The Project Gutenberg EBook of Le transport (2/4), by Joseph Mry

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Title: Le transport (2/4)

Author: Joseph Mry

Release Date: April 30, 2011 [EBook #36001]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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LE

TRANSPORT


PAR

MRY


II



PARIS

GABRIEL ROUX ET CASSANET, DITEURS,

24, rue des Grands-Augustins.


1852




La prison.


XIII.

Quand le capitaine Coock passait avec son vaisseau, l'_Endeavour_, dans
les parages antipodes de l'le de Bligh, il s'cria:

--Mes amis, rjouissez-vous, nous passons sous le pont de Londres!

Le philosophe Burney, qui raconte le fait, ajoute:

Il y a aussi partout en ce monde des antipodes moraux; ceux qui
marchent sur la neige ont des pieds correspondants aux leurs qui
marchent sur le velours des herbes; les picuriens du palais de
Sommerset ont sous leur table les esclaves de l'Ocanie qui meurent de
faim.

Tout homme qui jouit peut s'crier: Mes amis, dsolez-vous, nous passons
sur un homme qui souffre!

Notre plante a le tort d'tre ronde et de fournir ainsi,  chaque
instant,  l'esprit ces contrastes odieux.

Nous laissons l'_gl_ voguant sous des rgions sereines, avec ses
heureux passagers, et nous allons retrouver, dans un cachot humide et
sous les treintes glaciales de l'hiver, une malheureuse femme, dont le
nom est li  cette histoire.

Aprs quelques semaines de captivit, l'oeil de l'adorateur reconnatrait
avec peine Lucrce Dorio, couche sur un grabat de paille, et violemment
spare de toute protection.

Chaque jour, elle a reu la visite de Georges Flamant, et les menaces,
les douces paroles, les ruses perfides, les mensonges raffins ont
chou contre l'imperturbable rsolution de la belle prisonnire.

Un soir, Georges Flamant, obstin comme le crime, entra dans le cachot,
dposa une chandelle sur une table grasse de suif, et prsenta un
journal  Lucrce en lui disant:

--Veux-tu lire dans cette gazette un article qui t'intressera?... Tu
refuses?... Eh bien! je vais lire moi-mme, et tu reliras ensuite, pour
te convaincre que je ne mens pas... Voici... C'est la liste des dports
 Sinnamary... Il y a cent trente septembriseurs, et, parmi ces noms, tu
peux lire en lettres majuscules le nom de ton amant, Maurice Dessains...

--Maurice Dessains, un septembriseur!

Dit Lucrce avec un clat de rire inond de larmes.

--Le 2 septembre 1792, Maurice avait douze ans tout au plus!

--On peut tre septembriseur  tout ge, poursuivit Georges.--Au reste,
la justice a parl, on peut mme dire qu'elle a t clmente, cette
fois, et qu'elle n'a pas voulu faire tomber cent trente ttes, qui ne
mritaient pas de rester sur leurs paules.... Voici ce qu'ajoute le
_Journal de Paris_, aprs avoir donn la srie des noms des dports:

--A Nantes et  Rochefort, l'exaspration du peuple contre les
septembriseurs a t si grande, que, sans les efforts de la police, ces
hommes auraient t mis en pices, avant l'embarquement.

--Voil, Lucrce, comment le peuple ratifie la sentence des juges, et de
quelle estime il entoure tes amis....

--Je ne crois pas un mot de ce que vous me lisez, Dit Lucrce avec un
ton dans lequel un observateur sagace aurait dcouvert une intention
mystrieuse, car, en ce moment le timbre de la voix de Lucrce tait en
dsaccord avec la situation et trahissait des efforts tents pour le
rendre naturel.

Georges Flamant avait, certes, toutes les qualits vicieuses des races
fauves, mais il manquait  son oreille cette dlicatesse de perception
fline, qui saisit une nuance au vol, et explique un mystre cach au
fond d'une voix.

Le sclrat n'est jamais complet.

--Tu ne crois pas ce que je lis, folle petite, dit Flamant; et bien! je
te le rpte... lve-toi, eh viens lire toi-mme... c'est bien ais....

--Et si j'aime mieux croire que vous mentez, moi!--dit Lucrce en se
levant  demi, tout inonde de ses cheveux noirs.

--Vraiment, ma chre mignonne,--dit Georges, avec un sourire de
panthre,--je te trouve trange... veux-tu que j'approche cette table de
ton lit, avec cette bougie de prison, et....

--Je vous dfends de faire un pas de plus!--dit Lucrce, en rejetant son
fleuve de cheveux en arrire, par un brusque mouvement de tte,--si vous
avancez, je pousse un cri  faire trembler toutes les votes de cet
enfer!

--Ne nous fchons pas, Lucrce,--dit Flamant avec une douceur aigre,--je
ne veux rien obtenir de toi par la violence... je suis un honnte
homme... cela te fait rire?... eh bien! je te permets de trouver cela
plaisant. On n'a pas plus de tolrance que moi... et puisque je suis en
train de te lire des mensonges, coute encore celui-ci, extrait du mme
journal:

Le climat de Sinnamary a toujours t fatal aux Europens, il y rgne
une pidmie qui provient de la nature des eaux potables, et qui donne
des hpatites et des affections putrides et mortelles. La dportation
 Sinnamary est, en d'autres termes, une sentence de mort.........

Lucrce, je t'offre encore le journal... tiens.

Lucrce, pour toute rponse, s'enveloppa des haillons d'une couverture
de laine, et fit un geste imprieux de refus.

--Je connais trop bien la curiosit des femmes pour croire que tu es
sincre dans tes refus.... Je te laisse le journal, l, sur cette table,
et quand tu seras seule, tu le liras.

La jeune femme garda son silence et son immobilit.

--C'est bien! ajouta Georges; je comprends ce silence, et je serai bon
jusqu'au bout.

Il dposa le journal sur la table, et marchant vers la porte, il ajouta:

-Demain, Lucrce, le dlai de ma patience expire... demain, tu quitteras
ce cachot, et tu auras des compagnes... des compagnes dignes de toi....
Tu seras jete dans l'gout souterrain de cette maison, un vritable
enfer, o jurent, crient, hurlent toutes les filles publiques ronges de
lpre et de vice, et soumises  mon autorit sans contrle.

Alors, Lucrce, quand ces hideuses cratures t'enlaceront, comme des
vipres, dans leurs bras gangrens, tu pousseras vers moi ton cri de
dtresse, et moi, je te laisserai te dbattre au milieu de ces ulcres
vivants et de ce ftide charnier de prostitution!

Georges attendit quelque temps une rponse, et la rponse n'arrivant
pas, il poussa un soupir qui ressemblait  un rle, et sortit du cachot.

Le grincement extrieur des verrous retentit trois fois sur la porte, et
Lucrce prta l'oreille au bruit des pas de Georges, dans le corridor de
la prison.

Elle se leva, toujours vtue de ses haillons de laine, et aussi belle,
sous cette livre de l'indigence, qu'avec son velours et ses pierreries.

On aurait cru voir, si on l'avait vue, la courtisane Madeleine dans sa
grotte, cette patronne de toutes les femmes qui ont mrit le pardon des
hommes et de Dieu parce qu'elles ont beaucoup aim.

Sa figure exprimait une rsolution qui tait sur le point de
s'accomplir.

La jeune femme s'assit devant la table, raviva la flamme de la
chandelle, et parcourut rapidement le journal, comme si cette lecture
l'et peu intresse.

Puis, elle parut peler minutieusement chacune de ses syllabes, avec une
attention singulire, comme fait un colier devant son alphabet.

Deux heures furent consacres  cette tude dont nul tmoin n'aurait pu
comprendre le but et le sens.

Enfin, elle quitta ce journal, si longtemps mdit, lui donna un lger
sourire de satisfaction, et prpara une de ces oeuvres patientes que le
gnie des prisonniers peut seul concevoir et accomplir.

Lucrce dcoupa du bout de ses doigts une grande quantit de mots
arrachs aux colonnes du journal, et, dans la disette force de papier,
d'encre et de plume o elle se trouvait, elle parvint  crire, ou pour
mieux dire,  composer le billet suivant, en lettres imprimes.

Je suis en prison.

On m'accuse d'avoir conspir contre la Rpublique.

Demandez tout de suite une audience  madame Bonaparte, et dites-lui
que celle qui lui a crit, le 3 nivse, un billet de deux lignes se
terminant ainsi: _que la garde consulaire veille_! est en prison, o
elle est poursuivie par la haine et l'amour d'un sclrat.

Portez un de mes billets et prsentez-le  Josphine pour constater
l'identit de mon criture: celui-ci est compos avec les lettres d'un
journal. On me refuse tout.

    LUCRCE DORIO.

Chaque mot fut coll avec de la mie de pain, sur un petit carr de toile
fine, dcoup dans un mouchoir.

Ce travail prolongea la veille de Lucrce fort avant dans la nuit.

A neuf heures, la femme du gelier entra, selon l'usage de chaque matin,
dans le cachot de Lucrce.

C'tait une crature intraitable plutt par temprament que par vertu,
une fille de Cerbre que les gteaux de miel des sibylles ne pouvaient
corrompre.

Toutes les tentatives de sduction chouaient devant elle, et Lucrce
qui avait, dans la parole, la grce ncromancienne des Circs du
Directoire, renouvelait, chaque matin et sans russite, ses demandes,
ses offres et ses sollicitations.

--Bonjour, citoyenne Chatard, Lui dit Lucrce du fond de son grabat.

--Approchez-vous, s'il vous plat, pour me rendre un service...

Coupez-moi, avec votre paire de ciseaux, cette boucle de cheveux.

--Eh bien! aprs? demanda la mgre d'une voix hargneuse.

--Aprs, vous porterez cette boucle de cheveux au citoyen Pricls
Farjau, rue Faubourg-Martin, 21, au premier.

--Vous savez, citoyenne Dorio, et je l'ai rpt cent fois, que toute
communication avec le dehors vous est interdite.

--Vous appelez cela une communication, citoyenne Chatard?.. vous n'avez
rien  dire, rien  faire, rien  demander, rien  recevoir. Vous montez
chez le citoyen Pricls, vous donnez ma boucle de cheveux  la premire
personne qui se prsentera, et vous descendez l'escalier, voil tout...
Si je meurs, un de ces jours, comme je l'espre, je mourrai contente en
pensant que le citoyen Pricls possde,  son insu, une boucle de mes
cheveux. C'est un caprice de femme, ma bonne citoyenne Chatard....
Ensuite, vous me permettrez de vous laisser un tmoignage de
reconnaissance pour les bonts que vous avez eues pour moi... avant de
mourir, on ne doit jamais oublier ceux qui vous ont rendu service...
Soyez tranquille, ce n'est pas de l'argent que je veux offrir...
l'argent est une insulte... acceptez cette bague... le diamant du milieu
est estim deux mille cus... donnez-vous la peine de l'examiner  ct
de la lucarne, au petit jour.

La mgre prit la bague en grommelant, et s'approcha de la lucarne pour
la voir dans tous ses dtails.

Aussitt Lucrce prit la lettre, l'enveloppa des cent replis de son
paisse boucle de cheveux, coupa un cordon de sa ceinture et lia le tout
d'une faon peu suspecte pour les yeux les plus mfiants.

--Eh! bien, citoyenne Chatard,--dit-elle,--que pensez-vous de ce petit
bijou?

--a me parat assez gentil, rpondit hargneusement la mgre.

--Vous vous trouvez donc bien mal, citoyenne Dorio?

--Je ne passerai pas la dcade, citoyenne Chatard,--dit Lucrce d'une
voix agonisante.

Au fait,--poursuivit la gelire,--je ne vous rends, pour cette bague,
aucun service dfendu par les lois de la maison.

--Aucune loi, dit Lucrce, ne dfend de porter une boucle de cheveux au
Faubourg Martin, 21.

La gelire, qui s'tait approche du lit, vint se replacer devant la
lucarne, pour soumettre la bague  un nouvel examen.

--Eh bien!--dit-elle, en mettant la bague dans sa poche,--il faut bien
faire quelque chose de bon dans sa vie. Nous ne sommes pas des
diablesses, dans notre mtier... Je vous prviens, citoyenne Dorio, que
si vous m'accusiez, avant de mourir, d'avoir accept une bague, je
nierais tout, et on me croirait, parce que ma vie a t irrprochable
dans cette maison.

--Je ne vous mettrai pas dans ce cas, citoyenne Chatard.

--O est votre boucle de cheveux?

--La voil toute prte, mettez-la dans votre poche avec la bague, et ne
donnez pas la bague pour les cheveux... Quand me donnerez-vous une
rponse?

--Bientt, en vous apportant votre djeuner... Je vais courir au
faubourg Martin... je vous avertis que je fais votre commission, sans
dire un mot.

--C'est convenu, citoyenne Chatard.

La gelire sortit, en murmurant des paroles confuses, sorte de
monologue dont se servent les panthres lorsqu'elles s'ennuient dans une
cage, avant l'heure du dner.

Quand cette femme fut sortie, Lucrce s'adressa cette rflexion:

--Au fait, que puis-je risquer, dans cette tentative? La russite, voil
tout. Si j'choue, je ne perds qu'une bague; je ne perds donc rien.

A onze heures, la gelire rentra, plus hargneuse que jamais, en
apportant ce djeuner nausabond que les rpubliques et les monarchies
servent aux prisonniers avec la mme munificence.

Lucrce se leva sur son lit, et la mgre fit un signe de tte qui
voulait dire:--J'ai fait votre commission. Aprs quoi elle sortit et
ferma la porte  triple cadenas.

--Maintenant, attendons, dit Lucrce; elle vient de me paratre si
maussade, cette sorcire, qu'elle doit m'avoir oblige. J'ai de
l'espoir.

Les heures se firent sculaires, comme toujours, dans ces occasions.

Lucrce faisait un raisonnement assez juste:

--Si ma lettre est arrive, justice ne tardera pas de m'tre rendue.

Il y a aux Tuileries un ange de bont qui veille incessamment sur les
malheureux, et qui rpare les garements de la justice, dans cette
triste poque o rien n'est encore affermi.

Tous ceux qui s'adressent  l'auguste Josphine sont exaucs dans leurs
voeux; son tribunal d'audience est ouvert nuit et jour, et la rparation
ne se fait jamais attendre. Esprons!

Au tomber du jour, le citoyen Pricls Farjau, muni d'un ordre du prfet
de police, entrait  la prison et dlivrait Lucrce Dorio et sa femme de
chambre Tullie.

Et le lendemain Georges Flamant tait destitu, mais non converti.




Georges Flamant.


XIV.

Un agent de la police secrte tait autrefois destitu pour la forme.

C'tait une satisfaction apparente donne  quelque haute exigence ou 
l'opinion publique.

L'agent avait appris trop de choses dans l'exercice de ses fonctions; il
tait de moiti dans trop de secrets administratifs; et cette science
occulte, qui pouvait clater en rvlations accusatrices, le protgeait,
mme aprs une disgrce: quand la main droite le frappait d'une
destitution, la main gauche le consolait avec une caresse.

Georges Flamant se trouvait dans la catgorie de ces heureux disgracis.

Voici comment l'autorit suprieure procda dans sa destitution:

Georges Flamant rentra dans la prison des femmes, le lendemain du jour
o il avait lanc  Lucrce cette terrible menace, renouvele des
anciens prfets du prtoire qui condamnaient _aux lieux infmes_ la
jeune fille coupable de rbellion contre leur brutalit.

--C'est impossible! s'cria Georges, lorsque la citoyenne Chatard lui
annona la mise en libert de Lucrce, et il courut au cachot pour
s'assurer de cette vrit impossible.

Le cachot tait vide; il y avait encore sur une table des dbris d'un
journal, du pain hach en morceaux, et une aiguille avec du fil; pices
de conviction qui, aprs un rapide examen, rvlrent le secret de
l'vasion  la sagacit de Georges Flamant.

La prisonnire s'tait mnag,  coup sr, des intelligences dans la
gele; il y avait vidence de corruption, crime prvu par une loi de
nivse an 3.

Georges blanchit ses lvres d'cume  cette dcouverte.

Le crime ne permet pas aux autres d'tre criminels, il est intolrant,
et condamnerait volontiers une ville  tre vertueuse  perptuit.

Lucrce avait trouv un complice dans la gele!

Cet excs d'audace rvoltait sa raison.

Il tait vraiment trange qu'une femme ne consentt pas  subir toutes
les tortures du corps et de l'me et que, trouvant une porte ouverte,
elle ne refust point d'en franchir le seuil.

Georges Flamant courut aux officines de la police, et dnona le double
crime de Lucrce et de la gele  son ami intime et chef de bureau,
lequel prit la parole et lui dit:

--Mon cher Georges, vous avez t destitu  neuf heures ce matin. Voil
l'ordonnance signe par le prfet.

--Je sais d'o part le coup!--dit Georges en branlant le bureau du chef
par un vigoureux coup de poing.--C'est un coquin de ci-devant noble,
dguis en rpublicain; un blanc verni de bleu, un Alcibiade d'enfer qui
m'a dnonc au ministre! Je l'ai rencontr trois fois, la dcade
dernire, sur l'escalier du citoyen Fouch; que venait-il faire l, ce
chouan?

--Et toi, Georges, dit le chef d'emploi, sais-tu ce que tu as  faire
maintenant?

--Parbleu! je le sais bien! je vais songer  mon avancement, comme
toujours. On ne s'avance chez nous qu' coups de destitutions. Voil, je
crois, la sixime que je subis depuis l'affaire du Prvt des marchands.
J'avais cent cus de paie alors, j'en ai cinq cents aujourd'hui, plus le
casuel...

--Tu vois bien, mon ami, dit le chef, qu'il faut se faire destituer, 
propos, quand on a de l'ambition.

--Oh! ce n'est pas ce qui m'embarrasse, poursuivit Georges; mais cela ne
me fera pas oublier le mauvais tour du citoyen Alcibiade. C'est un homme
que je trouve sur mes brises, dans tous les salons et dans toutes les
mansardes o il y a une femme facile, une de ces femmes comme il nous en
faut  nous, qui n'avons pas le temps d'crire de longues lettres
d'amour comme le citoyen Saint-Preux. Je suis vraiment trop bon;
j'aurais pu le faire pendre le 11 frimaire an II, cet Alcibiade, et il
n'avait pas vol la corde. N'avait-il pas l'effronterie de porter aux
chanes de sa montre une pice de vingt-quatre sols,  l'effigie de
Capet! Rien que cela! Voici ma dernire histoire avec ce chouan qui a
pris le nom d'un honnte citoyen grec... J'avais promis mariage, selon
mon habitude,  une frache blonde de la rue de Rohan, la veuve d'un
jeune septembriseur que j'allais arrter le 4 nivse; heureusement pour
lui, il avait eu le bon sens de mourir; je dressai procs-verbal et je
le fis enterrer  mes frais.

Ces gueux de septembriseurs ont tous des femmes ou des matresses
superbes. Les honntes gens comme nous meurent de soif  la porte de ces
bandits. Ils prennent les trois grces, et nous laissent les trois
Parques. C'tait une veuve de seize ans, presque pas marie, comme tu
vois. Elle mourait de misre, de faim et de dsespoir. Je lui louai
quinze jours de chambre, dans une autre mansarde, je lui donnai quelques
cus de six francs; je lui promis de prendre soin de sa mre; enfin, je
l'accablai de bonnes actions, et je fus pay en monnaie de veuve...

Comme l'anne est bonne, et que les veuves et les orphelines ne manquent
pas et sont au rabais, j'abandonnai cette Louise Genest, par conomie,
et je m'en allai commettre ailleurs d'autres bonnes actions  meilleur
march. Cependant, l'autre jour, j'eus une faiblesse de souvenir. Il y a
des enfantillages comme a dans l'homme le plus sage. Je me surpris
donc, remontant d'un pas d'amoureux les cinq tages de la maison de
Louise, et au milieu de l'escalier, quoiqu'il ft sombre, je la vis
descendre avec cet Alcibiade maudit.

On recule devant un scandale public, quand on appartient  la police
secrte, je reculai donc, en me disant: A demain. Le lendemain, je
trouvai le bel oiseau blond dlog. Alcibiade m'a jou ce tour, et m'a
calomni auprs du ministre; c'est vident: je lui dois ma destitution;
mais il me doit quelque autre chose lui, et il me la payera; je suis un
terrible crancier.

--Oh! tu ne resteras pas longtemps destitu, dit le chef de bureau; nous
avons besoin de toi, comme d'une lampe quand il fait nuit. Seulement, tu
sais ce que tu as  faire pour te remettre en bonne grce en haut lieu.

--Comment donc! dit Georges; je suis pass matre dans ces vieilles
roueries. On m'a destitu, mais moi, je ne me destitue pas... Je vais
faire de la police secrte en amateur, on vous sait toujours gr de ce
zle qui n'est plus pay; je vais m'endormir dans le jardin du
Palais-National pour couter les causeries suspectes des migrs. Je
reconnais un migr  l'odeur. Ils ont du royalisme ambr dans leur
perruque; je n'ai pas besoin d'autre signalement. Puis, je vais prendre
une tasse de caf chez vezard. C'est un nid de conspirateurs vendens
qui attaquent la Rpublique en jouant aux dominos et aux checs. Quand
un joueur demande au garon de restituer au jeu le _double-blanc_, ou
s'il prononce _chec au roi_, avec les larmes aux yeux, je prends bonne
note de ce joueur et je me faufile dans sa socit, pour le suivre sur
le chemin d'une indubitable conspiration. Au thtre, quand on donne la
pice de Sylvain Marchal, je grave dans ma tte, comme sur bronze, tous
ceux qui sifflent le Vsuve, au moment o il brle les rois. Que te
dirai-je? j'ai vingt moyens de ce genre pour employer ma journe au
service du gouvernement, et prouver au citoyen prfet Dubois que je suis
victime d'une odieuse calomnie; mais loin de me plaindre, je sais
attendre en bon patriote le moment de la rhabilitation.

--Trs-bien! dit le chef; je connais le citoyen Dubois; c'est un
bonhomme, pas plus fin qu'un bailli d'opra-comique; il sera touch de
tes services gratuits, et te rhabilitera. Ce ne sera pas long.

--Je me donne deux dcades de service gratuit, tout au plus, dit
Georges.

--Il faut convenir,--dit le chef en se levant pour s'assurer de la
discrtion de la porte;--il faut convenir que nous mritons bien
l'argent de la Rpublique par une foule de qualits qui manquent au
vulgaire stupide. Que deviendraient les villes, si les hommes de notre
trempe n'existaient pas?

--Autrefois, ils n'existaient pas, dit Georges; nous sommes une
invention moderne, comme les rverbres.... Il n'y a pas d'auditeurs et
de tmoins ici, nous pouvons ainsi nous dire bien des choses neuves, qui
doubleraient encore la longueur des oreilles de nos chefs, s'ils nous
entendaient.... J'ai beaucoup rflchi sur la race d'hommes  laquelle
nous appartenons, et je me suis class, comme un animal qui attendrait
sa case dans un musum....

Autrefois, il y avait, sans doute, des hommes comme nous: des hommes
adroits, hardis, intelligents, mais trs-rpulsifs au travail qui fait
bien vivre, et procure l'argent qui paye les passions, choses fort
chres toujours. Quelle ressource avaient ces hommes de paresse
invincible, et de plaisirs imprieux? Une seule. Ils coupaient la bourse
dans une glise; ils frquentaient le Pont-Neuf et le Pont-au-Change,
quand la Samaritaine sonnait minuit, ils entraient chez le voisin, en se
trompant de porte, et lui empruntaient de l'argent sans le rveiller;
ils rendaient une visite nocturne aux voitures publiques gares dans
les bois de Fontainebleau et de Snart; ou bien, quand ils avaient le
gnie de Mandrin, ils dclaraient la guerre au roi de France et
percevaient les revenus de la gabelle, avant le fermier-gnral.

Tous ces beaux mtiers sont perdus. Les villes et les campagnes sont
couvertes de gendarmes, d'agents de police, de patrouilles, d'escouades
de sret, de gardes nationales sdentaires et mobiles, et de toutes
sortes d'pouvantails. Cependant la race de ces hommes ne peut pas
mourir de faim, pour obliger le tiers-tat stupide, qui s'obstine 
dfendre son argent, comme si nous n'en avions pas besoin, nous! il a
donc bien fallu se transformer, changer de tactique et d'atelier public.

L'cole de Mandrin a quitt la Cte-Saint-Andr, o il n'y a plus rien
 faire, et elle s'est fondue dans le commerce des villes. Nous
employons les hautes facults que nos pres nous ont transmises  des
fonctions moins prilleuses; nous sommes la terreur du vice, et nous
protgeons la vertu; on ne nous arrte plus, nous arrtons; on ne nous
emprisonne plus, nous emprisonnons. C'est toujours la mme race avec sa
soif d'argent et de dbauches, mais les fils sont mieux traits que les
pres, comme tu vois; estimons-nous heureux d'tre leurs fils.

--Quoique ton chef--dit l'ami en inclinant la tte--je me prosterne
devant ton gnie; encore deux ou trois destitutions, et Pitt et Cobourg
te prennent pour associ.... Maintenant, comment dbrouilleras-tu ton
affaire avec Lucrce Dorio, car je pense bien que tu n'abandonnes jamais
une belle robe de velours quand ta griffe lui a fait cinq trous en
passant?

--Lucrce Dorio est ma passion chronique--dit Georges d'une voix
altre.

Lucrce, c'est le feu de mon sang, la faim de mes lvres, le frisson de
mes cheveux: elle ne m'a pas perdu; mon amour est une prison dont elle
ne s'chappera pas. Je vais recommencer le sige de cette place forte,
dans mes moments perdus, et j'en perdrai beaucoup, s'il le faut.

Aprs quelques mots insignifiants, Georges se rendit  sa petite maison
de la rue Thionville, et fit une toilette nouvelle plus conforme  son
nouvel tat de destitu.

Sous la houppelande marron et le chapeau triangulaire orn d'une large
cocarde, il ressembla bientt  un honnte homme ruin par le _maximum_,
et sollicitant une place de surnumraire dans les bureaux de
l'intrieur.

Il fit trois stations pour se donner la patience d'attendre la nuit,
d'abord, au jardin du Palais-Royal, o il se fondit, comme un atome,
dans un immense groupe d'auditeurs qui suivaient des yeux, sur le sable,
la canne d'un stratgiste dcrivant la bataille de Marengo, avec les
positions du baron Mlas et du premier Consul.

Ensuite il entra chez vezard, au coin de la place du Palais-National,
et lut la _Gazette officielle_ et le _Mercure_ dont l'nigme finale
n'avait pas encore t devine par les Oedipes de l'tablissement, ce qui
inquitait un peu la dame du comptoir; puis il remonta vers son faubourg
et acheva sa troisime tape d'ennui au caf Procope, o le citoyen
ci-devant comte de Barneville expliquait le dernier _gambit_ invent par
Philidor, sur la table veuve de Jean-Jacques Rousseau.

Quand la nuit tomba, Georges Flamant repassa le Pont-Neuf et dirigea ses
pas,  travers les tnbres des rverbres, du ct de la rue Richelieu.

Au coin de la rue Mesnars, il s'arrta et appuya son oreille contre les
volets du rez-de-chausse, pour saisir le moindre bruit intrieur qui
aurait rvl la prsence de la jeune femme dans sa maison.

Un silence obstin rpondit seul.

--Elle est dans quelque thtre,  coup sr, se dit Georges. Voil les
femmes! Sortie de prison ce matin, et ce soir au spectacle! Quelle rage
de se faire admirer!... Oui, on joue _Oedipe_ ce soir; madame Scio chante
Antigone.... Lucrce est dans sa loge  l'Opra! Comme il est facile de
deviner l'ide d'une femme, surtout quand elle est folle de son corps,
comme Lucrce Dorio!

Ainsi pensait Georges Flamant, et il courut au thtre des Arts.

Le premier acte d'_Oedipe_ allait  sa fin; toutes les loges taient
envahies; toutes, except la loge de Lucrce.

Ce vide provoquait mme des remarques, parmi les spectateurs des
corridors, et chacun donnait une mauvaise explication, comme on fait
toujours quand on veut expliquer.

Impossible de supposer que Lucrce passt la soire ailleurs, lorsqu'on
jouait _Oedipe_  l'Opra.

Georges, aprs le second acte, reprit donc le chemin de la rue Mesnars,
et retrouva le silence qu'il y avait laiss.

Le lendemain lui parut si loign qu'il ne se sentit pas la force de
l'attendre, et sans trop savoir ce qu'il voulait et ce qu'il faisait,
il souleva le marteau de la porte, et la porte s'ouvrant, il entra.

--La citoyenne Lucrce Dorio?

Demanda-t-il au portier, avec une voix qui retombait au gosier  chaque
syllabe.

Le portier, pris  l'improviste, courba la tte et passa sa main droite
sur son front, comme pour y chercher une rponse apprise.

--La citoyenne Lucrce Dorio,--dit-il, comme l'colier qui rcite,
--n'habite plus cette maison; elle est  la campagne par raison de
sant.

--C'est bien!--dit Georges.

Ce qui signifie _c'est mal_, dans ces sortes d'occasions.

Et il sortit brusquement.




La fausse conspiration.


XV.

La jolie corvette l'_gl_ divise avec sa proue de petites vagues
joyeuses, dont l'cume se replie en deux franges d'argent; l'Ocan
respire, le vent joue avec les voiles et les pavillons; un sillage
lumineux se droule  l'infini, comme une ornire creuse par le
tranchant du navire, et atteste aux passagers que l'_gl_, prisonnire
du calme, a rompu ses fers, et qu'elle vogue vers de nouveaux horizons.

Les passagers et l'quipage offrent un tableau charmant: un touchant
intrieur de famille, une ralisation en abrg de la socit idale,
rve par les esprits gnreux.

Maurice, nonchalamment assis,  tribord, sur le bois saillant du
bastingage, contemple, avec l'heureux sourire de la jeunesse, ce tableau
d'union fraternelle, cette socit flottante qui donne,  son insu,
l'exemple de la concorde, et prche cette vertu divine dans le dsert de
l'Ocan.

Les penses qui agitaient en ce moment le coeur du jeune dport peuvent
se rsumer avec une concision plus nergique, dans ces vers extraits
d'un pome indit:

    UNE TRAVERSE.

    Les nombreux passagers qui, traversant les ondes,
    S'en vont, sur un vaisseau, visiter les deux mondes,
    Que leur voyage soit serein ou dsastreux,
    S'accordent tous pour vivre en bons frres entr'eux:
    L'immensit des mers, flottantes solitudes;
    L'avenir tout voil de ses incertitudes;
    Les prils de la veille, et ceux du lendemain,
    Tout leur fait un devoir de se serrer la main;
    Et, timides, groups sur la mme coquille,
    Ils forment, en passant, une seule famille....
    La Terre est un navire, un globe arien,
    Couvert de passagers qui ne connaissent rien,
    Qui jamais ne sauront vers quelle destine
    A travers mille cueils leur course est entrane;
    Quel rivage infernal ou divin ils verront
    Surgir dans l'air immense o leurs yeux plongeront!
    Eh bien! au lieu de faire, avec un calme sage,
    Unis et fraternels, ce terrible passage;
    Au lieu de l'accomplir, ce tnbreux chemin,
    Le sourire  la lvre et la main dans la main,
    Ils voyagent, plongeant, sous quelque ide infme,
    Les poignards dans le coeur et les poisons dans l'me,
    A la moindre raison, dchirant sans piti
    Le pacte solennel que signa l'amiti;
    Et, comme si la Mort,  toutes les frontires,
    N'engraisse pas assez l'herbe des cimetires,
    Ces plerins d'une heure, ici-bas, en passant,
    Batailleurs ternels, se nourrissent de sang!

Le mdecin moral, Alcibiade, qui avait reu d'un pre la mission de
veiller sur Maurice, ne manquait jamais d'arriver, sous un prtexte
quelconque, ds que le visage du jeune convalescent se voilait d'une
teinte de mlancolie.

Alcibiade arriva donc, comme par hasard, avec le bonjour du matin  la
bouche et la main tendue vers la main.

--Vraiment, dit-il, je connais quelque chose de plus amusant qu'un
article sur la qualit des eaux quinoxiales, c'est un entretien de
matelots,  bord, quand la manoeuvre est inutile et que le vent tout seul
conduit le navire comme le lieutenant de Dieu.

--Vous avez raison,--dit Maurice--qui, dans sa candeur, ignorait
qu'Alcibiade arrivait toujours avec un plan arrt de conservation.

--Il y a autour du cabestan,--poursuivit Alcibiade,--un groupe de
matelots beaucoup plus amusants que les Arabes des _Mille et une Nuits_.

Ils se racontent des choses fabuleuses et pourtant vraies.... Un de ces
marins surtout... tenez, vous pouvez le voir d'ici.... celui qui a des
cheveux noirs crpus et un cou de taureau.... Il se nomme Kordic, un
vrai Breton.... C'est un narrateur par excellence, et je l'coute comme
j'couterais Xnophon s'il me racontait la retraite des Dix mille, et
l'enthousiasme des Grecs lorsqu'ils dcouvrirent la mer.... Je vous
recommande ce Kordic quand vous aurez de l'ennui.... Il est plus gai
que le _Moniteur_.... Pourtant, je dois convenir qu'il a un dfaut....

--Ah!... et quel dfaut, Alcibiade?

--C'est un homme dangereux.... trs-dangereux, Maurice, surtout pour les
jeunes gens un peu exalts comme nous... A prsent, il vient de nous
raconter les exploits de l'illustre corsaire Surcouf, dans le golfe du
Bengale. Vraiment, cela vous oblige  remercier Dieu de vous avoir fait
homme; c'est enivrant comme un hymne de guerre et un premier coup de
canon!

--Je crois avoir entendu parler de ce Surcouf, dit Maurice, en
recueillant ses souvenirs.

--Tout le monde en a entendu parler, mon cher Maurice; mais ce taureau
de Kordic a fait la course avec lui, et il connat Surcouf mieux que
tout le monde, etc.

--Mais, Alcibiade,--interrompit navement Maurice,--vous ne m'avez pas
expliqu pourquoi ce Kordic est dangereux....

--Ah! c'est juste!--dit Alcibiade avec un ton admirablement naturel.

Ne causons pas de cela, ici,  voix trop haute.... Voici.... Kordic, en
racontant la vie du corsaire, cette vie de joie, de combats, de ftes,
d'amour, de gloire, de richesses, d'enthousiasme, nous fait trop
mpriser la vie prosaquement stupide que nous menons.... et, pour tout
dire, cet endiabl de Kordic vient de me faire une description qui m'a
saut au cerveau comme du vin de Lamalgue: il m'a enivr.... enivr 
tel point que j'ai fait un plan, un plan superbe, qui va sourire  votre
ardente imagination.

--Voyons ce plan,

Dit Maurice d'une voix contenue, pour la mettre  l'unisson de celle de
son interlocuteur.

--C'est un plan bien simple, poursuivit Alcibiade; il s'agit de nous
faire corsaires....

--Et comment?

--Encore plus simple. Nous sommes trs-nombreux  bord de l'_gl_; nous
sommes surtout gens de coeur et trs-rsolus. En fait de conspiration
nous ne sommes pas novices; eh bien! il ne s'agit que d'embaucher une
partie des matelots qui ne demandent pas mieux; nous jetons  fond de
cale le capitaine, et l'_gl_ va rejoindre Surcouf dans l'Ocan indien.

Maurice ouvrit des yeux dmesurs et les fixa sur le visage d'Alcibiade.

--Eh! poursuivit celui-ci, voil une ide! comme cela, vous fait bondir
le coeur, vous qui tes n avec la fibre de la conspiration! Et,
remarquez bien, Maurice, qu'il ne s'agit pas cette fois d'un de ces
complots qui vous font trner vingt-quatre heures  l'Htel-de-Ville de
Paris, comme vainqueurs, et vous font tomber, comme vaincus, le
lendemain, sur la barre d'un tribunal.

Cela sera le triomphe de notre jeunesse et de notre vie. Tout un monde
est  nous. L'Ocan nous appartient! les galions sont nos trsors, les
golfes nos grandes routes, les les nos htelleries, les combats nos
jeux, les archipels nos srails, les Anglais nos esclaves, les orgies
nos ftes, les toiles nos flambeaux! Maurice, serrez ma main, et je
vous donne ce nouveau monde, comme  un autre Christophe Colomb!

Maurice retira sa main droite et la suspendit, par contenance, aux
mailles goudronnes des porte-haubans.

Alcibiade regardait le jeune dport avec cet air qui provoque une
rponse immdiate.

--Avez-vous bien rflchi, Alcibiade, sur ce projet?

Demanda-t-il d'une voix mue.

--Bien rflchi.

--Et qui sera le chef de cette conspiration?

--Parbleu! moi: c'est de toute justice, je suis l'inventeur.

--Et qui conduira le vaisseau, mon cher Alcibiade?

--Tout le monde. Les capitaines ont fait leur temps; on se passera
d'eux; je les regarde comme des prjugs, vieux comme l'amiral Caus
Duilius. L'intelligence humaine a march, marchons.

--Vraiment!--dit Maurice avec sa navet ordinaire.

--Vous tenez ce matin un langage qui m'tonne beaucoup, mon cher
Alcibiade...

--Oh! mon cher Maurice, point d'hsitation ici, point de remarques et de
paroles perdues; je ne vous cacherai mme pas que je me suis embarqu,
avec cette intention, et que mon plan est vieux: ainsi,
l'approuvez-vous, ou ne l'approuvez-vous pas?

--Il me semble, Alcibiade, qu'on peut discuter un plan, mme lorsqu'il
est vieux.

--Discutez cinq minutes, et puis n'en parlons plus. Diable! Maurice!
comment tes-vous devenu? Le calme plat a bien chang la nature de votre
cerveau. Avez-vous autant rflchi, lorsqu'il s'agissait de vous mettre
dans une conspiration ridicule contre le premier consul?

--Oh! c'tait bien diffrent, Alcibiade!

--Ah! c'tait bien diffrent!... Vous croyez cela, Maurice.... Allons,
je vous accorde cinq minutes supplmentaires pour discuter mon plan;
commencez.

--Eh bien! j'admets la russite de ce complot, dit Maurice; croyez-vous
que le pouvoir restera entre vos mains, quand vous l'aurez violemment
usurp?

Croyez-vous que votre ambition satisfaite n'en provoquera pas une autre
qui ne l'est pas? Croyez-vous que, sur ce vaisseau, tout le monde n'a
pas l'orgueil de penser qu'il commandera aussi bien que vous? et
qu'ainsi la violence succdant  la violence, les chefs aux chefs,
l'anarchie nous dvorera tous, avant mme que nous ayons rencontr sur
mer nos ennemis.

--Maurice, dit Alcibiade en feignant la stupfaction, la mer vous
inspire, mieux que la terre. Voil des paroles qui me frappent par leur
sagesse; je ne m'attendais pas  cette profondeur de raisonnement; j'ai
parl comme vous, et vous avez rpondu comme moi.

Laissez-moi vous serrer la main. Ma conspiration tombe dans l'eau; elle
est noye par votre logique. Depuis le 3 nivse, Maurice, vous avez fait
bien des progrs. Quel service on vous a rendu en vous dportant! Vous
tes guri d'esprit et de corps.

--N'allez pas croire, au moins,--dit Maurice d'un ton fier,--que je vous
parle ainsi par lchet. Donnez-moi une occasion honnte et vraiment
patriotique de servir mon pays avec courage, et vous verrez si l'nergie
du rpublicain de 92 ne se rveille pas!

--Je vous crois sur parole, mon cher Maurice; l'essentiel pour moi tait
de me dmontrer  moi-mme, par cette espce d'apologue d'un complot 
bord d'un navire, que la logique et la raison rentraient dans votre
esprit,  la faveur de ces rflexions salutaires qu'inspire un long
voyage sur mer. Je crois maintenant que si vous tiez  Paris, vous
prendriez du service dans la garde du premier consul.

Maurice fit un sourire qui tenait le milieu entre une affirmation et une
dngation.

--Je me flicite, dit-il, d'avoir donn tte baisse dans le pige de
votre prtendu complot de corsaire. Vous connaissez mes sentiments. Je
pense qu'il faut se connatre  fond entre nouveaux amis.

--Bien pens, Maurice! c'est le dernier pige que je vous tendrai....
Maintenant, passons du grave au doux.... Il me semble que toutes nos
belles passagres ne sont pas au grand complet l-bas, au gynce de la
proue.... Vous ne vous abaissez pas, vous, Maurice,  ces dtails
effmins; vous tes comme le sage Bias  bord de la trirme de
Corinthe. Excusez un fou comme moi. J'ai pris sur terre des habitudes
galantes que je continue sur mer; le Directoire m'a perverti.

Pendant que vous conspiriez contre les hommes, je conspirais contre les
femmes; mon rle tait plus dangereux.... Hier soir, je vous ai bauch
une confidence. J'ai la manie de l'indiscrtion, moi; ce sont mes moeurs
du Directoire.... Ce matin, je serai plus explicite;  dfaut de
confident, je raconterais mes amours au grand-mt. Cela veut dire que
j'aime Louise Genest, la perle de l'_gl_.... Je ne l'ai pas encore
aperue sur le pont, et, quoique le soleil soit lev depuis trois
heures, il me semble qu'il fait encore nuit.... Maurice, avez-vous
remarqu Louise Genest dans vos distractions?

--Mais.... j'ai remarqu beaucoup de passagres.... Quelques-unes m'ont
paru assez jolies.... autant qu'il est possible d'en juger de loin....
D'ailleurs, elles montent rarement sur le pont.... Nous avons eu de si
mauvais temps!... Ah! mon cher Alcibiade! que votre naturel est heureux!

--Je vous comprends, Maurice; vous avez reconnu en moi un jeune homme
qui a le privilge de savoir oublier. C'est vrai; l'Ocan, pour moi, est
comme le fleuve paen de l'oubli. Je ne me souviens plus de mes anciens
amours les plus nouveaux....

Mais vous, Maurice, votre pense flotte encore bien loin d'ici; il y a
une image toujours leve  cet horizon du nord, dans la direction de la
rue Mesnars.... Si nous relchons au Cap, je boirai du vin de Constance
 votre sant.

--Non, Alcibiade, non,--dit Maurice avec tristesse,--je sens, au
contraire, que chaque flot de cette mer emporte un lambeau de mon pass;
il me semble que j'ai laiss mon cadavre en France et que je vais
trouver, dans quelque terre inconnue, une me nouvelle et d'autres
affections sous un autre ciel. Dieu m'a donn deux existences: la
premire est finie, la seconde commencera bientt. Ce navire me fait
passer du nant  la rsurrection.

--Vos paroles sont un peu brumeuses, par ce soleil de 40 degrs qui nous
blouit,--dit Maurice;--mais je crois que votre brouillard oratoire
signifie que vous ne reculeriez pas devant un nouvel amour, s'il se
levait comme une toile sur cet horizon.

Maurice garda le silence et baissa les yeux.

--Cela tant ainsi,--ajouta Alcibiade, vous allez _dpouiller le vieil
homme_, comme dit l'vangile, et j'ai pour vous, l-bas, dans ma cabine,
l'uniforme blanc des catchumnes du tropique. Venez voir cela, mon ami.

Maurice suivit machinalement Alcibiade sans trop savoir de quoi il
s'agissait.

Dans l'entrepont, Alcibiade lui dit en lui montrant un assortiment
complet de toilettes quinoxiales:

--Quittez vos lourds habits de jacobin septentrional, et costumez-vous
en Lovelace indien. Ensuite venez me rejoindre sur le pont.

--Mais  qui suis-je redevable de ce prsent?

Demanda Maurice en se croisant les mains au-dessus de sa tte.

--A qui?... Vous allez le savoir, Maurice. D'abord, ce n'est pas  moi;
je ne suis pas assez riche pour prodiguer le basin anglais et le nankin
de Canton aux amis.... coutez-moi bien, Maurice; c'est le pilote de
l'_gl_ qui vous fait ce lger prsent.... Oh! que votre fiert ne
s'alarme pas! un dport habill de gros drap bleu a le droit de
recevoir des toffes d't sous l'quateur. Je suis aussi fier que vous,
moi, et noble depuis Henri II, car je _porte d'azur aux trois merlettes
d'argent_, ou, du moins, je portais cela, avant la nuit du 4 aot si
fatale au blason; eh bien! j'ai accept ce costume tropical, que voici,
de la main du pilote de l'_gl_.

--Mais ce pilote habille donc tout le monde ici?

Demanda Maurice, en essayant une veste chinoise.

--Non; il vous habille, vous, comme le plus jeune et le plus intressant
des transports.

--Je cours remercier ce brave homme, et....

--Gardez-vous-en bien!

Dit Alcibiade en l'arrtant.

--Il est dfendu aux hommes de l'quipage de s'entretenir avec les
dports, sous peine de mort. L'avez-vous oubli?

--Alors, Alcibiade, je vous charge....

--coutez, Maurice, voici ce que vous avez  faire. Habillez-vous
tropicalement et venez me rejoindre l-haut: tout s'arrangera. Vous
suivrez mes conseils; vous remercierez le pilote, et personne ne sera
condamn  mort.... A bientt.




Une voile!


XVI.

Dans une traverse, le moindre incident est un spectacle.

Ainsi, lorsque Maurice parut sur le pont avec son costume de tropique,
il souleva de la proue  la poupe un murmure d'admiration; les symptmes
du valtudinaire avaient disparu avec la dpouille europenne.

Ce vtement nouveau laissait voir une taille lgante et svelte et un
torse solidement cisel.

Son visage avait perdu la pleur de la souffrance sous une triple couche
de soleil; ses cheveux jaillissaient en boucles noires des ailes d'un
chapeau de paille, et la vigueur clatait partout sur ce corps jeune, et
accompagnait chaque mouvement.

--Mon ami,--lui dit Alcibiade en l'abordant.

Vous faites sdition  bord. Il n'y a que des yeux ouverts sur vous dans
le quartier de nos belles passagres. Les hommes murmurent de jalousie,
et moi-mme je fais chorus avec eux. Je n'avais jamais remarqu, comme
aujourd'hui, l'effet que produisent deux grands yeux noirs pleins de feu
avec cette toilette couleur de neige. Je vous permets d'tre fat, cher
Maurice, mais n'humiliez pas trop les voisins, et songez au sort de ce
jeune Hylas, qui fut abandonn par des matelots jaloux sur une le
dserte; c'est la dernire citation que j'emprunte  la mythologie,
vieille habitude du Directoire, intolrable sous l'quateur.

--Dans toutes vos belles paroles, pourtant,--dit Maurice avec un sourire
de ressuscit, vous avez oubli cet excellent pilote, qui m'a vtu
conformment aux lois du soleil.

--Trs-bien! Maurice, vous prenez le style d'un homme radicalement
guri. Nouveau progrs.... Attendez, laissez-moi vous dcouvrir, dans le
peuple du pont, ce digne marin qui habille si bien les autres, et
s'habille si mal lui-mme. Ce saint Martin de l'_gl_....

Ah! je l'aperois!.... Maurice, point d'imprudence.... vous tes
observ.... il ne faut pas qu'on vous souponne d'entretenir des
relations mystrieuses avec les gens du bord....

--Soyez tranquille, Alcibiade, je ne suis pas un enfant.

--Bon!... dirigez nonchalamment vos regards du ct de l'arrire, 
quinze pas de nous, l o le soleil fait un grand cercle d'or sur le
pont.... il y a un marin assis sur un rouleau de cbles.... un marin,
avec une chemise bleue, ouverte sur la poitrine.... il joue du doigt
avec un bout de corde flottante, comme un chat qui ne sait que faire....
Le voyez-vous, Maurice?

--Parfaitement.... je l'avais mme dj remarqu ce matin.... ses yeux
se sont souvent rencontrs avec les miens, dans la traverse.... Quelle
franche figure d'honnte homme, il a notre pilote!... Ah! le voil qui
se compromet.... Il m'adresse un sourire et un lger salut de main....

--Oh! vous pouvez lui rendre son sourire et son salut....

--Sans danger, Alcibiade?

--Sans danger.

--Avez-vous vu, Alcibiade, comme sa figure s'est panouie de joie?...
je crois mme qu'il essuie quelques larmes avec sa main....

--Oh! cela se conoit trs-bien, Maurice. Il y a des hommes qui font une
bonne action par gosme; cela leur donne une volupt si grande, qu'ils
pleurent d'motion en regardant leur bienfait. gosme pur!

--Trs-pur, j'en conviens, Alcibiade; il serait  dsirer que tout le
monde ft goste comme ce marin.

--Ah! oui, Maurice... Malheureusement c'est une classe d'gostes 
part, et les adeptes sont peu nombreux, on ne les trouve que sur mer.

--Savez-vous le nom de ce pilote goste?

--Je l'ignore. Vous savez qu' bord d'un vaisseau personne n'a un nom.
Un pilote s'appelle _le Pilote_. Cela suffit.

--Celui-ci, Alcibiade, dit Maurice en examinant avec attention son
pre,--est un type du marin mridional. Sa figure a la mobilit
convulsive des marins du midi; je n'avais que treize ans lorsque j'ai
quitt mon pays natal, mais tous les types de marins de Toulon me sont
rests dans la mmoire.

Un jour ma mre me conduisit  bord d'un vaisseau  trois ponts qui
revenait d'un long voyage. Nous allions demander des nouvelles de mon
pre  un brave officier nomm l'Infernet, qui tait de Toulon. Je
regardai tous les hommes du bord avec l'espoir de reconnatre, parmi
eux, mon pre que je n'avais vu qu'une fois. Ces figures mles et vives
me frapprent.

Je me plaisais surtout  regarder l'Infernet, un vrai gant, avec un
visage  la fois doux et terrible, comme le visage de la mer. Or, en ce
moment, les traits de l'Infernet et de ses braves compagnons se
retracent  mon souvenir, et, en examinant ce pilote, je retrouve dans
son regard et dans les lignes agites de sa face brune, la mme
expression d'nergie et de douceur. Je serais heureux d'apprendre que je
ne me suis pas tromp.

En ce moment le cri: _Une voile!_ retentit au sommet de la vigie, et
sembla rveiller en sursaut le navire endormi dans la volupt sur le lit
de l'Ocan.

Tous les yeux n'eurent qu'un seul regard, et les lunettes se braqurent
sur l'horizon.

Sidore Brmond fit avec son bras droit un geste brusque, qui signifiait:
au diable la voile!

Et s'arrachant violemment  son extase paternelle, il se pencha sur la
mer, et mit sa main en auvent sur les yeux, pour mieux apercevoir le
navire signal.

Le commandant de l'_gl_, jusqu' cette heure invisible comme un dieu,
apparut sur le pont, et droulant une longue lunette, il l'appuya dans
la maille d'une chelle, et regarda longtemps avec une singulire
attention.

Le pilote balana nonchalamment sa tte, fit jaillir de ses lvres
serres une syllabe sans lettres, et vint se placer  ct du commandant
de l'_gl_.

--Sidore, dit le commandant, tu as l'oeil de la mer, regarde et dis-moi
ton avis.

--Oui, mon commandant.

Le pilote ne se servit qu'un instant de la lunette, et il la rendit en
regardant le capitaine d'un air significatif.

--Tu as bien vu, Sidore? dit celui-ci.

--Oh! trop bien, commandant. C'est un vaisseau  trois ponts; je l'ai
vu de prs  Aboukir; c'est le _King-Georges_.

--Vingt-quatre pices de canon contre cent vingt, dit le commandant, on
peut se battre.

On passe sous la premire borde, et nous sommes assez de monde pour
russir.

Sidore lana un regard sur son fils, et secoua la tte d'un air
d'incrdulit.

--Comment! Sidore, tu doutes, toi, un loup de mer doubl et chevill en
cuivre! Tu veux passer devant l'Anglais sans le saluer?

--Il y a des cas, mon commandant, o il faut tre impoli, mme envers
l'Anglais.

--Tu te fais poltron en vieillissant, mon brave Sidore.

--Je me fais prudent. Si nous n'tions que des hommes  bord, on a
toujours la ressource de mettre le feu  la Sainte-Barbe, mais je
n'aurai jamais le courage, mon commandant, de faire sauter toutes ces
pauvres femmes avec nous.

--A la bonne heure! voil une raison, mon brave Sidore. J'tais bien
aise d'avoir ton avis, parce que tu es un protg du premier Consul.

Le pilote redressa firement son torse et regarda son fils.

--Vite  la manoeuvre, poursuivit le capitaine; il faut gouverner dans
la direction de l'est.... A ton poste, Sidore Brmond.

Et faisant signe au second du navire d'approcher, il lui ordonna de
faire descendre les passagres sur-le-champ et d'annoncer le
_branle-bas_.

--Il se passe quelque chose d'trange,--disait Alcibiade  Maurice.

Le capitaine parle au pilote. A coup sr, cette voile de l'horizon ne
cache pas un ami.

--Les femmes descendent en pleurant,--disait Maurice.

--Et les canonniers montent en riant, ajoutait Alcibiade; ceci devient
srieux.

Cependant l'_gl_ se couvrait de toutes ses voiles, pour ne pas laisser
perdre un seul souffle de l'air, et sa proue, habilement dirige, ne se
tournait pas vers l'horizon, o le _King-Georges_ voguait avec la
pesanteur de ses trois ponts, de sa triple batterie et de ses mts.

Le capitaine monta sur son banc de quart, et entour des matelots, des
soldats de marine et des dports il leur dit:

--Mes enfants, l'Anglais est devant vous; si le combat s'engage, la
Rpublique vous demande un sublime effort. L'ennemi peut compter nos
hommes et nos canons, nous ne compterons pas les siens. Nous nous
battrons jusqu' la mort.

Le cri de _Vive la Rpublique_! retentit sur le pont, sur les vergues
et dans les batteries.

On envahit la salle d'armes; les dports se munirent de pistolets et de
sabres d'abordage, et prirent leur rang de combat parmi les soldats de
marine.

Alcibiade et Maurice s'taient arms les premiers.

Aprs un tumulte effroyable, un religieux silence s'tablit sur le pont.

Par intervalles, on entendait la voix du capitaine qui retentissait dans
le porte-voix et commandait une manoeuvre.

Les canonniers taient  leurs pices, et les grappins se dressaient, 
tribord, comme des griffes de vautours.

Dans une immense claircie d'azur et de soleil, le _King-Georges_
apparaissait comme une le sombre couverte d'une brume blanche et toute
sillonne d'clairs.

Un petit nuage ple sortit avec une lueur du flanc de ce vaisseau; un
bruit sourd roula de vague en vague et d'horizon en horizon, et la mer
fut troue par un corps invisible,  cent brasses de l'_gl_.

Les canonniers de la corvette prirent leur _lance_ et se tournrent vers
le banc de quart pour attendre un ordre.

Ce coup de canon avait retenti dans le coeur du pilote Sidore; il fit des
prodiges de manoeuvres pour seconder le vent dans ses intentions
favorables.

L'_gl_ dploya bientt toute l'envergure de ses ailes, et glissa comme
sur deux rainures d'acier, inclines de l'est au couchant; elle ne
fuyait pas, elle semblait emporte par une force invincible loin de ce
champ de bataille, o le courage de ses matelots voulait le retenir.

Le _King-Georges_ se perdait dj dans les brumes lumineuses d'un autre
horizon et s'vanouissait comme un fantme de mer, avec le dernier rayon
du jour.




D'un Ocan  l'autre.


XVII.

Quand on lit les histoires de la mer on s'tonne d'y rencontrer si
souvent le miracle providentiel de ces bonnes brises secourables, qui se
lvent soudainement pour dlivrer un navire en pril.

On ne peut pas mme expliquer cette protection merveilleuse et inespre
 certains drapeaux,  certains hommes,  certains navires, et affirmer,
avec le verset de la Bible, que Dieu n'opre pas ce prodige de sauvetage
en faveur de toutes les nations [1]; elles ont toutes le mme droit au
mme secours, et les Anglais mmes se sont souvent sauvs  propos, par
un de ces miracles de brise soudaine, dans des circonstances o leur
habilet maritime n'aurait rien pu faire pour eux.

Tellement la Providence est impartiale dans ses hautes faveurs.

[Note 1: _Non fecit taliter omni nationi_ PSALM.]

Ainsi, pour ne citer que le plus mmorable de ces exemples, lorsque
Bonaparte, simple lieutenant, mieux inspir que le gnral Dugommier,
eut emport d'assaut le fort du Petit-Gibraltar, la flotte anglaise, 
l'ancre dans la rade de Toulon, s'attendit  tre foudroye par les
batteries des rpublicains.

Une mer calme tait aux Anglais tout espoir de fuite, la rade allait
tre leur tombeau.

Au moment o les canons du Petit-Gibraltar se braquaient contre
l'escadre ennemie dont les voiles dormaient sur les mts, une brise de
nord-ouest se leva sur les montagnes, et poussa les vaisseaux vers le
goulet de la grosse tour, en les chassant aprs vers la haute mer.

On peut dire que le plus tonnant de tous ces miracles de brise a t
fait en cette occasion dcisive, et en faveur des Anglais.

L'_gl_ mritait cette faveur: elle avait des droits  la brise
secourable, et le _King-Georges_, qui tenait ses formidables
embarcations toutes prtes, perdit ses boulets dans la mer, et en fut
pour ses frais.

Par malheur, le vent qui sauve ressemble beaucoup au vent qui dtruit;
la bonne brise, toujours ambitieuse, devient tempte quelquefois.

On vite un vaisseau, on tombe dans un ouragan.

La fable de Carybde et Scylla est l'histoire de la mer.

Les passagers de l'_gl_ n'eurent pas le bonheur de former un club
nocturne sur le pont, et de s'entretenir de tous les incidents qui
avaient signal leur rencontre avec le _King-Georges_.

La tempte sifflait dans L'air, et changeait subitement les cabines en
infirmeries.

Ce mal mystrieux que la mer donne aux hommes de la terre, suspendait
les doux entretiens du bord, et engourdissait la pense et la vie dans
le cerveau de tous les passagers.

Le pote Horace, qui a dchan sa colre contre l'inventeur des
vaisseaux, oublie de citer le mal de mer parmi les flaux que cette
invention a imposs  l'homme; ce qui a fait croire  plusieurs savants
que le mal de mer est un flau moderne, un flau de races et de
poitrines dgnres.

Heureusement, pour l'honneur de nos poitrines, un autre pote raconte
une traverse d'Italie en Grce; il parle du mal de mer,  propos de ces
belles dames romaines qui enlevaient des histrions et des joueurs de
flte, pour les suivre aux rivages lointains. Juvnal a complt Horace.

La mer et les hommes n'ont pas chang.

Tous les passagers d'un navire ne sont pas soumis  cette tyrannie de la
mer.

Il y a toujours  bord quelques tres terrestres privilgis, qui se
font marins du premier coup, et marchent, par un mauvais temps, sur la
planche d'un navire, comme sur la pelouse d'un jardin.

Cela tient  des causes que la science explique de cette manire: Ces
hommes ont reu de la nature une heureuse organisation. Il et mieux
valu ne rien expliquer.

Ainsi,  bord de l'_gl_, nous trouverons un exemple de ces heureuses
organisations.

Alcibiade seul est debout au milieu d'une infirmerie de passagers: il
court de cabine en cabine, descend du pont  la cale, va de bbord 
tribord, de la proue  la poupe; passant avec les oscillations du
funambule,  travers tangage et roulis; secouant l'cume d'une vague et
fredonnant toujours un refrain de vaudeville ou d'opra; vrai
gentilhomme de 88 doubl du Parisien de tous les temps.

Quand il passait devant le pilote, l'entretien tait court, mais vif.

Quelques signes ou quelques mots suffisaient  l'intelligence de tous
deux.

L'oeil de Sidore ressemblait, sous sa paupire,  un point
d'interrogation.

L'oeil d'Alcibiade se fermait avec un sourire, et de part et d'autre on
savait  quoi s'en tenir.

Cela signifiait, en langue primitive antrieure au vocabulaire:--Comment
va mon fils?--Il va bien, soyez tranquille.

En l'absence de tmoins, on hasardait un dialogue au vol.

--Que dites-vous du temps, pilote Brmond?

--Mauvais, mais bon.

--L'_gl_ marche-t-elle?

--Comme un gabian [2].

--Point de danger?

--Point.

[Note 2: Oiseau de mer, ainsi nomm par les marins.]

Le capitaine venait faire quelques promenades sur le pont; il regardait
la mer, essayait un coup de lame, donnait quelques ordres, et descendait
avec un calme solennel l'escalier de l'entrepont. De vieux matelots,
habitus  toutes les folies de l'Ocan, ne lui faisaient pas l'honneur
de le regarder; ils taient assis au pied d'un mt, et discutaient pour
tablir la supriorit de Toulon sur Rochefort, et du Bailli de Suffren
sur le comte d'Estaing.

Cependant l'agile corvette courait vers les orageux parages, o le Cap
de Bonne-Esprance, s'allongeant vers le ple, force les navires  faire
un dtour immense pour le doubler avec moins de pril.

--Ce diable de cap est-il encore bien loin?--demandait Alcibiade en
passant devant le pilote.

--Huit degrs; ce n'est rien pour la corvette.

--Marchons-nous toujours bien?

--Nous filons quatorze noeuds, comme l'rable.... Oh! l'rable!

--Pilote Brmond, y-a-t-il loin du cap  Nossy-bay?

--Il nous faudra peu de jours, si les courants de ce diable de canal de
Mozambique ne nous contrarient pas trop.... Et le petit comment va-t-il?

--Il dort vingt-quatre heures par jour.

--Pauvre enfant!... Avez-vous t content, citoyen Alcibiade, de ma
manoeuvre devant l'Anglais?

--Trs-content, mon patron.

--Quand j'ai dcouvert le _King-Georges_, citoyen Alcibiade, je n'ai
plus vu que mon fils, et je me suis dit: Sauvons tout pour le sauver.

--Trs-bien, Brmond; je vous quitte pour lui. Excusez-moi.

Les jours qui suivirent amenrent les mmes incidents.

Un vent frais soufflait sur le pont, et interdisait toute sortie, mme
aux passagers que le mal de mer ne tourmentait plus.

L'_gl_ avait quitt les rgions tides; les haleines polaires
rgnaient dans les eaux, o la corvette semblait venir prendre un point
d'appui pour remonter dans l'Ocan indien.

Le cap des Temptes ayant t heureusement doubl, notre navire retrouva
le climat dlicieux des belles zones qu'il avait traverses dans l'Ocan
atlantique.

Les eaux et les brises se firent clmentes, et les courants du canal de
Mozambique, si redouts du pilote, se montrrent favorables  l'_gl_.

Aujourd'hui, lorsque, grce  la vapeur, on s'embarque de grand matin
sur un paquebot pour descendre un fleuve, les passagers, hommes et
femmes, entrent, silencieux et mornes, comme des somnambules, dans la
grande _salle des voyageurs_.

La bougie brle encore sur une table, devant un journal abandonn;
chacun regarde son voisin d'un air hostile; des masses confuses de drap
et d'toffes encombrent les banquettes et le plancher; les femmes
achvent le sommeil de l'auberge derrire les voiles verts de leurs
chapeaux bossels.

Quelques hommes, encapuchonns de burnous, restent debout et billent;
d'autres s'endorment sur le dur dredon des tables ou sur les banquettes
de faux velours.

Un prtre rcite son brviaire et une religieuse dit son chapelet.

Quand toute cette population flottante se rveille, on croirait voir les
funbres passagers de la barque  Caron.

Les visages distillent la mlancolie; les yeux ont des clairs
sinistres; il semble qu'une guerre civile va clater entre quatre murs
de bois.

Cependant les heures s'coulent avec les eaux du fleuve: un riant
soleil, une frache tente appellent ce monde haineux sur le pont du
paquebot.

Les paroles circulent, les voiles verts se lvent, les visages prennent
des sourires, les regards se colorent de bienveillance; et aux dernires
heures du voyage, une si touchante familiarit s'tablit entre ces
passagers, qu'on les croirait tous lis entre eux par une amiti de
vieille date.

Cette amiti compte douze heures de paquebot; elle avait commenc, le
matin, par des symptmes d'hostilit sourde.

Si cette singulire mtamorphose se fait remarquer, dans une de ces
promenades  la vapeur, entre un lever et un coucher du soleil, que ne
doit-on pas attendre d'une longue traverse sur deux ocans?

Aux derniers jours du voyage de l'_gl_, lorsque le beau temps eut
ramen les passagers et les passagres sous les tentes du pont,
l'intimit entre les deux sexes avait pris un caractre srieux qui
promettait beaucoup  l'avenir, et qui devait tenir mieux encore que ce
qu'elle promettait, en prsence des plus grands tmoins de la cration,
l'Ocan et le soleil.

La jeune et belle passagre, Louise Genest, avait reparu  son ancienne
place, et Alcibiade, avec son amicale perfidie habituelle, s'tait
lestement plac entre elle et Maurice, et lui adressait des
flicitations sur le courage dont elle avait fait preuve, dans les
ennuis et les dangers du bord.--Nous voici bientt arrivs, madame, lui
disait-il, et quand vous aurez mis le pied sur cette terre nouvelle,
vous en ferez votre paradis.

--Citoyen Alcibiade, dit la jeune fille en soupirant, je ne vois pas
encore bien clair dans mon avenir.

--Votre avenir, madame, est  vous. On ne pleure pas toujours en ce
monde: Dieu nous a donn la joie pour nous en servir aprs la douleur.
Vous avez en vous la jeunesse, la vie, et la force; je ne parle pas de
la beaut, qui ne gte jamais rien: avec ces trsors, on est riche
partout. Regardez, l, devant vous, cet horizon. Il y a une le grande
comme la France, et dans cette le un coin adorable, o sont les ombres
tides, les eaux douces, et les fruits doux. Il y a aussi des trsors de
l'amour dans chaque rayon du soleil, et un de ces rayons tombera sur
votre front charmant, et rjouira votre me comme une fte qui n'a point
de fin.

--Ah! monsieur, dit Louise, ne me donnez pas de pareils rves....

--Si je vous les donne, c'est que je ne redoute pas pour vous le rveil,
interrompit Alcibiade; croyez-vous donc, Louise, que je vous ai arrache
 votre mansarde pour vous accabler d'une vie telle que la premire? Je
savais trs-bien ce que je faisais, et je sais trs-bien ce que je dis
en ce moment. Vous ne vous conduisez pas, je vous conduis, et croyez que
je ne veux pas vous laisser garer sur le chemin de votre bonheur.

Alcibiade avait dans sa voix ce charme qui divinise la parole de
l'homme, et qui est la musique du coeur.

Louise regarda d'un oeil souriant cet horizon lumineux qui lui tait
dsign comme une terre de promission.

La jalousie, cette noble passion qui tue l'amour ou le rend immortel,
agitait en ce moment le coeur de Maurice et couvrait sa face d'une sueur
froide, sous une temprature africaine.

Ce sentiment, tout nouveau pour lui, donnait  son imagination des
perspectives inconnues, et lui rvlait surtout une passion vritable
dans ce qu'il avait regard comme un amusement de passager aux prises
avec l'ennui.

Alcibiade feignit de le rencontrer par hasard, entre deux mts, et lui
dit:--Je viens de causer un instant avec cette pauvre Louise Genest,
et....

--Et?--dit Maurice, comme un cho qui s'adjoindrait un point
d'interrogation.

--Eh bien! la charmante veuve vite l'abordage comme l'_gl_ devant le
_King-Georges_; elle ne mord pas  la phrase galante; c'est une vertu
bronze au soleil de l'quateur. J'tais encore amoureux ce matin, mais
ce soir je donne ma dmission.

Le visage de Maurice passa subitement de l'agitation  la srnit, ce
qui n'chappa point  la finesse d'Alcibiade.

--Vous reculez bien aisment devant les obstacles?--dit Maurice en
souriant,--les veuves n'oublient pas si vite leurs maris.

--Bah! mon cher Maurice, quand une veuve a mis deux ocans, deux longues
temptes, et le _King-Georges_ entre elle et son mari, c'est une veuve
de dix ans rvolus, et encore j'abrge. Il y a un sicle que le pauvre
Genest est mort... Non, ce n'est pas cela, et alors c'est autre chose...
c'est...

--C'est?...

--Louise a une inclination secrte au fond du coeur. J'en suis sr. Je
connais les veuves de la terre; celles de la mer sont encore plus
veuves. Louise nourrit une passion... heureux mortel!

--Et quel est cet heureux mortel? demanda timidement Maurice.

--Ah! voil l'nigme! nous sommes trois cents amoureux  bord de
l'_gl_. Impossible de deviner l'lu.

--Vous dites cela comme si vous le connaissiez, Alcibiade.

--Eh! bien, oui, Maurice, je le connais, et je lui cde volontiers le
pas.

--Pouvez-vous me montrer cet lu dans l'quipage, mon cher Alcibiade?

--Maurice, vous vous le montrerez  vous-mme, dans un moment...
coutez; je descends pour causer un instant avec le pilote, ce brave
homme que vous aimez tant; nous voulons vous mnager, lui et moi, une
petite surprise quand nous serons en vue de Madagascar....

--Quelle surprise? demanda vivement Maurice.

--Comment voulez-vous que je vous fasse aujourd'hui une surprise qui
doit vous surprendre demain? Soyez raisonnable, Maurice....
coutez-moi.... Quand je serai descendu, en vous quittant, un beau jeune
homme s'approchera de Louise, prendra une place  ses pieds, et engagera
un entretien avec elle. Ce jeune homme est l'heureux mortel en question.
Adieu.

Et Alcibiade s'loigna en riant....

Maurice garda quelque temps un air pensif, puis secouant la tte, comme
pour en chasser une ide importune, il s'avana vers Louise, et s'assit
 ses pieds avec de courageuses intentions.

Un quart-d'heure aprs, Alcibiade passa nonchalamment devant son ami,
et, sans le regarder, il dit d'une voix trs-distincte:

--Heureux mortel!

Maurice sentit rougir son visage sous sa triple couche de soleil.




Arrive.


XVIII.

--Voici une place charmante pour causer,--dit Alcibiade  Maurice, en
s'asseyant sur les arcs-boutants de la proue,  l'ombre d'une voile.

Aujourd'hui, si le vent nous continue ses bonnes grces, nous
assisterons  un spectacle qu'il faudrait payer de la moiti de notre
sang.

Aprs un long voyage, raccourci de beaucoup, il est vrai, par la faveur
constante des vents, nous allons enfin voir notre belle terre promise.

C'est le pilote qui vient de me donner cette nouvelle.

Vous verrez un point noir  l'horizon;  chaque lan du navire, ce point
s'largira, en couvrant la ligne du ciel, et deviendra la rade
hospitalire qui allonge ses deux bras comme une mre pour recevoir ses
enfants.

_C'est Nossy-Bay_,  la pointe sud de Madagascar.

--Enfin! nous voil au port!

Dit Maurice en croisant les mains et en levant les yeux vers le ciel.

--coutez, Maurice. Ce port sera le second berceau de votre seconde
naissance. Remerciez les hommes et la loi, qui savent si bien
rcompenser en punissant.

--Au fait,--interrompit Maurice,--je ne comprends pas trop bien les
juges des tribunaux de Paris....

--Ni moi non plus, Maurice; et probablement ils ne se comprennent pas
eux-mmes. En gnral, les hommes qui font des lois sont des tres
sdentaires qui ont un cabinet d'tude rue Cassette, faubourg
Saint-Germain. Ils connaissent les codes de Minos, de Solon, de
Lycurgue, de Justinien, et les capitulaires de Charlemagne, mais ils ne
sont pas forts en gographie. Ces lgislateurs ont donc invent la
dportation ou la transportation.

--C'est singulier! dit Maurice.

--Attendez encore, poursuivit Alcibiade; vous allez voir les agrments
de cette loi.

Exemple: Un jeune homme, et il y en a beaucoup comme celui-l; un jeune
homme se reconnat un got invincible pour les voyages de long cours; il
ne rve que d'Archipels lumineux, d'Ocans plus ou moins pacifiques, de
mines de perles, d'meraudes, de diamants, de corail, de femmes de
toutes couleurs, sduites avec des verroteries, d'hritires anglaises
qui ont une le pour dot.

Par malheur, ces longs voyages cotent des sommes normes, et notre
jeune rveur n'a pas un denier. Alors, il se ravise, et prend une
rsolution sage; il se faufile, le plus innocemment possible, dans un
complot coupable, vite la mort, et n'vite pas la dportation: un
superbe vaisseau est nolis pour le dport; la philanthropie des
publicistes rclame pour lui les plus grands gards; on le soigne donc
comme un passager qui a pay sa place; chaque matin, le docteur du bord
lui rend une visite. Enfin, il est trait en fils de famille, en aimable
enfant prodigue, et il reoit chaque jour une portion de veau gras de la
table du commandant.

--Voil justement mon histoire, dit Maurice.

--Votre histoire, Maurice, est encore plus complique. Vous tiez, vous,
dport, transport, exil, par le tribunal du hasard, dans les climats
du Nord, homicides pour certaines organisations; vous tiez un Ovide
chez les Scythes; un palmier transplant sur le Pont-Neuf; un enfant du
soleil cercl de glaons. Vous dprissiez  vue d'oeil, comme le jeune
Potavry, ce sauvage du Sud, domicili rue Mouffetard.

Voil que votre nom se trouve ml  une liste de conspirateurs.
Aussitt la justice svre vous dracine du Pont-Neuf o s'exhalait
votre dernier souffle; on fulmine, d'une voix enrhume par nivse, un
rquisitoire contre vous; on vous frte une jolie corvette de
vingt-quatre pices de canon, et on vous oblige, au nom de Thmis
vengeresse,  vivre,  ressusciter,  respirer les baumes de la mer, 
faire trois repas par jour,  tre amoureux d'une veuve adorable, 
visiter les merveilles de ce monde, universelle patrie de nous tous, et
 cultiver sur une terre fconde, cent mille arpents dont le
propritaire est le soleil, lequel se laisse facilement exproprier.

--Voil un chtiment, c'est vrai, dit Maurice.

--Maintenant, Maurice, croyez-vous tre seul  jouir des bnfices de
votre chtiment? les deux tiers de nos dports sont dans le mme cas.
Ils taient morts comme vous, et comme vous ils vivent. Les hommes ne
savent ni rcompenser ni punir, et tout cela me prouve que nous marchons
 un ordre nouveau, et que la Providence sait bien ce qu'elle fait, si
les hommes ne le savent pas....

--Continuez, Alcibiade....

--Je regarde notre brave pilote qui me fait des signes inintelligibles
comme un sauvage de Madagascar.... Je crois qu'il demande  tre honor
de votre salut.... Saluez-le donc, Maurice, avec le plus charmant
sourire de vos yeux.

--Mais cette atroce consigne ne finira donc pas?--dit Maurice, aprs
avoir salu gracieusement son pre; me sera-t-il toujours dfendu de
serrer la main de ce brave homme dont la vue seule me rjouit?

--Un peu de patience, Maurice, toutes les consignes de mer expirent sur
terre... Attendez le moment: ce ne sera pas encore trs-long.

--Continuez donc, Alcibiade, je suis fch de vous avoir interrompu.

--Maurice, la rvolution de 89 a tout dplac; les forces vives du pays
montent peu  peu du fond  la surface, et menacent d'envahir le sol
tout entier. Il n'y aura bientt plus de place pour tout le monde au
festin. Aujourd'hui, chacun a le droit de vivre, et chacun soutiendra
son droit.

La mot _galit_ a travers l'air, cela suffit, il ne retombera pas au
nant. L'avenir est un crancier qui se prpare  demander beaucoup au
pass son dbiteur: il faudra payer  l'chance; avisons. Un homme
avait trs-bien compris tout ce que le prsent doit lguer de
broussailles  l'avenir: c'est Bonaparte. Sa rcente campagne de Syrie
est un mystre dont les esprits frivoles n'ont saisi que la moiti.

Un mot prononc, comme une phrase d'oracle, devant Saint-Jean-d'Acre, a
rvl une pense fconde et parallle  la situation. Aprs soixante
assauts inutiles livrs devant la Tour-Maudite, Bonaparte rsolut de
lever le sige, et il pronona tristement ces paroles: _Le sort du monde
tait dans cette tour!_

--Je n'ai jamais bien compris cette exclamation, dit Maurice.

--Maurice, bien peu de gens l'ont comprise, et cela doit vous consoler.
Bonaparte voulait accomplir l'oeuvre inacheve d'Alexandre. Il venait de
jeter son regard aquilin sur la situation, et il comprenait qu'il tait
urgent de dplacer cette dvorante activit d'esprit, fille de
l'ruption de 89, et de lui crer un autre foyer lointain, sur des
terres en friche, et sous un soleil nouveau.

Paris, ce grand centre d'agitation, que l'imprvoyance de soixante-six
rois a laiss former sur les deux rives de la Seine, Paris menaait de
devenir une cit prtorienne, toujours dispose  dtruire et  lever
un gouvernement quelconque, comme Byzance autrefois: il fallait donc
occuper ailleurs le gnie aventureux et superbe de ses enfants. Ce
qu'Alexandre avait fait pour la Macdoine, impatiente du joug de
Philippe, Bonaparte allait le tenter pour l'orageuse France de 89.
C'tait un plan merveilleux et sauveur. Il s'agissait de pntrer
jusqu'aux rgions de l'aurore, avec ces soldats de fer qui ont travers
le vallon des deux Pyramides et franchi le Thabor, et de planter le
drapeau colonisateur de la France dans ces fertiles plaines de Lahore
qui sont arroses par cinq fleuves, et fcondes par le soleil.

Saint-Jean-d'Acre pris, ce plan s'achevait; le sort du monde tait dans
sa tour. Bonaparte ne se trompait pas. Aujourd'hui, les hommes,  leur
insu, semblent vouloir continuer ce plan, et on envoie des dports aux
terres lointaines. Chaque exil de France est un grain de semence dpos
sur le berceau d'une colonie. Quand se fera la moisson? Dieu le sait;
aprs un demi-sicle peut-tre; les nations peuvent attendre, elles ont
la vie longue. Nous sommes, nous, sur ce navire, l'avant-garde de cette
migration future qui doit soulager la France, en l'parpillant sur les
continents et les archipels lointains. Nous ressemblons  ces deux
Hbreux que Josu envoya en Palestine, et qui s'en revinrent en
rapportant sur leurs paules des chantillons d'une fcondit
merveilleuse, pour attirer leurs frres vers les champs promis.

--Que Dieu vous coute, pour le bonheur de notre malheureux pays! dit
Maurice en joignant ses mains.

--Quant  moi, poursuivit Alcibiade, vous verrez bientt ce qu'un homme
frivole, un aristocrate chapp de la lanterne en se dguisant en fou,
un Alcibiade parisien a rsolu de faire pour prparer des ressources aux
hommes de l'avenir. Un soir,--c'tait, je crois, le 2 nivse,--un soir,
je causais de mes penchants vicieux avec une femme  jamais perdue pour
nous deux, avec la belle Lucrce Dorio, et je lui disais que tout homme
doit employer ses vices au profit de l'humanit, puisque les vertus sont
si rares.

Un jour, ajoutai-je, vous me verrez mettre ma thorie en action. Ce jour
est venu. Nous allons nous appliquer  l'oeuvre, vous et moi, et nous
aurons avec nous de bons travailleurs. Ce que je vous dis  prsent,
Maurice, je l'ai dit  chacun de vos camarades en particulier, dans nos
entretiens de la cabine et lorsque l'ouragan sifflait sur le pont; ils
m'ont tous rpondu, tous, en me serrant la main, comme vous faites en ce
moment. Les hommes graves, les hommes d'tat ont perdu le pays; il est
temps que les hommes de plaisir et de frivolit le sauvent, sinon dans
le prsent, du moins dans l'avenir.... Maurice, regardez.... le point
noir se lve  l'horizon!

A ces mots, le cri _terre! terre!_ tomba du sommet des mts, et tout le
peuple du navire accourut sur le pont.

Les larmes inondaient tous les visages; tous les pavillons se hissaient
aux cordages des mts, et l'_gl_ saluait de son artillerie joyeuse
cette terre, fille de l'Afrique et de l'Ocan indien.

Alcibiade qui, dans les moments solennels, savait donner  sa figure une
gravit qu'on ne lui avait jamais vue, prit Maurice par la main, et lui
dit:

--Mon ami, je vous ai promis une rcompense, et vous allez la recevoir.

--J'attends,--dit Maurice, avec une motion extraordinaire.

--Maurice, votre me est forte, et votre corps a repris toute sa
vigueur. Aujourd'hui, vous pouvez supporter, sans pril, une crise
violente... vous me promettez de ne prononcer aucune parole, de ne faire
aucun mouvement qui puisse attirer sur nous l'attention des gens du
vaisseau.

--Oui,--rpondit Maurice, en fixant des yeux effars sur son
interlocuteur.

--Recueillez toute votre nergie, Maurice, il y a des coups de foudre de
toute espce; l'extrme joie et l'extrme douleur sont intolrables pour
les mes faibles....

--Oh! parlez! parlez! je suis prt  tout entendre,--interrompit Maurice
en s'agitant convulsivement sur ses pieds.

--Maurice,--dit Alcibiade en baissant la voix et montrant du doigt
l'horizon,--Maurice, votre patrie est l, et votre pre est ici.

Ces deux mots: _Mon pre!_ sortirent comme un murmure sourd et comprim
des lvres de Maurice.

En ce moment, l'agitation et le dsordre rgnaient sur le pont du
navire, et le canon de la corvette retentissait sur l'Ocan.

Le jeune dport suivit l'indication du doigt d'Alcibiade, et, en
tournant la tte, il aperut derrire son paule un visage mouill de
larmes et deux bras qui s'ouvraient pour une treinte.

C'tait Sidore Brmond.

Les deux coeurs se fondirent en un seul coeur qui savoura, en un instant,
toutes les allgresses du ciel.

Alcibiade les spara violemment, et dit: Assez:

Puis, reprenant le ton lger et la physionomie riante:--Maurice,
--ajouta-t-il,--je voudrais bien savoir ce que font en ce moment les
juges qui vous ont condamn  la dportation. Comme ils seraient heureux
s'ils avaient eu le bon esprit de se condamner eux-mmes! Quel est celui
d'entre eux qui n'envierait pas votre destin? Vous retrouvez votre pre,
vous tes aim d'une femme charmante, vous allez descendre dans un beau
pays, vous avez la jeunesse et la sant de vos passions. Vos juges vous
ont condamn au bonheur  perptuit.

--Je vous jure, mon ami,--dit Maurice,--que je ne commettrai pas une
seule faute qui puisse faire casser ce jugement.

L'_gl_ courait  toutes voiles, et on voyait dj sortir de la ligne
de l'horizon les crtes bleues des montagnes et la cime des arbres du
rivage africain.




La lettre de l'Acton


XIX

Le vieux portier de la maison n1, rue Mesnars, avait fait une bonne
action; depuis plusieurs jours, il donnait l'hospitalit  un de ses
collgues chass de sa loge pour cause de dmolition d'htel, au
carrefour Saint-Nicaise.

Du moins ce collgue, en demandant un asile au vestibule d'une maison
opulente, avait expliqu ainsi l'origine de ses infortunes de portier.

Ce jour-l, le pauvre expuls venait de s'asseoir auprs du pole de
faence, et rchauffait en mme temps ses pieds et ses mains, pendant
que son regard, anim d'un sourire de gratitude, se tournait vers le
matre de la loge, et lui transmettait toute l'loquence du coeur.

--Ah! nous avons un rude hiver cette anne,

Dit le vieux portier en ouvrant le pole et en faisant  son collgue la
politesse d'une nouvelle bche.

On n'a pas vu tant de neige et de verglas depuis l'hiver de 89.

--Quel hiver, celui de 89!

Dit le collgue en frissonnant de tout son corps.

Je l'avais prdit  ma pauvre femme... quand je vis la fontaine de la
rue de l'Arbre-Sec toute gele, le 2 fvrier, le jour de la
_Chandeleur_, je dis: Ce sera un fameux hiver! et je ne me trompais
pas.

--Citoyen... pardon, j'ai encore oubli votre nom...

--Lemaney...

--Citoyen Lemaney, avez-vous fait aujourd'hui, votre tourne au faubourg
Saint-Germain?

--Ah! mon Dieu! oui... impossible de trouver une porte! Il y a des
propritaires qui se sont mis  tirer eux-mmes le cordon, par conomie
ou par peur... cependant on m'a donn quelque espoir rue des Pres. J'ai
t renvoy  sextidi de la dcade prochaine...

--C'est bien, citoyen Lemaney...

--J'espre que je ne vous suis pas  charge au moins!..

--Pas du tout, citoyen Lemaney. Il faut bien se porter secours entre
collgues... Et puis, comment voulez-vous m'tre  charge? Vous entrez
ici  neuf heures du matin, vous apportez votre petit djeuner, vous
vous chauffez  mon pole; nous causons; vous me lisez _la Gazette_, et
quand le jour tombe, vous allez vous coucher rue Fromenteau,  l'auberge
des _Deux-Pigeons_ o _on loge  la nuit_, pour un sou,  ce que vous
m'avez dit.

--Tout a est trs-exact, Interrompit Lemaney avec une motion
quivoque.

Mais si l'hiver n'tait pas rigoureux comme il est, je passerais mes
journes au Palais-National ou  la place des Vosges, et je ne vous
importunerais pas...

--Voyons, citoyen Lemaney,--dit le portier,--ne parlons plus de a: nous
nous fcherions.... M'apportez-vous quelques nouvelles aujourd'hui?

--Pas la moindre.... seulement on m'a dit qu'on allait construire un
pont de fer entre le Louvre et le palais des Quatre-Nations.

--Un pont de fer! a ne me parat gure possible: quand j'y passerai, je
le croirai.

--C'est ce que j'ai dit au frotteur de l'htel Cambacrs, qui m'a
annonc cette nouvelle.

--Le citoyen Cambacrs tait votre voisin, quand vous logiez au
carrefour Nicaise?

--Nous tions porte  porte.

--Citoyen Lemaney, savez-vous pourquoi le citoyen consul Cambacrs, qui
avait le droit, comme le citoyen Lebrun, de se loger aux Tuileries, n'y
est pas entr?

--Dam! c'est qu'il a eu peur d'en sortir.... Le citoyen Cambacrs est
un fin matois, quoique gros.

-- ces paroles, trois coups de marteau retentirent sur la porte; une
main automate tira le cordon, et le facteur entra, un trousseau de
lettres  la main.

Une voix timbre au conservatoire de la poste, entonna cette phrase dans
le vestibule:--La citoyenne Lucrce Dorio, huit sous et demi.

Le portier prit nonchalamment la lettre, paya le facteur, et aprs avoir
referm la porte de la loge, il dit, comme en _a-parte_:

--Celle-l, au moins, ne restera pas  mon compte.

Puis, levant la voix pour la remettre au ton de l'entretien interrompu:

--Croiriez-vous, citoyen Lemaney,--dit-il,--que j'ai l pour dix cus de
lettres que d'anciens locataires ne sont pas venus rclamer?

--Des migrs sans doute?

--Pas plus migrs que moi, citoyen Lemaney; ce sont de mauvais payeurs,
qui m'ont dit en partant:

--Mathieu, reois les lettres qui arriveront  mon adresse; on viendra
les rclamer.... Oh! oui, bonsoir! personne n'a paru. J'aimerais mieux
cependant ces dix cus dans ma poche que dans la bourse de la
Rpublique....

--Il faut vous faire rendre vos dix cus, citoyen Mathieu, interrompit
vivement Lemaney.

--Et par qui?

--Dam! par le gouvernement.

--Est-ce qu'il rend quelque chose, le gouvernement, citoyen Lemaney?

--Il vous rendra vos dix cus.

--Ah! je voudrais bien voir a!

--Vous le verrez.... Que me donnez-vous pour ma commission? je me charge
de vous les faire rendre.

--Je vous donnerais bien un petit cu,--dit le portier en riant aux
clats.

--Non, je ne demande pas tant,--dit le portier d'un air scandalis.

--coutez, citoyen Mathieu, je dois un compte de douze nuits  l'auberge
des Deux-Pigeons: donnez-moi une pice de douze sous, et je vous fais
rentrer dans vos dix cus, moins mes douze sous de commission.

--C'est entendu, citoyen Lemaney.... Voil toutes ces pauvres lettres
dans un tiroir, vous pouvez les prendre....

--Aprs mon djeuner, je ferai cette course  la direction des
postes.... Ne me donnez-vous pas celle que vous venez de recevoir 
prsent pour la citoyenne duchesse Glorio?...

--Lucrce Dorio,--dit en riant le portier.--Ah! celle-l envoie souvent
ici sa femme de chambre.... Vous l'avez vue, je crois, tridi dernier....
Une jolie petite fille avec une robe de bouracan vert, et des dentelles
larges comme a, qui lui battent les joues comme des ailes de
tourterelle....

--Ah! oui, oui,--dit Lemaney aprs une rflexion feinte ou vraie,--je
l'ai vue effectivement. Elle est entre, elle vous a fait un signe, et
elle est sortie, comme si un amoureux l'enlevait.

--Vive comme la poudre! Oh! un amoureux ne l'enlvera pas, celle-l,
c'est elle qui enlvera l'amoureux.... Eh bien, citoyen Lemaney, quand
on voit cette espigle de Tullie  ct de sa matresse, elle parat
laide. Il faut vous dire aussi que mon ancienne locataire, la citoyenne
Lucrce Dorio, est une Vnus comme il n'y en a pas.

--Son mari doit tre bien jaloux....

--Elle est veuve, citoyen Lemaney. Son mari a t tu en Suisse,  la
bataille de Zurich.... Tenez, j'ai achet la gravure; la voil colle 
ct du miroir.... La citoyenne Lucrce, en entrant dans ma loge, pour
me donner douze francs d'arrhes de son loyer, regarda cette gravure et
dit en riant: Tiens! c'est la bataille o mon mari a t tu! Voil
comment j'ai appris cela.

--Celle-l ne doit pas manquer d'amoureux,--dit Lemaney, en riant d'un
air stupide.

--Ah! je vous garantis que non!--dit le portier en tendant ses bras, et
en les levant ensuite vers le plafond de sa loge,--et  telles enseignes
que le propritaire voulait lui faire signifier son cong pour le terme
de messidor dernier; mais j'ai rpondu de sa bonne conduite, moi, et
tout s'est arrang. Vous connaissez comme moi les vieux propritaires;
ils ne peuvent pas souffrir les amoureux: ils disent que a dprcie les
immeubles; comme s'ils n'avaient jamais rien dprci, eux, quand ils
taient jeunes, et qu'ils n'avaient pas de maisons.

--Enfin,--dit Lemaney,--vous avez gagn le procs de la citoyenne
Lucrce Lorio.

--Dorio, Dorio, vous estropiez toujours son nom, citoyen Lemaney....
Oui, c'est vrai, j'avais gagn son procs; mais un beau jour, elle a
fait enlever ses meubles, et elle a quitt la maison.... Une femme
gnreuse comme une ci-devant reine, et qui vous mettait dans la main un
louis d'or comme une pice de six liards!... Tenez, je me chauffe encore
de son bois; elle m'en a laiss plein la cave; et dire qu'on a trait
cette femme comme une espionne de Pitt et Cobourg!

--Vous croyez donc, citoyen Mathieu, qu'elle ne rentrera plus chez
vous?--demanda Lemaney d'un air nonchalant.

--Jamais plus.... Elle est partie  la campagne.

--Aux environs de Paris, probablement?

--Ah! voil ce que je ne sais pas, citoyen Lemaney.... quelquefois
pourtant je m'imagine qu'elle est alle chez la famille de son mari.

Un sourire involontaire traversa la figure de Lemaney.

Le vieux portier ne remarqua pas ce sourire, et il parut absorb par les
tristes rflexions que lui inspirait la perte de cette excellente
locataire, la citoyenne Lucrce Dorio.

Lemaney se plongea dans la lecture de l'_Almanach du Consulat_, tout
frais clos des presses de Lejay, place Thionville, unique livre de la
bibliothque du portier.

Le bruit d'une voiture qui doublait l'angle de la rue Mesnars arracha
le citoyen Mathieu  ses rflexions.

Un instant aprs, le cordon de la loge rpondit au marteau de la porte,
et une jeune fille couverte d'un manteau de soie noire rembourr de
fourrures s'lana dans le corridor d'un pas leste qui connaissait le
terrain.

--Ah! ah! dit le portier; c'est la petite citoyenne Tullie!

 ces mots, Lemaney ferma nonchalamment l'_Almanach du Consulat_, et
prenant le paquet de lettres, il dit avec insouciance:

--Citoyen Mathieu, je vous laisse en bonne compagnie; je vais chez le
directeur de la poste pour rclamer nos dix cus.

Le vieux portier fit un signe d'approbation, et tendit la main  son
collgue, qui sortit.

Quand Lemaney eut tourn le coin de la rue Mesnars, il s'arrta et
examina le pav avec une attention singulire.

Une couche de neige recouvrait un verglas solide, et imposait beaucoup
de circonspection et de lenteur aux pieds des hommes et des chevaux.

Cette remarque parut satisfaire Lemaney, car il redressa la tte, de
l'air d'un homme qui se flicite d'une observation qu'il vient de
s'adresser  lui-mme.

Ensuite, il entra dans une petite boutique d'apparence suspecte, quitta
sa casquette de loutre et sa veste de drap d'Auvergne, se coiffa d'un
norme chapeau, colline de feutre, coupe de trois vallons, se revtit
d'une houppelande respectable, et courut se placer en observation aux
avenues de la rue Mesnars.

Tullie n'avait rpondu que des monosyllabes aux vingt questions plus ou
moins oiseuses du portier; elle tenait enfin une lettre, et dans sa
lgitime impatience de la porter  sa matresse, elle ne perdit dans la
loge que le temps ncessaire pour rchauffer ses pieds engourdis.

Remontant bientt en voiture, elle dit au cocher: Allez o vous m'avez
prise, et allez bon train, on sera reconnaissante.

 quoi le cocher rpondit:

--Ma petite citoyenne, le pav n'est pas bon. Hier, deux chevaux de mon
bourgeois se sont cass les jambes sur le Pont-Neuf.

La voiture partit donc d'un pas trs-modr; elle gagna les boulevards
et suivit leur ligne jusqu' la hauteur de la rue des Tournelles, dans
les solitudes du Marais.

Inutile d'ajouter que le faux portier Lemaney avait suivi la voiture,
qui s'arrta rue des Tournelles, 57.

Une heure aprs, Georges Flamant vit entrer cher lui son fidle agent
Lemaney.

Ainsi fut bientt dcouvert l'asile qu'avait choisi Lucrce Dorio, en
sortant de prison.

Lemaney avait jou son rle en homme lev dans les officines de cette
sombre desse ajoute  la lgende mythologique par les paens du
dernier sicle et qui, plus tard, devait tre adore sous le nom de
_Police_ dans un temple de la rue de Jrusalem.




La lettre de l'Acton.

(SUITE.)


XX.

Le soir de ce jour,  la veille, Lucrce et Tullie, plus unies que
jamais par une familiarit ne dans la mme infortune, continuaient un
entretien intime, dont la lettre de Maurice tait le sujet.

Les deux jeunes femmes taient en ce moment les uniques locataires de la
maison de la rue des Tournelles, 57, dont le jardin, alors ferm par une
grille de bois, longe le boulevard de la Bastille.

 l'poque o se passe cette histoire, ce quartier de Paris tait
presque inhabit et inhabitable  cause des migrations et des
dsertions.

Peu d'annes avant, Beaumarchais avait rfugi sa vie littraire et son
comptoir commercial de crales et d'armes  feu dans cette solitude
agreste, o sa maison tait isole, comme celle du _Vieillard des
Vosges_, illustre en opra-comique  Feydeau.

La campagne commenait l et s'tendait  gauche jusqu'au faubourg
Saint-Antoine.

Le calme et le silence de cette contre lointaine avaient dtermin le
choix de Lucrce Dorio; ne voyant plus rien autour d'elle, elle croyait
n'avoir plus rien  redouter.

Son isolement tait sa protection.

Tullie et deux femmes de service, qui arrivaient chaque matin de la rue
Saint-Louis, taient ses seules compagnes en attendant de meilleurs
jours.

La lettre arrive de Rochefort et confie  l'_Acton_, avait t,
depuis le matin, cent fois prise et reprise, lue et relue: quelquefois
Lucrce en regardait fixement l'criture, pour apprcier le degr de
force de la main qui en avait trac les caractres, et se faire ainsi
une ide de la force du jeune voyageur.

La veille tait triste, une seule lampe clairait le salon; les vitres
d'une fentre dont les volets n'avaient pas t ferms laissaient voir
un tableau d'extrieur, o la nuit et l'hiver associaient leur
dsolation.

Des guirlandes de neige couvraient les squelettes des arbres du jardin,
et donnaient une teinte encore plus tnbreuse  la zone du boulevard,
o Paris expirait alors dans le dsert.

Un vent aigu, voix dolente de cette nuit, secouait les flocons figs 
la cime des ormeaux de la Bastille et faisait grincer, sur son pivot, la
plume de fer qui servait de girouette  la maison de Beaumarchais.

--Oh! ce pauvre enfant mourra dans la traverse!

Disait Lucrce avec des larmes dans les yeux et dans la voix.

Plus de deux mille lieues sur mer! il y a de quoi tuer les plus forts,
et lui n'avait qu'un souffle au bord des lvres! pauvre Maurice!

--Avez-vous trouv, madame, dans ce livre que je vous ai achet hier,
quelque chose sur cet affreux pays?

Demandait Tullie, en dsignant un livre abandonn sur un guridon.

--Oui, oui, Tullie,--dit Lucrce en secouant tristement la tte,--j'y ai
trouv ce que je redoutais.... prends ce cours de gographie, ouvre-le 
la page marque par un signet, et lis.

Tullie ouvrit le livre et lut le passage:

MADAGASCAR, grande le d'Afrique, situe dans l'Ocan des Indes, entre
le dixime et le vingt-cinquime degr de latitude sud.

Les fivres mortelles qui rgnent dans ce pays empcheront toujours les
Europens d'y former des tablissements.

C'est un climat meurtrier, un sol partout marcageux et peu propre  la
culture, except  celle du riz. Les maladies endmiques de...

--Assez, assez,--interrompit Lucrce,--tout le passage est sur le mme
ton.... Ceux qui ont crit cela n'avaient aucun intrt  calomnier ce
pays; ce sont des voyageurs qui ont visit cette le, et qui ont crit
ce qu'ils savaient bien.

--C'est vident, dit Tullie.

Et la vive femme de chambre, fatigue d'une scne triste, trop longtemps
prolonge, hasarda, sur un autre ton, une rflexion accessoire qui
pouvait changer la nature de cet entretien.

--Certainement,--dit-elle,--le citoyen Maurice Dessains est un jeune
homme fort aimable; mais je crois qu'une femme avant de donner son
affection, doit rflchir  tous les dsagrments que cette affection
peut lui rendre.

Ainsi, madame, je ne pourrai jamais, moi, me dcider  aimer une
crature frle, maladive, souffreteuse, enfin un valtudinaire de
profession, surtout si, autour de moi, j'avais de quoi choisir dans un
cercle d'amoureux bien constitus.

--Tullie,--dit Lucrce,--tu es encore trop enfant; tu as le coeur de la
jeune fille; un jour le coeur de la femme te viendra.... Mais c'est
prcisment  cause de cela que j'aime Maurice en songeant qu'il n'a
plus de mre pour l'aimer; je le plains, en songeant qu'il n'a plus de
mre pour le plaindre; je veux qu' son lit de mort il emporte avec lui
l'unique et suprme consolation que lui donne mon amour.... Je te dis,
Tullie, que tu es trop jeune pour comprendre ces mystres de tendresse.
Avise-toi d'aimer quelque robuste Antinos, fou de lui-mme, et qui
daignera t'accorder ses faveurs, et aprs, je t'attends au dernier
quartier de ta lune de miel.

Tullie allait rpondre quelque chose, car une femme de chambre rpond
toujours, mais elle remarqua sur le visage de Lucrce une agitation
subite.

Au moment o sa bouche s'ouvrait, un geste imprieux la ferma.

Lucrce souffla sur la lampe au mme instant, et, saisissant le bras de
Tullie, elle la conduisit, sur la pointe des pieds, vers la vitre, et
lui montra une ombre effrayante qui passait sur la neige du jardin.




Une veille.


XXI.

Les deux femmes, immobiles de terreur, et blotties dans l'embrasure de
la fentre, regardrent longtemps le jardin, qui n'tait clair que par
la blancheur de la neige, mais elles ne dcouvrirent rien qui justifit
une premire alarme.

La bise des nuits d'hiver continuait d'agiter les petits arbustes
voisins, et leur donnait ainsi, dans les tnbres, des aspects
effrayants.

On aurait cru voir une ronde de spectres, ou un conciliabule nocturne de
bandits.

Sous l'obsession d'une crise de terreur, on aime  se donner une
explication rassurante, et  rcuser le tmoignage de ses yeux.

Lucrce, qui retenait son haleine sur ses lvres, respira dans un
sourire; elle ferma le volet intrieur, ralluma la lampe, et dit 
Tullie:

--Mon Dieu! quelle frayeur ces arbres m'ont donne! J'ai les racines de
mes cheveux qui me brlent, et mon front est glac.

--Mais qu'avez-vous donc vu ou cru voir?

Demanda Tullie en touchant familirement le front de sa matresse.

Je n'en sais rien, Tullie; est-ce qu'on sait ce qu'on voit, dans la
nuit! les cimes des arbres remuaient dans le jardin, et cela m'a
fait peur.

--C'est toujours imprudent  deux femmes, dit Tullie, d'habiter une
maison comme celle-ci, dans ce dsert.

--Que veux-tu que je fasse Tullie? indique-moi un moyen de vivre; j'ai
tout essay, rien ne m'a russi; je veux essayer la vertu. On en dit du
bien; Voyons....

--Mais cet essai n'empche pas d'avoir des locataires dans sa maison,
pour vous dfendre en cas de danger.

--Tullie, tu es un enfant. D'abord les locataires nous dfendent
trs-peu en cas de danger; ensuite ils vous perscutent, vous
espionnent, vous accablent de dclarations d'amour ou de haine, selon la
manire dont ils sont reus, et de bouche en bouche, de rue en rue, de
portier en portier, ils dnoncent votre retraite  tout Paris, si bien
qu'un jour on se retrouve encore en face avec ce dmon de Georges
Flamant.

--Que le diable l'emporte, ce Georges!

--Oh! n'attends pas cela, Tullie; le diable ne s'est jamais emport
lui-mme. Je subirai cet tre infernal tant que les pauvres femmes
seront sans protection dans ce pays.

--Et comment, dit Tullie, n'avez-vous jamais eu l'ide de vous retirer
dans une ville de province?...

--Ne prononce pas ce mot, Tullie. Je n'aurai jamais le courage de
m'inhumer de mon vivant. Il me faut l'air de Paris pour vivre. Paris est
le seul amant que je puisse aimer d'amour, et, depuis que j'y suis
malheureuse, je l'aime davantage. As-tu seulement vu un coin de la
province, Tullie, un seul coin?

--Jamais madame.

--Figure-toi des villes mortes, et enterres sous la poussire; des
citoyens qui prissent d'ennui, et qui demandent  leurs voisins
l'aumne d'une distraction; des femmes qui ne s'habillent et ne sortent
que pour l'anniversaire de la Constitution de l'an VIII; des
sous-lieutenants oisifs qui font le sige de toutes les maisons o se
cache une ombre de jolie femme; de petits thtres qui ne jouent qu'en
hiver, et qui sont habits au printemps par des chevaux. Tullie,
j'aimerais mieux me btir, comme la courtisane Rhodope, un tombeau, ici,
 Paris, avec des pierres donnes par mes amants, qu'habiter la province
dans un palais bti et meubl pour moi. Si je quittais Paris, un jour,
je traverserais la province, en chaise de poste, les yeux et les stores
ferms, et j'irais m'tablir  la Louisiane, au Canada, ou  Pondichry.

--Ah! comme je vous suivrais, moi, dans cette province-l!

Dit Tullie, en allumant un bougeoir.

--Je comprends le coup-d'oeil que tu viens de jeter sur la pendule,--dit
Lucrce, en s'arrachant  son fauteuil,--il est dj minuit; c'est
l'heure qui arrive le plus vite, quand on cause le soir.

Les deux femmes montrent aux appartements par un escalier o semblaient
monter avec elles tous les chos du large vestibule.

Une tristesse sourde tombait des tages suprieurs, car rien n'y
annonait la prsence des tres vivants.

La nouvelle chambre de Lucrce n'tait pas dcore selon le got romain
du gynce de la rue Mesnars.

Elle avait gard les traditions tapissires de l'cole de Louis XIII; le
lit surtout aurait pu figurer dans l'alcve du palais du Sommeil, sur
les monts Cimriens.

Il talait des couches superposes du plus suave dredon, entre quatre
piliers de bois des les, o s'agrafaient des rideaux lourds, dont
l'envergure, quand elle se dployait le soir, protgeait le sommeil avec
quatre paisses murailles de camaeu.

--Ces femmes laissent toujours ma fentre ouverte!

Dit Lucrce en entrant dans sa chambre  coucher.--Tullie, ferme tout
cela bien vite, et dshabille-moi.

Tullie ferma portes et fentres, et vint se placer derrire le fauteuil
o Lucrce renversait en arrire sa belle tte toute ruisselante de
cheveux noirs.

--Je vais vous faire une charmante toilette de nuit, madame,--dit Tullie
en jouant avec ses petites mains dans la chevelure de sa matresse.

--Je vais vous coiffer comme une nouvelle marie.... Nous ne voyons
personne, c'est vrai; mais nous autres femmes, nous sommes un peu
coquettes pour nous; n'est-ce pas, madame?

--Enfant!

--Que voulez-vous, madame! vous m'avez bien effraye tantt, et
maintenant je chante comme l'oiseau aprs l'orage. Rien ne rend gai
comme la peur, quand elle a pass.

--Eh bien! sois gaie, mais coiffe-moi.

--Si j'tais homme, j'aurais la passion des beaux cheveux.... Elles
taient folles, n'est-ce pas, les femmes qui se poudraient les cheveux
avant la Rvolution?... c'est comme la mode des gants, elle a t
invente par une femme qui avait de vilaines mains.... C'est aussi une
femme chauve qui avait invent la poudre amidon.... et les autres femmes
qui ont de belles mains et de beaux cheveux sont-elles niaises de suivre
ces modes-l!

--C'est assez juste, ce que tu me dis, ma petite Tullie, mais
dpche-toi.

--Ah! madame, vous tes si belle que je ne vous quitterais plus, quand
je vous tiens sous mes deux mains.... vous voil coiffe 
l'_hermap_..., j'ai oubli le nom que donne le coiffeur Amiel  cette
statue qui dort, au Louvre, sur un matelas. C'est une coiffure de
lit.... je vais vous dfaire votre robe, ce ne sera pas long, madame....
Mon Dieu! les belles paules! on dirait qu'il a neig dessus.... Voyez
comme je suis leste! je n'ai plus qu' vous dchausser et puis je me
retire dans ma petite chambre; c'est l'affaire d'un instant.... Tenez,
madame, regardez.... je puis cacher un de vos pieds dans ma main; mes
petites mains pourraient vous servir de souliers.... Je crois qu'il
devrait tre permis  une femme de chambre de baiser les pieds de sa
matresse... Bien! j'ai pris ma rcompense, et j'attends vos derniers
ordres avant de me retirer.

--Bonne nuit, Tullie.... Vous entrerez dans ma chambre au petit jour.

Tullie alluma son bougeoir, s'inclina devant Lucrce, et ouvrant et
refermant une petite porte, elle traversa un long corridor de
communication et entra dans sa chambre  coucher, en fredonnant l'air
du _Devin_.

    Quand on sait aimer et plaire,
    A-t-on besoin d'autre bien?

Lucrce se plaa devant son miroir, et comme pour juger si elle mritait
les loges de sa femme de chambre, elle donna quelques instants  une
petite revue de coquetterie, indispensable complment de sa toilette de
minuit.

Le fond de la chambre, reflt par le miroir, avait une teinte sombre et
confuse, et les quatre piliers de l'alcve, chargs de leurs rideaux
massifs, prenaient, dans les profondeurs de la glace vnitienne des
formes tranges, ce qui fit sourire Lucrce, mais de ce sourire qui
laisse la tristesse dans le regard.

Un murmure distinct, assez semblable  une respiration comprime avec
effort, arriva de l'alcve, et la jeune femme tressaillit; elle se
retourna vivement et regarda partout.

C'tait une erreur d'imagination, sans doute cause par le souvenir de
l'ombre fantastique du jardin.

Lucrce marcha vers le lit, avec une terreur vague dont elle ne se
rendait pas compte, et, si la honte d'avouer une peur enfantine ne l'et
pas retenue, elle aurait rappel Tullie sur-le-champ.

Comme elle luttait avec cette indcision, les plis d'un des rideaux
amasss autour d'un pilier parurent s'agiter du tapis au plafond.

Lucrce ouvrit des yeux dmesurs, et sentit brler la racine de ses
cheveux.

Au mme instant, deux plis du rideau se sparrent, et une tte horrible
apparut, comme une fleur de l'enfer, subitement close sur le lit des
Eumnides, au souffle du dmon.

La jeune femme, nue et frissonnante chercha un cri de dtresse au fond
de sa poitrine, mais sa langue se desscha; elle voulut fuir, mais ses
yeux se paralysrent; une tempte de sang clata dans son front; ses
bras se raidirent en essayant une dfense impossible; la vie s'teignit
au fond de son coeur; elle tomba, comme tomba la plus belle des statues,
dans un temple livr  la dvastation.

       *       *       *       *       *

Sept heures sonnaient  l'horloge du Cadran-Bleu, lorsque Tullie ouvrit
sa fentre pour consulter les progrs du jour.

Elle donna un regard triste au tableau qui se droulait devant elle.

Toujours la neige, toujours les arbres morts; toujours les toits
couverts d'un suaire; et sur le boulevard quelques charrettes lourdes
apportant des provisions aux marchs.

Tullie, faute d'interlocuteur, et prouvant, comme l'oiseau qui se
rveille, le besoin de chanter, se rsigna au monologue:--Il est de trop
bonne heure encore--se dit-elle en fermant sa vitre--pour entrer chez
madame. On est si heureux de dormir quand il fait froid. Il y a des
animaux qui dorment tout l'hiver. Que d'esprit ont ces animaux!...
_Entrez chez moi au petit jour_, m'a dit madame... Oh! je sais bien ce
qui l'a brouille avec le sommeil aujourd'hui... Elle s'est couche avec
un projet de lettre dans la tte; elle veut crire, ce matin, au citoyen
Maurice, et il faut bien dix heures  une femme pour crire quatre pages
 son ami...

Le courrier de Rochefort part  cinq heures.... Je voudrais bien
pourtant qu'on m'expliqut comment une lettre envoye  Rochefort arrive
 Madagascar, et qu'on ne paie que huit sous et demi pour deux mille
lieues, lorsqu'il en cote trois sous par la petite poste, pour crire
du boulevard du Temple au faubourg Germain... Ah! je vois que tout est
encore trs-mal arrang dans ce pays, malgr les six rvolutions qu'on
nous a faites depuis douze ans!

Tullie ta sa coiffe de nuit, s'ajusta complaisamment au miroir un
bonnet  fines dentelles flottantes, pingla son fichu, serra les
cordons de son tablier autour d'une taille souple et dlie comme le col
d'un cygne, et, de la pointe de ses jolis doigts, effaant la couche
brumeuse distille par le froid sur sa vitre, elle dit:

--Voil le grand jour: c'est tout ce que le ciel peut nous donner de
plus clair, quand il conomise le soleil.

Entrons chez madame.

Rien ne pourrait dpeindre la surprise de Tullie, lorsqu'en entrant dans
la chambre elle vit la fentre toute grande ouverte, et sa matresse
encore au lit.

Ses regards tombrent sur le jardin, o la neige gardait des empreintes
de pas toutes fraches et de dimensions diffrentes, ce qui attestait la
visite nocturne de plusieurs hommes.

Tullie ne donna qu'un coup-d'oeil rapide  ce tableau effrayant, et elle
se prcipita vers l'alcve pour rveiller sa matresse; mais le cri de
terreur qu'elle poussa ne put pas mme arracher Lucrce  son immobilit
de cadavre.

L'intrieur de cette alcve sombre offrait un de ces spectacles
mouvants qui ne se retrouvent que dans les villes prises d'assaut et
abandonnes aux brutales fureurs des soldats.

Tullie, toute inonde de ses larmes, toute palpitante de terreur, ouvrit
la porte, et descendit rapidement l'escalier, sans dtermination bien
prcise, mais pour se rfugier dans le calme et la rflexion qui
inspirent les bons conseils.




Madagascar.


XXI.

L'le de Madagascar est une petite Afrique place  ct de la grande.

Sur la carte, elle ressemble  une chaloupe qui suit un vaisseau.

Une chane de montagnes la traverse du nord au sud, dans presque toute
sa longueur.

Ainsi, le mont Lupata, nomm l'Arte, ou l'Artre du monde, sillonne
l'Afrique dans la mme direction: ce qui semble devoir prouver que
Madagascar est un petit continent  part, et n'a pas t dtach, comme
d'autres les, du grand continent voisin, dans quelque cataclysme
gologique.

C'est un pays primesautier, comme l'Australie et Borno.

Madagascar, est, au contraire, une mre fconde, qui a prodigu autour
d'elle des rejetons, comme une plante entoure de satellites, sur le
firmament de la mer.

De grands cours d'eau descendent de toutes les crtes, de tous les
rservoirs de la chane de montagnes qui traverse Madagascar, et cette
richesse d'humidit permanente, sous un ciel de feu, au lieu de lui
tre favorable, lui a donn ces maladies endmiques, signales par les
gographes, et redoutes par les Europens.

Comme ces explications, toutes froides qu'elles sont au milieu d'un
rcit dramatique, sont pourtant indispensables, et se rattachent  cette
histoire par le plus puissant des liens, on permettra au narrateur,
ennemi des dtails intermdiaires et oiseux, de s'arrter, en quelques
lignes, sur cette nouvelle topographie de Madagascar.

Ces grandes eaux qui descendent des deux versants ne conservent pas leur
imptuosit torrentielle jusqu'au canal de Mozambique et  l'Ocan
indien.

Arrives au pied des monts, elles rencontrent des plaines molles, des
terrains gras, o elles stagnent paresseusement et o leur vive nergie
s'teint dans d'immenses marcages, borns par les horizons maritimes.

Voil les foyers indestructibles des flaux de Madagascar.

Ce sont les marais Pontins ou le Delta du Rhne, sur une chelle 
gigantesques proportions.

Le vent d'Afrique et le soleil de l'Inde ont puis le souffle et la
flamme sur ces marcages, et ils sont encore ce qu'ils taient aux
premiers jours de la cration.

Les naturels du pays vivent, dans cette atmosphre de fivres, comme les
paysans de Sienne et de Terracine en Italie, et d'Istres et de Saintes
en Provence.

La terre natale a toujours l'air de prendre un soin exclusif des enfants
qu'elle produit.

Toutefois, en regardant la carte du monde, et en songeant  l'avenir des
peuples, si providentiellement conduit vers de nouvelles destines par
les mains de fer de la vapeur et des rvolutions, il reste vident que
tant de beaux pays lointains, o la fcondit peut mme supprimer le
travail, n'ont pas t crs exclusivement pour nourrir quelques
peuplades sauvages, prosternes devant des ftiches et des manitous.

Et que les grandes migrations septentrionales doivent un jour venir
demander leur place  ces splendides festins servis par le soleil et
l'Ocan, ces deux intendants de Dieu.

Cela tant admis, on interroge les voyageurs, et non les prjugs, et
on arrive  de consolants rsultats sur la question spciale qui nous
occupe en ce moment.

La chane de montagnes qui se hrisse du nord au sud de Madagascar
dcrit un arc immense, de sorte qu'elle laisse,  ses deux extrmits,
de vastes plaines et des bois touffus s'tendre, d'un ct, jusqu'au cap
Marie, de l'autre, jusqu' la baie de Digo-Suarez.

Aux deux pointes de l'arc, les conditions atmosphriques doivent changer
absolument de caractre, surtout vers la pointe nord.

Sur ces tides rivages, on ne retrouve plus ces pernicieux courants qui
dgnrent en eaux stagnantes et exhalent le poison et la mort; ce sont
partout des terrains lgrement accidents, recouverts de fleurs et
d'arbres, avec les ombres tides, les eaux douces et les fruits doux.

C'est l'Afrique qui vient expirer mollement sous le pristyle de
l'Inde.

Ce sont les fcondes haleines des archipels voisins et du golfe d'Oman,
qui semblent accourir sur les mers pour enrichir l'homme ou rjouir le
dsert.

Ce sont de petits golfes, des baies recueillies, des ports vierges, qui
ont dj reu des noms, en attendant des vaisseaux.

Digo-Suarez, qui s'ouvre prs du cap d'Ambre.

Le port Louquez; les baies de Vohemare, de Nosse, d'Ifonty, de Narrenda,
et d'autres asiles que le navigateur ddaigneux a effleurs en les
abandonnant aprs leur baptme quinoxial.

Mais ce serait peu de trouver dans ces vastes contres maritimes la
fcondit du sol et la salubrit l'air.

La Providence ne fait pas les choses  demi, quand elle veut appeler
l'homme, si l'homme oublie une fois d'tre sourd.

L'antagonisme, ce vieux flau de la terre, et cet amusement ternel des
nations civilises, doit se retrouver, et se retrouve avec ses haines
les plus vives, chez les peuples sauvages.

Il ne faut pas demander aux barbares d'tre plus chrtiens que nous.

Ainsi, ne nous tonnons point de rencontrer, dans cette le immense de
Madagascar, deux nations en tat permanent de guerre ouverte.

Les Hovas et les Sakalaves.

Nous n'ayons rien  attendre des premiers, du moins dans le prsent,
mais l'avenir a des secrets de gurison pour toutes les haines.

Or, les Hovas se sont constitus nos ennemis; ils dtestent notre
pavillon, et sont toujours prts  s'opposer de vive force, comme leur
climat,  nos tablissements de Madagascar.

Nous trouvons, par bonheur providentiel, une compensation  cette haine
des Hovas, dans l'amiti de leurs ternels ennemis, les Sakalaves.

Ceux-ci nous accueillent fraternellement, nous aident  ravitailler et
 radouber nos navires en souffrance, nous escortent dans nos chasses
sur les bruyres du cap Saint-Andr.

Nous avons l des allis naturels qui n'attendent que nos colons pour
faire avec eux un trait d'alliance et saluer notre pavillon, hiss sur
le cap d'Ambre,  l'extrme pointe de Madagascar.

Les Sakalaves sont tout disposs  tre pour nous ce qu'ont t pour
d'autres planteurs europens les sauvages Makidas, de la baie d'Agoa,
sur un territoire africain.

Il y a mme, dans ces sympathies mystrieuses des enfants des tropiques
pour les aventuriers du septentrion, quelque chose qui fait rflchir et
illumine d'un rayon d'espoir les tnbreuses incertitudes de notre
avenir.

Le jour o les planteurs des huttes d'Adhel et les colons partis de
l'Atlas, se rencontreront, la charrue  la main, dans les solitudes
vierges de l'Afrique, et fraterniseront dans le plus merveilleux des
hymnes, ce jour-l sera une aurore d'un avenir nouveau, et le monde
sera sauv par la colonisation, qui est la vritable et la seule
fraternit.




Un port sans vaisseaux.


XXII.

Le 18 septembre 1800, deux jeunes gens, qui bientt nous diront leurs
noms en causant, descendaient d'une petite colline, au lever du soleil,
et marchaient vers le rivage de cet Ocan qui laisse quelques-uns de ses
flots tranquilles, dans le joli golfe de Digo-Suarez,  la pointe nord
de Madagascar.

Par intervalles, nos deux amis s'arrtaient quand une claircie de
tamarins gigantesques leur permettait d'embrasser une vaste tendue de
mer, et ils regardaient alors avec des yeux avides jusqu'aux dernires
limites de l'horizon.

--Croyez bien que je ne me suis pas tromp, disait le plus jeune  son
compagnon;--j'ai vu de l-haut une petite voile blanche comme du lait,
et qui s'est leve avec le soleil.

--Mon cher Maurice, disait l'autre, vos yeux sont meilleurs que les
miens.... j'ai t, moi, exempt de la conscription pour la faiblesse de
ma vue.... ainsi, je suis oblig de vous croire sur parole.... Au reste,
il n'y a rien d'tonnant de dcouvrir une voile sur ces parages; nous
sommes ici comme sur le balcon d'un belvdre, et tout ce qui se passe
au large nous demande un salut.

Sidore Brmond, votre pre, dont vous avez respect le sommeil ce matin,
nous a donn hier une leon de gographie locale dont j'ai profit. Vous
tes, nous a-t-il dit, au carrefour de tous les grands chemins
maritimes: A votre gauche, on arrive du Mozambique, des les Comores et
du Zanguebar; en face, des mille ports du golfe d'Oman;  droite, de
tous les archipels et de tous les continents indiens. Quand j'habitais
Paris, je voyais de ma fentre, rue Coquillire, une grande maison noire
qui m'tait la respiration, et puis tous les fiacres qui allaient de la
rue Pltrire  la rue Grenelle-Saint-Honor. J'aime mieux le belvdre
de Digo-Suarez, avec son loyer gratuit et son propritaire absent....

--Alcibiade,--interrompit Maurice en frappant de la main droite sur le
bras de son ami.

Maintenant il n'y a plus moyen de douter.... Pendant que vous parlez, la
petite voile avance.... Oh! si le vent se levait un peu, dans un
quart-d'heure elle serait ici!

--Quelle joie d'enfant cette voile vous donne, mon cher Maurice!... et
si c'tait une voile anglaise par hasard?

--Bah! est-ce qu'il y a ici, l, sur ce cap, des Anglais, des
Espagnols, des Franais? Il y a des hommes. Si nous tions en mer sous
notre pavillon, j'aiguiserais mon sabre d'abordage; mais ici, sur une
terre neutre, sur ce cap du bon Dieu, je suis l'ami de tous nos ennemis,
et je ne cherche que des mains  serrer avec les miennes.

--Maurice!--dit Alcibiade avec une gravit comique,--Maurice, que vous
tes loin du condamn du 14 nivse!...

--Est-ce qu'il peut y avoir des nivses, ici, Alcibiade! Comprend-on la
folie de ces faiseurs d'almanachs, qui ont baptis trois mois de l'anne
avec trois horribles noms: _ventse, pluvise, nivse_! qui enrhument
ceux qui les prononcent, et qui m'avaient rendu poitrinaire au deuxime
degr!...

En causant ainsi, ils taient arrivs  un golfe charmant, tout bord de
verdure, et auquel il ne manquait que des vaisseaux pour avoir la
physionomie d'un port de commerce.

C'tait l que l'_gl_ avait dbarqu ses passagers, quelques mois
avant, en leur laissant toutes les ressources matrielles qui leur
taient ncessaires pour s'y tablir.

De ce point de la cte, le regard embrassait un horizon immense,
l'infini de la mer et du ciel.

Ce qui tait un doute devint alors une vrit.

Nos deux amis apercevaient distinctement un petit navire qui cinglait
dans la direction de Digo-Suarez.

--Maurice, vous avez un tlescope dans les yeux,--dit Alcibiade,--vous
ne vous tes pas tromp. Maintenant, pouvez-vous reconnatre,  cette
distance, le pavillon de ce navire?

--C'est ce que je cherche  dcouvrir,--dit Maurice, en tendant sa
main droite ouverte, au-dessus de ses yeux.--Par moments je distingue
trs-bien l'arrire, mais il me semble qu'il n'y a point de pavillon.

--C'est impossible, Maurice; je ne suis pas trs-fort en science
nautique, mais, en trois ou quatre mois de navigation, j'ai eu le temps
d'apprendre qu'il y a toujours un pavillon  bord d'un navire....

--Eh bien! celui-l n'en a pas.... j'en suis trs-sr maintenant....
C'est une corvette en miniature; elle est dcoupe pour bien marcher;
quand il fait du vent, on dirait un oiseau de mer.... Elle n'a que deux
mts, et fort penchs en arrire, comme s'ils allaient tomber.... Je
distingue six sabords, ce qui annonce un petit navire de guerre de douze
pices de canon....

--Voil une effronterie superbe! dit Alcibiade; est-elle comique cette
coquille de noix qui dclare la guerre  l'Ocan indien!

--Regardez, Alcibiade; elle vient de faire une manoeuvre trs-habile, et
qui prouve qu'elle connat ces parages aussi bien qu'un vaisseau
srieux.... Elle a descendu vers le sud pour prendre le vent et viter
l'_Ile de Sable_, comme nous avons fait avec l'_gl_, un peu plus haut,
dans la mme direction, pour viter le _Banc de Nazareth_.

--Mon cher Maurice, vous parlez comme un marin consomm.... maintenant,
je vais vous parler, moi, comme un homme qui connat la terre....

--Voyons.

--Ce petit navire me parat suspect; un navire qui cache le pavillon de
son pays, est comme un homme qui cache son nom de famille. Je me mfie
des choses anonymes.... Si nous restons ici,  dcouvert, nous serons
bientt aperus.... Voici,  droite du golfe, un massif de tamarins
sombres comme une association de cavernes; cachons-nous l, comme des
douaniers qui flairent la contrebande, et sans tre vus voyons et
attendons ce qui va venir.

Maurice approuva d'un signe de tte, et ils descendirent tous deux vers
le point d'observation dsign.

Malgr le secours d'une petite brise qui se leva, le navire garda la
mer, au moins encore une bonne heure.

C'tait, en effet, une miniature de golette, qui avait, sans doute,
perdu la moiti de ses forces voilires dans quelque ouragan, et qui se
tranait sur les vagues comme un albatros bless  l'aile.

Quand elle entra dans le golfe, comme dans un lieu de refuge, son
artillerie resta muette et aucun bruit n'interrompit le chant des
tourterelles grises, des cailles et des perruches multicolores
domicilies sur les arbres voisins.

La golette jeta un cble  terre, et un matelot l'amarra aux racines
d'un cocotier.

L'quipage, compos de dix hommes, resta sur le pont.

Ce golfe et cet atterrage taient, sans doute, un pays d'ancienne
connaissance pour les gens du bord, car aucun d'eux ne daigna donner un
regard de curiosit  ce paysage primitif,  cette nature virginale,
moiti endormie dans une ombre dlicieuse, moiti rveille au soleil
de l'quateur.

Le capitaine, qu'il tait facile de reconnatre  ses gestes imprieux
plutt qu' ses insignes de commandement, car il tait nu jusqu' la
ceinture, s'lana d'un bond sur la mousse paisse qui couvrait la rive,
et fit un signe  un homme de bord, son lieutenant prsum.

Maurice et Alcibiade, en observation dans le massif d'arbres, n'avaient
pas perdu un seul mouvement du navire et de ceux qui le montaient.

Si un entretien s'engageait entre les deux marins, nos amis se
trouvaient placs de manire  tout entendre, et jamais leurs oreilles
ne s'taient ouvertes avec une aussi fivreuse avidit.

Celui des deux dbarqus qui avait des allures de capitaine, se mit 
considrer avec une attention singulire toutes les varits d'arbres
qui bordaient la rive droite du golfe; on aurait cru voir un botaniste
en travail de collection pour quelque _Flore_ indienne.

Cependant la physionomie de cet homme excluait bien vite toute ide de
cette nature.

Sa figure, empourpre de soleil, avait toutes les lignes et tous les
caractres saillants de l'audace hroque; ses yeux semblaient s'tre
allums au foyer de l'quateur; ses bras nus, son col lonin, son torse
bruni et sillonn de muscles, annonaient un exercice de luttes
vigoureuses, tout--fait trangres aux moeurs du botaniste et du savant.

Quel tait donc ce mystre maritime, qui venait ainsi se proposer comme
une nigme  nos deux jeunes Europens?

Aux premiers mots, ce mystre allait tre dvoil.




Servir son pays.


XXIII.

--Capitaine, j'attends vos ordres, dit l'un des deux marins.

--Il faut envoyer deux hommes en chasse,--dit le capitaine, en langue
franaise, et d'un ton rsolu.

Les cailles abondent  Madagascar, comme vous savez, il ne faut qu'une
heure pour en tuer cent. Voil de quoi rparer votre long jene, en y
ajoutant une couffe de riz _benafouli_....

--C'est bien, capitaine....

--Attends encore, mon brave Marapi. Vous mettrez  bord autant de noix
de cocos que la cale en peut contenir, et vous en donnerez  nos malade
du scorbut. Le charpentier viendra choisir dans ce taillis de quoi
remplacer les deux vergues qui nous manquent, et le gouvernail qui est
avari. Voil le plus urgent. Nous ne resterons ici que trs-peu de
jours, ds que je pourrai me remettre en mer, je doublerai le cap
d'Ambre et le cap Saint-Sbastien, pour achever de me ravitailler dans
la baie de Nosse, o nous trouverons ce qui nous manque ici.

--Capitaine, dit l'autre marin, me permettez-vous de faire une
observation?

--Parle, parle, mon brave Marapi.

--Eh, bien! mon capitaine, je crois que nous pouvons trouver dans les
atterrages de Digo-Suarez tout ce que nous trouverons de l'autre ct
de l'le. Nous sommes en septembre, les courants du canal de la
Mozambique sont trs-dangereux, et je doute fort que _la Perle_, dans
l'tat d'avarie o elle se trouve, puisse doubler le cap Saint-Sbastien
et entrer dans le canal. Nous risquons de faire cte sur l'le
Glorieuse, ou sur l'le Anjouan.

--Trs-bien parl, mon brave Marapi, mais l'oeil du matre y voit mieux
que l'oeil du serviteur, et je persiste dans ma premire ide.

--Capitaine, je suis  vos ordres, dit le marin en s'inclinant.

--Voyons, mon brave, quand _la Perle_ pourra-t-elle doubler le cap
Saint-Sbastien?

--Aprs les moussons.

--Et que ferons-nous ici, en attendant?

--Nous vivrons de pche et de chasse.

--Beau mtier pour des gens comme nous! Y songes-tu bien, Marapi? toi,
le lion de Java! toi, dont le nom signifie _colre du feu_! comme le
volcan de ton le! tu consens  te faire chasseur et pcheur, comme un
Hollandais du Port-Natal, ou un planteur sudois de Trenquebar!... Et si
cet endiabl de lord Cornwallis, pendant que nous sommes en chasse, nous
relance avec une embarcation, comment _la Perle_ se dfendra-t-elle?--Y
as-tu bien song?

--Il est vrai, capitaine, que nous sommes diablement avaris.

--Combien avons-nous d'hommes  bord?

--Seize, capitaine.

--Combien en tat de trouer un sabord ennemi avec un sabre et un
pistolet?

--Huit tout au plus, capitaine.... La mer, le scorbut, et notre
malheureuse descente  Sataoli nous ont dtruits tout--fait.

--Bien, Marapi! tu vois donc que ce n'est pas sur la cte o je suis
qu'il y a chance de se ravitailler compltement. On trouve partout des
bois de construction, des noix de cocos, des rserves de pche, des
forts de chasse, mais il est plus difficile de trouver des hommes, des
recrues, des matelots, des loups de mer, pour les associer au noble
mtier que nous faisons. Je ne suis, moi, ni chasseur, ni pcheur, ni
mme corsaire; je suis un ravageur d'Anglais, un pouvantail que la
France a laiss dans l'Inde, aprs nos dsastres sur le Coromandel.

J'ai une grande mission  remplir; j'ai un glorieux exemple  donner aux
marins, mes compatriotes, dissmins sur les deux rives du Bengale, aux
les de la Sonde,  la Nouvelle-Hollande, au Zanguebar. Si tous les
colons de France savent m'imiter et font leur devoir, la Compagnie
anglaise des Indes est ruine au bout de trois ans, et lord Cornwallis
n'osera plus sortir du fort Saint-Georges, qu'il vient d'lever 
Madras. Ainsi ce que n'ont pu faire Suffren et d'Estaing, ces dieux de
la mer, nous le ferons, nous, avec des coquilles de noix, plus
nombreuses que les les Maledives et Laquedives, nous formerons une
prodigieuse escadre d'cueils flottants, chelonns sur la route
commerciale d'Angleterre aux Indes, et toute la puissance britannique
viendra chouer contre nous. D'autres enfants de la France n'ont-ils pas
dj russi dans la mme entreprise?

N'as-tu pas entendu parler cent fois des flibustiers franais de
Saint-Domingue? En voil des hros taills sur bronze! On voulait aussi
les fltrir d'un vieux surnom odieux, et voici comment ils rpondirent:
Le 24 aot 1781, jour de la fte du roi, ils brlrent, en signe de
rjouissance, deux millions de bois de Campche, dans la presqu'le
d'Yucatan.

Maurice et Alcibiade, embusqus dans le voisinage, avaient cout cet
entretien avec un intrt sans gal, et plusieurs fois ils s'taient
fait violence pour ne pas sortir de leur retraite.

Mais  ces dernires paroles, ils ne se continrent plus, et ils se
montrrent, avec un visage riant,  ces deux marins.

--Amis! dit Maurice, comme s'il et rpondu au _qui vive?_ d'une
sentinelle franaise, place sur le promontoire de Madagascar.

--Amis! rpta comme un cho, Alcibiade.

Ces deux mots si simples, servant de rponse  une question qui n'tait
pas formule, avaient, dans ce moment, un caractre de simplicit
sublime.

Les deux marins en entendant du bruit dans les feuilles, et en voyant
apparatre deux hommes sur un promontoire dsert, s'taient tout d'abord
placs en attitude de dfense.

Mais les joyeuses et sereines figures des jeunes gens, leurs gestes
pleins d'une grce exquise, le charme de leurs voix qui prononaient les
plus douces des syllabes franaises, loignrent toute mfiance de
l'esprit des deux marins, lesquels, du reste, n'taient pas gens 
prendre aisment l'alarme.

--Voil des amis qui nous tombent du ciel fort  propos, dit le
capitaine; et d'o venez-vous donc, mes bons amis?--ajouta-t-il en leur
tendant ses mains.

--Nous venons de Paris, dit Alcibiade en riant.

--De Paris! s'cria le capitaine, et que venez-vous faire ici?

--Nous venons vous rendre service, capitaine, dit Maurice d'un ton
rsolu.

--Ma foi! messieurs, j'accepte tout ce que vous m'offrirez, car j'ai
besoin de tout. Mais ceci demande quelques explications pralables. Je
suis chez moi, ici, donnez-vous la peine de vous asseoir; il me reste
 bord un quart de jambon de Labiata et quelques flacons de vieux
Constance, nous allons causer  l'ombre. Je vais d'abord vous dire qui
nous sommes: voil Marapi, mon lieutenant, crole franais, n, par
hasard,  Solo, le de Java, et moi, je suis le capitaine Surcouf.

A ce grand nom, Maurice et Alcibiade, qui s'taient assis dj sur des
siges de velours naturel, se levrent, et tant leurs larges chapeaux
de paille, ils s'inclinrent de respect devant l'Achille de l'Ocan indien.

Deux matelots descendirent du bord avec les provisions demandes, et les
quatre convives se mirent en devoir de leur faire honneur.

Quand la premire faim fut apaise, on se livra aux longs entretiens,
selon un ancien usage des matelots avaris, usage qui remonte  ces
matelots Troyens rfugis dans un petit golfe protecteur; Virgile a
chant leurs infortunes navales, leurs repas sur l'herbe et leurs
longs entretiens de convives rassasis [3].

[Note 3:
    _Est in secessu longo locus; insula portum
    Efficit, objectu laterum
    .... Prima fames epulis, mensque remot.
    .... Longo socios sermone requirunt._]


Le capitaine Surcouf apprit donc, dans tous ses dtails, l'histoire de
Maurice, le voyage de l'_gl_  Madagascar, et les projets d'une
colonie de dportation. Quand ce rcit fut termin:

--Jeune homme, dit le corsaire en lui serrant les mains,--croyez  la
parole d'un homme qui a la plus belle des expriences, celle que donnent
les prils de chaque jour; vous avez pay, en conspirant, otre tribut 
des traductions de livres de collge. Il y a bien des manires de
conspirer; vous avez choisi la plus absurde de toutes. Vous avez
conspir avec l'ide vidente de russir et sans songer qu'aprs le
succs vous autorisiez tous vos ennemis  conspirer ensuite contre vous.
Voyez o peut aller un pays ainsi ballott de complots en complots
indfiniment! Moi, je me suis reconnu un penchant  faire la mme chose.
Alors, je me suis dit: Conspirons contre la puissance maritime de
l'Angleterre. Les coups de canon que je tirerai n'effrayeront point les
vieillards, les femmes, les enfants et les moribonds dans les villes;
ils ne troubleront que les chos de l'Ocan de l'Inde, et je ne
rencontrerai jamais en France un crpe ou une robe de deuil que mes
cartouches de conspirateur auront noircis. Qui de vous ou de moi
raisonnait patriotiquement?

--Permettez-moi de ne pas rpondre, capitaine Surcouf, dit Maurice,
comme un colier devant son matre.

--Au lieu de conspirer contre Bonaparte, vous auriez d tous venir  son
aide, quand il voulait faire une brche  l'Orient,--poursuivit
l'illustre corsaire,--votre Directoire a t stupide comme le snat de
Carthage, dans une situation analogue. Ainsi, les deux plus grandes
choses, tentes par les deux plus grands hommes, ont chou par la faute
de quelques avocats ignorants et jaloux. Bonaparte a t abandonn en
Syrie, comme Annibal  Mtaponte. Nous tions, tous, ici, des milliers
d'Europens et d'Asiatiques, occups  prter l'oreille au canon de
Saint-Jean-d'Acre; chaque jour un heureux mensonge nous apportait cette
triomphante nouvelle: Bonaparte a forc la porte de la Syrie! il a
travers l'Arabie dserte, il a descendu le golfe persique, il a franchi
le dtroit d'Ormus, il a mis le pied sur le sol de l'Inde;  son
approche, les peuples esclaves se soulvent des bouches du Gange aux
bouches de l'Indus et l'Angleterre de l'Asie va retrouver contre elle un
nouveau Washington venu du Nord! Hlas! nous avions trop prsum du bon
sens du Directoire!...

Vous avez puis vos forces en complots, en luttes, en paroles, en
victoires, en dfaites striles. Vous croyez toujours avoir atteint
l'apoge de la puissance quand vous gagnez une bataille sur les
Allemands, ou quand vous rprimez une sdition dans Paris, et vous vous
nervez sous les tiraillements des opinions folles; vous cartelez la
France en lui prchant l'union; vous tes mcontents de votre pass,
vous ne savez que faire de votre prsent, et vous teignez tous les
phares allums sur les mille cueils de votre avenir.

--C'est dur, mais c'est vrai, capitaine, dit Alcibiade; il n'y a que la
frquentation de l'Ocan qui puisse mettre cette sagesse dans la bouche
d'un homme....

--Vous voyez en moi, continua Surcouf, un homme qui a de trs longues
heures de nuit et de jour pour rflchir, et qui trouve de bien rares
occasions de formuler ses penses en langage humain. Les hommes qui
m'entourent n'aiment d'autre loquence que celle du canon. Aujourd'hui
le ciel m'envoie deux auditeurs europens, et j'abuse peut-tre du droit
de me faire couter....

--Capitaine, interrompit Maurice, tout ce que vous dites nous intresse
beaucoup plus que vous ne pensez....

--Eh bien! dit Surcouf, j'ajouterai quelques mots encore.... Vous aimez
votre pays, n'est-ce pas?

--Sans doute!

--Croyez-vous que pour servir son pays, il faille ncessairement habiter
un coin de la France, et voter pour envoyer un tribun muet au Tribunal,
ou bien tre rgiment dans une des armes qui battent ces ternels
Allemands?

--Je pense, dit Maurice, qu'il y a d'autres manires de servir son pays.

--On sert son pays partout, continua le corsaire. Il y a deux dports
de Sinnamary qui cultivent les mriers de Chine dans une plantation de
Zanguebar: ils servent la France. Il y a cinq fructidoriss qui donnent
des leons de franais  la ville du Cap,  Fort-Dauphin et  Goa: ils
servent la France. Il y a cent migrs, connus de moi, qui ont fond,
sur les ctes indiennes, des coles, des filatures, des usines, des
villages: ils servent la France. Vous ne sauriez croire combien l'exil
en terre lointaine inspire tous les nobles sentiments du devoir. J'ai vu
 Botany-Bay des condamns redevenir honntes par orgueil national, en
face de l'tranger qui les regarde. Que ne doit-on pas attendre alors
des exils honntes! Si la moiti de la France dportait l'autre moiti,
elles seraient heureuses toutes deux.

--Je le crois, dit Alcibiade; et ce serait peut-tre le seul moyen de
gurir l'incurable.

--Monsieur Maurice Dessains, dit Surcouf, voulez-vous que je vous
fournisse une belle occasion de vous venger de votre pays qui vous
exile?

--Je veux bien, capitaine.

--Eh! bien! servez votre pays.

--Ma foi, capitaine, je ne demande pas mieux.

--Jeune homme, un de ces jours je vous montrerai  l'horizon un pavillon
anglais dfendu par vingt pices de gros calibre et cent hommes
d'quipage, et je vous dirai: Ce soir, ce navire de la Compagnie nous
appartiendra: voulez-vous arborer notre drapeau tricolore  misaine de
l'Anglais? Que me rpondrez-vous?

--Oui.

--Trs-bien! je vous pardonne votre conspiration absurde contre
Bonaparte.

Sur ces derniers mots, on entendit un coup du fusil dans les profondeurs
du bois: des chos infinis rptrent cette dtonation, et des milliers
d'oiseaux, s'envolant de la cime des arbres, couvrirent le ciel d'un
nuage d'azur, d'carlate et d'or.




Un pari de corsaire  pilote.


XXIV.

Ce coup de feu qui retentissait dans la solitude tait un appel et une
voix; c'est ce que Maurice comprit tout de suite, et il se levait pour
marcher dans le bois  la dcouverte de son pre ou de ses compagnons,
lorsque le capitaine Surcouf l'arrta par ces mots:

--Restez donc ici, monsieur Maurice; vous ne connaissez pas le pays de
ce ct du golfe; vous allez vous perdre dans une fort vierge, sans
boussole et sans Croix-du-Sud. Vos amis, qui probablement vous
cherchent, savent o ils vont; ils suivent la pente du terrain qui
conduit  la mer; ils connaissent leur direction, attendez-les ici.

Et, prenant une carabine de la main d'un matelot qui tait descendu du
bord avec une provision d'armes, il rpondit  l'appel venu des
profondeurs du bois.

Aussitt, un troisime coup dans le lointain.

--Maintenant,--dit Alcibiade,--ce dialogue me parat fort clair. Nous
avons laiss couler, ici, les heures sans les compter. Nos amis de la
petite colonie se seront inquits de notre longue absence, et ils nous
appellent  grands coups de carabine dans le bois.

--Nous sommes en mesure d'attendre nos amis et nos ennemis,--dit
Surcouf;--_la Perle_ est embosse avec la fiert d'un vaisseau 
trois-ponts, et elle regarde le bois avec six sabords ouverts, qui ne
sont jamais endormis.

Les yeux des matelots taient ouverts, comme les sabords de _la Perle_,
dans la mme direction, et leurs mains caressaient les crosses des
carabines.

On entendit bientt un bruit confus de voix, multiplies  l'infini par
les chos des solitudes, et, dans les claircies de la lisire du bois,
on vit se dtacher, sur la verdure des arbres, les vestes blanches des
colons europens.

Le premier qui parut tait Sidore Brmond.

Maurice s'lana au devant de lui, et s'excusa de sa longue absence, en
lui montrant le curieux tableau que la rive du golfe encadrait.

Cinq condamns du 14 nivse, vtus en planteurs africains, robustes
comme des hommes purifis par la mer, joyeux comme des criminels qui ont
trouv la vie dans la mort, suivaient Sidore Brmond et contemplaient
avec des yeux ravis le spectacle droul devant eux.

Surcouf s'tait lev pour recevoir les nouveaux venus, et il examinait
la figure de Brmond avec cette attention minutieuse qui prcde
ordinairement l'explosion d'une reconnaissance entre deux anciens amis.

Ce doute allait tre clairci au premier clat mridional de la parole
du pilote de l'_gl_.

--Il me semble que je vois la Caranque de la Seyne, quand je vois ce
coin de mer, dit Brmond en agitant son bras autour de lui.

Voil le bois de pins de Saint-Mandrier; voil l'isthme des Sablettes;
c'est la mme couleur d'eau et de terrain. Oh! la Seyne! la Seyne! le
plus beau pays du monde!... Cela me mouille les yeux comme  un enfant.

--Je ne me trompe pas!--dit Surcouf en se prcipitant du haut de ses
mains sur les mains du pilote.

C'est Sidore de la Seyne!... Eh bien! est-ce qu'on ne reconnat plus
Surcouf, le camarade du _Pluton_?

--Surcouf!--s'cria Brmond avec un visage rayonnant comme l'quateur,
--mais qui, diable! te reconnatrait dans cette absence de costume! Tu
ressembles au pre Tropique, en nglig d'Ocan!... Oh! mon brave
Surcouf!

--Enfants!--cria Surcouf en se tournant du ct de _la Perle_, feu de
bbord et de tribord, pour saluer la France qui nous rend visite 
Madagascar!

 cet ordre, _la Perle_ drapa, et, tournant sur sa quille, elle se fit
remorquer par une petite chaloupe jusqu' l'entre du golfe.

L, ses deux flancs tourns vers les deux horizons de la mer, elle salua
de toutes ses voix les premiers colons de la Rpublique franaise; et le
rivage rpondit, de vallons en cimes, de golfes en promontoires, comme
une terre morte qui ressuscite  la voix de Dieu.

--Eh! donnez-moi donc des nouvelles de nos amis,--dit Surcouf, en
offrant un verre de Constance  Brmond,--comment avez-vous laiss
l'Infernet?

--Comme on laisse une tour  l'entre d'un port,--dit le pilote, en
avalant le nectar du Bacchus indien.

L'Infernet est toujours un gant que rien ne peut dmolir; c'est un
marin  trois-ponts.

--Et le brave Lucas, que fait-il?

--Il se porte bien, comme tout officier qui vient d'avoir de
l'avancement.

--Et Tourrel du Martigues? et le brave Bettanger?

--Ils ont t blesss  Aboukir  ct de moi. D'excellents marins, et
qui doivent aller loin si un boulet ne les arrte pas.

--Est-ce que tu crois aux boulets, toi, Sidore Brmond?

--Pas plus que toi; je cite un proverbe.

-- la bonne heure! Et parle-moi un peu de Ganteaume?

--C'est toujours un marin de terre; mais  part ce dfaut, on ne peut
rien dire de lui.

--Et Villeneuve?

--Oh! un bon marin toujours, celui-l! mais il porterait malheur  une
barque charge de capucins. C'est un de ces marins qui aiment la mer et
que la mer n'aime pas.

--Brmond, j'ai gard le meilleur pour le dernier....

--Cosmao?

--Tu l'as devin, Brmond; donnez-moi des nouvelles de Cosmao?

--Toujours debout, comme le cap Sici. Ah! ce ne sont pas les bons
officiers et les bons marins qui nous manquent; ce sont les amiraux....
En partant, j'ai entendu dire que Latouche-Trville tait tomb malade.
Bon chef celui-l, mais constitution faible. Un marin ne doit jamais
garder le lit, comme un chanoine. J'ai beaucoup admir Jean-Bart, moi,
mais quand on me dit qu'il tait mort d'une fluxion de poitrine, comme
un procureur, je l'effaai des litanies de mes saints.

--Et maintenant, mon brave Brmond,--dit Surcouf,--veux-tu me faire
l'honneur de visiter mon vaisseau-amiral?

--Ah! trs-volontiers, Surcouf.

--Messieurs,--dit Surcouf en s'adressant aux colons, avec un geste et un
sourire des plus gracieux,--je vous fais  tous la mme invitation. En
votre honneur, j'ouvrirai un crin d'un grand prix.

--Tu as des perles de Ceylan  bord?--demanda Brmond.

--J'ai mieux que cela dans cet crin, mon brave Brmond. J'ai un collier
de bouteilles de rhum, baptis  la Jamaque, et qui devait tre bu par
Palmer de Batavia.

--Nous le boirons,--dirent les colons en choeur.

--C'est avec cette planche que tu fais tant de bruit, Surcouf?

Dit Brmond en mettant le pied sur le pont de _la Perle_.

--Ma foi,--dit Surcouf,--si j'avais un vaisseau de cent vingt, j'en
ferais moins.

--Il a raison,--dit Brmond,--un vaisseau de cent vingt offre trop de
marge aux boulets. En mer, _la Perle_ est invisible; il suffit d'une
vague pour la couvrir: les canonniers anglais y perdent leur poudre et
les gabiers leur plomb.

--As-tu bien tout examin?--dit Surcouf.

--Mais.... oui.... tout.... il me semble.

--As-tu dcouvert ce qui manque  _la Perle_?

--C'est singulier, Surcouf; j'examine tout avec mon oeil de phoque, et il
me semble que tous les _apparaux_ et les _agrs_ sont au grand complet.

--Mon brave Brmond,--dit Surcouf en frappant l'paule du pilote,--il me
manque huit hommes d'quipage.

--Je persiste,--dit Brmond en riant,--il ne te manque rien.

--Ah! ceci est fort, Brmond!

--Surcouf, tu es Ponentais, et je suis Provenal: voyons qui sera le
plus fin des deux. Veux-tu accepter un pari?

--Qu'as-tu  perdre, Brmond?

--Rien; voil pourquoi je parie.

--Eh bien! que veux-tu gagner?

--Tout, parce que je n'ai rien.

--Alors, choisis dans mon trsor de corsaire.

--As-tu une belle parure de corail  perdre dans un pari?

--Est-ce que nous manquons jamais de ces choses-l?... Marapi,
apporte-moi la corbeille de noces de miss Giulia Holwel.

--C'est une Anglaise que tu vas pouser?

--Est-ce qu'un corsaire a le temps de se marier, mon cher Brmond!...
C'est une corbeille de noces envoye de Londres  la fille du gouverneur
de Ceylan. Elle tait estime quatre mille livres. J'arrtai au passage
ce beau prsent nuptial; je gardai pour moi ce qu'il y avait de moins
prcieux, une parure de corail et un collier de perles, et j'envoyai le
reste  miss Giulia Holwel.

--Voil un trait charmant!--dit Alcibiade;--c'est de la belle galanterie
franaise en pleine mer.

--Un jour,--continua Surcouf,--je me suis montr plus galant encore. Je
capturai  bord de l'_Emperor_ miss Anna Heatfield, qui allait se marier
 Madras, et je la rendis  sa corbeille de noces.

--Ceci est imit de Scipion,--dit Alcibiade.

--Erreur historique,--reprit Surcouf;--il a t prouv que Scipion
n'aimait pas les femmes, ce qui met au nant cette bonne action de
continence, clbre en vers, en gravures et en tableaux menteurs....
Ah! voici la parure de corail de miss Giulia!... Maintenant, dis-moi,
mon brave Brmond, est-ce que tu vas faire un cadeau de noces  la reine
des Hovas que tu veux pouser?

--Et pourquoi pas, si elle y consentait?--dit Brmond en clatant de
rire.

--Un jour, je me suis prcipit des remparts de Saint-Jean-d'Acre par
dvouement  la Rpublique; eh bien! pour rendre service  mon pays, je
me prcipiterais encore dans le lit de la reine des Hovas, quoique
l'abme soit plus dangereux.

--Je suis sr,--dit Alcibiade,--que la reine des Hovas ferait des
bassesses royales pour avoir cette parure de corail.

--Pauvre femme!--dit Brmond en serrant la parure dans sa poche,--elle
ira pcher du corail o elle voudra, mais pas ici...

--Tu regardes donc notre pari comme gagn?

Interrompit Surcouf en riant.

--Comme gagn, Surcouf.

--Mais au moins, mon brave Brmond, tu devrais me faire connatre le
pari. Tu es plus corsaire que moi, en ce moment.

--Nous avons pari,--dit Brmond,--qu'il ne manquait rien  bord de _la
Perle._

--Oui, Brmond.

--Bien! Combien avais-tu d'hommes d'quipage avant tes malheurs?

--Vingt-quatre.

--Combien t'en reste-t-il pour continuer la course?

--Brmond, j'en ai perdu huit, il m'en reste donc seize.

--Surcouf, tu as perdu ton pari; il ne te manque rien. Compte: nous
sommes vingt-quatre combattants  bord; il ne manque au large que
l'Anglais.

Les condamns du 14 nivse trent leurs chapeaux en criant:

--Vive la France! vive la Rpublique! vive Surcouf!

--Ah! j'ai perdu!

Dit Surcouf en inclinant la tte.

--Maurice, mon enfant,--dit Brmond en lui donnant la parure de corail,
--voil le cadeau de noces de ta femme, Louise.... quand tu
l'pouseras!... pas avant, bien entendu!

--Est-elle en sret, au moins, votre belle fiance?

Demanda Surcouf  Maurice.

Maurice regarda son pre, comme pour le prier de rpondre.

--Elle est  la ferme hollandaise des familles Van-Gelden,--dit
Brmond;--d'honntes planteurs, des patriarches que No a, je crois,
dposs sur le cap d'Ambre, en passant. Toutes nos femmes sont l. Nos
hommes campent  Sea-Hill, le jour, sous des arbres, la nuit, sous les
toiles, qui sont chaudes ici comme des soleils. C'est ce brave citoyen
Alcibiade, le jeune homme le plus corrompu du dfunt Directoire, qui a
tout rgl dans la colonie des deux sexes, et lui a donn la
Constitution de l'an X.

Alcibiade s'inclina comme un lgislateur justement flicit.

Surcouf coutait Brmond avec une distraction marque; ses yeux se
tournaient  chaque minute vers l'horizon du golfe d'Oman, et sa figure,
toujours sereine, tait traverse de quelques lignes soucieuses: au
dernier mot de Brmond, il fit un signe  Marapi, qui courut 
l'arrire, et lui apporta sa lunette d'approche. Au mme instant, tous
les yeux se plongrent avec avidit dans la direction du nord.

-C'est un trois-mts, navire marchand!

Dit Brmond, en roulant ses doigts devant ses yeux.

--Un superbe trois-mts!--dit Surcouf;--un vaisseau de la Compagnie....
il vient de Surate ou de Bombay, vent arrire et bonne brise.... Marapi,
crie au charpentier de monter  bord avec ses deux vergues; le
gouvernail est rpar, c'est l'essentiel. On a travaill lestement, et
on a bien fait.... Enfants,  vos pices!... Il nous reste cinq heures
de jour.... Pilote Brmond, il faut gagner votre pari compltement....
Placez-vous au gouvernail... et toutes les voiles dehors!..... La
_Perle_ est en convalescence, cette promenade la gurira.

Les dports crirent trois fois:

--Vive Surcouf!

Un d'eux lui dit:

--Nous sommes des recrues, capitaine, instruisez-nous; qu'avons-nous 
faire?

--Ce que je ferai, rpondit Surcouf.




Le Swan.


XXV.

Le charpentier, aprs cinq heures de travail assidu, n'avait pu, mme
avec l'aide de deux matelots, donner  son travail toute la perfection
dsirable; mais _la Perle_ tait si bien dcoupe pour la manoeuvre,
qu'elle se passait d'une restauration minutieusement faite dans toutes
les rgles de l'art nautique.

 peine eut-elle gagn la mer, qu'elle prit le vent et glissa comme un
navire qu'on lance au flot par la rainure d'un chantier de
construction.

Maurice et Alcibiade, revenus enfin de la surprise o les avait jets
cet incident inattendu, se communiqurent,  l'cart et  la hte,
quelques ides, en redoutant toujours qu'un ordre du capitaine vnt
imposer silence  tout l'quipage dans ce moment solennel.

--Croyez-vous que la campagne sera longue, Maurice? demanda Alcibiade
avec un sourire srieux.

--C'est justement ce que j'allais vous demander, Alcibiade.

--Alors, Maurice, je vais vous faire la rponse que vous m'auriez faite;
je n'en sais rien.

--Avec un diable d'homme, comme ce Surcouf, on sait quand on part, et...

--Voil tout ce qu'on sait, interrompit Alcibiade.

--Au moins, si...

--Eh bien? au moins, si...

Maurice se tourna du ct de la terre, et ses yeux se voilrent de deux
larmes honteuses.

Le rivage fuyait de toute la vitesse de _la Perle_; les grands arbres
s'abaissaient vers le sol; les collines se mettaient au niveau des
plaines, bientt de Digo-Suarez au cap d'Ambre, il ne restait plus
qu'une ligne confuse, un nuage parallle  l'horizon.

--Au moins, si vous aviez dit le plus lger des adieux  Louise,
poursuivit Alcibiade; vous voyez, Maurice, que je sais ramasser une
phrase quand on la laisse tomber.

--Je vous remercie de ce soin, Alcibiade.

--Maurice, la terre disparue oubliez la terre. Soyez  votre devoir. La
femme nous empche souvent d'tre un homme, quand le pril est venu.

--Oh! ne craignez aucune faiblesse pour moi, Alcibiade, mon pre est
ici.

Le capitaine Surcouf, qui tait descendu dans l'entrepont, remonta, et
fit cesser par sa prsence tous les entretiens engags parmi les marins
auxiliaires.

Surcouf avait revtu son costume de fte; un large pantalon de toile
blanche, bord sur les coutures, de boutons de nacre sans nombre; une
veste de crpe de Chine bleu, lgre comme un tissu d'ailes de colibri;
un gilet blanc,  larges revers, garni de perles  toutes ses
boutonnires, une cravate de soie noire, mince comme un collier d'bne
fluide, et un chapeau plat de paille de riz, timbr d'une cocarde
tricolore, de la plus grande dimension.

Alcibiade qui n'tait pas tout--fait corrig de ses habitude
mythologiques, s'cria, en voyant apparatre Surcouf:

--Il ressemble au Neptune de l'Ocan de l'Inde; il ne lui manque qu'un
trident de corail!

Surcouf agitait dans sa main droite, au lieu de ce trident, un sabre
d'abordage, qui n'avait jamais vu son fourreau; c'tait une bonne lame
d'Orient, aiguise partout et emmanche dans un treillis de fer,
solidement construit.

Ainsi prpar au combat, cet homme, debout sur la dunette, dominant au
regard tous les horizons, changeant avec le soleil la flamme de ses
yeux, semblait distribuer les trsors de son audace  quelques matelots,
perdus sur l'abme, et les rendre dignes de la domination de l'Ocan.

Il fit un signe  Maurice, et le jeune homme s'avana.

--Eh! bien, monsieur Maurice, lui dit Surcouf, que pensez-vous de ce que
vous voyez en ce moment?

--Je pense  faire ce que vous ferez, capitaine.

--Cette conspiration est-elle de votre got?

--Oui, et je suis fier d'tre votre complice.

--Regardez, Maurice, si votre imagination de conspirateur citadin a
jamais rv quelque chose de plus beau! si votre jeune esprit, qui vous
entranait aux nobles aventures, a jamais conu quelque chose de plus
grand! L'Ocan est partout; nulle part la terre. L-bas un vaisseau
anglais avec vingt-quatre pices de canon; ici un navire d'enfant et
quelques grains de poudre. Un duel  mort qui se prpare, et pour seul
tmoin le soleil!

 la voix du hros de l'Inde, tous les matelots et les dports accourus
autour de lui bondissaient d'enthousiasme, et agitaient leurs armes dont
les clairs se croisaient, avant la foudre prte  sortir.

Sidore Brmond, muet et calme  sa barre, conduisait le gouvernail avec
l'exprience d'un pilote habitu  tous les prils,  toutes les ftes,
 toutes les mers: en ce moment il se regardait comme le pre de tous.

Les lunettes d'approche de _la Perle_ permettaient dj de voir la scne
qui se passait  bord du navire ennemi.

Les matelots et les nombreux passagers semblaient en proie  une anxit
des plus vives; dans le lointain, _la Perle_, toute couverte de ses
voiles, de ses flammes, de ses pavillons, avait un air sinistre, malgr
la folle gat de ses allures, et les matelots anglais, qui brossent
tout avec soin, brossaient dj les boulets, o luisent les armoiries de
la Licorne et du Lion.

Surcouf s'approcha du pilote, et, s'asseyant  son ct, il lui dit:

--Je viens un instant tenir conseil de guerre avec toi.

Le pilote et le capitaine parlrent bas, et on se mit  l'cart pour
respecter leur entretien.

Deux matelots, monts de l'entrepont, jetrent devant l'quipage tout un
arsenal d'armes de choix; toutes les mains se prcipitrent sur elles,
comme des avares sur un trsor mis au partage.

On et dit que _la Perle_ n'tait peuple que d'Achilles dcouvrant des
armes au gynce de Scyros.

--Deux mots  la hte,--dit Alcibiade en tirant Maurice  l'cart;
--comment trouvez-vous ce vaisseau anglais?

--Quoiqu'il soit encore trs-loign, ce vaisseau me parat superbe.

--Trop superbe! Maurice: je viens de l'examiner  la lunette; il est au
moins vingt fois plus grand que _la Perle_. Nous allons assister  une
exprience navale fort curieuse. C'est le nain qui va essayer de prendre
le gant. Le prendra-t-il?

--Pourquoi pas, Alcibiade, notre Surcouf connat son mtier.

--Je crois qu'il abuse de ses connaissances, cette fois.

--Vous doutez donc du succs, Alcibiade?

--J'en doute si fort, que si nous prenons ce gros vaisseau, je croirai
toujours que c'est ce gros vaisseau qui nous a pris.

--Enfin le problme va s'claircir...

--Quant  moi,--dit Alcibiade, en chargeant ses pistolets d'abordage,
--je suis digne de mon anctre Albert de Saint-Blanchard, qui, envoy
comme ambassadeur civil auprs de don Juan d'Autriche, fut oblig
d'assister, malgr lui,  la bataille de Lpante, en 1571, o il fut tu
sur un vaisseau espagnol, toujours malgr lui.

FIN DU DEUXIME VOLUME




Coulommiers.--Imprimerie de A. MOUSSIN.








End of the Project Gutenberg EBook of Le transport (2/4), by Joseph Mry

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE TRANSPORT (2/4) ***

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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
