The Project Gutenberg EBook of Cours Familier de Littrature (Volume 20), by 
Alphonse de Lamartine

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: Cours Familier de Littrature (Volume 20)
       Un entretien par mois

Author: Alphonse de Lamartine

Release Date: October 5, 2011 [EBook #37630]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK COURS FAMILIER DE ***




Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
the Online Distributed Proofreading Team at
http://www.pgdp.net (This file was produced from images
generously made available by the Bibliothque nationale
de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)





[Notes au lecteur de ce fichier digital:

Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont t
corriges.]




                    COURS FAMILIER
                          DE
                      LITTRATURE


                 UN ENTRETIEN PAR MOIS


                         PAR
                  M. A. DE LAMARTINE




                    TOME VINGTIME.




                        PARIS
              ON S'ABONNE CHEZ L'AUTEUR,
             RUE DE LA VILLE L'VQUE, 43.
                        1865


L'auteur se rserve le droit de traduction et de reproduction 
l'tranger.


                    COURS FAMILIER
                          DE
                      LITTRATURE


                    REVUE MENSUELLE.

                           XX


Paris.--Typographie: Firmin Didot frres, imprimeurs de l'Institut et
de la Marine, rue Jacob, 56.




CXVIe ENTRETIEN.

LE LPREUX DE LA CIT D'AOSTE,

PAR M. XAVIER DE MAISTRE.


I.

J'entrai au collge des _Pres de la foi_ en 1806; les Pres de la foi,
pseudonyme des Jsuites, taient la renaissance d'un ordre religieux,
clbre, qui n'avouait ni ses souvenirs, ni ses prtentions au monopole
de l'enseignement de la jeunesse. L'autorit absolue tait leur
principe, l'obissance tait leur loi; bien commander, bien obir,
taient pour eux la socit tout entire. C'est ainsi qu'ils
comprenaient la politique. Ces principes, vrais quand on commande au nom
de Dieu et quand on obit par humilit volontaire, taient admirables
dans la famille, inapplicables dans la socit politique. L'une est
oblige de croire ce qu'on lui dit, l'autre est condamne  examiner ce
qu'elle croit. Bonnes ou mauvaises, ces doctrines qui renaissaient sous
l'empire despotique de Bonaparte taient infiniment propres  lui
plaire. Aussi les Pres de la foi flattaient-ils l'empereur, et
l'empereur favorisait-il les Pres de la foi; le cardinal Fesch, oncle
de Bonaparte et archevque de Lyon, tait l'intermdiaire de cette
faveur mutuelle; mais ce cardinal, homme de peu d'esprit et de beaucoup
d'obstination, voyait dans les Pres de la foi des missionnaires du pape
prts  reconstituer la catholicit romaine avec son indpendance et sa
suprmatie. Bonaparte admettait bien le principe de la suprmatie
romaine, mais  condition que la suprmatie impriale prvaudrait sur
tout, et que la vritable glise, absolue et universelle, ce serait lui
et son empire. De l des dissentiments entre l'empereur et son oncle,
qui se terminrent peu de temps aprs par l'expulsion des Pres de la
foi. L'empereur eut tort dans son intrt; les nouveaux Jsuites lui
taient tous dvous; ils s'efforaient de nous lever dans son
fanatisme, ils nous faisaient clbrer ses victoires et chanter ses
apothoses. Mais l'esprit de famille et l'esprit de contradiction, qui
crent si vite l'esprit d'opposition contre ce qui gouverne, nous
rendaient gnralement plus hostiles au rgime militaire de l'empereur
que nous ne l'aurions t sous d'autres matres. Nous tions des
roseaux, mais des roseaux rebelles; on voulait nous courber d'un ct,
nous nous courbions du ct contraire. Il y avait un esprit public dans
ce collge compos de trois cents jeunes gens; cet esprit public tait
rpublicain et royaliste. L'aristocratie de la maison se composait de
cinq ou six lves vritablement suprieurs  la masse indiffrente et
incapable. Les deux lves qui primaient sur tout le reste taient un
jeune homme de Chambry, nomm Louis de Vignet, et moi. J'tais plus
disciplinable, de Vignet plus spirituel.  la fin de ma troisime anne
de rhtorique j'obtins les onze premiers prix de ma classe. De Vignet
resta en arrire; mais ce fut par dfaut de caractre plus que par
infriorit d'aptitudes. Tout le monde disait: S'il avait voulu, il
l'aurait emport sur Lamartine et sur tous les autres. C'tait vrai,
mais il avait deux ou trois ans de plus que moi, et puis il tait
naturellement jaloux, et je ne l'tais pas.


II.

Louis de Vignet tait par sa mre neveu des quatre de Maistre,
gentilshommes savoyards, d'un vrai mrite, mais de mrite
trs-diffrent. L'un, l'an, tait le comte Joseph de Maistre, esprit
original, paradoxal, superbe, dclamateur, fanatique, qui a laiss une
immense rputation  rviser par son parti, homme de phrases
magnifiques, mais de livres tantt quivoques, tantt scandaleusement
faux, grand crivain, pauvre philosophe. Il tait alors ambassadeur de
Sardaigne en Russie, espce d'oracle versatile cach dans les neiges du
Nord, tantt ennemi de Bonaparte, tantt le dclarant l'homme
providentiel, et nouant une intrigue avec son ami le duc de Rovigo
(Savary) pour se faire inviter  une entrevue confidentielle avec le
chef de la France.

Le second tait l'abb de Maistre, ecclsiastique exemplaire et
vnrable, quoique factieux et spirituel, ami de Mme de Stal, et
destin depuis  tre vque d'une petite ville de Pimont, quand le roi
parut  Turin aprs la restauration.

Le troisime, officier distingu au service du roi de Sardaigne, devait
devenir plus tard colonel de la brigade de Savoie, c'est--dire gnral.
Il tait impossible de joindre plus de loyaut et de bravoure  plus de
jovialit et  plus de candeur et d'agrment dans l'esprit.

Le plus jeune enfin, dont nous avons  vous parler, tait le chevalier
Xavier de Maistre, homme _pisodique_ dans toute autre famille, homme
principal dans celle-ci. Il servait avant la rvolution dans un corps de
nobles,  Turin, qu'on appelait les _chevaliers-gardes_. Il y menait la
vie aimable et dissipe des gentilshommes oisifs du temps, comme on le
voit dans le charmant _Voyage autour de ma chambre_, son premier
dlassement littraire pendant quinze jours d'arrt  Turin. Les
Franais, en 1799, ayant vaincu et chass les Pimontais, Xavier de
Maistre suivit le roi exil en Sardaigne; puis, appel par son frre
an  Ptersbourg, il y entra dans les chevaliers-gardes russes, et s'y
maria avec une princesse russe de la suite de l'impratrice, sduit par
sa figure et charm de son esprit. Il y tait encore  l'heure o je
parle. Il devait revenir plus tard  Paris avec sa femme et sa nice, et
je devais le connatre chez la comtesse de Marcellus, ma voisine et sa
dernire amie. Le connatre et l'aimer, c'tait mme chose. Je
m'attachai  cet homme qui avait tous les agrments et tous les ges,
_omnis Aristippum decuit color_. J'avais  peine quarante ans, il
touchait  quatre-vingts ans.


III.

Il n'avait jamais lutt avec la nature; s'amuser et plaire avait t sa
seule loi. Le prodigieux succs de son premier et lger ouvrage,  Turin
(le _Voyage autour de ma chambre_), ne l'avait pas port  recommencer.
Il ne visait point  la gloire: il laissait la prophtie  son frre, la
politique aux hommes d'tat. Seulement, il avait la sensibilit vive et
maladive, et quand une chose l'avait impressionn fortement  une poque
quelconque de sa vie, il se souvenait toujours, et il n'avait point de
trve en lui-mme tant qu'il n'avait pas fait prouver aux autres ce
qu'il portait perptuellement en lui. Il ne le faisait point en
exagrant l'impression et en ajoutant la rhtorique  la vrit, mais en
revoyant en lui-mme ce qu'il avait vu et en racontant simplement et
candidement ce qu'il avait vu et senti. Son talent n'tait qu'une
lecture intrieure, une intuition renouvele, qui faisait clater le
sourire ou couler les larmes quand il avait souri ou quand il avait
pleur. Une fois spar de sa patrie par les steppes de la Moscovie, il
revit en paix ce qu'il avait vu en Savoie, et il crivit, dans le style
de _l'Imitation_ de J.-C., quelques pages incomparables et immortelles,
un livre intitul _le Lpreux de la cit d'Aoste_. Nous disons livre
pour ne pas dire cri ou gmissement.

C'est le livre dont nous allons vous entretenir aujourd'hui. Quand un
homme de talent est malheureux, ruin ou exil par l'infortune, loin des
montagnes ou des ravins qui l'ont vu natre; quand les lieux, le temps,
les personnes se reprsentent  lui comme des angoisses ou des remords,
et qu'il ne les apaise qu'en les exprimant, sa douleur devient du gnie,
et il sort alors de son me des cris qui sont l'apoge des tristesses
humaines. On dit: Qu'est-ce qui a pouss ce gmissement? On ne sait pas
son nom. Ce n'est pas un homme, c'est quelque chose d'humain.

Tel fut l'effet produit sur les tres sensibles quand le _Lpreux de la
cit d'Aoste_ parut,--l'vangile de la douleur.--Il lui manquait une
page que Job lui-mme n'avait pas crite: la suprme douleur de
l'isolement dans le martyre.

Xavier de Maistre l'crivit.

Elle subsistera quand les paradoxes de son frre auront mille fois
disparu. Ce n'est pas un homme qui a crit le _Lpreux_, c'est la
douleur faite homme.

Cette page n'existait pas encore pour le public au moment o je connus
Louis de Vignet, neveu de Xavier.

Louis portait quelque chose de la mlancolie du _Lpreux_ sur ses traits
de dix-sept ans.


IV.

Il tait grand et mince. Mais qu'ai-je besoin de rechercher dans ma
mmoire? Je l'ai ici dans un fidle et charmant portrait de Mlle
Stphanie de Virieu, la soeur de notre ami commun, Aymon de Virieu, chez
qui nous passions l't en Dauphin, au pied des monts de la _Grande
Chartreuse_; cette jeune personne, le Van Dyck _ la spia_ des femmes,
fit son portrait pour moi, et le mme pour lui aussi. Je vais le copier.
Ce sera plus vrai et plus charmant.


V.

Il avait environ vingt ans; ses cheveux, secous sur son front comme
par un coup de vent perptuel, formaient d'un ct de la tte une masse
ondoyante et ruisselante le long de sa joue; la ligne de ce front tait
longue, droite, renfle seulement par les deux lobes de la pense.
L'arcade sourcilire prominente encadrait bien le regard; mais ce
regard encaiss tait  demi ferm par deux longues paupires charges
de soucis prcoces. Son nez tait aquilin, la finesse naturelle du
demi-Italien s'y rvlait sur la bonhomie indcise du montagnard de
Savoie; ses lvres taient un peu pinces, mais un pli d'amertume triste
en caractrisait fortement les coins; son menton, trait principal de
l'intelligence, tait ferme, long, carr, et dessinait avec ses joues
maigres et creuses un angle fermement accentu comme chez un vieillard.
Il penchait habituellement le visage comme sous le poids de penses trop
lourdes; sa taille mince et leve en paraissait amoindrie. En tout,
c'tait la figure de Werther, amoureux, pensif, dsespr, tel que le
capricieux gnie de Goethe venait de le jeter dans l'imagination de
l'Europe pour y vivre longtemps de ses larmes et de son sang. Jamais la
mlancolie maladive n'incarna son image plus complte sur des traits
humains que dans cette figure. On ne pouvait rester ni lger ni
indiffrent en le voyant; il semblait porter un secret de tristesse.


VI.

Les relations de ses camarades avec lui taient gnes et souvent
pineuses,  cause de ce caractre sombre qui n'y laissait ni scurit
ni galit. Il fallait le prendre et le laisser selon son heure. Ses
matres s'en dfiaient; ils le regardaient comme un redoutable gnie qui
tournerait en bien ou en mal suivant la passion qui le saisirait au
passage. Virieu et moi, nous tions souvent en froid avec lui; il nous
tait trop suprieur en intelligence et en connaissance du monde pour
tre notre gal. Nous le considrions trop pour ne pas le craindre.
Mais, quand il daignait s'abaisser vers nous pour nous rechercher, nous
revenions facilement  lui et nous formions un trio d'intimit
redoutable aux matres et aux lves.


VII.

Nos entretiens roulaient en gnral alors sur nos familles. Vignet
surtout nous intressait vivement en nous parlant de la sienne. Nous
l'coutions avec dfrence. Il ne se lassait pas de nous parler avec un
ton d'oracle des quatre oncles qui composaient ce cnacle de grands
esprits: avant tout de son oncle l'an, l'ambassadeur, puis de son
oncle le futur vque, puis de son oncle le colonel, puis enfin de son
oncle Xavier, qui avait dans sa famille la rputation du plus lger des
crivains et du plus modeste des hommes.

Nous connaissions le _Voyage autour de ma chambre_, aimable badinage qui
avait paru entre 1795 et 1800 et dont les migrs avaient fait en France
la popularit. Mais nous ne connaissions pas autre chose de ce gnie
cach. Un soir pourtant il nous aborde avec un assez gros paquet timbr
de Chambry sous son bras. C'est, nous dit-il, un envoi de ma mre,
soeur de Xavier dont vous m'avez entendu parler; il lui a adress du
fond de la Russie un petit ouvrage pour amuser ses soires solitaires,
intitul le _Lpreux de la cit d'Aoste_. C'est, lui dit-il dans sa
lettre, la simple histoire d'un pauvre homme malade, relgu du monde
par une infirmit contagieuse, qu'on appelle la lpre, qu'on soignait
jadis dans les lproseries qui sont teintes partout, mais qui subsiste
encore aujourd'hui dans nos hautes montagnes. Si vous voulez, nous la
lirons ensemble le premier jour de promenade au _mont Colombier_; on
nous y porte  dner  cause de la distance, et nous aurons le temps de
la lire en libert et en solitude, entre le dner et le retour. Nous
acceptmes le rendez-vous avec joie, et nous attendions avec impatience
que le jour de la longue promenade au _mont Colombier_ ft ramen par la
saison. Il ne tarda pas plus d'une semaine. C'tait au printemps;
l'herbe prcoce commenait  poindre sur les glaciers parmi les plus
hautes cimes des montagnes du Bugey, voisines des Alpes de Savoie. Cette
promenade tait une rcompense pour les meilleurs lves du collge;
pour nous la rcompense tait double, car nous portions tour  tour sous
notre habit le manuscrit de Xavier de Maistre dont nous ne souponnions
pas encore le prix.


VIII.

Ceux des Pres de la foi qui nous accompagnaient avaient divis la
course en deux journes de marche pour qu'elle ne dpasst pas nos
forces. Le premier jour, nous allmes dner et coucher chez le pre d'un
de nos camarades, M. Jenin, ancien colonel de gendarmerie, retir 
Virieu-le-Grand, dans une solitude champtre, o il levait de beaux
talons, dans ses prs et hautes herbes, pour se rappeler son tat, et
les vendre aux inspecteurs des haras de l'empire. Un ruisseau d'eau de
neige, tantt troubl par la chute des avalanches, tantt limpide,
pendant l't, roulait sans bords sur un large lit de cailloux devant la
maison, avec un lger bruit d'eau courante sur les pierres rondes. Le
village tait plus haut, grimpant de pente en pente sur les collines
dnudes. La clart du jour, le murmure des eaux, la course folle des
poulains dans les prs, les villageois aux fentres ou sur le seuil de
leur porte, la gaiet tranquille de cette lite de jeunes gens
retrouvant dans cette maison rustique, chez un de leurs camarades,
l'image de leur demeure de famille, donnaient au paysage et  la demeure
de M. Jenin un air de fte et de srnit.


IX.

M. Jenin le pre nous attendait avec des guides pour le lendemain, et
des granges pleines de paille et de foin odorant pour la nuit. Les
longues tables, simplement mais abondamment servies, s'tendaient dans
toute la maison: fte de la famille dont la nature faisait tous les
frais. Aprs le repas, nous passmes en revue devant les dames, puis
nous allmes faire la prire du soir dans le verger. On nous distribua
ensuite dans les fenils et dans les granges, et nous nous couchmes,
sans quitter nos habits, sur les bottes de paille dlies pour nous. La
conversation ne fut pas longue, nous devions nous mettre en route au
crpuscule pour atteindre et gravir le mont Colombier, y passer la
journe et revenir le soir souper et coucher  Virieu-le-Grand.

La montagne, qui s'lve presque inopinment d'un groupe montueux du
haut Bugey, nous offrit peu de spectacles et d'incidents jusqu'au
sommet. L'lvation nous opposa quelques petits glaciers, et un grand
nombre d'entre nous y fut saisi d'accs de fivre: les extrmes ne sont
pas bons  l'homme. Nous redescendmes vite pour nous restaurer et nous
rpandre sur la pente parmi les sapins. Vignet nous fit signe,  Virieu
et  moi, de nous sparer de la foule et de choisir un site cart pour
notre lecture. Nous rencontrmes facilement une retraite inaccessible 
l'oeil et  l'oreille de nos compagnons. C'tait un rocher  pic,
dominant comme un promontoire les abords ombrags de la montagne et
ombrag lui-mme par derrire de sept  huit gigantesques sapins qui
formaient rideau contre les regards curieux.

Le cours  sec d'une avalanche de neige y creusait devant nous un lit
large et profond de pierres roules, de rochers croulants, d'arbres
dracins, d'arbustes couchs  terre, espce de valle du Dante qui
allait s'engouffrer dans la nuit de la fort infrieure.  notre gauche
un pan de mur  moiti dmoli d'une ancienne chapelle du monastre, ou
de la cellule d'un ermite, enfoui sous des branches d'arbres verts,
s'levait de quelques pieds seulement au-dessus du sol, et rverbrait
sur nous les derniers reflets du soleil du soir.

Cette ruine isole nous faisait penser  l'asile de ce lpreux dont nous
allions lire les tristes aventures. Aucun site ne paraissait mieux
choisi pour une pareille lecture.

Louis de Vignet droula son manuscrit et nous dit avant de lire:

Il faut que vous sachiez bien comment mon oncle fut amen sans y avoir
pens  crire autrefois cette histoire.


X.

Il commandait, en 1798, un petit dtachement de troupes savoyardes,
formant la garnison de la cit d'Aoste. La cit d'Aoste, petite ville
solitaire et pittoresque, btie sur le revers des Alpes pimontaises,
pouvait se trouver envahie par quelques colonnes des armes franaises
quand elles descendraient vers Novare ou Turin. Elle se trouva en effet
sur le chemin de Bonaparte allant plus tard de Genve  Marengo, aprs
la prise du fort de Bar.

Vous comprenez que les jours d'attente taient longs pour un jeune
officier, dsoeuvr dans un pareil sjour. Mon oncle s'ennuyait
mortellement dans sa garnison voisine des nuages. Quand il eut reproduit
avec son crayon et ses pinceaux (car il peignait le paysage comme il
crivait) les plus beaux sites, les plus riches pampres serpentant sur
les remparts et les eaux les plus limpides de la valle d'Aoste, les
heures s'coulaient fastidieusement pour lui. Quelques vieux officiers
retirs et quelques chanoines de la cathdrale taient ses seules
ressources de socit; il ne savait comment abrger le temps. Il sondait
de l'oeil les plus pauvres chaumires, les masures les plus dlabres
des fortifications, pour y dcouvrir quelques distractions  sa
solitude.

Mais je vais le laisser parler lui-mme. coutons l'auteur avant
d'couter l'histoire.

Ce prambule, facile  comprendre, nous avait disposs  l'attention et
 l'intrt. Vignet commena sa lecture. Quand nous emes entendu vingt
pages, nous ne fmes plus tents d'interrompre. Les matres et les
enfants, fatigus de la longue course du matin, s'taient assoupis, loin
de nous, sur le gazon tondu par les moutons de la montagne; les murmures
de la brise du milieu du jour, tamiss par les feuilles de sapin,
taient le seul accompagnement de la voix du lecteur. Quand nous fmes 
la moiti  peu prs du manuscrit, Vignet me passa les pages et me pria
de continuer; il n'y eut pas une interruption, on ne connut le
changement de lecteur qu'au changement de voix.

Seulement, quelques larmes tombes sur le papier et quelques sanglots
mal touffs dans nos poitrines disaient  la solitude l'motion de nos
silences.  silences! nous n'avons jamais oubli ce que vous disiez 
nos jeunes coeurs!...


XI.

Il faut connatre la bonhomie de la socit des petites villes de Savoie
pour se rendre compte de l'tat de l'me de Xavier de Maistre  la cit
d'Aoste.

Je trouve, dans un passage de J.-J. Rousseau, une peinture vridique et
nave de cette socit  cette poque; la voici:

Voil presque l'unique fois qu'en n'coutant que mes penchants je n'ai
pas vu tromper mon attente. L'accueil ais, l'esprit liant, l'humeur
facile des habitants du pays, me rendit le commerce du monde aimable; et
le got que j'y pris alors m'a bien prouv que si je n'aime pas  vivre
parmi les hommes, c'est moins ma faute que la leur.

C'est dommage que les Savoyards ne soient pas riches, ou peut-tre
serait-ce dommage qu'ils le fussent; car, tels qu'ils sont, c'est le
meilleur et le plus sociable peuple que je connaisse. S'il est une
petite ville au monde o l'on gote la douceur de la vie dans un
commerce agrable et sr, c'est Chambry. La noblesse de la province,
qui s'y rassemble, n'a que ce qu'il faut de bien pour vivre; elle n'en a
pas assez pour parvenir; et, ne pouvant se livrer  l'ambition, elle
suit par ncessit le conseil de Cynas. Elle dvoue sa jeunesse 
l'tat militaire, puis revient vieillir paisiblement chez soi. L'honneur
et la raison prsident  ce partage. Les femmes sont belles, et
pourraient se passer de l'tre; elles ont tout ce qui peut faire valoir
la beaut, et mme y suppler. Il est singulier qu'appel par mon tat 
voir beaucoup de jeunes filles, je ne me rappelle pas d'en avoir vu 
Chambry une seule qui ne ft pas charmante. On dira que j'tais dispos
 les trouver telles, et l'on peut avoir raison; mais je n'avais pas
besoin d'y mettre du mien pour cela. Je ne puis, en vrit, me rappeler
sans plaisir le souvenir de mes jeunes colires. Que ne puis-je, en
nommant ici les plus aimables, les rappeler de mme, et moi avec elles,
 l'ge heureux o nous tions lors des moments aussi doux qu'innocents
que j'ai passs auprs d'elles! La premire fut Mlle de Mellarde, ma
voisine, soeur de l'lve de M. Gaime. C'tait une brune trs-vive, mais
d'une vivacit caressante, pleine de grces, et sans tourderie. Elle
tait un peu maigre, comme sont la plupart des filles  son ge; mais
ses yeux brillants, sa taille fine, son air attirant, n'avaient pas
besoin d'embonpoint pour plaire. J'y allais le matin, et elle tait
encore ordinairement en dshabill, sans autre coiffure que ses cheveux
ngligemment relevs, orns de quelque fleur qu'on mettait  mon
arrive, et qu'on tait  mon dpart pour se coiffer. Je ne crains rien
tant dans le monde qu'une jolie personne en dshabill; je la
redouterais cent fois moins pare. Mlle de Menthon, chez qui j'allais
l'aprs-midi, l'tait toujours, et me faisait une impression tout aussi
douce, mais diffrente. Ses cheveux taient d'un blond cendr: elle
tait trs-mignonne, trs-timide et trs-blanche; une voix nette, juste
et flte, mais qui n'osait se dvelopper. Elle avait au sein la
cicatrice d'une brlure d'eau bouillante, qu'un fichu de chenille bleue
ne cachait pas extrmement. Cette marque attirait quelquefois de ce ct
mon attention, qui bientt n'tait plus pour la cicatrice. Mlle de
Challes, une autre de mes voisines, tait une fille faite; grande, belle
carrure, de l'embonpoint: elle avait t trs-bien. Ce n'tait plus une
beaut, mais c'tait une personne  citer pour la bonne grce, pour
l'humeur gale, pour le bon naturel. Sa soeur, Mme de Charly, la plus
belle femme de Chambry, n'apprenait plus la musique, mais elle la
faisait apprendre  sa fille, toute jeune encore, mais dont la beaut
naissante et promis d'galer celle de sa mre, si malheureusement elle
n'et t un peu rousse. J'avais  la Visitation une petite demoiselle
franaise, dont j'ai oubli le nom, mais qui mrite une place dans la
liste de mes prfrences. Elle avait pris le ton lent et tranant des
religieuses, et sur ce ton tranant elle disait des choses
trs-saillantes, qui ne semblaient point aller avec son maintien. Au
reste, elle tait paresseuse, n'aimant pas  prendre la peine de
montrer son esprit, et c'tait une faveur qu'elle n'accordait pas  tout
le monde. Ce ne fut qu'aprs un mois ou deux de leons et de ngligence
qu'elle s'avisa de cet expdient pour me rendre plus assidu; car je n'ai
jamais pu prendre sur moi de l'tre. Je me plaisais  mes leons quand
j'y tais, mais je n'aimais pas tre oblig de m'y rendre ni que l'heure
me commandt: en toute chose la gne et l'assujettissement me sont
insupportables; ils me feraient prendre en haine le plaisir mme.

J'avais quelques colires aussi dans la bourgeoisie, et une entre
autres qui fut la cause indirecte d'un changement de relation, dont j'ai
 parler, puisque enfin je dois tout dire. Elle tait fille d'un
picier, et se nommait Mlle Lard, vrai modle d'une statue grecque, et
que je citerais pour la plus belle fille que j'aie jamais vue, s'il y
avait quelque vritable beaut sans vie et sans me. Son indolence, sa
froideur, son insensibilit, allaient  un point incroyable. Il tait
galement impossible de lui plaire et de la fcher; en lui faisant
apprendre  chanter, en lui donnant un jeune matre, elle faisait tout
de son mieux pour l'moustiller; mais cela ne russit point. Mme Lard
ajoutait  sa vivacit naturelle toute celle que sa fille aurait d
avoir. C'tait un petit minois veill, chiffonn, marqu de petite
vrole. Elle avait de petits yeux trs-ardents, et un peu rouges, parce
qu'elle y avait presque toujours mal. Tous les matins, quand j'arrivais,
je trouvais prt mon caf  la crme; et la mre ne manquait jamais de
m'accueillir par un baiser bien appliqu, et que par curiosit j'aurais
bien voulu rendre  la fille, pour voir comment elle l'aurait pris. Au
reste tout cela se faisait si simplement et si fort sans consquence,
que quand M. Lard tait l, les agaceries n'en allaient pas moins leur
train. C'tait une bonne pte d'homme, le vrai pre de sa fille, et que
sa femme ne trompait pas, parce qu'il n'en tait pas besoin.

Je me prtais  toutes ces caresses avec ma balourdise ordinaire, les
prenant tout bonnement pour des marques de pure amiti. J'en tais
pourtant importun quelquefois, car la vive Mme Lard ne laissait pas
d'tre exigeante; et si dans la journe j'avais pass devant la boutique
sans m'arrter, il y aurait eu du bruit. Il fallait, quand j'tais
press, que je prisse un dtour pour passer dans une autre rue, sachant
bien qu'il n'tait pas aussi ais de sortir de chez elle que d'y entrer.

Mme Lard s'occupait trop de moi pour que je ne m'occupasse point
d'elle. Ses attentions me touchaient beaucoup. J'en parlais  maman
comme d'une chose sans mystre: et quand il y en aurait eu, je ne lui en
aurais pas moins parl; car lui faire un secret de quoi que ce ft ne
m'et pas t possible; mon coeur tait ouvert devant elle comme devant
Dieu. Elle ne prit pas tout  fait la chose avec la mme simplicit que
moi. Elle vit des avances o je n'avais vu que des amitis; elle jugea
que Mme Lard, se faisant un point d'honneur de me laisser moins sot
qu'elle ne m'avait trouv, parviendrait de manire ou d'autre  se faire
entendre; et outre qu'il n'tait pas juste qu'une autre femme se
charget de l'instruction de son lve, elle avait des motifs plus
dignes d'elle pour me garantir des piges auxquels mon ge et mon tat
m'exposaient. Dans le mme temps on m'en tendit un d'une espce plus
dangereuse, auquel j'chappai, mais qui lui fit sentir que les dangers
qui me menaaient sans cesse rendaient ncessaires tous les
prservatifs qu'elle y pouvait apporter.

Mme la comtesse de Menthon, mre d'une de mes colires, tait une
femme de beaucoup d'esprit, et passait pour n'avoir pas moins de
mchancet. Elle avait t cause,  ce qu'on disait, de bien des
brouilleries, et d'une entre autres qui avait eu des suites fatales  la
maison d'Antremont. Maman avait t assez lie avec elle pour connatre
son caractre: ayant trs-innocemment inspir du got  quelqu'un sur
qui Mme de Menthon avait des prtentions, elle resta charge auprs
d'elle du crime de cette prfrence, quoiqu'elle n'et t ni recherche
ni accepte; et Mme de Menthon chercha depuis lors  jouer  sa rivale
plusieurs tours, dont aucun ne russit. J'en rapporterai un des plus
comiques par manire d'chantillon. Elles taient ensemble  la campagne
avec plusieurs gentilshommes du voisinage, et entre autres l'aspirant en
question. Mme de Menthon dit un jour  un de ces messieurs que Mme de
Warens n'tait qu'une prcieuse, qu'elle n'avait point de got, qu'elle
se mettait mal, qu'elle couvrait sa gorge comme une bourgeoise.

Je n'tais pas un personnage  occuper Mme de Menthon, qui ne voulait
que des gens brillants autour d'elle: cependant elle fit quelque
attention  moi, non pour ma figure dont assurment elle ne se souciait
point du tout, mais pour l'esprit qu'on me supposait, et qui m'et pu
rendre utile  ses gots. Elle en avait un assez vif pour la satire.
Elle aimait  faire des chansons et des vers sur les gens qui lui
dplaisaient. Si elle m'et trouv assez de talent pour lui aider 
tourner ses vers, et assez de complaisance pour les crire, entre elle
et moi nous aurions bientt mis Chambry sens dessus dessous. On serait
remont  la source de ces libelles; Mme de Menthon se serait tire
d'affaire en me sacrifiant, et j'aurais t enferm le reste de mes
jours peut-tre, pour m'apprendre  faire le Phbus avec les dames.

Heureusement rien de tout cela n'arriva. Mme de Menthon me retint 
dner deux ou trois fois pour me faire causer, et trouva que je n'tais
qu'un sot. Je le sentais moi-mme, et j'en gmissais, enviant les
talents de mon ami Venture, tandis que j'aurais d remercier ma btise
des prils dont elle me sauvait. Je demeurai pour Mme de Menthon le
matre  chanter de sa fille et rien de plus; mais je vcus tranquille
et toujours bien vu dans Chambry.


XII.

On voit dans ces lignes de confessions quelle pouvait tre la vie des
jeunes gentilshommes savoyards dans une ville de garnison. L'oisivet,
l'ennui, quelques amours silencieux ou modestes, taient pour ceux que
l'tude n'absorbait pas l'unique distraction  leur monotonie. Telle
tait la vie de matre Xavier de Maistre. Voyez comme il la dcrit:

La partie mridionale de la cit d'Aoste est presque dserte, et parat
n'avoir jamais t fort habite. On y voit des champs labours et des
prairies termines d'un ct par les remparts antiques que les Romains
levrent pour lui servir d'enceinte, et de l'autre par les murailles de
quelques jardins. Cet emplacement solitaire peut cependant intresser
les voyageurs. Auprs de la porte de la ville, on voit les ruines d'un
chteau, dans lequel, si l'on en croit la tradition populaire, le comte
Ren de Chalans, pouss par les fureurs de la jalousie, laissa mourir de
faim, dans le quinzime sicle, la princesse Marie de Bragance, son
pouse: de l le nom de _Bramafan_ (qui signifie _cri de la faim_) donn
 ce chteau par les gens du pays.

Plus loin,  quelques centaines de pas, est une tour carre, adosse au
mur antique, et construite avec le marbre dont il tait jadis revtu: on
l'appelle la _Tour de la frayeur_, parce que le peuple l'a crue
longtemps habite par des revenants. Les vieilles femmes de la cit
d'Aoste se ressouviennent fort bien d'en avoir vu sortir, pendant les
nuits sombres, une grande femme blanche, tenant une lampe  la main.

Il y a environ quinze ans que cette tour fut rpare par ordre du
gouvernement et entoure d'une enceinte, pour y loger un lpreux et le
sparer ainsi de la socit, en lui procurant tous les agrments dont sa
triste situation tait susceptible. L'hpital de Saint-Maurice fut
charg de pourvoir  sa subsistance, et on lui fournit quelques meubles,
ainsi que les instruments ncessaires pour cultiver un jardin. C'est l
qu'il vivait depuis longtemps, livr  lui-mme, ne voyant jamais
personne, except le prtre qui de temps en temps allait lui porter les
secours de la religion, et l'homme qui chaque semaine lui apportait ses
provisions de l'hpital.--Pendant la guerre des Alpes, en l'anne 1797,
un militaire, se trouvant  la cit d'Aoste, passa un jour, par hasard,
auprs du jardin du lpreux, dont la porte tait entr'ouverte, et il eut
la curiosit d'y entrer. Il y trouva un homme vtu simplement, appuy
contre un arbre et plong dans une profonde mditation. Au bruit que fit
l'officier en entrant, le solitaire, sans se retourner et sans regarder,
s'cria d'une voix triste: _Qui est l, et que me veut-on?_ Excusez un
tranger, rpondit le militaire, auquel l'aspect agrable de votre
jardin a peut-tre fait commettre une indiscrtion, mais qui ne veut
nullement vous troubler. _N'avancez pas_, rpondit l'habitant de la tour
en lui faisant signe de la main, _n'avancez pas; vous tes auprs d'un
malheureux attaqu de la lpre_. Quelle que soit votre infortune,
rpliqua le voyageur, je ne m'loignerai point; je n'ai jamais fui les
malheureux; cependant, si ma prsence vous importune, je suis prt  me
retirer.

_Soyez le bienvenu_, dit alors le lpreux en se retournant tout  coup,
_et restez, si vous l'osez, aprs m'avoir regard_. Le militaire fut
quelque temps immobile d'tonnement et d'effroi  l'aspect de cet
infortun, que la lpre avait totalement dfigur. Je resterai
volontiers, lui dit-il, si vous agrez la visite d'un homme que le
hasard conduit ici, mais qu'un vif intrt y retient.

LE LPREUX.

De l'intrt!.... Je n'ai jamais excit que la piti.

LE MILITAIRE.

Je me croirais heureux si je pouvais vous offrir quelque consolation.

LE LPREUX.

C'en est une grande pour moi de voir des hommes, d'entendre le son de
la voix humaine, qui semble me fuir.

LE MILITAIRE.

Permettez-moi donc de converser quelques moments avec vous et de
parcourir votre demeure.

LE LPREUX.

Bien volontiers, si cela peut vous faire plaisir. (En disant ces mots,
le lpreux se couvrit la tte d'un large feutre dont les bords rabattus
lui cachaient le visage.) Passez, ajouta-t-il, ici, au midi. Je cultive
un petit parterre de fleurs qui pourront vous plaire; vous en trouverez
d'assez rares. Je me suis procur les graines de toutes celles qui
croissent d'elles-mmes sur les Alpes, et j'ai tch de les faire
doubler et de les embellir par la culture.

LE MILITAIRE.

En effet, voil des fleurs dont l'aspect est tout  fait nouveau pour
moi.

LE LPREUX.

Remarquez ce petit buisson de roses; c'est le rosier sans pines, qui
ne crot que sur les hautes Alpes; mais il perd dj cette proprit, et
il pousse des pines  mesure qu'on le cultive et qu'il se multiplie.

LE MILITAIRE.

Il devrait tre l'emblme de l'ingratitude.

LE LPREUX.

Si quelques-unes de ces fleurs vous paraissent belles, vous pouvez les
prendre sans crainte, et vous ne courrez aucun risque en les portant sur
vous. Je les ai semes, j'ai le plaisir de les arroser et de les voir,
mais je ne les touche jamais.

LE MILITAIRE.

Pourquoi donc?

LE LPREUX.

Je craindrais de les souiller, et je n'oserais plus les offrir.

LE MILITAIRE.

 qui les destinez-vous?

LE LPREUX.

Les personnes qui m'apportent des provisions de l'hpital ne craignent
pas de s'en faire des bouquets. Quelquefois aussi les enfants de la
ville se prsentent  la porte de mon jardin. Je monte aussitt dans la
tour, de peur de les effrayer ou de leur nuire. Je les vois foltrer de
ma fentre et me drober quelques fleurs. Lorsqu'ils s'en vont, ils
lvent les yeux vers moi: _Bonjour, Lpreux_, me disent-ils en riant, et
cela me rjouit un peu.

LE MILITAIRE.

Vous avez su runir ici bien des plantes diffrentes: voil des vignes
et des arbres fruitiers de plusieurs espces.

LE LPREUX.

Les arbres sont encore jeunes: je les ai plants moi-mme, ainsi que
cette vigne, que j'ai fait monter jusqu'au-dessus du mur antique que
voil, et dont la largeur me forme un petit promenoir; c'est ma place
favorite.... Montez le long de ces pierres; c'est un escalier dont je
suis l'architecte. Tenez-vous au mur.

LE MILITAIRE.

Le charmant rduit! et comme il est bien fait pour les mditations d'un
solitaire!

LE LPREUX.

Aussi je l'aime beaucoup; je vois d'ici la campagne et les laboureurs
dans les champs; je vois tout ce qui se passe dans la prairie, et je ne
suis vu de personne.

LE MILITAIRE.

J'admire combien cette retraite est tranquille et solitaire. On est
dans une ville, et l'on croirait tre dans un dsert.

LE LPREUX.

La solitude n'est pas toujours au milieu des forts et des rochers.
L'infortun est seul partout.

LE MILITAIRE.

Quelle suite d'vnements vous amena dans cette retraite? Ce pays
est-il votre patrie?

LE LPREUX.

Je suis n sur les bords de la mer, dans la principaut d'Oneille, et
je n'habite ici que depuis quinze ans. Quant  mon histoire, elle n'est
qu'une longue et uniforme calamit.

LE MILITAIRE.

Avez-vous toujours vcu seul?

LE LPREUX.

J'ai perdu mes parents dans mon enfance et je ne les connus jamais:
une soeur qui me restait est morte depuis deux ans. Je n'ai jamais eu
d'ami.

LE MILITAIRE.

Infortun!

LE LPREUX.

Tels sont les desseins de Dieu.

LE MILITAIRE.

Quel est votre nom, je vous prie?

LE LPREUX.

Ah! mon nom est terrible! je m'appelle _le Lpreux_! On ignore dans le
monde celui que je tiens de ma famille et celui que la religion m'a
donn le jour de ma naissance. Je suis _le Lpreux_; voil le seul titre
que j'ai  la bienveillance des hommes. Puissent-ils ignorer
ternellement qui je suis!

LE MILITAIRE.

Cette soeur que vous avez perdue vivait-elle avec vous?

LE LPREUX.

Elle a demeur cinq ans avec moi dans cette mme habitation o vous me
voyez. Aussi malheureuse que moi, elle partageait mes peines, et je
tchais d'adoucir les siennes.

LE MILITAIRE.

Quelles peuvent tre maintenant vos occupations, dans une solitude
aussi profonde?

LE LPREUX.

Le dtail des occupations d'un solitaire tel que moi ne pourrait tre
que bien monotone pour un homme du monde, qui trouve son bonheur dans
l'activit de la vie sociale.

LE MILITAIRE.

Ah! vous connaissez peu ce monde, qui ne m'a jamais donn le bonheur.
Je suis souvent solitaire par choix, et il y a peut-tre plus d'analogie
entre nos ides que vous ne le pensez; cependant, je l'avoue, une
solitude ternelle m'pouvante; j'ai de la peine  la concevoir.

LE LPREUX.

_Celui qui chrit sa cellule y trouvera la paix._ L'Imitation de
Jsus-Christ nous l'apprend. Je commence par prouver la vrit de ces
paroles consolantes. Le sentiment de la solitude s'adoucit aussi par le
travail. L'homme qui travaille n'est jamais compltement malheureux, et
j'en suis la preuve. Pendant la belle saison, la culture de mon jardin
et de mon parterre m'occupe suffisamment; pendant l'hiver, je fais des
corbeilles et des nattes; je travaille  me faire des habits; je prpare
chaque jour moi-mme ma nourriture avec les provisions qu'on m'apporte
de l'hpital, et la prire remplit les heures que le travail me laisse.
Enfin l'anne s'coule, et, lorsqu'elle est passe, elle me parat
encore avoir t bien courte.

LE MILITAIRE.

Elle devrait vous paratre un sicle.

LE LPREUX.

Les maux et les chagrins font paratre les heures longues; mais les
annes s'envolent toujours avec la mme rapidit. Il est d'ailleurs
encore, au dernier terme de l'infortune, une jouissance que le commun
des hommes ne peut connatre, et qui vous paratra bien singulire,
c'est celle d'exister et de respirer. Je passe des journes entires de
la belle saison, immobile sur ce rempart,  jouir de l'air et de la
beaut de la nature: toutes mes ides alors sont vagues, indcises; la
tristesse repose dans mon coeur sans l'accabler; mes regards errent sur
cette campagne et sur les rochers qui nous environnent; ces diffrents
aspects sont tellement empreints dans ma mmoire, qu'ils font, pour
ainsi dire, partie de moi-mme, et chaque site est un ami que je vois
avec plaisir tous les jours.

LE MILITAIRE.

J'ai souvent prouv quelque chose de semblable. Lorsque le chagrin
s'appesantit sur moi, et que je ne trouve pas dans le coeur des hommes
ce que le mien dsire, l'aspect de la nature et des choses inanimes me
console; je m'affectionne aux rochers et aux arbres, et il me semble que
tous les tres de la cration sont des amis que Dieu m'a donns.

LE LPREUX.

Vous m'encouragez  vous expliquer  mon tour ce qui se passe en moi.
J'aime vritablement les objets qui sont, pour ainsi dire, mes
compagnons de vie, et que je vois chaque jour: aussi, tous les soirs,
avant de me retirer dans la tour, je viens saluer les glaciers de
Ruifort, les bois sombres du mont Saint-Bernard, et les pointes bizarres
qui dominent la valle de Rhme. Quoique la puissance de Dieu soit aussi
visible dans la cration d'une fourmi que dans celle de l'univers
entier, le grand spectacle des montagnes en impose cependant davantage 
mes sens: je ne puis voir ces masses normes, recouvertes de glaces
ternelles, sans prouver un tonnement religieux; mais, dans ce vaste
tableau qui m'entoure, j'ai des sites favoris et que j'aime de
prfrence; de ce nombre est l'ermitage que vous voyez l-haut sur la
sommit de la montagne de Chaveuse. Isol au milieu des bois, auprs
d'un champ dsert, il reoit les derniers rayons du soleil couchant.
Quoique je n'y aie jamais t, j'prouve un plaisir singulier  le voir.
Lorsque le jour tombe, assis dans mon jardin, je fixe mes regards sur
cet ermitage solitaire, et mon imagination s'y repose. Il est devenu
pour moi une espce de proprit; il me semble qu'une rminiscence
confuse m'apprend que j'ai vcu l jadis dans des temps plus heureux, et
dont la mmoire s'est efface en moi. J'aime surtout  contempler les
montagnes loignes qui se confondent avec le ciel dans l'horizon. Ainsi
que l'avenir, l'loignement fait natre en moi le sentiment de
l'esprance, mon coeur opprim croit qu'il existe peut-tre une terre
bien loigne, o,  une poque de l'avenir, je pourrai goter enfin ce
bonheur pour lequel je soupire, et qu'un instinct secret me prsente
sans cesse comme possible.

LE MILITAIRE.

Avec une me ardente comme la vtre, il vous a fallu sans doute bien
des efforts pour vous rsigner  votre destine, et pour ne pas vous
abandonner au dsespoir.

LE LPREUX.

Je vous tromperais en vous laissant croire que je suis toujours rsign
 mon sort; je n'ai point atteint cette abngation de soi-mme o
quelques anachortes sont parvenus. Ce sacrifice complet de toutes les
affections humaines n'est point encore accompli: ma vie se passe en
combats continuels, et les secours puissants de la religion elle-mme ne
sont pas toujours capables de rprimer les lans de mon imagination.
Elle m'entrane souvent malgr moi dans un ocan de dsirs chimriques,
qui tous me ramnent vers ce monde dont je n'ai aucune ide, et dont
l'image fantastique est toujours prsente pour me tourmenter.

LE MILITAIRE.

Si je pouvais vous faire lire dans mon me, et vous donner du monde
l'ide que j'en ai, tous vos dsirs et vos regrets s'vanouiraient 
l'instant.

LE LPREUX.

En vain quelques livres m'ont instruit de la perversit des hommes et
des malheurs insparables de l'humanit; mon coeur se refuse  les
croire. Je me reprsente toujours des socits d'amis sincres et
vertueux; des poux assortis, que la sant, la jeunesse et la fortune
runies comblent de bonheur. Je crois les voir errants ensemble dans des
bocages plus verts et plus frais que ceux qui me prtent leur ombre,
clairs par un soleil plus brillant que celui qui m'claire, et leur
sort me semble plus digne d'envie,  mesure que le mien est plus
misrable. Au commencement du printemps, lorsque le vent du Pimont
souffle dans notre valle, je me sens pntr par sa chaleur vivifiante,
et je tressaille malgr moi. J'prouve un dsir inexplicable et le
sentiment confus d'une flicit immense dont je pourrais jouir et qui
m'est refuse. Alors je fuis de ma cellule, j'erre dans la campagne pour
respirer plus librement. J'vite d'tre vu par ces mmes hommes que mon
coeur brle de rencontrer; et du haut de la colline, cach entre les
broussailles comme une bte fauve, mes regards se portent sur la ville
d'Aoste. Je vois de loin, avec des yeux d'envie, ses heureux habitants
qui me connaissent  peine; je leur tends les mains en gmissant, et je
leur demande ma portion de bonheur. Dans mon transport, vous
l'avouerai-je? j'ai quelquefois serr dans mes bras les arbres de la
fort, en priant Dieu de les animer pour moi, et de me donner un ami!
Mais les arbres sont muets; leur froide corce me repousse; elle n'a
rien de commun avec mon coeur, qui palpite et qui brle. Accabl de
fatigue, las de la vie, je me trane de nouveau dans ma retraite,
j'expose  Dieu mes tourments, et la prire ramne un peu de calme dans
mon me.

LE MILITAIRE.

Ainsi, pauvre malheureux, vous souffrez  la fois tous les maux de
l'me et du corps?

LE LPREUX.

Ces derniers ne sont pas les plus cruels!

LE MILITAIRE.

Ils vous laissent donc quelquefois du relche?

LE LPREUX.

Tous les mois ils augmentent et diminuent avec le cours de la lune.
Lorsqu'elle commence  se montrer, je souffre ordinairement davantage;
la maladie diminue ensuite, et semble changer de nature: ma peau se
dessche et blanchit, et je ne sens presque plus mon mal; mais il serait
toujours supportable sans les insomnies affreuses qu'il me cause.

LE MILITAIRE.

Quoi! le sommeil mme vous abandonne!

LE LPREUX.

Ah! monsieur, les insomnies! les insomnies! Vous ne pouvez vous
figurer combien est longue et triste une nuit qu'un malheureux passe
tout entire sans fermer l'oeil, l'esprit fix sur une situation
affreuse et sur un avenir sans espoir. Non! personne ne peut le
comprendre. Mes inquitudes augmentent  mesure que la nuit s'avance; et
lorsqu'elle est prs de finir, mon agitation est telle que je ne sais
plus que devenir: mes penses se brouillent; j'prouve un sentiment
extraordinaire que je ne trouve jamais en moi que dans ces tristes
moments. Tantt il me semble qu'une force irrsistible m'entrane dans
un gouffre sans fond; tantt je vois des taches noires devant mes yeux;
mais, pendant que je les examine, elles se croisent avec la rapidit de
l'clair, elles grossissent en s'approchant de moi, et bientt ce sont
des montagnes qui m'accablent de leur poids. D'autres fois aussi je vois
des nuages sortir de la terre autour de moi, comme des flots qui
s'enflent, qui s'amoncellent et menacent de m'engloutir; et lorsque je
veux me lever pour me distraire de ces ides, je me sens comme retenu
par des liens invisibles qui m'tent les forces. Vous croirez peut-tre
que ce sont des songes; mais non, je suis bien veill. Je revois sans
cesse les mmes objets, et c'est une sensation d'horreur qui surpasse
tous mes autres maux.

LE MILITAIRE.

Il est possible que vous ayez la fivre pendant ces cruelles insomnies,
et c'est elle sans doute qui vous cause cette espce de dlire.

LE LPREUX.

Vous croyez que cela peut venir de la fivre? Ah! je voudrais bien que
vous disiez vrai. J'avais craint jusqu' prsent que ces visions ne
fussent un symptme de folie, et je vous avoue que cela m'inquitait
beaucoup. Plt  Dieu que ce ft en effet la fivre!

LE MILITAIRE.

Vous m'intressez vivement. J'avoue que je ne me serais jamais fait
l'ide d'une situation semblable  la vtre. Je pense cependant qu'elle
devait tre moins triste lorsque votre soeur vivait.

LE LPREUX.

Dieu sait lui seul ce que j'ai perdu par la mort de ma soeur.--Mais ne
craignez-vous point de vous trouver si prs de moi? Asseyez-vous ici,
sur cette pierre; je me placerai derrire le feuillage, et nous
converserons sans nous voir.

LE MILITAIRE.

Pourquoi donc? Non, vous ne me quitterez point; placez-vous prs de
moi. (En disant ces mots, le voyageur fit un mouvement involontaire pour
saisir la main du Lpreux, qui la retira avec vivacit.)

LE LPREUX.

Imprudent! vous alliez saisir ma main!

LE MILITAIRE.

Eh bien, je l'aurais serre de bon coeur.

LE LPREUX.

Ce serait la premire fois que ce bonheur m'aurait t accord: ma main
n'a jamais t serre par personne.

LE MILITAIRE.

Quoi donc! hormis cette soeur dont vous m'avez parl, vous n'avez
jamais eu de liaison, vous n'avez jamais t chri par aucun de vos
semblables?

LE LPREUX.

Heureusement pour l'humanit, je n'ai plus de semblable sur la terre.

LE MILITAIRE.

Vous me faites frmir!

LE LPREUX.

Pardonnez, compatissant tranger! vous savez que les malheureux aiment
 parler de leurs infortunes.

LE MILITAIRE.

Parlez, parlez, homme intressant! Vous m'avez dit qu'une soeur vivait
jadis avec vous, et vous aidait  supporter vos souffrances.

LE LPREUX.

C'tait le seul lien par lequel je tenais encore au reste des humains!
Il plut  Dieu de le rompre et de me laisser isol et seul au milieu du
monde. Son me tait digne du ciel qui la possde, et son exemple me
soutenait contre le dcouragement qui m'accable souvent depuis sa mort.
Nous ne vivions cependant pas dans cette intimit dlicieuse dont je me
fais une ide, et qui devrait unir des amis malheureux. Le genre de nos
maux nous privait de cette consolation. Lors mme que nous nous
rapprochions pour prier Dieu, nous vitions rciproquement de nous
regarder, de peur que le spectacle de nos maux ne troublt nos
mditations, et nos regards n'osaient plus se runir que dans le ciel.
Aprs nos prires, ma soeur se retirait ordinairement dans sa cellule ou
sous les noisetiers qui terminent le jardin, et nous vivions presque
toujours spars.

LE MILITAIRE.

Mais pourquoi vous imposer cette dure contrainte?

LE LPREUX.

Lorsque ma soeur fut attaque par la maladie contagieuse dont toute ma
famille a t la victime, et qu'elle vint partager ma retraite, nous ne
nous tions jamais vus: son effroi fut extrme en m'apercevant pour la
premire fois. La crainte de l'affliger, la crainte plus grande encore
d'augmenter son mal en l'approchant, m'avait forc d'adopter ce triste
genre de vie. La lpre n'avait attaqu que sa poitrine, et je conservais
encore quelque espoir de la voir gurir. Vous voyez ce reste de
treillage que j'ai nglig; c'tait alors une haie de houblon que
j'entretenais avec soin et qui partageait le jardin en deux parties.
J'avais mnag de chaque ct un petit sentier, le long duquel nous
pouvions nous promener et converser ensemble sans nous voir et sans trop
nous approcher.

LE MILITAIRE.

On dirait que le ciel se plaisait  empoisonner les tristes jouissances
qu'il vous laissait.

LE LPREUX.

Mais du moins je n'tais pas seul alors; la prsence de ma soeur
rendait cette retraite vivante. J'entendais le bruit de ses pas dans ma
solitude. Quand je revenais  l'aube du jour prier Dieu sous ces arbres,
la porte de la tour s'ouvrait doucement, et la voix de ma soeur se
mlait insensiblement  la mienne. Le soir, lorsque j'arrosais mon
jardin, elle se promenait quelquefois au soleil couchant, ici, au mme
endroit o je vous parle, et je voyais son ombre passer et repasser sur
mes fleurs. Lors mme que je ne la voyais pas, je trouvais partout des
traces de sa prsence. Maintenant il ne m'arrive plus de rencontrer sur
mon chemin une fleur effeuille, ou quelques branches d'arbrisseau
qu'elle y laissait tomber en passant; je suis seul: il n'y a plus ni
mouvement ni vie autour de moi, et le sentier qui conduisait  son
bosquet favori disparat dj sous l'herbe. Sans paratre s'occuper de
moi, elle veillait sans cesse  ce qui pouvait me faire plaisir. Lorsque
je rentrais dans ma chambre, j'tais quelquefois surpris d'y trouver des
vases de fleurs nouvelles, ou quelque beau fruit qu'elle avait soign
elle-mme. Je n'osais pas lui rendre les mmes services, et je l'avais
mme prie de ne jamais entrer dans ma chambre; mais qui peut mettre des
bornes  l'affection d'une soeur? Un seul trait pourra vous donner une
ide de sa tendresse pour moi. Je marchais une nuit  grands pas dans ma
cellule, tourment de douleurs affreuses. Au milieu de la nuit, m'tant
assis un instant pour me reposer, j'entendis un bruit lger  l'entre
de ma chambre. J'approche, je prte l'oreille: jugez de mon tonnement!
c'tait ma soeur qui priait Dieu en dehors sur le seuil de ma porte.
Elle avait entendu mes plaintes. Sa tendresse lui avait fait craindre de
me troubler; mais elle venait pour tre  porte de me secourir au
besoin. Je l'entendis qui rcitait  voix basse le _Miserere_. Je me mis
 genoux prs de la porte, et, sans l'interrompre, je suivis mentalement
ses paroles. Mes yeux taient pleins de larmes: qui n'et t touch
d'une telle affection? Lorsque je crus que sa prire tait termine:
Adieu, ma soeur, adieu, retire-toi, je me sens un peu mieux; que Dieu
te bnisse et te rcompense de ta pit! Elle se retira en silence, et
sans doute sa prire fut exauce, car je dormis enfin quelques heures
d'un sommeil tranquille.

LE MILITAIRE.

Combien ont d vous paratre tristes les premiers jours qui suivirent
la mort de cette soeur chrie!

LE LPREUX.

Je fus longtemps dans une espce de stupeur qui m'tait la facult de
sentir toute l'tendue de mon infortune; lorsque enfin je revins  moi,
et que je fus  mme de juger de ma situation, ma raison fut prte 
m'abandonner. Cette poque sera toujours doublement triste pour moi;
elle me rappelle le plus grand de mes malheurs, et le crime qui faillit
en tre la suite.

LE MILITAIRE.

Un crime! je ne puis vous en croire capable.

LE LPREUX.

Cela n'est que trop vrai, et en vous racontant cette poque de ma vie
je sens trop que je perdrai beaucoup dans votre estime; mais je ne veux
pas me peindre meilleur que je ne suis, et vous me plaindrez peut-tre
en me condamnant. Dj, dans quelques accs de mlancolie, l'ide de
quitter cette vie volontairement s'tait prsente  moi: cependant la
crainte de Dieu me l'avait toujours fait repousser, lorsque la
circonstance la plus simple et la moins faite en apparence pour me
troubler pensa me perdre pour l'ternit. Je venais d'prouver un
nouveau chagrin. Depuis quelques annes un petit chien s'tait donn 
nous: ma soeur l'avait aim, et je vous avoue que depuis qu'elle
n'existait plus ce pauvre animal tait une vritable consolation pour
moi.

Nous devions sans doute  sa laideur le choix qu'il avait fait de
notre demeure pour son refuge. Il avait t rebut par tout le monde;
mais il tait encore un trsor pour la maison du Lpreux. En
reconnaissance de la faveur que Dieu nous avait accorde en nous donnant
cet ami, ma soeur l'avait appel _Miracle_; et son nom, qui contrastait
avec sa laideur, ainsi que sa gaiet continuelle, nous avait souvent
distraits de nos chagrins. Malgr le soin que j'en avais, il s'chappait
quelquefois, et je n'avais jamais pens que cela pt tre nuisible 
personne. Cependant quelques habitants de la ville s'en alarmrent, et
crurent qu'il pouvait porter parmi eux le germe de ma maladie; ils se
dterminrent  porter des plaintes au commandant, qui ordonna que mon
chien ft tu sur-le-champ. Des soldats, accompagns de quelques
habitants, vinrent aussitt chez moi pour excuter cet ordre cruel. Ils
lui passrent une corde au cou en ma prsence, et l'entranrent.
Lorsqu'il fut  la porte du jardin, je ne pus m'empcher de le regarder
encore une fois: je le vis tourner ses yeux vers moi pour me demander un
secours que je ne pouvais lui donner. On voulait le noyer dans la Doire;
mais la populace, qui l'attendait en dehors, l'assomma  coups de
pierres. J'entendis ses cris, et je rentrai dans ma tour plus mort que
vif; mes genoux tremblants ne pouvaient me soutenir: je me jetai sur mon
lit dans un tat impossible  dcrire. Ma douleur ne me permit de voir
dans cet ordre juste, mais svre, qu'une barbarie aussi atroce
qu'inutile; et quoique j'aie honte aujourd'hui du sentiment qui
m'animait alors, je ne puis encore y penser de sang-froid. Je passai
toute la journe dans la plus grande agitation. C'tait le dernier tre
vivant qu'on venait d'arracher d'auprs de moi, et ce nouveau coup avait
rouvert toutes les plaies de mon coeur.

Telle tait ma situation, lorsque le mme jour, vers le coucher du
soleil, je vins m'asseoir ici, sur cette pierre o vous tes assis
maintenant. J'y rflchissais depuis quelque temps sur mon triste sort,
lorsque l-bas, vers ces deux bouleaux qui terminent la haie, je vis
paratre deux jeunes poux qui venaient de s'unir depuis peu. Ils
s'avancrent le long du sentier,  travers la prairie, et passrent prs
de moi. La dlicieuse tranquillit qu'inspire un bonheur certain tait
empreinte sur leurs belles physionomies; ils marchaient lentement;
leurs bras taient entrelacs. Tout  coup je les vis s'arrter: la
jeune femme pencha la tte sur le sein de son poux, qui la serra dans
ses bras avec transport. Je sentis mon coeur se serrer. Vous
l'avouerai-je? l'envie se glissa pour la premire fois dans mon coeur:
jamais l'image du bonheur ne s'tait prsente  moi avec tant de force.
Je les suivis des yeux jusqu'au bout de la prairie, et j'allais les
perdre de vue dans les arbres, lorsque des cris d'allgresse vinrent
frapper mon oreille: c'taient leurs familles runies qui venaient 
leur rencontre. Des vieillards, des femmes, des enfants, les
entouraient; j'entendais le murmure confus de la joie; je voyais entre
les arbres les couleurs brillantes de leurs vtements, et ce groupe
entier semblait environn d'un nuage de bonheur. Je ne pus supporter ce
spectacle; les tourments de l'enfer taient entrs dans mon coeur: je
dtournai mes regards, et je me prcipitai dans ma cellule. Dieu!
qu'elle me parut dserte, sombre, effroyable! C'est donc ici, me dis-je,
que ma demeure est fixe pour toujours; c'est donc ici o, tranant une
vie dplorable, j'attendrai la fin tardive de mes jours! L'ternel a
rpandu le bonheur, il l'a rpandu  torrents sur tout ce qui respire;
et moi, moi seul! sans aide, sans amis, sans compagne... Quelle affreuse
destine!

Plein de ces tristes penses, j'oubliai qu'il est un tre consolateur,
je m'oubliai moi-mme. Pourquoi, me disais-je, la lumire me fut-elle
accorde? Pourquoi la nature n'est-elle injuste et martre que pour moi?
Semblable  l'enfant dshrit, j'ai sous les yeux le riche patrimoine
de la famille humaine, et le ciel avare m'en refuse ma part. Non, non,
m'criai-je enfin dans un accs de rage, il n'est point de bonheur pour
toi sur la terre; meurs, infortun, meurs! assez longtemps tu as souill
la terre par ta prsence; puisse-t-elle t'engloutir vivant et ne laisser
aucune trace de ton odieuse existence! Ma fureur insense s'augmentant
par degrs, le dsir de me dtruire s'empara de moi, et fixa toutes mes
penses. Je conus enfin la rsolution d'incendier ma retraite, et de
m'y laisser consumer avec tout ce qui aurait pu laisser quelque souvenir
de moi. Agit, furieux, je sortis dans la campagne; j'errai quelque
temps dans l'ombre autour de mon habitation; des hurlements
involontaires sortaient de ma poitrine oppresse, et m'effrayaient
moi-mme dans le silence de la nuit. Je rentrai plein de rage dans ma
demeure, en criant: Malheur  toi, Lpreux! malheur  toi! Et comme si
tout avait d contribuer  ma perte, j'entendis l'cho qui, du milieu
des ruines du chteau de Bramafan, rpta distinctement: Malheur  toi!
Je m'arrtai, saisi d'horreur, sur la porte de la tour, et l'cho faible
de la montagne rpta longtemps aprs: Malheur  toi!

Je pris une lampe, et, rsolu de mettre le feu  mon habitation, je
descendis dans la chambre la plus basse, emportant avec moi des sarments
et des branches sches. C'tait la chambre qu'avait habite ma soeur, et
je n'y tais plus rentr depuis sa mort: son fauteuil tait encore plac
comme lorsque je l'en avais retire pour la dernire fois; je sentis un
frisson de crainte en voyant son voile et quelques parties de ses
vtements pars dans la chambre: les dernires paroles qu'elle avait
prononces avant d'en sortir se retracrent  ma pense: Je ne
t'abandonnerai pas en mourant, me disait-elle; souviens-toi que je serai
prsente dans tes angoisses. En posant la lampe sur la table,
j'aperus le cordon de la croix qu'elle portait  son cou, et qu'elle
avait place elle-mme entre deux feuillets de sa Bible.  cet aspect,
je reculai plein d'un saint effroi. La profondeur de l'abme o j'allais
me prcipiter se prsenta tout  coup  mes yeux dessills; je
m'approchai en tremblant du livre sacr: Voil, voil, m'criai-je, le
secours qu'elle m'a promis! Et comme je retirai la croix du livre, j'y
trouvai un crit cachet, que ma bonne soeur y avait laiss pour moi.
Mes larmes, retenues jusqu'alors par la douleur, s'chapprent en
torrents: tous mes funestes projets s'vanouirent  l'instant. Je
pressai longtemps cette lettre prcieuse sur mon coeur avant de pouvoir
la lire; et, me jetant  genoux pour implorer la misricorde divine, je
l'ouvris, et j'y lus en sanglotant ces paroles qui seront ternellement
graves dans mon coeur: _Mon frre, je vais bientt te quitter; mais je
ne t'abandonnerai pas. Du ciel, o j'espre aller, je veillerai sur toi;
je prierai Dieu qu'il te donne le courage de supporter la vie avec
rsignation, jusqu' ce qu'il lui plaise de nous runir dans un autre
monde: alors je pourrai te montrer toute mon affection; rien ne
m'empchera plus de t'approcher, et rien ne pourra nous sparer. Je te
laisse la petite croix que j'ai porte toute ma vie; elle m'a souvent
console dans mes peines, et mes larmes n'eurent jamais d'autres tmoins
qu'elle. Rappelle-toi, lorsque tu la verras, que mon dernier voeu fut
que tu pusses vivre ou mourir en bon chrtien._ Lettre chrie! elle ne
me quittera jamais: je l'emporterai avec moi dans la tombe; c'est elle
qui m'ouvrira les portes du ciel, que mon crime devait me fermer 
jamais. En achevant de la lire, je me sentis dfaillir, puis par tout
ce que je venais d'prouver. Je vis un nuage se rpandre sur ma vue, et
pendant quelque temps je perdis  la fois le souvenir de mes maux et le
sentiment de mon existence. Lorsque je revins  moi, la nuit tait
avance.  mesure que mes ides s'claircissaient, j'prouvais un
sentiment de paix indfinissable. Tout ce qui s'tait pass dans la
soire me paraissait un rve. Mon premier mouvement fut de lever les
yeux vers le ciel pour le remercier de m'avoir prserv du plus grand
des malheurs. Jamais le firmament ne m'avait paru si serein et si beau:
une toile brillait devant ma fentre; je la contemplai longtemps avec
un plaisir inexprimable, en remerciant Dieu de ce qu'il m'accordait
encore le plaisir de la voir, et j'prouvais une secrte consolation 
penser qu'un de ses rayons tait cependant destin pour la triste
cellule du Lpreux.

Je remontai chez moi plus tranquille. J'employai le reste de la nuit 
lire le livre de Job, et le saint enthousiasme qu'il fit passer dans mon
me finit par dissiper entirement les noires ides qui m'avaient
obsd. Je n'avais jamais prouv de ces moments affreux lorsque ma
soeur vivait; il me suffisait de la savoir prs de moi pour tre plus
calme, et la seule pense de l'affection qu'elle avait pour moi
suffisait pour me consoler et me donner du courage.

Compatissant tranger! Dieu vous prserve d'tre jamais oblig de vivre
seul! Ma soeur, ma compagne n'est plus, mais le ciel m'accordera la
force de supporter courageusement la vie; il me l'accordera, je
l'espre, car je le prie dans la sincrit de mon coeur.

LE MILITAIRE.

Quel ge avait votre soeur lorsque vous la perdtes?

LE LPREUX.

Elle avait  peine vingt-cinq ans; mais ses souffrances la faisaient
paratre plus ge. Malgr la maladie qui l'a enleve, et qui avait
altr ses traits, elle et t belle encore sans une pleur effrayante
qui la dparait: c'tait l'image de la mort vivante, et je ne pouvais la
voir sans gmir.

LE MILITAIRE.

Vous l'avez perdue bien jeune.

LE LPREUX.

Sa complexion faible et dlicate ne pouvait rsister  tant de maux
runis: depuis quelque temps, je m'apercevais que sa perte tait
invitable, et tel tait son triste sort, que j'tais forc de la
dsirer. En la voyant languir et se dtruire chaque jour, j'observais
avec une joie funeste s'approcher la fin de ses souffrances. Dj,
depuis un mois, sa faiblesse tait augmente; de frquents
vanouissements menaaient sa vie d'heure en heure. Un soir (c'tait
vers le commencement d'aot) je la vis si abattue que je ne voulus pas
la quitter: elle tait dans son fauteuil, ne pouvant plus supporter le
lit depuis quelques jours. Je m'assis moi-mme auprs d'elle, et, dans
l'obscurit la plus profonde, nous emes ensemble notre dernier
entretien. Mes larmes ne pouvaient se tarir; un cruel pressentiment
m'agitait. Pourquoi pleures-tu? me disait-elle; pourquoi t'affliger
ainsi? je ne te quitterai pas en mourant, et je serai prsente dans tes
angoisses.

Quelques instants aprs, elle me tmoigna le dsir d'tre transporte
hors de la tour, et de faire ses prires dans son bosquet de noisetiers:
c'est l qu'elle passait la plus grande partie de la belle saison. Je
veux, disait-elle, mourir en regardant le ciel. Je ne croyais cependant
pas son heure si proche. Je la pris dans mes bras pour l'enlever.
Soutiens-moi seulement, me dit-elle; j'aurai peut-tre encore la force
de marcher. Je la conduisis lentement jusque dans les noisetiers; je
lui formai un coussin avec des feuilles sches qu'elle y avait
rassembles elle-mme, et, l'ayant couverte d'un voile, afin de la
prserver de l'humidit de la nuit, je me plaai auprs d'elle; mais
elle dsira tre seule dans sa dernire mditation: je m'loignai sans
la perdre de vue. Je voyais son voile s'lever de temps en temps, et ses
mains blanches se diriger vers le ciel. Comme je me rapprochais du
bosquet, elle me demanda de l'eau: j'en apportai dans sa coupe; elle y
trempa ses lvres, mais elle ne put boire. Je sens ma fin, me dit-elle
en dtournant la tte; ma soif sera bientt tanche pour toujours.
Soutiens-moi, mon frre; aide ta soeur  franchir ce passage dsir,
mais terrible. Soutiens-moi, rcite la prire des agonisants. Ce furent
les dernires paroles qu'elle pronona. J'appuyai sa tte contre mon
sein; je rcitai la prire des agonisants: Passe  l'ternit! lui
disais-je, ma chre soeur; dlivre-toi de la vie; laisse cette dpouille
dans mes bras! Pendant trois heures je la soutins ainsi dans la
dernire lutte de la nature; elle s'teignit enfin doucement, et son me
se dtacha sans effort de la terre.

Le Lpreux,  la fin de ce rcit, couvrit son visage de ses mains; la
douleur tait la voix au voyageur. Aprs un instant de silence, le
Lpreux se leva. _tranger_, dit-il, _lorsque le chagrin ou le
dcouragement s'approcheront de vous, pensez au solitaire de la cit
d'Aoste; vous ne lui aurez pas fait une visite inutile._

Ils s'acheminrent ensemble vers la porte du jardin. Lorsque le
militaire fut au moment de sortir, il mit son gant  la main droite:
Vous n'avez jamais serr la main de personne, dit-il au Lpreux;
accordez-moi la faveur de serrer la mienne: c'est celle d'un ami qui
s'intresse vivement  votre sort. Le Lpreux recula de quelques pas
avec une sorte d'effroi, et levant les yeux et les mains au ciel: _Dieu
de bont_, s'cria-t-il, _comble de tes bndictions cet homme
compatissant!_

Accordez-moi donc une autre grce, reprit le voyageur. Je vais partir;
nous ne nous reverrons peut-tre pas de bien longtemps: ne
pourrions-nous pas, avec les prcautions ncessaires, nous crire
quelquefois? une semblable relation pourrait vous distraire, et me
ferait un grand plaisir  moi-mme. Le Lpreux rflchit quelque temps.
_Pourquoi_, dit-il enfin, _chercherais-je  me faire illusion? Je ne
dois avoir d'autre socit que moi-mme, d'autre ami que Dieu; nous nous
reverrons en lui. Adieu, gnreux tranger, soyez heureux... Adieu pour
jamais!_ Le voyageur sortit. Le Lpreux ferma la porte et en poussa les
verrous.


XIII.

Vignet, qui s'tait tu aprs la mort du chien, parce qu'il ne pouvait
continuer  lire, me passa le manuscrit et je lus le reste. Le manuscrit
s'chappa de mes mains et je n'eus pas la force de le relever. Il tait
tout mouill de nos larmes; nous restmes longtemps sans parler; toute
rflexion nous aurait sembl une dissonance. Ce ne fut que longtemps
aprs que nous pmes parler.

--Eh bien, nous dit enfin Vignet, que pensez-vous du talent de mon oncle
Xavier?

--C'est comme si tu nous disais: Que pensez-vous de la nature? lui
rpondit Virieu: l'homme qui crit cela n'est ni un crivain, ni un
pote; c'est un traducteur de Dieu!

--C'est vrai, dis-je  mon tour. Il n'y a ni  rflchir, ni 
s'extasier; il n'y a qu' tomber  genoux devant cet interprte de la
douleur suprme, et  verser autant de larmes qu'il y a de
mots.--Comment a-t-il pu crire cette prose de Job, de Job sur son
fumier, sans tre inspir par celui qui a fait du coeur humain (dit-on)
le clavier de la douleur? Laisse-nous copier ces pages comme la
partition de toutes les plaintes que nous aurons, hlas! peut-tre, 
exhaler un jour dans notre vie inconnue.

--Non, dit-il, j'ai promis  ma mre, qui s'est fie  moi, que je n'en
prendrais ni n'en laisserais prendre copie d'une seule syllabe. C'est un
secret de famille, qui ne sera rvl au monde que plus tard;
n'anticipons pas le moment.


XIV.

Nous nous levmes, nous rejoignmes nos camarades, et nous reprmes avec
eux la descente de Virieu-le-Grand.

Mais cette lecture nous avait mis sur le front et sur les lvres un
sceau de mlancolie et de gravit qui n'tait pas de notre ge, et qui
distinguait notre groupe de ceux qui nous prcdaient et qui nous
suivaient.

Nous n'avions jusque-l rien lu de pareil. Nous ne connaissions dans ce
genre que l'accent lyrique du prophte, de Job et de Chateaubriand.
C'tait beau, cela tombait avec bruit sur l'me; mais cela n'y pntrait
pas comme une pluie insensible qui amollit les sens et qui fait de la
douleur non pas la dclamation de l'crivain, mais l'impression mme de
celui qui souffre. Cette diffrence ne m'chappa pas, tout jeune et tout
inexpriment que j'tais; je la fis sentir  mes condisciples et 
Vignet lui-mme. De nous trois il avait le plus de got pour un peu de
dclamation. Il savait par coeur les _Nuits d'Young_, et les sublimes
passages de _Werther_, d'_Atala_ et de _Ren_.

--Vois donc, lui disais-je, quelle diffrence! Comme cela commence et
comme cela finit!

D'abord la description la plus simple et la plus triste du site o il
place la scne de sa sublime tristesse! Une tour dmantele et  moiti
dmolie d'une enceinte de fortifications autour d'une ville, dont les
remparts en ruines s'lvent comme une vgtation fltrie de pierres: y
a-t-il une plus sinistre image de dsolation dans un paysage? La
description n'y ajoute rien; le mot seul dit tout. On voit les vieux
murs blanchir au soleil, les corneilles voler sur le toit, et le vent,
du midi au nord, secouer, au milieu de tourbillons de poussire, du pied
de la tour les lambeaux de vieille mousse qui tombe, comme les plis d'un
manteau, de la cime du donjon. L'ombre immobile de ce spectre s'tend
sur le rempart lumineux et muet, et s'allonge  mesure que le soleil
baisse dans la valle.


XV.

Le dialogue commence; il forme le plus sobre et le plus naturel des
discours.

LE MILITAIRE.

J'admire combien cette retraite est tranquille et solitaire. On est
dans une ville, et l'on croirait tre dans un dsert.

LE LPREUX.

La solitude n'est pas toujours au milieu des forts et des rochers.
L'infortun est seul partout! Et l il raconte sans dtails superflus
son histoire et celle de sa famille. Il avait une soeur, il la perd:
comme son deuil est profond! Et comme aussi son me plus isole est
prompte  se rattacher et  s'incorporer  la nature! Tous les soirs,
avant de me retirer dans ma tour, je viens saluer d'ici les glaciers de
Ruifort, les bois sombres du mont Saint-Bernard, et les pointes bizarres
qui dominent la valle de Rhme. Quoique la puissance de Dieu soit aussi
visible dans la cration d'une fourmi que dans celle de l'univers
entier, le grand spectacle des montagnes impose cependant davantage 
nos sens. Je ne puis voir ces masses normes recouvertes de glaces
ternelles sans prouver un tonnement religieux. Mais dans ce vaste
tableau qui m'entoure j'ai des sites favoris que j'aime de prfrence
(l'amiti qui se rvle et s'attache, faute de rciprocit, aux choses
inanimes). De ce nombre est l'ermitage que vous voyez l-haut sur la
cime de la montagne de Chaveuse. Isol sur le bord du bois, auprs d'un
champ dsert, il reoit les derniers rayons du soleil couchant, etc.,
etc.

Et la mort chrtienne et rflchie de sa soeur! et jusqu' la mort du
chien Miracle, martyr de son amiti pour lui, a-t-on jamais fouill le
coeur humain si bas pour lui faire exprimer ce qu'il y a de plus
instinctif dans la douleur? Et quel autre qu'un solitaire absolu pouvait
comprendre la perte du chien, ce dernier asile de l'affection humaine?
On comprend qu'aprs ce coup il ait maudit les hommes et leur barbare
injustice. C'est pis que la mort, car c'est la mort inflige en punition
de l'amour! Ah! il faut mourir quand il n'est plus permis d'aimer!

Except certaines pages de l'Imitation de Jsus-Christ, avions-nous
jamais lu dans les chefs-d'oeuvre de l'antiquit rien de comparable?
Oui, peut-tre le chien d'Ulysse, dans l'Odysse. Mais ce n'est pas si
tragique, car Ulysse pourrait retrouver un autre chien. Mais lui, le
lpreux, o retrouverait-il Miracle? Cela fend le coeur, et on ne peut
parler d'autre chose.

--Quant  moi, dit Virieu, le plus positif et le plus spirituel d'entre
nous, ce qui m'tonne toujours, c'est le faible de l'art et la
toute-puissance de la nature! O est l'art ici? Il n'y en a point. La
nature est tout, c'est elle seule qui pense et qui parle! Mais non, je
me trompe; elle ne pense pas, elle sent seulement, et elle dit ce
qu'elle sent, comme l'enfant dit ce qu'il voit; elle n'a pas d'autre
rhtorique que la vrit! Aussi je n'aime pas les crivains de mtier;
je les regarde comme des comdiens qui jouent un rle. Vivent les hommes
qui ne pensent pas  ce qu'ils disent! Il n'y a que ceux-l qui savent
le dire, parce que c'est la nature qui parle  leur place. Qu'est-ce
donc que penser, concevoir, imaginer et crire? C'est faire un effort
pour accoucher d'un mensonge. Mais celui qui, comme une harpe olienne,
s'abandonne au vent et ne sait pas d'avance l'effet qu'il veut produire,
voil l'homme qui ne manque jamais son coup, voil ton oncle, voil mon
crivain! Ah! quand serai-je assez indpendant pour chasser de ma
bibliothque tous ces rhtoriciens dont on nous ennuie au collge, pour
n'y donner place qu'aux hommes qui n'ont de rhtorique que le
sentiment!--Amen! crimes-nous tous les deux; heureux le jour o nous
pourrons lire pour seul livre: la nature!


XVI.

Nous causmes ainsi en descendant le mont Colombier, jusqu' l'heure o
la premire ombre de la nuit se rembrunissait sur les chaumires de
Virieu-le-Grand. Un souper nous attendait chez M. Jenin, servi par ses
fils et ses filles. Mais la lassitude et le sommeil fermaient nos
paupires et touffaient nos entretiens. Une paille frache nous reut
dans la grange, et nous salumes d'un cordial adieu, au lever du jour,
l'hospitalire demeure o nous avions t si bien accueillis.

Nous reprmes, aprs un frugal repas, la route de Belley, ne cessant de
parler  nos compagnons de cette dcouverte d'une littrature nouvelle
et selon nous suprieure  tout ce que nous avions lu jusque-l,
contenue dans quelques pages de l'oncle de notre ami, et nous nous
prommes d'en rechercher partout d'autres pages.

L'occasion s'en fit attendre longtemps.

                                                            LAMARTINE.




CXVIIe ENTRETIEN.

LITTRATURE AMRICAINE.

UNE PAGE UNIQUE D'HISTOIRE NATURELLE, PAR AUDUBON.

(PREMIRE PARTIE.)


I.

Audubon est le Buffon de l'Amrique, mais infiniment plus naf, plus
color et plus crivain que Buffon lui-mme.

Nous devons dire  son sujet un mot du caractre et de la littrature
de son pays; un homme n'en est jamais indpendant.

L'Amrique est le germe d'un grand peuple: il faut craindre d'en
touffer le germe en parlant trop rudement de ses actes d'hier et
d'aujourd'hui. Nous ne sommes point partisans de sa civilisation, que
nous regardons comme trop lmentaire et trop brutale: si nous avions
vcu du temps de Louis XVI, nous n'aurions pas conseill  ce prince
infortun de dclarer la guerre aux Anglais pour favoriser  tout prix
une nation anglaise d'insurgs contre leurs frres. C'tait une guerre
civile intente  la mre patrie, pour une cause purement vnale; cela
n'tait ni juste ni noble; cela ne pouvait produire que beaucoup de mal
aux Anglais et beaucoup d'ingratitude pour la France. L'insurrection
comme principe devait revenir sur le pays qui l'avait lance; cela ne
manqua pas. Qui pourrait dire ce que la Fayette et ses amis rapportrent
en France, et combien il y eut de sophismes amricains dans l'Assemble
constituante et dans le sang de Louis XVI?


II.

Il faudrait avoir le regard de Dieu lui-mme pour discerner l'Amrique
de la France une fois que les causes de ces deux pays furent mles
pendant et aprs la guerre d'Amrique; quoiqu'il en soit, nous n'emes
pas  nous en fliciter. Aujourd'hui que nous avons  parler  propos
d'Audubon de la cause amricaine, nous le faisons en tremblant, car nous
craindrions galement ou d'tre injuste envers un grand peuple naissant
dans l'Amrique du Nord, ou d'tre injuste envers l'autre moiti de ce
peuple qui soutient une mauvaise cause dans l'Amrique du Sud.


III.

Ils commencrent par l'ingratitude. Aprs le triomphe, ils n'eurent
rien de plus press que de se tourner contre l'honnte Washington; ils
le ruinrent, le perscutrent jusqu' la prison pour dettes ouverte
devant lui; ils le calomnirent jusqu' l'accuser de concussions
ignominieuses, et, si quelques braves compagnons d'armes ne s'taient
pas cotiss pour lui conserver Mont-Vernon, son misrable patrimoine, il
n'aurait pas mme eu, comme Scipion, six pieds de terre amricaine pour
recouvrir ses os!--_Ne ossa quidem habebis!_

Depuis ce temps, auquel nous touchons encore, la jalousie et la dfiance
populaires, ces seules vertus de la dmocratie amricaine, qui la
rendent stupide quand elles ne la rendent pas froce, n'ont pas permis 
une seule grande nature de citoyen d'arriver  la prsidence de la
rpublique amricaine; ils ont craint que leur premier magistrat n'et
des penses plus leves qu'eux; ils n'ont pardonn qu' une certaine
mdiocrit du parti bourgeoisement probe et intellectuellement incapable
de prvaloir dans les lections et d'exercer pour la forme une autorit
centrale sans pouvoir, un certain rle de grand ressort neutre de leur
anarchie relle, ressort qui obit au doigt de la constitution
dmagogique, mais qui n'imprime ni halte ni mouvement. Cette horreur du
pouvoir capable, cette folie de l'envie, cette mdiocrit des
prsidents, cette vulgarit des lus dans le congrs et dans les
chambres, jointes  une ambition de grandir sans morale et  une vanit
de supriorit sans fondement, faisaient prvoir depuis longtemps aux
esprits sains de l'Europe et mme  Jefferson une catastrophe telle que
Rome elle-mme n'en avait pas prsent au monde dans ses craquements,
une leon aux peuples trop dmocratiques, donne par Dieu lui-mme pour
leur apprendre qu'il n'y a point d'avenir pour les nations qui croient 
la seule force du nombre et  la brutalit de la conqute!


IV.

Cependant l'Europe leur envoyait tous les ans d'minents lments de
travail et de dsordre dans ces milliers de Franais, d'Allemands,
d'cossais, d'Irlandais surtout, aventuriers d'anarchie, qui
submergeaient l'Amrique du Nord de leurs hordes cosmopolites.

Leur population s'levait jusqu' 28 millions d'individus, leur
agriculture s'tendait, leur industrie sentait s'accrotre sa fivre de
richesse  tout prix. Leurs banques sans capitaux et sans probit
entassaient fictions sur banqueroutes; l'honneur, ce gardien du crdit
public et priv, disparaissait sous la corruption de la mauvaise foi; un
_jubil_ amricain, plus accept et plus immoral que le jubil des
Hbreux, cette libration sans remboursement, s'tablissait de fait
entre le crancier et le dbiteur; nul n'avait rien  reprocher 
l'autre, puisque aucun ne payait que quand il tait utile de payer.
Quant aux lois, on n'en respectait aucune que quand on n'tait pas assez
nombreux pour les violer toutes. Le meurtre par le revolver, toujours
sous la main, tait devenu le tribunal individuel, et la loi Lynch,
celle qui ameute une multitude et qui tue, tait la loi des hordes.

Et ils se vantaient de cette civilisation, et ils affectaient contre
l'Europe, en y apportant leurs dollars de papier, la supriorit du
mpris. L'Europe en tait digne, puisqu'elle le souffrait. N'eurent-ils
pas l'audace d'exiger de nous, sous peine de brler nos ctes,
vingt-cinq millions d'indemnit, pour n'avoir pas assez _pirat_  nos
dpens pendant leur neutralit prtendue et intresse sous l'empire? On
croyait alors  leur marine fantastique,  leur alliance tout anglaise,
 leur reconnaissance toute punique; on les leur accorda par piti, et
moi-mme je votai pour qu'on les leur jett par ddain. Combien ne m'en
suis-je pas repenti depuis cette poque! Nous aurions d leur jeter des
boulets de carton sur leur ombre d'escadre; mais ils appuyaient alors
leur insolence sur l'alliance de l'Angleterre, avec laquelle nous
voulions rester en paix. La France fut grande, mais elle fut dupe. La
Fayette vivait, parlait et votait alors. Nous crmes soutenir des
rpublicains honntes. Ils nous ont trop appris depuis que nous ne
faisions qu'accorder une prime  des usuriers de toutes les opinions.


V.

Rassurs sur la toute-puissance du charlatanisme dont ils fascinaient
l'Europe, ils se mirent alors  intimider les Espagnols amricains du
golfe du Mexique,  menacer la Havane de conqurir Mexico,  affecter le
militarisme de Napolon,  imposer des lois  ces nombreux dmembrements
de la puissance espagnole qui naissaient  la libert au milieu des
orages. Ils proclamrent la rsolution d'entrer en dominateurs dans les
affaires de la vieille Europe, qu'il dclarrent caduque avec la
forfanterie de leur prtendue jeunesse. L'Angleterre, qu'ils osrent
braver, eut la faiblesse qu'on conserve pour ses enfants mme rebelles.
Elle pouvait les anantir compltement en une campagne; elle eut le tort
inexplicable de les trop mnager dans un intrt de coton et de balance
de commerce que nous ne comprenons pas bien, et dont nous devons nous
dfier puisqu'il est britannique; elle fit la paix. L'orgueil amricain
ne connut plus de limites. L'Angleterre, la France, la Russie,
l'Autriche, la Prusse, l'Espagne, ne leur parurent plus que des
comparses laisses par leur outrecuidance, sous condition, au rang des
puissances pour applaudir  leurs exploits et pour saluer leur bannire
toile promene pendant vingt-cinq ans de port en port sur leur frgate
nomade et  peu prs unique, _la Constitution_.


VI.

Quant  la question de l'esclavage, noble bannire de leur guerre
actuelle, on sait ce que cette cause signifie chez eux par cette phrase
du discours de leur prsident: M. Lincoln dclare au congrs qu'aucun
Amricain du Nord ne voudrait reconnatre un noir pour son frre ou pour
son parent, que lui-mme partage ce glorieux prjug et que si comme
prsident il fait la guerre pour cette race avilie, comme Amricain il
la mprise et la rpudie avec tous ses compatriotes. Ainsi les noirs,
qui seraient tenus hors la loi des marchs  New-York, y subissent et y
subiront la loi du mpris, l'ostracisme de la misre, l'extinction de
leur race par la faim dans la fdration qui prtend faire la guerre au
Sud pour la libert et l'galit des noirs! On connat leur libert et
leur galit  leurs oeuvres; ils auront la libert d'tre proscrits de
l'tat comme six millions de vagabonds sans matre, mais sans feu ni
lieu, sans qu'aucun matre ait la responsabilit de leur existence! La
libert de joncher de leurs cadavres les routes et les steppes, la
libert de prir par un de ces grands meurtres en masse dont l'Amrique
a donn tant de fois l'exemple  l'histoire, ou d'tre chasss et
extermins comme des ngres marrons dans les forts o ils iraient
chercher leur nourriture! Et quant  l'galit, interrogez les voyageurs
europens qui ont habit les tats de la fdration soi-disant
libratrice.

Est-ce l'galit que d'tre traits partout en _lpreux_ de l'espce
humaine? Est-ce l'galit que d'tre rputs infmes? Est-ce l'galit
que de ne pouvoir contracter une alliance avec les familles des
Amricains sans dshonorer la famille? Est-ce l'galit que d'tre
expulss des thtres et des lieux publics? Est-ce l'galit que d'tre
relgus, comme en France les animaux impurs, dans des wagons construits
exclusivement  leur usage sur les chemins de fer, et d'tre jets
inhumainement sur la route, eux, leurs femmes et leurs enfants, si un
blanc vient  se rcrier sur un reste de couleur mle empreint sur
l'ongle dnonciateur d'un de ces malheureux, dont l'haleine empoisonne
ou dont le contact fltrit?

Cependant voil la seule libert, la seule galit que les tats du Nord
prparent  ce peuple condamn  l'option terrible entre la mort et
l'indpendance! N'est-ce pas vous dire assez que la cause des noirs
n'est que le prtexte de la guerre au Sud, mais que le vrai motif est la
ruine jalouse du Sud dont le capital noir, la culture du coton, la
marine entire et le commerce prospre excitent la jalousie meurtrire
de ce peuple du nivellement? Aussi, voyez! les six millions de noirs du
Sud ne s'y trompent pas: ils n'hsitent pas entre leur servitude
nourrie, protge, achete par la responsabilit de leurs matres, entre
la providence intresse de leurs soi-disant patrons, et la froce
irresponsabilit de leurs aptres insurrecteurs du Nord!

Ils prfrent le travail obligatoire, les soins providentiels de leurs
exploitateurs du Sud  l'irresponsabilit meurtrire du Nord! La
libert,  condition de mourir de faim, ne leur sourit pas! Ils
prfrent les humiliations de la servitude lgale aux abandons de la
prtendue philanthropie du Nord, et, supplice pour supplice, ils aiment
mieux avec raison le supplice de l'esclavage log, sold, nourri dans la
famille, que le supplice du mpris et de la mort dans les tats de
l'Union.


VII.

J'ai t longtemps, je le suis encore, un des zls promoteurs de
l'affranchissement avec indemnit des noirs dans nos colonies. J'ai eu
le bonheur de signer enfin cet affranchissement, honneur de la
Rpublique, en 1848; mais je ne l'ai sign qu'avec la condition du
rachat par l'tat de cette nature honteuse de proprit d'une race
humaine par une autre race! Le premier jour, en 1833, o je fus admis
dans la Socit des amis des noirs, socit de vertueux et honntes
citoyens, je demandai la parole et je dmontrai aisment le vice radical
de nos rclamations:

Vous voulez, dis-je le premier  mes collgues, une transformation du
travail forc en travail libre? Pour que le travail forc du ngre
devienne travail volontaire, il faut d'abord dpossder le blanc de sa
proprit! Quand vous aurez dpossd sans condition le blanc de sa
proprit, que deviendra son revenu, et, le revenu supprim, que
deviendra le salaire du noir? Tout sera tax  la fois, et il ne restera
qu' livrer le blanc  la faim du noir! Le noir gorgera et dvorera le
blanc; c'est la rvolution des anthropophages! Je n'en accepte pas la
responsabilit, et, si vous y persvrez, je me retire ds le premier
jour.

Si vous voulez bien comprendre, au contraire, que, l'esclave tant une
mauvaise proprit, mais enfin une proprit lgale, garantie par l'tat
comme toutes les autres, vous ne pouvez l'exproprier sans indemnit aux
propritaires, et sans donner en mme temps aux propritaires du sol,
par votre indemnit, les moyens de payer un salaire  l'esclave mancip
pour son travail devenu libre, je reste alors et je poursuivrai
persvramment avec vous cette oeuvre d'humanit et de civilisation!

De ce jour, le principe de l'indemnit aux colons blancs fut admis, et,
bien que l'esclavage continut d'exister jusqu' la Rpublique, la
Rpublique, grce  M. Schoelcher et au gouvernement ralli  mes vues,
finit par l'abolir; elle eut seulement le tort de trop conomiser sur
l'indemnit, mais, malgr cette parcimonie de vertu, elle n'eut qu' se
fliciter de son courage. Pas une goutte de sang, pas un crime contre la
proprit, pas une ruine dans nos colonies n'attrista cette belle action
de la patrie. La Providence aide une bonne oeuvre. Quand l'homme est
juste, Dieu est grand!


VIII.

Voil ce que les Amricains si opulents du Nord auraient d dire aux
Amricains du Sud: mancipez vos esclaves, graduellement, prudemment;
nous allons nous cotiser tous pour former l'indemnit ncessaire aux
tats dpossds pour payer le travail libre!


IX.

Quel est le droit des Amricains du Nord  cette possession universelle
de leur continent qu'ils occupent depuis si peu de jours? Est-ce la
conqute? Mais elle est  Cortez, Espagnol aussi, et  ce petit nombre
d'Argonautes, descendus avec quelques compagnons de fanatisme,
d'hrosme et de frocit, sur l'Amrique du Midi pour la donner au roi
d'Espagne et  sa religion alors conqurante.

Est-ce le droit des premiers occupants? Mais les flibustiers
cosmopolites, les Danois, les Bretons, les Franais, les Portugais, les
Espagnols, y ont mis le pied bien avant eux; tmoin la Louisiane, les
deux Canadas, les Franais, les Anglais, l'immense colonie britannique,
dont ils sont eux-mmes le rsidu.

J'ai vu moi-mme le premier Napolon, dans une imprvoyance fatale
aujourd'hui  la France, pour quelques millions qui n'quivalaient pas 
six mois de revenu, donner la Louisiane et les rives sans bornes de son
Nil amricain! Ils n'ont d'autre titre de possession que leur _marche en
avant_.

Ils conquirent par des emprunts ce qu'ils ne peuvent conqurir par les
armes; ne les avez-vous pas vus, il y a quelques jours, proposer aux
Mexicains d'hypothquer leurs provinces les plus riches pour abuser,
comme des usuriers du globe, de leur droit fiscal au jour d'un
remboursement impossible, et s'emparer, au nom de la politique, d'un
pays trois fois grand comme la France, conquis par le crdit? Une fois
cette main mise sur cette clef de l'Amrique du Sud, qui ne les voit
s'avancer sans obstacle sur les Californies, ces sources de l'or; sur
l'Amrique centrale, sur les tats de race latine, sur tous les
territoires espagnols, devenus des rpubliques en fusion, Venezuela, la
Nouvelle-Grenade, l'quateur, le Prou, plus riche encore en or que le
Mexique, le Brsil illimit en tendue et en avenir; sur ses annexes, le
Paraguay, l'Uruguay, la Bolivie, la Confdration de la Plata,
Guayaquil, jusqu'au cap Horn plus temptueux que le cap des Temptes, et
jusqu' l'ocan Austral, cette route d'un cinquime continent, la
mystrieuse Australie? Aucun de ces tats, uss sous la forme
monarchique, nouveaux sous la forme rpublicaine, except le Brsil,
n'est de force  lutter contre l'envahissement, et l'on peut calculer
tape par tape le jour fatal d'un envahissement accompli, l'extinction
de toutes ces belles races latines, civilises, civilisantes, nobles de
sentiment comme d'anctres, qui ont peupl ces plus beaux climats de
l'univers de capitales aussi monumentales que Rome et Madrid, et qui
deviendront des bazars de marchands.


X.

Je ne crains pas de le dire hautement, malgr l'opposition naturelle
qu'il peut y avoir entre les penses diplomatiques de la Rpublique et
les penses diplomatiques de l'Empire; contre des intrts si franais,
si levs, si europens, il n'y a pas d'opposition patriotique qui
prvale. La pense de la position  prendre par nous au Mexique est une
pense grandiose, une pense incomprise (je dirai tout  l'heure
pourquoi), une pense juste comme la ncessit, vaste comme l'Ocan,
neuve comme l'-propos, une pense d'homme d'tat, fconde comme
l'avenir, une pense de salut pour l'Amrique et pour le monde.


XI.

Ici il faut s'lever trs-haut pour en concevoir la porte. Le premier
Empire, empire uniquement militaire, et qui vendit la Louisiane pour un
morceau de pain de munition  ses armes, n'en eut jamais de pareilles.


XII.

La pense d'une position hardie et efficace  prendre au Mexique contre
l'usurpation des tats-Unis d'Amrique est une pense neuve, mais juste.

L'Europe en a le droit; la France en prend l'initiative.

Voyons le droit de ce point de vue lev d'o l'on distingue la
lgitimit des choses, et partons de ce fait, vrai quoique non radical.

LE GLOBE EST LA PROPRIT DE L'HOMME; LE NOUVEAU CONTINENT, L'AMRIQUE,
EST LA PROPRIT DE L'EUROPE.

Elle n'a pas t donne en proie et en abus de force aux Amricains du
Nord, seuls.


XIII.

En partant de ce principe, devenu aujourd'hui un fait, que le continent
amricain est la proprit collective du genre humain, et non de
l'_union_ dchire d'une seule race sans titre et sans droit, du moins
sur l'Amrique espagnole et sur la race latine, mre de toute
civilisation, le principe de protection de l'Europe et de son
indpendance, du moins dans ses dix-sept tats rpublicains de
l'Amrique du Sud, dcoule videmment pour nous et pour toutes les
puissances de l'ancien monde. Il faut prvoir les vnements, il faut
protger la race latine, et, pour protger, il faut prendre position
d'abord sur le point menac contre les tats-Unis. Il le faut, ou bien
il faut dclarer que le continent nouveau, possession de l'Europe,
appartiendra tout entier, dans vingt-cinq ans peut-tre,  ces pionniers
arms qui ne reconnaissent pour tout titre de leur usurpation que leur
convenance, et qui permettent  leurs citoyens, comme Walker, de lever
individuellement des escadres et des armes contre Cuba, pendant que
leur gnral fdral entre au nom de l'Union dans Mexico, et de l dans
toutes les capitales de l'Amrique civilise du Sud!


XIV.

Or pourquoi l'Europe ou le monde ancien reconnatraient-ils ces droits
de piraterie sur mer et sur terre aux tats-Unis, tandis que dans
l'ancien monde, nous reconnaissons non-seulement le droit de protger
les proprits utiles  tous, mais encore le droit d'exproprier avec
indemnit les tats et les individus de toute proprit de choses dont
l'usage est ncessaire  tous?

Ce principe de protection des intrts utiles  tous qui s'applique 
une commune, s'appliquerait-il donc avec moins de droit  un continent
tout entier  protger dans son indpendance? videmment non; nous ne
disons point: Expropriez les tats-Unis de l'Amrique espagnole; leur
propre anarchie organique les expropriera assez! Mais nous disons:
L'Europe a le droit, et nous ajoutons le devoir, de ne pas leur livrer
la race latine, l'Amrique espagnole, la moiti qui reste encore libre
et indpendante de cette magnifique partie du globe, plus de la moiti
du ciel, de la terre et des populations du Nouveau-Monde!


XV.

Quelles sont les possessions collectives, sacres, les ncessits du
genre humain tout entier que la politique de l'ancien monde ne peut et
ne doit pas livrer  la merci des tats-Unis de l'Amrique anglaise?

Ces choses sont le capital du monde entier, exploit par quelques-uns,
ncessaire  tous, dans notre tat de civilisation et dans notre systme
d'change, qui nous rend  tous l'or monnay aussi ncessaire que le
pain. Les mines d'or sont l!

En second lieu, l'alimentation de l'ancien monde, le bl, les farines,
le mas, la pomme de terre, dont le peuple vit, et dont la privation
dans les annes de disette peut entraner en Europe des calamits et des
dpopulations incalculables.

En troisime lieu, les industries qui sont devenues, depuis quelques
annes surtout, par le salaire qu'elles assurent  au moins quarante
millions d'ouvriers industriels des tissus de coton, le vritable et
indispensable _stipendium_ du salaire et de la vie.

Enfin le commerce, qui nous ncessite une marine et des matelots,
population flottante, incalculable comme nombre d'hommes nourris sous la
voile, plus incalculable encore comme lment de notre puissance
nationale. Permettre aux tats-Unis de renouveler la folie du premier
Empire, de mettre le blocus anti-europen, non plus sur leurs ports
seulement, mais sur un monde, comme ils viennent de le proclamer, ce
n'est plus une lchet seulement, c'est accepter les fourches caudines
de New-York, c'est abdiquer la navigation, le commerce, le coton, le
libre change, la marine du vieux monde, c'est ne plus vivre que de la
mort de la vie!


XVI.

Or qui ne sait que les bls et les farines de l'Amrique, de la valle
du Mississipi surtout, sont le grenier du monde en cas de disette, comme
la Sicile tait le grenier des Romains?

Qui ne sait que le capital montaire de l'univers est en masses immenses
au Mexique, au Prou, dans la Sonora, et que les mines aujourd'hui
enrichies par les eaux et rendues  leur productivit naturelle par un
bon systme d'puisement mettront tout le capital or et argent de
l'univers entre les mains des tats-Unis matres des deux Amriques? Qui
ne sait que le matre du capital est le matre de l'intrt, et que
l'Europe, livre bientt  ce pays de tous les monopoles, en subirait 
jamais la loi? Qui ne sait que, matres des prix de l'argent et de l'or,
ils le seraient aussi de nos industries les plus vitales, et que leur
coalition dj ourdie contre l'industrie de la soie, qui fait rivalit 
leur industrie du coton, ruinerait Lyon, la capitale des tissus et la
seconde capitale de la France? Qui ne sait qu'en nous privant ou en se
privant eux-mmes par l'extinction du Sud de l'lment de cette
industrie en Europe, le coton, ils affameraient, comme ils affament
dj, huit millions d'ouvriers en France, plus en Angleterre, cinq
millions en Autriche, et prendraient l'Europe par famine  tout caprice
de leur intrt arbitraire? Qui ne sait enfin que nos commerces et nos
navigations subiraient les mmes anantissements que nos produits?


XVII.

Voil videmment la pense secrte qui aura inspir l'expdition du
Mexique, expdition qui a paru une tmrit sans compensation, et
derrire laquelle j'ai seul en France pressenti une utilit gnrale.

La France ne l'a pas comprise, pourquoi? j'oserai le dire: parce qu'elle
ne lui a t au premier moment ni explicable ni explique. C'est que
cette pense de prendre position contre les tats-Unis au Mexique ne
devait pas tre exclusivement franaise, mais europenne; il fallait se
consulter, se concerter, s'entendre franchement avant d'agir; on ne l'a
pas fait. La France, accuse d'arrire-pense personnelle, a t
suspecte  l'Espagne et  l'Angleterre. On a cru qu'elle voulait
simplement entraner ses deux allis dans une guerre d'intervention
uniquement franaise et monarchique, au lieu de combiner avec Londres et
Madrid une dmarche arme dsintresse, europenne, et a pour cela t
redoute et abandonne; or, de deux choses l'une: ou la France tait
sincre et elle ne voulait agir que dans l'intrt commun, et alors il
fallait s'expliquer nettement d'avance et n'agir qu'aprs un concert
diplomatique et militaire europen  gal emploi de forces, qui ne
donnt motif  aucune plainte de rticence et de dfaut de franchise
contre son intervention; ou la France, voulant agir seule, devait agir
avec des forces franaises dignes d'elle, et ne pas dbuter par planter
son drapeau protecteur au Mexique avec une poigne d'hommes hroques,
mais abandonns de leurs auxiliaires, et insuffisants 
l'accomplissement de sa pense.


XVIII.

L est le vice de l'entreprise, l est le motif pour lequel la France ne
l'a pas comprise, l'Espagne l'a suspecte, l'Angleterre l'a dserte. La
France y ramnera par sa loyaut mieux prouve l'Angleterre et
l'Espagne, ou bien elle agira seule avec des forces prpondrantes;
l'Amrique espagnole sera protge, les tats-Unis seront rprims,
l'Espagne et l'Angleterre seront ramenes, et cette grande entreprise
sera l'honneur de ce sicle en Europe et l'honneur de la France dans
l'Amrique espagnole.

On conoit aisment que ce peuple n'a encore presque aucune des
conditions d'une littrature amricaine. Les Mexicains d'avant la
conqute, les prtendus sauvages de _Montezuma_, les Pruviens avec
leurs pomes de _quippos_, taient  cet gard bien plus avancs. Les
monuments gigantesques des Aztques ont laiss sur la terre des traces
d'intelligence et de force trs-suprieures jusqu'ici aux difices
exclusivement utilitaires des Amricains du Nord. Les pionniers ne
construisent pas pour les sicles, les scieurs de long ne savent
qu'abattre pour les dpecer ces grands arbres aristocratiques des
forts, qu'ils jouissent de jeter  terre comme les envieux des
supriorits de la nature. Leur loquence est le dbat de leur assemble
publique, o ils portent la rudesse de leurs moeurs violentes et o les
brutalits du geste et du poing ferm supplent  ces belles violences
morales que les grands orateurs de l'Europe antique ou moderne exercent
 l'aide de la persuasion et de la logique sur les hommes d'lite
rassembls pour chercher, en commun, la raison et le droit des choses.
Leurs journaux, innombrables parce qu'ils cotent peu, ne sont que des
recueils d'annonces, des charlatanismes recommands par les _Barnum_ de
la presse, des recueils de calomnies et d'invectives jetes
quotidiennement aux divers partis pour leur prter des appellations
odieuses ou des accusations triviales propres  se dcrditer
mutuellement les uns les autres, et s'arracher les abonns. Leurs salons
se tiennent dans les htelleries; leurs cercles d'hommes, qui ne sont
temprs par aucune bienveillance et par aucune politesse fminine, ne
sont que des clubs de trafiquants acharns utilisant leur repos mme
pour leur fortune  la fin du jour, fiers de ne connatre que ce qui
rapporte, et ne s'entretenant que des entreprises relles ou illusoires
o l'on peut centupler son capital. Leur libert toute personnelle a
toujours quelque chose d'hostile  quelqu'un, l'absence de bienveillance
leur donne en gnral le ton et l'attitude de quelqu'un qui craint qu'on
ne l'insulte, ou qui cherche  force d'orgueil dans le maintien 
prvenir l'insulte qu'on voudrait lui faire. Ils connaissent eux-mmes
le _dsagrment_ habituel de leurs moeurs. Un de leurs rares orateurs
politiques, le plus loquent et le plus honnte, que l'envie nationale
a toujours empch de s'lever  la prsidence de la rpublique pour
crime de supriorit, me disait un jour: Notre libert consiste _
faire tout ce qui peut tre le plus dsagrable  nos voisins_. L'art
d'tre dsagrable est leur seconde nature. Plaire est le symptme
d'aimer. Ils n'aiment personne; personne ne les aime. C'est l'expiation
des gostes. L'histoire ne prsente pas une physionomie de peuple
pareil  celui-l; fiert, froideur, correction des traits, mcanisme
des gestes, tabac mch dans la bouche, crachoir sous les pieds, jambes
tendues contre les jambages de la chemine ou replies sur la cuisse
sans souci des biensances que l'homme doit  l'homme, accent bref,
monotone, imprieux, personnalit ddaigneuse empreinte dans tous les
traits: voil un de ces autocrates de l'or.


XIX.

Sauf les rares exceptions qui tranchent et qui souffrent partout de la
pression gnrale dans une atmosphre infrieure, exceptions d'autant
plus respectables qu'elles sont plus nombreuses dans l'individu, voil
l'Amricain du Nord, voil l'air du pays: l'orgueil de ce qui lui
manque!

Voil ce peuple  qui M. Monro, un de ses flatteurs, disait pour tre
applaudi: Le temps est venu o vous ne devez pas souffrir que l'Europe
se mle des affaires de l'Amrique, mais o vous devez dsormais
affecter votre prpondrance dans les affaires de l'Europe!


XX.

Nous avons dit qu'il ne pouvait point y avoir encore de littrature dans
un tel pays, exclusivement adonn aux intrts matriels.

Comment y aurait-il une littrature dans un pays o il n'y a ni
spiritualisme, ni philosophie, ni histoire, ni posie, ni ducation
nationale?

Ce serait un phnomne inexplicable. Ce phnomne est apparu cependant;
c'est de quoi nous voulons vous parler aujourd'hui. Il est vrai que
cette bauche de littrature ne s'est rencontre que dans une partie de
la science utile, l'histoire naturelle; ici mme le pays a prvalu sur
l'homme.

AUDUBON, c'est l'crivain dont il s'agit, aurait t partout ailleurs un
grand philosophe, un grand orateur, un grand pote, un grand homme
d'tat, un J.-J. Rousseau, un Montesquieu, un Chateaubriand; l il n'a
pu tre qu'un naturaliste, un peintre et un descripteur d'oiseaux
d'Amrique, un Buffon des tats du Nord, mais un Buffon de gnie passant
sa vie dans les forts vierges, au lieu de la passer au jardin du roi et
autour d'une table  crire dans sa seigneuriale tour du chteau de
Montbard, un Buffon voyant par ses propres yeux ce qu'il dcrit et
dcrivant d'aprs nature, un Buffon enfin comprenant l'intelligence et
la langue des animaux au lieu de les nier stupidement comme Malebranche,
entrant dans leurs amours, dans leurs passions, dans leurs moeurs, et
crivant avec l'enthousiasme de la solitude quelques pages de la grande
pope animale de la cration.


XXI.

Il est bien vrai que la littrature des tats-Unis avait eu, avant
Audubon, quelques essais d'histoire d'un mrite relatif rel, un germe
de pote dans un homme distingu mais non original, enfin deux
romanciers dans Washington Irving et dans Cooper, dont les ouvrages,
imits heureusement de Walter Scott, l'Homre cossais, ont fait
sensation il y a vingt-cinq ans en Europe. Mais Washington Irving est
fils d'un cossais et d'une Anglaise; mais Cooper lui-mme est  peine
naturalis Amricain par deux gnrations. Ce sont des importations
britanniques toutes rcentes de croles anglais, qui ont encore l'accent
et le gnie de la mre patrie. Leur talent trs-divers et trs-got,
mais presque exclusivement en Europe, ne fait point partie de
l'intellectualit amricaine des tats-Unis. L'honneur de ces deux noms
appartient tout entier  l'esprit de l'Angleterre et de l'cosse; la
France elle-mme rclame Audubon. Un crivain d'une grande rudition
littraire, mconnu, un de ces hommes presque universels, qui sont
poursuivis pendant toute leur vie par je ne sais quelle malignit de la
fortune et de la renomme, M. Chasles, dcouvrit il y a quelques annes
cet _homme des bois_, Audubon, dans un salon de curiosits vivantes de
Londres. Cet homme le frappa.

Voici le portrait qu'il en fait:

Le costume mesquin et ridicule de l'Europe ne pouvait dguiser
entirement cette dignit simple et presque sauvage, dont le gnie prend
le caractre au sein de la solitude qui le nourrit. Pendant que les gens
de lettres, race vaniteuse et parlire, entraient dans cette arne de la
conversation o ils se disputaient le prix de l'pigramme et le laurier
du pdantisme, l'homme dont je veux parler restait debout, le front
haut, l'oeil libre et fier, silencieux, modeste, coutant d'un air
quelquefois ddaigneux, et non caustique, les prouesses esthtiques
dont le tumulte semblait l'tonner. S'il prenait quelquefois la parole,
c'tait dans un intervalle de repos; il relevait d'un mot une erreur; il
ramenait la discussion  son principe et  son but. Je ne sais quel bon
sens sauvage et naf animait ses discours rares et pleins de justesse,
de modration et de feu. De longs cheveux noirs et onds se partageaient
naturellement sur des tempes lisses et blanches, sur un os frontal
dispos pour contenir et protger la flamme de la pense. Il y avait
dans toute sa parure une propret singulire; vous auriez dit que l'eau
du ruisseau, traversant la fort vierge et baignant les racines
sculaires des chnes vieux comme le monde, lui avait servi de miroir. 
sa longue chevelure,  son col dcouvert,  l'indpendance de ses
manires,  la mle lgance qui le caractrisait, vous n'eussiez pas
manqu de dire: Cet homme n'a pas vcu longtemps dans la vieille Europe;
notre civilisation, mre de la politesse affecte qui s'est rpandue des
cours dans les villes et des villes dans les villages, substituant de
vains symboles  des sentiments rels, ne l'a pas marqu de son
empreinte vulgaire. Il ne s'est pas effac sous le poids de l'usage; il
a encore sa valeur et son poids. L'alliage, le mensonge de la socit
n'entrent pour rien dans son caractre et ses moeurs.

C'est plaisir de rencontrer un tel homme dans ces assembles loquaces
et scientifiques, o tous les talents et toutes les prtentions coaliss
aboutissent  un ennui mortel! Ajoutez aux traits que nous venons
d'indiquer une physionomie franche et calme, une coupe de visage hardie,
un oeil vif, ardent, pntrant et fixe comme l'oeil du faucon, un accent
tranger, des expressions insolites, brivement pittoresques, fortement
colores, spirituelles sans le paratre: vous aurez le portrait  peu
prs exact de l'historien des oiseaux, de l'Amricain Audubon.

Il a quitt son nom et se nomme lui-mme l'homme des bois
d'Amrique[1]; c'est le seul titre qui lui convienne. Ces solitudes ont
t son cabinet de travail. Ces grands dserts peupls d'animaux
sauvages, il les a parcourus dans tous les sens. Il y a respir, avec
l'air charg des manations de la vgtation primitive, ce respect de la
dignit, cette conscience de l'nergie humaine qui ne l'ont jamais
quitt.

[Note 1: _American woodsman._]

L'amour de la nature a berc Audubon ds le premier ge. Il a pass les
nuits  la belle toile, au pied de l'arbre qui logeait dans ses rameaux
le peuple dont il venait tudier les moeurs et que jamais il n'a perdu
de vue. Le sentier o l'oiseau voltigeait est celui qu'il a choisi. Le
nid de l'aigle, dont le trne tait la cime du rocher le plus
inaccessible, ne l'a pas effray. La patience d'un bndictin, la
passion d'un artiste, ont t consacres par lui  cette tude: il a
poursuivi son oeuvre  travers tous les dangers et l'a recommence avec
une persvrance sans gale. Ses nuits n'avaient que rves ails et
gazouillements mlodieux; les images de ses favoris hantaient sa pense.

N'allez pas vous mprendre ni accuser de singularit cette vocation
qu'Audubon avait reue de Dieu mme. Il tait ornithologiste  son
berceau. Il lui fallait des races ailes  peindre,  observer, 
dtailler,  aimer; des concerts  couter dans les bocages; des plumes
brillantes  reproduire; des ailes vagabondes  suivre dans leurs
courbes et dans leurs spirales. Voici comment il analyse cet instinct
d'observation solitaire, ce dvouement  une innocente tude, cette
abngation de tous les soins matriels, cette force intellectuelle d'un
homme qui, sans matre, fait toute son ducation d'histoire naturelle au
fond des bois, et complte seul une branche de la science, branche
importante que l'on dsesprait de complter jamais.

J'ai reu, dit-il, la vie et la lumire dans le Nouveau-Monde. Mes
aeux taient Franais et protestants. Avant d'avoir des amis, les
objets de la nature matrielle frapprent mon attention et murent mon
coeur. Avant de connatre et de sentir les rapports de l'homme, je
connus et je sentis les rapports de l'homme avec le monde. On me
montrait la fleur, l'arbre, le gazon; et non-seulement je m'en amusais
comme font les autres enfants, mais je m'attachais  eux. Ce n'taient
pas mes jouets, c'taient mes camarades. Dans mon ignorance, je leur
prtais une vie suprieure  la mienne; mon respect, mon amour pour ces
choses inanimes datent d'une poque que je puis  peine me rappeler.
C'est une singularit trop curieuse pour tre tue; elle a influ sur
toutes mes ides, sur tous mes sentiments. Je rptais  peine les
premiers mots qu'un enfant bgaye, et qui causent tant de joie  une
mre; je pouvais  peine me soutenir, quand le plaisir que me donnrent
les teintes diverses du feuillage et la nuance profonde du ciel azur me
pntraient d'une joie enfantine. Mon intimit commenait  se former
avec cette nature que j'ai tant aime, et qui m'a pay mon culte par
tant de vives jouissances: intimit qui ne s'est jamais interrompue ni
affaiblie, et qui ne cessera que dans mon tombeau. Un observateur
clairvoyant l'et prdit ds cette poque; et je suis persuad que ces
premires impressions ont bauch ma carrire et prpar mes travaux.

Je grandis, et ce besoin de converser pour ainsi dire avec la nature
physique ne cessa pas de se dvelopper en moi. Quand je ne voyais ni
fort, ni lac, ni mer aux vastes rivages, j'tais triste et ne jouissais
de rien. Je cherchais  me rappeler mes promenades favorites en peuplant
ma chambre d'oiseaux; puis, ds qu'un moment de libert me rendait 
moi-mme, je me htais d'aller chercher les roches creuses, les grottes
couvertes de mousse, bizarres retraites des mouettes et des cormorans
aux ailes noires. Je prfrais ces abris solitaires aux plafonds dors
et aux alcves lgantes. Mon pre, dont j'tais le seul enfant, servait
complaisamment mes gots; il aimait  me procurer des oeufs, des fleurs,
des oiseaux. C'tait un homme dou du sentiment religieux et potique,
et qui par ses rcits veillait en moi l'instinct qui l'animait
lui-mme. Cette perfection des formes, cette dlicatesse des dtails,
cette varit des teintes, me charmaient. Il me prsentait la science
sous un point de vue color et plein d'intrt, au lieu de la rduire 
je ne sais quelle analyse anatomique et morte, qui fait de la nature un
squelette.

Mon pre bauchait aussi l'histoire des oiseaux, de leurs migrations et
de leurs amours. Il me faisait remarquer les manifestations extrieures
de leurs esprances ou de leurs craintes. Rien ne m'tonnait plus que
leur changement de costume; et dans cet ensemble de faits  peine
indiqus je trouvais un roman infiniment vari, toujours nouveau, dont
mon esprit suivait attentivement les dtails.

Aussi une joie pure et vive, une sorte de volupt paisible,
embellirent-elles les annes de ma jeunesse, remplies de ces
observations qui prludaient  de plus pnibles travaux, et qui me
ravissaient. Pendant des heures entires mon attention charme se fixait
sur les oeufs brillants et lustrs des oiseaux, sur le lit de mousse
molle qui renfermait et protgeait leurs perles chatoyantes, sur les
rameaux qui les soutenaient balancs et suspendus, sur les roches nues
et battues des vents qui les prservaient des ardeurs du soleil. Je
veillais avec une sorte d'extase secrte sur le dveloppement qui
suivait le moment de leur naissance: les uns taient clos les yeux
ouverts; les autres ne les ouvraient que plusieurs jours aprs avoir
bris leur enveloppe. J'attachais mon esprit et mon me  ces phnomnes
dont la varit me surprenait. J'aimais  observer le progrs lent de
quelques oiseaux vers la perfection de leur tre, et  voir certaines
espces  peine closes fuir  tire d'aile et secouer en volant les
dbris de leur coque transparente.

J'avais dix ans; cette passion d'histoire naturelle augmentait  mesure
que je grandissais. Tout ce que je voyais, j'aurais voulu me
l'approprier. Plus ambitieux que les conqurants, je dsirais le monde
et mes voeux n'avaient pas de bornes. Je me rvoltais contre la mort,
qui dpouillait de ses formes les plus belles et de ses plus aimables
couleurs l'animal ou l'oiseau que j'tais parvenu  saisir. J'inventais
mille moyens pour combattre ce monstre, la mort, qui venait rendre tous
mes travaux inutiles et dtruire les objets de mes affections.
J'essayais de lutter contre elle; et les constantes rparations
qu'exigeaient mes oiseaux empaills, la teinte fauve et terne qui
dcolorait leur beau plumage prouvaient que la mort tait plus forte que
moi. Je communiquai  mon excellent pre le sujet de mon chagrin: ces
essais qui disparaissaient entre mes mains, ces animaux si agiles et si
frais pendant leur vie, et livrs aprs leur mort  une si triste
mtamorphose. Mon pre voulut me consoler et m'apporta un volume de
_planches_ colories reprsentant, avec assez d'exactitude, les mmes
oiseaux qui faisaient mes dlices, et dont les momies dcoraient mon
petit appartement.

Ce fut pour moi une vive et ardente joie. Je retrouvais donc enfin, non
il est vrai les tres que j'aimais, et dont j'avais fait les compagnons
de ma premire enfance, mais leur image ressemblante. Je pensai que le
moyen de m'approprier la nature, c'tait de la copier. Me voil donc,
dessinateur imberbe et inexpriment, copiant tout ce qui se prsentait
 mes yeux, et le copiant mal.

Pendant des annes, je fis et je refis des oiseaux. Ces oiseaux
ressemblaient tour  tour  des quadrupdes ou  des poissons. Moi qui
avais obstinment blm les planches du livre que mon pre m'avait
donn; moi dont la critique avait relev mille dfauts dans ces
portraits, combien je fus honteux quand mes patients efforts
n'aboutirent qu' des rsultats si misrables, qu' peine pouvais-je
reconnatre moi-mme l'oiseau que je venais de dessiner! Mon pinceau,
pre et crateur d'une race inoue et disproportionne, me faisait piti
 moi-mme. Loin de me dcourager, ce dsappointement irrita ma passion.
Plus mes oiseaux taient mal dessins et mal peints, plus les originaux
me semblaient admirables. En copiant et recopiant leurs formes, leur
plumage et leurs diverses particularits, je continuais sans le savoir
l'tude la plus profonde et la plus minutieuse de l'ornithologie
compare. Tous les dtails de l'organisation des oiseaux, je les
connaissais d'autant mieux que je cherchais avec une plus laborieuse
patience  les reproduire exactement. Telle tait l'intensit de cette
passion purile qui n'a pas diminu avec l'ge, que, si l'on m'et
enlev mes dessins, je crois que l'on m'et donn la mort. Ce travail
occupait mes nuits et mes jours. Chaque anne produisait une immense
quantit de dtestables dessins, que je condamnais au feu, le jour de
leur naissance; et Dieu sait quel incendie ces monceaux de papier
barbouill allumaient dans le foyer paternel!

Mon pre crut dcouvrir dans ce penchant si vif une aptitude naturelle
pour les arts du dessin.  quinze ans, il m'envoya  Paris, o j'tudiai
les principes de l'art dans l'atelier de David. Des nez gigantesques,
des bouches colossales, des ttes de chevaux antiques sortirent de mon
crayon. Je m'ennuyais; toute cette sculpture que l'on me faisait copier
me semblait froide et dnue d'intrt. Je revins  mes forts natales.

 peine de retour en Amrique, je recommenai  me livrer avec ardeur,
mais avec plus de succs, aux tudes qui avaient tant de charme pour
moi.

Je reus de mon pre un don qui me fut doublement agrable, et par la
valeur mme du cadeau, et par le charme d'une attention qui flattait
mes gots les plus prononcs. Il me fit prsent d'une plantation
magnifique situe en Pensylvanie, arrose par la rivire Schuylkill, et
traverse par le ruisseau de Perkyoming. Je me mariai dans ce dlicieux
sjour, dont les hautes futaies, les champs onduleux, les collines
boises offrent au paysagiste de si pittoresques modles. Dieu bnit mon
union; les soins du mnage, la tendresse que je ressentais pour ma femme
et la naissance de deux enfants ne diminurent pas ma passion
ornithologique. Mes amis la dsapprouvaient.

Mes recherches et mes tudes occasionnaient des dpenses assez
considrables que rien ne compensait. Des revers de fortune survinrent.
Mon enthousiasme me soutenait toujours; et vingt annes d'investigations
et d'observations accrurent encore cette flamme secrte qui m'animait.
C'tait vers les bois antiques du continent amricain qu'un invincible
attrait me prcipitait, malgr les conseils de tous ceux qui me
connaissaient. Ils ne pouvaient s'associer  mes penses, jouir de mon
bonheur, ni savoir quelle volupt c'est pour moi d'observer de mes
propres yeux les scnes vivantes de la nature. Pour eux j'tais un
monomane, inaccessible  toute autre ide qu' une ide dominante, un
fou ngligeant ses devoirs et sacrifiant ses intrts  la folie qui le
possde. J'entreprenais seul de longs et prilleux voyages; je battais
les bois, je m'garais dans les solitudes sculaires; les rives de nos
lacs immenses, nos vastes prairies et les plages de l'Atlantique me
voyaient sans cesse errant dans leurs plus secrets asiles. Des annes
s'coulrent ainsi loin de ma famille.

Lecteur! ce n'tait pas un dsir de gloire qui me conduisait dans cet
exil. Je voulais seulement jouir de la nature. Enfant, j'avais voulu la
possder tout entire; homme fait, le mme dsir, la mme ivresse
vivaient dans mon coeur. Jamais alors je ne conus l'esprance de
devenir utile  mes semblables. Je ne cherchais que mon amusement et mon
plaisir. Le prince de Musignano (Lucien Bonaparte), que je rencontrai 
Philadelphie, m'engagea vivement  publier mes essais, et changea le
cours de mes ides: c'tait le premier encouragement que l'on me
donnait. D'ailleurs Philadelphie et New-York, o je reus un excellent
accueil, ne m'offrirent aucun moyen pcuniaire de continuer mon
entreprise. Je remontai le large courant de l'Hudson; ma barque glissa
de nouveau sur ces lacs qui semblent des ocans, je m'enfonai de
nouveau dans mes solitudes chries.

Le nombre de mes dessins augmentait; ma collection se compltait; je
commenai  rver la gloire; le burin d'un graveur europen ne
pourrait-il pas terniser l'oeuvre de ma jeunesse, le rsultat de ce
labeur continu et de ce zle persvrant? Ces chimres caressrent mon
imagination, et je sentis mon courage redoubler, mon avenir s'agrandir.

Aprs avoir habit pendant plusieurs annes le village d'Henderson,
dans le Kentucky, sur les rives de l'Ohio, je partis pour Philadelphie.
Mes dessins, mon trsor, mon espoir, taient soigneusement emballs dans
une malle que je fermai et que je confiai  l'un de mes parents, non
sans le prier de veiller avec le plus grand soin sur ce dpt si
prcieux pour moi. Mon absence dura six semaines. Aussitt aprs mon
retour, je demandai ce qu'tait devenue ma malle. On me l'apporta; je
l'ouvris. Jugez de mon dsespoir. Il n'y avait plus l que des lambeaux
de papier dchir, morcel, presque en poussire; lit commode et doux,
sur lequel reposait toute une couve de rats de Norwge. Un couple de
ces animaux avait rong le bois, s'tait introduit dans la bote et y
avait install sa famille: voil tout ce qui me restait de mes travaux;
prs de deux mille habitants de l'air, dessins et coloris de ma main,
taient anantis. Une flamme poignante traversa mon cerveau comme une
flche de feu; tous mes nerfs branls frmirent; j'eus la fivre
pendant plusieurs semaines. Enfin la force physique et la force morale
se rveillrent en moi. Je repris mon fusil, mon album, ma gibecire,
mes crayons, et je me replongeai dans mes forts comme si rien ne ft
arriv. Me voil recommenant mes dessins, et charm de voir qu'ils
russissaient mieux qu'auparavant. Il me fallut trois annes pour
rparer le dommage caus par les rats de Norwge: ce furent trois annes
de bonheur.

Plus mon catalogue grossissait, plus les lacunes qui s'y trouvaient
encore me causaient de regret et de chagrin: je dsirais vivement tre
en tat de le complter. Seul et sans secours, comment mettre  fin une
si vaste entreprise! Je me promis de ne rien ngliger de ce que ma
bourse, mon temps et mes peines pourraient accomplir. De jour en jour je
m'loignai davantage des lieux habits par les hommes; dix-huit mois
s'coulrent; ma tche tait remplie; j'avais explor toutes les
retraites de nos forts. J'allai visiter ma famille qui habitait alors
la Louisiane; et, emportant avec moi tous les oiseaux du nouveau
continent, je fis voile pour le vieux monde.

Une traverse heureuse me conduisit en Angleterre.  l'aspect de ces
ctes blanchissantes, en face de cette ville opulente dont le patronage
pouvait me payer de tant de peines, dont l'indiffrence pouvait aussi me
laisser languir dans l'indigence et l'oubli, je ne pus m'empcher de
ressentir une terreur et une anxit profondes. Je songeai  ma
situation prcaire,  mon isolement dans un pays o je n'avais pas un
seul ami,  ce dsert peupl d'hommes inconnus, peut-tre hostiles. Je
regrettai mes bois, la dpense de ce long voyage; et mon entreprise, qui
m'avait paru aventureuse jusqu' l'hrosme, me sembla tmraire jusqu'
la dmence; mais Dieu soit lou!


XXII.

Il repartit encourag, et le monument fut achev; il poursuivit,
accompagn de sa femme et de son enfant, ses plerinages grandioses 
travers ces rgions inexplores. Son rcit les fait revivre de temps en
temps comme quand le plerin fatigu s'asseoit sur la fin du jour pour
contempler plus  loisir l'horizon du soir et du lendemain. coutez:

C'tait vers la fin d'octobre. L'Ohio, le roi des fleuves, refltait
dans ses eaux paisibles ces belles teintes automnales qui dorent et
bronzent les feuillages,  l'approche de l'hiver. Des festons de vignes,
tincelantes comme de l'acier bruni, ou rouges comme l'airain frapp du
soleil, suspendaient leurs guirlandes aux grands arbres de la rive. Les
clarts du jour, frappant les ondes limpides, se rverbraient sur le
feuillage, mi-parti d'une verdure tenace et de cette couleur ardente et
safrane, plus prestigieuse peut-tre que les couleurs vives et pures du
printemps. L'atmosphre tait tide; le disque du soleil tait couleur
de feu. Rien ne ridait la surface de l'eau, que notre rame seule
agitait. Paisibles et silencieux, nous avancions, contemplant la beaut
des scnes qui nous environnaient de leur magnificence sauvage.
Quelquefois une foule de petits poissons, poursuivis par le chat
aquatique, s'lanaient hors du fleuve, comme des flches, et
retombaient en pluie d'argent; la perche blanche battait de ses
nageoires la quille de notre bateau et nous suivait par troupes
bruyantes. J'ai rarement prouv une sensation plus dlicieusement, plus
innocemment profonde. J'avais l tous les objets de mes affections, et
cette belle nature nous souriait.

D'un ct de l'Ohio s'lvent de hautes collines aux croupes lgantes
et aux pentes mollement inclines: sur la gauche, de vastes plaines
fertiles et boises se prolongent jusqu' l'horizon. Du sein du fleuve
des les de toutes les dimensions surgissent verdoyantes comme des
corbeilles. Le fleuve serpente doucement autour de ces les, dont les
sinuosits et les courbes sont si bizarrement onduleuses que souvent
vous croiriez voguer sur un grand lac et non sur une rivire. Quelques
dfrichements commencs sur les rivages s'offrirent  nos regards; ils
menaaient d'un envahissement prochain la beaut primitive de ces
solitudes, et je ne pus les voir sans regret.

 l'approche de la nuit,  mesure que l'ombre s'pandait sur le fleuve,
une plus profonde motion nous saisissait. La clochette des troupeaux
tintait au loin: le cornet du batelier, suivant les dtours de la
rivire, arrivait jusqu' nous; le long cri de guerre du grand hibou, le
bruit sourd de ses ailes, fendant l'air silencieux; tous ces bruits
devenant plus distincts  mesure que le jour baissait, nous les
coutions avec un intrt puissant et une curiosit indicible. Le soleil
reparaissait enfin; quelques notes parses, chappes aux habitants des
bois, nous annonaient l'veil de la nature; le daim traversait le
courant et nous apprenait que bientt la neige couvrirait les champs; 
et l le toit bas et l'habitation isole du colon rvlaient une
civilisation naissante. Nous rencontrions de temps  autre quelques
bateaux plats, chargs de bois ou de marchandises, et que nous ne
tardions pas  dpasser; d'autres nacelles plus petites taient charges
d'migrs de toutes les parties du monde, qui allaient chercher au loin
un asile et planter leur tente dans ces solitudes.

Les outardes et les pintades qui abondaient sur ces beaux rivages, et
qui venaient sans dfiance voltiger autour de nous, servaient  nos
repas. D'un coup de fusil nous nous procurions un festin splendide. Nous
choisissions pour salle  manger quelque buisson ombreux, tapiss d'une
mousse verte et douce; nous allumions du feu avec des branches sches;
et je doute en vrit que jamais gastronome ait trouv dans le luxe de
sa table de plus exquises volupts.

Ces heureux jours s'coulaient, et chaque moment nous rapprochait du
foyer natal. Nous nous trouvions prs du ruisseau des Pigeons qui se
perd dans l'Ohio, quand un bruit trange vint nous surprendre. C'taient
les dissonances les plus pouvantables; des hurlements semblables au
_whoup_! des Indiens, terrible cri de guerre que nous connaissions trop
bien pour ne pas le redouter. Je ramai vigoureusement, pour chapper au
pril qui nous menaait. Il n'y avait pas huit jours que des
Peaux-rouges s'taient rpandus dans la campagne, avaient dtruit les
habitations des colons, massacr les enfants et les femmes, et couvert
de sang leurs dfrichements commencs. Pendant quelques minutes, une
terreur profonde nous saisit. Les cris redoublaient. Enfin nous
apermes sous d'pais halliers une troupe d'hommes et de femmes qui,
les mains leves au ciel et la tte haute, poussaient en choeur et d'un
air frntique ces gmissements, ces hurlements, ces hourras barbares.
C'taient des mthodistes qui venaient accomplir dans cette solitude,
loin des profanes et des sceptiques, leurs rites pieux: le tumulte
discordant de leurs voix criardes tait l'expression de leur
enthousiasme. Nous arrivmes  Henderson.

Ce voyage de deux cents milles m'a laiss de dlicieux souvenirs.
Depuis vingt annes ces rives dsertes et charmantes ont chang de face.
Leur grandeur native, leur primitive beaut, se sont effaces. Plus de
rameaux pais qui dessinent leur arcade verdoyante au-dessus du fleuve;
les vieux arbres ont disparu, la hache claircit tous les jours ces
belles forts, qui dcoraient d'un long feston mobile le sommet de tous
les coteaux; le sang des indignes et des nouveaux habitants s'est ml
aux ondes du fleuve dont ils se disputaient la possession exclusive.
Vous n'y rencontrerez plus ni l'Indien couronn de son diadme de
plumes, ni ces troupeaux de buffles et de daims qui se frayaient passage
en caravanes bruyantes,  travers les clairires des bois. Des villages,
des hameaux et des villes ont envahi ces domaines (en 1825). Le marteau
y retentit; la scie y prpare en criant de nouvelles habitations. Quand
les instruments du charpentier et du maon se reposent et se taisent,
l'incendie dvore des forts tout entires; et la civilisation s'annonce
par des ravages. Le sein calme de l'Ohio est sillonn par une foule de
bateaux  vapeur, qui troublent ses ondes et obscurcissent l'air de leur
trace de fume. Le commerce vient s'asseoir sous ces rochers antiques;
et l'Europe nous jette tous les ans le surplus de sa population, comme
pour nous aider dans cet envahissement progressif, conqute invitable.

Les philosophes dcideront la question de savoir si ce progrs de la
civilisation doit tre un objet de joie ou de mlancolie pour le
penseur. Je l'ignore; mais,  force de vivre sous ces ombrages et de
diriger mon bateau sur ces rivires, un sentiment de tendresse presque
passionn et dont plus d'un lecteur blmera peut-tre l'audace, m'avait
incorpor cette nature.

Oh non! on ne le blmera pas quand on lira l'histoire des tats du Nord
pendant cette priode de 1825  1862. Est-ce qu'une solitude innocente
peuple des oeuvres neuves de Dieu n'tait pas suprieure en ralit 
ces carnages d'hommes altrs du sang de leurs frres et se disputant la
prminence du _dollar_ du Nord sur le _dollar_ du Sud? Est-ce que le
sang, cette sve de la terre, n'y pleut pas des feuilles et des brins
d'herbe dont il est la rose actuelle, plus abondamment en un jour de
leurs sanguinaires conflits, que sous le soleil dans les combats du
cygne et du vautour dont Audubon nous trace quelques pas plus loin la
ravissante et tragique histoire.

Je vais vous la donner:


XXIII.

Lisons d'abord la description du site amricain dans Audubon; il en fut
le tmoin solitaire prs de la crique du Canot:

Je voyageais  cheval, dit-il. Je me trouvais entre Shawancy et la
crique du Canot; le temps tait beau; l'air tait doux; je chevauchais
lentement.  peine fus-je entr dans la gorge ou valle qui spare la
crique du Canot de celle d'Highland, le ciel s'obscurcit; un brouillard
dense simula la nuit la plus obscure. Je m'arrtai plein d'tonnement,
je ressentais une ardente soif que j'tanchai dans le ruisseau voisin.
Bientt un long murmure se fit entendre. Une tache ovale et livide se
dessina sur le fond tnbreux du ciel. Les branches suprieures des
arbres tressaillirent; puis ce mouvement se communiqua aux branches
infrieures. Je vis bientt les troncs voler en clats, se draciner,
s'enlever, fuir devant le souffle du vent et toute la fort passer
devant moi comme un torrent de gigantesques et effrayants fantmes. Ces
troncs se heurtaient, se broyaient dans leur route. Au centre du courant
temptueux, les ttes des plus gros arbres se trouvaient forces de
prendre une direction oblique et de flchir: au-dessous et au-dessus
d'eux, une masse paisse de branchages, de rameaux briss et de
poussire souleve fuyait sous la mme impulsion. L'espace occup
nagure par tous ces arbres n'tait plus qu'une arne vide, seme de
racines et de dbris; vous eussiez dit le lit du Meschaceb mis  nu.
Les cataractes du Niagara ne hurlent pas avec plus de violence;
l'imptuosit de leur chute n'est pas plus terrible.

Quand la premire fureur de l'ouragan fut puise et comme assouvie,
des millions de rameaux fracasss volaient encore dans l'air, et la
marche de la colonne dense qui signalait le passage de la tempte dura
encore quelques heures, comme dtermine par une force d'attraction. Le
ciel s'tait couvert d'un voile verdtre et lugubre; une odeur de soufre
trs-dsagrable imprgnait l'atmosphre. J'attendis en silence et dans
la stupeur, que la nature bouleverse et repris, sinon sa forme
premire, du moins son aspect accoutum. Mes affaires m'appelaient 
Morgantown. J'osai traverser le lit du torrent arien, conduisant par la
bride mon cheval qu'effrayaient tous ces cadavres d'arbres dpouills et
renverss. Les ruines de la fort dtruite taient entasses sur le sol,
o elles formaient un si pais rempart, que, souvent oblig de me frayer
un sentier dans ce labyrinthe, et tantt de me glisser sous les branches
enlaces, tantt de les franchir d'un lan, j'prouvai, pendant le temps
que je consacrai  ce travail, une mortelle fatigue.

Cette bouffe de vent dont la colonne occupait environ un quart de
mille emporta des maisons, souleva des toitures, fora des troupeaux
entiers d'migrer violemment  travers les airs. On trouva une pauvre
vache morte sur la cime d'un sapin o l'avait porte l'aile de
l'ouragan. La valle est encore aujourd'hui un lieu dsol, couvert de
mousse et de ronces, inaccessible aux hommes; les btes de proie l'ont
choisie pour asile.

Pendant les longues excursions de notre naturaliste, des dangers d'une
autre espce vinrent aussi le menacer; le rcit suivant ne serait pas
dplac dans un des romans de Cooper:

Aprs avoir parcouru le haut Mississipi, dit-il, je fus oblig de
traverser une de ces immenses prairies, steppes de verdure qui
ressemblent  des ocans de fleurs et de gazon. Le temps tait
magnifique. Tout tait frais, verdoyant, tincelant de rose autour de
moi. Chauss de bons mocassins[2], suivi d'un chien fidle, arm de mon
fusil et charg de mon havre-sac, je cheminais lentement, ravi de
l'clat des fleurs, admirant les jeux des daims et des faons qui
venaient danser devant moi. Je suivais un vieux sentier indien; le
soleil s'abaissa sous l'horizon, sans que j'aperusse un toit, un abri,
un asile que ma lassitude cherchait. Les oiseaux de nuit, attirs par le
bourdonnement des insectes dont ils se nourrissent, battaient des ailes
au-dessus de ma tte, et me couronnaient de leurs cercles concentriques;
le gmissement des renards, qui parvenait jusqu' moi, semblait
m'annoncer le voisinage des habitations autour desquelles ils rdent la
nuit.

[Note 2: Espce de brodequins trs-usits dans l'Amrique du Nord.]

En effet j'entrevis une lumire vers laquelle je me dirigeai. Elle
sortait d'une hutte isole, dont la porte entr'ouverte laissait pntrer
mon regard jusqu'au foyer allum; une figure d'homme ou de femme passait
et repassait entre la flamme et moi. C'tait une femme. Arriv  la
hutte, je demandai  cette femme si je pourrais trouver sous son toit
une retraite pour la nuit.

Oui, rpondit-elle sans me regarder.

Sa voix tait dure et son accent dsagrable. Elle tait  demi nue.
J'entrai, je m'assis sans crmonie sur un vieil escabeau, prs du
foyer. Vis--vis de moi se trouvait un jeune Indien dont les coudes
s'appuyaient sur ses genoux, et dont les mains soutenaient la tte.
Selon l'usage des indignes de l'Amrique, il ne bougea pas  l'approche
d'un homme civilis. Les voyageurs n'ont pas manqu d'interprter comme
indice de paresse, de stupidit, d'apathie, ce silence n de l'orgueil
le plus hautain. Un grand arc indien tait appuy contre la muraille;
beaucoup de flches et des oiseaux morts taient sems par terre.
L'Indien ne remuait pas; il ne paraissait pas respirer. Je lui adressai
la parole en franais, idiome dont la plupart des Indiens de ces
contres savent au moins quelques mots. Il leva la tte, me montra du
doigt un de ses yeux sorti de son orbite, et le sang ruisselant sur son
visage; puis, de l'oeil qui lui restait, il lana sur moi un regard
singulirement significatif. Je sus depuis que, la flche de son arc
s'tant casse au moment o la corde tait tendue, un des morceaux de
l'arme brise tait revenu frapper l'oeil de l'Indien et l'avait crev.
Il souffrait en silence; ses traits, malgr la vive douleur qu'il
prouvait, conservaient leur dignit fire; il tait bien fait, agile,
dispos; sa physionomie, intelligente et candide. J'admirais ce courage
du sauvage, stoque du dsert et stoque sans vanit.

Point de lit dans la hutte. Quelques peaux d'ours et de buffles non
tannes taient empiles dans un coin. Je tirai de ma poche une belle
montre  rptition, et je dis  cette femme:

--Il est tard, je suis las: j'ai faim, pourriez-vous me donner 
manger?

Elle jeta sur la montre un regard ardent, avide, et se rapprocha de
moi.

--Oui, me dit-elle d'un ton singulier, si vous remuez un peu les
cendres, vous y trouverez un gteau qui doit tre cuit; j'ai aussi de la
chair de buffle sale et d'excellente venaison. Je vais vous apporter
cela.... Mais que votre montre est belle et brillante! Prtez-la-moi, je
vous prie.

Je dtachai la chane d'or qui suspendait la montre  mon col; elle
prit la montre, la tourna, la retourna, l'examina dans tous les sens, et
finit par passer la chane d'or  son col.

--Je serais bien heureuse, s'cria-t-elle d'un air d'extase, si je
possdais une montre pareille!

Je fis peu d'attention  ses paroles; je lui laissai sans dfiance le
bijou qu'elle semblait admirer si navement, et, press d'un grand
apptit, je me mis  souper; mon chien me tenait compagnie et partageait
mon repas. J'avais souvent parcouru les solitudes amricaines sans
rencontrer de voleurs, et la vieille femme, malgr sa physionomie dure
et sa voix rauque, ne m'inspirait aucun soupon.

Tout--coup l'Indien se lve, passe devant moi, se promne dans la
hutte: je crois que sa douleur devenue insupportable cause cette
agitation qu'il laisse paratre. Mais il saisit l'instant o la vieille
femme nous tourne le dos, s'approche, s'abaisse, fixe sur moi un regard
si ardent, si sombre, si profond, que je ne puis m'empcher de
tressaillir. tonn de ces mouvements et de ces signes, je le suis des
yeux. Il me semble qu'il s'irrite de n'tre pas compris. Aprs s'tre
assis de nouveau, il se lve encore, et, passant tout  ct de moi, il
me pince la cte assez vivement pour m'arracher un cri. La femme se
retourne: il court reprendre sa place sur l'escabeau, examine son
tomahawk[3], aiguise sur une pierre son couteau de chasse, en examine la
pointe, puis se met  fumer tranquillement, toujours me jetant  la
drobe ses oeillades singulires dont l'clat et fait baisser le
regard le plus hardi.

[Note 3: Espce de massue indienne.]

Enfin j'avais devin l'avertissement mystrieux que me donnait le
sauvage: j'tais en danger. J'changeai alors des regards d'intelligence
avec mon protecteur et redemandai ma montre  l'htesse. Elle me la
rendit; je sortis de la cabane sous je ne sais quel prtexte, emportant
mon fusil  deux coups. Je le chargeai de quatre balles, j'en examinai
la dtente, je le mis en tat, j'en renouvelai les pierres et je
rentrai. L'Indien me suivait de l'oeil. Je m'tendis sur une peau de
buffle, j'appelai mon chien, plaai mon fusil prs de moi, et, fermant
les yeux, je parus me livrer au sommeil le plus profond. L'Indien,
appuy sur son tomahawk, n'avait pas quitt sa place.

Un bruit se fit entendre; mes paupires s'ouvrirent; je vis deux jeunes
gens, d'une haute taille et d'une grande vigueur, entrer dans la hutte;
ils apportaient un cerf qu'ils venaient de tuer. La vieille femme, leur
mre, leur donna de l'eau-de-vie; ils en burent largement. Puis, jetant
les yeux tour  tour sur l'Indien bless et sur le coin o je reposais,
ils demandrent qui j'tais, et pourquoi _ce chien de sauvage_ tait
entr dans la hutte. Ils parlaient anglais; l'Indien ne comprenait pas
un mot de cette langue. La mre les attira vers l'extrmit oppose de
la hutte, me montra du doigt, et dans une longue confrence discuta sans
doute avec ses dignes fils les moyens de se dfaire de moi et de
s'approprier la montre fatale qui avait tent sa cupidit. Les jeunes
gens recommencrent  boire; l'ivresse les gagna; la vieille buvait avec
eux; j'esprais que ces libations frquentes ne tarderaient pas  les
mettre tous hors de combat. Je frappai doucement du plat de la main le
dos de mon chien, et j'armai mon fusil. L'admirable sagacit de cet
animal l'avertit du pril que je courais. Il agita sa queue, s'assit
l'oeil fix sur mes ennemis, et prt  s'lancer sur eux. L'Indien
immobile avait une main appuye sur le manche de son couteau de chasse
et l'autre sur son tomahawk. C'tait une scne fort dramatique, et dont
le silence augmentait l'intrt.

La vieille dtacha de la paroi de la hutte un long couteau de cuisine,
dont la lame devait m'envoyer dans l'autre monde. Une meule  repasser
se trouvait dans un des coins; elle la fit tourner lentement, aiguisa
soigneusement son arme; je vis l'eau tomber goutte  goutte sur la
meule, et ne perdis pas un des mouvements de l'infernale crature; le
foyer  demi teint clairait ses traits dcharns, les jeunes gens ses
complices chancelaient sur leurs jambes avines; le sauvage, toujours
calme, restait debout; sa main qui serrait le tomahawk fatal tait prte
 abattre le premier assaillant. Le canon de mon fusil tait dispos 
frapper de mort celui qui s'approcherait de moi; mon chien regardait
alternativement son matre et ses agresseurs. Cette attente dura
longtemps; une sueur froide couvrait mes membres.

--Allons, dit tout bas la meurtrire  ses enfants. Il dort; je me
charge de lui. Dpchez cet Indien.

Elle s'avana doucement, d'un pas assur mais prudent; son pied
touchait  peine la terre. L'Indien s'tait lev; le tomahawk que sa
main brandissait allait tomber sur l'un des assassins, et j'allais
presser la double dtente de mon fusil, quand on entendit frapper  la
porte.

Je me levai, j'ouvris. C'tait deux voyageurs canadiens, vrais
Hercules, dont je bnis l'arrive. L'Indien, d'un geste loquent,
dsigna les deux fils de la mgre, et s'cria en mauvais franais 
peine intelligible:

--Eux vouloir tuer celui-l, l'homme blanc, et moi, l'homme rouge.
Grand-Esprit! lui!... vous envoyer, hommes blancs!

Je confirmai l'accusation du sauvage, et je racontai aux voyageurs,
tous deux arms de longues carabines, la scne qui venait de se passer.
La vieille femme, stupfaite, tenait encore en sa main son couteau. Les
deux jeunes gens ivres ne nirent pas leurs intentions d'assassinat; la
vieille s'emporta en imprcations et en vocifrations qui ne la
sauvrent pas. Nous garrottmes les pieds et les mains de ces trois
misrables; l'Indien se mit  excuter une de ces danses burlesques et
triomphales en usage parmi les tribus du dsert. Nous passmes la nuit
dans la hutte, et l'aurore reparut vermeille et riante.

Il s'agissait de chtier les assassins. Nous dlimes leurs pieds, mais
nous laissmes leurs mains garrottes, et nous les formes de nous
suivre. Il y a dans ces contres loignes une singulire lgislation
tablie par les colons, et qui consiste  brler l'habitation du
meurtrier,  l'attacher  un arbre et  le faire passer par les verges;
nous nous conformmes  ce code, en vigueur aujourd'hui depuis les rives
de l'Atlantique jusqu'aux chutes du Niagara. La hutte fut rduite en
cendres. Le sauvage reut pour sa rcompense les ustensiles de mnage et
le mobilier des coupables; la vieille et ses enfants furent soumis  cet
ignominieux supplice, et, aprs les avoir dtachs, nous continumes
notre voyage, accompagns du jeune guerrier indien qui fumait gravement
sur la route.

Ce fut le seul danger de ce genre que je courus pendant mes longues
tournes. Cependant les solitudes de l'Amrique se peuplent du rebut du
monde: vous trouvez, pars dans ces prairies sans limites, des assassins
de Vienne et de Leipzick, des escrocs de Paris et de Londres, des
aventuriers italiens, des mendiants cossais. Rduits  vivre du travail
de leurs mains, leurs vices, qui n'ont plus d'aliments, s'amortissent et
leurs moeurs s'amliorent. Quand ils reviennent  leurs penchants
criminels, on les chasse, on les refoule dans des solitudes plus
loignes; on les rejette comme des btes fauves, dans d'impntrables
tanires. Des magistrats nomms _rgulateurs_ sont chargs de cet
office; voici comment ils procdent:

Lorsqu'un des membres des nouvelles colonies a viol les lois, commis
un meurtre ou un larcin, outrag ouvertement la dcence et la probit,
les notables de l'endroit choisissent dans leur sein plusieurs personnes
charges d'examiner et de punir le coupable; ce sont les _rgulateurs_.
Un premier dlit est puni d'exil. Le criminel doit quitter, dans un laps
de temps dtermin, le pays o le crime a eu lieu. S'il ose reparatre
dans les environs et y commettre de nouvelles violences, malheur  lui!
Les _rgulateurs_ le dclarent hors la loi. On brle son habitation; le
dlinquant, attach  un arbre, est fouett sans piti; meurtrier avec
prmditation, on le fusille, on plante sur un pieu sa tte sanglante
dtache du tronc. Cette svrit, que l'on regardera peut-tre comme
barbare, est ncessaire  la scurit de ces tablissements naissants.


XXIV.

Voici la traduction de quelques scnes sauvages de l'Amrique:

 la branche de saule qui pend de sa ceinture, l'amateur de poissons en
a dj accroch une centaine, lorsque, tout  coup, le ciel s'assombrit,
et l'orage menace. Il sait trs-bien qu'en changeant seulement d'amorce
et d'hameon, il pourrait avoir sous peu une ou deux belles anguilles;
mais, en homme prudent, il aime mieux regagner le bord et emporter
tranquillement son butin  la maison.

Voil comment s'y prend le pcheur  la ligne qui veut procder
mthodiquement et dans les rgles; et certes, il y a du plaisir  le
voir, lorsqu'avec aisance et grce il tend l'appt  l'objet de ses
dsirs, soit au milieu mme des flots turbulents, soit  l'abri sous les
basses branches du rivage, partout enfin o s'bat une multitude de ces
petits tres jouissant en paix de leur trompeuse scurit. Rarement,
entre ses mains, son instrument s'embrouille et se mle, tandis qu'avec
une incomparable dextrit il les tire de l'eau l'un aprs l'autre.

Cependant il y a bon nombre de pcheurs qui, par un procd beaucoup
plus simple, savent prendre tout autant de poissons, sans leur laisser
mme un instant pour se reconnatre. Voyez-moi ces joyeux petits
garnements, dont l'un est plant debout sur la rive, pendant que les
autres ont bravement enfourch les arbres qui sont tombs en travers de
la rivire. Leurs gaules sont tout bonnement des baguettes de noisetier
ou de noyer; une corde leur sert de ligne, et leurs hameons ne
paraissent pas des plus fins. Le premier est porteur d'une calebasse
remplie de vers qu'il garde en vie dans de la terre humide; le second a
renferm dans une bouteille une cinquantaine de sauterelles, galement
en vie; le troisime n'a rien du tout pour amorcer, mais il empruntera 
son voisin. Et les voil, mes trois gaillards, qui font tournoyer leurs
baguettes en l'air, afin de drouler les lignes,  l'une desquelles est
attache une plaque de lige, tandis que l'autre n'a qu'un petit morceau
de bois lger, et la dernire deux ou trois gros grains de plomb pour la
faire couler. Maintenant, les hameons ont reu l'appt, et tout est
prt. Chacun jette sa ligne l o il croit qu'il fait le meilleur, ayant
eu soin, avant tout, de sonder avec sa baguette la profondeur de l'eau
pour s'assurer que la petite boue pourra se maintenir en place. _Toc,
toc..._ le lige file et s'enfonce, le morceau de bois disparat, le
plomb donne des secousses, et au mme instant volent en l'air trois de
ces pauvres poissons, qui, chemin faisant, se dcrochent et vont tomber
bien loin parmi les herbes, o ils sautillent et se dbattent jusqu'
ce que mort s'ensuive. Mais dj les hameons, amorcs de nouveau, sont
retourns en chercher d'autres. Le fretin abonde, le temps est propice,
la saison dlicieuse (on est au mois d'octobre), et les poissons sont
devenus si gourmands de vers et de sauterelles qu'une douzaine  la fois
sautent aprs le mme appt. Nos jeunes novices, je vous l'assure,
s'amusent joliment: en une heure, ils ont presque vid le trou, et
peuvent emporter une fameuse friture  leurs parents et  leurs petites
soeurs. Dites-moi, est-ce que ce plaisir-l ne vaut pas celui du premier
pcheur, avec toute son exprience et sa mthode?

Parfois, aprs qu'on avait lch l'cluse d'un moulin, pour des raisons
mieux connues du meunier que de moi, je voyais tous ces petits poissons
se retirer ensemble dans un ou deux bas-fonds, comme s'ils n'eussent
voulu,  aucun prix, abandonner leur retraite favorite. Il y en avait
alors tant et tant, qu'on pouvait en prendre  volont avec la premire
ligne venue, pourvu qu'il y et au bout une pingle amorce de quelque
sorte de ver ou d'insecte que ce ft, et mme d'un morceau de poisson
frais. Puis tout  coup, je ne sais pourquoi, sans aucune cause
apparente, ils cessaient de mordre, et il n'y avait ni prcaution ni
appt qui pt les engager, non plus qu'aucun autre du mme trou, 
reprendre  l'hameon.

Pendant les grandes inondations, ce poisson ne veut d'aucune espce
d'amorce; mais alors on peut le prendre  l'pervier ou  la seine, 
condition que le pcheur ait une parfaite connaissance des lieux. Au
contraire, quand l'eau se trouve basse, il n'est pas de trou cart, pas
de remous  l'abri de quelque pierre, pas de place recouverte de bois
flott, o l'on ne puisse se promettre ample capture. Les ngres de
quelques contres du Sud en font d'abondantes pches  la fin de
l'automne. Pour cela, ils choisissent les parties peu profondes des
tangs, entrent doucement dans l'eau et placent, de distance en
distance, un engin d'osier assez semblable  un petit baril et ouvert
aux deux bouts. Du moment que les poissons se sentent retenus dans la
partie infrieure qui pose au fond, leur frtillement avertit le pcheur
qui n'a pas alors grand mal  s'en emparer.

Ces poissons, qui excdent rarement cinq ou six pouces en longueur,
n'en ont d'ordinaire que de quatre  cinq, sur un ou deux de large. Leur
chair, qui renferme peu d'artes, fournit en toute saison un manger
excellent. Ayant remarqu que leur couleur changeait suivant les
diffrentes contres et les rivires, lacs ou tangs qu'ils frquentent,
j'ai t conduit  penser que ce curieux rsultat pourrait bien provenir
de la diffrence de coloration des eaux. Ainsi, ceux que j'ai pris dans
les eaux profondes de la rivire Verte, au Kentucky, prsentaient une
teinte olive brun fonc tout autre que la couleur gnrale de ceux qu'on
pche dans les ondes si claires de l'Ohio ou du Schuylkill; ceux des
eaux rougetres des marais, dans la Louisiane, sont d'un cuivre terne,
et ceux enfin qui vivent dans les courants qu'ombragent des cdres ou
des pins, se distinguent par une nuance ple, jauntre et blme.

En quelque lieu qu'on la rencontre, cette petite Perche tmoigne une
prfrence dcide pour les lits rocailleux, les bancs de sable et de
gravier, et toujours elle vite les fonds bourbeux. Quand vient le
moment du frai, cette prfrence est encore plus marque; on la voit
alors passer et repasser sur les endroits o l'eau est basse, cherchant
le gravier le plus fin; un instant elle se balance, puis se laisse aller
lentement jusqu'au fond, o,  l'aide de ses nageoires, elle creuse dans
le sable une sorte de nid de forme circulaire, et qui peut avoir une
tendue de huit  dix pouces. En quelques jours, un petit rebord s'lve
 l'entour, et, la place ainsi prpare et rendue bien propre, elle y
dpose ses oeufs. Si vous regardez attentivement, vous compterez
cinquante, soixante ou plus de ces nids, les uns spars par un
intervalle de quelques pieds seulement, d'autres  l'cart,  plusieurs
pas. Au lieu d'abandonner son produit, comme ceux de sa famille ont
coutume de le faire, ce charmant petit poisson veille dessus avec toute
la sollicitude d'un oiseau qui couve; il se tient immobile au-dessus du
nid, observant ce qui se passe aux environs. Qu'une feuille tombe de
l'arbre, un morceau de bois ou quelque autre corps tranger vienne 
rouler dedans, il le prend avec sa gueule et le rejette
trs-soigneusement de l'autre ct de sa fragile muraille. C'est un fait
dont j'ai t plusieurs fois tmoin; et, frapp de la prudence et de la
propret de cet tre si mignon, ayant remarqu d'ailleurs qu' cette
mme poque il ne voulait mordre  aucune espce d'appt, je me mis en
tte, un beau matin, de tenter plusieurs expriences, afin de voir ce
que l'instinct ou la raison le rendraient capable de faire, si on le
poussait  bout de patience.

M'tant muni d'une belle ligne et des insectes que je savais le plus de
son got, je gagnai un banc de sable recouvert par un pied d'eau
environ, et o j'avais pralablement reconnu plusieurs de ces dpts
d'oeufs. Je m'approchai tout prs de la rive sans faire de bruit, mis 
mon hameon un ver de terre dont la plus grande partie tait laisse
libre pour qu'il pt se tortiller tout  son aise, et jetai ma ligne
dans l'eau, de faon qu'en passant par-dessus le bord, l'appt vnt se
placer au fond. Le poisson m'avait aperu, et, quand le ver eut envahi
son enceinte, il nagea jusqu'au bord oppos, o il resta quelque temps 
se balancer; enfin, se hasardant, il se rapprocha du ver, le prit dans
sa gueule et le repoussa de mon ct si gentiment et avec tant de
prcaution, qu'en vrit c'tait  en demeurer confondu. Je rptai
l'exprience six ou sept fois, et toujours avec le mme rsultat. Je
changeai d'amorce et mis une jeune sauterelle que je fis flotter dans
l'intrieur du nid: l'insecte fut rejet comme le ver; et vainement, 
deux ou trois reprises, j'essayai de piquer le poisson. Alors je lui
prsentai l'hameon nu, en employant la mme manoeuvre. Il parut d'abord
grandement alarm: il nageait d'un ct, puis de l'autre, sans
s'arrter, et semblait comprendre tout le danger de s'attaquer, cette
fois,  un objet aussi suspect. Pourtant il finit encore par s'en
approcher, mais petit  petit, le prit dlicatement, l'enleva, et
l'hameon,  son tour, fut rejet hors du nid!

Lecteur, si comme moi vous tudiez la nature pour vous lever l'esprit
par la contemplation des phnomnes tonnants qu'elle offre  chaque pas
dans son immense domaine, ne resterez-vous pas frapp d'une admiration
profonde en voyant ce petit poisson, objet si chtif et si humble,
auquel le Crateur a donn des instincts si merveilleux? Pour moi, je ne
cessais de le regarder avec ravissement, et je me demandais comment la
Nature avait pu le douer d'un sens aussi rflchi et d'une telle
puissance. Un dsir irrsistible d'en apprendre davantage me poussa 
continuer mon exprience. Certes, je savais alors manoeuvrer un hameon
tout comme un autre; mais, quelque effort que je fisse, je ne pus jamais
parvenir  prendre ce petit poisson, et ce fut de mme inutilement que
je dressai mes batteries contre plusieurs de ses camarades.

Ainsi j'avais trouv mon matre! Je repliai ma ligne, et donnai un
grand coup de baguette dans l'eau, de manire  atteindre presque le
poisson. D'un lan, il se lana comme un trait  la distance de
plusieurs mtres, resta quelque temps  se balancer d'un air tranquille;
puis, ds que ma baguette eut quitt l'eau, revint prendre son poste.
Alors, je pus connatre tout le dommage que je lui avais caus, car je
l'aperus qui s'employait de son mieux  nettoyer et lisser son nid;
mais, pour le moment, je ne jugeai pas  propos de pousser plus loin mes
expriences.

                                                            LAMARTINE.

(_La suite au prochain entretien._)




CXVIIIe ENTRETIEN.

LITTRATURE AMRICAINE.

UNE

PAGE UNIQUE D'HISTOIRE NATURELLE,

PAR AUDUBON.

(DEUXIME PARTIE.)


I.

LA CHASSE  L'LAN.

Bientt le chasseur entend venir l'lan, qui fait grand bruit; et,
quand il le juge suffisamment prs, il choisit une bonne place o le
frapper, et le tue. Il n'est pas prudent, tant s'en faut, de se tenir 
porte de l'animal, qui dans ce cas ferait certainement  l'agresseur un
mauvais parti.

Un mle, entirement venu, mesure, dit-on, neuf pieds de haut; et avec
ses immenses andouillers branchus, son aspect est tout  fait
formidable. De mme que le daim de Virginie et le karibou mle, ces
animaux jettent leur bois chaque anne, vers le commencement de
dcembre; mais, la premire anne, ils ne le perdent pas mme au
printemps[4]. Quand on les irrite, ils grincent horriblement des dents,
hrissent leur crinire, couchent les oreilles et frappent avec
violence. S'ils sont inquits, ils poussent un lamentable gmissement
qui ressemble beaucoup  celui du chameau.

[Note 4: Il y a ici une apparente contradiction qui s'explique quand on
sait que, tandis que les vieux lans dposent leur bois en dcembre et
janvier, les jeunes ne le perdent qu'en avril et mai; mais la premire
anne ils ne le perdent pas du tout, par consquent pas mme au
printemps.]

Dans ces rgions dsoles et sauvages qui ne sont gure frquentes que
par l'Indien, l'espce du daim commun tait extraordinairement
abondante. Nous avions beaucoup de mal  retenir nos chiens, qui en
rencontraient des troupeaux presque  chaque pas. Ce dernier, par ses
moeurs, se rapproche beaucoup de l'lan.

Quant au renne ou _karibou_, son pied est trs-large et trs-plat; il
peut l'tendre sur la neige jusqu'au fanon[5], de sorte qu'il court
aisment sur une crote  peine assez solide pour porter un chien. Quand
la neige est molle, on les voit en troupes immenses, aux bords des
grands lacs sur lesquels ils se retirent ds qu'on les poursuit, parce
que la premire couche y est bien plus rsistante que partout ailleurs;
mais, si la neige vient  durcir, ils se jettent dans les bois. Avec
cette facilit qu'ils ont de courir  sa surface, il leur serait inutile
de se tracer des sentier au travers, comme fait l'lan; aussi, pendant
l'hiver, n'ont-ils pas de remise proprement dite. On ne connat pas bien
exactement quelle peut tre la vitesse de cet animal, mais je suis
convaincu qu'elle dpasse de beaucoup celle du cheval le plus lger.

[Note 5: C'est ici la touffe de crins qui pousse derrire le pturon.]


II.

LE TROGLODYTE D'HIVER.

La grande tendue de pays que parcourt dans ses migrations ce petit
oiseau est certainement le fait le plus remarquable de son histoire. 
l'approche de l'hiver, il abandonne les lieux o il s'est retir, bien
loin au Nord, peut-tre jusqu'au Labrador ou  Terre-Neuve, traverse,
sur ses ailes concaves et qui semblent si frles, les dtroits du golfe
Saint-Laurent, et gagne de plus chaudes rgions, pour y demeurer
jusqu'au retour du printemps. C'est comme en se jouant qu'il accomplit
ce long voyage; il s'en va, sautillant d'une racine ou d'une souche 
l'autre, voltigeant de branche en branche, hasardant une courte chappe
de droite et de gauche; et cela, sans cesser de chercher sa nourriture,
mais toujours smillant et toujours gai, comme s'il n'avait souci ni du
temps ni de la distance. Il arrive au bord de quelque large fleuve; qui
ne connatrait ses habitudes pourrait craindre que ce ne ft l pour lui
un obstacle insurmontable: point du tout, il dploie ses ailes, s'lance
et glisse comme un trait au-dessus du redoutable courant.

J'ai trouv le troglodyte d'hiver dans les basses parties de la
Louisiane et dans les Florides, en dcembre et janvier; mais jamais plus
tard que la fin de ce dernier mois. Leur sjour dans ces contres
dpasse rarement trois mois; ils en emploient deux autres, tant  btir
leur nid qu' lever leur couve; et, comme ils quittent le Labrador
vers le milieu d'aot, au plus tard, ils passent probablement plus de la
moiti de l'anne  voyager. Il serait intressant de savoir si ceux qui
nichent au long de la rivire Colombie, prs l'ocan Pacifique, visitent
nos rivages de l'Atlantique. Mon ami T. Nuttall m'a dit en avoir vu
lever leurs petits dans les bois qui bordent nos ctes du Nord-Ouest.

En passant  East-Port dans le Maine, lors de mon voyage au Labrador,
j'y trouvai ces oiseaux extrmement abondants, et en plein chant, bien
que l'air ft toujours trs-froid, et mme que des glaons pendissent
encore  chaque rocher (on tait au 9 mai). Le 11 juin, ils se
montrrent non moins nombreux sur les les de la Madeleine, et je ne me
rendais pas trop compte de quelle manire ils avaient pu venir
jusque-l; mais les habitants me dirent qu'il n'y en paraissait aucun de
tout l'hiver. Le 20 juillet enfin, je les retrouvai au Labrador, en me
demandant de nouveau comment ils avaient fait pour atteindre ces rivages
perdus et d'un si difficile accs. tait-ce en suivant le cours du
Saint-Laurent, ou bien en volant d'une le  l'autre au travers du
golfe? Je les ai rencontrs dans presque tous les tats de l'Union, o
cependant je n'ai trouv leur nid que deux fois: l'une prs de la
rivire Mohauk, dans l'tat de New-York; l'autre dans le grand marais de
pins, en Pensylvanie. Mais ils nichent en grand nombre dans le Maine, et
probablement dans le Massachusetts, quoiqu'il y en ait peu qui passent
l'hiver, mme dans ce dernier tat.

Je ne connais aucun oiseau de si petite taille, dont le chant ne le
cde  celui du troglodyte d'hiver. Il est vraiment musical, souple,
cadenc, nergique, plein de mlodie; et l'on s'tonne qu'un son si
bien soutenu puisse sortir d'un aussi faible organe. Quelle oreille y
resterait insensible? Lorsqu'il se fait entendre, ainsi qu'il arrive
souvent, dans la sombre profondeur de quelque funeste marcage, l'me se
laisse aller  son charme puissant, et, par l'effet mme du contraste,
en prouve d'autant plus de ravissement et de surprise. Pour moi, j'ai
toujours mieux senti, en l'coutant, la bont de l'auteur de toutes
choses, qui, dans chaque lieu sur la terre, a su placer quelque cause de
jouissance et de bien-tre pour ses cratures.

Une fois, je traversais la partie la plus obscure et la plus
inextricable d'un bois, dans la grande fort de pins, non loin de
Maunchunk, en Pensylvanie; et je n'tais attentif qu' me garantir des
reptiles venimeux dont je craignais la rencontre en cet endroit, lorsque
soudain les douces notes du troglodyte parvinrent  mon oreille, et
produisirent en moi une motion si dlicieuse, qu'oubliant tout danger,
je me lanai bravement au plus pais des broussailles,  la poursuite de
l'oiseau dont le nid, je l'esprais, ne devait pas tre loin. Mais lui,
comme pour mieux me narguer, s'en allait tranquillement devant moi,
choisissant les buissons les plus pineux, s'y glissant avec une
prestesse tonnante, s'arrtant pour pousser sa petite chanson prs de
moi, et l'instant d'aprs dans une direction tout oppose. Je commenais
 en avoir assez de ce fatigant exercice, lorsqu'enfin je le vis se
poser au pied d'un gros arbre, presque sur les racines, et l'entendis
gazouiller quelques notes plus harmonieuses encore que toutes celles
qu'il avait jusqu'alors modules. Tout  coup, un autre troglodyte
surgit comme de terre,  ses cts, et disparut non moins subitement,
avec celui que je poursuivais. Je courus  la place o ils venaient de
se montrer, sans la perdre une minute de vue, et remarquai une
protubrance couverte de mousse et de lichen, assez semblable  ces
excroissances qui poussent sur les arbres de nos forts, sauf cette
diffrence qu'elle prsentait une ouverture parfaitement ronde, propre
et tout  fait lisse. J'introduisis un doigt dedans et ressentis bientt
quelques coups de bec, accompagns de cris plaintifs. Plus de doute:
j'avais, pour la premire fois de ma vie, trouv le nid de notre
troglodyte d'hiver! Je fis doucement sortir le gentil habitant de sa
demeure, et en retirai les oeufs  l'aide d'une sorte d'cope que
j'avais faonne pour cela. Je m'attendais  en trouver beaucoup, mais
il n'y en avait que six; et c'est le mme nombre encore que je comptai
dans l'autre nid de troglodyte sur lequel, plus tard, je parvins 
mettre la main. Cependant le pauvre oiseau avait appel son camarade,
et, par leurs clameurs runies, ils semblaient me supplier de ne pas
ravir leur trsor. Plein de compassion, j'allais m'loigner, lorsqu'une
ide me frappa: c'est que je devais avant tout donner une exacte
description du nid, et que pareille occasion ne me serait peut-tre plus
offerte. Croyez-moi, lecteur, quand je me rsolus  sacrifier ce nid,
c'tait autant pour vous que pour moi.--Extrieurement, il mesurait sept
pouces de haut sur quatre et demi de large; l'paisseur de ses
murailles, composes de mousses et de lichen, tait de prs de deux
pouces, de faon qu' l'extrieur il offrait l'apparence d'une poche
troite dont la paroi tait rduite  quelques lignes, du ct o elle
se trouvait en contact avec l'corce de l'arbre. Le bas de la cavit,
jusqu' moiti du nid, tait garni de poil de livre, et sur le fond,
ou _nichette_, avaient t tendues une demi-douzaine de ces larges
plumes duveteuses que notre ttrao commun porte sous le ventre. Les
oeufs, d'un rouge tendre, rappelant la teinte plissante d'une rose dont
la corolle commence  se fltrir, taient marqus de points d'un brun
rougetre et plus nombreux vers le gros bout.

Quant au second nid, je le trouvai prs de Mohauk, et par un pur
hasard. Un jour, au commencement de juin, vers midi, me sentant fatigu,
je m'tais assis sur un rocher qui surplombait les eaux, et m'amusais,
en me reposant,  voir se jouer des troupes de poissons. Le lieu tait
humide, et bientt, la fracheur me portant au cerveau, je fus pris d'un
violent ternuement dont le bruit fit partit un troglodyte de dessous
mes pieds. Le nid, que je n'eus pas de peine  dcouvrir, tait coll
contre la partie infrieure du roc, et prsentait les mmes
particularits de forme et de structure que le prcdent; mais il tait
plus petit, et les oeufs, au nombre de six, renfermaient des foetus dj
bien dvelopps.

Les mouvements de cet intressant oiseau sont vifs et dcids.
Observez-le quand il cherche sa nourriture, comme il sautille, rampe et
se glisse furtivement d'une place  l'autre, semblant indiquer que tout
cet exercice n'est pour lui qu'un plaisir.  chaque instant il
s'incline, la gorge en bas, de manire  toucher presque l'objet sur
lequel il se tient; puis, tendant tout d'un coup son pied nerveux que
seconde l'action de ses ailes concaves et  moiti tombantes, il se
redresse et s'lance, en portant sa petite queue constamment retrousse.
Tantt, par le creux d'une souche, il se faufile comme une souris;
tantt, il s'accroche  la surface avec une singulire mobilit
d'attitudes; puis soudain il a disparu, pour se remontrer, la minute
d'aprs,  ct de vous. Par moments, il prolonge son ramage sur un ton
langoureux; ou bien, une seule note brve et claire clate en un
_tshick-tshick_ sonore, et pour quelques instants il garde le silence;
volontiers il se poste sur la plus haute branche d'un arbrisseau, ou
d'un buisson qu'il atteint en sautant lgrement d'un rameau  l'autre;
pendant qu'il monte, il change vingt fois de position et de ct, il se
tourne et se retourne sans cesse, et, lorsqu'enfin il a gagn le sommet,
il vous salue de sa plus dlicate mlodie; mais une nouvelle fantaisie
lui passe par la tte, et sans que vous vous en doutiez, en un clin
d'oeil, il s'est vanoui. Tel vous le voyez, toujours alerte et se
trmoussant, mais surtout dans la saison des amours. En tout temps,
nanmoins, lorsqu'il chante, il tient sa queue baisse. En hiver, quand
il prend possession de sa pile de bois sur la ferme, non loin de la
maisonnette du laboureur, il provoque le chat par ses notes dolentes; et
montrant sa fine tte par le bout des bches au milieu desquelles il
gambade en toute sret, le rus met  l'preuve la patience de
Grimalkin.

Ce troglodyte se nourrit principalement d'araignes, de chenilles, de
petits papillons et de larves. En automne, il se contente de baies
molles et juteuses.

Ayant, dans ces dernires annes, pass un hiver  Charleston, en
compagnie de mon digne ami Bachman, je remarquai que ce charmant oiseau
faisait son apparition dans cette ville et les faubourgs, au mois de
dcembre. Le 1er janvier, j'en entendis un en pleine voix, dans le
jardin de mon ami, qui me dit qu'il ne se montre pas rgulirement
chaque hiver dans ces contres, et qu'on n'est sr de l'y rencontrer
que durant les saisons extrmement rigoureuses.

Pour vous mettre mieux  mme de comparer ses moeurs avec celles du
troglodyte commun d'Europe (les moeurs des oiseaux ayant toujours t,
comme vous le savez, le sujet de prdilection de mes tudes), je vous
prsente ici les observations que mon savant ami W. Mac Gillivray a
faites sur ce dernier, en Angleterre.

Chez nous, dit-il, le troglodyte n'migre pas, et se trouve en hiver
dans les parties les plus septentrionales de l'le, aussi bien que dans
les Hbrides. Son vol consiste en un battement d'ailes rapide et
continu, et, par suite, n'est pas onduleux, mais s'effectue en droite
ligne. Il n'est pas non plus soutenu, d'ordinaire l'oiseau se contentant
de voltiger d'un buisson ou d'une pierre  l'autre. Il se plat surtout
 ctoyer les murailles, parmi les fragments de rochers, au milieu des
touffes d'ajoncs et le long des haies o il attire l'attention par la
gentillesse de ses mouvements et la bruyante gaiet de son ramage. Quand
il veut demeurer en place, il porte sa queue presque droite, et tout
son corps s'agite par brusques secousses; mais bientt il repart en
faisant de petits sauts, s'aidant en mme temps des ailes, et
s'accompagnant de son rapide et continuel _chit_, _chit_. Au printemps
et en t, le gazouillement du mle, qu'il rpte par intervalles, est
plein, riche et mlodieux. Mme en automne et dans les beaux jours
d'hiver, on peut souvent l'entendre prcipiter les notes de sa chanson,
si claires, si retentissantes et qui, toutes familires qu'elles sont,
surprennent toujours, tant produites par un instrument aussi fragile.

Durant la saison des oeufs, les troglodytes se tiennent par couples,
habituellement dans des lieux retirs, tels que les vallons couverts de
broussailles, les bois moussus, le lit des ruisseaux, et les endroits
rocailleux qu'ombragent et dfendent des ronces, des pines ou d'autres
buissons. Mais ils recherchent aussi les vergers, les jardins et les
haies dans le voisinage immdiat de nos habitations dont mme les plus
sauvages s'approchent en hiver. Ils ne sont pas,  proprement parler,
farouches, puisqu'ils se croient en sret  la distance de vingt ou
trente mtres de l'homme; nanmoins, lorsqu'ils voient quelqu'un
s'avancer trop prs, ils se cachent dans des trous, parmi des pierres ou
des racines.

Rien n'est plaisant  voir comme ce petit oiseau. Il est d'une humeur
si charmante et si gaie! Dans les jours sombres, les autres oiseaux
paraissent tout mlancoliques; quand il pleut, les moineaux et les
pinsons restent silencieux sur la branche, les ailes pendantes et les
plumes hrisses; mais tous les temps sont bons pour le troglodyte; les
larges gouttes d'une pluie d'orage ne le mouillent pas davantage qu'une
lgre bruine venant de l'est; et quand il regarde de dessous le
buisson, ou qu'il prsente sa tte par le creux du mur, ne semble-t-il
pas aussi mignon, aussi propret que le jeune chat qui fait gros dos sur
les tapis du parloir?

C'est vraiment un spectacle amusant que d'observer une famille de
troglodytes qui vient de sortir du nid. En marchant  travers des
ajoncs, des gents ou des genvriers, vous tes attir vers quelque
hallier d'o vous avez entendu s'lever un son doux, assez semblable 
la syllabe _chit_ plusieurs fois rpte; le pre et la mre troglodyte
voltigent autour des jeunes rameaux; et bientt vous voyez un petit
qui, d'une aile faible encore, mais en toute hte, rentre sous le
buisson, en poussant un cri touff. D'autres le suivent  la file;
tandis que les parents s'agitent, pleins d'alarme, aux environs, et font
retentir leur bruyant _chit_, _chit_, dont les diverses intonations
indiquent le degr de passion qui les anime.--En rase campagne, on peut
facilement prendre un jeune troglodyte  la course; et j'ai aussi
entendu dire qu'un vieux ne tarde pas  tre fatigu, par un temps de
neige, alors qu'il ne trouve rien pour se cacher. Toutefois, mme en
pareil cas, il n'est pas ais de ne jamais le perdre de vue, car au pied
d'un monticule, le long d'une muraille ou dans une touffe, qu'il se
rencontre le moindre trou, il s'y glisse  l'improviste, et, cheminant
par-dessous la neige, ne reparat qu' une grande distance.

Les troglodytes s'accouplent vers le milieu du printemps, et, ds les
premiers jours d'avril, commencent  btir leur nid, dont la forme et
les matriaux varient suivant la localit. Mon fils m'en a apport un
qui m'a paru d'un volume tonnant, compar  la taille de l'architecte:
il n'a pas moins de sept pouces de diamtre sur une hauteur de huit.
Ayant t plac sur une surface plate, en dessous d'un banc, sa base en
a pris naturellement la forme, et se compose de fougre sche et
d'autres plantes, mles  des feuilles d'herbe et  des vgtaux
ligneux. Les parois,  l'extrieur, sont construites des mmes
matriaux; et l'intrieur, d'un diamtre de trois pouces, est
parfaitement sphrique. Plus en dedans, la paroi ne prsente que des
mousses encore toutes vertes, et se trouve arc-boute avec des feuilles
de fougre et des brins de paille. Les mousses s'y entrelacent
curieusement  des racines fibreuses ainsi qu' du poil de diffrents
animaux. Enfin, la surface tout  fait interne est lisse et compacte,
comme du feutre trs-serr. Jusqu' la hauteur de deux pouces, on y
remarque une ample garniture de plumes larges et soyeuses, appartenant
les unes, et pour la plupart, au pigeon sauvage, d'autres, au faisan, au
canard domestique et mme au merle. L'entre, adroitement mnage vers
le haut, sur le ct, a la forme d'une arche surbaisse. Sa largeur, 
la base, est de deux pouces; sa hauteur, d'un pouce et demi. Le seuil,
si je puis dire, se compose de brindilles trs-flexibles, de fortes
tiges d'herbe et jeunes pousses, le reste tant feutr de la manire
ordinaire. Il contenait cinq oeufs, d'une forme ovale allonge, ayant
huit lignes de long sur six de large; le fond en tait d'un blanc pur,
avec quelques raies ou taches vers le gros bout, et d'un rouge clair.

On trouve ces nids en diffrents endroits: trs-souvent dans un
enfoncement, sous le rebord de quelque rive; parfois dans une crevasse
parmi des pierres, dans le trou d'un mur ou d'un vieux tronc, sous le
toit de chaume d'un cottage ou d'un hangar, sur le fate d'une grange,
sur une branche d'arbre, soit qu'elle s'tende au long d'une muraille,
ou croisse seule et sans appui; enfin, parmi le lierre, les
chvrefeuilles, la clmatite et autres plantes grimpantes. Quand le nid
repose par terre, sa base et souvent tout l'extrieur se composent de
feuilles et de brins de paille; mais, lorsqu'il est autrement plac, le
dehors est d'ordinaire plus lisse, mieux soign, et principalement form
de mousse.

Quant au nombre d'oeufs qu'il contient, les auteurs ne sont pas
d'accord. M. Weir dit que d'habitude il est de sept ou huit, mais qu'il
peut monter jusqu' seize ou dix-sept; Robert Smith, un tisserand de
Bathgate, m'a racont qu'il y a quelques annes, il trouva un de ces
nids sur le bord d'un petit ruisseau, qui en contenait dix-sept; et je
tiens de James Baillie Esq., qu'en juin dernier, il en a retir seize
d'un autre qui tait sur une sapinette.

Permettez-moi maintenant, et toujours  propos du troglodyte d'Europe,
de vous prsenter une petite scne dont je dois la description 
l'obligeance de mon ami, M. Thomas M'Culloch de Picton.

Une aprs-midi, pendant ma rsidence  _Springvale_, non loin de
_Hammersmith_, je m'amusais  suivre de l'oeil les volutions d'un
couple de poules d'eau qui prenaient leurs bats, au bord de ces grands
roseaux si communs dans les environs, lorsque mon attention se porta sur
un troglodyte qui, un ftu dans le bec, s'tait enfonc tout  coup au
milieu d'une petite haie, prcisment au-dessous de la fentre o je me
tenais en observation. Au bout de quelques minutes, l'oiseau reparut,
et, prenant son vol vers un champ voisin o du vieux chaume avait t
abandonn, il s'empara d'une seconde paille qu'il apporta juste  la
mme place o la premire avait t dpose. Pendant deux heures  peu
prs, cette opration fut continue avec la plus grande diligence;
puis, voulant se donner un peu de bon temps, il se posa sur la plus
haute branche de la haie o il modula sa douce et joyeuse chanson
qu'interrompit une personne qui vint  passer par l. De tout le reste
de la soire je n'aperus plus mon petit architecte; mais, ds le
lendemain, son ramage m'attira de bonne heure  la fentre, et je le
vis, quittant sa perche accoutume, reprendre avec une nouvelle ardeur
son travail de la veille. Dans l'aprs-midi, je n'eus pas le temps de
m'occuper de ses alles et venues; mais, d'un coup d'oeil en passant, je
pus m'assurer que, sauf les quelques minutes de relche o son
gazouillement frappait mon oreille, la construction avanait avec un
degr d'activit en rapport avec l'importance de l'ouvrage.  la fin du
deuxime jour, j'examinai l'tat des choses, et reconnus que l'extrieur
d'un vaste nid sphrique s'en allait termin, et que tous les matriaux
provenaient du vieux chaume, quoiqu'il ft tout noir et  moiti pourri.
Dans l'aprs-midi du jour suivant, ses visites au chaume cessrent; il
ne fit plus que voltiger et fredonner autour de son ouvrage, et, par ses
chants prolongs et continuels, semblait plutt se fliciter de ses
progrs, que songer, pour le moment,  les pousser plus loin. Au soir,
je trouvai l'extrieur du nid compltement achev; j'introduisis avec
prcaution mon doigt dedans: la doublure n'tait point encore commence,
probablement  cause de l'humidit qu'avait conserve le chaume. J'y
revins encore une demi-heure aprs, avec un de mes cousins:
non-seulement l'oiseau s'tait aperu que son nid avait t envahi,
mais,  ma grande surprise, je reconnus que, dans sa colre, il en avait
bouch l'entre, pour en pratiquer une nouvelle du ct oppos de la
haie. L'ouverture tait ferme avec de la vieille paille, et le travail
si proprement excut, qu'il ne restait plus de trace de l'ancienne
porte. Tout cela, pourtant, tait l'ouvrage d'un seul oiseau; et durant
tout le temps qu'il mit  btir, nous ne remarqumes jamais d'autre
troglodyte en sa compagnie. Dans le choix des matriaux aussi bien que
dans l'emplacement du nid, il y avait quelque chose de vraiment curieux.
Ainsi, bien qu'au fond et sur les cts, le jardin ft bord d'une haie
paisse dans laquelle il et pu s'tablir en parfaite sret, et que
tout auprs fussent les tables avec une ample provision de paille
frache, cependant il avait prfr le vieux chaume et la clture du
haut du jardin. Cette partie de la haie tait jeune, maigre et spare
des btiments par un troit sentier o passaient et repassaient sans
cesse les domestiques; mais les interruptions venant de ce ct lui
taient, je m'imagine, indiffrentes, car, drang de ses occupations 
chaque instant, je l'y voyais revenir de suite, et tout aussi confiant
que s'il n'avait pas t troubl. Malheureusement tout son travail fut
dtruit par un tranger sans piti; mais il ne dserta pas pour cela la
place, et se remit  charrier du vieux chaume avec autant de zle et
d'activit qu'auparavant. Cette fois, nanmoins, il prit si bien ses
prcautions et fit tant et tant de dtours, que je ne pus jamais savoir
o il avait cach son second nid.

Le troglodyte d'hiver ressemble tellement au troglodyte d'Europe, que
j'ai cru longtemps  leur identit; mais des comparaisons faites avec
soin sur un grand nombre d'individus m'ont appris qu'il existe entre eux
certaines diversits constantes de coloration; toutefois j'hsite
encore, et n'oserais dire, avec une entire certitude, qu'ils sont
spcifiquement diffrents.


III.

LE PEWEE

OU GOBE-MOUCHE BRUN.

Les dtails dont se compose la biographie de ce gobe-mouche sont, pour
la plupart, si intimement unis avec les particularits de ma propre
histoire, que, s'il m'tait permis de m'carter de mon sujet, ce volume
serait consacr bien moins  la description et aux moeurs des oiseaux
qu'aux impressions de jeunesse d'un homme qui a vcu, longues annes, de
la vie des bois, en Amrique. Quand j'tais jeune, en effet, je
possdais une plantation sur les bords inclins d'une crique, le
_perkioming_.--Je crois avoir dj dit son nom; mais, plus que jamais
cher  mon coeur, j'aime  le rpter encore.--Quel plaisir pour moi de
m'garer le long de ses rivages sinueux et couverts de rochers! J'tais
toujours sr d'y voir quelque douce et belle fleur s'panouir au soleil,
et d'y rencontrer le vigilant roi-pcheur en sentinelle  la pointe
d'une pierre dont l'ombre se projetait au-dessus du limpide cristal des
ondes. De temps en temps aussi passait l'orfraie, suivie d'un aigle 
tte blanche; et leurs mouvements gracieux, au sein des airs,
emportaient ma pense bien loin au-dessus d'eux, dans les rgions du
ciel les plus sereines, et me conduisaient ainsi dlicieusement et en
silence jusqu'au sublime auteur de toutes choses.

Comme la science qui nourrit la pit devient vivante et loquente sans
chercher les mots!


IV.

Ces profondes et douces rveries accompagnaient souvent mes pas 
l'entre d'une petite caverne creuse dans le roc solide par les mains
de la nature. Elle tait, du moins je la trouvais alors, suffisamment
grande pour mes tudes: mon papier, mes crayons et parfois un volume des
contes si naturels et si charmants d'Edgeworth ou des fables de la
Fontaine m'y procuraient d'amples jouissances. C'est dans ce lieu que,
pour la premire fois, je vis, sous son vrai jour, toute la force de la
tendresse paternelle chez les oiseaux; c'est l que j'tudiai les moeurs
du pewee; c'est l que j'appris, de manire  ne plus l'oublier, que
dtruire le nid d'un oiseau ou lui arracher ses oeufs et ses petits,
c'est un acte d'une grande cruaut.

J'avais trouv un nid de ce gobe-mouche  couleur terne, accroch
contre le mur, immdiatement au-dessus de l'espce d'arche qui servait
d'entre  cette paisible retraite. Je regardai dedans: il tait vide,
mais propre et en bon tat, comme si les propritaires absents
comptaient y revenir avec le printemps.--Dj sur chaque tige les
bourgeons taient gonfls; quelques arbres mme se paraient de fleurs;
mais la terre tait encore couverte de neige, et, dans l'air, on sentait
toujours le souffle glacial de l'hiver. Un matin, de bonne heure, je
vins  ma grotte: les rayons brillants du soleil coloraient de riches
teintes chaque objet autour de moi. Quand j'entrai, un bruit sourd
au-dessus de ma tte me fit me retourner, et je vis s'envoler deux
oiseaux qui furent se reposer tout prs de l.--Les pewees taient
arrivs!--J'en ressentis une vive joie; et, craignant que ma prsence ne
troublt le joli couple, je sortis, non sans jeter souvent un regard en
arrire. Ils taient sans doute arrivs tout nouvellement, car ils
paraissaient bien fatigus. On n'entendait point leur note plaintive;
leur huppe n'tait pas redresse et les vibrations de leur queue, si
remarquables dans cette espce, semblaient faibles et languissantes. Il
n'y avait encore que peu d'insectes, et je jugeai que l'affection qu'ils
portaient  ce lieu avait d, bien plus qu'aucun autre motif, dterminer
leur prompt retour.  peine m'tais-je loign de quelques pas, que tous
deux, d'un mme accord[6], ils glissaient de leur branche pour entrer
dans la caverne. Je n'y revins plus de tout le jour, et, comme je ne les
aperus ni l'un ni l'autre aux environs, je supposai qu'ils devaient
avoir pass la journe entire dans l'intrieur. Je conclus aussi qu'ils
avaient gagn ce bienheureux port, soit de nuit, soit tout  fait  la
pointe du jour. Des centaines d'observations m'ont prouv, depuis, que
cette espce migre toujours pendant la nuit.

[Note 6: _With one accord_, comme dans ces vers si frais et si
touchants de Dante:

  Quali colombe dal disio chiamate,
  Con l'ali aperte et ferme al dolce nido
  Volan per l'aer, da'l voler portate.

    (_Infer._, V.)]

Ne pensant plus qu' mes petits plerins, le lendemain, de grand
matin, j'tais  leur retraite, mais pas encore assez tt pour les y
surprendre. Longtemps avant d'arriver, mes oreilles furent agrablement
salues par leurs cris joyeux, et je les vis qui traversaient les airs
de ct et d'autre, donnant la chasse  quelques insectes,  ras de la
surface de l'eau. Ils taient pleins d'entrain, volaient frquemment
dans la caverne, en ressortaient, et, se posant parfois  l'entre, sur
un arbre favori, semblaient engags dans l'entretien le plus
intressant. Le lger frmissement de leurs ailes, les battements de
leur queue, leur crte redresse, leur air propret, tout indiquait que
la fatigue tait oublie, et qu'ils taient reposs et heureux. Quand je
parus dans la grotte, le mle se prcipita violemment  l'entre, fit
claquer plusieurs fois son bec avec un bruit strident, accompagnant
cette action d'une note prolonge et tremblante dont je ne tardai pas 
deviner le sens. Puis il vola dans l'intrieur et en ressortit avec une
rapidit incroyable: on et dit le passage d'une ombre.

Plusieurs jours de suite, je revins  la caverne, et je vis avec
plaisir qu' mesure que ces visites se multipliaient, les oiseaux, de
leur ct, devenaient plus familiers. Une semaine ne s'tait pas
coule, qu'eux et moi nous tions sur un pied d'intimit complte. On
tait alors au 10 d'avril; il n'y avait plus de neige et le printemps se
trouvait avanc pour la saison. Ailes-rouges et tourneaux commenaient
 paratre. Je m'aperus que les pewees se mettaient  travailler  leur
vieux nid. Dsireux d'examiner les choses par moi-mme, et de jouir de
la socit de cet aimable couple, je me dterminai  passer auprs d'eux
la plus grande partie de mes journes. Ma prsence ne les alarmait plus
du tout; ils apportrent de nouveaux matriaux pour garnir leur nid, et
le rendirent plus chaud en y ajoutant quelques moelleuses plumes d'oie
qu'ils ramassaient le long de la crique. Leur chant alors, quand ils se
rencontraient sur le bord du nid, se faisait remarquer par un petit
gazouillement et des accents de joie que je n'ai jamais entendus dans
aucune autre occasion: c'tait, je m'imagine, la douce, la tendre
expression du plaisir qu'ils se promettaient, et dont ils semblaient
jouir par anticipation sur l'avenir. Leurs mutuelles caresses, si
simples peut-tre pour tout autre que moi, la manire dlicate dont le
mle savait s'y prendre pour plaire  sa femelle, m'empchaient d'en
dtacher mes yeux, et mon coeur en recevait des impressions que je ne
puis oublier.

Un jour, la femelle demeura trs-longtemps dans le nid; elle changeait
frquemment de position, et le mle manifestait beaucoup d'inquitude.
Il descendait par moments auprs d'elle, se plaait un instant  ses
cts, puis soudain se renvolait, pour revenir bientt avec un insecte
qu'elle prenait de son bec avec un air de reconnaissance. Environ vers
trois heures de l'aprs-midi, le malaise de la femelle parut augmenter;
le mle aussi tmoignait d'une agitation qui n'tait pas ordinaire,
lorsque tout  coup la femelle se haussa sur ses pieds, regarda de ct
sous elle, puis s'envola suivie de son poux attentif, et prit son
essor haut dans les airs, en accomplissant des volutions bien plus
curieuses encore que toutes celles que j'avais observes. Ils passaient
et repassaient au-dessus de l'eau, la femelle conduisant toujours le
mle qui reproduisait, aprs elle, toutes les capricieuses sinuosits de
son vol. Je laissai les pewees  leurs bats, et regardant dans le nid,
j'y aperus leur premier oeuf, si blanc et d'une telle transparence
(transparence qu'il perd, je crois, bientt aprs tre pondu), que cette
vue me fit plus de plaisir que si j'eusse trouv un diamant d'une gale
grosseur. Ainsi, sous cette frle enveloppe existait dj la vie; et
dans quelques semaines, une crature faible, dlicate et sans dfense,
mais parfaite en chacune de ses parties, allait briser la coquille et
rclamer les plus doux soins et toute l'attention de ses parents qui
n'existeraient que pour elle! Cette pense remplissait mon me d'un
suprme tonnement. De mme, regardant vers les cieux, j'y cherchais,
hlas! en vain, l'explication d'un spectacle bien autrement grandiose,
mais non plus merveilleux.

En six jours, six oeufs furent pondus; mais j'observai qu' mesure que
leur nombre augmentait, la femelle restait moins longtemps sur le nid.
Le dernier fut dpos en quelques minutes. Serait-ce, me disais-je, une
prvoyance, une loi de la nature, pour conserver les oeufs frais jusqu'
la fin? Et vous, cher lecteur, qu'en pensez-vous? Il y avait une heure
environ que la femelle avait quitt son dernier oeuf, lorsqu'elle
revint, se mit sur son nid, et aprs avoir,  plusieurs reprises,
arrang ses oeufs sous sa plume, tendit un peu les ailes et commena
doucement la tche pnible de l'incubation.

Les jours passrent l'un aprs l'autre. Je donnai des ordres formels
pour que personne n'entrt dans la caverne, ni mme n'en approcht, et
pour qu'on ne dtruist aucun nid d'oiseau sur la plantation. Chaque
fois que j'allais voir mes pewees, j'en trouvais toujours un sur le nid;
tandis que l'autre tait  chercher de la nourriture, ou bien, perch
dans le voisinage, remplissait l'air de notes bruyantes. Quelquefois
j'tendais ma main presque jusque sur l'oiseau qui couvait; et ils
taient devenus si gentils tous les deux, ou plutt si bien apprivoiss
avec moi, que, quoique je les touchasse pour ainsi dire, ni l'un ni
l'autre ne bougeait; pourtant la femelle faisait mine parfois de
s'enfoncer un peu dans son nid; mais le mle me becquetait les doigts.
Un jour, il s'lana du nid, comme bien en colre, voltigea plusieurs
fois autour de la caverne en poussant ses notes plaintives et
gmissantes, puis il revint prendre son poste.

En ce mme temps, un second nid de pewee tait accroch contre les
solives de mon moulin, et un autre, sous un hangar dans ma cour aux
bestiaux. Chaque couple, on n'en pouvait douter, avait marqu les
limites de son propre domaine, et c'tait bien rarement que l'un d'eux
passait sur le territoire de son voisin. Ceux de la grotte cherchaient
gnralement leur nourriture, ou faisaient leurs volutions si haut
au-dessus du moulin, ou de la crique, que ceux du moulin ne les
rencontraient jamais. Ceux de la cour se confinaient dans le verger, et
ne troublaient pas davantage les autres. Cependant, quelquefois
j'entendais distinctement les cris de tous les trois retentir au mme
moment; alors, l'ide me vint qu'ils sortaient originairement du mme
nid. Je ne sais si je me trompais  cet gard; mais du moins j'ai pu
m'assurer depuis que les jeunes pewees levs dans la grotte taient
revenus, le printemps suivant, s'tablir un peu plus haut, sur la crique
et les dpendances de ma plantation.

Dans une autre occasion, je vous donnerai de telles preuves de cette
disposition qu'ont les oiseaux  revenir, avec leur progniture, au lieu
de leur naissance, que peut-tre vous serez convaincu, comme je le suis
en ce moment, que c'est prcisment  cette tendance que chaque contre
doit l'augmentation qu'on remarque souvent parmi ses espces, soit
d'oiseaux, soit de quadrupdes. Ils arrivent attirs par les nombreux
avantages qu'ils y trouvent,  mesure que le pays devient plus ouvert et
mieux cultiv. Mais reprenons l'histoire de nos pewees.

Au troisime jour, les petits taient clos. Un seul oeuf n'avait rien
produit, et la femelle, deux jours aprs la naissance de sa couve, le
poussa rsolment hors du nid. Je l'examinai et reconnus qu'il contenait
un embryon d'oiseau en partie dessch, et dont les vertbres adhraient
entirement  la coquille, ce qui avait d causer sa mort. Jamais je
n'ai vu d'oiseaux tmoigner autant de sollicitude pour leur famille.
Ils rentraient si souvent au nid avec des insectes, qu'il me semblait
que les petits croissaient  vue d'oeil. Les parents ne me regardaient
plus comme un ennemi, et venaient souvent se poser tout prs de moi,
comme si j'eusse t l'un des rochers de la caverne. Frquemment je
m'enhardissais jusqu' prendre les jeunes dans ma main; plusieurs fois
mme, j'tai du nid toute la famille, pour le nettoyer des dbris de
plumes qui les gnaient. Je leur attachai de petits cordons aux pattes,
mais ils ne manquaient pas de s'en dbarrasser avec leur bec ou
l'assistance de leurs parents. J'en remis d'autres, jusqu' ce qu'ils
s'y fussent entirement habitus; et  la fin, quand arriva le moment o
ils allaient quitter le nid, je fixai  la patte de chacun d'eux un
lger fil d'argent, assez lche pour ne pas les blesser, mais cependant
arrang de faon qu'aucun de leurs mouvements ne pt le dfaire.

Seize jours s'taient couls, lorsque la couve prit l'essor. Les
vieux oiseaux, mettant le temps  profit, commencrent aussitt 
prparer de nouveau le nid. Bientt il reut une deuxime ponte; et, au
commencement d'aot, une seconde couve faisait son apparition.

Les jeunes se retiraient de prfrence dans les bois, comme s'y sentant
plus en sret que dans les champs. Mais, avant leur dpart, ils
paraissaient convenablement forts, et n'oublirent pas de faire de
longues sorties en plein air, sur toute l'tendue de la crique et des
campagnes environnantes. Le 8 octobre, il ne restait plus un seul pewee
sur la plantation; mes petits compagnons taient tous partis pour leur
grand voyage. Cependant, quelques semaines plus tard, j'en vis arriver
du nord, et qui s'arrtrent un moment, comme pour se reposer; puis ils
continurent aussi dans la direction du sud.  l'poque qui ramne ces
oiseaux en Pensylvanie, j'eus la satisfaction de revoir ceux de l'anne
prcdente, dans ma caverne et aux environs; et l, toujours dans le
mme nid, deux nouvelles couves s'levrent. Plus haut,  quelque
distance sur la crique, je trouvai, sous un pont, d'autres nids de
pewees, et plusieurs, dans les prairies adjacentes, taient attachs 
la partie intrieure de quelques hangars qu'on y avait construits pour
serrer le foin. Ayant pris un certain nombre de ces oiseaux sur le nid,
je reconnus avec plaisir deux de ceux qui portaient  la patte le petit
fil d'argent.

Je fus, sur ces entrefaites, oblig de me rendre en France o je
demeurai deux ans.  mon retour, dans le commencement du mois d'aot, je
trouvai trois jeunes pewees dans la caverne; mais ce n'tait plus le nid
que j'y avais laiss lors de mon dpart. Il avait t arrach de la
vote, et le nouveau tait fix un peu au-dessus de la place qu'occupait
l'ancien. J'observai aussi que l'un des parents tait trs-sauvage,
tandis que l'autre me laissait approcher  quelques pas. C'tait le
mle; je souponnai alors que la premire femelle avait pay sa dette 
la nature. M'tant inform au fils du fermier, j'appris qu'effectivement
il l'avait tue avec quatre de ses petits, pour servir d'appt  ses
hameons. Le mle alors avait amen une autre femelle dans la grotte.
Aussi longtemps que la plantation de _mill-grove_ m'appartint, il y eut
toujours un nid de pewee dans ma retraite; mais, quand je l'eus vendue,
la caverne fut dtruite, et l'on dmolit les rochers majestueux des
bords de la crique. Leurs dbris servirent  lever un nouveau barrage
dans le perkioming.

Ces pewees aiment si particulirement  accrocher leurs nids contre la
paroi des roches caverneuses, que le nom qui leur conviendrait le mieux
serait celui de gobe-mouches des rochers. Partout o ces sortes de
rochers existent, j'ai vu ou entendu de ces oiseaux durant la saison des
oeufs. Je me rappelle qu'une fois en Virginie, je voyageai avec un ami
qui m'engagea  me dtourner un peu de notre route pour visiter le
fameux pont, ouvrage de la nature, que l'on remarque dans cet tat. Mon
compagnon, qui dj plusieurs fois avait pass dessus, s'offrit  parier
qu'il me conduirait jusqu'au beau milieu, sans mme que je me fusse
dout de son existence. On tait au commencement d'avril, et d'aprs la
description du lieu, telle que je l'avais vue dans les livres, j'tais
certain qu'il devait tre frquent par des pewees. Je tins la gageure,
et nous voil partis au trot de nos chevaux, moi dsirant beaucoup me
prouver ici encore, qu' force d'appliquer son esprit  un sujet, on
peut finir tt ou tard par le bien connatre. Je prtais l'oreille aux
chants des diffrents oiseaux; enfin, j'eus la satisfaction de
distinguer le cri du pewee. J'arrtai mon cheval pour juger de la
distance  laquelle l'oiseau pouvait tre, puis, aprs un moment de
rflexion, je dis  mon ami que le pont n'tait pas  plus de cent pas
de nous, bien qu'il nous ft tout  fait impossible de l'apercevoir. Mon
ami resta stupfait: Comment avez-vous pu le savoir? me demanda-t-il,
car vous ne vous trompez pas.--Simplement, lui rpondis-je, parce que
j'ai entendu le chant du pewee, et que cela m'annonce que, non loin, il
doit y avoir une caverne ou quelque crique aux roches profondes. Nous
avanmes; les pewees s'levrent en troupe de dessous le pont; je le
lui montrai du doigt, et de cette manire gagnai mon pari.

Cette rgle d'observation, je l'ai toujours reconnue  la preuve, pour
tre rciproquement vraie, comme on dit en arithmtique: qu'on me donne
la nature d'un terrain quelconque, bois ou dcouvert, haut ou bas, sec
ou mouill, en pente vers le nord ou vers le sud, et quelle qu'en soit
la vgtation, grands arbres, essences spciales ou simples
broussailles; et d'aprs ces seules indications, je me fais fort de vous
dire, presque  coup sr, quelle est la nature de ses habitants.

Le vol de ce gobe-mouche est une succession de courtes saccades
interrompues cependant par quelques mouvements plus soutenus. Lent,
quand l'oiseau le prolonge  une certaine distance, il devient assez
rapide lorsqu'il poursuit la proie. Parfois il monte perpendiculairement
du lieu o il est perch pour attraper un insecte, puis revient se poser
sur quelque branche sche d'o il peut inspecter les environs. Il avale
sa proie d'un seul morceau,  moins qu'elle ne se trouve trop grosse;
quelquefois il lui donne la chasse trs-longtemps, mais rarement sans
l'atteindre. Quand il s'arrte sur la branche, c'est d'un air fier et
rsolu; il se redresse  la manire des faucons, jette un regard autour
de lui, se secoue les ailes en frmissant, et fouette de la queue qui se
meut comme par un ressort. Sa crte touffue est gnralement releve, et
son apparence propre, sinon lgante.--Le pewee a ses stations prfres
et dont il s'carte rarement: souvent il choisit le haut d'un pieu
servant de clture au bord de la route; de l, il glisse dans toutes les
directions, ensuite regagne son poste d'observation qu'il garde durant
de longues heures, au soir et au matin. Le coin du toit, dans la grange,
lui convient galement bien; et, si le temps est beau, on le verra perch
sur la dernire petite branche sche de quelque grand arbre. Pendant la
chaleur du jour, il repose sous l'ombrage des bois; en automne, il
recherche la tige de la molne, et quelquefois l'angle aigu d'un rocher
se projetant sur un ruisseau. De temps  autre, il descend par terre
pour n'y rester qu'un moment; c'est ce qu'il fait surtout en hiver, dans
nos tats du Sud, o il passe gnralement cette saison; ou bien encore
au printemps, lorsqu'il est occup  ramasser les matriaux dont se
compose son nid.

J'ai trouv ce gobe-mouche en hiver, dans les Florides, aussi vivant,
aussi gai et chantant aussi bien qu'en aucun temps; de mme, dans la
Louisiane et les Carolines, principalement sur les champs de coton.
Cependant,  ma connaissance, il ne niche jamais au midi de Charleston,
dans la Caroline du Sud, et par exception seulement dans les parties
basses de cet tat. Ceux qui s'en vont quittent la Louisiane en fvrier,
pour y revenir en octobre. Durant l'hiver, ils se nourrissent, en
attendant mieux, de baies de diffrentes sortes; trs-adroits 
dcouvrir les insectes empals sur les pines par la pie-griche de la
Caroline, ils les dvorent avec avidit. Je trouvai quelques-uns de ces
pewees sur les les de la Madeleine, et les ctes du Labrador et de
Terre-Neuve.

Le nid a quelque ressemblance avec celui de l'hirondelle de fentre:
l'extrieur consiste en terre gche, au milieu de laquelle sont
solidement enchevtres des herbes ou mousses de diverses espces,
dposes par couches rgulires. Il est garni de radicules fibreuses, ou
de petites hachures d'corce de vigne, de laine, de crins, et parfois
d'un peu de plume. Le plus grand diamtre,  l'entre, est de cinq  six
pouces, sur quatre  cinq de profondeur. Les deux oiseaux travaillent
alternativement  apporter des pelotes de boue ou de terre humide mle
avec de la mousse dont ils disposent la plus grande partie au dehors, et
quelquefois tout l'extrieur semble en tre entirement form. La
construction est fortement attache contre un mur, un rocher, les
poutres d'une maison, etc. Dans les landes du Kentucky, j'ai vu des
nids fixs  la paroi de ces trous singuliers qu'on appelle _sink
holes_, et qui s'enfoncent jusqu' vingt pieds au-dessous de la surface
du sol. J'ai remarqu que, lorsque les pewees reviennent au printemps,
ils consolident leur ancienne habitation par des additions aux parties
extrieures adhrentes au roc; c'est pour l'empcher de tomber, ce qui
lui arrive cependant quelquefois, lorsqu'elle date de plusieurs annes.
On en a vu, dans l'tat du Maine, prendre possession du nid de
l'hirondelle rpublicaine (_hirundo fulva_). Ils pondent de quatre  six
oeufs, d'une forme ovale, et d'un blanc pur, avec quelques points
rougetres prs du gros bout.


V.

Quand il quitte l'homme pour dcrire et colorier l'oiseau, Audubon
surpasse Chateaubriand dans _Atala_, ce pote qui ne fut que le
prcurseur du naturaliste dans les forts de l'Amrique et qui
introduisit cependant une note nouvelle dans la gamme de la posie en
France.

Lisez cette description langoureuse des amours et des chants de l'oiseau
_moqueur_:

Quand le chant d'amour de l'oiseau moqueur perce les feuillages du
magnolia de la Louisiane au vaste tronc et  l'immense coupole de
verdure, l'Europen qui se rappelle l'hymne nocturne du rossignol tapi
sous l'ombre des chnes ressent un secret mpris pour ce qu'il admirait
autrefois. La bignonia et les vignes rampantes s'enlacent autour des
gros arbres, les dpassent, les couronnent, retombent en festons. Un
parfum thr embaume l'air; partout des fleurs, des grappes
mrissantes, des corymbes vermeils, une atmosphre tide et enivrante.
Vous diriez que la nature, embarrasse de ses richesses, s'est arrte
un jour pour les rpandre de son sein sur cet heureux pays. Levez les
yeux: sur une branche du grand arbre repose l'oiseau femelle. Le mle,
aussi lger que le papillon, dcrit autour d'elle des cercles rapides,
remonte, redescend, remonte encore...


VI.

Mais voici le plus beau des drames de ce Shakspeare de la nature.
coutez:

LE FUGITIF.

Jamais je n'oublierai l'impression produite sur mon esprit par la
rencontre qui fait le sujet de cet article, et je ne doute pas que la
relation que j'en vais donner n'excite dans celui de mon lecteur des
motions de plus d'un genre.

C'tait dans l'aprs-midi d'une de ces journes touffantes o
l'atmosphre des marcages de la Louisiane se charge d'manations
dltres; il se faisait tard et je regagnais ma maison encore loigne,
ployant sous la charge de cinq ou six ibis des bois, et de mon lourd
fusil dont le poids, mme en ce temps o mes forces taient encore
entires, m'empchait d'avancer bien rapidement. J'arrivai sur les
bords d'un _bayou_ qui n'avait gure que quelques pas de large; mais ses
eaux taient si bourbeuses que je n'en pouvais distinguer la profondeur,
et je ne jugeai pas prudent de m'y aventurer avec mon fardeau. En
consquence, saisissant chacun de mes gros oiseaux, je les lanai l'un
aprs l'autre sur la rive oppose, puis mon fusil, ma poire  poudre et
mon carnier, et, tirant du fourreau mon couteau de chasse pour me
dfendre, s'il en tait besoin, contre les alligators, j'entrai dans
l'eau, suivi de mon chien fidle. Je marchais avec prcaution et
lentement, _Platon_ nageait auprs de moi, puis de chaleur et
profitant de la fracheur du liquide lment qui calmait sa fatigue.
L'eau devenait plus profonde en mme temps que la fange de son lit; je
redoublai de prudence, et je pus enfin atteindre le bord.

 peine commenais-je  m'y raffermir sur mes pieds que mon chien
accourut vers moi, avec toutes les apparences de la terreur. Ses yeux
semblaient vouloir sortir de leurs orbites, il grinait des dents avec
une expression de haine, et ses intentions se manifestaient par un sourd
grognement. Je crus que tout cela provenait simplement de ce qu'il
avait vent la trace d'un ours ou de quelque loup; et dj j'apprtais
mon fusil, lorsque j'entendis une voix de stentor me crier: Halte-l,
ou la mort! Un tel qui-vive au milieu de ces bois tait bien fait pour
surprendre. Du mme coup je relevai et j'armai mon fusil; je
n'apercevais point encore l'individu qui m'avait intim un ordre si
premptoire, mais j'tais dtermin  combattre avec lui pour mon libre
passage sur notre libre terre.

Tout  coup un grand ngre solidement bti s'lana des paisses
broussailles o jusques alors il s'tait tenu cach, et, renforant
encore sa grosse voix, me rpta sa formidable injonction. Que mon doigt
et press la dtente, et c'tait fait de sa vie; mais, m'tant aperu
que ce qu'il dirigeait sur ma poitrine n'tait qu'une espce de mauvais
fusil qui ne pourrait jamais faire feu, je me sentis au fond assez peu
effray de ses menaces et ne crus pas ncessaire d'en venir aux
extrmits. Je remis mon fusil  ct de moi, fis doucement signe  mon
chien de rester tranquille, et demandai  cet homme ce qu'il voulait.

Ma condescendance et l'habitude de la soumission qu'avait ce
malheureux produisirent leur effet: Matre, dit-il, je suis un
_fugitif_; je pourrais peut-tre vous tuer! mais Dieu m'en garde! car il
me semble le voir lui-mme en ce moment, prt  prononcer son jugement
contre moi, pour un tel forfait. C'est moi maintenant qui implore votre
merci; pour l'amour de Dieu, matre, ne me tuez pas.--Et pourquoi, lui
rpondis-je, avez-vous dsert vos quartiers o vous seriez certainement
plus  l'aise que dans ces affreux marais?--Matre, mon histoire est
courte, mais elle est triste. Mon camp ne se trouve pas loin d'ici; et
comme je sais que vous ne pouvez regagner votre demeure, ce soir, si
vous consentez  me suivre, je vous donne _ma parole d'honneur_ que vous
serez en parfaite sret jusqu' demain matin. Alors, si vous le
permettez, je me chargerai de vos oiseaux et vous remettrai dans votre
route.

Les grands yeux intelligents du ngre, ses manires franches et polies,
le ton de sa voix, m'invitaient, toute rflexion faite,  tenter
l'aventure. Et comme j'avais conscience de le valoir tout au moins, et
d'avoir en plus mon chien pour me seconder, je lui rpondis que je
_voulais bien le suivre_. Il remarqua l'emphase avec laquelle je
prononai ces derniers mots, et parut en comprendre si profondment la
porte que, se tournant vers moi, il me dit: Voici, matre, prenez mon
grand couteau; tandis que, vous le voyez, moi je jette l'amorce et la
pierre de mon fusil. Lecteur, je restai confondu! c'en tait trop: je
refusai de prendre son couteau, et lui dis de garder son fusil en tat,
pour le cas o nous rencontrerions un couguar ou un ours.

La gnrosit se retrouve partout. Le plus grand monarque reconnat son
empire, et tous, autour de lui, depuis ses plus humbles serviteurs
jusqu'aux nobles orgueilleux qui environnent son trne, subissent 
certains moments la toute-puissance de ce sentiment. Je tendis
cordialement ma main au fugitif. Merci, matre, me dit-il, et il me la
serra de faon  me convaincre de la bont de son coeur, et aussi de la
force de son poignet.  partir de ce moment, nous fmes tranquillement
route ensemble  travers les bois. Mon chien vint le flairer  plusieurs
reprises; mais, entendant que je lui parlais de mon ton de voix
ordinaire, il nous quitta, et se mit  faire ses tours non loin de
nous, prt  revenir au premier coup de sifflet. Tout en marchant,
j'observais que le ngre me guidait vers le soleil couchant, dans une
direction tout oppose  celle qui conduisait chez moi. Je lui en fis la
remarque; et lui, avec la plus grande simplicit, me rpondit: C'est
uniquement pour notre sret.

Aprs quelques heures d'une course pnible, o nous emes  traverser
plusieurs autres petites rivires au bord desquelles il s'arrtait
toujours, pour jeter de l'autre ct son fusil et son couteau, attendant
que je fusse pass le premier, nous arrivmes sur la limite d'un immense
champ de cannes, o j'avais tu auparavant bon nombre de daims. Nous y
entrmes, comme je l'avais fait souvent moi-mme, tantt debout, tantt
marchant  quatre pieds; mais il allait toujours devant moi, cartant de
ct et d'autre les tiges entrelaces; et chaque fois que nous
rencontrions quelque tronc d'arbre, il m'aidait  passer par-dessus avec
le plus grand soin.  sa manire de connatre le bois, je fus bientt
convaincu que j'avais affaire  un vritable Indien; car il se dirigeait
aussi juste en droite ligne qu'aucun Peau-rouge avec lequel j'eusse
jamais fait route.

Tout  coup il poussa un cri fort et perant, assez semblable  celui
d'un hibou; et j'en fus tellement surpris, qu' l'instant mme mon fusil
se releva. Ce n'est rien, matre, je donne seulement le signal de mon
retour  ma femme et  mes enfants. Une rponse du mme genre, mais
tremblante et plus douce, nous revint bientt, prolonge entre les cimes
des arbres. Les lvres du fugitif s'entr'ouvrirent avec une expression
de joie et d'amour; l'clatante range de ses dents d'ivoire semblaient
envoyer un sourire  travers l'obscurit du soir qui s'paississait
autour de nous. Matre, me dit-il, ma femme, bien que noire, est aussi
belle, pour moi, que la femme du prsident l'est  ses yeux; c'est ma
reine, et je regarde mes enfants comme autant de princes. Mais vous
allez les voir, car ils ne sont pas loin, Dieu merci!

L, au beau milieu du champ de cannes, je trouvai un camp rgulier. On
avait allum un petit feu, et sur les braises grillaient quelques larges
tranches de venaison. Un garon de neuf  dix ans soufflait les cendres
qui recouvraient des pommes de terre de bonne mine; divers articles de
mnage taient disposs soigneusement  l'entour, et un grand tapis de
peaux d'ours et de daim semblait indiquer le lieu de repos pour toute la
famille. La femme ne leva point ses yeux vers les miens, et les petits,
il y en avait trois, se retirrent dans un coin, comme autant de jeunes
ratons qu'on vient de prendre. Mais le fugitif, plus hardi et paraissant
heureux, leur adressa des paroles si rassurantes, que bientt les uns et
les autres semblrent me regarder comme envoy par la Providence pour
les retirer de toutes leurs tribulations. On s'empara de mes hardes que
l'on suspendit pour les faire scher; le ngre me demanda si je voulais
qu'il nettoyt et graisst mon fusil, je le lui permis, et pendant ce
temps la femme coupait une large tranche de venaison pour mon chien que
les enfants s'amusaient dj  caresser.

Lecteur, rflchissez  ma situation. J'tais  dix milles, au moins,
de chez moi,  quatre ou cinq de la plantation la plus rapproche, dans
un camp d'esclaves fugitifs, et entirement  leur discrtion!
Involontairement mes yeux suivaient leurs mouvements; mais, croyant
reconnatre en eux un profond dsir de faire de moi leur confident et
leur ami, je me relchai peu  peu de ma dfiance, et finis par mettre
de ct tout soupon. La venaison et les pommes de terre avaient un air
bien tentant, et j'tais dans une position  trouver excellent un
ordinaire beaucoup moins savoureux. Aussi, lorsqu'ils m'invitrent
humblement  faire honneur aux mets qui taient devant nous, j'en pris
ma part d'aussi bon coeur que je l'aie jamais fait de ma vie.

Le souper fini, le feu fut compltement teint, et l'on plaa une
petite lumire de pommes de pin dans une calebasse qu'on avait creuse.
Je m'apercevais bien que le mari et la femme avait grande envie de me
communiquer quelque chose; moi de mme, dsormais libre de tout crainte,
je dsirais les voir se dcharger le coeur. Enfin le fugitif me raconta
l'histoire dont voici la substance:

Il y avait environ huit mois qu'un planteur des environs, ayant prouv
quelques pertes, avait t oblig de vendre ses esclaves aux enchres.
On connaissait la valeur de ses ngres; et, au jour dit, le crieur les
avait exposs soit par petits lots, soit un  un, suivant qu'il le
jugeait plus avantageux  leur propritaire. Le fugitif, qu'on savait
avoir le plus de valeur, aprs sa femme, fut mis en vente  part, et
pouss  un prix excessif. Pour la femme, qui vint ensuite et seule
aussi, on en demanda huit cents dollars qui furent sur-le-champ compts.
Enfin arriva le tour des enfants, et  cause de leur race on les porta 
de hauts prix. Le reste des esclaves fut vendu, chacun en raison de sa
propre valeur.

Le fugitif eut la chance d'tre adjug  l'intendant de la plantation;
la femme fut achete par un individu demeurant  environ cent milles de
l; et les enfants se virent disperss en diffrents endroits, le long
de la rivire. Le coeur de l'poux et du pre dfaillit sous cette dure
calamit. Quelque temps il souffrit d'un dsespoir profond, sous son
nouveau matre; mais, ayant retenu dans sa mmoire le nom des diverses
personnes qui avaient achet chacune une partie de sa chre famille, il
feignit une maladie, si l'on peut appeler feint l'tat d'un homme dont
les affections avaient t si cruellement brises, et refusa de se
nourrir pendant plusieurs jours, regard de mauvais oeil par
l'intendant, qui lui-mme se trouvait frustr dans ce qu'il avait
considr comme un bon march.

Une nuit d'orage, pendant que les lments se dchanaient dans toute
la fureur d'une vritable tourmente, le pauvre ngre s'chappa. Il
connaissait parfaitement tous les marcages des environs, et se dirigea
en droite ligne vers la cannaie au centre de laquelle j'avais trouv son
camp. L'une des nuits suivantes, il gagna la rsidence o l'on retenait
sa femme, et la nuit d'aprs il l'emmenait; puis, l'un aprs l'autre, il
russit  drober ses enfants, jusqu' ce qu'enfin furent runis sous sa
protection tous les objets de son amour.

Pourvoir aux besoins de cinq personnes n'tait pas tche facile dans
ces lieux sauvages: d'autant plus qu'au premier signal de l'tonnante
disparition de cette famille extraordinaire, ils se virent traqus de
tous cts, et sans relche. La ncessit, comme on dit, fait sortir le
loup du bois. Le fugitif semblait avoir bien compris ce proverbe, car
pendant la nuit il s'approchait de la plantation de son premier matre,
o il avait toujours t trait avec une grande bont. Les serviteurs de
la maison le connaissaient trop bien pour ne pas l'aider par tous les
moyens en leur pouvoir, et chaque matin il s'en revenait  son camp
avec d'amples provisions. Un jour qu'il tait  la recherche de fruits
sauvages, il trouva un ours mort devant le canon d'un fusil qu'on avait
mis l tout exprs en afft. Il ramassa l'arme et le gibier et les
emporta chez lui. Ses amis de la plantation s'y prirent de manire  lui
procurer quelques munitions, et dans les jours sombres et humides il
s'aventura d'abord  chasser autour de son camp. Actif et courageux, il
devint peu  peu plus hardi et se hasarda plus au large en qute de
gibier. C'tait dans une de ces excursions que je venais de le
rencontrer. Il m'assura que le bruit que j'avais fait en traversant le
bayou l'avait empch de tuer un beau daim. Il est vrai, ajouta-t-il,
que mon vieux mousquet rate bien souvent.

Les fugitifs, quand ils m'eurent confi leur secret, se levrent tous
deux de leur sige, et les yeux pleins de larmes: Bon matre, au nom de
Dieu, faites quelque chose pour nous et nos enfants! me dirent-ils en
sanglotant. Et pendant ce temps, leurs pauvres petits dormaient d'un
profond sommeil, dans la douce paix de leur innocence! Qui donc aurait
pu entendre un pareil rcit sans motion? Je leur promis de tout mon
coeur de les aider. Tous deux passrent la nuit debout pour veiller sur
mon repos; et moi, je dormis serr contre leurs marmots, comme sur un
lit du plus moelleux duvet.

Le jour clata si beau, si pur, si joyeux, que je leur dis que le ciel
mme souriait  leur esprance, et que je ne doutais pas de leur obtenir
un plein pardon. Je leur conseillai de prendre leurs enfants avec eux,
et leur promis de les accompagner  la plantation de leur premier
matre. Ils obirent avec empressement; mes ibis furent accrochs autour
du camp, et, comme un _memento_ de la nuit que j'y avais passe, je fis
une entaille  plusieurs arbres; aprs quoi je dis adieu, peut-tre pour
la dernire fois,  ce champ de cannes, et bientt nous arrivmes  la
plantation. Le propritaire, que je connaissais trs-bien, me reut avec
cette gnreuse bont qui distingue les planteurs de la Louisiane. Une
heure ne s'tait pas coule, que le fugitif et sa famille se voyaient
rintgrs chez lui; peu de temps aprs, il les racheta de leurs
propritaires, et les traita avec la mme bont qu'auparavant. Ils
purent donc encore tre heureux, comme le sont gnralement les esclaves
dans cette contre, et continuer  nourrir l'un pour l'autre ce tendre
attachement, source de leurs infortunes, mais aussi en dfinitive de
leur bonheur. J'ai su que, depuis, la loi avait dfendu de sparer ainsi
les esclaves d'une mme famille sans leur consentement.


VII.

L'hirondelle d'Europe a sa soeur en Amrique.

L'HIRONDELLE DE CHEMINE,

OU MARTINET D'AMRIQUE.

Du moment que l'hirondelle a trouv dans nos maisons tant de commodits
pour y tablir son nid, on l'a vue abandonner avec une sagacit vraiment
remarquable ses anciennes retraites dans le creux des arbres, et
prendre possession de nos chemines, ce qui, sans aucun doute, lui a
valu le nom sous lequel on la connat gnralement. Je me rappelle
parfaitement bien le temps o, dans le bas Kentucky, dans l'Indiana et
l'Illinois, ces oiseaux choisissaient encore trs-souvent, pour nicher,
les excavations des branches et des vieux troncs; et telle est
l'influence d'une premire habitude, que c'est toujours l que, de
prfrence, ils reviennent, non-seulement pour chercher un abri, mais
aussi pour lever leurs petits, spcialement dans ces parties isoles de
notre pays qu'on peut  peine dire habites. Alors les hirondelles se
montrent aussi dlicates pour le choix d'un arbre qu'elles le sont
ordinairement dans nos villes pour le choix de la chemine o elles
veulent fixer temporairement leur demeure: des sycomores d'une taille
gigantesque et que ne soutient plus qu'une simple couche d'corce et de
bois, sont ceux qui semblent leur convenir le mieux. Partout o j'ai
rencontr de ces vnrables patriarches des forts, que la dcadence et
l'ge avaient ainsi rendus habitables, j'ai toujours trouv des nids
d'hirondelles qui elles-mmes continuaient d'y vivre jusqu'au moment de
leur dpart. Ayant fait couper un arbre de cette espce, j'ai compt
dans l'intrieur du tronc une cinquantaine de ces nids, et, de plus,
chaque branche creuse en renfermait un.

Le nid, qu'il soit plac dans un arbre ou dans une chemine, se compose
de petites branches sches que l'oiseau se procure d'une faon assez
singulire. Si vous regardez les hirondelles tandis qu'elles sont en
l'air, vous les voyez tournoyer par bandes autour de la cime de quelque
arbre qui dprit, s'il n'est dj tout  fait mort: on les dirait
occupes  poursuivre les insectes dont elles font leur proie; leurs
mouvements sont extrmement rapides. Tout  coup elles se jettent le
corps contre la branche, s'y accrochent avec leurs pattes, puis, par une
brusque secousse, la cassent net, et se renvolent en l'emportant  leur
nid. La frgate plican a souvent recours  la mme manoeuvre, seulement
elle saisit les petits btons dans son bec, au lieu de les tenir avec
ses pieds.

C'est au moyen de sa salive que l'hirondelle fixe ces premiers
matriaux sur le bois, le roc ou le mur d'une chemine; elle les arrange
en rond, les croise, les entrelace, pour tendre  l'extrieur les
bords de son ouvrage; le tout est pareillement englu de salive qu'elle
rpand autour,  un pouce ou plus, pour mieux l'assujettir et le
consolider. Quand le nid est dans une chemine, sa place est
gnralement du ct de l'est, et  une distance de cinq  huit pieds de
l'entre. Mais dans le creux d'un arbre, o toutes nichent en
communaut, il se trouve plus haut ou plus bas, suivant la convenance
gnrale. La construction, assez fragile du reste, cde de temps 
autre, soit sous le poids des parents et des jeunes, soit emporte par
un flot subit de pluie, cas auxquels ils sont tous ensemble prcipits
par terre.--On y compte de quatre  six oeufs d'un blanc pur, et il y a
deux couves par saison.

Le vol de cette hirondelle rappelle celui du martinet d'Europe; mais il
est plus vif, quoique bien soutenu. C'est une succession de battements
assez courts, si l'on en excepte pourtant la saison o l'heureux couple
prlude aux amours: car on les voit alors comme nager tous les deux, les
ailes immobiles, glissant dans les airs avec un petit gazouillement
aigu, et la femelle ne cessant de recevoir les caresses du mle. En
d'autres temps, ils planent au large,  une grande hauteur, au-dessus
des villes et des forts; puis, avec la saison humide, reviennent voler
 ras du sol, et on les voit cumer l'eau pour boire et se baigner.
Quand ils vont pour descendre dans un trou d'arbre ou une chemine, leur
vol, toujours rapide, s'interrompt brusquement comme par magie; en un
instant ils s'abattent en tournoyant et produisent avec leurs ailes un
tel bruit, qu'on croirait entendre dans la chemine le roulement
lointain du tonnerre. Jamais ils ne se posent sur les arbres ni sur le
sol. Si l'on prend une de ces hirondelles et qu'on la mette par terre,
elle fait de gauches efforts pour s'chapper et peut  peine se mouvoir.
J'ai lieu de croire que parfois, la nuit, il arrive aux parents de
s'envoler et aux jeunes de prendre de la nourriture: car j'ai entendu le
_frou-frou_ d'ailes des premiers et les cris de reconnaissance des
seconds, durant des nuits calmes et sereines.

Quand les petits tombent par accident, ce qui arrive aussi quelquefois,
bien que le nid reste en place, ils parviennent  y remonter  l'aide
de leurs griffes aigus, en levant un pied, puis l'autre, et en
s'appuyant sur leur queue. Deux ou trois jours avant d'tre en tat de
s'envoler, ils grimpent en haut du mur, jusqu'auprs de l'ouverture de
la chemine  l'abri de laquelle ils ont grandi. Un observateur pourra
reconnatre ce moment, en voyant les parents passer et repasser
au-dessus de l'extrmit du tuyau sans y entrer. C'est la mme chose,
quand ils ont t levs dans un arbre.

Dans nos villes, les hirondelles choisissent d'abord une chemine
spciale pour s'y retirer. C'est l qu'au premier printemps et avant de
commencer  btir, les deux sexes se rendent en foule depuis une heure
ou deux avant le coucher du soleil, jusque bien longtemps aprs nuit
close. Jamais ils ne s'engagent dedans qu'ils n'aient voltig plusieurs
fois tout  l'entour; puis, tantt l'un, tantt l'autre, ils se dcident
 entrer, jusqu' ce qu'enfin, presss par l'heure, ils s'y prcipitent
plusieurs ensemble. Ils s'accrochent aux murs avec leurs griffes, s'y
tiennent appuys sur leur queue pointue, et ds l'aurore, avec un bruit
sourd et retentissant, ils s'lancent dehors exactement tous  la fois.
Je me rappelle qu' Francisville, je voulus compter combien il en
entrerait dans une chemine avant la nuit. Je me tenais  une fentre, 
proximit du lieu; il en vint plus de mille, et je ne les vis pas
toutes, tant s'en faut! La ville,  cette poque, pouvait contenir une
centaine de maisons, et la plupart de ces oiseaux taient alors en route
vers le sud, ne s'arrtant simplement que pour la nuit.

Je venais d'arriver  Louisville, dans le Kentucky, lorsque je fus mis
en relation avec l'aimable et bonne famille du major William Groghan. Un
jour que nous parlions d'oiseaux, celui-ci me demanda si j'avais vu les
arbres o l'on supposait que les hirondelles passaient l'hiver, mais o,
en ralit, elles n'entrent que pour s'abriter et faire leur nid. Je lui
rpondis que j'en avais vu. Alors il m'apprit que, sur mon chemin pour
revenir  la ville, il s'en trouvait un dont il m'enseigna la place, et
qui tait remarquable, entre tous, par le nombre immense de ces oiseaux
qui s'y retiraient.--M'tant remis en route, j'arrivai bientt au lieu
indiqu et n'eus pas de peine  reconnatre l'arbre en question: c'tait
un sycomore presque sans branches, portant de soixante  soixante-dix
pieds de haut sur huit de diamtre  la base; il pouvait en avoir encore
prs de cinq, mme  une hauteur de cinquante pieds, o le tronon d'une
branche brise et creuse, d'environ deux pieds de diamtre, se sparait
de la tige principale. C'tait par l qu'entraient les hirondelles. En
examinant l'arbre de prs, je le trouvai d'un bois dur, mais rong au
centre presque jusqu'aux racines. On tait au mois de juillet, et le
soleil marquait comme quatre heures aprs-midi. Les hirondelles volaient
au-dessus de Jeffersonville, de Louisville et des bois environnants;
mais je n'en voyais aucune prs du sycomore. Je rentrai chez moi, pour
revenir bientt  pied. Le soleil descendait derrire les montagnes
d'Argent; la soire tait belle, des milliers d'hirondelles voltigeaient
autour de moi, et de temps en temps quatre ou cinq  la fois
disparaissaient dans le trou de l'arbre, comme des abeilles se pressant
 l'entre de leur ruche. Et moi je restais l, ma tte appuye contre
le tronc et prtant l'oreille au bruit assourdissant que faisaient les
oiseaux pour s'installer  l'intrieur. Il tait nuit noire quand je
quittai mon poste, et j'tais convaincu qu'il en restait encore un bien
plus grand nombre dehors. Je n'avais pas eu la prtention de les
compter: il y en avait trop, et ils se prcipitaient  l'ouverture en
rangs si serrs et si pais, que c'tait  confondre l'imagination. 
peine tais-je de retour  Louisville, qu'un violent ouragan ml de
tonnerre passa sur la ville, et je pensai que la prcipitation des
hirondelles avait eu pour cause leur inquitude et le dsir d'viter
l'orage. Toute la nuit, je ne fis que rver d'hirondelles, tant j'tais
impatient de constater leur nombre, avant que l'poque de leur dpart
ft arrive.

Le lendemain matin, il ne paraissait encore aucune lueur de jour, que
dj je me retrouvais  mon poste. Je me remis l'oreille colle contre
l'arbre; tout tait silencieux au dedans. Il y avait environ vingt
minutes que j'tais dans cette posture, lorsque soudain je crus que le
grand arbre se dracinait et tombait sur moi. Instinctivement je fis un
bond de ct; mais en regardant en l'air, quel ne fut pas mon tonnement
de le voir debout et aussi ferme que jamais. C'taient des hirondelles
qu'il vomissait en flots noirs et continus. Je courus reprendre ma
place et j'coutai, rellement stupfait de ce bruit du dedans, que je
ne puis mieux comparer qu'au sourd roulement d'une large roue sous
l'action d'un puissant cours d'eau. Il faisait sombre encore, de sorte
que je pouvais  peine distinguer l'heure  ma montre; mais j'estime
qu'elles mirent  sortir ainsi trente minutes et plus. Puis, l'intrieur
de l'arbre redevint silencieux, et elles se dispersrent dans toutes les
directions avec la rapidit de la pense.

Immdiatement, je formai le projet d'examiner l'intrieur de cet arbre
qui, comme me l'avait dit mon ami le major Groghan, tait bien le plus
remarquable que j'eusse jamais vu. Pour cette expdition, je m'adjoignis
un camarade de chasse, et nous partmes, munis d'une assez longue corde.
Aprs plusieurs essais, nous russmes  la lancer par-dessus la branche
brise de faon  ce que les deux bouts revinssent toucher la terre;
ensuite, m'tant arm d'un grand bambou, je grimpai sur l'arbre au moyen
de cette sorte de cble et parvins sans accident jusqu' la branche sur
laquelle je m'assis. Mais tout cela fut peine perdue: je ne pus rien
voir du tout dans l'intrieur de l'arbre, et ma gaule, d'au moins quinze
pieds de long, avait beau s'y promener de droite et de gauche, elle ne
touchait  rien qui pt me donner quelque renseignement. Je redescendis
fatigu et dsappoint.

Sans me dcourager cependant, le lendemain je louai un homme qui fit un
trou  la base de l'arbre. Il n'y restait plus que huit  neuf pouces
d'corce et de bois. Bientt la hache eut mis le dedans  jour, et nous
dcouvrmes une masse compacte de dpouilles et de dbris de plumes
rduites en une espce de terreau au milieu duquel je pouvais encore
distinguer des fragments d'insectes et de coquilles. Je me frayai ou
plutt me perai tout au travers un passage d'environ six pieds. Cette
opration ne prit pas mal de temps, et comme je savais par exprience
que, si les oiseaux venaient  souponner l'existence de ce trou, ils
abandonneraient l'arbre sur-le-champ, je le fis soigneusement reboucher.
Ds le mme soir, les hirondelles revinrent comme d'habitude, et je me
gardai de les troubler de plusieurs jours. Enfin, m'tant prcautionn
d'une lanterne sourde, un soir vers les neuf heures, je retournai au
sycomore, rsolu de voir  fond dans l'intrieur. Le trou fut ouvert
doucement; je me hissai le long des parois en m'aidant de la masse de
dtritus; mon camarade venait par derrire. Je trouvai tout parfaitement
tranquille; et par degrs, dirigeant la lumire de la lanterne sur les
cts de l'excavation bante au-dessus de nous, j'aperus les
hirondelles colles les unes contre les autres et couvrant toute la
surface interne. Avec le moins de bruit possible, nous en prmes et
tumes plus d'un cent que nous fourrmes dans nos habits et dans nos
poches; puis, nous tant laisss glisser en bas, nous nous retrouvmes
en plein air. Une chose remarquable, c'est que, pendant notre visite,
pas un seul de ces oiseaux n'avait laiss dgoutter de sa fiente sur
nous. L'entre exactement referme, nous reprmes, fiers et joyeux, le
chemin de Louisville. Parmi les cent quinze individus que nous avions
emports, il ne se trouva que six femelles; soixante-six taient mles
et adultes; le sexe de vingt-deux des autres ne put tre dtermin;
c'taient, sans aucun doute, des jeunes de la premire couve: leur
chair tait tendre, et les tuyaux de leurs plumes paraissaient encore
mous.

Voyons, faisons en gros le compte des oiseaux qui pouvaient tre ainsi
logs dans cet arbre: l'espace vide commenant  partir de la pile de
plumes et de dpouilles pour finir  l'entre suprieure de la cavit ne
prsentait pas moins de 25 pieds en hauteur sur 15 de large, en
supposant  l'arbre 5 pieds de diamtre, ce qui donnerait 375 pieds
carrs de surface. Maintenant, accordons  chaque oiseau un espace d'
peu prs 3 pouces, ce qui est plus que suffisant, vu la manire dont ils
taient entasss: il y aura 32 oiseaux par chaque pied carr, et, par
consquent, le nombre total que contenait l'intrieur de ce seul arbre
tait de 11,000.

Je ne cessai point de surveiller les mouvements de mes hirondelles.
Lorsque les jeunes qui avaient t leves dans les chemines de
Louisville, Jeffersonville et des maisons du voisinage, ainsi que dans
les arbres choisis pour cet objet, eurent abandonn le lieu de leur
naissance, je recommenai mes visites au sycomore. C'tait le 2 aot. Je
m'assurai que le nombre des oiseaux qui s'y retiraient n'avait pas
augment; mais je trouvai beaucoup plus de femelles et de jeunes que de
mles sur une cinquantaine qui furent pris et ouverts. Jour par jour,
j'y revins: le 13 aot, il n'y en entra gure que deux ou trois cents;
le 18, pas un seul ne s'en approcha, et c'est  peine si je vis passer
isolment quelques individus qui m'avaient l'air de s'en aller vers le
sud. En septembre, pendant la nuit, je regardai dans l'intrieur: il n'y
en restait aucun. J'y revins encore une fois, en fvrier, par un temps
trs froid, et, convaincu que toutes les hirondelles avaient quitt le
pays, je refermai dfinitivement l'ouverture et cessai mes visites.

Mai cependant tait de retour, et son souffle printanier nous ramenait
le peuple vagabond des airs. Les hirondelles aussi revinrent  leur
arbre, et j'en vis le nombre s'accrotre chaque jour. Vers le
commencement de juin, j'imaginai de fermer l'entre avec un bouchon de
paille que je pouvais retirer  mon gr au moyen d'une corde. Le
rsultat fut curieux: les oiseaux, comme d'ordinaire, vinrent pour
s'abriter  la tombe de la nuit; ils s'attrouprent, passant et
repassant devant l'arbre d'un air tout drout; plusieurs dj
commenaient  s'envoler au loin: j'tai le bouchon, et immdiatement
ils entrrent sans discontinuer, jusqu' ce qu'il ne me ft plus
possible de les distinguer du lieu o j'tais.

J'avais quitt Louisville pour aller me fixer  Henderson, et ce ne fut
que cinq ans aprs que je pus revoir le sycomore, dans l'intrieur
duquel les hirondelles abondaient toujours. Les pices de bois avec
lesquelles j'avais bouch mon trou avaient t brises ou emportes;
mais l'ouverture tait de nouveau compltement remplie de dpouilles et
de dbris des oiseaux.-- la fin pourtant, il survint un ouragan
tellement violent, que leur antique retraite fut tout de son long
couche par terre.


VIII.

Revoyez l'aigle dans une autre scne:

L'aigle est n sublime. Il flotte sur les bannires, il est le symbole
du courage et de la grandeur. Il est le blason de la libert d'Amrique;
il servit de type  Rome dans ses conqutes,  Napolon dans ses
entreprises. La puissance de son lan, la hauteur et la rapidit de son
essor, sa vigueur, son audace, la froideur de son courage justifient ce
choix que l'assentiment de tous les peuples consacre. C'est un hros et
un tyran. Sa frocit gale sa bravoure. Il aime  plonger ses serres
dans le sang; le carnage fait ses dlices, alors mme qu'il n'a pas
besoin d'une proie  dvorer.

En automne, au moment o des milliers d'oiseaux fuient le nord et se
rapprochent du soleil, laissez votre barque effleurer l'eau du
Mississipi. Quand vous verrez deux arbres dont la cime dpasse toutes
les autres cimes s'lever en face l'un de l'autre, sur les deux bords du
fleuve, levez les yeux. L'aigle est l, perch sur le fate de l'un des
arbres. Son oeil tincelle dans son orbite et parat brler comme la
flamme. Il contemple attentivement toute l'tendue des eaux; souvent son
regard s'arrte sur le sol; il observe, il attend; tous les bruits qui
se font entendre, il les coute, il les recueille; le daim, qui effleure
 peine les feuillages, ne lui chappe pas. Sur l'arbre oppos, l'aigle
femelle reste en sentinelle. De moment en moment, son cri semble
exhorter le mle  la patience. Il y rpond par un battement d'ailes,
par une inclination de tout son corps et par un glapissement dont la
discordance et l'clat ressemblent au rire d'un maniaque. Puis il se
redresse;  son immobilit,  son silence, vous diriez une statue. Les
canards de toute espce, les poules d'eau, les outardes fuient par
bataillons serrs, que le cours de l'eau emporte; proies que l'aigle
ddaigne, et que ce mpris sauve de la mort. Un son, que le vent fait
voler sur le courant, arrive enfin jusqu' l'oue des deux aigles; ce
bruit a le retentissement et la raucit[7] d'un instrument de cuivre:
c'est le chant du cygne. La femelle avertit le mle, par un appel
compos de deux notes; tout le corps de l'aigle frmit; deux ou trois
coups de bec dont il frappe rapidement son plumage le prparent  son
expdition. Il va partir.

[Note 7: Ce vieux _substantif_, qui sert de corrlatif au mot _rauque_,
semble ncessaire, quoique l'emploi en soit peu usit et que plusieurs
dictionnaires le condamnent.]

Le cygne vient, comme un vaisseau flottant dans l'air; son col d'une
blancheur de neige, tendu en avant; l'oeil tincelant d'inquitude. Le
mouvement prcipit de ses deux ailes suffit  peine  soutenir la masse
de son corps; et ses pattes, qui se reploient sous sa queue,
disparaissent  l'oeil. Il approche lentement, victime dvoue. Un cri
de guerre se fait entendre. L'aigle part avec la rapidit de l'toile
qui file ou de l'clair qui resplendit. Le cygne voit son bourreau,
abaisse son col, dcrit un demi-cercle, et manoeuvre, dans l'agonie de
sa crainte, pour chapper  la mort. Une seule chance de succs lui
reste, c'est de plonger dans le courant; mais l'aigle prvoit la ruse;
il force sa proie  rester dans l'air, en se tenant sans relche
au-dessous d'elle, et en menaant de la frapper au ventre et sous les
ailes. Cette combinaison, que l'homme envierait  l'oiseau, ne manque
jamais d'atteindre son but. Le cygne s'affaiblit, se lasse, et perd tout
espoir de salut. Mais alors son ennemi craint encore qu'il n'aille
tomber dans l'eau du fleuve. Un coup des serres de l'aigle frappe la
victime sous l'aile, et la prcipite obliquement sur le rivage.

Tant de puissance, d'adresse, d'activit, de prudence ont achev la
conqute. Vous ne verriez pas sans effroi le triomphe de l'aigle. Il
danse sur le cadavre; il enfonce profondment ses armes d'airain dans le
coeur du cygne mourant; il bat des ailes, il hurle de joie, les
dernires convulsions de l'oiseau l'enivrent. Il lve sa tte chauve
vers le ciel, et ses yeux enflamms d'orgueil se colorent comme le sang.
Sa femelle vient le rejoindre. Tous deux ils retournent le cygne,
percent sa poitrine de leur bec, et se gorgent du sang encore chaud qui
en jaillit.


IX.

En changeant de spectacle, Audubon change de pinceau pour le dcrire, il
ne veut pas mme dranger les amours des plus petits oiseaux.

J'ai souvent, dit-il, pass des journes entires dans la socit de
ces petits tres ails. Rien n'est plus vif et plus joyeux; du haut des
vieux troncs et des arbres tombant de dcrpitude, la voix du pivert se
fait entendre, et tous ses camarades lui rpondent. On voit plusieurs
mles attachs  la poursuite d'une seule femelle, voltiger, monter,
descendre, excuter mille volutions tranges: espce de ballet
burlesque dont il est difficile d'tre tmoin sans rire. C'est ainsi que
les prtendants tmoignent  leur belle le dsir de lui plaire et de
l'amuser. Point de jalousie entre ces beaux, qui se disputent
paisiblement et sans haine le prix des jeux, la compagne qui doit
appartenir au vainqueur. D'arbre en arbre et de buisson en buisson, les
mmes crmonies se rptent. Autour de la coquette qui semble indcise,
vous voyez quelquefois douze ou treize danseurs voltigeant; les jeux
continuent jusqu'au moment o elle donne la prfrence  l'un des
rivaux, qu'elle attaque de son bec lorsqu'il passe prs d'elle. Aussitt
tous les prtendants de s'envoler et de courir aprs une autre belle. Le
couple reste tte--tte. Bientt il s'agit de chercher une habitation
commode pour le nouveau mnage. Ils partent ensemble et choisissent dans
le bois un tronc d'arbre facile  creuser; tour  tour le mari et la
femme oprent  coups de bec l'excavation qui doit contenir eux et leurs
petits.  mesure qu'un dbris de l'arbre vole dans l'air, sous le bec de
l'un d'eux, l'autre le flicite par un petit cri aigu, cho de sa joie.
Enfin, le nid s'achve, et c'est plaisir de voir les deux oiseaux monter
et redescendre l'arbre dans tous les sens, aiguiser leurs becs sur tous
les rameaux; chasser inexorablement les rouges-gorges et les autres
oiseaux; aller en course lointaine  la recherche de fourmis, de larves
et d'insectes. Deux semaines aprs, six oeufs, blancs et transparents
comme le cristal, sont dposs dans l'asile conjugal.

Les piverts ont deux couves par saison; aussi cette race joyeuse
pullule-t-elle dans les forts de l'Amrique, et vous ne pouvez faire
une promenade sans entendre leurs cris perants et le retentissement de
leur bec sur l'corce des arbres.

Telles sont les couleurs vives, varies, naves, que la plume du
naturaliste, aussi pittoresque que son pinceau, emploie pour commenter
et expliquer les admirables planches qui composent son ouvrage. C'est
ainsi que nous comprenons la science. Grce au progrs de la
civilisation, elle ne se contente plus d'une aride nomenclature: elle ne
se renferme plus dans la poudre des vieux livres. Adieu pour toujours
aux classifications symboliques et artificielles qui remplaaient
l'tude du monde et substituaient aux harmonies de la cration je ne
sais quel squelette, dont les ossements tiquets servaient de jouet aux
rudits. Lisez ces anciennes monographies. Qu'y trouverez-vous? Des
titres et des mots, des chiffres et un numrotage ternel, qui ne parle
ni  l'me ni  la pense. Est-ce donc l, grand Dieu! ton oeuvre
ternelle, ton oeuvre vivante, anime dans toutes ses parties? Quelles
inventions puriles me donnez-vous  la place de ce grand tout?

Ces rflexions sont de l'intelligent traducteur, M. Chasles.

                                                            LAMARTINE.




CXIXe ENTRETIEN.

CONVERSATIONS DE GOETHE

PAR ECKERMANN.

(PREMIRE PARTIE.)


I.

Les grands hommes sont comme les grands monuments; on ne les voit pas
d'un coup d'oeil, on ne les juge pas d'un seul mot. Il faut y revenir
une fois, deux fois, trois fois, chaque fois, en un mot, qu'un nouvel
cho chapp de leur tombe nous rappelle leur nom ou leur pense par une
de leurs oeuvres posthumes ou par les confidences rtrospectives d'un de
leurs familiers. Le temps les effeuille comme leurs actes et leurs
ouvrages  chaque priode de leur existence,  chaque anne de leur vie.
Leurs opinions, modifies par les circonstances, changent selon qu'ils
ont acquis plus ou moins d'exprience par leur contact avec le temps.
Qui pourrait dire si Napolon  Sainte-Hlne pensait juste comme
Napolon  Marengo ou mme comme Napolon  l'le d'Elbe? Qui pourrait
dire si lord Byron, mort  trente-sept ans, aurait pens  soixante-dix
ans ce qu'il avait crit  vingt-sept ans en cosse? Qui oserait
affirmer que Schiller, crivant le drame des _Brigands_  vingt-deux
ans, ce drame corrupteur de la moralit publique, l'aurait encore crit,
de sa plume refroidie,  l'ge fait o il crivait ses belles oeuvres
savantes et morales,  son ge mr? Qui pourrait dire enfin si Goethe,
l'homme essentiellement et vritablement progressif, qui doutait de
tout, mme de Dieu et de l'immortalit,  vingt-huit ans, aurait crit 
quatre-vingt-deux ans le portrait de _Faust_, le hros du scepticisme?
Non, les jugements du premier coup sont des impressions et non des
jugements; autrement il faudrait convenir que l'existence, la rflexion,
l'exprience des hommes, sont de vains mots qui n'ont aucune influence,
aucun amendement, aucun progrs  nous apporter, et que Dieu, en nous
accordant le temps, ce grand rvlateur de la vrit en tout genre, ne
nous a donn qu'une dception dont nous n'avions aucun besoin pour tre
plus clairs et plus sages qu' notre premier mot dans la vie. Ce
serait le blasphme contre la Providence; la Providence des grands
hommes, c'est la vie, c'est la rflexion, c'est l'exprience, c'est le
repentir. Qui oserait enlever le repentir aux plus grands hommes? Ce
serait enlever  l'humanit toutes ses amliorations. N'en parlons plus.


II.

Aussi, pendant que le monde contemporain voit ou lit avec admiration ce
que tel ou tel grand homme a fait, a dit, ou a crit dans sa jeunesse,
le grand homme qui se voit admir, ou qui se voit lou souvent  tort,
se recueille, s'interroge, juge ses juges, et se dit tout bas: On
m'applaudit pour ce qui mritait, en ralit, d'tre condamn! Je ne
savais pas, j'tais inexpriment; l'illusion, ce mirage des belles
mes, me possdait; maintenant le temps a fait son oeuvre, et il ne me
reste de ces saintes erreurs que celle qu'il faut nourrir toujours, bien
qu'elle m'ait souvent tromp: l'amour du mieux pour l'humanit.


III.

M. de Las-Cases  Sainte-Hlne, auprs de Napolon, le capitaine
Medwin, auprs de lord Byron en Italie et en Angleterre, furent chacun
un de ces chos providentiels que le hasard ou la volont place  ct
de ces grands hommes pour rpercuter  l'avenir leurs confidences
fausses ou vraies, intresses ou dsintresses, selon qu'ils voulaient
parler  leur chevet ou parler, comme on dit, par la fentre. La
Providence mnage  ces hommes rares de pareils confidents: les uns
pour porter leur voix lointaine  leurs partisans, comme Las-Cases; les
autres, comme Medwin, pour donner au monde des notions familires et
vraies sur une des grandes natures de leur poque. Quand le plus grand
homme de l'Allemagne moderne eut vieilli sans perdre une seule des
facults de son me et sans perdre un seul des cheveux blanchis de sa
large tte, le ciel lui envoya Eckermann, comme le soir envoie au
voyageur son ombre prolonge qui le suit dans sa route afin de lui
certifier son image. Or, qu'tait-ce qu'Eckermann?


IV.

Eckermann, comme Medwin, que j'ai beaucoup connu, tait le fils d'un
pauvre porte-balle des environs de Hambourg. M. Sainte-Beuve, un de ces
esprits tout  la fois philosophiques, potiques et critiques, qui
creusent un sujet ou un homme avec une seule note, en parle ainsi:

Il n'avait rien en lui de suprieur. C'tait une de ces natures de
second ordre, un de ces esprits ns disciples et acolytes, et tout
prpars par un fonds d'intelligence et de dvouement, par une premire
pit admirative,  tre les secrtaires des hommes suprieurs. Ainsi,
en France, avons-nous vu,  des degrs diffrents, Nicole pour Arnauld,
l'abb de Langeron ou le chevalier de Ramsay pour Fnelon; ainsi et t
Deleyre pour Rousseau, si celui-ci avait permis qu'on l'approcht.
Eckermann sortait de la plus humble extraction; son pre tait
porte-balle, et habitait un village aux environs de Hambourg. lev dans
la cabane paternelle jusqu' l'ge de quatorze ans, allant ramasser du
bois mort et faire de l'herbe pour la vache dans la mauvaise saison, ou
accompagnant, l't, son pre dans ses tournes pdestres, le jeune
Eckermann s'tait d'abord essay au dessin, pour lequel il avait des
dispositions innes assez remarquables; il n'tait venu qu'ensuite  la
posie, et  une posie toute naturelle et de circonstance. Il a racont
lui-mme toutes ces vicissitudes de sa vie premire avec bonhomie et
ingnuit.

Petit commis, puis secrtaire d'une mairie dans l'un de ces
dpartements de l'Elbe nouvellement incorpors  l'Empire franais, il
se vit relev, au printemps de 1813, par l'approche des Cosaques, et il
prit part au soulvement de la jeunesse allemande pour
l'affranchissement du pays. Volontaire dans un corps de hussards, il fit
la campagne de l'hiver de 1813-1814. Le corps auquel il appartenait
guerroya, puis sjourna dans les Flandres et dans le Brabant; le jeune
soldat en sut profiter pour visiter les riches galeries de peinture dont
la Belgique est remplie, et sa vocation allait se diriger tout entire
de ce ct. Mais  son retour en Allemagne, et lorsqu'il se croyait en
voie de devenir un artiste et un peintre, une indisposition physique,
rsultat de ses fatigues et de ses marches forces, l'arrta
brusquement: ses mains tremblaient tellement qu'il ne pouvait plus tenir
un pinceau. Il n'en tait encore qu'aux premires initiations de l'art;
il y renona.

Oblig de penser  la subsistance, il obtint un emploi  Hanovre dans
un bureau de la Guerre. C'est  ce moment qu'il eut connaissance des
chants patriotiques de Thodore Koerner, qui tait le hros du jour. Le
recueil intitul _la Lyre et l'pe_ le transporta; il eut l'ide de
s'enrler  la suite dans le mme genre, et il composa  son tour un
petit pome sur la vie de soldat. Cependant il lisait et s'instruisait
sans cesse. On lui avait fort conseill la lecture des grands auteurs,
particulirement de Schiller et de Klopstock; il les admira, mais sans
tirer grand profit de leurs oeuvres. Ce ne fut que plus tard qu'il se
rendit bien compte de la strilit de cette admiration: c'est qu'il n'y
avait nul rapport entre leur manire et ses dispositions naturelles 
lui-mme.

Il entendit pour la premire fois prononcer le nom de Goethe, et un
volume de ses Posies et Chansons lui tomba entre les mains. Oh! alors
ce fut tout autre chose; il sentit un bonheur, un charme indicible; rien
ne l'arrtait dans ces posies de la vie, o une riche individualit
venait se peindre sous mille formes sensibles; il en comprenait tout;
l, rien de savant, pas d'allusions  des faits lointains et oublis,
pas de noms de divinits et de contres que l'on ne connat plus: il y
retrouvait le coeur humain et le sien propre, avec ses dsirs, ses
joies, ses chagrins; il y voyait une nature allemande claire comme le
jour, la ralit pure, en pleine lumire et doucement idalise. Il
aima Goethe ds lors, et sentit un vague dsir de se donner  lui; mais
il faut l'entendre lui-mme:

Je vcus des semaines et des mois, dit-il, absorb dans ses posies.
Ensuite je me procurai _Wilhelm Meister_, et sa Vie, ensuite ses drames.
Quant  _Faust_, qui, avec tous ses abmes de corruption humaine et de
perdition, m'effraya d'abord et me fit reculer, mais dont l'nigme
profonde me rattirait sans cesse, je le lisais assidment les jours de
fte. Mon admiration et mon amour pour Goethe s'accroissaient
journellement, si bien que je ne pouvais plus rver ni parler d'autre
chose.

Un grand crivain, observe  ce propos Eckermann, peut nous servir de
deux manires: en nous rvlant les mystres de nos propres mes, ou en
nous rendant sensibles les merveilles du monde extrieur. Goethe
remplissait pour moi ce double office. J'tais conduit, grce  lui, 
une observation plus prcise dans les deux voies; et l'ide de l'unit,
ce qu'a d'harmonieux et de complet chaque tre individuel considr en
lui-mme, le sens enfin des mille apparitions de la nature et de l'art
se dcouvraient  moi chaque jour de plus en plus.

Aprs une longue tude de ce pote et bien des essais pour reproduire
en posie ce que j'avais gagn  le mditer, je me tournai vers
quelques-uns des meilleurs crivains des autres temps et des autres
pays, et je lus non-seulement Shakspeare, mais Sophocle et Homre dans
les meilleures traductions...

Eckermann, en un mot, travaille  se rendre digne d'approcher Goethe
quelque jour. Comme ses premires tudes (on vient assez de le voir)
avaient t des plus dfectueuses, il se mit  les rparer et  tudier
tant qu'il put au gymnase de Hanovre d'abord, puis, quand il fut devenu
plus libre, et sa dmission donne,  l'universit de Goettingue. Il
avait pu cependant publier,  l'aide de souscriptions, un recueil de
posies dont il envoya un exemplaire  Goethe, en y joignant quelques
explications personnelles. Il rdigea ensuite une sorte de trait de
critique et de potique  son intention. Le grand pote n'avait cess
d'tre de loin son toile polaire. En recevant le volume de posies,
Goethe reconnut vite un de ses disciples et de ses amis comme le gnie
en a  tous les degrs; non content de faire  l'auteur une rponse de
sa main, il exprima tout haut la bonne opinion qu'il avait conue de
lui. L-dessus, et d'aprs ce qu'on lui en rapporta, Eckermann prit
courage, adressa son trait critique manuscrit  Goethe, et se mit
lui-mme en route  pied et en plerin pour Weimar, sans autre dessein
d'abord que de faire connaissance avec le grand pote, son idole. 
peine arriv, il le vit, l'admira et l'aima de plus en plus, s'acquit
d'emble sa bienveillance, vit qu'il pourrait lui tre agrable et
utile, et, se fixant prs de lui  Weimar, il y demeura (sauf de courtes
absences et un voyage de quelques mois en Italie) sans plus le quitter
jusqu' l'heure o cet esprit immortel s'en alla.

Aprs la mort de Goethe, rest uniquement fidle  sa mmoire, tout
occup de le reprsenter et de le transmettre  la postrit sous ses
traits vritables et tel qu'il le portait dans son coeur, il continua de
jouir  Weimar de l'affection de tous et de l'estime de la Cour; revtu
avec les annes du lustre croissant que jetait sur lui son amiti avec
Goethe, il finit mme par avoir le titre envi de conseiller aulique, et
mourut entour de considration, le 3 dcembre 1854.

Il tait dans sa trente-troisime anne seulement  son arrive 
Weimar; il avait gard toute la fracheur des impressions premires et
la facult de l'admiration. Il y a des gens qui ne sauraient parler de
lui sans le faire quelque peu grotesque et ridicule: il ne l'est pas. Il
est sans doute  quelque degr de la famille des Brossette et des
Boswell, de ceux qui se font volontiers les greffiers et les rapporteurs
des hommes clbres; mais il choisit bien son objet, il l'a adopt par
choix et par got, non par banalit ni par badauderie aucune; il n'a
rien du gobe-mouche, et ses procs-verbaux portent en gnral sur les
matires les plus leves et les plus intressantes dont il se pntre
tout le premier et qu'il nous transmet en auditeur intelligent.
Remercions-le donc et ne le payons pas en ingrats, par des pigrammes et
avec des airs de supriorit. Ne rions pas de ces natures de modestie
et d'abngation, surtout quand elles nous apportent  pleines mains des
prsents de roi.

Goethe,  cette poque o Eckermann commence  nous le montrer (juin
1823), tait g de soixante-quatorze ans, et il devait vivre prs de
neuf annes encore. Il tait dans son heureux dclin, dans le plein et
doux clat du soleil couchant. Il ne crait plus,--je n'appelle pas
cration cette seconde et ternelle partie de _Faust_,--mais il revenait
sur lui-mme, il revoyait ses crits, prparait ses Oeuvres compltes,
et, dans son retour rflchi sur son pass qui ne l'empchait pas d'tre
attentif  tout ce qui se faisait de remarquable autour de lui et dans
les contres voisines, il panchait en confidences journalires les
trsors de son exprience et de sa sagesse.

Il en est, dans ces confidences, qui nous regardent et nous intressent
plus particulirement. Goethe, en effet, s'occupe beaucoup de la France
et du mouvement littraire des dernires annes de la Restauration; il
est peu de nos auteurs en vogue dont les dbuts en ces annes n'aient
t accueillis de lui avec curiosit, et jugs avec une sorte de
sympathie; il reconnaissait en eux des allis imprvus et comme des
petits cousins d'outre-Rhin. Et ici une remarque est ncessaire.

Il faut distinguer deux temps trs-diffrents, deux poques, dans les
jugements de Goethe sur nous et dans l'attention si particulire qu'il
prta  la France: il ne s'en occupa gure que dans la premire moiti,
et, ensuite, tout  la fin de sa carrire. Goethe,  ses dbuts, est un
homme du dix-huitime sicle; il a vu jouer dans son enfance _le Pre de
famille_ de Diderot et _les Philosophes_ de Palissot; il a lu nos
auteurs, il les gote, et lorsqu'il a opr son oeuvre essentielle, qui
tait d'arracher l'Allemagne  une imitation strile et de lui apprendre
 se btir une maison  elle, une maison du Nord, sur ses propres
fondements, il aime  revenir de temps en temps  cette littrature d'un
sicle qui, aprs tout, est le sien. On n'a jamais mieux dfini Voltaire
dans sa qualit d'esprit spcifique et toute franaise qu'il ne l'a
fait; on n'a jamais mieux saisi dans toute sa porte la conception
buffonienne des _poques de la Nature_; on n'a jamais mieux respir et
rendu l'loquente ivresse de Diderot; il semble la partager quand il en
parle: Diderot, s'crie-t-il avec un enthousiasme gal  celui qu'il
lui aurait lui-mme inspir, Diderot est Diderot, un individu unique;
celui qui cherche les taches de ses oeuvres est un _philistin_, et leur
nombre est _lgion_. Les hommes ne savent accepter avec reconnaissance
ni de Dieu, ni de la Nature, ni d'un de leurs semblables, les trsors
sans prix. Mais ce ne sont pas seulement nos grands auteurs qui
l'occupent et qui fixent son attention, il va jusqu' s'inquiter des
plus secondaires et des plus petits de ce temps-l, d'un abb d'Olivet,
d'un abb Trublet, d'un abb Le Blanc qui, tout mdiocre qu'il tait
(c'est Goethe qui parle), ne put jamais parvenir pourtant  tre reu de
l'Acadmie.

Cependant la France changeait; aprs les dchirements et les
catastrophes sociales, elle accomplissait, littrairement aussi, sa
mtamorphose. Goethe, qui connut et ne gota que mdiocrement Mme de
Stal, ne parat pas avoir eu une bien haute ide de Chateaubriand, le
grand artiste et le premier en date de la gnration nouvelle.  cette
poque de l'clat littraire de Chateaubriand, l'homme de Weimar ne
faisait pas grande attention  la France, qui s'imposait  l'Allemagne
par d'autres aspects. Et puis il y avait entre eux deux trop de causes
d'antipathie. Goethe reconnaissait toutefois  Chateaubriand un grand
talent et une initiative _rhtorico-potique_ dont l'impulsion et
l'empreinte se retrouvaient assez visibles chez les jeunes potes venus
depuis. Mais il ne faisait vraiment cas, en fait de gnies, que de ceux
de la grande race, de ceux qui durent, dont l'influence vraiment fconde
se prolonge, se perptue au-del, de gnration en gnration, et
continue de crer aprs eux. Les gnies purement d'art et de forme, et
de phrases, dnus de ce germe d'invention fertile, et dous d'une
action simplement viagre, se trouvent en ralit bien moins grands
qu'ils ne paraissent, et, le premier bruit tomb, ils ne revivent pas.
Leur force d'enfantement est vite puise.

Ce qui commena  rappeler srieusement l'attention de Goethe du ct
de la France, ce furent les tentatives de critique et d'art de la jeune
cole qui se produisit surtout  dater de 1824, et dont le journal _le
Globe_ se fit le promoteur et l'organe littraire. Ah! ici Goethe se
montra vivement attir et intress. Il se sentait compris, devin par
des Franais pour la premire fois: il se demandait d'o venait cette
race nouvelle qui importait chez soi les ides trangres, et qui les
maniait avec une vivacit, une aisance, une prestesse inconnues
ailleurs. Il leur supposait mme d'abord une maturit d'ge qu'il
mesurait  l'tendue de leurs jugements, tandis que cette tendue tenait
bien plutt chez eux au libre et hardi coup d'oeil de la jeunesse.

Ce fut surtout vers 1827 que ce vif intrt de Goethe pour la nouvelle
et jeune France se pronona pour ne plus cesser. En 1825, il hsitait
encore, et M. Cousin, dans une visite qu'il lui fit  Weimar, ayant
voulu le mettre sur le chapitre de la littrature en France, ne put
l'amener bien loin sur ce terrain encore trop neuf.

Mais en 1827, lorsque M. Ampre le visita, sa disposition d'esprit tait
bien change; Goethe, averti par _le Globe_, tait au fait de tout,
curieux et avide de toutes les particularits  notre sujet. Dans une
lettre adresse  Mme Rcamier le 9 mai (1827) et publie quelques jours
aprs dans _le Globe_ par suite d'une indiscrtion non regrettable, le
jeune voyageur s'exprimait en ces termes, qui sont  rapprocher de ceux
dans lesquels Eckermann nous parle des mmes entretiens:

Goethe, crivait M. Ampre, a, comme vous le savez, quatre-vingts ans.
J'ai eu le plaisir de dner plusieurs fois avec lui en petit comit, et
je l'ai entendu parler plusieurs heures de suite avec une prsence
d'esprit prodigieuse: tantt avec finesse et originalit, tantt avec
une loquence et une chaleur de jeune homme. Il est au courant de tout,
il s'intresse  tout, il a de l'admiration pour tout ce qui peut en
admettre. Avec ses cheveux blancs, sa robe de chambre bien blanche, il a
un air tout candide et tout patriarcal. Entre son fils, sa belle-fille,
ses deux petits-enfants, qui jouent avec lui, il cause sur les sujets
les plus levs. Il nous a entretenu de Schiller, de leurs travaux
communs, de ce que celui-ci voulait faire, de ce qu'il aurait fait, de
ses intentions, de tout ce qui se rattache  son souvenir: il est le
plus intressant et le plus aimable des hommes.

Il a une conscience nave de sa gloire qui ne peut dplaire parce qu'il
est occup de tous les autres talents, et si vritablement sensible 
tout ce qui se fait de bon, partout et dans tous les genres.  genoux
devant Molire et la Fontaine, il admire _Athalie_, gote _Brnice_,
sait par coeur les chansons de Branger et raconte parfaitement nos plus
nouveaux vaudevilles.  propos du Tasse, il prtend avoir fait de
grandes recherches et que l'histoire se rapproche beaucoup de la manire
dont il a trait son sujet. Il soutient que la prison est un conte. Ce
qui vous fera plaisir, c'est qu'il croit  l'amour du Tasse et  celui
de la princesse; mais toujours  distance, toujours romanesque et sans
ces absurdes propositions d'pouser qu'on trouve chez nous dans un drame
rcent.

N'oublions pas que la lettre est adresse  Mme Rcamier, favorable 
tous les beaux cas d'amour et de dlicate passion.


V.

On connat Goethe, le Voltaire et le Cuvier allemand dans un mme homme,
le crateur de la lumire, l'idoltre de l'art! Il a crit ses
mmoires; il fut constamment heureux. Son temprament moral tait
compos, par moitis gales, de rflexion froide pour les choses et
d'enthousiasme ardent pour les lettres, les arts et mme pour les
sciences. Il naquit  une poque o la philosophie franaise passionnait
l'Allemagne et o les excs de la rvolution repoussaient les coeurs. Il
s'tait fix jeune  Weimar. L'amiti du grand-duc et de la
grande-duchesse Amlie l'avait lev, par l'affection, au rang de
principal conseiller de cette cour athnienne et de directeur du thtre
et du ministre. Jamais sa faveur, dont il usait modrment, ne subit
d'clipse. Il semblait rgner du droit divin du gnie. La posie tait
son titre; ceux qu'il n'aurait pu soumettre, il les charmait par l'excs
de confiance en lui-mme; il ne jalousait personne. Les premiers
crivains ou potes de l'Allemagne taient  lui. Il dcouvrit dans un
livre un jeune homme pauvre et souffrant, le seul rival que la nature
pouvait lui opposer, Schiller; il l'appela  Ina, puis  Weimar, tourna
sur lui l'amiti du grand-duc, travailla en commun avec lui, en fit son
frre, et lui prta la moiti de son gnie. Schiller mort, Goethe le
pleura toute sa vie. Jamais une si sincre confraternit n'avait uni
deux mes d'hommes de lettres. En 1792, Goethe suivit, par dvouement
monarchique, le duc de Weimar dans la campagne des Prussiens contre la
France; aprs la paix, il passa  Bruxelles et revint vivre  Weimar. Il
se maria; il eut un fils dont ces conversations nous entretiennent. Il
lui fit pouser une jeune fille charmante et tendre qui fut pour lui
comme une seconde jeunesse en son coeur. Il les perdit. Ses deux
petits-enfants jourent avec ses cheveux blancs.


VI.

Goethe avait crit vers 1792 le roman trange et potiquement populaire
de _Werther_, comme Schiller avait crit les _Brigands_: deux oeuvres
inexplicables et en dehors de toute vue morale; de l'art pur, o la
force de la passion conduit les jeunes hros de Schiller au crime, et le
hros mlancolique de Goethe au suicide. _Werther_, comme un jet de
flamme que le monde combustible de l'poque attendait, incendia  son
apparition toutes les nations. Jamais livre n'eut, en si peu d'annes,
un si grand nombre d'ditions. C'tait l'amour dlirant extravas sur la
terre. Le ridicule n'y mordit pas; le sublime de la passion le tua.
_Werther_ resta et restera le charbon de feu des livres. Goethe tudia
de sang-froid les rsultats terribles de l'incendie qu'il avait allum;
chaque suicide en Allemagne et en Europe tait pour lui un triomphe.
_Faust_, son oeuvre principale en vers, tait avant lui une lgende
moiti humaine, moiti satanique, d'outre-Rhin. Son succs fut  la fois
philosophique et populaire. Mphistophls, portrait de Goethe au fond,
fut l'indiffrence railleuse entre le bien et le mal, l'ternel
blasphme de l'humanit, reprsente par la jeune et infortune
Marguerite. Les potes trangers furent pervertis par cette doctrine
plus grande que nature. Ugo Foscolo en Italie, Byron en Angleterre y
puisrent, l'un son imitation de Werther dans les lettres de _Jacopo
Ortis_, l'autre ses doctrines malfaisantes d'nergie dans le crime de
ses premires posies, et de raillerie cynique du bien dans _Don Juan_;
aprs cela Goethe rflchit et changea peu  peu de route. Il vit ou il
crut voir que ses lans passionns dans _Werther_, que ses aspirations
dsordonnes dans _Faust_, poussaient l'humanit hors de sa sphre en
faisant rver aux peuples des destines suprieures  ce qu'ils peuvent
atteindre ici-bas. Il redevint possible, et il vit que le possible tait
l'honnte. Il prit pour devise la modration, et ne gota plus que la
vrit pratique. Il crivit des ballades allemandes trs-romantiques,
mais qui,  nous, nous paraissent trop feriques ou trop puriles; puis
des tudes remarquables sur la botanique, puis des _Essais sur les
couleurs_ o il crut dtrner Newton, puis le roman de _Wilhelm
Meister_, espce de rve d'un Juif errant de l'humanit, plein
d'intentions souvent inintelligibles, et parsem de ralits dlicieuses
telles que l'pisode de _Mignon_; puis un roman apocalyptique des
_Affinits lectives_, nigme dont le mot n'est pas encore trouv.


VII.

Il resta invariablement fidle  son prince, devint son ami et ne cessa
pas de gouverner, de concert avec lui, dans un sens libral et modr,
dirigeant les alliances, la politique et le thtre de Weimar dans le
double intrt du prince et du peuple pendant cinquante ans. Il tint
cette difficile balance sans la laisser osciller. Quand Napolon, aprs
la paix de Tilsitt, vint  Weimar, Goethe tmoigna, pour l'homme des
grands exploits militaires, une partialit plus que potique; il fut
flatt d'en tre distingu. Cet homme lui clipsa les dfaites et les
malheurs de l'Allemagne. Il parut passer du ct du destin reprsent, 
ses yeux, par l'homme de la force brutale. Le philosophe disparut en lui
devant le pote.

Ni son prince ni son pays ne lui demandaient compte de cette partialit
blessante pour le vainqueur. Ce sont deux grands esprits, se
disaient-ils, ils ne se jugent pas, ils s'admirent. Napolon, en effet,
comme on le verra, affecta d'admirer beaucoup Goethe. Il avait lu
_Werther_ dans sa jeunesse et _Faust_ dans sa maturit.


VIII.

Eckermann n'habitait pas encore Weimar; il ne devint le familier du
grand homme que dans les dix dernires annes de sa vie. Voici comment
il s'attendrit sur son souvenir, quand la mort eut teint la voix de
Goethe:

Je vois enfin devant moi termin le troisime volume de mes
conversations avec Goethe, promis depuis longtemps; j'prouve la joie
que donne le triomphe de grands obstacles. J'tais dans une situation
trs-difficile. Je ressemblais au marin qui ne peut pas faire route par
le vent du jour, et qui est oblig d'attendre, avec la plus grande
patience, des semaines et des mois jusqu' ce que le vent favorable, qui
soufflait il y a des annes, souffle de nouveau. Dans le temps heureux
o j'crivis les deux premiers volumes, je marchais avec un vent
favorable; les paroles rcemment prononces rsonnaient encore dans mes
oreilles, et le commerce anim que j'avais avec cet homme
extraordinaire me maintenait dans une atmosphre d'enthousiasme, qui
m'entranait en avant et semblait me donner des ailes.

Mais aujourd'hui, dj depuis bien des annes cette voix est muette, et
le bonheur dont je jouissais dans ce contact avec sa personne est bien
loin derrire moi; aussi je ne pouvais trouver l'ardeur ncessaire que
dans les heures o il m'tait donn de rentrer en moi-mme, assez
profondment pour pntrer dans ces asiles de l'me que rien ne trouble;
l je pouvais revoir le pass avec ses fraches couleurs; il se
redressait devant moi, et je voyais de grandes penses, des fragments de
cette grande me apparatre  mes regards, comme apparatraient des
sommets lointains, mais clairs par la lumire du jour cleste, aussi
clatante que la lumire du soleil.

La joie que j'prouvais dans ces moments me rendait tout mon feu; les
ides et la suite de leur dveloppement, les expressions telles qu'elles
avaient t prononces, tout redevenait clair comme un souvenir de la
veille. Goethe vivait encore devant moi; j'entendais de nouveau le
timbre aim de sa voix,  laquelle nulle autre ne peut tre compare. Je
le voyais de nouveau, le soir, avec son toile sur son habit noir, dans
son salon brillamment clair, plaisanter au milieu de son cercle, rire
et causer gaiement. Je le voyais un autre jour par un beau temps,  ct
de moi dans sa voiture, en pardessus brun, en casquette bleue, son
manteau gris clair tendu sur ses genoux; son teint brun est frais comme
le temps, ses paroles jaillissent spirituelles et se perdent dans l'air,
mles au roulement de la voiture qu'elles dominent. Ou bien, je me
voyais encore, le soir, dans son cabinet d'tude, clair par la
tranquille lumire de la bougie; il tait assis  la table, en face de
moi, en robe de chambre de flanelle blanche. La douce motion que l'on
ressent au soir d'une journe bien employe respirait sur ses traits;
notre conversation roulait sur de grands et nobles sujets; je voyais
alors se montrer tout ce que sa nature renfermait de plus lev, et mon
me s'enflammait  la sienne. Entre nous rgnait la plus profonde
harmonie; il me tendait sa main par-dessus la table, et je la pressais;
puis je saisissais un verre rempli, plac prs de moi, et je le vidais
en silence, et je lui faisais une secrte libation, les regards passant
au-dessus de mon verre et reposant dans les siens.

Dans ces moments, je le retrouvais dans toute sa vie, et ses paroles
rsonnaient de nouveau comme autrefois.--Mais on le sait, quel que soit
le bonheur que nous ayons  penser  un mort bien-aim, le fracas confus
du jour qui s'coule fait que souvent pendant des semaines et des mois
notre pense ne se tourne vers lui que passagrement; et les moments de
calme et de profond recueillement o nous croyons possder de nouveau,
dans toute la vivacit de la vie, cet ami parti avant nous, ces moments
se mettent au nombre des rares et belles heures d'existence.--Il en
tait ainsi de moi avec Goethe.--Souvent des mois se passaient o mon
me, absorbe par les relations de la vie journalire, tait morte pour
lui, et il n'adressait pas un seul mot  mon esprit. Puis venaient
d'autres semaines, d'autres mois de disposition strile, pendant
lesquels rien en moi ne voulait ni germer ni fleurir. Ces temps de
nant, il fallait que j'eusse la grande patience de les laisser
s'couler inutiles, car, dans de pareilles circonstances, ce que
j'aurais crit n'aurait rien valu. Je devais attendre de la fortune le
retour des heures o le pass revivait et se reprsentait devant moi, o
je jouissais d'une nergie intellectuelle assez grande, d'un bien-tre
physique assez complet pour lever mon me  cette hauteur  laquelle il
faut que je parvienne pour tre digne de voir de nouveau reparatre en
moi les ides et les sentiments de Goethe.--Car j'avais affaire  un
hros que je ne devais pas abaisser. Pour tre vrai, il devait se
montrer avec toute la bienveillance de ses jugements, avec la pleine
clart et la pleine force de son intelligence, avec la dignit naturelle
 un caractre lev.--Ce n'tait pas l une petite difficult.

Mes relations avec lui avaient un caractre de tendresse tout
particulier; c'taient celles de l'colier avec son matre, du fils avec
son pre, de l'me avide d'instruction avec l'me riche de
connaissances. Il me fit entrer dans sa socit et prendre part aux
jouissances intellectuelles et aussi aux plaisirs plus mondains d'un
tre suprieur. Souvent je le voyais seulement tous les huit jours, le
soir; souvent j'avais le bonheur de le voir  midi tous les jours,
tantt en grande compagnie, tantt tte  tte,  dner.

Sa conversation tait varie comme ses oeuvres. Il tait toujours le
mme et toujours diffrent. S'il tait occup d'une grande ide, ses
paroles coulaient avec une inpuisable richesse; on croyait alors tre
au printemps, dans un jardin o tout est en fleur, o tout blouit, et
empche de penser  se cueillir un bouquet. Dans d'autres temps, au
contraire, on le trouvait muet, laconique; un nuage semblait avoir
couvert son me, et dans certains jours on sentait auprs de lui comme
un froid glacial, comme un vent qui a couru sur la neige et les frimas
et qui coupe. Puis je le revoyais, et je retrouvais un jour d't avec
tous ses sourires; je croyais entendre dans les bois, dans les buissons,
dans les haies, tous les oiseaux me saluer de leurs chants; le ciel bleu
tait travers par le cri de coucou, et dans la plaine en fleurs
bruissait l'eau du ruisseau. Alors quel bonheur de l'couter! Sa
prsence enivrait, et chacune de ses paroles semblait largir le coeur.

C'est ainsi qu'en lui on voyait comme dans une lutte et dans une
succession perptuelle tour  tour l'hiver et l't, la vieillesse et
la jeunesse; mais il tait admirable que, dans ce vieillard de
soixante-dix et de quatre-vingts ans, ce ft la jeunesse qui reprt
toujours le dessus, car ces journes o l'automne ou l'hiver se
faisaient sentir n'taient que de rares exceptions.

L'empire qu'il avait sur lui-mme tait remarquable, et c'est l mme
une des originalits les plus saillantes de son caractre. Il y a une
parent troite entre cet empire qu'il avait sur lui-mme et la
puissance de rflexion qui le maintenait toujours matre du sujet qu'il
traitait en crivant, et qui lui permettait de donner  ses oeuvres ce
fini dans la forme que nous admirons. C'est aussi par une consquence de
ce trait de son caractre que, dans maints de ses livres et dans maintes
de ses assertions orales, il est trs-retenu et plein de rserve.--Mais
il y avait d'heureux moments o un gnie plus puissant se rendait matre
de lui, et lui faisait abandonner son empire sur lui-mme; alors la
conversation avait une effervescence toute juvnile, elle se prcipitait
comme un torrent qui descend des montagnes. C'est dans de pareils
moments qu'il versait tous les trsors de grandeur et de bont que
renfermait son me, et ce sont de pareils moments qui font comprendre
comment ses amis de jeunesse ont dit de lui que ses paroles taient bien
suprieures  ses crits imprims.


IX.

Les entretiens s'ouvrent par une forte maladie du vieillard, que la
vigueur de sa constitution fait triompher de la mort. Un fils ne
raconterait pas avec plus de sollicitude les phases de la maladie.

                                                  Lundi, 2 mars 1823.

Ce soir, chez Goethe, que je n'avais pas vu depuis plusieurs jours. Il
tait assis dans son fauteuil, et il avait auprs de lui sa belle-fille
et Riemer. Le mieux tait frappant. Sa voix avait repris son timbre
naturel, sa respiration tait libre; sa main n'tait plus enfle, son
apparence tait celle de la sant, sa conversation tait facile. Il se
leva, alla dans sa chambre  coucher et revint sans embarras. On but le
th prs de lui, et, comme c'tait pour la premire fois depuis sa
maladie, je reprochai en plaisantant  madame de Goethe d'avoir oubli
de mettre un bouquet sur la table. Madame de Goethe prit aussitt  son
chapeau un ruban de couleur et l'attacha  la cafetire. Ce trait de
gaiet parut faire grand plaisir  Goethe.

                                         Weimar, mardi, 10 juin 1823.

Je suis arriv ici depuis peu de jours, et aujourd'hui, pour la
premire fois, je suis all chez Goethe. L'accueil a t extrmement
affectueux, et l'impression que sa personne a faite sur moi a t telle,
que je compte ce jour parmi les plus heureux de ma vie.

Il m'avait hier, sur ma demande, indiqu midi comme le moment o il
pourrait me recevoir. J'allai  l'heure dite, et trouvai son domestique
m'attendant dj et prt  m'introduire. L'intrieur de sa maison me fit
une trs-agrable impression; sans tre riche, tout a beaucoup de
noblesse et de simplicit; quelques pltres de statues antiques placs
dans l'escalier rappellent le got prononc de Goethe pour l'art
plastique et pour l'antiquit grecque. Je vis au rez-de-chausse
plusieurs femmes, occupes dans la maison, passer et repasser. Je vis
aussi un des beaux enfants d'Ottilie, qui s'approcha sans dfiance de
moi et me regarda avec de grands yeux. Aprs ce premier coup d'oeil, je
montai au premier tage avec le domestique, dont la langue tait
toujours en mouvement. Il ouvrit la porte d'une pice, sur le seuil de
laquelle on lisait en passant le mot _Salve_, prsage d'un accueil
amical. Nous traversmes cette chambre, et nous entrmes dans une
seconde, un peu plus spacieuse, o il me pria d'attendre, pendant qu'il
allait prvenir son matre. La temprature de cette pice ranimait par
sa trs-grande fracheur, un tapis couvrait le sol; la couleur rouge du
canap et des chaises donnait de la gaiet  l'ameublement; sur un ct
tait un piano, et aux murs taient suspendus des dessins et des
tableaux de genres divers et de diffrentes grandeurs. Une porte ouverte
laissait voir une autre chambre galement orne de tableaux, et par
laquelle le domestique tait all m'annoncer.

Goethe, en redingote bleue et en souliers, entra peu de moments
aprs.--Noble figure! J'tais saisi, mais les paroles les plus amicales
dissiprent aussitt mon embarras. Nous nous assmes sur le sofa. Le
bonheur de le voir, d'tre prs de lui, me troublait, je ne savais
presque rien ou rien lui dire.

Il se mit aussitt  me parler de mon manuscrit.

Je sors d'avec vous, dit-il; toute la matine, j'ai lu votre crit, il
n'a besoin d'aucune recommandation, il se recommande de lui-mme.

Il me dit que les penses y taient claires, bien exposes, bien
enchanes, que l'ensemble reposait sur une base solide, et avait t
mdit avec soin.

Je veux l'expdier vite, ajouta-t-il; aujourd'hui j'cris  Cotta par
le courrier, et demain j'envoie le paquet par la poste.

Nous parlmes de mes projets de voyage. Je ne pouvais me rassasier de
regarder les traits puissants de ce visage bruni, riche en replis dont
chacun avait son expression, et dans tous se lisaient la loyaut, la
solidit, avec tant de calme et de grandeur! Il parlait avec lenteur,
sans se presser, comme on se figure que doit parler un vieux roi. On
voyait qu'il a en lui-mme son point d'appui et qu'il est au-dessus de
l'loge ou du blme.

Je ressentais prs de lui un bien-tre inexprimable; j'prouvais ce
calme que peut prouver l'homme qui, aprs longue fatigue et longue
esprance, voit enfin exaucs ses voeux les plus chers. Il me parla de
ma lettre, et me dit que j'avais raison en soutenant que, si un homme a
su traiter avec clart _un certain sujet_, il a prouv par l qu'il
pouvait se distinguer dans beaucoup d'autres occasions toutes
diffrentes.

On ne peut pas savoir comment les choses tourneront, dit-il;  Berlin,
j'ai beaucoup de belles connaissances; nous verrons, j'ai pens  vous
ces jours-ci.

Et, en parlant ainsi, il souriait en lui-mme d'un air affectueux. Il
m'indiqua toutes les curiosits que j'avais encore  visiter  Weimar,
et me dit qu'il prierait son secrtaire, M. Kroeuter, de vouloir bien me
conduire partout. Mais surtout il me recommanda de ne pas manquer
d'aller au thtre. Nous nous sparmes trs-amicalement. J'tais on ne
peut plus heureux, car chacune de ses paroles respirait la
bienveillance, et je sentais qu'il avait une bonne opinion de moi.

                                              Mercredi, 11 juin 1823.

J'ai reu ce matin une carte de Goethe sur laquelle tait une nouvelle
invitation de me rendre chez lui. Je suis rest une petite heure. Il m'a
paru aujourd'hui tout autre qu'hier; il semblait en tout vif et dcid
comme un jeune homme. En entrant, il m'apporta deux gros volumes et me
dit:

Il ne faut pas que vous partiez si vite; il faut que nous fassions plus
ample connaissance. Je dsire vous voir et causer davantage avec vous.
Mais, pour ne pas rester dans le champ trop vaste des gnralits, j'ai
pens  un travail positif qui sera entre nous un intermdiaire pour
nous lier et pour converser. Ces deux volumes renferment le _Journal
littraire_ de Francfort, des annes 1772 et 1773; c'est l que tous les
petits articles de critique que j'crivais alors ont t publis. Ils ne
sont pas signs, mais, comme vous connaissez ma manire de penser, vous
les distinguerez bien des autres. Je voudrais que vous voulussiez bien
examiner avec soin ces travaux de jeunesse, pour me dire ce que vous en
pensez. Je dsire savoir s'ils mritent d'tre introduits dans la
prochaine dition de mes oeuvres[8]. Ces crits sont maintenant trop
loin de moi, je n'ai plus de jugement sur eux. Vous, jeunes gens, vous
devez sentir s'ils ont pour vous de la valeur et jusqu' quel point,
dans l'tat actuel de la littrature, ils peuvent tre encore utiles.
J'en ai dj fait prendre des copies que vous aurez plus tard pour les
comparer avec l'original. Dans la dernire rdaction, il est possible
aussi qu'il soit bon de faire  et l quelques suppressions ou quelques
corrections sans altrer le caractre de l'ensemble.

[Note 8: Ils y furent insrs et ouvrent maintenant dans ses oeuvres la
longue srie de ses travaux comme journaliste.]

Je lui rpondis que je m'essayerais trs-volontiers sur ce travail, et
que mon voeu le plus vif tait de russir  son gr.

Quand vous aurez commenc, vous verrez, dit-il, que ce travail est fait
comme pour vous; cela ira tout seul.

Il me dit alors qu'il allait passer l't  Marienbad, qu'il dsirait
me voir rester  Ina jusqu' son retour.

Je me suis occup d'un logement, ajouta-t-il, et j'ai pris tous les
soins ncessaires pour que vous ayez l toutes vos aises. Vous trouverez
tous les secours que vos tudes rclament, vous aurez des relations avec
des personnes distingues, et, de plus, la contre est si varie, que
vous avez bien cinquante promenades diffrentes  faire, toutes
agrables et presque toutes trs-favorables  la rflexion solitaire.
Vous aurez ainsi le loisir et l'occasion d'crire du nouveau pour
vous-mme, et en mme temps vous ferez ce que je demande de vous.

Je n'avais rien  opposer  ces projets. J'acceptai tout avec joie. Son
adieu fut encore plus amical que d'habitude, et il me donna rendez-vous
au surlendemain pour un nouvel entretien.

                                                 Lundi, 16 juin 1823.

Je suis all, ces jours-ci, plusieurs fois chez Goethe. Aujourd'hui
nous n'avons presque parl que de nos affaires. Je lui ai dit ce que je
pensais de ses articles de critique de Francfort, et je les ai appels
des chos de ses annes d'Universit; cette expression a paru lui
plaire, parce qu'elle indique le point de vue sous lequel on doit
considrer ces travaux de jeunesse. Il m'a donn ensuite les onze
premires livraisons de son journal _l'Art et l'Antiquit_, pour que je
les emporte aussi  Ina avec le _Journal de Francfort_.

Je dsire que vous examiniez bien ces livraisons, a-t-il dit, et que
non-seulement vous en fassiez une table analytique gnrale, mais que
vous indiquiez aussi quels sont les sujets qui ne peuvent pas tre
considrs comme entirement traits; par l je verrai quels sont les
fils que je dois ressaisir pour continuer le rseau. Je gagnerai
beaucoup par ce secours, vous-mme vous gagnerez par ce travail positif
une connaissance bien plus approfondie du contenu de ces articles, vous
vous les approprierez bien mieux que par une lecture ordinaire faite en
ne songeant qu' votre plaisir.

Toutes ces ides me paraissaient justes, et j'acceptai ce nouveau
travail.

                                                 Jeudi, 19 juin 1823.

Je voulais tre aujourd'hui  Ina, mais Goethe m'a pri de vouloir
bien pour lui rester jusqu' dimanche. Il m'a donn des lettres de
recommandation, entre autres une pour la famille Frommann[9].

[Note 9: Libraire-diteur, mort en 1847.]

Vous vous plairez dans ce cercle, me dit-il, j'ai pass l de beaux
soirs. Jean-Paul, Tieck, les Schlegel, tout ce qui a un nom en Allemagne
a vcu l autrefois et avec plaisir, et c'est encore aujourd'hui le
point de runion d'un grand nombre de savants, d'artistes et de
personnes distingues de tout genre. Dans quelques semaines, crivez-moi
 Marienbad, pour me faire savoir comment vous vous portez et comment
vous vous plaisez  Ina. J'ai dit  mon fils d'aller vous voir pendant
mon absence.

Tant de sollicitude de la part de Goethe m'inspirait de vifs sentiments
de reconnaissance, et j'tais heureux de voir qu'il me traitait comme
un des siens et qu'il voulait que je fusse considr comme tel.

Le 21 juin j'avais pris cong de Goethe. Grce  ses lettres de
recommandation, je trouvai  Ina le meilleur accueil. Je fis sur les
quatre volumes d'_Art et Antiquit_ le travail qu'il m'avait demand, et
je le lui envoyai  Marienbad avec une lettre o je lui disais que
j'avais l'intention de quitter Ina et d'aller habiter une grande ville.
Ina me semblait monotone. Je reus aussitt la rponse suivante:

La table analytique m'est exactement parvenue; elle rpond tout  fait
 mes dsirs et remplit mon but. Que je trouve  mon retour les articles
de Francfort rdigs de la mme faon, et je vous devrai les meilleurs
remercments. Dj, tout en ne disant rien, je m'occupe  m'acquitter
avec vous en rflchissant ici  vos penses,  votre situation,  vos
dsirs, au but que vous cherchez,  vos plans d'avenir. Je serai,  mon
retour, prt  causer  fond avec vous sur ce qui peut vous convenir.
Aujourd'hui, je n'ajoute pas un mot. Le dpart de Marienbad me proccupe
et m'occupe beaucoup; il est vraiment bien pnible de rester si peu de
temps avec les personnes si remarquables que j'ai trouves ici.

Puiss-je vous trouver au sein de votre activit paisible; elle vous
mnera un jour par la voie la plus sre et la plus pure  l'exprience
et  la connaissance du monde. Adieu, je pense avec joie  nos relations
futures qui seront longues et intimes.

                                                              GOETHE.

Marienbad, le 14 aot 1823.

Cette lettre me fit le plus vif plaisir, et je fus ds lors dcid  me
laisser entirement guider par Goethe. Il revint le 15 septembre de
Marienbad, si bien portant, si vigoureux, qu'il pouvait faire plusieurs
lieues  pied. C'tait un vrai bonheur de le regarder.

Aussitt aprs nous tre mutuellement et joyeusement salus, Goethe me
dit:

Je vais tout vous dire en un mot: Je dsire que vous restiez cet hiver
prs de moi  Weimar.

Ce furent l ses premiers mots; il ajouta:

Ce qui vous convient le mieux, c'est la posie et la critique. Vous
avez pour ces deux genres des dispositions naturelles, c'est l votre
mtier; vous devez vous y tenir, et il vous procurera bientt une
excellente existence; mais il y a bien des choses qui, sans se rattacher
spcialement  ce qui vous occupe, doivent cependant tre apprises. Il
s'agit de les apprendre vite. C'est ce que vous ferez cet hiver avec
nous  Weimar; vous serez tonn  Pques du chemin que vous aurez fait.
Tout sera au mieux pour vous, car tout ce qui peut vous servir dpend de
moi. Vous aurez alors acquis de la solidit pour toute votre existence,
vous vous sentirez  votre aise, et partout o vous irez, vous irez sans
inquitude. Je m'occuperai d'un logement pour vous dans mon voisinage,
car il ne faut pas perdre cet hiver un seul instant. On rencontre
runies  Weimar bien des choses utiles, et peu  peu vous trouverez
dans la haute classe une socit gale  la meilleure de n'importe
quelle grande ville. Je suis li avec des hommes trs-distingus; vous
ferez peu  peu connaissance avec eux, et leur commerce sera pour vous 
un haut degr instructif et utile.

Il me nomma plusieurs personnes, me dit en peu de mots leurs mrites
distinctifs, et continua:

O pourriez-vous trouver, sur un petit espace, tant d'avantages? Nous
avons aussi une bibliothque excellente, et un thtre qui, dans ce
qu'il y a de plus important, ne le cde  aucun thtre d'aucune ville
allemande. Je vous le rpte donc: restez avec nous, et non pas
seulement cet hiver; choisissez Weimar pour votre sjour dfinitif. Les
portes et les rues qui en partent conduisent  tous les bouts du monde.
Vous voyagerez en t, et vous verrez petit  petit ce que vous avez le
dsir de voir. Moi, voil cinquante ans que j'habite ici, et cependant
o ne suis-je pas all? Mais toujours je suis revenu avec plaisir 
Weimar.

J'tais heureux de voir de nouveau Goethe prs de moi, de l'entendre
parler, et je sentais que je lui appartenais tout entier.

Si je te possde, si je peux, toi seul, te possder, pensais-je, tout
le reste me conviendra.

Je lui rptai que j'tais prt  faire tout ce qu'il jugerait le
meilleur dans ma situation.


X.

On voit qu'Eckermann allait devenir le secrtaire intime de Goethe,
comme Platon celui de Socrate; le titre de disciple tait la solde
d'Eckermann, il n'en voulait pas d'autre. Toute la maison du
pote-philosophe se composait alors de son fils et de sa belle-fille,
femme aimable, instruite, douce, qui gouvernait le mnage et qui
rpandait sur la vie de Goethe la douce srnit de son me. Le
grand-duc lui avait donn pour l't une maison des champs, o nous le
verrons aller souvent pour jouir des beaux jours. Sa pension modique
suffisait  son honorable tat de maison.

Poursuivons:

                                              Mardi, 14 octobre 1823.

Ce soir j'ai assist pour la premire fois  un grand th chez Goethe.
J'tais le premier arriv, et je regardai avec plaisir les pices
pleines de lumires qui se succdaient l'une  l'autre. Dans l'une des
dernires, je trouvai Goethe qui vint trs-gaiement vers moi. Il portait
le costume qui lui va si bien, l'habit noir avec l'toile d'argent. Nous
restmes encore quelques instants seuls et nous allmes dans la pice
que l'on appelle la salle du Plafond, o je fus surtout sduit par le
tableau des Noces Aldobrandines, suspendu  la muraille au-dessus du
canap rouge. On avait cart de chaque ct les rideaux verts qui le
couvrent, il tait parfaitement clair, et je me plus  le considrer
tranquillement. Oui, me dit alors Goethe, les anciens ne se
contentaient pas d'avoir de belles ides; chez eux, les belles ides
produisaient de belles oeuvres. Mais nous, modernes, si nous avons aussi
de grandes ides, nous pouvons rarement les produire au dehors avec la
force et la fracheur de vie qu'elles avaient dans notre esprit.

Je vis alors arriver Riemer, Meyer, le chancelier de Mller et
plusieurs autres personnes, hommes et dames de la cour. Le fils de
Goethe et madame de Goethe entrrent aussi; je fis connaissance avec eux
pour la premire fois. Les salons se remplissaient peu  peu, tout
tait anim et vivant. Je vis aussi de brillants et jeunes trangers
avec lesquels Goethe causait en franais.

La soire me plut; partout rgnaient l'aisance et la libert: on se
tenait debout, on s'asseyait, on plaisantait, on riait, on parlait avec
l'un, avec l'autre, chacun suivant sa fantaisie. J'eus avec le jeune
Goethe un entretien trs-vif sur le _Portrait_ de Houvald[10], jou au
thtre quelques jours auparavant. Nous tions de la mme opinion sur
cette pice, et j'avais du plaisir  voir avec quel esprit et quel feu
le jeune Goethe savait analyser les rapports qu'il avait saisis. Goethe,
au milieu du monde, avait l'air trs-aimable. Il allait de l'un 
l'autre, et il semblait qu'il aimt toujours mieux couter et laisser
parler les autres que parler lui-mme. Madame de Goethe venait souvent
lui prendre le bras, s'enlacer  lui et l'embrasser. Je lui avais dit
peu de temps avant que le thtre me donnait le plus grand plaisir, et
que ce plaisir, je le devais  ce que je me laissais aller tout
simplement  l'impression faite sur moi par la pice, sans rflchir 
ce que j'prouvais. Goethe avait lou cette manire d'agir, et l'avait
trouve tout  fait approprie  mon tat d'esprit actuel. Je le vis
s'approcher de moi avec madame de Goethe.

[Note 10: Pote romantique, mort en 1845. Le _Portrait_ est une de ses
meilleures pices.]

--Voici ma belle-fille, me dit-il, vous connaissez-vous dj?

Nous lui apprmes que nous venions  l'instant mme de faire
connaissance.

--C'est aussi comme toi, Ottilie, un ami du thtre, ajouta-t-il, et
nous nous flicitmes mutuellement de notre penchant commun.

--Ma fille, dit-il, ne manque pas une soire.

--Cela va bien, rpondis-je, tant que l'on donne de bonnes pices,
amusantes; mais il y a aussi de l'ennui  supporter, quand les mauvaises
arrivent.

--Non, rpliqua Goethe, il n'y a rien de meilleur que d'tre oblig de
voir et d'entendre aussi le mauvais; on prend ainsi contre le mauvais
une bonne haine, et on sent mieux ensuite ce qui est bon. Il n'en est
pas de mme avec un livre; s'il dplat, on le jette de ses mains; au
thtre, c'est mieux, il faut tout endurer.

Je trouvai qu'il avait raison, et je pensai que tout tait pour le
vieillard une occasion de dire quelque chose de juste.

Nous nous sparmes alors, je me mlai aux autres personnes, qui dans
chaque salon causaient bruyamment et gaiement. Goethe s'tait rapproch
des dames pendant que j'coutais les rcits de Riemer et de Meyer sur
l'Italie. Le conseiller du gouvernement Schmidt, bientt aprs, se mit
au piano, et joua des morceaux de Beethoven, qui parurent tre couts
avec un profond intrt. Une dame de beaucoup d'esprit raconta des
traits du caractre de Beethoven. Cependant dix heures avaient sonn, la
soire tait finie, soire pour moi on ne peut plus agrable.

                                           Dimanche, 19 octobre 1823.

Ce matin, j'ai dn pour la premire fois avec Goethe, mademoiselle
Ulrike[11] et le petit Walter; nous tions donc tout  fait  l'aise, et
entre nous. J'ai vu Goethe l tout  fait comme pre de famille; il nous
prsentait les plats, dcoupait le rti, et cela trs-adroitement, sans
oublier de nous verser  boire. Nous bavardions gaiement sur le thtre,
sur les jeunes Anglais de Weimar, et sur les petits incidents du jour.
Mademoiselle Ulrike surtout tait trs-gaie et trs-amusante. Goethe
tait assez silencieux, et il se bornait  introduire  et l quelques
remarques significatives; en mme temps il jetait un coup d'oeil sur les
journaux, nous lisant les passages les plus saillants, et surtout ceux
qui parlaient des progrs de la rvolution grecque. On vint  dire que
je devrais apprendre l'anglais. Goethe m'y engagea fortement, surtout 
cause de lord Byron, homme selon lui d'une telle supriorit, qu'une
pareille ne s'est pas rencontre et sans doute ne se rencontrera pas de
nouveau. On chercha quels taient les meilleurs professeurs de la ville;
mais on trouva que tous avaient une prononciation dfectueuse, et on
conclut qu'il valait mieux se borner  la conversation avec les jeunes
Anglais qui habitent ici.

[Note 11: Mlle Ulrike de Pogwisch, soeur de Mme de Goethe. Elle habite
toujours Weimar. Les deux enfants, Walter et Wolfgang, sont les
petits-fils de Goethe. Aujourd'hui ce sont des hommes faits; mais la
gloire littraire de leur grand-pre ne les a point tents. M. Walter de
Goethe est chambellan  la cour de Weimar; M. Wolfgang de Goethe,
conseiller de lgation prs l'ambassade de Prusse,  Vienne.]

                                              Lundi, 27 octobre 1823.

Ce matin j'avais reu une invitation  un th et  un concert chez
Goethe pour ce soir. Le domestique me montra la liste des invits, je
vis que la compagnie serait nombreuse et brillante. Il me dit qu'une
jeune Polonaise, qui venait d'arriver, devait improviser sur le piano.
J'acceptai l'invitation. Mais un peu aprs on m'apporta le programme du
thtre. On jouait le soir _l'chiquier_. Je ne connaissais pas la
pice. Mon htesse me la vantait tellement, qu'il me prit un grand dsir
de la voir. D'ailleurs je n'tais pas tout  fait  mon aise, et il me
semblait qu'il me valait mieux aller voir une comdie gaie que de me
rendre en aussi belle compagnie.--Le soir, une heure avant le thtre,
je me rendis chez Goethe. Sa maison tait dj trs-anime. Je trouvai
Goethe seul dans sa chambre, habill pour sa soire. Il m'accueillit
fort bien et me dit:

--Restez jusqu' ce que les autres viennent.

Je me disais tout bas:

Tu ne vas pas pouvoir partir; avec Goethe, seul, tu te trouves
trs-bien; mais avec tous ces messieurs et toutes ces dames qui vont
venir, tu ne te sentiras plus dans ton lment.

Cependant Goethe allait et venait avec moi dans sa chambre. Il ne
fallut pas longtemps pour que la conversation arrivt sur le thtre. Je
lui dis tout le plaisir qu'il me donnait, et enfin j'ajoutai:

--Oui, cela va si loin, que malgr tout le plaisir que j'attends 
votre soire, j'ai t aujourd'hui tout tourment.

--Eh bien! savez-vous? dit Goethe, en s'arrtant et en me regardant
avec une bonhomie grandiose, eh bien! allez-y. Ne rougissez pas! Cette
pice amusante vous convient peut-tre mieux ce soir, elle est mieux en
harmonie avec votre disposition, allez la voir! Chez moi vous aurez de
la musique, mais vous aurez cela encore souvent.

--Oui, dis-je, j'irai au thtre; il me semble que ce soir il vaut
mieux pour moi que je rie.

--Restez donc seulement jusque vers six heures, mais jusque-l nous
pouvons encore causer un peu.

Stadelmann apporta des bougies, qu'il plaa sur la table de travail de
Goethe. Goethe me pria de m'asseoir prs de la lumire: il voulait me
donner quelque chose  lire. Et que me prsenta-t-il? Sa dernire, sa
chre posie, son _lgie de Marienbad_.

Il faut que je raconte un peu l'origine de cette posie. Aussitt aprs
le retour de Goethe des eaux, on avait rpandu ici le bruit qu'il avait
fait  Marienbad la connaissance d'une jeune dame aussi jolie que
spirituelle[12], et qu'il s'tait pris de passion pour elle. En
entendant sa voix dans l'alle de la Source, il avait saisi son chapeau
et avait couru vers elle. Il n'avait pas perdu une des heures pendant
lesquelles il pouvait tre prs d'elle, il avait eu l des jours de
bonheur, la sparation avait t trs-pnible, et dans sa passion il
avait crit une posie extrmement belle, mais qu'il regardait comme une
relique et qu'il tenait cache. J'avais ajout foi  ces bruits, parce
qu'ils taient tout  fait d'accord avec sa sant encore si verte, la
puissance productive de son esprit et la frache vivacit de son coeur.
J'avais longtemps prouv le plus ardent dsir de connatre cette
posie, mais j'avais naturellement hsit  prier Goethe de me la
montrer. On jugera combien je m'estimai heureux quand je la tins sous
mes yeux. Goethe avait crit lui-mme ces vers en lettres latines sur du
vlin, et les avait attachs avec un ruban de soie dans un carton
couvert de maroquin rouge. Ces soins extrieurs prouvaient que Goethe
regarde ce manuscrit avec plus de faveur qu'aucun autre. Je le lus avec
une joie profonde, et chaque ligne confirmait les bruits dont j'ai
parl; cependant les premiers vers faisaient voir que la connaissance
n'avait pas t faite cette anne, mais _renouvele_. Le pote tournait
sans cesse autour d'une mme ide et semblait toujours comme revenir 
son point de dpart; la conclusion, brise d'une manire trange,
produisait un effet extraordinaire et saisissait vivement. Lorsque j'eus
fini de lire, Goethe revint vers moi:

[Note 12: Mlle Ulrike de Lewezow.]

--Eh bien! n'est-ce pas? me dit-il, je vous ai montr l quelque chose
de bon. Dans quelques jours vous me tirerez vos prsages l-dessus.

                                             Jeudi, 13 novembre 1823.

Il y a quelques jours, je descendais la route d'Erfurth par un beau
temps, quand un homme g se joignit  moi, il avait l'apparence d'un
bourgeois dans l'aisance. Aprs quelques mots, l'entretien tomba sur
Goethe. Je lui demandai s'il le connaissait personnellement.

Si je le connais! rpondit-il avec satisfaction, j'ai t son valet de
chambre pendant vingt ans.

Et il se rpandit en loges sur son ancien matre. Je le priai de me
parler de la jeunesse de Goethe, ce qu'il fit volontiers:

Il pouvait avoir vingt-sept ans, me dit-il, quand j'tais chez lui; il
tait trs-maigre, agile et dlicat, je l'aurais facilement port.

Je lui demandai si Goethe, dans les premiers temps de son sjour, avait
t trs-gai.

Oui, certes, rpondit-il, il tait rieur avec les rieurs, mais
cependant sans excs; quand on dpassait les limites, il reprenait son
srieux. Toujours il s'est occup de travaux, de recherches sur l'art et
sur les sciences. Le duc venait souvent le voir le soir, et ils
restaient  causer sciences jusqu' une heure avance de la nuit; et
souvent le temps me durait et je me demandais si le duc ne partirait
pas. L'tude de la nature tait ds lors son occupation. Un jour, il me
sonna au milieu de la nuit; j'entre, il avait roul son lit de fer prs
de la fentre, et, de son lit, couch, il contemplait le ciel.

--N'as-tu rien vu au ciel? me demanda-t-il.

--Non.

--Eh bien, cours au poste, et demande aux soldats s'ils n'ont rien vu.

Je courus, personne, n'avait rien vu, ce que je rapportai  mon matre,
que je retrouvai dans la mme position, toujours couch, toujours
regardant le ciel.

--coute, me dit-il, nous sommes dans un grand moment; nous avons
maintenant un tremblement de terre, ou nous allons en avoir un.

Il me fit asseoir sur son lit pour m'expliquer quels signes le lui
faisaient savoir.

Je demandai  ce bon vieillard quel temps il faisait alors.

--Le temps tait trs-couvert, l'air immobile, trs-silencieux et
trs-lourd.

--Et avez-vous cru Goethe sur parole?

--Oui, je crus ce qu'il disait, car ses prdictions taient toujours
vrifies par les faits. Le jour suivant, mon matre fit part  la cour
de ses observations, et une dame dit  l'oreille de sa voisine: Goethe
extravague; mais le duc et les autres messieurs ont cru Goethe, et on
apprit bientt qu'il avait vu juste, car quelques semaines plus tard
arriva la nouvelle que, cette mme nuit, une partie de Messine avait t
dtruite par un tremblement de terre.

                                             Lundi, 17 novembre 1823.

Je suis all hier un instant chez Goethe. La prsence de Humboldt et sa
conversation semblent avoir exerc sur lui une influence favorable. Sa
souffrance ne me semble pas seulement physique. Je crois bien plutt que
cette passion pour une jeune dame, qui, l't dernier, l'a saisi 
Marienbad, passion qu'il veut combattre, doit tre regarde comme la
cause principale de sa maladie.

Nous avons connu, au mme ge, une mme aventure de Branger qui
disparut compltement du monde pendant quelques mois pour combattre
l'amour par la solitude. Ce mystre de sa vie n'est pas connu, encore
moins expliqu, mais il est vrai. L'ge instruit l'homme, mais ne
corrige pas sa nature.


XI.

Je lui rappelai sa conversation avec Napolon, que je connais par
l'esquisse qui se trouve dans ses papiers indits, et que je l'ai pri
plusieurs fois de terminer.

--Napolon, dis-je, vous a dsign dans _Werther_ un passage qui ne se
soutenait pas en face d'une critique svre; et vous avez t de son
avis. Je voudrais bien savoir quel est ce passage.

--Devinez! dit Goethe avec un mystrieux sourire.

--J'ai cru, rpondis-je, que c'tait le passage o Lotte envoie les
pistolets  Werther, sans dire un mot  Albert, sans lui communiquer ses
pressentiments et ses craintes. Vous avez fait tout ce que vous pouviez
pour rendre acceptable ce silence, mais aucun motif n'tait suffisant en
face de la ncessit pressante de sauver la vie de son ami.

--Votre observation, dit Goethe, ne manque pas de justesse. Est-ce ce
passage ou un autre dont Napolon m'a parl, je prfre ne pas le dire.
Mais, je vous le rpte, votre remarque est aussi juste que la
sienne[13].

[Note 13: Dans ses _Souvenirs_, M. de Mller claircit ce point.
Napolon aurait blm Goethe d'avoir montr Werther conduit au suicide,
non pas seulement par sa passion malheureuse pour Charlotte, mais aussi
par les chagrins de l'ambition froisse.

C'tait, disait Napolon, affaiblir l'ide que se fait le lecteur de
l'amour immense de Werther pour Charlotte.

Je crois que l'on trouvera ici avec plaisir le rcit que Goethe a donn
lui-mme de cette conversation de 1808. Ce sont de simples notes de
journal. Il n'a jamais consenti  les dvelopper. Peut-tre craignait-il
de voir s'lever encore  cette occasion de nouveaux soupons sur son
patriotisme, soupons qui l'impatientaient et le blessaient vivement.

Les souverains taient runis  Erfurt. Le 29 septembre 1808, le duc de
Weimar y fit venir Goethe. Il assista aux reprsentations donnes par la
troupe de la Comdie-Franaise. Le 2 octobre, il fut, sans doute sur
l'instigation de Maret, invit chez l'Empereur. Il se rendit au palais 
onze heures du matin. Laissons-le parler:

Un gros chambellan polonais me dit d'attendre.--La foule s'loigna. Je
fus prsent  Savary et  Talleyrand. Puis on m'appela dans le cabinet
de l'Empereur. Au mme instant on annona Daru, qui fut immdiatement
introduit. J'hsitais  entrer, on m'appela une seconde fois. J'entre.
L'Empereur est assis  une grande table ronde et djene;  sa droite,
un peu loign de la table, se tient debout Talleyrand;  sa gauche,
assez prs de lui, est Daru, avec lequel il cause de la question des
contributions de guerre. L'Empereur me fait signe d'approcher. Je reste
debout devant lui  la distance convenable. Il me regarde avec
attention, puis il dit:

--Vous tes un homme!

Je m'incline. Il demande:

--Quel ge avez-vous?

--Soixante ans.

--Vous tes bien conserv... Vous avez crit des tragdies?

Je rponds de la faon la plus brve.--Daru prend alors la parole. Par
une sorte de flatterie envers les Allemands, auxquels il devait faire
tant de mal, il avait pris quelque connaissance de la littrature
allemande; il tait d'ailleurs vers dans la littrature latine, et
avait dit Horace. Il parle de moi  peu prs comme en parlent les
personnes de Berlin qui me sont favorables; du moins je reconnus leur
manire de voir et de penser. Il ajouta que j'avais fait des traductions
du franais, et entre autres que j'avais traduit _Mahomet_ de Voltaire.
L'Empereur dit:

--Ce n'est pas une bonne pice.

Et il exposa avec beaucoup de dtails l'inconvenance qu'il y avait 
montrer ce conqurant faisant de lui-mme un portrait compltement
dfavorable. Il amena ensuite la conversation sur _Werther_, qu'il
disait avoir tudi  fond. Aprs diffrentes remarques d'une entire
justesse, il me dsigna un certain passage et me dit:

--Pourquoi avez-vous fait cela? Ce n'est pas conforme  la nature.

Et il soutint son opinion par de longs dveloppements d'une parfaite
justesse.--Je l'coutai, gardant une expression de physionomie sereine,
et lui rpondis avec un sourire gai:

--Je crois que personne ne m'a fait encore cette critique, mais je la
trouve tout  fait juste, et j'avoue qu'il y a dans ce passage un manque
de vrit. Mais, ajoutai-je, on doit peut-tre pardonner au pote
d'employer un artifice difficile  apercevoir, quand par l il arrive 
des effets auxquels il n'aurait pu atteindre en suivant la route simple
et naturelle.

L'Empereur parut satisfait de cette rponse; il revint au drame, et fit
des observations trs-remarquables, en homme qui a considr la scne
tragique avec la plus grande attention et  la faon d'un juge
d'instruction. Il avait vivement senti combien le thtre franais
s'loigne de la nature et de la vrit. Il parla aussi avec
dsapprobation des pices dans lesquelles la fatalit joue un grand
rle. Il dit qu'elles appartenaient  une poque sans lumires.

--De nos jours, ajouta-t-il, que nous veut-on avec la fatalit? La
politique, voil la fatalit!

Il se retourna alors vers Daru, et parla avec lui de la grande affaire
des contributions. Je fis quelques pas en arrire, et me tins prs du
cabinet dans lequel, il y a plus de trente ans, j'avais pass bien des
heures, tantt de plaisir, tantt d'ennui... L'Empereur se leva, vint
vers moi, et, par une sorte de manoeuvre, me spara des autres personnes
au milieu desquelles je me trouvais; leur tournant le dos, et me parlant
 demi-voix, il me demanda si j'tais mari, si j'avais des enfants, et
me fit toutes les questions habituelles sur ma situation personnelle. Il
m'interrogea aussi sur mes relations avec la famille ducale, avec la
duchesse Amlie, avec le duc, la duchesse, etc.--Je lui fis les rponses
les plus simples. Il parut content de ces rponses, qu'il traduisait
dans son langage, en leur donnant plus de prcision que je n'avais pu
leur en donner.--Comme remarque gnrale, je dirai que dans toute cette
conversation j'eus  admirer la varit de ses paroles d'approbation:
rarement, en coutant, il restait immobile; il faisait un mouvement de
tte significatif, ou disait: _oui_, ou: _c'est bien_, et d'autres
phrases de ce genre. Je ne dois pas non plus oublier de remarquer que,
lorsqu'il avait exprim une opinion, il ajoutait presque toujours:
_Qu'en dit monsieur Goethe?_...

Je demandai bientt par signe au chambellan si je pouvais me retirer.
Il me fit signe que oui, et je quittai le salon.

Telle est cette entrevue clbre. D'aprs M. de Mller, Napolon, en
parlant de la tragdie, aurait encore ajout:

--La tragdie doit tre l'cole des rois et des peuples; c'est l le
but le plus lev que puisse se proposer le pote. Vous, par exemple,
vous devriez crire la _Mort de Csar_, et d'une faon digne du sujet,
avec plus de grandiose que Voltaire. Cela pourrait devenir l'oeuvre la
plus belle de votre vie. Il faudrait montrer au monde quel bonheur Csar
lui aurait donn, comme tout aurait reu une tout autre forme, si on lui
avait laiss le temps d'excuter ses plans sublimes. Venez  Paris,
j'exige absolument cela de vous. L, le spectacle du monde est plus
grand; l, vous trouverez en abondance des sujets de posies!

Lorsque Goethe se retira, on entendit Napolon dire encore  Berthier
et  Daru, avec un accent rflchi:

--Voil un homme!

Il tait dans le caractre de Goethe de ne pas communiquer facilement
ce qui le touchait de prs, et il garda un profond silence sur cette
audience; peut-tre tait-ce aussi par modestie et dlicatesse. Il luda
les questions que lui fit le grand-duc. Mais on vit bientt que les
paroles de Napolon avaient fait sur lui une forte impression.
L'invitation de venir  Paris l'occupa surtout pendant longtemps et
trs-vivement. Il me demanda plusieurs fois  quelle somme monterait son
tablissement  Paris, tel qu'il l'entendait, et c'est sans doute en
pensant combien de gnes et de privations l'y attendaient qu'il renona
au projet de s'y rendre.--C'est seulement peu de temps avant sa mort que
je le dcidai  crire le rcit laconique qu'il a laiss. (M. de
Mller.)

Au bal donn le 6 octobre  Weimar, Napolon causa encore avec Goethe,
et, parlant toujours de la tragdie, il l'aurait place au-dessus de
l'histoire. D'aprs M. Thiers,  propos du drame imit de Shakspeare,
qui mle la tragdie  la comdie, le terrible au burlesque, il dit 
Goethe:

--Je suis tonn qu'un grand esprit comme vous n'aime pas les genres
tranchs.

On affirme que les Mmoires de M. de Talleyrand donneront encore des
dtails sur cette entrevue historique.]

Je rappelai cette opinion qui prtend que l'effet produit par _Werther_
a tenu au moment de sa publication.

--Je ne puis, dis-je, accepter cette ide gnralement rpandue.
_Werther_ a fait poque parce qu'il a paru, et non parce qu'il a paru
dans un certain temps. Chaque temps renferme tant de souffrances
inexprimes, tant de mcontentements secrets, de lassitude de
l'existence, et il y a pour chaque homme dans ce monde tant de
relations pnibles, tant de chocs dans sa nature contre l'organisation
sociale, que _Werther_ ferait poque aujourd'hui, s'il paraissait
aujourd'hui.

--Vous avez pleinement raison, dit Goethe, et voil pourquoi le livre
encore maintenant a sur un certain moment de la jeunesse la mme action
qu'il a eue autrefois. J'ai connu ces troubles dans ma jeunesse par
moi-mme, et je ne les dois ni  l'influence gnrale de mon temps, ni 
la lecture de quelques crivains anglais. Ce qui m'a fait crire, ce qui
m'a mis dans cet tat d'esprit d'o est sorti _Werther_, ce sont bien
plutt certaines relations, certains tourments tout  fait personnels et
dont je voulais me dbarrasser  toute force. J'avais vcu, j'avais
aim, et j'avais beaucoup souffert! Voil tout.


XII.

Les opinions politiques de Goethe, modifies par le temps et les
vnements, sont assez bien interprtes par lui-mme dans les pages
ci-jointes.

Et en politique! que n'ai-je pas eu  endurer! Quelles misres ne
m'a-t-on pas faites? Connaissez-vous mon drame _les Rvolts_?

--Hier pour la premire fois, dis-je, j'ai lu cette pice,  cause de
la nouvelle dition de vos oeuvres, et j'ai infiniment regrett qu'elle
soit reste inacheve. Mais telle qu'elle est, tout esprit juste saura y
voir votre manire de penser.

--Je l'ai crite au temps de la premire Rvolution, et on peut la
regarder comme ma profession de foi politique  ce moment. J'avais fait
de la comtesse le reprsentant de la noblesse, et les paroles que je
mets dans sa bouche indiquent quels doivent tre les sentiments d'un
noble. La comtesse vient d'arriver de Paris, elle a t tmoin des
prliminaires de la Rvolution, et elle n'en a pas dduit une mauvaise
doctrine. Elle s'est convaincue que s'il est possible d'opprimer le
peuple, on ne peut l'craser, et que le soulvement rvolutionnaire des
classes infrieures est une suite de l'injustice des grands.

--Je veux  l'avenir, dit-elle, viter soigneusement toute action
injuste, et, sur les actes injustes d'autrui, je dirai hautement dans le
monde et  la cour mon opinion. Aucune injustice ne me trouvera plus
muette, quand mme on devrait me dcrier en m'appelant dmocrate.

Je croyais que cette manire de penser tait tout  fait digne de
respect. Elle tait alors la mienne et elle l'est encore maintenant. Eh
bien! pour rcompense, on m'a couvert de titres de toute espce que je
ne veux pas rpter[14].

[Note 14: Oui, il veut que les nobles soient pleins d'humanit, mais il
les maintient dans la possession de leurs titres, de leur rang, et c'est
l une modration qui ne pouvait plaire dans un temps de rvolution
radicale.]

--La lecture seule d'_Egmont_, dis-je, suffit pour savoir ce que vous
pensez. Je ne connais pas de pice allemande o la cause de la libert
ait t plaide comme dans celle-l.

--On a du plaisir  ne pas consentir  me voir comme je suis, et on
dtourne les regards de ce qui pourrait me montrer sous mon vrai jour.
Au contraire, Schiller, qui, entre nous, tait bien plus un aristocrate
que moi, mais qui bien plus que moi pensait  ce qu'il disait, Schiller
avait eu le singulier bonheur de passer pour l'ami tout particulier du
peuple. Je lui laisse le titre de tout coeur, et je me console en
pensant que bien d'autres ont eu le mme sort que moi. Oui, on a raison,
je ne pouvais pas tre un ami de la Rvolution franaise, parce que
j'tais trop touch de ses horreurs, qui,  chaque jour,  chaque heure,
me rvoltaient, tandis qu'on ne pouvait pas encore prvoir ses suites
bienfaisantes. Je ne pouvais pas voir avec indiffrence que l'on
chercht  reproduire _artificiellement_ en Allemagne les scnes qui, en
France, taient amenes par une ncessit puissante. Mais j'tais aussi
peu l'ami d'une souverainet arbitraire. J'tais pleinement convaincu
que toute rvolution est la faute non du peuple, mais du gouvernement.
Les rvolutions seront absolument impossibles, ds que les
gouvernements seront constamment quitables, et toujours en veil, de
manire  prvenir les rvolutions par des amliorations opportunes, ds
qu'on ne les verra plus se roidir jusqu' ce que les rformes
ncessaires leur soient arraches par une force jaillissant d'en bas. 
cause de ma haine pour les rvolutions, on m'appelait un ami du fait
existant. C'est l un titre trs-ambigu, que l'on aurait pu m'pargner.
Si tout ce qui existe tait excellent, bon et juste, je l'accepterais
trs-volontiers. Mais  ct de beaucoup de bonnes choses il en existe
beaucoup de mauvaises, d'injustes, d'imparfaites, et un ami du fait
existant est souvent un ami de ce qui est vieilli, de ce qui ne vaut
rien. Les temps sont dans un progrs ternel; les choses humaines
changent d'aspect tous les cinquante ans, et une disposition qui en 1800
sera parfaite est dj peut-tre vicieuse en 1850.--Mais il n'y a de bon
pour chaque peuple que ce qui est produit par sa propre essence, que ce
qui rpond  ses propres besoins, sans singerie des autres nations. Ce
qui serait un aliment bienfaisant pour un peuple d'un certain ge sera
peut-tre un poison pour un autre. Tous les essais pour introduire des
nouveauts trangres sont des folies, si les besoins de changement
n'ont pas leurs racines dans les profondeurs mmes de la nation, et
toutes les rvolutions de ce genre resteront sans rsultats, parce
qu'elles se font sans Dieu; il n'a aucune part  une aussi mauvaise
besogne. Si, au contraire, il y a chez un peuple besoin rel d'une
grande rforme, Dieu est avec elle, et elle russit. Il tait videmment
avec le Christ et avec ses premiers disciples, car l'apparition de cette
nouvelle doctrine d'amour tait un besoin pour les peuples; il tait
aussi videmment avec Luther, car il n'tait pas moins ncessaire de
purifier cette doctrine dfigure par le clerg. Ces deux grandes
puissances que je viens de nommer n'taient pas des amis du fait tabli;
leur ferme persuasion tait bien plutt qu'il fallait purer le vieux
levain, et que l'on ne pouvait continuer  marcher toujours dans la
fausset, l'injustice et l'imperfection.

                                              Mardi, 27 janvier 1824.

Goethe a caus avec moi de la continuation de sa biographie,  laquelle
il travaille dans ce moment. Il dit que les dernires poques de sa vie
ne peuvent pas avoir la mme abondance de dtails que sa jeunesse,
raconte dans _Vrit et Posie_. Je composerai le rcit de ces
dernires annes sous forme d'_Annales_; il s'agit moins de raconter ma
vie que de montrer sur quoi s'est exerce mon activit. D'ailleurs, pour
tout individu, l'poque la plus intressante est celle du
dveloppement[15], et pour moi cette poque se termine dans les volumes
dtaills de _Vrit et Posie_. Plus tard commence la lutte avec le
monde, et cette lutte n'est intressante qu'autant qu'il en sort quelque
chose. Et puis, la vie d'un savant d'Allemagne, qu'est-ce? Ce qu'elle a
produit pour moi de bon, je ne pourrais pas le publier, et ce qui
pourrait tre publi ne vaut pas la peine de l'tre. Et o sont les
auditeurs auxquels on aurait du plaisir  faire un pareil rcit? Lorsque
je regarde en arrire le commencement et le milieu de ma vie et que je
viens  penser combien il me reste peu dans ma vieillesse de ceux qui
taient avec moi quand j'tais jeune, je pense toujours  ce qui arrive
 ceux qui vont passer un t aux eaux. En arrivant, on fait
connaissance et amiti avec des personnes qui taient dj l depuis
longtemps et qui sont prs de partir. Leur perte fait de la peine. On se
rattache alors  la seconde gnration, avec laquelle on vit assez
longtemps et avec laquelle on lie des rapports intimes: mais elle part
aussi, et nous laisse solitaire avec une troisime gnration qui arrive
presque au moment de notre propre dpart et avec laquelle nous n'avons
rien du tout de commun.

[Note 15: Il est remarquable que la partie la plus intressante, la
plus dtaille des Mmoires crits sur eux-mmes par les personnages
clbres, soit toujours la premire. Tout le monde se souvient des
chapitres dlicieux dans les premiers livres des _Confessions_ de saint
Augustin, de J.-J. Rousseau, des _Mmoires_ de Chateaubriand, de G.
Sand, des _Confidences_ de Lamartine. Mais avec la jeunesse s'en vont la
posie et le charme! Vers trente ans, l'me, trop souvent froisse, a
perdu sa fleur premire. La lutte avec le monde commence, l'esprit
l'emporte sur le coeur, et tout devient plus froid.--Il faut arriver aux
dernires annes et aux dernires scnes de l'existence, pour retrouver
l'intrt profond et saisissant.]

On m'a toujours vant comme un favori de la fortune; je ne veux pas me
plaindre et je ne dirai rien contre le cours de mon existence; mais au
fond elle n'a t que peine et travail, et je peux affirmer que, pendant
mes soixante et quinze ans, je n'ai pas eu quatre semaines de vrai
bien-tre. Ma vie, c'est le roulement perptuel d'une pierre qui veut
toujours tre souleve de nouveau. Mes _Annales_ clairciront ce que je
dis l. On a trop demand  mon activit, soit extrieure, soit
intrieure.  mes rveries et  mes crations potiques je dois mon vrai
bonheur. Mais combien de troubles, de limites, d'obstacles, n'ai-je pas
rencontrs dans les circonstances extrieures! Si j'avais pu me retirer
davantage de la vie publique et des affaires, si j'avais pu vivre
davantage dans la solitude, j'aurais t plus heureux, et j'aurais fait
bien plus aussi comme pote[16].

[Note 16: Dans ses _Entretiens_, notre Lamartine a dit  son tour: Il
me semble que je me juge bien en convenant avec une juste modestie que
je ne fus pas un grand pote, mais en croyant peut-tre avec trop
d'orgueil que dans d'autres circonstances et dans d'autres temps
j'aurais pu l'tre. Il aurait fallu pour cela que _la destine m'et
ferm plus hermtiquement et plus obstinment toutes les carrires de la
vie active_... Si j'avais concentr toutes les forces de ma sensibilit,
de mon imagination, de ma raison dans la seule facult potique... je
crois... que j'aurais pu accomplir quelque oeuvre non gale, mais
parallle aux beaux monuments potiques de nos littratures... Il en a
t autrement, il est trop tard pour revenir sur ses pas!...--Je
rapproche ces deux tmoignages de deux des plus grands potes du sicle
en souhaitant qu'ils tombent sous les yeux de leur successeur;
peut-tre, grce  cet aveu de ses devanciers, serait-il plus sage
qu'eux. Est-ce tout  fait un mal? Goethe a laiss moins de beaux vers,
mais il a, comme ministre, rendu d'immenses services au grand-duch de
Weimar, et par suite  l'Allemagne entire. Lamartine n'a pas crit
l'pope qu'il rvait, mais il a crit quelques lois qui valent bien des
chants piques. Le bien a profit des pertes du beau. Quand une grand
me est active, ce qu'elle fait reoit toujours sa noble et durable
empreinte.]

Il ajoutait:

Pour moi, dans ce que j'ai eu  faire et  mener, je me suis toujours
conduit en royaliste. J'ai laiss bavarder autour de moi, et j'ai fait
ce que je pensais tre bien. J'embrassais les choses d'un coup d'oeil
gnral, et je savais o je me dirigeais. Si j'avais fait une faute, je
l'avais faite seul, et je pouvais la rparer; mais si nous avions t
plusieurs  la faire, la rparer et t impossible, parce que chacun
aurait eu une opinion diffrente.

                                                            LAMARTINE.

(_La suite au prochain entretien._)




CXXe ENTRETIEN.

CONVERSATIONS DE GOETHE

PAR ECKERMANN.

(DEUXIME PARTIE.)


I.

Quant  la religion positive, il en parle avec une odieuse lgret.

Ces mystres incomprhensibles sont beaucoup trop au-dessus de nous
pour tre un sujet d'observations quotidiennes et de spculations
funestes  l'esprit. Que celui qui a la foi en une dure future jouisse
de son bonheur en silence, et qu'il ne se trace pas dj des tableaux de
cet avenir.  l'occasion de _l'Uranie_ de Tiedge, j'ai remarqu que les
personnes pieuses forment une espce d'aristocratie comme les personnes
nobles. J'ai trouv de sottes femmes, et j'ai t oblig de supporter de
la part de plusieurs d'entre elles une espce d'examen  mots couverts
sur ce point. Je les indignais en leur disant:

Je serai trs-satisfait, si, aprs cette vie, je suis encore favoris
d'une autre, mais je demande seulement  ne rencontrer l-haut aucun de
ceux qui ici-bas ont eu la foi  la vie future, car je serais alors bien
malheureux! Toutes ces mes pieuses viendraient toutes m'entourer en me
disant: Eh bien! n'avions-nous pas raison? Ne vous l'avions-nous pas
dit? N'est-ce pas arriv?... Et je serais, mme l-haut, condamn  un
ennui sans fin. S'occuper des ides sur l'immortalit, cela convient aux
classes lgantes et surtout aux femmes qui n'ont rien  faire. Mais un
homme d'esprit solide, qui pense  tre dj ici-bas quelque chose de
srieux, et qui par consquent a chaque jour  travailler,  lutter, 
agir, cet homme laisse tranquille le monde futur et s'occupe  tre
actif et utile dans celui-ci. Les ides sur l'immortalit sont bonnes
aussi pour ceux qui n'ont pas t trs-bien partags ici-bas pour le
bonheur, et je parierais que, si le bon Tiedge avait eu un meilleur
sort, il aurait eu aussi de meilleures ides.

L'insens! Si les malheureux et les pauvres n'avaient pas le droit de
compter sur l'immortalit, o serait leur consolation ou leur vengeance?

Goethe rectifie lui-mme ailleurs ces assertions tmraires. Le temps
lui enseigne l'immortalit!


II.

Il me dit, ce jour-l, que la connaissance du monde tait inne chez le
vrai pote, et que pour le peindre il n'avait besoin ni de grande
exprience ni de longues observations.

J'ai crit mon _Goetz de Berlichingen_, disait-il, quand j'avais
vingt-deux ans, et dix ans plus tard j'tais tonn de la vrit de mes
peintures. Je n'avais rien connu par moi-mme, rien vu de ce que je
peignais, je devais donc possder par anticipation la connaissance des
diffrentes conditions humaines. En gnral, avant de connatre le monde
extrieur, je n'prouvais de plaisir qu' reproduire mon monde
intrieur. Lorsque plus tard j'ai vu que le monde tait rellement comme
je l'avais pens, il m'ennuya, et je perdis toute envie de le peindre.
Oui, je peux le dire, si pour peindre le monde j'avais attendu que je le
connusse, ma peinture serait devenue un persiflage.

C'est ainsi que Goethe disait de Byron que le monde tait pour lui
transparent, et qu'il pouvait le peindre par pressentiment. J'exprimai
quelques doutes; je demandai si, par exemple, Byron russirait  peindre
une nature infrieure, animale; son caractre personnel me semblait trop
puissant pour qu'il aimt  se livrer  de pareils sujets. Goethe me
l'accorda, en disant que les pressentiments ne s'tendaient pas au-del
des sujets qui sont analogues au talent du pote, et nous convnmes
ensemble que l'tendue plus ou moins grande des pressentiments donnait
la mesure du talent.

Si Votre Excellence soutient, dis-je alors, que le monde est inn dans
le pote, elle ne parle sans doute que du monde intrieur, et non du
monde des phnomnes et des rapports; par consquent, pour que le pote
puisse tracer une peinture vraie, il a besoin d'observer la ralit.

--Oui, certainement, rpondit Goethe. Les rgions de l'amour, de la
haine, de l'esprance, du dsespoir, toutes les nuances de toutes les
passions de l'me, voil ce dont la connaissance est inne chez le
pote, voil ce qu'il sait peindre. Mais il ne sait pas d'avance comment
on tient une cour de justice, quels sont les usages dans les parlements,
ou au couronnement d'un empereur, et pour ne pas, en pareils sujets,
blesser la vrit, il faut que le pote tudie ou voie par lui-mme. Je
pouvais bien, par pressentiment, avoir sous ma puissance pour Faust les
sombres motions de la fatigue de l'existence, pour Marguerite les
motions de l'amour, mais avant d'crire ce passage: Avec quelle
tristesse le cercle incomplet de la lune dcroissante se lve dans une
vapeur humide, il me fallait observer la nature.

                                           Dimanche, 29 fvrier 1824.

Je suis all  midi chez Goethe, qui m'a invit  une promenade en
voiture avant dner. Je le trouvai  djeuner, et je m'assis en face de
lui, pour causer sur les travaux qui nous occupent et qui se rapportent
 la nouvelle dition de ses oeuvres. Je lui conseillai d'y comprendre
_les Dieux_, _les Hros et Wieland_ et les _Lettres d'un Pasteur_.

De mon point de vue actuel, je ne peux juger ces productions de ma
jeunesse, me dit-il. C'est  vous, jeunes gens,  dcider. Cependant je
ne veux pas dire de mal de ces commencements; j'tais encore dans
l'obscurit, et je marchais en avant sans trop savoir o j'allais, mais
cependant j'avais dj le sens du vrai, une baguette divinatoire qui
m'enseignait o tait l'or.

J'observai qu'il en tait ainsi pour tous les grands talents, car
autrement, lorsqu'ils s'veillent dans ce monde si mlang, ils ne
sauraient pas saisir le vrai et viter le faux. Cependant on avait
attel; nous suivmes la route vers Ina. Goethe, au milieu de
diffrents sujets, me parla des nouveaux journaux franais. La
constitution en France, dit-il, chez un peuple qui renferme tant
d'lments vicieux, repose sur une tout autre base que la constitution
anglaise. En France tout se fait par la corruption; toute la rvolution
franaise mme a t mene  l'aide de corruptions.

Il pensait  Mirabeau.


III.

Une dlicieuse et minutieuse description de la maison des champs de
Goethe  la fin de l'hiver vient ensuite, cadre du portrait qui en
relve l'originalit pensive. Lisez:

                                                 Lundi, 22 mars 1824.

Avant dner je suis all en voiture avec Goethe  son jardin. Par sa
situation au-del de l'Ilm, dans le voisinage du parc, sur la pente
occidentale d'une range de collines, ce jardin  quelque chose
d'aimable et d'attrayant. Protg contre les vents du nord et de l'est,
il est ouvert aux chaudes et bienfaisantes exhalaisons qui viennent du
sud et de l'ouest; il offre ainsi, surtout en automne et au printemps,
un sjour trs-agrable. On est si prs de la ville, qui s'tend au
nord-ouest, que l'on peut y arriver en quelques minutes, et cependant,
quand on regarde autour de soi, on ne voit s'lever dans les environs
aucun difice, aucun sommet de tour, pouvant rappeler le voisinage de la
ville. Les arbres du parc, grands et serrs, arrtent toute vue de ce
ct. Ils se prolongent  gauche, vers le nord, formant ce qu'on appelle
l'_toile_;  ct est le chemin de voitures, qui passe tout  fait
devant le jardin. Vers l'ouest et le sud-ouest le regard s'tend
librement sur une vaste prairie  travers laquelle,  la distance d'un
bon trait d'arbalte, l'Ilm coule en replis silencieux. Au-del de la
rivire, le rivage s'lve de nouveau en collines; leurs pentes et leurs
hauteurs sont couvertes des verts ombrages et du feuillage vari des
grands aunes, des chnes, des peupliers blancs et des bouleaux, dont est
plant le parc. Cette verdure s'tend bien au-del et va au loin, vers
le sud et vers le couchant, former un horizon harmonieux. L'aspect du
parc au-del de la prairie ferait croire, surtout en t, que l'on est
prs d'un bois qui se prolongerait pendant des lieues entires. On croit
 chaque instant que l'on va voir apparatre sur la prairie un cerf ou
un chevreuil. On se sent plong dans la paix profonde d'une nature
solitaire, car le silence absolu n'est interrompu que par les notes
isoles des merles qui alternent avec le chant d'une grive des bois.
Mais on est tir de ce rve de solitude par l'heure qui vient  sonner 
la tour, ou par le cri des paons du parc, ou par les tambours ou les
clairons qui retentissent  la caserne. Ces bruits ne sont pas
dsagrables; ils nous remettent en mmoire que nous sommes prs de
notre ville, dont nous nous croyions loigns de cent lieues. 
certaines heures du jour, dans certaines saisons, ces prairies ne sont
rien moins que solitaires. On voit passer tantt des paysans qui vont 
Weimar au march ou qui en reviennent, tantt des promeneurs de tout
genre, qui, suivant les sinuosits de l'Ilm, se dirigent surtout vers
Ober-Weimar, petit village trs-frquent  certains jours. Puis le
temps de la moisson donne  cette place la plus vive animation. Dans les
intervalles on y voit venir patre des troupeaux de moutons et mme les
magnifiques vaches suisses de la ferme voisine. Aujourd'hui cependant,
il n'y avait encore aucune trace de ces spectacles qui l't nous
rafrachissent l'me. C'est  peine si dans la prairie quelques places
 et l commenaient  verdir; aux arbres du parc, rameaux et bourgeons
taient encore bruns; cependant le cri du pinson et le chant du merle et
de la grive, qui rsonnaient de temps en temps, annonaient l'approche
du printemps. L'air tait doux et agrable comme en t; un souffle 
peine sensible venait du sud-ouest. Sur un ciel serein glissaient
quelques petites nues d'orage; plus haut on en remarquait d'autres,
ayant la forme de longues bandes, qui se dnouaient. Nous contemplmes
les nuages avec attention, et nous vmes que ceux qui dans les rgions
infrieures s'taient runis en amas arrondis taient aussi en train de
se dissoudre; Goethe en conclut que le baromtre allait monter. Il
parla beaucoup sur l'lvation et l'abaissement du baromtre; sur ce
qu'il appelait l'_affirmation_ et la _ngation_ de l'humidit. Il parla
sur les lois ternelles d'aspiration et de respiration de la terre, sur
la possibilit d'un dluge, au cas d'une _affirmation_ d'humidit
constante. Il dit que chaque endroit avait son atmosphre particulire,
mais que cependant l'tat baromtrique de l'Europe avait une grande
uniformit. Comme la nature est incommensurable, ses irrgularits sont
immenses et il est trs-difficile d'apercevoir les lois.

Pendant qu'il me donnait ces hauts enseignements, nous avancions sur la
route sable qui conduit au jardin. Quand nous fmes arrivs, il fit
ouvrir la maison par son domestique, pour me la montrer[17]. Les murs
extrieurs, peints en blanc, taient entirement garnis de rosiers
disposs en espaliers, qui avaient grimp jusqu'au toit. Je fis le tour
de la maison, et je remarquai avec beaucoup d'intrt, le long des
murs, dans les branches de rosiers, un grand nombre de nids diffrents
qui s'taient conservs l de l't prcdent, et qui, n'tant plus
couverts par le feuillage, se laissaient voir. Je vis entre autres des
nids de linots et de diverses espces de fauvettes,  des hauteurs
diffrentes suivant leurs habitudes. Goethe me conduisit ensuite dans
l'intrieur de la maison, que, l't prcdent, j'avais oubli de
visiter. Au rez-de-chausse je trouvai _une_ seule pice d'habitation;
aux murs taient suspendus quelques cartes et quelques gravures, et un
portrait de Goethe, de grandeur naturelle, peint par Meyer quelque temps
aprs le retour des deux amis d'Italie. Goethe y a l'aspect d'un homme
vigoureux d'ge moyen, trs-brun et un peu gros. Le visage, qui a peu de
vie dans le portrait, est trs-srieux d'expression; on croit voir un
homme dont l'me sent qu'elle a charge d'actions pour l'avenir[18].
Nous montmes l'escalier, nous trouvmes en haut trois pices et un
cabinet, mais le tout trs-troit et trs-incommode. Goethe me dit qu'il
avait pass l de joyeuses annes et y avait travaill dans la
tranquillit. Il faisait un peu frais dans cette chambre, nous allmes
chercher la chaleur en plein air. En nous promenant sous le soleil de
midi dans l'alle principale, nous causmes sur la littrature
contemporaine, sur Schelling et sur Schelling et Platen. Mais bientt
cependant notre attention se porta de nouveau sur la nature qui nous
entourait. Dj les couronnes impriales et les lis dressaient leurs
tiges vigoureuses, et des deux cts de l'alle on voyait paratre les
feuilles vertes des mauves. La partie suprieure du jardin, sur la pente
de la colline, est garnie de gazon et parseme de quelques arbres
fruitiers. Des chemins sinueux, tracs sur les flancs du coteau,
s'lvent vers son sommet et en redescendent en serpentant; l'envie me
prit de monter, Goethe passa devant moi et je suivis son pas rapide, en
me rjouissant de sa verte vigueur. En haut, prs de la haie, nous
trouvmes un paon femelle qui paraissait tre venu du parc du chteau,
et Goethe me dit que l't il les attirait et les habituait  venir en
leur donnant leurs graines favorites. En descendant le coteau par
l'autre alle sinueuse, je trouvai, entoure d'un bosquet, une pierre
sur laquelle taient gravs les vers connus:

  Ici, dans le silence, l'amant pensait  son amante[19]...

Et je me sentis dans un lieu classique. Tout  ct tait un groupe de
chnes, de sapins, de bouleaux et de htres de demi-grandeur. En
tournant autour de ces arbres, nous retrouvmes la grande alle; nous
tions prs de la maison. Le group d'arbres est d'un ct en
demi-cercle, et forme comme la vote d'une grotte; nous nous assmes sur
de petites chaises places autour d'une table ronde. Le soleil tait si
ardent, que l'ombre lgre de ces arbres sans feuillages faisait dj du
bien.

[Note 17: Cette maisonnette existe encore. C'est un des cadeaux de
Charles-Auguste  Goethe. Aujourd'hui un jardinier de bonne maison ne
consentirait pas  y loger sans embellissements pralables. Goethe l'a
habite avec bonheur pendant des annes, et il y a compos une grande
partie de ses chefs-d'oeuvre.]

[Note 18: Ce passage rappelle le portrait plus complet que M. Cousin a
trac en 1817 (dans ses _Souvenirs d'Allemagne_):

Goethe est un homme d'environ soixante-neuf ans, il ne m'a pas paru en
avoir soixante. Il a quelque chose de Talma, avec un peu plus
d'embonpoint. Peut-tre aussi est-il un peu plus grand. Les lignes de
son visage sont grandes et bien marques: front haut, figure assez
large, mais bien proportionne; bouche svre, yeux pntrants,
expression gnrale de rflexion et de force... Sa dmarche est calme et
lente comme son parler, mais,  quelques gestes rares et forts qui lui
chappent, on sent que l'intrieur est plus anim que l'extrieur...]

[Note 19: Voir, parmi les Posies crites dans la forme antique, le
_Rocher choisi_.]

Par les fortes chaleurs d't, me dit Goethe, je ne connais pas de
meilleur asile que cette place. J'ai plant de ma main tous les arbres
il y a plus de quarante ans; j'ai eu le bonheur de les voir pousser, et
je jouis dj depuis assez longtemps de la fracheur de leur ombrage. Le
feuillage de ces chnes et de ces htres est impntrable au soleil le
plus ardent; j'aime  m'asseoir ici, pendant les chaudes journes d't,
aprs dner, lorsque sur la prairie et dans tout le parc  l'entour
rgne ce silence que les anciens peindraient en disant que Pan dort.

Nous entendmes sonner deux heures dans la ville, et nous revnmes.

                                                 Mardi, 30 mars 1824.

Ce soir, chez Goethe, j'tais seul avec lui; nous avons caus de
diffrentes choses, tout en buvant une bouteille de vin; nous avons
parl du thtre franais, en l'opposant au thtre allemand.

Il sera bien difficile, a dit Goethe, que le public allemand arrive 
une espce de jugement sain, comme cela existe  peu prs en Italie et
en France. L'obstacle principal, c'est que sur nos scnes on joue de
tout. L o nous avons vu hier _Hamlet_, nous voyons aujourd'hui
_Staberle_[20], et l o demain doit nous ravir la _Flte enchante_, il
faudra, aprs-demain, couter les farces du plaisant  la mode.

[Note 20: Personnage burlesque qui revient souvent dans les vaudevilles
crits  Vienne. Berlin a de mme ses types locaux, connus de tous les
Allemands.]


IV.

Voici comment, en homme suprieur, il se jugeait lui-mme:

Le style d'un crivain est la contre-preuve de son caractre; si
quelqu'un veut crire clairement, il faut d'abord qu'il fasse clair dans
son esprit, et si quelqu'un veut avoir un style grandiose, il faut
d'abord qu'il ait une grande me.

Goethe a parl ensuite de ses adversaires, disant que cette race est
immortelle.

Leur nombre est Lgion, a-t-il dit, cependant il n'est pas impossible
de les classer  peu prs. Il y a d'abord ceux qui sont mes adversaires
par sottise; ce sont ceux qui ne m'ont pas compris et qui m'ont blm
sans me connatre. Cette foule considrable m'a caus dans ma vie
beaucoup d'ennuis, mais cependant il faut leur pardonner; ils ne
savaient pas ce qu'ils faisaient.

Une seconde classe trs-nombreuse se compose ensuite de mes envieux.
Ceux-l ne m'accordent pas volontiers la fortune et la position
honorable que j'ai su acqurir par mon talent. Ils s'occupent  harceler
ma rputation et auraient bien voulu m'annihiler. Si j'avais t
malheureux et pauvre, ils auraient cess.

Puis arrivent, en grand nombre encore, ceux qui sont devenus mes
adversaires parce qu'ils n'ont pas russi eux-mmes. Il y a parmi eux de
vrais talents, mais ils ne peuvent me pardonner l'ombre que je jette sur
eux.

En quatrime lieu, je nommerai mes adversaires raisonns. Je suis un
homme, comme tel j'ai les dfauts et les faiblesses de l'homme, et mes
crits peuvent les avoir comme moi-mme. Mais comme mon dveloppement
tait pour moi une affaire srieuse, comme j'ai travaill sans relche 
faire de moi une plus noble crature, j'ai sans cesse march en avant,
et il est arriv souvent que l'on m'a blm pour un dfaut dont je
m'tais dbarrass depuis longtemps. Ces bons adversaires ne m'ont pas
du tout bless; ils tiraient sur moi, quand j'tais dj loign d'eux
de plusieurs lieues. Et puis en gnral un ouvrage fini m'tait assez
indiffrent; je ne m'en occupais plus et je pensais  quelque chose de
nouveau.

Une quantit considrable d'adversaires se compose aussi de ceux qui
ont une manire de penser autre que la mienne et un point de vue
diffrent. On dit des feuilles d'un arbre que l'on n'en trouverait pas
deux absolument semblables; de mme dans un millier d'hommes on n'en
trouverait pas deux entre lesquels il y et harmonie complte pour la
pense et les opinions. Cela pos, il me semble que, si j'ai 
m'tonner, c'est, non pas d'avoir tant de contradicteurs, mais au
contraire tant d'amis et de partisans. Mon sicle tout entier diffrait
de moi, car l'esprit humain, de mon temps, s'est surtout occup de
lui-mme, tandis que mes travaux,  moi, taient tourns surtout vers la
nature extrieure; j'avais ainsi le dsavantage de me trouver
entirement seul.  ce point de vue, Schiller avait sur moi de grands
avantages. Aussi, un gnral plein de bonnes intentions m'a un jour
assez clairement fait entendre que je devrais faire comme Schiller. Je
me contentai de lui dvelopper tous les mrites qui distinguaient
Schiller, mrites que je connaissais  coup sr mieux que lui; mais je
continuai  marcher tranquillement sur ma route, sans plus m'inquiter
du succs, et je me suis occup de mes adversaires le moins possible.


V.

Et voyez plus bas combien son gnie ne lui servait que pour mieux
affirmer son Dieu et l'immortalit de son me:

Nous avions fait le tour du bois, nous tournmes prs de Tiefurt pour
revenir  Weimar; nous avions en face de nous le soleil couchant. Goethe
est rest quelques instants enfonc dans ses penses, puis il m'a cit
ce mot d'un ancien:

Mme lorsqu'il disparat, c'est toujours le mme soleil!

Et il a ajout avec une grande srnit:

Quand on a soixante-quinze ans, on ne peut pas manquer de penser
quelquefois  la mort. Cette pense me laisse dans un calme parfait, car
j'ai la ferme conviction que notre esprit est une essence d'une nature
absolument indestructible; il continue  agir d'ternit en ternit. Il
est comme le soleil, qui ne disparat que pour notre oeil mortel; en
ralit il ne disparat jamais; dans sa marche il claire sans cesse.


VI.

Il revint quelques jours aprs sur la science et passa de l  _Byron_,
pour lequel il avait un enthousiasme sans moralit et sans mesure. Voyez
comment il lui immole le Tasse:

Je suis loin de soutenir qu'une science modeste et saine nuise 
l'observation; au contraire, je rpterai le vieux mot: Nous n'avons
vraiment d'yeux et d'oreilles que pour ce que nous connaissons. Le
musicien en coutant un orchestre entend chaque instrument, chaque note
isolment; celui qui n'est pas connaisseur est comme rendu sourd par
l'effet gnral de l'ensemble. Le promeneur qui ne cherche que son
loisir ne voit dans une prairie qu'une surface agrable par sa verdure
ou par ses fleurs; l'oeil du botaniste y aperoit du premier coup un
nombre infini de petites plantes et de gramines diffrentes qu'il
distingue et qu'il voit sparment. Cependant il y a une mesure pour
tout, et comme, dans mon _Goetz_, l'enfant,  force d'tre savant, ne
connat plus son pre, il y a dans la science des gens qui, perdus dans
leur savoir et dans leurs hypothses, ne savent plus ni voir ni
entendre. Tout va trs-vite avec eux, mais tout sort d'eux. Ils sont si
occups de ce qui s'agite en eux-mmes, qu'il en est d'eux comme d'un
homme qui, tout  un sentiment passionn, passera dans la rue  ct de
son meilleur ami sans le voir. Il faut pour observer la nature une
tranquille puret d'me que rien ne trouble et ne proccupe. Si l'enfant
attrape le papillon pos sur la fleur, c'est que pour un moment il a
rassembl sur un seul point toute son attention, et il ne va pas au mme
instant regarder en l'air pour voir se former un joli nuage.

--Ainsi, dis-je, les enfants et leur pareils pourraient servir dans la
science en qualit de trs-bons manoeuvres.

--Plt  Dieu, s'cria Goethe, que nous ne fussions tous rien de plus
que de bons manoeuvres! C'est justement parce que nous voulons tre
davantage, et parce que nous introduisons partout avec nous un appareil
de philosophie et d'hypothses, que nous nous perdons.

Il y eut un moment de silence. Riemer renoua la conversation en parlant
de lord Byron et de sa mort. Goethe a fait une magnifique analyse de ses
crits, lui a prodigu les louanges les plus vives et a proclam
hautement ses mrites. Puis il a dit:

Quoique Byron soit mort si jeune, sa mort n'a rien fait perdre
d'essentiel  la littrature au point de vue de son dveloppement. D'une
certaine faon, Byron ne pouvait pas aller plus loin. Il avait touch
les sommets de sa puissance cratrice, et, quoi qu'il et pu faire
encore dans la suite, il n'aurait pas pu cependant tendre les limites
traces autour de son talent. Dans son inconcevable pome du _Jugement
dernier_, il a crit l'oeuvre extrme qu'il pouvait crire.

L'entretien se tourna ensuite sur le pote italien Torquato Tasso, et
sur ses diffrences avec Byron. Goethe ne cacha pas la grande
supriorit de l'Anglais pour l'esprit, la connaissance du monde et la
puissance de production.

On ne peut, a-t-il dit, comparer les deux potes sans dtruire l'un par
l'autre. Byron est le buisson enflamm qui rduit en cendres le cdre
sacr du Liban. La grande pope de l'Italien a soutenu sa gloire 
travers les sicles, mais avec une seule ligne du _Don Juan_ on pourrait
empoisonner toute la _Jrusalem dlivre_!


VII.

Il aimait Klopstock, mais il n'exaltait que son lyrisme.

Les Franais, disait-il, ont de l'intelligence et de l'esprit, mais ils
n'ont pas de fond et pas de pit, ce qui leur sert.

Il pensait comme moi sur le pome de Dante. On parlait de l'obscurit
de ses posies, qui est telle que ses compatriotes eux-mmes ne
l'entendent pas. Les Franais de ce temps ont prtendu les remettre  la
mode, mais ils n'oseront pas les remettre en lecture. Ils ont prtendu
en faire un _guelfe_ pendant qu'il cherchait  ramener un empereur
tranger pour possder l'Italie. Il m'en parla d'ailleurs avec une
profonde admiration; il ne l'appelait pas un _talent_, mais une
_nature_.

Il estimait peu le talent des femmes potes.

                                              Mardi, 18 janvier 1825.

Je suis all aujourd'hui,  cinq heures, chez Goethe, que je n'avais
pas vu depuis plusieurs jours, et j'ai pass une belle soire. Je l'ai
trouv dans son cabinet de travail, causant sans lumire avec son fils
et le conseiller aulique Rehbein, son mdecin. Je me plaai avec eux
prs de la table. On apporta bientt de la lumire, et j'eus le bonheur
de voir Goethe devant moi plein de vivacit et de gaiet. Comme
d'habitude, il s'informa avec intrt de ce que j'avais vu de neuf ces
jours-ci, et je lui racontai que j'avais fait connaissance avec une
femme pote. Je pus en mme temps vanter son talent, qui n'est pas
ordinaire, et Goethe, qui connat quelques-unes de ses oeuvres, la loua
comme moi.

Une de ses posies, dit-il, dans laquelle elle dcrit un site de son
pays, a un caractre trs-original. Elle obit  un penchant heureux
pour les peintures de la nature visible, et elle a aussi au fond
d'elle-mme de belles facults. Il y aurait bien  critiquer en elle,
mais laissons-la aller et ne l'inquitons pas sur la route que son
talent lui montrera.

Nous parlmes alors des femmes potes en gnral, et le conseiller
aulique Rehbein dit que le talent potique des femmes lui faisait
souvent l'effet d'un besoin intellectuel de reproduction.

--L'entendez-vous? me dit Goethe en riant; un besoin intellectuel de
reproduction! comme le mdecin arrange cela!

--Je ne sais pas, dit Rehbein, si je m'exprime bien, mais il y a
quelque chose comme cela. Ordinairement ces personnes n'ont pas joui du
bonheur de l'amour, et elles cherchent un ddommagement du ct de
l'esprit. Si elles avaient t maries quand il le fallait, et si elles
avaient eu des enfants, elles n'auraient pas pens  leurs productions
potiques.

--Je ne veux pas chercher, dit Goethe, jusqu' quel point vous avez
raison; mais pour les autres genres de talent chez les femmes, j'ai
toujours vu qu'ils cessaient avec le mariage. J'ai connu des jeunes
filles qui dessinaient parfaitement, mais ds qu'elles devenaient
pouses et mres, c'tait fini, elles s'occupaient de leurs enfants, et
leur main ne touchait plus le crayon.--Cependant, reprit-il avec une
grande vivacit, les femmes pourraient continuer autant qu'elles le
veulent leurs posies et leurs crits, mais les hommes devraient bien ne
pas crire comme des femmes! Voil ce qui ne me plat pas.


VIII.

Un jour je lui dis:

J'ai toujours t tonn de l'ide de ces savants qui semblent croire
que la posie ne sort pas de la vie, mais des livres. Ils sont toujours
 dire: Ceci vient de l, et ceci vient d'ici! S'ils trouvent dans
Shakspeare, par exemple, des passages qui se trouvent aussi chez les
anciens, il faut que Shakspeare les ait pris aux anciens! Ainsi, dans
Shakspeare, un personnage, en voyant une charmante jeune fille, dit:
Heureux les parents qui la nomment leur fille; heureux le jeune homme
qui l'amnera comme fiance! Et parce que le mme trait se trouve dans
Homre, il faut que Shakspeare le doive  Homre! Est-ce assez bizarre!
Comme s'il fallait aller si loin pour trouver ces choses-l, et comme si
tous les jours on n'en avait pas sous les yeux, on n'en sentait pas, on
n'en disait pas de pareilles!

--Oui, c'est bien vrai, c'est fort ridicule, dit Goethe.

--Lord Byron, continuai-je, ne se montre pas plus sage lorsqu'il
dpce votre _Faust_ et prtend que vous aurez pris cela ici, et ceci
l.

--Toutes les belles choses que lord Byron cite, dit Goethe, je ne les
avais, pour la plupart, pas mme lues, et j'y ai encore moins pens,
quand j'ai fait le _Faust_. Mais lord Byron n'est grand que lorsqu'il
crit ses vers; ds qu'il veut raisonner, c'est un enfant. Aussi il ne
sait pas se dfendre contre les sottes attaques, prcisment du mme
genre, qui lui ont t faites dans son propre pays; il aurait d prendre
un langage bien plus nergique. Ce qui est l m'appartient! aurait-il
d dire; que je l'aie pris dans la vie ou dans un livre, c'est
indiffrent; il ne s'agissait pour moi que de savoir bien l'employer!
Walter Scott s'est servi d'une scne de mon _Egmont_, il en avait le
droit; il l'a fait avec intelligence, il ne mrite que des loges. Il a
aussi, dans un de ses romans, imit le caractre de ma _Mignon_; avec
autant de sagacit? c'est une autre question. Le _Diable mtamorphos_
de lord Byron est une suite de _Mphistophls_, c'est fort bien! Si par
une fantaisie d'originalit, il avait voulu s'en carter, il aurait t
oblig de faire plus mal. Mon Mphistophls chante une chanson de
Shakspeare, et qu'est-ce qui l'en empcherait? Pourquoi me serais-je
fatigu  en chercher une nouvelle, si celle de Shakspeare convenait et
disait justement ce qu'il fallait dire? L'exposition de mon _Faust_ a
aussi quelque ressemblance avec celle de _Job_, tout cela est fort bien
et j'en suis plutt  louer qu' blmer.

Ici Goethe se trompe, ou fait du sophisme en faveur de sa vanit.--_Je
prends mon bien o je le trouve_, est un mauvais mot et un mauvais
raisonnement de Molire. Dans la nature? oui; dans l'art? non. L'art
appartient  l'artiste et non au copiste. Toute imitation est un larcin.


IX.

L'incendie du thtre de Weimar, qui eut lieu le 22 mars 1823, c'tait
la moiti de la vie de Goethe qui s'croulait. Il la vit s'crouler avec
douleur, mais avec l'impassibilit apparente d'un dieu qui voit brler
son temple et qui songe  le rebtir promptement. Une seconde promenade
 sa maison des champs, o il emmne Eckermann, lui fournit l'occasion
de lui confier ses penses secrtes en politique.

                                             Mercredi, 27 avril 1825.

Vers le soir j'allai chez Goethe, qui m'avait invit  une promenade en
voiture.

Avant de partir, me dit-il, il faut que je vous montre une lettre de
Zelter, que j'ai reue hier et qui touche  notre affaire du thtre.

Zelter avait crit entre autres ce passage:

Que tu ne serais pas un homme  btir  Weimar un thtre pour le
peuple, je l'avais devin depuis longtemps. Celui qui se fait feuille,
la chvre le mange. C'est  quoi devraient rflchir d'autres
puissances, qui veulent renfermer dans le tonneau le vin qui fermente.

--Mes amis, nous avons vu cela!

--Oui, et nous le voyons encore.

Goethe me regarda et nous nous mmes  rire.

Zelter est un bon et digne homme, dit-il, mais il lui arrive parfois de
ne pas me comprendre et de donner  mes paroles une fausse
interprtation. J'ai consacr au peuple et  son enseignement ma vie
entire, pourquoi ne lui construirais-je pas aussi un thtre? Mais ici,
 Weimar, dans cette petite rsidence[21] o l'on trouve, comme on l'a
dit par plaisanterie, fort peu d'habitants et dix mille potes, peut-il
tre beaucoup question du peuple, et surtout d'un thtre du peuple?
Weimar, sans doute, deviendra une trs-grande ville, mais il nous faut
cependant attendre encore quelques sicles pour que le peuple de Weimar
compose une masse telle, qu'il ait son thtre et le soutienne.

[Note 21: C'est le nom des villes o rside le souverain.]

On avait attel; nous partmes pour le jardin de sa maison de campagne.
La soire tait calme et douce, l'air un peu lourd, et l'on voyait de
grands nuages se runir en masses orageuses. Goethe restait dans la
voiture silencieux, et videmment proccup. Pour moi, j'coutais les
merles et les grives qui, sur les branches extrmes des chnes encore
sans verdure, jetaient leurs notes  l'orage prs d'clater. Goethe
tourna ses regards vers les nuages, les promena sur la verdure naissante
qui, partout autour de nous, des deux cts du chemin, dans la prairie,
dans les buissons, aux haies, commenait  bourgeonner, puis il dit:

Une chaude pluie d'orage, comme cette soire nous la promet, et nous
allons revoir apparatre le printemps dans toute sa splendeur et sa
prodigalit!

Les nuages devenaient plus menaants, on entendait un sourd tonnerre,
quelques gouttes tombrent, et Goethe pensa qu'il tait sage de
retourner  la ville. Quand nous fmes devant sa porte:

Si vous n'avez rien  faire, me dit-il, montez chez moi, et restez
encore une petite heure avec moi.

J'acceptai avec grand plaisir. La lettre de Zelter tait encore sur la
table.

Il est trange, bien trange, dit-il, de voir avec quelle facilit on
peut tre mconnu par l'opinion publique. Je ne sais pas avoir jamais
pch contre le peuple, mais maintenant, c'est dcid, une fois pour
toutes; je ne suis pas un ami du peuple! Oui, c'est vrai, je ne suis pas
un ami de la plbe rvolutionnaire, qui cherche le pillage, le meurtre
et l'incendie; qui, sous la fausse enseigne du bien public, n'a vraiment
devant les yeux que les buts les plus gostes et les plus vils. Je suis
aussi peu l'ami de pareilles gens que je le suis d'un Louis XV. Je hais
tout bouleversement violent, parce qu'on dtruit ainsi autant de bien
que l'on en gagne. Je hais ceux qui les accomplissent aussi bien que
ceux qui les ont rendus invitables. Mais pour cela, ne suis-je pas un
ami du peuple? Est-ce que tout homme sens ne partage pas ces ides?
Vous savez avec quelle joie j'accueille toutes les amliorations que
l'avenir nous fait entrevoir. Mais, je le rpte, tout ce qui est
violent, prcipit, me dplat jusqu'au fond de l'me, parce que ce
n'est pas conforme  la nature. Je suis un ami des plantes, j'aime la
rose comme la fleur la plus parfaite que voie notre ciel allemand, mais
je ne suis pas assez fou pour vouloir que mon jardin me la donne
maintenant,  la fin d'avril. Je suis content, si je vois aujourd'hui
les premires folioles verdir; je serai content quand je verrai de
semaine en semaine la feuille se changer en tige, j'aurai de la joie 
voir en mai le bouton, et enfin, je serai heureux quand juin me
prsentera la rose elle-mme dans toute sa magnificence et avec tous ses
parfums. Celui qui ne veut pas attendre, qu'il aille dans une serre
chaude.

On rpte que je suis un serviteur des princes, un valet des princes!
comme si cela avait un sens! Est-ce que par hasard je sers un tyran, un
despote? Est-ce que je sers un de ces hommes qui ne vivent que pour
leurs plaisirs en les faisant payer  un peuple? De tels princes et de
tels temps sont, Dieu merci, loin derrire nous. Le lien le plus intime
m'attache depuis un demi-sicle au grand-duc, avec lui j'ai pendant un
demi-sicle lutt et travaill, et je mentirais si je disais que je sais
un seul jour o le grand-duc n'a pas pens  faire,  excuter quelque
chose qui ne serve pas au bien du pays, et qui ne soit pas calcul pour
amliorer le sort de chaque individu. Pour lui personnellement,
qu'a-t-il retir de son rle de prince, sinon charges et fatigues?
Est-ce que sa demeure, son costume, sa table, sont plus brillants que
chez un particulier ais? Que l'on aille dans nos grandes villes
maritimes, on verra la cuisine et le service d'un grand ngociant sur un
meilleur pied que chez lui. Nous clbrerons cet automne le cinquantime
anniversaire du jour o il a commenc  gouverner et  tre le matre.
Mais ce matre, quand j'y pense vraiment, qu'a-t-il t tout ce temps,
sinon un serviteur? Le serviteur d'une grande cause: le bien de son
peuple! S'il faut donc  toute force que je sois un serviteur des
princes, au moins ma consolation c'est d'avoir t le serviteur d'un
homme qui tait lui-mme serviteur du bien gnral.


X.

Rien de plus touchant que l'hommage impartial que l'amiti de Goethe
rendait ainsi  l'affection de cinquante ans du grand-duc. Lisez:

Madame de Goethe et Mademoiselle Ulrike entrrent toutes deux en
trs-gracieuse toilette d't, que le beau temps leur avait fait
prendre. La conversation  table fut gaie et varie. On y parla des
parties de plaisir des semaines prcdentes et des projets semblables
pour les semaines suivantes.

--Si les belles soires se maintiennent, dit madame de Goethe, j'aurais
un grand dsir de donner ces jours-ci dans le parc un th, au chant des
rossignols. Qu'en dites-vous, cher pre?

--Cela pourrait tre trs-joli! rpondit Goethe.

--Et vous, Eckermann, dit madame de Goethe, cela vous convient-il?
peut-on vous inviter?

--Mais, Ottilie, s'cria mademoiselle Ulrike, comment peux-tu inviter
le docteur? Il ne viendra pas, ou, s'il vient, il sera comme sur des
charbons ardents, on verra que son esprit est ailleurs, et qu'il
aimerait beaucoup mieux s'en aller.

-- parler franchement, rpondis-je, je prfre flner avec Doolan dans
les champs des environs. Les ths, les soires avec th, les
conversations avec th, tout cela rpugne si fort  mon naturel, que la
seule pense de ces plaisirs me met mal  mon aise.

--Mais, Eckermann, dit madame de Goethe,  un th dans le parc, vous
tes en plein air, par consquent dans votre lment.

--Au contraire, dis-je, quand je suis si prs de la nature que ses
parfums viennent jusqu' moi, et que cependant je ne peux vraiment me
plonger en elle, alors l'impatience me saisit, et je suis comme un
canard que l'on met prs de l'eau en l'empchant de s'y baigner.

--Ou bien, dit Goethe en riant, comme un cheval qui passe sa tte par
le fentre de l'curie et voit devant lui d'autres chevaux gambader sans
entraves, dans un beau pturage. Il sent toutes les dlices
rafrachissantes de la nature libre, mais il ne peut les goter. Laissez
donc Eckermann, il est comme il est, et vous ne le changerez pas. Mais,
dites-moi, mon trs-cher, qu'allez-vous donc faire en pleins champs avec
votre Doolan, pendant toutes les belles aprs-midi?

--Nous cherchons quelque part un vallon solitaire, et nous tirons 
l'arc.

--Hum! dit Goethe, ce n'est pas l une distraction mal choisie.

--Elle est souveraine, dis-je, contre les ennuis de l'hiver.

--Mais comment donc, par le ciel! dit Goethe, avez-vous ici,  Weimar,
trouv arcs et flches?

--Pour les flches, j'avais, en revenant de la campagne de 1814,
rapport avec moi un modle du Brabant. L, le tir  l'arc est gnral.
Il n'y a pas si petite ville qui n'ait sa socit d'archers. Ils ont
leur tir dans des cabarets, comme nous y avons des jeux de quilles, et
ils se runissent d'habitude vers le soir dans ces endroits o je les
ai regards souvent avec le plus grand plaisir. Quels hommes bien faits!
et quelles poses pittoresques, quand ils tirent la corde! Comme toutes
leurs nergies se dveloppent, et quels adroits tireurs ce sont! Ils
tiraient habituellement,  une distance de soixante ou quatre-vingts
pas, sur une feuille de papier colle  un mur d'argile dtrempe; ils
tiraient vivement l'un aprs l'autre et laissaient leurs flches fixes
au but. Et il n'tait pas rare que sur quinze flches cinq eussent
touch le rond du milieu, large comme un thaler; les autres taient tout
 ct. Quand tout le monde avait tir, chacun allait reprendre sa
flche et on recommenait le jeu. J'tais alors si enthousiaste de ce
tir  l'arc, que je pensais que ce serait rendre un grand service 
l'Allemagne que de l'y introduire, et j'tais assez sot pour croire que
ce ft possible. Je marchandai souvent un arc, mais on n'en vendait pas
au-dessous de vingt francs, et o un pauvre chasseur pouvait-il trouver
une pareille somme? Je me bornai  une flche, comme l'instrument le
plus important et travaill avec le plus d'art; je l'achetai dans une
fabrique de Bruxelles pour un franc, et avec un dessin, ce fut le seul
butin que je rapportai dans mon pays[22].

[Note 22: Il s'tait engag comme chasseur dans la guerre de 1814.]

--Voil qui est tout  fait digne de vous, rpondit Goethe. Mais ne
vous imaginez pas que l'on pourrait rendre populaire ce qui est beau et
naturel; ou du moins il faudrait pour cela avoir beaucoup de temps et
recourir  des moyens dsesprs. Je crois facilement que ce jeu du
Brabant est beau. Notre plaisir allemand du jeu de quilles parat, en
comparaison, grossier, commun, et il tient beaucoup du Philistin.

--Ce qu'il y a de beau au tir de l'arc, dis-je, c'est qu'il dveloppe
le corps tout entier et qu'il rclame l'emploi harmonieux de toutes les
forces. Le bras gauche, qui soutient l'arc, doit rester bien tendu sans
bouger; le droit, qui tire la corde, ne doit pas tre moins fort; les
pieds, les cuisses, pour servir de base solide  la partie suprieure du
corps, s'attachent avec nergie au sol; l'oeil, qui vise, les muscles du
cou et de la nuque, tout est en activit et dans toute sa tension. Et
puis, quelles motions, quelle joie quand la flche part, siffle et
perce le but! Je ne connais aucun exercice du corps comparable.

--Cela, dit Goethe, conviendrait  nos coles de gymnastique, et je ne
serais pas tonn si, dans vingt ans, nous avions en Allemagne
d'excellents archers par milliers. Mais avec une gnration d'hommes
mrs il n'y a rien  faire, ni pour le corps, ni pour l'esprit, ni pour
le got, ni pour le caractre. Commencez adroitement par les coles, et
vous russirez.

--Mais, dis-je, nos professeurs allemands de gymnastique ne connaissent
pas le tir  l'arc.

--Eh bien, dit Goethe, que quelques coles se runissent et fassent
venir de Flandre ou de Brabant un bon archer; ou bien qu'ils envoient en
Brabant quelques-uns de leurs meilleurs lves, jeunes et bien faits,
qui deviendront l-bas de bons archers et apprendront aussi comment on
taille un arc et fabrique une flche. Ils pourraient ensuite entrer dans
les coles comme professeurs temporaires et aller ainsi d'cole en
cole. Je ne suis pas du tout oppos aux exercices gymnastiques en
Allemagne, aussi j'ai eu d'autant plus de chagrin en voyant qu'on y a
ml bien vite de la politique, de telle sorte que les autorits se sont
vues forces ou de les restreindre, ou de les dfendre et de les
suspendre. C'tait jeter l'enfant que l'on baigne avec l'eau de la
baignoire. J'espre que l'on rtablira les coles de gymnastique, car
elles sont ncessaires  notre jeunesse allemande, surtout aux
tudiants, qui ne font en aucune faon contre-poids  leurs fatigues
intellectuelles par des exercices corporels, et perdent ainsi l'nergie
en tout genre. Mais parlez-moi donc de votre flche et de votre arc.
Ainsi, vous avez rapport une flche du Brabant! Je voudrais bien la
voir.

--Il y a longtemps qu'elle est perdue, rpondis-je. Mais je me la
rappelais si bien, que j'ai russi  en faire une pareille, et non une
seule, mais toute une douzaine. Ce n'tait pas aussi facile que je le
pensais, et je me suis mpris bien souvent. Il faut que la tige soit
droite et ne se courbe pas aprs quelque temps, qu'elle soit lgre,
assez solide pour ne pas se briser au choc d'un corps solide. J'ai
essay le peuplier, le pin, le bouleau: ces bois avaient un dfaut ou un
autre; avec le tilleul je russis. Le choix de la pointe en corne m'a
donn aussi du mal; il faut prendre le milieu mme d'une corne, sinon
elle se brise. Et les plumes, que d'erreurs avant d'arriver!

--Il faut, n'est-ce pas, dit Goethe, coller seulement les plumes  la
flche?

--Oui, mais il faut que ce soit coll avec grande adresse; et l'espce
de colle, l'espce de plumes  choisir, rien n'est indiffrent; les
barbes des plumes de l'aile des grands oiseaux sont bonnes, en gnral,
mais celles que j'ai trouves les meilleures sont les plumes rouges du
paon, les grandes plumes de coq d'Inde, et surtout les fortes et
magnifiques plumes de l'aigle et de l'outarde.

--J'apprends tout cela avec grand intrt, dit Goethe. Celui qui ne
vous connat pas ne croirait gure que vous avez des gots si pratiques.
Mais dites-moi donc aussi comment vous vous tes procur votre arc.

--Je m'en suis fabriqu quelques-uns moi-mme, rpondis-je. J'ai fait
d'abord de la bien triste besogne, mais j'ai ensuite demand des
conseils aux menuisiers et aux charrons, essay tous les bois du pays,
et j'ai enfin russi. Aprs des essais de diffrents genres, on me
conseilla de prendre une tige assez forte pour que l'on pt la fendre
(schlachten) en quatre parties.

--_Schlachten_, me demanda Goethe, quel est ce mot?

--C'est une expression technique des charrons; cela rpond  fendre.
Lorsque les fibres d'une tige sont droites, les morceaux fendus sont
droits, et on peut s'en servir, sinon, non.

--Mais pourquoi ne pas les scier? dit Goethe, on aurait des morceaux
droits.

--Oui, mais quand les fibres du bois se courbent, on les couperait, et
la tige ne pourrait plus ds lors servir  un arc.

--Je comprends, dit Goethe; un arc se brise quand les fibres de la tige
sont coupes. Mais continuez, vous m'intressez.

--Mon premier arc tait trop dur  tendre; un charron me dit: Ne
prenez plus un morceau de baliveau, le bois est toujours trs-roide;
choisissez un des chnes qui croissent prs de Hopfgarten[23]. Le bois
en est tendre. Je vis alors qu'il y avait chnes et chnes, et j'appris
beaucoup de dtails sur la nature diffrente du mme bois, suivant son
exposition; je vis que les fibres des arbres se dirigent toujours vers
le soleil, et que si un arbre est expos d'un ct au soleil, de l'autre
 l'ombre, le centre des fibres n'est plus le centre de l'arbre; le
ct le plus large est du ct du soleil; aussi les menuisiers et les
charrons, s'ils ont besoin d'un bois fin et fort, choisissent plutt le
ct qui a t expos au nord.

[Note 23: Village auprs de Weimar.]

--Vous devez penser, me dit Goethe, combien vos observations sont
intressantes pour moi qui me suis occup pendant la moiti de mon
existence du dveloppement des plantes et des arbres. Racontez toujours!
Vous avez donc choisi un chne tendre?

--Oui, et un morceau du ct oppos au soleil. Mais aprs quelques
mois, mon arc se dformait. Je fus donc oblig de recourir  d'autres
bois, au noyer d'abord, et enfin  l'rable, qui ne laisse rien 
dsirer.

--Je connais ce bois, dit Goethe, il pousse souvent dans les haies; je
m'imagine en effet qu'il doit tre bon; mais j'ai vu rarement une jeune
tige sans noeuds, et il vous faut pour votre arc une tige absolument
libre de noeuds.

--Quand on veut faire monter l'rable en arbre, on lui retire les
noeuds, ou en grossissant il les perd de lui-mme. Quand il a quinze ou
dix-huit ans, il est donc bien lisse, mais on ne sait pas comment il est
 l'intrieur et quels mauvais tours il peut jouer. Aussi, on fera bien
de faire scier son arc dans la partie la plus rapproche de l'corce.

--Mais vous disiez qu'il ne fallait pas scier le bois d'un arc, mais le
fendre, le _schlachten_, comme vous dites.

--Quand il se laisse fendre, certainement, c'est--dire quand les
fibres sont assez grosses, mais les fibres de l'rable sont trop fines
et trop entremles.

--Hum! hum! dit Goethe. Avec vos gots d'archer vous tes arriv  de
trs-jolies connaissances, et  des connaissances vivantes,  celles que
l'on n'obtient que par des moyens pratiques. C'est l toujours
l'avantage d'une passion, elle nous fait pntrer le fond des choses.
Les recherches et les erreurs donnent aussi des enseignements; on
connat non-seulement la chose elle-mme, mais tout ce qui la touche
tout  l'entour. Que saurais-je moi-mme sur les plantes, sur les
couleurs, si j'avais reu ma science toute faite et si je l'avais
apprise par coeur? Mais comme j'ai tout cherch et trouv par moi-mme,
comme  l'occasion je me suis tromp, je peux dire que sur ces deux
sujets j'ai quelques connaissances, et que j'en sais plus qu'il n'y en a
sur le papier. Mais parlez-moi toujours de votre arc. J'ai vu des arcs
cossais tout droits, et d'autres au contraire recourbs  leur
extrmit; lesquels tenez-vous pour les meilleurs?

--Je pense que la force du jet est plus grande dans les arcs 
extrmits recourbes. Depuis que je sais comment on courbe les arcs, je
courbe les miens; ils lancent mieux et sont aussi plus jolis  l'oeil.

--C'est par la chaleur, n'est pas, dit Goethe, que l'on produit ces
inflexions?

--Par une chaleur humide. Je trempe mon arc dans l'eau bouillante  six
ou huit pouces de profondeur, et aprs une heure, quand il est bien
chaud, je l'introduis entre deux morceaux de bois qui ont  leur
intrieur une ligne creuse suivant la forme que je veux donner  l'arc.
Je le laisse dans cet tau au moins un jour et une nuit, et quand il est
sec il ne bouge plus.

--Savez-vous? dit Goethe en souriant mystrieusement; je crois que j'ai
pour vous quelque chose qui ne vous dplairait pas. Que diriez-vous, si
nous descendions et si je vous mettais  la main un vrai arc de
Baschkir?

--Un arc de Baschkir! m'criai-je avec enthousiasme, un vrai?

--Oui, mon cher fou, un vrai! Venez un peu.

Nous descendmes dans le jardin. Goethe ouvrit la porte de la pice
infrieure d'un petit pavillon, dans laquelle je vis, aux murs et sur
des tables, des curiosits de toute espce. Je ne jetai qu'un coup
d'oeil sur tous ces trsors; je n'avais d'yeux que pour mon arc.

Le voici, dit Goethe, en le tirant d'un amas d'objets bizarres de toute
espce. Il est bien rest tel qu'il tait quand un chef de Baschkirs me
le donna en 1814. Eh bien, qu'en dites-vous?

J'tais plein de joie de tenir cette chre arme dans mes mains. La
corde me parut encore fort bonne. Je l'essayai, il se tendait
trs-suffisamment.

--C'est un bon arc, dis-je, la forme surtout m'en plat, et elle me
servira dsormais de modle.

--De quel bois le croyez-vous fait? me demanda Goethe.

--Cette fine corce de bouleau qui le couvre empche de voir; les
extrmits sont libres, mais trop noircies par le temps. C'est sans
doute du noyer. Il a t fendu.

--Eh bien! si vous l'essayiez? dit Goethe. Voici aussi une flche; mais
mfiez-vous de la pointe, elle est peut-tre empoisonne.

Nous retournmes dans le jardin et je tendis l'arc.

--Sur quoi tirerez-vous? dit Goethe.

--D'abord en l'air, il me semble.

--Eh bien, allez!

Je lanai ma flche vers les nuages lumineux, dans le bleu de l'air. La
flche monta droit, et en retombant, se ficha en terre.

 mon tour, dit Goethe.

Je fus heureux de son dsir. Je lui donnai l'arc et tins la flche.
Goethe ajusta la fente de la flche sur la corde, prit l'arc comme il le
fallait, non cependant sans chercher un peu. Puis il visa et tira. Il
tait l comme un Apollon, vieilli de corps, mais l'me anime d'une
indestructible jeunesse. La flche ne s'leva que trs-peu haut. Je
courus la ramasser.

Encore une fois! dit Goethe.

Il tira cette fois horizontalement dans la direction de l'alle du
jardin. La flche alla  peu prs  trente pas. J'avais un bonheur que
je ne peux dire  voir ainsi Goethe tirer avec l'arc et la flche. Je
pensai aux vers:

  La vieillesse m'abandonne-t-elle?
  Et de nouveau suis-je un enfant?

Je lui rapportai la flche. Il me pria de tirer aussi horizontalement,
et me donna pour but une tache dans les volets de son cabinet de
travail. Je visai. La flche n'arriva pas loin du but, mais elle
s'enfona tellement dans ce bois tendre, que je ne pus la retirer.

Laissez-la fiche, me dit Goethe, elle y restera pendant quelques jours
et sera un souvenir de notre partie.


XI.

Un second jugement de lui sur Byron est d'une justesse qui diminue
l'enthousiasme, le voici: Il n'est pas juste que la haine et
l'immoralit reoivent la rcompense de la charit et de l'amour. Le
sublime de Byron, c'est la haine et le mpris.

coutez Goethe:

Si Byron avait eu l'occasion de se dcharger au parlement, par des
paroles frquentes et amres, de toute l'opposition qui tait en lui, il
aurait t comme pote bien plus pur. Mais comme au parlement il a 
peine parl, il a conserv en lui tout ce qu'il avait sur le coeur
contre sa nation, et pour s'en dlivrer il ne lui est rest d'autre
moyen que de le convertir et de l'exprimer en posie. Si j'appelais une
grande partie des oeuvres ngatives de Byron des discours au Parlement
comprims, je crois que je les caractriserais par un nom qui ne serait
pas sans justesse.

Nous avons enfin parl d'un des potes allemands contemporains qui
s'est fait un grand nom depuis quelque temps[24], et dont nous avons
aussi blm l'esprit ngatif.

[Note 24: Sans doute Henri Heine, qui a publi ses premires posies en
1822.]

Il ne faut pas le nier, dit Goethe, il a d'clatantes qualits, mais il
lui manque _l'amour_. Il aime aussi peu ses lecteurs et les potes ses
mules que lui-mme, et il mrite qu'on lui applique le mot de l'Aptre:
Si je parlais avec une voix d'homme et d'ange, et que je n'eusse pas
l'amour, je serais un airain sonore, une cymbale retentissante. Encore
ces jours-ci je lisais ses posies, et je n'ai pu mconnatre la
richesse de son talent; mais, je le rpte, l'amour lui manque, et par
l il n'exercera jamais autant d'influence qu'il l'aurait d. On le
craindra, et il deviendra le dieu de ceux qui seraient volontiers
ngatifs comme lui, mais qui n'ont pas son talent.

                                            Mercredi, 3 janvier 1827.

Aujourd'hui,  dner, nous avons caus des excellents discours de
Canning pour le Portugal.

Il y a des gens, dit Goethe, qui prtendent que ces discours sont
grossiers, mais ces gens-l ne savent pas ce qu'ils veulent; il y a en
eux un besoin maladif de fronder tout ce qui est grand. Ce n'est pas l
de l'opposition, c'est pur besoin de fronder. Il faut qu'ils aient
quelque chose de grand qu'ils puissent har. Quand Napolon tait encore
de ce monde, ils le hassaient, et ils pouvaient largement se dcharger
sur lui. Quand ce fut fini avec lui, ils frondrent la Sainte-Alliance,
et pourtant jamais on n'a rien trouv de plus grand et de plus
bienfaisant pour l'humanit. Voici maintenant le tour de Canning. Son
discours pour le Portugal est l'oeuvre d'une grande conscience. Il sait
trs-bien quelle est l'tendue de sa puissance, la grandeur de sa
situation, et il a raison de parler comme il sent. Mais ces
sans-culottes ne peuvent pas comprendre cela, et ce qui,  nous autres,
nous parat grand, leur parat grossier. La grandeur les gne, ils n'ont
pas d'organe pour la respecter, elle leur est intolrable.

                                          Jeudi soir, 4 janvier 1827.

Goethe a beaucoup lou les posies de Victor Hugo. Il a dit:

C'est un vrai talent, sur lequel la littrature allemande a exerc de
l'influence. Sa jeunesse potique a t malheureusement amoindrie par le
pdantisme du parti classique, mais le voil qui a _le Globe_ pour lui:
il a donc partie gagne[25]. Je le comparerais avec Manzoni. Il a une
grande puissance pour voir la nature extrieure, et il me semble
absolument aussi remarquable que MM. de Lamartine et Delavigne[26]. En
examinant bien, je vois d'o lui et tous les nouveaux talents du mme
genre viennent. Ils descendent de Chateaubriand, qui, certes, est
trs-remarquable par son talent rhtorico-potique. Pour voir comment
crit Victor Hugo, lisez seulement ce pome sur Napolon: _les Deux
les._

[Note 25: L'article du Globe, du 2 janvier 1827, que Goethe venait de
lire, est de M. Sainte-Beuve. Cet article, consacr  la critique des
_Odes et Ballades_, tout en saluant le gnie qui clate dans maint
passage, indique avec une finesse prophtique quels sont les penchants
dangereux contre lesquels le pote doit se mettre en garde pour
l'avenir.--Dans le mois de novembre 1826, _le Globe_ avait dj extrait
du troisime recueil des posies de V. Hugo, qui allait paratre, _la
Fe et la Pri_, _les Deux les_ et le _Chant de fte de Nron_.]

[Note 26: En 1827, Victor Hugo tait encore un dbutant que l'on
traitait comme un jeune homme d'esprance; au contraire, Casimir
Delavigne tait depuis longtemps clbre, et on reconnaissait en lui le
chef de l'cole classique. La comparaison entre les deux crivains n'a
donc,  cette poque, rien que de naturel.]

Goethe me tendit le livre, et resta prs du pole. Je lus.

--N'a-t-il pas d'excellentes images? dit Goethe, et n'a-t-il pas trait
son sujet avec une libert d'esprit complte?

Et en parlant ainsi, il revint vers moi:

Voyez ce passage, comme c'est beau!

Il lut le passage o le pote parle de la foudre remontant pour frapper
le hros:

  Il a bti si haut son aire impriale
  Qu'il nous semble habiter cette sphre idale
  O jamais on n'entend un nuage clater!
  Ce n'est plus qu' ses pieds que gronde la tempte;
      Il faudrait, pour frapper sa tte,
      Que la foudre pt remonter!
  La foudre remonta! Renvers de son aire...

Voil qui est beau! car l'image est vraie, et on l'observera dans les
montagnes; quand on a un orage au-dessous de soi, on voit souvent
l'clair jaillir de bas en haut. Ce que je loue dans les Franais, c'est
que leur posie ne quitte jamais le terrain solide de la ralit. On
peut traduire leurs posies en prose, l'essentiel restera. Cela vient de
ce que les potes franais ont des connaissances; mais nos fous
allemands croient qu'ils perdront leur talent s'ils se fatiguent pour
acqurir du savoir; tout talent pourtant doit se soutenir en
s'instruisant toujours, et c'est seulement ainsi qu'il parviendra 
l'usage complet de ses forces. Mais laissons-les; ceux-l, on ne les
aidera pas; quant au vrai talent, il sait trouver sa route. Les jeunes
potes qui se montrent maintenant en foule ne sont pas de vrais talents;
ce ne sont que des impuissants  qui la perfection de la littrature
allemande a donn l'envie de crer.--Que les Franais quittent le
pdantisme et s'lvent dans la posie  un art libre, il n'y a rien
d'tonnant. Diderot et des esprits analogues au sien ont dj, avant la
rvolution, cherch  ouvrir cette voie. Puis la rvolution elle-mme,
et l'poque de Napolon, ont t favorables  cette cause. Si les annes
de guerre, en ne permettant pas  la posie d'attirer sur elle un grand
intrt, ont t par l pour un instant dfavorables aux muses, il s'est
cependant, pendant cette poque, form une foule d'esprits libres, qui
maintenant, pendant la paix, se recueillent et font apparatre leurs
remarquables talents.

Je demandai  Goethe si le parti classique avait t aussi
l'adversaire de l'excellent Branger.

Le genre dans lequel Branger a compos, dit-il, est un vieux genre
national auquel on tait accoutum; cependant, pour maintes choses, il a
su prendre un mouvement plus libre que ses prdcesseurs, et aussi il a
t attaqu par le parti du pdantisme.

Il ne sentait des potes franais de nos jours comme grandiose que
Mrime et Branger. L'esprit lui clipsait le gnie. Chateaubriand,
Hugo et autres, lui faisaient peu d'impression; toujours Mrime,
toujours Branger. C'tait le temps de ce petit journal _le Globe_ qui
ne vantait que le persiflage, et qui prparait le rgime amphibie des
doctrinaires.

                                           Mercredi, 31 janvier 1827.

J'ai dn avec Goethe.

--Ces jours-ci, depuis que je vous ai vu, m'a-t-il dit, j'ai fait des
lectures nombreuses et varies, mais j'ai lu surtout un roman chinois
qui m'occupe encore et qui me parat excessivement curieux.

--Un roman chinois! dis-je, cela doit avoir un air bien trange.

--Pas autant qu'on le croirait. Ces hommes pensent, agissent et sentent
presque tout  fait comme nous, et l'on se sent bien vite leur gal;
seulement chez eux tout est plus clair, plus pur, plus moral; tout est
raisonnable, bourgeois, sans grande passion et sans hardis lans
potiques, ce qui fait ressembler ce roman  mon _Hermann et Dorothe_
et aux oeuvres de Richardson. La diffrence, c'est la vie commune que
l'on aperoit toujours chez eux entre la nature extrieure et les
personnages humains. Toujours on entend le bruit des poissons dors dans
les tangs, toujours sur les branches chantent les oiseaux; les journes
sont toujours sereines et brillantes de soleil, les nuits toujours
limpides; on parle souvent de la lune, mais elle n'amne aucun
changement dans le paysage; sa lumire est claire comme celle du jour
mme. Et l'intrieur de leurs demeures est aussi coquet et aussi lgant
que leurs tableaux. Par exemple: J'entendis le rire des aimables jeunes
filles, et, lorsqu'elles frapprent mes yeux, je les vis assises sur des
chaises de fin roseau.--Vous avez ainsi tout d'un coup la plus
charmante situation, car on ne peut se reprsenter des chaises de roseau
sans avoir l'ide d'une lgret et d'une lgance extrmes.--Et puis un
nombre infini de lgendes, qui se mlent toujours au rcit et sont
employes pour ainsi dire proverbialement. Par exemple, c'est une jeune
fille dont les pieds sont si lgers et si dlicats, qu'elle pouvait se
balancer sur une fleur sans la briser. C'est un jeune homme, dont la
conduite est si morale et si honorable, qu'il a eu l'honneur,  trente
ans, de parler avec l'empereur. C'est ensuite un couple d'amants qui
dans leur longue liaison ont vcu avec tant de retenue que, se trouvant
forcs de rester une nuit entire l'un prs de l'autre, dans une
chambre, ils la passent en entretiens sans aller plus loin. Et ainsi
toujours des lgendes sans nombre, qui toutes ont trait  la moralit et
 la convenance. Mais aussi, par cette svre modration en toutes
choses, l'empire chinois s'est maintenu depuis des sicles, et par elle
il se maintiendra dans l'avenir.--J'ai trouv dans ce roman chinois un
contraste bien curieux avec les chansons de Branger, qui ont presque
toujours pour fond une ide immorale et libertine, et qui par l me
seraient trs-antipathiques, si ces sujets, traits par un aussi grand
talent que Branger, ne devenaient pas supportables, et mme attrayants.
Mais, dites vous-mme, n'est-ce pas bien curieux que les sujets du
pote chinois soient si moraux et que ceux du premier pote de la France
actuelle soient tout le contraire?

--Un talent comme Branger, dis-je, ne pourrait rien faire d'un sujet
moral.

--Vous avez raison, c'est prcisment  propos des perversits du temps
que Branger rvle et dveloppe ce qu'il y a de suprieur dans sa
nature.

--Mais, dis-je, ce roman chinois est-il un de leurs meilleurs?

--Aucunement, les Chinois en ont de pareils par milliers et ils en
avaient dj quand nos aeux vivaient encore dans les bois. Je vois
mieux chaque jour que la posie est un bien commun de l'humanit, et
qu'elle se montre partout dans tous les temps, dans des centaines et des
centaines d'hommes. L'un fait un peu mieux que l'autre, et surnage un
peu plus longtemps, et voil tout. M. de Mathisson ne doit pas croire
que c'est  lui que sera rserv le bonheur de surnager, et je ne dois
pas croire que c'est  moi; mais nous devons tous penser que le don
potique n'est pas une chose si rare, et que personne n'a de grands
motifs pour se faire de belles illusions parce qu'il aura fait une
bonne posie. Nous autres Allemands, lorsque nous ne regardons pas
au-del du cercle troit de notre entourage, nous tombons beaucoup trop
facilement dans cette prsomption pdantesque. Aussi j'aime  considrer
les nations trangres et je conseille  chacun d'agir de mme de son
ct. La littrature _nationale_, cela n'a plus aujourd'hui grand sens;
le temps de la littrature _universelle_ est venu, et chacun doit
aujourd'hui travailler  hter ce temps.

--Quel est le plus grand philosophe de tous? lui demandai-je.

--C'est Kant, me rpondit-il sans hsiter.


XII.

Avant le dner, je suis all avec Goethe faire un petit tour en voiture
sur la route d'Erfurt. Nous y avons rencontr des voitures de transport
de toute espce, charges de marchandises pour la foire de Leipzig, et
aussi quelques troupes de chevaux  vendre, parmi lesquels se trouvaient
de fort belles btes.

Il faut que je rie de ces esthticiens, dit Goethe; qui se tourmentent
pour enfermer dans quelques mots abstraits l'ide de cette chose
inexprimable que nous dsignons sous cette expression: _le beau_. Le
beau est un phnomne primitif qui ne se manifeste jamais lui-mme, mais
dont le reflet est visible dans mille crations diverses de l'esprit
crateur, phnomne aussi vari, aussi divers que la nature elle-mme.

--J'ai souvent entendu affirmer que la nature tait toujours belle,
dis-je, qu'elle tait le dsespoir de l'artiste, et qu'il tait rarement
capable de l'atteindre.

--Je sais bien, dit Goethe, que souvent la nature dploie une magie
inimitable, mais je ne crois pas du tout qu'elle soit belle dans toutes
ses manifestations. Ses intentions sont toujours bonnes, mais ce qui
manque, c'est la runion des circonstances ncessaires pour que
l'intention puisse se raliser parfaitement. Ainsi le chne est un arbre
qui peut tre trs-beau. Mais quelle foule de circonstances favorables
ne faut-il pas voir combines pour que la nature russisse une fois  le
produire dans sa vraie beaut! Si le chne crot dans l'paisseur d'un
bois, entour de grands arbres, il se dirigera toujours vers le haut,
vers l'air libre et la lumire. Il ne poussera sur ses cts que
quelques faibles rameaux, qui mme dans le cours du sicle doivent
dprir et tomber. Lorsqu'il sent enfin sa cime dans l'air libre, il
s'arrte content, et puis commence  s'tendre en largeur pour former
une couronne. Mais il est dj alors plus qu' la moiti de sa carrire;
cet lan vers la lumire, qu'il a prolong pendant de longues annes, a
puis ses forces les plus vives, et les efforts qu'il fait pour se
montrer encore puissant en s'largissant ne peuvent plus compltement
russir. Quand sa crue s'arrtera, ce sera un chne lev, fort, lanc,
mais il n'aura pas entre sa tige et sa couronne les proportions
ncessaires pour tre vraiment beau.--Si au contraire un chne pousse
dans un lieu humide, marcageux, et si le sol est trop nourrissant, de
bonne heure, s'il a assez d'espace, il poussera dans tous les sens
beaucoup de branches et de rameaux; mais ce qui manquera, ce seront des
forces qui puissent l'arrter et le retarder, aussi ce sera bientt un
arbre sans noeuds, sans tnacit, qui n'aura rien d'abrupte, et, vu de
loin, il aura l'aspect dbile du tilleul; il n'aura pas de beaut, du
moins la beaut du chne.--S'il crot sur la pente d'une montagne, dans
un terrain pauvre et pierreux, il aura cette fois trop de noeuds et de
coudes, c'est la libert du dveloppement qui manquera; il sera tiol,
sa crue s'arrtera de bonne heure, et devant lui on ne dira jamais: L
vit une force qui sait nous en imposer.

--J'ai pu voir de trs-beaux chnes, dis-je, il y a quelques annes,
lorsque de Goettingue je fis quelques excursions dans la valle du
Weser. Je les ai trouvs vigoureux, surtout  Solling, dans les environs
de Hoexter.

--Un terrain de sable ou sablonneux, dit Goethe, dans lequel ils
peuvent pousser en tous sens de vigoureuses racines, parat leur tre
surtout favorable. Quant  l'exposition, il leur faut un endroit tel
qu'ils puissent recevoir de tous les cts lumire, soleil, pluie et
vent. S'ils poussent commodment, abrits du vent et de l'orage, ils
viennent mal, mais une lutte de cent annes avec les lments les rend
si forts et si puissants que la prsence d'un chne, arriv  sa pleine
croissance, nous saisit d'admiration.

--Ne pourrait-on pas, demandai-je, de ces explications tirer une
consquence et dire: Une crature est belle quand elle est arrive au
sommet de son dveloppement naturel?

--Parfaitement, dit Goethe.


XIII.

Ampre, le cosmopolite d'ides, arrive  Weimar. Goethe lui donne 
dner et s'exalte dans son entretien. Mrime revient dans la
conversation, de Vigny et d'autres talents. On a aussi beaucoup caus
sur Branger, dont Goethe a chaque jour dans la pense les incomparables
chansons. On discuta la question de savoir si les chansons joyeuses
d'amour taient prfrables aux chansons politiques. Goethe dit qu'en
gnral un sujet purement potique tait aussi prfrable  un sujet
politique que l'ternelle vrit de la nature l'est  une opinion de
parti.

Les Bourbons ne paraissent pas lui convenir: il est vrai que c'est
maintenant une race affaiblie! Et le Franais de nos jours veut sur le
trne de grandes qualits, quoiqu'il aime  partager le gouvernement
avec son chef et  dire aussi son mot  son tour.

Aprs dner, la socit se rpandit dans le jardin; Goethe me fit un
signe, et nous partmes en voiture pour faire le tour du bois par la
route de Tiefurt. Il fut, pendant la promenade, trs-affectueux et
trs-aimable. Il tait content d'avoir nou d'aussi heureuses relations
avec Ampre, et il s'en promettait les plus heureuses suites pour la
diffusion et la juste apprciation de la littrature allemande en
France.

Ampre, dit-il, a plac son esprit si haut qu'il a bien loin au-dessous
de lui tous les prjugs nationaux, toutes les apprhensions, toutes les
ides bornes de beaucoup de ses compatriotes; par l'esprit, c'est bien
plutt un citoyen du monde qu'un citoyen de Paris. Je vois venir le
temps o il y aura en France des milliers d'hommes qui penseront comme
lui.


XIV.

Voici une scne o l'me scientifique et pittoresque de Goethe se
dveloppe en libert. Lisons-le encore, avant d'arriver aux dernires
scnes de sa vie.

                                         Mercredi, 26 septembre 1827.

Ce matin Goethe m'avait invit  une promenade en voiture; nous devions
aller  la pointe d'Hottelstedt[27], sur la hauteur occidentale de
l'Ettersberg. La journe tait extrmement belle. En montant la colline,
nous ne pouvions marcher qu'au pas, et nous emes occasion de faire
diverses observations. Goethe remarqua dans les haies une troupe
d'oiseaux, et il me demanda si c'taient des alouettes.

[Note 27: C'est le point le plus lev des environs de Weimar.]

 grand et cher Goethe, pensai-je, toi qui as comme peu d'hommes
fouill dans la nature, tu me parais en ornithologie tre un
enfant!...--Ce sont des embrises et des passereaux, dis-je, et aussi
quelques fauvettes attardes qui, aprs leur mue, descendent des fourrs
de l'Ettersberg dans les jardins, dans les champs, et se prparent 
leur dpart; il n'y a pas l d'alouettes. Il n'est pas dans la nature de
l'alouette de se poser sur les buissons. L'alouette des champs ainsi que
l'alouette des airs monte vers le ciel, redescend vers la terre; en
automne, elle traverse l'espace par bandes et s'abat sur des champs de
chaume, mais jamais elle ne se posera sur une haie ou sur un buisson.
L'alouette des arbres aime la cime des grands arbres; elle s'lance de
l en chantant dans les airs, puis redescend sur la cime. Il y a aussi
une autre alouette que l'on trouve dans les lieux solitaires, au midi
des clairires; elle a un chant trs-tendre, qui rappelle le son de la
flte, mais plus mlancolique. Cette espce ne se trouve point sur
l'Ettersberg, qui est trop vivant et trop prs des habitations; elle ne
va pas d'ailleurs non plus sur les buissons.

--Ah! ah! vous paraissez en ces matires n'tre pas tout  fait un
apprenti.

--Je m'en suis occup avec got depuis mon enfance, et pour elles mes
yeux et mes oreilles ont toujours t ouverts. Le bois de l'Ettersberg a
peu d'endroits que je n'aie parcourus plusieurs fois. Quand j'entends
maintenant un chant, je peux dire de quel oiseau il vient. Et mme, si
on m'apporte un oiseau qui, ayant t mal soign dans sa captivit, a
perdu son plumage, je saurai lui rendre bien vite et les plumes et la
sant.

--Cela montre certes une grande habilet; je vous conseille de
persvrer srieusement dans vos tudes; avec votre vocation marque,
vous arriverez  d'excellents rsultats. Mais parlez-moi donc un peu de
la mue. Vous m'avez dit que les fauvettes descendent aprs la mue dans
les champs. La mue arrive-t-elle donc  une poque fixe, et tous les
oiseaux muent-ils ensemble?

--Chez la plupart des oiseaux la mue vient ds que la couvaison est
termine, c'est--dire ds que les petits de la dernire couve peuvent
se suffire  eux-mmes. Mais alors il s'agit de savoir si,  partir de
ce moment jusqu' son dpart, l'oiseau a le temps suffisant pour sa mue.
S'il l'a, il mue ici et part avec son plumage nouveau. S'il ne l'a pas,
il part avec son plumage ancien et ne mue que dans le Midi, plus
tard.--Car les oiseaux n'arrivent pas au printemps et ne partent pas 
l'automne tous en mme temps. La cause, c'est que chaque espce supporte
plus ou moins facilement le froid et l'intemprie. L'oiseau qui arrive
de bonne heure chez nous s'en va tard, et l'oiseau qui arrive tard s'en
va tt. Mme dans une seule famille, par exemple dans celle des
fauvettes, il y a de grandes diffrences. La fauvette  claquets ou la
petite meunire se fait entendre chez nous ds la fin de mars, quinze
jours plus tard viennent la fauvette  tte noire, le moine; puis,
environ une semaine aprs, le rossignol, et seulement  la fin d'avril
ou au commencement de mai, la fauvette grise. Tous ces oiseaux avec
leurs petits de la premire couve muent chez nous en aot; aussi on
prend ici,  la fin d'aot, de jeunes moines qui ont dj leur petite
tte noire. Mais les enfants de la dernire couve partent avec leur
premier plumage et ne muent que plus tard, dans les contres
mridionales; aussi, au commencement de septembre, on peut ici prendre
des moines mles qui ont encore leur petite tte rouge comme leur mre.

--La fauvette grise est-elle l'oiseau qui vient le plus tard chez nous,
ou d'autres viennent-ils encore aprs elle? demanda Goethe.

--L'oiseau moqueur jaune et le magnifique pirol jaune d'or, n'arrivent
que vers Pques. Tous deux partent aprs leur couvaison acheve, vers le
milieu d'aot, et ils muent dans le Sud. Si on les garde en cage, ils
muent en hiver; aussi ces oiseaux se gardent difficilement. Ils
demandent beaucoup de chaleur. Si on les suspend prs du pole, ils
dprissent par manque d'air nourrissant; si on les met prs de la
fentre, ils dprissent par suite du froid des longues nuits.

--On dit que la mue est une maladie, ou du moins qu'elle est
accompagne d'un affaiblissement du corps.

--Je ne saurais dire. C'est une augmentation de vie, qui se passe
trs-heureusement en plein air sans la moindre fatigue, et qui russit
aussi trs-bien  certains individus dans la chambre. J'ai eu des
fauvettes qui pendant toute la mue n'ont pas cess de chanter, ce qui
est signe d'une parfaite sant. Si un oiseau pendant la mue est maladif,
c'est qu'on le nourrit mal, que son eau est mauvaise, ou qu'il manque
d'air. S'il n'a pas dans la chambre assez de force pour muer, qu'on le
mette  l'air frais, il muera trs-bien. Un oiseau libre mue sans s'en
apercevoir, tant sa mue se fait doucement.

--Cependant vous sembliez dire que pendant leur mue les fauvettes se
retirent dans les fourres du bois?

--Elles ont certainement pendant ce temps besoin de quelques secours.
La nature agit avec tant de sagesse et de mesure, que jamais un oiseau
ne perd tout d'un coup assez de plumes pour ne plus pouvoir voler et
chercher sa nourriture. Mais cependant il peut arriver qu'un oiseau
perde ensemble par exemple la quatrime, la cinquime et la sixime
penne  chaque aile; il pourra bien voler encore, mais pas assez bien
pour chapper aux oiseaux de proie ses ennemis et surtout au
trs-rapide et trs-adroit hobereau; voil pourquoi les fourrs leur
sont utiles  ce moment.

--Cela se conoit. Est-ce que la mue marche galement et comme
symtriquement aux deux ailes?

--Autant que j'ai pu observer, sans aucun doute. Et c'est un bienfait.
Car si un oiseau perdait  l'aile gauche trois pennes sans les perdre
aussi  l'aile droite en mme temps, l'quilibre serait rompu et
l'oiseau ne serait plus le matre de ses mouvements. Il serait comme un
vaisseau qui a d'un ct les voiles trop lourdes et de l'autre ct les
voiles trop lgres.

--Je vois que l'on peut pntrer dans la nature du ct o l'on veut;
on trouve toujours une preuve de sagesse!...

Nous tions arrivs sur le haut de la colline, nous longions la fort
de pins qui la couvre. Nous passmes prs d'un tas de pierres. Goethe
fit arrter, me pria de descendre et de chercher un peu si je ne
trouverais pas quelques ptrifications. Je trouvai quelques coquilles et
quelques ammonites brises que je lui donnai en remontant en voiture.
Nous reprmes notre route.

Toujours la vieille mme histoire! dit-il; toujours le vieux sol
marin! Quand on est sur cette hauteur, et que l'on voit Weimar et tous
ces villages disperss alentour, cela semble un prodige que de se dire:
Il y a eu un temps o dans cette large valle se jouait la baleine. Et
cependant il en est ainsi, ou du moins c'est trs-vraisemblable. La
mouette, volant dans ce temps au-dessus de la mer qui a couvert ces
hauteurs, ne pensait gure que nous y passerions un jour tous deux en
voiture. Qui sait si dans des sicles la mouette ne volera pas de
nouveau au-dessus de ces collines?...

Nous tions tout  fait en haut  l'extrmit de la pointe de
l'Ettersberg; on ne voyait plus Weimar; mais devant nous,  nos pieds,
s'talait la large valle de l'Unstrut, seme de villes et de villages,
claire par le riant soleil du matin.

L on sera bien! dit Goethe en faisant arrter; voyons encore si un
petit djeuner dans ce bon air nous fera plaisir!

Frdric disposa le djeuner sur une petite minence de gazon. Les
lueurs matinales du soleil d'automne le plus pur rendaient splendide le
coup d'oeil dont on jouissait  cette place. Vers le sud et le
sud-ouest, on dcouvrait toute la chane de montagnes de la fort de
Thuringe;  l'ouest, au-del d'Erfurt, le chteau lev de Gotha et la
cime de l'Inselsberg; et vers le nord,  l'horizon, les montagnes
bleutres du Harz. Je pensais aux vers:

  Large, lev, sublime, le regard
  Se promne sur l'existence!...
  De montagne en montagne
  Flotte l'esprit ternel
  Qui pressent l'ternelle vie......

Nous nous assmes de faon  avoir devant nous, pendant notre djeuner,
la vue libre sur la moiti de la Thuringe.--Nous mangemes une couple de
perdrix rties, avec du pain blanc tendre, et nous bmes une bouteille
de trs-bon vin, en nous servant d'une coupe d'or, qui se replie sur
elle-mme et que Goethe emporte dans ces excursions, enferme dans un
tui de cuir jaune.

Je suis venu trs-souvent  cette place, dit-il, et ces dernires
annes, j'ai bien souvent pens que pour la dernire fois je contemplais
d'ici le royaume du monde et ses splendeurs. Mais tout en moi continue 
bien se maintenir, et j'espre que ce n'est pas aujourd'hui la dernire
fois que nous nous donnons ensemble une bonne journe. Nous viendrons 
l'avenir plus souvent ici.  rester dans la maison on se sent figer.
Ici, on se sent grand, libre comme la grande nature que l'on a devant
les yeux; on est comme on devrait tre toujours.--Je domine dans ce
moment une foule de points auxquels se rattachent les plus abondants
souvenirs d'une longue existence. Que n'ai-je pas fait pendant ma
jeunesse dans les montagnes d'Ilmenau! Et l-bas, dans le cher Erfurt,
que de belles aventures!  Gotha aussi, dans les premiers temps, je suis
all souvent et avec plaisir; mais depuis longtemps on ne m'y voit pour
ainsi dire plus.

--Depuis que je suis  Weimar, je ne me rappelle pas que vous vous y
soyez rendu.

--C'est ainsi que vont les choses, dit Goethe en riant. Je ne suis pas
l not au mieux. Voici l'histoire, je veux vous la raconter. Lorsque la
mre du duc rgnant tait encore dans toute sa jeunesse, j'allais l
trs-souvent. Un soir, j'tais seul avec elle, prenant le th, lorsque
les deux princes arrivent en sautant, pour prendre le th avec nous.
C'taient deux beaux enfants  cheveux blonds, de dix  douze ans. Hardi
comme je pouvais l'tre, je passai mes mains dans le chevelure de ces
deux princes, en leur disant: Eh bien, ttes  filasse, comment nous
portons-nous? Les gamins me regardrent avec de grands yeux, tout
tonns de mon audace, et ils ne me l'ont depuis jamais pardonne!--Je
ne raconte pas ce trait pour m'en glorifier; mais cet acte est tout 
fait dans ma nature. Jamais je n'ai eu beaucoup de respect pour la
condition pure de prince, quand elle n'est pas allie  une nature
solide et  la valeur personnelle. Je me sentais moi-mme si bien dans
mon tre, et je me sentais moi-mme si noble que, si l'on m'avait fait
prince, je n'aurais trouv l rien de bien tonnant.--Quand on m'a donn
des lettres de noblesse, bien des gens ont cru que je me sentirais lev
par elles. Entre nous, elles n'taient pour moi rien, rien du tout! Nous
autres patriciens de Francfort, nous nous sommes toujours tenus pour les
gaux des nobles, et, quand je reus le diplme, j'eus dans les mains ce
que depuis longtemps je possdais dj en esprit.

Aprs avoir encore bu un bon coup dans la coupe dore, nous nous
rendmes au pavillon de chasse d'Ettersberg, en faisant le tour de la
montagne. Goethe me fit ouvrir toutes les pices, et me montra la
chambre,  l'angle du premier tage, que Schiller avait habite quelque
temps.

Autrefois, me dit-il, nous avons pass ici plus d'une bonne journe.
Nous tions tous jeunes, ptulants, et, l't, c'taient des comdies
improvises, l'hiver, des danses, des promenades en traneaux aux
torches, etc.--Je veux vous montrer le htre sur lequel, il y a
cinquante ans, nous avons grav nos noms. Comme tout a chang, comme
tout a grandi!... Voil l'arbre! Vous voyez, il est encore magnifique!
On peut encore voir trace de nos noms, mais l'corce s'est tellement
resserre et gonfle qu'on ne les dcouvre presque plus. Ce htre tait
alors tout seul au milieu d'une place libre et bien sche. Le soleil
resplendissait gaiement tout alentour, et c'tait l que, dans les beaux
jours d't, nous improvisions nos farces. Maintenant cet endroit est
humide et dsagrable. Les buissons se sont changs en arbres pais, et
c'est  peine si on peut dcouvrir le magnifique htre de notre
jeunesse!...

Nous retournmes alors au chteau, et nous revnmes  Weimar.


XV.

On revint le soir  la conversation sur les _affinits lectives_.
Goethe dit:

Je me rappelle un trait des commencements de mon sjour  Weimar.
J'tais vite retomb amoureux. Aprs un long voyage, je venais de
rentrer  Weimar, mais j'tais toujours retenu  la cour jusqu' une
heure avance de la nuit, et je n'avais pu encore aller voir ma
bien-aime; notre liaison ayant dj attir l'attention, j'vitais
d'aller chez elle de jour, pour ne pas faire parler davantage. Mais le
quatrime ou cinquime soir, je ne peux plus rsister, et, avant d'y
avoir pens, je pars et je suis devant sa demeure. Je monte doucement
l'escalier, et j'allais entrer dans sa chambre quand j'entends,  un
bruit de voix, qu'elle n'est pas seule. Je redescends vite, et je me
mets  errer dans les rues, qui alors n'taient pas claires.--Plein de
passion et de colre, je marchai  travers la ville pendant une heure
environ, repassant sans cesse devant la maison de ma bien-aime et
souffrant d'un dsir ardent de la voir. Enfin, j'tais sur le point de
rentrer dans ma chambre solitaire, lorsque, en passant encore une fois
devant sa maison, je ne vois plus de lumire. Elle est sortie! pensai-je
alors, mais par cette obscurit, dans cette nuit, o est-elle alle? o
la rencontrer? Je me remets  parcourir les rues, et plusieurs fois il
me semble la reconnatre dans les personnes qui passent; mais, en
m'approchant, j'tais dtromp. J'avais dj,  cette poque, une foi
absolue  l'influence rciproque, et je pensais pouvoir l'amener vers
moi en le dsirant fortement. Je me croyais entour d'tres suprieurs
qui pouvaient diriger mes pas vers elle ou les siens vers moi, et je les
implorais. Quelle folie est la tienne! me dis-je ensuite, tu ne veux pas
aller la voir, et tu demandes des signes et des miracles! Cependant
j'tais arriv  l'esplanade, devant la petite maison que Schiller
habita plus tard; l, il me prit l'envie de revenir sur mes pas, vers le
palais, et de prendre une petite rue  droite. Je n'avais pas fait cent
pas dans cette direction que j'aperois une forme de femme tout  fait
ressemblante  celle que j'appelais. La rue n'tait claire que par
les lueurs qui sortaient  et l des fentres, et, comme dj des
apparences de ressemblance m'avaient tromp dans cette soire, je n'osai
pas arrter cette personne. Nous passmes tout  ct l'un de l'autre,
si prs que nos bras se touchrent; je m'arrtai, nous regardmes autour
de nous:

--Est-ce vous? dit-elle, et je reconnus sa voix chrie.

--Enfin! m'criai-je, et j'tais heureux  pleurer. Nos mains se
pressrent.

--Ah! dis-je, mon esprance ne m'a pas tromp. Je vous demandais, je
vous cherchais, quelque chose me disait que certainement je vous
trouverais; quel bonheur! Dieu soit lou! c'tait vrai!

--Mais, mchant, dit-elle, pourquoi n'tes-vous pas venu? J'ai appris
aujourd'hui par hasard que vous tes de retour dj depuis trois jours,
et toute l'aprs-midi j'ai pleur, croyant que vous m'aviez oublie. Il
y a une heure, je me suis sentie toute tourmente; j'avais un besoin de
vous voir que je ne peux vous exprimer. J'avais chez moi quelques amies;
il m'a sembl que leur visite durait une ternit. Enfin elles sont
parties; j'ai malgr moi pris mon chapeau et mon mantelet, et je me
suis vue pousse dehors, marchant dans la nuit sans savoir o j'allais.
Votre pense ne me quittait pas, et il me semblait que nous dussions
nous rencontrer.

Pendant que son coeur s'panchait ainsi, nos mains restaient l'une dans
l'autre, nous nous les serrions, et nous nous montrions mutuellement que
l'absence n'avait pas refroidi notre amour. Je l'accompagnai chez elle.
Elle monta l'escalier noir devant moi, me tenant par la main pour me
conduire. J'tais dans un inexprimable bonheur, non-seulement de la
revoir, mais de n'avoir pas t du dans ma foi  une influence
invisible.


XVI.

Quelques entretiens scientifiques sur les sciences naturelles.

Le lendemain nous tions levs de bon matin. En s'habillant, Goethe me
raconta un rve de sa nuit. Il s'tait vu transport  Goettingue, et
avait eu avec les professeurs qu'il y connat toute sorte d'entretiens
agrables. Nous bmes quelques tasses de caf et allmes visiter le
cabinet anatomique; nous vmes des squelettes d'animaux, entre autres
d'animaux antdiluviens, et des squelettes d'hommes des sicles passs.
Goethe observa que la forme des dents montre que ces squelettes
appartenaient  une race d'une grande moralit. Nous allmes ensuite 
l'observatoire, et le docteur Schroen nous montra de beaux instruments
dont il nous expliqua l'usage. Nous visitmes aussi avec grand intrt
le cabinet mtorologique, et Goethe loua beaucoup le docteur Schroen de
l'ordre qui rgnait partout. Puis nous descendmes dans le jardin;
Goethe avait fait disposer un petit djeuner dans un berceau sur une
table de pierre.

Vous ne savez gure, me dit-il,  quelle place curieuse nous nous
trouvons en ce moment. Ici a habit Schiller. Sous ce berceau,  cette
table de pierre, assis sur ces bancs maintenant presque briss, nous
avons souvent pris nos repas, en changeant de grandes et bonnes
paroles. Il avait alors trente ans, moi quarante; tous deux encore dans
notre plein essor; c'tait quelque chose! Tout cela passe, et s'en va,
car moi aussi je ne suis plus aujourd'hui celui que j'tais alors; mais
pour cette vieille terre, elle tient bon, et l'air, l'eau, le sol, tout
cela est rest comme autrefois!--Tout  l'heure, retournez donc chez
Schroen, et faites-vous montrer la mansarde que Schiller a habite.

Le djeuner, dans cet air pur et  cette heureuse place, nous parut
excellent: Schiller tait avec nous, du moins dans notre esprit, et
Goethe rappela encore avec bonheur maint bon souvenir de lui.

Je montai plus tard avec Schroen dans la mansarde de Schiller; on avait
des fentres une vue splendide. Vers le sud, on apercevait plusieurs
lieues du beau cours de la Saale qui se perd de temps en temps dans des
bouquets de bois. L'horizon tait immense; c'tait un endroit excellent
pour observer la marche des constellations, et on se disait qu'il n'y en
avait pas de meilleur pour composer tous les passages astronomiques et
astrologiques du _Wallenstein_.


XVII.

Pendant qu'ils djeunaient  l'ombre, Eckermann et lui, Eckermann lui
demande pourquoi le petit _coucou_ est nourri par des oiseaux qui ne
l'ont ni conu ni lev?

coutez Goethe:

C'est une vraie merveille; cependant on trouve des faits analogues, et
mme je souponne l une grande loi qui pntre profondment la nature
entire.--J'avais pris un jeune linot dj trop gros pour se laisser
nourrir par l'homme, mais trop petit aussi pour manger seul. Pendant une
demi-journe, je me donnai avec lui beaucoup de peine, mais il ne voulut
rien prendre de moi; je le mis alors avec un vieux linot, bon chanteur,
que j'avais dj en cage depuis des annes, et qui tait suspendu  ma
fentre, en dehors. Je me disais: En voyant manger son compagnon, le
petit l'imitera. Ce n'est pas l ce qu'il fit; il tourna son bec ouvert
vers le vieux linot, l'implorant par de petits cris et battant des
ailes; le vieux linot eut alors piti de lui, et il lui donna la becque
comme  son propre enfant.--Une autre fois on m'apporta une fauvette
dj grise et trois jeunes; je les mis ensemble dans une grande cage; la
vieille nourrissait les jeunes. Le jour suivant, on m'apporta deux
jeunes rossignols dj sortis du nid, que je mis aussi avec la fauvette
et qui furent adopts et nourris par elle. Aprs quelques jours, je mis
aussi quelques petits meuniers, presque prts  voler, et enfin un nid
de cinq jeunes moines. La fauvette les soigna tous en bonne mre. Elle
avait toujours le bec plein d'oeufs de fourmis, courant  tous les coins
de la vaste cage, toujours prsente l o s'ouvrait un gosier affam.
Bien plus! une des fauvettes, devenue dj grosse, se mit  donner la
becque aux oiseaux plus petits qu'elle; cela, il est vrai, un peu par
jeu et en enfant, mais cependant avec le dsir et le penchant bien
marqu d'imiter l'excellente mre.

--Nous sommes l devant quelque chose de divin, qui me remplit de joie
et de surprise, dit Goethe. Si cette nourriture donne ainsi  des tres
trangers est une loi qui s'tend  toute la nature, mainte nigme est
rsolue, et on peut dire avec assurance: Dieu a piti des jeunes
corbeaux orphelins qui crient vers lui.

--C'est certainement une loi gnrale, dis-je, car j'ai observ aussi
cette charit et cette piti pour les abandonns chez des oiseaux 
l'tat libre. L't dernier, j'avais pris prs de Tiefurt de jeunes
roitelets, qui semblaient avoir quitt leur nid tout rcemment, car ils
taient sept en range sur une branche, dans un buisson, et ils
prenaient la becque de leurs parents. Je mis les oiseaux dans mon
foulard, et j'allai dans un petit bois isol: L, me dis-je, tu pourras
tranquillement voir tes roitelets. Mais, lorsque j'ouvris mon mouchoir,
deux s'enfuirent, disparurent, et je ne pus les retrouver. Trois jours
aprs, je passe par hasard  la mme place; j'entends le cri d'un
rouge-gorge; supposant qu'il a dans le voisinage son nid, je le cherche
et le trouve. Mais quel fut mon tonnement, lorsque dans ce nid, prs de
deux petits rouges-gorges prts  voler bientt, je trouvai aussi mes
deux petits roitelets qui s'taient fourrs l bien  leur aise et qui
se faisaient nourrir par les vieux rouges-gorges! Cette trouvaille me
rendit extrmement heureux. Puisque vous tes si adroits, dis-je,
puisque vous savez si joliment vous tirer d'affaire, et que les bons
rouges-gorges vous ont accueilli si bien, je ne veux pas le moins du
monde troubler une hospitalit si amicale, et je vous souhaite tout le
bonheur possible.

--C'est l une des meilleures histoires sur les oiseaux que j'aie
jamais entendues, dit Goethe. Touchez l, et mes bravos pour vous et
pour vos heureuses observations! Celui qui les entend et ne croit pas 
Dieu,  celui-l Mose et les prophtes ne serviront  rien. C'est l ce
que j'appelle la toute-prsence de Dieu; au fond de tous les tres il a
dpos une parcelle de son amour infini; et dj dans les animaux se
montre en bouton ce qui, dans l'homme noble, s'panouit en fleur
splendide. Continuez vos tudes et vos observations! Vous paraissez y
avoir une chance toute particulire, et vous pourrez par la suite
arriver  des rsultats inapprciables.

Pendant que, devant notre table de pierre, nous avions ainsi une
conversation sur ces grands et srieux sujets, le soleil s'tait
approch peu  peu du sommet des collines qui s'tendaient devant nous 
l'occident. Goethe dcida notre dpart.--Nous traversmes vite Ina,
paymes notre aubergiste, et, aprs une courte visite chez les Frommann,
nous partmes pour Weimar.


XVIII.

La loi de l'amour se rvle dans la nature entire. Que Dieu est grand
et que sa bont gale partout sa grandeur!

La nature bien observe avait t le missionnaire de l'existence et de
la bont du Crateur suprme; il ne doutait plus de rien, et sa pit,
illumine par sa puissante imagination, lui paraphrasait partout les
phnomnes dans le catchisme de la cration.

Ici finit le premier volume.

Le second s'lve plus souvent et plus haut vers le ciel des
intelligences, et la belle et calme mort qui survient sans agonie et
sans angoisses l'endort sur le sein de Dieu.

Voil l'homme dont les sophistes actuels ont voulu faire un athe.

                                                            LAMARTINE.





End of the Project Gutenberg EBook of Cours Familier de Littrature (Volume
20), by Alphonse de Lamartine

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK COURS FAMILIER DE ***

***** This file should be named 37630-8.txt or 37630-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.org/3/7/6/3/37630/

Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
the Online Distributed Proofreading Team at
http://www.pgdp.net (This file was produced from images
generously made available by the Bibliothque nationale
de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
http://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
