Project Gutenberg's La Femme Auteur, T. 2/2, by Adlade-Gillette Dufrnoy

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Title: La Femme Auteur, T. 2/2
       Les Inconvniens de la clbrit

Author: Adlade-Gillette Dufrnoy

Release Date: June 24, 2011 [EBook #36447]

Language: French

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   LA FEMME AUTEUR.

   TOME II.




   LA

   FEMME AUTEUR,

   OU

   LES INCONVNIENS

   DE LA CLBRIT,

   PAR MME. DUFRENOY.

   TOME II.

   IMPRIMERIE DE POULET.

   A PARIS,

   Chez BECHET, Libraire, quai des Augustins,
   No. 63.

   1812.




   LA FEMME AUTEUR,

   ou

   LES INCONVNIENS

   DE LA CLBRIT.




CHAPITRE PREMIER.


La _vie ressemble  une coupe d'eau limpide, qui se trouble  mesure
qu'on la boit_. Anas n'avait encore prouv aucun de ces chagrins qui
amnent  leur suite la dfiance. La mort de ses parens avait bris
son coeur sans le fltrir. Un homme sensible et respectable tait
devenu son consolateur et son appui. Les premiers pas qu'elle avait
faits dans la carrire des arts, avaient t marqus par des succs.
Elle n'avait souffert ni de l'injustice ni de l'ingratitude de
personne. A peine venait-elle de faire le sacrifice gnreux de sa
fortune  la mmoire de son poux, qu'elle en avait retrouv une dans
celle de son ami. Rien n'avait terni pour elle la fracheur des
illusions de la jeunesse. Elle s'tait abandonne avec dlices 
celles de l'amour; mais l'amour allait lui ravir cette douce confiance
qui prte tant de charmes  tous les sentimens. La nature ne lui
prsentera plus un aussi riant aspect. Les rves de la gloire, les
plaisirs de l'amiti ne lui suffiront plus. Elle avait entrevu une
flicit plus vive, plus entire; et sans en avoir joui un instant,
elle allait la regretter sans cesse.

La marquise avait senti se rveiller, sur la tombe de son pre, ce
juste sentiment d'orgueil qui parle si fortement  l'ame des personnes
d'un esprit suprieur, lorsqu'elles se croient offenses. Ce sentiment
lui donna le courage momentan de renoncer  un amour sans esprance,
et le dsir d'imprimer plus d'clat  son nom. Ce dsir, qui n'tait
que l'effet d'un noble dpit, trompa madame de Simiane; elle crut ne
plus aimer, et quand elle vint retrouver Mr. D., ses traits offraient
l'empreinte d'une dignit calme, qui le surprit et le charma.

Vous avez d tre tonn, lui dit-elle, de l'impression que j'ai reue
de la lettre qui vous est arrive ce matin. Je vais vous rvler ce
que je vous ai tu long-temps, ce que long-temps je me tus  moi-mme.
J'aimais monsieur de Lamerville; mon souhait le plus ardent tait de
lui plaire, de lui appartenir. La gloire dont il s'est couvert, les
loges que son oncle m'a faits de lui, l'admiration gnrale qu'il
inspire, et peut-tre aussi le besoin de ce rare bonheur dont l'image
frappa mes yeux dans mon enfance, bonheur que je n'aurais jamais cru
payer trop cher, tout a conspir  livrer mon coeur  M. de
Lamerville. J'aurais tout sacrifi pour obtenir le sien; oui, tout,
except mon attachement pour vous. (Mr. D. la remercia par un regard).
Elle continua: Depuis quelque temps il tait le mobile secret qui
dirigeait mes actions; le souvenir de mon pre ne se mlait plus que
lgrement  mes travaux. C'tait surtout pour cet tranger que je
voulais embellir mon front du laurier des Muses. La disposition que le
duc avait faite en ma faveur, accrut le penchant que je nourrissais
pour son neveu. J'tais loin d'imaginer qu'il pt refuser ma main: en
l'aimant je crus aimer mon poux. Oh! quel avenir enchanteur se
dcouvrait  moi! Je voyais l'amiti, la gloire, l'amour m'enchaner
de leurs triples liens de fleurs; mais le ciel n'a point voulu que
tant de biens fussent  la fois le partage d'une simple mortelle: je
dois me soumettre  ses lois. Voici le portrait qui me fut donn par
le duc,  l'instant de sa mort: veuillez le faire rendre, le plus tt
possible,  M. de Lamerville, avec les tableaux de famille qu'il
rclame. Quant  ce funeste hritage qu'on m'abandonne si facilement,
ne m'approuverez-vous pas de le remettre  celui qui avait plus de
droit que moi d'en jouir.--Gardez-vous bien de cet acte public de
dsintressement, on pourrait souponner qu'il a pour objet d'engager
le gnral  cder aux dsirs de feu son oncle. Croyez-moi, mon
Anas, prenez sur-le-champ possession de la fortune qui vous est
lgue, sauf  ne la regarder que comme un dpt dont vous vous
dessaisirez avec honneur quand vous aurez fait un nouveau choix.--Je
renonce  l'amour, dit madame de Simiane; mais M. de Lamerville,
ajouta-t-elle en soupirant, n'a sans doute pas renonc au mariage,
ainsi je lui garderai les biens de son oncle, pour prsent de noces;
j'en accumulerai scrupuleusement tous les revenus, et je les lui
rendrai aussi  cette poque.

Mr. D. s'entretint avec Anas, des affaires de la succession de M. de
Lamerville: les soins de sa liquidation l'obligeaient de passer
quelques mois  Paris. Madame de Simiane consentit d'autant plus
volontiers  l'y suivre, qu'on allait entrer dans l'hiver. Comme elle
ne voulait pas habiter l'htel qui avait appartenu au feu duc, elle
envoya Flix louer une maison petite, mais commode, dans le faubourg
Saint-Germain, et fut s'y tablir avec son ami.




CHAPITRE II.


Dans le court intervalle qui s'tait coul entre le moment qui avait
renvers les esprances de madame de Simiane, et son dpart de
Villemonble, Mr. D. s'tait aperu avec chagrin qu'elle tait loin
d'avoir recouvr sa tranquillit; il espra que le sjour de Paris lui
procurerait quelques distractions, et se proposa de l'entourer d'une
socit d'artistes, se flattant d'opposer avec succs,  l'amour, le
pouvoir des talens.

Anas ne parut pas insensible  des plaisirs dont elle avait t
long-temps prive; l'entretien frquent de plusieurs hommes clbres,
qui montraient pour elle une haute estime, lui fit goter de nouveau
les jouissances de l'imagination. Elle publia son pome de _l'Amour
Paternel_; l'accueil distingu qu'il obtint du public, lui valut une
foule d'loges et l'hommage d'un prince Allemand, qui sollicita sa
main. Mr. D. appuya en vain les voeux de cet amant. Madame de Simiane
lui rpondit: Le refus d'Amador me condamne au veuvage.

On venait de rtablir le bal de l'Opra, qui avait t suspendu
pendant quelques annes. Quoique ce genre d'amusement ne plt pas
beaucoup  la marquise, elle consentit  le partager avec une jeune
dame qu'elle voyait souvent: elles se placrent dans une loge qui
donnait sur le thtre. La jeune dame demanda bientt  sa compagne la
permission de la quitter, pour aller intriguer une personne de sa
connaissance qu'elle venait d'apercevoir  l'autre bout de la salle.
Madame de Simiane, reste seule, regardait avec assez d'indiffrence
le spectacle  la fois bruyant et bisarre qu'offrait un grand concours
de masques, en se demandant  elle-mme comment un plaisir aussi
insipide pouvait attirer tant de monde, quand un cavalier, d'une
tournure lgante et noble, vint s'asseoir  ses cts. Elle leva les
yeux, et reconnut en lui le modle du portrait qu'elle avait contempl
tant de fois avec ravissement. Son motion fut si forte, qu'elle ne
put la cacher tout--fait. Peut-tre, lui demanda le cavalier (d'une
voix dont la mlodie frappa dlicieusement son oreille), peut-tre ma
prsence ici est importune? Si j'ai commis une indiscrtion, dites un
mot, beau masque, et je me retire en enviant le sort du fortun mortel
que vous daignez attendre. Madame de Simiane, qui cherchait 
s'assurer si elle ne s'tait pas tromp dans sa conjecture, rpondit:
La dame  qui j'ai donn rendez-vous ne craint point de se rencontrer
avec un homme aimable, M. de Lamerville peut rester.--Le gnral
(c'tait lui-mme), surpris de s'entendre nommer par une femme dont la
voix (qu'elle ne dguisait pas) lui tait trangre, dit: Je ne
croyais pas avoir l'honneur d'tre connu de vous, beau masque.--Les
hros ne sont-ils pas connus de tout le monde.--Si ce titre en est un
 vous plaire, je voudrais l'avoir mrit.--Soit intention ou hasard,
Anas avait t son gant; les regards du gnral s'taient arrts sur
une main aussi parfaite par sa forme, qu'clatante par sa blancheur.
Il profita de la libert que permet le bal, s'empara de cette main: Si
les traits, lui dit-il, que cachent ce masque jaloux, sont aussi beaux
que ce que j'ai dans cet instant le bonheur d'admirer, sans doute
vous faites des esclaves de tous ceux qui vous voyent.--Ce n'est pas
sans raison que vous passez pour tre aussi galant que brave.--Ce
n'est pas la rputation de galanterie que je voudrais avoir auprs de
vous.--Madame de Simiane avait retir sa main de celle d'Amador; il
n'osait la reprendre, mais il la regardait toujours. Anas remit sont
gant; il se plaignit avec esprit de cette cruaut. L'entretien prenait
un tour assez vif, lorsque plusieurs masques se prcipitrent dans la
loge, en faisant de grands clats de rire.--Viens donc, gnral, dit
l'un d'eux  M. de Lamerville, viens jouir de la mascarade la plus
plaisante qu'on puisse imaginer.--Je me trouve trop bien dans ce lieu
pour en sortir.--Oh! vous le quitterez pourtant, reprit d'une voix
clapissante une femme dguise en sybille; vous le quitterez, ou il
vous arrivera malheur, je vous le prdis.--Enlevons, cria un autre
masque, enlevons ce nouveau Renaud  cette nouvelle Armide.--M. de
Lamerville ne pouvant venir  bout de renvoyer les importuns qui
l'assigeaient, et voyant que son intressante inconnue tait tourdie
de leur babil insignifiant, sortit avec eux, dans le projet de leur
chapper, pour revenir bientt renouer une conversation qui commenait
 l'intresser beaucoup. Madame de Simiane, craignant que le retour
de sa compagne ne dcouvrt son nom au gnral, ne fut pas fch de le
voir s'loigner. Il tait  peine hors de la loge, que la jeune femme
arriva avec deux de ses parens. Anas lui dit qu'elle avait,  son
tour, quelqu'un  tourmenter, et qu'elle allait changer de domino,
aprs tre convenu de l'endroit o on se retrouverait, et du mot de
ralliement. Madame de Simiane fut se prparer  goter un plaisir qui
la rconciliait avec le bal de l'Opra.

Quand elle eut revtu son nouveau dguisement, elle chercha M. de
Lamerville, et le vit qui prenait le chemin de la loge o il l'avait
laisse. O courez-vous, beau masque, lui dit-elle, ne peut-on vous
arrter un instant?--Cette voix m'enchanera toujours, rpondit-il;
mais pourquoi paratre sous une nouvelle forme? M'auriez-vous fait
l'injure de penser que je me mprendrais  votre accent? Croyez-moi,
dsormais son charme me suivra partout, il me fera partout vous
reconnatre. Amador pronona ces paroles d'une manire si tendre,
qu'Anas se sentit mue jusqu'au fond de l'ame. Prenez garde,
dit-elle, en se remettant un peu, ne m'adressez pas des choses aussi
flatteuses, quelques oreilles jalouses pourraient les entendre; je ne
veux m'attirer la haine de personne.--Personne n'a le droit de me
demander compte de mes discours ni de mes sentimens.--Bon! vous me
direz que votre coeur est libre.--Il l'tait il y a quelques
heures.--Dfiez-vous de Lamerville, dit en passant un arlequin 
madame de Simiane; dfiez-vous-en, il est aussi infidle  l'amour,
que fidle  la gloire.--Ce masque dit-il vrai? demanda la
marquise.--Discours de bal, rpondit Amador.--Le bal dcouvre
quelquefois plus d'un secret.--Je serais heureux qu'il vous apprt le
mien.--Prparez-vous  soutenir un terrible assaut, dit au gnral la
mme sybille qui tait venue l'entraner de la loge, la comtesse de
Rimaldy n'est pas loin.--Elle serait ici! s'cria d'une voix indigne
monsieur de Lamerville.--Oui, cette amazone qui s'approche, c'est
Florestine, je vous en avertis.--Le gnral cherchait  viter la
comtesse, mais elle le saisit par le bras, et lui dit, en
contrefaisant sa voix: Eh bien! volage et charmant Amador, tu vas donc
 ton tour sacrifier  l'hymen; tu vas te marier.--Me marier! je n'y
songe pas.--On assure pourtant que tu vas pouser la veuve du marquis
de Simiane, cette femme auteur, dont l'loge remplit, depuis un mois,
tous les Journaux.--On est fort mal instruit.--On affirme que
l'hritage de ton oncle est  ce prix; on ajoute que la savante veuve
t'aime dj autant qu'elle aime Apollon.--(Anas se sentit extrmement
trouble). Quel conte! je suis l'homme du monde le plus indiffrent 
madame de Simiane; elle ne m'a jamais vu.--Comment! ce n'est pas pour
lui faire la cour que tu es  Paris? Ce n'est pas avec elle que tu te
promnes chaque soir dans le bois de Boulogne?--Quel tissu
d'absurdits!--Mais si tout cela est faux, pourquoi n'habites-tu pas
l'htel de Lamerville?--Oh! tes questions me fatiguent, beau masque,
je ne prtends plus y rpondre; laisse-moi, je te prie.--Te laisser,
aimable ingrat; oh! non, j'ai rsolu de te consacrer toute cette nuit,
et j'excuterai mon projet, n'en dplaise  cette chre personne qui
te tient serr si troitement, ft-elle madame de Simiane
elle-mme?--Madame de Simiane serait-elle ici, demanda vivement un
jeune homme qui s'tait approch de l'amazone? Ah! s'il est vrai,
daignez me la montrer, je brle du dsir de voir cette Muse charmante;
sa figure doit avoir quelque chose d'arien.--Je ne vous le dirai pas,
rpondit l'amazone, je ne connais d'elle que son dernier pome.--Ce
pome fait mes dlices, rpliqua le jeune homme; je le sais par coeur,
et je le relis chaque jour. Quels sentimens divins y sont exprims! Si
cette femme aime jamais d'amour, ajouta-t-il avec feu, elle deviendra
une Sapho.--Vous ne voudriez srement pas qu'elle trouvt un
phaon?--Mais... cela serait peut-tre  souhaiter pour le bien de
l'art.--C'est un fou, s'cria l'amazone.--C'est un pote, dit le
gnral.--Croyez-vous ces deux mots synonymes? demanda tout bas Anas
 ce dernier.--Oui, -peu-prs.--Pendant ce dialogue, l'amazone avait
fait signe  plusieurs masques de s'avancer; ils entourrent M. de
Lamerville, et le sparrent de sa compagne. Celle-ci se droba avec
peine  leur poursuite importune, et retourna chez elle, le coeur tout
rempli d'Amador.

Elle passa le reste de la nuit  se rpter cent fois chacun des mots
agrables qu'il lui avait adresss. Tantt elle croyait y dcouvrir
l'heureux effet d'une douce sympathie, tantt elle n'y voyait que le
rsultat d'une exquise politesse. Ds que le jour parut, elle prit
ses pinceaux, et parvint, sans beaucoup d'efforts,  reproduire de
mmoire les traits de son amant. Oh! pourra-t-elle se dcider  ne pas
vivre pour lui, maintenant qu'elle a connu la tendre expression de son
regard, la grce de son sourire, le charme de sa voix.

M. de Lamerville avait t plus que contrari de la malice de
Florestine; dans l'humeur qu'il en avait conue, il lui avait dit
quelques vrits dures, mais elle tint bon, et ne cessa de l'obsder
que quand elle fut certaine que la femme qu'il dsirait de retrouver
tait partie du bal.

Jamais Amador n'avait reu une impression aussi vive que celle que
lui avait fait prouver son aimable inconnue; il s'tait flatt
qu'elle ne se refuserait pas  l'instruire de son nom; dans le cas
contraire, il avait l'intention de la faire suivre adroitement, de
savoir en dpit d'elle qui elle tait, et de chercher le moyen de lui
tre prsent. Tromp dans son espoir, il pensa qu'il pourrait la
retrouver dans l'un des bals suivans, et se promit d'aller exactement
 tous. Il s'endormit en songeant  cette belle main qu'il serait si
doux de presser dans la sienne,  cet accent cleste par qui le mot
j'aime doublerait d'harmonie; mais le lendemain,  son rveil, il
reut l'ordre de rejoindre l'arme; il courut o l'appelait
l'honneur, et les soins importans qui l'occuprent lui firent bientt
oublier celle qui ne l'oubliera jamais.




CHAPITRE III.


Aprs avoir long-temps rflchi  l'entrevue que le hasard lui avait
procur avec le gnral, madame de Simiane se dit que si elle lui
avait fait quelque impression, il retournerait la chercher au bal.
Dans cette ide elle fit emplette du costume le plus lgant, et
surtout le plus propre  relever les grces de sa taille. Le jour mme
qu'elle comptait s'en servir, elle apprit, par les papiers publics, la
nouvelle du dpart de M. de Lamerville; elle n'alla point au bal, eut
un accs de fivre, maudit la gloire, l'amour, et jusqu' cette
fortuite rencontre qui avait augment, dans son coeur, le pouvoir d'un
sentiment que la raison lui faisait une loi de combattre.

Les rveries continuelles de madame de Simiane, ses soupirs frquens,
le rire tudi sous lequel elle essayait de cacher sa tristesse,
l'insouciance qu'elle montrait  cueillir de nouvelles palmes
littraires, l'empressement qu'elle apportait  s'informer de ce qui
se passait  l'arme, tout apprit  Mr. D. qu'elle n'avait pas
triomph de son inclination pour M. de Lamerville. Un autre que lui
aurait trait cette inclination de folie; mais Mr. D. savait que les
personnes de l'un et de l'autre sexe, qui sont nes pour se placer
au-dessus du vulgaire, ont toutes un foyer d'amour dans l'ame, et une
exaltation dans l'esprit, qui sont causes qu'elles voient et sentent
autrement que les autres. Que de l nat, chez les hommes, cette soif
ardente de renomme qui excite l'un  vaincre les obstacles pour
s'lever  de hautes conceptions, pousse l'autre  ces dvouemens
sublimes qui lui font compter pour rien la mort la plus cruelle, ou le
sacrifice de ses plus chres affections; que de l aussi nat chez les
femmes, auxquelles la nature refusa les qualits clatantes qui sont
l'attribut de la force, ce penchant  embrasser avec enthousiasme, 
nourrir avec constance des illusions que le commun des hommes traite
chez elles de disposition romanesque, et que peut-tre on pourrait
appeler le beau idal du sentiment.

Mr. D. ne blmait pas son amie, il la plaignait, et cherchait  gurir
son coeur en parlant sans cesse  son imagination. Il la pressa de
remettre une de ses pices au thtre, et de donner une seconde
dition de son pome. Elle se rendit  ses dsirs. Sa pice eut encore
plus de succs que dans la nouveaut, et la seconde dition de son
pome fut puise dans le cours d'une semaine. Anas ne se prsentait
plus dans aucun lieu public, sans voir tous les regards se tourner
avec intrt sur elle, sans entendre retentir de plusieurs cts:
C'est madame de Simiane. Un mlange touchant d'orgueil et de modestie
colorait alors ses joues. Un clair de plaisir brillait sur son front.
O mon pre! pensait-elle, tes voeux sont exaucs; mais bientt le
souvenir d'Amador venait troubler sa jouissance. Eh! comment
s'applaudir long-temps d'une clbrit qu'il condamnait, et qui
levait une barrire insurmontable entre elle et lui!

Un matin que madame de Simiane tait occupe  choisir quelques
bagatelles dans la petite boutique d'un tabletier en face
Saint-Eustache, elle vit sortir de cette glise un convoi dont la
seule pompe consistait en cinquante jeunes filles vtues de blanc,
qui marchaient tristement, deux  deux, derrire le corps port  sa
dernire demeure. Ce spectacle attendrit Anas, en mme temps qu'il
excita sa curiosit; elle demanda  la marchande quelles dpouilles on
allait rendre  la terre.--Celles d'une fille de vingt-deux ans.--De
quoi a-t-elle pri?--D'amour.--Grands dieux! l'infortune!--Oh! ce
n'est pas elle qu'il faut plaindre; elle a tant souffert, le
Tout-Puissant la recevra dans sa misricorde: _Il doit tre beaucoup
pardonn  qui a beaucoup aim._ Mais sa soeur, cette pauvre Amlie,
si jeune, si sage, que va-t-elle devenir?--Elle laisse une
soeur?--Oui, Madame, une soeur de seize ans.--A-t-elle quelques
moyens d'existence?--Non, Madame, elle manque absolument de tout.
Depuis trois mois elles subsistaient des secours qu'elles recevaient
des personnes du voisinage; mais rien ne se lasse si vte que la
charit; les longues infortunes et les longues maladies vous enlvent
vos amis et vos protecteurs. Clmence est morte  temps, son sort
commenait  ne plus toucher que moi. Et que pouvais-je pour elle! je
ne gagne qu'avec peine de quoi soutenir ma nombreuse famille, le
commerce va si mal! Le peu que j'ai donn  Clmence m'a puise sans
lui tre d'une grande ressource, et je me vois, avec le plus vif
chagrin, dans l'impossibilit de pouvoir procurer le moindre
soulagement  sa soeur.--O loge-t-elle?--A deux pas.--Voudriez-vous
m'y conduire?--Trs-volontiers.--Madame de Simiane monta quelques
tages d'un escalier aussi obscur qu'troit, et fut saisie de piti en
entrant dans la chambre, ou plutt dans le grenier d'Amlie. Cette
jeune fille tait tendue sur un mchant grabat, et pleurait
amrement.--Calmez votre douleur, mon enfant, lui dit la marquise, en
s'approchant d'elle avec bont.--Oh! comment le pourrai-je?--Comment
me consoler de la mort de ma soeur! de ma soeur! ma dernire parente!
mon unique amie! Hlas! tant qu'elle a vcu, je supportai avec
courage la fatigue, les privations et le mpris que la misre entrane
 sa suite; mais pourrai-je supporter tout cela, maintenant que je
n'ai plus de but dans la vie, maintenant que je suis seule au monde!
Ne pouvez-vous trouver une ressource dans le travail?--J'ai reu une
ducation meilleure que ma fortune; je n'ai appris aucun mtier, je
n'tais pas ne pour avoir besoin d'en savoir un.--Quelle circonstance
vous a jete dans la situation o je vous trouve?--Oh! c'est une
histoire dplorable que la ntre.--Confiez-la-moi, mon enfant,
confiez-la-moi, vous ne vous en repentirez pas. Amlie leva ses beaux
yeux remplis de larmes, sur madame de Simiane, et lui fit ce rcit,
souvent interrompu par ses sanglots.


_Histoire de Mademoiselle de Waldemar._

Ma mre eut deux enfans, Clmence et moi: elle perdit la vie en me
donnant le jour. Mon pre, Thodore de Waldemar, tait capitaine de
vaisseau: il partit pour les Indes-Orientales, et nous remit, ma soeur
et moi, sous la protection d'un oncle de ma mre, appel Blondel. Ce
parent eut les plus grands soins de nous. Mon pre mourut d'une fivre
pidmique: sa fortune consistait en une somme de trois cent mille
livres, place chez un banquier de Bordeaux, qui jouissait du plus
grand crdit. Notre parent fut nomm notre tuteur. Clmence tait dans
un excellent pensionnat, o elle avait des matres de toute espce; on
me runit  elle avant que j'eusse cinq ans accomplis. M. Blondel
payait pour nous une grosse pension; il faisait des cadeaux  madame
de Rosanne, notre institutrice,  nos matres, aux domestiques de la
maison. Chacun s'empressait de nous tre utile et agrable. Nous
tions aussi heureuses que des orphelines peuvent l'tre, quand le
banquier chez lequel taient nos fonds fit banqueroute. M. Blondel,
malgr ses dmarches et son intelligence, ne put rien sauver du
naufrage. Le chagrin qu'il en conut le conduisit promptement au
tombeau. A cette poque Clmence avait dix-sept ans. L'homme de loi
qui tait charg des affaires de la succession de notre bon parent,
avertit durement ma soeur que ses hritiers s'taient mis en rgle
relativement  nous, et que nous n'avions pas la plus lgre somme 
rclamer d'eux.

Madame de Rosanne tait une femme trs-obligeante; elle ne vit pas
d'un oeil sec le chagrin de Clmence. Tranquillisez-vous, lui
dit-elle, une de mes amies, madame d'Aiglemont, cherche une demoiselle
de compagnie, je lui demanderai cette place pour vous. Je
l'obtiendrai; vous aurez de bons appointemens. Quant  votre soeur,
elle restera chez moi  quart de pension, jusqu' ce qu'elle ait
atteint l'ge o l'on pourra disposer d'elle avantageusement.

Les offres de notre gnreuse institutrice furent acceptes avec
reconnaissance, par ma soeur. Elle entra chez madame d'Aiglemont.
Cette dame jouissait d'une fortune considrable: son cercle, dont
Clmence faisait les honneurs, se composait en partie d'trangers de
distinction. Parmi eux on comptait Adrien de Rinaldy, comte
Napolitain. Ma soeur tait trs-belle. Le comte en devint amoureux, et
par malheur russit  lui plaire.

Madame d'Aiglemont passait rgulirement les lundis et les vendredis
chez une dame o elle n'emmenait pas Clmence. Les jours que cette
dernire avait l'habitude de me consacrer, le furent bientt 
recevoir le comte: il lui jurait amour, respect, fidlit. Aimer et
croire est, dit-on, la mme chose; ma pauvre soeur crut M. de Rinaldy.
Funeste aveuglement! ajouta Amlie en baissant les yeux, il devait lui
coter la rputation et la vie.

Le comte offrit des prsens d'un grand prix  Clmence; il voulait la
retirer de la dpendance o elle vivait, lui monter une maison: elle
n'accepta jamais de lui que son fatal amour.

La tendresse de M. de Rinaldy pour ma soeur ne dura que peu de mois.
Il devint ensuite amoureux d'une Espagnole, veuve du vicomte de
Rostange, et l'pousa.

Cet vnement rduisit Clmence au dsespoir. Le secret de son amour
vint  la connaissance de madame d'Aiglemont; cette dame, qui avait
des principes svres, congdia Clmence. Madame de Rosanne ne voulut
plus me garder.

Ma soeur loua un petit logement prs du Jardin des Plantes, o elle
ft se rfugier avec moi. Nous y vcmes plusieurs mois du fruit de
ses conomies, en attendant qu'elle et trouv une nouvelle place;
mais son aventure tait connue; on y avait ml des circonstances
agravantes: aucune dame ne voulut s'attacher Clmence. Elle savait
trs-bien broder; elle alla demander de l'ouvrage  des lingres, en
obtint, et se vit mme bientt assez en vogue pour occuper jusqu'
huit personnes. Le produit de son travail tait plus que suffisant 
nos besoins. Elle me donna un matre pour me perfectionner dans
l'criture et dans l'tude de ma langue. Son projet tait de
rassembler quelques fonds pour entreprendre un petit commerce auquel
je serais associe. Depuis quelques temps elle paraissait s'tre
rsigne  son sort; elle ne prononait plus le nom du comte. Je la
voyais calme, except les lundis et les vendredis; ces jours-l elle
pleurait beaucoup, et rptait: Il n'y a plus de jours, d'heures pour
moi, tout est pour elle.

Un soir qu'elle tait alle chercher de l'argent qui lui tait d,
elle revint plonge dans une si profonde tristesse que je lui demandai
en tremblant si elle avait appris quelque mauvaise nouvelle.--La plus
horrible, M. de Rinaldy est fou.--tes-vous certaine que cela
soit?--Hlas! oui. On l'a fait interdire, et on l'a conduit avant-hier
dans une maison de sant.--Qui vous a instruite de cet vnement?--On
vient de le raconter en ma prsence  la dame de chez laquelle je
sors.--Sait-on d'o provient la folie du comte?--De l'inconduite de sa
femme.--Le ciel vous a venge.--Dites bien plutt qu'il me punit. Mes
douleurs passes n'taient rien en comparaison de celle que j'prouve
maintenant. O ma soeur! combien il est  plaindre! Il n'est entour,
soign que par des trangers. Quel doit tre son supplice, lorsque,
dans ses momens lucides, il cherche, sans le rencontrer, le regard
d'un ami! Pauvre Adrien! tous ceux que tu aimas t'abandonnent; mais
Clmence te reste, elle ira te consoler, te servir; ta tte reposera
sur mon sein.--Vous iriez voir le comte?--Ds demain. Ah! si je puis
adoucir ses souffrances, je bnirai encore ma destine.--Oubliez-vous
les maux qu'il vous a faits?--Je ne me souviens que de son amour.--Il
vous a trahie.--Il est malheureux!

Ma soeur persista dans sa rsolution avec un courage digne  la fois
d'loge et de piti! Rien ne l'empcha de passer la moiti de ses
jours, et souvent la moiti de ses nuits, auprs du comte. Elle lui
apprtait ses tisanes, les lui faisait boire; elle opposait une
patience admirable  ses accs de fureur. Le dsir de le soulager lui
faisait remplir avec joie les soins les plus rebutans. Quand il
l'avait nomme, qu'il lui avait adress un mot de reconnaissance ou
d'amiti, elle se livrait  l'espoir chimrique de lui voir recouvrer
sa raison. Elle ne sentait plus la fatigue, ne connaissait plus le
chagrin. Daigne,  mon Dieu! s'criait-elle souvent avec ferveur,
daigne accorder  Adrien le retour du premier de tes bienfaits!
Permets-moi de vivre jusque-l pour lui, je ne vivrai plus ensuite que
pour toi.

Dix-huit mois s'coulrent sans apporter aucun changement  la
situation de M. de Rinaldy. Au bout de ce temps, il fut attaqu d'une
fivre inflammatoire qui mit fin  ses misrables jours. Clmence
reut son dernier soupir.

Les veilles frquentes de ma soeur, ses inquitudes continuelles
avaient puis ses forces. Elle ne rsista point  ce dernier choc.
Elle tomba dans une maladie de langueur; elle ne conserva aucune de
ses pratiques. Nous n'avions que bien peu d'argent. Elle dsirait
changer de quartier. Nous nous dfmes de nos meilleurs meubles, pour
venir demeurer ici. Il est impossible de peindre tout ce que j'y ai
souffert. L, j'ai vu ma pauvre soeur succomber sous le poids des
regrets, de l'extrme indigence et de l'humiliation. L, je l'ai tenue
dix fois par jour dfaillante dans mes bras; l, je l'ai vue mourir.

Amlie cessa de parler. Vous ne resterez pas davantage dans ce lieu,
dit la marquise, en lui tendant la main. Je vais vous conduire chez
moi; vous y aurez un asile jusqu' ce que j'aye examin ce qu'on peut
faire pour vous. Ma voiture m'attend, venez.--O Madame! que vous tes
bonne! mais, hlas! je ne puis vous suivre.--Pourquoi donc, mon
enfant?--Je dois six mois de loyer au principal locataire, il ne
voudra point me laisser sortir.--Loge-t-il dans cette maison?--Oui,
Madame, au premier tage.--Eh bien, descendons, je vais lui parler.
Madame de Simiane rpondit de la dette d'Amlie, et l'emmena.

L'intressante orpheline fut prsente  Mr. D...., qui approuva
l'action gnreuse d'Anas. On fit un trousseau honnte  mademoiselle
de Waldemar, qui resta chez sa protectrice sur le pied d'une
demoiselle de compagnie. Madame de Simiane ne recommanda point  ses
domestiques d'avoir des gards pour Amlie; mais elle lui en tmoigna
tant elle-mme, qu'aucun d'eux ne s'avisa de lui en manquer.

L'histoire de mademoiselle de Waldemar avait fait une vive impression
sur Anas. Elle y rflchissait sans cesse. Que ne doit-on pas
redouter, se disait-elle, d'une passion qui produit de si cruels
effets? L'amour a cot l'honneur et la vie  Clmence; il a jet M.
de Saint-Elme dans une apathie plus  craindre que la mort.
Deviendrai-je aussi sa victime? Ah! du moins Clmence et Saint-Elme
avaient une excuse  donner de leur dlire, ils ont cru tre aims,
mais le mien est inconcevable; rien ne le justifie. Dois-je m'obstiner
 chrir un homme qui me ddaigne, que je n'ai vu qu'un instant, qu'il
est vraisemblable que je ne reverrai plus. Son dpart, si prochain de
notre rencontre, n'est-il pas un avertissement que nous ne sommes pas
destins l'un  l'autre. Cessons de prtendre renverser des obstacles
invincibles.

L'amour est un mal dont la violence s'accrot en proportion des
efforts qu'on emploie  le gurir. En se rptant qu'elle ne devait
plus penser  M. de Lamerville, madame de Simiane y pensait
continuellement. S'il est difficile, d'ailleurs, de vaincre un
sentiment qui n'est pas partag quand l'objet qui l'inspire est un
homme ordinaire, ne doit-il pas devenir impossible de bannir de son
coeur celui dont les cent voix de la Renomme se plaisent  redire les
vertus, les exploits ou le gnie? Le nom de M. de Lamerville tait
consign dans tous les journaux, cit sur tous les thtres. Il
n'tait pas jusqu'aux chanteurs, jusqu'aux crieurs publics eux-mmes,
dont la voix rauque et discordante ne portt  chaque heure ce nom
jusqu' l'oreille de madame de Simiane. Paris entier lui sembla s'tre
ligu contre son repos. Le printemps tait de retour; elle partit pour
Villemonble avec monsieur D. et mademoiselle de Waldemar. Elle y sera
plus solitaire, y sera-t-elle plus tranquille?




CHAPITRE IV.


Le premier mois que madame de Simiane passa dans son chteau, s'coula
assez paisiblement. Le calme de la campagne paraissait avoir rendu le
calme  son ame. Elle consacrait une partie de ses loisirs  donner
des leons de littrature, de dessein et de musique  mademoiselle de
Waldemar. Cette jeune personne montrait la plus tendre reconnaissance
pour sa bienfaitrice; elle faisait sa principale tude de lui plaire,
crivait sous sa dicte, la suivait dans ses promenades, et lui
tenait fidle compagnie, sans toutefois gner sa libert. Les
personnes sensibles s'attachent facilement  ceux qui leur doivent
tout. L'intrt qu'Anas portait  la douce orpheline devint bientt
de l'amiti. Le plaisir qu'elle trouvait  la rendre heureuse lui
faisait quelquefois croire qu'elle l'tait elle-mme. Cependant, une
pense triste demeurait au fond de son coeur; et cette pense, qu'on
devine, corrompait ses plus pures joies.

Un matin qu'elle tait  corriger un dessein d'Amlie, on vint lui
annoncer que l'invalide et sa petite-fille demandaient la permission
de la voir. Elle ordonna de les introduire.

Georgette entra tenant entre ses bras un joli enfant. L'invalide
s'approcha avec respect, et lui dit: Vous voyez, Madame, que Dieu nous
a bnis; ma petite-fille est devenue mre d'un gros garon. Il
me tardait de vous le prsenter. Grces  vous, Ambroise voit
sa quatrime gnration. Oh! Madame, combien nous avons fait
de voeux pour vous le jour du baptme!--Grand-merci, digne
homme! Votre arrire-petit-fils promet de devenir charmant. Il
s'appelle?...--Amador. Je l'ai appel ainsi, afin de perptuer dans ma
famille le souvenir de mon gnral et le vtre. C'est  vos doubles
bienfaits que nous devons notre aisance; vos deux noms seront sans
cesse unis dans nos prires.--Vos affaires vont donc bien, Georgette?
demanda la marquise.--A merveille, Madame; tout nous russit: Henry
n'a pas encore manqu d'ouvrage; nous avons un septier de farine  la
maison et un septier de bl au moulin. La satisfaction semble avoir
rajeuni notre mre; le vieux pre va quelquefois le dimanche,
clopin-clopant, jusqu' la place de la danse. Mon Henry est
toujours frais et dispos.--Votre tendresse pour lui n'est pas
diminue?--Diminue! tout au contraire, nous nous aimons chaque jour
davantage; nous travaillons, nous chantons, nous rions ensemble. Mon
Henry est si fier d'avoir un garon, qu'il le caresse  chaque
instant; a fait plaisir  voir. Tenez, Madame, il n'y a de bonheur
que dans le mariage.--Vous croyez, Georgette?--J'en suis certaine:
aussi je donnerais tout au monde pour voir Madame devenir l'pouse
d'un beau Monsieur qui l'aimerait comme mon Henry m'aime, et qui la
rendrait mre d'une belle petite fille, qui serait aussi bienfaisante
qu'elle. Comme je me rjouirais de cet vnement! surtout si je
pouvais avoir l'honneur d'tre la nourrice choisie par Madame. La
nave Georgette dchirait innocemment le coeur de madame de Simiane.
Elle fit servir le djener  la paysanne et au vieil Ambroise; mais
elle ne put prendre sur elle d'y assister: elle laissa  mademoiselle
de Waldemar le soin de la remplacer, et se retira dans son cabinet
d'tudes. Sa harpe s'offrit  ses regards, elle l'accorda sans trop
savoir ce qu'elle voulait faire, et, le sein oppress de dsirs et de
regrets, laissa avec ses pleurs chapper ces accens.

   Amour, hymen, prsens des cieux,
   Divins trsors du plus bel ge,
   Vous qui nous rendez prcieux
   Jusqu'aux maux qui sont votre ouvrage,
   Amour, hymen, vos noms si doux,
   De mes yeux font couler des larmes.
   Hlas! mon coeur, cr pour vous,
   Ne gotera jamais vos charmes.

   Eh quoi! sous ces bosquets naissans,
   Retraite heureuse du mystre,
   On me verra, chaque printemps,
   Revenir triste et solitaire.

   De l'amour et de ses plaisirs,
   Tout m'y retracera l'image,
   Et je n'aurai que des soupirs
   A faire entendre  leur ombrage.

   Cruel destin! l'poux, hlas!
   Qui seul et fait mon bien suprme,
   L, ne suivra jamais mes pas:
   Jamais ne me dira je t'aime.
   Sans avoir connu le bonheur,
   Dans la tombe je dois descendre,
   Et les regrets d'un tendre coeur
   Ne consoleront point ma cendre.


Le trouble douloureux que madame de Simiane avait ressenti du discours
de Georgette, fut aperu par Amlie. Cet ange n'est donc pas exempt de
chagrin, pensa-t-elle? Ah! s'il est ainsi, qui osera se plaindre d'en
avoir?

L'absence d'Anas ne permit  personne de trouver du plaisir au
djener. Il s'en fallait bien qu'il ressemblt au premier qu'Ambroise
avait pris dans ce chteau; il en remarqua la diffrence, but peu, ne
parla point, et s'en alla moins content qu'il n'tait venu. Il avait
vu rouler des larmes dans les yeux de la marquise, et n'avait pu
porter un toast  son gnral.

Ds qu'Amlie fut libre, elle pia l'instant o madame de Simiane
sortait de son appartement, dans l'ide qu'elle pourrait souhaiter de
l'entretenir: elle se trompait; Anas passa prs d'elle sans la voir,
et prit, toute pensive, le chemin du mausole de M. de Crcy.
L'orpheline, n'osant suivre sa protectrice dans cette auguste
retraite, se tint  quelque distance, mais non assez loin pour ne pas
tre  porte de veiller sur elle.

Mme. de Simiane s'agenouilla auprs du monument, y resta environ une
demi-heure, comme ensevelie dans une profonde mditation, puis fit
entendre ces paroles: Ombre du meilleur des pres, toi que je
n'invoquai jamais en vain, toi qui m'as long-temps sauve du danger de
brler d'une autre flamme que de celle de la gloire; ombre sacre,
sors du tombeau; reviens, comme autrefois, errer  mes cts.
Relve-moi du dcouragement o je tombe sans cesse. Prte-moi la force
de sortir victorieuse des combats auxquels me livre un inconcevable
amour. Dis-moi que ce bien aprs lequel je soupire, hlas! sans le
connatre, devient toujours fatal  celui qui le gote. Dis-moi que
ses jouissances passagres ne sont pas comparables  celles que tu
m'instruisis  chrir. Rends-moi cette ardeur qui animait ma jeunesse,
cette noble ardeur, la compagne insparable du talent, le gage certain
de ses succs. Mon pre, fais que je sois encore digne de toi. Oui, je
le serai; oui, mon dvouement  ta mmoire, ma tendresse pour l'ami
qui partagea, qui adoucit mes peines, m'occuperont dsormais toute
entire. J'adopterai l'orpheline que le ciel a conduite sur mon
passage; elle deviendra pouse, mre; elle laissera des enfans qui
bniront mon souvenir, comme je bnis le tien; et moi!... moi!... je
laisserai un nom illustre.

Un long soupir suivit ce mot. Madame de Simiane sortit ensuite du
mausole, avec un air serein, et s'enfona dans le bois, o Amlie
s'tait vte rfugie: elle l'aperut, s'avana vers elle, la serra
dans ses bras, et lui dit: Je viens de songer aux moyens de vous
assurer un sort indpendant.--Je souhaite dpendre ternellement de
vous.--Nous irons passer l'hiver  la ville, je vous chercherai un
aimable et bon mari. Vous ne serez plus seule au monde.--Je serais
bien ingrate, si je m'y trouvais seule maintenant. Madame, croyez-moi,
je ne dsire rien tant que de ne pas vous quitter; ma soeur elle-mme
ne me fut pas plus chre que vous ne me l'tes.

Madame de Simiane retourna au chteau, o elle trouva quelques
personnes qui venaient lui demander  dner; elle les reut avec une
grce parfaite, les entretint avec loquence et gat, sur diffrens
sujets, et parut, toute cette journe, d'une humeur charmante. Quant 
l'orpheline, la scne dont elle s'tait trouve le tmoin secret, lui
tait trop prsente pour qu'elle pt se rjouir de l'enjouement de la
marquise; il ne lui paraissait que de l'agitation. L'exemple de
Clmence lui avait appris  se dfier des resolutions prises contre un
amant. Elle comparait en elle-mme Anas  un malade  l'agonie,
auquel un cordial rend une force factice: l'effet avantageux que ce
cordial semble produire sur lui, ne sert qu' retarder de quelques
momens l'poque de sa mort.




CHAPITRE V.


Le lendemain de la visite de Georgette, le comte de Saint-Elme arriva
l'aprs-dne  Villemonble. Vous m'avez permis, dit-il  la marquise,
de venir passer quelques jours dans votre retraite; j'accours jouir
avec transport de cette permission dont je suis digne maintenant. Mon
coeur, libre enfin d'amour et de regrets, ne calomnie plus la nature
et les arts; je sentirai encore mieux leurs charmes auprs de vous:
voulez-vous me recevoir? La marquise rpondit  M. de Saint-Elme par
un compliment flatteur, et lui demanda s'il avait encore entendu
parler de Mme. de Rostange.--Oublions cette femme mprisable, dit-il;
je me flicite du caprice qui l'a livre  M. de Lamerville: il m'a
vit les douleurs et la honte dont elle a couvert son second poux,
le comte de Rinaldy. Ce seigneur tromp, comme je le fus, par les
larmes feintes et la feinte douceur de Florestine, lui a donn son nom
et sa fortune. Elle a dshonor l'un, dissip l'autre. M. de Rinaldy
est mort fou; son indigne veuve, jete en prison pour dettes, eut
recours  un lord qui avait t son premier amant, et qui se trouvait
 Paris. Ce lord ayant acquis la certitude qu'elle lui tait de
nouveau infidle, l'a poignarde dans un accs de fureur, et s'est
ensuite tu lui-mme d'un coup de pistolet.

La marquise prsenta le comte  Mr. D...., et le conduisit se promener
dans son parc, dont il lui tardait de parcourir les charmans dtours.
Il s'extasiait sur les beauts nouvelles qu'il y dcouvrait. Comme il
s'approchait d'une grotte btie en granit, du haut de laquelle tombait
une cascade d'eaux vives, il s'cria: Oui, telle tait jadis
l'habitation des Nymphes! Au mme instant, il vit sortir de cette
grotte une jeune personne vtue d'une robe de mousseline; ses cheveux
noirs taient entours d'une guirlande d'oeillets blancs; elle portait
 sa main une corbeille de fleurs. Elle jeta un regard furtif sur
madame de Simiane, vit qu'elle n'tait pas seule, et s'enfuit d'un pas
rapide et lger  travers les bosquets.--Est-ce Flore qui vient de
m'apparatre? demanda M. de St.-Elme.--La marquise lui raconta
l'histoire de mademoiselle de Waldemar. Le mpris que Saint-Elme avait
pour Florestine s'en accrut; il parut touch de piti pour Clmence,
d'intrt pour sa soeur. Je vous envie, dit-il  la marquise, le
bonheur que vous avez eu de sauver de l'abandon cette jeune personne.
Ils s'entretinrent long-temps d'Amlie, et revinrent au chteau.
L'orpheline tait dans le sallon, occupe  lire un passage de la
Bible: elle se leva, quitta son livre, et essuya quelques pleurs qui
coulaient sur ses joues.--Que lisiez-vous donc ma chre, qui vous a si
fortement attendrie? demanda la marquise.--L'histoire de Ruth.--Et
cela vous meut  ce point? dit le comte.--Objet de la bienfaisance,
rpondit Amlie, tout ce qui m'en parle s'adresse directement  mon
coeur.--Touchante sensibilit! pronona le comte.

Il tait tard; on servit le souper. M. de St.-Elme, plac entre madame
de Simiane et Amlie, avait, sans s'en apercevoir, plus de petits
soins pour cette dernire que pour l'autre; et quand l'heure de se
retirer fut venue, il adressa  l'orpheline un regard qui lui disait:
Vous avez acquis en moi plus qu'un ami.

Il y eut un orage violent cette nuit. La pluie tomba toute la journe
le lendemain: il fut impossible de songer  la promenade. On se
rassembla le soir pour faire une lecture en commun. Connaissez-vous
la comdie de Nanine? demanda Saint-Elme  mademoiselle de
Waldemar.--Non, Monsieur.--Si la marquise y consent, je la lirai.--Je
ne demande pas mieux, rpondit madame de Simiane.

Le comte avait un organe agrable et flexible; il lut cette pice avec
art, et mit beaucoup de chaleur dans le rle d'Olban, qu'il voulait
faire ressortir. L'orpheline quittait quelquefois sa broderie pour
prter plus d'attention au lecteur. Quand la lecture fut acheve,
Saint-Elme questionna Amlie sur le personnage de la pice qui lui
plaisait le plus. Celui de la marquise, rpondit Amlie; sa tendresse
pour Nanine est constante et dsintresse.--N'aimez-vous pas
d'Olban?--Il a banni Nanine sur un simple soupon.--Il tait amoureux,
jaloux, voil son excuse.--Elle tait pauvre, dpendante, il devait
craindre d'tre injuste envers elle.--Ainsi,  la place de Nanine,
vous n'auriez pas eu pour le comte l'aimable indulgence qu'elle
montra.--Oh! je la trouve naturelle, il tait le fils de sa
bienfaitrice.--Que ne suis-je votre frre! dit Saint-Elme  madame de
Simiane.

Mr. D. arriva. L'entretien changea de sujet. Cependant, Saint-Elme
trouva le moyen de placer quelques mots  double entente, dont le
vritable sens ne fut pas perdu pour Amlie.

Le comte ne devait rester qu'une semaine  Villemonble: il y tait
depuis un mois et ne songeait pas  le quitter. S'il avait ador
Florestine, il idoltrait Amlie. Il ne s'tait pas permis de lui
parler de son amour; mais il le lui avait dclar de cent manires.
Elle trouvait chaque matin dans son appartement les fleurs qu'elle
aimait. Les arbres de la fort taient couverts de son chiffre uni 
celui du comte. Il faisait quelquefois dans la conversation le
portrait de la femme dont il souhaiterait d'tre l'poux, et ce
portrait tait toujours celui de l'orpheline. Cependant elle n'avait
laiss apercevoir aucune prfrence pour Saint-Elme: l'image de
l'infortune Clmence la tenait en garde contre un amour sducteur. Un
accident qui n'eut aucune suite fcheuse mit en dfaut sa prudence. Le
comte fit une chute; on le rapporta au chteau avec le pied dmis. Les
alarmes de mademoiselle de Waldemar dvoilrent le secret qu'elle
renfermait dans son coeur. L'heureux Saint-Elme partit confier son
amour et ses projets  sa mre. Elle revint avec lui  Villemonble.
Amlie lui plut, elle la donna pour pouse  son fils.




CHAPITRE VI.


Les noces du comte ajoutrent au chagrin que la marquise nourrissait
depuis l'poque de sa rencontre avec M. de Lamerville. L'aspect de
l'amour des jeunes poux rpandait, malgr elle, un trouble douloureux
dans son ame: elle comparait, avec amertume, sa situation  la leur.
En vain allait-elle chercher des forces sur la tombe de son pre,
contre le sentiment qui la dominait, elle y tait sans cesse
poursuivie par l'image des trois couples fortuns qui l'entouraient.
Non, disait-elle; non, mille ans de gloire ne valent pas un jour de
leur pure flicit.

Amlie voyait, avec une vive inquitude, la tristesse toujours
croissante de la marquise: elle avait dcouvert que cette tristesse
tait l'effet de l'amour, mais elle ignorait les particularits de cet
amour, et n'osait interroger sa bienfaitrice. Une circonstance
imprvue lui valut une confidence qu'elle dsirait et craignait  la
fois d'obtenir.

On envoyait de Paris,  M. de Saint-Elme, tous les ouvrages nouveaux:
il les lisait le soir aux dames, tandis qu'elles travaillaient  des
ouvrages de leur sexe. Parmi les brochures qui venaient de paratre,
se trouvait une ptre  l'obscurit. Le comte commena la lecture de
cette ptre: on y remarquait ces vers:

   Que je vous plains,  vous dont les noms trop clbres
   Ont, immortaliss par d'clatans revers,
   D'une misre illustre effray l'univers!
   Le mpris inhumain, prt  compter vos larmes,
   De la plainte  vos coeurs a dfendu les charmes.
   Condamns  l'clat, il faut avec grandeur
   Porter seuls, et debout, le fardeau du malheur.

   . . . . . . . . . . . . . .
   . . . . . . . . . . . . . .
   . . . . . . . . . . . . . .

   Ah! de l'orgueil sduit, redoutez le dlire.
   Vous qui voulez aimer, tremblez qu'on vous admire.

   Mlle. GUICHELIN.


Madame de Simiane se leva en faisant une exclamation de douleur, et
sortit. La jeune comtesse se prcipita sur ses pas. La marquise,
touche des discours, des caresses de son amie, ne lui dguisa rien.
Je respire, dit la comtesse, M. de Lamerville est libre; l'unique
obstacle qui vous spare tient  un injuste prjug; il faut
travailler  le vaincre.--Eh! comment y parvenir?--Je ne le sais pas
encore, mais enfin cela ne doit pas tre impossible.

La marquise, un peu soulage par l'entretien qu'elle venait d'avoir
avec la comtesse, revint plus calme dans le sallon o Mr. D. venait
d'entrer. Cette soire tait celle des incidens. Mr. D. ouvrit le
journal; il contenait le rcit d'une bataille dans laquelle M. de
Lamerville avait eu deux chevaux tus sous lui, et reu une blessure.
On disait que le gnral tait parti pour prendre les eaux de Baden.

Cette nouvelle fit natre  la jeune comtesse l'ide d'un projet
qu'elle voulait confier  Mr. D., sachant bien qu'Anas ne se
prterait point  son excution, si son respectable ami ne
l'approuvait.

Amlie se rendit, le lendemain de bon matin, dans l'appartement de Mr.
D.; ils s'entretinrent, en dtail, de tout ce qui regardait madame de
Simiane. L'tat de langueur o elle paraissait sur le point de tomber,
leur causait les mmes sollicitudes. Aucun d'eux n'esprait la gurir
d'un amour qu'elle avait nourri si long-temps dans le silence. Tous
deux pensrent que le seul moyen d'empcher qu'il ne lui devnt
funeste, tait de la mettre en relation avec M. de Lamerville.
L'imagination, observa la jeune Saint-Elme, est une enchanteresse qui
prte souvent,  un homme clbre, les vertus, les qualits qu'il n'a
pas. Qui sait si le gnral, vu de prs, ne perdra point une partie de
l'clat que lui donne sa haute rputation? Dans ce cas, notre amie ne
jugera le refus qu'il a fait de sa main, que comme une singularit
ridicule, et son amour pour lui cessera avec l'admiration qu'il lui
inspire. Si le gnral, au contraire, est un homme aussi accompli
qu'on le prtend, que risquons-nous d'engager madame de Simiane
d'essayer de lui plaire, sous un nom suppos? Si elle choue, sa
dmarche ne sera point connue; si elle russit, elle n'aura pas 
rougir, devant son poux, de ce qu'elle aura fait pour son amant.

Le plan de la jeune comtesse approuv, elle le communiqua  madame de
Simiane, qui en parut enchante. On pensa que Mr. D. ne pouvait
accompagner Anas, sans risquer de la faire reconnatre. On convint
donc qu'elle n'emmnerait  Baden qu'Amlie et Rosine. La discrtion
et la fidlit de cette dernire taient  l'preuve. La jeune
comtesse promit d'obtenir le consentement de Saint-Elme pour ce
voyage, sans qu'il pt souponner le vritable motif qui le faisait
entreprendre. Ces mesures prises, madame de Simiane, qui tait
rellement trs-change depuis quelques mois, vint  Paris, o son
mdecin dclara qu'elle avait besoin de prendre les eaux. Amlie pria
le comte de la laisser suivre son amie, qui ne pouvait se dcider  se
sparer d'elle. Saint-Elme ne s'opposa point aux dsirs de son pouse,
quoiqu'il ft fch de la voir s'loigner de lui. Madame de
Saint-Elme, le comte et Mr. D., tinrent maison commune en l'absence
des deux personnes qui leur taient si chres.




CHAPITRE VII.


Les deux amies se htrent de disposer leur dpart. La marquise prit
le nom de Senneterre; madame de Saint-Elme garda le sien. C'tait sous
le couvert de celle-ci que les lettres pour madame de Simiane devaient
tre adresses. Il ne leur arriva rien de remarquable en route. On
s'imagine bien que leur conversation roula continuellement sur le mme
sujet, et qu'elles parvinrent  leur destination sans avoir fait une
remarque sur les endroits qu'elles avaient parcourus;  peine
s'taient-elles inform de leur nom. Quand l'ame est fortement
proccupe, le voyage le plus intressant ne devient qu'un simple
changement de lieu.

Lorsqu'elles s'approchrent de Baden, elles recommandrent au
postillon de les mener au meilleur htel garni: il les y conduisit.

La matresse de l'htel se dcida, avec quelque peine,  leur louer un
logement agrable. Leur suite modeste ne lui donnait pas une grande
opinion de leur fortune. Elle tripla le prix du local qu'elles avaient
choisi, dans l'intention de leur ter l'envie de s'tablir chez elle,
o elle n'aimait  recevoir que les personnes trs-riches. Mais
Rosine ayant su, ds en arrivant  l'htel, que le gnral y
demeurait, la marquise resta, malgr la mauvaise humeur de l'htesse
et le prix exorbitant de son appartement.

Il y avait dans cet htel un vaste sallon, o plusieurs tables de jeu
taient toujours dresses. On y trouvait une bibliothque compose de
tous les ouvrages nouveaux et de tous les papiers publics. Ce sallon
tait occup depuis le matin jusqu'au soir, tant par les locataires de
l'htel, que par les personnes qui venaient les visiter. M. de
Lamerville y passait une grande partie de ses journes, et sa
prsence en avait fait le lieu du rendez-vous de la bonne compagnie.

Anas tait arrive depuis huit jours, et n'avait pas encore paru au
sallon. Madame de Saint-Elme la pressait en vain d'y descendre; elle
craignait de rencontrer quelqu'un de sa connaissance, ou plutt elle
craignait de voir s'anantir l'espoir flatteur qui l'avait conduite
aux eaux. Elle sentait que sa premire entrevue avec M. de Lamerville
devait tre dcisive, et, par cette raison, elle en retardait sans
cesse le dangereux moment. Si l'incertitude est plus cruelle 
supporter que le malheur, ce n'est pas en amour: le propre de ce
sentiment est de se plaire  s'abuser soi-mme. Aprs le bonheur
d'tre aim, une des premires jouissances des amans est peut-tre
l'incertitude. La marquise chrissait la sienne. Respirer le mme air,
habiter le mme toit que M. de Lamerville, le voir passer sous ses
fentres, rver aux moyens d'attirer ses regards sans paratre les
chercher, taient des plaisirs qu'elle redoutait de perdre. Elle
n'crivait pas, ne lisait pas, ne voyait personne, et pourtant
n'prouvait aucun instant de vide. Cette situation nouvelle et douce
semblait lui avoir fait oublier le but de son voyage; si elle s'en
tait remise au hasard du soin de la servir, elle n'eut pas tort de
compter sur lui.

Un matin qu'elle sortait avec la comtesse, elle rencontra dans
l'escalier Monsieur de Lamerville. Il se rangea pour la laisser
passer, et lui fit un salut profond. Comme elle s'apprtait 
lui rendre sa politesse, le pied lui glissa, et elle serait
infailliblement tombe si le gnral ne se ft empress de prvenir sa
chte.--Ne vous tes-vous pas blesse, Madame? demanda-t-il.--Non,
Monsieur, grces  votre secours.--Permettez que je vous accompagne
jusqu'en bas.

La marquise accepta la main qu'on lui offrait, non sans prouver une
vive motion. Le gnral s'aperut qu'elle tremblait, et se mprit sur
le motif qui en tait la cause. Vous avez eu peur, observa-t-il; si
vous m'en croyez, vous vous arrterez quelques instans au sallon pour
respirer des sels; j'en ai d'excellens  vous offrir.--Je vous
remercie, Monsieur; l'air me sera plus salutaire. Oui, dans ce cas
l'air est ce qui vaut le mieux, dit madame de Saint-Elme, et les amies
continurent leur chemin.

Un grand chapeau de paille recouvert d'un voile, cachait entirement
la figure d'Anas. Le gnral n'avait donc pu la voir, mais il avait
t frapp de la grce de sa taille, et le son de sa voix lui avait
rappel cet organe enchanteur qu'il avait eu tant de plaisir 
entendre au bal de l'Opra. Il pensa qu'il serait fort singulier que
cette femme ft la mme que la sduisante inconnue dont il avait t
 regret spar la dernire nuit de son sjour  Paris, et dsira
d'avoir quelques dtails sur son compte. Dans cette ide, il entra
chez son htesse, sous le prtexte de la charger de quelques
emplettes, et lui demanda si elle logeait dans son htel d'autres
dames que celles qu'il avait vues au sallon.--Non, gnral, si ce
n'est les deux nouvelles locataires qui occupent le petit
corps-de-logis au fond de la cour.--Depuis combien de temps sont-elles
chez vous?--Depuis une semaine.--Sont-ce des personnes de
distinction?--Je ne sais trop que vous en dire; elles n'ont pour toute
suite qu'une femme-de-chambre, font assez maigre chre, et n'ont pas
encore reu une seule visite.--Sont-elles ici pour leur sant?--Je le
prsume.--Comment s'appellent-elles?--Le nom de l'une est Senneterre;
celui de l'autre Saint-Elme.--Sont-elles jolies?--Assez bien.--Quel
est leur ge?--La premire doit avoir de vingt-cinq  vingt-sept ans;
l'autre de dix-sept  dix-huit.--Personne n'est venu les
voir?--Personne.--Sortent-elles souvent?--Tous les matins.--En
voiture?--A pied.--Il est extraordinaire qu'elles ne descendent pas au
sallon.--Il parat qu'elles sont sauvages.--Que peuvent tre ces
femmes?--Oh! ce ne sont pas des savantes, elles n'ont encore demand
ni un roman ni un journal.

M. de Lamerville rit de la judicieuse remarque de son htesse, et
voyant qu'elle ne pouvait satisfaire sa curiosit, il la quitta.

De retour dans son appartement, il interrogea aussi son
valet-de-chambre. Celui-ci ne lui apprit rien, sinon que les
trangres taient l'objet de beaucoup de conjectures pour les
habitans de l'htel. Quant  moi, gnral, ajouta-t-il, je parierais
qu'elles ont quelques raisons politiques de se cacher. Cela seul
explique comment deux femmes de leur ge ont pu se condamner  passer
huit jours ici, dans une solitude absolue.

Amador pensa que si son valet-de-chambre devinait juste, les dames
qu'il avait envie de connatre ne seraient peut-tre pas fches de
former une liaison avec lui. Il crut qu'il pouvait profiter du lger
accident dont il avait t tmoin, pour solliciter l'honneur d'tre
admis  leur faire sa cour. Le rsultat le plus fcheux de cette
dmarche tant d'essuyer un refus honnte, il ne balana point  s'y
exposer; il rclama, dans un billet, la faveur de se prsenter chez
mesdames de Senneterre et de Saint-Elme. On lui fit rpondre de vive
voix que ces dames le recevraient  sept heures du soir.

La marquise employa beaucoup d'art et de temps  faire une toilette
qui parut simple. La question me trouvez-vous bien? fut rpte cent
fois  madame de Saint-Elme, dont les loges ne rassuraient pas Anas.
Une femme sensible devient  la fois modeste et coquette, quand elle
dsire de plaire.

L'heure du rendez-vous sonna. La marquise sentit la ncessit de
cacher son trouble sous un air d'occupation. Elle se mit  son mtier
de broderie. Rosine annona M. le gnral de Lamerville.

Je serai toute ma vie reconnaissant, mesdames, dit le gnral, de la
faveur que vous m'accordez. Je craignais que l'espce de frayeur que
vous avez eue ce matin ne vous devnt nuisible.--Cet intrt est
trs-flatteur, balbutia la marquise.--Je ne me suis pas tromp, il n'y
a qu'une voix comme celle-l dans le monde, s'cria le gnral. Anas
feignit de ne pas entendre, et continua de broder. Cette seconde
rencontre, ajouta-t-il, est plus heureuse que la premire; une foule
importune ne viendra point la troubler; un masque envieux ne me drobe
pas ces traits charmans. (Regardant Amlie). Je ne vois ici que
des objets aimables; mais je ne me dissimule pas que je suis
environn de dangers.--Un homme comme vous ne doit en redouter
aucun, rpondit Amlie.--Je ne suis pas invulnrable.--Comptez-vous
rester long-temps aux eaux, Monsieur, demanda la marquise.--Je
voudrais ne plus les quitter.--Elles vous font du bien?--Je commence
 croire qu'elles sont merveilleuses.--Mon mdecin me les a beaucoup
vantes.--Est-ce pour une affection nerveuse que vous tes venue les
prendre?--Prcisment.--Dans ce cas, les promenades  cheval sont
utiles: si vous vouliez en essayer, j'ai une jument trs-docile dont
je vous prierais de disposer.--Mille grces, le cheval me fait peur;
je ne suis pas une Amazone.--Si vous aimez mieux courir en wiski, j'en
ai un  vos ordres.--Je prfre me promener  pied.

Je ne suis pas heureux dans mes offres, je n'essuie que des refus.--On
dit qu'il y eut hier un concert chez une des personnes distingues
de cette ville, y ftes-vous, Monsieur, demanda madame de
Saint-Elme?--Oui, Madame.--Etait-il beau?--Assez brillant.--Les
femmes, demanda la marquise, taient jolies, sans doute?--Beaucoup
moins que celles que je vois, rpondit le gnral.--Vous aimez la
musique, Monsieur, demanda madame de Saint-Elme?--A la folie.--Ai-je
l'avantage de partager ce got avec vous, Mesdames? Mon amie, rpondit
madame de Saint-Elme, a un si beau talent sur la harpe, qu'elle m'a
rendue mlomane.--Je conois facilement, dit le gnral, qu'il naisse
des accords clestes sous une main divine.--C'est trop de flatteries.
Songez, Monsieur, observa la marquise, que nous ne sommes pas au bal
de l'Opra.--Je le sais, Madame, et je m'en flicite; mais le dois-je?
N'avais-je pas raison de prsumer que celui qui voulait conserver sa
libert, ne devait pas vous voir.--Vous vous tes bientt remis de
votre blessure, Monsieur, dit la marquise.--Celle-l n'tait pas
profonde, rpondit le gnral: il en est, ajouta-t-il en jetant un
regard significatif sur Anas, il en est dont on ne doit pas gurir,
et qu'on se plat pourtant  recevoir. On prtend que la socit de
cette maison est agrable, dit madame de Saint-Elme.--Elle est fort
bien choisie, et ne laisserait rien  dsirer si vous veniez
l'embellir, rpondit M. de Lamerville; mais je n'ose vous en presser,
on a quelquefois des motifs de rester dans la solitude.

On vint avertir le gnral qu'il tait attendu par une estafette du
Ministre de la guerre. Il tmoigna aux deux amies le regret qu'il
avait d'tre contraint de les quitter, et obtint la permission de
renouveler sa visite.

Eh bien! dit madame de Saint-Elme quand il fut parti, n'ai-je pas eu
raison de penser que M. de Lamerville n'avait besoin que de vous voir
pour se sentir entran vers vous par le plus doux penchant.--Ne nous
flattons pas encore; son ton tait celui de la galanterie: il tient
peut-tre le mme langage  toutes les femmes.--Croyez-vous aussi
qu'il leur adresse les mmes regards.--Oh! ses regards taient
charmans; mais ne peuvent-ils pas tre trompeurs?

La marquise et la comtesse passrent le reste de la soire 
s'entretenir de M. de Lamerville. L'htesse, qui avait appris que le
gnral avait fait une attention particulire aux dames qu'elle avait
assez mal accueillies, se repentit de sa conduite, et vint les prier,
dans les termes les plus humbles, de disposer de tout ce qui tait
dans son htel: elle leur vanta la runion qui se tenait dans la salle
de compagnie, et les pria de l'honorer de leur prsence. Le soupon
qu'Amador montrait sur leur retraite, les avait dj dcides  en
sortir. Elles reurent, avec noblesse et bont, la proposition et les
excuses de leur htesse, et lui laissrent esprer qu'elles se
joindraient dornavant  la socit du soir.




CHAPITRE VIII.


Le lendemain matin le gnral envoya savoir des nouvelles des dames,
et leur fit demander  quelle heure elles seraient visibles. Elles
rpondirent qu'elles ne pourraient le recevoir de la journe, mais
qu'elles le verraient au sallon. Amador avait pass une partie de la
nuit  rver  la marquise. Aucune femme ne lui avait encore sembl
runir tant de charmes. Quelques mots sortis de sa bouche avaient
suffi pour le convaincre qu'elle avait infiniment d'esprit. Le
mystre dont elle s'entourait excitait sa curiosit, sans lui faire
natre le plus lger doute sur sa vertu: tout dans elle annonait une
naissance distingue, et la montrait, sous tous les rapports, digne de
lui plaire; mais tait-elle libre? C'est ce dont il comptait
s'informer adroitement dans le premier entretien qu'il pourrait
obtenir. Il fut chagrin du retard apport  ses voeux, et chaque heure
qui s'coula jusqu'au soir, lui parut d'une lenteur insupportable.

Anas trouva le temps moins long. L'amour n'a pas le mme caractre
chez les deux sexes. L'homme veut surtout jouir, la femme veut surtout
esprer: l'un ne contient qu'avec effort l'aveu de sa flamme, l'autre
ne le laisse chapper que malgr soi; l'un s'abandonne avec ivresse 
ses transports: il croit ne pouvoir jamais les faire assez clater; ce
n'est qu'en tremblant que l'autre dcouvre une partie des siens 
celui qui les fait natre: il se mle pour la femme, au bonheur
d'aimer, une sorte de confusion qui l'empche de le goter dans toute
sa plnitude, en prsence de son amant; aussi arrive-t-il qu'elle
retarde quelquefois le moment de le voir, ou avance celui de le
quitter, pour tre davantage  lui. Seule, elle se rpte mille fois,
avec dlices, ce qu'elle oserait  peine entendre, ce qu'elle oserait
encore moins dire. L'homme qui rgne sur le coeur d'une femme
dlicate, ne sait jamais jusqu' quel point il est aim.

Le gnral tait depuis long-temps dans le lieu du rendez-vous
commun, o il ne prenait, contre son ordinaire, que peu de part  la
conversation, quand la marquise et la comtesse entrrent.

Amlie avait plus de jeunesse et d'clat qu'Anas; mais cette dernire
possdait, au suprme degr, ce je ne sais quoi, aimant des ames, que
personne n'a su dfinir, mais qui nous attire d'abord. Tous les yeux
se dirigrent au mme instant sur elle; toutes les bouches s'ouvrirent
pour prononcer la mme exclamation. Amador courut vers elle, et la
conduisit s'asseoir, en se plaignant avec grce de ce que sa porte
lui avait t dfendue. J'espre, dit un peintre aux hommes qui
taient venus faire cercle autour de la marquise, j'espre que vous
serez maintenant de mon avis sur les traits dont se compose la beaut
la plus touchante. Un oui unanime se fit entendre. J'avais tort, dit
le gnral  voix basse  la marquise, de dsirer de vous rencontrer
ici. Je ne devais gagner  cela que des rivaux.

Quand on eut cd au premier lan d'admiration que l'aspect de la
marquise avait caus, il s'entama une discussion littraire. Anas,
qui craignait, en s'y mlant, de se dcler, accepta une carte de
whist. M. de Lamerville s'arrangea pour tre son partenaire. Plus
occup de la marquise que de son jeu, il fit beaucoup de fautes; mais
Anas ne lui en reprocha aucune.

Il chercha inutilement, aprs la partie, le moyen d'avoir un instant
de conversation particulire avec la marquise. Le peintre s'tait
rapproch d'elle, et ne la quitta plus: lorsqu'elle se retira, il lui
offrit sa main pour la reconduire jusqu' la porte de son appartement.
Amador prsenta la sienne  madame de Saint-Elme, en adressant un
regard chagrin  la marquise: elle comprit tout ce que ce regard
signifiait, et sut bon gr au peintre d'avoir t importun.

Quand le gnral fut retir chez lui, il demanda  son
valet-de-chambre s'il avait appris quelque chose de relatif  ses
voisines. Oui, Monsieur: la plus jeune est marie  un homme de
condition; l'autre est veuve.--De qui?--Je n'ai pu le savoir;
mademoiselle Rosine ne parle pas plus qu'une muraille: tout ce que
j'ai tir d'elle, c'est ce que je viens de vous apprendre; mais ce
qui, je crois, vous fera plaisir, c'est qu' force d'adresse je suis
parvenu  m'assurer de l'endroit o ces dames vont se promener chaque
fois qu'elles sortent. M. de Lamerville, satisfait de cette dernire
dcouverte, se proposa de la mettre  profit ds qu'il en trouverait
l'occasion. Elle se prsenta le lendemain.

Anas s'tait leve avec une gat charmante; les souvenirs de la
veille lui faisaient trouver le jour plus beau que de coutume. Elle se
sentit le besoin d'en aller jouir au-dehors, prit  la hte un lger
djener, et sortit, accompagne de la comtesse.

M. de Lamerville le sut, et se rendit au lieu indiqu par son
valet-de-chambre. Il aborda les dames au moment o elles causaient de
lui avec chaleur. La marquise jeta un cri. Il s'excusa de l'avoir
surprise, et l'invita, ainsi que sa compagne,  venir visiter un petit
bois qui n'tait pas loign. Elles y consentirent. Elles s'y
promenaient depuis environ une heure, et se prparaient  le quitter,
quand elles entendirent une flte et une clarinette qui excutaient
le duo de Roland. Cette galanterie du gnral flatta infiniment les
dames; elles regardrent de tous cts, sans apercevoir personne.
Anas, ravie, ne savait si elle devait en croire son oreille. Ce bois
est-il enchant, demanda la comtesse?--Oui, depuis quelques momens,
rpondit le gnral.

La musique cessa, l'entretien le plus intressant la suivit. La
marquise, appuye sur le bras de son amant, s'tonnait des charmes
nouveaux qu'elle trouvait  la nature. Un frmissement dlicieux
agitait en secret tout son tre. Le battement prcipit de son coeur
la forait quelquefois  ralentir son pas. Si le bonheur dont je
jouis n'est qu'un rve, pensa-t-elle, puissai-je mourir avant que de
me rveiller!

Cette douce matine fut suivie d'une douce soire. Anas descendit au
sallon, belle d'amour et d'esprance. Son arrive produisit une
sensation plus vive encore que la veille. Amador, cette fois, se
sentit plus orgueilleux que jaloux des hommages qu'elle recevait: il
avait devin que le sien pourrait lui plaire. Il s'assit auprs
d'elle, et lui dit: Je n'oublierai de long-temps la promenade du
matin.--Ni moi non plus, rpondit-elle. Ces mots ne lui furent pas
plutt chapps, qu'elle en sentit toute la force. Elle crut en
affaiblir l'effet, en ajoutant: Ce que j'aime le plus au monde, c'est
la campagne. L'altration de sa voix, la rougeur subite dont ses joues
se couvrirent, prouvrent  M. de Lamerville que cette dernire phrase
tait une ruse de la pudeur: il s'applaudit en lui-mme de son
triomphe. Pour l'assurer davantage, il eut l'air de l'ignorer, et
reprit: Puisque vous aimez la campagne, accordez-moi la faveur de vous
conduire demain dans un ermitage qui runit tous les agrmens. Les
propritaires sont absens, le concierge a beaucoup de complaisance
pour moi; il nous recevra  merveille: nous pourrions y passer la
journe, et nous procurer le plaisir de faire venir l'lite des
musiciens de cette ville.--Je me fais une fte de cette partie, dit
madame de Saint-Elme; certainement, marquise, vous ne la refuserez
pas. Anas ne rpondit rien. Amador prit son silence pour un
consentement. Il l'en remercia d'une manire si aimable, qu'elle ne se
trouva point le courage de ne pas mriter sa reconnaissance.




CHAPITRE IX.


Le lendemain, de bonne heure, M. de Lamerville vint chercher les dames
dans un lgant wiski. Quoique la marquise craignt cette voiture,
elle y monta sans inquitude. Pouvait-elle redouter quelqu'accident,
lorsqu'Amador tait son conducteur? Aprs avoir fait environ trois
lieues, on arriva dans une valle, dont l'aspect admirable rappelait 
la marquise les sduisantes descriptions que les potes ont faites de
celle de Temp. Elle montra l'envie de traverser  pied ces beaux
lieux. Amador et madame de Saint-Elme se prtrent  son dsir: tous
trois gagnrent,  pas lents, l'ermitage, o un excellent djener les
attendait.

Il est peu de plaisirs qui surpassent celui qu'on gote dans le
premier voyage ou dans le premier repas qu'on fait  ct de l'objet
qu'on aime; il semble qu'on en prenne possession. M. de Lamerville et
la marquise taient dans le ravissement. Tout devenait pour eux un
sujet d'loge. Ces fruits ont un got exquis, disait l'un; le parfum
de ces fleurs est divin, disait l'autre: cependant ces fruits, ces
fleurs n'avaient rien d'extraordinaire; mais ils les respiraient, les
savouraient ensemble, et l'Amour est un enchanteur, qui sait donner le
plus grand prix aux moindres choses.

Aprs le djener, M. de Lamerville conduisit les dames dans une
longue alle de lilas, de chvrefeuille, de jasmin et d'pine-rose.
Cette alle tait borde par un bras de rivire qui portait bateau;
au-del s'tendaient, d'un ct, des prairies artificielles; de
l'autre, une grande route qui, aboutissant  plusieurs campagnes
superbes, se trouvait si continuellement garnie de voitures, qu'elle
ressemblait  un boulevart. Tandis que madame de Saint-Elme s'arrta
pour considrer ce rare point de vue, les amans s'avancrent sous un
bosquet qui tait taill de manire qu'on jouissait  la fois de
l'ombrage et de la perspective la plus tendue et la plus pittoresque.
Cette retraite est un vritable Eden, s'cria la marquise. J'ai
quelquefois song qu'il y manquait une Eve, rpondit Amador,
aujourd'hui je n'y dsire rien.--Vous visitez souvent ce lieu,  ce
qu'il parat?--Trs-souvent: il m'est cher  plus d'un titre; j'y ai
pass les plus belles annes de ma jeunesse.--Auprs d'une amie,
peut-tre.--De l'amie la plus tendre.--Une palpitation violente
souleva le sein d'Anas; Amador ajouta: Hlne (c'est le nom de cette
amie) me fut destine pour pouse: son grand-pre tait li, depuis
l'enfance, avec mon oncle chri, le duc de Lamerville. Ces deux
respectables vieillards se flattaient de resserrer encore leurs noeuds
par notre hymen. Hlne tait jolie, spirituelle; j'avais vingt ans
quand je la connus:  cet ge on ne voit gure aucune femme avec
indiffrence; on s'abuse sur le trouble que sa prsence fait natre,
on le prend pour de l'amour; je crus en avoir pour Hlne, et je me
disposais  former une union imprudente, quand celle qui devait en
tre la victime eut assez de confiance en moi pour m'avouer que son
coeur tait engag sans retour. Elle cachait avec soin sa passion 
son aeul, dont elle redoutait la colre. Je ne craignais pas celle
de mon oncle, il me portait trop d'affection pour ne pas sacrifier,
sans balancer, ses dsirs aux miens. J'eus l'air de refuser la main
d'Hlne, elle pousa son amant. Peu de temps aprs, elle acheta cette
habitation, o elle restait une partie de l'anne; je l'y suivis trois
printemps de suite. Cette femme charmante tait devenue une soeur pour
moi; la plus troite intimit existait entre nous; il n'tait pas un
secret qui ne nous ft commun. Combien de fois ce bosquet n'a-t-il pas
t le tmoin de nos mutuelles confidences! Combien de fois ne lui
ai-je pas jur qu'elle serait la premire personne aux regards de
laquelle j'offrirais la femme dont je souhaiterais de faire ma
compagne. Le sort a dtruit mes projets; tu ne la verras point, bonne
Hlne, celle qui fixera mes voeux, mais ton asyle favori recevra du
moins ses pas. Auriez-vous eu le malheur d'avoir  pleurer la mort de
cette dame, demanda Anas? Heureusement non; mais elle n'en est pas
moins perdue pour moi; elle est tablie pour toujours  Londres.

Quel dommage que Lon ne soit pas ici! s'cria madame de Saint-Elme en
s'approchant, il nous dclamerait le magnifique pisode des
Gorgiques. Combien ne serait-il pas agrable d'entendre un bel
ouvrage dans ce beau lieu! J'ai, dans ma poche, un volume de la
meilleure traduction du _Paradis perdu_, dit le gnral; voulez-vous
que je vous en lise quelques passages? La proposition fut accueillie,
un sige de verdure reut les dames. M. de Lamerville s'assit  leurs
pieds, et leur lut le chant des Amours. La comtesse l'interrompait par
de frquens applaudissemens; il dirigeait alors ses regards sur Anas,
et rptait, d'une voix mue, la phrase qui rpondait le mieux  sa
pense. Quant  la marquise, elle restait comme anantie sous le poids
des plus enivrantes sensations. Au moment du cantique nuptial, ses
yeux se mouillrent de douces larmes. Cette lecture aurait-elle
rveill en vous des souvenirs trop tendres, lui demanda M. de
Lamerville avec inquitude?--Non, rpliqua-t-elle, mon motion ne nat
que du charme de cet instant. Il est cleste, pronona M. de
Lamerville, d'une voix passionne; les dlices dcrites par Milton
n'approchaient pas des pures volupts qui pntrent mon ame. Vraiment,
dit la comtesse en riant, je ne suis pas tonne que les potes
cherchent l'ombrage, il est favorable  l'enthousiasme.

Le concierge vint avertir que le dner tait prt. On se mit en chemin
pour rejoindre la maison. M. de Lamerville osa presser plus d'une
fois le joli bras qu'il tenait sous le sien; mais Anas, craignant
d'avoir trop laiss paratre sa tendresse, ne put cacher son trouble.

M. de Lamerville parvint  rendre le calme  la marquise, par le soin
dlicat qu'il prit d'entamer,  table, un entretien qui fit diversion.
Il prfrait dj Anas  lui: sa retenue le prouva mieux que
n'auraient fait ses transports.

On alla le soir se promener sur l'eau; une srnade charmante se fit
entendre du bosquet voisin. Anas, que la conduite de son amant avait
rconcilie avec elle-mme, se livra sans crainte  ce nouveau
plaisir. On retourna fort tard  la ville, et l'on se spara sans se
quitter. On n'est jamais absent de ce qu'on aime.




CHAPITRE X.


La confiance s'tablit vte en amour. M. de Lamerville et la marquise
furent bientt trs-lis. Amador jouait bien de la flte; il venait
faire, tous les matins, de la musique avec Anas, et souvent le
prtexte d'une lecture le ramenait, le soir: il ne paraissait plus
dans la salle de compagnie, qu'aux heures o les dames y descendaient.
Il s'applaudissait, chaque jour, du refus qu'il avait fait de madame
de Simiane. Quelle diffrence! disait-il, entre cette femme douce,
simple, modeste, qui conserve les gots de son sexe,  la femme qui a
la folle vanit de rivaliser avec la ntre. Quel charme ne trouvai-je
pas  faire sentir les beauts de nos grands crivains,  madame de
Senneterre, comme je jouis de son tonnement, lorsque je lui dcouvre
toutes les richesses de cette mine fconde, o l'on peut fouiller sans
cesse sans jamais l'puiser. L'admiration que madame de Senneterre
prouve pour nos illustres auteurs, est mon ouvrage. Est-ce madame de
Simiane qui daignerait former son opinion sur la mienne? Est-ce elle
qui n'aurait pas encore aim? Est-ce elle, enfin, qui se contenterait
de l'hommage d'un seul homme? Non, certainement. Ainsi les
prventions de M. de Lamerville contre la marquise, s'accroissaient
encore de l'amour qu'elle lui avait inspir.

Amador se rptait continuellement qu'Anas tait la seule femme qui
pt le rendre heureux; mais il voulait, avant de lui dclarer ses
vues, percer le mystre qui l'entourait; il pensa que la marche la
plus sre et la plus franche tait de s'ouvrir de ses desseins 
madame de Saint-Elme, et se rsolut de le faire.

Un soir, qu'il s'tait rendu au sallon, et cherchait l'occasion de
causer  part avec Amlie, l'htesse introduisit dans le cercle la
veuve d'un prsident. Cette dame, qui comptait au moins cinquante ans,
ne paraissait pas avoir t dpourvue de beaut; mais elle l'tait
totalement de grces. Elle fit un lger salut aux dames, s'approcha
d'un groupe d'hommes qui dissertait sur la politique, et interrompit
leur conversation pour leur demander s'ils avaient lu l'impertinente
brochure qui venait de paratre? De quoi traite-t-elle, Madame? dit
l'un d'eux.--C'est une diatribe contre les femmes.--L'auteur n'est
srement pas Franais, observa M. de Lamerville.--A son style, qui
pche la plupart du temps contre les rgles que prescrit la grammaire,
et surtout au ton insultant qu'il prend envers nous, j'aurais cru
qu'il tait pour le moins un Hottentot, s'il ne nous apprenait dans sa
Prface qu'il est n  Paris.--Ce ridicule crivain vous
dfendrait-il, par hasard, l'amour? demanda un jeune homme.--Non,
Monsieur; il nous fait la grce de nous le permettre, dit la
Prsidente en minaudant; mais il nous dfend la gloire; il veut que
nous demeurions trangres  la culture des beaux-arts; il nous refuse
tous les talens, mme celui d'crire.--Et Madame est auteur?--Pas
encore; mais je travaille  me rendre digne de ce titre. Je possde
maintenant le latin  un degr si suprieur, que je suis en tat de
tenir tte dans cette langue au plus savant professeur de rhtorique.
Je sais mon Juvnal en entier, et mon premier ouvrage sera une longue
et sanglante satire contre nos dtracteurs. Votre sexe est plutt fait
pour le madrigal, observa M. de Lamerville. Monsieur,  ce que je
vois, est de la secte de ceux qui ne veulent pas que nous ayions du
gnie, et qui nous condamnent  plaire ternellement.--Serait-ce un si
mauvais partage?--Plaire est agrable, sans doute; mais plaire ne
suffit pas; d'ailleurs, quoique vous en puissiez dire, on n'aime que
rarement une femme qui n'a aucun savoir. Que voulez-vous faire, je
vous prie, d'une jolie poupe qui ne vous entretiendra que de bals, de
pompons, ou d'une insipide mnagre qui vous fatiguera de dtails
domestiques.--Je ne voudrais pour ma compagne ni de ces femmes, ni
d'une femme bel-esprit.--Et laquelle choisirez-vous?--Celle qui aura
plus de grces encore que de beaut, quelque peu de coquetterie et
beaucoup de candeur; celle qui possdera assez d'esprit naturel et
assez d'instruction pour me charmer et me comprendre; celle dont les
vertus modestes et la bont constante seront les premiers apanages. Ce
portrait est sduisant, observa un prtendu philosophe; mais o
rencontrer le modle? On le cherche long-temps; mais on le trouve
enfin, rpondit Amador en jetant un regard expressif sur la marquise.
Elle baissa les yeux, touffa un soupir, et songea  sa mre.
Croyez-vous, Monsieur, dit la Prsidente  M. de Lamerville, qu'il
soit impossible qu'une femme de lettres possde les qualits que vous
venez de peindre? Je fais plus que de le croire, j'en suis certain.
Celle qui a l'ambition de devenir clbre, a plus d'orgueil que de
sensibilit.--Ainsi, vous proscrivez les Sapho, les Corinne, les
Deshoulires, les Lafayette, les Riccoboni?--Je ne les proscris point,
je leur offre le tribut qu'elles ont souhait; je les admire; mais je
ne serais jamais l'amant, encore moins l'poux de celle qui marcherait
sur leurs traces.--Je donnerais cent louis, s'cria la Prsidente,
pour que vous portassiez les fers de quelque Muse! Cela serait
plaisant, dit le peintre. On a vu des choses aussi extraordinaires,
observa le jeune homme. Celle-l ne se verra point, rpliqua M. de
Lamerville. Anas sentit son sang se glacer dans ses veines. Ne
pourrait-il pas arriver, reprit la Prsidente, que vous devinssiez
amoureux, malgr vous, d'une femme qui serait charge du crime affreux
d'enchanter l'univers par ses crits?--Je ne le crains pas, mon coeur
ne m'appartient plus; mais si au lieu d'avoir fait le choix dont je
m'applaudis, j'avais eu le malheur de prendre, sans le vouloir, de
l'amour pour une de ces femmes avides de renomme, je fuirais jusqu'au
bout du monde plutt que de cder  mon penchant.--Cela est trop fort,
pronona Anas. Beaucoup trop fort, dit le peintre: je ne vois rien
de fcheux  s'abandonner au sentiment que vous inspire une femme
clbre. De bonne foi, gnral, ajouta-t-il en dsignant la marquise,
croyez-vous qu'une aurole de gloire gterait ce joli front?--Son
clat serait moins touchant, rpondit M. de Lamerville. Injuste
prvention! s'cria madame de Saint-Elme. Trs-injuste, dit le jeune
homme. Quant  moi, je suis fou des talens. Si je les aime dans mon
sexe, je les idoltre dans l'autre; ils sont  mes yeux le plus
puissant et le plus solide des attraits. Les productions littraires
des femmes ont une grce, une dlicatesse que nous tenterions en vain
d'imiter; elles font le charme de mes loisirs, et j'avoue que je
serais homme  devenir perduement amoureux d'une femme, seulement
parce qu'elle serait auteur. Vous voyez, Monsieur, dit la Prsidente 
M. de Lamerville, en rajustant le noeud de son fichu, vous voyez que
tout le monde n'est pas de votre opinion.--La mienne est du moins
celle du plus grand nombre.--Oh! cela est loin d'tre prouv; mille
exemples attestent le contraire. De tous temps les femmes  rputation
ont enchan sous leurs lois une foule d'amans.--Dites d'adorateurs,
Madame. Il est, je le sais, des hommes vains et nuls, qui, brlant de
faire parler d'eux  quelque titre que ce soit, se proclament les
esclaves de ces femmes prsomptueuses. C'est un culte que l'orgueil
rend  la vanit, et l'on ose traiter cela de sentiment! l'on profane
ainsi ce mot sacr! Mais dans ce sicle on veut voir partout de
l'amour; il n'est presque nulle part. Vraiment, reprit la Prsidente,
d'un ton ironique, Monsieur emploie tant d'art et d'loquence 
soutenir son systme, que je tremble qu'on ne l'adopte. En effet, il
est simple de croire que l'esprit est sottise, et que le sacrifice
qu'on veut faire  une femme de son rang, de ses richesses, du sjour
de sa patrie, n'est point une marque d'amour.--Je n'ai point tenu ce
langage.--N'avez-vous pas ni que l'on pt ressentir une grande
passion pour une femme suprieure?--Je nie que ce que vous appelez
une femme suprieure soit faite pour inspirer une tendresse
vritable.--Voil, Monsieur, ce qui s'appelle s'abuser trangement. Un
grand nombre de faits dment votre assertion.--Bon, ce sont de vrais
contes!--Des contes! tout le monde sait qu'il y a peu de mois encore,
un prince allemand, dont cent aeux illustres et une fortune immense
sont le moindre des titres, brigua la main de madame de Simiane.--Une
ivresse passagre l'aveuglait; je le rpte, ces femmes-l ne peuvent
ni donner ni recevoir le bonheur: elles subjuguent quelquefois, jamais
elles n'attachent, et dans le dvouement extrme qu'on se plat 
faire clater pour elle, la tte est tout, le coeur n'est rien; mais
elles n'y regardent pas de si prs: l'article important pour elles est
de faire du bruit. Gnral, dit d'un ton grave un vieillard qui ne
s'tait pas encore ml  la conversation, madame de Simiane honore
autant son sexe par ses moeurs, qu'elle honore les lettres par ses
ouvrages; et son nom, permettez-moi de vous le faire observer, ne doit
se prononcer qu'avec respect. Je ne prtends pas attaquer le caractre
de madame de Simiane, rpondit M. de Lamerville; mais en ddaignant
l'estimable obscurit qui doit tre le partage de son sexe, elle m'a
donn le droit de la juger svrement.--Eh! que savez-vous, reprit
le vieillard avec feu, que savez-vous si ce noble tort que vous
lui reprochez ne l'a point prserve de torts plus condamnables?
Que savez-vous s'il n'est pas le principe de ses minentes
vertus?--Connatriez-vous madame de Simiane, demanda madame de
Saint-Elme avec vivacit, au vieillard.--Je n'ai point cet honneur,
mais je sais des traits d'elle qui me la font chrir. Son ame,
d'ailleurs, se rvle dans ses crits. C'est risquer beaucoup que de
juger quelqu'un sur ses crits, observa un partisan de Lavater; quant
 moi, je n'en crois que la figure. On assure que celle de madame de
Simiane est des plus sduisantes, dit le jeune homme. On me l'a
extrmement vante, dit le peintre; je n'ai pu, malgr tous mes
dsirs, en juger par moi-mme. On m'a montr une fois la marquise au
spectacle: je cherchai  m'approcher d'elle au moment o elle en
sortait. Je ne pus y russir, une foule curieuse assigeait ses pas.
Elle ne parat dans aucun lieu sans tre soudain entoure d'un essaim
d'admirateurs.--Heureuse! heureuse femme! s'cria la Prsidente, sa
marche est toujours un triomphe. Ce triomphe est peu digne d'envie,
rpondit d'un ton ddaigneux M. de Lamerville; la femme la plus
estimable est celle dont on parle le moins. N'tes-vous pas de mon
avis, Madame, demanda-t-il  la marquise?

L'amour avait eu assez d'empire sur Anas pour qu'elle et souffert
jusque-l en silence des discours qui la blessaient; mais ces
dernires paroles du gnral ne laissrent de place dans son ame qu'au
ressentiment; il lui sembla qu'elle ne pouvait les pardonner, sans
faire un outrage  la mmoire de M. de Crcy; et d'un ton  la fois
sensible et ferme, elle rpliqua: Oui, madame de Simiane mrite le
blme, elle le mrite pour s'tre carte de la route qui lui fut
trace par un cher et respectable guide. Elle le mrite pour avoir
embrass, nourri la plus funeste illusion. Sa faute fut affreuse, sa
punition sera plus affreuse encore.--De quoi voulez-vous, je vous
prie, qu'on la punisse, demanda la Prsidente? De sa gloire,
apparemment, rpondit le vieillard avec vhmence?--Sa gloire! sa
gloire! elle est obscurcie, s'cria la marquise.--Obscurcie? reprit la
Prsidente, en voici bien d'un autre! Elle s'accrot chaque jour: la
jalousie seule, l'odieuse jalousie pourrait le contester. Madame ne
saurait tre jalouse de personne, rpondit le gnral d'un ton
imposant. Le vieillard, en colre, profra entre ses dents quelques
mots qui ne furent pas entendus. Eh! mon dieu, dit Amlie avec
impatience, laissons cet entretien. Oui, laissons-le, rpondit la
marquise; mais ne l'oublions pas.

La comtesse avait trembl que le transport imprudent de la marquise ne
l'et trahie; mais M. de Lamerville n'en tira aucune autre
consquence, sinon qu'elle connaissait quelques particularits qui
n'taient pas avantageuses  madame de Simiane. Ces femmes  talent,
dit-il tout bas  la marquise, deviennent tt ou tard les hrones de
quelques aventures plus ou moins rprhensibles, et je gagerais, en
dpit du pompeux loge qu'on vient de nous faire de madame de Simiane,
que sa conduite n'est pas entirement irrprochable. L'indignation se
peignit dans les traits d'Anas; un clat allait la compromettre; la
comtesse s'en aperut: sortons, lui dit-elle, mon amie, sortons, je me
sens trs-indispose.

M. de Lamerville voulait accompagner les dames jusque chez elles; la
comtesse le pria de les laisser, sous le prtexte d'avoir besoin de
repos.




CHAPITRE XI.


Ds que les amies furent seules, madame de Simiane s'cria: Je veux
partir demain avant le point du jour.--Partir? y songez-vous?--Je veux
partir; je ne veux plus le voir.--Vous l'aimez, il vous adore; la
perspective la plus heureuse s'offre  vous. Encore quelques momens,
et vous devenez l'arbitre du destin d'Amador. Il me fait un crime de
mes succs, ajouta-t-elle avec un sourire amer.

Le prjug a ravi sa foi  madame de Simiane, mais l'amour la lui
assure. L'amour, l'invincible amour triomphe de tout. N'en doutez pas,
mon amie, vous verrez M. de Lamerville abjurer son erreur  vos
pieds.--M. de Lamerville aux pieds de madame de Simiane! Lui? Ah! ma
chre! que vous jugez mal de ce caractre imprieux, inflexible; mon
seul nom suffira pour changer sa tendresse en haine; vous le verrez
attribuer  l'artifice ce qui fut le rsultat d'un amour pur et vrai;
et s'il tait possible qu'il m'aimt encore aprs la fcheuse
dcouverte qui ne peut manquer d'avoir lieu; si, malgr ses efforts,
il ne pouvait parvenir  vaincre sa passion pour moi, je n'ai que trop
lu dans l'ame de cet homme si fier: inbranlable dans ses
prventions, qu'il croit tre des principes, il ne me confierait pas
pour cela le soin de son bonheur. Oui, j'en suis certaine, il
prfrerait mourir plutt que de me donner le titre de son pouse. Eh
bien! moi aussi, je suis fire, je dois l'tre, je dois aussi savoir
mourir, et je pars.--Ce dpart, semblable  une fuite, pourrait faire
prendre une opinion dfavorable de vous  M. de Lamerville;
calmez-vous, ne prcipitez rien, je vous en conjure au nom du ciel, au
nom de votre pre.--Mon pre (rpliqua madame de Simiane dans le plus
grand dsordre)! mon pre! c'est lui, lui surtout, qui m'ordonne de ne
pas rester ici un instant de plus. Ne voyez-vous pas son ombre
irrite qui me poursuit? ne l'entendez-vous pas m'accuser du peu de
soin que j'ai pris de ma gloire? Quel fruit ai-je retir des
prceptes, des exemples de ce bon pre? Pourquoi ai-je quitt le
paisible sjour o reposent ses cendres? Ah! je ne devais pas
m'loigner de sa tombe, mon unique refuge. Je devais la tenir
embrasse jour et nuit; l, je devais braver les feux d'un trop fatal
amour! L je devais prir avant que de m'tre abaisse  venir mendier
l'hommage d'un coeur ddaigneux.

Rosine entra pour remettre une lettre  la comtesse; cette lettre
tait de M. de Saint-Elme: il instruisait sa femme qu'il profitait de
son absence pour accompagner sa mre chez une de ses parentes, qui
demeurait  Sens, et que Mr. D.... tait parti pour la Touraine, o il
avait  renouveler les baux des fermiers de feu M. de Lamerville.

Cette lettre fortifia Anas dans sa rsolution. Si vous pouviez vous
dcider, dit-elle  la comtesse,  vivre tte--tte avec moi,
jusqu'au retour du comte, nous n'irions ni  Paris ni  Villemonble.
J'ai besoin d'habiter quelque temps un lieu qui ne me rappelle aucun
souvenir: il faut que je m'arrache  moi-mme. La solitude o j'ai
rencontr M. de Saint-Elme, convient  la situation de mon esprit. Je
suis inconnue aux domestiques qu'il y a laisss; je m'y rendrais avec
vous et Rosine, je garderais le nom de Senneterre; je ne veux
reprendre le mien que lorsque je me sentirai la force de lui rendre
son ancien lustre. J'attendrai ce moment dans la retraite o
Saint-Elme a recouvr sa raison. Si je n'y retrouve pas bientt la
paix, j'y trouverai bientt la mort.

La comtesse ayant fait en vain de nouvelles tentatives pour dissuader
Anas de son projet, cessa de s'y opposer. Elle rgla ses comptes avec
l'htesse; Rosine emballa les effets des dames, et elles avaient fait
six lieues de poste avant qu'aucun locataire de l'htel ne ft lev.




CHAPITRE XII.


A son rveil, M. de Lamerville dit  son valet-de-chambre d'aller
s'informer si madame de Saint-Elme tait remise de son indisposition.
Il parat qu'elle n'tait pas grave, rpondit le valet-de-chambre;
madame la Comtesse ne s'est pas couche, et le jour n'avait point
encore paru qu'elle tait partie. Partie! par o? comment?--Elle est
partie en poste.--O est-elle alle? C'est un mystre.--Et la marquise
l'a-t-elle suivie?--Oui, Monsieur.--Elles n'ont pas laiss un mot
pour moi?--Pas un mot.--C'est inconcevable!--Trs-inconcevable.--Eh!
sait-on les motifs de ce brusque dpart?--On ne sait rien, si ce n'est
que madame la Comtesse a reu hier au soir une lettre de Paris.--Des
affaires pressantes les auront rappeles; mais ne pas crire un mot de
politesse!--En vrit, Monsieur, je crains que ces Dames ne soient pas
ce que vous avez cru.--Que veux-tu dire?--Elles n'taient recommandes
 personne; leur manire de vivre paraissait singulire; ne
pourraient-elles pas tre quelque peu intrigantes?--Tu n'es qu'un sot,
dit le gnral en colre, laisse-moi. Le valet-de-chambre sortit,
sans se permettre la moindre rplique.

Monsieur de Lamerville tait si loin d'imaginer la vrit, qu'il ne
songea pas mme  ce qui s'tait pass la veille. Plus il
rflchissait  la conduite de la marquise, moins elle lui paraissait
naturelle. Le propos de son valet-de-chambre lui avait fait quelque
impression. Que devait tre cette femme qui avait reu ses soins,
cette femme dont les prvenances, le trouble, les regards lui avaient
dit tant de fois je vous aime, et qui s'loignait de lui d'une faon
si trange? Serait-ce, en effet, une intrigante qui aurait form des
desseins sur lui? Mais alors elle ne s'en serait pas ainsi spar.
Serait-ce une coquette qui s'tait fait un malicieux plaisir de se
jouer de sa tendresse? Cela n'tait pas possible. Anas paraissait si
franche! si tendre! si modeste! tout parlait en sa faveur. Il se
perdait dans ses conjectures, quand son htesse entra chez lui.

Pardonnez-moi, gnral, dit-elle, si je vous interromps; mais en
visitant l'appartement de mesdames de Senneterre et de Saint-Elme,
j'ai trouv un carton de dessins qu'elles y ont oubli. Comme j'ignore
l'adresse o je pourrais le leur faire passer, et que je vous crois
mieux instruit que moi, je viens vous le remettre. C'est bon, je m'en
charge, dit monsieur de Lamerville.

L'htesse sortit; il ouvrit le carton, et ne fut pas moins surpris que
charm, d'y voir un portrait fait au crayon, qui avait avec lui une
ressemblance parfaite. Ce tmoignage irrcusable de l'amour d'Anas
fit, sur-le-champ, vanouir tous ses doutes. Il se rappela le premier
soupon que la vie solitaire qu'elle menait lui avait fait concevoir,
et se persuada qu'il tait fond. Quelque grand danger la menace,
pensa-t-il; elle a fui pour l'viter. Ah! pourquoi ne s'est-elle pas
confie  moi? Il sonna son valet-de-chambre, lui ordonna de courir 
flanc-trier sur les traces des dames, et de s'arranger pour les
atteindre, sans pourtant compromettre leur sret: il lui enjoignit,
en outre, de l'instruire chaque jour de ce qu'il aurait appris.

La cruelle agitation d'ame  laquelle madame de Simiane tait livre,
ne lui permettait pas de songer  prendre le moindre repos; elle
brlait d'ailleurs de s'loigner, le plus promptement possible, de
l'homme que dsormais elle voulait har, se figurant qu' mesure
qu'elle mettrait plus de distance entre elle et lui, son coeur
sentirait s'affaiblir cet amour dont elle s'indignait de ne s'tre pas
encore affranchie. Dans cette ide, elle courut jour et nuit la poste,
ce qui fut cause que le valet-de-chambre de M. de Lamerville ne put
la joindre qu' un quart de lieue de Vernon.

Elle descendit de sa voiture dans cet endroit, laissa Rosine continuer
sa route jusqu' la ville, et, suivie de la comtesse, s'enfona vte
dans un sentier qui conduisait  la solitude de M. de Saint-Elme.

La marquise n'avait pas voulu se faire conduire  Vernon, o elle
tait connue. Le valet-de-chambre attribua cette prcaution  une
autre cause, et pour prouver son zle au gnral, il repartit pour
Baden, aussitt qu'il eut pris connaissance de la retraite des dames.

Les dtails que M. de Lamerville reut de la bouche de son fidle
serviteur, le confirmrent dans l'opinion que la marquise avait de
puissans motifs de se cacher. La perscution dont il la crut victime
augmenta son amour. Le silence qu'elle avait gard lui parut une
preuve de dlicatesse; il sentit une joie gnreuse de pouvoir lui
offrir la paix, la fortune, le bonheur, et partit en secret pour la
retrouver.




CHAPITRE XIII.


Les personnes exaltes sont capables de prendre des rsolutions
extrmes dans un moment d'enthousiasme ou de courroux, et de les
maintenir, quelque douleur qui leur en cote, quand elles y croient
leur honneur attach. Madame de Simiane pensait que le sien exigeait
qu'elle ne revt pas M. de Lamerville, et se flicitait d'une dmarche
qui ne lui laissait aucun moyen de retour vers lui. Elle tait
soutenue dans son pnible sacrifice par l'ide qu'il tait un hommage
 la mmoire de son pre, et aussi par l'espoir qu'elle n'en
souffrirait pas seule. Anas est aime d'Amador, disait-elle; s'il me
cote des pleurs, je lui cote des regrets. Quand on ne peut jouir de
la flicit avec celui qu'on aime, c'est quelque chose d'imaginer
qu'on a des peines qui lui sont communes.

La retraite profonde o vivait la marquise, ne lui procurait cependant
pas les avantages qu'elle s'tait promis. L'image de son amant la
poursuivait sans relche; le bosquet d'Hlne se prsentait sans cesse
 sa mmoire. Un jour de bonheur que l'on dut  l'amour, suffit pour
faire le tourment du reste de la vie; rien n'gale la puissance de ses
souvenirs. Anas avait contre eux moins de force que de courage;
toutefois elle demeurait ferme dans le parti qu'elle avait adopt. Qui
ne craint pas la mort, est capable de tout; et quand on languit sous
le poids d'un amour malheureux, loin de la craindre, on la dsire. La
marquise se faisait une ide presque agrable de la sienne. A mon
heure dernire, se disait-elle avec une joie douloureuse, je pourrai
rvler mon histoire  l'injuste Amador; il saura jusqu' quel point
il m'a mconnue, offense; il se reprochera mon trpas; peut-tre
viendra-t-il quelquefois gmir sur mon tombeau; et moi, tranquille,
fortune sous l'oeil de mon Dieu et de mon pre, je m'applaudirai de
voir mon amant m'apporter le tribut de ses remords et de ses pleurs.

Le pavillon o madame de Simiane avait autrefois entendu s'exhaler la
plainte de Saint-Elme, tait l'endroit qu'elle occupait de prfrence
 tout autre. Un jour qu'elle s'y abandonnait  ses rveries
mlancoliques, elle fut distraite par le bruit d'une marche
prcipite: elle entr'ouvrit sa fentre, regarda dans le bois, et
aperut un homme qui le traversait. La faible clart que jetait le
crpuscule ne lui permit pas de distinguer sa figure; elle ne douta
point que ce ne ft Saint-Elme, qui ne pouvant plus supporter les
ennuis de l'absence, venait rejoindre sa femme. Heureuse Amlie,
pensa-t-elle, puisses-tu goter long-temps les faveurs d'un amour
lgitime! Quant  moi, celui que j'aime ne viendra jamais me causer
ainsi une douce surprise. Au mme instant, Rosine entre, et s'crie:
Madame, Madame, M. de Lamerville! Elle avait  peine prononc ce nom,
que le gnral parut.

Les divers sentimens que son aspect inattendu produisit dans l'ame
d'Anas, lui ravirent soudain l'usage de ses sens. Tandis que madame
de Saint-Elme et Rosine s'empressaient de la secourir, Amador, 
genoux devant elle, lui adressait les discours les plus tendres. Quand
elle reprit connaissance, elle ne vit pas sans une motion profonde,
l'air inquiet et passionn de son amant, et le premier regard qu'elle
dirigea sur lui ne fut pas un regard de courroux; mais elle se rappela
bientt le motif qu'elle avait eu de le fuir, et, d'un ton qu'elle
s'effora de rendre svre, lui demanda de quel droit il tait venu la
chercher dans l'asile o elle voulait vivre ignore. De quel droit?
rpondit-il avec feu, du droit que me donne l'amour le plus vrai, le
plus pur, le plus fidle. Ds long-temps mes soins ont d vous
expliquer mes voeux; j'ai d penser que vous ne les rejetteriez pas.
Et comment, le coeur rempli de cet espoir, aurais-je consenti  vous
perdre? Ah! si je n'ai pas couru plutt sur vos traces, je n'ai t
retenu que par la prudence. Mais vous, femme adore, vous qui seule
m'avez fait connatre tous les dlices du sentiment; souveraine de mes
penses, vous dont la voix, le regard, le silence mme me commande,
comment avez-vous pu manquer de confiance en moi? comment avez-vous pu
m'abandonner ainsi? Chre et dfiante Anas! croyez-moi, bannissez la
feinte, elle est dsormais inutile, vous essayeriez en vain de me
cacher qui vous tes, j'ai tout devin; je puis tout rparer: daignez,
ds ce moment, voir en moi votre poux.--O ciel! serait-il vrai!....
vous feriez le sacrifice? Quoi!.... Mme. de Simiane....--Ce nom
viendra-t-il sans cesse me troubler? rpondit M. de Lamerville d'un
ton chagrin. Vous tes instruite, je le vois, de mes rapports avec
madame de Simiane; mais vous ignorez o ils se sont borns. Il raconta
 la marquise ce qu'elle ne savait que trop bien; puis ajouta: J'ai
satisfait, autant que je l'ai pu, aux dernires volonts de mon oncle,
en ne balanant point d'assurer son hritage  celle qui tait devenue
ma rivale dans son coeur. Jugez combien je me flicite de m'tre
affranchi d'un lien qui, d'aprs mes principes, n'aurait jamais pu me
rendre heureux, aujourd'hui que j'entrevois l'espoir de jouir de la
plus haute flicit  laquelle un homme puisse atteindre. Ne trompez
pas cet espoir, consentez  partager mon sort.

La situation de la marquise tait horrible; elle cacha sa tte dans
ses mains, et balbutia d'une voix entrecoupe par des sanglots: Mon
destin ne peut tre uni au vtre...... ne me parlez plus de votre
amour.... par piti, laissez-moi.--Qu'ai-je entendu! votre foi
serait-elle engage?--La marquise fit un signe ngatif.--Serais-je ha
de vous?--Moi, vous har! hlas!--Eh bien, si vous tes libre, si je
suis aim, qui pourrait s'opposer  notre union? Avez-vous perdu votre
fortune? la mienne nous suffit. Votre libert est-elle menace? mon
hymen la garantit. De grce, expliquez-vous, ne dissimulez rien 
l'amant qui ne respire que pour vous. Votre nom, je le prsume, n'est
pas celui de Senneterre; mais quel que soit celui que vous portez, il
ne saurait rendre notre alliance impossible. Parlez, ne me laissez pas
davantage en proie  une accablante incertitude. Amador, rpondit la
marquise d'un ton sensible et noble, la preuve de tendresse que vous
n'hsitez pas  me donner dans des circonstances o vous paraissez
fond  ne pas m'accorder toute l'estime que je mrite, touche mon
coeur au dernier point. Ce coeur, je me plais  l'avouer, n'a jamais
palpit que pour vous; mon amour a prcd le vtre, il ne s'teindra
qu'au tombeau; mais cet amour, qui m'est plus prcieux que la vie, me
contraint lui-mme  vous taire quel est l'obstacle qui nous spare.
N'ajoutez pas  mes douleurs, en me demandant encore une rvlation
que je ne puis vous faire. Plaignez-moi, respectez mes secrets; adieu.

La marquise se leva pour sortir. M. de Lamerville la retint: Non, lui
dit-il, non, je ne reois pas cet adieu. Vous m'aimez: ce regard, cet
accent me l'assurent; ils ne sauraient tre perfides; vous m'aimez, je
vous adore; nous serons unis. Il n'est point d'obstacles qui ne cdent
 la force de ma passion; quelque puissans qu'ils soient, je saurai
les aplanir: parlez, je vous en conjure, parlez.--Il veut que je
parle, s'cria la marquise d'un ton qui dcelait la plus terrible
angoisse; il veut que je parle, le cruel! il ne sait pas ce qu'il
exige. Il veut que je me condamne  ne plus tre aime de lui. Moi,
ne plus t'aimer! s'cria vivement M. de Lamerville; femme trop
injuste, le crois-tu possible? Ne sais-tu pas que mon amour est ma
vie? Va, quel que soit le mystre qu'il m'importe d'claircir, il ne
saurait altrer mes sentimens. Idole de mon ame, ne crains rien; je ne
puis, ne veux tre, et ne serai qu' toi; j'en atteste l'honneur. Je
ne rsiste pas  cet accent, dit la Marquise; il me persuade: oui,
dussai-je en mourir, il faut te satisfaire. coute, Amador,
ajouta-t-elle dans un transport qui tenait de l'garement, coute
cette femme qui veilla sur les derniers jours de ton oncle, qui reut
ses derniers soupirs; cette femme qu'il a si tendrement chrie, qu'il
t'avait destine pour pouse, qui t'aimait avant que de te connatre,
qui t'idoltre maintenant; cette femme dont tu as refus la main, que
tu as fuie, ddaigne, calomnie; cette madame de Simiane, eh bien!...
c'est Anas.... c'est moi.--Grands dieux! se peut-il?... Je le savais,
observa-t-elle avec un sourire dchirant, je le savais que ce nom
teindrait tout--coup son amour; mon arrt est dj prononc dans son
coeur: ne pourrai-je expirer avant que de l'entendre? Que dis-tu?
s'cria M. de Lamerville; garde-toi d'attribuer  une injurieuse
hsitation, un moment de silence, effet de la surprise. Abjurer les
torts dont je fus coupable envers toi, ce n'est point abjurer mes
principes. Tu n'es pas une femme ordinaire, tu n'es pas ce qu'on
appelle une femme suprieure, tu ne peux tre range dans aucune
classe, tu es une femme  part, et je m'enorgueillis de l'amour que tu
m'as inspir; il est unique comme toi.

M. de Lamerville tait aux pieds de madame de Simiane, mais il lui
renouvelait en vain le serment de l'aimer toujours. Elle ne
l'entendait pas, et ne lui rpondait que par des mots sans suite, qui
peignaient sa terreur. La contrainte qu'elle s'tait impose dans le
commencement de son entretien avec son amant, l'effort inoui qu'elle
s'tait fait pour lui dclarer son nom, l'avait jete dans un accs de
dlire qui devint bientt effrayant. Madame de Saint-Elme la fit
porter dans son lit. Amador, au desespoir, courut sur-le-champ 
Vernon, et ramena avec lui un mdecin; celui-ci dclara que la maladie
d'Anas tait une fivre miliaire de la plus fcheuse espce.

Le gnral supplia madame de Saint-Elme de lui permettre de rester
auprs de madame de Simiane: elle n'osa lui refuser cette faveur. Un
exprs fut dpch  Mr. D., pour l'instruire de ce qui se passait.




CHAPITRE XIV.


La Marquise resta prive de l'usage de la vue et de celui de la
parole, pendant trois jours. Sur le matin du quatrime, elle rouvrit
les yeux, et demanda o tait la Comtesse. La voici auprs de vous,
ainsi que votre Amador, rpondit M. de Lamerville. Amador! dit-elle;
croyez-vous qu'il soit encore mon Amador?--N'en doutez pas.--Il ignore
qui je suis, il faut bien se garder de le lui apprendre. Tout serait
perdu, ajouta-t-elle d'un air de confidence.--Bannissez cette ide,
il brle de s'unir  madame de Simiane.--Chut; ne prononcez jamais ce
nom; il est proscrit, entendez-vous; Amador le dteste: un soir on
l'articula devant lui, si vous aviez vu sa colre! j'en tremble
encore. Elle fut prise d'un violent frisson: il lui dura deux heures,
au bout desquelles elle s'endormit.

Son premier mot,  son rveil, fut: est-il venu?--Il est l, rpondit
la Comtesse.--Il ne faut pas le laisser approcher de moi pendant mon
sommeil.--Pourquoi donc?--Je pourrais me trahir, me nommer; il me
fuirait, et je deviendrais folle.--Elle se mit  jeter de grands
clats de rire. Amlie ne put retenir ses pleurs.--Savez-vous, reprit
Anas, en portant un oeil fixe sur M. de Lamerville, savez-vous ce que
c'est que la folie? C'est une chose terrible; elle effraie tout le
monde; on s'loigne de ceux qui en sont atteints; personne ne leur
reste attach, personne; les Clmences sont rares! Je ne veux pas
devenir folle, je ne le veux pas, ajouta-t-elle d'une voix trs-forte.
Si vous aviez ce malheur, dit M. de Lamerville, au comble de
l'attendrissement, votre Amador ne vous quitterait plus. Il colla,
avec ardeur, sa bouche sur la main de la marquise: elle le regarda
d'un air tonn, et dit: Voil comme il faisait souvent, lui, avant ce
triste soir! Elle jeta un soupir profond, enfona sa tte dans son
lit, et ne parla plus de la journe.

Une semaine entire se passa sans qu'il y et aucun intervalle au
dlire d'Anas. Quelquefois pourtant il semblait qu'elle reconnaissait
M. de Lamerville: elle lui faisait signe de s'asseoir auprs d'elle,
et ne voulait rien prendre que de sa main. D'autres fois elle montrait
de la frayeur  son approche, et lui enjoignait de s'loigner. Un
matin elle se fit apporter ses manuscrits, et commanda qu'on les
brlt; mais elle rvoqua aussitt cet ordre, et s'cria: Pardon, mon
pre, pardon!--A travers ces discours incohrens, il tait facile de
dmler qu'elle tait intrieurement combattue entre deux sentimens
gaux en force, et leur violence ne permettait pas d'assigner un terme
prochain  sa gurison.

Amador et la Comtesse se dsespraient de ne voir aucun adoucissement
 son tat. Depuis que le premier avait su d'Amlie l'histoire
d'Anas, son amour devint un vritable culte. La possder ou mourir,
tait le voeu de son coeur.

Dans la nuit du dixime jour, la fivre d'Anas baissa; son cerveau
parut se dgager: elle reconnut Amlie et Rosine, et leur adressa
quelques mots agrables: ensuite elle se leva sur son sant, et
regarda tout autour de sa chambre, comme si elle y cherchait
quelqu'un; puis dit en soupirant: C'est un rve, hlas! ce ne pouvait
tre qu'un rve! M. de Lamerville, qui tait sorti un instant, revint.
Elle l'aperoit, jette un cri, sa tte s'gare de nouveau.

Amlie ne voulait pas que M. de Lamerville restt davantage dans
l'appartement de la malade. Le docteur fut d'un avis contraire, et
l'emporta. Amador se tint, deux jours et deux nuits, auprs de la
marquise, attentif  veiller le retour d'un moment lucide, dans
l'espoir d'en profiter pour avoir une explication. Vain espoir! un
morne silence avait succd au dlire d'Anas. L'oeil constamment
attach sur Amador, elle suivait chacun de ses mouvemens, en
tmoignant par ses gestes, ou du chagrin ou du plaisir, selon qu'il
s'loignait ou se rapprochait; mais elle ne prononait aucune parole,
et donnait des signes d'effroi ds qu'elle s'apercevait qu'on voulait
lui parler. Cette situation singulire et terrible, durait encore
quand Mr. D. arriva.

Cet ami respectable tait parti de Touraine, le coeur dvor
d'inquitudes: il connaissait la profonde sensibilit de sa fille
adoptive, il en avait toujours redout les effets. La nouvelle de sa
maladie lui avait caus des alarmes qui s'augmentaient  mesure qu'il
s'en approchait. Quand il fut au coin du petit bois qui bordait
l'habitation de M. de Saint-Elme, il ne se sentit plus le courage de
poursuivre son chemin, et donna l'ordre  Flix, qui le suivait,
d'aller savoir ce qu'il devait craindre ou esprer. Quoique ce fidle
serviteur ne s'arrta que peu de temps dans la maison, ce court dlai
parut un sicle  Mr. D.; il en conut un augure dfavorable, et
s'avanait, d'un pas tremblant, vers la solitude, lorsqu'il en vit
sortir un homme g, dont le costume dsignait un mdecin: il le
joignit, et d'une voix qui dcelait la plus cruelle agitation, lui
demanda: La perdrons-nous? Elle est hors de danger, rpondit le
docteur, mais on aura peut-tre de la peine  lui rendre l'usage de
la raison. J'ai essay, sans succs, de tous les remdes connus, et je
n'espre rien maintenant, que d'une crise que mon art ne peut
provoquer. Mr. D. tmoigna la douleur la plus vive. Attendez, dit le
docteur, il me vient une ide; votre prsence inattendue peut nous
servir. La malade repose; suivez-moi, je vais faire sortir tout le
monde de sa chambre, et vous placer  ses cots. A son rveil, ses
yeux chercheront ceux qu'elle a coutume de voir; si elle les demande,
si elle vous reconnat, je rponds de tout.

Le projet du docteur fut mis sur-le-champ  excution. Amador refusait
de cder le fauteuil qu'il occupait auprs du chevet du lit de la
marquise; mais il ne put rsister  l'autorit runie du mdecin et de
M. D. Toutefois il ne cda que sous la condition qu'on lui permettrait
de demeurer dans la chambre. Il se plaa au pied du lit d'Anas, se
cacha sous ses rideaux, et promit de ne se montrer que lorsqu'il
pourrait le faire sans qu'il en rsultt aucun inconvnient. Le
docteur resta dans le sallon voisin avec Amlie et Rosine.

Aprs une heure d'un sommeil assez calme, madame de Simiane ouvrit les
yeux et les porta d'abord, ainsi que le docteur l'avait prvu, du ct
o se tenait M. de Lamerville; elle tressaillit; quelques pleurs
mouillrent ses joues; puis elle se souleva comme pour mieux voir, et
s'cria: Est-ce encore une illusion? ou mon second pre est auprs de
moi? Vous ne vous abusez pas, chre et tendre Anas, c'est votre
meilleur ami; celui qui, depuis si long-temps, n'a vcu que pour vous.
Elle lui tendit la main, et dit: J'ai t mal, bien mal.--Je le sais;
mais, Dieu merci, vous voil mieux.--Ah! pourquoi me suis-je spare
de mon guide! Fatale absence! elle me cotera mon repos
ternel.--Calmez-vous, gurissez-vous, et vous serez plus heureuse que
vous ne le ftes jamais.--Heureuse! moi, heureuse! Ah, mon ami,
dtrompez-vous; je l'aime pour toujours.--Eh bien, son amour est le
prix du vtre.--Il m'aime, je le crois; mais il me rejette; sa
funeste prvention nous spare.--Il n'en a plus, s'cria sans se
montrer M. de Lamerville.--Oh! mon dieu, mon dieu, dit madame de
Simiane, quel accent! il a retenti jusqu'au fond de mon coeur. Mon
ami, ajouta-t-elle plus bas  Mr. D., tel est l'empire de cette
passion, que j'ai tant de fois, sans succs, essay de combattre, qu'
chaque instant je crois entendre, je crois voir Amador. Figurez-vous
qu'au milieu de mes souffrances, de ma faiblesse extrme, il me
semblait qu'il tait l, devant mes yeux. Depuis que je fus livre 
cette douce erreur, j'ai tellement craint de la perdre, que je
n'interrogeai personne; je ne permis  personne de me parler: je ne
voulais pas tre claircie. Hlas! que ne puis-je me tromper
encore!--Il n'en est pas besoin, dit Amador avec feu en se prcipitant
 genoux auprs du lit de la marquise. Femme adore! consens  mon
bonheur; il dpend en entier de toi, de madame de Simiane! Anas fit
un geste de surprise et de doute.--Bannis un soupon qui nous offense
tous deux, continua le gnral. C'est devant ce respectable ami,
devant ton second pre, que je rclame ta main: mon amour, mon
repentir m'en rendent digne. Exauce les derniers voeux de mon oncle,
sois  moi pour la vie.

Anas doutait encore; la comtesse entra, et fit le rcit exact de ce
qui s'tait pass depuis le moment o la marquise tait tombe
malade. Celle-ci montra de la joie, de l'attendrissement; mais elle ne
voulut rien promettre. Le mdecin, la voyant trs-fatigue, recommanda
qu'on la laisst seule avec sa garde. On obit, et chacun fut prendre
un repos dont il avait autant de besoin qu'Anas.

Madame de Simiane se rtablit promptement. Ds qu'elle fut en
convalescence, Amador la sollicita de consentir  leur union. Cette
prire, qu'elle et t afflige de ne pas recevoir, la plongea dans
la mlancolie. Depuis que la certitude d'tre aime autant qu'elle
aimait elle-mme, avait rendu quelque calme  son coeur, elle s'tait
aperu que l'amour n'avait fait qu'imposer silence au prjug de M. de
Lamerville, mais qu'il n'en avait pas triomph. Elle sentait qu'elle
serait la plus infortune des femmes, si son amant, devenu son poux,
ne paraissait pas jouir d'une flicit parfaite. Ses rflexions
l'avaient convaincue qu'elle ne pouvait s'assurer des jours
tranquilles qu'en faisant un pnible sacrifice; elle voulait le
mditer dans la retraite, et surtout s'appuyer des conseils de Mr.
D.... Elle partit pour Villemonble avec lui, sous le prtexte de
quelques arrangemens  prendre, et dfendit  M. de Lamerville et  la
comtesse de venir la trouver avant trois jours. Elle promit qu'
cette poque elle dciderait sans retour du sort de son amant.




CHAPITRE XV.


Mr. de Lamerville n'avait pas t sans s'apercevoir de l'air triste et
proccup que madame de Simiane avait depuis que sa sant tait
revenue; il n'y concevait rien, non plus qu'aux rponses vasives
qu'elle faisait sans cesse  ses tendres instances. Pour ne pas s'en
offenser, il avait besoin de se rappeler combien elle lui avait montr
d'amour. Pourquoi, se disait-il, tant d'abandon est-il suivi de tant
de retenue? Anas redouterait-elle de perdre son indpendance? Lui
serait-elle dj plus chre que ma tendresse? Son imagination
l'aurait-elle abuse? Ces questions, qu'il se faisait  lui-mme,
taient suivies du retour de cette ide cruelle, qu'une femme qui aime
la clbrit, ne donne qu' moiti son coeur  son poux.

Quand une femme est contrarie dans ses dsirs, elle montre plus de
chagrin que d'humeur; l'homme au contraire montre plus d'humeur que de
chagrin. L'une se plaint, verse des larmes, accuse le sort, et quelque
coupable que puisse paratre son amant, elle est persuade de son
innocence au premier mot qu'il dit pour se justifier. L'autre accuse
d'abord sa matresse, la rend responsable des vnemens dont elle
gmit elle-mme; et quand il parat en croire ses discours, ses
regards, ses pleurs, il est plus souvent subjugu que convaincu.

Tandis que l'absence et les dlais de madame de Simiane, qui tenaient
au sentiment le plus dlicat, lui donnaient l'apparence d'un tort aux
yeux de M. de Lamerville, elle, non moins passionne que son amant,
mais plus tendre et plus juste, tremblait qu'il ne l'accust de
caprice, et s'occupait des moyens de se dvouer exclusivement  lui.
Le respect qu'elle conservait  la mmoire de son pre, avait suspendu
quelque temps l'effet d'une rsolution que l'amour et la raison
approuvaient galement. Elle fit part de son projet et de ses
scrupules  M. D.... Il appuya l'un, et parvint  lever les autres.

Le jour o M. de Lamerville devait venir  Villemonble, madame de
Simiane alla l'attendre dans le monument funbre de M. de Crcy. M.
D.... s'y rendit  son tour avec Amador. Anas se leva  leur
approche, et, d'un ton calme et solennel, dit: J'ai jur sur cette
tombe de vivre pour la gloire; ce serment me fut dict par la
tendresse filiale; je ne pourrais le rompre sans tre criminelle. (M.
de Lamerville montra de la surprise et de l'inquitude.) Anas
continua: claire par l'amour, je sais enfin qu'il est pour une
femme une gloire plus vraie, plus belle que celle que j'avais
poursuivie; je renonce  mes travaux brillans pour me livrer sans
distraction  l'exercice de modestes vertus. Si tu vivais,  mon pre!
tu applaudirais  ma conduite: la vnration que tu avais pour ta
Virginie m'en assure. Chercher  me rendre aussi parfaite qu'elle le
fut, n'est-ce pas t'honorer davantage que je ne l'ai fait encore? Et
que sont d'ailleurs les palmes que je pouvais cueillir, auprs des
lauriers qui parent le noble front de celui que je vais prendre pour
poux. Ces lauriers seront dsormais les miens; vois ta fille s'en
embellir. Mon pre, permets-moi d'tre heureuse; daigne, du haut des
cieux, bnir tes deux enfans.--Oui, mon pre, bnis-nous, s'cria M.
de Lamerville, et reois le serment que je fais d'tre pour mon Anas
ce que tu fus pour Virginie.

Les amans sortirent du mausole pleins de confiance dans leur avenir.
Un acte religieux venait de consacrer leurs sentimens; ils allrent
ensuite rendre hommage  la tombe du feu duc. Ils y renouvelrent la
promesse qu'ils avaient faite sur celle de M. de Crcy. Mr. D. les
suivait les yeux remplis des larmes de la joie. Il ne craignait plus
de mourir, son Anas avait un protecteur; il la regardait marcher avec
orgueil  ct de l'poux de son choix, et se rptait tout bas: Le
vritable bonheur est dans un amour lgitime.




CONCLUSION.


Le mariage de madame de Simiane avec M. de Lamerville fut clbr au
mme autel o le feu duc avait servi de pre  Flix, quand ce dernier
pousa Rosine. Un grand concours de monde s'y rendit; une fte eut
lieu le soir dans les jardins. L'invalide et sa famille firent les
honneurs de la table dresse pour les habitans du village. Le gnral
distribua 12,000 francs aux douze paroisses voisines; il assura au
brave Ambroise la proprit d'une petite ferme. Rosine, Flix et le
valet-de-chambre de M. de Lamerville reurent chacun un contrat de 400
francs de rente, et restrent au service des nouveaux poux.

Mr. D... continua de demeurer avec son Anas, qui le traite toujours
en pre. Madame de Lamerville a dj t deux fois mre et nourrice.
Son amour pour son mari, celui qu'elle porte  ses enfans, les soins
qu'exige sa famille, celui de sa maison, occupent et charment ses
jours; elle n'a point le loisir de rver  la gloire; elle jouit du
bonheur.

Le gnral est le plus tendre des poux. Son amour pour Anas semble
s'accrotre  chaque instant. Il est maintenant assur que l'on peut
unir la constance du coeur  la mobilit de l'imagination; il est
revenu de son prjug contre les femmes qui cultivent les lettres,
mais s'applaudit que la sienne ait cess d'tre auteur.


FIN.




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and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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