The Project Gutenberg EBook of Amiti amoureuse, by Hermine Lecomte Du Noy

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Title: Amiti amoureuse

Author: Hermine Lecomte Du Noy

Release Date: July 5, 2011 [EBook #36635]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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AMITI

AMOUREUSE

(MME LECOMTE DU NOUY)

DE

STENDHAL

...L'amiti amoureuse, qui est plus que
l'amour, car elle en a tout le charme, et elle
n'en a point les malaises, les grossirets ni
les violences...

(_Les Contemporains--Sully-Prudhomme_)

JULES LEMAITRE

TRENTE-QUATRIME DITION

[Illustration: colophon]

PARIS

CALMANN LVY, DITEUR

3, RUE AUBER, 3


CALMANN LVY, DITEUR


DU MME AUTEUR

            Format grand in-18.

    AMITI AMOUREUSE                      1 vol.

    L'AMOUR EST MON PCH                 1 --

    LE DOUTE PLUS FORT QUE L'AMOUR        1 --


            _En prparation_:

    L'EXPRIENCE                          1 vol.

    LE VICE D'ATTACHEMENT                 1 --

    LE DESSOUS DES CARTES                 1 --


Droits de traduction et de reproduction rservs pour tous les pays, y
compris la Sude, la Norvge et la Hollande.


MILE COLIN--IMPRIMERIE DE LAGNY


A

MADAME LAURE DE MAUPASSANT

_Je ddie ce Livre, en tmoignage de ma profonde admiration et de mon
tendre respect._

H. L. N.

Octobre 1896.




PRFACE FRAGMENTE

DE

STENDHAL

       *       *       *       *       *

Quoiqu'il traite de l'amour, ce petit volume n'est point un roman, et
surtout n'est pas amusant comme un roman. C'est tout uniment une
description exacte et scientifique d'une sorte de folie trs rare en
France. L'empire des convenances, qui s'accrot tous les jours, plus
encore par l'effet de la crainte du ridicule qu' cause de la puret de
nos moeurs, a fait du mot qui sert de titre  cet ouvrage une parole
qu'on vite de prononcer toute seule, et qui peut mme sembler
choquante.

       *       *       *       *       *

Le livre qui suit explique simplement, raisonnablement,
mathmatiquement, pour ainsi dire, les divers sentiments qui se
succdent les uns aux autres, et dont l'ensemble s'appelle la passion de
l'amour...

       *       *       *       *       *

Que pourrai-je dire aux gens qui nient les faits que je raconte? Les
prier de ne pas m'couter..................

Malgr beaucoup de soins pour tre clair et lucide, je ne puis faire des
miracles; je ne puis pas donner des oreilles aux sourds ni des yeux aux
aveugles. Ainsi les gens d'argent et  grosse joie, qui ont gagn cent
mille francs dans l'anne qui a prcd le moment o ils ouvrent ce
livre, doivent bien vite le fermer...

       *       *       *       *       *

Je rcuse ce jeune homme studieux qui, dans la mme anne o
l'industriel gagnait cent mille francs, s'est donn la connaissance du
grec moderne, ce dont il est si fier, que dj il aspire  l'arabe. Je
prie de ne pas ouvrir ce livre tout homme qui n'a pas t malheureux
pour des causes imaginaires _trangres  la vanit_, et qu'il aurait
grande honte de voir divulguer dans les salons..........

Qu'est-ce donc que connatre l'amour par les romans? Que serait-ce aprs
l'avoir vu dcrit dans des centaines de volumes  rputation, mais ne
l'avoir jamais senti, que chercher dans celui-ci l'explication de cette
folie? Je rpondrai comme un cho: C'est folie.

Pauvre jeune femme dsabuse, voulez-vous jouir encore de ce qui vous
occupa tant il y a quelques annes, dont vous n'ostes parler 
personne, et qui faillit vous perdre d'honneur? C'est pour vous que j'ai
refait ce livre et cherch  le rendre clair. Aprs l'avoir lu, n'en
parlez jamais qu'avec une petite phrase de mpris, et jetez-le dans
votre bibliothque de citronnier, derrire les autres livres; j'y
laisserais mme quelques pages non coupes....

       *       *       *       *       *

Ce qu'on appelle un succs tant hors de la question, l'auteur s'amuse 
publier ses penses exactement telles qu'elles lui taient venues.
C'est ainsi qu'en agissaient jadis ces philosophes de la Grce, dont la
sagesse pratique le ravit en admiration...

       *       *       *       *       *

Toute cette prface n'est faite que pour crier que ce livre-ci a le
malheur de ne pouvoir tre compris que par des gens qui se sont trouv
le loisir de faire des folies. Beaucoup de personnes se tiendront pour
offenses, et j'espre qu'elles n'iront pas plus loin.

(Extrait de: _De l'amour_.)




AMITI AMOUREUSE




LIVRE PREMIER


_Les femmes prfrent les motions  la raison... elles sont toujours et
partout avides d'motions..._

       *       *       *       *       *

_La dissemblance entre la naissance de l'amour chez les deux sexes doit
provenir de la nature de l'esprance, qui n'est pas la mme. L'un
attaque et l'autre dfend..._

       *       *       *       *       *

_L'amour tel qu'il est dans la haute socit, c'est l'amour des combats,
c'est l'amour du jeu._

<small>STENDHAL.




I

_Philippe de Luzy  Denise Trmors._


12 novembre 18...

Madame,

Voulez-vous me permettre de me prsenter chez vous demain vers cinq
heures, et de vous apporter moi-mme le petit volume de vers que vous
dsirez? Le souvenir trs agrable de la conversation que nous avons eue
 cette soire o je m'ennuyais--o nous nous ennuyions tant--me pousse
 vous faire cette demande; j'ose esprer que vous ne la trouverez pas
importune. J'obis, en vous crivant,  une impression d'affinit qui
m'a donn, l'autre soir, tandis que je vous parlais, le sentiment que
nous tions depuis longtemps amis. Je sais qu'il faut se dfier des
indications de l'instinct, qui sont en gnral obscures et incertaines;
peut-tre mon imagination fait-elle seule les frais de tout ceci et
avez-vous compltement oubli et la soire, et le livre, et son
propritaire. Dans ce cas, madame, soyez assez bonne pour ne pas me le
faire trop vivement sentir, car j'en souffrirais dj.

Je vous prie d'agrer mes respectueux hommages.




II

_Denise Trmors  Philippe de Luzy._


12 novembre, cinq heures.

Je serai heureuse, monsieur, de vous recevoir demain. J'ai encore trop
vivace dans l'esprit le souvenir de cette soire ennuyeuse o, grce 
vous, je me suis si peu ennuye, pour chercher s'il y a correction ou
incorrection  le faire.

Et puis, c'est si charmant de se laisser de temps en temps gouverner par
son bon plaisir... et j'en aurai un extrme  renouveler, au coin de mon
feu, la causerie si attrayante de l'autre soir.




III

_Philippe  Denise._


14 novembre.

Eh bien, madame, je ne m'tais pas tromp; la sympathie me guidait
mystrieusement, mais srement, vers vous. J'tais hier, je vous
l'avoue, un peu troubl en entrant dans votre salon. Je me
demandais--ces sortes d'expriences sont si dangereuses--si je n'allais
pas voir s'vanouir tout  coup le rve gracieux qui m'y avait amen.
Quelle peine pour moi si la petite fleur ne dans mon imagination tait
morte, subitement transplante dans la ralit. J'en aurais beaucoup
souffert; mais j'ai t vite rassur, et j'en suis si heureux que je ne
puis rsister au plaisir de vous le dire.

Comme vous avez t bonne et jolie, et confiante et spirituelle; comme
je vous sais gr de consentir  tre trs simplement une femme, au lieu
de chercher  tre, suivant la mode, un ennuyeux mannequin occup 
disserter psychologiquement sur l'amour. Je vous remercie d'tre gaie,
et je suis amoureux de l'air trs grave que vous aviez en versant l'eau
bouillante sur le th.

J'ai pass, grce  vous, madame, deux heures exquises. Je vous en
devais des remerciements, et si je vous les fais d'une manire un peu
lgre ce n'est pas, croyez-le bien, que je n'aie t touch des marques
plus srieuses d'estime et de confiance que vous m'avez donnes. Mais
c'est l un terrain en quelque sorte sacr, o ma jeune amiti n'ose
encore s'aventurer. Je m'arrte respectueusement et vous prie de me
croire, madame, trs  vous.

    PHILIPPE DE LUZY.

_P.-S._--Savez-vous que madame Ravelles est presque jolie, presque
intelligente, et qu'au risque d'tonner tout le monde j'ai presque envie
de l'embrasser? Elle vient de me dire qu'elle a l'intention,  partir de
samedi prochain, de runir ses amis toutes les semaines. En sorte que,
vous voyant le mardi chez votre belle-soeur, madame d'Aulnet, et le
samedi chez madame Ravelles, si vous me permettez de vous faire une
petite visite dans l'intervalle, je me ferai une existence  peu prs
supportable. Puis, elle a ajout en me regardant: Surtout ne manquez
pas samedi prochain; madame Trmors viendra et elle chantera. Pourquoi
a-t-elle insist? Aurait-elle dj devin, avec ce curieux instinct des
tres primitifs, que je vous aime? Cependant je ne l'ai dit  personne,
pas mme  vous.




IV

_Denise  Philippe._


15 novembre.

Monsieur, monsieur, j'ai grand'peur que vous ne vous gariez... et je me
hte de vous crier, en joueuse bien honnte: Casse-cou!

Je suis trs heureuse de l'amicale inclination que nous nous sommes
mutuellement dcouverte; nos esprits se sont touchs et il y a entre eux
adhrence. Mais peut-tre vais-je vous paratre bien bourgeoise: trois
mots m'effraient dans votre lettre; vous savez quels, n'est-ce pas?

Il ne faut pas que certaines de mes franchises vous semblent libert
d'allure; l'amiti entre un homme et une femme me paraissant la chose
la plus charmante  cultiver, peut-tre,  mon insu, ai-je pris trop de
soins de la fleur naissante. Laissons-la se mourir un peu, voulez-vous?

Je n'irai pas samedi chez madame Ravelles; ce n'est pas la ruse
coquette, si coutumire aux mondaines, qui me fait prendre cette
rsolution, car alors je me serais abstenue d'y ailler sans vous en
prvenir. C'est--comment dire, pour ne dire ni trop, ni trop peu?--C'est
par prudence, peut-tre aussi par pudeur: vous m'avez effarouche avec
votre _curieux instinct des tres primitifs_.

Je vous accepte volontiers comme le chiffonnier galant de mon esprit,
puisque vous semblez prendre intrt  ce que votre baguette ne revienne
jamais  vide des lambeaux qu'il vous plat de crocheter en mon cerveau
de Parisienne; mais considrez que ceci est la seule joie qu'il me soit
permis de vous donner.




V

_Philippe  Denise_.


5 dcembre.

_Vous tes si paresseux et si nonchalant!_ M'avez-vous, sans reproche,
madame, assez souvent rpt cette phrase! Hier encore, un peu
tratreusement, au moment o je ne pouvais me dfendre. J'ai cependant
de quoi rpondre et vous n'chapperez pas  mes raisons. Comment, vous,
mon sage et cher philosophe, pouvez-vous attacher tant d'importance  ce
que nous jetions constamment notre activit brouillonne et inquite au
travers des vnements? N'avez-vous pas remarqu dj comme les choses
s'arrangeaient merveilleusement d'elles-mmes, comme les plus
embrouilles se dnouaient facilement, pourvu que personne n'y mt la
main, et avec quelle fatalit tranquille arrivaient celles qui
paraissaient les plus impossibles? Voyez-vous:

                                      ... les paresseux
    Ont t, de tout temps, des gens aims des dieux.

Ce sont des sages. Nous pouvons si peu que ce que nous avons de mieux 
faire est de rester tranquilles. A quoi bon vouloir prendre toujours une
attitude de marionnette en rvolte! Vous reprsentez-vous,  Guignol, le
gendarme ne voulant pas se laisser rosser par le compre, sous prtexte
que le contraire serait plus conforme  la morale publique, aux lois, et
aussi  la ralit? Ce serait insens. Le tout est de ne pas avoir le
rle du gendarme.

En vrit, j'ai toujours trouv ridicule et maladroit de vouloir
intervenir dans la curieuse pice dont l'auteur est l-haut. J'en ai
toujours honntement rpt le texte sans chercher mme, comme les
acteurs de revue,  y introduire un calembour de ma faon, et je m'en
suis bien trouv. En voulez-vous un exemple? Vous rappelez-vous certaine
lettre que vous m'avez crite en rponse  la demande--combinaison de
marionnette--que je vous avais faite de venir  une rception chez
madame Ravelles? Qu'ai-je fait ce soir-l? Je me souviens: j'tais trs
dconfit; me suis-je rvolt? ai-je imagin des plans? Je suis sorti
simplement et j'ai march au hasard, envelopp de mes sombres
rflexions.

Ces sombres rflexions, dont vous tiez la cause, m'ont amen jusque
chez vous. J'ai sonn, on m'a ouvert, et quelques instants aprs je me
suis trouv dans votre salon, aussi surpris d'y tre que vous surprise
de m'y voir. Notre tonnement  tous deux tait si comique et si complet
que nous n'avons pu nous empcher de rire. Vous m'avez pardonn et il en
est rsult qu'au lieu de vous apercevoir dans une soire ennuyeuse,
comme j'en avais eu sottement le projet, je vous ai eue  moi tout seul
dans un tte--tte dlicieux; que nous avons tant et tant caus et si
intimement que, bon gr mal gr, contre les convenances, contre vos
scrupules, notre amiti a t dfinitivement fonde.

Je pense que cet exemple vous donnera  rflchir. Maintenant, madame
mon amie, si vous en savez davantage, dites-le-moi. Je ne demande pas
mieux, selon l'expression du favori de vos potes, que de me laisser
conduire par un ange aux yeux bleus.

En attendant, je baise respectueusement le bout de ses ailes.




VI

_Denise  Philippe._


6 dcembre.

Voyez-vous cela? monsieur mon ami qui se flicite bel et bien de la
chose la plus incorrecte que nous ayons faite! Mais, cher Marionnet, si
j'avais t la femme sage par excellence, j'aurais d ne pas vous
recevoir ce soir nfaste dont vous parlez. Seulement, voil! Je
m'attendais si peu  votre visite... Je n'avais rien prvu... Encore
tout cela n'est-il pas bien raisonnable, et certaines finales de vos
lettres et certains de vos regards m'inquitent-ils toujours un peu.

Par devoir, par sagesse, il m'et fallu garer mon esprit de la sduction
du vtre. Que sert de multiplier ses affections, n'est-ce pas se
prparer des deuils? Votre dernire lettre me rassure pourtant, cher ami
paresseux. A voir l'homme que vous tes, attendant si patiemment la
conclusion des vnements et croyant que les petites alouettes vont vous
tomber toutes rties dans le bec, je ne vous crains presque plus.
Alouette je suis, mais pas encore rtie  la belle flambe que votre
nonchalance, en se secouant--par quel imprvu et merveilleux
effort?--s'est crue force d'allumer en mon honneur.

Ah! ah! monsieur, vous niez le pouvoir de la volont? j'en suis fort
aise. Que serais-je devenue devant l'effort continu d'une volont?

Pourtant  y bien rflchir, l'me blanche de monsieur mon ami est-elle
aussi blanche qu'il veut bien le dire? J'ai vaguement peur de surprises
surgissant d'une trop nouvelle amiti... et puis, avec tout cela et sans
tout cela, j'ai une malheureuse nature trs franche et trs loyale qui
ne sait pas s'accoutumer  souffrir d'tre mal dans une me. A force de
tcher d'y tre bien, n'arriverai-je pas  y tre trop?

Voyez, je vous rvle le point faible, n'en abusez pas! Srieusement, je
vous ai trop vu tous ces temps-ci partout o j'allais et surtout chez
moi. Vous avez des manires de vous taire qui me troublent. Cette amiti
si vivace, si ardente m'effraie. Il faut l'assagir... je vous en prie,
mon ami? Vous l'avez promis. Peut-tre allez-vous conclure de cela que
je n'ai pas l'me enthousiaste; j'ai du moins l'me prudente.

Adieu.




VII

_Philippe  Denise._


18 dcembre.

L'amusante mine trouble--un peu--que vous aviez en me dcouvrant 
cette fte d'enfants! Je vous ai obi, madame, j'ai espac mes visites;
mais vous n'exigez pas que je renonce  vous voir dans le monde aussi
souvent qu'il me sera possible?

D'ailleurs, hier, je n'tais pas pour vous chez madame Dalvillers, mais
pour votre dlicieuse Hlne. Quand on a une fille de six ans aussi
exquise, il faut s'attendre  la voir recherche, admire, ft-ce des
grands garons. Et puis j'tais l aussi pour votre nice Suzanne
d'Aulnet--ne l'ai-je pas bien prouv en m'occupant presque exclusivement
d'elle?--Elle est jolie, certes; elle a prcisment tous les signes de
beaut qu'Alexandre Dumas recommande  l'attention des hommes--afin
qu'ils n'pousent pas.--Je lui ai fait une cour discrte, elle ne l'a
point ddaigne et madame votre belle-soeur en a sembl elle-mme
touche. Jusqu' votre belle-mre qui me faisait les doux yeux... Vous
voyez bien, madame, je ne suis pas  craindre. De quoi me punissez-vous?
qu'ai-je fait? Soyez clmente, levez, d'un mot, l'interdit, ou je vais
commencer  me croire dangereux. pargnez-moi cette fatuit imbcile.




VIII

_Denise  Philippe._


19 dcembre.

Les hommes sont de grands enfants.... Venez donc, puisque aussi bien je
ne puis faire un pas sans vous voir surgir sur ma route.

J'ai, demain, une rception intime: Sully-Prudhomme, Massenet, Paul
Hervieu, Marcel Prvost, Abel Hermant et vous. Le dner est pour huit
heures; mais vous avez le droit de venir un peu plus tt et d'assister
au repas de tite-Lne, que vous avez conquise.




IX

_Denise  Philippe._


21 dcembre.

Hier vous avez dit: Je vous connais parfaitement, absolument. C'est un
peu prsomptueux de votre part, cette affirmation. Eh bien, moi aussi je
vous connais: vous tes remarquablement intelligent, mais vous n'tes
pas simple. Vous vous analysez, vous vivez en contemplation devant les
mouvements de votre esprit, de votre me; vos plus menues sensations
vous sont chres; elles se dcuplent en vous, vous maintiennent dans une
perptuelle recherche de choses dlectables, sur vous d'abord et sur
quelques autres ensuite; c'est une ivresse d'une qualit trs
suprieure; vous l'ingurgitez fort goulment. Elle vous donne une
prdominance indniable sur la foule des jeunes hommes de notre monde.

Vous auriez fait--vous en conveniez vous-mme hier--un littrateur d'une
qualit rare, possdant les certains dons d'enthousiasme et
d'amertume dont parle Maurice Barrs.

Vous ressemblez  celui-l par tant de points!

Vous les possdez ces dons, et savez en jouir avec une acuit
merveilleuse. Je souponne fort que, comme _l'homme libre_, de prendre
une rsolution, vous ftes _dtourn de ce cher projet par la ncessit
d'tre extrmement nergique pour l'excuter_.

Vous comprends-je pas bien  demi-mot, dites? Pour votre malheur, vous
vivez dans un milieu d'inutiles, de gens  l'existence vide, remueurs
d'argent plus que d'ides. Ils vous plaisent pourtant; vous sentez
tellement, en leur lourde compagnie, votre prcieuse individualit! et
puis le luxe de leur vie vous charme, tant donn votre nonchalance,
peut-tre mme votre paresse. Il est plus difficile de produire quoi que
ce soit que de se jeter dans une voiture de cercle en disant au cocher:
Aux courses! Il est plus difficile de gagner l'argent que de le perdre,
non pas mme en s'amusant, mais en ayant l'air de s'amuser. Ce
_farniente_ lgant rpond trop bien  certaines de vos aspirations pour
que je le trouble autrement que par ma bonne grosse morale. Mais, mais,
ne nous les jetez pas si souvent  la tte, ces vers:

    Tu n'as jamais t, dans tes jours les plus rares,
    Qu'un banal instrument sous mon archer vainqueur[1].

Ne dites pas de nous: _Elle n'est qu'un instinct dansant que je voulus
adorer pour le plaisir d'humilier mes penses._

C'est un trop grand mpris, m'sieur Barrs, m'sieur Philippe...
pouvez-vous savoir combien nos coeurs, notre sensibilit, nos
tendresses penses, sont loin de la banalit un peu lourde que nous
offrent parfois les vtres, mes beaux messieurs qui vous piquez
d'intellectualit, d'art et d'idalisme?

J'en arrive  croire que l'homme qui a tout simplement bon coeur
_sublimise_ l'amour en notre honneur, tandis que l'artiste et le
dilettante n'y cherchent qu'une satisfaction toute personnelle. Ah! vous
tiez fameux tous, hier, fats et nafs, mes chers, de croire que nous ne
vous tudions pas aussi bien que vous nous tudiez.

Si vous saviez quels dons de froide analyse se cachent souvent derrire
nos pires enthousiasmes...

Ce que nous cherchons, c'est un peu d'illusion et de rve; nous arrivons
parfois  les trouver, mais soyez bien srs que nous vous comptons pour
ce que vous valez dans ces joies jolies que, ne pouvant avoir seules,
nous sommes obliges de vous faire partager.

Allez, allez, nous avons aussi un petit archet vainqueur, et il se peut
bien faire que nous sachions tout comme vous, nos matres, tirer du
banal instrument que vous tes des sons merveilleux, parce qu'ils
procdent de nos rves plus encore que de vous.

Bonsoir et bonjour, monsieur, car une heure du matin sonne.




X

_Philippe  Denise._


23 dcembre.

Madame, je suis confus; je ne pensais pas vous blesser en croyant vous
connatre et en vous l'avouant avec navet. J'ai un vrai chagrin de
vous l'avoir dit, non comme vous le pensez, mais d'une manire mauvaise
en somme, puisqu'elle vous a dplu.

Si vous saviez le regret que j'en ai, vous me pardonneriez.

Votre bonsoir et bonjour m'a ravi. Je pensais justement  vous vers
cette heure-l, en rentrant de l'Opra, et je regrettais de ne vous
avoir pas eue prs de moi pour goter ensemble le charme de la musique
de Reyer que je venais d'entendre.

Je me rjouis de rveillonner demain chez madame de Nimerck. Votre mre
m'a convi  cette fte par un mot charmant. Je me rjouis aussi de
faire la connaissance de ce frre Grald dont tite-Lne me rend jaloux
dans l'enthousiasme enfantin qu'elle a de son oncle le marin.

Je suis  vos pieds.

Yours very sincerely.




XI

_Denise  Philippe._


28 dcembre.

Vous allez tre encore grond... Hlne a reu une poupe grande comme
elle et qui l'a fait bondir de joie. Elle l'aimait dj avant d'avoir
trouv la carte du donateur; quand elle a su que c'tait vous, sa joie
est devenue du dlire. Que n'tiez-vous l! c'est si bon  voir, le
bonheur des enfants!

Mais ce dlire de ma fillette a un peu dtruit les convictions que je
vous ai exposes dans ma dernire lettre; il y aurait donc des tres que
plus particulirement choisit l'archet vainqueur? Pourquoi la joie de
tite-Lne s'est-elle augmente  la pense que la poupe venait de vous?
Cette slection m'apparat comme une faiblesse. Il faudrait dresser son
coeur  ne ressentir que des joies impersonnelles et c'est alors
seulement que l'archet serait vraiment vainqueur.

La poupe s'appellera Philippine; j'ai promis un splendide baptme,
Suzanne a rclam d'tre la marraine. Les radieux vingt ans de ma nice
ne s'effraient pas de faire ainsi de temps en temps joujou. Je crois
bien que l'ide du compre qu'on lui destine est pour quelque chose dans
ce consentement. N'allez pas surtout refuser de faire dnette de drages
avec nous. Ce n'est pas charger votre avenir de responsabilits graves
que de promettre de veiller sur l'me en son d'une poupe.

Mais pourquoi m'avoir donn un soufflet? Certes, si je m'attendais 
recevoir un soufflet de quelqu'un ce n'tait pas de vous. Voil une
libert grande! le comble, c'est que ce soufflet me ravit; je le trouve
charmant, exquis, le plus adorable, le plus sduisant des soufflets--ce
qui vous range, madame, au nombre des femmes qui aiment  tre
battues,--dirait un non initi.

--Parfaitement, monsieur, encore que je choisisse la main qui me frappe.

Et voil, mon ami, comme un scandale peut natre d'un quiproquo, car il
y a soufflet et soufflet, pas vrai?

Ce vase prcieux, amusant dans sa forme, ce saxe aux fleurs peintes, aux
tulipes harmonieuses et brillantes, dbordant de fleurs vraies embaumes
et flexibles, est tout  fait lgant et joli; je l'aime et vous
remercie de me l'avoir donn.

Quel dommage que votre carte m'ait appris en mme temps que vous partez
pour Luzy; vous ne verrez pas nos joies toutes chaudes; elles sont
meilleures ainsi pourtant,  la faon des petits pts.




XII

_Philippe  Denise._


29 dcembre.

La nouvelle nouvelle, ma chre amie, est que je ne vais pas  la
campagne. Je suis forc de rester  Paris; j'ai eu avec mon frre une
explication assez sche; nous nous sommes quitts sur des mots
aigre-doux. Dans ces conditions je le laisse partir seul. Passer huit
jours en tte  tte avec quelqu'un qui boude me rendrait fou. Donc, je
suis tout prt  venir voir votre joie, bien heureux que ce soufflet,
banal tmoignage de ma grande affection, vous en ait donn.




XIII

_Denise  Philippe._


29 dcembre, cinq heures.

Qu'est-il donc arriv? je comptais sur ce repos physique pour
rconforter certains coins douloureux de votre pense. Cela me cause un
vrai chagrin de vous savoir triste et malheureux.

Vous tes,  tout prendre, une pauvre me en peine qui m'intressez.
Pouvez-vous me confier ce nouveau souci? Alors, venez ce soir passer une
heure avec moi. Je tcherai de vous remonter un peu; vous savez, j'y
russis parfois.

Je vous sens tellement las, las de tout, que je voudrais trouver des
mots forts, quelque chose de sain qui vous fasse vraiment du bien.

Et puis je compte sur vous pour djeuner le premier janvier. Ce jour-l,
la table est mise ici pour tous les sans-famille, les isols, les
abandonns. C'est de fondation. Il y a des annes o nous sommes quatre;
d'autres, quinze. On choue chez moi, on toaste ensemble et cela
resserre les liens affectueux et donne  tous l'illusion de la famille.

Le matin, vous faites vos visites officielles, vous cornez vos cartes; 
midi et demi, vous arrivez et nous nous mettons  table. Mre prside
avec moi; on passe ensemble le reste de la journe; on reoit _mes_
visites et le soir maman nous emmne tous dner chez elle.

Ma vie n'est pas encore bien longue et elle compte dj, hlas! des
disparus parmi ces convives du jour de l'an. Je me souviens d'un de ces
djeuners o taient prsents entre autres, Jean Baudry, Guy de
Maupassant, Renan.--Maupassant avait fait apporter pour Hlne, par son
fidle Franois, toute une valise, une grande valise pleine de jouets,
de ces joujoux de treize  quarante-cinq sous des petites boutiques
ambulantes des boulevards.

Aprs le djeuner on vida la valise sur le tapis o, jolie dans sa robe
dcollete qui laissait voir sa peau rose encore pleine de lait, sa
chair frache et ronde de baby de deux ans, tite-Lne, assise par terre,
trnait. Et c'taient des tonnements, des cris de joie, aussi bien des
grands que de la petite, sur les mille combinaisons de mouvements de
tous ces jouets; ils roulaient, marchaient, sifflaient, couraient. Une
vie lilliputienne grouillait autour de ma fille qui, gante, se donnait
de temps en temps le plaisir d'craser un objet de ce petit monde mis en
mouvement par des ficelles.

Que croyez-vous que faisaient devant ce spectacle mes hommes illustres?
qu'ils philosophaient? point: tous vautrs sur le tapis, ils attrapaient
au passage et se renvoyaient l'un  l'autre petits bonhommes, toupies,
porteuses de pain, moulins  vent, vlocipdes, tournant, courant,
voletant, tourbillonnant. Et c'taient des cris: La ficelle? o est
_ma_ ficelle? Bon! Baudry me l'a chipe et l'accapare!--Mais non, c'est
Maupassant qui la mange!--Oh! Regardez a, mes enfants, c'est trouv!
Et des enthousiasmes, et des joies, et des baisers  Hlne qui,
s'avisant dans cette foule de jouets d'en dtester un, un moulin qui
marchait en mme temps qu'il tournait les ailes--pourquoi? Quel mystre
que les cerveaux des petits!--crachait vaillamment dessus toutes les
fois qu'il passait  porte de sa bouche.

Et pendant ce temps-l des gens venaient, trs graves, me faire des
visites. A chaque coup de timbre on fermait prcipitamment la porte qui
spare le grand salon du petit; je recommandais  tous d'tre sages, de
ne pas faire de bruit, et, bien srieuse, j'allais recevoir le visiteur
dans le petit salon. Quand mes joueurs ne se mettaient pas tout  coup
 hurler de joie, a allait bien. Autrement, j'expliquais... vaguement.
Mais, si le nouveau venu tait un ami des grands hommes, on
l'introduisait et peu aprs c'tait un ventre de plus par terre. Et
tite-Lne, autant amuse des gambades de ses grands amis que des courses
de ses pantins, montrait ses quenottes, se laissait bcoter, enlever
triomphalement dans les airs.

Les sacs de bonbons taient mis au pillage; une fois gots, ceux que
les grands n'aimaient pas s'empilaient dans une coupe o dj les
morceaux gisaient en attendant d'tre jets. La coupe amre des
Refuss, disait gaiement Baudry. Voil, mon ami, des joies simples
comme il vous en faut. Je puis compter sur vous, pas vrai?

Une ide: voudrez-vous partir le lendemain pour Nimerck avec mon frre
Grald? Il va y rester huit jours pour faire commencer les travaux de
restauration d'une aile du vieux chteau. Ce dplacement vous changerait
d'air et vous ferait du bien.




XIV

_Philippe  Denise._


30 dcembre.

Vous tes bonne, madame, grande et bonne et je vous aime. J'accepte de
faire partie du djeuner des Abandonns. Je n'en serai pas un illustre,
mais un profondment reconnaissant et dvotement admirateur de la fe
indulgente et douce que vous tes aux pauvres humains.




XV

_Denise  Philippe._


16 janvier.

Vous m'intressez infiniment, j'aime mieux vous le dire tout de suite
afin que mes actes se classent vis--vis de vous pour ce qu'ils sont:
une recherche toute spirituelle. Je viens d'aller rvrender ma
belle-mre. Ma nice y faisait les honneurs du th; il y avait l
quelques jeunes femmes, entre autres Germaine Dalvillers. Vous ne
m'aviez pas dit que sa mre vous avait connu enfant? On a parl de
vous. Ah! ah! vous voudriez savoir, curieux? Germaine racontait que
vous tiez un petit mlancolique et caressant; la grce, le charme
presque fminin du baby gagnait le coeur des mres.

Tandis que la conversation sautait de vous aux deux teams en prsence au
dernier bye du Polo, je songeais: toute cette grce, cette mlancolie,
ont tourn en sduction. Mais n'y a-t-il pas perdu ses nergies? Vous
tiez l'enfant ami du plaisir, des gteaux, des lgances, des
nonchalances, de la caresse qui effleure. N'tes-vous pas demeur trop
cet enfant-l?

Je suis tout tonne de vous dcouvrir ce que vous tes. La force de
votre esprit m'avait fait supposer en vous un autre homme. Votre
intelligence subtile, profonde, mle et froide, un peu ddaigneuse
aussi, donne le change sur votre coeur hsitant et votre volont
faible. Quand vous tes auprs de moi, je reste sous l'enchantement de
votre parole tout imprgne de philosophie caressante; vos paradoxes les
plus dcevants me semblent choses naturelles; je me dcouvre tonne de
n'y avoir pas plus tt song. Vous parti, la fantasmagorie de votre
loquence tombe. Je retrouve mon jugement sain, ma _raisonnabilit_,
comme vous dites plaisamment. Peut-tre exagrez-vous l'importance de
nos gestes moraux? A force de s'analyser ainsi, toute verve, tout lan,
ne quittent-ils pas nos mes? elles n'ont plus de sensations imprvues,
les seules vibrantes, elles finissent par poser devant nous-mmes;
n'est-ce pas alors que l'esprit s'gare?

Quittez-vous, renoncez  vous et vous jouirez d'une grande paix
intrieure--est-il dit dans l'_Imitation_,--alors s'vanouiront toutes
les penses vaines, les pnibles inquitudes, les soins superflus.

Ne voil-t-il pas un beau texte pour vous distraire? Vous devriez
m'aimer  la folie, de vous envoyer des points d'interrogation sur de
tels aperus philosophiques!




XVI

_Philippe  Denise._


17 janvier.

Vous semez nos rapports d'exquisit, madame; j'ai pos mes lvres avides
d'un peu de vous, n'en ft-ce que l'apparence, sur chacun de vos points
d'interrogation. Mais comme vous devenez svre! pourquoi me demander le
pourquoi d'un ternel malaise de mon cerveau? Puis-je dire  ma
sensibilit: cesse de demeurer en moi;  mon imagination: cesse de
vivre. Et puis quelle ressource voulez-vous que je tire de mon corps
misrable? Arriv au dtachement du seul moi qui m'intresse,
faudra-t-il donc me livrer  un labeur constant, matriel, qui me
transformera,  votre ide, en bon lutteur contre la vie? Dites, quel
sera le beau rsultat? Ma manire de vivre c'est d'tre sans volont,
hors pour cette recherche de cueillir de ci, de l, quelques impressions
rares; c'est le seul accent demand par moi  la vie monotone et lourde;
ma nonchalance, c'est le talisman qui me fait pntrer plus avant dans
la joie, la douleur: je change en oeuvres vives les recherches, les
dcouvertes faites sur l'me des autres, surtout sur la mienne. N'est-ce
pas une belle puissance? Allez, bien que courtes, mes joies sont
suprieures. Je dlaisse le fruit pour me nourrir de la sve, vraie
puissance cratrice.

Pourquoi cet ternel reproche de n'tre pas occup comme tous de ma
place  conqurir dans le monde? Me voyez-vous avocat, magistrat,
mdecin? J'aurais daign avoir une seule chose: du gnie. Puisque je
n'en ai pas, il faut bien me consoler avec mes rves. Je suis lger,
sceptique, entranable, irrsolu, capable de tout et de rien, goste et
gnreux, me donnant et me reprenant sans cesse, combattu par des
instincts contraires,--comme dit l'autre,--tirant profit des
circonstances sans prendre la peine de les faire natre. Soit. Encore
un coup qu'y puis-je faire? Les lments que s'assimile le cerveau
humain ont cela de merveilleux qu'ils produisent des rsultats trs
diffrents en changeant d'individus. Les uns sont spculatifs, les
autres, rveurs; les calmes ont la richesse du sang, les nerveux, la
puissance des sensations. D'un mme principe clate la prodigieuse
varit des tres. La mme ducation a fait de mon frre un soldat, de
moi, un rveur. Il est tout action, je suis tout pense. Notre cerveau
laborant la mme substance en a fait une nutrition diffrente. Qu'y
puis-je? Je ne me vante pas plus d'avoir quelques dispositions 
rechercher le secret des causes finales, que lui ne doit se rjouir
d'tre un gaillard  l'organisme parfait, trs et uniquement proccup
de gagner promptement ses galons  sa sortie de Saint-Cyr.

Nous touchons l, madame, l'obscure mystre de l'atome de valeur
diffrente que, chacun, nous sommes.

Est-ce que je vous demande pourquoi vous tes si brune, si svelte, si
ple? Savez-vous le pourquoi de vos nergies? Celui de votre beaut
physique? Celui mille fois rare et prcieux de votre beaut morale? Ah!
madame Tanagrette, vous tes vous, et c'est assez pour moi.

Vous m'avez dit l'autre soir: Je voudrais vous trouver une carrire
pouvant fournir quelque distraction  votre esprit, une pture
rconfortante  votre me souffrante. Folie! ma carrire c'est de n'en
pas avoir. Je ne vous demande qu'une chose: ne vous dsintressez pas de
moi. Ne vous effarouchez pas de cette grande ambition, ne prenez pas cet
air hautain que j'adore, coutez-moi: Connaissez-vous rien de plus
puissant, pour exprimer l'union infinie, que la parole du Dante: _ces
deux qui vont ensemble_.--Quelle dpendance noble on prvoit de l'un et
de l'autre. Cette courte phrase veille  la pense les affinits
mystrieuses unissant troitement les mes sans les confondre jamais:
Ces deux qui vont ensemble... Voulez-vous que nous soyons ceux-l?

Et puis, madame, n'allez-pas l-dessus faire l'effarouche et me
gronder; tout cela est de votre faute... Pourquoi votre amiti
m'est-elle devenue si douce? Les heures passes auprs de vous, si
courtes? Le souvenir de tout ce qui est vous, si cher? A force de
chercher, je l'ai dcouvert: votre coeur dirige vos actes, guide vos
penses; il fconde votre esprit, il attire, il enveloppe, il garde 
jamais. Toutes vos actions s'chappent de ce coeur, s'imprgnent de
lui. Voil. Mes aperus philosophiques ne valent-ils pas les vtres?




XVII

_Denise  Philippe._


18 janvier.

_Voil!_... C'est bientt dit, monsieur; aprs tous ces beaux discours,
croyez-vous qu'il va m'tre facile de rester modeste? Prenez garde,
vous m'admirez trop; votre amiti me semble fonde sur l'illusion, c'est
une fragile assise. Quels mcomptes vous vous prparez! Vous m'allez
dcouvrir un beau jour... quelle chute! j'en ai la chair de poule,
monsieur mon ami.

Ma nourrice, reste servante auprs de moi devenue grande, me disait,
lorsque je me jetais  son cou trop ardemment: Aimez-moi moins  la
fois, Nisette, vous m'aimerez plus longtemps.

Les amitis durables ne naissent pas d'un caprice, songez  cela; voil
seulement quatre mois que vous m'avez dcouverte; pourtant, il y a deux
ou trois ans que nous nous rencontrons dans le monde. Quel engouement
subit vous a pouss vers moi? Vous me saluiez indiffrent. Il a fallu un
soir de morne ennui pour que vous daigniez venir vous asseoir auprs de
moi. Notre rencontre a t une chose charmante, mais n'exagrons rien,
cher nouvel ami, et mettons, je vous prie, les choses au point.

Je veux bien tre ces deux qui vont ensemble s'ils ne vont pas trop
loin.

Voulez-vous que je vous dise? la varit dans l'quilibre, voil
peut-tre ce qui vous attire vers moi; mais j'ai un peu peur que ces
vitalits, ces langueurs, ces puissances de rplique qui vous charment,
ne me viennent de vous, suscites en moi par le souffle crateur,
intellectuel et fort, qui demeure en tout homme mme insciemment.

Si je raisonne juste, quel petit nant je serais!




XVIII

_Philippe  Denise_.


19 janvier.

Vous vous trompez, madame mon amie, c'est vous qui possdez le _souffle
crateur_; vous tes, de plus, la sduction faite femme.

J'ai mis un long temps  vous dcouvrir? C'est mal  vous de me le
reprocher. Vous portiez par le monde une certaine hauteur un peu
arrogante bien faite pour loigner un sensitif de mon espce. Je vous
admirais sans oser approcher. Lorsque de temps en temps je m'oublie 
savourer mes souvenirs, si loin que je les remonte, je vous retrouve en
ma pense: fine, jolie, flexible, dlicate et si ple... Je vous
saluais et je passais, n'ayant pas l'orgueil de croire possible un
intrt de vous venant jusqu' moi.

Cette soire ennuyeuse, je la bnis. Voil, madame, comme les preuves
communes crent inopinment, entre les mes, les plus forts liens!




XIX

_Denise  Philippe._


20 janvier.

Moquez-vous, ironique! Ma nice a bien raison de vous tiqueter le plus
dcevant d'entre tous ses flirts. Savez-vous qu'elle est un peu jalouse
de vos frquentes visites avenue Montaigne? Elle est venue me voir tout
 l'heure esprant vous rencontrer; j'ai souri; la chatte aiguise,
sans trop oser pourtant, sur la petite tante, ses fines griffes roses.
Elle allait au cercle, patiner avec son pre; elle aurait voulu vous
trouver l et vous emmener.

Quel cocasse amalgame elle faisait de son inquisition sur vous, d'une
rage contre un pli malencontreux de sa jupe, d'un triomphe de son
chapeau, tout cela ml de termes techniques emprunts  la solennit de
ses dbuts sur la glace, _au cercle_; ce mot prend, dans sa bouche,
toute l'importance la plus select!

D'ailleurs, cette lettre n'est pas pour vous dire cela, mais ceci: Mre
me charge de vous inviter  dner chez elle samedi. Viendrez-vous? Et
serez-vous ce soir chez ma belle-soeur? Madame d'Aulnet et Suzon
comptent sur vous... moi aussi.




XX

_Philippe  Denise._


21 janvier.

J'ai eu beau vous dire, hier, que j'acceptais avec enthousiasme
l'invitation de votre chre mre, il me faut encore vous l'crire pour
avoir le prtexte de vous conter la joie ressentie de cette rencontre
imprvue, au Bois, aujourd'hui.

Vous veniez vers moi, lgre, marchant vite, de ce pas rythm que
j'adore, blottie dans vos fourrures; vous ne me voyiez pas. Votre robe
flottante s'est tout  coup colle sur votre corps gracile, par un
caprice du vent. J'en ai t mu artistement, ma chre statuette, et
plus troubl que par la nudit absolue.

Voil l'homme fort que je suis: quelques courbes ont sur mon imagination
bien de la puissance et y sment bien du dsarroi. Rien n'est vulgaire
qui me vient de vous. Vous tes le rveil de mes nergies; vous peuplez
ma vie de sensations. Et quelle jolie mine veille vous avez eue en me
reconnaissant! Votre manire d'tre timide et rsolue m'enchante.

Non, non, tous les plaisirs ne sont pas au-dessous de ce que
l'imagination nous les fait; les miens sont vifs et pntrants quand, de
temps en temps, je m'oublie  savourer mes souvenirs. Et il ne faut ni
me gronder, ni m'en vouloir quand, de loin en loin, je m'enhardis  vous
envoyer ainsi la joyeuse envole des penses...




XXI

_Denise  Philippe._


22 janvier.

D'amour... c'est bien a, pas vrai? Oh! le poltron qui n'ose finir sa
citation! Oh! le laid monsieur mon ami, que je surprends en flagrant
dlit de marivaudage! car vous marivaudez. Marivaux marivaudant sans le
savoir, a l son excuse; mais vous, le sachant, n'en avez aucune; c'est
une infriorit notoire. Ramagez d'autre sorte si vous voulez continuer
de plaire  votre amie.

Ma belle-mre m'offre sa loge  l'Opra pour vendredi. Voulez-vous y
venir? On y joue _Sigurd_. Germaine Dalvillers entre; elle accepte deux
places pour elle et son mari. Serez-vous mon Mentor? Je vous quitte,
elle bavarde, lit par-dessus mon paule, je ne sais plus ce que je vous
dis!




XXII

_Philippe  Denise._


23 janvier.

Impossible,  mon trs grand regret, madame mon amie. Une mission tombe
sur ma nonchalance; plaignez-moi. Je dois aller  Bruxelles pour une
confrence sur des choses fort techniques. Je vous prie en grce de ne
pas me faire vous les expliquer.

Soyez bonne, crivez-moi. Je m'engage  commencer.




XXIII

_Philippe  Denise._


25 janvier.

Dplorable, madame, ma premire impression de voyage! Je n'avais pas eu
le temps de dner, en vous quittant, avant de prendre le train. A
Compigne, premire station, je veux voir si je trouve au moins des
cigares. Je commence par lutter un bout de temps contre la portire du
wagon qui ne veut pas s'ouvrir. Enfin je saute sur le quai; mais  peine
avais-je fait dix pas, voil mon train qui se remet en marche. Je me
prcipite; une casquette galonne me saisit par le bras--poliment, je
dois le reconnatre--et me dit: Monsieur, vous allez vous faire casser
une jambe. Je lui rponds: Mon bon monsieur, laissez-moi remonter, je
vous en supplie... La casquette resserre son treinte et le train fiche
le camp de plus en plus, si j'ose m'exprimer ainsi.--Mais, monsieur,
c'est pouvantable ce qui m'arrive... Ma valise! Ma canne! mon sac de
voyage! Ma couverture!--La casquette, bienveillante, me conduit au
bureau du tlgraphe, et j'envoie une dpche au chef de gare de
Tergnier, (Tergnier est, parat-il, la prochaine station), pour qu'il
repince mes accessoires; je les reprendrai en passant.

Conclusion: j'ai deux heures  tuer  Compigne; je repartirai par le
train de neuf heures quarante-sept et j'arriverai tranquillement 
Bruxelles vers quatre heures du matin.

J'ai commenc par dner plutt mal que bien  l'htel de Flandres. Puis,
j'ai pass une demi-heure dans un caf-concert  soldats, bond
d'artilleurs, o il y a des chanteurs extraordinaires, et qui s'appelle
le caf _Jeanne d'Arc_. Enfin j'ai pntr dans l'intrieur de la ville
et c'est du caf de la Cloche, le plus chic de Compigne, que je vous
cris ce billet rsign. La remarque la plus profonde que j'aie faite
jusqu'ici, c'est que cette ville est fertile en artilleurs. J'prouve le
besoin de me rendre cette justice que j'ai pris mon aventure avec une
srnit, un dtachement, une patience, une douceur, minemment
philosophiques. Si je ne retrouve pas ma valise (tout arrive), je
raconterai mon malheur aux bons Belges, et je ferai une confrence en
veston, voil tout. Mon voyage s'annonce bien, comme vous voyez. Mais ce
dbut me donne droit  des compensations, et je les attends avec
confiance.

Adieu, chre madame mon amie. Je ne veux pas, cette fois, manquer mon
train, et je n'ai que le temps de vous baiser les mains.

    PHILIPPE.

Observations: Compigne est travers par un cours d'eau. Il y a un pont.
Il y a aussi quelques becs de gaz dans les rues. La grande majorit des
habitants est dans l'artillerie. La bire y est mdiocre. J'ai entendu
dire qu'il y avait un chteau. Il n'y a ni buffet ni cigares  la gare.
On s'instruit en voyageant.




XXIV

_Philippe  Denise._


26 janvier.

_Grand-Htel, boulevard Anspach._

Suite de mes impressions de voyage. Donc, j'ai repris, madame Nisette,
le train de neuf heures quarante-sept  Compigne. Mais on m'avait
tromp en me disant que j'arriverais  Bruxelles  quatre heures du
matin. J'ai d attendre encore deux heures  Tergnier, _port de mer_ de
quatre mille mes.

Buffet modeste, o j'ai jet les bases d'une amiti solide avec un
employ galonn du chemin de fer, en lui offrant un punch. Je suis all
passer une heure  un bal populaire proche de la gare. Entre: vingt
centimes. Le spectacle de la joie des simples m'a pour un instant
consol de la vie. Vu une belle fille au bras d'un artilleur.

Arriv enfin  Bruxelles  cinq heures et demie. Descendu au
Grand-Htel. Lev  midi; djeun, err dans les rues. Je craignais
d'tre trop pilot et un peu envahi; mais pas du tout: je n'ai vu, au
cercle o je dois faire une confrence, que le grant. Je suis donc
libre jusqu' ce soir.

Parcouru la rue de la Loi et la rue Royale. Le silence infini de ces
rues rectilignes m'effraie, comme dit Pascal. Pas un caf, pas une
brasserie dans la ville haute qui est noble, propre, blanche, lgante
et un peu froide. En bas, le boulevard Anspach qui ressemble aux
boulevards de Lyon. Le grant du cercle m'a recommand le palais de
justice; mais c'est trop loin, je le verrai une autre fois. Cueilli ces
fragments de romances  l'talage d'un marchand de journaux.

_La Nacelle_ (air de Branger  l'Acadmie).

    Ne pleure plus, ma Marie, et remarque
    Le bleu du ciel et le vent indulgent...

_La Misre des Flandres_ (air de Branger  l'Acadmie).

    J'ai vu l-bas, prs d'une croix de pierre
    Un pauvre veuf implorer l'ternel...

Je voudrais bien tre avenue Montaigne... Je vous baise les mains, amie
incomparable.




XXV

_Philippe  Denise._


Marchienne, 30 janvier.

Je trouve, madame mon amie, vos deux billets exquis en arrivant chez
madame de X..., grand rconfort et attendrissement. C'est le premier
moment agrable de mon voyage. J'ai fait hier soir ma confrence devant
un public quelque peu empaill. Pourtant, tout a plutt bien march,
sauf un peu de bafouillage  et l, et je les ai drids par instants.
En somme, quelque chose d'intermdiaire entre le succs d'estime et le
succs proprement dit. Et puis, comme vous le dites avec loquence,
_omnia nihil_.

Couch  dix heures. Nuit rparatrice. Pris train  une heure. Travers
pays tout noir de charbon. Lugubre. Arriv  trois heures chez madame de
X..., charmante. Caus de Paris pendant une heure. Mont dans une
chambre o je n'ai juste que le temps de vous rappeler que je suis
toujours  vos pieds. Sais-tu, madame, savez-vous?




XXVI

_Philippe  Denise._


Anvers, 3 fvrier.

Madame,

Je n'ai pas eu le temps de vous crire hier, et aujourd'hui je n'ai
qu'un moment. Mardi,  Marchienne, grand succs. Hier, djeun 
Bruxelles avec les de X... Mang hutres exquises et choses bizarres
excellentes. Puis, parti pour Anvers. L, trs grand succs. Braves
gens. Promenade nocturne fantastique  travers les rues jusqu' deux
heures du matin.

Des cafs-concerts d'une dcoration folle: style indien, babylonien,
assyrien, byzantin, extra-oriental, quelque chose d'clatant et de
barbare, fait pour donner une vision d'Eldorado et d'Alhambra aux
matelots qui dbarquent aprs six mois de mer, et des chanteurs de tous
les pays et de toutes les langues. C'est d'un cosmopolisme bien amusant.

Adieu, madame mon amie, je serai demain  Paris.




XXVII

_Denise  Philippe._


10 avril.

J'ai pens  vous, hier, et vous ai regrett; c'tait mon dernier five
o'clock. Dans le salon, par hasard, quatre littrateurs de la jeune
gnration, dont deux gnials dj. Ils se connaissent, un dner
s'improvise, ce qui est toujours une manire favorable de runir les
gens. On a caus, caus, caus; discut, discut, discut; philosoph,
blagu, psychologu. Puis a a fini par une lutte  mains plates, entre
l'un d'eux et la jeune femme d'un autre, suprmement intelligente, fine,
distingue. Au fort du combat, comme elle perdait ses forces, son mari
s'crie: Mais ruse donc, salaude! Nous en avons ri pendant vingt
minutes, tous, et si follement, de ce vieux gros mot dans cette bouche
de raffin loquent, que nous ne nous sommes arrts de rire que pour
reprendre des forces et repartir plus fort.

Nous avions dn dans la serre, parmi les fleurs, un dsir ralis pour
satisfaire le caprice de l'un des convives. La pluie tombait dru sur le
plafond de verre. C'tait un joli bruit grsillant.

Et ce service au milieu de tout cela... mon vieux domestique ahuri (il a
t dress par ma tante, l'habitude des cours). L'un accaparant les
hutres, l'autre le poulet en gele, un troisime le rti, un autre les
crevisses. Le dessert sur la table, pas plus respect: raisins,
amandes, sucreries, en branle ds aprs le potage. Non, non, il fallait
nous voir! Le caf pris, au salon, les plus hautes penses tripotailles
par tous, pafs de joie, ivres d'loquence et d'ides remues; puis de la
savante musique qui calme; puis je chante avec toute mon me--vous
n'avez pas encore entendu cette voix-l--et toute mon motion artistique
surexcite, en communion avec la leur. Et aprs tout cela, je ne sais
quoi d'alangui, de trs suave, de recueilli qui faisait qu'on ne pouvait
plus se quitter; enfin, exquis!

Je vous aurais voulu l, correct. Mais c'est gal
si--vous--l--auriez--pas--donn--dner--pour--des prunes--je crois!

Adieu, moqueur par excellence. Un bon shake hands trs friendly, et
surtout tchez d'avoir en me lisant,  dfaut d'indulgence, _the most
understanding soul_...




XXVIII

_Philippe  Denise._


11 avril.

C'est ma chance, cela! et si vous croyez que a me console de penser que
j'aurais pu tre l... Je n'ai mme pas la ressource de vous dire: Ne
pouviez-vous m'appeler par tlphone? Vous l'auriez fait, je n'tais pas
chez moi; j'ai dn au Cercle, puis, t  une rception chez le prince
X... Rien que des Altesses--sauf moi--rgnant dans les salons de leurs
nobles sujets.

Ma chre amie, je ne veux plus rencontrer un prince, plus un seul, parce
que je n'aime pas rester debout des soires entires, et ces rustres-l
ne s'asseyant jamais, laissent non seulement les hommes mais toutes les
femmes perches sur leurs pattes de dinde, de neuf heures  minuit, par
respect de l'Altesse royale.

Et quelles comdies admirables se jouent l! J'aurais un plaisir
infini--vous entendez, infini-- les raconter si je n'avais des amis, de
charmants amis, parmi les fidles de ces grotesques. Mais le prince de
X..., la princesse de N..., la duchesse M..., le duc de B... lui-mme,
sont si gentils  mon gard, que vraiment ce serait mal: je ne peux pas;
mais a me tente, a me dmange, a me ronge...

En tout cas, cela m'a servi  formuler ce principe qui est plus vrai,
soyez-en convaincue, que l'existence de Dieu:

--Tout homme qui veut garder l'intgrit de sa pense, l'indpendance de
son jugement, voir la vie, l'humanit et le monde en observateur libre,
au-dessus de tout prjug, de toute croyance prconue et de toute
religion, doit s'carter absolument de ce qu'on appelle les relations
mondaines, car la btise universelle est si contagieuse qu'il ne pourra
frquenter ses semblables, les voir, les couter, sans tre malgr lui
entam par leurs convictions, leurs ides et leur morale d'imbciles.

Enseignez cela  Hlne si vous voulez en faire une vraie femme, et
laissez-moi vous baiser les mains.




XXIX

_Denise  Philippe._


13 avril.

Saperlipopette, quelle boutade, quelle nergie, quelle verve! Faut-il
que vous vous soyez assez ennuy devant vos Altesses srnissimes! Je
crois aisment qu'il s'est remu moins d'ides chez le prince X... hier
soir, qu'en mon humble _home_. Mais soyez sr, ami, que vos grands
seigneurs ne dtiennent pas  eux seuls le record de l'ennui. Ah! qu'ils
vous paratraient sublimes si vous les frquentiez en sortant de chez
des bourgeois... J'en possde de stupfiants dans la famille de mon
mari. Pour ceux qui ont un coeur et qui pensent, le bourgeoisisme,
voil le seul, le vritable ennemi.

Les grands seigneurs, s'ils n'ont pas le fond, ont au moins la forme;
c'est dj cela, et qui manque totalement aux autres. Le bourgeoisisme?
C'est les petits sentiments doubls d'ides troites. Vivre avec de
hautes penses, de nobles proccupations d'tude, d'art; avoir de grands
sentiments, de grandes gnrosits, cela arrive de temps en temps aux
nobles, aux princes, aux rois; mais les bourgeois, rien, rien, rien,
vous dis-je. Ils sont creux, ils sont btes, ils sont russ, ils sont
lches, ils sont gostes, ils sont voleurs. Ils savent entourer d'une
telle hypocrisie leurs vilaines actions qu'ils deviennent impeccables
devant la loi et restent pourtant, d'instinct, repoussants. Par
bourgeois, j'entends ceux-l  qui peut s'appliquer cette dfinition:
le bourgeoisisme n'est pas un tat social, mais un tat de l'me; il est
des bourgeois jusque parmi les artistes.

Ah! les classes dirigeantes! les gros exploiteurs de tous et de tout...
du gnie aussi bien que du travail... Rien que de penser  eux, je me
sens devenir socialiste. Et leur dlicatesse? leurs femmes jettent la
pierre  la pauvre amoureuse qui succombe dans les bras de l'amant. Mais
les perles qui tombent de leurs lvres, qui les recueillera? J'ai connu
une veuve remarie; un jour on parlait devant elle et son second mari
des nuits plus ou moins douces au souvenir; elle s'cria: Eh bien, moi,
mes deux plus belles nuits sont mes deux nuits de noce!

--Oh, Marie! rpondit le second mari, tu m'avais pourtant dit...

Et je vous passe l'explication avec Lon, successeur de Paul, et
l'coeurement o nous tions, mre, moi et une autre jeune femme qui
avait mis imprudemment ce sujet dlicat entre ces bouches profanes.

Pour le coup j'ai formul cet axiome: le remariage est un adultre
posthume.

Quand j'ai pass une heure, par force, en compagnie de ces gens de la
grosse espce, je rentre chez moi en hte, je prends un bain, et je
voudrais arracher de mon cerveau toutes les penses qui l'ont travers;
elles me semblent souilles. Comme Hamlet j'ai envie de m'crier: _to
sleep... to dream!_




XXX

_Philippe  Denise._


14 avril.

Peut-tre avez-vous raison; au moins mes princes sont princes. Que
j'aime donc vos lettres! Je me rjouis de dner ce soir avec vous.
J'espre que l'instinctive madame Ravelles aura l'esprit de me mettre
auprs de vous. Je vous prviens obligeamment que si elle ne le fait
pas, je serai d'une humeur de dogue.

Et puis, n'allez pas prendre des airs effarouchs, n'est-ce pas, parce
que j'aime votre me qui est bien la plus jolie et la plus droite que je
connaisse?




XXXI

_Denise  Philippe._


14 avril.

Voyez-vous cela?... Comme je suis trs bonne, voici ma rponse  votre
petit bleu pour le cas o je serais spare de vous  ce dner; mot:
fiche de consolation--et aussi pour que vous ne fassiez pas une mine si
triste que, du coup, pour en combattre le dplorable effet, je doive
devenir d'aspect trs gai. O diplomatie!... Et tout a pour rien:
Rodrigue, qui l'et cru?

Je crois simplement, monsieur mon ami, que mon me est douce,
clairvoyante et ferme, tendre un peu, surtout prise d'un certain idal
de fiert et de respect de soi. Il ne faut pas m'en savoir trop de gr.
Maupassant disait un peu paradoxalement: Le gnie, c'est un bon
estomac. Moi je dis: L'organisation d'un tre, c'est son caractre, et
le caractre c'est la fatalit. L'ducation nous donne un peu
d'hypocrisie, c'est tout.

Et prouvez-moi le contraire? Notre organisme est un enchevtrement
inextricable de mlanges de races, et c'est l'hrdit cruelle qui nous
fait ce que nous sommes. Voil pourquoi la fille de mon papa, que je
suis, n'est pas muette, au contraire de l'amoureuse de Molire. J'ai eu
une arrire grand'mre trs vive et trs bavarde; il en rsulte que de
langue en langue, comme de fil en aiguille, j'aime non parler, mais
crire.

Monsieur, j'ai bien l'honneur de vous dire bonsoir par la prsente. Ah!
cher nonchalant, vous devez avoir eu une marmotte, vous, parmi vos
aeux.




XXXII

_Philippe  Denise._


16 avril.

Hlne vous a-t-elle dit que je l'ai rencontre aux Champs-lyses et
que, sous l'oeil vigilant de miss May trs correcte, nous avons entam
un petit flirt? Elle tait divinement jolie, votre fille, dans sa
toilette de velours bleu et cette fourrure pelucheuse gris-ple de
chinchilla. Elle m'a dit sur ses petits amis les pauvres et sur le
froid, des choses divines.

Je vous prviens, madame, qu'elle m'a invit  dner pour demain soir
avec ses amies et sa chre grand'mre de Nimerck, et que je viendrai si
vous ne me dcommandez pas, car j'ai promis de faire une reprsentation
avec le grand guignol.

Yours always.




XXXIII

_Denise  Philippe._


17 avril.

Hlne? c'est une enfant soyeuse, douce et tendre, quite et recueillie,
ple, estompe, une enfant de rve, un coin du ciel dans ma vie.

Venez. Depuis ce matin on prpare  votre intention une partie du salon.
_Votre_ thtre y est dj et les marionnettes pendent languissamment
sur un bras de fauteuil, attendant que vous leur donniez la vie. Que
d'mes de femmes sont ainsi qui s'veillent entre les mains dlicatement
caressantes de l'homme qui les aime...

Hlne m'a cont votre promenade et je dois vous dire que vous avez
aussi une petite place dans ce coeur-l. Oui, n'est-ce pas, elle est
un peu divine, ma fille? J'aime la laisser vivre dans l'engourdissement
de ses doux instincts; elle sduit, captive, parce que j'ai respect
cette fleur d'enfance qui la fait si nave dans ses huit ans, si loin
des choses pratiques de la vie. De l viennent ces finesses de penses
qui vous enchantent.

En dehors de cela, il y a en elle une source de posie. Elle est
vraiment belle, physiquement et moralement. Mon Dieu! quand je songe
qu'il me faudra un jour donner ce cher trsor  un homme qui peut-tre
ne comprendra rien  toutes les exquises et fines choses qu'elle
reprsente!... Le pire des maris n'est pas celui qui bat, trompe, boit;
c'est celui qui ne croit pas en nous, qui nous ddaigne poliment, nous
juge infrieure  lui et nous fait souffrir dans nos lans, dans toutes
les choses bonnes, fines et tendres que nous croyons devoir lui offrir.

Oh! les morts vivants! ceux qui nous mprisent parce qu'avant nous la
foule des vulgaires penses, des vulgaires femmes, ont teint pour
jamais leur me. Ceux que leurs souvenirs dus hantent, les teints de
la vie que rien ne peut ni ranimer, ni faire croire  quelque chose de
bon, de droit, de beau! Ceux-l qui ne nous demandent ou ne nous donnent
rien, je les hais.

L'atrophie du corps n'est rien, l'atrophie de l'me est tout; de mme
que la possession est peu de chose tandis que le dsir est tout.

Tenez, Vandrem dans son roman: _la Cendre_, a fait une tude parfaite,
juste et douloureuse, de cet tat d'me de l'homme qui entre dans le
mariage en cendres.

Ne dites pas que cette chose-l n'arrive pas, puisqu'elle m'est arrive.
Je vous jure, c'est le moindre des maux, qu'on nous prfre une
maritorne. Mais ce par quoi j'ai pass! Encore tais-je nergique; mais
Hlne? tendre, mlancolique, perdue dans le rve, elle mourrait s'il
lui fallait souffrir ce que j'ai souffert. Rien que d'y penser, je
dteste dj mon gendre.

Il faudra qu'un de ces soirs je vous conte le douloureux drame--si
calme, si correct--de ma vie, et que je vous prsente un peu ce premier
secrtaire d'ambassade qui est mon mari, et de qui me vinrent tous mes
dsenchantements,  l'ternelle et trs grande stupfaction de ma
belle-mre, nature froide, orgueilleuse, assez vulgaire, qui n'y a rien
compris. Pour elle, la politesse tient lieu de tout.




XXXIV

_Philippe  Denise._


18 avril.

Encore profondment troubl de notre conversation d'hier au soir, je
vous envoie, ma chre, chre amie, le tmoignage de mon respect et de ma
tendresse.




XXXV

_Denise  Philippe._


18 avril.

Comme vous tes bon, comme cette dpche m'a fait du bien!

Aprs votre dpart, je me suis demand pourquoi je vous avais tout dit;
j'ai t prise, malgr moi, d'une honte douloureuse. J'tais seule,
brise par mes souvenirs, pauvre marionnette plus vide et plus molle que
celles d'Hlne, tranant parses sur les meubles. Et voil que votre
mot tendre me montre que vous avez pressenti ce qui devait se passer en
moi, l'anantissement o m'avaient laisse ces confidences.

Oui, j'ai bien souffert; aussi vous serez toujours indulgent  l'amie
blesse, n'est-ce pas?

J'ai parfois des nervements, des rages,  cette ressouvenance de ma vie
manque, perdue. Que de tendresse, pourtant, je me sens au coeur, et
comme j'aurais su aimer, il me semble. Mais il y a des tres qui vivent
ainsi dans un perptuel inachvement; c'est fini, jamais rien ne me
tirera des limbes o je demeure et dans lesquels mon coeur rvolt ne
peut pas s'teindre.

J'avais vingt-deux ans quand j'ai dsespr de pouvoir continuer ma vie
comme le hasard et la socit me l'avaient cre; Hlne avait deux ans.
J'ai pris ma fille et me suis sauve. J'ai trente ans bientt. Pendant
ces six ans de sparation consentie de part et d'autre, me sont apparus
de jolis commencements d'aventures, mais seulement cela. J'tais en
plein arrt d'enthousiasme au moment o eux s'emballaient; de l des
ennuis. Le monde, pour cette raison, me donna quelques amants que je ne
pris pas, et il ne sentit pas mon coeur vivre dans toute la puret
ardente et fougueuse d'une tendresse toujours  vide, sans but, un peu
exalte, justement  cause de ce _sans but_.

Mettez, avec cela, que j'ai l'esprit coquet; ce qui m'entrane parfois 
donner  des indiffrents toutes sortes de petites choses
intellectuelles pimpantes, que les fats prennent pour des avances,
peut-tre? J'ai donc une rputation un peu calomnie. Je ne m'en
disculperai pas  vous. Vous savez mieux que tous autres ce qu'est ma
vie.

Mais tout cela vous expliquera pourquoi je suis si heureuse de notre
bizarre et fervente amiti, heureuse de passer ces soires intimes avec
vous, dans la joie douce et recueillie d'avoir trouv un coeur un peu
frre du mien.




XXXVI

_Philippe  Denise._


19 juin, minuit.

Mon amie, les mots me manquent pour vous exprimer la tendresse
respectueuse qui me lie chaque jour davantage  vous. Ce soir, vous me
parliez, de votre voix douce et basse, contenue, presque sans parole,
toute pleine d'motion. Vous me parliez et j'tais bien mu. Vous
m'apparaissiez une chose de rsignation, de force, de paix, une chose
qui m'est aussi prcieuse, aussi rare, aussi chre que peut vous tre
votre Hlne. Tout, de vous, d'elle, me semble une harmonie. Ne dites
pas que je suis fou, ne dites rien, afin que des mots irrparables ne
soient pas entre nous, et laissez-moi garder dans mon coeur l'ide de
vous ainsi que d'une chose sainte.




XXXVII

_Denise  Philippe._


1er juillet.

Eh quoi, mon cher clair obscur, vous m'crivez presque une lettre
d'amour pour laquelle je m'apprte  vous bien gronder, puis vous
disparaissez: ni lettre, ni visite pendant douze jours!

Durant ce sicle, vous comprenez bien, ma colre est tombe; ne parlons
donc plus de la lettre, je l'ai oublie. Seulement, comme je quitte
Paris dans quelques jours, je viens obligeamment vous le dire, afin
qu'un ami un peu bizarre que je possde dans les abords de l'avenue de
Messine ne vienne pas frapper  mon huis pour apprendre que j'en suis
bien loin... ce qui donnerait peut-tre trop d'importance  un lger
ressentiment...

Je devrais mme tre partie; mais comme j'avais eu l'intention louable
de rvrender ma vieille tante de Giraucourt avant mon dpart pour
Nimerck, elle m'a invite  dner. Je n'ai pu refuser: cela aurait fait
de la peine  ma mre qui, tant donne la grande diffrence de leur
ge, considre un peu cette soeur ane comme sa mre.

C'est cette tante-l que mon frre Grald, mes cousins et moi, avons
irrvrencieusement baptise: _l'habitude des cours_. Et ce que ce nom
lui sied bien! une merveille! Elle sait, je crois le Gotha par coeur,
et c'est  peine si elle ne libelle pas ses invitations: d'ordre de la
baronne de Giraucourt, etc., etc.

Elle a un temprament de _rallie_. Elle tait royaliste--de par les
sentiments paternels,--mais elle n'a pas su rsister  l'entranant
second empire; elle deviendrait, je crois, rpublicaine, si les
rpublicains s'avisaient d'avoir une cour et surtout beaucoup de
dcorum.

C'est un type, ma tante. Je vous la ferai connatre. Grande, encore
belle sous ses cheveux blancs, gnreuse, intelligente et fantasque,
elle dpense tous ses revenus en bonnes oeuvres. Elle dteste ma
belle-mre et l'intimide; c'est curieux et amusant  voir. Quand ses
rceptions de famille sont mailles de quelques trangers, le matre
des crmonies--lisez valet de chambre--passe discrtement entre les
groupes, au salon, avant le dner, pour remettre une carte sur laquelle
est crit: Monsieur du Rand--ma tante ne peut se rsoudre  ne pas
ennoblir tous les gens qu'elle frquente--est pri de se mettre  table
 la droite de madame da Borde et d'offrir son bras  madame de Nires.

Et M. Durand, madame Deborde, madame Danires, l'espagnolise pour un
soir, se troublent, se perdent en lisant trop attentivement leurs
petites pancartes; cela amne les confusions les plus drolatiques,
tandis que ma tante, trs digne, froisse de leurs maladresses, murmure:
Pas l'habitude des cours... et que nous faisons des efforts
surhumains, nous autres jeunes, pour ne pas mourir de fou rire.

Une ide? Si vous veniez  Nimerck avec nous? Grald nous quittera l
pour aller s'embarquer  Cherbourg.

Cela distraira un peu ma pauvre maman de son chagrin, d'avoir 
s'occuper d'un hte.

Je serais ravie de voyager ces quelques heures avec vous; mais a ne
s'arrange pas, hein? Avez-vous remarqu comme rien n'est favorable  nos
dsirs,  nos joies dans la vie? Quel dommage de passer son temps 
dire: quel dommage!

Adieu; je me fais l'effet d'un Jrmie de poche. Adieu. Vraiment, vous
ne pouvez pas partir vendredi?

Me voil subissant envers vous une loi d'attraction bien
extraordinaire... ne devrais-je pas tre un peu fche, indisciplin
ami? Adieu, adieu. Ce sentiment peut durer indfiniment entre nous--je
veux dire l'espace d'un matin, ce qui est norme.

Adieu, adieu, adieu! cette fois, c'est srieux. Adieu, monsieur mon ami,
pensez, travaillez; ne vous contentez pas de traner votre nonchalance
dans des lieux selects, et d'accrocher des coeurs de femme au bout de
vos perons; ne donnez ni votre me, ni votre esprit  la foule, cette
cohue insupportable, sans coeur, sans bont, sans distinction et sans
joie.

C'est la grce que je vous souhaite en vous disant _amen_ et en serrant
affectueusement votre main.




XXXVIII

_Philippe  Denise._


2 juillet.

Madame mon amie,

Je dis comme vous: quel dommage! J'aurais tant voulu passer ces jours
avec vous; j'en avais presque besoin, triste comme je le suis.

Vous tes bien heureuse de vous en aller; en vrit, plus je vais et
plus je prends en aversion Paris, que j'aimais tant autrefois. Les
quelques heures tranquilles et bonnes que j'ai voles  mon mauvais
destin, ces dernires annes, je les ai passes loin de Paris. Combien
sont diffrentes, plus saines, plus personnelles et plus profondes les
motions qu'on prouve loin de lui. Dites bien surtout  la mer que je
l'adore.

Je suis accabl d'ennuis de toutes sortes, matriels et moraux, grands
et moyens. Je sens monter sur ma pauvre tte un orage pouvantable. Les
bonnes gens diront: c'est votre faute. La belle et intelligente
consolation! Mon courage et ma rsignation sont  bout.

Dans ces tristes circonstances, votre compagnie, madame, vous si
vaillante et si bonne, m'et t particulirement prcieuse; mais, vous
voyez, il faut aussi que j'y renonce. Du moins, j'espre que vous
penserez un peu  votre ami et que vous trouverez le temps de lui
crire. Si vous saviez le plaisir que lui donnent vos lettres, vous lui
cririez trs souvent.

Je vous prie de prsenter mes hommages  madame votre mre et de dire
pour moi  votre frre mes souvenirs les meilleurs et les plus
affectueux. Il est en effet peu probable que je puisse aller  Nimerck,
mme vous y rejoindre le 14. Les vnements ne me semblent pas s'y
prter. Je n'ai cependant pas encore perdu toute chance, et vous pouvez
compter que, si je peux m'chapper un instant, j'irai vous baiser la
main.

A bientt donc, je l'espre. Excusez la dsolation de cette ptre, n'en
veuillez pas  la familiarit de mon affection qui vous transforme dj
en soeur de charit. Soyez convaincue surtout, madame mon amie, que je
vous aime trs tendrement; c'est ma manire de vous remercier de la
bont et de l'indulgence que vous avez pour moi.




XXXVIX

_Denise  Philippe._


3 juillet.

Vous souffrez, vous tes triste, votre lettre m'a touche. J'y sens un
esprit en dtresse, d'une de ces dtresses morales qui meurtrissent
l'me. Alors j'ai bni la sotte rage de dents qui m'a retenue  Paris et
me permet de vous rpondre plus vite.

Oui, le croiriez-vous? toute ma sagesse s'tant rfugie dans une dent
du mme nom, elle se trouve probablement si  l'troit dans ce logis de
nacre, que mon trs amricain dentiste parle de me l'enlever--pas ma
sagesse--ma dent!

Je plaisante, mais c'est du bout des lvres, je vous jure, car je suis
tout attendrie sur votre chagrin. Quel malheur que notre amiti soit si
jeune! Je vous dirais: Je sais peut-tre pourquoi vous souffrez, et
nous pourrions parler de vos ennuis, sans que cette terrible
susceptibilit qu'ont tous les hommes  conter leurs maux, se rvolte,
sans que cela puisse vous paratre une indiscrtion de la part de votre
trop nouvelle amie.

Non, ce n'est pas votre faute. Pouvons-nous ne pas subir, par instants,
pour l'argent, ce vent de folie qui nous pousse tout  coup si fort 
l'abme? Toute rsistance nous devient impossible et il faudrait
rsister, pourtant: pouvons-nous tre des sages et ne subir aucun
entranement?

J'ai beaucoup souffert dj dans ma courte vie, c'est pourquoi je
comprends toutes les souffrances. Mon pre avait coutume de dire: On a
fait de l'argent un roi; aussi j'prouve une certaine satisfaction  le
dtrner. Et il le dtrnait si bien que nous avons connu des annes
aux jours noirs, si tristes, qu'on se demande parfois comment on survit
 ces choses.

Hlne n'aura pas ces douleurs-l; mon pauvre pre mort, des hritages
nous sont venus; l'avenir de ma fille est assur; heureusement, car elle
me parat tre dans les mmes ides que son grand-pre.

Il y a quelques jours, je lui demande ce qu'elle a fait d'une assez
grande quantit de sous neufs que chacun se plaisait  lui donner.

--Mes sous d'or? oh! mre, ils taient devenus tout noirs et si laids!
je les ai jets par la fentre.

Je n'ai pas eu le courage de lui expliquer la faute qu'elle avait
commise, tant m'a paru propre et rare, et peu bourgeois, ce mpris des
gros sous. Et puis elle n'a pas encore huit ans; il sera temps plus
tard.

Allez, mon ami, les pires souffrances sont celles du coeur. J'ai
souffert cruellement dans le mien qu'on a pris plaisir  tenailler, 
mettre en lambeaux. Mon mal, peu  peu, s'est fait plus sourd, moins
cuisant; il demeure, pourtant.

Vous voyez, vous pouvez crier misre vers moi: je saurai comprendre vos
plaintes, sinon vous gurir. Hlas! si vaillante soit mon amiti vous
tes un homme, je suis une femme. Ces seuls mots ne mettent-ils pas
entre nous cette sotte barrire mondaine qui anantit tous les lans
spontans et gnreux des coeurs? Aussi j'ai t bien touche de
votre: Je vous aime tendrement. Soyez-en persuad, je sens toute la
droiture, toute l'exquise franchise de votre phrase, et je suis trs
heureuse d'tre aime par vous de cette faon.

Je crois avoir trouv le vrai nom du sentiment qui nous lie, en
l'appelant un sentiment sans nom. Tel, l'innomm, je l'aime parce qu'il
nous unit.

Adieu, mon pauvre ami, soyez courageux, soyez fort, soyez confiant dans
les inspirations dictes par votre esprit, ne craignez pas d'attaquer de
front vos ennuis. Surtout, ayez foi: tous ceux que j'aime et qui
m'aiment russissent.

Adieu. Commencez par rire de cette folie superstitieuse, et puis
envoyez-moi un battement de votre coeur, je vous le rendrai.

    DENISE.

_P.-S._--Avec ce retard pour ma dent qu'on soigne, je reste encore deux
jours  Paris. Pourquoi ne viendriez-vous pas avec nous  Nimerck?
Allons, dcidez-vous?




XL

_Philippe  Denise._


4 juillet.

Votre lettre m'a fait grand bien, vous tes droite et bonne. Vraiment,
je n'ose m'absenter en ce moment. Plus tard les vnements me seront
plus favorables. Pardonnez-moi ma dfection bien involontaire, madame.




XLI

_Denise  Philippe._


5 juillet.

Monsieur mon ami est bien le plus terrible hsitant que je connaisse.
Venez donc puisque,  quelques jours prs, vous avez l'espoir de venir.
Cela vous remontera. Vous tirerez profit de cette paix que nous donnent
les choses ambiantes: Dira-t-on jamais ce que causent de bien au cerveau
fatigu le parfum d'un champ de luzerne et l'enivrement des yeux se
reposant sur tant de verdure noye dans tant de bleu? Et la mer si
belle, avec son chant rythm, cette grande gueuse, comme l'appelait
Gustave Flaubert. Et tout, enfin, y compris la rception qu'on vous
prpare si amicale.

Venez!... Je suis un peu saoule du dpart et voudrais vous entraner.
J'ai remu, en prparant mes malles, avec ma lingerie, mes tulles, toute
la soie froufroutante des dessous, trop de poudre d'iris; la poussire
impalpable du fin parfum s'est rpandue partout; c'est lui qui m'enivre.

Allons, venez! Vous n'avez aucune ide de l'enchantement de Nimerck en
cette saison. Venez, cher paresseux: au village, je vous trouverai une
chambre (voyez ici l'hommage discret aux convenances!) Enfin je me
mettrai en quatre _for you_. Est-ce assez, mon matre? N'allez pas, ce
soir, chez ma belle-soeur me rpondre: Oui, grosse bte!




XLII

_Philippe  Denise._


20 juillet.

Encore sous le charme de la beaut de Nimerck, de cette plantureuse et
sauvage nature bretonne, de ces bords de la mer retirs et solitaires,
je viens vous remercier de m'y avoir entran. Je suis heureux de
pouvoir vous y suivre en pense. Je vois tite-Lne entoure des oiseaux
sur la pelouse, et vous, et votre chre mre, et tout enfin. J'ai pass
l, prs de vous trois, des heures inoubliables. Merci!




XLIII

_Philippe  Denise._


4 aot.

Madame mon amie, vous me laissez sans nouvelles, sans lettres, sans
rien. Si vous croyez dvelopper ainsi le sentiment sans nom? Y a-t-il
rien de si attristant qu'un silence aussi mortel?

Je me sens tout misrable d'avoir perdu l'horizon. Alors, pour m'en
consoler, je cherche comme les fanatiques  tre heureux dans la
fixation des penses: les miennes sont toutes  vous,  Hlne la jolie,
la dlectable.

Vous le voyez, le tumulte de mes ides se rduit  vous et  ce qui vous
entoure. L'horizon n'arrive pas dans mon coeur beau premier comme dans
ma lettre. Et, tout simplement, je me souhaite les trois cents lieues de
cuisses dont parle je ne sais plus quel auteur du XVIIIe sicle, pour
tomber, d'ici,  vos genoux.




XLIV

_Denise  Philippe._


Nimerck, 6 aot.

C'est vrai. Je ne vous ai pas crit. Vous tes si trange!

Mon ami, deux fois, pendant votre sjour parmi nous, vous m'avez
boulevers le coeur.

La premire fois, c'tait le soir o Hlne regardant avec nous le
coucher de soleil empourprer l'horizon, et suivant des yeux le vol des
oiseaux qui semblaient vouloir s'y perdre, s'criait: Oh! le ciel est
si beau que les oiseaux vont le caresser!--Vous souvenez vous? Vous
l'avez prise dans vos bras et l'avez embrasse si passionnment que ma
fille trouble, murmura: Mre, mre... Et vous, fol ami, dites alors
si dsesprment: Je vous aime, je vous aime...

Puis, un autre soir, je chantais. Aprs chaque _Lied_ de Schumann vous
murmuriez: Encore!--Ainsi, j'ai chant longtemps ses amours, ses
dsespoirs. Quand je me suis arrte, vous pleuriez; si triste, si
solitaire, si amre semblait votre douleur! Debout prs du piano, sans
oser vous consoler, aller vers vous, j'attendais. Alors, vous avez dit:
Partez, laissez-moi seul... partez!--Je vous ai obi. Mais votre
trouble m'a trouble, j'en suis reste endolorie et ne sais plus o nous
allons...

Vos penses sont maladives, nervantes. Elles m'enfoncent doucement dans
l'inconnu coupable; le rve est le mal des mes qui finissent et
s'effondrent. Je me suis affine auprs de vous, mais j'ai dj perdu un
peu de ma droiture et de ma force. Mon ami, il ne faut plus nous voir,
ne plus nous crire, au moins de quelque temps.

Je vous quitte donc, cher, affaiblie, nerve, assez matresse de moi
encore pour reprendre ma vie de labeur, d'action, de dveloppement. Je
reste dans la solitude ducatrice plus mle. Elle m'armera de plus
saines penses.




XLV

_Philippe  Denise._


7 aot.

Ainsi, l'heure est venue... Je l'ai retarde jusqu'ici de toute ma
volont; j'ai vcu dans un dsir fou, douloureux comme un mal physique.
J'attendais je ne sais quelle occasion d'avoir  vous prouver  quel
point je vous suis attach,  quel point mon coeur, ma vie, sont 
vous. J'avais peur de hter d'une manire vulgaire cet instant. Tentant
une preuve au-dessus de mes forces, j'ai demeur prs de vous dans la
solitude; alors, vous avez connu mon coeur.

J'tais pris d'une telle angoisse  l'ide qu'en parlant je vous
perdrais peut-tre... Ah! ces matins, ces jours, ces soires o ma vie
frlait la vtre... Que ce temps de volupts indcises enfuies  jamais
m'tait cher! J'piais, fivreux, l'instant o votre me entrane par
mon me s'allait fondre en elle... j'attendais l'impossible rve.

Oui, je vous aime. Vos yeux, votre voix si harmonieuse, exercent sur moi
une irrsistible fascination... ce timbre limpide, grave et doux de
votre voix, comme il me possde! Il donne  vos paroles, lorsqu'un moi
le voile lgrement, je ne sais quoi de caressant, de modul, de
mystrieux, qui fait tressaillir ma pense, me fait m'extasier de dsir
pour vos lvres o passent ces sons. On vous aime ds qu'on vous entend
parler. Votre voix, malgr votre volont, effleure de caresses.

Je vous aime; pouvais-je vivre au contact de ce coeur charmant, de cet
esprit fin, enjou, qui attire, retient, enlace si troitement d'une
magntique, d'une pntrante chaleur, sans l'aimer?

Je vous aime; je ne puis plus vivre loin de vous, chre tendresse
claire qui me guide, vigilante, et a su m'animer par sa chaude
aimantation.

Je vous aime, pour la droiture de vos penses, pour la rserve de vos
gestes, pour l'immobilit fascinatrice de vos attitudes.

Je vous aime, parce que vous tes naturelle, vraie et bonne, ce qui est
le suprme charme.

Je vous aime, parce que vous tes grande, svelte, ple; parce que vous
tes rsolue et forte dans vos dcisions; parce que ayant si bien devin
votre me, je suis curieux de vous, toute. Je vous aime parce que je
vous aime, voil la seule vraie raison.

Denise, je veux sentir la douceur de vos lvres sur mes lvres, je veux
tre le matre de votre me, je veux vous voir dfaillir pour vous
consoler et tre  cette seule minute toute votre force, toute votre
esprance...

Mon amie, soyez clmente; ne me replongez pas dans le nant d'o vous
m'avez tir. Je serai longtemps encore ce qu'il vous plaira que je sois;
mais gardez-moi, car je vous aime.




XLVI

_Denise  Philippe._


Nimerck, 9 aot.

Quelle lettre!... J'en ai le coeur apitoy et tremblant. Je vous
remercie de cette franchise; elle convient  vous, parlant  moi.

Vous vous rvlez si loyal, si droit, au milieu de tout ce trouble, que
je vous propose ceci: Je vais demeurer ici jusqu' ce que vous soyez
guri.

Vous comprenez, n'est-ce pas, que je ne puis revenir  Paris prs de
vous, cet automne, pour vous faire souffrir? Vous vous dsaccoutumerez
de moi, vous y emploierez toute la force de votre intelligence et vous y
arriverez. Personne de nos amis, de notre entourage, n'aura vu ce drame
de votre coeur et alors, seulement alors, nous nous reverrons.

J'ai l'air de vous fuir; peut-tre allez-vous croire que c'est parce que
je me sens susceptible de faiblir? Quelque durs que soient les mots que
je vais vous dire, ils sont la vrit mme sur l'tat de mon coeur: Je
ne vous aime pas.

Si nous restions l'un prs de l'autre, j'aurais peut-tre de vagues
coquetteries--n'en ai-je pas dj eu?--elles pourraient vous induire 
croire que je vous aime. Et puis, qui sait? peut-tre me prendrais-je 
la mlodie de vos mots et arriverais-je  faillir par contagion? Cela
ne serait pas l'amour comme je le comprends, comme je l'excuse. Ma faute
serait de la surprise et de la lchet; car c'est une chose triste et
curieuse: quand un homme nous dit Je vous aime,--si peu solides que
nous apparaissent les bases, les principes, les causes premires de ce
sentiment exprim, quelque chose d'irraisonn, d'irraisonnable, nous
pousse  accepter pour vrai ce phnomne. Ce quelque chose n'est
peut-tre que la recherche de la sensation douce et flatteuse que l'on a
 se dire: Je suis aime,--mots dont se leurre le coeur, toujours.

Vous voyez: non seulement je vous pardonne de m'aimer, mais je suis un
peu orgueilleuse que vous m'aimiez. Cela doit me faire pardonner  mon
tour ce qu'involontairement je vous fais souffrir. Adieu.




XLVII

_Philippe  Denise._


10 aot.

Denise, Denise, n'ayez pas cette cruaut! quittez Nimerck, venez!...
Avec quelle froide dcision vous me rejetez loin de vous, hors de votre
vie! C'est  peine si je puis le comprendre et le croire... Je n'tais
donc rien pour vous qu'un remplissage de vos heures vides? J'avais cru
pourtant... Tenez, je vous le promets; je reprendrai du courage, de la
force,  l'avenir; mais mourir ainsi  tous ses sentiments,  tous ses
souvenirs, c'est un horrible effort. J'ai un tel nuage de douleur autour
de moi que je ne sais plus ce que j'cris.




XLVIII

_Denise  Philippe._


11 aot.

Pauvre cher, je me sens aussi bien malheureuse. Pouvais-je penser que ce
doux et maternel enveloppement n'tait pas sans pril pour vous? Dans
votre amour naissant je n'ai vu qu'un intrt fraternel. Mon indigence
intellectuelle me faisait si petite fille auprs de vous! J'apprenais de
vous des choses senties confusment autrefois. O mon doux matre, votre
amour me rend l'me douloureuse; mais je ne peux pas, je ne dois pas
revenir. Les lois du monde m'imposent cette sage retraite.

Mon ami, y aurait-il donc dcidment plus d'amour dans l'adultre que
dans le mariage? Libre, je sens que je vous pouserais et nous pourrions
tre heureux.

Mais je ne suis pas libre; or, je ne vous aime pas assez pour croire
aveuglment  l'immuabilit de cet amour offert. Lorsque j'y songe, au
lieu de rver, je ne vois que le ct matriel de cette intrigue; j'y
pense froidement et le courage de faillir me manque.

Vous vous tes nourri  l'arbre maudit du paradis; il vous a fait
connatre la science du bien et du mal et vous m'en instruisez d'une
langue loquente. Je n'ai pas l'esprit de controverse qu'il faudrait
pour rsister plus longtemps  l'intoxication de ces subtils et
enivrants poisons. Croyez-moi, mon ami, toute continuation de nos
relations serait un acquiescement tacite  vos volonts d'amour. Ces
choses rpugnant  mon coeur, je reste.

Peut-tre aussi, tout au fond de mon me, vous sais-je mauvais gr de
m'avoir trouble... Pourquoi m'avoir dit l'enveloppant chant
d'amour?... Pourquoi implorer si fervemment ce que je juge tre la honte
et l'irrparable fltrissure d'une vie?




XLIX

_Philippe  Denise._


12 aot.

Il y a en vous un instinct qui dort et je n'ai pu l'veiller. Ce
bienfaisant pouvoir m'a manqu. Vous perdre? A cette pense passent les
cortges d'heures oublies--dj!--par vous.

Ne sentiez-vous donc rien, madame, alors que vous lectrisiez ma pense
et mon coeur? Voil le charme par quoi vous m'avez tenu: j'aimais ces
sourires de sphinx closant sur vos lvres, ces mots murmurs, votre
manire de suspendre une phrase, de la laisser si bizarrement inacheve;
toutes ces choses fugitives, si personnelles, avec lesquelles vous
exprimiez certains mouvements intrieurs, je les aimais... O donc
tiez-vous alors? Vous sembliez si prs de moi!

Que venez-vous me parler des lois du monde? elles sont gnrales et
lointaines; mon esprit se rvolte  les subir depuis que mon coeur
aime. Le monde ne me semble plus une slection, mais une foule
indiffrente, hypocrite, sans piti, sans consolation. Pourquoi lui
sacrifierais-je ce que,  tort ou  droit, je crois tre tout le
bonheur, le bonheur intime, ineffable de nos deux vies?

La nature n'a pas de moralit, je ne suis pas le premier  constater ce
fait. La conscience du monde, ses scrupules, ses pudeurs, me paraissent
une chose vraiment comique. La vertu de tous n'est qu'une apparence;
surgisse le besoin d'amour, le vertige des sens les possde et les
voil, ces pudiques mondains, aveugles sur eux-mmes avec autant
d'intensit qu'ils ont t clairvoyants sur les autres.

Et puis, qu'importe tout cela? Ah! Denise, combien nerveusement je vous
dsire et je vous aime!




XLX

_Denise  Philippe._


13 aot.

Votre insistance commence  froisser mon coeur. Je suis videmment
trs arrire et de celles  qui il faudrait un peu plus d'emballement
pour franchir ce terrible pas, imperceptible ligne qui spare la puret
morale d'une vie, du banal adultre; cette ligne, pourtant, creuse un
abme entre l'honnte femme et vos modernes Manons. Ma force
philosophique ne me permet pas de sauter  pieds joints d'un bord 
l'autre. Ne m'en veuillez pas d'avoir le vertige; c'est une dfaillance
physique, je ne saurais la vaincre.

Je ne veux pas vous dire: vous ne m'aimez pas. Vous discuteriez ce point
et j'ai grand'peur de la savante casuistique qui vous ferait conclure:
Donc, je vous aime!

Mais puisque vous raisonnez si bien, vous qui aimez, laissez-moi vous
exposer mon infime thologie morale, moi que la mprisable raison guide
encore.

Ce qui vous a plu en moi, ce par quoi vous avez t touch, mon ami,
c'est--n'allez pas tre bless--non pas mes qualits ni mes dfauts,
mais la sduction avec laquelle vous m'avez amicalement conquise. J'ai
su, avec  propos, vous reflter  vous-mme, et, finement, vous faire
accepter la louange et l'intrt qu'un esprit complexe, une nature 
facettes comme la vtre, ne peuvent manquer d'inspirer. J'ai su vous
parler de vous et vous faire jouir trs doucement des jolies dcouvertes
que je faisais d'un Vous ignor de la foule. J'ai t l'utile tremplin
ncessaire  votre esprit; je vous ai distrait, je vous ai amus, puis,
intress; je vous ai donn la dlicate sensation d'tre compris,
amortissant tout angle dans cette amiti, lui donnant un enthousiasme
presque passionnel. J'avais pour but de vous sortir de cette langueur o
vous vous plaisez; j'esprais vous faire dsirer, puis trouver une
carrire pouvant fournir pture intressante  une me en souffrance
comme l'est la vtre. Vous avez eu, par moi, un sentiment trs vif de
bonheur, et ce grand mouvement envahissant subitement votre coeur
pourrait bien n'tre qu'un peu de reconnaissance.

Oui, vous tes bon, gnreux, sduisant. Vous donnez  certains jours
des joies d'une suavit innarrable. Votre grande intelligence embrasse
et treint tout. Rarement j'ai entendu parler avec autant de clart, de
profondeur, de dlicatesse et de sens sur les choses d'art. Un flot
d'ides lumineuses sort parfois de vous en grande tempte; elles
fcondent les intelligences. Tous mes amis artistes vous aiment,
rclament votre prsence, vous coutent et croient en vous  cause de
cette puissance gnratrice que vous dversez  pleins bords et qui,
tombant sur leurs cerveaux bien prpars et entrans pour produire, les
fconde. Par une ironie du sort, vous seul ne pouvez profiter de ce
_vous_ puissant. Par une grce du ciel, moi seule vous l'ai fait
dcouvrir, et j'avais bien compt sur cela pour raliser ce mythe
exquis: une amiti chre entre un homme et une femme.

Votre scepticisme, votre ddain des autres femmes, me rendaient si fire
de vous avoir _ainsi_ conquis.

Mais votre coeur hsitant n'a pas vu clair dans tout cela et n'a pas
su rsister  la dlicieuse dpravation d'instinctives penses qui ne
manquent pas de natre sur un terrain amical aussi bien cultiv. Ce
commerce incessant de nos esprits et de nos mes a tout gt. Vos dsirs
sont monts vers moi ennoblis par vos dlicates manires, et, prenant
une fantaisie pour un sentiment, vous avez imprudemment parl--et si
lgrement!--d'amour, cette belle et presque sainte religion humaine.

Je ne nie pas le got que vous avez pour moi; petit  petit, dans
l'enchantement d'une frquentation amicale rare, par cela mme finement
apprcie de nous, vous tes arriv  croire m'aimer, et cela avec la
plus grande force dont vous tes capable.

Par malheur je ne ressens pour vous que de la sympathie, un peu pousse
 l'extrme, peut-tre? Eh bien oui: je vous aime amicalement, avec
cette graine de coquetterie qui, malheureusement, vous a induit en
erreur.

Croyez-moi, mon ami: vous gurirez et retournerez  la nonchalance de
sentiment qui vous est naturelle. L'impossibilit d'obtenir davantage va
vous dsenflammer et nous serons alors, par le monde, une belle et
honnte exception de gens s'aimant sans s'aimer, et vous ne sentirez
bientt plus que la douceur d'une amiti si pure, partant si durable.




LI

_Philippe  Denise._


14 aot.

Pourquoi nier mon amour? L'avez-vous mis  l'preuve? Je vous trouve
bien hardie de vous emptrer de raisonnements pour me dmontrer que je
ne vous aime pas.

Je vous aime. Je mets  vos pieds mes plus suaves tendresses, mon plus
indit amour. Pour refuser la joie de vivre sous cette forme, tes-vous
bien sre d'avoir, dans cet imprieux refus, une compensation
quivalente au joyeux remuement que l'amour met--ft-ce pour un fugitif
instant--dans notre tre?

Tant de formes qu'a dj prises votre jeune vie ne vous ont-elles pas,
chacune, laisse pleine de dsillusion?

Rien n'est--sauf une manire relative d'accepter l'effervescence
qu'amnent, de temps en temps, ces violents mouvements qui s'lvent en
nous et nous poussent  quelque acte dtermin; ainsi fit la longue
pntration de votre charme agissant sur moi et m'entranant  vous
dire: Je vous aime.

Je vous en conjure, Denise, prenez pour vrai le trouble dont s'est
embelli l'isolement de ma vie, il m'a guid lentement mais srement vers
vous, et n'opposez plus une si grande rsistance  la dbilit naturelle
des pauvres affections humaines. Ne perdons pas l'occasion de coudoyer
le bonheur.

Quand un homme de ma sorte est pntr d'une parfaite componction, le
monde entier lui est alors amer et insupportable, dit le divin livre.
J'ai, pour la premire fois et pour vous seule, ressenti cette
componction... Denise, ma rebelle aime, tout mon amour est  jamais 
vous, l'me choisie.




LII

_Denise  Philippe._


15 aot.

Je me suis loign, j'ai fui et j'ai demeur dans la solitude...

Le divin livre dit aussi cela et j'en fais mon irrvocable rponse.

N'insistez plus, mon ami; c'est dj si douloureux de vous perdre!




LIII

_Philippe  Denise._


Saalfelden, Tirol autrichien, 22 aot.

Il n'et pas t juste, madame, que mon amour vous condamnt  l'exil.
Le monde, dont vous vous souciez parfois si extrmement, aurait pu
s'tonner d'un sjour prolong dans vos terres cet automne, cet hiver.

J'ai quitt Paris. Aussi bien, n'y devant plus vous rencontrer, qu'y
aurais-je fait?

Je promne en un village dlicieux, dsert, enserr de hautes montagnes
vertes, aux cimes couvertes de neige, un morne chagrin.

Plus que jamais mon me s'tire de dtresse, et il faut le grand
isolement bienfaisant o je suis pour touffer l'appel malsain et
maussade de vagues ides de suicide.

Adieu, madame. Je reviendrai en France lorsque je ne serai plus
ddaigneux des mouvements extrieurs de la vie.

En attendant cet oubli du seul moi valant la peine de le regarder vivre,
je demeure celui qui vous aime.




LIVRE II


_L'amour est comme la fivre: il nat et s'teint sans que la volont y
ait la moindre part._

       *       *       *       *       *

_Tous les plaisirs ne viennent pas de la cessation de la douleur._

       *       *       *       *       *

_Des esprits fort dlicats sont trs susceptibles de curiosit et de
prvention._

_Pour ces mes trop ardentes ou ardentes par excs... avant que la
sensation, qui est la consquence de la nature des objets, arrive
jusqu' elles, elles les couvrent de loin, et avant de les voir, de ce
charme imaginaire dont elles trouvent en elles-mmes une source
inpuisable._

    STENDHAL.




LIV

_Philippe de Luzy  Denise Trmors._


Paris, 27 octobre 18...

2 h. du matin.

Je viens de vous revoir, de passer une soire si semblable  celle qui
avait mis en prsence nos deux vies il y a quatorze mois, qu'il n'a tenu
qu' vous, qu' moi, de nous croire au mme soir exactement.

Vous tes toujours fine et charmante, madame. Sans qu'il m'ait t
possible de vous expliquer ce qui s'est pass dans mon me--peut-tre
aussi dans la vtre?--pendant ces longs mois, j'ai cru sentir dans le
serrement net de votre petite main une vivacit si cordiale que j'ose
vous demander comme autrefois la permission de vous voir et de prendre
enfin le droit--que j'ai certes bien gagn--de me compter parmi vos
amis.




LV

_Denise  Philippe._


28 octobre.

Votre criture m'a fait tressaillir. J'ai gard la lettre sans l'ouvrir,
longtemps dans mes mains, cherchant  deviner ce que vous aviez mis l.

Je rpondrai franchement  votre demande et vous prie de rpondre
franchement  la mienne: tes-vous compltement guri?

Notre rencontre imprvue d'hier m'assure que ma question n'est pas
vaine. Vous avez pu compter les battements de votre coeur, vous savez
son tat. J'ai dans votre honneur une telle confiance, il m'est apparu
si loyal pendant ces longs mois o vous n'avez rien tent pour me voir
ni pour m'crire, que je suis mue et heureuse d'tre l'amie qu'il s'est
choisie.




LVI

_Philippe  Denise._


28 octobre.

Je suis guri. Il faut que ce soit vous, madame, pour que j'ose crire
ces mots dcevants. Ainsi que Henri Heine, je puis dire:

    Mon coeur n'a fleuri qu'une fois
    Il me semble qu'il y a cent ans...

Voulez-vous que ce soir je vienne prendre une tasse de th et me gurir
un peu--non d'aimer--mais de ce spleen nonchalant qui va augmentant,
sans que ma volont serve  rien autre chose qu' fortifier le malaise
moral o je vis.




LVII

_Denise  Philippe._


30 octobre.

Venez. Hlne a lu le mot _gurir_ de votre dpche. Elle m'a dit:
Est-ce mon ami Philippe qui est malade, maman? Et comme je rpondis:
oui--Oh! mre, il faut le soigner; vous savez si bien et c'est si
doux quand vous soignez... a console d'tre malade.

J'aurai donc deux dlicats  fortifier; elle, le cher ange, et vous.




LVIII

_Philippe  Denise._


29 octobre.

Hlne a t si exquise hier au soir que je vous ai comprise ainsi que
vos actes, dans ce qu'ils avaient eu pour moi jusqu'ici de plus secret.

Vous tes toute  elle comme elle est toute  vous. C'est elle le matre
de votre me. Je ne souponnais pas qu'une pareille tendresse pt lier
un enfant et une mre. Cela vous maintient un tre d'exception, madame,
de qui je suis heureux d'tre l'ami.

Je bnis le hasard sous la forme de la clbration anniversaire du
mariage du roi de Grce avec la grande-duchesse Olga; je bnis la
volont de votre mari vous crivant d'Athnes d'avoir  tmoigner, par
votre prsence  la rception de l'ambassadeur, de son zle  remplir
sa carrire; je bnis Aprilopoulos, l'anodin flirt de votre nice, qui
m'entrana  cette soire, puisque, contre toute attente (je vous
croyais  Nimerck) je vous y ai retrouve. Je bnis votre infinie bont,
madame, puisque vous avez permis que je redevinsse votre ami.

Mais, dans le tendre moi o m'a mis cette reprise de nos relations,
j'ai omis de vous conter une chose qu'il importe que vous sachiez.

Depuis un mois  peine, j'tais terr  Saalfelden, lorsqu'on me
retourna de Paris une lettre de votre nice. Mademoiselle Suzanne
d'Aulnet me demandait ingnument le pourquoi de mon absence. Elle
m'avouait s'tre enquise de mon adresse et, devant votre ngation de la
savoir, s'exasprait contre le mystre dont vous enveloppiez ma
disparition de Paris.

Pour la calmer, je lui rpondis, affirmant votre parfaite ignorance et,
en vue d'un fichage de paix utile  combattre ses doutes et son esprit
d'intrigue, je la lui rvlai _ elle seule_. Vous pensez bien qu'elle
fut flatte. D'autres lettres suivirent, assez vides. A ce moment-l et
pendant quelques mois encore, comptaient pour moi celles, seules, o il
tait question de vous. Ainsi, mon amie, j'ai su vos tudes d'harmonie
reprises; j'ai mme lu les trois oeuvres que vous avez fait paratre.
Puis-je vous dire que j'ai t touch au del de tout, en vous voyant
vous isoler de moi dans l'tude et non dans les lgres distractions du
monde? Vous demeurez suave jusqu'en vos svrits, et cette peine d'exil
impose par vous  votre ami, je ne sais quelle piti charitable vous en
faisait de loin partager la dtresse...

Mais, pour en revenir  miss Suzanne, comme depuis mon retour  Paris
elle continue nanmoins  m'crire, je trouve que la situation se
complique. Que pensez-vous de cela, vous?... Et, dites-moi, comment ne
vous aurais-je pas adore, vous comparant  ces autres?

Maintenant pourtant, quand je pense que nous aurions pu gter par un
banal amour le sentiment qui dsormais nous lie, je suis plein d'un
rtrospectif remords. Il fallait toujours, entre nous, en venir o nous
en sommes. Les femmes de votre sorte ne faillissent pas. Elles savent
rester intactes sur le petit pidestal d'honneur qu'elles se sont fait,
et on les aime  part des autres, justement parce qu'elles sont aussi
sduisantes et non accessibles.

Hlas! nous sommes tous un peu coeurs de nos mivres aventures, tous
repus et dus, et c'est notre mal, le mal du sicle, de n'avoir pas
l'nergie d'aimer.

Vous tes une des rares femmes que j'aurais aim aimer, avant de vous si
bien connatre, madame chrie; maintenant je sens quel abme nous et
spars dans l'amour, et ce que vous m'auriez fait souffrir en me
forant  vous donner une vigueur d'me que je n'ai pas. Si encore
j'avais souffert seul... Mais ce que vous auriez ressenti, vous! Quel
rveil, ma pauvre petite! Ce que nous offrons est si peu de chose
compar  ce que donnent les convaincues comme vous. C'est l'ternelle
histoire _du jouet que nous croyons recevoir et du trsor que vous
croyez donner_,--dont parle la grande penseuse-reine, lisabeth de
Roumanie.

Comme ami, je me sens  la hauteur de ma tche car je vous aime trop; je
vous aime avec tendresse, respect, admiration, mme jalousie. Et je
serais trs srieusement furieux, je vous jure, que quelqu'un d'autre
se permt de vous aimer comme je vous aime, madame.

Ah! comme ce me serait bon de passer un mois seul avec vous  la
campagne,  m'imprgner de votre force morale.




LIX

_Denise  Philippe._


28 octobre.

Quel plaisir me fait votre lettre! Ces longs mois couls, nous nous
sommes retrouvs avec une apparence de froideur et pourtant, tout ce
drame discret d'autrefois a mis entre nous je ne sais quoi de trs
tendre... ne le sentez-vous pas?

Le sentiment sans nom, de plus en plus sans nom, possde mon coeur 
un point extrme.

Mais quoi, vous traitez si lgrement cette dmarche hardie de ma nice!
Cette nouvelle d'une correspondance secrte m'a fait frissonner. Songez
donc, si elle ne vous tait pas adresse,  vous que j'estime, dont je
connais la dlicatesse de sentiment, songez  tout ce qu'une pareille
libert d'allure pourrait attirer de trouble dans sa vie future de
femme et combien elle peut nuire dj  sa vie de jeune fille.

Si j'osais, mon cher ami, je vous demanderais de dtruire avec moi les
lettres de Suzanne avant mon dpart pour Nimerck; j'y retourne demain
soir sans faute, l'ayant promis  ma mre.

Suzon est une enfant gte chez laquelle on n'a dvelopp que les
qualits d'apparence. Si vous le permettez, je lui montrerai doucement
le danger o elle court en prenant la vie dans ce sens. Ma belle-soeur
s'est vite trouve dborde par la vitalit imprieuse et piaffeuse de
sa fille; c'est une correcte et droite crature, cette bonne Alice,
croyant le mal aussi impossible aux siens qu'il l'est  elle-mme, ne le
souponnant pas; d'Aulnet, lui, est une brute courtoise, plus occup de
cercles et de courses qu'il ne faudrait, mais scrupuleusement honnte.
Suzanne n'a peut-tre pas compris la hardiesse de mauvais ton qu'ont ses
avances. J'en suis malheureuse, confuse pour elle, prte  vous en
demander pardon.

Vous voulez bien, pas vrai? nous livrer  cet autodaf?

Pour en revenir  nous, y a-t-il, au fond, rien de plus trange que ce
sentiment qui nous lie? C'est vraiment sur cette question que le
psychologue dlicat qu'est Bourget devrait faire marcher son prochain
roman, car nos lettres toutes dcousues, se suivant  peine, n'en
peuvent constituer un. Il faudrait son talent pour crer, animer d'une
vie romanesque et philosophique ce que renferment infinitsimalement les
ntres: des coins de notre me dont les panchements intimes montrent de
temps en temps le fonds de rserve. Encore cela n'amuserait peut-tre
pas le public, les joies pures du coeur tant l'idal de ceux qui les
savourent, mais non de ceux qui les lisent. Qui sait pourtant? Une
oeuvre qui laisserait beaucoup de marge  l'imagination des autres,
une oeuvre qui laisserait deviner, supposer, inventer, au del du
cadre o elle se renferme, serait peut-tre une oeuvre de vie.

Je sais bien que le roman doit toujours se composer d'une exposition,
d'une intrigue, d'un noeud, d'un dnouement, la scne  faire
(toujours avidement rclame par Sarcey). Or, nos lettres vont tout de
travers comme dans la vie. Elles sont illogiques, car l'homme est
illogique; remplies de contrastes, car la femme n'est que contrastes;
gaies, tristes, disparates, elles peignent un homme rel, une femme
relle; elles vont comme elles peuvent, cahin, caha, hue, dia, hop!

Elles ne se plient pas aux exigences d'un caractre de hros, hros du
commencement  la fin du livre; nous ne finirons probablement pas nos
vies, moi dans un couvent, vous dans la Seine; nous ne serons tus par
personne, pas mme par mon diplomate de mari; ce n'est donc pas un roman
(je m'en vante!) et cela n'intresserait personne, car chacun veut voir,
dans un roman, ou une espce d'idal de la vie, ou des souffrances si
extrmes, ou des horreurs si compltes que, bien heureusement, j'en ai
rarement vu de pareilles dans les vraies vies, la vtre, la mienne, la
ntre, la leur.

Et puis, personne ne voudrait croire que cela pt exister, une amiti
aussi vive, un besoin de se voir, de s'entendre, de connatre les
moindres vnements de la vie de l'un et de l'autre; une attirance
indniable, vous, tant d'obissance  mes dsirs, moi, tant de
complaisance aux vtres; et tout, enfin: la simplicit, la complication,
le charme, la finesse, la force, la subtilit, la fausset, la
franchise, l'exquis, l'incomprhensible du sentiment que nous prouvons
l'un pour l'autre.




LX

_Philippe  Denise._


30 octobre, 4 heures aprs midi.

Certes, nos lettres ne sont pas un roman. Elles n'ont aucun enchanement
voulu, prpar; elles n'ont pas la coordination progressive d'vnements
souhaits, poussant l'oeuvre vers un dnouement bien exploit et trop
souvent connu et prvu par le lecteur.

Mais,  cause de cela, elles m'en semblent plus intressantes; si elles
taient un roman, avouez qu'il serait dans la forme et dans le fond
assez neuf? Elles sont mieux qu'un roman, elles sont une _tranche de
vie_. N'expriment-elles pas la dception d'un homme avouant sa lutte
contre ses facults latentes--qu'il sent, qu'il juge des plus
sublimes!--Je blague; mais l'aveu spontan d'une impuissance
douloureuse est, aprs tout, une assez noble humilit, digne d'tude. Ne
dpeignent-elles pas, ces lettres, la perptuit d'un vouloir avortant,
une sensibilit maladive monstrueusement dfaillante, une volont se
drobant malgr les efforts d'une imagination avide d'action?

J'ai, je crois, de l'lvation d'esprit; j'ai le sentiment de possder
quelques facults suprieures, sans le pouvoir de raliser mes
conceptions. Toutes les pntrantes misres morales, je les subis,
rveur impatient. Si parfois, par la grce d'influences puriles, je
m'en distrais, la conscience de mon mal me ramne  des dsespoirs
profonds. Je pleure sur mon oisivet, je me sens, pour moi-mme,
irrvlable.

Toutes ces misres, ces dfaillances franchement confesses que je jette
hors de moi et livre  votre amiti calme, douce et paisible, ne
sont-elles pas le mal de bien des jeunes de ce temps? Et si je savais,
si j'avais la force d'exprimer l'infini qui est entre ce que je suis et
ce que je pourrais tre, ne serait-ce pas la trouvaille du virus
inoculable  ceux qui souffrent du mme mal que moi?

Nos lettres, chre, intresseraient certainement--en dehors des gens ne
pouvant se passer d'un mariage ou d'une mort aux derniers feuillets d'un
roman--les mes droites et saines pareilles  la vtre; puis, les
irritables et chaleureuses, les agites et confuses de leur faiblesse,
comme la mienne, perptuellement en lutte contre leurs plus inspirs
dsirs dont elles nient la valeur.

Si nos lettres taient connues de ces mes profondes, ces intelligences
attentives les trouveraient peut-tre assez attachantes pour les lire.

Ne rvlent-elles pas les intimes et secrtes fluctuations de deux mes
humaines dgages du faux clat et de la varit des vnements
ambiants? car vous avez aussi vos heures de trouble, ma vaillante.

Je viendrai ce soir vous dire adieu, puisque vous rentrez si vite 
Nimerck. J'apporterai la correspondance de miss Suzy et nous la
brlerons.

Je vous fais porter cette lettre, afin d'avoir rapidement votre
rponse.




LXI

_Denise  Philippe._


30 octobre, 5 heures.

Non, pas ce soir, mais tout de suite; venez ds la rentre chez vous de
votre domestique.

J'allais justement vous faire porter, moi aussi, cette lettre crite
avant la venue de la vtre:

    Mon ami,

Paul Hervieu, Grosclaude, Vandrem, Germaine et Paul Dalvillers viennent
dner ce soir; voulez-vous en tre? Alors venez  six heures, afin
qu'avant le dner qui a lieu  huit heures, nous ayons le temps de
causer et de flamber la prose de l'imprudente petite personne.

Cette runion s'est combine  l'improviste chez Germaine, tout 
l'heure, d'une amusante manire. J'tais alle la voir, sachant qu'elle
reprend ses rceptions ds sa rentre  Paris.

Une femme trs chic, fort lgante, tait l en grandissime toilette,
une Amricaine du Nord, prsente a Germaine cet t,  Dinard, par nos
amis O'Cornill.

Je ne sais si la dame avait, _in petto_, dcouvert que mon chapeau ne
venait pas de chez Reboux, ni ma robe de chez Doucet, mais ma toilette
simplette avec son genre discret et correct (toilette de voyage,
d'ailleurs,) a fait prendre des airs  la belle trangre. Sa politesse
me classait avec des attnuations et des nuances qui m'ont amuse. Peu
intimide de la distance d'argent qui nous sparait, je me suis complue
 tre trs drle, trs amusante, trs finaude, voire trs spirituelle
( moi,  moi, Marie Baskirscheff!). J'ai roul la belle madame dans la
poudre sucre et sel de mes saillies.

Et quel succs! Les trois hommes prsents, tout  moi, rien qu' moi;
l'un tenant mon ombrelle, l'autre mon porte-cartes pour me permettre
d'absorber  mon aise le _Lacryma Christi_. Hervieu, Vandrem,
Grosclaude, me donnaient des rpliques soignes, scintillantes,
blagueuses, exquises. Germaine essayait vainement d'entraner sa
pompeuse milliardaire dans notre conversation; ahurie, la belle madame,
l'me en deuil de ses effets de toilette perdus, semblait hypnotise.

Belle revanche en vrit, mais simple gnie du moment et qui n'empche
qu'aujourd'hui l'argent ne soit le moyen de tout. C'est alors que le
dner de ce soir s'est combin  la trs nouvelle stupfaction de la
dame. Encore une qui doit donner  emporter  ses invits les menus
d'argent de sa table, aimable attention pour ceux qui n'auraient pas de
quoi djeuner le lendemain.

Je compte sur vous, n'est-ce pas mon ami?




LXII

_Philippe  Denise._


31 octobre.

J'ai prouv tout  l'heure un lger moi en crivant sur l'enveloppe:
Nimerck, Finistre.

Voil donc le doux fil renou. Avec quel soin je vais m'appliquer  ce
que rien ne vienne branler cette chre amiti dfinitivement fonde,
vous en doutez-vous, madame? Il faudra m'en savoir d'autant plus gr que
vous demeurez _ma mie_. J'ai eu envie de baiser le bas de votre
robe--la robe ddaigne de l'Amrique--quand hier soir, vos hommes
clbres jouant  l'esprit parl pour se reposer de l'esprit crit,
Hervieu posant sa question:

--Quand cesse-t-on d'aimer?

Vous y rpondtes:

--Est-ce qu'on cesse d'aimer? il y a des gens qui sont morts et que je
sens m'aimer encore.

Cette pense a bourdonn autour de mon coeur toute la nuit; je sens si
bien que je serai de ceux-l, vous aimant par del la mort.

Bonne arrive, madame! Nimerck doit tre si beau par ces derniers jours
d'automne. Donnez pour moi une caresse de vos yeux aux grandes pelouses,
aux noirs sapins, aux durs rochers de vos mornes falaises,  toutes ces
choses calmes et belles, et laissez-moi baiser dvotement le bout de vos
gants.




LXIII

_Denise  Philippe._


Nimerck, 1er novembre.

Oui, l'automne est une belle saison. Encore du soleil, encore des
feuilles aux arbres, encore des fleurs aux buissons, et le vent qui fait
chanter les branches et gmit en parcourant toute la maison. Il devient,
ce furieux, l'hte avec lequel on passe au coin du feu les heures
recueillies du soir. Que de souvenirs il rveilla au bruit continu de
ses longs sifflements, et que de tristesses montent au coeur,
chevauches par ses tournoiements monotones! J'en ai, parfois, l'me
perdue.

Octobre est mort. Novembre nat, dpouillant chaque jour un peu plus la
terre; il fait beau, il fait froid. Je vous cris ce soir, triste jour
des morts, la pense obsde du souvenir de mon pre, souvenir cher et
douloureux. J'ai port ce matin, pour lui, au calvaire, une grande
couronne toute faite de cinraires aux feuilles d'argent et de branches
flexibles de fuchsias dont les fleurs longues, dlicates, minces et
rouges semblent des larmes de sang.

Il dort sous un menhir, lourd bloc du pays natal; il n'a voulu rien
d'autre au cimetire, affirmant ainsi aux humbles l'galit dans la
mort. L, il nous a dfendu de mettre des fleurs; seule, Hlne y
porte, aux jours anniversaires, une rose France qu'elle pose, charge
d'un baiser, sur la mousse pousse au pied du rocher.

En rentrant, hasard trange, j'ouvre un livre et je vois  la premire
page la signature de mon cher mort. Il a marqu ce livre d'une date:
_1860_. Ce: c'est  moi--demeure au del de lui enfoui dans quelques
linges blancs, sous la pierre blanche. Cela m'a serr le coeur et
remu toutes les fibres tristes. J'ai pens  des choses enfantinement
tendres: sa main avait frl ce papier.

On retourne aux sensations naves lorsqu'on souffre. Le coeur
s'accroche  tout, tout lui devient bon pour aviver sa dlicate
souffrance. La force de l'esprit n'est plus rien. Cela m'a fait me
souvenir de Germaine qui garde prcieusement les derniers souliers
blancs qu'a ports son bb, avec un peu de la boue sur laquelle son
petit pied avait pos. Elle tient  cette boue qu'il a frle, o il a
mis sa toute petite empreinte, avec la mme ferveur qu'elle tient aux
fleurs ples, dessches et fltries qui ont entour, touch son beau
petit corps mort. Bte de coeur qui paillette d'tincelles d'amour
les plus infimes choses!

Je suis triste aujourd'hui de mes souvenirs, triste d'une tristesse
profonde; elle met des larmes  mes cils sans que je pleure: Une
tristesse faite d'un vague effroi de l'aridit de ma vie  venir, si
j'ose dduire et conclure du connu  l'inconnu.

Mais je ne veux pas plus longtemps vous ennuyer de ces choses. Adieu,
mon ami. Je vous envoie mes meilleures penses d'automne dores encore
par un peu de soleil, comme sont les feuilles mortes que le vent de mer
fait, en ce moment, tourbillonner autour de nos dernires fleurs.




LXIV

_Denise  Philippe._


Nimerck, 15 novembre.

Vous n'avez pas rpondu  ma dernire lettre et cela m'a fait un peu de
peine. Je devrais pourtant faire grce  votre paresse... pour ce qui
nous doit lier et ce que j'attends de vous, vous tes bien tel que vous
tes. Je vous demande seulement de ne pas trop m'oublier, vous
souponnant une tendance  aimer particulirement, comme le chat, ceux
avec qui vous tes toujours.

Je viens de passer par de grandes inquitudes  propos d'Hlne, et suis
encore toute endolorie des penses qui m'ont treint le cerveau ces
jours-ci. Je comptais revenir  la fin du mois  Paris; mon dpart est
recul, et Dieu sait quand j'y rentrerai maintenant.

Esprez-moi un peu et crivez afin que ma grande solitude se peuple de
souvenirs amis.

N'oubliez pas surtout que je chemine assez tristement dans la vie, et
que le moindre signe de vous me causera une grande joie.




LXV

_Philippe  Denise._


Paris, 16 novembre.

J'ai appris seulement hier, chez votre belle-mre, l'accident arriv 
la chre petite Hlne, et quelles suites fcheuses il en est rsult.

Cependant, d'aprs votre belle-soeur madame d'Aulnet, avec laquelle
j'ai eu le plaisir de dner, j'esprais vous revoir cette semaine,
l'enfant gurie. Faut-il encore renoncer  cet espoir? Je souhaite que
non, et pour moi qui dsire vivement revoir mon amie, et pour vous que
je sens si attriste de vos proccupations et de votre solitude. Soyez
sre au moins que dans tous ces ennuis mon amiti ne vous abandonne pas;
si mme je pouvais aller passer un ou deux jours avec vous, je le ferais
avec joie. Mais qu'est-ce que l'on dirait? Ce monde de potins en serait
soulev.

Et puis je ne peux malgr moi plaindre beaucoup les heureux qui sont
loin d'ici. C'est vraiment  Paris que les ennuis prennent une couleur
grise et enveloppent l'me d'un brouillard triste o elle s'teint. Mais
la nature, la mer, l'horizon, maintiennent l'esprit dans une sant
morale excellente et raniment le courage. Pour ceux qui pensent et qui
composent, c'est dans la solitude et le recueillement que leur viennent
les meilleures inspirations. Leur personnalit s'y dveloppe, leur
talent s'y largit. Soyez persuade que si vous tes maintenant trop
abattue pour en profiter, vous ne tarderez pas  en ressentir les
heureux effets une fois rentre ici.

Que veut dire, s'il vous plat, madame, pour ce qui doit nous lier et
ce que j'attends de vous, vous tes bien tel que vous tes.

Voil une terrible phrase! Je vous prie de me la dvelopper.

Vous avez tort de me souponner d'avoir, comme le chat, une tendance 
aimer particulirement ceux avec qui je suis toujours. C'est une ide
fausse; je pourrais vous en crire long l-dessus. Si vous tenez  me
comparer  un animal quelconque, prenez plutt le chien fidle et bon.

Adieu, chre triste.




LXVI

_Denise  Philippe._


18 novembre.

Triste?... Non, je ne le suis pas, seulement un peu alanguie et
douloureuse. Si vous tiez l, je vous dirais le pourquoi de cette
morbidesse. Cela rside en des riens que je sais analyser et que je ne
peux vaincre. Ne vous tes-vous pas surpris  garder une main un peu
plus longtemps qu'il n'et fallu dans la vtre sans que votre coeur ou
votre esprit y ft pour rien? cela est machinal et il plat que ce soit
ainsi. C'est comme un peu d'effleurement idal; c'est fugitif, ce n'est
rien; pourtant cela trouble et motionne ainsi qu'une promesse d'amour.
Mon tat est celui-ci: un peu d'indfini flottant autour de moi et
gravitant vers quoi? je n'en sais rien.

Je me bucolise... l'automne, l'air pur et honnte des champs, la grande
solitude, voil les entraneurs. Ne vous moquez pas trop de moi, s. v.
p.!

Au reste, puisque vous ddaignez d'tre chat, c'est au chien fidle et
bon que je fais cette confidence d'une gne toute morale, et non au
monsieur chic, _engardni_ et trs cravat de blanc.

Oui, oui, ce serait charmant une visite de vous; mais je n'ai pas le
droit de prendre votre courage au mot...

Je me dis pourtant que ce pourrait tre une chose enchanteresse ce
voyage, si vous tes friand de grand vent, de givre sur les pelouses,
de houx aux feuilles luisantes, de mousses qui pleurent les feuilles
mortes.

Si les promenades dans la tourmente ne vous dplaisent pas, ni les
retours dans la maison close, ni les flneries devant les grands feux
sans autre lumire que la flamme du foyer,  l'heure fugitive et
mlancolique du crpuscule, venez. Alors les ombres bizarres des meubles
tremblent au vacillement des flammes et s'allongent sur les tapis,
rampantes, pleines de mystre, tandis qu'au dehors les couchers de
soleil rouges ensanglantent le ciel et font croire  un gigantesque
incendie sur la mer.

Peut-tre tout cela vous plairait-il infiniment.

Seigneur, o vais-je? Je ne pensais plus  votre brave peur des potins!




LXVII

_Philippe  Denise._


20 novembre.

Je n'aime pas cette ironie, madame, d'autant qu'elle me semble provenir
d'un mal nerveux trs infrieur  vos coutumires belles nergies.

Vous savez bien pour qui je crains les potins, n'est-ce pas? Alors
trouvez-vous opportuns vos persiflages?

Je suis meilleur que vous, moi; j'ai t trouver Germaine et lui ai
suggr l'ide de partir vous dsattrister avant l'arrive de votre
belle-soeur et de votre nice. Cela a donn lieu  une scne comique
entre elle, son mari et moi:

--Elle est triste? j'y cours, s'crie gentiment Germaine.

--Eh bien et moi? vous m'abandonnez? rplique Paul.

--D'abord vous pouvez me suivre; et puis soyez raisonnable, chri; vous
savez bien que vous tes dans votre phase chaste, donc je vous manquerai
si peu...

--Germaine! s'exclama Paul, svre.

--Eh bien quoi, mon amour? l'as-tu dit ou ne l'as-tu pas dit, l'autre
soir? _To be or not to be_--et tu es trs: _Not to be_, ces jours-ci.

--Continue, je t'en prie, de me ridiculiser devant Philippe!

--Lui? l'_amant-blanc_ par excellence? Mais, mon amour, Toi, c'est par
phases... lui, c'est  la fois quotidien, chronique et aigu. Tu peux me
croire: il pche toujours par omission!

Je pousse quelques: Oh! oh! oh! comiques, choqus, vexs, en pouffant,
tandis que Paul, interloqu, demande:

--Qu'en sais-tu?

--Avec mon flair d'artilleur, je devine!

--Germaine! voil de ces propos qui vous font mal juger dans le monde
et...

--Voyons, gronde pas,  mon fol amant!

--Mais moi, je proteste, madame Germaine!

--Qu'est-ce que a y change? vous tes un _effleureur_, mon cher Phil,
vous le savez bien, pardi! Figurez-vous, amour de mari, je me souviens
qu'il disait aux grandes filles, nos amies, lorsqu'il tait petit (et
moi encore plus petite) et qu'elles imploraient un baiser: Je veux
bien, mais surtout faites vite, pas fort et sans appuyer... Une grce
qu'il leur faisait dj dans ce temps-l, ce bout d'homme!

--Bon! ma chre; comme amant, je m'abandonne  vos sarcasmes--encore que
vous parliez un peu sans savoir--mais en amiti, avouez-le, Germaine, on
peut risquer le placement, je suis un fonds d'tat...

--Parbleu, c'est bien a: sr, mais ne rapportant rien!

L-dessus, nous rions comme trois fous; Paul envoie des regards
passionns  sa femme, et moi je leur donne ma bndiction.

Ceci reste convenu: Germaine part pour Nimerck d'ici trois ou quatre
jours. Son mari vous l'amne et revient  Paris, d'o nous partirons,
lui et moi, pour la chasse, chez les Ferdrupt, Germaine ayant de tout
temps dclar qu'elle ne voulait pas mettre les pieds  la campagne de
ces gens-l, parce qu'il y fallait _trop travailler_. Avez-vous su son
aventure avec la douairire, morte depuis d'ailleurs,--et pas de !--Il
tait de bon ton, dans cette maison, d'afficher les moeurs
extra-patriarcales. Or, Germaine tant venue passer quinze jours au
Tilloy dans les premiers mois de son mariage, et n'ayant pas song 
munir sa malle de broderie, tapisserie, crochet, que sais-je? enfin de
ces petites choses flottantes, sans forme, douces au toucher et qui se
meuvent faiblement entre les doigts effils des femmes, madame Ferdrupt,
un soir, au salon, lui fit dsobligeamment, quoique doucereusement, la
remarque qu'elle seule tait dsoeuvre.

Le lendemain,  l'heure de l'ouvroir, devinez ce qu'invente l'enfant
terrible? Elle apporte au salon un panier norme et  l'bahissement
d'un chacun en tire une oie morte et se met  la plumer! Tableau.

Si vous ne souriez pas aprs une lettre pareille j'y perds mon latin.
Allons, vite une belle risette, madame,  l'ami qui tendrement vous aime
et qu'il vous faut aimer aussi un peu, dites?




LXVIII

_Denise  Philippe._


Nimerck, 21 novembre.

Voil mon sourire, voil mes mercis. La gentille pense de m'envoyer
Germaine! C'est vous tout entier, cela. Vous tes un ami dlicieux.

Mais quel Philippe votre lettre me rvle, insouponn jusqu'ici par
moi! Va pour l'_amant-blanc_. Germaine, la chre enfant terrible, ne
sait peut-tre pas tout, _dites_?




LXIX

_Denise  Philippe._


Nimerck, 28 novembre.

A l'instant je reois votre envoi de gibier. Merci de cette attention.
Les cailles ravissent Hlne, tout  fait bien portante; elle en est
trs friande, la chrie.

Je pense que ces jolies btes doivent tenir lieu d'une lettre, cher
paresseux; je lis entre leurs petites pattes et leur soyeux plumage,
toutes sortes de choses gentilles, des paroles d'affection, de douces
moqueries, voire des excuses consolantes. Je ne suis pas bien sre de
n'avoir pas vu aussi un peu d'ironie au bout du bec d'un perdreau; mais
je n'ai pas insist, et veux croire qu'il me souriait avec bont, tout
simplement, sans se ficher de moi le moins du monde, et sans avoir l'air
de me dire que mes lettres courent un peu bien aprs les vtres.

Je vous cris tandis que Massenet, charmant comme toujours, conte 
Germaine, _enivre d'harmonie_, un mot amusant qu'une femme de ses
amies lui a servi l'autre soir. Il est de passage ici (pas le mot, mais
Massenet) et doit assister aprs-demain  son festival musical  Nantes;
ce sera un triomphe. Mon matre y est habitu. Massenet arrivait un peu
en retard chez madame X...,  un grand dner qu'elle donnait en son
honneur. Il s'excuse en disant que ce qui l'a retard, c'est qu'on est
venu lui annoncer sa nomination de membre de l'Institut de Bologne. Ah!
dit la matresse de la maison, _Immortadelle_, alors!

Massenet, qui a de l'esprit, a t enchant du mot.

Peut-tre allez-vous croire que vous avez cette lettre  cause des
bestioles envoyes? Pas du tout, monsieur, sans gibier vous l'aviez.

Je voudrais vous savoir bien persuad que je tiens au moins autant que
vous  l'amiti qui nous lie; j'en fais toute ma joie, mme toute mon
esprance.

Vraiment, entre un homme et une femme, l'amiti s'empreint d'une ardeur
charmante; cette sorte d'amiti a, je crois, la destine de ce qui est
grand chez l'homme, procdant de son choix, de sa volont, de sa pense,
et non de son instinct comme l'amour. Ou elle est sublime, ou elle
n'est pas. Quand elle existe, elle existe  jamais et va toujours
croissant.

Ainsi sera la ntre, j'espre. Aussi n'ai-je pas trop peur que
l'loignement ne nous dtache l'un de l'autre. Ce sentiment-l demeurera
entre nous une ncessit heureuse qui tiendra le milieu entre les
besoins du corps et ceux de l'me, une sorte de dsir abstrait, doux 
savourer. N'a-t-il pas rsist dj  l'preuve du feu?

Vous habitez mon coeur, mon ami; tant pis pour vous si vous ne vous y
plaisez pas. Mais tout ceci n'est pas une raison pour que vous me
laissiez trop longtemps sans nouvelles. Adieu.




LXX

_Philippe  Denise._


Le Tilloy (Somme), 28 novembre.

Vous avez raison: l'amiti entre un homme et une femme n'est pas un
sentiment naturel, et l'on ne peut y arriver qu'aprs avoir travers des
preuves et les avoir surmontes par une grande droiture de coeur, un
grand effort de volont; la principale et la plus dangereuse de ces
preuves, c'est l'amour. Je vous ai aime avec la plus grande force dont
j'tais capable; vous m'avez conduit amicalement, je me suis guri, et
me voil retomb  ma nonchalance de coeur habituelle. L'amiti que je
ressens pour vous est trs douce, je m'y abandonne sans rticence; je
m'abandonne au plaisir de la subir et de vous le dire et rien au monde
ne me pntre d'un pareil bonheur. J'ai bais ce _vous habitez mon
coeur_. Ah! qu'il me soit un cher asile, ce coeur adorable.

Un certain instinct que nous avons tous en nous, nous entrane par
instants vers un idal informul, abstrait. Le besoin de puret dans ce
rve, produit par nos dfaillances dans la lutte sociale, m'entranait
autrefois  Dieu et je lui aurais port cette vague posie latente, si
je n'avais song  cet autre qui avait pour devise: Souviens-toi de ne
pas croire.

Vous tes cet idal, maintenant, madame. Ce _moi_ chercheur de la
lumire dans la vie n'est plus errant: il est en vous, bat, chre
beaut pure.

Je suis heureux qu'Hlne ait croqu les cailles; je les avais chasses
 son intention. Dalvillers et moi sommes partis de Paris le 24 pour le
Tilloy. Nous y avons retrouv une bande de clubmen, ce qui me gte un
peu la joie dont je m'imprgne au contact de la nature. La ncessit
misrable d'avoir  revtir l'habit noir aprs les longues heures de
battue dans les bois, l'obligation plus douloureuse encore de bostonner
une partie de la nuit avec toute la fminit du chteau et des chteaux
environnants, me font cruellement sentir l'infriorit de n'avoir point
 soi une chasse qu'on ne serait pas oblig de louer-- pauvret!--o
l'on pourrait vagabonder presque solitaire, un toit plus ou moins pointu
o l'on rentrerait s'abriter, se reposer du bon repos, les pieds sur les
chenets, la pipe  la bouche, devant une flambe de bois sec. Voil un
rve peu chic, pas du tout cravat de blanc; trs prosaquement j'avoue
qu'il me hante depuis mon arrive ici. Je regrette presque la douairire
et ses sages travaux  l'aiguille; au moins permettaient-ils aux hommes
de somnoler en fumant.

Est-ce bte, mon amie, d'tre nerveux au point de souffrir d'une faon
physique d'infriorits morales manant des autres?

La mdiocrit intellectuelle des Ferdrupt m'irrite et me rend malade.
J'aime mieux la vraie btise; au moins parfois elle est drle. Ah! que
Germaine a bien fait de lcher ces gens! Paul et moi apprcions
maintenant  sa juste valeur le coup d'tat de l'oie.

J'ai achev de me gter chez vous, parmi vos amis remueurs d'ides,
livrant de temps en temps ce coin divin qu'il y a dans l'homme, dont
parle Henri Heine.

Ici, je me heurte uniquement aux ides relies en cuir de cochon et
c'est bien pnible.

Pour me tirer de douleur, j'ai entrepris la culture d'un petit flirt. Je
ne ddaigne point cette ribote de perruquier lorsqu'il s'agit de me
sortir d'un ennui grandissant. Je compte sur votre aimable philosophie
pour n'en tirer que d'indulgentes dductions sur mon fcheux caractre.
Ce rgime--facile  suivre, surtout  la campagne--m'a russi. J'accepte
valse, boston, insuffisance morale de mes htes et de leurs htes, avec
plus de courage, une volont plus affermie. Cette rsignation m'aidera,
je l'espre,  supporter avec passivit tous les ennuis que mon mauvais
destin me rserve encore durant l'achvement de mon sjour; je ne puis
malheureusement l'courter ayant eu l'imprudence de m'engager, ds
Paris,  accomplir un temps fixe.

crivez-moi, dites-moi ce que vous devenez; travaillez-vous beaucoup? O
en tes-vous de votre air hongrois? Si vous avez compos trois notes
nouvelles, envoyez-les-moi. Nimerck est moins dsert, parat-il. Georges
Granbaud, arriv ici depuis hier, m'a donn vaguement de vos nouvelles.
Il est trs discret sur vous, votre spirituel voisin. Il m'a jet entre
deux bouffes de cigare, que madame votre mre continue de regretter que
votre nice ne soit pas marie. Pauvres espoirs de madame de Nimerck! je
leur souhaite longue vie. Et pourtant miss Suzy vaut bien certaines
autres, pouses tous les jours; il ne faudrait peut-tre qu'un homme
courageux pour la remettre dans le droit sentier.

Granbaud nous a dit,  moiti, le dernier trait de Germaine; donnez-nous
toute la scne. Paul est anxieux de savoir le nouvel avatar de son fol
esprit, et comment s'est passe l'aventure entre le substitut et la
chre incorrigible Saint-Jean-Bouche-d'Or.

Racontez-moi tout: ce que vous pensez, dites, faites;--et surtout
donnez-moi des nouvelles de votre dlicieuse Hlne.

Respectfully yours.




LXXI

_Denise  Philippe._


30 novembre.

Voil une lettre bourre, ce qui s'appelle bourre. Vous y
sentimentalisez d'une manire des plus sublimes votre amiti, vous y
parlez chasse, musique; vous citez vos classiques, vous y dansez, vous y
dgringolez dans le flirt, vous y rclamez les mots de Germaine, vous y
chiquenaudez Suzanne... ouf! j'en suis essouffle!

Commenons par la chose gaie: l'autre jour dnaient ici le gnral
Hepper, le colonel de Frgon, l'amiral des Issarts, puis un substitut
des environs, neveu de la brave madame Ravelles. Un dner srieux, mais
charmant grce aux trois premiers convives. Aprs dner, au salon, le
jeune Ravelles croit pouvoir briller  son tour et patauge dans des
lieux communs qui nous jettent  tous un lger froid. Avec l'esprit fin
que vous lui connaissez, le gnral essaie de le tirer de l'ornire; le
colonel vient en vain  la rescousse. Les inepties pleuvaient. L'esprit
de la magistrature assise, debout, couche, mal reprsent par M.
Ravelles, nous plongeait de stupeur en stupeur.

Habitu, au nom de la loi,  discipliner,  commander,  condamner, 
punir,  innocenter, ce garon loquace, imptueux dans ses affirmations,
tranchant de juge  prvenu, menaait de gter notre soire. Ce petit
homme, parlant de l'Autorit comme si elle tait sa matresse, sot 
pleurer, mais non pas bte--ce qui est trs diffrent--donnait l'envie
folle de rabattre d'un bon coup son impertinent caquet.

--Il faut secourir ce futur procureur... je n'y tiens plus, je vais
m'immiscer dans son joli discours! me glisse Germaine  l'oreille.

Alors, elle s'ingnie avec bont  mettre la conversation de ce jeune
officiel sur lui-mme, pensant: si dpourvu de tact et d'esprit qu'on
soit, le peu qu'on en a se dveloppe ds qu'il s'agit de se raconter. Il
parle, il parle, requrant comme un ange, et entame la question du
mariage:

--Oui, madame, la vie est triste en province; pour s'y faire un centre,
il faut se marier; mais voil: choisir c'est si difficile et si
chanceux.

GERMAINE.--Oui, il vous faudrait une jeune fille bien leve, riche...

LE SUBSTITUT.--Bien entendu; je la voudrais du monde, mais trs simple;
intelligente, musicienne, spirituelle mme; bien de sa personne, enfin
charmante comme...

GERMAINE.--Ah! monsieur, je vous arrte! Vous allez me faire un
compliment!

Et Germaine, s'tant mise au ton, minaude.

--Oh! madame, ce n'est pas un... vous en mritez mille! Mais pour vivre
en province dans une position en quelque sorte officielle, il faudrait
que la jeune personne ft plus... moins... comment dirais-je? enfin
moins... plus... efface. Je ne sais pas si je me fais bien comprendre?

--Mais parfaitement: vous avez raison, monsieur, c'est trs juste, car
dans la magistrature il ne suffit pas d'tre bte, il faut encore avoir
de la tenue!

Et cette impertinence fut lance d'un ton  nous ravir tous.

Puisque vous voil content et pouffant et bien dispos, laissez-moi vous
dire que votre lettre sent, malgr sa forme assez irrvrencieuse, un
vague intrt pour Suzanne. Si j'osais, je vous gronderais. Vous avez
jet la semence lgre et fconde au vent, sans vous inquiter si
quelque grain, par hasard, n'allait point germer. Cela est mal.

Depuis l'arrive de ma nice, j'ai en vain essay d'avoir avec elle la
conversation projete. Suzanne se drobait.

Votre lettre m'a servie, et voici comment les choses se sont passes.

Je venais d'en achever la lecture quand Suzanne entra dans ma chambre.
Peut-tre avait-elle reconnu votre criture sur l'enveloppe, en
cherchant son courrier dans le plateau o le piton dpose les lettres.

--Je vous drange, tante?

--Non, Suzanne.

--Mais vous lisiez, je crois...

--Oui: une lettre de Philippe de Luzy et elle m'a contriste.

--Bah? le cher ironique est de plus en plus triste, dsespr, languide,
sans doute? Mais vous tes la bonne, l'unique consolatrice; vite
crivez, tante Denise, sans quoi votre Werther va courre sus  son
pistolet; je vous laisse, je me sauve!

L-dessus elle se met  rire, de ce rire cassant et bref qui sort de la
gorge des femmes quand elles ont du chagrin, un rire qui retient des
larmes. J'ai senti l'instant propice, j'ai parl--comment? Je n'en sais
rien, j'tais si mue! Mes vingt-neuf ans me font bien jeune devant la
froide exprience de cette fille de vingt ans; j'ai parl avec la
persuasive loquence des mres: Suzanne, attendrie, a pleur, la tte
pose sur mes genoux...

Elle m'a promis d'tre plus rflchie, plus srieuse  l'avenir. Mon
ami, cette fillette qui semble regarder sans voir, couter sans
entendre, a tout devin du drame de votre coeur, du cher secret qui
nous lie.

Avidement elle me disait: Je vous ai tout dit, tante, tout; mais vous,
dites-moi aussi la vrit pour ma rcompense...

Voil comme nous sommes, aimant jusqu' la torture inflige par ceux que
nous aimons. Eh bien, grondez-moi si vous voulez, mais devant tant de
franchise j'ai avou. La pauvre petite a eu un mot sublime: Comment
avez-vous pu lui rsister? Il vous aimait et il est si sduisant!

Suzanne m'a remercie d'avoir brl ses lettres.

--Tante, moi aussi j'ai gard les siennes, faut-il les brler?

--Ce serait plus sage, ma mignonne.

--Oh! comme c'est triste...

Elle s'est leve et, prenant mon bras, m'a entrane jusqu' sa chambre.
L, derrire l'amas parfum de son linge d't rose, mauve, bleu, sous
l'enrubannement soyeux des fraches batistes, elle a pris son
pch,--elle a dit a si gentiment avec un sourire si contraint... Que
n'tiez-vous l!

Ce pch (qui est bien un peu le vtre) tait cachet dans une grande
enveloppe; ce sceau en faisait dj une chose finie, morte, une belle
esprance juvnile  jamais perdue...

--Tante, permettez-moi de les lire encore une fois?

--Tu vas souffrir plus longtemps; mais lis, mon enfant, si tel est ton
dsir.

Et, tandis qu'elle lisait, j'allai regarder  la fentre. Le bruit
imperceptible des feuillets tourns, les gros soupirs, tout ce petit
drame se passant derrire moi me rendait triste; involontairement je
songeais: les hommes lgers sont bien coupables.

Mais elle, n'y tenant plus, s'cria:

--Ah! tante Denise, il faut lire aussi et vous verrez alors si j'tais
folle de croire...

J'ai lu. Certes, ces lettres jolies, lgantes, parlant vaguement d'un
autre amour, ont pu troubler ma nice; mon ami, vous avez jou avec ce
petit coeur-l; toute votre belle morale tombait parce que vous
l'criviez en cachette et que cette faute commise ensemble vous liait
tous les deux du mauvais lien des amitis malsaines. Avec vos clineries
de langage il faut tenir sa raison bien fort pour ne pas subir
l'entranement.

Philippe, la dmarche que je tente est un peu bizarre, mais Suzanne vous
aime, voil mon excuse: pourquoi ne l'pouseriez-vous pas?

Vous l'avez appele votre consolante amie... Laissez-moi mettre cette
petite main dans la vtre. Suzanne est dressable, vous pourrez la
guider, la diriger. Allez, il faut se mfier des jeunes filles trop
sages. Celles qui cherchent  aimer ne sont-elles pas dans le vrai? Et
n'est-ce pas vous et votre gosme se drobant, qui les faites devenir
ironiques et coquettes, et les jetez dans la faute et le par--ct
d'une vie due?

La premire exprience d'amour d'une jeune fille, lorsqu'elle russit,
ne s'immaculise-t-elle pas par le mariage? De cette premire et nave
imprudence nat ce mythe, rve de toutes, le mariage d'amour.

Allons, cher, quittez le petit flirt, les valses, les coups de fusil,
l'insipidit de vos beaux dners insapides et devenez,  Nimerck, le
neveu de votre grande amie.

    DENISE.

_P.-S._--Tite-Lne a marqu d'un mot cette journe. Comme Suzanne
essuyait les dernires larmes que diamantaient les flammes de vos
lettres, ma fille entre chez sa cousine. Tu as du chagrin, Zon? Tu
pleures? Pourquoi donc pleure-t-elle, maman?--Elle a de la peine, mon
ange.--Ah! pauvre Suzanne! C'est vrai, la vie est triste il y a des
jours... et ma poupe est en son... et mon petit oiseau est mort... Je
voudrais m'en aller dans une toile, s'il vous plat, maman?




LXXII

_Philippe  Denise._


2 dcembre.

Peste, madame mon amie, comme vous y allez! Mais je suis aussi peu fait
pour tre mari que tite-Lne pour devenir une femme vulgaire.
L'adorable mot de la petite m'a plus remu que toute l'exposition du
chagrin de mademoiselle d'Aulnet.

Pour demander la main de Suzanne il faudrait d'abord savoir si la jolie
enfant accepterait ceci:

1 Un homme qui l'aimerait trs _raisonnablement_ et serait dsireux de
diriger sa vie, leur vie, comme il l'entendrait.

2 Cet homme possde exactement quinze mille livres de rente. Jusqu'
prsent elles lui ont  peine suffi pour mener la vie de farniente qu'il
pratique; il demande au jeu le surplus ncessaire et ne l'obtient que de
loin en loin.

3 Cet homme, une fois mari, serait donc dans l'obligation de vivre des
rentes apportes par sa femme, ce qu'il ne souffrirait pas; alors,
voulant se conduire en homme d'honneur, il se retirerait dans la terre
de Luzy qu'il possde (en indivis avec son frre), chteau, tang,
ferme, chasse, prs. Comme les revenus des quatre derniers noncs
suffisent juste  entretenir, payer les impts, conserver ledit chteau,
avec les quinze mille francs de rente--ceux-l inscrits sur le
grand-livre--le mnage aurait donc de quoi marcher petitement par le
monde.

Je vous dis cela en blague, mais c'est pourtant l'absolue vrit. Je
trouve odieux de manger les revenus de la dot de sa femme pour faire
aller la maison, si soi-mme on n'apporte sinon plus, au moins autant
par son travail ou par ses rentes. Le contraire me parat une situation
inacceptable. N'est-ce pas une sorte de vente de soi donnant au mari
une subalternit morale tout  fait dgradante?

Si mademoiselle d'Aulnet a comme moi quinze mille francs de rente, je
l'pouse. Mais comme avec ces trente mille francs nous ferions assez
pitre figure dans notre monde, il faut qu'elle accepte l'enterrement de
premire classe  Luzy, o je tcherai de me montrer  la hauteur des
vnements en levant bien les enfants qu'elle aura l'obligeance de me
donner,--pour nous distraire--et en essayant de remplacer  moi seul la
foule empresse de ses admirateurs, sa loge  l'Opra, les courses ou
les concerts des aprs-midi du dimanche, l'hippique, les mardis de la
Comdie-Franaise, les samedis de l'Opra-Comique, les vernissages des
diverses expositions, les premires des multiples thtres, les
promenades de _five o'clok_  l'avenue des Acacias, les sances de polo
le printemps, les eaux dans les trous chics l't, les honneurs du pied
et les chasses l'hiver, ses chevaux, ses voitures, et Doucet, et Reboux,
et le patinage  des ples divers, et les haltes les clairs matins,
avenue du Bois, et les petits pts, et les petits jabotages chez le
select ptissier, et les rceptions chez mesdames X..., Y..., Z..., et
les bals blancs, bleus roses, etc., etc.--Ouf! ouf! j'en suis dj
puis!

Srieusement, si vous jugez qu'il me faille pouser pour le trs lger
dommage qu'on m'a--convenez-en?--entran  commettre, un peu pour
l'amour de l'imprudente, beaucoup pour l'amour de vous, je me rsoudrai
 devenir le fortun poux de la dlicieuse Suzanne. Seulement je vous
prie de dire mes conditions _sine qu non_; elles sont absolument
rflchies et srieuses.

Adieu mon amie chre.

Ah! quelle crainte j'ai de vous voir m'entraner d'une faon
sentimentale et allgre vers cet inconnu terrifiant.




LXXIII

_Denise  Philippe._


4 dcembre.

Eh bien! n'ayez plus de crainte. Je n'ai pas lu votre terrible lettre 
Suzanne, mais je l'ai interprte et la lui ai rsume.

Elle a eu une minute d'hsitation, il faut lui rendre cette justice;
aprs quoi, trs tranquillement:

--Ne trouvez-vous pas, ma tante, que ce serait une grande sottise de ma
part de me marier dans ces conditions? Philippe fait l'ogre, le
barbe-bleue, avec cette annonce pompeuse d'une ternelle retraite dans
son chteau; pourtant, si sa nonchalance s'arrangeait de cette vie et
que vraiment il m'y condamnt? Ses quinze mille francs de rente, c'est
maigre. J'ai cinq cent mille francs de dot, moi; cela nous ferait  peu
prs trente-cinq mille francs  dpenser par an--un peu moins de trois
mille francs par mois, c'est peu... bien peu.

--Mais je vis avec vingt-huit mille francs, moi, ma chrie, et trs
confortablement. Et puis il ne faut pas voir cette seule question de
gros sous; l'aimes-tu? te sens-tu attire vers lui? Tu pleurais l'autre
jour, tu me demandais comment j'avais rsist  son charme. C'est de
l'amour, cela, Suzanne.

--Oui, peut-tre l'ai-je aim. Certes, il est tout  fait bien: grand,
lgant, distingu; il a de trs belles relations, mais il sait si peu
s'en servir! Et puis, tout a pour aller s'enterrer  Luzy toute
l'anne...

--Tu viendras passer trois mois d'hiver, chez moi, dans l'appartement
inoccup de ton oncle; il vient si rarement  Paris... Tu seras l
parfaitement.

--Mais trente-cinq mille francs... qu'est-ce qu'on peut faire avec a?

--On peut vivre comme je vis, s'entourer d'amis, les bien recevoir, mais
simplement. En loignant la foule des indiffrents, la foule des
plaisirs creux, la foule de toutes les choses vides, parfois mme
ennuyeuses, dont les mondains bourrent leur vie, on se fait une
existence charmante; elle vaut l'autre, je t'assure.

--Vous en parlez  votre aise, petite tante; d'abord, vous habitez
l'htel que mon oncle a achet en se mariant, et il est trs chic cet
htel. Puis, l't, vous allez  Nimerck chez votre mre; ce vieux
donjon breton est patant; c'est encore trs chic. Enfin, vous, vous
avez pris cette manire-l: c'est votre genre de connatre peu de monde,
de choisir les gens qui vous plaisent, de fermer votre porte au nez des
autres qui attendent derrire, mourant d'envie d'tre introduits et
faisant tout pour y arriver. Mais moi? j'ai toujours t
reprsentative... et puis, voudrais-je l'essayer, je ne saurais mme pas
vous singer. Il me faut la foule pour m'aider  jouir de ce que je
possde; j'aime qu'on me regarde dans la rue, j'aime l'hommage et la
curiosit de tous. J'aurais voulu tre reine ou grande artiste...

--Alors, Philippe devra renoncer  la vague pense d'une union possible
avec toi. Tu as bien rflchi? Dois-je lui crire un mot dans ce sens?

--Je crois que cela vaut mieux: Luzy  perptuit sans la grande vie
derrire... brrr! je ne me sens pas de force  accepter a. Si encore il
faisait quelque chose, ce Philippe! Seulement, dites-lui cela autrement,
tante, dites ce que j'ai fait dire  Aprilopoulos par maman: que je ne
veux pas encore me marier; qu'il sera temps d'y songer plus tard; enfin
arrangez-lui bien tout de faon  me le garder comme flirt. En y
rflchissant, Aprilo serait un parti bien plus sortable; orphelin comme
Luzy, il a quarante-cinq mille livres de rente, un nom historique
l-bas, en Grce; un htel  Athnes, un palais  Corfou... et puis,
toqu de moi, cet attach d'ambassade, fier de mes succs... videmment,
pas le charme de Philippe... oui, mais l'un m'adorera tandis que c'est
moi qui aurais t capable d'adorer l'autre... Et c'est la pire btise
pour une femme d'adorer son mari!

A mon tour, j'ai fait mentalement brrr. Il me semblait entendre parler
mon mari. J'avoue donc humblement mon pas de clerc et vous prie de me le
pardonner. Mon ami, j'espre n'avoir troubl en rien, pour l'avenir,
votre curieuse manire d'tre vis--vis l'un de l'autre! Que tout ceci
me paratrait comique, si a ne me rendait pas, malgr ma volont d'en
rire, infiniment triste.




LXXIV

_Philippe  Denise._


6 dcembre.

Moi, cela me parat charmant.

Allons donc, je retrouve ma Suzanne! jolie poupe intelligente, certes,
mais surtout combien suprieure comme fille pratique. A travers quel
prisme l'aviez-vous vue et me la prsentiez-vous? Ah! quel beau
troubadour vous tes, ma chrie, et comme je baise avec tendresse et
respect le bas de votre pourpoint.

Mais si, dans le fond, je suis ravi de la tournure prise par les
vnements,  la surface, je suis rageur. Dans son ddain de moi--notez
que je le trouve tout naturel--votre nice a touch la plaie de ma vie:
Si encore il faisait quelque chose, ce Philippe! Ce doute de moi,
cette ternelle hsitation qui me fait incapable de produire quoi que ce
soit, qui me rend incapable, mme de faire un mari,--la pire des
conditions sociales  l'heure qu'il est, pourtant,--m'exaspre.

Elles n'ont pas tort, ces lgres, de nous mpriser un peu; nous nous
ressemblons trop par certains cts pour qu'il en soit autrement. On ne
choisit pas un sol mouvant pour y construire sa demeure. Au fond, il y a
une grande leon  tirer de son si encore il faisait quelque chose. Je
m'en sens l'me tout humilie de la bonne humilit.

Voyons, ma sage madame, un conseil: que diriez-vous si votre ami se
dcidait  faire de la politique? C'est la carrire des gens qui n'en
ont pas. Des gros bonnets de mon pays m'ont dernirement pressenti  ce
sujet. J'avais rserv ma dcision, voulant vous consulter  votre
rentre  Paris; mais les vnements m'entranent  vous en parler plus
tt. Vous connaissez la situation, dites sincrement votre avis.

Tendrement  vous.




LXXV

_Denise  Philippe._


7 dcembre.

A mon tour de vous crire: Peste, monsieur mon ami, comme vous y allez!
Savez-vous bien qu'il me faut donner l un avis fort grave. Si vous avez
srieusement l'intention de faire de la politique, changez un peu vos
armes; coupez votre _cu cartel_ d'une _onde_ o vous ferez graver
cette devise: _Avoir la conscience pure est une joie suprieure._ Elle
vaudra, dans l'occurrence, celle que vous avez. Les _merlettes sur
sinople_ n'en souffriront pas, ni vous non plus, ni mme votre patrie.

Pourquoi vous lancer dans cette agitation infconde o les politiciens
se dbattent tous?

Faire de la politique, c'est s'engager  avoir le gnie du moment... et
le moment me semble mal choisi pour vous laisser la facult d'en avoir.
Il ne doit pas vous chapper que nous sommes juste au point,  l'tat,
o tite-Lne nous a peint un soir les Romains qui ne peuvent plus
souffrir leurs maux ni les remdes  ces maux. Et puis, si le
spartiatisme et son brouet ont du bon, les moeurs athniennes,
nonchalantes et luxueuses, en ont aussi: l'art en procde, l'art tant
dans ses manifestations minemment aristocratique.

Alors quoi? serez-vous socialiste ou opportuniste? Il nous faudra
toujours du pain et des spectacles, quoi qu'on dise, et les Romains
taient philosophes et noblement inspirs en ne demandant pas l'un sans
l'autre. Et puis, tenez, voil mon impression: la politique actuelle
nous mne je ne sais  quel abme, et l'avenir social me parat plein de
cataclysmes.

Donc, timidement, je vous suggre la bonne ide de planter vos choux.
J'ai peur de voir votre droiture, votre loyaut, entrer dans cette lice
un peu souille.

    O bien heureux qui peut passer sa vie
    Entre les siens, franc de haine et d'envie,
    Parmi les champs, les forts et les bois,
    Loin du tumulte et du bruit populaire
    Et qui ne vend sa libert pour plaire
    Aux passions des princes et des rois!

Sans princes ni rois, allez, la chanson dit toujours vrai et la moralit
en est toujours applicable. Puisque je donne dans la posie, laissez-moi
achever de vous citer ces vers modernes du pote Desportes qui vcut
vers 1570.

    Las! que nous sommes misrables
    D'tre serves dessous les lois
    Des hommes lgers et muables
    Plus que le feuillage des bois!

    Les pensers des hommes ressemblent
    A l'air, aux vents et aux saisons
    Et aux girouettes qui tremblent
    Inconstamment sur les maisons...

    Leur amour est ferme et constante
    Comme la mer grosse des flots
    Qui bruit, qui court, qui se tourmente
    Et qui n'a jamais de repos.

    Ce n'est que de vent qu'est leur tte;
    De vent est leur entendement
    Les vents encore et la tempte
    Ne vont point si lgrement.

    Mais cet ardent feu qui les tue
    Et rend leur esprit consum
    C'est un feu de paille menue.
    Aussitt teint qu'allum.

    Ainsi l'oiseleur au bocage
    Prend les oiseaux par ses chansons
    Et le pcheur sur le rivage
    Tend ses filets pour les poissons.

Pourtant, mon ami, malgr tous mes discours, faites selon votre pense.
Vous serez, si vous entrez  la Chambre, peut-tre un impertinent et
trs ddaigneux dput, mais surtout un trs honnte homme, ce qui est
une qualit de plus en plus rare.

Au milieu de tout cela qu'advient-il de votre flirt? J'ai bien peur
qu'il n'y ait l dedans un peu de viol moral de la part de l'adversaire.
tes-vous sr, avec le remuement de tant d'ides contraires  la paix du
flirt, comme votre union possible avec Suzanne et votre projet de
politique, d'avoir rempli tous vos devoirs de bon partenaire auprs de
la petite secousse qui s'est mise en frais de coquetterie crbrale
et autres pour vous? Faites un examen de conscience et dites-moi si je
ne mets pas, avec une intuition remarquable, le doigt sur la plaie?

Hier, nous avons pass une heure exquise  l'le de Sein; Germaine,
enthousiasme, se sentait l une me de druidesse; en rentrant, elle est
redevenue trs femme et a tlgraphi  son fol amant de venir la
rejoindre ici. Si vous suiviez Paul? Les Ferdrupt ne vous en
voudraient-ils pas trop?




LXXVI

_Philippe  Denise._


9 dcembre.

Vous avez souffl d'une haleine lgre sur le chteau de cartes, qu'en
s'efforant un peu votre ami voulait difier; il est  bas, n'en parlons
plus. Cette solution ne vous surprendra pas, vous qui me tenez pour le
plus nonchalant des hommes. D'accord; mais vous allez trop loin: ne pas
me croire capable du moindre petit flirt sans tre pris de force, c'est
exagrer. Viol--voil un bien gros mot pour un lger divertissement
piqu, en passant, au bout de ma baguette de promeneur. Il n'entre pas
que de la paresse et de la nonchalance dans ma manire d'tre. Je suis,
 vrai dire, un convalescent. J'ai t tellement ballott ces deux
dernires annes, j'ai vcu dans une si mauvaise atmosphre
intellectuelle et morale, que ma volont a bien failli y rester toute.
Je ne suis pas encore compltement remis, mais--grce  vous un peu--je
suis en meilleur air et je vais mieux. Faites-moi crdit de quelque
temps encore.

Vous m'excuserez, ma douce amie, de vous entretenir si longtemps de moi.
Le moi est gnralement hassable, mais il est permis dans les lettres.
C'est ce qui les rend dlicieuses quand elles viennent d'une personne
aime. Autrement on a la ressource de ne pas les lire. J'espre que vous
parcourrez la mienne et y rpondrez promptement. Dans cette rponse
veuillez me parler de vous plus que vous ne le faites, c'est pour moi un
sujet plus intressant que les vers de Desportes, et que votre thse
philosophique sur la politique.

Dalvillers m'a communiqu la dpche de sa folle amante, il va partir
rejoindre l'objet aim. Pardonnez-moi de ne pas l'accompagner; miss
Suzanne tant  Nimerck, j'aime mieux laisser la paix se faire dans son
esprit et loin de moi. Soyez sre qu'elle m'en veut d'avoir t oblige
de vous exprimer franchement son opinion sur vos projets; elle serait
agressive et je sens, moi, que je serais cruel.

Comme tous les humains j'aime un peu faire souffrir, mais ce sentiment
n'est une suavit que lorsqu'on peut d'un sourire, d'un geste, changer
cette souffrance en joie. Ce n'est rien de faire couler des larmes s'il
est permis--et doux--de les tarir sous des baisers. Ce ne serait pas
opportun en la circonstance, aussi je m'abstiens.

Adieu.




LXXVII

_Denise  Philippe._


10 dcembre.

J'ai donc fait de la philosophie sans le savoir; vous m'en voyez
gentilhommesquement confuse!

Mais comment voulez-vous que je parle _plus_ de moi? mon moi tout
svelte, tout ple, tout brun est si peu intressant! j'en trouve,
d'ailleurs, mes lettres farcies. Nous ne valons, nous autres femmes, que
par l'imprvu de nos sensations, lesquelles nous savons mal analyser;
comment, alors, les bien exprimer? Vrai, je me trouve peu attrayante; je
n'ai d'autre esprit que celui du coeur et c'est, d'entre tous, le plus
bte. Non, ne parlons pas de moi, mais des autres que vous aimez aussi,
de Germaine par exemple. Elle sme notre vie d'vnements si amusants,
de rparties si drles! Voil une femme exquise. Comment, l'ayant connue
jeune fille, ne l'avez-vous pas pouse? comment se peut-il faire que
vous ne l'ayez pas aime?

Granbaud multiplie ses visites  Nimerck en son honneur; grce  eux
deux nos soires ne chment pas. Hier aprs dner la conversation tombe
sur les maris:

--Voulez-vous une fois, une seule petite fois tre sincres? interroge
Granbaud.--Pour vous toutes, qu'est-ce qu'un mari?

--Peuh! la bte de question, mon cher! s'crie Germaine,--elle sent
d'une aune la candidature  l'amant. Vous croyez, homme d'esprit, que
nous allons bcher nos maris en votre honneur? c'est bien trop bourgeois
pour nous. Un mari? mais c'est quelquefois un tre charmant; le mien,
par exemple, est dlicieux; il y a des gens qui, nous comparant, me
trouvent plus intelligente. Ce n'est pas cela: nous avons peut-tre tous
les deux une gale part d'intelligence, seulement nos deux esprits
n'habitent pas les mmes pays.

--Dlicieux!... mais a ne me dit pas ce qu'en gnral vous pensez
qu'est un mari?

--En gnral? Eh bien, c'est un douanier... (tte et stupeur de nous
tous). Mais oui, mes enfants: un douanier qui doit se garder de
l'exportation par crainte de l'importation!

Le mot n'est-il pas joli? Cette Germaine est pleine d'imprvu. coutez
encore: Vous savez qu'ici mre est oblige de consacrer un jour de la
semaine  recevoir ses vieux amis et voisins de campagne; ils seraient
fort marris d'avoir en vain drang leurs vieux domestiques, leurs vieux
chevaux, d'avoir us sur les pierres et dans les fondrires de nos
routes leurs vieilles guimbardes, pour venir se heurter  l'huis clos
du vieux domaine. Or, hier, tait le fameux jour de maman. Aprs le
djeuner, nous nous dispersons dans nos appartements, les unes pour
crire, les autres pour lire ou penser.

Vers trois heures, du ct de la lande, j'avise une voiture luttant
courageusement contre une bourrasque comme la haute mer sait nous en
offrir. Toutes les portes et les fentres gmissent, l'ouragan
s'acharne; le petit point noir approche vaillamment coupant la brise; je
le vois s'engouffrer sous la sapinire. Alors, je pense: une visite; je
quitte ma chambre, je descends au grand salon. J'y trouve Germaine
seule, installe dans un fauteuil et lisant au coin du feu flambant de
la chemine, mais vtue de sa jaquette de loutre, de son chapeau, de son
voile, de son boa, et son manchon sur les genoux.

--Tiens, tu vas sortir?

--Mais non.

--Tu rentres?

--Mais non.

--Comment, mais non? Alors d'o vient que tu sois couverte ainsi?

--Je vais te dire, ma chrie, j'ai remarqu l'autre mardi, ceci: chaque
personne venue visiter ta mre, au bout d'un moment de confortable
installation dans une de ces bergres Louis XVI, s'criait: Dieu, qu'il
fait bon chez vous, chre madame; j'ai vraiment trop chaud! Moi, ce
mme mardi, j'ai gel toute la journe malgr le calorifre et un feu
patant  rtir plusieurs cochons dans cette vaste chemine. Mais, dans
un salon pareil, il n'y a ni feu, ni tentures, ni tapis, ni portires,
ni rideaux qui tienne! Quel recours as-tu contre huit fentres, six
portes, quatre-vingt-dix mtres de surface et six mtres de hauteur de
plafond? C'est pas la peine de lutter, aussi je ruse. Ma chre, j'avais
une de ces chairs de poule  corcher la main d'un honnte homme, s'il
avait risqu de me toucher. Alors, aujourd'hui, je n'ai pas hsit, je
me suis habille en visiteuse. Je suis trs bien  mon tour, prte 
dire comme les autres: Dieu, qu'il fait bon, etc. Tu y es, ma
Tanagrette?

Voil de ses fuses charmantes; elles jaillissent pimpantes, au gr de
son caprice.

Hier, elle va voir  Sainte-Anne-la-Palud la vieille douairire Le
Thiludec, celle-l mme qui a si vilainement tenu sur elle, par rapport
 vous, les mchants propos que vous savez.

Mre, un peu craintive des boutades de l'indiscipline Germaine, avant
de la laisser monter en voiture, la catchise:

--Promettez-moi, mon enfant, de ne rien dire d'incorrect  cette vieille
amie de votre mre et de moi. Oubliez ce qu'elle a dit de vous: cela
vous a si peu nui; personne au monde n'y a prt attention; elle a
toujours t si mauvaise langue que ses calomnies ne portent plus.
Promettez, chre petite, de sembler ignorer ses mchants potins?

--Ah! chre madame, de grand coeur. Je n'en ouvrirai pas la bouche; je
suis bien au-dessus de cela! Si vous croyez que je m'abaisserai 
relever les propos incongrus de cette vieille folle, vous ne me
connaissez pas! Je vais la voir par gard pour vous et maman; mais je ne
dirai rien, absolument rien, rien, rien!

Quatre heures aprs, nous la voyons sauter de la victoria devant le
perron, anime, frache, rose de l'air de la lande, jolie comme un
colibri; elle traverse en coup de vent le hall, entre au petit salon o
ma belle-soeur, Suzanne et moi devisions, et, ds le seuil, s'crie
en agitant, dsesprment comique, son petit manchon emplum et fleuri:

--Ah! mes enfants! Ah! mes enfants! Vous savez? j'ai tout dit! mais
tout, tout, et mme plus! Ah! quelle scne!

Nous en avons ri un quart d'heure, tandis qu'elle, singeant la grosse Le
Thiludec, nous _jouait_ sa visite, leur dispute courtoise, et jusqu'aux
aboiements du roquet de la vieille comtesse.

Puis, s'arrtant brusquement, aprs une pause grave qui semble devoir
couver et faire clore dans ce cerveau lger une rflexion pleine de
sagesse:

--Tenez, au fond, je suis comme Jules Renard, moi: quand j'ai de petits
embtements avec une personne, je voudrais tout de suite la voir morte!

Voil-t-il pas une lettre, monsieur mon ami, bien plus philosophique que
l'autre?

Nous rentrons toutes et tous  Paris le 23. Germaine et moi vous
convions  venir dner en tte  tte _ quatre_, chez moi, le lendemain
de notre arrive, will you?




LXXVIII

_Philippe  Denise._


12 dcembre.

J'accepte avec joie le tte--tte  quatre, mais je vous prie de me
laisser vous offrir ce dner au cabaret. Ne dites pas non; je m'en fais
une telle fte! Aprs, nous pourrions aller au thtre ou entendre la
messe de minuit,  votre gr, mesdames, car nous serons le 24, sans que
vous ayez l'air de vous en douter. Nous rveillonnerons ensuite.

Je vais rver au menu; que puis-je inventer, afin qu'il soit plus exquis
que les vtres, madame Denise?

By God, j'en suis mu.

Germaine, aidez-moi, conseillez-moi; inspirez-moi une combinaison de
mets rares, tonnants. Lucullus dnant chez Lucullus, voil ce qu'il me
faut raliser.

Adieu, madame Tanagrette; je n'ai plus rien  vous dire, tout absorb
dj par la confection de mon menu, et par le bonheur de penser que je
vous aurai  moi seul toute cette nuit de Nol, vous deux que j'aime.
Paul ne compte pas!




LXXIX

_Denise  Philippe._


Samedi, 14 dcembre.

Paul ddaigne vos insultes et vous traite de polisson tout en acceptant
cette petite dbauche; moi, je m'en fais une fte. Le croiriez-vous?
cela ne m'est jamais arriv de dner au cabaret. Je n'avouerai pas a
aux bonnes petites amies... ce qu'elles me blagueraient!

Adieu, cher ami. A mardi en huit. J'arriverai avec les Dalvilliers chez
Paillart--il est votre pourvoyeur ordinaire, nous dit Paul.




LXXX

_Philippe  Denise._


Dimanche, 15 dcembre.

Voulez-vous tre exquise? Laissez-moi venir vous prendre. Je serai mardi
vers six heures chez vous. J'aurai une bonne heure et demie  vous
avoir,  moi seul, dans un grand recueillement, et c'est le moins qu'il
me faille aprs une si longue absence. Notre amiti a besoin de cette
entrevue. J'aurais aim que vous l'eussiez senti, dear.

Your as ever.




LXXXI

_Denise  Philippe._


Lundi, 16 dcembre.

Je n'aurais pas mieux demand, mon ami, de vous recevoir avant notre
partie carre, mais Germaine, Paul, avaient tout combin autrement et, 
moins d'avoir l'air de dsirer particulirement ce tte--tte (ce qui
et pu les tonner un peu), je ne me suis pas sentie assez habile pour
reprendre ma libert et changer l'ordre et la marche de cette honneste
nopce.

Du reste, cela n'a pas grande importance et vous ne m'en voulez pas?

Adieu; nous sommes en pleine confection de malles, inventaire de la
maison avec le jardinier et sa femme. Cette brave mre Callac m'a bien
interrompue six fois tandis que je vous cris. Quand on a une maison 
organiser, ranger, fermer, on n'a plus le droit d'avoir une pense en
dehors, on est pris par la matrialit bte de l'existence. C'est alors
que mon sang mi-bohmien se rvolte! Maman aime a, elle. Rien ne doit
manquer  l'appel. Tout  l'heure,  la lingerie, devant ces armoires
combles et ces piles de draps numrots par paire, qu'il fallait
visiter, reclasser avec les femmes de chambre, j'ai eu envie de pleurer.

Oh! roulotte de mes aeux, o es-tu? Avec quelle foi je te regrette!...

Il faut me pardonner et ne pas oublier, monsieur le civilis, que notre
trisaeule maternelle fut une tzigane si belle qu'un grand seigneur
l'pousa. Ils firent ensemble quelques petits demi-bohmiens, seize je
crois. Dans ce temps-l, on ne vivait chichement de nulle sorte. Il se
trouve par hasard en moi mille fois plus de globules du sang de la
tzigane que de celui du grand seigneur--bien que certains prjugs
sociaux ne m'inquitent pas plus que lui, de cela mes tendances un brin
socialistes sont la preuve,--et je tiens de la grand'mre Rurika,
trange petit nom dur comme un appel de guerre, mes cheveux bleus, mes
lvres trop saignantes, mes yeux trop noirs, mon teint de morte.

Adieu. Plus que huit jours  attendre: ce revoir me sera doux.




LXXXII

_Philippe  Denise._


Mardi, 17 dcembre.

Vous avez quelque dsir de ce revoir? on ne s'en douterait pas... Vous
faites preuve d'une inhabilet insouponne par moi jusqu'ici. N'avoir
pas su vous dptrer de la combinaison de Paul!... Je vous en veux.

Je ne m'tonne pas de vous savoir ce sang tzigane dans les veines; il
est des jours o vous avez des yeux de fauve, le regard cruel, terrible.
D'o vient ce petit nom de Rurika? Vous devriez rechercher cela.

Mais parlez-moi un peu des descendances de race et dites-moi de qui
Hlne peut tenir sa belle toison d'or, ses yeux bleus, son teint
transparent, ple et ros? Car miss Suzanne m'a dit que votre mari est
brun, lui aussi.

Adieu. Je vous en veux, vous savez.




LXXXIII

_Denise  Philippe._


Nimerck, mercredi 18 dcembre.

J'espre, ils ne sont pas srieux ces deux terribles: Je vous en
veux.--Est-ce bien vrai? vous m'en voulez, mchant ami volontaire?

Voyez-vous le curieux: il veut savoir, et, prenant les mouches avec du
vinaigre, contre toute rgle tablie, demande des dtails  la pauvre
propritaire des yeux de fauve. Vous tes poli, vous,  la bonne heure!

Tout ce que nous savons de l'aeule Rurika, c'est qu'elle fut rencontre
par Michel de Grodnoy son mari, en Lithuanie, dans le gouvernement de
Volhynie o il possdait une terre. Il y allait fort rarement, tant
trs Russe et, par consquent, dtestant les Polonais.

A l'ore d'un de ses bois s'taient tablis des Tziganes. Un matin,
Michel, sous la haute futaie, croise la belle Rurika. Elle s'en revenait
de la source et portait sur sa tte une cruche pleine d'eau. Rurika
enveloppe d'un regard treignant le boyard qu'elle savait tre le
seigneur de la terre, et lui dit:

--Salut  toi. Ma cruche est pleine. J'en suis heureuse.

Puis, fire, elle passe.

Chez nous, en Russie, c'est signe de bonheur de rencontrer une jeune
fille lorsqu'elle revient de la fontaine avec sa cruche pleine, et signe
de malheur de la rencontrer y allant et le vase vide.

Grand-pre, frapp du fameux coup de foudre, suivit longtemps des yeux
la belle crature mi-nue sous ses haillons, belle ainsi qu'une statue,
marchant orgueilleuse et les yeux baisss.

Bref, il aima; je crois bien qu'il tenta de ne pas pouser; mais les
bohmiens sont fiers. Un matin, on ne les vit plus  la lisire du bois.
Ils avaient fui, enlevant la desse.

Michel fit seller un cheval, les rejoignit et pousa.

Probablement ce mariage lui suscita des ennuis dans la haute sphre o
sa vie gravitait: au bout d'un temps il quitta la Russie et vint
s'tablir en France.

Le pre de Rurika s'appelait Rurik: ce tzigane prtendait que tous les
Rurik descendent du fondateur de la dynastie russe. Si nous en croyons
sa lgende, il avait donc rudement dgringol de l'chelle sociale, lui.
Grand-pre Michel de Grodnoy tait trs blond, grand'mre Rurika, trs
brune.

Hlne-Micheline-Rurika--ce sont les trois noms de tite-Lne--tient donc
uniquement de l'aeul trs pur Slave. Il y a de ces ressauts dans les
races: l'hrdit, c'est la mmoire de l'espce.

Ma mre, Valentine-Micheline-Rurika, tait blonde avant que d'tre
blanche. Grald-Michel-Rurik est chtain clair; mon pre tait brun, et
moi Denise-Micheline-Rurika, je suis tout  fait noire. Et voil. Je
n'en sais pas plus sur les Michel et les Rurik de Grodnoy, sinon qu'un
de leurs petits-fils fut guillotin sous la Terreur, tout comme un
prince, deux jours aprs la chute de Robespierre. Cette mort d'un Michel
Rurik de Grodnoy ne fit pas grand bruit dans la tourmente. De
gentilhomme qu'tait son pre, il tait devenu, lui, pelletier.
Peut-tre fut-il accus d'avoir vendu des fourrures qui tinrent chaud
aux belles paules de l'Autrichienne; je ne sais. Toujours est-il que
ses fils lchrent la pelleterie, les voyages  Nijni-Novogorod au temps
de la foire de Makariev, et prirent ce qui s'appelle des professions
librales, ainsi dnommes probablement, parce qu'elles librent
rapidement ceux qui les choisissent de la bonne grosse fortune acquise
par leurs pres dans le ngoce.

Un des fils de celui-l se fit soldat et mourut en Russie, au passage de
la Brsina. C'est le seul fait  peu prs russe qui soit de nouveau
arriv dans la famille, car je me refuse  croire que les manifestations
Cronstadt-Toulon soient un rapprochement tent par nos parents russes;
il faut tre modeste... je le suis!

Voulez-vous ce brin de lavande? on vient de m'en apporter des botteles.
Cela se met dans les chambres et dans les armoires pour les parfumer. La
modeste et dlicieuse fleur, n'est-ce pas, au ton bleu si fin, au parfum
si suave et si frais?

Adio.




LXXXIV

_Denise  Philippe._


Paris, 25 dcembre.

Vous tes cruel et vous savez faire souffrir en raffin, versant
l'ironie et regardant grandir la douleur jusqu'au point o il vous
plat; puis, d'un mot consolant, remontant le coeur endolori, exigeant
son calme et sa joie comme vous avez exig, dans une volont mesquine,
empreinte d'gosme et bien peu mle en somme, ses battements
douloureux, son angoisse affole.

Tout cela, n'est-ce pas, parce que je n'ai pas su mentir  nos amis,
berner leur confiance et vous recevoir comme vous l'exigiez?

Je vous pardonne; mais vous m'avez fait de la peine, beaucoup de peine,
et grce  vous j'ai pass un triste dner de Nol. Ah, quel nerveux
vous tes! tortionnaire et bon, futile et srieux, orgueilleux et
simple, vaniteux et modeste, tre de caprice et de fidlit.

Vous vous tonnerez de cette lettre, bien sr, croyant avoir grandement
rachet vos coups d'pingles par l'amicale tendresse dploye dans la
soire et pendant le souper. L'influence expansive de votre esprit m'a
reconquise, certes; mais je vous aimerais moins brillant et plus
soucieux des joies de ceux qui vous sont chers.

Je ne sais nul tre qui vous gale dans le monde, je n'en sais point. Et
cependant je connais quelques hommes bien minents. Quelle force votre
esprit pourrait rpandre si vous n'tiez pas nonchalant comme une fille,
nerveux et capricieux comme une femme!

Paul m'a dit l'autre soir: c'est un esprit suprieur. Mais vous
m'aviez trop fait souffrir, je n'ai pu que lui rpondre: peut-tre... et
je pensais: l'esprit n'est pas tout; le coeur est quelque chose et son
coeur est mchant.




LXXXV

_Philippe  Denise._


26 dcembre.

Eh bien non, je ne suis pas mchant, mais j'avais eu de la peine aussi,
moi. Et quand je vous ai vue arriver si riante, si jolie, jolie  m'en
rendre fou, j'ai souffert de n'avoir pas eu ma minute de solitude avec
vous, pour vous reprendre, depuis si longtemps que je ne vous ai vue,
vous regarder, vous admirer lentement recueilli, fervent de vous comme
d'une Madone.

J'ai souffert du baiser banal mis sur le gant; j'ai souffert de n'avoir
pas eu, en vous retrouvant, votre vrai _Vous_, celui que j'aime. Vous en
apportiez un autre  ce cabaret, un curieux et mu de l'escapade, un
futile, coquet, capiteux. Si je vous ai fait souffrir, c'est ce
_Vous_-l que je visais et, je le reconnais, j'ai t heureux de le voir
s'enfuir dans cette souffrance.

Ma chre Tanagrette, soyez-moi indulgente, ne blaguez pas ces heurts de
mon caractre; aprs tout, ils sont ma toute petite personnalit. Les
inquiets dont je suis ne peuvent rien accepter de ce qui fait les joies
des autres. Ils cherchent des motions nouvelles, et cela trs
simplement parce que c'est dans leur nature. Aussi bien en humanit
qu'en politique, en musique, en littrature, en philosophie, ils
n'aiment que ce qui n'est pas, ce qui ne peut pas tre. Mais parce que
nous sommes des inachevs avec de violentes aspirations, des vues
hautes, de douloureux rveurs n'ayant ni la force ni le pouvoir d'agir
pour tenter de rendre nos rves ralisables, il ne faut pas nous
mpriser. Au contraire, les arbres infconds, les fruits secs que nous
sommes sont le bon fumier qui fconde la terre o les autres sment. Le
peu de chemin que nous parcourons dans le sous-bois et l'embroussaillement
des forts vierges, active et prpare l'entre des chercheurs, cerveaux
servis par des mains ceux-l, et les gnies parfaits nous sont
peut-tre redevables des grandes personnalits qu'ils sont, et des
grandes oeuvres qu'ils produisent.

Je me mprise de vous avoir fait une peine si lgre soit-elle, et je
vous demande pardon  genoux, comme un enfant repentant, bien triste du
chagrin qu'il a caus.




LXXXVI

_Denise  Philippe._


27 dcembre.

Soyez pardonn. Je dirais volontiers de vous ce que Michelet disait de
saint Jean  propos de ses vangiles: Le caractre de ces discours est
inimitable. Mais vraiment, parce que vous avez une intelligence
saisissante et non cratrice, devrais-je tant souffrir dans notre
amiti?...

Je ne vais plus oser vous refuser la moindre entrevue, de peur
d'coper--comme disent les gamins--n'en abusez pas, mchant ami.




LXXXVII

_Philippe  Denise._


28 dcembre.

Quelle douceur d'avoir pour ami un coeur comme le vtre! Vous acceptez
sans rvolte l'apothose de l'gosme. Mon pyrrhonisme me fait honte;
c'est vous qui tes l'me blanche et non moi.

Voulez-vous me rendre heureux au del de ce que je puis dire?
Laissez-moi venir chaque jour vers cinq heures vous voir, vous entendre,
vivre une heure ou deux votre vie. Nous lirons, nous ferons de la
musique, nous aurons Hlne, cette harmonie vivante, entre nous.
Voulez-vous, dites?




LXXXVIII

_Denise  Philippe._


29 dcembre.

Oui, je veux. Si ce n'est pas trs raisonnable ce sera si charmant!

Nous allons vivre dans un coeur  coeur bien enviable... gare aux
potins!

Bah! nous tcherons, au moins pour un temps, de berner le bon public.
Mais ne craignez-vous pas de vous lasser de moi, d'Hlne, du home, au
bout de peu de jours?

J'ai un tantinet peur de ne pas fournir un aliment d'esprit assez
substantiel au grand apptit du vtre. Savez-vous que j'ai cherch, dans
le dictionnaire, ce que voulait dire pyrrhonisme? Voyez l une preuve
de la pauvret de mon entendement; mme les mots m'chappent! Enfin,
promettez d'tre indulgent et ne vtez pas pour nos entrevues
quotidiennes ce somptueux pyrrhonisme. Soyez le bon chien qu'en vain je
cherche en vous depuis que vous m'y avez signal sa prsence, et gardez
votre habitude de douter de tout pour nos rencontres dans le monde, o
elle vous donne un petit air de froid ddain, trs chic.

Adieu. A ce soir cinq heures, alors?




LIVRE III


_Les femmes s'attachent par les faveurs. Comme les dix-neuf vingtimes
de leurs rveries habituelles sont relatives  l'amour, aprs
l'intimit, ces rveries se groupent autour d'un seul objet..._

       *       *       *       *       *

_Rien d'intressant comme la passion; c'est que tout y est imprvu et
que l'agent y est victime..._

       *       *       *       *       *

_Rien ne tue l'amour-got comme les bouffes d'amour-passion dans le
partner..._

       *       *       *       *       *

_L'amour est la seule passion qui se paye d'une monnaie qu'elle fabrique
elle-mme._

_Une me faite pour l'amour ne peut goter avec transport aucun autre
bonheur. Elle trouve, ds la seconde fois, dans les prtendus plaisirs
du monde un vide insupportable; elle croit souvent aimer les beaux-arts
et les aspects sublimes de la nature, mais ils ne font que lui promettre
et lui exagrer l'amour, s'il est possible, et elle s'aperoit bientt
qu'ils lui parlent d'un bonheur dont elle a rsolu de se priver._

    STENDHAL.




LXXXIX

_Philippe  Denise._


26 mars 18...

Des circonstances insignifiantes et btes sont cause que je n'ai pu
aller chez vous ainsi que je vous l'avais promis et le dsirais. Vous me
pardonnerez, j'espre. Je vous supplie de ne pas me rpondre, comme 
Chevrignies qui s'excusait de n'avoir pas assist  l'une de vos
soires:

Je ne me suis mme pas aperue de votre absence.

Je suis ce soir compltement libre, et si cela ne vous effraie pas de
recevoir un malheureux en proie au spleen, envoyez-moi un petit bleu
chez moi et un au cercle, car je ne sais encore o me conduira mon
ennui.




XC

_Denise  Philippe._


26 mars.

Ne venez pas ce soir, cela vaut mieux; j'ai piti de votre spleen, il ne
m'effraie pas, mais il serait bien capable de m'attendrir trop.

Le bain-marie dans lequel nous devons tenir nos coeurs n'a pas besoin
de ces petites sances de bonne camaraderie o vous m'expliquez avec
loquence, surtout avec persuasion, que vous voulez un peu plus que
notre tranquille amiti.

Je ne sais pas ce que j'prouve au juste, mais depuis ces trois mois de
frquentation quotidienne je sens un lent travail se faire en moi; il
m'entrane  vous couter,  vous obir. Il est des minutes o je me
sens si bien votre chose, l'objet que vous vous tes choisi, qui vous
appartient! j'en ai des rvoltes vis--vis de moi-mme.

Pardonnez ce que je vais dire: parfois il me semble, vous me conqurez
froidement, en dpit de vous-mme, comme pour une revanche, vous que
j'ai autrefois bien involontairement fait souffrir. Ne vous criez pas
que c'est faux, que c'est un calcul monstrueux indigne de vous. Cela, je
le sais, j'en suis sre; mais les vnements qui ont men nos deux vies
m'induisent  le penser, moins encore  le penser qu' le ressentir.

C'tait pour moi commettre une grande imprudence, je le comprends
maintenant, de vous voir tous les jours, de vivre dans cette intimit
amicale. Vous me faisiez les honneurs de votre esprit fin, dlicat, avec
une grce raffine, une affectation de bonhomie parfaite. Attentif  mes
moindres dsirs, correct, franc, subtil, vous m'avez tenue sous le
charme et faite votre esclave; _pour me rendre heureuse_, direz-vous? La
douceur de demeurer dans cet enveloppement ne m'empche pas d'en sentir
l'esclavage.

Vous avez t grincheux, avant-hier,  cette soire chez les Dalvillers,
voire mchant lorsque vous me parliez comme si vous vous vengiez sur moi
des femmes en gnral, d'une, peut-tre, en particulier. J'en ai
souffert trs finement, trs douloureusement: une souffrance de mme
nature que la joie cause autrefois par votre si courte dpche, vous
souvenez-vous?

J'ai l'me dlicate et nerveuse, c'est pourquoi je rsistais  vous
donner cette amiti tendre que vous imploriez. Le tendre ne va pas chez
moi sans un peu de larmes, et j'ai dj tant pleur...

Alors, sans me fcher, je me reprends, ayant la sensation que peut-tre
vous en serez heureux, allg d'une affection trop pesante.

Nous ne serons plus, n'est-ce pas, des amis vivant dans un coeur 
coeur plein de confiance, mais les amis des mois d'automne dernier, un
peu banals et indiffrents.




XCI

_Philippe  Denise._


27 mars.

Eh bien, puisque nous en sommes-l, laissez-moi passer chez vous vers
deux heures tantt. Vous ne m'avez pas bien compris, et deux mots, je
pense, me justifieront des reproches que vous m'adressez.

J'ai voulu suicider le vieil homme par la passion qui m'entrana
autrefois vers vous. Vous vous tes drobe. Depuis, j'ai
volontairement divorc avec toute esprance de joie suprieure dans
l'amour. La facult de croire en d'autres femmes, de les aimer, est
morte en moi. Un certain ou, mieux, un incertain dsir, seul, a survcu
fantasque, irralisable, cuisant; encore tend-il  disparatre, et c'est
quand je plonge un regard dans le nant vers lequel vous m'avez repouss
et o flotte mon me, que je sme de mesquineries acerbes mes
railleries.

Vous connaissez, maintenant, cette portion infirme de mon individu o
s'est agit et accompli le pome trangement douloureux de mon amour
du; ne m'en veuillez donc jamais de mes ironies.

Mettez-vous bien dans la tte que _sans vous aimer_, je vous aime, vous,
srieusement, l. Le reste, je vous expliquerai.




XCII

_Denise  Philippe._


28 mars.

Je m'y attendais bien; vous m'avez persuade et j'ai cru tout ce que
vous vouliez, et vous avez t exquis, fraternel, affectueux, tendre.
Mais, mais, tout cela est-il bien raisonnable?

J'ai senti pour la premire fois entre nous quelque chose
d'indfinissable, de vraiment doux, encore jamais prouv ni entrevu
dans notre bizarre amiti. Mais parce que j'aime  entendre des choses
nouvelles, il me faut supporter ensuite le trouble du coeur. Ce
trouble m'a caus une joie dlicieuse. N'allez pas croire?... Non! non!
Vous savez trop quelle sauvage je suis, peureuse de l'effleurement comme
d'un mal, tout  fait ddaigneuse de la caresse.

_Votre spirituellement_ (dans le sens ecclsiastique).




XCIII

_Philippe  Denise._


30 mars.

Comme je vous aime! Cette lettre m'a fait un bien dont vous ne pouvez
avoir ide. Je l'ai trouve en revenant de chez madame d'Aulnet; votre
belle-soeur m'avait appris que le 26, c'est--dire il y a trois jours,
le jour de votre mauvaise lettre, vous lui aviez annonc votre dpart
pour Nimerck, aux premiers jours d'avril. J'ai reu une vraie douche 
cette nouvelle. Pourquoi ne m'en avoir pas parl? J'ai fait amende
honorable depuis; alors vous ne partez pas si rapidement, madame?

Je me sens si abandonn lorsque vous n'tes plus l; vous ne souponnez
pas le bien que me fait votre prsence. C'est comme un air sain et
vivifiant, flottant autour de moi; il empche jusqu'aux tourments
indignes de germer en mon esprit.

Depuis nos dlicieux _five o'clock_ je n'ai plus jou; vous m'avez donn
ce que Spurzheim, fondateur d'une nouvelle langue psychologique, a, par
un nologisme ingnieux qualifi d'_approbativit_.--Votre
_approbation_ me fait vivre.

La merveilleuse droiture de votre esprit me force au redressement du
mien. Comme la belle Sanderson, j'aime qu'on m'aime. Je suis de ceux qui
eussent fait quelque chose, si j'avais pu me persuader qu'on attendait
l'closion de ce quelque chose. Le doute de moi, le ddain et la
certitude de l'inefficacit de mes efforts, le nant o ils
aboutissaient, tout cela et t combattu et vaincu par l'approbativit.
Vous seule pouviez me la dispenser; je vous ai rencontre trop tard;
mais restez prs de moi au moins; ne me laissez pas retomber au jeu, 
cette vie oisive d'o vous m'avez  moiti tir.

Restez, mon amie, pour surveiller et maintenir l'veil de mes nergies.




XCIV

_Denise  Philippe._


31 mars.

Mon cher Philippe, vous me rendez presque fire. Y a-t-il sensation
meilleure que celle de se sentir utile  ceux qu'on aime? Mais malgr
mon dsir de vous secourir, il me faut partir. Hlne a eu des syncopes,
vous le savez; j'ai consult Robin et Flizet; ils m'ont dit: Partez,
laissez-la vivre au grand air et dchirer ses trop jolies robes aux
ajoncs de vos landes, voil le traitement qu'il lui faut,--c'est
pourquoi je pars.

Mais vous viendrez nous rejoindre; moi aussi j'ai pris l'habitude de
vous, de vos humeurs aussi changeantes que les nuages, de vos blmes, de
vos approbations. Je pars le 10 avril; Pques est le 14. Venez passer
les ftes avec nous, cher grand.

Mre vient avec moi. Elle est attriste des mauvaises nouvelles de
Grald. Ah! ce Tonkin! ce qu'il a dj pris de fils aux mres! Mon frre
parle de demander un cong. Il faut qu'il ait t bien malade, le pauvre
garon, pour songer  se reposer.

En attendant mon dpart, venez souvent; reprenons nos fins de jours.
Vous allez me perdre un peu; ne soyez plus, pendant ces derniers ths
servis si mignonnement par Hlne, le cher tyran qu'on aime malgr tout.




XCV

_Philippe  Denise._


10 avril.

Ma chre amie,

Laissez-moi d'abord, en commenant cette lettre, revenir sur la
confidence que je vous ai faite en vous quittant. Je ne crois
pas--cette question est si dlicate--avoir manqu  mon devoir en vous
disant ce que je vous ai dit. Il m'a sembl que vous n'tiez pas
suffisamment avertie, ni suffisamment convaincue, et qu'il y avait
intrt  ce que vous le fussiez. Vous agirez maintenant comme il vous
plaira vis--vis de mademoiselle d'Aulnet; mais je compte sur votre
absolue discrtion.

Vous avez trs adroitement quitt Paris. Nous y avons un temps
insupportable. Cela me fait dsirer d'aller vous rejoindre. Mais on m'a
fait observer qu'il vaudrait mieux _pour vous_, attendre le moment o
tout le monde sera l-bas. Que pensez-vous de cela? Moi, a m'ennuie;
pourtant je ne veux pas tre goste et je vous laisse juge.

Le monde pense bas et bte; il est nanmoins dangereux de l'avoir contre
soi. Quelle fragile chose que la rputation! Comme la vraisemblance du
mal est facilement accueillie, avec quelle malveillance sont
interprtes les actions et les paroles, avec quelle troitesse
d'esprit, quel manque d'indulgence et souvent d'intelligence!

Ces exclamations vous tonnent peut-tre car je ne suis pas d'une
nature exclamative; elles me sont suggres par une affaire trs pnible
et trs grave  laquelle je me trouve ml et dont je ne puis vous
entretenir par lettre, mais qui viendra srement  votre connaissance et
qui, pour le moment, a rejet mes proccupations personnelles au second
plan.

Savez-vous, madame, qu'il y a environ deux ans et demi que vous
m'crivtes ces lettres qui m'tonnrent et qui m'intressrent, et
furent pour ainsi dire le dbut de notre amiti? Qu'en pensez-vous? Quel
chemin nous avons parcouru depuis... C'est  vous, ma chrie, que je
dois les quelques bons moments passs pendant ces annes plutt tristes
que gaies. Je vous en suis reconnaissant. J'espre, de mon ct et quoi
que vous disiez, ne vous avoir pas trop fait souffrir. Je me donne 
moi-mme ce tmoignage d'avoir toujours eu pour vous une trs fidle et
croissante affection, une grande estime.

Vous avez une part dans ma vie par ses cts les plus nobles et les plus
dlicats. crivez-moi vite.

Votre, trs affectueusement.




XCVI

_Denise  Philippe._


Nimerck, 12 avril.

Alors vous ne viendrez pas? Cette pense m'a endolori le coeur tout le
jour. Je me faisais une joie d'tre seule avec vous dans cette belle
campagne, avant l'arrive de tous ces gens. Je sentais que je vous
aurais montr un moi encore inconnu de vous, le moi fraternel, tendre,
calme, confiant en votre affection. Pauvre affection qu'il faut cacher
et guinder dans une attitude d'indiffrence! Pauvre amiti ardente, si
loyale et tant faite pour tre calomnie! Ces jours promis
m'apparaissaient dans une grande douceur.

Vraiment, mon ami, il n'y a que deux ans et des mois que nous nous
aimons? Nos coeurs, il me semble, s'unissaient bien auparavant, comme
d'une faon latente. Rien ne peut donc me rendre plus heureuse que de
vous entendre me dire: Je vous dois les quelques bons moments passs
pendant ces annes. Ne m'en soyez pas trop reconnaissant, cher; je
voudrais vous donner plus, plus de ma vie, plus de mon courage 
supporter les petits maux,  affronter les ennuis, les douleurs des
jours et des ans qui passent. Je ne parle pas de mon coeur; vous
l'avez tout entier, dans sa plus haute, sa plus loyale et sa plus
dlicate expression.

    DENISE.

_P.-S._--Je ne veux pas manquer  mon rle de femme qui est de mettre
les affaires les plus importantes dans un misrable post-scriptum,  la
fin d'une lettre pleine de riens.

Soyez en grande quitude, mon ami,  propos de la confidence que vous
m'avez faite. Croyez qu'il y a entre nous la secrte solidarit de deux
tres francs, qu'une mme haute estime de leurs actes et de leurs
penses enchane. Vous avez bien fait de m'avertir. Votre confidence m'a
contriste et touche; contriste, parce qu'il s'agit de ma nice que la
tolrance de sa grand'mre gare; touche, parce que c'est m'estimer que
de me livrer un tel secret. Je vous jure de le garder inviolablement.

J'ai bien peur, hlas! que la jeune fille ne soit petitement vicieuse,
curieuse de choses malsaines, car elle n'a l'excuse d'aucun entranement
de coeur, elle n'est anime par aucune passion. Ah! mon cher grand,
quelle hypocrisie vis--vis de Dieu et du monde que la messe entendue
chaque dimanche et les mensonges continuels  la mre, ma pauvre
belle-soeur Alice si droite, si douce, elle, pour la drouter et
calmer ses inquitudes!

On a le droit d'tre une passionne; mais on n'a pas le droit d'tre une
fille.

Vous m'effrayez avec cette autre histoire trs pnible et  laquelle
vous vous trouvez ml. Ici, dans ce calme recueilli, envelopp du
grand charme que rpandent les arbres, les fleurs, la mer, dans l'air
qui flotte autour de nous, il me parat qu'ils mnent tous,  Paris,
hommes et femmes, une vie malsaine. Elle tue leur vraie force, altre
leur moral et fait de ces gens des dtraqus sans coeur, sans
tendresse, sans passion, sans courage; des banals remuants capables
seulement de charlatanisme, de lgret et de plaisir; des coupables
quelquefois, des inconscients toujours.

Pardonnez le gribouillage de cette lettre, et l'encre tale
prolongeant les mots. On m'a drange trois fois pendant que je vous
crivais. La premire, pour indiquer un ton aux peintres qui se noyaient
dans un plafond jaune-or ressemblant  un cholra de petit oiseau. La
seconde, pour choisir dans la serre, avec le jardinier, les plantes 
mettre en bordure des massifs. La troisime, pour faire des boulettes de
viande crue qu'une jeune paysanne malade et pauvre vient manger chaque
matin.

Vous ririez, mon trs aristocrate ami, de me voir dans la cuisine,
manches trousses, gratter avec acharnement et un couteau--l'acharnement
ne suffirait pas!--le morceau de filet, puis rouler la viande dans du
sel et du poivre et servir  ma malade ces boulettes roses qui lui
redonnent force et vie. Avec un verre de bon bordeaux ensuite, la voil
leste pour un jour. Lui donner de l'argent pour le faire? elle ne le
ferait pas. Jamais vous ne pourrez dcider un paysan  acheter de la
viande, ni lui faire comprendre que cette viande mange tous les jours
peut lui sauver la vie.

Depuis mon arrive ici je la soigne, et la pauvre digre maintenant et
sent ses forces revenir, et moi je suis ravie de ma cure. Mais vous, mon
ami, vous y gagnez une lettre brouille, dcousue, avec rien du tout
comme lettre et un post-scriptum qui n'en finit pas et tourne 
l'_in-octavo_.




XCVII

_Philippe  Denise._


14 avril.

Lettre et post-scriptum ont t dvors. crivez-en beaucoup comme a,
c'est tout ce que je vous demande; votre plume chemine ainsi qu'un
cheval de race. J'aime vos lettres.

J'ai dn, hier, rue Murillo; nous avons pass la soire au jardin,
regardant la ferie qu'est ce parc Monceau la nuit. Suzanne, que j'ai
pris plaisir  inquiter d'un vague projet de trs prochain voyage vers
vous, _quand mme_, m'a montr un peu plus le bout de l'oreille. Alors,
j'ai pouff,--ce qui l'a blesse--elle m'a dit des mots piquants que
j'ai pris aussitt au srieux _de la meilleure foi du monde_. Enfin,
nous nous sommes attendris tous les deux _avec la mme foi_ et on m'a
fait promettre que j'attendrais.

Nous nous sommes jou l une amusante comdie, je vous jure. Votre
belle-mre suivait ce mange de loin d'un oeil attendri. Votre
belle-soeur, beaucoup plus triste et sombre, vitait de nous regarder.
Le plus comique, c'est que le jeune attach d'_embrassade_, dpch de
Grce par votre mari et mont  point pour tomber amoureux de sa nice,
nous suivait aussi trs mlancoliquement des yeux. Pauvre Poulos, va!

J'ai fait quelque chose de gentil: je suis parti de chez madame d'Aulnet
avec ce bon Aprilopoulos et, sans avoir l'air d'y toucher, j'ai parl
des conversations vraiment srieuses et transcendantes qu'on peut avoir
maintenant dans le monde avec les jeunes filles: Ainsi, tenez, tout 
l'heure, je viens d'avoir avec mademoiselle d'Aulnet un entretien des
plus... J'ai vu l'me inquite de Poulos renatre sur sa belle figure
de Grec, et il ne tient qu' moi qu'il ait rv cette nuit de Suzanne
chaste de penses, innocente de maintien, entre plusieurs jeunes
vieillards parisiens.

Voil. J'ai mrit ce soir, non de la patrie, mais des mres de famille.

Adieu, je vous aime.




XCVIII

_Denise  Philippe._


16 avril.

J'ai eu une aperception trs nette du visage d'Aprilopoulos vous
coutant, cela m'a fait sourire. Mais nous y voici donc. _On_ vous a
fait observer qu'il faut que vous _les_ attendiez pour venir me voir.
Derrire ce _on_, j'entrevois ma belle-mre catchisant sa petite-fille,
car la malheureuse Alice, si rsigne de caractre, si inquite pour
l'avenir de Suzanne, n'aurait pas trouv cela  elle toute seule.
Aprilopoulos lui apparat rellement en _deus ex machina_ et elle
voudrait dj le voir son gendre, d'autant qu'il est bon et charmant.
Mais Suzanne objecte qu'elle ne veut pas quitter Paris. Quand elles ont
vingt-deux ans, on ne marie pas ses filles comme on veut. Tchez donc,
perverti que vous tes, de dcider l'enfant gte, l'enfant terrible, 
ce mariage; ce serait une bonne action. Maintenant, il faut que je vous
rvle la dmarche tente auprs de moi par ma belle-mre. Je ne vous
aurais jamais ennuy de ces potins familiaux si je ne voyais, par ce qui
s'est pass entre ma nice et vous, s'affirmer la volont de madame
Trmors et de Suzanne. C'est vous qu'on vise pour pouseur. Ma
belle-mre, qu'un ami de mon mari a plaisamment surnomme la Reine des
Gaules, tant en souvenir des longues perches avec lesquelles on fait
choir les noix mres, sur les pelouses, que parce que sa dmarche est
trs imposante, ma belle-mre est venue me voir le lendemain du jour o
vous m'avez appris les dernires coquettes avances que vous avait faites
ma nice, brlant de se demi-vierger en votre compagnie. Je prparais
mes malles. Elle tait plus reine et plus gaule que jamais, ma
belle-mre.

Aprs quelques phrases banales, elle aborda la question des relations
qui se sont tablies entre vous et moi et,  son _grand regret_, elle
m'avoua qu'elle voyait avec peine qu'au lieu de continuer  me conduire
d'une manire correcte, elle constatait que je subissais une influence
en dehors de la famille, qu'enfin M. de Luzy tait bien dcidment mon
chevalier servant... que je me faisais remarquer un peu partout avec
lui...

--Pardon, madame, je vous prie de me laisser diriger ma conduite comme
je l'entends. Peut-tre avez-vous assez  faire avec celle de Suzanne.
M. de Luzy est un ami loyal et charmant, de la part de qui je n'ai rien
 craindre. Je le vois chez vous, chez Alice, chez ma mre, chez moi et
encore dans le monde? Cela vous semble trop? Rien n'est plus simple, 
vous et  ma belle-soeur, de ne plus le recevoir. Ainsi, je le verrai
moins. Mais je suis bien dcide  garder cette prcieuse amiti,
dt-elle faire jaser les mchantes langues.

--Mais enfin, pour le monde... pour votre fille... dans votre
situation...

Vous entendez d'ici la diatribe et comme j'ai pu aisment y rpondre,
moi qui connais le dessous des cartes. J'en ai profit pour servir  ma
belle-mre les jolies infamies commises envers moi, au nom de ce mme
monde, par monsieur son fils, et j'ai dlicatement insinu que je voyais
parfaitement o l'on voulait en venir. Que Suzanne, avec son mauvais
genre de fille trop lgante et trop piaffeuse, se souciait peu de
coiffer sainte Catherine, et que _madame de Luzy_ lui semblerait un nom
assez agrable  porter, bien qu'elle ait une premire fois dclin
l'honneur de le prendre. J'ai ajout que je n'y verrais de nouveau aucun
inconvnient pour peu que cela vous plt; mais j'ai pri qu'on me
laisst en paix, disant que les calomnies ne m'inquitaient gure,
qu'elles tomberaient d'elles-mmes pour les bons esprits et que je me
souciais peu de ce qu'en penseraient les mauvais. Je me suis
hypocritement tonne qu'elle s'en ft le porte-voix, pensant qu'elle
avait meilleur emploi  faire de la morale de la famille que de me
l'ingurgiter si gratuitement, toute.

J'avais bien envie d'ajouter que Suzanne avait t trs maladroitement
de l'avant avec vous, et que ce n'est pas la manire de conqurir un
mari... mais cela est votre secret et la confidence pour laquelle je
vous ai promis le mien, aussi me suis-je tue.

Le fond de tout cela, mon cher, c'est qu'on voudrait bien pouser qui?
Vous? le Grec? Mais de grandes batteries se prparent. Venez donc 
Nimerck quand tous les Trmors de la Trmorsires y seront. Je suis un
peu contrite de ne vous y avoir pas  moi toute seule... mais ce sera
encore bien bon de vous y avoir.




XCIX

_Philippe  Denise._


17 avril.

J'envoie la reine des Gaules  tous les diables; je m'incline pourtant
devant la sagesse de madame mon amie que j'aime et que je vnre avec
une pit croissante. Sa pense seule me console, dans mes noires
tristesses, du dgot de mon existence mdiocre et inutile. Peut-tre
une grande passion me sauverait-elle. _Chi lo sa?_




C

_Denise  Philippe._


22 avril.

tes-vous toujours triste, mon ami? Moi, je commence  le devenir d'tre
aussi longtemps sans nouvelles de vous. Ou bien la grande passion
est-elle venue qui vous fait joyeux au point d'oublier la pauvre madame
votre amie? Peut-tre perdez-vous aux courses? peut-tre devenez-vous
laborieux et avez-vous trouv la paix et l'oubli dans l'closion d'une
oeuvre? Voil de grands peut-tre qui, pour ne pas valoir celui de
Montaigne, n'en sont pas moins pour moi d'attrayants peut-tre...

Pendant que vous envoyiez vos dtresses  la lune, je travaillais comme
un ange. Je vous jouerai a. Vous jugerez et critiquerez. J'ai fait
moi-mme les paroles, ah mais, ah mais!--Sur ce travail je demanderai
aussi l'avis de votre petit frre Jacques, lequel m'a sembl tre un
monsieur mandarin  trs scintillant bouton de cristal, malgr son ge
tout printanier.

Adieu. Je pense  vous, pensez-vous  moi? Je vous serre trs
affectueusement les mains et demande: des nouvelles, des nouvelles! sur
l'air des lampions!

    DENISE.

_P.-S._--Quelle horreur cette dynamite!




CI

_Philippe  Denise._


23 avril.

Vous tes la meilleure et la plus indulgente des amies. Je suis bien peu
digne de vous. Mon tat d'me ne s'est pas amlior; je suis dans le
nant. Je n'ai mme plus le courage de vous crire.

C'est un affreux malheur de sentir l'infini dans les aspirations de son
cerveau, sans jamais pouvoir trouver la force ni la forme pour
l'exprimer. Mon amie, faites-vous  cette pense d'affectionner un rat.
Votre affection m'est si douce! J'ai dans l'me le spleen de
Saint-Augustin et n'ai pas, comme lui, la ressource de m'en dvtir en
dcouvrant les sublimes clarts du christianisme.

J'ai perdu l'amour de l'emportement qu'affectaient autrefois mes
pensers; il ne me reste de force que pour cultiver le charme secret de
mes aspirations infcondes, sans cesse renaissantes et expirantes en mon
maladif cerveau.

L'influente expansion de votre esprit me manque douloureusement, mais
je vous en prie n'attendez rien de moi en fait de rsolution active. Je
garde mon ternel malaise, angoiss par le dsir d'un impossible
quelconque. Bah! qu'importe? la vie ne vaut pas qu'on la vive.

Je tiens cependant  vous remercier et  vous dire que je vous aime
tendrement. crivez-moi; vos lettres me sont bonnes, et gardez pour vous
seule les dtresses de votre ami.

    PHILIPPE.

_P.-S._--Ne me parlez pas de la dynamite, je m'en fiche.




CII

_Denise  Philippe._


24 avril.

D'o viennent ces nouveaux nuages noirs? Quelle tristesse de vous voir
souffrir de cette supriorit de votre esprit sans que naisse en vous la
force fconde qui donnerait l'essor  vos conceptions.

Vous souffrez et je suis trop loin pour adoucir cette souffrance. Toute
la fraternelle affection que je vous ai voue se rvolte de ne pouvoir
rien pour vous tirer de ce mal.

Je compare vos lettres  celles de Grald, naviguant, combattant; celles
qui m'arrivent du Tonkin sont vaillantes et joyeuses. Mon frre qui
souffre rellement me crie dans une belle ardeur: Vive la vie! Vive la
jeunesse! Le devoir accompli, les grandes vertus d'une vie d'homme,
pour une me chancelante comme la vtre, vous semblent donc une peine
perdue? Votre malheur c'est de les considrer comme au-dessus de vos
forces.

Pourquoi ne vous a-t-on pas montr que la valeur de chaque individu est
utile  sa patrie,  l'humanit? Quelle faute votre tuteur a commise de
ne pas vous faire du devoir une ncessit douce, une condition suprme
de l'existence!

A force de vous dire: La vie n'est rien, toute votre mle nergie
s'est atrophie. Nos dsastres psent sur votre jeunesse en fardeau qui
vous crase, tandis que mon pre a lev Grald  agir,  vouloir, 
pouvoir,  oser. Tout bambin, mon frre a cru navement que le monde
comptait sur lui. Maintenant, sa tche dans l'humanit, il l'accomplit
bravement. Dans sa dure carrire, malgr son coeur affectueux et
tendre, il trouve le moyen d'tre heureux,--bien que spar de nous qui
l'adorons et qu'il adore,--parce qu'il fait son devoir...

Voil un grand petit mot qui vous fait sourire peut-tre? Il est bon,
cependant,  quelques-uns, puisque parfois il en fait de modestes hros.

C'est bien de la morale pour un sportique clubman! Il faut me la
pardonner; votre rechute est cause de tout; que puis-je vous ordonner,
mon cher malade, pour la combattre efficacement, puisque les grandes
nergies et les grands remdes ne vont pas  votre temprament. Venez
nous voir, alors? Par ce beau soleil nous courrons les champs; avec
Hlne, nous irons nous asseoir au bord de la mer.

Nous avons eu des jours de tempte, mais le temps est devenu d'une
beaut merveilleuse. On voit natre le printemps. Dj le brun des tiges
flexibles se sme de petits points verts, pousses pleines de sves qui
clatent, joyeuses, et crvent leurs bourgeons sous le dur soleil
d'avril. Tout cela repose et enchante. L'me se retrempe  ces premiers
effluves et, comme les choses, se reprend  vivre.

Non, mon grand, vous n'tes ni un mdiocre ni un inutile; vous tes un
sans voie et c'est une chose triste; dans votre inaction il y a une
dperdition de vos forces; elle finit, inconsciemment, par impressionner
votre esprit.

Votre me souffre, s'agite, se tourmente, comme fait le corps lorsqu'il
est malade; vous perdez les illusions sur vous et, ce qui est pis, sur
votre avenir. Ces analyses continuelles puisent votre volont. Vous
croyez atteindre  la vrit quand, aprs vous tre interrog: Qu'ai-je
fait de ma vie?--Rien! vous concluez: Qu'en puis-je faire?--Rien! Eh!
non, vous pouvez tout. Chez vous le vouloir seul est malade, devenu
atonique par une vie facile et surtout par l'exemple entranant d'amis
viveurs, dsoeuvrs et sots, l'esprit vide, ceux-l,  faire biller.

Cette foi en vous, cette nergie ardente que j'ai, je voudrais vous les
transfuser. Vous verriez quel homme surgirait. Vous auriez des
lassitudes, des doutes, des carts, certes, mais l'habitude viendrait,
vous fortifiant, et vous dcouvririez un jour que vous tes guri.

Contrairement  vous, je ne crois pas qu'une passion vous soit
ncessaire; la passion donne une nergie factice applicable  elle
seule et ne servant qu' elle, au but de bonheur, de jouissance, vers
lequel elle tend. Elle mouvemente la vie  son profit exclusif; elle ne
peut exister sans exaltation; or ce qui n'est pas une force raisonnable
est une force phmre. Ce n'est donc pas cela qui vous sauverait.

Ah! mon ami, si vous saviez quelle ruse, quelle duplicit chacun met 
cacher le travail secret, le labeur formidable, la volont persvrante
que cote le lancement, la russite d'une oeuvre, vous reprendriez
courage. Une pudeur orgueilleuse le fait cacher  tous; mais ce que
contient de mystres douloureux ou humiliants cette russite, qui osera
jamais le dire?

Allons, venez reprendre foi et confiance auprs de moi, puisque je suis
l'arbrisseau que vous vous tes choisi, mon robuste lierre. Cela
secouera cette tristesse, cet ennui qui vous dvorent. Laissez-moi vous
animer de la volont qui m'anime. Au moyen de l'ardente amiti que nous
ressentons l'un pour l'autre, nous trouverons peut-tre le bonheur que
dispensent les passions et, srement, l'aveu de la raison par-dessus le
march! Je suis susceptible d'avoir un immuable attachement pour vous;
je ferai notre amiti si noble, si belle, qu'elle vous dsenchantera de
l'amour, et vous laissera toutes vos forces pour vous crer une vie
selon vos aspirations jusqu'ici infcondes. Mettons  profit cette
sympathie d'esprit et de caractre que nous avons l'un pour l'autre;
vous me rendrez cela plus tard en tendresse et en fidlit.

Tite-Lne vous envoie un kiss tout rose et moi je serre vos mains.

    DENISE.

_P.-S._--Irez-vous au concert dimanche sans moi? Oui? Alors pas tout 
fait sans moi. Je vous crirai, et vous m'emporterez dans votre poche.
Voulez-vous?




CIII

_Philippe  Denise._


25 avril.

Il y a un fond _petite fille_ dans les plus srieux cerveaux fminins.
Oui, je vous mettrai dans ma poche, madame.

En hte, je vous cris ce mot pour vous remercier de votre
rconfortante lettre, de votre virile et sage amiti.

Ah! si ce rve de m'imprgner de votre force morale pouvait se
raliser...




CIV

_Philippe  Denise._


Dimanche, 27 avril.

Je continue d'tre triste; votre volont pas plus que la mienne n'y peut
rien. Pour me secouer je pars de nouveau entendre la neuvime Symphonie,
mais sans lettre de mon amie ce matin. D'o vient cet oubli? est-ce que
la pauvre chrie serait gele par ce frisquet printemps? ou bien est-ce
parce que je ne lui ai crit qu'un mot? ou bien ma poche ne l'a-t-elle
plus tente? ou bien quoi?

Ne m'en veuillez pas de mon silence. Allons, un bon mouvement,
crivez-moi.

J'ai t ces temps-ci, trs occup de Jacques. Je suis un peu le pre de
ce gars de vingt ans.

Je vous donne un baiser que vous transmettrez  tite-Lne, s'il vous
gne.




CV

_Denise  Philippe._


28 avril.

Je me rpte; mais, mon ami, y a-t-il rien au monde de plus drle que le
sentiment qui nous lie? Personne ne voudrait croire que cela pt exister
entre un homme et une femme, une amiti si vivace, un besoin de se voir,
de s'entendre, de connatre les moindres vnements de la vie de l'un ou
de l'autre, une attirance indniable. Vous, tant d'obissance  mes
dsirs, moi, tant de complaisance aux vtres; des motions hautes
partages, des mots comme ceux que vous dites: Ce serait bon d'tre
seuls ensemble  la campagne;--et ma chrie--s'chappant si gentiment
de votre plume, parfois mme de vos lvres, et tout enfin; toute la
complication et le charme du sentiment que nous prouvons l'un pour
l'autre.

En vous je propage les vibrations de mon coeur; pour vous, par vous,
je vis d'motions sous-entendues. Cela est un grand raffinement, car
vous n'en savez rien jamais. Eh bien, malgr toutes ces apparences et
ce baiser que vous envoyez, ce n'est pas de l'amour. Alors quoi? vous
voyez bien que j'ai raison quand je dis: hors  deux fous de notre
espce, cette chose bizarre ne peut arriver  personne. Cet tat d'me
m'intrigue, moi qui lis en vous et en moi et n'y comprends plus rien.

Je ne vous ai pas envoy le mot pour le concert parce que vous avez
sembl trouver purile cette ide qui m'tait venue. Toutes les
manifestations de tendresse ne sont-elles pas un peu puriles?

J'ai t  la fois heureuse et malheureuse de ne l'avoir pas fait, en
recevant ce matin votre billet. Heureuse que vous regrettiez le mien,
malheureuse de vous en avoir priv. Mais tout ceci est un peu votre
faute; si je recule, vous avancez; si j'avance, vous reculez. Alors je
m'y perds... le fin mot de tout cela est, je crois, que vous m'aimez 
cause du chaos sentimental dans lequel nous vivons l'un vis--vis de
l'autre. Si je ne me diversifiais par tous les coins livrs de mon
esprit ou de mon coeur, vous auriez moins de tendresse crbrale pour
moi.

Pour en revenir au baiser, oui, il me gne, je ne sais qu'en faire; il
entre dans notre amiti un peu tourdiment, comme un moineau dans une
cathdrale. J'ai bien peur qu'il n'ait t mis l par politesse
excessive, ou par nonchalance  trouver le mot juste qu'il et fallu
pour terminer bien ce billet.

Pourquoi l'avoir envoy, ce pauvre baiser, puisqu'il ne rpondait
srement pas  un dsir de votre coeur, pas mme  une faim de vos
lvres?

Hlne n'en a pas voulu; elle est vaguement jalouse de vous; et puis
elle a dclar: J'aime les choses qui sont pour moi toute
seule.--Pauvre chrie, elle ne sait pas qu'il en est bien peu de ces
choses-l, pour elles seules, dans la vie des femmes.

Adieu, cher grand ami; pas le moindre petit baiser, mme repassable au
jeune frre Jacques, lequel n'aurait peut-tre pas les scrupules
d'Hlne; mais une trs affectueuse poigne de main de votre amie.




CVI

_Philippe  Denise_.


30 avril.

Je suis de plus en plus malheureux; mes regrets sur ma vie perdue
deviennent plus cuisants tous les jours. Pardonnez-moi de vous noircir
l'me de mes dsolations. Aussi pourquoi n'tes-vous pas l pour
m'empcher de retomber dans mes rveries et mes tristesses?

J'ai besoin des marques de votre plus tendre amiti, madame. Continuez
de me les donner en m'crivant; seules elles peuvent me rveiller de la
lthargie o se plat mon esprit. Je n'ai pas mme le courage d'aller
reprendre des forces auprs de vous.




CVII

_Denise  Philippe._


1er mai.

Quoi, pas mme cela? Votre dtresse m'afflige. Mon Dieu, qu'avez-vous
donc? Vous ne me dites pas tout, alors je me sens malhabile  vous
consoler.

Vous m'appartenez par ce ct triste; l, je vous sens bien  moi et si
ce n'tait pour vous une souffrance, je vous aimerais plus ainsi
qu'autrement.

Allons, mon grand dsespr, reprenez courage. Aprs tout, ce qui vous
manque, c'est peut-tre d'aimer et d'tre aim? Il vous faudrait une
mademoiselle de Lespinasse, une matresse qui vous permt d'tre heureux
tout en restant nonchalant; une amie de votre esprit, un camarade de
votre vie qui ne retrouverait son sexe qu'aux heures o il vous
plairait.

Il y a en amour, mme en l'amour le plus soumis, tout un joli
vocabulaire un peu exagr, un peu dlicieux, qui serait le piment
suffisant pour mouvementer, animer votre vie et vous donner le courage
d'avoir du courage.

Je ris. Voil que cette lettre-ci est tout le contraire de celle de
l'autre jour; ce sont l de ces inconsquences bien fminines qui
faisaient dire trs irrvrencieusement  Proud'hon: La femme est la
dsolation du juste.

Pourtant, je ne me ddis pas pour cela. Ce sont les qualits rares que
je rve  l'objet aim qui,  mon ide d'aujourd'hui, vous sauveraient.
Donc aimez, mon ami. Tchez d'tre aim par elle moins pour elle que
pour vous, et de tout ce remuement de votre coeur, qu'il jaillisse
pour moi un peu de durable tendresse amicale. La goutte de rose dans
une fleur dsaltre l'oiseau joyeux.--Je tcherai d'tre aussi sobre
que la bestiole emplume, et me consolerai de ce peu en songeant au
grand bon coeur o je me dsaltre.




CVIII

_Philippe  Denise._


3 mai.

Votre lettre m'a fait sourire. videmment la femme que vous me dpeignez
m'aurait t d'un grand secours. Je l'avais rencontre, je crois. Vous
la connaissez, chre. Mais elle n'a pas voulu voir mon mal et, par un
peu d'amour, le gurir. Oui, j'tais sauvable  cette minute-l;
maintenant, il serait trop tard. Et puis il me faudrait retrouver _une
autre vous_ et ce ne serait pas, je crois, une besogne facile.

A bientt, ma chre amie. Comme vous tes bonne et comme je vous aime!




CIX

_Philippe  Denise._


14 mai.

Pourquoi ce silence? Vous ai-je fche? Ce n'est un mystre ni pour vous
ni pour moi que je vous ai autrefois aime... M'en voulez-vous que ma
passion soit morte? on le dirait presque  vous voir me tenir rigueur
pour un innocent petit billet constatant qu'on ne fait pas renatre le
feu de froides cendres.

Je ne sais que penser et suis trs malheureux. Vite un mot, mon amie.




CX

_Denise  Philippe._


15 mai.

Voil le mot rclam; des nouvelles? Nous avons ici, depuis cinq jours,
ma belle-mre qui me gte ma solitude sans me donner de compagnie;
Suzanne qui pleure ses flirts numros 1, 2, 3, 4, 5, etc.; sa mre,
toujours douce et rsigne;--heureusement mre m'aide  supporter mon
ennui et mes ennuis!--puis, ma tante l'habitude des cours parfois trs
intressante quand elle daigne ne pas tre trop officielle. Je me
console en voyant mon Hlne se fortifier et rosir; elle lutte en ce
moment avec une botte de foin trois fois grosse comme elle et qui va la
renverser... a y est! botte et fille sont sur le gazon. La mignonne se
relve, me voit crire prs de la fentre et aussitt me crie: Je ne me
suis pas fait mal, maman! Je lui envoie pour rponse un baiser et me
revoici  vous. Que disais-je donc? Ah! que ma tante de Giraucourt est
parfois intressante. Oui, hier elle l'a t. Le soir, comme nous tions
toutes au salon (Nimerck est un poulailler sans coq pour l'instant), je
vais lui chercher  la bibliothque un livre pour qu'elle l'emporte dans
sa chambre et lui dis, en le lui donnant, le plaisir que me causa cette
lecture de Choses vues de Victor Hugo. Je lui cite le passage o il
parle du gnral Bertrand  propos de la rentre des cendres de
l'Empereur aux Invalides. La fille du gnral, Hortense Bertrand, marie
 M. Amde Thayer, tait la filleule de la reine Hortense et une
grande amie de notre famille, surtout de ma tante, sa contemporaine,
plus jeune qu'elle d'une dizaine d'annes, pourtant. Alors, ses
souvenirs voqus, ma tante me dit que madame Thayer lui a racont
que... Au fait? a vous assomme, pas vrai, tous ces racontages? Alors,
passons, mon cher!

Mais,  propos de lecture, dites-moi donc votre avis sur la _Reine
Pdauque_. Je l'ai relue avec soin, cette rtisserie, et dois avouer que
la poterie anime que je suis n'y comprend rien, dcidment, encore
que cette reine me plaise bien plus que le _Lys Rouge_. Ah! ah! vous qui
m'attaquez dans mon amour des oeuvres de mon Maurice Barrs, je vais
prendre ma revanche avec votre Anatole France. Son livre, est-ce
srieux? est-ce une farce? Quelle philosophie s'en dtache-t-il? Est-ce
un enseignement? Est-ce un coin de vie? Si c'est pour se payer nos ttes
que la _Rtisserie_ a t crite, je m'en tonnerais mdiocrement.
Dlicieux  lire, j'en conviens, mais qu'est-ce que cela signifie? C'est
un conte de fes trs rudit (pour grands enfants), tout barbouill de
termes scientifiques, avec des simplicits voulues bien pdantes et
mivres.

Enfin je n'prouve pas  lire cette chose jolie, bien tourne et fort
originalement conue, le grand remuement de coeur, la secousse forte,
l'lan secourable vers les humbles que m'a fait la lecture du livre
admirable des J.-H. Rosny, l'_Imprieuse Bont_. L'une de ces oeuvres
me semble un conte dlicieux de vieux mandarin sceptique; l'autre, un
coin de la vie vraie arrache toute pantelante d'un cerveau chercheur du
Juste, du Bon, du Sage, dans l'humanit.

La fantasmagorie dont se compose la _Reine Pdauque_ est un dlire
somptueux; il intresse par sa forme pure, cherche; mais l'autre est
une oeuvre de vie, de vie avec un but idal et qu'on voudrait pouvoir
raliser. Chez France, la phrase est amusante, cocasse dans sa
pseudo-navet, pleine de trouvailles  vous faire pmer d'aise. Mais
l'autre, l'autre! on pense, on souffre, on pleure.

Mon ami, la volupt est d'essence triste, et c'est pour cela qu'elle est
divine.

France, c'est un auteur excessivement factieux et libertin... de
pense. Les Rosny sont les aptres du bien et de larges penseurs.
Libertin vous choque? Mettons grivois, si vous voulez. Souvenez-vous de
Jahel disant  Jacques: Cette fois, soyez moins emport et ne pensez
pas qu' vous. Il ne faut pas tre goste en amour; c'est ce que les
jeunes gens ne savent pas assez, mais on les forme. Fi, fi, monsieur
France! Pourtant il faut avouer qu'il a parfois d'exquises trouvailles
dans son inconvenance; son: occupe  renatre avec dcence est une
perle.

Peut-tre parce que je n'ai point t conue par une salamandre et ne
serai aime par un sylphe, le fond m'chappe. Il me manquera toujours
le gnie que ces tres-l dispensent aux hommes. Il n'y a rien ici qui
doive vous tonner, puisque ces chimres ne frquentent que les gens de
gnie et, par une jolie fiction, s'immortalisent dans ce gnie; n'y
pouvant prtendre, l'oeuvre me laisse froide. Les ides, quand elles
s'imposent, deviennent vite impertinentes.--C'est prcisment le cas
des miennes qui osent ainsi juger, trancher, blmer votre auteur
favori. Mais cela lui fait si peu de mal et me donne un petit air
pdagogique si plaisant!

Et puis, comme disait Maupassant  des sots qui s'extasiaient
d'apprendre qu'crire est un enfantement pnible, souvent douloureux, et
demandaient:

--Pourquoi crivez-vous alors?

--Mon Dieu, murmura Maupassant, il vaut encore mieux faire a que de
voler!

Si vous tes de mon avis sur France, monsieur, je soufflerai ce soir,
comme Tourne-broche, ma chandelle sur le plus beau de mes jours.




CXI

_Philippe  Denise._


16 mai.

J'ai une lettre--j'y rpondrai un peu plus loin--mais quel est ce genre
de ne dire mot d'un billet plein de points interrogatifs? Vous voudrez
bien vous en expliquer, n'est-ce pas?

Maintenant, je ne suis pas surpris, ma chre amie, que la _Reine
Pdauque_ ne vous ait qu' moiti plu. Ce livre ne peut tre
qu'antipathique aux esprits fminins. D'une manire gnrale, l'ironie
leur est dsagrable. Elle leur devient odieuse quand elles ne sont pas
prvenues, quand elles ne savent si elles doivent rire ou non. Leur
trouble est complet quand,  l'ironie, s'ajoute le paradoxe, et qu'il
s'exerce sur des sujets qui leur semblaient  l'abri de toute
contestation.

Enfin, dans la _Reine Pdauque_, l'rudition--qui n'est l que d'une
manire superficielle et pour le piquant de la sauce--vient achever la
droute. Dans ces conditions, je me reprsente parfaitement que l'tat
d'esprit d'une femme, en fermant le livre, soit de se demander si on n'a
pas voulu se ficher d'elle. Or, j'ai remarqu que les femmes n'aiment
pas qu'on se fiche d'elles; les doutes mmes, sur ce point, leur sont
insupportables.

Voil pourquoi vous n'aimez pas la _Reine Pdauque_, quoique vous en
ayez bien remarqu la forme littraire, laquelle, pour tous les sexes,
est absolument suprieure.

Je vous dirais bien pourquoi je l'aime, moi, cette reine Pdauque; mais
alors ce serait faire de ma lettre une sorte d'article de journal, et
j'ai eu ce matin une telle dception quand en arrivant au bout de vos
huit pages j'ai vu que vous me parliez de France et pas du tout de vous,
que je ne veux pas vous y exposer  mon tour.

J'prouve d'abord, tout de suite en commenant, le besoin de vous dire
que je vous aime, que je pense  vous, que je souffre vraiment d'tre si
longtemps sans vous voir. Tous ces gens qui vous entourent et
m'empchent d'aller vers vous, m'assomment je ne vous le cache pas.

Encore que l'habitude des cours soit une remarquable tante en zinc, ce
n'est pas elle qui me gnerait pour accourir  Nimerck. Le vritable
obstacle, c'est la reine des Gaules. Ne soyez donc pas tonn si, dans
le secret de mon coeur, j'envoie promener toute cette cour.

Ce que je fais? Je vais au salon, aux courses, au thtre. Je gte mes
yeux  contempler de mauvaise peinture, je perds mon argent, j'coute
des inepties qui ne me font mme pas rire. Voil mon tat d'me.

Cette botte de foin que roule Hlne me fait rver. Quand pourrai-je
vous voir? Dites-moi heure par heure comment vous passez vos journes;
mais je vous en prie, plus un mot sur la reine des Gaules contre les
petits potins de laquelle je suis exaspr.

Adieu; j'aime Hlne, je l'embrasse sur le front, sur ses boucles d'or,
et je vous baise les mains avec pit.

    PHILIPPE.

_P.-S._--Envoyez-moi donc les histoires de la tante en zinc sur le
second Empire, mme sur le premier, si la chre femme vous en a cont;
je ne suis point ddaigneux des choses indites.



CXII

_Denise  Philippe._


17 mai.

Espce de rageur autoritaire, allez! Expliquer quoi? Vous constatez des
vrits d'une logique irrfutable, dans le genre de Monsieur de La
Palisse est mort, mort de maladie; un quart d'heure avant sa mort, il
tait encore en vie!

Me fallait-il m'exclamer devant cette trouvaille: On ne fait pas
renatre le feu de froides cendres? J'ai dit _in petto: amen_, et me
croyais quitte envers vous. Vous le voyez, je ne suis nullement fche.
Mais vous, n'insistez plus, car cela vous donnerait, en vrit, un petit
air fat parfaitement ridicule. Allez-vous prendre cette manire de
commencer vos lettres par la crevaison d'une petite poche  fiel? Je
n'apprcie pas beaucoup ce genre-l!

Et puis, si vous croyez que je n'aurais pas mieux aim avoir votre
article sur la _Reine Pdauque_ au lieu d'apprendre que vous jouez, vous
vous trompez; et si le respect n'tait pas la base de toute amiti
durable, je ne me gnerais pas pour vous dire: vous tes un sot, en
trois lettres, mon fils, de perdre ainsi vos plus belles annes.
Mariez-vous, que diable, et  dfaut d'autre travail, faites des
enfants!

Et croyez-vous encore qu'il soit joli ce petit air dtach que vous
prenez pour me dire cela? Si je vous crivais  mon tour: Ce que je
fais? je me promne, je gte la pleur de mon teint au soleil, j'coute
des inepties; elles ne me font pas mme rire;--car personne n'est 
l'abri des inepties, en ce monde misrable, et celles qui courent,
foltres, sous les votes du petit castel de Nimerck, valent bien celles
que vous dgustez  Paris.

Vous aurez un autre jour les histoires de ma tante, pas aujourd'hui; un
gros travail de composition m'a rompue; vous ne savez pas le tourment
que donne le respect du texte au compositeur qui veut garder intacte la
prosodie nave d'un pote ancien. J'ai d laisser des muettes sur des
temps forts, ce qui est une hrsie, mais ce qui donne un certain parfum
de navet au joli petit air que j'ai trouv et que je vous chanterai.

Je vous dirai donc seulement que tite-Lne va bien. Depuis quelque temps
elle fait, sans fautes, de longues dictes assez difficiles. Elle joue
beaucoup, elle devient jolie. Miss May prtend qu'on la voit grandir.
Depuis deux jours elle a invent un jeu qui l'enchante. Elle a construit
une grande hutte abrite de feuilles et de branchages soutenus par des
pieux si ingnieusement disposs, que mre et moi, sans lui en rien
dire, sommes dans l'admiration. Autour de la cabane pittoresque, sauvage
et fleurie, elle cre un roman d'imagination tout aussi brillant,
mouvement et dangereux  vivre, que si elle tait bel et bien
abandonne dans les pampas. Sa petite tte prvoit, combine, s'exerce 
lutter dans le rve, dj prudente, ingnieuse et ruse, en attendant la
lutte imminente--hlas! moins potique-- soutenir dans la vie.

Que d'nergie dploye par chaque individu pour former cette chane
tonnante qui se droule de sicle en sicle et qui est l'humanit! J'en
suis comme anantie quand je lis l'histoire gnrale, et me demande si
c'est beau ou si c'est monstrueux, ce travail de chacun pour tous qui
ternise la douleur humaine. Au fond, et malgr l'apparence, personne ne
lutte pour soi, ne vit sa vie propre.

Hlne m'chappe dj dans ses expditions autour de ma chambre. Quand
son imagination l'entrane, elle me dit: Adieu... je reviendrai. Le
voyage qu'elle entreprend sous mes yeux, prs de ma table  crire ou
sous la queue de mon piano devenu une caverne, ou dans la haute futaie,
dure une heure, deux heures. Mais qu'elle est loin de moi pendant ces
heures et comme je l'ai perdue!

Je traduis mal ma pense; sentez-vous ce que je veux dire?

Adieu, mon ami. Hlne entre: Vous crivez  mon ami
Phillip?--Oui.--Alors dites-lui que sa tite-Lne l'aime beaucoup et
qu'il vienne, et que je lui crirai a bientt et puis d'autres choses
prcieuses encore.

Ces _choses prcieuses_ me ravissent. Et vous?




CXIII

_Philippe  Denise._


18 mai.

Moi aussi elles me ravissent. Cette enfant a le gnie du coeur; elle
tient de vous, madame, une secrte exquisit qui m'enchante. Quel
dommage que vous soyez toujours loin toutes deux.




CXIV

_Denise  Philippe._


19 mai.

Vous me navrez avec votre gnie du coeur; a ne sert  rien, cela, pas
mme  tre aime.

Pour vous, tchez de vous accoutumer  n'aimer que les absents; alors
vous nous aimerez  la folie.

Et si vous croyez que, envoyant des billets de cinq lignes, on vous
retournera de longues lettres, vous vous trompez, monsieur, ah! mais!

Adieu. Je m'en vas voir la mer.




CXV

_Philippe  Denise._


3 juin.

Je vous ferai remarquer, madame, que voil quinze jours que vous ne
m'avez crit. Si vous croyez que c'est une conduite! Je sais: vous
attendiez un mot de moi. Cet change de lettres mesur et rgulier est
une combinaison absurde et peu digne de vous, permettez-moi de le dire.

Au moins travaillez-vous? Je lis avec un plaisir grandissant vos
dernires mlodies. Je suis dsol d'tre si loign de ce que vous
faites, de ne plus pouvoir suivre d'aussi prs la marche de votre talent
dont je suis dj trs fier, mre du Cantique des Cantiques; de ne plus
me disputer avec vous sur la religion ou sur la littrature ou sur la
musique; de ne plus tre attrap que vaguement sur ma nonchalance et ma
paresse; de ne plus vous entendre chanter, de ne plus goter avec vous,
comme cela nous est arriv souvent, ces fortes et dlicieuses motions
artistiques qui font que le coeur s'arrte.

Avouez que ce serait une piti si tout cela se perdait, et laissez-moi
vous prier, pour finir, de mettre un peu de votre bont  entretenir, en
m'crivant--quand bien mme je ne vous rpondrais pas exactement  cause
des proccupations o je suis--le feu sacr de notre amiti jusqu'au
jour o nous nous reverrons.

_Yours most devotedly._




CXVI

_Denise  Philippe._


4 juin.

Quelle tnacit vous avez, cher nonchalant, et comme le refrain:
crivez,--revient dans vos lettres! croyez-vous donc, petit
misrable, que je n'aie qu' m'occuper de vous? Croyez-vous que ce ne
soit rien de composer? bon ou mauvais, gnial ou plat, le travail est le
mme. Il est des jours o j'en veux presque au matre indulgent, grand
entre tous, qui m'a dit: Vous devriez faire diter a.

J'ai crit ces jours-ci une chose que je me suis amuse  jouer 
l'orgue de l'glise, dimanche. C'est une suite de fugues qui,  trouver,
m'ont caus une joie profonde. La recherche du thme m'enchante. J'ai
demand  mes htes ce qu'ils en pensaient. Sauf mre et ma soeur
Alice, les autres n'ont pas compris l'oeuvre. Vous voyez, je ne me
refuse rien; je fais,  domicile, ma petite mconnue tout comme une
autre! Eh bien, monsieur, tant pis pour eux. Croyez-moi si je vous dis
que c'est bon. Tout de mme j'ai envoy a  Massenet pour qu'il me
retourne des sottises, qu'il balafre mes notes de son gros crayon et se
fche aprs le cerveau obtus que je suis. Je veux bien de sa colre 
lui--mais pour les autres, bernique!

crire au got des gens qui vous entourent et vous conseillent, c'est se
retirer toute verve, toute originalit, mme toute facilit de travail;
c'est emmailloter son inspiration et l'annihiler. Il faut crire
d'instinct, se laisser envahir par cette sorte de fivre que donne
l'exaltation crbrale; le travail est vraiment bon quand, pouss par
cette force, on arrive  la diriger,  en matriser l'lan. Cette
puissance, soulevant et entranant la pense, se sent dans la phrase
mlodique et la rend pleine, ample, lucide. Elle en fait des phrases
sonores, lumineuses.

Mes compositions,  moi, ne valent que par une espce de bue tendre, un
peu langoureuse et passionne, dont s'enveloppent mes phrases au fur et
 mesure que je les cris. Vraiment c'est a leur seule petite valeur;
et c'est  la minute prcise o l'lan de mon coeur s'amalgame avec le
travail de mon cerveau que cette chose se produit; je sens le mlange se
faire, et c'est une grand joie voluptueuse, alors, toute calme, bizarre
et indfinissable, qui m'envahit.

Voil pourquoi j'aime composer, voil pourquoi vous aimez mes
pauv'p'tites oeuvres, le propre de toute volupt tant une sensation
partage.

Mais tout cela fait que je vis dans une perptuelle exaltation de
sentiment, dans un raffinement de penses tendres qui me font trouver
banale, parfois odieuse, toute ralit; c'est mon hypertrophie morale du
coeur.

Et puis, quand on cre des choses de l'esprit, on veut tre en communion
constante avec les gnies immortels qui ont port leur art au plus haut
sommet; on les lit, on les comprend, on les admire, on s'en imprgne, on
les suit jusque dans leurs moindres oeuvres, et c'est une rudement
belle frquentation, je vous jure, et qui fait dsirer d'tre seule en
tte  tte avec la partition ou le livre, plutt que de perdre son
temps  entendre jacasser les femmes sur la forme d'une manche ou le
plus ou moins _cloche_ d'une jupe.

Si avec ce coin d'art on a une mre, une Hlne comme les miennes, et un
ami comme vous, on n'est pas une femme trop  plaindre.

C'est pour ces raisons de joies pures que j'en veux un peu aux hommes
qui se moquent de nos tentatives et de nos efforts vers un idal qu'ils
veulent mchamment accaparer. Heureusement il y a des Maupassant, des
Massenet, des Sully-Prudhomme, indulgents matres qui veulent bien nous
guider et nous aider de toute leur science  gagner un tout mince rayon
de soleil, pour illuminer  jamais notre pauvre vie de ce beau idal:
l'Art.

Voil une lettre qui me parat des plus sublimes... que vous en semble?
N'allez-pas vous ficher de moi, h, l-bas! Aprs tout, fichez-vous-en
si vous voulez. Je prends spcialement  votre intention la belle devise
de madame Geoffrin: Donner et pardonner.

Adieu.




CXVII

_Denise  Philippe._


16 Juin.

Quel petit temprament vous tes! N'avez-vous pas honte, une honte
affreuse, de n'avoir pas rpondu  ma dernire lettre? et que
croyez-vous que j'aie  vous dire maintenant? _Lettre gratuite 
l'ingrat_, voil comme j'intitule celle-ci.

Vous ne la recevriez mme pas si je n'avais  vous annoncer une bonne
nouvelle: mon frre est arriv hier, en surprise, et mre et moi sommes
un peu folles de joie d'avoir notre beau lieutenant de vaisseau. Hlne
est amoureuse de son oncle. Elle lui a tout de suite reparl de vous;
c'tait au salon, le soir, aprs dner.

Grald, qui n'y va pas par quatre chemins, s'crie:

--Au fait, miss Suzanne, tes-vous comme Hlne? notre Philippe
tonnant, sera-ce l'lu? vous dcidez-vous? l'aimez-vous? Il y avait
sensation de flirt entre vous quand j'ai quitt la France; qu'en
advint-il?

Suzanne a rpondu un peu schement:

--Vous avez une drle de manire d'interroger les gens en coup de
fusil...

--C'est que j'ai besoin de savoir s'il est sur les rangs avant de m'y
mettre.

--Mettez-vous y toujours, mon cher; on ne fait pas de bons rgiments
sans beaucoup de soldats.

Et puis, ce feu de peloton tir, ils se sont mis dans un coin  jaboter.

Ce matin,  onze heures, comme j'tais dans ma chambre, Alice y est
entre. Vous savez que nous avons une tendre affection l'une pour
l'autre. Elle m'a demand, aprs bien des circonlocutions, d'crire 
Aprilopoulos pour l'inviter  passer quelques jours avec nous. La pauvre
femme voudrait bien que ce soit celui-l, l'lu.

Donc, puisque le poulailler s'enrichit de deux coqs, mon frre et le
beau Grec, vous pourriez bien venir aussi; n'y mettez pas de discrtion.

Pour combler de joie votre me blanche, je vous dirai qu'hier est partie
pour les eaux d'Aix ma belle-mre. Suzanne accompagne sa grand'mre
jusqu' Paris, avec l'Anglaise de tite-Lne; elle va rester huit jours
absente sous la garde de son pre et de miss May, car elle est
demoiselle d'honneur de la richissime petite Meg O'Cornill.

Du reste, vous verrez ma nice soit aux Acacias, soit en quelque autre
lieu _very select_; vous tes si chics tous les deux!

Il n'y a plus  Nimerck que les gens de notre intimit qui vous aiment,
sauf--pour peu de jours encore--ma chre tante en zinc. Cela n'est pas
pour vous tant dplaire, puisque, elle et vous, gens de cour aux nobles
manires sympathistes!!!

La saison, aux chteaux environnants, bat son plein; quelques-unes de
mes voisines sont charmantes; quant  moi, je m'engage  tcher d'tre
divine.

Sans rire, venez si vous le pouvez.




CXVIII

_Philippe  Denise._


17 juin.

Un mot en courant, ma grande amie, pour vous remercier de votre
invitation, de vos lettres, vous prier de les continuer et vous
soumettre la combinaison suivante: j'ai l'intention de prendre jeudi un
billet de vingt et un jours pour Nimerck. Pour viter tous les potins,
retenez-moi tout simplement une chambre  la maison des Glycines. Je
prendrai mes repas chez vous par exemple.

Ce projet vous convient-il? Rpondez-moi.

Je suis all hier au soir chez Mollier, j'y ai rencontr votre nice,
mais vous n'y tiez pas!




CXIX

_Denise  Philippe._


18 juin.

Quand je le disais... brave Mollier, va! Je n'avais pas song  lui.
C'est gal, je suis ravie, ravie. Venez; vous aurez votre chambre aux
Glycines. Malgr ce petit loignement, il y aura de bonnes heures de
promenade et de jaserie.

Dites-moi par quel train vous arriverez et s'il faut vous envoyer la
voiture  la gare, ou si vous aurez votre bicyclette?

Quel bonheur de vous voir! Est-ce bien vrai? Vous allez venir, et si
vite? Nous lirons, nous ferons des courses  travers bois, nous
longerons la mer sur le sable fin, au pied des falaises; nous nous
vautrerons sur l'herbe comme de bonnes btes en libert; nous causerons
le soir, les coudes sur ma table de travail. Oh! comme ce sera bon!




CXX

_Philippe  Denise._


Dpche.

Impossible partir, lettre suit. Viendrai bientt.




CXXI

_Philippe  Denise._


30 juin.

Hlas! ma chre amie, tout est encore rompu. Je ne peux plus venir et
voil mon voyage remis. J'ai attendu jusqu'au dernier moment pour vous
envoyer cette mauvaise nouvelle. J'en suis, pour ma part, dsol.

Ajoutez que je me sens trs mal en train. Le bord de la mer m'et fait
du bien. Au lieu de cela me voil encore indfiniment ici. Je voudrais
vous crire et vous parler longuement. J'ai beaucoup de choses  vous
dire et je ne le peux pas. J'ai une fatigue horrible et la tte me
tourne.

Dans quelques jours je vous crirai; ne me tenez pas rigueur.

Je vous aime tendrement.




CXXII

_Denise  Philippe._


1er juillet.

Mon cher grand,

Votre lettre m'attriste; je ne vois plus qu'une chose: vous tes
souffrant, malade peut-tre plus encore que vous ne le dites, et voil
mon coeur tourment d'inquitude.

Pourquoi ne pas venir? Venez; votre chambre est prte, non plus aux
Glycines, mais  Nimerck, et c'est celle que vous aimez, tendue de toile
de Jouy mauve, dans la grosse tour, avec la falaise et la mer  perte de
vue devant vous.

Venez; le monde, avec ses questions de mesquines biensances, n'a le
droit de rien dire; ne suis-je pas entoure de ma famille et n'est-ce
pas ma mre qui vous reoit?

Venez; vous trouverez en moi l'amie qui console.

Venez; vous prendrez des forces  ma force, du calme  mon calme, du
courage  mon courage.

Venez; l'affection profonde et droite que j'ai pour vous ne peut pas,
manant si loyale et si puissante de mon coeur, vous laisser dans
cette tristesse.

Venez, venez, mon ami, vous rchauffer au foyer de ce coeur.

Notre chre amiti, moins qu'amoureuse, plus qu'amicale, doit se mettre
au-dessus des questions de correction mondaine; ne savons-nous pas bien,
vous et moi, ce qu'au fond elles valent? Je vous en prie, venez.

Il me semble que vous tes mon grand frre, un frre en qui j'ai plac
toutes mes complaisances, et c'est ma fraternit douloureuse de votre
douleur qui crie vers vous: venez!




CXXIII

_Philippe  Denise._


7 juillet.

Ma chre trop loin, pauvre aime petite sainte, toute croyante et
impressionnable, comment rsister plus longtemps  la douce chaleur de
votre amiti fervente?

Il a bien fallu s'arranger pour aller vous voir; mais je ne vous ai pas
crit plus tt ne sachant  quel jour serait fix mon dpart.

Je pensais partir aujourd'hui; diverses considrations m'ajournent  la
semaine prochaine, mardi au plus tard. Je vous crirai, du reste,
l'heure dfinitive.

crivez-moi.




CXXIV

_Denise  Philippe._


9 juillet.

Mon ami,

Venez quand il vous plaira; je n'ose plus esprer que ce soit bientt;
j'ai eu trop de joie et trop de dception en vous attendant  vide.
J'tais persuade, en partant de Paris, que vous viendriez ici pour
moi.--Certes!--allez-vous protester; mais attendez la fin: moi,
double de Suzanne et de tous les petits remuements de petits sentiments
qui s'agitent autour d'elle. Jugez si l'ide de vous avoir un peu  moi
seule, de par votre volont, me rendait heureuse!

Me voil,  cette nouvelle, ne sachant qu'inventer pour vous engager 
venir. Mes ressources de vautrage sur le sable fin et l'herbe des
falaises, de causeries au coin de ma table, me paraissent aujourd'hui
d'une bien misrable loquence et d'un bien pauvre entranement.

Il n'y a de vrai, voyez-vous, que le droit qu'ont certaines de dire:
Venez, j'ai besoin de vous voir.--Cette raison dpourvue de raisons ou
plutt cet ordre voil serait alors, pour vous, joyeux  excuter; tous
vos efforts y tendraient; mais ceci ne rentre pas dans mes droits
amicaux.

Le malheur est que j'ai, sur cette pauvre amiti, les mmes ides un peu
enthousiastes qu'a Montaigne; vous vous en loignez considrablement et,
ce me semble, vous vous rapprochez d'Aristote disant  ses familiers: O
mes amis, il n'y a nul ami!--Tandis que Montaigne pense: En l'amiti
de quoy je parle, les mes se meslent et confondent l'une en l'autre
d'un meslange si universel qu'elles effacent et ne retrouvent plus la
cousture qui les a joinctes. Si on me presse de dire pourquoi je
l'aymois, je sens que cela ne se peult exprimer qu'en rpondant:
parceque c'estait luy, parceque c'estait moy. Ceste parfaite amiti de
quoy je parle est indivisible; chascun se donne si entier  son amy
qu'il ne luy reste rien  despartir ailleurs; au rebours, il est marry
qu'il ne soit double, triple ou quadruple, et qu'il n'ayt plusieurs mes
et plusieurs volontez pour les confrer toutes  ce subject... Rien
n'est extrme qui a son pareil.

Ici je clos mon cours sur l'amiti; aussi bien pourquoi vous le fais-je?

Je sais, par une lettre de Suzon  sa mre, que vous vous tes amus,
distrait, pendant son court sjour  Paris et, quoi que vous en disiez 
votre amie, le moral et les amours vont mieux.

Tout ceci me fait infrer que nous ne nous verrons pas aussi tt que
vous semblez le penser. Moquez-vous de moi autant qu'il vous plaira en
m'appelant petite sainte.--Vous vous rencontrez l en pense avec
Maupassant. Il m'crivit un jour une dlicieuse lettre commenant
ainsi: Ma chre sagesse.--Il m'y reprochait de ne pas tre _une
princesse assez sdentaire_.--C'est une faute que je renouvelle avec
vous bien contre mon gr, je vous jure. Fasse le ciel que cette petite
cause ne m'induise pas  vous perdre.

Je vous serre affectueusement la main et j'ai bien envie de signer: une
princesse extrme qui n'a _pas son pareil_--pour en revenir  Montaigne.




CXXV

_Philippe  Denise._


11 juillet.

Chre Sagesse,

Ne devenez pas une princesse amre! Je prendrai bien dcidment le train
demain et serai  une heure du matin chez vous. J'vite ainsi
l'pouvantable 14 juillet  Paris.

Mettez-vous bien dans la tte que mon vrai dsir et mon plus grand
plaisir eussent t de passer trois ou quatre semaines avec vous 
Nimerck alors qu'il n'y avait personne, et que je regrette plutt
l'affluence de monde qui y est en ce moment. Je n'ai pas pu. Ne me
taquinez pas.

A demain, ma chre, chre extrme.




LIVRE IV


... _Or, une me tendre se connat  vingt-huit ans, elle sait que si
pour elle il est encore du bonheur dans la vie, c'est  l'amour qu'il
faut le demander; il s'tablit dans ce pauvre coeur agit une lutte
terrible._

       *       *       *       *       *

_L'amour, mme malheureux, donne  une me tendre pour qui la chose_
imagine _est la chose existante, des trsors de jouissance de cette
espce: il y a des visions sublimes de bonheur et de beaut chez soi et
chez ce qu'on aime._

       *       *       *       *       *

    STENDHAL.

_Le plaisir de l'amour est d'aimer, et l'on est plus heureux par la
passion que l'on a que par celle que l'on inspire._

    LA ROCHEFOUCAULD.




CXXVI

_Philippe  Denise._


15 aot.

Je viens tout banalement vous remercier du mois dlicieux que j'ai pass
 Nimerck; j'y ai t heureux au del de ce que je pouvais rver.

La profondeur des motions n'est souvent pas en rapport avec leurs
causes. Si je vous disais qu'Hlne avec ses tendresses silencieuses,
comme de me rejoindre en courant, de me regarder avec ses beaux yeux, de
sourire avec ses lvres de fleur, rose humide, et, sans dire un mot, de
glisser doucement sa main dans la mienne, me mettait dans un tat de
batitude pour le reste de notre promenade, vous diriez: il est fou.

Il y a eu pourtant des instants, madame, o j'ai senti vraiment en nous
une me unique pour nos trois corps.

Vous souvenez-vous de ce matin o je suis entr dans votre chambre pour
vous demander des ciseaux, je crois? Vous tiez en peignoir, ce soyeux
peignoir jaune ardent, cette nuance couleur de rais de soleil, tout
garni de dentelles noires, qui vous fait plus ple et rend vos cheveux
plus sombres, ces cheveux bleus que j'aime. Vous aviez l'air d'une reine
bohmienne. Vous glissiez dans la chambre lentement. Moi, je m'tais
assis sur le bord de la fentre ouverte, et suivais des yeux vos graves
mouvements et les serpentements de la trane de votre robe sur le tapis.
Hlne, installe  votre table, faisait sa page.

Vous me donntes les ciseaux sans un mot, et, continuant de surveiller
tite-Lne ou de remuer avec des gestes dlicats, sur votre toilette
Louis XV, enguipure et embaumante, de menus objets d'argent, d'ivoire
moins ple que vos mains, vous m'avez oubli. Je vous ai tout  mon aise
regardes vivre, vous et elle. C'tait, je vous jure, une chose exquise,
une chose intraduisible qui m'emplissait de batitude. Ces joies que
j'ai prises en silence, au hasard de votre vie, m'ont rendu mille fois
plus heureux que toutes celles dont votre coeur ingnieux s'est plu 
m'entourer. Il n'est rien au monde qui vaille ces sensations
innommables: on sent flotter son me. L'amour n'est qu'une action
brutale et vulgaire  ct de cette impression; je le ddaigne, le
ramasse qui veut.




CXXVII

_Denise  Philippe._


Nimerck, 17 aot.

Vraiment? Quoique vous ne soyez gure poli pour les joies prpares par
mon _coeur ingnieux_, je vous pardonne de les ddaigner au profit de
celles que vous avez habilement su vous crer tout seul. Quel subtil
vous tes!

Savez-vous bien,  mes jeunes contemporains, ce qui fait de vous des
dsesprs de la vulgarit de la vie, des incapables d'agir et d'aimer?
ce sont les recherches bizarres de vos esprits; elles vous anmient
moralement, vous nervent et finissent par l'emporter de beaucoup sur
les joies simples, saines et fortes.

Vous aimez tant ces sensations, que vous leur consacrez vos belles
virilits; le cerveau prend la place du coeur; l'amour n'est plus pour
vous qu'un besoin vulgaire que vous apaisez vulgairement. Votre me,
trouble et douloureuse sous un perptuel esprit d'analyse, finit par
s'atrophier et devient vraiment incapable d'aimer.

Ah! mon ami, l'esprit n'est rien, le coeur seul est quelque chose. Ne
tuez pas le vtre  force de briser ses lans par vos mivres recherches
de plus fines sensations; laissez le sentiment sans raison, imprieux,
goste, vous envahir. On vit de plus belles amours en unissant
indissolublement ces trois forces: l'esprit, le coeur, la matire,
qu'en leur faisant chanter leur air  tour de rle.

Sentez vivement, puisque cela est dans vos facults; mais ne vous en
tenez pas  l'inachev des sensations. Soyez plus naf, plus vrai envers
vous-mme, plus simple devant les battements de votre coeur, et vous
serez heureux. Je suis, moi, tout ahurie devant la complexit de votre
nature.

Mon Dieu, comment m'aimiez-vous donc dans ce temps lointain o vous
m'aimiez? Je vous en prie, soyez franc, dites-le-moi?

Je me souviens d'un vous respectueux mais un peu ardent et anim d'une
volont que je ne retrouve plus en vous; un Philippe qui m'a fait peur
parfois et auquel je ne livrais pas le bout de mes doigts pour ses
lvres, sans craindre quelque morsure.

Je vous ai si bien redout,  analyste du vide,  buveur de fume, 
mangeur de rve, que j'ai bravement fui quand vous m'avez dit: Je vous
aime.

Et maintenant, ce mot vous le dites  tous les feuillets de vos lettres,
vous le sonnez, doux grelot,  mes oreilles qui l'entendent, enchantes.
Et je ne fuis plus et j'coute, prise tout  coup d'une joie
tourmentante et divine.




CXXVIII

_Philippe  Denise._


19 aot.

Chre,

Comme vous savez finement fouiller les mes... Oui, vous avez devin ce
que j'ose  peine m'avouer  moi-mme: je vous aimais _mal_ autrefois,
Denise.

Je vous en demande humblement pardon, un pardon auquel j'ai droit, car
cet amour d'autrefois, s'adressant  vous, me parat monstrueux, et je
me repens d'avoir pu vous dsirer ainsi.




CXXIX

_Philippe  Denise._


29 aot.

Eh bien, madame, pourquoi ce long silence? Il me souvient d'avoir fait
amende honorable dans ma dernire lettre. J'en esprais une pleine
d'indulgent pardon, une de ces lettres consolantes comme vous savez en
crire. Rien! un arrt brutal que je ne comprends pas.

Seriez-vous fche contre moi, ma chre amie? Je suppose bien que vous
n'avez pas l'intention de ne me pardonner jamais; alors pardonnez-moi
tout de suite, et je me mettrai sans arrire-pense en route pour
Nimerck. Au moins vous n'tes pas contrarie que je m'invite ainsi? Je
resterai quatre  cinq jours si vous voulez de moi. Il faudrait, cette
fois, des vnements extraordinaires pour que je ne vinsse pas passer
ces journes avec vous.

Envoyez vite un petit mot de bienvenue; mon sans-gne, mon impolitesse,
ma ngligence, ne m'empchent pas, vous le savez, de vous aimer trs
tendrement.




CXXX

_Denise  Philippe._


30 aot.

Je commence par vous dire: Vous serez le trs bien venu. La maisonne
vous attend; j'ai fait tout  l'heure l'inspection de la chambre mauve
qui devient dcidment la chambre de M'sieur Philippe, pour les
serviteurs aussi bien que pour les matres.

Pourquoi j'ai gard le silence? a, c'est plus compliqu.

Je reste devant vous une femme un peu tonne; je ne comprends plus rien
ni  vous, ni  moi. Il se dresse dans mon me toutes sortes de petits
problmes sentimentaux dont je ne puis mener la solution  bien, et cela
m'nerve, trouble mon calme que vous admirez, et me plonge dans une
exaltation, puis dans un nant de penses tout  fait contraires  ma
sant morale et physique.

Car, si vous tes trs subtil, trs correct et chercheur d'idales
sensations avec moi, il m'est apparu, par certaines confidences de
Suzanne, que vous tes trs capable d'avoir des sensations beaucoup plus
pratiques avec d'autres.

Cette petite duplicit, qui n'est rien et que je ne devrais pas m'aviser
de surprendre, me rend nerveuse. C'est toujours un peu drle, vous
savez, de dcouvrir que le rveur  la lune, chercheur de fin du fin
avec une si parfaite conscience, peut,  l'occasion, marcher si
allgrement dans la ralit.

Vous voyez, je deviens mchante. Venez vite me pardonner.




CXXXI

_Philippe  Denise._


1er septembre.

Certainement je viens! Mais parce que vous avez ddaign mon amour, et
que j'ai philosophiquement pris mon parti de ne pas vous encenser de la
fume renaissante de mes dsirs, trouvez-vous juste, madame, que je vive
dornavant en trappiste? J'ai fait envers vous voeu d'amiti. Je ne
suppose pas qu'il entrane  sa suite le voeu de chastet? S'il vous
faut cette preuve nouvelle de mon servage, en me pinant un peu je vous
la donnerai. Mais la folle du logis me parat bien exigeante... Voyons,
voyons, raisonnez-la un peu, madame mon amie; ce n'est gure charitable,
ce qu'elle semble exiger l...

Je suis curieux de savoir ce qu'a pu vous raconter Suzanne d'une
certaine conversation qu'elle a cru bon d'avoir avec moi, et dont j'ai
jusqu'ici pens qu'elle avait fait tous les frais. J'ai rpondu comme je
le devais pour ne pas la froisser, pour conserver sa confiance et jouir
tout  mon aise de la contemplation d'une me assez intrigante et fort
pratique, curieuse et sche, surtout extraordinairement orgueilleuse.

Peut-tre tenais-je l'enfant par la taille lorsqu'elle marchait me
contant ses petites hsitations sentimentales? peut-tre, en nous
quittant, ai-je avec ngligence mis mes lvres sur ses cheveux? pure
politesse machinale envers l'effleure. Ces choses un peu excessives
n'quivalent  rien avec elle, et il y a bien plus de tendresse et
d'amour dans le baiser que je dpose,  l'ordinaire, respectueux, sur
vos mains, mon amie.

J'arriverai jeudi  une heure du matin; envoyez-moi chercher.




CXXXII

_Denise  Philippe._


Nimerck, 2 septembre.

Mon cher fol, voulez-vous bien vous taire! J'alambique, et, brutalement,
vous, vous mettez les choses au point. Ne parlons plus jamais de cela.
Venez: c'est tout ce qu'on vous demande.




CXXXIII

_Philippe  Denise._


Paris, 16 septembre.

Un sjour exquis--un voyage un peu triste--une rentre pas gaie--une
attente fbrile de vos nouvelles dans la lettre promise--et les mille
et une tendresses de mon coeur pour vous et ma tite-Lne.--Voil,
madame, tout ce que peut vous dire ce jourd'hui votre ami.




CXXXIV

_Denise  Philippe._


17 septembre.

Voici la lettre demande. Et, je vous prie, qu'y vais-je mettre, vous
ayant dit tant de choses avant-hier? Cette dernire soire m'a t
douce,--vous allez rire et vous moquer de moi,--parce que vous me l'avez
sacrifie spontanment. Vous ne vous souvenez mme pas de cela, vous, je
parie?

--M. de Luzy, je vous accorde trois valses ce soir! vous a jet
Suzanne d'un bout de la table  l'autre, pendant le dner.

--Je vous remercie, mademoiselle, mais mon intention est de ne pas
descendre au casino; pour ma dernire soire, je demande  madame
Trmors la permission de rester avec elle.

--C'est--dire que vous l'obligez  rester chez elle au lieu de venir
avec nous?

--Tu te trompes, Suzanne; ds hier, j'avais dit que je ne sortirais pas
ce soir; le landau seul est command...

J'ai fait ce mensonge avec honte et joie. Avez-vous vu avec quelle
prestesse j'ai fil, au sortir de table, dcommander le break?...
passez, muscade!

Votre volont de me garder, il fallait bien la dissimuler aux autres...
Vous avez des manires impratives, parfois, qui me troublent et me
ravissent. Moi, la volontaire de nous deux, je me sens tout humble
devant ce caprice exprim. Je feins comme je peux, et le petit danger
couru n'est pas non plus pour me dplaire.

Du reste, vous avez ressenti la mme impression; vous avez trop ri aux
clats de la rpartie comique dite par Grald, pour que je n'aie pas vu
l que vous jetiez au vent votre gne.

--Bon! me voil six valses sur les bras, alors, car je vois bien,
Suzanne, quel triomphe vous me prparez de me les offrir! et dire que le
bon public va en conclure des choses exorbitantes! C'est ainsi qu'on
crit l'histoire.

Cette rplique avant la lettre pouvait faire sourire, mais non aussi
joyeusement que vous l'avez fait, avouez-le? Au reste tout a t bien
puisque votre gaiet a dtourn l'attention d'un chacun.

Ah! la bonne soire! Le gai dpart de ma belle-soeur, de mre, de
Suzanne, de Grald dans la voiture... le bruit des graviers craquant
sous les roues s'loigne, se perd... Nous restons sur la terrasse,
accouds  la balustrade de pierre.

Des senteurs d'hliotropes, de roses, de rsdas, venant jusqu' nous
des massifs de la grande pelouse, embaument l'air. Tite-Lne joue 
courir autour des caisses d'orangers; elle serpente de l'une  l'autre
dans un enlacement rythmique, tandis que la lune la baigne de sa lueur
blanche et dessine son ombre, sa petite ombre falote, si fantastique et
si grande... Ah! la bonne soire! miss May emmne la fillette dormir, et
nous restons seuls, sans parler, heureux, presque mus--de quoi, mon
Dieu?

Et puis, une fentre s'ouvre et tite-Lne, mignonne, perdue dans sa robe
de nuit flottante, nous lance des baisers avec ses deux mains et
chante: Bonsoir, mon Phillip, bonsoir, mre chrie... attrapez tous ces
beaux baisers... Le doux bruit de ses lvres grsille, semble vraiment,
pluie de tendresse, tomber sur nous en bndiction...

Et vous alors, _pour jouer_, tendez les mains au ciel et votre voix mle
monte vers la voix cristalline:

--Je les ai tous vos jolis baisers, mon Hlne; mais rentrez vite, il
fait humide, petit ange!

Ce mot-l emplit l'air de la nuit... il nous suit pendant notre
promenade par les alles sombres, sous les grands arbres aux branches
persilles de longs rayons de lune, baignant de lumire le sable des
avenues.

Ah! la bonne soire, o nous ne dmes rien, o nous allions seulement si
calmes dans le silence et la nuit!...

Que vous dire, maintenant?

J'ai bien song a tout ce dont vous m'avez parl; il me semble, vous
devez persvrer dans ce projet de travail, effleur seulement par vos
penses.

Mon frre qui a un grand sens critique, lui, vous trouve un esprit fin:
au djeuner, ce matin, il a dit sur vous des choses qui m'ont fait
plaisir; je ne vous les redis pas, vous deviendriez fat.

Par amiti pour moi, essayez de condenser votre volont sur ce point. Ne
vous effrayez pas outre mesure des sujets  trouver; c'est un
entranement qu'on acquiert bien vite, m'ont dit tous mes amis
littrateurs.

Ah! si je pouvais vous infiltrer mon _vouloir_! Cette transfusion morale
est peut-tre praticable; ce serait une sorte de lente pntration des
forces crbrales. Je veux en essayer; mais ne vais-je pas bien vous
ennuyer? Suis-je  une assez noble place dans votre pense pour que
votre nonchalance ne m'en prcipite pas, au risque de me faire rompre le
cou?

Je me sentirais plus forte si j'tais sre de n'avoir pas pris d'assaut
cette toute petite console, sur laquelle je me suis niche dans votre
coeur.

Il me parat dcouvrir en moi tout un travail occulte qui s'est fait
pour vous--un peu en dehors de votre consentement--quelque chose comme
des avances morales tolres par votre manque d'nergie,  cause que
vous me sentez droite. En me demandant de nous revoir, en recherchant
cette amiti, peut-tre ne demandiez-vous pas tant d'attachement  votre
personne?

Je ris, songeant que si nous continuons de nous analyser ainsi l'un et
l'autre par rapport  l'un et  l'autre, nos lettres seront vraiment
l'expression un peu trange, mais curieuse en somme, des affinits
latentes des contacts crbraux que pourront avoir eus deux personnages
mondains du XIXe sicle. A nous,  nous, inimitable Paul Bourget!

Adieu; voici mes plus pimpants souvenirs, voici mes mains  baiser,
voil encore un peu de tendresse.

    DENISE.

_P.-S._--J'avais mis _for_... Mais je n'ai pas trouv de conclusion;
alors j'efface, car _ever_ serait bien audacieux et vous n'y
consentiriez peut-tre point; c'est si long, _toujours_!




CXXXVI

_Philippe  Denise._


18 septembre.

Ma chre trop loin,

J'ai bien peur que cette transfusion ne soit un rve de votre
imagination jolie. Je me sens las de la vie et des efforts qu'il faut
pour se garder une place dans le monde, si petite soit-elle.

Ma paresse naturelle m'entrane au rve et  l'inaction. Aussi suis-je
parfaitement heureux  la campagne, surtout  Nimerck.

Tout mon mal est de ne pouvoir vouloir. Je me demande comment je m'y
suis pris pour faire mon droit et pour tre reu docteur. Je me rebute
au moindre accident de terrain rencontr sur ma route.

Ainsi, encore _empreint_ de votre volont, j'ai t trouver mon ami
X..., le directeur d'une des innombrables revues de Paris, avec grand,
moyen, petit R. Il a t fort aimable et m'a dit obligeamment:

--Faites-moi quelque chose avec des souvenirs du second Empire; votre
pre tait conseiller d'tat; vous devez avoir des anecdotes vraies; ces
racontars-l sont  la mode.

Je n'ai pas voulu dtromper et attrister cet homme du monde en lui
disant que j'avais exactement dix ans en 1869; que mon pre fut tu le
19 janvier 1870 aux portes de Paris, dans le dernier effort tent sans
succs par nos troupes sur Montretout, Garches et Buzenval; que de
l'Empire et de sa chute le petit gosse que j'tais ne se rappelle que
l'horrible vnement qui le fit orphelin,--que ma mre, puise par le
sige, tait morte le 10 janvier de la mme anne en donnant naissance 
mon frre Jacques,--et que ma famille a vit avec un soin jaloux (ce
dont je lui sais gr) de me conter des anecdotes sur le second Empire.

Vous voyez, ce n'est pas ma faute. N'allez pas m'crire: nonchalant!--Je
me suis remu, pas excessivement, mais enfin un peu; l'effort en
lui-mme tait noble; j'ai pris un fiacre, j'ai t  la Revue, j'ai
parl presque d'affaires--horreur!--je suis sorti de la Revue, je suis
remont dans mon fiacre et me voil rompu d'un effort qui me remet chez
moi Gros-Jean comme devant.

Que voulez-vous que j'y fasse?




CXXXVII

_Denise  Philippe._


19 septembre.

Vous tes un grand mou et par-dessus le march un gros oublieux. Ne vous
souvenez-vous pas de la tante en zinc? La pauvre vieille chre tante,
pour une fois, va vous servir  autre chose qu' vous moquer d'elle.
Vous tes pris!

Voici un sujet pour dlayer dessus un bel article; vous allez l'crire
immdiatement et le porterez ce soir mme  l'aimable M. X...

Non, mais plaignez-vous! On vous dit: Faites-moi quelque chose, et
vous asseyez, du coup, un homme dcourag sur les coussins d'un fiacre?
Mais qu'est-ce qu'il vous fallait donc? C'est un directeur  faire
encadrer qu'un directeur qui vous fait une commande.

Ah! mon pauvre vieux, comme on voit bien que vous avez de bonnes petites
rentes!

Si vous saviez que de tourments, d'inquitudes, de luttes, reprsente le
moindre succs! Si ceux qui triomphent voulaient l'avouer, cela
relverait le courage des lutteurs. Mais chacun ne montre que le
rsultat, honteux de la lutte et orgueilleux de faire croire que le
grand talent, seul, conquiert le monde.

Vous n'avez pas une me d'artiste; ces mes-l ne connaissent pas le
dcouragement, elles demeurent ternellement combatives pour donner le
jour aux ides qui dvorent leurs cerveaux et leurs coeurs, et c'est
par coquetterie aussi bien que par orgueil qu'elles ne montrent pas les
plaies que leur ont faites les ronces du chemin.--Vous avez russi,
vous!--Mon ide tait si belle!--Hlas, l'ide c'est quelque chose,
mais la persvrance lui est utile autant que la vie l'est au corps pour
qu'il demeure dans l'humanit militante.

Vite, du papier, une plume et brodez sur ceci qui est vrai:

Le 2 dcembre 1852 a lieu le coup d'tat qui fait Louis-Napolon,
Empereur.

Le 7 dcembre un dner intime est offert aux Tuileries par l'Empereur,
qui avait dj quitte l'Elyse. Convives: madame de Montijo et sa fille
Eugnie, madame Edouard Thayer, ne de Padoue, petite cousine de
l'Empereur par sa mre, madame de Padoue, cousine de Ltitia, mre de
Napolon Ier (il avait mme t question du mariage de Marie de
Padoue avec Louis-Napolon, alors que la reine Hortense tait en Suisse
avec madame de Padoue), M. Edouard Thayer, directeur gnral des postes;
M. Amde Thayer son frre--tous deux fils de lady Thayer qui aima et
protgea les artistes et se fit d'eux une petite cour o, au premier
rang, brilla la Malibran--et madame Amde-Hortense Thayer, ne
Bertrand, filleule de la reine Hortense et fille du fidle gnral
Bertrand qui suivit Napolon  Sainte-Hlne; enfin M. et madame de
Bassano.

En se mettant  table, chacune des femmes prsentes  ce premier dner
aux Tuileries trouva sous sa serviette un souvenir; seule la jeune
fille, mademoiselle de Montijo, n'eut rien. Marie Thayer, ne de Padoue,
reut un mdaillon; madame de Bassano, une bague; madame Amde Thayer,
ne Hortense Bertrand, une croix en rubis, etc.

Madame Hortense Bertrand-Thayer, pendant le dner, nommait l'Empereur
_Sire_. L'Empereur lui dit: Ma chre madame Thayer, vous tes la seule
qui m'appeliez Sire. Elle rpondit: J'ai pris et conserv l'habitude
d'appeler les Napolon ainsi, alors que j'tais toute petite, auprs de
votre oncle,  Sainte-Hlne. Napolon rpondit: Monseigneur m'tait
mille fois plus harmonieux  entendre.

Au milieu du repas, on parla de la faon de composer un discours.
L'Empereur dit: Moi, toutes les fois qu'une pense que je juge bonne me
vient  l'esprit, je l'cris; ensuite je mets toutes ces notes en
ordre.

Le dner achev, l'Empereur entrana ses convives dans son cabinet de
travail et leur montra ces brouillons de penses. La porte de sa
chambre tait ouverte, la chambre, claire. L'habit qu'il avait quitt
avant le dner gisait sur un fauteuil; on apercevait le lit, surmont
d'un aigle immense qui soutenait les rideaux de soie rouge, et sur un
guridon une petite couronne impriale toute en violettes de Parme.

L'Empereur alla tout  coup prendre cette couronne, et comme madame
Thayer,  qui mademoiselle de Montijo donnait le bras, s'avanait pour
l'admirer, l'Empereur fit quelques pas vers elles, leva la couronne
au-dessus de la blonde tte de l'Espagnole, faisant le geste de l'y
dposer; ce que voyant, mademoiselle de Montijo abandonna le bras de
madame Bertrand-Thayer, fit une profonde rvrence qui l'agenouilla
presque devant l'Empereur et dit d'une voix mue:

--O Sire, elle est trop grande pour moi!

L'Empereur posa alors sur les cheveux d'or la couronne de violettes.

On rentra au salon. Ds ce soir-l, madame Bertrand-Thayer fut persuade
que ce dner tait la prsentation _officieuse_ de mademoiselle de
Montijo comme future Impratrice.

Elle ne se trompait pas. En quelques semaines l'Empereur violenta
l'opinion de ses conseillers et de ses intimes. Au mois de janvier avait
lieu son mariage civil dans la salle des tats (ou celle des Marchaux);
mademoiselle de Montijo y apparaissait trs ple et si trouble que M.
de Tascher, qui devait l'introduire et lui tendait son bras  la porte
de la salle, comme elle allait passer le sien dessous, fut oblig de lui
dire:

--Eh! non, madame, appuyez seulement votre main sur mon poing!

Malgr son extrme pleur et son extrme trouble, l'Impratrice tait si
belle, parat-il, qu'elle fit sur tous une impression de grandeur
vraiment impriale.

Voil, monsieur, sur quoi vous allez vitement broder et prendre au mot
cet admirable directeur. Liez, liez, allgez; tez-les: il dit, qu'elle
dit, qui dit...; faites un peu de littrature, que diable, avec ce bon
petit fonds; plongez-vous un peu dans l'oeuvre des stylistes,
imprgnez vos yeux de l'harmonie, de la richesse de leurs phrases et
n'allez pas faire afficher  la quatrime page du _Figaro_: On demande
du style, noble, si faire se peut, attrayant si possible, mle ou
femelle, suprmement original; l'adresser contre bonne rcompense,
honnte ou malhonnte--au choix du demandeur et selon le porteur--4,
avenue de Messine,  l'entresol.

N'ai-je pas tout prvu? Allons, courage, mon ami!




CXXXVIII

_Philippe  Denise._


21 septembre.

L'histoire est charmante, mais elle est tombe dans mon plein
coeurement et je l'ai garde pour moi tout seul, ce qui vaut mieux
que d'avoir livr au public ces choses intimes d'une femme maintenant si
malheureuse et si accable par les vnements.

Enfin, voil, je n'ai rien fait. J'ai fum des cigarettes en rvant
l-dessus des choses philosophiques pour le moins sublimes. Cette
occupation m'a t minemment agrable.

Ne me grondez pas trop fort, je vous en prie?




CXXXVIX

_Denise  Philippe._


23 septembre.

Mon cher, si vous faites le sentimental et si vous vous mlez d'avoir du
coeur au moment de rvler quelque chose sur quelqu'un, vous
n'crirez jamais. Regardez autour de vous, mme un peu plus en arrire:
est-ce que Jean-Jacques s'embarrassait de cela? il n'a pas craint de
nous livrer le nom de toutes les femmes qui ont t _charitables_ envers
lui. George Sand, non contente de raconter ses amours d'une faon fort
sublime et  demi voile, juste assez pour nous laisser la joie de
trouver les noms des lus, nous dit, en outre, toutes les histoires de
sa mre.

Musset? Mais anne par anne, mois par mois, nous suivons la liste de
ses enchanteresses.

Ainsi font les plus grands talents; zuze un peu, mon bon, de ce que ce
doit tre avec les plus moyens!

Allez, petit malheureux, qui vouliez crire et ne saviez pas quels tours
de force il faut faire excuter  son coeur pour cela!

Souvenez-vous que plus l'auteur livre de lui, de son cerveau, de ses
penses, de son me, de ses douleurs ou de ses joies, ou des douleurs ou
des joies qu'il coudoie ou qu'il engendre, plus il nous captive et nous
intresse. En dehors des conceptions philosophiques abstraites, que
survit-il des lettrs disparus? _Adolphe_, _Manon Lescaut_, _Fanny_;
_Lui et Elle_ est une des oeuvres de George Sand qui a le moins
vieilli avec ses _Lettres d'un voyageur_ et _l'histoire de sa vie_,
parce que c'est son coeur bless, palpitant, et le heurt des passions
qui l'ont anime, que nous retrouvons dans ces pages.

_Dominique_, de Fromentin; _Sur l'eau_, _Notre coeur_, de Maupassant,
voil encore des oeuvres vcues. Elles nous intresseront toujours,
parce que les auteurs ont beau nier, on sent, on touche le lambeau de
coeur saignant encore qu'ils ont mis l.

C'est de la vraie dissection, c'est l'anatomie de l'crivain
_s'interprtant_, qu'il faut dcrire pour passionner le lecteur: plus
l'auteur s'y trouve corch, plus nous voyons  nu ses nerfs, ses
muscles, son sang, sa chair, son cerveau, son me, plus nous sommes
heureux, tous!

Ne dites pas que j'exagre. Je dis la vrit. Si vous viviez entoure
d'crivains comme je le fais, vous verriez que j'ai raison. C'est l'ide
constante de ce _livrage_ au public, cette espce de dfloration de
leurs sensations les plus intimes, mme de celles qu'ils crent, qui
rend les grands si tristes:

    Ils laissent s'gayer ceux qui vivent un temps;
    Mais les festins humains qu'ils servent  leurs ftes
    Ressemblent la plupart  ceux des plicans.

           *       *       *       *       *

    Leurs dclamations sont comme des pes:
    Elles tracent dans l'air un cercle blouissant
    Mais il y pend toujours quelque goutte de sang.

C'est un sort mlancolique de se livrer  des inconnus, de se donner
pour juges certaines gens avec lesquels on n'aurait pas le courage
d'changer deux mots, tant on les sent loin de soi.

On y gagne parfois des adeptes? c'est un cas si rare, cela! Alors quand
quelque lecteur vient protester:

--Vous avez os dire pareille chose? c'est un tel, une telle, que vous
avez dpeints; c'est indiscret, indlicat, terrible!

Les interpells sourient. Ils ont pris en ces gens, quoi? leur surface
de marionnette se mouvant dans la vie; mais d'eux-mmes, bourrant de
penses les gestes de ces marionnettes, ils ont rvl bien autre chose.
Ils ont t pendant six mois les amants, les amis lches ou braves des
tres qu'ils ont crs dans leur roman.

Ils ont vcu, dans une ubiquit tuante, leur vie  tous; ils ont
dispers sur chacun les troubles, les tendresses, les erreurs, les
beauts, les scheresses, les dsespoirs, les souffrances, les joies,
les bonheurs que leur tre, se diversifiant, a imagin ressentir. Ils
les ont exagrs, attnus; ils ont pouss le vcu de leur imagination
jusqu' en souffrir d'une souffrance matrielle.

Un ami de gnie, un jour qu'il me lisait un passage d'un de ses
manuscrits et que je pleurais, vraiment empoigne par l'acuit des
sensations dpeintes l, me dit: Moi aussi j'ai pleur en l'crivant.
Sublime et touchant aveu! Il avait pleur... Avec quelle vrit faut-il
dcrire la souffrance pour arriver  donner une larme  la fiction que
l'on cre! Il y en a qui meurent  force de mettre au monde des
_passages_ comme ceux-l. Et notez, mon ami, que celui qui m'a avou
cette larme verse tait un sceptique, un ironique  qui la vie
apparaissait grotesque et bouffonne.

Tous ont un but en crivant: Les grands enseignent, cela les soutient;
ils font des disciples, cela les encourage. Les autres, que pousse 
crire une moins noble pense, eh bien! je crois qu'ils ont en eux un
surplus de vie, d  leur imagination, qui les force  la faire se
mouvoir dans des fictions.

Cela n'empche que je n'aurais jamais pu crire, peut-tre parce que je
ne suis qu'une femme.

Montrer  nu son me, ses penses, son coeur, ses aspirations, mme si
par un tour de force crbral elles ne font qu'maner de nous sans tre
nous, n'est-ce pas une impudeur morale aussi blmable que l'impudeur
physique? montrer son me  tout venant, au fond c'est pire... du moins
j'prouve cette sensation. Je souffrirais de cela si fort que j'aime
mieux la complication, l'ardu des rgles de l'harmonie auxquelles il
faut se soumettre pour composer.

La pense livre n'est qu'une mlodie de mon me qui pleure ou qui
jouit, sans le dire. Dans ce chant, chacun peut trouver ce qu'il veut
sans jamais saisir exactement ce que j'y ai mis. Les musiciens ne
copient ni la nature ni l'humanit: ils crent. Avec les sept notes pour
tout trsor et l'infini rve pour horizon, ils tissent  leur gr des
larmes ou des sourires et les font si mlodieux qu'ils grisent et
parfois consolent.

Ah! la misrable petite chose que les mots pour exprimer: je souffre! Et
quelles richesses les combinaisons harmoniques nous dversent pour
chanter cette souffrance! Un peu abstraites dites-vous? Bien plus
personnelle, bien plus unique, puisque nous n'avons pas de termes fixes
pour dire cette souffrance. Si le public sent la douleur que nous avons
mise dans nos chants il dit: C'est beau, je suis mu. Il ne dit pas:
C'est mon propre mal. Non, je lui fais partager mon moi sans qu'il le
connaisse, sans qu'il en touche du doigt la plaie secrte. Ma souffrance
est  Dieu et  moi; personne ne la profane ni ne m'en prend
l'expression.

Quel petit temprament jaloux et sauvage je fais, hein? Il ne faut pas
oublier, monsieur mon ami, que je descends des Rurik.

Toute cette dissertation, que vous pouvez fourrer au panier, sans que
je pense  m'en offenser, vient de ce que j'ai trembl, ma lettre de
l'autre jour partie, que vous ne fussiez pas content de votre article;
il m'est apparu tout  coup que mettre du style autour d'un indiffrent
sujet n'tait pas noble besogne; c'est signe d'esprit littraire si vous
y avez rencl. Peignez vos troubles, vos hsitations, vos souffrances
d'une manire personnelle et sous une forme indite; comment l'amour
vous fait mal et comment il vous rend joyeux; mlez votre tre avec ce
que votre divination vous a livr de l'tre adversaire, et alors ce sera
et n'importe sous quelle forme vous le prsenterez, de la bonne besogne.

Si votre coeur a souffert, qu'il propage, ddouble, triple, quintuple
cette souffrance en la laissant vraie. Ciselez votre style,
blouissez-nous du scintillement de ses contours fins et aigus, ou
alanguissez-nous avec une forme plus molle, perceptible  travers les
nuages, les doutes d'un esprit insatisfait. Dans telle ou telle de ces
formes, dans le dveloppement de ce fond, quelques-uns se reconnatront,
ngligents ou moins dous que vous pour se dpeindre et s'crieront:
J'ai ressenti cela, moi!

Alors, vous serez un auteur aim par ceux qui se seront ainsi dcouverts
en vous, car vous ennoblissez leur souffrance, la leur montrez fine,
dlicate, indite mme, quoique dj partage avec la vtre. Grce 
vous ils croiront leurs sensations rares. Vous rendrez l un hommage
discret, non prvu,  la belle et intressante nature de votre lecteur;
la magie de votre plume l'aura fait sortir des limbes o se couvaient
ses embryonnaires sensations.

Souvenez-vous aussi que, pour ceux qui crivent, le contraire des
principes du _Paradoxe sur le comdien_ doit tre leur loi, parce que
plus l'moi ressenti par l'artiste est jet tout brutal sur le papier,
meilleur il le retrouve plus tard, encore tout palpitant, vcu, et peut
le reprendre, l'attnuer, le faonner  son aise avant que de le livrer
au public.

Je suis donc contente que vous n'ayez pas fait cet article pour m'obir.
Voyez-vous mon dsespoir si, votre ami l'ayant publi, vous en tiez
mcontent et m'en vouliez de ce demi-succs?

Enfin, si vous voulez le fin mot de tout cela, c'est que j'ai trembl 
l'gal d'une mre qui, envoyant son fils au combat s'aviserait, lui
parti, de songer qu'il n'tait peut-tre pas suffisamment arm pour se
dfendre.

Alors, cette fois, j'aime votre paresse,  cher irrsolu! Quel rsultat,
bon Dieu, aprs tant d'efforts tents pour vous encourager 
entreprendre quelque chose!

La pense et la rflexion ont t donnes  l'homme pour le faire
souffrir...

Adieu, cher grand. Cette fois, ma lettre prend les proportions d'un
in-quarto!




CXL

_Philippe  Denise._


22 septembre.

Au panier? Ah bien ouiche! Je m'attendais  tre saboul, trait de
propre  rien; mais je l'aime, votre lettre, je l'aime; elle m'a tir
d'une rude apprhension.

Vous me dites un tas de choses habilement trouves; mais si vous croyez
qu'elles vont m'encourager  crire! C'est trop laborieux de vivre ses
motions doubles: sur soi, puis sur le papier. Pour ce qui est de
composer, ce me serait bien impossible n'ayant de ma vie ouvert un
trait d'harmonie. Je suis assez bon excutant, j'adore la musique, j'en
jouis trs puissamment, mais c'est tout. Vous souvenez-vous de notre
motion si vivement partage en coutant la symphonie avec choeurs de
Beethoven? L'oue a ses extases comme les autres sens.

Je me rsous donc, mon amie,  profiter du gnie des autres sans
chercher en vain et douloureusement  m'en crer un propre. J'y pourrais
chouer, tandis que rien ne m'empche d'en rver. Il y a une certaine
saveur  se dire: peut-tre aurais-je t cela? J'aime mieux rsister 
la faible tentative d'art, laquelle, mise  excution, me prouverait que
jamais je n'aurais t _cela_.

Adieu, je m'ennuie de vous, d'Hlne, de Nimerck, mme de Grald et de
votre mre. Elle possde, la chre chtelaine aux cheveux blancs, une
grce crole que l'on retrouve chez tite-Lne et,  rares intervalles,
chez vous. Enfin, que voulez-vous y faire? Je vous aime tous et vous
demande des nouvelles pour vivre de votre vie.




CXLI

_Denise  Philippe._


26 septembre.

Pourquoi ne venez-vous pas si vous vous ennuyez si fort de nous? Faut-il
vous rpter: votre chambre vous attend toujours?

Les vnements sont ici assez rares. Ces jours derniers, pourtant, j'en
ai marqu un au livre d'or de la famille: Hlne a pris sa premire
leon d'quitation. Grald la lui donnait sur la pelouse. Nous
regardions, mre et moi, assez mues, ce petit paquet si cher, secou
par le brave Darling.

Hlne en selle, ne me suis-je pas surprise  dire  l'animal: Fais
bien attention, Darling!--Grald en rit encore.

Tite-Lne est  croquer en habit de cheval; elle a attrap si vite le
trot  l'anglaise, qu'aujourd'hui l'oncle a ddaign la piste ronde du
pacage et est parti donner la leon en se promenant, mont lui-mme sur
Moricaud. Voil Hlne ravie; moi un peu nerveuse, bien que trs sre
de la prudence de Grald. Et puis, maman encore plus inquite que moi,
prvoyant mille malheurs:

--Pourvu que Darling ne s'anime pas... a lui est arriv avec toi et tu
es bonne cuyre... pourvu qu'il ne butte pas, ne se cabre pas ou ne
s'avise pas d'un tte  queue... pourvu qu'Hlne n'ait pas peur...
A-t-on revu les sangles? il se gonfle quand on le harnache, ce cheval!

Ah! les: _pourvu_ des mres! J'ai vraiment trembl pendant l'heure qu'a
dur cette promenade, comme si un malheur planait sur ma fille, d'autant
que ma belle-mre, obligeamment, se souvenait tout  coup, en compagnie
de ma pauvre maman, des pires accidents de cheval arrivs autour d'elles
depuis leur tendre enfance. A elles deux, elles n'en laissaient pas
chapper un!

Enfin, Hlne est rentre triomphante; emporte dans un bon temps de
galop, elle a fait trois fois le tour de la pelouse; Grald, professeur,
jubilait, galopant  ses cts. Il prtend qu'en dix leons elle saura
monter et se tenir en selle aussi solidement que lui-mme.

Autre guitare: Aprilopoulos est toujours amoureux de Suzette, toujours
hsitante et qui guette un peu les vnements. Je la crois prise de
vous, quoi qu'elle dise; cela n'est pas pour me surprendre; vous
dployez un grand charme dans vos relations avec les femmes. Vous _avez
l'air_ de les prendre au srieux et c'est une des choses qui nous
sduisent le plus. Au reste, vous allez bientt revoir ces dames; elles
comptent ne plus rester ici que quelques jours. L'infante s'ennuie
depuis le casino dsert; la vie de famille n'est pas son fort,  elle
dont le petit cerveau est bourr d'histoires de chiffons, de plaisirs,
de flirt. Elle vit d'apparence; c'est une chose bien creuse, c'est
pourquoi il est tant besoin de s'agiter pour la combler.

Voil les nouvelles. Adieu; la moraliste vous envoie sa bndiction.




CXLII

_Denise  Philippe._


1er octobre.

Mon ami,

Je suis un peu triste d'tre depuis si longtemps sans nouvelles; cela
m'te tout courage pour vous envoyer des ntres.

Vous l'avez prouv vous-mme: involontairement le silence entrane 
croire qu'on est oubli; la crainte d'tre importune achve de couper
les ailes  toute pense dsireuse de s'envoler vers l'ami, et on
n'crit pas, et on est triste, et tout cela pourtant n'est qu'un rve
mchant qui hante mal  propos l'esprit inquiet.

Voil Suzanne revenue rue Murillo; Alice m'crit qu'elle va reprendre
mardi ses dners hebdomadaires; elle m'annonce entre autres comme
premiers convives les Dalvillers et vous. Cet vnement, petit en somme,
promet nanmoins une superbe confession, cher abb. Ma nice et moi
l'avons prvue; nous avons ri en songeant  la mine discrte et allche
que va prendre le curieux ami pour arriver  tout savoir. Si bien que
vous sachiez deviner et arracher les petits secrets de nos coeurs,
l'abb, saurez-vous tout?

Hlas! nous sommes des petits coeurs en peine et en souci, des petits
coeurs agits, avec mille recoins tout sombres o nous-mmes voyons 
peine goutte; si franches soyons-nous, ne pensez-vous pas que nous
sommes de fameuses serrures pleines de secrets et que toutes les clefs
ne savent pas ouvrir? Ces petits mystres sont notre force; par l nous
vous tenons.

Oh! nos confessions vous seront faites, car vous tes un habile homme,
mais quelles? Voil, voil le point intressant  claircir. Nous nous
mentons si facilement  nous-mmes et sommes si habiles  prendre la
ralit pour le rve et le rve pour la ralit, selon les besoins de
notre imagination!

Aprs que je vous livre ainsi notre petit tat d'me, me croirez-vous
vraie si je vous dis: je vais chaque jour vous aimant un peu plus que la
veille, et vous seriez un monsieur mon ami trs suave si vous rpondiez
seulement de temps en temps  mes lettres.

Ah! le cher paresseux! Il faut l'ardeur de mon amiti pour rsister  la
tideur de la sienne!




CXLIII

_Denise  Philippe._


11 octobre.

Est-ce parce que Suzanne, rentre  Paris, tient l'emploi que vous
n'crivez plus?

Je devrais me vexer d'tre remplace par cette petite lgret faite
femme, et ne vous plus crire. Ainsi aurais-je fait si je n'avais besoin
des vingt mlodies que je vous ai confies; mon diteur voulant les
lire, il me faut les revoir avant de les lui livrer; ayez l'obligeance
de me les envoyer.

Je voudrais bien avoir, tout de mme, des nouvelles de vous, savoir si
la grande combinaison dont vous m'avez parl pendant votre sjour ici,
progresse vers la conclusion favorable et attendue?

Vous tes le plus ngligent des amis.--Puisqu'on m'aime comme
a...--direz-vous?

Alors _continuez_, comme le ngre... Mais c'est gal, un petit mot de
temps en temps ne serait pas pour gter les choses. Adieu.




CXLIV

_Philippe  Denise._


12 octobre.

Mon amie,

Je vous envoie les _Chants d'amour_ par retour du courrier; cette
brusque sparation me chagrine. Je comptais les emporter avec moi
aprs-demain  la campagne pour les y relire tout  loisir. Mais si vous
avez une combinaison avec l'diteur, pas de temps  perdre. Cette
combinaison m'a l'air d'une bonne nouvelle: vous savez tout le plaisir
que cela me cause.

Il fait  Paris une chaleur d'automne orageuse, insupportable; je suis
enthousiasm de pouvoir m'chapper. Malheureusement je pars sans que mes
affaires soient arranges; rien de perdu, mais cela trane et les
affaires, comme les femmes, ne gagnent pas  traner. Tout cela
m'occupe, me proccupe, et, avec la chaleur et les courses  bicyclette
que j'ai entreprises avec ardeur, m'empche de me livrer autant que je
le voudrais au plaisir de la correspondance. Alors vous me reprochez
d'tre ngligent... Mais vous qui n'avez rien  faire, qui ne montez
pas  bicyclette, qui tes  l'air frais, pourquoi n'crivez-vous pas
plus souvent? Est-ce parce que je n'ai pas rpondu? Ce serait bien
mesquin!

Dites-moi un peu ce qui se passe; Grald est-il encore auprs de vous?
Comment est tite-Lne? et votre mre? crivez-moi  Luzy, par Vire,
Calvados; je pars demain.

Adieu. Vous ne pouvez vous figurer combien, tous, je vous aime.




CXLV

_Denise  Philippe._


13 octobre.

Vous implorez sans vous lasser: des lettres, des lettres! et me faites
songer  Hlne, baby de dix-huit mois, qui, lorsqu'elle avait soif,
demandait sans interruption, sans respirer semblait-il: _ bar,  bar,
 bar,  bar,  bar!_ jusqu'au moment o sa nurse lui fourrait la
timbale dans le bec; alors, seulement, le _ boire_ cessait, mais cette
demande sans arrt tait une chose qui me rendait  moiti folle.

Que voulez-vous que je vous crive, horrible paresseux? Enfin, voil
tout de mme une lettre; vous ne la mritez gure! Une jolie petite
lettre toute parfume de l'air sain de ma belle Bretagne, toute pleine
des senteurs du gent, des longues plaintes du vent, du bruissement des
feuilles mortes disperses, trbuchantes, volant comme des mes en peine
qui cherchent  fuir la terre.

Que ne puis-je vous envoyer aussi le ronronnement terrible et monotone
de la mer, le froissement, entre elles, des hautes branches des sapins,
qui emplit de sifflements le calme des bois, et le soleil d'automne qui
poudroie d'or le salon tandis que je vous cris; il glisse  travers les
petits carreaux des fentres ses ardents rayons et illumine, avant de
s'vanouir derrire la falaise, les vieilles tapisseries des murailles
pleines de btes apocalyptiques trop grandes et de personnages trop
petits.

Mon ami, je suis, malgr ma volont, dans un tat de langueur
indescriptible. L'effet en est bizarre. Est-ce le calme et la solitude
absolus dans lesquels nous vivons qui en sont la cause? Je n'ai jamais
prouv cela, je constate en moi un vague regret de rien, un peu de
malaise moral et d'ahurissement devant ce mal inconnu. Un dsarroi
physique me pousse  vagabonder dans la fort et je m'y surprends tout 
coup les yeux pleins de larmes.

Je me sens enivre de l'odeur fine des fougres et des mousses, des
bruyres sauvages et des feuilles de chne. Je redeviens tzigane; mon
amour endormi pour les choses se rveille, sauvage, et montre en moi un
instinct bestial, paen, insouponn jusqu'ici. La femme que j'ai t
n'est plus, chasse par celle que je deviens; la sylve m'attire; je lui
chante, perdue, les chants sauvages de Miarka, la merveilleuse fille de
Richepin... Ma voix m'tonne et m'meut... un peu de folie me gagne,
l'cho que j'veille me fait frissonner. J'arrive au bord de la falaise,
je regarde le soleil se noyer dans la mer, empourprant le ciel,
embrasant l'horizon, et je songe, triste, comme ce serait bon que vous
fussiez l pour jouir de ce spectacle grandiose.

Seul, il me calme et met dans mon me une indfinie tristesse et me rend
muette, languide, durant le retour par la lande grise. Adieu.




CXLVI

_Philippe  Denise._


Luzy, 21 octobre.

Comme vous tes svre avec moi, chre amie, et quelle rigueur vous
mettez  ce que nos lettres s'alternent rgulirement, moi faisant les
demandes et vous les rponses comme au catchisme, soit dit sans vous
froisser. Cette manire-l est bien peu digne de vous. Il est cependant
si agrable de recevoir des lettres  la campagne! La vtre dernire
m'inquite un peu; que veut dire cette vague tristesse? Je n'aime pas
savoir mon amie aux prises avec des rves; cet tat-l est toujours
redoutable dans une nature comme la vtre; j'aime la femme que vous tes
et je me mfie de celle qu'il vous semble devenir.

Ah! ma chre Gitane, vous vous diversifiez  chaque tournant du
chemin... De quels merveilleux remuements d'me et d'esprit vous agitez
votre vie et celle des autres! Mais ne cultivez pas l'moi qui vous
gagne, j'ai peur de lui pour vous; ma chre Extrme, mfiez-vous de
vous-mme, craignez d'alimenter un faux rve de bonheur. Ne dites plus
orgueilleusement _sempre pi_... ce _toujours plus_ m'effraie. Prenez
plutt la sage devise des Luzy: _plus ne veult_. Je la partagerai
volontiers avec vous.

Vous faites la moue? Votre pion vous assomme? parlons d'autre chose.

Donc, pour en revenir  mon premier sujet,--mon inquitude est une
digression pardonnable--je veux bien croire ce silence de huit jours d
au travail absorbant de la rvision des mlodies; en ce cas, je vous
pardonne.

Que deviennent-elles? J'aime  croire que vous avez bien reu le
manuscrit, quoique vous n'ayez pas jug  propos de me le faire savoir.
Est-il entre les mains de l'diteur? qu'en dit-il? Voil bien des
questions qui m'intressent et sur lesquelles j'aurais dsir tre
renseign.

Que devient le redoutable homme de la mer? (Miss Suzanne m'a dclar
qu'elle redoutait Grald--_per che signorina?_--) Ce sera pour vous un
excellent exercice de me raconter ces choses terre  terre, et une
grande satisfaction pour votre vieux pion de les apprendre.

Votre vieux pion a une passion et c'est ici que cela devient plaisant,
cette passion est sa bicyclette. Si vous me voyiez peinant sur les
raidillons dont abonde le pays, vous poufferiez de rire. J'en ris
moi-mme--aux descentes!--

Vous ne sauriez croire  quel point ce sport m'absorbe. Tout y est
sacrifi; j'ai l devant moi quatre volumes de Renan, ils ne sont pas
mme coups. Le flirt lui-mme est  peu prs compltement abandonn. Je
ne pense plus, je pdale. Je m'en veux un peu de me laisser envahir  ce
point et distraire par la vie trop agite que je mne. Je tiens
absolument  faire une retraite annuelle; j'ai besoin de silence et de
rflexion, de promenades solitaires dans les bois, bien que les uns et
les autres ne m'induisent pas, comme vous,  me sentir pousser des ailes
ou  devenir sylvain: je me sens encore bien loin de votre potique
exaltation.

Je compte rester ici jusqu'au 29, je passerai par Paris et irai chasser
en Sologne pendant une huitaine, puis je reprendrai ma vie habituelle.

J'aurais un bien grand besoin de vous voir; il y a si longtemps que nous
n'avons caus. Que n'tes-vous dans ces parages? Nous irions au
Mont-Saint-Michel. J'y ai fait l'autre jour une trs aimable excursion.
Il y avait sur la grve de petits reflets bleus que je n'oublierai
jamais. Ils vous auraient transporte, ma sainte artiste.

A bientt, chre mie. Prsentez mes hommages  madame de Nimerck; mes
amitis  Grald: baisez pour moi les cheveux d'or de tite-Lne, et
croyez-moi trs affectueusement  vous.




CXLVII

_Denise  Philippe._


22 octobre.

Non, mon ami, ce n'est pas un si pauvre motif qui m'a fait garder le
silence; je passe par une crise morale de moi  moi. Quand je suis comme
a, je deviens muette pour le plus grand profit de mes amis.

D'ailleurs, je n'avais rien  vous dire; notre vie est calme, Hlne et
mre sont heureuses, c'est tout ce qu'il devrait falloir  mon propre
bonheur.

Grald est rentr  Paris; il y est seul et nous crit que l'appartement
du boulevard Malesherbes, vide, est une grande halle trs triste 
habiter. Il ne doit retourner  Cherbourg que dans quelques mois pour
reprendre la mer;  cause de lui nous reviendrons plus tt  Paris, je
crois.

Je suis contente de vous voir cette passion saine, en somme, de la
bicyclette; ici c'est une rage. Notre spirituel voisin Georges Granbaud
appelle la sienne son cygne aim. Ce Lohengrin bien dans le train
vient, grce au cygne en question, nous voir souvent. Il anime notre
solitude de fuses brillantes, d'apparitions astrales, puis s'clipse
toujours trop vite au gr de toute la maisonne.

Moi qui n'ai pas de bicyclette, je lis. J'ai trouv des choses exquises,
intressantes et si bien dites dans ce mme Renan que vous ne lisez pas,
vous! Ce sont des volumes dbordants de penses.

Vous allez encore vous moquer de moi; mais puis-je ne vous en rien dire?
Je vais me subtilisant de plus en plus et j'en suis bien dsole, mais
sans force pour ragir. Ce mal indfinissable lentement me gagne; c'est
une triste ivresse montante--je la trouve malsaine--au charme de
laquelle je ne puis me drober, j'ai dit: ivresse; cela explique que
malgr moi j'y succombe.

Depuis ma dernire lettre, j'ai un besoin maladif de me retirer de ce
qui vit. La solitude, la cellule, me deviennent souhaitables; je
voudrais anantir mon corps; il me proccupe et me gne. J'ai besoin de
matriser mes penses par le rve. Ah! ces petits reflets bleus sur la
grve, vous les avez mis  point dans votre lettre pour me la faire
relire et aimer. C'tait la manne dsire pour enchanter mon malaise.

Tout ce qui vit, vibre, va joyeux et allgre, m'indispose et m'est
souffrance. Pour vous en donner une ide, je ne compose plus dans la
salle de l'orgue, expose en plein midi: j'ai fait transporter ma table,
mon piano, dans la chambre mauve, la vtre. L seulement je me sens
bien. J'aime le jour du nord qui l'claire;  cette exposition seule, je
puis maintenant penser, travailler, parce que ce jour triste, uni, ne
contient que le reflet du soleil, non l'clat du midi qui est la vie
mme de l'astre et met tout en sve, en moi, en agitation autour de
lui.

Pour une descendante de tziganes dont les aeux ont fait Dieu le soleil,
c'est vraiment signe de mal, cette dsaffection de lui qui me prend.

Moquez-vous de votre amie dprime, cette vieille femme de trente ans,
assez sage jusqu'ici et qui s'avise tout  coup d'un mal trange, le mal
des _blue devils_, pauvres papillons importuns et aims.

Que ne vous ai-je l pour raisonner de ceci avec vous, mme pour me
faire gronder par le cher vieux pion...

Je serais une colire soumise, tenue en laisse, dompte par ce vague
malaise contre lequel les efforts de ma volont chouent. Ce que j'ai?
je n'en sais rien, mais je sais que je l'ai et que parfois j'en pleure.

C'est si peu moi d'tre ainsi! Moi que vous dites tre droite et rsolue
comme un homme... Ah! les mes ont un sexe... Malgr l'nergie employe
 me vaincre, je me sens une femme, rien que cela; un pauvre petit bout
de femme que vous devriez battre, je vous jure!




CXLVIII

_Philippe  Denise._


24 octobre.

J'avais bien raison d'avoir peur. Que se passe-t-il? Vous vous rvlez
tout  coup dfaillante, de quoi? Vous qui avez eu jusqu'ici si peu
besoin de protection, vous implorez mon secours? D'o vous vient cette
droute morale?

Ma pauvre amie, vous m'allez faire croire  l'efficacit du mariage, qui
place la femme sous la tutelle de l'homme.

Mettez-vous bien dans la tte ceci: le corps a des fonctions dont l'me
ne doit point s'embarrasser; divisez pour rgner. Brisez votre corps par
autre chose que des rveries; montez  cheval, marchez; venez lutter 
Paris contre la lenteur de votre diteur  livrer au public les vingt
mlodies.

Voil bien le pire rsultat des mariages de raison; l'homme et la femme
unissent leurs lvres sans amour, sans fondre en un leur coeur, leur
intelligence. La femme subit la caresse sans dsir, sans passion; on se
spare pour une cause d'incompatibilit d'humeur.

La femme vit sage, dsenchante, concentrant ses forces affectives sur
l'enfant; mais l'enfant grandit, chappe aux caresses. Alors la mre se
reprend, redevient femme. Elle se souvient, elle rve  l'amour dont
elle a eu seulement le simulacre; elle l'embellit de toutes les
richesses de tendresses amasses en elle et le pare de toutes les
illusions gardes inconsciemment en son me, de tous les dsirs sans but
de son long veuvage. Elle se dit: Ce qu'on m'a donn, ce n'tait pas
l'amour, sans quoi j'aurais aim.

Mon amie, c'tait bien de l'amour. Aimer, c'est associer deux corps;
l'me vient par-dessus le march si l'on peut. Il y a un instant
d'ivresse montante, il ne faut pas le nier; mais pour des tres comme
vous, analytiques et chercheurs, il ne surnage de l'acte qu'une joie
assez mdiocre et brutale qui s'entache, dans la faute, d'un peu de
regret et de honte.

La grande peine de nos esprits vient toujours d'un malaise de notre
coeur; aujourd'hui vous tes malheureuse de votre vie sans amour,
demain vous seriez malheureuse d'avoir aim. Pour vous ce serait un pire
malheur que l'autre.

Il y a des femmes qui naissent avec, en elles, l'impossibilit d'tre
heureuses. Vous tes, entre toutes, de celles-l. Tchez, ma pauvre amie
chre, de vous y rsigner.

tes-vous assez battue pour aujourd'hui?




CXLIX

_Denise  Philippe._


26 octobre.

Je vous cris: je souffre. Et vous, gaillardement, concluez: c'est
d'amour.

Eh! mon cher, c'est possible; mais ce n'est pas une raison pour m'taler
sur ce sujet vos petites thories de viveur sceptique.

Je me suis confie  vous dans une minute d'expansion, oubliez-le; c'est
le mieux que vous puissiez faire. Moi aussi, du reste.

Adieu, bicyclez bien; je vais m'y mettre; ce doit tre un excellent
remde pour maintenir l'quilibre de l'me.




CL

_Philippe  Denise._


28 octobre.

Mauvaise, mchante mauvaise! vous tes un joli animal sauvage que
j'aurais plaisir  matriser. Je n'ai pas souffert par vous, je ne suis
pas ensuite devenu votre ami, pour voir placidement votre imagination
vous garer.

J'ai une volont aussi, moi, toute sentimentale peut-tre, mais elle
aura la force de vous retenir et me laissera ainsi le temps de vous
dmontrer l'erreur o vous tentez de tomber.

Je vous dfends d'aimer, entendez-vous?

Vraiment, ma chre Denise, je vous lance plaisamment cette objurgation
et pourtant j'ai peur: ne vous laissez pas envahir par cette mlancolie,
ce mal sans objet. Avec votre me dlicate tout est  craindre.

Adieu; je baise vos ples mains avec une tendresse grandissante.




CLI

_Denise  Philippe._


30 octobre.

Vos rugissements contre mon mal m'amusent, petit lion jaloux du repos de
mon _me dlicate_. Il y a ainsi dans les plus graves proccupations qui
nous agitent des coins entr'aperus qui nous font sourire...

Mre a eu hier au soir un mot charmant. Je descendais de la chambre de
tite-Lne  qui je venais de donner son baiser de la nuit. J'arrive au
salon me tranant, puise du souci que je porte en moi, et vais
m'affaler sur un fauteuil prs du feu. Mre, sous la clart de la lampe
pose sur une petite table,  l'autre coin du foyer, tricotait pour les
pauvres.

Au bout d'un instant elle me regarde et me dit, dans une triste
intuition:

--Ma Denise, il manque  ta vie quelque chose, mais ce quelque chose
n'est pas tant que tu crois; tu es bien incapable de te laisser envahir
par de mauvaises penses, tu y rpugnerais. Eh bien, donne-toi
l'illusion de l'amour, sans amour. _Il te faut une petite lueur_ pour
animer un peu tes jours, rien que cela. Rentrons bientt  Paris; la
solitude, cette anne, ne t'est point bonne. Sois mondaine; va au bal,
au thtre; coquette un peu, donne des soires; je donnerai, moi, des
dners en l'honneur de Grald. Cela te distraira, te gurira, mon
enfant.

J'ai pass par une crise semblable tant marie; tu sais quel amour
avait pour moi ton pre et comme tendrement je l'aimais. Je ne sais
comment cette soif mauvaise, sans projet, sans but, cette crise de
tourments tait entre en moi; ton pre la pressentit.--Ainsi je
pressens la tienne--il ne me mprisa pas de la subir, il m'en aima plus
tendrement, je crois. Il m'entrana dans le monde, laissa les hommes me
faire la cour; puis, lorsqu'il me vit distraite, mieux, il s'arrangea
pour que je devinsse jalouse... Seigneur! combien ce drame lointain de
nos coeurs m'meut encore!... Enfin, Denise, ton pre m'a gurie. Je
ne peux veiller ainsi sur toi, ma fille, mais commence au moins ce
traitement par la distraction, il m'a russi. Pour le reste, je suis
bien tranquille; il y a un certain orgueil qui est l'estime de soi et
qui n'est en rien une vanit: tu as cet orgueil. Tu as aussi Dieu.

Pauvre mre! j'ai t l'embrasser et lui ai promis de chercher  me
gurir.

Le joli drame du coeur entr'aperu dans cette confidence, et quel
homme exquis, dlicat, fin, tait mon pre! Un imbcile se ft bless,
fch, aurait fait des scnes. Lui n'a rien de mieux imagin que de
rendre un peu libre sa femme, et, comptant sur son affection profonde,
de la ramener  lui par un brin de jalousie. C'est touchant, n'est-ce
pas?

Mon ami, je vous baptise ma _petite lueur_. Ne vous en tonnez pas outre
mesure, et recevez ce baptme sans rvolte; il ne vous entranera 
aucun effort,  aucune complication d'existence; vous aurez le droit
d'tre une petite lueur nonchalante, une petite lueur fuyante, une
petite lueur vacillante. Pourvu que vous demeuriez simplement la petite
lueur de madame Tanagrette, tout sera bien.




CLII

_Philippe  Denise._


15 novembre.

Savez-vous bien, ma chre amie, qu'avec la manire que vous prenez vous
finirez par m'oublier? Pas moins dlicate que l'amour, l'amiti est une
fleur ayant besoin de culture, surtout avec une nature comme la vtre,
o l'closion des sentiments est violente, sinon rapide.

En vrit, je me dfie de vous; je crois votre me un peu inquite,
chercheuse de nouveau, capable de s'attacher seulement o elle
s'intresse. Je crains de ne vous intresser plus. Et cependant j'ai
pour vous une vraie et profonde affection; je la verrais disparatre
avec une grande tristesse: ce serait pour moi un vide et une dsillusion
amre. Croyez que vous y perdriez aussi.

Ces rflexions me viennent  la suite du silence gard obstinment par
vous  mon gard. Puisque vous restez encore un peu de temps loin de
Paris, il faut vous rsigner  m'crire souvent. C'est le lien qui nous
unit. Cela m'effraie de ne plus entendre parler de vous; vous n'avez pas
l'excuse de la paresse, vous. Il y a donc quelque chose de plus grave?

Qu'est devenue cette crise dont vous me parliez et  propos de laquelle
nous nous sommes un peu fchs? Ne me tiendrez-vous plus au courant de
ce qui se passe en votre me? Rien ne m'intresse davantage. J'ai aperu
Granbaud hier au cercle; il m'a dit que vous tiez bien. Est-ce vrai?

Je suis revenu  Paris depuis dimanche et m'y ennuie cruellement. Je
vais m'arranger pour retourner  la chasse le plus tt possible. Je suis
retenu ici par ma grande affaire; elle traverse une phase palpitante.
Tout va bien et mon espoir s'affermit de plus en plus. Je suis, par ce
ct-l, assez heureux; mais je souffre de la solitude de votre
loignement. Je n'ai autour de moi aucun de mes amis, ni vous; de cela
surtout je souffre.

Vous voyez qu'une lettre me serait d'un grand secours; ne me la faites
pas trop attendre.

Au revoir; croyez  ma trs grande et trs srieuse amiti.




CLIII

_Denise  Philippe._


16 novembre.

Mon ami,

Vous doutez-vous du bien que m'a fait votre lettre? Vous vous intressez
donc  moi? J'entre donc pour une parcelle de quelque chose dans votre
vie?

Non, non, je ne vous oublierai jamais; mon malaise vient mme de ce que
je ne vous oublie pas assez, et vous mconnaissez trangement mon
caractre--ce qui est peu de chose--mais mon coeur--ce qui est plus
grave--en m'accusant d'tre chercheuse de nouveau.

Mon ami, n'avez-vous donc pas senti  quel point je suis vtre,
uniquement, absolument? rien ne m'intresse hors vous; toutes mes
aspirations, toutes mes croyances, toute ma foi, tout mon tre, sont en
vous et  vous. La violence de ce sentiment me fait souffrir; il est en
moi comme ma vie mme. Hlas! rien ne m'en peut distraire; j'use mes
forces et ma volont dans une lutte perptuelle contre moi-mme, et je
suis dvore malgr tout d'une torture dont personne ne se doute, pas
mme vous.

Il y a des jours de lassitude infinie o je suis brise, triste,
malheureuse sans cause apparente, et o je voudrais mourir parce que ce
serait la fin de tout.

Je viens d'tre ainsi pendant des jours: hors du monde, hors de la
douceur familiale, en tte  tte avec mon mal, en proie  une sorte
d'hbtude au point que mme le travail m'tait impossible et odieux.
C'est l toute l'histoire de mon malaise... et puis, j'tais reste un
peu endolorie de la rudesse avec laquelle vous l'avez trait quand je
vous l'ai laiss apercevoir. Je veux m'en gurir, je m'en gurirai; n'en
parlons donc plus.

Je suis dsole de vous savoir aux prises avec les proccupations et
l'ennui. Vous ne pouvez vous imaginer quels voeux je forme pour la
russite de la grande affaire. Peut-tre serez-vous alors plus loin de
moi, nos vies spares... l'argent est un tel dissolvant! Vous
m'appartenez par vos soucis, les misres, les tristesses de votre
coeur; riche, vous ne serez plus solitaire; la richesse nous donne
tant d'amis! Je souhaite pourtant la ralisation de vos espoirs, ma
tendresse tant faite d'entire abngation; rien ne me cote de souffrir
pourvu que je vous sache heureux.




CLIV

_Philippe  Denise._


19 novembre.

Voici une lettre, ma chre vaillante, qui ne vous arrivera pas  temps;
j'ai manqu l'heure du courrier et cela sans bonnes raisons, uniquement,
je crois, parce que c'tait l'heure et que je suis l'inexactitude mme.

Je ne le regrette qu' moiti: je n'ai de plaisir  vous crire que
quand je suis seul avec vous, de mme, lorsque je suis auprs de vous,
je souffre beaucoup de la prsence d'un tiers dans notre conversation.
Or, je suis ce soir bien tranquille dans mon cabinet d'tude, murs tant
de fois dserts, prs de ma lampe fidle, et je songe  vous,  notre
amiti.

Comme je vous ai peu vue, somme toute, depuis--j'allais crire: depuis
que je vous connais--mais sans exagrer depuis un an. Cette volumineuse
correspondance qui est la vtre en est la preuve. Je viens de la relire,
j'en demeure mu et rveur. Si quelqu'un voulait savoir exactement ce
qu'est l'amiti entre homme et femme, il l'apprendrait dans ces lettres
en y joignant quelques-unes des miennes. Ne m'avez-vous pas propos un
jour de faire cette confrontation? Je m'en promets un plaisir dlicieux.

Oui, notre amiti est dans ces lettres; on y voit les nuances, la
gradation, et l'on sent combien ce sentiment est difficile  conserver,
ctoyant ces deux abmes: l'indiffrence du coeur et l'amour, entre
lesquels il n'est qu'un troit passage.

Vraiment, si cette correspondance ne m'tait pas adresse, si je pouvais
en parler, surtout en penser avec une libert que je n'ai pas, je crois
que je ferais un chapitre intressant avec les rflexions qu'elle me
suggre. N'aurais-je pas bien des documents pour crire un roman
intitul: _Amiti de femme_.

J'ajouterais  vos lettres quelques autres que je possde, des
observations prises sur le vif et dont j'ai gard le
souvenir--malheureusement pas crit--et enfin mes impressions
personnelles. C'est l que la chose deviendrait difficile. Je ne sais si
j'arriverais, non seulement  tre sincre--ce qui me demanderait un
grand effort--mais si, l'tant, j'arriverais  me dbrouiller au milieu
de la contradiction, de la complexit, de la fluidit de mes sentiments.
Je me demande mme s'il est des mots pour traduire certains tats d'me,
et si ce n'est pas fausser certaines nuances de la pense que de les
voquer seulement?

Vous voudrez bien me dire si vous avez compris ce dernier passage. J'ai
peur d'tre tomb dans un affreux galimatias. Aussi bien ce que je veux
vous dire est-il trs difficile  exprimer, et cet essai malheureux vous
prouve-t-il que je n'crirai jamais le roman en question. Au surplus, il
me rpugnerait infiniment de dvoiler devant le public ces cts
mystrieux et sacrs de mon coeur. Je n'ai pas l'impudeur ncessaire
aux gens qui crivent. Un instinct irrsistible me pousse, quand
j'prouve une motion trs forte,  la cacher. Par combien de gens
cette proccupation constante de dissimuler ne m'a-t-elle pas fait
prendre pour sceptique ou moqueur!

Je ne suis rien de tout cela: je ne suis, au fond, qu'une vieille bte
sensible.

Je vais m'endormir sur cette ide-l. Bonsoir, mon amie.




CLV

_Denise  Philippe._


20 novembre.

Vous donnez  certaines heures des joies uniques; la jolie lettre! J'y
sens entre chaque ligne la droiture et la ferveur du sentiment qui nous
lie.

Amiti, vous dites? Ah! quelle merveilleuse et surabondante tendresse de
coeur bien plutt, qui fait qu' mesure que nous nous connaissons,
nous nous aimons davantage et sentons les liens impalpables qui nous
unissent se resserrer et nous treindre si troitement... au moins il en
est ainsi pour moi, mon ami.

Je voudrais vous voir faire ce livre. De grand coeur je vous
abandonne mes lettres, d'autres encore  vous crites et que je n'ai
jamais envoyes, si, autour de ce maigre rameau, doivent et peuvent
s'enlacer les lianes fortes et souples de vos penses. Ce serait une
oeuvre intressante et pleine de nuances. Je comprends toute la
fluidit, toute la complexit que votre me y pourrait mettre. A cause
de cela l'oeuvre serait humaine.

Que parlez-vous de l'impudeur des crivains? Ceux-l seuls sont
impudiques qui nous livrent leurs penses vulgaires ou les
recommencements de leurs petites amours. De ceux-l, Flaubert disait:
Ah! qu'ils sont tous embtants avec leurs ternelles histoires de
couchage! Mais Saint-Victor, Renan, Michelet et tant d'autres grands,
ont-ils jamais fait autre chose que de nous exciter  penser,  agir
noblement?

Srieusement, songez  cela, mon ami, vivez dans cette ide, remuez-la
dans votre cerveau, attachez votre imagination  cette conception. Ainsi
procdait Guy de Maupassant; il gardait un livre en projet, je dirais
presque _en esprance_, pendant des mois, dans sa tte, et l'oeuvre,
tout  coup, se dressait faite et sortait de son esprit tout arme,
comme Minerve.

C'est vrai... nous nous sommes peu vus depuis que nous nous connaissons.
La faute en est plus  vous qu' moi; ceci n'est pas un reproche et je
vais vous confier une chose qui va vous tonner: je ne le regrette pas.
Je pense mieux que je n'cris, j'cris mieux que je ne parle. En
parlant, un regard, un sourire, une trop grande attention ou une
distraction de mon auditeur, me trouble, me gne, m'annihile, comme
aussi la prsence des gens qui remuent autour de nous. Ce que je sens de
dlicat, de fin dans ma pense m'chappe avec les mots pour le rendre;
au lieu d'exprimer ce dont mon esprit est hant, je n'ai plus  mon
service que des rparties, des phrases coupes, ahuries, qui ne
deviennent rien. Mais si j'cris, nul ne m'intimide: vous tes l, pas
loin de mon papier, presque au bout de ma plume; votre regard est ce que
je veux qu'il soit, bon, indulgent, plein de comprhension pour
l'embrouillement de mes ides exprimes. C'est la vieille bte sensible
que j'voque, que j'ai. Alors,  tort,  travers, je jabote  loisir.
Ah! je vous en dirais de ces choses, si je n'avais pas peur de vous
ennuyer!

Votre muette amie, _madame Close_, comme vous avez dit si drlement un
soir, vit dans une perptuelle exaltation de sentiment, dans un
raffinement de tendresses penses qui lui font trouver odieuses les
ralits parles.

Vous le dire? Non--vous l'crire? pourquoi pas? Vous tes mes dbauches
d'esprit et je puis bien vous faire confidence de ce drglement de ma
pense, puisqu'il ne s'entache d'aucune peine pour vous, d'aucune honte
pour moi.

    DENISE.

_P.-S._--Je retouche ma partition. J'aurais besoin que vous fussiez l
pour avoir de bonnes critiques et revoir avec vous ces preuves dont le
travail de correction m'est rellement une preuve. Ds ce mtier de
manoeuvre achev, je m'occupe de mes chants hongrois. Voici le dernier
pondu; que vous en semble? Rythmez-le bien en le lisant, sans quoi a
fait bouillie. Je vous traduirai l'esprit des paroles quand j'aurai plus
de loisir, et vous me ferez des vers s'y rapportant. Moi, j'aime mon
Hongrois; mais si peu de personnes entendent,  Paris, cette langue
sonore... pour son petit commerce, l'diteur rclame du franais.




CLVI

_Philippe  Denise._


22 novembre.

Ma chre intellectuelle,

Un mot en hte. Je suis ravi du chant hongrois. Il est plein de
caractre, de couleur locale. Vous avez du talent, ma mie, et je vous
aime.

Mais, vraiment, je vous intimide si fort? Je ne m'tais jamais aperu de
tant de dperdition de vos facults lorsque vous me parlez.

En ce moment, j'ai prs de moi un ami en visite et  la minute Jacques
entre... c'est bien autrement troublant! Je ne veux pas manquer le
courrier et ne laisse pas d'tre inquiet sur la tournure que va prendre
ma lettre. Alors je prfre vous quitter tout de suite.

Je vous aime, aimez-moi. Adieu.




CLVII

_Denise  Philippe._


24 novembre.

Vous m'aimez? Ah! le bon billet que j'ai l, le bon billet!

Puis-je discrtement vous recommander--pour l'avenir--de ne pas
prcisment choisir l'instant o vous avez le plus de monde autour de
vous pour m'crire? Votre lettre de ce matin a une petite allure
maritale tout  fait touchante; mais puisque je n'ai pas les corves de
cette situation ne m'en envoyez pas si schement les bnfices!

Et puis qu'est-ce, ce ton? Vous me jetez: _intellectuelle_ bien
ironiquement au nez; serait-ce un monopole pour vous, messieurs,
l'intellectualit? Quelques-uns d'entre vous le sont minemment,
intellectuels, sans perdre aucune de leurs sductions; mais, croyez-en
l'opinion d'une pauvre petite femme, beaucoup plus pourraient l'tre
sans inconvnient.

Pourquoi ce domaine de l'esprit nous serait-il interdit?

Les femmes qui s'intressent  ces choses sans effort, sans feinte, sans
imitation, mais par instinct et noble besoin, ne sont dj pas si
nombreuses; on peut les trouver et les compter dans une charrete de
foin! A celles qui le font, entranes par la volont d'tre libres, par
le besoin de gagner leur vie, ayant pour but d'tre les vraies compagnes
de l'homme dans ses travaux, ses aspirations, aussi bien que dans son
amour, on devrait leur en savoir gr.

A moins d'tre merveilleusement doues, il leur faut tant travailler,
tant lutter pour arriver! et c'est si peu dans notre nature ce
dploiement de volont et de persvrance... Nos sentiments, nos
rflexions, nos actes sont d'abord et uniquement des sensations. Voil
notre point faible. Nous sentons avant de penser et sommes presque
toutes intuitives.

La premire chose que nous tentons dans la vie, c'est d'y tre
heureuses. tre femme, seulement cela! Se laisser bercer, choyer, aimer,
vivre d'espoirs et de tendresses, voil notre unique aspiration. Celles
de nous qui versent dans l'intellectualit, ce sont les choues sur la
rive, les malmenes par les vnements, celles que le bonheur a fuies.

Pareilles aux autres, j'ai cherch  tre heureuse; jusqu' prsent je
l'ai mal pu; encore le suis-je comparativement  de certaines; j'ai mon
adorable Hlne, et mme vous,  me fourrer sous la dent, lorsque,
rageuse, il me prend envie de mordre. Malgr elle et vous, j'ai pourtant
un peu vers dans l'intellectualit avec ma composition, mais seulement
pour m'occuper et me distraire.

Parce que la mission des femmes est de vous servir, de vous adorer sans
discussion, d'carter de vous la peine, le souci, l'ennui, ne le
peuvent-elles plus faire quand elles pensent? Certaines de nous me
semblent au contraire plus prs de votre me, justement parce qu'elles
aspirent  autre chose qu'au rle de comparses. Ne les sentez-vous pas
plus capables de bien vous donner la rplique, et leur jeu ne se fond-il
pas mieux dans votre jeu? Pour vous plaire, devons-nous nous contenter
d'tre passives et soumises? Nos actes ne se peuvent-ils accompagner
d'une lueur de rflexion et d'esprit?

Pourquoi nous en vouloir d'essayer de devenir mieux que la compagne
vulgaire, bonne aux seules joies de la vanit, aux seules volupts de
l'alcve, mais l'toile qui resplendit toute palpitante de sollicitude
et d'amour sur votre vie, ne dfaut ni ne plit, prte toujours  donner
le feu qui fconde? Cet effort ne vous est-il pas un hommage discret?

La femme-poupe vous gte et vous fait nous jeter l'anathme; vous la
satisfaites si facilement dans ses apptits de luxe, de vanit, de
plaisir, de libertinage! Soyez donc indulgent pour d'autres, noblement
ambitieuses d'un vous plus parfait; ne les raillez pas de leur modeste
intellectualit: elle vous force  cultiver le coin divin qu'il y a
dans l'homme.

Allez, toute la supriorit des mres sur les matresses, c'est de vous
aimer en vous obligeant au dveloppement de ce divin, en le cultivant,
en exigeant ce _plus_ que l'homme peut donner.

Il ne faut donc pas en vouloir aux femmes qui cherchent en vous autre
chose que le mle aux apptits exploitables.

Les beaux germes s'atrophient assez vite,  chercheurs de sensations!
Vous appelez avec dsinvolture des blagues de sentiment, ce que je
baptise la grandeur des penses, la puret des actes, le dvouement,
l'abngation dans l'amour.

Non seulement cette question se pose, pour moi, dans les rapports
d'homme  femme, mais dans l'humanit; un peu de noble amour pour les
dshrits, un peu de souci de leur sort, quelques actes de gnrosit,
la chaleur bienfaisante de coeurs compatissants, ramneraient bien des
cerveaux gars par les utopies clames par des indiffrents ambitieux.

Si je crie: Amour! ainsi que Sverine crie: Charit! c'est que
l'amour est l'essence mme de la gnrosit; il renferme non la charit
seule, mais l'esprance et la foi.

Avant toute autre doctrine, sachant bien qu'elle pouvait tre  elle
seule la grande philosophie des humains, le Christ a enseign:
Aimez-vous les uns les autres.

Bon Dieu! o vais-je? Allez, c'est trs triste d'tre une femme que ne
satisfait pas le papotage des visites, la description d'une robe, la vue
d'un chapeau, la lecture de son nom dans un journal  propos d'une
rception quelconque, prte  crier: Nant! nant! si la certaine
fibre un peu dlicate qu'elle possde ne vibre de temps en temps sous
l'attouchement de penses hautes conues par d'autres coeurs pris,
comme elle, d'un certain idal.

Je sens bien l'infriorit o me place cette recherche, et j'envie les
heureuses futiles qui se donnent ces maigres buts de mondanit 
atteindre et trouvent le moyen d'y tourdir, d'un semblant d'importance
et d'activit, leur vide existence.

Oui, c'est triste de ne pouvoir regarder les feuilles tomber sans songer
aux maux qu'apporte aux pauvres l'hiver; ni la flamme du foyer sans
craindre que des misrables ne meurent de froid, ni se mettre  table
sans penser qu'il en est qui meurent de faim. Toute joie matrielle en
est gte; aussi ai-je recours aux joies morales... Celles-l frustent
de plus riches que moi, et de si peu encore! Ce que je garde d'eux, en
prenant contact, c'est un grain de mil.

Mon ami, la femme qui n'est pas chercheuse, pas curieuse, pas inquite
d'un peu de sublime est stupide, voil mon sentiment.

Je sais... malgr leur supriorit, la plupart des hommes aiment les
tres infrieurs. Un Jean-Jacques fait ses dlices d'une Thrse, et
avant et aprs lui combien d'autres! Le rgne des servantes-matresses
dure toujours.

Et quant  vous, qui n'tes nullement Rousseauyen par ce ct, lorsque
je pense de quel charme, de quelles vertus affectives il faut que nous
soyons pourvues, moi et toutes celles qui vous aiment, pour vous garder
comme ami, j'en demeure merveille, prte  vous sacrer grand homme de
nous avoir animes d'un tel sublime effort! Quelle collaboration
inconnue, laborieuse, dcevante, de vous donner le meilleur de nos
penses, de nos mes, enfin de vous aimer _ vide_, toutes!

Nouvelles Danades, nous emplissons en vain ce coeur nonchalant et
sans fond; la chute en lui de tant de douces choses ne l'meut mme pas.
Combien vous en faut-il de ces mes de femmes cueillies en passant, pour
vous tresser un souvenir?

Vous vous rcriez sur ce _toutes_? Eh! mais, m'sieur, Germaine,
Suzanne, moi et tant d'autres que j'ignore et veux ignorer, le
composons, ce _toutes_.

Adieu; je suis sombre. Voil mon tat d'me. Je ne sais pas s'il est
trs intellectuel, je le sens plutt vaguement dsastreux. Avec cela, la
campagne ne m'enchante plus; j'ai us ma veine champtre annuelle;
fcheux contretemps, pas vrai?

_Adio, caro mio._




CLVIII

_Philippe  Denise._


26 novembre.

_Well dear!_ quelle lettre! prenez garde, on va perquisitionner chez
vous... il y a sensation de socialisme l dedans; mon billet ne
s'attendait pas  cette loquente diatribe.

Je veux, rpondant d'abord  votre prcdente lettre, vous dire combien
je me rends compte de l'exaspration o vous met la correction de vos
preuves. A relire plusieurs fois une de ses oeuvres on est fatalement
pris d'un grand doute et d'un grand dgot. Tout vient sur le mme
plan, on ne distingue rien et le sens critique s'atrophie compltement;
on arrive  dtester ce que l'on a fait et comme c'est un sentiment
contre nature de har ses enfants, on souffre.

C'est bien  peu prs cela, n'est-ce pas, que vous devez prouver? Je
regrette de n'avoir pas t auprs de vous pour vous aider; j'aurais
voulu quelques changements dans ces ballades. Je vous les avais indiqus
en passant, quand nous les avons lues ensemble au piano. Mais, au fait,
peut-tre me trompe-je? Car si dans votre avant-dernire lettre vous
voulez bien me dcerner aimablement les qualits de critique, je me
souviens que jadis vous m'avez reproch de manquer d'ides personnelles
et d'originalit dans mes jugements.

J'adore toujours le chant hongrois. C'est un malheur pour votre art que
vous n'ayez fait que cette ambassade; il y a l une couleur locale
tonnante; mais croyez que je ne regrette votre carrire abandonne que
pour cela! Les paroles sont bien tires des douze Magyars que vous
m'avez autrefois lus et traduits? Il me faudra noter, chant par chant,
votre traduction, pour m'approcher le plus possible des penses
exprimes par les vers du pote Szvay.

Vous me semblez tre, chre, dans un singulier tat d'esprit et je
crois, non pas d'aprs ce que me disent vos lettres, mais d'aprs ce
qu'elles me font deviner, que vous avez un urgent besoin de changer de
milieu. Tous ces brusques ressauts de votre esprit, tous ces
alanguissements ne me paraissent pas bien clairs. Je ne reconnais pas l
mon amie au jugement ferme, au caractre rsolu et fort; je m'imagine
plutt une amie un peu hbte par le grand soleil d'automne, nerve
par l'inaction, chercheuse de moulins  vent contre lesquels elle
s'efforce de dpenser son activit.

Voyez-vous, on ne se refait pas. Cette expression vulgaire traduit une
pense juste. A certains tempraments comme le mien, un peu flous,
enclins au rve, rfractaires dcids  toute intervention dans les
choses extrieures, peut convenir une vie comme celle que vous menez. A
ceux-l suffisent, parce qu'ils ne cherchent pas au del, l'hypnotisme
que produit le perptuel balancement de la mer, la douceur de l'air, la
tranquillit bleue de l'horizon, la solitude somnolente des choses.
Pour eux, c'est le bonheur, car pour eux le bonheur ressemble  une
envie de dormir. Mais vous, rsolue, active, pratique, pour qui les
rves sont plutt des projets, qui en mme temps que les ides en voyez
l'excution, il est vident que cette solitude entre votre mre et votre
fille finira par vous exasprer.

Vous souffrez de la nostalgie de l'action, du besoin de changement. J'y
ai rflchi: c'est cela qui vous donne cette immense tristesse, ce
malaise dont vous m'avez parl, contre lequel ne peut prvaloir le
travail le plus intressant.

Donc, revenez; vingt-quatre heures de Paris vous remettront d'aplomb.
Votre grande philosophie s'abaissera  parler d'un tas de petites choses
qui vous dtendront l'esprit; nous ferons des potins sur nos
connaissances.

Je dne ce soir rue Murillo. J'ai vu avant-hier miss Suzanne; elle m'a
fait un accueil sournois. Je n'ai pas t trs satisfait de cette
entrevue.

Il se passe dans ce cerveau qui n'est aprs tout qu'un cerveau de petite
fille, des choses que j'ignore et pour lesquelles on croit m'intriguer
beaucoup en me les cachant. Aprilopoulos me semble avoir conquis une
grande place dans cette petite vanit blesse. Je vous assure que,
malgr ma rputation de curieux, je ferai mon possible pour viter les
confidences que l'on croira devoir me faire.




CLIX

_Denise  Philippe._


Paris, 1er dcembre.

Cher,

Nous voici arrives. Je vous ramne une amie un peu douloureuse.

Je ne vous ai pas pri de venir me voir de peur de vous importuner, et
sachant que demain nous dnons ensemble chez ma belle-mre avec les
d'Aulnet; ne manquez pas de venir. Je voudrais avoir l'impression de mes
_Lieder_ hongrois murmurs et jous par vous.

En voici un nouveau, avec _le sens des paroles_ que vous devez versifier
sous mes notes.

Vous me ferez entendre mes fautes demain; je ne sais pas les dcouvrir;
si je le savais, je commencerais par ne pas les faire (ceci n'est en
rien une citation de M. de la Palisse, comme vous le pourriez croire!)
J'ai toujours peur, quand je compose, de tenter plus que je ne peux.
C'est une aspiration vers le mieux qui, parfois, m'entrane dans une
fcheuse marmelade.




CLX

_Philippe  Denise._


1er dcembre.

Le dner de demain boulevard Preire ne me suffit pas; j'irai ce soir
prsenter mes devoirs et mes tendresses avenue Montaigne. J'avais promis
cette soire rue Murillo pour faire un poker. Je lche Murillo street et
poker.

Et quand elle pense que, sans votre mot port--bien retardataire!--elle
aurait pu, ce soir, apprendre par cette rue et ce boulevard que vous
tiez revenue, _votre petite lueur_ voit rouge, madame!




CLXI

_Denise  Philippe._


Paris, 8 janvier 18...

Vous m'avez dit, hier,  l'Opra, une chose qui m'a fait bondir le
coeur; vous souvient-il seulement de vos paroles? Non, n'est-ce pas?

Les voici: Je ne vous aime pas, ce soir, dans cette robe de velours
cerise et ces fourrures, vous avez l'air d'une bohmienne; vous choquez
mes instincts de civilis et le gris o tendent mes facults et mes
besoins. Tout le monde vous regarde; un voisin de mon fauteuil vous a
dsigne  un de ses amis en disant: Voyez cette femme qui entre dans
la sixime loge  droite, elle est trange. Et l'autre alors vous a
apprcie toute, d'une faon qui m'a donn envie de le gifler. Tchez
donc, ma chre, qu'on ne vous remarque plus!

Ma robe, ne vous en dplaise, mon cher, a t compose par Doucet et
c'est un brevet de bon got. Tant pis si vtue ainsi je parais trange 
ceux qui ne me connaissent pas!

Aprs cette aimable leon vous vous tes tourn, sans avoir la politesse
d'entendre ma rponse, et vous avez caus indfiniment avec Suzanne,
heureux de ses coquetteries, sans vous apercevoir qu'elle se servait de
vous pour faire souffrir le brave Aprilo.

Nous avons souffert lui et moi, ce soir-l; moi jusqu' en crier si
j'avais os, et sans pouvoir m'en aller, retenue l par ma belle-mre
qui, vous ayant vu me parler schement, piait mon attitude.

Votre amiti, depuis quelque temps, se fait lourde  porter: vous avez
des allures de matre, injustifies. Dans cet affichage de votre
exclusivisme, il y a une prise de possession un peu bien maritale de ma
manire d'tre, de mes gots, et qu'il ne me plat plus de souffrir.

Je trouve lche ce que vous avez fait, de me jeter au visage votre
mauvaise humeur et de passer le reste de votre soire  caqueter avec
les jeunes femmes qui taient dans la loge de madame Trmors. Je n'ai
pas eu la force d'en faire autant avec les hommes de nos amis venus l
pour nous saluer; cette soumission douloureuse, si peu dans ma nature,
m'inquite; j'aime mieux renoncer  votre amiti que, de nouveau,
pareillement souffrir.

Adieu. J'ai seule donn mon coeur; je le reprends, sre de ne pas
troubler la quitude et les demi-teintes du vtre.




CLXII

_Philippe  Denise._


8 janvier.

Votre lettre me cause un vrai chagrin. Je le reconnais, j'ai cd  un
mouvement de mauvaise humeur; je vous en expliquerai la cause, la petite
cause, et vous verrez que tout cela n'est pas bien grave. Je vous en
demande pardon... Mais que signifie entre nous un moment de mauvaise
humeur? Soyez un peu indulgente, rflchissez.

Quoi qu'il arrive, soyez persuade que les sentiments de grande estime
et de profonde affection que j'ai pour vous n'en seront pas changs.

Vous dites que vous tes seule  avoir donn votre coeur? Eh bien,
reprenez-le, le mien restera.




CLXIII

_Philippe  Denise._


25 janvier.

Ma chre amie,

L'amiti que je vous ai voue est trop profonde, trop vraie, pour tre
brise par un simple malentendu, vous le savez bien.

J'ai t choqu, il y a quinze jours, d'entendre deux rastaquoures
parler de vous avec irrvrence. Il m'a dplu de vous voir analyse par
ces inconnus, dvtue par eux, et traite de joli cadeau. Parbleu oui,
vous seriez un joli cadeau! Mais pardonnez l'nervement que j'ai eu 
l'entendre dire. Je m'en suis pris  votre robe, dans ma jalousie d'ami.
Parce qu'un sentiment bte m'a fait divaguer, suis-je inexcusable?

Voyons, amie chre, vous n'avez rien de srieux  me reprocher? Je vous
crois un peu injuste envers moi. J'ai t brutal, je l'avoue; mais
vouloir vous faire sciemment souffrir, voil une chose dont je suis
incapable pour bien des raisons, croyez-le.

J'attendais un mot de rponse  ma dpche; je serais accouru vous
demander pardon; ne recevant rien je me suis prsent avenue Montaigne.

--Madame est sortie, me rpondit Jean.

Je ne vous dirai pas l'impression que m'a caus ce mot derrire lequel
j'ai senti l'ordre donn. Je suis revenu le lendemain--Madame est
sortie--me fut-il encore dit; mais devant l'air embarrass du vieux
Jean et sa timidit  me rpondre, je me suis enhardi et j'ai demand si
miss May et mademoiselle Hlne taient l. Visiblement gn, le
domestique m'a dit: Non.

Pourquoi ces mensonges et cette rclusion, mon amie? Au dner du
dimanche, chez votre mre, je comptais bien vous voir. J'arrive tout
esprant chez madame de Nimerck, elle me reoit avec sa bont
habituelle; les convives viennent; je m'informe de vous  Grald:

--Denise? elle travaille; elle a djeun ce matin avec nous; je l'ai
trouve nerveuse et plie; je crois qu'elle se fatigue avec sa diable de
composition.

Alors, j'ai respect votre volont bien vidente de me fuir, je ne me
suis plus prsent chez vous. Mais hier votre belle-soeur m'a dit:
Elle est souffrante... Denise, je deviens inquiet. A mon tour, je
souffre; pourtant, dussiez-vous prolonger cette souffrance et ces
inquitudes, je tiens  vous le dire: je supporterai tout. J'aime mieux
tre malheureux, mme vous sembler manquer de dignit, que renoncer 
votre amiti. Descendez au fond de votre conscience, interrogez-la, et
vous verrez lequel de nous deux aime maintenant le mieux, ce qui ne veut
pas dire le plus.

Je ne vous en veux pas de me faire souffrir; depuis quinze jours je
cherche  vous voir, j'attends un mot d'appel; si je vous ai blesse,
c'est presque involontairement, mais vous!

Je n'ai jamais su garder un ressentiment contre personne; contre vous
cela me serait impossible et insupportable. Je veux aujourd'hui rompre
un silence qui me pse, je l'avoue. Chre Denise, je viens vers vous les
mains tendues et je vous demande de me rendre le baiser de paix que je
vous envoie du vrai fond de mon coeur.

C'est donc bien peu de chose qu'une amiti, et voil tout le cas que
vous faites de la ntre? Survienne une impulsion d'nervement, qu'une
parole un peu vive chappe dans une discussion, et voil le lent capital
d'affection et d'estime, amass pendant des annes dj d'une chre
intimit, dissip d'un seul coup... Et c'est vous... vous! En vrit
quand je pense  cela, j'en suis navr.

Mon amie, depuis ces quinze jours une ombre paisse s'est tendue entre
nous. J'en suis douloureux et attendri et je viens tout uniment me
blottir auprs de vous, chez qui je souffre de me sentir mal.

Voulez-vous m'crire de venir? J'accourrai, soumis, repentant. Je dsire
que vous me parliez beaucoup de vous, de ce qui s'est pass dans cette
mchante tte et ce grand coeur pendant ces longs derniers jours; vous
me direz ce que vous avez fait et ce que vous avez pens.

Je dsire surtout retrouver sur vos lvres quelques paroles d'affection
dont vous m'avez si durement priv, et je baise vos mains tendrement.




CLXIV

_Denise  Philippe._


26 janvier.

Venez aujourd'hui,  quatre heures, si vous voulez.




CLXV

_Denise  Philippe._


26 janvier.

Est-ce bien moi qui ai t mchante? Je suis lasse  mourir, cahote
dans cette amiti, ne sachant plus si j'aime ou si je hais, un jour vous
croyant bien  moi, puis, tout  coup, vous sentant  mille lieues de
moi.

Que se passe-t-il en vous? pourquoi et jusqu'o m'aimez-vous? Pourquoi
m'avoir flagelle de mots mchants parce que des inconnus indiffrents
ont dit n'importe quoi qui vous est bien gal?

Ah! vous me faites de la peine, une profonde peine. Si j'osais, je vous
dirais: Mme vos louanges, tantt, m'ont t douloureuses  entendre.
C'tait encore cruel  vous de me dire: J'aime mieux ne pas vous
rencontrer dans le monde.

Tous les parce que allongeant et expliquant cette phrase ne la rendent
pas plus douce  mon coeur. Je vous citerais volontiers ces vers de
Voltaire:

    ... Aimez-moi, prince, au lieu de me louer,

Je ne sais plus qui je suis ni o je vais. J'ai cru mourir de dtresse
quand, tout  l'heure, en entrant au salon, vous vous tes prcipit 
mes pieds et avez bais mes mains en murmurant: Ma chrie, ma chrie!
Je serais tombe vanouie si, ayant pu me lever du fauteuil o l'motion
m'avait affale en vous voyant entrer, j'avais t debout.

Et quand vous avez dit: Que me demandez-vous d'tre? que voulez-vous de
moi?... Pourquoi n'ai-je pas eu la force de vous crier...

Quelles pauvres poupes nous sommes, imaginatives, insatiables,
coquettes et tourmentes, srieuses et lgres, insatisfaites toujours!
Notre amiti dj vieille, quel vent de folie me fait l'agiter, l'animer
d'un souffle qui ne peut la rendre ni plus solide ni plus durable?

Le fond de tout ceci n'est-il pas triste et dcevant, et faut-il
profaner par une tendresse plus familire cette dlicieuse atmosphre
d'amour qui m'enivre perdument et dans laquelle il fait si bon vivre?

Ah! toute cette comdie de phrases vous fera-t-elle comprendre mon
trouble et mes angoisses?

Mon ami, mon ami, ne me dites plus rien; ni vos jalousies amicales, ni
vos paroles clines, ni vos tendresses trop tendres... tout cela sort
calme de votre me et tombe sur l'embrasement de la mienne sans
l'assagir ni l'apaiser; vous croyez distraire mes lvres et tromper ma
soif en me prsentant le bord de la coupe, et, malgr toute sagesse,
quitte  en mourir, je veux boire  longs traits.

Si vous saviez par quelles tortures me font passer vos paroles d'amiti
empreintes d'amour!

Voyez la faiblesse de mon coeur, le dsarroi de mon tre: Philippe,
j'en arrive  regretter de vous avoir rencontr. J'tais presque
heureuse avant de vous connatre; le monde m'avait pardonn certaines de
mes attitudes rebelles. Vous tes venu, j'ai voulu vous fuir, et tout
ceci maintenant tourne  ma confusion. Comme vous tes veng si, dans
cet autrefois de nos vies, je vous ai fait souffrir...

Je ne peux plus m'absorber en Hlne; je n'ose plus invoquer le cher
ange pour me soutenir dans cette lutte contre moi-mme. J'ai pour elle
cette tendresse lointaine qui fait que je pense  moi avant de penser 
elle.

C'est  vous que je songeais en marchant dans la lande, cet automne;
c'est votre nom que jetait sans cesse dans les airs la longue plainte de
la mer. Il vole autour de moi, m'enveloppe, m'envote; je le vois en
lettres flamboyantes crit sur tout ce que je regarde. Je le murmure
pour me calmer et me crucifier  la fois.

Depuis un an, je lutte contre l'envahissement de cet amour, et cette
lutte semble fortifier mon dsespoir, exalter mes dsirs. J'ai pleur,
j'ai pri... rien ne m'a soulage.

Par piti, Philippe, secourez-moi, prservez-moi de moi-mme! Hlas!
cher, la faute serait plus ignominieuse, plus torturante pour moi que
pour toute autre puisqu'on ne m'aime pas.

Je vous avoue loyalement ma dtresse, aidez-moi  ne pas faillir; ayez
piti, ayez piti!




CLXVI

_Philippe  Denise._


27 janvier.

Ma pauvre chrie, votre lettre m'a boulevers et fait mal. Quoi vous
dire? Vous tes la plus chre et la plus douce habitude de ma vie, tout
m'est amertume hors vous et Hlne... Dois-je vous perdre?

Je pense avec terreur que ma tendresse fraternelle a veill cet amour
parce que vous tes prive dans la force de votre ge des soins
affectueux dont vous avez  votre insu besoin. Je me sens bien
coupable... Que puis-je faire? que puis-je dire? Voulez-vous que je
m'loigne? Ordonnez, mon amie.




CLXVII

_Denise  Philippe._


28 janvier.

Ah! ne partez pas, ne partez pas! que deviendrais-je alors? Je vivrais
dans mon rve jusqu' en mourir. coutez-moi plutt avec indulgence.
L'heure tait venue de vous dire toutes mes penses, de vous montrer
tout mon coeur, sinon ne vous seriez-vous pas lass un jour de mes
apparents caprices?

Je ne veux pas que vous m'aimiez; je ne veux pas tre prive de l'ami
sr qu'un mal trange me fait trop chrir. Il me semble que si j'avais
continu  me taire, notre amiti y aurait perdu sa franchise et que
vous vous expliqueriez mal certains coins de moi, telles ces tristesses
dont vous vous inquitez souvent. Je ne vous fais pas cette confession
de gaiet de coeur. J'ai l'me dchire et une si profonde humilit me
pntre... mon ami, je pleure en vous crivant.

Mais, de tout ceci, il ressortira pour moi une grande force, j'espre:
vous m'aimerez, vous m'estimerez davantage, me connaissant toute; vous
serez indulgent pour ces apparentes froideurs que je ne peux m'empcher
de manifester, hlas! souvent  l'instant mme o je vous aime le plus
follement; donnez-moi votre aide, je gurirai. Oui, je vous aime. Cela
est fou, mais cela est. La frquence de nos rencontres, la lente
pntration de votre charme, le rve irralisable d'une amiti pure,
voil ce qui m'a entrane. Mon seul espoir est que l'hallucination o
je suis s'vaporera dans une larme tide; elle me sera douce  pleurer,
si elle tombe sur votre coeur et s'y ensevelit.

Ce n'est pas seulement une douleur morale, cet amour, c'est aussi un
trange mal physique. Il me faut dployer une force presque surhumaine
pour vaincre mon corps misrable. Ne croyez pas, au moins, que cette
lettre vous soit envoye pour vous attendrir ou implorer la charit de
vos caresses. Jamais, mon bien-aim, vos lvres n'effleureront mes
lvres; mais j'ai bien le droit, n'est-ce pas, de vous aimer dans la
solitude de mon coeur? J'ai bien le droit aussi de vous le dire, afin
que vous sachiez toute la loyaut de mon tre et qu'au moins, par ce
point-l, vous m'estimiez et me mettiez un peu  part des autres...
Cette pense soutiendra mes rsolutions, surtout me rendra si
heureuse...

L-bas, loin de vous, j'ai essay de vous oublier; je ne peux pas. Je
vous ai si bien donn mon coeur! Jamais je ne pourrai le reprendre.
Comme dans la nave prire enfantine balbutie par Hlne: Aucune
crature ne le possdera que vous seul.

Comment cela est-il arriv? je n'en sais rien; ce que je sais c'est que
j'aime tout en vous, tout de vous. Vos regards me semblent une caresse
lorsqu'ils se posent sur moi; la faon dont vous prononcez certains mots
m'est une joie... Et puisque jamais nous ne parlerons de ces choses,
laissez-moi vous crire perdment: je vous aime, je vous aime!




CLXVIII

_Philippe  Denise._


29 janvier.

Je suis boulevers; je me sens si coupable envers vous... comme cette
petite de l't de la Saint-Martin: J'en ai trop mis.

Les qualits d'excessive finesse de votre nature sont seules vos
ennemies; cette passion qui se rvle, et que vous vous croyez la force
d'touffer, m'pouvante. Il me faut la dure exprience que j'ai acquise
de la vie pour conclure: cette tourmente passera.

Ma pauvre enfant, j'ai sur vous une influence d'amour; c'est en ce
moment votre maladie morale; mais comme vous m'avez autrefois jug plus
digne de votre amiti que de votre amour, ce mal d'aimer se gurissant,
j'espre qu'il arrivera  vous quitter d'une manire complte sans pour
cela briser l'amiti prcieuse qui nous lie.

Je suis profondment malheureux d'avoir produit ce mal; j'en voudrais
seul souffrir les effets, en tant la cause involontaire. Je me sens
coupable d'une trop ardente amiti, d'une treinte trop complte de nos
intelligences, de nos coeurs. Vous tes suprmement, ma chrie, de ces
grandes mes propres  l'amour et qui demandent une vie d'action...
Les grandes mes ne sont pas celles qui aiment le plus souvent; c'est
d'un amour violent que je parle: il faut une inondation de passion pour
les branler et pour les remplir[2].

Avec mon apparence d'amour j'ai amen cette inondation de passion.
Pardonnez-moi!

Je vous aime d'une amiti amoureuse. J'ai voulu bien des fois l'arracher
de mon coeur, sans jamais le pouvoir. J'arrivais  vous, ma chaste
amie, les sens repus, dsireux seulement de l'esprit du coeur qu'en
goste je me faisais donner par vous. Je m'enivrais de l'artiste
vibrante que vous tes, aussi bien que de vos cheveux sombres, de vos
yeux d'or, de la ligne fine de vos sourcils noirs, de vos longs cils
rehaussant la pleur de votre teint, aussi des lents mouvements de votre
corps souple et gracile. Votre esprit s'accordait si bien avec la
mlodie, le velout de votre voix et les belles clarts de vos regards,
que je ressentais de votre prsence des enchantements inous, amoureux
de cette dbauche pure et retenue.

J'ai tent d'avoir avec vous un amour de rve que ne pouvait me donner,
sans danger pour lui, qu'un corps malade. C'est l'quilibre admirable du
vtre qui est cause de la catastrophe. L'me, en s'embrasant, a embras
le corps.

Je ne vous dsirais plus, guri de mon amour, plein de respect dans ce
culte de votre joli Vous. Toujours sous le charme, je vous ai voulue 
moi seul, dans une amiti fabuleuse, unique, o personne ne pouvait
prtendre.

J'ai voulu que vous fussiez mienne ainsi que l'oeuvre d'un artiste est
sienne; j'ai anim ma Galathe d'une vie de tendresse intellectuelle que
je ne n'ai pas vue se transformer pour elle en vie d'amour.

Vous avez t le bibelot rare dont s'prend jalousement l'amateur et
vers lequel il reporte ses plus fines sensations.

J'ai t dilettante et cruel: je vous dispensais la tristesse ou la joie
selon que je me sentais le besoin de voir vos yeux noys de larmes, ou
vos lvres de sang s'ouvrir et montrer l'clat nacr de vos dents.

J'ai aim de vous votre maternit suave, vos lans passionns pour les
choses, vos retenues et vos pudeurs en face des tres, vos tristesses,
vos joies, et la solitude, et la puret de votre vie. J'ai oubli
l'poux: je vous ai faite vierge et mre comme Marie, sage comme Marthe,
passionne comme Magdeleine.

Denise, parce que je m'accuse et montre la plaie de mon me, la
recherche cruelle de mon cerveau, ne m'en veuillez pas! Nous sommes
ainsi beaucoup de jeunes, torturs, insatisfaits des joies de la vie,
chercheurs involontaires de sensations inprouves par d'autres. Cet
au rebours vcu par moi, d'abord avec inconscience, puis compris et
savour ainsi qu'un sentiment superficiel exquis, peut-tre introuvable
hors en nous, a amen le dsastre de votre vie. Ah! Denise, Denise,
pardonnez-moi! Ce qui m'avait un peu rassur--faible excuse,
hlas!--c'tait le souvenir de votre sage dfense et de votre fuite
quand, autrefois, je vous ai dit: Je vous aime.

Je vous aimais trouble par moi de mille manires, assaillie
d'impressions vagues dpassant votre puissance rceptive, heureux de la
force de raction qui vous faisait vous drober, et, malgr ces
reprises, vous sentant bien mienne,--et si purement--assujettie  ma
volont.

Voir votre me pleine de trouble et la sentir luttant, hroque et
victorieuse de ses tentations, m'tait une sensation dlectable.

Vous tiez la fleur fragile, dlicate, qui seule m'intresse  la vie.
Rellement je vivais de vous, de la rpercussion de mes motions en
vous. Quelle joie coupable j'ai eue  voir votre personnalit, jusque-l
si forte, vous chapper! Vos grands yeux limpides parfois me
touchaient; pris de remords, je vous fuyais; mais pouvais-je vivre
longtemps loin de ma chre pleur? Il me fallait revoir les nuances
fines de sa chair, les imperceptibles veines bleues sur la matit des
tempes, le cerne des chers yeux; il me fallait sentir palpiter ce
coeur; il me fallait surprendre les fuites, les lans de la fragile
amie qui s'offrait  moi, nigme obscure et divine,  moi amoureux
d'elle si bizarrement, sans jamais vouloir altrer sa puret.

J'ai nourri mon cerveau de ces ivresses malsaines, et c'est vous qui
dlirez et criez de douleur...

Voil ma confession. Vais-je vous perdre?

Ah! chre, gurissez, car vous m'tes devenue de jour en jour plus
chre, comme un morceau de moi-mme, et je perdrais de ma vie en vous
perdant.




CLXIX

_Denise  Philippe._


30 janvier.

Que vous tes coupable! Il y a des gens qui tuent; en vrit ils sont
moins cruels.

Dans quel tat je suis, dans quel calme vous tes! vous raisonnez de mon
mal et dites: il passera et vous vous complaisez dans l'analyse du
vtre, le trouvant bien suprieur, trs subtil, moins banal, crateur de
sensations rares invcues.

Je devrais vous har. Depuis des ans je suis le pantin que vous vous
tes choisi pour sortir votre vie nonchalante et vide du banal o se
complaisent les hommes de plaisir, vos amis.

Je me sens devenir folle...

Vous pensiez: Chante! et je chantais. Pleure! et je pleurais. Donne
ton me! je la donnais. Ton esprit! je le donnais. Vous auriez dit:
Ta vie! Mon Dieu, pardonnez-moi, je l'aurais peut-tre donne...

Et vous n'avez rien vu, rien compris de mes souffrances! pas une minute
vous n'avez song  moi, et,  l'heure qu'il est, vous attendez avec
tranquillit ma lettre, encore confiant dans les bons ressorts de la
marionnette pas assez brise pour que vous la rejetiez de vos jeux. Vous
n'aviez ni pens, ni prvu cette agonie? Ah! j'agonise bien, jouissez-en
fort!

Hlas! vous avez raison de compter sur ma dfaillance, puisque je vous
aime. Allons, reprenez les ficelles. Que deviendrais-je sans cette main
cruelle qui les tient?

Ce n'est pas vous que je fuyais quand vous m'avez dit Je vous aime.
C'tait l'amour, la faute, la honte, le remords.

Mais vous? qui vous fait me fuir quand,  mon tour, je vous dis: Je
vous aime? Quel mobile vous pousse  cette austrit? de quelle force
de rsistance s'arme tout  coup votre nonchalance?

Je suis jeune; vous avez dit vous-mme souvent: charmante, jolie. Je
suis dsirable, en somme, puisque d'autres me dsirent et que des
litanies d'amour,--dont je n'ai pas embarrass la pudeur de notre amiti
par d'importunes confidences,--s'adressent  moi.

Un soir, si proche encore, vous m'avez dit: Je vous aime dans cette
robe soyeuse d'un ton si ple et le fouillis savant de ces dentelles...
Et ce mme soir, venant auprs de moi, vous dites encore avec l'autorit
d'un mari: Allons, partons-nous? Je commence  avoir assez de cette
rception; tous ces hommes qui vous accaparent m'assomment. Et comme
je souriais de cet ordre imprieusement donn, amuse d'tre un peu 
vous, vous avez murmur: J'adore votre sourire et vos mouvements de
tte mutins et la souplesse de votre cou de cygne.

Dans la voiture, frileusement, nous tions bien prs l'un de l'autre...
vous avez pos votre tte sur mon paule, disant comme les enfants:
L... maintenant je suis bien...

Ah! c'tait trop tenter mes forces que de me jeter  tout moment ces
bribes de tendresse! Vous ne savez pas le courage qu'il m'a fallu pour
ne pas incliner un peu ma tte et poser ma joue sur vos cheveux dont le
parfum d'iris, mon parfum, me grisait.

Et tandis que je dfaillais vous saviez, vous, que tout cela tait un
jeu, rien qu'un jeu, une dnette d'enfants o les grands, imprieux,
tendent aux petits les plats vides disant: Mangez! et exigent le
simulacre.

Pauvre bte que j'tais! la tte trouble, le corps ravag de dsirs,
comment aurais-je pu remarquer alors la froideur du baiser d'adieu mis
sur les gants au moment o je franchissais le seuil de ma maison?
Pourquoi ai-je oubli que pour la plupart des hommes: L'amour fait
tout au plus, aujourd'hui, bien monter  cheval ou bien choisir son
tailleur[3].

Mon Dieu! quand je suis auprs de vous, mon corps et mon me veillent
toujours; les vtres pleins d'une joie quite, calmes, repus, rvent et
s'endorment. Le vertige d'une amiti unique, idale, vous grise de
puret, de respect, et moi je succombe  tous ces contacts de votre
esprit et presque aussi de votre corps.

N'avez-vous pas vu, n'avez-vous pas compris quel amour insens est en
moi? Je suis prise de votre allure, de la forme de votre main, de celle
de vos pieds; quand je vous vois entrer, l'harmonie de votre corps
lgant m'blouit et m'attire. Vos cheveux me semblent d'une nuance
jamais vue, j'aime la courbe qu'ils affectent. Vos yeux me font
frissonner quand ils se posent de loin sur moi dans le monde; leur
fixit m'effleure ainsi qu'une caresse, vos yeux me possdent. Le
mouvement de vos lvres, quand vous parlez, semble attirer mes lvres.

Ah! je suis folle, folle! prise de vous tout entier, jusque dans vos
imperfections, prte  dfaillir d'amour  la seule vocation de votre
image.

Par cette affreuse possession morale que vous avez prise de moi, je ne
suis plus moi, mais une molcule chappe de vous, attire ternellement
vers vous.

Le lendemain de mon arrive de Nimerck, vous m'avez dit,  cette soire
de ma belle-mre: Vous avez chant en grande artiste. Pourquoi ai-je
bien chant? parce que vous m'en aviez donn l'ordre avec une sorte
d'orgueil de ma voix; j'ai senti que vous vouliez montrer le talent de
celle que vous vous tes choisie pour amie, aux hommes nouveaux venus
que vous prsentiez ce soir-l, surtout parce que vous tes rest auprs
de moi, si prs que mon paule nue tait presque appuye sur votre
poitrine; si prs que mon corps frlait votre corps... et j'ai mis dans
mon chant toute la passion, tout le tressaillement plein d'ivresse
perdue o me jetait ce furtif et inaperu contact.

Philippe, je vous aime, je vous aime, et ce m'est une joie tourmentante
et divine.




CLXX

_Philippe  Denise._


31 janvier.

Vous me dsolez... Pauvre chre, j'ai votre pardon, n'est-ce pas?

Je n'ose plus aller vous voir, j'ai peur, auprs de vous, de sentir les
forces me manquer. Je voulais vous possder quand, vous connaissant
d'une faon superficielle, je ne savais pas quelle vie j'allais gcher,
perdre et troubler  jamais; car vous n'tes pas de celles qui prendriez
avec calme et placidit la faute. Ce soin que j'ai de votre honneur,
m'entrane  vous faire souffrir; mais cette douleur pure votre amour.
Denise, il faut qu'il demeure immatriel, autrement vous me hariez...

Que vous dire? Voulez-vous me recevoir demain soir? Je ne vis plus
depuis que je sais votre pense et votre me en droute.




CLXXI

_Denise  Philippe._


1er fvrier.

Non, ne venez pas. Dans cette droute il me reste des instants de
grande lucidit o je juge le danger proche et o j'ai la volont de
l'loigner. Le soin qu'il me faut dployer pour ne pas m'abandonner 
cette douleur, pour que ceux qui m'entourent n'en souponnent pas la
cause, me donne une force factice sur moi-mme; je ne veux pas la
perdre.

Cette force matrise l'exaltation o je suis  certaines heures. En tte
 tte avec vous, qu'adviendrait-il de moi? L'emportement d'une passion
vraie, unique, d'une tendresse si profonde est peut-tre contagieux?
Vous avez beau tre de sniles jeunes hommes et vivre par curiosit,
sais-je si le feu qui me dvore ne vous chaufferait pas? J'ai peur de
faiblir sous la pression de vos lvres sur mes mains... Ah! quelles
volupts vos baisers coulent dans mes veines et de quelle ivresse ils
m'emplissent toute!

Mais je puis vous voir dans le monde; j'irai aprs-demain  l'Opra. Je
sais que ma belle-soeur vous a offert une place dans la loge. Venez.
Je me fais une joie et un martyre  l'ide d'tre auprs de vous durant
ces heures.




CLXXII

_Denise  Philippe._


Samedi, 4 fvrier.

Philippe, mon Philippe, je ne peux plus! Je ne peux plus vous voir, vous
entendre, vous coudoyer. J'ai des frissons, des flux de sang au coeur
 m'en vanouir quand vous me regardez; ma chair crie vers vous, affame
de vous, folle de votre chair.

On me trouve change; je ne change pas, je meurs d'amour... Qu'importe
le monde, qu'importe la faute, qu'importe tout, je vous aime! Duss-je
en mourir, prenez-moi. Mon me, mes penses sont tumultueuses, je ne
sais plus qui je suis ni ce que je deviens... je n'ai plus de pudeur, je
ne suis plus qu'une hallucine de tendresse.

Je vis,  ct de ma vie, une vie factice d'amour; elle me brise et
m'affole. Vous tes le rve de mes jours et de mes nuits; ce rve
mystrieux et rel me tue. Je ne sais plus si c'est vous que j'aime ou
l'idal d'un amour que je cherche en vous.

Votre charme m'enveloppe comme un halo. Je pourrais, misrable,
chanter--non, cela se pleure:--Il y a un secret, Valrian, que je veux
te dire: j'ai pour amant un ange de Dieu qui, avec une extrme jalousie
veille sur mon corps[4].

Je vis poursuivie d'imaginaires baisers, ils me crucifient... et je
connais l'pouvantable misre de ceux qui aiment et doivent vivre sans
amour.

Ayez piti de ce mal! il broie ma chair et m'ensanglante le coeur.




CLXXIII

_Philippe  Denise._


5 fvrier.

coutez-moi, ma Denise, et pardonnez  l'ami qui a le courage de penser
pour vous. Penser, c'est voir. Voir, c'est juger la vie pour ce qu'elle
est, et l'amour, ce pivot de la vie, pour ce qu'il vaut.

L'amour, pour vous, ne reprsente autre chose que la posie des sens.
Mon amie, pour moi, il n'existe pas: c'est une ncessit malheureuse qui
s'empreint parfois d'une certaine recherche, d'une apparence de
sentiment. Quand je vous aurai possde, que l'ivresse sera tombe, vous
souffrirez par tous les points o la douleur et la honte ont prise sur
la pense. Je contenterai les instincts, les apptits, toute la matire
dont vous tes faite; je serai le matre de votre corps, mais vous y
perdrez l'poux de votre me, parce que la matire est soumise 
d'invitables saturations. Les plus grandes joies ont un lendemain;
c'est ce lendemain que je redoute pour nous.

Je vous vois avec terreur, ma chrie, spiritualiser la chair, lui
demander ce qu'elle ne peut donner. Il y aurait aprs l'acte, pour une
nature droite et haute comme la vtre, une dtresse effroyable que toute
l'ardeur de mes baisers ne pourrait dissiper; elle vous solliciterait 
tout rompre,  ne plus me voir; un abme serait creus entre nous;
croyez-moi: malgr la fougue de votre amour, vous aimez mystiquement.

Allez, les volupts de la matire ne sont rien auprs de celles
qu'enfante votre esprit!

Le bonheur, c'est la volont d'tre heureux. Je n'ai eu cette volont ni
aucune autre. Qu'apporterai-je donc dans cette vie d'amour demande?
Rien que vous n'ayez dj, s'il s'agit des sentiments nobles et
respectueux de l'homme, rien pour vous griser, vous entraner, vous
tourdir et faire s'apaiser, dans l'enivrement d'une passion partage,
le trouble de votre conscience.

Oubliez ce rve, Denise, un apaisement se fera. Le tumulte o vous tes
entrave, annihile votre force d'me, mais j'ai l'intime croyance que la
virilit de votre caractre reviendra quand vous aurez la sagesse de ne
plus compter chaque battement de votre coeur.

L'moi profond o me mettent vos appels, la sublime et touchante lchet
de votre grand amour, me donnent la force de vous parler comme je le
fais.

Chre, chre, laissez-moi habiter votre coeur, seulement cela!




CLXXIV

_Denise  Philippe._


5 fvrier.

Au lieu de me faire de la rhtorique et des phrases, dites donc tout
simplement que vous m'avez aime quand je ne vous aimais pas, que je
vous aime quand vous ne m'aimez plus; l est la raison de vos raisons.

Vous avez peur aussi que je trouble la quitude goste de votre vie; ma
passion vous effraie parce qu'elle est grande et que votre me, vos
joies, vos dsirs, sont mivres et lilliputiens.

Je ne suis bonne qu' distraire, mouvementer votre esprit en me
diversifiant. Voil la mission que vous m'avez assigne, la part trs
noble, en vrit, m'chant dans votre existence; vous ne m'aimez qu'en
vue de ce rle.

Oui, oui, l'amour est une fatale exception  vos lois mondaines
correctes et prudentes. Parlez-moi des caprices lgers,  la bonne
heure! Vous vous crez habilement un calme petit bonheur individuel,
pris avec adresse aux dpens des autres... Vous me mangiez l'me avec
dlicatesse,  la cuiller; quand, toute blesse, je vous la tends et
vous dis: achve! vous vous reculez, effray de la voir tant
saignante, traverse de dsirs, inassouvie. Elle tombe tout  coup au
beau milieu de votre tranquillit et vous tes bien las de l'nergie qui
surabonde en elle.

Mais comprenez donc: j'aime!--Une motion inconnue m'entrane,
m'emporte; d'exasprants dsirs me foudroient: j'aime!... Et j'ai la
lchet--vous l'avez dit--d'implorer la relativit de votre amour,
pourvu qu'il soit: votre amour.




CLXXV

_Philippe  Denise._


Mardi, 7 fvrier.

L'amour est dans l'ordre moral un mal comparable aux maux physiques;
vous injuriez en moi le mdecin qui vous fait souffrir ayant l'espoir de
vous sauver. O ma chre, chre Denise, pauvre torture, coutez encore
ma voix dont la douceur finira par vous calmer; l'amour clate rarement
tout  coup, il vient lentement, progresse, dvaste l'me  l'apoge de
sa puissance. Si l'on n'en meurt pas, il dcrot, nous laisse
convalescents, puis guris. Guris? non; je ne suis pas bien sr que le
coeur ne reste  jamais infirme,  jamais bris.

Ainsi en a-t-il t pour moi.

Tous, nous savons cela; tous, nous voulons aimer, pourtant, parce que
c'est un tat merveilleux de vivre dans ce remuement d'motions fortes
quand on est jeune, pour vivre de souvenirs quand arrive l'ge des
rflexions fortes. Il faut donc vous laisser souffrir avec philosophie
et ne pas maudire cette souffrance puisqu'elle est invitable et que la
race entire des humains la supporte; c'est le destin de l'homme d'aimer
pour souffrir ou de souffrir pour aimer.

Mais puisque le mal passe, les guris ne sont pas coupables de prserver
ceux qu'ils aiment de succomber, et par suite de s'amoindrir; car
troquer l'infortune du rve contre l'infortune relle, vivre dans le
mensonge, le dsenchantement de l'acte commis, sans compter la
dsagrgation morale qu'on met en soi et autour de soi, c'est la pire
des souffrances.

Nous sommes des tres de sentiment chtif; le roman que chacun de nous
btit est si vite fini, le souffle qui l'anime si vite puis, qu'il
vaut mieux ne pas le vivre et le garder  l'tat de rve.

Je vous semble bien raisonneur et bien raisonnable, ma Denise, et vous
me le dites durement. Je voudrais simplement, mon amie, vous prserver
d'un mal qui passe, d'une chute banale dont vous aurez  rougir--ne
ft-ce que vis--vis de moi--d'une honte intime que toute la tendresse
dont je pourrais vous envelopper ne vous empchera pas de ressentir.

Il ne s'agit pas pour nous de tromper un mari; il s'agit de vous leurrer
d'un amour que je n'prouve pas; il s'agit de mentir  Hlne et--ceci
vous semblera peut-tre puril--je ne pense pas sans un malaise au rle
de dupe que nous lui ferions jouer et  la gne que vous auriez, sortant
de mes bras, chaude encore de mes baisers,  baiser la chre puret
qu'elle est. Je sais que, du jour o je serai votre amant, ma vie se
disjoindra de la vtre en raison directe de ces mensonges et de ces
hontes.

Il faut une grande fatuit  l'homme--et bien peu de vrai amour en
somme--pour qu'il songe sans remords  possder une honnte femme. Si je
sentais mon moi sublime, capable d'une fidlit absolue ou si je vous
aimais moins, peut-tre ne rsisterais-je pas  ce grand amour qui
s'offre.

Vous m'avez jug autrefois avoir une intelligence mle et froide, un
coeur hsitant... Oui, voil ce que je suis, je sens vivement la
vrit de votre antrieure divination...

Denise, Denise, comprenez ce qui se passe en moi; par piti pour vous,
pour Hlne, rflchissez avant que cette vulgaire et irrparable chose
soit entre nous.

Ce rle un peu ridicule assum par moi de me refuser  votre tendresse,
il me cote; mais faire de vous, de vous que je respecte, que j'aime;
vous ma soeur, la compagne, l'amie entre toutes choisie, sentant en
elle les plus hautes vertus et l'honneur, la loyaut d'un homme, faire
de vous ce que j'ai fait des autres!...

Denise, chre me fine, cher esprit d'lite, ayez conscience de la
probit qui me fait vous dire: N'aimez pas.

Je vous cris navr; je donnerais tout au monde, afin que dans un clair
de sagesse vous comprissiez ce que je vous dis.

Je vous dicte une loi de douleur; j'en suis malheureux. Mais c'est mon
devoir, il me faut l'accomplir.

Ah! pauvre, pauvre dlicate amie, comme je vous aime fort pour avoir le
courage de vous faire souffrir.




CLXXVI

_Denise  Philippe._


8 fvrier.

Oh! ces lettres, ces lettres! froides, raisonneuses, prvoyantes de tout
le mal, de toute la honte, de tous les dsenchantements de l'amour... Je
les hais... et je vous aime plus fort, plus cruellement que jamais.

Vous avez beau jeter du mpris sur ma tendresse qui s'offre, j'en suis
orgueilleuse ainsi qu'une martyre est orgueilleuse de sa foi.

Avez-vous donc vu des fleurs s'arrter de s'panouir et fermer leurs
corolles afin de retenir l'exhalaison parfume de leur me de fleurs?
Aussi involontairement je vous aime.

Ah! vous n'avez jamais aim pour oser fltrir ainsi l'amour. Je ne sais
quoi m'emporte vers vous, malgr tout, si puissamment! Je n'ai mme pas
la pudeur de ne plus vous dire: Je vous aime! et c'est en vous adorant
 genoux que je vous le murmure, mon bien-aim.

Il y a dans ma tendresse des nuances divines; refusez-moi les folles
heures d'extase, mais prenez de mon me son adoration et vivez
indiffrent dans l'enveloppement de cet amour. Il n'y a pas dans ma
passion que cette violence qui me donne le vertige et me fait
frissonner, il y a toutes les tendresses fcondes et douces en savantes
trouvailles pour le bonheur de l'aim.

Ah! aimez-moi! aimez-moi! ce cri je le jette, douloureux, vers vous qui
ne m'aimez pas. Philippe, mon bien-aim, donnez-moi la vie d'amour... je
l'implore  vos pieds, dfaillante.




CLXXVII

_Philippe  Denise._


9 fvrier.

Mon amie, vos plaintifs accents, vos tendresses passionnes me touchent
profondment. Ces cris s'exhalant de votre corps enivr, ces intimes
convulsions de votre coeur, emplissent le mien de curiosit, de dsir,
d'amour. Je me suis fait plus sceptique et plus fort que je ne suis. La
passion n'a pas d'honntet, l'amour, pas de pudeur.

Eh bien, ne rsistons plus; venez, je vous attends; vous tes belle, je
vous aime, j'ai piti de votre souffrance. Venez, ma bien-aime.




CLXXVIII

_Denise  Philippe._


10 fvrier.

Philippe, vous aviez raison, j'tais folle. Je voulais votre amour, un
amour gal au mien, mais pas votre piti.

Je ne suis pas gurie, mais je suis calme; la crise est passe. Je n'en
mourrai pas s'il me reste votre amiti.

J'ai reu votre dpche  une heure. Je l'ai ouverte avec un tel dsir
d'y trouver ce que j'implorais que j'ai failli m'vanouir aprs l'avoir
lue. Je me suis vite remise. Trs calme, puisque l'avenir de mon amour
dpendait de moi, j'ai prpar ma sortie.

A cinq heures, je suis monte en voiture; par prudence, j'ai donn au
cocher le numro de la maison d'en face la vtre; arrive l, je ne sais
quelle trange pudeur m'a prise, quelle faiblesse m'a empche de
descendre tout de suite du fiacre; baissant la glace du devant j'ai dit
au cocher: C'est l, mais j'attends quelqu'un.--Il m'a rpondu: Bien,
ma petite dame. Quelques minutes aprs il dormait sur son sige.

Ah oui! _petite dame_, je n'tais plus que cela: une pauvre chose
tourdie de son action, peureuse, hsitante, trouble comme si elle
avait commis un crime, tremblante, et bien, bien misrable.

L'heure passait dans cet affolement d'irrsolution, de dsir, de
honte... J'ai vu vos fentres s'clairer, j'ai vu votre main soulever
un rideau; puis les minutes passaient et j'avais la tte vide et je
broyais dans ma main votre dpche dont certains mots semblaient sortir,
se dresser devant moi: _Venez--ne rsistons plus--ma chrie._ Oui,
seulement ceux-l, toujours les mmes. Je pensai: il y en a d'autres...
d'autres... m'obstinant  les retrouver... Je n'tais plus rien, rien
qu'un mince paquet de chair, d'os, de muscles, comme mis l en tas,
spars les uns des autres, n'obissant plus  l'esprit de volont qui
anime les corps; je n'aurais pu ni parler, ni marcher, ni penser. Je me
suis dit  un moment: Il pleut... le cocher dort... j'ai froid...
l'heure?... il attend... il est l... j'irai... il attend... Mais
c'taient mots dits au hasard, mots sans liens, involontaires, vides,
sans pense. Je ne vivais plus, j'tais paralyse.

Les lumires de la rue me semblaient des feux blouissants. Je crois
bien avoir entendu vaguement sonner six heures, puis sept, puis huit...
Alors vous tes apparu... vous vous tes arrt sous la porte cochre;
vous boutonniez tranquillement vos gants; le sol brillant d'humidit,
vous vous tes baiss et avez relev le bas de votre pantalon; j'ai vu
des reflets de lumire luire sur vos souliers vernis; vous avez ajust
votre pardessus avec soin pour ne pas craser les fleurs ples passes 
la boutonnire de votre habit, puis, les mains dans les poches, avec
votre canne dresse le long de votre bras droit ainsi qu'un fusil, vous
tes parti d'un pas rythm, allgre, avec une allure d'homme heureux,
libre...

Alors, je me suis mise  pleurer si fort, secoue de si grands sanglots
nerveux, que le cocher s'est rveill. Il est descendu de son sige, a
ouvert la portire et m'a console.

Quelle chose triste et grotesque que la vie!

Il m'appelait; Ma petite dame... de plus belle et disait: Allez, j'en
ai vu d'autres! des p'tites belles comme vous qui s'morfondaient...
elles taient aussi _dmtes_ qu'vous... Y n'est pas v'nu?... Allez,
marchez, a passera. _a passera!_ il a dit a comme vous...

Alors, j'ai ri aux clats, prise de folie... c'tait vraiment si drle
d'tre console par ce gros cocher! J'ai tant ri, qu'il a eu peur; son
effarement m'a calme. Ne voulant pas revenir dans cet tat chez moi,
je lui ai dit: Vous avez raison, mon brave homme, a passera; mais j'ai
besoin de me calmer, menez-moi au Bois. Et, pour qu'il ne me crt pas
tout  fait folle, j'ai ajout: Prenez ce louis, vous avez t poli et
complaisant, il est juste que vous soyez rcompens. Je vous paierai les
heures  part; allez. Et nous voil partis.

Ah! les douleurs, les drames qui se passent dans les fiacres! Les yeux
qu'ils voient pleurer, les ttes qu'ils soutiennent, ballottantes sur
leurs durs capitons! Quelle nomenclature bizarre,  la fois comique et
lugubre on en pourrait faire...

Je crois bien qu'il tait onze heures quand je suis rentre chez moi.
Miss May m'attendait; elle me dit tout de suite qu'Hlne s'tait
couche dsole et qu'elle m'avait crit. J'ai couru  ma chambre. Sur
mon oreiller l'enveloppe rose se dtachait avec cette inscription en
grosses lettres d'une criture bien applique: A madame maman
chrie.--J'ai ouvert et j'ai lu Maman aime, o tes-vous? pourquoi
donc tu n'as pas dit  ta petite o tu allais? J'ai dn toute seule,
bien triste, pourtant, il y avait des hutres et de l'ananas; aprs
j'ai pleur, j'ai voulu aller voir chez grand'mre, mais miss May n'a
pas voulu me conduire.

Alors j'ai bien pleur, je pensais que vous tiez crase ou bien
morte. Ah! maman Nisette comme j'ai peur! j'ai peur aussi que quelqu'un
t'a pris, vole comme des mchants volent des petites filles, pourquoi
ne viens-tu pas me consoler? Quand tu reviendras viens vite m'embrasser
bien fort, que je me rveille pour n'tre pas triste dans mon rve. Je
t'aime maman, ma maman chrie  moi toute seule.

Pauvre ange! je l'avais oublie pendant ces heures noires. J'ai t
l'embrasser, elle s'est rveille et m'a dit d'une voix dfaillante:
Ah! c'est toi, toi; te revoil! Et puis s'est rendormie sous mes
baisers, les bras serrs fort autour de mon cou. Alors, lie  elle
ainsi je l'ai emporte dans mon lit; j'ai pass la nuit  pleurer,  lui
demander pardon de mon garement. Je murmurais en une litanie: Mon
enfant! mon enfant! mon enfant! Sans pouvoir m'arrter ni trouver autre
chose, j'embrassais ses mains, ses bras, affame d'elle, malheureuse de
ce que je lui avais fait souffrir...

Ah! Philippe, comme votre souvenir tait dj loin dans ce court
pass!...

Enfin, la douce chaleur de son petit corps, la quitude de son paisible
sommeil, m'ont calme. J'ai dormi ainsi qu'une brute, rompue moralement
et physiquement.

Voil; maintenant c'est fini.

Je ne vous en veux pas, mais je suis encore si faible, si trouble que
je ne sais pas si je suis compltement gurie. Je le suis, certes, de la
crise o j'tais. Vous aviez raison, je le sens. Je vous pardonne le mal
que m'a fait votre sagesse. Mais tous ces raisonnements, tous ces faits
n'ont pu encore draciner un si grand amour tant ses fibres entourent et
tiennent fort mon pauvre coeur.




CLXXIX

_Philippe  Denise._


11 fvrier.

Que vous tiez touchante et jolie, pauvre mie, ce tantt... toute
courbature, toute alanguie, si noblement contusionne  la lutte du
devoir, avec vos beaux yeux cerns... j'aurais voulu pouvoir les baiser.

Vous avez eu un petit rire sceptique quand,  genoux  vos pieds et
entourant votre taille de mon bras, j'ai tenu si longuement, si
amoureusement votre main dans ma main. Ah! Nisette, chrie d'Hlne, si
vous saviez comme j'aime votre droiture, votre martyre! mais ne riez
plus ainsi; ce rire m'a fait mal. J'y ai senti un dtachement ironique
de moi et j'ai si peur d'avoir perdu votre tendresse dans cette rude
crise... j'ai si peur de vous perdre, mon amie.

Je viendrai encore demain, n'est-ce pas? J'ai un besoin maladif, plein
d'anxit, de suivre de prs cette convalescence...




CLXXX

_Denise  Philippe._


12 fvrier.

Venez si vous voulez. Ah! c'est un beau dressage en libert, pas vrai?
Vous m'amusez...

Vous dites: Aimez-moi... l, trs bien... pas tant... allons, un peu
plus...

J'ai une vague peur de ressembler  la pauvre grenouille implorant:

Est-assez? dites-moi; n'y suis-je point encore?

Nenni.--M'y voici donc?--Point du tout.--M'y voil?

Vous n'en approchez point...

J'espre n'en pas crever ainsi qu'a fait la chtive pcore... encore
n'en suis-je pas bien sre.

Pour ce qui est de notre amiti, soyez rassur: je ne sais pas mnager
ce que je mprise, mais je ne vous mprise pas, je vous aime presque; je
saurai donc rester l'amie que vous vous tes rve.




CLXXXI

_Philippe  Denise._


19 fvrier.

Mon amie, vous nous inquitez, Grald et moi. Nous avons caus comme
deux frres hier au soir en vous quittant. Ces syncopes frquentes,
survenues depuis trois jours, nous proccupent. Nous avons dcid que,
pour vous distraire sans fatigue, pour vous tirer de la prostration o
vous tes, il fallait partir pour le Midi.

Ne vous rcriez pas; vos deux frres ont combin ainsi le voyage: nous
partons tous pour Cannes, madame de Nimerck, Grald, tite-Lne, vous et
moi--si vous me voulez--pour vous installer et demeurer quinze jours
prs de vous.

Grald va vous avertir de ce projet en allant djeuner ce matin avec
vous; mais j'ai voulu qu'avant de l'entendre vous sachiez que votre ami
inquiet, tortur, vous supplie  genoux de ne pas dire: non.




CLXXXII

_Denise  Philippe._


Ce 19.

Faites de moi, tous les deux, ce que vous voudrez; je suis dsempare,
lasse de vivre. Je voudrais dormir, dormir longtemps, dormir toujours,
seule avec ma chre petite...

Le reste?... Je ne sais plus et a m'est gal...

    Terre, il est des vivants dont la vie est passe,
    Tombeaux, vous n'avez pas tout le peuple des morts.




CLXXXIII

_Denise  Philippe._


Les Ravenelles, Cannes. 8 mars.

Cette lettre va vous surprendre. Pourquoi vous crire, puisque nous
passons nos journes ensemble?

J'aurai la force d'crire; je n'aurais pas celle de vous dire:
loignez-vous!

Quand vous tes auprs de moi, la douceur de votre prsence m'alanguit,
me rend lche; mon ami, quittez-nous, rentrez  Paris, abandonnez-moi 
ma solitude, au calme de ma vie entre Hlne et mre.

Attendre l'heure de votre arrive au chalet, voir votre cher regard se
poser sur moi, triste, inquiet; suivre de la fentre de ma chambre vos
bats dans le jardin avec tite-Lne, entendre, immobilise sur ma chaise
longue, votre voix mle se mler  la voix argentine de la mignonne,
c'est encore fondre trop mes sensations aux vtres; tout cela me met
dans l'me des troubles, des dcouragements atroces dont pourtant je
vis. Ces choses charmantes, tendres, bizarres, cruelles aussi--qui sont
notre amiti--font la joie et la douleur de votre amie. Laissez-moi
tcher de reconqurir le calme dans mes habitudes pensives...

Philippe, que ne vous ai-je aim quand vous m'aimiez! la possession ne
m'et pas permis d'atteindre au dlire d'amour o j'ai t, et vous ne
seriez pas devenu l'me de ma vie comme vous l'tes... La ralit aurait
tu l'exaltation du rve, tandis que mon rve demeure, en dpit de mes
efforts pour l'anantir.

La vertu ne m'est plus qu'une habitude sans joie, strile  tout
bonheur; la froideur de votre raison a bris toute chaude motion dans
mon coeur; tout mon tre fait silence. Je n'ai plus qu'une aspiration:
l'oubli.

Partez, cher. Tant que vous tes auprs de moi j'oublie mal.




CLXXXIV

_Philippe  Denise._


Splendid Htel, Cannes, 8 mars.

Je trouve votre lettre en revenant de vous conduire tite-Lne; c'est
donc pour cela que, lorsque j'ai demand  monter vous saluer dans votre
chambre, le domestique m'a dit: Madame repose.

Nous nous htions Hlne, miss May et moi, de revenir aux Ravenelles
pour vous conter notre belle promenade et vous parer de nos fleurs; nous
voulions admirer avec la chrie le coucher du soleil... J'tais fier
aussi du rose ple que notre marche dans la montagne avait mis aux joues
de la chrie de la chrie...

Je suis triste de cette dcision, mais elle est sage. Ce va m'tre un
dchirement de vous quitter encore si malade et si faible. Je me sens
malheureux  cette ide; j'ai bien envie de ne pas venir dner ce soir
aux Ravenelles; je vous fais porter ce billet pendant que je passe mon
habit: faites dire par le chasseur si vous voulez de moi; sinon, je dne
 l'htel.




CLXXXV

_Denise  Philippe._


Les Ravenelles.

Venez, au contraire; mre ne comprendrait rien  cette abstention et
s'en tonnerait.

Vous annoncerez ce soir mme votre rappel  Paris, cela sera
plausible... et puis, je suis un peu lche et veux jouir des heures qui
me restent  vous voir.

Mon Dieu, comme tite-Lne aussi vous aime!




CLXXXVI

_Philippe  Denise._


Paris, ce mardi 14 mars.

Je suis arriv avant-hier matin  Paris; la dpche d'Hlne m'a fait
plaisir; mon dimanche a t supportable, grce  ce mieux signal dans
votre tat.

Cette promesse de ne plus nous crire, j'ai essay de la tenir en
envoyant des dpches  madame de Nimerck; mais le laconisme des siennes
me dsespre; pour me les faire supporter si courtes, il faudrait
qu'elles fussent signes de vous. Ce _Denise_, je l'aime syllabe par
syllabe, lettre par lettre, jusque dans sa forme. Ce nom seul me serait
un calmant, une dtente dans mes inquitudes.

Donc, je romps le trait--c'est le sort habituel des traits d'tre
rompus, d'ailleurs.--Je vous crirai et serai bien heureux si vous
voulez, si vous pouvez me rpondre; si courtes que soient vos lettres,
elles m'apporteront la manne dont j'ai besoin pour vivre calme loin de
vous.

Je baise tendrement vos mains, mon amie.




CLXXXVII

_Philippe  Denise._


15 mars.

Pas de dpche hier ni aujourd'hui; qu'est-ce que cela veut dire? Je
suis inquiet... Ah! je n'aurais pas d partir.

J'ai beau penser que les apprts pour la matine d'enfants chez lady
Lewsings sont la cause de ce silence, je ne vis pas.

Madame Trmors, madame d'Aulnet, que je vais voir le plus souvent
possible pour avoir des nouvelles, n'ont rien reu... Je viens de
tlgraphier longuement  Grald; qu'est-ce qu'il fiche donc  Cannes
qu'il n'crit pas? Faites rpondre  mes lettres par miss May, alors. Il
me faut des nouvelles.

Je suis douloureusement tout entier  vous.




CLXXXVIII

_Denise  Philippe._


Aux Ravenelles, 18 mars.

Grald n'est plus auprs de nous; il rentre vers Paris en visitant
Aigues-Mortes, Arles; il tait parti quand est arrive votre dpche.
Mais quelles que soient vos inquitudes, quelle que soit votre
souffrance, elle n'est rien auprs de la mienne...

O mon ami, passez-vous les nuits  pleurer votre rve,  regretter la
splendeur de votre tendresse mconnue, et  vous dire: je ne saurais
plus tre heureux?

Je suis toujours faible; mon sang, il me semble, n'alimente que mon
coeur et mon cerveau et s'est retir de ma chair. Je ne peux manger:
j'avale avec une rpulsion grandissante un peu de lait. Je deviens
diaphane, et ces trois lignes crites pour vous rassurer, dans un grand
effort de volont, m'ont une premire fois puise jusqu'
l'vanouissement.

Je m'arrte, n'en pouvant plus. Adieu, Philippe.




CLXXXIX

_Philippe  Denise._


20 mars.

Ma chrie, votre faiblesse m'inquite; ce mot-l toujours rpt dans
les tlgrammes, m'angoisse.

Pauvre petite! cette lettre qui vous a cot un vanouissement, mes yeux
ne s'en peuvent dtacher.

Je vous en prie, ayez la volont de ragir. Vous gurie, nous pourrons
tre si heureux! Toute ma tendresse pour vous, tout votre amour, ont
cahot un peu notre amiti; mais elle demeurera plus noble, plus belle,
plus douce aussi... Ah! ayez la force de vivre!

Cette amiti reprsentera un grand effort d'honntet de ma part; de la
vtre une droiture sublime, rare  rencontrer. Les joies intimes qu'elle
nous a dj donnes, c'est un peu de bonheur, croyez-moi.

Adieu, mon amie. Je suis triste. Je ne sais plus si j'ai fait bien ou
mal quand je songe  l'tat affreux o vous tes... par piti,
gurissez!




CXC

_Denise  Philippe._


Les Ravenelles, 23 mars.

C'est peut-tre me gurir que de ne plus savoir ce que sont mes regrets
ni ce qu'ils regrettent; mes heures se tranent, mes grands dsirs sont
morts, j'en reste abattue et tremblante.

Mes jours, mes nuits sont singulirement mlancoliques. Je cherche 
suicider mes souvenirs. Ne me trouvez pas faible de ne pas vous cacher
ces souffrances: j'ai le coeur plein de larmes.

Mais vous? pourquoi tre triste? qu'avez-vous?




CXCI

_Philippe  Denise._


26 mars.

J'ai votre tristesse, et c'est assez pour que j'y succombe. Je me sens
criminel; j'en arrive  trouver ridicules, imbciles, mes scrupules et
notre honntet. Je vous aime bien plus que je ne croyais. Quelle force
m'a anim et fait lutter contre cet amour?...

Vous tes ne pour aimer; rien ne vous sollicite dans la vie, hors
l'amour; il vous a embellie, lectrise; maintenant, il vous tue.

Eh bien, aimons-nous. Je me sens pntr,  mon insu, d'un tel orgueil
d'tre celui que vous avez choisi...

Nous avons, ma Denise, de belles heures  vivre, j'attendrai qu'elles
sonnent pour vous, j'attendrai que les fleurs de cet amour closent
encore une fois sous vos pas pour les cueillir. Je promets de vous
gurir, ma bien-aime, dans l'apaisement de mes baisers passionns. Je
viens, n'est-ce pas?

_Yours for ever._




CXCII

_Denise  Philippe._


Les Ravenelles, 29 mars.

Non, non; j'ai trop pens, j'ai trop pleur, j'ai trop souffert.

J'ai vcu longtemps avec dlices dans l'incohrence de mes sensations;
mais tant de secousses ont puis mon amour.

J'en arrive  ne plus savoir si je dsire ou non que vous vous souveniez
d'avoir t, par moi, immensment aim.

Quels arrirs de tendresse inemploye je vous ai donns pourtant! c'est
une douleur de prendre, ainsi que je le fais, toute chose et tout
sentiment  l'extrme... Mais maintenant c'est fini. Le rve, rest
rve, s'efface lentement sans s'imprgner d'aucun souvenir, d'aucun
frisson de ralit l'attachant  ma vie.

Ma fille m'a reprise tout entire. Je ne supporte avec joie ses
tendresses qu' la condition de valoir quelque chose. Ce quelque chose
c'est la puret de mon corps  dfaut du calme de mon coeur.

Je ne pourrais, maintenant que j'ai rflchi, vivre auprs de mon enfant
dans le mensonge. Je l'ai senti d'une manire violente, cette nuit
lointaine dj qui m'a brise et o j'ai tant souffert.

Mon ami j'aime Hlne plus que vous, plus que moi, plus que mon amour.

Ne venez pas. Allez, je gurirai... on ne meurt pas d'amour.




CXCIII

_Philippe  Denise._


31 mars.

C'est bien. Cette lettre m'a fait peine. Ce n'est pas la piti qui
m'entrane vers vous, Denise. Votre tendresse ardente m'a pntr au
point que, de toute mon me je vous dsire...

Mais je respecte la sagesse, la pudeur maternelle qui vous font m'crire
ce dernier, ce suprme renoncement.

Et je vous pleure, et je vous aime, et je vous bnis.




CXCIV

_Denise  Philippe._


Les Ravenelles, 2 avril.

Moi aussi, je vous ai bien aim; cet instant-l a contenu une ternit
de souffrances et de joies...

Je vous offrais toutes les belles illusions gardes dans mon coeur,
toute la force de ma jeune vie, les plus pures, les plus nobles
aspirations de mon tre...

Vous m'avez donn la dception. La force de mon amour tait si grande
que j'ai pu, sans rvolte, sans rancune, sans haine, vous obir quand
vous m'avez ordonn le renoncement. Je vous aimais jusqu' l'abngation,
jusqu'au sacrifice.

Me voil arme pour aller dsormais l'me froide et libre. Cette armure
est, aprs tout, un riche prsent que vous m'avez fait. Nous sommes
quittes: je vous l'ai paye de la souffrance cause par mon misrable
amour.




CXCV

_Philippe  Denise._


4 avril.

Votre ironie m'a fait mal. Je dsire ardemment votre retour. J'ai peur
de vous perdre. Cette lettre un peu cruelle est si loin de votre
coeur! Il me semble qu'il y a des sicles que nous sommes spars.
Quand pourrez-vous revenir? Je ne m'habitue pas  vivre loin de vous.

Je baise vos mains dvotement.




CXCVI

_Philippe  Denise._


4 avril.

Je vous cris ce deuxime mot du cercle o je viens de dner avec
Grald; on est venu le chercher tout  l'heure de chez madame de
Giraucourt; votre tante a eu une attaque. Grald a couru chez elle, me
chargeant de vous prvenir afin que vous prpariez madame votre mre 
cette triste nouvelle.

J'espre que ce mot vous arrivera  temps; je le fais porter par le
chasseur, au train rapide de huit heures quinze.

Je suis malheureux  la pense de l'moi qu'il va vous causer, vous si
faible; c'est au moment mme o je voudrais le plus grand calme pour
vous, qu'arrive ce cruel accident. Madame de Nimerck aimait-elle
tendrement sa soeur?

Ma pauvre Denise, quel chaos que nos vies!




CXCVII

_Denise  Philippe._


Dpche.--6 avril.

Avons reu tlgramme Grald. Tante trs mal, partons; mre dsole;
serons Paris demain. Triste nouvelle m'a secoue; suis presque mieux et
forte devant ce rel malheur.




LIVRE V


_L'amour qui s'teint tombe rapidement et rarement se ranime._

       *       *       *       *       *

_Quant au courage moral, si suprieur  l'autre, la fermet d'une femme
qui rsiste  son amour est seulement la chose la plus admirable qui
puisse exister sur la terre. Toutes les autres marques possibles de
courage sont des bagatelles auprs d'une chose si fort contre nature et
si pnible. Peut-tre trouvent-elles des forces dans cette habitude des
sacrifices que la pudeur fait contracter... les preuves de ce courage
restent toujours secrtes... presque indivulgables._

       *       *       *       *       *

_Le saut de Leucade tait une belle image dans l'antiquit. En effet, le
remde  l'amour est presque impossible. Il faut le danger qui rappelle
fortement l'attention de l'homme au soin de sa propre conservation._

    STENDHAL




CXCVIII

_Denise  Philippe._


Paris, ce dimanche, 30 avril.

J'ai dit oui, tout  l'heure, quand aux Acacias, au milieu de ces
messieurs et de leurs pimpantes caillettes, vous organisiez le djeuner
chez Ledoyen; mais l'ouverture du Salon des Champs-lyses, demain, se
passera de moi. Pourquoi n'ai-je pas dit: non, tout de suite? Vous
savez la thorie? _Non_ se discute, _non_ se combat, et met les amis au
dsespoir. _Oui_, au contraire, s'accepte d'emble, ne suscite aucun
conflit, n'veille pas les _tolle_ obligeants de ceux qui veulent
s'amuser et qui, par politesse excessive, prtendent ne le pouvoir sans
vous.

Mon grand deuil s'accommoderait mal de cette partie fine, le crpe
n'tant gure de mode en cabinet particulier. Cette sortie mondaine
pourrait choquer mre: trois semaines de recueillement sont  peine
suffisantes au gr de son coeur pour que je reprenne une vie active.
Elle aimait beaucoup sa soeur; c'tait une seconde mre pour elle, 
cause de leur diffrence d'ge.

Je ne dois pas oublier non plus, mon cher Philippe, que je dois  la
secousse que m'a cause cette mort, d'avoir t tire de mon propre
chagrin. La douleur relle qui nous frappait a loign la douleur
imaginaire o volontairement et avec volupt se plongeait,
s'engourdissait mon me.

Perdre un tre qu'on aime, m'est apparu la suprme souffrance. J'ai
frmi  la pense de la consomption o je me laissais aller pour un mal
que je pouvais combattre, que j'oublierais, que j'avais dj un peu
oubli, en songeant qu'au lieu de ma tante, ma fille, ma mre, auraient
pu m'tre ainsi violemment arraches. Voil le seul, l'unique malheur
qui puisse atteindre une vie; les autres ne sont rien.

Pour consoler maman de cette perte cruelle, j'ai repris ma sant. C'est
donc en pieux souvenir et hommage  notre pauvre morte, plus encore que
par peur de choquer le monde, que je m'abstiendrai demain.

N'allez pas conclure mchamment  un petit lchage; jamais, mon ami,
dans la solitude o me met mon deuil, je n'ai senti mieux _le cher_ de
notre amiti.

Je vous aime toujours, mais d'autre sorte; je vous aime avec le besoin
de vous rendre heureux, c'est donc avec maternit--malgr vos ans de
plus que moi--avec le dsintressement d'une vie sentimentale active:
votre bonheur m'est ncessaire pour que j'en aie un. Je vous sens
heureux d'tre aim ainsi; donc, malgr quelques vagues et fugitives
peines secrtes, je suis heureuse.

Quel auteur a dit: La douleur est le creuset o l'amour s'pure.




CXCIX

_Philippe  Denise._


1er mai.

Mon cher bonheur,

Vous tes exquise et je vous aime. Je comprends ce scrupule et
l'approuve. J'ai btement organis ce djeuner, je ne sais pourquoi.
N'avez-vous pas prouv de ces choses? on entrane les gens dans une
partie de plaisir quelconque; on dploie une loquence vertigineuse 
combiner,  vaincre les obstacles, les hsitations de ceux-ci, de
ceux-l; puis, quand tout est bien rsolu, convenu, le rendez-vous pris,
une raction se fait; on s'appelle imbcile, on se reproche d'avoir mis
en branle cette troupe qui va vous accaparer, vous assommer pendant des
heures; les amis eux-mmes sont au regret d'avoir promis; chacun nous
envoyons les autres au diable, in-petto... ce qui n'empche la foule,
regardant passer les runis malgr eux, sortes de forats du plaisir, de
murmurer: C'est la bande des Luzy et autres, des ftards!

Lchez-moi donc, je l'ai bien mrit; mais puisque je ne vous fais pas
de scne, rcompensez-moi en me recevant  dner?

Sauf dpche contre-ordre trouve chez moi vers six heures et demie, au
moment o je rentrerai passer mon habit, je viendrai.

_Your loving friend._




CC

_Philippe  Denise._


12 mai.

Ma chre amie,

Je ne sais trop ce que mademoiselle de Lespinasse va penser de moi;
voil deux fois que je l'oublie.

Voulez-vous tre assez bonne pour me l'apporter ce soir chez les
d'Aulnet?

Vers dix heures n'est-ce pas? J'aime vous voir entrer.

Tendrement  vous.




CCI

_Denise  Philippe._


12 mai.

Votre dpche m'est arrive  deux heures; j'ai tlphon au cercle,
vous n'y tiez pas; j'envoie cette lettre chez vous, par un fiacre.

Faites-moi un plaisir, mon ami, venez prendre mademoiselle de Lespinasse
avant de vous rendre chez ma belle-soeur. C'est le moins que vous
puissiez faire pour la tendre fille aprs votre oublieux abandon. Encore
qu'elle soit aimante et habitue au sacrifice, je crains qu'elle ne vous
en veuille de tant de ngligence...

Quittons ce ton badin et revenons  nos moutons: J'ai un mal de tte
fou--non, sans plaisanter--je vous jure, je n'en puis plus; je n'irai
donc pas chez Alice ce soir,--j'y rate mon entre--gros bte, allez!

Depuis que je vous ai dit mon ide de composition, je suis en gestation;
je porte dans mon pauvre petit cerveau une grosse pense touffue,
diffuse... elle me fait trs souffrir; je crois qu'elle sort, je veux la
noter... frrrr: elle s'enfuit. Ce sera en trois parties... j'accouche,
j'accouche... Ah! c'est un mle!... Fasse le ciel que c'en soit un.

En attendant, sans la plus petite blague mignonne, c'est un mal et trs
douloureux.

Il faut que je vous aime comme je vous aime, c'est--dire infiniment,
pour vous permettre de venir, car tous les grands malaises sont
horribles  voir. Mon front clate, il ne supporte rien qui voile sa
nudit... Vous connaissez mon me, non mon front; je suis tout
bonnement affreuse coiffe  la chinoise.

Cela, petite lueur, n'a entre nous aucune importance. J'ai l'intuition
que vous aimez l'inachev dans les sensations; nous en avons exploit
beaucoup, nous n'irons jamais plus loin qu'o nous sommes. Donc, faisant
abstraction de mon moi humain, de la mdiocre, de la mince silhouette
que je suis, je puis consentir  vous voir sans bandeaux; cela ne vous
empchera pas de vous crier: Je vous aime! comme vous le faites
prcisment depuis que vous ne m'aimez plus. Cette gigantomachie (moi
tout petit gant, vous dieu) que nous nous jouons m'intresse, en
somme... tout est faux dans notre manire d'tre; il n'y a de vrai que
ce qui, l'un aprs l'autre, nous a agits.

Ce tantt pourtant, je ne sais si c'est ce rayon de soleil se jouant sur
mon papier et dans lequel s'agite ma plume, ou le souvenir de trois doux
mots dits par vous avant-hier soir, mais j'ai besoin de chanter  votre
indiffrence la tendresse, plaintive un peu, de mes vagues et ternels:
je vous aime.

Ah! que du _rien_ que vous me donnez je sais faire un peu de bonheur,
pas vrai?




CCII

_Philippe  Denise._


Lundi, 15 mai.

La nice de madame Ravelles vient de mourir. Il est peu probable que
nous soyons reus chez elle, mme intimement, mardi. Dans ces conditions
que dcidez-vous? Allons-nous quelque part ou faisons-nous un tranquille
at home?

_Yours most devotedly._




CCIII

_Denise  Philippe._


Lundi, 15 mai.

Je choisis le tranquille at home. J'ai t gne, l'autre jour, de
rencontrer les Villeral au Pavillon Henri IV. Bien qu'Hlne et miss
May fussent avec nous, j'tais contrarie que ces gens nous surprissent
en escapade. Et puis, o irions-nous? Nous finirions par afficher
Saint-Germain et sa fort en y retournant si souvent.

Mieux vaut le dner dans le jardin d'hiver embaum des fleurs de mai, et
ensuite la causerie dans le petit salon.




CCIV

_Denise  Philippe._


Mercredi, 17 mai.

Cette fois vous l'aurez la lettre crite le lendemain de nos soirs, et
que d'habitude je dchire sans vous l'envoyer. Tant pis si elle vous
ennuie; au moins, aprs cette exprience vous ne les rclamerez plus.
D'ailleurs vous avez dit: A samedi--mon excuse est l: je trouve cela
long sans vous voir... Pouffez pas, mon ami chri; ce n'est pas ma faute
si j'ai le coeur tendre et si l'imbcile s'est attach  vous; c'est
un coup auquel je ne m'attendais pas; on ne saurait s'aviser de tout en
ce monde misrable!

Notre amiti sans mensonges ni petites ruses, bien noble et bien droite
est une chose rare dont je m'enorgueillis. Pourquoi cette intimit
exquise n'a-t-elle pas suffi  ma vie? Je suis furieuse aprs monsieur
mon coeur qui a eu des soifs folles, inattendues, qu'une telle
intimit n'tanche pas. S'il est encore un peu alangui, c'est bien de
votre faute: vous tes le seul homme dans le tte--tte duquel je ne me
sois jamais ennuye.

D'o vient cela? pourquoi sont-ce parfois les improductifs qui donnent
au plus haut point une sensation d'art et de suprme intellectualit?
Ils sont la source o l'on s'abreuve; toute leur force rejaillit sur les
autres. Cela explique les enthousiasmes pour des inconnus de la foule,
insouponns hors un cercle restreint d'hommes de valeur.

Vous tes pour moi cette force, cet aliment utile  ma tte,  mon me,
 mon coeur et que, par faiblesse fminine, j'ai cru une minute
indispensable  mon corps. Pourtant lorsque j'analyse par le menu les
sentiments que j'ai eus pour vous, je me demande si tout cela tait de
l'amour? De ce que je souhaitais vous possder tout entier et que nos
vies ne se sparassent pour rien, unies dans les plus intimes choses,
faut-il conclure: j'tais facile  entraner au mal? Je me souviens de
ces heures de scrupule, dans ce fiacre; je n'avais qu' descendre...
pourquoi ne suis-je pas descendue? Qu'avais-je donc peur de ne pas
trouver en vous?

J'ai la vague crainte que ce soit justement parce que _vous ne m'aimez
pas_ que je vous aime, et cela me semble un sentiment si peu sain,
entach d'un tel dcadentisme!... J'prouve un peu de honte  le sentir
en moi.

Hier, tite-Lne, jouant  cache-tampon avec vous, me dit: Maman,
Phillip triche; mettez-lui votre mouchoir en bandeau bien serr sur les
yeux! Je me suis leve et, passant derrire le petit canap sur lequel
vous tiez assis, j'ai voulu nouer mon mouchoir autour de votre tte; il
tait trop court et joignait  peine. Alors, la chrie s'cria:
Cachez-lui les yeux avec vos mains puisque le mouchoir ne va pas. Vous
avez eu une rvolte pour rire, une comique exclamation: C'est pas de
jeu! qui m'a fait oublier que j'allais vous toucher; vous vous tes
rebell... mes mains errantes sur vos cheveux, sur votre front, ont
immobilis votre tte, elles se sont glisses jusqu' vos yeux. Ils se
sont clos sous mes doigts... j'ai senti l'impression de douceur de la
chair fine de vos paupires; vos yeux palpitaient faiblement au lger
contact de mes doigts... votre tte emprisonne s'est renverse; vos
lvres closes avaient l'air de se tendre vers moi... J'ai regard votre
visage avec un calme dont j'ai t toute surprise; elles me semblent
encore si prs les heures o une telle chose m'et fait dfaillir!

Malgr l'air que j'en ai serais-je donc froide?  quel besoin de mon
tre rpondez-vous? hlas! mon imagination, je crois, a fait toute
l'autre besogne... Je n'ai pas senti, hier, ces furtives caresses me
troubler comme lorsque l'on aime, par le contre-coup du plaisir qu'elles
doivent causer.

Ce qui ressemble  de la passion, chez moi, ne serait-ce qu'un lan de
l'esprit? et toutes les formules o nous rduit sans crmonie cet
insolent Champfort ont-elles tu les sentiments simples? A force de nier
une chose vraie, finit-on par ne pouvoir y croire ni la ressentir?
Rpondez  tout cela, mon tendre ami.

L'tat o je suis doit tre celui des hommes que les douleurs, les
soucis de la vie ont meurtris, et que les plus grandes preuves d'amour
n'arrivent plus  faire croire  l'amour.

Sentez-vous ce que je veux dire et me comprendrez-vous si, malgr tous
ces retournements de mes sensations, je vous dis pourtant: Je vous
aime?

Bizarre chose que les relations humaines dans lesquelles les plus fins,
les meilleurs sentiments sont souvent inexplicables et, ce qui est vrai,
impossible. Comme Bettina d'Arnim je dis: Ce que d'autres appellent
extravagance est comprhensible pour moi et fait partie d'un savoir
intrieur que je ne puis exprimer.

Une pense que je vais formuler sans la crainte que vous ne soyez de mon
avis c'est que: pour n'tre pas amants nous n'en demeurons pas moins
d'tonnants amis.

Quelle douleur de n'avoir pas eu pour me consoler et m'affermir au
moment o j'ai tant souffert, la vanit de cette douleur! Mon bon sens
fait fi de la posie du mal moral comme mon bon got en fait mystre.

Nous serons, dcidment, un couple bizarre  l'intimit duquel le monde
insultera dans d'aimables et faciles plaisanteries; nous aimant sans
nous aimer, mlange curieux et extravagant d'expansion, de retenue;
influencs malgr nous par la morale troite du monde; transformant en
habitudes correctes, froides, ce que dans un lan naturel les vrais
sentiments, les vraies attirances ont de plus involontaire.

Tout cela n'est peut-tre rien d'autre aussi qu'une douloureuse pauvret
d'me et de sens, une moiti de misre morale, une moiti de misre
physique, marchant de front dans la vie pratique que les vnements nous
forcent de mener? Je commence  croire que je trane en moi une immense
tristesse anime.




CCV

_Philippe  Denise._


Jeudi 18 mai.

Quelle bouffonnerie, la vie! tandis que vous ne sentiez rien d'attirant
vers moi dans ce jeu de vos mains sur mon visage, moi, mu de la tte
aux pieds, j'ai d comprimer un lan plein de griserie subite,
inexpliquable...

Ah! si cette toute petite chose se ft produite il y a trois mois, ah!
petite silhouette, ah! quel amant dplorable vous auriez acquis, bon
gr, mal gr.

Ma chre, nous nous serions consols vous et moi, en formulant dans le
genre de l'autre: Ce ne sont pas toujours les fautes qui nous perdent,
c'est la manire de se conduire aprs les avoir faites. Nous aurions
tch honntement de faire de notre _aprs_ quelque chose de sublime, et
les invitables saturations ne nous eussent point saisis, parce que
entre un sphinx fantasque comme vous et un animal hsitant, biscornu,
travers de dsirs comme moi, l'amour et t une fantaisie perptuelle
dont nous ne nous serions jamais aviss de nous lasser. Regrettez-vous,
Silhouette chrie? Moi, je commence.




CCVI

_Denise  Philippe._


19 mai.

Blagueur, allez! et dire que c'est prcisment l'animal froce que vous
tes que j'aime en vous... mais quelle aberration,  mon empereur!
quelle triste clownerie,  mes aeux!

J'espre, petite lueur, que vous avez reu le mot de mre vous invitant
 dner demain, triste dner d'adieu de Grald. Il part sans rmission
aprs-demain et s'embarquera dans quelques jours.

Pourquoi n'avez-vous pas rpondu  la madre, malhonnte? Nous
accompagnons toutes les trois le fils, le frre, l'oncle chri, jusqu'
Cherbourg.

Ne manquez pas ce dner reprsentant l'adieu gnral.




CCVII

_Philippe  Denise._


19 mai.

J'ai rpondu oui, madame, et viendrai, certes. Je suis trs
_encharibott_ d'ennuis gros. Si j'allais aussi faire la conduite 
Gerald? Madame de Nimerck acceptera-t-elle ce nouveau voyageur? Miss
May, la rigoriste charmante, ne trouvera-t-elle pas que: j souise
encombrante, vraiment une insioupportble little monkey. Je promets de
ne plus la singer, de ne plus l'appeler, miss turtle-dove, d'tre grave
comme un pasteur anglican, sage et aussi peu encombrant qu'un swan-cap.
Tout cela me sera d'ailleurs facile parce que je serai trs triste de
me sparer du cher Grald.

_Friendly shake hands._




CCVIII

_Denise  Philippe_.


2 juin.

Je voudrais que des tendresses,--celles que j'ignore et que vous
aimeriez,--tombassent du bout de ma plume  chaque goutte d'encre qui
s'en chappe, pour vous remercier des tristes et dlicieux huit jours
passs.--Pauvre Grald, il vous aime aussi!--Je voudrais que les rves
ne fussent pas des rves. Je voudrais savoir vivre sans qu'un coeur
batte contre le mien...

Mais, sans vous figurer que tout ceci soit une chose qui doive vous
proccuper, comment voulez-vous que j'arrive  la sagesse, tant donn
vous et moi?

Je me croyais gurie; hlas! la moindre joie venue de vous a un tel
retentissement en mon coeur... j'en ai des extases de pense.

Si je pouvais vous communiquer ce que je sens, vous seriez heureux, mon
cher grand; car, en cela, vous m'tes infrieur; vous tes
l'usufruitier, moi le possesseur; vous gotez le bonheur d'une amiti
comme la ntre; seule, j'ai le secret de ce bonheur; il est en moi, je
l'engendre.

Or, ainsi que tous les crateurs, je puis prodiguer le bien dont la
source est en moi. Je vous l'offre; prenez-le, animez-vous de ma force
aimante, ft-ce pour d'autres; mais donnez  jamais  votre amie le
pouvoir de fournir votre me de cette tendresse spciale qui a demeur
entre nous pendant ce court voyage.

Ce que je suis, ce que je serai aprs cela? heureuse  la faon d'un
poisson au milieu d'une prairie; mais trouvez-moi toujours trs droite
et trs bonne, c'est la seule ambition de votre Denise.




CCIX

_Philippe  Denise._


15 juin.

Vous avez t un peu mchante aux courses pour votre ami; votre cher
dernier petit billet ne me faisait pas prvoir cette nouvelle
attitude... Vous m'avez trs spirituellement blagu; les autres riaient;
j'aurais bien ri de bon coeur comme eux, si, au fond de tout cela, je
ne sentais vaguement que vous m'en voulez. Ne dites pas non, je le vois,
j'en suis sr. Vous avez des manires de clore  demi les yeux en me
regardant, une faon de sourire, de vous taire, qui me font bien
souffrir.

Croyez-le, ma chrie, je sais parfaitement la btise que j'ai faite en
rsistant  l'lan de votre coeur; mais croyez aussi que _je vous aime
trop pour rien regretter_. Hier, toute la soire, vous avez cout avec
une complaisance marque les dclarations de ce grand viveur de
Chevrignies. Ne niez pas que c'en fussent: je l'ai senti dans vos yeux
qui me narguaient, dans votre sourire fixe de sphinx heureux de prendre
une revanche, d'imposer une petite vengeance, le tout dgust goulment.
Germaine elle-mme s'en est aperue et m'a jet un: Vous n'tes donc
plus une lueur suffisante?

Parbleu, il m'est surabondamment prouv que vous tes une femme exquise,
une dsirable matresse; je m'tonne seulement de votre obstination 
ne pas comprendre le pourquoi infiniment suprieur qui m'a retenu.

Laissez-moi donc vous mettre en garde contre Chevrignies et consorts; il
vous a trop suivie aux expositions, aux Acacias, ailleurs. On commence 
murmurer un peu partout qu'il est amoureux de vous. C'est un affichant.
En ami sincre je vous crie: Casse-cou. Du reste, je pourrais aussi
vous le crier  propos de Bernard.




CCX

_Denise  Philippe._


16 juin.

Eh! l-bas, l'ami trs sincre, avez-vous pas bientt fini de me
crosser? Pour qui qu'vous m'prenez donc? Je me fiche de Chevrignies, de
Bernard, des autres; ils ont de l'esprit (de temps en temps), ils sont
amusants, ils sont drles, ils me distraient, un point, c'est tout.

En voil un tat, de marquer les coups et de me signaler les pavillons
des barques qui s'avancent!

Est-ce que vous croyez que c'est pour vous rendre jaloux que?... Gros
bte, allez! Ne sais-je pas bien que mon honneur et le vtre sont un
fonds commun?

Va! je t'ai pardonn... a se chante  l'Opra... a se chante aussi
tout bas dans le coeur de votre mie, mon Philippe. Seulement, dame! de
temps en temps un peu d'tourdissement m'est encore ncessaire; ces
messieurs sont mes eaux. C'est une petite cure morale pour mener  bien,
sans rechute, la grande gurison. Chevrignies m'amuse plus que les
autres parce que, ma parole, il a l'air de se prendre au srieux.

Venez me voir ce soir, grand jaloux, je vous ferai rire en vous contant
que Germaine, l'autre jour, comme il me tournait des phrases suaves,
s'est crie: Dites donc, Chevrignies, ne vous y trompez pas avec son
grand deuil et son crpe: elle n'est pas veuve, vous savez... Mon pauvre
ami, c'est seulement sa tante qu'elle pleure! J'ai pouff; lui, non.
Depuis, ayant senti qu'il avait chou dans ses dclarations lgres, il
a tout  coup chang de tactique et timidement, de peur d'tre pris au
mot, je crois, balbuti des paroles vagues sur le divorce.

Pauvre tante de Giraucourt! Son joli hritage est bien sr pour quelque
petite chose dans ce balbutiement... on le dit un peu  la cte, le beau
Chevrignies?

Adieu, vieux pion. Je vous aime; mais plus gaiement, j'en conviens...
mettons: genre oprette.




CCXI

_Denise  Philippe._


18 juin.

Pourquoi avez-vous eu cet air, quand je vous ai dit hier: je ne vous
aime plus?

Certainement je ne vous aime plus. J'en mourais; m'tant avise de
m'arrter d'en mourir, la plus simple des logiques m'a amene  conclure
ceci: Vous avez t pour moi une espce de maladie d'imagination.
J'avais, latent, le besoin d'aimer; je vous ai choisi; vous vous tes
rcus avec toutes sortes de raisons qui m'ont paru trs mesquines au
moment psychologique, je les juge maintenant trs sages; il ne faut pas
m'en vouloir de _votre_ sagesse, voyons?

Je ris de tout cela depuis que je me gouverne, mais je puis me vanter
d'avoir connu, en ce temps-l, toutes les profondeurs de la souffrance.
J'ai pass de terribles heures; elles me semblent inoues,
inexplicables. Vous ai-je donc aim si follement? J'tais ridicule,
insense. Ce moi-l n'existe plus; a-t-il jamais t moi?

C'est bien a la passion: de grands lans, de grands mots, de grands
cris passant en ouragan et... qu'on oublie.

L'orage a tout emport dans la tourmente. Je suis une amie toute neuve,
propre et nette, vertueuse et calme, prte  dire: Pauvres femmes! aux
douloureuses gares, sans me souvenir que je souffris comme elles et
fus aussi folle que les plus folles.

Et quand je pense que sans votre belle rsistance,--elle l'a t, mon
cher Joseph, ne vous fchez pas si madame Putiphar ose l'avouer!--j'aurais
pu m'imaginer et croire qu'avant moi vous n'aviez jamais aim, que
j'tais la _grande premire_ de votre vie d'amour... car vous m'auriez
berce de tous ces cantiques et, si absurdes qu'ils eussent pu tre, je
m'en serais persuade, j'aurais cru en eux, nave, et... j'aurais t
heureuse d'y croire.

Voil l'amour: c'est une aberration, c'est une chimre; mais, mais,
mais... ce doit tre tout de mme bien bon de le connatre et c'est
parfois un peu triste de se dire: les lauriers sont coups!




CCXII

_Philippe  Denise._


19 juin.

Il faut me pardonner, ma chre amie, si j'insiste, si j'ai l'air jaloux,
si je veille sur vous avec le souci d'un poux; mais vous allez si vite
dans cette gurison que je n'y comprends plus rien.

Je connais la vie, je suis un jeune vieillard de trente-six ans se
mfiant un peu de soi et des autres; Chevrignies vous aime: il devient
discret et vous a de ces phrases rvlatrices si on l'interroge:

--Hein? Quoi? Madame Trmors? un sicle que je ne l'ai vue.--Alors que
vous venez de me dire:--Chevrignies sort d'ici.

Madame Nisette, les lauriers sont coups mais on peut les ramasser, et
Michel Chevrignies ne demanderait pas mieux que de se dvouer  cette
besogne.

Vous tes une passionne qu'anime et brle une flamme dvorante pour
vous, vivifiante pour les autres... Prenez garde.




CCXIII

_Denise  Philippe._


19 juin.

Mon petit Philippe vous m'ennuyez; prenez garde aussi: si vous
continuez, vous finirez par me blesser. Parce que je ne renais pas 
votre gr avec une sage lenteur, cela vous cause vraiment trop de souci.
Si je me console de vous avoir aim en songeant qu'on peut gagner le
ciel par l'amour, c'est, sur la terre, une assez maigre consolation, je
ne vous le cache pas! O voyez-vous si grand mal a ce que j'enjolive mon
existence par une distraction de coquetterie non recherche mais prise
parce qu'elle s'offre? et si peu prise, au fond! plutt tolre, vous le
savez bien.

Voulez-vous que je vous dise? Eh bien, je vous aime; il faut me
pardonner et me plaindre d'en tre encore l; notre vie n'est qu'une
succession d'inconsquences, ne le prouvai-je pas bien? Se trouver
toujours d'accord avec soi-mme est une chose impossible; le moi
d'aujourd'hui n'est pas le moi d'hier ni celui de demain, et le vtre,
qui m'aimait, courait les champs quand il vint au mien l'ide de
l'accueillir. Ah! ne me reprochez pas l'existence un peu mondaine que je
me cre; je la recherche pour me distraire de mon amour; je fais du
bruit pour m'tourdir et ne pas entendre les derniers spasmes de mon
coeur. Tout me semble bon pour arriver  cette complte gurison.
Jusqu'ici je frle le bonheur des autres sans m'en faire un propre; je
suis une me douloureuse et gaie, je succombe et renais sans cesse, je
suis sage et draisonnable, j'ai des croyances ferventes et des
dceptions folles; je souffre toujours et par tout: art, amiti,
maternit, amour, rien ne m'est un sentiment modr; trois femmes
pourraient vivre du surplus de vibrations que dgage la force de mon
imagination. J'emploie une patience surhumaine  me modrer,  refouler
mon existence dbordante, et vous ne savez pas quels efforts reprsente
mon _au point_.

Vous allez dire, mon chaste et sportique ami: elle est folle... Bah!
qu'importe! Des fous? j'en connais d'autres que moi, par le monde, que
l'on ne songe pas  enfermer et qui sont pourtant fous au plus haut
degr; la seule diffrence entre eux et les emprisonns, c'est qu'ils
divaguent et draisonnent sur des points divers et nombreux. Ils ne se
croient pas seulement rois ou prsidents d'une rpublique, mais gnies,
dieux, tables, cuvettes.

Philippe, acceptez ma gurison comme elle se prsente; le point
important est que je sois gurie. Je sens dj en moi un grand mieux.
Prenez-moi comme je suis, sans mchante humeur.

Il est des jours o mon esprit est grave et semble engourdi de penses
douloureuses latentes; vous m'aimez ces jours-l... d'autres, o il est
gai; je m'aime ces jours-l... les jours o il est domin par l'me, les
jours o il est sous la dpendance du corps jeune, en somme, et qui
tient  cette misrable vie. Aujourd'hui est un jour d'influence
_corps_; aussi je vous pardonne votre lettre. Les jours de _l'me_, elle
m'et fait pleurer. Vous avoir tant aim et tre si mal connue de vous!
Aujourd'hui j'ai reu des fleurs comme en reoivent, seules, les
courtisanes--et des vers d'amour pas mal trousss, ma foi; je marque
plein beau. Je ne veux pas songer: que la pense de ceux qui nous
aiment le mieux succombe indfiniment.

_Adio, caro mio._




CCXIV

_Philippe  Denise._


24 juin.

Vous avez t dlicieuse pour moi  ce dner d'Armenonville et pendant
cette mlancolique ballade  travers la fte de Neuilly. Il y a des
jours o l'on sent votre coeur, votre esprit, brler comme une torche
superbe. Cette lueur d'incendie arrive  animer,  pntrer certains de
ceux qui vous approchent et vous aiment; ce rayonnement leur venant de
vous, vous les fait distinguer. Mfiez-vous; c'est le reflet de la
flamme manant de vous qui les illumine; ne prenez pas l'ombre pour la
proie.




CCXV

_Denise  Philippe._


25 juin.

Mais qu'est-ce que vous avez? Vous voil positivement jaloux? C'est une
faiblesse de votre part; je la ddaigne un peu. Quoi: vous, prenable 
cela? il y a dans ce mouvement de votre me, pareil et commun  tant
d'autres hommes, une vulgarit affligeante.

Allez, cher, Chevrignies n'est pas  craindre, ni aucun autre, du reste.
De l'intrt, de la vanit, beaucoup de forme, un peu de dsir, voil 
quoi se rduit l'amour moderne, le vtre, le leur, et ce n'est pas
celui-l qui soulvera les montagnes. Ne parlons plus jamais de ces
choses; j'aime mieux vous dire: je vous cris du petit salon Louis XV,
le jour baisse, tout est silencieux, immobile autour de moi. Seule, une
rose en se mourant laisse tomber ses ptales; elle s'effeuille dans le
fin vase de Venise... cette agonie d'une fleur met une faible sensation
de vie, de mouvement muet dans la chambre... cela est suave, lent,
moelleux... j'en ai le coeur impressionn. Quelle dlicate mort que
celle des fleurs!




CCXVI

_Denise  Philippe._


28 juin.

En attendant le dpart pour Royat, je travaille  force. Pourquoi venir
si peu avenue Montaigne? Vous aurez, demain, quatre jours d'invisibilit
sur la conscience; est-ce une conduite?

Germaine sort d'ici; elle m'a dit vous avoir eu  dner hier. Paul,
aprs le repas, voulait venir passer la soire avec moi; vous avez
refus de sortir. C'est pas trs gentil, vous savez?




CCXVII

_Philippe  Denise._


29 juin.

C'est votre faute, ma chre, si vous ne m'avez pas vu; j'arrivais chez
vous avant-hier et vis Chevrignies s'engouffrer sous la porte cochre.
Arriver bon second, non; alors je vous ai laiss Chevrignies et suis
retourn btement au cercle o j'ai pris une de ces culottes... a m'a
un peu consol, tant donn le proverbe.




CCXVIII

_Denise  Philippe._


29 juin.

Eh! l'homme aux rubans verts, vous tes insupportable. En voil un
genre?

Mon cher hros parfaitement lev, vous perscutez avec une politesse et
une habilet rares une pauvre femme, pourquoi? parce qu'elle vous a
aim? c'est touchant!

Vous tes comme celui de la lgende italienne  qui on criait: Aime,
animal, et que cela finisse! et qui rpondait en se grattant l'oreille
perplexement: _Povero! Vorrei e non vorrei_[5]!

Je vous ai envi  toutes et n'ai point t jalouse; imitez-moi.

Pour Chevrignies, ne m'en cassez plus le tympan; que n'tes-vous entr
l'autre jour! Nous nous expliquions; il est sorti de chez moi, j'en suis
sre, en dplorant: l'aveuglement de la malheureuse qui renonce au
bonheur de le possder. Voil o nous en sommes, mon prince Grognon!




CCXIX

_Philippe  Denise._


30 juin.

Moquez-vous de moi tant qu'il vous plaira; l'homme aux rubans verts
n'tait point un sot, sa seule erreur fut de s'attacher  Climne. Vous
n'tes pas si banalement coquette, mais bien autrement tourmentante.

Voulez-vous savoir ce qui m'agite et me navre? c'est l'insouciance avec
laquelle vous traitez cette affaire Chevrignies quand je vous en parle,
et le srieux et le grave dont il s'entoure, lui. Il a quitt la Manon
charge d'agrmenter sa vie. La liquidation s'est faite avec
accompagnement de larmes de la part de la pauvrette; les cocottes, quand
elles se croient une peine de coeur en mnent grand tapage; c'est
ainsi que personne n'ignore cette rupture.

Vous ne m'terez pas de l'ide que Michel Chevrignies songe  prendre
dans votre vie une place prpondrante. J'en suis prescient; les
vnements ultrieurs me donneront raison, vous verrez. Votre esprit
peut s'habituer  la pense d'un divorce... Je perdrais alors une amie
chre, une amiti introuvable.

Michel me bat froid; il sent mes prrogatives; une inimiti sourde,
inconsciente, grandit entre lui et moi, bien que nous fassions tout pour
nous maintenir dans la cordialit de nos rapports d'autrefois.

Comment voulez-vous que, songeant  ces choses, je sois calme et
indiffrent?

Mon amie, si je vous perds, je suis dsempar, perdu.

Je vous baise les mains de toute mon me.




CCXX

_Denise  Philippe._


1er juillet.

Quel enfant vous tes; ne vous souvenez-vous pas de mes thories
subversives sur le divorce? Ne voulez-vous pas comprendre surtout que
ce grand lan d'amour par lequel j'ai pass, qui m'a porte des jours et
des nuits sur les ailes du rve dans un idal de penses de joie, m'a
laisse bien sceptique, bien meurtrie, lorsque j'ai repris terre?

Allez, je pourrais, comme l'amoureuse Iroquoise, dire  Chevrignies:
L'ami que j'ai devant les yeux m'empche de te voir.

Tout ce petit remuement de diplomatie de Michel Chevrignies, s'il
existe, et que vous vous plaisez  voir  la loupe pour vous faire
l'illusion d'un tremblement de terre, m'meut juste autant que de lire
dans les chos mondains des journaux: Grande rception chez madame de
Z... On a soup par petites tables. Oh! ces petites tables! oh! ce
Michel! oh! vous, attachant encore de l'importance  a!

Je vis en moi et de moins en moins dans le monde, ayant pris dans mon
amour l'habitude du recueillement. Je rve loin, bien loin des vilenies
de la vie, heureuse seulement de sentir la main d'Hlne toujours
blottie dans la mienne, et vous, et mre, et Grald, dans mon air, cette
atmosphre de spciale, de latente et constante tendresse dans laquelle
j'aime vivre. Qu'importent les distractions cueillies au dehors? Il ne
faut pas me singulariser trop en vivant solitaire; Hlne grandit; je
conserve pour elle ma place dans le monde. Encore suis-je si peu
mondaine!

Il faut tre vous pour arriver  me faire des algarades comme en
contiennent vos lettres.

Allons, prince Grognon, venez ce soir passer deux heures avec votre
amie. Elle vous chantera un _Lied_ tout frais compos et pas trop
mauvais. Songez que vers le 12 nous partons chez les Danans. Profitez de
ce court temps qui me reste, avant d'tre des mois spars, et
voyons-nous beaucoup.

Yours Denise.




CCXXI

_Philippe  Denise._


1er juillet.

Impossible ce soir, mon amie; j'ai promis ma soire. Voulez-vous que je
vienne dner demain? Envoyez-moi un gros oui sur un petit bleu.

Adieu, chre sagesse.




CCXXII

_Denise  Philippe._


2 juillet.

Mon cher Philippe, voici une lettre pour vous bien prouver que votre
amie vous est  jamais acquise; les choses ambiantes ne peuvent rien,
dsormais, contre vous et moi.

Hier,  cinq heures, Alice me tlphone; son mari avait pris une loge
pour lui faire entendre Yvette Guilbert; elle m'y offrait une place.
J'accepte, ma belle-mre emmenant, de son ct, Suzanne et tite-Lne au
cirque, et vous m'ayant tlgraphi que vous ne pouviez venir. Nous
tions installs  nos places depuis dix minutes, lorsque Chevrignies
vint nous saluer; mon beau-frre, au cercle, lui avait dit qu'il nous
emmenait entendre la divette. J'accueille froidement Chevrignies; mais
la douce Alice, cre et mise au monde pour ne rien comprendre et ne
rien voir, lui offre un sige et le prie de rester. Je commence  croire
qu'il est amoureux, car malgr mon froid accueil et bien que, pendant le
simulacre de discret combat entre lui et Alice, je m'obstine  lorgner
dans la salle, il accepte la place et reste.

Or,  peine tait-il install que, toujours lorgnant, je suis
attentivement l'emplissage d'une loge en face de nous et dis  Alice:
Voil des danseurs  votre fille: Bernard, Maurice de Laurois; une
jolie femme avec eux et...

Et vous, mon cher, cher grand... J'avais devant moi _la soire promise_.

Ah! mon ami, maintenant, je suis sre de vous aimer purement,
saintement. A peine ai-je senti un coeur un peu battant, une petite
secousse, un frisson, puis, plus rien.

Alors, sans quitter une minute votre loge des yeux et sans avoir l'air
d'y regarder pourtant, j'ai suivi tous vos mouvements, tous.

Comme vous l'avez bien installe, cette petite; quel soin de son
manteau, de ses gants,--vous les avez tirs de votre poche.--Quel
remuement de son fauteuil pour qu'elle voie bien la scne, et comme vous
tiez assis prs d'elle, tout prs, si prs...

Philippe, accordez-moi cela; je n'ai affect dans ma tenue, ni ddain,
ni curiosit; j'ai t froide avec Chevrignies, nullement coquette, j'ai
peu parl, peu vu le spectacle, mais combien j'ai pens!

J'ai t--le loin pass, mon Dieu!--un instant bte et malade; j'ai
dsir vous voir apporter dans ma vie un complment qui lui a manqu; je
vous ai aim en vue d'une joie que je voulais me crer, o il fallait
votre individualit pour qu'elle ft complte. Maintenant je suis gurie
et sage; je ne vous aime plus _pour moi_; ce n'est plus mon dsir que je
caresse en vous; j'ai cess d'tre goste, je suis devenue calme; vous
ne me reprsentez plus une rciprocit cherche... Philippe, je vous
aime parce que vous tes le rceptacle de choses bonnes, tendre, sres,
douces, ternellement accessibles. J'ai en vous une foi irrductible.

Je vous remercie de l'air malheureux, gn, que vous avez eu en nous
dcouvrant dans la salle; il venait de la crainte de me faire du
chagrin, pas vrai? Non, je n'en ai pas eu, presque pas eu, et j'ai
compris pourquoi vous ne m'avez pas aime: cette femme est blonde comme
ve, blonde comme Vnus, comme Marie-Magdeleine, comme toutes les
grandes amoureuses, comme toutes les aimes...

Voyez, cher vieux pion,  quoi peut tenir l'honneur d'une femme:  une
nuance de cheveux!  fragilit... le ple petit pruneau que je suis ne
vous en veut pas; il pense seulement un peu triste: ainsi s'envole
l'amour...

Votre

    DENISE.

_P.-S._--Il y a toujours une face grotesque aux choses humaines;
avez-vous remarqu la tte de Michel lorsqu'il vous regardait? Votre
jolie blondine en riait mme, je crois. Chevrignies avait l'air furieux
et enchant; quel mlange! par quelle bizarrerie furieux, puisqu'il
pouvait penser que j'allais recevoir une dsillusion en plein coeur?

Je ne sais pourquoi son air et son allure m'ont horripile et fait
presque le har. Je n'aime pas les gens qui prennent ainsi pour eux,
sans y tre autoriss, une part d'un moi qu'ils n'ont mme pas le droit
de souponner. Au reste, je le lui ai fait un peu mchamment sentir.

Et puis, me croiriez-vous aussi bte? Quand  un entr'acte il est sorti
de notre loge et vous de la vtre, j'ai imagin je ne sais quoi d'idiot,
d'absurde, et mon coeur s'est serr. Ah! ces coeurs de femme tout
pleins d'imaginations, quels ennemis d'elles-mmes! Avez-vous entendu le
concert, vous? Moi, pas un son ni un mot. Ils auraient tous pu parler
japonais sans que je m'en aperusse. Douce joie mondaine! Sainte Yvette,
pardonnez-moi!

Je vous attends impatiemment ce soir. Il est dix heures du matin,
l'heure du dner me parat devoir venir dans un sicle.




CCXXIII

_Denise  Philippe._



3 juillet.

Mon grand,

Pourquoi avoir eu, toute la soire, hier, cet air proccup? Que vous
arrive-t-il encore? Hlne l'a remarqu comme moi; elle m'a dit: Maman,
les yeux de Philippe taient pleins de larmes quand vous avez eu fini de
chanter l'Adieu de Schubert... Nous tions si heureux tous les trois
ensemble... par quels papillons noirs vous tes-vous laiss envahir?

Ne manquez pas le dner du dimanche, demain chez mre. Nous y ftons
l'anniversaire de la naissance de tite-Lne. Sa joie serait incomplte
si vous ne veniez pas.




CCXXIV

_Denise  Philippe._


Dimanche 4 juillet.

Mon ami, je suis bien mue... je lis dans le journal qu'une rencontre 
l'pe a eu lieu hier matin samedi entre deux clubmen connus MM. M. Ch.
et P. de L. et qu'aprs la deuxime reprise M. de L., a t touch 
l'avant-bras, ce qui a mis fin au duel.

C'est vous, c'est vous! Ah! mon Philippe, voil donc la raison de votre
air proccup? Je suis bouleverse; ma premire pense a t de courir
chez vous; mais j'ai eu peur de m'y rencontrer avec votre blonde amie;
alors, je me rsous  vous faire porter cette lettre par mon vieux
Franois. Ah! permettez-lui d'entrer auprs de vous pour qu'il me dise
qu'il vous a vu et comment vous tes.

Avez-vous quelqu'un pour vous soigner? Voulez-vous que je vienne? Je
suis folle d'inquitude. Ah! mon grand, mon cher, cher grand... quand je
pense qu'il pouvait vous tuer!... Mais pourquoi ce duel?

Tenez, je pleure comme une bte!




CCXXV

_Philippe  Denise._


Dimanche.

Ma chre amie,

Je dicte cette lettre  mon frre; ma blessure est douloureuse mais peu
grave; j'ai le dessus de l'avant-bras balafr et perc en ston. Le
docteur ne parat pas inquiet; je suis un peu fivreux; mon bras est
engourdi et me semble lourd; par prudence on me fait garder le lit
aujourd'hui.

Franois m'a vu; ce brave garon m'a serr la main (la gauche), avec une
motion qui m'a gagn. Je vous enverrai mon frre ce soir, chez madame
de Nimerck, il vous donnera plus de dtails.

Adieu, je vous aime de tout mon coeur; j'embrasse avec tendresse ma
petite Hlne; j'espre que les fleurs et les pingles de perles fines
lui auront fait plaisir.

    PHILIPPE.

_P.-S._--Le secrtaire se permet, chre madame, de vous saluer ici
respectueusement et de tout son coeur en attendant ce soir.

    JACQUES DE LUZY.




CCXXVI

_Denise  Philippe._


Lundi 5.

Votre frre m'a tout racont, hors le pourquoi de ce duel et je n'ai pas
os l'interroger... Ma seule inquitude d'ailleurs c'tait, c'est vous.
Vivre seul avec un domestique lorsqu'on est bless, ce n'est pas vivre.
Je me morfonds  l'ide qu'il m'est interdit d'aller vous voir; j'enrage
contre les conventions mondaines qui n'empchent pas la ralisation du
mal et interdisent la manifestation du bien. J'aurais tant de plaisir 
vous rendre des soins capables de vous distraire!

Laissez-vous toujours voir par Franois; il bourre ses yeux de souvenirs
qui nous intressent, mme nous amusent, Hlne et moi. Il dpeint
l'emmaillotement de la gouttire soutenant le bras... nous voil mues.
Il saute de l pour dire: Il y a sur la chemine le portrait de notre
petite mademoiselle  ct d'un petit chien qu'on dirait en sucre verni
et peint.--Mon Hlne, joyeuse, s'crie: C'est mon beau petit chien en
saxe que j'ai donn _ mon grand toutou de Phillip_, quand j'tais
petite(!) et il l'a encore? bon Phil! il ne l'a pas encore cass _en
jouant avec_... Et, devenant srieuse et grave: Vois-tu Franois, il
m'a promis de garder son portrait toute sa vie:--Franois, ahuri, ne
comprend plus rien, les adjectifs de tite-Lne s'accordant, dans la
conversation, comme ils peuvent.

Adieu, cher malade; nous pensons  vous, trop.




CCXXVII

_Philippe  Denise._


8 juillet.

Il mio fratello me prte encore sa main, ma chre amie. Je vois que
Franois, en vous rendant quotidiennement compte de mon tat, est d'une
grande discrtion malgr tous les dtails qu'il vous donne. Ce serait
mal  moi d'abuser de votre piti au moins en ce qui concerne mon
abandon; j'aime mieux m'en fier  votre indulgence et  votre discrtion
et vous avouer que depuis dimanche soir, me voyant priv de l'usage de
mon bras, j'ai t pris de l'ennui de rester dans la solitude et j'ai
gard la blonde petite qui m'offrait ses mains blanches pour me soigner.
Je suis entour de sympathie... ne me plaignez donc pas trop. Vous vous
imaginez bien, en effet, que si les choses ne s'taient pas passes
ainsi j'aurais eu recours  vous et pri votre dvouement de s'asseoir 
mon chevet; mais cela n'aurait pas t aussi sage, quoiqu'il n'y et pas
eu l de quoi alarmer M. Branger lui-mme, que notre histoire
rconforterait plutt.

C'est pour moi le regret de l'hospitalit que j'ai offerte, de ne
pouvoir vous convier  venir...

J'espre bien, du reste, tre vite remis; on doit me permettre de sortir
jeudi prochain. J'irai vous voir; on me rendra d'ici l mon bras moins
impotent avec des bandages plus menus.

Adieu, mon amie; je vous remercie de vos lettres et je profite des
privilges que donne la maladie pour vous embrasser trs tendrement vous
et Hlne.




CCXXVIII

_Denise  Philippe._


Vendredi 9 juillet.

Mon coeur s'est une dernire fois un peu convuls... C'tait l'agonie
finale, ne vous en attristez pas outre mesure. Je m'aheurtais  une
pense,  un sentiment qui doivent mourir; ils sont morts... que leur
souvenir vous soit lger!

Si vous devez sortir le 15, je ne vous verrai donc pas avant notre
dpart pour Royat? c'est triste. Il n'y a pas moyen de reculer ce
voyage--croyez que j'y ai bien pens--pour ces raisons: Marie-Anne
Danans nous a invites, Hlne et moi, non  Royat, mais dans sa terre
de Fontana, proche de Royat. Elle nous attend sans faute le 13, date
fixe antrieurement entre nous; mre, ma belle-mre, s'expliqueraient
mal le retard que j'apporterais  partir, d'autant que mesdames
Trmors, d'Aulnet et miss Suzanne, doivent voyager avec nous et qu'un
compartiment est retenu.

Non seulement aussi, la terrible chaleur qu'il fait explique qu'on ne
veuille pas traner  Paris mais, de plus, Chevrignies  d tenir au
cercle de vagues et absurdes propos que s'est empress de redire, dans
la famille, mon imbcile de beau-frre. Voici la scne qui s'est passe
hier chez Alice et dont l'ironie m'a frappe: Aprilopoulos, avec
navet, nous raconte que Chevrignies est parti pour Bade le
surlendemain du duel.

--Du reste, vous devez le savoir aussi bien que moi, mesdames, il n'a pu
s'en aller sans prendre cong de vous; n'tait-il pas dans votre loge le
soir de la provocation?

MOI.--Ah! c'est au concert que ces messieurs?...

APRILO.--Mais oui; il parat que Luzy console une amie de Michel; elle
tait en face de lui avec son nouveau protecteur. Michel, nerv de les
voir l, a quitt un moment votre loge; Philippe, voyant cela, n'aurait
pas d sortir de la sienne dans les conditions o il se trouvait, si
rapide successeur de Chevrignies. C'est alors qu'ils se rencontrrent
dans le couloir; ils changrent des propos blessants; le lendemain,
Luzy envoyait des tmoins  Chevrignies et vous savez le reste. Quelle
sotte aventure! pour une petite dame... c'est tout un roman.

SUZANNE.--Oh! le vrai roman n'est pas seulement l; le vrai roman, mon
cher, c'est autre chose...

ALICE.--Suzanne, tu devrais les ignorer ces choses; je regrette,
monsieur Aprilopoulos, que vous ayez parl devant ma fille...

SUZANNE.--Maman, je vous en prie, ne soyez pas si correcte; j'ai
vingt-quatre ans, je ne suis pas une enfant. L'ge de ne pas ignorer
_ces choses_,  moins d'tre une sotte, est venu pour moi.

Alice a rpliqu je ne sais quoi  sa fille, sans la faire taire
d'ailleurs. La discussion a bifurqu; je ne me suis pas avise de la
remettre sur le chemin du duel; j'tais trouble un peu, ayant encore eu
l une belle occasion de ne pas annihiler mes inquites palpitations.

tant donns ces vnements, je ne puis pas rester  Paris et y
attendre votre convalescence; ce serait sujet  interprtation
malveillante, et puisque vous avez fait de moi une honnte femme, encore
est-il d'une certaine utilit que je paraisse telle au public... Ah!
quel mal on a  garder une chre amiti fervente!

Ma belle-mre, ma soeur Alice, Suzanne, descendent  Royat chez
Servan, au Grand-Htel. Pourquoi n'y viendriez-vous pas en
convalescence? C'est  deux pas de Fontana. J'irai chaque matin faire
mon traitement et plonger tite-Lne dans la piscine; nous nous
rencontrerions. L'aprs-midi vous monteriez chez les Danans, vous
psychologueriez avec le beau Paul. Enfin, voyez  arranger cela...

Je ris, songeant  ces combinaisons proposes, si lointaines de vos
propres combinaisons, peut-tre? Ah! pauvre moi!




CCXXIX

_Philippe  Denise._


11 juillet.

Mon amie,

Avant votre dpart, je veux vous envoyer un mot; pardonnez cette
criture difforme; je me suis souvenu avec joie tout  l'heure que,
dans mon enfance, j'tais gaucher et, bien qu'assez stupidement on ne
m'ait pas appris  me servir de mes deux mains, vous bnficierez de
quelques beaux restes d'instinct.

Je ne me suis battu, ma chrie, ni pour vous, ni pour _elle_, voil la
vraie vrit. Je me suis battu gostement pour moi, parce que ce
monsieur m'agaait. Je m'en suis aperu tout  coup, et a m'a fait du
bien de dtendre mes nerfs dans l'change de ce coup d'pe.

Voil une psychologie  cent lieues de celle de l'aimable effleure
Suzanne; elle la surprendrait bien.

Ce duel s'est dress inopinment entre nous; il a surgi sans raison. Ce
n'en est pas une que de succder  un ami de cercle, dans la vie de ces
demoiselles; nous nous les repassons ainsi, plus ou moins; Michel avait
l une part d'actionnaire que j'ai rachete temporairement, et c'est
tout. La funeste imagination des mes sensibles dcouvre, dans ce simple
fait, trop de choses qui n'y sont pas.

Si j'ai, par nonchalance, laiss croire  cette charmante horizontale
qu'elle valait quelques gouttes de mon sang, c'est galanterie pure. La
pauvrette s'en est fait honneur. J'ai eu la charit de lui laisser ses
illusions. Dans ce monde-l elles croient que a les pose, un duel...

Mais vous, mon amie, il faut que vous sachiez la vrit; elle est tout
entire dans ce que je vous ai dit: je me suis battu pour moi.

Ne me demandez pas de vous analyser ce sentiment plein d'gotisme en
somme. Mon pococurantisme s'est secou une seconde; Michel tait sous ma
main; avant qu'il ait eu le temps de s'brouer il avait reu l'algarade.
Et voil.

J'irai vous voir non  Royat, mais  Nimerck. Sachez tout: j'ai promis
d'emmener en Suisse la jeune femme en question; la vue de mon sang pur
lui a fait rver la neige des glaciers.

J'espre vaguement qu'elle me sera souffle l-bas par un riche touriste
anglais; elle a le tte--tte un peu lourd et je suis habitu  plus de
finesse de comprhension  mon ordinaire. Au travers d'elle, Chevrignies
me poursuit et m'embte encore.

La rupture me sera facile; elle s'annonce dj bien, la mignonne m'ayant
dit ce matin-- propos de bottes--: Eh bien, _vrai!_ et moi qui
t'croyais plus riche que Che-che... en voil une histoire!--Pardonnez
l'horreur de cette citation, mais elle me parat, dans la forme et le
fond, devoir clairer d'un jour tout nouveau pour vous l'tat d'me o
nous sommes, l'ange du mal et moi. _Che-che_, vous savez, c'est
Chevrignies.

Adieu; prenez des forces  vos eaux, ma chre brune aime; ma main
gauche est rompue; adieu encore... crivez-moi et attendez sans
impatience mes rponses, maintenant que vous savez ce qui s'est pass,
ce qui se passe au fond de mon coeur; les intermdiaires entre vous et
moi m'assomment, et puis je ne sais pas dicter.

Adieu; baisers  Hlne et  vos mains ples, mon cher bonheur.




CCXXX

_Denise  Philippe._


13 juillet.

Adieu  vous aussi. Mre part dans peu de jours pour Nimerck; si votre
cure d'amour est finie avant ma cure d'eau, elle vous y recevra et vous
m'y attendrez. Adieu. Hlne vous rend vos baisers.

Miss May prpare, en vraie Anglaise, et sur ma table qui bouge, les
douze colis qu'elle tient  emporter _ la main_.

Adieu. _Dear child, I love you._--Ah! vous n'tes plus que cela: mon
cher, cher enfant!




CCXXXI

_Denise  Philippe._


15 juillet.

Nous avons fait un bon voyage, moi tourmente de vous et un peu triste,
Hlne, heureuse de traverser des pays nouveaux; miss May ravie d'tre
en _miouvemente_; Marie-Anne tait venue au-devant de nous  la gare de
Clermont-Ferrand. Nous avons abandonn l nos compagnes de route et
sommes parties immdiatement pour Fontana.

Le chteau des Danans est une grande maison Louis XVI Auvergnat, sans
finesse, mais avec de belles lignes simples. Le parc est superbe;  plat
d'un ct, en terrasse de l'autre, avec une dgringolade d'arbres
centenaires sur un versant de colline jusqu' un ravin au bas duquel
coule un fou petit cours d'eau: la Tiretaine. A l'horizon,  gauche, le
puy de Dme;  droite, Royat, sa vieille glise, les ruines de son
chteau, et, tout au loin, les plaines immenses de la Limagne avec
Clermont pos sur une petite montagne plate, sa cathdrale dominant tout
et mise au milieu des maisons sur ce monticule comme sur un tabouret. Le
lettr grand seigneur Paul Danans a t charmant pour nous; il s'est
extasi sur la beaut de ma fille, ce qui me flatte toujours.

Il m'a conduite lui-mme  ma chambre et m'a dit: C'tait celle
qu'habitait notre chre Magda. J'ai eu un frisson. Magda
Leprince-Mirbel tait une grande amie de Marie-Anne et la matresse du
beau Philippe Montmaur qu'elle aima follement.

La vie est triste, mon ami; me voil assise  la table o cette femme
suprieure, entrevue dans le monde par moi alors qu'elle s'apprtait 
en sortir si tragiquement, et que j'y promenais triomphante mes jeunes
dbuts, venait s'accouder et penser, et crire  son amant. Pauvre ombre
de grande amoureuse, si vous errez par la chambre, que vous devez
sourire de la fugitive flamme qui m'a un si court instant embrase, puis
s'est teinte...

Cher grand, ne sentez-vous pas ainsi que moi? J'ai souvent l'impression
que le temps nous presse de vivre: il groupe et hte les vnements de
nos vies, comme s'il avait souci de nous tirer du charme tentateur
dvers par les situations latentes. Cette concidence de notre
rencontre au concert, ce duel, ces nouvelles explications entre nous,
cette nouvelle sparation, voil encore une tape franchie par notre
amiti; nous voil proches du dnouement, bien prs d'avoir conquis le
calme dans lequel nous vivrons dsormais, aprs tous ces ressauts de nos
coeurs. Nous avons puis toutes les sensations que comporte l'amiti
amoureuse. Jouissons de ce repos et vivons dcidment en honntet, en
douceur, en beaut, tout comme les hros d'Ibsen.

Adieu; le premier coup de cloche du dner sonne; il faut m'habiller.
Marie-Anne m'a conseill, si je veux sduire son mari, d'attacher
quelque importance  cette toilette: Montre un peu la peau blanche de
ton cou Paul adore tant se croire  Londres. Elle souriait, dtache
de ces choses, elle, mais indulgente... Vous tes nonchalant... il est
Londonnien... Chacun il a son faute... comme dclare miss May dans son
imag jargon soi-disant franais.

    DENISE.

_P.-S._--Je rouvre ma lettre avant de m'endormir. Donnez-moi de vos
nouvelles; ce soir, aprs dner, nous avons parl de vous. Danans m'a
inquite; je lui disais la nature de votre blessure, il s'est cri:
Et on l'a tenu  la chambre si longtemps pour cela? Allons, ceux qui
nous suivent sont dcidment un peu douillets.

Vous ne l'tes pas, je le sais... alors la folle du logis fait
chevaucher de tristes rves; vite un mot  votre princesse Extrme.




CCXXXII

_Philippe  Denise._


Mercredi 16 juillet.

Je rponds en hte  votre lettre: calmez vos inquitudes, amie aime;
je vais trs bien; mais j'ai eu une complication  ma blessure deux
jours aprs le duel. Je ne vous en avais rien dit afin de ne pas vous
tourmenter; vous pourrez donner ces dtails au grand romancier, s'il
vous reparle de moi, pour qu'il me traite mieux: l'pe de Chevrignies
m'a travers la peau de la face interne de l'avant-bras et m'y a fait
une plaie en ston de quelques centimtres; on m'a pans, et, par
prudence, j'ai gard le bras en charpe deux jours; on me donnait des
bains locaux phniqus; par horreur de cette odeur je n'aurais os
sortir ni me prsenter chez personne. Le second jour, des frissons m'ont
pris, tout le bras tait douloureux et j'avais de la fivre; Flizet a
trouv de la rougeur, du gonflement  la partie blesse; il a fallu
dbrider la plaie dans toute la profondeur, attouchement peu agrable.
C'est cette recrudescence de mal que je vous ai cache et qui m'a forc
de garder la chambre, le bras maintenu dans l'immobilit par une
gouttire.

Voil, ma chrie, toute l'histoire; notre grand chirurgien d'ami pourra
vous la confirmer; voil pourquoi je n'ai pas t vous baiser la main
avant votre dpart, voil pourquoi Danans a tort de m'appeler douillet.

Cela me gne bien de vous crire de la main gauche: patientez pour mes
rponses et crivez-moi, vous, tout ce que vous faites et dites.

Baisers  Hlne, souvenirs aux Danans. Je suis triste. Soyez-moi
tendre.




CCXXXIII

_Denise  Philippe._


17 juillet.

Et je n'ai rien devin; et je n'ai pas senti que vous tiez plus malade:
j'ai cru ce qu'on me disait, nul pressentiment ne m'a trouble... Vous
tes cruel de m'avoir laisse partir dans cette ignorance.

Vous tes triste maintenant; qu'est-ce encore? J'ai une envie folle
d'crire  Flizet... ma foi, il pensera ce qu'il voudra: il est fin et
bon; peut-tre  cause de cela trouvera-t-il ma demande toute simple? Ce
qui me retient d'crire c'est la peur de vous contrarier et d'tre
gronde par le cher vieux pion.

Vous tes triste? Hlas! s'il est vrai que l'me la plus prouve a le
plus de pouvoir gurisseur sur l'autre, je dois donc vous gurir...
mais de quel mal, mon Dieu? Ce mot _triste_ me brle les yeux en
relisant votre lettre, et je sens, dsespre, que je ne puis rien pour
vous. Je ne vous rends pas responsable de l'tat o vous tes, parce que
je vous aime, j'en accuse le milieu o vous vivez. Je ne puis pas vous
dire quel dgot j'ai de ce monde inutile et chic, vide de penses,
improductif et joueur. Deux amis d'Aprilo, papillonnant hier au soir au
Casino autour de Suzanne m'en ont donn la nause. Ces jolis gars
tranent leur existence  la manire des femmes de plaisir; au fond de
tout cela j'ai bien peur qu'il n'y ait pas autre chose qu'une terrible
paresse. Je souffre pour vous de vous voir continuer d'attendre qu'un
dieu de la machine vienne vous tirer du cocon d'ennui o vous tes... Ne
ferez-vous donc jamais rien? Rflchissez, trouvez quelque chose, vous
serez moins triste, mon grand. Vous me boudez? Ah! fchez-vous si vous
voulez, mais aimez-moi, voil la loi et les prophtes.




CCXXXIV

_Denise  Philippe._


19 juillet.

Je reois avec joie tous les matins la dpche bulletin de sant; mais
que veut dire le: suis triste, seul..., que contenait celle de ce
matin. Triste, je le savais, mais seul?

N'allez-vous plus en Suisse avec l'objet aim? Qu'est-il survenu dans
votre vie? un ptale de rose, une plume d'oiseau, se sont mis en travers
de votre chemin? Dites, afin d'tre consol...

Je viens d'avoir la visite de ma fille (je l'ai laisse ce matin  Royat
pour djeuner avec sa tante et ne la ramnerai  Fontana que ce soir,
aprs un dner que ma belle-mre offre aux Danans  son htel), avec
Suzanne et Aprilo, tous les deux gais et gentils, confis  la garde
d'un petit cheval, d'une petite voiture et d'une petite fille:
tite-Lne. Ils sont entrs par la grande avenue ainsi que trois radieux
printemps. On a parl de vous en buvant du vin d'Asti parfum de muscat,
ptillant comme du champagne. Hlne tait divine me disant: Je vous
fais une visite, maman. Elle en avait un orgueil de petite femme, de
jouer avec moi _ la dame._

Marie-Anne a mis des fleurs dans leurs mains et ils sont partis
contents, gais, gentils, frais sous le soleil, par la route poudreuse.

Pourquoi Alice ne marie-t-elle pas ces enfants? le brave et sain coeur
de Grgor Aprilo serait le salut de Suzanne, plus lgre que fautive, en
somme.




CCXXXV

_Philippe  Denise._


20 juillet.

Vous avez devin, je ne pars pas pour la Suisse, mon infante m'a quitt,
ne me trouvant pas assez _rigolo_ pour devenir l'ordonnateur de ses
menus-plaisirs. J'ai peur pour l'avenir de cet objet; dans la
galanterie, il faut savoir s'ennuyer pour russir... Mais laissons cet
tre infrieur en l'ternel oubli, et ne soyons plus que vous et moi
dans l'univers.

Je m'apprte  prendre une formidable rsolution et j'aurais bien aim
que mon amie ft l pour me guider et remonter mon courage.

Quel pauvre correspondant je fais! Quand je relis mes lettres avant de
vous les envoyer, je suis toujours sur le point de les dchirer. Je n'ai
jamais pu crire correctement ni traduire exactement ma pense du
premier jet.

Si j'avais t crivain j'aurais beaucoup ratur; vous devez vous en
apercevoir et souvent me trouver obscur. Je regrette de n'avoir pas la
btise ncessaire qui me donnerait un tranquille contentement de
moi-mme. D'un autre ct, je vous l'ai dj dit, a ne m'aurait pas
dgot d'tre un homme de gnie; mais se sentir mdiocre et impuissant
et se le reprocher continuellement, quelle vie! c'est la mienne. Enfin
mon coeur reste bon et vous l'avez; c'est pour cela que vous m'aimez
un peu, je pense. Le tableau de Grgor, de Suzanne, de la petite fille,
du petit cheval, de la petite voiture est idyllique. Je suis de votre
avis: gai, gai, marions-les. Il sera toujours temps de voir aprs. Si
vous tiez un peu adroite, vous devriez bcler cette affaire-l.

Je baise vos mains. Mon bras va mieux.




CCXXXVI

_Denise  Philippe._


23 juillet.

J'ai tant de choses  vous dire que je ne sais par laquelle commencer:
D'abord: vous. Il ne faut pas vous laisser envahir par ces
dsesprances; vous tes en pleine force, en pleine jeunesse, et bien
des jours passeront avant qu'il soit temps de dire avec Louis Bouilhet:

    Mon rve est mort sans espoir qu'il renaisse,
    Le temps s'coule et l'orgueil imposteur
    Pousse au nant les jours de ma jeunesse
    Comme un troupeau dont il fut le pasteur.

Mais non, cher, vous n'tes pas un pauvre correspondant; cela serait-il,
je vous aime comme vous tes et puisque votre coeur est bon et que
je l'ai, je n'ai rien  demander de plus ni de mieux.

Je regrette de n'tre pas auprs de vous quand vous souffrez et que vous
vous plongez dans le marasme; ma bonne humeur vaillante est contagieuse
et vous donnerait du courage. Mre, seule  Nimerck, me pleure  ce
point de vue dans ses lettres. Je suis un remontant admirable,
parat-il. Ceci devrait constituer une situation lucrative dans le
monde; alors je serais riche! Mais voil, on ne s'est pas encore avis
de monnayer les sentiments gais; certaines demoiselles ont bien fait a
pour l'amour... je ne sais au juste pour quelle cause cela leur a tabli
dans le monde une incontestable mauvaise renomme.

Peut-tre ont-elles falsifi l'admirable marchandise? ou bien,
dcidment, l'amour est-il un sentiment qui doit s'ingurgiter triste?

Prenez courage, mon dsespr de vous et des autres; ne m'en veuillez
pas de plaisanter un peu vos grands petits chagrins; cela tient  ce
qu'un heureux vnement se prpare... Hier au soir, aprs le dner,
tandis que Suzette et Hlne dansaient au Casino, Grgor m'a offert le
bras, et, dans les alles silencieuses du parc, il m'a dit le secret de
son coeur et demand de parler pour lui. Le brave garon tait mu, et
moi bien touche de sentir en lui tant d'amour pour ma nice. Or, ds ce
matin, j'ai eu un entretien avec Alice et Suzanne. Le chiffre de la
fortune d'Aprilo, beaucoup plus lev que n'avaient pens ces dames, a
dcid ma nice  courir les ambassades. La voil bel et bien fiance;
j'en suis ravie. Demain, chez les Danans, nous les avons tous  dner.

Tandis que je vous cris, Marie-Anne au coeur ingnieux en dlicates
attentions, transforme la salle  manger en bosquet de verdure au moyen
de branches d'arbres coupes dans la fort et parmi lesquelles les
domestiques, les jardiniers, Marie-Anne, tite-Lne, et un jeune voisin
de campagne, fils d'une amie des Danans, Claude Barjols, posent de ci,
de l, des fleurs blanches.

L'effet est dlicieux; Hlne, rose de plaisir, admire l'oeuvre avec
des enthousiasmes juvniles; ils troublent un peu la bonne ordonnance de
ma lettre, car je vous cris du petit salon donnant dans la salle, les
portes grandes ouvertes. De temps en temps on m'interpelle et je suis
oblige de crier mon admiration sans que mes interlocuteurs daignent
arrter une minute, pour m'entendre, le brouhaha de leur organisation
savante et fleurie.

L'tat de toute la maisonne est un peu agit par cette grande nouvelle,
et moi plus mue que je n'aurais cru des souvenirs qu'elle veille en...

Cette fois, j'ai t arrte pour de bon par Marie-Anne.

Elle vint s'asseoir dans un fauteuil, me jetant un: Eh bien? si
doucement impratif que j'ai laiss l ma plume.

Mon ami, comme cette femme est superbe dans ses quarante ans! la belle
et noble allure! Elle dfaisait lentement ses gants, et le bras et la
main me sont apparus si purs de ligne... j'en tais merveille.

--Eh bien, Denise? voil un recommencement... voil la roue qui tourne,
tout proche de nous, et engrne deux nouvelles existences; heur ou
malheur, la destine pour eux?... _Chi lo sa?_ et dire que, si broyes
soyons-nous, personne n'aura le courage de crier  ce couple: Vous
tentez l'impossible rve, n'y ayez pas foi; et, afin de ne pas
empoisonner vos jours de dsillusion: _lasciate ogn speranza_.

Elle s'tait leve et marchait de long en large devant la table o
j'tais accoude; j'ai lu sur ses traits une motion inaccoutume...
elle aussi se souvenait...

Marie-Anne me parut plus grande, plus belle dans les longs plis de sa
robe de laine blanche; sa majestueuse stature voquait en mon esprit une
desse sage et dsenchante:

--Oui, ni toi ni moi ne dirons  la jeune fille ce que nous avons
souffert. A quoi servirait? Pourrions-nous lui donner une joie autre en
remplacement du dsir qui nat en elle? Alors, nous nous tourdissons
pour l'tourdir, nous lui sourions pour qu'elle sourie; nos lvres
murmurent: Va! et nous la poussons doucement devant nous afin qu'elle
ne voie pas nos yeux baigns de larmes et ne souponne pas les
meurtrissures, qu'en route on nous a faites au coeur; nous devenons
joyeuses, nous lui donnons des ftes, nous lui cachons les amas de
douleur que la vie entasse dans les mes: va!... si tu as l'me tendre,
tu seras la victime; si c'est lui, il sera victim; mais soyez assurs,
pauvres fiancs, que votre toile, pas plus que les ntres, n'ira par le
monde sans dfaillance de lumire!

--Marie-Anne, tous les hommes n'ont pas l'esprit arrogant et ne nient
pas en nous, gouailleurs, notre soif d'amour, de tendresse: tous
n'apportent pas en mariage une me sceptique, en cendre...

--Peut-tre... d'ailleurs, ta nice a la chance de les valoir, ces
hommes. C'est une satisfaite d'elle, orgueilleuse, positive, imprieuse;
elle est de la catgorie de celles qui nous vengent. Mais ton Hlne?

--Oh! Hlne est encore un baby!...

--Tu trouves? petite Nisette, tu es comme toutes les mres... tu couves
la coque vide de l'oeuf sans t'apercevoir que le poussin a ses ailes
et qu'il vole... tiens, regarde...

Cher, madame Danans me montrait mon Hlne, tendue sur un
rocking-chair. Claude Barjols (il a dix-sept ans), lentement la berait;
d'une gerbe qu'il tenait dans sa main, il laissait tomber une  une les
fleurs sur Hlne et souriait en la regardant. Elle parlait; les
rponses de Claude semblaient des dngations, des dfenses... mais elle
prenait un petit air boudeur, fch, et lui, humble, s'excusait. Oui,
oui, il n'y avait pas l deux enfants, mais un jeune homme, une jeune
fille... j'ai senti mon coeur dfaillir... j'allais, fche--de quoi,
mon Dieu?--appeler Hlne, quand Marie-Anne pressa ma main, disant:
coute...

Alors, les mots arrivrent jusqu' nous, attentives:

--Pourquoi voulez-vous que je garde vos fleurs? Vous avez t bien trop
vilain hier; vous aviez honte de me faire danser au Casino, oui, honte!

--Mais non, non, je vous jure, vous vous faites des ides...

--Oh! que non! et tout a parce que j'ai l'air d'une petite fille avec
mes robes courtes; mais l'anne prochaine elles seront longues, je serai
plus vieille et c'est moi qui ne danserai plus avec vous mais avec de
vrais messieurs grands, et ce sera bien fait...

Il riait, le jeune garon, et soigneux de l'enfant boudeuse il la
berait doucement, s'amusant  laisser natre en elle,  son profit 
lui, quelques soucis de femme...

--Es-tu difie, Denise?... elle est bien jolie, ta fille, et si
suave!... Mon mari, lui-mme l'aime et la choie. La voyant courir
l'autre soir sur la pelouse, pour la premire fois il a manifest ce
regret: Si j'avais t sr d'avoir une fille semblable  cette petite,
j'aurais aim que vous eussiez un enfant. Ah! j'ai t jalouse de toi 
cette minute-l, Denise; jalouse de ce souhait tardif de paternit comme
d'une infidlit. Ce n'est pas seulement en pre que Paul aime
tite-Lne; c'est pour cette frache fminit, cette coquetterie
naissante, qui manent d'elle. Elle possde un charme au-dessus de son
ge, un tact, une finesse, une clinerie...

--Oui, tant que vous voudrez, mais c'est inconscient; la croire capable
de voir autre chose que des fleurs, dans ces fleurs qui tombent des
mains de Claude sur sa jupe vague et flottante de fillette...

--Eh bien, tu vas voir.

Alors me prenant par le bras, elle s'avance sur le perron et, l:

--Hlne? s'crie-t-elle.

--Ah! c'est vous, ma Mie-Anne?

La petite se lve, ramasse vite ses fleurs et accourt vers nous avec son
compagnon, tout cela si franchement, si navement, que je ne pus me
retenir de lui mettre un baiser au front.

--Vous m'avez appele, Mie-Anne?

Et, en parlant, ma fille groupait artistement ses fleurs et en glissait
une partie dans sa ceinture.

--Tu as l un joli bouquet. Veux-tu me le donner?

--Mie, j'aime mieux vous en cueillir un autre.

--Celui-l me plat...

--Voyez, les fleurs en sont dj presque fanes...

--Tu tiens donc tant  ce bouquet?

--Ma bonne amie, je vous en ferai un bien plus beau; celui-l, tenez, je
vais en donner la moiti  petite mre (avec un regard vers Claude et
devenant rouge en voyant l'air un peu vex du gamin) parce que petite
mre, c'est encore un peu moi... Mais pour vous je cours en chercher un
beau, un plus beau ma mie!

Et la voil se sauvant au bout de la pelouse. Ah! ce: c'est encore un
peu moi... Marie-Anne souriait; moi, deux larmes perlaient  mes cils
et je pensais: dj!

--Tu vois? n'avais-je pas raison? elle aiguise son coeur et voit
autre chose que des fleurs en ces fleurs.

Ah! Philippe, j'en reste atterre! penser qu'il y a quelques mois 
peine je me sentais entrane par cette folie d'amour sans songer que
l'heure de mon Hlne tait si proche!

Avec quel soin il va falloir m'occuper de son coeur et devenir la
confidente de ses plus secrtes penses! je veux tre son amie: la tche
sera douce et facile... mais quelle dcevance de l'armer pour la lutte
sentimentale au lieu d'avoir  lui dire: crois, aime, espre! Quelle
mre attentive a gard pur le coeur de son fils et dirige en ce moment
ce fils qui deviendra l'poux de ma fille?

Pourrai-je jamais, comme on a fait pour nous toutes, la livrer, sur de
belles apparences,  un inconnu? Ah! tenez, je voudrais pouvoir ter
quinze ans de votre vie, vous dont je connais les qualits et les
dfauts, et commencer  vous lever  la brochette en vue de ma fille...
Ne riez pas de cette folie; j'ai l'me pleine de larmes...

Croyez-moi toujours et  travers tout, votre affectionne.




CCXXXVII

_Philippe  Denise._


26 juillet.

Ma chre Denise, voyez dans cette lettre, sur laquelle j'attire votre
attention d'une faon un peu solennelle, un engagement que je vais
prendre; il pourra resserrer entre nous les liens d'amiti fonds sur
notre estime rciproque, profonde; il transformera mon existence en lui
donnant un but.

Depuis quelque temps dj, j'avais le dsir de vous entretenir d'un
projet; je vais aujourd'hui vous le soumettre. Si je ne l'ai pas fait
plus tt, c'est par scrupule: je ne voulais pas vous influencer; mais
dans ce dsir d'lever votre gendre pour qu'il soit digne de votre
fille, je vois comme un acquiescement anticip  un voeu que j'ai
vaguement form moi-mme. Je me fais de l'amiti, mon amie, d'une amiti
comme la ntre s'entend, une ide trs haute. C'est un sentiment que je
respecte beaucoup; il cre,  mon avis, des devoirs troits. Un des
premiers de ces devoirs est la confiance; si la pense qui me guide
vous est importune, je vous supplie de me le dire avec franchise; je
promets de ne pas m'en froisser, il n'en sera plus question entre nous
et c'est tout. Je m'explique: Vous vous rappelez sans doute combien nous
avons trouv Hlne belle le jour de sa premire communion? Grande,
lgante, diaphane dans ses voiles blancs, rayonnante d'une beaut de
forme et d'me vraiment idales. Nous n'tions pas seuls  l'admirer.
Votre mre avait eu la bont d'inviter mon frre Jacques au dner de
famille. Lorsqu'il vit Hlne entrer au salon, drape virginalement dans
son voile, il eut, plus que nous tous, un blouissement que j'ai
surpris. A cette minute, son enthousiasme ne m'tonna pas. Mais depuis
ce jour, plus souvent certes qu'il n'tait besoin, il s'informait de
notre chrie.

Or, le soir de mon duel, aprs la visite qu'il vous fit, il revint ayant
gard d'Hlne et d'une conversation qu'ils eurent tous les deux sur
moi, une sorte de jalousie se traduisant par des boutades dans le genre
de celle-ci: Tu as de la chance... on t'aime dans cette famille...
cette petite a eu pour toi des mots exquis; elle est dlicieuse, cette
gamine... si elle avait trois ans de plus, je me mettrais bien sur les
rangs pour l'pouser.

Ceci n'est rien, me direz-vous? Mon amie, ceci peut, si nous le voulons,
devenir quelque chose. Je viens donc vous demander--non la main d'Hlne
pour Jacques, ce qui serait grotesque--mais de consentir  ce que je
dirige mon frre et veille sur lui, et entretienne en son esprit la
pense d'Hlne, en vue d'une union possible de nos deux enfants.

Bien entendu, ni eux ni personne au monde ne souponnera le but
poursuivi par nous; avec art, nous les intresserons l'un  l'autre.
Jacques a vingt-deux ans; il y a dix ans de diffrence entre eux; la
proportion est bonne. Mon dragon aura vingt-huit ans quand il pourra
raisonnablement prtendre  la main d'Hlne. Si ce projet vous semble
ralisable, j'en serai bien heureux.

Je m'en irai cet automne vivre  Luzy; je prendrai la direction de nos
intrts, jusqu'ici confis  l'un de nos gros fermiers, sorte
d'intendant ne manquant pas de nous exploiter pour ne pas faire mentir
la tradition.

Vous savez notre tat de fortune: quinze mille livres de rente chacun,
dont une vingtaine en terre et les dix autres inscrits sur le Grand
Livre. Je ne souponne pas la dot qu'aura Hlne et ne veux pas m'en
inquiter. Si nous amenons nos enfants  conserver leurs coeurs
intacts, purs d'mois causs par d'autres, ils seront heureux entre tous
et quelques mille livres de rente de plus ou de moins n'y feront rien.

Je prends vis--vis de moi-mme, en m'attelant  la tche de faire
prosprer nos biens en vue de faciliter l'avenir de mon frre, une grave
rsolution. Je renonce  une vie facile dont je sens l'coeurement me
gagner. J'ai rflchi beaucoup avant de me dcider  vous crire cette
dtermination prise. C'est une preuve que je veux tenter. J'espre y
voir mon activit morale et intellectuelle s'y dvelopper au lieu de se
ralentir. Je penserai, je lirai, je travaillerai.

Il s'agit, pour moi, de rompre avec quinze ans de btise et de paresse,
ce n'est pas l une petite affaire. Et puis, je serai dfinitivement
fix sur ce que je vaux. Ou je me relverai, ou je me laisserai tomber
doucement dans une matrialit bate et inactive; elle trouvera son
contentement dans la vie large et facile que me fera la campagne.

Je serai soutenu par vous, n'est-ce pas, mon amie? et par ce but 
atteindre: le bonheur de nos enfants.

Adieu; vous tes la bont et la grce mmes.

Je vous aime.




CCXXXVIII

_Denise  Philippe._


29 juillet.

Votre lettre m'a bien trouble... Quel moi cette demande anticipe a
mis dans mon coeur... Hlne, dans ma chambre  cette minute, me
disait: Maman, je crois bien que l'anne prochaine mes poupes ne
m'amuseront plus... mme cette belle-l! C'tait  la fois trange et
cruel de penser  la future union d'une fillette jouant encore  la
poupe.

Me pardonnez-vous? J'ai pris conseil de Marie-Anne. Elle a discut,
pes, jug avec moi votre proposition qui pendant deux jours a t le
sujet de nos entretiens intimes. Enfin voici ma rponse: j'accepte en
principe, mais sans engager en rien ma fille. J'accepte pour deux
raisons: si votre projet russit, je crois en effet que nous aurons
tent quelque chose pour le bonheur de ces enfants; s'il choue, si
votre frre n'aime pas Hlne, si elle n'aime pas votre frre, ils
retomberont tous les deux dans la loi commune et se marieront comme tant
d'autres: au petit bonheur.

Maintenant, parlons de vous. L'preuve que vous voulez tenter me semble
ardue. J'ai peur de vous voir souffrir d'une dtresse plus grande, alors
que votre esprit ne sera plus aliment par cette vie de la pense dont
vous tes friand. Rflchissez encore, mon ami, avant de vous
transformer en gentleman-farmer.

Voil une nouvelle tape franchie; maintenant c'est fini... notre amiti
devient grand'mre; une petite flamme qui l'illuminait encore de faibles
et intermittents clats, s'est teinte; ces jeunes gens nous entranent
 l'oubli de nous; leurs mains dlicates nous sparent, nous poussent
dans le foss, leurs lvres murmurent: Place  nous.

Ah! Philippe, quel coeur j'ai aim en vous! Comme je vous ai devin
bon, grand. Vous ne leur dites pas: Arrtez!  ces jeunes, mais, avec
une paternelle tendresse, vous leur prparez la route et dbarrassez le
chemin des pierres et des ronces qui pourraient les blesser. Vous
oubliez qu'un homme de votre ge peut se crer toute une vie... Ah! mon
cher, cher Philippe!

Puisque je suis encore pour quelques jours ici, dans le recueillement,
voulez-vous m'envoyer mes lettres afin que je les classe avec les
vtres? Nous les lirons  Nimerck en nous y rejoignant. J'ai toutes les
vtres ici, je les parcours, mais c'est un peu nigmatique  relire sans
les miennes.

Adieu, mon ami. Grce  vous, je suis demeure honnte femme; je me
courbe, respectueuse et reconnaissante, devant le haut sentiment qui
vous a fait agir. Par vous, j'ai connu les suprmes flicits de
l'amour, comme j'en ai subi les pires souffrances... Ah! de tout mon
coeur je vous remercie d'avoir eu le courage de me maintenir droite!
Et c'est encore vous, mon Philippe, qui armez mes trente-quatre ans,
parfois rebelles un peu, et me guidez et m'ouvrez la voie, me montrant
de nouveaux devoirs, un avenir que, dans sa coquetterie de femme, la
mre ne croyait pas si proche.




CCXXXIX

_Philippe  Denise._


30 juillet.

Merci, Denise, d'avoir accept mes projets; s'ils s'accomplissent, la
vie pourra encore nous tre douce, mon amie. Approuv par vous, je vais
me mettre bravement  la tche. Voici vos lettres. Je me suis attendri
tout  l'heure sur ces chiffons de papier lus au hasard. Ils m'ont remis
en mmoire des peines, des plaisirs autrefois vivement sentis.

J'ai retrouv ainsi entre leurs lignes de belles et radieuses esprances
auxquelles la ralit a, depuis, cass les ailes... C'est une manire
saisissante de se souvenir...

Je tiens extrmement  ces lettres, Denise. Elles contiennent beaucoup
de notre amiti qui a pas mal vcu par correspondance. Vous vous y tes
donne toute, pour cela je les aime. Je compte que vous me rendrez, avec
une fidlit absolue et complte, ce dpt que je vous confie. Soyez-en
persuade, ces lettres ont toujours t accueillies soit avec la
tendresse, soit avec le respect amical qu'elles mritaient. Je ne suis
pas indigne de les possder et j'ai la confiance qu'elles ne vous
inspireront aucun regret.

Enfin, vous me croirez si vous voulez, mais cet envoi m'meut un peu...




CCXL

_Denise  Philippe._


2 aot.

Oui, n'est-ce pas? quelques battements de nos coeurs, les meilleurs
peut-tre, sont l dans ces feuilles...

Cher, qu'importe de vieillir quand on est deux, si merveilleusement, si
amoureusement amis!

FIN




MILE COLIN--IMPRIMERIE DE LAGNY


NOTES:

[1] Louis Bouilhet.

[2] Pascal.

[3] Stendhal

[4] Office de sainte Ccile, Brviaire romain.

[5] Pauvre! Je voudrais et ne voudrais pas!






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entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
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1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

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electronic work, or any part of this electronic work, without
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1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
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request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
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1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
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- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
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     and discontinue all use of and all access to other copies of
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     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
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written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
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providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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