien, mon fils, que, si le cardinal revenait sur sa dcision,
vous ne reviendriez pas sur la vtre.

--J'ai promis, madame, rpondit Louis XIII.

--Ecoutons le post-scriptum, ma mre, dit Monsieur.

Le roi lut:

  P. S.--Votre Majest recevra ci-jointe la liste des hommes composant
  l'arme et l'tat du matriel qui y est attach. Quant  la somme
  restant des six millions emprunts sur ma garantie, elle monte  trois
  millions huit cent quatre-vingt-deux mille livres enferms dans une
  caisse dont mon secrtaire aura l'honneur de remettre directement la
  clef  Votre Majest.

--Prs de quatre millions, dit la reine Marie de Mdicis avec une
cupidit qu'elle ne prenait point la peine de dissimuler!

Le roi frappa du pied, le silence se fit.

  N'ayant point de cabinet au Louvre, et craignant que, dans le
  transport des papiers de l'Etat qui me sont confis, quelque pice
  importante ne s'gare, j'abandonne non-seulement mon cabinet, mais ma
  maison  Votre Majest; comme tout ce que j'ai me vient d'elle, tout
  ce que j'ai est  elle; mes serviteurs resteront pour lui faciliter le
  travail, et les rapports journaliers qui me sont faits, seront faits 
  elle.

  Aujourd'hui,  une heure, Votre Majest pourra prendre ou faire
  prendre possession de ma maison.

  Je termine ces lignes comme j'ai termin les prcdentes, en osant me
  dire le trs-reconnaissant, mais aussi le trs fidle sujet de Votre
  Majest.

  ARMAND [+] RICHELIEU.

--Eh bien, dit le roi, avec l'oeil sombre et la voix rauque, vous voil
tous contents, et chacun de vous croit dj tre le matre.

La reine-mre, qui tait celle de tous qui comptait le plus sur cette
royaut, rpondit la premire.

--Vous savez mieux que personne, Sire, qu'il n'y a ici de matre que
vous, et que moi, toute la premire, donnerai l'exemple de l'obissance;
mais, pour que les affaires ne souffrent pas de la retraite de M. le
cardinal, je me permettrai d'mettre un avis.

--Lequel, madame? demanda le roi, tout avis venant de vous sera le bien
venu.

--Ce serait de former, sance tenante, un conseil pour diriger les
affaires intrieures en votre absence.

--Vous ne voyez donc plus maintenant,  ce que je m'loigne, madame, les
mmes inconvnients, pour mon salut et ma sant, lorsque je dois faire
la guerre avec mon frre, que lorsque je devais la faire avec M. le
cardinal?

--Vous m'avez paru sur ce point si rsolu, mon fils, quand vous avez
rsist  mes prires et  celles de la reine votre pouse, que je n'ai
pas os revenir sur ce point.

--Et qui proposerez-vous, madame, pour former ce conseil?

--Mais, rpondit la reine-mre, je ne vois gure que M. le cardinal de
Brulle que vous puissiez mettre  la place de M. de Richelieu.

--Et aprs?

--Vous avez M. de La Vieuville aux finances et M. de Marillac aux
sceaux; on peut les y laisser.

--Le roi fit un signe de tte.

--Et  la guerre? demanda-t-il.

--Vous avez le marchal, frre de M. le garde des sceaux. Un pareil
conseil prsid par vous, mon fils, suffirait, compos d'hommes dvous,
 pourvoir  la sret de l'Etat.

--Puis, dit Monsieur, il y a l deux amirauts, de Lorient et du Ponant,
dont M. le cardinal a sans doute donn sa dmission en mme temps que de
son ministre.

--Vous oubliez, monsieur, qu'il a achet l'une de M. de Guise et l'autre
de M. de Montmorency, et qu'il les a payes un million chacune.

--Eh bien, on les lui rachtera, dit Monsieur.

--Avec son argent? demanda le roi,  qui un certain instinct de justice
faisait paratre assez honteuse cette combinaison, dont il savait
Monsieur parfaitement capable.

Monsieur sentit le coup et se cabra sous l'peron.

--Mais non, Sire, dit-il, avec la permission de Votre Majest, je
rachterai l'une, et je crois que M. de Cond rachterait volontiers
l'autre,  moins que le roi ne prfre que je les rachte toutes deux;
ce sont d'habitude les frres du roi qui sont grands-amiraux du royaume.

--C'est bien, dit le roi, nous aviserons.

--Seulement, dit Marie de Mdicis, je vous ferai observer, mon fils,
qu'avant de mettre M. de La Vieuville, comme contrleur des finances, en
possession de la somme laisse en caisse par le cardinal de Richelieu,
le roi pourrait, sans que personne en st rien, faire certaines
largesses qui ne seraient que des actes de justice.

--Pas  mon frre, en tous cas: il est plus riche que nous, ce me
semble; ne disait-il pas tout  l'heure qu'il avait les deux millions
prts pour racheter l'amiraut du Ponant et de l'Orient.

--Je disais que je les trouverais, Sire; M. de Richelieu en a bien
trouv six sur sa parole; j'en trouverais bien deux, je prsume, en
hypothquant mes biens.

--Moi qui n'ai pas de biens, dit Marie de Mdicis, j'avais grand besoin
des 100,000 livres que j'avais demandes  M. le cardinal, 100,000 sur
lesquelles il n'a pu me donner que 50,000; sur les 50,000 autres je
comptais donner un -compte  mon peintre, M. Rubens, qui n'a encore
reu que 10,000 livres sur les vingt deux tableaux qu'il a excuts pour
ma galerie du Luxembourg et qui sont consacrs  la plus grande gloire
de la mmoire du roi votre pre.

--Et en mmoire du roi mon pre, dit Louis XIII avec un accent qui fit
tressaillir Marie de Mdicis, vous les aurez, madame.

Puis, se tournant vers Anne d'Autriche.

--Et vous, madame, demanda-t-il, n'avez-vous pas quelque rclamation du
mme genre  me faire?

--Vous m'avez autorise, Sire, dit Anne d'Autriche en baissant les yeux,
 rassortir chez Lopez un fil de perles que vous m'avez donn, et dont
quelques-unes sont mortes; mais ces perles sont si belles que les
pareilles trouves  grand'peine ont dpass la somme norme de 20,000
livres.

--Vous les aurez, madame, et ce n'est pas payer la dixime partie de ce
qu'il mrite, l'intrt si sincre que vous prenez  ma sant quand vous
tes venue me supplier de ne pas m'exposer aux neiges des Alpes, en
faisant la campagne avec M. le cardinal; n'avez-vous pas encore quelque
autre prire  m'adresser?

Anne se tut.

--Je sais que la reine ma fille, dit Marie de Mdicis en prenant la
parole pour Anne d'Autriche, serait heureuse de rcompenser par un don
d'une dizaine de mille livres le dvouement de sa dame d'honneur, Mme de
Fargis, laquelle enverrait la moiti de la somme reue  son mari,
ambassadeur  Madrid, lequel ne saurait, avec les faibles appointements
qu'il reoit, reprsenter dignement Votre Majest.

--La demande est si modeste, dit le roi, que je ne saurais la refuser.

--Quant  moi, dit Monsieur, j'espre que Votre Majest sera assez
gnreuse, eu gard au commandement lev qu'il me donne sous ses
ordres, de ne point exiger que je fasse la guerre  mes frais, comme
l'on dit, et voudra bien me faire compter une entre en campagne de...

Monsieur hsita sur le chiffre.

--De combien? demanda le roi.

--Mais, de cent cinquante mille livres au moins.

--Je comprends, dit le roi avec un lger accent d'ironie, que venant de
dpenser deux millions pour la charge de deux amirauts, vous vous
trouviez un peu gn pour votre entre en campagne; mais je vous ferai
observer que M. le cardinal, qui n'tait que mon ministre, et qui, lui
aussi, avait dpens ces deux millions pour acheter ces mmes charges de
MM. de Guise et de Montmorency, au lieu de se faire donner par moi ou
par la France 150,000 livres pour son entre en campagne, nous prtait
six millions  la France et  moi. Il est vrai qu'il n'tait pas mon
frre, et que la parent se paye.

--Mais, dit Marie de Mdicis, si l'argent ne va point  votre famille,
mon fils,  qui ira-t-il?

--Vous avez raison, madame, dit Louis XIII, et nous avons l-dessus un
emblme. C'est le plican qui, n'ayant plus de nourriture  donner  ses
enfants, leur donne son propre sang. Il est vrai que c'est  ses enfants
qu'il le donne. Il est vrai que je n'ai pas d'enfant, moi! mais s'il
n'avait pas d'enfant, peut-tre le plican donnerait-il son sang  sa
famille. _Votre fils_, madame, aura ses cent cinquante mille livres
d'entre en campagne.

Louis XIII appuya sur le mot _votre fils_, car, en effet, tout le monde
savait que Gaston tait le fils bien-aim de Marie de Mdicis.

--Est-ce tout? demanda le roi.

--Oui, dit Marie; cependant, moi aussi j'ai un fidle serviteur que je
voudrais rcompenser, et, quoique aucune rcompense ne paie un
dvouement aussi absolu que le sien, on m'a toujours object, lorsque
j'ai demand quelque chose pour lui, la pnurie d'argent dans laquelle
on se trouvait; aujourd'hui que la Providence veut que cet argent qui
nous manquait...

--Prenez garde, madame, fit le roi, vous avez dit la Providence; c'est
de M. le cardinal et non de la Providence que vient cet argent; si vous
confondiez l'un avec l'autre, et que M. le cardinal devnt pour vous la
Providence, nous serions des impies de nous rvolter contre lui, car ce
serait nous rvolter contre elle.

--Cependant, mon fils, je vous ferai observer que, dans la rpartition
de vos grces, M. Vauthier n'a rien obtenu.

--Je lui accorde la mme somme que j'ai accorde  l'amie de la reine, 
madame de Fargis; mais arrtez-vous l, je vous prie, car sur les trois
millions huit cent quatre-vingt mille livres que la Providence, non, je
me trompe, que M. le cardinal nous laisse, voil dj deux cent quarante
mille livres enlevs, et l'on doit bien compter que moi aussi, j'ai
quelques serviteurs fidles  rcompenser, quand ce ne serait que mon
fou l'Angly, lequel ne me demande jamais rien.

--Mon fils, dit la reine, il a la faveur de votre prsence.

--Seule faveur que personne ne lui dispute, ma mre; mais il est midi,
fit le roi en tirant sa montre de sa poche;  deux heures, je dois
prendre possession du cabinet de M. le cardinal, et voici M. le premier
qui gratte  la porte pour m'annoncer que mon dner est servi.

--Bon apptit, mon frre, dit Monsieur, qui, se voyant dj amiral des
deux amirauts et lieutenant gnral des armes du roi, avec cent
cinquante mille livres d'entre en campagne, tait au comble de la joie.

--Je n'ai pas besoin de vous en souhaiter autant, monsieur, dit le roi,
car sous ce rapport, Dieu merci, je suis rassur.

Et sur ce trait, le roi sortit assez tonn que les affaires de l'Etat
eussent dj eu l'influence de lui faire retarder son dner, opration
qui avait rgulirement lieu de onze heures  onze heures dix minutes du
matin.

Si le digne mdecin Hrouard n'tait pas mort depuis six mois, nous
saurions  une cuillere de potage et  une guigne sche prs, ce que Sa
Majest Louis XIII mangea et but  ce repas qui inaugurait l're relle
de sa royaut; mais tout ce qui en est parvenu jusqu' nous, fut qu'il
dna en tte  tte avec son favori Baradas; qu' une heure et demie il
monta en carrosse, en disant au cocher: Place Royale, htel de M. le
cardinal; et qu' deux heures prcises, conduit par le secrtaire
Charpentier, il entrait dans le cabinet et s'asseyait dans le fauteuil
du ministre disgraci, en poussant un soupir de satisfaction et en
murmurant avec un sourire ces mots dont il ne connaissait ni le poids ni
la porte:

--Enfin! je vais donc rgner!




CHAPITRE XII.

LE ROI RGNE.


Elev au milieu des folles dpenses de la rgence, o tout l'argent de
la France s'en allait en ftes et en carrousels donns en l'honneur du
beau cavalier-servant de la reine, parvenu au pouvoir, quand la France,
appauvrie par le pillage du trsor de Henri IV,  si grand'peine amass
par Sully, avait vu tout son or passer aux mains des d'Epernon, des
Guise, des Cond, de tous ces grands seigneurs enfin qu'il fallait
acheter  quelque prix que ce ft, pour s'en faire un bouclier contre la
haine populaire, qui accusait tout haut la reine de l'assassinat de son
roi, Louis XIII avait toujours vcu pauvrement, jusqu' l'heure o il
avait nomm M. de Richelieu son premier ministre. Celui-ci, par une sage
administration, tudie sur celle de Sully, jointe  un dsintressement
plus grand que celui de son prdcesseur, tait parvenu  remettre de
l'ordre dans les finances et  retrouver ce mtal que l'on croyait tre
la proprit de la seule Espagne,--l'or.

Mais  quel prix ce dictateur du dsespoir en tait-il arriv l? Il n'y
avait pas  songer  ce moyen employ en 1789, et qui n'empcha pas la
banqueroute de 1795,  taxer les nobles et le clerg. A la premire
proposition qu'il en et faite, il et t immdiatement renvers; il
lui fallut donc, et c'est l o son implacable fermet le servit, il lui
fallut l'aller chercher dans les entrailles mmes de la France, dans le
peuple, chez les pauvres. Dt le peuple aller toujours maigrissant, il
lui fallait ruiner la France pour la sauver:  l'occident de l'Anglais,
 l'orient et au nord de l'Autrichien, au midi de l'Espagnol.

En quatre ans, il augmenta la taille de dix-neuf millions; en effet, il
fallait crer la flotte, il fallait soutenir l'arme, il fallait fermer
les yeux  la misre du peuple, ses oreilles aux cris des pauvres. Il
fallait surtout, n'ayant ni philtre, ni breuvage, ni anneau enchant, il
fallait trouver un moyen de s'emparer du roi; ce moyen, Richelieu le
trouva: Louis XIII n'avait jamais eu d'argent, il lui en fit avoir.

De l venait l'blouissement de Louis XIII et son admiration pour son
ministre.

Comment ne pas admirer, en effet, un homme qui trouvait six millions
sous sa propre responsabilit, quand le roi, non-seulement sur sa
parole, mais encore sur sa signature, n'et pas trouv cinquante mille
livres?

Aussi avait-il peine  croire aux trois millions huit cent quatre-vingt
mille livres de Richelieu.

Donc, la premire chose qu'il rclama de Charpentier, ce fut la clef du
fameux trsor.

Charpentier, sans faire aucune observation, pria le roi de se lever,
tira le bureau au milieu du cabinet, souleva le tapis sous lequel, la
veille, le cardinal, aujourd'hui le roi, appuyait ses pieds, dcouvrit
une trappe qu'il ouvrit au moyen d'un secret, et qui, en s'ouvrant,
laissa voir un immense coffre de fer.

Ce coffre, moyennant une combinaison de lettres et de chiffres qu'il fit
connatre au roi, s'ouvrit avec la mme facilit que la trappe, et
montra aux yeux blouis de Louis XIII, la somme qu'il tait si press de
voir.

Puis, saluant le roi, il se retira respectueusement selon l'ordre qu'il
en avait pralablement reu, laissant ces deux majests, celle de l'or
et celle du pouvoir, en face l'une de l'autre.

A cette poque, o il n'y avait point de banque, point de
papier-monnaie, reprsentant les capitaux, le numraire tait rare en
France. Les trois millions huit cent quatre-vingt mille livres du
cardinal taient donc reprsentes par un million  peu prs d'or
monnay aux effigies de Charles IX, de Henri III et de Henri IV, par un
million  peu prs de doublons d'Espagne, par sept  huit cent mille
livres en lingots du Mexique, et le reste par un petit sac de diamants
dont chacun, entortill comme un bonbon dans sa papillote, portait sa
valeur sur une tiquette.

Louis XIII, au lieu du sentiment joyeux qu'il croyait prouver  la vue
de l'or, fut atteint, au contraire, d'une indicible tristesse; aprs
avoir examin ces pices, reconnu leurs diffrentes effigies, plong son
bras dans cette mer aux vagues fauves, pour en connatre la profondeur,
aprs avoir pes dans sa main les lingots d'or, mir au jour la
limpidit des diamants et remis chaque chose  sa place, il se redressa,
et, debout, regarda ces millions qui avaient cot tant de peines 
celui qui les avait runis et qui taient le fruit du dvouement le plus
pur.

Il songeait avec quelle facilit il avait dj de cette somme distrait
trois cent mille livres pour rcompenser des dvouements qui lui taient
ennemis, ainsi que les haines portes  l'homme de qui il la tenait, et
il se demandait, quelque rsistance qu'il oppost  ces demandes, si,
dans ses mains, cet or aurait une destination aussi profitable  la
France et  lui-mme que s'il ft rest dans les mains de son ministre.

Puis, sans en tirer un carolus, il frappa deux coups sur le timbre pour
appeler Charpentier, lui ordonna de refermer le coffre, puis la trappe;
puis, le coffre et la trappe referms, il lui en rendit la clef.

--Vous ne donnerez rien de la somme renferme dans ce coffre, dit-il,
que sur un mot crit par moi.

Charpentier s'inclina.

--Avec qui aurai-je  travailler, lui demanda le roi?

--Monseigneur le cardinal, rpondit le secrtaire, travaillait toujours
seul.

--Seul?... et  quoi travaillait-il seul?

--Aux affaires de l'Etat, Sire.

--Mais on ne travaille pas seul aux affaires de l'Etat?

--Il avait des agents qui lui faisaient des rapports.

--Quels taient ces principaux agents?

--Le P. Joseph, l'Espagnol Lopez, M. de Souscarrires, puis d'autres
encore que j'aurai l'honneur de nommer  Votre Majest au fur et 
mesure qu'ils se prsenteront, ou que je lui prsenterai leurs rapports.
Au reste, tous sont prvenus que c'est  Votre Majest dsormais qu'ils
auront affaire.

--C'est bien.

--En outre, Sire, continua Charpentier, il y a les agents envoys par M.
le cardinal aux diffrentes puissances de l'Europe; M. de Beautru 
l'Espagne, M. de La Saladie en Italie et M. de Charnass en Allemagne.
Des courriers en ont annonc le retour pour aujourd'hui ou demain au
plus tard.

--Aussitt leur retour, aprs leur avoir transmis les ordres de M. le
cardinal, vous les introduirez prs de moi; y a-t-il en ce moment
quelqu'un qui attende?

--M. Cavois, capitaine des gardes de M. le cardinal, dsirerait avoir
l'honneur d'tre reu par Votre Majest.

--J'ai entendu dire que M. Cavois tait un honnte homme et un brave
soldat; je serai bien aise de le voir.

Charpentier alla  la porte d'entre.

--Monsieur Cavois? dit-il.

Cavois parut.

--Entrez, monsieur Cavois, entrez, lui dit le roi; vous avez dsir me
parler?

--Oui, Sire, j'ai une grce  demander  Votre Majest.

--Dites; on vous tient pour un bon serviteur, j'aurai plaisir  vous
l'accorder.

--Sire, je dsire que Votre Majest veuille bien m'accorder mon cong.

--Votre cong! et pourquoi? monsieur Cavois.

--Parce que j'tais  M. le cardinal-ministre parce qu'il tait
ministre; mais du moment o M. le cardinal n'est plus ministre, je ne
suis plus  personne.

--Je vous demande pardon, monsieur, vous tes  moi.

--Je sais que, si Votre Majest l'exige, je serai forc de rester  son
service; mais je la prviens que je ferai un mauvais serviteur.

--Et pourquoi feriez-vous un mauvais serviteur  mon service, et en
faisiez-vous un bon  celui de M. le cardinal?

--Parce que le coeur y tait, Sire.

--Et qu'il n'y est pas avec moi.

--Avec Votre Majest, Sire, je dois avouer qu'il n'y a que le devoir.

--Et qui vous attachait donc si fort  M. le cardinal?

--Le bien qu'il m'avait fait.

--Et si je veux vous faire du bien autant et plus que lui?

Cavois secoua la tte.

--Ce n'est plus la mme chose.

--Ce n'est plus la mme chose, rpta le roi.

--Non, le bien se ressent selon le besoin qu'on a qu'il vous soit fait.
Quand M. le cardinal m'a fait du bien, j'entrais en mnage. M. le
cardinal m'a aid  lever mes enfants, et dernirement encore, il m'a
accord, ou plutt il a accord  ma femme un privilge sur lequel nous
gagnerons douze  quinze mille livres par an.

--Ah! ah! M. le cardinal accorde aux femmes de ses serviteurs des
charges de l'Etat qui rapportent de douze  quinze mille livres par an,
c'est bon  savoir.

--Je n'ai pas dit une charge, Sire, j'ai dit un privilge.

--Et quel est ce privilge qu'il a accord  Mme Cavois?

--Le droit de louer, de compte  demi avec M. Michel, des chaises 
porteurs dans les rues de Paris.

Le roi rflchit un instant, regardant en dessous Cavois, debout,
immobile, tenant son chapeau de la main droite, et collant le petit
doigt de sa main gauche  la couture de ses chausses.

--Et si je vous donnais dans mes gardes, M. Cavois, le mme grade que
vous avez dans les gardes de M. le cardinal?

--Vous avez dj M. de Jussac, Sire, qui est un officier irrprochable
et auquel Votre Majest ne voudrait pas faire de la peine.

--Je ferai Jussac marchal-de-camp.

--Si M. de Jussac, et je n'en doute pas, aime Votre Majest comme j'aime
M. le cardinal, il prfrera rester capitaine prs du roi, que de
devenir marchal-de-camp loin de lui.

--Mais si vous quittiez le service, monsieur Cavois...

--C'est mon dsir, Sire.

--Vous accepterez bien, en rcompense du temps que vous avez pass prs
de M. le cardinal, une gratification de quinze cents ou deux mille
pistoles.

--Sire, rpondit Cavois en s'inclinant, du temps que j'ai pass chez M.
le cardinal, j'ai t rcompens selon mes mrites et au-del. On va
faire la guerre, Sire, et pour la guerre il faut de l'argent, beaucoup
d'argent, gardez les gratifications pour ceux qui se battront et non
pour ceux qui, comme moi, ayant vou leur fortune  un homme, tombent
avec cet homme.

--Tous les serviteurs de M. le cardinal sont-ils comme vous, monsieur
Cavois?

--Je le crois, Sire, et me tiens mme pour un des moins dignes.

--Ainsi vous n'ambitionnez, vous ne dsirez rien?

--Rien, Sire, que l'honneur de suivre M. le cardinal partout o il ira,
et de continuer  faire partie de sa maison, ft-ce comme le plus humble
de ses serviteurs.

--C'est bien, monsieur Cavois, dit le roi piqu de cette persvrance du
capitaine  tout refuser, vous tes libre.

Cavois salua, sortit  reculons et heurta Charpentier qui entrait.

--Et vous, monsieur Charpentier, lui cria le roi, refuserez-vous aussi,
comme M. Cavois, de me servir?

--Non, Sire; car j'ai reu l'ordre de M. le cardinal de demeurer prs de
Votre Majest jusqu' ce qu'un autre ministre ft install en son lieu
et place, ou que Sa Majest soit au courant du travail.

--Et quand je serai au courant du travail ou qu'un autre ministre sera
install, que ferez-vous?

--Je demanderai la permission  Votre Majest d'aller rejoindre M. le
cardinal, qui est habitu  mon service.

--Mais, dit le roi, si je demandais  M. le cardinal de vous laisser
prs de moi? J'ai besoin, du moment o j'aurais un ministre, qui, ne
faisant pas tout comme M. le cardinal, me laissera quelque chose 
faire, d'un homme honnte et intelligent, et je sais que vous runissez
ces deux qualits.

--Je ne doute pas, Sire, que M. le cardinal n'accordt  l'instant mme
sa demande  Votre Majest, tant trop peu de chose pour qu'il me
dispute  son matre et  son roi. Mais alors ce serait moi qui me
jetterais  vos pieds, Sire; et qui vous dirais: J'ai un pre de
soixante-dix ans et une mre de soixante. Je puis les abandonner pour M.
le cardinal qui les a secourus et qui les secourt encore dans leur
misre; mais le jour o je ne suis plus prs de M. le cardinal, ma place
est prs d'eux, Sire, permettez  un fils d'aller fermer les yeux de ses
vieux parents, et j'en suis certain, Sire, non-seulement Votre Majest
m'accorderait ma prire, mais elle y applaudirait.

  --Tes pre et mre honoreras
  Afin de vivre longuement,

rpondit Louis XIII de plus en plus piqu. Le jour o un nouveau
ministre sera install  la place de M. le cardinal, vous serez libre,
monsieur Charpentier.

--Dois-je rendre  Votre Majest la clef qu'elle m'a confie?

--Non, gardez-la, car si M. le cardinal, qui est si bien servi, que le
roi a  lui envier ses serviteurs, vous l'a remise, c'est qu'elle ne
pouvait tre aux mains d'un plus honnte homme. Seulement, vous
connaissez mon criture et mon seing, faites-y honneur.

Charpentier s'inclina.

--N'avez-vous pas ici, demanda le roi, un certain Rossignol, dont j'ai
entendu parler, dchiffreur habile, dit-on, de toute lettre secrte?

--Oui, Sire.

--Je dsire le voir.

--En frappant trois coups sur ce timbre, il viendra; Sa Majest
dsire-t-elle que je l'appelle ou veut-elle l'appeler elle-mme?

--Frappez, dit le roi.

Charpentier frappa et la porte de Rossignol s'ouvrit.

Rossignol tenait un papier  la main.

--Dois-je sortir ou demeurer, Sire? demanda Charpentier.

--Laissez-nous, dit le roi.

Charpentier sortit.

--C'est vous qu'on appelle Rossignol? demanda le roi.

--Oui, Sire, rpondit le petit homme, tout en continuant de fouiller des
yeux, le papier.

--On vous dit habile dchiffreur?

--Il est vrai que, sous ce rapport, Sire, je ne crois pas avoir mon
pareil.

--Vous pouvez reconnatre tous les chiffres?

--Il n'y en a qu'un que je n'ai pas reconnu jusqu' prsent; mais, avec
l'aide de Dieu, je le reconnatrai comme les autres.

--Quel est le dernier chiffre que vous avez reconnu?

--Une lettre du duc de Lorraine  Monsieur.

--Mon frre!

--Oui, Sire,  Son Altesse royale.

--Et que disait M. de Lorraine  mon frre?

--Votre Majest dsire-t-elle le savoir?

--Sans doute.

--Je vais le lui aller chercher.

Il commena par l'original et lut:

JUPITER...

... _est chass de l_'OLYMPE..., continua Louis XIII.

--Du LOUVRE, fit Rossignol.

--Et pourquoi Monsieur sera-t-il chass de la cour? demanda le roi.

--Parce qu'il conspire, rpondit tranquillement Rossignol.

--Monsieur conspire et contre qui?

--Contre Votre Majest et contre l'Etat.

--Savez-vous ce que vous me dites-l, monsieur...

--Je dis  Votre Majest ce qu'elle va lire, si elle continue.

--... _il peut_, reprit Louis XIII, _il peut se rfugier en_ CRTE....

--En LORRAINE.

--... MINOS...

--Le duc CHARLES IV.

--_lui offrira l'hospitalit avec grand plaisir; mais la sant de_
CPHALE...

--La sant de VOTRE MAJEST.

--C'est moi qu'on appelle Cphale?

--Oui, Sire.

--Je sais ce qu'tait Minos, mais j'ai oubli ce que c'tait que
Cphale. Qu'tait-ce que Cphale?

--Un prince thessalien, Sire, poux d'une princesse athnienne
trs-belle, qu'il chassa de sa prsence parce qu'elle lui avait t
infidle, mais avec laquelle il se raccommoda ensuite.

Louis XIII frona le sourcil.

--Ah! dit-il, et ce Cphale, mari d'une femme infidle avec laquelle il
s'est raccommod, malgr son infidlit, c'est moi!

--Oui, Sire, c'est vous, rpondit tranquillement Rossignol.

--Vous en tes sr?

--Pardieu! D'ailleurs Votre Majest va bien voir.

--O en tions-nous?

--Si Monsieur est chass du Louvre, il peut se rfugier en Lorraine, le
duc Charles IV lui offrira l'hospitalit avec grand plaisir. Mais la
sant de _Cphale_, c'est--dire du roi...--Vous en tes l, Sire.

Le roi continua:

--... _ne peut durer_...--Comment ne peut durer!

--C'est -dire que Votre Majest est malade et trs malade, de l'avis du
duc de Lorraine, du moins.

--Oh! fit le roi, plissant, je suis malade et trs malade!

Il alla jusqu' une glace et se regarda, fouilla dans ses poches pour
chercher des sels; mais n'en trouvant point, il secoua la tte, fit un
effort sur lui-mme, et d'une voix agite continua de lire.

... _Pourquoi, en cas de mort, ne ferait-on pas pouser_
PROCRIS...--Procris?

--Oui, LA REINE, fit Rossignol, Procris tait la femme infidle de
Cphale.

--... _ne ferait-on pas pouser la reine _ JUPITER-- Monsieur!
s'cria le roi.

--Oui, Sire,  Monsieur.

--A Monsieur!

Le roi essuya de son mouchoir la sueur qui lui coulait du front et
continua:

--... _Le bruit court que_ L'ORACLE...

M. LE CARDINAL

... _Veut se dbarrasser de Procris pour faire pouser_ VNUS.

Le roi regarda Rossignol, qui continuait, tout en rpondant au roi, de
tourmenter le papier qu'il tenait  la main.

--VNUS? rpta vivement le roi impatient.

--MADAME DE COMBALET, MADAME DE COMBALET, dit vivement Rossignol.

... _A_ CPHALE, continua le roi, me faire pouser madame de Combalet 
moi! o ont-ils pris cette vise?

... _En attendant que_ JUPITER, c'est--dire _Monsieur, continue de
faire sa cour _ HB...

--A la PRINCESSE MARIE.

--... _Il est important que tout fin qu'il est ou plutt qu'il se
croit, l'_ORACLE, ou le cardinal, _se trompe en croyant_ JUPITER
_amoureux_ d'HB.

Sign MINOS.

--CHARLES IV.

--Ah! murmura le roi; voil donc le secret de ce grand amour que l'on
sacrifie  la place de lieutenant gnral; ah! ma sant ne peut durer;
ah! quand je serai mort on fera pouser ma veuve  mon frre. Mais, Dieu
merci, quoique malade, et trs malade, comme ils le disent, je ne suis
pas mort encore. Ah! mon frre conspire; ah! si sa conspiration est
dcouverte, il se peut retirer en Lorraine et sera le bienvenu de la
part du duc; est-ce que d'une bouche la France ne pourrait pas avaler
la Lorraine et son duc; ce n'tait donc pas assez qu'elle nous et donn
les Guise?

Puis, se retournant vivement vers Rossignol.

--Et comment, demanda le roi, cette lettre est-elle entre les mains de
M. le cardinal?

--Elle tait confie  M. Senelle.

--Un de mes mdecins, fit Louis XIII; je suis vritablement bien
entour.

--Mais le valet de chambre de M. Senelle, dans la prvision de quelque
cabale entre la cour de Lorraine et celle de France, avait t d'avance
achet par le P. Joseph.

--Un habile homme que ce pre Joseph,  ce qu'il parat, dit le roi.

Rossignol cligna de l'oeil.

--L'ombre de M. le cardinal, dit-il.

--Et alors, le valet de chambre de Senelle...

--Lui a vol la lettre et nous l'a envoye.

--Qu'a fait Senelle, alors?

--Il n'tait pas encore bien loin de Nancy, il y est revenu et a dit au
duc qu'il avait par mgarde brl sa lettre avec d'autres papiers, le
duc ne s'est dout de rien et lui en a donn une seconde; c'est celle-l
qu'a reue _S. A. R. Monsieur_.

--Et qu'a rpondu mon frre _Jupiter_ au sage _Minos_? demanda le roi en
riant d'un rire fbrile dont ses moustaches restrent un instant
agites, quoiqu'il et cess de parler.

--Je n'en sais encore rien, c'est sa rponse que je tiens.

--Comment, c'est sa rponse que vous tenez?

--Oui, Sire.

--Donnez.

--Votre Majest n'y comprendra rien, attendu que je n'y comprends rien
moi-mme.

--Comment cela?

--Parce qu' propos de la premire lettre perdue, craignant quelque
surprise, ils ont invent un nouveau chiffre.

Le roi jeta les yeux sur la lettre et lut ces quelques mots parfaitement
inintelligibles.

--_Astre-se Be-l'amb._ dans la joie _L. M. T._ _se_ vent tre _se_.

--Et vous pouvez savoir ce que cela veut dire.

--Je le saurai demain, Sire.

--Ce n'est point l'criture de mon frre.

--Non, certes, le valet de chambre n'a pas os voler la lettre de peur
qu'on le souponnt, il s'est content de la copier.

--Et quand cette lettre a-t-elle t crite?

--Aujourd'hui, vers midi, Sire!

--Et vous en avez la copie!

--A deux heures, le P. Joseph me la remettait.

Le roi demeura un instant pensif, puis se retournant vers le petit
homme, qui avait tir le chiffre de ses mains et travaillait  le
deviner:

--Vous restez avec moi, n'est-ce pas, monsieur Rossignol? lui
demanda-t-il.

--Oui, Sire, jusqu' ce que cette lettre soit dchiffre!

--Je vous croyais  M. le cardinal.

--Je suis  lui, en effet, mais tant qu'il est ministre seulement; du
moment o il n'est plus ministre, il n'a pas besoin de moi.

--Mais j'en ai besoin, moi, de vous!

--Sire, dit Rossignol en secouant la tte d'un mouvement si dcid que
ses lunettes faillirent en tomber, demain je quitte la France.

--Pourquoi cela?

--Parce qu'en servant M. le cardinal, c'est--dire Votre Majest, en
devinant les chiffres qu'ils inventaient pour leurs cabales, je me suis
fait de terribles ennemis chez les grands seigneurs, des ennemis contre
lesquels le cardinal seul peut me protger.

--Et si je vous protge, moi!

--Sa Majest en aura l'intention, mais......

--Mais?...

--Mais elle n'aura point la puissance.

--Hein! fit le roi en fronant le sourcil.

--D'ailleurs, continua Rossignol, je dois tout  M. le cardinal; j'tais
pauvre garon d'Alby. Le hasard fit que M. le cardinal connut mon talent
de dchiffreur. Il me fit venir, me donna une place de mille cus, puis
de deux mille, puis il ajouta vingt pistoles par lettre que je
dchiffre, de sorte, que, depuis six ans que je traduis une ou deux
lettres au moins par semaine, je me suis fait un petit avoir bien
modestement plac.

--O cela?

--En Angleterre.

--Vous allez en Angleterre pour entrer au service du roi Charles,
probablement?

--Le roi Charles m'a offert deux mille pistoles par an, et cinquante
pistoles par lettre dchiffre, pour quitter le service de M. le
cardinal; j'ai refus.

--Et si je vous offrais autant que le roi Charles.

--Sire, la vie est ce que l'homme a de plus prcieux, attendu qu'une
fois sous terre on ne remonte pas dessus. Or, M. le cardinal en
disgrce, mme avec la royale protection de Votre Majest, et peut-tre
mme  cause de cette protection, je n'aurais pas huit jours  vivre. Il
a fallu toute l'autorit de M. le cardinal pour que ce matin je ne
quittasse point Paris au moment o il quittait sa maison, et que je
fusse prt  lui sacrifier ma vie comme le reste, en demeurant
vingt-quatre heures de plus que pour le service de Votre Majest.

--De sorte qu' moi, vous n'tes pas prt  me sacrifier votre vie?

--On ne doit le dvouement qu' des parents ou  un bienfaiteur.
Cherchez le dvouement, Sire, parmi vos parents ou parmi ceux  qui vous
avez fait du bien, je ne doute pas que Votre Majest ne l'y trouve.

--Vous n'en doutez pas! eh bien, j'en doute, moi.

--Et maintenant que j'ai dit  Votre Majest dans quel but j'tais
rest, c'est--dire dans celui de son service; maintenant qu'elle sait
les risques que j'ai  courir en restant en France, et la hte que j'ai
de la quitter, je supplierai Votre Majest de ne point s'opposer  mon
dpart pour lequel tout est prpar.

--Je ne m'y opposerai point, mais  la condition expresse que vous
n'entrerez au service d'aucun prince tranger qui puisse employer votre
talent contre la France.

--J'en donne ma parole  Votre Majest.

--Allez! M. le cardinal est bien heureux d'avoir de tels serviteurs que
vous et vos compagnons!

Le roi regarda sa montre.

--Quatre heures! dit-il. Demain  dix heures du matin je serai ici;
veillez  ce que la traduction de ce nouveau chiffre soit faite.

--Elle le sera, Sire.

Puis, comme le roi prenait son chapeau pour se retirer:

--Sa Majest ne veut pas entretenir le P. Joseph? demanda Rossignol.

--Si fait, si fait, dit le roi, et ds qu'il viendra, dites 
Charpentier de le faire entrer.

--Il est l, Sire!

--Alors qu'il entre! je lui parlerai  l'instant mme.

--Le voil, Sire, dit Rossignol en s'effaant pour faire place 
l'minence grise.

Le moine apparut en effet et s'arrta humblement sur le seuil de la
porte du cabinet.

--Venez, venez, mon pre, dit le roi.

Le moine s'approcha, la tte basse, les mains croises sur la poitrine,
et avec toutes les apparences de l'humilit.

--Le voici, Sire, dit le capitaine s'arrtant  quelques pas du roi.

--Vous tiez l, mon pre, dit le roi, regardant le moine avec
curiosit, car un monde compltement nouveau pour lui dfilait devant
ses yeux.

--Oui, Sire.

--Depuis longtemps?

--Depuis une heure,  peu prs.

--Et vous avez attendu une heure sans me faire dire que vous tiez l?

--Un simple moine comme moi n'a qu'une chose  faire, Sire, c'est
d'attendre les ordres de son roi.

--Vous tes un homme d'une grande habilet,  ce que l'on assure, mon
pre.

--Ce sont mes ennemis qui disent cela, Sire, rpondit le moine, les yeux
saintement baisss.

--Vous aidiez le cardinal  porter le fardeau de son ministre?

--Comme Simon de Syrne aida Notre-Seigneur  porter sa croix.

--Vous tes un grand champion du christianisme, mon pre, et au onzime
sicle, vous eussiez, comme un autre Pierre l'Hermite, prch la
croisade.

--Je l'ai prche au dix-septime, Sire, mais sans russir.

--Comment cela?

--J'ai fait un pome latin intitul la _Turciade_, pour animer les
princes chrtiens contre les musulmans; mais les temps taient passs.

--Vous rendiez de grands services  M. le cardinal?

--Son Eminence ne pouvait pas tout faire, je l'aidais selon mes faibles
moyens.

--Combien M. le cardinal vous donnait-il par an?

--Rien, Sire; il est dfendu  notre ordre de recevoir autre chose que
des aumnes; Son Eminence payait mon carrosse seulement.

--Vous avez un carrosse?

--Oui Sire, non point par esprit d'orgueil; j'avais un ne d'abord.

--L'humble monture de Notre Seigneur, dit le roi.

--Mais monseigneur trouva que je n'allais pas assez vite.

--Et il vous donna un carrosse.

--Non Sire, un cheval d'abord; par humilit, je refusai le carrosse. Par
malheur, ce cheval tait une jument; de sorte qu'un jour mon secrtaire,
le P. Ange Sabini, montant un cheval entier...

--Oui, je comprends, dit le roi, et c'est alors que vous accepttes le
carrosse que vous avait offert le cardinal.

--Je m'y rsignai, oui, Sire; puis j'ai pens, dit le moine, qu'il
serait agrable  Dieu que ceux qui s'humiliaient fussent glorifis.

--Malgr la retraite du cardinal, je dsire vous garder prs de moi, mon
pre, reprit le roi; vous me direz quels sont les avantages que vous
dsirez que je vous fasse.

--Aucun, Sire, je n'ai peut-tre dj t que trop avant pour mon salut
dans la voie des honneurs.

--Mais vous avez bien un dsir quelconque que je puisse satisfaire?

--Celui de rentrer dans mon couvent d'o peut-tre je n'eusse jamais d
sortir.

--Vous tes trop utile aux affaires pour que je permette cela, dit le
roi.

--Je n'y voyais que par les yeux de Son Eminence, Sire; le flambeau
teint, je suis aveugle.

--Dans tous les tats, mon pre, mme dans l'tat religieux, il est
permis d'avoir une ambition mesure  son mrite. Dieu n'a pas donn le
talent pour que celui  qui il l'a donn en fasse un champ strile: M.
le cardinal vous est un exemple de la hauteur que l'on peut atteindre.

--Et de laquelle, par consquent, on peut tomber.

--Mais de quelque hauteur qu'on tombe, lorsqu'on tombe avec le chapeau
rouge, la chute est supportable.

Un clair de convoitise glissa entre les cils abaisss du capucin.

Cet clair n'chappa point au roi.

--N'avez-vous jamais rv les hauts grades de l'Eglise?

--Avec monsieur le cardinal, peut-tre ai-je eu de ces blouissements!

--Pourquoi avec monsieur le cardinal seulement?

--Parce qu'il m'et fallu tout son crdit sur Rome pour arriver  ce
but.

--Vous croyez alors que mon crdit ne vaut pas le sien?

--Votre Majest a voulu faire donner le chapeau  l'archevque de Tours,
qui tait archevque;  plus forte raison ne russirait-elle pas 
l'endroit d'un pauvre capucin.

Louis XIII regarda le P. Joseph de son oeil le plus pntrant; mais il
tait impossible de rien lire sur cette face de marbre ni dans ces yeux
baisss.

Les lvres seules semblaient mobiles.

--Puis, continua le capucin, il y a un fait d'une gravit qui domine
tous les autres dans cette tche que Dieu et le cardinal m'ont impose;
il y a une foule d'occasions de commettre de ces pchs qui
compromettent le salut de notre me. Or, avec M. le cardinal, qui tient
de Rome de grands pouvoirs pnitenciers et rmissionnels, je n'ai 
m'inquiter de rien. M. le cardinal m'absout, tout est dit, je dors
tranquille. Mais si je servais un matre laque, ft-ce un roi, ce roi
ne pourrait point m'absoudre. Je ne pourrais plus pcher, et ne pouvant
plus pcher, je ne ferais pas mon tat en conscience.

Le roi continuait de regarder le moine, tandis qu'il parlait, et tandis
qu'il parlait une certaine rpugnance se peignait sur son visage.

--Et quand dsirez-vous rentrer dans votre couvent? demanda-t-il lorsque
le P. Joseph eut fini.

--Aussitt que j'en aurai la permission de Votre Majest.

--Vous l'avez, mon pre, dit schement le roi.

--Votre Majest me comble, dit le capucin, croisant ses mains sur sa
poitrine et s'inclinant jusqu' terre.

Puis, du pas dont il tait entr, pas rigide et glac comme celui d'une
statue, il sortit sans mme se retourner pour saluer une seconde fois
le roi du seuil de la porte.

--Hypocrite et ambitieux, je ne te regrette pas, toi!

Puis, aprs un instant pendant lequel il le suivit des yeux dans la
pnombre de l'antichambre:

--N'importe, dit-il, il y a une chose bien certaine, c'est que si ce
soir je donnais ma dmission de roi, comme ce matin, M. le cardinal a
donn celle de ministre, je ne trouverais pas, je ne dirai point quatre
hommes pour me suivre en exil et partager ma disgrce, mais, ni trois,
ni deux, ni un peut-tre.

Puis reprenant:

--Si fait, dit-il, il y a mon fou d'Angly. Il est vrai que c'est un
fou!




CHAPITRE XIII.

LES AMBASSADEURS.


Le lendemain,  dix heures prcises, le roi, comme il l'avait dit, tait
dans le cabinet du cardinal.

L'tude qu'il tait en train de faire, tout en l'humiliant,
l'intressait profondment.

Rentr au Louvre la veille, il n'avait vu personne, s'tait enferm avec
son page Baradas, et, pour le rcompenser du service qu'il lui avait
rendu en le dbarrassant du cardinal, il lui avait donn un bon de trois
mille pistoles.

Il tait trop juste qu'ayant fait plus que les autres, Baradas ft
rcompens le premier. D'ailleurs, avant de donner  Monsieur ses cent
cinquante mille livres,  la reine ses trente mille livres,  la reine
mre ses soixante mille livres, il n'tait pas fch de voir la rponse
de Monsieur au duc de Lorraine, rponse promise par Rossignol pour le
matin, suivant, dix heures.

Or, comme nous l'avons dit,  dix heures prcises, le roi tait entr
dans le cabinet du cardinal, et avant mme d'avoir jet son manteau sur
un fauteuil et pos son chapeau sur une table, il avait frapp les trois
coups sur le timbre.

Rossignol parut avec sa ponctualit ordinaire.

--Eh bien? lui demanda impatiemment le roi.

--Eh bien, Sire, dit Rossignol, en clignant des yeux  travers ses
lunettes, nous le tenons ce fameux chiffre.

--Vite, dit le roi, voyons cela; la clef d'abord.

--La voil, Sire.

Et, en tte de la version, en mme temps que la version, il lui prsenta
la clef.

Le roi lut:

  JB           le roi.

  ASTRE SE     la reine.

  BE           la reine-mre.

  L'AMB        Monsieur.

  L. M.        le cardinal.

  T.           la mort.

  PIF PAF      la guerre.

  ZANE         duc de Lorraine.

  GIER         Mme de Chevreuse.

  OEL          Mme de Fargis.

  O            enceinte.

--Et maintenant? dit le roi.

--Appliquez le chiffre, Sire.

--Non, dit le roi; vous qui tes plus familier, ma tte se briserait 
ce travail.

Rossignol prit le papier et lut:

  La reine, la reine-mre et le duc d'Orlans dans la joie; le cardinal
  mort; le roi veut tre roi. La guerre avec le roi-marmotte dcide;
  mais le duc d'Orlans en est chef. Le duc d'Orlans, amoureux de la
  fille du duc de Lorraine, ne veut dans aucun cas pouser la reine,
  plus vieille que lui de sept ans. Sa seule crainte est que, par les
  bons soins de Mme de Fargis ou de Mme de Chevreuse, elle soit enceinte
   la mort du roi.

  GASTON D'ORLANS.

Le roi avait cout la lecture sans interrompre, seulement il s'tait
essuy le front  plusieurs reprises, tout en rayant le parquet de la
molette de son peron.

--Enceinte! murmura-t-il, enceinte! Dans tous les cas, si elle est
enceinte ce ne sera pas de moi.

Puis, se retournant vers Rossignol:

Sont-ce les premires lettres de ce genre que vous dchiffrez, monsieur?

--Oh! non, Sire, j'en ai dchiffr dj dix ou douze du mme genre.

--Comment M. le cardinal ne me les montrait-il pas?

--Pourquoi tourmenter Votre Majest quand il veillait  ce qu'il ne nous
arrivt point malheur.

--Mais, accus, chass par tous ces gens-l, comment ne s'est-il pas
servi des armes qu'il avait contre eux?

--Il a craint qu'elles ne fissent plus de mal au roi qu' ses ennemis.

Le roi fit quelques pas en long et en large dans le cabinet, allant et
revenant, la tte basse et le chapeau sur les yeux.

Puis, revenant  Rossignol:

--Faites-moi une copie de chacune de ces lettres avec le chiffre,
dit-il, mais avec la clef en haut.

--Oui, Sire.

--Croyez-vous qu'il nous en viendra d'autres encore?

--Bien certainement, Sire.

--Quelles sont les personnes que j'aurai  recevoir aujourd'hui?

--Cela ne me regarde pas, Sire! je ne m'occupe que de mes chiffres; cela
regarde M. Charpentier.

Avant mme que Rossignol ft sorti, le roi, d'une main fivreuse et
agite, avait frapp deux coups sur le timbre.

Ces coups rapides et violents indiquaient la situation mentale du roi.

Charpentier entra vivement, mais s'arrta sur le seuil.

Le roi tait rest pensif, les yeux fixs en terre, le poing appuy sur
le bureau du cardinal, murmurant:

--Enceinte! la reine enceinte! un tranger sur le trne de France? un
Anglais peut-tre!

Puis  voix plus basse, comme s'il et eu peur lui-mme d'entendre ce
qu'il disait:

--Il n'y a rien d'impossible, l'exemple en a t donn, assure-t-on, et
dans la famille.

Absorb dans sa pense, le roi n'avait pas vu Charpentier.

Croyant que le secrtaire n'avait point rpondu  l'appel, il releva
impatiemment la tte et s'apprtait  frapper sur le timbre une seconde
fois, lorsque celui-ci, au geste devinant l'intention s'empressa de
s'avancer en disant:

--Me voil, Sire!

--C'est bien, dit le roi en regardant et en essayant de reprendre sa
puissance sur lui-mme, que faisons-nous aujourd'hui?

--Sire, le comte de Beautru est arriv d'Espagne, et le comte de la
Saladie de Venise.

--Qu'ont-ils t y faire?

--Je l'ignore, Sire; hier j'ai eu l'honneur de vous dire que c'tait M.
le cardinal qui les y avait envoys; j'ai ajout que M. de Charnass
arriverait de Sude,  son tour, ce soir ou demain au plus tard.

--Vous leur avez dit que le cardinal n'tait plus ministre et que
c'tait moi qui les recevrais.

--Je leur ai transmis les ordres de Son Eminence, de rendre compte  sa
Majest de leur mission, comme ils eussent fait  elle-mme.

--Quel est le premier arriv?

--M. de Beautru.

--Aussitt qu'il sera l vous le ferez entrer.

--Il y est, Sire.

--Qu'il entre alors.

Charpentier se retourna, pronona quelques paroles  voix basse et
s'effaa pour laisser entrer Beautru.

L'ambassadeur tait en costume de voyage et s'excusa de se prsenter
ainsi devant le roi; mais il avait cru avoir affaire au cardinal de
Richelieu, et, une fois dans l'antichambre, n'avait pas voulu faire
attendre Sa Majest.

--M. de Beautru, lui dit le roi, je sais que M. le cardinal fait grand
cas de vous, et vous tient pour un homme sincre, disant qu'il aime
mieux la simple conscience d'un Beautru que deux cardinaux de Brulle.

--Sire, je crois tre digne de la confiance dont m'honorait M. le
cardinal.

--Et vous allez vous montrer digne de la mienne, n'est-ce pas, monsieur?
en me disant  moi tout ce que vous lui diriez  lui.

--Tout, Sire? demanda Beautru en regardant fixement le roi.

--Tout! Je suis  la recherche de la vrit, et je la veux entire.

--Eh bien, Sire, commencez par changer votre ambassadeur de Fargis, qui,
au lieu de suivre les instructions du cardinal, toutes  la gloire et 
la grandeur de Votre Majest, suit celles de la reine-mre, toutes 
l'abaissement de la France.

--On me l'avait dj dit. C'est bien, j'aviserai. Vous avez vu le
comte-duc d'Olivars?

--Oui, Sire.

--De quelle mission tiez-vous charg prs de lui?

--Dterminer, s'il tait possible,  l'amiable, l'affaire de Mantoue.

--Eh bien?

--Mais lorsque j'ai voulu lui parler d'affaires, il m'a rpondu en me
conduisant au poulailler de S. M. le roi Philippe IV, o sont runies
les plus curieuses espces du monde, et m'a offert d'en envoyer des
chantillons  Votre Majest.

--Mais il se moquait de vous, ce me semble!

--Et surtout, Sire, de celui que je reprsentais.

--Monsieur!

--Vous m'avez demand la vrit, Sire, je vous la dis; voulez vous que
je mente, je suis assez homme d'esprit pour inventer des mensonges
agrables au lieu de vrits dures.

--Non, dites la vrit, quelle qu'elle soit. Que pense-t-on de notre
expdition d'Italie?

--On en rit, Sire.

--On en rit! Ne sait-on pas que j'en prends la conduite?

--Si fait, Sire; mais on dit que les reines vous feront changer d'avis,
ou que Monsieur commandera sans vous; et comme alors on n'obira qu'aux
reines, et  Monsieur, il en sera de cette expdition comme de celle du
duc de Nevers.

--Ah! l'on croit cela  Madrid!

--Oui, Sire, on en est mme si sr que l'on a crit--je sais cela d'un
des secrtaires du comte-duc que j'ai achet--que l'on a crit  don
Gonzalve de Cordoue: Si c'est le roi et Monsieur qui commandent
l'arme, ne vous inquitez de rien, l'arme ne franchira point le pas de
Suze; mais si c'est le cardinal, au contraire, qui, sous le roi ou sans
le roi, a la conduite de la guerre, ne ngligez rien et dtachez ce que
vous pourrez de vos forces pour soutenir le duc de Savoie.

--Vous tes sr de ce que vous me dites?

--Parfaitement sr, Sire.

Le roi se remit  marcher dans le cabinet, la tte basse, le chapeau
enfonc sur les yeux, ainsi que c'tait son habitude lorsqu'il tait
vivement proccup.

Puis, s'arrtant tout  coup, et regardant fixement Beautru.

--Et de la reine, demanda-t-il, en avez-vous entendu dire quelque chose?

--Des propos de cour, voil tout.

--Mais ces propos de cour, que disaient-ils?

--Rien qui puisse tre rapport  Votre Majest.

--N'importe, je veux savoir.

--Des calomnies, Sire; ne salissez pas votre esprit de toute cette
fange!

--Je vous dis, monsieur, fit Louis XIII impatient et frappant du pied,
que calomnie ou vrit, je veux savoir ce qui se dit de la reine.

Beautru s'inclina.

--A l'ordre de Votre Majest, tout fidle sujet doit obir.

--Obissez donc alors.

--On disait que la sant de Votre Majest tant chancelante...

--Chancelante, chancelante, ma sant! c'est leur esprance  tous; ma
mort c'est leur ancre de salut. Continuez.

--On disait que votre sant tant chancelante, la reine prendrait ses
prcautions pour s'assurer...

Beautru hsita.

--S'assurer de quoi? demanda le roi; parlez, mais parlez donc.

--Pour s'assurer la rgence.

--Mais il n'y a de rgence que quand il y a un hritier de la couronne.

--Pour s'assurer la rgence! rpta Beautru.

Le roi frappa du pied.

--Ainsi, l-bas comme ici, en Espagne comme en Lorraine! En Lorraine la
crainte, en Espagne l'espoir; et en effet, la reine rgente c'est
l'Espagne  Paris; ainsi, Beautru, voil ce qu'on dit l-bas?

--Vous avez ordonn de parler, Sire; j'ai obi.

Et Beautru s'inclina devant le roi.

--Vous avez bien fait; je vous ai dit que j'tais  la recherche de la
vrit; j'ai trouv la piste, et je suis, Dieu merci, assez bon chasseur
pour la suivre jusqu'au bout.

--Qu'ordonne Votre Majest?

--Allez-vous reposer, monsieur, vous devez tre fatigu.

--Votre Majest ne me dit pas si j'ai eu le bonheur de lui plaire ou le
malheur de la blesser.

--Je ne vous dis pas prcisment que vous m'avez t agrable, M.
Beautru; mais vous m'avez rendu service, ce qui vaut mieux. Il y a une
place de conseiller d'Etat vacante, faites-moi penser que j'ai quelqu'un
 rcompenser.

Et Louis XIII, tant son gant, donna sa main  baiser  l'ambassadeur
extraordinaire prs de Philippe IV.

Beautru, selon l'tiquette, sortit  reculons pour ne pas tourner le dos
au roi.

--Ainsi, murmura le roi rest seul, ma mort est une esprance; mon
honneur un jeu, ma succession une loterie; mon frre n'arrivera au trne
que pour vendre et trahir la France. Ma mre, la veuve de Henri IV, la
veuve de ce grand roi qu'on a tu parce qu'il grandissait toujours, et
que son ombre couvrait les autres royaumes, ma mre l'y aidera.
Heureusement--et le roi commena de rire d'un rire strident et
nerveux--heureusement que quand je mourrai, la reine sera enceinte, ce
qui sauvera tout! Comme c'est heureux que je sois mari!

--Puis, l'oeil plus sombre et la voix plus altre:

--Cela ne m'tonne plus, dit-il, qu'ils en veuillent tant au cardinal.

Il lui sembla entendre un lger bruit du ct de la porte, il se
retourna: la porte, en effet, tournait sur ses gonds.

--Votre Majest dsire-t-elle recevoir M. de La Saladie? demanda
Charpentier.

--Je le crois bien, dit le roi, tout ce que j'apprends est plein
d'intrt!

Puis, avec ce mme rire presque convulsif:

--Que l'on dise encore que les rois ne savent pas ce qui se passe chez
eux; ils sont les derniers  le savoir, c'est vrai; mais lorsqu'ils le
veulent, ils le savent enfin.

Puis, comme M. de La Saladie se tenait  la porte.

--Venez, venez, dit-il, je vous attends, monsieur de La Saladie, on vous
a dit que je faisais l'intrim de monsieur le cardinal, n'est-ce pas?
parlez, et n'ayez pas plus de secrets pour moi que vous n'en auriez pour
lui.

--Mais, Sire, dit La Saladie, dans la situation o je trouve les choses,
je ne sais pas si je dois vous rpter...

--Me rpter quoi?

--Les loges que l'on fait en Italie d'un homme dont il parat que vous
avez eu  vous plaindre.

--Ah! ah! on fait l'loge du cardinal en Italie! Et que dit-on du
cardinal de l'autre ct des monts?

--Sire, ils ignorent l-bas que M. le cardinal n'est plus ministre, ils
flicitent Votre Majest d'avoir  son service le premier gnie
politique et militaire du sicle. La prise de La Rochelle, que j'avais
t charg par M. le cardinal d'annoncer au duc de Mantoue,  Sa
Seigneurie de Venise et  S. S. Urbain VIII, a t reue avec joie 
Mantoue, avec enthousiasme  Venise, avec reconnaissance  Rome, de mme
que l'expdition que vous projetez en Italie, en pouvantant
Charles-Emmanuel, a rassur tous les autres princes. Voici les lettres
du duc de Mantoue, du snat de Venise et de Sa Saintet, qui disent la
grande confiance que l'on a dans le gnie du cardinal, et chacune des
trois puissances intresses  vos succs en Italie, Sire, pour y
contribuer autant qu'il est en leur pouvoir, m'ont charg de remettre en
traites sur leurs banquiers respectifs des valeurs pour un million et
demi.

--Et au nom de qui sont ces traites?

--Au nom de M. le cardinal, Sire. Il n'a qu' les endosser et  toucher
l'argent, elles sont payables  vue.

Le roi les prit, les tourna et les retourna.

--Un million et demi, dit-il, et six millions qu'il a emprunts. C'est
avec cela que nous allons faire la guerre. Tout l'argent vient de cet
homme, comme de cet homme vient la grandeur et la gloire de la France.

Puis, une ide soudaine lui traversant le cerveau, Louis XIII alla au
timbre et appela. Charpentier parut.

--Savez-vous, lui demanda-t-il,  qui M. le cardinal a emprunt les six
millions avec lesquels il a fait face aux premires dpenses de la
guerre?

--Oui, Sire,  M. de Bullion.

--S'est-il fait beaucoup tirer l'oreille pour les lui prter?

--Au contraire, Sire, il les lui a offerts.

--Comment cela?

--M. le cardinal se plaignait de ce que l'arme du marquis d'Uxelles
s'tait disperse faute de l'argent que la reine-mre s'tait appropri,
et faute des vivres que le marchal de Crquy ne lui avait pas fait
passer. C'est une arme perdue, disait Son Eminence.

--Eh bien, a dit M. de Bullion, il faut en lever une autre, voil tout.

--Et avec quoi? demanda le cardinal.

--Avec quoi? Je vous donnerai de quoi lever une arme de cinquante mille
hommes et un million d'or en croupe.

--Ce n'est pas un million, c'est six millions qu'il me faut.

--Quand?

--Le plus tt possible!

--Ce soir, sera-ce trop tard?

Le cardinal se mit  rire.

--Vous les avez donc dans votre poche? demanda-t-il.

--Non, mais je les ai chez Fieubet, trsorier de l'pargne. Je vous fais
donner un bon sur lui, vous les enverrez prendre.

--Et quelle garantie exigez-vous, monsieur Bullion?

M. de Bullion se leva et salua Son Eminence.

--Votre parole, monseigneur, dit-il.

Le cardinal l'embrassa; M. de Bullion crivit quelques lignes sur un
petit bout de papier, le cardinal lui fit sa reconnaissance et tout fut
dit.

--C'est bien; vous savez o demeure M. de Bullion?

--A la trsorerie, je prsume.

--Attendez.

Le roi se mit au bureau du cardinal et crivit:

  Monsieur de Bullion, j'ai besoin pour mon service particulier d'une
  somme de cinquante mille francs, que je ne veux point prendre sur
  l'argent que vous avez eu l'obligeance de prter  M. le cardinal,
  veuillez me les donner si la chose est possible,--je vous engage ma
  parole de vous les rendre d'ici  un mois.

  Votre affectionn,

  LOUYS.

Puis, se retournant vers Charpentier:

--Beringhen est-il l? demanda-t-il.

--Oui, sire.

--Remettez-lui ce papier, dites-lui de prendre une chaise et d'aller
chez M. de Bullion. Il y a rponse.

Charpentier prit le papier et sortit; mais presque aussitt il rentra.

--Eh bien? fit le roi.

--M. de Beringhen est parti; mais je voulais dire  Votre Majest que M.
de Charnass tait l arrivant de la Prusse occidentale et rapportant 
M. le cardinal une lettre du roi Gustave-Adolphe.

Louis fit un signe de tte.

--Monsieur de La Saladie, dit-il, vous n'avez plus rien  nous dire?

--Si fait, Sire, j'ai  vous assurer de mon respect, tout en vous priant
de me permettre d'y joindre mes regrets  l'endroit du dpart de M.
Richelieu; c'tait lui que l'on attendait en Italie, c'tait lui sur qui
l'on comptait, et mon devoir de fidle sujet m'oblige  dire  Votre
Majest que je serais le plus heureux des hommes si elle me permettait
de saluer M. le cardinal, tout en disgrce qu'il soit.

--Je vais faire mieux, monsieur de La Saladie, fit le roi, je vais vous
fournir moi-mme l'occasion de le voir.

La Saladie s'inclina.

--Voici les traites de Mantoue, de Venise et de Rome. Allez prsenter 
Chaillot vos hommages  M. le cardinal; remettez-lui les lettres qui lui
sont destines; priez-le d'endosser les traites, et passez chez M. de
Bullion au nom de Son Eminence, pour qu'il vous en donne l'argent. Je
vous autorise, pour faire plus grande diligence,  prendre mon carrosse,
qui est  la porte; plus vite vous reviendrez, plus je vous serai
reconnaissant de votre zle.

La Saladie s'inclina, et, sans perdre une seconde en compliments ou en
hommages, sortit pour excuter les ordres du roi.

Charpentier tait rest  la porte.

--J'attends M. de Charnass, dit le roi.

Jamais le roi n'avait t obi au Louvre comme il tait chez le
cardinal. A peine avait-il manifest son dsir de voir M. de Charnass
que celui-ci tait devant ses yeux.

--Eh bien, baron, lui dit le roi, vous avez fait un bon voyage,  ce
qu'il parat.

--Oui, Sire.

--Veuillez m'en rendre compte sans perdre une seconde; depuis hier
seulement j'apprends  connatre le prix du temps.

--Votre Majest sait dans quel but j'ai t envoy en Allemagne?

--M. le cardinal ayant toute ma confiance et charg de prendre
l'initiative en tout point, s'est content de m'annoncer votre dpart
et de me faire prvenir de votre retour. Je ne sais rien de plus.

--Votre Majest dsire-t-elle que je lui rpte d'une faon prcise
quelles taient mes instructions?

--Dites.

--Les voici, mot pour mot, les ayant apprises par coeur pour le cas o
les instructions crites s'gareraient.

  Les frquentes entreprises de la maison d'Autriche au prjudice des
  allis du roi l'obligent  prendre des mesures efficaces pour leur
  conservation. Aussi, La Rochelle rduite, Sa Majest a-t-elle
  immdiatement dcid d'envoyer ses meilleures troupes et de marcher
  elle-mme au secours de l'Italie. En consquence, le roi dpche M. de
  Charnass vers ceux d'Allemagne; il leur offrira tout ce qu'il dpend de
  Sa Majest et les assurera du dsir sincre qu'elle a de les assister,
  pourvu qu'ils veuillent agir de concert avec le roi et travailler de
  leur ct  leur mutuelle dfense; le sieur de Charnass aura soin
  d'exposer les moyens que Sa Majest juge les plus propres et les plus
  convenables au dessein qu'elle se propose en faveur de ses allis.

--Ce sont vos instructions gnrales, dit le roi, mais vous en aviez
sans doute de particulires.

--Oui, Sire, pour le duc Maximilien de Bavire, que Son Eminence savait
fort irrit contre l'empereur. Il s'agissait de le pousser  faire une
ligue catholique qui s'oppost aux entreprises de Ferdinand sur
l'Allemagne et sur l'Italie, tandis que Gustave-Adolphe attaquerait
l'empereur  la tte de ses protestants, et pour le roi Gustave-Adolphe.

--Et quelles taient vos instructions pour le roi Gustave-Adolphe.

--J'tais charg de promettre au roi Gustave, s'il voulait se faire chef
de la ligue protestante, comme le duc de Bavire se ferait chef de la
ligue catholique, un subside de 500,000 livres par an, puis de lui
promettre que Votre Majest attaquerait en mme temps la Lorraine,
province voisine de l'Allemagne et foyer de cabales contre la France.

--Oui, dit le roi en souriant, je comprends la _Crte_ et le roi
_Minos_; mais qu'y gagnerait M. le cardinal, ou plutt qu'y
gagnerais-je, moi,  attaquer la Lorraine?

--Que les princes de la maison d'Autriche, forcs de mettre une bonne
partie de leurs troupes en Alsace et sur le haut du Rhin, dtourneraient
les yeux de l'Italie et seraient forcs de vous laisser tranquillement
accomplir votre entreprise sur Mantoue.

Louis prit son front  deux mains, ces vastes combinaisons de son
ministre lui chappaient par leur ampleur mme, et trop  l'troit dans
son cerveau, semblaient prtes  le faire clater.

--Et, dit-il au bout d'un instant, le roi Gustave-Adolphe accepte?

--Oui, Sire, mais  certaines conditions.

--Qui sont?...

--Contenues dans cette lettre, Sire, dit Charnass, tirant de sa poche
un pli aux armes de Sude; seulement, Votre Majest tient-elle
absolument  lire cette lettre, ou permet-elle, ce qui serait plus
convenable peut-tre, que je lui en explique le sens?

--Je veux tout lire, monsieur, dit le roi, lui tirant la lettre des
mains.

--N'oubliez-pas, Sire, que le roi Gustave-Adolphe est un joyeux
compagnon, glorieux surtout, peu proccup des formes diplomatiques, et
disant ce qu'il pense plutt en soldat qu'en roi.

--Si je l'ai oubli, je vais m'en souvenir, et si je ne sais pas, je
vais l'apprendre.

Et dcachetant la lettre, il lut, mais bien bas:

  De Stuhm, aprs la victoire qui rend  la Sude toutes les places
  fortes de la Livonie et de la Prusse polonaise.

  Ce 19 dcembre 1628.

  Mon cher cardinal,

  Vous savez que je suis tant soit peu paen, ne vous tonnez donc pas
  de la familiarit avec laquelle j'cris  un prince de l'Eglise.

  Vous tes un grand homme; plus que cela, un homme de gnie; plus que
  cela, un honnte homme, et avec vous on peut parler et faire des
  affaires. Faisons donc, si vous le voulez, les affaires de la France
  et celles de la Sude, mais faisons-les ensemble; je veux bien traiter
  avec vous, pas avec d'autres.

  Etes-vous sr de votre roi, croyez-vous qu'il ne tournera pas selon
  son habitude au premier vent venu, de sa mre, de sa femme, de son
  frre, de son favori, Luynes ou Chalais, ou de son confesseur, et que
  vous, qui avez plus de talent dans votre petit doigt que tous ces
  gens-l, roi, reines, princes, favoris, hommes d'Eglise, ne serez-vous
  pas un beau matin culbut, par quelque mchante intrigue, dsir de
  srail, ni plus ni moins qu'un vizir ou un pacha?

  Si vous en tes sr, faites-moi l'honneur de m'crire: Ami Gustave,
  je suis certain pendant trois ans de dominer ces ttes vides ou
  ventes, qui me donnent tant de travail et d'ennui. Je suis certain
  de tenir personnellement vis  vis de vous les engagements que je
  prendrai au nom de mon roi, et j'entre immdiatement en campagne. Mais
  ne me dites pas: _Le roi fera_.

  Pour vous et sur votre parole, je runis mon arme, je monte  cheval,
  je pille Prague, je brle Vienne, je passe la charrue sur Pesth; mais
  pour le roi de France et sur la parole du roi de France, je ne fais
  pas battre un tambour, charger un fusil, seller un cheval.

  Si cela vous arrange, mon minentissime, renvoyez-moi M. de
  Charnass, qui me convient fort, quoiqu'il soit un peu mlancolique;
  mais le diable y ft-il, s'il fait la campagne avec moi, je l'gayerai
   force de vin de Hongrie.

  Comme j'cris  un homme d'esprit, je ne vous mettrai pas sous la
  garde de Dieu, mais sous celle de votre propre gnie, et je me dirai
  avec joie et orgueil,

  Votre affectionn,

  GUSTAVE-ADOLPHE.

Le roi lut cette lettre avec une impatience croissante, et, quand la
lecture fut finie, il la froissa dans sa main.

Puis, se retournant vers le baron de Charnass:

--Vous connaissez le contenu de cette lettre? lui demanda-t-il.

--J'en connaissais l'esprit, non le texte, Sire.

--Barbare, ours du Nord! murmura-t-il.

--Sire, fit observer Charnass, ce barbare vient de battre les Russes,
les Polonais; il a appris la guerre sous un Franais nomm Lagardie;
c'est le crateur de la guerre moderne, c'est le seul homme enfin qui
soit capable d'arrter l'ambition du roi Ferdinand et de battre Tilly et
Waldstein.

--Oui, je sais bien que l'on prtend cela, rpondit le roi; je sais bien
que c'est l'opinion du cardinal, du premier homme de guerre aprs le roi
Gustave-Adolphe, ajouta-t-il avec un rire qu'il voulait rendre railleur
et qui n'tait que nerveux; mais ce n'est peut-tre pas la mienne.

--Je le regretterais sincrement, Sire, dit Charnass en s'inclinant.

--Ah! fit Louis XIII, il parat que vous avez envie de retourner vers le
roi de Sude, baron.

--Ce serait un grand honneur pour moi, et, je le crois, un grand bonheur
pour la France.

--Malheureusement c'est impossible, dit Louis XIII, puisque Sa Majest
sudoise ne veut traiter qu'avec M. le cardinal, et que le cardinal
n'est plus aux affaires.

Puis se retournant vers la porte o l'on grattait:

--Eh bien, qu'y a-t-il, demanda le roi.

Puis, reconnaissant  la manire de gratter  la porte que c'tait M. le
premier.

--C'est vous, Beringhen? fit-il, entrez.

Beringhen entra.

--Sire, dit-il, en prsentant au roi une grande lettre cachete d'un
large sceau, voici la rponse de M. de Bullion.

Le roi ouvrit et lut:

  Sire, je suis au dsespoir, mais pour rendre service  M. de
  Richelieu, j'ai vid ma caisse jusqu'au dernier cu, et je ne saurais
  dire  Votre Majest, quelque dsir que j'aie de lui tre agrable, 
  quelle poque je pourrais lui donner les cinquante mille livres
  qu'elle me demande.

  C'est avec un sincre regret et le respect le plus profond,

  Sire,

  Que j'ai l'honneur de me dire de Votre Majest,

  Le trs-humble, trs fidle et trs obissant sujet,

  DE BULLION.

Louis mordit ses moustaches. La lettre de Gustave lui apprenait jusqu'o
allait son crdit politique; la lettre de Bullion lui apprenait jusqu'o
allait son crdit financier.

En ce moment La Saladie rentrait suivi de quatre hommes pliant chacun
sous le poids d'un sac qu'ils portaient.

--Qu'est-ce que cela? demanda le roi.

--Sire, dit La Saladie, ce sont les quinze cent mille livres que M. de
Bullion envoie  M. le cardinal.

--M. De Bullion, dit le roi, il a donc de l'argent?

--Dame! il y parat, Sire, dit La Saladie.

--Et sur qui vous a-t-il donn une traite cette fois-ci, sur Fieubet?

--Non, Sire; c'tait d'abord son ide, mais il a dit que pour une petite
somme ce n'tait point la peine, et il s'est content de donner un bon
sur son premier commis, M. Lambert.

--L'impertinent, murmura, le roi, il n'a pas pour me prter cinquante
mille livres, et il trouve un million et demi pour escompter  M. de
Richelieu les traites de Mantoue, de Venise et de Rome.

Puis, tombant sur un fauteuil, cras sous le poids de la lutte morale
qu'il soutenait depuis la veille, et qui commenait  reproduire  ses
propres yeux son image dans le miroir inflexible de la vrit.

--Messieurs, dit-il  Charnass et  La Saladie, je vous remercie, vous
tes de bons et fidles serviteurs. Je vous ferai appeler dans quelques
jours pour vous dire mes volonts.

Puis de la main il leur fit signe de se retirer.

Louis allongea languissant la main sur le timbre et frappa deux coups.

Charpentier parut.

--Monsieur Charpentier, dit le roi mettez ces quinze cent mille livres
avec le reste, et payez ces hommes d'abord.

Charpentier donna  chacun des porteurs un louis d'argent.

Ils sortirent.

--Monsieur Charpentier, dit le roi, je ne sais pas si je viendrai
demain: je me sens horriblement fatigu.

--Ce serait fcheux que Votre Majest ne vnt pas, fit alors
Charpentier; c'est demain le jour des rapports.

--De quels rapports?

--Des rapports de la police de M. le cardinal.

--Quels sont ses principaux agents?

--Le P. Joseph, que vous avez autoris  rentrer dans son couvent et qui
ne viendra point, videmment, demain, M. Lopez, l'Espagnol; M. de
Souscarrires.

--Ces rapports sont-ils faits par crit ou en personne?

--Comme demain les agents de M. le cardinal savent qu'ils auront affaire
au roi, ils tiendront probablement  prsenter leurs rapports de vive
voix.

--Je viendrai, dit le roi, se levant avec effort.

--De sorte que si les agents viennent en personne?

--Je les recevrai.

--Mais je dois prvenir Votre majest sur la qualit d'un de ces agents,
dont je ne vous ai point parl encore.

--Un quatrime agent alors?

--Agent plus secret que les autres.

--Et qu'est-ce que cet agent?

--Une femme, Sire.

--Mme de Combalet?

--Pardon, Sire, Mme de Combalet n'est point un agent de Son Eminence,
c'est sa nice.

--Le nom de cette femme? Est-ce un nom connu?

--Trs-connu, Sire.

--Elle s'appelle?

--Marion Delorme.

--M. le cardinal reoit cette courtisane?

--Et il a beaucoup  s'en louer, c'est par elle qu'il a t prvenu
avant-hier soir qu'il serait probablement disgraci hier matin.

--Par elle, dit le roi, au comble de l'tonnement.

--Lorsque M. le cardinal veut des nouvelles certaines de la cour, c'est
en gnral  elle qu'il s'adresse; peut-tre sachant que c'est Votre
Majest qui est dans le cabinet  la place du cardinal aura-t-elle
quelque chose d'important  dire  Votre Majest.

--Mais elle ne vient pas ici publiquement, je prsume.

--Non, Sire, sa maison touche  celle-ci, et le cardinal a fait percer
la muraille pour pratiquer entre les deux logis une porte de
communication.

--Vous tes sr, monsieur Charpentier, de ne pas dplaire  Son Eminence
en me donnant de pareils dtails?

--C'est, au contraire, par son ordre que je les donne  Votre Majest.

--Et o est cette porte?

--Dans ce panneau, Sire. Si pendant son travail de demain le roi, au
moment o il sera seul, entend frapper  cette porte  petits coups et
qu'il veuille faire l'honneur  Mlle Delorme de la recevoir, il poussera
ce bouton, et la porte s'ouvrira; s'il ne lui veut pas faire cet
honneur, il rpondra par trois coups pousss  distance gale. Dix
minutes aprs, il entendra retentir une sonnette. l'entre-deux sera
vide, et il trouvera  terre le rapport par crit.

Louis XIII rflchit un instant. Il tait vident que la curiosit
livrait en lui un violent combat  la rpugnance qu'il avait pour toutes
les femmes, et surtout pour les femmes de la condition de Marion
Delorme.

Enfin la curiosit l'emporta.

--Puisque M. le cardinal qui est d'Eglise, sacr et consacr, reoit
Mlle Delorme, il me semble, dit-il, que je puis bien la recevoir.
D'ailleurs, s'il y a pch, je me confesserai. A demain, M. Charpentier.

Et le roi sortit, plus ple, plus fatigu, plus chancelant que la
veille, mais aussi avec des ides plus arrtes sur la difficult d'tre
un grand ministre et la facilit d'tre un roi mdiocre.




CHAPITRE XIV.

LES ENTR'ACTES DE LA ROYAUT.


L'inquitude tait grande au Louvre; depuis ses sances place Royale, le
roi n'avait revu ni la reine-mre, ni la reine, ni le duc d'Orlans, ni
personne de sa famille; de sorte que personne n'avait reu de lui ni
les sommes demandes, ni les bons  vue avec lesquels seuls on pouvait
les toucher.

De plus, le nouveau ministre Brulle et Marillac l'Epe, constitu
d'enthousiasme  la suite de la dmission du cardinal, n'avait reu
aucun ordre pour se runir et, par consquent, n'avait encore dlibr
sur rien.

Enfin, chaque soir, le bruit s'tait rpandu par Beringhen, qui voyait
le roi  sa sortie et  sa rentre, qui l'habillait le matin et le
dshabillait le soir, qu'il tait plus triste  sa rentre qu' sa
sortie, plus muet le soir que le matin.

Son fou l'Angly et son page Baradas avaient seuls accs dans sa
chambre.

Baradas seul avait, de tous les oiseaux de proie tendant le bec et les
griffes vers le trsor du cardinal, Baradas tait le seul qui et reu
son bon de trois mille pistoles sur Charpentier. Il est vrai que lui
n'avait ni ouvert le bec, ni allong la griffe; la gratification tait
venue  lui sans qu'il la demandt. Il avait les dfauts, mais aussi les
qualits de la jeunesse: il tait prodigue quand il avait de l'argent,
mais incapable de se servir de son influence sur le roi pour alimenter
cette prodigalit. La source tarie, il attendait tranquillement, pourvu
qu'il et de beaux habits, de beaux chevaux, de belles armes, qu'elle se
remt  couler; puis la source coulait de nouveau, et il l'puisait avec
la mme insouciance, la mme rapidit.

Pendant l'absence du roi, Baradas s'tait fort entretenu avec son ami
Saint-Simon de cette bonne aubaine qui venait de lui tomber du ciel, et
dont il comptait bien faire part  son jeune camarade. Les deux
enfants--c'taient presque des enfants--Baradas, l'an, avait vingt ans
 peine, les deux enfants avaient fait les plus beaux projets sur les
trois mille pistoles. Ils allaient vivre un mois, au moins, comme des
princes; seulement, leurs projets bien arrts, une chose les
inquitait: le bon du roi serait-il pay? On avait vu tant de bons
royaux revenir sans que le trsorier et fait honneur  l'auguste
signature que l'on et mieux aim celle du moindre marchand de la cit
que celle de Louis, si majestueuse qu'elle s'talt au-dessous des deux
lignes et demie qui constituaient le corps du billet.

Puis Baradas s'tait retir  l'cart, avait pris papier, encre et
plumes, et avait entrepris cette oeuvre colossale pour un gentilhomme de
cette poque, d'crire une lettre. A force de se frotter le front et de
se gratter la tte, il y tait arriv, avait mis sa lettre dans sa
poche, avait bravement attendu le roi, et plus bravement encore lui
avait demand quand il pourrait se prsenter chez le trsorier pour y
toucher le bon dont l'avait gratifi Sa Majest.

Le roi lui avait rpondu qu'il pouvait s'y prsenter quand il voudrait,
que le trsorier tait  ses ordres.

Baradas avait bais les mains du roi, avait descendu les escaliers
quatre  quatre, avait saut dans une chaise de l'entreprise Michel et
Cavois, et s'tait fait conduire immdiatement chez M. le cardinal, ou
plutt  l'htel de M. le cardinal.

L, il avait trouv le secrtaire Charpentier fidle  son poste, et lui
avait prsent le bon; Charpentier l'avait pris, lu, examin, puis,
reconnaissant l'criture et le seing du roi, il avait fait  M. Baradas
un salut respectueux, l'avait pri d'attendre un instant, lui laissant
le reu, et cinq minutes aprs tait revenu avec un sac d'or contenant
les trois mille pistoles.

A la vue de ce sac, Baradas, qui n'y croyait pas, avait senti son coeur
se dilater; Charpentier lui avait offert de recompter la somme sous ses
yeux. Baradas, qui avait hte de presser le bienheureux sac sur sa
poitrine, avait rpondu qu'un caissier si exact tait ncessairement un
caissier infaillible; mais ses forces, encore mal revenues  la suite de
sa blessure ne lui avaient pas suffi, et il avait fallu que Charpentier
le lui descendt jusque dans sa chaise.

L Baradas avait puis une poigne de louis d'argent et d'cus d'or,
qu'il avait offerte  Charpentier. Mais Charpentier lui avait fait la
rvrence et avait refus.

Baradas tait rest tout bahi, tandis que la porte de l'htel du
cardinal se refermait sur Charpentier.

Mais, peu  peu, Baradas tait sorti de son bahissement; il s'tait
orient, et se faisant suivre de ses porteurs pour ne pas perdre son sac
de vue, il avait t jusqu' la maison voisine, s'tait arrt devant la
porte, avait frapp, et, tirant une lettre de sa poche, il l'avait
donne  l'lgant laquais qui tait venu l'ouvrir en disant:

--Pour Mlle Delorme.

Et il avait joint  la lettre deux cus, que le laquais s'tait bien
gard de refuser comme avait fait Charpentier, tait remont dans sa
chaise, et, de cette voix imprative qui n'appartient qu'aux gens qui
ont le gousset bien garni, il avait cri  ses porteurs:

--Au Louvre!

Et les porteurs auxquels la rotondit du sac et le surcrot de pesanteur
n'avaient point chapp, taient partis d'un pas que nous n'hsiterons
point  reconnatre pour l'aeul du pas gymnastique moderne.

En un quart d'heure, Baradas, dont la main n'avait pas cess une seconde
de caresser le sac qui tait son compagnon de voyage, tait  la porte
du Louvre, o il rencontrait Mme de Fargis, descendant de chaise comme
lui.

Tous deux s'taient reconnus; seulement un sourire avait pliss les
lvres sensuelles de la malicieuse jeune femme, qui, voyant les efforts
que faisait Baradas pour soulever de son bras endolori le sac trop
lourd, lui demanda avec une obligeance railleuse:

--Voulez-vous que je vous aide, monsieur Baradas?

--Merci, madame, avait rpondu le page; mais si, en passant, vous voulez
bien prier mon camarade Saint-Simon de descendre, vous me rendrez
vritablement service.

--Comment donc, avait rpondu la coquette jeune femme, avec grand
plaisir, monsieur Baradas.

Et elle avait grimp lestement l'escalier, en relevant sa robe tranante
avec cet art qu'ont certaines femmes de montrer le bas de leur jambe
jusqu' ce point de la naissance du mollet qui permet de deviner le
reste.

Cinq minutes aprs, Saint-Simon descendait, Baradas payait largement les
porteurs, et les deux jeunes gens en runissant leurs efforts, montaient
l'escalier portant le sac d'argent, comme dans les tableaux de Paul
Vronse on voit deux beaux jeunes gens portant aux convives attabls
une grosse amphore contenant l'ivresse de vingt hommes.

Pendant ce temps, Louis XIII, aprs avoir fait son repas de cinq heures,
s'entretenait avec son fou,  la perspicacit duquel le redoublement de
tristesse de Sa Majest n'avait point chapp.

Louis XIII tait assis  l'un des coins du feu de la large chemine de
sa chambre, ayant sa table devant; l'Angly,  l'autre coin de la mme
chemine, tait accroupi sur une haute chaise, comme un perroquet sur
son perchoir, tenant ses talons sur le bton le plus bas de sa chaise
pour se faire une table de ses genoux, sur lesquels tait pose son
assiette avec un aplomb qui faisait honneur  sa science de l'quilibre.

Le roi, sans apptit, mangeait du bout des dents quelques colifichets et
quelques guignes sches, et trempait  peine ses lvres dans un verre o
resplendissait en or et en azur l'cusson royal. Il avait gard sur sa
tte son large chapeau de feutre noir aux plumes noires, chapeau dont
l'ombre projetait sur son front un voile qui assombrissait encore celui
qui le couvrait dj.

L'Angly, au contraire, qui avait grand'faim, avait senti s'panouir son
visage  la vue du second dner qu'il tait d'habitude de servir  cette
poque entre cinq et six heures du soir. Il avait, en consquence, tir
sur le bord de la table le plus rapproch de lui, un norme pt de
faisan, de bcasse et de becfigues, et aprs en avoir offert l'trenne
au roi, qui avait refus d'un signe ngatif de la tte, il avait
commenc  enlever des tranches pareilles  des briques, lesquelles
passaient lestement du pt sur son assiette, mais plus lestement encore
de son assiette dans son estomac. Aprs avoir attaqu le faisan comme la
plus grosse pice, il en tait aux bcasses et comptait finir par les
becfigues, arrosant le tout d'un vin que l'on appelait le vin du
cardinal, vin qui n'tait autre que notre bordeaux actuel, mais que,
cependant, le roi et le cardinal, qui possdaient les deux plus mauvais
estomacs du royaume, apprciaient pour sa facile digestion, et que
l'Angly, qui possdait un des meilleures estomacs de l'univers, gotait
pour son bouquet et son velout.

Une premire bouteille de ce vin facile avait dj pass de la chemine
 l'tre de la chemine, o venait d'aller la rejoindre une seconde
bouteille, qui, place  une distance convenable du feu, tait en train
de _dgourdir_. Les gourmets, pour lesquels rien n'est sacr, pas mme
la grammaire, ont fait de ce verbe un verbe actif, et nous faisons comme
eux. Quoiqu'elle ft reste debout, il tait facile de voir  sa
transparence et  sa facilit de chanceler, qu'elle avait perdu jusqu'
la dernire goutte de sang gnreux qui l'animait et que l'Angly, qui,
au contraire, caressait sa voisine des yeux et de la main n'avait plus
pour elle que ce vague respect que l'on doit aux morts. Au reste,
l'Angly, qui, pareil  ce philosophe grec ennemi du superflu, et jet
lui aussi  la rivire son cuelle de bois s'il et vu un enfant boire
dans le creux de sa main, l'Angly avait supprim le verre comme un
intermdiaire parasite, se contentant d'allonger la main jusqu'au col de
la bouteille et de rapprocher ce col de sa bouche, chaque fois qu'il
prouvait le besoin--et ce besoin, il l'prouvait souvent--de se
dsaltrer.

L'Angly qui venait de donner  sa bouteille une de ses accolades les
plus tendres, poussait un soupir de satisfaction juste au moment o
Louis XIII poussait un soupir de tristesse.

L'Angly resta immobile, la bouteille d'une main, la fourchette de
l'autre.

--Dcidment, dit-il, il parat que ce n'est pas amusant d'tre roi,
surtout quand on rgne!

Ah! mon pauvre l'Angly, rpondit le roi, je suis bien malheureux!

--Conte-moi cela, mon fils, cela te soulagera, dit l'Angly en posant sa
bouteille  terre et en piquant de nouveau un morceau de pt dans son
assiette, pourquoi es-tu si malheureux?

--Tout le monde me vole, tout le monde me trompe, tout le monde me
trahit.

--Bon! tu viens de t'en apercevoir?

--Non, je viens de m'en assurer.

--Voyons, voyons, mon fils, ne faisons pas de pessimisme; je t'avoue
que, pour mon compte, je ne suis pas en train de trouver que les choses
vont mal ici-bas: j'ai bien djeun, bien dn, ce pt tait bon, ce
vin excellent; la terre tourne si doucement, que je ne la sens pas
tourner, et je ressens par tout le corps une douce chaleur et un
agrable bien-tre qui me permet de regarder la vie  travers une gaze
rose.

--L'Angly, dit Louis XIII avec le plus grand srieux, pas d'hrsie,
mon enfant, ou je te fais fouetter.

--Comment! rpliqua l'Angly, c'est une hrsie que de regarder la vie 
travers une gaze rose!

--Non, mais c'est une hrsie de dire que la terre tourne.

--Ah! par ma foi, je ne suis point le premier qui l'ait dit, et MM.
Copernic et Galile l'ont dit avant moi.

--Oui, mais la Bible a dit le contraire, et tu admettras bien que Mose
en savait autant que tous les Copernic et tous les Galile de la terre.

--Hum! hum! fit l'Angly.

--Voyons, insista le roi, si le soleil tait immobile, comment Josu
et-il fait pour l'arrter trois jours.

--Es-tu bien sr que Josu ait arrt le soleil trois jours.

--Pas lui, mais le Seigneur.

--Et tu crois que le Seigneur a pris cette peine-l pour donner le temps
 son lu de tailler en pices l'arme d'Adonisedec et des quatre rois
chananens qui s'taient ligus avec lui et de les murer tout vivants
dans une caverne. Par ma foi, si j'eusse t le Seigneur, au lien
d'arrter le soleil, j'eusse fait venir la nuit pour donner, au
contraire,  ces pauvres diables une chance de fuir.

--L'Angly, l'Angly, dit tristement le roi, tu sens le huguenot d'une
lieue.

--Fais attention, Louis, que tu le sens encore de plus prs que moi en
supposant que tu sois le fils de ton pre!

--L'Angly, fit le roi.

--Tu as raison, Louis, dit l'Angly en attaquant les becfigues, ne
parlons pas thologie; et tu dis donc, mon fils, que tout le monde te
trompe.

--Tout le monde, l'Angly.

--Moins ta mre, cependant.

--Ma mre comme les autres.

--Bah! moins ta femme, j'espre.

--Ma femme plus que les autres.

--Oh! moins ton frre, cependant.

--Mon frre plus que tous.

--Bon! et moi qui croyais qu'il n'y avait que le cardinal qui te
trompt!

--L'Angly, je crois, au contraire, qu'il n'y avait que M. le cardinal
seul qui ne me trompt point.

--Mais c'est le monde renvers, alors!

Louis secoua tristement la tte.

--Et moi qui avais entendu dire que dans la joie d'tre dbarrass de
lui, tu avais fait des largesses  toute la famille.

--Hlas!

--Que tu avais donn soixante mille livres  ta mre, trente mille livres
 la reine, cent cinquante mille livres  Monsieur.

--C'est--dire que je les leur ai promis seulement, l'Angly.

--Bon! alors ils ne les tiennent pas encore.

--L'Angly! fit tout  coup le roi, il me passe par l'esprit un dsir.

--Mais ce n'est pas de me faire brler comme hrtique ou pendre comme
voleur, j'espre.

--Non, c'est pendant que j'ai de l'argent...

--Tu as donc de l'argent?

--Oui, mon enfant.

--Parole d'honneur?

--Foi de gentilhomme, et beaucoup.

--Eh bien, crois-moi, dit l'Angly, donnant une nouvelle accolade  la
bouteille, profites-en pour acheter du vin comme celui-ci, mon fils;
l'anne 1629 peut tre mauvaise.

--Non, ce n'est pas cela mon dsir, tu sais que je ne bois que de l'eau.

--Parbleu! c'est bien pour cela que tu es si triste.

--Il faudrait que je fusse fou pour tre gai.

--Je suis fou et cependant je ne suis gure gai; voyons, finissons-en,
quel est ton dsir, dis-le?

--J'ai envie de faire ta fortune, l'Angly.

--Ma fortune,  moi, eh! qu'ai-je besoin de fortune? J'ai la nourriture
et le logement au Louvre; quand j'ai besoin d'argent, je retourne tes
poches, et j'y prends ce que j'y trouve; il est vrai que je n'y trouve
jamais grand'chose. Cela me suffit, et je ne me plains pas.

--Je le sais bien que tu ne te plains pas, et c'est ce qui m'attriste
encore.

--Mais tout t'attriste donc, toi? Fi! le mauvais caractre.

--Tu ne te plains pas, toi,  qui je ne donne jamais rien, et ils se
plaignent sans cesse, eux  qui je donne toujours.

--Laisse-les se plaindre, mon fils.

--Si je mourais, l'Angly?

--Bon! encore une ide gaie qui te passe par l'esprit, attends donc le
carnaval au moins pour tre aussi allgre que tu l'es.

--Si je mourais, ils te chasseraient et ne te donneraient pas mme un
maravdis.

--Eh bien, je m'en irais donc.

--Que deviendrais-tu?

--Je me ferais trappiste! Peste, la Trappe, prs du Louvre, est un
endroit foltre.

--Ils esprent tous que je vais mourir; qu'en dis-tu l'Angly?

--Je dis qu'il faut vivre pour les faire enrager.

--Ce n'est pas bien amusant de vivre, l'Angly.

--Crois-tu que l'on s'amuse plus  Saint-Denis qu'au Louvre.

--Il n'y a que le corps  Saint-Denis, mon enfant, l'me est au ciel.

--Crois-tu qu'on s'amuse plus au ciel qu' Saint-Denis.

--On ne s'amuse nulle part, l'Angly, dit le roi avec un accent lugubre.

--Louis, je te prviens que je vais te laisser t'ennuyer tout seul, tu
commences  me faire froid dans les os.

--Tu ne veux donc pas que je t'enrichisse?

--Je veux que tu me laisses finir ma bouteille et mon pt.

--Je vais te donner un bon de trois mille pistoles, comme celui que j'ai
donn  Baradas?

--Ah, tu as donn un bon de trois mille pistoles  Baradas?

--Oui.

--Eh bien, tu peux te vanter que voil de l'argent bien plac.

--Crois-tu qu'il en fasse un mauvais emploi?

--Un excellent, au contraire; je crois qu'il le mangera avec de bons
garons et de belles filles.

--Tiens, l'Angly, tu ne crois  rien.

--Pas mme  la vertu de M. Baradas.

--C'est pcher que de causer avec toi.

--Il y a du vrai l-dedans, aussi je vais te donner un conseil, mon
fils.

--Lequel?

--C'est de passer dans ton oratoire, de prier pour ma conversion, et de
me laisser manger mon dessert tranquille.

--Un bon conseil peut venir d'un fou, dit le roi en se levant: je vais
prier.

Et le roi se leva et s'achemina vers son oratoire.

--C'est cela, dit l'Angly, va prier pour moi, et moi je mangerai, je
boirai et je chanterai pour toi. Nous verrons auquel cela profitera le
plus.

Et, en effet, tandis que Louis XIII, plus triste que jamais, entrait
dans son oratoire et en refermait la porte sur lui, l'Angly, qui avait
achev la seconde bouteille, en entamait une troisime en chantant:

  Lorsque Bacchus entre chez moi
  Je sens l'ennui, je sens l'moi
  S'endormir, et, ravi, me semble
  Que dans mes coffres j'ai plus d'or,
  Plus d'argent et plus de trsor
  Que Midas et Crsus ensemble.

  Je ne veux rien, sinon tourner,
  Sauter, danser, me couronner
  La tte d'un tortis de lierre.
  Je foule en esprit les honneurs,
  Rois, reines, princes, grands seigneurs,
  Et du pied j'crase la terre.

  Versez-moi donc du vin nouveau
  Pour m'arracher hors du cerveau
  Le soin, par qui le coeur me tombe.
  Versez-donc pour me l'arracher,
  Il vaut mieux aussi se coucher
  Ivre au lit que mort dans la tombe!




CHAPITRE XV.

TU QUOQUE, BARADAS!


Lorsque Louis XIII sortit de son oratoire, il trouva l'Angly qui, les
bras croiss sur la table, la tte pose sur les bras, dormait ou
faisait semblant de dormir.

Il le regarda un instant avec une mlancolie profonde; et cet esprit
incomplet et goste, qui cependant de temps en temps tait illumin par
des clairs instinctifs du vrai et du juste, que n'avait pu compltement
teindre la mauvaise ducation qu'il avait reue, fut pris d'une grande
compassion pour ce compagnon de sa tristesse, qui s'tait dvou  lui,
non pas pour l'gayer, comme faisaient les autres fous prs des rois ses
prdcesseurs, mais pour parcourir avec lui tous les cercles de cet
enfer monotone au ciel sombre, appel l'ennui.

Il se rappela l'offre qu'il lui avait faite, et qu'avec son insouciance
ordinaire l'Angly avait non pas refuse, mais lude; il se rappela le
dsintressement et la patience avec lesquels l'Angly subissait tous
les caprices de sa mauvaise humeur, son dvouement dsintress au
milieu des tendresses ambitieuses et des amitis rapaces dont il tait
entour; et, cherchant autour de lui un encrier, une plume et du papier,
il crivit, avec tous les renseignements et les formules ncessaires, ce
bon de trois mille pistoles qui devait faire le pendant de celui de
Baradas.

Et il le lui glissa dans la poche en prenant toutes sortes de soins pour
ne pas le rveiller. Puis, rentrant dans sa chambre  coucher, il se fit
jouer du luth pendant une heure par ses mntriers, appela Beringhen, se
fit mettre au lit et, une fois au lit, envoya chercher Baradas pour
venir causer avec lui.

Baradas arriva tout joyeux: il venait de compter, de recompter,
d'empiler et de rempiler ses trois mille pistoles.

Le roi le fit asseoir sur le pied de son lit et d'un air de reproche:

--Pourquoi as-tu l'air si gai que cela, Baradas? lui demanda-t-il.

--J'ai l'air si gai que cela, rpondit celui-ci, parce que je n'ai aucun
motif d'tre triste, et que, au contraire, j'ai une cause d'tre joyeux.

--Quelle cause? demanda Louis XIII en soupirant.

--Mais Votre Majest oublie donc qu'elle m'a rgal de trois mille
pistoles!

--Non, je m'en souviens, au contraire.

--Eh bien, ces trois mille pistoles, je dois dire  Votre Majest que je
n'y comptais pas.

--Pourquoi n'y comptais-tu pas?

--L'homme propose, Dieu dispose.

--Mais quand l'homme est roi?

--Cela n'empche pas Dieu d'tre Dieu!

--Eh bien.

--Eh bien, Sire,  mon grand tonnement, j'ai t pay  vue, rubis sur
l'ongle. Peste! M. Charpentier est,  mon avis, un bien plus grand homme
que M. La Vieuville, qui vous rpond quand on lui demande de l'argent:
Je nage, je nage, je nage.

--De sorte que tu as les trois mille pistoles.

--Oui, Sire.

--Et que te voil riche.

--Eh, eh!

--Qu'en vas-tu faire? tu vas, en mauvais chrtien, les dpenser comme
l'enfant prodigue, au jeu et avec des femmes.

--Sire, dit Baradas, prenant son air hypocrite, Votre Majest sait que
je ne joue jamais.

--Tu me l'as dit, du moins.

--Et que quant aux femmes, je ne puis pas les souffrir.

--Bien vrai, Baradas?

--C'est--dire que c'est ma querelle incessante avec ce mauvais sujet de
Saint-Simon,  qui je montre sans cesse l'exemple de Votre Majest.

--La femme, vois-tu, Baradas, elle a t cre pour la perte de notre
me; la femme n'a pas t sduite par le serpent; la femme, c'est le
serpent lui-mme.

--Oh! que c'est bien dit, cela, Sire, et comme je vais retenir cette
maxime pour l'crire dans mon livre de messe.

--A propos de messe... dimanche dernier, j'avais les yeux sur toi, et tu
m'as paru distrait, Baradas.

--Cela a sembl  Votre Majest, parce que le hasard a fait que mes yeux
se tournaient du mme ct que les siens, du ct de Mlle de Lautrec.

Le roi se mordit les moustaches, et changeant la conversation:

--Voyons, demanda-t-il, que comptes-tu faire de ton argent?

--Si j'en avais trois ou quatre fois autant, j'en ferais des oeuvres
pieuses, rpondit le page; je le consacrerais  la fondation d'un
couvent ou  l'rection d'une chapelle; mais n'ayant qu'une somme
restreinte...

--Baradas, je ne suis pas riche, dit le roi.

--Je ne me plains pas, Sire, et me tiens pour trs heureux, au
contraire; seulement, je dis: N'ayant qu'une somme restreinte, j'en
donnerai d'abord moiti  ma mre et  mes soeurs.

--Puis, continua Baradas, je diviserai les quinze cents pistoles
restantes en deux parts, sept cent cinquante serviront  m'acheter deux
bons chevaux de campagne pour suivre Votre Majest  la guerre d'Italie,
 louer et  habiller un laquais,  acheter des armes.

A chaque proposition de Baradas, le roi avait applaudi.

--Et des sept cent cinquante restant que feras-tu?

--Je les garderai comme argent de poche et comme rserve. Dieu merci,
Sire, continua Baradas en levant les yeux au ciel, les bonnes actions 
faire ne manquent pas, et sur toutes les routes on rencontre des
orphelins  secourir et des veuves  consoler.

--Embrasse-moi, Baradas, embrasse-moi, dit le roi touch jusqu'aux
larmes; emploie ton argent comme tu le dis, mon enfant, et je veillerai
 ce que ton petit trsor ne s'puise pas.

--Sire, dit Baradas, vous tes grand, magnifique, sage comme le roi
Salomon, et vous possdez sur lui cet avantage, aux yeux du Seigneur, de
n'avoir point trois cents femmes et huit cents...

--Qu'en ferais-je, Seigneur!... s'cria le roi, pouvant  cette seule
ide, en levant les bras au ciel. Mais cette conversation seule est un
pch, Baradas, car elle prsente  l'esprit des ides et mme des
objets que rprouvent la morale et la religion.

--Votre Majest a raison, dit Baradas; veut-elle que je lui fasse
quelque lecture pieuse?

Baradas savait que c'tait la manire la plus prompte d'endormir le roi.
Il se leva, alla prendre la _Consolation ternelle_ de Gerson, revint
s'asseoir, non pas sur le lit, mais prs du lit, et, d'une voix pleine
de componction, commena sa lecture.

A la troisime page, le roi dormait profondment.

Baradas se leva sur la pointe des pieds, remit le livre  sa place,
gagna sans bruit la porte, sans bruit l'ouvrit et la referma, et alla
reprendre avec Saint-Simon sa partie de ds interrompue.

Le lendemain  dix heures le roi sortait du Louvre en carrosse, et  dix
heures un quart il entrait dans ce cabinet vert o, depuis deux jours,
tant de choses qu'il ne souponnait mme pas, ou qu'il envisageait
forcment, lui taient apparues sous leur vritable point de vue.

Il y trouva Charpentier qui l'attendait.

Le roi tait ple, fatigu, abattu.

Il demanda si les rapports taient arrivs.

Charpentier rpondit que le P. Joseph tant rentr dans son couvent, il
n'y aurait point de rapport de ce ct; mais seulement de la part de
Souscarrires et de Lopez.

Ces rapports sont-ils arrivs? demanda le roi.

--J'ai eu l'honneur de dire  Sa Majest, rpondit Charpentier, que
sachant que c'tait  Sa Majest elle-mme qu'ils avaient  faire
aujourd'hui, MM. Lopez et Souscarrires ont dit qu'ils apporteraient
leurs rapports eux-mmes. Le roi se contentera de lire leurs rapports ou
les fera appeler s'il dsire de plus amples claircissements.

--Et les ont-ils apports?

--M. Lopez est l avec le sien; mais, pour laisser tout le temps  Sa
Majest de causer avec lui et d'ouvrir la correspondance de M. le
cardinal, je n'ai donn rendez-vous  M. Souscarrires qu' midi.

--Faites entrer Lopez.

Charpentier sortit et quelques secondes aprs annona don Ildefonse
Lopez.

Lopez entra le chapeau  la main, et saluant jusqu' terre.

--C'est bien, c'est bien, monsieur Lopez, dit le roi, je vous connais
depuis longtemps, et vous me cotez cher.

--Comment cela, Sire?

--N'est-ce pas chez vous que la reine a achet ses bijoux?

--Oui, Sire.

--Eh bien, avant-hier encore, la reine m'a demand vingt mille livres
pour le rassortiment d'un fil de perles, rassortiment qu'elle a fait
chez vous.

Lopez se mit  rire, et en riant montra des dents qu'il et pu faire
passer pour des perles.

--De quoi riez-vous? demanda le roi.

--Sire, dois-je vous parler  vous comme je parlerais  M. le cardinal?

--Parfaitement.

--Eh bien, il y a dans le rapport que je faisais aujourd'hui  Son
Eminence un paragraphe consacr  ce fil de perles, ou plutt  ses
consquences.

--Lisez-moi ce paragraphe.

--Je suis aux ordres du roi; mais Votre Majest ne comprendrait rien 
ma lecture si je ne lui donnais quelques explications prparatoires.

--Donnez.

--Le 22 dcembre dernier, S. M. la reine se prsenta, en effet, chez
moi, sous le prtexte de rassortir un fil de perles.

--Sous le prtexte, avez-vous dit?

--Sous le prtexte, oui, Sire.

--Quel tait donc le but rel?

--De se rencontrer avec l'ambassadeur d'Espagne, M. le marquis de
Mirabel, qui devait se trouver l, _par hasard_.

--Par hasard?

--Sans doute, Sire, c'est toujours _par hasard_ que S. M. la reine
rencontre le marquis de Mirabel, qui a reu dfense de se prsenter au
Louvre autrement que les jours de rception, ou les jours o il y serait
mand.

--C'est moi qui, sur le conseil du cardinal, ai fait donner cet ordre.

--Il faut donc que S. M. la reine, quand elle a quelque chose  dire 
l'ambassadeur du roi son frre, et quelque chose  entendre de lui, le
rencontre, _par hasard_, puisqu'elle ne peut plus le voir autrement.

--Et c'est chez vous que cette rencontre se fait?

--Avec autorisation du cardinal.

--De sorte que la reine s'est rencontre avec l'ambassadeur d'Espagne.

--Oui, sire.

--Et ils ont eu une longue confrence?

--Ils ont chang quelques paroles seulement.

--Il faudrait savoir quelles taient ces paroles.

--M. le cardinal le sait dj.

--Mais moi je ne le sais pas. M. le cardinal tait fort discret.

--C'est--dire qu'il ne voulait pas tourmenter inutilement Votre
Majest.

--Et quelles sont ces paroles?

--Je ne puis dire  Votre Majest que celles qui ont t entendues de
mon tailleur de diamants.

--Il connat donc l'espagnol?

--Je le lui ai fait apprendre sur l'ordre de M. le cardinal; mais tout
le monde croit qu'il ne l'entend pas, de sorte que personne ne se dfie
de lui.

--Ils ont dit?

--L'AMBASSADEUR: Votre Majest a-t-elle reu, par l'intermdiaire du
gouvernement de Milan et par les soins de M. le comte de Moret, une
lettre de son illustre frre?

--LA REINE: Oui, monsieur.

--Votre Majest a-t-elle rflchi  son contenu?

--J'y ai rflchi dj, j'y rflchirai encore, et je vous ferai
rponse.

--Par quel moyen?

--Par le moyen d'une bote, qui sera cense contenir des toffes, et qui
contiendra cette petite naine que vous voyez jouant avec Mme de Bellier
et Mlle de Lautrec.

--Vous croyez pouvoir vous y fier?

--Elle m'a t donne par ma tante Claire-Eugnie, infante des Pays-Bas,
qui est toute dans l'intrt de l'Espagne.

--Dans l'intrt de l'Espagne! rpta le roi; ainsi tout ce qui
m'entoure est dans l'intrt de l'Espagne, c'est--dire de mes ennemis:
et cette petite naine?

--On l'a apporte dans sa bote, et comme elle parle trs bien
l'espagnol, elle a dit  Mme de Mirabel: Madame, ma matresse m'a dit
qu'elle prenait en considration le conseil que lui avait donn son
frre, et que si la sant du roi continuait  empirer, elle aviserait _
ne point tre prise au dpourvu_.

--A ne point tre prise au dpourvu, rpta le roi.

--Nous n'avons pas compris ce que cela voulait dire, Sire, dit Lopez, en
baissant la tte.

--Je le comprends, moi, dit le roi en fronant le sourcil; c'est tout ce
qu'il faut. Et la reine ne vous a pas fait dire en mme temps qu'elle
allait tre en mesure pour les perles qu'elle vous a achetes?

--J'en suis pay, Sire, dit Lopez.

--Comment, vous tes pay?

--Oui, Sire.

--Et par qui?

--Par M. Particelli.

--Particelli, le banquier italien?

--Oui.

--Mais on m'a dit qu'il avait t pendu.

--C'est vrai, c'est vrai, dit Lopez; mais avant de mourir il a cd sa
banque  M. d'Emery, un bien honnte homme.

--En tout, murmura Louis XIII, en tout! On me vole et l'on me trompe en
tout. Et la reine n'a pas revu M. de Mirabel?

--La reine rgnante, non; la reine-mre, si.

--Ma mre! et quand cela?

--Hier.

--Dans quel but?

--Pour lui annoncer que M. le cardinal tait renvers, que M. de Brulle
le remplaait, et que Monsieur tait nomm lieutenant gnral, et qu'il
pouvait, par consquent, crire au roi Philippe IV ou au comte-duc que
la guerre d'Italie n'aurait pas lieu.

--Comment! que la guerre d'Italie n'aurait pas lieu?

--Ce sont les propres paroles de Sa Majest.

--Oui, je comprends, on laissera cette arme-ci comme la premire, sans
solde, sans vivres, sans vtements. Oh! les misrables, les misrables!
s'cria le roi, pressant son front entre ses deux mains. Avez-vous
encore autre chose  me dire?

--Des choses peu importantes, Sire. M. Baradas est venu ce matin  la
maison acheter des bijoux.

--Quels bijoux?

--Un collier, un bracelet, des pingles  cheveux.

--Pour combien?

--Pour trois cents pistoles.

--Qu'avait-il  faire de collier, de bracelet, d'pingles  cheveux.

--Probablement pour quelque matresse, Sire.

--Hein! fit le roi, hier soir encore, il me disait qu'il dtestait les
femmes; et puis?

--C'est tout, Sire.

--Rsumons. La reine Anne et M. de Mirabel: si mon tat empire, elle
avisera  ne pas tre prise au dpourvu. La reine-mre et M. de Mirabel:
M. de Mirabel peut crire  S. M. Philippe IV que, M. de Brulle
remplaant M. de Richelieu, et mon frre tant lieutenant-gnral, la
guerre d'Italie n'aura pas lieu! Enfin M. Baradas, achetant des
colliers, des bracelets, des pingles  cheveux avec l'argent que je lui
ai donn.--C'est bien, monsieur Lopez, je sais de votre ct tout ce que
je voulais savoir; continuez  me bien servir ou  bien servir M. le
cardinal, ce qui est la mme chose, et ne perdez pas un mot de ce qui se
dira chez vous.

--Votre Majest voit que je n'ai pas besoin de recommandation.

--Allez, monsieur Lopez, allez, j'ai hte d'en finir avec toutes ces
trahisons; dites, en vous en allant, qu'on m'envoie M. Souscarrires,
s'il est l.

--Me voil, Sire, dit une voix.

Et Souscarrires parut sur le seuil de la porte, le chapeau  la main,
le jarret pli, le coup-de-pied en avant, perdant par la faon dont il
se tenait pli, la moiti de sa taille.

--Ah! vous coutiez, monsieur, dit le roi.

--Non, Sire, mon zle est si grand pour Votre Majest que j'ai devin
qu'elle dsirait me voir.

--Ah! ah! et avez-vous beaucoup de choses intressantes  me dire.

--Mon rapport ne date que de deux jours, Sire.

--Dites-moi ce qui s'est pass depuis deux jours.

--Avant-hier, Monsieur, l'auguste frre de Votre Majest, a pris une
chaise et s'est fait conduire chez l'ambassadeur du duc de Lorraine et
chez l'ambassadeur d'Espagne.

--Je sais ce qu'il y allait faire, continuez.

--Hier, vers onze heures, Sa Majest la reine-mre a pris une chaise et
s'est fait conduire au magasin de Lopez, en mme temps que M.
l'ambassadeur d'Espagne prenait aussi une chaise et s'y faisait conduire
de son ct.

--Je sais ce qu'ils avaient  se dire; continuez.

--Hier, M. Baradas a pris une chaise au Louvre et s'est fait conduire
place Royale, chez M. le cardinal. Il est mont, et, cinq minutes aprs,
est descendu avec un sac d'argent trs lourd.

--Je sais cela.

--De la porte de M. le cardinal, il a gagn  pied la porte voisine.

--Quelle porte? demanda vivement le roi.

--Celle de Mlle Delorme.

--Celle de Mlle Delorme?... et est-il entr chez Mlle Delorme?

--Non, Sire, il s'est content de frapper  la porte. Un laquais est
venu ouvrir, M. Baradas lui a remis une lettre.

--Une lettre!

--Oui, Sire; puis la lettre remise, il est remont en chaise et s'est
fait reconduire au Louvre. Ce matin, il est sorti de nouveau.

--Oui, il s'est fait conduire chez Lopez, y a achet des bijoux, et de
l... de l o est-il all?

--Il est rentr au Louvre, Sire, en commandant une chaise pour toute la
nuit.

--Avez-vous autre chose  me dire?

--Sur qui, Sire?

--Sur M. Baradas.

--Non, Sire.

--Bien, allez.

--Mais, Sire, j'aurais  vous parler de Mme de Fargis.

--Allez.

--De M. de Marillac.

--Allez.

--De Monsieur.

--Ce que je sais me suffit. Allez.

--Du bless Etienne Latil, qui s'est fait conduire chez M. le cardinal 
Chaillot.

--Peu m'importe. Allez.

--En ce cas, Sire, je me retire.

--Retirez-vous.

--Puis-je, en me retirant emporter l'esprance que le roi est content de
moi?

--Trop content!

Souscarrires salua et sortit  reculons.

Le roi n'attendit pas mme qu'il ft sorti pour frapper deux coups sur
le timbre.

Charpentier accourut.

--Monsieur Charpentier, dit le roi, quand M. le cardinal avait affaire 
Mlle Delorme, comment faisait-il pour l'appeler?

--C'tait bien simple, dit Charpentier.

Et Charpentier poussa le ressort, fit jouer sur ses gonds la porte
secrte, tira la sonnette qui se trouvait entre les deux portes, et se
retournant vers le roi:

--Si Mlle Delorme est chez elle, dit-il, elle va venir  l'instant mme;
dois-je refermer la porte?

--Inutile.

--Sa Majest dsire-t-elle tre seule, ou veut-elle que je reste?

--Laissez-moi seul.

Charpentier se retira. Quant  Louis XIII il resta debout et impatient
en face du passage secret.

Au bout de quelques secondes, un pas lger se fit entendre; mais quelque
lger qu'il ft, l'oreille tendue du roi le recueillit.

--Ah! dit-il, je vais enfin savoir si c'est vrai!

A peine avait-il achev que la porte s'ouvrit et que Marion, vtue d'une
robe de satin blanc, avec un simple fil de perles au cou, une fort de
boucles noires tombant sur ses rondes et blanches paules, apparut dans
tout l'clat de sa beaut de dix huit ans.

Louis XIII, quoique peu accessible  la beaut des femmes, recula
bloui.

Marion entra, fit une rvrence adorable, o le respect tait habilement
ml  la coquetterie, et les yeux baisss, modeste comme une
pensionnaire:

--Mon roi, devant lequel je n'esprais point avoir l'honneur de
paratre, dit-elle, me fait appeler; c'est  genoux que je dois couter
ses paroles, c'est  ses pieds que je dois recevoir ses ordres.

Le roi balbutia quelques mots sans suite qui donnrent le temps  Marion
de jouir du triomphe qu'elle venait d'obtenir.

--Impossible, dit le roi, impossible, je me trompe ou l'on me trompe,
vous n'tes pas Mlle Marie Delorme.

--Hlas, Sire, je suis tout simplement Marion.

--Alors, si vous tes... Marion......

Marion s'inclina, les yeux baisss avec une humilit parfaite.

--Si vous tes Marion, continua le roi, vous avez d recevoir hier une
lettre?

--J'en reois beaucoup tous les jours, Sire, dit la courtisane en riant.

--Une lettre qui vous a t apporte entre cinq et six heures?

--Entre cinq et six heures, Sire, j'ai reu quatorze lettres.

--Les avez-vous conserves?

--J'en ai brl douze; j'ai gard la treizime sur mon coeur; la
quatorzime, la voil!

--C'est son criture! s'cria le roi.

Et il tira vivement la lettre des mains de Marion.

Puis se tournant et la retournant:

--Elle n'est pas dcachete, dit-il.

--Elle vient de quelqu'un qui approche le roi, et sachant que j'aurais
peut-tre le suprme honneur de voir le roi aujourd'hui, je me suis fait
un devoir de rendre  Sa Majest cette lettre telle que je l'avais
reue.

Le roi regarda Marion avec tonnement, puis la lettre avec dpit.

--Ah! dit-il, je voudrais bien savoir ce qu'il y a dans cette lettre?

--Il y a un moyen, c'est de la dcacheter.

--Si j'tais lieutenant de police, dit Louis XIII, je ferais cela; mais
je suis roi.

Marion lui prit doucement la lettre des mains.

--Mais, comme elle m'est adresse,  moi, je puis la dcacheter.

Et la dcachetant, en effet, elle rendit la lettre  Louis XIII.

Louis XIII hsita encore un instant; mais tous les sentiments mauvais
qui conseillent un coeur passionn l'emportant sur ce mouvement phmre
de dlicatesse, il lut  demi-voix, baissant le ton au fur et  mesure
qu'il avanait dans sa lecture.

Le contenu de la lettre, nous devons l'avouer, n'tait pas fait pour
rendre  Louis XIII cette bonne humeur dont l'expression, du reste, si
elle y tait apparue, n'avait jamais sjourn sur son visage pendant
plus de quelques minutes.

Voici le contenu de cette lettre:

  Belle Marion,

  J'ai vingt ans; quelques femmes ont dj eu la bont, non seulement
  de me dire que j'tais joli garon, mais encore de faire tout ce qu'il
  fallait pour que je ne doutasse pas que c'tait leur opinion. De plus,
  je suis le favori trs-favoris du roi Louis XIII, qui, tout ladre
  qu'il soit, vient de me faire, je ne sais par quelle inspiration,
  cadeau de trois mille pistoles. Mon ami Saint-Simon m'assure que vous
  tes non-seulement la plus belle, mais la meilleure fille du monde. Eh
  bien, il s'agit de manger  nous deux, en un mois, les trente mille
  livres que mon imbcile de roi m'a donnes. Mettons dix mille livres
  pour les robes et les bijoux, dix mille livres pour les chevaux et les
  carrosses, et les dernires dix mille livres pour les bals et le
  jeu.--Cette proposition vous convient-elle, dites-moi _oui_, et
  j'accours avec mon sac; vous dplat-elle, rpondez-moi _non_, et, mon
  sac au cou, je cours me jeter  la rivire.

  Vous dites _oui_, n'est-ce pas? car vous ne voudriez pas tre cause
  de la mort d'un pauvre garon qui n'a commis d'autre crime que de vous
  aimer perdment sans avoir eu l'honneur de vous voir jamais.

  En attendant demain soir, mon sac et moi sommes  vos pieds.

  Votre tout dvou,

  BARADAS.

Louis avait lu les dernires lignes d'une voix tremblante et qui ft
demeure inintelligible, et-il parl assez haut pour tre entendu.

Les derniers mots lus, ses bras se dtendirent, la main qui tenait la
lettre tomba  la hauteur du genou, son visage plit jusqu' la
lividit, ses yeux se levrent au ciel, empreints du plus profond
dsespoir, et--de mme que Csar, qui avait paru sentir  peine les
coups de poignard des autres conjurs, s'cria en se voyant frapper par
la seule main qui lui ft chre: _Tu quoque, Brute_,--Louis XIII, avec
un accent lamentable s'cria:

--Et toi aussi, Baradas!

Et sans regarder davantage Marion Delorme, sans paratre s'apercevoir
qu'elle ft l, le roi jeta, sans l'agrafer, son manteau sur son paule,
mit son feutre sur sa tte, et du plat de la main, l'enfona jusqu'aux
yeux, descendit l'escalier, et  pas prcipits, s'lana dans sa
voiture, dont un laquais lui tenait la portire ouverte, en criant au
cocher:

--A Chaillot!

Quant  Marion, qui, en voyant le roi faire cette curieuse sortie, avait
couru  la fentre et, en cartant le rideau, l'avait vu s'lancer dans
son carrosse, elle demeura un instant immobile aprs la voiture
disparue; puis, avec ce sourire malin et railleur qui n'appartenait qu'
elle:

--Dcidment, dit-elle, j'aurais mieux fait de venir en page.




CHAPITRE XVI.

COMMENT, EN FAISANT CHACUN LEUR PREMIRE SORTIE, ETIENNE LATIL ET LE
MARQUIS DE PISANI EURENT LA CHANCE DE SE RENCONTRER.


Nous avons dit que le cardinal s'tait retir dans sa maison de campagne
de Chaillot pour laisser sa maison de la place Royale, c'est--dire son
ministre,  Louis XIII.

Le bruit de sa disgrce s'tait vite rpandu dans Paris, et dans un
rendez-vous que Mme de Fargis avait donn  la _Barbe Peinte_ au garde
des sceaux Marillac, elle lui avait appris cette grande nouvelle.

Cette grande nouvelle avait bientt dbord de la chambre o elle avait
t dite,--elle tait descendue jusqu' Mme Soleil; de Mme Soleil elle
avait gagn son poux et avec son poux elle tait entre dans la
chambre d'Etienne Latil, qui, depuis trois jours seulement avait quitt
son lit et commenait  se promener par la chambre appuy sur son pe.

Matre Soleil lui avait offert sa propre canne,--beau jonc,  pommeau
d'agate comme la bague de Muddarah le btard; mais Latil avait refus,
regardant comme indigne d'un homme d'pe de s'appuyer sur autre chose
que sur son pe.

A cette nouvelle de la disgrce de Richelieu, il s'arrta court,
s'appuya des deux mains sur le pommeau de sa rapire, et regardant
matre Soleil en face:

--C'est vrai, ce que vous dites-l? lui demanda-t-il.

--Vrai comme l'Evangile.

--Et de qui tenez-vous la nouvelle?

--D'une dame de la cour.

Etienne Latil connaissait trop bien la maison dans laquelle l'accident
qui lui tait arriv l'avait forc d'lire domicile, pour ne point
savoir qu'elle recevait, sous le masque, des visiteurs de toute
condition.

Il fit donc tout pensif deux ou trois pas, et revenant  matre Soleil:

--Et maintenant qu'il n'est plus ministre, que pensez-vous de la sret
personnelle de M. le cardinal?

Matre Soleil secoua la tte et fit entendre une espce de grognement.

--Je pense, dit-il, que s'il n'emmne pas des gardes avec lui, il ne
ferait pas mal de porter  Chaillot, sous son camail, la cuirasse qu'
La Rochelle il portait par-dessus.

--Croyez-vous, demanda Latil, que ce soit le seul danger qu'il coure?

--Quant  la nourriture, dit Soleil, je pense bien que sa nice, Mme de
Combalet, aura la sage prcaution de trouver quelqu'un qui gote les
plats avant lui.

Puis il ajouta avec le gros sourire qui panouissait sa large face.

--Seulement, o trouvera-t-on ce quelqu'un l?

--Il est trouv, matre Soleil, dit Latil, appelez moi une chaise.

--Comment, s'cria matre Soleil, vous allez faire l'imprudence de
sortir?

--Je vais faire cette imprudence, oui, mon hte, et comme je ne me
dissimule pas que c'est une imprudence, et que dans la situation o je
me trouve une imprudence peut me coter la vie, nous allons rgler notre
petit compte, pour qu'en cas de mort vous ne perdiez rien.--Trois
semaines de maladie, neuf brocs de tisane, deux chopes de vin, et les
soins assidus de Mme Soleil--ce qui n'a point de prix--cela vaut-il plus
de vingt pistoles?

--Remarquez bien, monsieur Latil, que je ne vous demande rien, et que
l'honneur de vous avoir log, nourri...

--Oh, nourri! J'ai t facile  nourrir.

--Et dsaltr me suffirait, mais si vous voulez absolument me compter
vingt pistoles en signe de votre satisfaction...

--Tu ne les refuserais point, n'est-ce pas?

--Je ne vous ferai pas cette insulte, Dieu m'en garde.

--Appelle une chaise, tandis que je te compterai les vingt pistoles.

Matre Soleil salua, sortit, rentra, vint droit  la table sur laquelle
taient alignes les deux cents livres, par cette attraction naturelle
qui existe entre l'argent et les aubergistes, compta l'argent du regard,
avec cette sret de coup d'oeil qui n'appartient qu' certains tats;
puis, lorsqu'il fut sr qu'il ne manquait pas un denier aux deux cents
livres:

--Votre chaise est prte, mon matre, dit-il.

Latil remit au fourreau son pe qu'il avait pose sur la table, et,
faisant  matre Soleil un signe impratif pour qu'il s'approcht de
lui.

--Allons, ton bras, fit-il.

--Mon bras pour sortir de ma maison, cher monsieur Etienne, c'est avec
bien du regret que je vous le donne, allez.

--Soleil, mon ami, dit Latil, ce serait avec un profond regret que je
verrais le plus petit nuage sur ta face resplendissante. Aussi je te
promets qu' mon retour tu auras ma premire visite, surtout si tu me
gardes un broc de ce petit vin de Coulanges, auquel je ne fais fte que
depuis quelques jours, et que je quitte avec le regret de ne pas l'avoir
plus intimement connu.

--J'en ai une pice de trois cents brocs, monsieur Latil, je vous la
garde.

--A trois brocs par jour, il y en a pour trois mois en pension chez
vous, matre Soleil  moins que mes moyens ne me le permettent pas.

--Bon, alors, on vous fera crdit; un homme qui a pour amis M. de Moret,
M. de Montmorency, M. de Richelieu, un fils de roi, un prince et un
cardinal!

Latil secoua la tte.

--Un bon fermier-gnral serait moins honorable, mais plus sr, mon cher
monsieur, dit sentencieusement Latil en mettant le pied dans la chaise.

--O faut-il dire  vos porteurs de vous conduire, mon hte?

--A l'htel Montmorency, o j'ai un devoir  remplir d'abord, ensuite 
Chaillot.

--A l'htel de Mgr. le duc de Montmorency, cria Soleil, de manire que
l'on entendt la recommandation, tout  la fois de la rue des
Blancs-Manteaux et de la rue Sainte-Croix de la Bretonnerie.

Les porteurs ne se le firent point dire deux fois et partirent d'un pas
allong et lastique qu'ils adoptaient sur l'avis, qu'ils avaient reu
de matre Soleil, de mnager leur client relevant d'une longue et
douloureuse maladie.

Ils s'arrtrent  la porte du duc; le suisse en grand costume, sa canne
 la main, se tenait debout au seuil.

Latil lui fit signe de venir  lui. Le suisse s'approcha.

--Mon ami, lui dit-il, voici une demi-pistole, faites-moi le plaisir de
me rpondre.

Le suisse mit le chapeau  la main, ce qui tait une manire de
rpondre.

--Je suis un gentilhomme bless, auquel M. le comte de Moret a fait
l'honneur de venir faire une visite pendant sa maladie, et  qui il a
fait promettre de lui rendre cette visite ds qu'il pourrait se tenir
debout. Je sors aujourd'hui pour la premire fois, et je tiens ma
promesse. Puis-je avoir l'honneur d'tre reu par M. le comte.

--M. le comte de Moret, dit le suisse, a quitt l'htel depuis cinq
jours, et personne ne sait o il est.

--Pas mme monseigneur?

--Monseigneur tait parti la veille pour son gouvernement du Languedoc.

--Je joue de malheur, mais j'ai tenu ma promesse  M. le comte; c'est
tout ce que l'on peut demander d'un homme d'honneur.

--Maintenant, dit le suisse, M. le comte de Moret a fait faire, en
quittant l'htel, par le page Galaor qui l'accompagne, et qui est revenu
exprs pour la renouveler, une recommandation qui pourrait bien
concerner Votre Seigneurie.

--Laquelle?

--Il a ordonn que si un gentilhomme nomm Etienne Latil se prsentait 
l'htel, on lui offrt la nourriture et le couvert, et qu'on le traitt
enfin comme un homme de sa confiance et attach  sa maison.

Latil ta son chapeau  M. de Moret absent.

--M le comte de Moret, dit-il, s'est conduit comme un digne fils de
Henri IV qu'il est. Je suis en effet ce gentilhomme, et j'aurai
l'honneur,  son retour, de lui prsenter mes remercments et de me
mettre  son service. Voici, mon ami, une autre demi-pistole pour le
plaisir que vous me faites, en m'annonant que M. le comte de Moret a
bien voulu penser  moi.--Porteurs  Chaillot, htel de M. le cardinal.

Les porteurs se replacrent dans leurs brancards, se remirent  marcher
du mme pas et prirent la rue Simon-le-franc, la rue Maubue et la rue
Trousse-vache, pour gagner la rue Saint-Honor par la rue de la
Ferronnerie.

Or, le hasard faisait qu' l'instant mme o Latil,  la porte de
l'htel Montmorency, disait  ses porteurs: A Chaillot, le hasard
faisait, disons-nous, que le marquis Pisani, que les vnements
importants que nous avons raconts nous ont forc de perdre de vue,
assez bien remis du coup d'pe que lui avait donn Souscarrires pour
faire une premire sortie, et jugeant que cette premire sortie devait
avoir pour but d'aller faire ses excuses au comte de Moret, montait de
son ct dans une chaise et, aprs avoir recommand  ses porteurs de
marcher avec toute la prcaution due  un malade, terminait la
recommandation par un mot: A l'htel Montmorency.

Les porteurs qui partaient de l'htel Rambouillet descendirent
naturellement la rue Saint-Thomas du Louvre et prirent la rue
Saint-Honor, qu'ils remontrent pour gagner la rue de la Ferronnerie.

Il rsulta de cette double manoeuvre que les deux chaises se croisrent
 la hauteur de la rue de l'Arbre-Sec, et que le marquis Pisani,
proccup de la faon dont il allait dbiter au comte de Moret dont il
ignorait l'absence, un compliment assez difficile, ne reconnut point
Etienne Latil, tandis qu'Etienne Latil, que rien ne proccupait,
reconnut le marquis Pisani.

On devine l'effet que fit une pareille vision sur l'irascible spadassin.

Il jeta un cri qui arrta court ses porteurs, et passant la tte par la
vitre ouverte:

--H! monsieur le bossu! cria-t-il.

Peut-tre et-il t plus intelligent au marquis Pisani de ne point
s'apercevoir que l'interpellation s'adressait  lui; mais il avait
tellement la conscience de sa gibbosit, que son premier mouvement fut
de sortir  son tour la tte par la portire de sa chaise, pour voir qui
l'appelait ainsi par son infirmit au lieu de l'appeler par son titre.

--Plat-il? demanda le marquis, en faisant de son ct signe  ses
porteurs de s'arrter.

--Il me plat que vous veuillez bien m'attendre un instant; j'ai un
vieux compte  rgler avec vous, rpondit Latil.

Puis , ses porteurs:

--Eh vite, dit-il, portez ma chaise  ct de celle de ce gentilhomme,
et ayez soin que les portires soient bien en face l'une de l'autre.

Les porteurs se retournrent dans leurs brancards et transportrent la
chaise de Latil  l'endroit indiqu.

--Est-ce bien ici, notre bourgeois? demandrent-ils.

--Ici parfaitement, dit Latil. Ah!

Cette exclamation tait arrache au spadassin par la joie de se trouver
en face du marquis inconnu, dont le titre seul lui avait t rvl par
la bague qu'il lui avait montre.

De son ct, Pisani venait de reconnatre Latil.

--En avant! cria-t-il  ses porteurs, je n'ai point affaire  cet homme.

--Oui, mais par malheur, cet homme a affaire  vous, mon mignon. Ne
bougez pas, vous autres, cria-t-il aux porteurs de la chaise adverse qui
avaient l'air de vouloir obir  l'ordre reu. Ne bougez pas ou ventre
saint-gris! comme disait le roi Henri IV, je vous coupe les oreilles.

Les porteurs, qui avaient dj soulev la chaise, la reposrent sur le
pav.

Les passants, attirs par le bruit, commenaient  s'amasser autour des
deux chaises.

--Et moi, si vous ne marchez point, je vous fais btonner par mes gens.

Les porteurs du marquis secourent la tte.

--Nous aimons mieux tre btonns, dirent-ils, que d'avoir les oreilles
coupes.

Puis, tirant leurs deux brancards des coulisses dans lesquelles ils
taient passs:

--D'ailleurs, dirent-ils, si vos gens viennent avec leurs btons, nous
avons de quoi rpondre.

--Bravo mes amis, dit Latil voyant que la chance tait pour lui, voici
quatre pistoles pour boire  ma sant. Je puis vous dire mon nom, je
m'appelle Etienne Latil, tandis que je dfie votre marquis bossu de dire
le sien.

--Ah! misrable, s'cria Pisani, tu n'as donc pas assez des deux coups
d'pe que je t'ai dj donns?

--Non-seulement j'en ai assez, dit Latil, mais j'en ai trop; c'est pour
cela que je veux absolument vous en rendre un.

--Tu abuses de ce que je ne puis pas encore me tenir sur mes jambes.

--Bah! vraiment, dit Latil; alors la partie est gale, nous allons nous
battre assis. En garde, marquis!... Ah! vous n'avez pas l vos trois
gardes du corps avec vous; et je vous dfie de me faire donner un coup
d'pe par derrire.

Et Latil tira son pe et en porta la pointe  la hauteur des yeux de
son adversaire.

Il n'y avait point  reculer; un cercle entourait les deux chaises.
D'ailleurs, nous l'avons dj dit, le marquis Pisani tait brave; il
tira son pe  son tour, et sans que l'on vt ni l'un ni l'autre des
combattants, les seules portires ouvertes tant celles qui
correspondaient l'une  l'autre, on aperut les deux lames passer
chacune par une portire, se croiser, avec toutes les ressources de
l'art, s'attaquant avec des feintes, parant avec des contres, plonger
tour  tour avec rage dans l'intervalle, tantt par l'une, tantt par
l'autre portire.

Enfin, aprs un combat qui dura prs de cinq minutes, au grand amusement
des spectateurs, un cri, ou plutt un blasphme sortit de l'une des deux
chaises.

Latil venait de clouer le bras de son adversaire  la carcasse de la
chaise.

--L! fit Etienne Latil, prenez toujours cela en -compte, mon beau
marquis, et n'oubliez pas que chaque fois que je vous rencontrerai je
vous en ferai autant.

Les gens du peuple ont une grande prdilection pour les vainqueurs,
surtout quand ils sont beaux et gnreux.

Latil tait plutt bien que mal, il avait fait preuve de gnrosit en
jetant quatre pistoles sur le pav.

Le marquis de Pisani tait bossu et laid et n'avait montr aucune
pistole.

Il eut certainement eu tort s'il et appel  la justice des assistants.

Il en prit son parti.

--A l'htel Rambouillet, dit Pisani.

--A Chaillot, dit Etienne Latil.




CHAPITRE XVII.

LE CARDINAL A CHAILLOT.


Arriv  Chaillot, le cardinal s'tait trouv  peu prs dans la mme
situation qu'Atlas, aprs que celui-ci, fatigu de porter le monde,
l'avait dpos pour quelques instants sur les paules de son ami
Hercule.

Il respira.

--Ah! murmura-t-il, je vais donc faire des vers tout  loisir.

Et, en effet, Chaillot tait la retraite o le cardinal se reposait de
la politique, nous ne dirons pas en faisant de la prose, mais en faisant
des vers.

Un cabinet situ au rez-de-chausse, et dont la porte s'ouvrait dans un
magnifique jardin, sur une alle de tilleuls sombre et frache, mme
dans les jours les plus ardents de l't, tait le sanctuaire o il se
rfugiait un jour ou deux par mois.

Cette fois, il venait lui demander le repos et l'oubli: pour combien de
temps? il n'en savait rien.

Sa premire ide, en mettant le pied dans cette oasis potique, avait
t d'envoyer chercher ses collaborateurs ordinaires  qui, pareil  un
gnral d'arme, il distribuait le travail dans ce grand combat de la
pense qui tait en pleine activit en Espagne, qui s'en allait mourant
en Italie, qui venait de s'teindre avec Shakespeare en Angleterre, et
qui allait commencer en France avec Rotrou et Corneille.

Mais il avait rflchi qu'il n'tait plus, dans sa maison de Chaillot,
le ministre puissant qui distribuait les rcompenses, mais un simple
particulier ayant par-dessus les autres le dsavantage d'tre trs
compromettant pour ses amis. Il avait donc rsolu d'attendre que ses
anciens amis vinssent  lui, mais y vinssent sans tre appels.

Il avait donc tir des cartons le plan d'une nouvelle tragdie,
_Mirame_, qui n'tait rien autre qu'une vengeance contre la reine
rgnante, et les scnes qu'il en avait dj esquisses.

Le cardinal de Richelieu, dj assez mauvais catholique, ne restait pas
assez bon chrtien pour pratiquer l'oubli des injures; bless
profondment par cette intrigue mystrieuse et invisible qui venait de
le renverser, et dont il regardait la reine Anne comme un des agents les
plus actifs, il se consolait  l'ide de lui rendre le mal qu'elle lui
avait fait.

Nous sommes on ne peut plus fch de rvler les faiblesses secrtes du
grand ministre; mais nous nous sommes fait son historien, et non son
pangyriste.

La premire marque de sympathie lui vint d'un ct o il tait loin de
l'attendre. Guillemot, son valet de chambre, lui annona qu'une chaise
s'tait arrte  la porte; qu'un homme, qui paraissait encore mal remis
d'une grande maladie ou d'une grave blessure, en tait descendu, en
s'appuyant aux murailles et s'tait arrt dans l'anti-chambre et assis
sur un banc en disant:

--Ma place est l.

Les porteurs pays taient repartis du mme pas qu'ils taient venus.

Cet homme, coiff d'un feutre tant soit peu bossu, tait envelopp d'un
manteau couleur tabac d'Espagne, il portait une ceinture qui se
rapprochait plus du militaire que du civil, et portait en diagonale une
pe qui n'avait sa pareille que dans les dessins de Callot, qui
commenaient  tre  la mode.

On lui avait demand qui l'on devait annoncer  M. le cardinal; ce 
quoi il avait rpondu:

--Je ne suis rien,--n'annoncez donc personne.

On lui avait demand ce qu'il venait faire, et il avait dit simplement:

--M. le cardinal n'a plus de gardes,--je viens veiller  sa sret.

La chose avait paru assez bizarre  Guillemot pour qu'il crt devoir
avertir Mme de Combalet et prvenir M. le cardinal.

Il avait prvenu Mme de Combalet et avertissait M. le cardinal.

Le cardinal donna ordre qu'on lui ament ce mystrieux dfenseur.

Cinq minutes aprs la porte s'ouvrit, et Etienne Latil apparaissait sur
le seuil, ple, ayant besoin, pour se soutenir, de s'appuyer au
chambranle, le chapeau  la main droite, la main gauche au pommeau de
son pe.

Avec son habitude des physionomies, avec son admirable mmoire des
visages, Richelieu n'eut qu' jeter un regard sur lui pour le
reconnatre.

--Ah! ah! dit-il, c'est vous mon cher Latil.

--Moi-mme, Votre Eminence.

--Cela va mieux  ce qu'il parat.

--Oui, monseigneur, et je profite de ma convalescence pour venir offrir
mes services  Votre Eminence.

--Merci, merci, dit en riant le cardinal, je n'ai personne dont je
veuille me dfaire.

--C'est possible, fit Latil; mais n'y a-t-il pas des gens qui voudraient
se dfaire de vous?

--Ah! cela, dit le cardinal, c'est plus que probable.

En ce moment, Mme de Combalet entra par une porte latrale, et son
regard inquiet se porta rapidement de son oncle  l'aventurier inconnu
qui se tenait prs de la porte.

--Tenez, Marie, lui dit le cardinal, soyez reconnaissante, comme moi, 
ce brave garon, le premier qui vienne m'offrir ses services dans ma
disgrce.

--Oh! je ne serai pas le dernier, dit Latil; seulement, je ne suis point
fch d'avoir pris rang avant les autres.

--Mon oncle, dit Mme de Combalet avec un regard rapide et compatissant
qui n'appartient qu' la femme, monsieur est bien ple et me parat bien
faible.

--C'est d'autant plus mritant  lui que je sais par mon mdecin, qui le
visite de temps en temps, que depuis huit jours seulement il est hors de
danger, et qu'il n'y a que trois jours qu'il se lve. C'est d'autant
plus mritant  lui, disais-je donc, de s'tre drang pour moi.

--Ah! dit Mme de Combalet, n'est-ce pas monsieur qui a manqu succomber
dans une rixe au cabaret de la _Barbe Peinte_?

--Vous tes bien bonne, ma belle dame. C'tait bel et bien dans un
guet-apens, mais je viens de le rejoindre, le maudit bossu, et je l'ai
renvoy chez lui avec un joli coup d'pe  travers le bras.

--Le marquis de Pisani! s'cria Mme de Combalet; le malheureux n'a pas
de chance, il y a huit jours qu'il tait encore au lit de la blessure
qu'il avait reue le soir mme du jour o vous avez failli tre
assassin.

--Le marquis Pisani, le marquis Pisani, dit Latil; je ne suis point
fch de savoir son nom. C'est donc pour cela qu'il a dit  ses
porteurs: _Htel Rambouillet_, tandis que je disais aux miens: _A
Chaillot!_--Htel Rambouillet, je me souviendrai de l'adresse.

--Mais comment vous tes-vous battu, tous deux vous soutenant  peine?
demanda le cardinal.

--Nous nous sommes battus dans nos chaises, monseigneur; c'est
trs-commode quand on est malade.

--Et vous venez me dire cela  moi, aprs les dits que j'ai rendus
contre le duel; il est vrai, ajouta le cardinal, que je ne suis plus
ministre, et que, ne l'tant plus, il en sera de cette amlioration
comme de toutes les autres que j'ai tentes: dans un an, disparues!...

Et le cardinal poussa un soupir qui prouva qu'il n'tait point encore
aussi dtach qu'il et voulu le faire croire, des choses de ce monde.

--Mais vous dites, mon cher oncle, demanda Mme de Combalet, que M.
Latil, car c'est M. Latil, je crois, que s'appelle monsieur, venait vous
offrir ses services; de quel genre taient les services que monsieur
venait vous offrir?

Latil montrant son pe.

--Services  la fois offensifs et dfensifs, dit-il. M. le cardinal n'a
plus de capitaine des gardes, plus de gardes; c'est  moi de lui servir
de tout ceci.

--Comment, plus de capitaine des gardes! dit une voix de femme derrire
Latil; il me semble qu'il a toujours son Cavois, qui est aussi mon
Cavois  moi.

--Ah! dit le cardinal, je connais cette voix-l, il me semble; venez
ici, chre madame Cavois, venez.

Une femme leste et pimpante, quoique atteignant la trentaine et que les
formes primitives commenassent  disparatre sous un certain
embonpoint, glissa rapidement entre Latil et le chambranle de la porte
oppos  celui auquel il s'appuyait, et se trouva en face du cardinal et
de Mme de Combalet.

--Ah! dit-elle en se frottant les mains, vous voil donc dbarrass de
votre affreux ministre et de tout le tracas qu'il _nous_ donnait.

--Comment, qu'il _nous_ donnait? dit le cardinal; mon ministre vous
donnait donc du tracas  vous aussi, chre madame?

--Ah! je crois bien, je n'en dormais ni jour ni nuit, je craignais
toujours pour Votre Eminence quelque catastrophe dans laquelle mon
pauvre Cavois serait ml. Le jour, j'y pensais, et je tressaillais au
moindre bruit; la nuit, j'en rvais, et je m'veillais en sursaut: vous
n'avez pas ide des mauvais rves que fait une femme quand elle couche
seule.

--Mais M. Cavois? demanda en riant Mme de Combalet.

--Avec cela qu'il couche avec moi, n'est-ce pas? pauvre Cavois! Dieu
merci, ce n'est pas la bonne volont qui lui manque! Nous avons eu huit
enfants en neuf ans, ce qui prouve qu'il ne s'engourdit pas trop; mais
plus a avanait, plus a allait mal. M. le cardinal l'avait emmen au
sige de La Rochelle, o il est rest huit mois; heureusement que
j'tais grosse quand il est parti, de sorte qu'il n'y a pas eu de temps
perdu; mais M. le cardinal allait l'emmener en Italie, chre madame,
comprenez-vous cela? et Dieu sait pour combien de temps! Mais j'ai tant
pri Dieu que je crois qu'il a fait un miracle en ma faveur, et que
c'est grce  mes prires que M. le cardinal a perdu sa place.

--Merci, madame Cavois, dit le cardinal en riant,

--Oui, merci, dit Mme de Combalet, et c'est une grande faveur, en effet,
que Dieu nous accorde, chre madame Cavois, que de vous rendre,  vous
votre mari et  moi mon oncle.

--Oh! dit Mme Cavois, un mari et un oncle, ce n'est pas la mme chose.

--Mais, dit le cardinal, si Cavois ne me suit pas, il suivra le roi.

--O a? o a? demanda Mme Cavois.

--En Italie donc.

--Avec cela qu'il ira en Italie! Ah! vous ne le connaissez pas encore,
monsieur le cardinal... Lui me quitter! lui se sparer de sa petite
femme!... jamais!

--Mais il vous quittait bien, il se sparait bien de vous pour moi.

--Pour vous, oui... parce que je ne sais pas ce que vous lui avez fait,
mais vous l'avez comme ensorcel... ce n'est pas une forte tte, pauvre
homme, et s'il ne m'avait pas eue pour conduire la maison et lever les
enfants, je ne sais pas comment il s'en serait tir... Mais, pour un
autre que vous, se sparer de sa femme!... fcher Dieu en couchant avec
elle une fois par hasard!... jamais!

--Mais les devoirs de sa charge?

--De quelle charge?

--En quittant mon service, Cavois passe  celui du roi.

--Bon, prenez-y garde; en quittant votre service, monseigneur, Cavois
passe au mien. J'espre bien qu' l'heure qu'il est, il a dj donn sa
dmission  Sa Majest.

--Vous a-t-il donc dit qu'il devait le faire?

--Est-ce qu'il a besoin de me dire ce qu'il fera? est-ce que je ne le
sais pas d'avance? est-ce que je ne vois pas tout au travers de lui
comme  travers un cristal? Quand je vous dis que c'est fait  cette
heure-ci, c'est fait, quoi!

--Mais, ma chre madame Cavois, dit le cardinal, la place de capitaine
des gardes valait six mille livres par an; ces six mille livres vont
manquer dans votre petit mnage, et comme simple particulier je ne puis
pas dcemment avoir un capitaine des gardes  six mille livres. Songez 
vos huit enfants.

--Bon, est-ce que vous n'y avez pas pourvu? Et le privilge des chaises,
qui vaut douze mille livres par an, est-ce que cela n'est pas prfrable
 une place que le roi enlve et donne  son caprice? Nos enfants, Dieu
merci, sont gros et gras, et vous allez voir s'ils souffrent. Entrez,
les petits, entrez tous.

--Comment! vos enfants sont l?

--Except le dernier, qui est venu pendant le sige de La Rochelle et
qui est en nourrice, n'ayant que cinq mois; mais il a pass procuration
 celui qui pousse.

--Comment, vous tes dj grosse, chre madame Cavois?

--Beau miracle, il y a prs d'un mois que mon mari est revenu;--entrez
tous, entrez tous, M. le cardinal le permet.

--Oui, je le permets, mais, en mme temps, je permets ou plutt
j'ordonne  Latil de s'asseoir;--prenez un fauteuil et asseyez vous,
Latil.

Latil ne rpondit pas et obit. S'il ft rest debout une minute de
plus, il se ft trouv mal.

Pendant ce temps toute la progniture des Cavois dfilait par rang de
taille, l'an en tte, beau garon de neuf ans, puis une fille,
jusqu'au dernier qui tait un enfant de deux ans.

Rangs en face du cardinal, ils prsentaient l'aspect des tuyaux d'une
flte de Pan.

--L, maintenant, dit Mme Cavois, voil l'homme  qui nous devons tout,
vous, votre pre et moi; mettez-vous  genoux devant lui pour le
remercier.

--Madame Cavois, madame Cavois, on ne se met  genoux que devant Dieu.

--Et devant ceux qui le reprsentent: d'ailleurs, c'est  moi  donner
des ordres  mes enfants:  genoux marmaille.

Les enfants obirent.

--L, maintenant, dit Mme Cavois s'adressant  l'an, Armand, rpte 
M. le cardinal la prire que je t'ai apprise, et que tu dois dire soir
et matin.

--Mon Dieu, seigneur, dit l'enfant, donnez la sant  mon pre,  ma
mre,  mes frres,  mes soeurs, et faites que S. Exc. le cardinal, 
qui nous devons tout, et auquel nous vous supplions d'accorder toute
sorte de biens, perde son ministre, afin que papa puisse rentrer tous
les soirs  la maison.

--Amen, rpondirent en choeur tous les autres enfants.

--Eh bien, dit le cardinal en riant, cela ne m'tonne point qu'une
prire faite d'un si bon coeur et avec tant d'ensemble ait t exauce.

--L, fit Mme Cavois, maintenant que nous avons dit  monseigneur tout
ce que nous avions  lui dire, levez-vous et partons.

Les enfants se levrent avec le mme ensemble qu'ils s'taient
agenouills.

--Hein! dit Mme Cavois, comme cela obit!

--Madame Cavois, dit le cardinal, si jamais je rentre au ministre, je
vous fais nommer capitaine instructeur des troupes de Sa Majest.

--Dieu vous en garde! monseigneur.

Mme de Combalet embrassa les enfants et la mre, qui les fit monter deux
par deux dans trois chaises attendant  la porte, et monta dans la
quatrime avec le plus petit de tous.

Le cardinal les suivit des yeux avec un certain attendrissement.

--Monseigneur, dit Latil en se soulevant sur son fauteuil, vous n'avez
plus besoin de moi, comme homme d'pe, puisque vous avez M. Cavois qui
vous suit dans votre disgrce, mais vous n'avez pas que le fer 
craindre: votre ennemie s'appelle Mdicis.

--Oui, n'est-ce pas, c'est votre avis,  vous aussi? dit Mme de Combalet
en rentrant; le poison...

--Il faut une personne dvoue qui gote tout ce que boira et tout ce
que mangera Votre Eminence. Je m'offre.

--Oh, pour cela, mon cher monsieur Latil, dit en souriant Mme de
Combalet, vous arrivez trop tard. Il y a dj quelqu'un qui s'est
offert.

--Et qui a t accept?

--Je l'espre du moins, dit Mme de Combalet, regardant tendrement son
oncle.

--Et qui cela? demanda Latil.

--Moi, dit Mme de Combalet.

--Alors, dit Latil, je n'ai plus besoin ici. Adieu, monseigneur.

--Que faites-vous? dit le cardinal.

--Je m'en vais. Vous avez un capitaine des gardes, vous avez un
dgustateur;  quel titre resterai-je chez Votre Eminence?

--A titre d'ami, Etienne Latil, un coeur comme le vtre est rare, et
l'ayant trouv, je ne veux pas le perdre.

Puis se tournant vers Mme de Combalet:

--Ma chre Marie, lui dit il, c'est  vous que je confie, me et corps,
mon ami Latil. Si je ne trouve pas  cette heure une occasion de
l'occuper selon ses mrites, peut-tre cette occasion se
prsentera-t-elle plus tard. Allez, en supposant que mes amis
littraires me soient aussi fidles, de leur ct que mon capitaine des
gardes et mon lieutenant, il faut que je leur taille de la besogne pour
demain.

--M. Jean Rotrou, dit la voix de Guillemot annonant.

--Vous le voyez, dit le cardinal  Mme de Combalet et  Latil, en voil
dj un qui ne s'est pas fait attendre.

--Mon Dieu, dit Etienne Latil, faut-il que mon pre ne m'ait pas fait
apprendre la posie!




CHAPITRE XVIII.

MIRAME.


Rotrou n'tait pas seul.

Le cardinal regarda avec curiosit ce compagnon inconnu qui le suivait
le chapeau  la main, et dans cette pose incline qui indique
l'admiration et non la servilit.

--C'est vous, de Rotrou, dit le cardinal, en lui tendant la main; je ne
vous cache point que je comptais sur la fidlit de mes confrres les
potes, avant celle de tous les autres. Je suis heureux de voir que vous
tes le plus fidle de mes fidles.

--Si j'avais pu prvoir ce qui vous arrive, monseigneur, vous m'eussiez
trouv ici, et c'est moi qui eusse ouvert  l'illustre disgraci les
portes de sa retraite; ah! continua de Rotrou, en se frottant les mains,
nous allons donc travailler, c'est si bon de faire des vers!

--Est-ce l'avis de ce jeune homme, demanda Richelieu, en regardant le
compagnon de Rotrou.

--C'est si bien son avis, monseigneur, que c'est lui qui est venu
m'annoncer cette nouvelle, qu'il venait d'apprendre chez madame de
Rambouillet, et qui m'a suppli du moment o Votre Eminence n'tait plus
ministre, de ne pas perdre un instant pour le prsenter  vous. Il
espre que maintenant que les affaires d'Etat vous laissent du temps,
vous aurez celui d'aller voir sa comdie que l'on va jouer  l'htel de
Bourgogne.

--Et quelle est la pice que vont nous donner messieurs les comdiens?
demanda le cardinal.

--Rponds toi-mme, dit Rotrou.

--_Mlite_, monseigneur, rpondit timidement le jeune homme vtu de
noir.

--Ah! ah, dit Richelieu, si j'ai bonne mmoire, vous tes ce monsieur
Corneille que votre ami Rotrou prtend destin  nous effacer tous, et
mme lui comme les autres.

--L'amiti est indulgente, monseigneur, et mon compatriote Rotrou est
pour moi plus qu'un ami, c'est un frre.

--J'aime  voir en posie ces unions que l'antiquit a parfois chantes
parmi les guerriers, mais jamais parmi les potes.

Puis se retournant vers Corneille:

--Et vous tes ambitieux, jeune homme.

--Oui, monseigneur; j'ai surtout une ambition qui, si elle se ralisait,
me comblerait de joie.

--Laquelle?

--Demandez  mon ami Rotrou.

--Oh! oh! un ambitieux timide, fit le cardinal.

--Mieux que cela, monseigneur, modeste.

--Et cette ambition, demanda le cardinal, puis-je la raliser?

--Oui, monseigneur, d'un mot, dit Corneille.

--Alors, dites-la, jamais je n'ai t plus dispos  raliser les
ambitions des autres que depuis que j'ai vu le nant des miennes.

--Monseigneur, mon ami Corneille ambitionne l'honneur d'tre reu au
nombre de vos collaborateurs. Si Votre Eminence ft rest ministre, il
et attendu le succs de sa comdie pour vous tre prsent; mais, du
moment o vous voil redevenu un simple grand homme, ayant du temps
devant lui, il a dit: Jean, mon ami, M. le cardinal va se mettre  la
besogne, pressons-nous, ou je trouverai la place prise.

--La place n'est pas prise, monsieur Corneille, dit le cardinal, et elle
est  vous, vous souperez avec moi, messieurs, et si d'ici l nos
compagnons nous arrivent, je vous distribuerai ce soir mme le plan
d'une nouvelle tragdie dont j'ai dj esquiss quelque chose.

Le cardinal ne se trompait pas dans ses suppositions et, le soir, la
mme table runissait ceux que l'on a appels depuis les cinq auteurs,
c'est--dire Bois-Robert, Colletet, Rotrou et Corneille.

Richelieu leur fit les honneurs de sa table avec la cordialit d'un
confrre. Puis, le souper fini, on passa au cabinet de travail, o
Richelieu, brlant d'impatience de faire partager  ses collaborateurs
son enthousiasme pour le sujet qu'il allait leur donner  traiter, se
hta de tirer de son bureau un petit cahier sur lequel, de son criture
en grosse lettre, tait crit le mot: _Mirame_.

--Messieurs, dit le cardinal, de tout ce que nous avons entrepris
jusqu'ici, voici mon oeuvre de prfrence. Le nom que vous avez dj lu
tous, _Mirame_, ne vous en dira rien, car le nom comme la pice est
oeuvre d'invention pure; seulement, comme il n'est point donn  l'homme
d'inventer, mais seulement de reproduire des ides gnrales et des
faits accomplis, en variant selon le degr d'imagination du pote, la
forme sous laquelle il les reproduit, vous reconnatrez trs
probablement sous les noms supposs, les noms vritables, et dans les
localits imaginaires les lieux rels. Je ne vous empche point de
faire, mme tout haut, les commentaires qui vous seront agrables.

Les auditeurs s'inclinrent; seul Corneille regarda Rotrou en homme qui
veut dire:

--Je n'y comprends absolument rien, mais je m'en rapporte  toi pour
m'expliquer ce que cela peut signifier. Rotrou, d'un geste lui rpondit
qu'il aurait toutes les explications qu'il pourrait dsirer.

Richelieu laissa aux deux jeunes gens le temps de faire leur jeu muet et
reprit:

--Je suppose un roi de Bithynie, peu importe lequel, en rivalit avec le
roi de Colchos. Le roi de Bithynie a une fille, nomme _Mirame_,
laquelle a une confidente nomme _Almire_ et une suivante nomme
_Alcine_.

De son ct, le roi de Colchos, en guerre avec le roi de Bithynie, a un
favori trs-sduisant, trs-aimable, trs-lgant; en cherchant bien,
nous trouverions trs-certainement, dans un des pays qui avoisinent la
France, un type quivalent  celui d'Arimant.

--Le duc de Buckingham, dit Bois-Robert.

--Justement, dit Richelieu.

Rotrou poussa de son genou le genou de Corneille qui ouvrit de grands
yeux, mais qui ne comprit pas d'avantage qu'il n'avait fait jusques-l,
malgr ce nom de Buckingham qui claircissait cependant la question.

--_Azamor_, roi de Phrygie, alli du roi de Bythinie, est non-seulement
amoureux, mais encore fianc de Mirame.

--Qui ne l'aime pas, dit Bois-Robert, parce qu'elle aime Arimant.

--Tu as devin juste, le Bois, dit Richelieu en riant; vous voyez la
situation, n'est-ce pas, messieurs?

--C'est bien simple, dit Colletet, Mirame aime l'ennemi de son pre;
elle trahit son pre pour son amant.

Rotrou donna un second coup de genou  Corneille.

Corneille comprenait de moins en moins.

--Oh! comme vous y allez, Colletet, dit-il; trahit! trahit: C'est bon
pour une femme de trahir son mari, mais une fille trahir compltement,
matriellement son pre, non, ce serait trop fort; non, elle se
contente, au second acte, de recevoir son amant dans les jardins du
palais.

--Comme certaine reine de France, dit l'Etoile, a reu milord
Buckingham...

--Eh bien, mais voulez-vous vous taire, monsieur de l'Etoile; si votre
pre vous entendait, il consignerait cela dans son journal comme un fait
historique; enfin on en vient aux mains: Arimant, vainqueur d'abord,
est, par un de ces retours de fortune si communs dans les annales de la
guerre, vaincu ensuite par Azamor. Mirame apprend tour  tour sa
victoire et sa dfaite, ce qui lui permet de se livrer aux sentiments
les plus opposs. Arimant, vaincu, n'a pas voulu survivre  sa honte; il
s'est jet sur son pe, on le croit mort. Mirame veut mourir et
s'adresse  sa confidente, Mme de Chevreuse. Je me trompe. Comment le
nom de Mme de Chevreuse se trouve-t-il sous ma langue  propos de
Mirame? Elle s'adresse  sa confidente Almire, laquelle lui propose de
s'empoisonner avec elle  l'aide d'une herbe qu'elle a apporte de
Colchos. Toutes deux respirent l'herbe et tombent vanouies. Pendant ce
temps, on a pans les blessures d'Arimant, qui ne sont pas mortelles. Il
revient  lui, mais pour se dsesprer de la mort de Mirame. Quand
Almire termine les angoisses de tout le monde en assurant qu'elle a fait
respirer  la princesse une herbe somnifre et non vnneuse, la mme
avec laquelle Mde a endormi le serpent qui gardait la toison d'or,
qu'en consquence Mirame n'est pas morte, mais qu'elle dort seulement,
et Mirame reprend ses sens pour apprendre que son amant vit, que le roi
de Colchos propose la paix, qu'Azamor renonce  sa main et que rien ne
s'oppose plus  son union avec Arimant.

--Bravo! crirent en choeur Colletet, l'Etoile et Bois-Robert.

--C'est sublime, ajouta Bois-Robert, en chrissant sur le tout.

--On peut, en effet, tirer parti de la situation, fit Rotrou. Qu'en
dis-tu, Corneille?

Corneille fit un signe de tte.

--Vous me paraissez froid, monsieur Corneille, dit Richelieu un peu
piqu du silence du plus jeune de ses auditeurs, qu'il s'attendait 
voir bondir d'enthousiasme.

--Non, monseigneur, dit Corneille, je rflchissais seulement  la coupe
des actes.

--Elle est tout indique, dit Richelieu. Le premier acte finit  la
scne entre Almire et Mirame, lorsque Mirame consent  recevoir Arimant
dans les jardins du palais. Le second, lorsque aprs l'avoir reu, elle
jette un regard effray sur son imprudence et s'crie:

  Qu'ai-je dit, qu'ai-je fait! je suis bien criminelle
  Que d'infidlits pour paratre fidle

--Oh! bravo, dit le Bois, belle antithse, magnifique pense.

--Le troisime, continua le cardinal, finit au dsespoir d'Azamor, en
voyant que, tout vaincu qu'il soit, Mirame lui prfre Arimant; le
quatrime,  la rsolution que prend Mirame de mourir; et le cinquime,
au consentement que donne le roi de Bithynie au mariage de sa fille avec
Arimant.

--Mais alors, dit l'Etoile, si le plan est fait, monseigneur, la
tragdie est faite.

--Non-seulement le plan est fait, dit Richelieu, mais un certain nombre
de vers qu'il faudra, attendu que j'y tiens beaucoup, trouver moyen de
placer dans mon oeuvre.

--Voyons les vers, monseigneur, dit Bois-Robert.

--Dans la premire scne entre le roi et son confident Acaste, le roi se
plaignant de l'amant de sa fille pour l'ennemi de son royaume, dit:

  Les projets d'Arimant s'en iront en fume
  Je mprise l'effet d'une si grande arme;
  Mais j'en crains bien la cause et ne puis sans effroi
  Penser qu'elle me touche ou qu'elle vient de moi.
  En effet, c'est mon sang, c'est lui que je redoute.

  ACASTE.

  Quoi, Sire, votre sang!

  LE ROI.

  Oui, mon sang; mais coute:
  Je m'expliquerai mieux, c'est mon sang le plus beau
  Celle qui vous parat un cleste flambeau,
  Est un flambeau fatal  toute ma famille.
  Et peut-tre  l'Etat: en un mot c'est ma fille.
  Son coeur qui s'abandonne au jeu d'un tranger,
  En l'attirant ici m'attire le danger.
  Cependant que partout je me montre invincible,
  Elle se laisse vaincre!

  ACASTE.

  O dieux! est-il possible?

  LE ROI

  Acaste, il est trop vrai par diffrents efforts,
  On sape mon Etat et dedans et dehors;
  On corrompt mes sujets, on conspire ma perte,
  Tantt ouvertement, tantt  force ouverte!

A ces vers, dits avec emphase, les applaudissements des cinq auditeurs
rpondirent. A cette poque, la versification dramatique tait encore
loin d'tre arrive  ce degr de perfection auquel la poussrent
Corneille et Racine. L'antithse rgnait despotiquement sur la fin de la
priode; on prfrait encore le vers  effet aux beaux vers; plus tard,
on prfra les beaux vers aux bons vers; puis enfin on comprit que les
bons vers, c'est--dire les vers en situation, taient les meilleurs de
tous.

Excit par cette approbation unanime, Richelieu continua:

--Dans le mme acte, dit-il, j'ai esquiss entre Mirame et son pre une
scne qui devra tre conserve entire par celui de vous, messieurs, qui
se chargera du premier acte, cette scne renferme toute ma pense, et
une pense  laquelle je ne veux rien changer.

--Dites, monseigneur, firent l'Etoile, Colletet et Bois-Robert.

--Nous vous coutons, monseigneur, dit Rotrou.

--J'ai oubli de vous dire que Mirame avait d'abord t fiance au
prince de Colchos, dit Richelieu, mais que le prince de Colchos tait
mort; elle se sert du prtexte de ce premier amour pour rester fidle 
Arimant et ne point pouser Azamor. Voici la scne entre elle et son
pre; chacun est libre de voir les allusions qu'il lui plaira.

  LE ROI

  Ma fille, un doute ici tient mon me en balance:
  Le superbe Arimant, plein de vaine esprance,
  Demande  me parler et prtend de vous voir.
  Sans espoir de la paix, dois-je le recevoir?

--Lisez milord Buckingham venant en ambassadeur prs de Sa Majest Louis
XIII, dit Bois-Robert.

Rotrou poussa pour la troisime fois le genou de Corneille, qui lui
rendit son attouchement; il commenait  comprendre.

--Mirame, rpond, dit Richelieu,

  S'il veut faire la paix, sa venue est ma joie.
  Si vous la concluez, je veux bien qu'il me voie;
  Mais s'il rompt avec nous, on pourrait m'obliger
  Aussitt  mourir qu' voir cet tranger.

  LE ROI.

  Si du roi de Colchos il avait l'hritage?

  MIRAME.

  S'il vous hait, il aura ma haine pour partage.

  LE ROI.

  Bien qu'il soit n sujet il a de haut desseins.

  MIRAME.

  S'il agit contre vous, il faut les rendre vains.

  LE ROI.

  Il prtend avoir Mars et l'Amour favorables.

--Je tiens beaucoup  ce vers qui doit rester tel qu'il est, dit
Richelieu s'interrompant.

--Celui qui oserait y toucher, dit Bois-Robert, serait incapable de
comprendre sa beaut, continuez, continuez.

Le cardinal reprit en scandant complaisamment le vers.

  Il prtend avoir Mars et l'Amour favorables.

  MIRAME.

  Ceux qui prtendent trop sont souvent misrables.

--J'espre que vous ne laisserez pas toucher  celui-ci non plus, dit
Colletet.

Richelieu continua.

  Il se vante d'avoir quelque bonheur secret.

  MIRAME.

  Un amour bien trait devrait tre discret.

--Belle pense, murmura Corneille.

--Vous pensez, jeune homme, dit Richelieu avec complaisance.

  LE ROI.

  Il dit qu'il est fort aim d'une fort belle dame.

  MIRAME.

  Ce n'est donc pas moi dont il a captiv l'me?

  LE ROI.

  Pourquoi rougissez-vous s'il n'est point votre amant?

  MIRAME.

  Vous me voyez rougir de courroux seulement!

Richelieu s'interrompit.

--Voici o j'en suis rest, dit-il, dans le second et dans le troisime
j'ai esquiss des scnes que je communiquerai  ceux qui seront chargs
du deuxime et du troisime acte.

--Qui se chargera des deux premiers, dit Bois-Robert, qui osera mettre
ses vers avant et aprs les vtres, monseigneur?

--Voyez, messieurs, dit Richelieu, au comble de la joie, accessible
qu'il tait comme un enfant  la louange littraire, lui si svre pour
lui-mme dans les questions politiques, voyez si vous croyez le poids
des deux premiers actes trop lourd, on pourra tirer les cinq actes au
sort.

--La jeunesse ne doute de rien, monseigneur, dit Rotrou; mon ami
Corneille et moi nous nous chargeons des deux premiers actes.

--Tmraires, dit en riant Richelieu.

--Votre minence aura seulement la bont de nous donner un plan dtaill
des scnes, afin que nous ne nous cartions pas un instant de sa
volont.

--Alors, dit Bois-Robert, je me chargerai du troisime.

--Et moi du quatrime, dit l'Etoile.

--Et moi du cinquime, dit Colletet.

--Si vous vous chargez du cinquime, Colletet, dit Richelieu, je vous
recommanderai, et lui touchant sur l'paule, il l'emmena dans
l'embrasure d'une fentre o il lui parla  voix basse.

Pendant ce temps Rotrou se penchait  l'oreille de son ami Corneille.

--Pierre, lui dit-il,  partir de cette heure, la fortune est dans ta
main, c'est  toi de ne pas la laisser chapper.

--Que faut-il faire pour cela? demanda Corneille, toujours naf.

--Des vers qui ne vaillent pas mieux que ceux de M. le cardinal! dit
Rotrou.




CHAPITRE XIX.

LES NOUVELLES DE LA COUR.


Les cinq actes de _Mirame_ distribus, la recommandation, faite pour le
cinquime  Colletet, les collaborateurs du cardinal prirent cong de
lui, moins Corneille et Rotrou, qu'il garda une partie de la nuit pour
leur dicter le plan complet des deux premiers actes.

Bois-Robert devait revenir dans la matine du lendemain, et recevoir ses
instructions et pour lui et pour ses deux autres compagnons,  qui il
tait charg de les communiquer.

Corneille et Rotrou couchrent  Chaillot.

Le lendemain matin, ils djeunrent avec le cardinal, qui leur fit ses
dernires recommandations. Pendant le djeuner, Bois-Robert arriva,
Corneille et Rotrou prirent cong; Bois-Robert resta.

Le cardinal n'avait pas de secrets pour Bois-Robert, et Bois-Robert
avait pu voir, malgr l'affectation du cardinal  ne s'occuper que de sa
tragdie, quelle proccupation profonde se cachait derrire cette
frivole occupation.

Bois-Robert avait communiqu avec Charpentier et avec Rossignol; il
avait su le retour de Beautru, de La Saladie et de Charnass. Il avait
t trouver le Pre Joseph dans son couvent, et ds la veille il avait
pu dire au cardinal quelle avait t la rponse du moine; cette rponse
avait fort rjoui Richelieu, qui avait confiance entire dans la
discrtion, mais non pas dans l'ambition du moine, qui, en effet, plus
tard le trahit, mais qui avait jug que l'heure de la trahison n'tait
pas venue encore; enfin il savait que Souscarrires et Lopez devaient
faire leurs rapports dans la journe.

Donc, tout espoir de revoir le roi n'tait point perdu, et cette
troisime journe que le cardinal avait fixe pour terme  ses
esprances, n'tait pas encore coule.

Vers deux heures, on entendit le galop d'un cheval, le cardinal courut 
la fentre, quoiqu'il ft bien sr que le cavalier ne pouvait tre le
roi.

Si sr de lui mme que fut le cardinal, il ne put retenir un cri de
joie: un jeune homme, portant le costume des pages du roi, sauta
lestement  bas de son cheval, jeta la bride au bras d'un laquais du
cardinal qui reconnut Saint-Simon, cet ami de Baradas qui avait donn un
si important avis  Marion Delorme.

--Bois-Robert, dit vivement le cardinal, faites entrer ce jeune homme
prs de moi et veillez  ce que personne ne nous interrompe.

Bois-Robert se prcipita par les escaliers, et presque aussitt, on
entendit le pas rapide du jeune homme qui montait les degrs quatre 
quatre.

A la porte de la chambre, o l'attendait le cardinal, il se trouva face
 face avec lui.

Le jeune homme s'arrta court, arracha plutt qu'il ne souleva son
chapeau de sa tte et mit un genou en terre devant le cardinal.

--Que faites-vous, monsieur? lui demanda en riant le cardinal, je ne
suis pas le roi.

--Vous ne l'tes plus, monseigneur, c'est vrai; mais avec l'aide de
Dieu, dit le jeune homme, vous allez le redevenir.

Un frisson de plaisir courut par les veines du cardinal.

--Vous m'avez rendu service, monsieur, dit-il, et si je redeviens
ministre, ce que j'aurais peut-tre tort de dsirer, je tcherai
d'oublier mes ennemis, mais je vous promets de me souvenir de mes amis.
Avez-vous quelque chose de bon  m'annoncer? Mais relevez-vous donc, je
vous prie.

--Je viens de la part d'une belle dame que je n'ose pas nommer devant
monseigneur, reprit Saint-Simon en se relevant.

--C'est bien, dit le cardinal, je devinerai.

--Elle m'a charg de dire  Votre Eminence qu'elle verrait le roi vers
trois heures, et qu'elle serait bien tonne si,  trois heures et
demie, le roi n'tait pas chez vous.

--Cette dame, dit Richelieu, n'est probablement pas de la cour ou ne va
pas  la cour, car elle ignore les rgles de l'tiquette, sinon elle ne
supposerait pas que le roi pt visiter le plus humble de ses sujets.

--Cette dame n'est point de la cour, c'est vrai, dit Saint-Simon; elle
ne va pas  la cour, c'est vrai encore; mais beaucoup de gens de la cour
vont chez elle et se tiennent honors d'y aller: il en rsulte que je
croirais fort  ses prdictions si elle me faisait l'honneur de m'en
faire quelqu'une.

--Ne vous en a-t-elle jamais fait?

--A moi, monseigneur? dit Saint-Simon en riant du rire franc de la
jeunesse et en montrant des dents magnifiques.

--Oui; ne vous a-t-elle jamais dit que si, selon toute probabilit, M.
Baradas tombait en dfaveur du roi, ce serait M. de Saint-Simon qui lui
succderait, et qu' l'avancement de ce jeune homme certain cardinal qui
fut ministre et que l'on prtend devoir le redevenir, ne s'opposerait
point, mais aiderait, au contraire!

--Elle m'a dit quelque chose comme cela, monseigneur; mais ce n'tait
point une prdiction, c'tait une promesse, et je me fie moins aux
promesses de Marion Delorme!.... Ah! mon Dieu, voil que, sans le
vouloir, je l'ai nomme.

--Je suis comme Csar, dit Richelieu, j'ai l'oreille droite un peu dure,
je n'ai point entendu.

--Pardon, monseigneur, dit Saint-Simon, je croyais que c'tait l'oreille
gauche dont Csar entendait mal?

--C'est possible, rpondit le cardinal, mais en tous cas, j'ai un
avantage sur lui: je suis sourd de celle de laquelle je ne veux pas
entendre; mais vous venez de la cour, quelles nouvelles? Bien entendu
que je ne vous demande que les nouvelles que chacun sait, et que je ne
sais point, habitant Chaillot, c'est--dire la province.

--Les nouvelles? dit Saint-Simon, mais les voici en quelques mots: il y
a trois jours, M. le cardinal a donn sa dmission, et il y avait fte
au Louvre.

--Je sais cela.

--Le roi a fait des promesses  tout le monde. Cinquante mille cus au
duc d'Orlans, soixante mille livres  la reine-mre, trente mille
livres  la reine rgnante.

--Et les leur a-t-il donns?

--Non et voil l'imprudence. Les augustes donataires s'en sont rapports
 la parole du roi et, au lieu de lui faire signer des bons, sance
tenante, sur un certain intendant nomm Charpentier, ils se sont
contents de la promesse du roi, mais...

--Mais?

--Mais le lendemain, en rentrant de la place Royale, le roi n'a vu
personne et s'est enferm chez lui, o il a dn tte  tte avec
l'Angly, auquel il a offert trente mille livres, que l'Angly a refus
tout net.

--Ah!

--Cela tonne Votre Eminence?

--Non.

--Alors il a fait venir Baradas, auquel il a promis trente mille livres;
mais Baradas, moins confiant que Monsieur, que S. M. la reine-mre, que
S. M. la reine rgnante, s'est fait signer un bon tout de suite et a t
le toucher dans la soire.

--Mais les autres?

--Les autres attendent toujours; ce matin il y a eu conseil au Louvre;
le conseil s'est compos de Monsieur, de la reine-mre, de la reine
rgnante, de Marillac les sceaux, de Marillac l'pe, de La Vieuville,
qui rage toujours, vu que le roi a remis  M. Charpentier la clef du
trsor, de M. de Bassompierre, et je ne sais plus trop de qui.

--Le roi... le roi...

--Le roi? rpta Saint-Simon.

--A-t-il assist au conseil?

--Non, monseigneur, le roi a fait dire qu'il tait malade.

--Et de quoi a-t-il t question, le savez-vous?

--De la guerre, probablement.

--Qui vous le fait croire?

--Mgr Gaston est sorti furieux d'un mot que lui a dit M. de
Bassompierre.

--Voyons le mot?

--Mgr Gaston, en sa qualit de lieutenant gnral, traait la marche de
l'arme; il s'agissait de traverser une rivire, la Durance, je crois.

--O la traverserons-nous? demanda Bassompierre.

--L! monsieur, rpondit Mgr Gaston en posant son doigt sur la carte.

--Je vous ferai observer, monseigneur, que votre doigt n'est point un
pont, a dit Bassompierre; de sorte que Mgr Gaston est sorti furieux du
conseil.

Un sourire de joie illumina le visage de Richelieu.

--Je ne sais  qui tient, dit-il, que je ne leur laisse passer les
rivires o ils voudront, et que je ne me tienne  l'cart pour rire 
mon aise de leurs dsastres.

--Dont vous ne rirez pas, monseigneur, dit Saint-Simon, d'un ton plus
grave qu'on ne pouvait l'attendre de lui.

Richelieu le regarda.

--Car leur dsastre, continua le jeune homme, leur dsastre serait celui
de la France.

--Bien, monsieur, dit le duc, et je vous remercie; vous dites donc que
le roi n'a vu personne de sa famille depuis avant-hier.

--Personne, monseigneur, je vous l'affirme.

--Et que M. Baradas a seul touch ses trente mille livres.

--De cela, je suis sr, il m'a fait appeler au bas de l'escalier pour
l'aider  transporter toute sa richesse chez lui.

--Et que va-t-il faire de ses trente mille livres?

--Rien encore, monseigneur; mais par une lettre il a offert  Marion
Delorme, puisque j'ai dit son nom une fois, je puis le rpter une
seconde, n'est-ce pas, monseigneur?

--Oui. Qu'a-t-il offert  Marion Delorme?

--De les manger avec elle.

--Et comment lui a-t-il fait cette offre? de vive voix?

--Non, par lettre, heureusement.

--Et Marion a gard cette lettre, j'espre; elle a cette lettre entre
les mains.

Saint-Simon tira sa montre.

--Trois heures et demie, dit-il, en regardant sa montre;  cette
heure-ci, elle doit s'en tre dessaisie.

--Pour qui? demanda vivement le cardinal?

--Mais pour le roi! monseigneur.

--Pour le roi!

--Voil ce qui lui faisait croire que la journe ne se passerait pas
sans que vous revissiez Sa Majest.

--Ah! je comprends, maintenant.

En ce moment, le bruit d'une voiture arrivant  fond de train se fit
entendre.

Le cardinal s'appuya, plissant,  un fauteuil.

Saint-Simon courut  la fentre:

--Le roi! cria-t-il.

Au mme instant, la porte donnant sur l'escalier s'ouvrit, et
Bois-Robert se prcipita dans la chambre, criant:

--Le roi!

La porte de Mme de Combalet s'ouvrit, et d'une voix tremblante
d'motion:

--Le roi! murmura-t-elle.

--Allez tous, dit le cardinal, et laissez-moi seul avec Sa Majest.

Chacun disparut par une porte, tandis que le cardinal s'essuyait le
front.

Alors on entendit des pas dans l'escalier, ces pas montaient les degrs
marche  marche et d'une manire mesure.

Guillemot parut sur la porte et annona:

--Le roi!

--Ah! par ma foi, murmura le cardinal, dcidment, c'est un grand
diplomate que ma voisine Marion Delorme.




CHAPITRE XX.

POURQUOI LE ROI LOUIS XIII TAIT TOUJOURS VTU DE NOIR.


Guillemot s'effaa rapidement, et le roi Louis XIII et le cardinal de
Richelieu se trouvrent face  face.

--Sire, dit Richelieu en s'inclinant respectueusement, ma surprise a t
si grande en apprenant que le roi descendait  la porte de mon humble
maison, qu'au lieu de me prcipiter comme je le devais au devant de lui
et de l'attendre au bas de l'escalier, je suis rest ici les pieds
clous au parquet, et qu' cette heure encore, en son auguste prsence,
je doute que ce soit Sa Majest elle-mme qui ait ainsi daign descendre
jusqu' moi.

Le roi regarda autour de lui.

--Nous sommes seuls, monsieur le cardinal? dit-il.

--Seuls, Votre Majest.

--Vous en tes certain?

--J'en suis certain, Sire.

--Et nous pouvons parler en toute libert?

--En toute libert.

--Alors, fermez cette porte, et coutez-moi.

Le cardinal s'inclina, obit, ferma la porte et montra du doigt au roi
un fauteuil dans lequel le roi s'assit ou plutt se laissa tomber.

Le cardinal se tint debout et attendit.

Le roi leva lentement les yeux sur le cardinal, et le regardant un
instant:

--Monsieur le cardinal, dit-il, j'ai eu tort.

--Tort, Sire! en quoi?

--De faire ce que j'ai fait.

Le cardinal regarda fixement le roi  son tour.

--Sire, dit il, une grande explication, une de ces explications claires,
nettes, prcises, qui ne laissent pas un doute, pas un nuage, pas une
ombre, tait, je crois, ncessaire entre nous; les paroles que vient de
prononcer Votre Majest me font croire que l'heure de cette explication
est venue.

--Monsieur le cardinal, dit Louis XIII se redressant, j'espre que vous
n'oublierez pas...

--Que vous tes le roi Louis XIII, et que je suis son humble serviteur,
le cardinal de Richelieu, non, Sire, soyez tranquille; mais cependant,
avec le profond respect que j'ai pour Votre Majest, je demande la
permission de vous le dire: si j'ai le malheur de la blesser, je me
retirerai si loin que non-seulement elle n'aura jamais l'ennui de me
revoir, ni mme le dsagrment d'entendre  l'avenir mme prononcer mon
nom. Si au contraire, elle admet que mes raisons soient bonnes, que mes
sujets de plaintes soient rels, elle n'a qu' me dire du mme accent
dont elle vient de dire: _J'ai eu tort_, elle n'aura qu' dire:
_Cardinal, vous avez raison_, et nous laisserons tomber le pass dans le
gouffre de l'oubli.

--Parlez, monsieur, dit le roi, je vous coute.

--Sire, commenons, s'il vous plat, par ce qui ne peut pas se discuter,
par mon dsintressement et ma probit.

--Les ai-je jamais attaqus? demanda le roi.

--Non, mais Votre Majest les a laiss attaquer devant elle, et c'est un
grand tort qu'elle a eu.

--Monsieur! fit le roi.

--Sire, ou je dirai tout, ou je me tairai; Votre Majest
m'ordonne-t-elle de me taire?

--Non, ventre saint-gris, comme disait le roi mon pre, je vous ordonne,
au contraire, de parler; mais..... mnagez-moi les reproches.

--Je suis cependant oblig de faire  Votre Majest ceux que je crois
qu'elle mrite.

Le roi se leva, frappa du pied, alla de son fauteuil  la fentre, de la
fentre  la porte, de la porte  son fauteuil, regarda Richelieu, qui
resta muet, et finit enfin par se rasseoir, en disant:

--Parlez; je mets mon orgueil royal aux pieds du crucifix, je suis prt
 tout entendre.

--J'ai dit, Sire, que je commencerais par mon dsintressement et ma
probit; veuillez donc m'couter.

Louis XIII fit un signe de tte.

--J'ai de mon patrimoine, continua le cardinal, vingt-cinq mille livres
de rente; le roi m'a donn six abbayes, qui rapportent cent vingt-cinq
mille livres; j'ai donc en tout, de rente, cent cinquante mille livres.

--Je sais cela, dit le roi.

--Votre Majest sait aussi, sans doute, que je suis, tant ministre,
bien entendu, entour de complots et de poignards,  ce point que je
dois avoir des gardes et un capitaine pour me dfendre.

--Je sais encore cela.

--Eh bien, Sire, j'ai refus soixante mille livres de pension que vous
m'avez offertes, aprs la prise de La Rochelle.

--Je m'en souviens.

--J'ai refus les appointements de l'amiraut, quarante mille livres;
j'ai refus un droit d'amiral, cent mille cus, ou plutt je l'ai
accept, mais j'en ai fait don  l'Etat. Enfin, j'ai refus un million
que les financiers m'offraient pour ne pas tre poursuivis; ils ont t
poursuivis, et je les ai forcs de dgorger dix millions dans les
caisses du roi.

--Il n'y a pas de contestation l-dessus, monsieur le cardinal, dit le
roi en tenant son chapeau, et je me plais  dire que vous tes le plus
honnte homme de mon royaume.

Le cardinal salua.

--Or, continua-t-il, quels sont mes ennemis prs de Votre Majest; quels
sont ceux qui m'accusent en face de la France et qui me calomnient aux
yeux de l'Europe; ceux qui devraient tre les premiers  me rendre
justice comme vous, Sire! S. A. R. Mgr Gaston votre frre, la reine Anne
rgnante, S. M. la reine mre.

Le roi poussa un soupir; le cardinal venait de toucher la plaie, il
continua:

--S. A. R. Monsieur m'a toujours dtest; comment ai-je rpondu  sa
haine? Dans l'affaire de Chalais il n'tait question de rien moins que
de m'assassiner; les aveux de toutes parts, et mme de la part de
monseigneur, ont t clairs et prcis; comment me suis je veng? Je lui
ai fait pouser la plus riche hritire du royaume, Mlle de Montpensier;
j'ai obtenu pour lui de Votre Majest, l'apanage et le titre de duc
d'Orlans, Mgr Gaston possde  cette heure un million et demi de
revenu.

--C'est--dire qu'il est plus riche que moi, monsieur le cardinal.

--Le roi n'a pas besoin d'tre riche, il peut ce qu'il veut. Quand le
roi a besoin d'un million, il demande un million, et tout est dit.

--C'est vrai, dit le roi, puisqu'avant-hier vous m'en avez donn quatre,
et hier un et demi.

--Faut-il que je rappelle  Votre Majest combien m'en veut la reine
Anne d'Autriche et tout ce qu'elle a fait contre moi, et quel est mon
crime  ses yeux; le respect me ferme la bouche.

--Non, parlez, monsieur le cardinal; je puis, je dois, je veux tout
entendre.

--Sire, le grand malheur des princes, la grande calamit des Etats,
sont les mariages des rois avec des princesses trangres; les reines,
venant soit d'Autriche, soit d'Italie, soit d'Espagne, apportent sur le
trne des sympathies de famille qui,  un moment donn, deviennent des
crimes d'Etat; combien de reines ont vol et voleront encore, au profit
de leur pre ou de leur frre, l'pe de la France sous le chevet du
roi, leur mari? Qu'arrive-t-il alors? C'est qu'il y a crime de trahison,
et que ses crimes ne pouvant pas tre poursuivis sur les vrais
coupables, on frappe tout autour d'eux, et que des ttes tombent qui ne
devraient pas tomber. Aprs avoir conspir avec l'Angleterre, la reine
Anne, qui m'en veut, parce qu'elle voit en moi le champion de la France,
conspire aujourd'hui avec l'Espagne et avec l'Autriche.

--Je le sais! je le sais! dit le roi d'une voix touffe; mais la reine
Anne n'a aucun pouvoir sur moi.

--C'est vrai; mais en direz-vous autant de la reine Marie, Sire, de la
reine Marie, la plus cruelle de mes trois ennemies, parce que c'est pour
elle que j'ai le plus fait.

--Pardonnez-lui, monsieur le cardinal.

--Non, Sire, je ne le lui pardonne pas.

--Mme si je vous en prie?

--Mme si vous me l'ordonnez; oh! je l'ai dit  Votre Majest,
puisqu'elle est venue me chercher ici, il faut qu'ici la vrit tout
entire lui soit dite.

Le roi poussa un soupir.

--Croyez-vous que je ne la connais pas, la vrit? dit-il d'une voix
altre.

--Pas tout entire et il faut qu'entire elle vous soit dite une fois;
votre mre, Sire, c'est terrible  dire  son fils, mais votre mre...

--Eh bien, ma mre? dit le roi regardant fixement le cardinal.

Ce regard du roi, qui et arrt les paroles dans la bouche d'un homme
moins rsolu  tout braver que l'tait le cardinal, sembla, au
contraire, les en faire jaillir.

--Votre mre, Sire, reprit-il, votre mre tait infidle  son poux.
Avant d'tre la femme de son mari, votre mre, lorsqu'elle a abord 
Marseille...

--Taisez vous, monsieur, dit le roi, les murs coutent et entendent
parfois, dit-on. S'ils coutent et s'ils entendent, ils peuvent parler,
et personne ne doit savoir, que vous et moi pourquoi j'hsite  donner
un hritier  la couronne, quand tout le monde m'en presse, et vous tout
le premier, et ce que je vous dis est si vrai, monsieur, ajouta le roi,
en se levant et en saisissant la main du cardinal, que si je croyais mon
frre fils du roi Henri IV, c'est--dire du seul sang qui ait le droit
de rgner sur la France, aussi vrai que Dieu et vous m'entendez,
monsieur, j'aurais dj abdiqu en sa faveur et me serais retir dans un
clotre o j'aurais pri pour ma mre et pour la France. Avez-vous
encore autre chose  me dire, monsieur; m'ayant dit cela, vous pouvez
tout me dire, maintenant?

--Eh bien oui, Sire, je vous dirai tout! s'cria le cardinal tonn, car
je commence  comprendre qu'au respect que j'ai dj pour Votre Majest,
va se joindre un sentiment d'admiration d'autant plus profonde qu'elle
restera secrte. Oh! Sire, quel horizon de tristesse me cachait le voile
que vous venez de soulever, et Dieu m'est tmoin que si je ne croyais
pas l'avenir de la France intress  ce que je vais vous dire, je
m'arrterais l et n'irais point jusqu'au bout; Sire, avez-vous essay
de voir clair dans le mystre terrible du 14 mai?

--Oui, et j'y suis parvenu.

--Mais les vrais assassins, les connaissez-vous, Sire?

--L'assassinat du marchal d'Ancre, dont je parle sans remords, et que
j'accomplirais encore demain s'il n'tait dj accompli depuis onze ans,
vous prouvera du moins que je connaissais l'un d'entre eux si je ne
connais pas les autres.

--Mais moi, Sire! moi qui n'avais pas les mmes raisons que Votre
Majest pour rester aveugle, moi j'ai t jusqu'au fond du mystre et je
les connais tous, moi, les assassins!

Le roi poussa un gmissement.

--Vous ignorez, Sire, qu'il y a eu une sainte femme, une crature
dvoue qui sachant que le crime devait s'accomplir, avait jur elle,
que le crime ne s'accomplirait pas. Savez-vous quelle a t sa
rcompense?

--On l'a enferme dans un tombeau, dont elle a vu, vivante, la porte se
murer sur elle, et o elle est reste dix-huit ans expose aux rayons
brlants de l't,  la bise glace de l'hiver; sa loge tait aux Filles
repenties; elle s'appelait la _Cotman_, elle est morte il y a douze
jours seulement.

--Et sachant cela, Sire, Votre Majest a souffert qu'une pareille
iniquit s'accomplit!

--Les rois sont personnes sacres, monsieur le cardinal, rpondit Louis
XIII avec ce culte terrible de la monarchie qui, sous Louis XIV, devait
aller jusqu' l'idoltrie; et malheur  ceux qui pntrent dans leurs
secrets.

--Eh bien! Sire, ce secret, il y a encore une autre personne que vous,
une autre personne que moi qui le sait.

Le roi fixa son oeil clair sur le cardinal; cet oeil interrogeait mieux
que n'eussent fait des paroles.

--Vous avez peut-tre entendu dire, continua Richelieu, que sur
l'chafaud Ravaillac avait demand  faire des aveux.

--Oui, dit Louis XIII plissant.

--Vous avez peut-tre entendu dire encore que le greffier alors
s'approcha de lui, et que sous la dicte du patient, dj  moiti
mutil, le greffier crivit le nom des vrais coupables.

--Oui, dit Louis XIII, sur une feuille volante dtache du procs.

Et le cardinal crut le voir plir encore.

--Vous avez peut-tre entendu dire enfin que cette feuille avait t
recueillie par le rapporteur Joly de Fleury, et garde soigneusement par
lui.

--J'ai entendu dire tout cela, monsieur le cardinal, aprs?....
aprs?....

--Eh bien, j'ai voulu reprendre cette feuille chez les enfants de M.
Joly de Fleury; deux hommes inconnus, l'un, un jeune homme de seize ans,
l'autre, un homme de vingt-six, se sont prsents un jour chez le
rapporteur, se sont faits connatre  lui, ont eu l'influence de se
faire remettre ce prcieux feuillet et l'ont emport.

--Et Votre Eminence, qui sait tout, n'a pas pu savoir quels taient ces
deux hommes? demanda le roi.

--Non, Sire, rpondit le cardinal.

--Eh bien, je vais vous le dire, moi, fit le roi en saisissant
fivreusement le bras du cardinal: l'an de ces deux hommes, c'tait M.
de Luynes; le plus jeune c'tait moi!

--Vous, Sire, s'cria le cardinal en reculant d'tonnement.

--Et, dit le roi en fouillant dans sa poitrine et en tirant d'une poche
intrieure un papier jauni et froiss, et ce procs-verbal dat par
Ravaillac sur l'chafaud, cette feuille fatale qui porte les noms des
coupables, la voil!

--O Sire! dit Richelieu, reconnaissant  la pleur du roi ce qu'il avait
d souffrir pendant toute cette scne, pardonnez-moi; tout ce que je
viens de vous dire, je croyais que vous l'ignoriez.

--Et quelle cause donniez-vous donc  ma tristesse,  mon isolement, 
mon deuil. Est-ce donc l'habitude des rois de France de se vtir comme
je le suis. Chez nous autres souverains, le deuil d'un pre, d'une mre,
d'un frre, d'une soeur, d'un parent, d'un autre roi, se porte en
violet; mais chez tous les hommes, roi et sujets, le deuil du bonheur se
porte en noir.

--Sire, dit le cardinal, il est inutile de garder ce papier, brlez-le.

--Non pas, monsieur, je suis faible; mais par bonheur, je me connais. Ma
mre est ma mre, au bout du compte, et de temps en temps elle reprend
son empire sur moi. Mais quand je sens que cet empire me fait dvier de
la ligne droite et me pousse  quelque chose d'injuste, je regarde ce
papier et il me rend la force, ce papier. Monsieur le cardinal, dit le
roi d'une voix sombre, mais rsolue, gardez-le comme un pacte entre
nous, et le jour o il me faudra rompre avec ma mre, l'loigner de moi,
l'exiler de Paris, la chasser de la France, ce papier  la main, exigez
de moi ce que vous voudrez.

Le cardinal hsitait.

--Prenez, dit le roi, prenez, je le veux.

Le cardinal s'inclina et prit le papier.

--Puisque Votre Majest le veut, dit-il.

--Et maintenant, ne me faites plus de conditions, monsieur le cardinal,
la France et moi nous nous remettons entre vos mains.

Le cardinal prit les mains du roi, mit un genou en terre, les baisa et
lui dit:

--Sire, en change de cet instant, Votre Majest acceptera, je l'espre,
le dvouement de toute ma vie.

--J'y compte, monsieur, dit le roi avec cette suprme majest qu'il
savait prendre dans certains moments; et maintenant, ajouta-t-il, mon
cher cardinal, oublions tout ce qui s'est pass, ddaignons toutes ces
misrables intrigues de ma mre, de mon frre et de la reine, et ne nous
occupons plus que de la gloire de nos armes et de la grandeur de la
France.




CHAPITRE XXI.

OU LE CARDINAL RGLE LE COMPTE DU ROI.


Le lendemain,  deux heures aprs-midi, le roi Louis XIII, assis dans un
grand fauteuil, la canne entre les jambes, son chapeau noir  plumes
noires pos sur sa canne, le sourcil un peu moins fronc, le visage un
peu moins ple que d'habitude, regardait le cardinal de Richelieu assis
 son bureau et travaillant.

Tous deux taient dans ce cabinet de la place Royale, o nous avons vu
le roi, pendant ses trois jours de rgne, passer de si mauvaises heures.

Le cardinal crivait, le roi attendait.

Le cardinal leva la tte.

--Sire, dit-il, j'ai crit en Espagne,  Mantoue,  Venise et  Rome, et
j'ai eu l'honneur de montrer  Votre Majest mes lettres qu'elle a
approuves. Maintenant je viens, toujours par l'ordre de Votre Majest,
d'crire  son cousin le roi de Sude. Cette rponse tait plus
difficile  faire que les autres. S. M. le roi Gustave-Adolphe, trop
loign de nous, apprcie mal les hommes tout en jugeant bien les
vnements, et les apprciant avec son esprit  lui, et ne les jugeant
point sur l'impression gnrale.

--Lisez, lisez, monsieur le cardinal, dit Louis XIII, je sais
parfaitement ce que contenait la lettre de mon cousin Gustave.

Le cardinal salua et lut:

  Sire,

  Cette familiarit avec laquelle Votre Majest veut bien m'crire est
  un grand honneur pour moi, tandis que ma familiarit  moi envers
  Votre Majest, quoique autorise par elle, serait tout  la fois un
  manque de respect et un oubli de l'humilit que m'impose le peu
  d'opinion que j'ai de moi-mme et ce titre de prince de l'Eglise que
  vous voulez bien me donner.

  Non, Sire, je ne suis pas un grand homme; non, Sire, je ne suis pas
  un homme de gnie. Seulement je suis, comme vous voulez bien me le
  dire, un honnte homme, et c'est  ce point de vue que le roi mon
  matre veut bien surtout m'apprcier, n'ayant besoin d'avoir recours
  qu' lui-mme dans toutes les questions o le gnie et la grandeur ont
  besoin d'intervenir. Je traiterai donc directement avec Votre Majest,
  comme elle le dsire, mais comme simple ministre du roi de France.

  Oui, sire, je suis sr de mon roi, plus sr aujourd'hui que jamais,
  car aujourd'hui encore il vient, en me maintenant au pouvoir contre
  l'opinion de la reine Marie de Mdicis, sa mre, contre celle de la
  reine Anne, son pouse, contre celle Mgr Gaston, son frre, de me
  donner une nouvelle preuve que, si son coeur cde parfois  ces beaux
  sentiments de pit filiale, d'amiti fraternelle et de tendresse
  conjugale qui sont le bonheur des autres hommes, et que Dieu a mis
  dans tous les coeurs honntes et bien ns, la raison d'Etat vient
  aussitt corriger ces nobles lans de l'me auxquels les rois sont
  parfois forcs de rsister, en se faisant une vertu pre et rigide,
  qui met le bien de ses sujets et les ncessits du gouvernement avant
  les lois mmes de la nature.

  Un des grands malheurs de la royaut, Sire, est que Dieu ait plac si
  haut ses reprsentants sur la terre, que les rois, ne pouvant avoir
  d'amis, soient forcs d'avoir des favoris. Mais, loin de se laisser
  influencer par ses favoris, vous avez pu voir que mon matre,  qui a
  t donn le beau surnom de Juste, a su, au contraire--et M. de
  Chalais, que vous nommez, en est la preuve--a su les abandonner mme 
  la justice criminelle, du moment o ils taient accuss d'empiter
  d'une faon fatale sur les affaires d'Etat; et mon matre a le regard
  trop pntrant et la main trop ferme pour permettre que jamais une
  intrigue, si bien ourdie qu'elle soit et si puissants que soient ceux
  qui la mettront en avant, renverse un homme qui a dvou son esprit 
  son roi et son coeur  la France; peut-tre un jour descendrai-je du
  pouvoir, mais je puis affirmer que je n'en tomberai pas.

  Oui, Sire--et mon roi,  qui j'ai eu l'honneur de communiquer votre
  lettre, n'ayant rien de cach pour lui, m'autorise  vous le
  dire,--oui, je suis sr, sauf la permission de Dieu, qui peut
  m'enlever de ce monde au moment o j'y penserai le moins, oui, je suis
  sr de rester trois ans au pouvoir, et, en ce moment mme, le roi m'en
  renouvelle l'assurance--en effet, Louis XIII fit  Richelieu un signe
  affirmatif.--Oui, je suis sr de rester trois ans au pouvoir et de
  tenir, au nom du roi et au mien, les engagements que je prends
  directement avec vous par ordre trs positif de mon matre.

  Quant  appeler Votre Majest _ami Gustave_,--je ne connais que deux
  hommes dans l'antiquit: Alexandre et Csar; que trois hommes dans
  notre monarchie moderne: Charlemagne, Philippe-Auguste et Henri IV,
  qui puissent se permettre vis--vis d'elle une si flatteuse
  familiarit. Moi, qui suis si peu de chose, je ne puis que me dire de
  Votre Majest le trs humble et trs obissant serviteur.

  [+] ARMAND, cardinal Richelieu.

  Comme le dsire Votre Majest, et comme mon roi est enchant d'en
  donner l'ordre, ce sera M. le baron de Charnass qui lui remettra
  cette lettre et qui sera charg de ngocier avec Votre Majest cette
  grande affaire de la ligue protestante, pour laquelle il a les pleins
  pouvoirs du roi, et, si vous y tenez absolument, j'ajouterai les
  miens.

Pendant tout le temps que le cardinal avait lu cette longue lettre, qui
tait une apologie du roi un peu trop librement attaqu par
Gustave-Adolphe, Louis XIII, tout en mordant  deux ou trois passages sa
moustache, avait approuv de la tte; mais quand la lettre fut
compltement acheve, il demeura un instant pensif et demanda au
cardinal:

--Eminence, en votre qualit de thologien, pouvez-vous m'affirmer que
cette alliance avec un hrtique ne compromet point le salut de mon
me?

--Comme c'est moi qui l'ai conseille  Votre Majest, s'il y a un pch
je le prends sur moi.

--Voil qui me rassure un peu, dit Louis XIII, mais ayant tout fait
depuis que vous tes ministre et comptant dans l'avenir tout faire
d'aprs vos avis, croyez-vous, mon cher cardinal, que l'un de nous
puisse tre damn sans l'autre?

--La question est trop difficile pour que j'essaye d'y rpondre; mais
tout ce que je puis dire  Votre Majest, c'est que ma prire  Dieu est
de ne jamais me sparer d'elle, soit en ce monde, soit pendant
l'ternit.

--Ah! fit le roi respirant, notre travail est donc fini, mon cher
cardinal.

--Pas encore tout  fait, Sire, dit Richelieu, et je prie Votre Majest
de m'accorder encore quelques instants pour l'entretenir des engagements
qu'elle a pris et des promesses qu'elle a faites.

--Voulez-vous parler des sommes que m'avaient demandes mon frre, ma
mre et ma femme?

--Oui, Sire.

--Des tratres, des trompeurs et des infidles. Vous qui prchez si bien
l'conomie, n'allez vous pas me donner le conseil de rcompenser
l'infidlit, le mensonge et la trahison?

--Non, Sire; mais je vais dire  Votre Majest: Une parole royale est
sacre; une fois donne, elle doit tre tenue. Votre Majest a promis
cinquante mille cus  son frre...

--S'il tait lieutenant gnral; puisqu'il ne l'est plus!

--Raison de plus, pour lui donner un ddommagement.

--Un fourbe qui a fait semblant d'aimer la princesse Marie rien que pour
nous susciter des embarras de toute espce.

--Dont nous voil sortis, je l'espre, puisque lui-mme a dit qu'il
renonait  cet amour.

--Tout en faisant son prix pour y renoncer.

--S'il a fait son prix, Sire, il faut lui payer cette renonciation au
taux qu'il a fix lui-mme.

--Cinquante mille cus!

--C'est cher, je le sais bien; mais un roi n'a que sa parole.

--Il n'aura pas plutt ses cinquante mille cus qu'il se sauvera avec en
Crte, prs du roi Minos, comme il appelle le duc Charles IV.

--Tant mieux, Sire, car alors les cinquante mille cus auront t
placs; pour cinquante mille cus, nous prendrons la Lorraine.

--Et vous croyez que l'empereur Ferdinand nous laissera faire?

--A quoi nous servirait Gustave-Adolphe?

Le roi rflchit un instant.

--Vous tes un rude joueur d'checs, monsieur le cardinal, dit-il;
monsieur mon frre aura ses cinquante mille cus; mais quant  ma mre,
qu'elle ne compte pas sur ses soixante mille livres!

--Sire, S. M. la reine mre avait besoin de cette somme il y a dj
longtemps, puisqu'elle m'avait demand cent mille livres, et qu' mon
grand regret je n'avais pu lui en donner que cinquante. Mais  cette
poque nous tions totalement dpourvus d'argent, tandis qu'aujourd'hui
nous en avons.

--Cardinal, vous oubliez tout ce que vous m'avez dit hier de ma mre?

--Vous ai-je dit qu'elle ne ft pas votre mre, Sire?

--Non; pour mon malheur et pour celui de la France, elle l'est.

--Sire, vous avez sign  S. M. la reine-mre un bon de soixante-mille
livres.

--J'ai promis, je n'ai rien sign.

--Une promesse royale est bien autrement sacre qu'un crit!

--Alors c'est vous qui les lui donnerez et non pas moi; peut-tre nous
en aura-t-elle quelque reconnaissance et nous laissera-t-elle
tranquilles?

--La reine ne nous laissera jamais tranquilles, Sire; l'esprit
tracassier des Mdicis est en elle, et elle passera sa vie  regretter
deux choses qu'elle ne peut reprendre: la jeunesse vanouie et son
pouvoir perdu.

--Passe encore pour la reine-mre, mais la reine, qui se fait payer son
fil de perles par M. d'Emery et qui me le redemande!... oh! pour ceci
par exemple!

--Cela ne prouve qu'une chose, Sire, c'est que la reine, pour recourir 
de pareils moyens, est fort gne. Or, il n'est point convenable, quand
le roi a la clef d'une caisse contenant plus de quatre millions, que la
reine emprunte vingt mille livres  un particulier. Sa Majest
apprciera, je l'espre, et au lieu d'un bon de trente mille livres,
signera un bon de cinquante mille livres  la reine,  la condition
qu'elle remboursera les vingt mille livres  M. d'Emery. La couronne de
France est d'or pur, Sire, et elle doit reluire aussi bien au front de
la reine qu' celui du roi.

Le roi se leva, alla au cardinal et lui tendit la main.

--Non-seulement, monsieur le cardinal, dit-il, vous tes un grand
ministre, un bon conseiller, mais encore un ennemi gnreux; je vous
autorise, monsieur le cardinal,  faire payer les diffrentes sommes
dont nous venons de rgler l'emploi.

--C'est le roi qui les a promises, c'est au roi de les acquitter; le roi
signera des bons que l'on prsentera  la caisse et qui seront pays 
vue; mais il me semble que Sa Majest oublie une des gratifications
qu'il a accordes.

--Laquelle?

--Je croyais que, dans sa gnreuse rpartition, le roi avait accord 
M. de l'Angly, son fou, la mme somme qu' M. de Baradas, son favori,
trente mille livres.

Le roi rougit.

--L'Angly a refus, dit-il.

--Raison de plus, Sire, pour maintenir la libralit. M. l'Angly a
refus pour que les gens qui demandent ou qui acceptent le croyent
vritablement fou, et ne sollicitent pas sa place prs de Votre Majest.
Mais le roi n'a que deux vrais amis prs de lui, son fou et moi; qu'il
ne soit pas ingrat auprs de l'un, aprs avoir si largement rcompens
l'autre.

--Soit, vous avez raison, monsieur le cardinal; mais il y a un petit
drle qui a mrit toute ma colre, et celui-l...

--Celui-l, Sire, Votre majest n'oubliera point qu'il a t prs de
trois mois son favori, et qu'un roi de France peut bien donner dix mille
livres par mois  celui qu'il honore de son intimit.

--Oui, mais qu'il aille les offrir  une fille comme Mlle Delorme.

--Fille trs-utile, Sire, puisque c'est elle qui m'a prvenu de la
disgrce dans laquelle j'allais tomber et qui, en me donnant le temps de
penser  ma chute, m'a permis de l'envisager en face. Sans elle, Sire,
en apprenant, sans y tre prpar, que j'avais dmrit des bonts du
roi, je fusse rest sur le coup. Une compagnie pour M. de Baradas, Sire,
et qu'il prouve  Votre Majest qu'il vous reste fidle serviteur, comme
vous lui restez bon matre.

Le roi rflchit un instant.

--Monsieur le cardinal, demanda-t-il, que dites-vous de son camarade
Saint-Simon?

--Je dis qu'il m'est fort recommand, Sire, par une personne  qui je
veux beaucoup de bien, et qu'il est trs-propre  tenir prs de Votre
Majest la place que l'ingratitude de M. Baradas laisse vacante.

--Sans compter, ajouta le roi, qu'il sonne admirablement le cor; je suis
bien aise que vous me le recommandiez, cardinal, je verrai  faire
quelque chose pour lui. A propos, et le conseil?

--Votre Majest veut-elle le fixer  demain  midi au Louvre;
j'exposerai mon plan de campagne, et nous tcherons d'avoir, pour passer
les rivires, autre chose que les doigts de Monsieur.

Le roi regarda le cardinal avec l'tonnement qu'il manifestait chaque
fois qu'il le voyait si bien instruit de choses qu'il et d ignorer.

--Mon cher cardinal, lui dit-il en riant, vous avez  coup sr un dmon
 votre service,  moins que vous ne soyez--ce  quoi j'ai plus d'une
fois pens-- moins que vous ne soyez le dmon lui-mme.

FIN DU TROISIME VOLUME.




QUATRIME VOLUME.

CHAPITRE Ier.

L'AVALANCHE.


Au moment mme o le conseil, convoqu cette fois par Richelieu, se
runissait au Louvre, c'est--dire vers onze heures du matin, une petite
caravane, qui tait partie de Doulx au point du jour, apparaissait 
l'extrmit des maisons de la petite ville d'Exilles, situe sur
l'extrme frontire de France, et qui n'est plus spare des Etats du
prince de Pimont que par Chaumont, dernier bourg appartenant au
territoire franais.

Cette caravane se composait de quatre personnes montes sur des mulets.

Deux hommes et deux femmes.

Dans les deux hommes, qui voyageaient  visage dcouvert avec le costume
basque, il tait facile de reconnatre deux jeunes gens, dont le plus
g avait vingt-trois ans et le plus jeune dix-huit ans  peine.

Quant aux deux femmes, il tait plus difficile de savoir leur ge,
vtues qu'elles taient de robes de plerines  larges capuchons, qui
leur cachaient entirement le visage, prcaution que l'on pouvait aussi
bien attribuer au froid qu'au dsir de ne pas tre reconnues.

A cette poque les Alpes n'taient point comme aujourd'hui sillonnes
par les magnifiques chemins du Simplon, du mont Cenis, et du
Saint-Gothard, et l'on ne pntrait en Italie que par des sentiers o
rarement deux pitons eussent pu marcher de front, et o les mulets
trottaient, allure qui d'ailleurs leur est non-seulement familire, mais
sympathique au suprme degr.

Pour le moment, un des deux cavaliers, et c'tait le plus g des deux,
marchait  pied, tenant par la bride un des mulets, mont par la plus
jeune des femmes, laquelle, ne voyant personne sur la route, qu'une
espce de marchand ambulant qui prcdait la caravane de cinq cents pas
environ, fouettant devant lui un petit cheval charg de ballots, avait
rejet son capuchon en arrire, et qui, par la mise en vidence de
cheveux d'un blond doux, d'un teint merveilleux de fracheur, accusait 
peine dix-sept  dix-huit ans.

L'autre femme suivait le visage entirement enseveli dans son capuchon.
La tte courbe, soit par le poids de la pense, soit par celui de la
fatigue; elle paraissait parfaitement insouciante du chemin qu'elle
suivait ou plutt que suivait sa monture, sur l'extrme crte d'un
rocher qui, d'un ct, dominait le prcipice et, de l'autre ct tait
domin par la montagne couverte de neige. Son mulet, plus proccup
qu'elle du chemin, abaissait de temps en temps la tte, flairait le vide
et paraissait comprendre, par le soin qu'il mettait  n'avancer un pied
que quand les trois autres taient bien assurs, toute l'tendue du
danger qu'il y avait pour lui  faire un faux pas.

Ce danger tait si rel, que, pour ne pas le voir et peut-tre pour ne
point cder  ce dmon du vide qu'on appelle le vertige, et auquel il
est si difficile de rsister, le quatrime voyageur, jeune homme aux
cheveux blonds,  la taille mince et bien prise, aux yeux flamboyants de
jeunesse et de vie, assis sur son mulet  la manire des femmes,
c'est--dire de ct et tournant le dos  l'abme, chantait en
s'accompagnant d'une mandoline pendue  son cou par un ruban bleu de
ciel, les vers suivants, tandis que le quatrime mulet, dbarrass de
son cavalier, suivait librement le mulet du chanteur:

  Vnus est par cent mille noms
  Et par cent mille autres surnoms
  Des pauvres amants outrage;
  L'un la dit plus dure que le fer,
  L'autre la surnomme enfer,
  Et l'autre la nomme enrage.

  L'un l'appelle soucis et pleurs,
  L'autre tristesse et douleurs
  Et l'autre la dsespre.
  Mais moi, parce qu'elle a toujours
  Et propice  mes amours,
  Je la surnomme la sucre!

Quant au plus g des deux jeunes gens, il ne jouait pas de la viole, il
ne chantait pas, il tait trop occup pour cela.

Tous ses soins taient concentrs sur la jeune femme dont il s'tait
fait le guide et sur les dangers qui la menaaient, elle et sa monture,
dans le chemin troit et difficile, tandis qu'elle le regardait de cet
oeil doux et charmant dont les femmes regardent l'homme que
non-seulement elles aiment et qui les aime, mais qui se dvoue soit 
leur sret, soit  leur fantaisie, second dvouement dont elles sont
parfois plus reconnaissantes que du premier.

Au bout d'un moment,  l'un des dtours du sentier, la petite caravane
fit halte.

Cette halte tait occasionne par une grave question  rsoudre.

On approchait, comme nous l'avons dit, de Chaumont, c'est--dire du
dernier bourg franais, puisque, depuis deux heures dj l'on avait
dpass Exilles, et son fort; on tait donc loign d'une demi-lieue 
peine de la borne qui spare le Dauphin du Pimont.

Au del de cette borne, on allait se trouver en pays ennemi, puisque
non-seulement Charles-Emmanuel savait les grands prparatifs que le
cardinal faisait contre lui, mais encore avait t officiellement
prvenu que s'il ne donnait point passage aux troupes qui allaient faire
lever le sige de Cazal et ne se joignait, point  elles, la guerre lui
tait d'avance dclare.

Or, la grave question qui s'agitait tait celle-ci: Passerait-on
franchement par ce que l'on appelait le Pas de Suze, au risque d'tre
reconnu et arrt par Charles-Emmanuel, ou prendrait-on un guide, et en
suivant ce guide, quelque chemin dtourn qui permettrait d'viter Suze
et mme Turin, pour aller directement en Lombardie?

La jeune fille, avec cette charmante confiance que la femme qui aime a
dans l'homme aim, s'abandonnait absolument  la prudence et au courage
de son conducteur; elle ne savait que le regarder de ses beaux yeux
noirs et avec son doux sourire en disant:

--Vous savez mieux que moi ce qu'il faut faire, faites ce que vous
voudrez.

Le jeune homme, effray de cette responsabilit,  l'endroit de la femme
qu'il aimait, se tourna, comme pour l'interroger, vers celle dont le
visage tait cach sous son capuchon.

--Et vous, madame, lui demanda-t-il, quel est votre avis?

Celle  qui la parole tait adresse, leva son capuchon, et l'on put
voir le visage d'une femme de 45  55 ans, vieilli, amaigri, ravag par
une longue souffrance, les yeux seuls, devenus trop grands  force de
chercher  voir dans l'inconnu, semblaient vivants au milieu de cette
face ple qui semblait dj en proie  la rigidit cadavrique.

--Plat-il? demanda-t-elle.

Elle n'avait rien cout, rien entendu,  peine avait-elle remarqu que
l'on avait fait halte.

Le jeune homme haussa la voix, car le bruit que faisait la Doire, en
roulant au fond du prcipice, empchait que l'on entendt des paroles
prononces non-seulement  voix basse, mais avec un accent ordinaire.

Le jeune homme la mit au courant de la question.

--Mon avis, dit-elle, puisque vous voulez bien le demander, est que nous
nous arrtions  la prochaine ville, et, puisqu'elle est ville
frontire, que nous y demandions des renseignements locaux. S'il existe
des chemins dtourns, on nous les indiquera; si nous avons besoin d'un
guide, nous l'y trouverons; quelques heures de plus ou de moins n'ont
aucune importance, mais ce qui est important, c'est que nous ne soyons
pas, c'est--dire que vous ne soyez pas reconnu.

--Chre madame, rpondit le jeune homme, la sagesse en personne a parl
par votre bouche, et nous suivrons votre avis.

--Eh bien? demanda la jeune fille.

--Eh bien, tout est arrt, mais que regardiez-vous?

--Voyez donc, n'est-ce pas une chose miraculeuse sur ce plateau?

Les yeux du jeune homme se tournrent dans la direction indique.

--Quoi? demanda-t-il.

--Des fleurs dans cette saison!

Et, en effet, presque immdiatement au-dessous de la ligne des neiges,
on voyait tinceler quelques fleurs d'un rouge vif.

--Ici, chre Isabelle, dit le jeune homme, il n'y a pas de saison, et
l'hiver est  peu prs ternel; cependant, de temps en temps, pour
rjouir la vue et pour qu'il soit dit que dans son inpuisable
fcondit, la nature est toujours jeune, quelque belle fe laisse en
passant tomber de sa main la semence de cette fleur qui pousse jusqu'au
milieu des neiges, et que pour cette raison on appelle la rose des
Alpes.

--Oh! la charmante fleur, dit Isabelle.

--La dsirez-vous? s'cria le jeune homme.

Et avant que la jeune fille et pu rpondre, il s'tait lanc et
gravissait le roc qui le sparait du plateau et de la fleur.

--Comte, comte, s'cria la jeune fille, au nom du ciel! ne faites donc
point de pareilles folies, ou je n'oserai plus rien regarder ou du
moins ne plus rien voir.

Mais celui auquel on avait donn le titre de comte et dans la personne
duquel nous n'avons aucune raison pour qu'on ne reconnaisse pas le comte
de Moret, tait dj parvenu sur le plateau, avait dj cueilli la fleur
et se laissait, en vrai montagnard, glisser le long du rocher, quoiqu'il
et, en homme qui prvoit toutes les ventualits, ainsi que son
compagnon, autour de la taille une corde roule en guise de ceinture,
corde destine  aider le voyageur dans les montes et dans les
descentes difficiles.

Il prsenta la rose des Alpes  la jeune fille qui, rougissant de
plaisir, la porta  ses lvres, puis ouvrit sa robe et la glissa dans sa
poitrine.

En ce moment, un bruit pareil  celui du tonnerre se fit entendre venant
de la cime de la montagne; un nuage de neige obscurcit l'atmosphre, et
l'on vit avec la rapidit de l'clair glisser sur la dclivit rapide
une montagne blanche qui allait se prcipitant de haut en bas, et qui
augmentait de vitesse et de force  mesure qu'elle se prcipitait.

--Gare  l'avalanche! cria le plus jeune des deux voyageurs en sautant 
bas de son mulet, tandis que son compagnon, saisissant Isabelle entre
ses bras, allait s'appuyer avec elle contre le rocher auquel il
demandait un abri.

La voyageuse ple rejeta son capuchon en arrire et regarda
tranquillement ce qui se passait.

Tout  coup cependant elle poussa un cri.

L'avalanche n'tait que partielle; elle enveloppait un espace de cinq
cents pas  peu prs et commenait  deux cents pas en avant de la
petite caravane, qui sentit la terre trembler sous ses pas et le souffle
puissant de la mort passer devant elle.

Mais ce cri pouss par la femme ple n'tait point un cri de terreur
personnelle; elle seule avait vu ce que n'avait pu voir le plus jeune
des deux hommes, c'est--dire le page Galaor, proccup qu'il tait de
sa conversation personnelle, ni le comte de Moret, proccup qu'il tait
de la sret d'Isabelle; elle avait vu la trombe foudroyante envelopper
l'homme et l'animal qui marchaient  trois cents pas devant eux et les
prcipiter dans l'abme.

A ce cri, le comte de Moret et Galaor se retournrent avec une anxit
d'autant plus grande, que, se sentant instinctivement sauvs, ils
songrent, par ce retour naturel  l'homme, au danger que pouvaient
courir les autres.

Mais ils ne virent rien que la femme ple, qui, le bras tendu vers un
point qu'elle indiquait du doigt, criait:

--L! l! l!

Alors leurs yeux se portrent sur le chemin que son exigut mme avait
prserv de l'encombrement.

Le mulet et le marchand forain qui les prcdaient avaient disparu, le
chemin tait vide.

Le comte de Moret comprit tout.

--Venez doucement, dit-il  Isabelle, venez en vous appuyant au rocher,
et vous, ma chre madame de Cotman, suivez Isabelle; et nous, Galaor,
courons: peut-tre est-il possible de sauver ce malheureux.

Et s'lanant avec l'agilit d'un montagnard, le comte de Moret, suivi
de Galaor, se prcipita vers l'endroit que lui indiquait le doigt de la
femme ple, qui n'tait autre, comme nous venons de le dire, que Mme de
Cotman, que le cardinal de Richelieu, si confiant qu'il ft dans le
respect du comte de Moret et dans la chastet d'Isabelle, avait jug 
propos, ne ft-ce que par concession aux convenances mondaines, de leur
donner pour compagne de voyage.




CHAPITRE II.

GUILLAUME COUTET.


Arrivs  l'endroit indiqu, les deux jeunes gens, en s'appuyant l'un 
l'autre, jetrent avec terreur le regard dans le prcipice.

Ils ne virent rien d'abord, leurs yeux se portaient trop loin.

Mais ils entendirent directement au-dessous d'eux ces paroles aussi
nettement articules que le permettait la profonde terreur de celui qui
les prononait.

--Si vous tes chrtiens, pour l'amour de Dieu, sauvez-moi!

Leurs yeux se portrent dans la direction de la voix, et ils aperurent
 dix pieds au-dessous d'eux, surplombant un prcipice de mille  douze
cents pieds, un homme accroch  un sapin  moiti dracin et pliant
sous son poids.

Ses pieds s'appuyaient  une asprit du rocher qui pouvait l'aider  se
maintenir o il tait, mais qui devenait inutile du moment o l'arbre
achverait de se rompre;  ce moment, qui ne pouvait tarder, il tait
vident qu'il serait avec son soutien prcipit dans l'abme.

Le comte de Moret jugea le pril d'un coup d'oeil.

--Coupe un bton de dix-huit pouces de long cria-t-il, et assez fort
pour soutenir un homme.

Galaor, montagnard comme Moret, comprit  l'instant mme l'intention du
comte.

Il tira de son fourreau une espce de poignard  large lame aigu et
tranchante, se jeta sur un trbinthe bris, et en quelques instants, en
et fait ce que dsirait le comte, c'est--dire une espce de traverse
d'chelle.

Pendant ce temps, le comte avait droul la corde qui l'enveloppait et
qui mesurait une longueur double de la distance du malheureux dont ils
entreprenaient le sauvetage.

En quelques secondes la traverse fut solidement fixe  l'extrmit de
la corde, et aprs les paroles d'encouragement jetes au malheureux
suspendu entre la vie et la mort, il vit descendre  lui la corde et la
traverse.

Il s'en empara, s'y attacha solidement au moment mme o le sapin
dracin roulait dans le prcipice.

Une inquitude restait; le rocher sur lequel devait glisser la corde
tait tranchant et pouvait, dans son mouvement d'ascension, couper cette
corde.

Par bonheur, les deux femmes venaient de les joindre, et les mulets avec
elles. On fit approcher l'un d'eux du bord, mais  une distance
cependant qui permit  celui qu'on voulait sauver de poser ses pieds 
terre. On passa la corde par-dessus la selle, et tandis qu'Isabelle
priait, les yeux tourns contre le rocher, et que Mme de Cotman
maintenait avec une force presque virile le mulet par la bride, les deux
hommes s'attachrent  la corde et, d'un commun effort, la tirrent 
eux.

La corde glissa comme sur une poulie, et au bout de quelques secondes on
vit apparatre au niveau du prcipice la tte ple du malheureux qui
venait si miraculeusement d'chapper  la mort.

Un cri de joie salua cette apparition, et  ce cri seulement Isabelle se
retourna et joignit sa voix  celle de ses compagnons pour crier  son
tour:

--Courage, courage, vous tes sauv.

En effet, l'homme mettait le pied sur le rocher, et, lchant la corde,
se cramponnait  la selle du mulet.

On fit faire au mulet un pas en arrire, et l'homme, au bout de ses
forces, lcha son nouvel appui, battit l'air de ses bras en faisant
entendre une espce de cri inarticul, et tomba vanoui dans les bras du
comte de Moret.

Le comte de Moret approcha de sa bouche une gourde pleine d'une de ces
liqueurs vivifiantes qui ont prcd de cent ans l'alcool, et toujours
taient fabriques dans les Alpes, et lui en fit boire quelques gouttes.

Il est vident que la force qui l'avait soutenu tant qu'il y avait
danger, l'avait abandonn au moment o il avait compris qu'il tait
sauv.

Le comte de Moret le coucha le dos appuy au rocher et, tandis
qu'Isabelle lui faisait respirer un flacon de sels alcalins, dnoua la
traverse, qu'il jeta loin de lui avec ce ddain qu'a l'homme pour tout
instrument ayant rendu le service qu'il devait rendre, et enroula de
nouveau la corde autour de sa ceinture.

Galaor, de son ct, remettait avec l'insouciance de son ge son couteau
de chasse au fourreau.

Au bout de quelques instants,  la suite de deux ou trois mouvements
convulsifs, l'homme ouvrit les yeux.

L'expression de son visage indiquait qu'il ne se souvenait de rien de ce
qui lui tait arriv; mais peu  peu la mmoire lui revint, il comprit
les obligations qu'il avait  ceux dont il tait entour, et ses
premires paroles furent des actions de grces.

Puis,  son tour, le comte de Moret, qu'il prenait pour un simple
montagnard, lui expliqua ce qui s'tait pass.

--Je me nomme Guillaume Coutet, lui rpondit l'homme. J'ai une femme qui
vous doit de n'tre pas veuve, trois enfants qui vous doivent de ne pas
tre orphelins; mais dans quelque circonstance que ce soit, si vous avez
besoin de ma vie, demandez la.

Alors, s'appuyant sur le comte, en proie  cette terreur rtrospective
plus terrible que la terreur qui prcde ou accompagne l'accident, il
s'approcha du prcipice, considra en frmissant le sapin bris, puis
jeta un coup d'oeil sur ce chaos informe de neige, de quartiers de
glace, d'arbres dracins, de rocs amoncels qui gisaient au fond de la
valle, faisant cumer la Doire contre l'obstacle imprvu qu'ils
venaient de mettre  son cours.

Il poussa un soupir en pensant au mulet et  son chargement, seule
fortune qu'il possdt, selon toute probabilit, et qui tait perdue.

Mais, par un retour sur lui-mme, il murmura:

--La vie est le plus grand bien qui vienne de vous, mon Dieu, et du
moment o elle est sauve, merci  vous, mon Dieu, et  ceux qui me l'ont
conserve.

Mais au moment de se mettre en route, il s'aperut que, soit faiblesse
morale, soit commotion de la chute, il lui tait impossible de faire un
pas.

--Vous avez dj trop fait pour moi, dit-il au comte de Moret et 
Isabelle; puisque je ne puis rien faire pour vous en change de la vie
que je vous dois, que je ne vous retarde pas dans votre voyage.
Seulement ayez la bont de prvenir l'hte du _Genvrier d'or_ qu'un
accident est arriv  son parent Guillaume Coutet, lequel est rest sur
la route, et le prie de lui envoyer des secours.

Le comte de Moret dit quelques mots tout bas  Isabelle, qui rpondit
par un signe d'affirmation.

Puis s'adressant au pauvre diable:

--Mon cher ami, lui dit-il, nous ne vous abandonnerons pas, du moment o
Dieu a permis que nous eussions le bonheur de vous sauver la vie. Nous
ne sommes plus qu' une demi-heure de la ville.--Vous allez monter sur
mon mulet, et comme je faisais tout--l'heure quand l'accident est
arriv, je conduirai celui de madame par la bride.

Guillaume Coutet voulut faire quelques observations, mais le comte de
Moret lui ferma la bouche en lui disant:

--J'ai besoin de vous, mon ami, et peut-tre pouvez-vous, dans les
vingt-quatre heures, vous acquitter du service que je vous ai rendu, en
m'en rendant un plus grand encore.

--Bien vrai? demanda Guillaume Coutet.

--Foi de gentilhomme! rpondit le comte de Moret, oubliant qu'il se
dnonait par ces paroles.

--Excusez-moi, dit le marchand forain en s'inclinant, mais je dois, je
le vois bien, vous obir  double titre: d'abord parce que vous m'avez
sauv la vie, et ensuite parce que vous avez droit par votre rang de
commander  un pauvre paysan comme moi.

Alors, avec l'aide du comte et de Galaor, Guillaume Coutet monta sur le
mulet du comte, tandis que celui-ci reprenait sa place  la tte du
mulet d'Isabelle--heureuse que l'homme qu'elle aimait et eu l'occasion
de donner devant elle une preuve de son adresse, de son courage et de
son humanit.

Un quart d'heure aprs, la petite caravane entrait dans le bourg de
Chaumont et s'arrtait  la porte du _Genvrier d'or_.

Au premier mot que dit Guillaume Coutet  l'hte du _Genvrier d'or_,
non pas du rang de l'homme qui lui avait sauv la vie, mais du service
qu'il lui avait rendu, matre Germain mit l'htel tout entier  sa
disposition.

Le comte de Moret n'avait pas besoin de tout l'htel; il avait besoin
d'une grande chambre  deux lits, pour Isabelle et la dame de Cotman,
et d'une autre chambre pour lui et Galaor.

Il eut donc la double satisfaction d'avoir ce qu'il dsirait et de ne
dranger personne. Quant  Guillaume Coutet, il eut la propre chambre et
le lit de son cousin. Le mdecin que l'on envoya chercher visita
Guillaume Coutet des pieds  la tte et dclara qu'il n'avait aucun des
deux cent quatre-vingt-deux os que la nature a cru ncessaires  la
constitution de l'homme, briss; il fallait lui faire prendre un bain de
plantes aromatiques, dans lequel on ferait fondre quelques poignes de
sel, et ensuite lui frotter le corps avec du camphre.

Moyennant cela et quelques verres de vin chaud richement pic qu'on lui
ferait boire, le docteur esprait que le lendemain ou le surlendemain,
au plus tard, le malade serait en tat de continuer son chemin.

Le comte de Moret, aprs s'tre occup de tout ce qui pouvait concourir
au bien-tre des deux voyageuses, veilla lui-mme  ce que les
prescriptions du mdecin fussent exactement excutes; puis, lorsque les
frictions eurent t faites et que le malade eut dclar qu'il se
sentait mieux, il vint s'asseoir au chevet de son lit.

Guillaume Coutet lui renouvela ses protestations de dvouement.

--Le comte de Moret le laissa dire, puis quand il eut fini:

--C'est Dieu, prtendez-vous, mon ami, qui m'a conduit sur votre route,
soit; mais peut-tre Dieu, en m'y conduisant, avait-il un double
dessein: celui de vous sauver par moi, celui de m'aider par vous.

--Si cela tait, dit le malade, je me tiendrais pour l'homme le plus
heureux qui ait jamais exist.

--Je suis charg par M. le cardinal de Richelieu--vous voyez que je ne
veux pas avoir de secrets pour vous, et que je me confie entirement 
votre reconnaissance--je suis charg, par M. le cardinal de Richelieu,
de reconduire  son pre,  Mantoue, la jeune dame que vous avez vue, et
 laquelle il porte le plus grand intrt.

--Dieu vous conduise et vous protge dans votre voyage.

--Oui, mais  Exilles nous avons appris que le Pas de Suze tait coup
par des barricades et des fortifications svrement gardes; si nous
sommes reconnus, nous sommes arrts, attendu que le duc de Savoie
voudra faire de nous des otages.

--Il faudrait viter Suze.

--Le peut-on?

--Oui, si vous vous fiez  moi.

--Vous tes du pays?

--Je suis de Gravire.

--Vous connaissez les chemins?

--J'ai pass, pour viter les gabelles, par tous les sentiers de la
montagne.

--Vous vous chargez d'tre notre guide.

--Le chemin est rude.

--Nous ne craignons ni le danger ni la fatigue.

--C'est bien, je rponds de tout.

Le comte de Moret fit un signe de tte indiquant que cette promesse lui
suffisait.

--Maintenant, dit-il, ce n'est point le tout.

--Que dsirez-vous encore? demanda Guillaume Coutet.

--Je dsire des renseignements sur les travaux que l'on excute en avant
de Suze.

--Rien de plus facile: mon frre y travaille comme terrassier.

--Et o demeure votre frre?

--A Gravire, comme moi.

--Puis-je aller trouver votre frre avec un mot de vous?

--Pourquoi ne viendrait-il pas, au contraire, vous trouver ici?

--Est-ce possible?

--Rien de plus facile: Gravire est  peine  une heure et demie d'ici;
mon cousin va l'aller chercher  cheval et le ramener en croupe.

--Quel ge a votre frre?

--Deux ou trois ans de plus que Votre Excellence.

--Quelle taille a-t-il?

--Celle de Votre Excellence.

--Y a-t-il beaucoup de personnes de Gravire employes aux travaux?

--Il est seul.

--Croyez-vous que votre frre sera dispos  me rendre service?

--Lorsqu'il saura ce que vous avez fait pour moi, il passera dans le feu
pour vous.

--C'est bien, envoyez-le chercher; inutile de dire qu'il y aura une
bonne rcompense pour lui.

--Inutile, comme dit Votre Excellence, mon frre tant dj rcompens.

--Alors que notre hte l'aille chercher.

--Ayez l'obligeance de l'appeler et de me laisser seul avec lui pour
qu'il n'ait aucun doute que c'est moi qui le fais demander.

--Je vous l'envoie.

Le comte de Moret sortit, et un quart d'heure aprs, matre Germain
enfourchait son cheval et prenait la route de Gravire.

Une heure plus tard, il rentrait  son htel du _Genvrier d'or_,
ramenant en croupe Marie Coutet, frre de Guillaume Coutet.




CHAPITRE III.

MARIE COUTET.


Marie Coutet tait un jeune homme de vingt-six ans, comme l'avait
indiqu son frre en lui donnant trois ou quatre ans de plus que le
comte de Moret; il avait la beaut mle et la force virile des
montagnards; sa figure franche indiquait un coeur loyal; sa taille bien
prise, ses paules larges, les proportions vigoureuses de ses jambes et
de ses bras indiquaient un corps nerveux.

Il avait t mis pendant la route au courant de la situation. Il savait
que son frre, emport par une avalanche, avait eu le bonheur de
s'accrocher, en tombant,  un sapin et avait t sauv par un voyageur
qui passait.

Maintenant, pourquoi son frre, qui tait hors de danger, l'envoyait-il
chercher? c'est ce qu'il ignorait.

Il n'en accourait pas moins avec une rapidit qui tmoignait de son
dvouement aux dsirs de son frre.

A peine arriv, il monta  la chambre de Guillaume Coutet, causa dix
minutes avec lui; aprs quoi, appelant matre Germain, il le pria de
faire monter le _Gentilhomme_.

Le comte de Moret se rendit  l'invitation.

--Excellence, lui dit Guillaume, voici mon frre Marie, qui sait que je
vous dois la vie et qui, comme moi, se met  votre entire disposition.

Le comte de Moret jeta un regard rapide sur le jeune montagnard et, du
premier coup d'oeil, crut reconnatre en lui le courage alli  la
franchise.

--Votre nom, lui dit-il est franais.

--En effet, Excellence, rpondit Marie Coutet, mon frre et moi sommes
d'origine franaise. Mon pre et ma mre taient de Phenieux; ils
vinrent s'tablir  Gravire, et nous y naqumes tous deux.

Il montra son frre.

--Alors vous tes rests Franais.

--De coeur comme de nom.

--Cependant vous travaillez aux fortifications de Suze.

--On me donne douze sous pour remuer la terre toute la journe; toute la
journe je remue la terre, sans m'inquiter ni pourquoi je la remue, ni
 qui elle appartient.

--Mais alors vous servez contre votre pays.

Le jeune homme haussa les paules.

--Pourquoi mon pays ne me fait-il pas servir pour lui? dit-il.

--Si je vous demande des dtails sur tous les travaux que vous faites,
me les donnerez-vous?

--On ne m'a pas demand le secret, par consquent je ne suis pas oblig
de le garder.

--Connaissez-vous quelque chose aux termes de fortification?

--J'entends parler, par nos ingnieurs, de redoutes, de demi-lunes, de
contrescarpes; mais j'ignore compltement ce que cela veut dire.

--Vous ne pourriez pas me dessiner la forme des travaux qui sont en
avant de Suze, et particulirement de ceux des _Crts de Montabon_ et
des _Crts de Montmoron_.

--Je ne sais ni lire, ni crire. Je n'ai jamais tenu un crayon.

--Laisse-t-on approcher les trangers des travaux?

--Non. Une ligne de sentinelles est place  un quart de lieue en avant.

--Pouvez-vous m'emmener avec vous comme travailleur? On m'a dit que l'on
cherchait des travailleurs partout.

--Pour combien de jours?

--Pour un jour seulement.

--Le lendemain, en ne vous voyant pas revenir, on prendra mfiance.

--Pouvez-vous faire le malade pendant vingt-quatre heures?

--Oui.

--Et puis-je me prsenter  votre place?

--Sans doute; mon frre vous donnera un billet pour le chef des
travailleurs, Jean Miroux.--Le lendemain, je vais mieux, je reprends mon
service, il n'y a rien  dire.

--Vous entendez, Guillaume?

--Oui, excellence.

--A quelle heure commencent les travaux?

--A sept heures du matin.

--Alors, il n'y a pas de temps  perdre. Faites crire le billet par
votre frre, retournez  Gravire, et  sept heures du matin je serai
aux travaux.

--Et des habits?

--N'en avez-vous pas  me prter?

--Ma garde-robe n'est pas bien fournie.

--N'en trouverai-je point ici de tout faits chez un tailleur?

--Ils sembleront bien neufs.

--On les souillera.

--Si l'on voit Votre Excellence faire des emplettes, on se doutera de
quelque chose... le duc de Savoie a des espions partout.

--Vous tes  peu prs de ma taille, vous les ferez pour moi; voici de
l'argent.

Le comte tendit une bourse  Marie Coutet.

--Mais il y a beaucoup trop.

--Vous me rendrez ce que vous n'aurez pas dpens.

Les choses arrtes ainsi, Marie Coutet sortit pour faire ses emplettes;
Guillaume Coutet fit demander une plume et de l'encre pour crire le
billet, et le comte de Moret descendit pour prvenir Isabelle de son
absence,  laquelle il donna pour cause la ncessit de reconnatre le
chemin que l'on aurait  parcourir dans la journe du surlendemain.

Les rapprochements du voyage, la singularit de la situation, le double
aveu de leur amour, avaient mis les deux jeunes gens dans une position
pour ainsi dire exceptionnelle.

La mission officielle qu'avait reue le comte de Moret, de veiller sur
sa fiance, avait  sa passion d'amant ajout quelque chose de doux et
de fraternel; aussi rien n'tait plus charmant que les heures d'intimit
o chacun, se penchant sur l'autre, regardait au fond de son coeur comme
au fond des lacs qu'ils rencontraient sur leur route, et grce  la
rapidit de leurs penses, lisaient au plus profond ces deux mots qui,
comme les toiles, semblaient une rflexion du ciel: Je t'aime.

Isabelle, sous la garde de la dame de Cotman et de Galaor, restant, en
outre de ce ct de la frontire franaise, n'avait rien  craindre;
mais il n'en tait point ainsi du comte de Moret se hasardant sur une
terre trangre et perfide: aussi l'heure qu'il passa prs de sa fiance
fut elle accompagne de toutes ces douces terreurs, de toutes ces
amoureuses recommandations qui prcdent, entre deux amants, une
sparation, si courte qu'elle soit ou promette de l'tre. C'est dans ces
heures de charmantes angoisses, que l'amant devrait faire natre par
calcul si, hlas! elles ne venaient pas d'elles-mmes, que, sans
rsistance comme sans volont de les prendre, les faveurs chastes de
l'amour sont accordes. Aussi le jeune homme tait-il depuis une heure
aux pieds de sa matresse et croyait-il y tre  peine depuis dix
minutes, lorsque matre Germain lui fit dire que Marie Coutet
l'attendait avec les habits qu'il avait achets.

Chose bien inutile, car, sans promesse mme il n'y et point manqu,
Isabelle lui fit promettre de ne point partir sans lui dire adieu;
aussi, un quart d'heure aprs, se prsentait-il devant elle habill en
paysan pimontais.

Quelques minutes furent employes par la jeune fille  examiner en
dtail le nouvel ajustement dont le comte tait revtu et  trouver que
chaque pice qui le composait lui allait  merveille. Il y a une priode
ascendante de l'amour o tout embellit, ft-ce un habit de bure,
l'homme ou la femme qu'on aime; par malheur, aussi, il y a la priode
oppose, o rien ne peut lui rendre le charme qu'il a perdu.

Il fallait se quitter: dix heures du soir sonnaient  Chaumont, il
fallait deux heures pour aller  Gravire, o l'on ne serait par
consquent, qu' minuit, et  sept heures du matin le comte devait tre
rendu aux travaux.

Avant de partir, il se munit de la lettre crite par Guillaume Coutet,
et qui tait conue en ces termes:

  Mon cher Jean Miroux,

  Celui qui vous remettra cette lettre vous annoncera  la fois et mon
  retour de Lyon, o j'tais all acheter des marchandises de mon tat
  et l'accident qui m'est arriv entre Saint-Laurent et Chaumont. Ayant
  t entran par un boulement de neige dans un prcipice, au bord
  duquel j'ai, par la grce du bon Dieu, trouv un sapin auquel je me
  suis accroch, position pnible de laquelle m'ont tir des voyageurs
  qui passaient, bonnes mes de chrtiens que je prie Dieu de recevoir
  dans son paradis; tant il y a que je suis tout meurtri de ma chute, et
  que mon frre Marie est oblig de rester prs de moi pour me frotter;
  mais comme il ne veut pas que le travail souffre de son absence et de
  mon accident, il vous envoie son camarade Jaquelino pour le
  remplacer; il espre demain reprendre son service, et moi le mien. Il
  n'y a que mon pauvre mulet _Dur-au-Trot_--vous vous rappelez que c'est
  comme cela que vous l'avez baptis vous-mme--qui a roul jusqu'au
  fond et qui est perdu avec la marchandise, ayant plus de cinquante
  pieds de neige sur le corps. Mais, Dieu merci, pour un mulet et
  quelques ballots de cotonnade, la vie n'est point en danger et les
  affaires ne pricliteront pas.

  Votre cousin issu de germain,

  GUILLAUME COUTET

Le comte de Moret lut la lettre et sourit plus d'une fois en la lisant;
elle tait bien telle qu'il la dsirait, quoiqu'il reconnt lui-mme que
s'il et t charg de sa rdaction, il et eu grand'peine  la dicter
ainsi.

Comme cette lettre tait la seule chose qu'il attendt, et que le cheval
de matre Germain tait tout sell  la porte, il baisa une dernire
fois la main d'Isabelle, qui se tenait  l'entre du corridor, sauta en
selle, invita Marie Coutet  monter en croupe derrire lui, rpondit au
souhait de bon voyage qu'une douce voix lui envoyait par la fentre, et
partit sur un cheval qui, si la recherche de la paternit n'et point
t interdite, et t, sans contestation, reconnu pour le pre du
pauvre mulet que Jean Miroux, par exprience probablement, avait
surnomm _Dur-au-Trot_.

Une heure aprs, les deux jeunes gens taient au village de Gravire, et
le lendemain,  sept heures, le comte de Moret prsentait  Jean Miroux
la lettre de Guillaume Coutet et tait admis, sans contestation aucune,
au nombre des travailleurs, en remplacement de Marie Coutet.

Comme l'avait prvu Guillaume, Jean Miroux demanda quelques dtails sur
l'accident arriv  son cousin, et que Jaquelino tait parfaitement en
tat de lui donner.




CHAPITRE IV.

POURQUOI LE COMTE DE MORET AVAIT T TRAVAILLER AUX FORTIFICATIONS DU
PAS DE SUZE.


Comme on le devine bien, ce n'tait point pour sa propre satisfaction et
pour son instruction particulire que le comte de Moret avait pris
l'habit et la place d'un paysan pimontais et tait all travailler
pendant un jour comme un simple manoeuvre aux fortifications du pas de
Suze.

Non, dans la conversation que le comte de Moret avait eue avec le
cardinal de Richelieu, celui-ci avait dcouvert des horizons politiques
dignes du fils de Henri IV, et le fils de Henri IV, ayant senti
s'pancher la bienveillance du grand ministre  son gard, avait rsolu
de la mriter afin qu'elle lui arrivt non point comme une faveur, mais
comme un droit.

En consquence, comprenant qu'il pouvait rendre un grand service au
cardinal et au roi son frre, au risque d'tre reconnu et trait comme
espion, il avait rsolu de voir lui-mme les fortifications que faisait
construire le duc de Savoie, afin d'en rendre un compte exact au
cardinal.

Aussi  son retour, aprs avoir souhait  Isabelle, comme Romo 
Juliette, que le sommeil se post sur ses yeux, plus lger que l'abeille
sur la rose, il se retira dans sa chambre, o il avait fait d'avance
porter papier, encre et plume, et commena  crire au cardinal la
lettre suivante:

  _A Son Eminence Monseigneur le cardinal de Richelieu._

  Monseigneur,

  Permettez qu'au moment de franchir la frontire de France, j'adresse
  cette lettre  Votre Eminence pour lui dire que jusqu'ici notre
  voyage s'est accompli sans amener aucun accident qui mrite d'tre
  rapport.

  Mais en approchant de la frontire, j'ai appris des nouvelles qui me
  paraissent devoir tre d'une importance relle pour Votre Eminence, se
  prparant comme elle le fait  marcher sur le Pimont.

  Le duc de Savoie, qui essaie de gagner du temps en promettant le
  passage des troupes  travers ses Etats, fait fortifier le pas de
  Suze.

  Alors j'ai pris la rsolution de me rendre compte, par mes yeux, des
  travaux qu'il fait excuter.

  La Providence a fait que j'ai eu le bonheur de sauver la vie  un
  paysan de Gravire, dont le frre travaillait aux fortifications. Je
  pris la place de ce frre, et je passai un jour au milieu des
  travailleurs.

  Mais auparavant de dire  Votre Eminence ce que j'ai vu et fait
  pendant cette journe, je dois lui rendre un compte exact des
  difficults naturelles qu'elle trouvera sur son passage, en lui
  faisant connatre autant que possible celles qu'elle doit combattre et
  celles qu'elle doit viter.

  Chaumont, d'o j'ai l'honneur d'crire  Votre Eminence, est le
  dernier bourg qui appartienne au roi. A un quart de lieue au-del se
  trouve la borne qui spare le Dauphin du Pimont. Un peu plus avant
  dans les terres du duc de Savoie, on rencontre un norme rocher
  escarp de tous cts, abordable par une seule rampe troite
  environne elle-mme de prcipices. Charles-Emmanuel regarde cette
  roche comme une fortification naturelle oppose  la marche des
  Franais et y entretient une garnison. Cette roche s'appelle Gelane;
  en l'vitant on s'engouffre dans une valle creuse entre deux
  montagnes trs hautes, dont l'une se nomme le Crt de Montabon et
  l'autre le Crt de Montmoron.

  C'est entre ces deux montagnes, chemin de Suze et seule porte de
  l'Italie, que s'excutent les travaux dont j'ai parl  Votre
  Eminence, et que j'ai voulu visiter moi-mme pour vous dire en quoi
  ils consistaient.

  Le duc de Savoie a fait fermer le passage qui se trouve entre les
  deux montagnes par une demi-lune et par un bon retranchement, soutenu
  de deux barricades distantes d'environ deux cents pas l'une de
  l'autre, et dont les feux se croisent.

  En outre, Son Altesse a fait lever sur la double pente des deux
  montagnes, dont l'une, le Crt de Montabon, est surmonte d'un chteau
  fort, de petites redoutes o peuvent facilement s'abriter cent hommes,
  et de petites places de dfense o ils peuvent tenir de vingt 
  vingt-cinq.

  Tout cela serait garni par du canon venant de Suze, tandis que de
  notre ct il sera impossible de mettre une seule pice en batterie.

  La valle, sur une longueur d'un quart de lieue, n'est large, en
  plusieurs endroits, que de dix-huit  vingt pas, et se rtrcit
  parfois jusqu' dix: presque partout elle est embarrasse de roches et
  de cailloux, qu'aucune machine ne pourrait remuer.

  En arrivant le matin aux travaux, j'appris que le duc de Savoie et
  son fils devaient dans la journe venir de Turin  Suze, afin de hter
  les fortifications: et, en effet, vers une heure de l'aprs-midi, ils
  arrivrent et se rendirent aussitt au milieu des travailleurs; ils
  avaient amen trois mille hommes qu'ils avaient laisss  Suze, en
  annonant pour le surlendemain un autre corps de cinq mille.

  Envoy sur la pente du Crt de Montmoron pour y annoncer l'arrive du
  duc de Savoie, je vis de prs la seconde redoute qui correspond 
  celle du Crt de Montabon. Elle m'a confirm dans cette opinion que le
  pas de Suze ne peut tre forc de face, mais devait tre tourn.

  Cette nuit, vers trois heures du matin, profitant du clair de lune,
  nous partirons de Chaumont, conduits par l'homme  qui j'ai sauv la
  vie, et qui rpond sur sa tte de nous conduire hors des Etats du duc
  de Savoie par des chemins  lui connus.

  Aussitt Mlle de Lautrec remise  ses parents, je quitte Milan, et
  par le chemin le plus court je reviens au-devant de vous, monsieur le
  cardinal, pour reprendre ma place dans les rangs de l'arme, et
  assurer Votre Eminence de mon profond respect et de ma parfaite
  admiration.

  Antoine de BOURBON, comte de MORET.

A trois heures du matin, en effet, la petite caravane se remettait en
chemin et sortait de Chaumont dans le mme ordre qu'elle y tait entre,
augmente seulement du guide, Guillaume Coutet.

Tous les cinq taient  mulet, quoique Coutet les et prvenus que, pour
franchir certain passage, il leur faudrait descendre de leurs montures.

Les voyageurs marchaient droit sur Gelane, qui se dressait au milieu des
tnbres comme un autre gant Admanastor; mais cinq cents pas avant d'y
arriver, Guillaume Coutet, qui marchait le premier, prit un sentier 
peine visible qui s'cartait vivement vers la gauche. Au bout d'un quart
d'heure on entendit le bruit d'un torrent.

Ce torrent, l'un des mille affluents qui vont se jeter dans le P, tait
grossi par les pluies et prsentait par sa crue une difficult qu'on
n'avait pas prvue.

Guillaume s'arrta sur la rive, regarda au-dessus et au-dessous de lui,
et parut chercher un endroit plus facile; mais, sans lui laisser le
temps de rflchir, le comte de Moret, avec ce bouillant besoin qu'ont
les coeurs amoureux de se jeter dans le danger lorsque deux beaux yeux
les regardent, poussa son mulet dans la rivire.

Mais Guillaume Coutet s'y tait jet en moins de temps que lui, et,
arrtant son mulet, il lui dit de ce ton imprieux que les guides qui
ont charge de vous prennent dans les moments o s'offre un danger rel:

--Ceci n'est point votre affaire, mais la mienne; restez.

Le comte obit.

Isabelle descendit le talus  son tour et alla se placer auprs du jeune
homme. Galaor et la dame de Cotman demeurrent sur la berge.

La dame de Cotman, plus ple encore  la lueur de la lune qu' la
clart du jour, regardait le torrent du mme oeil qu'elle avait regard
le prcipice, c'est--dire avec l'impassibilit de la femme qui avait
vcu dix ans cte  cte avec la mort.

Le mulet de Guillaume commena  s'avancer en droite ligne pendant un
tiers  peu prs de la largeur du torrent; puis, arriv l, le courant
trop rapide le fit dvier; un instant l'animal, entran fut forc de se
mettre  la nage, et son cavalier ne fut plus matre de lui; mais grce
 son sang froid et  l'habitude que la contrebande lui avait donns de
ces sortes d'accidents, il parvint  soutenir la tte de son mulet hors
de l'eau, et celui-ci, nageant et luttant toujours quoique ayant fait
prs de vingt-cinq ou trente pas  la drive, finit par prendre terre
et, ruisselant et soufflant, conduisit son cavalier  l'autre bord.

Isabelle,  cette vue, avait saisi la main du comte de Moret et la
pressait avec une force qui indiquait la mesure de sa terreur non pour
le danger que courait le guide ou qu'elle allait courir elle-mme,
force qu'elle tait de traverser la rivire, mais pour celui qu'et
couru son amant s'il l'et traverse le premier, comme c'tait son
intention.

Parvenu, comme nous l'avons dit,  la rive oppose, Guillaume la suivit
en la remontant; puis, arriv  la hauteur du groupe qui stationnait sur
l'autre rive, il lui fit signe d'attendre et continua de remonter le
courant pendant l'espace de cinquante pas environ.

Alors il se remit  l'eau dans le sens inverse afin de sonder un autre
gu, et, plus heureux cette fois que la premire, il ne perdit point
pied, quoique son mulet et de l'eau jusqu'au ventre.

Revenu sur le mme bord qu'eux, il appela  lui d'un signe ses
compagnons de voyage, qui s'empressrent de le rejoindre; quant  lui,
il n'avait pas voulu s'loigner de l'endroit o il avait trouv le gu,
de peur de perdre de vue la ligne suivie par lui et de tomber ou plutt
de faire tomber les autres dans quelques bas-fonds.

Les dispositions taient prises pour faire passer la rivire aux deux
femmes: d'abord on placerait le mulet d'Isabelle entre celui de
Guillaume et du comte de Moret, de manire qu'elle et  sa droite et 
sa gauche quelqu'un prt  lui prter son secours.

Puis Guillaume repasserait le torrent pour la quatrime fois, et la dame
de Cotman le franchirait  son tour entre Guillaume et le page.

La dame de Cotman couta cet arrangement avec son indiffrence
ordinaire, et fit signe de la tte qu'elle approuvait.

Guillaume, Isabelle et le comte de Moret se mirent  l'eau dans l'ordre
convenu et s'avancrent vers l'autre bord, qu'ils atteignirent sans
accident.

Mais en se retournant, la premire chose qu'ils aperurent fut la dame
de Cotman qui, sans attendre qu'on l'allt chercher, avait pouss son
mulet  la rivire. Galaor n'avait pas voulu demeurer en arrire, et la
suivait.

Tous deux gagnrent la rive sans accident.

Le comte de Moret, malgr ses longues bottes, avait senti la fracheur
de l'eau lui monter jusqu'aux genoux. Il ne douta point qu'Isabelle ne
ft mouille comme lui, et il craignait pour elle l'impression de cette
eau glace.

Il demanda  Guillaume o l'on pourrait s'arrter et trouver du feu; 
une heure de l  peu prs, Guillaume connaissait dans la montagne une
chaumire, o d'habitude s'arrtaient les contrebandiers; l on
trouverait du feu et tout ce dont on pourrait avoir besoin.

Le terrain permettait de faire rapidement une demi-lieue  peu prs, on
mit les mulets au trot, et l'on arriva promptement aux premires artes
de la montagne.

Force fut de marcher un  un, le sentier se rtrcissant de manire  ne
pouvoir donner passage  deux personnes de front.

Guillaume, comme il avait fait jusque-l en pareil cas, prit la tte de
la colonne, puis vinrent Isabelle et le comte de Moret, puis la dame de
Cotman et Galaor.

La pluie qui tait tombe en dtrempant la neige rendait le chemin plus
facile; on put donc marcher au pas allong et,  l'heure dite par
Guillaume, arriver  la porte de la chaumire indique.

Isabelle hsitait  y entrer et demandait  poursuivre son chemin. Cette
porte entr'ouverte laissait voir nombreuse compagnie, et cette compagnie
tait de l'espce la plus mle; mais Guillaume la rassura en lui
promettant un coin spar qui lui permettrait de ne se trouver en
contact avec aucun homme dont le costume et le visage l'inquitaient.

Au reste, les voyageurs taient bien arms; chacun d'eux avait, outre
les couteaux de chasse dont nous avons dj parl, et avec l'un desquels
nous avons vu Galaor couper un trbinthe et le transformer en traverse
d'chelle, chacun d'eux avait dans les fontes de sa mule une longue
paire de pistolets  roues comme on les faisait  cette poque.
Guillaume, de son ct, portait  sa ceinture une arme qui tenait le
milieu entre le couteau de chasse et le poignard, et en bandoulire une
de ces carabines comme, en effet, on en faisait dj venir du Tyrol pour
la chasse au chamois.

On fit halte  la porte. Guillaume descendit seul et entra.




CHAPITRE V.

UNE HALTE DANS LA MONTAGNE.


Guillaume sortit au bout d'un instant, mit son doigt sur sa bouche, prit
sa mule par la bride et fit signe aux voyageurs de le suivre.

On contourna la chaumire, on entra dans une espce de cour, et l'on
conduisit les mules sous un hangar o se trouvaient dj une douzaine de
ces animaux.

Guillaume fit descendre les deux femmes et les invita  le suivre.

Isabelle se tourna vers le comte. Tout coeur aimant reprend une partie
de la confiance qu'il avait mise en Dieu pour la reporter en celui
qu'elle aime.

--J'ai peur, fit elle.

--Ne craignez rien, dit le comte, je veille sur vous.

--D'ailleurs, fit Guillaume, qui avait entendu, si nous avions quelque
chose  craindre, ce ne serait point ici, j'y ai trop d'amis.

--Et nous? demanda le comte.

--Passez vos pistolets dans vos ceintures, un pareil ornement n'est
point de luxe dans le pays et dans le temps o nous voyageons--et
attendez-moi.

Il dtacha de la croupe des mulets la portion du bagage affrente aux
deux femmes et, suivi par elles, s'avana vers la chaumire.

Une femme les attendait, qui les introduisit dans une espce de fournil,
dans la chemine duquel ptilla bientt un feu clair.

--Restez ici, madame, dit Guillaume  Isabelle; vous y tes aussi en
sret que dans l'auberge du _Genvrier d'or_. Je vais m'occuper de ces
messieurs.

Le comte de Moret et Galaor avaient suivi les indications donnes par
Guillaume: ils avaient mis pied  terre, pass leurs pistolets dans leur
ceinture et dtach les valises, dans lesquelles taient leurs effets de
voyage.

La scurit de Guillaume ne s'tendait pas jusqu'aux porte-manteaux, il
ne garantissait que les personnes.

Tous trois s'acheminrent vers l'entre de l'auberge et y pntrrent
par la porte principale, au seuil de laquelle ils s'taient arrts un
instant.

Ce n'tait pas sans raison qu'Isabelle avait t effraye de la socit
qui y tait runie. Moins timides qu'elle, les deux jeunes gens
n'hsitrent pas  s'y mler; mais le regard qu'ils changrent, le
sourire qui effleura leurs lvres, le geste simultan qu'ils firent en
portant la main  la crosse de leurs pistolets, indiquaient qu'ils
n'avaient point une foi absolue dans la promesse de Guillaume.

Quant  celui-ci, contrebandier et braconnier ds l'enfance, il
paraissait tre dans son lment; il s'ouvrit avec les coudes et les
paules un chemin vers l'immense chemine o se chauffaient, fumant et
buvant, une douzaine d'individus auxquels il et t difficile  l'oeil
le plus perspicace d'attribuer une profession quelconque, attendu que
n'en ayant point de spciale, ils s'apprtaient  les exercer toutes.

Guillaume s'approcha de la chemine, dit quelques mots  l'oreille de
deux hommes qui se levrent aussitt, et, avec un salut dans lequel ne
perait aucun mcontentement d'tre drangs, cdrent leurs places en
emportant leurs siges, c'est--dire les ballots sur lesquels ils
taient assis.

Les valises prirent la place des ballots, et le comte de Moret et
Galaor, celle des deux hommes.

Ce fut alors seulement que les deux jeunes gens purent jeter un regard
sur cette runion d'hommes, que, jusque-l, ils n'avaient fait
qu'entrevoir; ce regard donnait parfaitement raison aux craintes de
Mlle de Lautrec.

La majeure partie de ceux qui se trouvaient l appartenaient videmment
 l'honorable corporation des contrebandiers dont faisait partie
Guillaume Coutet; mais les autres, braconniers  l'afft de toute sorte
de gibier, routiers, condottieri, mercenaires de tous pays, Espagnols,
Italiens, Allemands, formaient un mlange des plus curieux, o pour
exprimer la pense, toutes les langues jetaient leurs expressions
non-seulement les plus pittoresques, mais les plus nergiques, et dont
le chimiste le plus habile et eu grand'peine  analyser les multiples
lments.

Ces lments, loin de se combiner, au reste, semblaient s'obstiner 
garder leur htrognit; seulement, ceux qui appartenaient  la mme
famille se soutenaient et s'appuyaient l'un  l'autre.

L'lment espagnol dominait.

Tout assig pouvant se sauver de Cazal, o l'on mourait de faim, tout
dserteur fuyant du Milanais sous prtexte de solde irrgulire, gagnait
la montagne, et l adoptait une de ces industries mystrieuses et
nocturnes dont, dans tous les pays, la montagne est le thtre.

Runis, tous ces hommes se mlaient, formant, si l'on peut dire cela,
ces courants divers d'un fleuve roulant  l'abme; au-dessus de leurs
ttes flottait la vapeur du tabac, des boissons chaudes et des haleines
avines; quelques chandelles fumeuses colles aux murailles ou
tremblantes sur les tables,  chaque coup de poing qui les faisait
bondir, ajoutaient leurs manations ftides  cette atmosphre qu'elles
clairaient sans parvenir  la rendre limpide et o elles apparaissaient
entoures d'un cercle jauntre comme la lune  la veille des jours
pluvieux.

De temps en temps, on entendait des cris plus violents et plus aigus, on
voyait s'agiter dans cette espce de nue des silhouettes menaantes; si
la discussion devenait une rixe entre un Espagnol et un Allemand, entre
un Franais et un Italien, Allemands et Espagnols, Franais et Italiens
se ralliaient  ceux de leur langue; si les deux partis se trouvaient
d'gale force ou  peu prs, la mle devenait gnrale; mais si, au
contraire, les forces de l'un des deux adversaires taient par trop
infrieures  celles de l'autre, on les laissait terminer la querelle
comme ils l'entendaient, soit par le baiser de paix, soit par un coup de
couteau.

A peine les deux jeunes gens taient-ils assis et commenaient-ils  se
rchauffer, qu'une de ces querelles qui n'taient jamais qu' moiti
endormies, se rveilla dans un angle de l'auberge. Les jurons allemands
et espagnols mls, indiquaient les nationalits diffrentes des deux
adversaires. A l'instant mme, on vit se dresser au milieu de la vapeur
une douzaine d'individus prts  s'lancer vers l'angle o se faisait le
bruit et o s'changeaient les invectives; mais comme sur ces douze
individus neuf taient Espagnols et trois Allemands, les trois Allemands
se rassirent presque aussitt sur leurs bancs en disant: _Ce n'est
rien_, et les neuf Espagnols sur leurs siges en disant: _Laissez
faire_.

Cette libert d'agir fit bientt des deux disputeurs deux combattants.
On vit les mouvements suivre la violence des paroles et augmenter de
violence avec elles; puis, dans le cercle jauntre form autour de la
chandelle, briller les lames des couteaux; les imprcations indiquant
des blessures plus ou moins graves, selon que l'imprcation tait plus
ou moins forte, se succdrent de plus en plus rapproches; enfin un cri
de douleur se fit entendre, un homme enjamba rapidement tabourets et
chaises, s'lana par la porte et disparut.

Un rle d'agonie se fit entendre sous la table.

Au moment o il avait vu briller les couteaux, le comte de Moret avait
fait un mouvement naturel  tout coeur non endurci pour secourir les
combattants; mais une main de fer l'avait saisi par le bras et l'avait
clou sur sa valise.

C'tait Guillaume qui lui rendait ce service aussi prudent que peu
philanthropique.

--Par le Christ! lui dit-il, ne bougez pas!

--Mais, vous voyez bien, s'cria le comte, qu'ils vont s'gorger!

--Que vous importe, rpondit tranquillement Guillaume, cela les regarde,
laissez-les faire!

Et comme on l'a vu, on les avait laiss faire, en effet.

Le rsultat tait que l'un, le coup frapp, s'tait chapp par la
porte, et que l'autre, le coup reu, s'tait d'abord appuy au mur, puis
avait gliss, puis tait tomb entre la muraille et le banc, o il
rlait en attendant qu'il mourt.

Une fois la lutte termine, une fois le meurtrier parti, il ne restait
plus qu'un mourant auquel il n'y avait point d'inconvnient  porter
secours; aussi, comme c'tait l'Allemand qui avait succomb, laissa-t-on
ses deux ou trois compatriotes tirer son corps de dessous la table et le
poser dessus.

Le coup tait frapp de bas en haut, avec un de ces couteaux catalans 
la lame aigu comme une aiguille, mais qui va s'largissant. Il avait
pass entre la septime et la huitime cte et tait all chercher le
coeur; c'est ce qu'il fut facile de voir  la position de la plaie et 
la rapidit de la mort, car,  peine le bless fut-il couch sur la
table, qu'il fut pris d'une dernire crispation et qu'il expira.

A dfaut de parents et d'amis, il tait juste que ce fussent les
compatriotes qui hritassent, et personne ne s'opposa  cette dcision
qui parut avoir t prise  l'amiable entre les trois enfants de la
Germanie. On fouilla le mort, on se partagea son argent, ses armes, ses
habits, comme si l'on et fait la chose du monde la plus simple; puis,
le partage fait, on prit--les trois Allemands toujours--le cadavre
auquel on avait laiss sa chemise et ses chausses, on le trana jusqu'
un endroit o le chemin longeait un prcipice de mille pieds de
profondeur, et on le laissa glisser sur la pente qui aboutissait au
prcipice, comme on laisse glisser le long de la planche qui conduit 
l'abme de l'Ocan le corps d'un marin mort  bord d'un vaisseau voguant
dans les hautes mers.

Seulement, quelques secondes aprs, on entendit le bruit mat d'un corps
humain s'crasant sur les rochers.

De pre, de mre, de parents, de famille, d'amis, il n'en fut pas
question, et nul n'y songea. Comment s'appelait-il et d'o venait-il,
qui tait-il? on ne s'en occupa point davantage; c'tait un atome de
moins dans l'infini, et l'oeil de Dieu seul est assez perant pour voir
et compter les atomes humains.

Lui mort, il ne manqua pas plus  la cration que l'hirondelle qui, 
l'approche de l'hiver, part pour un autre monde, ne laissant point de
trace de son sillage dans l'air, ou que la fourmi qu'en passant le
voyageur, sans la voir, crase sous son pied.

Seulement, le comte de Moret fut pouvant en songeant qu'Isabelle et
pu assister  ce terrible spectacle et qu'elle n'tait spare que par
une cloison du lieu o il s'tait accompli. Il se leva machinalement et
alla droit  la porte du retrait o elle tait cache; l'htesse tait
assise sur le seuil.

--Ne soyez pas inquiet, lui dit-elle, mon beau jeune homme, je veille.

En ce moment mme, comme si Isabelle et senti  travers les cloisons
son amant venir  elle, la porte s'ouvrit, et avec son doux sourire
d'ange qui fait son paradis partout o il est:

--Soyez le bienvenu, mon ami, dit-elle, nous sommes prtes et
n'attendons que vous.

--Alors, refermez votre porte, chre Isabelle, je viens de prvenir
Guillaume et Galaor, n'ouvrez qu' ma voix.

La porte se referma.

En se retournant, le comte se trouva face  face avec Guillaume.

--Ces dames sont prtes, lui dit-il; partons le plus tt que nous
pourrons, cette atmosphre me soulve le coeur.

--C'est bien, mais ne rentrez point, il ne faut pas que l'on nous voie
sortir tous ensemble, je vais vous envoyer le jeune homme; dans dix
minutes, je sortirai avec les deux valises.

--Souponnez-vous quelque danger?

--Il y a l des gens de toute espce; et vous avez vu le cas qu'ils font
de la vie d'un homme.

--Comment nous avez-vous fait entrer ici, sachant quelles espces de
bandits nous y trouverions?

--Il y a deux mois que je ne suis pass par ce chemin; il y a deux mois,
il n'tait pas question de l'expdition en Italie, c'est l'approche et
le voisinage de la guerre qui nous amnent tous ces bandits; je ne
pouvais ni les deviner ni les prvoir, sans quoi nous eussions pass
outre.

--Eh bien, allez prvenir Galaor, nous allons tenir les mules prtes,
nous n'aurons qu' monter dessus et  nous loigner.

--J'y vais.

Cinq minutes aprs, les quatre voyageurs et leur guide quittaient le
plus secrtement et surtout le moins bruyamment possible l'auberge des
contrebandiers et reprenaient leur voyage un instant interrompu.




CHAPITRE VI.

LES AMES ET LES TOILES.


En sortant de la cour, Guillaume fit remarquer au comte une longue
trane de sang qui rougissait la neige et qui disparaissait  l'endroit
o le cadavre avait t prcipit.

Le fait n'avait point besoin de commentaires; ils changrent un regard
et posrent instinctivement la main sur la crosse de leurs pistolets.

De mme qu'Isabelle n'avait rien entendu, elle ne vit rien. Le comte lui
avait dit d'tre tranquille, elle l'tait.

La lune jetait sa froide lumire sur tout ce paysage couvert de neige,
et de temps en temps disparaissait sous des nuages sombres qui roulaient
au ciel comme d'immenses vagues de vapeur.

Le chemin tait assez beau pour qu'Isabelle laisst  son mulet le soin
de la conduite et perdt son regard dans l'infini cleste.

On sait que l'hiver, par les temps froids, dans les montagnes surtout,
qui, par leur position, dominent les brouillards de la terre, les
toiles brillent d'un feu plus pur et plus tincelant.

D'une nature rveuse et mlancolique, Isabelle se perdait dans sa
contemplation.

Inquiet de son silence, les amants s'inquitent de tout, le comte de
Moret sauta de sa mule et vint d'une main s'appuyer  la croupe du mulet
d'Isabelle en lui tendant l'autre main.

--A quoi pensez vous, ma chre bien-aime? lui demanda-t-il.

--A quoi voulez-vous que je pense, mon ami, quand je regarde ce
firmament toil, si non  la puissance infinie de Dieu et au peu de
place que nous tenons dans cet univers que notre orgueil croit fait pour
nous.

--Que serait-ce donc, ma chre rveuse, si vous connaissiez la grosseur
relle de tous ces mondes qui roulent autour de nous, compars 
l'infinit de notre globe!

--Vous la connaissez, vous?

Le comte sourit.

--J'ai tudi, lui dit-il, l'astronomie sous un grand matre italien,
professeur  Padoue, qui, m'ayant pris en particulire amiti, m'a
rvl ses secrets qu'il n'ose mettre au jour encore, les croyant
dangereux  sa propre sret.

--La science comporte-t-elle de tels secrets? mon ami.

--Oui, si ces secrets sont en opposition avec les textes sacrs!

--Il faut croire, avant tout, comte! Et, dans les coeurs religieux, la
foi prime la science.

--N'oubliez pas, chre Isabelle, que vous parlez  un fils de Henri IV;
que je suis n d'un pre mal converti, et que sa recommandation, non pas
en mourant--hlas! sa mort a t si rapide qu'il n'a pas eu le temps de
penser  moi--mais lorsqu'il vivait, tait celle-ci: Laissez-le tudier,
laissez-le apprendre, et, lorsqu'il saura, laissez la croyance  son
libre examen.

--N'tes-vous point catholique? demanda Isabelle avec une certaine
inquitude.

--Oh! si fait, rassurez-vous, dit le comte; seulement, mon professeur,
vieux calviniste, m'a appris  soumettre toute croyance au creuset de ma
raison, et  repousser toute thorie religieuse qui commence par
annihiler une partie de l'intelligence au profit de la foi. Je crois
donc, mais aux choses dont je me rends compte, rpugnant  me laisser
imposer toute croyance tnbreuse que ne saurait m'expliquer celui qui
me la prche, ce qui ne m'empche pas de m'abmer en Dieu, dans la
paternit immense duquel j'irai chercher un refuge s'il m'arrivait
jamais un grand malheur.

--Je respire, dit Isabelle en souriant, je craignais d'avoir affaire 
un paen.

--Vous avez affaire  pis que cela, Isabelle. Un paen consent  se
convertir; un penseur veut s'clairer, et, en s'clairant, c'est--dire
au fur et  mesure qu'il s'avance vers la vrit ternelle, il s'loigne
du dogme. Si j'eusse vcu en Espagne du temps de Philippe II, chre
Isabelle, il est probable qu' l'heure, qu'il est, je serais brl comme
hrtique.

--Oh! mon Dieu! Mais  propos de ces toiles que je regardais, que vous
disait donc ce savant italien?

--Une chose que vous allez nier, quoiqu'elle me paraisse tre la vrit
absolue.

--Je ne nierai rien de ce que vous m'affirmerez, mon ami.

--Avez-vous habit sur le rivage de la mer?

--J'ai t deux fois  Marseille.

--Quelle tait, pour vous, l'heure la plus charmante de la journe?

--Celle o le soleil se couchait.

--N'eussiez-vous point jur alors que c'tait lui qui traait sa route
dans le ciel et qui  la fin de la journe se prcipitait dans la mer.

--Et je le jurerais encore.

--Eh bien, vous vous trompiez, Isabelle; le soleil est fixe, et c'est la
terre qui marche.

--Impossible!

--Je vous avais bien dit que vous nieriez.

--Mais si la terre marchait, je la sentirais marcher.

--Non, car avec elle marche l'atmosphre qui nous enveloppe.

--Mais si elle ne faisait que marcher, nous verrions toujours le soleil.

--Vous avez raison, Isabelle, et votre justesse d'esprit nous claire
presque  l'gal de la science; non-seulement notre terre marche, mais
elle tourne; dans ce moment, par exemple, le soleil claire la face
oppose  celle o nous sommes.

--Mais si cela tait vrai, nous aurions les pieds en l'air et la tte en
bas.

--Ainsi sommes-nous relativement; mais cette atmosphre dont je vous ai
parl, nous enveloppe et nous soutient.

--Je ne vous comprends point, Antoine, et comme je ne veux pas douter,
parlons d'autre chose.

--De quoi parlerons-nous?

--De la chose  laquelle je pensais quand vous tes venu vous jeter dans
ma pense.

--Et  quoi pensiez-vous?

--Je me demandais si tous ces mondes sems au-dessus de nos ttes
n'avaient point t crs pour tre habits par nos mes aprs notre
mort.

--Je ne vous eusse pas crue si ambitieuse, chre Isabelle.

--Ambitieuse, et pourquoi?

--Deux ou trois de ces mondes seulement sont plus petits que le ntre:
Vnus, Mercure, la lune, trois en tout; d'autres sont quatre-vingt fois,
sept cents fois, quatorze cents fois plus gros que la terre.

--Le soleil, je comprends cela encore, c'est l'astre privilgi parmi
les astres; nous lui devons tout jusqu'au principe de notre existence;
sa chaleur, sa puissance, sa gloire nous environnent et nous pntrent.
C'est lui qui fait battre non-seulement nos coeurs, mais le coeur de la
terre.

--Vous venez, chre Isabelle, de dire mieux avec votre imagination et
votre posie que ne dirait mon savant matre italien avec toute sa
science.

--Mais, insista Isabelle, comment ces points lumineux que nous voyons
dans le ciel sont-ils plus gros que la terre?

--Je ne vous parle pas de ceux qui chappent  notre vue par l'norme
distance o ils sont de nous, comme Uranus et Saturne; mais voyez cette
toile d'un jaune d'or!

--Je la vois.

--C'est Jupiter; il est mille quatre cent quatorze fois plus gros que la
terre, aussi a-t-il quatre lunes qui lui donnent une lumire permanente
et un printemps ternel.

--Mais comment nous semble-t-il si petit, lorsque le soleil nous semble
si gros?

--C'est qu'en effet le soleil est cinq fois plus gros que lui, que nous
ne sommes qu' trente huit millions de lieues du soleil, et qu'il en est
lui,  deux cents millions de lieues, c'est--dire  cent soixante-deux
millions de lieues de nous.

--Mais qui vous a dit tout cela, Antoine?

--Mon savant italien.

--Et vous l'appelez?

--Galile.

--Et vous croyez  ce qu'il vous a dit?

--J'y crois fermement.

--Alors, mon cher comte, vous m'effrayez avec vos distances, et je ne
crois pas que ma pauvre me se hasarde jamais  un pareil voyage.

--Si nous avons une me, Isabelle.

--En douteriez-vous?

--Cela ne m'est pas absolument dmontr.

--Ne discutons pas l-dessus; j'ai le bonheur, n'tant point si savante
que vous, de croire  mon me, moi.

--Si vous croyez  votre me, j'essayerai de croire  la mienne.

--Mais enfin, supposons que vous en ayez une et que vous fussiez libre,
aprs votre mort, de lui choisir un sjour soit temporaire soit ternel;
vers quel monde la dirigeriez-vous?

--Et vous, ma chre Isabelle, voyons?

--Moi! j'avoue que j'ai une prdilection pour la lune, c'est l'astre des
amants malheureux.

--Vous auriez raison comme distance, ma chre Isabelle, car c'est la
plante la plus rapproche de nous, puisqu'elle n'est loigne de la
terre que de 96,000 lieues environ; mais c'est videmment celle o votre
me serait le plus mal.

--Pourquoi cela?

--Mais parce qu'elle est inhabitable mme pour une me!

--Oh! quel malheur! vous en tes sr?

--Vous allez en juger; les meilleurs tlescopes qui existent au monde
sont ceux de Padoue. Eh bien, braqus sur votre plante favorite, ma
chre Isabelle, ils dnoncent partout la strilit et la solitude, du
moins sur son hmisphre visible; pas d'atmosphre, par consquent, pas
de rivire, pas de lacs, pas d'ocan, pas de vgtation. Il est vrai
que, du ct qui nous restera toujours invisible, il se peut qu'elle ait
tout ce qui lui manque de l'autre. Cependant le doute existant, je ne
vous conseillerais pas d'y envoyer votre me, ce qui ne veut pas dire
que la mienne ne l'y suivrait pas.

--Mais vous qui connaissez tous ces mondes comme si vous les aviez
habits, mon cher comte, dans lequel de tous ces astres, de tous ces
satellites, de toutes ces plantes, car je ne sais quel nom donner 
toutes ces constellations, dans lequel attireriez-vous mon me, si elle
mettait, chose dont j'ai bien peur, la mme obstination  suivre votre
me que la vtre  suivre la mienne.

--Oh! dit le comte, je n'hsiterais pas un seul instant... dans Vnus.

--Pour un homme qui affirme n'tre point paen, voici une demeure bien
compromettante; et o est cette Vnus, objet de votre prdilection.

--Voyez-vous, chre Isabelle, ce bleuet de flamme qui fleurit au ciel,
c'est Vnus; c'est l'avant-courrire du soir, l'avant-courrire de
l'aurore; la plante la plus radieuse de tout notre systme; elle est
loigne du soleil de 28 millions de lieues  peu prs, et elle en
reoit deux fois plus de chaleur et de lumire que de la terre; elle a
une atmosphre qui ressemble  la ntre, et, quoique atteignant  peine
la moiti de notre grosseur, elle a des montagnes de 120 mille pieds
d'lvation. Or, comme Vnus, ainsi que Mercure, est constamment ou
presque constamment couverte de nuages, elle doit tre sillonne par les
ruisseaux et les fleuves qui manquent  la lune, et qui doivent faire
pour les mes qui se promnent sur leurs rives un murmure et une
fracheur adorables.

--Va donc pour Vnus, dit Isabelle.

Ce pacte venait d'tre conclu lorsque le bruit d'un pas prcipit et se
rapprochant rapidement se fit entendre des voyageurs, qui s'arrtrent
instinctivement et tournrent la tte du ct d'o venait le bruit.

Un homme accourait  toutes jambes et, n'osant appeler, faisait avec son
chapeau des signes que permettait d'apercevoir la splendide clart de la
lune glissant pour le moment entre deux masses de nuages comme une
barque sur une mer d'azur.

Il tait vident que cet homme avait quelque communication importante 
faire  la petite caravane.

Lorsqu'il ne fut plus qu' cent pas environ, il se hasarda  lancer
devant lui le nom de Guillaume.

Guillaume descendit de son mulet et courut au devant de l'homme qu'il
avait reconnu pour un des deux contrebandiers invits par lui  cder
leur place devant le feu au comte de Moret et  Galaor.

Les deux hommes se joignirent  cinquante pas environ des voyageurs,
changrent rapidement quelques paroles et revinrent  grands pas vers
eux.

--Alerte, alerte, ami Jaquelino, dit Guillaume, affectant exprs
vis--vis du comte un air de familiarit qui devait donner au
contrebandier son ami le change sur la position sociale des
voyageurs--position sociale qu'il avait parfaitement devine--nous
sommes poursuivis, et il s'agit de trouver un endroit o nous cacher,
pour laisser passer ceux qui nous poursuivent.




CHAPITRE VII.

LE PONT DE GIACON.


Voici en effet ce qui s'tait pass  l'auberge des contrebandiers,
aprs que le comte de Moret, Galaor et Guillaume Coutet furent sortis
de la salle commune.

La porte donnant sur la route de la montagne s'tait rouverte, et l'on
avait vu reparatre la tte de l'Espagnol qui s'tait enfui aprs avoir
tu l'Allemand.

Tout tait aussi tranquille dans la salle que si rien ne s'y ft pass.

--H! les Espagnols, dit-il.

Et il se rejeta en arrire.

Les Espagnols se levrent et sortirent pour rpondre  l'appel de leur
compatriote.

Le contrebandier ami de Guillaume Coutet se douta de quelque complot. Il
sortit par la porte oppose et, par la cour, s'approcha du groupe.

Il entendit alors l'Espagnol raconter  ses compagnons qu' travers la
lucarne du fournil ouverte sur le jardin, il avait vu deux femmes, dont
l'une paraissait une grande dame. Ces dames,  son avis, devaient faire
partie de la caravane conduite par Guillaume.

C'tait un coup, et probablement un bon coup  faire.

Ils taient dix; ils viendraient probablement  bout, sans beaucoup
d'efforts, des trois hommes, dont l'un tait presque un enfant, et
l'autre un guide, lequel, en cette qualit, n'avait aucune raison de se
faire tuer pour des gens qu'il ne connaissait pas.

L'Espagnol n'avait pas eu grand'peine  convaincre ses camarades, gens
de sac et de corde, comme lui, et le groupe s'tait spar chacun allant
prendre ses armes.

Alors, lui, avait pris ses jambes  son cou et s'tait lanc par la
route, sr que de tel pas que marchassent les Espagnols, il arriverait
encore avant eux.

Et, en effet, il tait arriv avant eux; mais il n'y avait pas de temps
 perdre, et ils ne devaient pas tre loin.

Les deux hommes tinrent conseil; ils connaissaient admirablement le pays
tous les deux. Seulement on ne cache pas facilement cinq voyageurs et
cinq mulets. Ces quatre mots, _le pont de Giacon_, sortirent  la fois
de la bouche des deux contrebandiers.

Le pont de Giacon tait une grande arche de pierres jete sur un torrent
descendant des montagnes et allant se jeter dans un des affluents du P.
L le chemin bifurquait et se sparait en deux branches. L'une remontait
vers Venaux, l'autre descendait vers Suze, qu'elle contournait en la
dominant.

Arrivs l, les routiers espagnols, incertains, prendraient l'une ou
l'autre; si l'on avait le bonheur de ne pas tre dcouvert par eux, on
prendrait celle qu'ils ne prendraient pas.

Comme les Espagnols ne pouvaient deviner que les voyageurs avaient t
prvenus, la supposition ne devait pas mme leur venir qu'ils se
cacheraient.

La probabilit tait donc qu'ils suivraient sans dfiance l'un ou
l'autre des deux chemins.

Il s'en fallait encore de dix minutes  peu prs que l'on atteignt le
pont de Giacon.

Guillaume prit le mulet d'Isabelle par la bride, son compagnon celui de
la dame de Cotman, et l'on pressa la marche.

Au reste, la providence venait en aide aux voyageurs,--un ocan de nuages
noirs, non-seulement drobait aux yeux ces belles constellations qui
avaient fourni  Isabelle une si potique, et au comte de Moret une si
savante conversation, mais encore s'avanait rapidement pour engloutir
la lune.--Cinq minutes encore, et les objets clairs par elle allaient
rentrer dans l'obscurit.

Le contrebandier lcha la bride du mulet de la dame de Cotman, demeura
d'une cinquantaine de pas en arrire, se coucha l'oreille contre terre
et couta.

Pendant ce temps-l, pour qu'un bruit ne l'empcht point d'entendre
l'autre, la caravane s'tait arrte.

Au bout de quelques secondes d'auscultation, il se releva et accourut.

On les entend, dit-il, mais ils sont encore  six cents pas de nous; par
bonheur, dans une minute la lune va tre cache. N'importe, ne perdons
pas de temps.

On se remit en marche. Les nuages noirs continurent  envahir le ciel,
la lune disparut; au mme moment, les voyageurs, dans un reste de
crpuscule, voyaient se dresser devant eux l'arche du pont, en mme
temps qu'ils entendaient le bruit du torrent qui descendait de la
montagne.

Guillaume qui conduisait le premier mulet, le fit dvier de la route, en
appuyant  gauche. Une ligne  peine visible, taille dans le roc,
conduisait au bout du torrent encaiss d'une soixantaine de pieds.

Ce sentier, s'il tait permis de donner ce nom  une pareille ride de
terrain, avait t videmment trac par les mulets qui, dans les jours
chauds de l't, descendaient jusqu' l'eau pour se rafrachir.

Si rapide et si abrupte que fut la descente, elle se fit sans accident.

Le contrebandier tait rest en haut, couch  terre et coutant.

--Ils approchent, dit-il, je m'loigne pour les drouter, ne vous
occupez pas de moi. Empchez seulement les mulets de hennir, j'emmne la
mule.

Guillaume fit entrer les quatre voyageurs sous l'arche du pont, lia
avec des mouchoirs la bouche aux mulets, tandis que son compagnon
s'loignait par la branche du chemin qui remontait  Venaux.

Bientt on entendit distinctement les pas des bandits espagnols; cachs
comme ils l'taient et protgs par la double obscurit des nuages et du
pont, les voyageurs taient compltement invisibles, et si quelque bruit
ou quelque accident imprvu ne les trahissait pas, il tait impossible
qu'ils fussent dcouverts.

Les Espagnols s'arrtrent sur le pont mme et entrrent en dlibration
pour dcider laquelle des deux branches ils prendraient, de celle qui
descendait vers Suze ou de celle qui montait vers Venaux.

La discussion tait vive, et ceux des voyageurs qui entendaient
l'espagnol pouvaient entendre les raisons que chacun faisait valoir 
l'appui de son opinion.

Tout  coup on entendit une chanson chante par une voix d'homme.
L'homme qui chantait cette chanson venait de Giacon.

Guillaume serra la main du comte de Moret en mettant un doigt sur ses
lvres: il avait reconnu la voix de son compagnon.

Cette voix produisit  l'instant l'effet d'interrompre la conversation
des routiers.

--Bon! reprit l'un d'eux aprs un instant de silence, nous allons tre
renseigns.

Quatre se dtachrent et allrent au-devant du chanteur.

--Eh! l'homme, lui demandrent-ils en italien, quoiqu'ils se servissent
de la locution espagnole _hombre_, as-tu rencontr des voyageurs sur ta
route?

--Voulez-vous parler des deux hommes et des deux femmes conduits par
Guillaume Coutet, le marchand de Gravire? demanda celui qui tait
interrog, changeant sa rponse en demande.

--Justement.

--Eh bien, ils sont  peine  cinq cents pas d'ici; si vous avez affaire
 eux, allongez le pas, et vous les rejoindrez  moiti chemin de
Giacon.

Ce renseignement leva les incertitudes et mit tout le monde d'accord.
Les bandits prirent la route conduisant  Venaux.

Les voyageurs, du fond de leur obscurit, les virent passer comme des
ombres et marchant d'un pas qui, si les voyageurs eussent t, en effet,
 l'endroit indiqu par le contrebandier, leur et permis de les
rejoindre promptement.

Quant au contrebandier, il continua son chemin vers Suze, indiquant aux
voyageurs celui qu'ils devaient suivre eux-mmes.

En effet, aprs cinq minutes d'attente silencieuse, les voyageurs
n'entendant plus rsonner sur la route le bruit des pas des bandits,
descendirent, guids par Guillaume, le lit mme du torrent. Cinq cents
pas plus loin, ils se runissaient au contrebandier, qui, hsitant 
retourner  l'auberge aprs la fausse indication qu'il avait donne,
demanda aux voyageurs la permission de rester avec eux, permission qui
lui fut accorde  l'instant mme, pendant que le comte de Moret lui
promettait, quand on serait  la frontire du Pimont, une bonne
rcompense pour l'avis si  propos donn par lui.

On continua la route en pressant le pas des mulets, ce que permettait le
chemin devenu un peu meilleur, et l'on se rapprocha insensiblement de
Suze. A mesure que l'on se rapprochait, les deux guides recommandaient
une circonspection plus grande; mais le sentier que suivait la petite
caravane tait tellement inconnu et si peu frquent, que l'on avait
oubli d'y mettre les sentinelles, quoique l'on pt par ce chemin,
auquel la ville est en quelque sorte adosse, arriver sur le rempart.

Le rempart lui-mme tait dsert, les approches de la ville tant
dfendues par les fortifications faites un quart de lieue en avant,
c'est--dire au Pas de Suze.

Au reste, aprs avoir un instant long le rempart de la ville, le
sentier s'en loignait brusquement, se rejetant dans la montagne et
aboutissant  Malavet, o l'on coucha.

Le lendemain, on tint conseil.

On pouvait descendre dans la plaine, et par Rivarolo et Joui, gagner le
lac Majeur; mais l on rencontrait un danger pire: on tombait entre les
mains des Espagnols.

Il est vrai que le comte de Moret, charg  son dpart de France d'une
lettre de don Gonzales de Cordoue, gouverneur de Milan, pour la reine
Anne, pouvait aller droit  lui, et dire qu'il revenait au nom des deux
reines, charg de quelque mission pour Rome ou pour Venise; mais il lui
fallait ruser, et toute dissimulation pesait au coeur loyal de ce vrai
fils du Barnais.

Puis, ce qui tait plus probable encore, ce moyen, qui simplifiait les
choses, abrgeait en mme temps le voyage, et ce que voulait Antoine de
Bourbon, c'est que le voyage, au contraire, durt indfiniment. Son
avis, tout puissant d'ailleurs, l'emporta donc.

Cet avis tait que l'on ft un grand dtour par Boste, Damudossolo,
Sonovre, et qu'en contournant tout le bassin lombard on arrivt 
Vrone, o l'on serait en sret. A Vrone on se sparerait un ou deux
jours, et aprs ce repos, dont les femmes surtout, aprs un pareil
voyage qui ne se pouvait faire qu' mulet ou  cheval, auraient grand
besoin, on partirait pour Mantoue, terme du voyage.

A Ivrica, le contrebandier qui tait venu donner avis  la petite
caravane du danger qu'elle courait, quitta les voyageurs, parfaitement
rcompens de son dvouement, rcompense qui convainquait d'autant plus
Guillaume Coutet qu'il avait l'honneur de servir de guide  quelque
grand seigneur voyageant incognito.

Mais rendons-lui cette justice de dire que ce fut la reconnaissance, et
non cette certitude, qui lui fit insister pour accompagner les voyageurs
jusqu'au bout de leur voyage. Au reste, ce fut chose facile  obtenir.
Si Guillaume Coutet avait vou au comte la reconnaissance que doit
l'homme  celui qui lui a sauv la vie, Antoine de Bourbon prouvait
pour lui cette profonde sympathie et cette douce tendresse que ressent
de son ct le sauveur pour l'homme auquel il l'a sauve.

Aprs des incidents divers, mais qui, n'ayant pas la gravit de ceux que
nous avons raconts, n'auraient pas un assez puissant intrt pour
mriter l'attention du lecteur, aprs vingt-sept jours de voyage et de
fatigue, on arriva enfin  Mantoue, par Tordi, Nogaro et Castellarez.




CHAPITRE VIII.

LE SERMENT.


Aucune lettre, aucun courrier, aucun message quelconque n'avait annonc
au baron de Lautrec l'arrive de sa fille. Il en rsulta que, quoi qu'il
passt pour un pre mdiocrement tendre, les premiers moments du retour
furent donns tout entiers  l'effusion de la double tendresse
paternelle et filiale.

Ce ne fut qu'au bout d'un instant qu'il put s'occuper des compagnons de
voyage de sa fille et lire la lettre que lui adressait le cardinal de
Richelieu.

Par cette lettre il apprenait le nom illustre du jeune homme auquel le
soin de sa fille avait t confi et l'intrt que le cardinal portait 
Isabelle.

C'tait une raison pour lui de prvenir immdiatement le nouveau duc de
Mantoue, Charles de Gonzague, de l'arrive de sa fille et de l'hte
illustre qui, en mme temps qu'elle, avait franchi le seuil de sa
maison. On expdia en consquence un serviteur au chteau de T,
qu'occupait le duc, pour lui annoncer cette nouvelle, qui ne pouvait
manquer d'avoir un grand intrt pour lui, puisque par le comte de
Moret, c'est--dire par le frre naturel de Louis XIII, il allait avoir
les plus exacts renseignements sur les intentions du cardinal et du roi.

Aussi,  la demande d'audience qu'il lui avait faite, le duc de Mantoue
rpondit-il en montant  cheval et en venant lui-mme chez celui qu'il
tenait  juste raison pour un de ses plus fidles serviteurs.

Il y trouva le comte de Moret, qu'il traita en fils de Henri IV,
refusant de se couvrir et de s'asseoir devant lui.

Au reste, le duc avait appris directement, par l'ambassadeur, des
nouvelles de Paris, le 4 janvier 1629, c'est--dire quelques jours aprs
le dpart du comte de Moret et d'Isabelle. Le cardinal, fort de la
promesse que lui avait faite le roi de le soutenir, l'avait
littralement enlev sans souffrir que personne l'accompagnt; pas un
courtisan pour lui travailler l'esprit, pas un conseiller pour le faire
dvier de la route o le cardinal l'avait engag.

On savait que, le jeudi 15 janvier, le roi avait dn  Moulins et
couch  Varenne.

Puis rien au del du 15 janvier, et l'on tait au 5 fvrier.

Mais ce que l'on savait, c'est que la peste qui s'tait dclare en
Italie, avait franchi les monts et s'tendait jusqu' Lyon. Le roi
aurait-il le courage, malgr le flau mortel, malgr le froid effroyable
qu'il faisait, de continuer sa route, de braver la peste  Lyon et le
froid dans les montages.

Pour qui connaissait le caractre vritable et changeant du roi, il y
avait  craindre. Mais pour quiconque connaissait le caractre
inflexible du cardinal, il y avait  esprer.

Le comte de Moret ne put que rpter au duc de Mantoue ce que lui avait
dit le cardinal, qu'on allait commencer par faire lever le sige de
Cazal, et que l'on s'occuperait immdiatement de faire passer des
secours  Mantoue.

Il n'y avait pas de temps  perdre: Charles, duc de Nevers, avait su de
sources certaines que Monsieur, dans le premier moment de colre,
s'tait mis en rapport avec Waldstein. Il attirait vers la France, sans
honte et sans remords, ces nouvelles bandes d'Attila sans savoir s'il y
aurait  Chlons un Atius pour les anantir. Deux chefs des barbares,
Alhinger et Gallas, savants dans l'art terrible de la ruine et du
pillage, s'taient depuis deux ou trois mois avancs doucement et
occupaient Worms, Francfort, la Souabe.

Le pauvre duc de Mantoue les voyait dj apparatre au sommet des
Alpes, plus terribles que ces bandes sauvages de Cimbres et de Teutons
qui se laissaient glisser sur les neiges et qui traversaient les
rivires sur leurs boucliers.

Tout cela dfendait au comte de Moret un long sjour  Mantoue. Il avait
promis au cardinal de revenir pour prendre part  la campagne; d'un
autre ct le duc Charles le pressait de repartir pour exposer sa
position au roi. Cette position tait si grave, que le baron de Lautrec
regrettait presque qu'on lui et renvoy sa fille.

Ds le lendemain de son arrive, Isabelle, appele par son pre, avait
eu une explication avec lui; dans cette explication son pre lui avait
dit les engagements pris par lui vis--vis du baron de Pontis. Mais
Isabelle avait franchement rpondu par les engagements pris par elle
vis--vis du comte de Moret. De si bonne naissance que ft M. de Pontis,
Antoine de Bourbon sur ce point l'emportait, non-seulement sur lui, mais
sur tous les gentilshommes qui n'taient pas de race royale directe. Le
baron se contenta donc de faire venir le comte de Moret dans son
cabinet, de l'interroger sur ses intentions, que celui-ci lui dclara
avec sa franchise habituelle, lui donnant l'assurance qu'au besoin et
pour l'aider  retirer honorablement sa parole, le cardinal se mettrait
en avant et lui forcerait la main.

Seulement le baron de Lautrec ne laissa point ignorer au comte que s'il
tait tu, ou contractait d'autres engagements, il reprenait son
autorit paternelle sur sa fille, autorit dont il ne se dpartait que
devant la protection que le cardinal voulait accorder au jeune comte, et
qu'alors il n'admettrait de la part d'Isabelle aucune rsistance.

Le soir mme de cette double explication, les jeunes gens, en se
promenant au bord du fleuve de Virgile, se racontrent chacun l'un 
l'autre la conversation qu'ils avaient eue avec le baron; Isabelle n'en
esprait pas tant, et comme son amant lui promit positivement de ne pas
se faire tuer et de n'avoir jamais d'_autre pouse_ qu'elle, la chose
lui suffit.

Nous nous servons du mot un peu prtentieux d'_pouse_, et mme nous le
soulignons, parce qu'il nous semble que, tout fils de Henri IV que ft
Antoine de Bourbon, il y avait dans sa promesse une de ces petites
restrictions mentales dont les jsuites faisaient un si habile usage.
Dans l'engagement de ne pas se faire tuer il n'y avait  coup sr aucune
arrire-pense; mais nous n'oserions en dire autant de celui de n'avoir
jamais d'_autre pouse_ qu'Isabelle de Lautrec. En pesant chaque parole
de cet engagement, on verra bien qu'il ne s'tendait pas aux matresses;
et dans les moments o le diable le tentait, et les amants les plus
fidles ont de ces moments-l, ne fussent-ils point les fils de
l'hrtique Henri IV, et dans les moments o le diable le tentait, nous
devons dire que le jeune Basque Jaquelino voyait passer dans un nuage
de feu sa belle cousine Marina, laquelle, aussi  son aise au milieu des
flammes qu'une salamandre, lui lanait des regards dont le double rayon
allait l'un  son coeur qu'il brlait, l'autre  son esprit qu'il
rendait insens.

D'ailleurs n'avait-il pas pris un soir dans l'antichambre de Marie de
Gonzague, avec cette terrible incendiaire des coeurs, au moment o elle
allait monter dans sa chaise, un de ces rendez-vous comme on en prend
avec Satan, et dont Satan ne vous dgage que lorsqu'on a fait honneur 
sa parole en l'allant trouver au plus profond de l'enfer.

Nous n'oserions pas dire qu'au moment o Antoine de Bourbon fit 
Isabelle de Lautrec le chaste serment qui n'avait aucune analogie avec
l'engagement pris avec Mme de Fargis, le souvenir de cette Vnus Astart
ft venu prononcer  ses oreilles quelques mots de cet amour profane
dont elle brlait le coeur de ses amants; mais ce que nous savons, c'est
que le comte de Moret voulut un autre tmoin de l'engagement qu'il
prenait que ce fleuve paen qu'on appelle le Mincio; d'autres lampes que
toutes ces constellations mythologiques qu'on appelle Vnus, Jupiter,
Saturne, Cassiope, et demanda  Isabelle de le renouveler dans un
temple chrtien en prsence de Dieu, et que le souvenir matriel d'un
anneau, portant la date du jour et de la promesse que ce jour avait vu
faire, augmentt encore la solennit du serment.

Isabelle promit tout ce que voulut son amant, comme sa compatriote
Juliette, dont pour toucher la tombe elle n'avait, en quelque sorte,
qu' tendre la main; elle lui et,  coup sr, accord tout ce qu'il
lui et demand en lui rptant les paroles du pote anglais:

  Ne crains pas d'puiser mon amour s'il t'est cher!
  Mon amour est profond et grand comme la mer!

Le lendemain,  la mme heure, c'est--dire vers neuf heures du soir,
deux ombres, dont l'une marchait  quelques pas derrire l'autre, se
glissaient dans l'glise Saint-Andr par une des portes latrales du
monument sacr, et,  la lueur des lampes qui veillent ternellement
devant l'_ex-voto_ en mmoire des miracles accomplis par les diffrents
saints auxquels les autels sont consacrs, s'acheminaient vers l'autel
de Notre-Dame-des-Anges, nom charmant qui avait succd  un nom plus
charmant encore,  celui de Notre-Dame-des-Amours, premire invocation
sous laquelle elle avait t adore, mais que lui avait enleve, un demi
sicle auparavant, la susceptibilit d'un vque.

La jeune fille arriva la premire et s'agenouilla.

Le jeune homme la suivait et s'agenouilla  sa droite.

Tous deux rayonnants de jeunesse et de beaut, ils taient admirables 
voir  la lueur tremblante de la lampe; elle, la tte baisse, les yeux
humides de douces larmes; lui, le front lev, les yeux tincelants de
bonheur.

Chacun d'eux fit une prire mentale; quand nous disons chacun d'eux,
nous rpondons d'Isabelle de Lautrec. Sans doute les paroles chappes
du coeur se formulrent sur les lvres en lancements sacrs vers la
mre du seigneur; mais l'homme ne sait prier que dans le malheur; pour
la flicit il n'a que des balbutiements de dsir et des soupirs de
flamme.

Puis, ce premier bouillonnement du coeur apais, leurs mains se
cherchrent et frmirent en se rencontrant. Isabelle poussa un soupir de
joie plaintif comme un cri de douleur, puis, sans s'inquiter du lieu o
elle tait:

--Oh! mon ami, dit-elle, oh! combien je t'aime.

Le comte regardait la madone.

--Oh! s'cria-t-il, la madone a souri; et moi aussi et moi aussi, je
t'aime, mon Isabelle adore.

Et leurs deux ttes retombrent sur leurs poitrines crases sous le
poids de leur bonheur.

Le comte tenait la main d'Isabelle appuye contre la poitrine, il la
dgagea doucement de l'treinte dont l'enveloppait la sienne, la mit 
nu, l'appuya ardemment contre ses lvres, puis tirant l'anneau du plus
petit de ses doigts, il le passa au second doigt de cette main en
disant:

--Sainte mre de Dieu, sainte protectrice de tout amour humain et
cleste, vous qui souriez aux flammes pures et qui venez de sourire  la
ntre, soyez tmoin que je m'engage par serment  n'avoir jamais d'autre
pouse qu'Isabelle de Lautrec; si je manque  mon serment, punissez-moi.

--On! non, non. Vierge sainte, s'cria Isabelle, ne le punissez pas.

--Isabelle! fit le comte, en essayant de serrer la jeune fille dans ses
bras.

Mais celle-ci s'carta doucement, retenue par la saintet du lieu.

--Madone vnre et toute-puissante, dit-elle, coutez le serment que je
vous fais  mon tour. Je jure ici  votre autel, et par vos pieds divins
que j'embrasse, qu' partir d'aujourd'hui j'appartiens corps et me 
celui qui vient de passer cet anneau  mon doigt, et que, ft-il mort,
ou, ce qui est bien pis, manqut-il  son serment, je ne serai l'pouse
de personne, mais seulement celle de votre divin Fils.

Un baiser teignit cette dernire parole sur les lvres d'Isabelle, et
la sainte madone sourit du baiser du comte comme elle avait souri de
l'exclamation d'Isabelle, car elle se souvenait qu'elle s'tait appele
Notre-Dame-des-Amours avant de s'appeler Notre-Dame-des-Anges!




CHAPITRE IX.

LE JOURNAL DE M. DE BASSOMPIERRE.


Comme l'avait appris le duc de Mantoue par l'intermdiaire de
l'ambassadeur, le cardinal et le roi avaient quitt Paris le 4 janvier,
et le jeudi 15 ils avaient dn  Moulins et soup  Varenne, qu'il ne
faut pas confondre avec cet autre Varennes du dpartement de la Meuse,
que l'arrestation du roi a rendu clbre.

Pour toute entre en campagne, nous n'avons de guide fidle que le
journal de M. de Bassompierre; aussi est-ce lui que nous allons suivre
dans la partie historique de notre rcit.

Lorsque le roi, aprs le pacte fait avec le cardinal, sortit du cabinet
de Son Eminence, il rencontra dans l'antichambre M. de Bassompierre, qui
tait all pour faire sa cour au cardinal revenu en faveur.

En l'apercevant, le roi s'arrta et se retournant vers Richelieu, qui
l'accompagnait jusqu' la porte de la rue:

Eh! tenez, monsieur le cardinal, en voici un qui nous accompagnera 
coup sr et qui me servira bien.

Le cardinal sourit et fit un geste d'approbation.

--C'est l'habitude de M. le marchal, dit-il.

--Que Votre Majest m'excuse de manquer aux lois de l'tiquette en
l'interrogeant; mais o la suivrai-je?

--En Italie, dit le roi, o je vais en personne pour faire lever le
sige de Cazal. Apprtez-vous donc  partir, monsieur le marchal; je
prendrai avec vous Crquy, qui connat ces pays-l, et j'espre que
nous ferons parler de nous.

--Sire, rpondit Bassompierre en s'inclinant, je suis votre serviteur et
vous suivrai au bout du monde, et mme dans la lune, s'il vous plat d'y
monter.

--Nous n'irons ni si loin, ni si haut, monsieur le marchal. En tout
cas, le rendez-vous est  Grenoble; si quelque chose vous fait faute
pour votre entre en campagne, adressez vous  M. le cardinal.

--Sire, dit Bassompierre, avec l'aide de Dieu, rien ne me manquera,
surtout si Votre Majest donne l'ordre  ce vieux coquin de La Vieuville
de me payer ce qui m'est d comme colonel gnral des Suisses.

Le roi se mit  rire.

--Si La Vieuville ne vous paie pas, dit-il, voici M. le cardinal qui
vous paiera.

--Bien vrai? dit Bassompierre d'un air de doute.

--Si vrai, monsieur le marchal, que si, sance tenante, vous voulez
bien me donner votre reu, comme s'il n'y avait pas de temps  perdre,
attendu que dans trois ou quatre jours nous partons, vous vous en irez
avec votre argent.

--Monsieur le cardinal, dit Bassompierre avec cet air de grand seigneur
qui n'appartenait qu' lui, je ne porte jamais d'argent sur moi que
quand je vais au jeu du roi; j'aurai, si vous le voulez bien, l'honneur
de vous laisser la quittance, et j'enverrai un laquais prendre l'argent.

Le roi parti, Bassompierre laissa son reu au cardinal, et le lendemain
envoya prendre l'argent.

Ds le mme soir o le cardinal avait dit  Louis XIII qu'un roi ne
manquait point  sa parole, il envoya les cent cinquante mille cus  M.
le duc d'Orlans, les soixante mille livres  la reine-mre, et les
trente mille  la reine Anne.

L'Angly reut de son ct les trente mille livres que le roi lui avait
offertes, et Saint-Simon son brevet d'cuyer du roi avec quinze mille
livres de traitement par an.

Quant  Baradas, on sait qu'il n'avait point attendu, et qu'il s'tait
fait payer ses trente mille livres le jour mme o le roi les lui avait
donnes en un bon au porteur.

Tous ces comptes rgls, le cardinal avait, lui aussi, donn ses
gratifications. Charpentier, Rossignol et Cavois avait eu part  ses
largesses; mais la gratification de Cavois, si gnreuse qu'elle ft,
n'avait pu consoler sa femme, qui avait entrevu dans la dmission du
cardinal une suite de nuits calmes et sans drangements, nuits qui
taient l'unique but vers lequel tendaient tous ses voeux, seconds,
comme nous l'avons vu, par les prires de ses enfants. Malheureusement,
l'homme, en crant un Dieu individuel, et en chargeant ce Dieu de donner
 chaque homme ce que cet homme lui demande, l'a tellement accabl de
besogne, qu'il y a des moments o il laisse passer les prires les plus
simples et les plus raisonnables sans avoir le temps de les exaucer.

La pauvre Mme Cavois tait tombe dans un de ces moments-l, et Cavois,
en suivant Son Eminence, allait de nouveau la laisser veuve;
heureusement il la laissait enceinte.

Le roi avait conserv  son frre le titre de lieutenant gnral; mais,
du moment o le cardinal venait avec le roi, il tait vident que ce
serait M. de Richelieu qui prendrait la conduite de la guerre, et que la
lieutenance gnrale serait une sincure. Aussi, quoi qu'il et envoy
son train  Montargis et qu'il s'en ft fait suivre jusqu'au del de
Moulins, arriv  Chavanes il se ravisa et l annona  Bassompierre
que, comme il ne voulait pas avoir l'air d'tre insensible  l'injure
qui lui avait t faite, il se retirait dans sa principaut de Dombes,
o il attendrait les ordres du roi. Bassompierre insista fort pour le
faire changer de rsolution, mais ne put rien obtenir de lui.

Personne ne se trompa  cette rsolution de Monsieur, et chacun porta au
compte de sa lchet les prtendues susceptibilits de son orgueil.

Le roi avait travers rapidement Lyon, o la peste svissait et s'tait
arrt  Grenoble.

Le lundi 19 fvrier, il envoya le marquis de Thoiras  Vienne pour faire
joindre l'arme et s'occuper du passage de l'artillerie par-dessus les
monts.

Le duc de Montmorency avait, de son ct, fait annoncer au roi qu'il
arrivait par Nmes, Sisteron et Gap, et qu'il joindrait le roi, 
Brianon.

L commenaient les embarras srieux.

Les deux reines, sous prtexte des craintes que leur inspirait l'tat du
roi, mais en ralit pour miner l'influence du cardinal, taient parties
dans le but de rejoindre le roi  Grenoble; mais il leur avait fait dire
de s'arrter  Lyon, et elles n'avaient point os dsobir  cet ordre;
mais de Lyon elles faisaient tout le mal qu'elles pouvaient,
neutralisant Crquy, qui devait amener le passage des monts, paralysant
Guise, qui devait amener la flotte.

Rien ne dcouragea le cardinal; tant qu'il tenait le roi, le roi tait
sa force. Il esprait que la prsence du roi, le danger personnel qu'il
courait  passer les Alpes en hiver, arracheraient des provinces
voisines les secours ncessaires, et il en et t ainsi sans les
manoeuvres des deux reines.

Arriv  Brianon, il se trouva que les ordres des deux reines avaient
t si bien suivis, que rien de ce qui devait y tre runi n'avait mme
paru: pas de vivres, pas de mulets, douze canons et presque pas de
munitions.

Joignez  cela deux cent mille francs en tout dans les coffres, tant
chacun avait tir de son ct sur les malheureux millions emprunts par
le cardinal.

Puis, en face de soi, le prince le plus perfide et le plus rus de
l'Europe.

Toutes ces oppositions n'arrtrent pas un instant le cardinal; il
runit ses plus habiles ingnieurs et chercha avec eux le moyen de tout
faire passer  bras d'homme. Charles VIII avait le premier transport du
canon  travers les Alpes, mais c'tait dans la belle saison. Il fallait
manoeuvrer  travers des montagnes presque inaccessibles l't,  plus
forte raison l'hiver. On monta l'artillerie avec des cbles et des
moulinets attachs par des cordes aux affts; des hommes tournaient les
moulinets, tandis que d'autres tiraient les cbles  force de bras. Les
boulets furent ports dans des hottes; les munitions, les poudres, les
balles, enfermes dans des barriques, furent mises sur le dos des
quelques mules que l'on put se procurer  prix d'or. En six jours, sous
cet attirail on passa le mont Genve et descendit  Oulx. Le cardinal
poussa jusqu' Chaumont, o il avait hte de prendre des renseignements
et de vrifier si ceux que lui avaient adresss le comte de Moret
taient vrais.

Ce fut l que, vrification faite des cartouches, il apprit que chaque
homme avait sept coups  tirer.

--Qu'importe! rpondit-il, si Suze est prise au cinquime.

Cependant le bruit de tous ces prparatifs arriva aux oreilles de
Charles-Emmanuel; mais le roi et le cardinal taient dj  Brianon,
que le prince de Savoie les croyait encore  Lyon. En consquence, il
envoya Victor-Amde, son fils, attendre le roi Louis XIII  Grenoble;
mais  Grenoble il apprit que le roi tait dj pass et devait  cette
heure avoir franchi les monts.

Victor-Amde se mit aussitt en chasse du roi et du cardinal; il arriva
derrire Louis XIII  Oulx, au moment o descendaient de la montagne les
dernires pices d'artillerie, et demanda audience. Le roi le reut;
mais, ne voulant rien entendre de ce qu'il avait  lui dire, il le
renvoya au cardinal. Victor-Amde partit immdiatement pour Chaumont.

L le prince de Savoie, lev  l'cole de la ruse, voulut vis -vis du
cardinal user des moyens familiers  lui et  son pre; mais cette fois
la ruse se trouvait en face du gnie, le serpent en face du lion.

Le cardinal comprit aux premires paroles du prince que le duc de Savoie
n'avait eu qu'un but en lui envoyant son fils, c'tait de gagner du
temps. Mais o le roi se ft laiss prendre peut-tre, le cardinal vit
clair dans les desseins du ngociateur.

Victor-Amde venait demander que l'on accordt  son pre le temps de
se dgager de la parole qu'il avait confie au gouverneur de Milan de ne
pas laisser les troupes franaises traverser ses Etats.

Mais avant mme qu'il et formul cette demande, le cardinal l'arrtait.

--Pardon, mon prince, lui dit-il, mais S. A. le duc de Savoie demande du
temps, permettez-moi de vous le dire, pour dgager une parole qu'il n'a
pas pu donner.

--Comment cela? demanda le prince.

--Parce que, dans ses derniers traits avec la France, il s'est engag
verbalement vis--vis du roi, mon matre,  lui livrer un passage 
travers ses Etats, au cas o il aurait besoin de soutenir ses allis.

--Mais, fit en hsitant Victor-Amde, c'est moi qui demande pardon 
Votre Eminence, je n'ai vu nulle part cette clause dans les traits
entre la France et le Pimont.

--Et vous savez bien pourquoi vous ne l'avez pas vue, prince; c'est
encore par dfrence pour le duc votre pre, que l'on s'est content de
sa parole d'honneur au lieu d'exiger sa signature. Mais, selon lui, le
roi d'Espagne se ft plaint qu'il accordt un tel privilge  la France
et ne lui et pas laiss un instant de repos qu'il n'et obtenu un droit
pareil.

--Mais, hasarda Victor-Amde, le duc mon pre ne refuse point passage
au roi votre matre!

--Alors, dit le cardinal en souriant, car il se rappelait dans tous ses
dtails la lettre que lui avait adresse le comte de Moret, c'est pour
faire honneur au roi de France que S. A. le duc de Pimont a ferm le
passage de Suze par une demi-lune avec un bon retranchement pouvant
contenir trois cents hommes et soutenu de deux barricades derrire
lesquelles trois cents autres peuvent s'abriter, et qu'outre le fort de
Montabon, il a bti sur la pente des deux montagnes deux
redoutes avec des petites places de dfense dont les feux se croisent.
C'est pour faciliter sa route et celle de l'arme franaise, que ne
trouvant pas suffisantes les difficults offertes par le col mme de la
valle, il y a fait rouler du haut de la montagne des quartiers de
rochers tels qu'aucune machine ne les pourrait mouvoir, et c'est pour
planter des arbres et des fleurs sur notre chemin qu'il a mis, depuis
six semaines, la pioche et la bche aux mains de 300 travailleurs, dont
vous et votre auguste pre ne ddaigneriez pas de visiter et de presser
les travaux. Non, prince, ne rusons pas, parlons franchement et comme
des souverains doivent parler. Vous demandez du temps pour donner  don
Guzman Gonzals celui de prendre Cazal, dont la garnison meurt
hroquement de faim; eh bien, nous, comme notre intrt et notre devoir
est de secourir cette garnison, nous vous disons: Monseigneur, le duc
votre pre nous doit le passage, le duc votre pre nous le donnera.
D'Oulx ici, il faut  notre matriel deux jours pour arriver.

Le cardinal tira sa montre.

--Il est onze heures du matin, dit-il;  onze heures du matin,
aprs-demain, nous entrerons en Pimont, et nous marcherons sur Suze.
Aprs-demain, c'est mardi; mercredi, au point du jour, nous attaquerons;
tenez-vous la chose pour dite, et comme vous n'avez pas de temps 
perdre, monseigneur, pour faire vos rflexions, si vous nous ouvrez le
passage, ou prendre vos dispositions si vous le dfendez, je ne vous
retiens pas; monseigneur, franche paix ou bonne guerre.

--J'ai peur que ce ne soit bonne guerre, monsieur le cardinal, dit
Victor Amde en se levant.

--Au point de vue chrtien et comme ministre du Seigneur, je hais la
guerre; mais au point de vue politique et comme ministre de France, je
crois parfois la guerre, non pas une bonne chose, mais une chose
ncessaire. La France est dans son droit, elle le fera respecter.
Lorsque deux Etats en viennent aux mains, malheur  celui qui se fait le
champion du mensonge et de la perfidie. Dieu nous voit, Dieu nous
jugera.

Et, cette fois, le cardinal salua le prince, lui faisant comprendre
qu'une plus longue conversation serait inutile, et que son parti de
marcher sur Cazal, quels que fussent les obstacles que l'on
multiplierait sur sa route tait irrvocablement pris.




CHAPITRE X.

OU LE LECTEUR RETROUVE UN ANCIEN AMI.


A peine Victor-Amde tait-il sorti, que le cardinal s'approcha d'une
table et crivit la lettre suivante:

  Sire,

  Si Votre Majest, comme Dieu m'en donne l'esprance, a heureusement
  vu s'achever le passage de notre matriel par-dessus les monts, je la
  supplie bien humblement d'ordonner qu'artillerie, caissons, et toute
  machine de guerre soient immdiatement achemins sur Chaumont, o le
  roi aura, sur ma prire, la bont de se rendre lui mme sans aucun
  retard, le jour des hostilits tant, sauf contre-ordre de Sa Majest,
  fix  mercredi matin, 6 mars. A la suite de la conversation que j'ai
  eue avec le prince Victor-Amde, j'ai d engager la parole de Votre
  Majest, et je crois qu'il ne faudrait la dgager qu'avec de graves
  raisons de le faire.

  J'attends donc avec impatience une rponse de Votre Majest, ou mieux
  encore, Votre Majest elle-mme.

  Je lui envoie un homme sr, auquel Sa Majest peut se fier en toute
  chose, mme comme compagnon de route dans le cas o Sa Majest
  voudrait voyager de nuit et incognito.

  J'ai l'honneur d'tre,

  De Votre Majest,

  Le trs-humble sujet et trs-dvou serviteur,

  Armand [+] RICHELIEU.

Cette lettre crite et cachete, le cardinal appela:

--Etienne!

Aussitt la porte de la chambre s'ouvrit, et l'on vit apparatre sur le
seuil notre ancienne connaissance de l'htellerie de la Barbe Peinte,
Etienne Latil, non pas comme nous l'avions vu entrer dans le cabinet du
cardinal  Chaillot, c'est--dire les genoux tremblants, forc de
s'appuyer  la muraille pour ne pas tomber, ple et articulant avec
peine ses offres de dvouement, mais la tte haute, le jarret tendu, la
moustache releve, le chapeau  la main droite, la main gauche au
pommeau de l'pe, un vrai capitaine de Callot, enfin.

C'est qu'en effet quatre mois s'taient couls depuis que, frapp  la
fois par le marquis Pisani et par Souscarrires, il tait tomb, sans
connaissance sur le carreau de l'htellerie de matre Soleil.

Or, quand il n'est pas tu du coup, il n'en faut pas tant  un gaillard
organis comme l'tait Etienne Latil pour se remettre sur pied, plus
solide et plus triomphant que jamais.

L'approche des hostilits avait mme donn  son visage un air de gaiet
qui n'chappa point au cardinal.

--Etienne, lui dit-il, il s'agit de monter  l'instant mme  cheval, 
moins que tu n'aimes mieux, pour ta commodit personnelle, faire la
route  pied, mais arrange toi comme tu voudras, il faut que cette
lettre, qui est de la plus haute importance, soit remise au roi avant
dix heures du soir.

--Votre Eminence veut-elle me dire quelle heure il est?

Le cardinal tira sa montre.

--Il est prs de midi.

--Et le roi est  Oulx?

--Oui.

--A huit heures le roi aura sa lettre, ou j'aurai roul dans la Douaire.

--Tchez de ne pas rouler dans la Douaire, ce qui me ferait de la peine,
et que le roi ait sa lettre, ce qui, au contraire, me fera plaisir.

--J'espre, sur ces deux points satisfaire Votre Eminence.

Le cardinal connaissait Latil pour un homme de parole, il ne jugea pas 
propos d'insister et se contenta de lui faire signe qu'il tait libre.

Latil, en effet, courut  l'curie, choisit un bon cheval, ne s'arrta
chez le marchal ferrant que le temps de le faire ferrer  crampons et,
l'opration termine, sauta sur son dos et s'lana sur la route d'Oulx.

Au reste, il trouva le chemin meilleur qu'il ne s'y attendait; dans le
but d'y faire passer les canons et tout le matriel, les pionniers s'en
taient empars et le rendaient praticable  peu prs.

A quatre heures, Etienne tait  St. Laurent,  sept heures et demie il
tait  Oulx.

Le roi soupait servi par Saint-Simon qui avait succd dans sa faveur 
Baradas. Au bas bout de la table se tenait l'Angly tout habill de
neuf.

A peine eut-on annonc au roi un message de la part du cardinal, qu'il
ordonna que le messager fut introduit prs de lui.

Latil, tout en conservant les formes voulues par l'tiquette, science 
laquelle il avait t faonn du temps qu'il tait page du duc
d'Epernon, n'tait pas homme  se laisser intimider par la majest
royale.

Il entra donc bravement dans la salle, s'avana vers le roi, mit un
genou en terre, et lui prsenta la lettre du cardinal, pose sur le
dessus de son chapeau.

Louis XIII le regarda faire avec un certain tonnement; Latil avait
suivi les rgles de l'tiquette de l'ancienne cour.

--Ouais! fit-il, en prenant le pli; qui donc vous a appris ces belles
manires, mon ami?

--N'tait-ce point de cette faon, Sire, que l'on prsentait les lettres
 votre illustre pre, de glorieuse mmoire?

--Si fait! mais la mode en est un peu passe.

--Le respect tant le mme, Sire, m'est avis que l'tiquette et d
rester la mme.

--Tu me parais bien fort sur l'tiquette pour un soldat?

--J'ai d'abord t page de M. le duc d'Epernon, et c'est  cette poque
que j'eus l'honneur de prsenter plus d'une fois au roi Henri IV des
lettres de la faon dont je viens d'avoir l'honneur d'en prsenter une 
son fils.

--Page du duc d'Epernon! rpta le roi.

--Et comme tel, Sire, j'tais sur le marchepied de la voiture le 14 mai
1610, rue de la Ferronnerie; Votre Majest n'a-t-elle point entendu
raconter que c'tait un page qui avait arrt l'assassin dont il n'avait
pas voulu lcher le manteau malgr les coups de couteau dont il avait eu
les mains cribles.

Latil, toujours un genou en terre devant le roi, tira ses gants de peau
de daim, et, montrant ses mains sillonnes de cicatrices:

--Sire, voyez mes mains, dit-il.

Le roi regarda un instant cet homme avec une motion visible, puis:

--Ces mains-l, dit-il, ne peuvent tre que des mains loyales; donne-moi
tes mains, mon brave.

Et, prenant les mains de Latil il les lui serra.

--Maintenant, dit il, relve-toi.

Latil se releva.

--C'tait un grand roi, Sire, que le roi Henri IV, dit Latil.

--Oui, rpondit Louis XIII, et Dieu me fasse la grce de lui ressembler.

--L'occasion s'en prsente, Sire, rpliqua Latil, en montrant au roi le
pli qu'il lui apportait.

--J'y tcherai, fit le roi en ouvrant la lettre.

--Ah! dit il aprs avoir lu, M. le cardinal nous dit qu'il a engag
notre honneur, et qu'il nous attend pour le dgager, ne le faisons pas
attendre... Saint-Simon, prvenez MM. de Crquy et de Bassompierre que
j'ai  leur parler  l'instant mme.

Les deux marchaux avaient des logements dans la maison attenante 
celle du roi. En quelques minutes ils furent donc avertis. M. de
Schomberg tait  Exilles et M. de Montmorency  Saint-Laurent.

Le roi communiqua aux deux marchaux la lettre de M. de Richelieu et
leur donna l'ordre d'acheminer le plus vite possible sur Chaumont
l'artillerie et les munitions, leur dclarant qu'il fallait que le
lendemain, dans la journe, le tout ft  Chaumont.

Quant  eux, il les attendrait dans la soire du mardi, pour prendre
part au conseil de guerre qui aurait lieu dans la soire, et dans lequel
on dciderait le mode d'attaque du lendemain.

A dix heures du soir, par une nuit obscure, sans lune, sans toiles,
charge de neige, le roi partit  cheval, accompagn de Saint-Simon et
d'Angly seulement. Comme on avait eu la prcaution de ne faire ferrer
aucun cheval  glace, Latil obtint du roi de monter le sien; lui qui
suivait pour la troisime fois la mme route marcherait  pied en
sondant le chemin.

Jamais le roi ne s'tait si bien port, ni n'avait vcu dans un pareil
contentement de lui-mme; il avait, nous l'avons dit, sinon la force,
mais le sentiment de la grandeur; en changeant son panache noir contre
un panache blanc, pourquoi Suze ne ferait-elle pas un pendant  Ivry.

Latil marchait devant le cheval du roi, sondant la route avec un bton
ferr; de temps en temps il s'arrtait, cherchait un meilleur passage,
prenait le cheval par la bride et lui faisait traverser le mauvais pas.

A chaque poste, le roi se faisait reconnatre, donnait l'ordre
d'acheminer les troupes sur Chaumont, et jouissait d'une des plus douces
prrogatives de la puissance en se sentant obi.

Un peu avant d'arriver  Saint-Laurent, Latil devina,  l'pret de la
bise, l'approche de cette espce de tourbillons que dans les pays de
montagne on baptise du nom de chasse neige. Il invita le roi  descendre
de cheval et  se placer entre Saint-Simon, l'Angly et lui; mais le roi
voulut rester  cheval, disant que, du moment o il s'tait fait soldat,
il devait se conduire en soldat.

En consquence, il se contenta de s'envelopper de son manteau et
attendit.

Le tourbillon ne se fit point attendre. Il arriva sifflant.

L'Angly et Saint-Simon se pressrent aux cts du roi qui s'enveloppa
de son manteau. Latil saisit des deux mains le mors du cheval et tourna
le dos  l'ouragan.

Il passa terrible et rugissant. Les cavaliers sentirent leurs chevaux
trembler entre leurs jambes: dans les grands cataclysmes de la nature,
les animaux partagent la frayeur de l'homme.

La gourmette de soie qui tenait le chapeau du roi fut brise, et le
feutre noir aux plumes noires disparut dans les tnbres comme un sombre
oiseau de nuit.

Puis, en un instant, la route se couvrit de neige  une hauteur de deux
pieds.

En arrivant  Saint-Laurent, le roi s'informa du logement de M. de
Montmorency. Il tait une heure du matin. M. de Montmorency s'tait jet
tout habill sur son lit.

Au premier mot de la prsence du roi, le duc s'lana par les degrs et
se trouva debout sur le seuil de la porte attendant les ordres du roi.

Cette rapidit fit plaisir  Louis XIII, et quoique peu sympathique  M.
de Montmorency, qui, ainsi que nous l'avons dit, avait t fort amoureux
de la reine, il le reut bien.

Le duc offrit au roi de l'accompagner et de lui donner une escorte.

Mais Louis XIII rpondit que tant qu'il serait sur la terre de France,
il se croyait en sret; que l'escorte qu'il avait lui paraissait
suffisante, tant toute dvoue; qu'il invitait seulement M. de
Montmorency  se trouver  Chaumont pour l'heure du conseil le
lendemain,  neuf heures du soir. La seule chose qu'il consentit 
accepter fut un autre chapeau, et comme, en le mettant sur sa tte, il
s'aperut qu'il avait trois plumes blanches, ce souvenir de la bataille
d'Ivry lui revint  la pense:

--C'est un signe de bonheur, dit-il.

En sortant de Saint-Laurent, la neige tait si haute, que Latil invita
le roi  descendre de cheval.

Le roi descendit.

Latil prit le cheval du roi, ou plutt le sien, par la bride, l'Angly
vint aprs, puis Saint-Simon. Louis XIII se trouvait ainsi marcher le
dernier sur le chemin que lui aplanissaient les trois hommes et les
trois chevaux.

Saint-Simon, qui voulait rendre au cardinal, en reconnaissance des
faveurs qu'il en avait reues, vantait au roi toutes ces prcautions et
faisait valoir la prvoyance de celui qui les avait prises.

--Oui, oui, rpondait Louis XIII, M. le cardinal est un bon serviteur;
je doute que mon frre  sa place et eu pour moi toutes ces
prcautions-l.

Deux heures aprs, le roi arrivait sans accident, aussi fier de son
chapeau perdu que d'une blessure, aussi fier de sa marche de nuit que
d'une victoire,  la porte de l'htel du _Genvrier d'or_, et
recommandait que l'on ne rveillt point le cardinal.

--Son Eminence ne dort pas, lui rpondit matre Germain.

--Et que fait-elle  cette heure? demanda le roi.

--Je travaille  la grandeur de Votre Majest, dit M. le cardinal
paraissant, et M. de Pontis m'aide de tout son pouvoir dans cette
glorieuse besogne.

Et le cardinal fit en effet entrer le roi dans sa chambre, o il trouva
un grand feu allum pour le rchauffer et une immense carte du pays,
dresse par M. de Pontis, tendue sur une table.




CHAPITRE XI.

OU MONSIEUR LE CARDINAL TROUVE LE GUIDE DONT IL AVAIT BESOIN.


Un des grands mrites du cardinal fut, non pas de donner au roi Louis
XIII des vertus qu'il n'avait pas, mais de lui faire croire qu'il les
avait perdues.

Paresseux et languissant, il lui fit croire qu'il tait actif; timide et
dfiant, il lui fit croire qu'il tait brave; cruel et sanguinaire, il
lui fit croire qu'il tait juste.

Tout en disant que sa prsence n'tait point urgente  cette heure de
nuit, Richelieu donna de grands loges  ce soin de sa gloire et de
celle de France qui l'avait fait, par un pareil temps, par de semblables
chemins et au milieu de profondes tnbres, venir  son premier appel;
mais il exigea que le roi se coucht  l'instant mme, la journe dans
laquelle on entrait et celle du lendemain restant tout entires.

Ds le point du jour au reste, les ordres avaient t donns tout le
long de la route pour que les troupes chelonnes  Saint-Laurent, 
Exilles et  Sehault s'acheminassent sur Chaumont.

Ces troupes taient sous les ordres du comte de Soissons, des ducs de
Longueville, de la Trmouille, d'Halliun et de La Valette, des comtes
d'Harcourt, de Sault, des marquis de Canaples, de Mortemar, de Tavanne,
de Valence et de Thoyras.

Les quatre commandements suprieurs taient exercs par les marchaux de
Crquy, de Bassompierre, de Schomberg et le duc de Montmorency.

Le gnie du cardinal planait sur le tout; il pensait, le roi ordonnait.

Comme le fait que nous allons raconter est avec le sige de La Rochelle,
que nous avons racont dj dans notre livre des _Trois Mousquetaires_,
le point culminant et glorieux du rgne de Louis XIII, on nous permettra
d'entrer dans quelques dtails sur le _forcement_ de ce fameux pas de
Suze dont les historiens officiels ont fait si grand bruit.

En quittant Richelieu, Victor-Amde, pour se mnager une sortie, comme
on dit au thtre, avait annonc qu'il partait pour Rivoli o
l'attendait le duc son pre, et que dans les vingt-quatre heures il
rapporterait l'ultimatum de Charles-Emmanuel; mais lorsqu'il arriva 
Rivoli, le duc de Savoie, qui ne cherchait qu' traner les choses en
longueur, tait parti pour Turin.

Aussi, vers cinq heures du soir, au lieu de Victor-Amde, ce fut le
premier ministre du prince, le comte de Verrue, qui se fit annoncer chez
le cardinal.

A cette annonce, le cardinal se tourna vers le roi.

--Sa Majest, demanda-t-il, fera-t-elle  M. le comte de Verrue
l'honneur de le recevoir, ou m'abandonnera-t-elle ce soin?

--Si c'et t le prince Victor-Amde qui ft revenu, selon sa
promesse, je l'eusse reu; mais puisque le duc de Savoie juge  propos
de m'envoyer son premier ministre, il est juste que ce soit mon premier
ministre qui lui rponde.

--Alors le roi me donne carte blanche, fit le cardinal?

--Entirement.

--D'ailleurs, reprit Richelieu, en laissant cette porte ouverte, Votre
Majest entendra tout notre discours, et si quelque chose lui dplat
dans mes paroles, elle sera libre de paratre et de me dmentir.

Louis XIII fit de la tte un signe d'assentiment. Richelieu, en laissant
la porte ouverte, passa dans la chambre o l'attendait le comte de
Verrue.

Le Comte de Verrue, qu'il ne faut pas confondre avec son petit-fils,
mari de la clbre Jeanne d'Albret de Luynes, matresse de Victor-Amde
II, et qui fut connue sous le nom de la _Dame de volupt_, ce comte de
Verrue, dont l'histoire fait  peine mention, tait un homme de quarante
ans, d'un sens droit, d'un esprit remarquable, d'un courage  toute
preuve; charg d'une mission difficile, il y apportait toute la
franchise que pouvait mettre dans ses tortueuses ngociations un
missaire de Charles-Emmanuel.

En voyant la figure grave du cardinal, cet oeil profond qui fouillait
les coeurs, en se trouvant en face de ce gnie qui  lui seul tenait en
quilibre tous les autres souverains de l'Europe, il s'inclina
profondment et respectueusement.

--Monseigneur, dit-il, je viens au lieu et place du prince
Victor-Amde, forc de rester prs du duc son pre, atteint d'une si
grave indisposition que lorsque son fils aprs avoir quitt Votre
Eminence, est arriv hier soir  Rivoli, il s'tait fait transporter 
Turin.

--Alors, dit Richelieu, vous venez charg des pleins pouvoirs du duc de
Savoie, monsieur le comte.

--Je viens vous annoncer sa prochaine arrive, monseigneur; tout malade
qu'il est, M. le duc veut plaider prs de Sa Majest sa cause en
personne; il se fait apporter en chaise.

--Et quand croyez-vous qu'il soit ici, monsieur le comte?

--L'tat de faiblesse dans lequel se trouve Son Altesse, la lenteur de
ce moyen de locomotion m'autorisent  vous dire que, dans mon
apprciation, il ne peut tre ici qu'aprs-demain au plus tt.

--Et vers quelle heure?

--Je n'oserais pas promettre avant midi.

--Je suis au dsespoir, monsieur le comte; mais j'ai dit au prince
Victor-Amde qu'au point du jour on attaquerait les retranchements de
Suze; au point du jour on les attaquera.

--J'espre que Votre Eminence se dpartira de cette rigueur, dit le
comte de Verrue, lorsqu'elle saura que le duc de Savoie ne refuse pas le
passage.

--Eh bien alors, dit Richelieu, si nous sommes d'accord, il n'y a plus
besoin d'entrevue.

--Il est vrai, dit le comte de Verrue, assez embarrass, que Son Altesse
y met une condition.

--Ah! ah! fit le cardinal en souriant, et laquelle?

--Ou plutt conserve une esprance, ajouta le comte.

--Dites.

--Eh bien, Son Altesse le duc espre qu'en consquence de cette
dfrence et du grand sacrifice qu'il fait, Sa Majest trs-chrtienne
lui fera cder par le duc de Mantoue la mme partie du Montferrat que le
roi d'Espagne lui laissait dans le partage, ou s'il ne veut point les
lui donner  lui, qu'il en fera cadeau  Mme sa soeur, et  cette
condition les passages seront ouverts demain.

Le cardinal regarda un instant le comte, qui ne put soutenir ce regard
et baissa les yeux; alors, et comme s'il n'et attendu que cela:

--Monsieur le comte, dit le cardinal, toute l'Europe a si bonne opinion
de la justice du roi, mon matre, que je ne sais comment M. le duc de
Savoie a pu s'imaginer que Sa Majest consentirait  une pareille
proposition; pour moi, je suis assur qu'elle ne l'acceptera jamais. Le
roi d'Espagne a bien pu accorder une partie de ce qui ne lui appartient
pas, afin d'engager M. le duc  favoriser une injuste usurpation; mais 
Dieu ne plaise que le roi mon matre, qui traverse les monts pour venir
au secours d'un prince opprim, dispose ainsi du bien de son alli; si
M. le duc ne veut pas se souvenir de ce que peut un roi de France, aprs
demain on le lui remettra en mmoire.

--Mais puis-je esprer au moins que ces dernires propositions seront
transmises par Votre Eminence  Sa Majest?

--Inutile, monsieur le comte, dit une voix derrire le cardinal; le roi
a tout entendu et s'tonne qu'un homme qui doit le connatre lui fasse
une proposition o son honneur est tach et celui de la France
compromis. Je renouvelle donc l'engagement pris, ou plutt la menace
faite par M. le cardinal. Si demain les passages ne sont point ouverts
sans condition, aprs-demain, au point du jour, ils seront attaqus.

Puis, se redressant et portant le pied en avant avec cette dignit qu'il
savait prendre parfois:

--J'y serai en personne, ajouta-t-il, et l'on pourra me reconnatre 
ces plumes blanches, comme au mme signe on reconnut mon auguste pre 
Ivry. J'espre que M. le duc voudra bien prendre un signe pareil afin
que le fort de la bataille se porte o nous serons tous les deux;
portez-lui mes propres paroles, monsieur, ce sont les seules que je
puisse et doive rpondre.

Et il salua de la main le comte, qui lui rpondit par un salut profond
et se retira.

Toute la soire et toute la nuit l'arme continua de se runir autour de
Chaumont; le lendemain soir, le roi commandait  vingt-trois mille
hommes de pied et  quatre mille chevaux.

Vers dix heures du soir, l'artillerie et tout le matriel de l'arme se
rangeaient en dehors de Chaumont, les canons la gueule tourne du ct
du territoire ennemi. Le roi ordonna de passer la visite des caissons et
de lui faire un rapport sur le nombre de coups que l'on avait  tirer. A
cette poque o la baonnette n'tait point encore invente, c'taient
le canon et le mousquet qui dcidaient tout.

Aujourd'hui le fusil a repris le rang secondaire qu'il doit occuper
dans les manoeuvres d'un peuple essentiellement guerrier.

Il est devenu, comme l'avait prdit le marchal de Saxe, le manche de la
baonnette.

A minuit, on entra au conseil.

Il se composait du roi, du cardinal, du duc de Montmorency et des trois
marchaux Bassompierre, Schomberg et Crquy.

Bassompierre, qui tait le doyen, eut la parole; il jeta les yeux sur la
carte, tudia les positions de l'ennemi, que l'on connaissait
parfaitement, grce aux renseignements donns par le comte de Moret.

--Sauf meilleur avis, dit-il, voici ma proposition, Sire.

Et, saluant le roi, et M. le cardinal, pour bien indiquer que c'tait 
eux deux qu'il s'adressait:

--Je propose que les rgiments des gardes franaises et suisses prennent
la tte; le rgiment de Navarre, le rgiment d'Estillac, la gauche. Les
deux ailes feront monter chacune deux cents mousquetaires qui gagneront
le sommet des deux crtes de Montmoron et de Montabon: une fois au
sommet des deux montagnes, rien ne leur sera plus facile que de gagner
l'minence sur les gardes des barricades. Aux premiers coups de fusil
que nous entendrons sur les hauteurs, nous donnerons; et tandis que les
mousquetaires attaqueront les barricades par derrire, nous les
attaquerons de face avec les deux rgiments des gardes. Approchez-vous
de la carte, messieurs, voyez la position de l'ennemi, et si vous avez 
proposer un meilleur plan que le mien, faites hardiment.

Le marchal de Crquy et le marchal de Schomberg tudirent la carte 
leur tour et se rallirent  l'avis de Bassompierre.

Restait le duc de Montmorency.

Le duc de Montmorency tait plus connu pour ce bouillant courage qu'il
poussait jusqu' la tmrit que comme stratgiste et homme de prudence
et de prvision sur le champ de bataille; d'ailleurs il parlait avec une
certaine difficult, ayant au commencement de ses discours un certain
bgayement qui l'abandonnait  mesure qu'il parlait.

Cependant il prit bravement la parole que lui offrait le roi.

--Sire, dit-il, je suis de l'avis de M. le marchal de Bassompierre et
de MM. de Crquy et de Schomberg, qui connaissent le grand cas que je
fais de leur courage et de leur exprience; mais les barricades et les
redoutes prises, et je ne doute point que nous ne les prenions, restera
la partie la plus difficile  forcer; c'est--dire la demi-lune qui
barre entirement le chemin. N'y aurait-il pas moyen de faire pour
cette partie des retranchements ce que M. de Bassompierre, avec tant de
justesse, a propos de faire pour les redoutes? Ne pourrait-on pas
enfin, par quelque sentier de la montagne, si ardu, si extravagant qu'il
soit, tourner la position, redescendre entre la demi-lune de Suze, puis
attaquer par derrire dans cette dernire position, l'ennemi que nous
attaquerions par devant; il ne s'agirait pour cela que de trouver un
guide fidle et un officier intrpide, deux choses qui ne me paraissent
point impossibles  rencontrer.

--Vous entendez les propositions de M. de Montmorency, dit le roi; les
approuvez-vous?

--Excellentes! rpondirent les marchaux, mais il n'y a pas de temps 
perdre pour se procurer ce guide et cet officier.

En ce moment Etienne Latil disait quelques mots tout bas  l'oreille du
cardinal dont le visage rayonna.

--Messieurs, dit-il, je crois que la Providence nous envoie guide fidle
et officier intrpide en une seule et mme personne.

Et se retournant vers Latil qui attendait les ordres:

Capitaine Latil, dit-il, faites entrer M. le comte de Moret.

Latil s'inclina et sortit.

Cinq minutes aprs, le comte de Moret entrait, et, sous l'humble habit
de montagnard qui le cachait, chacun put reconnatre,  cette
ressemblance avec son auguste pre, ressemblance qui faisait tant envie
au roi Louis XIII, l'illustre fils de Henri IV arrivant  l'instant mme
de Mantoue, envoy par la Providence comme le disait le cardinal de
Richelieu.




CHAPITRE XII.

LE PAS DE SUZE.


Le comte de Moret, grce  la route que nous lui avons vu suivre pour
traverser avec scurit le Pimont, et qu'il avait tudie avec une
attention toute particulire, pouvait  la fois tre un guide fidle et
un intrpide officier.

En effet,  peine la question eut-elle t expose que, prenant un
crayon, il traa sur la carte dresse par M. de Pontis ce sentier qui
conduisait de Chaumont  l'auberge des contrebandiers et de l'auberge
des contrebandiers au pont de Giacon, puis il s'arrta pour raconter par
quel hasard il avait t forc de changer de route pour chapper aux
bandits espagnols, et comment ce changement de route l'avait conduit 
cette portion de sentier de laquelle on pouvait se laisser glisser sur
les remparts de Suze adosses  la montagne.

Il fut autoris  prendre cinq cents hommes avec lui, une troupe plus
considrable et t trop difficile  manoeuvrer dans de pareils
chemins.

Le cardinal voulait que le jeune prince prt quelques heures de repos,
mais celui-ci s'y refusa; s'il voulait tre arriv  temps pour faire sa
diversion au moment de l'attaque, il n'avait pas une minute  perdre.

Il pria le cardinal de lui donner, pour commander sous lui, Etienne
Latil, du dvouement et du courage desquels il n'avait point  douter.

C'tait combler tous les dsirs de celui-ci.

A trois heures la troupe partit sans bruit, chaque homme portait sur lui
une journe de vivres.

Nul des cinq cents soldats qui allaient marcher sous les ordres du comte
de Moret ne connaissait ce jeune capitaine; mais lorsqu'on leur eut dit
que celui qu'ils avaient pour chef tait le fils de Henri IV, ils se
pressrent autour de lui avec des cris de joie, et il fallut qu' la
lueur de deux torches il laisst voir son visage dont la ressemblance
avec celui du Barnais redoubla l'enthousiasme.

A peine les cinq cents hommes du comte de Moret eurent-ils dfil,
protgs par une nuit dont l'obscurit ne permettait pas de voir  dix
pas devant soi, que le reste de l'arme se mit en mouvement. Le temps
tait excrable, la terre tait couverte de deux pieds de neige.

On fit halte cinq cents pas en avant du rocher de Glasse.

Six pices de canon de six livres de balles taient menes au crochet
pour forcer la barricade.

Cinquante hommes restaient  la garde du parc d'artillerie.

Les troupes qui devaient donner taient sept compagnies des gardes, six
des Suisses, dix-neuf de Navarre, quatorze d'Estissac et quinze de
Saulx.

Plus les mousquetaires  cheval du roi.

Chaque corps devait jeter devant lui cinquante enfants perdus soutenus
de cent hommes, lesquels seraient eux-mmes soutenus par cinq cents.

Vers six heures du matin, les troupes furent mises en ordre.

Le roi, qui prsidait  ces prparatifs, ordonna  un certain nombre de
ses mousquetaires de se mler aux enfants perdus.

Puis il donna l'ordre au sieur de Comminges, prcd d'un trompette, de
franchir la frontire et de demander au duc de Savoie passage pour
l'arme et la personne du roi.

M. de Comminges partit, mais  cent pas de la premire barricade il fut
arrt.

M. le comte de Verrue sortit et vint au-devant de lui.

--Que voulez-vous, monsieur? demanda le comte de Verrue au
parlementaire.

--Nous voulons passer, monsieur, rpondit celui-ci.

--Mais, reprit le comte de Verrue, comment voulez-vous passer?... en
amis, ou en ennemis?

--En amis, si vous nous ouvrez les passages; en ennemis, si vous les
fermez, vu que je suis charg par le roi, mon matre, d'aller  Suze et
de lui prparer un logis, attendu qu'il a le dessein d'y coucher demain.

--Monsieur, rpondit le comte de Verrue, le roi, mon matre, tiendrait 
grand honneur de loger Sa Majest; mais elle vient si grandement
accompagne qu'avant de rien dcider, il faut que j'aille prendre les
ordres de Son Altesse.

--Bon, dit Comminges, auriez-vous, par hasard, l'intention de nous
disputer le passage?

--J'ai eu l'honneur de vous dire, monsieur, rpta froidement le comte
de Verrue, qu'il me faut savoir, premirement,  ce sujet, l'intention
de Son Altesse.

--Monsieur, je vous prviens, dit Comminges, que je vais faire mon
rapport au roi.

--Vous pouvez faire ce qu'il vous plaira, monsieur, rpondit le comte de
Verrue, vous en tes parfaitement le matre.

Et sur ce, chacun salua l'autre, M. de Verrue retournant du ct des
barricades, et Comminges revenant vers le roi.

--Eh bien, monsieur? demanda Louis XIII  Comminges.

Comminges raconta son entretien avec le comte de Verrue. Louis XIII
couta sans perdre une parole, et quand Comminges eut fini:

--Le comte de Verrue, dit le roi, a rpondu non-seulement en fidle
serviteur, mais en homme d'esprit et qui sait son mtier.

En ce moment le roi tait sur l'extrme frontire de France, entre les
enfants perdus prts  marcher, et les cinq cents hommes qui devaient
les soutenir.

Bassompierre s'approcha de lui, le visage souriant et le chapeau  la
main.

--Sire, dit-il, l'assemble est prte, les violons sont d'accord, les
masques sont  la porte; quand il plaira  Votre Majest, nous donnerons
le ballet.

Le roi le regarda le sourcil fronc.

--Monsieur le marchal, savez-vous bien que l'on vient de me faire le
rapport et que nous n'avons que cinq cents livres de plomb dans le parc
de l'artillerie?

--Bon, Sire, rpondit Bassompierre, il est bien temps maintenant de
songer  cela; faut-il que pour un masque qui n'est pas prt, le ballet
ne se danse pas; laissez-nous faire, et tout ira bien.

--M'en rpondez-vous? fit le roi en regardant fixement le marchal.

--Sire, ce serait tmraire  moi de cautionner une chose aussi douteuse
que la victoire; mais je vous rponds que nous en reviendrons  notre
honneur, ou que je serai mort ou pris.

--Prenez garde si nous sommes battus, monsieur de Bassompierre, je m'en
prends  vous.

--Bast! que peut-il m'arriver de plus que d'tre appel par Votre
Majest le marquis d'Uxelles, mais soyez tranquille, sire, je tcherai de
ne pas mriter une pareille injure. Laissez-moi faire seulement.

--Sire, dit le cardinal, qui se tenait  cheval prs du roi,  la mine
de M. le marchal, j'ai bon espoir.

Puis s'adressant  Bassompierre:

--Allez, monsieur le marchal, allez, lui dit-il, et faites de votre
mieux.

Bassompierre alla rpondre  M. de Crquy qui l'attendait, mit pied 
terre avec MM. de Crquy et de Montmorency pour charger en tte des
tranches. M. de Schomberg seul resta  cheval ayant la goutte dans le
genou.

On marcha ainsi sur le rocher de Glasse, au pied duquel il fallait
passer; mais on ne sait pourquoi l'ennemi avait abandonn cette
position, si forte qu'elle ft, craignant peut-tre que ceux qui la
dfendraient ne fussent coups et obligs de se rendre.

Mais  peine nos troupes eurent-elles dpass le rocher qu'elles se
trouvrent dmasques, et que le feu commena  la fois de la montagne
et de la grande barricade.

A cette premire dcharge, M. de Schomberg fut bless d'une mitraille
dans les reins.

Bassompierre suivit la valle et marcha droit sur la demi-lune, qui
fermait le pas de Suze, M. de Crquy marchant en tte et cte  cte
avec lui.

M. de Montmorency, comme un simple tirailleur, s'lana sur la montagne
de gauche, c'est--dire sur la crte de Montmoron.

M. de Schomberg se fit attacher sur son cheval, que l'on conduisit par
la bride  cause de la difficult du chemin, et, arriv sur la
montagne, marcha au milieu des enfants perdus.

On tourna les barricades, et, selon le plan de M. de Bassompierre, on
fusilla leurs dfenseurs par derrire, tandis que l'on attaquait en
face.

Les Valaisans et les Pimontais se dfendirent vaillamment;
Victor-Amde et son pre taient dans la redoute du Crt de Montabon.

Montmorency, avec son imptuosit ordinaire, avait attaqu et emport la
barricade de gauche, et comme son armure le gnait pour marcher  pied,
il en avait sem toutes les pices le long de la route, et attaqua la
redoute en simple justaucorps de buffle et en chausses de velours.

Bassompierre, de son ct, suivait le fond de la valle, essuyant tout
le feu de la demi-lune. Le roi venait ensuite avec son panache blanc, et
M. le cardinal en habit de velours feuille-morte brod d'or.

Trois fois on vint  l'assaut des redoutes, et trois fois on fut
repouss. Les boulets bondissaient en ricochant de roc en roc au fond de
la valle et turent un cuyer de M. de Crquy aux pieds du cheval du
roi.

MM. de Bassompierre et de Crquy rsolurent alors d'escalader avec cinq
cents hommes: Bassompierre la montagne de gauche, pour se runir  M. de
Montmorency; M. de Crquy la montagne de droite, pour soutenir M. de
Schomberg.

Deux mille cinq cents hommes restaient au fond de la valle pour marcher
sur la demi-lune.

Bassompierre, un peu gros et dj g de cinquante ans, s'appuyait sur
un garde pour gravir la pente rapide; tout  coup il sentit que son
appui lui manquait; le garde venait de recevoir une balle dans la
poitrine.

Il arriva au sommet de la montagne au moment o M. de Montmorency, lui
troisime, venait de sauter dans la route.--Il y descendit le quatrime.

M. de Montmorency fut lgrement bless au bras, M. de Bassompierre eut
ses habits cribls de balles.

La redoute de gauche fut emporte.--Valaisans et Pimontais se
rfugirent dans la demi-lune.

Les deux chefs jetrent alors les yeux sur la redoute de droite.

On y combattait avec le mme acharnement.

Enfin on vit deux cavaliers en sortir et se diriger au grand galop par
un chemin qui, probablement, avait t pratiqu pour leur retraite vers
la demi-lune de Suze.

C'tait le duc de Savoie, Charles Emmanuel, et son fils, Victor-Amde.

Un flot de fuyards les suivait. La redoute de droite tait prise.

Restait la demi-lune, c'est--dire la besogne la plus rude.

Louis XIII envoya fliciter les marchaux et M. de Montmorency sur leur
russite mais en leur ordonnant de se mnager.

Bassompierre lui fit rpondre en son nom et au nom de MM. de Schomberg,
de Crquy, de Montmorency.

  Sire, nous sommes reconnaissants  Votre Majest de l'intrt qu'elle
  nous porte; mais il y a des moments o le sang d'un prince ou d'un
  marchal de France n'est pas plus prcieux que celui du dernier soldat.

  Nous demandons dix minutes de repos pour nos hommes, aprs quoi le bal
  recommencera.

Et, en effet, aprs dix minutes de repos, les trompettes sonnrent, les
tambours battirent de nouveau, et les deux ailes, en colonnes serres,
marchrent sur la demi-lune.




CHAPITRE XIII.

OU IL EST PROUV QU'UN HOMME N'EST JAMAIS SUR D'TRE PENDU, EUT-IL DJA
LA CORDE AU COU.


Les approches taient au pouvoir des Franais; mais restait le dernier
retranchement, entour de soldats, hriss de canons, dfendu par le
fort de Montabon, bti au sommet d'un rocher inaccessible: on n'abordait
le fort que par un escalier sans rampe, dont on ne pouvait gravir les
marches qu'une  une.

On avait depuis longtemps laiss en arrire les canons, que l'on ne
pouvait traner ni dans le fond de la valle ni dans le sommet de la
montagne.

Il fallait donc aborder la demi-lune sans autre auxiliaire que cette
_furia francese_, dj bien connue des Italiens  cette poque.

D'une petite minence  porte de canon ennemi, le roi avec le cardinal
regardait, marchant  la tte des soldats, les chefs et la fleur de la
noblesse, fire de mourir sous les yeux de son roi et portant le chapeau
au bout de l'pe.

Les soldats suivaient tte basse, ne demandant pas si on les menait  la
boucherie; les chefs marchaient en avant, cela suffisait.

De l'minence o se tenaient  cheval le roi et le cardinal, ils
voyaient les vides se faire dans les rangs; le roi battait des mains en
applaudissant le courage, mais en mme temps ses instincts de cruaut
s'veillaient comme ceux du tigre  la vue du sang.

Lorsqu'il fit tuer le marchal d'Ancre, trop petit pour regarder par la
fentre du Louvre, il se fit soulever dans les bras de ses gens, pour
voir  son aise le cadavre sanglant.

On aborda la muraille; quelques-uns avaient apport des chelles;
l'escalade commena.

Montmorency prit un drapeau et monta le premier  la muraille; trop
lourd et un peu trop vieux pour les suivre, il alla se poster 
demi-porte de fusil des remparts, exhortant les soldats  bien faire.

Quelques chelles se rompirent sous le poids des assaillants, tant
chacun tenait  mettre le premier le pied sur le rempart; d'autres
rsistrent et, par ce combat presque arien, donnrent le temps  leurs
compagnons de se relever, de dresser d'autres chelles et de monter 
l'assaut.

Les assigs s'taient fait arme de tout: les uns tiraient presque 
bout portant sur les assigeants, les autres dardaient des coups de
pique dans toute cette ferraille, et, de temps en temps, voyaient le
sang jaillir jusqu' eux, un homme ouvrir les bras et tomber  la
renverse, d'autres lanaient des pavs ou laissaient rouler des poutres
qui nettoyaient deux ou trois chelles.

Tout  coup on vit un certain trouble se manifester parmi les assigs,
puis on entendit au loin, derrire eux, une fusillade et de grands cris.

--Courage, amis, cria Montmorency, en montant pour la troisime fois 
l'assaut, c'est le comte de Moret qui nous arrive; Montmorency!  la
rescousse!

Et il s'lana de nouveau, tout meurtri et tout sanglant qu'il tait,
entranant, dans un effort suprme, tout ce qui pouvait le voir et
l'entendre.

Le duc ne s'tait pas tromp, et c'tait bien Moret qui oprait sa
diversion.

Le comte tait parti  trois heures du matin, comme nous l'avons vu,
ayant Latil pour capitaine et Galaor pour aide de camp. Ils taient
arrivs au bord du torrent o avait failli se noyer Guillaume Coutet;
mais cette fois on put le franchir en sautant de rocher en rocher.

Arrivs de l'autre ct du torrent, le comte de Moret et ses hommes
franchirent rapidement l'espace qui les sparait de la montagne. Il
retrouva le sentier, s'y lana le premier; ses hommes le suivirent.

La nuit tait obscure, mais la neige si haute et si nouvellement tombe
qu'elle clairait le chemin.

Le comte, qui en connaissait la difficult, s'tait muni de longues
cordes, tenues chacune par vingt-quatre hommes. Ces vingt-quatre hommes
taient ceux qui marchaient prs de la dclivit. Si l'un d'eux
glissait, il tait retenu par les vingt-trois autres, il ne s'agissait
pour celui qui avait gliss que de ne pas lcher la corde.

Vingt-quatre autres marchaient paralllement; les premiers leur
servaient en quelque sorte de parapet.

En approchant de l'auberge des contrebandiers, le comte recommanda le
silence. Sans savoir de quoi il s'agissait, chacun se tut.

Le comte runit alors une douzaine d'hommes autour de lui, leur expliqua
de quels hommes l'auberge qu'ils voyaient devant eux tait le
rendez-vous, et leur ordonna d'avertir tout bas leurs compagnons de
cerner l'auberge. Un seul homme chapp de ce nid de pillards pouvait
donner l'alarme, et le succs de l'expdition tait compromis.

Galaor, qui connaissait les localits, prit une vingtaine d'hommes pour
cerner la cour; avec une vingtaine d'autres, Latil garda la porte, et
avec pareil nombre le comte de Moret alla garder la seule fentre qui
donnait jour dans la maison, et par laquelle ils pussent chapper. La
fentre flamboyait, ce qui indiquait que les htes n'y manquaient point.

Le reste de la troupe devait s'chelonner sur la route, afin de ne
laisser  aucun des bandits la chance de s'chapper.

La porte de la cour tait ferme; Galaor, avec l'adresse et l'agilit
d'un singe, passa par-dessus, descendit dans la cour et l'ouvrit.

En un instant la cour fut pleine de soldats qui attendaient le mousquet
au pied.

Latil rangea ses hommes sur deux rangs, en face de la porte, et leur
ordonna de faire feu sur quiconque essayerait de fuir.

Le comte s'tait approch lentement et sans bruit de la fentre afin de
voir ce qui se passait au dedans; mais la chaleur de la chambre avait
form sur les carreaux une bue qui empchait de voir  l'intrieur.

Un des carreaux, bris dans quelque rixe, avait t remplac, par une
feuille de papier colle sur le cadre. Le comte de Moret monta sur
l'appui de la fentre, troua le papier avec la pointe de son poignard et
put enfin se rendre compte de l'trange scne qui se passait.

Le contrebandier qui tait venu avertir Guillaume Coutet que les
bandits espagnols venaient de se mettre  sa poursuite tait li et
garott sur une table, et, runis en tribunal, les bandits qu'il avait
tromps le jugeaient, ou plutt venaient de le juger, et, comme le
jugement tait sans appel, il n'tait plus question que de savoir s'il
serait pendu ou fusill.

Les avis taient  peu prs partags; mais, comme on le sait, les
Espagnols sont gens conomes. L'un d'eux fit valoir qu'on ne pouvait pas
fusiller un homme  moins de huit ou dix coups de mousquet; que
c'taient huit ou dix charges de poudre et de plomb perdues. Tandis que
pour pendre un homme, non seulement il ne fallait qu'une corde; mais
encore que cette corde, devenant par l'excution mme une corde de
pendu, doublait, quadruplait, dcuplait de valeur.

Cet avis si sage, si avantageux l'emporta.

Le pauvre diable de contrebandier comprenait si bien que son sort tait
dcid, qu' ce choix de la corde et aux cris d'enthousiasme qui
l'accompagnaient, il ne rpondit que par cette prire des agonisants:
_Mon Dieu, je remets mon me entre vos mains_.

Une corde n'est jamais chose longue  trouver, surtout dans une
htellerie consacre aux muletiers.

Au bout de cinq minutes, un muletier officieux, qui n'tait point fch
d'assister, sans se dranger, au spectacle d'une pendaison, passa la
corde demande.

Une lanterne tait suspendue  une espce de crochet et reprsentait, au
milieu des sept ou huit chandelles places sur les tables, l'astre
faisant le centre d'un nouveau systme plantaire.

On dcrocha la lanterne; on la posa sur la chemine; un des Espagnols,
celui qui avait eu l'ide conomique de la corde, la passa au crochet, y
fit un noeud coulant et mit l'extrmit aux mains de ces quatre ou cinq
camarades, fit descendre le condamn de la table, le conduisit
au-dessous du crochet et, sans que le malheureux songet  faire aucune
rsistance tant il se croyait compltement perdu, lui passa le noeud
coulant autour du cou.

Puis au milieu du silence solennel qui prcde toujours ce grand acte
d'une me que l'on arrache violemment du corps, il fit entendre cet
ordre:

--Enlevez.

Mais  peine ce mot tait-il prononc, qu'un bruit pareil  celui d'un
papier ou d'une toffe que l'on dchire se fit entendre du ct de la
fentre, qu'on vit s'allonger  l'intrieur de la chambre un bras arm
d'un pistolet, le pistolet faire feu, et l'homme qui ajustait le noeud
coulant au col du condamn tomber roide mort.

Au mme instant, un vigoureux coup de pied brisa les attaches de la
fentre, qui s'ouvrit  deux battants et livra passage au comte de
Moret, qui sauta dans la chambre suivi de ses hommes, tandis qu'au coup
de pistolet comme  un signal, la porte de la route et celle de la cour
s'ouvraient; laissant voir toutes les issues fermes par des armes et
des soldats.

En une seconde le condamn fut dli et passa des angoisses de l'agonie
 cette joie enivrante de l'homme qui a dj descendu la premire marche
du tombeau et qui bondit hors de la fosse dont la terre va rouler sur
lui.

--Que personne n'essaye de sortir d'ici, dit le comte de Moret avec ce
geste de suprme commandement qui tait chez lui un hritage royal,
celui qui tentera de fuir est mort.

Personne ne bougea.

--Maintenant, dit-il en s'adressant au contrebandier dont il venait de
sauver la vie, je suis le voyageur que tu as si gnreusement prvenu,
il y a deux mois, du danger qu'il courait, et pour lequel tu allais
mourir. Il est bien juste que les rles changent, et que cette fois la
tragdie soit pousse jusqu'au bout; dsigne-moi les misrables qui nous
ont poursuivis, leur procs ne sera pas long.

Le contrebandier ne se le fit point redire deux fois; il dsigna huit
Espagnols, le neuvime tait mort.

Les huit bandits se voyant condamns, et comprenant qu'ils l'taient
sans misricorde, changrent un coup d'oeil, et avec l'nergie du
dsespoir, le poignard  la main, fondirent sur les soldats qui
gardaient la porte de la rue.

Mais ils avaient affaire  plus fort qu'eux. C'tait, on se le rappelle,
Latil qui avait t charg du soin de garder cette porte, et lorsqu'il
l'avait ouverte, c'tait un pistolet dans chaque main qu'il s'tait
plac sur le seuil.

De ses deux coups il tua deux hommes; les six autres se dbattirent un
instant entre les hommes du comte de Moret et les siens; on entendit
pendant quelques secondes le froissement du fer, des cris, des
blasphmes, deux autres coups de feu, la chute de deux ou trois corps
sur le parquet... tout tait dit.

Six taient tendus morts dans leur sang et trois autres, vivant encore,
taient, pieds et poings lis, entre les mains des soldats.

--On a trouv la corde que voil pour pendre un honnte homme, dit le
comte de Moret, qu'on en trouve deux autres pour pendre des coquins.

Les muletiers, qui commenaient  comprendre qu'ils n'taient pour rien
dans toute cette affaire, et qu'au lieu de voir pendre un homme, ils
allaient en voir pendre trois, spectacle par consquent trois fois plus
rcratif, offrirent  l'instant mme les cordes demandes.

--Latil, dit le comte de Moret, c'est vous que je charge de faire pendre
ces trois messieurs; je vous sais expditif, ne les faites pas languir.
Quant au reste de l'honorable socit, vous laisserez dix hommes pour la
garder ici. Demain,  midi seulement, les prisonniers, auxquels il ne
sera fait aucun mal, seront libres.

--Et o vous rejoindrai-je? demanda Latil.

--Ce brave homme, rpondit le comte de Moret, en montrant le
contrebandier si miraculeusement sauv de la corde, ce brave homme vous
conduira; seulement, vous doublerez le pas pour nous rejoindre.

Puis, s'adressant au contrebandier lui-mme:

--La mme route que l'autre, vous vous rappelez, mon brave homme; une
fois arriv  Suze, il y a vingt pistoles pour vous. Latil, vous avez
dix minutes.

Latil s'inclina.

--En route, messieurs, continua le comte de Moret; nous avons perdu l
une demi-heure, mais nous avons fait de bonne besogne.

Dix minutes aprs, Latil, guid par le contrebandier, le rejoignait; la
besogne, que le comte avait laisse aux trois quarts faite, tait
acheve.

C'tait sur le pont mme de Giacon que Latil et ses hommes avaient
rejoint le comte de Moret. Le contrebandier, qui n'avait pas eu le temps
de le remercier, se jeta  ses pieds et lui baisa les mains.

--C'est bien, mon ami, dit le comte de Moret; maintenant il faut que,
dans une heure, nous soyons  Suze.

Et la troupe se remit en marche.




CHAPITRE XIV.

LA PLUME BLANCHE.


On connat le chemin qu'avait  suivre le comte de Moret; c'tait le
mme qu'il avait dj suivi avec Isabelle de Lautrec et la dame de
Cotman.

Le silence le plus svre tait recommand, et l'on n'entendait d'autre
bruit que celui de la neige s'crasant sous les pieds des soldats.

Au dtour d'une montagne, on arriva en vue de la ville de Suze; elle
commenait  se dcouper dans les premires lueurs du matin.

La portion du rempart qui s'appuyait  la montagne tait dserte. Le
chemin, si cette rive de terrain sur laquelle on ne pouvait marcher deux
de front devait s'appeler chemin, passait  dix pieds  peu prs
au-dessus des crneaux.

De l on pouvait se laisser glisser sur le rempart.

La demi-lune que devait, aprs les retranchements pris, aprs les
barricades emportes, attaquer l'arme franaise, tait  trois mille de
Suze  peu prs, et comme on ne pouvait supposer une attaque par la
montagne, ce point n'tait aucunement gard.

Cependant les sentinelles de garde  la porte de France virent, au point
du jour, la petite troupe dfiler au versant de la montagne, et
donnrent l'alarme.

Le comte de Moret entendit leurs cris, vit leur agitation et comprit
qu'il n'y avait pas de temps  perdre. En vritable montagnard il bondit
de rocher en rocher, et le premier se laissa glisser sur le rempart.

En se retournant il vit Latil  ses cts.

Aux cris des sentinelles les Pimontais et les Valaisans taient
accourus des corps de garde voisins, et formaient une troupe d'une
centaine d'hommes,  laquelle il ne fallait pas laisser le temps de se
renforcer.

A peine le comte de Moret vit-il vingt hommes autour de lui, qu'avec ces
vingt hommes il s'lana vers la porte de France.

Les soldats de Charles-Emmanuel qui, au milieu du crpuscule, voyaient
une longue file noire circuler autour de la montagne et qui ne pouvaient
point apprcier le nombre des ennemis qui semblaient leur tomber du
ciel, ne firent qu'une mdiocre rsistance; mais, pensant qu'il tait
fort important que le duc et son fils, qui combattaient au pas de Suze,
fussent avertis, ils expdirent un homme  cheval pour les prvenir de
ce qui se passait.

Le comte de Moret vit cet homme se dtacher en quelque sorte de la
muraille et s'lancer dans la direction du combat; il se douta bien du
but qui le faisait s'loigner au plus rapide galop de son cheval, mais
il ne pouvait s'y opposer.

C'tait seulement une raison de plus de s'emparer de cette porte de
Suze, par laquelle Louis XIII devait, les barricades forces, faire
naturellement son entre.

Il se rua donc, comme nous l'avons dit, avec le peu d'hommes qu'il avait
sur ceux qui la dfendaient.

La lutte ne fut pas longue. Surpris au moment o ils s'y attendaient le
moins, ignorant le nombre de leurs ennemis, croyant  quelque trahison,
Pimontais et Valaisans, si bons soldats qu'ils fussent, se sauvrent en
criant: Alarme! les uns par la campagne, les autres par la ville.

Le comte de Moret s'empara de la porte, y rallia toutes ses troupes, fit
tourner quatre canons sur la ville, laissa cent hommes pour la garde de
la porte et le service des canons, au cas o besoin serait de faire feu,
et, avec les quatre cent cinquante hommes qui lui restaient, s'avana
pour attaquer, comme il tait convenu, les retranchements par derrire.

On commenait d'entendre le canon et l'on voyait des nuages de fume
s'amasser autour du Crt de Montabon.

Donc les deux armes taient aux prises.

Le comte de Moret fit doubler le pas  ses hommes; mais  un mille  peu
prs des retranchements, il vit un corps de troupes assez considrable
se dtacher de l'arme pimontaise et venir  lui.

En tte et  cheval marchait le colonel qui le commandait.

Ce corps tait  peu prs gal en nombre  celui du comte de Moret.

Latil s'approcha du comte.

--Je reconnais, lui dit-il, l'officier qui conduit cette troupe; c'est
un trs-brave soldat nomm le colonel Belon.

--Eh bien, demanda le comte, aprs?

--Je voudrais que Monseigneur me permt de le faire prisonnier.

--Que je te permette de le faire... Ventre-saint-gris, je ne demande pas
mieux. Mais comment t'y prendras-tu?

--Rien de plus facile, Monseigneur; seulement aussitt que vous le
verrez tomber avec son cheval, chargez vigoureusement: ses hommes, qui
le croiront mort, se dbanderont. Piquez droit et prenez le drapeau, moi
je prendrai le colonel; aprs cela aimez-vous mieux prendre le colonel,
je prendrai le drapeau. Seulement le colonel payera une bonne ranon de
3 ou 4 mille pistoles, tandis que le drapeau, c'est de la gloire, mais
voil tout.

--A moi donc le drapeau, dit le comte de Moret, et  toi le colonel.

--L, maintenant... Battez tambours et sonnez trompettes!

Le comte de Moret leva son pe, et les tambours battirent et les
trompettes sonnrent la charge.

Latil prit quatre hommes autour de lui, tenant chacun un mousquet  la
main, et prt  lui passer une arme nouvelle quand la premire, la
seconde et mme la troisime seraient dcharges.

Au reste, au son des tambours et des clairons franais, la troupe
savoyarde avait paru s'animer.

Le colonel Belon avait prononc quelques paroles auxquelles elle avait
rpondu par les cris de: Vive Charles-Emmanuel! elle avait de son ct
fait un mouvement agressif.

Les deux troupes n'taient plus qu' cinquante pas l'une de l'autre.

La troupe savoyarde s'arrta pour faire feu.

--C'est le moment, dit Latil; attention, monseigneur! essuyons le feu;
ripostons et chargez au drapeau.

Latil n'avait pas achev, qu'une grle de balles passait comme un
ouragan, mais en grande partie au-dessus de la tte de nos soldats, qui
ne bougrent point.

--Tirez bas, cria Latil.

Et donnant lui-mme l'exemple, en visant le cheval du colonel, il lcha
le coup juste au moment o le colonel lchait les rnes pour charger.

Le cheval reut la balle au dfaut de l'paule, et, emport par l'lan
qui lui tait donn, vint rouler avec son cavalier  vingt pas des rangs
franais.

--A moi le colonel,  vous le drapeau, monseigneur; et il s'lana
l'pe haute sur le colonel.

Nos soldats avaient fait feu et, selon la recommandation de Latil, tir
bas. De sorte que tous les coups avaient port. Le comte profita du
dsordre et s'lana au milieu des Pimontais.

Latil, en quelques bonds, s'tait trouv prs du colonel Belon, renvers
sous son cheval et tout tourdi de sa chute. Il lui mit l'pe  la
gorge.

--Secouru ou non secouru? lui dit-il.

Le colonel essaya de mettre la main  ses fontes.

--Un seul mouvement, colonel Belon, lui dit-il, et vous tes mort.

--Je me rends, dit le colonel en tendant son pe  Latil.

--Secouru ou non secouru?

--Secouru ou non secouru.

--Alors, colonel, gardez votre pe, on ne dsarme pas un brave officier
comme vous; nous nous reverrons aprs le combat. Si je suis tu vous
tes libre.

Et  ces mots, il aida le colonel  se tirer de dessous son cheval, et
lorsqu'il l'eut vu sur ses pieds, il s'lana au milieu des rangs
pimontais.

Ce que Latil avait prvu tait arriv. En voyant tomber leur colonel,
les soldats de Charles-Emmanuel ignorant si c'tait lui ou son cheval
qui tait tu, s'taient laisss intimider. En outre, le comte avait
attaqu avec une telle violence, que les rangs s'taient ouverts devant
lui et qu'il avait atteint le drapeau autour duquel quelques braves
Savoyards, Valaisans et Pimontais livraient une lutte acharne.

Latil se jeta o la mle tait la plus paisse, en criant d'une voix de
tonnerre: Moret! Moret!  la rescousse! Un beau coup d'pe pour le
fils de Henri IV!

Ce fut le dernier coup port  la troupe ennemie. Le comte de Moret
avait saisi le drapeau savoyard de la main gauche et abattait d'un coup
d'pe celui qui le portait. Il l'leva au-dessus de toutes les ttes en
criant: Victoire  la France! vive le roi Louis XIII!

Le cri fut rpt au milieu de la droute par tout ce qu'il y avait de
Franais debout. La petite troupe envoye pour s'opposer au comte de
Moret, regagnait  toutes jambes et diminue d'un tiers.

--Ne perdons pas une minute, monseigneur, dit Latil au comte,
poursuivons-les en tirant, dussions-nous ne pas leur tuer un homme; mais
il est important que l'on entende notre feu des retranchements.

Et en effet, on l'a vu, c'tait ce feu, entendu des retranchements, qui
avait port le trouble parmi leurs dfenseurs.

Attaqus de face par Montmorency, Bassompierre et Crquy, attaqus en
arrire par le comte de Moret et Latil, le duc de Savoie et son fils
craignaient d'tre envelopps et faits prisonniers; ils descendirent aux
curies, et tout en commandant au comte de Verrue une dfense
dsespre, ils sautrent en selle et s'lancrent hors des
retranchements.

Ils se trouvrent alors au milieu des soldats du colonel Belon qui
fuyaient ple-mle avec les Franais, poursuivant les fuyards, et tirant
toujours.

Ces deux cavaliers, qui essayaient de gagner la montagne, attirrent
l'attention de Latil, qui, croyant reconnatre en eux des personnages de
distinction s'lana sur leur passage pour leur couper leur chemin;
mais, au moment o il allait saisir le cheval du duc par la bride, une
espce d'clair l'blouit, et il sentit une douleur  l'paule gauche.

Un officier espagnol au service du duc de Savoie, voyant son matre sur
le point d'tre fait prisonnier, s'tait lanc, et, de sa longue pe,
avait perc les chairs et l'paule de notre spadassin.

Latil jeta un cri moins de douleur que de colre, en voyant sa proie lui
chapper, et, l'pe  la main, il se jeta sur l'Espagnol.

Quoique l'pe de Latil fut de six pouces plus courte que celle de son
adversaire,  peine l'eut-elle rencontre que Latil, avec sa supriorit
dans les armes, se sentit matre de son ennemi, qui, au bout de dix
secondes, tomba frapp de deux blessures en criant:

--Sauvez-vous, mon prince!

A ces mots: _Sauvez vous, mon prince!_ Latil sauta par-dessus le bless
et se mit  la poursuite des deux cavaliers, mais, grce  leurs petits
chevaux de montagne, ils avaient dj fait assez de chemin pour se
trouver hors de sa porte.

Latil redescendit furieux d'avoir manqu une si belle proie; mais enfin
il lui restait l'officier espagnol qui, incapable de se dfendre, se
rendit secouru ou non secouru.

Pendant ce temps le dsordre s'tait mis dans les retranchements. Le duc
de Montmorency, arriv le premier sur le rempart, s'y tait maintenu,
cartant  coups de hache tout ce qui tentait de s'approcher de lui, et
avait fait place  ceux qui le suivaient. Pimontais, Valaisans et
Savoyards s'taient alors couls comme un torrent par les poternes
donnant sur la route de Suze; mais l, ils avaient rencontr le comte de
Moret, dont ils avaient entendu la fusillade et les cris de: Vive le
roi Louis XIII! Ignorant sa force, ils n'essayaient pas mme de le
combattre, et ils fuyaient, s'cartant devant chaque groupe de Franais,
comme s'carte  l'angle d'un rocher l'eau bondissante d'un torrent.

Le comte de Moret entra dans la redoute du ct oppos o tait entr
Montmorency, tous deux se rencontrrent, se reconnurent et
s'embrassrent au milieu de l'ennemi.

Puis, dans les bras l'un de l'autre, ils s'approchrent des crneaux
agitant en signe de victoire, l'un le drapeau franais qu'il avait le
premier plant sur la muraille de la demi-lune, l'autre le drapeau
savoyard qu'il avait conquis, saluant Louis XIII et abaissant les deux
tendards devant lui, crirent ensemble:

--_Vive le roi!_

C'tait ce mme cri  la bouche que, deux ans plus tard, tous deux
devaient tomber.

--Que personne n'entre plus dans la redoute avant le roi, dit  haute
voix le Cardinal.

En mme temps que ces paroles taient prononces et comme s'il les et
entendues, Latil franchissait la porte.

Des sentinelles furent places  toutes les entres, et Montmorency et
Moret allrent eux-mmes ouvrir la poterne de Glasse au roi et au
cardinal.

Tous deux y entrrent  cheval, et le mousqueton sur le genou en signe
qu'ils entraient en conqurants, et que les vaincus, pris d'assaut, ne
devaient rien attendre que de leur bon plaisir.

Le roi s'adressa au duc de Montmorency d'abord.

--Je sais, monsieur le duc, lui dit-il, quel est l'objet de votre
ambition, et la campagne finie, nous aviserons  changer votre pe
contre une qui ne vaudra certes pas mieux pour la trempe, mais qui,
ayant des fleurs de lis d'or, vous donnera le pas mme sur les marchaux
de France.

Montmorency s'inclina. La promesse tait formelle, et, nous l'avons dit,
l'pe de conntable tait la seule chose qu'il ambitionnt au monde.

--Sire, dit le comte de Moret en prsentant au roi le drapeau qu'il
venait d'enlever au rgiment du colonel Belon, permettez que j'aie
l'honneur de dposer aux pieds de Votre Majest cet tendard pris par
moi.

--Je l'accepte, dit Louis XIII, et en change, j'espre qu'il vous
plaira de porter cette plume blanche  votre chapeau, en mmoire de
votre frre qui vous la donne, et de notre pre qui en portait trois
pareilles  Ivry.

Le comte de Moret voulut baiser la main de Louis XIII; mais Louis XIII
lui tendit les bras et l'embrassa cordialement.

Puis il ta de son propre chapeau, qui tait le mme que lui avait prt
le duc de Montmorency, une des trois plumes blanches du panache et la
donna au comte de Moret avec l'agrafe de diamant qui les retenait.

Le mme jour, vers cinq heures du soir, le roi Louis XIII fit son entre
 Suze aprs avoir reu des autorits les cls de la ville sur un plat
d'argent.




CHAPITRE XV.

CE QUE PENSE L'ANGELY DES COMPLIMENTS DU DUC DE SAVOIE.


Le roi Louis XIII tait ivre de joie; c'tait la seconde fois en moins
d'une anne qu'il mritait le titre de _Victorieux_, et qu'il faisait
son entre triomphale dans une ville soumise par la force de ses armes.

Ainsi, tout ce que lui avait promis le cardinal s'tait accompli, et la
dernire chose aussi exactement que les autres, car il lui avait promis
que, le 7 mars, il coucherait  Suze, et il y couchait.

Mais le cardinal, qui avait le secret de toutes choses et qui voyait
plus loin que le roi, tait moins tranquille que lui.

Il savait, ce que Louis XIII savait aussi, mais ce que l'heureuse
russite de la journe lui avait fait oublier, que le combat avait
puis  peu prs tout ce que l'arme avait de munitions.

Il savait, chose que le roi ne savait pas, que les vivres manquaient 
l'arme, et que les mauvais temps et la difficult des chemins ne
permettaient pas aux commissaires d'en faire venir.

Il savait que Cazal tait fort press par les Espagnols, et que si le
duc de Savoie persistait dans son systme d'hostilits, et, chose facile
avec notre manque de munitions, nous retenait seulement huit ou dix
jours sur le chemin de Cazal, rduit  la dernire extrmit malgr
l'hrosme de Gurron, qui y commandait, et malgr le dvouement des
habitants, qui s'taient joints  la garnison pour dfendre la ville,
celle-ci serait peut-tre force d'ouvrir ses portes aux Espagnols. Les
dernires nouvelles de Cazal annonaient, en effet, qu'aprs y avoir
mang les chevaux, les chiens et les chats, on tait arriv  faire la
chasse  ces animaux immondes que l'on ne mange que pendant le flau des
grandes famines.

Aussi, pendant la soire o Louis XIII avait convi tous ses marchaux,
ses gnraux et ses officiers suprieurs, s'approcha-t-il du roi et lui
demanda-t-il si, la soire finie, la fatigue que devait prouver Sa
Majest ne l'empcherait pas de l'entretenir quelques instants.

Le roi, qui paraissait presque aussi gai que le jour o il fit tuer le
marchal d'Ancre, rpondit:

--Comme chaque fois que Votre Eminence m'entretient, c'est du bien de
l'Etat et de la gloire de ma couronne, je suis et je serai toujours prt
 lui accorder l'audience qu'elle me demandera.

Et en effet, lorsque la soire fut finie, le roi, bien abreuv de
louanges, vint au cardinal:

--Et maintenant, mon Eminence,  nous deux, dit il en s'asseyant et en
montrant un sige au cardinal.

Le cardinal s'assit sur l'ordre du roi et aprs le roi.

--Parlez, je vous coute, dit Louis XIII.

--Sire, dit le cardinal, je crois que Votre Majest a eu aujourd'hui
toute satisfaction comme rparation  l'injure qui lui avait t faite,
et que le dsir d'une gloire inutile ne la poussera pas  continuer une
guerre que peut immdiatement terminer une paix glorieuse.

--Mon cher cardinal, dit le roi, en vrit je ne vous reconnais plus;
vous avez voulu la guerre, la guerre malgr tout le monde, et voil qu'
peine nous sommes en campagne vous proposez la paix.

--Que vous importe, Sire, que la paix vienne tt ou tard, si elle arrive
avec tous les avantages que nous esprions?

--Mais que dira l'Europe de nous avoir vu faire tant de bruit et de
menaces pour nous arrter aprs un seul combat?

--L'Europe dira, Sire, et ce sera la vrit, que ce combat a t si
glorieux et si dcisif qu'il a suffi pour dcider du succs de toute la
campagne.

--Mais encore, pour accorder la paix, il faudrait qu'on nous la
demandt.

--Il est beau au vainqueur de la proposer.

--Comment, monsieur le cardinal, vous n'attendez pas mme qu'on nous la
demande?

--Sire, vous avez un si bon prtexte de faire les premires avances.

--Lequel?

--Dites que c'est en considration de la princesse Christine, votre
soeur.

--Tiens, c'est vrai, dit le roi, j'oublie toujours que j'ai une famille;
il est vrai, ajouta-t-il avec amertume, que ma famille prend soin de
m'en faire souvenir. Vous pensez donc?...

--Je pense, Sire, que la guerre est une cruelle ncessit, et
qu'appartenant  une Eglise qui abhorre le sang, il est de mon devoir
d'en laisser rpandre le moins possible. Or, tout vous est permis, Sire,
aprs une journe si glorieuse, et le Dieu des armes est aussi le Dieu
de la misricorde et de la clmence.

--Comment prsenterez-vous la chose  Sa M. le roi des Marmottes, dit le
roi en employant le titre dont s'tait servi Henri IV aprs la conqute
de la Bresse, du Bugey, du Valromey et du comt de Gex.

--C'est bien facile, Sire; j'crirai au nom de Votre Majest au duc de
Savoie que vous lui laissez encore le choix de la paix ou de la guerre;
que s'il prfre la guerre, nous continuerons de le battre comme nous
avons fait aujourd'hui, et comme votre auguste pre a fait dans le
pass; que si, au contraire, il choisit la paix, nous traiterons avec
lui sur les mmes bases qu'avant la victoire; c'est--dire qu'il
accordera passage aux troupes de France, leur fournira des tapes et
contribuera de tout son pouvoir  secourir Cazal, en donnant des vivres
et des munitions de guerre, que le roi paiera aux prix des trois
derniers marchs; que le duc de Savoie laissera passer  l'avenir, par
quelque endroit de son pays que ce puisse tre, les troupes et tout le
matriel de guerre qui seraient jugs ncessaires  la dfense de
Montferrat, dans le cas o le Montferrat serait attaqu ou que l'on
craigne avec raison qu'il ne le soit; que pour scurit de l'excution
de ces deux derniers articles, le duc de Savoie remettra la citadelle de
Suze et le chteau de Glasse entre les mains de Sa Majest, et qu'il y
sera laiss une garnison de Suisses, commande par un officier nomm par
vous, Sire.

--Mais lui, le Savoyard, demandera naturellement quelque chose en
change de tout cela.

--Nous irons, si vous le voulez bien, Sire, au-devant de sa demande,
nous offrirons de lui faire cder par le duc de Mantoue, en
ddommagement des droits de la maison de Savoie sur le Montferrat, la
proprit de la ville de Trino avec quinze mille cus d'or de revenus.

--Nous la lui avons dj offerte, et il a refus.

--Nous n'tions pas  Suze, Sire, et nous y sommes, et grce  vous, ce
que je n'oublierai jamais. Sire, ce qu'il ne faut oublier jamais ce
n'est point mon dvouement sans pril pour Votre Majest, c'est le
courage des braves soldats qui ont combattu sous vos yeux, c'est la
valeur des chefs qui les ont conduits au combat.

--Si j'avais le malheur d'oublier, Votre Eminence me ferait souvenir.

--Ainsi, ma proposition est accepte?

--Mais qui enverra-t-on?

--Le marchal de Bassompierre ne semble-t-il pas  Votre Majest le
meilleur ambassadeur qui se puisse choisir pour une pareille affaire.

--A merveille.

--Eh bien, Sire, il partira demain matin, pour mettre sous les yeux du
duc l'ensemble du trait; quant aux articles secrets...

--Il y aura donc des articles secrets!

--Il n'y a pas de trait qui n'ait ses articles secrets; quant aux
articles secrets, ils seront dbattus directement entre moi et le duc,
ou son fils.

--Tout est arrt ainsi alors!

--Oui, Sire, et avant trois jours, tenez-vous pour certain d'avoir la
visite du prince votre beau-frre ou du duc votre oncle.

--C'est vrai, dit le roi, ceux-l aussi sont de ma famille; mais ils ont
sur mes autres parents un grand mrite, c'est de me faire publiquement
la guerre. Bonsoir, monsieur le cardinal, vous aussi devez tre fatigu
et avoir besoin d'une bonne nuit.

Trois jours aprs, en effet, comme l'avait prdit le cardinal,
Victor-Amde tait  Suze et ngociait avec le cardinal de Richelieu,
qui obtint de lui toutes les conditions qu'il avait soumises au roi.

Quant aux articles secrets, ils furent accords comme les autres.

Le duc de Savoie s'engageait  faire entrer avant quatre jours mille
charges de bl, de froment et cinq cents de vin  Cazal.

De son ct,  la condition que ces obligations seraient remplies, il
fut convenu que les troupes du roi de France n'avanceraient point
au-del de Bunolunga, petite place situe entre Suze et Turin, chose,
disait le trait, que Sa Majest veut bien accorder  la prire de M. le
prince de Pimont, afin de donner le temps aux Espagnols de lever
d'eux-mmes le sige de Cazal.

Enfin, en change de la ville de Trino, Charles-Emmanuel rendrait au
duc de Mantoue Albe et Montcalvo, dont il s'tait empar.

Huit jours aprs la conclusion du trait, don Gonzals de Cordoue levait
_de lui-mme_ le sige de Cazal, et l'honneur castillan tait sauv.

Le 31 mars et le 1er avril, le trait fut ratifi par le duc de
Savoie et par le roi Louis XIII.

Il est vrai qu'il devait en tre de ce trait comme de ceux du duc de
Lorraine.

Un jour, Guillaume III racontait que, s'entretenant avec Charles IV, duc
de Lorraine, sur la bonne foi que chacun des contractants devait mettre
 excuter un trait, ce prince lui rpondit en riant:

--Est-ce que vous comptez sur un trait, vous?

--Mais oui, rpondit navement Sa Majest britannique.

--Eh bien, rpliqua le duc Charles, quand il vous plaira, je vous
ouvrirai un grand coffre plein de traits que j'ai faits sans en
excuter un seul!

Or, Charles-Emmanuel en avait  peu prs autant dans son coffre, et ce
n'tait qu'un de plus qu'il y ajoutait, avec l'intention bien positive
de ne point l'excuter comme les autres.

Il n'en manifesta pas moins le plus vif dsir d'embrasser son neveu
Louis XIII, si bien qu'il fut rsolu entre le duc et le roi qu'une
entrevue aurait lieu.

Ce furent d'abord le prince de Pimont et le cardinal de Savoie qui
vinrent saluer le roi immdiatement aprs le trait; Victor-Amde
amenait sa femme, la princesse Christine, soeur du roi. Louis rendit 
_sa bonne soeur_ tous les honneurs possibles et lui fit toutes les
amitis imaginables, enchant sans doute de prouver qu'il aimait encore
mieux la princesse de Pimont, qui venait de lui faire la guerre
ostensiblement, que la reine d'Angleterre et la reine d'Espagne, qui
pour le moment, se contentaient de conspirer contre lui.

Le duc de Savoie parut le dernier et fut reu  bras ouverts par son
neveu Louis XIII, qui, ds le mme jour, rsolut de lui rendre sa visite
et de le surprendre comme cela se fait de particulier  particulier;
mais Charles-Emmanuel, averti  temps, descendit en toute hte les
escaliers et l'attendit au seuil.

--Mon oncle, dit Louis XIII en l'embrassant j'avais dessein d'aller
jusqu' votre chambre sans que vous le sussiez!

--Vous avez oubli, mon neveu, rpondit le duc, que l'on ne se cache pas
si facilement quand on est roi de France.

Le roi monta les escaliers cte  cte avec le duc, mais pour arriver 
son appartement, il lui fallut passer avec les courtisans et les
officiers par une galerie mal soutenue et tremblante.

--Htons-nous, mon oncle dit le roi, je ne sais si nous sommes ici en
sret.

--Hlas, Sire, rpondit le duc, je vois bien que tout tremble devant
Votre Majest comme tout plie sous elle.

--Eh bien, fou, dit le roi radieux en se tournant vers l'Angly, que
penses-tu des compliments de mon oncle?

--Ce n'est point  moi qu'il faut demander cela, Sire, dit l'Angly.

--Et  qui donc?

--Aux deux ou trois mille imbciles qui se sont fait tuer pour qu'il
nous les ft.

L'Angly, dans sa rponse au roi, avait admirablement rsum la
situation.




CHAPITRE XVI.

UN CHAPITRE D'HISTOIRE


Aprs chaque guerre, si longue qu'elle soit, mme aprs la guerre de
trente ans, la paix se signe, et une fois la paix signe, les rois qui
se sont fait la guerre s'embrassent, sans qu'il soit le moins du monde
question des milliers d'hommes qui, sacrifis  ces querelles
momentanes, pourrissent sur les champs de bataille, des milliers de
veuves qui pleurent, des milliers de mres qui se tordent les mains, des
milliers d'enfants qui s'habillent de deuil.

Il est vrai que, grce  la bonne foi de Charles-Emmanuel, on pouvait
tre sr que cette nouvelle paix serait rompue  la premire occasion
que trouverait le duc de Savoie de la rompre avantageusement.

Un mois ou deux se passrent en ftes pendant lesquelles le duc de
Savoie envoya ses missaires  Vienne et  Madrid.

A Vienne, son envoy tait charg de dire que la violence que le roi
venait de lui faire  Suze tait moins honteuse et plus avantageuse et
moins prjudiciable  lui qu' Ferdinand, attendu que lui, duc de
Savoie, n'avait disput le passage au roi de France que pour soutenir
les droits de l'empire en Italie.

Que le secours port par la France aux habitants de Cazal tait un
attentat manifeste contre l'autorit de l'empereur; puisque la place
n'tait assige par les Espagnols que dans le but d'obliger le duc de
Nevers, tabli malgr l'empereur dans un fief de l'empire,  rendre
l'obissance lgitimement due  Sa Majest impriale.

A Madrid, son envoy tait charg de faire comprendre au roi Philippe IV
et au comte-duc, son premier ministre, que l'affront fait aux armes
espagnoles devant Cazal rendait l'autorit de Sa Majest Catholique
mprisable en Italie, s'il demeurait impuni; que le roi de France,
pouss par Richelieu, mditait de chasser les Espagnols de Milan, et que
le cabinet de Madrid devait s'attendre  ce qu'une fois chass de Milan,
les Espagnols ne resteraient pas longtemps  Naples.

De leur ct, Philippe IV et Ferdinand changeaient des missaires.

Voici ce qui se dcidait entre eux.

L'empereur allait demander aux cantons suisses un passage pour ses
troupes. Si les Grisons refusaient le passage, on les surprendrait et
l'on marcherait immdiatement sur Mantoue.

Le roi d'Espagne rappelait don Gonzales de Cordoue et mettait  sa
place,  la tte des troupes espagnoles en Italie, le fameux Amboise
Spinola, avec ordre d'assiger et de reprendre Cazal, pendant que les
troupes de l'empire assigeraient et reprendraient Mantoue.

L'effet moral de cette campagne, termine en quelques jours, avait t
immense; l'affaire surprit l'Europe et fit grand honneur au roi Louis
XIII, le seul des souverains, avec Gustave-Adolphe, qui sortt de son
palais l'pe au ct et de son royaume l'pe  la main. Ferdinand II
et Philippe IV faisaient la guerre partout et toujours, et cruellement,
mais ils la faisaient agenouills devant leur prie-Dieu.

Si le roi et son arme eussent pu rester en Pimont, tout tait sauv;
mais le cardinal s'tait engag  rduire les protestants avant l't,
et les protestants avaient profit de l'absence du roi et du cardinal
pour se runir sous le commandement du duc de Rohan au nombre de quinze
mille dans le Languedoc.

Le roi fit ses adieux  _son bon oncle_ le duc de Savoie, ignorant
encore toutes les intrigues que celui-ci avait noues, mme pendant sa
prsence en Pimont. Le 22 avril, il rentrait en France par Brianon,
Gap, Chtillon, et marchait sur Privas.

Il vitait Lyon dont les deux reines avaient fui bien vite  cause de la
peste.

Quant  Monsieur, nous croyons l'avoir dit dj, il avait, dans son
mcontentement, quitt non-seulement Paris, mais la France, acceptant
l'hospitalit que lui avait offerte dans la ville de Nancy le duc
Charles IV de Lorraine. En quittant la France, il avait abandonn ses
prtentions sur la princesse Marguerite, soeur du duc.

Traqu par quarante mille hommes conduits par trois marchaux de France
et par Montmorency que Richelieu faisait aller o il voulait en lui
montrant l'pe de conntable, Rohan finit par faire, lui chef
protestant, la mme faute qu'avaient commise, le sicle prcdent, les
chefs catholiques.

Il fit avec l'Espagne, son ennemie mortelle  lui et l'ennemie mortelle
de la France, un trait d'argent que l'Espagne ne tint pas. Enfin
Privas, sa dernire place forte, fut prise, on pendit un tiers des
habitants, on dpouilla non-seulement les pendus, mais tous les autres
rebelles de leurs biens; et enfin, le 24 juin 1629, on signa en vue
d'une nouvelle campagne d'Italie, dont les affaires commenaient  se
brouiller, une paix dont la principale condition fut de dmanteler
toutes les villes protestantes.

On avait su devant Privas quelque chose du dessein qu'avait Ferdinand de
faire passer des troupes en Italie; on disait que Waldstein, lui-mme,
comptait franchir les Alpes grisonnes avec cinquante mille hommes. Enfin
on eut connaissance qu'une dclaration avait t lance par Ferdinand,
en date du 5 juin, dans laquelle il dclarait que ses troupes
marchaient en Italie, non pour y porter la guerre, mais afin d'y
conserver la paix en maintenant l'autorit lgitime de l'empereur, et en
dfendant les fiefs de l'empire dont les trangers prtendaient disposer
au prjudice de ses droits.

Par la mme dclaration, l'empereur faisait instance amicale au
srnissime roi d'Espagne, comme  celui qui possdait le fief principal
de l'empire en Italie, de pourvoir les troupes impriales de vivres et
de munitions ncessaires.

Tout tait donc  recommencer en Italie; par malheur, Louis n'tait prt
ou plutt ne serait prt pour une guerre trangre que dans cinq ou six
mois.

Faute d'argent, aprs Privas, Richelieu avait t forc de licencier
trente rgiments.

On envoya M. de Sabern  la cour de Vienne pour demander  l'empereur
son ultimatum.

De son ct, M. de Crquy fut envoy  Turin pour inviter Monsieur de
Savoie  s'expliquer franchement et  dire, en cas de guerre, quel
drapeau il arborerait.

L'empereur rpondit:

  Le roi de France est venu en Italie avec une puissante arme sans
  aucune dclaration  l'Espagne ni  l'empire, et s'y est rendu matre
  par les armes ou par composition, de quelques localits soumises  la
  juridiction de l'empereur; que le roi de France retire ses troupes de
  l'Italie, et l'empereur souffrira que l'affaire soit juge par le
  droit commun.

Le duc de Savoie rpondit:

  Le mouvement des Impriaux  travers les Grisons n'a point rapport 
  ce qui s'est fait dans le trait de Suze; mais le roi d'Espagne
  souhaite que les Franais sortent d'Italie et que Suze soit
  promptement rendue. Si le roi Louis veut donner cette satisfaction 
  son beau-frre Philippe IV, le duc de Savoie obtiendra de l'empereur
  Ferdinand qu'il retire ses troupes du pays des Grisons.

M. de Crquy transmit cette rponse au roi, qui la rendit au cardinal,
en le chargeant de rpondre.

Le cardinal rpondit:

  Dites au duc de Savoie qu'il n'est point question de ce que dsirent
  l'empereur et le roi d'Espagne, mais de savoir purement et simplement
  si Son Altesse voulait tenir sa parole donne de joindre ses troupes 
  celles du roi pour maintenir le trait de Suze.

Le roi revint  Paris, furieux contre son frre Monsieur, dont il
voulait confisquer les proprits; mais la reine-mre fit si bien
qu'elle raccommoda les deux frres et que Monsieur, qui, comme toujours,
avait fait au roi son humble soumission, fit ses conditions pour
rentrer, et, au lieu de perdre  son escapade, il y gagna le duch de
Valois, une augmentation de cent mille livres de pension par an, le
gouvernement d'Orlans, de Blois, de Vendme, de Chartres, le chteau
d'Amboise, le commandement de l'arme de Champagne et la commission, en
cas d'absence du roi, de lieutenant-gnral  Paris et dans les
provinces voisines.

Puis cette curieuse rserve tait faite:

En se raccommodant avec le roi, Monsieur ne s'engage point  oublier
les injures du cardinal de Richelieu, _injures dont il le punira tt ou
tard_.

Le cardinal eut connaissance de ce pacte quand il tait trop tard pour
l'empcher; il alla trouver le roi et lui mit le trait sous les yeux.

Louis baissa la tte; il comprenait tout ce qu'il y avait de profonde
ingratitude dans la faiblesse qu'il avait eue de cder aux exigences de
son frre.

--Si Votre Majest fait cela pour ses ennemis, dit le cardinal, que
fera-t-elle donc pour l'homme qui lui a prouv qu'il tait son meilleur
ami.

--Tout ce que me demandera cet homme, si cet homme est vous.

Et, en effet, sance tenante, le roi le nomma vicaire-gnral en Italie
et gnralissime de toutes ses armes.

En apprenant ces concessions faites  son ennemi, Marie de Mdicis
accourut, et ayant pris connaissance de la commission donne au
cardinal:

--Et  nous, monsieur, demanda-t-elle  son fils avec un sourire
railleur, quels droits nous rservez-vous donc?

--Celui de gurir les crouelles, rpondit l'Angly, qui tait prsent 
la discussion.

Avec des efforts inous, avec une vigueur admirable, le cardinal
improvisa une nouvelle campagne.

Seulement un ennemi barrait le chemin du Pimont et opposait  l'arme
un abme dans lequel la moiti se ft engloutie.

Cet obstacle, c'tait la peste.

La peste qui avait forc les deux reines de revenir  Paris et qui avait
forc le roi de passer par Brianon.

Elle tait passe de Milan--c'est la mme que Manzoni peint dans les
_Promessi sposi_--elle tait passe de Milan  Lyon, o elle faisait des
ravages terribles. Quelques soldats, disait-on, l'avaient rapporte
d'au-del des Alpes; elle clata aux portes de Lyon, dans le village de
Vaux. On tablit un cordon sanitaire autour du village; mais, la peste,
comme tous les flaux, a des allis dans les mauvaises passions
humaines. La peste s'adressa  la cupidit. Quelques hardes de
pestifrs, introduites en fraude et vendues auprs de l'glise de
Saint-Nizier, importrent la contagion au coeur de Lyon.

On tait aux derniers jours du mois de septembre.

On et dit en voyant les ouvriers tomber comme frapps de la foudre dans
les quartiers populeux de Saint-Nizier, de Saint Jean et de Saint
Georges, une raillerie de la nature. Le temps tait magnifique; jamais
soleil plus beau n'avait illumin un ciel plus serein; jamais l'air
n'avait t si doux et si pur, jamais vgtation plus luxuriante n'avait
par les admirables paysages du Lyonnais; point de variations subites
dans la temprature, point de chaleurs extrmes, point d'orages, aucune
de ces intempries atmosphriques auxquelles on attribue tant
d'influence sur l'apparition des maladies contagieuses. Radieuse et
souriante, la nature regardait la corruption et la mort frapper  la
porte des maisons.

C'tait, au reste,  ne rien comprendre au flau, tant il tait
bizarrement capricieux. Il pargnait un ct de la rue, ravageait
l'autre. Une le de maisons restait intacte, et les maisons qui
entouraient cette le taient toutes visites et tendues de noir par la
sinistre htesse. Elle passait au-dessus des quartiers infects et
encombrs de la vieille ville et allait attaquer les places de
Bellecourt et des Terreaux, les quais, les quartiers les plus beaux, les
plus accessibles  l'air et  la lumire; toute la partie infrieure de
la grande cit fut dvaste. Elle s'arrta, on ne sait pourquoi, vers la
rue Neyret, au niveau d'une petite maison sur la faade de laquelle on
vit longtemps une petite statue avec cette inscription latine:

_Ejus prsidio, non ultra pestis._ 1628.

Il n'y eut pas un seul pestifr  la Croix-Rousse.

Puis, comme si ce n'tait point assez de la peste, en frappant du pied
la terre elle en fit sortir le meurtre. Comme  Marseille en 1720, comme
 Paris en 1832, le peuple, toujours dfiant et crdule, cria 
l'empoisonnement. Ce n'taient point, comme  Paris, des malfaiteurs qui
souillaient l'eau des fontaines; ce n'taient point comme  Marseille, des
forats qui corrompaient l'eau du port. Non,  Lyon, c'taient _des
engraisseurs_ qui frottaient d'un onguent mortel les marteaux des
portes. C'taient les chirurgiens, disait-on, qui fabriquaient cette
pommade pestilentielle. Un jsuite, le P. Guillot, a vu les engraisseurs
et leur graisse. C'est, dit-il, vers le milieu de septembre que l'on
commena de graisser les portes; le sacristain de l'glise des jsuites
trouva derrire un banc une masse de cette graisse; il la fit brler,
mais la fume tait tellement ftide qu'on se hta d'enterrer ce qui
restait du poison.

Le beau livre de M. de Montfalcon, o nous puisons ce dtail, ne dit
point si le P. Grillot se trouva  point pour donner l'absolution  ceux
que ces quelques lignes firent assassiner; mais le lendemain, un
malheureux qui portait une chandelle allume dont le suif coulait sur
ses vtements, fut lapid par la population; un mdecin, qui voulait
faire prendre une potion calmante  l'un de ses malades de la
Guillotire, souponn de lui donner du poison, dut boire la potion pour
viter la mort: tout passant inconnu qui approchait par mgarde sa main
d'un marteau de porte ou d'une sonnette tait poursuivi par ce cri: Au
Rhne l'empoisonneur!

Lorsque la peste de Marseille clata, Chirac, Mdecin du rgent,
consult par les chevins de la ville, rpondit: Tchez d'tre gais!

C'tait difficile d'tre gai,  Lyon surtout, o la premire chose que
firent les prtres et les moines fut d'annoncer, pour qu'on ne conservt
pas mme l'espoir, que le flau tait tout simplement le messager de la
colre divine. A partir de ce moment, pour les esprits faibles, la peste
ne fut plus une simple pidmie dont on pouvait gurir, mais l'ange
exterminateur, au glaive flamboyant duquel personne ne devait chapper.

Et tout le monde le sait d'ailleurs, nos mdecins au retour d'Egypte ont
constat le fait, la peste a ses prfrences, elle choisit les faibles,
affectionne les effrays. Avoir peur de la peste, c'est dj en tre
malade. Et comment n'et-on pas eu peur, quand on voyait deux frres
minimes se chargeant de l'expiation gnrale, porter  Notre-Dame de
Lorette une lampe d'argent sur laquelle taient gravs les noms des
chevins. Comment n'et-on pas eu peur quand on entendait de tous cts
les prdications des moines annonant la fin du monde, quand des autels
improviss s'levaient dans les rues, au milieu des places, aux coins
des carrefours, et que, du haut de ces autels, que l'on faisait le plus
lev possible, on voyait et l'on entendait les prtres bnissant la
ville mourante. Quand un moine ou un prtre passait dans la rue, les
gens du peuple s'agenouillaient sur son passage et demandaient
l'absolution. Beaucoup tombaient avant de l'avoir reue; des pnitents
sillonnaient la ville couvert d'un sac souill de cendre, une corde
autour des reins et une torche allume  la main, et alors, sans savoir
s'ils taient consacrs ou non, sans s'inquiter s'ils auraient le droit
d'absoudre, des mourants debout appuys  la muraille ou couchs, se
soulevant sur leurs coudes, leur criaient leurs confessions, prfrant
le salut de leur me  la conservation de leur honneur.

Ce fut alors qu'on put voir combien facilement se brisent les liens de
la nature aux mains de la terreur tordant ses bras. Plus d'amiti, plus
d'amour. Les plus proches parents s'vitaient, la femme abandonnait son
mari, le pre et la mre leurs enfants, les plus chastes n'avaient plus
souci de la pudeur et se livraient  qui voulait les prendre. Une femme
racontait en riant d'un rire insens qu'elle avait cousu dans leur
linceul ses quatre enfants, son pre, sa mre et son mari. Une autre,
six fois veuve en six mois, changea six fois d'poux. La plupart des
habitants restaient enferms dans leurs maisons, et l'oreille tendue,
l'oeil hagard, regardaient ceux qui passaient  travers les vitres de
leurs fentres, derrire lesquelles ils apparaissaient ples comme des
spectres, ou  travers les fentes des volets et des portes des magasins.
Les passants taient rares; ceux qui taient contraints de sortir
couraient  grands pas, changeant, sans s'arrter, une parole avec ceux
qu'ils rencontraient; ceux qui, des environs de Lyon, taient forcs de
venir  la ville, y venaient  cheval et passaient au galop, envelopps
d'un manteau qui ne laissait voir que leurs yeux. Les plus lugubres et
les plus effrayants de tous taient les mdecins dans le costume trange
qu'ils avaient invent; serrs dans une toile cire, monts sur des
patins, couvrant leur bouche et leurs narines d'un mouchoir satur de
vinaigre, ils eussent fait rire en temps ordinaire; en temps mortel, ils
pouvantaient. Au bout de huit jours, au reste, la ville tait encore
plus dpeuple par la fuite que par la mort. Plus de riches, par
consquent plus d'argent; plus de juges, par consquent plus de
tribunaux. Les femmes accouchaient seules, les sages-femmes avaient fui,
et la peste occupait tous les mdecins; plus de bruit dans les ateliers
vides, plus de chansons d'ouvriers au travail, plus de cris dans les
rues, partout l'immobilit, partout le silence de la mort, interrompu et
rendu plus lugubre par le bruit de la sonnette attache aux tombereaux
en longues files charriant les cadavres, et le tintement de la grosse
cloche de Saint-Jean, qui sonnait tous les jours  midi. Ces deux bruits
funbres exeraient une funeste influence surtout sur l'organisme
nerveux des femmes; on en voyait l'air taciturne, le corps bris, un
chapelet  la main, faire retentir l'air de hurlements. Il y en eut qui,
au bruit de cette sonnette attache aux tombereaux, tombrent mortes et
comme foudroyes. D'autres, au tintement du beffroi, furent saisies
d'une telle frayeur qu'elles tombrent malades en rentrant chez elles et
moururent. Une femme frntique se jeta dans un puits, une jeune fille,
chasse de sa maison, se prcipita dans le Rhne.

Il y avait trois grandes mesures  prendre, et on les prit: squestrer
chez eux les malades riches, transporter aux hpitaux les malades
pauvres, enlever les cadavres.

Il y en eut une quatrime, que l'on fut forc d'adopter avant d'avoir
mme le temps de mettre les trois autres  excution, c'tait de faire
justice des misrables qui, sous prtexte de soigner les mourants ou
d'enlever les cadavres, s'introduisaient dans les maisons, dvalisaient
les secrtaires, brisaient les serrures des coffres, arrachaient aux
moribonds leurs bagages et leurs bijoux.

On dressa sur tous les points de la ville des potences; les voleurs pris
en flagrant dlit y taient conduits et pendus  l'instant mme.

Pour squestrer les malades, on murait les portes, et l'on passait la
nourriture et les mdicaments par la fentre.

Les hpitaux furent insuffisants; on en improvisa un  la quarantaine,
sur la rive droite de la Sane. Il ne pouvait malheureusement contenir
que deux cents lits; quatre mille malades y furent entasss; il y avait
des pestifrs partout, non-seulement dans les salles, mais dans les
corridors, dans les caves, dans les greniers. On cartait deux morts
pour faire une place o coucher un mourant. Les mdecins et les gens de
service taient obligs de choisir la place o ils mettaient le pied. Au
milieu des cadavres raidis, immobiles, entrant presque immdiatement en
putrfaction, on voyait s'agiter les moribonds dvors par une soif
ardente, demandant  grands cris de l'eau; d'autres, dans une dernire
secousse de l'agonie, se levaient de leurs matelas, de leur paille ou
des dalles nues sur lesquelles ils taient couchs, le visage terreux,
les orbites caves, l'oeil terne et sanglant, battaient, en rlant l'air
de leurs bras, poussaient un gmissement profond et tombaient morts.
D'autres plus exasprs encore, s'lanaient comme pour fuir une vision
et trbuchaient sur leurs voisins, tranant aprs eux le drap qui devait
leur servir de linceul.

Et cependant cet effroyable hospice tait envi par les misrables qui
mouraient au coin des rues et au bord des fosss.

On ramassa tout ce qu'il y avait de misrables et de gens sans aveu pour
en faire des ensevelisseurs. On leur donnait trois livres par jour, et
l'on dtournait les yeux quand ils fouillaient dans les poches des
cadavres. Ils avaient des crocs de fer avec lesquels ils tiraient les
cadavres qu'ils entassaient dans des tombereaux. Du premier et des tages
au-dessus, ils les jetaient par les fentres. Tout cela tait enseveli
dans de grandes fosses; mais elles furent bientt pleines, se mirent 
fermenter, et, comme des volcans vomissant le feu, elles vomirent de la
pourriture humaine.

Un vieillard, nomm le pre Raynard, avait vu mourir sa famille entire
et restait seul. Il se sentit atteint de la contagion et s'pouvanta des
fosses communes, car il ne pouvait plus compter sur personne pour le
soigner, l'aider  mourir, et l'ensevelir chrtiennement. Il prit une
bche et un hoyau, rsolu d'employer ses dernires forces  creuser sa
tombe. Le travail termin il planta  la tte de la fosse sa bche, y
attacha son hoyau en croix et se coucha sur le bord, comptant sur une
dernire convulsion pour le faire rouler dans l'excavation qu'il avait
creuse, et sur la piti d'un passant pour le couvrir de terre.

Ce qu'il y avait de terrible au milieu de cette agonie de tout un
peuple, c'tait l'hilarit, la joie, l'allgresse de ces hommes chargs
de runir les morts, et qu'on avait baptiss du nom expressif de
_corbeaux_. C'taient les bons amis de la mort, c'taient les cousins de
la peste. Ils la ftaient, l'invitaient  frapper dans les maisons
pargnes et  se faire longtemps l'htesse de la ville. Ils avaient des
plaisirs terribles dans le genre de ceux que vante le marquis de Sade et
que se donna le bourreau de Marie Stuart; et on les voyait, quand la
mourante tait jolie, quand l'agonisante tait belle, clbrer l'hymen
infme de la vie et de la mort.

Introduite  Lyon, comme nous l'avons dit, au mois de septembre, pendant
trente-cinq jours elle augmenta de violence, puis elle resta deux mois
stationnaire. Vers la fin de dcembre, lorsqu'un froid rigoureux eut
chass le vent du midi, elle perdit de sa violence. On la crut partie,
et l'on clbra son dpart par des cris et des feux de joie.

La peste se piqua et profita d'un changement de temprature pour
revenir; une grande pluie tomba qui ramena la peste et teignit les
feux.

Elle svit de nouveau, et dans toute sa force, pendant le mois de
janvier et de fvrier, puis elle diminua au printemps, se montra de
nouveau au mois d'aot et disparut en dcembre.

Elle avait dur un peu plus d'un an et tu six mille personnes.

L'archevque, Charles de Miron, tait mort des premiers le 6 aot 1628,
et il avait eu pour successeur l'archevque d'Aix, Alphonse de
Richelieu, frre du cardinal.

Ce fut  son frre que le cardinal s'adressa naturellement pour savoir
s'il tait possible de tenter une seconde campagne contre le Pimont et
faire impunment traverser  trente mille hommes Lyon et le Lyonnais.

L'archevque rpondit que l'tat sanitaire tait excellent, et que les
maisons vides ne manqueraient pas pour loger la cour si, comme la
premire fois, la cour voulait suivre l'arme.

Le jour mme o il reut cette rponse, le cardinal expdia M. de Pontis
 Mantoue pour prvenir le duc du secours qu'on allait lui porter.

M. de Pontis devait se mettre  la disposition du duc Charles de Nevers
pour excuter les travaux de dfense de la place.

Un an  peu prs s'tait donc coul depuis que Richelieu, confiant dans
le trait de Suze ou feignant de s'y confier, forc qu'il tait d'aller
combattre les huguenots du Languedoc, avait quitt le Pimont. Pendant
cette anne, comme il l'avait promis au roi Louis XIII, il avait ananti
les esprances des protestants, dj cruellement frapps  La Rochelle;
il avait organis une arme, fait rentrer de l'argent dans les caisses
de l'Etat, sign son fameux trait avec Gustave-Adolphe, battant les
protestants en France avec les catholiques, s'apprtant  battre les
catholiques en Allemagne avec les protestants; il avait envoy  la
dite de Soleure le marchal de Bassompierre, colonel-gnral des
Suisses, pour se plaindre du passage des Allemands par les Grisons, s'y
opposer s'il tait possible et ramener cinq ou six mille Suisses
auxiliaires.

Enfin, ne pouvant secourir efficacement Mantoue, il lui avait envoy de
France son meilleur ingnieur, M. de Pontis, et de Venise le marchal
d'Estres. Puis, la peste de Lyon finie, il s'tait remis en marche avec
son arme, et, comme nous l'avons dit, un an aprs avoir forc le pas de
Suze et impos la paix  Charles-Emmanuel, il se retrouvait exactement
dans la mme condition, seulement le pas de Suze forc, la citadelle de
Glasse aux mains des Franais, le Pimont lui tait ouvert, et il
pouvait plus facilement porter secours au marquis de Thoyras assig
dans Cazal par Spinola, qui avait succd, dans le commandement des
troupes espagnoles,  don Gonzals de Cordoue.

Cette fois le cardinal,  peu prs sr du roi, grce aux preuves de
trahison qu'il avait avec tant de peines runies contre Marie de
Mdicis, contre Anne d'Autriche et contre Monsieur, n'avait pas jug 
propos d'emmener le roi avec lui; d'ailleurs son amour-propre tait
flatt, d'abord, de commencer la campagne, car il ne doutait point qu'il
y et une nouvelle campagne  entreprendre; ensuite, de frapper en
l'absence du roi quelque coup dlicat dont la gloire revint  lui seul.
Tout homme de gnie a sa faiblesse: Richelieu en avait deux au lieu
d'une: il voulait tre non-seulement un grand ministre, ce que personne
ne lui contestait, mais grand gnral, ce que lui contestaient Crquy,
Bassompierre, Montmorency, Schomberg, le duc de Guise, tous les hommes
d'pe enfin, et grand pote, ce que lui contesta  plus juste titre la
postrit.

Le cardinal tait donc  Suze vers le commencement de mars 1630
ngociant  grands coups d'ambassadeurs et d'envoys extraordinaires
avec cet insaisissable prote nomm Charles-Emmanuel, serpent couronn
qui, depuis cinquante annes, glissait avec une gale adresse aux mains
des rois de France, des rois d'Espagne et des empereurs.

Le cardinal avait dj pass plus d'un mois en ngociations qui
n'avaient abouti  rien. Prenant patience, de peur que le duc de Savoie
ne l'empcht de jeter des vivres et des provisions dans Cazal, qui
commenait  en manquer. Le duc de Savoie n'tait point assez fort pour
rsister  la France sans l'appui de l'Espagne ou de l'Autriche. Mais
l'appui de l'Espagne, il l'avait dans le Milanais; et l'appui de
l'Autriche, il allait l'avoir par les troupes de Waldstein, que l'on
faisait filer par les Grisons. Mais il pouvait disputer les chemins du
Montferrat avec plus de bonheur peut-tre qu'il n'avait disput le pas
de Suze.

Impatient de tous ces dlais, il fit venir le duc de Montmorency, et
s'adressant franchement  lui:

--Monsieur le duc, lui dit-il, vous savez ce qui est convenu entre nous:
la campagne d'Italie finie, l'pe de conntable vous est acquise. Mais
la campagne d'Italie, vous le voyez vous-mme, ne sera finie que quand
une paix solide sera faite, qui assurera Mantoue au duc de Nevers. Or,
la guerre de l'an dernier n'a t qu'une escarmouche en comparaison de
ce que va tre celle-ci, surtout si nous ne mettons pas le duc Charles
dans ses intrts. Eh bien, nous n'en finirons pas, tant que nous
traiterons par intermdiaires ou par correspondants; partez pour Turin,
la situation n'est point encore tellement gte entre nous et le duc de
Savoie, que vous ne puissiez y faire un voyage de plaisir. Les dames de
la cour du duc de Savoie sont belles; vous tes galant, monsieur le duc,
et en vous imposant un voyage de plaisir, je ne crois pas avoir agi en
tyran  votre endroit; de plus, laissez moi aborder avec la franchise
qui convient  deux hommes comme nous, le ct dlicat de la question;
de plus vous tes parent, par votre femme, de la reine Marie. Vous avez
t, comme beaucoup, le serviteur de la reine Anne, mais dans une mesure
qui, sans donner dfiance au roi, doit donner confiance  ses ennemis;
usez de cette excellente position que vous font tout  la fois votre
rang et le hasard, et arrangez, au milieu des ftes et des plaisirs, une
confrence directe avec le duc de Savoie ou tout au moins entre son fils
et moi.

Pendant ce temps, moi qui ne serait point distrait par la beaut des
dames et le son des instruments, j'interrogerai tous les points de
l'horizon, et,  votre retour, mon cher duc, selon votre rponse, nous
prendrons un parti; seulement,  votre retour, tchez de rapporter ou la
paix ou la guerre dans le pli de votre manteau.

C'tait l une de ces missions comme les aimait le fastueux, l'lgant
et beau duc de Montmorency. Il avait en effet pous la fille du duc de
Braciano, c'est--dire de ce Vittorio Orsini qui avait t l'amant de
Marie de Mdicis avant son mariage et peut-tre mme aprs, de sorte que
si les bruits qui couraient sur la naissance de Louis XIII taient
rels, Montmorency se trouvait le beau-frre du roi. Il avait t en
effet le serviteur de la reine Anne, mais Buckingham tait venu se jeter
au travers de ses amours naissantes; et l'on sait que l'heureux
ambassadeur de Charles Ier avait, en laissant toutes ses perles sur
les parquets du Louvre, retrouv dans les jardins d'Amiens la plus
prcieuse de toutes les perles. Un coeur amoureux, un homme comme le duc
de Montmorency ne devait, en consquence, inspirer aucune dfiance  la
cour du duc de Savoie, si ce n'tait aux maris des belles Pimontaises.

Le duc accepta donc l'ambassade moiti politique, moiti galante dont il
tait charg, et partit pour Turin, laissant le cardinal tudier, comme
il l'avait dit, les diffrents points de l'horizon, obscurcis, il faut
l'avouer, par un imminent orage.

En Allemagne, c'est--dire au nord, Waldstein grossissait  vue d'oeil:
arriv  ce point de puissance, il ne pouvait plus s'arrter. Nomm duc
de Friedland par l'empereur, riche des domaines immenses que Ferdinand
lui avait concds en Bohme, domaines confisqus sur ceux que l'on
appelait les rebelles, il avait lev  ses frais une arme de 50,000
hommes, refoul les Danois, battu Mansfeld au pont de Dessau, dfait ses
allis et Betlem Gabor, regagn le Brandebourg, conquis le Holstein, le
Slesvig, la Pomranie, le Mecklembourg, et ajout, en mmoire de cette
conqute, le titre de duc de Mecklembourg  celui de duc de Friedland.

Mais l s'tait, momentanment du moins, arrt sa priode croissante;
Ferdinand cdait aux plaintes qui s'levaient de tous cts contre ce
chef de bandits, cherchait un moyen de l'loigner le plus possible de
l'Autriche, du Danemark, de la Hongrie, de tous les points de
l'Allemagne. Des recrues lui arrivaient en foule, il avait envoy un
corps en Italie, il venait d'en envoyer un autre en Pologne; une masse
norme, quarante mille hommes, restait sur la Baltique, mangeant un pays
dj mang. Il lui fallait se faire conqurant ou prir; il lui fallait
surtout retomber sur les riches villes impriales, sur Worms, Francfort,
la Souabe, les environs de Strasbourg, et c'est ce qu'il avait fait. Son
avant-garde avait occup un fort dans l'vch de Metz, et Richelieu
n'ignorait pas que Monsieur, tandis qu'il tait en Lorraine, s'tait mis
en rapport avec Waldstein, et qu'il avait t srieusement question
d'appeler en France les barbares, ostensiblement contre Richelieu, en
ralit contre Louis XIII. Un gnral italien, avec deux chefs de bande,
Galas et Aldungen, commandaient les troupes dtaches vers l'Italie pour
assiger Mantoue et porter secours  Charles-Emmanuel.

A l'est, c'tait Venise et Rome qui fixaient les regards du cardinal;
Venise avait promis de faire une diversion en attaquant le Milanais,
mais Venise n'en tait plus au temps de ces coups de main hardis qui lui
donnrent Constantinople, Chypre et la More. Mais, d'un autre ct, les
Vnitiens firent ce qu'ils avaient promis: ils pourvurent Mantoue de
bl, y jetrent des renforts et des munitions, fournirent de l'argent au
duc et couprent les vivres aux assigeants.

Privs de bl, de rafrachissements, de fourrages, ne pouvant attaquer
Mantoue qu' l'aide du canon, atteints par les maladies qui se font les
auxiliaires de la disette, les Allemands allaient lever le sige,
lorsqu'ils retrouvrent un secours l o ils s'attendaient le moins  le
trouver. Le pape leur permit de s'approvisionner dans l'Etat
ecclsiastique,  condition que l'un de ses neveux (celui-l n'tait pas
plac  ce qu'il parat) se ferait marchand de pain, de vin et de
paille. Ainsi, comme toujours, c'tait le pape, et un pape italien, qui,
comme toujours, trahissait l'Italie. Mais aussi c'tait un Barberino, et
ses neveux taient ces fameux Barberini qui enlevrent jusqu'aux plaques
de bronze du Panthon d'Agrippa.

Plus rapproch du cardinal, mais dans la mme direction, c'tait
Spinola; le condottiere gnois au service de l'Espagne, qui entrait dans
le Montferrat en mme temps que les Impriaux entraient dans le duch de
Mantoue, et qui, sans faire prcisment le sige de Cazal, se contentait
de bloquer la ville. Il y avait six mille hommes de pied et trois mille
chevaux. Il devait avec ces neuf mille hommes s'opposer aux Franais,
s'ils tentaient d'aller secourir Mantoue. Jusqu'au moment o Mantoue
serait prise, les vingt-cinq ou les trente mille Impriaux qui
l'assigeaient, viendraient  son aide pour s'emparer de Cazal et
chasser les Franais d'Italie.

A l'Ouest, l'horizon tait plus sombre encore, Colatto et Spinola
taient des ennemis visibles, faisant la guerre au grand jour, en
bataille range,  visage dcouvert; mais du ct de la France, il n'en
tait pas ainsi: les ennemis du cardinal taient de sombres mineurs qui
creusaient souterrainement pour branler sa fortune et ne reparaissaient
au jour qu'un masque sur le visage. Louis, qui sentait sa vie et sa
renomme lis  celles de son ministre, se lassant de cette lutte
incessante, tait plus mlancolique qu'il ne l'avait jamais t; dgot
de tout, mme de la chasse, il vivait, lui, dans une inquitude
continuelle; tous ceux qui l'entouraient, mre, femme, frre, vivaient,
eux, dans une esprance unique, la chute du cardinal, et chacune de
leurs paroles, chacune de leurs actions tait un branlement port 
cette conviction qui s'obstinait sourdement dans la cour de Louis, qu'il
n'y avait pas de royaut, pas de grandeur pas d'influence sans le
cardinal.

Il commenait, au reste,  s'apercevoir que le premier ministre n'tait
qu'une espce d'ouvrage avanc qu'il fallait prendre, soit par ruse,
soit d'assaut, pour arriver  le battre en brche lui-mme. Louis tait
donc dispos  dfendre de tout son pouvoir le cardinal, convaincu que
c'tait se dfendre lui mme.

Depuis la fuite du duc d'Orlans  Nancy, fuite prvue par la lettre en
chiffres traduite par Rossignol, depuis surtout les ngociations impies
changes entre le prince de Waldstein, le roi comprenait qu'il
arriverait un moment o Gaston, soutenu  l'extrieur par l'Autriche,
l'Espagne et la Savoie,  l'intrieur par la reine Marie de Mdicis, la
reine Anne et les mcontents de tous les parties, lverait l'tendard de
la rvolte.

En effet, les mcontents taient nombreux.

Le duc de Guise tait mcontent de n'avoir pas obtenu dans l'arme le
commandement qu'il attendait, et ne cessait avec Mme de Conti et la
duchesse d'Elbeuf, de cabaler contre Richelieu.

Les juges du Chtelet de Paris, soulevs par certaines taxes exiges
cette anne des officiers de judicature, taient mcontents et, dans
leur mcontentement, cessaient de rendre la justice.

Enfin le Parlement lui-mme tait si mcontent, qu'il offrait
secrtement au duc d'Orlans de se dclarer en sa faveur, s'il voulait
dcrter l'abolition de quelques impts qui lui seraient dsigns.

Nous nous sommes tendus avec trop de dtails sur la manire dont la
police du cardinal tait faite pour que nous ayons besoin de dire qu'il
tait au courant de toutes ces menes et suivait de l'oeil tous ces
mcontentements.

Mais il vivait dans cette rassurante conviction que le roi tiendrait la
promesse qu'il lui avait faite de venir le rejoindre, et cette
conviction tait en lui pour deux raisons: la premire, c'est qu'il
tait certain que cette incurable mlancolie, cet ennui de toute chose
pousserait le roi du ct de l'arme, ne ft-ce que pour entendre se
renouveler le bruit glorieux qui s'tait fait une anne auparavant
autour de son nom; la seconde, c'est que, comme au dpart du roi, Gaston
devait tre nomm lieutenant-gnral  Paris et commandant de l'arme de
Champagne, Gaston, pour toucher les moluments des deux grades,
pousserait, avec l'aide de sa mre et de la reine, Louis XIII hors de
Paris et mme hors de France.

Il y avait bien la possibilit que Gaston profitt de l'absence du roi
pour nouer quelque conspiration contre le cardinal et mme contre le
roi; mais, une fois Louis XIII prs de lui, Richelieu ne craignait rien,
et il connaissait assez Gaston pour tre sr qu' la vue d'une arme
commande par le cardinal et par le roi en personne, non-seulement il
abandonnerait allis et complices, mais encore les livrerait quels
qu'ils fussent, comme il avait fait jusqu'alors, contre son pardon et
une augmentation de revenus.

Cette revue de l'Europe faite, le cardinal comprit que tous les dangers
rels taient dans le lointain et, plus tranquille, se tourna du ct
de Turin et essaya de voir, malgr la distance, si Montmorency y suivait
exactement ses instructions.




CHAPITRE XVII.

DEUX ANCIENS AMANTS.


Le duc de Montmorency, sans lui faire part du vrai but de son voyage,
avait offert  son ami le comte de Moret de l'accompagner  Turin, et
celui ci avait accept avec empressement, comme un moyen de distraction.

L'importance des vnements que nous racontons et qui sont de grands
faits historiques nous empche parfois de suivre jusqu'au fond des
coeurs de nos personnages le retentissement joyeux ou triste qu'apporte
l'accomplissement de ces vnements. C'est ainsi que nous avons racont
l'investissement de la ville de Mantoue par les Impriaux, sans avoir le
temps de nous proccuper du trouble que cet investissement jetait dans
le coeur du fils de Henri IV.

Et, en effet, Isabelle prs de son pre allait subir toutes les
consquences funestes: misre, famine, dangers, qui s'attachent aux
diffrentes priodes d'un sige fait par des bandits, tels que ceux qui
formaient les hordes impriales.

Surtout, lorsqu'il avait su que M. de Pontis y avait t envoy par M.
de Richelieu comme ingnieur, il avait demand  y aller, lui, comme
volontaire, ne ft-ce que pour combattre, non point prs d'Isabelle,
mais prs de M. de Lautrec, l'influence de l'homme qu'il savait tre son
rival.

Mais le cardinal n'avait point autour de lui assez d'esprits fermes et
de coeurs loyaux dont il ft sr pour se priver d'un homme qui, par son
rang d'abord, devait rester l o taient le roi et le cardinal; mais
qui, par son courage et son adresse, lui ayant dj rendu de grands
services, pouvait dans les circonstances difficiles o l'on allait se
trouver lui en rendre encore; pour rassurer d'ailleurs son jeune
protg, il lui assura, ce qui tait vrai, qu'il avait crit  M. de
Lautrec pour l'inviter  rester dans la mesure de la promesse qu'il
avait faite aux deux jeunes gens; et lui dfendre, tant que le comte
vivrait, de forcer l'inclination de sa fille.

Nous ne voulons pas faire notre hros meilleur qu'il n'tait, et nous
avons, sous le rapport, non pas de son infidlit, mais de son
inconstance, fait la part qui revenait au sang de Henri IV. Nous aurions
donc tort de dire que, tout en gardant religieusement  Isabelle son
serment de n'avoir pas d'autre femme qu'elle, il avait, au fur et 
mesure qu'il s'tait rapproch de Paris avec le cardinal et son frre,
vu reparatre,  travers un nuage qui allait toujours s'claircissant,
certaine tte brune lui avait donn,  l'htel de la _Barbe Peinte_,
deux si braves baisers, que lorsqu'il y pensait, les lvres lui
brlaient encore. Ce n'tait pas tout: on se rappelle aussi qu'un soir,
en sortant de chez la princesse Marie de Gonzague, cette provocante
personne, qui s'tait improvise sa cousine, avait chang avec lui
certaines promesses de rendez-vous que les circonstances avaient empch
d'avoir lieu, mais qu'il avait l'intention bien positive de rappeler 
la personne qui l'avait faite, avec sommation de la tenir. Or, cette
fois encore, le hasard avait remis  d'autres temps l'excution de ce
charmant projet. A l'arrive du comte de Moret  Paris, Mme de Fargis,
nous prsumons que nos lecteurs ont devin que c'est d'elle qu'il tait
question  l'arrive du comte  Paris, Mme de Fargis l'avait quitt,
expdie par la reine Anne en mission secrte prs de son mari, et
peut-tre mme prs d'un plus haut personnage, et comme au moment du
dpart du comte la belle ambassadrice n'tait pas de retour dans la
capitale, Jaquelino,  son grand regret, n'avait pas pu renouveler
connaissance avec sa belle cousine Marina.

Mais  la cour lgante du duc de Savoie, o il tait rest un mois
quand nous l'avons vu revenir d'Italie, charg d'un triple message pour
les deux reines et pour Monsieur, il avait laiss quelques galants
souvenirs qu'il se promettait bien de rchauffer au cas o l'occasion ne
se prsenterait point de cultiver et de cueillir de nouvelles amours.

Et, en effet, il y avait peu de cours aussi galantes et aussi adonnes
aux plaisirs que celle du duc de Savoie. Extrmement dissolu,
Charles-Emmanuel,  force d'lgance, savait donner  la dbauche ce
laisser-passer charmant qui la fait pardonner. Si aprs ce que nous
avons dit de lui, nous en tions encore  essayer de peindre son
caractre, nous ajouterions qu'il tait courageux, entt, ambitieux et
prodigue. Mais tout cela avait chez lui un tel air de grandeur et se
masquait sous une si ardente hypocrisie, que sa profusion passait pour
de la libralit, son ambition pour un dsir de gloire, son enttement
pour de la constance. Infidle  ses alliances, avide du bien d'autrui,
prodigue du sien, toujours pauvre et ne manquant jamais de rien, il eut
successivement des dmls avec l'Autriche, l'Espagne et la France,
toujours l'alli de celui qui offrait davantage, et faisant la guerre 
la puissance qui lui avait offert le moins avec l'argent de celle qui
lui avait donn le plus. Tourment de la passion de s'agrandir, il
faisait la guerre  ses voisins ds que l'occasion s'en prsentait:
forc presque toujours de faire la paix, il avait besoin d'insrer dans
ses traits quelques clauses quivoques qui lui servaient  les rompre.
Temporisateur artificieux, c'tait le Fabius de la diplomatie: il avait
pous Catherine, fille du roi Philippe, et avait fait pouser  son
fils, Christine, fille du roi Henri IV; mais ces deux alliances furent
insuffisantes  le protger  cause de son ternelle versatilit. Cette
fois il avait rencontr son plus redoutable adversaire, Richelieu, et il
devait se briser contre lui.

Le duc de Savoie reut admirablement ses deux visiteurs: Montmorency,
prcd par son immense rputation de courage, d'lgance et de
libralit; le comte de Moret, suivi des souvenirs de galanterie qu'il
avait laisss dix-huit mois auparavant: Mme Christine surtout fit un
grand accueil au jeune prince qui, reconnu par Henri IV, jouissait prs
d'elle des privilges d'un frre.

Connaissant les tendances galantes de Montmorency, Charles-Emmanuel,
dans l'esprance de le dtacher des intrts de la France pour le mettre
dans les siens, runit  sa cour toutes les jolies femmes de Turin et
des environs. Mais, au milieu de toutes ces jolies femmes, Antoine de
Bourbon chercha vainement celle pour laquelle il tait venu, la comtesse
Urbain d'Espalomba.

C'tait toute une histoire que celle de cette jolie comtesse, et comme
cette histoire s'tait passe avant que s'ouvrit la premire page de
notre livre, et qu'elle n'intressait son action que comme dtails de la
vie de notre prince, nous n'avons pas jug  propos d'en entretenir nos
lecteurs.

Tout  coup Charles-Emmanuel avait vu paratre  la cour de Turin une
toile inconnue et brillante, devenue le satellite d'un astre ple comme
tout astre qui n'a pas sa lumire en lui-mme. Quoique appartenant  la
premire noblesse du royaume, le comte Urbain d'Espalomba venait
d'pouser Mathilde de Cisterna; une des plus belles fleurs de la valle
d'Aoste, comme dirait Shakspeare.

Nous l'avons dit, Charles-Emmanuel, quoique g de soixante sept ans,
avait conserv les habitudes de galanterie qui, durant son long rgne,
lui avaient fait considrer sa cour comme un harem dans lequel il
n'avait qu' jeter son mouchoir ducal. Ebloui de la beaut de la
duchesse d'Espalomba, il lui fit comprendre qu'elle n'avait qu'un mot 
dire pour tre la vritable duchesse de Savoie; mais ce mot la belle
comtesse ne le dit point. Ses yeux et son coeur taient tourns non
point vers le phare vulgaire de l'ambition, mais vers le soleil ardent
de l'amour.

Elle avait vu le comte de Moret, ses dix-huit ans avaient t attirs
par les vingt-deux ans du jeune prince, avril et mai avaient vol l'un 
l'autre, et les deux printemps s'taient confondus dans un seul baiser.

Le comte d'Espalomba n'avait de soupons que contre le duc; l'oeil
constamment fix sur Charles-Emmanuel, il ne vit rien, ne se douta de
rien, et,  l'ombre de cette jalousie du vieil poux, les deux amants
furent heureux.

Mais le regard du souverain fut plus perant que celui du mari. Il
devina, non point ce qui tait, mais craignit ce qui pouvait tre, et
comme le comte Urbain, peu riche et avare, tait venu  la cour pour
solliciter les faveurs du duc, il nomma le comte gouverneur de la
citadelle de Pignerol, avec ordre de s'y rendre  l'instant mme.

L il tenait la comtesse, comme un riche bijou dans un crin de pierres
dont il avait la clef, et o il tait toujours sr de la retrouver.

Les deux amants avaient beaucoup pleur en se quittant et s'taient
promis fidlit  toute preuve; nous avons vu comment le comte de Moret
avait tenu son serment.

Force avait t  la belle Mathilde de tenir le sien; les occasions
d'aimer, surtout quand on avait aim un jeune et beau fils du roi,
taient rares  Pignerol. Mathilde avait appris le dpart du comte
aussitt son dpart  elle. Elle avait su gr  son amant de n'avoir pas
voulu rester dans une cour o elle n'tait plus, et depuis dix-huit mois
elle rvait son retour.

Aussi, ce fut avec une joie infinie qu'elle apprit qu' l'occasion des
ftes que la cour de Turin comptait donner aux deux princes, son mari
tait invit  quitter Pignerol et  venir passer quelques jours dans la
capitale.

Les deux amants se revirent; apportaient-ils dans la joie de cette
runion une gale part d'amour, c'est ce que nous n'oserions affirmer,
mais ils apportrent une gale part de jeunesse, la chose qui ressemble
le plus  l'amour.

Mais cette fois encore, cette lueur de flicit ne devait tre
qu'phmre. Les princes n'avaient que quelques jours  passer  Turin,
mais comme la campagne pouvait durer des mois et mme des annes, et que
des occasions de se revoir, soit publiquement, soit en secret,
pouvaient se prsenter, les deux jeunes gens prirent leurs prcautions
et le comte de Moret put tracer, grce aux renseignements que lui donna
sa belle amie, un plan dtaill des logements du gouverneur de Pignerol,
et en traant ce plan il reconnut avec une joie infinie que la comtesse
Urbain avait un appartement compltement spar de celui de son poux et
que leurs deux chambres  coucher particulirement formaient le ple
arctique et le ple antarctique du palais.

Les deux amants s'taient en outre mnag des intelligences dans la
place. La jeune fille en quittant sa belle valle d'Aoste, avait amen
avec elle sa soeur de lait, Jacintha, ge de quelques mois seulement de
plus qu'elle, prcaution qu' tout hasard devrait prendre toute jeune
femme pousant un vieux mari, les soeurs de lait tant les ennemies
naturelles des mariages de convenance et des unions disproportionnes.
Il fut convenu que comme Jacintha avait laiss  Salimo un frre plus
g qu'elle de deux  trois ans, l'occasion se prsentant, le comte
viendrait voir sa soeur sous le nom de Gatano.

Or, rien de plus naturel qu'un frre qui vient voir sa soeur reste dans
la maison qu'habite sa soeur, surtout quand cette soeur est commensale
d'un palais qui, habit par dix ou douze personnes seulement, pourrait
en loger cinquante.

Une fois dans le mme palais, les amants seraient bien maladroits s'ils
ne trouvaient moyen de se voir au moins trois ou quatre fois le jour et
de se dire qu'ils s'aimaient au moins une fois la nuit.

Tout cela s'tait fait ds le premier jour o nos amoureux s'taient
rencontrs, tant ils taient gens de prcaution, et tant  cet ge, que
l'on dit si insoucieux de l'avenir, ils y pensaient au contraire et
srieusement.

Ajoutons que ces petits arrangements avaient t pris, tandis que le
comte Urbain, n'ayant de dfiance que contre le duc de Savoie, ne
perdait pas un des mouvements de celui-ci, qui, soit qu'il et perdu
l'espoir de se faire aimer d'elle, soit qu'il et, avec son caractre
inconstant, renonc  ses dsirs sur la comtesse, ne donna cette fois au
comte d'autres sujets de dplaisir que de lui refuser un surcrot
d'appointements sous le simple prtexte que, ses finances tant
horriblement obres, le temps tait venu pour lui d'en appeler au
dvouement de ses sujets!...

De son ct, le duc de Montmorency tait l'homme le plus heureux de la
terre. Beau, jeune, riche, portant, aprs les noms royaux, le plus beau
nom de France; bien venu des femmes, caress par le souverain d'une des
cours les plus polies et les plus aristocratiques de l'Europe, sa vanit
n'avait rien  dsirer, surtout lorsque le duc lui eut dit tout haut en
sortant de table et en entrant dans la salle de bal:

--Monsieur le duc, depuis que vous tes ici, nos dames ne s'occupent
qu' vous paratre belles, ce dont vous pouvez vous assurer en voyant
les maris si inquiets et si mlancoliques.

Les huit jours que passrent les deux ambassadeurs, soit  Turin soit au
chteau de Rivoli, s'coulrent en dners, en bals, en cavalcades et en
ftes de toute espce, dont le rsultat fut que le cardinal et le prince
Victor-Amde se verraient au chteau de Rivoli, ou, si mieux aimait le
cardinal, au village de Bussolino.

Le cardinal choisit le village de Bussolino; comme il n'tait qu' une
heure de Suze, c'tait le prince de Pimont, qui venait  lui, et non
lui qui allait au prince de Pimont.




CHAPITRE XVIII.

LE CARDINAL ENTRE EN CAMPAGNE.


La discussion fut vive, chacun des deux avait affaire  forte partie.

Charles-Emmanuel souhaitait moins la paix pour lui qu'une guerre bien
acharne entre la France et la maison d'Autriche, guerre pendant
laquelle il serait demeur neutre jusqu' ce qu'il trouvt l'occasion
d'obtenir de grands avantages en se dclarant pour l'une ou l'autre
couronne.

Mais pour faire la guerre  l'Autriche, Richelieu avait son jour fix,
c'tait celui o Gustave entrerait en Allemagne.

Victor-Amde fut donc invit par le cardinal  se tourner d'un autre
ct, la question tant pose ainsi:

Que demande le duc de Savoie, afin d'embrasser  l'heure prsente le
parti de la France, livrer des places de sret et fournir dix mille
hommes au roi?

Tous les cas, et particulirement celui-l, avaient t prvus par
Charles-Emmanuel, aussi Victor-Amde rpondit-il:

Le roi de France attaquera le duch de Milan et la rpublique de Gnes,
avec laquelle Charles-Emmanuel est en guerre, et promettra de n'entendre
aucune proposition de paix de la part de la maison d'Autriche avant la
conqute du Milanais et la ruine entire de Gnes.

C'tait un nouveau point de vue sous lequel se prsentait la question,
et qui tenait aux vnements qui s'taient passs depuis la paix de
Suze.

Le cardinal parut surpris du programme, mais n'hsita point  rpondre.
Les historiens du temps nous ont conserv ses propres paroles; les
voici:

--Comment, prince, le roi envoie son arme pour assurer la libert de
l'Italie, et M. le duc de Savoie veut tout d'abord l'engager  dtruire
la rpublique de Gnes, dont Sa Majest n'a nul sujet de se plaindre.
Elle employera volontiers ses bons offices et son autorit afin que les
Gnois donnent satisfaction  M. de Savoie sur ses prtentions contre
eux, mais il ne saurait tre question de leur faire maintenant la
guerre. Si les Espagnols mettent le roi dans la ncessit d'attaquer le
Milanais, on le fera sans doute et le plus rigoureusement qu'il sera
possible, et, dans ce cas, M. le duc de Savoie peut tre convaincu que
Sa Majest ne rendra jamais ce qu'elle aura pris. Le roi, par la bouche
de son ministre lui en donne sa parole.

Si la demande tait prcise, la rponse ne l'tait pas moins; aussi
Victor-Amde, forc dans ses retranchements, demanda-t-il quelques
jours pour rapporter la rponse de son pre.

Trois jours aprs, il tait en effet de retour  Bussolino.

Mon pre, dit-il, a grand sujet de craindre que mon beau-frre Louis ne
s'accommode avec le roi d'Espagne ds que la guerre sera commence. La
prudence ne lui permet donc pas de se dclarer pour la France,  moins
qu'on ne lui promette positivement de ne poser les armes qu'aprs la
conqute du Milanais.

Richelieu rpondit  tout en invoquant l'excution du trait de Suze.

Victor-Amde demanda  consulter de nouveau son pre, repartit et
revint disant: Que le duc de Savoie est prs d'excuter le trait  la
condition qu'on lui laissera d'abord, avec ses dix mille fantassins et
ses mille chevaux ports au trait de Suze, attaquer et rduire la
rpublique de Gnes et terminer cette affaire avant de s'embarquer dans
une autre.

--C'est votre dernier mot? demanda le cardinal.

--Oui, monseigneur, rpondit Victor-Amde en se levant.

Le cardinal frappa deux coups sur un timbre. Latil parut.

Le cardinal lui fit signe de venir  lui, puis tout bas:

--Le prince va sortir, lui dit-il; descendez et donnez l'ordre que
personne ne lui rende les honneurs militaires.

Latil salua et sortit; le cardinal l'avait appel, parce qu'il savait
qu'un ordre donn  Latil tait toujours ponctuellement excut.

--Prince, dit le cardinal  Victor-Amde, j'ai eu, pour le duc de
Savoie, au nom du roi, mon matre, tous les gards qu'un roi de France
peut avoir non-seulement pour un prince souverain, mais pour un oncle;
j'ai, toujours au nom du roi, mon matre, eu pour Votre Altesse tous les
gards qu'un beau-frre doit au mari de sa soeur; mais je crois
qu'hsiter plus longtemps serait manquer  mon double devoir de ministre
et de gnralissime, et qu'il importe  la gloire de Sa Majest que je
punisse svrement l'injure que le duc de Savoie lui fait en lui
manquant si souvent de parole, et surtout en faisant souffrir  l'arme
franaise des incommodits capables de la ruiner. A partir
d'aujourd'hui, 17 mars,--le cardinal tira sa montre et regarda
l'heure,-- partir d'aujourd'hui, 17 mars, six heures trois-quarts de
l'aprs-midi, guerre est dclare entre la France et la Savoie.
Gardez-vous! nous nous garderons!

Et il salua le prince, qui sortit.

Deux sentinelles gardaient la porte du cardinal, se promenant la
hallebarde sur l'paule.

Victor-Amde passa entre elles deux sans que ni l'une ni l'autre
parussent faire attention  lui; elles ne s'arrtrent point au milieu
de leur promenade et laissrent leur hallebarde o elle tait.

Des soldats jouaient aux ds, assis sur l'escalier; ils ne se
drangrent point de leur jeu et ne bougrent point.

--Oh! oh! murmura Victor-Amde, l'ordre serait-il donn de me faire
insulter?

Le prince doutait encore; mais, aprs avoir dpass le seuil de la
partie, il ne douta plus.

Chacun avait continu de causer de son affaire et avait laiss son arme
bas.

A peine le prince Victor-Amde tait sorti que le cardinal appela
auprs de lui le comte de Moret, le duc de Montmorency, les marchaux de
Crquy, de La Force et de Schomberg, leur exposa la situation et leur
demanda conseil.

Tous furent d'avis que, puisque le cardinal avait, des plis de sa robe,
secou la guerre, il fallait la guerre.

Le cardinal les congdia en leur ordonnant de se tenir prts pour le
lendemain, ne retenant que Montmorency.

Puis, rest seul avec lui:

--Prince, lui dit-il, voulez-vous tre conntable demain?

Les yeux de Montmorency lancrent un double clair.

--Monseigneur, dit-il,  la faon dont Votre Eminence me fait la
proposition, j'ai peur qu'elle n'ait  me demander quelque chose
d'impossible.

--Rien de plus facile, au contraire; la guerre est dclare au duc de
Savoie. Dans deux heures il en sera prvenu, tant au chteau de Rivoli.
Prenez cinquante cavaliers bien monts, cernez le chteau, enlevez-le
lui et son fils, et amenez-les ici. Une fois ici, nous en ferons ce que
nous voudrons, et ils seront trop heureux de passer par nos fourches
caudines.

--Monseigneur, dit Montmorency en s'inclinant, il y a huit jours que,
dans ce mme chteau de Rivoli, j'tais l'hte du duc, ambassadeur
envoy par vous. Je ne pourrais y rentrer aujourd'hui tratreusement et
en ennemi.

Le cardinal regarda le duc.

--Vous avez raison, lui dit-il, on propose ces choses-l  un capitaine
d'aventures, et non  un Montmorency. J'ai, au reste, mon homme sous la
main. Je me souviendrai de votre refus, mon cher duc, pour vous en
savoir gr, seulement oubliez que je vous en ai fait la proposition.

Montmorency salua et sortit.

--J'ai eu tort, murmura le cardinal pensif, aprs avoir vu la porte se
refermer sur le prince; l'habitude de se servir des hommes fait natre
pour eux un mpris trop gnral. J'eusse propos la mme chose  tout
autre qu' lui, et cet autre l'et accepte; c'est un grand coeur, et,
quoiqu'il ne m'aime pas, je me fierais plutt  sa haine qu' certains
dvouements vants bien haut.

Puis, frappant deux fois sur le timbre:

--Etienne! Etienne rpta-il.

Latil parut.

--Connais-tu le chteau de Rivoli? demanda le cardinal.

--Celui qui est  une lieue de Turin?

--Oui; il est habit  cette heure par le duc de Savoie et son fils.

Latil sourit.

--Il y aurait un coup  faire, dit-il.

--Lequel?

--Celui de les enlever tous les deux.

--T'en chargerais-tu?

--Parbleu!

--Combien te faudrait-il d'hommes pour cela?

--Cinquante bien arms, bien monts.

--Choisis toi-mme les hommes et les chevaux; il y a, si tu russis,
cinquante mille livres pour les hommes, vingt-cinq mille pour toi.

--L'honneur d'avoir fait le coup me suffirait; mais si Monseigneur veut
absolument y ajouter quelque chose, j'en passerai par o il voudra.

--As-tu quelque observation  faire Latil?

--Une seule, monseigneur.

--Laquelle?

--Lorsqu'on tente un coup comme celui que je vais faire, on dit toujours
 ceux qui l'excutent: _Tant si vous russissez_, et l'on ne dit
jamais: _Tant si vous ne russissez pas_. Or, la partie la plus
habilement conduite, la plus adroitement combine, peut manquer par un
de ces incidents qui djouent les desseins des plus grands capitaines.
Il n'y a pas de la faute des hommes, et le dfaut complet de rcompense
les dcourage. Donnez moins si nous russissons; mais donnez quelque
chose si peu que cela soit, si nous ne russissons pas.

--Tu as raison, Etienne, dit le cardinal et ton observation est d'un
grand politique. Mille livres par homme et vingt-cinq mille pour toi si
vous russissez; deux louis par homme et vingt-cinq pour toi si vous ne
russissez pas.

--Voil qui est parler, Monseigneur. Il est sept heures; il en faut
trois pour aller  Rivoli;  dix heures, le chteau sera cern. Le reste
est l'affaire de ma bonne ou de ma mauvaise fortune.

--Va, mon cher Latil, va et sois convaincu que je suis persuad d'avance
que si tu ne russis point, ce ne sera pas ta faute.

--A la garde de Dieu, Monseigneur!

Latil fit trois pas vers la porte, puis se retournant:

--Monseigneur n'a parl  qui que ce soit au monde de son projet avant
de m'en entretenir?

--A une personne seulement.

--Ventre-saint-gris, comme disait le roi Henri IV, cela nous te
cinquante chances sur cent.

Richelieu frona le sourcil.

--Oh! dit-il, qu'il refuse, c'est bien, mais qu'il avertisse, ce serait
trop fort.

Puis  Latil:

--En tout cas, pars, dit le cardinal, et si tu choues, eh bien, ce ne
sera pas  toi que j'en voudrai.

Dix minutes aprs, une petite troupe de cinquante cavaliers, conduite
par Etienne Latil, passait sous les fentres du cardinal, qui soulevait
sa jalousie pour les regarder partir.




CHAPITRE XIX.

BUISSON CREUX.


Quoiqu'il st bien que d'un moment  l'autre la guerre pouvait lui tre
dclare par un ennemi qui lui avait appris qu'il n'tait pas de ceux
que l'on mprise, le duc, par un effet de son caractre fanfaron,
donnait une grande fte au chteau de Rivoli, au moment mme o son fils
Victor-Amde ngociait avec Richelieu au village de Bussolino.

Les plus jolies femmes de Turin, les plus lgants gentilshommes de la
Savoie et du Pimont taient, dans cette soire du 15 mars, runis au
chteau de Rivoli, dont les fentres splendidement illumines,
dgorgeaient sur ses quatre faces des flots de lumire.

Le duc de Savoie, leste, spirituel et coquet, malgr ses soixante-huit
ans, riant lui-mme de sa bosse avec l'esprit d'un bossu galant et
empress comme un jeune homme, tait le premier  faire la cour  sa
belle fille en l'honneur de laquelle la fte tait donne. Seulement, de
temps en temps, un nuage sombre mais rapide et imperceptible, passait
sur son front. Il songeait que les Franais n'taient qu' huit ou dix
lieues de lui, ces Franais qui, en quelques heures, avaient forc le
pas de Suze, que l'on croyait inabordable, et  l'heure qu'il tait ses
destines se dbattaient entre le cardinal de Richelieu et Victor-Amde
son fils; circonstance que tout le monde ignorait. Sous un prtexte
quelconque, Charles-Emmanuel avait motiv l'absence de son fils; mais il
avait annonc son retour pour la soire, et, vritablement, il
l'attendait d'un moment  l'autre.

En effet, vers huit heures, le prince parut en riche toilette, le
sourire sur les lvres, et aprs avoir salu la princesse Christine
d'abord, puis les dames, puis les quelques grands seigneurs savoyards ou
pimontais qu'il honorait de son amiti, il alla au duc
Charles-Emmanuel, lui baisa la main, et comme s'il lui donnait des
nouvelles de sa sant, lui dit tout bas, mais sans laisser paratre la
moindre motion sur son visage:

--La guerre est dclare par la France, les hostilits commencent
demain, gardons-nous.

Le duc lui rpondit du mme ton.

--Sortez aprs le quadrille et donnez l'ordre que les troupes se
concentrent sur Turin. Quant  moi, je vais envoyer  leurs postes les
gouverneurs de Viellane, de Fenestrelle et de Pignerol.

Puis, il fit un signe de la main  la musique, qui s'tait interrompue 
l'apparition du prince Victor-Amde, et donna de nouveau le signal de
la danse.

Victor-Amde alla prendre la main de la princesse Christine sa femme,
et, sans lui dire un mot de la rupture de la Savoie et de la France,
conduisit le quadrille d'honneur. Pendant ce temps, comme l'avait dit
Charles-Emmanuel, il s'approchait des gouverneurs des trois principales
places fortes du Pimont et leur ordonnait de partir d'urgence et 
l'instant mme pour leurs citadelles.

Les gouverneurs de Viellane et de Fenestrelle taient venus sans leurs
femmes, de sortes qu'ils n'avaient que leurs chevaux  faire seller et
que leurs manteaux  prendre pour obir  l'ordre du duc.

Mais il n'en tait pas de mme du comte Urbain d'Espalomba.
Non-seulement il avait sa femme, mais sa femme dansait au quadrille du
prince Victor-Amde.

--Monseigneur, dit-il l'ordre que vous me donnez sera difficile 
excuter.

--Et pourquoi cela, monsieur?

--Parce que nous sommes venus ici, la comtesse et moi, de Turin, en
costume de bal, dans un carrosse de louage, qui ne nous conduira pas
jusqu' Pignerol.

--La garde robe de mon fils et de ma belle-fille vous fourniront des
manteaux, et tout ce dont vous aurez besoin, et vous prendrez une
voiture dans mes curies.

--Je doute que la comtesse puisse supporter le voyage sans risque de sa
sant.

--En ce cas, laissez-la ici et partez seul.

Le comte regarda Charles-Emmanuel d'une trange faon.

--Oui, dit il, je comprends que cet arrangement conviendrait  Votre
Altesse.

--Tous les arrangements me conviendront, comte, pourvu que vous ne
perdiez pas une minute pour sortir.

--Est-ce une disgrce, monseigneur? demanda le comte.

-O voyez-vous une disgrce, mon cher comte, rpondit le duc, dans
l'ordre donn  un gouverneur de rejoindre son gouvernement? tout au
contraire, c'est une preuve de confiance.

--Qui ne va pas jusqu' me dire la cause de ce dpart prcipit.

--Un souverain n'a pas de comptes  rendre  ses sujets, dit
Charles-Emmanuel, surtout lorsque ces sujets sont  son service: il n'a
que des ordres  leur donner. Or, je vous donne l'ordre de vous rendre 
l'instant mme  Pignerol, et de dfendre la ville et la citadelle, en
supposant qu'elles soient attaques, jusqu' ce qu'il n'en reste plus
pierre sur pierre. Vous et madame pouvez demander tout ce dont vous
aurez besoin et tout ce que vous demanderez vous sera remis  l'instant
mme.

--Dois-je aller prendre la comtesse au milieu du quadrille, ou attendre
qu'il soit fini?

--Vous pouvez attendre qu'il soit fini.

--Soit, monseigneur, le quadrille fini, nous partirons.

--Bonne route, et surtout,  l'occasion, comte, belle dfense.

Et le duc de Savoie s'loigna sans couter les quelques paroles de
mauvaise humeur que murmura le comte Urbain.

Le quadrille fini, le comte, au grand tonnement de la comtesse, lui
communiqua l'ordre qu'il venait de recevoir.

Puis il sortit avec elle par une porte, tandis que Victor-Amde sortait
par l'autre.

Les gouverneurs de Villane et de Fenestrelle, qui ne faisaient partie
d'aucun quadrille, taient dj partis.

Le duc dit quelques mots tout bas  sa belle-fille qui suivit le comte
et la comtesse.

Au sortir du salon, elle mit la comtesse entre les mains d'une de ses
femmes de chambre et rentra pour organiser un nouveau quadrille dont ne
faisait point partie le prince Victor-Amde.

Dix minutes aprs il remontait dans la salle de bal et le sourire
toujours sur les lvres, mais videmment plus ple qu'il n'en tait
sorti.

Il alla au duc Charles, passa son bras sous le sien et l'entrana dans
l'embrasure d'une fentre.

L, il lui prsenta un billet.

--Lisez, mon pre, dit-il.

--Qu'est-ce que cela? demanda le duc.

--Un billet que vient de me remettre un page couvert de poussire, mont
sur un cheval couvert d'cume. J'ai voulu lui donner une bourse pleine
d'or, et vous verrez que ce n'tait pas trop pour l'avis qu'il apporte;
mais il repoussa la bourse et rpondit:

--Je suis au service d'un matre qui ne permet pas qu'un autre que lui
paye ses serviteurs.

Et  ces mots, sans donner  son cheval plus de temps pour souffler
qu'il n'en avait mis  me dire ces paroles, il repartit au galop.

Pendant ce temps, le duc Charles lisait ce billet court mais net.

  Un hte, admirablement reu par S. A. le duc de Savoie, trouve
  l'occasion de payer l'hospitalit qu'il a reue de lui en le
  prvenant qu'il doit tre enlev cette nuit du chteau de Rivoli avec
  le prince Victor-Amde. Il n'y a pas un instant  perdre. A cheval et
   Turin.

--Pas de signature? demanda le duc.

--Non; mais il est vident que l'avis vient du duc de Montmorency ou du
comte de Moret.

--Quelle livre portait le page?

--Aucune. Mais j'ai cru le reconnatre pour celui que le duc avait
conduit avec lui et qu'il nommait Galaor.

--Ce doit tre cela. Eh bien?

--Votre avis, monsieur?

--Mon avis, mon cher Victor, est de suivre celui qui nous est donn;
attendu qu'il ne peut nous arriver malheur en le suivant, tandis qu'il
peut nous arriver grand malheur en ne le suivant pas.

--Alors, en route, monseigneur.

Le duc s'avana, toujours souriant, au milieu de la salle,

--Mesdames et messieurs, dit-il, je reois une lettre  laquelle, vu son
importance, je dois rpondre  l'instant mme, aid des conseils de mon
fils.--Ne vous occupez pas de nous; dansez, amusez-vous, ce palais est
le vtre; en notre absence momentane, notre chre belle-fille, la
princesse Christine, voudra bien vous en faire les honneurs.

L'invitation tait un ordre. Dames et cavaliers salurent en se rangeant
sur deux haies pour laisser passer les deux princes, qui sortirent en
souriant et en saluant de la main.

Mais une fois hors de la salle, toute feinte cessa: le pre et le fils
appelrent un valet de chambre et se firent jeter un manteau sur les
paules, et tels qu'ils taient, descendirent les escaliers,
traversrent la cour, se rendirent droit aux curies, firent seller
leurs deux meilleurs coureurs, glissrent des pistolets dans les fontes,
enfourchrent leurs montures et se lancrent au grand galop sur la route
de Turin, dont ils n'taient loigns que d'une lieue.

Pendant ce temps, Latil et ses cinquante hommes suivaient, aussi
rapidement qu'il leur tait possible, la route de Suze  Turin, au
moment o la route bifurque et o l'une de ses bifurcations prend 
travers terres pour se rendre, par une alle borde de peupliers, au
chteau de Rivoli, Latil, qui marchait en tte de sa petite troupe, crut
voir une ombre qui s'avanait rapidement.

De son ct, le cavalier--car cette ombre tait celle d'un cavalier et
mme d'un cheval--de son ct le cavalier s'arrta, et parut examiner la
petite troupe avec non moins de curiosit et d'inquitude que la petite
troupe ne l'examinait lui-mme.

Latil avait t sur le point de crier: _Qui vive!_ mais il craignait que
ce cri en franais ou mal accentu en italien ne le traht. Il rsolut
donc d'aller seul  la dcouverte, et poussa son cheval au galop dans la
direction du cavalier arrt comme une statue questre au milieu de la
route.

Mais  peine le cavalier eut-il reconnu que c'tait  lui qu'on en
voulait, qu'il rassembla les rnes de son cheval, lui mit les perons
dans le ventre, et le lana par-dessus le foss de la route de Rivoli,
coupant diagonalement  travers terre pour rejoindre la route de Suze.

Latil se mit  sa poursuite en lui criant d'arrter; mais cette
injonction ne fit que redoubler la vitesse du cavalier, mont sur un
excellent cheval. Un instant, dans la ligne convergente que chacun d'eux
suivait, Latil tint le cavalier inconnu  la porte de son pistolet;
mais il rflchit  deux choses: d'abord, que le cavalier inconnu
n'tait peut-tre pas un ennemi; et ensuite, que le bruit de l'arme 
feu pouvait donner l'veil.

Tous deux atteignirent la route; mais le cavalier inconnu avait trois
longueurs de cheval d'avance sur Latil, et sa monture tait suprieure:
non-seulement il devait maintenir cette distance, mais il devait
l'augmenter.

Au bout de cinq minutes, Latil avait perdu l'espoir de le rejoindre, et
abandonnant une poursuite inutile, il revenait vers son dtachement
tandis que le cavalier inconnu se perdait dans l'obscurit et que tout,
mme le bruit des pas de son cheval, venait se perdre dans ce silence
nocturne, vritable roi des tnbres.

Latil reprit sa place  la tte de son dtachement en secouant la tte.
L'vnement, si peu important qu'il ft en tout autre circonstance,
prenait pour Latil une suprme gravit.

Son premier mot avait t:

--Je rponds de tout si le prince n'a pas t prvenu.

Qu'tait venu faire  Rivoli ce cavalier si bien mont et si dsireux de
rester inconnu? Pourquoi, s'il ne venait pas de Suze, retournerait-il 
Suze? Mais qui disait qu'il vient de Suze? La respiration de son cheval
accusait une longue route dj faite.

Mais cette dfiance fut bien plus grande encore lorsqu'en approchant de
Rivoli ce ne fut plus un cavalier, mais deux cavaliers dont Latil
aperut les silhouettes sur la route, et qui, faisant le mme mange que
le premier, s'arrtrent  la vue de la troupe qui venait  eux. Ces
deux cavaliers, sans attendre, ds qu'ils l'eurent dcouverte, que cette
troupe ft un pas de plus, s'lancrent au grand galop dans la direction
oppose  celle qu'avait suivie le premier cavalier, c'est--dire dans
celle de Turin.

Latil ne tenta pas mme de les poursuivre, les chevaux frais qu'ils
montaient taient de premire vitesse et semblaient ne pas toucher la
terre. Il n'y avait pas autre chose  faire que de prcipiter la course
du ct du chteau dont les fentres flamboyaient  l'horizon.

Au bout du compte ce pouvait tre le hasard qui avait plac ces trois
cavaliers sur la route de Latil.

En dix minutes on fut aux portes du chteau, rien n'y annonait qu'une
alerte quelconque y et t donne. Latil fit faire le tour de
l'enceinte et garder toutes les portes; puis, par chaque escalier, il
fit monter six hommes, et lui-mme,  la tte d'un petit nombre, l'pe
 la main, monta les degrs principaux et se prsenta  la porte de la
salle de bal, tandis que les groupes dtachs par lui se prsentaient
aux trois autres portes.

A la vue de ces hommes arms portant l'uniforme franais, les musiciens
tonns s'arrtrent d'eux-mmes, et les danseurs effrays se
tournrent, selon la position qu'ils occupaient, vers les quatre points
cardinaux de la salle, c'est--dire vers chaque porte o apparaissaient
les soldats.

Latil, aprs avoir ordonn  ses hommes de garder les portes, s'avana,
le chapeau d'une main, l'pe de l'autre, jusqu'au milieu de la salle.
Mais la princesse Christine, lui pargnant la moiti du chemin, vint de
son ct au devant de lui.

--Monsieur, lui dit-elle, c'est  mon beau-pre Mgr le duc de Savoie et
 mon mari le prince de Pimont que vous avez affaire,  ce que je
prsume; mais j'ai le regret de vous annoncer que tous deux sont partis
il y a un quart d'heure  peine pour Turin, o ils sont arrivs, je
l'espre, sans accident; si vous et vos hommes avez besoin de
rafrachissements, le chteau de Rivoli est connu par son hospitalit,
et je serai heureuse d'en faire les honneurs  un officier et  des
soldats de mon frre Louis XIII.

--Madame, rpondit Latil, rappelant tous ses souvenirs de la vieille
cour pour rpondre  celle qui venait de se faire connatre pour la
soeur du roi, la femme du prince de Pimont et la belle-fille du duc de
Savoie, notre visite n'avait justement d'autre but que de vous donner
des nouvelles de Leurs Altesses, que nous venons de rencontrer, il y a
dix minutes, se rendant, comme vous m'avez fait l'honneur de me le dire,
 Turin o,  la manire dont ils pressaient leurs chevaux, ils avaient
grande hte d'arriver. Quant  l'hospitalit que vous nous avez fait
l'honneur de nous offrir, il nous est malheureusement impossible de
l'accepter, forcs que nous sommes d'aller reporter au cardinal les
nouvelles que nous venons de prendre.

Et, saluant la princesse Christine avec une courtoisie que ceux qui ne
le connaissaient pas pouvaient tre tonns de trouver dans un capitaine
d'aventure:

--Allons, dit-il en rejoignant ses hommes, nous avons t prvenus,
comme je m'en doutais, et nous avons fait buisson creux!




CHAPITRE XX.

OU LE COMTE DE MORET SE CHARGE DE FAIRE ENTRER UN MULET ET UN MILLION
DANS LE FORT DE PIGNEROL.


Richelieu, en apprenant le rsultat de l'expdition de Latil, fut
furieux. Comme Latil, il ne fit aucun doute que le duc de Savoie n'et
t prvenu.

Mais par qui pouvait-il avoir t prvenu?

Le cardinal ne s'tait ouvert qu' une personne, le duc de Montmorency!

Etait-ce lui qui avait prvenu Charles-Emmanuel? C'tait bien l une des
exagrations de son caractre chevaleresque! Mais cependant cette
chevalerie,  l'endroit d'un ennemi, tait presque une trahison 
l'gard de son roi.

Richelieu, sans rien dire de ses soupons contre Montmorency, car il
savait Latil attach au comte de Moret et au duc de Montmorency, fit au
capitaine une longue srie de questions sur ce cavalier entrevu dans
l'obscurit.

Latil dit tout ce qu'il avait vu, dclara avoir aperu un tout jeune
homme de dix-sept  dix-huit ans, coiff d'un large feutre avec une
plume de couleur, et envelopp d'un manteau bleu ou noir. Le cheval
tait aussi noir que la nuit, avec laquelle il se confondait.

Rest seul, le cardinal fit demander quelles taient les sentinelles de
garde de huit  dix heures du soir; on ne pouvait sortir de Suze ni y
entrer sans le mot d'ordre, qui tait, cette nuit-l, _Suze et Savoie_.
Or le mot d'ordre n'tait connu que des chefs: du marchal de Schomberg,
du marchal de Crquy, du marchal de La Force, du comte de Moret, du
duc de Montmorency, etc., etc.

Il fit appeler les sentinelles devant lui et les interrogea.

L'une d'elles, sur la description que le cardinal lui en fit, dclara
avoir vu passer un jeune homme tel qu'il le dpeignait; seulement, au
lieu de sortir par la porte d'Italie, il tait sorti par la porte de
France. Il avait rpondu correctement au mot d'ordre.

Mais cela ne faisait rien qu'il ft sorti par la porte de France, il
pouvait parfaitement, une fois hors la porte, tourner la ville et aller
rejoindre la route d'Italie.

C'tait ce que l'on verrait au jour.

En effet, l'on retrouva les traces d'un cheval.

Il avait suivi la route indique, c'est--dire qu'il tait sorti par la
porte de France, avait contourn la ville et avait rejoint  un quart de
lieue au-del de Suze, la route d'Italie.

Rien n'arrtait plus le cardinal  Suze; la veille, il avait annonc 
Victor-Amde que la guerre tait dclare; en consquence, vers dix
heures du matin, lorsque toutes les investigations furent faites, les
tambours et les trompettes donnrent le signal du dpart.

Le cardinal fit dfiler devant lui les quatre corps d'arme commands
par M. de Schomberg, M. de La Force, M. de Crquy et le duc de
Montmorency. Au nombre des officiers se tenant prs de lui se trouvait
Latil.

M. de Montmorency, comme toujours, menait grande suite de gentilshommes
et de pages. Au nombre de ces pages tait Galaor, coiff d'un feutre 
plumes rouges et mont sur un cheval noir.

En voyant passer le jeune homme, Richelieu toucha l'paule de Latil.

--C'est possible, dit celui-ci, mais sans vouloir affirmer.

Richelieu frona le sourcil, son oeil lana un clair dans la direction
du duc, et, mettant son cheval au galop, il alla prendre la tte de la
colonne, prcd seulement des claireurs, qu' cette poque on appelait
des _enfants perdus_.

Il tait vtu de son costume de guerre habituel, portait sous sa
cuirasse un pourpoint feuille-morte enrichi d'une petite broderie d'or;
une plume flottait sur son feutre; mais comme d'un moment  l'autre on
pouvait rencontrer l'ennemi, deux pages marchaient devant lui, l'un
portant ses gantelets, l'autre son casque;  ses cts, deux autres
pages tenaient par la bride un coureur de grand prix. Cavois et Latil,
c'est--dire son capitaine et son lieutenant des gardes, marchaient
derrire lui.

Au bout d'une heure de marche, on arriva  une petite rivire que le
cardinal avait eu besoin de faire sonder la veille; aussi, sans
s'inquiter, poussa-t-il le premier son cheval  l'eau, et le premier
arriva-t-il sans accident aucun  l'autre bord.

Pendant que l'arme traversait ce cours d'eau, une pluie torrentielle
commena  tomber; mais sans s'inquiter de la pluie, le cardinal
continua sa marche. Il est vrai qu'il et t difficile de mettre 
l'abri toute une arme dans les petites maisons isoles qu'on
rencontrait sur la route. Mais le soldat qui ne s'inquite pas des
impossibilits, commena de murmurer et de donner le cardinal  tous les
diables. Ces plaintes taient prononces  voix assez haute pour que le
cardinal n'en perdt pas une syllabe.

--Eh! fit le cardinal, se retournant vers Latil, entends-tu, Etienne?

--Quoi? Monseigneur.

--Tout ce que ces drles disent de moi.

--Bon, Monseigneur, reprit en riant Latil, c'est la coutume du soldat
quand il souffre de donner son chef au diable; mais le diable n'a pas de
prise sur un prince de l'Eglise.

--Quand j'ai ma robe rouge peut-tre; mais pas quand je porte la livre
de Sa Majest; passez dans les rangs, Latil, et recommandez-leur d'tre
plus sages.

Latil passa dans les rangs et revint prendre sa place prs du cardinal.

--Eh bien? demanda le cardinal.

--Eh bien, Monseigneur, ils vont prendre patience.

--Tu leur as dit que j'tais mcontent d'eux?

--Je m'en suis bien gard, Monseigneur!

--Que leur as-tu dit, alors?

--Que Votre Eminence leur tait reconnaissante de la faon dont ils
supportaient les fatigues de la route, et qu'en arrivant  Rivoli ils
auraient double distribution de vin.

Le cardinal mordit un instant sa moustache.

--Peut-tre as-tu bien fait, dit-il.

Et, en effet, les murmures s'taient apaiss. Il est vrai que le temps
s'claircissait, et sous un rayon de soleil on voyait briller au loin
les toits en terrasse du chteau de Rivoli et du village group autour
du chteau.

On fit la marche tout d'une traite, et l'on arriva  Rivoli vers trois
heures.

--Votre Eminence me charge-t-elle de la distribution de vin? demanda
Latil.

--Puisque tu as promis  ces drles une double ration, il faut bien la
leur donner; mais que tout soit pay comptant.

--Je ne demande pas mieux, Monseigneur; mais pour payer...

--Oui, il faut de l'argent, n'est-ce pas?

Le cardinal s'arrta, et, sur l'aron de sa selle, crivit en dchirant
une feuille de ses tablettes:

Le trsorier payera  M. Latil la somme de mille livres dont celui-ci
me rendra compte.

Et il signa.

Latil partit devant.

Quand l'arme entra dans Rivoli, trois quarts d'heure aprs, les soldats
virent, avec une satisfaction muette d'abord, mais bientt bruyamment
exprime, un tonneau de vin dfonc de dix portes en dix portes, et une
arme de verres range autour de chaque tonneau.

Alors les murmures causs par l'eau se changrent en acclamations  la
vue du vin, et les cris de: Vive le cardinal! s'lancrent de tous les
rangs.

Au milieu de ces cris, Latil vint rejoindre le cardinal.

--Eh bien, monseigneur? lui dit-il.

--Eh bien, Latil, je crois que tu connais le soldat mieux que moi.

--Eh pardieu,  chacun son tat! Je connais mieux le soldat, ayant vcu
avec les soldats. Votre Eminence connat mieux les hommes d'glise,
ayant vcu avec les hommes d'glise.

--Latil! dit le cardinal, en posant la main sur l'paule de
l'aventurier, il y a une chose que tu apprendras quand tu les auras
autant frquents que les soldats, c'est que plus on vit avec les hommes
d'glise, moins on les connat.

Puis, comme on arrivait au chteau de Rivoli, runissant autour de lui
les principaux chefs.

--Messieurs, dit-il, je crois que le chteau de Rivoli est assez grand
pour que chacun de vous y trouve sa place; d'ailleurs, voici M. de
Montmorency et M. de Moret qui y sont venus lorsqu'il tait habit par
le duc de Savoie, et qui voudront bien tre nos marchaux de logis.

Puis il ajouta:

--Dans une heure, il y aura conseil chez moi; arrangez-vous de manire 
vous y trouver, il s'agit de dlibrations importantes.

Les marchaux et les officiers suprieurs, mouills jusqu'aux os, et
aussi presss de se rchauffer que les soldats, salurent le cardinal
et promirent d'tre exacts au rendez-vous.

Une heure aprs, les sept chefs admis au conseil taient assis dans le
cabinet que le duc de Savoie avait quitt la veille, et o le cardinal
de Richelieu les avait convoqus.

Ces sept chefs taient: le duc de Montmorency, le marchal de Schomberg,
le marchal de La Force, le marchal de Crquy, le marquis de Toyras, le
comte de Moret et M. d'Auriac.

Le cardinal se leva, d'un geste rclama le silence et, les deux mains
appuyes sur la table:

--Messieurs, dit-il, nous avons un passage ouvert sur le Pimont; ce
passage, c'est le pas de Suze, que quelques-uns de vous ont conquis au
prix de leur sang; mais avec un homme de si mauvaise foi que
Charles-Emmanuel, un passage n'est point assez: il nous en faut deux.
Voici donc mon plan de campagne; avant de pousser plus avant notre
agression en Italie, je dsirerais assurer, en cas de besoin, soit pour
notre retraite, soit au contraire pour nous faire passer de nouvelles
troupes, une communication du Pimont en Dauphin, en nous emparant du
fort de Pignerol. Vous le savez, messieurs, le faible Henri III l'alina
en faveur du duc de Savoie. Gonzagues, duc de Nevers, pre de ce mme
Charles, duc de Mantoue, pour la cause duquel nous traversons les Alpes,
gouverneur de Pignerol et gnral des armes de France en Italie,
employa inutilement son esprit et son loquence  dtourner Henri III
d'une rsolution si prjudiciable  la couronne. Ne dirait-on pas que le
prudent et brave duc de Mantoue, se trouverait en danger d'tre
dpouill de ses Etats faute d'un passage ouvert aux troupes de France.
Voyant que le roi Henri III persistait dans sa rsolution, Gonzague
demanda d'tre dcharg du gouvernement de Pignerol avant son
alination, car il ne voulait pas que la postrit pt le souponner
d'avoir consenti ou pris part  une chose si contraire au bien de
l'Etat. Eh bien, messieurs, c'est  nous qu'il est rserv l'honneur de
rendre la forteresse de Pignerol  la couronne de France; seulement,
est-ce par la force, est-ce par la ruse que nous reprendrons Pignerol?
Par la force il nous faut sacrifier beaucoup de temps et beaucoup
d'hommes. Voil pourquoi je prfrerais la ruse. Philippe de Macdoine
disait qu'il n'y avait pas de place imprenable ds qu'il y pouvait
entrer un mulet charg d'or. J'ai le mulet et l'or, seulement l'homme ou
plutt le moyen me manque pour les faire entrer.--Aidez-moi, je
donnerai un million en change des clefs de la forteresse.

Comme toujours, la parole fut accorde pour rpondre, selon leur rang
d'ge,  chacun des assistants.

Tous demandrent vingt-quatre heures pour rflchir.

C'tait le comte de Moret le plus jeune, par consquent c'tait  lui de
parler le dernier. Mais, il faut le dire, personne ne comptait gure sur
lui, lorsqu'au grand tonnement de tous il se leva et dit en saluant le
cardinal:

--Que Votre Eminence tienne le mulet et le million prts, d'ici  trois
jours je me charge de les faire entrer.




CHAPITRE XXI.

LE FRRE DE LAIT.


Le lendemain du jour o le conseil avait t tenu au chteau de Rivoli,
un jeune paysan de vingt-quatre  vingt-cinq ans, vtu comme les
montagnards de la valle d'Aoste et baragouinant le patois pimontais,
se prsentait  la porte du fort de Pignerol sous le nom de Gatano,
vers huit heures du soir.

Il se donnait pour le frre de la femme de chambre de la comtesse
d'Urbain, et demandait la signora Jacintha.

La signora Jacintha, prvenue par un soldat de la garnison, fit un petit
cri de surprise que l'on pouvait  la rigueur prendre pour un cri de
joie, mais comme si, pour obir  la voix du sang qui l'appelait  la
porte de la forteresse par la bouche de son frre, elle avait besoin de
la permission de sa matresse, elle se prcipita dans la chambre de la
comtesse, d'o elle sortit au bout de cinq minutes par la mme porte qui
lui avait donn entre, tandis que la comtesse s'lanait par la porte
oppose et descendait rapidement un petit escalier qui conduisait  un
charmant petit jardin rserv pour elle seule, et sur lequel donnaient
les fentres de la chambre de Jacintha.

A peine dans le jardin, elle s'enfona dans l'endroit le plus retir,
c'est--dire dans un angle tout plant de citronniers, d'orangers et de
grenadiers.

Pendant ce temps, Jacintha traversait la cour en soeur joyeuse et
presse de recevoir son frre, tout en criant d'un accent attendri:

--Gatano! cher Gatano!

Le jeune homme se jeta dans ses bras, et, comme au mme moment le comte
Urbain d'Espalomba rentrait de faire une ronde et de placer les
sentinelles, il put assister aux transports de joie que firent clater
les deux jeunes gens, qui ne s'taient pas vus, disaient-ils, depuis
prs de deux ans, c'est--dire depuis que Jacintha avait quitt la
maison maternelle pour suivre sa matresse.

Jacintha vint faire une belle rvrence au comte et lui demander la
permission de garder auprs d'elle son frre, qui avait, disait-elle, 
ce qu'il paraissait--car elle n'avait pas encore eu le temps de s'en
expliquer avec lui-- l'entretenir d'affaires de la plus haute
importance.

Le comte demanda  voir Gatano, changea quelques paroles avec lui, et
satisfait du ton de franchise de ce garon, il l'autorisa  demeurer
dans la forteresse. Au reste, le sjour ne devait pas tre long, Gatano
disant qu'il ne pouvait disposer que de quarante-huit heures.

Puis, jugeant qu'il tait inutile de perdre son temps avec de si petites
gens, le comte leur donna cong et remonta chez eux.

Il n'avait pas t difficile pour Gatano de s'apercevoir que le comte
tait de mauvaise humeur, et comme la chose paraissait l'intresser plus
qu'on n'aurait pu le croire de la part d'un paysan qui n'a aucun motif
de se mler des affaires des grands seigneurs, Jacintha lui raconta le
double sujet que le comte avait de se plaindre de son souverain. D'abord
c'tait cette cour assidue et insolente que le duc de Savoie avait faite
 sa femme en prsence du mari; ensuite, l'ordre inattendu que le comte
avait reu trois jours auparavant de se renfermer dans la citadelle et
de la dfendre jusqu' ce qu'il ne restt plus pierre sur pierre! Le
comte Urbain, au reste, ne s'tait point cach de dire devant sa femme
et devant Jacintha, que s'il trouvait, avec les mmes avantages qu'en
Pimont, du service soit en Espagne, soit en Autriche, soit en France,
il ne se ferait pas faute d'accepter.

Gatano avait paru si content de cette nouvelle que, comme en ce moment
il tourna un angle obscur du corridor, il avait t saisi d'une
recrudescence de tendresse pour sa soeur, avait pris Jacintha dans ses
bras et lui avait appliqu un gros baiser sur chaque joue.

La chambre de Jacintha s'ouvrait sur le corridor; elle y fit entrer son
frre et y entra aprs lui et referma la porte.

Gatano poussa une exclamation de joie.

--Ah! s'cria-t-il, m'y voil donc enfin, et maintenant, ma chre
Jacintha, o est ta matresse?

--Tiens! Et moi qui croyais que c'tait pour moi que vous tiez venu,
dit en riant la jeune fille.

--Pour toi et pour elle, dit le comte, mais pour elle d'abord, j'ai des
affaires politiques  rgler avec ta matresse, et tu le sais, toi, qui
est la camriste de la femme d'un homme d'Etat, les affaires avant tout.

--Et o rglerez-vous ces affaires importantes?

--Mais dans ta chambre, si cela ne te drange pas trop.

--Devant moi!

--Oh! non. Quelque confiance que nous ayons en toi, ma chre Jacintha,
nos affaires sont trop graves pour admettre un tiers.

--Alors, moi, que deviendrai-je?

--Alors, toi, Jacintha, assise dans un fauteuil prs du lit de ta
matresse dont les rideaux seront hermtiquement ferms, attendu la
grave indisposition dont elle est atteinte, tu veilleras  ce que son
mari n'entre pas dans sa chambre, de peur de la rveiller.

--Ah! monsieur le comte, dit Jacintha, avec un soupir, je ne vous savais
pas si grand diplomate.

--Tu te trompais, tu vois, et comme pour un diplomate rien n'est plus
prcieux que le temps, dis-moi vite o est ta matresse?

Jacintha poussa un second soupir, ouvrit la fentre et pronona ce seul
mot:

--Cherchez.

Le comte se rappela alors que Mathilde lui avait vingt fois parl de ce
jardin solitaire, o, si souvent elle avait rv  lui. Il se rappelait
avoir entendu parler encore d'un bois de grenadiers, d'orangers et de
citronniers qui faisait tnbres, mme en plein jour,  plus forte
raison la nuit. Aussi,  peine la fentre fut-elle ouverte, qu'il sauta
sur la fentre et de la fentre dans le jardin; puis, tandis que
Jacintha essuyait une larme qu'elle s'tait inutilement efforce de
retenir, le comte de Moret s'enfonait au plus touffu du bois, en criant
 demi voix:

--Mathilde! Mathilde! Mathilde!

Ds la premire fois que son nom avait t prononc, Mathilde avait
reconnu la voix qui la prononait et s'tait lance dans la direction
de cette voix en criant de son ct:

--Antonio!

Puis les deux amants s'taient aperus, s'taient jets dans les bras
l'un de l'autre et se tenaient embrasss, appuys au tronc d'un oranger
qui faisait, dans le mouvement qu'ils lui imprimaient, pleuvoir sur
leurs ttes une pluie de fleurs.

Ils restrent ainsi un instant, sinon muets, du moins ne se parlant et
ne se rpondant que par ce vague murmure qui, en s'chappant de la
bouche des amants, dit tant de choses sans prononcer un seul mot.

Enfin tous deux, semblant revenir de ce charmant pays des songes, que
l'on ne voit qu'en rve, murmurrent en mme temps:

--C'est donc toi!

Et tous deux dans un seul baiser rpondirent oui!

Puis, revenant la premire  la raison:

--Mais mon mari! s'cria la comtesse.

--Tout a russi comme nous l'esprions, il m'a pris pour le frre de
Jacintha et m'a permis de demeurer au chteau.

Alors tous deux s'assirent cte  cte, la main dans la main. L'heure
des explications tait venue.

Les explications sont longues entre amants; elles se continurent du
jardin dans la chambre de Jacintha, qui, ainsi que la chose avait t
convenue passa, elle, la nuit au chevet du lit de sa matresse.

Vers huit heures du matin, on frappait doucement  la porte du cabinet
du comte; il tait lev et habill, ayant t rveill  six heures par
un courrier de Turin qui lui annonait que les Franais taient  Rivoli
et qu'ils paraissaient avoir le dessein de faire le sige de Pignerol.

Le comte tait soucieux. Ce fut facile  deviner  la manire brusque
dont il pronona le mot ENTREZ.

La porte s'ouvrit, et,  son grand tonnement, il vit paratre la
comtesse.

--C'est vous, Mathilde, s'cria-t-il en se levant; savez-vous la
nouvelle? et est-ce  cette nouvelle que je dois le bonheur inattendu de
cette visite matinale?

--Quelle nouvelle, monsieur?

--Mais que nous allons probablement tre assigs!

--Oui, et je voulais causer de cela avec vous.

--Mais comment et par qui avez-vous su cette nouvelle?

--Tout  l'heure, je vous le dirai. Tant il y a que toute la nuit elle
m'a empche de dormir.

--On le voit  votre teint, madame: vous tes ple et avez l'air
fatigu.

--J'attendais le jour avec impatience pour venir vous parler.

--Ne pouviez-vous me faire veiller, madame; la nouvelle tait assez
importante pour me la dire.

--Cette nouvelle, monsieur, veillait dans mon esprit une foule de
souvenirs et de doutes, tels que je dsirais qu'avant de vous en
parler, vous-mme la connaissiez et ayiez rflchi sur ses consquences.

--Je ne vous comprends point, madame, et j'avoue que je ne vous ai
jamais entendu parler d'affaires d'Etat ni de guerre...

--Oh! l'on mprise trop notre faible intelligence, c'est vrai, pour nous
parler de ces choses-l.

--Et vous prtendez qu'on a tort, fit le comte en souriant.

--Sans doute, car parfois nous pourrions donner de bons conseils.

--Et si je vous demandais votre avis dans la circonstance o nous nous
trouvons, par exemple, quel conseil me donneriez-vous?

--D'abord, monsieur, dit la comtesse, je commencerais par vous rappeler
combien le duc de Savoie a t ingrat envers vous!

--Ce serait inutile, madame; cette ingratitude est et restera toujours
prsente  ma mmoire.

--Je vous dirais: Souvenez-vous des ftes de Turin au milieu desquelles
m'ont t faites par le souverain mme qui avait eu l'ide de notre
mariage, les propositions les plus injurieuses  votre honneur et au
mien.

--Ces propositions, je me les rappelle, madame.

--Je vous dirais: N'oubliez pas la faon dure et brutale dont il vous a
donn l'ordre de quitter Rivoli et de venir attendre les Franais 
Pignerol!

--Je ne l'ai point oublie, et n'attends que le moment de lui en donner
la preuve.

--Eh bien, ce moment est venu, et vous vous trouvez, monsieur, dans une
de ces situations dcisives o l'homme, devenu l'arbitre de sa destine,
peut choisir entre deux avenirs: l'un de servitude sous un matre dur et
hautain, l'autre de libert, avec une grande position et une fortune
immense.

Le comte regarda sa femme d'un air tonn.

--Je vous avoue, madame, lui dit-il, que je cherche en vain o vous
voulez en venir.

--Aussi vais-je aborder nettement la question.

L'tonnement du comte redoublait.

--Le frre de Jacintha est au service du comte de Moret.

--Du fils naturel du roi Henri IV.

--Oui, monsieur.

--Eh bien? madame.

--Eh bien, avant-hier, le cardinal de Richelieu a dit devant le comte de
Moret qu'il donnerait un million  celui qui lui livrerait les clefs de
Pignerol!

Les yeux du comte lancrent un clair de convoitise.

--Un million! dit-il, je voudrais le voir.

--Vous le verrez quand vous le voudrez, monsieur!

Le comte serra ses mains crispes.

--Un million, murmura-t-il; vous avez raison, madame, cela vaut la peine
d'y songer; mais comment savez-vous que cette somme est offerte?

--D'une manire bien simple; le comte de Moret a pris l'affaire en main
et a envoy Gatano avec ordre de sonder le terrain.

--Et c'est pour cela que Gatano est venu voir sa soeur hier soir?

--Justement; et sa soeur m'a fait prier de le recevoir; de sorte que
c'est  moi qu'il a tout dit, que c'est  moi que la proposition est
faite et qu'il n'y a que moi de compromise si elle choue.

--Et pourquoi chouerait-elle? demanda le comte.

--Si vous refusiez!... c'tait possible.

Le comte demeura un moment pensif.

--Et quelles sont les garanties qu'on me donne.

--L'argent.

--Mais alors quelles sont les garanties qu'on exige de moi?

--Un otage.

--Et quel est cet otage?

--Il est tout simple qu'au moment d'un sige vous loigniez votre femme
de la ville o vous tes rsolu de vous dfendre  toute extrmit. Vous
me renvoyez chez ma mre,  Selemo, et l j'attends que vous me fassiez
dire dans quelle ville de France, car je prsume que, le march conclu,
vous vous retirerez en France, et l j'attends que vous me fassiez dire
dans quelle ville de France je dois vous rejoindre.

--Et le million sera pay?

--En or.

--Quand?

--Quand, en change de l'or que vous apportera Gatano, vous aurez remis
la capitulation signe par vous et autoris mon dpart.

--Que Gatano revienne ce soir avec le million, et soyez prte  partir
avec lui.

Le soir,  huit heures, le comte de Moret, toujours sous le nom de
Gatano, entrait, comme il l'avait promis au cardinal de Richelieu, avec
un mulet charg d'or dans le fort de Pignerol et en sortait, comme il se
l'tait promis  lui-mme, avec la comtesse.

Celle-ci tait porteur de la capitulation, date du surlendemain, afin
de donner au cardinal le temps de mettre le sige devant la forteresse.

La garnison avait vie et bagages sauvs.




CHAPITRE XXII.

L'AIGLE ET LE RENARD.


Le surlendemain, le cardinal de Richelieu entrait dans le fort de
Pignerol juste au moment o Charles-Emmanuel sortait de Turin pour venir
le secourir.

Mais,  trois lieues de Turin, ses claireurs lui annoncrent qu'un
corps de huit cents hommes  peu prs venait  sa rencontre avec les
bannires savoyardes.

Il envoya un de ses officiers reconnatre quel tait ce corps; et
l'officier lui revint dire,  son grand tonnement, que c'tait la
garnison de Pignerol qui regagnait Turin. Le fort s'tait rendu.

La nouvelle produisit sur Charles-Emmanuel une terrible impression. Il
s'arrta un instant, plit, passa sa main sur son front en appelant le
commandant de sa cavalerie:

--Chargez-moi toute cette canaille, dit-il, en lui montrant les pauvres
diables qui n'en pouvaient mais, puisque ce n'tait point la garnison,
mais le gouverneur qui s'tait rendu; et s'il est possible, que pas un
n'en reste debout.

L'ordre fut excut  la lettre et les trois quarts de ces malheureux
furent passs au fil de l'pe.

Cet vnement de la prise de Pignerol, dont les causes restrent
ignores au duc de Savoie, lui fit envisager sa position  son vritable
point de vue. Il reconnut qu'elle tait dsastreuse. Toutes les ruses et
toutes les intrigues d'un rgne de prs de quarante-cinq ans, et ce
rgne de quarante-cinq ans s'tait pass tout entier en intrigues et en
ruses, n'avaient donc abouti qu' mettre un ennemi terrible au coeur de
ses Etats. Sa seule ressource maintenant tait donc de se jeter dans les
bras des Espagnols et des Autrichiens, d'implorer Spinola, un Gnois,
c'est--dire un ennemi, ou Waldstein, un Bohme, c'est--dire un
tranger.

Il fallait plier sous la main de fer de la ncessit. Le duc convoqua
Spinola, le gnral en chef des Espagnols, et Cellato, le chef des
Allemands descendus en Italie, pour les inviter  lui venir en aide
contre les Franais. Mais Spinola, grand homme de guerre, qui depuis
qu'il occupait le Milanais, n'avait point perdu des yeux
Charles-Emmanuel, n'avait pas la moindre sympathie pour ce petit prince
intrigant et ambitieux qui, tant de fois, par ses changements de
politique, lui avait fait tirer l'pe et tant de fois la remettre au
fourreau. Quant  Cellato, il n'avait qu'un but en descendant en
Italie: nourrir et enrichir son arme et lui-mme, et, pour couronnement
 cette campagne qu'il faisait pour son compte en vritable condottieri
qu'il tait, prendre et piller Mantoue. Des hommes de cette trempe
devaient, on le comprend, se laisser peu attendrir par les lamentations
du duc de Savoie.

Spinola dclara donc qu'il ne pouvait aucunement affaiblir son arme,
qu'il avait besoin de conserver tout entire pour l'excution de ses
projets dans le Montferrat.

Quant  Cellato, c'tait autre chose; comme nous l'avons dit, il pouvait
tirer d'Allemagne autant d'hommes qu'il en avait besoin. Waldstein,
remis  la tte de ses bandits, commandant  plus de cent mille hommes,
ou plutt command par eux, effrayant Ferdinand II de sa puissance, et
parfois s'en effrayant lui-mme, ne demandait pas mieux que d'en cder 
tous les princes qui voudraient lui en acheter. C'tait purement et
simplement une affaire d'argent qui se dbattit entre Charles Emmanuel
et Cellato, qui finit, aprs quelques pourparlers et une large saigne 
la caisse du duc de Savoie, par lui cder une dizaine de mille hommes.

Au reste, il fallait toute la haine de Charles-Emmanuel contre la France
pour conclure ce terrible march; c'tait introduire dans le Pimont un
ennemi bien autrement  craindre que celui qu'il en voulait chasser. La
discipline la plus svre rgnait dans le camp des Franais. Les soldats
ne prenaient rien que l'argent  la main; les Allemands, au contraire,
ne tendaient la main que pour prendre et piller.

Le duc de Savoie comprit donc bientt que ce qu'il y avait de mieux pour
lui, c'tait d'essayer une dernire tentative afin d'attendrir
Richelieu.

Or, deux jours aprs la prise de Pignerol, le cardinal travaillait dans
ce mme cabinet du comte Urbain d'Espalomba, o nous avons vu la
comtesse venir frapper de si bon matin, le lendemain de l'arrive de
Gatano au fort; on lui annona la visite d'un jeune officier envoy par
le cardinal Antonio Barberini, neveu du pape et son lgat prs de
Charles-Emmanuel.

Le cardinal devina aussitt ce dont il tait question, et comme c'tait
Etienne Latil qui lui faisait cette annonce, et qu'il avait grande
confiance non-seulement dans le courage, mais encore dans la
perspicacit de son lieutenant des gardes:

--Arrive ici, lui dit le cardinal.

--Me voici, Eminence, rpondit Latil en portant la main  son chapeau.

--Connais-tu l'envoy de Mgr Barberini?

--Je ne l'ai jamais vu, monseigneur.

--Et son nom?

--Parfaitement inconnu.

--De toi? mais peut-tre pas de moi!

Latil secoua la tte.

--Il y a peu de gens connus que je ne connaisse pas, dit-il.

--Comment s'appelle-t-il?

--Mazarino Mazarini, monseigneur.

--Mazarino Mazarini! Tu as raison, je ne connais pas ce nom-l, Etienne.
Diable! je n'aime pas jouer sans voir un peu dans les cartes de mon
voisin.--Jeune?

--Vingt-six  vingt-huit ans  peine.

--Beau ou laid?

--Joli.

--Fortune de femme ou de prlat? de quelle partie de l'Italie?

--A son accent, je le croirais du royaume de Naples.

--Finesse et ruse. Elgant ou nglig dans sa mise?

--Coquet.

--Tenons-nous bien, Latil! Vingt-huit ans, joli, coquet, envoy par le
cardinal Barberini, neveu d'Urbain VIII. Ce doit tre ou un imbcile, ce
que je verrai bien du premier coup, ou un homme trs fort, ce qui sera
plus difficile  voir. Fais entrer; en tout cas, grce  toi, je ne
serai pas surpris.

Cinq minutes aprs la porte s'ouvrait, et Latil annonait:

--Le capitaine Mazarino Mazarini.

Le cardinal jeta les yeux sur le jeune officier. Il tait bien tel que
Latil l'avait dpeint.

De son ct, tout en saluant respectueusement le cardinal, le jeune
officier que nous appellerons Mazarin; car, naturalis en 1639, il
enleva les dernires lettres de son nom, et ce fut sous celui de Mazarin
que l'histoire l'a enregistr comme un des plus grands fourbes qui aient
jamais administr le royaume,--de son ct, disons-nous, en saluant le
cardinal, Mazarin fit de l'minence un inventaire aussi complet qu'un
homme d'un esprit rapide et investigateur peut le faire en un coup
d'oeil.

Nous avons dj une fois, en amenant Sully et Richelieu en face l'un de
l'autre, montr le pass et le prsent. Le hasard fait qu'en amenant en
face l'un de l'autre Richelieu et Mazarin, nous pouvons montrer cette
fois le prsent et l'avenir.

Cette fois seulement, nous ne pouvons plus intituler notre chapitre
_les deux Aigles_; mais _l'Aigle et le Renard_.

Le renard entra donc avec son regard fin et oblique.

L'aigle le reut avec son regard fixe et profond.

--Monseigneur, dit Mazarin, affectant un grand trouble, pardonnez 
l'motion que j'prouve en me trouvant devant le premier gnie politique
du sicle, moi simple capitaine des armes pontificales, et surtout si
jeune d'ge.

--En effet, monsieur, dit le cardinal, vous avez  peine vingt-six ans.

--Trente, monseigneur.

Le cardinal se mit  rire.

--Monsieur, lui dit-il, lorsque me rendant  Rome pour me faire sacrer
vque, le pape Paul V me demanda mon ge, comme vous, je me vieillis
donc de deux ans et lui dis vingt-cinq ans, n'en ayant que vingt-trois.
Il me sacra vque; mais aprs le sacre je me jetais  ses genoux et lui
demandai l'absolution. Il me la donna; je lui avouai alors que j'avais
menti et m'tais vieilli de deux ans.

Voulez-vous l'absolution?

--Je vous la demanderai, monseigneur, rpondit en riant Mazarin, le jour
o je voudrai tre vque.

--Serait-ce votre intention?

--Si j'avais l'espoir d'tre un jour cardinal comme Votre Eminence.

--Cela vous sera facile avec la protection que vous avez.

--Et qui a dit  monseigneur que j'avais des protections?

--La mission dont vous tes charg, car, m'a-t-on dit, vous venez me
parler de la part du cardinal Antonio Barberini.

--Ma protection, en tout cas, ne serait que de seconde main, puisque je
ne suis le protg que du neveu de Sa Saintet.

--Donnez-moi la protection d'un des neveux de Sa Saintet, n'importe
lequel, et je vous cde celle de Sa Saintet elle-mme.

--Vous savez cependant ce que Sa Saintet pense de ses neveux.

--Je crois qu'il a dit un jour, dans un moment de franchise, que son
premier neveu, Franois Barberini, qu'il a fait entrer au sacr collge,
n'tait bon qu' dire des patentres; que son frre Antonio qui vous
envoie vers moi n'avait d'autre mrite que la puanteur de son froc, ce
pourquoi il lui avait donn la robe de cardinal; que le cardinal
Antoine, le jeune, surnomm le Dmosthne parce qu'il bgaie en parlant,
n'tait capable que de s'enivrer trois fois par jour, et que le dernier
d'eux tous, Thado, qu'il avait nomm gnralissime du saint-sige,
tait plus en tat de porter une quenouille qu'une pe.

--Ah! monseigneur, je ne pousserai pas mes questions plus loin; aprs
avoir dit ce que l'oncle pense des neveux, vous seriez capable de me
rpter ce que les neveux disent de l'oncle...

--Que les grandes faveurs qu'ils reoivent d'Urbain VIII, n'est-ce pas,
ne sont que les rcompenses lgitimes des peines qu'ils se sont donnes
pour le faire lire. Qu'au premier tour de scrutin, le pontife n'avait
pas une voix, que rpandus dans la populace romaine, ils la soulevrent
 force d'argent, si bien qu'elle vint crier sous les fentres du
chteau Saint-Ange, o se faisait l'lection: _Mort et incendie ou
Barberino pape!_ Au scrutin suivant, il eut cinq voix, c'tait dj
quelque chose; seulement, il en fallait treize: Deux cardinaux
conduisaient la cabale qui ne voulait de lui  aucun prix.

En trois jours, les deux cardinaux disparurent, l'un frapp, dit-on,
d'apoplexie, l'autre succombant  un anvrisme. Ils furent remplacs par
deux partisans du candidat suprme; cela lui fit sept voix. Deux
cardinaux moururent appartenant  l'opposition la plus acharne; on
parla d'une pidmie, chacun et hte de quitter le conclave, et
Barberino eut quinze voix au lieu de treize qu'il fallait.

--Ce n'tait pas trop payer la grandeur des rformes qu' peine sur le
trne pontifical, sa saintet Urbain VIII proclama.

--Oui, en effet, dit Richelieu, il dfendit aux rcollets de porter la
sandale et le capuchon pointu,  la faon des capucins. Il dfendit aux
carmes anciens de s'intituler carmes rforms. Il exigea que les
religieux prmontrs d'Espagne reprissent l'ancien habit et le nom de
_Fratres_ qu'ils avaient quitt par orgueil. Il batifia deux fanatiques
thtrins, Andr Avellino et Gatano de Tiane; un carme dchauss, Flix
Cantalice, un illumin, le carme Florentin Corsini; deux femmes
extatiques, Marie Madeleine de Pazzi et Elisabeth, reine de Portugal, et
enfin le bienheureux Saint-Roch et son chien.

--Allons, allons, dit Mazarin, je vois que Votre Eminence est bien
renseigne sur Sa Saintet, ses neveux et la cour de Rome.

--Mais vous-mme, qui me paraissez tre un homme d'esprit, dit
Richelieu, comment tes-vous  la solde de pareilles nullits?

--On commence par o l'on peut, monseigneur, dit Mazarin avec son fin
sourire.

--C'est juste, dit Richelieu, et maintenant que nous avons suffisamment
parl d'eux, parlons de nous; que venez-vous faire prs de moi?

--Vous demander une chose que vous ne m'accorderez pas.

--Pourquoi?

--Parce qu'elle est absurde.

--Pourquoi vous en tes-vous charg, alors?

--Pour me trouver en face de l'homme que j'admire le plus au monde.

--Et quelle est cette chose?

Mazarin haussa les paules.

--Je suis charg de dire  Votre Eminence que, depuis la prise de
Pignerol, Mgr le duc de Savoie est devenu doux comme un mouton et souple
comme un serpent. Il a donc pri S. Em. Mgr le lgat de vous faire
demander si vous auriez cette gnrosit, en considration de la
princesse de Pimont, soeur du roi, de lui rendre le fort de Pignerol,
concession qui avancerait de beaucoup la paix.

--Savez-vous, mon cher capitaine, rpondit Richelieu, que vous avez bien
fait de dbuter comme vous avez fait, sinon je me serais demand si vous
tiez un niais de vous charger d'une pareille ambassade, ou si vous me
preniez pour un niais moi-mme. Oh! non pas, l'alination du fort de
Pignerol fut une des hontes du rgne de Henri III; ce sera une des
gloires du rgne de Louis XIII.

--Dois-je reporter la rponse dans les termes o vous venez de me la
faire?

--Non, pas prcisment.

--Alors, dites, monseigneur.

--Sa Majest n'a pas encore appris la conqute de Pignerol. Je ne puis
rien faire,  moins qu'elle me dclare si elle veut garder la place, ou
si elle est dispose  en faire une gracieuset  Madame sa soeur. On
m'crit que le roi est parti de Paris et qu'il vient en Italie;
attendons jusqu' ce qu'il soit arriv  Lyon ou  Grenoble; alors on
pourra entrer srieusement en ngociation et donner des rponses plus
positives.

--Vous pouvez tre tranquille, monseigneur, je reporterai votre rponse
mot  mot. Seulement, si vous le permettez, je leur laisserai l'espoir.

--Qu'en feront-ils?

--Rien, mais moi j'en ferai peut-tre quelque chose.

--Comptez-vous donc rester en Italie?

--Non, mais avant de la quitter, j'en veux tirer tout ce qu'elle peut me
donner encore.

--Croyez vous donc que l'Italie ne puisse pas vous offrir un avenir
suffisant  votre ambition?

--L'Italie est un pays condamn pour plusieurs sicles, monseigneur;
chaque Italien qui rencontre un compatriote doit lui dire: _Memento
mori_. Le dernier sicle, monseigneur, vous le savez mieux que moi, a
t un sicle de craquement; il a miett tout ce qui restait encore
debout des temps fodaux. Les deux grandes units du moyen ge, l'Empire
et l'Eglise se sont desserres. Le pape et l'Empereur taient les deux
moitis de Dieu; depuis Rodolphe de Habsbourg, l'Empire est devenu une
dynastie; depuis Luther, le pape n'est plus que le reprsentant d'une
secte.

Mazarin parut vouloir s'arrter.

--Continuez, continuez, lui dit Richelieu, je vous coute.

--Vous m'coutez, monseigneur! jusqu' aujourd'hui j'avais dout de moi;
vous m'coutez, je n'en doute plus.... Il y a encore des Italiens, mais
il n'y a plus d'Italie, monseigneur. L'Espagne tient Naples, Milan,
Florence et Palerme, quatre capitales. La France tient la Savoie et
Mantoue; Venise perd tous les jours son influence; un froncement de
sourcil de Philippe IV ou de Ferdinand II fait trembler le successeur de
Grgoire VII. L'autorit manque de force, les nobles ont ananti le
peuple, mais ils sont descendus  l'tat de courtisans. Le pouvoir
monarchique a vaincu partout, et partout il est entour d'ennemis
terribles et invisibles qui l'obligent  s'entourer d'armes
permanentes, de sbires, de bravi,  se munir de contre-poisons,  se
vtir de cotte de mailles, et, ce qui est pis, de donner la main au
concile de Trente,  l'inquisition,  l'index. La fivre de la lutte sur
les places publiques et sur les champs de bataille a disparu, et avec
elle la vie. L'ordre rgne partout; l'ordre est la mort des peuples.

--Et o irez vous, si vous quittez l'Italie?

--O il y aura des rvolutions, monseigneur: en Angleterre peut-tre, en
France probablement.

--Et si vous venez en France, voudrez-vous me devoir quelque chose?

--Je serai heureux et fier de vous devoir tout, monseigneur.

--Monsieur Mazarin, nous nous reverrons, je l'espre.

--C'est mon seul dsir, monseigneur.

Et le souple Napolitain salua jusqu' terre et gagna la porte 
reculons.

--J'avais bien entendu dire, murmura le cardinal, que les rats
quittaient le btiment qui allait sombrer; mais j'ignorais que ce ft
pour monter sur celui qui allait affronter la tempte.

Puis il ajouta tout bas:

--Ce jeune capitaine ira loin, surtout s'il change son uniforme contre
une soutane.

Puis se levant, le cardinal gagna l'antichambre, qu'il traversait tout
pensif et sans voir un courrier qui arrivait de France.

Latil le lui fit remarquer.

Le cardinal fit signe au courrier de s'approcher.

Celui-ci lui remit une lettre venant de France.

--Ah! ah! dit le cardinal en voyant le messager couvert de poussire, il
parat que la lettre que tu m'apportes est presse.

--Trs presse, monseigneur.

Richelieu prit la lettre et l'ouvrit; elle ne contenait que peu de mots;
mais, comme on va voir, elle tait d'une certaine importance.

  _Fontainebleau, 17 mars 1630._

  _Le roi, parti pour Lyon, n'a t que jusqu' Troyes._

  _Revenu  Fontainebleau.--Amoureux! Gardez-vous._

  P. S.--_Cinquante pistoles au porteur, s'il arrive avant le 25 courant!_

Le cardinal relut deux ou trois fois la lettre, les deux initiales lui
disaient qu'elle tait de Saint-Simon. Celui-ci n'avait pas l'habitude
de lui donner de fausses nouvelles; seulement celle-l tait tellement
invraisemblable, qu'il douta.

--N'importe, dit-il  Latil, va me chercher le comte de Moret; il est en
veine.

--Monseigneur sait, dit en riant Latil, que M. le comte de Moret est
all conduire sa belle otage  Brianon.

--Va le chercher o il est et dis-lui, pour le dcider  venir sans
retard, que c'est lui que je charge de porter  Fontainebleau la
nouvelle de la prise de Pignerol.

Latil s'inclina et sortit.




CHAPITRE XXIII.

L'AURORE.


Comme nous l'avons dit dans un de nos prcdents chapitres, tourment
des insistances de sa mre, tremblant d'avoir fait son frre trop
puissant par les dernires faveurs qu'il lui avait accordes, sachant
que la reine Anne, malgr la dfense qu'il lui en avait faite,
continuait  voir l'ambassadeur d'Espagne et  conspirer avec lui, le
roi Louis XIII, loin du cardinal, c'est--dire loin de l'me politique,
tait tomb dans une mlancolie que rien ne pouvait chasser.

Et ce qui l'nervait surtout dans cette lutte incessante, c'tait de
comprendre instinctivement, grce  ce rayon d'intelligence morale que
Dieu avait mise en lui, que Richelieu tait plus ncessaire au salut de
l'Etat que lui mme; et cependant tout ce monde qui l'entourait,  part
l'Angly, son fou, et Saint-Simon, qu'il avait fait son grand cuyer, ou
s'tait dclar contre l'homme qu'il tenait pour indispensable, ou
conspirait sourdement contre lui.

Il y a toujours, et dans tous les temps, un monde qui s'intitule le
monde des honntes gens, qui s'lve contre les ides nouvelles ou
gnreuses et qui dfend le pass, c'est--dire la routine contre
l'avenir, c'est--dire le progrs. Ce monde, celui du _statu quo_, qui
dfend l'immobilit contre le mouvement, la mort contre la vie, voyait
dans Richelieu un de ces rvolutionnaires qui purent le pays, c'est
vrai, mais qui l'agitent en l'purant. Or, Richelieu tait videmment
non-seulement l'ennemi de ces honntes gens-l, mais encore du monde
catholique. Sans lui l'Europe et t dans une paix profonde; le
Pimont, l'Espagne, l'Autriche et Rome, assis  la mme table, se
fussent mis tranquillement  manger, feuille  feuille, cet artichaut
qu'on appelle l'Italie. L'Autriche et pris Mantoue et Venise: le
Pimont, le Montferrat et Gnes; l'Espagne, le Milanais, Naples et la
Sicile; Rome, Urbin, la Toscane et les petits duchs; et la France
insouciante et tranquille, et assist du haut des Alpes  ce festin de
lions auquel elle n'tait point invite. Qui s'opposait  la paix?
Richelieu, Richelieu seul. C'est ce qu'insinuait le pape; c'est ce que
proclamaient Philippe IV et l'Empereur, c'est ce que chantaient en
choeur la reine Marie de Mdicis, la reine Anne d'Autriche et la reine
Henriette d'Angleterre.

Aprs ces grandes voix qui criaient anathme contre le ministre,
venaient les voix infrieures, celles du duc de Guise, qui, aprs avoir
espr d'tre de cette guerre, n'en tait pas et s'tait rfugi dans
son gouvernement de Provence; Crquy, le gouverneur du Dauphin, qui se
croyait en droit d'hriter de l'pe de conntable de son beau-pre;
Lesdiguires, Montmorency,  qui cette pe avait t promise et qui
craignait de la voir s'chapper de ses mains, depuis le refus qu'il
avait fait au cardinal d'enlever le duc de Savoie; enfin tous les grands
seigneurs: les Soissons, les Cond, les Conti, les Elbeuf, effrays de
voir l'enttement systmatique du cardinal  abaisser et  dpouiller
toutes les grandes maisons du royaume.

Malgr tout cela, et peut-tre mme  cause de tout cela, Louis s'tait
rsolu  quitter Paris et  tenir la promesse qu'il avait faite  son
ministre, en allant le rejoindre en Italie. Il va sans dire que cette
rsolution, qui replaait le roi sous la tutelle directe du cardinal,
avait fait jeter les hauts cris aux deux reines, qui avaient dclar que
si le roi allait en Italie, elles l'y suivraient.

Elles avaient un admirable prtexte: leur crainte pour la sant du roi.

Malgr tous ces tiraillements, le roi avait fait donner avis de son
dpart au cardinal et tait, en effet, parti pour Lyon le 21 fvrier. La
route qu'il allait suivre tait la Champagne et la Bourgogne; les deux
reines et le conseil le rejoindraient  Lyon.

Mais les choses ne devaient point se passer si tranquillement. Le
lendemain du jour o le roi avait quitt Paris, son frre Gaston,
d'Orlans, franchissait en poste et  grand bruit la porte de la
capitale et entrait brusquement vers neuf heures du soir, chez la reine
mre, qui tenait son cercle.

Marie de Mdicis se leva toute tonne, et feignant la colre, congdia
les dames et alla s'enfermer avec Gaston dans son cabinet, o, quelques
instants aprs, la reine Anne entrait par une porte secrte.

L fut refait le pacte, ternellement propos par la reine Marie, d'un
mariage entre Monsieur et la reine Anne, en cas de mort du roi. Ce
mariage et t pour Marie de Mdicis une rgence prolonge, et elle et
volontiers pardonn  Dieu de lui enlever son fils an s'il lui donnait
cette compensation. Aussi, dans ce pacte, aveugle par son intrt, la
reine Marie tait-elle la seule  agir franchement parce qu'elle
agissait dans ses intrts.

Le duc d'Orlans avait ses engagements pris avec le duc de Lorraine, de
la soeur duquel il tait amoureux, et ne se souciait pas d'pouser la
veuve de son frre, qui avait sept ans de plus que lui et le dplorable
antcdent de Buckingham. La reine Anne, de son ct, dtestait
Monsieur, et, comme elle le dtestait encore plus qu'elle ne le
mprisait, elle ne se fiait pas  sa parole. Toutes promesses n'en
furent pas moins changes, et pour que l'on ne se doutt point de ce
qui s'tait pass dans ce cabinet, o d'ailleurs on ignorait la prsence
de la reine Anne, le bruit se rpandit le lendemain que le duc d'Orlans
n'tait venu  Paris que pour signifier  sa mre la persistance de son
amour pour la princesse de Mantoue et sa volont bien arrte de
profiter de l'absence de son frre pour l'pouser.

Ce bruit s'accrut encore de ce fait que, ds le lendemain de l'arrive
du duc, Marie de Mdicis avait mand prs d'elle la jeune princesse et
l'avait retenue au Louvre, o elle tait  peu prs prisonnire.

De son ct, Gaston faisait si grand bruit de cette opposition  ses
plus vifs dsirs, que tous les mcontents commencrent  affluer chez
lui, et qu'on lui donna  entendre que s'il voulait, en l'absence du
roi, se dclarer ouvertement contre Richelieu, il trouverait bientt un
parti nombreux et puissant qui le soutiendrait non-seulement contre
Richelieu, mais contre Louis XIII, dont la chute pourrait bien suivre
celle de son ministre. Un fait d'une haute importance fit croire un
instant que Gaston avait accept les propositions qui lui avaient t
faites. Le cardinal de La Valette, fils du duc d'Epernon, et le cardinal
de Lyon, frre du duc de Richelieu, celui-l qui s'tait si bravement
conduit pendant la peste, tant venus ensemble faire une visite au duc
d'Orlans, celui-ci fit mille politesses au cardinal de La Valette et
laissa dans l'antichambre, sans vouloir le regarder ni lui dire un mot,
le cardinal de Lyon.

Ds le lendemain de l'arrive de Gaston  Paris, la reine-mre avait
crit  Louis XIII pour lui donner avis de ce retour, inattendu de tous,
mais probablement attendu d'elle; de l'entrevue et des conventions
faites entre sa belle-fille et son fils, elle ne dit pas un mot, bien
entendu; mais elle appuya longuement sur l'amour de Gaston pour Marie de
Gonzague.

Louis, qui tait dj  Troyes, annona, au reu de la lettre de Marie
de Mdicis, qu'il revenait  Paris; mais  Fontainebleau, un courrier
lui apprit que Gaston,  la nouvelle de son retour, tait immdiatement
parti pour sa maison de Limours.

Trois jours aprs, la nouvelle arriva que le roi, au lieu de continuer
son voyage, ferait ses pques  Fontainebleau.

Qui avait pu dterminer chez le roi cette nouvelle rsolution? Nous
allons le dire.

Le soir o avait t tenu au Luxembourg le conseil entre la reine-mre,
Gaston d'Orlans et la reine Anne, celle-ci trouva chez elle Mme de
Fargis arrivant d'Espagne, o, comme nous l'avons dit, elle tait alle
pour soutenir le moral politique de son poux que l'on craignait de voir
dfaillir.

La guerre dcide entre la France et le Pimont, il n'tait plus besoin
de ce renfort  Madrid, et Mme de Fargis, au grand contentement d'Anne
d'Autriche, fut rappele  Paris.

La reine poussa donc un cri de joie en l'apercevant, et, comme
l'ambassadrice mettait un genou en terre pour lui baiser la main, elle
la releva et la pressa contre son coeur en l'embrassant.

--Je vois, dit en souriant Mme de Fargis, que je n'ai rien perdu,
pendant ma longue absence, des bonnes grces de Votre Majest.

--Au contraire, ma chre amie, dit la reine, votre absence m'a fait
apprcier votre fidlit, et jamais je n'ai eu autant besoin de vous que
ce soir.

--J'arrive bien alors, et j'espre prouver  ma souveraine que, de loin
comme de prs, je m'occupe d'elle; mais que se passe-t-il donc, voyons,
qui rend ici ncessaire la prsence de votre humble servante?

La reine lui raconta le dpart du roi, l'arrive de Gaston et l'espce
de pacte qui en avait t la suite.

--Et Votre Majest se fie  son beau-frre? demanda Mme de Fargis.

--Pas le moins du monde; la promesse qu'il m'a faite n'a pour but que de
me faire attendre en endormant mes craintes.

--Le roi est-il donc plus mal?

--Moralement, oui; physiquement, non!

--Le moral est tout chez le roi, vous le savez bien, madame.

--Que faire? demanda la reine.

Puis plus bas:

--Vous savez, ma chre, que les astrologues affirment que le roi n'ira
point au-del du signe de l'Ecrevisse!

--Dame, dit la Fargis, j'ai propos un moyen  Votre Majest.

La reine sourit.

--Mais vous savez bien que je ne puis l'accepter, dit-elle.

--C'est fcheux, c'est le meilleur; et la preuve, c'est que je me
rencontre avec le roi d'Espagne, Philippe IV.

--Mon Dieu!

--Aimez-vous mieux vous en rapporter  la parole de cet homme qui jamais
une fois n'a tenu sa parole.

La reine garda un instant le silence.

--Mais enfin, dit-elle en cachant sa tte dans la poitrine de sa
confidente, en supposant, ma chre Fargis, qu'avec la permission de mon
confesseur j'acceptasse--oh! rien que d'y penser j'ai honte--en
supposant que j'acceptasse le moyen que vous me proposez, ce ne serait
qu' la dernire extrmit, et jusque-l, ne pourrait-on en tenter
d'autres?

--Voulez-vous me permettre, chre matresse,  moi, dit madame de
Fargis, en profitant de l'abandon de la reine pour passer un bras autour
de son cou et en fixant sur elle ses yeux tincelants comme des
diamants, voulez-vous me permettre de vous raconter une lgende de la
cour de Henri II, laquelle a rapport  la reine Catherine de Mdicis?

--Dites, ma bien chre, fit la reine, en laissant aller sa tte avec un
soupir sur l'paule de la sirne, dont elle avait l'imprudence d'couter
la voix.

--Eh bien, la lgende dit que la reine Catherine de Mdicis, arrive en
France  l'ge de quatorze ans, et marie aussitt au jeune roi Henri
II, fut, comme Votre Majest, onze ans sans avoir d'enfants.

--Je suis marie, moi, depuis quatorze ans! dit la reine.

--C'est--dire, fit en riant Mme de Fargis, que les noces de Votre
Majest datent de 1616, mais que son mariage ne date en ralit que de
1619.

--C'est vrai, dit la reine; et  quoi tenait cette strilit de la reine
Catherine? Le roi Henri II n'avait point, ce me semble, la mme
rpugnance que le roi Louis XIII, et Mme Diane de Poitiers est l pour
en faire foi.

--Il n'avait point de rpugnance pour les femmes, non; mais pour sa
femme il en avait.

--Croyez-vous que ce soit pour moi personnellement que le roi ait de la
rpugnance, Fargis? demanda vivement la reine.

--Pour Votre Majest, ventre saint-gris, comme disait le roi son pre,
et comme dit mon gentil comte de Moret, auquel Votre Majest ne fait
point assez d'attention: il serait difficile!

Puis regardant, du mme oeil qu'et fait Sapho, la reine qui pique par
ce doute, s'tait redresse:

--Et o trouverait-il, continua-t-elle, de pareils yeux, une pareille
bouche, de pareils cheveux et--passant la main sur le cou cambr de la
reine--une pareille peau? Non, non, madame, non, ma reine, vous tes
belle de toutes les beauts; mais par malheur pour elle, Catherine de
Mdicis n'avait rien de tout cela, tout au contraire: ne d'un pre et
d'une mre morts de cette mchante maladie qui rgnait alors, elle avait
la peau froide et visqueuse d'un serpent.

--Que me dites-vous l? ma chre?

--La vrit. De sorte que, quand le jeune roi, habitu  cette peau
blanche et satine de Mme de Brz, sentit se glisser  ses cts ce
cadavre vivant, il s'cria que ce n'tait point une fleur du jardin
Pitti qu'on lui avait envoye, mais un ver du tombeau des Mdicis.

--Tais-toi, Fargis tu me fais froid.

--Eh bien, ma belle reine, cette rpugnance du roi Henri pour sa femme,
qui la surmonta? Celle qui avait intrt  ce qu'elle cesst, cette mme
Diane de Poitiers, qui, si le roi mourait sans enfants, tombait sous la
puissance d'un autre duc d'Orlans ne valant pas beaucoup mieux que le
ntre.

--O veux-tu en arriver?

--A ceci, que si le roi pouvait devenir amoureux d'une femme du
dvouement de laquelle nous fussions sres, cette femme, grce aux
sentiments religieux du roi, le ramnerait bientt  Votre Majest, et
qu'alors...

--Eh bien?

--Eh bien, ce serait le duc d'Orlans qui serait sous notre dpendance,
au lieu que ce ft nous qui fussions sous la sienne.

--Ah! ma pauvre Fargis, dit la reine en secouant la tte, le roi Henri
II tait un homme.

--Mais enfin, le roi Louis XIII n'est-il...

La reine rpondit par un soupir.

--Puis, continua-t-elle, o trouveras-tu une femme assez dvoue?

--Je l'ai, reprit Fargis.

--Et plus belle que...

La reine s'arrta; emporte par un premier mouvement de doute ou de
dpit:--et plus belle que _moi_? allait-elle dire.

Fargis la comprit.

--Plus belle que _vous_, ma reine, c'est impossible! mais belle d'une
autre beaut. Vous tes la rose dans son splendide panouissement, vous,
madame; elle, c'en est le bouton: si bien que dans sa famille et partout
on ne l'appelle que l'_Aurore_.

--Et cette merveille, dit la reine, est-elle au moins de bonne maison?

--D'excellente, madame, c'est la petite-fille de Mme de Flotte, la
gouvernante des demoiselles d'honneur de la reine-mre, la fille de M.
de Hautefort.

--Et vous dites que cette demoiselle me serait dvoue?

--Elle donnerait sa vie pour Votre Majest et, ajouta-elle en souriant,
peut-tre plus encore.

--Est-elle donc prvenue du rle qu'on veut lui faire jouer?

--Oui.

--Et elle l'accepte avec rsignation!

--Avec enthousiasme. L'intrt de l'Eglise, madame! Nous avons pour vous
son confesseur, qui la comparera  Judith sauvant Bthulie et le mdecin
du roi...

--Qu'a  faire l-dedans Bouvard?

--Il persuadera au roi votre poux qu'il n'est malade que de chastet!

--Un homme qu'il purge ou saigne deux cents fois par an; ce sera
difficile!

--Il s'en charge.

--Mais c'est donc arrang?

--Il ne manque  tout cela que votre consentement.

--Mais faudrait-il au moins que je la visse, que je la connusse, que je
l'interrogeasse, cette merveilleuse Aurore!

--Rien de plus facile, madame, elle est l!

--Comment l?

--Dans le cabinet o tait mademoiselle de Lautrec, que M. de Richelieu
nous a enleve juste au moment o le roi commenait  s'occuper d'elle.
Mais il n'est plus l.

--Et elle, y est-elle?

--Oui, madame.

La reine regarda la Fargis d'un oeil dans lequel ou pouvait remarquer
une nuance d'irritation.

--Arrive depuis ce soir, vous avez fait tout cela? lui dit-elle. En
vrit, vous n'avez pas perdu de temps, ma mie.

--Je suis arrive depuis trois jours, madame; mais je n'ai voulu voir
Votre Majest que lorsque tout serait prt.

--Oui, et tout est prt alors?

--Oui, madame. Mais si Votre Majest veut recourir au premier moyen que
je lui ai propos, on peut abandonner celui-ci.

--Non pas, non pas, dit vivement la reine; faites entrer votre jeune
amie.

--Dites votre fidle servante, madame.

--Faites entrer.

Mme de Fargis alla  la porte du fond et l'ouvrit.

--Venez, Henriette, dit-elle; notre chre reine consent  recevoir vos
hommages.

La jeune fille laissa chapper un cri de joie et s'lana dans la
chambre.

La reine, en l'apercevant, jeta de son ct un cri d'admiration et
d'tonnement.

--La trouvez-vous assez belle, madame? demanda la Fargis.

--Trop peut-tre! rpondit la reine.




CHAPITRE XXIV.

LE BILLET ET LES PINCETTES.


Et, en effet, Mlle Henriette de Hautefort tait merveilleusement belle.
C'tait une blonde du Midi que, pour son teint rose et ses cheveux
rutilants, comme l'avait dit Mme de Fargis, on l'appelait l'_Aurore_.

C'tait Vaultier qui l'avait dcouverte dans un voyage en Prigord, et
alors en ayant conu la possibilit par ces soins d'un jour que le roi
avait donns  Mlle de Lautrec, il avait eu l'ide de rendre
srieusement amoureux ce malade saign  blanc, ce roi fantme.

Il avait tout arrang d'avance, s'tait assur qu'aucun parent, aucun
amant, aucun ami ne s'opposerait au dvouement de la jeune fille; mais
sur le conseil de la reine Marie, il avait attendu le retour de Mme de
Fargis, pensant qu'il n'y avait qu'elle qui pt prsenter  la reine
cette tasse d'absinthe en la frottant de miel.

On a vu de quelle manire la reine l'avait avale.

Mais lorsqu'elle vit la belle jeune fille se jeter  ses pieds les bras
tendus, en s'criant:

Tout, tout pour vous, ma reine! elle vit bien que cette frache
beaut, que cette douce voix, ne pouvait mentir, et elle la releva avec
bienveillance.

Dans la mme soire, tout fut arrt. Mlle de Hautefort tcherait de se
faire aimer du roi et, une fois aime, userait de toute l'influence que
lui donnerait l'amour du roi, pour le ramener  la reine, et lui faire
renvoyer le cardinal de Richelieu.

Il ne s'agissait que de faire apparatre la belle dvoue dans des
conditions de mise en scne qui ravssent Louis XIII.

Les reines annoncrent que le roi tant  Fontainebleau, elles y iraient
faire leurs pques avec lui.

Et, en effet, elles arrivrent la veille du dimanche des Rameaux.

Le lendemain, le roi entendit la messe dans la chapelle du chteau, o
tout le monde tait appel  entendre la messe avec Sa Majest. A
quelques pas de lui, claire par un rayon de soleil,  travers des
vitraux peints qui lui faisaient une aurole d'or et de pourpre, tait
une jeune fille  genoux sur la dalle nue.

Lui, le roi, avait les genoux moelleusement poss sur un coussin 
glands d'or.

Son instinct de chevalier se rveilla. Il eut honte d'avoir un carreau
sous les genoux, tandis que cette belle jeune fille n'en avait pas. Il
appela un page et lui fit porter le sien.

Mlle de Hautefort rougit; mais ne se jugeant pas digne d'appuyer ses
genoux sur le coussin o le roi avait appuy les siens, elle se leva,
salua Sa Majest, mais dposa respectueusement le coussin sur sa chaise,
et tout cela avec un grand air et cette noblesse virginale et hardie des
femmes du midi.

Cette grce toucha le roi; une fois dj, dans sa vie, il avait t
pris  l'improviste, mais avec moins de raisons de l'tre, ce qui n'en
explique que mieux l'impression que, sur cet homme inexplicable,
produisit Mlle de Hautefort. Dans je ne sais quel voyage, il avait, dans
une petite ville, accept un bal; vers la fin de la soire, une des
danseuses nomme Catin Gau, monta sur un sige pour prendre avec ses
doigts, dans un chandelier de bois, non pas un bout de bougie, mais un
bout de chandelle de suif. Le roi, lorsqu'on le raillait sur son
loignement pour les femmes, racontait toujours cette aventure, disant
que l'hrone de cette courte aventure avait fait cela de si bonne
grce, qu'il en tait devenu amoureux et, en partant pour la ville, lui
avait fait donner trente mille livres pour sa vertu.

Seulement, il ne disait pas si cette vertu avait t attaque par lui et
s'tait dfendue de manire  gagner les trente mille livres.

Le roi fut donc pris non moins subitement par la belle Henriette de
Hautefort qu'il l'avait t par la vertueuse Catin Gau! A peine rentr
au chteau, il s'informa quelle tait la ravissante personne qu'il avait
vue  l'glise, et il apprit que c'tait la petite-fille d'une madame de
Flotte, qui tait entre la veille chez reine Marie de Mdicis comme
gouvernante de ses filles.

Et ds le jour mme, au grand tonnement de tout le monde et  la grande
satisfaction des intresss, il s'tait fait un changement complet dans
les faons du roi. Au lieu de se tenir enferm dans sa chambre la plus
sombre, comme il faisait depuis plus d'un mois au Louvre et depuis plus
de huit jours  Fontainebleau, il tait sorti en voiture, s'tait
promen dans les endroits les plus frquents du parc, comme s'il y et
cherch quelqu'un, et le soir, il tait venu chez les reines, ce qu'il
n'avait point fait depuis le dpart de Mlle de Lautrec, avait pass la
soire  causer avec la belle Henriette, s'tait inform si elle y
serait le lendemain. Le lendemain, sur sa rponse affirmative, il avait
expdi un courrier  Bois-Robert afin qu'il vnt en toute hte le
rejoindre  Fontainebleau.

Bois-Robert accourut tout tonn de cette marque de faveur,  laquelle
il se ft parfaitement attendu de la part de Richelieu, mais non de
celle du roi. Mais son tonnement fut bien plus grand encore lorsque,
conduisant Bois-Robert dans l'embrasure d'une fentre, il lui montra
Mlle de Hautefort qui se promenait sur la terrasse et lui dit qu'il lui
fallait des vers pour cette belle personne-l.

Tout tonn qu'il ft, Bois-Robert ne se le fit point redire deux fois.
Il loua fort la beaut de Mlle de Hautefort et, apprenant qu'on l'avait
surnomme l'Aurore, dclara qu'il et beau chercher, il n'et pu trouver
un nom qui convnt mieux  cette matinale beaut.

Le nom lui fournit, au reste, le sujet de ses vers.

Louis XIII, sous le nom d'Apollon, Apollon tait le dieu de la lyre, et
Louis XIII, on le sait, faisait et mme composait de la musique, Louis
XIII, sous le nom d'Apollon, suppliait l'Aurore de ne point se lever si
matin et de ne pas s'vanouir si vite. Depuis le commencement du monde,
amoureux d'elle, il la poursuivait sur un char attel de quatre chevaux,
sans jamais pouvoir l'atteindre, la voyant disparatre au moment o il
tendait la main pour la saisir.

Le roi prit les vers les lut et les approuva sauf un point.

--Ils vont bien, le Bois, dit-il, mais il faudrait supprimer le mot
_dsirs_.

--Et pourquoi cela, Majest? demanda Bois-Robert.

--Mais, parce que je ne dsire rien.

A ceci il n'y avait rien  rpondre. Bois-Robert supprima les _dsirs_,
et tout fut dit.

Quant au roi, il fit de la musique sur les paroles de Bois-Robert, et
musique et paroles furent excutes et chantes par ses deux musiciens
attitrs, Moulinier et de Justin, qui, cette fois, vu la solennit,
mirent leur costume complet.

Les deux reines et particulirement Anne d'Autriche applaudirent fort la
posie de Bois-Robert et la musique du roi.

Louis XIII fit ses pques; son confesseur, Suffren, mis au courant de la
situation, alla au-devant des scrupules de Sa Majest, lui citant les
exemples des patriarches qui avaient t infidles  leurs femmes sans
attirer la colre du seigneur; mais le roi rpondit qu'il n'y avait avec
lui rien  craindre de pareil, et qu'il aimait mademoiselle de Hautefort
sans mauvaises penses.

Ce n'tait point l'affaire de la cabale Fargis et compagnie; c'taient,
au contraire, les mauvaises penses qu'elle voulait; mais avec une
imagination aussi vive que celle de la Fargis, on ne perdait point
l'espoir de les lui inspirer.

En effet, les Pques finies, et l'on attendit avec une certaine
inquitude cette poque, Louis XIII ne parla pas de continuer son
voyage; au contraire, il ordonna des chasses et des ftes; mais aux
chasses comme aux ftes, tout en s'occupant exclusivement de Mlle de
Hautefort, il resta parfaitement respectueux vis--vis d'elle.

Restait une esprance, c'tait de rendre le roi jaloux.

Il y avait de par le monde un certain M. d'Ecqueville Vass, dont la
famille descendait du prsident Hennequin. Quelques projets de mariage,
mais sans engagement aucun de part et d'autre, avaient t changs
entre lui et Mlle de Hautefort, mais il tait de la cour. Il tait venu
 Fontainebleau et s'tait fait inviter avec autant plus de facilit que
Mme de Fargis avait jet les yeux sur lui pour en faire un instrument de
jalousie. Et, en effet, M. d'Ecqueville avait voulu reprendre son
ancienne position du prtendant, malgr cette cour bizarre que le roi
faisait  sa prtendue.

Mais Louis XIII avait fait les gros yeux, avait interrog Mlle de
Hautefort et avait appris les quelques paroles en l'air changes entre
les deux familles.

Louis XIII tait devenu jaloux, et jaloux d'une femme!

Les deux reines et Mme de Fargis se runirent.

Il s'agissait de trouver un moyen d'exploiter cette jalousie.

Ce fut Mme de Fargis qui l'indiqua.

Le soir, la petite naine Gretchen, que le roi ne pouvait pas sentir,
remettrait  Mlle de Hautefort, assez maladroitement et pour que le roi
s'en apert, un billet cachet en poulet.

Le roi voudrait savoir de qui tait le billet.

Le reste regardait la reine et Mlle de Hautefort.

Le soir, il y avait petit cercle chez Sa Majest la reine Anne.

Le roi tait assis prs de Mlle de Hautefort, faisant des paysages en
papier dcoup.

Mlle de Hautefort tait en grande toilette; la reine avait voulu
l'habiller elle-mme; elle portait une robe de satin blanc trs
dcollete; ses bras plus blancs que sa robe, ses paules blouissantes
attiraient les lvres plus invinciblement que l'aimant n'attire le fer.

Le roi, de temps en temps, regardait ces bras, et ces paules, voil
tout.

Fargis les dvorait.

--Ah Sire, murmura-t-elle  l'oreille du roi, si j'tais homme.

Louis XIII frona le sourcil.

Anne d'Autriche, tout en jouant avec la garniture de la robe, dcouvrait
encore cette belle statue de marbre rose.

En ce moment, la petite Gretchen se glissa  quatre pattes entre les
jambes du roi. Louis crut que c'tait _Grisette_, sa chienne favorite,
et l'carta du pied.

La naine poussa un cri comme si le roi lui et march sur la main.

Sa Majest se leva; Gretchen profita de ce moment pour glisser aussi
maladroitement que la chose lui avait t recommande le billet dans la
main de Mlle de Hautefort.

Le roi ne perdit rien de ce mange.

L'ide de la comdie qu'elle jouait fit rougir la jeune fille, ce qui
servit  merveille les intentions des conspiratrices.

Le roi vit le billet passer des mains de la naine dans la main de
Henriette, et de la main de Henriette dans sa poche.

--La naine vous a remis un billet? demanda-t-il.

--Vous croyez, Sire?

--J'en suis sr.

Il se fit un petit silence.

--De qui? demanda le roi.

--Je n'en sais rien, dit Mlle de Hautefort.

--Lisez-le, vous le saurez.

--Plus tard, Sire!

--Pourquoi plus tard?

--Parce que je ne suis pas presse.

--Mais moi je le suis.

--En tout cas, dit Mlle de Hautefort, il me semble, Sire, que je suis
bien libre de recevoir des billets de qui je veux.

--Non.

--Comment, non?

--Attendu...

--Attendu quoi?

--Attendu...... attendu...... que je vous aime!

--Bon! vous m'aimez! dit Mlle de Hautefort en riant.

--Oui.

--Mais que dira Sa Majest la reine?

--Sa Majest la reine prtend que je n'aime personne; elle aura la
preuve que j'aime quelqu'un.

--Bravo, Sire! dit la reine, et  votre place, je voudrais savoir qui
crit  cette fille, et ce qu'on lui crit.

--J'en suis dsespre, dit Mlle de Hautefort en se levant, mais le roi
ne le saura point.

Et elle se leva.

--C'est ce que nous verrons, dit le roi.

Et il se leva  son tour.

Mlle de Hautefort fit un bond de ct, le roi fit un mouvement pour la
saisir. La porte du boudoir de la reine se trouvait derrire elle, elle
s'y enfuit.

Louis XIII l'y suivit.

La reine suivit le roi en l'excitant.

--Gare  tes poches, Hautefort, dit la reine.

Et, en effet, le roi tendit les deux bras, avec l'intention visible de
fouiller la jeune fille.

Mais elle, connaissant la chastet du roi tira le billet de sa poche,
et, le mettant dans sa poitrine:

--Venez le prendre l, Sire, dit-elle.

Et avec l'impudeur de l'innocence, elle avana son sein  moiti nu vers
le roi.

Le roi hsita; les bras lui tombrent.

--Mais prenez donc, sire, prenez donc cria la reine en riant de toutes
ses forces de l'embarras de son mari.

Et pour ter toute dfense  la jeune fille elle lui saisit les deux
mains et les amena derrire le dos de Mlle de Hautefort en rptant:

--Mais prenez donc, prenez donc, Sire.

Louis regarda tout autour de lui, vit dans un sucrier des pincettes
d'argent, les prit, et chastement, sans contact de son dlicat asile,
enleva la lettre.

La reine, qui ne s'attendait point  ce dnouement, lcha les mains de
Mlle de Hautefort en murmurant:

--Je crois dcidment que nous n'avons d'autre ressource que celle
propose par Fargis.

La lettre tait de la mre de Mlle de Hautefort.

Le roi la lut et tout honteux la lui rendit.

Puis, tous trois rentrrent dans le salon avec des sentiments bien
diffrents.

La reine causait avec un officier qui arrivait de l'arme et qui
apportait, disait-il, les nouvelles les plus importantes au roi.

--Le comte de Moret! murmura la reine en reconnaissant le jeune homme
qu'elle avait vu deux ou trois fois seulement, mais dont Mme de Fargis
lui avait tant parl. En vrit, il est trs beau!

Puis, plus bas, avec un soupir:

--Il ressemble au duc de Buckingham, dit-elle.

S'en apercevait-elle seulement alors, ou lui plaisait-il de trouver une
ressemblance entre le messager de Richelieu et l'ancien ambassadeur du
roi d'Angleterre?

FIN.




TABLE DES MATIRES


  CHAPITRE                                                        Page

                            PREMIER VOLUME.

    Ier.  L'HOTELLERIE DE LA BARBE PEINTE.                           1

     II.  CE QUI ADVINT DE LA PROPOSITION FAITE PAR L'INCONNU        5
            A MAITRE TIENNE LATIL.

    III.  OU LE LECTEUR COMMENCE A S'EXPLIQUER LA HAINE QUE LE       8
            GENTILHOMME BOSSU PORTAIT AU COMTE DE MORET, ET CE
            QU'IL EN ADVINT.

     IV.  L'HOTEL DE RAMBOUILLET.                                   10

      V.  CE QUI SE PASSAIT A L'HOTEL RAMBOUILLET, AU MOMENT OU     13
            SOUSCARRIRES SE DBARRASSAIT DE SON TROISIME
            BOSSU.

     VI.  MARINA ET JAQUELINO.                                      19

    VII.  ESCALIERS ET CORRIDORS.                                   23

   VIII.  SA MAJEST LE ROI LOUIS XIII.                             27

     IX.  CE QUI SE PASSA DANS LA CHAMBRE A COUCHER DE LA           32
            REINE ANNE D'AUTRICHE APRS QUE LE ROI LOUIS XIII
            EN FUT SORTI.

      X.  LES LETTRES QU'ON LIT DEVANT TMOINS ET LES LETTRES       34
            QU'ON LIT TOUT SEUL.

     XI.  LE SPHINX ROUGE.                                          38

    XII.  L'MINENCE GRISE.                                         43

   XIII.  OU Mme CAVOIS DEVIENT L'ASSOCIE DE M. MICHEL.            47

    XIV.  OU LE CARDINAL COMMENCE A VOIR CLAIR SUR SON              52
            CHIQUIER.


                           DEUXIME VOLUME.

    Ier.  TAT DE L'EUROPE EN 1628.                                 55

     II.  MARIE DE GONZAGUE.                                        60

    III.  LE COMMENCEMENT DE LA COMDIE.                            63

     IV.  ISABELLE ET MARINA.                                       67

      V.  OU MONSEIGNEUR GASTON, COMME LE ROI CHARLES IX,           69
            JOUE SON PETIT ROLE.

     VI.  EVE ET LE SERPENT.                                        72

    VII.  OU LE CARDINAL UTILISE POUR SON COMPTE LE BREVET          75
            QU'IL A DONN A SOUSCARRIRES.

   VIII.  L'IN PACE.                                                81

     IX.  LE RCIT.                                                 86

      X.  MAXIMILIEN DE BTHUNE, DUC DE SULLY BARON DE ROSNY.       91

     XI.  LES DEUX AIGLES.                                          96

    XII.  LE CARDINAL EN ROBE DE CHAMBRE.                          100

   XIII.  LA DEMOISELLE DE GOURNAY.                                105

    XIV.  LE RAPPORT DE SOUSCARRIRES.                             108


                            TROISIME VOLUME.

    Ier.  LES LARDOIRES DU ROI LOUIS XIII.                         112

     II.  PENDANT QUE LE ROI LARDE.                                117

    III.  LE MAGASIN D'ILDEFONSE LOPEZ.                            119

     IV.  LES CONSEILS DE L'ANGELY.                                124

      V.  LA CONFESSION.                                           128

     VI.  OU M. LE CARDINAL DE RICHELIEU FAIT UNE COMDIE          132
            SANS LE SECOURS DE SES COLLABORATEURS.

    VII.  LE CONSEIL.                                              137

   VIII.  LE MOYEN DE VAUTHIER.                                    142

     IX.  LE FTU DE PAILLE INVISIBLE, LE GRAIN DE SABLE           144
            INAPERU.

      X.  LA RSOLUTION DE RICHELIEU.                              147

     XI.  LES OISEAUX DE PROIE.                                    150

    XII.  LE ROI RGNE.                                            154

   XIII.  LES AMBASSADEURS.                                        161

    XIV.  LES ENTR'ACTES DE LA ROYAUT.                            168

     XV.  TU QUOQUE, BARADAS!                                      172

    XVI.  COMMENT, EN FAISANT CHACUN LEUR PREMIRE SORTIE,         178
            ETIENNE LATIL ET LE MARQUIS DE PISANI EURENT
            LA CHANCE DE SE RENCONTRER.

   XVII.  LE CARDINAL A CHAILLOT.                                  181

  XVIII.  MIRAME.                                                  184

    XIX.  LES NOUVELLES DE LA COUR.                                188

     XX.  POURQUOI LE ROI LOUIS XIII TAIT TOUJOURS VTU           190
            DE NOIR.

    XXI.  OU LE CARDINAL RGLE LE COMPTE DU ROI.                   193


                            QUATRIME VOLUME.

    Ier.  L'AVALANCHE.                                             196

     II.  GUILLAUME COUTET.                                        199

    III.  MARIE COUTET.                                            202

     IV.  POURQUOI LE COMTE DE MORET AVAIT T TRAVAILLER AUX      204
            FORTIFICATIONS DU PAS DE SUZE.

      V.  UNE HALTE DANS LA MONTAGNE.                              206

     VI.  LES AMES ET LES TOILES.                                 209

    VII.  LE PONT DE GIACON.                                       211

   VIII.  LE SERMENT.                                              214

     IX.  LE JOURNAL DE M. DE BASSOMPIERRE.                        216

      X.  OU LE LECTEUR RETROUVE UN ANCIEN AMI.                    219

     XI.  OU MONSIEUR LE CARDINAL TROUVE LE GUIDE DONT
            IL AVAIT BESOIN.                                       222

    XII.  LE PAS DE SUZE.                                          224

   XIII.  OU IL EST PROUV QU'UN HOMME N'EST JAMAIS SUR            227
            D'TRE PENDU, EUT-IL DJA LA CORDE AU COU.

    XIV.  LA PLUME BLANCHE.                                        229

     XV.  CE QUE PENSE L'ANGELY DES COMPLIMENTS DU                 232
            DUC DE SAVOIE.

    XVI.  UN CHAPITRE D'HISTOIRE                                   235

   XVII.  DEUX ANCIENS AMANTS.                                     243

  XVIII.  LE CARDINAL ENTRE EN CAMPAGNE.                           245

    XIX.  BUISSON CREUX.                                           248

     XX.  OU LE COMTE DE MORET SE CHARGE DE FAIRE ENTRER           251
            UN MULET ET UN MILLION DANS LE FORT DE PIGNEROL.

    XXI.  LE FRRE DE LAIT.                                        253

   XXII.  L'AIGLE ET LE RENARD.                                    256

  XXIII.  L'AURORE.                                                260

   XXIV.  LE BILLET ET LES PINCETTES.                              263





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Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

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including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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