The Project Gutenberg EBook of Isis, by Auguste Villiers de l'Isle Adam

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Title: Isis

Author: Auguste Villiers de l'Isle Adam

Release Date: August 20, 2011 [EBook #37138]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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[Note de transcription:

Les erreurs clairement introduites par le typographe ont t
corriges.

Les notes de bas de page sont regroupes  la fin de chaque
chapitre.]




  ISIS




  _Cet ouvrage a t tir 
  dix exemplaires sur papier de Hollande._




  Comte A. de Villiers de l'Isle-Adam

  ISIS

        _Eritis sicut Dii...._

        LE SEPHER.

  [Illustration]

  LIBRAIRIE INTERNATIONALE

  PARIS, PLACE ST-MICHEL, 4
  BRUXELLES, RUE ROYALE, 15




  _A Monsieur
  Hyacinthe du Pontavice de Heussey,_


_Permettez-moi, Monsieur et bien cher ami, de vous offrir cette tude en
souvenir des sentiments de sympathie et d'admiration que vous m'avez
inspirs._

_Isis est le titre d'un ensemble d'ouvrages qui paratront, si je dois
l'esprer,  de courts intervalles: c'est la formule collective d'une
srie de romans philosophiques; c'est l'X d'un problme et d'un idal;
c'est le grand inconnu. L'oeuvre se dfinira d'elle-mme, une fois
acheve._

_Croyez, en attendant, que je suis heureux
d'inscrire votre nom sur sa premire page._

        A. de Villiers de l'Isle-Adam.

  _Paris, 2 juillet 1862._




PROLGOMNES


I.

TULLIA FABRIANA


    Tout semble annoncer que le sicle actuel est appel 
    voir les luttes les plus ardentes et les plus dcisives
    qui se soient jamais livres sur les plus grands
    intrts dont l'homme ait droit de se proccuper
    ici-bas.

        Dom GURANGER.




CHAPITRE PREMIER.

Italie.


Il y avait eu soire au palais Pitti.

La duchesse d'Esperia, belle dame de la plus gracieuse distinction,
avait prsent  tout Florence le comte de Strally-d'Anthas.

Il annonait de dix-huit  vingt ans au plus. Il voyageait et venait
d'Allemagne. Sa mre tait de l'une des plus illustres maisons d'Italie;
on le savait. Il se trouvait donc alli aux plus hautes noblesses du
pays; la duchesse tait mme un peu sa cousine; qu'il ft prsent par
elle, ne souffrait aucune difficult.

Le prince Forsiani, nomm, depuis la veille, ambassadeur de Toscane en
Sicile, avait paru s'intresser  lui. C'tait un vieux courtisan, fin
et froid, mais solidement estim de tous. Dans la mesure de
l'indiffrence du monde, il tait assez aim. Le jeune homme, aprs les
respectueuses formules d'usage, s'tait assis devant une table d'checs,
vis--vis de lord Seymour, et le cercle d'amateurs et d'ennuys
marquants avait environn cette partie. On dansait dans les autres
salons. Des demi-paroles furent changes touchant la conduite de ce
jeune Allemand, qui jouait, au lieu de danser, selon son ge.

Divers courants d'ides remurent bientt, dans le vague, autour du
prince Forsiani, de la duchesse et de M. de Strally, dont la belle
physionomie fut commente. Ce qui fit sensation, ce fut la prsentation
du jeune homme au nonce-lgat (qui daigna survenir vers les onze heures)
par le duc d'Esperia lui-mme.

Son minence avait t fort gracieuse durant cette crmonie: on tait
recommand, cela se devinait.--Mais pourquoi l'empressement du duc
d'Esperia? N'tait-il pas sur l'ge?--Une vieille dame,  petit comit,
s'avisa d'insinuer, entre un sourire et une glace, que l'ambassadeur
avait divinement connu la comtesse de Strally, du temps qu'elle habitait
Florence, autrefois,--avant son mariage avec le margrave d'Anthas. Cela
se dit, en italien. Une deuxime dame, galement sur le retour, jugea
naf d'observer que le prince n'tait point mari. Ces paroles
comportaient une somme d'hsitations si profonde, que nul ne poursuivit.
Quant au jeune homme, il continua la partie, simplement.

Rien de significatif ne fut avanc, comme de raison, aprs ce peu de
mots.

Dans la soire, il y eut encore deux fragments d'entretien, assez dignes
de remarque, pour ce qu'ils devaient sous-entendre. Le nonce et la
duchesse d'Esperia causaient seuls, d'une voix polie, depuis une
minute:

--Et Votre minence y est alle? disait la duchesse.

--Oh! je suis sr qu'_Elle_ n'tait pas au palais, rpondit le nonce.
Toutefois, comme il serait trs utile d'obtenir un auxiliaire de cette
valeur, je laisserai peut-tre un billet, samedi, dans le cas d'une
nouvelle absence.

--C'est bien excessif, monseigneur.

Un sourire italien glissa faiblement sur les lvres de Son minence, qui
s'loigna dans un lger salut.

Le prince Forsiani revenait.

Sur un regard indiffrent de la duchesse d'Esperia:

--Je pars pour Naples demain dans la nuit, rpondit-il d'un air affable,
mais d'une voix presse et trs basse. Je prendrai Wilhelm aux Casines,
vers neuf heures du soir. L'entrevue est fixe  dix heures.

--Fixe!... Vous l'avez donc vue, cette belle invisible?

--Dans le salon ducal, il y a dix minutes. Elle tait seule avec Son
Altesse royale et l'envoy persan. Peu de secondes aprs, elle accepta
ma main jusqu' sa voiture.--Quelques mots ont suffi.

Plusieurs cavaliers, de belles personnes brillantes et satisfaites
intervinrent. On en resta l, sur le mystrieux sujet. Il y eut de
crmonieuses flicitations, et vers deux heures et demie du matin l'on
se spara. Le bruit des voitures diminua, la nuit redevint silencieuse
sur Florence.




CHAPITRE II.

Celui qui devait venir.


Le lendemain, vers neuf heures du soir, le prince Forsiani marchait dans
une alle des Casines.

Aujourd'hui, les Casines sont les Champs-lyses de Florence. On y
rencontre des statues caches dans de vastes murailles de verdure, des
animaux rares, de grands arbres taills et des trangers de tous les
pays. Le chteau des grands-ducs de Toscane ne date que de 1787. En
1788, poque o nous sommes, il y avait des dcombres, des veilleurs
arms, des statues clair-semes, et des fanaux bariols de rouge et de
bleu dans le got vnitien, allums de distance en distance dans les
massifs. D'ailleurs, grand isolement.

Le prince Forsiani marchait dans l'ombre: une bouffe de brise passa
dans les feuilles; il jeta un regard autour de lui; certes, il tait
bien seul.

--Enfin! dit-il avec un soupir, laissons cela.

Dans le carrefour de la grande alle, une lanterne pose sur un amas de
pierres claira sa figure.

Peu d'instants aprs, un nouvel arrivant, dont le grand manteau de
velours noir se lustrait aux reflets des fallots, s'approchait de lui.
Quand l'inconnu fut devant le prince, il ta sa toque et le salua d'un
geste gracieux.

--Bonsoir, mon cher Wilhelm! fit le prince en lui tendant la main.

Et son manteau cart laissa voir de riches vtements et les belles
proportions d'une haute stature. Des cordons brillaient sur sa poitrine
et se rattachaient au ceinturon de son pe. Son visage noble et fier,
que les symptmes de la vieillesse prochaine rehaussaient de gravit,
paraissait empreint de mlancolie.

Pour Wilhelm, c'tait un splendide jeune homme, ayant de longs cheveux
boucls et noirs, un air de douceur et d'insouciance, un teint ple et
de beaux yeux.

--Bonsoir, monseigneur! dit-il, pardonnez-moi de ne pas tre le premier
au rendez-vous, je devais  ma qualit d'tranger de m'garer en chemin.

--Votre bras.

Ils prirent le milieu de l'alle.

--Notre belle Gemma vous a-t-elle parl de cette personne  laquelle je
dois vous prsenter dans une heure? continua Forsiani.

--La duchesse d'Esperia m'a dit que Votre Altesse pouvait seule...

--Bien. Mais voyons! D'aprs ce que vous en avez entendu, quelle ide
vous faites-vous  ce sujet?

--De la marquise Tullia Fabriana?

--Oui, dit le prince.

Le jeune homme hsita, et rpondit:

--Je me reprsente une femme dont les actions et les paroles commandent
le respect, et qui, cependant, laisse une arrire-pense qui ne
satisfait pas.

--Ah! fit le prince.

Et il regarda quelque temps Wilhelm d'un air songeur. Il faisait une
demi-obscurit, des tnbres bleues; les deux promeneurs se voyaient
parfaitement sous les arbres.

--Mon cher enfant, dit-il, vous arrivez de votre manoir d'Allemagne;
vous avez dix-sept ans; vous savez beaucoup, et le vieux Walter est un
prcepteur de gnie. Vous tes seul au monde. Vous vous nommez le comte
Karl-Wilhelm-Ethelbert de Strally-d'Anthas: vous descendez des
Strally-d'Anthas de Hongrie par votre pre, et des Tiepoli de Venise par
votre mre; deux princes et un doge: c'est au mieux. Vous tes riche du
majorat de votre aeul; vous tes brave; vous tes fort; vous tes beau
comme un de ces soirs italiens, par lesquels de belles dames ne
ddaignent pas de commettre un joli rve; vous arrivez en pleine Italie,
 Florence, tenter une fortune de puissance et de gloire; vous avez le
bonheur d'tre le cousin, bien plus, le protg de la duchesse
d'Esperia. Vous m'tes recommand par le souvenir de votre bonne et
sainte mre; enfin, vous n'avez qu' vous montrer pour rsumer  un ge,
o le commun des hommes n'est pas visible, ce que cinquante ans de
luttes et de labeurs accablants ne peuvent donner. Vous avez la
jeunesse! Vous pouvez tout demander, tout obtenir, peut-tre. Vous vous
y prenez d'assez bonne heure pour monter vite au sommet d'une ambition
justifie. Eh bien, moi qui suis prince, et qui ne parais pas avoir trop
 me plaindre de ce monde o vous entrez, je vous eusse dit, si, d'aprs
une vingtaine de paroles, je n'avais pas trouv dans votre nature
quelque chose de solide et d'inn, je vous eusse dit: Retournez dans
votre manoir, pousez quelque jeune fille vertueuse et simple, bnissez
le Dieu qui vous a fait ce loisir; aimez, rvez, chantez, chassez,
dormez, faites un peu de bien autour de vous, et surtout n'oubliez pas
de secouer la poussire de vos bottes, sur la frontire, de crainte d'en
empoisonner vos forts, vos montagnes et votre vie.

Comprenez-vous?

--Ne voulez-vous pas m'effrayer, monseigneur? dit Wilhelm, assez
interdit de cette conclusion. En admettant que je risque la vie, je suis
seul au monde.

Il y eut un moment de silence.

--Et puis, on ne meurt qu'une fois! ajouta le jeune homme avec
insouciance.

--Vous croyez? dit le prince. A votre ge les mots n'ont qu'un sens
vague, et plus tard, lorsqu'on en voit la profondeur, le coeur se serre
de stupeur et de dgot. Vous ignorez les froides et cruelles
bassesses, les trahisons envenimes et leurs milliers de complications
aboutissant  l'ennui quotidien; les amitis envieuses, haineuses et
souriantes; les trames perfides o l'on perd l'amour et la foi, souvent
l'honneur et la dignit, sans qu'on sache pourquoi ni comment cela se
fait. Ah! vous tes heureux! Laissez aux passions le temps de venir, et
vous comprendrez. Vous croyez, vous dont le coeur s'panouit de
bienveillance et de bont, vous pensez qu'on va s'intresser  vous?
Dans le monde, on ne s'intresse qu' ceux que l'on redoute, et vous
trouverez, sous les dehors les plus attrayants, l'indiffrence et la
mchancet. Songez que vous allez nuire  beaucoup de personnes, par
cela mme que vous tes riche, que vous tes jeune, que vous tes noble,
c'est--dire par toutes les qualits qui semblent devoir vous faire
aimer. Au lieu de soleil, nous avons des lustres; au lieu de visages,
des masques; au lieu de sentiments, des sensations. Vous vous attendez 
des hommes,  des femmes,  des jeunes gens? Ceux qui nient les
spectres ne connaissent pas le monde. Mais passons. Vous tes d'toffe 
rsister; cela suffit.

Le vieux courtisan parlait d'une manire si naturelle, que le jeune
homme en tressaillit lgrement.

--Votre Altesse daignera l'avouer, du moins: les deux premiers visages
que j'ai rencontrs dmentent passablement le tableau qu'elle vient de
me faire des autres; n'est-ce pas de bon augure pour l'avenir?

--Ne me remerciez pas, Wilhelm! continua Forsiani. J'ai connu votre mre
autrefois,--je vous le dis encore,--et, ne fut-ce pour votre distinction
et votre charmant courage, je vous aimerais pour elle. Vous allez tre
mis, ajouta le prince, en prsence d'une femme d'un esprit hors ligne et
d'une influence exceptionnelle. Peu de gens la connaissent; on en parle
peu: c'est cependant, j'en suis persuad, la femme la plus puissante de
l'Italie,  cette heure. On essaie de la circonvenir, mais elle
cache son me et sa pense avec un inviolable talent. Comme elle possde
l'intuition des physionomies  un degr, voyez-vous, mon enfant, que
l'on n'atteint pas, elle vous dfinira juste et vite. Soyez devant elle
ce que vous tes; soyez naf, soyez simple: elle est au-dessus des
autres: donc, elle peut prouver encore un sentiment humain. Si vous
avez le bonheur d'veiller en elle un mouvement de sympathie, amiti,
bienveillance, amour, n'importe, vous n'aurez qu' vous laisser un peu
conduire les yeux bands, vous arriverez o bon vous semblera. Je lui ai
parl de vous.

--Ah! dit le comte.

Forsiani le regarda.

--Ce qui m'a surpris, continua-t-il, c'est le regard clair et
inaccoutum dont elle accompagna sa phrase: Amenez-le moi, et
l'attention inusite qu'elle parut prendre  ce fait de votre rcente
arrive  Florence. Elle avait quelque chose de chang dans le son de
sa voix. Je ne lui connaissais pas cette manire, et je fus assez
tonn de ce brusque intrt pour une chose d'importance secondaire.
Enfin, je crois qu'elle dsire vous voir, et c'est un rare mrite
qu'elle vous donne l.

--Est-il possible! s'cria radieusement Wilhelm.

Il avait une question sur les lvres, mais il n'osa pas interrompre le
prince, qui le devina.

--Elle parat vingt-quatre ans, ajouta Forsiani; elle en a de vingt-six
 vingt-sept. Il est difficile de se figurer une femme plus belle. C'est
une blonde, avec un teint blanc comme cette statue; des yeux noirs,
d'une expression admirable! Vous serez charm de la merveilleuse
distinction de ses traits et de la douceur extraordinaire de sa voix. La
simplicit de ses paroles vous semblera d'abord trs naturelle et d'un
grand laisser-aller; puis, en y regardant de prs, vous verrez quelle
exactitude mesure, quelle sret d'elle-mme elle garde au plus fort de
cet apparent laisser-aller. C'est la plus haute supriorit humaine,
mon cher enfant; l'esprit, constamment matre de lui, reste toujours
matre des autres. On ne lui a jamais connu ni souponn d'amants. Une
chose  remarquer, c'est que, malgr les passions qu'elle doit exciter,
malgr sa rputation intacte, son me suprieure, sa grande fortune, sa
noblesse et sa beaut, nul ne l'a demande en mariage, je le crois,--
l'exception d'un seul (qui a t fort poliment loign, il est
vrai);--vous le connaissez, c'est le gentilhomme anglais qui tenait
contre vous hier au soir.

--Lord Seymour?... s'cria Wilhelm.

--Plus bas, cher Wilhelm; il est inutile qu'on nous entende. Oui, lord
Henri Seymour. Que pensez-vous de ce gentilhomme?

--Je me sens moins attir vers lui que vers tout le monde, je l'avoue,
dit navement le comte.

--Et c'est  lui que vous vous tes adress d'abord, continua le
prince... Oui, je crois  de certaines fatalits...--Si vous tes le
bienvenu chez la marquise Fabriana, prenez garde  lord Henri; c'est un
homme  projets fins et violents, malgr sa froideur. Il a diverses
faons contenues qui m'ont appris du nouveau sur son caractre. Je
regrette de ne pouvoir abandonner, pour veiller sur vous, la mission
dont je suis charg, car je vous aime comme mon enfant, et je crains
qu'il vous arrive malheur. Il est heureux que la duchesse Gemma vous ait
donn ses bonnes grces... c'est une femme d'exprience qui
m'avertirait... Voici, dans tous les cas, l'adresse d'un homme assez
inconnu, qui pourra vous renseigner sur la valeur d'une pe bien
manie. Vous vous prsenterez de ma part.

Ils s'arrtrent sous les feuillages, clairs par un fallot. Le prince
traa deux lignes  ttons sur son genou. Wilhelm serra le bout de
papier dans son pourpoint. S'il et t donn  quelqu'un de pouvoir
lire dans son me en ce moment, il y aurait vu l'tonnement le plus
profond des paroles et des manires de Forsiani.

--Ah! c'est que vous me trouvez dmasqu, mon cher comte, dit en riant
le prince, qui le comprenait. Marchons un peu de ce ct, ajouta-t-il;
voil neuf heures et demie, et il me reste beaucoup  vous dire encore.

--Monseigneur, que vous tes bon pour moi! comme je vous aime!

--Allons, merci! fit le prince. Je vous avoue, cher enfant, que je ne
serais pas fch de trouver un peu d'amiti sincre avant de mourir.

Et ils reprirent leur promenade sous les grands arbres.




CHAPITRE III.

Promenade nocturne.


--Voici en peu de mots l'histoire de la noblesse assez trange de
Fabriana, continua le prince. Il est bon que vous la connaissiez. Tullia
Fabriana descend, par les femmes, des Fabriani vnitiens, dont sa
famille a pris le nom, et, par les hommes, des Visconti de Pise,
lesquels ne sont lis d'aucune parent avec ceux de Milan. Les chefs
principaux de cette haute maison furent deux jeunes aventuriers,
Lamberto et Ubaldo Visconti, qui, par une belle journe de l'an de grce
1192, je crois, s'ennuyant de vivre inconnus, vinrent, avec une poigne
de paysans, conqurir  peu prs tout le sud de la Sardaigne. Ce n'est
gure plus difficile que cela pour les hommes d'nergie de tous les
sicles. Il y a mme  ce sujet une petite histoire: le pape Innocent
III, prtextant des droits dlgus par on ne sait trop qui, ou
revendiquant la conqute et l'autorit de deux sujets dont il se
proccupait beaucoup moins la veille, ou faisant purement et simplement
de cet admirable fait d'armes une question de scribes et de douanes,
rclama d'eux la rmission des villes conquises. Il y eut hsitation.
Bref, les Visconti refusrent. Ce fougueux pontife les excommunia.

Devant ce fait,  pareille poque, ils n'avaient que deux partis 
prendre: se soumettre, ou feindre une soumission, et, dans ce dernier
cas, revenir en Italie en tranant leurs petites troupes, dbarquer sur
diffrents points, marcher la nuit, cerner le Trs Saint Pre,
l'enlever par surprise, incendier le Vatican et en finir en s'instituant
et s'affirmant, de leur chef, plnipotentiaires des droits de l'glise
et souverains d'Italie. Ils ne risquaient rien, tant dj mis au ban de
la dignit humaine par la bulle qui pesait sur eux. Encourir la
captivit, la torture et la mort? De tels soldats ne tiennent pas  se
laisser prendre vivants! Soulever contre eux une demi-douzaine de rois
et le clerg d'Europe? Peut-tre. En regardant de prs l'histoire de ce
temps-l, on se demande s'ils n'auraient pas rencontr plus de partisans
que d'ennemis. Mais c'est difficile  oser, mme pour les Henri IV
d'Allemagne.--Lamberto Visconti se soumit (ces hommes d'pe!); ce fut
seulement Grgoire VI qui leva l'excommunication. Un ingnieux contrat
fut stipul. Lamberto pousa une certaine Gherardesca, proche parente du
pape. Ubaldo, rebelle, cra le judicat des sept villes, l-bas, en
Sardaigne, et gouverna. Cela causa deux partis, dont le foyer vint se
centraliser  Florence, et voil l'origine peu connue de cette lutte des
Gibelins et des Guelfes. Je vous ai racont cette histoire non seulement
pour vous faire apprcier l'excellence de la noblesse de Tullia
Fabriana, mais aussi pour vous indiquer, en passant, comment les coups
de main, en apparence les plus dvergonds, deviennent des coups d'tat,
et finissent par s'accepter, s'enchaner et se mler d'une manire  la
fois simple et bizarre, avec la fluctuation gnrale.--Je vous prie, mon
cher enfant, de ne point conclure de ceci que je ne suis pas chrtien.
Ces circonstances ne touchent le dogme ternel en aucune manire, et,
sans vouloir mme sous-entendre les Alexandre VI, les Urbain V, les
Jules II et le reste, il y en a, vous le savez, de beaucoup moins
tolrables dans l'histoire universelle: une croyance qui, malgr tant de
scandales, subsiste depuis tant de sicles, et trouve tous les jours des
martyrs, prouve par cela qu'elle signifie quelque chose; et cette bande
d'escrocs, loin de servir d'arguments contre elle, dmontre la solidit
de son trne. Je racontais avec impartialit; voil tout.

--Merci, monseigneur, dit Wilhelm.

N'tait-ce pas encore un singulier chrtien que M. l'ambassadeur?

--Outre ces deux hommes de guerre, continua le prince Forsiani, notre
marquise compte un bon nombre de noms illustres, inscrits au livre d'or
de Venise et sur les annales d'Italie. Elle mne une vie de solitude,
reoit peu et voyage quelquefois. Elle est seule au monde, comme vous,
mais depuis sept ou huit ans. Sa mre tait une femme trs simple. De
son vivant, je les ai vues sympathiser. La marquise n'en parle jamais,
non plus que de sa famille: elle semble, chose assez surprenante, avoir
oubli l'une et l'autre. Je sais qu'elle donne une grande part de sa
fortune en aumnes: c'est de la bont; mais il y a dans sa vie,
peut-tre, des secrets moins ordinaires. Je ne la crois pas incapable de
grandes actions. Puisse-t-elle, comme je l'espre, vous prendre en
amiti!

Dix heures moins un quart sonnrent au palais Pitti.

--Maintenant, Wilhelm, je vais vous donner quelques conseils pratiques;
vous les prendrez comme paroles d'un homme qui vous aime, et en qui bien
des choses se sont finies. Je pars dans cinq ou six heures: je suis d'un
ge o l'on peut douter de revoir ceux que l'on quitte... Il est de
ncessit que je vous mette un peu sur vos gardes contre l'existence. En
deux mots, voici la manire  suivre, si vous voulez arriver haut et
vite, quoiqu'il advienne, et si vous voulez rester digne de votre
ambition. Vous ne ressemblez pas  la plupart des jeunes gens de votre
ge, sans cela j'eusse commenc par vous dire: Mon cher comte, je n'ai
pas de conseils  vous donner. S'il vous reste assez de sant et de
conscience, dans un an d'ici, pour rflchir sur vous-mme et que j'aie
le plaisir de vous retrouver encore, j'aurai peu de chose  vous
apprendre. Vous aurez acquis, dans cette anne d'tourdissements, le
regard thorique de l'existence; mais comme le sens de la vrit sera
totalement branl dans votre coeur, je vous souhaiterai du courage.
Quant  prsent, bien du bonheur et adieu. J'eusse parl de la sorte.
Vous, mon enfant, je puis vous conseiller. Oh! je comprends la jeunesse
et je ne puis trouver fcheux de se dlasser quelquefois, de se laisser
aller  jouir de ses vingt ans. On n'a vingt ans que peu de jours; mais
la vie importante est celle dont les actions ne troublent pas notre
dignit, renforcent le sentiment sublime de notre esprance, nous
donnent la srnit intrieure et nous autorisent, par cela mme, 
prendre confiance dans la mort. C'est de cette existence aux luttes
difficiles que je dsire vous parler.

Vous allez avoir affaire  des hommes qui s'estiment presque tous
capables de changer la face du monde et dont chacun se pense plus que
le voisin, ce qui, vu de prs, constitue le plus clair de l'apparente
galit universelle.--Si l'on vous trouve jeune, ne dites rien; mais
pesez le rsultat social et pratique de l'homme qui vous trouvera jeune,
vous serez tonn de voir comme c'est, presque toujours, nul ou infime.
N'coutez pas tous ces gens qui voient les choses de haut; ils les
voient de si haut, qu'ils finissent par ne plus rien distinguer. Ne vous
laissez jamais blouir par leurs affirmations. Dcomposez, en pense,
chacun des termes qui les noncent, et la plupart du temps vous
trouverez l'ensemble niais ou naf. Souvent vous entendrez un homme dire
cependant une chose profonde, et vous le verrez divaguer une minute
aprs. Le dernier venu peut dire des choses profondes! C'est de les unir
entre elles qui est difficile. Celui qui le fait, par exemple, est un
homme. Si vous avez intrt dans une discussion  suites srieuses (n'en
faites jamais d'autres)  ce qu'un tel ou un tel ne parle pas longtemps
contre vos ides, prenez-le par un petit dtail dsagrable de sa
conduite ou de sa vie prive: ne craignez pas d'entrer l-dedans, sans
faon, en matre; et faites voir des spectacles inattendus en dilatant
cet ennuyeux dtail: on terrasse des lions avec des riens pareils. Je
regrette de ne pas faire cette exprience devant vous, pour vous montrer
ce qui en rsulte; mais ceci n'tant qu'une question de tact, vous devez
comprendre les mille manires gracieuses dont cela s'entoure. Si vous
tenez  ce que votre avis soit accept, sachez ceci: qu'avoir raison,
c'est avoir _plus_ raison. Quel but vous proposez-vous? Amener  vos
vues? Ne commencez donc jamais par blesser autrui d'une dngation
absolue de son avis. Dites ce qu'il dit, et si vous avez l'au-del,
faites-le lui voir. Il y viendra de lui-mme; mais il mourra sur la
brche plutt que de dmordre que vous avez tort, si vous commencez par
nier ce qu'il dit. Ne vous emportez donc jamais! dans aucune
circonstance! Si vous n'tes plus matre de vos paroles, comment le
serez-vous des paroles d'autrui?

Wilhelm coutait toutes ces choses simples avec une grande attention. La
nuit s'avanait dans le ciel. Le prince continua paisiblement:

--Et puis, comte, il faut avoir de la charit, voyez-vous; la charit,
c'est le respect du prochain. En respectant l'homme, mme le plus tomb,
vous en ferez votre chien, si vous voulez, tant le sentiment de sa
noblesse est lev chez l'homme. Pour arriver  respecter tout homme
ayant agi d'une manire rvoltante, il n'y a qu' se faire ce dilemme:
ou cet homme avait une raison pour commettre tel acte misrable, ou il
n'en avait pas. S'il n'en avait pas, c'est un fou qu'il faut plaindre et
non juger, ni mpriser;--s'il en avait une, il est bien vident que moi,
dou de raison comme lui, galement homme, si j'avais t plac dans les
mmes conditions et circonstances que lui, si j'avais t pouss par les
mmes mobiles que lui, j'aurais fait comme lui, puisqu'il a fait cela
d'aprs une raison.

Ne jugez donc jamais l'homme et respectez-le toujours, quoi qu'il ait
fait. Jugez seulement _l'action_, parce qu'il faut bien statuer sur
quelque chose pour vivre sociable, et passez outre. Essayer de retrouver
les mobiles n'est pas possible; d'ailleurs, c'est inutile et insondable;
c'est d'un autre monde que le ntre. Il faut respecter l'homme parce
qu'on est homme et qu'on doit respecter son humanit dans celle
d'autrui.

Quant aux ides d'autrui, c'est une autre affaire. Il ne faut pas tenir
 l'admiration ou  l'indiffrence de ces gens, dont le blme et
l'estime obissent aux mmes mobiles que le flot qui va et vient. Est-ce
que cela compte? Est-ce qu'on s'en occupe? C'est la poussire de la
route; c'est le vent qui passe. Laissez dire ces personnes qui ne font
que rciter des  peu prs toute leur vie, en s'imaginant qu'on ne peut
pas y avoir song comme elles. Si vous saviez comme c'est peu de chose,
en rsultat! Si vous saviez comme ce qu'elles font est ridicule,
pitoyable et mchant! Tenez, la soire d'hier vous a sembl toute
agrable; votre prsentation au nonce, toute simple; les bonts de la
duchesse d'Esperia, mon amiti, toutes naturelles? Vous ignorez ce que
ces faits ont suscit de penses viles, de raisonnements abjects, de
demi-mots infmes!... Sous le masque de srnit, vous ne vous figurez
pas ce que je lisais de traductions dans ces petits sourires rampant
comme des vipres sur les lvres de ces beaux jeunes gens et de ces
charmantes femmes! Il m'et suffi de prononcer deux ou trois paroles
lgantes et mesures pour faire frmir bien des ventails et pour
amener le silence et la pleur sur l'insouciante niaiserie de bien de
ces figures, sachant ce que pse leur insouciance; mais il faut
pardonner  ceux qui ne savent ce qu'ils font. Vous verrez ces galants
qui se permettent de railler une noble action, en croyant se la dfinir,
parce qu'ils en aperoivent un ct  leur taille! Ils sont prvenants
avec les femmes, ils ont du coeur devant le danger, et point d'me en
face du ciel, de la conscience et de la cration.--Belles manires,
gants parfums et moustaches fines!--Tas d'ossements que tout cela!

Prenez deux mois de pauvret froide pour m'valuer ces belles dignits!
Comme vous les verriez calculer et commettre de ces bassesses
incroyables, sans nom,--pour vivre? Pas du tout! Ils agiraient par
ennui, fainantise et lchet, pour se procurer le plus petit plaisir.
J'ai vu cela tant de fois!... Un homme de bon sens, qui est seul avec
deux bons bras et du coeur, ne peut manquer exactement de vivre
partout; mais ces philosophes estiment que le travail est une faiblesse.
Grand bien leur fasse!

Croyez-vous qu'une centaine de ces hommes de got fassent la monnaie
d'un paysan, qui aime une brave femme, la bat de temps  autre, lve sa
famille, travaille la terre, et daigne prier Dieu?... Voil cependant le
monde dans toute sa splendeur, mon cher Wilhelm! eh bien! ne le
mprisez pas. Vous ne pouvez comprendre les forces d'impulsions gradues
vers l'infamie, les rouages de la bassesse et du crime, les poussades
insensibles qui conduisent l. Ce sont des abmes! Plaignez et
respectez, malgr tout, si vous voulez voir dans la vie quelque chose...
de plus que la vie!...

En un mot, ayez cette charit dont je vous parlais tout  l'heure. Vous
m'avez compris, n'est-ce pas?

--Oh! cher prince! Cela met de la glace sur le coeur!

--Oui, c'est assez froid; mais on s'y habitue.

Voici des conseils pour vous, maintenant. Je vous sais modeste, je suis
sr que vous le serez toujours, en paroles, au moins, par cela seul que
la modestie est l'orgueil logique. Vous tes riche, tant mieux; mais ne
faites jamais de dettes, quand mme il s'agirait d'un trne, par la
simple raison que vous pourriez mourir sans vous tre acquitt, que cela
s'oublie, et que si vous voulez tre sr de vous-mme, il importe que
vous soyez prt  mourir  toute heure, tel que le sort vous a fait,
sans rien devoir de plus  personne. C'est de la vraie dignit, cela.--

N'hsitez jamais; agissez toujours devant l'occasion; faites n'importe
quoi, mais faites quelque chose: tous les vnements s'entre-valent, 
peu prs, pour celui qui en sait trouver le joint et en extraire la
valeur relle: c'est--dire, pour celui qui sait dcouvrir le plus grand
nombre de rapports possibles de tel vnement avec le but absolu de son
existence: les natures  ttonnements n'arrivent  rien de solide;
agissez donc toujours devant l'occasion en dployant sur elle toutes les
ressources de votre prsence d'esprit.--Ne vous liez jamais avec
personne au point de vous livrer en paroles; jamais! cela ne mne  rien
qui vaille, et cela diminue la volont et le respect de son but, quand
bien mme votre ami serait l'idal des amis. Croyez, mon cher enfant,
qu'il m'a fallu bien souvent l'exprimenter, pour le croire! Parlez de
choses indiffrentes, laissez dire, et ne craignez pas de rendre
service au premier venu, eussiez-vous t afflig vingt fois de l'avoir
fait.--Si vous recevez des avances, et l'on vous en fera, du courage!
Contraignez votre bon coeur! Recevez-les froidement; pas de
confidences ni d'expansion d'aucun genre, ou vous serez moins estim
demain.

Ah! cela est dur,  votre ge; je le sais; mais il faut choisir entre
une destine obscure ou glorieuse, et, le choix fait, garder une volont
de fer sur laquelle un instant d'oubli ne puisse mordre. Un homme qui
risque un avenir pour le divertissement de parler une minute, doute de
lui-mme  cette minute et par consquent ne mrite pas de russir.

Le monde est  l'homme assez concentr, assez matre de sa volont et de
sa pense, pour agir sans rpondre aux autres hommes autre chose que
oui ou non indiffremment, toute sa vie.

Ne craignez pas de vous faire des ennemis, s'il le faut;--n'a pas
d'ennemis qui veut! Ils servent beaucoup plus que les amis. Les amis
ont bien assez de s'occuper d'eux-mmes: les ennemis s'occupent de vous
et vous prparent de quoi exercer votre facult de vaincre les
obstacles. Les obstacles sont aussi ncessaires que le pain. Ne faut-il
pas des ennemis  celui qui veut vaincre?--Quand vous parlerez,
continuez  ne pas sourire ni hausser les sourcils, enfin  garder un
visage sans mobilit autant que possible... (Si je vous dis tout cela,
c'est que je vous voudrais parfait, mon cher enfant.) Soyez grave et
indiffrent. Prononcerait-on les paroles les plus fortes, les plus
humaines, les plus profondes, que sembler tenir  les imposer serait
s'aliner maladroitement l'esprit du monde: on paratrait vouloir
paratre, ce qui tue.

Wilhelm tait muet d'attention.

--Ce que je vous dis l vous semble  prsent d'une grande simplicit,
n'est-ce pas? vous ne pouvez savoir ce que me cotent ces conseils.
Seulement, Wilhelm, sachez que les sages les plus en renom, prophtes
ou demi-dieux, n'ont boulevers l'univers qu'avec des simplicits de ce
genre, parce que ce sont  peu prs les seules exactitudes de la vie et
qu'on n'y revient (chose rellement mystrieuse) qu'aprs avoir fait le
tour de l'existence.

Ouvrez les quelques livres laisss par les grands hommes, comme ces
Bibles, ces Koran, etc., vous y trouverez des ingnuits surprenantes,
des choses que vous vous seriez dites cent fois de vous-mme:
Aimez-vous les uns les autres! Ne faites pas  autrui..., etc. Il
n'est d'autre Dieu que Dieu! etc. et mille variantes. Vous vous
demanderez alors comment, avec des phrases de cette navet, des phrases
crites dans le fond de toutes les consciences, on a pu transfigurer les
socits humaines et s'riger en prophte ou en Dieu.

Le penseur ne s'arrte pas  ces paroles; il les trouve trop simples; il
oublie souvent que la foi n'est pas une conviction, mais un acte: l'acte
de s'assimiler le plus d'vidences divines possible, chacun dans le
_moment_ et suivant la sphre o il se trouve.

Ah! si vous saviez comme une parole, en apparence banale, contient de
puissances terribles et marche vite! Voyez: cinq parties composent la
terre. Il y a l dedans plus d'un milliard d'hommes, tous trs entendus
dans leur mtier, dans leur dtail; par qui est-ce mani, remu,
gouvern? Par une centaine de personnages d'une intelligence presque
toujours bien ordinaire. La plupart d'entre eux se divertissent trs
royalement, je vous assure: ce sont leurs seuls milieux de grandeur qui
les lvent; ils le savent, du reste, et en font bon march
intrieurement. Tenez: l'un deux (c'est de l'histoire moderne), aprs
avoir eu plus de cent quatre-vingts millions d'hommes,--entendez-vous ce
chiffre?--en partage,  dix-neuf ans; aprs avoir t le suzerain d'une
douzaine de rois, aprs avoir gagn victoires sur victoires; aprs avoir
t plus grand que Csar, et avoir possd pourpre, hermines, sceptres
et triples couronnes impriales, s'en alla tourner la soupe de trois ou
quatre moines en qualit de frre convers, et laver leurs divers
ustensiles de mnage, par humilit. Voyez-vous ce guerrier, ce grand
politique, ce fin lgislateur, ce matre de l'Europe, enfin, le
voyez-vous retenant son froc de bure et accomplissant gravement son
travail? Pensez-vous qu'il ne lui fallait pas autant d'intelligence,
alors, qu'autrefois pour gagner Tlemcen, Rome, Pavie, Mhlberg, etc.? et
que cela ne valait pas bien ce que faisaient les douze ennuys de
Sutone?

--Oh! murmura Wilhelm, c'est vrai!.... C'est effrayant!

--Parce que vous voyez le mot CHARLES et le mot QUINT, et que vous
perdez l'homme de vue sous ces deux mots prestigieux. Cela vous passera.
Il ne faut jamais oublier le cadavre. Cet individu, comme les autres
empereurs ou rois, ne reprsente cependant que la consquence d'une
parole prononce depuis des sicles. Vous voyez ce qu'un mot peut
produire. Un tel ouvre la bouche et articule une ide quelconque pouvant
s'appliquer  un fait gnral; cette ide se dcompose, s'absorbe et
s'assimile d'un milliard de diffrentes faons par le milliard de
diffrents cerveaux qui ont un milliard de manires diffrentes
d'entendre les mots et de voir les choses. Chacun l'admire en raison de
ce que chacun voit dans son ide (mise au hasard souvent) et de ce que
chacun peut s'en appliquer d'utile suivant son degr d'intelligence,
relativement aux fonctions qu'il exerce. Bref, d'un commun accord,
l'homme et son ide finissent par devenir miraculeux, simplement parce
que ouvrir la bouche, principe de l'vnement gnral, est dj un
miracle. Plus l'ide est simple, plus on peut y dpenser de
l'intelligence; plus, par consquent, elle provoque de mditations et
plus on trouvera de personnes  venir sculairement y tasser leur somme
d'ingnuits. Voil toute l'histoire, ni plus ni moins, mon cher comte,
croyez bien cela. Cependant, vous avouerez que s'il n'y avait pas de
raison  ce que ce grand rve s'accomplt, s'il n'avait ni loi ni but,
s'il n'y avait rien au fond de toutes choses, enfin, ce serait d'une
niaiserie bien mystrieuse!...

N'en concluez donc pas au mpris de l'humanit, mais  la puissance de
la parole humaine.

La lune brillait sur les arbres. Ses rayons,  travers le feuillage,
clairaient les deux promeneurs. Wilhelm pouvait se croire en Allemagne.
Il se taisait; il coutait.

--Quant aux femmes, ajouta le prince Forsiani, je crois inutile de vous
faire donner le soleil de plein midi sur une femme du soir, sur une
gracieuse personne sortie  dix-huit ans du dortoir, et qui compte huit
ou dix ans de services: gardez vos rves! Ils valent mieux que la
ralit. Seulement, comme je ne tiens pas, en dfinitive,  vous laisser
surprendre, je veux vous mettre en prsence d'une femme pour tout de
bon, d'une femme que j'estime et que j'admire. Oui, je vous avoue que si
je ne vivais pas avec le souvenir d'une autre, souvenir qui remplit mon
me--et qui me suffit,--la marquise Tullia me paratrait la seule femme
possible pour un homme suprieur. Plus je pense, plus je trouve qu'il y
a en elle quelque chose de trs lev; et si vous la touchez, si elle
vous admet dans son intimit, elle vous fera _vivre_, dans la haute
acception du mot. Je l'ai toujours vue ce qu'elle est: je la connais
depuis une dizaine d'annes, ayant t trs li avec son pre, le duc
Blial Fabriano (lequel est mort empoisonn chez l'un de ses amis, 
cause de haines datant de loin dans la famille). A cette poque, elle
tait  peu de chose prs ce qu'elle est maintenant. Au premier abord,
c'est une femme du monde, parfaitement lgante. En y regardant de prs,
en faisant bien attention, car elle ne se livre jamais, et il faut
saisir une nuance pour pressentir cela, tous ses charmants avantages se
dforment jusqu' des proportions tellement indfinissables, que je veux
m'abstenir de qualifier la valeur de son intelligence. Vous serez
probablement surpris de ce naturel, et d'un phnomne assez frappant que
prsente sa conversation, c'est le changement d'aspect dont les actions
les plus ordinaires semblent se revtir lorsqu'elle en parle. Ce que je
vais vous dire est peut-tre hasard  force d'tre grave et anormal,
mais elle a parfois des paroles qui veillent dans l'esprit on ne sait
quelles impressions inconnues..., je ne veux pas dire _oublies_. Au
surplus, vous verrez. Les sentiments humains, pour cette trange
personne, mon cher enfant, sont rduits  un mcanisme sr et profond
qu'elle fait jouer, en souriant, avec autant de prcision et de
fatalit, que les coups d'une combinaison d'checs. Une fois elle m'a
propos un conseil, je l'ai suivi; il a vit une guerre. Il tait
positivement d'une habilet remarquable, et j'en suis encore  me
demander comment elle pouvait tre  mme de me l'offrir. Somme toute,
je n'ai jamais mieux compris que ce soir que je ne savais rien de trs
prcis au sujet de Tullia Fabriana... Vraiment, lorsqu'on songe, il y a
du tnbreux dans cette femme!... ajouta le prince, comme se parlant 
lui-mme.--(Il y eut un moment de silence sur ce mot.)--Mais voil dix
heures qui sonnent, venez. Ne la jugez pas sur ce qu'elle vous dira ce
soir: le masque, vous savez.--Avez-vous des chevaux ici prs?

--Oui, monseigneur, dit Wilhelm, de l'air d'un homme veill en sursaut.

--Bien, sans quoi je vous eusse amen dans ma voiture. Donnez-moi votre
main,--encore!--Souvenez-vous en temps et lieu de ce que je vous ai dit,
et passez-moi ce qu'il y a d'un peu... suprme... dans mes petits
conseils, en faveur de ma tendresse pour vous.

--Monseigneur, je n'oublierai jamais cette soire, dit le jeune homme;
je suis tellement mu que je ne sais comment parler et vous remercier de
tout mon coeur.

--Cher enfant!... dit le prince, avec un long regard pensif, et il
murmura bien bas, dans l'ombre: Ah! belles toiles des nuits de la
jeunesse!... Amours!... Enthousiasmes perdus! Voici le printemps,
cependant les feuilles tombent autour de nous autres... Pauvre esprance
humaine!--Allons!  cheval!... dit-il tout haut.

--Christian! appela le comte de Strally.

--Monsieur le comte? dit un nouveau personnage en accourant auprs des
deux promeneurs.

C'tait un vieux domestique. Le prince Forsiani le dvisagea d'un coup
d'oeil et parut content de son ensemble.

--Nos chevaux! bien vite! dit le comte.

Quelques minutes aprs, ils s'arrtaient devant un de ces grands palais
prs de l'Arno; les portes s'ouvrirent comme devant des gens attendus,
et ils montrent les degrs de l'immense escalier de marbre...




CHAPITRE IV.

Premier aspect de Tullia Fabriana.


    Le solitaire est entour de tout ce qui agrandit sa
    raison, l'lve au-dessus de lui-mme et lui donne le
    sentiment de l'immortalit, tandis que l'homme du monde
    ne vit que d'une vie phmre. Le solitaire trouve dans
    sa retraite une compensation  tous les vains plaisirs
    dont il se prive, tandis que l'homme du monde croit tout
    perdu s'il manque de paratre  une assemble, nglige
    un spectacle.

        (ZIMMERMANN, _la Solitude_.)


En supposant que la femme dont les allures proccupaient le prince
Forsiani ft morte au moment o il en parlait au comte d'Anthas, voici
ce qu'il aurait t possible  un observateur de rsumer au sujet de
l'existence de cette personne, s'il et dsir lui consacrer une notice
biographique  l'usage universel:

Tullia Fabriana tait du nombre de ces grands esprits, types
suprieurs, constitus par la prcoce exprience des vnements, de la
mditation et du monde.

Ceux-l, de bonne heure, avant d'tre aperus, avant d'tre entrans
dans le courant, se rendent compte de l'existence et, par consquent,
ont le temps de replier en eux-mmes leurs grandes ailes pour n'en point
porter ombrage aux autres. A force de reconstruire et de sonder les
faits, elle s'tait dgote de l'action.

Certes, le renom des femmes glorieuses avait d rembrunir son beau
front plus d'une fois; mais,  la rflexion, satisfaite de l'tat peu
dpendant o sa naissance l'avait place, elle avait pris le parti de
vivre dans une concentration goste. L'isolement lui suffisait. Elle
tait parvenue, peu  peu, sans apparente rsolution,  voiler sa vie
vritable le plus hermtiquement possible.

L'isolement!... Faveur spciale du destin! Privilge dont la
prescription est dsormais sans appel!--A qui est-il donn de pouvoir
s'isoler aujourd'hui?

Les personnes d'une position riche ou d'un rang lev acquirent
d'autant plus difficilement ce suprme avantage que par les rapports
quotidiens de leur existence elles se trouvent tre le principe, le
point de mire et le pivot des milliers de convoitises et d'intrts
individuels qui vont se groupant, s'enchanant et s'attnuant jusqu'aux
derniers degrs de la hirarchie sociale. L'humanit se reprsente en
partie autour d'un seul et le cerne avec une vigilance et une
opinitret motives par l'ordre des choses.

En considrant ces filires d'industries, de tous les sicles et de
tous les pays, qui vont s'tiqueter et se subdiviser les unes dans les
autres jusqu'au point o le relatif ne se distingue plus, o le
dnment,  l'tat parfait et normal, se dresse de partout avec son
cortge de tristesses, on s'tonne moins de ce que la parole ou le
mouvement d'un seul dtermine cette incalculable srie de profits et de
prjudices. Comme, d'autre part, ces profits et ces prjudices sont
d'une importance parfois vitale pour ceux qu'ils intressent, les hommes
de recueillement, de travail et de silence prouvent de grandes
difficults  viter les insignifiantes dissipations de paroles et les
diffusions de soi-mme que le contact d'autrui ne manque jamais
d'entraner.

Grce au miraculeux quilibre de presque toutes les socits
d'Occident, quilibre combin sur la rsultante d'un nombre gal de
forces organisantes et de forces contraires, le _mouvement_ de chacun,
depuis le mendiant jusqu'au prince et depuis le berceau jusqu' la
tombe, peut demeurer prvu, dfini et rgl par les diffrents codes
europens. Une pareille rflexion suffirait pour dmontrer
l'impossibilit d'un isolement durable dans n'importe quelle ville
d'Europe. Il faut vivre avec ses semblables; et cette immense loi,
comme un filet de rtiaire, s'enroule autour des personnes prcisment
en raison des efforts tents par elles pour s'en dgager. Nul ne peut
s'abstraire de cette liaison infinie. Elle va jusqu' rendre les
individus solidaires,  leur insu, les uns des autres; et ce qui serait
de nature  tonner mme le chrtien,--si le chrtien ne gardait pas
toujours, au fond de sa pense, des pressentiments de solution pour tous
les problmes,--c'est qu'on ne bronche pas plus souvent, ne ft-ce qu'
cause des mouvements du prochain, et qu'on ne tombe pas,  chaque
minute,--de par les invitables consquences des moindres actions, et
grce  l'imperfection des codes,--sous le coup d'une fltrissante
juridiction correctionnelle. Il est  remarquer, du reste, que peu
d'hommes chappent toute leur vie  une atteinte quelconque de la loi.
Cette affirmation peut surprendre; mais dans l'existence la plus retire
et la plus pure, il ne serait peut-tre pas impossible,  l'aide d'un
minutieux examen, de dcouvrir au moins une petite tache lgale, une
trace de dml judiciaire. On n'est pas libre de s'loigner des
intrts universels, si indiffrent qu'on puisse tre, tout simplement
parce qu'on fait partie des intrts universels. La vertu, la dignit,
le bonheur domestique de chaque particulier ne dpendent-ils pas d'un
rien, d'un dtail, d'un geste? Quel serait l'honnte citadin assez sr
de son temprament pour oser affirmer que, par exemple, l'excs d'un
verre de vin, risqu dans les conditions les plus attnuantes, ne le
conduira pas aux bagnes par ses consquences?... Le chrtien peut dire
que cela tendrait  prouver que notre libert, notre dignit et notre
bonheur rels, ne sont pas de ce monde;--en attendant, il n'est de
rellement libres et de rellement seuls que ceux auxquels il a t
donn de franchir, de sommets en sommets, la hirarchie des ides, parce
que ceux-l n'offrent gure de prise aux souhaits violents et
s'inquitent peu des maux ou des joies que leur prsente la terre. Ils
ne se proccupent pas outre mesure de vivre ou de mourir: tout se
dfinit tranquillement  leurs yeux; ils font le bien, selon la plus
simple acception du terme, autant qu'il leur est donn de pouvoir le
faire, et ne savent ni har ni condamner. Les yeux fixs sur l'idal, il
leur est permis de juger, parce qu'ils aiment et qu'ils pardonnent.
Ceux-l puisent, dans l'infini de cette expansion intrieure, le
principe de l'immortalit. S'ils daignent prendre part  l'agitation
universelle, soldats ou penseurs, aux premiers, le trne d'or de la loi,
principe des forces brutales de la terre; aux seconds, le sceptre de
diamant de la parole, principe des forces motrices du monde. Mais,
aussi, quelques profondes blessures cachent les rayons de leur gloire!
Sisyphe se conoit-il sans le rocher?... Socrate, sans la cigu?...
Promthe, sans le vautour?... L'goste dgot et la permanente
indiffrence des autres hommes absorbs par le dtail n'est au fond
qu'une sourde envie dirige contre eux: en creusant les mobiles de ce
sentiment on finit par le comprendre et lui faire misricorde: en est-il
moins triste? et ses consquences pour l'homme hroque en sont-elles
moins funestes?... Heureux donc, bienheureux ceux qui peuvent, tout en
planant, cacher leur grandeur! On ne les crucifie pas.

Tullia Fabriana se tenait  distance, ayant tout  donner et peu de
chose  recevoir dans l'assez banal commerce du monde. Ne pouvant rompre
tout  fait avec lui, par sa position essentiellement mondaine, elle ne
lui laissait voir que ce qu'il est strictement impossible de lui cacher.
Le reste du temps elle vivait d'elle-mme et de sa pense. Dans un
entretien, c'tait une nature pneumatique par laquelle l'esprit des
autres personnes tait rapidement retourn, compris et valu  leur
insu, en vertu d'un presque infaillible calcul de _riens_ systmatiss.
Comme elle savait tout dire, elle savait gner lorsqu'on essayait de
s'aventurer un peu dans sa conscience. Le secret de cette habilet
consistait dans l'insaisissable difficult de transitions qu'elle
laissait prouver entre un point de dpart donn et un courant d'ides
plus expansif. Sre mthode pour n'tre jamais oblig de froisser
personne et de garder les dehors de l'urbanit en conservant, en
soi-mme, l'indiffrence solitaire. Son ge la secondait un peu, du
reste, dans ces sortes de russites. L'absence d'indcision dans le
regard et dans la tenue, qualit qui gnralement spcialise les femmes
de cette saison, se pressentait si magntiquement dans sa beaut, que sa
vue seule glaait les fadeurs sur les lvres. Elle en tait mme arrive
 un tel point de force intrieure, que le sourire demi-railleur,
semi-paternel, que se permettent doucement, par exemple, les vieux
gentilshommes vis--vis des femmes,--et dont le charme et la grce
clairent subitement leurs visages,--s'tait toujours troubl devant la
toute simple et toute virile dignit de cette mystrieuse personne.

Quelques tres sont dous d'un fluide fascinateur dont les esprits
diserts et froids ne peuvent se rendre compte et que, cependant, ils
subissent d'une manire insurmontable, inexplicable et soudaine. Le
vulgaire, qui rit et qui passe, ne croit pas  cette supriorit: peu
lui suffit. Il ne relve de cet empire que dans les rares secondes o il
se trouve en contact avec l'un des tres qui l'exercent. Le vulgaire est
alors semblable  ces campagnards narquois qui se moquent d'une pile
lectrique et changent de visage ds qu'ils ont touch le fil. Il est
vrai que leur tonnement ne dure qu'une heure et se termine par quelque
mot sceptique ou indiffrent. Le vulgaire ne connaissait de Tullia
Fabriana que son nom et ce nom s'entourait d'une aurole de dignit et
de respect. Il s'manait d'elle un sentiment de considration et de
sympathie profondes qui, s'imposant naturellement  tous ceux qui
l'approchaient, tait accept sans secousse ni discussion.

La vie est un choix  faire: il ne s'agit que de vouloir grandir en
soi-mme pour se sentir vivre. Tout est dans la volont, pour nous!
Certaines gens, sous prtexte qu'on doit mourir, que tout est vanit,
que leurs classiques illusions sont perdues et autres romances, s'en
tiennent  ces aperus d'elles-mmes et, se refusant aux impressions
leves, tranent le boulet d'une existence sans idal. Ce sont les
premires dupes de leur imprvoyance. Un pareil positivisme rapproche de
l'instinct. On devient insignifiant pour soi-mme, et ces armures de
salon ne tiennent pas contre deux heures de lutte pratique. Il ne
faudrait s'tonner de rien, d'aprs leur devise: Celui qui ne s'tonne
de rien doit commencer par se trouver bien tonnant lui-mme.

Encore s'ils taient sincres, ces philosophes! mais le premier milieu
venu suffit pour les distraire et les frapper de contradiction. Encore
s'ils en devenaient meilleurs!... Mais, impuissants  souffrir seuls,
ils ne se plaisent qu' refroidir la paisible esprance des autres.
Toute parole contient une force, et comme ils parlent en prenant peu de
souci du scandale contenu dans leurs paroles, ce scandale, tant quelque
chose, marche  travers les foules et les sicles. Ainsi le discours
d'un malheureux  conviction intermittente, ainsi la phrase d'un homme
qui et peut-tre admir le lendemain, selon l'humeur du moment, ce
qu'il chargeait la veille de drision, s'en va dtruire le recueillement
d'un bon nombre des condamns  mort qui l'entendent, et qui, se prenant
au srieux, prennent la parole de ce faux-frre au srieux. Et alors la
propagande recommence de plus belle!... Triste origine du doute.

En somme, la contraction des rictus vnrables d'un million de braves
hilares qui, sous prtexte d'illusions perdues, passent exprs la dure
majeure de leur carrire  ne rien voir nulle part, constitue-t-elle un
acte de prsence suffisant pour qu'il leur soit dcern un valable
droit de dcision dans les questions profondes? Ont-ils bien rellement
formul, par cette grimace arbitraire, la dernire expression de la
philosophie? C'est au moins douteux, puisque la philosophie les
comprend, au fond de ses dductions infrieures, et que, d'aprs
eux-mmes, ils tirent prcisment leur bonne grosse gloire de ce qu'ils
ne la comprennent pas.

Donc, puisqu'ils sont comme s'ils n'taient pas,--faute d'un peu d'me
et de bonne volont,--le penseur ne doit pas en tenir compte. Ils sont
pareils  ces lacs maudits,  ces eaux mortes, dont les vapeurs tuent
les oiseaux du ciel, si leurs ailes ne sont pas assez puissantes pour
les franchir d'un trait.

Il est assez pnible de s'en apercevoir; gnralement les cyniques
rassis et mrs se rencontrent dans les castes leves qui,-- tort ou 
raison,--mnent joyeuse vie un peu aux dpens du labeur universel. Cela
cessera quand la sape de la justice sera parvenue jusqu' eux; mais cela
est, quant  prsent, et cela fut presque toujours. Ces hommes n'ont
d'autre valeur que l'impulsion mme qu'ils donnent de par la
dispensation de leur fortune. Il faut donc leur montrer une certaine
dfrence,  cause de cette force dont l'organisation sociale les
investit gratuitement, et avec laquelle ils peuvent nuire. Les relations
invitables de chaque jour obligent les mes leves  frayer avec ces
mes restes en chemin, sous peine de voir leurs plus simples actions en
butte  toute sorte d'impudents commentaires (le monde, prtant ses
petitesses  ses grandeurs, ne croit pas au dsintressement du gnie).
C'est sans doute pour ce motif que Tullia Fabriana recevait parfois le
flux brillant de cette socit dont elle ne pouvait dfendre sa vue,
mais dont la conscience collective s'arrtait devant la sienne, comme la
mer devant le rocher.

Ainsi, dans les salons de son palais, sur l'Arno, se rencontraient des
princes toscans, de vieux diplomates au front toujours voil d'une
convenable inquitude, de beaux cavaliers florentins, attachs aux
diverses lgations, et dont les costumes sombres taient rehausss de
cordons, de pierreries ou de diverses autres marques de distinction; de
jeunes femmes hritires des plus illustres maisons d'Italie et les
grands artistes du temps. Le palais sortait de son ombre sur les quais
illumins; les flots, diaprs de lueurs, bruissaient aux souffles
embaums de la nuit; les jardins qui bordaient les pristyles extrieurs
tincelaient dans leurs feuillages, et des couples insoucieux et
splendides marchaient sur les pelouses et sous les pais orangers.--Ces
soirs-l, la belle souveraine s'humanisait et se transfigurait: elle
trouvait une parole d'accueil pour chacun de ses htes; sa beaut
orientale s'encadrait dans cet entourage resplendissant et avait cela de
particulirement sympathique, mme pour les femmes, qu'elle n'excitait
aucune mauvaise arrire-pense d'envie ou de haine. La fte passe, on
parlait d'elle dans tout Florence, quelque temps,--mais seulement comme
d'une patricienne libre et paisible, dcide  garder noblement sa
paisible libert.




CHAPITRE V.

Transfiguration.


    Elle marche dans sa beaut, pareille  la nuit des
    climats sans nuages et des cieux toils.

        (LORD BYRON, _Mlodies hbraques_.)


Un physionomiste ordinaire ft parvenu, sans doute,  runir ces donnes
au sujet de la marquise Tullia Fabriana, et il et t malais de la
dfinir d'une manire plus prcise.

Sans tre de vole suprieure sous ce rapport, l'on peut saisir avec
facilit les prdispositions et les instincts d'une me d'aprs les
lignes au repos de sa forme visible, dans le son de la voix, les
manires, les expressions, etc.;--mais lire une Ide fixe  travers les
replis de l'extrieur, connatre la vritable nature et la dominante
impulsion d'une Intelligence, deviner, positivement, le grand mobile
cach dans toutes les prcautions du gnie, cela n'est plus du ressort
de l'intuition, cela dpend de la force de volont du sujet.

De quelle valeur taient les observations de Znon touchant le masque
dprim de Socrate? D'aucune, en fait. La clairvoyance du physionomiste
ne peut rien, pass telle limite que lui impose la fatalit faciale. Le
plus puissant analyseur ayant affaire, par exemple,  une exception
humaine, peut tomber  faux sur un dtail et le prendre pour base de
l'ensemble, lorsqu'il ne sera que le rsultat passager de l'influence du
milieu sous lequel il l'tudiera. Ces sortes d'coles ne sont point
rares chez les plus experts. La science de la face humaine tant toute
de pressentiment dans ses principes, reconstruire la vie d'une personne
d'aprs la rapide inspection de ses traits, voir, l'une aprs l'autre,
ses aptitudes, ses passions prfres, dterminer ses possibilits
d'avenir, d'aprs la rsultante probable de tels plis de la bouche dans
le sourire, de telle accentuation des rides, de telle apprciation de
deux choses donnes, chacun peut faire cela plus ou moins exactement, 
son insu.--Pour les observateurs, il y a des nuances que d'autres, moins
sensibles, n'aperoivent pas; ceux-l se rendent compte du prochain
d'une faon  peu prs sre. Aux hommes dous de l'incarnation
intuitive, rien n'chappe. Ils se mettent dans autrui et s'y regardent
comme dans un miroir; ils y coutent impersonnellement tomber leurs
paroles et touchent juste, par consquent, lorsqu'ils parlent. Un
dernier mot  ce sujet.

Le simple observateur peut savoir tirer pour lui-mme un excellent parti
de l'occasion lorsqu'elle se prsente: c'est ce que la plbe des
respectables mortels, ne voyant jamais qu'un rsultat, sans en apprcier
les causes, appelle: jouer de bonheur! (comme si l'on pouvait
longtemps et impunment jouer de bonheur au milieu d'un groupe de
socits rgi par trente-deux Codes!). Saisir avec sang-froid l'occasion
et lui faire rendre ce qu'elle peut donner, c'est dj marcher
conformment  la logique du sort, et c'est remarquable. Mais les hommes
dont nous voulons parler, les hommes dous de l'incarnation intuitive,
seraient capables de crer l'occasion, de faire natre le milieu dont
ils voudraient profiter. Les forces runies de l'or et de l'amour
tomberaient positivement devant ces individus redoutables et rares,
s'ils tenaient  russir dans quelque projet; mais,  l'ordinaire, ils
ne se soucient vraiment de rien. Cette puissance entrane le dgot. Si
le destin ne leur a point fait d'avances, ils finissent, pour la
plupart, dans la gne et dans la tristesse de leur grandeur. Ils
attendent la mort navement, ces princes de la race humaine! Bien plus,
leur force mme leur est nuisible, principalement lorsque le ncessaire
est en question pour eux. Alors, leur calme faiblit quelquefois, et ils
oprent de tels prodiges de reconstruction, qu'ils dpassent cent fois
le but, s'emptrent dans leurs ailes sublimes et, de fait, sont drouts
par la niaiserie des vivants.

Si donc, l'un d'entre eux se ft trouv sur le chemin de Tullia
Fabriana, c'et t d'un assez vif tonnement pour lui de se sentir dans
l'incapacit de la comprendre. Pas une contradiction sur ce visage! Un
regard doux, gal et assur, une harmonie de lignes dlicieusement
pures; enfin, rien de particulier n'aurait justifi pour lui le trouble
d'intuition, le sourd avertissement de l'inconnu, qu'il et prouv
devant elle.

Rien.--Les formes de la femme se sculptaient d'elles-mmes sur le marbre
de ce corps de vierge: la grce ondoyait dans ses mouvements, la force
courait dans ses membres sains et purs, la beaut l'enveloppait tout
entire de son manteau royal, mais nulle porte ouverte sur la pense,
nuls vestiges de l'existence...

Cependant, s'il et t donn  cet homme de considrer plusieurs fois,
et en y dployant sa plus grande attention, ces yeux calmes et noirs o
la volont brillait de sa lueur ternelle, ils lui auraient tout  coup
sembl aussi profonds que le ciel!

Autour d'elle, quelque chose d'attirant, d'insolite et de grave et de
suite vibr pour lui. Une sympathie imprieuse sortait de cette femme,
et ce n'tait point parce qu'elle tait belle! Mais ce qui doit rester
invisible, demeure invisible. Et quand Tullia Fabriana n'et pas refus
tout indice de sa vritable nature, comment reconnatre en une femme
place dans un milieu de richesse et de tranquillit, comment
reconnatre un Gnie aux conceptions vertigineuses, dou de l'nergie
d'un Promthe ou d'un Lucifer, clair, dans toutes ses profondeurs,
par une science dont l'origine et sembl inexplicable, arm d'un
sang-froid et d'une puissance de dissimulation  toute preuve, muni
d'une prcision de coup d'oeil et d'une logique d'action magistrales,
et, bref, ayant sans cesse en vue l'accomplissement d'une tche d'un
saisissant et universel intrt; ayant rsolu enfin quelque chose de
terrible, d'immense et d'inconnu?

Comment admettre une pareille tranget du Sort, mme en face de la plus
souveraine vidence?

Amener par surprise une combinaison de paroles devant la plonger dans
tel cercle d'ides, sous le jour desquelles on et dsir la soumettre 
l'examen; savoir ce qu'elle signifiait et la pntrer?... vraiment,
l'excution d'un tel projet n'aurait pas t poursuivie durant cinq
minutes vis--vis d'elle.

Ds le premier instinct d'une inquisition srieuse, et sans que son
charmant laisser-aller en et paru le moindrement chang, un regard naf
et perant, comme un coup d'pe, et suffi pour dsaronner l'espoir
chimrique d'un amateur. Il tait interdit de pratiquer les tnbres de
cette intelligence, car l'action et la pense paraissaient avoir en
elle une mme valeur. Le scepticisme le plus enjou se serait mouss
contre sa volont de diamant. Sa causerie n'et pas cess, pour cela,
d'tre railleuse, lgre et douce; mais, se trahir?... Non pas. Elle
estimait son me comme quelque chose de trop prfrable  l'univers
entier, pour la laisser entrevoir de personne, et ses penses comme trop
immuables, pour tre livres en proie et  la discrtion de la
versatilit banale du premier venu.

Son secret sublime tait cach en elle comme l'arche dans le sanctuaire
du temple. Vaguement flamboyants, des glaives de lvites l'environnaient
sans cesse dans l'ombre des jours et des nuits. Malheur  celui qui s'en
ft approch de trop prs, mme pour la servir ou la prserver: et-il
t pontife ou roi, son coeur et dfailli dans sa poitrine; et nul
n'aurait connu la main qui et frapp.




CHAPITRE VI.

tude d'enfance.


    Cette science,  laquelle nous consacrons notre vie,
    vaudra-t-elle ce que nous lui sacrifions?...
    Arrivera-t-on  une vue plus certaine des destines de
    l'homme et de ses rapports avec l'infini?...
    Saurons-nous plus clairement la loi de l'origine des
    tres, la nature de la conscience, ce qu'est la vie, ce
    qu'est la personnalit?

        RENAN.


Le 13 dcembre 1761, vers minuit, la comtesse Anglia-Maria de
Albornozzo Bruzati, princesse de Visconti, duchesse de Fabriano, mit au
monde une fille qui reut le nom de Tullia.

Le duc Blial Fabriano pouvait avoir cinquante-huit ans lorsqu'il pousa
la comtesse Anglia. Celle-ci entrait dans sa vingtime anne.

Le duc tait d'une beaut vnitienne. Il avait grand soin de lui-mme et
se tenait avec une nettet exemplaire. Ses cheveux taient longs et
argents; sa figure, d'une expression habituellement grave, n'allait
point mal  sa stature d'hercule. Sa haute lgance de manires, la
spirituelle affabilit de ses attentions, avaient apprivois la belle
colombe, et c'tait bien rellement plutt sa compagne que sa fille.
Leur union s'tait dfinie  force de dignit et de nuances, d'une faon
trangement belle. Le duc tait homme du monde. Une partie de sa vie
s'tait passe en voyages; les dangers, les aventures, les heures
difficiles avaient tremp son exprience, en sorte que la douce Anglia
l'avait accept moins par devoir que par contentement, avec une
indiffrence amicale et toute chrtienne. C'tait, en somme, un coup
d'oeil satisfaisant que de la voir appuye  son bras. Mais ils
vivaient un peu dans la solitude et voyaient rarement le monde.

Le soir o la duchesse enfanta sa petite fille, toutes les
demi-aspirations refoules, toutes les tristesses des rves  jamais
teints dans son me, le peu de compensations obtenues par les pratiques
religieuses et par une dvotion chancelante, elle oublia tout!...

La belle petite fille, aussi, que Tullia! Bien qu'elle eut les yeux
ferms, elle avait dj comme un sourire sous les doux embrassements de
la duchesse Anglia. Enfin, elle ouvrit ses beaux yeux noirs et les mira
dans les yeux tout pareils de sa mre.

Extases, souvenirs, joies clestes d'une mre! on ne peut vous analyser.
L'ternelle nature est cache dans le sourire d'une jeune femme qui
contemple paisiblement deux molles petites lvres presser sa mamelle et
en accepter la vie!

Plusieurs mois se passrent.

Dj le souffle de la beaut caressait et imprgnait d'idal les purs
linaments de sa forme; elle tait candide, et la lueur de l'me
transparaissait en elle comme la lumire au travers d'une lampe
d'albtre. Ses cheveux taient aussi tnus que ces fils de la Vierge qui
brillent l't dans la campagne, et aussi soyeusement vermeils que des
rayons d'toiles tisss par les fes de la nuit.

Elle marchait seule dj.

Et elle devenait plus grande. Les jardins du palais, abandonns depuis
longtemps, taient vastes comme des solitudes: elle marchait dans les
profondes alles, et elle se perdait sans effroi dans les fourrs de
fleurs sauvages, dans les taillis ombrags de vieux arbres. Son enfance
fut silencieuse comme le rve, et elle s'leva dans l'ombre.

La particularit d'organisation de Tullia Fabriana, nous voulons parler
de l'extraordinaire tendue de ses aptitudes intellectuelles, se
dveloppa dans cette privation et dans cette libert.

Le caractre de son esprit se dtermina seul, et ce fut par d'obscures
transitions qu'il atteignit les proportions immanentes o le moi
s'affirme pour ce qu'il est. L'heure sans nom, l'heure ternelle o les
enfants cessent de regarder vaguement le ciel et la terre, sonna pour
elle dans sa neuvime anne. Ce qui rvait confusment dans les yeux de
cette petite fille demeura, ds ce moment, d'une lueur plus fixe: on et
dit qu'elle prouvait le sens d'elle-mme en s'veillant dans nos
tnbres.

Ce fut vers cet ge qu'elle devint pensive. Une intense fivre d'tude
vint l'treindre spontanment, et, sous la froide assiduit, sous le
calme de sa constance virile et rgulire, se manifesta la lumineuse
originalit de son naturel. Elle commena de lire, d'crire, de
songer... L'univers paraissait revtu pour elle d'un aspect plus
inquitant que pour les autres filles de son ge; mais ses paroles
taient rares, et elle n'adressait point de questions.

De sauvages instincts la faisaient fuir les compagnes d'amusements que
lui prsentait sa mre. Toutefois, elle se retirait avec des manires si
douces et de telles prvenances qu'elle ne blessait jamais.

Le vieux duc remarquait le regard froid, le maintien peu bruyant et les
prdispositions surprenantes de sa fille. Il ne trouva pas  propos
d'intervertir une pareille nature; il sentait qu'il l'et tue et que
c'et t fini par l! Comme c'tait un homme juste devant la pense, et
comme elle ne _devait_ pas mourir de cette manire,  ce qu'il parat,
il ne se refusa pas  favoriser le dveloppement de cet esprit.

La pense trouvait en elle des organes de prhensions si vastes et si
solides, sa mmoire tait d'une puissance si merveilleuse, qu'elle
parvint, sans se fatiguer, vers sa douzime anne,  mener de front
plusieurs sciences et plusieurs langages.

Le dessin, la sculpture et surtout la grande musique, taient ses
distractions, et, bien qu'elle leur donnt peu de temps, elle s'y
montrait de jour en jour d'un talent remarquable.

Son enfance,  part les facults pntrantes de son gnie, n'eut pas de
ces dtails saillants qui font l'orgueil des familles. Sa beaut seule
frappait le regard et ncessitait l'attention. Mais aucune parole ne
rvlait aux personnes la porte de son intelligence, et si elle
s'apercevait de l'admiration que lui attirait son extrieur, elle en
paraissait toujours attriste et assombrie.

Parfois, le soir, lorsqu'elle trouvait sa mre dans la tristesse, elle
s'approchait sans dire un mot, s'asseyait  l'embrasure d'une croise,
et, voyant le duc se promener silencieusement dans les jardins, elle
prenait une harpe et chantait des strophes du Dante. Aux premires
notes, magistralement enveloppes d'une profonde richesse d'accords, la
duchesse Anglia devenait attentive et grave; le duc s'arrtait. Une
magie tait contenue dans les vibrations de cette voix o les penses
infernales et clestes se peignaient avec la violence et le relief des
ralits. Cependant le visage de la jeune fille semblait impassible, et
ses yeux n'tincelaient pas. Et puis, lorsqu'ils taient encore sous le
charme, elle leur adressait, avec une soumission naturelle et humble, un
bonsoir et un baiser.

L'aumne est une des distractions de la fortune. L'aumne va bien aux
enfants riches. Cela flatte l'amour-propre des parents et donne du
pittoresque aux promenades. Pour elle, lorsque ce mystrieux phnomne
de l'aumne lui arrivait, elle envisageait le pauvre longuement. Les
instincts de la dpravation sont crits souvent sur les fronts endoloris
par la misre; cependant l'enfant baissait sa belle figure et donnait
avec humilit. On et dit qu'elle s'coutait dans la forme humaine
injurie recevoir elle-mme l'aumne qu'elle faisait et qu'elle se
demandait, vaguement, au fond de sa conscience: De quel droit m'est-il
donn de faire courber la tte de cet homme ou de cette femme?...
Pourquoi m'est-il permis de disposer de ce qui leur est ncessaire?...

Sa prire du matin et du soir en faisait un ange..... et cependant,
lorsqu'elle tait seule dans l'oratoire, lorsque sa mre ne priait pas 
ses cts, il lui arrivait de s'interrompre tout  coup, de relever le
front et de regarder fixement la vnrable image de la madone, de Celle
qui donne la bonne mort.

Une fois,--elle avait alors quinze ans,--au milieu de la prire qu'elle
prolongeait tous les soirs depuis une anne, elle s'arrta, parut
trouble... et s'avana lentement prs d'un crucifix plac auprs de la
madone. Elle demeura devant lui dans le silence d'un recueillement
indfinissable: puis, deux larmes, les deux premires qu'elle versait
dans la vie, coulrent le long de son visage. Une grande pleur, qu'elle
conserva toujours depuis, fut le seul indice du vertige qu'elle
prouvait: quelque temps aprs, elle quitta l'oratoire et n'y revint
plus. Sa puissance d'attention se concentrait dans les soires o le duc
recevait de vieux amis. Elle notait dans sa mmoire les remarques de ces
vieux courtisans de l'ancien rgne, qui avaient grisonn dans la
diplomatie europenne, et qui taient loin d'avoir perdu le fil des
divers cabinets politiques o leurs noms avaient figur. Bien des
vnements furent comments dans ces soires sous la forme de
spirituelles causeries; elle prit de l'intrt, dans une certaine
mesure,  ces cours d'anatomie de l'histoire, et elle apprit la science
des hommes et des femmes  l'ge o, d'ordinaire, les jeunes filles se
livrent  des occupations presque puriles.

Cette soif de s'assimiler le plus possible, mme les choses d'une
apparence trangre  son utilit personnelle, allait si loin, qu'un
soir, ayant entendu vanter son pre comme la premire lame de l'Italie,
elle leva les yeux de dessus la broderie qu'elle tenait par contenance,
et parut le considrer avec attention. Le lendemain, d'un air plaisant
et moqueur, elle lui demanda s'il voulait bien lui montrer ce qu'il
savait, pour la dfatiguer de ses matres si ennuyeux. C'tait par un
motif de respect filial qu'elle feignait de s'ennuyer d'tudes, afin que
ses travaux et ses veilles continuelles ne vinssent pas affliger son
pre et sa mre, ou, tout au moins, les stupfier. Aprs quelques bons
mots changs sur la belliqueuse fantaisie, le duc accepta. Elle est de
race, murmura dans sa royale le vieux gentilhomme,--(par plaisanterie,
car il se persuadait que Tullia, vers la troisime leon, se soucierait
peu de la chose). A son grand tonnement, il n'en fut rien, et il eut
bientt l'occasion de s'merveiller de son lve.

Ils gardaient le secret sur ces combats: une torche fixe  la muraille,
dans l'un des souterrains du palais, clairait leurs passes d'armes du
matin et du soir. C'et t positivement un coup d'oeil fantastique
que cette amazone, mince et nerveuse, vtue d'un sarreau de velours noir
ouat et cuirass comme un plastron de salle et serr par une boucle de
diamants  la ceinture, en haut-de-chausses et en sandales, ses torrents
de cheveux d'or emprisonns dans une rsille, et le treillis d'acier sur
le visage, alors qu'elle se mettait gracieusement en garde, et saluait,
 l'aise, d'un fleuret  lourde poigne d'bne.

Aprs quatre ans d'exercices, d'assauts serrs et savants, sa vitesse
avait acquis les allures de la foudre, et la jolie reine Marguerite de
Navarre, peut-tre, et apprci les brillantes profondeurs du jeu de
cette Clorinde.

Ces exercices avaient affermi ses formes souples, et prservrent sa
sant de l'accablement du travail. Comme les vierges antiques de Thbes
et de Sparte, elle avait la modestie, la beaut et la force. La Science
l'avait baise au front comme une immortelle.

Un charme de grandeur aimable courait dans ses moindres paroles. Jamais
elle ne disait que des choses simples, et les gens devenaient comme
nafs devant sa sympathique navet.

Seulement, lorsqu'elle franchissait le portail de l'immense appartement
que nous allons dcrire,--o, depuis plus de six annes, elle
s'enfermait huit et dix heures chaque jour, sans parler des
nuits,--l'amnit ingnue de son visage tombait comme un masque: la
mystrieuse et sombre splendeur de sa vraie physionomie apparaissait.

Elle entrait, poussait les doubles verrous, venait lentement s'accouder
sur une grande table noire charge de livres, de manuscrits anciens, de
cartes et d'instruments scientifiques et demeurait immobile.

L commenait la vritable vie et le vritable aspect de Tullia
Fabriana; l'autre, c'tait ce que tout le monde en pouvait voir et
oublier.




CHAPITRE VII.

La bibliothque inconnue.


    A chaque pas du temps, l'intelligence humaine
    Ouvre, en l'illuminant, la nuit du phnomne,
          Saisit plus de rapports,
    Et prenant sur le fait les forces de la vie,
    Ravit  la matire,  son joug asservie,
          Des lois et des trsors.

    L'homme explique le sphinx et la pierre thbaine;
    Il dvoile  demi l'Afrique au sein d'bne
          Sous l'oeil de ses lions;
    L'aveugle Destin voit par son exprience:
    Il groupe, dans les cieux, autour de sa science,
          Les constellations!...

        PONTAVICE DE HEUSSEY (_Sillons et Dbris_.)


Cette trange bibliothque tait un trsor de livres rares et curieux,
de manuscrits extraordinaires et de documents inconnus. Bon nombre
d'entre eux portaient des anneaux d'armoiries religieuses: ils
provenaient de clotres d'Italie, de Sardaigne et d'Allemagne.
Rchapps de l'incendie ou du pillage des couvents, ils avaient t
collectionns, un  un, avec tude et patience, par deux savants
chapelains morts depuis un sicle. Ces deux savants avaient t attachs
 l'un des anctres du duc Fabriano: celui-l s'tait occup toute sa
vie de sciences occultes, de philologie, de cabale et de toxicologie. Il
y avait dpens des sommes fabuleuses et y avait fait, de concert avec
les deux chapelains, de profondes et magnifiques dcouvertes. Les crits
ignors de ces trois hommes, disposs et empils avec une scrupuleuse
mthode, remplissaient une grande case d'bne  serrure d'or et 
ressorts secrets. Quelques-uns des livres taient annots, en marge, par
d'obscurs moines du moyen-ge, et c'tait, pour la plupart, des
rflexions remarquables par leur prcision rudite. Quinze  vingt mille
volumes aux reliures antiques et riches se pressaient sur les rayons.
Presque tous rvlaient, de la part des trois penseurs, des
connaissances tendues en mdecine et en chimie. Toutes sortes de
curiosits, de fossiles et d'objets quivoques, rapports de voyages 
travers de lointaines contres et rangs a et l, tmoignaient du soin
qu'ils dployaient dans leurs recherches scientifiques. L se
rencontraient des ditions presque introuvables.

Comme antiquits, il y avait d'abord, par exemple, des textes
authentiques, transcrits de l'hbreu samaritain et dont le sens, rest
sans interprtes depuis les mages qui seuls en possdrent la vritable
clef, avait t propos de plusieurs faons dans les remarques crites
par les religieux.

Il y avait aussi des commentaires sur les sciences disparues de l'gypte
et sur le culte des idoles, import d'abord par les races noires, filles
de Cham, et remani depuis par les Ariens venus de la Bactriane. Il y
avait encore des mmoires touchant les peuplades convultionnaires du
nord de l'Afrique d'autrefois, et des traits de diffrents indianistes
sur les rvlations des tres apparus dans les crmonies souterraines
de l'Inde antique, avec des citations o se trouvaient relats, par la
main des anciens brahmanes, des passages en zend et en pelhvi, tirs
d'oeuvres totalement disparues.

De poudreux in-folios, cercls de fer, contenaient, d'aprs leurs titres
inquitants, les plus profondes et les plus anciennes hypothses au
sujet de la rcente apparition de l'humanit sur le globe. Ces archives
taient inapprciables et contenaient des secrets tout particuliers. Il
est de notorit que nous ignorons encore, aujourd'hui, les dtails qui
ont trait  cette question. Les peuples dont nous eussions pu tirer des
renseignements taient dj dans l'oubli lorsqu'on s'est proccup, pour
la premire fois, de l'claircir. La chute des nations primitives, ou,
si l'on prfre, leur disparition, suivit de tellement prs leur
avnement, qu'elles n'ont pas eu le temps de nous laisser quelque chose
de positif  cet gard, comme on peut s'en convaincre en relisant les
histoires de l'esprit humain dans l'antiquit.--D'autre part, les
lgendes syriaques, importes par les druides venus d'Asie, les pomes
des littratures scandinaves, ocaniennes et orientales, ne soulvent
videmment pas, d'une manire suffisante, l'espce de grand suaire qui
couvre les choses dans leur tat primordial. On sait par quels accidents
presque toutes les bibliothques des vieux mondes furent perdues.

Il y avait aussi des recueils de sentences eutychennes, crites en
ancien cophte, et d'inscriptions collationnes sur des ruines; des
reliquats, en noirs caractres thiopiens, aussi anciens que le dluge;
enfin les stances prophtiques des sibylles d'rythre, de Cumes et de
l'Hellespont, inspires dans le grec de Pindare, aussi harmonieux que
celui d'Homre, prcdaient les grands volumes de magie.

Les livres plus rcents taient spars des autres par des instruments
de chimie, d'astrologie et de mdecine. On y et remarqu de nombreux
traits de presque toutes les sciences, les meilleurs volumes d'histoire
et de mtaphysique, ainsi que le rsum de leurs progrs jusqu'aux ges
modernes, les livres sacrs des dix-huit grandes sectes du globe avec
des commentaires prcieux; les traditions des peuples slaves sur
l'origine des grandes nationalits europennes, et  ct des mmoires
de l'Acadmie des sciences physiques de Florence, fonde, comme on sait,
par le cardinal de Mdicis (il paratrait que les cardinaux aiment 
fonder les Acadmies), les oeuvres des Pres de l'glise latine et
grecque; puis, serrs par des parchemins sculaires, de ligneux
manuscrits en langue chaldenne, les annales des astres, l'histoire de
la disparition de telles toiles d'autrefois, des diverses catastrophes
clestes ainsi que de leurs signes et de leur influence sur la pense
humaine et les destins universels.

Un moderne,  l'aspect de pareils vestiges, se dirait simplement,
presque malgr lui:--Nous avons dpass cela.--Le sourire et la
plaisanterie semi-respectueux dont il pourrait accompagner sa rflexion,
la nuance de hauteur polie et froide qui percerait dans son allure et
son dbit, trahiraient la conviction de sa supriorit. Cela s'explique.
Les esprits anciens taient, pour la plupart, des esprits  systmes
fixes: ils avaient la ferveur de leur ide. Or, l'irrsolution est
l'essence mme de l'air que respire notre poque. Les hommes de croyance
immuable font l'effet, vis--vis de la majorit, de Risibles et
d'Insociables.

On les vite avec soin. Le sentiment du terme exact est inn aujourd'hui
 ce point que le nom de Dieu, par exemple, semble tacitement ray des
conversations et de la philosophie. On le relgue dans les lexiques, les
prnes et les livres de pit. Il est mme devenu de mauvais got de le
risquer  tout propos comme le faisaient les mousquetaires et les
gentilshommes trs chrtiens du _grand sicle_ en France. On le laisse
tranquille et on ne s'en sert presque plus,--si ce n'est dans le moment
d'un danger, o l'on juge  propos de s'en souvenir;--hors de l, le nom
de Dieu ne s'emploie gure que pour clore avec dignit une dissertation
quelconque,--ce qui est  dire pour dissimuler une gambade
d'indiffrence.

Ah! c'est le rgne d'un doute suc avec le lait d'une mamelle
artificielle.

L'tonnement de vivre saute aux yeux si continuellement, que la plupart
des hommes ne s'en inquitent plus et que les trois quarts des penseurs
europens ne savent plus  quoi s'en tenir. Il s'incarne, de jour en
jour plus avant, et comme avec un rire silencieux, dans le drame humain.
Une espce particulire d'indiffrence, dont les annales de l'histoire
ne font pas mention, glace, dans le coeur des individus, le sentiment
du devoir; cet inexpugnable dgot qui plane au-dessus des fronts,
retient les lans du philosophe, du savant et de l'artiste d'une telle
sorte que,-- part quelques intelligences d'lite, quelques derniers
promoteurs de l'esprit humain,--on n'a plus gure de coeur 
l'ouvrage.

Le manque d'humilit et d'esprance a donn pour rsultat l'ennui
goste et dvorant. Le progrs est devenu d'une vidence et d'une
ncessit douteuses: d'ailleurs, l'conomie politique, mise en demeure
de formuler une possibilit d'avenir, sinon satisfaisant, du moins en
rapport avec les instincts de notre conscience, n'aboutit, aprs les
plus sublimes efforts, qu' de ridicules tnbres. On n'est plus
religieux, on est timor. Plus de jeunesse et plus d'idal. L'inquitude
s'installe dans la famille, dans la justice et dans l'avenir. Comme les
dieux et comme les rois, l'Art, l'Inspiration et l'Amour s'en vont!...
Les pays se dversent les uns dans les autres et les socits se
croisent sans se comprendre et sans tenir  se comprendre. Riches et
pauvres, travailleurs et dsoeuvrs, nous sommes emports dans la
tristesse par un vent de spulcre, d'effarement et de malaise.--La
question de ce que la Mort nous rserve dans la profondeur est passe,
pour la plupart des gens,  l'tat d'oiseuse et d'insignifiante; la
drisoire strilit d'analyse que prsente ou parat prsenter toute
hypothse  ce sujet, semble si intuitivement dmontre aujourd'hui, que
les mystiques eux-mmes, en grand nombre, se laissent gagner pour la
tideur gnrale.

En philosophie, cependant,--bien que l'on maugre en soi de
l'impuissance o l'on s'estime, assez gratuitement peut-tre,
d'acqurir, de faon ou d'autre (aprs tant d'checs!), une certitude
quelconque de quoi que ce soit,--on ne cesse de rflchir  la Mort,
chacun suivant sa sphre d'ides, et de s'intresser  ce phnomne. On
dirait que la Mort a jet son ombre sur ce sicle. Les heures
d'enthousiasme pour les diverses branches de l'arbre de la vie, pour les
distractions, les questions secondaires, les arts, les dcouvertes
scientifiques, etc., sont sonnes. On ne s'meut plus.--La prvoyance de
la nature est grande: elle prpare ses effets de longue date; on dirait
que l'humanit va tout  coup ressentir une totale, une dfinitive
surprise de _quelque chose_, et que, d'instinct, elle rserve ses forces
pour la ressentir.

Cependant,--penserait le moderne,--de quoi ne serait-il pas
improbable, d'avance, que nous puissions tre srieusement mus? Tout ce
que la posie et la mythologie des anciens ont pu rver de colossal et
d'trange est dpass par notre ralit. Les dieux ne sont plus de notre
puissance; leur tonnerre est devenu notre jouet, notre coureur et notre
esclave. Les ailes de l'aigle? l'empire des nuages? N'avons-nous pas le
gaz hydrogne pour nous promener dans les cieux? Quel Pgase pourrait
suivre un train-express et jouter d'haleine avec lui? Quel Mercure
obirait avec la promptitude d'un tlgraphe lectrique? Que devient la
Renomme aux cent trompettes devant les millions de voix infatigables de
la presse? Quelle figure Neptune jugerait-il convenable de prendre en
face de nos Lviathans, de nos mles et de nos chanes sous-marines?...
Que dirait le rigide Rhadamante  l'aspect de nos grandes villes si bien
polices?--Phbus-Apollon? mais nous l'avons rduit  _prendre nos
ressemblances_! nous l'avons rig notre peintre favori.--Hercule et ses
douze travaux nous feraient sourire: par exemple, il tua le lion de
Nme,  lui seul; n'avons-nous pas des personnes qui tuent, par got,
des cinquantaines de lions,  elles seules?--Quel tonnement marquerait
la physionomie d'Esculape s'il daignait jeter les yeux sur nos traits
d'anatomie, de physiologie, de mdecine pratique et de chirurgie?...

Les muses?--Mais n'avons-nous pas des femmes de lettres, des
cantatrices, des danseuses et des tragdiennes vis--vis desquelles la
comparaison ne serait peut-tre pas  leur avantage?--Parlerons-nous
d'ros, de l'anacrontique ros? Le pathologiste moderne se trouve en
mesure d'accorder mensuellement aux vieillards dissolus la permission de
dposer leur modique offrande sur l'htel de Vnus. Et, quant  Vnus,
nous la croyons sinon vieillie, du moins surfaite: la terre a plus de
Vnus relles que l'Olympe n'en peut fournir. Celui auquel il a t
donn de voir, de plus ou de moins prs, certaines femmes d'Angleterre,
de Circassie, d'Italie et de Pologne,--voire mme de France,--n'admet
gure la supriorit de Vnus. Quant  l'Empyre, une feuille de chanvre
arabe dans un cigare, trois pastilles de haschich gyptien sur la langue
ou quelques gouttes d'opium brun dans la carafe d'un narguilh, et nous
le _voyons_ aussi bien que les dieux,--_mieux_ peut-tre. D'ailleurs,
qu'avons-nous besoin de nous crer des mirages de mondes illusoires? En
avons-nous envie?... Nous allons les chercher et nous les dcouvrons en
ralit,--tmoins les deux Amriques, l'Australie et les centaines de
mondes de l'Ocanie.--Le Pinde et le Parnasse inaccessibles
supporteront demain les rails de fer, et l'Hippocrne, fontaine sacre,
fournira d'excellente vapeur. La sagesse de Minerve battrait
passablement la campagne devant la dialectique allemande. Pour ce qui
est du dieu Mars, nous ne voulons pas humilier sa glorieuse massue, mais
nous croyons pouvoir affirmer une chose; choisissons l'Iliade pour
sujet, par exemple: les Grecs, munis de dix ou de douze rois, de
cinquante ou de soixante mille hommes et du secours des dieux, mirent
dix ans  prendre Troie, encore, fut-ce  nous ne savons quelle ruse
alatoire, baroque et inavouable, qu'ils durent leur succs; eh bien!
quand mme Achille, Agamemnon, Ulysse, Ajax, fils de Tlamon ou d'un
autre, peu importe, se seraient joints, pour la dfendre,  Pris,
Hector, Priam, etc., et quand mme ils y eussent t commands par tous
les dieux, le dieu Mars en tte,--un dtachement d'artillerie dbarqu
par les paquebots  vapeur de la Mditerrane, muni d'une douzaine de
fuses  la congrve qui portent  prs de deux lieues et battent en
brche  cette distance, d'autant de mortiers  bombes et de canons
rays, l'aurait prise en dix minutes.--Positivement, les dieux ne sont
plus de force avec nous sur aucune espce de terrain. Les Titans
commencent  prendre le dessus; les chanes du vieux Promthe, ptrifi
sur son rocher de Scythie, se sont rouilles et le bec de l'aigle s'est
recourb de vieillesse. Ne serait-il pas permis, d'aprs tout ceci,
d'infrer que, si peu que soient les hommes, les dieux valent moins
encore?...--Que Jupiter, par exemple, s'avise de revenir jouer
Amphitryon ou de faire des miracles, on le traduira simplement  l'une
des polices correctionnelles de l'Europe, et, s'il prtendait nous
chapper, il y aurait extradition instantane sur tout le globe, que
nous manions comme une pomme dsormais. Nous sommes un peu matres chez
nous, aujourd'hui; et nous avons des haches et des tonnerres que
doivent craindre les divinits, sans que cela paraisse.

Voil, certes, le raisonnement qui et sommeill dans le sourire et dans
la plaisanterie du moderne dont nous avons parl et les raisons de
supriorit qu'il et t en son pouvoir d'allguer pour lgitimer son
ddain ou son indiffrence vis--vis des ouvrages des anciens.

Le fait est que ces raisons, malgr le ton affect, paraissent
prsenter, au premier abord, un front si imposant et si sombre, qu'elles
s'emparent de l'esprit avec l'autorit de l'vidence.--Elles peuvent
mener loin!... D'o vient, cependant, l'impossibilit que nous prouvons
de ne pas hsiter devant notre gloire, nos travaux et notre divinit de
frache date? Nous la trouvons lourde, cette divinit! Suivant
l'expression consacre par le vulgaire, nous devons avoir l'air de
_parvenus_, pour les dieux, tant nous nous tenons gauchement.

Bref, c'est peut-tre le manque d'habitude, mais il nous serait dur
d'tre des dieux.

On ne sait quel instinct vient nous railler au plus fort de notre
confiance dans l'avenir. Les prodiges qui nous environnent, les
dcouvertes[1] de notre labeur perptuel, tout en nous donnant un
sentiment terrible et incontestable (par qui nous serait-il
contest?...) de notre valeur, veillent en nous on ne sait quelle
conviction dsespre... une tristesse irrmdiable, infinie! Le vide
nous enveloppe obstinment: nous ne pouvons, en mtaphysique, en
n'acceptant que la Raison, mettre la main sur le troisime terme de la
dualit (si tant est qu'il y ait logiquement dualit), pas plus que sur
l'activit vivante, en mdecine. Cela nous chappe et la question parat
devoir se reculer toujours, sans tre jamais rsolue, comme ces mirages
dans les dserts. La nouvelle mtaphysique matrielle,--nous parlons
des plus rcentes donnes venues d'Allemagne,--s'annonce de manire 
continuer l'tat de doute o nous sommes plongs;--un sentiment profond,
et qui parat indestructible, de la vanit de notre condition lutte sans
cesse, en nous, contre l'estime de notre tche; ce n'est plus: que
sommes-nous? qu'il faut dire; c'est: qui sommes-nous? Toutefois, 
propos de cette question de l'tre et du nant, disparus et formuls
tous deux  la fois dans on ne sait quel ternel _devenir_, la thorie
de l'idalisme hglien semble sans appel; l'Antinomie qui affirme
l'identit de l'opposition la plus abstraite et la dmontre, dans son
_en-soi_, en reconstruisant logiquement la Nature, l'Humanit, la
Pense,--en forant, pour ainsi dire, l'Apparatre  expliquer le motif
de son explosion,--en mettant la Raison humaine de pair avec l'Esprit du
monde, enfin, cette antinomie n'a pas t suffisamment branle.

Hlas! est-ce que nous serions le Devenir de Dieu? Quelle fatigue!

Oh! pourquoi l'ide de notre insuffisance intrieure domine-t-elle le
pressentiment de notre immense destine!... Pourquoi ne saurions-nous,
quand nous osons nous regarder en face, nous rsigner  n'tre que _plus
que des dieux_!... Si le progrs, le _processus_ indfini, donne le
bien-tre, et, trouvant sa justification dans la ncessit, est l'unique
raison de l'existence, d'o vient cette lassitude (nous ne disons pas
cette ngation), ce malaise presque universel, ce peu d'enthousiasme
pour lui?... L'on n'avancera pas que ce mouvement correspond  son
abstraction et contient le premier terme d'une dtermination
ultrieure:--cette ncessit ne nous parat pas ncessaire. D'o vient
cette raction instinctive de notre conscience, qui fait que, tout en
reconnaissant  demi l'vidence du Progrs[2], tout en nous laissant
aller quelquefois  l'admiration devant l'ide de ses profondeurs
futures, nous le dplorons souvent et nous regardons les faits spontans
de la conscience passe, les croyances, rputes aujourd'hui absurdes,
avec tristesse et sympathie?...--D'o vient, disons-nous, cet tat
_mixte_, _extraordinaire_, que nous sentons peser autour de nous depuis
longtemps et dont la formule, en abstraction, serait capable de faire
douter de la Raison humaine, de sanctionner logiquement le _quia
absurdum_ des mystiques?

Il est difficile de rpondre  cela d'une manire satisfaisante;
d'ailleurs, ne serait-il pas permis d'ajouter qu'un soulvement, une
oscillation aux ples, une saccade volcanique, un de ces tremblements
qui sont les accidents priodiques du globe, la condition _sine qua
non_ et le rgime de la plante (rvolutions que la gologie dcouvre
par milliers), qu'un accident de cette nature, enfin, sans parler de
l'hypothse dsormais trs prsentable d'un choc, suffirait pour que
tout notre progrs court grand risque d'aller rejoindre,  son rang,
les civilisations assyriennes, les empires des vieux mondes et la
science des mages hiroglyphytes, dans la suprme nuit de l'ternit?

  Note 1: Par exemple, il serait permis de rappeler, entre tant
  d'autres, la dcouverte de la force vitale centralise dans tel
  noeud de notre molle, tel mode d'activit de la pense localis
  dans telle couche de pulpe crbrale [de manire que l'on te ou
  que l'on remet,  volont, la facult de discerner, de vouloir,
  de souffrir, etc., dans le cerveau d'un animal en enlevant ou en
  replaant telle tranche de sa cervelle, comme cela se pratique
  aujourd'hui dans nos Acadmies de mdecine]; la dcouverte plus
  ancienne de l'indpendance de l'irritabilit;--la dcouverte de
  l'identit des mtaux solliens et des ntres [dcouverte
  obtenue, comme on le sait, par l'analyse chimique des rayons
  saisis dans la chambre obscure];--la dcouverte de la
  sensibilit de l'aimant [par laquelle le _geste_ de l'tre
  vivant se trouve en contact immdiat, cette fois, avec la
  physique]; la dcouverte de la reproduction des espces par les
  forces cratrices de la nature [c'est--dire par les principes
  mtalliques et anims contenus dans un globule de sang, lequel,
  jet dans un vase rempli d'eau prpare, y fait germer des
  centaines d'animaux qui s'y dveloppent, deviennent propres 
  notre alimentation et sont pourvus d'organes aussi parfaitement
  embots que ceux obtenus par la gnration ovarienne]; la
  dcouverte de Neptune dans le ciel [dcouverte qui est venue
  confirmer  jamais l'astronomie, comme la dcouverte de
  l'Amrique vint confirmer la science physique]; la dcouverte de
  la fusion des os d'un organisme dans un autre [grce  laquelle,
  en chirurgie, on peut substituer, maintenant, l'os d'un animal 
  l'os humain d'une si parfaite manire, que, au bout de quelque
  temps, le premier remplace absolument le second];--etc., etc.

  Note 2: Si l'on voulait analyser attentivement chaque branche
  scientifique du progrs, l'ide de son importance et son aspect
  gnral se modifieraient peut-tre beaucoup dans les esprits, et
  mme dans les esprits de ses plus dtermins partisans. Sans
  tablir une thorie de compensations (laquelle, d'ailleurs, ne
  saurait jamais tre rigoureusement exacte, car pour connatre
  une poque, il faudrait n'tre que de cette poque), il serait
  facile, en s'en tenant  son sicle, de trouver des
  contradictions dans la plupart des _dcouvertes_ qu'il prsente.
  Soit une science: prenons celle qui lutte contre la souffrance
  physique et contre la mort, et qui souvent surseoit l'une et
  l'autre,--la mdecine.

  Il est certain que dans les temps modernes les dcouvertes
  physiologiques prennent,  l'insu du vulgaire, des proportions
  inattendues et capables, au plus haut point, de surprendre
  l'intrt des penseurs. Jamais la prcision dans l'art de gurir
  ne fut mieux obtenue et ne fut plus gnralise, et personne
  n'ignore que nos pharmacies sont richement dotes de tout ce qui
  peut allger le fardeau de nos maladies.

  En rsultat, l'on affirme que la dure de la vie moyenne
  augmente dans plusieurs pays et l'on va jusqu' fournir des
  chiffres de cinq, six et sept annes...

  Cependant, ce principe tant pos que les statisticiens ne
  peuvent offrir de chiffres _exacts_ que depuis un sicle, sur
  quelle base solide ou mme acceptable peut se fonder une
  certitude quelconque de cette hausse apparente
  d'existence,--surtout lorsqu'on mentionne des intervalles
  d'oscillations durant ce sicle?...--Comment concilier ces
  chiffres avec les totaux obtenus par les statistiques de la
  misre en Europe, totaux dont la progression annuelle s'lve
  d'une manire sensible?--Comment, enfin, accorder cette
  amlioration de la dure moyenne de l'existence, dans nos pays,
  avec les immenses quantits d'alcools, de boissons et d'aliments
  falsifis, avec les habitations exigus et mal ares, avec la
  grande ngligence de l'hygine, etc., etc.?...

  Mais nous devons carter ces objections qui ne portent pas sur
  la ralit du problme pos dans toutes les consciences.

  La philosophie, n'ayant point de raisons d'tat, n'est que
  sincre dans ce qu'elle affirme et n'admet gure ces faons
  d'apprcier ou plutt de jauger la vie humaine.

  La dure, ce n'est pas la vie; c'en est une qualit. Sous ce
  mot, la vie humaine, nous avons l'ide d'action et de pense. Ce
  qui fait vivre l'homme, ce sont les liens et les rapports qui
  l'unissent  ce qui l'entoure; plus ces liens se fortifient,
  plus la vie se _ralise_ dans l'homme. Or, quels sont les
  affections, les rapports spontans et naturels qui lui
  appartiennent? Rves ou ralits, nous ne voyons pas plus de
  quatre lments de la vie, lments d'o les plaisirs, les
  passions, les devoirs, drivaient depuis six mille ans; ce
  furent la famille, l'amour, la conscience et l'idal. Puisque ce
  sont les lments naturels de la vie, reste  savoir s'ils se
  renforcent dans les pays civiliss: dans le cas d'affirmative,
  nous pourrons avancer que la vie moyenne est en progrs.

  Mais nous voyons d'ici le sourire du lecteur, tant le rsultat
  de l'analyse lui est connu par avance. Il est inutile de
  l'crire. Les types de la famille sont suffisamment bafous,
  chaque soir, dans un millier de thtres, devant une centaine de
  millions d'mes, en Europe, pour qu'on soit difi sur la valeur
  attribue  cette parole par la majorit.--L'amour est devenu
  quelque peu la posie de l'hygine; l'idal se dfinirait, pour
  le plus grand nombre, la foi dans le prsent. Pour ce qui
  concerne la conscience et la morale publiques, il suffit
  d'ouvrir l'un des Codes. Prenons celui de France, par exemple.
  Il compte environ quatre-vingt mille lois. Nous demandons
  simplement ce que pourraient bien tre la conscience et la
  morale publiques dans un pays de trente-huit  quarante millions
  d'mes, lorsqu'il faut quatre-vingt mille lois, un millier de
  tribunaux toujours exubrants d'affaires, cinq ou six cent mille
  baonnettes et quarante ou cinquante mille hommes de police pour
  les y maintenir?...

  La dure de la vie moyenne augmente?... En le supposant, il faut
  avouer que cette augmentation cote cher. L'homme a voulu
  s'affranchir de vieux prjugs; il dsirait purer son idal,
  devenir _libre_, enfin,--suivant son indfinissable
  expression.--Le voil servi  souhait: il n'y a plus que
  l'artificiel. Les crimes aussi diminuent;--mais les vices
  augmentent et l'homme arrive toujours  perdre en profondeur ce
  qu'il gagne en surface.

  Revenons  la mdecine. En face d'une question dcisive,--soit
  celle du _sang humain_, par exemple,--la science parat se
  troubler. Or, en dfinissant les divers modes de manifestation,
  les nombreuses varits de symptmes sous lesquels apparat son
  affaiblissement, par le terme vague et gnral, la chlorose, on
  trouve,--suivant l'estimation de praticiens clairs et d'aprs
  le recensement des maladies modernes,--on trouve que c'est par
  millions que les chloroses se comptent en Europe; ce qui
  induirait  penser, quoi qu'en puissent dire les zlateurs d'une
  statistique errone et embryonnaire, que les forces de
  constitution dcroissent dans les gnrations humaines en raison
  du dveloppement intellectuel des socits.

  L'on objectera que le remde suit le mal! On mentionnera, par
  exemple, la dcouverte du traitement des chloroses par le fer.
  Les docteurs dsintresss rpondront au sujet de l'efficacit
  du fer. Sur deux sujets choisis et traits dans des conditions
  identiques par le fer (prsent sous toute formule, lactate,
  iodure, citrate, etc., peu importe), le rsultat sera la mort de
  l'un et la gurison de l'autre, sans qu'il soit humainement
  possible de dterminer la raison de cette diffrence. Ce qui
  chappe dans l'exprimentation mdicale est de mme nature que
  ce qui chappe en mtaphysique, et ce qu'on appelle lments,
  forces, principes, ne rpond pas  ce titre; mots inexacts, et
  rien de plus! Des _lments_?... D'o vient, alors, qu'ayant
  tous les lments du sang humain, on n'en puisse distiller une
  goutte?... D'o vient qu'il soit permis de mlanger indfiniment
  de l'acide nitrique, du graphite, de l'eau, etc., sans obtenir
  de la chair avec cette composition?... D'o vient qu'on puisse
  manier les phosphates de magnsie, de chaux et de soude en les
  combinant avec le reste des lments laisss par la
  dcomposition de toutes les parties du squelette sans arriver 
  fabriquer de l'os avec ces moyens? Qu'est-ce que des _principes_
  impuissants qui ont besoin d'_autre chose_ que d'eux-mmes,  ce
  qu'il parat, pour produire leurs consquences? Tout cela nous
  rappelle une parole bien connue de l'un des plus illustres et
  des plus profonds docteurs de ces derniers temps; sur le lit de
  mort, il formulait ainsi sa conclusion triviale et suprme:
  Tenez-vous la tte frache, les pieds chauds, le ventre libre,
  et moquez-vous des mdecins. Plaisanterie de moribond,
  d'accord; mais y a-t-il beaucoup de mdecins qui n'en diraient
  pas autant? Il est  remarquer d'ailleurs que ceux qui doutent
  d'une science sont presque toujours ceux qui paraissent avoir
  fait de cette science le but de leur carrire.

  Au total, ce que la mdecine aurait dcouvert de plus nouveau et
  de plus clair, c'est qu'un rgime sobre et rgl, des aliments
  sains, de l'exercice, un air pur, le calme des moeurs et un bon
  temprament peuvent conduire  la centaine. Malheureusement,
  cette excellente maxime,--que nos premiers parents ont cru
  devoir nous lguer,--tout en demeurant l'axiome fondamental et
  la conclusion dfinitive de la science, est devenue trs
  difficile  mettre en pratique pour les cinq siximes des
  individus. Les populations croissantes, les difficults
  conomiques, l'organisation trange des mtiers, des moyens
  d'existence et le genre de vie moderne excluent et mettent hors
  de porte pour des millions d'mes jusqu' la possibilit de
  pratiquer une hygine sortable. Condamns  subir plus
  frquemment que les anciens les plus tristes maladies, nous
  arrivons peu  peu  un systme universel de gurisons et de
  drogues qui rendra les gnrations dbiles, appauvrira la
  vitalit humaine et enfin htera l'apparition d'un second terme
  dans la progression de la dure. Qui peut dire, en effet, que la
  statistique de la vie ne se balance pas sur deux termes? Sur une
  progression ascendante et descendante, comme toute chose, et que
  nous ne marchons pas vers ce premier terme d'une priode de
  diminution?

  Il est videmment certain (pour ceux qui, rduisant d'un coup
  d'oeil toutes les petites aberrations arbitraires  leur
  dnominateur commun, savent que d'un mot dvoy de son acception
  relle, peut partir une irradiation indfinie de sottises), il
  est, disons-nous, certain que, tant tenu compte de la hausse
  naturelle des populations, la mortalit suit avec sa fidlit
  ordinaire et ponctuelle la progression des dnombrements, tout
  comme autrefois. Le nombre et la varit des maladies augmentent
  en germes cachs, l'homme se crant des habitudes, consquences
  des autres branches du progrs, et l'explosion d'une dbcle
  imminente ne doit, certes, pas tre considre comme absolument
  impossible.

  Non seulement les anciens nous surpassrent, de l'aveu des
  modernes, dans leurs thories hyginiques et dans leurs
  applications de ces thories, mais, dans l'art de gurir leurs
  maladies, l'exprience parat dmontrer qu'ils russissaient
  dans la mme proportion que nous. Il ne faut pas omettre,
  d'ailleurs, que mme de nos jours les anachortes perdus dans
  les Thbades, les empiriques et les jongleurs de l'Orient, les
  derviches de la Haute-gypte, etc., ont aussi leurs manires
  extra-scientifiques de gurir les plus horribles maux qui aient
  jamais afflig notre espce, et cela d'une faon bien autrement
  rapide et radicale que ne gurissent les mdecins d'Europe.

  Il va sans dire que nous ne pouvons entrer ici dans les moindres
  dveloppements, et qu'il ne nous est mme pas permis d'indiquer
  d'une faon sommaire l'tat d'une seule question actuelle. Nous
  avons le regret d'tre oblig de passer vite, et nous n'avons
  d'autre prtention, dans ces notes, que celle de formuler 
  grands traits un point de vue possible.

  La mdecine est lie  la chimie d'une telle sorte qu'on
  pourrait avancer que l'une est en face de l'autre. Prenons un
  dtail de cette nouvelle science: nous sommes arrivs en chimie
   rsumer le mystre,--ou du moins l'une de ses parties les plus
  abstraites, sur l'hydrogne: on est  peu prs certain,
  aujourd'hui, que le poids atomique de tous les corps n'est qu'un
  multiple exact du sien. Or, qu'est-ce que l'hydrogne?... Une
  qualit!--Toujours des qualits; jamais de principes! C'est la
  devise et la justification du progrs indfini!... s'crient
  les cent ou deux cents millions d'hommes qui peuplent chaque
  jour, du matin au soir, les trois cent mille cafs de l'Europe
  et qui ont la bont, aprs avoir rumin synthtiquement une
  masse indigeste de gazettes, de donner humblement le ton 
  l'Esprit humain.--Il suffit d'affirmer ce qu'ils disent pour en
  voir l'incertitude. Dans tout cela, certes, il y a une chose
  fort belle et fort mystrieuse: c'est le srieux de l'humanit
  crant une logique en toute chose, sans savoir pourquoi, ni
  comment; mais, comme le disaient dernirement des astronomes en
  proie au saisissement de nous ne savons plus quelle alerte
  cleste: Est-ce bien avoir raison que de n'avoir pas le temps
  d'avoir raison? Ah! nous nous amusons dans les tnbres 
  reculer d'insignifiantes dcimales; nous croyons comprendre un
  phnomne parce que nous le nommons suivant telle condition de
  notre langage, comme si c'tait l son vrai nom! Les choses
  restent aussi caches qu'autrefois et l'on n'y voit rellement
  clair nulle part dans ce sicle de lumires; tmoin ces deux
  savants qui, stupfaits d'une question de physique, se disaient
  l'un  l'autre (et quelques-uns peuvent avoir entendu citer le
  fait en 1861, par un minent rationaliste, aux cours de chimie
  du Collge de France,--au front de la plante et de l'humanit
  scientifique):--L'absurde lui-mme n'est peut-tre pas
  impossible.

  Voil donc le cri suprme que la raison est contrainte,  chaque
  instant, de pousser aujourd'hui, aprs six mille ans de labeurs
  et de rves, ce qui ne laisse pas que d'engendrer certaines
  rflexions au sujet de l'authenticit du progrs.

  Ajoutons, en passant, que nous avons bien peu de spectacles
  capables de lutter en splendeur avec Babylone, Memphis, Tyr,
  Jrusalem, Ninive, Sardes, Thbes, Ecbatane, etc., etc., et que,
  sous le rapport de l'esthtique, les modernes le cdent aux
  anciens. D'autre part, la massue du vieux Can se dguise, mais
  la flche, l'pe ou le canon s'entre-valent; les engins de
  meurtre s'universalisant, la supriorit disparat: le progrs
  devient compensation. Nous marchons  l'abolition des guerres!
  disent les agrandisseurs de l'horizon intellectuel.--Il faut
  avouer qu'on ne s'en aperoit pas beaucoup jusqu' prsent.

  L'homme ne se nourrit pas seulement de pain: qu'est devenu
  l'idal? Nous ne le trouvons plus nulle part, mme dans les
  cieux. Pareils au Jupiter olympien, les penseurs ne daignent
  rien voir.--Eh! loin de nous l'ide absurde de nier lourdement
  le progrs: L'homme qui mit un pied devant l'autre cra le
  progrs. Mais que le progrs puisse sortir d'un cercle
  excessivement restreint, ou dmontrer autre chose que notre
  dpendance indfinie et notre ignorance finale, c'est ce qu'il
  est permis de rvoquer en doute. On fait trop bon march de la
  science des anciens; on s'imagine volontiers une grande
  diffrence entre leur niveau philosophique et le ntre. Reste 
  savoir si le _calme_ au sujet de l'ide de Dieu est un progrs,
  ce que personne ne pourrait dmontrer d'une manire trs nette.
  L'immensit leur tait aussi bien inconnue qu'elle est inconnue
  pour nous autres! et, en se rappelant le moindre dtail
  d'astronomie, on s'aperoit qu'ils s'occupaient, avec mthode et
  ferveur, de la grande question.--Par exemple, il y a deux mille
  ans,--pour citer un fait entre mille,--l'observateur
  d'Alexandrie, ayant invent la sphre armillaire moderne et
  fix, par  peu prs, l'obliquit de l'cliptique, obtenait pour
  l'arc du mridien compris entre les tropiques une expression o
  la science actuelle prcise  peine une inexactitude  peu prs
  insignifiante. En vrit, les pas que nous avons faits dans
  presque toutes les sciences pourraient se reprsenter par les
  deux petites virgules de diffrence entre un calcul de vingt
  sicles et le ntre. Il y a quatre mille deux cents ans, les
  Chaldens trouvaient leur triple zaros lunaire aprs des calculs
  ncessairement assez compliqus.

  Les Juifs taient fort au courant de la priode de nos annes,
  qu'on prtend avoir t dcouverte par nous ne savons plus quel
  moine scythe ou lapon en l'an 500 de notre re: il suffit de
  jeter les yeux sur leurs livres pour le voir.--Il y a trois
  mille ans, les Chinois remarquaient la mobilit de l'cliptique
  en observant l'aiguille d'un cadran solaire, et l'invention de
  ce cadran se perd dans la nuit de l'histoire. Il y a deux mille
  deux cents ans, les Babyloniens en dcouvraient encore
  d'ingnieuses varits. La dcouverte des prcessions
  quinoxiales date de deux mille trois cents ans; sans le
  prtendu hasard qui nous a fait dcouvrir l'optique, il y a
  cinq sicles (laquelle remonte  trois mille ans d'aprs les
  traits d'optique de Ptolme), et, par suite, la science des
  rfractions de la lumire, nous ne saurions pas grand'chose de
  plus que les anciens en astronomie.

  Et que savons-nous, malgr cela? Nous connaissons quelques
  millions d'toiles ainsi qu'une partie des phnomnes de leurs
  volutions varies: les enfants d'aujourd'hui, plus analystes
  que les petits ptres chaldens, peuvent, en divisant une
  seconde au degr sur le parcours d'un rayon, savoir la distance
  qui nous spare de chacune d'elles, et peser la substance dont
  elles sont composes en calculant la force d'attraction les unes
  des autres.--Cette affirmation que tout le systme solaire,--que
  l'_Univers_, comme on dit,--ne pse pas seulement un sextillion
  de livres (s'il est vrai que deux et deux fassent quatre),
  pourrait mme, selon nous, veiller un sourire dont le
  scepticisme convenu ne serait pas tout  fait exempt d'horreur.

  Oui! nous avons analys le faisceau d'angles lumineux qu'un
  rayon parcourant prs de cent mille lieues par seconde vient
  projeter sur notre oeil aprs avoir franchi, durant au moins dix
  ans, les vastes abmes de l'ther et les dix mille kilogs
  d'atmosphre dont l'oeil humain supporte la pression, et nous
  avons perfectionn nos lentilles, invent les polariscopes,
  rapproch un peu le ciel: ce qui revient  dire, au fond, que
  nous jouissons, grce  nos puissants instruments obtenus par
  tant de travaux, de sang et de veilles, d'une vue un peu
  meilleure que celle de ces Allemands qui, au dire de la science,
  distinguaient  l'oeil un des satellites de Jupiter, les anneaux
  de Saturne, et qui marquaient, un crayon  la main, des
  distances de nbuleuses. Le tlescope est peut-tre comme la
  bquille de nos yeux affaiblis et malades! Qui sait jusqu'o les
  premiers hommes _voyaient_ naturellement? Que le monde soit g
  de six mille ans, ou d'autant de milliards de sicles, tout cela
  se vaut sous la rflexion: il faut toujours en venir au
  _commencement_, c'est--dire au non-sens, au mystre, 
  l'immmorial,  l'absurde. Les donnes que nous avons
  aujourd'hui dans le dtail du ciel, ou dans ses lois gnrales,
  seront renverses demain, peut-tre, par d'autres donnes et
  d'autres lois,--et voil tout notre substratum.

  Dj des critiques s'lvent et d'une manire trs suffisamment
  spcieuse pour tre digne d'attention.

  Cependant, bien que la plupart des astronomes regardent le
  firmament comme l'anatomiste regarde un cadavre, il n'en est pas
  moins rest superbement inconnu. Mais on dirait que le _public_
  n'a plus le temps de penser  lui! A peine ressentons-nous
  quelquefois son vertige divin! Les Chaldens concevaient la
  grandeur des rapports qui peuvent nous unir  son silence.
  Imaginations de pasteurs grossiers! dit-on. Mais toute ralit
  suppose une imagination antrieure qui l'a pense.--O commence,
  o finit _l'imagination_? Ce qu'elle voit, est ou n'est pas: si
  ce n'est pas, comment se fait-il qu'elle puisse le voir?... Si
  c'est au contraire, qu'est-ce que la _ralit_ d'un corps peut
  ajouter de plus  la sienne, pour nous, puisque tout finit par
  disparatre _pour nous_?

  Ah! les enfants de la Chalde, errant sur les montagnes au
  milieu du vent nocturne, la ressentaient bien, cette posie qui
  est la conscience de la nature, et ils avaient bien raison
  d'attacher, d'un regard de foi dpassant les progrs futurs,
  leurs obscures destines au cours lumineux d'une toile, et de
  crer ainsi, dans tout l'infini de leur pense, un rapport
  irrvocable de leur humilit  sa sublimit.




CHAPITRE VIII.

Isis.


   Cherchez, et vous trouverez.

   En vrit, en vrit, je vous le dis: Celui qui veut
   conserver sa vie la perdra; celui qui veut la donner la
   retrouvera.

        (JSUS-CHRIST.)


A vingt ans et demi, Tullia Fabriana se trouva seule au monde.

Cette tendance de son esprit aux profonds recueillements, tendance qui,
au dire des physiologistes, accompagne presque toujours, chez la femme,
une complexion dispose  la strilit, s'tait dj si aggrave en
elle, que ses sens, rests neufs, ne la sollicitrent pas.

Les plus attrayantes distractions lui parurent d'assez peu de valeur,
ses travaux ayant suffi pour la blaser d'avance des plaisirs, des
triomphes et des amours. Le plus sombre ddain commena d'emplir son
coeur; malgr son indiffrence, elle pensa que, tant belle, il
pouvait lui arriver d'tre aime; et comme elle ne tenait pas plus 
ressentir les bonheurs de l'amour partag qu' causer les tristesses de
l'amour solitaire, elle se trouva une exception humaine.

Alors, elle se dcida pour un loignement, elle s'isola, sans se retirer
tout  fait, sans cesser de faire le plus de bien possible autour d'elle
avec la plus large part de son immense fortune, et n'accepta du dehors
que le respect de son nom.

Dans le recueillement de sa retraite, elle rva magnifiquement sur
elle-mme et sur le monde et s'abandonna tout entire aux sublimes
attirances de la Pense.

Jeter un coup d'oeil dsillusionn et rapide au fond de son
effrayante science, la rsumer au point de vue de la nature et de
l'histoire, arriver  lier, par sries de rapports, les perspectives et
les fins particulires de toutes ces observations jusqu' la question
philosophique, cela fut l'oeuvre de quelques mois pour sa redoutable
intelligence.

Un soir, dtermine  penser par elle-mme, elle ferma ses lourds
volumes de mtaphysique et s'accouda, comme toujours, sur sa table
d'tudes.--Sphinx!...  toi, le plus ancien des dieux!... murmura la
belle vierge promthenne, je sais que ton royaume est semblable  des
steppes arides et qu'il faut longtemps marcher dans le dsert pour
arriver jusqu' toi. L'ardente abstraction ne saurait m'effrayer;
j'essaierai. Les prtres, dans les temples d'gypte, plaaient, auprs
de ton image, la statue voile d'Isis, la figure de la Cration; sur le
socle, ils avaient inscrit ces paroles: Je suis ce qui est, ce qui fut,
ce qui sera: personne n'a soulev le voile qui me couvre. Sous la
transparence du voile, dont les couleurs clatantes suffisaient aux yeux
de la foule, les initis pouvaient seuls pressentir la forme de l'nigme
de pierre, et, par intervalles, ils le surchargeaient encore de plis
diaprs et mystrieux pour mettre de plus en plus le regard des hommes
dans l'impuissance de la profaner. Mais les sicles ont pass sur le
voile tomb en poussire; je franchirai l'enceinte sacre et j'essaierai
de regarder le problme fixement.

Au moment d'entrer dans le royaume de la mditation solitaire, la jeune
femme se surprit  dtourner la tte et  jeter, pour la premire fois,
sur le rve de la vie, des regards de douceur. Oui, pour la premire
fois, elle aurait voulu croire, aimer, oublier!...--Bientt, ddaigneuse
et grave, elle rsista fermement et tendit toutes les puissances de son
esprit vers les plus vertigineux sommets de l'Idal.

Les jours et les nuits se passrent.

Satan, d'aprs le pome symbolique, ayant forc les portes de l'enfer,
regarda les tnbres et s'lana dans leurs profondeurs  la recherche
de l'den. Ses ailes battaient dans le vide que ses regards exploraient.
Ainsi l'me qui, venant d'chapper  son cachot[3] par la conscience de
l'identit[4], se prcipite dans le mystre de l'tre[5] pour y trouver
la cause et la raison des dterminations ultrieures, ralise cette
conception.

Que de systmes, anantis sitt que parus, flamboyrent devant cet
esprit!

Les jours et les nuits se passrent.

Chose bien remarquable! Des considrations rsultant d'un point de vue
assez loign de celui o se placent, d'habitude, la plupart des femmes,
l'induisirent  ne pas oublier l'extriorit de sa personne, malgr ses
terribles tudes,--enfin  ne pas se ngliger physiquement. Elle se
dcida pour un genre de vie soutenu par une mthode dont elle avait
tudi les secrets et qui lui conserva sa magnifique pleur de roses
blanches et la fracheur de son beau sang. L'on sait que les climats
italiens et, en gnral, presque tous ceux des contres mridionales,
favorisent et mme imposent hyginiquement l'abstinence; ainsi la
sobrit avec laquelle vivent les gens du peuple, en Italie, et leur
privation constante d'aliments fortifiants ne nuisent pas  leur
nature; grce  la nourrissante atmosphre qu'ils respirent, ils se
portent aussi bien que ceux du Nord.

Comme Fabriana tenait  maintenir son esprit dans le merveilleux tat de
sant lucide o il tait, non seulement l'ide de plaisirs
gastrosophiques l'et modrment transporte, mais, seconde par le
climat de Florence, elle devait adopter un rgime d'une svrit dont sa
constitution de marbre ne pouvait se trouver que fort bien.

Elle ne buvait jamais que de l'eau froide et dore par quelques gouttes
d'lixir; la nuit, lorsqu'elle avait bien faim, elle se suffisait avec
un peu de pain; quelquefois des glaces, des oranges et du th; rarement
elle dsirait des choses plus succulentes.

Cet asctisme lui vita les temps perdus et les ennuis de la maladie; et
elle se trouvait toujours repose.

Elle se levait, se baignait aux jardins, s'enveloppait d'un peplum,
vtement dans lequel elle se trouvait plus  l'aise et plus rapidement
habille; elle venait ensuite dans la bibliothque, s'tendait sur un
sofa, pensait de longues heures sans quitter son attitude accoude sur
les coussins,--except pour feuilleter de temps  autre un livre de
philosophie ou de mathmatiques et parcourir un passage. Elle ne
prononait jamais une parole: ses yeux demi ferms ne brillaient pas; un
signe d'admiration, de crainte ou d'esprance ne la fit jamais
tressaillir;--seulement des gouttes de sueur perlaient sur ses tempes,
roulaient jusque parfois sur ses cils, comme des pleurs sublimes, et,
pareille  la grande Isis, elle s'essuyait alors avec le voile.

Les jours et les nuits se passrent.

Cependant le soleil tait radieux sur les campagnes; les enfants
s'aimaient dans les forts, la nature tait paisible; le printemps de sa
jeunesse lui disait, dans la voix de ses brises venues du ciel, dans le
parfum de ses fleurs gonfles de sve, le chant mlancolique des
anciens: Cinthie, les jours et les nuits s'coulent; tu oublies de
vivre; ne veux-tu pas faire comme les enfants, puisque tu es jeune et
que tu es belle?

Ses veilles se prolongeaient quelquefois jusqu'au matin et toujours dans
ce profond mutisme, dans cette intensit d'abstraction que ne venait
trahir nul signe extrieur, et qui, depuis deux annes d'identit, tait
devenu quelque chose d'effrayant; ses sommeils devaient tre videmment
une continuation de fatigue. Jusqu'o cette femme avait-elle plong?
tait-il possible d'admettre, vis--vis d'une pareille nergie, qu'elle
rvait au hasard en se laissant blouir par tous les mirages de
l'objectivit? Non! non! la grande solitaire,  la pense brve et
robuste, devait savoir ce qu'elle faisait. L'immmorial mystre qui
fait, selon nous, le fond du monde, ne pouvait pas avoir chapp  sa
conscience ni  son esprit; peut-tre que, parvenue  sa hauteur, elle
cherchait un point de dpart plus satisfaisant que la Ncessit[6].

Un incident qui pouvait devenir trs grave et trs malheureux pour son
existence, et que nous ne devons rapporter qu' cause du caractre
purement potique dont il s'enveloppa, survint dans son existence vers
la fin de la troisime anne.

Une nuit, Tullia Fabriana, renferme et isole dans sa pense, comme
toujours, tait assise devant sa table: la lampe de fer, place auprs
d'elle, laissait dans l'obscurit les profondeurs de l'appartement, mais
clairait en plein cette physionomie tranquille dont les regards tout
intrieurs paraissaient contempler des firmaments inconnus.

Oh! le monde visible! la _chose_ qui trouble, malgr sa contingence
insignifiante! Il faisait une nuit malsaine, lourde et gonfle d'orage.
Pareils  de lointains hurlements pousss de ce ct par la plante, les
convulsions de l'lectricit se prolongeaient dans les montagnes. Le
ciel avait des teintes d'or, de jais et de bistre; des nuages immenses
arrivaient en toute hte; la jeune femme pouvait entendre ces coups
sourds, loigns et confus dont le murmure, emport par le vent pluvieux
et tide, entrait par les croises ouvertes. On et dit que la nature
extrieure voulait la prvenir  l'oreille de l'attention fixe sur elle
quelque part.

Elle se leva tout  coup. C'tait le premier geste de sa mditation! Ses
yeux profonds et noirs brillrent comme deux flammes. Son visage tait
ple comme la mort.

Il y avait dans la grande bibliothque une sphre cleste de dimensions
colossales; elle se trouvait place en face d'une vaste fentre 
vitraux toute grande ouverte. La nuit incendie par les clats de la
foudre faisait, avec une vie merveilleuse, tinceler comme des astres
vritables les innombrables toiles d'or et d'argent incrustes sur
l'norme boule bleue. Une spirale aux degrs de velours entourait cette
sphre; au sommet, sur une plate-forme troite, taient jets deux ou
trois coussins et des instruments d'astronomie taient pars sur ces
coussins.

La lampe brlait sur la table.

Tullia Fabriana,--sans doute l'orage l'avait indispose un
moment,--porta la main  son front. A voir l'expression fixe de ses
regards, il devenait prsumable que le ciel, la terre et la nuit taient
loin de sa pense, et qu'elle ne savait ni n'entendait rien de ce qui se
passait autour d'elle.

Elle s'approcha de la sphre  pas lents, monta les degrs, et jetant
les compas sur le tapis, elle chancela. Sa tunique, dsagrafe comme un
manteau, glissa le long de son corps; ses cheveux drouls autour d'elle
l'envelopprent, et, aux lueurs de la nuit, ils ressemblaient  des
rayons.

Elle apparut, blanche et lumineuse, sans remarquer la profondeur de
l'orage et des tnbres, sans prendre garde  l'espace brutal et
noir!... Elle apparut, comme la desse de ces nuits d'horreur, o ceux
qui cherchent ne trouvent pas.

Mais  quoi songeait-elle? A quels tonnements son esprit pouvait-il
s'abandonner pour la premire fois?

La foudre entra, comme par hasard, avec un hideux clair, par la fentre
ouverte, dans l'appartement,  l'instant mme.

Le fluide la jeta vanouie sur la sphre de porphyre. Elle resta
renverse sur le dos, les membres tendus, les cheveux flottants, les
yeux ferms, au milieu de la monstrueuse commotion du tonnerre.

Par un de ces effets, un de ces absurdes et heureux prodiges que la
foudre commet quelquefois, elle ne fut pas blesse. Aucun mal. La
secousse ayant t seulement d'une grande violence, elle resta plusieurs
heures sans mouvement, comme accable. A part cette fatigue,
l'lectricit ne lui laissa aucun souvenir de sa visite.

Lorsqu'elle revint  elle, il faisait grand jour; le temps tait
superbe; la bonne odeur de l'herbe aprs l'orage embaumait les airs;
elle s'accouda, rva quelques instants, puis se leva et descendit sur le
tapis.

Une fois vtue, elle alla vers la fentre, regarda les arbres, le ciel,
les fleurs, l'espace immense.

--Cinq heures de perdues!... dit-elle avec beaucoup de douceur.

Ce fut tout, et quelques minutes aprs, elle parut avoir oubli le
terrible incident qui tait venu la troubler  cause de l'imprudence
qu'elle avait faite de laisser les fentres ouvertes pendant les nuits
d'orage.

Quelques jours aprs, elle changea tout d'un coup sa manire de vivre.
Elle passa les journes seule,  cheval,  courir dans les valles, et
ne s'en retournant au palais que le soir.

Depuis cette nuit extraordinaire, ses traits avaient pris l'expression
d'une tranquillit de statue: on et dit que ce n'tait point la fatigue
qui l'avait fait se lever en sursaut, et que ce n'tait pas l'orage qui
l'avait plie!... Elle paraissait simplement suivre, depuis son rveil,
les immenses enchanements d'une pense unique.

Un jour, elle revint dans la bibliothque. Elle ouvrit l'un des volumes
de magie, et aprs de longues heures, ayant align quelques chiffres sur
la marge avec son crayon:--C'est bien!--dit-elle  voix basse, et elle
ajouta sourdement:--J'attendrai.

Les jours et les nuits se passrent.

Elle ne perdait pas de vue le monde; le monde ne pouvait la troubler.
Elle assistait assez volontiers aux soires et aux bals. Elle y tenait
son rang superbe.

Elle causait, sans ennui, de choses et de dtails usuels et souriait
gracieusement au milieu de rparties enjoues. Certes ses brillantes
amies et ses danseurs ne se doutaient gure que leurs compliments et
leurs paroles tombaient dans son me profonde, comme en hiver les sons
de cloche des hameaux tombent, emports par les rafales nocturnes et
lointaines, dans la dsolation de l'espace...

A cette soudaine vellit de distractions, il et t possible de penser
que, dfaillante comme les autres devant le Problme, elle avait
intrieurement renonc  franchir le passage. Mais elle avait un double
aspect: son regard fixe, son immobilit dans la solitude, et, dans le
monde, cette simplicit, cette insoucieuse lgance de paroles,
tmoignaient par leur ensemble qu'elle avait une raison pour agir de la
sorte et que son ide tait passe dans la sphre de l'action.

Le gnie ne se paye pas d'un dcouragement, et c'est pour cette raison
qu'il est le gnie. Il est pareil au soldat frapp dans l'emportement de
la mle, qui, ne s'apercevant pas de son sang perdu, continue  marcher
sur l'ennemi et ne s'arrte qu'au moment o il remarque la mort,
c'est--dire son devoir termin.

La pense de Tullia Fabriana ne devait pas avoir bronch dans les
abmes; il tait clair que, pareille au plongeur de la ballade, elle
rapportait la coupe d'or  quelque roi inconnu.--Maintenant, c'tait
pass!... La lutte tait finie; l'ange tait vaincu. Les sueurs
mortuaires de l'angoisse, la vaste pouvante du dsespoir, la sublime
extase de la vie ternelle, tout cela formait, au fond de son me, un
sombre amas de souvenirs. Elle tait comme un voyageur qui revient des
pays inconnus. Son front grave avait la beaut de la nuit: c'tait la
reine du vertige et des tnbres. La terre, ses climats et ses races
devaient lui apparatre comme sur une toile aux rapides et fantastiques
visions. Peut-tre avait-elle dcouvert, au sommet de quelque loi
stupfiante, le vivant panorama des formes du Devenir; peut-tre que
l'abstraction,  force de splendeurs, avait pris pour elle les
proportions de la suprme posie.

En toute certitude, une pareille me ne devait pas tre dupe de son
ombre, et si elle avait pos quelque point, si elle s'en tait tenue 
quelque chose, c'est qu'il l'avait fallu. Ce ne pouvait pas tre pour le
seul plaisir de suivre des ides au vol qu'elle s'tait dtermine 
ctoyer,  chaque heure du jour et de la nuit depuis trois annes, la
folie, le delirium tremens, les fivres d'hallucination, etc., et tout
le cortge de la Pense.

Elle tait parvenue  cette hauteur o les sensations se prolongent
intrieurement jusqu' s'vanouir d'elles-mmes; c'taient comme des
rapprochements familiers de ses actions prsentes avec des souvenirs
confus... Des avertissements lui venaient de toute part, de
l'Impersonnel, silencieusement. Ces phnomnes se posaient devant sa
pense comme devant un miroir impassible: une obscurit imprvue pesait
sur ses moindres actions; il lui semblait qu'elle distinguait, sans
efforts, le point o les profondeurs de la vie banale vont s'enchaner
aux rves d'un monde invisible, de sorte que les dtails de chaque jour,
devenus dfinis, avaient une signification lointaine pour son me.....

Elle avait vingt-quatre ans. Elle avait voyag, compar, mdit sur les
lois sociales, appris les dtails des grandes causes;  dater du jour o
elle avait parl seule, sa volont parut avoir pris possession d'une
ide fixe. Elle se remit  voir le monde,  le voir d'une manire suivie
et calcule: trois annes se passrent, et ces trois ans aprs, 
vingt-sept ans, celui qui et pntr dans sa vie intime, et t
surpris d'y reconnatre un ct nouveau et fort singulier.--Une fois,
dans le temps, une circonstance dont l'origine obscure semblait se
rattacher  des questions peu importantes pour elle, l'avait implique
au milieu d'une vaste et royale intrigue dont elle avait accept le rle
le plus difficile et qu'elle avait mene  bien.

Elle en avait profit, par prsence d'esprit, pour s'approprier
d'inestimables secrets. Outre sa fortune dont l'origine tait
suffisamment reconnue et dfinie, elle avait dans sa mmoire une autre
fortune et un grand pouvoir. En sondant plus loin, on et dcouvert une
chose merveilleuse: c'est que,  force d'habilet pratique, de relations
leves et de science du dtail, elle avait fini trs rapidement, sans
tre remarque, par dominer, sans bruit et comme en se jouant, presque
tous les hommes de valeur disposant d'une force matrielle en Italie.

Cette puissance cache s'tendait jusqu'aux tats romains. Du fond de
son palais, elle exerait sur les divers actes des gouvernements la
suprmatie qu'elle s'tait acquise en vue d'un but indfinissable. Elle
s'tait dtermin  elle-mme, sans aucun doute, des rsultats 
venir,--mais la profondeur en chappait  ses plus subtiles cratures.
Ceux qui la servaient en vertu d'obligations tacites ou d'esprances
intresses taient loin de se douter de leur nombre. Bien plus! en
politique, elle passait, aux yeux les plus clairvoyants, pour une femme
indiffrente ou de porte ordinaire; car, par un trait de dissimulation
magistrale, elle parvenait  laisser croire qu'on agissait de soi-mme.
Elle crivait peu cependant, et voici pourquoi ses lettres taient plus
compromettantes pour celui qui les recevait que pour elle.

Elle rptait mot pour mot d'abord la demande qu'on lui faisait, ce qui
spcifiait clairement et sans ambiguts possibles, le sens exact de la
rponse; maintenant, 1 si la question n'tait point pose dans des
termes suffisamment prcis pour pouvoir, au besoin, devenir une arme
entre des mains expertes, elle rpondait d'une faon vague et brve; 2
si elle jugeait qu'on s'tait livr  elle, elle renvoyait purement et
simplement la lettre, avec un oui ou un non au verso, de telle sorte
qu'on ne pouvait montrer la rponse sans la demande. Elle restait ainsi
toujours libre et sre d'elle-mme. Cette mthode avait ceci de
rellement trs fort, qu'elle dconcertait les soupons de ceux qui
pouvaient la croire d'une certaine envergure de desseins, puisqu'elle
leur rendait leurs armes; mais on ne songeait pas  cette consquence:

Elle vitait par l ces divers commentaires auxquels est expose la
conduite d'une femme dont on redoute l'influence, parce que, n'ayant
qu' se louer d'elle, on n'tait pas press d'en faire parade, cela
supposant infriorit.

Peu de bruit se faisait donc en diplomatie autour de son nom. Les
mailles solidement tnues de ce rseau dont elle enveloppait, dans
l'obscurit, une bonne partie des arrts de la politique impriale ou
romaine, aboutissaient  son doigt par un suprme anneau qu'elle mouvait
de temps  autre.

Bien que, dans ses voyages, elle ne part qu' de longs intervalles aux
grandes rceptions des nonciatures, aux soires officielles des
consulats ou plutt des prfectures d'Autriche et aux bals flamboyants
des ambassades de France, d'Angleterre et d'Espagne; bien que l'accueil
dont on l'y acceptt n'et jamais donn lieu de souponner des liens de
plus intime dfrence que celle due  son rang ou  ses prestiges
personnels, elle aurait presque infailliblement prdit le jour o tel
dcret serait sign par un pontife, un parlement, une reine ou un
empereur.

Que se proposait-elle d'atteindre?... Que voulait-elle amener?... Que
lui importaient ces manoeuvres,  elle, dont les habitudes et les
gots tranges mettaient l'existence en dehors de toute lutte
sociale?... A elle qui ne ressentait aucun dsir d'augmenter sa position
ni d'tre utile  celui-ci ou  celui-l?... Aucune patriotique
illusion?... A quoi bon cette trame permanente, souterraine, qu'elle
tissait froidement depuis trois ou quatre annes?... C'tait
impntrable.

Toujours est-il que son plan, quel qu'il ft, restait,  cause de ces
manires d'agir, envelopp de tnbres et d'inattention.

C'tait donc chez cette femme extraordinaire qu'taient venus ce
soir-l le prince Forsiani et son jeune ami le comte Wilhelm. Ils
attendaient dans un salon.

  Note 3: Le moi.--Voyez FICHTE, _la Logique_.--Voir aussi _Trait
  des Sensations_, par l'abb DE CONDILLAC, et LLUT, _Physiologie
  de la Pense_.

  Note 4: Voir SCHELLING, _Idalisme transcendantal_, et ne pas
  tenir compte de ses notes (dans l'_Apprciation des OEuvres de
  M. Cousin_) au sujet de HGEL, notes dans lesquelles se trouve
  cette proposition: _Ce_ qui _est_ est le primitif; son tre
  n'est que l'ultrieur, etc.,--attendu que ceci n'est d'aucune
  ncessit, ne se prouve point et ne se pense pas plus que la
  proposition de HGEL.

  Note 5: Voir HGEL, logique, _la Science de l'tre_. L'identit
  de l'tre et du nant, considrs dans leur _en soi_ vide et
  indtermin. Les personnes qui ne sauraient pas l'allemand
  peuvent consulter la belle traduction de M. VRA, l'un des
  monuments philosophiques de ce sicle.

  Note 6: Ceci soit dit sous le critrium hglien, et avec une
  rserve dont l'explication devra tre donne dans le second
  volume de cet ouvrage.




CHAPITRE IX.

La prsentation.


   Almanzor, voiturez-nous ici les commodits de la
   conversation.

        (MOLIRE, _les Prcieuses_.)


La marquise entra.

Le salon donnait sur les jardins. Devant les grandes croises
entr'ouvertes, les draperies remuaient lgrement. Des dalles blanches
tenaient lieu de tapis ou de parquet. Les housses de gaze argente
noues au bout des torsades enveloppaient les lustres du plafond.  et
l de lourdes chaises d'bne sculpt, tendues en velours noir, et un
sofa pareil, prs d'une fentre. Sur les boiseries de couleur sombre se
dtachaient, dans leurs cadres d'or, de magnifiques peintures du Guide
et du Titien. Une torchre pleine de bougies, place derrire une vasque
de marbre d'o s'chappaient de grosses gerbes de fleurs naturelles,
clairait l'appartement. La haute chemine aux candlabres teints,
supportait une grande pendule en bronze de Florence: des panneaux
armoris indiquaient des portes sur d'autres salons du palais.

Les deux gentilshommes taient debout vis--vis d'un tableau.

Tullia Fabriana les salua d'un mouvement de tte, demi-souriante. Le
prince, avec une ngligence amicale, d'un tact et d'un got parfaitement
mesurs, s'inclina; Wilhelm s'inclina aussi, mais troubl comme par un
blouissement.

La marquise, avec un signe d'approcher, vint auprs de la fentre. Le
prince Forsiani prit le jeune homme par la main:

--Madame la marquise, dit-il, j'ai l'honneur de vous prsenter le comte
de Strally-d'Anthas.

Tous deux prirent place devant la jeune femme. Elle s'tait appuye, en
s'adossant, les mains  moiti jointes: son coude reposait sur l'un des
bras du sofa.

--Monseigneur, ne me disiez-vous pas, hier au soir, que vous deviez nous
quitter cette nuit mme? demanda-t-elle.

--Oui, madame: et, si quelques soins vous inquitaient prs de la cour
de Naples, serais-je assez heureux d'y veiller  votre place?

--La reine m'a fait l'honneur de m'crire la semaine passe, et deux
lignes, ajoutes par lord Acton, exprimaient d'assez vives instances au
sujet d'une rponse immdiate. Plusieurs difficults ne m'ont point
permis de le satisfaire avant ce soir. Je dsire simplement offrir  Sa
Majest mes regrets de ne pouvoir lui tre utile dans les circonstances
dont elle me parle,--et, puisque vous me laissez disposer de votre
complaisance...

Le prince Forsiani s'inclina.

--Mon absence ne sera pas longue, je l'espre, ajouta-t-il.

Pendant que Fabriana parlait, Wilhelm tait devenu la proie d'un
phnomne d'une froide horreur.

Cette _voix_, ce timbre de _contralto velout_ ne lui tait pas inconnu,
cela tait certain.

Mais--et l'intensit du sentiment avait pris en lui les proportions
d'une ralit vidente--il lui semblait que 'avait t bien loin, dans
l'impalpable pass, au milieu de pays frapps d'un silence sans chos,
silence terrible, dans des ges oublis dont il ne pouvait concevoir la
date, que 'avait t dans ce nant qu'il avait entendu la _voix_. Il se
rappela les singulires confidences du prince dans les Casines et il eut
assez d'empire sur lui-mme pour demeurer d'un visage gal.

Cette hallucination ne dura qu'un instant. J'ai rv, pensa-t-il; et
il ne s'en inquita pas davantage.

On causa de choses de hasard pendant quelques minutes, puis cela fut
ramen aux affaires du temps. Sur une allusion que parut avancer le
prince Forsiani au sujet de la paix ou de la guerre, la marquise le
regarda:

--Votre Excellence me pardonnera, dit-elle: je ne dsire connatre aucun
dtail, mais je pensais que l'ambassade avait en vue des motifs d'un
ordre diffrent.

--Ces motifs touchent aux intrts les plus graves, rpliqua Forsiani.
La question des finances de Naples est trs obscure: les valeurs, sans
doute  cause des excessives dpenses de la cour, sont tombes dans un
discrdit si fcheux aujourd'hui, que,--un juif ais, par exemple, s'il
savait acheter d'une certaine faon, pourrait s'installer, demain
peut-tre, sur le trne de Gonzalve de Cordoue. Cela raliserait une
miniature assez triste de ces banquiers de l'ancienne Rome qui
trafiquaient de la puissance impriale. Voil cependant le rsultat vers
lequel nous allons.

--Ah? dit Tullia Fabriana, toujours impassible.

--Je le crois, ajouta le prince. En vrit, ces questions finissent par
dominer toutes les autres; les peuples menacent, l'avenir s'assombrit.

--C'est vrai, dit la marquise, et il me vient une amusante ide. Si, par
miracle, et toute pavoise, une flotte lui arrivait du ciel,--un peu
comme cette manne suprme que les Hbreux avaient si grand soin de
recueillir autrefois,--pensez-vous que le roi Ferdinand la refuserait?

Ce fut le tour du prince Forsiani de regarder Fabriana.

--La rsignation aux coups du ciel est une vertu royale, belle dame,
rpondit-il.

--La rsignation!... D'aprs vos paroles, serait-il bien surprenant que
Sa Majest sicilienne ft mise  mme, bientt peut-tre, de la
pratiquer fort srieusement? Est-il dfendu de supposer l'existence de
ceux qui savent acheter les choses avec de l'acier, du fer et du plomb,
 dfaut de mtal plus prcieux?

Et elle se mit  rire.

--Les Lamberto Visconti se font rares, Madame: de tels exemples sont
devenus si difficiles  suivre!... Jouer sur un coup de ds son
existence contre l'avantage d'tre roi, n'est plus une chose si
attrayante.

--Croyez-vous, Monsieur de Strally?... demanda la marquise en souriant.

--Madame, rpondit Wilhelm, j'estime que se trouver seulement  mme de
risquer cette partie est une prcieuse faveur du destin.

--Est-ce que vous seriez attrist de votre sort si, l'ayant essaye,
vous aviez perdu?

--Non, madame.

--Que vous disais-je, prince?

La voix douce de Wilhelm, le naturel de sa tenue accomplie, excluaient
de ses rponses toute ide d'ostentation. C'tait un grand seigneur; il
parlait simplement. Le trouble et l'motion ardente qu'il comprimait ne
pouvaient transparatre, et pour Fabriana seule, que d'une manire
intuitive et voile.

Le diplomate, connaissant le monde, se demandait avec inquitude: Lui
serait-il absolument indiffrent? Mais il ne s'arrta pas  cette ide.

A ce moment, une charmante jeune fille, vtue d'un costume grec, entra,
posa sur une table un plateau de vermeil charg de liqueurs  la neige
et se retira sans bruit.

--Acceptez-vous?... dit gracieusement Fabriana.

On refusa par un mouvement de la main.

--Ainsi, continua-t-elle, vous pensez, Monseigneur, que, par exemple,
notre cher tyran, M. de Habsbourg, interviendrait si le juif dont vous
parliez se trouvait bien lev?

--Les rois ne sont-ils pas tenus de prendre de l'intrt les uns pour
les autres? rpondit le prince, assez surpris de cette insistance.

--Oh! je suis de l'avis de tout le monde l-dessus!...

--Permettez, c'est n'en pas avoir, marquise.

--Mais c'est avoir celui de tout le monde, dit-elle.

Forsiani regarda Wilhelm, auquel chappa, comme il tait un peu jeune et
qu'il ne faisait qu'admirer en ce moment, une partie de cette puissante
rponse.

--Madame, il y aurait encore, sans aucun doute, bon nombre de Majests
choques du sans-gne de cet habile homme, fit-il, ne sachant pas o
elle voulait en venir.

--Supposons, si cela vous est gal, quelqu'un de moins hbraque, je
crois pouvoir vous affirmer que les bien-aims cousins du roi seraient
alors distraits, comme le roi de France Louis XIV et son ministre furent
distraits quand le seigneur Olivier se mit  protger l'Angleterre et le
roi Charles de Stuart. Combien y et-il de Majests choques du
sans-gne de ce brillant personnage?... Vous voyez, il suffit de
prendre son temps. Supposons mieux: voici M. d'Anthas; l'ide lui vient
tout naturellement d'tre roi de Naples. Qui s'opposerait  la russite
d'un pareil projet men d'une manire convenable?

Le prince Forsiani fut un instant sans rpondre.

--M. de Strally-d'Anthas est un peu jeune, dit-il enfin, comme en
acceptant la plaisanterie.

--Voulez-vous, dit-elle en s'adossant et avec une ngligence enjoue,
voulez-vous que je vous conte une petite histoire?--Un prince (un prince
comme M. de Strally pourrait facilement le devenir: une terre en Italie
suffirait), le prince Carlos, en Espagne, avait dix-sept ans, juste
l'ge de M. le comte, et  peu prs l'ge d'Alexandre quand celui-ci se
mettait, par forme de distractions,  dfaire les armes des grands rois
de l'Asie et  conqurir le monde. Vous ne me direz pas, je le pense,
que le prince tait infant? Sa mre, une Farnse, lui avait donn Parme,
 quinze ans, pour l'habituer. Un matin, il s'veille avec la pense
dont nous parlons: tre roi des Deux-Siciles. Il en fait part  M. le
duc de Mortemart, l'un de ses amis. M. le duc lui rpond, naturellement,
que son pre en sera trs enchant. De fil en aiguille, on arrive  se
trouver dans les veines du sang des Captiens et des Bourbons, etc.,
etc.;-- plaindre le sort de ce malheureux tat de Naples, en butte aux
factions qui le divisent...;-- vouloir _relever ce grand peuple_...
Enfin, il part, emmenant quelques centaines d'hommes  sa suite. Il
dbarque, bat les Impriaux  Bitonte comme un ange; se saisit, 
l'improviste, du sceptre et du trne, se fait couronner roi par le pape
Clment XII, et reoit l'investiture du royaume par le congrs d'Aix,
avant que personne ait eu le temps de se remettre. Vous avez vu cela,
prince. Vous tiez attach  l'ambassade romaine, je crois, et vous
connaissiez intimement son futur ministre, Tannuci. Et lorsque
l'Autriche voulut reprendre son bien de la veille, vous vous souvenez
de la dfaite essuye  Velletri? Quel enthousiasme pour le jeune roi!
Femmes, petits paysans, que sais-je! tout cela prenait les armes et se
faisait tuer. Ce sont des faits. Voil comment le prince Carlos de Parme
devint Charles III de Sicile.

Cependant, l'Angleterre avait, ce qu'elle a toujours, un intrt 
s'installer dans le golfe napolitain, position militaire et industrielle
qu'elle occupera, certes, avant peu d'annes;--cependant le clerg
italien, le gouvernement du Saint-Pre, avait des raisons passablement
solides pour ngocier avec le peuple une de ces transactions dlicates
qui ont pour consquences d'augmenter le Livre de plusieurs millions
(dception dont je ne pense pas que Charles III l'ait ddommag
suffisamment par la suite);--et cependant Naples appartenait, depuis
Charles-Quint,  la maison d'Autriche. Il y avait donc, il me semble,
d'assez graves intrts, reprsents par trois des cabinets
diplomatiques les plus experts de l'Europe, pour s'opposer  ce rapt
merveilleux. Eh bien, non: un enfant se dit: Voil une petite couronne
qui m'irait bien, et vous voyez le fini, la nettet et la perfection de
la droute de ces trois puissances: Rome, l'Autriche et l'Angleterre.

Je trouverais de tels faits d'armes, excuts par de tout jeunes gens, 
chaque feuillet de l'histoire. Tenez, vous parliez tout  l'heure de
Gonzalve de Cordoue, le plus grand capitaine des armes espagnoles, un
vice-roi, un vtran de ruse et de gloire, un guerrier des Croisades, un
gnral invincible!... On lui dpche un enfant de dix-neuf  vingt ans,
et ce petit jeune homme,--sans exprience, comme on dit,--remporte, en
fait, sur le vieux matre, trois accablantes victoires coup sur coup.
Vous voyez que la jeunesse n'est pas impossible en ces occasions,
prince. Je suis donc autorise  penser que, devant cet empire
d'Autriche fait de morceaux, un tel, d'une certaine naissance et d'une
certaine valeur dans la mesure de l'ambition, pourrait, du soir au
lendemain,--mon Dieu!... faire valoir ses droits, comme on dit en
termes honntes, ou comme peuvent le dire les chefs de toutes les
dynasties... Mais  quoi bon parler de cela?... dit Tullia Fabriana
changeant de ton subitement: les rois sont des enfants terribles trs
occups de toucher  tout: voyez comme M. de Strally est un jeune homme
silencieux et sage!

--Cela prouve, rpondit le prince, qu'un duc de Mortemart est quelque
chose aussi.... Selon vous, marquise, l'usurpation pleine et entire du
royaume de Naples serait donc chose srieusement permise et faisable?

--Tout est faisable, et vous savez bien, cher prince, que, en politique,
bien des choses sont permises, except de ne pas russir. Mais
arrtons-nous, je vous en prie, nous aurions l'air de conspirer, ce qui
finirait par assombrir la conversation, ajouta la belle souriante.

Dix heures sonnrent  cette glise qui date du temps de Charlemagne,
Santa-Maria della Trinita.

--Chre marquise, au revoir! dit le prince en se levant.

--Vous me quittez?

--Une visite force au gouverneur du Vecchio... D'aprs nos dernires
paroles, ne faut-il pas que je prvienne la forteresse de se bien tenir?

--Ah! si c'est pour le bien de l'tat, je vous pardonne, rpondit
Fabriana. Bonsoir et bon voyage.

On se leva.

--Qui sait?... continua-t-elle, vous me reverrez peut-tre  Naples
bientt; l'air y est trs pur.--Au revoir donc, cher prince.

Et elle lui tendit la main. Le prince, amicalement, lui baisa le bout
des doigts.

--Je reois demain, dit-elle en se retournant tout aimable vers Wilhelm.
J'espre vous voir dans la soire, monsieur le Comte.

--Votre Grce est mille fois bonne pour moi, rpondit le jeune homme en
s'inclinant.

Fabriana reste seule revint s'asseoir  sa place. Son visage avait
pris une expression soucieuse et sombre: on n'et pas reconnu la femme
de tout  l'heure en face de cette soudaine transformation. Au bout
d'une minute, elle murmura sourdement quelques mots sans suite..., puis
elle se leva et sortit du salon.

Le prince et Wilhelm descendirent. Une fois en selle:

--Vous pouvez continuer de vous tenir ainsi demain, dit Forsiani; mais
soyez matre de vous comme ce soir. Pas de folies, mon cher
enfant!...--pas encore, du moins, ajouta-t-il avec un sourire.

--Soyez tranquille, monseigneur, rpondit Wilhelm.

Ils prirent un temps de galop. Arrivs au quai de la Trinit:

--Au revoir, Wilhelm, dit l'ambassadeur; si vous avez besoin de votre
vieil ami, vous m'crirez  Naples.

Le jeune homme se pencha vers le prince et l'embrassa d'un mouvement
spontan.

--Allons, courage! ajouta le prince Forsiani d'une voix un peu mue;
sans vous en douter, le plus difficile est fait. Courage et au
revoir!... Vous voil dans la vie! Marchez.

Il lui pressa fortement la main et partit vers la via Larga.

Le jeune homme demeura seul, une minute, rveur et immobile. Le ciel
tait bleu, les toiles brillaient, les orangers embaumaient, la nuit
tait sereine et tide.

--Je suis jeune, dit-il; et il passa la main sur son front.

Une srnade lointaine parvint jusqu' lui.

--O mon Dieu! dit-il avec l'accent d'une tristesse nave et profonde,
pourquoi n'aimerais-je pas, moi qui suis seul sur la terre?... Oh! comme
cette femme est belle! Comme je l'aime dj, comme je l'aime  en
mourir!...

Quelques instants aprs, il piqua des deux et prit la route oppose,
vers San-Lorenzo.




CHAPITRE X.

Le palais enchant.


Le palais Fabriani tait un labyrinthe superbe dont les mandres
cachaient un ordre savant. Les grands architectes florentins du XVe
sicle y avaient dpens un soin et une magnificence de plans extrmes.
La marquise n'y avait rien chang,--ou que fort peu de choses. Les
secrets intrieurs de ce palais dataient de deux cents ans et, seule,
dans ce monde, elle en tenait le fil d'Ariane.

Comme il tait situ sur des terrains levs, loin des autres palais,
on ne pouvait, d'aucun difice, plonger la vue par dessus les murs du
parc et des jardins. Ces murs avaient de trente  trente-cinq pieds de
hauteur, et trois ou trois et demi d'paisseur. Des lierres normes, des
fleurs et de la mousse les couvraient presque entirement. La grille de
la longue avenue se fermait par des battants en fer massif.

Les grands arbres taient bien touffus et serrs dans les alles. Il y
avait des statues antiques, une fontaine au mince filet d'argent reu
dans une urne d'albtre; des cygnes dans un bassin entour de cyprs et
bord de marches en marbre blanc; des buissons de roses d'gypte, des
milliers de fleurs d'Asie et d'Europe, de larges feuilles tombes sur le
gazon, des lvriers tendus et gracieux.

Et puis le grand silence.

Le parc, au milieu, tait comme une vaste nappe d'herbe maille o
jouaient des chevreuils et des gazelles. On ne sait quoi d'oriental
manait, au soleil, de ces parfums et de ces ombrages; un charme
mystrieux et profond courait dans l'air de cette solitude. Les jardins
de Circ devaient tre pareils.

Ce silence de grandeur enveloppait le palais depuis bien des annes. Il
n'en sortait jamais,  part ses nuits de ftes; nuits rares.--La porte
intrieure de ces jardins tait condamne; on n'y pouvait descendre que
par le balcon de Tullia.

Le personnel occupait l'autre faade, celle qui, situe au del des
cours intrieures, donnait sur Florence. La marquise s'tait rserv
exclusivement toute la faade qui avait vue sur les jardins; except les
jours de rception, les domestiques n'entraient pas dans cette partie du
palais; Xoryl suffisait  Fabriana.

Xoryl tait cette jolie enfant au costume grec, entrevue dans la soire.

C'tait une fille d'Athnes autrefois abandonne,  douze ou treize ans,
par une famille inconnue et triste, aux hasards des rues. Tullia l'avait
aperue un jour, en voyage, sur le grand chemin: l'enfant jouait au
milieu des ruines. La marquise parut examiner avec une attention
soudaine et singulire les traits de cette petite fille, et, la prenant
dans sa voiture, elle l'avait simplement ramene avec elle en Italie.

Laissant crotre dans son palais cette fleur de misre, celle-ci tait
devenue charmante. Pendant les fivres gagnes au changement de climats
et d'existence, Fabriana l'avait veille elle-mme avec mille soins, et
si la belle Xoryl n'tait pas sous terre, elle le devait  sa matresse.
On la faisait lever et instruire durant les premires annes: jamais la
marquise ne lui avait adress une parole de reproche ou
d'impatience:--et l'enfant se trouvait heureuse dans son esclavage
tranquille! Elle se laissait vivre sans rien aimer que Fabriana et se
serait sacrifie de bon coeur s'il l'et fallu.

Ce n'tait point son amie, ce n'tait pas sa servante: c'tait sa
protge. A peine avait-elle  s'occuper d'une tche lgre que la
douceur de sa matresse lui rendait facile et aimable. N'tait-ce pas un
plaisir de lui tre de quelque utilit?... Prdispose, par les traits
de sa figure, aux habitudes solitaires, Xoryl tait silencieuse et avait
le got de l'isolement. Elle se plaisait  rver dans sa chambre,
tendue sur le tapis, accoude sur un coussin, et suivant du regard, 
travers les longs cils noirs de ses paupires, la fume d'un narguilh,
comme les sultanes des srails. Elle aimait  rver aux golfes de la
Grce, aux temples des dieux des vieux ges, et  ses verdoyantes
montagnes paennes. Humble, elle se souvenait encore de son pays, bien
que son pays n'et eu pour son enfance qu'une amre hospitalit, et
comme sa pense,  cause de l'air o respirait Tullia Fabriana, s'tait
leve aussi, tranquillement, elle ne se rappelait son pays que pour se
souvenir de la beaut de son ciel, de sa pauvret fire, des ruines qui
avaient accueilli son enfance, de la gloire des guerriers morts dans
les temps anciens et de la libert perdue.

Ainsi vivait Xoryl, fidle et taciturne.

Parfois on lui donnait des perles, des diamants ou des bracelets de
sequins, en lui disant dans le doux langage d'Athnes et aprs un baiser
sur le front:

--Tu es libre de me quitter, Xoryl; te souviendras-tu de moi quand tu
seras dans ton pays?

Ce  quoi Xoryl souriait, sans rpondre, en la regardant navement avec
des yeux humides.

Le fez de cachemire noir dont le gland d'or ondulait sur son paule
jetait, avec le reste du costume d'Orient, comme un charme natal sur sa
jolie physionomie. Elle paraissait recevoir l'ombre et la lumire de la
beaut de Fabriana lorsqu'elle se tenait devant elle; et puis elle s'en
allait avec ce qu'on lui avait donn.

Cette jeune fille suffisait donc  Fabriana quand elle voulait se
maintenir dans une profonde et absolue retraite; et voici par quels
simples dtails elle tait parvenue  dominer compltement cette
retraite et  se reconnatre dans l'immense palais.

Les grands escaliers d'honneur qui menaient aux trois diffrents tages
du palais se scindaient sur le palier du premier tage, grce  une
cloison  coulisses cercle de lames de bronze qui se dployait 
volont et se barrait en dedans. Les autres escaliers de service,
conduisant aux tages de cette faade des jardins, avaient t murs.

Les colonnades du rez-de-chausse qui bordait les jardins taient
combles, dans leurs intervalles, par des caisses d'orangers, derrire
lesquels il n'y avait qu'une paisse muraille recouverte en marbre et
sans fentres.

Le dernier tage paraissait tre compos de chambres pour les gens. Il
n'en tait rien. Ses croises taient celles d'un troit corridor sans
issues. Derrire le mur du corridor se trouvaient les chambres relles
donnant sur les cours intrieures. Personne n'habitait ces chambres.

Impossible de parvenir sur les toits de cette faade. Une longue
solution de continuit les sparait des autres terrasses. Ils taient
forms de tuiles disposes en angles et sans aucune espce de bords ni
de point d'appui.

Ainsi, la cloison des escaliers une fois tire, la faade entire, avec
ses trois tages donnant sur les jardins, tait isole de l'extrieur et
de l'intrieur. C'tait comme une thbade soudaine. A moins de pntrer
dans une des chambres ou dans l'un des salons du premier tage, en
enfonant les cercles d'airain de la cloison, il et t radicalement
chimrique de prtendre savoir ce qui s'y passait, puisqu'on ne pouvait
pntrer dans les tages suprieurs sans passer par le premier.

Mais dans l'tendue entire de ce premier tage toutes les portes des
appartements tendaient un cordon en fil d'acier, cach dans la boiserie,
de telle sorte que la porte la plus loigne, ouverte subitement par un
visiteur, et fait tomber sourdement un coup de timbre dans la chambre
de Xoryl. Cette chambre se trouvait  deux pices de distance de la
chambre  coucher de la marchesa. Si, aprs dfense expresse d'entrer
dans ces appartements, et les targettes dans leurs crous, un laquais,
un intendant, un majordome, ou n'importe quel personnage diurne ou
nocturne, se ft curieusement avis d'y survenir et de forcer les portes
(soit pour voler, pier, enlever, violenter ou assassiner,--quel autre
dessein possible?), la jolie enfant et tendu la main vers deux boulons
d'acier cachs dans la muraille, et, sans se dranger autrement, et
prcipit l'intrus dans une oubliette de soixante pieds (oubliette qui
tait prcisment, en partie, le contenu des murs sans fentres du
rez-de-chausse), et-il t  l'autre extrmit de la faade.

Une bande d'une douzaine d'individus n'aurait pas ncessit plus de
frais, car le parquet s'entr'ouvrait tout  coup dans une tendue de
plusieurs mtres sous toutes les portes  la fois.

Les ameublements taient rangs exprs d'une certaine manire pour
viter un dsordre.

La chose, en soi, jetait une ombre de mort et de saisissement sur
l'asiatique splendeur de ces longues draperies lames, des dorures, des
glaces et des tableaux, des lustres et des statues qui dcoraient les
grandes pices somptueuses. Les constructions sur triple rang de solives
soudes de fer apparaissaient brusquement, sous les lustres, dans les
parois de l'ouverture; une fois tomb l, c'tait fini, Tullia ne tenant
pas  ce que le secret ft connu. Oblige de choisir entre un coup de
haute et basse justice, et l'imprudente ventualit d'un manque de
russite dans ce qu'elle avait rsolu d'accomplir (ce qu'elle et
effectivement risqu, outre sa scurit personnelle, en laissant partir
vivants les curieux) elle s'en tait remise  la fatalit: Tu frapperas
et tu rempliras comme ceci ma volont, avait-elle dit  Xoryl un
certain soir. Et, la prenant par la main, elle l'avait guide, aux
lueurs d'un flambeau, dans les dtours de ces cachots perdus; elle
l'avait fait descendre au plus profond des souterrains, et l, sombre et
attriste, lui avait appris ce qu'elle aurait  faire dans l'occasion.
C'tait simple. Des flches trempes dans des poisons foudroyants... la
nuit... une porte masque... les jardins... l'une des caisses de chaux
dont il y avait une grande rserve sous les dalles..., etc., eussent
fait disparatre  tout jamais les traces de celui ou de ceux qui se
seraient prsents. Xoryl avait inclin son aimable tte brune en
murmurant d'une voix excessivement sourde la formule d'Orient:
Entendre, c'est obir. C'est bien, lui avait dit Tullia Fabriana,
non sans un regard qui tait all lire les penses dans l'me de
l'enfant, et qui en tait revenu satisfait.

Xoryl et donc parachev consciencieusement ce travail sans mme
rveiller Tullia si elle se ft trouve endormie en ce moment. Le
meurtre ainsi que l'anantissement des victimes n'et pas dur le chant
du rossignol dans les feuilles. Les phases du drame taient prvues 
une minute prs. L'cho n'en et mme pas pntr au travers de ces
tentures de velours noir broches d'or, dont les pans toffs se
massaient de chaque ct des portes intrieures. L'excution termine,
l'enfant et fait jouer de nouveau les ressorts puissants, et les
parquets relevs fussent venus rejoindre les incisions des dalles ou des
tapis, et s'y adapter d'une manire invisible.

D'ailleurs, si le survenant et paru d'une certaine caste, on pouvait le
laisser mort dans les jardins. La hauteur des fentres aurait justifi
les fractures occasionnes par sa chute dans l'oubliette, etc. Un
accident que personne n'avait le droit d'approfondir rpondait  toute
question.

A l'autre extrmit du parc se trouvait un pavillon adoss  la grande
muraille, et l'on pouvait, par ce pavillon, entrer ou sortir  l'insu
gnral. Il donnait sur la campagne des bords de l'Arno, presque
toujours dserte en cet endroit. Une lunette permettait d'en explorer
les environs et de prendre son temps si l'on n'estimait pas comme tout 
fait indispensable que ces entres ou sorties fussent remarques.

Tullia Fabriana, force, non pour elle seulement (s'il ne ce ft agi que
d'elle, sans doute n'et-elle pas pris tant de mesures), de lutter
contre les instincts de toute espce de personnes, prenait trs au
srieux les prcautions qui devaient la dfendre et assurer le succs de
ce qu'elle avait charg sa volont de raliser tt ou tard. Les passants
n'ont d'autre joie dans cette vie,  peu d'exceptions prs, que
d'essayer de nuire aux tres suprieurs et que d'outrager indiffremment
dans leurs discours ceux dont ils croient remarquer les imperfections.

Aussi, par respect pour la forme humaine, elle tchait, le plus
possible, de leur pargner la peine de cette mchancet  son endroit.
Ses procds lui constituaient un talisman plus sr que l'anneau du
mage lydien. Ils atteignaient dans la minutie, comme on va le voir, des
proportions vertigineuses de lucidit et de profondeur. C'tait fort et
clair comme de l'algbre. Il n'y a de vraies mesures que celles qui sont
totalement prises, c'est--dire que celles qui sont juste  la hauteur
de ceux contre qui elles sont prises. Fabriana, sachant les consquences
et les dsastres virtuellement contenus dans le sourire d'un valet qui
croit voir quelque chose de louche, et qui est aux aguets pour profiter
d'un oubli, concevait trs bien la faiblesse humaine, la pardonnait et
lui trouvait mille motifs excusables, mais ne cherchait pas  en tre la
victime.

Un escalier de pierre conduisait intrieurement  la plate-forme des
murs qui entouraient les jardins. La nuit, deux normes chiens de
montagne, deux molosses dresss  ce mange, rdaient sur cette
plate-forme et eussent dgot ceux qui, d'aventure, pour tel ou tel
motif, auraient jug convenable d'y appliquer des chelles. Leurs
aboiements eussent prvenu, d'ailleurs, de la tentative: sur un coup de
cloche de Xoryl, une demi-douzaine de ngres gigantesques, arms
jusqu'aux dents, se fussent rus, sans bruit, dans les alentours. Et
puis, de la fentre de Xoryl, le regard embrassait le sommet des
murailles. La charmante sauvage avait le regard d'un aigle et tirait
divinement juste; sans avoir besoin d'appeler les ngres, elle et
dmasqu une lampe aux reflets projets qui, en tournant sur son
support, et illumin circulairement la plate-forme comme un clair.
Saisissant alors une petite carabine (une arme bijou,  crosse d'bne
incruste d'ornements et d'arabesques prcieuses, un miracle de
prcision, dont la marquise lui avait fait prsent!), elle et
immdiatement fait feu sur la premire tte malveillante qui et paru.

Le couvert, la coupe et la vaisselle particulires de Fabriana taient
d'or, et Xoryl les essuyait avec attention, avec des linges trs fins,
aprs les domestiques. Les deux cuisiniers taient depuis de longues
annes dans le palais, et ils achetaient eux-mmes avec le plus grand
discernement ce qui tait ncessaire. Aucun aide, except les jours de
rception. Il n'y avait qu'un seul matre d'htel, vieillard fort
tranquille et trs attach au palais; il avait servi le duc Fabriano,
pre de la marchesa, lequel tait mort empoisonn, comme on le sait. Le
vieillard avait la charge du sommelier, mort depuis peu de temps. Seul,
avec l'un de ses ngres, il avait le droit de parler  Xoryl, et
l'avertissait de tout ce qui venait de l'extrieur. Il dressait le matin
et le soir une magnifique table incruste de lames d'ivoire et de nacre,
dans un vestibule du rez-de-chausse des cours intrieures. Les
cuisiniers lui apportaient, l'un aprs l'autre, ce qu'il fallait, et il
avait ordre de ne jamais quitter le vestibule quand il avait commenc sa
besogne et de ne laisser entrer aucun domestique, sous quelque prtexte
que ce ft. Une fois la table dispose, il attendait la sonnette de
Xoryl, et, pressant alors un ressort adapt  quatre chanons de
bronze, la table s'enlevait d'elle-mme sans bruit, dans les rainures;
le parquet du salon suprieur s'cartait et laissait passer.

A l'aide de ces prcautions, il et t fort difficile de mler de
l'opium ou d'autres poisons dans le vin ou les aliments. Xoryl avait
coutume, par surcrot de prudence, d'prouver l'apptit des deux
molosses avant que Tullia se ft mise  table; on le savait, et cela
tait un avantage de plus.

Il faut se souvenir qu'il ne saurait y avoir rien de petit dans
l'ensemble d'un plan sublime; que chaque dtail tire sa valeur de la
conception gnrale et qu'un esprit rellement profond revt les choses
de moindre apparence de leur _vritable_ point de vue. En lisant
l'histoire des conspirations tombes avec les ttes des conspirateurs,
on se sent tonn de voir, non pas comment elles sont tombes (cela
n'est d'aucune importance, si ce n'est dans les coles pour exercer la
mmoire des jeunes et aimables enfants), mais pourquoi elles sont
tombes. En dcouvrant le vritable motif de leur croulement dans le
vide, un esprit penseur en reste positivement interdit. C'est dans
l'oubli d'un misrable dtail que la grande Fatalit[7] va prcisment
se rfugier tout entire!... Est-il donc possible que les plus
intrpides gnies de la rvolte, dont le regard embrassait, sans se
troubler, les dveloppements d'une machination formidable, se
rsignaient  relever de cet odieux dicton du vulgaire: On ne peut pas
tout prvoir?

C'est pour cela que Tullia Fabriana tenait compte des riens,  cause de
la grande Fatalit.

Pour elle, comme elle ne s'tait asservie  aucune habitude, comme elle
avait pli, de bonne heure, son corps  la faim, aux veilles, au froid
et  la fatigue, les privations lui taient naturelles, et ces choses
pousses mme  des proportions effrayantes, se seraient mousses
contre sa beaut, comme cela glissait sur la constitution de fer d'un
Sergius.

Elle ne tenait, sans doute,  cette beaut, rellement merveilleuse du
reste, que comme  une arme de plus;--et l'on sait qu'en Italie, et
particulirement en Toscane, la beaut des femmes dure communment
beaucoup plus d'annes que dans les autres pays. Chose reconnue,  ce
qu'il parat, mais assez bizarre! les plus belles femmes de la Toscane
ne sont pas celles qui ont vingt ans, mais celles qui ont souvent
dpass le double. Cette circonstance, soit dit en passant, ne pouvait
pas tre dfavorable  ses projets.

Les notes concises et les formules ignores que les trois chercheurs
d'alchimie avaient laisses dans le laboratoire, lui avaient aplani les
difficults de la science des poisons. Elle tait consomme, comme
Locusta, dans l'art des prparations qui foudroient, mais sans laisser
de traces. Les plus tranges poisons florentins et indiens lui taient
d'un maniement familier, et souvent elle avait consacr de longues
heures  les tudier et en approfondir la puissance.

Retrouver les compositions subtiles et pntrantes  l'aide desquelles
la seule manation d'un papier est mortelle, ne lui avait pas t
difficile. Elle en avait dont les effets taient assez lents pour que le
soupon ne vnt pas, et qui ne devaient frapper qu' trois ou quatre
sommeils d'intervalle, par exemple. L'emploi des lettres comme moyen ne
laisse pas que d'tre essentiellement difficile,  cause des soins et de
l'exactitude qu'exige la prparation d'abord, ensuite  cause des
prcautions prises par les souverains et les pontifes pour chapper 
ces sortes d'attentats. Cependant n'y a-t-il pas toujours de ces lettres
que les princes prennent souci de lire!... Il ne s'agirait que de
trouver deux premires lignes les saisissant dans l'-propos de leur
plus intime souhait du moment, chose que l'habitude des cours, la
science du monde, l'observation, etc., facilite beaucoup dans un
certain rang social. Il ne lui et t gure malais de dessiner les
armoiries de telle ambassade ou de tel consulat, de fondre un cachet,
bref, de faire parvenir une lettre de telle manire qu'en supposant
mme, par impossible, la _non-russite de la chose_, il aurait t
impntrable de savoir d'o elle venait...

Maintenant, par exemple, en supposant deux ou trois mots dans un passage
d'importance, crits d'une manire difficile  lire, ncessitant
l'approche des yeux; une phrase dont le sens serait douteux et d'un
grand intrt..., de telle sorte que celui qui coute soit port 
saisir, dans une inadvertance, le papier entre les mains du secrtaire,
pour contrler lui-mme la question et justifier de la supriorit de
ses propres yeux..., etc., etc.; une lettre, enfin, contenant des
paroles meilleures pour le foyer allum que pour les archives...,--nous
disons lettre, nous pourrions aussi bien songer  une fleur, un
ventail, un mouchoir.--On se souvient de la dernire partie du moyen
ge en Italie.

Il tait donc possible d'affirmer que, grce  sa position
exceptionnelle, Tullia Fabriana tenait, sous mille formes, la vie et la
mort de presque toutes les ttes couronnes de l'Europe dans le creux de
sa belle main. La mort, sous un loup de velours blanc ou sous un loup de
satin rose, n'est-elle pas toujours la mort! Cela ne faisait pas pour
elle l'ombre d'un doute.

Il y avait, dans la chambre  coucher de la marquise, quelque chose de
spcial. Une porte admirablement soude tournait sur elle-mme avec un
pan de mur et laissait  dcouvert des marches de pierre. Cela
conduisait  un profond souterrain.

Ce souterrain n'avait par lui-mme aucune issue. Il pntrait sous le
palais dans toute l'tendue de la faade. Il n'y avait l que des
tonneaux de fer, peints en couleur de bois et rangs les uns  ct des
autres. Cela ressemblait  une grande cave. Seulement un tube de plomb
reliait ces tonneaux les uns avec les autres et remontait, en spirales
de serpent,  travers les pierres. Fabriana seule pouvait savoir o sa
terrifiante extrmit se retrouvait.

A l'entre de ce souterrain,  la troisime marche, il y avait une autre
porte invisible ferme galement d'un pan de mur qui se mouvait
lorsqu'on pesait sur un bouton d'acier couleur de pierre et cach parmi
la mousse.

Dans ce second souterrain se trouvaient une torche, un miroir, une
caisse de dguisements et leurs papiers de sret, d'excellents
pistolets doubles, accompagns de deux pes de voyage et de deux
yatagans empoisonns.

Deux bourses d'or ml de diamants taient jetes sur la caisse.

Dans le cas d'une surprise, d'une arrestation par une escorte (chose qui
paraissait situe au del des prvisions normales, mais qu'elle tait
prte  recevoir), elle et pris Xoryl entre ses bras, de peur que, ne
connaissant pas les rampes dangereuses, la petite ft tombe l comme
dans un prcipice et se ft tue. Une fois descendues, le mur en se
refermant sur elles tait assez pais et assez parfaitement joint pour
que le son ou tout autre indice ne ft pas venu les trahir. D'ailleurs,
il y avait la premire porte  trouver avant que de parvenir  celle-l.
Les profondeurs du souterrain s'enroulaient sur elles-mmes; c'tait
d'un abord aussi difficile que les hypoges ou les srapums de
l'gypte. Elles se fussent dguises en attendant la nuit. Cela
s'ouvrait, par une porte cache et pareille aux autres, sur l'Arno; une
barque suspendue  l'entre, au-dessus du fleuve, n'avait besoin que
d'un balancement accompagn d'un coup de yatagan dans les cordages pour
tre mise  flot. Elles fussent parties  force de rames.

Fabriana savait o trouver,  une lieue de l, des chevaux africains.
Une fois en selle, elles eussent gagn Venise ou Gnes; la marquise y
avait deux villas de plaisance, et de sret.

L'essentiel avait t d'atteindre ce but, d'tre inabordable, invisible
et imprenable, bon ou malgr tout le monde, elle et sa conduite, quand
elle l'et voulu, en pleine Florence et au grand soleil.

Cependant le palais ressemblait aux autres palais;  part la grandeur et
la beaut de l'architecture, il ne prsentait rien de particulier. Les
laquais affairs et les intendants circulaient dans les cours et dans
les appartements extrieurs. Seulement, il y avait peu de bruit. Le
palais avait pour caractre distinctif un certain silence.

Les visites taient trs souvent et trs agrablement reues; la
conversation y tait d'une libert engageante; on et dit que les portes
s'ouvraient toutes seules et que la ngligence tait mme pousse 
l'excs. A la moindre inquitude, cependant, le train des choses y et
instantanment chang d'aspect et se ft dform jusqu'au terrible. En
trois secondes, il et pris l'allure d'un tat de sige avec une
prcision et une intensit de dploiement de toutes ses forces  la fois
qui eussent broy, sans tumulte ni dsordre, ceux qui se fussent
trouvs, avec une fcheuse intention, dans les rouages de ces pierres
vivantes. La Fatalit y et obi mcaniquement, d'une trs horrible
manire. C'et t comme dans les contes arabes: disparition! L'clat de
rire y et t ananti avec les rieurs dans des tnbres subites, si,
par hasard, il y et eu de bons vivants parmi les victimes dans cette
sombre minute! Aprs l'clair tout fut rentr dans la tranquillit
habituelle, tout, jusqu'au sourire de la ple enchanteresse.

De cet tat de choses, il rsultait donc ceci: que la marquise Fabriana
pouvait faire  peu prs ce qu'elle voulait chez elle, sans tre ni vue,
ni pie, ni souponne, ni commente; qu'elle n'tait, autant qu'il est
possible,  la merci de personne, et qu'elle pouvait s'estimer  l'abri
de ces incertitudes perptuelles d'tre trouble dans sa solitude.

Nous ajouterons que ces prcautions, les et-on remarques en partie,
n'eussent jamais sembl que toutes naturelles de la part de deux femmes
vivant seules, retires et exposes. La situation isole du palais
aurait suffi pour les justifier.

  Note 7: _Fatalit_ est pris ici dans le sens de concordance
  fcheuse, de forces de circonstances, et non sous un autre point
  de vue.




CHAPITRE XI.

Aventures chevaleresques.


   Vous les reconnatrez par leurs fruits.


C'tait par cette petite porte du pavillon que Tullia Fabriana sortait
souvent, de nuit, vtue en cavalier, l'pe  la hanche et le masque sur
le front.

Toujours seule.

Sous ses vtements elle portait une cuirasse d'acier d'une lgret sans
pareille: c'tait l'ouvrage de l'un des vieux artistes du XVIe sicle
qui russissaient une fois un chef-d'oeuvre d'armurerie et de
ciselure. L'un de ces inconnus, qui trempaient des dentelles
damasquines, avait galement travaill la fine et puissante cotte de
mailles qui l'emprisonnait depuis les pieds jusqu' la gorge.

Ses gantelets taient trams avec un dur filet d'airain merveilleusement
cach sous la soie. Son feutre, d'o s'chappaient de fausses boucles de
cheveux noirs, avait,  l'intrieur, une visire en treillis d'acier qui
se relevait et s'abaissait suivant son bon plaisir.

Elle ne semblait nullement gne dans ce costume; elle marchait vite, le
manteau rejet sur l'paule, comme un chevalier. Les rares passants,
malgr son allure modeste, s'cartaient presque toujours de son chemin,
sans savoir pourquoi.

Que signifiaient ces ajustements? tait-ce l'amour des aventures? Mais
non: elle n'tait point femme  commettre de ces folies.

Les cris familiers des oiseaux de la Mort lui disaient:

Belle dame, voici le glas de minuit. C'est l'heure o nous avons heurt
nos ailes contre vos vitraux; nous connaissons votre lampe. Les rues se
font dsertes, l'pe se brise dans l'embuscade: c'est le noir danger
qui guette, avec nos yeux, dans la solitude endormie. Femme, tu deviens
tmraire, toi si prudente, si profonde et si sage toujours. Retourne!
et c'est un conseil de vieillard; nous nous intressons  toi.

Elle marchait et s'avanait, tranquille, au milieu des ruelles, dans les
faubourgs quivoques et tnbreux.

Ah! c'est qu'elle prouvait parfois le grand vertige d'elle-mme; elle
le sentait bien: ce qui lui restait d'humain pouvait la quitter  chaque
instant; elle ne tenait presque plus  la terre, et elle n'existait pas
en vrit. Or il fallait qu'elle se souvnt de son corps, puisqu'elle
avait dit: J'attendrai.

C'est pourquoi, par une raction ncessaire, elle venait se retremper
dans le spectacle de quelques souffrances, pour ne pas oublier qu'elle
existait.

Le costume lui avait paru plus commode masculin que fminin dans cette
circonstance, motif qui l'avait dtermine  le choisir.

Elle montait bien des rampes dgotantes, elle trouvait bon nombre
d'horribles tableaux;  peine son mouchoir imprgn de sels odorants la
prservait-il des atmosphres suffocantes et pestifres.

Elle donnait son or et sa science, non point parce que c'tait une
bonne action, mais parce que autant faire cela que le reste, et qu'elle
en avait l'occasion.

Elle connaissait trop, sans aucun doute, l'irrmdiable immensit des
douleurs, pour penser une minute que, ft-elle apparue  des millions
d'tres dans la seule Europe, cela et signifi grand'chose. Aussi la
question du bien qu'elle faisait n'tait que trs accessoire pour elle.
De pareilles fantaisies auraient t dplaces probablement, si elles
eussent t dictes par ce seul mobile d'un ordre infrieur. L'immense
oubli de tout, de son rang, de sa position, des conventions du vtement
fminin, des causeries et des salutations auxquelles se livrent avec
dignit les personnes de distinction, pour tuer le temps, enveloppait
ces dmarches. Une aurole d'ternit l'clairait dans toutes ces faons
tranges. Souvent elle passait la nuit comme cela, au risque d'tre
assassine, et s'en revenait au point du jour sans avoir t son masque,
sans avoir dit son nom, sans avoir laiss mouiller ses gants. La
comprendra qui pourra!

--C'est bien! disait-elle, et elle sortait.

La femme de Can l'et comprise.--Elle manquait de cette _sensibilit_
que les personnes aux paroles charitables _aiment  trouver_ dans la
femme.

Froide, elle pouvait tre d'une tristesse infinie en elle-mme; mais ces
enfants malades,--par exemple,--qui lui tendaient leurs petits bras,
avec des inflexions de voix suppliantes, n'mouvaient pas beaucoup ce
sombre coeur inaccessible.

Les personnes mentionnes se seraient mues, quitte  discourir deux
heures aprs sur la nature humaine, en voyant les pauvres enfants
guris soit martyriser quelque animal, soit injurier quelque malheureux,
soit faire acte de mchancet foncire, lche, opinitre, sans but ni
motif;--bref manquer de charit pour tout ce qui souffre comme ils
souffraient. Le discours et dur quelques demi-heures, perte de temps
qu'elle vitait en n'tant pas strilement impressionne. Elle agissait
dans la mesure des forces dont elle disposait: si peu que ce ft,
c'tait ce qui lui tait bien permis de faire. tait-ce donc sa faute si
les douleurs mmes ne pouvaient troubler son me?

Elle avait accept de remplir ce mtier mystrieux dans Florence, malgr
les deux asiles qu'elle avait encore tablis en Toscane sous un autre
nom que le sien. Elle semblait s'tre cr le passe-temps original de
supprimer quelque chose, ne ft-ce qu'un rien, dans l'universel malheur!
Sa constance,  ce sujet, ne se dcourageait et ne se dgotait jamais
dans l'occasion. C'tait une faon d'attendre ce qu'elle attendait.

Sa main ne tremblait pas plus en tenant le scalpel que le livre ou que
l'pe, et il lui paraissait sans doute aussi naturel d'crire, auprs
d'un grabat, la formule des drogues tranges qui soulagent les tourments
et retardent l'agonie, que d'crire une ode en vers saphiques sur
l'inconstance des passions.

En ceci, Tullia Fabriana ne cessait pas d'tre grande et impassible.

Il ne lui avait fallu qu'une rflexion pour la dcider  ces risques et
prils de dguisements; c'est qu'elle devait faire ce que bon lui
semblait, sans relever de personne.

La premire fois que, devant la glace, en s'habillant, les mailles
d'acier avaient brill sur ses membres blancs et souples, elle avait eu
un sourire de tristesse.

La seconde fois, elle n'y avait pas mme fait attention.

Elle s'tait vue force d'agir elle-mme sans doute parce qu'elle ne
tenait pas  tre connue, et que, lorsqu'elle consentait  l'action,
elle devait aimer  faire toute chose, si peu que ce ft, aussi
exactement bien qu'il lui tait permis.

La science colossale, tourdissante, extra-terrestre, l'intuitive
habilet de sa main et son froid regard de gnie ne pouvaient se
remplacer: quelques lignes crites  la hte sur ses genoux, des plaies
refermes et des membres sauvs, la fltrissure et la dsolation de
beaucoup d'existences conjures par un moment de sa bonne volont et de
son courage, taient prfrables  l'insuffisance de quelque argent et
valaient une autre occupation.

D'ailleurs la concentration perptuelle de ses penses en elle-mme lui
permettait de travailler n'importe o, en faisant n'importe quoi, tout
aussi bien que dans son palais.

Une ou deux paroles dites avec sa voix absolue et tranquille, donnaient
plus de force et calmaient davantage, touchaient plus juste enfin (vu sa
scurit d'valuation intellectuelle de ceux qu'elle approchait), que
n'eussent fait, par exemple, les exhortations de ceux qui ont toujours
la manie _d'tre dans le vrai_.

Soit dit en passant, les coeurs sensibles, les coeurs _simples et
sans dtours_, ne sont souvent bons qu' faire souffrir ceux auxquels
ils s'intressent; avec le meilleur vouloir, ils sont gnralement la
cause des plus grands embarras.

Au total, elle pouvait, en tant que femme, estimer que son action tait
une espce de devoir, et elle remplissait ce devoir stoquement.

Souvent, lorsqu'elle rentrait le matin,  l'heure o la clart des
lampes se ternit, o le ciel se couvre de teintes mortuaires, o les
lassitudes de l'esprit et les dgots du coeur ne laissent que le
vide, le vide immense et pesant dans le dcouragement de la pense, 
cette heure o la plupart des personnes, enfin, comprennent la
possibilit de l'ternel nant,--oui, souvent, il lui arrivait
d'entendre les dernires mesures des danses finales qui bruissaient,
touffes,  travers les stores et les grands orangers des autres
palais.

Mais elle ne perdait pas le temps  se rappeler, alors, ces heures de
rves noirs et de stupeurs profondes qu'elle venait de quitter. Elle ne
tenait pas  comparer les agonies affoles et les cris sans nom, les
hurlements et les soifs puriles de vengeance, enfin les concerts varis
que prsente aux amateurs la rpugnante Misre, quand elle n'est pas
silencieuse, c'est--dire plus lugubre encore, elle ne tenait pas 
comparer, disons-nous, toutes ces plaintes avec les bouffes de joie
harmonieuse et insouciante.

Elle ne jugeait pas, ayant d'autres penses.

Elle prodiguait ses forces et ses secours, parce que cela lui convenait.
Ce que faisaient les brillants lus des ftes nocturnes et ce qu'elle
avait pass la nuit  accomplir s'entre-valait pour elle! Chacun avait
rempli son devoir et son temps d'une manire quelconque et selon sa
prfrence.

Trois fois, depuis cinq ou six ans qu'elle risquait cette promenade,
lorsqu'elle tait  Florence, dans les intervalles de ses voyages
lointains, trois fois on avait attaqu Tullia Fabriana.

La premire fois, elle avait tenu, sans appeler, contre de pauvres gens,
et grce  sa flamboyante manire de tenir une pe, on s'tait enfui
aprs quelques coups de pointe dont trois assaillants taient rests sur
le pav.

La seconde, elle jeta une poigne de florins et leur dit de sa voix
calme:

--C'est parce que je ne me soucie pas de vous tuer.

Et, entr'ouvrant son manteau, la marquise laissa voir les pistolets,
tout arms, de son ceinturon.

La troisime, elle se vit cerne subitement. Il tait deux heures de la
nuit. C'tait au sortir d'un bouge o elle venait de sauver de la
maladie et de la faim deux familles moribondes.

Elle abaissa prcipitamment sa visire, fit feu deux fois et mit l'pe
 la main. Comme elle avait affaire  une meute d'ivrognes pauvres, qui
se ruaient en aveugles sur elle, toute dfense tait paralyse et
impossible. On sauta sur ses bras.

Elle se dgagea une seconde fois par un mouvement terrible; mais, se
voyant dsarme, elle eut un sourire amer sous son casque. Un stylet
vint se briser la pointe sur sa cuirasse; un autre l'et aveugle sans
sa visire: malgr les coups de poing d'une prcision et d'une force
tranges dont elle dfona, pendant quelques secondes, un certain nombre
de trognes et de poitrines, elle comprit de suite qu'on allait finir
par l'touffer ou l'trangler. Dans le fort de cette lutte, et voyant
luire les grands couteaux, elle portait dj une bague empoisonne  ses
lvres pour ne pas tomber vivante  leur merci, lorsqu'un des
personnages cria un nom inconnu et qu'elle n'entendit mme pas.

A ce seul mot, tous s'cartrent. On changea quelques paroles  voix
basse: leur effet fut tonnant. Ceux qui l'entouraient s'agenouillrent
devant elle et lui demandrent pardon. Elle ne rpondit rien; mais,
debout au milieu des groupes hideux clairs par la lanterne d'un
ex-voto, elle remit son pe dans sa gane et s'en alla lentement.

Depuis, on ne l'inquita plus. Dans les ruelles les plus dsertes et les
plus sombres, un appel de sa voix et suffi pour la dfendre; mais elle
n'aurait pas appel. Tacitement les pauvres s'entendaient pour le
reconnatre et ne pas lui faire de mal. Ils se dfendaient de la suivre
par respect; d'ailleurs un cheval tout sell l'attendait au point du
jour  un tel endroit, et un temps de galop et distanc les espions de
tout genre: on ne la questionnait jamais...




CHAPITRE XII.

Fiat nox.


    Heureux qui vit et meurt sans femme et sans enfants!...

        (_Csar-Auguste_).


Le lendemain de la prsentation du comte de Strally, vers huit heures du
soir, Tullia Fabriana tait dans son palais, dans un appartement
spacieux et retir. C'tait celui qu'elle prfrait; elle y passait la
plus grande partie de son temps  Florence; jamais autre crature que
Xoryl n'y avait pntr. Ce salon circulaire prsentait un aspect
d'extraordinaires splendeurs. Huit grandes statues en basalte noir,
arraches aux valles tumulaires d'thiopie, et dont les ttes navement
sculptes, exprimaient un supplice intrieur, supportaient ensemble,
avec leurs seize bras tendus et crisps, la fresque du plafond
reprsentant Isis voile dans la nuit pleine d'toiles. Les tentures
taient remplaces par des surcharges de draperies en velours fauve, aux
reflets dors. Une profusion de peaux de lions et de tigres du Levant
cachaient compltement le parquet. Une croise unique,  vitrail
prcieux, tait ouverte sur les jardins. Des cordons, tresss de ganses
et de filigranes d'or, y retenaient, demi-tendue, une natte en paille
brune devant prserver du soleil sans trop d'obscurit.

Prs de la balustrade il y avait deux caisses de nacre remplies de
toutes les fleurs rares des climats les plus lointains. Des faisceaux
d'armes anciennes taient appliqus dans les draperies.

Au milieu de la chambre, sur une table d'bne, resplendissaient un vase
florentin en or, une aiguire pleine de fruits et deux coupes d'mail
d'une haute antiquit. Un sphinx, de longueur colossale, galement en
lave durcie et noire et faisant comme le pendant de ces cariatides,
tait plac dans une scante tire  gauche de la croise; son dos
norme tait creus et combl de peaux de martre et d'hermine. Sur ce
magnifique lit de repos, Fabriana s'tait indolemment tendue ce
soir-l. Prs d'elle, une veilleuse bleue, leve sur un trpied d'or et
allume nuit et jour dans une petite urne de cristal, brlait une huile
odorante.

Autant qu'il tait permis d'en juger, la marquise tait d'une taille
grande et svelte. Elle tait vtue,  cause de la chaleur touffante,
d'un nuage de batiste en forme de peignoir chancr de la poitrine et
dcouvrant ses paules quelque peu. Des gouttelettes de sueur se
diamantaient sur sa chair ferme et neigeuse. Cette trame transparente et
molle qui enveloppait son corps laissait deviner les plnitudes de la
statue de Clomnes. Sa tte, sur laquelle tombait le rayon de la
veilleuse, tait d'une carnation trs blanche. Les masses lourdes et
dores de ses cheveux se partageaient sur son beau front mat et
retombaient en flocons de boucles radieuses derrire sa tte, inondant
son col et son dos. Ses yeux, dont les prunelles aux lueurs noyes
tincelaient comme deux pierreries noires, regardaient vaguement le
groupe effroyable enchan autour d'elle. Elle avait des sourcils d'une
impassibilit intelligente. Le nez trac avec une svre finesse de
dessin, tait droit; l'air de son visage tait sduisant: ses narines
dlies bougeaient, roses et diaphanes,  chaque soulvement de sa
poitrine. La vie circulait avec une saine volupt dans cette belle dame
tendue. Sa bouche, parfaite, tait d'un rouge vif, pourpre, et comme
velout par les plis de sa belle peau: ses dents lactes mordaient
lgrement sa lvre infrieure. Hier, le sourire temprait l'expression
royalement ddaigneuse de cette bouche, aujourd'hui rien ne souriait
dans sa physionomie. L'un de ses bras tait recourb sur son front dans
une attitude abandonne; entre deux doigts de la main qui pendait sur ce
front, elle tenait une bouture de fleur indienne, sorte de brunelle aux
parfums excessifs, qu'elle remuait, et dont elle touchait gracieusement
son visage de temps  autre. Son autre bras, moul par quelque divin
statuaire, tombait de la manche aux dentelles flottantes et pendait
jusque sur les fourrures. A l'un des doigts menus de cette main, elle
avait un anneau d'or constell de grosses meraudes: cet anneau formait
sa seule parure; elle ne le quittait jamais, mme le long du sommeil,
pour des raisons particulires. Ses pieds nus jouaient dans de blanches
mules de velours festonnes de broderies moresques.

Elle rvait ainsi, perdue au milieu de sa beaut, ressortant, toute
suavement couche, du fond sombre qui l'entourait, et, certes,  la voir
si presque positivement exempte des soucis possibles, on n'et pas
devin de quelle nature tait l'effrayant rve, le rve inou! qui
vivait dans son me inexplore.

Elle regardait depuis longtemps les torses dmesurs sur lesquels
miroitait la lumire de la veilleuse.

La soire au dehors, s'obscurcissait.

Souvent, dans la campagne, un rayon de lune treignant des ruines est
une vocation. Les pierres vtues de mousses et de souvenirs, paraissent
avoir vu tant d'histoires et d'vnements oublis! Les lgendes
s'veillent, les bois et les bruyres se peuplent de visions et de
murmures... des formes se promnent dans le silence. Pareille au savant
qui reconstruisait les fossiles de la nuit du monde avec un fragment de
leurs dfenses, l'me recre alors les temples, les manoirs et les
palais avec les dbris d'une colonne, et la mditation touchant le vaste
songe de l'existence, la grande mlancolie du Devenir enveloppe
invinciblement l'esprit.

Ici, dans ce salon, l'entourage des cariatides semblait en exclure la
sauvage majest. Il leur manquait l'immensit, le spectacle de l'espace
embras par le simoun. Ils paraissaient n'tre plus environns de la
solitude des sicles... mais ils portaient avec eux tout cela pour
Fabriana. Son me supplait aux dserts pour ces ruines. A sa volont,
la chambre devenait profonde; sous son regard, les murailles se
reculaient et se faisaient lointaines. Ces colosses noirs, arrachs aux
tombeaux des rois d'Abyssinie et d'gypte, rveillaient en elle des
faits anciens. On et dit souvent que leurs yeux avaient l'air
d'changer avec ses yeux une pense sans nom, sans limites, sans
esprance, glace comme eux, triste de leur tristesse. Longtemps ils
n'avaient eu que le plerin des bords du Nil  qui jeter de loin en loin
une de ces rflexions que gardait leur silence et que leur aspect
inspirait. A quels souverains les aeux de Fabriana les avaient-ils
achets?... Elle ne savait pas. Seulement elle aimait ces fronts
douloureux parce qu'ils symbolisaient sans doute quelque chose pour
elle.

Elle abaissa ses paupires et, comme en proie aux concentrations de
l'esprit sur un seul point de vue, elle murmura ce seul mot:

--J'essaierai.

Quelques instants se passrent.

--Au reste, ajouta la superbe songeuse, n'est-ce pas la seule ralit
qui vaille la peine que je vive pour elle, maintenant?...

Son regard se souleva de nouveau vers les vieilles pierres noires 
figure humaine qui semblaient tre pour quelque chose dans le fond de sa
pense, et elle continua de se parler d'une voix calme et pure, bien que
trs basse et  peine distincte:

--Essayons de rappeler les choses et les fantmes, puisque je vais
vivre!...--Oui, le soir, lorsque dans les flots plombs du Nil
s'assourdissait le bruit des rames de la barque impriale, quand l'air
s'imprgnait des senteurs exhales par les immenses floraisons que
les esclaves nubiens plantaient autour de la valle des tombeaux,--et
que sur les hautes pyramides argentes par les nuits orientales
brillaient, comme des phares du dsert, les inscriptions des mages
d'Osiris;--lorsque les caravanes charges de myrrhe, de gomme, de
camphre et d'or, et venues de la Bactriane ou de la Perse, passaient
confusment, au loin, dans l'tendue, avec leurs torches, leurs
lphants, leurs richesses et leurs esclaves; lorsque,-- travers un
mirage de sables, de verdures et d'toiles,--le vent s'embaumait dans
le feuillage des cdres et des palmiers; quand les phnix immortels
volaient sur les spulcres des pharaons; enfin, lorsque le monde fut
riche une fois dans sa vie, souvent, ds la tombe de la nuit, souvent
la belle reine de l'Heptanomide antique aimait  s'attarder sur le
fleuve.

Alors depuis les piliers d'Hercule jusqu'aux steppes borales, le monde,
avec ses peuples, ses rois et son mystre, en venait  cette femme!...

Son nom formulait toutes ces images.

Elle resta une minute sans parler et s'accouda sur le sphinx.

--C'tait, je crois, la dernire enfant de cette dynastie trois fois
sculaire des Ptolmes Lagides. Elle descendait du soldat macdonien
jet l par la funbre indiffrence d'Alexandre. Les excs avaient
attnu en elle la puret des lignes de cette beaut grecque transmise 
sa race par le soldat.

Cependant, grce aux philtres balsamiques et aux essences dangereuses
que lui distillaient les prtres, elle conservait sa pleur ambre et
solaire.

Ah! c'tait la grande insensible. Elle s'accoudait au fond de la cange
sur sa panthre favorite; les roseaux bruissaient, obstrus par les
alligators et les hippopotames. Elle reposait, vtue de son astrale
nudit, sur des toffes dont les secrets du tissu n'ont pas t
retrouvs, et qui taient les prsents des satrapes d'Asie Mineure.
Comme le monarque assyrien, elle devait prouver,  huit cents ans
d'intervalle, que la mort n'tait pour elle qu'une esclave comme les
autres. Le triumvir d'Actium ne devait pas orner son triomphe de cette
vivante! Toute lasse d'avoir lascivement tudi dans les salles
souterraines de ses palais ce que ses esclaves pouvaient supporter de
tourments sans mourir, elle rflchissait. A ses pieds, jouait l'une de
ses filles naves leves pour la servir d'une certaine faon et dont
elle s'accommodait. Les vertiges des blouissantes et profondes nuits
entouraient cette reine, fille des terreurs, du silence et de la
volupt! Elle se perdait, inblouie de sa propre majest, dans quelque
rve que nul ne sondera jamais... C'tait sublime.

Tullia Fabriana courba la tte, et aprs une seconde:

--O pass!... dit-elle comme un murmure.

Ces paroles avaient rendu la chambre fantastique.

--Vous tes fidles et vous gardez les secrets malgr les annes sans
nombre, statues aux bouches de pierre!... Mais lorsque vous souteniez
les traves o les restes de ces rois des vieux mondes reposaient
embaums prs du Nil, sans doute l'avez-vous vue passer ainsi, la grande
reine!

Elle les regarda et reprit sa rverie.

--O belle et sombre amie, je ne connaissais pas ton histoire, et
cependant, lorsque j'entendis prononcer ton nom pour la premire fois,
je me souviens d'avoir tressailli, moi qui ne sais plus tressaillir. Mon
me tait dj rvolte d'tre force de vivre dans ces sicles
d'humiliation! Ds ma jeunesse, en considrant l'humanit, je compris
les larmes de Xercs et, comme les vieillards, je ne vivais dj que du
pass, ce spectacle ayant creus dans mon coeur les rides que l'ge
seul refusait  mon front. Mon me n'est pas de ces temps amers! Vous le
savez, Esprits, vous qui tes attentifs  ceux qui vous parlent sans
tonnement, vous savez qu'aux rcits de toute cette histoire il m'a
sembl--plus d'une fois--que ma mmoire, abme tout  coup dans les
domaines profonds du rve, prouvait d'inconcevables souvenirs.

Depuis cette heure, continua-t-elle aprs un silence, depuis cette heure
o j'ai fix mon avenir, je tiens compte, malgr moi, de la sourde
hsitation de ma conscience, et j'essaie vainement de combler de longs
intervalles. Mes jours se soudent  mes jours comme les anneaux d'une
chane que je suis oblige de porter et qui m'accable sous son poids. Il
me semble que depuis longtemps mon me s'est brusquement arrte au
milieu de je ne sais quelle route immense, et la terre me parat lugubre
comme une prison. Ah! c'est cela, c'est cela surtout qui m'interdit! Je
souffre de vivre, n'ayant plus rien  tirer de la terre... et ne pouvant
cependant pas m'en dtacher.

Elle ferma les yeux pendant un moment de silence.




CHAPITRE XIII.

Tnbres.


    Le flambeau n'claire pas sa base.

        (Proverbe arabe.)


Sombre, elle continua:

--Je pourrais m'en dtacher! N'ai-je pas ce talisman de libert, cet
anneau qui contient pour moi la nuit o personne ne travaille plus!

Et, s'interrompant, elle fit bouger un ressort de sa bague: une meraude
se drangea, laissant voir quelques grains d'une poudre brune dans le
chaton.

--Mais les spectacles les plus contraires ne peuvent ni me distraire ni
me troubler; je n'ai pas besoin de l'anneau; je suis parvenue,  force
de lutte,  l'identit de moi-mme. Pour l'empire du ciel, je ne saurais
oublier la suprme tristesse de vivre ni descendre de la sphre o j'ai
atteint. Les sympathies et les aversions des gens passent,
indiffrentes, devant ma solitude. J'ai commenc  mourir depuis
longtemps; l'horizon est assombri; mon coeur est une grande mlancolie
glace: il me semble que je ne change plus.

Je ne frmis pas de ce que je n'aime rien, et c'est parce que je ne
tiens  rien que je suis au-dessus de la plupart des souffrances. Je ne
sais pas me satisfaire de ce qui dure peu; je n'ai point d'enthousiasme
pour ce qui finit; je n'aime pas le bruit du vent dans les forts; je
n'aime pas l'Ocan ni les astres de la nuit; je ne tiens gure  une
beaut qui doit s'annuler d'elle-mme et qui est  la merci du moment
qui passe; rien, dsormais, de terrestre, ne me captivera.

En prononant ces paroles, Tullia Fabriana s'tait leve et avait allum
un candlabre. Elle marcha vers un angle de la chambre, en face d'elle,
et souleva la tenture qui masquait cet angle. Une des lames de cdre
glissa dans la boiserie; la marquise prit un livre dans cette case, et,
posant le candlabre sur la table, elle vint reprendre son attitude sur
le sphinx.

Elle ouvrit le volume et feuilleta les pages.

C'taient environ cent feuilles de parchemin relies entre deux plaques
d'un mtal noir et solide; l'agrafe des fermoirs tait enrichie de
pierres prcieuses; c'tait un manuscrit, bien que l'galit des
caractres semblt d'une perfection typographique.

L'criture tait prcise, fine et serre; pas une rature. Les deux tiers
seulement du livre taient remplis.

--Cependant, continua-t-elle, malgr le peu d'intrt que je leur
accorde, il faut que je me souvienne de bien des choses, car si le
secret des commencements ne m'est pas inconnu, si je suis au fait du
mystre, si la Ncessit s'est rvle  elle-mme en moi, je n'en reste
pas moins la victime et je dois lutter contre elle jusqu' mon dernier
soupir.

Elle commena de lire silencieusement.

Voici ce qui tait crit sur la page:

Note 112e: Retour de cette exploration en Bessarabie.

Je venais de Kilia. Je rapportais sous ma cuirasse la bande de chiffres
stellaires classe au rayon de l'Hermtique entre les signes cabires et
les tables d'leusis, titre 21.

En route, les bohmiens, sous la tente desquels j'avais dormi,
m'expliqurent des secrets de leur science augurale. Une des filles de
cette tribu me fit prsent de l'amulette d'asbeste qui claire les
prcipices et les cavernes, sans tre enflamme. Le mince rouleau de mon
ceinturon renfermait un riche herbier. Ces femmes, qui parlent  voix
basse dans le dsert, en avaient cueilli, elles-mmes, et dessch les
fleurs prcieuses; je connaissais la vertu de chacune de ces plantes. Un
soir, le troisime depuis cette rencontre, comme je les quittais,
l'enfant qui s'tait dfaite pour moi de sa pierre magique et  laquelle
j'avais donn un collier d'or, m'accompagna quelques instants. Elle
conduisait mon cheval; il faisait sombre. --Tu es silencieux comme le
sable, me dit-elle avec un son de voix familier; moi, je lis l'avenir,
comme toutes celles qui marchent sans avoir de pays: donne-moi ta main,
tu verras. Cette phrase me fit sourire; j'tai l'un de mes gants, et, 
cause de l'obscurit, je tins, au-dessus de la main ouverte que je lui
prsentai, l'amulette qui claire les abmes. Au premier symptme de
saisissement qui parut sur ses traits--(sans doute  la vue du signe
d'Isis au sommet du mont de Saturne ainsi que des puissances constelles
qui couvrent le doigt d'Herms et toute la percussion de ma
main),--j'tendis cette main vers elle. Les paupires de l'enfant
battirent; elle roula endormie sur l'herbe; je rendis les rnes et je
disparus dans les tnbres.

Tullia Fabriana s'arrta; puis elle murmura vaguement:

--Ce voyage m'a fait connatre une plaine de bataille dont j'aurai
peut-tre  me souvenir un jour.

Elle reprit sa lecture.

Quelque temps aprs (j'ignore sous quels parallles des frontires
d'Asie je me trouvais lorsque ceci m'arriva), j'avais pass les
montagnes et j'tais, par une claire nuit d'Orient, dans une profonde et
silencieuse fort. A travers les branches, je regardais par moments la
Croix du Sud, afin de continuer mon chemin vers la Perse ou la Syrie.

Et, perdue dans la pense, j'observais un point fixe de la Notion 
laquelle j'tais dj parvenue. Je mditais sur la correspondance de
l'Universel, du Particulier et de l'Individuel avec l'Identit, la
Diffrence et la Raison d'tre, antrieurement prsupposes et
reconstitues en moi par l'Esprit. J'tais plonge dans l'Abstraction
visionnaire, et, saisie par l'Immensit, je ne m'aperus pas de ce qui
me menaait. Le cheval, effray brusquement soit par la voix lointaine
d'un tigre, soit d'un bruissement d'cailles sous l'herbe, s'tait
emport, et, tte baisse, dans les vertiges de son lan, il
m'entranait avec sa course furieuse au milieu de dangers invisibles, 
je ne sais quelle mort imminente.

Un instant, la nuit me tenta. La dent des btes fauves ou les noeuds
des serpents me sduisaient aussi bien que telle autre maladie. La mort
ne me surprenait pas; ici ou ailleurs, peu m'importait. A cette heure-ci
plutt qu' celle-l, sous l'ocan, sous les feuilles ou sous terre,
cela m'tait devenu indiffrent. S'il me restait un dsir, c'tait de
reconstruire tout  fait les choses avant de les quitter, mais je n'y
tenais mme pas, sachant que je contenais dj virtuellement leur
explication absolue. Cependant j'avais dit aux Esprits que j'attendrais,
je ne voulus pas accepter la mort. Je me recueillis immdiatement dans
la Science du Feu, et je calculai mes forces d'enchantement.

Ayant autour de moi, dans l'ther, les vertus de la chastet, ayant les
six jours de jene derrire mes paroles, ayant endur la soif pendant
ces six jours et m'tant baigne la nuit prcdente, ma main traa dans
l'air,  tout hasard, les signes convenus, depuis les temps, entre les
vivants et les morts. Le cheval s'arrta, dcrivit un cercle et
s'abattit au milieu d'une clairire immense et lumineuse. Je me croisai
les bras, debout et les yeux fixs sur la nuit; je prononai, en
chantant, les grandes paroles de l'Incantation, certaine que j'allais
tre tire de pril par quelque chose d'inattendu.

En effet, au-devant de moi, dans le lointain, je vis apparatre un
vaste lphant; il accourait. Quand il fut arriv tout prs de moi, je
lui montrai le Sud.

Il me prit par le milieu de mon corps, m'enleva du sol et me posa
doucement sur son dos. Des lianes et des feuilles paisses y taient
assujetties, c'tait un lit de repos. Pendant que j'examinais cela, je
sentis qu'on me touchait l'paule; c'tait mon cimeterre qu'il avait
ramass et qu'il me tendait.

Je me couchai et m'ajustai, pour ne pas tomber, avec les longues lianes
qui pendaient sur ses flancs: une fois bien attache, je m'endormis,
tant fatigue, aprs avoir marqu dans ma mmoire le point de la Notion
o j'tais reste avant cet incident. A mon rveil, le soleil tait au
znith; des palmiers, une ville d'Orient s'levaient dans la solitude, 
l'horizon. J'tais en Turquie d'Asie, c'tait Bagdad. Je dnouai les
lianes autour de mes membres et de mes reins; il me reprit comme la
veille (je dis _la veille_, mais je ne sais pas le temps que dura mon
sommeil: deux ou trois jours peut-tre) et me posa doucement  terre. Je
lui fis signe qu'il pouvait me quitter; il disparut, me laissant aux
portes de Bagdad. Le shimiel soufflait ardemment; je fis quelques pas,
et je m'tendis auprs d'une fontaine; une femme d'Armnie me donna 
boire. Le soir mme, je me retrouvai dans le palais du scheik Ismal,
prs des bazars; nous causmes de cette souverainet du pachalik de
Bagdad, qui est dj presque indpendante du gouvernement de la
Porte-Sublime. Je lui parlai aussi de l'Europe: Ben-Ismal fut plein de
distinction et d'amabilit.

Tullia Fabriana ferma le livre.

--A quoi bon? dit-elle; est-ce que je puis m'oublier?...

Elle se leva, replaa le sombre journal dans la case secrte, la tenture
retomba. La marquise revint vers le sphinx; elle resta debout cette
fois, la tte penche, les paupires baisses.

videmment, bien que sa figure n'exprimt rien, son me s'tait
rembrunie jusqu'au terrible: elle songeait.




CHAPITRE XIV.

L'ternel fminin.


    L'eau qui danse, la pomme qui chante et le petit oiseau
    qui dit tout.

        PERRAULT.

--Maintenant, dit-elle, vers quel but prcis et absolu doivent tendre le
dploiement de ma volont, l'expansion de mes forces et les
dterminations de mon esprit?

Je sais que le triomphe des vastes desseins ne dpend pas de ce qu'ils
peuvent prsenter de stable et d'lev; le rve doit s'incarner dans
l'excution, dans le mcanisme froid de l'accomplissement, et ce sont
les rsultats qui lui assignent sa valeur; l'idal n'a d'autre juge que
lui-mme. Chacun regarde un idal; chacun doit tout faire, tout braver,
tout sacrifier pour l'accomplir; mais, en soi-mme, il ne faut pas tenir
 l'accomplir. Tous les rves s'entre-valent; la russite pose la
diffrence extrieure; mais si le pass n'est rien, qu'est-ce donc que
ce qui se passe? C'est tre dans l'incapacit que de se dfinir sur une
seule pense.

Je sais le but, et, quant  l'excution, je ne dois pas, jusqu'
prsent, me reprocher de ngligences. J'ai march, suivant les lois de
la ncessit, vers sa complte ralisation. Qu'est-ce que j'espre?...
Qui me jugera parmi ceux qui respirent? Quelle bouche peut, sous le
soleil, profrer contre moi un anathme terrible?

Ah! le convive nocturne n'est pas venu souper avec moi dans Emmas; il
n'a point laiss tomber sur mon front ses formules de misricorde; il ne
s'est pas transfigur devant mes yeux sur les collines de Sion! Et
cependant, Fils de l'Homme, et moi aussi j'ai bu l'eau du torrent! Les
vivants ont jet leurs ombres sur celle qui parle toute seule dans les
tnbres. Comme vous, j'ai regard doucement les souffrants et les
faibles; comme vous, Emmanuel, je fus tente sur la montagne. Vous savez
par quels actes et quels recueillements j'ai sanctifi, moi aussi, le
jour du Sabbat; vous savez si, comme vous, j'ai prvu toutes choses,
autant qu'il m'a t possible, pour que tout ft accompli.

Sa voix tait comme un souffle guttural d'une limpide et harmonieuse
galit: elle mlait plusieurs langages sans y faire attention. Elle
parlait si bas qu'il et t impossible de distinguer un mot  quelques
pas du sphinx. Elle ne paraissait pas mue, seulement l'clat de ses
yeux s'tait perdu en dedans jusqu' rendre leur expression atone.

--Ce n'tait pas un homme,--un homme ayant cinq  six mille ans de
croyances dans les veines et qui, se supposant penser seul,
n'accepterait la Force que pour se distraire?...--Inutile. Cela me
fatiguerait de le faire massacrer dans les souterrains  coups de hache
par mes Faces de plomb, le soir d'un Couronnement. C'tait un enfant que
je dsirais: des yeux fiers, un sang riche, un front pur, une
conscience, oui, c'tait cela.

Esprits, dit-elle, vous le savez. Lorsque cette pense me vint que je
pouvais tre utile, j'allais devancer l'Heure et quitter ce monde o
jusqu'alors m'avait seulement retenue l'esprance de m'intresser 
quelque chose. J'avais press la sphre des rves extrieurs, et ses
deux ples, glacs ou torrides, me semblaient striles. Nul aimant ne
m'attirait; la tranquillit de ceux dont le mouvement passe inaperu
d'eux-mmes et qui, remplissant le mtier qui leur donne le pain,
demeurent  peu prs satisfaits d'tre venus,--ah! cette tranquillit,
je ne pouvais la ressentir. Mes regards ne s'arrtaient que par
intervalles, et refroidis, sur les formes d'une nature qui ne me
touchait plus. La pense unique et fixe du suicide s'tait roule et
enlace autour de moi, comme un serpent autour d'un marbre. Rien ne me
semblait valoir la peine d'une palpitation; je ne voyais que
l'impassible Devenir. Les insectes que j'crasais, sans le savoir, en
marchant, les sueurs funbres et les souffrances de mes pareils, que
cotait la condition o je suis lie, les tres dont la mort, les
privations ou les travaux taient fatalement ncessaires  mon souffle
inutile, excitaient en moi trop peu d'enthousiasme pour que je ne dusse
pas me faire justice en les quittant.

Cependant, vous le savez, par une concession suprme, je ne dsesprais
pas d'une sensation en rapport avec mon esprit et pouvant l'intresser
dans la profondeur de son souverain dsenchantement. Esprits! je vous
l'avais demande; mais comme ce pouvait tre une faveur...

Une draperie fut carte par un bras blanc: c'tait Xoryl. Elle
s'approcha de Tullia Fabriana et lui tendit une patre d'mail.

--Voici deux lettres, dit-elle. L'armoirie violette est apporte par le
secrtaire du nonce-lgat: (Regrets et contrarits de son minence,
etc.)

Le billet scell d'un cachet noir, par un laquais en livre de deuil.

La marquise prit les deux lettres.

L'enfant se retira.

Tullia Fabriana regarda le cachet noir avec une certaine attention.

Elle parcourut l'autre lettre, qu'elle laissa tomber, et elle continua:

--... dangereuse, pour moi-mme, puisque ce devait tre une limite d'un
instant, je m'tais abstenue d'employer, de ma propre autorit, les
signes qui gnent la Nature et dont les effets ne se suspendent plus. Je
vous avais soumis ce vague, cet unique et dernier dsir en vous
assignant un terme  partir duquel je devais cesser d'attendre son
accomplissement. Si, dans le dlai marqu, cette sensation ne m'tait
pas accorde, je devais penser qu'il importait peu que ce dernier pan
du voile ft arrach pour moi, ici. Vous le savez: en tant que revtue
de l'organisme de la srie humaine, je relve de toutes ces lois qui,
parties des rapports infinis, viennent s'entrecroiser autour de ma
volont, et j'avais fix un jour pour en finir avec elles absolument.

Donc, ce soir, seule, renferme dans le tonnant incendie de ce palais,
j'allais boire la poussire de mon anneau. Que le vent disperst les
atomes insaisissables de mon corps, que l'ombre reut les lignes de ma
forme, que mon esprit rentrt dans l'anantissement divin de son unit,
telles taient, pour moi, les dcisions dictes par la vritable
sagesse.

Mais, Esprits, vous avez bien voulu satisfaire le dsir de celle qui
vous parle, et vous avez envoy celui qu'elle attendait. Je ne le
cherchais pas, je ne voulais pas le chercher! Ne devait-il pas venir de
lui-mme et  son heure! Ah! l'Enfant!... je me suis plue  parsemer son
chemin, d'avance, des choses les plus attrayantes pour les enfants,
tant sre qu'il viendrait tt ou tard, selon les pressentiments
anciens! Je vous remercie, Esprits sublimes, qui prsidez aux
dterminations de toute virtualit, je vous remercie de m'avoir choisi
vous-mmes et amen cette aimable crature la veille du jour prescrit!
Je vous flicite et je suis bien aise de sa beaut; mais son me est
neuve et profonde; elle ne demande que de s'emplir et que de vivre!

Quels trsors d'ingnuits clestes doit possder cette intelligence
toute gracieuse! Tout ce qu'elle voit se couvre d'un prisme de rayons et
d'insouciance; elle est pareille  l'une de ces forts vierges de
l'Idal, o le premier voyageur, ds son premier pas et sa premire
chanson, est accueilli par les concerts enchants de ses brises, de ses
fleurs et de ses oiseaux, sortis des mille chos de ses taillis, de ses
fleuves et de ses profondeurs harmonieuses.

Que va-t-il arriver maintenant? Puissances qui vous intressez au
mouvement de ce systme dtermin du ciel,  cause des souffrances
qu'il signifie!

Je ne pense pas l'ignorer.

Il arrivera d'abord que cet enfant _me verra par ses yeux et selon lui_;
je ne serai en ralit que l'occasion du dploiement de sa pense; il se
crera un tre ineffable et indicible  mon sujet, et ce fantme par de
toutes les notions vives qui lui sont propres, de la beaut absolue,
sera le mdiateur qu'il prendra pour moi. Ce qu'il aimera ce ne sera
point moi, telle que je suis, mais cette personne de sa pense que je
lui paratrai. Sans doute, il m'accordera mille qualits et mille
charmes trangers dont je serais peu satisfaite si je les avais; de
sorte que, en croyant me possder, il ne me touchera mme pas
rellement.

Ainsi est la loi des tres dont le regard mental ne dpasse pas la
sphre des possibilits, des formes et des esprances; ils ne peuvent
sortir d'eux-mmes dans leurs amours mystrieux.

Effacer ce rapport de manire  ce que nous puissions nous joindre tels
que nous sommes, dans l'Esprit, voil quelle est la solution de la
premire face du problme.

Pour cela, je dois devenir rellement sa vision; il aimera mon reflet;
il faudra que j'anime ce reflet en m'y ralisant impersonnellement, en
brisant les barreaux de sa prison, en remplissant de nouveau son sablier
avec le mien. Je dois tre morte pour lui d'abord, et me survivre selon
lui.

Si j'essayais de lui dvoiler la vrit, je passerais paralllement 
ct de lui  jamais, parce que cette vrit, modifie  l'instant par
son esprit, ne serait plus ce qu'elle doit tre. Il ne la comprendrait
que selon tel cercle, et alors il aurait raison de ne pas l'aimer. Elle
l'attristerait, parce qu'elle ne lui paratrait pas en rapport avec la
vision qu'il conoit, avec l'idal qu'il nomme de mon nom! Il faut donc
que je veille pour dformer, par des transitions obscures, cette vision
jusqu' la ralit. Il faut que son idal soit agrandi par un ensemble
de rflexions nouvelles pour se trouver au point de vue o je suis.
Alors il lui sera donn de voir celle qui l'attire.

Si j'avais eu du temps  perdre, j'eusse presque regrett de ne pouvoir
aimer.

N'est-ce rien, d'ailleurs, que de prserver le plus longtemps possible
cette belle vie, toute jeune, des ennuis amoindrissants? N'est-ce rien
que de considrer la plus noble chose de ce monde s'mouvoir, admirer,
s'tonner, rver, palpiter, pour une image, pour un enchantement, pour
une chose qui brille et qui ravit ceux qui ne _voient_ pas encore? C'est
dit. Je m'efforcerai de vivre un instant.

Pardonnez,  vous qui ne daignez pas vivre, si j'ose faire d'avance en
lui la preuve de la mission que je me suis assigne. Qu'ai-je  prfrer
si ce n'est de rendre cet enfant le plus idalement satisfait de tous
ceux qui sont et seront sur ce grain de boue teinte? A lui, donc,
sceptres, hochets et couronnes glorieuses! A lui puissance, amour,
jeunesse et tressaillements perdus! A lui la plus large part au soleil
des vivants! A moi la contemplation paisible de toutes les beauts qu'il
verra,--qu'il se crera, dans ces choses, puisque je consens  regarder
la vie par ses yeux pendant quelques moments!

Alors, quand ce premier et invitable cercle de la Forme sera pass,
quand je serai sre de l'avoir fait monter les degrs du monde
surnaturel et que les paroles que je prononcerai, n'ayant pour lui
d'autre sens que le sens de leur expression, ne se changeront pas de
mille manires dans son esprit, alors,--les temps seront venus de
l'Action!--Son trne, assis sur la lutte souterraine que je soutiendrai,
couvrira l'Italie, et, de l... ce ne sera point la premire fois que
l'Italie s'tendra sur le globe. Un jour peut-tre, grce  cette femme
qui passera inconnue...--Est-ce que la nature n'est pas  qui veut la
prendre?... Qu'est-ce que l'impossible?

Oui, souvent mes regards ont pntr les sicles, les climats et les
ges; j'ai vu les pages de l'Avenir; j'ai compris les temps fatidiques,
entrevus par les Scaldes inspirs qui chantaient dans les montagnes de
la Scandinavie; leurs chants, inscrits et conservs en runes, dans les
sagas du Nord, parlent de guerriers assis parmi les Ases, dans le
Valhalla divin. Ne sont-ce pas les hommes se baignant dans la gloire et
dans la sve du monde, au milieu des torrents qui refltent les soleils,
et rafrachissant leurs fronts immortels durant les fauves nuits o
chante la tempte, aux souffles de l'INFORME DIEU?

Elle baissa la tte et rva profondment.

Neuf heures sonnrent dans le lointain.

--Je n'hsite pas, dit-elle.

Et elle ajouta:

--Vous, rappelez-vous.

Elle attendait, silencieuse et concentre depuis quelques minutes; ses
paupires taient closes, mais elle ne dormait pas.

--Il vient..., dit-elle encore.

Et, aprs un silence, elle murmura des lvres seulement:

--Le voici.




CHAPITRE XV.

Cras ingens iterabimus quor.


--Monsieur le comte de Strally-d'Anthas! vint annoncer Xoryl 
demi-voix.

La veilleuse teinte, elle posa une lampe sur la table.

Wilhelm se prsenta sur le seuil: elle sortit, la draperie retomba.

L'lgance est une force. Il portait, suivant les modes admirables de ce
temps, un costume de velours noir brod  la ceinture de fines
passementeries d'or et une pe choisie. La plume blanche de sa toque
tait fixe par une pierre prcieuse; ses gants et ses bottines
laissaient deviner des mains et des pieds de race. Ses cheveux noirs se
disposaient bien sur son front. Il avait des yeux expressifs, d'un bleu
fonc, tout brillants de vie; une me s'y peignait dj leve et un
esprit pntrant. Son nez droit lui donnait l'angle facial des types
romains; ses dents et la blancheur de sa peau ressortaient par le duvet
noir qui luisait sur sa lvre suprieure. Il avait les sourcils noirs et
bien arqus. Il tait bien fait; sa haute taille, la souplesse de ses
mouvements annonaient une vigueur dveloppe et des muscles d'athlte.
Comme pour adoucir la svre beaut de son visage, son sourire tait
d'une modestie et d'une timidit d'enfant. Ceci tait une chose auguste:
les hommes d'une grande valeur se voilent quelquefois de ce sourire
charitable; alors c'est d'une force accablante, et cette humilit
constate mieux, pour les esprits clairvoyants, ce que nous appellerions
volontiers la puissance d'horizon, que les arrogances possibles. Enfin
le comte Wilhelm semblait n'avoir aucune pense qui ne ft bonne et
ingnue.

Autrefois un pareil enfant reprsentait la plus haute affirmation de la
dignit humaine. Il fallait des sicles pour arriver  produire son
individualit. C'tait une rsultante des hauts faits et de l'intgre
probit d'une srie d'aeux dont la glorieuse histoire et les vertus
domestiques s'voquaient  son nom. C'tait un encouragement vivant  la
persvrance, une mulation donne aux familles. Aujourd'hui les
organisations financires sous lesquelles apparat toujours le phnomne
providentiel du premier occupant, phnomne incontrlable, malgr son
illgalit, puisqu'il se pose de force comme principe de tout droit
jusqu' prsent; aujourd'hui, disons-nous, le dclassement des personnes
et le culte de l'excellence progressive ont dtruit, dans la plupart des
endroits, et finiront par dtruire compltement cette grandeur sociale.

Mais nous avons mieux. Il nous est permis de saluer, dans ce sicle, une
jeunesse reconnue presque universellement pour la droiture de ses
moeurs, la franchise de sa tenue, la noblesse de ses oeuvres.

Quel triomphe pour les familles qu'une gnration de si haute esprance!

Dieu en soit lou, la sant qui rgne dans les amours d'aujourd'hui
promet des virilits admirables; ce sera sans doute comme les pousses de
ces vgtations luxuriantes des tropiques.

Le jeune homme, un peu dconcert du demi-jour rpandu par la lampe et
de l'ameublement du salon, fit quelques pas vers Tullia Fabriana.

--Madame la marquise, dit-il, je me suis constamment rappel, depuis
hier, la permission que vous avez daign m'accorder...

Et il s'inclina.

Elle lui tendit trs gracieusement, du bout des doigts, la fleur 
baiser.

--Asseyez-vous, comte; vous voyez, je suis seule.

Il s'avana l'un des coussins doubles, de forme et d'ornements arabes,
puis il la regarda.

--Le prince a d partir cette nuit, continua la marquise, mais il vous
reste une belle amie, la duchesse d'Esperia. C'est une bien aimable
personne, n'est-ce pas, monsieur?

Son attitude abandonne et son accent tranquille avaient mu le jeune
homme, mais il voulut paratre froid, de peur de dplaire.

--Ne lui dois-je pas de vous voir, madame? rpondit-il.

Elle abaissa lentement son regard sur lui; ce fut une dcision.

La nuit dernire a compt pour des annes, pensa-t-elle; ce n'est pas
seulement la fivre qui anime ces yeux plus calmes: voici la trace dj
laisse par les premiers rves de la passion qui ne peut s'teindre que
sous un religieux mpris;--c'est bien.

Son me planait au milieu de ses penses comme un aigle dans les
tnbres; mais, sre d'amener d'une faon biensante l'instant qu'elle
dsirait, elle jugea trs inutile de le diffrer.

--On donnait ce soir un opra de Cimarosa; vous m'avez sacrifi cette
merveilleuse musique?

--Je vous entends parler, madame, dit-il d'une voix un peu tremblante.

Les affinits de la voix et de la pense dont elle savait distinguer les
transitions par un magntisme intuitif lui rvlaient la fivreuse et
nave comdie o s'efforait le comte, et, ne s'en affligeant pas, elle
lui pardonna par sympathie cette innocence de compliments et leur
transparente politesse. Le jeune homme paraissait, en style du monde,
lui faire la cour; mais sa voix,  son insu, exprimait la profonde
motion qu'il prouvait.

--tes-vous musicien, monsieur le comte?... dit-elle.

--Souvent, rpondit Wilhelm avec un sentiment de mlancolie, souvent,
aprs une journe de chasse et de fatigue, lorsque je m'en revenais
tard et que j'tais seul dans les montagnes, je chantais pour abrger le
chemin.

Le jeune homme ne s'aperut pas de la bizarrerie de sa rponse.

--Eh bien, dit Tullia Fabriana, lorsque vous tes entr, je regardais
cette harpe... (Il se retourna et aperut tout prs de lui une grande
harpe noire qu'il s'tonna de ne pas avoir remarque en
s'asseyant.)--C'est un instrument admirable; mais je suis un peu
fatigue; chantez une petite chose allemande, voulez-vous?

Ces quelques mots dtaills par des inflexions d'une froideur
enchanteresse produisirent sur Wilhelm un effet qui se traduisit par un
blouissement et une pleur.

La marquise se leva; elle s'approcha de la fentre dans ses vtements
blancs et soutenant d'un bras les flocons de batiste sur sa poitrine.
Les belles boucles de cheveux dors se soulevaient  peine au vent
tide; on entendait le murmure des feuilles paisses et parfumes; pas
un chant de rossignol. Un coup de cloche, annonant la prire et le
sommeil, tinta, dans le lointain, au monastre de San-Marco.

--Quelle tranquillit dans le ciel!... dit-elle doucement; et, aprs un
instant de silence: Une nuit de printemps!... Savez-vous quelque chose
sur la nuit, monsieur le comte?

--En voici une, madame.

Et il chanta:

    La nuit au brillant mystre
    Entr'ouvre ses crins bleus:
    Autant de fleurs sur la terre
    Que d'toiles dans les cieux.

    On voit ses ombres dormantes
    S'clairer  tous moments
    Autant par les fleurs charmantes
    Que par les astres charmants.

    Moi, ma nuit au sombre voile
    N'a pour charme et pour clart,
    Qu'une fleur et qu'une toile:
    Mon amour et ta beaut!

C'tait une mlodie lente et douce; mais quelque chose de tout  fait
inattendu en altra la simplicit.

Aux premiers accents, un profond murmure courut autour des cordes de la
harpe; elle s'mouvait en vibrations insensibles, et, tout  coup, le
sens de la romance lui sembla se dformer en une signification inconnue;
son chant creusait un tourbillon autour de lui.

Les singulires paroles qu'ils venaient d'changer, la sombre richesse
qui les entourait, les formes noires que Wilhelm distinguait vaguement
au plafond sans pouvoir s'expliquer ce que c'tait, la lividit que sa
main dgante avait prise en s'appuyant au bord de la table d'bne, la
tte norme du sphinx, encadre de bandelettes de pierre et dont les
yeux immobiles s'attachaient sur lui, les attraits de cette femme qui le
transportait d'amour, et qui, avec les seules et profondes harmonies de
sa voix, lui bouleversait frntiquement le coeur, tout cela ne
formait-il pas l'ensemble de quelque magnifique rve oriental comme
l'une de ces fictions cres par la lecture des sourates du Koran, o le
prophte parle de pavillons et de pris mystrieuses?... Il frmit, et
ses yeux se fermrent  la dernire strophe.

Quelques moments aprs, en rouvrant les yeux, ses regards tombrent sur
la lampe. Ils se fixrent sur sa lumire reflte par les vases d'or
avec un pnible sentiment de solitude.

Que s'tait-il donc pass?

Pareil  ce Simbad des lgendes de l'Asie, le jeune homme tait
transport dans les pays du prestige, des rves, des merveilles et des
pressentiments. L'immense chambre ressemblait  celle o la reine
Cloptre laissait entrer ceux qu'elle remarquait; derrire la porte
veillait peut-tre silencieusement le grand bourreau nubien aux muscles
de bronze et  la hache dangereuse. Les parfums des charmeresses
antiques, un arome riche et subtil, une senteur de baumes, de styrax et
de roses, l'tourdissaient.

Et une Vision, fulgurante de relief et de profondeur, s'leva devant ses
yeux:

Il lui sembla que le palais tait devenu trs ancien; des lierres
couvraient son front foudroy; ses faades en ruines taient caches par
la mousse; cependant le vieil tre de pierre rappelait encore sa forme;
il avait celle d'un homme couch, les membres tendus, sur une montagne.
En proie aux dsolations lointaines, la Nuit se chargeait maintenant de
l'ensevelir dans son linceul; le Ciel, drap mortuaire, parsem des
grands pleurs de feu qui roulent incessamment sur sa face, tait jet
sur sa solitude; pour lui aussi, le Nant btissait, dans l'imprative
ternit, son vague mausole d'oubli. Et le vieux palais ressemblait 
l'un de ces gants dont la barbe et les cheveux poussaient dans le
tombeau.

Mais s'il se dressait sombre et dvast, les jardins resplendissaient au
clair de lune! Les arbres et les fleurs taient d'une ferique beaut;
au loin, dans l'tang profond, Tullia Fabriana se baignait au milieu des
eaux de cristal.

C'tait bien elle; ses longs cheveux taient drouls sur son dos
nacr, les rayons filtrs  travers les cyprs miroitaient sur elle
toute; et elle semblait, de temps  autre, syrne fastueuse des heures
noires, se ployer, avec des mouvements dlicieux, dans une vapeur de
diamants. Les cygnes, attirs par sa blancheur, venaient polir leurs
ailes contre ses flancs et ses bras; il se vit, lui-mme, ple et les
yeux ferms, nageant auprs de la marquise, et mettant le pied sur les
marches de marbre, pour sortir avec elle de l'tang. Et la Vision
continua.

Ils marchaient maintenant ensemble dans les alles. Les immenses lilas
balanaient, au-dessus de leurs ttes, leurs grosses touffes humides et
assombries; l'air tait embaum par les vastes ombrages des charmilles.
Ils marchaient, entrelacs, sous les regards dors des toiles; les
lvriers et les chevreuils rveills venaient jouer autour d'eux  leurs
pieds; leur nudit se dtachait sous les feuilles comme celle d'un
couple de marbres antiques.--On et dit que deux statues du jardin
profitaient des tnbres pour revivre.--Leurs lvres se touchaient
parfois sans bruit, dans l'ombre, et sans parler ils s'entendaient.

Et en effeuillant des roses blanches sur les paules de la grande
enchanteresse, il lui disait:

--Ton amour est un ciel dont je ne doute pas: un baiser de toi, c'est
l'infini!...

Et elle ne rpondait pas, mais elle lui faisait lentement signe de
regarder ce qui se passait.

Et leurs corps s'attnuaient jusqu'au fantme; une sourde oscillation
agitait les profondeurs mtalliques de la nature; le relief de toutes
choses s'effaait graduellement, comme lorsqu'on meurt; la Vision devint
ombre et fluide, et tout disparut dans l'empire du Nirvanah.

Le comte Wilhelm passa la main sur son front et se retourna vers la
croise.

L'obscurit de la nuit s'tait approfondie au dehors; pas un bruissement
de feuilles dans les jardins, pas un souffle d'air ne venait dans
l'appartement par la croise toute grande ouverte.

Il essaya, sans se rendre compte de son mouvement, de regarder le ciel;
il n'y en avait plus. La nuit s'tait faite noire, et c'tait un silence
extraordinaire, un silence d'abstraction, dans lequel les dernires
vibrations de la harpe se mouraient faiblement, harmonieusement...

Ce fut alors qu'il oublia un peu d'aimer pour rflchir  son insu, et
qu'il osa regarder en face de lui.

Depuis la vote leve de l'appartement jusqu' ses pieds, l'atmosphre
s'tait partage en deux zones absolument disparates.

La lumire de la lampe l'clairait lui et toute la partie o il se
trouvait; et il apparaissait comme dans une effusion rayonnante. La
partie o devait tre Tullia Fabriana roulait des reflux d'ombres;
c'taient des vagues d'obscurit, lourdes et surtout comme lointaines.
Il ne voyait ni le sphinx ni la femme. Il fit un pas; il aperut les
cariatides, et il lui sembla voir remuer leurs yeux terribles! Malgr
son front lisible et son sourire jeune, il lui sembla que ce n'tait pas
d'hier qu'il prouvait le sentiment vertigineux de la vie, et qu'il
avait magnifiquement souffert autrefois, dans un pass.

Alors, avec un geste perdu et comme cartant une draperie de tnbres,
il entra, chancelant, dans les vastes ombres.

Et il vit s'lever, avec lenteur, devant lui, dans ces mmes ombres,
comme un autre geste envelopp de voiles; il eut l'impression de deux
bras qui se joignaient,--oh! douloureusement!--autour de son cou. Une
forme aux blancheurs radieuses attirait son front vers elle..., et ce
fut l'essaim des ples joies infinies, le tremblement des rves divins,
le supplice...

Ce soir-l le comte de Strally-d'Anthas s'anuita chez la marquise Tullia
Fabriana.




    TABLE

                                      Pages.
    Italie                                11
    Celui qui devait venir                17
    Promenade nocturne                    31
    Premier aspect de Tullia Fabriana     57
    Transfiguration                       73
    tude d'enfance                       81
    La bibliothque inconnue              95
    Isis                                 129
    La prsentation                      153
    Le palais enchant                   171
    Aventures chevaleresques             199
    Fiat nox                             213
    Tnbres                             227
    L'ternel fminin                    237
    Cras ingens iterabimus quor         251




        DES PRESSES DE MATH. THONE,
          IMPRIMEUR-DITEUR, 13, RUE
          ST-JEAN-BAPTISTE, LIGE.





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