The Project Gutenberg EBook of Cur de panthre, by 
Gustave Aimard and Jules Berlioz d'Auriac

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Title: Cur de panthre

Author: Gustave Aimard
        Jules Berlioz d'Auriac

Release Date: June 18, 2011 [EBook #36460]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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GUSTAVE AIMARD & J.-B. D'AURIAC

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F. AUREAU.--IMPRIMERIE DE LAGNY




GUSTAVE AIMARD & J.-B. D'AURIAC

COEUR-DE-PANTHRE

[Illustration: colophon]

PARIS
A. DEGORCE-CADOT, DITEUR
9, RUE DE VERNEUIL, 9

Tous droits de proprit expressment rservs




COEUR-DE-PANTHRE




CHAPITRE PREMIER

UNE HRONE DU DSERT


Il n'y a pas, sous le soleil, de paysage plus splendide et plus riche en
beauts sauvages que le territoire  l'ouest de la Nbraska, sur lequel
ce droulent les plaines de Laramie.

Pour le voyageur qui visite ces admirables contres, ce nom de _Plaines_
semble inexact au premier abord; car, avant d'y parvenir, il a d gravir
les plus hauts plateaux des Montagnes Rocheuses.

Cependant le mot est vrai, c'est bien une _plaine_ dont il s'agit.

Le Fort Laramie, qui occupe un des points extrmes, est situ au
confluent nord de la Nbraska ou Platte, avec un autre cours d'eau
qu'elle absorbe.

Des sources de la Platte  ce confluent la rivire dcrit un cercle
immense d'environ quatre-cents milles, embrassant dans son cours
plusieurs chanes de montagnes gales en hauteur.

D'un autre ct, la rivire Laramie dont la naissance est proche de la
Nbraska, entoure le reste du territoire, sur un diamtre de
soixante-et-quinze milles, et complte ainsi la circonfrence.

Cette enclave constitue les fameuses _plaines de Laramie_.

Cette rgion n'est pas seulement une prairie monotone et strile; on y
voit des valles fertiles, riantes, couvertes de forts et de rcoltes;
des cteaux admirables et verdoyants; de gras pturages; des cours d'eau
rayonnant dans toutes les directions.

Au milieu des pres Montagnes Rocheuses, c'est un oasis, un den
inattendu.

Tout autour, le colossal amphithtre des hautes cmes s'lve dans sa
grandeur solitaire et forme un saisissant contraste avec les beauts
plus douces, plus harmonieuses des valles; on dirait les sourcils
froncs de spectateurs gants jetant un regard svre sur les
foltreries gracieuses de la nature.

Le pic Laramie, point culminant de cette chane, s'lve  environ
trente milles du fort qui a emprunt son nom: c'est le centre d'un
paysage incomparable par sa splendeur et son immensit; la vue, que rien
ne limite, plane au-dessus des prairies incommensurables, jusqu'au
lointain Missouri.--C'est le point de vue des Basses-Terres, en
regardant l'Orient.--Au couchant c'est tout un autre aspect;  perte de
vue surgissent des troupeaux de montagnes dont les croupes luisantes ou
sombres, nues ou boises, rocailleuses ou verdoyantes, ondulent en tout
sens.--Tout un panorama de collines!

Deux de ces cmes mritent une mention particulire: ce sont, le _Roc
Indpendance_ et la _Porte-du-Diable_. Ce dernier pic est un grand
rocher, sur lequel n'apparat pas la moindre trace de vgtation, et qui
s'lve, solitaire,  une hauteur de quatre mille pieds. Sur son extrme
pointe est une espce de portique, oeuvre bizarre de la nature, et qui
a donn son nom  toute la montagne. L s'arrte une chane immense qui
forme la principale ossature des Montagnes Rocheuses. Des
_Portes-du-Diable_ jaillit la rivire _Sweet-water_ (Eaux-Douces); le
bruit infernal de ses cascades, les bonds effrayants de ses flots 
travers les roches aigus, le grondement continu des chos, tout motive
le nom sinistre qui s'applique  ces mornes et imposantes solitudes.

Nous sommes en 1857-58. A cette poque, le fort Kearney, situ  environ
deux cents milles du Missouri, tait le _settlement_ (tablissement) le
plus loign du lointain Ouest. Il est vrai que plus d'un aventurier,
plus d'un hardi pionnier de la civilisation, avait pouss plus loin ses
excursions dans le dsert; il y avait des huttes de chasseurs, de
_squatters_ (dfricheurs, colons), jusque sur les bords de la Platte,
jusqu'au pied des Montagnes Rocheuses; mais ces habitations clairsemes
dans ces immenses solitudes ne mritaient pas le nom de settlements; la
contre ne pouvait pas tre considre comme peuple.

Le mot de _squatter_ implique ordinairement l'ide d'un forestier
grossier et illettr. Effectivement c'est le cas le plus ordinaire:
mais, comme il n'y a pas de rgle sans exception, on pouvait trouver,
dans les plaines de la Nbraska quelques familles ayant appartenu aux
classes distingues de la socit civilise. C'taient, pour la plupart,
des gens qui avaient prouv des revers de fortune ou des dchirements
de coeur ingurissables, et qui, fuyant le monde des villes, taient
venus se retremper aux virginales magnificences de la solitude.

L, au moins, ils vivaient tranquilles, ces exils, ces convalescents de
la civilisation; mieux valait pour eux la rencontre fortuite du Buffalo
ou de l'Indien que le contact quotidien de la population des villes.

Le fort Laramie tait,  cette poque, un poste important pour la traite
des marchandises; c'tait le rendez-vous des Indiens chasseurs et
trafiquants, des trappeurs (chasseurs) de toutes les nations, des
aventureux ngociants Amricains. Il y avait, en tout temps, une
garnison d'environ trois cents hommes.

C'tait l que s'organisaient les caravanes pour le _Golden State_
(Rgion d'Or), qui passaient par la valle de la Platte, le Sweet-water,
South-Pass et Fort-Hall.

Au seuil des contres montagneuses se trouvaient, par groupes de dix ou
douze, des habitations chelonnes  et l dans les plaines de Laramie,
sur une tendue d'environ trente  quarante milles.

Nous attirerons l'attention du lecteur sur un de ces charmants
ermitages. Son apparence extrieure tait modeste, mais rvlait des
habitants honorables. Il tait situ prs des confluents de la _Platte_
et de _Medicine-Bow River_,  cinq milles de Sweet-water,  quinze
milles des Portes-du-Diable.

Au lieu d'tre installe dans la valle--une des plus belles de la
contre,--cette habitation tait perche comme un nid d'aigle sur la
cime d'un cteau, et disparaissait au milieu des feuillages touffus. La
pente, pour y arriver, tait hrisse de rocs menaants, disposs en
forme de labyrinthe, et qui en rendaient l'accs difficile  tout autre
qu'un familier de l'endroit.

Lorsque le voyageur, quittant les rgions civilises, pntre dans les
dserts de l'Ouest, il est saisi par la nouveaut sauvage et grandiose
de cette nature admirable: ce ne sont plus les paysages aligns par le
crayon plus ou moins maladroit des architectes, les points de vue
calculs par la vieille routine, le clinquant champtre au milieu
duquel se pavanent autour de leurs matres des animaux dgnrs,
atrophis par la domestication. Ce n'est plus le vieux monde dfigur
par l'homme; c'est la terre dans sa beaut native et fire, telle
qu'elle est sortie des mains du Crateur.

La grande prairie se droule, mouchete de vertes forts, de troupeaux
de buffles, de hordes de chevaux sauvages, de loups, de daims
bondissants; et au milieu de cette immensit silencieuse, passe
l'Indien, rapide, agile, infatigable, sans laisser derrire lui la trace
de ses pas, sans faire le moindre bruit, sans faire ployer le brin
d'herbe sur lequel son pied se pose.

Le voyageur n'avance qu'avec une motion respectueuse qui ressemble  de
la crainte, mais dont le charme est inexprimable.

Et pourtant, si grande est la force des vieilles habitudes qu'il se
trouve heureux de dcouvrir le Fort Laramie aprs avoir travers les
quatre cents milles du dsert de la Nbraska: le moindre chantillon de
la vie civilis est le bien-venu.

Du reste, il faut en convenir, l'aspect de cette petite colonie
militaire n'tait pas sans offrir un certain attrait; on trouvait l
une physionomie particulire aux gens, aux btes, aux choses mme; il y
avait comme un reflet du dsert.

Il y avait mme une Hrone demi-sauvage, demi-civilise, dont
l'histoire tait une lgende de la Prairie.

Manonie ou _Coeur-de-Panthre_, comme l'appelaient les Sauvages, tait
une Face-Ple. Personne ne connaissait sa famille, si ce n'tait un
chef Pawnie, Nemona, autrement nomm _Les Eaux Grondantes_. Le pre de
Nemona l'avait enleve  sa famille, dans l'tat central d'Iowa; elle
n'tait alors ge que de trois ans. Le sort de ses parents resta un
sombre mystre; la jeune fille elle-mme avait ignor que le sang de la
race blanche coulait dans ses veines, jusqu'au moment o les officiers
du Fort Laramie le lui avaient appris, avec force compliments. Un de ces
Messieurs avait mme eu la patience persvrante de se faire raconter
par les Indiens quelques bribes de son histoire, et s'tait ensuite
empress de lui faire connatre tout ce qu'il avait p recueillir. Elle
avait, du reste, t honorablement et affectueusement traite par ses
amis blancs; le commandant du Fort l'avait presque adopte et la
considrait comme sa fille: aussi avait elle pour toute la population
Face-Ple une affection profonde qui avait exclu de son esprit tout
souvenir Indien.

Un notable guerrier des Pawnies, nomm Wontum, c'est  dire le
_Chat-Sauvage_, avait demand en mariage _Coeur-de-Panthre_; mais la
jeune fille avait repouss avec empressement ses prtentions amoureuses.
Un noble et orgueilleux sentiment de sa supriorit native s'tait lev
en elle et l'avait porte  accueillir cet aspirant sauvage avec un
ddain tel que l'infortun Wontum dt se retirer honteux et confus.

Nemona (le chef Pawnie dont nous ayons dj parl) avait, contrairement
 la coutume Indienne, une seule et unique femme qu'il affectionnait et
traitait avec tous les gards possibles. Il entreprit, avec elle,
d'intercder pour Wontum auprs de la jolie transfuge; mais celle-ci
n'avait plus dans le coeur un seul atome de l'esprit Indien; toutes
les instances furent repousses avec perte. Il en rsulta une certaine
froideur entre eux; puis survinrent des propos piquants, enfin une
rupture complte  la suite de laquelle Coeur-de-Panthre fut invite
par Nemona  chercher asile hors de chez lui. Ce fut  dater de cette
poque que la jeune fille abandonna les villages Indiens.

Alors Wontum perdit toute esprance, pour le moment; mais il garda au
fond de son coeur un sentiment indfinissable qui tenait de l'amour et
de la haine, et qui n'tait ni l'un ni l'autre. Les ddains de la jeune
fille parurent inexplicables dans les tribus Indiennes; et ce ft, mme,
 cette occasion qu'elle ret le nom de _Coeur-de-Panthre_: 
l'oreille des sauvages il dpeignait parfaitement l'intraitable humeur
dont Manonie avait fait preuve envers un de leurs plus braves et plus
sduisants guerriers.

Elle avait alors seize ans: ses instincts l'attiraient vers la race
blanche, elle finit par se fixer compltement parmi les Europens.

L, au bout de peu de temps; elle fut rencontre par un jeune lieutenant
qui avait un peu entendu raconter son histoire par les Settlers des
frontires ou les Indiens claireurs dans l'arme. D'abord il lui
accorda de la curiosit, puis de l'intrt; enfin, un beau jour, il
s'aperut qu'il en tait devenu profondment amoureux. En effet, les
grces natives, la rserve modeste, la candeur ingnue de Manonie
taient de nature  faire impression sur l'homme le moins sensible.
Bientt on pt se convaincre d'une chose surprenante, savoir qu'Henri
Marshall, lieutenant de premire classe dans les armes unies, fils de
fire et riche famille, tait le prtendant avou et agr d'une petite
fille sauvage jusqu'alors ddaigneuse des meilleurs partis.--Car, il
faut le dire, l'affection sincre et noble du jeune officier avait
touch le coeur de Manonie; elle n'avait pu le lui dissimuler.

Les fianailles eurent lieu avec un immense retentissement parmi les
tribus indiennes. Cette nouvelle excita plus d'une secrte et amre
jalousie. Nemona y fit peu d'attention, car aucun lien de famille ne
l'attachait  Manonie; mais Wontum en ft outr, et se promit d'exercer
la plus terrible vengeance.

Comme il avait une influence considrable dans sa peuplade, il ne lui
fut pas difficile de trouver des adhrents tout prts  l'aider dans ses
projets. Ainsi second il entreprit de la faire prisonnire dans le
village Indien; mais elle et l'adresse de s'chapper et parvint 
gagner heureusement le Fort.

Furieux de cette dsertion, Wontum rsolut de reprendre la fugitive; 
cet effet, il combina un plan qui semblait immanquable.

Il se posta, avec ses guerriers, sur le passage d'une caravane,
l'attaqua dans la valle _South Pass_ (Dfil du sud), et fit
prisonniers les voyageurs qui la composaient. Au lieu de les massacrer
inhumainement, suivant l'usage Indien, il se contenta de les faire
garrotter avec soin; de plus, il eut la prcaution de laisser chapper
un des captifs: en agissant ainsi, il poursuivait le cours de ses
combinaisons diaboliques.

Son but tait, d'abord, de faire connatre par l'entremise du fugitif
l'vnement fcheux survenu  la caravane. En effet, le malheureux
migrant, tout effarouch, ne manqua pas de courir au Fort Laramie, d'y
raconter le dsastre et de demander  la garnison une sortie dans le but
de dlivrer les prisonniers.

A cette nouvelle, tout ce que le rus sauvage avait prvu ne devait pas
manquer d'arriver; les soldats s'empressrent de se proposer pour
l'expdition, on n'et qu' refuser les volontaires qui se prsentaient
en foule: il fut question d'une prise d'armes srieuse.

C'tait l prcisment ce que voulait Wontum; trouver le Fort dgarni
de la majeure partie de ses dfenseurs, le surprendre, y pntrer,
enlever Manonie, l'entraner au fond des bois aprs avoir massacr tous
les Europens s'il tait possible.

Bien entendu, le lieutenant Marshall, ce rival dtest, avait la
premire place dans les froces prfrences de Wontum.

En attendant le rsultat de sa stratgie, le chef Indien conduisit ses
prisonniers et son butin au sommet de _Table-Hill_ qui est voisin de
_South Pass_.

Ce pic, un des plus formidables de cette chane, s'lve  sept mille
quatre cent quatre-vingt huit pieds dans les profondeurs du ciel, au
milieu d'un chaos titanique de roches anguleuses, aigus, hrisses,
menaantes: sur ses flancs de granit sombre rgnent l'horreur et la
solitude; ses sommits sont d'affreux dserts perdus dans le dsert du
vide.

Wontum ne pouvait choisir une retraite plus sauvage et plus
inaccessible: aussi en avait-il fait son quartier gnral. Cependant il
n'y concentra pas, pour le moment, toutes ses forces qui s'levaient 
environ deux cents hommes: il laissa  _Table-Hill_ une trentaine de
guerriers, et avec le reste de sa troupe s'en alla rder autour du Fort
Laramie, piant une occasion favorable pour y porter le carnage,
l'incendie et le rapt.

La distance entre _South-Pass_ et Laramie est d'environ deux cents
milles: la bande sauvage n'avait pas fait la moiti du chemin qu'elle
aperut les troupes venant du Fort. Les Indiens se cachrent aussitt,
et, lorsque tout danger d'tre aperus fut pass, ils se portrent
rapidement en avant: tout paraissait tourner au gr de leurs dsirs; le
plan de Wontum allait triompher.

Il n'tait rest au Fort Laramie qu'une quarantaine d'hommes, sous le
commandement du lieutenant Henry Marshall. Son mariage avec la jeune fe
des forts n'avait pas encore t clbr: cependant Manonie habitait le
Fort depuis plusieurs mois, logeant avec la femme d'un officier.

L'agression commise contre les migrants mit en veil tous les instincts
sauvages de la jeune fille; elle resta convaincue que Wontum tait sur
le sentier de guerre; ds ce moment, ses jours et ses nuits se passrent
dans une dfiance incessante.

Rien n'gale la finesse idale, la perspicacit inimaginable que
l'ducation des bois donne aux sens; rien n'gale l'tonnante prescience
avec laquelle hommes, femmes, enfants devinent ce qu'ils ont  peine vu
ou entendu: l'Europen, berc dans les langes troits de la
civilisation, ne peut que s'incliner devant cette supriorit physique,
et s'avouer infrieur, insuffisant, chtif.

Manonie avait le pressentiment des entreprises tentes par Wontum: elle
_savait_ qu'il ourdissait dans l'ombre quelque trame infernale, qu'il
marchait contre le Fort; la jeune fille en tait certaine; il ne lui
manquait qu'un indice furtif, le vol d'un oiseau, un cri dans la fort
pour dire Les voil!

Toujours inquite pour le Fort et sa faible garnison, la jeune fille
passait ses nuits silencieuse sur les fortifications, piant tous les
murmures de l'air, les sons furtifs de la valle, les chos lointains de
la montagne.

Pendant les journes elle disparaissait; tout son temps tait employ 
parcourir les environs du Fort, invisible et rapide comme un oiseau;
voyant tout, entendant tout; devinant ce qu'elle n'avait p voir ou
entendre.

Ces longues et dangereuses prgrinations plongeaient Marshall dans une
mortelle inquitude; lorsque, le soir, il la voyait arriver, lasse,
puise par ses longues courses, il lui adressait de tendres reproches
auxquels elle ne rpondait que par un fier sourire et un mutin mouvement
de tte: le lendemain elle recommenait.

Par une aprs-midi brumeuse, Manonie revint plus tt que d'habitude,
annonant l'approche des Indiens. Aussitt la petite garnison fit ses
prparatifs de dfense, et s'organisa pour opposer une rsistance
dsespre.

Le commencement de la nuit se passa dans une attente muette et morne,
pendant laquelle on aurait p entendre bondir dans leurs poitrines les
coeurs des braves dfenseurs du Fort. A une heure du matin les
Sauvages donnrent l'assaut avec leur concert accoutum de hurlements
horribles: mais la rception fut si chaude et si inattendue qu'ils
furent obligs de battre en retraite, aprs avoir essuy des pertes
considrables.

Alors commena un sige en rgle, dans lequel Wontum dploya toute
l'habilet, tout l'acharnement qui taient en son pouvoir.

Trois jours se passrent ainsi en combats effrayants. Le lieutenant
Marshall avait t bless; ses hommes, harasss par la lutte, et privs
du concours de leur commandant, commenaient  se ralentir dans leur
rsistance.

Au milieu de la troisime nuit, les Indiens firent une charge
dsespre: les assigs se dfendirent avec moins de vigueur. Encourag
par cette marque vidente de faiblesse, Wontum poussa si bien ses
guerriers qu'ils pntrrent dans la premire enceinte.

A ce moment, Manonie veillait auprs du lit de son cher bless; en
s'apercevant de la position critique o se trouvait la garnison, elle
sauta sur une hache, courut aux retranchements avec la furie du
dsespoir, appelant les soldats  elle, et se jeta au plus fort de la
mle.

Cet acte de bravoure sauva le Fort: toute la garnison reprit courage
sous l'influence de ce noble exemple; il y eut une mle atroce,  la
fin de laquelle les Sauvages furent repousss.

Wontum fit des efforts inous pour s'emparer de la jeune fille; puis,
lorsqu'il se fut convaincu que c'tait chose impossible, il ne songea
qu' gorger Marshall: cet acte de frocit aurait t pour lui une
demi-vengeance.

Son couteau, rouge de sang, tait lev sur la tte du bless
lorsqu'arriva Manonie: prompte comme la foudre, la courageuse enfant se
jeta sur le meurtrier, son tomahawk tincela et s'abattit en sifflant.
Elle avait vis la tte; mais son lan fut si dsespr que l'arme passa
 ct du but et s'enfona profondment dans l'paule.

Wontum, hors de combat, prit la fuite; ses hommes l'imitrent; ds cet
instant le sige fut lev, la garnison resta victorieuse. Les Indiens
faillirent tre pris entre deux feux, car les troupes revenant de leur
expdition arrivrent le lendemain dans la matine.

_Coeur-de-Panthre_ devint donc l'hrone du Fort Laramie: sa renomme
bien mrite s'tendit au loin dans la prairie et se rpandit sur toute
la frontire. Aussi le premier mot de chaque voyageur tait de
s'informer d'elle, en arrivant au Fort, afin de lui adresser les loges
et les hommages qu'elle avait si bien mrits.

Son mariage avec Henry Marshall fut clbr sans retard. Deux annes
s'coulrent, douces et rapides comme un beau songe pour les heureux
poux. Manonie devint mre; un petit Harry Marshall commena bientt 
trottiner dans le Fort.

Pendant longtemps la jeune femme, aide de son mari, fit d'actives
recherches pour tcher de dcouvrir sa famille; mais ses dmarches
furent infructueuses. Plus d'un pre, plus d'une mre auxquels avaient
t ravis leurs pauvres petits enfants, se prsentrent pour
reconnatre, s'il tait possible, dans la charmante et vertueuse
_hrone_, celle qu'ils pleuraient depuis tant d'annes: rien ne
facilita une reconnaissance; aucun fait, aucun souvenir, aucun indice ne
vint fournir une lumire utile: le mystre resta toujours aussi profond.

Pourtant, dans le recueillement de ses souvenirs, la jeune femme
entrevoyait, comme des lueurs fugitives, les premires scnes de son
enfance: il lui semblait apercevoir son petit berceau, sa mre penche
sur elle; entendre la voix mle de son pre s'adoucissant pour lui
parler au travers d'un sourire. A l'amour qu'elle prouvait pour son
enfant, elle jugeait de celui qui avait d veiller autour de ses
premires annes: elle se disait qu'ils avaient bien souffert--comme
elle souffrirait, elle, en pareil cas,--ceux qui l'avaient perdue: elle
se disait qu'elle la reconnatrait srement cette pauvre mre, aime
quoique inconnue, si la Providence la lui faisait rencontrer: elle
dsirait ce grand bonheur de la famille qui lui manquait pour former le
complment bni de son existence: elle priait, du fond de son coeur,
pour ces chers inconnus, qui, sans doute, priaient aussi pour elle, sur
la terre ou dans le ciel.

Trois ans aprs leur mariage, le lieutenant Marshall et sa femme taient
sur le point de quitter le Fort Laramie pour se rendre  Leavenworth: le
petit Harry, leur unique enfant, idole de ses parents et de toute la
garnison, avait deux ans. Des vnements inattendus vinrent jeter dans
leur paisible existence une perturbation profonde.




CHAPITRE II

OLD JOHN


Si le lecteur le trouve agrable, nous lui rappellerons cette cabane
installe au confluent des rivires _Platte_ et _Medicine-Bow_, sur le
flanc d'une colline: nous le conduirons auprs de cette habitation
rustique, si bien cache, comme un nid d'aigle au sein de la fort,
qu'elle avait chapp aux yeux perants des rdeurs Indiens.

Nous sommes au 20 septembre 1857; les premiers rayons de l'aube matinale
commencent  peine  rpandre sur la terre quelques lueurs indcises.

Un jeune homme, mont sur un _pur-sang_ de toute beaut, s'approche
lentement de la colline. Ses regards observateurs ont dcouvert une
guirlande de fume qui monte au-dessus des arbres; attir par ce signe
indicateur de la civilisation, il marche dans sa direction. Bientt le
chemin devenant impraticable pour sa monture, il est oblig de mettre
pied  terre et de cheminer tant bien que mal, trbuchant, maugrant,
soufflant, pendant que son cheval souffle et trbuche aussi, mais sans
maugrer.

--Dcidment, dit  haute voix notre voyageur; dcidment, il a le got
du romantique, cet ermite enrag! Sans quoi, jamais il n'aurait choisi
pour habitation un pareil site. C'est gal, son nom ne rpond pas  la
qualit de son logis. _Old John!_.... est-ce un nom assez vulgaire!....
Quoiqu'il en soit, c'est un homme trange, et sur lequel les Settlers de
la plaine n'ont pu me fournir aucun renseignement.

Ces dernires paroles du monologue furent adresses au cheval, qui, n'y
comprenant pas grand'chose, n'y rpondit rien, comme son matre pouvait
bien s'y attendre.

A ce moment, l'homme et son coursier atteignirent la petite clairire o
tait btie la cabane:

--Que voudriez-vous donc savoir sur son compte? demanda soudainement une
voix trs-proche et qui semblait sortir d'un gros arbre.

En effet un vieillard appart, soulevant un grand lambeau d'corce qui
cachait la cavit du tronc vermoulu.

Le jeune voyageur surpris, tressaillit et fixa des regards curieux sur
son interlocuteur. C'tait un homme de haute et puissante stature; aux
yeux noirs voils par d'pais sourcils grisonnants;  la longue
chevelure blanche tombant en dsordre sur ses paules;  la barbe
paisse, rude, pendante sur sa poitrine, digne en tous points du reste
de sa personne.

Sa voix tait basse, un peu voile par une expression mlancolique, mais
ferme et vibrante comme celle d'un homme accoutum au commandement.

Sans bien se rendre compte des sentiments qui l'agitaient, le jeune
homme resta quelques instants sans rpondre.

Le vieillard remarquant son hsitation lui dit:

--Vous avez amen par ici un trop bel animal: c'est dommage de sacrifier
une aussi superbe bte aux griffes des _Legyos_.

--Je ne vous comprends pas.

--Ah! _Legyos_; ce mot vous est inconnu?

--Entirement: c'est la premire fois que je l'entends prononcer, et
j'avoue que j'en ignore parfaitement la signification. Dans tous les
cas, je serais dsol qu'il arrivt malheur  Dahlgren.

--Bien! bien! je comprends: c'est le nom que vous donnez  votre cheval.
Alors, si vous vous intressez  lui, empchez-le de s'loigner.

Le jeune homme se retourna vivement; Dahlgren, qu'il avait ngligemment
attach  une branche d'arbre, s'tait rendu libre et se dirigeait vers
la lisire du bois.

Aprs l'avoir ramen, le voyageur passa la bride autour de son bras pour
ne plus le perdre de vue, et reprit la conversation:

--Je crois bien qu'il n'y avait pas grand risque  laisser la pauvre
bte se rafrachir un peu, avec l'herbe tendre, de sa course matinale;
nanmoins je prfre l'avoir sous la main.

--Vous faites prudemment, car au bout de cinq minutes il aurait disparu;
et pour le retrouver il aurait fallu l'aller demander aux _Legyos_.

--Encore les _Legyos_!

--Mais oui: vous ne savez donc pas que c'est le nom indien des
assassins, des brigands nocturnes?

--Ainsi, vous croyez qu'ils auraient mis la main sur mon cheval?

--Sans doute: vous ne vous y attendiez gure, il me semble?

--Ma foi! non, je considre mme vos apprhensions comme mal fondes:
dans mon opinion, les Sauvages ne se sont pas aperus de mon passage
dans la valle.

--Excusez-moi, jeune homme; vous tes fou.

--Excusez-moi, vous mme, sir: je ne suis pas accoutum  m'entendre
qualifier ainsi, je ne puis permettre cette licence  personne.

--Vous prfrez agir  votre guise, je suppose?

--Non, sir! Lorsque je serai certain que nous sommes amis, je profiterai
de vos avis. Mais je persiste  repousser la qualification dont vous
venez de me gratifier.

--Eh bien! je vous demande pardon. Vous savez que la vieillesse a des
privilges.

--Vous parlez courtoisement, sir; je vous octroie un plein et entier
pardon.

--Pourquoi tes-vous venu seul? demanda le vieillard en interrogeant
son visiteur du regard; il n'est sain pour personne de traverser cette
valle sans escorte, encore moins pour un cavalier bien mont et qui
porte l'uniforme de l'arme des tats-Unis.

--Je n'ai pas eu le choix de faire autrement. Permettez-moi une
question, sir. N'est-ce pas vous qui tes connu sous le nom de John
l'ermite?

Le vieillard baissa la tte et demeura quelque temps silencieux. Pendant
cet intervalle un frisson parut le faire tressaillir, sa poitrine
comprima un soupir demi-touff.

Le jeune voyageur le regardait avec un intrt sympathique, tout en se
demandant quel terrible vnement avait pu pousser cet homme  vivre
dans cette obscure et triste solitude. Un moment il regretta ses
dernires paroles, craignant qu'elles n'eussent ouvert involontairement
quelque plaie mal cicatrise dans l'me du pauvre ermite.

Il avait beaucoup entendu parler de ce _Vieux John_: on le dpeignait
comme un homme trange, mais bon et pacifique. Les Sauvages en avaient
une crainte superstitieuse: ils lui attribuaient une puissance
surnaturelle, et n'approchaient jamais de sa cabane; ils n'osaient mme
s'aventurer sur la colline o elle tait btie.

Les causes de son existence isole et triste taient ignores; tait-ce
le remords, tait-ce le chagrin?... Personne n'avait jamais pntr ce
mystre. De l'avis des Settlers qui avaient fait au Solitaire quelques
rares visites, ce devait tre un homme pieux, car ils l'avaient trouv
en prires. Tout ce qu'on avait pu deviner c'tait que sa mlancolie se
reportait  des scnes lointaines dans son existence, et qu'il s'tait
exil dans cette solitude pour fuir des lieux tmoins d'un bonheur
perdu.

Aprs un long silence, le vieillard releva la tte, et rpondit  la
question du jeune homme:

--Oui... je suis le _viel ermite_ pour tous ceux qui me connaissent un
peu. Cependant je ne suis pas un anachorte, un reclus, comme vous
paraissez le croire.

Le jeune homme promena ses regards autour de lui, comme pour chercher
les compagnons qui partageaient la solitude du vieillard.

Ce dernier l'observait en souriant:

--Non, poursuivit-il, vous ne verrez ici ni femme, ni enfants, ni
famille; et pourtant je ne suis pas seul: regardez bien autour de vous;
qu'aperoit-on?

--Pas grand'chose, si ce n'est le dsert sombre;... la valle;... la
montagne: toute cette nature est belle et grandiose, mais monotone. L
bas, la rivire tincelle au soleil;  la longue, ces reflets fatiguent,
ce sont toujours les mmes.

--Oui! oui! enfant! Cette rgion ressemble  son Crateur,--elle ne
change jamais.--C'est bon, bien bon! ce qui ne change pas.--Vous aimez
la nouveaut, jeune homme? regardez-moi: j'ai t jeune comme vous,...
mais _j'ai chang_. Ma vie a chang encore plus que ma personne.--Vous
tes heureux maintenant; eh quoi! voudriez-vous _changer_?... pour avoir
quoi?... du malheur?... Gardez-vous de devenir indiffrent aux bienfaits
dont vous a combl la Providence: faites comme les oiseaux de ces
forts; ils sont toujours contents et ne _changent_ jamais. Voyez ce
miroir argent de la rivire; toujours le mme lit paisible, les mmes
ondes murmurantes, la mme fracheur enchante. Depuis bien des annes
je la contemple, je l'aime, je rve au bruit de sa voix immense; elle
n'a pas _chang_: la trouvez-vous moins belle pour cela? Jeune homme!
Dieu vous garde d'avoir  regretter _ce qui tait_, mais qui n'est plus!

--Votre langage, sir, conviendrait  peindre une existence pleine
d'clat, de jeunesse, de flicit: mais il y a des cas, o je suppose
que le changement serait bon et dsirable. Prenons votre position
elle-mme pour exemple: croyez-vous que rien ne pourrait la rendre plus
heureuse?

--C'est mon opinion. Connaissez-vous les remarquables paroles prononces
par le baron de Humboldt au moment de sa mort?

--Je ne pourrais vous dire.

--Les voici: le vnrable savant voyait arriver le terme de son
existence si belle et si bien remplie. Un jour, par une fente de ses
volets passa un rayon de soleil qui vint se jouer sur son lit. Il
contempla pendant quelques instants cette gerbe lumineuse, puis il
murmura avec une expression de joie: Oh! que c'est beau! Dieu! que
c'est beau!--Il avait vu pareille chose dix mille fois en sa vie, mais
jamais son admiration pieuse ne s'tait lasse.--Excusez-moi, jeune
homme, je me livre  des penses rustiques et trop naves pour un homme
civilis comme vous; et j'oublie de vous demander quel est le but de
votre visite: car vous venez du Fort, je suppose?

--Je suis le lieutenant Henry Marshall.

--Ah oui! je me souviens de vous avoir vu passer dans la valle, il y a
une dizaine de jours; mais vous tiez si loin, qu'aujourd'hui je
n'aurais pu vous reconnatre. O sont vos hommes?

--Ils sont tous morts.

--Que me dites-vous l?

--Oui; nous avons t surpris par une troupe de Sauvages dans la _Passe
du Sud_; moi seul ai pu m'chapper pour aller porter cette triste
nouvelle au Fort. Une triste nouvelle, sir; en vrit, une triste
nouvelle!

Et le jeune officier poussa un soupir en songeant  ses malheureux
compagnons d'armes.

--A quelle tribu appartenaient les assaillants?

--Je ne sais pas; il me semble que c'taient des Pawnies. Wontum, un de
leurs chefs, a jur de me tuer, et d'enlever ma femme avec mon enfant;
pourtant je ne l'ai pas aperu parmi les Indiens; mais je suis convaincu
qu'ils agissaient d'aprs ses ordres.

--Non, il a travers la Valle derrire Laramie, il y a trois jours.

--Est-il possible...? Et,... tait-il seul? demanda Marshall avec
animation.

--Non: ses guerriers taient avec lui,--tous peints en guerre, prts
_pour le sang_.

--Ils taient nombreux?

--Au moins trois cents.

--Et peints en guerre...? murmura Marshall. tes-vous certain que Wontum
les conduisit en personne?

--Je ne pourrais en rpondre positivement, car ils taient  grande
distance. Mais, soit parce qu'ils taient peints en guerre, soit pour
plusieurs autres raisons, je suis convaincu que c'tait la bande de
Wontum.

Henry Marshall poussa un profond soupir et devint trs-ple; au bout
d'un instant le sang monta  son visage, il pressa son front entre ses
deux mains. Le vieillard qui l'observait lui dit:

--Pensez-vous que, rellement, ils aient l'intention d'attaquer le Fort?

--Oui, et je tremble pour les suites; car la garnison est si faible!

--Oh! elle se dfendra bien un peu, dans tous les cas; si je ne me
trompe, vous craignez bien davantage pour les _Settlers_ que pour les
soldats?

--Je ne pourrais dire si j'ai plus de sollicitude pour les uns que pour
les autres, mais,  ce moment, j'ai un poids norme sur la poitrine; mon
absence est peut tre un acte de lchet qui livre ma femme et mon
enfant aux chances des plus terribles dangers.

--Ne sont-ils pas en sret dans le Fort?

--Oui; du moins, je le suppose. Je n'ai aucune raison pour les croire en
danger, et pourtant je suis oppress par un pressentiment sombre: s'il
leur arrivait malheur, je n'y survivrais pas.

--Gardez-les bien, jeune homme, ces trsors... une fois perdus on ne les
retrouve plus! rpondit le vieillard d'un ton pntr, pendant qu'une
larme tremblait au bord de sa paupire.

--Certainement, je voudrais les sauvegarder; c'est le but unique de mon
existence; mais il faut que je sois partout  la fois. Si je me suis
arrt ici jusqu' prsent, c'tait pour procurer  mon pauvre cheval
quelques moments de repos: je ne l'ignore pas, les moments sont
prcieux.

--Il y a de grands dangers  courir d'ici au Fort. La valle est pleine
de coquins altrs de sang.

--Il faut que je marche, quand mme: les sentiers fussent-ils hrisss
de serpents  sonnettes, il faut que je leur passe sur le corps.

--C'est noblement parler, mon jeune ami, je vous flicite de votre
courage: mais vous ne partirez pas seul; c'est impossible.

--Qui voudrait venir avec moi? qui voudrait partager de tels prils?

--Moi.

--Eh quoi! vous laisseriez pour moi, votre solitude si paisible, si
sre?

--Je ne suis pas aussi solitaire que vous le croyez; je consacre une
bonne portion de mon temps  secourir les malheureux voyageurs.--Encore
une fois, vous ne pouvez pas traverser la valle; je serai votre guide
dans la montagne, la seule voie qui reste praticable.

--Et je vous tiendrai compagnie, aussi sr que mon nom est Jack Oakley;
dit d'une voix hardie un nouvel arrivant.

Le vieil ermite lui tendit la main en signe de bienvenue, et lui
demanda:

--Nous apportez-vous quelque nouvelle d'importance?

--Oui, quelque chose d'important pour moi surtout.

--Qu'est-ce que c'est?

--Oh! toujours la bonne chance  l'envers. J'ai amen ici Molly, le
_baby_ et la vieille femme.  me ferait bien plaisir de pouvoir les
laisser ici.

--Il faut que les choses aillent bien mal pour que vous soyez oblig de
chercher ici un refuge pour votre famille. En tout cas, elle est la
bienvenue comme toujours.

--Merci! je savais bien que nous trouverions bon accueil. Les pauvres
enfants seront en sret ici; au moins les _Legyos_ n'oseront pas venir
les relancer ici, jusque dans la maison du Vieux Nick.

Sur un signal d'Oakley deux femmes et un bb firent leur apparition
dans la cabane et furent paternellement reus par le vieillard.

--Enfin; quelles nouvelles? demanda de nouveau ce dernier.

--Rien; rpondit Oakley, si ce n'est qu'environ deux cents canailles
rouges ont descendu la Platte et rdent par l bas dans tous les
environs. Je pense donc que notre meilleure route sera de filer dans
les montagnes en suivant le cours du Laramie; ce sera le plus sr, et si
nous faisons quelque rencontre sur les collines, ce ne seront que des
coquins isols.

Les prparatifs furent bientt faits; la petite caravane se mit en route
dans la direction du Fort.




CHAPITRE III

L'EMBUSCADE DU TIGRE ROUGE


Les Sauvages avaient reu un chtiment svre sous les murs du Fort.
Mais peu  peu l'impression s'en tait efface, et trois annes
s'taient  peine coules depuis le mariage de Marshall avec Manonie
que les Pawnies avaient recommenc leurs dprdations.

Le plus souvent, leurs mchancets taient l'oeuvre indirecte de
Wontum, qui,  sa haine invtre contre les Blancs joignait une
excration toute particulire contre l'homme qui lui avait ravi les
bonnes grces de _Coeur-de-Panthre_.

Dans le but de se venger, il avait concentr toute son intelligence 
mditer des plans diaboliques et on pouvait dire  coup sr qu'il ne
faisait pas un mouvement, ne se livrait pas  une pense qui n'et pour
but quelque atrocit contre son ennemi.

L'Indien, revenu  son caractre natif, est ainsi: fidle  l'amiti,
plus fidle encore  la haine; persvrant jusqu' la mort dans ses
farouches projets de vengeance; indomptable, impitoyable; plus
sanguinaire que le Loup, plus froce que le Tigre; se faisant une
gloire, un triomphe suprme d'arriver  ses fins, dt-il payer le
triomphe de sa vie.

Les difficults que Wontum avait rencontres dans l'accomplissement de
ses fureurs, au lieu de le dcourager, avaient augment son exaltation;
il avait tourn tous ses efforts vers une entreprise dsespre, et qui,
 son avis, devait frapper Marshall au coeur: il s'agissait de lui
enlever son jeune enfant.

Pour mieux prparer les vnements au gr de ses dsirs, Wontum se mit 
semer entre les Blancs et les Indiens les germes d'une haine nouvelle,
gonfle de tout l'ancien levain de leurs vieilles discordes: il et mme
l'infernale prcaution d'irriter entre elles les tribus Peaux-Rouges.
Par ces moyens perfides il organisa les lments d'une guerre gnrale.

Tous les jours se commettaient des meurtres, des vols, des atrocits de
toute espce dont il tait le tnbreux auteur. Ensuite il prorait
contre les Visages-Ples qu'il accusait de ces mfaits. Et cet tat de
choses devenait d'autant plus irritant que les victimes taient toujours
choisies parmi les Pawnies, ou dans quelque tribu amie du voisinage.

A la fin, le chef suprme, Nemona, pouss par tous ses guerriers
exasprs, dcida qu'on commencerait les hostilits. Ce jour-l Wontum
faillit mourir de joie: il dploya,  lui seul, plus d'ardeur que tous
ses compagnons ensemble, et mrita de recevoir une part importante du
commandement suprieur.

Les Sauvages prirent possession de _Devil's Gate_, s'y fortifirent avec
un art infini, et se lancrent en expdition.

Leur premire attaque tomba justement sur une caravane escorte par
Henry Marshall: voyageurs et soldats furent massacrs; le lieutenant
seul chappa d'une faon presque miraculeuse  ce dsastre sanglant;
nous l'avons vu arriver seul et dsol chez le vieil ermite.

Aprs ce premier succs, sans perdre un seul instant, Wontum descendit
la rivire Platte par un mouvement rapide, et arriva sous les murs du
Fort, bien longtemps avant que l'on y connt la fatale destine de la
caravane.

Le vindicatif Indien touchait  son but; il ne s'agissait plus que de
tenter  propos quelque ruse audacieuse: en un tour de main
Coeur-de-Panthre et son petit enfant pouvaient tre enlevs.

Par une sombre nuit d'orage, il conduisit ses guerriers tout prs des
fortifications et les embusqua dans un petit bois extrmement fourr.
Puis il s'avana en claireur, seul, sans peinture ni vtement de
guerre.

On tait loin de s'attendre  un pril semblable dans le Fort; plus loin
encore de prvoir un assaut aussi proche. La vigilance des sentinelles
s'tait considrablement relche; on ne se croyait plus en danger.

Wontum n'et aucune difficult  se glisser jusqu' l'intrieur des
ouvrages avancs qui entouraient les fortifications: mais pour pntrer
plus avant dans la place se prsentait un obstacle plus grave.

La prsence d'un Indien  pareille heure (il tait minuit pass), devait
ncessairement exciter des soupons, s'il venait  tre aperu: le
risque tait d'autant plus grand, qu'avec les bruits de guerre sauvage
qui commenaient  circuler, Wontum avait toute chance d'tre pris et
pass par les armes dans la mme minute,  titre d'espion ou de
maraudeur nocturne.

Cependant le rus coquin arriva sans msaventure jusqu' la porte du
Fort. Elle tait ferme et sa massive membrure de chne opposait une
barrire infranchissable. Devant tait un factionnaire languissamment
appuy contre la muraille, son fusil  ct de lui.

--Voil un homme qui serait bien facile  gorger, sans bruit et sans
peine, pensa Wontum.

Tout en songeant ainsi, et cherchant le parti qu'il allait prendre, il
caressait son couteau de la main; l'instinct farouche du meurtre lui
montait au coeur, la sentinelle courait sans s'en douter un danger
mortel.

Tout  coup la porte s'ouvrit avec un bruit sourd, un peloton de soldats
appart; on venait relever le factionnaire. Ce dernier, rveill en
sursaut, sauta sur son fusil et prsenta les armes; puis, tous les
militaires se grouprent pour changer la consigne et le mot d'ordre.

Le Pawnie profita de ce moment pour se glisser comme un serpent au
travers du guichet bant devant lui. Un sentiment d'orgueil gonfla sa
poitrine; il tait au coeur de la place.

Mais l il se trouvait en pays inconnu, au milieu des plus paisses
tnbres. Il tait entr dans la citadelle une seule fois peut-tre, et
alors il n'avait pas song  en connatre la topographie intrieure,
jusque-l sans intrt pour lui.

Or, ce n'tait pas chose facile de cheminer dans ce ddale tout hriss
de prils et dans lequel il ne savait pas comment faire le premier pas.

Son ardeur de vengeance tait telle qu'il s'arrta  peine  rflchir,
et qu'il entendit d'une oreille impassible la porte norme retomber dans
son cadre de granit, fermant ainsi toute issue pour la retraite. Pendant
quelques secondes le pas cadenc des soldats rsonna dans l'esplanade,
puis tout retomba dans un lugubre silence.

Wontum ignorait les usages des camps civiliss; mais son instinct
naturel lui rvlait que, comme dans un village Indien, les logements
les plus beaux devaient tre rservs aux chefs: cette premire donne
lui suffit pour s'orienter.

Devant lui s'tendait une double range de tentes ou de baraques, dont
les formes basses et blanchtres se profilaient sur les noires
profondeurs de l'horizon. A sa droite s'levaient des maisons dont les
apparences taient plus confortables: il en augura que ce devait tre l
son but.

Pour s'en approcher l'Indien tait oblig de traverser un espace
dcouvert: mais l'obscurit tait si paisse, qu'en usant de
prcautions, il ne risquait nullement d'tre aperu.

L'audacieux espion s'avana donc hardiment, rampant  la manire
Indienne, invisible, silencieux, rapide comme un dmon de la nuit.

Partout la nuit noire! Au travers d'un volet mal joint, au
rez-de-chausse, s'chappait un mince filet de lumire: deux ou trois
clarts tremblotantes se montraient vaguement aux fentres de l'tage
suprieur. Pas une voix, pas un son ne troublait le morne silence, si ce
n'taient les pleurs lamentables de la pluie ruisselante et le rlement
obstin du vent.

Tous dormaient d'un sommeil de plomb, except ceux dont le devoir tait
de veiller ou ceux qui entretenaient les lumires brillant  leurs
fentres:.... Et si des yeux taient veills, si un coeur tait
inquiet, pourquoi ne serait-ce pas ceux de Manonie, de _Coeur-de-Panthre_!

A ce nom, les muscles de l'Indien se crisprent dans ses mains
brlantes; l'heure de la vengeance arrivait enfin!!

Il avanait sans relche, glissant sur le sol avec lequel se
confondaient les teintes brunes de son corps, s'arrtant souvent pour
sonder l'ombre dans une muette immobilit. Bientt il ft tout prs de
la fentre claire au rez-de-chausse: il se redressa, tout palpitant
d'une curiosit farouche. D'pais rideaux interceptaient compltement la
vue de l'intrieur; l'Indien ne pt rien apercevoir. Alors il appliqua
son oreille contre les vitres et couta: aucun son ne se fit entendre.

Aprs un instant d'observation infructueuse l'audacieux bandit frappa un
lger coup sur un carreau: nul mouvement ne rpondit.

--Dors! dors! grommela-t-il; c'tait ici la chambre du capitaine,
lorsqu'il ft bless, il y a longtemps: il faut savoir si c'est encore
la sienne.

Et il frappa de nouveau contre les vitres, mais plus fort, cette fois.
Aussitt il se fit du bruit dans l'intrieur. Prompt comme l'clair, le
sauvage recula et se coucha par terre.

Quoiqu'on ft au mois de septembre et que les journes fussent encore
chaudes, les nuits commenaient  tre fraches, surtout celle qu'avait
choisie Wontum,  cause de la tempte. Les volets taient donc ferms;
mais celui prs duquel s'tait arrt Wontum, s'ouvrit en dedans de la
croise, et une forme humaine se montra derrire les vitres dans une
espce d'aurole lumineuse. Il tait impossible de distinguer si c'tait
un homme ou une femme.

Au mme instant, une fentre situe directement au-dessus s'ouvrit, la
tte d'une femme apparut, et une voix fminine s'cria:

--N'avez-vous pas entendu un bruit inusit, lieutenant Blair?

--Oui, Manonie. Avez-vous remarqu quelque chose de suspect?

--Certainement! je ne dormais pas et j'coutais avec attention pour
savoir si je n'entendais pas arriver mon mari que j'attends cette nuit.
Eh bien! je jure qu'un individu ou un objet quelconque a frapp  votre
volet.

--Moi, au contraire, j'estime que nous nous sommes tromps tous deux. Ce
sera le clapotement de la pluie ou le grincement des volets qui nous
aura inquits.

--Non! non! mon oreille a t attentive aux moindres bruits depuis la
chte du jour, elle n'avait rien entendu de semblable jusqu' ce moment.
Je ne serais pas du tout surprise que les Indiens fussent en train de
rder par ici.

--Vous me paraissez dans l'erreur, Manonie. Vous tes dans une agitation
nerveuse occasionne par l'absence de votre mari. Il serait impossible 
un Sauvage d'entrer ici sans tre aperu. Je vous conseille de vous
reposer; cet tat d'attente et de vigilance force vous fait mal.

--Il me serait impossible de prendre du repos, alors mme que je le
voudrais. D'ailleurs, mon petit Harry a eu la fivre et a pass une
partie de la nuit dans l'insomnie. Il dort  cette heure.

--Sans doute vos inquitudes l'ont agit. Croyez-moi, remettez-vous au
lit, sans vous tourmenter davantage de tout cela. Si, par hasard, le
bruit se renouvelait, je sortirais aussitt pour faire une ronde svre,
et vrifier ce qui se passe.

--Vous n'avez rien entendu dire sur le sort de mon mari et de nos amis,
n'est-ce pas?

--Pas encore; mais je n'ai aucune crainte  leur sujet.

--Je n'en puis dire autant: tout ce que je vois depuis quelques jours me
donne  penser que les Sauvages prparent quelque mchancet. J'en ai
aperu bon nombre errant dans les environs, et leur apparition en ces
lieux ne prsage rien de bon. Je suis tourmente de l'ide que mon mari
n'tait pas escort de forces suffisantes.

--Oh! nous lui avons encore envoy cent hommes de renfort. Demain, sans
doute, nous les verrons arriver sains et saufs.

--Dieu le veuille! bonsoir, lieutenant Blair.

Sur ce propos Manonie ferma ses contrevents.

Le jeune officier resta encore un moment occup  sonder les obscurits
de la nuit, puis il referma sa fentre et alla se coucher.

Wontum se releva d'un seul bond.

Si quelque spectateur invisible avait pu apercevoir le visage de
l'Indien, il aurait t pouvant de l'infernale et triomphante
expression qui se peignait sur ses traits de bronze. Le dmon rouge
savait maintenant tout ce qu'il voulait: Manonie tait enfin trouve;
sa chambre tait connue; l'absence de son mari, l'absence des meilleurs
soldats du Fort, la faiblesse numrique de la garnison, tout venait
d'tre rvl  l'audacieux espion.

Il et peine  retenir le cri de joie qui gonflait sa poitrine.

Son premier mouvement ft de rejoindre ses guerriers et de donner
immdiatement l'assaut; une rflexion l'arrta: le jour allait se lever
dans peu d'heures, trop tt peut-tre pour que les Indiens eussent le
temps d'tre prts  l'attaque. Or il ne fallait pas se risquer  un
combat douteux qui pt aboutir  une dfaite.

D'autre part l'orgueilleux dsir de mener tout seul  fin cette sinistre
aventure le possdait. En un instant il eut combin son plan, bas sur
ce que le lieutenant Blair venait de dire; savoir, qu'il sortirait pour
faire une ronde s'il entendait le moindre bruit.

Il se rapprocha donc du volet et le cogna doucement, de faon  ce que
Manonie ne pt l'entendre, puis il s'tendit par terre vivement. La
fentre de Blair s'ouvrit brusquement et cet officier demanda qui va
l?.

Bien entendu il ne reut pas de rponse.

Alors le lieutenant sortit de sa chambre et ouvrit la grande porte
d'entre: le Sauvage, aussitt qu'il entendit ses pas craquer sur le
gravier des alles, s'lana, prompt comme la pense, dans la chambre
vacante et se blottit sous le lit.

Un sourire diabolique contracta ses traits, lorsque son oreille
attentive saisit les ordres de recherche donns par Blair  haute voix.

--Personne n'aura l'ide de regarder par ici, pensa-t-il; Wontum est
plus rus que le serpent, plus subtil que l'oiseau de la nuit: il se rit
des Faces-Ples.

Au bout de quelques minutes l'officier rentra dans sa chambre, s'assit
devant sa table et se mit  feuilleter des papiers en attendant le
rsultat des perquisitions. Au bout d'une heure, un caporal se prsenta
et informa son chef que tout avait t visit dans le fort sans aucun
rsultat. Alors le lieutenant ferma ses volets, puis se coucha.

Une heure aprs, la respiration gale et retentissante du jeune homme
annona  son dangereux hte qu'il tait profondment endormi. Wontum
rampa hors de sa cachette avec des prcautions infinies, s'assit sur le
bord du lit, et se mit  contempler le lieutenant, qui, certes, ne
souponnait point le terrible pril auquel il tait expos.

Le Sauvage tira de sa ceinture un couteau long et acr; il en essaya la
pointe sur le bout de son doigt, et prouva un mouvement de satisfaction
intime en se voyant matre de la situation, en voyant un de ses ennemis
mortels compltement  sa discrtion.

Il se redressa de toute la hauteur de sa grande faille et se pencha sur
le dormeur en levant son couteau qui jeta, dans l'ombre, un clair
sinistre.

Puis, sa main s'abaissa sans frapper... Le jeune lieutenant souriait au
milieu d'un rve... peut-tre son me, libre pendant quelques instants
des liens terrestres, s'tait envole aux rgions heureuses o tout est
joie, bonheur et amour.

Presque en mme temps, troubl par les effluves magntiques rayonnant
autour de l'Indien, son sommeil fut interrompu soudain; Blair ouvrit les
yeux.

En apercevant prs de lui cette forme sombre et menaante, le jeune
officier chercha  se lever; sa poitrine rencontra la pointe du
poignard.

--Silence! gronda le Sauvage.

--Que voulez-vous?

--Vous tuer--de suite--voil!

Le malheureux lieutenant ferma ses paupires, poussa un soupir; la lame
s'tait enfonce toute entire dans sa gorge.

Le bandit regarda froidement le cadavre et resta quelques moments
immobile. Tournant ensuite sur ses talons, il marcha vers la porte,
l'ouvrit et fit quelques pas dans le vestibule: la mche fumeuse et
carbonise d'un quinquet jetait dans l'ombre quelques lueurs mourantes,
un profond silence rgnait partout. Wontum s'enfona dans le corridor
d'un pas de fantme, cherchant l'escalier qui menait aux tages
suprieurs.

L'ayant trouv aisment, il en gravit lgrement les degrs, s'orienta
habilement, et finit par dcouvrir la porte de la chambre o reposait
Manonie.

L, il s'arrta pour couter; point de bruit... la mre et l'enfant
dormaient. Au travers d'une crevasse l'Indien reconnut que la veilleuse
clairait encore. Il mit la main sur le loquet pour ouvrir; la serrure
tait ferme  clef.

Cet obstacle imprvu faillit dconcerter le Sauvage: attendre, c'tait
perdre un temps prcieux, et, aux premiers rayons du jour, courir risque
d'une mort certaine; enfoncer la porte, c'tait jeter sur lui toute la
garnison que Manonie, rveille, appellerait  grands cris...

Que faire donc?... Wontum sentait chanceler son audace.

Mais, lorsqu'un de ses favoris accomplit l'oeuvre du mal, Satan leur
procure parfois une chance toute spciale: ainsi arriva-t-il en cette
occasion.

La dmarche lourde et cadence d'une ronde de nuit se fit soudain
entendre, tirant de leur silence les chos endormis sous les votes
sombres. Un mouvement se fit entendre dans la chambre de Manonie. Wontum
prta l'oreille avec avidit, puis il fit un bond en arrire, et et 
peine le temps de se cacher dans l'embrasure d'une autre porte. Manonie
sortait, un bougeoir  la main, et se dirigeait vers l'escalier.

Tout en descendant lgrement les marches elle murmurait quelques mots,
comme si elle et rpondu  ses propres penses.

--Le voil peut-tre arriv! dit-elle avec joie.

Et elle courut vers la porte, croyant aller au-devant de son mari.

Pendant qu'elle s'loignait, le Sauvage se glissa  pas de loup dans la
chambre, se cacha derrire les doubles rideaux de la fentre et attendit
les vnements.

Il et le temps de faire l'examen de la pice: elle tait meuble sans
luxe, mais nanmoins elle renfermait tout ce qui constitue une
simplicit confortable. Prs du lit de sa mre, le petit Harry reposait
dans un joli berceau.

Le petit Harry... le fils de celle qu'il avait aime avec tant
d'emportement, tant de fureur!... L'innocente crature allait servir
d'instrument aux angoisses de son pre et de sa mre!...

Un infernal sourire crispa les lvres du Sauvage; il lui fallut un
effort suprme pour retenir un cri de triomphe, le redoutable cri de
guerre du Pawnie.

Son attente ne fut pas longue; Manonie reparut bientt. C'tait la
premire fois que Wontum la revoyait depuis trois ans. Une motion
profonde et trange le saisit  son aspect; son visage s'assombrit en la
contemplant; il caressa de la main son couteau avec une amre volupt.

La jeune femme s'approcha du berceau et se pencha sur son premier-n. Il
dormait d'un paisible et profond sommeil.

--Mon Dieu! merci! murmura-t-elle en joignant ses mains sur cette petite
tte chrie, mes craintes taient vaines; il repose sans souffrance, mon
mignon baby, et ses jolies lvres roses ont un sourire.--Oh! Seigneur!
si j'allais le perdre! Mais non, je suis folle; le lieutenant Blair a
raison de me dire que je dois prendre soin de moi pour me conserver 
mon fils. Oui, allons dormir, il le faut, je me sens bien lasse. Chose
trange! lorsque je vivais dans les bois de la montagne je n'tais
jamais fatigue; porter des fardeaux, suivre une piste, pagayer un
canot, tout cela n'tait qu'un jeu pour moi. Et maintenant que je vis au
milieu du luxe, dans le bien-tre, je suis harasse pour peu de
chose.--Ah! c'est qu'alors mon esprit et mon coeur taient
insouciants: aujourd'hui, quand mon cher Henry est absent seulement une
heure, je n'ai devant les yeux que des visions de mort,... j'ai peur,
toujours peur quand mon enfant est souffrant, je le crois perdu!...--Et
pourtant, je ne voudrais pas changer d'existence, redevenir ce que
j'tais..., seule... isole... sans famille...! Oh! non! ce serait
terrible, de perdre tout ce bonheur inquiet mais prcieux, que le ciel
m'a donn.--Je ne sais si mes parents m'aimaient comme j'aime mon fils.
Ils doivent tre morts, car je sens bien que je ne survivrais pas  une
telle perte... Allons nous coucher.

A ces mots, la jeune mre s'agenouilla auprs du berceau, leva ses mains
vers le ciel, et fut absorbe pendant quelques instants dans une
fervente prire. Elle se releva ensuite doucement, pressa contre ses
lvres une petite main rose que l'enfant avait arrondie sur son front;
puis elle se glissa doucement vers son lit, marchant sur la pointe des
pieds, pour ne point troubler le sommeil du cher petit innocent.

Fatigue de ses veilles et de ses inquitudes, Manonie s'endormit
profondment.

Le monstre  figure humaine qui veillait, cach dans un recoin obscur,
quitta sang bruit sa sombre retraite et s'approcha lentement du lit, le
couteau tir en cas de besoin. Il prit l'enfant dans ses bras avec une
prcaution telle que ni lui ni sa mre ne furent veills: il ouvrit
silencieusement la porte, traversa le vestibule, descendit l'escalier
comme un fantme et arriva dans la chambre du lieutenant qu'il avait
tu. En ouvrant les volets il s'aperut avec un sentiment de malaise
qu'il faisait presque grand jour. Les fils de Satan craignent la
lumire; leur lment c'est la nuit.

Mais, au mouvement qu'il fit pour bondir par la fentre, l'enfant
s'veilla;  peine ses yeux se furent-ils ouverts sur l'horrible visage
courb vers lui qu'il se mit  pousser des cris lamentables de terreur.

Sur le champ, la mre, se levant en sursaut, rpondit par d'effrayantes
clameurs qui allrent troubler la garnison jusque dans les derniers
recoins du Fort. L'tincelle lectrique est moins rapide que la
vigilance maternelle.

Wontum en entendant ce tumulte soudain, comprit qu'il n'avait pas une
seconde  perdre, et s'lana comme une flche dans la direction des
remparts. Son apparition tait si inattendue et les sentinelles si peu
sur leurs gardes, qu'avant le commencement des poursuites, l'Indien
tait dj sur les parapets. Vingt carabines se levrent dans sa
direction; mais personne ne fit feu: on craignait pour l'enfant.

Le dmon rouge franchit les murailles, courut comme un daim jusqu' la
rivire Laramie, s'y jeta  corps perdu, la traversa  la nage avec une
rapidit surprenante, puis s'enfona dans les bois qui garnissaient la
rive oppose.

La malheureuse mre avait eu  peine le temps d'ouvrir sa fentre et de
voir disparatre l'enfant aux bras de son ravisseur.

Un premier mouvement d'angoisse et de dsespoir paralysa ses forces,
elle retomba inanime. Mais, dans la mme seconde, elle se releva
imptueuse, invincible, capable de tout; la force maternelle, infinie,
irrsistible, venait de la transformer.

Plus de cris, plus de gmissements; la flamme dans les yeux, elle se
dressa comme un ressort d'acier et bondit au travers de la fentre;
soutenue dans sa chte par des ailes invisibles, elle effleura  peine
le sol et reprit son essor, les cheveux au vent, les bras tendus,
courant dans la direction du Pawnie, plus rapide, plus intrpide que
lui.

Elle traversa l'Esplanade comme une apparition vengeresse, franchit les
remparts, les fosss, la rivire. Bientt on pt voir une ombre
s'enfonant dans les bois: c'tait la mre ardente, hors d'elle-mme,
en pleine chasse pour son enfant.

Quand elle et disparu, les soldats de la garnison se portrent
tumultueusement  la chambre o le lieutenant Blair gisait dans son
sang. L'examen du corps donna lieu  mille conjectures qui, toutes,
vinrent se confondre en une incertitude profonde: la mort de l'infortun
officier resta pour le moment un mystre inexpliqu.

Dans la pense que les Indiens du voisinage taient  coup sr les
auteurs ou les complices de ce double crime, la majeure partie de la
garnison se mit en campagne pour les poursuivre chaudement.

Cette imprudente expdition devint la perte du Fort: les Sauvages le
sachant dgarni de la presque totalit de ses forces, lui donnrent un
assaut terrible auquel rien ne pt rsister. Aprs avoir ananti cette
poigne de braves qui leur avaient oppos une dfense hroque, les
Indiens firent de la forteresse un monceau de ruines et de cendres.
Quelques malheureux soldats chapps par miracle purent seuls raconter
les pripties de ce dsastre: le Fort Laramie et ses dfenseurs avaient
vcu.




CHAPITRE IV

AVENTURES DE MONTAGNES.--QUINDARO.


Ce n'tait pas une petite besogne pour le lieutenant Marshall et ses
nouveaux amis que de se frayer une route au travers des roches, des
arbres, des inextricables buissons qui hrissaient les flancs de la
montagne. Le jeune officier se sentait dvor d'impatience, et si ce
n'et t la crainte de dsobliger ses amis, il aurait pass par la
valle sans se proccuper des dangers mortels qu'il y aurait
infailliblement rencontrs.

La nuit venue, les voyageurs firent halte pour prendre le repos dont ils
avaient grand besoin car la journe avait t rude.

Aprs avoir promptement expdi un frugal repas, on se mit  causer, et
on calcula les ravages que pourraient faire les Indiens avant que des
forces militaires, suffisantes pour rprimer leurs expditions, fssent
arrives sur les lieux.

Oakley se plaisait  supposer que le soulvement Indien s'vanouirait en
fume; mais l'Ermite secouait la tte d'une faon significative.

--Si seulement, disait Oakley, nous pouvions mettre la main sur ce _Chat
des Montagnes_, comme leur coquin de chef s'intitule lui-mme, on lui
signerait une feuille de route pour le grand voyage et tout serait dit.

--Qu'entendez-vous par ces mots? lui demanda Marshall.

--Quels mots...? le grand voyage...?

--Oui.

--Ah! ah! la question est bonne! deux onces de plomb dans le crne, et
six pieds d'eau tout autour de lui: voil ce qu'il lui faudrait, jeune
homme: avec , en suivant le cours du Laramie, il irait loin! Je crois
qu'on peut appeler une semblable promenade un grand voyage.

--C'est vrai..: mais  qui appliquez-vous ce titre de Chat des
Montagnes?

--Eh donc! je suppose que c'est  Nemona le chef Pawnie.

--Mon avis, interrompit l'Ermite, est que Wontum a plus d'influence dans
sa tribu que le chef lui-mme. Nemona est un peu trop civilis, cela
choque ses guerriers: mais l'autre leur convient beaucoup mieux, car
c'est une bte fauve altre de sang.

--Ce que vous dites l, mon ancien, est juste comme la parole d'un
prdicant en chaire. Et moi je puis ajouter que si ces vermines rouges
n'taient pas tenues en respect par certain gaillard de ma connaissance,
nous en verrions de cruelles. Wontum en a une peur pouvantable; il le
craint plus que tous les serpents de Rattlesnake-Ridge.

--De qui voulez-vous parler? demanda Marshall.

--Ah! par exemple, capitaine, voil une question facile, mais la rponse
ne l'est pas autant. Dans tous les environs il n'y a que ma fille Molly
qui sache quelque chose sur cet tre mystrieux: mais elle reste bouche
close sur ce chapitre. Oh! c'est une trange fille que Molly, je vous
l'affirme.

--Enfin! savez-vous au moins son nom? reprit Marshall dont la curiosit
tait visiblement excite.

--Misricorde! c'est un nom de l'autre monde, qui me dchire le gosier
chaque fois que je le prononce. Molly l'appelle Quindaro.

--Comment se fait-il, demanda le vieux John, que ce soit votre fille qui
sache quelque chose sur cet tranger, et que vous n'en sachiez rien?

--Oh! voyez-vous, John, je n'aime pas trop  me fourrer dans les
affaires de femmes; d'ailleurs je n'y entends rien: Molly est une fille
prudente, je n'ai nul besoin de me mler de ce qu'elle fait. Je me suis
dit: Jack! voil deux amoureux; ne les trouble pas! Lorsque ta vieille
femme et toi vous tiez jeunes et amoureux, tu n'aurais pas souffert
qu'on vnt vous inquiter. Donc je considre que je ne dois pas
m'immiscer dans leurs combinaisons.

--Savez-vous si elles sont honorables pour votre enfant, les prtentions
de cet homme trange?

--Pre John!! s'cria Oakley en bondissant sur ses pieds; je suis
incomparablement surpris de vous entendre me faire une telle question!
Comment je sais si cet homme a de bonnes intentions  l'gard de ma
fille?.... En deux ou trois mots je vais vous l'apprendre: Vous
souvenez-vous d'une sombre nuit, il y a environ six ans,--Molly n'tait
qu'une petite fille, alors;--les Peaux-Rouges arrivrent sur nous comme
une meute enrage et se mirent  nous saccager... Moi, je me jetai tte
baisse dans la mle; je faisais mon possible, lorsqu'un grand diable
de Sauvage se mit en devoir de m'embrocher avec son long couteau. Ah! ma
foi! je croyais sincrement que tout tait fini pour le vieux Jack
Oakley:  ce moment l'_Homme_ arriva comme la foudre, prit l'Indien par
le cou, le cloua contre un volet!....--C'tait plaisir  voir pareil
ouvrage! Oui, sir, ce fut vite et proprement excut! Je ne me considre
ni comme un fainant ni comme un maladroit, et pourtant je serais fort
embarrass d'en faire autant... Seigneur! ce n'tait pas un homme,
c'tait un clair! Quand il et termin cette premire besogne, il
traversa la mle comme un boulet, prit la petite Molly dans ses bras,
l'embrassa tendrement en l'appelant sa mignonne, puis il la dposa en
sret, acheva de culbuter les Sauvages et disparut comme une ombre,
sans me dire ni qui il tait, ni d'o il venait, ni o il allait; sans
seulement me laisser le temps d'ouvrir la bouche pour le remercier.

--Oui, je me souviens que vous m'aviez dj racont cette histoire, dit
le vieux John.

--C'est vrai; et ce n'est pas la premire ni la dernire fois qu'il a
tir d'affaire les Settlers de la plaine: Ah oui! il leur a rendu de
fameux services: partout o il y a du danger on est sr de le voir
apparatre.

--J'ai entendu parler de ce Quindaro, dit Marshall; et ce que je connais
de son caractre me donne  penser qu'il ne serait pas homme  tromper
une innocente fille.

--Non! de par tous les diables! je suis de votre avis, capitaine; j'ai
confiance, moi, dans la petite Molly; elle est dans le droit chemin, je
vous le dis. Oui, sir, je vivrais jusqu'au jugement dernier, que je ne
changerais pas de sentiment l-dessus: ma vieille femme pense comme moi.
Or, je prsuppose que les femmes en savent plus long sur cet article que
les hommes; donc je me suis dit: Jack! halte-l! ceci n'est pas de ta
comptence, mon vieux papa. Et je me suis tenu l'esprit tranquille. La
mre a surveill son enfant, elle a eu l'oeil sur elle comme un chat
sur une souris. Elle m'a dit que Molly tait une brave et bonne fille,
suivant toujours le droit chemin comme une flche bien lance. Que
faut-il de plus? S'ils s'aiment, on les mariera, et tout sera dit. Oui,
oui, sir, je rponds de Molly et de Quindaro. Si elle ne m'en a pas dit
davantage, c'est parce qu'elle n'en sait pas plus. Ou si elle connat
quelque autre dtail, elle respecte le secret de cet homme; elle fait
bien.

--Vous avez raison, Mister Oakley, rpliqua Marshall, votre jugement
vous fait honneur.

--Appelez-moi Jack tout court, s'il vous plat. Personne, dans tous les
environs, ne connat _Mister Oakley_, pas mme ma vieille femme.

--Fort bien, Jack, vous suivez le droit chemin. Je suppose que Quindaro
a ses raisons pour rester ainsi mystrieux, je n'y vois rien de suspect.
Seulement j'ai cru voir qu'il nourrissait une haine profonde contre les
Sauvages.

--Et cependant, dans plusieurs occasions il n'a montr aucun acharnement
contre les Indiens. Ainsi, jamais on ne l'a vu maltraiter un Peau-Rouge
qui ne commettait aucun acte d'hostilit: seulement, si un de ces
vauriens fait la moindre mchancet il le corrige cruellement.

--L'avez-vous vu quelquefois? demanda Marshall au vieux John.

--Oui, en une seule occasion: rpliqua l'ermite.

--Dcrivez-nous donc sa personne.

--Cela me serait difficile. Oakley le pourrait mieux que moi, lui qui
l'a rencontr frquemment.

--Oh! oh! je ne l'ai pas seulement regard une demi-douzaine de fois.
J'ai pris son signalement au vol, comme je le ferais pour un coq de
bruyre qui passe.

--Dites toujours ce que vous savez.

--Il est grand et mince, mais lastique comme un roseau. Il porte la
chevelure longue,  la manire du pre John; mais elle est noire...,
noire, sir, comme la poitrine du corbeau, et ondoyante comme l'eau.

--C'est donc un jeune homme? demanda Marshall.

--Je pense qu'il a environ trente ans. Mais ce qu'il y a de plus
remarquable en lui, ce sont ses yeux. Ah! sir, les Sauvages en ont peur,
bien plus que de sa carabine.

--Qu'ont-ils donc de particulier?

--Ce qu'ils ont de particulier! C'est du feu, sir! deux jets de flamme!
Je veux tre pendu, si, dans la nuit dont je viens de parler, ils
n'clairaient pas les tnbres! mes regards ont rencontr les siens: ah!
seigneur! j'ai cru voir une promenade d'clairs autour de moi. Eh bien!
ses yeux ne sont ainsi que lorsqu'il est au milieu du combat; car au
moment o il a pris et embrass la petite Molly en nous regardant, ma
femme et moi, des larmes tremblaient au bord de ses paupires; plus
d'clairs, plus de flammes; c'tait le regard humide et doux d'une jeune
mre.

--Connaissez-vous quelque chose de son histoire?

--Absolument rien; si ce n'est qu'il frquente la plaine.

--O demeure-t-il?

--Ceci est encore un secret; nul ne le sait. Quelque part dans la
montagne; au fond d'une caverne, probablement. Et encore, je ne serais
pas tonn qu'il fit comme les oiseaux en se gtant,  droite,  gauche,
l o il est surpris par la nuit.

--Tout cela est singulier et trs-intressant, je l'avoue, observa
Marshall; mais il est temps de faire nos prparatifs pour la nuit.
Toutes les fois que je campe, la nuit, surtout en pays dangereux comme
celui-ci, j'ai l'habitude de placer des factionnaires en vedette. Nous
sommes si peu nombreux, qu'une pareille mesure sera difficile  prendre:
croyez-vous utile que nous fassions chacun notre tour de garde, en nous
relevant successivement, tout le long de la nuit? demanda-t-il au vieux
John.

--Il est certain que ce sera une excellente chose de faire activement le
guet, rpondit le vieillard; si nous ne sommes point inquits, tant
mieux; mais si l'ennemi nous surprenait hors de garde nous serions
perdus: mieux vaut donc veiller.

A ce moment le cheval du lieutenant dressa les oreilles, renifla l'air
bruyamment et s'agita d'une faon extraordinaire.

En mille occasions il a t constat que l'instinct de ces gnreux
animaux gale l'intelligence subtile du chien, lorsqu'ils ont t
habitus  la vie des camps ou de la guerre sauvage. On ne saurait
croire l'impassibilit courageuse avec laquelle bien des chevaux se
comportent au milieu des batailles. On en a vu brouter l'herbe
tranquillement pendant les plus longues et chaudes canonnades sans avoir
l'air seulement de prendre garde aux boulets ou aux voles de mitraille
qui passaient en sifflant autour d'eux. Il est mme arriv que des
chevaux aient t blesss sans qu'aucun mouvement dnont leur
souffrance; le cavalier ne s'en apercevait que lorsque la pauvre bte
tombait morte.

Un fait de ce genre s'est pass, dans la dernire guerre,  Gettysburs:
le cheval d'une batterie fut atteint  l'paule par une balle Mini; le
projectile lui laboura le flanc sur une longueur d'au moins soixante
centimtres, et y resta profondment enterr. Pendant tout le temps que
cette batterie fut engage, le brave cheval se tint immobile; pas un
frisson, pas un mouvement ne vint trahir l'atroce douleur qu'il devait
prouver. Ce ne fut qu'aprs la bataille, et lorsque la batterie fut
hors d'engagement, que l'on s'aperut de sa blessure et que l'on songea
 faire un pansage dont le pauvre animal se montra fort reconnaissant.
Depuis lors il garda un souvenir intelligent des batailles, et toujours
on le vit dresser les oreilles et renifler d'une faon inquite 
l'approche d'un corps d'arme ennemi; et cela longtemps avant tout
engagement.

Cet instinct extraordinaire est dvelopp d'une faon surprenante chez
les chevaux levs dans le dsert et accoutums  la vie sauvage.

Lorsque Marshall remarqua l'inquitude de son brave Dahlgren, il donna
l'alarme.

--Quelqu'un s'approche de nous; dit-il.

--Les Sauvages? croyez-vous? rpondit le vieux John.

--Je ne saurais dire si ce sont des amis ou des ennemis, mais je suis
certain que quelqu'un se trouve dans notre voisinage.

Cependant le cheval parut se tranquilliser et mme au bout de quelques
instants il se coucha sur le sol gazonn.

Oakley persista  se dclarer fort peu rassur. Il fit tout autour du
campement une petite exploration; mais ses regards inquiets ne
parvinrent pas  sonder l'obscurit.

Le vieillard et Marshall s'envelopprent de leurs couvertures, et,
s'tendant par terre sans faon, ils parurent disposs  dormir. Ils
avaient pris soin de choisir chacun un abri qui pt les mettre 
couvert contre une attaque soudaine.

Mais le sommeil vint-il visiter leurs paupires....? Tous deux avaient
le coeur gonfl d'motions diverses bien capables d'loigner le repos:
Marshall tait agit de projets ardents, de vives craintes pour sa femme
et son enfant: le vieux John entendait gronder au fond de son me les
orages de la vie qui avaient creus des sillons sur ses joues et blanchi
sa longue chevelure.

Oakley tait de faction. Il s'tait abrit sous un gros arbre et prtait
au moindre bruit une attention silencieuse. Une fois ou deux il crut
entendre un froissement dans les feuilles, un craquement parmi les
rameaux desschs. Toutes ces rumeurs furtives du dsert,
inintelligibles et inobserves pour le voyageur novice, sont un langage
bien compris par le chasseur expriment.

Minuit approchait. Marshall avait dj deux fois invit Oakley  lui
cder son poste: mais celui-ci avait toujours obstinment refus. Le
vieillard semblait profondment endormi, quoiqu'il serrt dans une
vigoureuse treinte le canon de son long fusil.

Tout  coup le cheval bondit sur lui-mme, coucha ses oreilles en
arrire, s'lana en avant, les narines dilates, et chargea
furieusement un tre cach dans un buisson voisin. L'aboiement d'un
chien se fit entendre, en rponse; mais en mme temps cet ennemi
invisible prit la fuite.

Le cheval revint tranquillement  sa place.

Marshall et le vieux John s'taient dresss avec la rapidit de
l'clair.

--Qu'est-ce que cela signifie? dit le vieillard.

--Qu'en sais-je? rpondit Oakley; par le diable, mes penses ne peuvent
trouver le droit chemin.

--Mais enfin! que supposez-vous? demanda Marshall.

--Ma foi! Capitaine, je ne puis rien dire, si ce n'est que votre cheval
vient de mettre en fuite un chien au lieu d'un Indien. Mais je flaire
quelque chose... taisez-vous!  terre! couchez vous!

Et au mme instant Oakley se jeta sur le sol.

Bien en arriva  ses deux compagnons d'avoir suivi son exemple; car un
sillon de feu claira l'espace, et la dtonation d'une carabine cingla
l'air,  peu de distance.

Marshall fit un mouvement pour s'lancer dans la direction du coup de
feu; John le retint en murmurant  son oreille.

--N'ayez pas peur; ils ne veulent pas blesser Dahlgren, car ils
ambitionnent de s'en rendre matres pour leur propre usage. Silence! ne
bougeons pas! et attendons les vnements. Les Sauvages qui nous
entourent sont nombreux, sans quoi ils ne se seraient pas hasards 
brler de la poudre. C'est une ruse de leur part pour connatre nos
forces. En attendant le jour, tout ce que nous pourrons faire de mieux
c'est de nous tenir cachs et immobiles le plus longtemps que nous
pourrons.

Le jeune officier, qui n'coutait en ce moment qu'une imprudente
bravoure, et bien de la peine  suivre cet avis; pourtant il se rsigna
de son mieux et attendit sans faire un mouvement.

La nuit s'coula avec lenteur. Durant cet intervalle deux ou trois
tentatives furent faites pour s'emparer du cheval: mais le noble animal
se dfendit victorieusement. On entendit aussi,  plusieurs reprises,
des chuchotements, des frlements dans les buissons, des respirations
comprimes. Tout cela ne fit pas sortir les voyageurs de leurs
cachettes: le conseil du vieux John tait excellent; Marshall ne pt
s'empcher de le reconnatre intrieurement.

Enfin les premires lueurs de l'aurore se montrrent; mais on n'aperut
pas une crature humaine.

--Partons, dit Marshall, et continuons notre route.

--Pas maintenant! rpliqua le vieillard; nous avons encore une rude
besogne  faire. Les Sauvages sont cachs tout autour de nous derrire
ces rochers; ils n'attendent que notre apparition pour nous cribler de
balles.

--Que faire, alors? demanda le jeune officier.

--Il faut tre plus russ qu'eux. Vous allez rester ici en embuscade
avec Oakley, pendant que j'irai faire une ronde dans les environs pour
tcher de dcouvrir quelque chose.--Oh! ne me regardez pas avec tant de
surprise! Je ne suis pas si vieux et si cass que je ne puisse encore
escalader assez lestement les rochers et pratiquer les souplesses de la
guerre indienne.

A ces mots, le vieillard prit sa carabine et se perdit dans les dfils
de la montagne. Une heure se passa ainsi dans la plus fivreuse attente;
 la fin, des mouvements furtifs se firent entendre dans les ravins
environnants, et successivement plusieurs ttes empanaches de sauvages
se montrrent par dessus les buissons. Enfin l'un d'eux se hasarda en
pleine clairire. Marshall, tout bouillant d'ardeur, fit feu de son
revolver.

Ce fut l une grande imprudence, car l'oreille exerce des Peaux-Rouges
reconnut immdiatement la nature de l'arme, et en conclut que la petite
caravane tait de force minime. Aussitt les Pawnies firent irruption
avec d'affreux hurlements. Le lieutenant dchargea successivement les
cinq coups de son arme impuissante; il ne russit qu' blesser trois
Indiens. Quatre autres, sans blessures, s'lancrent sur lui: ils
savaient bien que ce n'tait pas une fusillade de chasseurs, et
mprisaient profondment les soldats rguliers.

Oakley paula sa bonne carabine, l'Indien le plus proche tomba avec un
hurlement de rage. Mais les trois survivants restaient intacts, leurs
armes charges: la partie tait encore ingale et la position
trangement dangereuse. La grande difficult tait d'chapper  leur feu
et de transformer la bataille en lutte corps  corps.

Au moment o Oakley se concertait  ce sujet avec Marshall, une clameur
effrayante se fit entendre derrire les Sauvages; elle fut suivi d'un
coup de feu. L'un des Pawnies tomba raide mort.

Les deux autres se retournrent pour faire face au nouvel ennemi qui les
prenait ainsi  l'improviste; mais, au mme instant, la lourde crosse
d'une carabine s'abattait avec une violence irrsistible sur la tte de
l'un d'eux, et l'tendait par terre comme un boeuf assomm. Puis, avec
la rapidit d'un Tigre, le nouveau venu enlaa dans ces bras le dernier
sauvage, l'enleva comme un enfant et le brisa contre les rochers, sans
qu'il et pu pousser un cri.

--QUINDARO!! s'cria Oakley en reconnaissant le fantastique auxiliaire
qui tait survenu si  propos.

--Quindaro,  votre service.

Et sans dire un seul mot de plus, cet homme trange se mit  remonter la
montagne avec une agilit inoue.

--Arrtez-vous un moment! Quindaro! un seul instant! crirent ensemble
Oakley et Marshall.

--Non! j'ai autre chose  faire encore, rpondit-il en disparaissant:
nous nous rencontrerons plus tard.

Au bout d'une seconde le bruit de ses pas s'tait vanoui.

Bientt reparut le vieil Ermite, et la route se continua sans autre
incident. Arrives  la rivire Laramie, les trois voyageurs se
procurrent aisment un bateau, et, comme il s'agissait simplement de
suivre le fil de l'eau, Marshall et le vieux John arrivrent au Fort, ou
plutt  ses ruines, avant la tombe de la nuit. Oakley tait rest en
arrire pour conduire Dahlgren en ctoyant le fleuve: nanmoins il
arriva avant que l'obscurit ft complte.

Les Sauvages avaient quitt les environs du fort; quelques soldats
s'taient groups dans ce dernier refuge. Marshall obtint d'eux un rcit
confus de ce qui s'tait pass; mais aucun dtail ne pt lui tre donn
sur le sort de sa femme et de son enfant: on ne savait rien  leur
gard.

Pour le pre, pour l'poux, ce fut une vraie agonie de dsespoir.
L'incertitude, plus cruelle que la ralit, le mordait au coeur avec
ses terribles apprhensions; l'image implacable du vindicatif Pawnie
surgissait comme un fantme menaant, au milieu de ce tourbillon de
penses amres. Le malheureux lieutenant se laissa tomber sur le sol et
y resta immobile dans un transport de douleur.

La main amie du vieux John le tira doucement de sa mortelle atonie:

--Du courage! dit-il; ne vous abandonnez pas  cet abattement strile,
indigne d'un homme de coeur! Il faut agir, maintenant, et non pleurer.
Qui vous dit qu'elle n'est pas vivante et implorant votre secours. Voici
l'heure de montrer du courage et de faire voir que vous savez vous
dvouer pour elle.

A cet instant arriva un soldat qui pt fournir quelques dtails sur ce
qui s'tait pass; il indiqua la route prise par Wontum lorsqu'il avait
enlev l'enfant, route suivie par la mre.

Marshall se disposait  se mettre aussitt en chasse; mais le
dtachement de soldats lancs  la poursuite du ravisseur tant revenu
aprs d'infructueuses recherches, le jeune lieutenant renvoya le dpart
au lendemain pour leur laisser le temps de prendre un peu de repos.

Oakley et le vieillard partirent sans attendre les soldats, aimant mieux
agir seuls qu'avec des auxiliaires qu'ils considraient comme nuisibles,
ou au moins profondment inutiles.




CHAPITRE V

POURSUITE.--FUITE DU TIGRE.


Wontum ne s'tait point attendu  tre poursuivi de si prs par la mre.
Il avait suppos qu'un grand nombre de soldats quitteraient le Fort pour
le rechercher, et qu'alors un assaut pourrait tre donn avec toutes les
chances possibles de succs.

Cependant il avait song aussi  attirer dans les bois la mre dsole,
et s'tait rserv l'espoir de s'en emparer aisment.

Ses esprances taient dpasses. Le Fort allait tomber sous une nue
d'assaillants: l'heure du triomphe et de la vengeance tait arrive.

Un rayon de joie cruelle illumina son farouche visage lorsqu'il aperut
Manonie s'lanant des remparts et traversant la valle avec la
rapidit d'un oiseau. Sa proie courait vers lui!

Ce fut avec une orgueilleuse inquitude--aussitt dissipe--qu'il
constata l'agilit de la jeune femme. Les trois annes de civilisation
qui venaient de s'couler n'avaient point ananti ses facults sauvages:
il retrouvait _Coeur-de-Panthre_, l'indomptable fille des bois que
n'arrtaient ni la montagne, ni le fleuve, ni la fort.

Wontum s'arrta, moiti pour l'attendre, moiti pour contempler la chute
du Fort. Bientt la mle se ralentit, l'incendie s'alluma, les soldats
se dispersrent, fuyant perdus dans toutes les directions.

Laramie avait vcu!... Et Manonie approchait!

Le coeur du chef Pawnie se gonflait d'une joie farouche; ses yeux
voyaient flotter dans l'air le spectre de la vengeance, ses oreilles
entendaient les cris des victimes!...

Manonie arriva comme une flche: le petit Harry tait assis par terre 
ct de l'Indien, pleurant et se dsolant: lorsqu'il aperut sa mre, il
vola dans ses bras et se suspendit  son cou. Elle fit aussitt
volte-face et reprit le chemin du Fort, mais Wontum l'arrta en lui
disant:

--Que _Coeur-de-Panthre_ prenne du repos.

--Pas auprs de vous, monstre infernal que vous tes! s'cria-t-elle.

--Wontum n'est pas un monstre. Il est un grand guerrier; il tue ses
ennemis.

--Et il drobe les enfants! Wontum n'est qu'un voleur ignoble!

--Ugh!

--Pourquoi avez-vous enlev mon fils? N'est-ce pas l un misrable
exploit, indigne d'un grand guerrier?

--_Coeur-de-Panthre_ veut-elle ravoir son enfant?

--Oh! oui! rendez-le moi et je vous serai reconnaissante toute ma vie!

--Qu'elle devienne la femme de Wontum.

--Comment le pourrais-je? je suis marie dj.

--Ugh! _Coeur-de-Panthre_ va venir avec le chef.

--En quel lieu?

--Aux wigwams du pays des Pawnies. _Coeur-de-Panthre_ deviendra la
squaw de Wontum, sinon l'enfant sera tu. Allons.

Le Sauvage saisit de nouveau le petit Harry et se dirigea
brusquement-vers le Fort qui venait d'tre pris par les Indiens. Pour
traverser la rivire Laramie, il prit un petit canot amarr sur la rive
et se dirigea vers le thtre du carnage.

Manonie, la pauvre mre, s'tait attache  ses pas.

La destruction de la forteresse marchait rapidement: tout ne fut bientt
plus que cendres et ruines: alors les Sauvages s'arrtrent satisfaits,
et, au commandement de Wontum ils commencrent  effectuer leur
retraite.

Dans le butin se trouvaient plusieurs superbes chevaux d'officiers:
Manonie fut place sur l'un d'eux, Wontum monta sur un autre, portant
l'enfant dans ses bras. Il partit sur le champ au grand galop entranant
aprs lui la malheureuse femme qui, pour ne pas perdre son fils de vue,
l'aurait suivi jusque dans les plus affreux prcipices.

Le chef Pawnie avait russi  souhait dans tous ses projets: son plus
grand triomphe tait d'avoir pu s'emparer de la mre et de l'enfant. Peu
lui importait le dsespoir du pre, car il tait peut-tre mort ou
prisonnier  cette heure, si l'embuscade de la montagne avait russi.
Wontum, en habile stratgiste, n'avait rien oubli. Inform qu'un
dtachement de soldats avait fait une sortie dans la valle, et
prsumant que ce petit corps d'arme reviendrait par les bords de la
rivire Platte, Wontum avait dpch une horde de Pawnies pour
intercepter la route,  la hauteur du pic Laramie.

Au point o en taient les choses, le chef Indien n'avait plus aucun
dsir de livrer bataille; son unique but tait de regagner _Devil's
Gate_, parce que dans ces dfils inaccessibles il n'avait plus 
craindre l'artillerie des blancs. Les deux trs-petites pices de
campagne que possdait la garnison de Laramie taient l'pouvantail des
Sauvages depuis la svre leon qu'ils avaient reue  _South-Pass_.

Manonie marchait dans un morne silence, sachant bien que toute parole
serait inutile au milieu de cette troupe ennemie. videmment elle tait
prisonnire; entirement  la merci de son ravisseur, elle et son petit
Harry: quel sort affreux lui rservait l'avenir?... Ce qui augmentait
encore l'amertume de ses angoisses, c'tait la disparition inexplicable
de son mari, et la pense cruelle que, jamais peut-tre, elle ne le
reverrait.

Lorsqu'on eut atteint les premires collines du pic Laramie, Wontum fit
halte subitement et donna ordre  ses guerriers de l'imiter. Puis il se
jeta dans un petit chemin creux, profondment encaiss dans les rochers,
et servant de lit  un ruisseau. Dans un pareil dfil, les Sauvages
taient certains de ne laisser aucune trace de leur passage.

A peine y taient-ils entrs que Manonie entendit  peu de distance des
pitinements de chevaux qui lui donnrent  penser qu'un corps de
cavalerie tait proche. Peut-tre taient-ce des amis, des sauveurs que
le ciel lui envoyait! Peut-tre son mari tait-il dans les rangs de
cette troupe expditionnaire!

Les Sauvages, pour viter d'tre aperus se jetrent par terre, et
gardrent la plus silencieuse immobilit.

Une pense illumina _Coeur-de-Panthre_... si elle appelait au
secours? En mme temps elle songea que, dans la bataille qui allait
infailliblement s'engager, son fils et elle courraient les plus grands
dangers.

Nanmoins elle se disposait  crier: mais, au moment o la troupe
rgulire fut tout  fait proche, Wontum appuya la pointe de son couteau
sur la poitrine du petit garon, en disant  voix basse:

--Si _Coeur-de-Panthre_ fait du bruit, je tue l'enfant.

Manonie frissonna et se renferma dans un douloureux silence. Le
pitinement des chevaux, le cliquetis des sabres, les cris et les clats
de rire des cavaliers, venaient frapper ses oreilles!... et elle ne
pouvait donner un signal! Des amis taient l, en force imposante,
apportant avec eux le salut.--S'ils eussent souponn sa misrable
position!--Et elle ne pouvait pas pousser un cri, faire un signe, sans
tuer son enfant!...

Les soldats s'loignrent lentement, sans rien voir, sans rien deviner.
Le coeur de Manonie se glaa et perdit tout espoir; l'heure de la
dlivrance n'avait pas sonn.

Au mme instant se produisit un incident imprvu: le cheval mont par
Wontum se mit  fouiller la terre du pied: puis, il poussa un
hennissement auquel rpondit celui de Manonie. Le corps de cavalerie fit
halte sur le champ, et  la mme seconde un norme chien, aprs avoir
fouill les buissons, s'enfuit en hurlant vers ses matres.

--Ugh! mauvais! trs-mauvais! grommela Wontum.

Aussitt il jeta un regard rapide tout autour de lui, et sans dire une
parole il s'lana sur le revers de la montagne avec la vlocit d'un
cerf, tenant toujours l'enfant entre ses bras: la mre courut sur ses
traces, dcide  mourir plutt que de perdre de vue son innocent
trsor.

Il tait temps de fuir! La dtonation d'une pice d'artillerie fit
gronder les chos: une vole de mitraille faucha les buissons en
rebondissant sur les rochers avec mille sifflements. Le cheval que
Manonie venait de quitter fit quelques bonds convulsifs, poussa un cri
lamentable et roula mort dans les rochers.

Les Sauvages bondirent hors de leur retraite avec d'atroces hurlements,
et engagrent le combat: mais un feu de file foudroyant les accueillit
d'une faon si terrible, qu'un tiers des Indiens tomba pour ne plus se
relever.

Ils avaient affaire  environ cent dragons des tats-Unis, bien monts,
bien arms, munis chacun d'une carabine et d'une paire de pistolets.

En entendant le hennissement du cheval ils se doutrent qu'il y avait
l, prs d'eux, quelque chose de suspect. Sans perdre une minute ils se
formrent en ligne, mirent en batterie deux pices de six qui formaient
leur artillerie de campagne, et firent feu, au jug, dans les buissons
pour en faire sortir les tigres  face humaine qui s'y cachaient.

Le chien que les dragons avaient envoy en claireur tait dress  ce
service: ce n'tait pas la premire fois que le fidle et intelligent
animal se signalait ainsi.

En se voyant assaillis par une nue de Sauvages, les braves cavaliers
furent surpris dsagrablement; nanmoins ils ne se dconcertrent pas
et soutinrent intrpidement leur choc. Un second, puis un troisime feu
de peloton fut tir sans produire autant de ravages que le premier;
cette fois c'tait le tour des pistolets, beaucoup moins meurtriers que
les carabines.

Heureusement le canon fonctionna de nouveau et dcima les Sauvages. Pour
eux, ces formidables dtonations taient la voix terrible d'un tonnerre
auquel rien ne pouvait chapper.

Bientt on en vint  une lutte corps  corps. Les Indiens combattirent
avec une rage dsespre; mais ils ne purent tenir longtemps contre les
flamboyants revers des grands sabres. D'ailleurs ils se sentaient tous
dcourags, n'ayant plus de chef: la voix de Wontum leur manquait, elle
qui les avait si souvent excits au combat. Personne ne l'avait vu fuir,
on le croyait mort dans la mle.

L'engagement ne fut pas long; en une demi-heure, cent cinquante Sauvages
sur deux cents taient tus ou grivement blesss: le reste, pouvant,
prenait la fuite et disparaissait au travers des prcipices.

Wontum n'avait pas t aperu par les dragons: l'paisseur du fourr
avait dissimul sa fuite. Il s'arrta donc  bonne distance, et attendit
tranquillement l'issue de la bataille. Sa fureur, lorsqu'il vit la
droute des siens, serait impossible  dcrire: il s'adressa
intrieurement les plus amers reproches d'avoir quitt furtivement le
thtre de la lutte; ses regrets taient d'autant plus vifs que cette
espce de dsertion n'avait point eu la crainte pour motif; la haine du
chef Pawnie contre les blancs exaltait son courage jusqu' la tmrit.
Mais sa passion de vengeance personnelle l'avait entran trop loin:
pour s'assurer de Manonie et de son enfant il s'tait sauv comme un
lche!...

Ces rflexions orageuses faillirent devenir funestes au petit Harry; la
main du Sauvage se leva pour le briser contre les rochers, et si la
mre, prompte comme l'clair, ne se fut interpose, le pauvre innocent
tait mort.

Il tait impossible  la cavalerie de poursuivre les fuyards  travers
les rochers, les Dragons se replirent donc en ordre de bataille, et
s'occuprent de leurs morts et de leurs blesss: ces derniers taient au
nombre de cinquante environ: il n'y avait que quatre tus, les Indiens
ayant fait usage seulement du tomahawk et du couteau.

Manonie, le coeur bris, avait vu s'loigner sans retour ces amis
nombreux dont un seul aurait pu la sauver, et qu'elle n'avait pu avertir
ni par un cri, ni mme par un geste.

Vainement elle essaya de sonder Wontum sur ses intentions, mais il
opposa  toutes ses questions un ddaigneux silence. Quand elle se
hasarda  demander des nouvelles de son mari, il lui rpondit par un
sourire de tigre.

Le voyage recommena; chacun tait puis de fatigue; plusieurs Sauvages
taient sans chevaux. Au lieu de descendre dans la valle, on suivit le
flanc escarp de la montagne, et on arriva, le soir, sur le bord d'une
belle petite rivire qui serpentait au pied des collines.

Les dbris de la troupe sauvage s'taient rallis autour de Wontum et
commenaient  reprendre courage: on fit halte, et les prparatifs d'un
campement pour la nuit furent commencs.

Le site tait compltement solitaire et dsert, sans la moindre
apparence de route ou mme d'une simple piste; Manonie ne pt s'y
reconnatre, elle  qui, pourtant, tous les sentiers de la plaine
avaient t familiers. Nanmoins elle reconnut avec satisfaction que le
cours d'eau tait un des affluents de la Platte... Son active et
courageuse imagination se mettait dj en travail pour prparer une
vasion.

Le camp tabli, la jeune femme fut place au centre d'un cercle form
par la troupe sauvage. On lui laissa le petit Harry pour qu'il put
reposer  ct d'elle:

Avant de se livrer au sommeil, Wontum fit avec l'corce de quelques
jeunes arbrisseaux une longue et forte corde avec un bout de laquelle il
lia un bras de sa captive; l'autre bout resta roul autour de sa
ceinture. Cette prcaution diabolique devait tre d'une funeste
efficacit contre toute tentative de fuite.

Ensuite, la bande entire se coucha pour dormir.

Les instants s'coulrent, lents comme des sicles, pour Manonie
inquite, avant que la respiration gale et bruyante des dormeurs
indiqut que leurs yeux taient ferms par un vrai sommeil. La pauvre
femme avait, plus que personne, ressenti les fatigues de cette triste
journe: son enfant s'tait immdiatement assoupi d'un profond sommeil
entre ses bras: elle se sentait chanceler sous l'invincible treinte
d'un engourdissement gnral; ses paupires s'abaissaient comme si elles
eussent t de plomb. Il lui fallut toute l'nergie du dsespoir pour
lutter contre ce nouvel ennemi... le sommeil!

Enfin tout devint immobile autour d'elle; Wontum lui-mme dormait. Le
premier soin de Manonie ft de travailler  dnouer la corde qui la
retenait: elle y parvint en employant ses dents. Cette premire tche
accomplie elle essaya de quitter doucement sa place. Mais au premier
mouvement qu'elle fit, Wontum la saisit par le coude avec une telle
force, et la serra si brutalement qu'elle ne put retenir une exclamation
de douleur. Cependant le Sauvage ne parut point s'veiller, et, aprs
quelques secondes d'une immobilit pleine d'angoisses, Manonie resta
convaincue que le geste du Pawnie avait t simplement fortuit et
excut en plein sommeil.

Probablement un instinct de bte fauve continuait  veiller en lui, et
les nerfs surexcits se crispaient machinalement sur la malheureuse
captive au moindre mouvement tent par elle.

Nanmoins elle n'osa plus bouger et attendit immobile. La respiration du
Sauvage devenait bruyante et agite; ses lvres frmissantes laissaient
chapper des imprcations sourdes, entremles de mots inintelligibles.
C'tait encore de la fureur, jusques dans les rves!

Manonie promena ses regards autour d'elle; son oreille attentive sonda
les profondeurs du silence. Tout dormait... le moment d'agir tait
venu.

Un flot de sang bouillonna aux tempes de la pauvre dsespre lorsque
ses yeux s'arrtrent sur le couteau du chef:  demi sorti de sa
ceinture, il brillait d'un reflet sinistre. D'une main ferme et souple
elle retira l'arme de son fourreau, puis elle regarda sa pointe aigu,
rouge encore du sang de ce pauvre Blair! un frisson glacial la pntra
jusqu' la moelle des os: elle se sentait au milieu d'une atmosphre de
mort. Aussitt elle enveloppa son petit Harry d'un tendre regard:
l'enfant dormait paisiblement, illumin par la clart douce des toiles.

Tout tait calme dans la nature; le ruisseau murmurait, les feuillages
babillaient, les insectes nocturnes bourdonnaient  et l; dans le
lointain dsert, profond, incommensurable, s'levaient, s'teignaient
des rumeurs confuses: toutes ces voix de la solitude et de la nuit
parlaient de libert  la triste prisonnire.

Puis ses yeux retombrent sur le monstre endormi prs d'elle, sur
l'ennemi implacable qui l'avait faite malheureuse. Le couteau sembla
s'agiter dans la main de la jeune femme... N'avait-elle pas le droit
d'en faire usage?... Un seul coup, et la terre tait dbarrasse!...
Mais sa main, sa faible main de femme serait-elle assez ferme pour
porter un coup mortel?... Enfin, le ciel approuverait-il un pareil
acte?...

L'infortune leva les yeux au ciel et lui adressa avec ferveur une
courte prire.

--Oh! Grand Esprit! murmura-t-elle, inspirez-moi, fortifiez-moi!

Ensuite, se sentant raffermie par le mme courage qui jadis anima
Judith, elle leva l'arme meurtrire pour l'enfoncer dans la poitrine du
Sauvage. A cet instant suprme, un simple mouvement de Wontum changea la
face des choses: il lcha le bras de Manonie qu'il tenait serr depuis
quelques instants. La captive devenait libre de ses mouvements; elle
chappait  l'horrible ncessit de faire couler le sang: le couteau
s'abaissa sans frapper.

Craignant de perdre une seconde, Manonie se leva doucement et prit son
fils entre ses bras. Ses regards se portrent anxieusement autour
d'elle, pour chercher la route  suivre: tout tait tranquille et muet.
Elle se mit en marche, posant lgrement ses pieds entre les dormeurs.
Pendant cette prilleuse et critique entreprise, son coeur battait si
fort, que ses pulsations lui semblaient capables d'veiller les
Sauvages qui l'entouraient.

Enfin elle atteignit le bord de la rivire: elle tait libre!...
Malheureusement le petit Harry se rveilla effray et se mit  crier. Il
n'en fallait pas tant pour rveiller Wontum: d'un bond il fut auprs de
la fugitive.

La pauvre mre l'avait bien vu au moment mme o il se levait; mais il
n'tait plus temps de fuir; alors, avec une tonnante prsence d'esprit,
elle se mit  parler  l'enfant d'une voix assez leve pour tre
entendue du Sauvage.

--Mon petit Harry demande  boire? Il va avoir ce qu'il dsire: Manonie
va lui donner de l'eau.

En mme temps elle se pencha vers la rivire, remplit une petite tasse
et la prsenta  son fils, qui but avec avidit.

--Et maintenant, ajouta-t-elle, Harry va dormir encore, s'il est un
gentil petit garon.

--O est papa? demanda l'innocente crature.

--Cette question tait un coup de poignard dans le coeur de Manonie,
mais elle rpliqua d'une voix calme:

--N'aie pas peur, mon mignon, nous verrons bientt papa.

--Demain matin?...

--Demain matin, peut-tre.

--O est ce mchant homme qui m'a emport de la maison?

--Chut!

--Ici! gronda le Sauvage en s'approchant; ici, le mchant homme.

Alors Wontum ramena sa prisonnire au centre du camp. Tout espoir
d'vasion tait perdu; Manonie se rsigna  prendre du repos.

Mais avant que le sommeil eut appesanti ses paupires, les chos
profonds de la valle envoyrent  ses oreilles une sorte de rumeur
plaintive et menaante qui peu  peu devint une voix... Des paroles
tranges planaient dans l'atmosphre sombre:

--_Pourquoi le sang du mchant n'a-t-il pas coul?... Pourquoi la mort
n'est-elle pas descendue sur lui?_

Ainsi parlait la voix mystrieuse dont la brise nocturne emporta
rapidement les derniers murmures.

Wontum l'entendit et se dressa en sursaut pour mieux couter; mais tout
tait rentr dans le silence, le sauvage pt croire qu'il avait t le
jouet d'une illusion.

Manonie, au contraire, crt reconnatre dans ces sons fugitifs l'accent
d'une voix amie descendant du ciel pour la consoler. Elle ne se sentit
plus aussi abandonne, l'espoir revint dans son me: un sommeil
rconfortant vint clore ses paupires, et la nuit grena une  une ses
lentes heures sans qu'aucun incident nouveau se produisit.




CHAPITRE VI

AMIS


Le vieux John et Oakley, aprs avoir quitt le Fort, ou plutt ses
ruines, s'arrtrent pendant quelques instants, sur les bords du
Laramie, pour se consulter au sujet de la direction  prendre, et des
rsolutions  former pour mener  bonne fin leur poursuite.

Oakley avait souvent rencontr Manonie pendant qu'elle demeurait au
milieu des Sauvages, il lui avait conserv une paternelle affection.

Le vieux John, non-seulement ne l'avait jamais vue, mais encore, chose
singulire, n'avait jamais entendu parler d'elle jusqu'au moment o le
lieutenant Marshall tait venu implorer son aide et ses bons conseils.
Cependant jusqu' l'poque de son mariage, Manonie avait vcu dans le
voisinage du vieillard.

Dcidment le vieux John tait plus _ermite_ encore qu'on ne pouvait le
croire.

Les trois amis dcidrent que le meilleur parti  prendre serait de
suivre la piste des Sauvages, et que, lorsque Wontum aurait t
dcouvert, l'un des poursuivants resterait pour pier secrtement sa
marche ainsi que la manire dont il traiterait sa captive, pendant que
les deux autres courraient avertir les troupes rgulires.

Oakley tait fort adroit  suivre une piste; aprs un examen approfondi
il jugea que le ravisseur ne marchait point spar de sa bande, car
aucun vestige isol ne se montrait dans les bois.

Leur dpart du Fort avait t si promptement effectu qu'ils n'avaient
rien pu savoir de la rencontre entre les dragons et les Sauvages. Leur
surprise fut donc grande lorsqu'ils aperurent les pitinements de la
cavalerie qui effaaient entirement les traces des Indiens. Sur le
premier moment ils pensrent que la bande Pawnie s'tait dtourne 
l'approche des soldats pour ne pas tre aperue par eux, et pour viter
un engagement.

Aprs avoir rapidement march pendant quelques heures, ils se trouvrent
inopinment sur le thtre du combat. Ce fut pour Oakley un trait de
lumire; d'autant mieux qu'en rdant au travers des broussailles, il
dcouvrit, soigneusement cach sous les branches, le cadavre du cheval
que les Indiens avaient emmen du Fort, et qu'une dcharge de mitraille
avait tu.

Ds ce moment Oakley pt retracer avec une exactitude merveilleuse
toutes les pripties du sort de Manonie. A un chasseur de profession
devenu aussi habile qu'un Indien  suivre une piste, il suffit d'un rien
pour se maintenir dans la bonne voie: une branche rompue, une feuille
dplace, un brin de mousse froiss sont pour lui des indices clairs et
infaillibles.

Ce fut ainsi que Oakley suivit pas  pas Wontum et Manonie, soit sur les
rochers, soit sur le gazon, soit sur le sol humide des bois.

--Oh! s'criait-il de temps en temps, voyez-moi donc les larges
empreintes du gros vilain pied de ce Pawnie... Et ces petits mocassins
de Manonie! de vraies pattes de biche! lgre et forte, malgr son
chagrin... courageuse enfant! elle suivait son fils. Ah! je connais
quelque part une carabine qui parle bien, trs-bien mme, et qui
voudrait dire un seul mot  ce Peau-Rouge maudit. Allons, mes amis,
courage! a va bien.

Lorsqu'ils arrivrent au campement nocturne des Indiens, toute
incertitude se dissipa; la bande des ravisseurs, sans chercher
aucunement  cacher sa piste, avait pris la route qui conduisait
directement aux Collines-Noires en suivant le Ruisseau du Daim.

Les choses tant ainsi claircies, on fit halte et la question fut
agite pour savoir qui retournerait en arrire afin d'avertir la
garnison.

Il y eut discussion d'abord; car ni Oakley ni le vieux John ne voulaient
reculer devant les dangers de la poursuite; chacun d'eux tait emport
en avant par la mme ardeur.

--Maintenant, ami John, dit Oakley, il s'agit de bien se comprendre et
de ne pas se tromper. Que le bon Dieu vous bnisse! mais, je crois que
vous vous connaissez en diableries indiennes,  peu prs autant qu'un
baby de deux mois. Vous tes si _mystique_ et si tranquille dans votre
petit coin que vous avez sans doute oubli par quel bout on prend un
mousquet; ma foi! je ne comprendrais pas, qu' votre ge, vous fussiez
tent de courir aux mchantes aventures.

Le vieux John se mit  rire avec une bonhomie pleine de malice.

--Je ne suis peut-tre pas aussi ignorant que vous le croyez de ce qui
concerne les ruses sauvages. Il me semble que je saurais encore
passablement suivre une piste et mme jeter par terre un Peau-Rouge,
s'il le fallait pour une juste cause.

--Bah! vraiment? Trs-bien! je suppose que vous en seriez capable. Mais
comment connatriez-vous leurs malices, vous qui, toujours enferm dans
votre cabane des montagnes, ne faites pas autre chose que lire dans vos
livres? C'est comme je vous le dis, John; vos moyens de science vont
aussi loin qu'une ducation par les livres peut mener, mais,  mon avis,
le meilleur livre ne dit pas grand chose sur les Indiens. Vous avez
peut-tre trop peu tudi dans le _grand livre_ qui se dveloppe autour
de nous.

A ces mots, Oakley montra d'un geste l'imposant paysage de la valle;
John inclina respectueusement sa tte vnrable.

Au bout de quelques moments il rpondit:

--Enfin, Oakley, changeons un peu notre opinion respective sur les
projets du ravisseur Pawnie, et sur les motifs qui l'ont pouss 
enlever l'enfant.

--Parfaitement! allez, donnez vos ides; nous verrons si vous avez jug
droit relativement  cette affaire de la vie des bois.

--Eh bien! il va suivre les Collines Noires jusqu' ce qu'il ait atteint
le Deer Creek.

--Par les cornes d'un moose! c'est mon avis aussi. Allons, parlez
encore.

--Ensuite il traversera la valle, en droite ligne pour gagner les
Eaux-Douces.

--Prcisment! je pense comme vous. Aprs!...

--Aprs...? il ne s'arrtera pas qu'il n'ait atteint _Devil's Gate_.

--Nous sommes du mme avis, mon vieil ami. Continuez votre explication.

--L, il se considrera comme sauv, et il le sera en effet, jusqu' un
certain point; car il est impossible de traner de l'artillerie dans ces
territoires inaccessibles. Les Peaux-Rouges, une fois retranchs dans
leurs cavernes, ne fussent-ils qu'une centaine d'hommes, pourraient
tenir tte  une arme.

--Vous parlez droit, sir; je vous coute toujours. Maintenant je me
demande s'il y aurait quelque autre chemin pour arriver jusqu' eux.

--Je vous comprends. Il faudrait pouvoir les surprendre et les craser 
l'improviste. Ce sera le seul moyen de russir, s'ils parviennent 
atteindre leur refuge.

--S'ils y parviennent?... et comment, tonnerre! calculez-vous qu'on
pourrait les en empcher; dmontrez-moi , je vous prie!

--Bien, je vais l'expliquer. De quel nombre pensez-vous que leur bande
soit compose?

--Hum! on ne pourrait pas dire cela au juste. Cependant, comme ils ne
s'attendaient pas  tre suivis, ils n'ont pas pris soin de marcher  la
file indienne, chacun dans les traces de celui qui le prcdait: nous
allons donc peut-tre voir quelque chose.

Oakley examina les alentours pendant quelques minutes.

--J'estime qu'ils sont environ une soixantaine. Maintenant, voyons votre
plan.

--Il est bien simple: il consiste  intercepter la marche des Indiens
avant qu'ils soient parvenus  Sweet-Water.

--Certes! mais comment russir  les intercepter? que pourrons-nous
faire contre soixante hommes.

--Vous ne me comprenez pas. Tout ce que vous pourrez faire, ce sera de
retourner au Fort en toute hte, avertir les militaires, et les amener
sur les lieux. Ils ont de la cavalerie, les Indiens n'en ont pas; on
pourra atteindre la rivire avant eux.

--Oui; c'est clair comme bonjour. Mais pourquoi dites-vous que je vais
retourner au Fort?

--Aimeriez-vous mieux que ce ft moi?

--Oui, oui, pre John. Je ne disconviens pas que vous soyez un aussi bon
claireur que moi; nonobstant, je suppose que vous tes trop vieux pour
courir dans les bois  la poursuite des Indiens. Si vous allez au Fort,
vous aurez la chance d'avoir une monture.

--Ah! ! mais, Oakley, vous tes pour le moins aussi g que moi.

--C'est ce qui reste  savoir: Enfin, je vous le dis, j'ai un tel
exercice des courses, des chasses, des batailles, que je suis devenu
fort comme un chne... deux fois plus fort que vous, quoique vous soyez
plus gros que moi.

--Vous croyez ?

--Un peu, s'il vous plat; si vous voulez essayer _une passe_ avec le
vieux Jack Oakley, venez un peu voir. Vous trouverez votre pareil.

Le vieillard sourit, s'approcha d'Oakley et le saisit vigoureusement.
Jack fit trois ou quatre efforts dsesprs pour branler son adversaire
et lui faire perdre pied, mais tout fut inutile; John resta immobile
avec la tranquillit d'un rocher, serrant toujours son homme avec des
mains qui semblaient des tenailles d'acier.

Tout--coup il le prit aux hanches, le souleva d'un puissant effort, et
le fit passer par-dessus sa tte. Oakley alla tomber  quelques pas,
lourdement comme une bche. Il se releva agilement avec une exclamation
et saisit l'ermite  pleins bras. Mais celui-ci, avec la promptitude de
l'clair, souleva de nouveau Jack en l'air et l'envoya mesurer le sol
avec un bruit effrayant.

Cette fois, matre Oakley se releva lentement sur ses pieds, en se
frottant les bras, le cou et la tte; en mme temps il lana un regard
empreint d'admiration au vieillard qui tait rest debout et souriant.

--Jrusha! s'cria-t-il enfin; vous tes un _rude_! touchez-l, mon
homme.

--Eh bien! croyez-vous que je pourrais me tirer d'affaire avec un
Indien? demanda paisiblement le vieux John.

--Copieusement! je vous le dis. Oh! oui, copieusement! Certes, comme
vous y allez! Mais n'est-ce pas une honte  vous de rester enferm comme
vous l'tes dans votre cabane, alors que vous devriez courir la
montagne, tuant chaque jour votre demi douzaine de Peaux-Rouges!

--Je ne me permettrai jamais de prendre la vie d'un Sauvage sans y tre
contraint par la ncessit de ma dfense personnelle, ou pour le salut
d'autrui.

--Mais, puisque nous sommes en guerre, chaque Peau-Rouge est un ennemi.

--J'aurai l'oeil sur quiconque se prsentera  moi;  la moindre
dmonstration hostile, j'agirai en consquence. Maintenant, dites-mot
quel est celui de nous deux qui va retourner au Fort.

--Eh bien! calculez que ce sera moi. Il n'y a pas un instant  perdre,
donc, je pars. Hurrah! pour le pre John, jadis appel l'ermite,
aujourd'hui la terreur des Indiens et le vainqueur de Jack Oakley. Oui,
sir, vous l'avez mani comme une vieille femme manie un balai.

A ces mots il s'loigna  grands pas dans la direction du Fort.

Il et bientt atteint la pente des dernires collines, et se mit 
traverser agilement la valle.

--Par le grand diable rouge! murmurait-il en se frottant les paules; ce
vieux garon est nerveux comme un jeune if et fort comme un chne. Je ne
comprends pas qu'il soit si adroit.

--De qui parlez-vous donc? demanda une voix tout proche de lui.

Oakley se dtourna en sursaut, et aperut  deux pas de lui un homme
debout sur le bord d'un petit ruisseau.

--Quindaro! s'cria-t-il.

--Oui, lui-mme. Que faites-vous par ici, Oakley?

--Ma vieille langue va tout vous dire, rpondit celui-ci.

En mme temps il se mit  lui raconter toutes les aventures prcdemment
survenues.

--Et o se trouve Mary? demanda Quindaro.

--Quelle Mary?

--Votre fille.

--Ah! oui; Molly. C'est comme a que je l'appelle, cette petite fille;
cependant c'est malgr la vieille femme qui me rpte toujours qu'il
faut dire Mary.

--O est-elle?

--En lieu sr, allez! dans la cabane de l'ermite, avec sa vieille mre.

--La croyez-vous rellement en sret?

--Certes! Dieu vous bnisse! Il n'y a pas de ce ct-ci de la
Californie, un Peau-Rouge qui ose toucher au vieux John. Mais venez donc
par ici, je vais vous dire un secret que vous garderez pour vous seul.

--Qu'est-ce que c'est?

--Ce vieux bonhomme l est plus fort qu'un ours brun. Je l'ai prouv il
y a peu d'instants!

Parlant ainsi, l'honnte Jack se frotta vigoureusement les paules.

--Ah! o est-il donc le vieux? demanda Quindaro avec un intrt soudain.

--Il tait par l haut, il y a une demi-heure tout au plus; maintenant,
il est parti sur une piste et je ne serais point tonn de lui voir
faire quelque rude besogne. Je vais vous dire un autre secret; le vieil
ermite est avec nous sur le sentier de guerre contre les Rouges. a
c'est vrai comme parole d'vangile; car il l'a dit, et je le sais homme
 ne pas mentir. Mais pourquoi n'tes-vous pas venu voir Molly depuis si
longtemps? Je crois qu'elle prend a  coeur; elle est devenue ple et
srieuse, elle ne rit plus; elle n'est plus joyeuse fille comme 
l'poque de notre arrive au Settlement.

--Hlas! monsieur Oakley, les troubles de ces contres suffiraient pour
enlever son sourire  la nature elle-mme, et pour mettre en deuil
l'azur du firmament. Pourquoi ne vous ai-je pas visit depuis
longtemps?... parce que j'ai trop d'ouvrage  accomplir ici; parce que,
jusqu' la fin de cette guerre, je me suis vou  une seule et unique
tche. Il est vrai, entirement vrai, que je porte toujours dans mon
coeur l'image de votre fille; mais mon coeur saigne d'une blessure
toujours ouverte; le sang en sort avec une telle abondance qu'il
obscurcit ma vue pour tout autre objet. Quand ma vengeance sera
accomplie, grandement, compltement, alors j'irai vous voir. Mais non
auparavant... non, pas avant cette heure.

Quindaro parlait avec une vive motion.

--Vous m'excuserez, monsieur Quindaro, mais je vois que vous tes un
homme d'ducation et j'ai peur que ma pauvre Molly ne soit pas un parti
pour vous. Mais vous ne voudriez pas...--Oh! je confesse que je suis un
vieux fou, et je mriterais qu'on me trpignt sur le nez pour cette
question...--Voyez-vous, j'aime ma fille  tel point, que mon vieux
coeur se briserait, s'il arrivait quelque chose  mon enfant.

--Bien: que vouliez-vous me demander?

--Vous ne voudriez pas jouer avec l'amour de ma petite Molly;...
l'abandonner au dsespoir et  la mort?...

Quindaro bondit sur ses pieds et regarda fixement Oakley sans prononcer
une parole.

--Oh! vous n'avez pas besoin de rpondre, continua le brave Jack d'une
voix mue, je lis votre pense dans vos yeux. Souffletez-moi pour ma
sotte question! C'est une ide qui m'a travers la tte. Je vous ai
toujours considr comme un coeur loyal, un homme droit et honorable;
ma pense sur vous n'a pas chang. Vous m'excuseriez si vous saviez ce
que c'est que d'tre pre,.... et pre d'une fille tendre et dvoue.

L'nergique visage de Quindaro fut agit d'une motion terrible: il se
couvrit la face des deux mains et resta longtemps sans pouvoir parler.

--Non, M. Oakley, dit-il; non, je ne sais pas ce que c'est que d'tre
pre. Je connais  peine le bonheur d'tre fils et frre... Je connais
l'angoisse... le deuil... la mort... Oh! nuit horrible! continua-t-il
comme rpondant  ses propres penses: nuit de terreurs! Flots de sang!
clameurs mourantes des agonisants! Flammes dvorantes! cratures chres
que j'aimais! je vous ai venges dj; mais elle n'est pas pleine
encore, la coupe de la vengeance!

En parlant, cette homme si fort et nergique sentait son coeur se
gonfler comme l'Ocan par une furieuse tempte; le sang brlant
bouillonnait  ses tempes; une flamme sinistre s'allumait dans ses yeux.

Oakley le regarda avec une motion mle de surprise. Il supposait bien
que les Sauvages n'taient pas trangers au dsastre dont il venait de
parler; mais c'tait la premire fois que Quindaro laissait chapper une
parole de nature  jeter quelque lumire sur son existence trange et
mystrieuse.

--Ce sont les Indiens qui vous ont fait tout cela? demanda Oakley aprs
quelques instants de silence: ils sont capables de tout.

--Oui; ce sont ces Pawnies maudits.

--Ils ont massacr vos parents?

--Oui; pre, mre, frres, soeurs;--tous sont morts, except moi.

--tes-vous sr que personne n'ait chapp au carnage?

--Oh oui! j'en suis sr. J'ai vu les corps sanglants, tendus sous mes
yeux.

--Avez-vous pu les ensevelir, dcemment, comme il convient de le faire?

--Hlas non!  peine ai-je pu m'chapper vivant. Mais quelques jours
aprs, lorsque je suis revenu sur le lieu du dsastre, j'ai vu cinq
tombes frachement dcouvertes...

--Alors, vous avez suivi les Pawnies?

--Oui: j'ai constamment rd autour d'eux pendant qu'ils frquentaient
les environs du Lac Willow; depuis qu'ils sont dans les montagnes, je me
suis attach  leurs pas. Je leur ai dj arrach vie pour vie, depuis
longtemps; mais je ne regarderai ma vengeance comme accomplie et mon
oeuvre comme termine, que lorsque cette race infernale aura disparu
de dessus terre. Mon nom excite leur terreur, mais ce sera bien pire
encore, plus tard, si mes projets d'extermination russissent.

--O est votre habitation, Quindaro?

--Au milieu des rocs de la montagne, dans la valle, sur la rivire,
partout o ma tche m'appelle. Quindaro est comme l'oiseau sauvage,
libre de tous ses mouvements.

--Avez-vous quelquefois rencontr le vieux Pre John?

--Je l'ai aperu; mais nous ne nous sommes jamais abords face  face.

--Quindaro, promettez-moi une chose.

--Laquelle?

--C'est de rendre visite  l'Ermite lorsque vous en aurez l'occasion.

--Pourquoi cela?

--Je vous le dirai plus tard. Promettez-moi.

--Bien! ce sera fait suivant votre dsir. Pour le moment il faut que je
vous quitte; je vais me mettre sur la piste de cette bande: peut-tre
pourrai-je tre utile  la jeune femme et  l'enfant dont vous m'avez
parl. En mme temps je ferai mon possible pour rencontrer le vieil
Ermite s'il se trouve dans ces parages.

A ces mots Quindaro tendit la main, saisit celle d'Oakley, la secoua
cordialement, et s'loigna d'un pas agile dans la direction des collines
noires.

Oakley resta immobile  le regarder jusqu' ce qu'il l'et perdu de vue:
puis il se mit en route de son ct en grommelant:

--Je parierais ma vieille chevelure contre un cuir de Peau-Rouge, que le
pre John et ce jeune gaillard pourraient se convenir beaucoup. Ils ont
tous deux une histoire funeste et mystrieuse  se raconter: ils gardent
tous deux une vieille rancune contre les Indiens.--Dcidment ils seront
trs-bien ensemble.--Mais, que fais-je ici?... courons vite je n'ai pas
une minute  perdre.

Sur ce propos, matre Jack se remit vivement en route et continua sa
marche avec une telle activit qu'il arriva sain et sauf, au Fort, avant
la nuit.

Il fut chaudement accueilli par cette vaillante petite arme, toujours
indomptable malgr ses revers. Chaque soldat tait dvou de coeur et
d'me  l'_Hrone du fort Laramie_; chacun se sentait atteint par le
terrible vnement qui la frappait; chacun voulut devenir son vengeur.

Par une heureuse concidence, un renfort de troupes tait arriv 
Laramie; il se composait de deux cents hommes bien monts, bien arms,
venus du Fort Jefferson. Dans de pareilles conditions, il devenait
possible de lancer en expdition un dtachement considrable sans avoir
 craindre de dgarnir les dbris de la citadelle.

Les prparatifs de campagne furent bientt faits. Le lendemain, bien
longtemps avant les premires lueurs de l'aurore, deux cent cinquante
cavaliers parfaitement quips, munis de deux pices d'artillerie, se
mirent allgrement en route pour cette expdition mmorable. Une
gnreuse ardeur faisait battre toutes ces vaillantes poitrines; on se
htait pour atteindre au plus tt le territoire des Eaux-Douces, de
faon  devancer les Sauvages.

Oakley marchait devant en guide et en claireur, ne laissant pas un
buisson sans le fouiller d'outre en outre, pas un dfil sans le sonder
du regard.




CHAPITRE VII

UN MESSAGE


Le soleil se leva, brillant, gai, superbe: aux feux de ses rayons
naissants les petits ruisseaux faisaient miroiter leurs ondes
capricieuses tout en gayant les cteaux de leurs murmures joyeux. Tout
respirait la paix, le bonheur, la tranquillit profonde que la bonne
mre nature dispense en prodigue  ses enfants du dsert.

Mais toujours grondait un noir orage au coeur de Wontum: cet tre
farouche et vicieux n'avait jamais compris un sentiment doux ou
paisible.

Il restait debout sur cette rive enchante du _Deer Creek_, l'oeil
menaant, le front sombre, dardant sur sa victime des regards de
serpent.

A chaque coup d'oeil la malheureuse mre frissonnait: puis elle
serrait contre son sein le petit Harry, ce frle objet de tant de joies,
de tant d'angoisses, de tant de souffrances!

Sans cesse retentissait  son oreille le cri de cette voix mystrieuse
et secourable: _Pourquoi le sang du mchant n'a-t-il pas coul?
Pourquoi la mort n'est-elle pas descendue sur lui?_

Wontum y pensait aussi avec une mfiance inquite, et ne laissait pas
s'couler une seconde sans promener sur les alentours un regard
inquisiteur: on et dit qu'il souponnait la prsence secrte d'un
ennemi. Son hsitation tait visible; il redoutait de continuer sa
marche; son instinct sauvage lui faisait pressentir une poursuite ou des
embches caches.

Manonie et un mouvement de joie en contemplant la belle valle qui se
droulait devant elle: aprs un court examen, elle s'tait reconnue; ce
territoire, qu'elle avait souvent parcouru dans sa jeunesse, s'tendait,
avec la _Rivire-Douce_, sur un espace de cinquante milles, et offrait 
l'oeil le plus admirable paysage qu'il soit donn  l'homme de voir.
La jeune femme avait l'esprance et le dsir de voir Wontum continuer sa
course au travers de cette valle, car dans ce parcours elle avait
beaucoup de chances d'tre secourue par les nombreux Settlers dissmins
dans cette riante contre. Dans tous les cas, si les Blancs, trop
infrieurs en forces, ne pouvaient la dlivrer, elle avait au moins
l'espoir que son mari serait averti par eux et recevrait les
renseignements suffisants pour venir  son aide.

Toute agite par mille penses fivreuses, elle se leva et se mit  se
promener lentement sur le bord de la rivire. Le petit Harry avait voulu
la suivre, mais Wontum le retint. Alors l'enfant se retourna irrit et
lana dans la figure du Sauvage un coup de toutes les forces de son
petit poing. Au lieu de s'irriter, le Pawnie eut un demi-sourire et
murmura avec une sorte de satisfaction.

--Ugh! bon! Il fera un brave Indien!

Et il passa une main caressante sur la tte du petit garon. Mais
celui-ci, fidle instinctivement  la cause maternelle, se gardait bien
de fraterniser avec le ravisseur; il secoua nergiquement sa brune
chevelure et se raidit dans les bras du chef.

Manonie s'avana insensiblement jusqu' ce qu'elle ft arrive  une
trentaine de pas loin de Sauvages. Wontum, quoique acharn comme un
oiseau de proie  surveiller tous ses mouvements, ne prit pas garde  ce
qu'elle faisait; sa petite querelle avec Harry l'avait distrait pour
quelques instants.

La jeune femme cherchait curieusement dans les environs, esprant
dcouvrir l'auteur mystrieux de l'avis qu'elle avait reu dans le cours
de la nuit prcdente. Tout  coup elle tressaillit; quelque chose
venait de tomber  ses pieds: c'tait un petit cailloux roul dans un
bout de papier. Elle le saisit avec l'avidit d'un naufrag qui se
cramponne  une corde de salut; en mme temps elle jeta un regard
oblique du ct de Wontum pour savoir s'il s'tait aperu de quelque
chose; ce dernier continuait  s'occuper du petit Harry; depuis quelques
instants il ne prenait pas garde  ce que faisait Manonie.

Elle dplia le papier qui portait quelques lignes d'criture, et lut
avidement:

--Esprez! cette nuit vous serez libre. Votre mari est inform de votre
situation, il fait tous ses efforts pour courir  votre aide. Je suis
votre ami, je resterai auprs de vous.

Manonie leva les yeux; en face d'elle,  une trentaine de pas, elle
distingua, dans l'ombre d'un arbre creux une paire d'yeux tincelants
qui la regardaient d'une faon trange. Au bout d'une seconde, un jeune
homme de haute taille, sortant de sa cachette, se laissa voir un
instant, appuya un doigt sur ses lvres pour recommander le silence, et
disparut comme un mtore.

Manonie eut peine  retenir un cri de bonheur qui gonflait sa poitrine:
son premier mouvement fut de s'lancer vers l'inconnu. Un instant de
rflexion la calma: elle comprima son motion, et revint  l'endroit o
Wontum tait assis avec le petit Harry. Toute tremblante, elle serra
avec une sorte d'emportement maternel son cher enfant sur son sein,
comme si elle et voulu le disputer  l'univers entier. Wontum ne fit
pas attention  cette exaltation fbrile qu'il considrait comme une
infirmit fminine.

Le mystrieux alli qui venait de se rvler lui tait compltement
tranger; elle ne se souvenait point de l'avoir jamais vu. Pourtant elle
se sentait agite d'une motion inconcevable... chose facile 
comprendre: son coeur battait  se rompre lorsqu'elle songeait que le
bonheur, la libert, la vie taient proches et que quelques heures
seulement la sparaient de la dlivrance!

Au milieu de ces penses tumultueuses vint se mler tout  coup un
sentiment de crainte: sans doute il y aurait quelque nouvelle bataille,
o son mari courrait risque d'tre tu. En effet, ses ravisseurs
formaient une bande d'au moins quatre-vingt guerriers valides et
courageux; comment viendrait-on  bout de cette horde froce alors qu'un
_seul_ alli s'tait prsent pour la pauvre captive?...

Sans souponner les temptes de crainte, d'espoir, de dcouragement qui
se disputaient l'esprit de leur prisonnire, les Sauvages levrent leur
camp et se prparrent  continuer leur route. Au grand chagrin de
Manonie, ils se disposrent  quitter la valle et s'enfoncrent dans la
montagne: bientt leur caravane fut perdue au milieu d'un ocan de
valles, du fond desquelles on distinguait difficilement la plaine par
quelques chappes lointaines.

Cette journe fut rude pour Manonie: puise par les fatigues des
courses prcdentes, elle fut force de se reposer frquemment. La
marche des Sauvages en fut considrablement retarde; ils perdirent
ainsi leur avance, ce qui les contraria d'une manire sensible. Bientt
leur mcontentement se trahit par des coups-d'oeil irrits et des
propos menaants: Manonie les comprenait parfaitement, car elle n'avait
point oubli l'idime Pawnie qui lui avait t familier durant sa
jeunesse.

Une querelle ouverte ne tarda point  s'engager. Un des Sauvages
reprocha avec aigreur  Wontum d'avoir engag cette expdition dans un
intrt tout personnel, uniquement pour s'emparer de la squaw Face-Ple,
et de les avoir pousss  une bataille qui leur cotait plus de cent
hommes.

Le mme orateur, s'adressant  ses autres compagnons, leur proposa de
mettre  mort la femme blanche, pour terminer toute discussion  son
sujet.--Mieux vaut, dit-il, emporter son scalp que de laisser nos
chevelures sur un nouveau champ de combat; elle ne sera jamais des
ntres, elle sera toujours une source de discorde.

On agita ensuite la question relative au sort de l'enfant.

--Qu'il vive, continua l'orateur; il est si jeune qu'il oubliera sans
doute ses parents, et pourra devenir un guerrier utile  la tribu.
Quoique dans un ge tendre, il a fait preuve de courage; il sera
peut-tre un jour fameux sur le sentier de guerre.

La pauvre Manonie suivait cette discussion avec un intrt anxieux qu'il
est facile d'imaginer. A tout instant ses regards inquiets sondaient
furtivement les environs pour tcher de dcouvrir son mystrieux
protecteur; mais il restait invisible comme s'il eut fait partie du
monde des esprits.

Aprs avoir longuement discut, les Sauvages prirent une rsolution,
qui, en lui laissant quelque rpit, permettait  Manonie d'esprer
encore. Ils dcidrent que, malgr son mariage avec un blanc, ils
n'avaient pas le droit de la mettre  mort sans avoir consult le grand
chef de la tribu  laquelle la jeune femme avait appartenu, et sans
avoir obtenu son assentiment. On la conduisait donc devant Nemona pour
qu'il fut le juge suprme de son sort.

Le soleil allait disparatre de l'horizon lorsque Wontum donna le signal
de faire halte pour procder aux prparatifs de campement. La troupe
sauvage s'installa en un grand cercle comme la nuit prcdente. Au
centre, on brancha deux jeunes sapins proches l'un de l'autre, on les
lia par leurs cmes de faon  ce qu'ils formssent la charpente d'un
wigwam; ensuite ils furent couverts de branches, de feuilles, de
fougres et de mousses; ainsi arrange cette tente offrait  Manonie un
abri chaud et confortable.

Ce ne fut pas sans une curiosit inquite que la jeune femme suivit de
l'oeil tous ces prparatifs. Mais elle ne s'en approcha pas; assise
sur une roche leve d'o sa vue pouvait dominer la plaine, elle
regardait avec tristesse ce dsert dont les limites allaient se
confondre avec l'horizon, et qui dormait du sommeil profond de la
solitude. A tout instant elle esprait voir surgir de quelque ravin une
troupe arme; elle tendait l'oreille au moindre bruit, pensant que le
pas des chevaux se ferait entendre sur les cailloux roulants de la
montagne.....

Vain espoir! efforts inutiles! Les torrents lointains faisaient seuls
entendre leurs sourds grondements: les cmes d'arbustes seules, ondoyant
au vent, apparaissaient seules entre les interstices des rochers noirs;
et si quelque pas furtif troublait le morne silence, c'tait celui du
loup des prairies en route pour chercher pture.

Au moment o elle s'y attendait le moins, Wontum vint la trouver et
s'assit  ct d'elle sur le gazon. Il la regarda longtemps avec une
fixit trange; son visage avait une expression indfinissable dont
Manonie ne put s'expliquer la signification.

Enfin il lui adressa la parole en langage Pawnie entrecoup de mauvais
anglais:

--_Coeur-de-Panthre_ a voulu me tuer cette nuit!

Manonie tressaillit: elle tait bien loin de se douter que le Sauvage
souponnt seulement ses penses de la nuit prcdente. Il ne l'avait
assurment pas vue levant le couteau sur lui, le tenant suspendu sur sa
poitrine, le replaant ensuite  sa ceinture sans avoir frapp. Wontum
dormait, rvait mme  cet instant; comment donc avait-il pu surprendre
le secret que Manonie et l'_ombre_ seules connaissaient?

Une vive rougeur monta aux joues de la jeune femme  cette question
inattendue: c'tait pour l'Indien une rponse suffisante.

--Pourquoi voulez-vous tuer Wontum? demanda-t-il.

Manonie comprit qu'une dngation serait inutile.

--Je n'aurais voulu vous tuer que si cela et t ncessaire pour
assurer ma libert.

--Vous avez donc eu l'intention de me faire mourir?

--Oui.

--Pourquoi n'avez-vous pas excut votre projet?

--Parce que, au moment o j'allais frapper, vous avez lch ma main que
vous reteniez pendant votre sommeil;  ce moment j'esprais pouvoir fuir
sans tre force de commettre un meurtre. Mais comment avez-vous su tout
cela?

Wontum lui montra son couteau:

Vous avez tir ceci, dit-il, mais vous n'avez pas pris garde, en le
remettant dans ma ceinture, que vous le placiez dans mon sac  balles.
Pourquoi vouliez-vous fuir loin de moi?

--Pour revenir auprs de mon mari; vous ne pouvez en douter.

--Trs-bien! mais Wontum ne remettra jamais l'enfant en libert.

Manonie et un grondement de douleur maternelle: le Sauvage continua:

--Et de plus, je ferai votre mari prisonnier; je le brlerai. Consentez
 devenir ma squaw, et je ne le brlerai pas. Wontum veut
_Coeur-de-Panthre_ pour squaw; il l'aura, ou malheur au mari.

--Mon mari mourra alors, rpondit Manonie avec fermet, car je ne serai
jamais votre squaw. Mais il n'est pas en votre pouvoir, mon bien-aim
Henry; il ne succombera pas sous vos coups. Prenez garde vous-mme; et,
si vous voulez avoir la vie sauve vous ferez bien de me rendre la
libert, car la vengeance de mon mari sera sre et terrible.

--Ugh! Wontum n'a pas peur d'un soldat Face-Ple! Ces hommes-l sont de
pauvres guerriers. Qu'il vienne, l'officier! je serai content de
l'emmener avec moi  _Devil's Gate_.

A ce moment l'oeil toujours vigilant de Manonie crut apercevoir
derrire les rochers quelque chose comme l'ombre d'un homme: Elle ne fit
qu'entrevoir cette apparition qui s'vanouit sur le champ, comme une
vision fugitive. Malgr sa vive motion, elle eut la prsence d'esprit
de dtourner les yeux afin de ne pas attirer sur ce point l'attention du
Sauvage: Nanmoins un sourire d'espoir erra sur ses lvres et fut
remarqu par Wontum.

--Coeur-de-Panthre pense  quelque chose d'agrable? demanda-t-il.

--Je songeais  mes amis et  la terrible revanche qu'ils vont prendre
sur vous.

--Ugh! _Coeur-de-Panthre_ les attend cette nuit?

Un sourire significatif resta empreint sur la face ruse du Pawnie;
Manonie trembla un instant qu'il n'et dml le secret du mystrieux
tranger: mais quelques secondes de rflexion la rassurrent, elle
rpondit courageusement:

--Oui! je suis certaine de revoir bientt mes amis. Je m'chapperai  la
premire occasion; soyez en sr!

--Wontum sait  quoi s'en tenir l-dessus; mais il prend soin de ses
prisonniers. Demain, dans la soire, nous serons au village des Pawnies.
Alors Coeur-de-Panthre sera la femme ou l'esclave du chef: elle
choisira!

--Vous n'irez pas si loin sans tre attaqu.

--Je ne crains rien. Sans quitter les montagnes, je regagnerai nos
cavernes par les dfils d'Indpendance-Rock. Vos soldats sont tous 
cheval; ils ne pourront nous atteindre tant que nous serons dans les
rochers. S'ils entreprennent de traverser Devil's Gate, ils sont perdus.
Vous le voyez, il n'y a pour vous aucune esprance d'vasion: le parti
le plus sage sera donc de vous rsigner  votre sort.

Wontum lui montra ensuite la tente improvise, et continua en idime
Pawnie.

--Vous allez reposer l-dedans cette nuit. Mais pour vous empcher de
faire quelque sottise, je vais vous lier les mains et les pieds.

Manonie ne rpondit rien, et la conversation en resta l. Lorsque la
soire fut plus avance, Wontum attacha les deux poignets de Manonie
avec une corde solide:

--La nuit dernire, dit-il, vous avez fait usage de vos dents; je vais
prendre mes prcautions  ce sujet.

En mme temps il fit asseoir sa victime par terre, le dos appuy contre
une grosse pierre, lui passa sous le cou une branche longue et flexible
qu'il enroula des deux bouts sur l'un des sapins soutenant le wigwam, et
lui rendit ainsi impossible tout mouvement de la tte. Une autre corde
lui serrait les pieds et revenait se nouer aux poignets qu'elle
maintenait arrts contre le corps.

A moins d'tre dlivre par une main secourable, la pauvre captive
devait passer les longues heures de la nuit dans une cruelle immobilit.
Elle ne dit pas un mot, ne profra pas une plainte. En apportant auprs
d'elle le petit Harry, Wontum ne pt s'empcher de lui accorder un
regard d'admiration.

Tous ces prparatifs accomplis, le Pawnie se coucha sur le sol,
directement en face de l'entre, et resta longtemps immobile mais
veill, comme une bte fauve  l'afft.

Cependant, lorsqu'arrivrent les premires heures matinales aprs
minuit, sa tte s'inclina sur le gazon, ses poings ferms
s'entr'ouvrirent; il s'endormit d'un sommeil d'autant plus profond qu'il
avait lutt davantage.

Il tait impossible  Manonie de faire un mouvement. Elle aurait bien
voulu carter un peu les branches de sa tente pour apercevoir ce qui se
passait dans la campagne. S'apercevant que son petit garon tait
veill, elle l'appela avec un sourire, et lui demanda, bien bas, de
pratiquer une ouverture dans les feuillages.

L'enfant obit avec une adresse et une prcaution au-dessus de son ge.
Alors Manonie pt voir au dehors par cette claircie: sa vue, il est
vrai, ne pouvait se porter que dans une seule direction, mais c'tait
dj quelque chose.

La nuit tait splendide: les clarts d'une lune resplendissante taient
adoucies plutt qu'obscurcies par les flocons lgers de blancs nuages
qui erraient lentement dans l'azur. Les gigantesques silhouettes de ces
voyageurs ariens revtaient tour  tour les formes les plus
fantastiques; ici c'tait un chne au feuillage touffu, l, un palais,
plus loin un volcan au cratre de feu; puis c'tait un gant arm, un
dragon fantastique, un lion couch, une panthre bondissante: et toutes
ces images mouvantes, confuses, entrelaces, changeant de forme  chaque
seconde, se balanaient au clair de lune comme un essaim capricieux de
puissances surnaturelles mises en gat par cette belle nuit.

Au milieu de ces fantmes insaisissables, l'oeil fascin de la captive
croyait parfois dmler la haute stature de son ami inconnu surgissant
du fond de quelque ravin... mais un rayon glac immobilisait soudain la
forme entrevue et la changeait en roc, en sapin, en bosquet, en tronc
d'arbre; et, avec l'illusion s'vanouissait l'esprance.

Ah! ciel! qu'est-ce que cela? Les prunelles noires de la jeune femme
sondent ardemment l'espace! Est-ce une erreur, un rve, encore? L, tout
prs, un corps sombre se dtache d'un noir rocher;... une tte
intelligente pie  la hte les alentours;... on s'avance,... on
rampe,... on s'approche!

Manonie et un affreux battement de coeur; l'esprance rentrait si
violemment dans sa pauvre me qu'elle en tait dchire comme par une
blessure. Il arrivait enfin, cet ami! L'heure de la dlivrance allait
sonner!

Effectivement c'tait un homme: il s'avana avec une merveilleuse
souplesse prs des avant-gardes des Sauvages. Manonie le vit s'incliner
sur le corps sombre de l'un des dormeurs; elle crut qu'une lutte allait
s'engager. Mais non; un point lumineux parut et disparut sur la poitrine
de l'Indien; celui-ci leva convulsivement les bras; ils retombrent
inertes et morts; l'agonie avait t foudroyante et muette.

Alors le vainqueur prit dans ses mains robustes le cadavre du Pawnie et
disparut en l'emportant derrire un rocher.

Le regard inquiet de Manonie ne le perdit pas longtemps de vue: bientt
il reparut en pleine lumire;  ce moment il s'tait transform en
Indien. Il se remit  ramper silencieusement.

La jeune femme le vit se glisser, avec la souplesse d'un serpent, au
milieu des Sauvages qui entravaient sa route; il approchait lentement,
mais srement du wigwam. Quand il fut tout proche, le corps de Wontum
l'obligea  se dtourner; pendant quelques secondes, longues comme des
sicles, Manonie ne vit et n'entendit rien.

Tout--coup, derrire elle, le feuillage murmura imperceptiblement.

L'homme tait arriv.

Il se glissa par l'ouverture qu'il venait de pratiquer, posa sa main sur
l'paule de la captive et l'attira  lui. Les liens la retenaient: il
s'en aperut bien vite, les trancha silencieusement, puis, d'une voix
plus basse qu'un souffle, il lui dit:

--Donnez-moi l'enfant!

--Qui tes-vous? demanda Manonie.

--Un ami. Donnez l'enfant et suivez-moi.

A l'instant mme o elle soulevait le petit Harry de sa couche de
feuilles, Wontum se souleva sur son coude et fit osciller sur ses
paules sa tte alourdie par le sommeil.

Manonie resta sans respiration, les bras tendus, le sang lui battant les
tempes... Wontum retomba sur le gazon en murmurant quelques paroles
inintelligibles et redevint immobile.

Aprs quelques minutes d'une mortelle attente Manonie souleva l'enfant
et le remit  l'tranger, puis elle le suivit en rampant comme lui au
milieu des Sauvages, menaants jusque dans leur sommeil.

Dire les transes cruelles de la fugitive pendant ce prilleux trajet
serait impossible; la vie tait suspendue en elle  la pense qu'
chaque seconde le vol d'un moucheron, le froissement d'un brin d'herbe,
le reflet d'un rayon de lune pouvaient veiller l'ennemi et la perdre
ainsi que son enfant et son gnreux sauveur.

Enfin la redoutable enceinte fut franchie; aussitt l'homme se redressa
et se mit  marcher rapidement: Manonie le suivit  pas prcipits. On
marcha ainsi pendant une heure, dans le plus profond silence. Bientt il
devint vident que leur fuite n'tait pas dcouverte et qu'ils n'taient
pas poursuivis. Alors Manonie se hasarda  parler:

--Comment pourrai-je jamais reconnatre votre gnreux dvouement pour
moi? dit-elle  son sauveur, d'une voix tremblante de reconnaissance et
d'motion.

--J'ai fait peu de chose, rpondit l'inconnu simplement mais avec bont.

--Ah! sir! vous auriez t impitoyablement massacr par les Sauvages
s'ils vous avaient aperu!

--C'est possible. Mais j'ai souvent dj couru les mmes risques pour de
moins bonnes causes. Au fait, qu'est ce que la vie pour moi?... et que
puis-je craindre en la risquant?

--La vie est une douce chose pour moi, sir; elle m'est prcieuse et
chre. Je voudrais que pour tous elle fut aussi heureuse que pour moi!

--Madame, je suis bien aise d'avoir pu vous rendre ce service, et de
pouvoir ramener  votre mari vous et votre enfant.

--Pourrais-je savoir qui est celui  qui je dois tant de reconnaissance?

--Pardonnez-moi de vous rpondre brivement  cet gard. Nous ne nous
sommes jamais rencontrs jusqu' ce jour. Je ne suis qu'un simple
chasseur; le hasard m'ayant appris que ces coquins vous avaient faite
captive, je me suis dtermin  vous suivre pour vous secourir s'il
tait possible. Maintenant nous sommes sauvs, je pense.

--Mais, si je ne me trompe, au lieu de nous diriger vers le Fort, nous
lui tournons le dos?

--Oui.

--Vous avez certainement de bonnes raisons pour prendre cette direction;
puis-je vous demander quelle est votre pense.

--Oui sans doute. Les Sauvages dcouvriront notre fuite
trs-promptement, au plus tard, demain matin. Naturellement ils
supposeront que nous avons pris la route de la valle pour nous rendre
au Fort. Mais, ne vous y trompez pas, ils auront bientt dml nos
traces et ne tarderont point  reconnatre leur vraie direction. Ils
s'apercevront aussi que vous avez t aide par quelqu'un.

--Comment croyez-vous qu'ils sauront cela?

--D'abord ils n'ignorent pas qu'il vous tait impossible de vous dlier
seule. En second lieu, ils dcouvriront bientt le corps de l'Indien que
j'ai laiss derrire un rocher.

--En effet, j'ai vu comme un fantme sortir de l'ombre; puis un Sauvage
s'est dbattu convulsivement.

--C'tait moi que vous avez aperu: c'tait moi aussi qui vous ai lanc
un billet, hier matin, pour vous avertir que j'tais proche.

--Je l'ai suppos. Mais vous n'tes donc pas un Indien, quoique vous en
portiez le costume?

--Non. Prvoyant le cas o un Sauvage viendrait  se rveiller sur mon
passage, j'avais song  me procurer un de leurs costumes; car j'tais
sr de cheminer ainsi au milieu d'eux sans tre remarqu: j'eusse mme
t avec vous, qu'ils n'auraient fait aucune attention, me prenant pour
Wontum. Pour me procurer le vtement ncessaire, je ne pouvais le
prendre que sur le dos d'un Indien: le moyen tait facile; je me suis
approch sans bruit du coquin le plus proche et tout en lui serrant
convulsivement la gorge, je lui ai plant mon couteau dans le coeur.
Vous avez vu;... ce n'a pas t long. Tout allait pour le mieux;
aussitt mon homme mort je l'ai port derrire un rocher; l, j'ai
chang de toilette avec lui.

--tait-ce votre voix qui a prononc mystrieusement ces paroles:
Pourquoi le sang n'a-t-il pas coul?...

--Oui.

--O allons-nous maintenant?

--Je vous conduis  la cabane du vieux John qu'on appelle l'Ermite.

--En quel lieu?

--Au confluent des rivires Swet-Water et Platte.

--Pensez-vous que, l, je serai en sret jusqu' ce que mon mari ait
t averti et vienne me rejoindre?

--Peut-tre y sera-t-il arriv avant nous. Son intention tait de se
mettre en campagne avec un fort dtachement sur les rives de Swet-Water,
afin d'intercepter le passage  la bande qui vous avait capture.

--Ainsi donc mon mari sait maintenant quel a t mon sort?

--Oui; il se hte de toutes ses forces pour vous venger et chtier
svrement toute cette canaille sanguinaire qui vous a si fort
maltraite.--N'auriez-vous pas besoin de vous reposer un instant?

--Oh non! la perspective de revoir mon bien aim Henry loigne de moi
toute lassitude. Htons le pas, au contraire; je crains que ces
horribles perscuteurs viennent  retrouver notre trace et se mettent 
notre poursuite. Ce serait la mort s'ils nous rejoignaient dans cette
solitude!

Les deux fugitifs continurent en silence leur course rapide; l'inconnu
portant toujours avec tendresse l'enfant dans ses bras. Le soleil
apparaissait  l'horizon lorsqu'ils arrivrent aux dernires dclivits
de la montagne:  peu de distance ils rencontrrent une petite cabane.

--C'est l que demeure l'Ermite, dit l'inconnu; ici vous serez en
sret; vous pouvez entrer avant moi.

Manonie pntra dans l'humble chaumire, tenant le petit Harry par la
main:  peine la porte fut-elle ouverte, que la jeune femme se trouva en
pays de connaissance. Mary Oakley et sa mre la reurent avec les
dmonstrations du plus vif intrt et la comblrent de caresses.

A l'apparition de son guide elles prouvrent un tressaillement de
terreur, caus par son apparence Indienne.

Mais la crainte dura peu; un clair de joie tincela dans les yeux de
Mary: elle s'lana vers le nouveau venu et prit ses mains avec un
transport de joie.

--Quindaro! bien cher! Est-ce vous? oh! que je suis heureuse!
s'cria-t-elle d'une voix tremblante.

En effet, c'tait cet homme trange qui avait arrach Manonie  un sort
affreux.




CHAPITRE VIII

PARADIS PERDU


Mary Oakley et son ami Quindaro ne s'taient pas rencontrs depuis
plusieurs mois; ils avaient donc beaucoup de choses  se dire--beaucoup
de ces importantes futilits qui encombrent le rpertoire des amoureux.

On aurait eu peine  croire que cet homme au caractre de bronze, 
l'me pleine de sombres penses, toujours rvant la vengeance, toujours
familier avec le sang et les combats, pt s'amollir le coeur  parler
de douces choses, si toutefois il avait un coeur capable d'aimer.

On se serait tromp: Quindaro devenait bon, doux, simple comme un
enfant, lorsqu'un reflet de l'heureuse vie de la famille venait
illuminer la nuit de ses souvenirs.

Ce fut donc avec une juvnile allgresse qu'il retint dans ses mains les
petits doigts de Mary, et qu'il engagea avec elle un joyeux babil.

Pour arriver  la bienheureuse cabane o elle esprait retrouver son
mari, la pauvre Manonie avait puis ses forces. Une fois en sret,
elle se sentit anantie et retomba presque sans connaissance. On se hta
de lui prparer un bon lit de bruyres et de mousse, dans lequel elle
s'endormit aussitt d'un profond sommeil, ayant  ses cts le petit
Harry.

Quindaro et Mary s'taient assis au pied d'un grand chne, sur le vert
gazon, au bord de la rivire murmurante. Le jeune homme venait de
raconter les pripties au milieu desquelles s'tait accomplie la
dlivrance de Manonie; puis, il avait narr ses propres aventures depuis
plusieurs mois.

--Cher Walter!--j'aime mieux vous appeler ainsi, ce nom est plus doux 
mes lvres, plus harmonieux  mes oreilles; murmurait la jeune fille en
ouvrant tout grand ses yeux bleus, pleins d'une tendre admiration.

--Appelez moi Walter, ma bien-aime, si cela vous fait plaisir. Je n'ai
jamais entendu rsonner ce nom de Quindaro qu'au milieu du carnage et
des combats, il est un signal de mort. Moi aussi j'aime  couter
l'autre nom, le nom de ma jeune enfance. Il n'y a plus une crature
vivante qui me l'ait rpt depuis que ma famille a t anantie: aussi,
lorsque votre voix si douce le murmure  mon oreille, un frisson de
bonheur me rafrachit l'me, en me ramenant aux beaux jours vanouis.
Oh, Mary! que je voudrais voir ma mission accomplie, mes vengeances
satisfaites, ma tche termine! Ce serait une nouvelle vie pour moi de
fuir ces terribles scnes d'extermination o mon sang bouillonne, o mes
forces s'usent, et de trouver dans quelque solitude paisible, une
existence bnie, adore, auprs de vous.

--Ne pouvez-vous donc satisfaire immdiatement ce dsir, cher Walter?
Laissez, laissez  d'autres mains cet horrible labeur, vous qui tiez n
pour le repos et la paix!

--Je ne le puis encore. Il y en a _un_ encore qui doit disparatre de la
terre des vivants; ensuite je quitterai cette vie cruelle et impie 
laquelle m'a condamn jusqu' ce jour mon misrable sort.

--Quelle est cette dernire victime?

--Wontum. Depuis deux jours j'ai eu cent occasions de le tuer, ce
monstre! mais la pauvre femme et son enfant l'ont sauv.

--Comment cela?

--Elle tait sa prisonnire: je voulais la dlivrer. Si j'avais fait feu
sur ce chien sauvage, toute sa bande se serait aperue de ma prsence;
je n'aurai plus rien pu faire pour elle; on l'aurait hache sur place 
coups de tomahawk. J'ai donc mis de ct ma vengeance, pour sauver la
captive.--Oh! la nuit dernire, quand j'ai pntr dans le wigwam o
elle tait charge de liens, je me suis pench sur le Pawnie, mon
couteau est sorti tout seul de son fourreau, le coeur de l'ennemi
l'attirait! Mais je me suis retenu; il fallait dlivrer la mre et
l'enfant. Un geste, un souffle, pouvaient donner l'alarme, la bande se
levait comme un tourbillon, tout tait perdu. J'en aurais tu beaucoup
aprs lui, cela est certain; mais le nombre aurait fini par triompher.
Pour le salut de Manonie, pour celui de son pauvre petit enfant, pour le
bonheur de l'poux et du pre qui aime si tendrement ces deux chres
cratures, j'ai consenti  pargner cette bte fauve. D'ailleurs, je ne
veux pas le tuer endormi, ce Wontum: je veux, qu'avant sa mort, mon
regard le glace d'effroi, je veux qu'il sache quel est CELUI qui a si
longtemps poursuivi lui et sa tribu, semant parmi eux la terreur!

--Mais qui donc tes-vous? Dites-le moi, Walter, je vous en prie.
Expliquez-moi pourquoi vous avez si souvent lev sur les Pawnies des
mains ensanglantes. Sans doute, vous exerciez une juste vengeance, je
le crois; cependant j'ose vous demander le motif... le secret redoutable
que vous gardez au fond du coeur... le moment n'est-il pas venu, ami
bien cher, de vous confier  moi?

--Bientt, oui bientt; avant notre mariage, vous saurez tout. Pour le
moment, je vous en conjure, contentez-vous de ce qu'il m'est permis de
vous dire; et fiez-vous  ma loyaut et  mon amour pour vous, chre
Mary.

Ils demeurrent tous deux, pendant quelques instants, plongs dans leurs
rflexions silencieuses. Mary poussa un profond soupir, aprs avoir
promen un long regard sur l'admirable paysage qui les entourait; puis
elle dit d'un ton mlancolique:

--Walter, il me semble que je n'aimerais point  demeurer dans ce qu'on
appelle le _monde civilis_.

--Vous prfreriez donc rester expose aux dangers que nous courons sans
cesse dans ces rgions inhospitalires?

--Mon ami, je ne suis pas assez aveugle pour ignorer que vous tes bien
suprieur  moi. Quelquefois il me vient en pense que si vous aviez
quelque autre personne  aimer, votre affection ne serait point arrte
sur moi. Il me vient aussi en pense que si nous allions vivre dans ce
_Grand Monde_ que vous m'avez si souvent dpeint, vous y deviendriez
l'idole de tous, et alors vous oublieriez la pauvre Mary Oakley, la
pauvre fille sans ducation... Oui, je voudrais vivre et mourir dans
cette solitude ignore, car ici vous m'appartiendrez tout entier, vous
qui serez ma seule joie;... et au milieu de la foule civilise, il n'en
serait pas ainsi, car de nombreux amis se disputeraient votre attention.
Je suis sotte et folle de parler ainsi, mais un seul de vos regards
dtourn de moi me ferait au coeur une blessure que rien ne pourrait
gurir.

Walter regarda un moment la jeune fille avec une tendresse grave et
mlancolique:

--Mary, bonne et chre crature, dit-il enfin, est-ce que l'esprit de la
jalousie vous aurait effleur de son aile?

--Je ne sais ce que vous voulez dire, mon ami; est-ce que mes penses
sont rprhensibles?

--Savez-vous ce que signifie ce mot, _jalousie_?

--Pas trs-bien.

--_Jalousie_, sous-entend _suspicion_; or, souponner quelqu'un, c'est
admettre qu'il cache quelque sentiment blmable. Me croiriez-vous donc
capable d'une action ou d'une pense mauvaise?...

--Non! rpliqua vivement la jeune fille; Dieu me garde de douter de
votre loyaut! Si ce que je viens de vous dire ressemble  la
_jalousie_, je voudrais n'avoir jamais parl ainsi.

Walter runit dans les siennes les deux mains mignonnes de la jeune
fille et les serra affectueusement, en silence.

--Mary! lui dit-il tout--coup; regardez donc dans la valle!

Elle tourna aussitt les yeux dans la direction indique.

--Voyez, continua Walter, prcisment derrire cette grande roche noire,
sur la rive de Sweet-water.

--J'aperois... Oui, ce sont des cavaliers qui s'avancent.

--En effet: c'est le mari de Manonie avec les militaires du Fort.
Vraiment, je suis heureux de songer que cette pauvre mre et son enfant
sont ici et vont lui tre rendus. Chose inexplicable, mais que
j'attribue  une sympathie bien naturelle, chaque fois que j'ai entendu
la voix de cette jeune femme, il m'a sembl qu'un cho s'veillait dans
mon coeur, qu'un souvenir vanoui se retrouvait au plus profond de mon
me... Oh! mais, voyez; les cavaliers descendent au galop une pente
rapide: sans doute Marshall s'attend  trouver ici les objets de son
affection. Qu'il arrive vite! le bonheur l'attend ici.

--veillerai-je Manonie?

--Ce sera le meilleur. Ma premire pense avait t de respecter son
sommeil, et de mnager  son mari la joie de la surprendre ainsi par sa
prsence: Mais je craindrais les effets d'une joie trop soudaine et
violente. veillez-la; qu'elle puisse voir arriver ses amis!

Mary fit un mouvement pour s'loigner; Walter la rappela:

--Chre! dit-il, votre pre est avec eux: ne serez-vous pas bien
joyeuse de le revoir?

--Ah oui! comme je vais l'embrasser!

--Ils seront tous ici dans une demi-heure.

A cet instant Manonie appart sur la porte de la cabane.

--Voyez! l-bas dans la valle! s'cria-t-elle avec une exaltation
joyeuse; voil nos amis qui arrivent! voil le bonheur!

Elle n'avait pas achev ces paroles qu'un tourbillon de Sauvages
s'lana de derrire les rochers environnants. Quindaro cras par vingt
guerriers, se vit renvers et maintenu sur le sol, pieds et poings lis,
en dpit d'une rsistance dsespre et de ses efforts surhumains.

La malheureuse Manonie tait de nouveau prisonnire, et avec elle
l'homme dvou qui avait brav tant de prils pour la dlivrer. Mary
Oakley fut galement garotte. Sa mre et un meilleur sort: elle fut
renverse d'un coup de tomahawk; son me innocente et pieuse, devenue
libre  jamais, pt prendre son vol vers le sjour des anges.

Wontum s'tait aperu de la fuite de Manonie peu d'heures aprs son
vasion: avec son infernale perspicacit qu'aiguisait la rage, il
parvint  dcouvrir la fuite des fugitifs et se lana  leur poursuite.

Accompagn de sa terrible bande, il tait arriv  la cabane de l'Ermite
peu d'instants aprs ses victimes: mais la crainte superstitieuse que
les Pawnies avaient du vieillard, les empcha de violer l'asile choisi
par Manonie: ils attendirent qu'elle en ft sortie.

Pendant que Walter et Mary causaient paisiblement, insoucieux du pril
ignor, les yeux de Wontum, fascinateurs et funestes comme ceux du
serpent  sonnettes, couvaient cette double proie, objet d'une haine
mortelle. Il reconnaissait le librateur de Manonie; il reconnaissait la
meurtrier de l'Indien trouv gisant au pied du rocher; il reconnaissait
l'homme dtest et redout qui, depuis si longtemps, semait la mort et
l'effroi parmi les tribus Sauvages.

Du mme coup d'oeil, Wontum voyait arriver les troupes dans la valle
lointaine. L'heure tait propice pour la vengeance et le triomphe.

En effet Wontum, avait gagn une effrayante revanche!

Il s'assit sur le gazon  ct de ses victimes en les narguant du
regard, avec un mauvais sourire.

--Ugh! dit-il au bout de quelques instants en montrant du doigt les
troupes qui s'approchaient dans le lointain; Chiens Blancs, voyez-vous
arriver vos amis; sans doute vous prfreriez partir avec eux?...

Quindaro ne rpondit rien. Il comprenait parfaitement que le Sauvage
pensait  mal, et ne cherchait qu'un prtexte, un mot, un signe pour
rendre plus cruelle encore la misrable position de ses prisonniers.
S'il n'et t retenu par la crainte d'attirer sur ses malheureuses
compagnes d'atroces reprsailles, il aurait essay de recommencer la
lutte, car sa fureur tait comparable  celle du tigre pris au pige.

Il regarda Manonie, galement charge de liens comme lui. L'infortune
avait les yeux noys de larmes; tout en tenant son petit garon
convulsivement serr contre sa poitrine, elle jetait d'avides regards
sur ces amis qui arrivaient, hlas! trop tard, des confins de la vaste
plaine. videmment il n'y avait aucun espoir de ce ct, car le Pawnie
les avait aperus et n'aurait pas l'imprudence de les attendre.

Mary Oakley se roulait sur le sol, auprs du cadavre de sa mre, dans
les transports d'une douleur frntique. Ses cris dchirants auraient
touch une bte froce, mais Wontum, inaccessible  tout sentiment
humain, prtait l'oreille  ce concert de douleurs, comme un dilettante
savoure un beau passage de musique.

Aprs s'tre rassasi de vengeance il donna l'ordre du dpart. La horde
Sauvage se forma en demi-cercle, poussant devant elle, comme un troupeau
d'animaux captifs, Quindaro, Manonie, Mary Oakley et le petit Harry tous
cruellement garotts.

Wontum entranait vers les solitudes inaccessibles de Devil's Gate, ses
tristes victimes, dont le coeur saignait en pensant aux amis, aux
sauveurs qui, au bout de quelques minutes allaient arriver, mais trop
tard.




CHAPITRE IX

TROP TARD!


Le coeur du lieutenant Marshall bondissait de joie, d'orgueil,
d'esprance, en contemplant la vaillante phalange qui le suivait avec
ardeur. Tout son sang bouillonnait d'impatience lorsqu'il songeait au
but de son expdition.

Sa femme! son enfant! tout ce qu'il aimait au monde attendaient son
arrive!...

Jamais pareille angoisse n'avait atteint son me: jusqu'alors sa vie
avait coul douce et calme, pleine de jours heureux; son ciel avait
toujours t sans nuages. Le bonheur avait suivi son mariage, et l'ide
mme d'un dsastre n'avait jamais effleur l'esprit du jeune officier.

Manonie, sa bien-aime Manonie, enleve au milieu du Fort!... c'tait l
un rude coup, sous lequel il fut sur le point de faillir. Mais
l'adversit trempe les mes fermes; Marshall se sentit devenir d'acier
et de bronze; quelques secondes avaient suffi pour le transformer.

Tous ses soldats, impatients comme lui, couraient aux dangers de cette
campagne aventureuse comme  une fte. Le galop rapide des chevaux
ferraillait avec les cailloux aigus; c'tait une sorte de prlude au
cliquetis de la bataille qui allait s'engager.

Deux fois leur guide, le brave Oakley, prtendit avoir aperu des
Sauvages sur les _Collines Noires_; chaque fois on avait fait halte et
on avait minutieusement fouill tous les alentours. Ces recherches
avaient t infructueuses, et ce n'aurait t que demi-mal, si elles
n'avaient pas apport dans la marche un ralentissement qui devait avoir
le funeste rsultat qu'on vient de voir. Effectivement, si le
dtachement avait couru sans s'arrter jusqu' _Sweet-Water_, la partie
tait gagne pour Marshall.

--Je n'aperois aucune trace des Sauvages, dit tout  coup ce dernier;
et pourtant nous approchons de Sweet-Water. Mille tonnerres! si nous ne
parvenons pas  leur couper les devants, qu'en rsultera-t-il?

--Ma foi! capitaine, rpondit Oakley, je pense qu'il faudra se battre,
et rudement.

--Nous serons peut-tre forcs de les attaquer dans les dfils de
_Devil's Gate_, je suppose.

--Prcisment!

--Ah! je crains bien que, dans ces parages, la victoire soit difficile,
incertaine mme.

--Je croyais que les soldats n'avaient pas peur! rpliqua
ddaigneusement Oakley en regardant Marshall entre les deux yeux.

--_Je crois_, moi aussi, que vous faites fausse route, mon camarade,
riposta Marshall d'un ton sec; peu m'importe de servir de boulet  un
canon pourvu que j'arrive au milieu de ces damns Sauvages. Mais je ne
veux pas mener tous ces braves gens  une boucherie pour satisfaire un
intrt de vengeance personnelle. Certes! tant d'existences sont trop
prcieuses pour en faire si bon march! Si les choses se prsentent mal;
s'il faut tenter quelqu'entreprise dsespre, eh bien! je la tenterai
seul.

--Non! oh! mais non! de par tous les diables!

--Vraiment! Et alors, quelle est votre ide, M. Oakley?

--Jack Oakley, sir, s'il vous plat; la voici, mon ide: si vous allez
parmi les Indiens, vous n'irez pas seul, je vous l'affirme.

--Et qui m'en empchera?

--Un homme de ma taille, tout juste; ni plus petit ni plus grand.

--Vous?... vous m'en empcherez?

--Moi-mme, Votre Honneur, sans mentir.

--Je vous comprends, brave Jack! murmura Marshall plus mu qu'il ne
voulait le paratre; vous voulez partager le danger avec moi. Mais,
souvenez-vous, Oakley, que vous avez une femme et une fille; vous devez
vous conserver pour elles.

--Eh! je ne fais pas autre chose qu'y penser tout le temps; c'est
prcisment le motif qui me fera marcher avec vous. Cependant elles sont
en sret chez le Pre John. Seigneur! si elles n'y taient plus... je
ne sais ce que je deviendrais!... Oui, je deviendrais enrag s'il
arrivait malheur  la vieille femme et  Molly!

--N'avez-vous aucune crainte pour leur sret pendant votre absence?

--Oh! Dieu vous bnisse! non assurment; pas un seul rouge ne voudrait
s'approcher de ce qui appartient au vieux John.

--Pour quelle raison?

--Ils lui attribuent des pouvoirs surnaturels; car il est toujours en
mditations et en prires, les yeux tourns vers le ciel, comme s'il
faisait la conversation avec quelqu'un l-haut: les Indiens le redoutent
et le considrent comme un sorcier.  n'empche pas le vieux bonhomme
d'tre rude, aprs tout! Seigneur! j'ai cru l'autre jour qu'il m'avait
bris les os  la douzaine.

--Vous avez eu une querelle avec lui?

--Oh! c'tait un badinage. J'tais d'avis qu'il ne pourrait pas me
_bousculer_; alors, nous avons essay nos forces, vous savez.--Mille
carabines! il m'a lanc  plus de quarante pieds en l'air... J'ai cru
que je ne retomberais jamais! Ensuite, lorsque j'ai touch terre, j'ai
fait un tel _pouf_ que mon corps a failli clater en deux morceaux.
C'est tout de mme drle que nous n'ayons reu aucune nouvelle. Vous
pouvez tre certain qu'il est aux trousses de Wontum, et rudement j'ose
le dire.

--Ne m'avez-vous pas dit que Quindaro tait aussi sur la piste des
Sauvages?

--Oui; s'ils viennent  se rencontrer avec le vieux, j'ai ide qu'il en
rsultera quelque chose de bon.

Le pauvre Oakley ne se doutait gure qu'au moment mme o il parlait, sa
femme tait couche,  quelques pas de lui, ensanglante, morte sur le
thtre du massacre; que sa fille tait emmene prisonnire; que Wontum
venait de remporter un clatant triomphe!

--S'ils sont ici, il est trange qu'ils ne nous aient pas vus encore,
dit Marshall; car, de la cabane, ils dcouvrent parfaitement toute la
valle.

--C'est trange, en effet, rpta l'honnte Jack comme un cho:

Et son visage se couvrit d'une pleur inquite.

Ils arrivaient  la dernire colline, but de leur voyage: Oakley
descendit de cheval afin de la gravir  pied. Bientt ils atteignirent
le petit plateau sur lequel tait situ la hutte de l'ermite.

L, Oakley se trouva vis--vis du corps inanim de sa femme. Cette vue
produisit sur lui l'effet d'un coup de foudre: il demeura pendant
quelques instants en contemplation devant le cadavre, les yeux secs et
hagards, les lvres ples et frissonnantes, en homme qui va mourir: puis
il poussa un cri rauque et se jeta sur cette dpouille froide et
sanglante pour l'embrasser convulsivement.

Marshall s'approcha de lui et chercha  le relever: le malheureux
retomba inerte sur le sol; on eut pu le croire mort. Des secours
empresss le ranimrent; mais il ne revint  lui que pour se tordre dans
les transports d'une douleur frntique. Un moment, Marshall craignit de
le voir devenir fou.

--Les Sauvages viennent seulement de s'loigner, dit le jeune officier
lorsqu'il le vit un peu plus calme: ce meurtre a t commis il y a peu
d'instants, car le corps de la pauvre victime est encore chaud. Allons!
Oakley, mon ami, du courage. C'est le moment d'tre fort! voici
seulement que notre tche commence.

Oakley se redressa lentement, sans dire un mot, et promena autour de lui
des yeux gars: puis il appela plusieurs fois sa fille d'une voix
stridente. N'ayant reu aucune rponse, il se mit  fouiller les
alentours. Enfin il renona  cette recherche inutile, et dit 
Marshall:

--Les Sauvages taient au nombre de plus de soixante: Wontum tait parmi
eux; je reconnais les empreintes de son pied. Quindaro ou l'Ermite se
trouvaient l galement; les traces sont apparentes et indubitables.

--Cela parat vident, rpondit Marshall. Mais, pouvez-vous reconnatre
s'il y a des vestiges de femmes?

--Trs-distinctement. Voici les pas de mon enfant, de ma petite Molly.
Voici d'autres empreintes encore plus petites et dlicates.

--N'y en a-t-il pas l qui ressemblent  celles d'un enfant?

--Oui: les mmes se retrouvent  la porte de la cabane.

--Ah! mon Dieu! s'cria Marshall en serrant les poings, ce sont les
pieds de mon petit Harry. Maldiction! quelle route ont prise les
Sauvages; dites-moi Oakley...?

--Par-dessus les montagnes, du ct de _Devil's Gate_.

--Nous ne pourrons leur couper les devants, car ils ont peut-tre une
heure d'avance sur nous; d'ailleurs, nos chevaux sont incapables de
franchir ces rocailles aigus. Repassons par la valle et courons aux
cavernes o se rendent les Pawnies: c'est notre seule ressource.

--Elle est cruellement dangereuse, mais n'importe, allons!

Oakley et Marshall transportrent pieusement dans la cabane le corps de
la vieille femme; ensuite ils revinrent vers le dtachement qui les
attendait au pied de la colline.

En apprenant le nouveau dsastre qui venait d'tre constat, les soldats
firent entendre de terribles imprcations; chacun jura d'infliger une
punition exemplaire  ces hordes altres de sang, et l'ardeur pour
marcher en avant devint telle que Marshall ft oblig de les retenir.

On partit en grande hte; on traversa la Platte et l'on remonta  la
valle de Sweet-Water. Chevaux et hommes firent une telle diligence,
qu'avant le soir le corps expditionnaire fut arriv aux dfils
rocheux o tait le quartier gnral des Sauvages.

Mais, comme leur situation tait tellement forte qu'une attaque devenait
extrmement prilleuse, on fit halte pour tenir conseil.




CHAPITRE X

LE LOUP DANS SON ANTRE


La pauvre Manonie tait incapable de marcher: les fatigues de la nuit
prcdente l'avaient brise. Si elle les avait courageusement
supportes, c'tait l'esprance qui l'avait soutenue, la joyeuse
esprance de revoir son mari.

Mais maintenant, combien tout tait chang!

Cependant tout espoir ne l'avait pas encore abandonne; Mary Oakley la
soutenait par de courageuses paroles. Cette jeune fille montrait une
nergie surprenante; on aurait pu la croire inaccessible  la peur: elle
se montrait la digne enfant de l'intrpide Jack, la digne fiance de
l'invincible Quindaro.

On fit une litire en forme de brancard rustique, on y coucha Manonie,
et la retraite continua avec la plus grande promptitude.

Pendant la route, la jeune femme demanda  Wontum en langue Indienne:

--Quelles sont vos intentions  l'gard de vos prisonniers?

--Vous faire ma femme! rpliqua le Sauvage; puis, il ajouta en lanant 
Quindaro un affreux regard:--Me venger de cet ennemi de ma race.

--Et Mary Oakley?

--La donner  notre chef.

--Et Quindaro...?

--Le brler! le torturer!

--Vous n'oseriez pas commettre une action pareille! cette basse frocit
serait punie par la complte extermination des Pawnies.

--Je le ferai, oui! aussitt que nous aurons regagn les cavernes, je
vous donnerai cet agrable spectacle. Il sera rti vivant, alors mme
que Nemona voudrait l'empcher.

--Monstre abominable! s'cria Manonie en se soulevant sur la litire
pour changer un regard avec Quindaro.

Ce dernier restait impassible comme si rien n'et t dit:

--N'ayez aucune inquitude pour moi, dit-il, je trouverai bien encore
quelque moyen de confondre ce sclrat.

--Avez-vous entendu ce qu'il vient de dire?

--Oui: l'idime Pawnie m'est familier.

--Mais, je crains qu'il ne mette immdiatement ses mchancets 
excution. Pensez-vous que les troupes rgulires pourront donner
utilement assaut aux cavernes?

--On ne peut savoir: pour moi j'ai toute esprance.

--Quelles menaces fait Wontum? demanda Mary.

--Il a le projet de...

--Arrtez! pas un mot de plus! interrompit Quindaro.

--Oh! n'ayez pas peur de parler, insista Mary; dites tout.

--Moi, dire, gronda Wontum, que le vaurien Blanc sera brl! Il sera
rti. Ugh!

Mary lana au Sauvage un tel regard qu'il en recula:

--Si vous faites cela, lui dit-elle d'une voix surnaturelle, il vaudrait
mieux pour vous n'tre jamais n!

En parlant ainsi, son visage avait une expression effrayante; dans ses
yeux bleus ordinairement si doux s'allumait une flamme vengeresse.

Wontum sentit un mouvement d'inquitude lui traverser l'me:

--Ugh! que fera la squaw  la face-ple? Elle n'est qu'une femme, une
femme, une vile squaw!

--Je vous tuerai, horrible cannibale! Je jetterai votre me en pture au
mchant esprit, afin qu'il la tourmente ternellement!

L'Indien grimaa un sourire moqueur. Mais il ne pt dissimuler le
malaise qui s'tait empar de lui, et durant tout le reste du voyage il
vita de se tenir prs de la jeune fille. A dfaut d'armes apparentes,
il la croyait en possession de pouvoirs surnaturels et invisibles.

Il tait presque nuit lorsqu'ils arrivrent  Devil's Gate. Toute la
population Indienne y tait en grande agitation: les guerriers se
tenaient prts  une bataille; les uns, cachs derrire les arbres et
les rochers; les autres, dans les cavernes qui bordaient l'troit
dfil.

Les troupes, dj arrives, avaient engag l'action par une chaude
fusillade; mais elle avait produit un mdiocre effet.

L'arrive de Wontum fit reprendre courage aux Pawnies; ils taient en
fort petit nombre attendu qu'une guerre venait d'clater entre eux et
les Sioux leurs ennemis naturels: cette circonstance avait conduit hors
de la montagne une grande quantit de combattants.

Leur chef, Nemona, retenu par ses infirmits, n'avait pu prendre part 
l'expdition. Il dsirait avec anxit ngocier la paix avec les Blancs,
afin de pouvoir tourner toutes ses forces contre les Sioux; mais
plusieurs notables de la tribu, instruits du carnage de leurs frres au
Pic Laramie, lui faisaient une rude opposition.

Wontum, en se prsentant, ne fit que confirmer tous ces sentiments
hostiles. Il avait quitt le Fort avec deux cents guerriers; il en
ramenait  peine soixante. A la vrit, il avait fait quatre
prisonniers; mais on ne rapportait pas une chevelure: quelques Blancs
avaient t scalps  l'affaire de Laramie; ces trophes enlevs aux
morts avaient t perdus dans la suite du combat.

Lorsque la nuit fut entirement tombe, les prisonniers furent enferms
dans une caverne troite, et soigneusement gards  vue. Le bruit
s'tait rpandu dans la peuplade entire que Quindaro--le _Dmon de la
Montagne_ comme ils l'appelaient--tait au nombre des captifs. Cette
nouvelle avait enivr de joie les Pawnies: on dansa, on chanta, on hurla
 faire crouler les rochers. Toute la nuit il y et  l'entre de sa
prison des groupes de curieux, avides de voir l'homme qui avait t si
longtemps leur terreur, et qui, jusque-l, avait su leur chapper.

Un grand conseil fut tenu. Manonie qui avait entendu la plupart des
discours se tourna vers Quindaro et lui dit:

--Je crois qu'il n'y a plus gure d'espoir  conserver pour vous, notre
excellent ami.

--J'entends leur conversation, Manonie, rpondit-il tranquillement, mais
je ne perds pas esprance. J'ai ide que je leur chapperai encore.

--Que disent-ils, Walter? demanda Mary Oakley.

--Vous le saurez toujours trop tt:... cependant peut-tre vaut-il mieux
que je vous le dise.

--Oh! oui; parlez, cher Walter; dites-moi tout. Je suis prpare; si
vous _partez_, je vous _suivrai_ de prs.

--Ils ont rsolu de me brler vif.

--Que le ciel nous soit en aide! murmura la malheureuse enfant en se
rapprochant de son ami; peut-tre les troupes donneront l'assaut avant
le jour, il nous reste encore une lueur d'esprance.

--Les Sauvages ne reculeront pas l'excution jusqu'au matin; ils
prparent les matriaux du bcher. Mary, pourriez-vous rompre les liens
qui me retiennent les mains?

Elle essaya de toutes ses forces sans russir.

A ce moment, Wontum entra dans la grotte avec une douzaine de Sauvages
taills en hercules. Il darda sur Quindaro ses yeux de reptile et lui
dit:

--Ugh! vous avez tu trop d'Indiens. Il faut mourir comme un chien;
mourir brl.

--J'entends!

--Brler!

--Oui. J'ai parfaitement saisi votre intressante conversation  mon
gard. S'il ne s'agissait que de moi, je tiendrais peu  la vie.--Oui,
Mary bien-aime, poursuivit Quindaro en rponse au regard d'agonie que
la jeune fille fixait sur lui, croyez bien que _je veux_ vivre pour
vous, pour nous deux. Nous verrons encore des jours de bonheur, de
libert, je vous le dis!

Wontum montra du doigt un feu brillant qui resplendissait  l'entre de
la grotte:  ct tait un norme amas de broussailles.

--Rtir l! dit-il.

Quindaro comprit le projet des Sauvages. Ils se proposaient de clore la
grotte par une barrire de flammes, et d'y faire consumer le prisonnier
comme dans un four. L, il serait rellement rti vif: c'tait une
atroce perspective.

Une pense de rsignation amre traversa l'esprit du condamn...: si ces
roches profondes devaient lui servir de tombeau, ne serait-ce pas, pour
sa dpouille, aprs les dernires angoisses de l'agonie, un lieu de
repos aussi tranquille qu'un autre. Personne ne viendrait y troubler ses
cendres solitaires... peut-tre serait-il permis  Mary de lui apporter
un tribut de larmes,... si toutefois!...--Mais, quel serait le sort de
la jeune fille?... Celui de Manonie et de son enfant?... La mort, la
mort la plus cruelle, ne serait-elle pas prfrable  l'existence que
l'avenir leur rservait?...

Toutes ces ides dchirantes se succdrent comme un tourbillon sombre
dans l'esprit de Quindaro. Un frisson d'angoisse inexprimable agita tout
son tre en songeant  ces frles cratures, si chres, si dignes de
toute son affection, et qui allaient rester seules, victimes sacrifies
d'avance, sans protecteur, sans ami, sans espoir!...

Si, au moins, il y avait eu quelque chance de gagner du temps, d'appeler
par un signal quelconque les amis veillant au-dehors! Mais non! partout,
autour des captifs, la vote noire et impntrable du souterrain, tombe
anticipe, mort prmature, ensevelissement htif des cratures
vivantes.

Et pas une arme!... pas mme les mains libres!... Se sentir fort,
nergique;... avoir un coeur de lion et des forces de gant,... et se
voir plus impuissant qu'un petit enfant!... se voir ananti sous les
liens!... mourir, non pas de la mort du brave, dans une lutte
dsespre, mais de la mort d'un vil animal!... C'en tait trop!...

Une pense nouvelle sembla surgir dans son esprit.

--Qu'allez-vous faire de Manonie? demanda-t-il  Wontum.

--La squaw de Wontum! rpondit le Sauvage avec emphase.

--Et l'enfant?

--Lui, courageux. Il fera un bon guerrier: il vivra avec les Indiens
jusqu' ce qu'il soit grand.

--Que ferez-vous de l'autre fille ple?

--La donner au chef.

--O est-il, votre chef?

--L-haut! rpliqua le Pawnie en indiquant une caverne situe aux tages
suprieurs.

--Dites au chef que le prisonnier veut lui parler.

--Ugh! non! Il vous faut mourir maintenant.

--Wontum n'est qu'un lche reptile. Il n'ose pas montrer Quindaro au
chef.

Le Sauvage bondit, tira son couteau, et le leva sur le prisonnier, mais
il ne frappa point; son adversaire n'avait pas mme baiss les
paupires. Son intrpide regard, lanant des flammes, alla brler les
yeux de son ennemi; et certainement le Pawnie ne se serait gure souci
de le rencontrer seul  seul au coin d'un bois solitaire.

Aprs qu'ils se furent mesurs de l'oeil pendant quelques instants,
Quindaro reprit:

--Un lche seul oserait frapper un prisonnier dsarm et enchan: si
vous tes brave, dliez-moi les mains.

--Wontum est un brave! Wontum n'est pas un lche!

--Alors dliez-moi.

--Ugh! non!

--Vous avez peur de moi! vous tremblez de me voir libre un instant, mme
alors que vos guerriers vous entourent. Certainement votre chef vous
mpriserait, s'il savait votre conduite.

Wontum, sans rpondre, donna quelques ordres  ses hommes; aussitt
quatre robustes Sauvages entrrent dans la grotte et emmenrent les
femmes ainsi que l'enfant. En mme temps, d'autres Pawnies se mirent 
amonceler des broussailles contre le feu.

Mary Oakley se rpandit en cris dsesprs et en convulsions
lamentables, se dbattant de toutes ses forces pour n'tre point spare
de Quindaro. Les bourreaux qui l'entranaient n'y firent aucune
attention.

Quant  Manonie, elle tait plus calme, mais mourante: ce dernier
dsespoir la tuait.

A ce moment le vieux chef Nemona arriva accompagn de sa femme. Il jeta
sur Mary Oakley un regard de compassion et lana ensuite des regards
courroucs sur Wontum.

Sa femme, nomme Topeka (c'est--dire _Ile-d'Amour_ ou _Belle-Perle_),
s'approcha de la pauvre Mary et chercha  la calmer, mais sans pouvoir y
russir. Au contraire, la jeune fille continua  se dbattre et 
pousser des sanglots dchirants.

Le chef ignorait, d'abord, de quoi il s'agissait; mais un coup-d'oeil
lui fit reconnatre Quindaro et les prparatifs commencs pour son
supplice.

Nemona tait loin d'avoir des habitudes de cruaut: il tait mme d'une
gnrosit chevaleresque et extraordinaire pour un Sauvage. Mais il
connaissait malheureusement trop Quindaro, pour ne pas voir en lui un
des plus dangereux ennemis de sa tribu. En effet, ce hros blanc de la
montagne avait sem autour de lui une terreur inoue; chez la plupart
des Pawnies elle allait jusqu' la superstition, car ses exploits, son
audace, son heureuse chance faisaient croire  des pouvoirs surhumains.
Nanmoins, il faut le dire, cette crainte fantastique venait de perdre
beaucoup de son empire depuis que cet ennemi jusque-l invincible tait
prisonnier, enchan, vaincu en un mot.

--Brler? demanda Wontum en montrant du doigt Quindaro.

--Oui! rpondit Nemona d'un ton bref et triste.

A ce mot surgit parmi les Sauvages un concert atroce de hurlements,
d'imprcations, de menaces, tout cela entreml de danses et de
contorsions frntiques. Leur triomphe allait jusqu'au dlire.

Lorsqu'une apparence de calme fut rtablie, Quindaro s'adressa  Nemona:

--Nemona, dit-il, est un grand chef?

--Ugh! Nemona est Pawnie! le premier de son peuple!

--Il ne connat pas la peur, comme une femme?

--Non! Nemona ne craint rien!

--Votre prisonnier est enchan. Il dsire embrasser ses soeurs avant
de mourir. Le chef lui fera dlier les mains.

--Ugh!

--Vous voyez que le prisonnier n'a pas d'armes.

--Ugh!

--Une norme bche de chne fut apporte dans la grotte: on fora
Quindaro de s'asseoir dessus. Wontum, par un raffinement de barbare
vengeance, se complt  bander les yeux de sa victime. Ensuite on trana
les deux femmes et le petit Harry  quelque distance.

--Le chef est-il encore l? demanda Quindaro.

--Oui.

--Entendez-vous les cris des femmes! dit le condamn d'une voix
vibrante.

--Ugh!

--Si vous ne voulez pas que je vous considre comme une lche et
pusillanime squaw, s'cria Quindaro, vous ferez relcher mes liens pour
que je puisse dire adieu  ces infortunes. Mais, sans doute, vous
tremblez, vous et vos guerriers, devant votre captif, mme lorsqu'il est
enchan!

--Non!

--Alors si vous n'tes pas des coeurs tremblants, laissez mes mains
libres!

Cet appel  l'orgueil guerrier des Pawnies ne fut pas sans effet sur
l'esprit du chef. Topeka saisit un moment favorable, et soit par une
secrte sympathie pour cet intrpide jeune homme, soit pour dmontrer la
bravoure de son mari, elle tira de son sein un petit poignard en
s'criant:

--Le chef ne connat pas la peur! Il veut dlier Quindaro pour qu'il
puisse embrasser ses amis avant de mourir.

A ces mots elle se pencha sur le captif et coupa ses liens. En mme
temps, elle lui dit d'une voix basse et prcipite:

--Vous tes bon. Les Faces-Ples vous ont en haute estime: J'aime mon
mari, ne dirigez pas vos coups sur lui.

Quindaro ne saisit pas tout d'abord le sens de ces paroles, tant une
pareille intervention tait inattendue. Mais, ce qu'il vit bien
clairement, c'tait qu'aprs avoir coup les cordes Topeka, par un
mouvement inaperu, avait laiss tomber le couteau sous les pieds du
prisonnier!

Le jeune Blanc tait stupfi: jamais semblable aventure ne serait
entre dans ses prvisions. Au premier moment il fut mme contrari
d'une pareille assistance qui l'embarrassait en un certain sens.
Effectivement, le vieux chef, debout devant lui, tait prcisment le
premier adversaire qu'il lui aurait fallu frapper. Or, la loyaut, la
reconnaissance, lui dfendaient toute agression contre ce vieillard:
Topeka n'avait point voulu fournir le poignard contre lui.

Quindaro resta donc assis avec une apparente indiffrence. Nemona imita
son impassibilit et se dtourna.

Au mme instant Topeka revint, amenant Mary et Manonie. Toutes deux
tombrent  genoux prs de lui en pleurant et poussant des sanglots 
fendre l'me.

--Chut! murmura Quindaro, coutez-moi vite! Manonie rangez-vous sur le
ct; je vais tenter une vasion.

La jeune femme se releva lentement, sans rien dire, et alla s'appuyer
contre les parois de la grotte, derrire Nemona.

Mary avait moiti entendu, moiti devin les paroles de Quindaro, elle
s'approcha de lui et dit d'une voix basse comme un souffle:

--Courage ami! Je vous prdis le succs!

La pauvre enfant ne savait en aucune manire comment Walter essayerait
cette entreprise dsespre; mais elle avait confiance... et l'espoir
renat si vite avec la confiance!

--Armez-vous d'nergie pour tout supporter jusqu' mon retour avec les
soldats, reprit Walter.

--Soyez sans crainte, nous serons courageuses, d'ailleurs ils ne nous
tueront pas; et jusqu' la mort j'esprerai, moi.

--Eh bien! donc! reculez-vous un peu, je vais voir....

A ces mots Quindaro bondit:

Manonie le guettait, piant le moment favorable pour l'aider. Ds
qu'elle vit le jeune homme debout, elle jeta ses bras autour au cou de
Nemona en s'criant:

--Oh! pre! bon pre Indien! grce pour Quindaro! grce!

En mme temps elle se cramponna au vieillard avec une vigueur et une
tnacit incroyables, tellement que, malgr ses efforts, il ne parvint
pas  se dbarrasser d'elle en temps utile.

Quindaro s'tait lanc comme un lion et avait renvers Wontum; mais
l'agile et mfiant Sauvage avait esquiv le coup mortel, il ne reut
qu'une blessure assez srieuse.

Les mouvements du fugitif furent si prompts qu'il tait hors de la
caverne avant que les Sauvages s'en fssent aperus, et sans qu'ils
eussent fait un geste pour le retenir.

Mais, pour cela, il n'tait pas encore sauv. Il se trouvait sur le
sommet le plus relev de _Devil's Gate_, et pour descendre de ces
hauteurs, il lui fallait se heurter, sur tous les points, aux Indiens
effars.

Sans perdre une seconde, il se lana avec la rapidit d'une flche au
travers des rocs et des prcipices, cherchant toujours  gagner les
pentes infrieures.

Par un effort dsespr, il russit  gagner quelque avance sur ses
poursuivants, dont il entendait la respiration haletante et furieuse
derrire ses paules. Sur sa route, il courait l'immense danger de
rencontrer des Pawnies dissmins dans la montagne et de se trouver
ainsi brusquement arrt. Cependant, une circonstance heureuse lui fut
d'un grand secours: il tait encore revtu du costume Indien; sa peau
basane, sa dmarche agile, tout, en lui, compltait la ressemblance
parfaite avec un guerrier du dsert; plusieurs Pawnies qui stationnaient
 quelque distance le prirent pour un des leurs et le laissrent
passer.

Wontum serrait de prs Quindaro avec une agilit effrayante et un
acharnement froce. Tous deux dvoraient l'espace, l'un courant pour sa
vie, l'autre pour sa vengeance. Le Pawnie avait essay un coup de fusil
sur le fugitif, mais il l'avait manqu. Renonant alors  se servir
inutilement de son arme, il se remit  le poursuivre en poussant des
cris d'alarme qui ameutrent contre Quindaro tous les Pawnies des
environs.

Le jeune Blanc avait russi  prendre un peu d'avance; mais bientt il
se vit sur un terrain excessivement prilleux. Derrire lui la meute
hurlante et forcene; devant, une range menaante de carabines; 
droite, un prcipice dont les parois perpendiculaires plongeaient dans
une sombre profondeur;  gauche, les artes rocheuses de la montagne,
hrisses d'inextricables broussailles.

Dans cette dernire direction se trouvait son unique chance de salut; il
s'y lana dsesprment. Une douzaine de coups de feu lui fut envoye
sans le blesser srieusement, grce  la prcaution par lui prise de
courir en zig-zag.

Cependant tous ces dtours l'avaient un peu ralenti, et ses ennemis ne
se trouvaient qu' dix pas en arrire lorsqu'il commena  gravir la
montagne.

Ce trajet tait rude, autant pour les poursuivants que pour le
poursuivi. Quindaro le franchit avec une agilit surhumaine qui le porta
en peu d'instants bien loin des Sauvages. Peu  peu le bruit de leurs
pas s'amoindrit, s'teignit; puis leurs clameurs devinrent confuses,
enfin elles s'teignirent  leur tour; et le silence de la nuit rgna de
nouveau sur la solitude.

A ce moment, Quindaro pt se croire sauv. Il s'arrta, pour reprendre
haleine, au bas d'une profonde ravine dont les dtours allaient jusqu'au
bas des collines rejoindre Sweet-Water, en avant de _Devil's Gate_.

Aprs avoir prt, pendant quelques minutes, une oreille attentive aux
moindres bruits de la fort, le jeune homme remonta sur un ct du ravin
et parcourut des yeux la pente qui s'tendait vers la plaine. La clart
de la lune lui fit apercevoir le dtachement de cavalerie dans la
valle; il n'tait pas  plus de cinq cents pas de distance, et
paraissait se mouvoir lentement vers la montagne. Un peu en avant se
dessinait comme un ruban noir une division d'infanterie, ou, pour mieux
dire, de cavaliers qui avaient mis pied  terre.

Dans ce poste d'observation Quindaro tait passablement en vue; trop
mme pour sa sret, car il entendit tout  coup  peu de distance le
craquement d'une batterie de fusil. Prompt comme la pense, le jeune
homme plongea dans l'obscurit du ravin et se coucha par terre au moment
o le coup partait sans l'atteindre.

Il se releva sans bruit; mais,  son premier mouvement, une forme sombre
se dressa  ct de lui et un tomahawk siffla sur sa tte; un plongeon
rapide le lui fit esquiver.

Heureusement pour lui, le rifle de son invisible adversaire n'tait pas
recharg, car au lieu de recevoir une balle, comme il s'y attendait, le
fugitif n'entendit que des pas prcipits qui se mettaient  sa
poursuite.

Au bout de quelques pas, Quindaro trbucha et tomba. Il avait donn dans
une embuscade: un rapide coup-d'oeil lui fit apercevoir des fantmes
tapis ras de terre au milieu des buissons. A peine s'tait-il relev,
agile comme une jeune panthre, que vingt mains vigoureuses le saisirent
 l'improviste.

Sur le premier moment il lui fut impossible de reconnatre ceux au
pouvoir desquels il venait de tomber. taient-ce des claireurs
militaires, ou des Indiens? l'ombre tait devenue si paisse que tout
tait confusion et incertitude.

Quindaro avait toujours son costume Indien; par prudence il ne dit rien
et vita soigneusement tout ce qui aurait pu le faire reconnatre; car
si, par malheur, il tait aux mains des Pawnies, son apparence indienne
lui prparait une vasion plus facile.

Les hurlements diaboliques dont il fut salu le fixrent bientt sur la
nationalit de ses ennemis: cependant les allures du jeune Blanc, son
costume, sa prodigieuse agilit les drouta au premier abord; ils le
prirent pour un espion Sioux. Wontum, accompagn de quelques Pawnies
tant survenu, fut reu  coups de fusils et de tomahawks. Cependant les
deux dtachements ne tardrent pas  se reconnatre, on cessa une lutte
fratricide, et l'on s'occupa de Quindaro.

Mais, grce au tumulte, il avait dfinitivement disparu; toutes les
recherches furent inutiles: la partie tait gagne encore une fois par
le _Dmon de la Montagne_.

Wontum faillit en devenir fou de rage; il aurait volontiers massacr
tous ceux qui l'entouraient.

Une diversion passablement dsagrable vint le tirer de ses fureurs
intrieures. Tout ce tumulte et la fusillade qui s'en tait suivie
avaient attir l'attention des troupes en mouvement sur le bord de la
rivire. Guids par le bruit, l'clair et la fume des carabines, les
artilleurs envoyrent des voles de mitraille qui criblrent les
buissons o se tenait Wontum. Bientt la place ne fut plus tenable pour
les Peaux-Rouges; aprs avoir eu plusieurs hommes blesss, ils se
dcidrent  la retraite, la rage dans le coeur, et revinrent annoncer
 Nemona que l'vasion du prisonnier tait un fait consomm.

En mme temps ils lui firent connatre la prsence et la force imposante
des troupes rgulires.

Le vieux chef se montra fort irrit, et insista plus que jamais pour
ngocier la paix avec les Blancs. Mais ses ouvertures dans ce sens
pacifique furent mal accueillies; l'orgueil froiss des Pawnies, excit
par le vindicatif Wontum, faisait taire en eux tout esprit de prudence;
une revanche sanglante leur paraissait le seul parti dsirable.




CHAPITRE XI

LUEURS D'ESPOIR


Peu d'instants aprs l'arrive de Wontum, ses discussions avec le chef
avaient dgnr en dispute, et l'on tait sur le point d'en venir aux
coups, lorsque plusieurs Sauvages arrivrent avec grand bruit, amenant
un prisonnier.

Wontum poussa un rugissement de triomphe et bondit vers l'entre de la
caverne, esprant apercevoir Quindaro. Mais son enthousiasme tomba vite;
les nouveaux-venus n'amenaient qu'un vieillard.

En le voyant approcher, Mary Oakley s'lana au-devant de lui, en
s'criant:

--Oh! pre John! tes-vous donc aussi prisonnier?

Effectivement, c'tait le vnrable ermite; il rpondit d'une voix
calme:

--Non, mon enfant, non, pas prisonnier!

--Comment donc vous trouvez-vous ici?

--Je viens pour faire mettre en libert trois personnes: vous, Manonie
et son enfant.

--Vraiment! Quel bonheur! s'crirent les deux captives, en prenant avec
effusion les mains de ce sauveur inattendu.

--Relcher ELLE? fit ddaigneusement Wontum en montrant Manonie.

--Je ne m'adresse pas  vous, rpondit l'ermite d'une voix glace;
lorsque j'aurai consol ces malheureuses cratures, je veux confrer
avec le chef Nemona.

Cette rplique n'tait pas faite pour satisfaire le farouche Pawnie;
nanmoins il resta immobile sans rpondre un seul mot.

--Avez-vous vu Quindaro? demanda Mary en touffant ses sanglots.

--Oui, il est sauv.

--Et mon mari? s'cria imptueusement Manonie.

--A la tte des troupes, dans la valle; il sera bientt ici.

--C'est un espion! hurla Wontum.

--Un espion?... rpta Nemona.

--Non, non, je ne suis ni guerrier, ni espion; ma voix n'est pas pour le
sang, mais pour la paix.

--O avez-vous t pris?

--Vos guerriers m'ont saisi dans le ravin, tout prs de la rivire:

--Que faisiez-vous l...?

--J'tais en route pour venir vous proposer la paix.

Le visage du vieux chef s'illumina d'une satisfaction subite: celui de
Wontum devint plus sombre que la nuit.

--Quelles conditions proposez-vous? demanda Nemona.

--Vous cesserez vos hostilits, vous relcherez les prisonnires, vous
livrerez Wontum au supplice, car c'est lui qui est le principal
coupable.

--Oh! vous n'avez pas  me regarder si cruellement, vous! continua-t-il
en s'adressant  ce dernier; je transmets mon message, le chef rpondra
ce qu'il voudra, je rapporterai fidlement ses paroles.--Je pense
maintenant, oui, je pense que trop de sang dj a coul; il en faut
tarir la source. Vous me connaissez pour un homme de paix, Nemona, vous
savez que si je vous donne un conseil, c'est pour votre bien.
Croyez-moi, toute lutte avec les Blancs est impossible; ils sont plus
nombreux que vous, ils ont de _gros rifles_ qui sment au loin la mort.
Remettez-moi les captives; je m'en irai avec elles annoncer que le grand
chef est un sage, un ami de la paix.

Topeka survint  ce moment: aprs avoir regard fixment le vieillard,
elle le prit par la main en disant:

--tes-vous le Pre John, l'Ermite?

--On m'appelle ainsi, Topeka.

--Le bon vieillard dont le wigwam est sur la montagne du Medicine
Bow?...

--L est ma cabane.

--Vous y vivez seul?... Vous tes _solitaire_, sans personne pour
soigner votre demeure, personne pour vous aimer?...

--Je ne suis pas tout--fait sans amis. J'espre bien n'avoir pas
d'ennemis.

--Oh non! personne ne peut tre votre ennemi; chacun vous aime, parce
que vous parlez du Grand-Esprit. Si tous vous coutaient, je crois bien
que nous n'aurions pas de guerres. Voulez-vous me dire quelques paroles
de Celui qui gouverne les cieux?

--Volontiers, Topeka. Il nous enseigne que nous ne devons pas tuer.
Pourtant quelqu'un de votre tribu est venu hier  ma cabane, il a tu
une pauvre femme, la mre de cette pauvre enfant.

Les yeux de la vieille Indienne se portrent sur Mary Oakley.

--Sa mre? demanda-t-elle avec motion.

--Oui, rpondit la voix grave et triste de John.

--Et... a-t-elle encore quelqu'un pour l'aimer?

--Son pre vit encore.

--Personne autre?

--Oh! si! s'cria navement Mary; voici d'abord le bon pre John;
ensuite il y a celui qui...

--Chut! fit l'ermite.

--Ah! oui, je me souviens. Le prisonnier qui tait l tout--l'heure.
Et, vous l'aimez?...

--Oui! oh oui!

--Autant que j'aime mon mari, Nemona?...

--Bien davantage! je pense, rpondit la jeune fille rouge et confuse.

--Alors, il faut que vous soyez libre de le rejoindre. Quel est celui
qui a tu votre mre?

--C'est Wontum, dit l'Ermite.

--Vous tes un mchant homme! fit Topeka d'un ton svre, en se tournant
vers le Pawnie; vous serez puni pour ce crime.

Alors, s'adressant  Manonie:

--Vous n'aimez pas  vivre dans nos wigwams?...

--Non! rpondit la jeune femme; je ne suis pas ne dans les bois; ma
patrie c'est la maison des Blancs; le sang Indien n'est pas le mien;
pourquoi serais-je infidle  ma race?

--Bien! reprit la vnrable Pawnie, vous tes Face-Ple, vivez avec les
vtres. Vous n'aimez pas Wontum?

--Certes, non! je prfrerais les loups de la prairie!

--Je ne vous blme pas. C'est un mchant homme. Quelqu'un vous aime
l-bas? continua-t-elle en montrant les troupes dans la valle.

--Oh oui! mon mari m'attend, il attend son enfant!

--Bien! vous irez le rejoindre.

--Elle n'ira pas! hurla Wontum avec un emportement froce.

Et il tira son couteau comme pour joindre le geste  sa protestation.

--Arrire! Wontum! cria le chef d'une voix tonnante; c'est moi qui
commande ici!

Le Sauvage recula, n'osant dsobir; mais au fond du coeur il
nourrissait l'espoir de semer la division dans la tribu et de l'emporter
par la violence et le nombre de ses adhrents. Il se mit sur le champ 
comploter dans les groupes, exploitant avec une habilet infernale les
passions sanguinaires de ceux qui l'entouraient.

Pendant ce temps, Topeka restait les yeux fixs sur Mary Oakley. Enfin,
elle lui dit d'une voix tremblante:

--Ainsi donc, c'est ce mchant homme qui a tu votre pauvre mre?

--Oui, rpondit la jeune fille en sanglotant.

--Hier?

--Oui, hier.

--Hier!... rpta la vieille Indienne en rflchissant; il y a dix...
quinze... dix-huit ans que ce mchant homme a tu...

--Tu qui? demanda l'Ermite avec motion.

--La mre de Manonie.

La jeune femme poussa un cri de douleur: l'Ermite devint ple et demanda
avec une sorte d'emportement douloureux:

--Quel tait son nom? o demeurait-elle?...

--Je l'ai oubli, rpondit lentement Topeka, aprs avoir consult ses
souvenirs; mais mon mari vous le dira peut-tre.

--tait-il prsent?

--O?

--Au lieu o le meurtre ft commis?

--Non, rpliqua Nemona; j'tais au lac Willow et je n'ai connu cette
affaire qu'au retour de Wontum, lorsqu'il ramena Manonie avec lui. Elle
tait alors un petit enfant d'environ trois ans.

--Le nom... quel tait-il?

--Je ne l'ai jamais su.

--Le lieu...? En quel lieu a t commis le meurtre?

--Ce fut dans l'Iowa, prs...

Le vieillard ne put achever sa phrase; un coup de feu cingla l'air, en
mme temps le chef tressaillit en portant sa main  la tte comme s'il y
et prouv une vive douleur: un filet rouge ruissela entre ses doigts,
il chancela et tomba  la renverse.

Topeka se prcipita sur le corps de son mari, cherchant  le relever,
l'appelant des noms les plus tendres. Mais le vieillard resta muet et
inanim: alors elle se rpandit en sanglots dchirants. Aprs avoir
ainsi donn cours  sa douleur, elle se releva comme une tigresse,
cherchant le meurtrier.

Wontum et tous les Indiens runis regardaient leur chef avec une anxit
silencieuse. Topeka courut  Wontum, le couteau lev:

--Vous! c'est vous! cria-t-elle, exaspre.

--Ugh! moi! non! rpliqua le Pawnie tout dcontenanc par cette
accusation.

--Ah! c'est lui! c'est lui! poursuivit-elle en se tournant vers
l'Ermite.

--Non, Topeka: je ne pense pas, dit le vieux John. Comme vous le voyez,
le jour est venu, quelque soldat a pu s'approcher  porte de carabine
et a tir ce coup malheureux. Mais, laissez-moi voir si Nemona est mort
ou seulement bless.

Tout en parlant, l'Ermite s'tait pench sur le chef: au bout d'un
examen de quelques instants, il se releva en disant:

--Rassurez-vous, Topeka, sa blessure n'est nullement grave. La balle lui
a effleur la tempe, et a trac sur la peau un lger sillon, sans
atteindre le crne. Il n'est qu'tourdi par le coup; dans peu d'instants
il reprendra connaissance.

Sous la direction de Topeka, les Sauvages emportrent leur chef dans une
grotte recule o il tait  l'abri de la fusillade qui commenait 
envoyer parmi les Pawnies une grle de balles.

L'occasion tait triomphante pour Wontum: il tait dbarrass du chef,
et, sr de n'tre point contredit, il pouvait mener au combat ses
fidles qui partageaient ses passions belliqueuses. Il tait d'ailleurs
convaincu de pouvoir rsister pendant plusieurs heures, mme aux plus
rudes assauts. Il prit donc le commandement, plaa ses hommes aux postes
les plus avantageux, et bientt le ptillement de la fusillade, le
grondement du canon, les sifflements de la mitraille ou des balles
annoncrent au loin que la bataille tait chaudement engage.

Des clameurs, tantt inquites, tantt victorieuses, indiquaient par
instants les vicissitudes variables du combat. Peu  peu, les Sauvages
se concentrrent au point o taient runies les prisonnires et leur
vieil ami; elles furent obliges de rentrer plus avant dans l'intrieur
des grottes pour n'tre pas atteintes par les balles.

Le vieil Ermite s'aperut alors qu'il lui serait plus prilleux de
retourner parmi les Blancs que de rester avec les Indiens; en effet,
s'il chappait  la mousqueterie des troupes rgulires, il pouvait
craindre  coup sr d'tre fusill par les Indiens furieux de le voir
fuir. Il resta donc auprs de ses protges. L, au moins, il pouvait
surveiller Wontum.

Il les conduisit dans la grotte o reposait Nemona. C'tait leur plus
sr asile,  moins que Wontum, furieux d'une dfaite, ne revint les
massacrer tous pour assouvir ses dernires vengeances.

Mary Oakley et Manonie taient dans un tat d'angoisse terrible. Elles
taient  la fois si prs et si loin de la libert ou de la mort! Leur
anxit devenait si cruelle qu'elles se surprenaient  ne dsirer qu'une
chose... mourir avec leurs amis.

Topeka tait plus calme. Elle donnait toute son attention  son mari
qui avait recouvr ses sens et ne se ressentait presque plus de sa
blessure.

Tout  coup la vieille Indienne s'adressa fivreusement au pre John:

--Vite! vite! lui dit-elle; cachez-vous derrire moi.

--Wontum vient donc?

--Oui!

--Je lui rsisterai.

--Insens! Il est accompagn de plusieurs robustes Peaux-Rouges; tous
sont arms, et vous tes sans dfense. Vous seriez tu avant d'avoir pu
dire seulement deux mots.

--C'est Manonie que ce sclrat vient chercher?

--Oui.

--Et je ne la dfendrais pas jusqu' mon dernier souffle! oh! que si!

--Dans ce cas, vous pouvez dsesprer de son sort pour le prsent et
pour l'avenir! Venez donc!

Et la vieille Indienne, tirant de force l'Ermite en arrire, le cacha
dans l'ombre.

A cet instant Wontum arrivait avec plusieurs guerriers, hurlant et
vocifrant d'une manire furieuse. La malheureuse Manonie comprit
aussitt que c'tait  elle qu'ils en voulaient; elle se blottit dans un
recoin obscur. Mais ses efforts furent inutiles, on l'arracha violemment
de sa retraite et on la trana jusqu'au dehors, malgr ses cris et les
appels dsesprs qu'elle adressait  son mari.

Hlas! ce dernier combattait vaillamment pour lui apporter secours, mais
il tait trop loin encore pour lui venir en aide.

Elle crut bien entendre une fois sa voix vibrante, au milieu du tumulte;
ce ne fut qu'un clair, une sorte de vision fivreuse qui disparut
aussitt.

--Mon enfant! mon enfant! rendez-moi mon petit Harry! criait-elle d'une
voix navrante.

Mais le monstre cruel l'entranait sans l'couter.

--Oh! c'en est trop! oui, c'est trop de lche cruaut! s'cria l'Ermite
ne pouvant plus tenir  ce spectacle atroce.

Et il s'lana vers le ravisseur: il l'atteignit au moment o il venait
de jeter sa victime en travers sur un cheval. Un coup terrible ft
assen sur la tte du vieillard qui tomba  la renverse, inanim, sur le
sol.

--Je prvoyais bien ce qui devait arriver, cria Topeka en courant  son
secours. Insens vieillard! que pouvait-il faire contre la force?

Mary Oakley arriva en mme temps. Le visage de l'Ermite tait couvert de
sang; elle se mit  le laver doucement, cherchant sa blessure.

--Bonne Topeka, dit la jeune fille, je vais faire tout ce que je pourrai
auprs du pauvre Pre John, je crains bien que mes soins soient
inutiles. Restez auprs de votre mari dont l'tat exige encore votre
assistance.

--Nous allons, ou plutt vous allez avoir assistance dans quelques
moments. Voil la fusillade des Blancs qui se rapproche, les rifles
Indiens se taisent. Justement! voil les soldats qui sont au pied de la
colline: ne vont-ils pas tuer mon mari? ajouta la vieille femme avec une
tendre inquitude.

--Non! non! n'ayez pas peur. Vous avez sauv Quindaro, vous avez fait en
notre faveur tout ce qui vous tait possible. Nous saurons vous prouver
notre reconnaissance.

Les deux femmes attendirent en silence l'issue des vnements: on
n'entendait dans la grotte que le bruit de leur respiration oppresse et
les sanglots du petit Harry oubli par Wontum dans la prcipitation de
sa fuite.




CHAPITRE XII

DNOUEMENT


Le corps expditionnaire command par Marshall et guid par Oakley avait
dvor l'espace avec une ardeur incroyable, si bien qu'il tait arriv 
_Devil's Gate_ avant la petite troupe de Wontum.

On savait dj par des rapports d'claireurs que les deux tiers, au
moins, de la tribu Pawnie taient partis en campagne contre les Sioux,
dont le quartier-gnral tait au confluent de _Pole-Creek_ et de la
rivire Platte. Tout portait donc  prsumer que les Indiens restants
n'oseraient accepter le combat, et feraient la paix ou prendraient la
fuite.

--Oakley! demanda Marshall, lorsqu'ils arrivrent en vue des cavernes,
ne pensez-vous pas que Nemona cherchera  viter la bataille lorsqu'il
aura vu quelle est l'importance de nos forces?

--C'est tout juste mon opinion; et mme cette guerre n'aurait pas eu
lieu sans la maudite influence de cet excrable Wontum. Je vous le dis,
cap'taine, cet tre-l est le type de ce qu'il y a de pire entre toutes
les tribus de la Nbraska. C'est lui assurment qui a allum la guerre
avec les Sioux; il ne serait pas assez puni s'il pouvait tre tu 
chaque combat engag par sa mchancet.

--Croyez-vous que ce soit Wontum qui ait tu votre pauvre femme?

--Certainement! Quel tre sur terre aurait pu vouloir du mal et en faire
 la bonne crature? Ah! cap'taine, c'tait la meilleure et la plus
douce des femmes. Une excellente et pieuse femme, toujours prte  me
consoler. Je vous le dis; sa perte fait dans mon coeur un vide, un
gouffre norme, que rien ne pourra combler.

--Je comprends votre douleur, mon brave Oakley, rpondit tristement
Marshall.

--Vous me comprenez, _vous_! c'est possible, car vous avez du coeur,
et vous connaissez l'adversit maintenant. Hlas! je ne pourrai jamais
dire l'impression mortelle que j'ai prouve en voyant, inanime sur le
sol, la froide dpouille de celle qui pendant vingt annes avait t ma
fidle et bien-aime compagne. Seigneur! j'ai cru que mon coeur allait
s'lancer hors de ma poitrine et mon sang faire clater mes veines!
Mais, ce mcrant! qu'aura-t-il fait de ma pauvre Molly?

--N'ont-ils pas pour habitude d'emmener en captivit les prisonniers qui
ne sont pas tus?

--Pas toujours. Lorsqu'ils sont en pays ennemi, c'est leur coutume; mais
je ne leur connais aucune raison pour agir ainsi. Tout le voisinage de
_Medicine Bow_ a vcu dans une paix profonde pendant plusieurs annes;
jamais nous n'avons offens les Pawnies en aucune manire.

--Wontum s'est probablement dout que vous seriez avec moi.

--C'est fort possible. En tout cas, je ne me repens pas de ce que j'ai
fait; j'ai agi suivant mon devoir, et je l'accomplirai jusqu'au bout,
tant que j'aurai des jambes capables de me porter. Au fait, il me reste
une tche  remplir: il faut que je tue ce Wontum!

--Vous n'tes pas le seul qui ayiez droit  la vie de ce sclrat.

--tes-vous sr d'tre au mme rang que moi pour cela, cap'taine? Pensez
donc qu'il n'a tu ni votre femme, ni votre enfant.

--Je l'espre ainsi, murmura Marshall avec un profond soupir.

--Et moi, j'en suis sr: ce n'tait pas dans ses ides.

--Je pense bien aussi qu'il pargnera la vie de sa prisonnire et de
l'enfant aussi longtemps que possible. Mais supposez que nous donnions
l'assaut, et que la victoire se dclare en notre faveur, n'est-il pas 
craindre que Wontum la tue plutt que de la voir remise entre mes mains?

--Je ne crois pas. Il cherchera surtout  assurer son salut par la
fuite.

--C'est gal, il peut fort bien massacrer ses victimes avant de fuir.

--Non. S'il ne leur fait aucun mal, il sera tu, tout simplement. S'il
les tue, il sera tortur! Il sait bien le sort qui l'attend; il sait
bien qu'on le poursuivra sur toute la surface de la terre.

--N'est-il pas trange que nous n'ayons pas revu Quindaro?

--Oui, c'est extraordinaire. J'ai grandement peur qu'il ait t fait
prisonnier au moment o ma malheureuse femme a t tue. S'il en est
ainsi, Wontum ne l'aura pas laiss vivre deux heures seulement; la
pauvre petite Molly en aura eu le coeur bris. Quel est votre plan
d'attaque cap'taine?

--Je ne puis dire grand'chose jusqu' ce que j'aie pris connaissance de
la position des Indiens. Toutefois, je projette de tourner _Independence
Rock_ avec une partie de nos forces pendant que l'artillerie attaquera
de front. Je placerai, en outre, des hommes sur les flancs pour arrter
les Indiens dans leur fuite. Enfin, vous le concevez, tout dpendra des
circonstances, des manoeuvres et du nombre des ennemis.

--Fort bien. Nous sommes arrivs aux cavernes. Attention!  va
commencer.

Oakley parlait encore lorsque la dtonation d'une carabine retentit; un
soldat fut bless: tout indiquait que les ennemis se tenaient sur leurs
gardes.

Les pices d'artillerie furent aussitt mises en batterie et la
canonnade commena.

L'obscurit du soir commenant  arriver, le feu se ralentit
sensiblement et ne continua qu' rares intervalles. C'tait, du reste,
plutt une ruse pour occuper l'attention des Indiens qu'une attaque
srieuse; en effet, ds que le crpuscule fut sombre et avant le lever
de la lune, cinquante hommes, sous le commandement d'un lieutenant,
commencrent  tourner la montagne en se dirigeant vers les sommets du
dfil. Comme cette ascension devait avoir lieu par un sentier rude et
escarp, il avait t calcul qu'elle ne pourrait tre accomplie que
bien avant dans la nuit. Oakley fut joint comme guide  ce dtachement.

L'artillerie tait reste dans le bas, avec le nombre d'hommes
strictement ncessaires pour le service des pices. Les Indiens avaient
une telle frayeur de ces gros rifles, que jamais ils ne se hasardaient
 les approcher: un renfort pour les protger devenait donc inutile.

Une autre portion des troupes mit pied  terre et laissa ses chevaux
derrire un banc de rochers, sous la garde d'un piquet de cavaliers.
Cinquante hommes se portrent sur le flanc gauche: Marshall, avec cent
hommes d'lite, gagna le flanc droit pour revenir au centre des
cavernes.

Il tait convenu que toutes les attaques commenceraient au point du
jour.

Pendant la nuit on aperut le bcher allum pour brler Quindaro. Deux
ou trois fois Marshall, guid par cette lueur sinistre, fut sur le point
de faire lancer dans cette direction des voles de mitraille; mais il
n'en fit rien tant il craignait d'atteindre les prisonnires.

L'aurore parut enfin: les hommes de Marshall se tenaient prts  agir
cachs derrire les rochers. A ce moment un d'entre eux eut la
malheureuse ide de tirer le coup de feu qui blessa le vieux chef
Nemona. Sans cette fatale imprudence, le combat n'aurait peut-tre pas
eu lieu, et beaucoup de sang aurait t pargn.

Enfin l'assaut commena avec furie. Un instant, Marshall aperut 
l'entre des cavernes sa femme et son petit Harry. A cette vue son
coeur bondit comme s'il et cherch  s'lancer hors de sa poitrine.
Il reconnut successivement Mary Oakley, le Vieil Ermite. Tous ces
malheureux taient en position trs-prilleuse, grandement exposs au
feu des assaillants.

Marshall se sentit soulag d'un poids norme lorsqu'il vit le pre John
faire rentrer les captives sous la grotte; il commanda le feu avec une
nouvelle nergie.

Les soldats avaient aussi reconnu l'Hrone du fort Laramie; un lan
furieux s'empara d'eux  cette vue, ils se rurent en avant avec des
clameurs formidables qui firent frissonner les plus profonds chos de
cette solitude inhospitalire.

--En avant! amis! en avant!

Les balles sifflent, les rocs sont branls, le torrent humain s'lve,
se prcipite, inonde les rampes escarpes. Des corps d'Indiens tombent
du haut des roches sanglantes; des braves tombent aussi dans les rangs
de la troupe assigeante. Mais rien n'arrte ceux qui survivent;
l'artillerie tonne, les coups de feu clatent, le sang ruisselle!

--En avant! soldats! en avant!

Tout  coup Marshall domine d'une voix perdue le fracas de la bataille:

--Cessez le feu!

Le motif de cet ordre est facile  comprendre:  cet instant
apparaissent Wontum et Manonie sur le seuil de la caverne. Chaque balle
lance pouvait atteindre la jeune femme. Il y eut un moment d'affreux
silence; on s'attendait  la voir massacrer sur place.

Marshall bondit en voyant Wontum la placer sur un cheval et s'enfuir du
ct de la valle.

--Vite! s'cria-t-il, le chemin est rocailleux, nous le devancerons sans
peine. Pas de fusillade; chargez, le sabre  la main!

Comme une meute ardente les soldats volrent sur les pas du Pawnie. Ce
dernier, gouvernant habilement son agile monture, lui faisait franchir
tous les obstacles comme si elle et eu des ailes. Il descendit ainsi le
ravin au grand galop et arriva dans la valle.

Mais, prcisment en face, se trouvait un dtachement de cavalerie qui
lui barrait le passage: la fuite devenait impossible de ce ct. Comme
un sanglier accul, il regarda derrire lui; Marshall arrivait comme un
tourbillon avec ses fidles.

Le flanc abrupt du ravin lui offrait une voie impraticable pour tout
autre qu'un Sauvage: il y lana perdument son cheval. Mais le noble
animal venait de fournir une terrible carrire; le double fardeau qu'il
portait tait trop pesant pour lui; deux fois ses jambes fines et
nerveuses se cramponnrent au sol mouvant; deux fois, coursier et
cavalier glissrent jusqu'au fond du prcipice.

Les soldats approchaient: la mort devenait certaine, la fuite
impossible! Le sombre visage de l'Indien s'illumina d'une flamme
sanglante. Il sauta par terre, tirant aprs lui Manonie.

Marshall n'tait plus qu' trois longueurs d'pe.

--Vengeance! toujours! hurla Wontum.

Et son couteau acr se leva sur la jeune femme tendue  ses pieds...

--Feu! avait cri Marshall.

Les balles sifflrent. Mais avant qu'elles fussent arrives au but, une
forme sombre s'abattait du haut d'un roc sur le meurtrier et le
renversait par un coup terrible qui faisait jaillir au loin les morceaux
de son crne.

Manonie tait sauve... sauve par le brave Oakley!

Hlas! cette victoire devait coter un sang prcieux: le vaillant
chasseur tait retomb sans mouvement auprs du cadavre de Wontum: les
balles destines  ce dernier l'avaient atteint.

--Notre ami! notre sauveur! portons lui secours! s'cria Marshall aprs
avoir tendrement serr sa femme dans ses bras.

--Oakley! continua-t-il en l'embrassant et le soulevant avec prcaution;
tes-vous grivement bless?

--Oh!... peut-tre... pas trop... rpondit le pauvre Jack d'une voix
teinte; cependant, je ne sais pas... si je... m'en tirerai.

--Hlas! nos balles vous ont atteint?

--Oui... on ne m'avait pas vu... c'est gal, il est heureux pour
Manonie... que je... me sois trouv l... ma petite Molly?...

--Sauve! dans les grottes, dit Marshall.

--Je voudrais... la voir avant de mourir... avant... de rejoindre ma...
pauvre bonne femme...

--Esprons mieux! vous n'tes pas bless  mort.

--Je le souhaite pour... Molly; mais je suis... perdu. Je sens au poids
qu'il y a plus de dix balles... dans mon corps.--Ah! capitaine! mes yeux
ont-ils t atteints?

--Non. Je ne remarque aucune trace. Pourquoi?

--C'est que la nuit... se rpand sur moi, la nuit... sombre.

--Voulez-vous qu'on vous transporte  la grotte?

--O est ma petite... Molly...?

--Oui.

--Volontiers... mais... htez-vous.

On forma sur le champ une litire avec les mousquets et on emporta le
bless.

Mais lorsqu'il arriva auprs de sa fille, il avait perdu connaissance,
la malheureuse enfant n'embrassa qu'un corps inanim.




PILOGUE


Les lendemains de batailles sont tristes mme pour les vainqueurs. Il
faut ensevelir les morts, panser les blesss: on se compte, et on trouve
des vides dans les rangs.

Aprs les premires joies d'une runion presque miraculeuse, Marshall et
le vieil Ermite avaient d s'occuper de tous ces pnibles dtails.
Ensuite, le repos, ncessaire  tous aprs tant d'angoisses et de
fatigues, le repos tait devenu un imprieux besoin. Chacun s'tait fait
un lit rustique, et on s'tait endormi, les uns sur leurs joies, les
autres sur leurs douleurs.

Cependant la nouvelle aurore qui succda  ces journes sombres tait si
belle que la joie, le bonheur et la paix semblaient tre son cortge.

Mary Oakley tait encore dans la rgion des songes, ses yeux doux et
tristes n'avaient pas entirement sch leurs larmes, lorsque des voix
amies l'invitrent au rveil.

Elle se leva vivement: Topeka tait  ct d'elle; plus loin taient
Manonie, Marshall et leur petit Harry. Tous ces visages rayonnaient
d'allgresse; Mary leur sourit d'abord, puis son coeur se serra en
pensant que chacun autour d'elle avait retrouv ceux qu'il aimait, et
qu'elle seule, pauvre orpheline, n'avait plus de famille, plus d'ami
dvou... Son pre gisait sanglant dans l'ombre d'un rocher; Quindaro
n'avait pas reparu.

--La jeune Fce-Ple tait donc bien loin dans le pays des songes? dit
Topeka employant l'harmonieux langage de la posie indienne; si loin!
qu'elle n'entendait plus... Qu'elle ouvre l'oreille pour y laisser
entrer une voix chre.

La jeune fille fixa sur la vieille femme ses grands yeux tonns:

--Oui; reprit celle-ci, que ma fille coute... elle entendra...

Mary prta l'oreille, docilement, mais sans savoir pourquoi.

--Ma petite Molly..., balbutia prs d'elle une voix faible et
tremblante; tu ne sais donc pas? Je suis ressuscit.

--Mon pre! mon doux pre!! s'cria la pauvre enfant qui croyait rver.

Elle bondit comme une gazelle; puis, s'agenouilla, pleurant, riant,
perdue, auprs d'un lit de fougres qu'elle aperut  quelques pas.

--Doucement! Molly! rpondit le brave Jack  ses baisers exalts,
doucement! ma bonne fille, je suis plus dlicat  cette heure que le
premier oeuf d'un oiseau-mouche; remercie un peu le bon Ermite qui m'a
remis  neuf, qui m'a soign, qui m'a presque guri, tout bless qu'il
est.

En effet le vieux John se tenait debout, prs du lit, et son visage
tait encore inond du sang rpandu par sa blessure de la veille.

Au moment o Mary se disposait  lui adresser la parole, Nemona, par une
exclamation stridente attira tous les yeux sur lui.

Il apparut, le visage dcompos par la frayeur, et considrant avec
stupfaction un objet trange qu'il tenait  la main.

--Qu'est-ce qu'il y a encore? demanda Marshall.

--Le scalp du vieil Ermite! bgaya le chef en montrant une chevelure
blanche.

Marshall regarda John avec tonnement.

--De l'eau, demanda-t-il, donnez-moi de l'eau pour que je lave ce sang.

L'opration tait  peine commence que les sourcils grisonnants, les
rides, la barbe argente tombrent comme par magie, dcouvrant un jeune
et mle visage que chacun reconnut aussitt.

--Quindaro! Quindaro! s'cria-t-on de toutes parts.

Il y eut un moment de joyeux tumulte impossible  dcrire.

--Oui, mes amis, dit-il enfin, le vieux John, l'Ermite, Quindaro,
Walter! je suis, ou plutt j'tais tout cela; mais aujourd'hui je ne
veux garder que le dernier nom, car c'est le seul qui me rappelle le
bonheur, ajouta-t-il en regardant tendrement Mary.

--Cher Walter! murmurait celle-ci, rouge de bonheur; mon Dieu! merci!

--Aujourd'hui est finie ma tche vengeresse; si j'en crois mon coeur,
une nouvelle joie nous attend. Nemona, en quelle rgion Wontum a-t-il
enlev Manonie aprs avoir massacr sa famille?

--Dans l'Iowa, prs du fort des Moines, sur la rivire Racoon.

--Manonie! poursuivit Walter, n'avez-vous aucun souvenir de votre
enfance, du toit paternel?

--J'en ai peu... bien peu... ils sont confus..., Des amis..., mon pre,
ma mre et de petits frres avec lesquels je jouais...

--Sur les bords d'un cours d'eau?

--Oui, oui! s'cria la jeune femme.

--Sur une belle colline?

--Oui! je me souviens.

--Et votre nom... vous le rappelez-vous?

--Laissez-moi rflchir.

Et Manonie se prit la tte dans les mains.

--Voyons, que je vous aide:... tait-ce Flor...?

--Flora! oui! continua la jeune femme avec motion.

--Flora Mil...?

--Milburn! oui, Flora Milburn; c'est cela. Mais alors, vous tes....?

--Je suis Walter Milburn, ton frre! s'cria le jeune homme en pleurant
de joie; ton frre!... et je ne suis plus l'orphelin solitaire.

Si quelque voyageur, traversant les plaines de la Nbraska, s'arrte sur
les bords enchants de la rivire calme et majestueuse avant qu'elle ait
atteint le territoire de Laramie, il aperoit sur une colline verdoyante
deux beaux chteaux qu'entourent une multitude de cabanes rustiques.

C'est le plus beau settlement du _Far-West_; son riant paysage est anim
par de nombreux troupeaux; le calme et la paix rgnent dans la frache
valle; bien loin, bien loin ont fui les Peaux-Rouges hostiles; la race
Blanche seule rgne sur ce territoire splendide qu'elle a fertilis.

Que le voyageur demande  quelque ptre cavalier, le nom des heureux et
riches Settlers qui ont cr ce superbe domaine, le ptre rpondra:

--Vous venez donc de bien loin! vous ne connaissez pas
_Coeur-de-Panthre_ et _Quindaro_?

Si le voyageur fait de nouvelles questions, en dbouchant cordialement
un flacon de whisky, le ptre boit  sa sant et lui raconte la lgende:
quand elle est termine, il dpose respectueusement  terre son grand
sombrero, et, tte nue, boit  la sant du jeune Harry, l'unique
hritier des Milburn.


FIN




TABLE DES MATIRES


Chapitres.                                                         Pages.

I.--Une Hrone du dsert                                              5

II.--Old John.                                                        25

III.--L'embuscade du tigre rouge                                      40

IV.--Aventures de montagnes.--Quindaro.                               62

V.--Poursuite.--Fuite du tigre.                                       83

VI.--Amis                                                            102

VII.--Un message                                                     121

VIII.--Paradis perdu                                                 141

IX.--Trop tard!.                                                     158

X.--Le loup dans son antre.                                          168

XI.--Lueurs d'espoir.                                                192

XII.--Dnouement                                                     207

PILOGUE.                                                            219

FIN DE LA TABLE

F. Aureau.--Imprimerie de Lagny





End of the Project Gutenberg EBook of Cur de panthre, by 
Gustave Aimard and Jules Berlioz d'Auriac

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CUR-DE-PANTHRE ***

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
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array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
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States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

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