Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0017, 24 Juin 1843, by Various

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Title: L'Illustration, No. 0017, 24 Juin 1843

Author: Various

Release Date: September 5, 2011 [EBook #37319]

Language: French

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L'ILLUSTRATION, NO. 0017, 24 JUIN 1843 ***




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L'Illustration, No. 0017, 24 Juin 1843



                               L'ILLUSTRATION,
                              JOURNAL UNIVERSEL

                     N 17. Vol. I.--SAMEDI 24 JUIN 1843.
                     Bureaux, rue de Seine, 33.--Rimprim.

        Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr.
        Prix de chaque N, 75 c.--La collection mensuelle, 2 fr. 75.

        Ab. pour les Dp.--3 mois. 9 fr.--6 mois. 17 fr.--Un an. 32 fr.
        pour l'tranger      --    10      --     20      --     40



SOMMAIRE.

Courrier de Paris. _Portraits de doa Francisca, princesse de
Joinville, de don Pedro II, empereur du Brsil, et de doa Juanaria, sa
soeur_.--Acadmie des sciences. Premier trimestre 1843.--Troubles en
Irlande (suite et fin). _Vue de la ville de Cork; Chteau de Dublin;
Rvolte au post-Office_.--_Le Major Anspech_, nouvelle, par M. Marc
Fournier, avec _une gravure_.--Ftes des environs de Paris. _Tombeau de
Jacques de Bourgoin et de messire Aymon  Corbeil; Fte de Corbeil; Jeux
du tourniquet et du Baquet  Saint-Germain; le jeu des Ciseaux, 
Nanterre; Conduite de la Rosire  la Mairie de Nanterre; Couronnement
de la Rosire_.--Promenade sur les fortifications de Paris (suite)
_Treize gravures_.--Ncrologie. Thomire. _Portrait de Thomire et trois
gravures._--Transport des diligences ordinaires sur les Chemins de Fer.
_Deux gravures_.--Bulletin bibliographique.--Annonces.--Modes. _Une
gravure_.--Amusements des Sciences. _Quatre gravures_.--Rbus.



Courrier de Paris.

L'anne 1843 aura t fconde en bndictions nuptiales pour la branche
cadette: tandis que la princesse Clmentine devenait duchesse de
Saxe-Cobourg, le prince de Joinville, son frre, demandait la main de
doa Francisca de Bragance, et Bragance et Orlans contractaient mariage
 Rio-Janeiro. Je ne sais ce qu'en pense la branche ane; mais voil
des hymens, comme disent les potes, qui prouvent que la branche cadette
a bonne envie de fructifier.

[Illustration: Doa Francisca de Bragance, princesse de Joinville.]

[Illustration: Don Pedro II, empereur du Brsil, frre de la princesse
de Joinville.]

Que les temps sont changs! Autrefois ces unions de princesses et de
princes auraient fait pousser, autour de l'autel nuptial, des moissons
d'odes, de dithyrambes et d'pithalames; aujourd'hui, elles n'ont pas
mme produit quelques rimes obscurment relgues dans les limbes du
_Moniteur_. Nous sommes  peu prs guris de la contagion de la posie
officielle; il nous reste encore assez d'autres maladies sans celle-l!
Trois personnes gagnent  cette gurison: la nation, le prince et le
pote.

Le mariage du prince de Joinville sort cependant des habitudes
froidement solennelles des mariages princiers; il a je ne sais quel air
d'entreprise amoureuse qui le rend plus aimable; on dirait qu'un peu de
posie romantique a pass par l. Il est certain, en effet, qu'avant
tout projet d'alliance, M. de Joinville aimait doa Francisca, et que
doa Francisca prouvait pour M. de Joinville un sentiment fort tendre.
Cette double affection tait ne pendant le rapide sjour du prince 
Rio-Janeiro, il y a deux ans, je crois.

Armer un vaisseau, traverser les mers, aborder  une cour lointaine,
pour y chercher une belle princesse dont on est pris, n'est-ce pas l
une aventure que rompt agrablement la rigueur habituelle de l'tiquette
diplomatique, et touche, par un certain ct galant, au beau Tristan de
Lonais et  l'Amadis des Gaules?

M. de Joinville et doa Francisca de Bragance ont fait une chose presque
inconnue dans le monde des rois et des reines, un mariage d'inclination!

En ce moment, la frgate _la Belle-Poule_ emporte les deux jeunes poux
vers la France. Bientt Paris saura si le Brsil, terrain fcond en
fleurs magnifiques et charmantes, produit des princesses semblables 
ses fleurs. Le jour o doa Francisca se montrera pour la premire fois
 l'Opra sera le jour d'preuve: l'arme des lorgnons et des binocles se
tendra sous les armes; et le lendemain les yeux, la taille, le teint, la
bouche, toute la personne de la princesse passera  l'ordre du jour des
boudoirs et des salons.

Si j'en crois un jeune Brsilien de mes amis, don Jos Alvarez Pedro
Manol, la princesse doa Francisca n'a rien  redouter de cette
curiosit parisienne. Don Jos Alvarez Pedro Manol me parlait encore
hier de ses adorables cheveux d'un blond dor, de son regard de feu, de
sa taille de liane, avec un ardeur toute brsilienne qui donne des
garanties.

[Illustration: Doa Juanaria, soeur de la princesse de Joinville.]

Don Jos Alvarez Pedro Manol n'est pas moins charm des grces de son
esprit et de son caractre. Il vante son intelligence et son humeur
enjoue. Doa Francisca, me disait-il, joint  toute cette humeur vive
et piquante beaucoup d'imagination et de sensibilit; et don Manol
m'en donnait la preuve que voici.

Doa Francisca aime avec passion les oiseaux et les fleurs;  force de
soins et de recherches, elle tait parvenue  peupler sa volire des
htes les plus charmants et les plus rares, mlodieux captifs au plumage
diapr. La jeune Francisca se plaisait  visiter ce bataillon ail,
peint des plus vives couleurs; un livre il la main, elle passait des
heures entires prs de ses oiseaux chris, mlant ainsi  sa lecture la
mlodie de leurs chansons. Un jour, un bruit sinistre vint la surprendre
au milieu de ces potiques loisirs: c'tait la nouvelle de la mort du
son pre, don Pedro Ier, arrive de Lisbonne. Doa Francisca versa
d'abondantes larmes; puis tout  coup, s'approchant de la volire, elle
en brisa la porte, disant que les chants joyeux ne convenaient pas  un
jour de deuil. Les prisonniers s'chappant par voles, gagnrent
l'espace et l'air libre avec mille gazouillements, et tout devint
silencieux et triste autour de doa Francisca, triste comme son coeur
filial.

Si don Jos Alvarez Pedro Manol loue la grce et l'amabilit de doa
Francisca, il n'est pas moins charm de doa Juanaria, sa soeur ane,
et de son frre don Pedro II empereur du Brsil. On voit que don Jos
Alvarez Pedro Manol adore toute la famille; mais son adoration
s'explique par des causes diffrentes: dans doa Francisca il aime, nous
l'avons vu, l'enjouement et la vivacit; doa Juanaria lui plat, au
contraire, par un certain air srieux et prudent qui n'te rien  sa
beaut; doa Francisca, en un mot, est plutt faite pour devenir une
charmante Parisienne, et doa Juanaria pour rester reine ou
impratrice.

Quant  l'empereur don Pedro II, empereur de dix-huit ans, don Jos
Pedro Alvarez Manol le traite avec la mme munificence; quoi qu'on en
ait pu dire, il lui accorde la rsolution et l'activit, le dclarant
trs-instruit, pour son ge du moins, grand amateur de lecture et ferr
sur la gographie et l'histoire,--Il est bon qu'un empereur sache
l'histoire, et surtout qu'il en profite!

Maintenant faut-il se fier  mon ami don Jos Pedro Alvarez Manol?
Est-ce un peintre, comme il y en a tant, qui flatte ses modles, ou don
Jos Pedro Alvarez Manol fait-il des portraits ressemblants? Pour ce
qui regarde doa Francisca, nous en jugerons bientt par nos propres
yeux. Quant  doa Juanaria et  l'empereur don Pedro II, nous ne sommes
pas encore rsolu, pour vrifier le fait, et entreprendre le voyage du
Brsil[1].

[Note 1: Les portraits que nous donnons en premire page, sont les
copies fidles de trois lithographies publies  Rio-Janeiro, et fort
rares en France.]

--L'Acadmie-Franaise vient d'arrter la liste des vainqueurs au prix
Montyon; mademoiselle Bertin, M. Agnor Gasparin, mademoiselle Allais
Martin, mademoiselle Flicie Aysac, ont remport la palme dans le
champ-clos de la littrature morale; 1,000 fr.  l'une, 1,500 fr. 
l'autre, 2,000  celle-ci et  celle-l, tel est le total de cette
distribution acadmique. Ces couronnes seront dcernes dans la sance
solennelle du mois d'aot, en mme temps que les prix d'loquence et de
posie. Alors, M. le secrtaire perptuel nous expliquera sans doute
comment madame Agnor Gasparin a pour 1,000 fr. de moralit de plus que
mademoiselle Anas Martin, et mademoiselle Flicie Aysac 500 fr,
seulement. Dans une matire aussi dlicate, je suis pour l'galit des
rcompenses; rien ne me parait moins propre  honorer vritablement la
vertu que ce systme de tarif et cet tablissement de poids et mesures.
La belle chose que de peser la morale et de l'estimer par francs et
deniers! A vingt sous cette morale! A cinquante centimes cette autre!
Nous en achetons  tous prix; nous en vendons au mtre et au millimtre.
Entrez, messieurs! entrez, mesdames!

Il est bon de remarquer que quatre femmes ont obtenu ces quatre prix
rservs aux ouvrages les plus utiles aux moeurs, selon l'expression de
M. de Montyon. Nous en sommes ravi pour notre compte; si la morale est
enseigne par ces dames, il y a plus de chances pour qu'elle fasse des
proslytes. Loin de nous donc de constater cette quadruple victoire
fminine pour nous en plaindre! elle nous fournit seulement une preuve
nouvelle de la conqute entreprise par la robe sur l'habit, dans toutes
les voies de la littrature, conqute que nous avons dj plus d'une
fois signale. Madame Collet-Revoil, la premire, a dbusqu l'homme du
prix de posie; mesdames Gasparin, Bertin, Martin, Aysac, viennent de
lui enlever le prix de morale  la pointe de la plume. Ainsi, quand nous
voudrons un peu de rimes et de moeurs, il faudra tendre la main  ces
demoiselles et  ces dames acadmiques, et leur demander la charit.

Un homme,--qui le croirait?--se fait le complice de cet envahissement
universel et littraire de la femme; il complote un projet qui doit
l'tendre et le consolider. Cet homme, transfuge du parti barbu, est M.
le comte de Castellane. Qui n'a pas entendu parler de M. de Castellane?
Il y a trois raisons principales pour qu'on parle de M. le comte; il est
trs-riche, il n'est pas trs-jeune, il a une trs-jolie femme; M. de
Castellane, en outre, a des gots de Mcne qui lui ont fait une
renomm. Son magnifique htel du faubourg Saint-Honor s'est donn
longtemps des airs de Conservatoire au petit pied, cole de chant et de
dclamation. La tragdie, la comdie, l'opra-comique, envoyaient au
thtre Castellane leurs nourrissons au maillot. Pendant plusieurs
annes, l'art dramatique a profit de ces encouragements et de cette
hospitalit de M. de Castellane... pour boire du punch et prendre
d'excellentes glaces.

M. de Castellane (on en cherchait la raison) avait tout  coup renonc 
ces soires dramatico-punches; c'est qu'il se prparait  une grande
entreprise. Mdit  loisir, mri avec soin, le projet de M. de
Castellane est prs d'clore. Il ne s'agit plus de donner le biberon 
des Alcestes,  des Climnes,  des Achilles,  des Clytemnestres en
herbe, M. le comte a des vises hautes; la gloire de Richelieu l'empche
de dormir. Comme le fameux cardinal. M. de Castellane veut fonder une
acadmie, l'acadmie de Richelieu, au sexe prs; je veux dire que M. le
comte jette en ce moment les bases d'une acadmie de femmes. M. de
Castellane a t frapp, comme nous, du prodigieux accroissement des
gnies en cotillon et des muses de tout ge et de toute espce. Son
acadmie est destine  leur ouvrir un temple. On y entrera par
l'lection, comme  l'Acadmie-Franaise, et le chiffre des lues ne
dpassera pas quarante. Le rglement est encore un secret; nous le
publierons ds qu'il nous sera connu. Tout ce que nous en savons, c'est
que l'article concernant le costume d'acadmicienne dclare que le
bas-bleu est de rigueur.

Un nouveau journal politique et littraire vient de paratre sous le
titre du _Parisien_. Celle feuille quotidienne se vend deux sous. Que
voulez-vous? elle ne s'estime pas davantage; il y a tant de gens et de
journaux qui se surfont! _Le Parisien_ a imagin une manire originale
de se faire lire et de gagner une clientle: il s'est mis en dpt et se
distribue chez tous les piciers. Ds le matin la boutique du coin
reoit sa pacotille de littrature et de politique  dix centimes; _le
Parisien_ commence sa journe par o la plupart de ses confrres la
finissent: il va du premier coup  l'picerie; cela s'appelle marcher
droit  son but. Les portires y mordent, et prennent tous les jours
pour un sou de fromage et pour deux sous de _Parisien_.

--Regniard et La Bruyre ont trac de main de matres le portrait du
distrait; voici un trait digne de complter la peinture: Saint-A.... est
l'original auquel je l'emprunte. Saint-A.... pousse la distraction au
del de toute ide; Regniard n'a fait qu'une comdie et La Bruyre une
esquisse; je pourrais en faire vingt avec les distractions de
Saint-A..... mais ce n'est pas mon envie; je me contenterai de dire que
dix fois Saint-A.... faillit se jeter par la fentre, croyant entrer par
la porte.

Avant-hier, passant, accompagn de Saint-A...., sur le pont
d'Austerlitz, je m'aperus que mon original ramassait un petit caillou
qu'il se mit  rouler et  faire sauter dans sa main. Au mme instant je
lui demandai: Quelle heure est-il? Saint-A.... tira sa montre et me
rpondit: Deux heures. Nous n'avions pas fait deux pas, que mon homme
s'arrta tout  coup, et, rejetant son bras droit en arrire, lana dans
l'air avec force quelque chose qui franchit le pont, tomba dans la Seine
et s'engloutit dans l'eau bouillante. Qu'est-ce cela? dis-je en
m'approchant! de Saint-A...--C'est un caillou dont j'ai gratifi le
fleuve, me rpondit-il du plus beau sang-froid.--Eh! malheureux, c'est
ta montre! En effet, le distrait venait de faire  la Seine cadeau
d'une superbe brguet  rptition. Avis aux pcheurs  la ligne!

--La chronique des vols de la semaine a racont l'entreprise effronte
de quatre bandits qui se sont introduits chez un de nos ministres vers
la chute du jour. Exercer  la barbe du gouvernement, n'est-ce pas le
_nec plus ultra_ de l'audace larronne? Mais enfin voil nos fripons
matres du champ de bataille; ils rdent, ils cherchent, ils prennent;
un bruit venu du dehors leur donne l'veil et les met en fuite avant
qu'ils aient eu le temps de s'emparer du plus riche butin; quelques
chemises, quelques gilets, deux ou trois habits, sont tout le fruit de
leur rapine. Le lendemain, le commissaire de police dressant son
procs-verbal aperoit une culotte suspendue  un arbre du jardin par o
la bande s'tait enfuie; culotte vole dans cette expdition, mais
ddaigne et laisse l par les voleurs. Quoi donc! est-ce que le
ministre mriterait le reproche que saint loi adresse au bon roi
Dagobert?

--Comme on fait voyager les renommes! Tout le monde croit, depuis un
mois, George Sand parti pour l'Orient; tous les journaux de Paris l'ont
affirm, tous les journaux de province l'ont rpt, tous les journaux
de l'Europe vont le redire, tous les journaux du monde l'auront imprim
dans quelques mois; eh bien! Paris, l'Europe et le monde auront chang
une fausse nouvelle; non-seulement George Sand n'est pas en route pour
Constantinople; mais il ne songe mme pas  partir. Tandis qu'on le fait
naviguer sur le Danube ou sur le Bosphore, et que dj peut-tre on
publie le rcit de sa visite au srail et de son entrevue avec
Abdul-Mjid, George Sand est tranquillement retir dans son chteau de
Nohant, recueilli en lui-mme et sollicitant de son gnie une oeuvre
nouvelle, une de ces crations originales et puissantes qui intressent
si fortement l'esprit, meuvent le coeur, et n'ouvriront certes pas 
George Sand les portes de l'acadmie de M. de Castellane.

--Si l'illustre auteur d'_Indiana_ reste dans son chteau, d'autres
portes et d'autres romanciers voyagent. M. de Chateaubriand vient de
partir pour les eaux; M. de Lamartine doit, dit-on, le rejoindre: il
n'est pas jusqu' M. Victor Hugo qui ne se prpare  quitter les vieux
piliers de la place Royale, pour aller quelque part faire prendre l'air
 son gnie. M. Victor Hugo retournerait-il sur le Rhin? Qu'il n'en
rapporte pas des _Burgraves_, au nom du ciel!

--On va en Angleterre, en Allemagne, aux Pyrnes, aux Alpes, en Italie;
c'est un excellent moment pour se munir de l'_Itinraire de la Suisse_,
par M. Adolphe Joanne. La rputation de ce livre prcieux est faite
depuis longtemps, et nous n'avons pas  y travailler ici: le seul dfaut
que je lui trouve, a dit un voyageur en Suisse, c'est d'tre trop exact.
Le mot est mrit. Cet itinraire damn vous met en effet le pied tout
juste  l'endroit o il faut le poser: les villes, les routes, les
chemins, les sentiers, les excellents htels, les montagnes, les
plaines, les valles, les fleuves, les ruisseaux, vous avez tout cela
exactement dans votre poche, grce  M. Adolphe Joanne, ce dieu des
itinraires. M. Joanne ne vous laisse rien  deviner; impossible d'avoir
avec lui le plaisir de s'garer et de faire un mauvais pas. Se servir du
livre de M. Adolphe Joanne, c'est dj beaucoup; mais voyager avec M.
Adolphe Joanne lui-mme, voil le vrai bonheur! ce bonheur je l'ai eu;
or, comme tout le monde ne saurait aspirer  une telle flicit,
l'_Itinraire_  dfaut de l'auteur lui-mme, est une grande et utile
compensation, que je conseille.

--On nous crit de Saint-Ptersbourg; Rubini est ici depuis quelque
temps; il assistait dernirement  une reprsentation des comdiens
franais; l'Empereur tait dans sa loge. S. M., informe de la prsence
du clbre tnor, l'envoya mander. Eh bien! monsieur Rubini, lui dit-il
en le voyant, vous venez: donc nous voir, nous autres sauvages; c'est
Amphion ou Orphe au milieu des tigres et des ours, vont dire vos
spirituels feuilletons parisiens. Soit! monsieur Rubini mais vous voici,
et vous ne nous quitterez pas sans nous avoir civiliss. Rubini
s'inclinait avec toute la grce d'un tnor.--Alors l'empereur lui
dclara qu'il avait rsolu d'tablir un thtre italien 
Saint-Ptersbourg, et que c'tait  lui, Rubini, qu'il confiait
l'entreprise.--Sire, dit Rubini, je ne chante plus, j'ai abdiqu.--Vous
chanterez, monsieur Rubini, et vous me ferez un thtre italien;
l'Empereur vous en prie.--Comment rsister  cette prire de toutes les
Russies? Rubini a cd, Rubini chantera, Rubini dotera la Russie de la
fioriture et de la cavatine; incessamment Saint-Ptersbourg sera un
furieux dilettante. Il ne lui manquait plus que cela!

--Peut-tre se rappelle-t-on la nouvelle que nous avons dernirement
donne de l'arrive  Paris d'un cor, ou plutt d'un _corniste_
merveilleux; tout en louant le talent extraordinaire de M. Vivier,--et
c'tait pour lui le point principal,--nous avions hasard quelques
dtails sur les commencements de ce jeune artiste: M. Vivier tait 
Lyon simple commis marchand, lorsque le got de la musique s'veilla en
lui. Voil ce que nous avions dit ou  peu prs; il parait que cette
qualit de commis marchand a dplu  M. Vivier ou  quelqu'un des siens;
le _corniste_ nous prie de rectifier le fait, en annonant qu'il n'a
jamais appartenu au commerce, mais  l'administration des contributions
indirectes. Puisque cela fait plaisir  M. Vivier, nous dclarons qu'il
tait commis de ceci, au lieu d'tre commis de cela; mais nous ne voyons
pas ce que M. Vivier y gagne. Nous engageons cependant M. Vivier  lire
_le Philosophe sans le savoir_ il y trouvera une tirade sur le commerce,
qui le fera peut-tre revenir au commis marchand.

--Le faubourg Saint-Germain est en rumeur depuis quelques jours, o s'y
passe une aventure dont le hros infortun est un de ces hommes  bonnes
fortunes qui ne doutent de rien, et sont souvent dupes de leur vanit et
de leur audace mme. Voici le fait:

Le jeune comte de B... poursuivait, depuis un mois, de ses impertinentes
attaques, la jolie madame C... de N... Il faut vous dire que madame C...
de N... tout rcemment marie, adore son mari, homme de coeur et
d'esprit. D'abord la jeune femme s'amusa des prtentions de M. de B...;
celui-ci, comme tous les fats, s'y trompa, et se crut aim ou tout prs
de l'tre. Un soir, avec une incroyable impudence, il escalada un mur du
jardin et se glissa dans la chambre  coucher de madame C... de N...; un
valet le vit, le reconnut, et vint avertir sa matresse; celle-ci,
effraye, envoya chercher son mari et lui confia l'insolent guet-apens
du comte. Mais de grce, point de bruit et point de violence, dit-elle
toute ple et mue.--Sois tranquille, je traiterai le drle comme il le
mrite. C... de N... descend l'escalier tranquillement, ouvre la porte
de la chambre de sa femme; de B... surpris, arrive  sa rencontre. Le
mari, sans s'mouvoir, s'approche de lui le plus prs possible, et,
levant le talon de sa botte, il lui marche rudement sur le pied. La
douleur est si vive, que de B... pousse un cri. Mille pardons, dit le
mari du ton de la plus exquise politesse, mais je ne pensais pas qu'il
dt y avoir ici un autre pied que le mien.

On ajoute que de B... s'est content de partir le lendemain pour Naples.



Acadmie des Sciences.

COMPTE-RENDU DES TRAVAUX DU PREMIER TRIMESTREDE 1843.

(Suite et fin.--Voir pages 217 et 234)


SCIENCES MATHMATIQUES.

_Haute analyses_--Le plus fcond des gomtres de nos jours, M. Gauchy, a
lu  l'Acadmie, dans le premier trimestre de cette anne, sept ou huit
mmoires importants de haute analyse dont il ne nous est pas possible de
donner ici une ide.

M. Liouville a lu aussi, sur la mcanique rationnelle, deux mmoires
riches en rsultats curieux. Parmi les autres communications faites 
l'Acadmie sur les hautes mathmatiques il nous suffira de mentionner
celles de MM. Binet, Gascheau, Brassine, Frizon, etc.

_Histoire de l'arithmtique._--Mais nous devons une mention spciale aux
beaux travaux de M. Chasles sur l'histoire des mathmatiques au
Moyen-Age, et notamment sur l'introduction du systme de numration que
l'on a improprement attribu pendant si longtemps aux Arabes. M. Chasles
interprtant un passage de la gomtrie de Boce avec plus de soin et de
critique qu'on ne l'avait fait avant lui avait rendu trs-plausible
l'opinion dj mise avant lui que ce passage indiquait rellement
l'emploi d'un systme de numration tout  fait analogue au ntre,
chaque chiffre plac  la gauche d'un autre marquant des collections
d'units dix fois plus fortes. La traduction qu'il vient de donner du
trait de l'Abacus de Gerbert, et les savants commentaires dont il l'a
accompagn, ne peuvent plus laisser de doutes aujourd'hui sur
l'anciennet du systme actuel de numration dans l'Occident, o il
s'est conserv par l'cole pythagorienne jusqu' l'poque o il est
devenu vulgaire. Ainsi se trouvent rfutes victorieusement les
prtentions d'un savant, assurment fort vers en cette matire, avait
cru devoir lever en faveur de Lonard de Pise. L'_Abacus_ de ce
gomtre n'a paru qu'en 1262; et notre Gerbert, n en Auvergne, comme on
sait, fut lu pape sous le nom de Sylvestre II en 999. C'est donc un de
nos compatriotes, trop oubli par les historiens modernes, mais dont la
haute influence sur son sicle ne saurait tre trop apprcie, qui il le
plus contribu  rpandre l'tude des sciences mathmatiques  une
poque de barbarie, et  prparer, par la vulgarisation d'un systme
convenable de numration, les progrs des sicles suivants.

_Dcs et nominations._--M. Puissant, auquel la nouvelle carte de France
doit tout, est mort le 10 janvier dernier; il a t remplac dans la
section de gomtrie par M. Lain, auquel ses beaux travaux sur la
thorie mathmatique de la chaleur sur l'analyse indtermine, sur la
mcanique, lui mritaient depuis longtemps cet honneur.

M. Hansen, de Gotta, a t nomm correspondant de la section de
gomtrie.

V.--ASTRONOMIE.

_Comtes_.-L'apparition de la grande comte a t l'vnement
astronomique le plus important du dernier trimestre. Nous avons dj
parl de cet astre, et nous en avons donn la figure (p. 64). Il nous
suffira donc d'ajouter que la dtermination de l'orbite de cet astre a
fait reconnatre diverses particularits trs-curieuses qui le placent
au nombre des plus remarquables que l'on ait jamais observs. Ainsi,
d'abord, notre comte s'est plus approcher du soleil qu'aucune autre,
mme que celle de 1680. Lorsqu'elle tait  son _prihlie_,
c'est--dire  sa moindre distance au soleil, elle se mouvait avec une
vitesse gale  huit cent trente-deux fois celle d'un boulet au sortir
du canon. Elle est venue s'interposer, le 27 fvrier, entre le soleil et
la terre, et elle avait pass derrire le soleil le mme jour. La
longueur de sa queue tait d'environ 236 millions de kilomtres, et si
cette queue avait t seulement deux fois plus large, elle aurait
infailliblement rencontr notre globe.--La comte a t visible en plein
midi, dans quelques villes d'Italie, au commencement de mars.--On a
quelque raison de croire qu'elle a dj t vue antrieurement, mais il
n'y a rien de certain  ce sujet.

M. Laugier a communiqu les phmrides de la comte qu'il a dcouverte
 Paris le 28 octobre 1842. Cette comte qui, vers la fin du mois de
novembre, a quitt la rgion du ciel visible  Paris, y est revenue dans
la premire semaine de fvrier; mais les circonstances ont t trop
dfavorables pour qu'elle ait pu tre aperue.

_Mouvement du soleil dans l'espace._--Une des questions les plus propres
 captiver l'attention des savants et des gens du monde eux-mmes, est
celle de la position relative de notre systme plantaire dans l'espace,
et du mouvement propre dont il est dou. Ce mouvement,  raison du
prodigieux loignement des toiles ne devient sensible qu'au bout d'un
grand nombre d'annes; mais il ne peut plus tre mis en doute
aujourd'hui. Mettant  profit les donnes que les observations ont
accumules. M. Bravais, professeur d'astronomie  la Facult des
Sciences de Lyon, a soumis un calcul la recherche de la direction et de
la vitesse de ce mouvement dans l'espace. Ce calcul, un des plus
intressants qui puissent se prsenter dans la mcanique cleste, l'a
conduit  un rsultat qui diffrent trs-peu de celui auquel M.
Argelander, habile astronome allemand, tait arriv par une mthode
entirement diffrente. Et comme les hypothses que l'un et l'autre
avaient t obligs de faire pour suppler  l'insuffisance de certaines
donnes, pchent en sens contraire, il est extrmement probable que la
vrit doit tre comprise entre ces deux rsultats.

M. Bravais est dj connu du monde savant par les rsultats remarquables
auxquels il est parvenu sur le mode d'insertion des feuilles autour des
tiges; par la riche moisson d'observations astronomiques gologiques,
mtorologiques et magntiques qu'il a recueillies comme membre de la
commission du Nord; par ses recherches sur la gomtrie pure et sur le
calcul des probabilits,--Le nouveau travail dont nous venons de donner
un aperu justifie les paroles par lesquelles feu M. Savary
caractrisait M. Bravais ds 1838, lorsqu'il le dsignait  l'Acadmie
comme aussi capable de bien discuter ses observations mie de les bien
faire, qualits dont la runion a toujours t fort rare.

_L'Atlas des phnomnes clestes_ pour 1843, par M. Dien, mrite d'tre
signal aux amateurs d'astronomie, qui y trouveront la marche des
plantes au travers du ciel toil et tous les phnomnes clestes de
quelque importance.

VI.--GOLOGIE ET MINRALOGIE.

_Minraux curieux._--Le catalogue dj si nombreux des espces minrales
a t enrichi d'une nouvelle espce que M. Dufrenoy, qui l'a analyse,
appelle _arsenio-sidrite_. C'est un arsniate de fer trouv dans la
mine de manganse de la Romanche, prs Mareuil.

Ou a mis sous les yeux de l'Acadmie des chantillons remarquables de
diamant. Les uns consistent en petits cristaux encore adhrents  leur
gangue, qui est un prs quartzeux; ils proviennent du Brsil. Un autre
est un minral noir trs-dur achet  Borno. On voulait s'assurer, par
certaines expriences de polarisation, que ce minral est bien un
diamant, et pour cela il fallait y dterminer une petite facette
polie.--Mais aprs un travail continu de vingt-quatre heures, un des
plus habiles lapidaires de Paris n'a pas russi  mousser une seule des
pointes dont la surface du minral est recouverte, et sa roue mme a
beaucoup souffert de cet essai. M. Dumas, aprs avoir examin
l'chantillon, a pens que ce minral est un _diamant de nature,_ nom
qu'on donne dans le commerce  des diamants qui ne sont susceptibles ni
de se polir ni de se cliver, et qu'on rserve pour faire la poudre de
diamants.

Les minraux prcieux semblent s'tre donn rendez-vous  l'Acadmie,
car M. de Humboldt lui a communiqu une notice trs-intressante sur une
ppite d'or vraiment monstrueuse, trouve le 7 novembre dernier sur la
pointe asiatique de la partie mridionale de l'Oural. Cette ppite pse
plus de trente-six kilogrammes; c'est aujourd'hui la plus grande qui
soit connue. Celle qui fut dcouverte en 1721 aux tats-Unis dans le
comt d'Anson, monts Allganys, Caroline du Nord, pse vingt-un
kilogrammes sept cents grammes..

_Recherches sur le diluvium._--On sait quelle importance les travaux de
M. Agassiz et de Charpentier ont donne aux glaciers, depuis quelques
annes, pour l'explication de certains phnomnes gologiques. C'est 
leur action que ces savants attribuent le poli et les stries que l'on
observe sur certaines roches des Alpes et d'autres chanes de montagnes,
aussi bien que le transport des blues erratiques, souvent normes, que
l'on trouve parfois  une grande hauteur sur le versant du Jura qui
regarde les Alpes. Les gologues sont encore trs-diviss sur ces
questions, et en France comme en Allemagne, la thorie des glaciers a
rencontr d'ardents adversaires. Dans ce nombre il faut ranger MM. de
Collegne et Fournet, qui ont adress  l'Acadmie des mmoires, l'un sur
les terrains diluviens des Pyrnes, l'autre sur le diluvium de la
France. Nous ne prtendons en aucune faon nier les conclusions
auxquelles ces messieurs sont parvenus, en refusant aux glaciers toute
influence sur la production du phnomne diluvien dans les localits
qu'ils ont dcrites; nous ferons seulement observer qu'ils donneraient 
leurs rfutations de l'hypothse glaciale beaucoup plus de force, s'il
les appliquaient aux Alpes elles-mmes, et notamment aux nombreux
exemples sur lesquels MM, Agassiz et de Charpentier ont bas leur
thorie. Les savants suisses mritent bien qu'on leur fasse l'honneur
d'aller les attaquer et les battre sur leur propre terrain. Jusqu' ce
que quelque habile gologue franais se soit dvou  une expdition de
ce genre, les glaciers pourraient bien gagner encore bon nombre de
proslytes.

Dans une note sur le phnomne erratique du nord de l'Europe, M.
Daubre, ingnieur des mines, comme M. Fournet, et comme lui professeur
 une facult des sciences s'est montr beaucoup plus rserv en ce qui
concerne les causes.

Il a constat que, dans les Alpes Scandinaves, les traces de transport
et de frottement divergent,  partir des rgions culminantes, en se
rapprochant des lignes des plus grandes pentes du massif. MM. Keilhau et
Siljestroem avaient fait la mme observation en d'autres points du
massif, M. Daubre a aussi t conduit  signaler plusieurs
exhaussements et abaissements alternatifs du sol de la presqu'le
Scandinave.

_Palontologie._--M. Brougniart a lu un rapport trs-favorable sur un
mmoire de M. Alcide d'Orbigny, intitul; _Coquilles fossiles de
Colombie, recueillies par M. Boussigneault._ M. d'Origny est arriv 
reconnatre l'existence du terrain crtac dans cette partie de
l'Amrique mridionale, conformment aux conclusions de M. de Buch.

_Nouvelle carte gologique._--Nous avons vu avec lui vif intrt la
nouvelle carte gognostique du plateau tertiaire parisien que M. Paulin,
secrtaire de la Socit de Gologie, a prsent  l'Acadmie. La
perfection du coloriage fait honneur  M Kaeppelin,
imprimeur-lithographe, comme l'exactitude des dtails et la beaut du
dessin  l'auteur de cette carte.

VII.--MCANIQUE APPLIQUE.

_Machines  vapeur._--La thorie de la machine  vapeur n'avait jamais
t prsente que d'une manire inexacte jusque vers 1837; aussi les
rsultats des calculs ne concordaient-ils jamais avec ceux de
l'exprience, qu' condition d'tre multiplis par un certain
coefficient numrique, variant de 0,5  0,6 suivant l'tat d'entretien,
et le systme de construction de la machine. La thorie nouvelle,
propose il y a quelques annes par M. de Paudour, n'est nullement
sujette  cet inconvnient, et ses consquences sont parfaitement
d'accord avec celles de l'exprience. Il vient de la soumettre  une
nouvelle preuve dcisive, en comparant les rsultats auxquels elle
conduit avec ceux que l'on observe directement sur l'effet et utile des
machines de Cornouailles  simple effet: les diffrences constates sont
sans importance.

La navigation  vapeur est destine  prendre un si grand accroissement,
qu'il est de la plus haute importance pour les constructeurs de machines
 vapeur et de maires d'avoir un moyen simple et exact de mesurer le
travail de ces machines, servant de moteurs aux btiments, et la
rsistante que ceux-ci prouvent dans leur marche. Un moyen vient d'tre
fourni par M. Cailledon, dont le travail a t le sujet d'un rapport
trs-favorable de M. Coriolis.

VIII.--TECHNOLOGIE.

Aucune des communications faites  l'Acadmie n'a t accompagne d'un
extrait dans les comptes-rendus officiels, ni suivie d'un rapport, 
l'exception d'une seule. L'Acadmie, sur la proposition de M. Thnard, a
approuv des tableaux imprims et coloris, sur une grande chelle, par
M. Knabt comme utiles  l'enseignement de la mcanique, de la physique,
de la chimie, etc.

IX.--SCIENCES CONOMIQUES.

Caisses d'pargne.--M. Charles Dupin a communiqu ses recherches sur le
dveloppement de la Caisse d'pargne de Paris, et leur influence sur la
population parisienne. Bien qu'au nombre des optimistes assez disposs 
prconiser ce qui est l'honorable acadmicien a fait preuve
d'impartialit en plaant en regard du progrs qu'il signale des faits
bien affligeants. Sa conclusion dernire, en ce qui concerne les
dposants actuels, est qu'ils persistant encore  ne conserver leur
dpt que pendant cinq ans et demi, valeur moyenne; de sorte que,
dit-il, la Caisse d'pargne, au lieu d'tre le trsor d'un peuple n' est
en ralit, pour la masse, _que la lanterne magique de ses conomies._

_Statistique agricole_--Dans une note intressante M. de Gaumont a
signal les avantages qu'offrait une carte agronomique de la France. La
belle carte gologique de MM. Duhmy et lie de Beaumont servirait de
base  la statistique et a lu dlimitation des rgions des rgions
agricoles, puisque celles-ci ont, en gnral, une connexion intime avec
les formations gologiques. M. de Gaumont a nonc quelques rsultats
curieux tenu concernant l'influence de la nature des terrains sur la
qualit des produits.

_Agriculture._--M. Leclerc; l'homme avait prsent  l'Acadmie un
Mmoire sur l'agriculture de l'ouest de la France.. M. de Gasparin a lu,
sur ce Mmoire, un rapport trs favorable, qu'il termine ainsi: Nous
osons affirmer que l'on n'a rien publi encore de plus complet et de
plus satisfaisant en agriculture descriptive, et nous faisons de voeux
pour que l'auteur hte l'impression de son travail, qu'il destine  la
publicit.



Troubles en Irlande. (Voir page 225.)

Dans un prcdent numro, nous avons trac  grands traits l'histoire du
mouvement politique en Irlande; nous avons rappel ses souffrances
sculaires, ses rvoltes, ses lents et tardifs succs. Aprs la victoire
momentane des volontaires, victoire qui rtablit l'indpendance absolue
du Parlement national, nous avons vu l'Angleterre, irrite d'un appel
fait par les Irlandais aux armes franaises, dtruire tout  fait, en
1800, l'individualit politique de ce malheureux pays, et le rduire 
l'tat de simple province. Vers 1810, l'Association Catholique apparat;
bientt O'Connell en prend la direction, l'agitation constitutionnelle
s'organise, et une re nouvelle s'ouvre pour ce peuple d'opprims. Il
nous reste aujourd'hui  bien dfinir le caractre du mouvement qui se
manifeste en Irlande,  comprendre toute l'tendue du rle que le
librateur y joue, et l'avenir qui semble rserv  cette sainte cause
de la justice et de l'humanit.

Un fait dont il faut bien se pntrer avant tout, c'est que la rvolte
jusqu'ici pacifique des Irlandais, fonde sur les griefs les plus graves
et en vue de rprimer les iniquits les plus criantes, est cependant
beaucoup plus conomique, si l'on peut parler de la sorte, que
politique. Elle ne ressemble en rien, par exemple,  notre grande
rvolution de 89, qui, armant en quelque faon la philosophie de tout un
sicle et poussant tout un corps de doctrines bien arrtes et au
renversement d'une socit vieillie, rclamait avant tout les droits de
la libert, de la dignit humaine et l'indpendance des nations. Dans la
querelle des Irlandais, l'humanit, l'galit sont sans doute
intresses: c'est le privilge de ces grandes choses d'tre froisses
par toutes les injustices, de quelque nature qu'elles soient: mais, au
fond, l'horizon de la rvolution irlandaise est beaucoup plus born. Son
principe, sa vie, son me, c'est la haine que le tenancier a conue
contre l'exploitation sans frein dont il est l'objet de la part du
propritaire. Ce quelle demande surtout, c'est la fixit lgale de la
_tenure_ ou du montant des baux. Le lgislateur de minuit, las de
n'obtenir par les vengeances isoles aucun remde aux extorsions qui
l'accablent, veut enfin que son droit soit reconnu par le lgislateur de
midi, et on peut voir combien, dans la proclamation au peuple d'Irlande,
ce grief est compt, et combien on pse les moyens de le redresser.
Ajoutez  cela l'exaltation de l'orgueil national, qui se relve
justement sous les fourches caudines que voulaient lui imposer les
torys, et qui se complat dans l'ide d'un parlement autochtone la
conviction religieuse trop longtemps ddaigne et comprime, et qui veut
enfin prendre son rang  ct des croyance qui l'ont jadis traite en
vaincue, et vous aurez tous les lments de I agitation irlandaise. Mais
le moteur principal est toujours dans les ressentiments lgitimes de
tenancier cras par le propritaire, et si l'Angleterre, dgote de
son odieuse politique, consentait  satisfaire sur ce point, et en ce
qui touche la question religieuse, au programme dress par O'Connell,
peut-tre verrait-on tomber de beaucoup l'enthousiasme qui clate en
faveur de la rvocation de l'union. videmment le rappel n'est pour les
Irlandais qu'un moyen, un moyen dsespr d'obtenir justice, et ce n'est
que parce qu'ils voient qu'il leur est impossible de rien arracher 
leurs oppresseurs, qu'ils veulent tre les instruments de leur propre
rformation. Ce caractre de la rvolution permanente d'Irlande, de
consister trs-faiblement dans les proccupations politiques, est la
cause la plus nergique de sa tnacit  la fois et de sa lenteur.
Lorsqu'une rvolution porte dans ses flancs un grand systme
philosophique, si par malheur elle est refoule par la force brutale, la
marche de l'humanit en est retarde pour des sicles. Les ides
anciennes perdent beaucoup de leur prestige sur l'imagination des
hommes, le doute les y mine peu  peu, et pour qu'elles triomphent, il
faut qu'elles emportent la place d'assaut. Au contraire, quand une
rvolte n'est excite que par une iniquit toujours poignante, et qui
fait saigner journellement les coeurs, rien ne la dracine. On
l'touffe, elle renat; on l'endort, elle se rveille; et toujours,
comme celle d'Irlande, au moment o on la croit  jamais ensevelie, elle
revient, comme un spectre, faire plir les oppresseurs.

On ne doit pas oublier d'ailleurs qu'une rvolution politique en Irlande
ne serait pas, eu gard  la patience habituelle des nations, d'une
ncessit bien urgente. Depuis l'mancipation des catholiques, obtenue
en 1829 par les efforts et l'loquence de Daniel O'Connell, la libert
civile et la libert politique sont assises dans ce pays sur des bases
assez larges.

Nous serions mal venu  trouver les Irlandais retards sous ce rapport,
car ils jouissent de droits beaucoup plus tendus, beaucoup plus
dmocratiques que les ntres. La libert de la presse la plus entire,
le droit d'association dans toute son tendue, sont des bienfaits dont
ils profitent sans entraves et dont nous sommes privs. Et, comme nous
l'avons dj fait remarquer, ce n'est pas un des caractres les moins
bizarres de la tyrannie anglaise que cette facilit imprudente  donner
les droits les plus avancs  ceux qu'elle opprime avec le plus de
fureur, et  relever pour ainsi dire d'une main ceux qu'elle abat et
qu'elle foule de l'autre. Aujourd'hui, ses ministres, inspirs par la
peur, veulent dclarer les meetings illgaux, mais le meeting poursuit
sa route, sr de sa lgalit relle, et de sa lgalit dans l'opinion.
Quoi qu'il en soit, et telle qu'elle est constitue, l'agitation
irlandaise n'offre pas moins un des plus nobles spectacles qui aient
chauff le coeur des hommes. Elle ne demande que la justice, et
jusqu'au dernier moment, elle rpugne  ces moyens violents qui
compromettent souvent mme les justes causes. Ce peuple tout entier, et
 sa tte un vieillard, un homme qui, aprs avoir blanchi dans la
dfense des intrts de sa patrie, trouve encore,  soixante-douze ans,
toute l'nergie ncessaire pour amener enfin l'iniquit au pied du mur
et lui faire rendre gorge; ce peuple et ce vieillard renouvellent les
plus beaux sicles de l'histoire, et les vertus des temps hroques se
mlent en eux  la douceur des ges avancs de la civilisation. Si cette
lutte sublime du droit dgnre en combat, malheur  gens qui, aprs
l'avoir provoqu par leur tyrannie, l'accepteraient encore, ce combat
impie, dans l'espoir que la fortune les seconderait. Que l'Angleterre ne
s'imagine pas jouer l le grand rle; la conduite de son gouvernement ne
rpond ni aux lumires ni aux intrts du pays. Tant qu'elle gardera 
sa tte des hommes qui, comme lord Lyndhurst, ont jadis prononc en
plein parlement ces paroles sauvages: Que parle-t-on de justice pour
l'Irlande? les Irlandais nous sont trangers par le sang, la langue et
la religion, comme si c'tait l un motif de dni de justice. Tant que
les torys, dont lord Lyndhurst est le fidle organe, et qui croient
comme lui que les antipathies de race justifient tous les crimes,
resteront au pouvoir, l'Angleterre prouvera une fois de plus que cette
pit chrtienne, dont elle se targue avec tant d'emphase, n'est chez
elle le plus souvent qu'un vain mot, qu'une parade effronte, car il
n'est pas chrtien le peuple qui met un peuple-frre hors la loi commune
des hommes et des nations.

[Illustration: Une: vue de la ville de Cork, en Irlande.]

Dans ces derniers vnements, O'Connell s'est montr admirable de tact,
de mesure, et jamais son loquence n'avait t plus varie, plus
populaire, plus mouvante, que dans les nombreux discours qu'il adresse
aux repealers. Gnie tout de sagacit, d'nergie et de prudence, plus
subtil peut-tre que profond, plus robuste qu'lev, il convient
merveilleusement  la tche qu'il s'est impose. Vritable incarnation
de l'Irlande, il ne pense, il n'agit, il ne vit que pour elle, chacune
de ses pulsations exprime une pulsation de sa chre patrie, et le
centaure antique n'tait pas plus troitement uni  son cheval que ne
l'est cet homme  ce pays, A ce moment solennel o il sent bien que va
se jouer la fortune de sa patrie, il est l, le noble joueur, l'oeil
fix sur ces ds qui vont dcider de la destine de huit millions
d'hommes, et rien ne le dtourne de cette proccupation; point d'utopies
ambitieuses, point de vues trop hautaines pour le temps, non rien que le
praticable, l'immdiat; rien que des pas sur la terre, au lieu d'un
essor plus vaste dans les nuages. Nous avons dj dit quelques mots du
programme qu'O'Connell a propos  l'Irlande; nous allons en donner ici
les principaux extraits:

Au peuple d'Irlande,

Nous sommes arrivs  une conjoncture de la plus grande et de la plus
vitale importance; cette conjoncture, si nous en profitons avec sagesse
et prudence, doit tendre  des mesures trs-utiles aux droits politiques
ainsi qu' la prosprit commerciale, manufacturire et agricole de
l'Irlande, et avant tout au rtablissement de notre gouvernement local,
unique moyen d'obtenir les bndictions que nous venons d'numrer.

Il importe tout d'abord et par-dessus tout que nous nous entendions
parfaitement les uns les autres, qu' il n'y ait pas dception d'un ct
et de l'autre dsunion. Il est du devoir des repealers, avec la plus
vive sincrit et la plus parfaite candeur, de dfinir tous les objets
qu'ils ont en vue pour le mouvement du repeal, et d'indiquer autant que
possible la manire dont on pourra le mieux atteindre ces objets. Voici
douc nos objets; le rtablissent d'un parlement distinct et local de
l'Irlande; le rtablissement de l'indpendance judiciaire de l'Irlande.

Le premier de ces objets comprendrait ncessairement l'adoption de
toutes les lois qui devraient tre en vigueur sur le territoire de
l'Irlande, par le souverain avec le concours des lords et des communes
d'Irlande, et  l'exclusion rigoureuse de toute autre lgislature qui
n'interviendrait plus dans des affaires rigoureusement et purement
irlandaises. Le deuxime objet comprendrait ncessairement la dcision
dfinitive de toutes les questions en litige par les tribunaux irlandais
sigeant en Irlande,  l'exclusion complte de toute espce d'appel
par-devant les tribunaux d'Angleterre.

Il faut convenir que le simple tablissement de notre ancien parlement
ne conviendrait pas  l'esprit de rforme populaire qui s'est ml aux
institutions anglaises depuis l'adoption du statut de l'Union. Il faudra
ds lors une nouvelle distribution du nombre des membres et une
modification des districts qui enverront des reprsentants  la Chambre
des Communes irlandaises. A ce sujet, l'association du repeal a dj
publi un projet de rorganisation de cette Chambre. Il doit tre
toutefois bien entendu qu'aucune partie des repealers n'a en ni ne
prtend avoir le droit de dicter le plan comme dfinitif ou concluant.
Il subira toute altration, tout amendement, toute modification ou mme
un rejet total dans le but de substituer un plan meilleur et prfrable,
si l'on en dsigne un. Nous invitons volontiers tous les hommes sages,
fermes et non rvolutionnaires  discuter le principe et les dtails de
notre plan. Ce que nous voulons, c'est obtenir une Chambre des Communes
irlandaises reprsentant l'intelligence, l'intgrit, la sagesse fertile
et dlibre et le pur patriotisme irlandais. A cet effet nous croyons
ncessaire que la base de la franchise lectorale soit aussi large que
possible. Nous appelons l'attention sur le plan du suffrage des
tenanciers, et nous invitons  s'expliquer ceux qui trouvent ce suffrage
trop limit aussi bien que ceux qui le trouvent trop tendu.

Aprs quelques considrations trs-nobles, mais, comme il est naturel en
pareille matire, trs-peu concluantes pour prouver qu'il n'y a rien 
craindre pour les protestants de la suprmatie catholique, il arrive au
grand grief de la rvolution irlandaise,  la plaie la plus envenime de
cette terre si belle et si infortune:

La deuxime objection contre le _repeal_ tient  ce que la classe des
propritaires fonciers s'alarme des doctrines relatives  la fixit de
la redevance. Cette question mrite la plus grande attention, et c'est
un sujet qui ne devra tre trait par la lgislature qu'avec une extrme
rserve. Nous sollicitons  ce sujet l'assistance de tous les
propritaires, et notre but en faisant cet appel aux lumires de toutes
les classes, c'est de nous entourer de tous les renseignements
possibles pour triompher des difficults attaches  une question si
colossale. Le grand objet, c'est de combiner autant que faire se pourra
les droits des propritaires fonciers avec leurs devoirs vis--vis des
tenanciers. Il a t fait  cet gard un important essai en Prusse, et
cet essai a eu lieu avec succs. D'un ct, rien ne pourrait tre plus
prjudiciable  la prosprit de la nation irlandaise que de paralyser
la disposition naturelle des hommes  possder la richesse sous la forme
la plus agrable, celle de la proprit foncire. D'un autre ct il est
impossible, eu gard  la sret des personnes et de la proprit en
Irlande, que les relations entre le propritaire et le tenancier
continuent dans leur tat actuel.

Les journaux nous annoncent que 170 familles viennent d'tre renvoyes
sans asile, par un seul noble, lord Lorton, de ses domaines, sur trois
paroisses. Il faut remarquer qu'il y a aussi ce qu'on appelle les droits
du propritaire, se composant principalement d'une masse de statuts
lgaux, statuts adopts par les classes de propritaires fonciers dans
des vues d'intrt priv. Les repealers veulent rendre une loi qui
supprimera en partie le statut lgal qui favorise le propritaire, mais
de manire  lui donner les moyens ncessaires et complets de toucher un
revenu quivalent  la valeur relle de la terre, dduction faite de la
part naturelle et lgitime du tenancier dans les produits. On veut
rendre un bail ncessaire pour toute opration entre le propritaire et
le fermier, et donner toute faveur  ce dernier pour les amliorations
prcieuses et durables..... Nous esprons que la plupart des
propritaires nous aideront  rdiger ce projet de loi, qui, tout en
respectant les justes droits des propritaires, assurent les droits du
tenancier, dont les travaux amliorent le sol.

[Illustration: Cour intrieure du chteau de Dublin.--Prparatifs
militaires.]

Rien ne peint mieux que ce document le vritable gnie et le vrai
caractre du rle d'O'Connell. Tout autre que lui, peut-tre,  la tte
de millions d'hommes dont il se fait suivre, s'enivrerait de la grandeur
de sa mission, se l'exagrerait pour ainsi dire  lui-mme, et voudrait
se servir de sa puissance pour tenter la ralisation des plus hautes
thories dmocratiques. Il n'en est point ainsi d'O'Connell; il est
tribun et il n'est point dmocrate. Catholique et monarchique, il ne
fait que copier l'Angleterre dans le systme de liberts qu'il veut
donner  sa patrie, et il serait presque choquant, pour un
enthousiaste, de voir avec quelle tideur il parle de la malheureuse
situation des tenanciers en Irlande, quelle reconnaissance explicite il
accorde aux droits abusifs des propritaires, si cette tideur apparente
n'tait la voie la plus habile pour arriver  la rpression des abus, et
si, sous cette modration du langage, on ne sentait que cette question
si colossale, comme il l'appelle, le pntre et l'meut profondment.

[Illustration: Htel des Postes  Dublin]

Aussi de quel amour l'Irlande n'embrasse-t-elle pas dans O'Connell son
intelligence, son coeur, sa volont. A Cork, on dresse des arcs de
triomphe au littrateur, on le salue d'acclamations mille fois rptes,
on se presse pour jouir de sa prsence, et quand on ne peut l'entendre,
on est encore satisfait de le voir parler. A Kilkenny, mmes triomphes,
mmes festins populaires, mme verve satirique, mme loquence
pntrante chez O'Connell. Toutefois, on ne peut suivre sans une
profonde inquitude cette agitation de tout un peuple si noble, si
imposant, mais jusqu' cette heure assez strile en rsultats immdiats.
Il ne s'agit pas seulement de savoir si l'Angleterre osera, infme et
imprudente  la fois, rprimer par les armes cette insurrection
pacifique, mais si O'Connell pourra contenir les Irlandais et se
contenir lui-mme. On sait que dj des engagements ont eu lieu entre
les soldais et le peuple. Evidemment l'Irlande et O'Connell sont
violemment tents d'en venir  l'preuve dcisive et de jouer le tout
pour le tout. Le vieux chef sonde son peuple; dans le dernier discours
qu'il a prononc et que les journaux ont reproduit le 20 juin, lorsqu'il
s'cria: Je vous appelle aux armes! un frmissement qui se transmet
jusqu'au papier inerte parcourt l'assemble, l'lectrise, et tombe tout
 coup lorsque l'orateur, ayant vu l'effet qu'il pouvait produire,
annonce que ces armes ne sont autre chose que les cartes de souscription
au repeal. Mais n'est-ce pas lui qui, au banquet qui suit le meeting de
Matow, lorsqu'on chante la belle mlodie de Moure, o le pote discute
de l'esclave qui, s'il pouvait d'abord rompre ses fers, consentirait 
les porter, s'humiliant sans se plaindre, n'est-ce pas lui qui s'est
cri: Ce n'est pas moi qui serais cet enclave? Et dans le discours
qui a clos la fte, n'est-ce pas lui, le prudent Daniel O'Connell, qui a
fait entendre ces nobles et belliqueuses paroles:

Pourquoi cet envoi de troupes ici? On avait mal inform le ministre;
le ministre a t mal renseign par ces misrables et bas orangistes,
vils instruments de l'ancienne dynastie. Les repealers sont paisibles
dvous, trs dvous  la reine, et ils sont dcids  s'interposer
entre elle et ses ennemis. Dans le cas o ils nous attaqueraient, et o
la victoire nous favoriserait, comme elle sera un jour  nous, le
premier usage que nous ferions de cette victoire serait de mettre le
sceptre aux mains de celle qui nous a montr toujours de la faveur, et
dont la conduite a toujours t signale par la sympathie et l'motion
pour nos souffrances. Ce que je veux que tout le monde comprenne, vous,
aussi bien qu'eux, c'est que nous connaissons notre position et que nous
avons nos apprhensions; et remarquez bien que par apprhensions, je ne
veux pas dire nos craintes: nous n'avons peur de rien. Pourquoi ces
menaces qui nous sont adresses? L'Union n'est pas un contrat, c'est une
dception. Sommes-nous au-dessous des Anglais? Leur cdons-nous en
courage? Non, non. Je vous promets bien que ces gens-l ne me fouleront
jamais aux pieds! Que dis-je! si, ils me fouleront aux pieds; mais ce
sera le cadavre et non l'homme qu'ils craseront.

On retrouve bien encore dans ces inspirations magnifiques le sentiment
de la prudence et de sa ncessit, mais le sang s'chauffe, le courage
bout dans les veines, l'impatience du succs commence  agiter les
esprits. Pour nous, nous faisons des voeux bien sincres pour l'heureuse
issue de l'entreprise d'O'Connell, mais nous lui souhaitons surtout la
patience et cette qualit qu'il a montre jusqu'ici  un si haut degr,
le don de prparer l'avenir en sachant l'attendre. Nous ne verrions pas
sans un effroi douloureux l'Irlande se prcipiter contre l'Angleterre,
et, en songeant  tant de gnreuses entreprises que notre sicle a vues
s'tendre dans le sang,  cette courageuse Pologne crase sous les yeux
de l'impassibilit. Europe, nous craindrions trop que le massacre des
Irlandais ne vint encore faire douter les mes faibles de la justice de
Dieu et du progrs de l'humanit! Puissent donc les destines de
l'Irlande s'accomplir d'une manire pacifique; et toi, France, si ton
gnie n'est pas tout  fait mort, si ta mission n'est pas finie en
Europe, appuie de toute ta puissance morale la patriotique rclamation
des Irlandais, afin qu'on ne dise pas un jour qu'il fut un champ de
bataille o on combattait pour l'humanit et pour la justice, et que tu
n'tais pas l!



Le Major Anspech.

NOUVELLE.

I.

Si le major Anspech tait un vieillard aussi maigre qu'il tait long, et
mme d'autant plus maigre qu'il tait long. Quarante ans avant l'poque
o se passa la petite histoire que nous allons,  lecteur, prendre la
libert de vous raconter, ce digne major tait l'un des plus beaux
mousquetaires gris du rgiment de Monsieur, et bataillard comme quatre.
Avec cela quelque fortune, un des beaux noms de Lorraine, du savoir 
l'escrime et un coeur passablement affam. Les femmes de la cour et de
la ville, de celles qui ne savaient rsister  un mousquetaire,
rsistaient encore bien moins  un mousquetaire gris, haut de cinq pieds
six pouces, et M, le major Anspech leur donnait de si galants assauts,
qu'il s'tait surnomm de son chef le Turenne des boudoirs.

Mais quarante annes changent lgrement un homme: M. Anspech, en 1827,
n'tait plus que l'ombre de lui-mme, et ne possdait autre chose, de
toutes ses splendeurs vanouies, que 800 livres de rentes, une culotte
en peluche noire, une longue redingote noisette et une mansarde; encore
la mansarde lui cotait-elle 10 cus par an.

Malgr cette rduction notable dans les lments de son bonheur, le
major Anspech, qui tait veuf, avait trouv le moyen de vivre au sein
d'une jouissance parfaite durant six mois au moins de l'anne. Or,
combien y a-t-il d'hommes qui puissent se vanter d'tre satisfaits de
leur sort un jour sur deux?

Il est vrai que les menus plaisirs du major Anspech ne tendaient pas
prcisment  corner son budget, et c'est en cela que, pour un
ci-devant mousquetaire, le major nous parat digne de beaucoup d'loges.
Il avait born ses volupts courantes  une promenade aux Tuileries,
toutes les fois que le soleil daignait en caresser les avenues, que ce
ft par les treintes brlantes de la canicule ou par les froids baisers
d'un beau jour d'hiver. Mais, comme cet astre est assez rarement chez
nous d'une amnit sans nuage, notre vieil ami avait fait une tude
approfondie de l'endroit du jardin le plus propre  goter les douceurs
de _Phbus_, et  ne rien perdre de ses rayons.

Aprs maintes recherches et plusieurs essais diversement heureux, le
major parut fixer son choix.

A l'extrmit de la terrasse des Feuillants, se trouve une pate-forme
ombrage d'arbres et de bosquets qui domine tout  la fois et la place
de la Concorde et l'entre architecturale de ce cot-l du jardin. Une
rampe en terre-plein termine cette plate-forme, et conduit le promeneur,
par un gracieux retour sur elle-mme, dans la riche enceinte qui s'ouvre
entre les avenues et la porte occidentale des Tuileries. Ce retour de la
rampe forme donc, comme on peut le comprendre, un angle assez aigu avec
le revtement de la plate-forme, et c'est du sommet de cet angle, dont
les cots sont deux murailles hautes d'une douzaine de pieds  cet
endroit, c'est de ce coin ainsi fortifi que nous allons parler.

[Illustration: Le Major Anspech, Mademoiselle Guimard et le Chevalier de
Palissandre.]

Expos au soleil levant, l'angle de ces deux murs, comme le lecteur
lui-mme peut s'en assurer, semble dispos tout exprs pour concentrer
le plus de chaleur possible dans un troit espace, et, telle est mme
l'intensit de ce foyer, que ce ne fut qu'en y plantant un bosquet de
fleurs et d'arbrisseaux qu'on parvint  rendre ce petit coin agrable
aux promeneurs. Or, M. Anspech, pour des motifs qui dpendaient un peu
de sa culotte de peluche, dtestait le voisinage du monde, le contact
des promeneurs; et, bien qu'il repost les yeux sans dplaisir sur les
troupes d'enfants qui hantent cette contre, rien ne l'eut autant gn
que de se trouver en trop proche compagnie avec un de ces jeunes drles
ou quelqu'une de ces fraches et smillantes filles au regard moqueur
qui prsidaient  leurs jeux, il fallait donc que le banc de son choix
runit deux conditions rigoureuses: qu'il ft dans un lieu d'une
exposition convenable d'o l'on put voir sans tre trop vu, et qu'il
offrt une superficie assez restreinte pour que le major une fois assis,
personne ne pt esprer s'asseoir  ses cts.

O banc privilgi, M. Anspech l'avait enfin trouv juste  ce point
d'intersection de la rampe et de la plate-forme, entre deux charmilles
de chvrefeuille, sous un arbrisseau de bel ombrage et tout parfum de
roses et de jasmin. Du soleil jusqu  midi, de la fracheur dans le
milieu du jour, et le soir des senteurs enivrantes. Ce banc tait si
troit, si profondment enfoui entre les feuillages, que M. le major, le
plus long et le plus mince des majors, comme nous l'avons insinu, ne
s'y encastrait qu' grand'peine. Mais, une fois assis, les angles et les
mplats du major concidaient si parfaitement avec tous les accidents
gomtriques de cette cachette, que celle-ci pouvait ds lors se
comparer  une carapace dont M. le major s'tait constitu la tortue, et
que les rebords imperceptibles du banc n'eussent pas offert  une mouche
de quoi reposer quatre de ses pattes pour se frotter  l'aise les deux
autres.

Du fond de ce trou, les yeux du vieillard plongeaient sous les
marronniers centenaires et allaient se perdre tout au bout des avenues,
vers la royale demeure, blouissante faade derrire laquelle le major
devinait des splendeurs o il pntrait par la pense et par les
souvenirs... La terrasse des Feuillants, o pitinaient les promeneurs,
lui apportait mille bruits confus, mille murmures auxquels sa mmoire
prtait aussi des charmes, car tous les alentours palpitaient pour lui
de la vie du pass, et c'tait ce spectacle, c'tait ce soleil, ces
fleurs, c'tait surtout cette solitude au milieu de la foule, tout cet
ensemble de volupts prsentes, lies par le souvenir aux volupts
enfuies, qui faisaient un paradis terrestre de ce petit refuge pour le
ci-devant mousquetaire.

Et pourquoi, s'il vous plat, ce pauvre M. Anspech, qui tait
gentilhomme aprs tout, quoique cadet de Lorraine, se trouvait-il
rduit, quarante ans aprs avoir brill dans les petits appartements de
Versailles,  quter une place gratuite au soleil, et  fuir les regards
indiscrets qui eussent explor de trop prs les mystres de sa culotte
de peluche?

Pourquoi, mon Dieu? Par suite d'un de ces vnements imprvus, bien que
trs-naturels et trs-simples, qui arrivaient souvent le soir au foyer
de l'Opra, du temps que M. de Lauraguais jetait ses louis par la
fentre pour l'amusement de mademoiselle Arnouil.

Il arriva donc ce soir-l que mademoiselle Guimard, celle qu'un appelait
Guimard la jeune, pour la distinguer de sa mre, eut la maladresse de
laisser tomber son mouchoir. La consquence de cet accident fut que le
major tomba de chute en chute et de hasard en hasard jusque sur le banc
et dans la redingote noisette qui constituent le fond de cette
remarquable histoire.

II.

Mademoiselle Guimard ayant laiss tomber son mouchoir, une toile de
Hollande ennuage de matines, un bijou de mouchoir fil par la main des
fes, M. le chevalier de Palissandre, vaurien fieff qui portait la
chenille et maniait l'pe comme Fronsac, conut l'impertinente ide de
se baisser pour le ramasser; mais il le fit si gauchement, qu'il
effleura de son pied celui de M. le mousquetaire Anspech, qui, pour
lors, donnait la main  mademoiselle Guimard la jeune. Le butor!...
Bref, on changea deux regards et on se salua le plus poliment du monde,
mais le lendemain on alla se couper la gorge.

Ds le point du jour, M. le major Anspech se fit coiffer et habiller de
la faon la plus galante, et partit dans son carrosse pour se rendre 
la porte Maillot, o tait le rendez-vous. Il avait mis 500,000 francs
en or dans son carrosse pour passer  l'tranger et y attendre que la
famille de Palissandre fut console de la mort du chevalier; car il faut
savoir que le major avait un battement de fer suivi d'un dgagement en
tierce dont il tait sr, et que, dans son ide, M. de Palissandre tait
on ne peut plus mort.

La chose succda comme le major l'avait prvu; on ferrailla quelques
secondes, et ds que le mousquetaire comprit que le chevalier
s'chauffait, il dgagea en tierce avec une telle rapidit, que M. de
Palissandre ne vit qu'un clair et tomba frapp de la foudre. Il faisait
jour  peine et M. Anspech fut si press de remonter dans son carrosse,
qu'il se trompa de voiture et monta dans celle du chevalier, qui partit
 fond de train. Lorsqu'il reconnut son erreur, il tait trop tard pour
qu il revint sur ses pas.

Arriv  Londres, il songea que son banquier  Paris pourrait lui faire
savoir ce qu'taient devenus son carrosse, ses 5000,000 francs et le
chevalier de Palissandre. Il lui crivit donc et profita de cet
ordinaire pour lui demander de l'argent, car le major, en retournant ses
poches, avait  peine rassembl quelques louis. La rponse se fit
malheureusement attendre, et le mousquetaire gris de Monsieur, tout en
se promenant  Saint-James, en proie  un ennui mortel, fit la
connaissance d'une jeune crole des Indes espagnoles, dont il
s'amouracha par dsoeuvrement. La jeune crole tant sur le point de
partir pour la Havane, et M. Anspech ne pouvant d'ailleurs s'acclimater
au plum-pudding, notre tourdi fit un millier d'cus du peu de diamants
qu'il avait sur lui, et emprunta 1,000 louis  un jeune gentilhomme de
ses amis qui tait de l'ambassade franaise et qu'il eut la bonne
fortune de rencontrer dans Hyde-Parck. Le lendemain il voguait avec la
jeune crole vers les Indes occidentales.

tant  la Havane, il crivit de nouveau  son banquier, toujours pour
avoir des nouvelles de son carrosse et du chevalier de Palissandre et
pour mander qu'on lui envoyt de l'argent. Mais le vaisseau qui portait
ces dpches se perdit apparemment, car six mois aprs, le major, qui
avait mang jusqu'au dernier doublon, attendait encore des nouvelles de
son banquier; il tait d'ailleurs horriblement fatigu de la crole.
Dans cette situation, il jugea que le meilleur moyen d'avoir une rponse
 ses lettres tait de l'aller chercher lui-mme, au risque d'avoir des
dmls avec le colonel des mousquetaires gris de Monsieur; toutefois,
il rsolut d'y mettre de la prudence et de rentrer  Paris incognito. Il
vendit sa garde-robe pour payer son passage, et dbarqua le plus
heureusement du monde  la porte de l'Opra, sous le premier nom qui lui
passa par la tte. Ses amis, qui le reconnurent, le pressrent dans
leurs bras et lui apprirent que son banquier tait pass en Amrique,
lui emportant plus de 500,000 fr., prix d'une terre que le major avait
fait vendre l'anne auparavant. L'accident le contraria d'autant plus,
que cette somme, avec kes 500,000 francs du carrosse, composaient 
trs-peu de chose prs toute sa fortune. Il ne lui restait de ressource
que dans le chevalier, mais le chevalier, lui rpondit-on, n'avait t
malade que quinze jours, et tait parti pour Londres ds qu'il avait pu
se tenir sur ses jambes. Le major comprit que le chevalier avait voulu
lui rendre au plus vite son coup d'pe et ses 500,000 francs; il fut
touch de ce procd jusqu'aux larmes, et reprit ds le lendemain la
route d'Angleterre,  la poursuite de son gnreux ennemi.

Le major arrive  Londres, court  l'ambassade, visite toutes les
tavernes, explore Covent-Garden et l'Opra, fouille toutes les maisons
de jeux, toutes les salles d'armes, toutes les tabagies: point de
chevalier! Enfin, il dcouvre, par les registres de la maison Ashbon et
comp., armateurs de la Cit, que M. de Palissandre est parti depuis
trois mois pour la Havane. Au diable, s'crie le major dsappoint,
cette drlesse de Fortune y met de la dsobligeance. Je ne retournerais
pas dans les griffes de ma crole pour tous les coups d'pe
imaginables, pas plus que pour les trsors de Visapour. Je m'en vais en
Amrique rouer mon banquier de coups de canne. Cela me distraira.

C'tait au fond le meilleur parti qu'il et  prendre; car le comte ne
possdant plus qu'un revenu de six mille livres, provenant d'une ferme
aux environs de Phalsbourg, il valait mieux courir aprs cinq cent mille
francs qu'aprs cent mille cus. Il alla donc s'embarquer en Hollande
pour la Nouvelle-Orlans, o l'on disait que s'tait rfugi son
banquier, et il l'y trouva en effet, mais dj ruin de fond en comble
par un agiotage sur des terrains en friche qui ne lui avait pas russi.
Le major se donna du moins l'agrment de le rosser selon ses mrites, et
ne sachant plus trop que faire, il courut se battre contre les Anglais,
en compagnie de M. de Lafayette.

Il se battit  merveille, et aurait fourni sans doute une fort brillante
carrire, sans cette vilaine histoire avec M. de Palissandre, qui
l'avait fait quasiment considrer comme dserteur, et lui laissait une
sorte de compte ouvert avec la prvt de Paris.

La guerre d'Amrique termine, le major Anspech se trouva passablement
endett auprs de quelques amis qui avaient eu la galanterie de deviner
une partie de sa position. Cette circonstance lui rappela son carrosse
et les trois cent mille francs avec le coup d'pe dont le chevalier de
Palissandre lui tait demeur redevable. Il eut l'ide d'crire  la
Havane et d'y prendre des informations exactes, mais on rpondit qu'il
n'avait paru personne du nom de Palissandre, et que ce gentilhomme,
vraisemblablement, devait re mort en route. C'tait  se pendre. D'un
autre ct, les quartiers de sa ferme ne lui arrivaient plus depuis six
mois, et les nouvelles affaires de 89 ne lui donnaient pas prcisment
envie d'aller voir lui-mme quelle en tait la cause: il s'en doutait
d'ailleurs  peu prs.

La situation du major Anspech tait on ne peut plus triste. Tout le
trahissait, tout l'accablait  la fois. N est-ce pas quelque chose
d'tourdissant, s'cria-t-il, assis un soir sur la jete de New-York et
entran par la vivacit de ses penses; n'est-ce pas quelque chose de
fabuleux que la destine d'un mousquetaire gris qui a eu le malheur de
donner la main  mademoiselle Guimard, juste  l'instant o cette
coquine laissait tomber son mouchoir? Voil une sotte histoire qui me
cote huit cent mille livres, sans compter mes dettes et ma brouillerie
avec la prvt de Paris. O fatalit! qui peut se dfendre de tes
coups!

En ce moment, on lui frappa sur l'paule.

III.

L'ami, dit le nouveau venu, vous me paraissez affect de quelque
chagrin cuisant. Que puis-je faire pour votre service?

--Ce que vous pouvez faire, monsieur, rpondit le major d'un air
hautain, je veux bien vous le dire: Vous pouvez m'ter votre chapeau.

--Vous avez raison, reprit l'inconnu, qui sourit avec le plus grand
calme, tout en se dcouvrant; un honnte homme doit des gards au
malheur.

--Ce n'est pas mon malheur, monsieur, c'est moi-mme que je dsire qu'on
salue quand on me fait l'honneur de m'adresser la parole.

--Vous tes Franais, monsieur?

--Franais et gentilhomme.

--Vous vous trompez.

--Qu'est-ce  dire, sambleu!

--C est--dire que vous ne pouvez tre gentilhomme franais, puisqu'il
n'y a plus de gentilshommes en France.

--J'ignore s'il n'y en a plus en France; mais j'en connais un qui va
vous envoyer aux poissons.

--Vous ne le ferez pas.

--Est-ce un dfi?

--C'est un conseil. Vous tes le ci-devant baron Anspech de Phalsbourg,
et vous descendez par les femmes des derniers ducs de Lorraine, je sais
cela. Je sais aussi que votre ferme des environs de Phalsbourg a t
confisque comme bien d'migr, qu'il ne vous reste pas un sou vaillant
en France et que vous y tes condamn  mort.

--Je vous remercie fort de ces nouvelles; mais je ne vois rien jusque-l
qui m'empche prcisment de vous jeter  la mer.

--Vous avez en quelque sorte raison, monsieur; mais, quand vous m'aurez
noy, je ne vois pas non plus en quoi votre position sera meilleure.
Vous aurez peut-tre un ami de moins, et trs-certainement une mchante
affaire de plus.

--Il parait, monsieur, que vous avez des prtentions  tre furieusement
original.

--Je ne sais lequel des deux en a le plus, monsieur, de moi, qui vous
claire sur votre situation, ou de vous, qui me voulez jeter  l'eau
parce que je vous offre mes services.

--Je suis bien votre serviteur, monsieur; mais un gentilhomme qui
descend, comme moi, des ducs de Lorraine, n'accepte pas de services d'un
tranger.

--Et de qui en accepterez-vous ici, monsieur, si ce n'est d'un tranger?

--Permettez-moi de vous dire, monsieur, qu'un homme comme moi n'est
jamais rduit  la misre tant qu'il lui reste son pe.

--Et qu'en ferez-vous?

--J'en chtierais l'insolent qui aurait l'audace de m'humilier par une
importune piti, et plutt que m'exposer une seconde fois  cette
insulte, je me la passerais au travers du corps.

--Vous parlez  merveille; mais convenez qu'il y a quelque chose de
mieux  faire que d'insulter Dieu en disposant ainsi de la vie d'autrui
et de la vtre. tes-vous bien sr qu'il ne vous reste d'autre ressource
que le suicide?

--Au fait, je crois qu'il me reste six louis.

--Mieux que cela, monsieur le major Anspech; il vous reste un trsor.

--Ce n'est pas la sagesse,  coup sr.

--Non; mais c'est ce qui la donne.

--Et qu'est-ce donc?

--C'est le travail.

--Ah! ah! vous tes encyclopdiste.

--Je ne suis qu'une humble crature de Dieu, monsieur le baron, qui a
puis dans le sentiment mme de sa faiblesse la science de l'utile
jointe  la connaissance du bien. Or, je ne sache qu'une chose qui soit
bonne pour l'me, en mme temps qu'elle est salutaire au corps, qu'une
chose, entendez-vous, qui sauve l'un et l'autre, celui-l sur terre, et
celle-ci dans l'ternit.

--Et cette chose, c'est le travail..., reprit M. Anspech, devenu pensif.

--Oui, monsieur, le travail, auquel tous les hommes sont soumis depuis
la cration.

--Les hommes, les hommes... Au fait, c'est  peu prs juste ce que vous
dites la; car n'tant plus baron, je ne serai gure plus qu'un homme
dsormais. Mais o voulez-vous en venir? Vous me catchisez depuis une
heure comme si je vous reconnaissais quelque titre au droit de
m'ennuyer. Je vous prie de croire, monsieur, que je ne sais pas mme
votre nom.

--Vous ne dites pas vrai.

--Diable! prenez-y garde; c'est votre second dmenti.

--Alors, reprit en souriant l'inconnu, permettez-moi d'aller jusqu'au
troisime, en vous rptant que vous ne pouvez ignorer mon nom.

--Ma foi, monsieur, si vous pensez que votre nom puisse m'intresser en
quelque chose, je ne vous empche pas de me le dire.

--C'est ce que j'allais faire quand tout  l'heure je vous ai tendu la
main en vous offrant mes services. Je me nomme Franklin.

--Franklin!!! Ah! monsieur, qu'ai-je fuit? me pardonnerez-vous jamais...
Que je me jette  vos genoux...

M. Franklin releva le major en riant aux larmes et lui avoua qu'il
n'tait point le Franklin que M. le baron imaginait, puisque ce grand
homme tait mort depuis  peu prs deux ans; mais qu'au demeurant, lui,
Georges Stewart Zacharie Franklin, banquier  New-York, sous la raison
sociale _Franklin and Son et comp._ en valait bien un autre, et qu'il
tait tout prt  en donner des preuves  son digne ami, M. Anspech. Il
expliqua en outre  celui-ci que c'tait sur la recommandation de M. de
Lafayette lui-mme, lequel lui ayant crit de diffrentes choses, en
quittant le Nouveau-Monde, lui avait touch deux mots des aventures et
de la situation du major, qu'il s'tait mis  la recherche de M.
Anspech, et que si ce dernier voulait lut faire l'honneur de venir dner
chez lui, il aurait le plaisir de lui soumettre quelques propositions de
nature  tre accueillies.

M. le major Anspech, baron de Phalsbourg, tendit la main  M. Franklin,
et lui jura que la leon de sagesse qu'il venait de recevoir si
inopinment lui profiterait  l'avenir. Le banquier d'ailleurs le
sermonna si bien, que trois jours aprs, le major se mettait en route
pour le Canada, et que trois mois plus tard il dirigeait quatre cents
ouvriers colons, qui dfrichaient, sous ses ordres, une fort vierge de
plus de huit lieues carres.

M. Anspech demeura vingt-cinq annes au fond de ces solitudes,
travaillant  faire entrer la civilisation dans cette nature sauvage
comme un coin de fer dans le coeur d'un vieux chne. Ce fut l, pour un
ex-mousquetaire gris de Monsieur, un assez rude apprentissage. Mais il
est de la vrit de cette histoire de dclarer sans dtour que M. le
major,  mesure que sa fortune s'arrondit, mit le bon sens d'oublier,
momentanment du moins, qu'il descendait par les femmes des derniers
ducs de Lorraine, et qu'ayant pris pour pouse la fille d'un de ses plus
riches fermiers, il remercia la Providence, dont les voies bizarres lui
avaient fait rencontrer le vrai bonheur  plus de quinze cents lieues de
l'Opra. Malheureusement la femme du major mourut des suites d'une
fausse-couche, et le lendemain de cette catastrophe des lettres de
France apprirent au gentilhomme le rtablissement des Bourbons. Le
diable voulut alors qu'il se ressouvint de sa baronnie de Phalsbourg et
de son rgiment des mousquetaires. Il mit en vente ses domaines
d'Amrique, ralisa toute sa fortune, qui s'levait  plus d'un million
de dollars, et s'embarqua sur _le Neptune_ en destination pour le Havre.
La traverse fut heureuse jusqu'en vue des ctes de Bretagne. Mais un
sud-ouest s'leva pendant la nuit qui devait prcder le terme du
voyage, et le vaisseau vint chouer prs des ctes, o il se perdit
corps et biens. On parvint  sauver quelques passagers, parmi lesquels
se trouvait le major, et le gentilhomme toucha la terre de France, aussi
pauvre qu'il en tait parti trente ans auparavant.

Le seul espoir qui lui restt dans ce dsastre fut d'tre accueilli
convenablement  la cour; et bien que ses ides ne fussent plus les
mmes  beaucoup d'gards, il rsolut pourtant de se prsenter au roi,
dans les gardes duquel il avait servi jadis. Mais, ds sa premire
visite, il se jugea perdu. Le major, en effet, n'tait pas ce qu'on
appelait alors _un noble dbris de l'exil_, il avait eu le tort d'tre
heureux pendant que la monarchie souffrait, et de s'enrichir chez des
rpublicains, tandis que messieurs de la noblesse prenaient  crdit
chez les boulangers de Coblentz. On ne pouvait dcemment lui tenir
compte de sa rcente misre, puisqu'il ne la devait qu' un accident
fortuit, et il fut assez froidement congdi.

Le major avait trop prsent  la mmoire sa belle ligne maternelle pour
s'abaisser  de nouvelles prires. Il tourna firement le dos aux
Tuileries, et ne songea plus qu' se faire rintgrer dans sa petite
ferme des environs de l'Halsbourg. Il y parvint en partie et avec
beaucoup de peine; mais quand il eut pay les avocats, les procureurs,
les juges, les huissiers, les commis de bureaux, les expditionnaires,
les droits de timbre, ceux de vente et d'enregistrement; quand il se fut
acquitt auprs de quelques anciennes connaissances d'un millier de
louis qu'il leur devait, le major se trouva riche de huit cents livres
de rente et d'une garde-robe extraordinairement philosophique. Il ne se
plaignit pas, ne rclama rien, et vit passer par-dessus sa tte le
milliard d'indemnit sans viser  un cu. Sa vie s'encadra sans violence
dans les treintes de la ncessit; son horizon s'amoindrit, ses
ambitions s'vanouirent, sa volont, sa rsignation grandirent, et
l'homme des forts amricaines, le colon aux rudes labeurs, reparut tout
entier, plus beau peut-tre, au milieu de tant de ruines, que lorsqu'il
tait riche et puissant au sein de ses solitudes.

Et nous voici de retour,  lecteur,  ce petit banc si joliment nich
entre le jasmin et les roses, dernier refuge, dernire joie de ce
mousquetaire de Monsieur, qui se ruina deux fois, et qui devint un sage
parce que mademoiselle Guimard eut la maladresse de laisser tomber son
mouchoir!

IV.

Nous regretterions amrement que l'expression de _sage_ dont nous nous
sommes servi en terminant le chapitre qui prcde, induisit le lecteur
trop crdule dans une funeste erreur. Le but de cette difiante histoire
est de prouver, au contraire, de la faon la plus nette et la plus
irrfragable, que l'homme a beau rduire ses passions aux objets les
plus modestes, et placer ses joies dans le cercle rigoureux que lui a
trac la fortune, il suffit que ces passions existent et qu'on en soit
l'esclave pour compromettre la raison la plus ferme et exciter des
orages qui n'en sont que plus violents pour tre concentrs dans un
petit espace. Qu'importent les dimensions de la scne? Une tempte dans
un verre d'eau, pour la fourmi qui en ose braver les colres, est une
tempte pleine de prils et d'horreur. Or, le digne major Anspech fut
cette imprudente fourmi.

Un jour, un de ces beaux jours d'avril, alors que le soleil a je ne sais
quelle douceur moelleuse et douillette qui rappelle la tideur de
l'dredon, le descendant par les femmes des derniers ducs de Lorraine
ayant bross avec le plus grand soin sa longue redingote noisette et sa
culotte de peluche noire, s'achemina de son pas le plus noble vers son
_retiro_ parfum. Les habitus de la Petite-Provence, ainsi que se nomme
cette extrmit du jardin, enfants, bonnes, jeunes gens et jeunes
filles, connaissaient si bien l'_homme du banc_, que personne ne se ft
permis d'usurper cette place conquise par le vieillard, et qu'une longue
possession lui avait consacre. Quelle ne fut donc pas la pnible
surprise du major, lorsqu'en approchant de son domaine il le vit occup!

Le premier mouvement de M. Anspech fut de s'y prendre le plus simplement
du monde, et d'aller expliquer  l'audacieux occupant par quelle suite
de sances, lui, major Anspech, baron de Phalsbourg, issu par les femmes
des derniers ducs de Lorraine, avait acquis le droit exclusif de
s'asseoir dans l'angle de cette muraille, entre ce jasmin et ces rosiers
fleuris. Mais cette ncessit o il allait se trouver de divulguer sa
naissance lui rpugna; et puis l'homme assis sur son banc tait un
vieillard comme lui, long comme lui, maigre et srieux comme lui, qui
paraissait, comme lui, ne pas jouir d'une aisance marque, et dont la
figure, comme la sienne, portail les traces de longues souffrances et de
luttes pniblement accomplies.

M. Anspech se borna douc  jeter sur l'inconnu un regard de vieux lion
qui trouve, en rentrant au gte, un autre vieux lion mourant, et passa
outre.

Ce n'est assurment, se dit-il, qu'un importun de passage; allons au
bout de l'avenue, et au retour je le trouverai dcamp.

Mais le major se trompait. Il eut beau rder d'une alle  l'autre,
passer et repasser devant son den usurp, fusiller de ses deux yeux le
vieillard indiscret, celui-ci n'eut pas mme l'air de s'apercevoir de
ces volutions menaantes, et continua paisiblement de rvasser au
soleil, et de suivre d'un long regard mlancolique le cerceau des jeunes
filles qui venait parfois rouler jusqu' ses pieds.

Le soleil obliqua vers l'horizon, les ombres s'allongrent et finirent
bientt par envahir le berceau. Ce fut alors seulement que l'inconnu se
leva, et fit deux tours d'alle pour se dgourdir les jambes avant de
disparatre du ct de la rue Saint-Honor.

M. Anspech rentra chez lui dans un tat complet d'exaspration. Le
lendemain, le soleil brillait encore, et M. le major procda de nouveau
aux soins minutieux de sa toilette. Sa tte s'tait calme, et la raison
lui disait que l'intrus de la veille n'avait aucun intrt prcis  le
faire, deux jours de suite, donner  tous les diables. Nanmoins le
vieux major tait triste, parce qu' son ge un jour perdu c'est quelque
chose.

En arrivant aux Tuileries, le premier objet vers lequel ses yeux se
dirigent, c'est son banc, et la personne qu'il y voit assise, c'est
l'obstin vieillard. Le major demeura stupide. Il fit encore un
mouvement pour aller arracher cet homme au bien-tre dont il se voyait
si brutalement dchu. Mais la vieillesse a beau durcir le coeur et lui
mettre en quelque sorte des calus entre les fibres, il y avait pour le
major des rgles de noblesse qu'il devait  sa condition et  son ancien
monde, et dont il ne se sentait pas la force de se dpartir.
L'usurpation tait flagrante, il en fallait convenir; il y avait mme
une sorte d'impertinence dans la conduite du coupable, qui n'avait pu
mconnatre la veille combien le major tait visiblement contrari de
cette dpossession; tous ces motifs taient plausibles, mais un clat en
serait-il mieux justifi, et quelle que ft au fond la plnitude des
droits o se trouvait le baron de Phalsbourg, par rapport  ce fief
ombrag de roses, ces droits n'offraient-ils pas au premier coup d'oeil
quelque chose de chimrique et mme de ridicule, qu'il n'tait pas de la
dignit d'un cadet de Lorraine d'affronter ouvertement?

Ces rflexions, qui se prsentaient sans suite  l'esprit du major, tout
en le dtournant d'une dmarche inconvenante, ne russissaient gure 
le calmer. Il cheminait  l'aventure dans les contre-alles du jardin,
heurtant les promeneurs, et mme les arbres, et mme les bancs, et mme
les chaises _payantes_, tout  fait comme une carne dmte que les
vents ballottent cuire vingt courants contraires. C'tait quelque chose
de rellement pnible  voir, que cette longue redingote trottant sans
but, allant, tournant, revenant sur elle-mme, et livre  mille
impulsions diverses o s'entremlaient le courroux, le regret, la
douleur et le devoir. Chaque fois que ces rvolutions dboulonnes
ramenaient le vieillard vis--vis de sa flicit dtruite, c'est--dire
en face de ce banc et de ce berceau toujours envahis par l'inconnu, le
major levait les yeux au ciel et poussait un si lamentable soupir, que
les passants, qui ne s'expliquaient pas ce dsespoir, ne laissaient pas
que d'en demeurer navrs.

Le lendemain, M. Anspech revint, timide, haletant, plein d'inquitude et
de crainte. Le vieux bourreau d'inconnu s'y trouvait encore!

Le surlendemain, M. Anspech s'y retrana, sans force et sans espoir.....
C'est  peine s'il eut la force de soulever, de loin, des yeux dsols
vers son paradis terrestre, o se tenait toujours, comme l'ange
implacable des chtiments clestes, cette immobile figure, cet homme
aussi long, aussi maigre, aussi respectable assurment que pouvait
l'tre M. le major, mais infiniment plus patient dans sa cruaut que ne
l'tait M. le major dans sa rsignation.

Le jour suivant, M. Anspech ne reparut pas. Il tait au lit, dvor par
une fivre ardente, et fut, en peu de temps, aux portes du tombeau.

On aurait tort de s'tonner qu'un homme comme le major, qui avait
souffert de tant de fortunes diverses, et support tant de dsastres
sans se plaindre, se fut laiss vaincre par un de ces petits malheurs de
la vie commune auxquels on se trouve chaque jour expos. Il suffit d'une
goutte pour faire dborder une coupe remplie jusqu'aux bords. Et puis
toucher aux habitudes d'un vieillard, n'est-ce pas le surprendre aux
sources les plus sacres de sa vie?

M. Anspech fit une maladie fort grave, dont il eut mille peines  se
tirer, isol qu'il tait de toute assistance, et livr  des soins
mercenaires qu'il n'avait pas, hlas! le moyen d'encourager. Enfin, il
fut sur pied vers le milieu de juillet. Assis dans son vieux fauteuil de
velours orange, en face d'une petite fentre ouverte qui donnait sur les
toits, le descendant des Guise rflchissait que le petit banc des
Tuileries devait tre en ce moment un miracle de fracheur et de
parfums, et qu'on ne pouvait choisir une retraite plus dlicieuse contre
les ardeurs de la canicule. Le major soupira profondment. Le cours de
ses penses, en remontant ainsi vers des joies perdues venait de rouvrir
une blessure  peine cicatrise. Il demeura plong quelque temps dans
une rverie douloureuse, entrecoupe de tressaillements et de soupirs.

Lorsque ses forces lui permirent de s'aventurer au dehors, au lieu de
diriger sa promenade vers les Tuileries, M. Anspech remonta lu rue du
Bac, et poussa jusqu'au Luxembourg Il voulait ainsi donner le chante 
son coeur. Mais cet effort demeura sans rsultat, malgr son hrosme;
les affections sont tenaces chez un vieillard, parce qu'elles sont
gostes. Le Luxembourg ne lui rendait rien de ce qu'il aimait, ni le
monde qu'il tait habitu  voir, ni le palais de ses rois, qui de temps
 autres il regardait encore  la drobe, ni ce prestige des souvenirs
que chaque objet lui rvlait de l'autre ct de l'eau. Au bout de
quelques jours, le major sentit qu'il retomberait infailliblement malade
s'il continuait plus longtemps  contrarier ses jambes; mais
l'apprhension de s'aller heurter encore  cet inconnu, objet pour lui
d'un mlange de haine et de terreur, lui fit concevoir un projet d'une
extravagance acheve. On a vraiment besoin, pour admettre qu'une
pareille ide ait pu se faire jour dans une tte grise comme celle du
major, de rflchir que l'engouement du vieillard, loin de se relcher
dans les treintes de la maladie en passant par les excitations de la
fivre, avait d prendre tous les caractres d'une incurable manie.

Quoi qu'il en ft, il rsolut de mettre le jour mme son projet 
excution, si la ncessit l'y forait.

V.

Palsambleu! se disait le vieux gentilhomme en traversant le Pont-Royal,
j'ai pourtant quelque ide que les choses doivent tre un peu changes 
la _Petite-Provence_, et que ce _m'sieu_, ennuy que je ne vinsse plus
lui offrir mon dpit en spectacle, aura pris le parti de vider les
lieux..... et  moins qu'un nouveau dmon se soit mis en tte d'achever
la besogne de l'autre, c'est--dire de me dgoter de l'existence...
Bah! fadaises que tout cela, je vais retrouver mon petit banc plus
mignon que jamais... Si cependant le sort et permis..... Alors, mille
diables, je lui montrerai que je suis un Phalsbourg, morbleu! un cadet
de Lorraine, corbleu! un mousquetaire gris, jour de Diey! et nous
verrous de quel pied il se mouche, ce _m'sieu_... Eh! cela m'est
absolument gal de mourir d'un coup d'pe ou d'un petit banc rentr...
A propos, combien voil-t-il que j'eus mon dernier duel? quarante-deux
ans! Hum! c'est un peu long pour l'honneur de Phalsbourg... Mais aussi
ce fut un duel gros d'aventures... et qui me cota cher... cent mille
cus! Je voudrais bien savoir si mon argent est au fond de la mer avec
ce Palissandre, que le ciel confonde... Quand je songe que nous nous
gorgeames pour cette petite Guimard, une pcore! une drlesse! qui
n'avait d'autre mrite, en conscience, que d'tre la fille de sa mre...
autre coquine qui retournait si bien toutes les poches de ce malheureux
Soubise...

        Guimard en tout n'est qu'artifice,
        Et par dedans et par dehors;
        Otez-lui le fard et le vice,
        Elle n'a plus ni me ni corps.

Marc Fournier

(_La suite  un autre numro._)



Ftes des Environs de Paris.

LA FTE DE SAINT-SPIRE A CORBEIL.--LA FTE DE SAINT-GERMAIN.--LE JEU DU
TOURNIQUET.--LE JEU DU BAQUET.--LA FTE DE NANTERRE.--LE JEU DES
CISEAUX.--LE COURONNEMENT DE LA ROSIRE.

Que les temps sont changs! Jadis aux ftes patronales, les bons
villageois se contentaient de danser  l'ombre du grand chne, non sur
la fougre (M. Alphonse Karr a dmontr premptoirement que l'on ne
dansais pas sur cet arbuste), mais sur la pelouse verte et unie, au son
de l'antique vielle, ou de la cornemuse dont jouait un unique mntrier,
hiss sur un gigantesque tonneau,--le tout, quand M. le cur voulait
bien le permettre. Cependant, _les anciens_, spectateurs sdentaires
mais non point inactifs des bourres et des rigodons, honoraient aussi 
leur guise le saint de l'endroit et se consolaient de n'tre plus jeunes
en ftant la dive bouteille. La chute du jour mettait habituellement fin
 ces modestes rjouissances. L'art prestigieux des Ruggieri et les
illuminations _a giorno_ n'avaient point encore pntr dans les
campagnes, et tout au plus y permettait-on le feu de joie, compos d'un
cent de fagots, aux plus grandes solennits, qui seules comportaient et
pouvaient justifier une pareille magnificence.

[Illustration: Ftes de Corbeil.--Tombeau de Jacques de Bourgoin, cuyer
de Corbeil, fondateur du collge de cette ville enterr en 1681, en
l'glise de Saint-Spire.--Reliques de saint Leu et de saint Rembert
premiers vques de Bayeux, apportes en l'glise de Saint-Spire, par le
comte Amyon, en 1000.]

[Illustration: Fte de Corbeil.--Tombeau de messire Aymon, comte de
Corbeil, mort en 1030, enterr dans l'glise de Saint-Spire,  Corbeil.]

Telles sont encore les ftes champtres,  peu de diffrence prs, dans
une partie de nos provinces. Mais il n'en est pas de mme dans tout le
voisinage de la _grand'ville_. Pans, avec ses instincts
sardanapalesques, a civilis ses alentours de telle sorte qu'il faut
aujourd'hui, au moindre village de la banlieue, pour fter son saint
patronal, les plaisirs les plus raffins, les jouissances les plus
orientales, tels que des jeux de bagnes et autres, des macarons et des
fritures en plein vent, des quadrilles  grand orchestre sur des motifs
de M. Aubert et de mademoiselle Losa Puget, des bateleurs, des
phnomnes, des mts de cocagne et... des gendarmes. Ce dernier point
est de rigueur.

En un mot, on ne se refuse rien _extra muros_ pas plus qu'_intra_, comme
vous l'allez voir si vous voulez bien vous associer  notre promenade
philosophique  travers les festivals champtres, ou _festivaux_ comme
n'et pas manqu de le dire ici le judicieux Larissole.

Prenons le chemin de fer d'Orlans et courons, ou plutt glissons
jusqu' Corbeil, l'antique mense des moines de Saint-Germain d'Auxerre,
qu'illustrrent jadis les reliques de saint Exupre et de saint Loup et
qu'embellissent aujourd'hui les moulins de M. Darblay. Il s'agit
d'assister  la fte de saint Spire le patron de la collgiale du vieux
et du nouveau Corbeil.

Il ne tiendrait qu' nous de dployer ici la plus vaste rudition, on
vous racontant tout au long comment Corbeil ou Corbeliae dut sa
fondation aux Normands dont les incursions le long de la Seine
dterminrent l'rection d'un chteau-fort sur l'emplacement occup par
la cit seine-et-oisaise. Nous vous retracerions ensuite, le livre de
Dulaure en main, les hauts faits des comtes de Corbeil; mais nous savons
trop ce que nous devons  nos lecteurs pour les convier  pareille fte.

[Illustration: Fte de Corbeil]

Nous ne saurions toutefois passer entirement sous silence l'histoire de
messire Aymon, le premier comte de la ville, qui, aprs avoir
vaillamment dfendu Corbeil contre les hommes du Nord, y fonda, prs du
chteau-fort, l'glise de Saint-Exupre, laquelle a t depuis place
sous l'invocation de Saint Spire, nous ne saurions dire pourquoi. Il fit
ensuite un plerinage  Rome, o il rendit son me  Dieu, les uns
disent en l'an mil ou environ, et les autres en 1050. Son corps,
rapport  Corbeil, y fut dpos sous le tombeau que l'on voit
aujourd'hui  Saint-Spire et que surmonte sa statue. Ce fal guerrier,
le modle des comtes, fut le bienfaiteur de la contre, et son souvenir,
toujours vivant dans la mmoire populaire, est encore aujourd'hui honor
par une pieuse et touchante coutume.

Le jour de Saint-Spire, les habitants de Corbeil et des environs
viennent faire leurs dvotions autour de son tombeau, et en se retirant
baisent affectueusement la joue de marbre du bon sire, au point qu'elle
en est tout use et amaigrie, comme le roc est creus par la goutte
d'eau patiente qui le frappe durant, les sicles. Nous l'avouons, et le
lecteur partagera sans doute nos impressions, cette pratique nous plat
et nous charme: elle est comme un arrire-parfum de ce Moyen-Age si loin
de nous, et prouve que la reconnaissance du peuple, pour qui l'aime et
qui le protge, n'est point un sentiment se fugitif ni si trompeur que
l'on a bien voulu le dire. Non! qui l'crase n'a pas toutes ses
sympathies, comme d'loquents crivains ont cherch  nous le persuader:
il en reste toujours quelque peu pour ses bienfaiteurs, et celle-l
n'est  coup sr ni la moins sincre ni la moins durable, tmoin
l'hommage traditionnel et spontan rendu aux mnes du bon sire Aymon de
Corbeil.

En quittant son tombeau, la foule va contempler avec recueillement les
reliques de saint Leu et de saint Rembert, premiers vques de Bayeux,
qu'apporta le comte Aymon en l'glise de Saint-Spire, peu de temps avant
ce voyage pour Rome dont il ne devait pas revenir.

Les fidles s'arrtent ensuite devant le tombeau de Jacques de Bourgoin,
cuyer de Corbeil et fondateur du collge de cette ville, qui fut
enterr  Saint-Spire en l'an 1661.

Ces devoirs religieux remplis, il ne reste plus qu' prendre part aux
dlices de la fte qui s'tale dans les rues, sur le joli quai de
Corbeil, mais principalement sur la place de Saint-Guenault, o s'lve
le tribunal civil. Saint-Guenault tait, comme Saint-Spire, une glise
collgiale dont la construction remonte au del du douzime sicle, et
qui contient aujourd'hui, par un assez trange rapprochement, les
prisons et la bibliothque de la ville.

[Illustration: Fte de Saint-Germain.--Jeu du Tourniquet.]

[Illustration: Fte de Saint-Germain.--Jeu du Baquet.]

C'est l qu'est le rendez-vous gnral des plaisirs bruyants de la
journe; c'est l qu'affluent les saltimbanques, que travaillent les
banquistes et les escamoteurs, que remisent les monstres, les gants,
les nains, les alcides et _tutti quanti_ offerts  la curiosit d'un
chacun moyennant une rtribution variable de dix  vingt centimes. La
place Saint-Guenault est ce jour-l le carr Marigny de Corbeil. Cette
cavalcade que vous voyez dfiler pompeusement sur la place et qu' ses
dolmans enjolivs de brandebourgs vous prendriez pour un escadron de
hussards, ce sont messieurs les cuyers et palefreniers d'un cirque on
ne peut plus olympique, qui annoncent la reprsentation par cette
promenade imposante.--entrez, entrez, messieurs et dames! on n'attend
une vous pour commencer! Prenez vos billets, suivez le monde!.....

Le suivrons-nous? Ma foi! avec votre permission, nous n'en ferons rien
cette fois. Nous avons encore du 1er mai une indigestion de phnomnes,
de trombones, de grosses caisses, de clowns, de bobches, de parfums de
saucisses et de pommes de terre frites, en un mot de tout ce qui
constitue les ftes dites populaires, et nous croyons avoir acquis, dans
cette mmorable circonstance, le droit de nous priver, pour quelque
temps du moins, de ces innarrables jouissances. D'ailleurs nous avons
eu le suave coup d'oeil de toutes les pancartes-affiches qui tapissent
le pourtour de la place comme d'une bouriffante et colossale fresque.
Or, cet aspect suffit  quiconque possde un peu d'exprience sur la
matire. Ici, en effet, la peinture rend une foule de points  la
ralit; on peut dire que c'est le triomphe de l'art. Qui a vu le
_tableau_ et surtout la parade prliminaire, a tout vu. Le reste se
donne, c'est--dire se vend par-dessus le march.

Quant  moi, n'euss-je rien vu, je m'en consolerais encore. A mes yeux,
le simple baiser sur la joue du bon sire Aymon efface toutes ces
merveilles, et ce souvenir est le seul que j'emporte avec quelque
plaisir en disant adieu  Saint-Spire,  Saint-Guenault et  Corbeil.

[Illustration: Fte de Nanterre.--Conduite de la Rosire  la Mairie.]

_Fte de Saint-Germain._--Changeons maintenant de chemin de fer et
transportons-nous  Saint-Germain qui clbre sa fte patronale, en
attendant la fin de l't, qui doit ramener la fameuse et historique
fte des Loges. L encore nous trouvons, comme partout, l'invitable mt
de cocagne entour des orchestres forains, des balanoires, des jeux de
bagues, des dbits ambulants de macarons, des mirlitons, de sucres
d'orge et de bonshommes de pain d'pice. En vrit, on jurerait qu'il n'y
a qu'une fte dans le monde, tout comme il n'y a qu'un vaudeville,
chose bien connue depuis longtemps.

Gardons-nous toutefois de calomnier la fte patronale de Saint-Germain;
contentons-nous de la mdisance. Nous avons remarqu  cette solennit
deux jeux entirement indits et qui,  ce titre, nous ont sduit tout
d'abord.

L'un est _le jeu du tourniquet_, exercice des plus gymnastiques, qui a
le don d'exciter au plus haut point l'hilarit des spectateurs et
consiste dans le voyage acrobatique et arien dont suit la dfinition.

L'aspirant au prix offert par la proprit du tourniquet en question,
lequel consiste littralement en une pipe culotte, un madras, un rouleau
 serpette, ou tout autre joyau du mme prix, l'aspirant, dis-je, se
hisse au haut de la machine compose de trois cordes, sur l'une
desquelles il faut s'asseoir en appuyant ses pieds sur les deux autres
tendues au-dessous et  quelque distance de la premire. Il s'agit ainsi
de parcourir  califourchon, sur cet incommode sentier, tout l'espace
compris entre les deux poteaux auxquels est fixe la machine. Cette
prgrination, qu'au premier abord il semble facile d'accomplir sans le
moindre balancier, n'exige rien moins cependant que des qualits de
funambule, assez rares chez les personnes qui n'en font pas leur
profession. Au moindre dfaut d'quilibre, l'impitoyable tourniquet,
dont les bras soutiennent les trois cordes, justifie son titre en
dcrivant un mouvement de rotation qui a pour effet immdiat de modifier
du tout au tout la posture du maladroit et infortun voyageur, Tandis
que ses deux pieds vont menacer les cieux, sa tte incline vers le sol,
et le tout excute une pesante chute, aux applaudissements et aux rires
ironiques de l'assemble. Bien des cavaliers se succdent et sont
dsaronns tour  tour, avant qu'un seul parvienne  dompter la perfide
monture et  atteindre sans encombre le but du hasardeux plerinage.
C'est en se couchant  plat ventre sur la plus haute corde des trois que
les habiles parviennent  rsoudre ce difficile problme et  mriter le
prix olympique.

[Illustration: Fte de Nanterre.--Jeu des Ciseaux.]

Ce terrible jeu du tourniquet nous rappelle le fameux pont de Sirrath
qui conduit au paradis de Mahomet et qui, suspendu sur un gouffre, a la
tnuit imperceptible du cheveu de femme le plus dli. Les bons le
franchissent toutefois sans accident, mais les mchants sont prcipits
dans l'abme et tombent au fin fond de l'enfer. Tel est le tourniquet, 
cette diffrence prs que la chute est un peu moins funeste, et que ce
ne sont pas toujours les bons qui gagnent l'autre bord--au contraire.

Le second des divertissements populaires qui nous ont charm  la fte
de Saint-Germain est _le jeu du baquet_, qui mrite galement une
description spciale, c'est la course en char des anciens, combine avec
le jeu de la quintaine ou de bagues, d'invention plus moderne. Le char
est une charrette lance  fond de train, c'est--dire au trot quivoque
d'une poussive haridelle; l'hippodrome est une avenue dans laquelle on
voit suspendu  deux arbres le vase non trusque que nous avons nomm
plus haut; derrire l'automdon est pos sur sa charrette un tonneau dans
lequel s'encage jusqu' mi-corps le combattant, arm d'une longue et
mince perche. Au moment o le quadrige champtre passe sous le baquet,
il doit insinuer le bout de sa gaule dans le trou dont est perce l'anse
de cet instrument domestique. A dfaut de ce faire, et pour peu qu'il
effleure de sa lance innocente l'ustensile cher aux lessiveuses, le
vase, vritable baquet de Damocls se retourne aussitt sur lui-mme et
inonde d'une copieuse et rfrigrante aspersion le nouvel Amadis de la
Gaule. Si, au contraire, le vaillant et adroit champion a le bonheur de
frapper juste, non-seulement il ne reoit point d'eau, mais un baril de
Suresnes l'attend au terme de la noble carrire. Que l'on juge de
l'humiliation et du dsespoir du vaincu par le prix rserv au
vainqueur. Tandis que le vaincu ne boit que l'eau sans vin, le dernier
boit son vin sans eau, et chante, le verre en main, le baquet. Bacchus
et l'amour.

[Illustration:--Couronnement de la Rosire.]

_Fte de Nanterre_.--Mais c'est assez nous occuper de ces profanes
divinits. Reprenons encore le chemin de fer. Entre Paris et
Saint-Germain, il est une contre protge par Minerve, la svre desse
aux yeux de boeuf, qui prconise la Sagesse. Cette terre aime des cieux
est l'heureuse Nanterre, la patrie des petits gteaux qu'arrose le verre
de coco dans les estomacs proltaires. Nanterre honore la vertu,
Nanterre couronne des rosires en l'an de peu de grce et de beaucoup de
vices 1843. Jusqu' prsent nous avions cru que les rosires
n'existaient que dans les opras-comiques et les contes de M. Bouilly;
mais Nanterre s'est charge de nous dsabuser. Honneur; honneur, louange
 Nanterre! Gloire  la moderne Salency!

La rosire de cette anne estime jeune fille qui parait en effet le
modle de toutes les vertus: c'est mademoiselle Giraud; elle n'a que
dix-sept ans et soutient par son travail une partie de sa famille. Sa
conduite, jusqu' ce jour, a t exempte de tout reproche; jamais il ne
s'est lev contre elle le moindre caquet mdisant... et cependant, vous
le savez, on est si mchant au village!

Qui le croirait? Il s'tait lev contre le couronnement de mademoiselle
Giraud une' formidable opposition, celle de M. le cur de Nanterre, qui
demandait avec instance le prix pour une autre _candidate_, dont le
grand mrite tait,  ses yeux, de frquenter assidment l'glise et le
confessionnal. M. le maire et le conseil municipal, qui tenaient pour
mademoiselle Giraud, objectaient  la partie adverse que la meilleure
prire, c'est le travail, surtout quand il a pour objet de secourir des
parents infirmes. Ils admiraient la pit de la jeune fille place sous
la tutelle ecclsiastique; mais ils n'aimaient pas, disaient-ils, voir
_les jeunesses_ s'approcher si souvent du confessionnal, surtout alors
qu'elles aspirent  la couronne de rosire.

Ces raisonnements voltairiens ne convainquirent nullement M. le cur, et
il s'ensuivit une scission complte entre les deux pouvoirs spirituel et
temporel. Le conseil municipal a dcern le prix  mademoiselle Giraud,
et M. le cur a dclar qu'il n'assisterait point au couronnement. On se
passera donc de lui, et dans quelques instants le cortge triomphal qui
conduit la rosire  la maison commune va dfiler sous nos yeux.

En attendant, donnons un regard au jeu dit _des ciseaux_, spcialement
ddi aux jeunes filles. (Nanterre est, comme vous voyez, tout  la fois
le plus vertueux et le plus galant des villages.) Il s'agit de couper
avec lesdits ciseaux l'une des ficelles qui soutiennent les prix
disputs, c'est--dire des bonnets, des fichus, des robes, etc., etc.,
voire des poupes et des pantins pour les petites soeurs ou les petits
frres de ces demoiselles. Rien de plus facile, me direz-vous; on
s'avance, on coupe la ficelle, et... C'est ici que je vous arrte;
sachez que pour remporter le prix il faut avoir les yeux bands, ni plus
ni moins qu'une somnambule qui s'apprte  lire de l'orteil.--Ah!
diable, voici qui complique singulirement la difficult. Mais n'est-il
point dans la galerie quelque personne bienveillante qui puisse guider
les pas chancelants de l'intressante jeune aveugle et lui crier: A
droite!  gauche! en avant! en arrire! suivant le cas?--Oui-da! Et
comptez-vous pour rien cet impitoyable sapeur-pompier qui bat de la
caisse sans relche, prcisment pour imposer silence  cette mme
galerie et touffer, nouveau Corybante, les conseils des parties
intresses.--Malepeste! on est rus au village, et je vois que le jeu
des ciseaux est le plus ingnieux du monde.--Quand je vous le disais!...

Mais, silence! silence! voil le cortge qui s'avance! Les tambours
battent aux champs, les cloches sonnent ou plutt devraient sonner 
grandes voles; mais la retraite de M. le cur les a condamnes au
repos. Une double haie de gardes nationaux occupe tout l'espace compris
entre la maison de la rosire et l'htel-de-ville du village. Des
drapeaux se balancent aux fentres. C'est un spectacle magnifique et
fait pour ramener la vertu parmi les hommes, si tous pouvaient jouir de
ce coup d'oeil. Je vote pour qu'un congrs du genre humain se runisse
tous les ans,  pareille poque, dans la commune de Nanterre.

La garde dpartementale ouvre la marche; puis une nombreuse musique de
garde nationale fait retentir les airs de joyeuses fanfares. Parat
ensuite la rosire, entre M. le maire et M. l'adjoint: celui-ci tient la
place de M. le cur, qui, persistant  refuser son concours  la
crmonie, se tient  l'cart, comme Achille,  l'ombre de sa sacristie.

Derrire la rosire, vtue de blanc et pare de ses plus beaux atours,
est rang le conseil municipal, suivi par une garde d'honneur, compose
des _messiers_, marchant de front et arms de longues piques qu'ornent
les couleurs nationales. Les _messiers_ sont les principaux cultivateurs
de la commune qui forment une ligue dfensive et quelquefois mme
offensive,  l'effet de renforcer la surveillance insuffisante du garde
champtre et de protger les rcoltes contre la maraude, cette plaie des
marachers de la banlieue.

Sur les pas de cette _landwehr_ agreste, on voit habituellement
s'avancer la rosire de l'anne prcdente, portant sur sa tte la
couronne qui, de son front, va bientt passer sur celui de la nouvelle
hrone. Mais, cette anne, l'ex-rosire a fait dfaut; depuis son
couronnement, elle a quitt les roses de la virginit pour les soucis du
mariage. Elle ne saurait donc plus porter cette chaste parure que
soutient de ses mains, sur un coussin de velours, l'une des jeunes
filles du village.

Viennent ensuite diverses confrries religieuses, prcdes par celle de
la Vierge, reconnaissable au large ruban bleu en charpe que porte
chacun de ses membres. Puis un grand nombre de femmes, les parents, les
amis de la rosire en grande toilette, marchant sur deux lignes, plus
loin sur quatre, et bientt dborde la foule compacte qui se presse
derrire le cortge.

Arrivs  la mairie, les principaux acteurs de la crmonie prennent
place dans la grande salle des mariages, M. le maire entre ses adjoints
et les conseillers municipaux; la rosire en face; adroite et  gauche,
les demoiselles de la Vierge; derrire, les parents, les amis, les
officiers de la garde nationale et autres gros bonnets de l'endroit.

Dans le fond de la salle, et au milieu d'un trophe, de drapeaux
tricolores, on lit en grosses lettres cette inscription de circonstance:
_A la vertu!_

Au milieu d'un profond recueillement et d'un silence religieux, M. le
maire prend la parole et prononce un discours pathtique sur les
avantages de la vertu; puis, en forme de proraison, il passe au cou de
la rosire un collier d'or; il lui remet des pendants d'oreilles, une
magnifique pingle-broche, divers autres bijoux dont la forme et l'
usage nous chappent, et une somme de trois cents francs; enfin, il
prend sur le coussin o elle est dpose la couronne de roses blanches
et la pose sur la tte de la jeune fille en lui disant (nous
stnographions): Mademoiselle Giraud, veuillez recevoir, comme prix de
vertu, la couronne _civique_ que vos concitoyens vous dcernent.

A ces mots la musique, cache dans le vestibule de la mairie, fait
entendre un air de bravoure; des larmes inondent tous les gilets et tous
les bavolets de l'auditoire, et le cortge se remet en marche dans le
mme ordre que ci-dessus. La rosire est reconduite chez elle, et, peu
d'instants aprs, un splendide banquet, auquel elle prend part ainsi que
sa famille, et qu'honorent de leur prsence les autorits du village,
termine cette belle et attendrissante journe, bien digne d'tre
consigne dans les annales de la vertu, et qu'en attendant nous honorons
 notre manire, en lui rigeant une colonne... de _l'Illustration_.



Promenade sur les Fortifications de Paris.

Suite.--Voyez page 219

II.

LES FORTS.

Lorsque Vauban, sous Louis XIV, eut l'ide de fortifier Paris, ce grand
homme comptait que la fortification de la capitale devait tre tablie
sur d'autres bases que celles des places ordinaires. Au lieu d'une
enceinte sur laquelle eussent t accumuls tous les moyens de dfense
connus, il pensait qu'il valait mieux envelopper la ville dans deux
enceintes qui ncessiteraient deux attaques successives. La premire de
ces enceintes tait, pour la partie mridionale, l'ancien mur de
Philippe-Auguste, et, pour la partie du nord, le vieux mur de Charles V,
augment par Louis XIII en 1631. La deuxime et t porte
considrablement en avant et serait passe juste par les points o se
trouve actuellement celle qui s'lve sous nos yeux. Entre ces deux
enceintes, on et mis  couvert en temps de sige les nombreux troupeaux
ncessaires  l'approvisionnement de la ville; cet approvisionnement de
viandes fraches est un des obstacles les plus difficiles  rsoudre;
puis l'ennemi, tenu loign du coeur de la ville, n'aurait pu, durant la
premire partie du sige, agir sur l'esprit des habitants par ses bombes
et ses projectiles incendiaires.

C'est cette pense de Vauban qui a t mise  excution par la
construction des seize forts qui environnent Pans. L'immense
dveloppement de la ville ne pouvait permettre de songer  tablir une
seconde enceinte au del de la premire; une ceinture de forts
habilement disposs, suivant les accidents du terrain, y supple
compltement.

Quelque forte, quelque audacieuse qu'on suppose une arme ennemie,
jamais elle n'osera s'aventurer  venir faire le sige de l'enceinte en
passant entre les forts, sans s'en tre pralablement empare; mais,
d'un autre ct, il n'est pas  prsumer qu'elle chercht  en prendre
plus de trois ou quatre, ce qui lui serait ncessaire pour arriver au
point qu'elle aurait choisi pour son attaque. Admettant qu'elle ft
assez puissante pour enlever tous ceux de la rive sur laquelle elle se
prsenterait, ce qui serait le maximum de ses efforts, elle se garderait
bien de hasarder un passage de rivire qui lui ferait diviser ses forces
et l'exposerait  une ruine infaillible. Il restera donc encore un grand
espace libre et  l'abri de toute insulte entre les forts non enlevs et
l'enceinte pour les parcs des troupeaux de l'approvisionnement. Matre
d'une partie des forts, l'ennemi serait encore bien loin de l'tre de
Paris. L'enceinte n'est attaquable qu'en un point ou deux au plus, 
cause de l'ouverture des angles de ses bastions, avantages que peut
seule prsenter une ville d'une aussi immense tendue, et il faudrait au
moins soixante jours de travaux pnibles pour faire une brche
praticable au corps de place. Quant aux bombes, nous avons dj dit que,
dans la premire partie de l'attaque, elles n'arriveraient pas dans la
ville; mais, en rgle gnrale, l'effroi qu'elles causent n'est pas en
raison des dgts qu'elles occasionnent. On conoit que, dans une petite
place, tout soit facilement cras, incendi; mais ce danger diminue 
mesure que la ville est plus tendue, et finit par devenir insignifiant.
En effet, pour produire quelque effet, l'assigeant est oblig de
concentrer ses feux; l'on peut toujours, dans une grande place, se
retirer sur un point non menac, et laisser l'ennemi puiser en pure
perte des munitions qui lui sont prcieuses.

Il est de la plus haute importance que ces vrits soient comprises de
chacun. Un fort, par la petitesse des angles de ses bastions, son
exigut, sa facilit  tre envelopp de feux de toutes parts, peut
tre enlev en sept ou huit jours; il en faut soixante, pour faire
seulement brche  l'enceinte. Ne serait-il pas dplorable qu'une
population brave et dvoue comme celle de Paris se laisst dmoraliser
par ignorance, parce que l'assigeant aurait eu un premier succs
facile, invitable, et qui ne prjugerait en rien le rsultat dfinitif
de son entreprise.

[Illustration.]

Aprs ces considrations gnrales, examinons la position de chaque fort
en particulier: nous avons dj dit qu'ils sont au nombre de seize. Si
nous commenons par le nord, nous en trouvons quatre qui mettent
Saint-Denis  couvert, ce sont: 1 le fort Labriche, appuy sur la
rivire  l'occident de Saint-Denis; il sera travers par le chemin de
fer; 2 le fort du Nord ou la double couronne; cet ouvrage, comme il est
facile de le voir (_voyez le plan au numro prcdent_), est ouvert  la
gorge: c'est ainsi que sont construits ordinairement les forts destins
 couvrir une enceinte, quand cette enceinte est assez rapproche pour
voir leurs terre-pleins et empcher qu'on puisse les tourner et s'en
emparer par surprise. Ces sortes d'ouvrages s'appellent couronne ou
double couronne, suivant le nombre de bastions qui les composent. La
double couronne du Nord n'est pas dfendue par l'enceinte, mais sa gorge
est couverte par une inondation que l'on peut facilement tendre, et qui
met en sret le Nord et l'est de Saint-Denis. Cette inondation protge
encore un autre ouvrage qui, avec la couronne du nord, son les deux
seuls des forts de Paris qui soient ouverts  la gorge; c'est la lunette
de Stains, qui se trouve au nord-est de Saint-Denis.

[Illustration.]

Au sud, une route stratgique en ligne droite conduit de cette lunette
au fort de l'Est, le dernier des forts de Saint-Denis. Ce fort est un
quadrilatre, c'est--dire qu'il a quatre bastions; il contient de
vastes casemates dans ses courtines et deux magasins  poudre dans ses
bastions.

[Illustration.]

Entre la Villette et le fort de l'Est, prs de la route d'Amsterdam, non
loin du village d'Aubervilliers, s'lvera le fort de ce nom. En
continuant  descendre vers le sud, entre Pantin et les
Prs-Saint-Gervais, nous rencontrons le fort de Romainville, petit
hexagone ayant par consquent six bastions. Le front du nord est couvert
par un ouvrage extrieur qui augmente sa force. Cette annexe, dont la
construction date de 1833, poque  laquelle on fit quelques travaux de
fortifications passagres, c'est--dire non revtues de maonnerie;
cette annexe est ce qu'on appelle un ouvrage  cornes; elle est compose
d'une courtine et de deux demi-bastions ferms par deux branches qui
vont ficher sur les faces du front qu'il couvre.

[Illustration.]

Les trois forts qui suivent, ceux de Noisy, de Hosny, de Nogent, sont de
quadrilatres comme le fort de l'est mais ils ont de plus le front
oppos  Paris, dfendu par une couronne en terre de la mme date que
l'ouvrage  cornes du fort de Romainville: ces quatre derniers forts
sont desservis par une route stratgique qui part du premier et vient
aboutir au fort de Nogent.

Prs du confluent de la Marne et de la Seine, dans une trs-forte
position s'lve le fort de Charenton commandant la route d'Italie:
c'est un pentagone ou fort  cinq bastions.

[Illustration:]

Sur la rive gauche de la Seine on ne trouve que cinq forts; d'abord Ivry
et Arcueil, deux pentagones, commandent la route de Fontainebleau. Le
premier est fort remarquable, construit sur des carrires; il a fallu
lever des piliers pour soutenir la fortification, de plus ces
excavations forment d'immenses magasins vots.

Le fort de Montrouge, sur la route d'Orlans, et celui de Vanves,  la
gauche du chemin de fer de Versailles (rive gauche), sont deux petits
quadrilatres.

 la droite mme du chemin de fer, et dfendant le passage de la
rivire, est le fort d'Issy, fort  cinq bastions.

[Illustration.]

Enfin, sur la rive, en arrire de l'autre chemin de fer de Versailles,
sur une hauteur clbre, s'lve le plus considrable de tous les forts
de Paris: la forteresse du Mont-Valrien, place en dehors de toutes les
attaques probables, est destine  protger les arrivages de l'ouest et
 servir de lieu de sret pour des approvisionnements d'armes et de
minutions. De grandes et vastes casernes, dont en partie les
constructions subsistaient dj, mais avec une autre destination,
pourront loger une nombreuse garnison. Un chemin traversait la place sur
laquelle il est assis; on l'a dtourn, et l'on a construit une route
stratgique, qui descend en zigzag jusqu' la Seine et va aboutir 
l'abbaye de Longchamps. Dans cette nomenclature, nous n'avons pas parl
de Vincennes. Vincennes, en effet, avec ses donjons gothiques ne fait
pas partie des nouvelles fortifications de Paris; cependant les travaux
considrables qu'on y a excuts l'ont rendu susceptible d'une bonne
dfense; de plus, il existe un vaste projet, qui va probablement
recevoir son excution et rattacherait Vincennes d'une manire bien plus
directe  la dfense de Paris. Une partie du bois disparatrait et
ferait place  une ville militaire, qui contiendrait les casernes
ncessaires pour deux rgiments d'artillerie, deux compagnies
d'ouvriers, d'immenses ateliers de construction, une fonderie et une
cole de pyrotechnie. Ce sera l'arsenal de Paris, place de guerre.

[Illustration.]

Dans le trac des forts, comme dans celui de l'enceinte, on a adopt la
forme bastionne. Tout ce que nous avons donc dj dit est applicable
ici; il nous reste  parler de quelques ouvrages particuliers qui ne se
trouvent pas sur le corps de place. Chaque front est dfendu par un
chemin couvert, c'est--dire qu'aprs le talus de contrescarpe il se
trouve un terre-plein, puis une banquette pour la fusillade. Le glacis
sert de parapet et met  couver! les soldais, qui, dans cette position,
font au commencement du sige un feu rasant trs-meurtrier. La prise du
chemin couvert est pour l'assigeant un des pisodes les plus sanglants
du sige.

Une autre disposition a t adopte surtout pour les faces d'ouvrages
qui ne peuvent tre vus de l'ennemi; on a recul le parapet, en sorte
que l'on a deux lignes de feu. L'une suprieure, sur la banquette,
l'autre derrire le mur perc de crneaux. On appelle crneaux une
ouverture longue et troite, vase  l'intrieur pour donner  l'arme
le plus de champ possible.

[Illustration.]

On remarquera aussi des masses de terre fort leves se dressant
au-dessus du parapet ordinaire et portant elles-mmes un parapet avec
sa plonge, sa banquette et son terre-plein; ce sont des cavaliers
destins  voir au loin dans la campagne et  retarder en mme temps la
prise des ouvrages qui les contiennent et dont elles flanquent  revers
le terre-plein.

[Illustration.]

On conoit que si, dans une grande ville, o l'on peut facilement
abandonner les endroits incendis, les bombes ne sont pas  craindre, il
n'est pas de mme d'un petit fort, o la garnison, resserre dans un
espace limit, serait bientt crase; il a donc fallu lui trouver des
abris. On a donc construit des casemates, c'est--dire des rduits
vots  l'preuve de la bombe; autant que possible on les a places
contre les murs d'escarpe, et on les a crneles pour les faire servir 
la dfende. Elles sont de deux sortes: les premires, qui sont les plus
rares, peuvent contenir de l'artillerie: elles se trouvent ordinairement
sur les flancs, et doublent ainsi des feux souvent trs-prcieux sur un
point mal flanqu. Les secondes sont disposes pour la mousqueterie et
se voient frquemment le long des courtines, qui sont, comme on sait les
parties les moins exposes de la fortification.

[Illustration: Coupe d'une casemate.]

[Illustration: Escarpe crnele.]

[Illustration.]

Dans les forts se rencontreront aussi des magasins  poudre. Ce sont de
petits btiments vots en maonnerie  l'preuve de la bombe. Ils sont
surmonts d'un paratonnerre. L'explosion d'un pareil magasin amnerait
certainement la ruine du fort dans lequel il se trouverait; aussi de
grandes prcautions sont-elles prises contre un pareil accident. On
place ces constructions au centre du bastion pour les isoler le plus
possible.

Il y a deux sortes d'entrs pour un fort; la porte et la poterne. La
poterne est une petite porte dbouchant au milieu de la courtine,  deux
mtres environ du fond du foss; elle ne s'ouvre que pour certains
besoins de service. L'entre rgulire, c'est la porte, dont l'accs est
dfendu par un pont-levis. Comme la poterne, elle s'ouvre sur une
courtine; on y arrive par un pont en maonnerie; mais la dernire trave
est remplace par un tablier en bois. Au moyen d'un mcanisme
particulier, ce tablier se relve et vient s'appliquer contre les
montants de la porte; l'entre du fort se trouve ainsi ferme, et
l'obstacle du foss rtabli.

Plusieurs conditions sont essentielles  remplir pour un pont-levis. Il
faut que sa manoeuvre s'excute facilement avec un petit nombre
d'hommes; que rien ne puisse l'indiquer au loin  l' ennemi, afin de
permettre  la garnison de prparer ses sorties avec mystre. Ces
conditions se trouvent runies dans le pont dont nous allons dcrire le
mcanisme.

[Illustration.]

La chane du pont passe sur les deux poulies C et A,  son extrmit est
un poids F qui fait quilibre au poids du pont. Ce poids F se compose
d'anneaux mobiles dont les extrmits sont fixes en E E'. Si l'on fait
effort sur la chane D qui fait mouvoir la poulie B, dont l'axe est le
mme que celui de la poulie A, on conoit que le poids F descendra, et
la partie de ce poids qui fait quilibre au tablier du pont diminuera 
chaque instant du poids des anneaux qui viendront s'ajouter  ceux dj
supports par les points fixes E E'; en sorte que  chaque instant de la
course, les poids restant en F feront quilibre au poids du pont dans la
position o il se trouvera; il ne restera donc pour le faire manoeuvrer
qu' vaincre les frottements.

[Illustration.]



De la peinture sur Lave de Volvic.

On a pu remarquer, dans la Cour du palais des Beaux-Arts, quatre
mdaillons reprsentant les portraits de Pricls, d'Auguste, de Lon X
et de Franois 1er, peints, il y a quelques annes, par MM. Orsel,
Perrin et Etex. Ces essais de peinture sur lave de Volvic, dus au
procd d'un habile chimiste que la science et l'industrie regrettent,
M. Mortelque, sont les seuls qui aient t appliqus  la dcoration
d'un monument public. Cependant aucun genre de peinture n'tait plus que
celui-ci propre  remplir toutes les conditions de la peinture
monumentale. En effet, il n'a rien  redouter ni de l'action du soleil,
ni de l'humidit, ni des infiltrations de salptre, si pernicieuses 
toute peinture murale, qu'elle ait t excute  l'huile ou  la cire,
nous ne parlons pas de la fresque, qui, dans notre climat, est presque
impraticable  l'intrieur des difices et absolument impossible 
l'extrieur. Et ce serait l un des grands avantages de la lave, de
pouvoir rsister  toutes les intempries. Cette peinture, prouve 
plusieurs feux et maille de faon  prsenter une surface dure et
vernisse comme les belles sculptures en terre cuite de _Luca della
Robbia_ pourrait, comme ces dernires, servir  la dcoration des
monuments, orner  l'extrieur les frises et les cellas des glises; et
l'tendue qu'on aurait  recouvrir de semblables peintures ne pourrait
jamais tre un obstacle  l'emploi de la pierre de Volvic, qui se
chantourne et s'ajoute pice  pice comme les diffrentes parties d'une
verrire, avec cet avantage que rien ne trahit les joints des morceaux
juxtaposs. On peut en ce moment apprcier les rsultats et les
avantages de cette peinture, en voyant un nouvel essai de ce genre
command  M. Perlet par la ville de Paris, et qui vient d'tre plac
dans la chapelle de la Vierge de l'glise Saint-Nicolas-des-Champs, rue
Saint-Martin. Cette peinture reprsente un Christ de proportion
colossale vu  mi-corps, dans le style des mosaques byzantines qui
ornent encore plusieurs basiliques d'Italie. La figure, qui, comme
celles qui ont servi de type  M. Perlet, se dtache sur un fond d'or,
est d'un beau caractre, d'un ton clair et simple, ainsi qu'il convient
dans un endroit peu clair, et les draperies, traites largement, font
voir que cette peinture a toute la vigueur de l'huile et plus de
ressource que toute autre pour l'clat des tons brillants: Nous esprons
donc, grce au nouvel essai de M. Perlet, que l'art disputera 
l'industrie la lave de Volvic et qu'aprs s'tre leve des
trottoirs-Chabrol aux cadrans d'horloges de MM. Wagner et Lepaute, elle
passera de l'ornementation des calorifres de caf aux compositions de
la peinture historique.



Ncrologie.--Thomire.

N  Paris le 6 dcembre 1751, Thomire (Pierre-Philippe) avait pour
aeul un militaire de mrite, et pour pre un pauvre ciseleur de talent.
Destin par sa famille  la carrire des arts, vers laquelle,
d'ailleurs, son propre got l'entranait ds l'enfance, Thomire, g de
14 ans  peine, fut l'un des plus assidus et des plus brillants lves
de l'Acadmie de Saint-Luc. Pajou, alors professeur dans cette acadmie,
le remarqua, le prit en amiti et cultiva ses heureuses dispositions. Le
clbre sculpteur Houdon ne se contenta pas de lui donner ses conseils
d'homme de gnie, il eut assez de confiance en lui pour le charger
d'excuter en bronze le _petit corch_, ouvrage qu'il affectionnait. Le
jeune Thomire s'acquitta de cette tche difficile et honorable avec
tant de succs, qu'Houdon lui commanda une copie en marbre du _Voltaire
assis_, son chef-d'oeuvre, qu'il voulait offrir  l'impratrice de
Russie; l'lve, dans l'excution de cette belle statue, se montra digne
du matre.

[Illustration: Thomire, ciseleur et bronzier, dcd le 15 juin 1843.]

Tout annonait que Thomire deviendrait un sculpteur distingu; la
fortune en dcida autrement. Trop peu riche pour subvenir aux dpenses
considrables de la statuaire, oblig mme, pour gagner sa vie,
d'utiliser son talent et sa rputation, le jeune artiste dut, bien 
regret, renoncer aux grands ouvrages de sculpture et se livrer presque
exclusivement  la fabrication des bronzes. Le thtre et le rle ne
changent pas l'acteur; Thomire, en devenant fabricant, resta artiste; et
la renomme,  dfaut de la gloire, le suivit avec la fortune dans cette
nouvelle carrire qu'il illustra et qu'il agrandit. Peut-tre mme le
bon sens dont il suivit les conseils en se rsignant  une position
modeste lui fut plus favorable que nuisible; contemporain des Houdon,
des Chandel, des Lemot, qu'il aurait eus pour rivaux, il n'et
probablement occup que le second rang parmi les sculpteurs; Thomire,
pendant un demi-sicle, a gard le premier parmi les ciseleurs; de plus,
en reculant les bornes d'une fabrication utile, il a contribu au
dveloppement de la gloire et de la prosprit nationale, et rendu pour
une industrie importante les pays trangers tributaires de la France.

La mort du sculpteur Duplessis laissa une place vacante dans la
manufacture de Svres; Thomire l'obtint et dbuta par l'excution des
garnitures en bronze dor de deux grands vases, dont l'un est  Parme,
et l'autre au chteau de Saint-Cloud. Ce dernier ouvrage, excut en
vingt-cinq jours et vingt-deux nuits, d'une confection trs-habile et
d'un fini prcieux, gagna  notre artiste l'entire confiance de la
Manufacture, qui le chargea de travaux considrables, dont il s'acquitta
toujours avec un grand succs. Ne pouvant pas ici dcrire en dtail
toutes les oeuvres de Thomire, nous signalerons les principales.

Quand l'Amrique fut dlivre par le gnie de Washington et la
protection de la France, on voulut offrir au roi un monument qui
perptut le souvenir de l'indpendance. Thomire fit  cette occasion un
beau candlabre que les connaisseurs admirent encore dans les
appartements de Saint-Cloud. La voiture du sacre de Louis XVI valut 
Thomire d'unanimes loges. Il augmentait ainsi chaque jour sa renomme
et marchait vers la fortune quand s'ouvrit l're de 89. Thomire fut
oblige, en 93, de transformer  ses dpens sa fabrique de bronzes en une
fabrique d'armes; la ruine tait imminente. Quand le 9 thermidor arriva,
Thomire aussitt s'occupa de ramener dans ses ateliers le travail et la
vie; il russit.

[Illustration: Berceau du roi de Rome.]

Ses productions les plus rcentes qui mritent d'tre cites sont: _le
berceau du roi de Rome, la psych et la toilette_ dont la ville de Paris
fit hommage  l'impratrice Marie-Louise, les _grands candlabres_
destins au palais du roi d'Angleterre Georges IV, les _surtouts de
table_ pour les Tuileries et la ville de Paris, un _grand vase en
malachite, une magnifique table_ un _temple_ de six mtres soixante-dix
centimtres d'lvation, tout en bronze dor, enrichi de malachite et de
lapis lazuli, command par M, le comte Anatole Demidoff. Plusieurs de
ces ouvrages ont t excuts en collaboration avec Odiot.

Thomire cisela lui-mme la statue de Louis XIV, et, d'aprs l'antique,
celle de Germanicus. Il reproduisit les ouvrages des clbres Roland,
Chaudet, Prudhon, Boizot, Pigalle, qui l'honoraient de leur amiti.

Mais son premier titre  une renomme durable consiste moins dans le
nombre et la perfection de ses ouvrages, que dans le service qu'il a
rendu au pays en purgeant les bronzes du mauvais got pour y substituer
le beau dessin et les harmonieuses proportions de l'antique; la
fabrication du bronze tait avant lui tombe dans le mtier, il la
releva jusqu' l'art.

Au concours de 1808, la supriorit bien reconnue de Thomire lui valut
la mdaille d'or, premire mdaille accorde  l'industrie du bronze.
Elle lui fut encore dcerne aux Expositions de 1819, 1823, 1827 et
1834; il avait alors quatre-vingt-trois ans. Quand un homme conserve
ainsi le premier rang dans une industrie sous trois gouvernements
divers, durant tant d'annes et au milieu de mille rivalits, c'est la
preuve d'un mrite incontestable. Il est rest jeune de talent jusqu'aux
dernires annes de sa longue vie.

Il tait trs-vieux quand le gouvernement, rparant un injuste oubli,
nomma Thomire membre de la Lgion-d'Honneur et rcompensa en lui le
patriarche des ciseleurs et des bronziers.

[Illustration: Psych donne  l'impratrice Marie-Louise par la ville
de Paris.]

Le berceau du roi de Rome, dont nous reproduisons le dessin, est
support par quatre cornes d'abondance, prs desquelles se tiennent
debout le gnie de la Force, avec la massue d'Hercule et une couronne de
chne; et celui de la Justice, avec la balance et le bandeau sacr. Le
berceau est form de balustres de nacre parsem d'abeilles d'or. Les
ornements sont en nacre burgau et vermeil qui ressortent sur un fond de
velours nacarat.

Un bouclier portant le chiffre de l'Empereur, entour d'un triple rang
de palmes de lierre et de lauriers, en forme la tte. La Gloire, planant
sur le monde, soutient la couronne triomphale et celle de l'immortalit,
au milieu de laquelle brille astre de Napolon. Un aiglon, plac au pied
du berceau, fixe des yeux l'astre du hros; il entr'ouvre ses ailes et
semble essayer de s'lever jusqu' lui.

Un rideau de dentelle, sem d'toiles et termin par une riche broderie
d'or, retombe sur les bords du berceau, dont deux bas-reliefs ornent les
cts. Dans le premier, la Seine, couche sur son urne, reoit dans ses
bras l'enfant que les dieux lui confient; les armes de Paris sont
places prs de la nymphe. Le second bas-relief reprsente le Tibre;
prs de lui est un fragment sur lequel on distingue la louve. Le dieu du
fleuve soulve sa tte couronne de roseaux, et aperoit se lever sur
l'horizon l'astre nouveau qui doit rendre la splendeur  ses rives.

[Illustration: Dtails du miroir donn par la ville de Paris 
Marie-Louise.]

Nous aurions de nombreuses critiques  adresser au programme et au
dessin mythologique du berceau; l'aspect en est maigre, les lignes
pourraient tre moins gracieuses, le globe du monde manque de
proportion, le bouclier ne protge pas, les deux gnies ne font rien qui
motive leur prsence, etc., etc.; mais il y a de l'lgance et de la
lgret dans la figure de la Gloire; le travail est prcieusement fini.
Les dfauts sont de l'poque, les qualits appartiennent aux artistes,
et nous ne comprenons pas comment ce berceau reste enfoui dans un
grenier de Vienne.

L'cran, comme toutes les autres pices de la toilette offerte 
Marie-Louise le aot 1810, est excut en vermeil et en lapis. Sur deux
barques gyptiennes surmontes de figures d'Isis, emblme de la ville de
Paris, sont poss les autels de l'Hymen; les flambeaux de ce dieu, orns
de guirlandes de fleurs, brillent aux quatre coins; les colombes en
forment la base. Deux colonnes, commences en faisceaux de laurier,
termines par une branche de lierre et un chapiteau en forme de
corbeille de fruits, soutiennent un entablement corinthien sur lequel
est plac un groupe reprsentant Mars et Minerve que l'Hymen runit. Un
amour conduit avec un lien de fleurs l'aigle d'Autriche, qui semble se
rapprocher de l'aigle de France, que caresse un autre gnie.

La table de toilette, porte sur deux pieds contourns, est couverte
d'arabesques lgantes; une couronne de roses renferme, au centre de la
frise, le chiffre de S. M. Une guirlande de fleurs forme le cadre du
miroir. Le Plaisir en runit les deux extrmits. Les Gnies du
Commerce, de l'Industrie, du Got et de l'Harmonie environnent une jeune
Flore, lui prsentant le tribut de leurs coeurs et le fruit de leurs
travaux. Les Gnies des Sciences et des Beaux-Arts s'lancent vers la
desse. Nous faisons grce d'une danse d'enfants, d'une niche d'amours,
du groupe des Grces, etc., etc.

S'il reste encore des admirateurs de toutes ces vieilleries allgoriques
et louangeuses, ils doivent admirer Psych qui enchane l'Amour et le
fixe  jamais prs d'elle. Heureusement que la beaut de l'excution
fait oublier la recherche de l'ide et l'affterie de la composition.
Flicitons-nous de voir les beaux-arts dlivrs de toutes ces
conventions surannes, et plaignons les artistes d'avoir vcu dans un
temps o le talent le plus fin et le plus dlient suffisait  peine 
racheter la pauvret et la niaiserie des compositions, que sans doute
quelque flatteur en verve leur faisait imposer d'office.

Nous ne terminerons pas cette courte notice sur Thomire sans rappeler
deux circonstances qui embellirent la fin de sa vie et honorrent sa
mort. Quand il reut la croix qu'il n'avait pas ambitionne, tant il
tait simple et modeste, ses nombreux lves, une multitude d'ouvriers
qu'il aimait comme ses enfants, accoururent en foule prs de leur vieux
matre, et en lui tmoignant la part qu'ils prenaient  l'hommage qu'on
lui rendait, ils le remplirent d'une joie pleine de douceur.

Les mmes lves, les mmes ouvriers, presss autour de son cercueil,
l'ont conduit en funbre cortge  sa dernire demeure. Tristes, paves,
reconnaissants, ils se rappelaient les uns aux autres mille traits
d'amabilit touchante, les qualits rares et les vertus paisibles de ce
vieillard qui fit le bien en cultivant le beau, et dont la France doit
garder le souvenir, puisqu'il a fond une de ces industries les plus
utiles et les plus productives.

Thomire est mort le 13 juin 1843,  l'ge de quatre-vingt-douze ans.



Transport des Diligences ordinaires sur les Chemins de Fer.

L'ouverture du chemin de fer d'Orlans apporte de notables changements
dans le mode de circulation entre les deux villes qu'il relie, et
l'influence de ces changements va se faire sentir sur une portion
considrable du territoire. Plac comme il l'est aujourd'hui, ou du
moins comme il ne tardera pas  l'tre, lorsque les convois auront pris
toute la vitesse  laquelle ils doivent arriver,  trois heures de
distance de Paris, Orlans devient la tte naturelle des lignes de
Nantes, de Bordeaux, de Toulouse, de Clermont, de Lyon; et la rapidit
de la circulation commence  tre assez apprcie chez nous, pour que
l'on puisse tre assur de voir tous les voyageurs qui se dirigent de
Paris vers ces diverses villes, ou rciproquement, prendre Orlans pour
point commun d'arrive, afin de profiter du chemin de fer. Il devenait
donc ncessaire que les entreprises de messageries, qui sont en
possession de desservir les lignes dont il vient d'tre question,
s'arrangeassent pour utiliser elles-mmes cette voie de communication
perfectionne, ou qu'elles se dcidassent  transporter une partie de
leurs tablissements  Orlans.

Mais cette dernire dtermination aurait eu pour les voyageurs
l'inconvnient d'exiger un transbordement, inconvnient d'autant plus
grave que la distance  parcourir tant plus longue, les bagages sont en
quantit plus considrable. Qui n'a couru aprs une malle gare, manqu
une correspondance, perdu du temps  attendre, prouv enfin quelque
dsagrment en suivant une ligne mixte compose de tronons de routes et
de rivires navigables?

Il tait donc naturel de chercher  pargner ces ennuis aux voyageurs,
en faisant circuler les diligences sur le chemin de fer lui-mme. Mais
on rencontrait, pour arriver  ce but, des difficults matrielles assez
considrables. Il n'tait plus possible d'employer des plateaux de la
forme de ceux qui oprent le transport des voilures ordinaires, parce
que la hauteur des diligences avec leurs roues aurait rendu dangereux le
passage sous les ponts; la grande lvation du centre de gravit aurait
t d'ailleurs une cause d'instabilit de nature  compromettre
gravement la sret publique; et, enfin, la rsistance de l'air aurait
apport un obstacle trop considrable au mouvement. Des ingnieurs
habiles avaient cherch, sans succs, la solution du problme, et des
essais infructueux avaient t faits sur le chemin de fer de
Saint-Germain; enfin, M. Arnoux, administrateur des Messageries
Gnrales, est parvenu, de la manire la plus simple, au rsultat qu'il
se proposait. Voici comment les choses se passent depuis le 10 du mois
courant.

Les diligences de Nantes, de Tours, d'Angers, de Bordeaux, etc., partant
avec leur chargement de voyageurs et de bagages des deux grands
tablissements centraux de la rue Saint-Honor et de la rue
Notre-Dame-des-Victoires. Arrives  l'embarcadre du chemin de fer,
elles sont places sous un grillage en charpente, port par quatre
montants verticaux solidement implants dans le sol; on dtelle les
chevaux; on enlve huit petites clavettes qui maintiennent le corps de
la voiture sur son train, et on attache quatre chanes, qui pendent du
haut du grillage,  autant de crochets fixs au coffre. Deux hommes,
placs sur le grillage en charpente tournent une manivelle, et en
quelques secondes la diligence se trouve suspendue, au-dessus de son
train, aux quatre chanes, qui s'enroulent en mme temps autour d'un
treuil port sur ce grillage. Ces hommes poussent alors en avant le
treuil, qui est mobile, sur des roulettes, tout au long du grillage, et
la caisse de la voiture, toujours suspendue, arrive au-dessus du train
qui doit circuler sur le chemin de fer On l'y laisse descendre comme on
l'a fait monter; on adapte les clavettes qui la fixent  ce train ou
_truck_, et, en passant sur les voies de service et plateaux tournants
de la gare, le truck ainsi charg vient prendre son rang derrire la
locomotive.

[Illustration: Mcanisme pour transporter les diligences sur les chemin
de fer (la voiture souleve)--Systme de M. Arnoux, adopt.]

Toute l'opration se fait en moins de temps qu'il n'en faut pour la
dcrire. Les voyageurs ne quittent pas leur voiture. Ils ne courent
aucun danger, puisqu'ils sont suspendus seulement  quelques dcimtres
au-dessus du train; d'ailleurs, la force des chanes de suspension ne
laisse aucune chance de rupture.

C'est donc la dcomposition de la diligence en deux parties, caisse et
train, dans l'ensemble des moyens mcaniques employs pour l'oprer et
pour recomposer le vhicule complet, enfin dans la forme particulire
donne au truck, que consiste la solution de M. Arnoux. Cette forme est
telle, que la caisse, tant place trs-bas, n'offre plus que peu de
prise  l'air, et est doue de la plus grande stabilit; ainsi, les
voyageurs sont assis dans les diligences sur chemins de fer  50
centimtres plus bas que dans les voitures du chemin lui-mme. Ils y
sont aussi plus doucement ports, parce que les ressorts de la caisse y
restant fixs celle-ci se trouve munie d'une double suspension
trs-propre  adoucir les secousses.

[Illustration: Mcanisme destin  placer les diligences sur les chemins
de fer (l'opration termine).--Systme de M. Arnoux, adopt.]

Arrives  Orlans, les voitures sont soumises  une manoeuvre inverse.
Les voyageurs ne les quittent pas plus qu'ils ne l'ont fait au dpart de
Paris; de sorte que, sans aucun transbordement apprciable pour eux, ils
poursuivent rapidement leur course vers leur destination, avec la mme
voiture, sans se sparer de leurs bagages.

La mme opration est pratique sur les diligences qui, de diffrents
points de la France, convergent sur Orlans pour arriver  Paris. C'est
au centre mme de Paris, et non plus seulement  l'embarcadre du
chemin, que l'on est conduit avec ses malles et ses effets.

Six voitures de chacune des deux grandes entreprises de messageries
partent actuellement tous les jours des deux extrmits du chemin de
fer; ce nombre sera bientt port  huit. Ce sont donc vingt-quatre
diligences qui circulent aujourd'hui, et trente-deux qui vont bientt
circuler sur ce chemin. Elles ne font que des trajets directs, les seuls
qui soient tablis sur le chemin. Ces trajets s'accomplissent en trois
heures vingt-cinq minutes; l'administration du chemin de fer s'est
engage  les rduire  trois heures dans un dlai rapproch.

Pour donner une ide de l'importance du service rendu par cette
combinaison, il suffira de dire que le nombre des voyageurs qui
profiteront de ce mode de transport entre Paris et Orlans est assez
considrable pour procurer  la compagnie du chemin de fer un
prlvement annuel d'au moins 1,400,000  1,500,000 fr., d'aprs les
valuations les plus modres.



Bulletin Bibliographique

_Notices et Mmoires historiques_: par M. Mignet, secrtaire perptuel
de l'Acadmie des Sciences morales et politiques et membre de l'Acadmie
franaise. 2 vol. in-8.--Paris, 1843. _Paulin_, 15 fr.

N  Aix en Provence, en 1796, M. Mignet tudia le droit  la Facult de
sa ville natale. A vingt-deux ans, il se fit recevoir avocat; mais aprs
avoir prt le serment imposa aux membres du barreau, il renona  la
profession qu'il venait d'embrasser. Entran par une vritable passion
vers l'tude de L'histoire, il concourut pour les prix acadmiques. Son
_loge de Charles VII_ et son _Pangyrique de saint Louis_ furent
couronns le premier par l'Acadmie d'Aix et le second par l'Acadmie
des Inscriptions et Belles-Lettres. Ce dernier succs dtermina le jeune
laurat provenal  prendre un parti. Il quitta Aix pour Paris  la mme
poque o M. Thiers, son compatriote, son condisciple, son ami, et dj
son rival, se dirigeait, lui aussi, du ct de la grande mtropole.

Unis entre eux du triple lien de l'amiti, de l'opinion et du talent,
MM, Thiers et Mignet, a dit M. de Chateaubriand, se partagrent sous la
Restauration le rcit des fastes rvolutionnaires; seulement, M, Mignet
resserra dans un ouvrage court et substantiel le rcit que M. Thiers
tendit dans de plus larges limites,--M. Mignet, ajoute-t-il plus loin,
traa une esquisse vigoureuse, M. Thiers peignit le tableau.

Ces deux ouvrages remarquables  des titres divers fondrent la
rputation et la fortune de leurs auteurs. La Rvolution de 1830 donna
en mme temps des fonctions publiques aux deux historiens qui avaient
dfendu la Rvolution de 1789 sous la Restauration. M. Thiers devint
ministre. M. Mignet fut nomm conseiller d'tat et directeur des
archives de la chancellerie au ministre des affaires trangres, puis
lu successivement membre de l'Acadmie des Sciences morales et
politiques et de l'Acadmie franaise. Heureusement pour lui et pour la
Science, ces dignits et ces fonctions, qu'il prit au srieux et qu'il
exera consciencieusement, l'obligrent  continuer ses tudes
favorites. Une fois seulement il accepta, dans une circonstance
difficile une mission diplomatique en Espagne; mais son absence fut de
courte dure, et il ne tarda pas  venir reprendre les importants
travaux qu'il avait un moment interrompus; son _Histoire de la
Rformation_, commence depuis 1825 et celle des _Ngociations relatives
 la Succession d'Espagne_.

En sa qualit de secrtaire perptuel, M. Mignet a dt lire chaque anne
 ses collgues,  dater du 28 dcembre 1836, l'loge d'un acadmicien
rcemment dcd. De plus, il leur a communiqu  diverses poques
d'importants mmoires, historiques. La rimpression de ces notices et de
ces mmoires, auxquels il a ajout les discours qu'il a prononcs 
l'Acadmie Franaise en y remplaant M. Raynouard et en y recevant MM.
Flourens et Pasquier, et une introduction  l'histoire de la succession
d'Espagne, forme deux forts volumes in-8. Tous ces travaux sont dj
connus et ont t apprcis comme ils mritent de l'tre; mais, en mme
temps qu'elle les place  la porte de toutes les bibliothques, leur
runion permet  la critique d'en mieux saisir l'ensemble et d'en
constater avec plus de certitude les rsultats.

Les _Notices_ proprement dites sont consacres aux huit acadmiciens
dont les noms suivent: Sieys, Roederer, Livingston, Talleyrand,
Broussais, Merlin, Tracy et Daunou. En retraant la vie et en apprenant
les travaux de ces hommes considrables dans la politique, la science,
les lettres, M. Mignet a eu l'occasion de passer en revue la Rvolution
et ses crises, l'Empire et ses tablissements, la Restauration et ses
luttes, de rattacher les vnements publics  des biographies
particulires, et de montrer le mouvement gnral des ides dans les
oeuvres de ceux qui ont tant contribu  leur dveloppement. En effet,
dit M. Mignet, membre de nos mmorables assembles, la plupart d'entre
eux figurent parmi les fondateurs de notre systme social. Ils ont
concouru  la destruction de tout un ancien ordre de choses et 
l'tablissement d'un nouveau. Le changement des diverses classes de la
vieille monarchie en une seule nation; la division des provinces en
dpartements; l'abolition du rgime fodal priv, lequel avait survcu
au rgime fodal politique; l'organisation de l'impt sous la
Constituante; la cration des coles publiques et de l'institut national
sous la Convention; la forme donne  l'administration moderne sous le
Consulat; la fondation de la jurisprudence civile sous l'Empire: la
marche des sciences sociales ou philosophiques, rappellent le souvenir
des hommes que je me suis efforc de faire connatre en peignant leur
caractre et en signalant la part qu'ils ont prise aux grands actes de
l'histoire contemporaine.

Les _Mmoires_ sont suprieurs, peut-tre, sous tous les rapports, aux
_Notices_. Chacun d'eux, en effet, est un ouvrage complet certain
fabricant trop fameux de livres historiques n'et pas manqu de faire au
moins quatre volumes in-8.--Comme on voit que M. Mignet possde bien son
sujet! avec quelle clart, avec quel art il l'expose et le dveloppe!
Quelle confiance il inspire! quelle impression il produit! Ce n'est pas
qu'il nous rvle des vrits compltement ignores avant lui; mais il
les claire d'une si clatante lumire, qu'on croit les apercevoir pour
la premire fois; il les rsume avec tant de bonheur, qu'on les comprend
comme si on avait eu la peine de les dcouvrir soi-mme.

Les Mmoires historiques; qui composent le second volume sont au nombre
de quatre. Voici leur titre et leur ordre: 1 La Germanie au huitime et
au neuvime sicle, sa conversion au christianisme et son introduction
dans la socit civilise de l'Europe occidentale; 2 Essai sur la
formation territoriale et politique de la France depuis la fin du
onzime sicle jusqu' la fin du quinzime; 3 tablissement de la
reforme religieuse et constitution du calvinisme  Genve; 4
Introduction  l'histoire de la succession d'Espagne, et tableau des
ngociations relative  cette succession sous Louis XIV, Je me suis
propos, dit M. Mignet dans sa prface, de traiter des sujets qui ont un
intrt historique grave, mais que l'histoire, dans la rapidit de ses
rcits, n'a d prsenter ni sous cette forme ni avec cette tendue.

Bien que diffrents, ces Mmoires ont des rapports entre eux. M. Mignet
indique dans une courte introduction le lien qui les rattache et leur
donne une sorte d'unit. Ils forment une Histoire de France presque
complte, depuis les invasions des Barbares dans la Gaule jusqu' la
rvolution de 1789, car on y trouve tous les grands lments qui ont
servi  constituer la nation franaise avant l'avnement et le triomphe
du peuple: les Barbares et le Christianisme, la Fodalit et la Royaut,
la Rforme, la Monarchie absolue. Cette histoire, le premier volume la
continue et la complte, puisqu'il contient les biographies de
quelques-uns des principaux acteurs de la Rvolution, de l'Empire et de
la Restauration, ces trois premires parties du grand drame social dont
le dnoment fatal doit tre tt ou tard la victoire dfinitive de la
dmocratie.

_La transformation sociale de l'ancienne Germanie_ est un vnement du
premier ordre; elle a exerc l'influence la plus dcisive sur les
destines de l'Europe et ds lors du monde. La race belliqueuse qui a
renvers l'empire romain, pli sur son ancien territoire mme au joug de
la civilisation offre le spectacle d'une conqute morale excute par des
hommes  la fois pieux et hroques dont les aventures ont parfois
l'intrt du roman. Mais ce n'est pas seulement le tableau des
changements oprs dans la croyance, dans les sentiments, dans les
ides, dans la distribution territoriale de toute une vaste famille
humaine que M. Mignet a l'intention de retracer: il a voulu surtout
rsoudre un problme de haute gographie sociale; il a cherch 
dterminer quelles avaient t jusque-l les forces respectives de la
barbarie et de la civilisation sur notre continent; comment les vastes
espaces occups par la premire, tant beaucoup plus considrables que
la zone troite o s'tait dvelopp la seconde, les peuples nomades du
Nord avaient successivement envahi et culbut les tablissements des
peuples beaucoup plus avancs du Sud: enfin, quelles taient les
conditions qui, changeant cet tat de choses, devaient amener le
triomphe dfinitif de la civilisation, permettre ses progrs continus,
et lui donner les moyens de repousser dsormais ces dbordements de
Barbares dont l'histoire est remplie jusqu'au Moyen-Age, et l'aurait
t, sans cela, jusqu' nos jours.

_La socit politique_ a revtu en France, aprs la longue priode des
invasions germaniques, deux formes d'organisation; la forme fodale et
la forme monarchique.--La transition de l'une  l'autre a marqu, pour
elle, le passage de la dcomposition  l'unit. Cette rvolution lente,
qui a produit la runion des provinces, le rapprochement des peuples, la
communaut des lois et la centralisation de l'autorit, M Mignet en
retrace la marche dans son second Mmoire; il en indique les phases, il
en montre les rsultats; il la conduit depuis Louis le Gros jusqu'
Louis XI, c'est--dire depuis le moment o elle a srieusement commenc
jusqu' celui o la France a t assez compacte et assez forte pour
dborder sur l'Europe, et o le pouvoir central et rgulateur de la
royaut, devenu tout  fait dominant, est parvenu  fonder
territorialement et politiquement la France nouvelle.

_La rforme religieuse_ a t l'une des crises les plus dangereuses que
l'oeuvre de l'ancienne monarchie ait eues  surmonter. Tout en apprenant
au monde moderne le grand bienfait de la libert de conscience, tout en
mnageant  l'esprit humain les ressources fcondes de l'indpendance et
de la force philosophique, elle compromit un moment l'unit en France,
en y amenant le dsaccord des croyances, le morcellement du territoire,
la dsorganisation.

Elle dut rencontrer des lors des adversaires prononcs dans les rois de
France, qui, durant quarante annes, s'efforcrent d'abord de prvenir
son apparition, puis d'empcher ses progrs.

M. Mignet n'a racont qu'un pisode de cette grande lutte, dont il a
fait sentir d'ailleurs l'importance et les rsultats, celui o le
protestantisme franais, perscut et condamn en France  une existence
secrte, va chercher un asile en Suisse, et tablir  Genve la
principale de ses glises et le centre de ses oprations religieuses.

Si la reforme religieuse arrta pendant le seizime sicle le
dveloppement de la monarchie franaise, celle-ci reprit sa marche vers
l'unit dans le dix-septime sicle, et parvint au comble de la
grandeur. C'est ce que montrent avec clat le ministre du cardinal de
Richelieu et le rgne de Louis XIV.--Dans son _Introduction  la
succession d'Espagne_ M. Mignet a trac le tableau de la politique de
cette importante priode. En comparant les destines rciproques de la
France et de l'Espagne, d'aprs la position gographique et le rle des
deux pays, le caractre et l'esprit des deux peuples, il s'est attach 
donner les causes gnrales et politiques qui expliquent les phases et
l'issue d'une lutte poursuivie pendant deux sicles, et termine par
l'avnement d'un petit-fils de Louis XIV au trne de Philippe II.

_Essai d'histoire littraire et Cours de Littrature_; par E. GRUSEZ,
professeur supplant d'loquence franaise  la Facult des Lettres de
Paris. 2 vol. in-8.--_Hachette et Delalain_, deuxime et troisime
dition.

M. Grusez, le spirituel supplant de M. Villemain  la Facult des
Lettres, est un des crivains les plus heureux de notre poque. Son
_Cours de Littrature_ a t adopt par l'Universit pour les collges;
ses _Essais d'histoire littraire_ ont obtenu le prix Montyon 
l'Acadmie franaise; un nombreux auditoire va couter et applaudir le
cours qu'il fait  la Sorbonne, dans cette chaire o jadis M. Villemain
obtenait de si grands triomphes:  peine une nouvelle dition de ses
ouvrages a-t-elle paru qu'elle est puise. Un pareil succs serait trop
extraordinaire s'il n'tait pas mrit. Ce bonheur en apparence
surnaturel dont il jouit, M. Grusez le doit  toutes ces qualits
aimables, solides et brillantes, qui ont fait sa fortune actuelle et qui
lui ouvriront un jour les portes de l'Acadmie franaise. Il est
instruit, il a beaucoup d'esprit et de bon sens; Il crit des livres
honntes et utiles avec un style malheureusement trop rare aujourd'hui;
doit-on donc s'tonner qu'il russisse? et le public ne fait-il pas
preuve de discernement et de bon got en allant l'applaudir  son cours
et en lisant ses ouvrages?

Les _Essais d'histoire littraire_, dont la deuxime dition a t tout
rcemment mise en vente, se composent de diverses tudes critiques,
qu'on se rappelle avoir lues jadis dans les meilleures revues, mais
qu'on relit encore avec autant de profit que de plaisir. Les crivains
clbres auxquels ces tudes sont consacres appartiennent pour la
plupart aux sicles qui ont prcd le rgne de Louis. XIV. Ce sont
saint Bernard, Rabelais, Jodelle, d'Aubign, Malherbe, Balzac, Sarrazin,
Saint-Amant, Scudery, Scarron, Pascal, Corneille, Larochefoucauld,
madame de Lafayette. Outre ces portraits, les _Essais d'histoire
littraire_ contiennent encore des articles intressants sur la
prdication de la premire croisade, l'Htel de Rambouillet, l'lgie,
la satire politique, la posie et John Flaxman.

Je me suis dtermin  runir ces divers fragments, dit M. Grusez dans
sa prface, parce qu'ils se rapportent tous  notre histoire littraire,
et qu'ils peuvent rpandre sur quelques points de nouvelles lumires.
Sans doute il eut mieux valu concentrer mes tudes sur une seule poque
et prsenter le tableau complet d'une priode; en un mot, donner un
livre au lieu d'un recueil; mais, dans le sicle o nous vivons, on n'a
gure le libre emploi de son temps et de ses forces. Comment, en effet,
se soustraire au vasselage de la presse?--. Il faut reconnatre cette
puissance et s'en accommoder, puisqu'on ne gagne rien  lutter contre le
cours des choses. Pour ma part, je regrette mdiocrement d'avoir
dispers mes efforts et dissmin mes rares crits et je me flicite que
le rapport naturel des sujets que j'ai traits me permette de les
runir, et d'en former, sinon un ensemble, du moins une srie dont les
anneaux peuvent facilement se rattacher les uns aux autres.

Le _Cours de littrature_ n'a qu'une anne d'existence, et il est dj 
sa troisime dition. Un pareil fait n'en dit-il pas plus que tous les
loges? Compos tout exprs pour remplir un programme de l'Universit,
ce nouvel ouvrage de M Grusez ne sera pas moins utile aux gens du monde
qu' la jeunesse des coles, car on y trouve non-seulement les thories
gnrales de la posie, de l'loquence et de la rhtorique, mais une
histoire complte, bien qu'abrge, de ces trois branches principales de
la littrature dans l'antiquit grecque et romaine, et en France, dans
les temps modernes.

_L'Allemagne agricole industrielle et politique_ voyages faits en 1840,
1841 et 1843; par EMILE JACQUEMIN. 1 vol-in-8, de 430 pages.--Paris,
1843. _Librairie trangre_. 7 fr. 50.

Ce nouvel ouvrage de l'auteur de _l'Agriculture de l'Allemagne_ se
compose de onze chapitres consacrs  des sujets diffrents.--Dans le
premier, M. Emile Jacquemin trace le tableau des progrs gnraux qu'ont
faits l'agriculture et l'industrie en Allemagne; le second traite des
voies de communication, de la navigation  vapeur et des chemins de fer;
le troisime passe en revue les richesses minrales; le quatrime
s'occupe principalement des communes rurales, de l'instruction agricole,
du morcellement des terres et des subhastations forces. L'industrie
minire et l'industrie vinicole forment les sujets des chapitres V et
VI. Le chapitre VII a pour dire la question des bestiaux; le chapitre
VIII renferme des dtails intressants sur le congrs annuel des
conomistes et des cultivateurs de l'Allemagne; le chapitre IX est
consacr aux sucres; enfin, dans les deux derniers chapitres, M. Emile
Jacquemin examine de nouveau les progrs agricoles de l'Allemagne, et il
fait assister ses lecteurs aux sances du congrs des naturalistes et
des mdecins allemands, qui eut lieu  Fribourg en Brisgaw.

Si Emile Jacquemin ne se contente pas de nous rvler une foule de faits
curieux et utiles. Ces prmisses poses, il en tire lui-mme la
conclusion;  la fin de chaque chapitre, il montre quels rsultats
certains doivent avoir pour la France, dans son opinion, les divers
progrs agricoles ou industriels de l'Allemagne. Son intention n'est pas
de proposer  ses compatriotes l'agriculture et l'industrie germaniques
comme des modles accomplis, mais il croit qu'ils y trouveraient
beaucoup  prendre, et qu'elles prsente une ample moisson
d'amliorations dignes d'tre connues.

_Les Rues de Paris_, Paris ancien et moderne, 358-1843. Origines,
histoires, monuments, costumes, moeurs, chroniques et traditions.
Ouvrage rdig par l'lite de la littrature contemporaine, sous la
direction de M. LOUIS LURINE; illustr de 300 dessins par les artistes
les plus distingus, 60 livraisons  50 centimes.--Paris, 1843.
_Kugelmann_. (13 livraisons ont paru.)

Heureuse ide! heureux titre! et si et si beau livre continue comme il a
commenc, nous y ajouterons bientt: grand et lgitime succs. Nous ne
pouvons pas encore juger l'ensemble d'un ouvrage qui doit former gros
volume in-8 et dont treize livraisons seulement ont paru, mais les
fragments que nous avons sous les yeux mritent l'approbation. Jules
Janin, Eugne Guinot, le Bibliophile Jacob, Roger de Beauvoir, Taxile
Delort, Etienne, Arago, Eugne Brillaut, Albric Second, ont crit
l'histoire de la place Royale, de la rue Laffite, de la Cit, de la rue
de ta Harpe, de la rue Pierre-Lescot, de l'alle et de l'avenue de
l'Observatoire, de la place de l'Htel-de-Ville, de la rue
Notre-Dame-de-Lorette, et ces intressantes et spirituelles monographies
sont illustres par Gavarni, Clestin Nanteuil, Daumier, Baron, Jules
David, Franais, etc.

Le livre des _Rues de Paris_, a dit M. Louis Lurine dans son
introduction, intitule _A travers les Rues_, s'adresse  l'historien,
par le rcit des vnements oublis; au penseur, par les enseignements
de l'histoire; au philosophe, par le souvenir du travail, de la lutte et
du progrs;  l'artiste, par l'tude et la reproduction exacte des
monuments;  l'antiquaire, par l'esquisse rtrospective des ruines et
des reliques nationales; aux femmes, par la curiosit du roman et de la
mode;  l'homme du monde, par le charme d'une science facile;  l'homme
du peuple, par les chroniques et les traditions populaires; 
l'tranger, au voyageur, par les indications les plus compltes et les
plus magnifiques sur la cit moderne qu'il viendra voir.

Ce sont l de bien belles et bien sduisantes promesses! Esprons, pour
l'diteur des _Rues de Paris_ et pour le public, qu'elles seront
consciencieusement tenues.

_trusques_; posies par _Philippe Busoni_. 1 vol. in-18.--Paris, 1843.
_Paul Masgana_. 3 fr. 50.

Notre spirituel collaborateur, _le Courrier de Paris,_ a dj annonc la
publication de ce charmant petit recueil de vers qui a pour titre
_trusques_ et pour pote M. Philippe Busoni. _L'Illustration_ avait-il
dit, y reviendra; c'tait, en effet, son dsir et son devoir; mais un
modeste _bulletin_ bibliographique relgu  l'arrire-garde, en face de
la page d'annonces, peut-il essayer de lutter d'esprit, de grce et de
gentillesse avec un puissant _Courrier_ qui, fier d'une rputation
mrite, accapare chaque semaine la plus belle place du numro?
Oserait-il critiquer ce que seigneur et matre aurait pris la peine de
louer? et qu'ajouterait-il aux loges si mrits et si complets que
contient la premire colonne de la page 243 de ce volume? Il n'a qu'une
chose  faire, c'est de citer un fragment des _trusques_--Il choisit
donc une pice intitule _l'Amiti_, et ddie  M. Hippolyte Rolie;

        Elle va souriant et sans voile; avec grce
        Elle tend une main qu'une autre main embrasse;
        La douce bienveillance clate dans ses yeux;
        Elle est active et bonne en tous temps, en tous lieux;
        Elle nous a gronds comme gronde une mre
        .......................................................
        Heureux, trois fois heureux l'homme sensible et fier,
        Se trouve son ami dans un ge de fer,
        S'il sait le coeur fidle o dposer sa peine,
        Et qui, la partageant, ne l'prouve pas vaine,
        Qui loin de vous se sent comme vous alarm,
        Et dont le bonheur est d'aimer et d'tre aim!

Les _trusques_ sont remplis de nobles et grandes penses, exprimes
avec un rare bonheur dans un langage lgant et pur: c'est une vritable
oeuvre d'art digne d'un succs aussi brillant que durable.



Modes

[Illustration: Toilette du matin.]

Le barge sera dcidment la mode de l't; aussi a-t-on vari 
l'infini les dispositions de ce lger tissu: raies satines, bouquets
dtachs ou formant guirlande; couleurs varies sur fond blanc ou sur
nuance claire: enfin un choix si joli et de si bon got qu'on ne sait
vraiment  quoi s'arrter.

Avec la chaleur on revient  la simplicit, et l'on se prpare  la vie
des champs. Les chapeaux de paille d'Italie, pailles cousues, orns de
rubans tuyauts, vert anglais, rose de Chine et blanc, sont destins aux
costumes de campagne.

Un joli nglig pour sortir le matin, c'est une redingote de soie garnie
d'un pliss  la vieille, telle que nous en donnons le modle,--un petit
col en batiste, des bouillons d'toffe pareils au bas des manches, un
chapeau de pou-de-soie bleu Louise, avec rubans ombrs.

Le crpe est ce qu'il y a de mieux pour les toilettes du soir: chapeaux
 passes tendues, capotes  coulisses se' garnissant de panaches en
marabout, de guirlandes de fleurs ou de petits saules en plumes noues.
Nous voyons encore des capotes en dentelle blanche; elles sont lgres
et sient  ravir: voil deux bonnes raisons en leur faveur.

Les robes de barge se font presque toutes  un ou deux grands
volants.--C'est toujours une vieille mode; mais, comme toutes, elle a
subi un changement qui la rajeunit. On fronce si peu les volants, qu'ils
ont plutt l'air d'un biais;--festonns en laine,--ils font trs-bon
effet. Aux femmes petites nous conseillons les larges plis, qui ne sont
pas abandonns, et qu'on peut rendre plus lgants en les bordant d'une
dentelle.

Les soieries changeantes, aux trois couleurs, sont prfres  tout,
autant pour les robes que pour les mantelets.--Il n'y a de varit que
dans les formes.

Dj les beaux jours enlvent de Paris beaucoup de nos lgantes;
bientt les campagnes et les eaux seront peuples par la fashion; alors
notre tche sera difficile, mais nous ferons en sorte de tout voir et de
tout savoir. Aux habitants des chteaux nous dirons les lgances de la
vie parisienne et celles de Bade, Vichy, Barges, etc., aux heureuses
qui passent le temps en plaisirs nous parlerons des costumes amples de
la campagne; car, s'il est une vrit qu'on ne peut nier, c'est l'amour
que nous avons tous pour les contrastes: au milieu du bruit des ftes,
la pense aime  se reporter sur les loisirs d'une vie calme; de mme
que dans la solitude, les rcits du luxe, des lgances, enfin toutes
les futilits du monde sont accueillies avec ardeur.

[Illustration: deco.]



Amusements des sciences.

SOLUTION DES QUESTIONS PROPOSES DANS LES DERNIERS NUMROS.

Nous avons promis, pour la marche rentrante en elle-mme du cavalier,
d'autres solutions que celle d'Euler. En voici deux, dues  Vandermonde,
gomtre franais trs-distingu, et reprsentes dans les deux figures
ci-aprs. Les 64 points ronds de ces figures sont les centres des cases
de l'chiquier; les traits qui unissent ces points indiquent la marche
du cavalier. Comme la suite de ces traits est sans solution de
continuit depuis un point quelconque pris pour dpart jusqu'au retour
au ce mme point, ils indiquent trs-clairement des marches rentrantes
analogues  celle d'Euler. Les traits pointills qui tablissent la
liaison entre les quatre parties dans lesquelles chaque figure est
dcompose, donnent la trace de la manire dont Vandermonde est arriv 
la solution du problmes.

[Illustration: PREMIRE SOLUTION DE VANDERMONDE.]

[Illustration: DEUXIME SOLUTION DE VANDERMONDE.]

I.. Soit ABC le triangle dont le charpentier peut disposer Il divisera
les deux cots AB CB en deux parties gales aux points F et G; FG sera
un des cts du rectangle demand FGIH, qu'il est facile d'achever. La
superficie de ce rectangle est prcisment gale  la moiti de celle du
triangle.

[Illustration.]

On voit facilement, d'aprs la premire figure, que lorsque les trois
angles du triangle sont aigus, il y a trois solutions! Les trois
rectangles FGIH, FKNP, KGML, sont quivalents en surface, quoique de
dimensions ingales.

La seconde figure montre que lorsqu'un des angles A du triangle est
droit, il n'y a plus que deux solutions fournies par les rectangles
FGIA, FINP.

Enfin, si l'un des anges A devenait obtus, il n'y aurait plus qu'une
seule solution, FINP.

II. On sait que le carr d'un nombre n'est autre chose que le produit de
ce nombre par lui-mme: 1, 4, 9, 16, 25, etc., sont donc respectivement
les carrs des nombres 1, 2, 3, 4, 5, etc.

On voit donc que 3 et 4 sont les plus petits nombres qui satisfassent 
la question; car leurs carrs sont 9 et 16, dont la somme 25 est
prcisment gale au carr de 5; 5 et 12 donnent aussi une solution du
problme, car 25, carr de 5, ajout  144, carr de 12, donne 169,
carr de 13.

Mais comment trouver  volont des nombres entiers qui satisfassent  la
question? Voici le procd employ ds l'antiquit dans l'cole de
Pythagore. On prendra dans la suite des nombres impairs:

                          1, 3, 5, 7, 9, 11, 13, etc.,

successivement tous les termes 9, 25, 49, etc., qui sont des carrs
parfaits; chacun de ces carrs, ajout au carr du nombre des termes qui
le prcdent, donnera un carr parfait prcisment gal  celui du
nombre qui exprime son rang.

Ainsi, 49 est le vingt-cinquime terme, et en y ajoutant le carr de 24,
ou 576, on a le carr de 25 ou 625.

Platon, qui tait aussi habile en gomtrie que grand philosophe, a
imagin un autre procd qui fournit aussi une infinit de couples de
carrs dont la somme est un carr parfait. Il suffit de prendre un
nombre pair quelconque, tel que 6, son carr est 36; le quart de 36
diminu de 1, c'est--dire 8, lev au carr, ce qui donne 64, ajout 
56, donnera 100, carr de 10.

NOUVELLES QUESTIONS  RSOUDRE.

I. Le charpentier qui peut disposer d'une pice de bois triangulaire,
voyant qu'il perdra la moiti de son bois s'il donne  sa table la forme
d'un rectangle, voudrait tailler dans sa pice une table ovale. On
demande comment il doit s'y prendre pour y tracer le plus grand ovale
possible.

II. Distribuer entre trois personnes vingt-un tonneaux, dont sept
pleins, sept vides et sept demi-pleins, en sorte que chacune ait la mme
quantit de vin et de tonneaux.



Rbus

EXPLICATION DU DERNIER RBUS. J'ai visit Herculanum.

[Illustration: UNE RCLAME.]








End of Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0017, 24 Juin 1843, by Various

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L'ILLUSTRATION, NO. 0017, 24 JUIN 1843 ***

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     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


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