The Project Gutenberg EBook of Voyage d'un jeune grec  Paris (Vol. 2 of 2), by 
Hippolyte Mazier du Heaume

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Title: Voyage d'un jeune grec  Paris (Vol. 2 of 2)

Author: Hippolyte Mazier du Heaume

Release Date: June 19, 2011 [EBook #36469]

Language: French

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VOYAGE D'UN JEUNE GREC  PARIS

Par M. Hippolyte MAZIER DU HEAUME,

Auteur des Observations d'un Franais sur l'enlvement des chefs-d'oeuvre
du Musum de Paris, en rponse  la lettre du duc de Wellington au lord
Castelreagh, en 1815.

TOME SECOND.

 PARIS, CHEZ Fr. LOUIS, LIBRAIRE-DITEUR.

1824.

     Qu'Athnes du tombeau renaisse  votre voix!
     Rendez-lui ses talens, _ses vertus_ et ses lois.

     VOLTAIRE.





TABLE DES CHAPITRES.

TOME I.

CHAPITRE PREMIER.

Philomnor, n  Rhodes, fait ses tudes  Athnes.--M. Fauvel.--Le
jeune grec quitte l'Achae.--Il se retire  Parga.--Il abandonne la
Grce.--Il fait voile pour l'Italie.--Il parcourt les tats de cette
presqu'le; il se rend en Hollande et en Angleterre.--Il arrive en
France et s'y fixe.--Son enthousiasme pour ce beau royaume.--Abus
nombreux qui dtruisent son enchantement.--Son indignation.--Ses
reproches trs-fonds.

CHAPITRE II.

Philomnor assiste  une sance publique de l'Institut.--Ses ides sur
les salles intrieures de ce monument.--Ses questions.--Mes
conseils.--Pense de Platon.--Piron.--Faades extrieures.--Rflexions
de Philomnor  ce sujet.--Socit des Amis des arts.

CHAPITRE III.

Sur le bien que la Socit des Amis des arts peut produire en tendant
les premires attributions de sa
destination.--Palais.--Hospices.--Mendicit.--Fondation d'un htel des
Invalides religieux et d'un htel des Invalides civils.--Vers de
Gilbert.

CHAPITRE IV.

Moyens faciles d'embellir Paris et d'en faire disparatre les plus
ignobles quartiers, tout en conservant les monumens les plus
remarquables.--Indication sommaire des principales antiquits de
Paris.--Plaintes fondes sur la destruction des plus beaux difices de
France.--Chteau de Chambord.--Comment on peut prserver les difices
clbres des ravages du vandalisme.--Fontaines de Paris.--Purification
des eaux.--Projet du docteur Do.--Nouvel difice thermal.--Tableau de
Paris, en suivant les plans de l'auteur.

CHAPITRE V.

Il faut tre constant dans l'excution des plans mrement rflchis et
arrts.--Purilit des dcors employs dans les ftes et crmonies
d'apparat.--Moyen d'y remdier.--Rtablir quelques rglemens de
l'ancienne Acadmie.--Combien il est dangereux de laisser sortir de
France des chefs-d'oeuvre introuvables.--Regrets de l'auteur sur leur
disparition et leur sortie de France.--Exemples frappans.--Collection
Fesch.--Magnifique Paul-Potter.--Armure du chevalier La
Hire.--Introduction en France d'une loi romaine
conservatrice.--Non-seulement il faut conserver, mais faire encore de
nouvelles acquisitions.--Anathme lanc sur certains artistes.--Moyens
de se procurer de nouvelles richesses en antiques.--Voyages en Grce, en
Italie, d'un homme clbre.--Esprances trompes des amateurs des
arts.--Facilit de dcouvrir de nouveaux monumens.--Pche monumentale du
Tibre.

CHAPITRE VI.

Corps lgislatif.--Observations de Philomnor sur ce palais.--Fameuse
ptition relative aux migrs.--Vues diverses de l'auteur  ce
sujet.--Lgre rtribution.--Domaines en Corse.--Statues de la salle du
palais.--Anecdote indite sur le buste de Louis XVII.--Voeux de l'auteur.

CHAPITRE VII.

Penchant des dcorateurs pour les colifichets qui se renouvellent
souvent.--Bas-relief de Louis XIV  Versailles.--Bas-relief du mme
monarque au Muse dtruit des Petits-Augustins.--Morceaux intressans
qui s'y dtriorent d'un jour  l'autre.--Ncessit d'un nouveau
rpertoire de ces objets prcieux.--Muse d'architecture.--Critique du
projet d'un architecte.--Recrer l'ancien Muse franais avec les dbris
non replacs.--Ncessit d'un rpertoire nouveau de ces objets
prcieux.--Fondation d'un Muse de sculpture moderne.--tablissement
d'un Muse universel statuaire en modles de pltre.--Muse des copies
des plus excellens tableaux que nous avons perdus ou que nous n'avons
jamais possds.--Rponses premptoires aux objections que l'on ferait 
ce sujet.

CHAPITRE VIII.

De l'usage malheureusement trop commun des compositions
fragiles.--Fronton du Corps lgislatif et des Invalides.--Chapelle
expiatoire de la Conciergerie.--glise
Sainte-lisabeth.--Val-de-Grce.--Tombeau du cardinal Du
Belloy.--Carrires des marbres de France.--Caveaux des deux premires
races  Saint-Denis.

CHAPITRE IX.

Il ne faut se servir dans les monumens publics que de matires
solides.--Passage extrait du voyage de Kamgki, par M. le duc de
Lvis.--Faire moins et faire bien.--Imiter ses anctres.--Mosaques des
Invalides et du Muse.--Nos modes contribuent  leur
destruction.--Peintures  fresque.--La Mosaque doit tre plus
particulirement encourage.--Muse royal.--Mouleurs en pltres ou
rparateurs des statues.--Dissertation historique sur la Vnus de
Milo.--Rapprochemens singuliers entre cette Vnus du Muse franais et
une autre Vnus du British Musum.--Zodiaque de Denderah.--Anecdote sur
l'aiguille de Cloptre.--Lacune presque continuelle dans les tableaux
du grand Muse.--Moyens d'y suppler.--Projet d'un complment
conservateur de ce monument.--Muse du Luxembourg.--Lacunes essentielles
 remplir.

CHAPITRE X.

Manufacture des Gobelins.--Critique des btimens de cet
tablissement.--Plan et moyen de restauration.--Notice
historique.--Ouvriers, tentures, expositions.--Amliorations,
encouragemens.--Muse des arts et mtiers.--Maison des
Jeunes-Aveugles.--Leur admirable industrie.

CHAPITRE XI.

Marchs publics.--Abus.--Rformes possibles.--Bazars, leur
agrment.--Bibliothque royale, son histoire
abrge.--Bibliothcaires.--Cabinet des mdailles.--Anecdotes curieuses
et importantes sur l'enlvement forc de quelques objets de cette
collection.--Cabinet des gravures.--Galeries des manuscrits.--Histoire
du vol d'Aimon.--Htel de ville.--Sa bibliothque.--Rparer ce monument
municipal; indication des moyens.

CHAPITRE XII.

Cathdrale.--Prparatifs pour la fte du baptme du duc de
Bordeaux.--Dcors peu analogues avec la vieille mtropole.--Ornemens
plus en rapport avec l'architecture gothique.--Avantages qui en eussent
rsult.--Note remarquable.--Philomnor assiste  la crmonie du
baptme.--Pice de vers.--Prsages anecdotiques sur le duc de Bordeaux.

CHAPITRE XIII.

Suite du mme sujet.--Description du choeur de Notre-Dame.--tat
dplorable des autres parties de cette basilique.--Continuelles
mutilations qu'elle prouve.--Ornemens mesquins.--Voeux de l'auteur pour
cet difice et les autres glises qui sont  construire et 
rparer.--Obstacles qui doivent contrarier ses plans.--Il est ncessaire
d'agrandir la place de la cathdrale.--loigner l'Htel-Dieu de cette
enceinte.--Motifs de cette mesure.--Emplacement favorable pour cet
tablissement.

CHAPITRE XIV.

Le pays latin.--Lecteurs ambulans.--Les arts ont singulirement gagn
dans la classe des riches bourgeois de Paris, et mme dans celle des
artisans.

CHAPITRE XV.

Montagne Sainte-Genevive.--Bibliothque.--Leon d'un professeur du
collge de France.--tonnement du jeune, Grec sur l'emploi du
local.--Anecdote prussienne.--La Sorbonne et sa restauration.

CHAPITRE XVI.

La Sainte-Chapelle.--Le Palais.--Incohrence de ses diffrentes
parties.--Chemines, tuyaux.--Procd anglais pour absorber et utiliser
la vapeur des poles.--Embellissemens possibles pour le tribunal
suprme.--Terre-plein du Pont-Neuf.--chafaudage monstrueux prs d'un
des plus beaux monumens de Paris.--Chambre de cassation.--Statues de
d'Aguesseau et de l'Hpital.--Monument Malesherbes.--Galeries du Palais
telles qu'elles sont et telles qu'elles devraient tre.

CHAPITRE XVII.

Fte publique.

CHAPITRE XVIII.

Inauguration de la statue de Louis-le-Grand sur la place des
Victoires.--Description de la crmonie.--Pice de vers.

CHAPITRE XIX.

De l'ancienne salle de l'Opra.--Translation des acteurs au thtre
Favart.--Ncessit sentie d'une salle provisoire.--La salle de la rue
Richelieu ne doit pas tre regrette.--Quel emploi convenable on et pu
faire de cet difice.--Quelques mots sur Monseigneur le duc de
Berri.--Anecdotes et rapprochemens singuliers.--De la nouvelle
salle.--Censure piquante et nave d'un homme du peuple.--Mot heureux
d'un littrateur trs-connu.--Pourquoi l'on a choisi et prfr l'htel
Choiseul pour y mettre l'Opra.--Facilit de mieux placer ce thtre.--
quel difice de Paris ressemble la faade de la nouvelle Acadmie de
musique.--Faade latrale de la rue Pinon.--Quelques abus dtruits,
d'autres conservs.--Intrieur de la salle.--Usage accidentel des
cinquimes loges.--Grandes loges.--Parterre trs-commode.--Lustre
magnifique.--Foyer.

CHAPITRE XX.

La salle d'Opra provisoire rend indispensable un thtre solide et
durable.--La France est lasse de colifichets.--Quelles sont les raisons
de ce dgot?--Colyse antique.--Les obstacles  l'rection d'un opra
permanent doivent tre nuls.--Singularit.--Projets.--Panoramas de la
scne perfectionns.--Vaucanson modernes.--Moyen d'assainir la
salle.--Illusions en tout genre.--Thtre de Bologne, de Milan, de
Parme.--Il est  craindre que le provisoire ne soit
incommutable.--Concours, non des lves architectes, mais des artistes
matres pour une salle dfinitive.

CHAPITRE XXI.

Emplacement d'un thtre durable.--Projets du prince de Ligne,
magnifiques, mais impossibles.--Notice sur cet amateur des
arts.--Quartier superbe de Paris, si l'on et suivi ses plans.--Arc de
triomphe de l'toile, l'achever et le consacrer  la
paix.--Champs-lyses.--Comment les embellir.--Planter des jardins
d'hiver, qui manquent  Paris.--Jardins d'hiver de Vienne et de
Ptersbourg.--Description de ceux qui se trouvent dans cette dernire
ville.--Esprances de l'auteur.--Rfutation du plan d'un homme de grand
mrite.--Monument de la Bourse.

CHAPITRE XXII.

Philomnor au spectacle de l'Opra.--Ses nombreuses questions.--Acteurs,
actrices.--MM. Drivis, Bonnel, La Feuillade, Nourrit, Adolphe, Las,
Dabadie, Lecomte.--Anecdote sur Lavigne.--Mmes Branchu, Grassari,
Javareck.--Les doublures jouent plus souvent que les premires
cantatrices.--Admirable talent de Mme Albert, qui, depuis sa rentre,
n'a pas eu de rle dans les pices nouvelles.--Rsultat fcheux du cong
sec donn  Mme Fay.--Trait aussi ridicule que dsavantageux entre la
direction du thtre de Londres et celle de l'Opra de Paris.--Chef
d'orchestre.--Les instrumens couvrent beaucoup trop les
voix.--Rcompense propose pour une ingnieuse
dcouverte.--Pirouettes.--MM. Paul, Albert.--Danse grave.--Singuliers
contrastes.

CHAPITRE XXIII.

Art mimique.--Son origine.--Rhume d'Andronicus.--Systme admirable des
immortels abbs de l'pe et Sicard.--Rflexions d'un
encyclopdiste.--Mmes Heinel, Guimard, Gardel et Clotilde.--On doit la
perfection de la pantomime  Mlle Bigottini.--Portrait de cette actrice
dans le ballet de Clari.--Mmes Courtin, Fanny Bias, Anatole,
Marinette.--MM. Albert, Montjoie, Ferdinand.--Pantomimes de MM. Franconi
dans leurs tournois.

CHAPITRE XXIV.

Promenades nouvelles de Philomnor dans certains quartiers de
Paris.--trange malpropret.--Chantiers de la capitale.--Ponts sans
cesse obstrus.--Abus toujours renaissans malgr les
ordonnances.--Relguer strictement certaines professions dans des
marchs communs.--Raisons de cette mesure.--Fontaine de
Grenelle.--Colonnade du Louvre.--Intrieur et cour du mme
palais.--Guinguettes et magasins de pltres-modles.--Carrousel.--Salle
de runion des trois pouvoirs.--Plan de ce temple des lois.--Faire
disparatre les mnageries de ce quartier, et pourquoi.

CHAPITRE XXV.

Quelques rflexions sur les fondateurs de nos principaux
monumens.--cole Militaire.--Quelle pourrait tre sa destination.--Champ
de Mars.--Y lever des amphithtres.--En entretenir et en planter les
terrasses.--Utilit de ces rparations.--Mot trs-vrai de M. de
Lacretelle sur nos ftes publiques.--On doit conserver les difices
levs pendant la rvolution.--Il faut leur imprimer des formes
royales.--Colonne de la Place Vendme.--Arc de Triomphe du
Carrousel.--Tuileries.--tonnement trs-fond de Philomnor.--Statues
des niches et portiques du Palais, des Jardins et Bosquets.--Raliser un
projet de M. le duc de Lvis.--Surveillance trop peu svre au
Carrousel, et en quoi.--Jours de
revue.--Saint-Cloud.--Versailles.--Dvastations non rprimes dans les
parcs et parterres de ces rsidences.--Bains d'Apollon
viols.--Rocailles et ornemens des bosquets ferms et
publics.--Colonnades du Chteau.--Les vrais moyens de restauration n'ont
point t employs dans les bois dtruits en 1815.--Accidens arrivs aux
monumens de Paris.

CHAPITRE XXVI.

Guichets des Tuileries.--Passages infects par des
immondices.--L'invention de M. Dufour, perfectionne par de nouveaux
essais, devrait tre gnralise dans tout Paris.--clairage mesquin du
Palais, les jours de rception.--Projet plus digne de la majest du
lieu.

CHAPITRE XXVII.

Philomnor se rend  Feydeau.--La scne de ce thtre a trop peu de
profondeur.--Les pices anciennes devraient tre remontes 
neuf.--Dcouvertes de M. Paul.--Opra d'_Aline_.--Projet de vritables
illusions.--Foyer.--Actrices.--Mmes Lemonnier, Boulanger, Paul, Leclerc,
Casimir, Pradher, Rigaut, Letellier, Desbrosses, Belmont.--Regrets sur
Mme Duret.--Mme Lemonnier et M. Martin, dans _les Voitures
verses_.--Mme Boulanger dans _Emma_, et Mme Pradher dans _le
Solitaire_.--Tableau trs-difiant de ce thtre.--Note sur les moeurs de
l'poque.--En dpit de Huet, Visentini, Ponchard, Alexis et Darancourt,
on s'aperoit qu'il y manque un Elleviou.--cole mutuelle de chant.--Ses
avantages, ses inconvniens.--De belles voix ne suffisent pas  ce
thtre.--Acteurs propres  remplacer Elleviou.--Anecdote sur
Lecomte.--Notice sur Elleviou.--Gots de nos grands acteurs pour la vie
champtre.--Description de la maison de campagne de Larive.--Quelques
mots sur les jardins de Talma.--Anecdote singulire sur Larive.

CHAPITRE XXVIII.

Palais-Royal.--Passages vitrs.--Muse des rues.--Enseigne.

SUITE DU PALAIS-ROYAL.

Souterrains anciens et modernes.--Maisons de jeu.--Embellissemens,
jardins suspendus.

TOME II.

CHAPITRE XXX.

Premier Thtre-Franais.--Mot du prince de Ligne et de
Voltaire.--Ancienne salle.--Abus.--Salle nouvelle.--Anecdotes.--Examen
critique des dcors.--Acteurs, actrices.--Moyen nouveau de recruter des
sujets.--Foyer.--Rcompense  dcerner.--Rgulus.--Clytemnestre.--Sylla.

CHAPITRE XXXI.

Filles publiques du Palais-Royal, des boulevards de Gand et des
Varits.

CHAPITRE XXXII.

Les Catacombes.--Grotte sacre.--Cimetire du Pre Lachaise.--Abus
rvoltant.--Constructions ncessaires.--Plantations et rparations
convenables.--Fte funbre.--Anecdote.--Pice de vers.

CHAPITRE XXXIII.

Place Royale.--Fosss de la Bastille.--Greniers d'abondance.--Leur
incontestable utilit.

CHAPITRE XXXIV.

Jardin royal des plantes.--Lacune remarquable.--Projet utile  la
botanique.--Serpent  sonnettes.--Anecdote.

CHAPITRE XXXV.

Suite du mme sujet.--Valle suisse.--Rflexions
philosophiques.--Montagnes.--Belvder.--Projet d'hommage aux amateurs de
la nature.--Amliorations possibles.--Un jardin de Kew en France.

CHAPITRE XXXVI.

Htel Bazancourt.--March aux vins.--Quelques rflexions sur les travaux
publics.

CHAPITRE XXXVII.

March aux fleurs.--Fabriques ncessaires.--Plantations
exotiques.--Avantages qui en rsulteraient.

CHAPITRE XXXVIII.

Caf Procope.--Odon.--Boutiques.--choppes.--Anecdote
anglaise.--Artistes usurpateurs.--cole de Mdecine.--talages ambulans.

CHAPITRE XXXIX.

Affiches, placards.--Mot de Mercier.--Plaisans contrastes.--Cration de
compagnies de police, et d'un nouvel inspecteur des monumens.--Fosses
inodores; gaz hydrogne.--Preuves de ses inconvniens.--Avantages et
dangers des nouvelles dcouvertes.

CHAPITRE XL.

Salle de l'Odon.--Mesquinerie des dcors.--Acteurs tragiques.--_Vpres
Siciliennes._--Mlle Georges.--Victor.--Mlle Anas.--Perrier.--Mlle
Millen.--Marivaudage.

CHAPITRE XLI.

Embarras de Philomnor au sortir du spectacle.--Quinquets
rflecteurs.--Nouveaux anathmes contre certaines expriences.--Moyens
de faire disparatre les abus.--De la voierie de Paris.--Nouvelles
attributions de l'inspecteur des monumens et des compagnies  ses
ordres.--Leur formation, leur organisation, leur traitement, leur
occupation journalire.--Extinction de la mendicit en France.

CHAPITRE XLII.

Description d'un des cafs de Paris.--Limonadiers.--Garons
servans.--Les cristaux, la brillante argenterie, les moellons de sucre
ne doivent pas sduire.--Cafs lyriques.--Ce genre a peu de succs 
Paris.--Caf Italien.--Tortoni, sa prosprit.

CHAPITRE XLIII.

Obstacles qui s'opposent aux succs des cafs
chantans.--Socits.--Thtre Italien.--Vaudeville. Salle, dcorations,
actionnaires.--Acteurs.--Raison de la dcadence de ce
thtre.--Gonthier.--M. Dsaugiers.--Gravelures.--Claqueurs solds.

CHAPITRE XLIV.

Thtre des Varits.--Acteurs.--Potier, Vernet, Tiercelin,
Bosquier-Gavaudan, Le Peintre, Mmes Flore, Gonthier, Pauline,
Jenny-Vertpr.--Faade grecque.--Intrieur de la
salle.--Pices.--Rforme.--Claqueurs.

CHAPITRE XLV.

Mlodrames de la Porte Saint-Martin, de la Gat et de
l'Ambigu-Comique.--Franconi.--Gymnase.--Panorama-Dramatique.

CHAPITRE XLVI.

Panorama.--Diorama.--Vie dlicieuse d'un amateur des arts 
Paris.--Ftes champtres.--Maisons de campagne.--Maisons de
sant.--Jardins publics.--Anecdote.--Abus  rformer.

CHAPITRE XLVII.

Fte de la Rosire.

CHAPITRE XLVIII.

Domestiques.--Grands restaurans.--Les gastronomes.--Dner de jeunes
gens.--Cuisines en plein air.--Restaurans de la moyenne
proprit.--Tailleurs  la mode.--Demoiselles de salle.--Leurs
caquets.--Leurs habitudes.

CHAPITRE XLIX.

Socit de Paris.--Philomnor est introduit chez une Mme de
Valmont.--Son attachement pour cette dame.--Caractre du jeune
Grec.--Ses succs dans le monde.--Fte donne chez Mme de
Valmont.--Prsens et pice de vers.--Description d'un htel.--Une sance
royale.--Esprances de Philomnor pour le bonheur de sa patrie.--Note
critique sur des usages de la cour en France.

CHAPITRE L.

Discussion sur la cause des Grecs et des Turcs.--Lgitimit des
Ottomans.--MM. de Bonald, Condorcet.--Bacon.--Les Comnnes.--Droits des
Bourbons au trne de Constantinople.--L'intrt politique et l'intrt
mercantile reconnaissent seuls la lgitimit turque.--Mesures du
gouvernement anglais relatives aux Sept les.--Dfense de
l'Angleterre.--Conqute de l'Inde, facile pour la Russie.--Motifs de
l'insurrection grecque.--Les Grecs ne sont point des
carbonari.--L'quilibre de l'Europe, dtruit, peut tre aisment
rtabli; moyens.--Selon certains Anglais, les Grecs ne sont propres qu'
l'esclavage.--Rclamation de Mme de Valmont  ce sujet.--Peinture du
srail actuel de Constantinople, d'aprs le fidle rcit d'un des
mdecins de Sa Hautesse.

CHAPITRE LI.

Reproches peu fonds faits aux Grecs anciens, et rplique dcisive  ce
sujet.--Comparaison entre les arts de l'gypte et ceux de la Grce.--Les
Grecs modernes ne sont point trangers aux connaissances utiles, aux
sciences et aux lettres.--De leur littrature.--Cause de l'insurrection
de la Grce.--Avantages dont ils jouissaient avant la
rvolution.--Nouvelle accusation relative  leurs privilges.--Leur
dfense.--Ali.

CHAPITRE LII.

La politique chauffe de plus en plus les ttes.--Mme de Valmont
interrompt brusquement la conversation.--Abus dans les
spectacles.--Dclamation.--Costumes, dcorations, jeux de scne.--Le
Kain.--Les rformes qu'il a introduites pour la tragdie doivent avoir
lieu pour la comdie.--Outrage sacrilge fait impunment par les acteurs
aux pices de nos grands matres.--Coutre-sens complet dans certaines
reprsentations.--Concerts spirituels, devenus, avec les courses de
Longchamp, les jeux olympiques de la France.--Obligation  imposer  MM.
les comdiens du Roi.--Invraisemblances notables sur la scne.--Quelques
avis  MM. les acteurs et actrices.--Mlle Mars.--Joanny.--Mlle
Duchesnois.--Mlle Georges.--Absence de la musique aux reprsentations
extraordinaires.--Rpertoire musical.--Abus difficiles  faire
disparatre, et pourquoi.--Moyens d'y remdier.--Organisation nouvelle
des thtres royaux, favorable aux auteurs, aux acteurs, et au
public.--Mot de Francklin.

CHAPITRE LIII.

Bal.--La passion du jeu l'emporte sur celle de la danse.--Peinture
gnrale de la socit des salons.--Certains usages ont disparu et fait
place  d'autres.--L'cart fait fureur.--Les charades en action passes
de mode.--Les comdies et petits opras trs-en vogue sur les thtres
de campagne.--Charme des socits de la capitale.--Des _Album_.

CHAPITRE LIV.

Au milieu de la fte, Philomnor reoit des dpches de la Grce.--Il
veut quitter la France.--Son dvouement  son pays.--Affreux malheurs de
la Grce.--Reproches que mrite l'Europe  ce sujet.--Philomnor rclame
pour sa patrie l'appui de la France.--Avantages qui en rsulteraient
pour elle.--Voeux du jeune Grec.--Ses touchans adieux.




VOYAGE D'UN JEUNE GREC  PARIS.




CHAPITRE XXX.

Premier Thtre-Franais.--Mot du prince de Ligne et de
Voltaire.--Ancienne salle.--Abus.--Salle nouvelle.--Anecdotes.--Examen
critique des dcors.--Acteurs actrices.--Moyen nouveau de recruter des
sujets.--Foyer.--Rcompense  dcerner.--Rgulus.--Clytemnestre.--Sylla.


Philomnor, qui n'avait point encore visit le premier Thtre-Franais,
depuis les rparations faites  cet difice, vit avec plaisir que les
baraques, places nagure sous les portiques, avaient en partie
disparu[1], mais il remarqua avec douleur et une sorte de piti que les
embasemens des colonnes, vraiment dgotantes par leur salet, n'avaient
point subi la restauration commune. tait-il donc indispensable, dis-je
 mon Grec, de substituer  ces choppes des espces de cages o chaque
soir le public est pour ainsi dire vritablement parqu, et dont les
grillages, enchans aux murailles pendant le jour, donnent un air de
prison[2] ou de garde-meuble aux parvis du temple de Thalie et de
Melpomne? Si le bon ordre et la sret personnelle rendent ces
barrires utiles, n'et-on pas d les dessiner sur un modle plus
gracieux, plus lger, et leur donner la couleur du fer ou du bronze? Oh!
que le prince de Ligne, me disait Philomnor, avait bien raison
lorsqu'il crivait  ce sujet: Que l'conomie n'aurait point d arrter
sa dcoration intrieure, et que le spectacle de la nation aurait d
tre trait autrement qu'un magasin  bombes.

La critique de cet crivain, injuste pour l'Odon, Favart et quelques
petits thtres secondaires, me semble subsister ici dans toute sa
force. Aussi un homme plus clbre encore, Voltaire, reprochait  notre
nation de ne s'assembler que dans des salles de spectacle sans got,
sans proportion, sans ornemens solides, et aussi dfectueuses dans
l'emplacement que dans la construction.

Aux rflexions un peu svres du philosophe de Ferney, j'ajouterai avec
franchise que peu de spectacles taient nagure aussi mal tenus que
celui de la rue Richelieu. Comme au temps d'Augias, cette salle
rclamait les travaux d'un nouvel Hercule pour nettoyer ses portiques,
son vestibule, son foyer, ses loges, son parterre, dont les banquettes
salies, rapetasses, annonaient presque l'indigence dans un lieu o
tout doit respirer la richesse et un luxe national. Que vous dirai-je
encore de ces misrables trteaux o se vendaient les rafrachissemens!
Il est peu de tavernes qui n'offrent des buffets plus dcens  Paris. On
et presque cru qu'il n'y avait point de budget pour les dpenses
urgentes.

Quant  l'architecture intrieure, point de grandiose: que signifiaient
pour le premier thtre du monde civilis, quelques ornemens en bois
marbr, peint ou dor, lorsque partout dans la capitale, les glaces, les
stucs, les mosaques, le porphyre, les statues de marbre, de bronze et
d'albtre dcorent les htels, les magasins, les boutiques, mme celles
des herboristes, et se trouvent prodigus dans tous les cafs.

Cependant nous savions que le prince propritaire de ce thtre, avait
accord quatre cent mille francs pour le rparer et l'embellir. Des
personnes dignes de foi nous avaient assur que son altesse srnissime
et mme donn une somme plus forte si on l'et demande et juge
ncessaire. Nous devions nous attendre  des merveilles: c'tait la
volont du prince, c'tait le voeu de Talma; nous tions donc entirement
prpars  nous extasier sur des dcorations monumentales, parfaitement
en harmonie avec nos chefs-d'oeuvre dramatiques. Philomnor tait
persuad d'ailleurs que l'lvation du gnie de Corneille et de Racine
avait pntr l'architecte d'un noble enthousiasme; et les vers de vos
potes, ajoutait-il, auront inspir des ides sublimes, des ides dignes
de ces hommes immortels.

Cependant je m'aperus que la foule grossissait et se pressait autour
des portes qui s'ouvraient. Entrons, dis-je  mon ami, nous n'en
disserterons que plus  notre aise.

Le vestibule nous parut aussi bien orn, que le plafond, cras par la
masse de l'difice, semblait le permettre. Aprs avoir admir un des
chefs-d'oeuvre de Houdon, je veux dire la statue de Voltaire en marbre
qui nous parut place l tout exprs pour y recevoir les admirateurs de
son beau talent, et y narguer ses ennemis par un rire vritablement
sardonique, nous prmes possession de deux places  l'orchestre, d'o
nous pouvions parfaitement tout voir, tout entendre, et nous communiquer
mutuellement nos observations. Nos yeux avaient parcouru l'ensemble et
les dtails: notre tonnement fut grand; des colonnes de bois, assez
mesquines, avaient t abattues et remplaces par de petits cylindres
dors, cent fois plus mesquins encore. Que ne prenait-on un moyen
terme, me dit tout bas le jeune Grec? Si quelques colonnes gnaient la
vue du spectacle, il fallait en rduire le nombre, les diminuer de
grosseur, les revtir de stuc, mais non les dtruire entirement. Quelle
ide singulire ont eu les architectes en soutenant ces galeries par
des fuseaux de fer dor[3]! Pas tant ridicule, lui rpondis-je, c'est
peut-tre une espiglerie des artistes; n'auraient-ils point voulu
reprsenter le caractre distinctif de la socit de ce thtre, dont
l'autorit occulte, l'autorit despotique est tombe depuis si
long-temps en quenouille.  quelle poque sera-t-il plus urgent de
mettre en vigueur la loi salique? Voici une anecdote, nous dit un de ces
hommes que l'on appelle furets de coulisse, et que le hasard avait plac
 ct de moi: Voici une anecdote qui prouve bien ce que vous venez
d'avancer. Un de mes amis, auteur d'une comdie moderne, fut inform que
sa pice avait t reue  l'unanimit, mais qu'aucune poque n'avait
t fixe pour la mise en scne, et consquemment pour la
reprsentation. Heureux sous un rapport, et pourtant dsespr, il se
rend chez une de nos meilleures comdiennes, lui conte sa msaventure,
et surtout lui lit avec chaleur le rle qu'il avait fait exprs pour
elle, un rle tout  la fois gai, naf, touchant, ingnu, et dans
lequel la clbre virtuose crut apercevoir sur-le-champ tous les lmens
du plus brillant succs. Lorsque le pote eut achev sa lecture,
l'excellente actrice lui dit: Rassurez-vous, votre affaire ira bien, je
m'en charge; j'en rponds; vous serez jou, et sous peu. Quelques momens
aprs elle monte dans sa voiture, se rend au comit franais alors
runi, et sans autre prambule, demande quel jour on devait distribuer
les rles de la comdie, de M. D***, qu'elle venait d'entendre rciter
et dont elle tait encore merveille.--Il serait assez difficile,
Mademoiselle, lui rpondirent quelques importans personnages du
sanhdrin comique, il serait assez difficile de vous donner  ce sujet
une rponse bien certaine et bien prcise. Vous ne l'ignorez pas, la
tragdie de M. S***, le drame de M. P***, la comdie de M. G***, doivent
par ordre de date passer ncessairement avant la pice du jeune auteur
auquel vous prenez un si vif intrt.  dieu ne plaise! nous ne sommes
pas ici dans l'usage de faire de passe-droits  qui que ce
soit.--J'admire vos scrupules, repartit en riant Mlle ***; je vous
crois sur parole; je dirai plus, je suis trs-persuade qu'aucun auteur
n'oserait  juste titre vous dmentir sur un point aussi dlicat. Mais
songez donc, je vous prie, que la comdie de M. D*** est vritablement
charmante; songez qu'elle a le mrite de l'-propos; c'est tout  Paris:
il y aurait plus que de la sottise  n'en pas profiter; et puis mon
rle, oh! oui, mon rle est dlicieux; enfin, je vous l'annonce
trs-positivement, si la pice n'est pas mise  l'tude lundi prochain,
le jour mme, comptez sur ma dmission, j'y suis parfaitement dcide.

 cette dclaration aussi inattendue que foudroyante, tous les auditeurs
sont justement consterns. Le trsorier croit voir sa caisse vide ou
renverse. On se tait; on ne trouve pas la plus petite objection 
prsenter contre des argumens aussi forts qu'irrsistibles.  l'instant
mme les rles sont distribus; et en moins de quelques semaines la
comdie de M. D*** fut apprise, joue et applaudie  tout rompre.

Ce fait n'est pas sans exception, reprit un de mes amis, qui, m'ayant
aperu, tait venu se mler  notre conversation. Quelle finesse aussi,
Messieurs, n'a pas t oblige d'employer la jolie Mlle *** pour vaincre
tous les obstacles qui s'opposaient  ses dbuts, et pour se soustraire
 ce joug que s'est laiss imposer si bnvolement la troupe du premier
thtre.

Au sortir du conservatoire, dont elle tait lve, elle commena par
prendre des leons de dclamation d'un de nos plus clbres acteurs,
chez lequel elle se rendait chaque jour. Insensiblement, en formant son
colire, le matre ressentit pour elle un sentiment plus vif que
l'amiti, une affection qui ressemblait beaucoup  celle du tendre
Abeilard pour la nice du chanoine Fulbert. Mais, hlas! il ne rencontra
pas dans Mlle *** une Hlose. Sans rebuter prcisment un homme qu'elle
avait tant d'intrt  mnager, Mlle ***, coquette et prude tour  tour,
ludait, par des rponses vasives, de souscrire  des avances qu'elle
ne voulait pas couter. Tout en rcitant les vers du Misanthrope de
Molire, elle saisit si compltement dans ses relations avec son
pdagogue dramatique, le caractre de la coquette, trac par le pote,
que cette habile Climne parvint facilement  tromper ce crdule
Alceste. Les progrs de Mlle *** devinrent surprenans. Elle s'en
aperut, et dsira dbuter: le matre promit;  l'entendre, il menait
tout le comit, presqu'entirement compos, disait-il, de femmes dont
l'autorit se bornait  des caquets, qu'il avait le secret de faire
taire par quelques soins dlicats, et quelques attentions recherches.

Cependant le jour du dbut n'arrivait point; Mlle *** s'aperut que les
esprances que lui donnait son professeur n'taient pas aussi solides
qu'il avait dsir le lui faire croire. Toutefois, elle ne voulut pas
rompre brusquement avec lui; en fille prudente, ses visites devinrent
plus rares; et probablement quand elle se crut appuye par des
protecteurs plus puissans, les visites cessrent tout--fait; le matre
s'en tonna;  la surprise succda le mcontentement. Un jour, bien
conseille sans doute, Mlle *** crivit  Messieurs les socitaires une
requte humble et polie dans laquelle elle demandait  dbuter.
L'aropage comique connaissait son talent; la rponse fut un refus,
qu'on pouvait regarder presque comme absolu. On daigna l'adoucir en le
motivant Il y en avait tant d'autres avant elle; on ne pouvait tout au
plus lui donner qu'un jeudi, et encore ce jour tait si rapproch, que
la reprsentation de faveur qu'on semblait vouloir bien lui accorder
devait tre regarde comme illusoire. D'aprs cette rponse Mlle ***
crit un second placet dans lequel elle sollicite une audience. Cette
fois sa demande fut octroye. Pare de sa jeunesse, de sa beaut, de ses
grces, encore embellie par la toilette la plus recherche, la belle
aspirante se rend au thtre dans l'quipage le plus lgant. Des
domestiques richement vtus, qui l'avaient accompagne, ouvrent la
portire, et lui aident  descendre; l'un se charge de son cachemire,
l'autre de son ombrelle; suivie de ce cortge imposant, elle reoit avec
grce, sous le pristyle, la main d'un socitaire, qu'un heureux hasard
avait conduit sous les portiques de la salle.

Mlle **** est introduite;  sa vue, les acteurs sont blouis; quelques
actrices froncent le sourcil, ou montrent un sentiment d'humeur mal
dissimul, lorsque la modeste ptitionnaire adresse  l'assemble un
petit discours le plus adroitement tourn, dans lequel tous les
amours-propres sont flatts, caresss, aduls avec un art et surtout un
dbit parfait. Elle finissait par tmoigner aux socitaires le regret
profond qu'elle ressentait d'avoir pour ainsi dire perdu l'espoir
d'entrer dans une socit dont les membres taient aussi remarquables
par les plus rares talens que par les qualits du coeur et de l'esprit.

Elle ne voulait pas, disait-elle, les contraindre, quoiqu'elle possdt
entre ses mains une pice qui semblait lui en donner le droit. Elle
ajouta qu'elle tait dcide  n'en pas abuser. Et au mme instant, elle
tire de son sac, et prsente au comit un ordre de dbut, sign du
ministre.

Le prcieux papier passe ou plutt vole de main en main; on peut  peine
en croire ses yeux. On lit, on relit l'ordre de dbut; l'embarras est
gnral; on se regarde, on tudie chaque physionomie, on s'interroge
rciproquement des yeux; et l'on finit par ne rien dcider.

Tmoin de cette singulire irrsolution, Mlle *** est prte  se
retirer. Tout--coup, elle reprend l'arrt du ministre qu'examinait
encore un acteur, et le dchire en mille morceaux.  cette scne
imprvue tous les visages s'panouissent. L'honorable socit se croit
dbarrasse de la fausse position o elle se voyait rduite, et que tout
tait fini. Combien ne fut-elle pas dsappointe quand la fine
postulante dclara qu'elle acceptait nanmoins avec reconnaissance, la
proposition de dbut que les socitaires lui ont faite pour le jeudi
suivant.

 peine Mlle *** est-elle sortie,  peine a-t-elle regagn sa voiture,
que la sance devient extrmement orageuse. On dlibre. On cherche un
biais pour revenir sur une dcision qu'on n'avait regarde jusque-l que
comme un refus civil et honnte.

On se dtermine donc  lui rpondre, que le dbut promis pour le jour
suivant ne pouvait avoir lieu; qu'une rptition d'ensemble, absolument
indispensable, tait impossible, attendu que les lundi, mardi et
mercredi taient pris pour les soins qu'exigeait une pice depuis
long-temps  l'tude.

Nouvelle rplique de Mlle *** o elle dclarait qu'elle tait tellement
pntre de son rle, qu'une rptition d'ensemble tait superflue, et
qu'elle comptait dfinitivement sur les offres du comit. Cette fois sa
lettre n'tait pas adresse  la socit, mais bien  l'un des coryphes
les plus influens,  son ancien matre, qu'elle qualifiait de prsident
en chef du comit; et cette dernire ptre fut expdie sans tre
cachete.

 la rception de cette curieuse missive, le prsident prtendu tait
absent: d'abord la suscription dplut  tous. Ensuite puisque la lettre
n'tait point cachete, on arrta unanimement qu'aucune convenance
n'empchait d'en faire sur le champ la lecture. Si l'adresse avait
dplu, le contenu parut bien plus difficile  digrer: Mlle *** a une
mmoire trs-fidle. En crivant donc  l'ancien directeur de ses
tudes, la jeune lve tait tonne des difficults qu'elle prouvait;
et surtout d'tre conduite d'une manire aussi peu d'accord avec la
puissance qu'il s'tait vant d'exercer sur le comit, compos presque
entirement de femmes, qu'il devait si facilement rduire au silence en
faisant _des avances  celle-ci_, en prodiguant des promesses 
celle-l, quelques douceurs  cette autre; et tous ces mots taient
souligns.

Sur ces entrefaites, lorsque l'indignation tait  son comble, l'acteur
auquel la lettre avait t spcialement crite, arrive. Les reproches
les plus vifs et les plus amers lui sont adresss. Et d'abord, il n'y
avait point de prsident dans une socit o il ne devait se trouver que
des gaux. Que signifiaient d'ailleurs les expressions soulignes?

Les explications donnes par le socitaire inculp, ne paraissant pas
satisfaisantes, plusieurs de ces dames lui firent vivement sentir
combien les expressions relates dans la lettre, leur taient sensibles
et blessaient leur extrme dlicatesse.

Enfin, tout bien calcul, les socitaires, un peu remis d'une premire
motion, ne pouvant revenir dcemment sur leurs pas, prirent le parti de
se rsigner, et de jouer dans les pices que Mlle *** avait choisies
pour son dbut. Le sacrifice tait grand, mais pour temprer la joie
qu'un succs et pu causer  la dbutante, on mit en rquisition le ban
et l'arrire-ban de tous les claqueurs  la solde, qui furent mands,
non pour l'applaudir, mais pour la siffler  toute outrance. Ces
prudentes mesures furent djoues. La vue de Mlle *** que les claqueurs
ne connaissaient pas, excita leur admiration. Ds les premires scnes,
elle eut le secret de capter leur bienveillance; et ce point capital
obtenu, au lieu de siffler, ils se joignirent au public pour lui
prodiguer des applaudissemens mrits.

On assure que, le soir mme, l'ancien matre de la dbutante donna sa
dmission, et qu'il reut le lendemain l'invitation de se rendre aux
Menus-Plaisirs; non seulement il y trouva M. l'intendant, mais un sage
ministre qui lui rappela toutes les bonts dont il avait t combl par
le gouvernement, et lui dclara que si sous vingt-quatre heures il ne
rparait pas la faute de la veille, il serait aussitt priv de ses
pensions, et mme de celle de retraite. Cet excellent acteur fit  ce
sujet de mres rflexions; et fort heureusement pour les socitaires, il
se dcida  recevoir encore long-temps les applaudissemens d'un public
qui sait si bien apprcier son beau talent.

Cette anecdote est trs-piquante, lui dis-je; mais reprenons le fil de
nos observations qui nous ont procur le plaisir de l'entendre.
Dcidment, je crois que nos architectes conserveront ternellement le
got des colifichets. Partout on est forc de le rpter. Nous ne les
verrons jamais revenir  ce beau rel qui rsulte de l'tude des
convenances, mdites et rflchies.

Les lois immuables de ce beau, reprit Philomnor, sont pourtant crites
sur tous les monumens de l'antiquit. Le laps des sicles ne les a point
altres; tous les ans le gouvernement envoye des lves  ses frais
pour les tudier sur la terre classique des arts. Mais  quoi bon? si le
fruit qu'on se promet de ces utiles voyages se dessche et tombe avort.
Pour nous, mon cher ami, sans cesse nous les admirons ces lois
immortelles qui ont guid dans leurs travaux les Vitruves franais 
Sainte-Genevive et au Val-de-Grace, au Louvre et au Luxembourg, 
Trianon et  Versailles. Pourquoi certains hommes ont-ils les yeux
ferms?

Le rideau amarante est d'un grand effet; ses plis onduleux sont
parfaitement calqus, et semblent cder au poids des broderies et des
crpines d'or. Mais comment ne pas rire de l'espce d'arlequinade
qu'offre le coup d'oeil gnral de la salle, et qui n'est que le rsultat
de tant de nuances bizarrement assorties, et surtout trs-dfavorables
pour la toilette des femmes?

N'est-il pas tonnant, me disait encore Philomnor, que l'on ait exil
de leur sanctuaire Thalie et Melpomne[4]? Quoi! ces deux muses n'y ont
pas leurs attributs les plus remarquables! N'et-on pas d, en
conscience, sacrifier une vingtaine de mille francs, pour y placer
dignement ces deux soeurs d'Apollon avec les trophes de leur gloire? Que
dites-vous encore de ces magots gristres si pesants et si laids, et que
pourtant l'on appelle des Amours? N'tait-il pas encore facile de
mnager au-dessus des loges un asile pour les bustes de nos principaux
potes? On les avait tout sculpts; en les tant du foyer, ils eussent
pu tre remplacs par ceux des auteurs plus modernes, tels que La Harpe,
Chnier, Beaumarchais qui les ont suivis dans la mme carrire, et qui
pourtant ne s'y trouvent pas. Les images des pres de la scne
franaise, transportes ainsi au milieu des spectateurs, eussent en
quelque sorte paru jouir de leurs triomphes et s'associer  nos
plaisirs. Je ne me trompe point, les peintures du plafond me semblent
faites sur papier[5]; au devant des galeries du haut et du centre de la
salle, on croit retrouver du papier; on en remarque mme dans
l'intrieur des loges; il faut pourtant excepter celle du propritaire,
qui me parat trs lgamment dcore. Pour ne point blesser le ton
d'uniformit, n'et-on pas d disposer toutes les premires sur le mme
modle, et draper les secondes et troisimes avec des tissus moins
riches, mais plus solides.

Avec cinquante mille francs, et beaucoup moins, je me serais charg de
les faire tapisser toutes d'aprs votre plan, nous dit un inconnu qui
avait cout notre conversation, et que je pris pour un ngociant de la
capitale; voyez, Messieurs, ajouta-t-il, comme cet or est grossirement
appliqu; je crains bien que son clat ne soit pas plus durable que tout
le clinquant de l'Odon et de l'Opra provisoire. Pour moi, reprit
Philomnor, je crois vos architectes entirement brouills avec les
sculpteurs pour les statues et bas-reliefs en marbre et les fondeurs en
bronze, dont ces messieurs font si peu d'usage; et je suis convaincu
qu'ils ont de plus une antipathie trs-marque pour les marchands
d'toffes en laine, coton et soieries, dont ils se servent le moins
possible. En revanche, reprit notre voisin en souriant, je souponne
fort qu'ils ont fait  la sourdine un arrangement exclusif avec les
pltreurs, barbouilleurs et fabricans de papiers peints; peut-tre ma
prsomption n'est-elle pas dnue de vraisemblance. Mais supposez,
rpliquait Philomnor, un tranger aussi passionn que moi pour l'art
dramatique; supposez un tranger qui, pour se rendre plus tt  Paris,
courrait toujours la poste sans s'arrter dans aucune des villes o sont
vos plus clbres ateliers et vos plus florissantes manufactures;
supposez encore que cet Italien, ce Russe, ce Polonais se fasse ds le
soir mme de son arrive conduire de suite au premier thtre, au
thtre Franais par excellence, et que son Cicerone l'introduise par un
des escaliers latraux dans l'enceinte intrieure de la salle; quelle
ide se fera-t-il de la France et de son industrie? Oh! bien
certainement, en apercevant les plus riches substances de la nature et
les produits rels des arts, imits uniquement  coups de pinceau, il
doutera si vous avez les talens ncessaires pour sculpter les matires
dures; et si dans vos dpartemens vous possdez la plus petite carrire
de granit. Vous croira-t-il mme initis  ces procds utiles qui
marmorisent les pierres gypseuses, ou qui dguisent, sous une couche de
stuc, des murs grossiers ou de frles colonnes en bois, lorsqu'il ne
verra nulle part l'emploi brillant de ces incrustations savantes et de
ce prcieux mastic? Ne se persuadera-t-il pas que vous prouvez une
affreuse disette d'toffes prcieuses et mme communes, en rflchissant
avec quelle parcimonieuse conomie on les a mises en oeuvre dans vos
dcors? Et, quand la toile sera leve, il se figurera tre plac dans un
magasin de couleurs, devenu le pristyle d'un palais.

Plaisanterie  part, lui dis-je, mon cher Grec, ce thtre et t
trs-convenable pour les Varits ou l'Ambigu-Comique; mais il n'a pas
cette gravit qu'exige la premire scne tragique du monde civilis. La
petitesse raccourcie du plan, et son insignifiante restauration,
auraient d dcider le directeur des travaux  mettre au concours la
restauration de cette salle; et on et t pour lors  l'abri de ces
gauches et sottes mprises. Cet difice tait, ce me semble, assez
important pour rendre cette mesure indispensable.

On tait prt de commencer la pice: il se fit un grand silence.
Philomnor m'entendit soupirer bien bas ces mots:  France!  ma chre
patrie! quel usage fait-on de tes arts! ne seraient-ils rservs que
pour dcorer les palais et les monumens de l'tranger[6] ou les magasins
de tes artistes[7]? Le rideau avait disparu. Philomnor, immobile,
craignait, pour ainsi dire, de respirer, dans la crainte de perdre un
hmistiche de la pice; mais je le vis plus d'une fois frapper du pied,
et se courroucer, d'une manire trs-srieuse, contre ces ternels
habitus dont le catarrhe ingurissable sert mieux que les sifflets,
l'antipathie ou l'esprit de parti dont ils sont anims. Les deux pices
taient finies, et le jeu parfait de nos grands acteurs tragiques ou
comiques, qui presque tous avaient paru sur la scne, avait rempli le
jeune Grec d'tonnement. Vous avez pu vous convaincre, mon cher ami,
lui dis-je, que les bons acteurs ne sont pas aussi rares au premier
thtre que voudraient le faire croire certains prneurs du temps pass.
Selon ces messieurs, les grands talens taient alors si communs, qu'on
avait siffl jusqu' Larive, Fleury et Mlle Raucourt, artistes devenus
depuis l'objet de leur ternelle admiration et de leurs inconsolables
regrets. Nous avons t  porte d'apprcier la valeur de ces touchantes
lgies. Quand Talma, Lafont[8], Michelot, Firmin, Desmousseaux nous
restent; quand nous avons Mmes Duchesnois, Paradol, Bourgoin, pour la
tragdie; quand Damas, Armand, Cartigny, Faure, Baptiste, Monrose,
Stoklet[9], Menjaud, Mmes Mars, Leverd, Demerson, Dupuis, Dupont,
Hervey, brillent dans les salons de la comdie franaise; quand
plusieurs de ces acteurs, de ces actrices, ont un gal succs dans les
deux genres, doit-on crier que tout est perdu? quand enfin Mlle Mante
apparat subitement comme un mtore qui doit un jour clipser toutes
ses rivales, on doit tre parfaitement rassur. Mais l'autorit ne
devrait-elle point empcher qu'on suivt  son gard le systme
d'Harpagon pour son cher trsor? MM. les socitaires se contenteront-ils
de la possder comme une belle mdaille nouvellement frappe, que l'on
conserve dans un coffre-fort bien ferm, qu'on montre, suivant le
caprice, aux curieux, mais qu'on ne met point en circulation? Afin de
dmentir compltement les lamentables et sinistres prdictions sur la
ruine prochaine du premier thtre, pourquoi ne pas adopter Bernard de
Bruxelles, et Lagardre, Mmes Gros et Valmonzey, dont les dbuts ont t
si heureux? Pourquoi ne pas recevoir comme des enfans prodigues chapps
de la maison paternelle, Saint-Eugne et Victor, qui marchent de
triomphe en triomphe dans les pays trangers et les dpartemens?
Pourquoi ne pas rappeler Michot, dont le jeu rond et plein de franchise
plaisait universellement, et qui n'a quitt la scne qu'au moment o il
tait en possession de la faveur publique? S'il joue  Rouen et
ailleurs, qui l'empche de jouer  Paris?

Il est donc ais d'apercevoir qu'avec des acteurs aussi transcendans et
les recrues que je propose, on pourrait se consoler de la disparition
d'artistes aussi justement clbres, que le temps ou l'amour de la
retraite ont enlevs  nos plaisirs. Soit, pour le prsent, reprit
Philomnor; mais que deviendra votre premier thtre, si vous ne songez
pas plus  l'avenir? car enfin, malgr ce tribut d'loges, trs-mrit
sans doute, au moins pour quelques sujets, permettez-moi de n'tre pas
entirement de votre avis. Ne ft-ce qu'en raison de l'ge, il est
malheureusement trop vrai que les rles de jeunes premiers doivent tre
depuis long-temps vacans. On tomberait dans une grave erreur si l'on se
figurait tre ternellement propre  remplir le premier emploi, parce
qu'on est parvenu  dclamer passablement des vers; et si l'on croyait
qu'avec des traits ignobles ou communs, une taille grle ou de
portefaix, on doit exclusivement, et par droit d'anciennet, reprsenter
jusqu' l'ge caduc, les marquis de Molire, les chevaliers  la mode et
l'homme du jour.

Je vous comprends, lui rpondis-je; vous voulez qu'on se souvienne
qu'il est indispensable d'avoir t favoris d'autres dons que de celui
d'un bel organe, et qu'il faut avoir reu une figure rgulire, mobile
et piquante, les formes, l'aisance, les grces de certains lgans du
jour. Vous joignez sans doute encore  ces avantages une mmoire
imperturbable et d'heureuses dispositions pour saisir au besoin tous les
tons, tous les airs, toutes les nuances des diffrens caractres. Avec
ces qualits runies, je le prdis, un pareil sujet comblera tous les
voeux; il fera fureur; on se disputera les loges pour l'entendre, ne
ft-ce mme que pour le voir: que dis-je? elles seront retenues un mois
d'avance pour quelque nouvelle pice; la salle sera trop petite; elle ne
pourra contenir les spectateurs, et surtout les spectatrices; on
s'touffera jusque dans les corridors. Mais ce merveilleux, cet
incomparable acteur, blouissant de jeunesse, de beaut et de talent, ce
nouveau Mol, ce nouveau Talma, qui doit produire ce concours, cette
affluence, o est-il? Quel heureux coin de la France le possde?
serait-il introuvable dans une population de trente millions d'hommes?
ou plutt serait-il encore  natre?

Et pourtant, rpliqua un des conteurs d'anecdotes, n'est-il pas
souverainement ridicules de voir presque continuellement remplacer  ce
thtre les jeunes adolescens par des femmes travesties? Vous avez
raison, repris-je; on met en rquisition des acteurs qui font prosprer
un petit thtre lyrique, pour les transplanter dans un spectacle o
l'on ne chante point; je veux dsigner Perlet. Certainement cet acteur
prendrait avec plus d'avantage la route de Feydeau ou du Vaudeville,
pour y faire valoir ses moyens comme musicien, qui ne lui seront presque
d'aucun usage rue Richelieu. Pour une raison toute oppose, ne
conviendrez-vous pas avec moi que Lemonnier, dont l'organe est si faible
comme chanteur, mais dont la tenue dans certains rles est si pleine de
dignit, dont le physique est d'ailleurs trs-agrable, ferait bien de
postuler l'emploi de jeune premier au Thtre-Franais? Si ces
transmigrations avaient lieu dans les grandes et petites acadmies de
musique, lorsque les chanteurs et les cantatrices perdent leur voix sans
cesser d'tre des comdiens parfaits, que d'excellens acteurs ne
conserverait-on pas  l'art dramatique! D'ici  longues annes, Drivis,
Nourrit, Martin et Huet, Lepeintre et Tiercelin, mile et Potier, et
cent autres, ne parleraient de retraite absolue; ils passeraient
seulement, pour ainsi dire, d'un trne  l'autre, et le temps seul les
avertirait de lguer aux lves qu'ils auraient forms, le sceptre de
leur gnie.

Tout en faisant ces rflexions, nous allmes respirer au foyer, o mon
ami se complaisait  graver dans sa mmoire les fidles images des
auteurs dramatiques que la France a produits. Les bustes de tant de
grands hommes, lui dis-je, qui ont enrichi MM. les comdiens du Roi,
doivent bien exiger chaque anne les soins qu'on leur a dernirement
prodigus, et dont ils avaient tant besoin. D'autres, tels que La
Fontaine et Quinault, mriteraient bien que la pierre ft mtamorphose
en marbre.

Pourquoi, me dit Philomnor, ne trouvai-je pas dans ces salons les
portraits des Lekain et des Dumenil, des Larive et des Clairon, des
Prville et des Contat, des Raucourt et des Saint-Prix? quelle juste
rcompense pour ces acteurs! quel encouragement pour ceux qui leur ont
succd, quelle jouissance pour les trangers et tous ceux qui ne les
ont connus que par tradition! Une pareille galerie serait prcieuse, si
les portraits en taient peints par les Robert Lefebvre, les Prud'hon,
les Grard et les Kinson. Un pareil usage, que nous avons dj vu dans
certains grands tablissemens, tels qu' l'cole de Mdecine,
l'Acadmie[10] et malheureusement un peu trop tard  Feydeau, produirait
mille heureux effets, s'il tait suivi par tous les grands et petits
thtres, au moins pour les talens renomms.

En nous quittant, nous formmes le projet d'entendre successivement
_Rgulus_ si fortement crit, les beaux vers et les scnes si touchantes
de _Clytemnestre_, sans oublier _Sylla_. Attendez-vous  tre encore
vivement mu, dis-je  mon Grec. Le caractre de ce farouche dictateur
est neuf au thtre: Talma, il faut l'avouer, y dveloppe un talent
unique; vous verrez s'il n'y rend pas inimitablement la sombre
profondeur d'un politique consomm dans les forfaits, et blas sur les
assassinats. Ce portrait, si ressemblant, serait intolrable si l'auteur
n'en avait pas affaibli l'horrible teinte par des sentimens dignes de
toute la fiert, de toute la grandeur d'une me vritablement romaine.
Cette pice, comme celle de _Clytemnestre_ est sans amour. Outre le
mrite du style, des coups de thtre multiplis captivent l'attention
et soutiennent l'intrt jusqu'au dnouement le plus inattendu.
Indpendamment d'autres motifs, telle est je crois, la raison du
prodigieux succs de cette tragdie.




CHAPITRE XXXI.

Filles publiques du Palais-Royal, des boulevards de Gand et des
Varits.


La soire tait belle; je proposai  mon ami de faire un tour de
promenade dans le jardin du Palais-Royal, qui n'tait pas encore ferm.
 peine y tions nous descendus que mon Grec fut accost par une jeune
demoiselle, qui, malgr ses petites grces, ses minauderies, la douceur
ou la licence de ses propos et tout l'attirail de sa parure, eut le
chagrin de se voir trs-froidement rebute. Tel tait l'empire de la
vertu sur Philomnor; le vice,  ses yeux, enlaidissait mme jusqu' la
beaut et lui faisait perdre ses attraits. Ce jeune homme, ordinairement
si touch des charmes de l'innocence et de la candeur, si profondment
mu de tout ce qui tait vritablement beau, prouvait une rpugnance
invincible pour ces femmes avilies qui chaque jour se livrent sans choix
au plus honteux des trafics. Il ddaignait d'ailleurs des plaisirs
pays, et voulait tre aim, non pour sa bourse, mais pour lui-mme; et
comme nous le verrons, il eut au moins une fois en France ce rare
bonheur.

Je ne puis revenir, me disait-il, de la hardiesse de ces femmes, de la
grossiret de leurs avances, sous des vtemens qui sembleraient
annoncer la rserve et la retenue. Elles sont effectivement plus
dcentes dans leur mise qu'elles ne l'taient autrefois, repris-je;
avant et depuis la rvolution, elles se promenaient presque demi-nues.
On les voyait prendre les costumes de toutes les nations, et
principalement de quelques provinces de France; Provenales et
Cauchoises, Alsaciennes et Gasconnes; Mauresques et Ngresses, s'y
trouvaient runies; pour plaire, elles usurpaient mme l'habit de notre
sexe. Prsentement cette espce de saturnale n'est gure tolre que
pendant le carnaval. En 1814, les vieilles kadunes surintendantes des
srails qui nous entourent, dcidrent, dans leur haute sagesse, qu'il
fallait se hter de profiter d'une circonstance extraordinaire, et user
d'un moyen de succs invent jadis par la coquetterie[11], mais depuis
long-temps abandonn.

Pendant quelques mois, on ne rencontrait plus que des toques 
l'anglaise, des plumes de coq  la prussienne, et des coiffures russes
ou tartares. Frais  demi perdus! ce petit stratagme russit peu;
souvent, en se promenant, on entendit ces mres abbesses se plaindre
hautement en public de la parcimonieuse libralit de ces trangers,
qu'elles avaient regards comme des mines d'or inpuisables. Je vous
ferai encore observer que le nombre des filles a diminu dans ce palais,
au moins en apparence: la dernire classe, le rebut de ces maisons de
dbauche circule et se rpand le soir dans les galeries de bois et le
passage vitr: les plus lgantes semblent s'tre adjug exclusivement
les alles du jardin et la galerie dite des _Bons-Enfans_. Le partage
ainsi fait, les galeries de la Rotonde et du caf de Foy semblent leur
tre interdites; au moins, on n'y en voit point. En t, d'autres
occupent les boulevards de Gand et des Varits; elles y attaquent peu,
except dans les lieux sombres et ombrags. Leur isolement affect, leur
coup d'oeil, leur allure inquite et prcipite, la bonne ou la dugne
qui les accompagne, sont les indices qui les affichent suffisamment; car
elles n'y paraissent aujourd'hui qu'avec la mise des femmes de bien et
d'une haute vertu. La police, qui, je le prsume, exige et prescrit ce
grave maintien et cette pruderie trs-louable, la police, dis-je, qui a
d'ailleurs les yeux trs-veills sur leur conduite, ne ferait peut-tre
pas mal de rendre cette mesure plus gnrale dans d'autres quartiers, o
tant de jeunes enfans sans exprience sont le soir exposs  tous les
genres de sduction.




CHAPITRE XXXII.

Catacombes.--Grotte sacre.--Cimetire du Pre Lachaise.--Abus
rvoltant.--Constructions ncessaires.--Plantations et rparations
convenables.--Fte funbre.--Anecdote.--Pice de vers.


 son rveil, je trouvai le jeune Grec en proie aux plus tristes
penses, qu'un temps sombre et nbuleux rembrunissait encore. Son me
sensible avait t fltrie par l'impression profonde que lui avait fait
prouver la reprsentation d'_Hamlet_. Souvent notre propre situation
nous identifie avec les personnages de la scne. Les souvenirs d'un pre
chri, d'un pre dont il s'tait loign, et dont plus de cinq cents
lieues le sparaient, avaient troubl son sommeil. Non, mon cher ami,
me dit-il, non, ne cherchez point  me distraire. La mlancolie a pour
moi des charmes: aujourd'hui, pour un coeur tel que le mien, c'est un
sentiment dlicieux.

Eh bien! repris-je aussitt, n'loignons pas des ides o votre me
semble se complaire. Je n'ai point cette froide insensibilit, cette
apathique indiffrence qui ne sait point comptir aux peines de
l'amiti. Ne dtruisons point, mon cher Philomnor, le prestige d'une
jouissance qui semble avoir tant d'attraits pour vous. Je veux mme
entretenir, par des images plus fortes, des sensations que je partage.
Je suis sensible, me dit mon Grec en me serrant la main, et en fixant
sur moi des regards attendris, je suis sensible  cette preuve touchante
de votre amiti. Dans mon voyage en Italie, je m'en souviens, je me
trouvai dans une situation d'esprit  peu prs semblable. J'tais 
Rome; je me fis conduire dans ces profonds souterrains[12] o la charit
chrtienne cacha, pendant une affreuse perscution, les corps sanglans
des premiers martyrs du Christ; je me plaisais  errer sous les parois
tnbreuses de cet immense tombeau. Non, jamais les pyramides
spulcrales de l'gypte ne m'ont caus une impression plus profonde. 
chaque pas,  chaque dtour, je croyais voir les grandes ombres de ces
hros magnanimes qui semblaient me rappeler toutes leurs vertus. Mon
ami, vous ne me refuserez pas: partons, conduisez-moi aux catacombes de
Paris. Ah! n'exigez pas de ma complaisance, mon cher Philomnor,
rpliquai-je aussitt, que je descende avec vous dans ces souterrains
funbres, o, depuis trente annes, nous avons dpos les restes de nos
pres. Eh! qu'y verriez-vous? des sentiers vastes, sablonneux,
quelquefois humects par de faibles ruisseaux; et ces sentiers vous
conduiraient, sous des votes retentissantes, a quelques autels
expiatoires qu'leva la religion et qu'entretient la pit. Hlas! sans
les inscriptions consolantes des potes sacrs et profanes, qu'une main
bienfaisante grava sur les normes piliers qui soutiennent ce temple de
la mort, tout attesterait dans ces lieux l'empire du nant et l'absence
de la vie. La ple lueur des flambeaux qui servent de guide aux
voyageurs ne s'y rflchit que sur des murailles d'ossemens humains[13],
tristes dbris des gnrations de vingt sicles. Vous, mon cher
Philomnor, dont l'me est si pure, et si ennemie des sales volupts,
vous n'avez pas besoin de contempler les effets corrosifs des plaisirs
effrns, et des plus horribles infirmits qui puissent torturer
l'espce humaine. Apprenez donc, mon cher ami, que dans un antre secret,
la morale tient sans cesse cole ouverte, et qu'elle donne ici les
leons les plus pathtiques.

Non, vous n'irez point comme moi frissonner d'horreur  la vue de ce
voile sombre, dont je n'ai approch qu'avec un saint respect, voile
sacr qui, tendu devant l'ouverture d'une grotte ensanglante, cache et
drobe aux yeux les innombrables victimes des boucheries de septembre
1792; les victimes de cette rvolution dont le poignard n'pargna ni la
dignit des grandeurs, ni les trsors du savoir, ni les grces de la
jeunesse, ni les attraits de la beaut, ni la candeur de l'enfance, ni
la majest de la vieillesse, ni la simplicit de l'innocence, et pour
qui ces privilges mmes de la nature furent de nouveaux titres  ses
coups. Cependant, mon ami, que demandaient les provinces en 1789? la
rforme de quelques abus, le paiement de la dette publique, la
suppression de l'arbitraire, et la monarchie consolide par des lois
stables et justes pour tous. Oh! comme la plupart de nos commettans
furent infidles  leurs mandats! comme ils tromprent nos voeux et nos
esprances! Le dficit ne fut point combl. De nouvelles, d'innombrables
dprdations ruinrent nos finances; la chute des antiques institutions
entrana celle du trne:  l'ordre succda l'anarchie. La rpublique
naquit; son rgne fut ciment par des torrens de sang. Pour nous,
spectateurs impuissans, perscuts, proscrits, nous vmes nos fortunes
squestres, nos monumens s'crouler, nos arts disparatre, nos lumires
s'teindre, nos richesses en tout genre s'engloutir au milieu de la
disette, de la famine et des massacres. Dans ces temps d'extermination,
un orateur l'a dit, le bonheur n'tait nulle part j'ajouterai pas mme
chez les bourreaux, car le bonheur n'habite pas sous le mme toit que
les remords. Les camps seuls taient devenus l'asile de la gloire, et
pas toujours de la sret personnelle; et le mme courrier qui annonait
la victoire de tel gnral, annonait souvent le supplice de ses
proches. Pour surcrot  tant de maux divers, nous emes vingt-cinq
annes de combats, dont il ne reste aucun fruit; et nous submes deux
invasions trangres, source intarissable de tant de larmes, de tant de
privations, de tant de calamits, qui ont fini par mettre pour ainsi
dire la France sous le scalpel de l'Europe. Cessons de vous entretenir
des causes et des effets d'une rvolution qui prcipita dans le gouffre
des catacombes les restes palpitans de milliers d'infortuns. Fuyons,
mon cher Philomnor, fuyons des lieux qui nous rappelleraient plus
vivement tant d'horreurs. Mais si les artisans de ces catastrophes
pouvantables respirent encore l'air d'une patrie dont ils ont dchir
le sein, eux seuls, mon ami, doivent descendre dans ces cavernes
sombres. Ah! puissent leurs remords et leur dsespoir, puissent les
soupirs et les pleurs d'un repentir tardif, apaiser d'augustes mnes; et
surtout une Providence suprme et terrible, qui semble quelquefois
sommeiller, mais qui, tt ou tard, inexorable, attend et saisit le
criminel, parce que la garantie de son imprissable justice est dans son
ternit.

Sans vous ensevelir tout vivant, mon cher Grec, dans les entrailles de
la terre, suivez-moi plutt dans un lieu o tout vous inspirera des
ides tristes, mais qui ne rvolteront pas au moins toutes les facults
de votre me. Allons dans ce lieu d'un repos ternel, dans cette
solitude paisible, jadis l'humble maison de plaisance du confident[14]
de l'un de nos plus grands rois[15], et l nous rverons ensemble.

Philomnor y consentit; aprs une course longue, monotone,  travers des
rues dsertes, nous dcouvrmes enfin cet amphithtre des trophes de
la mort, o tous les ges, tous les rangs, toutes les conditions sont
confondus, anantis; o la pyramide du marchal de France s'lve
fastueusement  ct de l'urne modeste de l'homme de lettres; o la
statue consacre par des enfans pieux  la mmoire d'une mre chrie, se
rencontre tout prs du bas-relief cisel par la main de l'Amour, qui
semble sans cesse l'arroser de ses pleurs; o les vertus et les talens
sont seuls immortaliss par les soupirs de la reconnaissance, et les
regrets inspirs par le respect et l'admiration.

Dj nous avions franchi le seuil redoutable. Dj nous tions dans
l'asile des tombeaux, dont une pluie avait rendu les abords
trs-difficiles. Dans quel abme m'avez-vous conduit? s'cria mon jeune
Grec, dont la chute subite et peu dangereuse m'avait d'abord alarm. On
devrait bien consolider et paver plus soigneusement l'entre de cette
fatale enceinte; peut-tre, ajouta-t-il, n'a-t-on pas les fonds
ncessaires? Que dites-vous? repris-je aussitt. Ici l'intrt vend au
poids de l'or la poussire des spulcres. L'avarice y a plac ses
ateliers et ses comptoirs. Les coups redoubls du marteau et les cris
aigus de la scie y dchirent votre oreille, y troublent le silence des
mausoles, y interrompent les prires de la pit, et semblent y
insulter aux gmissemens des malheureux. Aurait-on oubli ce vers du
plus clbre de nos potes modernes:

     Malheur  qui des morts profane la poussire![16]

Un ordre suprieur et formel avait, si je me le rappelle, loign ces
sacrilges tablissemens. Pourquoi ce rglement est-il enfreint? on y a
construit une chapelle: que la maison des ministres saints qui seront
employs  la desservir, aurait bien une couleur locale, si elle et
pris les formes d'un antique monastre. Et, malheureusement, les
matriaux, je veux dire les ruines, ne manqueraient pas. O seraient
mieux placs de pieux ermites? quel tmraire oserait ici insulter 
leur barbe vnrable et  leur robe de bure? quelle sensation
n'prouverait-on pas en apercevant ces solitaires errer comme des ombres
au milieu des tombeaux! en les considrant implorer l'ternelle
misricorde pour ceux qui ne sont plus! en entendant les sons religieux
de la cloche argentine retentir au milieu de ces bois sauvages, de ces
bois qu'on ne peut trop multiplier par de nouvelles plantations, pour
masquer les longues murailles de cette nouvelle valle de Josaphat, qui
semblerait alors n'avoir d'autre terme que les seules barrires opposes
par la nature!

J'admire, reprit Philomnor, j'admire ce site pittoresque dispos comme
exprs par la nature pour son triste emploi; mais, chose tonnante! je
cherche sur cette colline des sentiers doucement sinueux, des gazons
frais, des arbustes vigoureux qui me rappellent  la pense consolante
de l'immortalit, et qui semblent me dire: _Tout n'est pas mort ici_;
et, faute de soins assidus et journaliers, je n'y rencontre qu'une
vgtation affaiblie, que quelques touffes d'herbe, souvent dessches,
sur une terre jauntre et aride.  chaque pas, mon oeil est attrist par
des arbres presque toujours aussi dpourvus de vie que les froides
reliques qu'ils taient destins  couvrir de leur ombrage. Enfin, si je
veux payer un juste tribut d'hommages  ces illustres ou touchantes
victimes du sort, je ne puis quelquefois parvenir prs d'elle, sans
courir quelques dangers, tant les chemins y sont raboteux, inclins,
coups de ravins et mal entretenus[17]. Du reste, pas une seule fontaine
apparente pour les crmonies expiatoires: pas un filet d'eau o le
saule, ami des pleurs, puisse baigner ses rameaux mlancoliques. Quel
est donc le gouffre o vont s'engloutir les trsors accumuls par le
trpas? Que les impts levs sur la douleur, sur l'amiti, sur la
reconnaissance, seraient bien employs s'ils servaient _uniquement_  la
conservation  l'entretien,  l'embellissement de ce lieu aussi
frquent par les vivans que par les morts!

Abus dplorable! repris-je, mon cher ami, abus criant! je dirais
presque sacrilge! les morts n'ont pas ici un asile incommutable. Ils
n'y sont que pour un temps limit, si leurs hritiers n'ont pas achet
pour eux le droit d'y reposer ternellement.

Philomnor gmissait, lorsqu'au milieu de ces tombeaux pars ou presss
les uns contre les autres, et que sparaient  peine quelques cyprs,
nous remarqumes, presqu'au sommet de la colline, un jeune homme d'une
figure trs-agrable; mais qui nous parut absorb dans la plus sombre
tristesse; sa tte tait nue et penche; ses habits simples et en
dsordre; il contemplait un petit espace de terre o commenait  natre
un peu de verdure, dfendue par une balustrade.  peine reconnut-il une
inscription grave sur la croix noire qui dominait l'extrmit du
tertre, que nous le vmes s'incliner, tomber  genoux, se prosterner et
prier avec ferveur. Tantt il levait au ciel, en soupirant, ses yeux
mouills de larmes; tantt il tendait les bras vers la croix, comme s'il
et voulu serrer contre son coeur l'ami, le tendre ami dont un cruel
trpas l'avait priv; tout--coup, il se lve prcipitamment, cache
furtivement un mdaillon qu'il tenait  sa main, et se perd dans les
massifs d'arbustes touffus d'o nous entendmes quelques sons lugubres
et mal articuls, qui ressemblaient aux accens d'un profond dsespoir.

Ce spectacle inattendu, avait singulirement piqu notre curiosit.
Nous approchmes de plus prs, et nous lmes distinctement sur le bois
de la croix: _Sicard_. Ds-lors l'nigme tait explique. Le jeune homme
que nous avions surpris, tait un sourd-muet qui venait payer  son
digne instituteur le tribut de ses regrets et de sa pit filiale.
Quoi! me dit Philomnor, vivement mu de cette scne romantique, quoi!
des hommes dont la mmoire obscure les a devancs dans le cercueil, des
hommes dont la vie ne fut ni sans tache ni sans reproche, ont ici de
fastueux mausoles! et le bienfaiteur de l'humanit, celui qui fut le
second pre d'enfans dshrits par la nature de ses dons les plus
communs, celui qui, par des moyens nouveaux, dcouvrit  ses lves des
organes inconnus  la pense, n'a pas mme une pierre tumulaire, une
pierre brute, qui transmette  la postrit le souvenir de ses talens,
de ses bienfaits et de ses vertus! Oh! que ne puis-je recrer ici, pour
la gloire de ce vritable grand homme, le prodige de la statue de
Memnon! Que ne puis-je, aux premiers rayons de chaque aurore, faire
redire  l'airain retentissant de son immortelle statue: _Ici repose
Sicard, dont l'art presque divin fit entendre les sourds et parler les
muets_. J'aime  le croire, ajouta mon Grec, votre gouvernement, juste
apprciateur du vrai mrite, acquittera sans doute un jour la dette de
la patrie et mme de l'univers, en levant une statue  cet excellent
citoyen.

Cependant nous tions descendus de la colline; Philomnor resserrait ses
tablettes, sur lesquelles il avait copi les pitaphes les plus
saillantes qu'il avait remarques. Comment laisse-t-on sans abri,
s'cria-t-il, le seul monument gothique qui ait t transfr dans cette
enceinte? La dlicate architecture des tourelles funbres du tombeau
d'Hlose et d'Abeilard rsistera-t-elle  l'intemprie de votre climat
rigoureux? Tant d'difices plus remarquables dprissent ailleurs,
faute de soins, que je sentis ma rponse expirer sur mes lvres; et mon
ami put lire dans mes yeux combien nos sentimens taient en parfaite
harmonie. Aprs quelques momens de silence: J'aurais voulu, lui dis-je,
que le hasard ou la curiosit vous eussent conduit ici _le jour des
morts_, dans ce jour que la religion consacre aux regrets et aux voeux
que nous formons pour nos proches, nos amis, qui nous furent si chers,
pour ces amis, qu'hlas! nous ne reverrons jamais: ou plutt que nous
retrouverons sans doute dans ce moment terrible, o secouant ce manteau
d'argile qui les enveloppe, nos mes s'lanceront dans le sein de
l'ternit, non comme lie sur un char de feu, mais sur l'aile rapide de
nos vertus! daignez excuser des expressions qui sortent du langage
ordinaire, et qui semblent appartenir  la posie: il ne m'est pas
permis de parler d'aussi grands intrts, sans l'enthousiasme de
l'esprance.  mon cher Philomnor, comme votre coeur et t vivement
mu, si comme moi, vous eussiez t tmoin de la touchante sensibilit
des bons habitans de Paris! vous les eussiez vus arriver en foule, se
disperser et chercher les endroits o gisent les restes mortels de leurs
constantes affections: vous les eussiez vus ces Parisiens que l'on dit
si lgers, profondment recueillis auprs du marbre, dernier dpositaire
des expressions de leur tendresse. Vous les eussiez contempl embrassant
ici la colonne funraire; l ceignant de couronnes de roses et
d'immortelles des urnes chries. Dans cet enclos environn de cyprs,
vous eussiez aperu des enfans groups en cercle autour du tombeau d'un
pre, d'une mre adore; vous les eussiez entendus se rappeler avec
ivresse le peu d'instans qu'ils passrent avec eux, et retracer les
soins et les bienfaits dont ils furent combls. Vous les eussiez enfin
entendu gmir sur l'instabilit d'un bonheur si court. Je m'arrte, mon
cher grec; j'en ai dit assez sur cette lugubre crmonie.

Par un contraste singulier, je vous conterai une anecdote bien
diffrente, et qui m'est personnelle. Il y a peu de temps, une dame, ne
prcisment le 2 novembre, voulut d'aprs les usages anglais, dont elle
tait prise, clbrer l'anniversaire de sa naissance par un bal et un
concert; de plus elle exigea de ma part une pice de vers sur la fte
qu'elle devait donner  ce sujet. Vainement j'essayai de la gurir de
son engouement pour les usages britaniques; vainement je lui reprsentai
toutes les difficults de l'espce de thme qu'elle m'avait impos. Ses
volonts furent pour moi des ordres; comment en effet refuser une jeune
beaut dont l'empire tait fond sur les vertus, les talens et les plus
sduisans attraits. Je lui adressai donc ces vers que ma mmoire n'a pas
oublis:

     Ah combien j'ai senti la fatale influence
     De l'astre malfaisant dont les lugubres feux,
     Ont clair votre heureuse naissance;
     Et j'en atteste ici le pouvoir de vos yeux.
     Vos yeux... sont des tyrans, adorable Silvie,
     O, plus d'un tendre ami croit lire son destin,
     Qu'au soir, un mot fit natre et prir au matin.
     Vos yeux ont-ils souri? je prends nouvelle vie:
     Si leur svrit vient glacer mes transports,
     Et dtruire  jamais l'illusion chrie;
     C'en est fait: j'ai vcu; je touche aux sombres bords.




CHAPITRE XXXIII.

Place Royale.--Fosss de la Bastille.--Greniers d'abondance.--Leur
incontestable utilit.


Nous avions broy assez de noir presque ds l'aurore; sortis de ce
redoutable lyse o tant d'images funbres avaient puis notre
sensibilit, nos yeux se reposrent plus doucement sur le riche
spectacle que nous offrait la nature. Les vapeurs du matin fuyaient 
l'horizon; l'air moins frais se pntrait des feux du soleil; ses rayons
qui se jouaient  travers les nuages, teignaient de pourpre et d'azur la
rose transparente qui couvrait les arbres, les buissons et jusqu' la
moindre fleur des nombreux vergers qui de temps  autre bordaient la
route que nous suivions: Dieu! avec quelle reconnaissance nous
saisissions le moindre bienfait du grand tre! avec quel sentiment de
bonheur nos oreilles entendaient le chant des oiseaux et le
bourdonnement des abeilles. Insensiblement ce tableau vivant et
champtre rendit nos mditations moins sombres; tout nous promettait un
beau jour, et je proposai  Philomnor de se rendre au jardin des
plantes. Comme nous traversions la place royale, esprons, lui dis-je,
que sa tenue nglige disparatra lorsque la statue du noble fils
d'Henri IV y sera replace, et que vous ne serez plus offusqu par
l'aspect de ces choppes roulantes[18], de ces dcombres et de cette
trange malpropret. Cette place enfin, redeviendra ce quelle tait
jadis, un jardin dont les gazons et les autres ornemens seront
respects.

Nous n'tions qu' une petite distance des ruines de la bastille,
Philomnor m'interrompit: Comment avez-vous pu, me dit-il, laisser
depuis trente ans, les dbris de cette forteresse pars  et l sur les
places d'alentour et dans les fosss fangeux qui l'environnaient, au
moins des voyageurs dignes de foi, et le Cicerone que j'ai lu ne m'ont
point appris que vous ayez tir parti de ces marcages si notoirement
insalubres pour ce quartier de Paris. Pourquoi n'avez-vous pas combl et
affermi chaque anne ces terrains vagues que vous eussiez rendus  la
culture? Quoiqu'tranger, je ne l'ignore pas; cette opration a dj t
plus d'une fois pratique trs-heureusement aux environs de la capitale,
et la belle fontaine que l'on construit tout auprs vous et donn les
moyens de rendre ce lieu plus sain; rien ne vous et empch de conduire
et de faire se prcipiter en cascade une partie de ses eaux, et de
fconder par un ruisseau, ces terres vierges que vos soins auraient
rendues productives. Quelle inconcevable incurie! Calmez-vous, lui
dis-je, mon cher Grec; sans le plaisir que je ressens, en voyant le vif
intrt que vous prenez  mon pays, je vous aurais arrt plutt dans le
cours de vos censures. Vos projets eussent t excellens  suivre si
l'on n'en et pas adopt de meilleurs: approchons et vous serez
convaincu qu'on a mme t au del de vos voeux. Considrez ces travaux
immenses, ces votes profondes sous lesquelles resserres dans un large
canal, les eaux de l'Ourque couleront bientt en abondance, en apportant
au centre de Paris toutes les provisions ncessaires  sa consommation.
Quelle vie nouvelle donneront  ce quartier, ces bateaux, ces galiotes,
ces vaisseaux, ces bois flotts, ces mariniers, ces pcheurs! Fort
bien, reprit Philomnor; mais je voudrais qu'on construist des quais
dans les lieux les plus commodes et les plus accessibles, et que dans
les endroits plus escarps, on dispost les bords du canal en coteaux,
en pentes douces o serpenteraient des sentiers ombrags par des
arbustes odorifrans qui, en obissant au moindre souffle, tiendraient
l'atmosphre dans une perptuelle action. Ces plantations aussi
agrables que salutaires, achveraient de purifier ces bas fonds, qui
maintenant, je vous l'avoue, paraissent si dangereux et si infects.

En nous dtournant un peu du but de notre voyage, les greniers
d'abondance fixrent notre attention.

Nous avons, mon cher Philomnor, profit de la sagesse des sicles
passs. Les rudes preuves o l'inclmence du ciel et la perversit
humaine avaient rduit la France, nous en ont fait la loi. Comme
autrefois en gypte, on a pris de sages mesures pour contrebalancer ces
divers flaux. Peut-tre ces greniers ne sont-ils pas assez multiplis,
 moins qu'il ne soit bien constat par de nouvelles expriences que les
crales se conservent mieux et plus intacts dans les magasins creuss
sous terre que dans ces vastes btimens levs  tant de frais sur le
sol, et que sans aucun soin, sans aucune manipulation, les grains y
soient prservs des insectes et autres ennemis plus malfaisans et plus
consommateurs; l'humanit entire doit rendre grces aux auteurs d'une
dcouverte aussi prcieuse qui, sous un gouvernement prvoyant et
paternel, doit rendre la famine impossible. Une politique bien entendue
doit, ce me semble, conseiller d'tablir d'autres magasins[19]  Paris,
et surtout dans les dpartemens ou des cantons immenses couverts de
riches pturages, ne rapportent pas un pi.

Utile accapareur du superflu des rcoltes, dans les annes fertiles et
abondantes, le pouvoir royal, par un juste quilibre dans le prix des
subsistances, devient matre absolu des destines du pays, assure 
jamais la paix intrieure, et tient d'avance en bride toutes les
factions, si jamais, comme dans les temps d'affreuse mmoire, elles
voulaient se servir de cette arme  deux tranchans, pour saper
l'autorit lgitime.

Nous passions sur le pont autrefois appel d'Austerlitz dont les arches
en fer ne peuvent tre trop admires pour la hardiesse et la solidit de
la construction, Philomnor s'tant aperu que j'avais pay la
rtribution d'usage me dit puisque vous empruntez si souvent aux
trangers des dcouvertes utiles, vous devriez bien ne pas ngliger de
placer,  l'entre des ponts o vous exigez un page, ce mcanisme
ingnieux que j'ai vu inventer en Angleterre pour le pont de Waterloo.
Ce mcanisme indique de la manire la plus prcise aux actionnaires, le
nombre des personnes, qui ont pass et la somme dont le percepteur est
redevable. Je connais ce moyen aussi sr qu'conomique rpondis-je;
ce sont les expressions d'un voyageur clbre qui a pleinement sur ce
point satisfait notre curiosit; non seulement cette machine[20] empche
la fraude, mais la ferait dcouvrir si le percepteur tait assez
imbcille pour s'en rendre coupable.




CHAPITRE XXXIV.

Jardin royal des plantes.--Lacune remarquable.--Projet utile  la
botanique.--Serpent  sonnettes.--Anecdote.


En finissant ces mots: nous pntrmes dans ce jardin o sont runies
toutes les merveilles de la cration, dans cette admirable enceinte o
se trouvent presque tous les genres d'animaux vivans, toutes les espces
de vgtaux connus; o l'art exprimental de les disposer soit pour la
clture ou l'emblissement des parcs est dmontr par des modles les
plus varis; o des nouvelles expriences ont multipli les miracles de
la greffe et du mlange des sves, ainsi que les brillantes merveilles
opres par le mariage des fleurs et par des semis persvrans et
nombreux, d'aprs l'ingnieux Desfontaines. J'avais fait remarquer  mon
ami, que sans pendule artificielle, plusieurs fleurs pouvaient servir de
cadran et mme de baromtre. Nous crmes cependant appercevoir une
lacune dans ces diffrentes collections, qui, si elle tait remplie,
prsenterait un grand intrt pour la science. Je ne sache pas qu'il
existe, dans ce vaste palais de la nature, un muse public pour les
graines des vgtaux, qui existent dans tous les pays de la terre. Je
n'ai pas besoin d'en dmontrer l'utilit; elle doit tre facilement
sentie. Si l'on y examine avec tant de plaisir les progrs de l'arbre le
plus majestueux et de la moindre fleur, si l'on y pie avec un intrt
si marqu le travail du grand tre, depuis l'embryon et l'oeuf, jusqu'au
dveloppement parfait des forces vitales, depuis la formation de l'or
vierge et du diamant brut, jusqu' l'instant o dbarrass par l'art de
ses parties htrognes, il acquiert le plus admirable poli et l'clat
le plus radieux, n'est-il pas ncessaire aussi d'apprendre  connatre
les formes, la couleur, les varits, l'emploi des graines de plantes
innombrables, abstraction faite de leur tat de germination, de
croissance et de culture, et l'on suivrait, pour le classement, le
systme de Linn ou de Jussieu.

Je ferais encore une autre innovation; quoi! la cire modele en cent
faons, nous reprsente ici, comme au cabinet de l'cole de Mdecine, le
corps humain dans les diffrentes phases de sant ou de maladie; il nous
semblerait aussi important d'offrir au public par le mme procd, dans
des salles prpares exprs, l'imitation des principaux vgtaux connus,
les diffrentes mtamorphoses que subit la plante, le germe perant son
enveloppe, la naissance du bourgeon, le dployement des feuilles, le
bouton de la fleur, son panouissement, la formation, la maturit, et la
dcomposition du fruit.

Il ne faudrait pas mme oublier de rendre scrupuleusement l'corce du
rameau souvent lisse, unie, marquete ou couvertes d'asprits et
d'pines.

Ce plan n'est point chimrique; plusieurs voyageurs dans l'Inde
l'attesteront comme moi: il a dj reu son excution complte, au moins
pour les arbres, arbrisseaux, arbustes, et plantes de l'le de France,
de cette le chante par le clbre Bernardin-de-St.-Pierre. L'ingnieux
auteur de cette invention pittoresque dont j'ai vu quelques
chantillons, est un franais, et doit sous peu enrichir sa patrie des
richesses que nous devrons aux recherches les plus opinitres et au
travail le plus assidu.

Nous avions examin avec le plus grand soin les trois rgnes de la
nature morte et vivante, et ses imitations les plus parfaites, soit en
dedans soit au dehors, dans les enclos, dans les serres et dans les
diffrentes salles de cet immense tablissement. Il y a quelques
annes, dis-je  mon ami, un tranger rcemment arriv  Paris, eut lieu
de se repentir de son excessive confiance, et surtout d'avoir cd ici
au premier mouvement d'une curiosit trs-excusable. Au moment o, comme
nous, il tudiait les diffrentes parties de l'histoire naturelle, dans
les longues galeries de ce muse, un inconnu, dont la mise, la tournure,
le langage, les formes polies annonaient l'ducation la plus soigne,
s'approche, lui adresse la parole, et entame une conversation
trs-savante, sur les curiosits rassembles dans ce lieu. Vous trouvez,
Monsieur, disait-il au nouveau dbarqu, vous trouvez donc cette
collection admirable? Eh bien! le croiriez-vous? des objets
trs-intressans y manquent, et entre autres, le serpent  sonnettes.
En effet, reprit le provincial, je l'ai cherch long-temps sans avoir
russi  l'apercevoir; pourtant, je connais parfaitement ce reptile
assez commun dans les bois de la Louisiane, et je me rappelle en avoir
lu plusieurs fois la description dans les mmoires des plus clbres
voyageurs. Malheur  celui qui en est piqu: d'abord la douleur se fait
peu sentir, en quelques secondes une enflure accompagne d'lancemens,
se dveloppe autour du membre bless, gagne bientt par tout le corps,
et souvent au bout de quelques minutes, l'homme ou l'animal n'existent
plus; aussi tous les animaux craignent le serpent de cette espce, dont
la prsence est atteste par le bruit de ses grelots qui se font
entendre, dit-on,  plus de soixante pas et par une odeur
cadavereuse[21]. Monsieur me parat extrmement vers dans l'histoire
naturelle, reprit le flatteur intriguant (car c'en tait un), et M. de
Lacpde, ajouta-t-il en souriant, ne ferait pas dans ses leons une
peinture plus exacte et plus frappante. Votre description est
vritablement un tableau de matre. Tenez, comme entre amateurs il faut
mutuellement s'obliger, je ne puis rsister  vous faire une confidence.
Mon oncle, dont l'htel n'est pas loign, possde un individu de cet
espce, d'une beaut surprenante et d'une grosseur prodigieuse, qui lui
a t dernirement expdi de la Nouvelle Orlans. Mon oncle est
incroyablement jaloux de son serpent, ne le veut cder  qui que ce
soit, pas mme au gouvernement, quoiqu'il lui en ait fait offrir une
somme considrable. Si cependant, Monsieur, vous tiez curieux de voir
ce monstrueux reptile, je me ferais un sensible plaisir de vous conduire
chez mon parent, mme en sortant du musum. La proposition est accepte
par le crdule tranger.

Nos deux naturalistes montent dans le mme coup; et aprs avoir suivi
plusieurs rues, la voiture s'arrte devant un magnifique htel. Mon
oncle est-il chez lui? demande l'officieux personnage. Oui, Monsieur,
rpond un suisse en livre, en ce cas descendons; on entre, on passe
dans plusieurs antichambres; on traverse une longue file d'appartemens
pour se rendre au cabinet qui renferme le merveilleux phnomne que le
Muse royal ne possdait pas[22]. Une dernire porte s'ouvre:
qu'aperoit l'tranger? Un tapis vert, une roulette et une nombreuse
socit de joueurs. O donc est le serpent  sonnettes?
demande-t-il.--Le serpent, Monsieur, lui rpondit l'introducteur,
n'tait qu'un prtexte pour vous attirer ici, et procurer  ces
Messieurs l'honneur et l'avantage de faire leur partie avec un savant
tel que vous. Le jeune homme aussi surpris de ce compliment ironique,
que dsol de s'tre laiss entraner dans un pareil pige, s'excusa sur
son ignorance et sur son antipathie pour les jeux de hasard; il suppose
des affaires pressantes, et veut sortir; vains subterfuges, on s'y
oppose; les portes sont fermes  double verrou; inutilement il rsiste;
les menaces succdent aux feintes politesses, et il est contraint de
hasarder quelques rouleaux d'or, que malheureusement il avait sur lui,
ainsi que ses bagues, sa montre, ses chanes et autres bijoux qu'il
perdit en peu d'instans.

Aprs avoir ainsi jou au roi dpouill, les portes s'ouvrirent, et on
lui permit de s'esquiver sans bruit, par un escalier drob, qui
conduisait dans la cour d'un autre htel. Arriv l, on le fora de
monter dans une voiture qui l'y attendait, et dont les stores taient
baisss. Incertain du sort qu'on lui mnageait, livr pendant prs de
deux heures aux plus sombres pressentimens et aux plus vives
inquitudes, il fut dpos et abandonn par le cocher sur un boulevard
dsert; et ce ne fut qu'avec beaucoup de peine que l'amateur de serpens
 sonnettes parvint  s'orienter et  regagner l'htel qu'il habitait.
Depuis, malgr ses recherches multiplies, et celles de la police  qui
il avait port plainte, il n'a jamais pu dcouvrir l'infme tripot o ce
guet--pens lui avait t dress.




CHAPITRE XXXV.


Suite du mme sujet.--Valle Suisse.--Rflexions
philosophiques.--Montagnes.--Belvder.--Projet d'hommage aux amateurs de
la nature.--Amliorations possibles.--Un jardin de Kew en France.


Nous tions prts de quitter les sentiers de la dlicieuse valle suisse
qui nous et paru presqu'un nouvel Eden, si les fabriques nombreuses qui
la dcorent, n'eussent attest une longue civilisation.

Tout en rflchissant au sort de ces tres, si doux, si paisibles, si
familiers, qui y jouissent d'une juste libert, tandis que les cruels
tyrans du dsert y sont renferms dans d'troits cachots, Philomnor ne
put s'empcher de me dire: Me pardonnerez-vous encore une rflexion
bien morale, mais bien naturelle? Les tigres, les lions et les panthres
nous environnent comme la brebis et la colombe: prs de ces animaux
froces, nous coutons sans terreur leurs affreux rugissemens. Les lois
observes dans cette agreste mnagerie ne vous semblent-elles pas celles
d'un gouvernement parfait, o la libre scurit des bons nat
prcisment du rigoureux esclavage des mchans? Tout en convenant de
l'-propos, et de la justesse de cette espce d'apologue, l'aspect
imposant de la montagne qui conduit au Belvder, fit promptement oublier
au jeune Grec les axiomes et les thories politiques, en faisant clore
une foule d'autres ides.

Chaque pas qu'il faisait rveillait mille souvenirs recueillis dans ses
voyages d'Italie: Que ne puis-je ici, me disait-il, dans ces bois, sur
les rampes de ces longues alles et dans les diffrens dtours de ce
parc royal, que ne puis-je ici revoir, comme au Jardin des Plantes de
Padoue, les bustes de ces hommes utiles qui ont crit sur l'histoire
naturelle!

Si ma mmoire ne me trompe pas, j'y vis autrefois ceux de Salomon, de
Dioscoride, de Prosper Alpin, de Fabius Columna et de Pont dra; pour
moi, je voudrais placer encore sous ces ombrages les statues d'Aristote,
de Thophraste, de Pline, de Linn, de Pluche, de Valmont de Bomare, de
Buffon, de Jussieu, de Rozier, de Mordant, de Launay, de Dumont-Courset,
de Lucas, de Thouin, et successivement des naturalistes qui auraient
enrichi la science par leurs dcouvertes ou leurs thories. Je
n'oublierais pas non plus d'admettre dans la socit de ces illustres
savans, les potes qui ont chant sur la flte champtre le bonheur
rustique, et tous les charmes de l'agriculture. J'y placerais Thocrite
 ct de Virgile; et j'entremlerais les Rapin, les Gessner, les Racan
et les Thomson avec les Delille, les Florian, les Lonard, les Campenon
et les Bernardin de Saint-Pierre. Ces bosquets seraient vritablement
devenus le Panthon des amans de la nature.

Je suis tonn, s'criait mon ami, je suis tonn que les habiles
botanistes qui dirigent les travaux de cet utile tablissement n'aient
pas couvert davantage ces collines des productions qui leur sont
propres, et drob  nos yeux cette terre o la mousse crot  peine: je
n'y vois ni le millepertuis, ni la pervenche, ni tous ces vgtaux
indignes ou exotiques, qui se plaisent si bien sous les ombrages. Dans
les sites plus levs, n'et-il pas t facile d'acclimater ces plantes
mridionales qui bravent impunment les ardeurs du soleil, et croissent
pour ainsi dire spontanment au milieu des plus pres rochers.

Pour soutenir la montagne, mnager des repos, je voudrais y
transporter, y dissminer et faire en quelque sorte sortir  travers les
arbustes, des blocs de marbre[23] et de granit tirs de tous les
dpartemens de la France; sans quitter Paris, l'architecte paysagiste
nous aurait, comme d'un coup de pinceau, rapproch sur ces collines les
richesses des Alpes et des Pyrnes.

En inscrivant sur chaque bloc le nom, l'espce, la varit et le pays
dont il serait extrait, l'homme le moins lettr qui a dj trouv en
tout genre, dans cette capitale, tant de moyens d'instruction, pourrait
chaque jour, et  toute heure, faire un cours de gologie franaise.
L'originale disposition des jardins de Kew, que j'ai vus en Angleterre,
a provoqu cette heureuse ide. Que n'est-il en mon pouvoir de vous
inspirer une jalousie trs-fonde et trs-peu dangereuse  ce sujet? car
enfin, vous n'avez pas en France un seul jardin Royal qui, pour
l'tendue et la distribution, ressemble  ce lieu dlicieux; un seul
jardin, o les plantes des quatre parties du monde soient runies et
places, suivant les sites et les terrains qui leur sont propres. Ah!
sous le beau ciel de votre pays, qu'il vous serait pourtant facile de
choisir un canton coup de montagnes, de valles, de rivires et de
ruisseaux, qui pt effacer cette merveille de l'Angleterre!

Trianon, quoique fort joli, est dessin sur une trop petite chelle: la
Malmaison, si remarquable d'ailleurs par de prcieuses plantations, n'a
que des eaux factices. L'essai d'un Kew franais serait possible, je le
prsume,  Saint-Ouen, Ermenonville, Morfontaine, Chambord, Rosny ou
Rambouillet.




CHAPITRE XXXVI.

Htel Bazancourt.--March aux vins.--Quelques rflexions sur les travaux
publics.


Nous nous tions reposs au joli kiosque dit le Belvder, qui dans ce
moment rclame une restauration, et de plus, un gardien. Nous
descendmes de la montagne dont les points de vues sont trs-varis. En
sortant du Jardin du Roi, je dis  mon Grec: Vous apercevez, dans cet
ancien htel de Bazancourt, deux tablissemens vraiment paternels. Sans
tre confondus dans cette maison d'arrt avec d'infmes sclrats, des
militaires ngligens ou gars y sont punis par une dtention
momentane; lorsque tout  ct, des enfans incorrigibles y sont, avec
la mme mesure, insensiblement ramens  la pratique de la vertu. Par ce
double trait de saine politique, on a song galement  maintenir une
svre discipline pour le prsent, sans oublier de l'assurer par de
solides garanties pour l'avenir.

Cette institution est trs-philantropique, me dit Philomnor, si, comme
je le crois, les carts de la jeunesse ou de l'ge mr ne sont, aprs
tout, que des maladies morales, pidmiques et contagieuses, qui cdent
trs-souvent  l'isolement des sujets qui en sont attaqus, et aux
remdes curatifs qu'offriront toujours d'excellens principes, de
salutaires conseils, et surtout de bons exemples.

Il avait  peine achev, que le dpt des vins se prsenta devant moi.
La curiosit de mon ami fut pique par la singularit de l'difice.
Cette halle est admirable, me dit-il: sa situation, sa coupe, ses
distributions seraient parfaites, si les loges construites par les
locataires de ces magasins y taient d'un meilleur got, et si l'on
exigeait dans tout l'ensemble une tenue vritablement hollandaise. Je
voudrais voir encore, sur la place qui se trouve au centre de ces
pavillons, un monument en bronze, relatif aux vendanges: par exemple,
quel sujet plus moral, plus propre  prserver un pre sage des excs du
vin, que le groupe d'un No recevant de la main pieuse de son fils le
pudique manteau qui devait le mettre  l'abri des railleries de ses
autres enfans aussi pervers que dnaturs. Ce sujet vaudrait bien Silne
Bacchus, s'il tait excut par l'habile ciseau de Raggi, de Bosio, de
Cartelier ou de Dupaty. Comme en Italie les diffrentes varits de
vignes que produit la France, devraient utilement s'enlacer autour de
ces jeunes rables, et faire briller jusques  leurs sommets leurs
grappes dores ou vermeilles. On y songera peut-tre un jour,
repris-je aussitt; il ne faut qu'une heureuse inspiration; mais hlas!
on entreprend ici des travaux, et souvent pendant des annes ils restent
bauchs et imparfaits. Je vous le dis avec douleur, la ngligence
dtruit vite ce que le gnie commence et ne finit pas. Vous avez vu les
diffrentes barrires de Paris construites bien avant la rvolution,
elles ne sont pas encore absolument termines. Quelques-unes, soit par
suite d'une construction peu solide, soit par des accidens insparables
de la guerre, ont t fort endommages; pourtant leurs formes
monumentales trs-varies, d'un genre trs-pittoresque, nous paraissent
bien mriter l'attention de l'administration municipale, et
consquemment des rparations et un achvement complet. Peut-tre
jamais les travaux publics n'ont t moins actifs que dans les trois
annes qui viennent de s'couler. Si j'en excepte l'Opra
trs-provisoire, la Bourse, la Chapelle expiatoire de la rue d'Anjou,
les glises de la Madeleine, de Bonne-Nouvelle, de Notre-Dame de
Lorette, et quelques rparations faites  Saint-Severin et 
Saint-Germain-des-Prs, nous n'avons vu partout que des difices
interrompus. Les chantiers des Tuileries, du Louvre[24], de Notre-Dame,
de la fontaine de l'lphant, de l'Htel du ministre des affaires
trangres, sont rests dserts. Nous pouvons ajouter que les chafauds
vont pourrir en pure perte, si le nouveau ministre n'y met ordre; et
que les murs  demi construits se dtriorent d'une campagne  l'autre.

Ne dirait-on pas, s'criait Philomnor, que le mal a des ailes, et que
le bien a prcisment l'allure de la tortue!




CHAPITRE XXXVII.

March aux fleurs.--Fabriques ncessaires.--Plantations
exotiques.--Avantages qui en rsulteraient.


Tout en faisant route, nous traversions le march aux fleurs, o taient
entasses ple-mle et trs prs l'une de l'autre les plantes de la
belle saison.

Cet emplacement est beaucoup trop petit, me disait le jeune Grec;
jamais il ne fut en rapport avec les immenses richesses vgtales que
vous possdez. Vous avez plant dans ce march quelques arbres communs
et forestiers; vous y avez lev des bassins grossirement massifs, et
fait couler quelques maigres filets d'eau, lorsque des gnies, groups
avec grce au centre des fontaines, devraient lancer dans les airs
mille jets d'une onde pure et bienfaisante, comme pour rafrachir les
attraits de la jeune dit qui prside en ce lieu. Vous paraissez
vritablement avoir oubli les ornemens qui accompagnent toujours le
sjour qu'elle habite; point de jalousie entre Flore et Pomone. Le
march aux fleurs ne doit pas tre plus maltrait que celui[25] des
fruits et des plantes alimentaires.

Mais non; vous avez dispos, en spculateur mercantile, un lieu dans
lequel un de vos potes et, avec Horace, regard ncessaire l'alliance
de l'agrable et de l'utile. Et puis au lieu de ces frnes, de ces
sycomores et autres plants rustiques, quelle raison vous aurait empch
d'y placer des arbres de choix qui vous eussent galement donn une
ombre hospitalire, et se fussent successivement couverts en diffrentes
saisons, de fleurs et de fruits, ou mme auraient conserv pendant
l'automne et l'hiver une ternelle verdure[26].

J'ajouterai que le public y et chaque jour trouv une source
d'instruction continuelle, qui et rendu plus populaire le got de la
botanique; et l'on sait assez que lorsqu'une fois cette science
parvient  nous captiver, elle absorbe, presque malgr nous, toutes les
facults de l'me, et nous garantit souvent de bien des vices, en nous
procurant mille plaisirs innocens.

Ces plantations eussent aussi trs-bien accompagn quelques
serres-chaudes ou tempres et autres fabriques que j'aurais tablies
sur de nouveaux modles, pour les plantes trangres, trop peu
acclimates en France pour souffrir sans pril un transport journalier
en plein air, et qui, mme en t, redoutent la fatale influence d'une
atmosphre trop inconstante. Des kiosques couverts sont d'autant plus
urgens ici, que la plupart des plantes nouvelles de l'orangerie[27],
malheureusement trs-prcoces, fleurissent ds les premiers beaux jours
de nos faux printemps. Souvent j'ai vu un soleil trop ardent, une rose
inattendue, fltrir en peu d'instans la frle beaut d'une plante
superbe, dont le dveloppement avait cot plusieurs mois de culture 
son infortun propritaire, tandis qu'un salutaire abri leur et
infailliblement conserv leur existence et leurs charmes. Ne vous
tonnez point, mon cher ami, du zle que je mets  dfendre les intrts
des fleurs, et  leur accorder une protection spciale. En Grce, les
fleurs taient les odalisques de mon srail; puissent les bazars
conservateurs que je sollicite pour ces lgantes beauts, s'lever dans
un pays o l'amiti et peut-tre des affections plus douces doivent
fixer mon sjour!




CHAPITRE XXXVIII.


Caf Procope.--Odon.--Boutiques.--Echoppes.--Anecdote
anglaise.--Artistes usurpateurs.--Ecole de Mdecine.--Etalages ambulans.


Nous avions dn dlicieusement au petit Rocher de Cancale, tabli
nouvellement prs du caf Procope, un des plus anciens de Paris, et qui,
dans le dernier sicle, tait devenu une espce de lyce o se
rassemblaient les plus clbres littrateurs du temps, attirs par la
comdie franaise, qui se trouvait en face[28].

Aprs un lger trajet, l'Odon s'offrit  nos regards, dans sa
majestueuse simplicit. C'est  votre patrie adoptive, mon cher
Philomnor, que nous avons emprunt le nom antique que porte ce
spectacle. Pricls avait ainsi appel un thtre que pendant sa longue
administration, il fit btir dans la ville d'Athnes.

En rparant l'Odon  neuf, en y dployant la magnificence des dcors,
en rendant cette salle plus belle qu'elle n'tait auparavant, on assure
qu'on a prvu tous les accidens qui pourraient occasioner de nouveaux
malheurs, et pris de srs moyens pour en neutraliser les effets: des
murs de sparation dans l'intrieur de la salle, des rideaux de fer, des
toiles incombustibles, toutes ces mesures ont t sagement combines, et
cependant on laisse subsister d'autres foyers d'incendie[29], adosss
mme contre ce bel difice; je veux parler de ces boutiques misrables,
qui tent toute la grce de ses portiques, boutiques dont les locataires
couvrent les alentours de ce thtre d'talages multiplis, de paravens,
de sales lambeaux, incompatibles avec la dcence et la propret. Enfin,
l'enseigne d'une de ces choppes, _au tambour incendi_, indique assez
combien il serait urgent de faire disparatre entirement  l'Odon et 
Feydeau, ces dangereuses boutiques qui risquent, d'un jour  l'autre, de
compromettre la sret de ces thtres. Qui ne gmirait sur des malheurs
aussi terribles que ceux arrivs en 1816 au chteau de Bellevoir, en
Angleterre, o le plus pouvantable incendie consuma les tableaux des
Rubens et des Rembrand; on voulut sauver ces chefs-d'oeuvre, mais trop
tard; ils furent presque tous la proie des flammes. Lors du dernier
incendie de l'Odon, on accusa la malveillance; on fit des recherches,
des arrestations. Qui peut rpondre que certains locataires ne
deviendront pas un jour, soit par ngligence, soit par des motifs plus
coupables, les agens secrets des plus perfides combinaisons? Votre
Potier, reprit Philomnor, et pu dire dans le style propre  son genre
de talent, _des amateurs de loges grilles_. Mauvais calembourg,
repris-je aussitt, sur un sujet aussi grave. Le got de Paris commence
malheureusement  vous gagner; pour moi, je vous le dis
trs-srieusement, je suis convaincu que la faible rtribution, que la
chambre des pairs et autres propritaires retirent du loyer de ces
boutiques, ne sera point un obstacle  la destruction totale de ces
ignobles asiles de la misre et du mauvais got, que doit ncessairement
repousser l'lgance enchanteresse de quelques-uns de ces difices.
Devrait-on tolrer encore ces artistes de Savoye qui salissent les
embasemens des portiques, non-seulement  l'Odon mais aux Franais?
tous ces officieux de Paris, qui semblent s'tre donn le mot pour
s'installer sur les degrs de tous les monumens sacrs ou profanes, et y
dposer les instrumens de leur profession? En thse gnrale, la
conservation des monumens exige qu'ils soient absolument isols[30].
Avant ou aprs le spectacle, les thtres ne devraient tre habits que
par les acteurs, les sentinelles et les concierges.

Eh! qui ne serait encore choqu, en voyant ces boutiques ou lanternes
qui, rcemment ou depuis plusieurs sicles, sont enchsses dans les
pristyles d'autres monumens aussi importans, boutiques qui ferment
certaines arcades, masquent des parties essentielles d'architecture, et
en dtruisent toute la majest?

La construction des boutiques provisoires est une manie qui fait fureur
dans ce sicle, o les rgles du bon got sont impitoyablement
sacrifies, pour se procurer quelques pices d'or de plus[31]. Sans ce
systme prdominant, au lieu de permettre l'rection de ces nombreuses
boutiques, nouvellement bties en face de l'cole de Mdecine, on et
bien d achever les ornemens de la fontaine, la seule de Paris qui forme
cataracte. Matre du terrain occup jadis par le couvent des
cordeliers, on n'et pas rtrci une place, dj trop petite, pour bien
dtacher et faire ressortir convenablement un des plus beaux ouvrages de
Louis XVI. Veut-on d'autres exemples? Remet-on  neuf un thtre, une
salle de concert, Favart ou Louvois, aussitt les plus humbles artistes
de la chaussure humaine des deux sexes s'en emparent, et couvrent de
dbris ftides les rians difices consacrs aux plaisirs de l'opulence.
Ce n'est pas seulement autour des btimens profanes qu'un aveugle
intrt a construit ces dgotantes choppes. On les retrouve accoles
aux temples les plus riches et les mieux dots[32]. On a supprim des
boutiques construites sous les guichets des Tuileries, qui, malgr les
prjugs du caractre franais, assimilaient  un bazar l'entre du
principal sjour du monarque;  peine ont-elles disparu, qu'on a vu
reparatre aussitt des talages nombreux mobiles ou permanens. Ces
talages ne devraient-ils pas tre dfinitivement loigns? Les
marchands des rues adjacentes doivent assez fournir les comestibles pour
la troupe et les jouets d'enfans. L'intrt de quelques subalternes, qui
peut-tre tirent parti de ces abus, doit-il l'emporter sur les
convenances de grandeur et de majest, qu'il ne sera jamais permis de
ngliger dans le palais des rois?

Puisque vous tes si dlicat sur les convenances, reprit Philomnor,
pourriez-vous m'apprendre qui a pu souffrir l'tablissement d'une
boutique de jouets d'enfans[33] dans l'enceinte mme du jardin des
Tuileries[34]? Autrefois, au moins, les girouettes et les moulins  vent
ne se vendaient qu'en dehors de la grille; mais leur vente publique
tait proscrite  l'intrieur. Hlas! lui rpondis-je, avec cette
espce de tolrance cupide qui s'introduit partout, espre-t-on donner
au peuple un grand respect pour la rsidence du souverain? Ignore-t-on
qu'une chane, pour ainsi dire imperceptible, semble lier troitement
les petites choses aux plus grandes? Nos pres pensaient bien autrement,
lorsqu'ils exigeaient mme une toilette soigne[35], pour pouvoir se
promener aux Tuileries. On doit se rappeler si,  cette poque,
l'autorit tait respecte: depuis, on sait assez que l'abandon de
certaines tiquettes fut une des mille causes de la rvolution
franaise. Si ces usages incommodes sont abolis, me dit Philomnor,
les fumeurs de cigares devraient-ils tre tolrs dans les Tuileries? Je
ne crois pas qu'il soit convenable que ce jardin devienne un estaminet
en plein vent. On devrait n'accorder au limonadier des Tuileries la
faveur de vendre dans le jardin ses liqueurs et son caf, que sous la
condition expresse d'y construire un kiosque solide et de bon got, dont
le dessin lui serait donn. La mme mesure serait exige de ces loueuses
de journaux qui font, sur la nouvelle du jour, un commerce si lucratif;
et on ne leur permettrait de placer leurs cabinets de lecture que dans
des lieux o ils ne pourraient nuire  la beaut du jardin, comme, par
exemple, exclusivement dans les deux futaies de marronniers. Le caf
et les cabinets seraient ainsi rapprochs, rpliquai-je, des grands
politiques de la Petite-Provence, gens toujours altrs, lorsque dans
leurs curieuses conversations, ils ont dbattu les intrts de l'Espagne
ou de la Turquie, et fix les destines des quatre parties du monde. Il
est certain, mon cher ami, que ce caf, ces boutiques, ces choppes, qui
gtent entirement le beau coup d'oeil de l'alle des orangers, seraient
bien mieux remplacs par des palissades de lauriers, d'alaternes, de
phylaria et autres arbustes  fleurs de toutes les saisons, qui
finiraient par masquer, sans interruption, les gros murs qui
soutiennent la terrasse des Feuillans. Je suis tmoin reprit
Philomnor, d'un abus bien incroyable. Me promenant un jour aux
Tuileries, je vis un attroupement se former, et j'appris que trois
jolies femmes, dont le costume tait absolument pareil, en taient la
cause. Remarques ds leur entre dans le jardin, elles avaient t
examines de plus prs par quelques jeunes gens qui s'taient arrts
tout court pour mieux les considrer. Aussitt la multitude, toujours
curieuse, toujours empresse, avait entour les trois belles dames qui,
en un clin-d'oeil, avaient t cernes. Leur embarras paraissait grand.
Heureusement pour elles, les gardes du jardin leur offrirent de les
protger, en les priant toutefois trs-poliment de sortir, pour se
soustraire plus srement  ce genre d'affront, auquel peuvent tre
exposes les femmes les plus honntes et les plus respectables.

L'urbanit franaise, ajouta le jeune Grec, ne dcouvrirait-elle point
facilement les moyens de mettre un frein  une pareille licence, et de
prvenir de semblables excs?

Si les bicoques couvertes de toiles dchires et de lambeaux, que l'on
voit prs la grille, dite du Pont-Tournant, et les Champs-lyses, sont
absolument ncessaires, ne vaudrait-il pas mieux y tablir un petit
nombre de pavillons lgans, rguliers et parallles, qui serviront au
mme usage?




CHAPITRE XXXIX.


Affiches, placards.--Mot de Mercier.--Plaisans contrastes.--Cration de
compagnies de police, et d'un nouvel inspecteur des monumens.--Fosses
inodores; gaz hydrogne.--Preuves de ses inconvniens.--Avantages et
dangers des nouvelles dcouvertes.


Six heures n'taient pas encore sonnes, et les bureaux tant encore
ferms, nous emes le temps de continuer nos observations critiques:
Voyez, me disait Philomnor; est-il possible que l'extrieur de l'Odon
soit aussi maussade et aussi bizarre? Ses colonnes ne sont pas mme
respectes; partout des affiches barbouillent les murs, et jusqu'aux
voussures des arcades. Thalie et Melpomne applaudiraient sans doute 
la disparition de tant de sottes et inconvenantes caricatures, que l'on
expose, pour ainsi dire, dans leur sanctuaire. Dites-en autant,
rpliquai-je, de la salle de Feydeau dont le portique ressemble 
l'entre d'un thtre de carton. Le granit factice y disparat sous les
placards de toutes couleurs. Qui n'aurait t choqu en lisant les
annonces encadres, saillantes, scelles en fer, nagure retenues mme
avec des chanes, jusque sur les colonnes de Favart, dont le pristyle
devrait, pour bien des raisons, tre ferm avec des grilles[36].

Nagure! dites vous, reprit Philomnor; aujourd'hui mme on en suspend
effrontment entre les arcades de la rue Castiglione[37], dont elles
dfigurent les formes si belles et si pures. On en place mme autour des
superbes candlabres en bronze[38] du pont des Arts, et de ceux qui,
sur les boulevards des Italiens, clairent l'entre des rues
Grange-Batelire et Le Pelletier; et cependant avec des moyens peu
dispendieux que j'indiquerai, on n'aurait pas lieu de gmir sur la tenue
pitoyable des plus gracieux monumens de Paris. Des plaintes aussi
raisonnables s'lvent ailleurs, notamment lorsqu'on passe dans la rue
des Colonnes, prs Feydeau; vient-on de rparer ou de mettre  neuf une
galerie, aussitt des ouvriers y font peindre en toutes nuances les
signes de leurs diffrens tats, sans qu'aucune autorit exerce  ce
sujet une utile censure; par respect pour le bon got, sans froisser les
privilges de la proprit, le gouvernement, ce me semble, a bien le
droit acquis de proscrire un semblable vandalisme. Abus vraiment
dplorable qui ne se trouve peut-tre qu'en France, mais qui,
trs-certainement, n'existe point  Rome,  Milan et  Londres[39].
L'imprimerie est devenue la lpre de l'architecture! Except le
Luxembourg, l'lyse-Bourbon et quelques parties du palais du duc
d'Orlans, il n'est pas un monument, une colonnade, un difice public,
qui ne soient offusqus par une quantit d'affiches, de placards, qui
non seulement nuisent  la grce de l'ensemble, mais qui sont encore,
par leur objet, de l'indcence la plus rvoltante; on en a vu mme
quelques-unes qui prtaient au calembourg, et qui, probablement
conseilles par les ennemis de la France, taient une insulte directe 
la majest royale. L'tranger croira-t-il qu'aux Tuileries, contre les
pilastres soutenant la grille, rue de Rivoli, ct du Carrousel, et ct
du quai, depuis le pavillon de Flore jusqu'au jardin de l'Infante,
l'tranger, dis-je, croira-t-il qu'il existe un si grand nombre
d'affiches, qu'on se figurerait presque entrer dans un magasin[40]?

L'affiche usurpatrice n'a pas mme pargn la partie du Louvre
nouvellement regratte o se voit le buste de Louis XIV, o l'on est
saisi de surprise et d'admiration en considrant la magnifique colonnade
du mdecin architecte[41]; et c'est prcisment dans cet endroit que
souvent les placards de toute nuance sont le plus multiplis. De temps
en temps, je le sais, on les fait disparatre, mais jamais entirement;
et des lambeaux d'affiches  moiti dtachs, y voltigent encore au
moment o je vous parle; dj les pilastres des nouvelles grilles en
sont couverts; on vient mme d'en placer plusieurs jusque dans
l'intrieur du Louvre[42], sous les guichets. Quels sont donc les
devoirs des conservateurs de vos palais, s'cria Philomnor? Sur quels
objets s'tend leur surveillance? Oui, mon ami, repris-je, d'aprs des
abus aussi crians, d'aprs une pareille audace, je suis tonn de ne pas
voir ici, en grosses lettres, les annonces des nobles mtiers que l'on
exerce sur le pont voisin. Ne vous fchez pas, me dit mon Grec: pour
moi, lorsque je considre ces ternels placards, je me rappelle ce mot
si plaisant de Mercier: Jamais l'antiquit, ne connut le placard.
Pauvre antiquit! nos descendans seront bien mieux endoctrins. Le
placard! il couvre, il colorie, il habille Paris,  l'poque o ces
lignes sont traces; et l'on pourrait dire _Paris affiche_, pour le
distinguer par son costume le plus apparent, des autres cits de
l'univers.

Mais cet outrage fait  nos monumens, s'est tendu plus loin que sur
nos thtres, les palais des grands, des ministres, des chambres et du
garde-meuble de la couronne; il a gagn quelquefois jusque sur nos arcs
de triomphe, jusque sur nos plus magnifiques tablissemens, tels que
l'htel de la Monnaie, l'Institut et ses galeries adjacentes, o des
tentes, des bureaux, des talages sans nombre drobent en partie  l'oeil
du spectateur, les faades de ces deux dpts des richesses nationales,
soit mtalliques, soit intellectuelles. Cette monstruosit s'est encore
glisse jusque sur les pristyles de nos glises[43], o le prospectus
d'un Voltaire compacte se trouve quelquefois placard  ct du
mandement religieux; o les secrets du charlatanisme pour les infirmits
les plus honteuses, se trouvent accols  l'annonce d'une mission et
d'une retraite; et plus d'une fois l'afficheur a coll sur les murs du
mme temple le nom du prdicateur de la station, tout prs de l'annonce
des pices o devaient jouer Talma et Potier et contre l'adresse
indiquant le changement de domicile du costumier fournisseur des bals de
Paris.

Faut-il tout dire? l'intrieur mme des basiliques n'a pas t
respect[44]. En un mot cette gangrne monumentale a couvert
grotesquement tous les endroits o l'architecture offre le coup d'oeil le
plus imposant et le plus magnifique; mais comme il ne suffit pas de
critiquer et de dnoncer des abus sans indiquer les remdes, voici les
moyens simples que je proposerais, si j'avais l'honneur de les
communiquer  l'autorit jalouse de les faire cesser, et d'acqurir le
titre de restaurateur de leur antique beaut. Je dsirerais qu'on plat
nuit et jour des gardes prs des monumens qui n'en ont point, et que
ces sentinelles fussent centuples, lors des runions publiques, pour
empcher et prvenir toute espce de dgradations. Il faudrait dfendre,
sous peine d'une forte amende, de placarder contre aucun monument tel
qu'glises, palais, htels, fontaines, colonnades[45], thtres, ponts
et tout autre lieu consacr au service public, en assignant pour les
affiches de spectacles, un endroit unique[46], dans chaque local, qui
n'te pas  la vue le plaisir de contempler le bel ensemble de ces murs.
Il serait mme beaucoup mieux de les placer, comme  Londres[47], dans
un cadre mobile, et de ne jamais les coller contre les murs. Il faudrait
ordonner que les affiches existantes seront enleves avec soin, ainsi
que ces bauches insipides, ces grossires caricatures que les crayons
de la malveillance ou de la sottise se complaisent  y tracer. Il serait
mme ncessaire d'exiger une amende de ceux qui violeraient la dfense
d'en appliquer de nouveau sur nos beaux monumens. Je regarderais comme
urgent d'arrter que les affiches, annonces et placards seront mis
exclusivement  l'avenir prs des cafs, des restaurateurs, marchands de
vin, en un mot, aux seuls endroits fixs par la police dans les
diffrens quartiers de Paris; ou mieux encore sur des _colonnes_[48]
leves exprs, lorsque la ncessit l'exigerait. On devrait crer enfin
un inspecteur et restaurateur des monumens publics, qui ne se contentt
pas d'en porter le titre, et surtout d'en toucher les molumens, mais
qui en remplt scrupuleusement les fonctions, et dont l'unique emploi,
l'utile dictature, serait de censurer, de supprimer et de rformer les
abus qui, malgr sa vigilance, s'introduiraient dans les diffrens
quartiers de cette grande ville. On croira facilement qu'il serait
indispensable de choisir cet inspecteur parmi les amis des arts les
plus zls, les plus actifs et surtout les plus clairs, et de lui
accorder des appointemens modrs, mais assez forts, pour qu'il pt se
transporter facilement dans tous les endroits o son emploi
l'appellerait continuellement. On n'hsiterait pas, d'aprs ces
antcdens,  lui accorder une autorit assez illimite, pour qu'il ne
ft point contrari dans ses plans par la routine et par de sordides
intrts. Cet inspecteur serait d'ailleurs sous la surveillance du
ministre de la police, et aurait le droit de proposer, soit au ministre
de l'intrieur et de la maison du roi, soit au prfet, soit au conseil
municipal, les amliorations qu'il jugerait convenables. Enfin, je
mettrais  sa disposition un nombre dtermin d'ouvriers, pris parmi
ceux qui se trouvent sans ouvrage, pour nettoyer et entretenir
l'intrieur et l'extrieur des btimens publics qui en auraient besoin;
des fonds dont cet inspecteur deviendrait comptable, seraient affects 
ces travaux vraiment conservateurs.

Les portes de l'Odon s'ouvraient; Philomnor me fit encore observer
qu'une grande partie des murs de ce thtre n'avait pas t regratte
depuis sa restauration; ce qui produisait la bigarrure la plus
choquante. Quelle odeur! ajoutait le jeune Grec, en traversant le
pristyle[49]! On a rcemment invent les fosses inodores, (qui ne le
sont pas toujours) dcouverte bien intressante pour la salubrit
publique, et on nglige les moyens les plus simples de la conserver. En
disant ces mots, nous montmes le magnifique escalier, et nous fmes
placs de manire  voir parfaitement l'ensemble de la salle,
entirement claire par le gaz hydrogne. Philomnor reprit bientt le
fil d'une conversation que notre entre  l'orchestre avait
momentanment interrompue. S'il tait permis, me disait-il, de confier
 l'oreille de certains novateurs des vrits lgrement acerbes, mais
trop justement mrites, que je leur tiendrais volontiers ce langage:
hommes doctes, qui voyagez si commodment par terre et par eau, pour
conqurir, en Angleterre, les sublimes dcouvertes du jury et du gaz
hydrogne, de grce, ne rejetez pas une supplique minemment librale,
et qui vous est adresse par le patriotisme le plus pur. Sollicitez
seulement un petit voyage en Belgique ou en Hollande; et tchez de nous
en rapporter ce systme d'excellente police, de propret rigoureuse et
salubre, qui fait de Bruxelles et d'Amsterdam les plus belles et les
plus saines villes de l'univers. Au moins,  leur retour, repris-je
aussitt, on n'aura pas lieu de leur reprocher des lumires aussi
nausabondes[50]. L'clairage par le gaz[51] avait d'abord t
abandonn au caf de la place de l'htel de ville, et au passage des
Panoramas, pour un trs-grand inconvnient, une puanteur insupportable,
qui chaque jour se fait sentir dans les corridors, les foyers, et jusque
dans l'intrieur des salles de spectacle[52] claires par ce fluide
pestilentiel; j'en ai pour garant le Miroir; et, certes, le Miroir ne
doit pas tre infidle; on ne l'accusera pas d'tre l'ennemi des
brillantes lumires. Je me souviens d'avoir lu dans un de ses numros
(21 septembre 1822): On avertit le directeur qu'une odeur ftide
occasione par les prparatifs du gaz anglais indispose tous les
spectateurs; et dans un autre plus rcent, (dcembre) il nous apprend:
que le gaz de l'Odon a une odeur fcheuse; que le gaz de l'Opra
exhale une odeur sulfureuse la plus dsagrable; il a fait la mme
exprience aux Varits, et chez les marchands qui avoisinent ce
thtre. On n'aurait rien crit sur tout ceci, ajoute-t-il, si l'on
n'avait eu  se plaindre que des _clipses_ du gaz[53], dont j'ai t
tmoin plusieurs fois  l'Opra et dans tout le quartier que doit
clairer la compagnie royale; mais je ne puis supporter une odeur qui me
suffoque, et qui me fait tousser encore.

Cependant, puisque malgr le vice radical et presqu'irrmdiable d'une
chaleur qui absorbe l'air le plus pur et le plus vital, puisque malgr
le dfaut trs-marqu d'une lumire trop blouissante[54], d'un clat
singulirement inconstant, et par l, fatigant pour les acteurs et les
spectateurs eux-mmes, ce procd est dfinitivement adopt pour deux
grands thtres et un petit, et bientt pour l'cole de Mdecine, la
Monnaie, l'Institut, enfin de proche en proche, pour nos plus somptueux
tablissemens, j'interrogerai les plus habiles chimistes; je leur
demanderai la solution d'un double problme qui intresse galement la
conservation des monumens et de ceux qui les frquentent.

Je demanderai donc si le gaz hydrogne ne doit pas noircir par ses
exhalaisons, les dorures qui ont t prodigues dans les salles o il
est introduit; si cette nouveaut privilgie ne doit pas ternir avant
six mois les fraches et brillantes dcorations qui, en ne se servant
que de l'clairage ordinaire, auraient pu subsister quinze ans sans la
moindre altration; enfin si la sant, l'existence mme des spectateurs,
ne sont pas exposes chaque jour au pril le plus imminent? Eh! mon
cher ami, la chose n'est-elle pas dmontre par une bien fatale
exprience! Les dcors de l'Odon sont en partie fltris: les dorures de
la coupole, places au-dessus du magnifique lustre du nouvel Opra, ont
dj perdu leur clat: vous doutez encore des suites funestes
qu'entrane aprs soi l'opinitre enttement de nos amateurs anglomanes.
Ignorez-vous donc qu'un jour les rservoirs du Luxembourg ont t
subitement rompus, et que tout le quartier Saint-Germain fut
horriblement infect? Ignorez-vous que plusieurs personnes en sont
mortes? Une fatale exprience n'a-t-elle pas prouv que les eaux puises
 l'endroit o celles du gazomtre se dchargent, ont les qualits les
plus dltres pour tout ce qui respire[55]? Et ces malheurs patens
n'ont pas guri les novateurs! La vie d'un homme n'est-elle pas cent
fois plus prcieuse que cette perfide dcouverte, dont plus d'une fois
dj on a eu lieu de regretter l'introduction en Angleterre? Et pour
corroborer ce que j'avance, je vous citerai des faits qui m'ont t
rapports par un tmoin oculaire. Il y a prs de huit mois, un des
conduits _intrieurs_ du gaz se brisa par un effet de l'extrme chaleur
dont les lancemens, comme je vous l'ai fait remarquer, sont
perptuellement variables et vacillans, et le feu prit au thtre de
_Hay-Market_ pendant la reprsentation. On pensa tre touff par
l'odeur contagieuse dont on fut frapp; l'affreux danger, m'a-t-on
assur, ne fut bien connu, que lorsque la prompte vacuation de la
salle, et des secours administrs avec une sage clrit, eurent
prserv ceux qui assistaient  ce spectacle. Chez des chimistes
trs-connus  Londres, Savory et Moore, le feu prit dans une pharmacie,
claire par les mmes moyens; le dommage fut immense.

Le 22 mars 1822, vers les quatre heures aprs midi, un gazomtre de
_Friars Street_ a clat avec une dtonation terrible. C'est l qu'est
le rservoir qui fournit le gaz  _Black Friars Road_ et autres rues
adjacentes; il contenait alors environ cent soixante tonneaux d'eau. On
suppose que l'accident est provenu de ce que le gazomtre tait trop
charg. M. William Morgan, ingnieur, fut jet  dix-huit toises,
par-dessus le fate de la maison d'un M. Andrews dans _Green Street_, et
tu roide... L'explosion causa beaucoup d'autres dommages dans les
environs, et plusieurs personnes ont t grivement blesses. M. Roper a
manqu de prir, et le btiment o il fait bouillir des os a t
dtruit. Plusieurs autres btimens ont t endommags; lorsque le
gazomtre a clat, l'eau s'est lance avec tant de force, qu'elle a
renvers la maison de Mme Clarke, et emport une petite fille  plus de
cinquante verges. Enfin, le 27 octobre de l'anne 1822, le quartier de
l'Opra de Londres prouva les plus vives alarmes et la plus profonde
terreur[56], en voyant un immense volume de flammes sortir des dcombres
de la faade de la Compagnie des Indes, qui venait de s'crouler, par
l'effet d'une explosion, dont le bruit ressemblait  celui d'une
dcharge de plusieurs grosses pices d'artillerie. On ne peut comparer
la secousse qu' un violent tremblement de terre; il en sortait une
odeur insupportable. Cette explosion provenait de l'inflammation du gaz
qui s'tait chapp des tuyaux souterrains, qu'on n'avait pas eu soin de
tenir bien ferms. Plusieurs autres btimens en ont t endommags,
entre autres ceux de la compagnie de Westminster-Wine, qui renferment
des celliers considrables; plusieurs personnes ont t plus ou moins
brles; d'autres ont pri dans les flammes[57].

Le vertige est tel, que l'on s'endort sur d'autres prils. Vous le
savez peut-tre, avant et depuis la rvolution, des boulemens
considrables ont eu lieu dans les vastes carrires sur lesquelles la
moiti de Paris est btie. L'autorit fut alors vivement alarme. On fit
de grands travaux, on raffermit les immenses parois et les normes
piliers qui supportent les votes de ces souterrains; et dans ce moment,
par suite des excavations, peu profondes il est vrai, mais
incalculables, excutes pour l'introduction du gaz, les entrepreneurs
semblent oublier que les affreux rsultats de dangers toujours menaans,
sont plus que tripls. Quel sera le sort d'une cit ainsi traverse en
tous sens par des milliers de canaux putrides? Ne ressemblera-t-elle
point  ce pestifr qui, malgr ses plaintes et ses gmissemens, sent
de plus en plus circuler dans ses veines un feu dltre qui doit tt ou
tard consumer sa vie? Que deviendrait Paris le jour d'un tremblement de
terre, sans cesse possible et toujours imprvu? Que deviendrait Paris,
si les convulsions de la nature brisaient en mille endroits les tuyaux
conducteurs du fluide hydrogne; si les dtonations de ce fluide
phosphorique et enflamm se joignaient aux oscillations, aux secousses
du globe et  des ruptions volcaniques? Sans parler des accidens causs
par le dfaut de surveillance, n'a-t-on pas lieu d'apprhender, dans un
sicle de rvolutions, qu'un chef de conspirateurs ne s'empare 
l'improviste de l'un des rservoirs du gaz? N'est-il point  craindre
que, matre d'arrter l'chappement de cette pernicieuse lumire, il ne
plonge tout un quartier dans l'obscurit la plus profonde, pour excuter
plus srement et avec impunit ses horribles complots? D'ailleurs enfin,
indpendamment des calculs de la malice humaine, la suspension du
principe lumineux sera toujours  craindre, presque toujours invitable,
toutes les fois qu'une runion de personnes sera trop considrable, en
raison du local[58].

Tout ceci est physiquement prouv, me dit mon Grec, mais pourquoi
glissez-vous si lgrement sur les suites que peut avoir la moindre
inadvertance, lorsque le Miroir d'hier m'apprend, qu'un incendie s'est
manifest dans un quartier trs-populeux de Londres que cet accident a
compromis pendant quelques heures. La ngligence des prposs au gaz en
tait la cause[60]. Le croiriez-vous, repris-je, mon cher ami? les
partisans intresss du gaz ont rpondu: L'htel du prince de
Schwartzemberg vient de brler; une bougie a mis le feu  la salle du
bal, c'est la faute des fabricans de bougies. Cette rponse, je n'ai
pas besoin de vous le dire, est une absurdit, un pur sophisme. Lorsque
l'affreux accident eut lieu, on ne dut s'en prendre, ni  la bougie, ni
 celui qui l'avait fabrique; mais bien  l'imprudence et  l'incurie
de l'ordonnateur de la fte, qui plaa trop prs des lustres des
matires combustibles, des feuillages, des guirlandes de fleurs. On
accusa la malveillance; sur ce dernier fait, les soupons ne sont pas
dissips. D'ailleurs la comparaison entre les dangers d'un incendie
ordinaire et ceux de l'inflammation du fluide tranger n'est pas
supportable. Que la flamme d'une bougie atteigne un rideau, une
draperie, ou tout autre objet, souvent on aperoit l'ennemi avant qu'il
ait fait des progrs; quelquefois le feu est lent  se dvelopper;
lorsqu'il agit sur certaines matires, il suffit de l'touffer, pour
l'teindre. Ordinairement, en peu de temps, avec de l'eau, des pompes et
des bras, on russit  s'en rendre matre et  sauver ses trsors et sa
vie. En est-il ainsi du gaz? Par quels moyens connus la sagesse humaine,
toute prvoyante que vous la supposiez, arrtera-t-elle l'ruption
inattendue, subite, d'une force comprime qui, en sortant de sa prison,
soulve et renverse comme un volcan, les difices les plus solides, qui
brle, asphyxie et donne la mort avec l'activit de la foudre?

Voici quelque chose de plus positif: je tiens de physiciens
trs-clbres une dcision  ce sujet, qui doit jeter la terreur au
milieu des plaisirs. Si, comme me l'ont certifi deux anciens lves du
premier mdecin de Paris, si dans la salle de l'Odon un des tuyaux
propagateurs du gaz venait malheureusement  se rompre par une cause
possible et imprvue, il n'y aurait pas un seul des spectateurs qui et
le temps d'chapper  l'explosion de cette vapeur mortelle; tous
priraient misrablement dans l'instant le plus rapide que conoive la
pense. Consquemment, si cet accident arrivait le jour d'une
reprsentation extraordinaire, plus de quatre mille personnes auraient 
Paris le sort des habitans de Pompea et d'Herculanum!...[61]

 Providence! s'cria Philomnor, de modernes rostrates seraient-ils
les aveugles instrumens de vos impntrables justices?

Pour vous citer un fait plus rcent, rpliquai-je, attendra-t-on que
nos thtres et nos autres difices aient le sort de ceux de Munich[62]?
Il est rare que l'on prvienne les accidens avant qu'ils arrivent. Ainsi
l'on n'a song  fonder  Rome une cole d'architecture, que lorsque
deux propritaires, M. Simonnetti et son fils, ont t crass sous les
dcombres d'un difice peu solidement construit; ce fcheux vnement a
eu lieu en 1823. D'aprs les exemples cits et les oracles sortis de la
bouche de deux hommes qu'un profond savoir a dgags des prjugs
d'outre-mer, persistera-t-on, par suite d'un engouement coupable 
maintenir un systme pitoyablement conomique, qui peut d'un jour 
l'autre, compromettre la vie d'un si grand nombre de Franais; et, ce
qui est bien moins prcieux, la fracheur des dcors de nos spectacles
et la conservation des chefs-d'oeuvres de notre Muse moderne, auprs
duquel sont si imprudemment tablis les rservoirs infernaux de cette
invention dtestable? Je ne vous ai pas encore parl d'inconvniens plus
minces encore; mais qui n'en feront pas moins jeter les hauts cris. Dans
nos thtres, l'air chauff, paissi, corrompu par les manations du
gaz, affecte la voix de nos acteurs et de nos actrices, les force de
s'arrter au milieu de la plus brillante roulade, et semble fltrir
jusqu' la beaut mme[63].

Quelques journaux, nous ont appris que la nouvelle salle de l'Opra,
dj claire par le gaz, serait encore chauffe par la vapeur qui,
comme l'on sait, introduite dans la marine marchande, a dj englouti au
fond des mers des cargaisons considrables[64], appartenant aux
premires maisons de commerce. On n'en ira pas moins, me dit
Philomnor,  ce spectacle. Le pril est un nouvel attrait pour ces
femmes charmantes, ces lgans qui, malgr les malheurs arrivs presque
sous leurs yeux, n'en prenaient pas moins l'an dernier, des bains d'air,
en descendant les montagnes Beaujon. Quel philosophe ne dirait pas
cependant, ici, avec votre bon La Fontaine:

     Fi du plaisir que la crainte accompagne!

Hlas! mon cher ami, lui rpliquai-je, les flaux du ciel ne sont-ils
pas assez nombreux? Le gnie de l'avarice veut-il multiplier trois
prils  la fois? je dis trois, et je compte bien. Malgr toutes les
prcautions et la vigilance la plus exacte, un incendie ordinaire n'a
jamais cess d'tre possible dans une salle presque entirement
construite en bois. L'orgueil de certains conomistes dsappoints par
le miroir de la vrit, que nous sommes  mme de leur prsenter sans
voile et dans le plus grand jour, cet orgueil trs-irritable nous
condamnera-t-il  prir sous la coupole de nos thtres, comme l'oiseau
sous le dme de verre de la machine pneumatique? Et aprs avoir t
asphyxis par le gaz[65], faudra-t-il, pour mnager leur-amour propre,
sauter avec la chaudire  vapeur? Qu'on y rflchisse donc
srieusement, avant de placer les amateurs de musique sur le cratre
d'un pareil volcan. Cela serait un peu dur, me dit mon Grec; et
cependant je le sais, un hpital, un palais, quatre thtres, un
boulevard, des magasins sont clairs par le gaz. Ah! repris-je,
combien Paris ne devrait-il pas regretter les millions prodigus sans un
prudent examen, pour introduire ce redoutable mtore dans ces
tablissemens, et notamment  l'hpital Saint-Louis? Ces asiles du
malheur et des pauvres infirmes seront-ils long-temps exposs  tous les
dangers dont nous avons prouv l'existence? Seront-ils ternellement
clairs et rchauffs par une lumire aussi malsaine, aussi dangereuse,
aussi contraire aux vrais intrts de la patrie? Tranchons le mot: si
comme sous Charles VI, les Anglais taient matres en France, quel coup
plus terrible, mon ami, pourraient-ils porter  nos proprits rurales,
 nos manufactures et  notre industrie[66]?

Mais, rpliqua Philomnor, les frais dj faits pour l'appareil sont
normes! Eh! que m'importe, mon cher Grec? L'intrt particulier ne
doit-il pas cder  l'intrt gnral? La vie des hommes n'est-elle pas
cent fois plus prcieuse que des millions d'or dpenss sans rflexion,
pour le plus insens des systmes?

Depuis que, par un zle anti-patriotique, cent machines trangres ont
remplac les doigts de nos villageoises et les bras vigoureux de nos
paysans, que de voix dans nos campagnes ont maudit ces inventions
ennemies, qui ont rduit tant de familles laborieuses  la plus affreuse
indigence.

On a vu, sur une surface de plus de soixante lieues carres, des mres
de famille, de jeunes filles rayonnantes de sant, des femmes infirmes
qui vivaient honorablement du produit de la filature de coton, mendier
leur pain, faute d'ouvrage. Pour complter ces dsastres, qui n'ont
gure atteint que le sexe le plus faible, il suffirait d'introduire en
France des charrues mcaniques, pour la culture des terres, des semoirs
mcaniques pour les bleds et les fourrages, des flaux, des vans et des
cribles mcaniques, pour le battage et l'puration des grains; enfin des
faucilles mcaniques, pour la coupe des prairies, et toute cette
prtentaille d'instrumens rustiques, invents chez une nation rivale, o
les grands propritaires semblent avoir tout fait pour avoir, le moins
possible, besoin de la main-d'oeuvre de l'indigent. De pareilles
inventions, excusables chez un peuple neuf et qui aurait de grands
domaines  exploiter, conviendront-elles dans un pays anciennement
cultiv,  une nation aussi nombreuse que la ntre, dont les deux tiers
des individus qui la composent, sont employs aux travaux de la
campagne, et n'ont souvent, pour toute fortune, qu'un salaire acquis
chaque jour par de pnibles efforts, et au prix de leurs sueurs. Je
pense bien comme vous, reprit le jeune Grec; il est donc vident que les
mcaniques de ce genre ne doivent tre, pour des Franais, que de
simples objets de curiosit, propres  complter votre muse d'arts et
mtiers; elles peuvent encore servir d'amusemens, mais rien de plus, 
quelques agronomes conomistes. Il serait absurde de chercher  prouver
que l'usage de ces machines, adopt gnralement en France, serait aussi
immoral, aussi barbare, qu'impolitique. Les rsultats d'une invention,
quoique trangre, sont-ils favorables  notre prosprit agricole ou
municipale, n'hsitons pas  la naturaliser en France; mais si de fortes
raisons ont prouv que les avantages en sont balancs par des
inconvniens, d'abord inaperus; si d'pouvantables malheurs ont dj
signal leur inoculation dans le corps politique, mon ami, rejetons de
dangereux procds, de pernicieuses mthodes, avec l'indignation d'un
peuple libre, d'un peuple fait, par la richesse de son sol et par ses
propres lumires, pour donner le ton aux autres nations, et non pour le
recevoir.




CHAPITRE XL.

Salle de l'Odon.--Mesquinerie des dcors.--Acteurs tragiques.--Vpres
Siciliennes.--Mlle Georges.--Victor.--Mlle Anas.--Perrier.--Mlle
Millen.--Marivaudage.


De notre dissertation sur le gaz hydrogne, nous passmes  l'examen de
la salle qui nous parut trs-belle. La loge du Roi, reprit Philomnor,
serait mieux place, si les cariatides qui la soutiennent eussent t
mises plus en avant; elle et t plus convenablement orne, si l'on y
et ajout de riches draperies, comme dans les autres spectacles royaux:
des peintures dans l'intrieur ont un caractre trop mesquin; on serait
oblig d'y suppler, si le monarque honorait ce thtre de sa prsence.

Je crois ne rien avancer de trop, en blmant cet excs de dorures
fausses, ternies comme je vous l'ai dit, par l'influence du fluide
ennemi. Il et mieux valu en mettre moins, et de plus solides. J'en
dirai autant de ces ornemens, colifichets fort  leur place, s'ils
taient assez loigns d'imprudens spectateurs, pour tre conservs sans
aucune mutilation; c'est un principe dont l'exprience a prouv le
mrite.

Dans les monumens trs-frquents[67], et sujets par cela mme  des
accidens prvus, il est trs-important que les dcors soient plus
solides que riches; peut-tre donc il et mieux valu ne pas employer ces
bas-reliefs, ces cariatides de pltre ou de carton dor, et y substituer
un petit nombre de statues de marbre ou de bronze, et quelques colonnes
en granit, en stuc, en toile moire. Cela, j'en conviens, et cot un
peu plus cher, et offert au premier moment moins de clinquant, mais
aurait dur des sicles, et vous eussiez utilement imit les nations
antiques dont les glorieux travaux ont survcu  tant de rvolutions
diverses.

Nous avions cout la tragdie avec la plus scrupuleuse attention. Dj
comme vous avez vu, mon cher ami, les acteurs du second thtre
Franais ont abord, avec le plus grand succs, les rles de Saint-Prix,
de Talma et de Lafon; et les _Vpres Siciliennes_, cette tragdie
blouissante de fracheur et de jeunesse, a dvelopp les talens les
plus brillans. Joanny, Eric-Bernard ont t minemment tragiques. Oui,
j'en tombe d'accord avec vous, reprit Philomnor; mais si les acteurs
ont laiss peu  dsirer, en a-t-il t ainsi des actrices?
Quelques-unes ont fait des efforts: de grands bras tendus, des
convulsions, une mort subite, une rsurrection plus soudaine, tout cela
afflige et console un public bnvole et sensible; mais ne satisfait pas
entirement des connaisseurs svres. Il faut des nuances marques dans
les transitions; je l'ai appris de vos grands matres: on doit sur la
scne s'vanouir avec art; reprendre un peu plus lentement ses sens, et
surtout aprs une dfaillance simule, un _je me meurs_ dsesprant,
mnager davantage ses forces, et ne pas courir aussitt sur le parquet
comme une bacchante du mont Ida; enfin, la douleur, ce me semble, doit
avoir une expression plus vive aprs la catastrophe qu'avant les
vnemens qui la prcdent. Des gmissemens, des cris mme auraient t
dans la nature, et auraient d remplacer ce muet dsespoir lorsqu'Amlie
voit prir de la mme pe son amant et l'poux auquel son frre
expirant l'avait unie. Malgr les dfauts indiqus et ces utiles
censures, l'actrice charge de ce rle a nanmoins de la beaut, de
l'intelligence, de l'nergie et du sentiment; et l'on doit, je crois,
attribuer ces imperfections plutt  l'inexprience et au peu d'usage de
la scne, qu' l'absence des talens dramatiques.

Que dire de l'immobile suivante dont les bras croiss, le regard bnin,
la modeste et paisible contenance, faisaient un si plaisant contraste
avec les volutions thtrales de la tragique princesse? La part de la
critique faite, je finirai par convenir que cette suivante a
passablement dclam les rcits sems dans la pice. Ce thtre est dans
ce moment trs-riche en princesses; et, il faut l'esprer, le deviendra
davantage encore. Plusieurs, telles que Mlles George, Gurin, Drudder,
Petit, Wenzel, Gersay, ont ceint le diadme avec une distinction
marque.

Pendant un temps, l'apparition d'une cantatrice du grand Opra, Mlle
Percill[68], sur la scne du second thtre Franais, aurait d
rassurer par ses talens, les amateurs de l'art, sur l'existence de la
nouvelle troupe. Seulement, j'eusse dsir que cette actrice et eu un
peu plus de fiert dans la position de sa tte, et que la dignit de ses
attitudes secondt davantage son admirable organe; alors elle et pu
compter sur des applaudissemens mrits, si elle ft reste  ce
thtre. Malgr cette foule de jeunes rivales qui se disputent ici le
sceptre tragique, je trouve que l'on a beaucoup trop tard  sduire la
belle reine de Messne ou de Babylone; et certes, la prosprit de ce
thtre exigeait que l'on tirt plus tt cette souveraine fugitive de sa
vie errante et proscrite, pour la placer sur le trne de l'Odon. En
supposant, comme on l'a dit, que cette princesse demandait des tributs
exagrs, l'affluence des spectateurs et bientt ddommag la direction
des sacrifices qu'elle aurait faits. Flicitons-nous, puisque cette
actrice transcendante a triomph des obstacles que lui opposait l'envie
et la crainte d'une dangereuse rivalit. Aprs avoir long-temps perdu
l'esprance de revoir les grands talens des Dumesnil et des Clairon,
soutenus par le prestige d'une beaut majestueuse et les accens les plus
vritablement tragiques, cette prcieuse acquisition donne  l'Odon une
Athalie, une Agrippine, une Znobie, et peut-tre une Monime, qu'on
revoit si rarement au premier thtre, rle qui fit autrefois couler
tant de pleurs, et qui sans doute aura pour le public toute la fracheur
de la nouveaut.

Depuis que l'Odon a le bonheur de possder une actrice aussi parfaite,
comment l'administration a-t-elle pu laisser s'loigner Victor, l'espoir
de la scne, Victor qui avait crit sur son art[69], et qui suivait si
heureusement les traces de l'inimitable Talma? Except Eric-Bernard et
Joanny, Victor est peut-tre le seul de la troupe, qui ait, malgr la
faiblesse de sa constitution, une figure vritablement tragique; on l'a
remplac par David; mais, malgr ses moyens et son nergie, le physique
de David convient-il aux rles remplis par Victor? et puis David
restera-t-il? Ce n'tait donc pas un renvoi sec, des reproches
intempestifs, et, si l'on en croit certains bruits, une diminution de
traitement, qu'il fallait signifier  cet intressant acteur. On lui
devait au contraire des encouragemens, ce qu'on appelle des feux, en
termes de coulisses: il serait donc opportun de revenir promptement sur
une dcision aussi imprudente qu'irrflchie, et de ne pas priver la
capitale, par un exil volontaire en Belgique, d'un talent aussi utile
que justement apprci.

Le rideau s'tait majestueusement baiss; nous fmes les derniers 
quitter la salle et les foyers d'hiver et d't. Je suis trs-content
des acteurs de la comdie, me dit Philomnor, ils donnent les plus
heureuses esprances. Parmi les jeunes amoureux, repris-je aussitt,
vous aurez cru, comme moi, deviner les talens, peu saillans encore, de
quelque lgant Mol, ou de quelque smillant Fleury, dont vous n'avez
qu'entendu vanter le mrite, et que plus d'une fois j'ai eu le plaisir
d'admirer. En dpit des tracasseries dont elle a t plusieurs fois la
victime, Mlle Anas deviendra le diamant de l'Odon, et sera trs-bien
double par Mlle Wenzel; et, comme ce thtre doit tre l'asile des
talens perscuts, je suis tonn de n'y pas voir encore Mlle Valette,
qui fut d'abord si lestement conduite du premier thtre, pour avoir eu
l'impudence d'y obtenir quelques succs! On ne sait comment qualifier
les suites d'une aussi sotte rivalit. Par leur jeu franc, naturel et
mordant, Perrier, Dellemence, Lafargue, David, Samson, Mmes Dutertre et
Milen, sont ici les dignes mules des Michelot, des Baptiste, des
Monrose, des Leverd et des Demerson. Que ne sommes-nous en position,
ajoutai-je, de hasarder quelques conseils au nouveau directeur? Il
serait sage peut-tre de ne pas abandonner toutes les pices de l'ancien
rpertoire; et, si j'en fais l'observation, c'est parce qu'il me parat
qu'on en a mis beaucoup  l'cart. Au premier thtre, on joue _la Belle
Fermire_, _les Trois Sultanes_, pices mles de musique et de
couplets; quoi! certains vaudevilles, tels que _la Maison en loterie_,
seraient-ils au-dessous de la dignit de l'Odon? Les plaisirs de la
scne seraient plus varis dans un quartier trs-loign des spectacles
lyriques. Par contre-coup, je connais un cueil important  signaler 
l'administration: qu'on vite de jouer aussi souvent du marivaudage, que
des talens consomms peuvent seuls faire valoir: vous m'entendez; si cet
avis et t donn et suivi, la salle de l'Odon n'et pas quelquefois
retenti de ces sifflets aigus, l'effroi des auteurs et des artistes.




CHAPITRE XLI.

Embarras de Philomnor au sortir du spectacle.--Quinquets
rflecteurs.--Nouveaux anathmes contre certaines expriences.--Moyens
de faire disparatre les abus.--De la voierie de Paris.--Nouvelles
attributions de l'inspecteur des monumens et des compagnies  ses
ordres.--Leur formation, leur organisation, leur traitement, leur
occupation journalire.--Extinction de la mendicit en France.


En descendant les marches du vestibule, nous emes lieu de nous repentir
des dlais que nous avions mis  sortir du spectacle; les nuages du
matin s'taient fondus le soir en une forte rose; en un instant toutes
les voitures avaient t mises en rquisition, et nous n'en trouvmes
plus, pour nous conduire  notre htel. Ce petit contre-temps tait la
suite d'une habitude contracte par Philomnor qui, pour mieux voir
Paris[70], allait souvent  pied, et qui, ce jour-l, avait renvoy son
landau. Fatigu par une marche force, oblig de souffrir la pluie dont
son costume oriental le garantissait peu, il se plaignait hautement de
l'intemprie de la saison, et plus encore de la faible lumire qui
clairait sa marche. Encore, si aux anciens rverbres, disait-il, on
n'et pas substitu ces quinquets nouveaux, ces quinquets prtendus
conomiques, Paris, dans certains quartiers, ne serait pas illumin,
comme l'est, dans un clair de lune, la fort de Bondy. Pour moi, sans
courir aprs une perfection imaginaire, qui n'existe,  parler vrai, que
dans la tte des hommes  grands projets, je ferais volontiers un
arrangement qui offrirait la plus heureuse compensation. Que les
quinquets rflecteurs soient transports dans l'intrieur de l'Odon, o
les demi-jours sont si prcieux et si favorables pour certaines beauts,
et que le gaz hydrogne proscrit de l'enceinte de ce thtre, soit
uniquement employ au-dehors. Ddaignerait-on les justes terreurs que
j'ai voulu vous inspirer? s'obstinerait-on  conserver l'usage de ce
fluide dltre? au moins l'air peu comprim des rues et des places
corrigerait, en cas d'accidens, ses perfides rsultats.

Philomnor finissait  peine, que son brodequin hellnique glissa sur un
tas de sables et de dcombres que l'obscurit l'avait empch d'viter:
par bonheur il s'tait appuy sur mon bras qui le garantit d'une chute
plus dangereuse que celle du matin. C'est trop en un jour, lui dis-je
en riant. Maudites soient les expriences! reprit le jeune Grec,
lorsqu'elles sont aussi nuisibles  la sret individuelle! Cette
sret, lui rpondis-je, est pourtant plus srieusement compromise
depuis la suppression du guet  pied et  cheval, remplac pendant
long-temps par la garde nationale.  vrai dire, quelques escouades de
gendarmerie, quelques patrouilles de troupes de ligne, trop peu
nombreuses, reprsentent faiblement cette sage institution, au centre de
la capitale et dans les rues o passent les approvisionnemens de Paris.
Mais  peine en rencontre-t-on dans certains quartiers, dserts avant
dix heures du soir, quartiers qui consquemment exigeraient une
surveillance plus svre, tels que les faubourgs Saint-Germain,
Poissonnire, Montmartre et de la Chausse-d'Antin. Aussi n'est-il pas
rare d'y voir les pitons arrts impunment, et les vols extrmement
frquens: aussi les secours y sont-ils lents et tardifs, et quelquefois
nuls, s'il survient une rixe, si un incendie se dclare: souvent les
soldats du poste voisin accourent lorsque le bandit est chapp; souvent
les pompes arrivent, lorsque le mobilier de tels petits propritaires
est  demi brl; malheurs qui certainement n'auraient pas lieu, en
mettant plus de troupes en circulation pendant la nuit, et surtout en
triplant le corps de gendarmerie, destin  la garde intrieure de la
ville. La mesure que je propose, mon cher ami, ne peut tre rejete par
des motifs d'conomie; elle ne peut dplaire qu'aux malfaiteurs et aux
filous. Ils sont les seuls intresss  croire suffisans les moyens de
rpression dont l'absence se fait remarquer en mille endroits
diffrens. Vous avez bien raison, reprit Philomnor; mais pour
complter invariablement votre systme, je voudrais que cet ami des
arts, que cet inspecteur, charg de la conservation de vos monumens,
et aussi dans ses attributions la haute police de la voierie de cette
capitale. En effet, par suite de la plus mauvaise organisation, j'ai
remarqu que le service des voitures de propret, et le travail des
ateliers prposs  l'enlvement des neiges et des immondices, et en
gnral au nettoyage des places et rues de Paris, taient toujours
imparfaits. On a pu mme se convaincre que, long-temps aprs le dpart
des travailleurs, l'atmosphre est imprgne de miasmes putrides qui
s'exhalent des ruisseaux fangeux que les balayeurs remuent en les
faisant couler, inconvnient auquel il serait facile de remdier, en
faisant suivre des pompes ou tonneaux pleins d'eau, qui, mises en jeu
par un second atelier, perfectionneraient un travail  peine bauch,
dans les endroits o les bornes fontaines[71] ne sont pas encore
tablies. Pour entretenir donc invariablement une propret non
interrompue dans Paris, je voudrais, qu'en payant une lgre
rtribution, chaque propritaire de maison et d'htel ft entirement
dcharg de tous soins  cet gard, et ft uniquement oblig de faire
dposer, une seule fois chaque matin,  sa porte, tous les dbris
inutiles du mnage, qui seraient de suite ramasss et enlevs par une
corporation divise en douze compagnies, correspondantes aux douze
arrondissemens de Paris, sous la conduite de sous-inspecteurs
responsables, et surveills par les commissaires de police. Ces
sous-inspecteurs seraient susceptibles d'tre casss par l'inspecteur
des monumens, dont ils dpendraient, si leur devoir n'tait pas
strictement rempli. Les douze compagnies, dont l'existence et le
maintien seraient assurs par le modique impt que j'ai propos
d'tablir, se composeraient de tous les ouvriers indigens et sans
ouvrage. En hiver, leur nombre augmenterait, suivant leurs besoins; mais
ne serait jamais assez diminu pendant l't, pour laisser en pril la
salubrit publique, ou ngliger, dans le moindre quartier, une propret
ncessaire dans toutes les saisons de l'anne. Avec une pareille
institution, nos places publiques ressembleraient enfin aux cours des
Invalides, o jusqu'aux moindres herbes parasites, sont scrupuleusement
extraites; on n'y verrait plus ces lisires de prairie, qui donnent aux
quartiers les plus frquents[72] cet air d'abandon que l'on remarquait
si tristement, pendant la rvolution, dans quelques belles rues du
faubourg Saint-Germain; et les gazons destins  la dcoration des
places Louis XIII, Louis XV, sans cesse purs, rouls, tondus, arross,
conservs enfin par l'active vigilance des sous-inspecteurs de la
compagnie, qui en feraient soigneusement entretenir les cltures,
aujourd'hui _presque nulles_, ne seront plus exposs  ces dgradations
journalires, qui en tent tout l'agrment et la beaut[73].

Par des moyens aussi simples et d'une excution si facile, quel bien
n'aurions-nous pas fait si nos projets taient favorablement couts du
gouvernement! surtout en supposant que les rglemens de cette
corporation forme dans Paris fussent adopts par les autres
municipalits du royaume. Qu'on ne regarde pas mon plan comme
chimrique, impraticable et peut-tre hriss de mille difficults;
l'essai en a dj t fait dans de petites communes et avec le plus
grand succs[74].

Nagure, reprit mon Grec, en proposant de multiplier les hospices et
les hpitaux pour les vieillards des deux sexes, ainsi que pour les
pauvres infirmes[75], et d'organiser des travaux perptuels dans nos
grandes cits pour tous les indigens valides, nous aurons,  l'aide de
cette double mesure, rendu le service le plus important  la socit.
Les indigens laborieux, et l'on n'en souffrira point d'oisifs, auront
dsormais une existence assure, fonde sur la libralit du riche, qui
chaque jour, jouira du fruit des travaux qu'il aura si utilement pays;
et, sous un autre aspect, nous aurons donn le coup de mort  la
mendicit, cette hydre aux cent ttes, qui par l'oisivet, mre de tous
les vices, dont elle jouit, avilit non seulement l'homme jusqu' ses
propres yeux, mais le rend trop souvent minemment propre  servir tous
les excs, tous les crimes, toutes les factions. Oui, nous aurons
ananti la mendicit, ce flau presque indestructible, cette maladie du
corps politique, jusque l pour ainsi dire incurable, et qui peut
cependant, si on le veut srieusement, tre facilement extirpe chez un
peuple aussi bienfaisant qu'humain et sensible.

Que le repos de la nuit, dis-je  mon ami, en nous sparant, que le
repos de la nuit doit tre doux lorsque, comme nous, on finit sa
journe, par des plans et des voeux pour le soulagement des misrables.
Ces projets, ne fussent-ils que des rves, sont ceux de la vertu?




CHAPITRE XLII.

Description d'un des cafs de Paris.--Limonadiers, garons servans.--Les
cristaux, la brillante argenterie, les moellons de sucre ne doivent pas
sduire.--Cafs lyriques.--Ce genre a peu de succs  Paris.--Caf
Italien.--Tortoni, sa prosprit.


Quelques jours aprs, je rencontrai Philomnor dans un caf, o je
savais qu'il avait la constante habitude de djener. Rien n'galait les
riches ornemens du salon; des colonnes lgres, environnes de feuilles
de chne, y soutiennent des casques de toutes les armes. Des trophes
militaires, en bas-reliefs dors, y couvrent les lambris; les cuirasses
et les boucliers, les trompettes et les glaives s'y croisent en
faisceaux sur des couronnes de laurier. Tout y rappelle les triomphes de
la victoire et le doux repos qui la suit. Tout y retrace de grands
souvenirs, tout enfin y lve l'me.  peine tais-je assis dans cette
espce de temple de Mars, que le moka d'Asie nous fut abondamment vers,
avec la crme la plus exquise des environs de Paris. Cet avantage doit
tre apprci, dis-je  mon ami, car il est rare. Que de piges sont
tendus chaque jour  la curiosit,  ce penchant insatiable des
Parisiens pour la nouveaut! Que ne fait-on pas pour s'attirer des
pratiques? Celui-ci fait pompeusement annoncer dans les journaux ses
pains de sucre de toutes nuances, les plus jolis du monde[76]; celui-l,
son incomparable tableau, sa Vnus arrive de Sicile[77]; l'un son
escalier sans pareil[78]; cet autre le trne d'une ci-devant
majest[79]. Un plus rus doit vous faire servir par Calypso et ses
Nymphes, dont l'le se trouve au troisime tage d'un palais trs-connu.
Enfin, chez la plupart des limonadiers vous tes frapp par un luxe
recherch. L'or y est prodigu sans mesure; des arabesques de cent
couleurs, des peintures rares, des granits prcieux, des statues de
marbre, des lustres tincelans, des buffets d'argenterie magnifiques y
sont rpts dans des glaces sans nombre, qui maintenant ont remplac
toutes les antiques boiseries. Par dessus tout, et c'est le point
essentiel, l'entrepreneur, si sa femme est laide ou vieille, a toujours
grand soin de placer au comptoir une jeune et jolie personne pour
attirer et fixer les curieux;  cet effet, indpendamment de forts
appointemens, on lui fournit le nglig du matin et la brillante
toilette du soir; et, comme ordinairement tout est d'emprunt, les
habitus ne voient presque jamais cette nouvelle Hb sous les mmes
atours. Tous les soins de cette beaut se bornent  recevoir l'argent
avec un sourire gracieux, et  surveiller le service de jeunes garons,
attentifs  excuter ses ordres, et  distribuer, dans d'lgantes
soucoupes, des blocs normes de sucre qui accompagnent la libation dont
Mme de Svign croyait qu'on se dgoterait promptement. Avec ces
antcdens, le propritaire est certain d'avoir tout prpar pour
russir. En peu de temps, il s'imagine faire la fortune la plus rapide,
et l'poque de sa retraite est fixe d'avance. Cependant, quelquefois
chez lui, le superflu abonde, et, par le calcul le plus mauvais et le
plus absurde, on y voit manquer le ncessaire. Son caf n'est souvent
que de l'eau noire, dont la chicore est la base; sa crme fine est un
lait coup d'eau et safran par de secrtes prparations; son chocolat
d'Espagne sent la fve de marais, la fcule de pomme de terre ou
l'amende de Provence; et ses moellons de sucre des les, sont le produit
des betteraves indignes, combines avec une faible portion de canne des
Antilles. Cependant, le palais du connaisseur exerc a trahi la fraude,
a rvl la supercherie; il avait t allch par un appt trompeur;
honteux d'avoir t dupe d'un charlatanisme patent, petit  petit le
public dsabus abandonne un salon qui bientt n'est plus frquent que
par les amis de la demoiselle du comptoir; et il finit par retourner, si
je puis m'exprimer ainsi,  ses vieilles amours; il y retrouve moins de
faste, moins de prodigalit apparente; on lui sert peu; mais, ce qui
vaut mieux, on le lui donne bon. En effet, qu'importent ces porcelaines
transparentes, fussent-elles peintes par madame Jacquotot, qu'importent
ces bols de vermeil, ces flacons et ces petits verres de cristal de
roche, fussent-ils sortis des ateliers de Cahier et des magasins de
Dsarnaud; qu'importe ce luxe fastueux au vulgaire des amateurs, qui ne
demande que des vases d'une grande propret, du caf pur et bien choisi,
des liqueurs naturelles, du Madre et du Porto, qui ne soient pas
fabriqus par les chimistes de Paris. Conditions simples, qui eussent
obtenu et conserv la confiance que la dloyaut fait perdre. Preuve
sans rplique, me dit Philomnor, qu'on gagne toujours  mettre de la
droiture dans toutes ses actions. Peut-tre un entrepreneur
russirait-il mieux dans ses oprations en donnant  son local la coupe
et les dcors des cafs d'Italie, et en y runissant, comme dans
d'autres grandes villes, un concert perptuel et un petit
spectacle.--L'essai, mon cher Grec, en a t fait plusieurs fois 
Paris et presque sans succs. Toutefois, remarquez bien, comme je vous
l'ai dj dit, qu'il y a peu de pays o la curiosit soit aussi vive,
aussi facile  veiller, et surtout o l'industrie s'occupe plus
constamment  l'alimenter sans cesse. Eh bien! je puis vous assurer que
les tablissemens de ce genre n'ont gure eu de vogue que dans les
faubourgs, et point au centre de la capitale; le fait est constant;
j'en fus d'abord tout aussi surpris que vous. Prs des Bains chinois,
j'ai vu s'ouvrir un difice pompeusement annonc et distribu dans
l'intrieur, sur le modle des cafs les plus brillans de Florence et de
Milan. On n'avait rien nglig pour amorcer la foule; l'escamoteur
succdait au petit opra, au petit opra le concert excut par plus de
trente musiciens, chanteurs et chanteuses. On avait fait venir une
trs-belle Italienne, que l'on n'apercevait qu' travers des bouquets de
fleurs et des candlabres d'or placs sur un bureau, chef-d'oeuvre de
sculpture. Cette trangre tait resplendissante de diamans, et pare
comme une reine sur son trne dans un jour de rception; les payens
l'eussent prise pour une divinit. Presque tous les objets fournis
taient bons et d'un prix assez lev pour loigner, journellement au
moins, les petits consommateurs: le beau monde s'y porta d'abord; aux
jours de fte, le peuple y survint. Quelques filles s'y tablirent; les
femmes honntes ne voulurent plus y entrer; la bonne socit prit
insensiblement sa vole; Tortoni tait plein; le caf Italien dsert.
Escamoteurs, acteurs, musiciens taient tonns de jouer pour une demi
douzaine d'auditeurs et mme quelquefois pour les banquettes. Enfin, un
certain jour, le propritaire fut oblig de tout renvoyer et de fermer
un salon que j'ai vu depuis se mtamorphoser en entrept de curiosits
et de rarets de toute espce. Les bonnes moeurs gagneraient beaucoup,
sans doute, si quelques cafs, rceptacles impurs de tout ce que Paris
renferme d'intrigans et de femmes corrompues, avaient la mme destine
et recevaient le mme emploi.




CHAPITRE XLIII.

Obstacles qui s'opposent aux succs des cafs
chantans.--Socits.--Thtre Italien.--Vaudeville. Salle, dcorations,
actionnaires.--Acteurs.--Raison de la dcadence de ce
thtre.--Gonthier.--M. Dsaugiers.--Gravelures.--Claqueurs solds.


D'autres obstacles premptoires empcheront ce genre de runion de
prendre  Paris, ce sont les socits particulires o, dans les soires
d'hiver, les plaisirs se rencontrent avec plus de varit et d'agrment.
Quand on aime les spectacles, on supporte ici difficilement la
mdiocrit: on veut du parfait; et nos petits thtres laissent peu 
dsirer sur ce point. Veut-on de la bonne, de l'excellente musique,
Louvois satisfait souvent les _dilettanti_ les plus difficiles; aussi la
salle, convenablement dispose pour des concerts, est-elle trop petite
pour les nombreux amateurs. Il faut l'esprer, la salle de la rue
Pelletier pourra servir un jour d'asile aux Orphes et aux syrnes de
l'Italie, lorsqu'on aura construit pour la France une salle d'Opra
digne d'elle, une salle solide et vritablement nationale.

Depuis le dpart de l'incomparable cantatrice qui doit se fixer parmi
nous, et nous faire entendre encore cette voix unique, cette voix
cleste, cette voix qui seule valait un orchestre, le thtre Italien a
repris en dtail ce degr de perfection qu'il avait sous le rgne de ce
tyran musical qui semblait craser tout ce qui l'environnait, je veux
parler de Mme Catalani. La troupe actuelle, par la runion de MM.
Pellgrini, Galli, Bordogni, Barilli, Le Vasseur, Garcia, et de Mmes
Pasta, Cinti, Demeri, nous a rappel pendant quelques momens ces beaux
jours o Mme Barilli nous ravissait par ses accens toujours si justes,
si purs et si brillans. Plaisirs, hlas! trop rapidement disparus!
pourquoi sommes-nous condamns  regretter toujours les acteurs les plus
chris du public? Nous avions perdu Porto, Mme de Beignis dont les sons
taient si doux, si velouts; et dix-huit mois aprs, Naples nous ravit
Mme Fodor, que ni Mlle Corri, ni Mme Bonini n'ont pu faire oublier. Si
le Vsuve ne nous prive pas pour toujours de son talent, il ne
manquerait plus  ce thtre que quelques jeunes soprano[80] pour tre
au complet et devenir le premier de l'Europe.

Veut-on se distraire d'occupations srieuses par des scnes piquantes
et pleines de gat, le Vaudeville, ce thtre minemment national, tel
que l'a peint si ingnieusement le lgislateur du Parnasse[81], est,
comme monument, un des plus commodes et des plus jolis de la capitale;
il est fcheux que cette salle n'ait pas un frontispice plus apparent,
et soit place sur deux rues si troites, que sans l'indicateur et les
affiches, l'tranger y chercherait long-temps ce petit spectacle. Cet
inconvnient lger est balanc par d'agrables compensations; on descend
 couvert; des trottoirs levs garantissent les personnes  pied de
tous les dangers causs souvent ailleurs par l'entre ou la sortie des
voitures. La coupe de l'intrieur de la salle est parfaite: les
peintures sont d'un genre lgant et gracieux. On pourrait dsirer que
la scne ft plus profonde, que les dcorations eussent plus approch de
la nature et produit un effet plus magique[82]. Pour ne pas mriter 
l'avenir ces reproches fonds, le Vaudeville employerait avec succs
quelques-uns des moyens que nous avons indiqus pour Feydeau.

Un vice trs-marqu s'est introduit dans l'administration du
Vaudeville, qui, sans la mesquine parcimonie des actionnaires, aurait eu
constamment une socit complte d'excellens acteurs. MM. Henri,
Fontenay, Gonthier, Philippe, Joly, Gune, Isambert, Mmes Bodin,
Hervey, Perrin, Rivire, Minette, Bras, lorsqu'ils y taient runis, en
ont t la preuve. Presque tous avaient, et mme ont encore, un naturel
exquis; et les griefs reprochs aux propritaires de ce thtre sont
d'autant plus crians, que ces loges sont mrits. A-t-on applaudi une
jeune actrice dont le chant pur, l'excellent ton, font les dlices des
amateurs, et tout le monde dsignera avec moi cette Perrin, qu'une mort
prmature a ravie depuis  l'art dramatique; on lui fait prouver des
dgots, on lui refuse des appointemens convenables, et on l'conduit 
l'improviste, malgr les regrets du public indign. Gonthier sollicite
une augmentation de pension, il est ballot pendant plusieurs jours, et
tous deux vont soutenir et accrditer un thtre rival, le Gymnase, par
une clbrit justement mrite. Joly, l'inimitable Joly, n'avait,
disait-on, plus de mmoire pour apprendre de nouveaux rles; mais certes
il n'avait pas oubli ceux qu'il savait et qu'il jouait si parfaitement;
on l'a renvoy, et il n'en a pas moins prouv aux habitus d'_Argyle
Rooms_,  Londres, dont il a fait les dlices, qu'il avait parfaitement
conserv cette facult si prcieuse. On ajoute mme que le semi-Normand,
devenu tout--coup docteur, a guri du _spleen_ six honorables
_gentlemen_[83]. Heureusement, aprs une trop longue absence, Joly est
remont sur la scne de la rue de Chartres, et l'on peut regarder la
rentre de cet acteur comme une bonne fortune pour le Vaudeville qui,
sans des renforts aussi puissans, toucherait  sa dcadence. Ceux qui ne
connaissent pas Paris, me croiront difficilement. De la conservation de
Gonthier, d'un seul acteur, dpendait pourtant la destine de ce petit
thtre; cela s'explique: l'ensemble a t long-temps manqu; avec ce
jeune amoureux il tait parfait. En vain a-t-on cherch et prsent au
public des sujets pour le remplacer, jusqu'ici on n'a pu entirement
russir. Malgr les couplets spirituels d'un _Concert d'amateurs_, de
_Pierre, Paul et Jean_, de _la Suite du Folliculaire_ de _la Lanterne_,
de _la Dame des Belles Cousines_, de _la Maison de Plaisance_, de _la
Pauvre fille_, malgr tout l'appareil des dcors, la foule, appele
quelquefois par la curiosit, s'clipse trop souvent, et rarement la
caisse se remplit. Ajoutez encore que, sans cet acteur, beaucoup de
pices charmantes, telles que _Une Visite  Bedlam_, les _Deux Edmon_,
_la Somnambule_, tant mal montes, n'attireront personne, et seront
dfinitivement rayes du rpertoire.

Grande leon pour les grands et petits thtres! ce qui prouve combien
il est intressant pour eux de se mnager d'avance, pour les diffrens
rles, d'utiles remplaans, et de ne jamais cder aux basses jalousies,
aux rivalits puriles de certains chefs d'emploi, qui cherchent trop
souvent  loigner, par mille dgots, les doublures dont les jeunes
talens les offusquent. Si en pareils cas les directeurs ne montrent pas
une quitable fermet, tt ou tard ils n'chapperont que difficilement 
la dpendance d'acteurs exigeans qui connaissent leur importance, et en
abusent.

Lorsqu'on vit  la tte de cette administration un auteur clbre, qui
avait tant de droits  l'estime et  l'admiration des gens de lettres,
parmi lesquels il tient un des premiers rangs, les hommes d'un got
prouv regrettaient que M. Dsaugiers n'et qu'une seule voix dans le
comit, et n'obtnt pas une influence plus directe pour l'admission des
pices. Avec le jugement sain que nous lui connaissons, et que nous
avons t  mme d'apprcier, les ouvrages dramatiques, choisis avec un
tact plus sr, y auraient prouv des chutes moins frquentes, que
certains auteurs doivent bien plutt attribuer  la nullit
d'intrigue[84] et  des bouffonneries cyniques et rvoltantes, qu' la
malveillance et  l'esprit de parti.




CHAPITRE XLIV.

Thtre des Varits.--Acteurs.--Potier, Vernet, Tiercelin,
Bosquier-Gavaudan, Le Peintre, Mmes Flore, Gonthier, Pauline,
Jenny-Vertpr.--Faade grecque.--Intrieur de la
salle.--Pices.--Rforme.--Claqueurs.

Les mmes censures doivent tre adresses aux administrateurs du
thtre des Varits, mais avec plus de mnagement.

En vain de jeunes acteurs ont essay de doubler les rles crs par
l'inimitable Potier; quoiqu'ils montrent beaucoup de talent dans
d'autres pices, ils ne sont que la caricature du farceur par
excellence; il semble que le privilge de copier certains personnages
lui soit exclusivement accord. Ce thtre est donc sa vraie place,
parce qu'il s'y trouve minemment favoris par les alentours; et son
migration lui est aussi prjudiciable qu' ses anciens camarades. Loin
de Potier, Brunet plit; et sa spirituelle niaiserie fait beaucoup moins
rire qu'autrefois. Tiercelin et Bosquier-Gavaudan n'ont jamais, il est
vrai, dsert la scne; et leur jeu, lorsqu'ils descendent mme aux
plus bas tages de la socit, ressemble  ces peintures o la nature
est prise sur le fait. O trouvera-t-on un intrigant, un babillard plus
vif, plus ptillant, plus actif que Lepeintre? Des cailleuses, des
Savoyardes, des Marie-Jobard, des Reinette, et des cuisinires plus
originales et plus plaisantes que Mmes Flore, Gonthier, et Chaldos? des
ingnues, des amoureuses plus vraies, plus naves que Mlles Pauline et
Jenny-Vertpr? De jeunes sujets, je l'ai dj fait entrevoir, donnent
beaucoup d'esprances. Vernet se mtamorphose et se grime  ravir. Il se
montre tour--tour l'amoureux le plus tendre et le plus aimable; dans
d'autres pices, c'est un vieillard cacochime et grondeur, ou
quelquefois un bossu chagrin et maussade. Je lui conseillerais seulement
de mettre dans son air, dans sa tenue, dans sa diction un peu plus de
dignit, un peu plus de noblesse lorsqu'il reprsente les grands
seigneurs ou les lgans de la haute socit.

La faade de la salle des Varits et son pristyle grec sont dans le
meilleur genre. Ses dcors intrieurs sont d'une lgance sduisante;
mais depuis sa restauration l'on se plaint d'tre mal  son aise dans
les loges, par suite du mauvais systme de vouloir toujours multiplier
les places et consquemment les recettes, aux dpens de la commodit
publique. Ajoutons quelques conseils dont pourront galement profiter
les thtres du premier ordre. Il serait bon que partout messieurs les
directeurs se fissent un devoir d'laguer de leurs pices ces gravelures
qui les dparent, et qui souvent, mme aujourd'hui, sont siffles au
thtre.

J'en suis tmoin, reprit Philomnor; malgr la gaze qui les couvre,
elles n'en sont pas moins aperues. Et d'ailleurs un mot grivois, et-il
tout le sel attique, c'est toujours obtenir une gloire frivole et
honteuse, quand on l'achte aux dpens des moeurs, comme l'a dit un de
vos potes que je me plais  vous citer:

     J'aime sur le thtre un agrable auteur,
     Qui sans se diffamer aux yeux du spectateur,
     Plat par la raison seule, et jamais ne la choque;
     Mais pour un faux plaisant  grossire quivoque,
     Qui pour me divertir n'a que la salet,
     Qu'il s'en aille, s'il veut, sur deux trteaux mont,
     Amusant le Pont-Neuf de ses sornettes fades,
     Aux laquais assembls jouer ses mascarades.

     _Art potique_, chant 3.

D'ailleurs enfin, d'aprs le ton qui rgne dans vos meilleures socits
de Paris, je garantis aux auteurs pudiques un succs plus parfait.

Je crois encore, repris-je, qu'il serait bien temps de mettre un terme
 ces applaudissemens salaris dont quelques trangers sont les seules
dupes. Si cette observation est juste, ne devrait-on pas rformer ces
flatteurs  gages, dont les battoirs sont au plus offrant, et dont les
claques intempestives assourdissent les spectateurs, qu'ils empchent de
jouir, en silence, d'une belle tirade, d'un couplet ou d'un pas
charmant? Que MM. les auteurs et acteurs en soient bien avertis; souvent
le zle imprudent de ces auxiliaires inconsidrs a plus d'une fois
veill l'envie qui semblait sommeiller, et compromis leurs plus chers
intrts. Il est donc trs-important que MM. les claqueurs, ces
courtisans intrpides des coulisses, daignent au moins, si on les
conserve, ajourner leurs bruyans suffrages  la fin de la pice;
personne n'aura lieu de se plaindre; l'unanimit rendra le triomphe des
acteurs plus clatant, et l'amour-propre des auteurs n'y perdra aucun de
ses droits.

Vous ne connaissez peut-tre pas, mon cher Philomnor, quelques vers
ingnieux qu'un de nos potes a composs sur cet intolrable abus; ma
mmoire me les rappelle:

     Vive la claquomanie!
     C'est par elle que tout va,
     Depuis la ventriloquie,
     Jusqu'au sublime Opra;
            *       *       *       *       *
     Auteurs, acteurs, figurans,
     L chacun a ses agens.
            *       *       *       *       *
            *       *       *       *       *
     Aussi depuis cet abus,
     On dit qu'on n'y dort plus.
      cette vile manoeuvre
     Les Franais mme ont recours,
     Quoiqu'ils aient plus d'un chef-d'oeuvre
     Qui marche bien sans ce secours.




CHAPITRE XLV.

Mlodrames de la Porte Saint-Martin, de la Gat et de
l'Ambigu-Comique.--Franconi.--Gymnase.--Panorama-Dramatique.


On remarque beaucoup moins d'abus, mon cher ami, dans les thtres des
boulevards que dans ceux de premire classe; tout y est plus soign,
mieux ordonn et mieux tenu. On n'y lsine point sur les dpenses que
ncessitent les costumes et les dcorations; et si l'on sme l'or, pour
ainsi dire, en montant une pice, il est rare qu'on ne recueille pas au
centuple. Une louable mulation se fait remarquer, surtout entre deux
thtres rivaux. Dernirement, le mme jour, _le Solitaire du
Mont-Sauvage_, _l'Homme de l'adversit_ sautait  la Gat au milieu
d'une explosion pouvantable, tandis que _Charles-le-Tmraire_ tait, 
la Porte Saint-Martin, prcipit par la foudre dans un torrent
ensanglant.

Les acteurs transfuges qu'un intrt mal entendu a laisss s'chapper
des spectacles voisins, y sont parfaitement accueillis, reus et pays.
Et s'il fallait en citer un trait frappant, malgr la solidit de nos
rflexions critiques  ce sujet, la Porte Saint-Martin n'a pas moins
lieu de s'applaudir d'avoir richement dot l'incomparable Potier, sous
le masque du Pre sournois ou du Cuisinier de Buffon, que de
Jenny-Vertpr[85] sous les traits de l'Amour. Il serait bon d'exhorter
les chefs de ces tablissemens  ne plus rvolter le bon peuple Franais
par ces tableaux dgotans qui ressemblent  ceux de la Grve, et qui
accoutumeraient la gnration actuelle  voir de sang-froid des
atrocits que Londres tolre et applaudit, et que Paris doit siffler
avec ddain et rejeter avec horreur. Je ne crois pas enfin qu'il soit
ncessaire que l'Ambigu-Comique et la Gat ressemblent, pendant la
reprsentation,  des tabagies. On y boit, on y mange; la pipe seule y
manque.

Lorsque je vous ai parl de la pantomime, je vous ai dit quelque chose
des acteurs du Cirque Olympique. Malheureusement, le monument ne rpond
pas  la grandeur des sujets qui y sont reprsents; point d'entre
remarquable; tout y semble provisoire. Que MM. Franconi apprcient mieux
l'utilit de leurs exercices. L'admiration que leur dextrit
_chevaleresque_ inspire  leurs compatriotes, ainsi qu'aux trangers,
doit les engager  btir une arne, qui nous donne une ide des
amphithtres de Nmes. Ou d'Olympie, reprit Philomnor qui n'oubliait
jamais les souvenirs glorieux  sa patrie; mais comment, dans vos
observations sur les spectacles, semblez-vous oublier le Gymnase, cette
ppinire fconde o les autres thtres ont le privilge de choisir des
remplaans. C'est le but de son institution, rpondis-je; je crois
cependant qu'il faut user de ce droit avec un discernement profond et
une grande circonspection. Dj la Comdie franaise a rclam un des
plus fermes soutiens de cette cole dramatique, Perlet: ce dplacement
aurait nui aux plaisirs du public. La voix de cet acteur qui sait
prendre tous les tons, et aborder la gamme de tous les ges, le
rendrait, selon moi, bien plus utile au Vaudeville et mme  Feydeau.
Ces deux scnes musicales sont sa vritable place, s'il abandonne
dcidment le Gymnase, o la foule ne se portait gure que pour lui et
pour Lontine: et vous saurez que cette actrice prcoce chante
tonnamment les morceaux les plus difficiles, et surpasse mme les
esprances qu'on avait conues de son talent. Mme Perrin, un des
soutiens du thtre, a succomb  une maladie mortelle; un dpit,
lgitim par une injuste condescendance, a priv le boulevard
Bonne-Nouvelle de Mlle Anas. Que deviendra le Gymnase pendant les
absences de la petite merveille et les voyages de Gonthier? Quant au
monument, sa simple architecture a bien le caractre convenable  ce
spectacle, et les grands thtres peuvent y rendre des leons
d'excellente tenue. Les emblmes qui dcorent l'intrieur sont aussi
vrais que bien excuts. Les murs et les attributs divers peints
au-dessus du rideau, expliquent mieux qu'une inscription le genre
vritable de cet tablissement. L'Amour ici caressant un lion, et l
mont sur une panthre, prsente au plafond une moralit souvent trop
exacte. Des guirlandes de roses autour des loges, des cames, et plus
que tout cela, des scnes entires, tires des pices les plus clbres
des grands matres de l'art, reprsentes sur le devant de la premire
galerie, nous parurent un ornement trs-analogue  ce thtre. La
facture nergique des deux premiers tableaux de l'avant-scne nous fit
reconnatre facilement la touche hardie de l'illustre Vernet: il est
fcheux que quelques peintures, telles que celles du _Tableau parlant_,
ne soient pas d'une main plus exerce et plus habile. Lorsque nous irons
 ce spectacle, vous verrez avec regret qu'on cherche en vain 
dcouvrir ses connaissances, que la dtestable construction des loges
voisines empche d'apercevoir; et vous sentez, mon cher Philomnor, que
pour certaines femmes qui ne vont pas au spectacle dans la seule
intention de s'y amuser des pices qu'on y joue, il est triste de perdre
tous les frais d'une mode nouvelle ou d'une parure recherche, et
combien il est dsolant de ne voir ni d'tre vues. Cet hiver, on s'y
plaignait du froid; il fallait toujours conserver son cachemire; et,
sans risquer de s'enrhumer, on n'y pouvait venir avec une robe  la
Marie Stuart; au printemps, pleuvait-il, c'tait bien d'autres
plaintes; ou MM. les actionnaires ne se sont pas montrs assez galans,
ou ils ont t contraris par la police qui ne l'est pas toujours,
puisque, faute d'une tente assez vaste et assez prolonge, j'ai vu plus
d'une merveilleuse, plus d'une lgante, jeter les hauts cris:
l'horreur! Dans la traverse du vestibule  la voiture, la chaussure
dlicate tait mouille; les marabouts courbaient sous la rose. Je les
ai entendues ces femmes charmantes, et que le directeur en prenne note,
je les ai entendues menacer de n'y plus revenir!... Il me reste  vous
parler du Panorama-Dramatique.

Imaginez-vous un joli pristyle orn de statues, sans perron qui
exhausse et dtache l'difice, une entre beaucoup trop basse, une salle
dont le rideau tout en glace double en les rptant, l'lgante
architecture et les attitudes varies des nombreux spectateurs, et vous
aurez une ide assez complte de ce petit spectacle qu'il faudra
pourtant juger par vous mme lorsqu'il sera ouvert.

Son rideau, inconstante et fidle peinture des objets qu'il rflchit,
produirait un effet bien plus singulier, si la multitude qui remplit
les loges, les galeries et le parterre immobile d'abord de surprise et
d'admiration, tait mise en mouvement par un incident quelconque.
L'Acadmie des arts ne devrait-elle pas s'emparer de cette invention
merveilleuse? L'ide premire, il est vrai, arriverait des boulevards;
et peut-tre cette rflexion est-elle un obstacle? Le
Panorama-Dramatique remplissait assez les engagemens que son titre
promettait, par l'illusion que prsentaient de magnifiques dcorations,
illusion beaucoup plus sensible dans les palais et fabriques intrieures
que dans l'imitation des beaux sites et accidens de la nature, dont le
point de perspective m'a paru quelquefois trop rapproch de l'orchestre.
J'en excepte le paysage du second acte _des Deux Fermiers_; les costumes
y sont aussi riches que d'accord avec les temps et les lieux o se passe
l'action. Quelques jeunes acteurs promettaient; surtout un[86], que
vulgairement l'on appelle le Talma du Panorama-Dramatique. Une ou deux
actrices s'y montraient pntres de leur rle; c'est assez dire que la
troupe avait besoin de se recruter encore de nouveaux auxiliaires. Je ne
veux pas ngliger, mon cher ami, de vous faire une observation assez
importante pour que les directeurs y fassent une srieuse attention.
Serait-ce pour complter les prestiges de la salle, qu'une douce onde
se filtre quelquefois imperceptiblement au moment o l'on s'y attend le
moins, et tombe goutte  goutte, du parquet des hautes galeries, sur les
personnes qui occupent les premires loges, et leur font regretter (je
les ai entendues) de ne pouvoir, vu l'exiguit du lieu, y dployer un
parapluie. Ce prodige, tolrable en t, ne serait pas supportable en
hiver. Et si ce thtre est jamais rendu  sa primitive destination, il
est trs-essentiel que messieurs les directeurs fassent appliquer dans
les galeries leves un mastic impermable pour empcher les habitus
d'y prendre tant de liberts _grandes_. Tout le monde applaudira si l'on
prend des mesures de prvoyance pour les empcher  l'avenir, d'y faire
comme Mathieu Laensberg, la pluie, la grle et le tonnerre; et si l'on
peut les contraindre de se tenir au beau fixe, et, consquemment, au
trs-sec.

Que vos spectacles de Paris sont nombreux et varis! s'criait
Philomnor. Il est bien pardonnable  un tranger d'en tre surpris,
lui dis-je; et cependant je n'ai point fait entrer en ligne de compte
une foule de thtres d'amateurs, dissmins en cent endroits. Dans ces
spectacles on ne paie aucune rtribution; seulement les acteurs font les
frais des costumes, jouent pour le plaisir du succs, et d'y rciter les
beaux vers de nos potes, ou d'y chanter les jolis airs de nos
musiciens. Ces scnes domestiques deviennent souvent l'arne o
s'exercent les lves du Conservatoire, et quelquefois la ppinire o
les grands et petits thtres viennent enrler les sujets les plus
distingus.

Vous tes las du tumulte de la grande ville; vous voulez respirer, en
t, un air plus pur, moins touff, moins pais; en un mot, vous sortez
de Paris. Aux barrires, et dans la banlieue, vous retrouverez encore
des thtres secondaires,  Charenton, au Mont-Parnasse, aux Thermes du
Roule,  la barrire des Martyrs et  Saint-Cloud.




CHAPITRE XLVI.

Panorama.--Diorama.--Vie dlicieuse d'un amateur des arts 
Paris.--Ftes champtres.--Maisons de campagne.--Maisons de
sant.--Jardins publics.--Anecdote.--Abus  rformer.


Avant que j'eusse le bonheur de vous connatre, mon cher Philomnor,
vous avez vu les Panorama de Rome, de Jrusalem, de Londres et
d'Athnes. Le fidle tableau des sites et des monumens de cette dernire
ville (vous me l'avez avou), mut profondment votre me. Mais depuis,
l'art des Bouton et des Dagure s'est perfectionn; il vient de crer
des merveilles cent fois plus surprenantes; et le pinceau, sous leurs
doigts savans, semble tre le talisman d'Aladin. Au Diorama vous croyez
rellement pntrer sous les votes de cette cathdrale, o les reflets
de la lumire sont si artistement distribus. Dans ce paysage, les
nuages marchent, se grossissent, que dis-je, ils volent. On sent, comme
malgr soi, le dsir d'errer lentement sur les vertes pelouses de cette
belle valle, o la fracheur des eaux courantes semble vous attirer.
Voil des dcouvertes qu'il faudrait raliser le plutt possible sur
notre premier thtre lyrique, lorsqu'affranchis des monumens
provisoires, nous aurons un difice en rapport avec les progrs de nos
lumires.

Cependant, qui l'ignore? indpendamment de cette nouveaut[87], un
tranger opulent, un oisif par tat, ne le sera jamais entirement s'il
veut employer, mme en s'amusant, tous les instans de sa journe; et je
le dis positivement, le sot, oui, le sot, a seul, dans cet heureux pays,
le privilge exclusif de l'ennui. L'prouvera-t-il jamais celui qui,
sans donner dans aucun travers, sait user des facults de son me? qui
sait tour  tour passer de la promenade du matin, si dlicieuse dans les
jardins des Tuileries ou du Luxembourg, aux cafs politiques; de l aux
bibliothques royales; de ces riches dpts de l'esprit humain, aux
Muses des Arts[88]; du temple des Phidias et des Apelle, au restaurant
des Wefour ou des Robert; des salons de la gastronomie, au thtre; des
spectacles, dans les socits, o les conversations sont si riantes, si
varies, si pleines d'aisance; o le concert et le bal sont aussi
subitement improviss que la partie d'impriale ou d'cart, o l'on
gagne, o l'on perd si lestement et si gament son argent, au son de la
flte et du fort.

O, reprit vivement le jeune Grec en m'interrompant, la vie s'coule
avec tant de rapidit, et s'enfuit comme un songe.

Ajoutez, repris-je,  tant de plaisirs qui semblent former une chane
non interrompue, les ftes champtres des villages voisins, tels
qu'Auteuil, Sceaux, le Ranelagh, ftes charmantes qui n'ont, il est
vrai, de mrite, qu'autant qu'elles sont favorises par un beau ciel et
une douce temprature; car, en t, la plupart des Parisiens abandonnent
les affaires, une ou deux fois par semaine, pour se rendre  leur maison
de campagne; il est du bon genre d'en avoir une; et vous saurez que
souvent on appelle ainsi un joli pavillon accompagn d'une cour, d'un
potager et d'un jardin anglais; encore y a-t-il des particuliers riches
qui se contentent de louer un appartement dans un chteau, dont le parc
et les dehors sont en commun; et toutes ces personnes n'en disent pas
moins: Je vais  ma campagne,  ma terre. D'autres enfin, et
trs-ordinairement ce sont des garons, de jeunes veuves, ou de vieilles
douairires, prtextent une indisposition, s'ils n'en ont pas de
relles, et passent une partie de la belle saison dans une maison de
sant.

 quoi bon cette imposture, s'cria Philomnor? Vous en sentirez
aisment les avantages, lui rpondis-je; l, d'abord, pour une pension
lgre, vous tes absolument dgag des embarras du mnage; tous les
premiers besoins y sont satisfaits: vous avez un appartement commode et
bien situ, une table frugale, mais saine et abondante; comment cela
serait-il autrement? Vous ne mangez, pour ainsi dire, que par
ordonnance; et qui, mieux qu'un docteur, sait diriger le menu d'un
dner? ensuite il n'est pas rare de rencontrer dans ces tablissemens
une socit choisie, que l'tat prsum de malade vous permet de voir ou
de fuir  volont. Par la mme raison, rien n'est plus ais que de s'y
soustraire  l'oeil curieux des importuns ou des indiscrets. Aime-t-on la
dissipation, au salon, dans le petit bois, on fait d'heureuses
connaissances qu'une pareille situation rend indispensables. Presque
toujours une femme solitaire, malheureuse et sensible, y trouve
d'aimables consolateurs. En un mot, avec plus d'aisance et moins
d'tiquette, on y runit tous les agrmens de la ville, sans en prouver
la gne et les inconvniens. On n'y a pas, j'en conviens, les grands
spectacles de Paris; mais en revanche on y a ceux de la nature.
D'ailleurs les spectacles de la ville sont beaucoup moins frquents 
cette poque de l'anne, que les jardins publics, mme par cette classe
d'individus si parfaitement indiffrens aux attraits de la vie des
champs, et qui, fixs invariablement  Paris, n'en sortent jamais. Ces
jardins, il est vrai, sont des lieux de dlices o se multiplient cent
amusemens divers. Sous ces arbres touffus, sur ces gazons fleuris, nos
guerriers se nourrissent de souvenirs glorieux: sans courir aucun
danger, au son des tambours, des fanfares, des coups de canon, nos
femmes les moins aguerries voient sans effroi les bombes tracer une
ellipse sur leurs ttes; elles sont tmoins de toutes les volutions
militaires, de combats, d'assauts, de prise de forts, de citadelles, et
cependant, pas une goutte de sang n'a coul; on a cru voir tomber et
prir beaucoup de soldats, et ces soldats, prcipits des tours,
n'taient heureusement que des mannequins habills en Prussiens ou en
Anglais. Bientt la scne change; des symphonies plus douces se font
entendre, et dans une immense avenue, nouvelle Iris, l'intrpide
acrobate descend du haut des airs, au milieu des flammes du Bengale,
tandis que l'audacieuse aronaute, assise dans une lgante gondole,
s'lve avec grce, plane, et bientt se perd dans les nuages; ici, dans
des chars rapides comme l'clair, vous roulez sur le penchant de
montagnes colossales[89]; l vous traversez en courant des grottes
enchantes[90]; ailleurs vous faites le saut prilleux du Niagara; tout
prs, vous vous lancez sur l'escarpolette; ou, sur un lac, vous disputez
le prix de la course dans des barques lgres[91]; plus loin, placs
dans un tilbury, ou monts sur des chevaux plus vites que les vents,
vous remportez des prix dans de champtres hippodromes[92]. Au milieu de
ces bosquets, ces thtres vous offrent encore un Sosie parfait de nos
plus aimables acteurs. Sous cette tente, un nouveau Comus vous tonne
par son agilit et les expriences d'une physique dont chaque jour voit
dchirer un voile et deviner un secret. Enfin des bals, des concerts,
des feux d'artifice, des illuminations en verres de couleur, sont
devenus les accessoires obligs des ftes de Tivoli, Beaujon, Marboeuf,
Belleville et du Delta. Toutefois je dois vous faire observer que la
bonne socit y danse peu, ou n'y danse point du tout: on se contente
d'y jouir de la promenade, de la musique et des prodiges de la
pyrotechnie; on y dne quelquefois; mais,  vrai dire, le beau monde y
joue un rle presqu'absolument passif. Vous m'tonnez, me dit
Philomnor. Rien n'est plus exact, rpliquai-je: cependant
l'observateur y trouve des tableaux dont il sait enrichir son
portefeuille; souvent il est tmoin d'aventures qui tiennent du roman,
et que l'auteur de Gilblas n'et pas ddaign de placer dans son livre.
Je ne vous en conterai qu'une seule: c'est une espiglerie que la
jeunesse seule de son auteur peut rendre excusable, et que je ne puis
m'empcher de blmer, parce qu'elle me parat s'loigner trop de la
galanterie franaise.

Dernirement,  Tivoli, un de mes amis fut accost par trois jeunes
beauts; son accent tranger, sa bonne mine et un grand air d'opulence
les avaient probablement sduites. Quelque temps aprs, lorsque la
conversation se fut un peu anime, elles feignirent d'prouver un grand
besoin de se rafrachir, et proposrent  celui qu'elles prenaient pour
un novice, d'entrer dans un berceau voisin. Le jeune homme accepte; mais
il a l'adresse de les engager  donner leurs ordres; ces demoiselles
aussitt se font servir des glaces, des sorbets et un punch qu'elles
demandent elles-mmes au garon du restaurateur du jardin, bien
persuades que le galant tranger payera tout sans la moindre
difficult.  peine avaient-elles mis le feu au punch,  peine la flamme
bleutre voltigeait sur la liqueur parfume, que tout--coup le jeune
espigle prtexte une affaire importante. On le croit sur parole:
comment concevoir la moindre dfiance? Il paraissait si franchement
pris de l'une d'elles; il semble prouver tant de regrets de les
quitter, tant de crainte de ne plus les retrouver, de ne plus les
revoir; il part; il s'clipse; il doit revenir  l'instant. Une
demi-heure s'coule, et l'amoureux prtendu ne revient pas; cependant
une de ces demoiselles veut aller  la dcouverte, tandis que les deux
autres se moquent de cette espce de provincial, dupe toute faite pour
payer un goter auquel il n'aurait pas touch. Ce fut inutilement qu'on
l'attendit; et il fallut finir par se dcider  boire sans lui le punch
presque froid. Mais, qu'tait devenu cet infidle, ce tratre, ce
perfide? Qu'tait-il devenu? Cach tout prs dans un massif d'arbustes,
d'o, sans tre vu, il pouvait tout entendre et tout apercevoir, notre
rus Normand, car c'en tait un, riait en tapinois du bon tour qu'il
avait jou, et surtout il jouissait dlicieusement du dsappointement,
de l'impatience, de la colre, ou, pour parler plus juste, de
l'inexprimable fureur des trois nymphes, lorsque le garon qui les avait
servies vint exiger le prix des objets qu'elles avaient consomms. Elles
eurent beau rclamer, jurer sur leur honneur, que le jeune homme qui
tait il y a peu d'instans avec elles allait revenir et solderait la
carte; comme elles avaient tout ordonn, le restaurateur craignit de
perdre ses avances; et sans autre dlai, il menaa de les faire arrter,
si elles ne donnaient des arrhes convenables, ou ne se rsignaient 
payer une dpense qu'elles avaient espr mettre sur le compte de celui
qui, avec tant de finesse et d'astuce, s'tait chapp de leurs filets.

Je vous ferai une dernire observation: il est fcheux que dans un jour
de fte quelques-uns des bosquets ressemblent  certaines loges grilles
de nos petits spectacles; le moraliste svre dsirerait les voir plus
clairs; les femmes honntes s'y promneraient sans craindre d'tre
blesses par des scnes dignes du pinceau de Tenires et de l'Artin.




CHAPITRE XLVII.

Fte de la Rosire.


Dans certains cantons on a du plaisir, mme en prenant part  une bonne
action.  Salency,  Surne et ailleurs nous avons vu rtablir une
institution philantropique que l'on devait  la sagesse du dernier
sicle. Les moeurs des campagnes fixrent l'attention gnrale des gens
riches et bienfaisans. On crut avoir trouv le moyen le plus simple de
conserver ou de faire renatre la vertu, en excitant l'mulation par des
rcompenses; et des honneurs mrits semblrent ddommager l'innocence
des sacrifices souvent imposs par des devoirs svres. Quelquefois
peut-tre on favorisa les calculs de l'hypocrisie, mais bien
certainement on diminua toujours le nombre des scandales. Des prix
furent fonds  perptuit. Chaque anne, au jour fix par le fondateur,
ils sont accords  la vierge la plus vertueuse du hameau. Un jury,
form d'hommes irrprochables, est charg d'examiner, avec un soin
scrupuleux, la conduite des jeunes filles. Quelle tche! il faut couter
l'loge et le blme; il faut peser dans la balance tous les caquets; les
vertus y sont passes pour ainsi dire au crible, comme le froment des
champs. Aprs l'puration, il ne faut pas qu'on aperoive le plus petit
grain d'ivraie; cette plante maudite ne peut s'allier avec la couronne
destine  la Rosire, dont les fleurs doivent tre pures et sans
mlange. Le grand jour est enfin arriv; tout s'meut; tout est joyeux
au village. Incertaine de son sort, la jalousie se tait, l'envie
dissimule; la mchancet parle bas; l'espoir sourit  toutes les mres;
est-il tromp? un avenir plus heureux console. Cependant toute la
jeunesse se pare de ses plus beaux habits; des tables nombreuses sont
dresses. On fait en tout genre d'immenses prparatifs; on n'entend
partout que les chants de la gat et les accens du bonheur.

Le temple champtre est revtu d'antiques tapisseries; l'autel est orn
comme au jour du patron. Un dais de velours s'lve dans le sanctuaire
pour le prlat qui sanctifie la pieuse crmonie; un trne richement
dcor reoit la prsidente de la fte, de charmantes quteuses[93]; et
plus bas, sur ses degrs, les introductrices de la Rosire.

Toutes les aspirantes  la couronne de rose sont places sur un vaste
amphithtre, et il est  remarquer que le portrait d'une Magdeleine
pnitente, qui m'a paru trs-bien peinte, se trouve prcisment suspendu
tout  ct d'elles. Le donataire aurait-il voulu leur rappeler que le
repentir doit succder  la perte de l'innocence, si par fragilit,
elles faisaient quelques faux pas? Vtues de blanc, ces jolies
villageoises portent de lgres charpes bleues, et ressemblent presque
toutes par leurs grces naves, aux fleurs des prairies qui environnent
leurs chaumires. Les cloches s'branlent; au son des fltes et des
hauts-bois, le clerg, prcd de la garde de l'endroit, et de
l'tendard de Marie, reoit pompeusement le cortge d'usage, et
introduit trois jeunes filles, dfinitivement dsignes par le choix des
juges.

Aprs certains prliminaires prescrits par les statuts de la fondation,
les juges donnent de nouveau leurs suffrages sur ces trois candidats;
leurs votes sont dposs dans une urne; et celle qui obtient le plus de
voix, est publiquement proclame rosire, par un des vicaires du cur,
qui bnit la couronne de rose et la rosire elle-mme, assiste par deux
petites demoiselles  peine sorties de l'enfance. La rosire s'avance et
s'incline devant la prsidente; celle-ci lui met au doigt un anneau, lui
donne une bourse, et place sur sa tte la couronne de la vertu; un
discours est ensuite prononc; ordinairement l'orateur y prsente le but
et les avantages de l'institution, y fait l'loge du fondateur, adresse
une exhortation touchante  celles qui sont l'objet de ce religieux
concours; et finit par complimenter la prsidente, les juges et les
autorits du lieu. On se rend ensuite en procession  la maison de la
rosire, qui trouve  sa porte un peuplier frachement plant, sur
lequel flottent des banderoles de toutes couleurs; on conduit enfin
l'hrone de la sagesse chez le maire, o l'attend une dot de cent cus,
un festin splendide, une fte complte, et presque l'assurance d'un
heureux mariage, qui trs-souvent, se ralise quelques jours aprs.

Philomnor enchant de ce rcit, ne put s'empcher de dsirer qu'un
pareil usage se propaget en France; et il forma le projet de le
transporter en Grce, si des circonstances heureuses le lui
permettaient.




CHAPITRE XLVIII.

Domestiques.--Grands restaurans.--Les gastronomes.--Dner de jeunes
gens.--Cuisines en plein air.--Restaurans de la moyenne
proprit.--Tailleurs  la mode.--Demoiselles de salle.--Leurs
caquets.--Leurs habitudes.--Garons servans.


Philomnor avait lou un htel  Paris; il s'tait entour d'excellens
domestiques qu'il avait choisis, presque tous, parmi les jeunes
commissionnaires, hommes pour la plupart bien tourns, vifs, alertes,
intelligens, connaissant parfaitement tous les quartiers de Paris,
ordinairement trs-fidles par principes, par une heureuse habitude, et
par un effet de l'espce de surveillance qu'ils exercent quelquefois les
uns sur les autres; il tait persuad qu'ils taient souvent plus dignes
de confiance que ceux que l'on prend dans les bureaux[94], et qui se
prsentent avec des certificats mendis et obtenus des matres, forcs,
par importunit, de mentir  leur conscience, et d'accorder des
attestations favorables, pour ainsi dire, malgr eux.

Quoique mon Grec en formant ainsi sa maison, et chez lui un excellent
cuisinier, il se plaisait  manger chez les meilleurs restaurateurs; et
nous y dnions souvent ensemble. Ce restaurant, lui dis-je un jour,
est, comme vous l'apercevez, le rendez-vous des gens les plus
distingus, de ce qu'on appelle les gens comme il faut; et ce mrite est
bien senti par certains personnages qui, parce qu'ils les frquentent,
se croient d'une grande importance; voyez-les entrer: quelle arrogance!
quelle expression de hauteur et de ddain dans ce jeune mirliflore!
comme il fait retentir dans les salles le fer de ses bottes et le
cliquetis de ses perons! ne le croirait-on pas dans une acadmie
d'quitation? Il s'assied, ou plutt il s'tale, il se mire, il
s'ajuste, il se sourit, relve ses cheveux, boucle ses favoris, jette
nonchalamment un coup-d'oeil sur la carte, demande avant le potage, des
vins rares, des mets recherchs. Il a dn avec humeur; il tait seul,
il se lve, fait une seconde toilette; il monte son col, dveloppe son
jabot, agite sa cravache, paye en or, et laisse les garons merveills
des marques de sa munificence, dont l'usurier de telle petite rue a fait
tous les frais ce matin.

Ce portrait est assez ressemblant, me dit Philomnor; mais voyez encore
ce fin gourmet qui tait au premier service quand nous sommes entrs, et
qui ne fait que commander le second; il dpce, il savoure, il dvore;
avec quelle attention il manie cette prcieuse bouteille de vin
tranger, de peur qu'il ne dpose! cet homme semble ne vivre et ne
respirer que pour manger. Mais ce que vous ne savez pas, ajoutai-je,
on assure qu'il se prpare  son dner ds la pointe du jour; c'est la
principale action de sa journe; s'il se baigne, s'il prend l'air, s'il
boit son verre d'absinthe, c'est pour exciter son apptit; jadis, il a
connu les plaisirs de la jeunesse, il s'y est trop livr, il a vieilli
avant l'ge; aujourd'hui presque tous ses sens sont mousss, il ne lui
reste plus qu'un palais trs-fin et trs-dlicat, et ce palais est tout
pour lui; il est son Dieu. Et que dites-vous, reprit mon Grec, de
cette femme de quarante-cinq ans au moins, dont la mise est si soigne;
elle est couleur de rose de la tte aux pieds; n'a-t-elle pas l'air de
se croire  l'ge de quinze ans? Son jargon est presque enfantin; elle
semble affecter la timide candeur du premier ge; avec quelle avidit
elle parcourt la carte! Quels apprts mticuleux elle exige pour son
dner! L'entendez-vous? l'eau filtre est contraire  sa sant; par
ordre du jeune docteur qui la dirige, elle ne boit que les eaux de Seltz
qu'elle mle dlicieusement avec du vieux Mcon. Oh! les jolis petits
meubles qu'elle tire de son sac! avec quelle symtrie elle sait les
ranger! J'arrtai Philomnor, qui n'tait mchant que lorsque nous
tions seuls et dans l'intimit. N'allez pas plus loin, mon cher ami,
lui dis-je; je vous en conjure: si, entre hommes, il nous est permis de
nous censurer et de rire  nos dpens, au moins, nous devons les plus
grands gards et la plus grande indulgence au beau sexe. Ces conseils
inspirs par l'amiti et dicts par une galanterie toute franaise,
furent interrompus par un nouvel incident. Depuis long-temps on causait
fort haut dans un appartement voisin du salon o nous avions dn; on y
fredonnait l'ariette nouvelle, on y rptait mille refrains joyeux,
mais surtout on y riait aux clats, et de temps en temps on semblait y
foltrer. Tout  coup nous crmes entendre des lustres tomber. Qu'y
a-t-il donc? me dit Philomnor pouvant. Bon Dieu! serait-ce encore une
explosion du gaz? Rassurez-vous, Monsieur, lui dit le garon qui nous
servait; le matre du restaurant n'a pas voulu qu'on l'introduist ici;
dans ce cabinet particulier, ajouta-t-il en souriant, sont des jeunes
gens trs-comme il faut, qui,  tour de rle, se donnent  dner depuis
huit jours; et je puis vous l'assurer, des princes ne font pas une chre
plus dlicate. Ce sont les meilleurs enfans du monde; si, en faisant
quelques folies, ils cassent des porcelaines ou d'autres objets, il est
inutile de les taxer, ils en payent toujours la valeur au double.
Cependant, on avait sonn dans ce cabinet qui venait de fixer notre
attention; et peu d'instans aprs nous apprmes que des bouteilles de
vin de champagne dont le bouchon avait saut en l'air, taient la cause
trs-innocente de tout ce tapage; pour n'en rien perdre, on avait voulu
les boire promptement; on les avait prises avec trop de prcipitation;
des seaux pleins de glace o ces bouteilles taient  rafrachir,
avaient t renverss, et dans leur chute avaient imit le bruit de
lustres qui tombent sur un parquet, ou d'un service de cristal qui se
brise en mille morceaux.

De notre place nous avions aperu cette runion si gaie; mais les
convives avaient eu l'air de se soustraire  l'oeil des importuns. La
porte du cabinet o se donnait la fte avait t ferme; et quoique
Philomnor et bien dsir connatre d'autres dtails sur cette petite
orgie, sa curiosit fut dsappointe: tout se passa en comit secret.

Ce restaurant, mon cher ami, dis-je  mon Grec, a beaucoup d'habitus;
aussi, tout y est-il attrayant; les mets les plus rares et les plus
communs y sont prpars et disposs avec des soins particuliers et des
accessoires qui sduisent les yeux avant de frapper l'odorat et de
flatter le got. On n'oublie pas de vous taler la beaut et la finesse
du linge, l'clat des cristaux, le poli de la vaisselle plate et des
couverts de vermeil. Remarquez encore avec quel art, sur ce buffet, des
vases remplis de fleurs de la saison, s'entremlent avec ces corbeilles
o, sur un lit de mousse, s'lvent en pyramides, la fraise des Alpes,
la cerise d'Orient, l'abricot d'Armnie, la prune de Damas, la pche de
Montreuil, le raisin de Corynthe, l'ananas du Prou et l'orange de la
Chine. Faisons cependant ensemble une rflexion importante: tandis que
nous profitons de ces avantages, beaucoup de Franais en sont privs et
n'en vivent pas moins trs-agrablement. Vous ne connaissez que les
restaurateurs des plus hautes classes; mais non de ceux d'une honnte
mdiocrit. Ce n'est qu'en vous asseyant aux tables des seconde,
troisime et mme quatrime catgories, que vous serez  mme de
connatre les nombreuses ressources que trouve  Paris une immense
population. Vous vous trompez, me dit Philomnor: j'ai plusieurs fois
admir dans cette capitale combien la nourriture y tait varie, saine,
abondante, et  la porte de toutes les fortunes, surtout pour cette
partie si intressante du peuple que l'on appelle artisans et ouvriers.
J'ai considr vos cuisines portatives en plein air, j'ai vu cette
prodigieuse quantit de lgumes, de fruits d'une mince valeur, et
surtout ce pain, si blanc, si beau, d'une si excellente qualit, que
votre police, aussi vigilante que paternelle, maintient toujours au
taux le plus modr; et je me suis convaincu avec plaisir, que les
hommes de peine en tout genre taient  mme de satisfaire  leurs
besoins, s'ils taient laborieux, et de se dlasser par des plaisirs peu
coteux, des travaux exigs par la ncessit. Fort bien; mais il est
d'autres individus qui par leur naissance, leur ducation et leur
fortune borne, sont galement loigns d'adopter le rgime dittique
du peuple et la table splendide de l'opulence; et je vous tonnerai en
vous apprenant que ceux qui composent cette classe mitoyenne n'en ont
pas moins dans cette capitale, et beaucoup mieux qu'ailleurs, des moyens
d'existence trs-suffisans pour conserver leur sant. Seulement dans
certains jours, ils se mettent  l'unisson avec les gastronomes dont la
fortune se compte par millions; avantages qui ne se trouvent pour ainsi
dire qu' Paris, au moins pour la dlicatesse, la raret et la recherche
des mets. Dans cette srie je fais entrer quelques jeunes lettrs, les
employs des ministres, des banquiers, les clercs de notaires,
d'avocats, et les lves de Droit et de Mdecine; vous sentez qu'on y
trouve ncessairement des gens de mrite, de beaucoup d'esprit, et d'une
ducation trs-soigne. Si vous m'en croyez, nous irons ensemble dans
ces restaurans; et le prix modique d'un dner passablement bon, vous
surprendra, j'en suis certain.

Philomnor accepta la partie propose; mais, pour tre moins remarqu,
il voulut se dguiser ce jour-l sous un costume franais; et je lui
conseillai de se faire habiller par un des tailleurs des rues Vivienne
ou Richelieu. Dans ce quartier, lui dis-je, rgne le got le plus pur;
on y trouve les modes suivies par les lgans du meilleur ton et les
vtemens confectionns par les meilleurs ouvriers. Philomnor suivit
mes conseils, et s'aperut que mes indications taient parfaitement
justes sous tous les rapports.

Dans une salle bien dcore il ne vit point annoncs sur la carte ni
ragot de crtes de coq, ni tourte  la tortue, ni escalope de lapin, ni
suprme de volaille, ni filets mignons, ni truite du lac; il eut des
mets simples, et il dna bien; la marche qu'il avait faite, la joie sans
prtention, sans sotte vanit, qui brillait autour de lui, lui fit
trouver tout excellent. Surtout, il s'amusa beaucoup du caquetage des
demoiselles de salle. Demandait-on un morceau de boeuf, une tranche de
veau, de mouton, une aile de dindon, plusieurs voix glapissantes en
dize et en bmol, rptaient aussitt: un boeuf, un veau, un mouton, un
dindon. Quoi! tout entier! se rcriait Philomnor en ouvrant de grands
yeux. Ne vous effrayez pas, mon cher ami, rpliquai-je aussitt; la
portion qu'on servira ne donnera d'indigestion  personne. Un des
convives demandait-il des oeufs, ces nymphes lui rpondaient: Monsieur,
vous tes sur le plat; celui-ci, des rognons qu'il avait commands, on
les met  la brochette; celui l, ma queue de mouton viendra-t-elle?
Patience! elle est sur le gril. Ma langue, mademoiselle, que j'attends
depuis une heure; la voici, elle est frite.

Telles taient les gentillesses qui difirent singulirement
Philomnor, et dans lesquelles ces pauvres filles mettaient tout
l'esprit qu'elles ont en partage. Mon Grec fut surpris de leur parure et
de leur costume aussi propre que recherch. Ces filles, me dit-il, ont
sans doute de forts appointemens? mais comment le traiteur parvient-il
 faire de bonnes affaires et  payer tant de monde en donnant ses
dners  si bon march? Cela s'explique trs-facilement; d'abord les
viandes, les lgumes, les fruits leur viennent de la premire main; ces
comestibles leur sont accords  un taux bien au-dessous de celui que
payent les simples particuliers qui tiennent maison  Paris; leurs vins
sont lgers; on vous les donne pour tre de la Basse-Bourgogne; et l'on
est trop heureux, lorsqu'en raison d'une surveillance exacte, ils ne
sont point frelats, et lorsque leur robe clatante ne provient point
des fruits du sureau ou des bois de teinture; aussi les vrais amis de
l'humanit dsirent-ils voir diminuer le plutt possible les droits trop
levs sur les boissons. Quant aux gages de ces demoiselles, elles ont
fort peu de chose de fixe; elles sont bien nourries; c'est pour elles un
point trs-intressant; leurs molumens sont fonds sur le casuel, sur
les produits du tronc, appel vulgairement _Tire-lire_, que remplit
chaque jour la libralit des consommateurs; et il n'est pas rare que
cet article de leur budget leur rapporte de dix-huit  vingt francs par
semaine, et quelquefois davantage; cette branche de bnfice augmente en
raison de l'exactitude du service, des soins et des attentions qu'elles
ont pour les habitus; d'ailleurs beaucoup ont des amis qui savent
pourvoir  leurs plus pressantes ncessits; elles ne s'en cachent pas;
elles ont leur oncle, leur cousin, leur amoureux, etc., etc.; et Dieu
sait si ce dernier est bien reu ds qu'il parat; si les bons et les
meilleurs morceaux lui sont rservs et servis. La plupart de ces filles
ne couchent pas dans la maison o elles travaillent pendant la journe;
vers sept heures, une ou deux fois par semaine, elles sont libres
d'aller o bon leur semble. Malheur au paresseux maladroit qui se
prsente pour dner  cette heure indue; si ces demoiselles ont fait la
partie d'aller au spectacle ou au bal, ce contre-temps lui attire
infailliblement des reproches et une explosion de mauvaise humeur. Ces
filles sont trs-peu constantes; il en est qui dans une anne font les
quatre coins de Paris; on en voit trs-peu, vous le savez mieux que moi,
dans les grands restaurans; elles n'y occupent que la place de femme de
charge; on n'y est servi que par des garons, qui commencent, en
sortant du village ou de la province, par se dbrouiller dans une
gargotte de la barrire ou du faubourg, s'ils n'ont aucune protection 
Paris; ils se forment ensuite dans des restaurans plus forts, montent
successivement et assez rapidement tous les chelons de la fortune, et
finissent par entrer chez Grignon, Leriche ou les frres Provenaux;
s'ils ont de l'ordre, de la conduite et de l'conomie, ils achtent
quelquefois le fonds de leurs matres.

Je prsume bien, mon cher Philomnor, que vous n'avez pas lieu de vous
repentir d'avoir pris aujourd'hui un repas aussi frugal. La connaissance
des usages d'un peuple, dans les diffrentes hirarchies de ses membres,
valait bien le sacrifice d'un dner  la _Lucullus_. Mon Grec m'avoua
que depuis long-temps il ne s'tait autant amus. Vous m'avez procur
la comdie, ajouta-t-il; quoiqu'un nouveau Thophraste la trouve bien
souvent ailleurs. Avec votre julienne, vos bifteks, vos rtis, votre vin
du cru, qu'on annonait pour du Bourgogne, j'ai dn presqu'aussi bien
qu'en mangeant du faisan et des perdrix rouges, et qu'en buvant le
Malvoisie, le Chambertin et le Tockai. Nous avons beaucoup ri; nous
avons beaucoup cout; nous avons parl d'autant; et peut-on n'avoir pas
assist  un vritable festin, lorsqu'on est persuad avec Saint-Lambert
que:

     Les morceaux caquets se digrent le mieux.

     Pome des _Saisons_





CHAPITRE XLIX.

Socit de Paris.--Philomnor est introduit chez une Mme de
Valmont.--Son attachement pour cette dame.--Caractre du jeune
Grec.--Ses succs dans le monde.--Fte donne chez Mme de
Valmont.--Prsens et pice de vers.--Description d'un htel.--Une sance
royale.--Esprances de Philomnor pour le bonheur de sa patrie.--Note
critique sur des usages de la cour en France.


Nos courses dans Paris taient quelquefois suspendues; et j'avais saisi
l'occasion de prsenter Philomnor dans la plupart des maisons o
j'tais le plus li. Recevoir un jeune Grec de vingt-deux ans avait
d'abord t un puissant attrait pour la curiosit; sa figure pleine
d'expression, de vie, de sant et de fracheur, un nez aquilin, de
grands yeux bruns ptillans de gnie, sous des sourcils tels que le
chantre de l'Iliade les donne  Jupiter; des formes parfaites, une
taille ordinaire, mais svelte et bien prise; et plus que tous ces dons
naturels, l'aisance de ses manires et son extrme politesse, lui eurent
bientt gagn la bienveillance de toutes les femmes du meilleur ton,
sduites d'ailleurs, par la tournure orientale qu'il savait donner aux
moindres mots flatteurs qu'il leur prodiguait, et dont jamais, sans une
recherche affecte, il ne laissait chapper l'heureuse occasion. Elles
n'taient pas moins blouies par les pierreries et les riches toffes
dont il tait ordinairement couvert, que par une propret exquise et le
costume le plus soign. Souvent lorsque ses affaires ou ses tudes
l'avaient empch de m'accompagner, il eut la douce satisfaction
d'apprendre que des dames charmantes avaient remarqu son absence, et
m'avaient reproch avec une sorte de chagrin d'avoir oubli mon jeune
Grec, que plus d'une d'entre elles et peut-tre dsir compter au
nombre de ses _attentifs_.

Sous un autre rapport, la souplesse de son caractre, sa dfrence
modeste aux opinions indiffrentes, et son nergique attachement aux
principes d'honneur et de bon got, son amour passionn pour les lettres
et les beaux arts, ses connaissances varies en tout genre, sa facilit
lgre  bien s'exprimer sur tous les sujets de conversation, lui
avaient galement concili l'estime et l'amiti des hommes les plus
graves et les plus instruits, et mme de cette jeunesse aussi aimable
que frivole, moins occupe de choses srieuses que des objets de ses
plaisirs. Philomnor se prtait  tout; pour plaire, il semblait se
multiplier et s'offrir tour  tour sous mille aspects diffrens;
quelquefois, en badinant, je le comparais au Prote de la fable; je l'ai
vu, dans la mme journe, rsoudre un problme trs-difficile avec un
gomtre; disserter avec une merveilleuse sur la coupe et les nuances de
sa robe de barrge; traiter un point de morale avec un philosophe;
causer de son wiski et de ses chevaux avec un lgant; s'entretenir de
la Vnus de Milo avec un artiste; parler guerre et tactique avec un
ancien gnral; valser admirablement avec une jeune beaut; et perdre le
plus gaiement, le plus follement du monde, son argent  l'cart; l
surtout brillait sa philosophie; jamais on ne s'apercevait sur sa figure
de la perte ou du gain qu'il faisait au jeu; pas la moindre altration
dans ses traits; sa physionomie paraissait impassible; on l'et pris
pour un vrai stocien; encore moins laissait-il chapper les clats
d'une joie immodre si la fortune le favorisait, ou les explosions
d'un dsespoir mal dissimul, s'il tait trahi par le sort; en un mot,
avec des passions trs-vives, nul, peut-tre, dans un cercle, n'a mieux
su les captiver ni conserver son me dans un quilibre plus parfait.

Touche d'un mrite aussi rare, que depuis long-temps elle avait t 
mme d'apprcier, une jeune veuve, que j'appellerai Mme de Valmont,
quoiqu'il me ft bien doux de la nommer, invita mon ami  un dner
splendide qu'elle donnait le jour de sa fte  ses plus intimes
connaissances, c'est  dire  l'lite de la meilleure socit, dont sa
maison tait le rendez-vous. On sait que dans ce jour, et en pareille
circonstance, personne n'est exempt de prsenter  celle qui est l'objet
de la fte l'hommage oblig d'un compliment et d'un bouquet. Philomnor
voulut se signaler par un prsent qui ft l'expression de sa vive
reconnaissance pour les bonts dont cette dame l'avait combl depuis son
sjour en France; il saisit donc l'instant o elle tait absente, pour
faire transporter dans les jardins de son htel une quantit prodigieuse
de fleurs et d'arbustes les plus rares, dont il fit border avec got les
tapis de verdure et parfumer les bosquets. Le soir, aprs le concert,
o s'taient fait entendre les principaux virtuoses de la capitale, et
notamment le clbre Par, Romagnesi et Fabri Garat, Philomnor offrit 
Mme de Valmont une corbeille renfermant des vins de Chypre et de
Malvoisie, des conserves de Rhodes, des essences de Constantinople et
plusieurs cachemires des Indes, d'une finesse et d'un dessin exquis,
auxquels taient attachs ces vers, qu'il rcita avec une motion si
vive, et si mle de crainte et d'esprance, que celle  qui la pice
tait adresse s'empressa de rassurer l'auteur par les regards les plus
doux et les plus satisfaits.

      vous  qui la Grce
     Et dcern le sceptre des Amours,
     Souffrez que ma tendresse
     Paye un tribut  vos divins atours.
     Dans vos mains sont mes destines.
      l'aurore de mes annes,
     Fallait-il, par respect, vous cacher mon ardeur
     Et les tendres secrets de mon sensible coeur?
     Ma muse, trop long-temps muette,
     Prit pour modle une humble violette
     Qui, sans briguer de vulgaires faveurs,
     Pour vous seule et voulu, sous sa feuille discrte,
     Conserver ses parfums, son velours, ses couleurs;
     J'imitais, chaque jour, le fleuriste qui n'ose
         En hiver exposer la rose
         Au souffle affreux des ouragans;
     Dans la serre, abrite, il la retient captive;
     Sous le verre,  prodige! et par des soins constans,
     La rose a plus d'clat, une fracheur plus vive,
     Qu'en s'ouvrant en plein air aux beaux jours du printemps.

Mme de Valmont se montra sensible  des attentions aussi dlicates, et
plus encore  des sentimens exprims avec une rserve aussi
respectueuse, elle donna ses ordres, et mnagea au jeune Grec une
surprise digne d'elle.

On avait annonc le dner. Philomnor, ayant prsent la main  celle
qui avait daign recevoir un aveu pour ainsi dire cach sous un voile
transparent, descendit dans une salle ronde,  demi claire par la
douce clart des lampes, o conduisait un escalier intrieur  double
rampe, tout orn de vases de porcelaine et d'albtre, dans lesquels
s'panouissaient les tubreuses de Perse et les jasmins de l'Arabie. Mon
ami fut moins tonn des doux parfums qui s'exhalaient des cassolettes
de vermeil, de l'air embaum qu'on respirait, de la profusion des mets,
de leur varit, de leur recherche, que de l'intention marque de lui
rappeler sur les plateaux et dans tout le service les monumens et les
plus beaux sites de la Grce, recrs pour ainsi dire par le gnie du
confiseur et le pinceau de nos plus habiles artistes. L'excution d'un
semblable prodige est facile  Paris, dans un htel o la matresse de
la maison consacrait chaque anne une partie de ses revenus  protger
tous les genres d'industrie. Par un got particulier, elle avait runi
dans ses nombreux appartemens les meubles les plus prcieux et les mieux
conservs, depuis le rgne de Franois Ier jusqu' celui de Louis XVIII.
Les premires pices semblaient dfendues par des paladins revtus de
leurs armures; autour de ces hros, brillaient de toutes parts leurs
armes tincelantes, leurs antiques bannires et les trophes de leurs
exploits; on ne trouvait l que plafonds peints et surchargs de
dorures, que parquets forms d'armoiries; ici des guridons, des
candlabres d'un got bizarre; plus loin, des tables de Boule et de
Florence; des incrustations, des mosaques, des bas-reliefs, des bustes,
des statues, des tableaux de toutes les coles; ailleurs, on admirait
des vases trusques, des coupes d'agathe, des magots de la Chine, des
cabarets du Japon, des papiers de Pkin, des tissus de Flandre, des
tapisseries des Gobelins, et jusqu' des glaces de Venise; tout s'y
trouvait distribu sans confusion, et d'aprs des combinaisons mdites
et rflchies.

Au dehors mme de l'difice l'entrepreneur avait sagement vit ces
dissonances qui rsultent quelquefois du mlange des styles. Pour que
l'architecture mauresque n'tt rien de l'lgance des ordres dorique et
corynthien qui rgnaient avec tant de pompe et de magnificence dans la
principale faade, l'habile architecte avait adroitement dessin des
croises gothiques, et plac des vitraux sombres et coloris, 
l'extrmit latrale d'un pavillon de l'htel. En quittant les
appartemens de cette aile, o l'ameublement correspondait si bien avec
les constructions extrieures, en avanant dans cette espce de musum,
on se figurait changer de sicle sans vieillir; on jouissait des trsors
transmis par ses anctres, sans perdre le fruit des progrs immenses des
arts se dveloppant sous les Valois et brillant d'un clat immortel sous
Louis XIV; on les voyait enfin dcliner sous la rgence, dgnrer sous
Louis XV, et reprendre une nouvelle splendeur dans les dernires annes
de Louis XVI, par l'adoption des formes grecques et l'tude assidue des
grands modles qui, depuis cette poque, ont enfant tant de
chefs-d'oeuvre.

C'tait l que les brillans cristaux, la nacre, l'acajou, le santal, la
malachite, l'or moulu et l'albtre transparent, reproduits dans toutes
les parties de l'ameublement, taient reflts avec les velours, les
lampas et le brocard, dans des trumeaux blouissans, et reposaient sur
des tapis o les fleurs indignes ou exotiques trompaient les yeux et
semblaient inviter la main  les cueillir; c'tait l enfin que les
tableaux des Grard et des Legros, des Girodet et des Hersent, des
Lescot et des Bouton, des Granet et des Vandael, des Vernet et des
Bertin, des Thomas et des Deharme, des Berr et des Jacquotot, des Saint
et des Bergeret disputaient la palme aux Bosio et aux Raggi, aux Dupaty
et aux Flatters, et  nos autres Phydias modernes; par le luxe des
dcors et ses rarets en tout genre, cet htel tait un vritable palais
de fe. Enfin l'orchestre successif de pendules  musique, qui se
trouvaient partout, achevait de complter cette espce d'enchantement.
Depuis qu'on s'tait mis  table la politique avait occup tout le
monde, et l'urbanit franaise avait mis toutes les opinions 
l'unisson; on n'en avait pas t plus d'accord; mais, par des gards
rciproques, par des concessions mutuelles, on avait paru l'tre; la
politesse avait ralis le systme des compensations. Jamais les ides
de M. Azas n'avaient t plus dmontres par le fait. Ainsi les usages
d'un monde choisi avaient touff la voix d'une contradiction trop
prononce, et opr ce rare prodige.

On avait su que nous avions assist  la sance royale pour l'ouverture
des chambres. On pria Philomnor d'analyser le discours du Roi, et de
rpter les morceaux les plus frappans, que son excellente mmoire avait
presque retenus en entier. Je n'oublierai jamais, dit-il, les paroles
de Sa Majest, o la touchante bont d'un pre s'allie si parfaitement
avec la sagesse du lgislateur et la dignit du monarque. Ce n'est pas
sans peine que j'ai pu saisir ses augustes traits. Je dois, il est vrai,
en accuser uniquement le bizarre costume de certaines trangres[95].
Dans une autre occasion, ajouta-t-il, j'ai conu de bien flatteuses
esprances pour le bonheur de mon pays, puisque la prudence et le bon
accord de toutes les puissances de l'Europe trouveront moyen de
satisfaire  ce que la religion, la politique et l'humanit peuvent
justement demander[96]. J'aime  le croire, c'est en secondant nos
efforts par une protection puissante.

Philomnor avait  peine achev, que la conversation se dirigea tout
naturellement sur les grands intrts de sa patrie.




CHAPITRE L.

Discussion sur la cause des Grecs et des Turcs.--Lgitimit des
Ottomans.--MM. de Bonald, Condorcet.--Bacon.--Les Comnnes.--Droits des
Bourbons au trne de Constantinople.--L'intrt politique et l'intrt
mercantile reconnaissent seuls la lgitimit turque.--Mesures du
gouvernement anglais relatives aux Sept les.--Dfense de
l'Angleterre.--Conqute de l'Inde, facile pour la Russie.--Motifs de
l'insurrection grecque.--Les Grecs ne sont point des
carbonari.--L'quilibre de l'Europe dtruit, peut tre aisment rtabli;
moyens.--Selon certains Anglais, les Grecs ne sont propres qu'
l'esclavage.--Rclamation de Mme de Valmont  ce sujet.--Peinture du
srail actuel de Constantinople, d'aprs le fidle rcit d'un des
mdecins de Sa Hautesse.


La cause des Turcs et des Grecs fut long-temps dbattue. Un seul des
nombreux convives employa tous ses efforts  prouver que la domination
des Ottomans sur la Grce tait lgitime. Consquemment, selon lui, les
Hellnes n'taient qu'une tourbe de factieux et de rebelles. Philomnor
se consola facilement des sarcasmes virulens de cet ami du despotisme.
Une raison puissante dut y contribuer. Les dames avaient pris le parti
de ses compatriotes; toutes, sans exception, s'taient dclares en leur
faveur. Cependant un suffrage aussi prpondrant ne put arrter le zle
ou pour mieux dire l'enttement du patron des Musulmans. M.
d'Angloturqui, que semblait excuser son grand ge et l'honneur d'tre
proche parent de Mme de Valmont, M. d'Angloturqui persista donc 
fronder l'opinion gnrale, et soutint vigoureusement que les souverains
de l'Europe devaient appuyer le Grand-Seigneur, d'aprs le trait de la
sainte alliance, qui garantit toute espce de lgitimit. Et, certes,
ajouta-t-il, la lgitimit du Croissant est bien aussi respectable que
celle des autres potentats. Ne vous souvenez-vous plus, Messieurs, qu'en
1451 les Grecs, prs de tomber sous le joug de Mahomet, implorrent le
secours des Albanais, chrtiens comme eux, et que, bientt opprims par
ces prtendus protecteurs, devenus leurs tyrans, ils se trouvrent trop
heureux de se jeter dans les bras du sultan? Avez-vous oubli qu'il y
eut alors un pacte entre les Turcs et les Grecs; pacte ciment par le
mariage de Mahomet avec la fille de Dmtrius, hritire des Csars?
Cette convention n'est-elle pas un trait solennel dans lequel les
avantages respectifs des deux parties furent rciproquement convenus et
stipuls? Quoi! Monsieur, reprit M. d'Ancourt, un mariage, conseill
par la politique, ne fut pas toujours en Europe le gage d'une alliance
indissoluble entre un usurpateur et le souverain dont il pousait la
fille; et vous voudriez qu'une semblable union enchant pour jamais au
joug d'un tyran une nation entire? Eh! Monsieur, rpliqua M.
d'Angloturqui, je vous donnerai des raisons bien plus fortes;  la paix
de 1716, on vit les premires familles de la More ngocier avec une
activit extrme pour chapper  la domination de Venise, qui rclamait
cette presqu'le, et pour obtenir de rentrer sous l'empire des Turcs.
Ainsi donc, comme vous le voyez, Monsieur, l'autorit que la Porte
exerce sur les Grecs fut absolument fonde sur le propre consentement de
la nation asservie et sur sa volont clairement exprime. Dites
plutt, rpondit M. de Pontac, sur la plus dure ncessit.  ces deux
poques, les Grecs se trouvrent rellement dans la position d'un
malheureux qui, harcel par deux voleurs, livre sa bourse  la
discrtion de celui qui lui parat le plus dbonnaire; oui, Monsieur,
dans la vritable situation de cet infortun voyageur, qui, arrt au
fond d'une fort, par deux brigands, livre son or et sa personne 
Mandrin[97] pour chapper  Cartouche.

Mauvais subterfuge! escobarderie pure! reprit M. d'Angloturqui. Je suis
fch de vous le dire; mais la lgitimit ottomane en existe-t-elle
moins, en supposant mme qu'elle ne se soit tablie que par la force!

Comme vous, M. d'Angloturqui, je respecte la lgitimit, rpliqua le
prsident de Pontac; mais la tyrannie la plus insense, la plus cruelle,
la plus atroce, la plus barbare, la plus immorale, aurait-elle en Europe
une lgitimit invulnrable? y aurait-elle une inviolabilit sacre? Et
comme l'a fort bien dit un de nos plus clbres crivains, qui ne doit
pas vous tre suspect, M. de Bonald: Il y a une autre lgitimit, la
plus sainte de toutes, celle de la raison et de la vrit. Toute socit
qui, par la faute de ses lois, ne peut pas conduire les hommes  leur
perfection morale, toute socit qui, comme celle des Turcs, condamne
ses peuples  une immuable stupidit, c'est Condorcet qui l'a dit, toute
socit o les lois sont contraires  la nature de l'homme et de la
socit, o la religion est absurde, o les pratiques sont barbares ou
licencieuses, n'est pas une socit lgitime, puisqu'elle n'est pas
conforme aux volonts du pre et de l'auteur de toute socit. Bacon a
fait un trait exprs, _de Bello sacro_, pour prouver que les puissances
chrtiennes pouvaient ou devaient faire la guerre aux Turcs, qu'il
appelle un peuple _ex lex_, hors de la loi des nations.

La vritable lgitimit, reprit Philomnor, n'existe rellement que
dans la famille des Comnnes[98], ou mme dans celle des Bourbons,  qui
le dernier rejeton des Csars de Bysance lgua ses imprescriptibles
droits; mais, hlas! les Comnnes sont naturaliss Franais; cette
seconde qualit, ajoute au plus recommandable de tous les droits, ne
sera-t-elle point pour l'Angleterre un titre d'exclusion? Et les chefs
du pouvoir excutif qui gouvernent la Grande-Bretagne, cette terre qui
produisit l'immortel Bacon, persisteront-ils  rejeter ces sages
principes?

Qui ne sait, rpliqua le prsident, comme l'a si bien indiqu l'auteur
que j'ai dj cit, que deux motifs, l'un mercantile, l'autre politique,
se cachent derrire ce scrupule de lgitimit? Tous les raisonnemens
de Bacon et du lgislateur franais, que vous citez, Monsieur, sont si
fonds, reprit Philomnor, qu'il n'y a jamais eu d'autre transaction
positive entre le peuple conqurant et la nation asservie, que celle qui
s'crit avec la pointe du cimeterre; il n'a jamais exist de fusion
relle des vainqueurs et des vaincus, comme  la Chine, lorsqu'elle a
subi le joug des Tartares. Comme dans les Gaules encore, ajoutai-je,
aprs la conqute des Romains, et plus tard, aprs les diffrentes
invasions des Normands, o, peu  peu, les nuances trangres et
provinciales s'effacrent, et, de nos jours, se confondirent, pour ne
faire qu'un seul peuple de Franais, ayant les mmes habitudes et les
mmes lois.

Qu'est-ce donc que cela prouve? s'cria de nouveau M. d'Angloturqui?
Aussi, les Anglais, ce peuple philosophe, ce peuple qui respecte si
scrupuleusement les lois existantes, s'est formellement dclar pour
soutenir le Grand-Seigneur; et en cela ils ont agi trs-sensment. Votre
M. de Bonald a-t-il prvu toutes les consquences qui dcoulent
naturellement de ses principes, et le contre-coup qu'en pourraient
recevoir les lgitimits de la Chine, de l'Indostan et de l'Afrique? Cet
aperu vrai doit vous prouver que les Anglais ont pris le parti le plus
sage et le plus juste.

Philomnor, qui avait appris depuis long-temps qu'un bill de la
Grande-Bretagne dfendait aux Anglo-Ioniens d'amener aucun secours 
leurs compatriotes, regardait les contrevenans comme pirates, empchait
mme le remboursement des sommes d'argent qui leur taient dues,
enjoignait d'aider les Turcs, d'avertir les pachas des manoeuvres des
indpendans; instruit d'ailleurs que ces mesures n'taient pas
seulement comminatoires, mais qu'elles recevaient leur excution; que
l'on incarcrait  Zante les jeunes gens qui voulaient rejoindre les
insurgs de la Grce; qu'on les y mettait dans des cages de fer[99];
qu'on y squestrait les armes et les munitions expdies d'Italie; que
les Anglais avaient fourni des secours considrables aux Turcs[100],
transport leurs troupes et dirig leurs plans de campagnes[101]; qu'ils
avaient rejet sans piti des Cphaloniens qui, blesss dans la guerre
du Ploponse[102], venaient se faire gurir dans leurs familles;
qu'aprs la prise de Corynthe, sir Maitland, lui-mme, avait signifi
l'ordre du plus prompt dpart aux malheureux habitans de cette ville,
lorsqu'ils s'empressaient de se rfugier dans les les Ioniennes pour se
soustraire  la fureur ottomane; Philomnor, dis-je, eut assez de force
pour matriser l'indignation que lui avaient inspire les dernires
paroles de M. d'Angloturqui; il se contenta de rpliquer avec fermet,
que des mesures qui blessaient autant le droit des gens ne pouvaient
tre dictes que par l'intrt le plus personnel. Les Anglais,
ajouta-t-il, ce peuple civilis et rgi par des lois constitutionnelles,
ne serait certainement pas le partisan et l'alli du sultan, s'il ne
craignait de voir un jour contre-balancer sa puissance par les flottes
de la Grce, de la Russie et des Etats-Unis[103]; et de se voir
arracher ses plus riches possessions dans les Grandes-Indes.

Supposons, s'cria M. d'Angloturqui, que vos prsomptions soient
fondes, les Anglais auraient-ils tort? Je plains les malheurs des
Grecs, ajouta-t-il en regardant Philomnor; mais, quoi! parce qu'il
plat  une poigne d'imprudens sditieux de devenir indpendans, soit
sous l'tendard d'Ali ou la bannire de la Croix, peu m'importe, et
surtout de jeter les fondemens d'une marine rivale, vous voudriez,
Monsieur, que l'Angleterre ft expose  perdre subitement un territoire
habit par plus de quarante millions d'hommes; cet immense continent,
dont la souverainet lui fut acquise par la politique la plus raffine,
et au prix de tant de sang, de sacrifices et de trsors; oubliez-vous,
Monsieur, combien l'Europe a d'obligations  cette puissance?
Oubliez-vous les sommes normes que cette grande et gnreuse nation a
prodigues pour soudoyer toutes les coalitions formes en faveur de la
bonne cause? Ce seul motif devrait vous faire prendre parti contre les
ennemis de sa gloire et de sa prosprit. Allez, Monsieur, il y a de
l'ingratitude dans les reproches que vous adressez  ce gouvernement;
oui, de l'ingratitude, c'est le mot propre. Vous nous persifflez, M.
d'Angloturqui, avec une grce infinie, rpliqua le prsident de Pontac.
Cependant la plaisanterie doit paratre un peu forte: l'Angleterre, dans
ses prodigalits, n'aurait-elle cout que les intrts des autres?
aurait-elle, par hasard, nglig les siens? Les faits parlent ici:
Malte[104], les les Ioniennes, le Cap de Bonne-Esprance,
l'le-de-France et Candie me dispensent d'entrer dans de nouveaux
dveloppemens; au surplus, Monsieur, il faudra bien, peut-tre, que
l'Angleterre se rsigne un jour  la perte invitable du continent
indien[105], s'il plaisait aussi  la Russie de rendre  l'Indoustan ses
vrais souverains; oui, Monsieur, ses souverains lgitimes, et surtout de
le vouloir avec persvrance. Une pareille entreprise, qui n'tait pour
nous que le rve le plus fatal, serait la chose du monde la plus facile
pour cette puissance; il ne s'agirait que d'tre bien d'accord avec la
Perse; mais alors, pour consolider cette rvolution, il faudrait y
porter ncessairement les lumires de notre civilisation et de notre
culte dj rpandu dans ces climats; car sans ce double bienfait, qui
serait offert  ces peuples sans contrainte, ce serait faire sortir ces
nations d'un gouffre affreux, pour les faire retomber dans un autre tout
aussi redoutable, et y semer de nouveau les germes pestilentiels du
despotisme et de la superstition musulmane, que tous les amis de
l'humanit dsirent extirper d'Europe. Admirables projets! reprit
ironiquement M. d'Angloturqui; je crois nanmoins qu'ils seront
long-temps ajourns par l'amour de la paix et la crainte de verser le
sang humain, principes que semblent professer, dans ce moment, les
monarques allis; et puis, Monsieur, vous devez sentir que le peuple
conqurant n'abandonnerait jamais ces belles contres sans y avoir t
forc par la lutte la plus violente et la plus opinitre. Je ne puis
enfin vous dissimuler ma surprise en vous voyant prendre si chaudement
la dfense de ces rebelles. Il semble que vous ignoriez que leur rvolte
a t secrtement combine avec les troubles de Naples et du Pimont, et
qu'elle a t vritablement excite et paye par tous les carbonari
d'Espagne, de France et d'Italie; cela est indubitable; et, je vous le
demande, l'mancipation de ce peuple, dont le principe dcoulerait d'une
source aussi impure, peut-elle tre, aux yeux d'un homme d'honneur tel
que vous, excusable et lgitime? Plaignons, comme je vous l'ai dit, les
malheureuses victimes de la leve de bouclier d'Ulyssus et de l'quipe
d'Ypsilanti. Sur ce sujet, je suis d'accord avec vous; cependant vous me
permettrez de vous faire observer, en dernire analyse, que cette
insurrection, ft-elle juste en soi, est souverainement intempestive: il
fallait attendre un meilleur sort d'vnemens imprvus. Vous tranchez
la question bien  votre aise, M. d'Angloturqui, rpliqua vivement
Philomnor. Je le conois, la patience est une vertu facile  pratiquer,
quand on vit, comme vous, sous des lois qui protgent galement la vie,
les biens, la sret, et tous les justes droits de l'homme en socit;
mais si, comme les malheureux Grecs, vous eussiez gmi pendant des
sicles sous un joug de fer; si vous tiez sans cesse expos aux
avanies, aux massacres; si vos proprits prives, publiques et
religieuses taient perptuellement violes, ravages et dtruites,
alors je vous verrais, j'en suis bien sr, tenir un autre langage; et
puis, o sont les preuves de tant d'assertions hasardes? On a fait
passer des armes, des munitions et des sommes d'argent aux Grecs:
pourquoi calomnier des coeurs honntes et sensibles qui se sont attendris
sur de si touchantes infortunes? Vous parlez de _carbonari_, lorsqu'il
est positif qu'ils ont t invits d'aller chercher fortune ailleurs,
sitt qu'ils ont voulu s'impatroniser dans l'administration[106].
Croyez-vous que les hommes les plus respectables de notre nation, nos
patriarches, nos cnobites, nos propritaires et nos ngocians, puissent
tre les amis et les propagateurs de l'anarchie? Qu'y auraient-ils 
gagner? Eh! Monsieur, reprit M. d'Angloturqui, si la Porte succombe,
nous ne connaissons point les rsultats d'une pareille catastrophe, et
peut-tre l'quilibre de l'Europe est rompu. Rassurez-vous, M.
d'Angloturqui, les Grecs, en brisant leurs fers, savent trop bien que,
sans une juste libert, limite par la modration et la sagesse, aucune
constitution humaine n'est bonne, solide et durable; et ils ont, je vous
le proteste, le projet bien formel de baser leurs institutions
politiques uniquement sur la justice, et de se soumettre pour jamais au
joug d'quitables lois, aussitt que la victoire aura permis  nos Solon
modernes de les dicter[107].

Si vous liminez la Sublime-Porte des puissances de l'Europe, o se
trouve la garantie de cet quilibre essentiel, ncessaire, que je
rclame, ne cessait de s'crier M. d'Angloturqui? le nom de la Grce
libre serait (comme l'a dit un publiciste profond), une note nouvelle
dans la gamme politique de l'Europe, et qui en troublerait l'harmonie. 
prsent la Grce est une nullit attache  cette grande masse
d'inertie, qui, sous le nom d'empire Ottoman, spare l'Asie de
l'Europe. Vous conviendrez, au moins, avec moi, reprit M. de
Clinville, vous conviendrez que cet quilibre est dj trs-srieusement
branl par la loi de la ncessit; je veux dire, par l'insurrection des
Grecs, qui parat s'accrotre et s'affermir de jour en jour; mais, si
cet quilibre est rompu, n'existerait-il aucun moyen de le rtablir par
des compensations favorables  toutes les puissances du continent? Que
diriez vous, monsieur d'Angloturqui, si par l'influence de l'empereur
Alexandre[108] les rsultats infaillibles, invitables, de la premire
guerre que la France aurait  soutenir avec ses voisins, taient le
fruit d'arrangemens pacifiques, sans que, pour les obtenir, une goutte
de sang Franais et t verse sur nos frontires? Que diriez-vous si
la Belgique, les bords du Rhin et la Savoie rentraient sous la
domination franaise, au moment o le roi d'Hollande et le roi de
Sardaigne trouveraient, pour les pays qu'ils nous auraient cds, de
suffisantes indemnits, des indemnits beaucoup plus avantageuses pour
leurs intrts; le premier, dans les possessions occidentales de la
Prusse, et le second dans le Milanais; tandis que l'Autriche et la
Russie, en indemnisant la Prusse par le Hanovre et des extensions de
territoire en Pologne, se partageraient l'empire du Croissant. Pour
rendre mme cette balance des puissances plus solide, on accorderait
quelques les de l'Archipel  la France. Et l'Angleterre, s'cria M.
d'Angloturqui, plissant de colre, l'Angleterre, que gagnera-t-elle 
ce beau partage? Tout ce qu'elle a su prendre et garder, rpliqua M.
de Clinville; et vous conviendrez avec moi qu'elle n'aura pas lieu de se
plaindre du lot qui lui est adjug.

Mditez mon plan, monsieur d'Angloturqui, ajouta M. de Clinville, et
vous verrez que par ces concessions rciproques, l'quilibre serait
parfaitement rtabli. Oui, si cela tait possible, rpliqua M.
d'Angloturqui; toutefois, en coutant vos projets, je ne savais,  vous
parler franchement, si vous tiez bien veill. Supposons qu'on assiste
les Grecs; ils n'ont pas les ressources ncessaires pour tre
indpendans sous aucune forme de gouvernement, c'est le sentiment des
meilleurs publicistes anglais. Qu'en savent-ils? s'cria Mme de
Valmont. L'exprience et le temps seuls nous l'apprendront. Et puis
comment peut-on mpriser, sans preuves, un peuple si malheureux? et,
surtout, dfendre ces Turcs, dont le sot orgueil et le mpris pour les
autres nations les empche d'apprcier  leur juste valeur notre
civilisation? Il est incroyable, et je ne puis m'empcher de le faire
observer  M. d'Angloturqui, il est incroyable qu'on se montre aussi
partisan de ces barbares, qui font assez peu de cas de notre sexe, pour
le placer au niveau de la brute, ou plutt qui osent nous assimiler 
des machines organises et trs-essentiellement obissantes. Ne vous y
trompez pas, Madame, rpondit M. d'Angloturqui, les odalisques sont
fort heureuses; elles ne connaissent pas, il est vrai, cette libert
_grande_ dont souvent, permettez-moi de vous le dire, certaines femmes
abusent un peu trop chez nous; et, comme l'a fort bien dit Voltaire:

     On ne peut dsirer ce qu'on ne connat pas.

Aussi ce prtendu bonheur s'clipse-t-il promptement, rpliqua la
prsidente, lorsque ces infortunes viennent  connatre les moeurs et
les usages de l'Europe; et je dois au plus singulier hasard de m'en tre
convaincue moi-mme; car, vous le savez, Mesdames, je suis ne 
Constantinople, que j'ai quitt fort jeune. Rpandue de bonne heure dans
la socit la plus distingue de cette capitale, j'ai vu bien des choses
qui ont chapp  beaucoup d'autres; la connaissance approfondie que
j'avais du turc et des autres idiomes trangers, m'avait mise en
relation intime avec les femmes des ambassadeurs prs la Porte, dont
j'avais acquis la confiance et l'amiti. Ces dames sont ordinairement
trs-instruites, mais trs-rarement verses dans les langues orientales;
presque toujours je leur servais de truchement; et, sous ce rapport,
devenue pour elles une confidente ncessaire, j'tais de tous leurs
plaisirs. Peu de temps donc aprs la retraite des Franais de l'gypte,
poque o le divan, ivre de joie, ne savait rien refuser 
l'Angleterre[109], un des amiraux de cette nation, dont la flotte avait
mouill prs des Dardanelles, tmoigna le dsir de visiter la maison de
campagne du capitan pacha; ce qui lui fut  l'instant accord.
Non-seulement cet Anglais obtint la permission de s'y rendre avec son
tat-major, mais encore d'y conduire les dames qu'il lui plairait
d'inviter. Pour ce jour, on squestra toutes les femmes du pacha dans
une galerie d'o, sans tre aperues, elles pouvaient jouir de ce
spectacle  travers des voiles transparens. Je fus engage  cette fte
avec plusieurs de mes amies, et nous emes la rare faveur de communiquer
avec les odalisques, et mme de leur parler pendant que l'amiral et ses
officiers parcouraient les appartemens et se promenaient dans les
jardins.  l'aspect de ces militaires, presque tous bien faits, d'une
belle figure, et dont l'uniforme lgant relevait encore la bonne mine,
ces beauts asiatiques taient hors d'elles-mmes; toutes voulaient
considrer de plus prs ces jeunes guerriers, dont la vue seule les
transportait de plaisir et d'admiration. Les gardiens du harem eurent
toutes les peines du monde  les retenir; leur vigoureuse rsistance fut
mme punie d'une manire assez plaisante par les odalisques, qui les
accablrent de coups, et leur prodigurent tous les outrages que peuvent
inspirer la colre, le mpris et le dsespoir. Eh quoi! nous
dirent-elles, quand elles furent un peu calmes, il vous est donc permis
de vivre, de vous trouver sans cesse, de causer sans obstacle avec vos
frres, vos amans, vos poux! Oh! que votre sort est diffrent du ntre!
Que votre bonheur est digne d'envie!

Mais, Madame, reprit M. d'Angloturqui, ce fait isol ne dtruit point
mon assertion; c'est une occasion qui ne se prsentera peut-tre pas une
fois en dix sicles. Soit, rpondit Mme de Valmont; je veux tre
d'accord avec vous sur ce point; nanmoins, devez-vous persister  les
croire heureuses? Quelle triste situation que celle de ces pauvres
cratures! tre presque continuellement enfermes dans une espce de
donjon qu'on appelle srail! tre toujours assises sur des tapis, y
perdre l'usage de marcher! prendre chaque jour des bains de vapeur qui
vous prparent une vieillesse douloureuse et anticipe! ne songer qu'
sa toilette, poudrer ses cheveux en rouge, arquer ses sourcils, teindre
ses ongles, et, malgr ces soins recherchs, ngliger une propret de
rigueur! Le croiriez-vous, Mesdames, si un mdecin rcemment arriv de
Constantinople ne me l'avait assur, elles ont des dents affreuses! et
cette ngligence est d'autant plus tonnante, qu'elles puisent chaque
jour tous les moyens de plaire, et pour qui, grands dieux! pour un
matre capricieux, tyran fantasque et barbare, qui vous fait garder par
cent geoliers affreux, qui, pour la plus petite erreur, la moindre
fragilit, que vous dirai-je, un soupon d'intelligence avec quelque
jeune icoglan, vous envoie  l'instant mme le fatal cordon; ou, sans
autre forme de procs, vous fait jeter, bien et dment empaquetes, au
fond de la mer! Rien n'est malheureusement plus vrai, s'cria la
prsidente: quel vnement me rappelez-vous?  la mort de Slim, plus de
cinq mille odalisques furent gorges; et jamais peut-tre je n'entendis
des gmissemens plus profonds, des cris plus horribles, plus
pouvantables. Cet affreux vnement, suite d'une catastrophe politique,
n'est pas le seul que ma mmoire se rappelle. Aprs de longs malheurs,
le fils d'un migr franais s'tait rfugi  Constantinople; pour
s'assurer dans cette capitale des moyens d'existence, il se livra  des
spculations de commerce. Avec les dbris d'une fortune jadis immense,
il fit venir de Paris une prodigieuse quantit d'objets de luxe ou de
fantaisie, et ouvrit des magasins trs-brillans dans le faubourg de
Pra; son tablissement fit bruit jusque dans le srail, et piqua mme
la curiosit des sultanes. Une d'elles s'y tant fait conduire[110], fut
singulirement frappe de la beaut et des grces du jeune migr, et en
devint subitement prise. Tout en ayant l'air de s'occuper des
curiosits qui lui taient offertes, tout en mettant de ct les objets
dont elle avait fait choix, elle lui dclara navement la passion
violente qu'elle ressentait pour lui, le pressa de la suivre et lui en
indiqua les moyens.

Malheureusement, l'infortun Franais fut assez imprudent, pour cder
aux instances de la favorite; dguis sous des habits de femme, il
parvint  pntrer jusque dans l'intrieur le plus secret du harem du
Grand-Seigneur. Bientt aprs on dcouvrit cette intrigue, et le
chtiment le plus terrible fut le prix de la tmrit de ce jeune
audacieux. Saisi, garott, tortur, cousu dans un sac, les noirs le
prcipitrent dans le Bosphore, et sa complice eut une fin aussi
tragique. Je sais, reprit Mme de Valmont, qu'il y a des compensations
 ces petits dsagrmens de leur tat; souvent on jette un filet d'or
sur leur captivit et sur les dangers qui les environnent; je sais qu'on
les couvre de tissus prcieux; qu'on prodigue, dans leur parure, des
diamans sans nombre, les perles de l'Inde et les pierreries de toutes
nuances; je sais qu'on leur permet la broderie, la musique[111], et
l'usage des parfums les plus exquis. Quelquefois elles assistent  des
ballets qu'on dit insipides. Elles ont encore le privilge de se
promener sur le Bosphore, dans des gondoles dont les voiles de pourpre
les drobent aux profanes regards; je sais tout cela; mais d'aussi
faibles avantages ddommageront-ils une femme d'esprit qui pense, qui
rflchit et qui raisonne? Et j'aime  le croire, sur cinq cents femmes,
toutes ne sont pas des automates.

Je ne crois point au bonheur sans la sret individuelle, sans une
juste libert, dont les bornes sont fixes par la conscience intime et
de sages lois; je n'y crois qu'autant qu'il m'est permis  toute heure,
 tout moment, d'exercer pleinement les facults de mon me, et d'en
suivre, sans contrainte, les inclinations, les dsirs et les volonts.
Comparez, M. d'Angloturqui, comparez notre sort avec celui de ces
infortunes victimes d'un sultan! Cette triste et monotone magnificence,
ces plaisirs gouts sous les verroux de l'esclavage, ne pourront jamais
balancer notre genre de vie de Paris, le charme de nos socits, de nos
conversations, de nos dners, de nos bals, de nos concerts, de nos
ftes, de nos spectacles, de tous les genres de flicit que nous
procurent notre philosophie, nos arts et l'tude de la nature, si
nglige dans ces climats, et dont personne ne sait mieux que les femmes
de France apprcier les trsors et les bienfaits? Pour moi, je regarde
Dmtrius, Ypsilanti et ses compagnons d'armes comme des hros, s'ils
russissent  rendre  notre sexe la dignit qui lui est due; s'ils
portent un dernier coup  l'hydre cruel de la superstition musulmane. Je
voudrais tre assez prs de la Grce pour dposer sur leurs fronts les
couronnes immortelles que l'quitable postrit a dcernes  leurs
aeux dans les plaines de Marathon et de Salamine.




CHAPITRE LI.

Reproches peu fonds faits aux Grecs anciens, et rplique dcisive  ce
sujet.--Comparaison entre les arts de l'gypte et ceux de la Grce.--Les
Grecs modernes ne sont point trangers aux connaissances utiles, aux
sciences et aux lettres.--De leur littrature.--Cause de l'insurrection
de la Grce.--Avantages dont ils jouissaient avant la
rvolution.--Nouvelle accusation relative  leurs privilges.--Leur
dfense.--Ali.


Voil du fanatisme, Madame, s'cria M. d'Angloturqui; votre tableau des
moeurs turques est beaucoup trop charg, et c'est une grande erreur de
croire que les Grecs d'aujourd'hui puissent jamais ressembler  leurs
anctres. Ils cherchent toutefois  marcher sur leurs traces, dit
Philomnor: oui, Monsieur, l'histoire de leurs pres est grave dans
leur coeur. Leur situation prsente la rappelle sans cesse  leur
mmoire; ah! croyez-moi, sans cesse elle lve leurs mes; et si de
nobles penses inspirent et dveloppent les talens, les Grecs
deviendront bientt capables d'imiter les arts de leurs aeux dans la
paix et leur hrosme dans la guerre. Mais, hlas! comme si les
souffrances de ma malheureuse nation n'taient pas assez grandes, il
faut qu'elle ait encore d'autres sujets de douleur! Oubliant que c'est 
la Grce qu'ils doivent les connaissances dont ils s'enorgueillissent,
des Europens ingrats la considrent comme une peuplade de barbares. Ce
reproche est si injuste, si cruel, qu'il importe de le faire cesser.
Quoique le jeune Grec, notre aimable convive, rpliqua M.
d'Angloturqui, soit la preuve de tout ce qu'il avance, je crois, sans me
tromper, qu'il est une trs-brillante exception parmi ses compatriotes.
On se fait, Messieurs, une bien trompeuse illusion sur ce peuple,
ajouta-t-il; les talens et les services des anciens Grecs ne sont pas, 
beaucoup prs, aussi grands qu'on le pense. Je tiens cette opinion de ma
feuille anglaise favorite, _The Courrier_. C'est aux Chaldens, aux
gyptiens, et non pas aux Grecs, que les hommes vritablement instruits
doivent faire remonter l'encens de leur reconnaissance; les Grecs n'ont
fait que polir et orner les dons qu'ils ont reu des enfans du Nil.

Si vous ne parliez que des dogmes religieux, rpliqua le prsident de
Pontac, de philosophie, de sciences exactes, de principes d'astronomie,
de gographie, d'architecture colossale, de rgime dittique et de
systme agricole, je serais presque d'accord avec vous. Mais songez
donc, mon cher d'Angloturqui, que les Grecs ont chang en or pur le
plomb vil de l'gypte. Ce peuple ne connut que le gigantesque, et
s'arrta; il agit comme un ouvrier qui se contente de dgrossir des
blocs grossiers. L'art, chez lui, demeura toujours imparfait; et, comme
l'a fort bien dit Voltaire:

On a beau se rcrier sur la beaut des anciens ouvrages gyptiens, ceux
qui nous sont rests sont des masses informes. Il a fallu que les Grecs
enseignassent aux gyptiens la sculpture. Il n'y a jamais eu en gypte
aucun bon ouvrage que de la main des Grecs[112].

Les Grecs, au contraire, connurent les justes proportions; ils
n'allrent pas au-del, et imprimrent  leurs ouvrages le sceau de la
perfection. Il semble que les arts chez ces deux nations aient t
influencs par le climat, et qu'ils en aient pris le caractre. En
gypte, ils ont la sombre majest d'un dsert sans bornes; en Grce, ils
ont le riant aspect des dlicieuses valles de l'Attique et de
l'Arcadie. Mais jusqu'au moment o l'on puisse me montrer les pomes
piques, rotiques et scniques composs par les gyptiens, jusqu'au
jour o l'on m'ait fait entendre les harangues de leurs grands orateurs
antrieurs  Isocrate et  Dmosthnes, on me permettra de conserver
quelque gratitude pour cet aimable peuple  qui nous devons tant
d'admirables chefs-d'oeuvre.

Je dois des remercmens  monsieur le prsident, reprit Philomnor; il
me permettra de rpondre  un reproche fait par M. d'Angloturqui, qui
semble nous regarder comme une peuplade de sauvages. Sachez donc
qu'avant les dplorables vnemens qui ont livr les Grecs  la fureur
de leurs bourreaux, il y avait dans toutes les villes de la Grce des
coles suivies par de nombreux lves que dirigeaient des professeurs
qui, pour le savoir, n'auraient pas craint le parallle avec les vtres.
Celle de Kidonia, ville en grande partie peuple de Morates, se
distinguait par la supriorit de l'enseignement; et son premier
professeur, Benjamin de Lesbos, tait un ancien lve de votre cole
polytechnique.  Bucharest surtout on voyait fleurir de la manire la
plus brillante l'tude des belles-lettres. Les coles de Laonina, de
Jassy, de Chio, de Constantinople, du Mont-Athos, n'taient pas moins
florissantes; les lves y affluaient en foule de toutes ces provinces.
Il serait beaucoup trop long de vous dtailler ici tous les crivains de
la Grce moderne, qui se sont occups avec de grands succs des sciences
philosophiques, des sciences exactes, de la gographie, de la grammaire,
de la haute littrature et de la posie[113].

Et qui tolrait, rpliqua M. d'Angloturqui, ces acadmies, ces
collges, ces runions de littrateurs, et la propagation en tout genre
de ces foyers d'instruction? N'tait-ce pas ces Turcs contre lesquels
vos concitoyens se sont rvolts? Aussi, rpondit Philomnor, les
Grecs ne se sont-ils insurgs que lorsqu'on eut dcid  Constantinople
de supprimer dans tout l'empire ottoman les tablissemens grecs
d'instruction qu'on avait forms avec beaucoup de peine, et de remettre
en activit toutes les dispositions svres du Coran contre les
infidles, lesquelles taient hors d'usage, pour arrter d'un seul coup
tout ce qui pouvait contribuer  clairer la nation, et amener sa
dlivrance. (_Journal des Dbats_ du 24 novembre, 1821.)

Soit, rpliqua M. d'Angloturqui, mais n'est-ce pas encore au Grand
Seigneur  qui vous deviez incontestablement la prosprit de votre
marine et des traits qui la favorisaient? Vous ne payez  votre
souverain que de lgers impts, souvent nuls par la protection des
sultanes. Allez, Monsieur, vos Grecs ne sont que des rebelles
insensibles  tant de bienfaits.

Avant de les condamner aussi svrement, M. d'Angloturqui, rpondit le
jeune Grec, permettez-moi de vous demander si les effets de cette
protection clatante n'taient pas cent fois anantis par le pouvoir
arbitraire et l'insatiable avarice des pachas? Souvenez-vous d'Ali, ce
tyran classique devant lequel on ne s'lve que par de l'or et des
crimes[114]. Vous n'exigerez pas, sans doute, que je droule  vos yeux
l'affreux tableau de son pouvantable gouvernement; et vous serez forc
de l'avouer avec moi, les immenses faveurs que vous vantez ne nous ont
pas prservs des avanies, des rapines en tout genre, des tortures les
plus affreuses, des rapts, des massacres qui rduisaient  l'tat le
plus misrable nos villes et nos campagnes. Qui l'ignore? aucun Grec
n'tait sr de sa vie: on cachait sa fortune; nul n'osait amliorer ses
proprits, puisque les concussions et les dprdations taient toujours
en proportion avec la richesse prsume, et les progrs croissans d'une
florissante culture.

M. d'Angloturqui se disposait  rpliquer ou plutt  ressasser avec
l'opinitret et l'enttement d'un esprit faux, des paradoxes cent fois
compltement rfuts. Vous les calomniez ces bons Turcs, s'criait-il,
ces Turcs d'une probit si svre, d'une humanit si prvoyante; leur
terez-vous, comme puissance, le droit de punir des coupables?

Je crois avoir assez justifi les Grecs, reprit M. de Pontac, pour que
vous ne puissiez les regarder comme des criminels. Quant  l'humanit
des Turcs[115], on vous dispensera d'en faire l'loge;  moins que vous
ne veuillez parler du rare trait de clmence du sultan rgnant, qui,
forc par les janissaires de faire trancher la tte au plus fidle de
ses favoris, daigna commuer, toutefois aprs sa mort, une partie de la
peine, c'est--dire, que par ordre de sa hautesse, la tte de visir fut
publiquement expose dans un plat d'argent, au lieu d'tre suspendue,
comme celle du vulgaire des condamns,  la porte du srail.




CHAPITRE LII.

La politique chauffe de plus en plus les ttes.--Mme de Valmont
interrompt brusquement la conversation.--Abus dans les
spectacles.--Dclamation.--Costumes, dcorations, jeux de scne.--Le
Kain.--Les rformes qu'il a introduites pour la tragdie doivent avoir
lieu pour la comdie.--Outrage sacrilge, fait impunment par les
acteurs, aux pices de nos grands matres.--Contre-sens complet dans
certaines reprsentations.--Concerts spirituels, devenus avec les
courses de Longchamp, les jeux olympiques de la France.--Obligation 
imposer  MM. les comdiens du Roi.--Invraisemblances notables sur la
scne.--Quelques avis  MM. les acteurs et actrices.--Mlle
Mars.--Joanny.--Mlle Duchesnois.--Mlle Georges.--Absence de la musique
aux reprsentations extraordinaires.--Rpertoire musical.--Abus
difficiles  faire disparatre et pourquoi.--Moyens d'y
remdier.--Organisation nouvelle des thtres royaux, favorable aux
auteurs, aux acteurs, et au public.--Mot de Francklin.


Quel excs d'indulgence! ajouta le jeune d'Ancourt. Ces derniers mots
prononcs avec l'accent d'une piquante ironie, avaient singulirement
irrit M. d'Angloturqui. Les ttes s'chauffaient de plus en plus en
buvant le Bordeaux, le Clos-Vougeot et l'A. Mme de Valmont, qui s'en
aperut, craignit, non sans raison, que la diffrence d'opinions n'et
des suites srieuses, et que d'une discussion paisible on n'en vnt 
des personnalits.

Au moment donc o le Champagne ros, en sautant au plafond et en
ptillant dans le cristal, semblait dlier toutes les langues et donner
de la hardiesse aux plus timides, madame de Valmont changea brusquement
le sujet de la conversation; fche que son joli Grec et prouv une
contradiction aussi dplace de la part de M. d'Angloturqui, elle lui
demanda, de l'air le plus gracieux, ce qu'il pensait des grands
spectacles de Paris. Je m'y suis beaucoup amus, Madame, rpondit-il;
je les aimerais pourtant davantage si l'on se dcidait, une bonne fois,
 rformer les nombreux abus qui les dparent. Oh! que je pense bien
comme vous! s'cria le chevalier de Clinville, qui vieilli dans les
balcons de la Comdie franaise, joignait  un got svre, l'esprit le
plus juste et le plus exerc par une longue exprience. Il avait vu,
dans son extrme jeunesse, les Lekain, les Brizard, les Larive, les
Prville et les Mol, les Clairon et les Dumesnil, les Comtat, les
Devienne et les Dorigny. C'tait l ses points de comparaison
ordinaires, et personne ne connaissait mieux que lui les traditions du
thtre. Vous le savez, Madame, ajoutait M. le chevalier de Clinville,
depuis trente ans je n'ai cess d'y dnoncer les abus et de prsenter
mes plans de rforme. Que voulez-vous! on ne m'a pas cout; je les ai
conservs dans mon portefeuille. Peut-tre un jour ressembleront-ils 
ces pts d'Amiens, qui ne sont bons que lorsqu'ils sont froids. Cette
ide peut tre trs-juste, reprit d'Ancourt; je crois, comme Philomnor,
que c'est aux abus qu'on songe  rformer, dit-on, si je suis bien
inform, que l'on doit attribuer le dsert du Thtre franais; dsert
qui s'est fait remarquer l't dernier. Talma, Damas, Mlles Mars,
Leverd, Duchesnois, avaient termin leurs caravanes; et, sur ma parole,
je me suis trouv trs  l'aise  leurs reprsentations;  peine me
suis-je aperu que l'on tait encore dans la canicule; tandis qu'on
touffait au Gymnase et aux Varits, et qu'un Corisandre[116] y tait
absolument indispensable. Me croirez-vous? je n'ai pas eu mme une seule
fois l'occasion de m'en servir au thtre de la rue Richelieu. Encore
moins sans doute au Vaudeville, dont j'ai regrett bien sincrement
l'abandon, reprit Mme de Valmont. C'tait mon thtre favori. Quant aux
Franais, s'ils ont t aussi compltement dlaisss, comme l'a fort
bien remarqu notre jeune Grec, ils ne doivent en accuser que leur
ngligence dans la dclamation, les costumes, les dcorations et les
jeux de la scne; ces abus, il est vrai, sont consacrs par le temps;
mais trs-ordinairement les acteurs n'en sont pas moins avertis par
l'auteur de la pice reprsente, qui semble les censurer lui-mme dans
la composition de son pome. Je vais, Messieurs, vous en donner un
exemple frappant, s'il est vrai que, pour complter l'illusion
thtrale, tout doit tre en rapport avec les modes, les usages, et
surtout les moeurs des personnages qui sont mis en scne.

     Le thtre, avant tout, veut de la vrit[117].

a dit un de nos meilleurs potes.

Pourquoi donner au _Misantrope_ de Molire la poudre, la bourse et les
ailes de pigeon du sicle de Louis XV, et ne pas vtir ce censeur
austre de ses contemporains, comme pouvait l'tre la jeune noblesse du
sicle de Louis XIV? Ces cheveux naturellement boucls, cet habit orn
de rubans[118], cette cravate de dentelle lui conviendraient beaucoup
mieux; au moins tout cadrerait avec la vraisemblance. On peut se
souvenir du bel effet que produisent ces costumes pittoresques dans
quelques pices, soit  Feydeau, soit au Vaudeville, et dernirement
mme au Thtre Franais, dans les _Prcieuses ridicules_ et le _Marquis
de Pomenars_. Indpendamment du vif intrt, continua Mme de Valmont, de
la varit piquante, et surtout de la vrit de situation, que
produisent ces costumes diffrens, plus d'une actrice gagnerait 
prendre le corset de brocard, orn de perles et de diamans, dont se
servait la belle des belles, suivant l'nergique expression de madame de
Svign, et troquerait avec avantage ces maigres fourreaux anglais
contre ces robes amples, majestueuses et tranantes des Montespan et des
Lavallire. Plus d'une coquette de la scne retrouverait de nouveaux
appas dans cette couronne de roses et de bluets, dans ces longues
boucles de cheveux que portait la sduisante Ninon de Lenclos. Plus
d'une prude se fliciterait du voile de Mme de Maintenon, de ces atours
si simples, et pourtant si pleins de grce, dont s'embellissait Mme de
Fontange[119]. Plus d'une dugne enfin aurait dcouvert un nouveau
mordant, une originalit nouvelle, dans le vertugadin, la guimpe  bec,
ou la calotte des vertueuses aeules de Mme Pernelle[120].

En suivant cette ide dans ses consquences, ajouta M. de Clinville, on
dtruirait d'autres abus; souvent, dans la mme pice, et sans autre
raison motive que le caprice des acteurs, on mle, on confond les
usages et les costumes de deux ou trois sicles, tonns de se trouver
ensemble. Souvent, contre toute vrit, le fouet, la casquette et la
veste moderne des jokeis anglais se trouvent contraster avec le couteau
de chasse, le pourpoint, la fraise et le court manteau des crispins
antiques. Vous me rappelez, s'cria Mme de Valmont, la plus trange
bizarrerie: dernirement,  la reprsentation de L'_cole des
Bourgeois_[121], George Dandin, M. de Sottenville et son gendre, M. de
la Dandinire, avaient bien, il est vrai, le costume oblig des
gentilshommes campagnards de ce temps-l, si plaisamment dcrit par le
satirique franais[122]; mais Mme de Sotenville, sa chre pouse (Mme
Hervey), avait le chignon liss, la grecque poudre, le bonnet pomponn,
le mantelet, le panier, la robe  plis, les manchettes  trois rangs
des petites matresses de la fin du rgne de Louis XV. J'en pourrais
dire autant de l'amoureux, dont le valet, quoiqu'en cheveux plats et
ronds, avait un habit de soie, une veste de satin broch, comme aurait
pu les porter, en 1750, un riche financier du faubourg Saint-Germain;
tandis que, pour complter cette caricature aussi invraisemblable que
risible, la jeune femme (Mlle Dupuis), tait vtue et coiffe comme une
merveilleuse de 1823. Il est donc absolument indispensable, Madame,
reprit le chevalier de Clinville, d'attacher  ce thtre un peintre
habile et un costumier zl, qui aient tudi leur art et qui se soient
form un systme bas sur les monumens historiques. Il serait surtout
bien important que M. le premier gentilhomme de la chambre voult bien
leur accorder assez d'autorit pour tre obis et n'prouver aucune
rsistance de la part des socitaires mutins et rcalcitrans. Quoique
vous ayez presque toujours habit Paris depuis votre enfance, vous tes
trop jeune, Madame, pour avoir connu le fameux Lekain, cet acteur qui
n'a point eu d'gal. Il tait fort laid; mais la perfection de son jeu
et de sa dclamation semblait donner  ses traits un caractre de
beaut; sur la scne, il tait un vritable Prote; son ton, son air, sa
physionomie prouvaient toutes les variations qu'exigeaient les
diffrens rles dont il s'tait charg.

Si le portrait que je vous fais, Madame, de cet acteur, est
ressemblant, l'autorit d'un aussi profond artiste doit paratre
irrcusable; je voudrais donc que la grande rvolution qu'il opra dans
la tragdie, et galement lieu sur la scne comique; et ce fut Lekain
qui donna le premier, au roi des rois, au puissant Agamemnon, les
bandelettes, le diadme, la tunique, et tout le costume des monarques de
la Grce, qui, avant lui, paraissaient sous leurs tentes et sur les
rivages de l'Aulide, en habit brod, en manchettes de point, l'pe au
ct, en perruque tape, en bas de soie et en talons rouges. Par la mme
raison, je voudrais qu'en reprsentant _la Mtromanie_, _le
Dissipateur_, _les Originaux_ et _le Jaloux sans amour_, on prt
exclusivement toutes les nuances de la mode qui dominait  ces poques,
voisines du sicle o nous vivons; je veux dire celles de la Rgence, de
Louis XV et de Louis XVI; et, si l'on venait  reprsenter _l'Ami des
Lois_, _les Deux Gendres_, _la Manie des grandeurs_, j'exigerais qu'on
prt alors le costume des lgans de la cour de Louis XVIII, qui, en
habit habill, ne portent jamais la bourse et les cheveux poudrs:
par-l tout serait vrai, tout serait en harmonie, et l'on conserverait
absolument la couleur des diffrentes priodes de chaque rgne: alors
les oreilles des spectateurs ne seraient plus choques par des
contresens continuels. Tout en dsirant qu'on ne blesse point les
miennes, ajouta Mme de Valmont, par des mots lestes et grivois dont
fourmillent certaines pices de Molire[123] du second ordre, et qui ont
le privilge de nous faire rougir sous l'ventail; tout en formant des
voeux pour qu'on les fasse disparatre, doit-on souffrir en silence qu'un
acteur soit assez audacieux pour supprimer dans son rle des tirades
entires de Corneille, de Racine, de Destouches, souvent les plus
intressantes et les plus comiques de ce dernier? comme on est  mme de
s'en convaincre au premier Thtre Franais, lorsqu'on y donne _la
Fausse Agns_, pice o peut-tre, pour ne pas fatiguer la mmoire d'une
certaine _Lili_, on passe  pieds joints sur la scne quatrime de
l'acte troisime, scne qui serre de plus en plus le noeud de la pice,
et jette le principal personnage dans un pige qui le couvre d'un
ridicule ineffaable. J'ai encore remarqu que, dans cette comdie
(ainsi que dans beaucoup d'autres pices), quelques actrices ddaignent
de conserver aux personnages qu'elles devraient copier, la teinte
originale que l'auteur leur a donne, cette teinte et cette saveur de
terroir qui doit ncessairement tre indlbile, je veux dire le ton qui
existait dans certaines socits de Paris ou de province,  l'poque o
Destouches crivait. Madame la prsidente de l'lection, si j'ai bien
saisi l'esprit des rles, est une prude d'un genre svre et prcieux
dans sa mise, ses allures et son langage.

En vrit, dit la prsidente au comte, mes oreilles sont furieusement
scandalises de vos termes: tous mes sens se rvoltent; je frissonne
depuis la tte jusqu'aux pieds, et, si vous continuez, je vais
m'vanouir[124].

 votre aise, ma princesse, rpond le comte... Madame la comtesse,
avec un peu plus d'aisance dans les manires, doit avoir un caractre
romanesque; et, c'est cette nuance que l'actrice doit tcher de saisir.
C'est un bel esprit qui ne se nourrit que de penses recherches; qui ne
soupire que comme les hrones de Sgrais, de Fontenelle, ou de Durf.
Vous pouvez en juger, messieurs, par ce passage que ma mmoire me
rappelle; ce qui ne doit point tonner, Destouches est mon auteur
favori:

M. Desmazures lui propose de faire ensemble une petite glogue
amoureuse. Supposons donc, lui rpond la comtesse, que nous nous aimons
tendrement, et que nous exprimons notre amour en gardant nos moutons.
Nous sommes couchs sur le vert gazon,  l'ombre d'un ormeau, le long
d'un clair ruisseau; notre passion est si violente qu'elle nous te la
parole...[125]

Eh bien! Messieurs, le croiriez-vous? certaines doublures formes
pourtant au Conservatoire, et que je n'ai pas besoin de nommer, ne
donnent  ces provinciales titres que le froid langage, la tournure
uniforme et le costume de bonnes bourgeoises de la Cit; et certes, vous
en conviendrez avec moi, c'est une faute grave de travestir ainsi la
physionomie des portraits que le pote avait, sans doute, crayonns
d'aprs nature; et la comdie manque son but, si elle n'est pas un
tableau des moeurs, dont le principal mrite est la ressemblance la plus
parfaite.

Je voudrais que les dcors fussent assortis avec le temps et les lieux,
et qu' ce sujet, il n'y et aucun anachronisme; que l'ternel salon des
Franais ne servt pas aux pices des trois sicles de notre
littrature; que dans certaines occasions, on ne se contentt pas de
retourner la toile pour toute dcoration nouvelle; et quelle toile
encore!

On reprsente _Athalie_[126], ce chef-d'oeuvre de la muse tragique: je
dois voir le temple de Jrusalem, je dois admirer une architecture toute
judaque, des cdres du Liban entremls avec les marbres de la
Palestine; quelle inconvenance! la pice entire de Racine est remplie
d'imprcations contre le culte de Baal et les fausses divinits; de
l'horreur qu'inspirent leurs prtres, leur culte et leurs faux dieux; 
l'Opra de Paris, j'ai vu le pontife saint prophtiser au milieu du
temple d'Isis, dont les sphynx, les hiroglyphes et autres attributs
attestent la prsence sacrilge.

Je vous citerai un fait plus rcent, reprit d'Ancourt. J'tais aux
Franais  la reprsentation d'_Esther_; la scne est  Suze, en Perse,
comme tout le monde le sait, et s'est passe plusieurs sicles avant la
naissance de Mahomet; eh bien! la dcoration du thtre reprsentait la
place du grand Caire, avec ses mosques, ses minarets et le croissant.
Quel anachronisme! ajouta M. de Clinville; plus l'exprience et les
rflexions sur les moyens de perfectionner l'art dramatique ont rendu
les amateurs difficiles et exigeans, plus aussi, selon moi, les
directeurs doivent tre soigneux de respecter la vrit historique dans
les accessoires qui accompagnent la reprsentation d'une pice telle
qu'_Esther_ ou _Athalie_. Je vous ferai donc une autre observation: la
posie inspiratrice des choeurs de cette divine tragdie, que l'on
n'excute ordinairement que dans les ftes royales ou les solennits
publiques, rend certainement indispensable une harmonie plus touchante
que celle de Gossec. Trop souvent, elle est peu approprie aux clestes
hymnes des filles de Sion. D'ailleurs, ce vnrable vieillard n'a
travaill que sur quelques morceaux de choix. Des raisons aussi solides
devraient, ce me semble, engager le Gouvernement  ouvrir pour la
musique de ces choeurs, un concours o seraient appels tous les artistes
de l'Europe. Ces compositions seraient excutes et juges dans les
concerts spirituels qui suivraient l'poque de l'ordonnance, et y
seraient couronnes suivant le degr de talent: l'on choisirait enfin
la production la plus capitale, celle qui paratrait le plus d'accord
avec la majestueuse lvation des penses, ou le coloris si gracieux des
paroles. Ainsi, le morceau le plus sublime de la scne, _Athalie_,
aurait obtenu tous les ornemens dignes de sa perfection. Pour rappeler
les concerts spirituels  leur institution primitive, il serait bon
encore d'ouvrir chaque anne le mme concours aux artistes de tous les
pays,  tous les Orphes modernes, sous l'expresse condition d'exercer
leurs talens sur nos cantates sacres, qui seraient dsignes d'avance
par un jury compos d'artistes et d'amateurs. Ce jury serait charg
d'examiner ces diffrens oratorio, de les soumettre  la censure du
public, et d'accorder des prix aux vainqueurs. Les courses de
Long-Champ, qui ont lieu dans la mme saison que ces concerts religieux,
seraient les jeux olympiques de la France.

Votre projet, M. le Chevalier, me sduit, reprit d'Ancourt. Mais, pour
revenir  notre sujet principal, que les chants de Racine et de
mlodieux accords avaient paru nous faire oublier, je voudrais qu'on ne
laisst pas uniquement aux thtres des mlodrames le soin de respecter
les vraisemblances dans les dcorations; je voudrais que, chaque anne,
messieurs les comdiens fussent obligs de faire excuter au moins six
dcorations nouvelles, telles que temples, salons, paysages, surtout
lorsqu'on monte une pice. Quand on est aussi riche[127] que messieurs
les socitaires de la rue Richelieu, on doit tre moins parcimonieux et
avoir plus d'gards pour un public aussi instruit qu'clair sur tous
les genres de convenances.

J'exigerais, disait encore M. de Clinville, que dans la tragdie on
respectt assez les anciennes traditions, pour que Clytemnestre,
Smiramis ou Cloptre n'entrassent jamais sur la scne sans que le
spectateur ne ft forc de se dire: _C'est la reine_. Je demanderais
encore qu'une garde nombreuse, en se dployant autour d'elle, annont
toute la pompe de la majest royale. Je n'aurais pas fait cette
remarque, si ces jeux de thtre n'avaient pas t ngligs aux dbuts
de Mme Paradol; je me rappelle qu'avant d'avoir vu Mlle Raucourt, on
reconnaissait la dmarche altire d'Agrippine[128], d'Athalie ou de
Catherine de Mdicis[129].

Permettez-moi de vous faire une remarque importante, dit le marquis
d'Ancourt, en interrompant M. de Clinville. On me parle du peuple, de
l'arme, de ses chefs, et je ne vois sur la scne que quelques
malheureux mannequins runis  une douzaine de soldats. Une sdition
s'lve: l'acteur entend les clameurs des combattans, le choc des lances
et des boucliers, un horrible tumulte[130], la lecture d'une sentence,
des soupirs, des gmissemens, des sanglots[131]; et le spectateur, dont
les oreilles ne sont frappes d'aucun bruit, doit croire,  juste titre,
que l'acteur rve ou se moque de lui. Je me trompe; souvent, pendant le
moment du fameux silence, des personnes places  l'orchestre ont
entendu partir de la rue les cris les plus trivials et les plus
burlesques. J'oserai prsenter ici, avec une scrupuleuse rserve,
quelques rflexions au jeune auteur des _Vpres Siciliennes_. Aprs le
son de la fatale cloche, lorsque la terreur est  son comble, ne
serait-il pas naturel d'entendre, dans le lointain, un bruit sourd, un
bruit confus, qui s'accrotrait par degrs, par intervalles; des cris
demi-forms, des cris perans, le cliquetis des armes... Un morne
silence est-il vraisemblable au milieu des horreurs dont le rcit se
fait sur le thtre? Ces accessoires, nous en avons mille exemples, sont
aussi bien le partage de la tragdie que du mlodrame; en ngligeant ces
jeux de thtre, o peut tre l'illusion? Il vaudrait mieux lire une
tragdie dans son cabinet ou dans un site qui ft en analogie avec le
lieu vrai de la scne, que d'tre tmoin de pareils contresens; et,
comme l'a fort bien remarqu un de nos meilleurs acteurs dans un petit
ouvrage qu'il vient de donner au public. Il s'est introduit  la
Comdie franaise une manie de _simplifier_ qui a fini par rendre petits
et mesquins les tableaux les plus grands et les plus majestueux.
Pourquoi, dans _Andromaque_, Oreste ne se prsente-t-il pas sous un
aspect plus imposant?  peine Oreste, ambassadeur des Grecs, se
distingue-t-il d'Oreste jet par la tempte sur le rivage de la Tauride.
Pourquoi ses vtemens n'ont-ils pas l'clat que comporte sa dignit, et
ne lui voit-on pas le sceptre et le bandeau qui doivent caractriser son
rang? Pourquoi n'entre-t-il pas dans le palais de Pyrrhus, au milieu de
l'escorte qui l'accompagne, et ne nous montre-t-il point

     Le pompeux appareil qui suit ici ses pas?[132]

Cette censure ne peut frapper sur notre premier tragique. Dans ce
sicle, aucun acteur n'a, pour ainsi dire, mieux calqu les hros qui
sont mis en scne que le clbre Talma, soit qu'il nous reprsente les
rpublicains, les tyrans ou les princes malheureux, Manlius, Nron,
Hamlet ou Rgulus. Nul ne sait mieux s'identifier  son rle, et surtout
varier ses costumes suivant le temps, la nation, le rang et la
situation du personnage. En le voyant, on semble rtrograder dans les
ges; on se croit tour  tour prs du Capitole, dans la basilique des
empereurs, et dans l'antique palais de Copenhague; que les acteurs
mettent comme lui autant de convenance, de grandeur, de dignit dans
leur physionomie et leurs vtemens; qu'ils mditent avec autant de soin
les tableaux laisss par l'histoire, et l'on aura, je le garantis,
presque atteint la perfection. Il est vrai que Talma doit ses
connaissances  la socit des gens de lettres, des peintres et des
sculpteurs. Mais, hlas! combien d'acteurs et d'actrices, soit dans
leurs costumes, soit dans leur pantomime, soit dans l'accent de la voix,
s'loignent de ce got pur, svre et dlicat! Sans une extrme
prsomption, reprit l'lgant Dancour, qui jusque-l avait attentivement
cout M. de Clinville, ils imiteraient l'exemple de notre premier
tragique, et se mettraient  l'abri d'une critique malheureusement trop
fonde. Qui ne serait tent de dire  ceux-ci: Pourquoi cette monotone
psalmodie? variez vos inflexions, et ne nazillez pas. Encore moins,
ajouta le prsident, voyons-nous dans Hrodote, Thucydide, Plutarque,
et mme Homre, qu'aucun hros grec ait jamais grassey? J'aime ce
trait d'rudition, rpliqua Dancour, en riant, et je le crois vrai. Je
dirais encore  d'autres artistes: Pntrez-vous de votre situation,
sentez la vivement; placs loin du pays des rossignols, dclamez, et ne
chantez pas. Qui n'insinuerait doucement  Clon: tudiez la belle
nature; attachez-vous  de bons modles. A-t-on jamais si pniblement
outr les rles d'lgans et de petits matres? Des tons impertinens,
n'ont jamais t ceux d'un salon du bon genre; et la fatuit ne doit
jamais dgnrer en impudence. Parlez votre rle avec sagesse, dirais-je
encore  Mondor; l'nergie est sans doute un don prcieux; mais elle est
assujtie  des rgles; et le bon got en prescrit la mesure: jusque
dans les accs de la passion la plus brlante et la plus imptueuse,
toujours vous devez charmer l'oreille; et jamais il ne vous est permis
de la dchirer.

Qui n'avertirait encore avec une franchise nave? dit Mme de Valmont,
ces acteurs aguerris, que les sifflets poursuivent et n'pouvantent
jamais? Qui ne leur adresserait ces conseils profitables? Croyez-moi,
ayez un peu moins de prtentions; apprciez de bonne foi votre talent 
sa juste valeur; ne vous lasserez-vous point enfin d'tre victimes 
Paris, lorsque de nombreux applaudissemens vous attendent dans quelque
coin de province?

Que de grand coeur, reprit Dancour, je dirais  certaines actrices:
Pourquoi ce perptuel roucoulement? Suis-je ici au fond d'une fort? Eh!
Mesdames, mnagez un peu votre poitrine; soyez un peu plus avares de
sanglots; si vos soupirs multiplis font rire le parterre jusqu'aux
clats,  quoi bon vous suffoquer? Je donnerai, ajouta M. de
Clinville, ce dernier conseil  tous les artistes de la scne: tchez de
dissimuler les dfauts de la nature; que de moyens sont entre vos mains
pour vous seconder! n'tes vous pas favoriss par l'loignement, le
point de perspective et les reflets favorables d'une lumire incertaine?
N'avez-vous pas les tailleurs les plus habiles? Que n'imitez-vous
quelques-uns de vos prdcesseurs et mme de vos contemporains!
paississez ces formes que le temps et vos travaux ont rendues
flasques, exigus ou contrefaites. Faut-il que la tradition des deux
derniers sicles, rpliqua vivement Philomnor, n'ait pas, comme en
Grce, permis aux acteurs l'usage des masques sur la scne? Que
d'artistes, sur plus d'un thtre, gagneraient  changer de
physionomie!

Souffrez, Messieurs, dit Mme de Luxeuil, qui jusque l avait bien plus
song  dner dlicieusement qu' se mler de la conversation; souffrez
que je vous fasse,  mon tour, quelques observations sur une actrice
dont la rputation _pyramidale_ est pour ainsi dire europenne. Je
n'aime  blesser personne; cependant il faut tre juste, vraie, svre
mme, ne ft-ce que dans l'intrt de l'art; et, quand, par l'ge, on
est comme moi et mon contemporain M. de Clinville, aussi riche de
souvenirs, on a bien le droit, je pense, d'indiquer de lgres
imperfections, qu'avec un peu de soins il est ais de corriger et de
faire disparatre. Certainement, Mlle Mars possde un genre de diction
inimitable; ses grces, sa beaut, sa jeunesse, sont presque ternelles.
Ses yeux n'ont perdu ni de leur vivacit, ni de leur clat; le timbre de
sa voix est unique, c'est--dire, enchanteur. Je crois, pourtant, qu'il
serait bon de l'avertir de parler quelquefois sur la scne un peu plus
haut que dans son salon et dans son boudoir. Je dsirerais encore tre 
mme de lui insinuer que l'hritire de Mlle Contat doit, jusque dans
ses confidences, tre toujours entendue, mme aux extrmits de la
salle; et que, s'il est des secrets pour les interlocuteurs, il ne doit
point y en avoir pour le public. Je l'engagerais enfin  ne pas trop
presser un dbit parfait. Combien, alors, si mes avis taient couts,
combien les admirateurs de cette merveilleuse actrice n'auraient-ils pas
lieu de se fliciter? Ils ne seront plus privs des finales de cent
jolis mots auxquels le talent magique de Mlle Mars sait prter de
nouveaux charmes.

On peut adresser les mmes conseils  Joanny (rle de _Procida_), fit
observer M. de Clinville. Je voudrais qu'il s'tudit  mieux prononcer
certains hmistiches qui ne sont point quelquefois entendus, mme au
centre du parterre. Tout en rendant justice  l'admirable talent de Mlle
Duchesnois (rle de _Marie Stuart_), qui semble l'identifier avec la
reine infortune qu'elle reprsente, je n'en dirai pas moins que sa
douce voix n'articule pas souvent assez distinctement; dfaut que n'a
point Mlle Georges, dont on ne perd pas une syllabe. J'ai souvent t
rduit  deviner l'espce d'nigme que son organe prsentait, ou 
demander  mon voisin quel tait le sens d'un passage applaudi par les
claqueurs d'office; passage que ni lui ni moi n'avions ni saisi ni
compris. Il est bon, continua Dancour, que ces coryphes de la scne,
gts perptuellement par des flatteurs  gages, ne soient pas aveugls
sur ces petits dfauts et sur ces tches lgres, dont, peut-tre, sans
de salutaires admonitions, ils ne se corrigeraient jamais.

Je dois encore dnoncer l'abus le plus criant: MM. les socitaires de
la rue Richelieu croient-ils leurs voix assez exclusivement
harmonieuses, pour que nous puissions nous passer de musique aux
reprsentations extraordinaires? Lors de la restauration de ce thtre,
n'tait-il point possible de mnager un asile invisible  ces
troubadours, une tribune secrte d'o ils ne seraient point expulss,
d'o les spectateurs les entendraient sans les voir? On serait alors
bien assur que les violoncelles et les trombonnes ne cacheraient plus,
comme cela arrive souvent, les acteurs au public du parquet. Cette
observation, minutieuse en apparence, est applicable d'une manire
diffrente au thtre Feydeau, o l'orchestre, ncessairement oblig
d'accompagner les chanteurs, ne peut jamais tre dplac; mais devrait
se trouver assez bas pour ne jamais masquer la scne avec les
instrumens. Enfin, le premier Thtre-Franais ne rougira-t-il jamais de
son rpertoire musical? lectre m'a pntr de terreur; j'essuyais les
larmes que m'avait fait verser Hamlet, Alzire ou Znobie: la toile
tombe, MM. les musiciens jouent, et j'entends une symphonie qui
ressemble  l'air de _Cadet-Roussel_ ou de _Madelon Friquet_. Je doute
fort, ajouta M. de Clinville, que l'on obtienne la rforme des abus que
j'ai signals,  moins que le Gouvernement ne prenne les mesures un peu
acerbes que je vais prsenter.

Les chefs par anciennet du premier thtre, qui loignent, dit-on,
avec tant de soin les jeunes sujets capables un jour de les
effacer[133], n'y consentiront jamais. Ces vtrans suranns des
coulisses, qui, par l'gosme le plus absurde, contribuent si
puissamment  la dcadence de l'art dramatique, sont malheureusement
trop attachs aux anciens abus qu'ils appellent des traditions, abus
dont la suppression contrarierait leur paresse, les conduirait  de
pnibles tudes, et les engagerait  de nouvelles dpenses. Dans
l'espoir d'attirer exclusivement la foule, il est plus court, le jour
d'une reprsentation extraordinaire, d'annoncer des billets de corridor
 six francs, et d'embaucher les premiers acteurs du second-thtre, en
leur versant le Lunel et la Malvoisie, ou les vieilles liqueurs de
madame Anfou[134]. D'ailleurs pourquoi se gner? beaucoup se souviennent
qu'avant l'tablissement trs-_vexatoire_ du second thtre, les
comdiens de la rue Richelieu roulaient paisiblement chaque anne dans
le cercle troit et perptuel d'une trentaine de tragdies, comdies ou
drames dont le mrite tait reconnu; quoiqu'ils aient,
incontestablement, le plus riche rpertoire, rarement on les voyait
exposer leurs talens aux chances prilleuses d'une nouveaut. Ce bon
temps serait-il pass, lorsqu'on vient au thtre bien moins pour Racine
ou Molire, que pour entendre les premiers acteurs? Plaisanterie  part,
en laissant les socits d'acteurs avec leur organisation actuelle, j'ai
lieu de conjecturer que l'Odon, qui vient de recevoir un directeur,
peut donner quelques esprances d'amlioration. L, il n'y aura point
d'antiques traditions  suivre, pour morceler nos grands matres.
L'mulation doit oprer ce prodige. L, on ne craindra point de lsiner
sur les dcorations et les costumes, si le magasin et la garde-robe n'y
sont point ports  un prtendu complet. Vous avez indiqu la vraie
source du mal, reprit M. de Clinville; vous avez port le fer dans la
plaie, et touch jusqu'au vif. Quoique deux commissaires royaux aient
t nomms prs le premier Thtre Franais et Feydeau, je crois qu'il
existe un moyen plus sr de restauration, et qui me semble fort simple.

Comme l'a fort bien dit un jeune acteur, dans ses _Ides sur les deux
Thtres_. Des comdiens ne peuvent se gouverner eux-mmes. Ce n'est
point entre leurs mains que doit tre remis le sort des jeunes gens qui
entrent dans la carrire. Les tudes de l'artiste ne peuvent pas
d'ailleurs se concilier avec celles d'administrateurs[135].

Aussi lui a-t-on fait payer assez cher cet aveu naf, rpliqua Mme de
Valmont, qu'on n'attribuera jamais qu'aux plus nobles motifs. Victor
aura voulu, par cette abdication de puissance, favoriser les progrs de
l'art; et consquemment servir les intrts du public. Je pense bien
comme vous, reprit Dancour; mais, probablement, certains socitaires,
vritables despotes de comit, ne lui auront pas pardonn son
indpendante franchise, et surtout de vouloir leur arracher une autorit
dont il avait t prcdemment la victime. Je suis charm, ajouta M.
de Clinville, que cet intressant acteur ait provoqu lui-mme les
dispositions principales du plan que j'ai conu. Il faudrait, selon moi,
dissoudre les socits des thtres royaux, en leur donnant une
administration semblable  celle du grand Opra, en mitigeant toutefois
l'autorit du directeur par un conseil d'hommes de lettres, aussi justes
qu'clairs; cette mesure prudente ne doit pas tre nglige; elle est
mme indispensable pour temprer l'espce de despotisme qui, plus d'une
fois, a jet la terreur et le dcouragement dans le palais des Grces et
des Amours.

D'aprs cette organisation nouvelle, les comdiens ne seraient plus
seuls avec les censeurs, les juges des auteurs dramatiques et les
arbitres de leur sort. Un conseil serait form pour la rception, le
choix, ou la mise en scne des pices nouvelles, et mme de celles
qu'une paresse insouciante fait ngliger, quoiqu'elles fassent partie
intgrante du rpertoire, et que leur apparition contribue
singulirement  varier nos plaisirs. Ce conseil, compos, comme je vous
l'ai dj dit, d'hommes de lettres aussi zls qu'impartiaux,
discuterait sur le mrite ou les dfauts du drame prsent; couterait
l'opinion raisonne, les rclamations, rpliques et contredits des
ci-devant socitaires prsens et prsentes  la lecture et  la
dlibration. Sous l'autorisation des premiers gentilhommes de la
Chambre, ce conseil jugerait en dernier ressort sur l'adoption ou le
rejet des pices soumises  son examen.  des jours rgls, ces
commissaires royaux se runiraient pour faire une revue gnrale et
approfondie des richesses manuscrites renfermes dans le _chartrier_
dramatique, o, peut-tre, depuis si longues annes, dorment en paix,
ensevelies dans de poudreux cartons, tant de tragdies excellentes et de
comdies d'une facture exquise. En provoquant pour ces drames divers la
faveur d'une reprsentation et le jugement du public, on donnerait 
leurs auteurs une sorte de rsurrection. Si ces rglemens favorisent les
auteurs, je puis affirmer que les artistes eux-mmes auront lieu de s'en
applaudir, puisqu'ils leur procureront de nouvelles occasions de
dvelopper leurs moyens dans des rles plus varis; ds lors, les
talens, justement apprcis, seront mis  leur vraie place, sans avoir
gard  l'anciennet d'un sujet nul ou mdiocre. Le mrite seul, sans
autre considration, obtiendra le rang qu'il aura justement acquis; et
les rcompenses dcernes aux premiers sujets en tout genre, les
fixeront dans notre patrie. Nous n'aurons plus la douleur de les voir,
mme en hiver, s'exiler dans les dpartemens, ou chercher fortune dans
les pays trangers: remarque assez importante dans un moment o nous
sommes menacs de perdre, peut-tre pour toujours, MM. Garcia et Perlet,
et Mmes Fodor, Pasta, Perlet et Lontine.

Oui, Messieurs, si l'autorit suit la marche que j'ai trace, si elle
opre ces changemens, ces transmutations, ces rformes, ces
amliorations, peu  peu vous verrez disparatre tous les abus; alors
nous dmentirons cet axiome que j'ai souvent entendu sortir de la bouche
de Francklin.

La ngligence ouvre la porte aux abus; l'gosme les introduit;
l'ignorance les accueille; le temps les affermit; la multitude en
souffre; les particuliers en profitent; le zle y cherche un remde; la
science le trouve; et la cupidit le repousse.




CHAPITRE LIII.

Bal.--La passion du jeu l'emporte sur celle de la danse.--Peinture
gnrale de la socit des salons.--Certains usages ont disparu et fait
place  d'autres.--L'cart fait fureur.--Les charades en action passes
de mode.--Les comdies et petits opras trs-en vogue sur les thtres
de campagne.--Charme des socits de la capitale.--Les _Album_.


Tout en applaudissant aux plans de M. de Clinville, on tait sorti de
table. De l'eau avait t offerte aux convives, dans des vases de
cristal azur, pour se laver les mains et la bouche; et l'on tait pass
dans une autre pice pour y prendre le caf et les liqueurs.

Rentre dans le grand salon, Mme de Valmont y trouva une assemble
extrmement nombreuse; indpendamment des amis intimes invits au dner,
toutes ses connaissances s'taient empresses de venir la complimenter
et de se rendre au bal qu'elle donnait le soir pour terminer plus
gaiement le jour de sa fte.

Dj l'orchestre avait prlud par la plus douce symphonie; bientt
succde une musique vive et bruyante; et ce fut alors que Mme de Valmont
ouvrit le bal avec Philomnor, dans un quadrille o les belles formes
grecques et les grces lgres de France prsentrent, par le plus
heureux accord, un spectacle vritablement ravissant; l'admiration tait
porte  son comble; et je n'ai pas besoin de dire que tout le monde
s'tait lev, et avait form cercle pour le contempler; cela se devine,
quand on connat Paris. Mais, le jeu, qui a bien aussi ses attraits,
avait runi dans les autres appartemens les personnes d'un ge plus mr,
qui ne dansent point; et mme beaucoup de jolies dames et de jeunes
gens. Aprs les premires contredanses, Philomnor fut tonn de voir la
matresse de la maison tre oblige de recruter des danseurs groups
autour des tapis verts. Par un motif trs-louable, elle dsirait que les
demoiselles, qui jouent peu dans les grandes runions, ou qui mme ne
jouent point du tout, pussent au moins danser, et qu'au son de la plus
entranante harmonie, tant de charmantes personnes ne fussent pas trop
justement compares  la vivante statue de l'opra de _la Belle Arsne_,
se morfondant pendant un sicle sur son triste pidestal; elle voulut
donc presser le moment o quelque sduisant enchanteur viendrait, par
une invitation magique, les tirer de la plus ennuyeuse immobilit.
Semblable  une fe protectrice, d'un seul mot elle russit  leur
imprimer le mouvement, et pour ainsi dire une nouvelle existence.
Pendant qu'une foule d'lgans, sans attendre le rsultat du coup le
plus piquant et le plus dcisif, s'empressait de cder aux dsirs de Mme
de Valmont, en confiant rapidement ses intrts pcuniaires aux soins de
l'amour ou de l'amiti; pendant que chaque danseur se prcipitait dans
la salle du bal, invitait une jeune beaut, et se mettait en place,
Philomnor, dbarrass du tourbillon, et rapproch de moi, s'amusait
infiniment de scnes minemment dramatiques. Ce n'taient plus les
jeunes gens qui avaient dsert le grand salon, c'taient de jeunes
femmes qui, prfrant l'cart au plaisir de la danse, se lanaient au
jeu avec une incroyable vivacit. Celle-ci assigeait la place vacante;
supplantait lestement l'homme pacifique que son tour y appelait; le
consolait poliment d'un sourire; l'engageait  parier dans son jeu, en
lui promettant les chances les plus heureuses, fondes, disait-elle
trs-srieusement, sur un rve de la nuit. Celle-l, aprs avoir puis
sa bourse, empruntait  mi-voix  son voisin, ou jouait sur parole, dans
la persuasion, assurait-elle, que ce moyen unique, infaillible, portait
bonheur. D'autres dames, enfin, beaucoup mieux inspires sans doute, ne
faisaient pas une partie sans changer de cartes, sans mler le jeu de
leur adversaire, en y ajoutant la culbute[136].

Oh! que votre J.-B. Rousseau, me disait  mi-voix mon ami, avait bien
raison d'crire ces vers d'une pigramme qui s'est
presqu'involontairement grave dans ma mmoire:

     Ce monde-ci n'est qu'une oeuvre comique
     O chacun joue un rle diffrent.

     _OEuvres choisies_, page 313.

De bonne foi, ces femmes, si spirituelles et si charmantes,
croyent-elles rellement ce qu'elles ont l'air d'affirmer d'un ton si
positif? Pourquoi chercher  nous persuader qu'elles conservent encore
ces petits prjugs de l'enfance? Je prsume en deviner la raison, lui
rpondis-je; mais comme, sous peine d'tre tax d'indiscrtion, je ne
pourrais vous la dire, vous applaudirez sans doute  mon silence. Je
n'en reviens pas, insistait le jeune Grec. Quoi! avec un jugement si
sain, tant de lumires, tant d'instruction, une ducation aussi soigne,
la superstition aurait-elle pu les gagner et les sduire? rgnerait-elle
encore dans un sicle aussi clair que le ntre? Sa surprise redoubla
en voyant que le got du jeu ne les abandonnait pas, mme en excutant
un pas de Coulon ou d'Aumer, et mme en valsant avec le plus aimable
abandon. Un joueur se levait-il de table, nous entendions souvent une
merveilleuse tenir, en pirouettant, aux _attentifs_ qui l'entouraient,
ce langage digne de Sparte:--Ai-je gagn? ai-je perdu?--Madame, voici
votre argent.--Bien, trs-bien: gardez... vite, mettez pour moi; je fais
mon paroli.

Quelle fureur du jeu! ne cessait de s'crier Philomnor. Vous rvez,
lui dis-je, et, dans ce moment, vous n'avez pas assez d'indulgence.
Concevez-donc combien il est piquant de jouir, dans l'instant le plus
fugitif et le plus rapide, de quatre plaisirs  la fois; de la musique,
de la danse, du jeu et des triomphes de la coquetterie. Paix! rpliqua
Philomnor, parlez plus bas; vous seriez entendu peut-tre; et, pour la
dernire jouissance, beaucoup de femmes ont la prtention de n'en pas
vouloir convenir. Au surplus, j'avoue que mes observations sont
compltement ridicules; et le genre que je censurais si sottement, doit
tre le _nec plus ultra_ de la civilisation. N'en doutez pas,
repris-je; permettez-moi toutefois de vous faire remarquer que les
amusemens de la socit de Paris ont singulirement chang depuis huit
ou dix ans.  cette poque, la _bouillotte_, que l'on ne joue plus qu'au
marais, tait alors en grande faveur. Ce jeu est entirement pass de
mode au quartier Saint-Germain et dans la Chausse d'Antin. Le loto
royal se joue beaucoup au pavillon de Flore. Le boston, l'impriale, le
wist se soutiennent encore dans certaines maisons. Mais il est un autre
jeu, mon cher Philomnor, qui devrait tre  jamais proscrit dans les
salons: je veux parler du _creps_; l'anglomanie l'avait fait adopter;
Mme de Valmont n'a pas permis qu'on l'introduist chez elle, surtout
depuis qu'un jeune homme qui lui avait t singulirement recommand, y
perdit dans une seule sance prs de cent mille francs. C'tait une
dette d'honneur qui devait tre acquitte sans dlai. Pour se procurer
cette somme joue sur parole, cet infortun,  peine sorti de l'enfance
crivit  sa mre une lettre trs-attendrissante, dans laquelle en
exprimant ses regrets et ses chagrins, il la priait de vendre une ferme
loigne et de lui en faire passer la valeur. Cette bonne mre, retire
depuis son veuvage dans une terre magnifique, prs des Cvennes, lui
rpondit:

     Je suis moins touche, mon fils, de la perte assez considrable
     que vous avez faite, que des suites qu'elle peut avoir si vous ne
     suivez pas les conseils de votre meilleure amie. Qui pourrait,
     hlas, me rpondre que votre fortune ne soit pas un jour
     entirement compromise? Aprs avoir relu votre lettre, j'ai
     mrement rflchi au parti que je devais prendre; et je crois avoir
     choisi le plus sage; je suis dcide  venir  votre secours; mais
     sous la condition expresse que vous quitterez Paris et que vous me
     rejoindrez aussitt. Si vous acceptez mes offres, rpondez-moi
     poste pour poste; et la somme dont vous tes redevable sera
     incessamment compte  vos cranciers. Je suis bien loin, mon fils,
     de vouloir gner votre libert; mais,  dix-sept ans et demi, Paris
     serait peut-tre pour vous un gouffre sans fond. Vous reverrez
     cette capitale lorsque vous aurez plus d'ge et d'exprience. En
     payant vos folies d'un jour, je n'ai point voulu entamer des
     immeubles; j'ai prfr m'imposer  moi-mme des sacrifices
     personnels et vous punir de votre imprudence, en vous donnant une
     leon que chaque jour vous rappellera. J'ai dtruit pour quelques
     annes les agrmens d'une terre qui doit vous revenir lorsque je ne
     serai plus. Ces hautes futaies, ces bois prcieux dont vous aimiez
     tant le riant aspect et l'ombre hospitalire, sont vendus; et
     lorsque vous recevrez cette lettre, la hache aura fait tomber ces
     chnes majestueux, ces cdres et ces hauts pins dont la tige
     semblait dfier la foudre et devoir vivre plusieurs sicles. Il l'a
     fallu: j'ai prfr me rsigner  des privations; imitez-moi, mon
     fils; mais je n'ai point voulu dshriter ni vous ni vos enfans (si
     vous en avez un jour) d'un patrimoine que tt ou tard on regrette,
     lorsque l'on est entr dans l'ge de la raison et de la sagesse. Je
     vous afflige peut-tre, mon fils; dans vingt ans vous eussiez blm
     mon dfaut de prvoyance, et sans doute  cette poque vous bnirez
     ma mmoire. Aux reproches que je suis oblige de vous faire, je
     veux opposer quelques consolations. La saison le permet: venez me
     donner votre got, vos conseils pour remplacer, par de nouvelles
     plantations, ces bois plants par vos aeux. Puissent les soins de
     ma tendresse, les plaisirs de l'aimable agriculture, qui, avant
     votre dpart, amusaient vos loisirs, vous faire oublier ce Paris
     que vous n'avez connu que par des revers de fortune! Puissent ces
     arbres que nous replanterons ensemble, vous rappeler, en se
     dveloppant, les prils o peut entraner la passion des jeux de
     hazard, et vous gurir pour jamais d'un penchant aussi pernicieux
     que funeste! Venez, je vous attends, mon cher fils; et
     souvenez-vous toujours dans vos chagrins, que:

     L'asile le plus sr est le sein d'une mre[137].

     J'ajouterai, mon cher Philomnor, que ce jeune homme quitta Paris
     le jour mme, et se rendit auprs d'une mre dont il fait le
     bonheur.

     Cent autres jeux innocens, o l'on infligeait de si douces
     punitions, ont entirement disparu avec ces petits drames que l'on
     appelait charades en actions. Ces comdies, pantomimes ou parles,
     exigeaient une improvisation trs-favorable et trs-propre  faire
     briller les gens d'une imagination vive et fconde; mais devenaient
     trs-pnibles et trs-embarrassantes pour beaucoup d'autres. Et
     vous me l'avez dit cent fois, mon cher ami, il n'est point de tche
     plus insupportable que l'insipide obligation de faire
     continuellement de l'esprit. La bizarrerie des costumes, la varit
     des poses, taient les indices qui devaient servir de fil aux
     spectateurs pour dcouvrir l'issue du labyrinthe o les comdiens
     cherchaient  vous garer sans cesse, tout en paraissant vous
     donner les renseignemens les plus prcis. La pice, selon le nombre
     des syllabes du mot choisi, se divisait en deux, trois, quatre ou
     cinq actes. En se rappelant les scnes antcdentes, le tout de la
     charade devait tre devin. Je le prsume; le drangement d'une
     toilette soigne, que ce jeu dtruisait presque toujours, n'aura
     pas peu contribu  faire abandonner ce genre de plaisir, pour
     lequel, d'ailleurs, il fallait dans chaque maison un vestiaire
     assez vari. De plus tout se trouvait boulevers dans les
     appartemens, puisqu'une grande partie des meubles servait 
     exprimer le logogriphe; et ce bouleversement, cause ncessaire de
     beaucoup d'accidens, devait aussi naturellement dplaire aux
     matresses de maison qui aiment l'ordre, la propret et la
     conservation d'un mobilier aussi lgant que prcieux.

     On joue bien, si vous voulez, la comdie de socit; mais
     seulement dans les beaux jours de l't ou de l'automne, sur un
     petit thtre de campagne; et l'on n'y reprsente que des pices
     faites par nos meilleurs potes, sans y tre, comme aux charades en
     action, auteur et acteur  la fois.  ces diffrens jeux suranns,
     auxquels on ne songe plus, on a substitu le billard. Il est peu de
     maisons opulentes qui n'aient une pice affecte  cette
     destination.

     Enfin, mon cher ami, aux soires ordinaires, un usage qui, dans
     certains dpartemens serait l'oubli de toute politesse, ou pour
     mieux le caractriser, une incongruit rvoltante, un scandale
     pouvantable, est tolr dans plus d'une runion de Paris. Est-on
     las de converser, n'aime-t-on ni les cartes, ni le billard, ni la
     danse, on est parfaitement libre, sans que le matre de maison le
     trouve mauvais, d'examiner un cabinet de tableaux, et de parcourir,
     dans un coin du salon ou de l'appartement voisin, la feuille du
     jour ou la brochure nouvelle. Souvent mme des hommes de talent
     s'amusent  enrichir l'_album_ des dames; et presque toutes y
     conservent un souvenir de nos grands artistes modernes, tel, qu'un
     cheval de Carle, un ermite d'Horace, une tte de Girodet, une
     plerine de Lescot, un paysage de Watelet, une fabrique de Bertin,
     un bouquet de fleurs de Vandael, et une romance indite de
     Lamartine, sur un air spontanment compos, not et chant par
     Lafont ou Romagnsi; et vous savez, mon cher Philomnor, qu'un
     _album_ bien vari est indispensablement ncessaire au bonheur
     d'une femme  la mode.





CHAPITRE LIV.

Au milieu de la fte, Philomnor reoit des dpches de la Grce.--Il
veut quitter Paris.--Son dvouement  son pays.--Affreux malheurs de la
Grce.--Reproches que mrite l'Europe  ce sujet.--Philomnor rclame
pour sa patrie l'appui de la France.--Avantages qui en rsulteraient
pour elle. Voeux du jeune Grec.--Ses touchans adieux.


 la dlicieuse socit! s'criait Philomnor! comme on est bien ici!
je voudrais y passer ma vie!  peine finissait-il ces mots, qu'un de
ses gens demande  lui parler, et lui remet un norme paquet au timbre
de la Grce; l'envie bien naturelle d'en connatre le contenu le fit se
retirer de bonne heure  l'htel qu'il habitait. Lorsque je le revis
quelque temps aprs, j'eus la douleur d'apprendre que les lettres qu'il
venait de recevoir du Ploponse taient pressantes, et qu'il serait
oblig de quitter Paris sans avoir visit beaucoup d'endroits qu'il
n'avait pu connatre pendant le bref sjour qu'il y avait fait; ses
prparatifs de dpart taient termins; les relais de poste avaient t
commands le jour mme. Je n'ai plus qu'une heure  passer avec vous,
me dit-il, mon cher ami, avant de vous quitter; et je n'ai pas
l'esprance assure de vous revoir jamais. Je dois partir; il le faut.
Mon pays m'appelle; puis-je balancer un instant  voler  sa dfense, et
transiger avec le devoir le plus sacr? En est-il un plus imprieux? je
vais me dvouer  ma patrie,  cette patrie si chre, pour qui mes
anctres ont su mourir.  mon ami! croyez qu'un tel sentiment m'est cent
fois plus cher que l'amour et mme que l'amiti.

Lisez, ajouta-t-il, lisez cette ptre fatale, et vous verrez si, sans
tre le plus coupable des hommes, je pourrais languir dans un lche
repos; s'il m'est encore permis de rester dans cette France, qui emporte
tous mes regrets. Lisez, vous dis-je, les affreux dtails crits en
caractres de sang, sur ces pages que j'ai cru voir empreintes des
larmes brlantes d'une mre chrie. Partout, dans la Grce, rgnent la
spoliation et[138] le carnage; Athnes a t la proie des flammes;
l'asile du consul franais n'a pas t respect; et les riches dbris
que mes mains lui avaient aid  conqurir et  rassembler, peut-tre
n'existent plus[139].

Partout on renverse de fond en comble nos basiliques[140]; on squestre
nos biens; on pille nos trsors; on gorge, on empale, on crucifie les
plus vertueux chrtiens, depuis les patriarches[141] jusqu'aux plus
misrables esclaves;  Scio, les Turcs, dans leur rage, ont pendu cinq
mille enfans; ils en ont form des chanes et les ont noys dans la mer.
Scio n'est plus qu'un lac de sang[142]. Dans l'le de Crte, la rage
d'une milice forcene ne s'est assouvie qu'en donnant  dvorer aux
chiens les lambeaux des Grecs qu'ils avaient inhumainement
massacrs[143]. On vend  l'encan nos vierges captives[144]. Les
princesses du sang le plus illustre[145] ont t publiquement violes
dans d'infmes bazars; non contens de massacrer nos frres pour assouvir
leur implacable haine et s'enrichir de leurs dpouilles, les Turcs en
furie raffinent sur les supplices et les tourmens. Forfait inoui dans
l'histoire des sicles, festin non moins affreux que celui d'Atre, nos
horribles tyrans forcent leurs victimes  devenir anthropophages! On a
vu des Grecs assez infortuns pour tre contraints de dvorer eux-mmes
leurs membres mutils, leurs membres brls et palpitans...[146]

Des cruauts qu'on croyait suspendues, se renouvellent[147]. Rcemment,
 Pergame[148], plus de mille Grecs ont t gorgs; prs Janina, un
pauvre solitaire a t attach en croix, et aprs avoir souffert les
tourmens du Christ, les Turcs l'ont brl vif[149].

D'aprs de tels prliminaires, l'extermination de tous les Francs
n'est-elle point secrtement jure par le divan? Une boucherie
universelle, sans distinction d'ge, de sexe et de rang...[150] Grand
Dieu! de tels malheurs ne toucheront-ils point l'Europe? Ses agens ne
rougiront-ils jamais de se montrer supplians et pour ainsi dire
prosterns devant des barbares[151]? Des prires n'attendrissent point
des tigres. C'est le glaive seul de la force et de la vengeance qu'il
faut faire briller  leurs yeux. Une politique vacillante et incertaine,
une politique au coeur d'airain, l'emportera-t-elle sur la
reconnaissance? L'Europe, si vaine de sa civilisation, oublierait-elle
qu'elle tient de nos aeux tous les lmens de son bonheur?
Belles-lettres, beaux-arts, sciences, philosophie, conomie lgislative
et rurale, elle a tout reu de nous, et il n'y a pas un manuscrit, un
fragment de colonne, un bas-relief, une statue qui ne dt lui reprocher
son ingratitude. Presque tous les souverains d'Europe nous ont
abandonns[152]: seul, le pontife de Rome nous accueille et nous ouvre
ses bras paternels; aussi brlons-nous de lui tre unis par les liens
les plus troits et les plus sacrs[153], nous que l'on reprsentait
comme des fanatiques orgueilleux et entts! L'Angleterre, il est vrai,
semble adoucir pour nous ses rigueurs accoutumes; ne vous y trompez
pas, mon cher ami; ce ne sont point les saintes lois de l'humanit, si
souvent violes par elle, qui la guident; attribuez  de moins nobles
motifs ce changement qui semble s'oprer dans son systme aussi
perscuteur que tyrannique; notre opinitre rsistance, le courage mme
du sexe le plus faible[154], quelques brillans succs, et bien plus
encore la haine et la terreur qu'inspire la Russie  la Grande-Bretagne,
lui font craindre des vengeances trop mrites, qu'elle voudrait
prvenir et apaiser. Je crois mme entrevoir, sous ses feintes
caresses, les chanes qu'en secret elle nous prpare. Peu certaine de
conserver ses usurpations sur le continent, elle songe  des indemnits
futures; et dj peut-tre elle rve un nouvel empire insulaire au
milieu des temptes de l'Archipel grec. Ma patrie se laisserait-elle
sduire par les avances fallacieuses de cette puissance, qui
rconcilie[155] des ennemis dont les divisions furent si favorables 
notre mancipation politique? Compterait-elle sur la bonne foi de cet
inexplicable gouvernement, qui, nouveau Janus, tend une main amie et
protectrice aux insurgs militaires du Portugal[156] et des
Espagnes[157], leur vend et leur livre son salptre et ses
bayonnettes[158] pour foudroyer et gorger les gnreux dfenseurs de
tous les pouvoirs lgitimes, vous m'entendez, les Franais; et
souvenez-vous que cette mme nation, si librale  l'Occident[159],
prodiguait nagure en Orient ses conseils, ses frgates, ses armes; ses
munitions et jusqu' ses soldats au despotisme le plus absolu, le plus
immoral, le plus sanguinaire, le plus froce, et secondait ainsi de
barbares infidles pour exterminer des Grecs, des Grecs professant la
mme religion, le mme droit des gens, et les mmes principes de
civilisation.

Oui, sans doute, rpliquai-je, mon cher Philomnor, vos dfiances sont
justes et fondes en raison. Quelle honte ternelle pour l'Angleterre!
Dans des temps bien plus critiques, tait-ce ainsi que se conduisirent
ces braves[160] guerriers qui composaient  Rome la lgion Thbaine[161]
si renomme pour son intrpidit[162], sa soumission et son
dvouement[163]  l'empereur? en vain Maximien, victorieux dans les
Gaules, veut les forcer de perscuter les Genvois[164], chrtiens comme
eux; en vain pour les y dcider il puise les menaces et les
supplices[165]; chefs, officiers, soldats, rsistent avec respect et ne
se rvoltent point[166]. Maurice Exupre, Candide et plus de six mille
lgionnaires dposent leurs armes et leurs boucliers[167]; victimes sans
dfense[168], ces lions si terribles dans les batailles, somms trois
fois de combattre, prfrent trois fois tre dcims[169] et mme
massacrs jusqu'au dernier, plutt que de verser le sang de leurs
frres[170], plutt que de commettre une action qui leur semblait tre
un affreux parricide. Ah! si la majest des monumens se proportionnait 
la grandeur de ces hros magnanimes, les Alpes seules, mon cher
Philomnor, taient dignes d'tre leurs tombeaux.

Que les Anglais, dans ma patrie, se sont montrs loigns de sentimens
aussi sublimes! me dit le jeune Grec en soupirant. Je le sais,
ajouta-t-il, de rcentes victoires ont effac nos revers, sch nos
larmes, et couronn nos efforts; mais ces efforts multiplis
suffiront-ils pour nous soustraire  la fureur de nos tyrans, excite
chaque jour par de nouvelles dfaites, par de nouveaux dsastres, et
d'autant plus  craindre qu'ils paraissent la dissimuler. Si l'humanit,
foule aux pieds par ces infidles; si la religion, insulte, avilie,
nageant dans le sang, se tranant expirante sur les restes fumans de ses
sanctuaires embrass, profans, dmolis, ne touchent point quelques
puissances de l'Europe; je m'adresserai  la France, parce que la France
est pour ainsi dire la lgataire universelle de nos plus riches trsors.
Ah! mon cher ami, si, soulevant le marbre qui couvre ses cendres
inanimes, Louis IX sortait vivant de son spulcre, douteriez-vous qu'on
ne vt clater sur sa poitrine le signe d'une nouvelle croisade contre
les infidles? Attendrait-il, pour nous secourir, que le dernier Grec
et t moissonn par le cruel cimeterre[171]? Mais je veux bien faire
taire un instant la voix des malheureux, dont les accens plaintifs ne
se firent jamais entendre en vain au coeur des Franais, et surtout des
Bourbons. Je ne ferai parler ici que votre intrt personnel. Quoi! les
vtrans de vos anciennes armes regrettent la guerre et soupirent aprs
de nouveaux combats! L'opprim rclame leur appui! Quelle carrire plus
lgitime pouvez-vous offrir  leur mle courage? Votre gouvernement se
bornera-t-il  nous envoyer quelques vaisseaux? Se contentera-t-il de
sauver quelques passagers au milieu de ce grand naufrage? L'Archipel ne
verra-t-il aucun de vos guerriers? et les chos des Thermopyles, comme
ceux des Pyrnes, ne rpteront-ils jamais les chants de vos victoires?
Ignorez-vous qu'il existe des mcontens secrets dans votre intrieur?
Avez-vous oubli tant de conspirations, heureusement avortes? et vous
n'ouvririez pas une lice honorable  l'ambition trompe, remuante et
peut-tre sditieuse! Songez encore que votre population immense
augmente chaque jour, et sera bientt pour vous le plus lourd fardeau,
lorsque votre empire, loin de s'tre agrandi comme celui de vos voisins,
s'est vu resserr dans ses anciennes limites!

Votre beau royaume est, je l'avoue, dans l'tat le plus prospre, mais
vous avez perdu vos colonies lointaines. Vos comptoirs dans les
Grandes-Indes sont presque sans territoire. Que je serais heureux si la
Grce un jour vous ddommageait de tant de pertes successives[172]! Si
la Grce devenait franaise! Si le drapeau des lys flottait triomphant
sur les remparts de l'Acropolis, sur les tours de Rhodes et de Candie!
Si la Charte du grand roi qui vous gouverne, cette Charte dont nos sages
semblent lui avoir dict les principes, tait proclame dans l'aropage
d'Athnes!

La possession de nos fertiles contres, en vous indemnisant amplement
du Canada, de la Louisiane et de Saint-Domingue, vaudrait sans doute
encore ces tablissemens incertains du Sngal, de la Guyanne et de
Cayenne, o l'air est aussi meurtrier que la flche empoisonne des
sauvages. S'il faut tout vous dire, l'humanit entire semble exiger
cette conqute; c'est au peuple vainqueur de la peste qu'il appartient
d'en extirper le germe jusque dans son berceau, en chassant les Turcs,
ces barbares qui respectent ce flau[173] comme autrefois les Vestales
conservaient  Rome le feu sacr.

Dj votre gouvernement protecteur a sauv des misrables; qu'il daigne
complter une oeuvre si heureusement commence! Qu'il daigne mettre un
terme  nos lamentables infortunes! Qu'il n'hsite plus  nous envoyer
des guerriers, des munitions et des armes! Et l'antique patrie des arts
sera la juste rcompense des plus gnreux efforts.

 mon ami, les Grecs ne sont pas tels que leurs implacables ennemis
les ont dpeints; ils ne sont ni injustes[174], ni ingrats[175], ni
dloyaux[176], ni perfides. Ils n'ont pas emprunt ce caractre  leurs
affreux tyrans. Ah! si les travaux hroques de vos braves taient
rcompenss dans la postrit par une gloire ineffaable, par une
aurole immortelle, la reconnaissance des Hellnes vous lvera dans
leur mmoire des trophes plus solides et plus durables que le granit et
l'airain.

L'enthousiasme m'avait saisi moi-mme. Philomnor me semblait un gnie
inspir du ciel, tant ses yeux tincelaient de la flamme du patriotisme
et de la valeur; tant son teint tait color par les diffrentes
passions dont il tait agit; aprs un moment de silence, il tire une
lettre de son sein, et me prie de la remettre  Mme de Valmont; puis,
tout--coup, partageant la vive motion, la profonde douleur et les
sincres regrets qu'il me voyait prouver, il me serre troitement
contre son coeur, inonde mon visage de ses larmes, et ne peut me dire que
ce peu de mots; l'amiti ne les oubliera jamais: Je vous quitte, mon
ami; mais votre souvenir vivra toujours dans ma pense. Consolez-vous;
peut-tre nous nous reverrons; mais jamais, je le jure, avant que la
Grce ne soit libre et heureuse.

Il veut continuer; la parole expire sur ses lvres; il s'arrache de mes
bras avec effort; s'lance dans la chaise de poste qui l'attendait; et
lorsque sa voix ne se faisait plus entendre, lorsque je ne pouvais plus
l'apercevoir, je croyais couter encore son ternel adieu.

FIN DU SECOND ET DERNIER VOLUME.





NOTES:

[1: On ne sait trop pourquoi on en a conserv prs la porte des princes
et des ambassadeurs.]

[2: Il y a peut-tre conomie pour les comdiens. En mettant plus de
troupes sur pied, on se passerait facilement de ces dsagrables
cltures.]

[3: La dpense en a t lgre, puisque ces branches de fer avaient t
introduites autrefois dans les colonnes supprimes, pour les rendre plus
solides.]

[4: Ce n'tait pas ainsi que les anciens ornaient leurs spectacles. Ils
savaient leur donner un caractre spcial, comme on peut s'en convaincre
par les dbris du thtre de la villa Adriana, qui font partie du Museum
anglais.]

[5: Et quel papier!  36 sous le rouleau.]

[6: En Pologne, en Allemagne, en Russie, aux tats-Unis et ailleurs, nos
plus habiles ouvriers ont fourni tous les meubles des diffrens
chteaux, depuis les plus simples jusqu'aux plus recherchs.]

[7: Voyez les galeries de Castiglione et les magasins des rues Vivienne
et des Filles-Saint-Thomas.]

[8: Ne devrait-on pas casser certain rglement qui interdit  Lafont les
rles de premier comique, qu'il joue en perfection?]

[9: Rcemment exclus, il ne l'tait pas alors.]

[10: Il ne devrait point, ce me semble, y avoir une seule grande
institution o cette rcompense ne ft dcerne  ceux qui ont bien
mrit de la patrie. En cela, je crois servir la postrit.]

[11: lisabeth, reine d'Angleterre, l'employait souvent. _Voyez_ tous
les historiens anglais.]

[12: Les catacombes de Saint-Sbastien sont hors des murs de Rome; elles
ont environ dix milles d'tendue. D'aprs une sainte tradition, plus de
soixante-dix mille chrtiens y ont t enterrs; souvent, surtout au
printemps, les voyageurs aussi curieux qu'imprudens qui les visitent, y
sont punis de leur tmrit. Le 28 dcembre 1810, plusieurs trangers
qui s'y taient fait introduire, furent ensevelis sous des boulemens de
terre, sans qu'on ait pu les rappeler  la vie. Ces dtails m'ont t
communiqus de vive-voix par un voyageur trs-digne de foi.

(_Note de l'auteur_.)]

[13: Ces ossemens y sont symtriquement rangs, et y forment la plus
affreuse mosaque.]

[14: Le Pre Lachaise.]

[15: Louis XIV.]

[16: Mditations potiques de M. de Lamartine. (Mditation
dix-huitime.)]

[17: Ce qui n'arriverait pas si, une fois tracs par la main d'un habile
architecte, ces chemins taient soutenus par les racines des haies et
des arbustes, qui, non-seulement empcheraient les terres de s'crouler,
mais seraient encore un trs-lucratif embellissement.]

[18: Quel mauvais effet ne produit pas cette hideuse gurite sur
roulettes, que l'on appelle cabinet de lecture. La vritable place d'un
tablissement de ce genre n'est-elle pas trouve sous les galeries du
pourtour de la place.]

[19:  moins qu'on ne prfre lever d'un ou deux tages ceux qui
existent, comme le projet en avait t arrt dans le principe.]

[20: Deux tourniquets placs l'un  ct de l'autre, sont les seuls
moyens d'entre et de sortie. Celui destin  la sortie cde au moindre
effort; mais si l'on veut s'en servir pour entrer il oppose une
rsistance invincible, et l'on est oblig de revenir  celui qui en est
voisin; celui-ci oppose une rsistance semblable. Mais le prpos en
recevant le tribut d  Csar, touche du pied un ressort qui fait faire
au tourniquet seulement un quart de conversion, et qui livre passage au
piton: ce mouvement fait descendre d'un cran un ressort intrieur, et
le nombre des crans dont il est descendu fait connatre  la fin de la
journe celui des personnes qui ont pass, et la somme dont le
percepteur est comptable, dont il faut quelquefois dire... _Sed quis
custodiet ipsos custodes?_

Six mois  Londres, page 118.]

[21: Nouveau _Dictionnaire d'histoire naturelle_.]

[22: Il s'y trouve maintenant.]

[23: Sans doute le directeur du cabinet d'histoire naturelle, dont le
zle gale le savoir, s'empressera de profiter de la circonstance, et
sollicitera de l'autorit comptente, deux pidestaux de la mme matire
pour remplacer quelques planches de sapin mal peintes en marbre qui
soutiennent dans une des galeries, les bustes du Roi et de la belle
Vnus du clbre Dupaty.]

[24: On sent bien que quelques dcorations intrieures, quelques
bas-reliefs au dehors qui ne sont pas mme termins, ne contredisent en
aucune manire ce que j'avance.]

[25: March Saint-Martin.]

[26: Tels que pins, cdres, sapins, chnes verts, houx, dont les fruits
sont aussi intressans que le feuillage en est pais et dont une partie
supporte impunment l'lagage et la tonte des branches parasites et
nuisibles.]

[27: La pivoine en arbre, le camlia, le pompadoura prcoce.

     _Note de l'Auteur_.
]

[28: On voit encore sur la maison qui en a pris la place un dbris de
sculpture.]

[29: On trouve en hiver sous les galeries de l'Odon, des fourneaux pour
faire cuire les chtaignes; dernirement on remarquait le mme abus 
Favart, dont les belles colonnes ont t noircies et enfumes par suite
d'une insouciance aussi tonnante que rprhensible.]

[30: D'aprs ce principe, comment a-t-on souffert qu'une maison qui peut
tre occupe par des artisans auxquels des fourneaux sont ncessaires,
ait t leve contre cette partie de la Bibliothque royale (rue
Richelieu) qui jusqu'ici avait t parfaitement dgage de tout contact
avec les btimens de ce quartier? Quel amateur des lettres ne serait pas
ptrifi de terreur, quand il songe que le cabinet des gravures, les
galeries contenant les manuscrits, ne sont spares que par un mur
mitoyen, des bureaux de la trsorerie, o pendant les trois quarts de
l'anne on fait constamment du feu?]

[31: Ces baraques dshonorent Paris par l'indigne petit moyen de faire
de l'argent de tout. _Mmoires du prince de Ligne, sur Paris_, tome
II.]

[32: Saint-Roch, Saint-Germain-l'Auxerrois et autres; j'en dirai autant
de ces loges dgotantes adosses au parapet de la fontaine qui coule en
face le Palais-Royal, et prs le guichet du nord, au Louvre.]

[33: Et notamment d'une quantit de polichinelles.]

[34: Sans doute M. le gouverneur ignore cet abus qui indigne tous les
honntes gens. Si l'on n'arrte pas promptement ces empitemens sur un
terrain sacr, je n'y vois plus de terme. On a permis l'tablissement
d'une baraque, demain on en permettra six, et il n'y a pas de raison
pour que le bas de la terrasse des Feuillans ne devienne pas une
honteuse foire perptuelle, au bnfice de gens que nous ne connaissons
pas.]

[35: Un homme ne s'y montrait jamais sans l'pe et l'habit habill, et
une femme n'aurait pu s'y prsenter avec une mante.]

[36: Partout, comme en Angleterre, dont nous aimons tant  suivre les
usages, les monumens publics devraient tre environns de grilles.]

[37: Heureusement, M. le prfet de police vient de prendre un arrt
relatif  ces galeries, par suite duquel, doivent disparatre les
montres et les enseignes saillantes colles ou peintes sur les
pilastres, ou suspendues entre les portiques, et gnralement tout ce
qui peut intercepter le passage des galeries, qui par le contrat de
vente et un ancien dcret, sont trs-positivement rserves pour la
libre circulation du public.]

[38: Depuis long-temps les globes des lanternes sont briss, et on ne
songe pas  les remplacer.]

[39: Les Anglais sont aussi jaloux de leurs murailles que les Italiens
le sont de leurs femmes, et vous lisez  chaque pas ces mots sur les
murs: _Quiconque placera ici une affiche, sera poursuivi conformment
aux lois_. Six mois  Londres, page 16.]

[40: Qui n'y a pas lu avec indignation depuis longues annes, Vente 
moiti perte.--La vrit est que l'on trouve chapeaux  vendre au plus
juste prix.--Cire compose pour les moustaches.--Bandages
herniaires.--Cire compose infaillible pour les cors aux
pieds.--Consultations et traitement pour les maladies v----, rue de
l'Arbre-Sec.--Rob anti-syphilitique du sieur Laffecteur, et annonces de
charlatans.--Poudre sanitaire.--Onguent pour la brlure.--Cuisine
Anglo-Franaise, etc.]

[41: Perrault.]

[42: Il en coterait pourtant si peu d'informer le public de telle
mesure de police, en mettant l'annonce ou l'arrt, dans un cadre
suspendu, qui ne salirait point les murs par la colle et les dbris de
papier.]

[43: On voit encore une partie de ces affiches contre Notre-Dame,
Saint-Sulpice, Saint-Roch, Saint-Gervais, Saint-Louis, Saint-Philippe.
L'glise de Saint-Laurent, faubourg Saint-Martin, est peut-tre la seule
qui ait chapp  cette espce de profanation. Enfin,  prodige des
rvolutions! sur les murs du mme temple o Massillon faisait entendre
les touchans accens de sa persuasive loquence, o l'aigle de Meaux, le
grand Bossuet, lanait ses foudres contre l'erreur... je lis d'un ct,
ces mots tracs en gros caractres: _On apprte  neuf les cachemires,
on nettoye les schals de laine, on fait les reprises perdues_... et de
l'autre, _Librairie protestante_, _etc_.]

[44: Non loin du mandement de Monseigneur l'Archevque, on lisait, le 15
aot dernier 1823, dans l'glise Saint-Roch: Cent francs de rcompense 
qui rapportera au bureau, rue de la Jussienne, une petite perruche
verte,  longue queue, disant parfaitement: _Vive le roi_! tait-ce en
raison des bons principes inculqus  la perruche, que le placard avait
t souffert et tolr?]

[45: Notamment sur celles qui soutiennent le vestibule du Palais-Royal,
ct de la rue des Petits-Champs et contre les amphithtres du Jardin
du Roi.]

[46:  Londres on les dpose dans les diffrentes boutiques o elles
sont exposes aux regards. _Six mois  Londres_, page 16.]

[47: Il faut tre juste, depuis peu cet usage est adopt  l'Opra et
aux Franais, mais il ne l'est ni  l'Odon, ni  Feydeau.]

[48: Telles qu' New-York, et autres villes des tats-Unis.]

[49: Souvent on croit respirer l'atmosphre des cloaques les plus
infects. Souvent la malpropret est telle, qu'une femme en montant ou en
descendant les degrs, ne peut dployer sa robe, sans qu'elle ne soit
tache ou mouille par les immondices, que l'on a vu tomber en cascade,
des extrmits de la terrasse qui rgne sur le fronton du thtre.
Indpendamment des bassins qui existent, il serait donc utile d'tablir
des tuyaux secrets de propret, et de donner surtout la consigne de la
surveillance la plus svre, pour loigner et punir les sales
profanateurs qui oseraient transgresser les dispositions d'un arrt
pris  ce sujet.]

[50: Comme on est  mme de s'en convaincre en traversant le soir le
jardin du Luxembourg, ct de la rue d'Enfer.]

[51: Sauf quelques faits nouveaux que j'ai cru devoir ajouter, un grand
nombre de personnes pourraient attester que cette dissertation sur le
gaz hydrogne tait compose plus de six mois avant la publication de
_l'Essai critique sur le gaz hydrogne_, par MM. Charles Nodier et le
docteur Pichot, ouvrage o le talent de l'observation se fait autant
remarquer qu'un profond savoir, enchss dans le cadre le plus heureux.]

[52:  Londres mme, dit M. Charles Nodier, o cet clairage doit tre
infiniment perfectionn, nous attestons qu'il n'est pas de thtre o
nous n'ayons t poursuivis par ces odieux miasmes capables de dtruire
l'illusion de la reprsentation la plus attachante. _Essai critique sur
le gaz hydrogne_, page 76.]

[53: En pareille circonstance, quel coup de fortune pour les filous de
toute espce!]

[54: Plac ailleurs qu'au parterre et  l'orchestre de l'Odon, soit au
niveau, soit au dessus du lustre, on a peine  saisir les traits des
comdiens qui sont en scne; ce qui n'arrivait pas lorsqu'on se servait
d'huile et de bougies.]

[55: L'exprience en a t constate  Londres: Par ordre du
lord-maire, on a prsent  un jury de chimistes plusieurs bouteilles
d'eau puise dans la Tamise,  trente pas de l'got du gaz; cette eau
exhalait une odeur infecte; on en a rempli un vase dans lequel on a
plong des anguilles et autres poissons trs-sains; au bout de trois ou
quatre minutes ils taient tous morts. _Journal du commerce_, 25
septembre 1821.]

[56: Fait avou par sir William Congrve, au ministre de l'intrieur.]

[57: _Voyez_ les Dbats, le journal de Paris, du mois d'octobre.]

[58: Ce phnomne, comme me l'a dit un habile chimiste, s'explique
facilement: deux gaz sont ncessaires pour mettre le calorique en
action. Le premier qui est l'hydrogne, est comme on sait la base de la
chaleur; le second qui met cette base en action, est l'oxigne ou
principe vital contenu dans l'air atmosphrique. Lorsque ces deux gaz
sont dgags de toute autre combinaison, la lumire jaillit dans toute
sa puret; et ce gaz est aujourd'hui celui qui sert  clairer tous nos
tablissemens. Mais lorsque dans le local dont nous avons parl
ci-dessus se trouve une assemble d'hommes trop grande, relativement 
l'difice qui les renferme, (et je prends pour exemple un thtre), la
partie d'oxigne ou principe vital tant absorbe par des spectateurs
trop nombreux, ds lors, manque pour fournir au dveloppement du gaz; et
telle est la dmonstration physique et irrcusable des absences de
lumire qui se sont plusieurs fois manifestes prcdemment  l'Opra,
et dernirement  Faydeau lorsqu'on y donnait _Zmire et Azor_[59].

Le tmoignage d'un Anglais cit par M. Charles Nodier, vient  l'appui
de cette assertion. Cinq cents pouces cubes de gaz hydrogne, fournis
par un bec de manire  produire une flamme gale  celle d'une
chandelle ordinaire, consument mille soixante-seize pouces cubes d'_air
vital_, pendant que la chandelle n'en absorbe que deux cent
soixante-dix-neuf. _Essai critique sur le Gaz hydrogne_, pages 74 et
75.]

[59: Cette seconde pice ne put tre reprsente; il n'y a que les
entrepreneurs et les filous qui puissent s'intresser  ce mode
d'clairage.]

[60: Personne n'ignore les accidens arrivs au Palais-Royal, chez le
restaurateur Provos, en vain les directeurs de la compagnie du gaz ont
fait tous leurs efforts, et employ leur puissante influence pour nier
ou dissimuler des malheurs dont plus de mille individus sont tmoins. Il
est constant que plusieurs personnes de ce restaurant ont t blesses,
qu'un jeune homme a saut  plus de sept pieds en l'air; qu'un plafond a
t perc  jour; que des glaces, des pendules, des lustres, et surtout
des porcelaines renfermes dans les buffets, ont t briss et mis en
morceaux.

Enfin, le 18 octobre 1823, les habitans de Glasgow, voisins du pont de
Bromielan, ont t rveills par une forte dtonation qui a branl
leurs maisons jusqu'aux fondations. Elle provenait de la cave de Mme
Golvic. Les effets en ont t destructifs et alarmans. La porte de la
cave a t emporte; et le gaz en s'levant a fait sauter la porte du
corridor. Le plancher d'une chambre de derrire de la maison de M.
William Wilson, a t enlev jusqu'au plafond; les meubles ont t
briss et dtruits; les portes ont t renverses; et les fentres et
volets ont t jets dans une cour; un fort tai en fer a t rompu sur
l'escalier par la secousse; seize fentres en tout ont t plus ou moins
endommages. _Journal des Dbats_.]

[61: _Tanta vero erat copia cineris ut duasque urbes Herculanum et
Pompeias populo sedente in theatro obruit_. Epitome Dionis Cassii seu
roman histori scriptores grci minores.

Par suite d'un tremblement de terre, caus par une ruption du Vsuve,
une pluie de cendre tomba en si grande quantit, qu'elle ensevelit
entirement les villes de Pompea et d'Herculanum, au moment o le
peuple tait runi au thtre. _Epitome de Dion Cassius ou histoire des
crivains grecs du Bas-Empire_.]

[62: On pense que l'incendie des deux spectacles royaux de cette
rsidence provient des tuyaux au moyen desquels la salle est chauffe.
_Gazette_ de janvier, mme anne.]

[63: Imaginez, dit M. Charles Nodier, dont je me plais  emprunter les
expressions, imaginez-vous tous ces jolis visages clairs d'une manire
gale, monotone et plate, comme de froides dcoupures de papier blanc,
sans saillie, sans profil et sans couleur, sur un plan maussade qui ne
fait pas mme valoir, par quelques ombres, le relief lgant des formes
et la gracieuse souplesse des attitudes. Quel infernal artifice a donc
employ le dmon pour enlaidir les femmes? C'est le gaz hydrogne.
_Essai critique_, prface, page 14.]

[64: L'agent d'un riche colon de la Martinique voulant faire passer le
revenu d'une plantation  son matre qui rside en France, chargea pour
une somme considrable, un vaisseau  vapeur, de sucre, caf, indigo, et
autres productions des les. Au milieu de la traverse, la chaudire
ayant inopinment clat, mit le feu au vaisseau, qui peu aprs sauta en
l'air; tout prit, except les gens de l'quipage qui, au moment du
danger, s'taient prudemment prcipits dans des barques. Par un bonheur
inespr, un brick naviguait  une faible distance; il entendit leur
signal de dtresse, et sauva les matelots et les passagers.

_Note de l'auteur_.

Les machines  vapeur deviendront aussi redoutables en Angleterre que
le sont prsentement les marmites autoclaves, depuis la fin tragique du
malheureux Naldi. M. Adlam, le charcutier le plus renomm de Londres,
venait de faire construire dans ses caves une machine  vapeur, qui
hachait toute seule la viande dont il composait ses saucissons. Il ne
cessait de recommander  ses ouvriers de ne point approcher de la
machine avec leurs tabliers; mais ayant nglig cette prcaution pour
lui-mme, un courant d'air qui rsulta de l'ouverture d'une porte,
engagea son tablier dans les rouages. Il cria aussitt au secours; mais
avant qu'on pt arrter la machine, il tait dj moulu. _Journal des
Dbats_, du 23 juin 1821.

Enfin, la machine  vapeur qui faisait mouvoir la grande filature de M.
Fret,  Essonne, a fait explosion samedi 12 fvrier 1823. Ce funeste
accident occasiona un dommage considrable. Il a cot la vie  deux
pres de famille. _Le Constitutionnel_.]

[65: En supposant, comme l'ont assur les novateurs, que le gaz qui
claire l'Opra, soit plus pur que celui de l'Odon, en raison de
l'loignement du foyer plac  Montmartre, dont il part, et des
rservoirs d'eau qu'il traverse, le danger possible d'un tuyau bris et
ses affreux rsultats, sont-ils moins prsens, sont-ils moins rels?]

[66: Aussi, dit M. Charles Nodier, remarquons-nous que pour populariser
le gaz en Angleterre, les chimistes ont fait valoir le rabais dont ce
nouveau mode frappait notre commerce et nos importations d'huile et de
suif. C'est ce que rpte plusieurs fois M. Accum, en nous appelant
ironiquement ses amis, et en nous plaignant avec affectation du dommage
immense que nous devions ressentir. On voit que c'est vritablement en
amis que nous avons servi les intentions de M. Accum, et les Anglais ne
sauraient nous accuser de mauvaise volont. _Essai critique sur le
gaz_, pages 72 et 73.]

[67: Reprsentations gratis,  l'Odon.]

[68: L'exemple en fut d'abord donn par Mme Paradol.]

[69: _Ides sur les deux thtres Franais._]

[70: Il y a tout lieu de croire que l'inexactitude des relations des
voyageurs tient, en partie, en ce qu'ils ne vont pas assez  pied.
_Voyage de Kang-ki_, t. 2, p.15.]

[71: Il est bon de faire observer, en passant, que le mauvais choix des
tuyaux souterrains, trs-souvent rongs par la rouille, avant d'avoir
servi, oblige cinq ou six fois par an d'y faire des rparations; ce qui
rend impraticables, mme en t, pour les pitons, certaines rues o ces
bornes fontaines sont places.]

[72: Cour du Louvre.]

[73: On n'a pas de fonds pour dfendre ces gazons par des grilles en
fer, a d rpondre M. le prfet de Paris,  son Excellence Monseigneur
le ministre de l'intrieur, qui l'avait fait engager par une lettre 
remplir cette condition, expressment convenue et exige, lorsqu'on
ensemena ces pices de verdure sur la place Louis XV; mais si M. le
prfet n'a pas de fonds pour des grilles en fer, n'aurait-il point au
moins les moyens d'y faire tablir provisoirement des barrires en bois,
capables de garantir ces prs artificiels d'une entire destruction?]

[74: La charit n'aurait plus  soulager que les infirmes et les
malades.]

[75: Mesure qui n'exclurait pas les secours  domicile, que nous sommes
bien loigns de proscrire.]

[76: Quais.]

[77: Rue Dauphine.]

[78: Sans l'emploi du fer, rue Saint-Louis, au Marais.]

[79: Quartier Saint-Denis.]

[80: Il en existe maintenant en Italie.]

[81:

     Le Franais, n malin, cra le Vaudeville,
     Agrable indiscret, qui, conduit par le chant,
     Passe de bouche en bouche, et s'accrot en marchant;
     La libert franaise en ses vers se dploye.

     _Art potique_, chant 2.
]

[82: Comme dans la Valle de Barcelonnette, o de vieilles dcorations
ne produisent plus d'effet.]

[83: Constitutionnel du 20 mars.]

[84:

     Que le noeud bien form se dnoue aisment;
     Que l'action marchant o la raison la guide,
     Ne se perde jamais dans une scne vide.

     _Art potique._
]

[85: Passe depuis au thtre des Varits.]

[86: Gautier.]

[87: Ide qui au moins n'est pas nouvelle, puisque le chevalier
Servandoni, architecte dcorateur, et suprieur dans toutes ces parties
de l'art, obtint de Louis XIV, de faire reprsenter sur le thtre des
Tuileries _des spectacles de simple dcoration_ qu'il avait imagins
pour former des lves en ce genre. _Tableau historique et pittoresque
de Paris_, tome II page 425.]

[88: Et l'auteur a nglig de parler de mille autres avantages
journaliers ou accidentels qui, dans tous les ges, peuvent occuper
l'ami des lettres et des arts, (Sans doute parce qu'il ne s'adressait
uniquement qu'aux gens du monde.) tels que les cours royaux de physique,
de chimie, de botanique, d'histoire, de littrature, et ces discours
d'apparat, une mercuriale de Desze, un rapport de Marchangy, un
plaidoyer de Berrier, un sermon de Maccarty, un pangyrique de De
Boulogne, une confrence de Freissynous ou un loge acadmique de
Dacier, que l'on entend et que l'on ne peut entendre qu' Paris.]

[89: Beaujon.]

[90: Tivoli.]

[91: La Villette.]

[92: Marboeuf.]

[93: Mme la comtesse de Villelle, Mlle sa fille et sa nice.]

[94: Tout ceci n'est pas sans de grandes exceptions.]

[95: Le jour d'une sance aussi solennelle il n'y aurait aucun
inconvnient, ce me semble,  faire revivre mme pour les hautes
galeries, l'ancienne tiquette de la cour. Ces chapeaux vass, ces
capotes normes garnis de longues plumes, sont de vritables crans, qui
dans les tribunes leves masquent absolument le coup-d'oeil de la salle
aux spectateurs du second rang. Il serait donc bien d'obliger les dames
qui s'y rendraient  n'y paratre qu'en grande toilette. La toque, le
turban, les diadmes de fleurs, de perles ou de diamans seraient
beaucoup plus convenables; le coup-d'oeil de la salle en serait plus
brillant; et les hommes qui souvent cdent leurs places  des inconnues,
n'auraient pas lieu de se repentir de leur galanterie.]

[96: Phrase extraite d'un des discours de Sa Majest.]

[97: Sclrat qui mettait au moins des procds dans sa manire de
dtrousser les passans, et qui parfois donnait mme aux indigens.]

[98: Ils ont t reconnus tels par Louis XVI.]

[99: Journal des Dbats, sous la date du 14 janvier.]

[100: Plusieurs officiers anglais ont pass au service du
Grand-Seigneur, et dirigent les fortifications qu'on lve 
Constantinople. _Courrier Franais_, 6 mars 1822.

Notre correspondant de Malte nous informe que le fils du commandant des
flottes combines turques et gyptiennes, est parti pour l'Angleterre, 
l'effet d'acheter des armes et des munitions pour une somme
considrable. _Chronicle_, du 5 avril 1822.]

[101: Voyez tous les journaux du temps et notamment les _Dbats_, o se
lit cette phrase remarquable: Les Turcs sont conseills par certains
Europens qui n'aiment pas  voir des marins, soit militaires, soit
marchands, autre part que dans leurs propres ports. L'Angleterre a le
plus grand intrt  laisser dtruire la marine marchande de la Grce,
qui forte de mille  douze cents btimens, s'tait empare de tout le
commerce de transport dans les mers du Levant.]

[102: Voyez tous les journaux du temps.]

[103: La marine des insurgs grecs qui ne fait que de natre, fixe dj
l'attention de l'Europe. Cette marine est la proprit des principaux
ngocians de Spezia et Psara auxquels se sont jointes d'autres maisons
de commerce de plusieurs les de l'archipel, dont la fortune mobilire
est value  prs de quarante millions. On cite la seule maison de
Konluruly, de l'le d'Hydria, qui, riche de huit millions d'Espagne, a
quip  ses frais trente vaisseaux de toute grandeur: d'autres maisons
en ont dix, huit, cinq, dans la proportion de leurs moyens. Beaucoup de
ngocians moins aiss se sont runis pour fournir  la flotte un navire.
Les principaux propritaires de ces vaisseaux forment le conseil de
l'amiraut qui, comme l'on sait, a t tabli  l'le d'Hydria. Ce
conseil dirige exclusivement toutes les oprations maritimes. La flotte
grecque, telle qu'elle est maintenant, compte  peu prs cent cinquante
btimens, depuis quinze, jusqu' trente et quarante canons; un plus
grand nombre en a moins de quinze. Il y a cinq cents petits navires, qui
ne sont arms que de deux  cinq canons. Les vaisseaux qui ont plus de
quinze canons, sont rpartis en quatre divisions, dans chacune
desquelles se trouvent rpartis un certain nombre de petits navires.
_Journal de Paris_, 24 septembre 1821.]

[104: Qu'elle ne conserve qu'au mpris du Trait d'Amiens. (Voir ce
Trait.)]

[105: Terreur ostensiblement manifeste dans le journal ministriel
anglais, o se lisaient en toutes lettres, ces mots d'alarmes: Que l'on
chasse les Turcs d'Europe; qu'on rende  l'Asie-Mineure ces villes,
cette population et ces richesses, qui en faisaient le jardin du monde,
au sicle d'Alexandre, et notre empire de l'Inde n'aura pas dix ans
d'existence.]

[106: _Quotidienne_ du 30 octobre, sous la date d'Hambourg.]

[107: Depuis que ceci est crit, on mande de la frontire de la
Moldavie, que les dputs de la junte d'Argos sont chargs de dclarer
aux puissances trangres, qu'ils sont disposs  couter toutes
propositions sur la forme de leur gouvernement. _Courrier_, sous la date
du 21 fvrier 1821.]

[108: L'immortelle Catherine disait  un ministre de Louis XV,  M. de
Choiseul, je crois: Je rgne au nord, et votre matre au midi de
l'Europe; si la France tait constamment allie avec la Russie, il ne se
tirerait pas un seul coup de canon sur le continent, sans notre
permission.]

[109: Son crdit, alors, tait immense.]

[110: Elles sortent dans des chariots couverts d'toffes brodes en or;
ces chariots sont trans par des boeufs richement caparaonns.]

[111: Trs-mauvaise, disent des personnes qui ont t  mme de
l'entendre.]

[112: OEuvres de Voltaire, tome 21, page 2. _Remarques sur l'histoire._]

[113: Extrait d'une lettre trop longue pour le texte, et dont nous
mettons le reste en note. Les Grecs possdent des traductions
excellentes dans notre langue, de la logique de Condillac, de la morale
de Heineccius, de Locke, de l'algbre de Lacaille, de l'astronomie de La
Lande, de l'algbre et de l'arithmtique d'Euler, de la philosophie
chimique de Fourcroi. Ils ont aussi tourn leurs tudes vers la
philologie et les anciens classiques. Tous les auteurs de l'antiquit
ont t imprims et comments dans la Grce moderne. Le savant docteur
Corai, bien connu en France, en a donn d'excellentes ditions; il tait
protg dans cette belle et utile entreprise, par MM. Zozima, riches
ngocians qui, avec une munificence admirable, et dirigs par le
patriotisme le plus dsintress, employaient des fonds considrables 
ces ditions. Ils les vendaient au prix le plus modr, dont ils
diminuaient mme un cinquime pour les Grecs qui en prenaient dix
exemplaires. Ils ont fait plus encore; n'coutant que leur zle, ils
distribuaient gratuitement leurs classiques  tous les professeurs dont
le talent et l'activit taient connus, et  tous les lves dont les
matres attestaient l'application et les progrs depuis long-temps. Au
reste les revenus de ces gnreux patriotes taient consacrs 
l'utilit commune. Ils avaient dj fait imprimer  leurs frais, et
distribuer gratis, les ouvrages de l'archimandrite Eugnius, et chaque
anne ils employaient  de semblables entreprises, les presses grecques
de Vienne, de Leipsik, de Moscou et de Venise. Les savans europens
estiment et consultent les ouvrages de nos gographes, notamment les
cartes de la Grce, par Riga, qui sont les meilleures que l'on
connaisse. On a aussi traduit en grec moderne l'_nide_ de Virgile, et
_Jrusalem dlivre_, en vers; quelques ouvrages de Lucien; le
_Tlmaque_, avec des notes mythologiques et gographiques, dont un
diteur franais pourrait faire son profit; _les Mondes_ de Fontenelle,
avec un commentaire instructif, dans lequel est corrig le cartsianisme
de cet ouvrage, d'aprs les nouvelles connaissances: nous avons
galement de belles traductions du beau _Trait des dlits et des
peines_, par Beccaria, des _Maximes_ de la Rochefoucault, _de la
grandeur et de la dcadence des Romains_, par Montesquieu, de
l'_Histoire grecque_ de Goldsmith, des _Voyages de Cyrus_, de
_Blisaire_, d'_Anacharsis_, de _la Mort d'Abel_ de Gessner, de la
_Bergre des Alpes_, de la _Galate_ de Florian, etc... Je ne vous
parlerai pas des ouvrages originaux composs par les Grecs, et qui sont
en grand nombre. Ainsi les Grecs modernes jouissent maintenant dans leur
langue de presque tous les bons ouvrages franais, allemands, anglais,
italiens.  l'imitation de MM. Zozima, des particuliers  qui leur
fortune ne permettait pas de former d'aussi grandes spculations, ont du
moins voulu encourager selon leurs facults, les progrs des lettres, et
chaque jour de nouveaux ouvrages paraissaient avec de longues listes de
souscripteurs.

Des prix olympiadiques annoncs  l'Europe devaient tre dcerns aux
littrateurs de toutes les tribus grecques qui, dans la langue
hellnique moderne, avaient compos ou traduit les plus beaux ouvrages.
Tels sont ces Grecs que l'on appelle barbares. Qu'ils soient dlivrs,
par l'intervention de l'Europe chrtienne, du joug sanglant sous lequel
ils gmissent, et l'Europe entire sera bientt force d'estimer,
peut-tre d'admirer, mais surtout d'aimer les descendans de ceux dont
elle a recueilli celui des lumires et de la civilisation.]

[114: _Voyage_ de M. Poucqueville en Grce.]

[115: M. de Jucheran de Saint-Denis en cite un exemple remarquable, que
je vais transcrire textuellement. Afin de donner plus de vigueur au
tronc principal, le lche et cruel Mahomet III fit prir ses dix-neuf
frres, et toutes les concubines que son pre avait laisses enceintes,
et resta seul de toute sa famille. Par suite de cette politique barbare,
tous les enfans ns du mariage d'une soeur ou cousine du Sultan rgnant
avec un des sujets de l'Empire, sont condamns  une mort invitable, au
moment de leur naissance. _Rvolutions de Constantinople_, tome 1, page
21.]

[116: ventail.]

[117: M. Casimir Delavigne, dans la pice des _Comdiens_.]

[118: L'homme aux rubans verts, _Misantrope_, acte V, scne IV.]

[119: Parure en rubans, dite fontange.]

[120: Personnage du _Tartufe_ de Molire.]

[121: Thtre de la rue Richelieu.]

[122:

     Je riais de le voir avec sa mine tique,
     Son rabat jadis blanc et sa perruque antique,

            *       *       *       *       *

     Quand un des campagnards, relevant sa moustache,
     Et son feutre  grands poils, ombrag d'un panache.

     _OEuvres_ de Boileau, Satire 3.
]

[123:

     ... Molire, illustrant ses crits,
     Peut-tre de son art et remport le prix,
     Si moins ami du peuple en ses doctes peintures,
     Il n'et point fait souvent grimacer ses figures,
     Quitt pour le bouffon l'agrable et le fin,
     Et sans honte  Trence alli Tabarin.
]

[124: _La Fausse Agns_, acte III, scne VIII.]

[125: _La Fausse Agns_, acte III, scne VI.]

[126: Ce contre-sens a eu lieu au grand Opra.]

[127: J'ai dit aussi riche. On connat une actrice qui a vingt-cinq
mille francs au moins, comme socitaire; vingt-cinq mille francs du
gouvernement; soixante mille francs, tous frais prlevs, de ses
voyages, ses proprits, ses feux et le casuel.]

[128: Britannicus.]

[129: tats de Blois.]

[130: Louis IX.]

[131: Marie Stuart.]

[132: _Ides_ sur les deux thtres Franais.]

[133: La socit du thtre Franais se compose actuellement de
socitaires  part entire,  trois quarts de part,  demi-part,  quart
de part et de pensionnaires. _Le Rideau dchir_.]

[134: Liqueurs des les, trs-renommes.]

[135: _Ides_ sur les deux thtres Franais, et sur l'cole royale de
dclamation.]

[136: Renverser les cartes sur le tapis avant de couper.]

[137: Florian.]

[138: Les Turcs ont vendu aux Juifs les proprits des Grecs  vil
prix.  Smirne la plus atroce perfidie se joint  la plus basse
cupidit. En vain, pour sauver leur vie, des Grecs ont pay les normes
rtributions exiges par leurs tyrans. Ces tigres  figure humaine
prennent les bourses d'or, et n'en livrent pas moins ces crdules
victimes de la prtendue bonne foi musulmane,  des corsaires algriens,
qui les massacrent. _Journal des Dbats_, du 29 dcembre.]

[139: La maison de M. Fauvel, place entre la bibliothque des Ptolme
et le temple de Thse, est la retraite d'un sage, embellie par le got.
Il est entour des dbris de l'ancienne Athnes. On s'assied chez lui
sur des tronons de colonnes, sur des chapiteaux. On est abrit par des
tuiles antiques: des tombeaux, des inscriptions rappellent de toutes
parts aux voyageurs les noms, les entreprises, les regrets de ceux qui
traversrent cette vie inquite et agite. En 1819, c'est  dire depuis
quatre ans, une partie de la collection de M. Fauvel fut achete par M.
le comte de Forbin, pour le Muse royal. La France la possde-t-elle?
Nous l'ignorons. Depuis long-temps, ce consul vritablement patriote, se
proposait d'en orner le Muse de son pays. _Voyage dans le Levant_,
pages 18, 38, 39.]

[140: Les Turcs ont enlev les objets les plus prcieux qui se
trouvaient dans les glises, les ornemens et les vases sacrs. Ils ont
coup les tableaux  coup de sabre et les ont jets dans les rues.

     _Journaux du temps._
]

[141: Indpendamment du patriarche de Constantinople, de l'archevque
de Salonique et des prlats de l'Asie-Mineure qui ont t dcapits, et
de plus de quatre cents prtres gorgs, les Turcs ont pendu dans les
premiers jours de novembre, six vques, parmi lesquels se trouvait le
fameux archevque de Philippolis; et l'expulsion gnrale de ceux qui
leur ont succd, est en ce moment mme sollicite par le Divan.

Les princes, comme on sait, ne sont pas plus pargns, puisque les
ttes des Callimacchi ont t exposes au Srail de Constantinople.]

[142:  Chme, ces barbares les noyaient par bandes de cinquante 
soixante ensemble. Francfort, _Journal de Paris_, du 12 juillet 1822.]

[143: Journaux du 13 avril 1823.]

[144: Vingt-deux religieuses du couvent incendi de Warateke furent
amenes au gnral ottoman,  Jassy, qui les fit vendre comme esclaves,
de l'autre ct du Danube. _Journal des Dbats_, du 31 octobre.

Les troupes turques, la plupart d'Asie, ont rassembl plus de mille
femmes et vierges grecques de Salonique, et les ont envoyes aux bazars
de Salonique et de Constantinople, pour y tre vendues. Prs de quatre
cents se sont suicides en route, de diverses manires, pour ne pas
rester dans les mains de ces barbares. La plupart moururent de faim;
d'autres se turent entre elles. _Journal de Paris_, 6 dcembre.]

[145: Les Princesses Morusi; elles peuvent tre  Odessa, et n'en avoir
pas moins prouv les plus sanglans outrages.]

[146: Voyez les journaux du temps, sous la date de Vienne.]

[147: _Moniteur_, 15 septembre 1823.]

[148: Le Mousselim de Janina a expdi un dtachement de douze cents
garnisaires arms pour mettre tous les villages chrtiens  excution
militaire. Ainsi depuis quinze jours, on ne voit sur notre place, que
meubles, bestiaux, instrumens aratoires en vente. Le mobilier des
glises n'est pas plus respect que celui des particuliers. On dmolit
le peu de couvens qui restaient, dont on ne peut rien tirer; les prtres
et les religieux sont mis aux fers. L'extirpation du christianisme est
le but secret de ces mesures. Janina, _Pilote_, du 18 septembre 1823.]

[149: Idem.]

[150: Ceci tait crit depuis plus de six mois, lorsque j'ai lu dans un
arrt pris en faveur des Grecs, par la respectable universit de
Cambridge, ces mots terribles:

Tous ceux qui connaissent la politique barbare du gouvernement ottoman
sentiront sans doute la justesse de ce raisonnement: il n'y a pas
long-temps que le Divan de Constantinople s'est occup de
l'extermination de toute la population grecque qui se trouve dans
l'empire turc; les massacres de Scio, de Crte, de Chypre et d'autres
villes importantes en sont la preuve. _The Courrier_, 18 dcembre
1823.]

[151: Note prsente par MM. les consuls des puissances europennes 
Smirne,  son excellence Hassan Pacha et  toutes les autorits turques
runies en Divan, et depuis les ngociations de lord Strangford, le 3
dcembre 1821.]

[152: Rsultat du congrs de Vronne.]

[153: Dputation grecque  Rome.]

[154: Douze cents Hellnes surpris par une arme de quinze mille Turcs,
au pied de leurs montagnes, non loin des bords du Glichis (l'ancien
Achron) prirent la funeste rsolution d'gorger leurs femmes et leurs
enfans, et de tomber sur leur ennemi si suprieur en nombre, afin de
s'ouvrir un passage ou de prir les armes  la main; mais ces femmes
courageuses dtournrent leurs maris d'un si horrible dessein et
demandrent  marcher avec eux contre les infidles. On procda alors 
un choix parmi les femmes, qu'on enrla au nombre de huit cents. De leur
ct les hommes se runirent et formrent un corps de trois mille
combattans. Le lendemain les Turcs furent attaqus et mis en droute. Le
rsultat de cette journe o les femmes suliotes ne montrrent pas moins
de courage que leurs maris, fut la prise de douze cents hommes et quatre
pices de canon. Dix-sept femmes trouvrent une mort glorieuse sur le
champ de bataille. _Courrier Franais_, 13 octobre 1822.]

[155: C'est le 16 juillet 1823, que par la puissante influence de lord
Strangford, dont le secrtaire a travaill fortement  la mdiation, la
paix entre la Porte ottomane et la Perse a t ratifie  Erzrum. Si
aprs cela il reste un Grec qui ait quelque confiance dans le ministre
anglais, nous ne pouvons que plaindre son aveuglement. _Drapeau Blanc_
du 15 septembre, mme anne. _Courrier_, mme date.]

[156: Traits faits avec les Corts de Lisbonne.]

[157: L'Espagne fait une exprience de la libert. Je lui souhaite
sincrement du succs; elle n'offense point la loi commune entre les
nations, et si le principe d'intervention tait admis dans une pareille
circonstance, il n'y aurait plus de sret pour aucun peuple, mme pour
nous. Discours d'un des ministres du roi d'Angleterre, M. Huckinson,
prononc  Liverpool, Londres 19 fvrier 1823.

Un Anglais de distinction, lord Nugent, s'est enferm dans Cadix avec
Quiroga, chef du bataillon sacr, compos de ceux qui ont t le plus
compromis, et s'est dclar trs-ouvertement pour une ferme rsistance.
_Statesman_, 4 octobre. _Journal de Paris_, 8 du mme mois, 1823.]

[158: L'ambassadeur d'Espagne a trait avec une seule manufacture
anglaise pour la fourniture de vingt mille barils de poudre  canon pour
l'arme espagnole, et qui doivent tre embarqus dans le plus bref dlai
possible. Un btiment est parti avec un chargement d'armes de toute
espce, destin pour la Corogne, c'est le second envoi d'armes fait 
l'Espagne, depuis _la rvocation de l'ordre_ qui en dfend l'exportation
sur le continent. Londres, 4 mars 1823, _Journal de Paris_, 7 mars
1823.]

[159: D'aprs le rapport mme de lord Nugent, Quelques officiers
anglais qui se trouvaient au Trocadro, conseillrent aux Espagnols de
ne tirer que quand les Franais seraient sur le glacis. Ce conseil fut
si exactement excut, que les Franais furent d'abord repousss par la
mousqueterie, et ensuite  la bayonnette, les Espagnols les ayant
poursuivis jusqu'au del du canal, ayant de l'eau jusqu'au cou. Avec de
tels dfenseurs, on devait croire que le Trocadro tait en sret, et
cependant il fut pris deux jours aprs, presque sans rsistance, et de
la manire la plus humiliante. _Morning Chronicle_, _Drapeau blanc_, du
17 octobre 1823.

Enfin on sait assez la conduite d'autres Anglais enferms  Cadix avec
les Corts; on n'ignore pas que Gibraltar est le refuge des membres les
plus coupables; et toute l'Europe est informe que l'Angleterre est
l'inviolable asile des sditieux de tous les pays.]

[160: Viri in rebus bellicis strenui et virtute nobiles. Caput IV,
page 17.]

[161: Ex orientalibus militibus. Caput I.]

[162: Fulminatrix dicta sub M. Antonio Pio. Epistola dedicatoria.]

[163: Tum hi qui prerant legionem miti afflatu dedere responsum; ad
bellorum usum paratam legionis esse virtutem. Caput IV, page 18.

Milites quidem, Csar, tui sumus: habebis potestati tu subdita omnium
corpora. Caput VI, pages 28, 29.]

[164: Maximianus Csar octodorum venit: ibique, sacrificaturus idolis
suis, convenire exercitum jussit atroci proposita jussione, ut per aras
demonibus consecratas jurarent qualibus sibi animis bagandorum turbas,
christianos ver velut inimicos diis suis ab omnibus persequendos.
Caput II, page 11.]

[165: Ad apparitores jussio infausta porrigitur, ad legionem velociter
properatur; crudelia prcepta reserantur: traduntur neci quos ordo
reperit numerandi. Caput VI.]

[166: Tenemus ecce arma et non resistemus. Caput VII, page 34.]

[167: Qu legio sex millia sexcentos sexaginta sex viros validos animi
et instructos armis antiquorum Romanorum habebat exemplo. Caput I, page
7.

Tela projicimus. Caput VII, page 34.

_Martyrium Mauricii et sociorum ejus a sancto Eucherio episcopo
lugdunensi conscriptum_. De la bibliothque royale.]

[168: Exarmatas quidem dexteras satelles tuus inveniet. Caput VII,
page 34.]

[169: Tum Maximianus Csar iracund nimietate succensus subito furore
prosiliit dicens, decimum quemque; morti funesta sors prbeat. Caput V,
page 23.

Inclementi prcepit jussione, ut iterum decimum crudelitatis ordo
consumeret. Caput VII, page 33.

At ille (Csar) desperans gloriosam eorum constantiam posse revocari:
ire propere exercitum jubet, et circumfundi imperat legionem, nullumque;
de tanto sanctorum exercitu prcipit relinqui. Ventum itaque aperta est
terra illic procumbentium in morte corporibus justorum flux erunt que
pretiosi sanguinis rivi. Caput VIII, page 37.]

[170: Christiani sumus, christianos persequi non possumus. Caput VIII,
page 34.]

[171: Telles sont, dit-on, les forces de l'empire ottoman. Quarante
millions d'hommes, deux milliards et demi de revenus; point de dettes;
marine redoutable (malgr les checs qu'elle a reus), et un arsenal qui
ne le cde  aucun autre. Voyez au surplus l'ouvrage de M. le baron
Huchereau, de Saint-Denis et autres.]

[172: Pourquoi pas? nous avons bien conquis l'gypte.]

[173: L'insouciance du gouvernement (turc), dit M. de Jucheran de
Saint-Denis, que j'ai dj cit, l'empire du fanatisme et les usages
tablis conserveront les germes de cette maladie destructive, tant que
cette capitale continuera  languir sous le joug de ces barbares
incorrigibles. _Rvolutions de Constantinople_, tome 1er, page 251.]

[174: La nouvelle que les vaisseaux grecs qui croisent dans l'Archipel
avaient pill les navires anglais a t compltement dmentie. Il est
vrai qu'ils en ont arrt quelques-uns; mais au lieu de les piller, ils
dsiraient en acheter la cargaison, et lorsqu'on a refus de la leur
vendre, non seulement ils les ont remis en libert, mais ils ont offert
aux capitaines de les indemniser du temps qu'on leur a fait perdre. Si
quelques vaisseaux franais, pris et relchs ensuite, ont t capturs
par les Grecs, on ne doit s'en prendre qu' ceux qui souffraient que ces
navires portassent des bleds aux Turcs pour ravitailler leurs places
fortes.]

[175: Les belles actions des temps hroques se renouvellent: un jeune
htriste s'est volontairement dvou  une mort presque certaine, pour
sauver la vie de son gnral, le brave Jordaki. Journaux divers.]

[176: Aprs la prise de Napoli di Romania, le gnral grec Nikitat,
ordonna de transfrer  Tripolizza les deux Pachas turcs et leurs harems
pour y rester jusqu' ce qu'ils eussent acquitt la ranon convenue,
n'ayant obtenu aucune capitulation puisque la Palamde fut enleve
d'assaut. Chaque prisonnier turc reut ensuite du gouvernement grec une
chemise, une couverture et vingt piastres. Aprs cette distribution
qu'on ne devait pas aux incendiaires d'Argos qui s'taient baigns dans
le sang des paysans chrtiens de l'Hermionide, ils furent embarqus, les
uns sur une frgate anglaise, les autres reus  bord de plusieurs
vaisseaux grecs, et furent transports  Scala Nuova, dans
l'Asie-Mineure, o ils n'eurent pas plutt pris terre, qu'ils se rurent
comme des btes froces sur les chrtiens, en ameutant contre eux la
populace turque, qui en gorgea un grand nombre.]





End of the Project Gutenberg EBook of Voyage d'un jeune grec  Paris (Vol. 
 of 2), by Hippolyte Mazier du Heaume

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