Project Gutenberg's Le mari de madame de Solange, by mile Souvestre

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Title: Le mari de madame de Solange

Author: mile Souvestre

Editor: O.B. Super

Release Date: June 15, 2011 [EBook #36437]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MARI DE MADAME DE SOLANGE ***




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Heath's Modern Language Series.

LE MARI DE

MADAME DE SOLANGE

Par MILE SOUVESTRE.

_EDITED, WITH ENGLISH NOTES_

BY

O. B. SUPER, PH.D.

_Professor of Modern Languages in Dickinson College_

BOSTON, U. S. A.

D. C. HEATH & CO., PUBLISHERS

1892

_Copyright, 1889,_

BY O. B. SUPER.

PRINTED MY C. H. HEINTZEMANN, BOSTON, MASS., U. S. A.




BIOGRAPHICAL SKETCH.


EMILE SOUVESTRE was born at Morlaix in Brittany, April 15, 1806. His
father was a civil engineer, and he intended following the same
profession. After his father's death he changed his mind and began to
study law, but being ambitious to shine as a writer he soon abandoned
the law also.

His first literary work was a drama entitled "The Siege of Missolonghi,"
but this, like many other works of its class, was never produced on the
stage. The misfortunes of his family soon compelled him to devote
himself to making money, and in 1828 he became a book-keeper in Nantes.
He did not, however, entirely renounce literature, but published
numerous articles in various periodicals, the most noted of which was a
series entitled "Les Derniers Bretons," which appeared in "La Revue des
Deux Mondes." These established his reputation as a writer of taste, and
during the next twenty years he wrote a large number of stories and
tales, most of which were originally published in newspapers and
reviews. His constant aim was not only to please the reading public, but
also to inculcate the principles of sound morality.

His next venture was the co-principalship of a private school at Nantes,
but he soon resigned his position and became the editor of a paper at
Brest. This he was soon compelled to give up for political reasons, and
he then accepted a professorship of rhetoric in the same place, and
afterwards in Mhlhausen.

The professor's chair, however, does not seem to have been congenial to
his tastes, for in 1836 he removed to Paris, determined to devote
himself exclusively to literature. He took up his abode in the fourth
story of a house in a retired part of the city, and of his life there he
gives us charming glimpses in his "Philosophe sous les Toits." His
thoroughly human and sympathetic nature made him a favorite with all who
knew him, especially with the laboring classes, with whom he loved to
associate. It is to this circumstance that we owe "Les Confessions d'un
Ouvrier."

The State in 1848 founded an "cole d'Administration," in order to train
young men for the civil service, and he was made one of the professors.
Here he delivered four lectures to workingmen, which were very popular;
but when Louis Napoleon overthrew the republic he regarded Souvestre's
lectures as dangerous to his pretensions, and they were suppressed.

In 1851 the French Academy awarded him a prize for his work "Un
Philosophe sous les Toits." In 1853 he was invited by Vinet to visit
Switzerland in order to deliver a series of popular lectures on
literature, which were received with great favor. Soon after his return
to Paris he died, July 5, 1854.




LE MARI DE MADAME DE SOLANGE.




I.


ON se trouvait aux derniers mois de l'anne 1775. Deux hommes taient
assis l'un vis--vis de l'autre auprs d'un bureau charg d'_in-folios_
ouverts, de parchemins timbrs et de sacs  procs.[1]

Le costume du premier annonait l'un des plus brillants gentilhommes de
la cour de Louis XVI, tandis que le second portait l'habit de drap noir
et le jabot en organdi, qui dsignait alors l'homme de loi d'une manire
presque certaine.

--Ainsi, matre Durocher, reprit le jeune seigneur comme s'il et voulu
rsumer les renseignements que le notaire venait de lui fournir, vous
m'assurez que la fortune de madame de Solange ne monte pas  moins de
cent mille livres[2] de revenu; qu'elle est liquide de toute dette et
susceptible d'augmentations.

--Je puis vous l'affirmer, rpondit le notaire.

--Fort bien; mais vous n'tes point seulement un habile praticien,
matre; tout ce que vous m'avez appris jusqu' ce jour des personnes que
je voulais connatre, l'exprience l'a justifi; voulez-vous me donner
une nouvelle preuve de vos lumires?

--Monsieur de Lanoy peut compter en toute occasion sur mon dvouement,
rpondit le notaire srieusement.

--Eh bien! dites-moi ce que vous savez de madame de Solange et ce que
vous en pensez.

Durocher sourit.

--Je pense, monsieur le comte, dit-il, que c'est le plus grand homme
d'tat de l'poque et que tous les autres ne sont auprs d'elle, que des
femmes de mnage.

Le comte regarda Durocher avec tonnement.

--Mon Dieu! qu'a-t-elle donc fait de si miraculeux? demanda-t-il.

--Elle donne des bals o vous dansez, et elle est reue chez M. de
Choiseul![3] rpondit le notaire; cela peut vous paratre peu de chose,
M. le comte; mais, pour arriver l, il lui a fallu plus de volont et de
suite[4] qu' nos ministres pour faire la guerre d'Amrique.[5]

--Ah! je comprends; on m'a dit, en effet, que son pre n'tait point
noble.

--Son pre tait porte-balle, M. le comte, puis prteur sur gages.[6] Il
mourut en laissant deux millions. Une bourgeoise ordinaire se ft
contente d'en jouir; mais madame de Solange voulait tre de la cour.
Concevez vous? tre de la cour quand votre pre a vendu des chaussettes
de laine! Il fallait d'abord un mariage qui ft oublier son origine.
Elle et pu trouver un duc ou un marquis ruin par le jeu; il y en a
toujours quelques-uns dont la noblesse est en vente pour les filles
d'enrichis; mais, en pousant, il et fallu payer des dettes, subir des
insolences, et la fille du porte-balle voulait avant tout un mari
docile.

--Et elle le trouva?

--Elle dcouvrit un pauvre gentilhomme qui consentit  lui donner son
nom sans stipuler aucun avantage au contrat: c'tait M. le marquis de
Solange. Le malheureux l'pousa seulement pour avoir un habit de noces.
Elle avait eu raison de penser qu'un tel mari la laisserait matresse de
tout; mais elle s'tait trompe en esprant l'utiliser. M. de Solange
avait pris une femme comme la plupart des gentilshommes prennent un
emploi: pour ne rien faire. Nature timide, il n'avait jamais recl son
horizon au-del d'un bonheur vulgaire; c'tait un de ces hommes qui
vivent pour ainsi dire au clair de lune de toutes les penses et de
toutes les passions.[7] Aussi, une fois assur de ses quatre repas, se
croisa-t-il philosophiquement les bras. Madame de Solange tenta en vain
d'exciter son ambition, de le pousser, de le produire; elle avait beau
souffler son me dans ce corps endormi, y faire entrer sa volont,
penser, parler, marcher pour lui, rien ne pouvait rveiller sa
paresseuse nature. Pendant dix ans, elle a continu cette rude tche;
elle a port M. de Solange dans ses bras, comme un enfant, sur toutes
les routes du crdit, elle l'a conduit  toutes les portes du pouvoir,
et toujours le corps sans me est retomb de son haut: c'tait la roche
de Sisyphe.[8]

--Elle a enfin renonc pourtant?...

--Oui, mais alors elle s'est vue force de dfaire tout ce qu'elle avait
fait. Pour pousser le marquis, elle lui avait cr une importance
artificielle; elle s'tait tudie  lui donner l'air du chef de la
famille et n'avait agi, pour ainsi dire, que sous son enveloppe. Une
fois son impuissance reconnue, il fallait lui retirer, une  une, toutes
les forces qu'elle lui avait prtes; il s'agissait enfin, aprs avoir
pass dix ans  faire prendre un fantme pour un homme, de rejeter ce
fantme dans le nant et de se mettre  sa place sans avoir l'air de
rien dranger.

--Et madame de Solange a russi?

--Elle a russi. Son mari est rentr insensiblement dans l'ombre. Les
habitudes indpendantes qu'elle lui avait donnes pour le faire valoir,
elle les lui a reprises jour par jour. On a vu cette individualit
s'teindre comme on l'avait vue se former. Elle a raccoutum le monde 
ne voir qu'elle,  ne connatre qu'elle. Elle seule est riche, elle
seule est influente, elle seule existe. Le nom de son mari mme lui
appartient; c'est elle qui le porte; lui, on l'appelle _le mari de
madame de Solange_.

--Et il a consenti  cette annulation?

--Non pas sans lutte. Comme on touchait  ses habitudes, il a d'abord
rsist; mais que pouvait une aussi frle intelligence contre la
terrible volont de cette femme? Aujourd'hui le mari de madame de
Solange est un vieillard presque en enfance, que l'on soigne  part dans
un appartement retir et que la voix de sa femme fait trembler. Nul ne
lui obit, et les trangers mmes n'y prennent point garde. Il est chez
la marquise comme un portrait de famille accroch au mur. Il ne parle 
personne et personne ne lui parle. Sa fille seule, sortie du couvent
depuis quelques mois, lui tmoigne une affection dont il semble heureux;
mais cette consolation lui sera bientt enleve, car madame de Solange
n'a point renonc  ses projets ambitieux et sait par exprience que les
efforts d'une femme seule ne peuvent conduire bien loin. Aussi ne
tardera-t-elle pas  marier demoiselle Jeanne, et ce qu'elle n'a pu
faire par son mari, elle l'essayera par son gendre.

--Et j'espre qu'elle y russira, matre Durocher, dit le gentilhomme,
car ce gendre est trouv.

--Je m'en doutais,[9] dit tranquillement le notaire.

--Et vous le connaissez?

Durocher leva la tte avec une sorte d'tonnement.

--Monseiur le comte a bien mauvaise opinion de mon intelligence
aujourd'hui, dit-il en souriant.

De Lanoy lui frappa sur l'paule.

--Eh bien! oui, Durocher, dit-il, on m'avait propos ce mariage, et tout
ce que je viens d'apprendre me dcide. Vous savez dans quel tat le
dsordre et les procs de ma mre m'ont laiss; il faut qu'une riche
alliance rtablisse ma fortune et me permette de prendre une maison
digne de mon rang. Quant  la naissance de madame de Solange, ce sont de
ces choses au-dessus desquelles doit se mettre un esprit clair. Que la
noblesse ait ses privilges, c'est de droit, et personne, je pense, n'y
peut trouver  redire; mais je partage, du reste, l'avis de notre grand
pote:[10]

    "Les mortels sont gaux," etc.

Dans notre sicle, il faut de la philosophie, mon cher Durocher. La dot
de la petite me servira d'ailleurs  acheter une charge importante; avec
mon nom je puis arriver  tout.

--Ainsi, monsieur le comte ne s'effraie point de l'ambition de madame de
Solange?

--Loin de l, mon cher, je m'en rjouis! Ne pouvant arriver que par moi,
elle n'pargnera rien pour me pousser en avant. Sa fortune, ses
relations, son adresse, tout sera employ  mon profit. En galanterie
comme en politique, nul ne peut remplacer une vieille femme. Elle
hasarde mille dmarches que l'on ne pourrait faire soi-mme, rend mille
services qu'une plus jeune refuserait par inexprience ou par scrupule.
N'appartenant plus  aucun sexe, elle peut tre la confidente de tous
deux. Elle remarque ce qui vous chappe, intrigue, rampe et ment pour
vous!

--Monsieur le comte peut avoir raison, dit le notaire; avoir une vieille
dans ses intrts, c'est prendre le diable  son service; on peut s'en
trouver bien tant[11] qu'on ne lui vend point son me.

--C'est  quoi je prendrai garde, Durocher, dit le comte; je veux bien
que madame de Solange me mne, mais comme la poudre mne le boulet,
c'est--dire,  condition que je serai en avant; c'est, du reste, chose
facile et que je crois entendre.

--En effet, dit l'homme de loi avec un sourire o perait l'ironie, j'ai
toujours vu monsieur le comte habile  se faire des serviteurs, sans
s'astreindre  leur payer de gages; aussi lui seul me semble-t-il
capable de lutter contre madame de Solange; peut-tre mme n'aura-t-il
point  s'en plaindre; quand les forces sont gales, on est juste par
ncessit.

--Je l'entends ainsi, dit le gentilhomme en se levant; prparez, mon
cher Durocher, un projet de contrat qui puisse tre avantageux aux deux
parties. J'apporte, de mon ct un nom, une position  la cour; j'ai
droit  des compensations; vous y songerez. Cette note que je vous
laisse vous fera connatre,  peu prs, ce que je dsire. Arrangez cela
en termes de basoche[12] et de manire  ne point effaroucher madame de
Solange. Votre projet de contrat rdig, le duc de Lussac, qui s'est
entremis dans cette affaire, le lui portera, et si les clauses lui
conviennent, je me ferai prsenter  la petite, que l'on dit fort
passable.

--Vous ne l'avez point encore vue?

--Non, je veux savoir avant tout si nous pouvons nous entendre; un
mariage est chose grave, et l'on ne doit point s'engager  la lgre.
Tout votre avenir peut dpendre d'un bon ou d'un mauvais contrat; quant
 la femme, on a toujours le temps de la connatre. Voyez donc,
Durocher,  prendre mes intrts et  les bien assurer.

--J'y mettrai mes soins.

--Tchez que tout soit prt pour demain.

--Je doute que je le puisse, monsieur le comte: il y aura des recherches
 faire, des titres  consulter...

--N'avez-vous point l'aide de Jrme Bouvart, votre clerc, que vous
dites aussi habile que vous?

--C'tait la vrit, monsieur le comte, mais depuis quelques mois Jrme
n'est plus le mme.

--Comment! Se drangerait-t-il?[13]

--Je ne sais; il est devenu ple et muet comme un trappiste,[14] et son
esprit semble toujours en voyage.

--Le drle est amoureux, dit M. de Lanoy en essuyant sa poudre devant un
petit miroir accroch au mur.

--Je l'ai pens tant que j'ai vu ses frquentes visites  sa cousine
chez les dames de la Visitation;[15] mais depuis deux mois il y retourne
 peine.

--N'importe, Durocher, reprit le comte; il faut que vous fassiez
diligence; je veux finir cette affaire, matre; je n'ai pas besoin de
vous recommander la discrtion.

--Monsieur le comte ne souponne point mon intelligence et il connat
mon zle.

--Fort bien. Vous serez content de moi.

A ces mots, M. de Lanoy salua de la main avec cette familiarit
impertinente qui constituait,  cette poque, les bonnes manires,
s'avana vers la porte, que le notaire lui ouvrit respectueusement, et
disparut, en fredonnant, dans l'escalier tortueux.




II.


Le sicle de Louis XIV apparat seul, au premier abord, dans Versailles:
palais, jardins, places, rues, boulevards, tout semble marqu du mme
cachet de despotique splendeur. Partout clate cette volont inflexible
du grand roi ramenant toute chose  la ligne droite et soumettant la
cration  la mme tiquette que sa cour. Pour trouver la France des
sicles suivants, il faut chercher dans les lieux cartes o se cachent
les htels  frontons sculpts en guirlande; les petites maisons 
portes drobes, au-dessus desquelles s'entrelacent des amours;[16] les
jardins  longues tonnelles et  charmilles obscures que garde une
statue de femme. C'est l que la socit de Louis XV, fatigue de
l'clat symtrique du rgne prcdent, vint cacher ses vices entre cour
et jardin, non par pudeur, mais par sensualit, car le xviiie sicle
fut, avant tout, une poque de jouissance, n'appuyant sur rien, se
jouant de tout et prparant sa propre ruine avec la voluptueuse
frivolit de Sardanapale[17] arrangeant son bcher.

Or, c'est dans un de ces htels de l'_re Pompadour_[18] que je dois
maintenant vous transporter. Btie quelque soixante ans auparavant au
fond de la ruelle Montbauron, le pavillon de madame de Solange avait
toute la richesse mesquine et toute les grces affectes de l'poque. On
y arrivait par une cour troite suc laquelle s'ouvrait une porte
latrale servant d'entre. La faade, que l'on ne pouvait apercevoir du
dehors, donnait sur une terrasse borde de caisses d'orangers,[19] et
sur un parterre presque uniquement garni de tulipes et d'hyacithes. Le
reste du jardin tait divis en troites plates bandes, encadres de
sauge, de lavande ou de romarin. Au milieu s'levait un cadran solaire
de marbre blanc, et,  et l, quelques statues montraient leurs ttes
par-dessus les buissons taills en gobelets. Deux alles de tilleuls,
places aux deux pignons, conduisaient  un vaste berceau de vigne et de
chvrefeuille sous lequel, en t, madame de Solange recevait
quelquefois ses visites.

Au moment oh commence notre histoire, un vieillard et une jeune fille
s'y trouvaient seuls assis. Le vieillard portait un costume de ville
d'une lgance presque coquette. Ses cheveux, soigneusement crps,[20]
taient recouverts d'un lger nuage de poudre; une tabatire d'mail
sortait  demi d'une des poches de sa veste brode; ses bas de soie bien
tirs[21] taient retenus par une boucle d'or cisel, et deux roses[22]
d'un grand prix tincelaient  chacune de ses mains.

Mais ce luxe ne servait qu' rendre sa dcrpitude plus visible. Son
visage avait, non point cette teinte chaude et tanne, dernire
fracheur du vieillard, mais une pleur blafarde qui tait  ses rides
leurs ombres et leur donnait un aspect maladif; ses lvres, toujours
entr'ouvertes, taient agites d'un tremblement nerveux, et ses yeux,
d'un bleu tendre, avaient quelque chose de timide et de vague.

Quant  la jeune fille, elle semblait dans toute la splendeur d'une
premire jeunesse. L'air modeste et provoquant  la fois, elle et pu
servir de modle  une vierge peinte par Watteau.[23] Son costume
participait de cette double expression; on y sentait un reste
d'habitudes du couvent dj ml d'une demi-science mondaine.[24]

Elle tenait  la main une tragdie de Voltaire,[25] et la lisait  haute
voix. Tout  coup elle s'interrompit, le vieillard venait de s'assoupir.
La jeune fille posa le livre sur sa chaise et s'approcha doucement; mais
ce mouvement lui fit rouvrir les yeux.

--Ah! je vous ai rveill, mon pre! s'cria-t-elle avec regret.

--Reste, dit-il d'une voix frle; assieds-toi l Jeanne... plus prs,
plus prs encore.

Elle s'accroupit aux pieds du vieillard dans l'attitude gracieuse d'une
enfant qui demande des caresses.

Il posa une main sur son paule, releva de l'autre son front et la
regarda longtemps avec une sorte d'enchantement naf.

La jeune fille sourit d'abord sous ce regard; mais je ne sais quel
souvenir traversa subitement sa pense, ses yeux se mouillrent et elle
baissa la tte.

--Qu'y a-t-il, Jeanne? demanda le vieillard,  qui ce mouvement n'avait
point chapp.

--Rien, rien, mon pre, rpondit-elle rapidement.

--Tu me trompes. Hier encore j'ai vu que tu avais pleur; je voulais
t'en demander la cause, et ce matin j'ai oubli... Oh! ma tte! ma
tte!...

--Il porta ses deux mains  son front avec l'expression plaintive d'un
enfant. Jeanne voulut l'entourer de ses bras; mais il se dgagea
doucement, jeta autour de lui un regard prcautionneux, et baissant la
voix:

--Madame de Solange te rend malheureuse, peut-tre? dit-il avec une
sorte d'effroi.

--Qui vous fait penser cela? interrompit la jeune fille. Il lui imposa
silence de la main.

--Bien, bien, je sais que tu ne me l'avoueras point. A quoi bon! je ne
pourrais te protger, moi; mais prends garde, Jeanne; ne rsiste pas 
ta mre. Tout ce qui rsiste, vois-tu, elle le brise!

--Je le sais, murmura Jeanne, dont les yeux se dtournrent vers son
pre.

Celui-ci l'attira plus prs de lui.

--T'a-t-elle refus quelque plaisir? demanda-t-il.

--Nullement, mon pre.

--Tu dsires peut-tre quelque parure?

--Aucune.

--Pourquoi le cacher? on pourrait te l'acheter. Ta pension[26] est
faible et ne doit point te suffire.[27]

--Je ne la voudrais plus forte que lorsque je vois de pauvres familles.

--Et tu en connais maintenant que tu aimerais  secourir?

--Hlas! mon pre, ceux qui souffrent ne manquent jamais.

M. de Solange regarda autour de lui, et, tirant de la poche de sa veste
une petite bourse de cuir de daim:

--Tiens, dit-il.

--De l'or! s'cria Jeanne tonne.

--Oui, mais cache-le de peur que ta mre ne le voie!

--Pourquoi cela? Ne le tenez-vous point d'elle?

--Non.

--De qui donc, alors?

--Tout est pour toi, dit le vieillard en rougissant.

--Mais vous ne me rpondez point, mon pre, reprit Jeanne vivement.
Cette bourse...

Et comme si un souvenir l'illuminait subitement:

--Cette bourse a t drobe  ma mre il y a quelques jours!
s'cria-t-elle.

--Tais-toi, dit le vieillard pouvant.

--Quoi! ce serait...[28]

--Tais-toi!

Elle regarda son pre stupfaite. Celui-ci jeta un coup d'oeil autour
de lui pour s'assurer qu'ils taient seuls.

--Tout lui appartient, reprit-il  voix basse; je suis chez elle comme 
l'hospice; je n'ai rien  moi.... Quand j'ai vu cet or, j'ai pens qu'il
pourrait te rendre heureuse.

--Oh! mon pre, mon pre! s'cria Jeanne mue  la fois de honte, de
piti' et d'attendrissement.

--Dis que tu es heureuse, Jeanne! reprit celui-ci en l'attirant  lui.
Pauvre fille! J'aurais voulu pouvoir drober pour toi le trsor du roi
de France! Si j'avais le paradis, vois-tu, Jeanne, je le donnerais tout
entier sans y garder mme une place... Mais embrasse donc ton pre!
remercie-le donc! C'est la premire fois que je puis te faire un
prsent.

Il y avait dans les paroles du vieillard une tendresse  demi gare qui
mut Jeanne jusqu'au fond du coeur. Dpouille de sa volont par une
longue oppression, cette pauvre me en tait revenue  tous les
instincts de l'enfance.

Jeanne jeta ses bras autour du cou de son pre et baisa ses cheveux
blancs.

--Cache, cache la bourse, reprit le vieillard joyeusement. Ah! ils me
croient la tte faible!... Mais je vois tout, je comprends tout. Aussi,
sois tranquille, ma Jeanneton, je sais comment faire, maintenant. Oh ne
te dfie point de moi; tes pauvres ne manqueront plus de rien. Mais
cache la bourse, surtout, cache-la bien.

--Elle ne nous appartient pas, fit observer la jeune fille doucement, et
il faudra la rendre.

--La rendre!  qui?

--A ma mre.

--Que dis-tu? s'cria le marquis pouvant; tu lui diras donc que je
l'ai prise?

--Non, mon pre.

--Elle le devinera, on te forcera  l'avouer; tu me dnonceras,
malheureuse!

--Mon pre!

--Oh! ne fais pas cela, Jeanne, je t'en conjure; ta mre se vengerait
sur moi. Tu ne voudrais point me rendre malheureux. Tu es la seule qui
m'aime ici. Oh! ne rends pas la bourse; je l'ai prise pour toi, Jeanne.
Par misricorde, ne dis rien  ta mre.

Il avait les mains jointes et pleurait. La jeune fille perdue se jeta
dans ses bras en s'efforant de le rassurer par ses promesses et ses
baisers, mais il semblait toujours inquiet.

--Tu ne sauras point cacher cet or, reprit-il, et tout se dcouvrira.
Rends-le-moi, c'est le plus sr; rends-le moi; je le garderai.

Jeanne lui remit la bourse, qu'il ramassa vivement.

--Surtout, pas un mot  ta mre, reprit-il, en posant un doigt sur ses
lvres. Si elle t'interroge, aime-moi assez pour mentir; ton confesseur
te le pardonnera, et, s'il le faut, je prendrai sur moi le pch.

Dans ce moment un domestique en livre parut au bout de l'alle. Il
venait annoncer  M. de Solange que le souper tait servi.

Celui-ci se leva, fit un signe  Jeanne pour lui recommander la
discrtion, et, s'appuyant sur le bras du valet, il regagna d'un pas
chancelant l'appartement qu'il occupait dans l'htel.

La jeune fille le suivit des yeux avec une expression de piti
caressante, jusqu' ce qu'il et disparu derrire les tilleuls. Alors
ses ides parurent prendre un autre cours, et elle tomba dans une
profonde rverie.

Le jour, qui commenait  baisser, ne jetait sur la tonnelle que des
lueurs incertaines; la cloche du souper avait sonn, et, suivant l'usage
tabli dans la plupart des maisons nobles, Jeanne n'y devait point
paratre. Certaine ainsi que son absence ne pouvait tre remarque par
sa mre, ni par les gens de service occups ailleurs, la jeune fille
chercha le coin le plus recul de la tonnelle, s'y assit et tira de son
sein une lettre qu'elle y tenait cache.

L seule vue de ce papier sembla rveiller en elle une subite motion,
car la rougeur couvrit ses joues, et elle promena autour d'elle un
regard inquiet; mais, sre de ne pouvoir tre aperue, elle l'ouvrit
lentement et se mit li le relire tout bas.

Cette lecture avait sans doute pour elle un vif intrt, car elle ne
tarda point  l'absorber tout entire. Une lueur d'indicible joie
illuminait ses traits par instants, puis s'teignait tout  coup sous un
nuage de doute et de crainte. Deux ou trois fois elle s'interrompit,
demeurant immobile, les yeux fixes et comme crase bous un sentiment de
dsespoir.

Enfin, elle avait achev sa lecture et se prparait  la recommencer
lorsqu'un bruit de pas se fit entendre: elle cacha vivement dans son
sein la lettre qu'elle tenait, et presque au mme instant madame de
Solange parut  l'entre de la tonnelle.

Madame de Solange tait une femme de haute taille, richement vtue,  la
dmarche lente, mais ferme. Rien chez elle ne rappelait son origine. Ses
traits avaient une rgularit pour ainsi dire hautaine, et leurs rides
se cachaient sous une sorte de _blondeur_[29] aristocratique. Ce qui
manquait dans tout son tre, ce n'tait point la distinction: c'tait la
vie. La robe de velours ne pouvait dguiser sa maigreur, et la lividit
de son visage perait le fard dont elle l'avait couvert. C'tait
seulement dans le regard que l'on retrouvait l'indice d'une nergie
prouve; toute la vitalit s'y tait rfugie, et son oeil gris
brillait d'un clat que l'on avait peine  supporter.

Jeanne, qui avait failli tre surprise, resta tremblante et la tte
baisse  son aspect; madame de Solange ne parut point y prendre garde.

Je vous cherchais, dit-elle  la jeune fille d'une voix dont l'harmonie
avait quelque chose de mtallique. tes-vous seule?

--Seule, madame, rpondit Jeanne.

Madame de Solange s'assit sur le banc que sa fille venait de quitter et
lui fit signe de prendre un des siges rustiques qui se trouvaient sous
la tonnelle.

--J'ai  vous parler, Jeanne, reprit-elle d'un ton plus confidentiel que
de coutume. Approchez-vous et coutez-moi avec attention.

La jeune fille obit.

--Depuis bientt trois mois que vous avez quitt le couvent, reprit
madame de Solange, j'ai vit de vous prsenter  la socit qui
frquente l'htel. Vous avez vcu dans la retraite comme il convient 
une fille de votre condition, qui ne doit paratre dans le monde qu'en
se mariant; mais ce moment est enfin venu.

--Que dites-vous, madame? s'cria Jeanne qui leva brusquement la tte en
tressaillant.

--Je dis que je viens d'arranger un mariage tel que je pouvais le
dsirer.

--Pour moi? interrompit la jeune fille.

--Pour vous, reprit madame de Solange. Qu'y a-t-il dans cette nouvelle
qui puisse vous tonner? N'avez-vous jamais pens qu'il en devrait tre,
ainsi tt ou tard?

--Madame..., balbutia Jeanne perdue.

--Allons, remettez-vous, dit froidement madame de Solange; il s'agit
ici, non point de s'mouvoir, mais de causer. Le mariage aura lieu dans
un mois, et ds demain je vous emmnerai pour choisir le trousseau.

Cette nouvelle tait si inattendue que Jeanne resta un instant comme
foudroye. Elle regarda sa mre, ple, les mains jointes et sans pouvoir
parler.

--C'est impossible, dit-elle enfin d'une voix entrecoupe; dans un mois,
madame, c'est impossible.

--Pourquoi donc? demanda la marquise.

--Je ne savais point... Je n'tais point prpare. Oh! je vous en
conjure...

--Enfin?... interrompit madame de Solange avec impatience.

--Je ne veux pas me marier, ma mre! s'cria la jeune fille qui se
laissa glisser  genoux.

La marquise recula vivement.

--Relevez-vous, dit-elle. Pourquoi cet effroi, ces larmes; et que
dois-je conclure de pareilles folies? Les dames de la Visitation
auraient-elles abus de leur influence pour vous inspirer un fanatique
dsir de fuir le monde?

--Non, madame.

--Qu'est-ce donc alors? Eprouvez-vous quelque rpugnance pour le
mariage?

--Je ne dis point cela, madame.

--C'est donc seulement pour le mari que je vous propose; mais je ne vous
l'ai point nomm, vous ne l'avez jamais vu. S'il est jeune: spirituel,
galant et de grande naissance, le refuserez-vous galement?

--Ah! quel qu'il soit![30] s'cria Jeanne, emporte par son motion.

Madame de Solange leva brusquement la tte.

--Alors, vous en aimez un autre? dit-elle.

Jeanne se couvrit le visage. Il y eut une pause.

--Ainsi, vous l'avouez, reprit la marquise d'une voix dont le
tremblement annonait une colre retenue; eh bien, mademoiselle, voyons
votre choix! Pour tre prfrable au comte de Lanoy, il faut que l'homme
distingu par vous runisse  un haut degr les avantages de la beaut,
de l'intelligence et de la fortune. Nommez-le! nommez-le sur-le-champ!
Mais pourquoi ce silence? Hsiter, c'est me faire croire  quelque
prfrence indigne. Ce nom est-il si honteux, que vous n'osiez le
prononcer? Parlez, mademoiselle! mais parlez donc!

--Ne m'interrogez point, madame, balbutia Jeanne, touffe de sanglots.

La marquise fit un brusque mouvement.

--C'est--dire que vous rougissez d'avouer votre choix, reprit-elle.
Vous-mme, alors, en fates justice![31] Qu'il n'en soit plus question;
vous pouserez M. de Lanoy.

--Ma mre! par piti! s'cria Jeanne.

Mais madame de Solange lui saisit brusquement le bras, et avec un
emportement qu'elle avait jusqu'alors difficilement contenu:

--Assez! dit-elle, vous obirez!... Point de prires, point de larmes!
Je le veux! Je ne vous demande plus la confidence de vos folles
prfrences. Gardez vos rves, vous le pouvez; mais ce mariage ralise
un espoir que je poursuis depuis vingt annes; il vous assure le crdit
et le rang que nous avons le droit d'ambitionner; il se fera,[32]
mademoiselle. Fusse-je[33]  mon heure d'agonie,[34] je remettrais 
recevoir l'absolution de mes pchs pour signer votre contrat.

L'nergie avec laquelle ces mots taient prononcs saisit la jeune
fille; elle leva vers sa mre des yeux noys de larmes; mais le regard
fixe de celle-ci s'appuyait sur elle avec une volont si implacable,
qu'elle fut comme crase et qu'elle se laissa retomber sur le sige
qu'elle avait quitt.

Madame de Solange s'aperut de ce subit abattement; elle avait dj
repris possession d'elle-mme.

--Vous rflchirez, dit-elle d'un ton de froideur imposante. On a d
vous apprendre au couvent qu' nous appartenait le droit de disposer de
votre sort,  vous le devoir de vous soumettre; mais il ne suffit point
d'obir, il faut que vous le fassiez avec la bonne grce qui convient 
votre ducation et  votre rang. J'ose esprer que vous ne l'oublierez
point. Allez!

Jeanne se leva tremblante, salua et quitta la tonnelle.

Madame de Solange demeura longtemps  la mme place, les yeux immobiles,
le front soucieux. L'entretien qu'elle venait d'avoir avec Jeanne tait
loin de l'avoir laisse sans inquitude. Il tait vident que la jeune
fille ressentait un amour, impossible  approuver sans doute,
puisqu'elle n'avait os en avouer l'objet, mais dont les suites
pouvaient tre dangereuses.

Bien qu'elle n'et tudi sa fille que depuis quelques mois, la marquise
avait vu clair dans le fond de cette me, qui s'ignorait encore
elle-mme. Jeanne avait cette docilit de l'enfant qui a grandi sans
s'en apercevoir; mais le pril de ses affections pouvait lui rvler le
secret de sa force, et alors la rvolte tait  craindre, car il y avait
dans la fille quelque chose de l'nergie de la mre. Les grces de la
jeunesse et les timidits de l'ignorance cachaient en vain cette
nergie: madame de Solange l'avait devine sous son enveloppe, comme
l'oeil d'un soldat devine le glaive dans son fourreau de satin. Aussi
comprit-elle sur-le-champ que le seul moyen d'viter la rsistance tait
de tout brusquer; elle esprait qu'ainsi surprise, la jeune fille
n'essayerait point des forces qu'elle ignorait, et que, convaincue de
son impuissance, elle se jetterait dans la rsignation.

C'tait par suite de cette pense que la marquise avait renonc 
pousser plus loin sa dcouverte et brusquement interrompu l'explication
commence. Elle savait qu'occuper un coeur de son affection, mme
pour la combattre, c'est l'y engager plus avant; qu'en arrachant 
Jeanne une confidence, elle s'associait pour ainsi dire  sa passion, et
qu'une fois cette dernire avoue, la jeune fille s'y abandonnerait avec
plus de libert. Elle rsolut donc de ne lui faire aucune question, mais
de tout dcouvrir, s'il tait possible, dcide  ne rien ngliger pour
rompre une inclination qui mettait ses esprances en pril.




III.


Six heures venaient de sonner et tout semblait encore dormir dans
l'htel de Solange. Une porte vitre du rez-de-chausse tait seule
ouverte, et les premiers rayons de l'aube l'illuminaient d'une molle
lueur.

Le marquis tait assis prs du seuil, respirant cette brise piquante
d'octobre que temprait la premire chaleur du soleil levant. Son
sommeil tait court, comme celui de tous les vieillards, et il se levait
avant l'aurore pour jouir de cette heure de solitude. Soumis tout le
jour au rglement tabli par madame de Solange, ne pouvant lire, se
promener, prendre ses repas qu'aux moments indiqus, toujours suivi d'un
valet qui semblait un gardien plutt qu'un serviteur, il se trouvait
alors dlivr de ces liens dgradants dans lesquels on avait touff sa
pauvre me. Le gnie tyrannique qui rglait ses destines dormait
encore, et, dbarass de l'oppression qui tenait habituellement sa
pense captive, il pouvait reprendre possession de l'espace et du jour,
retrouver en lui-mme la force de dsirer, de penser, car Dieu n'avait
point refus toute lumire  cette intelligence. Doucement mnage, elle
et pu briller comme ces toiles qui, sans faire remarquer leurs rayons,
aident pourtant  la clart du ciel; mais on lui avait demand plus
qu'il ne lui tait permis de donner. Il n'et fallu  ces facults
modestes que le labeur de chaque jour; attelage vulgaire, c'tait assez
pour elles de traner le soc dans le sillon commun; madame de Solange
avait voulu les transformer en coursiers de guerre; elle les avait
lances dans la mle, poursuivant leur lenteur d'un impitoyable
aiguillon, jusqu' ce qu'elles eussent succomb, brises par
d'impuissants efforts. Alors, dpouill de son autorit et rappel 
toutes les soumissions de l'enfance, le vieillard avait cd, aprs une
courte lutte, et les dernires lueurs de son esprit s'taient teintes
dans les humiliations.

Il y avait dj quelque temps qu'il tait assis  la mme place, fixant
sur le jardin un vague regard, lorsqu'une porte s'ouvrit doucement 
l'autre extrmit de l'htel.

Jeanne y parut, la tte couverte d'une coiffe du matin et enveloppe
dans une pelisse. Elle promena les yeux de tout ct, fit quelques pas,
puis s'arrta; elle semblait tremblante. Cependant, aprs s'tre assure
que le jardin tait dsert, elle se glissa lgrement derrire une
touffe de lilas et gagna la tonnelle.

Arrive l, elle s'assura de nouveau qu'elle tait seule, et s'avana
vers la grille qui interrompait le mur  cet endroit et permettait
d'apercevoir la campagne. Une vieille statue y tait adosse, et les
lignes traces sur le marbre par les passants prouvaient suffisamment
qu'on pouvait l'atteindre du dehors.

La jeune fille en fit le tour,[35] glissa la main sous le socle  une
place qui semblait lui tre connue, et en retira une lettre. Au mme
instant, une exclamation retentit  quelques pas; elle dtourna la tte;
madame de Solange tait debout  l'entre de l'alle de tilleuls.

La jeune fille n'eut que le temps de s'lancer vers l'autre alle et de
courir  la porte du jardin; mais on l'avait referme. perdue, elle
cherchait autour d'elle, lorsque son nom prononc par une voix connue
lui fit lever les yeux; elle aperut son pre, poussa un cri de joie et
se prcipita dans son appartement.

Tout cela s'tait pass si rapidement que la marquise, qui revenait sur
ses pas, ne trouva plus la jeune fille en arrivant devant l'htel; mais
un regard jet sur la porte vitre du marquis lui fit tout comprendre.
Elle s'arrta indcise.

Depuis plusieurs annes que M. de Solange vivait relgu dans cette
partie de l'htel, elle en avait  peine deux ou trois fois franchi le
seuil. L'aspect de ce vieillard en enfance lui rappelait trop
d'esprances avortes et aussi peut-tre trop d'inexorables torts pour
qu'elle ne chercht point  l'viter. L'appartement qu'il occupait tait
pour elle comme ces prisons domestiques dans lesquelles on nourrit un
monstre ou un fou, et dont on n'approche que lorsque la mort les a
rendues vides.

Cependant l'occasion de tout dcouvrir tait trop favorable pour la
laisser chapper. Aprs un moment d'hsitation, elle surmonta sa
rpugnance, s'avana vers la porte et l'ouvrit rsolument.

Le marquis tait assis au fond de la chambre, serrant une des mains de
Jeanne, ple et haletante. Tous deux tressaillirent  l'aspect de madame
de Solange, et le vieillard cacha vivement un papier qu'il tenait; mais
la marquise avait remarqu son mouvement; elle s'avana vers Jeanne, qui
avait baiss les yeux, et de cette voix dont la douceur avait je ne sais
quelle inflexibilit sonore:

--Votre gouvernante vous cherche, dit-elle.

La jeune fille, tonne, leva les yeux.

--Allez, reprit la marquise.

Jeanne regarda son pre avec inquitude. Elle parut balancer un instant;
sa main serra celle du marquis, comme pour lui demander l'ordre de
rester; mais celui-ci, qui avait rencontr l'oeil de la marquise,
dtourna la tte. Obissant enfin  un geste imprieux de sa mre, la
jeune fille sortit lentement.

Madame de Solange reconduisit sa fille jusqu' la porte, qu'elle referma
derrire elle; puis, laissant tomber les rideaux qui avaient t relevs
et permettaient de tout voir du dehors, elle revint vivement vers le
vieillard:

--Jeanne vous a remis une lettre! dit-elle brusquement.

--Un sige! un sige pour madame! balbutia le marquis, qui promena les
yeux autour de lui comme s'il et cherch un valet.

--Veuillez m'couter, monsieur, interrompit madame de Solange avec
impatience.

--Une belle toffe! reprit le vieillard en ayant l'air d'admirer la robe
de la marquise.

Celle-ci fit un pas en arrire et le regarda fixement.

--Ah! j'entends! dit-elle aprs un court silence, monsieur le marquis
espre chapper  mes questions en feignant de ne les point saisir;
c'est un moyen dont il a toujours eu l'habitude; mais il prend une peine
inutile, je sais tout.

Le vieillard tressaillit sans paratre comprendre.

--L'hiver vient, madame, continua-t-il; il n'y a plus d'oiseaux dans les
tilleuls, plus de violettes...

--Assez, s'cria la marquise; regardez-moi, monsieur, et veuillez
m'couter! Je sais tout, vous dis-je! Jeanne est entre ici tout 
l'heure avec une lettre; je l'ai vue! Sre que je l'exigerais, elle vous
l'a remise pour me la drober, et vous la tenez encore.

Le marquis cacha vivement ses deux mains dans les larges poches de son
habit brod.

--Je veux cette lettre, reprit madame de Solange avec autorit; il me la
faut sur-le-champ!

--Plus de violettes, madame! plus de violettes! murmura le vieillard
d'un accent  demi gar.

La marquise fit un brusque mouvement, mais elle le rprima aussitt, et,
s'approchant d'un air presque riant:

--Allons, dit-elle en changeant subitement de ton, pourquoi refuser de
me rpondre, monsieur? Je ne suis point venue seulement pour cette
lettre, et j'ai besoin de causer avec vous.

Le vieillard jeta  la marquise un regard craintif.

--Je venais vous parler de Jeanne, reprit madame de Solange; la voil
grande et le temps me semble venu de songer  son tablissement.

Le marquis garda le silence.

--J'ai cherch longtemps, continua la marquise, mais je crois enfin
avoir trouv le mari qui lui convient.

--Un mari pour Jeanne? rpta M. de Solange en relevant la tte.

--Jeune, aimable, et tenant un des premiers rangs  la cour, ajouta la
marquise; M. le comte de Lanoy.

--Le fils de l'ancien gouverneur du Prigord?[36]

--Lui-mme, monsieur. Auriez-vous connu son pre?

--Si je l'ai connu! s'cria le vieillard; un ancien compagnon d'enfance!
Grande noblesse, madame! Les de Lanoy comptent autant de quartiers[37]
que les Montmorency.[38] Il faut que Jeanne pouse le comte!

--A la bonne heure! dit la marquise; je vois avec plaisir, monsieur, que
nous commenons  nous comprendre. Mais, en change de la bonne nouvelle
que je vous apporte, vous ne refuserez point, je pense, de me donner ce
papier...

Le marquis tressaillit et fit rentrer dans sa poche la main qu'il en
avait laisse sortir  demi; ses regards, dans lesquels s'tait allum
un clair d'intelligence, semblrent s'teindre.

--Un beau jour, madame, un beau jour, dit-il d'une voix enfantine en
montrant le soleil qui tincelait  travers les rideaux.

--Il est vrai, rpondit tranquillement la marquise, et vous devriez en
profiter pour une promenade.

--Moi! s'cria le vieillard tonn.

--Je puis mettre le carrosse  votre disposition.

--Une promenade en carrosse! rpta M. de Solange avec merveillement.

--Dans la fort, si vous le voulez, il y a chasse aujourd'hui.

--Et je pourrai la voir! voir les chiens, les piqueurs, les
gentilshommes![39]

--Pourquoi non?

--Ah! je le veux, je le veux, madame, tout de suite!

--Aussitt que vous m'aurez remis la lettre.

--Ah! la lettre? rpta le vieillard d'un ton chagrin et comme si ce mot
ft venu couper court  sa joie.

--N'avez-vous point aussi exprim  Baptiste le dsir d'assister aux
messes du roi?[40] demanda la marquise; il vous y conduira, monsieur...
dimanche prochain; la cour y sera tout entire.

--J'y verrai Marie-Antoinette?[41]

--Et vous entendrez un office en musique.[42]

--Avec un sermon, madame; il y aura sans doute un sermon? On en prchait
de si beaux autrefois en Lorraine, quand j'tais jeune. Il y avait
surtout un capucin dont j'ai oubli le nom... Croyez-vous que l'aumnier
du roi prche aussi bien que lui, madame?

--Mieux encore, monsieur, dit madame de Solange qui se prtait 
l'expansion pleine d'enfantillage du marquis. Mais, complaisance pour
complaisance; vous me donnerez le papier que Jeanne vous a remis.

Le vieillard retourna la lettre dans sa poche.

--Je ne peux pas, murmura-t-il; elle me l'a donne  garder; si elle
savait que je ne l'ai plus....

--Je ne lui en parlerai point.

--Mais elle me la redemandera!

--Je vous la rendrai.

--Bien sr? demanda le vieillard qui jeta  madame de Solange un regard
incertain.

--Je vous le promets, marquis, dit celle-ci en souriant. Mais vite, si
vous tenez  votre promenade dans la fort. La chasse ne tardera point 
rentrer.

Le marquis resta un instant indcis. Le dsir de recouvrer quelques
heures d'une libert perdue depuis dix annes et de quitter sa prison
pour respirer l'air libre des bois luttait en lui contre la parole
donne. On et dit d'un enfant tent,[43] dont la passion combattait un
reste de volont. Sa main, qui n'avait point cess de tenir le papier
remis par Jeanne, se montrait, puis se cachait de nouveau. Enfin elle se
tendit  moiti vers la marquise, qui saisit vivement la lettre, brisa
le cachet, et lut rapidement ce qui suit:

"C'est dans quelques jours que le contrat qui vous lie au comte de Lanoy
doit tre sign! Vous le savez, car je vous en ai avertie. Vous savez
aussi que je tiens prts les moyens de fuite. Vous pourrez donc,
jusqu'au dernier instant, choisir entre moi et celui que votre mre vous
destine; mais, le choix fait en faveur de celui-ci, ne songez plus 
celui qui vous crit; tout sera fini pour lui.

"Ne vous faites point de reproches, Jeanne, cela devait tre ainsi; ce
n'est point votre faute si je vous ai aime, moi qui n'avais le droit
que de vous adorer de loin comme les saintes du ciel. Plus sage, je
serais aujourd'hui moins malheureux! Mais, tant que j'ai pu vous voir,
je n'ai pens  nulle autre chose. Prs de vous, je sentais mon me
refleurir comme la campagne au printemps; un tourbillon de joie semblait
vous environner!

"Quoi qu'il arrive, soyez bnie pour le bonheur que vous m'avez donn.
Que[44] vous m'oubliiez pour le monde ou que vous oubliiez le monde pour
moi, je vous aimerai uniquement et partout.

"Adieu donc, Jeanne! adieu, pour quelques heures ou pour toujours."

Lorsque madame de Solange eut achev cette lecture, elle se tourna
brusquement vers le marquis, qui avait suivi tous ses mouvements avec
inquitude.

--Qui a crit cette lettre, monsieur? demanda-t-elle, ple et les lvres
serres.

--Je l'ignore, rpondit le vieillard.

--Je le saurai, moi, murmura-t-elle en faisant un pas pour sortir.

Le marquis se leva.

--La lettre, madame! s'cria-t-il.

--Je la garde, monsieur.

--Que dites-vous?...

--Je la garde, vous dis-je!

--C'est impossible! s'cria le vieillard perdu; Jeanne va revenir et me
la redemander. Vous avez promis de me la rendre, madame; il me la faut!
je la veux!

Il s'tait mis devant la porte.

--Place, monsieur, cria madame de Solange les yeux enflamms.

--La lettre! la lettre! rpta le vieillard.

--Place! vous dis-je.

--Non, non! la lettre!

Il s'efforait de retenir madame de Solange; mais celle-ci l'carta d'un
geste violent, ut s'lana hors de l'appartement.

Le billet qu'elle venait de lire, en confirmant l'amour cach de Jeanne,
la laissait dans la mme ignorance relativement  l'objet de cet amour,
car il ne renfermait aucune indication, aucun dtail qui pt en faire
connatre l'auteur. D'un autre ct, les raisons qui avaient autrefois
dtourn la marquise d'interroger la jeune fille existaient plus
puissantes que jamais. Une explication ne pouvait qu'exalter le
dsespoir de celle-ci, et la pousser  quelque rsolution extrme.
Madame de Solange trembla  la pense de voir le caprice romanesque
d'une enfant compromettre des projets si longtemps poursuivis.

Le temps, loin d'avoir assoupi sa fivre d'ambition, l'avait redouble;
c'tait dsormais une proccupation unique, dans laquelle allaient se
fondre toutes ses volonts. Elle avait vu disparatre, l'un aprs
l'autre, les horizons de la vie, pour tenir les yeux fixs sur ce seul
point toujours fuyant; et plus elle avait puis d'efforts pour y
atteindre, plus le dsir avait grandi en elle.

Elle avait t d'ailleurs tmoin des subites lvations du rgne
prcdent, et tant de fortunes inattendues avaient entretenu son espoir.
Imprissable domination d'une passion inassouvie! Quand les jours qui
lui restaient  vivre pouvaient tre compts, elle ne songeait encore
qu' acqurir le rang qu'elle avait rv quarante ans plus tt! Fortune,
sant, famille, espoir d'un monde meilleur, elle et encore tout donn
pour tre de la cour et mourir sur le tabouret,[45] comme Louis XI[46]
sur son trne, le front fam et dans toute l'tiquette d'une rception
royale!

Or, ce triomphe d'orgueil, le mariage de Jeanne avec le comte pouvait le
lui donner. De Jeanne allait dpendre la ralisation de toutes ses
chimres on leur anantissement.

Cette pense donnait  la marquise une sorte de rage dsespre. Elle
et voulu tenir dans ses mains le coeur de la jeune fille pour le
matriser et le soumettre, fallt-il[47] pour cela le briser!

Elle hsitait encore sur ce qu'elle devait faire lorsqu'on vint lui
annoncer que M. de Lanoy attendait au salon.

Le comte tait accompagn du duc de Lussac qui avait t, comme vous
l'avons dj vu, son prsentateur[48] chez madame de Solange, et s'tait
entremis pour le mariage projet. Il venait aider _son protg_ 
discuter les conditions du contrat.

Le duc tait alors dans tout l'clat de son succs  la cour et au plus
haut degr de la puissance que lui donnait sa parent avec la princesse
de Lamballe.[49] Nul ne possdait autant que lui cette lgret
moqueuse, alors  la mode chez la reine, et on le citait comme le
gentilhomme de France le plus spirituel et le plus brave. Serviable, du
reste, il distribuait  tout venant, sur la recommandation de son valet
de chambre, les brevets[50] et les pensions qu'il arrachait au ministre.

Au moment o madame de Solange entra au salon, il tait assis sur une
bergre dans tout le dbraill[51] d'un gentilhomme qui se sent chez des
infrieurs. A la vue de la marquise, il se leva avec effort.

Eh! la voil! s'cria-t-il. Complimentons-nous donc de notre exactitude,
chre marquise. Pour vous, j'ai manqu trois rendez-vous. Il y a
manoeuvres de cavalerie ce matin au Grand-Camp, et je voulais vous y
mener.

--Mille grces, dit madame de Solange, je ne sais si je pourrai.

--Pourquoi donc? Il le faut! Voyons, marquise, nous allons terminer
l'affaire du contrat en un instant.

--J'attends matre Durocher.

--Voici un clerc que j'ai pris en passant et qui vous apporte le projet
d'acte.[52]


Madame de Solange aperut alors debout prs de la porte, un jeune homme
dont les traits ne lui semblrent point inconnus. Il tait vtu de noir
comme ceux de sa profession, mais elle fut frappe de sa tournure hardie
et de l'espce de triste fiert qui se rvlait dans tout son air. Il se
tenait immobile  quelques pas du seuil, une main cache dans sa
poitrine. Au mouvement que fit la marquise il salua.

--Vous apportez le modle du contrat? demanda madame de Solange.

Le jeune homme prsenta, sans rpondre, les papiers qu'il tenait  la
main. L'expression de tous ses traits tait si profondment douloureuse,
que la marquise fut un instant sans pouvoir en dtacher ses regards.

Cependant le comte et M. de Lussac s'taient retirs  quelques pas dans
l'embrasure d'une croise. Elle prit les papiers que lui prsentait le
jeune homme et les droula pour les parcourir; mais  peine y eut-elle
port les yeux qu'elle tressaillit. Le clerc releva la tte.

--Cet acte n'est point de matre Durocher, dit-elle vivement.

--Je l'ai crit sous sa dicte, rpondit le clerc.

--Vous?

--Moi, Madame.

--Qu'y a-t-il, marquise? demanda le duc en se rapprochant.

--Rien..., rien, monsieur le duc, balbutia madame de Solange d'un accent
altr.

Le duc reprit sa conversation interrompue et madame de Solange s'assit.
Elle venait de reconnatre dans l'criture du clerc celle du billet
adress  Jeanne.

Elle resta un moment comme anantie de stupeur; elle doutait encore,
mais un nouvel examen ne lui laissa aucune incertitude.

Elle leva alors les yeux de nouveau sur le jeune homme et chercha ou
elle l'avait dj rencontr.

Le couvent des dames de la Visitation lui revint tout  coup en
souvenir; c'tait l qu'elle l'avait vu. Elle comprit  l'instant
comment il avait pu connatre Jeanne et s'en[53] faire aimer, car sa
lettre ne laissait aucune incertitude  ce sujet. Elle ne se demanda
point quel hasard avait ainsi combl la distance qui les sparait, ni
par quelle fatalit un pauvre clerc avait pu plaire  sa fille;
renvoyant  claircir plus tard tous ces dtails et laissant une vaine
indignation, elle se mit  rechercher, avec la promptitude des
intelligences ambitieuses, le moyen de conjurer le pril. A tout prix il
fallait carter ce jeune homme, dont la passion hardie pouvait entraner
Jeanne  quelque rsolution extrme.

Mais comment y russir?

Les yeux fixs sur l'acte qu'elle feignait de lire, madame de Solange se
perdait en rflexions, formant mille projets aussitt rejets. Pendant
ce temps, Jrme s'tait approch d'une fentre donnant sur le parterre,
et, appuy sur l'espagnolette,[54] plongeait jusqu'au fond des
charmilles un regard avide, tandis que le duc et M. de Lanoy, assis 
quelques pas, continuaient de causer en levant de plus en plus la voix,
sans s'en apercevoir.

Un brayant clat de rire du comte interrompit tout  coup l'anxieuse
proccupation de la marquise et la fora, pour ainsi dire,  entendre.

--De sorte, reprenait M. de Lanoy, que le colonel n'a rien su?

--Il n'est sorti de la Bastille[55] qu'aprs plusieurs mois, et lui et
sa femme vivent ensemble comme Philemon et Baucis.[56] Du reste, c'est
toujours le moyen le plus sr, mon cher comte. Qu'un mari y regarde de
trop prs, qu'un creancier menace de poursuivre quelque homme bien n,
vite une lettre de cachet,[57] cela coupe court  tout. L'vangile
devait avoir en vue les lettres de cachet, lorsqu'il recommanda d'viter
le scandale. C'est l'institution la plus chrtienne de la monarchie;
aussi, j'en use pour moi et pour mes amis. J'ai toujours dans une poche,
avec ma tabatire, une douzaine de blancs seings, au moyen desquels on
peut envoyer le premier fcheux vivre dans la retraite aux frais de Sa
Majest; et si jamais vous en dsirez deux ou trois, ne ft-ce que[58]
par prcaution...

--Un seul, monsieur le duc, dit madame de Solange en s'avanant
vivement.

--Quoi! marquise, vous aussi?

--Uni blanc seing, et je vous en aurai une ternelle reconnaissance.

--Pour si peu?... j'en fais cas comme d'une prise de tabac![59] Voyez!
ajouta-t-il en cherchant dans sa poche un petit portefeuille en moire
brode, duquel il retira plusieurs papiers. Prenez, marquise, et 
discrtion.

Madame de Solange en prit un, remercia et sortit.

Peu aprs un domestique vint avertir Jrme Bouvart que madame le
demandait. Il la trouva dans sa bibliothque, une lettre  la main.

--Vous avez la confiance de matre Durocher, dit-elle; je puis vous
accorder la mienne en toute sret.

Le clerc s'inclina.

--Il faut que vous partiez sur-le-champ pour Paris. Jrme parut
surpris.

--Je ferai avertir votre patron, reprit madame de Solange; portez cette
lettre et attendez la rponse; elle peut empcher la signature du
contrat.

--J'irai, madame, dit vivement le clerc.

--Surtout, pas un mot de la mission que je vous confie.

--Je vous le jure.

--Et point de retard.

--Je pars  l'instant.

--Allez; je vous attendrai.

Le jeune homme salua et sortit.

Madame de Solange courut  la fentre pour s'assurer de la route qu'il
suivait, et le vit prendre l'avenue de Paris. Un clair de joie illumina
tous ses traits.

--Va, murmura-t-elle; maintenant je ne te crains plus! Et redescendant
au salon o MM. de Lanoy et de Lussac l'attendaient toujours:

--Tout est bien, dit-elle en prsentant le contrat  ce dernier, je le
ferai signer aujourd'hui mme par M. le marquis.




IV.


Mais pendant que tout conspirait ainsi contre l'amour de Jeanne, son
malheur mme lui acqurait un secours inattendu.

La crainte de rencontrer madame de Solange l'avait empche quelque
temps de retourner vers son pre; son inquitude l'emporta enfin sur
tout le reste, elle se glissa jusqu' la porte du marquis, et, aprs
s'tre assure qu'elle tait seule, entra furtivement.

Celui-ci parcourait la chambre avec agitation en prononant des mots
sans suite. A la vue de Jeanne, il s'arrta court et lui tendit les
bras.

--La lettre! la lettre! balbutia-t-il.

--Ma mre l'a lue? demanda Jeanne tremblante.

--Et emporte!

La jeune fille poussa un cri.

--Ce n'est point ma faute, Jeanne, reprit le vieillard en tendant les
mains; elle m'a parl de la messe du roi..., de promenade dans la
fort... Puis elle avait promis de la rendre: tu ne devais pas le
savoir.[60] Oh! Jeanne! Jeanne! tu ne m'en veux pas?[61]

Celle-ci s'tait laisse tomber sur un fauteuil en se couvrant le
visage.

--Au nom du ciel, ne pleure pas! dit le vieillard prs de pleurer
lui-mme.

--Ah! mon pre, vous m'avez perdue! s'cria la jeune fille suffoque de
sanglots.

--Perdue! rpta M. de Solange. Que contenait donc cette lettre? Jeanne
ne t'effraie pas ainsi, je t'en conjure; mon Dieu! pourquoi aussi me la
donner  garder? Je suis sans force, sans volont, moi. Tu n'as jamais
remarqu son regard immobile et perant! Quand il se fixe sur mois,
vois-tu, je sens ma tte qui tourne, mes membres qui tremblent: j'ai
peur!

Ces mots taient prononcs d'une voix si profondment altre, qu'au
milieu mme de sa dsolation Jeanne en fut touche. Elle saisit les
mains de son pre avec une piti douloureuse et les baisa tendrement.
Cette caresse toucha le vieillard; son front s'claircit.

--Tu me pardonnes, Jeanne, n'est-ce pas? dit-il, en appuyant ses lvres
tremblantes sur la joue de sa fille. Oh! sois tranquille! tout cela
finira bientt; bientt, tu ne seras plus son esclave et tu pourras
faire ce qui te plat.

--Moi, mon pre!

--Ne vas-tu pas pouser le comte de Lanoy?

--Ah! jamais! s'cria la jeune fille avec dsespoir. Le marquis releva
la tte.

--Jamais! rpta-t-il tonn; que veux-tu dire, Jeanne?

--Oh! mon pre! je suis bien malheureuse! sanglota celle-ci en se jetant
dans ses bras.

--Toi, malheureuse, Jeanne? Au nom du ciel, qu'y a-t-il donc?
Regarde-moi. Pourquoi pleurer?

Et, comme si un trait de lumire l'clairait tout  coup:

--Oh! s'cria-t-il, ce n'est pas le comte que tu aimes!

La jeune fille se cacha, honteuse et plore, dans le sein du vieillard.

--Oui, je comprends, reprit-il. Il y en a un autre!... que ta mre
repousse, n'est-ce pas?... Ta mre ne songe qu' t'lever pour monter
aprs toi! pauvre enfant!... Et tu l'aimes donc bien?

--Ah! mon pre, murmura Jeanne, en se pressant sur son coeur.

Il soupira.

--Hlas! hlas! que faire? dit-il d'un ton abattu. Elle a choisi le
comte, Jeanne; elle veut que tu l'pouses; et on ne peut lui rsister, 
elle.

--Oh! je le sais! reprit la jeune fille avec des sanglots; mais plutt
que d'pouser le comte, mon pre, je mourrai!

--Toi!

--Oui, reprit-elle avec une nergie dsole, car tout me sera plus
facile que de supporter une pareille union. Songez, mon pre: promettre
 Dieu de vivre pour quelqu'un, alors que toute votre me est ailleurs!
se condamner  mentir jusqu' la mort? c'est impossible! Et lui, que
deviendra-t-il si je l'abandonne! Vous ne savez pas combien il est bon!
Nous parlions de vous si souvent, et il vous aimait seulement parce que
je vous aimais! Oh! j'aurais pu tre si heureuse avec lui, mon pre!

La jeune fille parlait d'une voix entrecoupe, et sa douloureuse
exaltation avait gagn le vieillard.

--Eh bien! s'cria-t-il tout  coup, partons ensemble!

--Partir?

--Oui, Jeanne; c'est le seul moyen d'chapper  sa tyrannie. On veut te
faire souffrir comme moi; fuyons.

--Y pensez-vous?

--Qui nous en empche? Ne suis-je pas ton pre? Avec moi, tu peux aller
partout sans honte. Je vous suivrai, Jeanne; nous irons vivre bien loin,
dans quelque coin de campagne o je serai libre de me promener sous les
arbres sans un gardien. Si nous sommes pauvres, je travaillerai.

--Vous, mon pre?

--Oui, oui; mes forces reviendront, enfant. Ici, sa prsence
m'empoisonne l'air; je sens autour de moi sa volont comme un rseau de
fer qui m'oppresse... Voil pourquoi je suis faible, vieux et sans
raison. Mais la libert me rajeunira... Avertis-le, Jeanne; dis-lui
qu'il prpare tout et nous fuirons avant que ta mre se doute de rien.

--Hlas! il est trop tard, murmura la jeune fille; la lettre lui aura
tout appris.

--La lettre? reprit le marquis en changeant de visage. Oh! oui, tu as
raison... La lettre!... Et c'est moi qui l'ai livre! C'tait un dpt;
je l'ai vendu pour de vaines promesses.

--Mon pre!

--Vendu, Jeanne! Oh! je suis un lche!

Le vieillard heurtait son front contre le fauteuil; Jeanne l'entoura de
ses bras.

--Ne dites point cela, mon pre! s'cria-t-elle; ne vous accusez pas;
n'ayez point de douleur pour moi! Dieu a tout fait, et il n'a point
voulu me donner la joie que je lui demandais. Lui seul est le matre et
rgle l'avenir! Puisqu'il m'est refus de vivre pour Jrme dans ce
monde, eh bien! j'irai prier pour lui dans un couvent. Embrassez-moi,
embrassez-moi, mon pre, car bientt vous ne me verrez plus!

--Non, Jeanne, s'cria le marquis, en la serrant contre sa poitrine,
cela ne sera point! Toi dans un clotre, ma belle, ma douce Jeanne! Et
que ferais-tu, sous le voile, de tes chres bouffes de joie? qui
rendrais-tu heureux de ton affection? Ah! tu ne sais point tout ce que
l'on peut souffrir au fond d'un couvent!

--Non, mais je sais, mon pre, tout ce que l'on souffre dans certaines
unions....

--Comme dans la mienne, n'est-ce pas? dit le vieillard en plissant. Tu
as raison; je n'y avais pas song. Si tu allais souffrir autant que moi!

Et cette pense le fit frissonner.

--Jeanne! tu ne te marieras point contre ton gr, s'criat-il avec
force. Toutes les unions sans amour doivent se ressembler. Tu ne te
marieras point; je m'y opposerai, je suis ton pre; ce titre-l, du
moins, ils n'ont pu me l'ter. Ils ne peuvent disposer de ta main malgr
moi. Tu n'pouseras point le comte.

--Je venais pourtant prsenter le contrat  votre signature, dit une
voix calme et sonore.

Madame de Solange venait d'entrer et se tenait  quelques pas, des
papiers  la main.

La jeune fille se serra contre son pre avec effroi. Celui-ci
tressaillit, mais sans baisser les yeux. La marquise s'approcha.

--Je crois inutile de rappeler tous les avantages de l'alliance
convenue, dit-elle froidement. Les paroles sont donnes, les conventions
crites, et rien au monde ne pourrait me faire revenir sur ma dcision.
J'ai donc lieu de croire que M. le marquis ne s'opposera point 
l'excution d'un projet qu'il avait approuv lui-mme.

--Mon consentement suivra celui de Jeanne, rpondit M. de Solange d'un
ton d'hsitation.

--Votre consentement suivra le mien, monsieur, reprit la marquise avec
impatience. Ma volont n'est point de celles qui cdent aux caprices ou
aux larmes; je ne discute pas, je veux! Signez!

Sa voix avait une domination inflexible et menaante dont Jeanne fut
saisie; mais le vieillard resta impassible. Il tait arriv  une de ces
heures o l'me la plus timide, pousse  bout, a besoin de la rvolte
pour se soulager d'une trop longue oppression. Sans rpondre  l'ordre
de la marquise, il prit vivement le contrat qu'elle tendait, le froissa
avec mpris et le jeta  terre.

--Vous voyez bien que je ne signerai pas, madame! dit-il d'un ton
rsolu.

La marquise plit. Elle regarda le vieillard, puis l'acte qu'il avait
repouss d'un air ddaigneux.

--Prenez garde  ce que vous faites, monsieur, dit-elle d'une voix
tremblante; votre tat a des privilges, et j'aime  croire que vous
n'avez point conscience[62] de votre action; mais veuillez[63]
rflchir.

--J'ai rflchi, dit le marquis, et je refuse. Tant qu'il n'a t
question que de mon bonheur, j'ai pu cder; mais Jeanne, madame, est
plus que moi-mme, c'est la seule part de ma vie que vous n'ayez point
fltrie. Ce mariage ne se fera point contre sa volont.

--Je ferai ce mariage malgr vous!

--Je vous en dfie, madame. Mon titre de pre me donne une autorit que
je maintiendrai. Rien ici ne peut avoir lieu sans mon consentement; je
suis le matre, le matre, entendez-vous? Ah! parce que ma tte s'est
affaiblie dans l'isolement que vous m'avez fait, parce que je vous ai
laisse longtemps me fouler aux pieds, vous croyez peut-tre que j'ai
oubli mes droits? mais pour me garder soumis il ne fallait pas toucher
 cette enfant. Elle est venue pleurer dans mes bras en parlant de mort,
de couvent, et ses pleurs m'ont rendu la force! Jusqu'ici j'ai souffert
 l'cart, en silence; j'ai mieux aim la douleur que le combat; mais le
courage que je n'ai pas eu pour moi, je l'aurai pour elle. Sur le salut
de votre me, ne touchez point  Jeanne, car je suis son soutien, son
tuteur, et je saurai la dfendre!

En parlant ainsi, il serrait la jeune fille contre sa poitrine, tout
tremblant d'motion. Ses cheveux blancs semblaient s'agiter sur son
front largi. Sa taille s'tait redresse; on et dit qu'une force
surhumaine tait descendue dans ce corps bris et qu'une me longtemps
cache venait d'y faire une subite explosion.

Madame de Solange resta immobile. Cette rvolte d'un homme si longtemps
soumis  ses volonts tait un prodige dont elle fut un instant comme
intimide; mais elle revint vite de sa stupeur.

--A la bonne heure! dit-elle d'un accent implacable et les yeux
tincelants; c'est une lutte entre nous que vous appelez?[64] Je
l'accepte! Jusqu' prsent j'avais cru pouvoir mnager un vieillard en
enfance; j'avais laiss, par bont,  un fantme l'apparence du chef de
la famille; mais il devient rebelle et dangereux: je saurai lui arracher
cette apparence de droit dont il veut abuser! Vous vous dites le tuteur
de cette enfant, monsieur? Dans quelques jours, vous en aurez un
vous-mme!

--Ah! madame! s'cria Jeanne en s'lanant les mains jointes vers la
marquise.

Celle-ci la repoussa.

--Laissez-moi, dit-elle, vous avez voulu combattre, nous combattrons!
Que cet esprit si prompt  proclamer vos droits tche de les dfendre.
Nous verrons comment il soutiendra l'humiliant examen de ses juges. Je
ne vous demande plus votre signature, monsieur, je n'en aurai bientt
plus besoin; un contrat se passe de la signature d'un interdit.[65]

A mesure que madame de Solange parlait, l'exaltation du vieillard
semblait s'vanouir; le feu de ses regards s'tait teint, son front
avait pli, ses bras taient retombs immobiles; on et dit que cette
me, pousse un instant hors d'elle-mme, reconnaissait la voix de son
matre et rentrait insensiblement dans sa craintive obissance. Mais, au
dernier mot prononc par la marquise, il poussa une exclamation
d'pouvante.

--Interdit! balbutia-t-il, moi! Je ne veux pas de juges! Moi, rpondre
comme un criminel! Non, non! Je ne me dfendrai pas! Vous ne ferez pas
cela... par honneur... par piti... Interdit! J'aime mieux mourir,
madame, laissez-moi mourir!

Des larmes touffrent sa voix; il chercha son fauteuil  ttons et s'y
laissa tomber en chancelant.

--Mon pre!  mon pre! s'cria Jeanne en le recevant  demi dans ses
bras.

--Pas interdit! pas de juges! balbutia le vieillard. Et il s'vanouit.




V.


Huit jours s'taient couls et tout semblait rentr dans le calme 
l'htel de Solange; seulement ce calme avait quelque chose de lugubre.
Depuis la scne que nous venons de rapporter, le bruit de la folie du
marquis s'tait sourdement rpandu, sans qu'on pt la vrifier, car tous
les services qui eussent conduit les valets prs de son appartement
avaient t interrompus par ordre de la marquise, et toutes les rumeurs
susceptibles d'y parvenir svrement dfendues. La vie semblait s'tre
brusquement retire de cette partie de l'htel, et,  voir ces portes
closes, ces contrevents soigneusement ferms,  travers lesquels
glissait la lueur d'une lampe, on et dit une de ces chambres consacres
au cercueil d'un mort.

Les dfenses de la marquise s'taient tendues jusqu' Jeanne; toutes
les prires de celle-ci pour qu'on lui permt de voir son pre avaient
t inutiles.

Ainsi prive du seul appui et de la seule consolation qu'elle pt
invoquer, la jeune fille avait pass ces huit journes dans les larmes.
A la douleur que lui causait la squestration du vieillard, dont elle
s'accusait d'tre cause, venaient se joindre toutes les angoisses d'un
amour sans espoir. O tait Jrme, et que contenait sa lettre tombe au
pouvoir de la marquise? Avait-elle pu le faire connatre? Ne
l'exposait-elle point  quelque odieuse perscution? Que pensait-il du
silence de Jeanne? Il l'accusait peut-tre d'ingratitude ou d'oubli; il
prenait quelque rsolution fatale! Et nul moyen de l'avertir! La jeune
fille appelait en vain  son secours toutes les imaginations de la
douleur et de l'amour: la surveillance muette de sa mre l'entourait
comme un rseau. Son esprit allait se heurter de tous cts 
l'impossible.

Alors venaient des dsespoirs sans fin. Vaincue par la souffrance, elle
allait jusqu' regretter cet amour qui avait t si longtemps pour elle
comme un soleil intrieur; elle demandait  Dieu cette nuit des
coeurs froids et des mchants, puisque ceux-l seuls n'taient point
briss.

Puis succdaient de profonds abattements! Cessant de se dbattre, elle
se laissait aller jusqu'au fond de l'abme, et ne demandait  Dieu que
de pouvoir mourir.

Madame de Solange avait suivi toutes les agitations de cette me
bourrele d'un oeil curieux, comme le mdecin qui tudie la crise
dont il veut profiter. L'excution de la menace qu'elle avait faite au
marquis entranait avec elle trop de scandale et de danger pour qu'elle
s'y arrtt. Appeler des tiers  son aide, c'tait s'exposer  les avoir
pour matres ou pour ennemis. Elle prfra tout faire sans bruit, briser
la rsistance du pre et de la fille en s'armant contre chacun d'eux de
leur commune affection, obtenir enfin que Jeanne renont au bonheur,
sans violence, et pour ainsi dire par compromis.

Mais elle comprit que pour l'amener l, il fallait d'abord la
dsintresser de la vie en lui tant toute esprance, afin de profiter
de l'espce d'abandon de soi-mme qui accompagne les grandes
souffrances. Elle savait, en effet, combien l'abngation est facile au
dsespoir, et avec quelle promptitude le premier lan de la douleur nous
jette dans le dvouement.

Les circonstances la servirent  souhait pour l'excution de ses
projets.

Un matin l'on vint avertir Jeanne que sa mre la demandait. La marquise,
qui se trouvait dans sa bibliothque avec matre Durocher, fit signe 
la jeune fille de passer dans sa chambre et de l'attendre. Celle-ci
obit; mais la vue du notaire l'avait saisie; elle pensa qu'il avait t
appel pour son mariage, dont madame de Solange ne lui disait rien
depuis huit jours, et que son sort se dcidait peut-tre dans cet
entretien. Pousse par une inquitude curieuse, elle s'approcha
doucement de la portire de tapisserie qui sparait la chambre de la
bibliothque, et prta l'oreille.

Elle ne put d'abord saisir que quelques paroles confuses, et elle allait
se retirer lorsqu'elle s'aperut que matre Durocher s'tait lev; la
marquise le reconduisait,[66] et tous deux se rapprochrent.

--Il est donc bien entendu, disait madame de Solange, que vous allez
presser la rentre des cinquante mille livres destines  M. de Lanoy.

--Je ferai mes efforts, rpondit matre Durocher.

--Et vous m'avertirez du rsultat de vos dmarches?

--Je vous le promets.

Tous deux taient arrivs prs de la portire; la marquise s'arrta.

--A propos, dit-elle en souriant, et cet amas de vieux titres qui m'ont
t envoys dernirement de province?

--Il faudrait les examiner, rpondit le notaire; mais le temps me
manque.

--Que ne confiez-vous cette besogne  vos clercs? vous en avez
d'habiles.

--J'en avais un, rpondit Durocher en secouant la tte; je vous l'ai
mme envoy plusieurs fois.

--Envoyez-le-moi de nouveau.

--Plt  Dieu[67] que je le pusse, madame la marquise! mais Jrme
Bouvart n'est plus chez moi.

--Comment cela?

--Je l'ai perdu par suite d'un fol amour.

--Dont vous connaissez l'objet? interrompit vivement madame de Solange.

--Non, madame la marquise, mais dont j'ai constat les tristes
rsultats. Depuis prs de deux mois Jrme tait chaque jour plus sombre
et il lui chappait parfois des paroles lugubres...

--Enfin?

--Enfin, il y a huit jours qu'il a subitement disparu.

--Et vous ignorez ce qu'il est devenu?

--J'ai peur de le savoir, au contraire. Souponnant quelque, acte de
dsespoir, j'ai pris des informations, et j'ai appris des bateliers
qu'un garon de l'ge et de la tournure de Jrme avait t aperu le
soir sur le pont de la Tournelle.[68]

--Se peut-il?[69]

--Ils l'ont vu se promener prs du parapet, d'un air gar, jusqu' la
nuit.

--Et alors?

--Alors, madame la marquise, ils croient avoir entendu la chute d'un
corps dans la rivire.

Un cri dchirant et touff interrompit matre Durocher; il se dtourna
tonn et regarda madame de Solange; mais celle-ci avait feint de ne
rien entendre: elle ouvrit la porte de la bibliothque.

--J'attendrai que vous ayez remplac ce jeune homme, dit-elle avec un
calme souriant. Au revoir, matre, et portez-vous bien.

Le notaire sortit.

A peine eut-il tourn le corridor, que madame de Solange courut  sa
chambre, et soulevant la portire, elle aperut Jeanne tendue sans
mouvement sur le parquet.

La douleur qui saisit la jeune fille au sortir de son vanouissement
amena une fivre dlirante dont la marquise elle-mme fut effraye.
Cette me, ferme  toutes les affections, n'avait pu souponner la
force du coup qu'elle portait  Jeanne; elle en demeura saisie, non de
remords, mais d'pouvante. Avec Jeanne prissaient les dernires
esprances d'lvation qui frappaient son orgueil. La vie de Jeanne lui
devint plus prcieuse que la sienne mme, et cette vanit  l'agonie
montra toutes les angoisses de la tendresse. L'ambitieuse pleura des
larmes de mre.

Assise au chevet de sa fille, elle piait ses mouvements, coutait son
souffle, interrogeait les teintes les plus fugitives de son front
brlant. Tous les secours de l'art furent appels, tous les soins
prodigus. Enfin la nature vainquit la douleur mme: Jeanne se rtablit.

Pendant que l'tat de la jeune fille avait inspir quelque inquitude,
madame de Solange avait soigneusement vit tout ce qui et pu lui
rappeler le mariage projet; mais ds que ses craintes furent dissipes,
elle songea  presser, l'accomplissement de son projet.

Semblable  un accus que l'on arrache  la mort pour le conserver aux
tortures du bourreau, Jeanne ne revenait  la sant que pour subir de
nouvelles perscutions. Le retour du comte de Lanoy, que ses affaires
avaient appel en Bourgogne, tait prochain et devait la trouver prte 
obir. Madame de Solange eut recours  toute l'nergie de sa volont
pour soumettre cette me affaiblie.

Hlas! la maladie et le dsespoir y avaient laiss peu d'lments de
rsistance, et dsormais, sans intrt au monde, elle ressemblait  une
barque qui a perdu son point d'attache et flotte impuissante  toutes
les vagues.

Cependant, bien qu'elle partaget l'erreur de M. Durocher, et qu'elle
crt  la mort de Jrme, dont la disparition tait l'ouvrage de sa
mre, son souvenir lui restait, et elle voulait demeurer fidle  ce
doux fantme. Mais la marquise savait le moyen de vaincre ses derniers
scrupules; elle avait dj russi  lui ter la force en lui tant
l'espoir; il ne restait plus qu' lui prsenter la soumission comme un
sacrifice ncessaire.

Depuis sa convalescence, la jeune fille avait plusieurs fois demand 
voir son pre. Cette faveur lui fut enfin accorde.

Ce fut Baptiste qui introduisit Jeanne chez le marquis. Les volets y
taient soigneusement ferms et une lampe de nuit y rpandait seule sa
douteuse clart. Mais lorsque les yeux de la jeune fille se furent
accoutums  la demi-obscurit qui y rgnait, elle ne put retenir un cri
de surprise  l'aspect sombre et dvast de l'appartement.

Les rideaux, les meubles et les tableaux avaient t enlevs. Une
tapisserie, dont les personnages livides semblaient vaciller  la vague
lueur de la lampe, garnissait seule la muraille et leur donnait un
aspect encore plus sombre. Le bruit des pas de la jeune fille, amorti
par un double tapis, n'avait point sans doute t entendu du vieillard,
car il resta immobile. Jeanne s'approcha de son lit sans rideaux et put
le contempler avec un douloureux saisissement.

Il tait tendu, la tte nue, les yeux ferms et les mains jointes; ses
cheveux sans poudre tombaient pars sur ses joues creuses, de longues
veines bleutres traversaient son front ple, et ses lvres dessches
laissaient chapper un souffle entrecoup.

La jeune fille joignit les mains et se glissa  genoux prs du lit. Ce
mouvement parut tirer le marquis de sa torpeur. Il rouvrit les yeux,
souleva la tte et aperut Jeanne.

Celle-ci saisit une de ses mains, qu'elle couvrit de pleurs et de
baisers.

--C'est moi, mon pre, dit-elle; ne me reconnaissez-vous point?

Le vieillard la regarda fixement; puis, dgageant la main qu'elle
tenait:

--Interdit! murmura-t-il. Plus de soleil... plus de bruit... plus
rien!...

--Mon pre! s'cria Jeanne pouvante en se redressant.

Il y avait dans ce cri un effroi si tendre qu'il pntra jusqu'au coeur
du marquis. Il regarda fixement la jeune fille, et un clair traversa
ses yeux.

--Jeanne, dit-il en tendant les bras...

--Oui, mon pre, oui, votre Jeanne bien-aime, reprit la jeune fille;
regardez-moi. Oh! que vous tes ple, mon Dieu!

--Ils m'ont interdit, rpta le vieillard.

--Ne le croyez pas, mon pre.

--Regarde plutt, murmura-t-il en promenant les yeux autour de lui...
Ils m'ont tout t, jusqu' la chambre o je vivais depuis dix annes.

--Cette chambre, vous y tes! mon pre.

--J'y suis, dis-tu, folle! O sont alors mon grand fauteuil; ma
bibliothque, les portraits de ma famille, la pendule d'caille[70 que
j'aimais  entendre sonner la nuit! Non! non! Ils ont mis cette grande
tapisserie pour me tromper; mais ceci est une tombe, vois-tu. Fais
attention en sortant, et tu liras mon nom au-dessus. Ils m'ont descendu
au cercueil tout vivant, Jeanne, parce que j'tais interdit.

--Oh! mon pre, mon pre! revenez  vous!

--Regarde plutt, ajouta le marquis en montrant avec une honte presque
fminine ses cheveux dfaits et son linge souill, ils m'ont refus
jusqu'aux soins de chaque jour; je ne suis plus pour eux qu'un cadavre.

Et comme si une pense d'orgueil traversait son affliction:

--Mais il n'importe, continua-t-il d'un ton de triomphe, j'ai refus de
signer, Jeanne. Ah! ah! ah! elle croyait me faire cder comme autrefois,
mais pour toi j'aurais rsist  Dieu. Ne crains pas, va, Jeanneton;
qu'elle vienne encore, et-elle la mort avec elle, je rpondrai comme
avant: Je refuse! je refuse! je refuse!

--Mon pre, s'cria Jeanne perdue, oh! mon pre, c'est moi qui suis
cause de tout! Si j'avais obi, vous seriez encore libre et heureux.
Mais vous ne pouvez rester ici, mon pre; il faut que vous quittiez ce
cachot; vous en avez le droit. Venez!

-Tais-toi, dit le vieillard, dont la proccupation n'tait dj plus la
mme; tais-toi; c'est l'heure o il va paratre.

--Qui cela mon pre?

--Plus bas! plus bas! Il y a un Dieu mme pour les interdits, vois-tu.
Ils ont cru m'ter la vue du soleil; mais il me visite malgr eux chaque
jour.

--Que dites-vous?

--Regarde de ce ct, sous cette croise: un rayon s'y glissera
bientt... Il ne brille qu'un instant, mais il revient tous les jours et
je compte les heures en l'attendant. Grce  lui je sais qu'il y a
encore un soleil sur la terre. Mais surtout n'en dis rien  ta mre,
Jeanne, n'en parle  personne; ils m'teraient mon rayon.

--O mon pre! dit la jeune fille attendrie, vous souffrez donc bien de
votre captivit!

--Si je souffre! ah! tu ne sais pas ce que c'est que cette nuit et ce
silence ternels! Il y a des instants o je doute de ma vie et o ce lit
me parat un cercueil. Oter ses habitudes  un vieillard, vois-tu, c'est
comme si l'on voulait changer son coeur de place. Je me cherche moi-mme
au milieu de cette dvastation. Ils m'ont enlev tout ce que mon oeil
connaissait, tout ce qui me rappelait quelque chose. En vidant cette
chambre, ils ont vid ma mmoire; je ne me souviens plus, je ne dsire
plus, je cherche le monde autour de moi sans le trouver.

--Se peut-il,  mon Dieu!

--Oh! si je pouvais sortir, reprit le vieillard d'un ton plaintif; une
heure... une minute!... Jeanne, ne peux-tu me dlivrer sans qu'ils le
sachent? Le temps seulement de voir le ciel, d'entendre les oiseaux, de
sentir un peu d'air dans mes cheveux. Jeanne, faudra-t-il donc mourir au
fond de ce spulcre?

Il avait les mains jointes et sanglotait comme un enfant. La jeune fille
perdue se jeta dans ses bras.

--Non, mon pre! s'cria-t-elle suffoque de larmes, on vous rendra la
libert, vous verrez le jour.

--Quand cela?

--Sur-le-champ, mon pre!

Elle s'tait lance vers la sonnette, dont elle tira vivement le
cordon. La porte s'ouvrit, et madame de Solange parut.

--Que mon pre soit libre, madame, s'cria la jeune fille en courant
vers elle, je consens  pouser M. de Lanoy.

       *       *       *       *       *

Huit jours aprs, les cloches de Saint-Louis[71] sonnaient  pleines
voles et une longue file de carrosses assigait la porte de l'glise.
On y clbrait le mariage du comte avec mademoiselle de Solange.

Prs de l'autel se tenait le marquis, en habits de fte, regardant la
foule pare, respirant l'odeur de l'encens et coutant le chant des
orgues d'un air ravi.

L'union prononce, au moment o le prtre se retirait, Jeanne se leva
chancelante et comme gare; mais ses yeux, en se promenant autour
d'elle, rencontrrent le vieillard; elle s'lana vers lui par un
mouvement pour ainsi dire dsespr, et, se jetant dans ses bras:

--Rjouissez-vous, mon pre, s'cria-t-elle; dsormais vous serez
heureux.

De retour  l'htel, les nouveaux poux trouvrent le notaire qui
apportait  signer des quittances et actes additionnels. A cette vue les
deux familles se sparrent, par l'instinct de leurs intrts opposs;
les politesses rciproques cessrent pour faire place  une gravit
contrainte, et l'on s'assit, comme des ennemis en prsence qui vont
discuter les conditions d'un trait.

Matre Durocher commena  lire les diffrentes pices de ce ton
endormeur dont sa longue exprience lui avait donn l'habitude. Il
savait que peu de patiences pouvaient tenir  la monotonie d'une
pareille lecture, et que l'ennui, en rendant les auditeurs moins
attentifs, pargnait de dangereux dbats. Mais, ni la fatigante lenteur
du dbit ni l'obscurit de la rdaction ne purent lasser la marquise:
elle fit claircir plusieurs passages et exigea le retranchement de
quelques articles dont elle parut craindre les consquences. Le comte
consentit  tout avec cette nonchalance impertinente qui semble mpriser
les dtails. Quant  Jeanne, muette, insensible et une main dans celle
de son pre, elle avait cout sans entendre et approuva sans avoir
compris.

La lecture venait de finir, et le jeune homme dont matre Durocher
s'tait fait accompagner recueillait les signatures des deux familles;
le notaire se trouva prs de madame de Solange.

--Vous avez enfin un nouveau clerc? demanda celle-ci, sans songer  ce
qu'elle disait et seulement pour chapper  l'embarras du silence.

--Oui, madame, rpondit Durocher; mais je ne dsespre point de
retrouver l'ancien.

--Comment? dit la marquise en tressaillant.

--Le cadavre du jeune homme que les bateliers ont entendu tomber dans la
Seine a t retrouv.

--Eh bien?

--Ce n'tait pas celui de Jrme.

Jeanne, qui coutait palpitante, se leva en poussant un cri.

--Tout le monde a sign, matre Durocher, dit la marquise vivement.

Et pendant que le notaire runissait les actes elle saisit la main de
Jeanne, et, la forant  s'asseoir:

Remettez-vous, madame de Lanoy, dit-elle, votre mari vous regarde!

       *       *       *       *       *

Le marquis de Solange mourut peu aprs, et avec lui et disparu le
dernier intrt que Jeanne conservait dans le monde, si elle ne ft
devenue mre. La marquise et le comte, qui poursuivaient de concert
leurs plans ambitieux troublaient rarement sa solitude; la jeune femme
chercha dans ses nouveaux devoirs et dans la pit des consolations
qu'elle et en vain demandes ailleurs.

Cependant les vnements ne tardrent pas  djouer tous les projets de
madame de Solange. Il ne fut bientt plus question pour la noblesse de
conqurir une plus haute position, mais de conserver celle qu'elle
occupait; la rvolution commenait!

Le comte, qui avait renonc aux ides philosophiques ds qu'il avait
craint de les voir appliquer, fut un des premiers  invoquer l'appui de
l'tranger pour arrter le mouvement. Charg par les princes d'une
mission secrte, il partit pour l'Allemagne, laissant Jeanne avec la
marquise que les dceptions avaient enfin vaincue, et dont les facults
affaiblies s'teignaient chaque jour.

La jeune femme, au contraire, ne reut aucune atteinte de ces agitations
publiques auxquelles elle demeurait trangre. Telle on l'avait vue
quitter l'autel, aprs son mariage, belle, dvoue, douloureuse, telle
on pouvait la voir encore. L'ternelle jeunesse de son me avait pass
sur ses traits: on et dit[72] une fleur cueillie dans sa prmire
fracheur et conserve, par quelque magique puissance, aussi suave et
aussi pure.

Elle revenait un jour du quartier Saint-Marceau,[73] o l'avait appele
une de ces bonnes oeuvres qu'elle accomplissait avec toutes les grces du
coeur; son carrosse allait traverser la place de l'Htel-de-Ville,[74]
lorsqu'il fut subitement arrt par une foule immense qui s'avanait en
poussant des cris de triomphe; madame de Lanoy se pencha vers la glace
et demanda au cocher ce qu'il y avait.

--C'est le peuple qui vient de prendre la Bastille,[75] madame, rpondit
le laquais tremblant.

Dans ce moment une troupe d'ouvriers s'approcha du carrosse, et l'un
d'eux ouvrit brusquement la portire. A l'aspect de Jeanne si belle et
si triste, il recula involontairement et se dcouvrit.

--Que voulez-vous? demanda la comtesse, d'une voix douce.

--Pardon, madame, balbutia l'ouvrier, mais un des prisonniers que nous
avons dlivrs vient de s'vanouir.

--Qu'il vienne! s'cria vivement Jeanne; il y a place ici pour lui.

Ceux qui portaient le mourant s'approchrent alors et le dposrent dans
le carrosse.

La comtesse avait rejet l'charpe de soie dont elle tait entoure, et
aida elle-mme  le placer  ses cts, mais, dans ce mouvement, le
tapis qui enveloppait le prisonnier s'entr'ouvrit et permit de le voir.
Jeanne ne put retenir un gmissement  l'aspect de ce visage qui n'avait
conserv rien d'humain.

Le mourant parut l'entendre, car ses paupires se soulevrent, ses yeux
se rouvrirent lentement et restrent fixs sur madame de Lanoy.

--Vous souffrez bien? demanda celle-ci d'une voix que les larmes
rendaient tremblante.

Les traits du prisonnier s'animrent; il agita ses lvres, et, faisant
un effort:

--Jeanne! murmura-t-il d'un accent confus.

-Vous savez mon nom, dit madame de Lanoy surprise.

--Jeanne! rpta le prisonnier en tendant les mains vers la comtesse.

--Qui tes-vous? s'cria celle-ci perdue et les regards fixs sur le
prisonnier dans une angoisse de doute impossible  exprimer.

--Jrme! balbutia le mourant.

Madame de Lanoy poussa un cri horrible et tomba  genoux devant le
prisonnier. Celui-ci se redressa sur son sant,[76] et, laissant aller
ses deux bras sur les paules de la comtesse.

--Jeanne! reprit-il, je t'ai revue! Dieu est bon!

A ces mots il retomba en arrire. La comtesse se pencha sur lui,
perdue; mais, puis par de trop longues souffrances, il n'avait pu
rsister  cette dernire motion... La joie l'avait tu.

Ce coup inattendu abattit le courage de madame de Lanoy, et la jeta dans
une sorte de morne dsespoir dont l'amour maternel lui-mme ne put la
tirer. Lorsque la tourmente rvolutionnaire grandit, elle refusa de
quitter Paris, o son nom devait d'autant plus srement la compromettre,
que l'on savait le comte en Vende[77] et les armes  la main; aussi
fut-elle arrte avec la marquise, alors tombe en enfance. Traduites
toutes deux devant le tribunal rvolutionnaire, elles furent condamnes
 mort et excutes le neuf thermidor.[78]




NOTES.


I.

--1. =Sac  procs=, lawyer's bag or satchel.

--2. The =livre= was the standard of value in France until 1795, when it
was replaced by the =franc= of nearly equal value.

--3. =The Duke of Choiseul= (1719-1785), a celebrated French statesman,
was prime minister under Louis XV.

--4. =suite=, _perseverance_.

--5. =la guerre d'Amrique=. The war between the English and French for
the possession of North America (1752-1760) is referred to.

--6. =prteur sur gages=, pawn-broker.

--7. His thoughts and passions were mild like the light of the moon.

--8. =Sisyphe=, _Sisyphus_, a well-known character in mythology.

--9. =Je m'en doutais=, _I suspected it._

--10. Voltaire in "Discours en vers sur l'homme."

--11. =on peut s'en trouver bien tant que=, _one may fare well enough as
long as, etc._

--12. =termes de basoche=, legal phraseology. _La basoche_ was, an
association of lawyers' clerks.

--13. =Se drangerait-il=, _Could he be behaving badly?_

--14. The "Trappists" were a religious order whose rules prescribed
perpetual silence except in case of necessity.

--15 =la Visitation=, a celebrated convent in the southern part of
Paris.


II

--16. =Amours=, _Cupids_.

--17. =Sardanapalus=, king of Assyria, noted for his voluptuousness and
effeminacy.

--18. =Madame de Pompadour=, a favorite of, Louis XV. From 1745 to her
death in 1764, her influence over the king was unbounded.

--19. =caisses d'orangers=, boxes in which orange-trees were planted.

--20. =crps=, _frizzled_.

--21. =tirs=, _drawn up_.

--22. =roses=, rose-diamonds.

--23. =Watteau=, a celebrated French painter (1684-1721).

--24. =demi-science mondaine=, _partial knowledge of the world_.

--25. =Voltaire=, one of the most celebrated French writers (1694-1778).

--26. =pension=, _allowance_.

--27. =ne doit point te suffire=, can't be sufficient for you.

--28. =ce serait= (=vous=), _could it be you (that has taken it)?_

--29. =blondeur=, _paleness_.

--30. =quel qu'il soit=, _whoever he maybe_.

--31. =en faites justice=, _condemn it_.

--32. =il se fera == il sera fait=.

--33. =fusse-je == si j'tais.=

--34. =agonie == mort.=


III.

--35. =en fit le tour=, _went around it_.

--36. =Prigord=, a province in the South of France, corresponding to
the present Department of the Dordogne.

--37. "Having as many quarters" (in the shield) is equivalent to saying
that they had as long a line of ancestors.

--38. The Montmorencys were already celebrated in French history in the
middle of the tenth century.

--39. =gentilshommes=, pronounced _jantizome_.

--40. =messe du roi= was a mass in which the king took part.

--41. =Marie Antoinette=, wife of Louis XVI., beheaded in 1793.

--42. =office en musique=, a mass in which the _Kyrie_, the _Gloria_,
the _Credo_, the _Sanctus_ and the _Agnus Dei_ were sung wholly or in
part.

--43. =on et dit d'un enfant tent == on aurait dit que c'tait=, etc.

--44. =que=, _whether_.

--45. =le tabouret= was a stool on which duchesses were permitted to sit
in the presence of the king.

--46. =Louis XI.=, king of France, reigned from 1461 to 1483.

--47. =fallt-il=, _even if it were necessary_.

--48. =prsentateur=, _introducer_.

--49. The =Princess of Lamballe= was a friend of queen Marie Antoinette.
She was killed in the massacres of September, 1792.

--50. =brevet=, _patent of nobility_.

--51. =dbraill=, _indifference_.

--52. =projet d'acte=, _rough draft of the contract_.

--53. =en=, _by her_. This pronoun usually refers to things, not to
persons.

--54. =espagnolette=, _window-fastening_.

--55. =Bastille=, a celebrated castle or fortress at Paris, built in the
latter part of the XIV. century; long used for the confinement of
prisoners of state; destroyed by the Revolutionists, July 14, 1789.

--56. =Philemon and Baucis=, in Greek mythology, a husband and wife
noted for their mutual affection.

--57. =lettres de cachet= (_sealed letters_), warrants for imprisonment
given out by kings of France before the Revolution. The favorites of the
king often obtained them signed in blank, and could then insert the name
of anyone whom they disliked or wished to put out of the way.

--58. =ne ft-ce que=, _were it only_.

--59. =j'en fais cas comme d'une prise de tabac=, _I don't consider them
of more consequence than a pinch of snuff_.


IV.

--60. =tu ne devais pas le savoir=, _you were not to know it_.

--61. =tu ne m'en veux pas=, _youi are not angry with me, are you?_

--62. =vous n'avez pas conscience=, you are not conscious.

--63. veuillez, _please_.

--64. =appelez=, _are calling up_.

--65. =un contrat se passe de la singature d'un interdit=, _a contract
is valid without the signature of an idiot_. An "_interdit_" is one who
is prohibited by law from having charge of his own property.


V.

--66. =le reconduisait=, _was seeing him out_.

--67. =Plt  Dieu=, _would God_.

--68. =Le pont de la Tournelle= connects the isle of St. Louis with the
mainland on the south.

--69. =se peut-il=, _can it be_?

--70. =pendule d'caill=, _tortoise-shell clock_.

--71. =Saint Louis=, the church of St. L. is on the island of the same
name in the river Seine.

--72. =on et dit=, see note 43.

--73. The =Quartier Marceau= (or Marcel) is south of the Seine, near the
"Jardin des Plantes."

--74. =Htel de Ville=, _City Hall_. This magnificent structure, begun
in 1533, was blown up and burned by the Communists, May 24, 1871. Many
valuable works of art were thereby destroyed, as well as the library
containing almost 100,000 volumes and many precious public documents,
thus causing an irreparable loss.

--75. =Bastille=; see note 55.

--76. =se redressa sur son sant=, _sat upright_.

--77. =La Vende= is a Department of France, south of the mouth of the
Loire. The war of the Vende, here referred to, was an insurrection of
the Royalists of the West of France against the Republic. It was put
down by General Hoche in 1796 after a bloody struggle of three years.

--78. The =ninth Thermidor= (July 27, 1794) was the day of Robespierre's
fall, thus ending the " Reign of Terror."


=GERMAN TEXTS.=

_Joynes-Meissner Grammar._

_Joynes' Shorter Grammar. (Part I. of the above.)_

_Harris's German Lessons._

_Harris's German Composition._

_Sheldon's Short Grammar._

_Babbitt's German at Sight._

_Faulhaber's One Year Course._

_Meissner's German Conversation._

_Heath's German Dictionary._

_Heath's Ger.--Eng. Dictionary. (Part I. of the above.)_

_Joynes' German Reader._

_Deutsch's Colloquial Reader._

_Boiscn's Prose Reader._

_Grimm's Mrchen and Schiller's Der Taucher._

_Leander's Trumereien._

_Storm's Immensee._

_Andersen's Bilderbuch ohne Bilder._

_Andersen's Mrchen._

_Heyse's L'Arrabbiata._

_Von Hillern's Hoher als die Kirche._

_Hauff's Der Zwerg Nase._

_Ali Baba._

_Onkel und Nichte._

_Hauff's Das kalte Herz._

_Novelletten-Bibliothek. Vol. I. and Vol. II._

_Hoffmann's Historische Erzahlungen._

_Stifter's Das Haidedorf._

_Meyer's Guslav Adolph's Page._

_Chamisso's Peter Schemihl._

_Jensen's Die braune Erica._

_Riehl's Der Flucli der Schonheit._

_Franois' Phosphorus Hollander._

_Freytag's Die Journalisten._

_Freytag's Aus dem Staat Friedrichs des Grossen._

_Holberg's Niels Klinim._

_Eichendorff's Taugenichts._

_Lessing's Minna von Barnhelm._

_Schiller's Der Taucher._

_Schiller's Neffe als Onkel._

_Schiller's Jungfrau von Orleans._

_Schiller's Der Geisterseher, Part I._

_Schiller's Ballads._

_Goethe's Dichtung und Wahrheit. Books I.-IV._

_Goethe's Sesenheim._

_Goethe's Meisterwerke._

_Goethe's Hermann und Dorothea._

_Goethe's Torquato Tasso._

_Goethe's Faust, Part I._

_Heine's Die Harzreise._

_Heine's Poems._

_Gore's German Science Reader._

_Hodges' Scientific German._

_Wenckebach's Deutsche Literaturgeschichte. Vol. I., with Musterstucke._

_Wenckebach's Deutsche Literatur eschichte. Vol. II._

_Wenckebach's Meisterwerke des Mittelalters._

_Many other texts in preparation._

=D. C. HEATH & CO., Publishers=,

BOSTON, NEW YORK, AND CHICAGO.


=FRENCH TEXTS.=

_Edgren's French Grammar._

_Edgren's Grammar, Part I._

_Grandgent's Materials for French Composition. Five graded pamphlets._

_Kimball's Materials for French Composition._

_Storr's Hints on French Syntax, with exercises._

_Houghton's French by Reading._

_Heath's French Dictionary._

_Heath's Fr.-Eng. Dictionary. (Part I. of the above.)_

_Super's French Reader._

_French Fairy Tales._

_France's Abeille._

_De Mussefs Pierre et Camille._

_Lamartine's Jeanne d'Arc._

_Souvestre's Le Mari de Mme. de Solange._

_Souvestre's Un Philosophe sous les Toits._

_Souvestre's Les Confessions d'un Ouvrier._

_Historiettes Modernes. Vol. I. and Vol. II._

_Sandeau's Mlle. de la Seiglir._

_Mrime's Colomba._

_De Vigny's Le Cachet Rouge._

_De Vigny's La Canne de Jonc._

_De Vigny's Cinq Mars._

_Victor Hugo's La Chute._

_Victor Hugo's Bug Jargal._

_Victor Hugo's Hernani._

_Trois Contes Choisis par Daudet._

_Daudet's La Belle-Nivernaise._

_Choix d'Extraits de Daudet._

_Sept Grands Auteurs de XIXe Sicle._

_Racine's Esther._

_French Lyrics._

_Corneille's Polyeucte._

_Molire's Le Tartuffe._

_Molire's Le Mdecin Malgr Lui._

_Molire's Le Bourgeois Gentilhomme._

_Lamartine's Mditations._

_Piron's La Mtromanie._

_Warren's Pri mer of French Literature._

_Histoire de la Littrature Franaise._

_Erckmann-Chatrian's Waterloo._

_Sand's La Mare au Diable._

_Beaumarchais's Barbier de Seville._

_Histoire de la Littrature Franaise._


=SPANISH.=

_Edgren's Spanish Grammar._

_Ybarra's Practical Method._

_Cervantes' Don Quixote._


=ITALIAN.=

_Grandgent's Italian Grammar._

_Grandgent's Italian Composition._

_Testa's L'Oro e l'Orpello._

Very many other texts are in preparation.

=D. C. HEATH & CO., Publishers=,

BOSTON, NEW YORK AND CHICAGO.







End of Project Gutenberg's Le mari de madame de Solange, by mile Souvestre

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opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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