The Project Gutenberg EBook of Histoire littraire d'Italie (5/9), by 
Pierre-Louis Ginguen

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Title: Histoire littraire d'Italie (5/9)

Author: Pierre-Louis Ginguen

Editor: Pierre-Claude-Franois Daunou

Release Date: March 31, 2011 [EBook #35732]

Language: French

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HISTOIRE LITTRAIRE
D'ITALIE

Par P. L. GINGUEN,
DE L'INSTITUT DE FRANCE.

SECONDE DITION,
REVUE ET CORRIGE SUR LES MANUSCRITS DE L'AUTEUR, ORNE DE SON PORTRAIT,
ET AUGMENTE D'UNE NOTICE HISTORIQUE PAR M. DAUNOU.


TOME CINQUIME.


A PARIS,
CHEZ L. G. MICHAUD, LIBRAIRE-DITEUR,
PLACE DES VICTOIRES, N 3.

M. DCCC. XXIV.




HISTOIRE LITTRAIRE
D'ITALIE.



DEUXIME PARTIE.




CHAPITRE XI.

_Suite de l'pope romanesque; pomes sur d'autres sujets que
Charlemagne et ses Paladins; pomes tirs des fables grecques; sujets
purement imaginaires; romans de chevalerie de la Table ronde; Giron le
Courtois de l'Alamanni; Vie de ce pote, ide de son pome._


Dgags enfin, non sans peine, de cette branche beaucoup trop fconde
des pomes romanesques italiens[1], nous aurions lieu d'tre effrays,
si les deux autres que nous avons prcdemment indiques[2], les romans
de la Table ronde et ceux des Amadis taient aussi fertiles, et si ceux
qui ont pour fondement d'autres fables connues, et les romans de pure
imagination qui sont encore autre chose, avaient de leur ct la mme
abondance. Fort heureusement il n'en est rien. La fable de Charlemagne
et de ses pairs avait eu la priorit; elle conserva la prfrence, et
peu s'en fallut mme que cette prfrence ne ft exclusive. Pour
procder avec ordre dans ce qui nous reste  connatre, commenons par
les pomes trangers aux Amadis comme  la Table ronde, et qui, devant
moins nous intresser, doivent aussi nous arrter moins.

      [Note 1: Le chapitre prcdent contient lui seul, ou les
      extraits, ou les simples notices d'environ quarante pomes.]

      [Note 2: Chap. III de cette seconde partie.]

Il faut ranger parmi les pomes romanesques la vieille histoire de _la
Destruction de Troie_, en vingt chants, imprime ds le quinzime
sicle, et dont l'auteur, d'ailleurs tout--fait inconnu, est un certain
Jacques, fils de Charles, prtre florentin[3]. Les choses y sont prises
de fort haut avant le sige de Troie, et conduites fort loin aprs. Le
pome commence par la conqute de la Toison d'or, et redescend
non-seulement jusqu' la fondation de Rome, mais jusqu'au temps de Csar
et  la guerre de Jugurtha. Il plat au _Quadrio_ de dire que ce sujet
n'y est pas mal trait[4]; il l'est  peu prs du mme style que
l'_Ancroja_ et les autres pomes de cette nature dont nous avons
ci-devant parl[5]. L'auteur, il est vrai, n'oublie pas de marquer le
passage d'un chant  l'autre, par la manire dont il finit et dont il
commence; mais s'il a cette partie des formes du roman pique, il n'a
aucun des agrments que l'imagination trouve quelquefois dans ceux mmes
qui n'ont d'autre mrite que de la frapper ou de la surprendre. Les
vnements y sont lis et amens sans art, et tels  peu prs qu'ils se
succdent dans Dictys de Crte et Dars de Phrygie, puis dans Virgile et
dans les historiens de Rome. C'est la fable, sans ce qui amuse, et
l'histoire sans ce qui instruit.

      [Note 3: _Ser Jacopo di Carlo, prete fiorentino._ Ce nom et
      cette qualit sont inscrits  la fin de son pome; on n'en sait
      pas davantage. Le titre du pome est: _Il Trojano dove si tratta
      tutte le battaglie che fecero li Greci con li Trojani_, Vinegia,
      1491, in-4.; _ibidem_; 1509, in-4., _con figure_; et aprs
      plusieurs autres ditions, _ibidem_, 1569, in-8., sous le titre
      de _Trojano, il qual tratta la destruction de Troja, fatta per li
      Greci, e come per tal destruction fu edificata Roma, Padova e
      Verona_, etc.]

      [Note 4: _In versi italiani non malamente questo soggetto fa
      trattato nel seguente romanzo; il Trojano_, etc., t. VI, p. 475.]

      [Note 5: Chap. IV de cette seconde partie.]

Ce fut encore aux formes du pome romanesque que le laborieux Louis
_Dolce_[6] eut le courage, ou si l'on veut la patience de rduire le
mme sujet, qu'il tira de l'_Iliade_ et de l'_nide_ tout entires,
sous le titre de l'_Achille e l'Enea_[7]. Il divisa cette immense
matire en cinquante-cinq chants, qui ont tous pour exorde quelques
maximes philosophiques renfermes le plus souvent dans une octave, et
finissant tous par ces renvois au chant suivant, qui ne donne pas
toujours le dsir de voir le chant suivant commencer. Son style est sans
doute beaucoup meilleur; sa manire est sage, sa narration claire et
facile, mais cinquante-cinq chants sont bien longs[8].

      [Note 6: Voyez ci-dessus, t. IV, p. 534 et suiv.]

      [Note 7: _L'Achille e l'Enea di messer Lod. Dolce, dove egli
      tessendo l'historia della Iliade d'Homero a quella dell'Eneide di_
      _Virgelio, ambedue l'ha divinamente ridotte in ottava rima_,
      Vinegia, 1572, in-4.]

      [Note 8: Il n'y en a pas moins de vingt-quatre pour la seule
      _nide_, dans un roman pique beaucoup plus ancien, tir du pome
      de Virgile, mais dont l'action,  la vrit, se continue
      jusqu'aprs la mort de Csar, et mme, si l'on en croit le titre
      (car je n'ai pu me procurer ce bel ouvrage), embrasse jusqu'au
      temps de l'auteur. Chacun des chants a pour exorde une invocation
       la manire des romans. Ce n'est point, dit le _Quadrio_, t. VI,
      p. 476, une traduction de l'_nide_, mais l'_nide_ transforme
      en roman. L'auteur est inconnu. Voici le titre du pome:
      _Incomincia il libro de lo famoso et excellente poeta Virgilio
      Mantovano, chiamato la Eneida volgare, nel quale si narrano li
      gran facti per lui descripti, et appresso la morte di Cesare
      imperadore, con la morte di tutti li gran principi, e signori di
      gran fama li quali a li d nostri sono stati in Italia, come
      leggendo chiaramente patrai intendere._ La date de l'dition
      place  la fin est: Bologne, 23 dcembre 1491, in-4.]

L'_Ulisse_[9], dans lequel le mme auteur mit en vingt chants tout le
sujet de l'_Odysse_, porte moins de ces signes auxquels on reconnat le
roman pique. Aux dbuts de chant, point de maximes, point d'exordes; le
rcit continue simplement comme dans les pomes hroques, et le premier
chant mme commence sans invocation, sans exposition. Tous les Grecs
taient retourns dans leur patrie, et avaient revu leur terre natale,
tous ceux du moins qui avaient chapp  la mort et que le fer des
Troyens n'avait pas moissonns[10]. Mais  la fin de tous les chants,
l'auteur met encore le cachet du genre romanesque, en s'interrompant
lui-mme, en congdiant son auditoire, et le renvoyant  l'autre chant.
Tlmaque s'est mis au lit; qu'il y reste: pour moi, je veux le laisser
l pour ne pas ajouter d'autre papier  cette feuille[11]; le soleil
vient de se coucher dans l'Ocan, Homre faisant ici une pause, je
suspendrai aussi mon chant[12]. Tantt c'est: mais pour que la longueur
de ce rcit ne vous ennuie pas, je raconterai le reste une autre
fois[13]; tantt: c'est ce que je vous rserve pour l'autre chant, si
vous voulez l'entendre[14], et tantt: ce qui arrive ensuite  ce baron
invincible (et notez bien que ce baron est Ulysse), est crit dans
l'autre chant, pour votre plaisir[15]; ainsi du reste. Ces formes peu
homriques sont des disparates d'autant plus tranges, que dans tout le
cours de sa narration, le ton de l'auteur est le plus srieux du monde.

      [Note 9: _L'Ulisse di M. Lod. Dolce da lui tratto dall'Odissea
      d'Homero e ridotto in ottava rima_, Vinegia, 1573, in-4.]

      [Note 10:
      _Erano tutti i Greci ritornati A le lor patrie, a le natie
      contrade,_ etc.
      (C. I, st. 1.)]

      [Note 11: Fin du c. I.]

      [Note 12:--du c. III.]

      [Note 13:--du c. IV.]

      [Note 14: Fin du c. V.]

      [Note 15:--du c. VI.]

Dans deux autres grands pomes, qui parurent de son vivant, il traita du
moins des sujets absolument romanesques; il choisit deux hros dont les
aventures fabuleuses font suite au roman des Amadis, Palmerin d'Olive et
Primalon son fils[16]. Chacun d'eux fut le sujet d'un vritable roman
pique, l'un en trente-deux et l'autre en trente-neuf chants. Il les
publia l'un aprs l'autre,  une seule anne d'intervalle[17]. Cette
facilit parat merveilleuse; mais le merveilleux disparat, quand on
voit combien le style de ces deux pomes est faible, tranant et peu
travaill. Ce n'est absolument que de la prose rime; et n'ayant eu
d'autre peine que de versifier les traductions en prose italienne de
deux romans espagnols, il n'est pas tonnant que dans une langue aussi
abondante en rimes, l'auteur ait pu fournir deux fois, en si peu de
temps, une si longue carrire.

      [Note 16: Je parlerai des Amadis dans le chapitre suivant.]

      [Note 17: _Palmerino di Oliva_, Venezia, 1561, in-4.;
      _Primaleone figliuolo del Re Palmerino_, Venezia, 1562, in-4.]

Quant au fond mme de ce double sujet, il n'est pas d'un intrt assez
vif pour racheter la faiblesse de l'excution. Pigmalion, roi de
Macdoine, mais roi de la faon du premier auteur de ces romans, eut un
fils nomm _Florendo_, qui devint amoureux d'Agriane, fille d'un
empereur de Constantinople. L'intelligence des deux amants eut des
suites. Pour les cacher, Agriane fit porter sur la montagne d'Olive
l'enfant dont elle accoucha en secret. Envelopp dans une corbeille, il
fut suspendu aux branches d'un palmier. Un villageois qui vint  passer
ayant entendu les cris de cet enfant, en eut piti, le dtacha du
palmier, l'emporta dans sa maison, et ne sachant de quel nom l'appeler,
lui donna celui de Palmerin d'Olive,  cause de l'arbre et de la
montagne o il l'avait trouv. Agriane fut ensuite marie avec Tarise,
roi usurpateur de Hongrie; mais _Florendo_ attaqua ce roi, le tua, et
reconquit tous ses droits sur sa chre Agriane.

Palmerin, leur fils, avait montr ds sa premire jeunesse un courage 
toute preuve. Instruit de bonne heure que le paysan qui l'avait
recueilli n'tait point son pre, il tait all chercher les aventures.
Il mrita d'tre arm chevalier en Macdoine par _Florendo_, son pre,
qui ne le connaissait pas, et se couvrit de gloire dans des expditions
prilleuses et lointaines. Point de chevalier sans une matresse;
Palmerin prit pour la sienne la fille de l'empereur d'Allemagne,
princesse trs-belle et trs-tendre, mais qui, par malheur, n'avait pas
un nom trs-potique: elle s'appelait Polinarde. C'est pour lui plaire
que Palmerin fit des exploits et entreprit des guerres  ne point finir.
Une de ses expditions fut de dlivrer _Florendo_ et Agriane d'une
prison o ils avaient t jets aprs que _Florendo_ et dtrn et tu
son rival, le roi usurpateur de Hongrie. C'est aprs cet exploit qu'ils
reconnaissent Palmerin pour leur fils. L'empereur de Constantinople
ayant enfin consenti au mariage de sa fille Agriane avec _Florendo_,
l'empereur d'Allemagne consent aussi  donner Polinarde sa fille au
brave Palmerin d'Olive. Palmerin finit, aprs bien d'autres exploits,
par succder  son pre et  son beau-pre, sur le trne de Macdoine et
sur celui de Constantinople; et ce fut un des plus grands et des plus
glorieux empereurs qu'ait eus la Grce, quoiqu'il ne soit pas fait la
moindre mention de lui dans l'histoire du Bas-Empire.

Son fils Primalon ne fit pas de moins belles choses. Le nom de sa
matresse n'tait pas beaucoup plus heureux; mais Gridonie avait autant
de beaut qu'en avait eu Polinarde, et Primalon fit pour l'obtenir tout
ce que l'amour et la valeur faisaient alors entreprendre. Devenu son
poux, il gouverna long-temps la Grce sous les ordres de Palmerin son
pre, soutint l'honneur de sa couronne dans des guerres terribles, qu'il
parvint  terminer heureusement; et, devenu hritier de son trne, il le
fut aussi de sa gloire.

Tel est, en peu de mots, le sujet de ces deux pomes, dont les
embellissements sont, comme  l'ordinaire, de grands combats, des
tournois, des dragons, des gants, des enchantements et des fes. Ils
mritent peu qu'on s'y arrte; et, soit par les vices du sujet mme,
soit par la faute du pote, on parle peu de Palmerin et de Primalon, et
on les lit peut-tre encore moins.

Quoique les sujets de tous ces pomes puissent tre appels imaginaires,
il en est cependant  qui l'on peut plus strictement donner ce nom,
parce qu'ils ne roulent sur aucune tradition, mme romanesque, mais sur
des aventures particulires et des histoires d'amour prises dans la vie
commune, et qui sont le plus souvent de pure invention. Tel est celui de
Gaspard Visconti, pote lyrique de quelque rputation au quinzime
sicle[18], que l'on joint ordinairement  l'_Unico_, au _Notturno_, 
l'_Altissimo_, pour marquer dans l'histoire de la posie une poque de
dcadence. Il raconta en huit livres, et en _ottava rima_, les amours de
Paul Visconti, son parent, avec une belle _Daria_[19], qui n'est connue
que par ce pome, et par consquent ne l'est gure, attendu qu'on le lit
peu.

      [Note 18: 1: Il tait de Milan, et en faveur auprs du duc
      Louis Sforce et de la duchesse Batrix. Ses posies sont
      intitules; _Rime del magnifico messer Gasparo Visconti_,
      Mediolani, 1493, in-4.]

      [Note 19: _De dui Amanti, poema di Gasparo Visconti_, Milano,
      1492, in-4.; 1495, _idem._]

On lit un peu davantage, et du moins par curiosit, un autre roman du
mme genre, dont le titre est _Philogine_; le sujet, les amours d'Adrien
et de Narcise[20]; l'auteur, _Andrea Bajardo_ ou _Bajardi_. C'tait un
gentilhomme parmesan, qui se distingua dans sa jeunesse par son adresse
et par sa force dans les tournois et dans tous les exercices
chevaleresques, et qui fut capitaine d'une compagnie d'hommes d'armes
sous notre roi Louis XII. Il le suivit en France, vcut  sa cour, et
fut honor  Paris, par ordre du roi, d'une couronne de laurier.

      [Note 20: Voici le titre entier: _Libro d'arme e d'amore
      nomato_ PHILOGINE, _nel qual si tratta d' Hadriano e di Narcisa,
      delle giostre e guerre fatte per lui e de molte altre cose amorose
      e degne: composto per il magnifico cavaliero messer_ ANDREA
      BAJARDO _da Parma_, etc., Parma, 1508, in-4.--Vinegia,
      1530,--_Ibid._, 1547.]

Ce brave chevalier cultivait les lettres et surtout la posie. Il avait
aussi compos en prose un trait de l'oeil, un autre de l'esprit, et un
roman dont la trompe ou le cor de Roland tait le sujet. Un recueil de
ses sonnets qui courait manuscrit[21], ayant t lu par une dame  qui
sans doute il ne pouvait rien refuser, elle voulut absolument qu'il
compost un traite ou un roman d'amour, o il pt mettre en action les
sentiments rpandus dans ce recueil de posies. Ce fut pour lui obir,
qu'il crivit ce pome. Il l'intitula _Philogine_, c'est--dire ami des
femmes. Sous le nom d'Adrien et de Narcise, il y raconta ses premires
amours. Adrien, jeune guerrier d'une haute naissance, tant  l'glise,
par un beau jour de la Pentecte, y voit Narcise, belle et trs-aimable
veuve du vingt ans. Elle le voit aussi. L'amour nat entre eux de ce
premier regard. Les tourments qu'ils ont  souffrir, les obstacles 
vaincre, les ruses des serviteurs qu'ils emploient, les doux entretiens
qu'ils se procurent, les faits d'armes qu'Adrien entreprend pour sa
matresse, enfin tous les petits ou grands accidents qui peuvent natre
dans une intrigue amoureuse, et qui se terminent par l'union dsire des
deux amants, forment toute la matire du pome.

[Note 21: Ils ont t imprims  Milan en 1756, par Fr. _Fogliazzi_,
avec des Mmoires sur la vie de l'auteur.]

Il est divis en deux livres, mais  l'imitation du _Roland amoureux_,
chacun de ces livres est subdivis en chants; le premier en contient
sept, et le second cinq. Chacun des chants commence, ainsi que le
premier, par une invocation  Vnus. Il n'y en a qu'une dans Lucrce,
mais Vnus dut en tre plus contente que des sept invocations de
_Bajardi_. Tous ses chants se terminent, non par deux ou trois vers,
comme dans la plupart des autres pomes romanesques, mais par une octave
entire, o il annonce que sa narration est interrompue et qu'il la
reprendra le lendemain. Le style de ce pote est simple et clair, mais
dpourvu de grce, de force et de coloris.

C'est encore un roman tout imaginaire que _les Amours de Pris et de
Vienna_, mis en dix chans et en octaves par _Mario Teluccini_, surnomm
_il Bernia_,  qui l'on doit un plus long pome sur _les Folies du neveu
de Rodomont_[22]; mais ce n'est que la traduction en vers d'un vieux
roman franais, dont il avait paru vingt ans auparavant une traduction
en prose[23]. On ne peut appeler des pomes, mais simplement des
Nouvelles en vers l_'Histoire de Gentil et Fidle_[24], quoiqu'elle soit
d'un littrateur clbre, _Lilio Giraldi Cintio_; et celle d_'Octinel et
de Julie_[25] dont l'auteur est inconnu; et l_'Histoire lamentable,
amoureuse, antique et exemplaire de Pirame et Thisb_[26]; et  plus
forte raison _la Brune et la Blanche_ [27]; et _la Nouvelle de madame
Isotte de Pise_[28]; et celle de _la prudente Flaminie_[29]; et
l'_Histoire du jaloux, o l'on raconte les grands tourments et les
excessives douleurs que souffrent nuit et jour ceux qui tombent dans
cette infortune_[30].

      [Note 22: Voyez ci-dessus, t. IV, p. 557, et note 1. Le titre
      de ce roman-ci est: _Innamoramento di doi fidelissimi amanti Paris
      e Vienna_, avec figures, et sans nom d'auteur; Genova, 1571,
      in-4.; Venezia, 1577, in-8.]

      [Note 23: Sous le simple titre de _Paris e Vienna_, Venezia,
      1549, in-8. Ce mme roman a t remis en vers et en _ottava
      rima_, dans le sicle suivant, sous le mme titre, par un certain
      _Angelo Albani_ d'Orvite, Roma, 1626, in-12.]

      [Note 24: _La leggiadra istoria di Zentile e Fedele_, sans nom
      de lieu et sans date, mais imprim, selon toute apparence 
      Venise, vers la fin du quinzime sicle.]

      [Note 25: _Incomincia la historia di Octinello et Julia, in
      ottava rima_, in-4., sans nom de lieu et sans date, mais du
      commencement du seizime sicle.]

      [Note 26: _Piramo e Tisbe, historia compassionevole, amorosa y
      antichissima, et esemplare_, Milano, sans date, in-4.]

      [Note 27: _La Bruna e la Bianca_, in-8., sans date et sans
      nom de ville, mais imprim  Sienne.]

      [Note 28: _Novella di madonna Isotta de Pisa, dove si
      comprende la sapienza d'un giovane nel corregger la superba
      moglie, composta per Andrea Volpino, cosa ridicolosa e piacevole_,
      Treviso, in-4., sans date.]

      [Note 29: _Flaminia prudente, composta per capriccio da Paolo
      Caggio, Palermitano_, Venezia, 1551, in-8.]

      [Note 30: _Istoria del Geloso, nella quale si narra i grandi
      affanni, ed eccessivi dolori che di e notte patiscono quegli
      infelici che in tal caso si abbattono, con i grandissimi lamenti_,
      etc., _Firenze Pistoja_, in-4., sans date.]

Mais il est temps de quitter ces petits objets et de jeter les yeux sur
deux vritables romans piques, recommandables par le nom et la
rputation de leurs auteurs, et d'autant plus remarquables qu'ils sont 
peu prs les seuls qu'aient fournis  l'Italie deux branches de romans
qui ont eu tant de vogue, et produit tant et de si gros volumes en
France et en Espagne, la Table ronde et les Amadis.

Les deux principaux sujets tirs de la Table ronde, Lancelot du Lac et
Tristan le Lonois, furent connus de trs-bonne heure en Italie par des
traductions en prose de nos vieux romans franais. Mais ces deux fables
intressantes n'y inspirrent long-temps aucune Muse, et ne furent mises
qu'assez tard et trs-imparfaitement en vers. Les amours de Lancelot et
de la belle Genvre, dj clbres au temps du Dante, comme on le voit
dans son admirable pisode de _Francesca da Rimini_, ne reurent les
honneurs du roman pique _in ottava rima_[31], que d'un _Niccol
Agostini_, qui n'est pas le mme que le mauvais continuateur du
_Bojardo_, mais qui n'est pas meilleur que lui. Il n'y eut qu'un mauvais
petit pome anonyme sur le beau sujet des amours de Tristan et de la
belle Iseult[32]; mais ce fut enfin un vritable pote qui traita cette
chevalerie de la Table ronde, quand l'_Alamanni_, rfugi en France,
composa son _Girone il Cortese_ d'aprs un vieux roman, clbre dans
notre ancienne littrature.

      [Note 31: _Lo Innamoramento di Lancilotto e di Ginevra nel
      quale si trattano le orribili prodezze, e le strane venture di
      tutti i cavalieri erranti della Tavola ritonda, libri due_,
      Venezia, 1531, in-4., _libro terzo ed ultimo_, etc., Venezia,
      1526, in-4., _configure_. _Agostini_ ne put pas terminer ce
      troisime livre, et ce fut _Marco Guazzo_ qui l'acheva. Un
      meilleur pote, _Erasmo di Valvasone_, dont nous verrons un fort
      bon pome sur la chasse, entreprit de remettre en vers tout ce
      roman; mais, quelle que ft la cause de cette interruption, il
      s'arrta au quatrime chant, et cet ouvrage est rest imparfait.
      Il est intitul: _I quattro primi canti del Lancilotto_, Venezia,
      1580, in-4.]

      [Note 32: _Innamoramento di M. Tristano e di madonna Isotta_,
      in-4., sans nom de lieu et sans date.]

_Luigi Alamanni_ tait n  Florence, le 8 octobre 1495, d'une ancienne
famille noble[33]. Il fit ses tudes dans l'universit de sa patrie, et
eut pour matre le savant _Cattani da Diacetto_. Ses progrs furent
au-dessus de son ge. A peine sorti du collge, il fut admis  de
savantes runions qui se formaient dans les jardins de _Bernardo
Ruccellaj_, reste de cette ancienne acadmie platonicienne qui avait
fleuri sous les auspices de Laurent de Mdicis. Il y acquit l'amiti de
la plupart des savants qui la composaient, et surtout celle du Trissin
qu'il regarda toujours comme son matre. Mari ds l'ge de vingt-un
ans[34], le bonheur dont il jouissait fut bientt troubl. Le cardinal
Jules de Mdicis gouvernait alors la rpublique de Florence. Le pre de
_Luigi_ tait trs-attach au parti des Mdicis, et le jeune pote tait
lui-mme en faveur auprs du cardinal; un dsagrment qu'il prouva
changea ses sentiments et sa position. Dans la fermentation o Florence
tait alors, le cardinal avait dfendu le port d'armes, sous peine d'une
assez forte amende. L'_Alamanni_ fut pris en contravention pendant la
nuit, et oblig de payer l'amende, quelques rclamations qu'il pt
faire. Son ressentiment fut profond: il se lia avec d'autres mcontents,
et lorsqu' la mort de Lon X, il se forma une conjuration pour secouer
le joug des Mdicis[35], il y entra des premiers.

      [Note 33: Son pre, _Pietro di Francesco Alamanni_, et sa
      mre, _Ginevra Paganelli_, eurent cinq autres fils.]

      [Note 34: En 1516.]

      [Note 35: Voyez _Varchi_, _Segni_, _Nerli_, et tous les
      historiens de Florence.]

Le mauvais succs de cette entreprise le fora de s'enfuir
prcipitamment de Florence[36]. Il se retira d'abord chez le duc
d'Urbin, et ensuite  Venise, o il reut le meilleur accueil dans la
maison de _Carlo Capello_, snateur, ami des lettres et qui les
cultivait lui-mme. Condamn comme rebelle  une amende de 500 florins
d'or, ses craintes se portrent plus loin lorsqu'il vit le cardinal Jules
devenu pape sous le nom de Clment VII[37]; et ne se trouvant pas en
sret  Venise, il voulut se retirer en France, avec _Zanobi
Buondelmonte_ son ami, son complice et compagnon de son exil. Ils furent
arrts  Brescia, et mis en prison  la demande du pape; mais _Capello_
l'ayant appris, employa si bien son crdit et les moyens que lui donnait
sa fortune, qu'il parvint  les faire chapper.

      [Note 36: Mai 1522.]

      [Note 37: En 1523.]

Alors l'_Alamanni_ commena une vie errante. Accueilli en France avec
distinction par Franois Ier., il eut part aux bonnes grces et aux
libralits de ce monarque. En 1525, il essaya de se rapprocher de sa
patrie; tant en mer aux environs de l'le d'Elbe, il fut attaqu d'une
maladie dont il fut sur le point de mourir. Il tait  Lyon au
commencement de l'anne suivante. Il alla ensuite  Gnes[38], o il
demeura quelque temps. Enfin la fortune parut s'adoucir en sa faveur.
L'arme de Charles-Quint s'empara de Rome[39]: la pape tait assig
dans le chteau Saint-Ange: Florence se souleva, chassa les Mdicis et
rappela ses citoyens exils. L'_Alamanni_ rentr dans ses foyers, ne
songea d'abord qu' se livrer  son got pour la posie; mais dans les
orages politiques qui peut se flatter de n'tre pas arrach  de
paisibles tudes? Dans une assemble des principaux citoyens, o l'on
examinait si Florence devait rester ligue avec le roi de France contre
l'empereur, ou tcher de se rconcilier avec le pape et de renouveler
avec l'empereur les anciens traits, l'_Alamanni_ fut appel, malgr sa
jeunesse, et quoiqu'il n'et aucun emploi public. Frapp des dangers que
courait sa patrie en restant attache  la France, dont les affaires
n'avaient jamais pu se rtablir depuis la bataille de Pavie, il soutint
l'opinion d'une ligue avec l'empereur, dans un discours que le _Varchi_
rapporte au cinquime livre de son histoire.

      [Note 38: En 1526.]

      [Note 39: En 1527.]

Rien de plus intressant que le portrait du jeune pote trac par ce
grave historien. Louis _Alamanni_, dit-il, outre la noblesse de sa
maison, outre la grande rputation que ses tudes, ses travaux assidus,
et principalement ses posies en langue toscane lui donnaient dj dans
les lettres, avait un extrieur trs-agrable, un caractre plein de
douceur, et par-dessus tout un ardent amour de la libert. Aprs qu'on
eut dlibr quelque temps, et ouvert diffrents avis selon la diversit
des opinions et des partis, lorsqu'on le pria de dire son opinion sur
cette affaire et sur ce qu'exigeait en gnral le salut de la
rpublique, il se leva en rougissant, se dcouvrit avec respect[40], et
tout le monde ayant fait silence et tenant les yeux attentivement fixs
sur lui, il parla ainsi, non pas avec une voix forte (car il l'avait
aussi faible que son esprit tait distingu), mais avec beaucoup de
grce.

      [Note 40: Le texte dit: _E il cappuccio di testa
      reverentemente cavatosi_; ce qui prouve que les Florentins
      portaient encore le capuce au seizime sicle.]

Ce discours, trs-long dans _Varchi_, parat, comme ceux de Tite-Live,
appartenir plus  l'historien qu'au personnage: mais si toutes les
paroles ne sont pas de l'_Alamanni_, le fond en est sans doute. On a vu
quelle fut son opinion. L'avis contraire l'ayant emport, on rpandit le
bruit qu'il avait parl en faveur des Mdicis ses ennemis, contre le roi
de France son bienfaiteur. Devenu suspect au parti populaire, il
sjourna moins  Florence, et fit  Gnes de frquents voyages. Il y
tait en 1527, lorsqu'une arme franaise et vnitienne s'tant
approche de Livourne; il fut nomm commissaire gnral pour le logement
et l'approvisionnement des troupes, emploi qu'il accepta et qu'il
remplit avec beaucoup de zle. Peu de temps aprs, Florence ayant arm
tous ceux de ses citoyens qui taient entre dix-huit et trente-six ans,
l'_Alamanni_ prit les armes. Il fit cependant de nouveaux efforts pour
engager les Florentins  traiter avec l'empereur. Il y tait excit par
le clbre Andr Doria; le librateur de Gnes, qui avait conu pour
lui beaucoup d'amiti; mais le parti franais tant toujours le plus
nombreux et le plus fort dans le conseil, l'_Alamanni_ se rendit
inutilement plusieurs fois de Florence  Gnes et de Gnes  Florence.
Doria partit alors pour l'Espagne avec ses galres; il y conduisit
l'_Alamanni_, qui ne tarda pas  tre instruit de ce qui se tramait
entre le pape et l'empereur contre la libert de Florence. Il expdia
aussitt de Barcelone un brigantin pour en avertir son gouvernement;
mais on n'en voulut rien croire, et on lui sut mauvais gr de ce
service.

Cependant Charles-Quint s'tant rendu  Gnes avec la flotte de Doria,
les Florentins, revenus trop tard de leur aveuglement, nommrent quatre
ambassadeurs pour se rendre auprs de lui, et chargrent l'_Alamanni_
d'en prvenir l'empereur et de le disposer  les recevoir. Ces
ambassadeurs ne purent rien obtenir. Le sort de la malheureuse Florence
tait dcid. Les troupes du pape et de l'empereur en pressaient le
sige, les assigs, rduits aux dernires extrmits, furent enfin
obligs de se rendre[41], et de recevoir pour matre Alexandre de
Mdicis. Les principaux du parti populaire furent condamns, les uns 
la mort, les autres au bannissement. L'_Alamanni_ fut exil en Provence;
mais bientt aprs, sous prtexte qu'il observait mal son ban, on lui
fit son procs comme rebelle. Ayant donc perdu l'espoir de rentrer dans
sa patrie, il rsolut de se fixer en France. Il trouva dans Franois
Ier un gnreux protecteur. Ce roi, dont la vritable gloire est
d'avoir t pour nous le restaurateur des lettres, donna au pote
florentin des emplois lucratifs, le dcora du cordon de Saint-Michel,
lui procura enfin un repos honorable dont plusieurs de ses meilleurs
ouvrages furent le fruit. Ce fut alors qu'il publia en deux volumes le
recueil de ses posies toscanes[42], qu'il ddia au roi. Il lui ddia de
mme son beau pome didactique de _la Coltivazione_, qu'il fit imprimer
environ quatorze ans aprs[43].

      [Note 41: Aot 1530.]

      [Note 42: Lyon 1532.]

      [Note 43: Paris, 1546.]

Malgr les avantages dont il jouissait en France, il dsira revoir
l'Italie. Il y fit un voyage en 1537. Le duc Alexandre et le pape
Clment VII n'tant plus, il espra, mais en vain, la fin de son exil.
Il resta plus d'un an  Rome, se rendit ensuite  Naples; puis revenant
sur ses pas, il reprit le chemin de la Lombardie. En passant  la vue du
territoire de Florence, en touchant, comme il le dit dans un fort beau
sonnet[44], cette terre qu'il avait trop aime, il se sentit
profondment mu. Ferrare, Padoue, Mantoue l'arrtrent quelque temps.
De l il revint en France, o la faveur de Franois Ier l'attendait.
Lorsque ce roi voulut envoyer un ambassadeur  Charles-Quint en Espagne,
aprs la paix de Crespi[45], ce fut de l'_Alamanni_ qu'il fit choix. Une
circonstance particulire rendait ce choix singulier, et produisit une
scne assez piquante entre l'ambassadeur et l'empereur. Long-temps
auparavant, l'_Alamanni_ avait adress  Franois Ier un dialogue
allgorique entre le coq et l'aigle, _Il Gallo e l'Aquila_, dans lequel
le coq, emblme du roi de France, appelait l'aigle, qui dsignait
l'empereur,

                    _Aquila grifagna
        Che per pi divorar due becchi porta,_

oiseau de proie, qui porte deux becs pour dvorer davantage. Charles
connaissait ces vers. Dans l'audience o l'_Alamanni_ lui fut prsent,
au milieu d'une cour nombreuse, l'ambassadeur fit l'loge de l'empereur,
en orateur ou mme en pote. Il commena par le mot _Aquila_ plusieurs
de ses priodes. Quand il eut fini, Charles qui l'avait cout avec
beaucoup d'attention et l'oeil continuellement fix sur lui, se contenta
de rpondre:

                    _Aquila grifagna
        Che per pi divorar due becchi porta._

      [Note 44: Ce sonnet ne se trouve point dans les OEuvres de
      l'_Alamanni_, mais dans un recueil intitul: _Rime diverse di_
      _molti eccellentissimi autori_, Venezia, 1549, in-8., l. II, p.
      49. Il commence par ces deux vers:

        _Io ho varcato il Tebro, e muovo i passi,
        Donna gentil, sovra le tosche rive._

      Et finit par ce tercet:

        _Quinci dico fra me: pur giunto io sono
          Dopo due lustri almen tra miei vicini
          A toccar il terren che troppo omai._]

      [Note 45: En 1544.]

Tout autre en aurait peut-tre t troubl; mais l'_Alamanni_ reprit
sur-le-champ d'un air grave: Puisque ces vers sont parvenus jusqu' V.
M., je lui dclare que je les ai faits, mais en pote  qui la fiction
appartient; maintenant, je lui parle en ambassadeur,  qui le mensonge
n'est jamais permis. Il me le serait moins qu' tout autre, puisque je
suis envoy par un roi dont la sincrit est connue,  un monarque aussi
sincre que l'est V. M. J'crivais alors en jeune homme; aujourd'hui je
parle en homme mr. J'tais indign de me voir chass de ma patrie par
le duc Alexandre, gendre de V. M. Je suis maintenant libre de toute
passion et persuad que V. M. n'autorise aucune injustice. Cette
rponse aussi sage que spirituelle, plut beaucoup  l'empereur. Il se
leva, mit une main sur l'paule de l'ambassadeur, et lui dit: Vous
n'avez point  vous plaindre de votre exil, puisque vous avez trouv un
protecteur tel que le roi de France, et que pour l'homme de talent tout
pays est une patrie: c'est le duc de Florence[46] qu'il faut plaindre
d'avoir perdu un gentilhomme aussi sage, et d'autant de mrite que
vous. Ds ce moment l'_Alamanni_ fut trait avec la plus grande
distinction dans cette cour; et ayant obtenu tout ce qu'il demandait au
nom du roi, il partit combl d'honneurs et de prsents.

      [Note 46: C'tait alors le jeune Cosme de Mdicis qui avait
      succd au duc Alexandre, assassin par _Lorenzino_.]

Franois Ier, mourut en 1547; son fils Henri II n'eut pas moins de
bienveillance que lui pour notre pote. Il l'engagea  terminer son
pome de _Girone il Cortese_, dont Franois Ier lui avait donn le
sujet. L'_Alamanni_ publia ce pome l'anne suivante, et le ddia au
nouveau roi. Ce prince l'employa comme avait fait son pre, dans
plusieurs ngociations. Il l'envoya  Gnes[47], pour engager cette
rpublique dans ses querelles avec Charles-Quint; mais toute l'adresse
du ngociateur fut inutile, et il revint sans y avoir pu russir. Il ne
devait plus revoir sa chre Italie. Cinq ans aprs, il tait  Amboise
avec la cour, lorsqu'il fut attaqu d'une dyssenterie dont il mourut,
g de soixante ans et demi[48].

      [Note 47: En 1551.]

      [Note 48: 18 avril 1556.]

Il avait t mari deux fois. Baptiste, l'an de deux fils qu'il avait
eus de sa premire femme, fit fortune dans l'tat ecclsiastique. Il fut
abb de Belleville, vque de Bazas, et ensuite de Mcon. Le second,
nomm Nicolas, fut chevalier de l'ordre de St-Michel et capitaine des
gardes du roi. C'est de celui-ci que sont sorties les diffrentes
branches de cette famille qui ont exist, et qui existent mme encore,
en France et jusqu'en Pologne[49].

      [Note 49: Voyez l'Histoire gnalogique des familles de
      Toscane, par le P. _Gamurrini_.]

Quoique mari et pre de famille, l'_Alamanni_ aima, ou parut aimer
plusieurs femmes, peut-tre seulement pour en faire le sujet de ses
vers; car il arrive souvent que les potes placent dans leur imagination
une matresse, comme les peintres posent devant leurs yeux un modle. On
voit dans ses _rime_, ou posies lyriques, une Cinthie et une Flore tout
 la fois. Pendant son sjour en Provence, il ne trouva point de beaut
capable de le fixer. Il en dit, dans une de ses satires, des raisons qui
ne sont pas flatteuses pour les manires et pour l'esprit des
Provenales de ce temps-l. Une seule fit sur lui quelque impression, et
lui donna des esprances; mais il s'aperut bientt qu'elle se jouait de
lui; et, rompant avec elle, il aima mieux reprendre en imagination les
fers de quelques beauts italiennes.

Il porta surtout ceux d'une belle Gnoise, qu'il dsigne souvent sous
le nom de Plante Ligurienne, _Ligure Planta_. On croit que son vrai nom
tait _Larcara Spinola_: on croit aussi qu'elle tait pour quelque chose
dans les frquents voyages qu'il fit  Gnes, depuis les premiers
dgots politiques qu'il avait prouvs  Florence. Il aima encore une
certaine _Batrice_, de la noble maison des _Pii_, peut-tre pour avoir
un rapport avec Dante, comme il s'tait flicit d'en avoir un avec
Ptrarque, en chantant sa _Plante Ligurienne_, auprs de la Sorgue et
de Vaucluse. Au reste il ne parat pas que toutes ces passions aient
rien cot aux belles dames qui eu furent les objets: raison de plus
pour croire qu'elles ne furent que potiques, et qu'elles ne lui
cotrent  lui-mme que des vers.

L'_Alamanni_ est un des potes qui font le plus d'honneur  l'Italie, et
auxquels il est le plus honorable pour la France d'avoir offert un
asyle. Son titre de gloire le plus solide est le pome de
l'_Agriculture_, que nous trouverons au premier rang, quand nous en
serons  la posie didactique. Ses posies diverses contiennent des
lgies, des glogues, des satires, des sonnets, des hymnes, des sylves
ou petits pomes, une imitation en vers de l'_Antigone_ de Sophocle,
etc. Ce recueil[50], imprim  Florence presque en mme temps qu'il le
fut  Lyon, fut brl publiquement  Rome, par ordre de Clment VII,
sans doute pour quelques traits amers rpandus dans les satires, mais
surtout en haine de l'auteur. A Florence, un malheureux libraire s'tant
avis de le mettre en vente, fut condamn par le duc Alexandre  une
amende et au bannissement. Un autre qui n'en avait vendu que quatre
exemplaires, n'en fut pas quitte  moins de 200 cus. Les traits
satiriques contre Rome et contre Florence taient accompagns de
quelques autres contre les tyrans; et ces derniers traits auraient moins
ressembl  Alexandre, s'il et t capable de les pardonner.

      [Note 50: _Opere toscane, tomo primo, Lugduni_, 1532, in 8.;
      _tomo secondo, ibid._ 1533. Le premier volume fut rimprim 
      Florence la mme anne 1532. Les deux volumes reparurent ensemble,
       Venise 1533, et _ibid._ 1542, in-8.]

L'_Alamanni_ laissa de plus une comdie intitule _Flora_, des sonnets
et d'autres pices de vers pars dans diffrents recueils, des
pigrammes, et le pome hroque de l'_Avarchide_, qu'il fit dans les
dernires annes de sa vie, et qui ne fut imprim qu'aprs sa mort. On
voit dans tous ses ouvrages une grande puret de style, de l'lgance,
et une extrme facilit, mais qui manque souvent de concision et de
force. Il crivait rapidement, il improvisait mme dans l'occasion, sur
toute sorte de sujets, et c'est un des seuls improvisateurs italiens qui
aient t de vritables potes. Il employa tout au plus deux ans 
composer _Giron le Courtois_, qui est en vingt-quatre chants, chacun de
mille  douze cents vers et quelquefois davantage[51].

      [Note 51: _Gyrone il Cortese di Luigi Alamanni, al
      christianissimo et invittissimo re Arrigo secondo. Stampato in
      Parigi da Rinaldo Calderio et Claudio suo figliuolo_, 1548, in-4.,
      Venezia, 1549, in-4., etc.]

Ce pome est conduit avec art; l'ordonnance en est plus rgulire que
celle des romans piques ne l'est ordinairement. Le pote n'y parle
point en son nom: point d'exordes au commencement des chants, ou plutt
des livres, car ce titre, seul connu des anciens, est rtabli[52]; point
d'adieux au lecteur  la fin, point de digressions. Le fil des
vnements est suivi; les aventures n'y croisent pas continuellement les
aventures. Ce serait enfin un pome pique rgulier, si la nature mme
de l'action et des incidents n'tait pas toute romanesque.

Dans son ptre ddicatoire  Henri II; date de Fontainebleau, la plus
longue qu'aucun pote pique italien ait mise au devant d'un pome[53],
l'_Alamanni_, sans doute pour que ce roi ft plus en tat de goter les
beauts et d'apprcier l'utilit du sien, fait toute l'histoire d'Artus,
roi de la Grande-Bretagne et de l'institution de la Table ronde; il en
fait connatre les principaux chevaliers, compagnons d'armes de son
hros. Il rapporte mme tous les statuts de cet ordre, et met ainsi le
code de la courtoisie chevaleresque en tte du rcit des actions du plus
courtois de tous les chevaliers.

      [Note 52: Dans les ditions postrieures, on lit  chaque
      division du pome, _canto_ 1, _canto_ 2, etc.; mais dans celle
      de Paris, qui est la premire et faite sous les yeux de l'auteur,
      _libro_ 1, _libro_ 2, etc.]

      [Note 53: Elle remplit treize pages in-4 dans l'dition de
      Paris.]

La fable de _Giron_, surnomm _le Courtois_, n'est pas une des moins
intressantes du roman de la Table ronde. Ce chevalier tait fils d'un
autre _Giron_, nomm _le Vieux_, qui avait eu des droits  la couronne
de France, mais qui l'avait laisse usurper par Pharamond. Le jeune
chevalier se distingua de bonne heure par des actes de courtoisie, qui
lui valurent son surnom. Intime ami d'un autre chevalier, nomm Danan
le Roux, seigneur du chteau de Maloanc[54], il inspira des sentiments
trs-tendres  la femme du chevalier, qui tait la plus belle personne
de toute la Grande-Bretagne. Cette dame lui ayant fait  deux reprises
les dclarations les plus vives, il sut, sans l'offenser, la rappeler
aux lois du devoir et rester fidle  l'amiti. Mais cette fermet eut
un terme. Dans un tournoi, dont Giron et son ami Danan remportrent le
prix, la dame de Maloanc parut avec un clat extraordinaire, et lit sur
le coeur de Giron un effet qu'elle n'avoit point encore produit. Aprs ce
tournoi, elle retournait  son chteau avec les dames et les demoiselles
de sa suite, sous l'escorte de plusieurs chevaliers. Un chevalier plus
fort et plus terrible qu'eux tous, qui avait dessein de l'enlever, fond
sur l'escorte, tue les uns, renverse les autres, met le reste en fuite.
Giron qui a tout vu, tout laiss faire, pour avoir une plus belle
occasion d'exercer Son courage, dfie le ravisseur, le combat, le
terrasse, et dlivre la belle dame[55]. Alors ils se trouvent tous deux
seuls, dans un bois pais, au bord d'une claire fontaine. Aprs un
silence trs-intelligible, ils parlent et s'entendent encore mieux; Le
coeur de la dame est toujours le mme: celui de Giron sent natre tout le
feu des dsirs. On voit ce qui serait arriv, si la lance du chevalier,
suspendue  un arbre, n'et tomb sur son pe, qui tait auprs de lui,
et si l'pe n'et tomb dans la fontaine.

      [Note 54: Ce nom est ainsi dans le roman. L'_Alamanni_ a mis
      dans presque tout son pome _Maloalto_, qu'il faudrait traduire
      _Malehauly_; vers la fin cependant il a crit plusieurs fois
      _Maloanco_. On a cru devoir mettre partout Maloanc.]

      [Note 55: Lib. V.]

Cette pe lui tait trs-chre. Il la tenait du grand chevalier Hector
le Brun qui avait t son matre dans le mtier des armes, et qui la lui
avait donne en mourant. Ces mots taient gravs sur la lame: _Loyaut
passe tout; trahison honnit tout_[56]. En retirant de l'eau son pe,
Giron jette les yeux sur cette devise. Elle lui fait sentir l'normit
de la faute qu'il allait commettre. Il lui prend un accs de dsespoir;
il veut se tuer avec cette pe, et se la passe du premier coup 
travers la poitrine. Giron perd beaucoup de sang et commence 
dfaillir; ils se font de tendres adieux; elle reste auprs de lui
fondant en larmes.

      [Note 56: Cette devise est ainsi dans le roman franais.
      L'_Alamanni_ a mis en deux vers:

        _Lealt reca honor, vittoria e fama,
        Falsitade honta e duol dona a ciascuno._

      Ils ne sont pas bons, et pourraient se rendre ainsi en notre vieux
      style:

        De loyaut nat les, victoire, honneur;
        De fausset rien que honte et douleur.

      Mais l'ancienne devise vaut mieux.]

Un tiers bien incommode survient; c'est Danan, Il a t successivement
instruit de tout ce qui s'est pass; mais un mchant et malveillant
tmoin de la dernire scne l'a dnature en la lui racontant. Il croit
donc que son infidle ami et son infidle pouse lui ont fait le dernier
outrage, qu'ensuite un chevalier, qui a voulu le venger, a attaqu Giron
et l'a bless  mort. Il arrive auprs d'eux; ce qu'il voit est d'accord
avec ce qu'on lui a dit.

Ses reproches font voir aux deux coupables qu'ils passent dans son
esprit pour l'tre plus qu'ils ne sont. Ils avouent ce qui est. Chacun
des deux s'accuse et prend sur soi toute sa faute; mais tous deux
protestent, au nom du ciel et de l'honneur, que le crime n'a point t
commis. La sincrit, la tendresse mme de leurs dclarations commence 
persuader Danan. Leur dnonciateur, qui l'avait t par jalousie et par
vengeance, vient pour jouir du fruit de ses calomnies. Danan
l'aperoit, court  lui, le menace, et tire de lui l'aveu de sa lchet.
Alors il ne lui reste plus de doute; il ne peut en vouloir  son ami
d'un sentiment involontaire qui s'est tenu dans les bornes de l'honneur;
il fait transporter Giron  Maloanc, lui fait donner tous les secours de
l'art et lui rend tous les soins de l'amiti. Sa femme, dont la raison
est tout  fait revenue, le seconde; le courtois chevalier n'est pas
devenu moins sage qu'elle;

        Et sans honteux dsirs, en tout bien tout honneur,
        Toujours elle garda Giron pour serviteur[57].

      [Note 57:

      _E con pi honesta voglia e miglior core Hebbe_
              _Giron per sempre servitore._ (Fin du liv. VI.)]

Il est vrai qu'il avait une autre matresse que cette aventure lui avait
fait oublier. C'tait la plus belle personne du monde et la plus tendre;
il se la rappelle, et lorsqu'il est un peu rtabli, il prie son ami
Danan de l'aller chercher, et de la conduire auprs de lui. Danan s'en
charge volontiers; mais en chemin, il trouve celle qu'il conduit si
belle qu'il en devient amoureux. Il la mne dans un chteau voisin et
s'y enferme avec elle. Il l'entrane ensuite par force vers des lieux
plus loigns, marchant de nuit par des chemins dtourns, et fuyant
tous les regards. Giron; instruit de cette dloyaut, sort du chteau de
Maloanc ds qu'il peut porter ses armes, et se met  la recherche de son
perfide ami[58]. Arrt et souvent dtourn par un grand nombre
d'aventures, o il donne de nouvelles preuves de courtoisie et de
valeur, il trouve presque partout des traces du passage de Danan et se
met toujours  sa poursuite. Il le rencontre enfin, l'accable de
reproches et le dfie au combat[59]. Ce combat est long et terrible,
plusieurs fois interrompu et repris. Enfin Danan est renvers et mis
hors d'tat de se dfendre. Giron, prt  lui donner la mort, est retenu
par son ancienne amiti. Il envoie chercher du secours  un monastre
voisin; on y transporte son ami bless, qu'il accompagne tristement.

      [Note 58: L. IX, st. 1.]

      [Note 59: L. XVII.]

Peu de jours aprs, tandis qu'il parcourt les environs du monastre, un
horrible gant y pntre; enlve Danan du lit o le retenaient ses
blessures et l'emporte. Giron averti court sur ses traces, atteint le
monstre, dlivre son ami, le remet entre les mains du bon abb de ce
couvent, et part, emmenant avec lui sa dame, ou plutt sa demoiselle,
que Danan lui a rendue, et que malgr tous ses efforts il n'avait pu
rendre infidle. Giron tombe avec elle dans les piges d'un sclrat, 
qui, peu de temps auparavant, il avait sauv la vie, et qui les destine
 une fin cruelle. Tous deux surpris pendant la nuit, et attachs avec
de forts liens, sont exposs dans un bois pour y mourir de froid et de
faim. Un chevalier survient, attaque le sclrat et ceux de sa suite,
dlivre Giron et sa matresse, qui reconnaissent en lui Danan[60]. Les
deux amis, rconcilis par des services mutuels, voudraient ne se plus
sparer, mais Giron doit terminer une grande aventure, o l'honneur lui
prescrit d'agir seul; il dpose, auprs d'une bonne et sage dame, sa
belle, qui ne le voit point partir sans verser beaucoup de larmes.
Danan et lui s'embrassent. Ils taient prts  se quitter, quand Danan
demande en grce  son ami de se prsenter le premier  l'aventure
prilleuse qu'il va courir. Il s'agit d'arracher au mchant Nabon le
Noir, ennemi du roi Artus et de toute la Table ronde, Pharamond, roi des
Gaules, le roi Lac de Grce, Meliadus de Lonois, le roi d'Estrangor, et
d'autres chevaliers qu'il avait attirs dans ses piges, et qu'il
retenait en prison. Giron ne peut rsister aux prires de son ami,
fondes sur les plus hauts motifs de la chevalerie; et c'est Danan qui
va s'exposer le premier aux dangers de cette entreprise[61].

      [Note 60: L. XX.]

      [Note 61: L. XXI.]

Chemin faisant, il trouve une aventure trs-belle et trs-merveilleuse
qu'il met  fin[62]; Giron en rencontre aussi, mais elles l'arrtent
peu, et il revient  Maloanc, o il tait convenu qu'il attendrait
Danan. Il trouve la dame du chteau toute occupe de son mari, dont
l'absence l'inquite. De tristes prsages lui font craindre sa perte.
Giron cherche  la rassurer; mais il commence  craindre lui-mme, et,
aprs deux jours de repos, il part, trs-empress d'apprendre des
nouvelles de son ami[63]. Danan tait arriv au chteau de Nabon le
Noir; il avait livr un terrible combat, dont l'issue tait malheureuse.
Son adversaire et lui, blesss tous deux, et presque sans mouvement,
avaient t transports au chteau, o il devait rester prisonnier.
Giron y arrive le lendemain; il se nomme et fait dire au noir Nabon que
c'est lui mme, et lui seul qu'il dfie. Nabon, que le nom de Giron
effraie, voudrait bien se dispenser de soutenir une trop forte gageure;
mais en sa qualit de grand-seigneur, il ne manque pas de flatteurs qui
piquent son amour-propre et lui promettent la victoire[64]. Ou lui donne
pourtant un conseil plus conforme  sa perverse nature, c'est d'opposer
la ruse  la force et  la valeur. Le premier jour, il fait sortir
contre Giron seul cent chevaliers, qui l'entourent et l'attaquent tout 
la fois. Loin de les craindre, il les brave, bat le capitaine, en
renverse un second, un troisime, les culbute les uns dans les autres,
les chasse tous devant lui comme un vil troupeau, et continue d'appeler
 haute voix et de dfier leur matre.

      [Note 62: _Ibid._]

      [Note 63: L. XXII.]

      [Note 64:

        _Ma come spesso avviene a i gran signori_
        _Mentre ch'ei pensa e tacito si resta,_
        _Molti havea intorno degli adulatori,_
           etc. (st. 98.)]

Le lendemain, Nabon envoie au-devant de Giron une dame trs-belle, mais
trs-perfide, qui va ds le matin se prsenter  lui avec tous ses
charmes. Le courtois chevalier, averti par sa prudence, lui reproche
doucement le rle qu'elle joue auprs de lui, la force d'en rougir, et
la renvoie toute honteuse dans le chteau[65]. Une ruse d'un genre tout
diffrent russit mieux; devant la porte du chteau taient des caves
profondes; pendant la nuit, on enlve les votes et la terre qui les
couvre; on met,  la place, des pices de bois trs-faibles, ou de longs
btons, qu'on recouvre si bien de terre et de sable, que tout ce travail
ne parat pas. Le lendemain, Giron se prsente sous les armes; Nabon
sort  cheval de son chteau et le dfie de loin. Giron court  lui la
lance en arrt, et, parvenu  l'endroit o est le pige, y tombe avec
son cheval, qui meurt de cette chute. Le hros est aussitt entour de
lances et d'pes diriges contre lui, saisi, li, charg de chanes.
C'est une dernire preuve pour son courage et pour son grand caractre.
Il la soutient sans se dmentir. La dame perfide, qu'il avait fait
rougir, mais qu'il n'avait pas corrige, vient l'insulter dans les fers.
Femme coupable, lui dit-il, mort ou captif, je ne changerais pas mon
sort pour celui de ton Nabon[66].... Si mon corps est enchan, ma
pense est plus que jamais libre et entire. Quoi qu'il arrive de moi,
il me suffit de rester ce Giron que je fus toujours, cet irrconciliable
ennemi du vice et de l'injustice, qui ne leur cda jamais ni par
esprance ni par crainte, qui jamais, ft-il sans lance et sans pe, ne
fut vaincu ni prisonnier, si ce n'est par le plus grand malheur, ou par
une trahison semblable  celle dont on use en ce moment contre moi.
Nabon vient aussi le braver; Giron lui rpond de mme; il se tait
ensuite, et n'exprime plus son mpris que par ses regards.

      [Note 65: L. XXIII.]

      [Note 66:

        _Risponde, O donna ria, morto  prigione
        Non cangerei mia sorte al tuo Nabone._
        . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
        _E s'el corpo  legato, il mio pensiero
        Resta ancor pi che mai libero e' ntero.
        Sia di me quel che vuol, che pur mi basta
        Di restar quel Giron che sempre fui,
        Ch'al vitio e'l torto volentier contrasta,
        Ne per speme o timor s'arrende a lui;_ etc.

        (L. XXIII, st. 32 et suiv.)]

Mais le lche Nabon triomphe; l'orgueil l'enfle et l'aveugle au point
que, croyant dsormais la Table ronde renverse et la chevalerie
dtruite, il ose envoyer une ambassade au roi Artus pour le sommer de se
reconnatre son vassal. Artus, quoique tent de punir ce trait de
dmence, craignant pour la vie de Giron et de ses autres chevaliers,
dissimule et feint d'envoyer  son tour des ambassadeurs pour ngocier.
Mais il choisit ses quatre guerriers les plus braves, Lancelot, Tristan,
Seguran et Palamde. Il les charge secrtement, non de traiter avec
Nabon, mais de renverser cette puissance qui ose s'lever contre la
sienne, et de lui ramener ses chevaliers. Les quatre invincibles
arrivent au chteau de Nabon[67]. Cette ambassade solennelle lui fait
perdre la tte. Selon l'usage des plus grands rois, dit le pote, qui
pendant cinq ou six jours ne parlent aux ambassadeurs qu'ils reoivent
que de choses agrables, de ftes, de chasse, de danses et de concerts,
et ne songent qu' taler leur richesse et leur puissance, pour inspirer
plus de respect et plus de crainte, il reoit les chevaliers d'Artus
avec magnificence, et ordonne pour le lendemain un grand tournoi.

      [Note 67: L. XXIV.]

Tous les chevaliers ses vassaux s'y rendent en foule. Les quatre de la
Table ronde tiennent leurs boucliers voils et leurs devises caches.
Invits  combattre, ils y montrent peu d'empressement, peu d'aptitude
et d'assurance; mais ils se sont partag les rles, se tiennent prts,
et au signal donn, fondent  la fois sur Nabon le Noir, sur ses
courtisans, sur la foule de ses chevaliers. Le tyran tombe; nul ne
rsiste; tous sont vaincus, renverss, mis en pices ou en fuite; les
prisons sont ouvertes; les fers briss, les chevaliers se reconnaissent,
s'embrassent et retournent  la cour d'Artus, triomphants et plus
satisfaits que s'ils rapportaient avec eux les trsors du monde entier,

        Puisque par leur courage et leurs brillants exploits,
        Ils ont rompu les fers de Giron le Courtois[68].

      [Note 68:
        _Lieti assai pi che se del mondo intero
        Portassero i tesori in grembo accolti,
        Poi ch' han salvato e tratto di prigione
        Il cortese invitissimo Girone._

      Ce sont les derniers vers du pome.]

Dans l'ptre ddicatoire de ce pome, tir d'un vieux roman franais,
l'_Alamanni_ avertit qu'il s'est permis d'y faire plusieurs changements.
Le plus considrable est au dnoment. Dans le roman, Danan est en
prison d'un ct, Giron de l'autre; on les y laisse. Giron y tait avec
sa matresse; la pauvre demoiselle tait grosse; elle meurt en
accouchant. Elle meurt, dit le romancier franais, parce qu'elle
n'avait ame qui lui aidast  supporter sa douleur. L'_Alamanni_ a donn
avec assez d'art un dnoment  cette action qui, comme on voit, n'en a
point. Au lieu de jeter son hros dans la premire prison venue, chez un
chevalier discourtois, qui n'a point encore figur dans le pome, il le
fait tomber dans les piges de Nabon le Noir, qu'on y a dj vu
paratre, et il tire de l'orgueil mme et de la mchancet de ce Nabon
une fin dont le merveilleux est analogue  celui qui rgne dans tout
l'ouvrage.

Ce merveilleux ne consiste gure qu'en des exploits de chevalerie qui
passent toute croyance, mais sans ferie, proprement dite, sans
intervention d'aucune fe bien ou malfaisante; et l'on y voit toujours
des choses qui n'ont une vraisemblance convenue qu'au moyen des
enchantements, sans voir agir ou paratre aucun enchanteur. Le hros se
monstre, d'un bout  l'autre, digne de son surnom par ses actions et par
ses discours. Il tient, en quelque sorte,  tous venants, cole de
courtoisie; il en fait un cours complet. La gnrosit la plus noble
respire dans tout ce qu'il dit; de sa bouche sortent,  tout moment et 
tout propos, des maximes leves qui feraient bien regretter la
chevalerie errante, si chacun n'tait pas libre de les professer dans
son coeur et d'y conformer sa vie, sans avoir le casque en tte et la
lance au poing, mais qui, par leurs retours continuels, et quelquefois
par leur longueur, ont un effet que produisent souvent les choses mmes
qu'on admire. En un mot, _Giron le Courtois_ est un pome fort noble,
fort raisonnable et gnralement bien crit, mais froid et par
consquent un peu ennuyeux; peut-tre par cela mme que l'auteur y a mis
trop d'ordre et de raison; peut-tre pourrait-on dire des pomes
romanesques, ce que Trence dit de l'amour: Vouloir soumettre  la
raison des choses qui y sont si contraires, c'est comme si l'on voulait
extravaguer avec sagesse[69].

      [Note 69:

        _. . . . . . . . . Incerta hc si postules
        Ratione cert facere, nihilo plus agas
        Quam si des operam ut cum ratione insanias._

        (TER., _Eunuch._, act. I, sc. 1.)]




CHAPITRE XII.

_Fin de l'pope romanesque; Notice sur la vie de Bernardo Tasso;
Analyse de son pome d'Amadis; dernires observations sur ce genre de
posie._


Il me reste  parler d'un pome plus intressant, dont l'auteur, soit
qu'on le considre comme homme, ou comme pote, joue un rle important
dans la littrature italienne; c'est l'_Amadis_ de _Bernardo Tasso_,
pre du Tasse. Ce fut sans doute un grand bonheur pour Bernardo que
d'avoir produit et lev dans son sein l'auteur de la _Jrusalem
dlivre_; mais son renom potique en a souffert. La gloire du fils a
clips celle du pre, et si _Bernardo_ n'et pas eu de fils, c'est lui
qui, dans la postrit, se serait appel le Tasse. Je le nommerai le
plus souvent ainsi dans cette notice, o ce nom ne peut faire quivoque,
quoiqu'il dsigne communment l'auteur de la _Jrusalem_, et non pas
celui d'_Amadis_.

_Bernardo Tasso_[70] naquit  Bergame, le 11 novembre 1493, de Gabriel
_Tasso_ et de Catherine _de' Tassi_ tous les deux issus de deux branches
de cette noble et ancienne famille[71]. Les dispositions qu'il annona
ds sa premire enfance engagrent son pre  ne rien ngliger pour son
instruction. Il lui donna pour matre Jean-Baptiste _Pio_, de Bologne,
grammairien clbre, qui enseignait alors publiquement  Bergame les
lettres latines. Mais cette premire ducation fut interrompue par la
mort prmature du pre et de la mre, qui laissrent  leur fils des
affaires embarrasses, trs-peu de fortune, et deux jeunes soeurs 
pourvoir. Heureusement le chevalier _Domenico Tasso_, leur oncle[72], se
chargea des deux orphelines, maria l'une avantageusement et plaa
l'autre dans un couvent o elle fit ses voeux; l'vque de Recanati[73],
frre du chevalier Dominique, prit soin du jeune _Tasso_, et l'entretint
 ses frais dans un collge, o il continua ses tudes. Il fit de grands
progrs dans le latin et dans le grec, et commena bientt  cultiver
avec un gal succs la posie et l'loquence italiennes. Il composa des
pices de vers o l'on distinguait dj cette douceur de style et cette
fcondit de sentiments et de penses qui lui est propre. Sa rputation
naissante s'tendit dans toute l'Italie, et lui procura des amis,
non-seulement parmi les gens de lettres, mais parmi les grands et les
princes.

      [Note 70: Cette Notice est tire principalement de la Vie de
      _Bernardo Tasso_, que l'abb _Serassi_ a mise au-devant de ses
      _Rime_, dans l'dition de Bergame, 1749, 2 vol. in-16, et du
      premier livre de la Vie de _Torquato Tasso_, par le mme auteur,
      o il a rectifi quelques faits qui manquaient d'exactitude dans
      la premire.]

      [Note 71: On a dbit des fables sur la famille des _Tassi_.
      On l'a fait descendre, par exemple, des de la Tour, ou des
      _Torriani_, anciens seigneurs de Milan; le marquis _Manso_
      lui-mme, dans sa Vie du Tasse, a adopt cette erreur. _Serassi_,
      mieux instruit par un arbre gnalogique trs-exact, a rtabli la
      vrit. _Omodeo Tasso_, premire tige de cet arbre dress dans le
      dernier sicle, florissait dans le treizime (en 1290). Sa gloire
      et la source de l'illustration de sa famille vient de ce qu'il
      renouvela et perfectionna l'ancienne invention des postes rgles,
      abolie et oublie pendant les sicles de barbarie. C'est ce qui,
      dans la suite, en fit obtenir  ses descendants l'intendance
      gnrale en Italie, en Allemagne, en Espagne et en Flandre. Cette
      place devint titulaire et hrditaire dans la famille sous
      Charles-Quint; et c'est d'un _Lionardo Tasso_ de Bergame,
      petit-neveu de celui qui avait obtenu ce grand gnralat des
      postes de l'empire, qu'est sortie la maison souveraine des
      _Taxis_. _Lionardo_ avait deux frres; ils formrent trois
      branches, qui s'illustrrent, sous Philippe II, dans les
      ambassades, les hauts emplois militaires, et les dignits
      ecclsiastiques, en diffrentes parties de l'empire, tandis que la
      premire de toutes restait  Bergame, et y vivait avec splendeur.
      _Agostino Tasso_, chef de cette branche, fut gnral des postes
      pontificales sous les papes Alexandre VI et Jules II, et son
      petit-fils Gabriel sous Lon X. Ce Gabriel, qui n'est point le
      pre de _Bernardo_, laissa deux fils, dont l'an, _Gian Jacopo
      Tasso_, comte et chevalier, hritier des biens de sa famille, fit
      btir  Bergame le palais qui existe encore et la magnifique
      _Villa_ de _Zanga_,  quelques lieues de cette ville. Gabriel,
      pre de _Bernardo_, tait fils d'un frre d'_Agostino_, gnral
      des postes sous Alexandre VI. Cette branche tait moins riche;
      elle s'appauvrit encore, et _Bernardo_ se trouva dans sa jeunesse
      entour d'une famille noble et opulente, mais lui-mme dans un
      tat voisin de la pauvret.]

      [Note 72: Fils d'_Agostino Tasso_, dont il est parl dans la
      note prcdente.]

      [Note 73: Monsignor _Luigi Tasso_.]

Il se retirait souvent, pour se livrer  la posie, dans une campagne
dlicieuse que l'vque son oncle avait  un mille de Bergame. Un
nouveau malheur l'y attendait. L'vque y tait all passer quelques
jours; deux sclrats, ses domestiques, l'assaillirent pendant la
nuit[74], l'gorgrent, volrent l'argent, l'argenterie, les objets
prcieux qui taient dans la maison, s'enfuirent, et laissrent le Tasse
dans le dsespoir de la perte d'un oncle qu'il aimait tendrement,
dpouill de tous les avantages qu'il retirait et de tous ceux qu'il
esprait de ses bonts. Il avait alors vingt-sept ans; rduit  son
mince patrimoine, il se retira  Padoue, pour achever ses tudes, et
surtout pour s'instruire, dans la socit d'un grand nombre de savants
qui y taient alors runis. La posie n'tait pas le seul objet de ses
travaux; il se livrait  des tudes plus graves, et principalement 
cette partie de la philosophie morale qui embrasse la politique et le
gouvernement des tats, ayant le projet de chercher  tre employ
honorablement dans les cours de quelques princes, pour y faire valoir
ses talents et tcher de vaincre sa mauvaise fortune. Il chercha aussi
dans l'amour quelque distraction  ses peines. Il aima tendrement
Genvre Malatesta, personne d'une haute naissance et d'une vertu gale 
sa beaut. Il la clbra dans ses vers, tantt ouvertement, tantt sous
le nom allgorique du genivre, _Ginebro_. Lorsqu'elle pousa le
chevalier _degli Obizzi_, et qu'il eut ainsi perdu toute esprance, il
se plaignit de ce malheur dans un sonnet[75] si tendre, et qui eut un si
grand succs, qu'il n'y eut homme ni femme en Italie qui ne voult le
savoir par coeur.

      [Note 74: Septembre 1520.]

      [Note 75: _Poich la parte men perfetta e bella_, etc.]

Mais tout cela ne rendait pas meilleure la situation du jeune pote.
Enfin, le comte _Guido Rangone_, gnral de l'glise, ami et protecteur
des lettres, le prit  son service. Ayant reconnu en lui beaucoup
d'esprit et de discernement, il l'employa dans les affaires les plus
importantes, le chargea de ngociations dlicates,  Rome, auprs du
pape Clment VII; en France, auprs du roi Franois Ier. Le Tasse, du
consentement du comte _Rangone_, et mme pour ses intrts, fut ensuite
attach  Mme. Rene de France, duchesse de Ferrare; mais il ne resta
pas long-temps dans cette cour; il revint libre  Padoue, et de l se
rendit  Venise, o il passa quelque temps, partag entre la socit de
ses amis et la culture des lettres. Il y fit imprimer un recueil de ses
posies; ce recueil se rpandit rapidement en Italie, et assura au Tasse
une des premires places parmi les potes vivants; il parvint  la
connaissance de _Ferrante Sanseverino_, prince de Salerne, qui conut
ds-lors une haute estime pour l'auteur, et dsira se l'attacher. Il lui
fit crire d'une manire si pressante que le Tasse ne crut pas devoir
refuser l'emploi de secrtaire du prince qui lui tait offert. Il partit
aussitt pour l'aller trouver  Salerne[76]. Il y reut l'accueil le
plus flatteur, bientt suivi de riches prsents, et d'une forte pension
que le prince lui assura pour toute sa vie. Enchant de sa nouvelle
condition, il forma ds-lors le dessein de se fixer dans cette cour, et
se partagea tout entier entre le soin de rpondre  la confiance de
_Sanseverino_ par l'habilet avec laquelle il conduisait ses affaires,
par le talent particulier qu'il dployait dans sa correspondance, enfin
par le zle et la loyaut qu'il mettait  le servir; et celui de lui
plaire et d'amuser la princesse Isabelle _Villamarina_, son pouse, par
des compositions potiques, neuves, ingnieuses, et dont la lecture
tait pour les deux poux le passe-temps le plus agrable.

      [Note 76: Vers la fin de 1531.]

Il s'tait tellement habitu  faire des vers parmi les embarras et le
mouvement des affaires, qu'il ne cessa point d'en produire mme pendant
le sige de Tunis, o _Sanseverino_ fut employ par Charles-Quint, et o
il emmena le Tasse. _Bernardo_, aussi habile au mtier des armes qu' la
conduite des ngociations, se distingua dans plusieurs actions pendant
le sige. Il en rapporta pour butin quelques antiquits prcieuses, et
surtout un vase arabe d'un fort beau travail, destin  mettre des
parfums; il en fit par la suite un encrier dont il se servit toute sa
vie. Aprs cette expdition, qui lui valut de nouvelles faveurs de son
prince[77], ayant t envoy par lui en Espagne pour des affaires
importantes, il obtint, au retour, la permission d'aller passer quelque
temps  Venise. Ses affaires personnelles, le plaisir de revoir ses
amis, et l'impression d'un nouveau recueil de ses posies l'y retinrent
pendant prs d'une anne[78]. C'est l ce que disent tous les historiens
de sa vie[79]; mais ils ne disent pas que la belle Tullie d'Aragon,
clbre par ses talents potiques et par la libert de ses moeurs[80],
tait alors  Venise, que _Bernardo_ en devint amoureux, qu'il s'en fit
aimer, qu'il la clbra dans ses vers, et que c'tait l sans doute le
plus fort lien qui le retint dans cette ville, tandis que son devoir
l'appelait ailleurs. M. _Corniani_, en rtablissant ce fait[81], cite,
pour le prouver, un dialogue de _Speron Speroni_, ami du Tasse, que ses
autres historiens ne pouvaient pas ignorer. La chose y est si claire que
c'est l'amour mutuel du Tasse et de Tullie, la ncessit o elle est
d'aller rejoindre son prince et la douleur de cette sparation, qui font
le sujet du dialogue[82].

      [Note 77: Deux nouvelles pensions, l'une de deux cents ducats,
      l'autre de cent, sur les douanes de Sanseverino et de Salerne.]

      [Note 78: 1537.]

      [Note 79: Seghezzi, Tiraboschi et Serassi.]

      [Note 80: Voyez ci-dessus, t. IV., pag. 583 et 584.]

      [Note 81: _I secoli della Letteratura italiana_, t. V, p. 158
      et 159.]

      [Note 82: C'est le premier de la premire partie, t. I des
      OEuvres de _Speron Speroni_, Venise, 1740, in-4. Tullie y dit 
      _Bernardo: Del vostro amore son testimonio le vostre vaghe e
      leggiadre rime onde al mio nome eterna fama acquistate._ Et pour
      qu'on ne doute pas de la nature de ce sentiment, _Bernardo_ dit
      dans un autre endroit, que la raison mme lui persuade d'aimer
      Tullie, en lui faisant trouver autant de plaisir  contempler ses
      grandes qualits et ses talents, que ses sens lui en procurent
      quand il jouit de sa beaut. _Ed ella_ (_la ragione_) _altrettanto
      di diletto mi fa sentire in contemplando la virt vostra, quanto i
      sensi in godermi della vostra bellezza._ (_Ub. supr._, p. 6.) Si
      le talent de Tullie lui donnait le titre de pote, sa conduite lui
      en mritait un autre. Ce mme dialogue le prouve encore. _Niccol
      Grazia_, l'un des interlocuteurs, parle d'un discours de
      _Brocardo_  la louange des courtisanes, dans lequel il prtendait
      prouver que leur tat est celui pour lequel la femme a t
      particulirement cre. Tullie observe que c'tait sans doute
      l'amour que cet auteur avait pour quelque femme de cette espce,
      qui l'avait port  soutenir une cause si dshonnte. _Grazia_
      rpond que _Brocardo_ n'a point considr la courtisane comme un
      tre bas et vil, mais comme une chose essentiellement inconstante
      et changeante, et que c'tait pour cela mme qu'il en faisait cas.
      _Tale Saffo_, ajoute-t-il, _tale Corinna, tal fu colei onde
      Socrate, sapientissimo e dottissimo uomo, di avere appreso che
      cosa e quale si fusse amore si gloriava. Degnate adunque di esser
      la quarta in tal numero e fra cotanto valore_, etc. Tullie ne dit
      pas non, et continue de discourir paisiblement et ingnieusement
      sur l'amour. (_Ibid._, p. 27.)]

Si cette passion ne l'empcha point de se rendre enfin  son devoir,
elle ne le dtourna pas non plus de former un tablissement honorable et
solide. Aprs son retour  Salerne, _Sanseverino_ et Isabelle,
satisfaits de plus en plus de son commerce et de ses services, le
marirent avantageusement. Il pousa _Porzia de' Rossi_ qui joignait 
la beaut, aux talents et au mrite, de la naissance et de la
fortune[83]. Il eut la permission de se retirer avec elle  _Sorrento_,
petite ville dont la position est dlicieuse, et de s'y fixer, en
gardant le titre de secrtaire du prince, qui,  l'occasion de son
mariage, augmenta encore de cinq  six cents ducats son revenu. Alors le
Tasse se trouva dans un tat vritablement heureux. Il profita du loisir
honorable dont il jouissait pour commencer son pome d'_Amadis_, que le
prince de Salerne, D. _Francesco_ de Tolde, D. Louis d'Avila, et
quelques autres grands seigneurs espagnols, amis des lettres, l'avaient
engag  entreprendre. Pendant plusieurs annes, son bonheur domestique
alla toujours croissant. Sa femme lui donna successivement trois
enfants; le troisime fut ce _Torquato Tasso_ que la nature doua d'un si
grand gnie, et que la fortune destinait  tant de malheurs[84]. Son
pre ne put tre tmoin de sa naissance. Il avait t oblig de suivre
_Sanseverino_ en Pimont, o les troupes de Charles-Quint et celles de
Franois Ier se faisaient la guerre. Il le suivit encore en Flandre, et
ne revint  _Sorrento_ que lorsque son fils tait g de dix mois.

      [Note 83: 1539.]

      [Note 84: Il naquit le 11 mars 1544.]

Le service du prince exigea bientt aprs qu'il quittt cette magnifique
et douce retraite, et qu'il revnt demeurer  Salerne. Il semble que
tout son bonheur l'abandonna en mme temps. Ce fut alors que le vice-roi
don Pdre de Tolde se mit en tte d'lever  Naples l'horrible tribunal
de l'Inquisition; son prtexte tait d'empcher les hrsies germaniques
de s'y introduire, et son vrai motif, suivant le vridique Muratori[85],
de se venger, sous le manteau de la religion, de ceux qu'il n'aimait
pas, et de se rendre redoutable aux seigneurs et aux barons du royaume,
dont il tait ha, et contre lesquels il n'aurait pas os, sans ce
moyen, procder ouvertement.

      [Note 85: _Annali d'Italia_, 1547.]

L'dit de l'empereur tait  peine affich que le peuple et la noblesse
se soulevrent, s'assemblrent en tumulte et dchirrent l'dit. Le
vice-roi dclara la ville en tat de rbellion. Le mouvement n'en devint
que plus tumultueux et plus gnral. Les Napolitains dputrent Charles
de Brancas au prince de Salerne, pour le prier de se rendre auprs de
l'empereur, au nom de leur cit, et d'obtenir de lui que l'Inquisition
n'y ft pas introduite. Deux intimes confidents du prince furent d'avis
diffrents sur cette proposition. _Vincenzo Martelli_, son majordome,
homme d'esprit et bon pote, lui conseilla de refuser, et _Bernardo
Tasso_ d'accepter une commission dangereuse peut-tre, mais honorable,
et dans laquelle il pouvait servir sa patrie, la justice et
l'humanit[86].

      [Note 86: Voyez ses Lettres, t. I, p 564  570.]

Ces considrations l'emportrent. _Sanseverino_ partit avec le Tasse et
une suite nombreuse; mais au lieu d'user de la plus grande diligence, il
voyagea trop  son aise, et n'arriva  la cour qu'aprs que le vice-roi
et eu le temps d'instruire l'empereur de ce qui tait arriv, du
dpart du prince pour se rendre auprs de lui, et des mesures prises
depuis ce dpart pour faire rentrer Naples dans le devoir. _Sanseverino_
fut donc trs-froidement reu et ne put rien obtenir. Ce dsagrment
ralentit beaucoup le zle qu'il avait toujours eu pour le service de
l'empereur. Un dni personnel de justice l'en dtacha entirement.
Quelque temps aprs son retour  Salerne, on tira contre lui un coup de
fusil, dont il fut assez grivement bless  la poitrine. Persuad que
ce coup venait du vice-roi son ennemi, il l'en accusa auprs de
l'empereur. Charles-Quint refusa de le croire; ds-lors _Sanseverino_
fut tent de passer au service du roi de France. De nouvelles froideurs
l'y dterminrent; et s'tant rendu  Venise, il se dclara ouvertement.
Don Pedre de Tolde apprit cette nouvelle avec joie, se hta de le
proclamer rebelle, et de confisquer ses principauts et tous ses biens.

Le Tasse qu'il avait laiss  Salerne, tait ensuite all  Rome, o il
attendait patiemment le parti dfinitif que prendrait _Sanseverino_. Du
moment o il en fut instruit, aprs une courte dlibration, la
reconnaissance et l'attachement le dcidrent; il jugea que ce serait
une action lche et infme que d'abandonner son prince dans le temps o
ses services pouvaient lui tre le plus utiles; il rsolut donc de
suivre son sort. Ds lors il fut lui-mme dclar rebelle, banni des
tats de Naples, ses biens confisqus, et le fruit de tant de travaux
entirement perdu. Sa femme et ses enfants restrent  Naples, dans un
tat pnible. _Porzia_, livre  des parents peu dlicats, eut besoin de
tout son courage et des consolations qu'elle puisait dans les lettres de
son mari. Bientt il fut plus loign d'elle; _Sanseverino_ crut
ncessaire de l'envoyer  la cour de France, pour engager le roi Henri
II  une entreprise sur Naples. _Bernardo_ vint  Paris[87]; il tcha,
par ses sollicitations auprs des ministres, de faire dcider cette
expdition, et par plusieurs pices de vers adresses au roi,
d'enflammer son courage et de lui donner l'esprance d'une conqute
facile, tandis que de son ct le prince de Salerne ngociait 
Constantinople, et promettait que le Grand-seigneur faciliterait encore
cette conqute par de puissants secours. Le Tasse ayant fait tout ce qui
tait en son pouvoir, et voyant s'en aller en fume tout ce projet d'une
nouvelle guerre de Naples, cessa de suivre la cour, et se retira 
Saint-Germain. Il y passa l'hiver, se consolant de ses disgrces par le
commerce des muses, et tantt travaillant  son pome, tantt clbrant
dans ses rimes Marguerite de Valois, soeur du roi, dont la beaut,
l'amabilit et les grces taient alors l'objet des chants de tous les
potes.

      [Note 87: Septembre 1552.]

Mais le dsir de se rapprocher de sa famille l'engagea enfin 
solliciter de son prince la permission de retourner en Italie. Il fit
courageusement ce voyage, au milieu des rigueurs de l'hiver, et arriva
au mois de fvrier  Rome[88], o il s'occupa sans dlai des moyens de
faire venir sa femme et ses enfants; mais la famille de _Porzia de'
Rossi_ mit des obstacles  ce qu'elle quittt Naples pour suivre un
proscrit. _Bernardo_ ne pouvant plus souffrir ces dlais, voulut au
moins avoir auprs de lui son fils _Torquato_. L'arrive de cet enfant
chri lui fit oublier tous ses chagrins; mais la malheureuse _Porzia_
sentit douloureusement le coup de cette sparation. Retire dans un
couvent avec sa fille Cornlie, perscute par des frres avides qui lui
retenaient sa dot, spare de son poux et de son fils, sans espoir de
voir finir cet tat de solitude et d'abandon, elle ne put le supporter
long-temps. Sa sant s'altra; tout  coup elle fut saisie d'un mal si
violent et si prompt qu'en moins de vingt-quatre heures elle mourut[89].
On ne peut exprimer la douleur que le Tasse ressentit de cette perte
imprvue. De nouveaux malheurs fondirent sur lui. L'empereur et le pape
se brouillrent. Le duc d'Albe, alors vice-roi de Naples, marcha sur
Rome, et s'empara d'Ostie et de Tivoli. Rome tait hors d'tat de faire
la moindre rsistance. Le Tasse craignant d'tre pris par les Impriaux
et d'tre excut comme rebelle, obtint avec beaucoup de peine, dans le
trouble o tait la cour de Rome, la permission, d'aller chercher un
autre asyle. Il l'obtint pour lui seul, et non pour un mobilier assez
riche, reste de son ancienne fortune, et seul bien qu'il pt laisser 
ses enfants. Il fit partir prcipitamment son fils pour Bergame sa
patrie, o il l'envoyait chez ses parents: et tranquille sur ce qu'il
avait de plus cher, il partit pour Ravenne, o il arriva dpourvu de
tout, sans hardes, sans linge, avec deux seules chemises et son pome
d'_Amadis_.

      [Note 88: 1554.]

      [Note 89: Fvrier 1556.]

Le duc d'Urbin[90] ne l'y laissa pas long-temps. Ds que ce gnreux
protecteur des lettres sut que le Tasse tait si prs de lui et dans un
tat si peu digne de ses talents et de sa renomme, il l'invita avec
beaucoup d'empressement  venir s'tablir  Pesaro, lui offrant une
habitation charmante[91], o il serait libre de se livrer  ses travaux
potiques. Le Tasse ne refusa point des offres si avantageuses. Dans
cette paisible retraite, o il recevait chaque jour de nouveaux
tmoignages de l'intrt et de la libralit du duc, il commena enfin 
respirer aprs de si longues preuves, et c'est l qu'il mit la
dernire main  son _Amadis_[92]. Ce pome tait attendu de toute
l'Europe littraire; et il esprait en retirer quelque fruit. Ayant
obtenu quelques avances du duc d'Urbin, du cardinal de Tournon, avec qui
il s'tait li d'amiti en France, et de quelques autres amis, il se
rendit  Venise, o combl de marques d'estime par les principaux
citoyens, admis dans l'acadmie vnitienne qui s'tait alors forme pour
l'avancement des lettres, et aid des soins et des conseils de plusieurs
savants qui la composaient, il donna en 1560 une belle dition de son
_Amadis_, et une seconde de ses posies considrablement augmente.

      [Note 90: _Guidobaldo II_ de la Rovre.]

      [Note 91: _Il Barchetto_, maison de dlices btie par le duc
      son pre.]

      [Note 92: 1557.]

Le duc d'Urbin tait alors en faveur auprs du roi d'Espagne, Philippe
II, et son capitaine gnral en Italie: il espra pouvoir obtenir par
son crdit la restitution des biens du Tasse, dans le royaume de Naples,
ou du moins ce qui devait revenir  ses enfants de la succession de leur
mre. Le duc employa pour cette affaire les amis puissants qu'il avait 
la cour de Madrid. Pour seconder ces bonnes dispositions, le Tasse
envoya en Espagne et fit prsenter  Philippe un magnifique exemplaire
de son pome qui lui tait ddi; mais aprs une longue attente il fut
oblig de renoncer  toute esprance: il ne reut pas mme de rponse 
l'hommage qu'il avait offert, et au prsent qu'il avait fait.

C'est dans ces circonstances qu'il apprit que son fils _Torquato_, qu'il
avait toujours eu avec lui  Urbin,  Pesaro et  Venise, et qu'il avait
depuis peu envoy  Padoue pour y tudier les lois, venait,  l'ge de
dix-huit ans, d'y composer son pome de _Rinaldo_, et se disposait  le
faire imprimer. Ce tendre pre n'tait pas dans un moment o il pt
regarder la posie comme un grand moyen de fortune; il fut trs-afflig
d'apprendre, et cette composition, et cette disposition de son fils. Il
s'opposa d'abord  l'impression du pome; mais vaincu par les instances
de ses amis les plus distingus dans les lettres[93], la destine de son
fils et celle de la posie italienne l'emportrent, et il y consentit 
la fin[94].

      [Note 93: _Molino_, _Domenico Veniero_, _Danese Cattaneo_,
      etc.]

      [Note 94: En 1562.]

L'anne suivante, Guillaume, duc de Mantoue, appela _Bernardo Tasso_ 
sa cour, se l'attacha en qualit de premier secrtaire[95], lui prodigua
les meilleurs traitements et les preuves de la confiance la plus intime.
Son ge qui tait alors de plus de soixante-dix ans, et les affaires
importantes dont il se trouva charg, ne l'empchrent point de se
livrer  ses tudes chries. Il entreprit de tirer de son _Amadis_
l'pisode de _Floridante_, et d'en faire un pome  part; mais il ne put
avancer beaucoup ce travail. Ayant t nomm par le duc de Mantoue
gouverneur d'_Ostia_ ou d'_Ostiglia_, petite place sur le P, il y tait
 peine arriv qu'il tomba malade. Il mourut un mois aprs[96], entre
les bras de son fils, accouru au premier bruit de sa maladie, de la cour
de Ferrare o il tait alors. Les regrets que causa sa mort furent aussi
vifs que si elle et t prmature. Le duc, pour honorer les restes
d'un si grand homme, fit porter son corps  Mantoue, dans l'glise de
_Sant' Egidio_, et l'ayant fait placer dans un tombeau d'un trs-beau
marbre, il y fit graver cette noble et simple inscription: OSSA BERNARDI
TASSI. Mais quelque temps aprs il vint un ordre du pape de dtruire
dans les glises tous les tombeaux levs au-dessus de terre ou
incrusts dans les murs; celui du Tasse tant dans le premier cas, son
fils _Torquato_ fit transporter religieusement ses cendres  Ferrare,
dans l'glise de Saint-Paul.

      [Note 95: _Segretario maggiore._]

      [Note 96: 4 septembre 1569.]

Le Tasse avait la taille haute et droite. Son portrait, que l'on voit
encore  Bergame dans la salle du grand conseil, le reprsente avec un
front grand et ouvert, des yeux vifs, une barbe noire et paisse, peu
d'embonpoint, mais des membres forts et bien proportionns, une
physionomie prvenante et agrable. Son caractre tait franc, sincre,
naturellement enclin  l'amour,  l'amiti,  l'oubli des injures, sans
orgueil et sans ambition dans le bonheur, et d'une constance  toute
preuve dans l'adversit. Il tait libral et magnifique, quand sa
fortune lui permettait de l'tre; il aimait que sa maison ft richement
meuble et dcore. Il faisait quelquefois des prsents dignes d'un
prince, comme lorsqu'il donna trois chevaux de race au chevalier _Tasso_
son parent. Il eut un grand nombre d'amis, et mit toujours beaucoup de
soin  les cultiver. Ceux qui lui furent les plus chers, et qui sont en
mme temps les plus connus dans les lettres, furent _Sperone Speroni_,
_Bernardo Capello_, _Annibal Caro_, le _Muzio_, le _Varchi_, le
_Ruscelli_ et le _Dolce_. Enfin il fut exempt de cet amour-propre
excessif et de cette triste passion de l'envie,  laquelle le sentiment
exagr de notre mrite conduit presque toujours, peut-tre parce
qu'ayant appliqu son esprit aux grandes affaires en mme temps qu'aux
lettres, il mettait chaque chose  sa place, et que sans faire descendre
les lettres du premier rang qui leur appartient, il avait reconnu qu'il
existe encore aprs elles des choses dont on peut s'occuper, et
auxquelles on peut s'intresser dans la vie. Enfin il tait dou d'un de
ces caractres essentiellement heureux, que la mauvaise fortune peut
bien troubler quelquefois, mais qu'elle n'empche pas toujours de
l'tre.

On a de lui, en prose, un discours sur la posie, prononc dans
l'acadmie vnitienne, et trois volumes de lettres, intressantes pour
l'histoire littraire et mme pour l'histoire politique de son sicle,
en mme temps qu'elles le sont pour la connaissance des vnements de sa
vie, et des premires annes de son fils. Ses cinq livres de posies
lyriques sont surtout recommandables par une certaine douceur de style
qui rappelle souvent celle des vers de Ptrarque. Cette qualit,
analogue  la trempe de son caractre et de son gnie, tait ce dont il
se piquait le plus. On lui vantait un jour les posies de son fils; on
les mettait mme devant lui au-dessus des siennes. Mon fils,
rpondit-il, fera des vers plus savants que les miens, mais il n'en fera
jamais d'aussi doux.

Aprs avoir fait beaucoup de grandes _canzoni_  la manire de Ptrarque
et des autres lyriques italiens, il essaya le premier de naturaliser
dans sa langue l'ode en strophes de quatre, de cinq et de six vers; et
cette partie de ses posies est particulirement estime. Dans ses
lgies, ses glogues, ses petits pomes de _Pirame et Thisb_, de
_Landre et Hro_, il employa, non pas des vers tout--fait libres, mais
une espce de genre mixte, ou des vers rims de distance en distance,
genre que le _Tolomei_ imagina le premier, et qui a l'inconvnient de ne
pas dlivrer entirement le pote du joug de la rime, et de priver
l'oreille du plaisir qu'elle lui procure, ou du moins de ce sentiment
de la consonance que nous sommes habitus  regarder comme un plaisir.

Je reviendrai dans la suite sur ses odes et sur ses autres posies; je
dois maintenant faire connatre le pome auquel il doit la plus grande
partie de sa gloire.

Le roman d'_Amadis de Gaule_ est d'une antiquit qui parat plus ou
moins recule, selon que l'on embrasse l'une ou l'autre des opinions
avances sur son premier auteur. Les uns ont prtendu qu'il avait t
originairement crit en vieux langage espagnol par un Mahomtan de
Mauritanie, qui se disait magicien et chrtien[97]; les autres le font
natre en Angleterre, d'o il tait pass en Espagne, et _Bernardo
Tasso_ lui-mme tait de cette opinion. D'autres l'attribuent  un
Portugais qui crivait au commencement du quatorzime sicle[98].
Quelques-uns ont voulu qu'il ft d'abord compos en flamand, puis
traduit en vieux espagnol[99], avec beaucoup d'additions, ensuite
retraduit, avec ces mmes additions, en vieux franais[100]. Mais si
l'on veut en regarder comme le vritable auteur, celui qui le premier le
mit en tat d'tre lu, par les corrections qu'il fit  l'ancien texte,
par la couleur toute nouvelle qu'il lui donna, c'est  l'Espagnol
_Garcias Ordognez de Montalvo_ qu'appartient cet honneur. Il le fit
paratre  Salamanque en 1525[101]. Nicolas d'Herberay, sieur des
Essarts, le traduisit en franais, en 1543[102]; il en parut aussi une
traduction italienne  Venise, en 1557. Nous avons vu dans la Vie du
Tasse qu'il composa son pome vers 1540, dans sa belle retraite de
_Sorento_. Toute la cour de Naples tait alors espagnole, et ce fut
d'aprs le Roman espagnol, dont il n'existait pas encore de traduction
connue, que le Tasse composa le sien.

      [Note 97: Le _Quadrio, Stor. e Ragion. d'ogni poes._, t. VI,
      p. 520 et 521.]

      [Note 98: _Vasco de Lobera_, ou _Lobeira_. On le fait vivre
      sous Denis, qui rgna jusqu' 1325. (_Id. ibid._)]

      [Note 99: Par _Acuerdo de Oliva_.]

      [Note 100: Par un certain Gorre de Picardie. C'est cet
      crivain picard que notre savant Huet (_Essai sur les romans_) a
      prtendu tre l'auteur original. M. de Tressan (Disc. prlimin. de
      son _Extrait d'Amadis_) adopte cette opinion, ou plutt il croit
      que des manuscrits picards, que Nicolas d'Herberay dit avoir vus,
      taient, comme le croit d'Herberay lui-mme, ceux dont les
      Espagnols s'taient empars pour les traduire dans leur langue et
      les continuer selon le got de leur nation. Or, l'ancienne langue
      picarde, la mme que l'on parle encore dans le pays, est aussi,
      selon M. de Tressan, la mme que la langue romane, ou la langue
      franaise du douzime sicle. Rien de moins certain que cette
      identit absolue, mais en la supposant mme, on voit que cet
      Amadis picard doit n'avoir t que celui de Gorre, traduit de
      l'ancien espagnol. Il est donc permis de rester dans le doute, et
      il n'est pas, au fond, trs-important d'en sortir.]

      [Note 101: M. de Tressan. (_loc. cit._) dit que ce fut en
      1547; d'o il lire la consquence que d'Herberay, qui publia la
      premire partie de sa traduction en 1540, ne l'avait point faite
      d'aprs le travail de _Montalvo_; mais il se trompe: le _Quadrio_
      ne cite pas seulement cette dition espagnole de 1525, mais une
      autre  Sville, 1526, et une troisime  Venise, 1533. On ne doit
      pas consulter  ce sujet la _Bibliotheca Scriptor. Hispan. de
      Nicol. Antonio_, qui ne cite point de plus ancienne dition que
      celle de Salamanque, 1575, in-fol. (Ne serait-ce pas une simple
      erreur typographique qui aurait fait mettre un 7 au lieu d'un
      2?)]

      [Note 102: Le premier livre, ddi  Franois Ier, parut en
      1540, et les autres livres les annes suivantes.]

Il voulait d'abord l'crire en vers libres ou non rimes; son ami
_Sperone Speroni_ l'y engageait; mais le prince de Salerne et D. Louis
d'Avila, en cela de meilleur conseil que ce savant littrateur,
voulurent qu'il le fit en octaves. Cette forme harmonieuse est surtout
approprie aux fictions brillantes de la ferie, et _Bernardo_ se
flicita d'avoir pris ce parti, lorsqu'il vit, quelque temps aprs, le
peu de succs qu'eut l'_Italia liberata_ du _Trissino_. Il voulait aussi
se conformer aux rgles d'Aristote, et faire un pome pique rgulier;
sur ce point, qui tenait au fond de l'art, la cour n'avait rien  lui
dire; mais elle l'avertit par un autre moyen. Lorsqu'il eut achev dix
chants avec cette rgularit antique, il en essaya l'effet dans un
cercle nombreux, en lisant ceux de ses chants dont il tait le plus
satisfait. Il s'aperut bientt que l'auditoire allait toujours en
dcroissant et qu'aux dernires lectures la salle tait presque dserte.
Cette exprience lui prouva que l'unit d'action et d'intrt, fort
bonne dans des fables d'une autre nature, n'avait point cette varit
qu'exigent la chevalerie et la ferie, et dont le pome de l'Arioste
avait fait un besoin au public et une loi aux potes. Il revint donc sur
ses pas, et se soumit, quoique malgr lui,  cette multiplicit
d'action,  ce dsordre convenu qui tait pass en prcepte, et pour
lequel son ouvrage devint une nouvelle autorit.

Il s'y soumit si bien, son imagination fconde entoura de tant
d'accessoires l'action principale, ses pisodes sont si nombreux et
tellement diversifis, enfin son pome est si long, qu'il serait
extrmement difficile d'en donner une analyse complte. Quelque serre
qu'il ft, on n'y arriverait pas sans beaucoup de peine  la fin du
centime chant. Mais le sujet d'_Amadis de Gaule_ est trs-connu en
France. Il l'tait mme autrefois par l'ancienne traduction du roman
espagnol; il l'est bien plus maintenant par l'lgant abrg qu'en a
fait M. de Tressan[103]. Il suffira donc d'en rappeler les principales
circonstances, et de donner seulement, par l'analyse des premiers
chants, une ide de la manire dont le pote l'a trait.

      [Note 103: Paris, 1779, 2 vol. in-12, rimprim dans le
      Recueil des OEuvres de M. de Tressan, Paris, 1787, 12 vol. in-8.
      Cet extrait est en effet crit avec beaucoup de prtention 
      l'lgance, mais trop rempli d'une froide galanterie de cour, qui
      dtruit l'intrt et engendre l'ennui. Le vieux courtisan y gte
      souvent l'ouvrage du romancier. Ne va-t-il pas jusqu' tablir 
      la cour du roi Lisvart des entretiens sur les modes, des
      discussions sur les coiffures et sur les couleurs, et  faire
      dcider dans ces assembles du cinquime sicle, transformes en
      cercles de Versailles et de Trianon, que de toutes les coiffures
      de femmes, celle qu'on nommait _ la grecque_ tait la plus
      lgante et la plus noble, et que la couleur _puce_ tait la reine
      des couleurs? Il ne manquait plus que d'ajouter le _caca-dauphin_,
      qui fut aussi une couleur  la mode, au temps o l'auteur
      crivait.]

Au temps de l'ancienne chevalerie, Lisvart, frre du roi de la
Grande-Bretagne, tait  la cour du roi de Danemarck, dont il avait
pous la fille, quand le roi son frre mourut[104]. Appel  lui
succder, il s'embarque avec Brisne sa femme, et avant d'aborder dans
ses nouveaux tats, il va visiter le bon Languines, roi d'cosse. Ils se
promenaient ensemble au bord de la mer, lorsqu'ils virent aborder un
vaisseau superbement orn, et d'o sortaient des sons harmonieux[105].
Il en descendit une dame qui conduisait avec elle un jeune homme plus
beau qu'Adonis. Une demoiselle portait sa lance, une autre son casque.
La dame s'approche des deux rois, et prie poliment Lisvart de donner 
ce jeune homme l'ordre de chevalerie. Lisvart lui accorde sa demande,
reoit le nouveau chevalier, lui donne l'accolade et lui fait prter son
serment. Aussitt un nain sort du vaisseau, conduisant  la main un
cheval superbe. A l'aron de la selle est attach un cu garni et
entour de perles, sur lequel est peint en champ d'or le portrait d'une
jeune fille de la plus grande beaut, couvert d'un diamant transparent,
destin  le garantir des coups de lance et d'pe dans les combats. La
sage fe Sylvane, qui conduit le jeune chevalier, lui remet ce bouclier,
en lui annonant que la Beaut qu'elle y a fait peindre est celle qui
doit se rendre matresse de son coeur. Elle l'embrasse, il saute sur le
beau cheval, salue les deux rois, s'loigne, et la fe disparat 
l'instant.

      [Note 104: Ce roi, que le pote ne nomme pas, est appel dans
      le roman, Falangris.]

      [Note 105: _Canto_ I, st. 12 et suiv.]

En apprenant, quelques jours aprs, son premier fait d'armes, Lisvart
apprend aussi que son nom est Alidor, qu'il est son fils, et qu'il a
pour mre une belle et malheureuse reine qui vit dans le deuil et dans
les larmes, parce qu'elle n'a pu avoir pour poux le pre de son
enfant[106]. Cependant des troubles causs par son absence le rappellent
dans ses tats. Il part, et confie  la reine d'cosse sa fille Oriane,
princesse  la premire fleur de l'ge et qui est un prodige de beaut.
La reine croit ne pouvoir rien faire de plus agrable pour la fille du
roi son ami, que d'attacher  son service le Damoisel de la Mer, jeune
adolescent nourri depuis quelques annes  sa cour,  peu prs de l'ge
d'Oriane, et aussi beau qu'elle est belle. Cette politesse a les suites
que l'on peut dj prvoir. Entre autres incidents de leurs naissantes
amours, le Damoisel, dans une partie de campagne, ose seul attaquer un
lion qui a mis en fuite tout le cortge de la princesse, et qui
s'apprte  la dvorer. Il tue le monstre; ce service rendu accrot son
amour; la reconnaissance augmente celui d'Oriane; la reine est prsente;
ils ne peuvent se rien dire, mais ils s'entendent sans se dclarer.

      [Note 106: Cette partie de l'exposition du pome est vive et
      brillante. On pourrait lui reprocher de ne pas annoncer l'action
      principale, et d'en offrir d'abord une qui n'est qu'pisodique ou
      secondaire; mais dans un genre aussi libre que le roman pique,
      c'est une singularit de plus, et non pas un dfaut.]

Dans ce temps, o il y avait des lions en cosse, il y avait aussi des
gants. Un des plus horribles, suivi de quatre cavaliers, attaque  leur
retour la reine, Oriane et leur suite[107]; c'est encore pour le
Damoisel de la Mer une occasion de faire briller son courage; avec la
seule pe d'un guerrier que ces brigands ont massacr, il combat le
gant, le tue, lui et ses quatre satellites. Sa princesse lui doit une
seconde fois la vie, et cette fois-ci, quelque chose de plus prcieux;
car ce gant tait un affreux corsaire, venu d'une le dont il tait
matre, qui s'lve entre la Grande-Bretagne et l'Irlande; il voulait y
emmener Oriane et ses jeunes compagnes, pour les joindre  plus de cent
beauts de leur ge, qu'il avait enleves de mme et qui servaient  ses
plaisirs. Elles reprenaient, avec leur librateur, le chemin de la
ville, le jour finissait, la nuit tendait ses voiles; on voit tout 
coup paratre cent nains tenant des torches allumes et une demoiselle
honnte et polie qui vient proposer  la reine et  Oriane de s'arrter
jusqu'au matin, non loin de l, dans un pavillon o la fe Urgande les
attend. Elles auront pour escorte un roi des plus illustres et des plus
braves. A l'instant mme ce roi arrive; c'est Prion, souverain des
Gaules et beau-frre de la reine d'cosse. Il les conduit au pavillon
d'Urgande, que le got et la magnificence ont bti, et dont ils se
disputent les ornements[108]. Tandis qu'on en parcourt avec curiosit
les divers appartements clairs de mille flambeaux, Oriane et le
Damoisel ne font que se regarder[109]. Il ose enfin parler  la
princesse, mais c'est pour la prier d'obtenir du roi qu'il le reoive
chevalier. Il est temps qu'il aille justifier par des exploits dignes de
son courage l'honneur qu'il a de lui appartenir.

      [Note 107: C. II, st. 17.]

      [Note 108: Cette fe, qui joue dans le pome comme dans le
      roman un trs-grand rle, est la protectrice de toute la famille
      d'Amadis. Elle rgnait dans une le inconnue, d'o elle veillait
      sans cesse sur Prion et sur ses enfants. Le vieux roman franais
      l'appelle souvent Urgande _la Dconnue_, et l'italien
      _Sconosciuta_.]

      [Note 109: _Ub. supr._, st. 59.]

Cependant la fe Urgande vient recevoir ses htes; le roi d'cosse,
averti par un message, arrive de son ct[110]; les deux rois et la fe,
instruits des deux belles actions du Damoisel, lui donnent, au milieu
d'un repas splendide, les loges qu'il a mrits. Oriane saisit en
tremblant cette occasion pour demander  Prion ce qu'il lui accorde
volontiers: il donne avec plaisir l'ordre de chevalerie  celui qui
promet d'tre un si brave chevalier. La crmonie faite, ce roi qui
n'tait venu que pour demander au roi son beau-frre des secours contre
le froce Abys, roi d'Irlande et des Orcades qui ravage ses tats avec
une arme de barbares, ayant facilement obtenu ce qu'il dsire, se hte
de partir. Le nouveau chevalier se dispose  le suivre. On vient lui
remettre de la part de Gandales, seigneur cossais qui l'a lev, une
pe richement orne, et plusieurs objets prcieux, trouvs autrefois
avec lui sur la mer, dans une caisse ou plutt dans un berceau de bois
de cdre. Parmi ces objets taient un anneau d'un grand prix, et une
boule de cire. Oriane lui demande cette seule boule, qu'il s'empresse de
lui offrir. Il part enfin, emmenant pour cuyer Gandalin, fils de
Gandales, jeune homme de son ge, lev avec lui, et qui ne veut point
s'en sparer.

      [Note 110: C. III.]

En suivant les traces du roi Prion[111], il rencontre une dame et une
demoiselle, dont la premire lui prsente une lance, en lui disant
qu'avec cette arme il sauvera la maison royale dont il est sorti; c'est
encore la fe Urgande, qui disparat aussitt. La demoiselle est une
Danoise attache  la reine de la Grande-Bretagne, et qui retourne
auprs d'elle; elle dclare au Damoisel de la Mer qu'elle restera
quelques jours auprs de lui pour voir quel usage il fera de cette
lance. Le premier usage qu'il en fait est de dlivrer Prion,  qui une
troupe de brigands a dress une embuscade et qui est prs d'y prir. Les
brigands sont tous percs de sa lance, ou mis en pices par son pe. Le
roi plein de reconnaissance embrasse son dfenseur, et reprend en sret
la route de ses tats. Le Damoisel, pour chercher d'autres aventures,
prend par un autre chemin. La Demoiselle de Danemark, tmoin de cet
exploit, n'en veut pas davantage, quitte le jeune chevalier, et se rend
 la cour d'cosse. Elle y raconte ce qu'elle a vu[112]; d'autres
messages instruisent la cour des preuves que le Damoisel de la Mer ne
cesse de donner de sa valeur; tout retentit de ses louanges. Le coeur
d'Oriane est vivement mu; elle doit bientt retourner auprs de son
pre; elle n'aura plus si facilement des nouvelles de son chevalier;
elle prend enfin pour confidente la Demoiselle de Danemark; elle lui
confie que dans la boule de cire que celui qu'elle aime lui a donne,
elle a trouv son nom crit, avec la qualit de fils de roi. Elle la
prie de l'aller trouver de sa part, de lui remettre ce signe de sa
mission, et d'aller, s'il le faut, jusqu' Paris l'assurer de la
constance de son amour.

      [Note 111: C. IV.]

      [Note 112: C. V.]

Le temps de son retour dans la Grande-Bretagne tant venu, la fe
Urgande vient la prendre dans un vaisseau magnifique, o sont employes
toutes les richesses de la ferie[113]. Pendant le trajet, elle instruit
Oriane, et en mme temps le lecteur, de la naissance du jeune Damoisel
dont elle est si tendrement occupe. Il a reu le jour de ce mme roi
Prion, qui l'a fait chevalier sans le connatre et  qui il a sauv la
vie. pris dans sa jeunesse d'Elisne, fille du roi de la
Petite-Bretagne ou de l'Armorique, Prion l'pousa sans autre tmoin que
sa suivante. Elle eut de lui un fils dont elle accoucha en secret.

      [Note 113: C. VI.]

Le soin de son honneur la fora de faire exposer cet enfant sur les
flots, dans un berceau de bois de cdre, o elle fit placer l'pe que
Prion avait laisse en la quittant, un anneau qu'elle tenait de lui,
une boule de cire, et dans cette boule un papier sur lequel taient
crits son nom et la qualit de son pre. Elle a depuis pous
solennellement Prion; elle rgne maintenant avec lui sur les Gaules, et
tous deux regrettent galement la perte de ce fils de leur amour. Le
jour o il fut expos, un seigneur cossais, nomm Gandales, vit le
berceau prs du rivage, le prit, l'emporta chez lui, et donna  l'enfant
le nom de _Damoisel de la Mer_. Oriane sait le reste de l'histoire; elle
est  peine finie que le navire entre au port de Vindisilore. Urgande
dpose la princesse au sein de sa famille et remonte sur son vaisseau.

Pendant ce temps, le Damoisel, aprs des rencontres et des aventures,
ornement indispensable des voyages de tout chevalier, s'tait joint au
prince d'cosse, son ami, qui conduisait les troupes que le roi
Languines envoyait au secours de Prion[114]. Ils passent le dtroit,
abordent en Normandie, et sont bientt rendus  Paris. Prion s'y tait
renferm, aprs avoir perdu plusieurs batailles[115]. Il les reoit
avec beaucoup de joie. Le froce Abys arrive avec ses Irlandais et se
prsente devant la place[116]. Prion, le prince d'cosse et le Damoisel
de la Mer, sortis  sa rencontre, tombent dans une embuscade; la mle
devient effroyable. Le Damoisel parvint  joindre Abys, et le dfie
seul  seul. Le roi d'Irlande accepte, est vaincu et tu, aprs un
combat des plus terribles. Au moment o le vainqueur est conduit en
triomphe, o le roi et la reine des Gaules reconnaissent qu'ils lui
doivent leur salut et celui de leurs tats, la confidente d'Oriane
arrive et remplit auprs de lui la mission dont elle est charge. Il
apprend ainsi son nom et son origine royale; il ne lui reste  savoir
que de quel roi il est n.

      [Note 114: C. VIII. Le roman franais nomme le prince d'cosse
      Agrayes, et le pome italien _Agriante_.]

      [Note 115: Dans le roman, la ville o Prion s'enferme et est
      assig n'est point Paris, mais Baldaen, qui n'est connue, je
      crois, ni dans la gographie des Gaules, ni dans celle de la
      France.]

      [Note 116: C. IX et X.]

Ce jour-l mme, un incident particulier fait remarquer au roi et  la
reine des Gaules l'anneau que le Damoisel portait toujours; ils
commencent  souponner la vrit; ils vont ensemble la nuit  la
chambre du jeune hros, qu'ils trouvent profondment endormi. Son pe
tait au chevet du lit. Prion la tire du fourreau, et reconnat celle
qu'il avait autrefois laisse  Elisne. Ces deux signes runis ne leur
laissent presque plus de doute. Ils rveillent le Damoisel par les
expressions de leur joie, apprennent de lui qu'il n'est point le fils de
ce Gandales qui l'a lev, qu'il n'est qu'un malheureux enfant que ce
bon cossais avait trouv dans un berceau flottant sur la mer.... Alors
tout est clairci; Elisne et Prion reconnaissent leur fils, qui quitte
le nom de Damoisel de la Mer pour prendre celui d'Amadis[117].

      [Note 117: C. X.]

Ce n'est,  bien dire, qu'ici, au dixime chant, que l'exposition se
termine. On voit quel soin l'auteur a pris de mnager par degrs la
connaissance que l'on acquiert, et qu'_Amadis_ acquiert lui-mme du
secret de sa naissance. Dans le roman, au contraire, on le sait ds le
commencement. Les faits y sont conts en sens direct; dans le pome, ils
le sont en ordre inverse ou rtrograde, comme les faits historiques le
sont souvent dans l'pope des anciens; c'est que pour le pote
romancier, le roman est l'histoire.

Amadis ne tarde pas  vouloir retourner auprs d'Oriane, mais il n'avoue
au roi Prion que le dsir d'aller acqurir de la gloire. Son pre,
malgr sa tendresse, n'a rien  opposer  un pareil motif. Dans leur
dernier entretien, il lui donne des instructions assez mal places et
beaucoup trop longues sur les devoirs, non-seulement d'un chevalier,
mais d'un gnral d'arme[118]. Lorsqu'Amadis est repass dans la
Grande-Bretagne, les aventures semblent natre sous ses pas. Dans un
combat o il se couvre de gloire, il a pour tmoin un jeune guerrier qui
le regarde avec admiration, et qui, le combat fini, lui dclare qu'il
allait demander au roi Lisvart l'ordre de chevalerie, mais qu'il ne veut
le recevoir que de lui[119]. Amadis refuse d'abord, mais la fe Urgande
parat et l'engage  satisfaire le jeune inconnu; il le reoit donc
chevalier; ils se quittent, et c'est lorsqu'ils ne peuvent plus se voir
qu'Urgande instruit Amadis de ce qu'ils sont l'un  l'autre. Ils sont
frres. Elisne et Prion, depuis qu'ils taient sur le trne, avaient
eu un second fils nomm Galaor, qu'un gant leur avait enlev; mais
c'tait  bonne intention et pour le remettre entre le mains d'Urgande,
qui veillait sur la destine des deux frres, et qui voulait faire
donner au plus jeune une ducation conforme  ses projets[120]. Elle l'a
conduit au-devant d'Amadis, pour que ce ft celui-ci qui l'armt
chevalier; mais le temps n'est point encore venu o elle doit les
runir.

      [Note 118: Ces instructions remplissent,  douze octaves prs,
      tout le deuxime chant, qui,  la vrit, n'en a que cinquante.]

      [Note 119: C. XIII, st. 27.]

      [Note 120: Ce n'est point encore  ce moment que le lecteur
      est instruit de tous ces dtails, et de ces projets d'Urgande, et
      de cette ducation de Galaor; c'est lorsqu'Amadis est arriv  la
      cour de Lisvart, et qu'ayant reu un message de la part de son
      frre, il raconte  la reine tout ce qu'Urgande lui a prcdemment
      appris. (C. XIX, st. 36-55.)]

On voit que ceci est comme le complment de l'exposition du pome, et
que le pote, fidle  son systme, y suit toujours la mme marche. La
ntre doit changer ici. Indiquer sommairement quelques-uns des
principaux faits doit nous suffire; le reste nous mnerait trop loin.
L'amour constant d'Amadis pour Oriane est mis  de longues et fortes
preuves; son amiti pour son frre le fait s'exposer  de grands
dangers. Le caractre de ce frre est tout diffrent du sien. Galaor
l'gale en beaut, mme en courage; il est comme lui port  l'Amour,
mais non pas de la mme manire. Amadis n'a qu'un sentiment dans le
coeur; Oriane est tout pour lui; le sexe entier a des droits sur Galaor;
il s'enflamme galement pour toutes les belles. Les hauts faits d'Amadis
sont tous hroques; mme en servant les dames, en les dlivrant des
prisons o elles sont renfermes, des gants qui les enlvent, des
chevaliers dloyaux qui les oppriment, il ne fait que remplir les
devoirs de la chevalerie, toutes ses penses sont pour Oriane, c'est 
elle seule qu'il offre en ide sa gloire et tous ses exploits; Galaor ne
se refuse point  recevoir le prix des services qu'il rend; il profite
de tous les plaisirs qui lui sont offerts et tombe aussi dans tous les
piges qui lui sont tendus. C'est presque toujours Amadis qui l'en
retire; Amadis est en mme temps le modle d'un amour parfait et d'une
parfaite amiti.

La fe Urgande veille sur tous les deux, et prpare,  travers mille
dangers, l'union d'Amadis et d'Oriane. Long-temps ils sont heureux du
seul bonheur d'aimer; dans les rendez-vous les plus secrets, si leur
tendresse est la mme, leur sagesse l'est aussi[121]; mais un jour que
des brigands envoys par l'enchanteur Arcalas, ennemi de Lisvart et de
sa famille, enlevaient Oriane, Amadis court sur leurs traces, les
atteint dans une fort, fond sur eux comme la foudre, et dlivre encore
une fois celle qu'il aime[122]. L'amour, la reconnaissance, le plaisir
de se revoir, aprs de tels dangers, cette nuit, cette solitude, cette
fort, se firent entendre au coeur d'Oriane, et vainquirent la timidit
d'Amadis:

        Comme elle oublia sa pudeur,
        Il oublia sa retenu[123].

et en revenant  la cour de Vindisilore, ils n'avaient plus  dsirer
que la dure de leur bonheur.

      [Note 121: C. XVIII, st. 16 et suiv.]

      [Note 122: C. XXX.]

      [Note 123:

        Comme elle oubliait sa pudeur,
        J'oubliai lors ma retenue. (CHAULIEU.)]

Ce bonheur est troubl de mille manires; il l'est mme par la jalousie.
La belle et jeune princesse Briolanie implore le secours d'Amadis pour
venger la mort du roi son pre, qu'un usurpateur a lchement assassin.
Les lois de la chevalerie et la gnrosit d'Amadis lui font un devoir
de courir cette grande aventure; mais un concours de circonstances fait
croire  la tendre Oriane que Briolanie lui a enlev le coeur d'Amadis.
En proie  tous les tourments de la jalousie[124], elle crit  celui
qu'elle croit infidle une lettre pleine de reproches. Dans quel moment
Amadis la reoit-il? Lorsque, aprs avoir replac Briolanie sur le
trne, il a subi, dans une le enchante, que l'on appelle l'_Ile
ferme_, les preuves les plus fortes de la bravoure et de la
fidlit[125]; lorsque les habitans, qui, depuis long-temps attendaient
pour roi le guerrier le plus brave, et le plus loyal amant, lui ont
dcern la couronne[126]. A la lecture de cette lettre, aprs avoir
exhal son dsespoir par des cris et par des larmes pendant tout le
reste du jour, il sort, la nuit, de l'Ile ferme, seul et sans armes,
passe sur le Continent, et ne s'arrte que dans l'ermitage de la _Roche
pauvre_, o il reste cach sous le nom du _beau Tnbreux_, que le bon
ermite lui a donn[127].

      [Note 124: C. XXXII, st. 38, etc.]

      [Note 125: Cette le avait t jadis enchante par le magicien
      Apollidon, qui, selon notre vieux roman, tait le fils an d'un
      roi de Grce. A la mort de son pre, il laissa la couronne  son
      frre et parcourut le monde en donnant des preuves de la plus
      brillante valeur. Il devint amoureux de la soeur de l'empereur de
      Rome, l'enleva, et l'emmena dans l'Ile ferme, qui tait alors
      tyrannise par un gant. Il tua le gant; les habitants le
      reconnurent pour roi. Il passa plusieurs annes dans cette le, et
      y fut parfaitement heureux; mais l'empereur de Grce, qui tait
      son oncle maternel, tant mort sans enfants, il fut appel  lui
      succder. Sa femme, qui regrettait cette le, voulut du moins
      qu'il n'y pt rgner aucun roi s'il n'tait reconnu plus brave
      guerrier et plus loyal amant que lui, ni aucune reine si elle ne
      la surpassait elle-mme en fidlit et en beaut. Apollidon tait
      trs-savant magicien; il leva dans l'le,  l'entre d'un jardin,
      un arc merveilleux, qu'il appela l'_Arc des loyaux amants_; et cet
      arc et ce jardin, par la force de ses enchantements, faisaient
      subir  tous ceux qui s'y prsentaient des preuves terribles,
      dont personne, avant Amadis, n'tait encore sorti vainqueur.

      On ne s'est point mis en peine de savoir ce que c'tait que cette
      le merveilleuse dont il est si souvent question dans le roman et
      dans le pome d'Amadis. C'tait la mme que Mona, l'le des
      Drudes, o le pote anglais Mason a mis la scne de sa tragdie
      de _Caractacus_, situe entre l'Angleterre et l'Irlande,
      aujourd'hui l'le de Man. On lui avait donn le nom d'Ile ferme,
      parce qu'elle avait autrefois tenu  la grande le, et ce fut
      lorsqu'un tremblement de terre l'en eut dtache qu'elle fut
      appele _Mona_. Cette explication nous est donne par le Tasse
      lui-mme, dans son XCIIe chant:

        _L'Isola ferma prima era chiamata;
        Quando con la Britannia era congiunta;
        E da tre parti dal mar circondata,
        E sol dall'altra con la terra aggiunta.
        Dagli scrittori Mona nominata
        Fu, poi che l'ebbe dal terren disgiunta
        Un terremoto, di citt e castella
        Ricca in quel tempo, e gloriosa e bella._ (St. 14.)

      Il avait mme dit auparavant (c. XXXVI, st. 71):

        _Questa l'Isola ferma  nominata,
        Perch da un canto non l'inonda il mare,
        Ove si angusta e forte ave l'entrata
        Che per mezz'un castel forz' passare._

      L'auteur, dans une lettre  son ami _Sperone Speroni_, lui dit
      qu'on ne trouve dans aucun endroit du roman d'Amadis cette
      position de l'Ile ferme, ni cette origine de son nom, et qu'il
      s'est vu oblig de rparer cet oubli. _V. S. ha da sapere_,
      continue-t-il, _che Mona  una isola lontana di Bertagna cinque
      miglia, fecondissima, bench non molto abitata; la quale scrivano
      alcuni autori ch' era congiunta con Bertagna versa ponente, e da
      tre parti e cinta dal mare, ma che per un gran terremoto si
      disgiunse e divenne isola. Fingo che questa fosse, e che a quel
      tempo si chiamasse Isola ferma_, etc. (_Opere di M. Sperone
      Speroni_, Venezia, 1740, in-4., t. V, p. 350.)]

      [Note 126: C. XXXVII.]

      [Note 127: C. XXXIX.]

Une lettre a fait tout ce mal, un autre lettre le rpare. Oriane
dtrompe rappelle son cher Amadis; il rentre  la cour de Lisvart par
le plus brillant exploit et par le plus grand service, en rtablissant
dans son palais et affermissant sur son trne ce roi, qui soutenait un
combat douteux contre Cildadan, roi d'Irlande, et contre une troupe de
gants[128]. Le pome et le roman pourraient finir ici; l'action parat
termine; mais de nouveaux incidents la renouent, et ce que nous avons
vu n'en forme que la premire moiti.

      [Note 128: C. XLIX et L.]

Dans la seconde, aprs de nouveaux exploits d'Amadis, Lisvart, tromp
par des envieux et des calomniateurs, a de si mauvais procds pour lui,
qu'il le force  quitter sa cour[129]. Amadis est encore une fois spar
d'Oriane; mais malgr tous les maux que cette injustice lui fait
souffrir, c'est encore lui, quelque temps aprs, qui, runi au roi
Prion son pre et  son frre Florestan[130], sauve d'une ruine totale
l'ingrat Lisvart, attaqu par Arcalas,  la tte d'une arme de gants
et d'une ligue de six rois[131]. Prion et ses deux fils, cachs sous
des armes brillantes que leur a envoyes la fe Urgande, restent
inconnus, quoique vainqueurs, et disparaissent sans avoir voulu recevoir
les remercments de Lisvart. Il n'apprend qu'aprs bien des recherches
que c'est encore cette fois au gnreux Amadis qu'il doit le trne et la
vie[132].

      [Note 129: C. LVI.]

      [Note 130: Fils de Prion comme Amadis et Galaor, mais qu'il
      avait eu d'une autre matresse, avant de connatre Elisne.
      Florestan a paru pour la premire fois au c. XXXV, avec la belle
      Corisande sa matresse. Leurs amours et les exploits de Florestan
      forment un des pisodes les plus intressants du pome.]

      [Note 131: C. LXV.]

      [Note 132: C. LXVI, st. 30 suiv.]

Amadis est all en Orient chercher de nouvelles aventures. Si l'on
voulait s'engager ici dans les dtails, il faudrait le conduire  la
cour de Constantinople, et l'en ramener avec une jeune et trs-belle
princesse, nomme Grassinde, qui l'a fort bien reu  Mycnes, mais qui
s'est mis dans la tte une singulire fantaisie. Elle a ou dire que la
cour de Lisvart est plus riche en belles personnes que toutes les autres
cours. Elle attend de la politesse d'Amadis qu'il l'y conduira et
maintiendra envers et contre tous qu'elle surpasse en beaut toutes les
demoiselles de cette cour. Amadis, d'abord trs-embarrass, vient
ensuite  penser qu'il ne s'agit que des demoiselles, et qu'Oriane (ce
qu'il sait en effet trs-bien), ne l'est plus; il promet donc 
Grassinde tout ce qu'elle veut, et aussitt elle se dispose 
partir[133]. Il lui tient parole, et, dans un grand tournoi, o il
parait sous le nom du Chevalier grec, devant toute la cour de la
Grande-Bretagne, il renverse tous les chevaliers qui refusent d'avouer
la supriorit de Grassinde. Elle reoit enfin de lui, aux yeux de tous,
la couronne de la beaut[134].

      [Note 133: C. LXXII.]

      [Note 134: C. LXIX.]

Oriane tait si peu compromise par cette victoire remporte sur les
demoiselles bretonnes, qu'elle avait mis en secret au jour un fils, qui
fut clbre dans la suite sous le nom d'Esplandian[135]. Cependant
l'empereur de Rome, qui ne sait rien de cette affaire, l'a demande en
mariage[136]. Lisvart lui accorde sa fille; une flotte l'emmne  Rome;
mais Amadis, qui s'est retir dans l'Ile Ferme, dont il est toujours
demeur roi, y fait quiper  la hte une flottille, rassemble des
matelots, des soldats, met en mer; et au moment o la flotte romaine
passe  la vue de l'le, fond sur elle, avec ses chevaliers, saute 
bord du commandant, lui fait mettre bas les armes, enlve Oriane et
l'emmne avec lui dans son le[137].

      [Note 135: C. LXII, st. 44 et suiv.]

      [Note 136: C. LXXIV, st. 55.]

      [Note 137: C. LXXXII.]

Alors la guerre est ouvertement dclare entre le roi Lisvart et lui.
Tous deux ont des allis et rassemblent de fortes armes; dix chants
entiers sont remplis des prparatifs de cette guerre. La bataille se
donne enfin[138]; elle est sanglante. Amadis y sauve encore la vie au
roi Lisvart, en qui il voit toujours le pre d'Oriane. Les hostilits
sont suspendues. Pendant la trve, un sage ermite, qui a lev le jeune
Esplandian, parvient  faire entendre raison  Lisvart, en lui dvoilant
le secret de sa fille, qu'il ignorait compltement[139]. D'autres
vnements, qui le rejettent dans des dangers, dont Amadis le tire
encore, acclrent la conclusion de la paix; elle est enfin conclue. Le
mariage d'Oriane et d'Amadis est arrt. La clbration se fait dans
l'Ile Ferme; l'union de tous les personnages pisodiques est forme le
mme jour avec la plus grande solennit[140]. Les enchantements de l'le
sont dtruits; elle n'est plus que le sjour fortun d'Amadis et
d'Oriane. La fe Urgande, qui a dirig le fil des vnements, arrive sur
un vaisseau, orn de toutes les merveilles de son art[141]. Elle vient
embellir la fte et jouir du fruit de ses soins.

      [Note 138: C. XCIV.]

      [Note 139: C. XCVI, st. 24 et suiv.]

      [Note 140: C. XCIX.]

      [Note 141: C. C.]

Dans ce roman, l'intrt est, comme on voit, fond sur une passion
relle, sur un amour mutuel, travers par des obstacles, troubl par des
orages et couronn enfin par le succs. Cette passion mle aux faits
d'armes et aux merveilles de la chevalerie et de la ferie, tait
peut-tre plus propre qu'aucune autre  fournir le sujet d'un pome
romanesque. _Bernardo Tasso_, qui avait de l'imagination et un vrai
talent, joignit  ce fond dj trs-riche des ornements qui ne le sont
pas moins. Il ne prit de l'ancien roman espagnol que ce qu'il jugea
propre  recevoir tout le brillant du coloris potique. Il cra de
nouveaux personnages et des actions nouvelles; en un mot, il s'appropria
si bien le sujet par sa manire de le traiter, qu'il semble que ce sujet
mme et que l'ouvrage entier lui appartiennent. A l'exemple du _Bojardo_
et de l'Arioste, qui avaient en quelque sorte fix la nature vague et
mobile du roman pique, il ourdit la trame du sien de trois fils
principaux, qui s'tendent depuis le commencement jusqu' la fin, et
d'un grand nombre d'pisodes accessoires qui les croisent et s'y
entrelacent, pour varier dans chaque chant les situations, les scnes et
les acteurs.

Il a donn  la belle Oriane un frre nomm Alidor, beau comme elle, et
au tendre Amadis une soeur nomme Mirinde, guerrire et brave comme lui.
C'est Alidor qui ouvre la scne au premier chant du pome, et c'est le
portrait de Mirinde que la fe Sylvane, sa protectrice, a fait peindre
sur son bouclier[142]. Les amours d'Alidor et de Mirinde, de Floridant,
prince d'Espagne, et de la jeune Filidore, forment avec l'amour d'Amadis
et d'Oriane ces trois fis continus et principaux de l'intrigue. Elle
est ncessairement complique, mais si artistement conduite qu'on la
suit sans trop de peine,  travers les pisodes secondaires qui
l'interrompent souvent. Ces pisodes sont de diffrents genres et
trs-varis entre eux; les uns purement hroques, les autres d'une
teinte plus triste, qui paraissent pour la plupart tirs de vieilles
chroniques espagnoles; d'autres enfin tendres et galants; mais il n'y en
a aucun de trivial, de populaire ou de trop libre. Le Tasse voulut que
son pome et dans toutes ses parties ce ton de galanterie noble et
dcente, qui tait celui de l'ancienne chevalerie. Le rle brillant et
lger de Galaor est presque le seul dans lequel il ait jet des
galanteries un peu vives. Encore a-t-il satisfait, pour ainsi dire,  la
morale de l'amour, en corrigeant ce jeune guerrier de son inconstance,
et lui faisant prouver pour Briolanie une vritable passion.

      [Note 142: Voyez ci-dessus, p. 66 et 67.]

Ces trois actions principales, et cette foule d'pisodes qui les
entrecoupent, sont, on le voit bien, des imitations du plan de
l'Arioste, que _Bernardo_ se proposa d'imiter en tout; mais quelque
intressantes que soient les premires, elles ont le dfaut d'tre
toutes trois  peu prs du mme genre; ce sont trois intrigues d'amour,
tandis que dans l'Arioste, la guerre terrible des Sarrazins et les
dangers de la France, la folie sublime de Roland et sa gurison
merveilleuse, enfin les amours et l'union de Roger et de Bradamante
forment d'admirables contrastes et une riche varit. Les aventures
pisodiques sont, pour la plupart, d'un heureux choix et d'une excution
soigne; mais peut-tre sont-elles, ainsi que les trois principales
actions, coupes  trop petites parties, trop symtriquement
distribues, interrompues et reprises. Le plan du _Roland furieux_,
parat trac par la libert mme, celui d'_Amadis_ l'est par une main
qui veut paratre libre; et l'on peut dire qu'il est trop rgulirement
irrgulier.

Son auteur pensa qu'une matire aussi vaste et aussi complexe devait
avoir un nombre convenable de grandes divisions, et il la partagea en
cent chants, chacun en gnral de cinq  six cents vers. Sa premire
ide fut de supposer ou de feindre qu'il rcitait chaque jour un de ces
chants au milieu d'un cercle de dames et de seigneurs runis pour
l'entendre, que ces rcits taient interrompus par l'arrive de la nuit,
et qu'il les reprenait au lever de l'aurore; ide peut-tre assez
heureuse, plus potique et plus vraisemblable que les moralits et les
autres digressions de ce genre essayes par quelques potes et
perfectionnes par l'Arioste. Il avait donc commenc tous ses chants, 
l'exception du premier, par la description de l'aurore, et les avait
termins par celle de la nuit. A la nuit, il congdiait son auditoire;
au point du jour il le rassemblait autour de lui. Un jeune littrateur
de ses amis, nomm _Vincenzio Laureo_, qui fut dans la suite
cardinal[143], craignant que tant de descriptions, quoiqu'elles fussent
toutes assez courtes, ne donnassent au lecteur de la satit et de
l'ennui, lui conseilla d'en retrancher une grande partie; le savant
_Sperone Speroni_ fut du mme avis; le Tasse cda, mais avec rpugnance,
et moins par persuasion que par gard. Peut-tre doit-on regretter qu'il
ait cd; il en devait rsulter sans doute de la redondance et de
l'uniformit; mais cela donnait aussi au pome entier une teinte
particulire. Quelque vari que soit le spectacle du lever du soleil et
de la chute du jour, c'tait un objet de curiosit, que de voir que le
pote avait russi  les peindre de cent diffrentes manires. Il a
laiss subsister beaucoup de ces descriptions, qui prouvent les
ressources et la fcondit de son talent. Mais peut-tre y en a-t-il
trop, par cela mme qu'il en a retranch un grand nombre. On ne sait
plus pourquoi, en reprenant sa lyre, il chante si souvent l'aurore,
puisqu'il ne la chante pas toujours.

      [Note 143: Sous le pontificat de Grgoire XIII.]

Il fit un changement plus considrable et qui lui cota plus de travail.
Il commena son pome avec le dessein de le ddier  Philippe, alors
infant d'Espagne; mais _Ferrante Sanseverino_ ayant pass du service de
l'empereur  celui du roi de France, le Tasse lui-mme ayant t envoy
par ce prince en France, o il continua de travailler  son pome, il
changea de dessein, le ddia au roi Henri II, y sema diffrents traits
et plusieurs pisodes  la louange de la maison royale de France, et
surtout de Marguerite de Valois, soeur du roi,  laquelle il tait
particulirement dvou. Lorsqu'il fut ensuite revenu en Italie, qu'il
eut trouv un asyle  la cour du duc d'Urbin, et qu'il eut achev son
pome, le duc l'engagea, comme nous l'avons vu dans sa vie,  le ddier
 Philippe II, et il y consentit dans l'esprance d'obtenir
non-seulement la restitution de ses biens, mais quelque grande
rcompense. Il dut alors faire un grand nombre de changements, tant dans
la fable mme d'Amadis, de qui il avait fait descendre la maison de
France, que dans les digressions et dans les pisodes qu'il avait
consacrs  la gloire de Henri II, de sa famille, et qu'il lui fallut
retourner  l'honneur de Philippe II et de la sienne.

On peut croire que toutes ces mutations durent altrer un peu l'ensemble
du pome et faire disparatre quelque chose de la beaut, et surtout de
la facilit de son premier jet. Une dfiance peut-tre excessive de
lui-mme, quelquefois aussi dangereuse que l'excessive confiance,
empchait le Tasse d'tre jamais content de ce qu'il avait fait. Il
voulut soumettre son ouvrage, non pas  deux ou trois bons juges, qui
sans doute auraient suffi, mais  un trs-grand nombre de censeurs, qui
se trouvrent, comme il arrive, presque tous d'avis diffrents. L'un
lui faisait changer une chose, l'autre en retrancher une autre: il se
consumait  suivre leurs conseils, et malgr le mrite reconnu de la
plupart d'entre eux, il n'est pas sr que le pome y ait toujours gagn.
_Giraldi_, _Varchi_, _Bartolomeo Cavalcanti_, _Ruscelli_, et plusieurs
autres furent consults par lettres. _Bernardo Capello_, _Antonio
Gallo_, _Muzio_ et _Atanagi_, se rassemblrent  Psaro, sur
l'invitation du duc d'Urbin, pour revoir attentivement le pome entier;
enfin, le Tasse prit encore  Venise les avis de _Molino_, de _Veniero_,
de _Mocenigo_: il est impossible enfin de se donner plus de peine, de
montrer plus de docilit  couter les conseils, plus de patience
d'esprit et de souplesse de talent  les suivre.

Ajoutons encore qu'il avait compos la plus grande partie de son pome
au milieu du bruit des armes, ou dans de longs et malheureux voyages, ou
parmi les ennuyeux dtails des affaires du prince,  Salerne,  Rome et
 Paris; enfin, dans des positions affligeantes ou agites, et loin de
ce repos et de cette tranquillit d'ame, dont tout homme qui crit a
besoin, et dont les potes ont plus grand besoin que les autres. Malgr
tout cela, le pome d'_Amadis_ parut si beau, si bien proportionn dans
son tout et dans ses parties, si brillant dans ses dtails, et si riche
en ornements de toute espce, qu'il fut et qu'il est encore regard
comme l'un des meilleurs que la langue italienne ait produits.
Plusieurs critiques du temps en firent les plus grands loges, et le
_Speroni_ mme osa le prfrer, pour l'accord et la proportion des
parties,  l'_Orlando furioso_.

En rduisant, comme on le doit, cette exagration de l'amiti, on peut
placer l'_Amadigi_ au second rang parmi les romans piques. On peut
enfin penser  ce sujet comme Louis _Dolce_, qui  la vrit tait aussi
un ami du Tasse, mais homme d'un got assez pur, et qui, ayant lui-mme
compos des pomes romanesques, devait voir dans l'auteur d'_Amadis_ un
rival  craindre, en mme temps qu'il y voyait un ami. Il dit
trs-positivement[144] que dans ce pome le style du Tasse lui parat
trs-choisi et trs-soign quant au langage; que sa versification est
pure, noble et agrable; qu'il ne s'carte jamais d'une certaine gravit
qui est seulement plus ou moins forte, selon que les sujets l'exigent;
que par un mlange trs-rare il runit presque toujours la facilit et
la majest; qu'il a de l'abondance dans les penses, du merveilleux et
de la proprit dans les comparaisons; que dans chaque chose il garde
admirablement les convenances, qu'il n'y a aucune partie de son pome
qui ne plaise, ou qui n'instruise, et qui ne tienne le lecteur dans une
douce et agrable attente.

      [Note 144: Dans la Prface qui prcde la belle dition
      d'_Amadis_ donne par _Giolito_, Venise, 1560, in-4.]

Il met, continue le _Dolce_, tous les objets avec tant de vrit devant
nos yeux, qu'un peintre ne le pourrait mieux faire. Il surpasse du bien
loin tous les autres potes dans la peinture des douceurs et des
souffrances de l'amour; et dans la description des batailles, des
combats de chevaliers, de gants et de monstres, on peut le comparer 
tous. Il a mme dans cette partie une vrit qui n'appartient qu' ceux
qui ont entendu comme lui le fracas des armes et le tumulte des
batailles. Dans les dtails cosmographiques, il semble qu'il conduit le
lecteur comme par la main de contre en contre, et d'une ville  une
autre ville. Il excelle  mouvoir le coeur: il le tyrannise en quelque
sorte; enfin, si l'Arioste lui est suprieur en quelques parties, il y
en a aussi que d'excellents juges regrettent peut-tre de ne pas voir
dans le pome de l'Arioste, et que l'on trouve dans le sien. A l'gard
de ce dernier article, il peut paratre exagr, mais il ne le serait
pas de dire qu'il se trouve quelquefois dans le _Roland furieux_ des
choses que l'on voudrait n'y pas voir, et qu'il ne s'en trouve jamais de
pareilles dans _Amadis_.

Pour mieux fixer l'opinion qu'on doit avoir de ce pome, quelques
citations sont d'autant plus ncessaires, que c'est principalement par
le mrite des dtails que l'ouvrage appartient  son auteur.
L'embarras, dans une telle abondance, est de se borner et de choisir.

Dans les dbuts de chant d'aucun autre pome on ne trouve, et j'en ai
dit la cause, autant de descriptions du soir et du matin que dans
_Amadis_. Elles sont courtes, et s'tendent rarement au-del d'une
strophe. C'est  la fin d'un chant: la nuit arrive, sparons-nous; et au
commencement: le jour renat, revenez m'entendre; c'tait le bonjour et
le bonsoir de tous ses chants, et quelques-uns ont conserv cette
premire forme. Voici la fin du onzime chant: Mais dj la Nuit,
paisible consolatrice des mortels, presse ses coursiers; et les Songes,
avec leurs ailes paresseuses, baignent toutes les penses des eaux du
doux Oubli; les hommes et les animaux se taisent; il est bon, valeureux
chevaliers, que je me taise aussi et que je suspende ma lyre jusqu'au
retour des premiers rayons du Soleil. Et voici le dbut du douzime:
Dj les toiles, fuyant l'une aprs l'autre, font place  la lueur de
la blanchissante Aurore. La Lune cde  cette splendeur nouvelle qu'elle
voit sortir de l'orient. La sombre Nuit rassemble et replie ses ombres;
le Jour dcouvre et colore notre univers; reprenons donc en main ma
lyre, pour chanter Amadis et Alidor.

Seigneur, dit-il, au dbut du vingt-septime, le Jour, avec son front
teint de pourpre, brillant d'une douce lumire, et tout rayonnant de
splendeur, orne dj le sommet de nos montagnes. Le berger, avant que
le soleil soit au haut des airs, conduit son troupeau hors de la
bergerie; l'agriculteur se lve et retourne  ses travaux; l'un reprend
la bche et l'autre la charrue; retournons aussi  nos chants. Voil ma
lyre, qu'un enfant remet, comme  l'ordinaire, entre mes mains; voil
Thalie qui inspire ma voix et remplit mon ame d'une potique fureur;
Apollon sourit  mes chants et se plat  leur harmonie; chantons donc,
ne tardons plus, et ne laissons pas s'couler inutilement le cours des
heures.

Quelquefois il voit sous d'autres couleurs le mme objet. Amadis est-il
dans un de ces moments de dsespoir o le plongent les injustes soupons
d'Oriane, le pote est si profondment touch de sa peine, qu'il n'a
plus ni haleine ni voix[145]. Il est forc de se taire et de donner
lui-mme des larmes  de si grands malheurs, jusqu' ce qu'il sente se
rouvrir et se remplir d'une eau nouvelle la veine de son gnie,
dessche par la piti que ce brave guerrier lui inspire. Au chant
suivant: L'Aurore se lve, mais, triste et baigne de larmes, elle met
un joug moins brillant  ses coursiers; point de fleurs, point de
couronne sur sa tte; elle est mme enveloppe de vtements noirs et
lugubres; sans doute, elle n'a t rveille que par les plaintes
d'Amadis, qui de plus en plus enfonc dans ses cruelles penses,
toucherait de piti les monstres mmes des forts.

      [Note 145: Fin du dix-septime chant.]

Mais, le plus souvent, la nature se prsente  lui sous un riant aspect.
C'est le fils d'Hyprion, couronn de rayons ardents et lumineux, qui
redonne aux campagnes des couleurs blanches et vermeilles[146]; c'est
l'Aurore qui parat avec ses tresses blondes et son front de roses;
l'ombre s'enfuit, se cache dans quelque grotte et n'ose plus paratre au
dehors; les arbrisseaux, l'herbe, les fleurs, les sables et les ondes se
peignent des plus vives couleurs[147]; tantt le Soleil lve peu  peu
sur les eaux ses rayons et sa tte blonde, et redonne  tous les objets,
par sa lumire renaissante, leurs vtements blancs, verts et pourprs;
Philomle, pour donner quelque trve  sa douleur, rappelle par ses
chants les hommes  leurs travaux, et sa soeur parat encore, sous les
rameaux pais, accuser en pleurant l'impie Tre[148]; tantt c'est un
autre petit oiseau qui salue doucement par ses chants la belle lumire
du jour; il ne se cache plus, comme il faisait nagure, sous des rameaux
couverts de frimas; il se joue de branche en branche, d'arbrisseaux en
arbrisseaux, gay par le nouveau jour, qui d'heure en heure enrichit le
monde de beauts plus admirables et plus rares[149].

      [Note 146: C. XXXIV.]

      [Note 147: C. XLIV.]

      [Note 148: C. XLVIII.]

      [Note 149: C. LXXIII.]

Il entremle avec ces dbuts de chant d'autres exordes, philosophiques,
potiques, galants: il y prend quelquefois le ton de la sagesse,
quelquefois celui d'un badinage agrable, et quelquefois celui de
l'amour. Enfin il se varie autant qu'il peut,  l'exemple de l'Arioste;
mais sa tche est plus forte  remplir, et l'Arioste lui-mme n'et sans
doute pas trouv facile de se varier ainsi jusqu' cent fois.

Les descriptions de combats sont presque innombrables dans _Amadis_;
mais presque tous sont des combats particuliers; on y voit peu de ces
grandes batailles, dont l'ordonnance est plus difficile, mais qui
prsentent aussi de plus grands moyens de varit. Une de ces actions
runit pourtant les avantages potiques d'une bataille avec ceux d'un
combat singulier; c'est une lutte terrible entre cent chevaliers du roi
Lisvart et cent chevaliers irlandais,  la tte desquels marchent vingt
normes gants[150]. Le pote ne manque pas de passer en revue cette
horrible troupe; leurs noms ne sont pas moins affreux que leurs
personnes, et cette belle comparaison ajoute encore  l'ide qu'on ne
peut concevoir, en mme temps qu'elle rcre, par des images champtres,
l'imagination du lecteur. Ils ressemblaient  autant de chnes immenses
et noueux, pais et antiques abris des villageois, plants le long des
rives herbeuses que le P inonde de ses flots toujours troubls, ou sur
les riants et agrables rivages que le Tesin baigne de ses claires eaux,
et qui lvent leurs ttes chevelues  la hauteur des monts les plus
sauvages et les plus escarps[151]. Amadis cach sous le nom du _beau
Tnbreux_, et Alidor, frre d'Oriane, arrivs au moment du combat, y
vont dcider la victoire. L'auteur en dcrit les prparatifs; il invoque
les Muses qui chantrent les combats et l'incendie de Troie: il peint la
Discorde, la Colre, les Furies mmes soufflant leurs poisons au coeur
des gants et des chevaliers. Les horribles trompettes, les timbales et
les tambours animent encore la frocit des coursiers belliqueux, dont
les hennissements assourdissent les monts et les plaines; ils mordent le
frein, frappent la terre, et semblent dfier les coursiers ennemis au
combat. Le choc est terrible, la mle affreuse et dcrite avec feu et
avec vigueur. Les barbares sont vaincus; mais au milieu de leur dfaite,
un d'entre eux surprend Lisvart, l'enlve dans ses bras et
l'emporte[152]; le _beau Tnbreux_ est averti, accourt, lui arrache sa
proie, et voyant la victoire encore incertaine, fond sur la horde
ennemie, en criant: _France! France_[153]_!_ _C'est Amadis qui est ici;
victoire!_ A ce cri, les rangs se troublent, se dispersent; la victoire
est complte, et Lisvart bless, mais triomphant, est ramen dans son
palais par Amadis.

      [Note 150: C. XLIX.]

      [Note 151: St. 27.]

      [Note 152: C. L.]

      [Note 153: Ce cri devait tre _Gaule! Gaule!_ Mais ici, comme
      dans tout son pome, le Tasse a prfr le nom de France; et ce
      n'est pas surtout dans ce cri de victoire qu'il conviendrait  un
      Franais de le corriger.]

Si j'avais  choisir parmi les duels chevaleresques que l'on trouve
presque dans tous les chants, je prfrerais pour l'tendue, la force et
l'originalit, celui d'Amadis avec le monstrueux Ardan Canile, cet
effroyable champion, d'une taille au-dessus de l'ordinaire, et qui, s'il
n'est pas un gant, est du moins si grand et si gros qu'il ressemble en
petit au colosse[154]. Son portrait hideux, son col gros, court et velu,
ses paules larges de sept  huit palmes, ses mains carres, sa poitrine
osseuse, ses jambes en colonnes, sa tte norme et aplatie, sa bouche
aigu, ses dents qui auraient bris le fer, son nez difforme, ses yeux
hagards qui auraient fait fuir les sorcires et les ensorcels[155],
n'ont pas seulement pour but de montrer quels prils menacent Amadis;
mais c'est ce monstre que l'on veut donner pour poux  une belle
princesse, et c'est pour la sauver d'un tel malheur qu'Amadis va
combattre, aux regards de toute la cour et sous les yeux de la
tremblante Oriane.

      [Note 154: _Tal che pareva il piccoto colosso._ (C. LIV, st.
      59.) _Colosso_ n'est point l pour un colosse en gnral; ce mot,
      pris dans un sens absolu, signifie le colosse par excellence,
      c'est--dire, celui de Rhodes.]

      [Note 155: St. 60.]

La trompette donne le signal[156]; au premier choc, les deux coursiers
sont abattus; les deux rivaux fondent l'pe  la main l'un sur l'autre.
Ardan Canile a de meilleures armes qu'Amadis; il le blesse en plusieurs
endroits et Amadis ne peut l'atteindre. Ses amis commencent  craindre
pour lui; Oriane quitte le balcon toute en larmes; mais Amadis est
infatigable autant qu'intrpide, et Ardan commence  se lasser.
Cependant Amadis lui porte sur le haut du casque un coup si fort que son
pe se rompt dans sa main et qu'il tombe  genoux, les yeux blouis et
presque ferms au jour. Canile saisit cet avantage et s'avance pour le
frapper. La cour tout entire est comme une famille pouvante qui voit
un pre chri prt  perdre la vie, et ne peut lui porter secours. Ses
armes sont en pices, son bouclier est bris; il est enfin sans pe;
mais son coeur n'en est pas moins ferme, quoiqu'il se voie dsarm et
presque nu; il n'en a mme que plus d'audace. Il ramasse le fer d'une
lance brise, et avec cette seule arme il attaque et presse de nouveau
son adversaire. Il parvient  lui percer le bras; l'pe, dont Ardan ne
cessait de le frapper, tombe; Amadis la relve. Ardan qui se voit vaincu
frmit, comme sur la mer ge frmit le vent des temptes. Les
chevaliers, les princesses, les dames se rassurent; Oriane revient  la
place qu'elle avait quitte. La tendre mre qui a vu son fils unique
dans les mains rapaces de la mort, si elle le voit ensuite hors de
pril, si Dieu lui rend la vie et la sant, n'essuie pas plus
promptement ses yeux baigns de larmes, ne remercie pas plus ardemment
le ciel et la fortune, que ne le fait Oriane en voyant dsormais en
sret la vie et l'honneur de celui qu'elle aime[157]. Amadis achve de
vaincre et spare du tronc la tte affreuse. Toute la cour se rjouit de
sa victoire et de la mort du monstre qu'il a vaincu. Cette description,
qui a plus de trois cents vers, est  mettre de pair avec les plus
belles du mme genre, dans les pomes les plus parfaits.

      [Note 156: C. LV, st. 38.]

      [Note 157: St. 66.]

Si je voulais citer la description d'une tempte, j'en trouverais une au
dix-neuvime chant, qui pourrait aussi tre compare aux plus clbres
et soutenir le parallle; mais j'aime mieux, sur le mme lment, en
choisir une d'un genre tout oppos. Amadis apprend qu'Oriane l'accuse de
dloyaut, lui qui vient d'tre couronn roi de l'Ile ferme comme le
plus brave des chevaliers et le plus loyal des amants. Dans son
dsespoir, il quitte l'le pendant la nuit, monte sur une barque, la
pousse en haute mer et s'abandonne  la fortune[158]. Long-temps il
pleure, il gmit, les yeux fixs sur l'astre d'argent. A la fin vaincu
par la fatigue et par la douleur, il les ferme; un doux et paisible
sommeil vient le saisir. Aussitt les nymphes des mers qui ont entendu
ses plaintes, sortent du fond de leurs retraites, fendent avec leurs
mains et leurs beaux bras l'onde amre, et entourent d'un cercle de
beauts charmantes l'infortun qui dort en paix. Ses yeux et ses joues
sont encore baigns de pleurs. La lune qui brille doucement dans les
airs claire ce front, ce visage digne du sjour des dieux, et qui, dans
sa pleur, ressemble  une fleur que la main d'une vierge a coupe;
touches d'une tendre piti, elles couvrent de baisers ses beaux yeux.
Les dieux des mers viennent eux-mmes, monts sur des monstres marins,
entourer la barque lgre. Ils en font un char de triomphe; quatre
dauphins y sont attels avec un joug de corail; il la tranent sur la
plaine humide avec une admirable rapidit. Suivi de tout ce divin
cortge, le malheureux amant vogue ainsi jusqu'au lever du jour. La
barque alors vient aborder un dlicieux rivage. Les nymphes et les dieux
des mers y dposent Amadis sur un lit de jacinthes et de violettes; et
c'est l qu'il est rveill par les premiers rayons du soleil. Passez 
cette description l'emploi d'une mythologie trangre  celle qui fait
la machine gnrale du pome, et vous ne pourrez lui refuser une des
premires places dans la riche collection que l'pope romanesque peut
fournir.

      [Note 158: C. XXXIX, st. 13  22.]

Si je voulais montrer par des citations comment l'auteur d'_Amadis_ fait
parler l'amour, et quel langage il prte aux diverses passions dont
cette seule passion nous agite, je pourrais choisir galement, ou les
tourments auxquels Oriane est livre quand, sur de fausses apparences,
la jalousie s'est empare de son coeur, o les plaintes et le dsespoir
du fidle Amadis retir sur _la Roche pauvre_, ou les regrets de
Corisande spare de son cher Florestan, ou ceux de Mirinde inquite
pour les jours d'Alidor; ou enfin, comme les amours pisodiques sont
trs-multiplis dans ce pome, et que l'auteur parat avoir eu autant de
got que de talent pour peindre ce sentiment dans toutes ses nuances, je
pourrais faire encore d'autres choix. J'y trouverais bien  reprendre
quelques-unes de ces recherches de pense et de style dont peu de
potes italiens sont exempts, et qui n'appartiennent qu' une certaine
nature idale ou plutt fictive; mais j'y trouverais souvent aussi
l'expression de la vritable nature, et une grande abondance d'images
passionnes, de penses et de sentiments.

Dans les comparaisons, genre d'ornements si essentiel au pome pique,
il joint au don d'imaginer le talent de peindre. Ainsi que tous les
vrais potes, il trouve  tout moment entre les personnes ou les choses
qu'il peint et tous les objets de la nature anime et inanime, des
rapports qui lui suffisent pour mettre sous nos yeux ces objets tels
qu'ils se prsentent  son esprit. Ces comparaisons n'ont pas toujours
le mrite de la nouveaut, et les mmes reviennent peut-tre trop
souvent. Les lions, les tigres, les ours, blesss et poursuivis par les
chiens et par les chasseurs, ou leur disputant leurs petits; les
sangliers et les taureaux dfendant leur vie contre les meutes
acharnes; les vents qui se combattent ou qui soulvent les mers, les
flots qui s'irritent ou s'apaisent, les vaisseaux agits par les vagues
et pousss par des vents contraires, reviennent un peu frquemment; et
les mots, quoique toujours assez potiques, ne relvent pas toujours ce
qu'il y a d'un peu commun dans les choses; mais assez souvent aussi, 
dfaut de nouveaut dans les objets, c'est la manire de les placer et
de les prsenter qui les relve.

Quelquefois les grands accidents de la nature, rapprochs des accidents
de la vie, produisent un effet inattendu. Par exemple, quand le Damoisel
de la Mer combat, sous les yeux d'Oriane, un lion prt  le dvorer, le
danger qu'il court le fait plir; elle ne reprend ses couleurs et la vie
que quand elle le voit vainqueur. Comme lorsque de ses regards ardents
le chien cleste brle la terre[159], et enlve aux campagnes riantes
les ornements dont Flore avait par leur sein, si tout  coup le souffle
d'un vent qui s'lve trouble l'air pur et le ciel serein par une pluie
frache et abondante, les herbes et les fleurs reprennent leur verdure
et tout l'clat dont elles brillaient auparavant; ainsi cette beaut,
que le froid glac de la crainte avait efface, renat tout  coup sur
le visage d'Oriane, digne de l'amour du ciel mme. Quelquefois il tire
ses comparaisons des plus tendres affections de la nature humaine.
Amadis attend des nouvelles d'Oriane. Un nain, qu'il avait laiss auprs
d'elle, vient lui en apporter de funestes. Il court au-devant de ce
nain, quoique sa seule vue soit pour lui d'un mauvais prsage. Une
tendre mre[160], dont le fils est, depuis longues annes, spar
d'elle, si elle voit de loin un de ses compagnons qui tait parti avec
lui de leur patrie, et qui est revenu sans lui, court avec inquitude 
sa rencontre, lui demande avant tout si son fils est vivant, et en
reoit une rponse affligeante et cruelle; ainsi le malheureux amant
court au-devant du messager, et apprend de lui ce qui trouble toute sa
joie.

      [Note 159: C. I, st. 73.]

      [Note 160: C. XXX, st. 7.]

Il est assez ordinaire de comparer avec la grle les coups que portent
les combattants; la vue de ce qui arrive quelquefois pendant l'hiver sur
les montagnes a fourni au Tasse une comparaison moins commune. Des
sommets de l'Apennin qui partage l'Italie[161], la neige que l'aquilon
emporte, au mois de dcembre ou de janvier, ne tombe point aussi
paisse, que les coups de ce bras, dont la force gale l'adresse,
tombent sur le dur acier. Un effet physique de l'eau et du feu lui sert
 peindre, dans le coeur de l'homme, le combat et les alternatives de la
raison et de l'amour. De mme que si l'on jette sur une liqueur chaude
et bouillante une liqueur glace[162], le bouillonnement s'arrte tout 
coup, mais bientt l'eau se rchauffe, et le murmure augmente; de mme
si dans notre ame le secours de la raison arrte quelquefois le dsir et
rprime les sens, ils reprennent bientt leur empire et la ramnent avec
plus de force aux impressions du plaisir.

      [Note 161: C. XXXI, st. 19.]

      [Note 162: C. XXXIV, st. 7.]

De doux objets de la nature champtre dictent  l'ame sensible du Tasse
une autre comparaison. Oriane est depuis quelque temps loigne de la
cour de son pre et secrtement unie avec Amadis; il y reparat, mais
cach sous ce nom de _beau Tnbreux_, dj devenu clbre, Oriane
l'accompagne dguise, couverte d'un voile et d'habits qui la rendent
mconnaissable. Amadis reoit les plus grands honneurs, et sa compagne
les partage. La reine sa mre la flicite d'tre la dame d'un chevalier
si accompli. Les feuilles d'un jeune arbrisseau, dit le pote[163], ou
l'herbe frache et vive ne tremblent point  la douce haleine d'un vent
lger, qui souffle pendant les heures brlantes d'un jour d't, ni le
chevreuil qui ctoye un clair ruisseau,  la vue d'un chien agile dont
il craint de devenir la proie, autant que tremble Oriane devant son
pre, et  l'aspect de sa tendre mre.

      [Note 163: C. XLVIII, st. 40.]

Il faudrait trop de citations si l'on voulait donner des exemples de
tous les autres genres de talent potique que ce pome runit; la
manire dramatique dont l'auteur annonce ses personnages et dont il les
met en scne; l'art avec lequel il mnage sans cesse des surprises; la
nature varie de ses pisodes, et son adresse  les entremler avec
l'une ou avec l'autre de ses trois fables principales, adresse gale 
celle qu'il emploie pour lier ces trois fables entre elles; l'abondance
et le naturel qu'il met dans l'expression des passions tendres, la grce
et la fidlit de ses peintures, l'heureux emploi qu'il fait des trsors
de la posie antique, l'clat qu'il donne aux apparitions subites et aux
merveilles de la ferie; la richesse et mme le luxe de ses descriptions
qui ont leur source, ou dans les inventions espagnoles et arabes, ou
dans ce spectacle d'une nature magnifique habituellement offert dans la
partie de l'Italie qu'il habita long-temps.

Mais avec tant de qualits qui manquent  des pomes plus heureux,
comment arrive-t-il donc que l'_Amadis_ soit si peu connu en France,
qu'il ne le soit mme pas aujourd'hui beaucoup plus en Italie? Un peu
d'uniformit dans le tissu de la fable, malgr tous les ressorts qui y
sont employs, un peu de faiblesse dans le style, quoique d'ailleurs
assez lgant, et surtout extrmement doux; une longueur dmesure, car,
sans en avoir compt les vers, ce que la division par octaves rendrait
pourtant assez facile, on peut les porter de cinquante  soixante mille,
tout cela peut y avoir contribu; mais la corruption des moeurs, dj
grande au temps de l'auteur et qui n'a pas diminu depuis, n'y
serait-elle pas aussi pour quelque chose; et la perfection, l'lvation,
la constance de ces amours chevaleresques, qui ne sont dans aucun autre
pome au mme degr, ni si gnralement rpandues que dans _Amadis_, ne
seraient-elles pas en partie la cause de son discrdit?

Quoi qu'il en soit, on doit conseiller de lire ce pome  tous ceux qui
ont assez de loisir pour consacrer beaucoup de temps  des lectures
purement agrables;  ceux pour qui la peinture des sentiments tendres,
dlicats, et trop gnralement dcris sous le titre de _romanesques_, a
encore de l'attrait;  ceux enfin qui veulent connatre vritablement
tout ce que la posie italienne a produit de prcieux, qui ne se
contentent pas d'ou-dire et de simples aperus, qui veulent ne
prononcer qu'en connaissance de cause, et ne juger que d'aprs eux. On
ne doit pas,  beaucoup prs, donner le mme conseil pour tous les
romans piques publis dans le cours de ce sicle, o la passion pour la
posie romanesque fut une espce de fureur. J'en ai indiqu plus de
soixante, et peut-tre en est-il chapp  mes recherches ou  ma
mmoire: mais combien peu m'ont paru dignes d'occuper et d'arrter
quelque temps mes lecteurs! Plusieurs de ces pomes ne comportaient que
de simples notes, ou tout au plus quelques citations de ce qu'ils
avaient, non de bon, mais d'extraordinaire et de bizarre; enfin, le plus
grand nombre n'a pu tre que nomm ou mme dsign dans des numrations
rapides.

Toute cette abondance n'est donc pas richesse. Elle prouve seulement ce
que j'ai dit de la passion du sicle pour l'pope romanesque: elle
prouve aussi qu'en donnant trop de libert aux arts de l'imagination, en
craignant trop de gner leur essor, et en les affranchissant des rgles,
on en multiplie bien les productions, mais non pas les chefs-d'oeuvre.
Les imaginations extravagantes et dsordonnes fourmillent alors, les
imaginations riches et vraiment fcondes sont toujours rares. Depuis la
fin de l'autre sicle, ou le _Morgante_ du _Pulci_ veilla en Italie ce
got pour le roman pique, qui devint bientt aprs une passion, puis
une mode, parmi ce grand nombre de pomes, dont la plupart encore sont
d'une norme longueur combien en reste-t-il que l'on doive, ou mme que
l'on puisse lire,  moins d'avoir un but particulier, tel que celui que
je me suis propos dans mes recherches? Il reste, pour la fable de
Charlemagne et de Roland, ce _Morgante maggiore_, monument curieux sous
plus d'un rapport, mais qui satisfait plus souvent la curiosit que le
got; l'_Orlando innamorato_, non tel que le laissa le _Bojardo_, son
ingnieux auteur, mais tel qu'il fut ensuite refait par le _Berni_;
surtout, et par-dessus tout l'_Orlando furioso_ du grand Arioste, le
chef-d'oeuvre du genre, et qui, ft-il seul, suffirait pour que ce genre
ft consacr. La Table ronde n'a produit que _Giron le Courtois_ de
l'_Alamanni_, encore, quel que soit le mrite de son auteur, ce pome
a-t-il trop peu d'attrait et de charme, pour que l'on puisse avoir un
scrupule de ne le pas lire, ou un regret de ne l'avoir pas lu. La fable
d'_Amadis_ est plus heureuse; le pome de _Bernardo Tasso_ lui suffit;
il mriterait de sortir de l'oubli o on le laisse, et de reprendre le
rang qu'il eut dans l'opinion des hommes les plus clairs et des
meilleurs juges de son sicle.

C'est donc  quatre ou cinq romans piques que se borne rellement cette
richesse. Mais n'en est-ce donc pas une prodigieuse chez une seule
nation et dans un seul sicle? Et qu'est-ce donc, quand on pense que,
chez cette nation, l'pope se partage en trois branches, et que ce n'en
est ici que la premire? Elle appartient en propre  l'Italie. Nous y
avons vu l'pope romanesque natre, se dvelopper, s'garer, se
perfectionner. Chez un peuple minemment dou d'imagination et de
sensibilit, elle s'empara puissamment de l'une et de l'autre. Elle
ouvrit d'abord un champ trop vaste au gnie; en procurant de grandes
jouissances, elle fit peut-tre un grand mal; long-temps elle accoutuma
les esprits  se repatre, non-seulement de fictions, mais de chimres,
et  se passionner pour des extravagances et des fantmes. Mais le
gnie, essentiellement ami du vrai, finit, en s'appropriant ces
inventions dsordonnes et vides d'intrt, par les rduire dans de plus
justes limites, par se faire  soi-mme des rgles, qui devinrent
ds-lors celles de cette partie de l'art, et par crer, au milieu de
tant d'invraisemblances relles, une sorte de vraisemblance hypothtique
qu'il ne fut plus permis de blesser. Il peignit allgoriquement les
vertus et les vices, donna aux sentiments du coeur de l'intrt et du
charme, et porta au plus haut degr d'nergie l'hrosme militaire et
l'enthousiasme guerrier. Il sut mme flatter sa nation, ou du moins
quelques-unes de ses familles les plus illustres, par des fictions qui
donnaient pour constantes des origines souvent suspectes, et
sanctionnaient pour ainsi dire les prtentions de l'orgueil.

C'tait tout ce que pouvait faire le gnie, et son ouvrage fut consomm
quand il eut rehauss ces inventions ainsi rduites par tous les
ornements d'une imagination brillante, par l'expression potique la plus
abondante et la plus riche, par tous les trsors d'une langue ne
potique, et, dj depuis deux sicles, rivale des idiomes anciens les
plus parfaits.

Mais enfin il manquait toujours  ces crations ingnieuses ce fond
d'intrt historique que la fable peut embellir, mais qu'elle ne peut
suppler. Si des esprits trop graves avaient autrefois trait de contes
d'enfants les fictions d'Homre, qu'tait-ce donc que les fictions du
_Bojardo_ et de l'Arioste? Il tait temps de traiter au moins comme des
enfants, tels que le furent autrefois les Grecs, un peuple aussi
spirituel que l'avaient t ceux de la Grce; il tait temps que le
pome hroque, ou la vritable pope, naqut, et qu'elle se joignt du
moins au roman pique, devenu une partie trop importante et trop riche
de la littrature nationale, pour qu'il ft dsormais ni dsirable, ni
possible de l'effacer.

Quelques potes l'avaient tent ds le commencement de ce sicle: mais,
arrts par le prjug qui avait dcid que les langues modernes ne
convenaient qu' des sujets frivoles, et que dans des ouvrages srieux
on ne devait employer que le latin, c'tait dans cette langue qu'ils
avaient essay de faire parler la Muse pique[164]. Ce n'tait point
l'histoire qu'ils lui avaient d'abord donn  traiter, mais la religion,
ses dogmes, ses mystres. Le mystre de l'incarnation avait fourni 
Sannazar son pome _de Partu Virginis_; la vie et la mort du Christ
avaient dict  Vida sa _Christiade_. L'histoire profane et mme
contemporaine avait eu son tour; et _Ricciardo Bartolini_ avait clbr
dans l'_Austriade_ la gloire de la maison d'Autriche[165].

      [Note 164: On trouve dans une lettre d'Annibal _Caro_ une
      preuve bien vidente que cette opinion rgnait alors. Il avoue 
      l'un de ses amis qu'il aura bientt achev une traduction en vers
      libres de l'_Enide_ de Virgile, traduction qui a fait sa gloire,
      et dont il ne parle cependant que comme d'un jeu ou d'un essai
      sans consquence. _Cosa cominciata_, dit-il, _per ischerzo, e solo
      per una pruova d'un poema, che mi cadde nell'animo di fare dopo
      che m'allargai dalla servit. Ma ricordandomi poi che sono tanto
      oltre con gli anni, che non sono pi a tempo a condur poemi, fra
      l'esortazioni degli altri ed un certo diletto che ho trovato in
      far pruova di questa lingua con la latina, mi son lassato
      trasportare a continuare, tanto che mi trovo ora nel decimo
      libro._ Puis il ajoute: _So che fo cosa de poca lode, traducendo
      di una lingua in un'altra; ma io non ho per fine d'esserne lodato,
      ma solo per far conoscere (se mi verr fatto), la richezza e la
      capacita di questa lingua contra l'opinion di quelli che
      asseriscono che non pu aver poema eroico,_ _n arte, n voci da
      esplicar concetti poetici, che non sono pochi che lo credono._
      Cette lettre est date de Frascati, 14 septembre 1565,
      c'est--dire, quatorze mois avant la mort de l'auteur. (T. II des
      OEuvres d'Annibal _Caro_, Venise, 1557, p. 272.)]

      [Note 165: M. Denina, premier Mmoire sur la Posie pique,
      Recueil de l'Acadmie de Berlin, anne 1789, pages 484 et 485.
      Ces trois pomes latins taient en effet imprims avant que le
      _Trissino_ formt le projet du sien; les deux premiers sont assez
      connus; le troisime, qui l'est beaucoup moins (_de Bello Narico,
      Austriados libri XII_) avait t publi ds 1515. L'illustre
      auteur des _Rvolutions d'Italie_, dans le mmoire cit ci-dessus,
      ajoute aux deux pomes de Sannazar et de Vida, celui de Fracastor,
      intitul: _Joseph_, et  l'_Austriade de Bartolini_, le pome de
      Jrme _Falletti_, Pimontais, _de Bello Sicambrico_, et celui de
      _Lorenzo Gambara_, dont le sujet est la dcouverte du
      Nouveau-Monde, sous le titre de _Colombiados_; mais je ne pouvais
      les citer ici, parce que 1, Fracastor, qui mourut en 1553, g de
      soixante et onze ans, n'entreprit le pome de _Joseph_ que dans
      ses dernires annes, et mme il ne put l'achever; 2 la guerre
      clbre par _Falletti_ dans son pome _de Bello Sicambrico_, est
      celle de 1542 et 1543, en Flandre et dans le Brabant, entre
      Charles-Quint et Franois Ier.; _Falletti_, qui tudiait alors 
      Louvain, put, quelque temps aprs, prendre pour sujet cette
      guerre, mais son pome ne fut publi par P. Manuce qu'en 1557; 3.
      enfin, _Lorenzo Gambara_, auteur de la _Colombiade_, ne mourut
      qu'en 1586; c'tait le cardinal Grandvelle qui l'avait engag 
      composer ce pome, et Grandvelle, ministre favori de Marguerite
      d'Autriche, gouvernante des Pays-Bas, ne fut fait cardinal,  la
      sollicitation de cette princesse qu'en 1561. Aucun de ces trois
      derniers pomes n'avait donc prcd celui du _Trissino_, et mme
      le dernier ne fut crit que plus de douze ans aprs.]

Il n'y avait qu'un degr de plus  franchir; il ne restait qu'
reconnatre que la langue dont le Dante s'tait servi, et dans laquelle
tait crite toute la partie hroque du pome de l'Arioste, tait aussi
forte, aussi nergique et aussi noble que l'exigeait le pome pique du
genre le plus lev. Ce fut le _Trissino_ qui le reconnut le premier.
Aprs avoir essay dans sa _Sophonisbe_, comme nous le verrons bientt,
de faire renatre la tragdie antique, il essaya dans l'_Italia
liberata_ de faire entendre  sa nation, dans son propre langage, les
accents de la trompette pique. Son succs ne fut pas complet, mais il
fraya la route et montra la possibilit de russir; et si l'on ne doit
de grands honneurs dans les arts qu' ceux qui ont atteint le sommet, il
est cependant aussi des couronnes pour ceux qui ont ouvert les premiers
le chemin qui y conduit.




CHAPITRE XIII.

_Du pome hroque en Italie au seizime sicle; Notice sur la vie du
Trissino; ide de son_ ITALIA LIBERATA _et de quelques autres pomes
hroques, qui prcdrent celui du Tasse._


Je me suis beaucoup tendu sur l'pope romanesque, sur sa nature, son
origine et ses diffrents progrs, parce que ce genre de pome
appartient en propre aux Italiens modernes, qu'il a ses rgles et ses
convenances particulires; que personne encore en France ne s'tait
donn la peine de traiter ce sujet, et qu'en Italie mme il n'avait pas
t suffisamment approfondi. Le pome hroque, au contraire, n chez
les Grecs, emprunta d'eux ses rgles, sa marche, ses modles. Lorsqu'on
a dit que les Italiens, qui avaient depuis plus d'un demi-sicle des
romans piques, voulurent enfin, vers le milieu du seizime, avoir une
pope  l'imitation de celle des anciens, on a tout dit, ou du moins on
n'a plus qu' examiner comment ils y ont russi. Je passerai donc tout
de suite  ce que l'on sait de la vie du premier de leurs potes, qui
forma cette louable et difficile entreprise.

Jean-Georges _Trissino_ naquit  Vicence, le 8 juillet 1478, de Gaspard
_Trissino_, issu de l'une des plus anciennes familles nobles de cette
ville, et de Ccile _Bevilacqua_, fille d'un gentilhomme de Vrone. On
dit qu'il fit trs-tard ses premires tudes; cela est mme prouv par
une lettre latine qui lui est adresse, et dans laquelle on lui dit: Si
vous avez commenc tard l'tude des lettres, il le faut attribuer  la
tendresse de vos parents alarms pour un fils unique sur qui reposait
l'esprance de la succession et des immenses richesses d'une illustre
famille[166]. Le jeune _Trissino_, qui avait perdu son pre ds l'ge
de sept ans, ne tarda pas  rparer le temps que lui avait fait perdre
cette tendresse excessive de sa mre. Il fit des progrs rapides,
d'abord  Vicence mme, sous un prtre, nomm _Francesco di Granuola_,
et ensuite  Milan, sous le clbre Dmtrius Calcondile. Il tmoigna
dans la suite, par un monument public, sa reconnaissance pour ce dernier
matre; Calcondile tant mort  Milan en 1511, _Trissino_ lui fit lever
un tombeau dans l'glise de Ste-Marie[167], et fit graver sur le marbre
une inscription honorable qu'on y lit encore.

      [Note 166: Lettre de _Giano Parasio_, dans son recueil
      intitul _De rebus per Epistolam qusitis_, dit. de H. tienne,
      1567, p. 57.]

      [Note 167: Selon d'autres, de _San Salvador_.]

De l'tude des langues grecque et latine, il passa  celle des
mathmatiques, de la physique, de l'architecture et de tous les arts qui
peuvent entrer dans l'ducation la plus soigne. Il se maria en
1503[168], et ne songeant qu' jouir tranquillement des douceurs de
cette union et de celles de l'tude, il se retira dans une de ses
terres. Il y fit btir une maison magnifique[169], dont il donna
lui-mme le dessin, et dont Andr _Palladio_, son lve en architecture,
et qui devint depuis un si grand matre, dirigea les travaux. _Trissino_
vivait heureux dans sa retraite, cultivant les sciences, les arts, et
surtout la posie, pour laquelle il avait pris beaucoup de passion,
lorsqu'il eut le malheur de perdre sa femme, aprs qu'elle lui eut donn
deux fils[170]. Cette perte lui fit abandonner la campagne. Il fit un
voyage  Rome pour se distraire de sa douleur. C'est peut-tre cette
douleur mme qui lui suggra l'ide de composer sa _Sophonisbe_, la
premire tragdie o l'Europe moderne vit renatre quelques tincelles
de l'art des anciens. Lon X, qui occupait alors le trne pontifical, et
qui avait conu beaucoup d'amiti pour _Trissino_, voulut faire
reprsenter cette tragdie avec la magnificence qui brillait dans toutes
ses ftes; mais il n'est pas sr qu'il ait excut ce dessein. Bientt
il reconnut dans l'auteur d'autres talents que celui de la posie.

      [Note 168: Avec _Giovanna Tiene_.]

      [Note 169: A _Criccoli_ sur l'_Astego_.]

      [Note 170: _Francesco_ et _Guilio_]

Il le chargea d'ambassades importantes auprs du roi de Danemark, de
l'empereur Maximilien et de la rpublique de Venise[171]. _Trissino_ y
acquit l'estime de ces puissances, et dans l'intervalle des missions
honorables qui lui taient confies, il se lia d'amiti avec les savants
et les grands hommes, dans tous les genres, qui remplissaient la cour de
Lon X.

      [Note 171: En 1516.]

Aprs la mort de ce pontife, il retourna dans sa patrie, et s'y remaria
avec Blanche _Trissina_, sa parente, dont il eut un troisime fils[172].
Le pape Clment VII ne tarda pas  le rappeler  Rome et  lui tmoigner
la mme estime et la mme confiance que Lon X. Il le dputa, en
diffrents temps,  Charles-Quint et au snat de Venise, et lorsqu'il
alla couronner solennellement cet empereur  Bologne, _Trissino_ fut un
des principaux officiers dont il voulut tre accompagn. Dans cette
crmonie, il eut, disent ses biographes, l'honneur de porter la queue
de la robe du pape[173]. C'tait  faire le premier une tragdie telle
que la _Sophonisbe_ qu'il y avait rellement de l'honneur, et point du
tout  porter la queue d'une robe. Fut-il ou ne fut-il pas cr
chevalier de la Toison d'Or par Charles-Quint ou par Maximilien? C'est
un point sur lequel ces mmes historiens ne sont pas d'accord. L'opinion
qui parat le plus au gr de _Tiraboschi_, est qu'il eut la permission
d'employer cette Toison dans ses armes, et de prendre mme le titre de
chevalier, mais qu'il ne fut pas effectivement admis dans l'ordre; et il
n'y a pas le moindre inconvnient  tre de cet avis.

      [Note 172: _Ciro._]

      [Note 173: Nicron, t. XXIX, p. 109. Tiraboschi dit simplement
      que _gli sostenne lo strascico_.]

Il est difficile de deviner sur quel fondement Voltaire, qui, quoi qu'on
en ait dit, se trompe rarement en histoire, a crit dans l'_Essai sur
les Moeurs et l'Esprit des Nations_[174], que le _Trissino_ tait
_archevque de Bnvent_ quand il fit sa tragdie, et que le _Ruccella_
suivit bientt _l'archevque Trissino_. Il ne fut jamais archevque ni
de Bnvent, ni d'ailleurs, ni mme, comme on voit, ecclsiastique.
Cette erreur de fait a pass dans quelques crits estimables[175], et
c'est ce qui m'engage  en avertir[176].

      [Note 174: C. CXXI.]

      [Note 175: Entre autres dans un loquent discours de M.
      Chnier pour l'ouverture des coles centrales.]

      [Note 176: C'est sans doute pour rparer cette erreur que
      Voltaire a mis dans sa ddicace de _la Sophonisbe de Mairet
      rpare  neuf_, que _le prlat Giorgio Trissino, par le conseil
      de l'archevque de Bnvent......_, choisit le sujet de
      Sophonisbe, etc. Mais le _Trissino_ n'tait pas plus prlat
      qu'archevque; et l'on ignore quel est l'archevque de Bnvent
      qui lui donna ce conseil.]

_Trissino_ revint  Vicence dans le dessein de se retirer des affaires
et de se livrer paisiblement  la composition de son pome dont il avait
dj, depuis plusieurs annes, conu l'ide et trac le plan; mais il
trouva sa famille dans le trouble, et lui-mme,  compter de ce moment,
n'eut presque plus de jours tranquilles. L'an de ses deux fils du
premier lit tait mort; le second, nomm Jules, tait brouill avec sa
belle-mre et voyait avec jalousie la prdilection de son pre pour le
fils qu'il avait eu d'elle. _Trissino_, mcontent de ces brouilleries,
prit Jules en aversion, rsolut de le dshriter et de laisser tout son
bien  son dernier fils. Jules, l'ayant su, lui intenta un procs pour
avoir le bien de sa mre. Pour comble de malheur, Blanche _Trissina_
mourut[177]. Son mari dsol maria son jeune fils, et se retira  Rome
pour fuir les procdures et tcher de vivre tranquille. Il y demeura
quelques annes; il termina et publia son grand pome, l'_Italia
liberata da' Gothi_, l'Italie dlivre des Goths. Pendant ce temps, son
fils Jules poursuivait son procs  Venise, o il tait soutenu par tous
les parents de sa mre. Le _Trissino_ fut oblig de se rendre aussi dans
cette ville[178], et, comme il tait attaqu de la goutte, il fit ce
long voyage en litire.

      [Note 177: En 1540.]

      [Note 178: En 1548.]

De l il passa  Vicence, o il trouva que Jules venait de faire saisir
provisoirement tous ses biens. Il en fut tellement irrit, qu'il revit
son testament, et dshrita entirement ce fils ingrat. Jules n'en fut
que plus anim  suivre son procs et  consommer sa vengeance. Ayant
gagn dans toutes les formes, il s'empara aussitt de la maison et de la
plus grande partie des biens de son pre. Rome tait toujours le refuge
du _Trissino_ dans ses chagrins. Il s'y retira encore, et dit un ternel
adieu  son pays, dans huit vers latins dont voici le sens: Cherchons
des terres places sous un autre climat, puisque par une fraude insigne
on m'enlve ma maison paternelle; puisque les Vnitiens favorisent cette
fraude par une sentence cruelle, qui approuve les piges tendus par un
fils  son pre, qui veut qu'un fils puisse chasser de ses antiques
possessions un pre malade et accabl de vieillesse. Adieu, maison
charmante; adieu, mes pnates chris: je suis forc dans ma misre
d'aller chercher des dieux inconnus[179].

      [Note 179:

        _Quramus terras alio sub cardine mundi,
          Quando mihi eripitur fraude paterna domus;
          Et favet hanc fraudem Venetum sententia dura,
            Qu nati in patrem comprobat insidias;
          Qu natum voluit confectum tate parentem_
          _Atque grum antiquis pellere limitibus.
        Cara domus valeas, dulcesque valete penates;
          Nam miser ignotos cogor adire lares._

        (_Opere del Trissino_, Verona, 1729, in-4.,
        t. I, p. 398, _ed ultima_.)]

Mais il ne survcut pas long-temps  cette disgrce, et mourut  Rome
vers la fin de 1550, g de soixante-douze ans. Les principaux ouvrages
qu'il a laisss, outre son pome et sa tragdie, sont une comdie
intitule _i Simillimi_, tire des _Mnechmes_ de Plaute, des posies
lyriques italiennes et latines, et plusieurs ouvrages en prose, presque
tous sur la grammaire et sur la langue italiennes. Il fut du petit
nombre d'hommes qui, ns avec une grande fortune, ont cependant le got
des lettres, et les cultivent aussi laborieusement que si elles taient
ncessaires  leur existence: mais il ne put viter, malgr cet
avantage, le malheur commun  presque tous les littrateurs clbres,
d'tre dtourns de leurs travaux par des contradictions et des
affaires, et de terminer dans l'infortune des jours consacrs 
l'accroissement des lumires ou des jouissances de l'esprit.

Le gnie du _Trissino_ tait naturellement grave; ce n'tait pas celui
de son sicle. Il vit le got naissant du thtre ne produire que des
comdies o la bouffonnerie tenait trop souvent lieu de comique, et il
voulut faire une tragdie  l'imitation des anciens; il vit la passion
universelle que l'on avait pour l'pope n'enfanter dans le plus grand
nombre que des extravagances monstrueuses, et mme, dans un petit nombre
choisi, que des rveries aimables, des ombres sans corps, des fantmes
sans ralit; et il voulut faire un pome hroque, fond sur une action
vritable, intressante pour son pays, et seulement embellie de
fictions, au lieu d'tre une fiction elle-mme; il vit enfin que toutes
les oreilles taient sduites par la forme sonore de l'octave et par
l'harmonieux entrelacement des rimes, et il voulut adapter  l'pope,
comme il l'avait fait  la tragdie, le vers non rim, libre ou
_sciolto_, dont quelques crivains le regardent comme l'inventeur[180].
Le mauvais succs de sa tentative a dtourn de l'imiter, et l'_ottava
rima_ est reste en possession du pome pique[181]. Il n'est pourtant
dmontr, ni que s'il et crit en octaves son pome, tel qu'il est
d'ailleurs, il et russi davantage, ni que s'il et vit les autres
dfauts de son pome et s'il l'et crit en vers libres meilleurs que ne
le sont les siens, il et aussi mal russi. En lisant l'_nide_
d'Annibal _Caro_, s'avise-t-on de regretter la rime et l'octave.

      [Note 180: _E comune opinione_, dit le _Quadrio_, _che il
      verso sciolto piano fosse nella volgar poesia introdotto da
      Giorgio Trissino_. (_Stor. e Rag. d'ogni Poesia_, t. III, p. 420.)
      Le mme auteur avoue que d'autres en attribuent l'invention 
      _Jacopo Nardi_, dans sa comdie de l'_Amicizia_, d'autres au
      _Ruccella_, dans son pome des Abeilles, etc.]

      [Note 181: On a gard le _verso sciolto_ pour la tragdie, la
      comdie, la pastorale, le pome didactique, les ptres, glogues,
      et autres petits pomes, et presque gnralement aussi pour les
      traductions des pomes piques grecs et latins.]

Le sujet que choisit _Trissino_ devait intresser l'Italie dans tous les
temps; mais il avait de plus,  cette poque, le mrite de l'-propos.
C'tait, dit M. Denina[182], dans le temps o l'Italie retentissait
encore de la voix tonnante de Jules II, o aprs la dissolution de la
ligue de Cambrai, on criait partout hautement qu'il fallait chasser les
barbares de l'Italie. L'_Histoire de la Guerre des Goths_ par Procope
venait de reparatre. On en trouve mme une traduction italienne
imprime en 1544, trois ans avant l'dition de l'_Italia liberata_, qui
se fit  Rome en 1547.

      [Note 182: Premier Mmoire sur la Posie pique, Recueil de
      l'Acadmie de Berlin, anne 1789.]

L'action qu'il entreprit de clbrer est trop connue pour qu'il soit
besoin d'autre chose que de la rappeler en peu de mots. Blisaire,
gnral de Justinien, aprs avoir vaincu les Vandales en Afrique,
parvenu au plus haut degr de faveur et de gloire, passe en Italie par
ordre de cet empereur, et la dlivre du joug des Goths qui l'opprimaient
depuis prs d'un sicle; tel en est le fond historique. Le Pre ternel
substitu au Jupiter d'Homre, les anges aux dieux infrieurs, des
apparitions, des enchantements, des miracles, tel en est le
merveilleux. L'histoire avait manqu aux meilleurs romans piques: on
peut dire qu'elle est trop scrupuleusement suivie dans le pome du
_Trissino_. Des imitations d'Homre existaient bien dans quelques-uns
des premiers, mais dguises sous des formes nouvelles, et mme
l'Arioste tait un pote homrique, plutt qu'un imitateur d'Homre. Le
_Trissino_ se modela si exactement, ou si l'on veut si servilement sur
Homre, qu'il transporta dans son pome les descriptions, les petits
dtails, les expressions de l'_Iliade_, quelquefois mme des pisodes
entiers. Il en a tout pris, hors le gnie, dit Voltaire[183]. Il
s'appuie sur Homre pour marcher, et tombe en voulant le suivre. Il
cueille les fleurs du pote grec; mais elles se fltrissent dans les
mains de l'imitateur.

Une analyse rapide des premiers livres de son pome suffira pour nous
faire juger de la manire dont il emploie et les personnages
historiques, et les agents surnaturels, et surtout les frquentes
imitations d'Homre. D'abord, il invoque dans ce sujet chrtien Apollon
et les Muses. Venez, leur dit-il chanter par mon organe[184] comment ce
juste, qui mit en ordre le Code des Lois[185], dlivra l'Italie du joug
des Goths; qui, depuis prs d'un sicle, la tenaient dans un dur
esclavage.... Dites-moi ce qui put l'engager  cette glorieuse
entreprise. Et, sans plus de prparatifs, il commence sa narration.

      [Note 183: _Essai sur la Posie pique_, ch. V.]

      [Note 184: _Per la mia lingua._ (C. I, v. 4.)]

      [Note 185: Justinien.]

Le Trs-Haut qui gouverne le ciel, plac au milieu des bienheureux,
regardait un jour les affaires des mortels, quand une des Vertus qui
l'environnent, celle que nous nommons Providence, dit en soupirant: O
mon pre chri, de qui dpend tout ce qui se fait l bas sur la terre,
ne vous sentez-vous point mu de piti en voyant la malheureuse Italie
soumise aux Goths depuis tant d'annes?--On sent tout de suite que
cette Vertu est la Pallas d'Homre parlant  Jupiter. Le Pre ternel
rpond en souriant que le temps d'accomplir ses promesses est arriv,
que ce qu'il a dit une fois _et affirm d'un signe de sa tte_, ne peut
manquer d'arriver. Il rflchit ensuite quelques moments, et prend enfin
le parti d'envoyer vers Justinien l'ange _Onerio_ (c'est--dire l'ange
des songes). Il lui donne ses ordres et lui dicte ce qu'il doit dire de
sa part  cet empereur. L'ange emmne avec lui la Vision, se revt de la
figure vnrable du pape, marche vers Durazzo en Albanie, o tait
Justinien, le trouve endormi dans sa chambre, sur son lit, et se plaant
prs de sa tte, lui ordonne, de la part de l'ternel, d'assembler son
arme et de dlivrer l'Italie des Goths. Il lui rpte homriquement
les propres paroles dont le Pre ternel s'est servi.

L'empereur s'veille: il appelle Pilade, son valet de chambre, et lui
demande ses habits. Suit la description trs-dtaille de la toilette de
l'empereur. Aucune partie des vtemens n'est oublie, ni la chemise du
lin le plus fin et le plus blanc, ni le corselet de drap d'or, ni les
chaussettes de soie, ni les souliers de velours couleur de rose. On lui
apporte de l'eau dans une aiguire de crystal, sous laquelle est un
grand vase de l'or le plus pur. Il se lave les mains et le visage, et
s'essuie avec une serviette blanche brode tout alentour. Un cuyer
fidle peigne sa blonde chevelure ondoyante, et ajuste sur sa tte le
bonnet imprial et la couronne enrichie de perles et d'or. Ce n'est pas
tout, il met sur le corselet un vtement de velours ras cramoisi,
richement brod autour du cou et tout alentour des bords. Ce vtement
est serr par une belle ceinture, et le tout est recouvert d'un manteau
magnifique de drap d'or, qui trane  terre de la longueur de trois
palmes, et rattach sur l'paule droite avec une perle ronde, plus
grosse qu'une noix, si belle, si blanche et d'un si grand clat, qu'une
province ne pourrait la payer.

Ainsi vtu, Justinien s'assied sur un trne d'or, et ordonne aux
ministres de ses commandements d'appeler tous les grands, les gnraux
et les guerriers de marque  un conseil gnral; mais d'avertir d'abord
le grand Blisaire, Paul comte d'Isaurie, Narss et Audigier, pour
qu'ils se rendent sur-le-champ auprs de lui. Ils viennent; il leur fait
un accueil honorable, leur dit quel est son dessein, que le conseil
gnral s'assemble, que peut-tre les chefs et les principaux officiers
de l'arme qui croyaient aller attaquer les Maures d'Espagne,
rpugneront  marcher contre les Goths, peuple belliqueux et nombreux;
qu'il attend alors de leur zle et de leur attachement  sa personne,
qu'ils parleront dans le conseil pour soutenir l'opinion de cette
guerre. Cela dit, il sort avec eux, trouve dans les appartements du
palais les grands et les chefs des guerriers qui lui font cortge, et se
rend, ainsi entour,  la salle du conseil.

Grande description de cette immense basilique, large de trois cents
pieds, et longue de cinq cents; colonnades, ornements, pavs en marbre
et en mosaque, estrade, siges, leur matire prcieuse, leurs formes,
l'ordre dans lequel ils sont placs; d'abord ceux des douze comtes, puis
ceux des rois soumis  l'empire, ensuite les siges des grands
officiers, des gnraux, des principaux guerriers, etc. Justinien se
lve appuy sur son sceptre: ce sceptre, Dieu l'avait envoy du ciel 
Constantin; aprs sa mort, il resta cach pendant plusieurs annes; il
parvint ensuite au bon Thodose, et aprs lui  Justinien. L'empereur
expose fort au long son dessein, et engage tous ceux qu'il a convoqus
 dire librement leur opinion sur cette importante affaire.

Le premier qui parle est le consul de cette anne, Salidius, homme
orgueilleux, rus, envieux, ennemi de Blisaire. Il s'oppose 
l'entreprise. Le roi sarrazin Artus, fils de la belle Znobie, est du
mme avis. Il conseille de porter en Orient les armes de l'empire, et
d'attaquer les Perses et non les Goths. Plusieurs autres rois d'Orient
allaient parler dans le mme sens; Blisaire engage l'loquent et sage
Narss  soutenir enfin l'opinion de la guerre d'Italie. Narss, dans un
discours long et adroit, rfute toutes les objections qui ont t
faites, et conclut  la guerre contre les Goths. Blisaire se lve
ensuite, allgue d'autres motifs, mais conclut comme Narss. L'assemble
annonce par son murmure qu'elle est gnralement de l'avis de ces deux
chefs.

Le jeune et brave Corsamont se lve. C'tait un roi barbare descendant
de Thomyris, le plus fort, le plus intrpide et le plus beau de toute
l'arme, aprs Blisaire,  qui le pote donne toutes les perfections du
corps, comme toutes les qualits de l'ame. Corsamont ne dit que peu de
paroles; il demande  marcher le premier, et mme seul si l'on veut,
contre les Goths. Son action nergique lectrise le conseil; tous
demandent la guerre. Justinien prononce qu'elle est rsolue. Il nomme
gnral en chef Blisaire le Grand, qu'il appelle lui-mme toujours
ainsi. Il le charge de distribuer  son gr les autres emplois, et
ordonne que chacun se tienne prt  partir. Le vieux Paul l'Isaurien
fait alors un grand loge de Blisaire, et propose que, pour rendre son
autorit plus respectable et plus grande, l'empereur, aprs le repas,
lui donne publiquement,  la tte de l'arme, le bton de commandement.
Justinien approuve ce conseil, va dner, et charge Paul et Narss
d'assembler l'arme.

L'empereur sort en effet en grande pompe de son palais. Il franchit les
portes de la ville et arrive au camp. Il monte sur une estrade, au
milieu de l'arme. Blisaire seul est debout auprs de lui. Justinien
annonce aux soldats, et la guerre d'Italie, et le choix qu'il a fait de
Blisaire pour les conduire  la victoire. Toute l'arme applaudit et
jette des cris de joie. L'empereur allait se remettre en marche,
lorsqu'un prodige frappe tous les esprits. Prs des barrires du camp
tait un petit tertre, couvert de buissons de myrtes et d'autres
arbrisseaux, o une infinit de petits oiseaux avaient fait leurs nids.
Un norme dragon sort tout  coup de son repaire, et se met  dvorer
les petits. Les mres effrayes semblent, par leurs cris, implorer du
secours. Un aigle fond du haut des airs sur le dragon, et l'emporte. Un
moment aprs, un autre dragon vient continuer le ravage et dvorer les
petits oiseaux; un second aigle fond encore sur lui et le tue. Tout le
monde, et l'empereur lui-mme est frapp d'tonnement; mais Procope,
excellent astrologue, explique ce prodige. Les petits oiseaux sont les
peuples d'Italie; le dragon est le roi des Goths; l'aigle est Blisaire.
Un second roi goth voudra prendre la place du premier; mais Blisaire le
vaincra de mme; ainsi le veut l'ternel. Alors Justinien satisfait
rentre dans la ville et dans son palais, aprs avoir donn  Blisaire
l'ordre de partir sous trois jours avec l'arme.

Ainsi finit le premier chant. Dans le second, Blisaire fait ses
prparatifs. Il prsente  l'empereur la liste des gnraux et des chefs
de tous les corps de l'arme. Le pote se sert de ce moyen pour les
faire tous connatre, comme Homre dans ses revues. Il invoque comme lui
les Muses avant de commencer cette numration. Elle est prcde d'une
description trs-tendue de l'tat o tait alors l'empire romain, de
ses grandes divisions, de ses provinces, de la partie de celui
d'Occident qui tait occupe par les Goths, et d'une histoire abrge de
leur usurpation. Enfin Blisaire termine le second livre en faisant
embarquer l'arme.

La scne change au troisime livre. Le jeune et beau Justin, neveu de
l'empereur et hritier de l'empire, avant de partir avec Blisaire, se
rend le soir chez l'impratrice Thodora, qui l'invite  souper avec
elle et ses deux nices, Astrie et Sophie. L'Amour, le petit dieu
d'Amour lui-mme, avec ses flches et son carquois, saisit ce moment
pour blesser le coeur de Sophie, qui conoit pour Justin une passion
aussi vive qu'elle est subite. Il en ressent une pareille; cependant il
part; elle reste en proie au trouble et aux tourments de cette passion
naissante. Elle se confie  sa soeur qui la console et lui donne quelques
esprances. Le jour parat; le grand Blisaire, aprs avoir entendu
dvotement la grand'messe[186], monte sur son vaisseau, se met encore 
genoux, et adresse au Dieu de l'univers une fervente prire. Dieu
l'entend, et garantit le succs de son entreprise par un mouvement de sa
tte divine, qui fait trembler le monde. (On voit ici, comme dans les
tableaux des plus grands peintres modernes, le Jupiter olympien percer 
travers la premire personne de la Trinit.) La flotte cingle en pleine
mer. L'empereur la voit partir, d'un balcon de son palais. L'ange
_Nettunio_ se place, le trident en main,  la poupe du vaisseau que
monte Blisaire. Il commande aux vents, qui obissent, dirigent
rapidement la flotte et la font entrer au port de Brindes.

      [Note 186:

                     _Avendo udita_
        _Divotamente una solenne messa._ (C. III.)]

Cependant Sophie, reste  Durazzo, gmissait de l'absence de Justin. Sa
soeur Astrie parle pour elle  l'impratrice, et la trouve dispose 
unir les deux amants. Le difficile est d'obtenir l'agrment de
l'empereur, et qu'il rappelle Justin pour ce mariage. C'est ici qu'est
une scne imite d'Homre, dont Voltaire s'est moqu avec raison. Tout
le monde connat cet pisode dlicieux. Junon, dans l'_Iliade_[187],
veut procurer la victoire aux Grecs, malgr la protection que Jupiter
accorde aux Troyens. Elle n'en voit pas de meilleur moyen que d'aller
trouver sur le mont Ida son redoutable poux, de lui prodiguer les plus
tendres caresses et de l'endormir dans ses bras. Pour y russir, elle a
recours  toutes les recherches de la toilette; retire dans un
appartement secret que lui avait construit son fils Vulcain, elle se
baigne dans une liqueur divine, fait couler sur son beau corps une
essence cleste qui parfume le ciel et la terre; elle peigne sa belle
chevelure qui descend en boucles ondoyantes; elle revt une robe d'un
tissu divin, o Minerve puisa son art, l'attache autour de son sein
avec des agrafes d'or, et s'entoure de sa riche ceinture. Elle y ajoute
la ceinture mme de Vnus, qu'elle obtient d'elle sous un faux prtexte,
ceinture magique, ou plutt ingnieux emblme, o se trouvent runis les
charmes les plus sduisants, l'amour, les tendres dsirs, les aimables
entretiens, et ces doux accents, dit le bon Homre, qui drobent en
secret le coeur du plus sage[188].

      [Note 187: L. XIV.]

      [Note 188: Trad. de M. Bitaub.]

Par le conseil de Vnus, elle cache ce tissu prcieux et l'attache sous
son beau sein. Enfin, elle monte sur l'Ida, et va se montrer  Jupiter
dans tout l'clat de sa parure. A cette vue, il se sent enflamm plus
qu'il ne le fut jamais pour elle. Il la presse; elle se dfend. Elle
craint que dans un lieu si dcouvert quelque dieu ne les aperoive: elle
n'oserait plus rentrer dans l'Olympe. Il existe dans leur palais une
retraite impntrable  tous les regards; elle lui propose de s'y
rendre, si son pouse a tant de charmes pour lui. Mais Jupiter lui
promet qu'ils seront environns d'un nuage que le soleil mme ne pourra
pntrer. Alors elle n'a plus rien  rpondre, et en effet elle ne
rpond rien.

        La terre complaisante et sensible  leurs feux,
        D'un gazon doux et frais se couronna autour d'eux;
        Le tapis maill s'lve et se colore
        Des plus riches prsents sortis du sein de Flore;
        Et la molle hyacinthe et le lys orgueilleux
        Forment aux deux poux un lit dlicieux,
        Que d'un nuage d'or l'ondoyante barrire
        Drobe  l'oeil perant du dieu de la lumire,
        Tandis que la rose, en larmes de crystal,
        Tombait, en humectant le trne nuptial.

C'est ainsi que M. de Rochefort, de l'ancienne acadmie des
belles-lettres, a rendu cette description charmante, l'ternel modle
des descriptions riantes et voluptueuses. Si toute sa traduction
d'Homre tait ainsi, elle et laiss peu de chose  faire  de
nouveaux traducteurs.

Le _Trissino_ a voulu s'approprier tout cet admirable tableau. Thodora
n'a pas envie d'endormir Justinien, mais d'obtenir de lui le retour de
Justin, et son union avec Sophie. La voil donc qui fait aussi sa
toilette, qui s'enferme dans sa chambre, se dshabille, se baigne,
parfume ses membres dlicats, met une chemise blanche, et des bas
couleur de rose, qu'elle attache au-dessus du genou:

                 _Onde le coscie bianche
        Pareano avorio tra vermiglie rose._

Ses pantouffles d'toffe d'or sont lies avec de beaux rubans. Elle
peigne ses cheveux blonds et ondoyants, et les parfume comme Junon; mais
elle met dessus une coiffe d'or, enrichie de pierres prcieuses, qui
n'tait pas  la mode du temps d'Homre, non plus qu'une robe de damas
blanc qu'elle passe par dessus sa tunique d'or, et qui est taille en
carrs, rejoints avec de grosses perles et des noeuds d'or, au milieu de
chacun desquels brillent des diamants du plus grand clat. Cette belle
robe est peut-tre l pour nous ddommager de la ceinture de Vnus, qui
n'y est pas; mais la ceinture valait mieux, et l'on sent en effet que
son charme manque dans toute cette imitation ou plutt dans cette
parodie d'Homre.

L'impratrice ainsi pare va trouver l'empereur, qui rvait  son
expdition d'Italie, dans un jardin de son palais. Il la reoit  la
faon de Jupiter; elle se dfend  la manire de Junon. Elle craint
d'tre vue, et lui propose de rentrer dans leur appartement, de fermer
les portes,

                _E sopra il vostro letto
        Poniamci, e fate poi quel che vi piace._

Justinien n'a pas de nuage  ses ordres comme l'poux de Junon, mais il
n'en est pas besoin. Personne, dit-il, ne peut venir au jardin par ma
chambre; je l'ai ferme en entrant, et j'en ai la clef  mon ct. Vous
aurez aussi ferm la porte de la vtre, car vous ne la laissez jamais
ouverte.

        _E detto questo subito abbracciolla;
        Poi si colcar nella minuta erbetta._

Alors l'herbe tendre, les fleurs, les arbrisseaux, les oiseaux, les eaux
mmes et les poissons, prennent part  leurs plaisirs et semblent jouir
de leur amour.--Cela fut sans doute trs-agrable pour leurs majests,
mais cela est fort dgotant pour le lecteur, qui ne peut voir sans une
sorte d'indignation profaner par cette copi indcente et presque
bourgeoise, une peinture voluptueuse, mais dlicate et divine, objet de
l'admiration de trente sicles.

Thodora, par ce moyen honnte, obtient de l'empereur tout ce qu'elle
veut. Il consent au retour et au mariage de Justin. On envoie un exprs
 ce jeune prince, qui est si empress de revenir qu'il brave les
approches d'une tempte. Il s'embarque; la tempte s'lve. Son vaisseau
est violemment agit; il tombe  la mer; l'ange _Nettunio_ le sauve, le
pousse dans le port mme de Durazzo. Il est jet sur le rivage, prt 
mourir. Sophie apprend cette nouvelle, et le croit mort. Elle
s'empoisonne avec du blanc dont se sert une de ses femmes, et dans
lequel il entre du sublim. Un mdecin appel  temps la gurit. Les
deux amants se revoient, avec l'esprance d'tre unis.

Un autre ornement dont le _Trissino_ a voulu enrichir son pome, et
qu'il n'y adapte pas avec beaucoup plus d'adresse, ce sont les
enchantements. L'arme des Grecs est dbarque  Brindes[189]. Le
commandant a livr la place  Blisaire. Ce gnral envoie huit
guerriers  la dcouverte pour savoir ce que font les Goths, o est leur
arme, et s'ils s'apprtent  dfendre les passages. Ils partent pour
excuter ses ordres; mais ils sont arrts  quelque distance par une
belle et jeune fille qui leur fait une fable et les attire au bord d'une
fontaine enchante. L ils rencontrent une espce de gant ou de monstre
qui leur dit son nom et les dfie au combat. Ce nom est _Faulo_, qui
signifie en grec[190] mchant, mauvais, dprav; c'est le gnie du mal.
Sa soeur _Acratie_[191] [c'est--dire l'Intemprance] qui commande dans
ce canton, l'a place l pour empcher qu'aucun mortel ne gote des eaux
de cette fontaine. Sept des chevaliers grecs sont renverss, et emmens
prisonniers par deux gants qui accompagnent _Faulo_. Le huitime refuse
le combat, et va tristement annoncer  Brindes la dfaite de ses
compagnons et leur captivit. L'intrpide Corsamont demande  Blisaire
la permission d'aller les dlivrer. Le gnral nomme avec lui deux
autres chefs, et celui qui tait un des huit premiers. Ils vont tenter
de nouveau l'aventure; mais cette fois un ange, dguis sous les traits
du vnrable Paul, comte d'Isaurie, les met au fait. Cette fontaine
tait ne des larmes d'Art[192] [la Vertu], qui tait autrefois
honore dans ces mmes lieux, et qui avait pour nice Synsie[193] [la
Sagesse]. On avait dit  la mchante Acratie que ses jardins et son
palais devaient tre dtruits par Synsie; elle la fit assassiner par
son frre _Faulo_. Art en eut tant de douleur que ses larmes furent
changes en cette fontaine, dont les eaux ont la vertu de gurir tous
les maux, et de rompre tous les enchantements. Acratie l'ayant su, fit
prendre, par son frre, Art et ses filles, qu'elle retient depuis ce
temps dans une affreuse prison; et ce frre couvert d'armes enchantes
et par consquent invincible, empche que qui que ce soit ne puisse
toucher cette eau merveilleuse. L'ange apprend aux chevaliers le moyen
de vaincre _Faulo_, et de dlivrer  la fois Art et leurs compagnons
d'armes. Ils ne manquent pas de suivre ses conseils. _Faulo_ est
renvers, oblig de se rendre et de les conduire au palais de la
coupable Acratie sa soeur. Elle a inutilement recours  tous ses
enchantements; il faut enfin qu'elle cde, qu'elle rende les chevaliers,
et ce qui lui cote davantage, qu'elle brise les fers d'Art. La divine
Art est rtablie dans tout son pouvoir; les avenues sont libres, et
les librateurs de l'Italie peuvent dsormais y pntrer. Ces fictions
alambiques remplissent deux livres entiers. Il faudrait de bien beaux
vers pour les rendre supportables, et ceux du _Trissino_ auraient pu
gter les fictions les plus heureuses.

      [Note 189: L. IV.]

      [Note 190: [Grec: Phaulos.]

      [Note 191: D'[Grec: Achrats eos.]

      [Note 192: [Grec: Art.]

      [Note 193: [Grec: Synesis.]]

Comme nous cherchons surtout dans les ouvrages ce qui peut indiquer les
opinions et les moeurs du temps o il furent crits, il y a encore dans
ce pome un incident, non pas imaginaire, mais historique, qui mrite
quelque attention. Il est bon de se rappeler, en le lisant, que le
_Trissino_ fut successivement en faveur auprs de deux papes, charg par
eux de missions importantes et honorables, et que, soit avant, soit
aprs la publication de son pome, il n'prouva de la part du
Saint-Sige ni reproche ni disgrce. Voici le trait dont il s'agit.

Blisaire est assig dans Rome par les Goths. La disette se fait sentir
dans la ville; il prend le parti d'envoyer par mer les femmes, les
enfants, les vieillards,  Gate,  Naples et  Capoue. Il propose cet
avis dans le conseil o assistait le pape Sylvre. Ce pape, fils d'un
autre pape[194], avait t lu par l'ordre et les menaces de Thodat,
roi des Goths, contre la volont du peuple romain, qui nommait alors les
souverains pontifes. Il tait envieux de Blisaire et son ennemi secret;
il s'oppose seul  cette mesure; mais le conseil l'adopte, et
l'excution suit aussitt. Le gnral des Goths, qui commandait le
sige, sachant que Sylvre tait offens du peu de faveur que son
opposition avait eue dans le conseil, qu'il tait en gnral dispos en
faveur des Goths, dont il tait l'ouvrage; sachant de plus que souvent
les prtres sont si possds de l'amour du gain, qu'ils vendraient le
monde entier pour de l'argent[195], fait faire  ce pape des promesses,
et lui envoie des prsents qui le corrompent. Il s'engage  livrer une
des portes de Rome. Mais Dieu ne permet pas que le crime soit consomm.
Il envoie l'ange _Nemisio_ [celui de la vengeance divine] avertir
Blisaire de ce complot. Blisaire fait arrter le pape  l'instant mme
o il signait le pacte fait avec les Goths. Sylvre, convaincu de son
crime, est men devant le gnral, qui lui dclare qu'il a cess d'tre
pape, qu'il ne l'a mme jamais t, et qu'il va rassembler le peuple
pour dcider de son sort.

      [Note 194: D'Hormisdas.]

      [Note 195:

        _Ancor sapea che spesse volte i preti
        Han cos volto l'animo alla robba,
        Che per denari venderiano il mondo._
                              (_Ital. lib._, l. XVI.)]

Alors l'ange _Palladio_ (celui qui joue le rle de Minerve, desse de la
prudence) prend encore la figure de Paul l'Isaurien, et conseille 
Blisaire de ne point faire paratre le pape au milieu de cette
assemble du peuple, qui pourrait se porter  des excs contre le
coupable, de le dposer tout simplement et de lui faire donner un
successeur. Je veux vous dire[196], ajoute-t-il [et il ne faut pas
oublier que c'est un ange qui parle], je veux vous dire ce qu'un ami de
Dieu, qui tait prophte, m'a dit de certains papes qui existeront dans
le monde. Voici ses paroles: Le sige o Pierre fut assis sera usurp
par des pasteurs qui seront ternellement la honte du christianisme. Ils
porteront au dernier degr l'avarice, la luxure et la tyrannie. Ils ne
penseront qu' agrandir leurs btards,  leur donner des duchs, des
seigneuries, des terres, des pays entiers;  confrer mme, sans
pudeur, des prlatures et des chapeaux  leurs mignons et aux parents de
leurs matresses[197] [le terme italien est moins honnte];  vendre les
vchs, les bnfices, les offices, les privilges, les dignits;  n'y
lever que des infmes;  violer toutes les lois,  dispenser pour de
l'argent des meilleures et des plus divines;  ne garder jamais leur
foi;  passer leur vie entire parmi des empoisonnements, des trahisons
et d'autres crimes;  semer entre les princes chrtiens tant de
scandales, tant de querelles et de guerres, que les Sarrazins, les Turcs
et tous les ennemis de la foi en profiteront pour s'agrandir. Mais leur
vie sclrate et honteuse sera enfin connue du monde; et le monde,
revenu de son erreur, corrigera tout ce mauvais gouvernement des peuples
du Christ. Ainsi parla cet ange, et il disparut. Ce n'est pas ici un
Dante, gibelin effrn et par consquent ennemi des papes, ni un pote
satirique habitu  frapper indiffremment tout ce qui se trouve 
porte de ses traits; c'est un pote grave et un ambassadeur de deux
papes qui fait descendre du ciel un ange, et qui le fait parler ainsi.

      [Note 196: _Ibid._]

      [Note 197: _Delle lor bagascie._]

Au reste,  en juger par le peu d'ditions qu'eut ce pome, il ne fit
pas dans le monde un grand bruit, ni par consquent un grand scandale.
Les neufs premiers chants furent imprims  Rome, en 1547, les dix-huit
autres  Venise l'anne suivante[198], et, depuis ce temps jusqu'en
1729, aucun imprimeur ne s'avisa de faire reparatre l'_Italia
liberata_, ouvrage cependant de vingt annes, couvert d'loges si l'on
veut, mais ennuyeux, languissant, et pour tout dire en un mot,
illisible.

Une autre preuve que ce genre austre de pomes et ces vers non rimes ne
prsentrent aucun attrait aux esprits, sduits par les inventions
libres et par les stances harmonieuses de l'Arioste, c'est qu'il
s'coula vingt ans entre la publication du pome du _Trissino_ et celle
d'un autre pome hroque, dont l'auteur nomm _Oliviero_, n  Vicence
comme lui, est si peu connu qu'on ne trouve pas mme son nom dans le
Tiraboschi et dans d'autres bibliographes italiens[199]. Ce pome
intitul l'_Alamanna_ est en vingt-quatre chants. L'auteur crut
intresser davantage en traitant un sujet contemporain. Ce sujet est la
ligue protestante de Smalcalde terrasse par l'empereur Charles-Quint.
Le _Trissino_ avait mal imit Homre: l'_Oliviero_ imite mal Homre et
le _Trissino_. Il emploie comme celui-ci le vers libre; mais sa
versification est encore plus prosaque et plus faible que celle de son
modle. Son merveilleux est  peu prs le mme, except que dans
l'poque qu'il a choisie, il n'a pu placer d'enchantements.

      [Note 198: Le papier des trois volumes est tout--fait
      semblable, ce qui fait penser que le premier, quoique dat de
      Rome, fut imprim  Venise comme le second et le troisime. Ils le
      sont avec les caractres particuliers invents par _Trissino_, ce
      qui fut peut-tre une raison de plus de leur peu de succs. Le
      pome reparut pour la premire fois dans les OEuvres compltes de
      l'auteur, Vrone, 1729, 2 vol. in-4. L'abb Antonini donna la
      mme anne une dition du pome seul,  Paris, 3 vol in-8.]

      [Note 199: Comme _Fontanini_, dans sa _Bibliothque
      italienne_, _Apostolo Zeno_ dans ses notes sur cette
      _Bibliothque_, o il a cependant rpar bien d'autres omissions de
      _Fontanini_, etc.]

Le pre ternel mdite sur les destines des mortels. Saint Pierre,
alarm pour l'glise qu'il a fonde, des progrs de la secte de Luther
et des prparatifs de la ligue de Smalcalde, implore la justice et la
bont du Trs-Haut. Dieu promet la victoire  Charles-Quint, chef de
l'arme catholique, et il confirme cette promesse par un signe de sa
tte. Il charge deux desses, dont les noms grecs signifient la
Providence et la Destine[200], d'aller trouver la Ngligence et la
Paresse, de leur commander de sa part de s'emparer du landgrave qui
commande l'arme de la ligue, et de rendre vains tous ses prparatifs et
tous ses projets; d'aller trouver aussi la Diligence et la Promptitude,
de leur ordonner en son nom de presser la runion des allis
catholiques, et de tout hter pour que leur arme puisse agir.

      [Note 200: _Pronia_ ou _Pronoia_ et _Peprmena_.]

Ces commissions sont fort bien faites. En consquence, tout se ralentit
d'un ct, tout s'acclre de l'autre. Le landgrave, au lieu de marcher,
s'amuse  faire la revue de ses troupes. Charles-Quint runit les
siennes, et l'attaque avec imptuosit. Cependant les succs de la
guerre se balancent; et mme l'arme de la ligue rduit celle de
l'Empire  de fcheuses extrmits. Mais enfin l'empereur, et l'ternel
qui le soutient, et saint Pierre, et les anges l'emportent; les Furies,
qui taient sorties de l'enfer pour aider leurs amis, y sont replonges;
l'Hrsie est terrasse et la ligue dissoute.

Il n'y avait gure qu'un prince  qui ce pome pt plaire: c'tait
Philippe II. L'auteur le lui a ddi. La puissance de ce successeur de
Charles-Quint, dit M. Denina, et peut-tre ne dit-il pas assez, n'tait
pas plus agrable  une grande partie de l'Europe que la ligue des
protestants, qui voulait balancer cette puissance[201]. Ce pome avait
donc contre lui le malheur et la tristesse du sujet, la pauvret des
inventions, la faiblesse du style; il n'avait en sa faveur qu'une fort
belle dition, qui est unique et qui est devenue rare et chre[202].
C'est un mrite aux yeux des amis des livres, mais non des amis de la
posie et des lettres. L'_Alamanna_ de l'_Oliviero_ est un pome
mort-n.

      [Note 201: Mmoire cit ci-dessus, p. 114, note.]

      [Note 202: Venezia, Valgrisi, 1567, in-4]

On en peut dire autant d'un pome qu'on ne sait trop si l'on doit ranger
parmi les popes romanesques ou parmi les popes hroques, mais que
l'on peut mettre avec certitude au nombre des ouvrages ennuyeux; c'est
l'_Ercole_ de J.-B. Giraldi[203]. Ce laborieux crivain, qui fit des
tragdies en vers[204], des nouvelles en prose, des posies lyriques, un
trait sur les romans, etc.; voulut aussi cueillir le laurier pique.
Dans un temps o la chevalerie tait le seul sujet  la mode, on peut
demander pourquoi il en choisit un mythologique, et parmi tous les
sujets que la fable pouvait lui fournir, pourquoi il prfra celui
d'Hercule. Il tait de Ferrare et secrtaire du duc Hercule II; ce fut
probablement ce qui le dcida, esprant bien trouver l'occasion de faire
des rapprochements qui pourraient flatter son altesse. Il n'y manqua pas
en effet, et surtout il fit descendre en ligne directe, dans son
treizime chant, l'Hercule de Ferrare de l'Hercule Thbain. Du reste, il
ne donna la prfrence  aucun des exploits ou des travaux d'Alcide;
tous lui parurent galement dignes d'admiration et de louanges; il
voulut les clbrer tous, et conduire son hros depuis le berceau
jusqu'au bcher[205]. Il avait, pour cela, distribu sa matire en
cinquante chants, mais il resta en chemin et n'alla pas au-del du
vingt-sixime.

      [Note 203: Il y eut pourtant deux ditions de ce pome; la
      premire intitule: _Dell'Hercole di M. Giovan Battista Giraldi
      Cinthio nobile Ferrarese_, etc., sans nom de lieu ni d'imprimeur,
      et sans date, in-4.; la seconde  Modne, chez _Galdini_, 1557,
      in-4.]

      [Note 204: C'est en parlant de ses tragdies, dans le volume
      VI de cet ouvrage, que je dirai le peu que l'on sait de sa vie.]

      [Note 205:

          _E ci comincier sin da le fasce,
          Che da le fasce Hercol mostr quel ch'era,
          Perc' huom simile a lui, fin quando nasce,
          Indicio d de la natura altiera._
          . . . . . . . . . . . . . . . . . .
          _Quindi  ch' io non mi v fermar sovr'una
          Sola attion di questa nobil alma,
          Che tra le ilustri non ne trov alcuna
          Che di lauro non sia degna e di palma._
                                (C. I, st. 2 et 3.)]

Rien de plus rgulier que son plan, car il fait avancer de front la vie
de son hros et son pome; l'action n'est pas une, mais toutes les
actions tant celles d'un seul hros, elles sont ainsi ramenes 
l'unit. Cependant la forme romanesque d'un prologue au commencement de
tous les chants, et d'un adieu  la fin, lui parut si gnralement
adopte, qu'il n'osa s'en carter; et sans qu'il y ait rien dans le
reste de son ouvrage qui ait aucun rapport avec le roman pique, il lui
donna du moins celui-l. Mais si ce fut pour les inventeurs de cette
forme agrable, et surtout pour le pote qui l'avait perfectionne, un
moyen de se varier et de plaire, et si _Giraldi_ eut en l'adoptant la
mme intention, il n'eut point le mme succs. Il est fort indiffrent
qu'il interrompe son rcit ou qu'il le continue, puisqu'on est arrt,
ds le premier chant, par l'impossibilit de s'y intresser et de le
suivre.

On en pourrait encore dire presque autant de l'_Avarchide_ du clbre
_Alamanni_. J'ai dit dans la Vie de ce pote que ce fut l'ouvrage de sa
vieillesse; aussi n'y voit-on ni verve ni chaleur. Ce n'est pas dans les
dtails seulement, comme le _Trissino_, qu'il s'efforce d'imiter
l'_Iliade_, c'est dans le plan et dans la contexture entire de son
pome. Ses hros sont le roi Artus, Lancelot, Tristan et les autres
chevaliers de la Table ronde; il les fait agir et parler comme
Agamemnon, Achille, Ajax et les autres chefs de la Grce. Lancelot est
amoureux de Clodiane, fille de Clodasse, roi d'une partie des Gaules.
Gaven, roi d'Orcanie, la lui dispute. Artus assige Clodasse dans la
ville d'_Avarcum_ ou plutt d'_Avaricum_, ancien nom de la ville de
Bourges. La rivalit de Lancelot et de Gaven retarde les progrs du
sige. Tristan se dclare pour Gaven contre Lancelot. Ils se querellent
et s'injurient dans un conseil. Lancelot sort du conseil, furieux comme
Achille. Il va se plaindre  la magicienne Viviane sa mre, qui le
console comme Thtis. Par le conseil de Viviane, il se retire avec
Galehault son ami, et avec leurs troupes. Ils forment un petit camp
spar, et ne veulent plus prendre part  la guerre. Le vieux roi
Clodasse, enferm dans la ville, est entour de sa nombreuse famille
comme Priam, et secouru par des allis puissants. Il a perdu plusieurs
de ses fils; mais la retraite de Lancelot donne aux assigs des
avantages dont ils profitent. Les batailles se multiplient. Les Bretons
sont vaincus et rduits presque aux abois, sans que Lancelot, qu'Artus a
essay de fltrir, veuille sortir de son camp. Mais son ami Galehault a
la mme impatience que Patrocle, combat et prit comme lui de la main du
plus redoutable des fils de Clodasse. Alors Lancelot reprend les armes,
venge son ami, remplit de deuil la famille de Clodasse, et force 
capituler la ville d'_Avarcum_.

Tous les vnements particuliers du sige sont aussi fidlement calqus
sur les particularits du sige de Troie; caractres pour caractres,
discours pour discours, combats pour combats; rien n'y manque, si ce
n'est l'essor potique, la force et la vie. Il est impossible de lire
vingt-quatre chants entiers de cette contrefaon servile, remplis
d'ailleurs de noms obscurs et barbares, qui s'opposent  toute harmonie
dans les vers, comme le systme gnral du pome s'oppose  toute espce
d'intrt.

L'auteur prit le titre d'_Avarchide_ de l'ancien nom de la ville
assige, comme le nom de l'_Iliade_ est form de celui d'_Ilium_. Peu
de Franais, en voyant ce titre d'_Avarchide_, devinent que le sujet
qu'il annonce est le sige de Bourges en Berri. Quoique l'_Alamanni_ et
prouv par son pome didactique de la _Coltivazione_ qu'il excellait
dans le vers libre, il ne crut pas, comme le _Trissino_, devoir adapter
cette forme de vers  la posie hroque, et il mit l'_Avarchide_ en
octaves, comme il y avait mis le _Giron cortese_. Ce qui l'y dtermina
sans doute, ce fut de voir combien l'_Italia liberata_ tait peu lue;
mais l'_Avarchide_, quoiqu'en octaves, ne l'est pas et ne peut pas
l'tre davantage.

Elle ne parut qu'aprs la mort de son auteur, la mme anne que
l'_Alamanna_[206]. Deux ans auparavant _Francesco Bolognetti_, snateur
bolonais, avait public, aussi en octaves, les huit premiers chants d'un
pome hroque intitul: _Il Costante_, auquel il travaillait depuis
quinze ans, et qui fut reu avec de grands loges par tout ce qu'il y
avait alors de plus distingu dans les lettres. On comparait l'auteur
au _Trissino_ et  l'_Alamanni_. Quelqu'un[207] alla mme jusqu' le
comparer  l'Arioste, et  crire positivement qu'il reconnaissait bien
dans l'Arioste un plus heureux naturel, mais non pas plus de culture ni
plus d'art. La fortune trs-diffrente de l'_Orlando_ et du _Costante_
prouverait seule combien tout l'art et toute la culture du monde sont
peu de chose sans un naturel heureux, c'est--dire sans le gnie.

      [Note 206: 1567.]

      [Note 207: _Gianandrea dell'Anguillara_, dans une lettre cite
      par Tiraboschi, t. VII, part. III, p. 103.]

Le hros de _Bolognetti_ est un Romain nomme _Ceionius Albinus_, qui
avait accompagn l'empereur Valrien dans sa malheureuse guerre contre
les Perses. L'ayant vu tomber entre les mains de Sapor, qui le plongea
dans une dure captivit, il jura de consacrer sa vie  dlivrer son
empereur. Sa constance dans ce projet, malgr tous les obstacles qui s'y
opposent et les dangers qui l'environnent, lui fit quitter son nom
d'_Albinus_ pour celui de _Constant_, dont l'auteur a fait le titre de
son pome. Le merveilleux en est pris dans l'ancienne mythologie. C'est
Junon qui est encore ennemie des Romains, et qui voyant que Valrien
redevenu libre peut ramener par ses vertus les beaux jours de Rome,
prfre que Gallien, son fils, jeune homme rempli de vices, rgne  sa
place, et s'oppose avec activit  toutes les entreprises de Constant.

Les dieux tiennent conseil dans l'Olympe. Mars et Venus sont pour
Constant, Junon seule lui est obstinment contraire. Elle inspire 
Gallien une forte haine contre lui, et va chercher l'Envie dans son
antre, pour qu'elle souffle ses poisons dans les coeurs de tous les
courtisans. Vnus va se plaindre  Jupiter, et le conjure de venir au
secours de ce hros pieux. Constant chappe aux piges qui lui sont
tendus; il repasse en Orient, o il ne cesse de s'occuper de la
dlivrance de Valrien, toujours contrari par les mmes obstacles, mais
soutenu par le mme courage et appuy des mmes secours.

Aprs ces huit chants, le _Bolognetti_ en publia huit autres l'anne
suivante[208]. L'action s'y continue avec beaucoup d'unit, de
rgularit et de suite; mais quoiqu'elle paraisse fort avance, et
Constant presque sr du succs  la fin du seizime chant, on ne sait
pas prcisment comment elle devait finir au vingtime. Ces quatre
derniers chants n'ont jamais paru, ou peut-tre mme n'ont jamais t
achevs; et l'histoire nous apprend que Valrien mourut prisonnier de
Sapor, aprs trois ans de la plus dure captivit. Quoi qu'il en soit, la
grande rputation qu'on avait voulu faire  ce pome ne se soutint pas.
Le style en est sage et assez pur; mais il ne pouvait tenir contre la
force, la grce et l'clat potique de celui de l'_Orlando_. Le plan
tait conforme aux rgles du pome hroque, l'unit d'action bien
conserve et la conduite excellente; mais la _Jrusalem_ qui parut
bientt aprs, runit  ces qualits d'autres que le _Costante_ n'avait
pas; et le _Bolognetti_, froiss pour ainsi dire entre l'Arioste et le
Tasse, fut comme cras par leur renomme. Il est aujourd'hui
presqu'entirement oubli: on le nomme cependant toujours parmi ceux qui
semblent ne pas mriter de l'tre.

      [Note 208: En 1566.]




CHAPITRE XIV.



LE TASSE.

_Notice sur sa vie._

SECTION Ire.



_Depuis sa naissance jusqu' sa fuite de Ferrare, en_ 1577.


Le sort assez commun des hommes de gnie, chez toutes les nations et
dans tous les sicles, fut d'tre perscuts pendant leur vie, et
diversement jugs, mme aprs leur mort. Cette destine semble tre
encore plus gnralement celle des potes piques que des autres potes.
On peut citer pour exemples Homre, Milton, le Camons, et surtout le
Tasse. Ce dernier, plus malheureux que tous les autres, fut aussi le
plus invinciblement vou par la nature au talent potique. Fils d'un
pote, ds l'ge de sept ans il savait par coeur les plus beaux morceaux
d'Homre et de Virgile, dans leur langue originale, et il composait des
vers dans la sienne. A dix-huit ans, il publia un pome pique en douze
chants[209], et il conut presque aussitt le plan de sa _Jrusalem
dlivre_. Dj les recueils du temps offraient de lui des sonnets et
d'autres posies lyriques, dj le nom de _Tasso_ tait clbre pour la
seconde fois; et depuis ce temps jusqu' sa mort, il ne cessa, mme dans
ses tristes infirmits et dans ses plus cruelles disgrces, de produire
des vers, dont la composition parat avoir t l'un des besoins les plus
imprieux, ou plutt un des lments de sa vie.

      [Note 209: Le _Rinaldo_.]

A l'intrt qu'inspire toujours le grand talent aux prises avec
l'infortune, le Tasse joint encore celui qui s'attache  un grand
caractre aux prises avec les passions. Aujourd'hui que l'on s'efforce
de ressusciter le roman historique, le got rclame avec raison contre
la renaissance de ce genre qu'il avait aboli; mais il ne peut
qu'approuver l'histoire quand elle a tout l'intrt du roman.

La Vie du Tasse a t principalement crite par deux auteurs, dont
chacun a des titres particuliers  notre confiance. L'un est le _Manso_,
marquis de _Villa_, consolateur et gnreux ami de notre pote pendant
ses dernires annes, qui tenait de la bouche du Tasse la plupart des
faits dont il n'avait pas lui-mme t tmoin, et qui crivit cette
histoire cinq ans seulement aprs la mort de son ami[210]. Mais il
parat avoir laiss quelquefois agir son imagination au dfaut de sa
mmoire, et il y aurait de l'imprudence  le croire toujours sans
examen. L'autre est l'abb _Serassi_, savant philologue et biographe du
dernier sicle, qui a puis ses matriaux dans les meilleures
bibliothques d'Italie, dans les archives de Modne, de Ferrare, de
Bergame, dans les OEuvres et particulirement dans les lettres du Tasse,
sources moins variables et plus sres, il faut l'avouer, que les
traditions orales et que la mmoire. Il rectifie souvent son
prdcesseur, mais dvou  la maison d'Este, il est possible qu'il ait
plutt contredit que rfut certains faits, lesquels ne peuvent avoir
t ni altrs par le Tasse, ni imagins par le _Manso_.

      [Note 210: En 1600. Voyez notes d'_Apostolo Zeno_ sur la
      Bibliothque ital. de _Fontanini_, t. II, p. 130.]

Ces deux ouvrages, le dernier surtout[211], sont d'une tendue
considrable. Toutes les Vies du Tasse qui accompagnent les anciennes
ditions et traductions de la _Jrusalem_ sont des abrgs du premier:
pour les ditions et les traductions plus rcentes, on a puis dans le
second; et c'est de-l principalement qu'un crivain franais plein
d'esprit et de got[212], a tir la Vie du Tasse, qu'il a place,
d'abord en tte de la meilleure traduction que la _Jrusalem dlivre_
et dans notre langue[213], et ensuite dans des _Mlanges_ intressants;
mais il a aussi suivi le _Manso_ surtout dans les commencements; et je
serai forc d'avertir que ce guide l'a quelquefois tromp. La crainte
que des inexactitudes adoptes par un si bon esprit ne fussent autorit
m'en impose la loi. Du reste, je prendrai indiffremment dans l'un ou
dans l'autre des deux auteurs italiens ce qu'ils ont de conforme
entr'eux: quand ils seront opposs, je me dciderai pour ce qui me
paratra le plus vraisemblable. Peu de ces faits, relatifs aux temps les
plus orageux de la vie du Tasse, sont d'une importance relle pour sa
gloire. Ni ses malheurs ni leur cause ne sauraient la ternir; et c'est
de cette gloire qu'il s'agit, non de celle des princes qui lui durent
une partie de leur propre gloire,  qui il dut ses infortunes, et  qui
nous ne devons que justice et impartialit[214].

      [Note 211: C'est un in-4 de 600 pages, dition de Rome,
      1785. Il en existe une deuxime dition de Bergame, 1790, 2 vol.
      in-4., mais je ne l'ai pas eue  ma disposition en composant
      cette Notice.]

      [Note 212: M. Suard.]

      [Note 213: Celle de M. Lebrun, aujourd'hui prince
      archi-trsorier de l'empire, duc de Plaisance, etc., dit. de
      1803, Paris, 2 vol. in-8.]

      [Note 214: Il a paru dernirement en Angleterre une nouvelle
      Vie du Tasse: _Life of Torquato Tasso, with an historical and
      critical account of his writings_, by John Black, 2 vol. in-4.,
      1810. Je regrette de n'avoir pu me la procurer avant de publier
      cette partie de mon ouvrage. La manire dont les Anglais traitent
      aujourd'hui la biographie me fait croire que j'y aurais trouv des
      renseignements utiles. Au reste, les principales sources o
      l'auteur a puis, c'est--dire, les deux Vies du _Manso_ et de
      _Serassi_, les Lettres du Tasse, ses Posies ou _Rime_, etc., sont
      les mmes d'o j'ai tir les faits contenus dans cette Notice;
      mais forc de resserrer dans un petit nombre de pages ce qu'il a
      pu tendre en deux volumes in-4., je n'ai pu le plus souvent
      qu'effleurer ce qu'il lui a t permis d'approfondir.]

Les premires circonstances de la vie de _Torquato Tasso_, sa famille,
sa naissance[215], dans la dlicieuse retraite de Sorrento, mme ses
premires disgrces, nous sont dj connues par la Vie de son pre. Nous
y avons vu les succs prcoces du fils et les preuves de ce penchant
irrsistible qui l'entranait  la posie; mais il faut reprendre avec
plus de dtail quelques-unes de ces circonstances.

      [Note 215: Le 11 mars 1544.]

Ceux qui ont crit sur les enfants extraordinaires ont bien eu le droit
d'y comprendre le Tasse. Il n'avait pas encore un an, dit le _Manso_,
que sa langue se dlia, et qu'il commena mme  parler sans bgayer
comme font les enfants; ce qui, soit dit en passant, serait d'autant
plus remarquable, qu'il eut pendant toute sa vie la parole lente et une
sorte de bgaiement. Dj il rpondait aux questions qui lui taient
faites, et ce qui n'est pas moins tonnant, c'est que, ds ce temps de
sa premire enfance, il tait toujours srieux, toujours grave, et qu'on
ne le vit jamais ni rire, ou mme sourire, ni pleurer. Le _Manso_ tenait
ces dtails de gens qui les avaient reus de la nourrice du Tasse,
c'est dire assez combien ils ont besoin d'tre rectifis et rduits.

Ce qui est plus positif, c'est qu' trois ans il pouvait dj profiter 
Naples des leons de D. _Giovanni d'Angeluzzo_, que son pre lui donna
pour gouverneur en partant  la suite du prince de Salerne; que lorsque
_Bernardo_ revint deux ans aprs, il fut aussi surpris que charm des
progrs que son fils avait faits dans ses tudes; qu'enfin tant entr 
sept ans aux coles que les jsuites venaient d'tablir  Naples[216],
le jeune _Torquato_ y tait  peine rest trois ans qu'il entendait et
expliquait de mmoire les meilleurs auteurs latins et grecs; et qu'il
composait et rcitait d'une manire surprenante des discours et des vers
latins.

      [Note 216: Les jsuites ne furent introduits  Naples qu'en
      1551. _Orlandini, Hist. Soc. Jes. lib. XV_, cit par Tiraboschi et
      par Serassi.]

Les malheurs et la proscription de son pre vinrent troubler ces heureux
commencements. L'attachement de _Bernardo_ pour le prince de Salerne
l'avait fait dclarer rebelle; lorsqu'il fut revenu  Rome aprs un
sjour de deux ans en France, il appela son fils auprs de lui. Le jeune
_Torquato_, forc de quitter une tendre mre qu'il ne devait plus
revoir, lui adressa un sonnet touchant, que le _Manso_ dit avoir lu, et
que notre dernier biographe a confondu avec une belle _canzone_
compose plus de vingt ans aprs[217].

      [Note 217: En 1578, quand le Tasse se rfugia  la cour
      d'Urbin. M. Suard, dans sa Vie du Tasse, a traduit un fragment de
      cette _canzone_, et le contenu seul de ce fragment aurait pu
      suffire pour le dtromper. Elle n'est point finie, et c'est grand
      dommage: ce qui en existe dans le recueil des OEuvres du Tasse
      commence par ces vers: _O del grand'Apennino_, etc. J'en parlerai
      dans la suite de cette Notice. On n'a conserv ni le sonnet dont
      il est ici question, ni les discours que le jeune _Torquato_ avait
      prononcs au collge.]

Une erreur plus considrable o le _Manso_ l'a entran, c'est que
_Torquato_, g seulement de neuf ans, fut nominativement compris dans
la sentence prononce contre son pre. Cette circonstance ajouterait
sans doute encore  l'intrt qu'inspire les premires annes du Tasse;
mais elle est si peu vraie qu'il resta plus de deux ans  Naples aprs
cette sentence, et qu'il n'y fut point inquit[218]. A Rome, il reprit
ses tudes, et les suivit pendant deux ans avec le mme succs, sous les
yeux de son pre[219]. On a vu dans la Vie de _Bernardo_ ce qui
l'engagea ensuite[220]  envoyer son fils  Bergame, sa patrie.
_Torquato_ avait douze ans et demi, lorsqu'il y arriva sous la conduite
d'_Angeluzzo_, son gouverneur. Il y fut reu avec la plus grande
tendresse, et log dans le palais des chevaliers de sa famille; car
c'est sous ce nom collectif de _la Cavalleria de' Tassi_, que sont
toujours dsigns, dans les lettres de _Bernardo_, les parents qu'il
avait encore  Bergame. Six mois aprs, il fut appel  Pesaro par son
pre,  qui le duc d'Urbin avait gnreusement offert un asyle. Il y
continua son ducation littraire sous d'habiles matres, dont il
partageait les leons avec le fils mme du duc. Ses tudes furent, comme
auparavant, la philosophie et la posie; mais il y joignit les
mathmatiques, et ds que l'ge le lui permit, les armes, et tous les
autres exercices qui entraient dans l'ducation de la jeune
noblesse[221].

      [Note 218: La sentence est du mois d'avril 1552, et _Torquato_
      ne partit de Naples, par ordre de son pre, qu'en octobre 1554.
      (_Serassi_, p. 74.)]

      [Note 219: On ignore le nom du matre dont il suivit alors les
      leons. Ce n'est point, comme l'a voulu le _Manso_, Maurice
      _Cattaneo_, compatriote et ami de _Bernardo Tasso_, qui n'enseigna
      jamais  Rome. Voyez _Serassi_.]

      [Note 220: En 1556.]

      [Note 221: _Le arti cavalleresche._]

_Bernardo_ s'tant rendu  Venise pour faire imprimer l'_Amadigi_, y fit
venir son fils[222]. Alors, _Torquato_, qui fut souvent occup  copier
des chants entiers du pome de son pre, fit une tude plus approfondie
de la langue et des grands matres de la littrature italienne, surtout
de Dante, Ptrarque et Boccace, et spcialement du premier.

      [Note 222: Mai 1559.]

On conserve  Pesaro dans une bibliothque particulire les notes et les
observations qu'il fit sur ce grand pote[223]; et en lisant la
_Jrusalem dlivre_, il est ais d'en apercevoir de frquentes
imitations. Il eut  Venise pour amis tous les littrateurs distingus
qui l'taient de son pre[224]; mais aprs un an de sjour, il fut
oblig de quitter cette ville et les tudes potiques auxquelles il
tait livr, pour aller suivre  Padoue les coles de droit. _Bernardo_,
effray pour son fils de ses propres malheurs, auxquels cependant il
aurait d voir que la posie avait plutt apport des consolations
qu'elle n'en avait t la cause, exigea de lui ce sacrifice, trop
involontaire pour qu'on n'en dt pas prvoir le fruit. En effet,
_Torquato_ commena dans sa seizime anne l'tude du droit 
l'universit de Padoue, sous le clbre Pancirole; et  dix-sept ans, il
avait fait.... un pome pique.

      [Note 223: _Lettere inedite di Uomini illustri_, Firenze,
      1773, p. 254. (_Serassi_, p. 91.)]

      [Note 224: _Molino_, _Veniero_, _Ruscelli_, _Atanagi_, etc.]

J'ai dit ailleurs[225] la rsistance que son pre opposa d'abord  la
publication du _Rinaldo_, et le consentement presque forc qu'il y donna
enfin. L'dition s'en fit  Venise[226]. Le jeune auteur le ddia au
cardinal Louis d'Este, qui lui montrait une bienveillance particulire.
Un pome hroque en douze chants, o les rgles de l'unit taient
observes, o l'on remarquait de la sagesse dans la conduite, de
l'imagination dans la fable et du talent dans le style, parut
merveilleux dans un jeune homme de cet ge, et fut reu en Italie avec
des applaudissements universels. Il prouvait assez que le Tasse avait
plus tudi les potes anciens et modernes que les livres de droit, et
cependant il n'avait point nglig les derniers. Le _Manso_ mme assure
qu'il fut, ds la premire anne, en tat de soutenir, non-seulement le
droit civil, mais sur la philosophie, et qui plus est sur la thologie,
des thses qui tonnrent les professeurs de cette universit, et de
prendre publiquement ses degrs dans toutes ces sciences. Mais cette
assertion est dpourvue de tout fondement[227]. Le Tasse n'tudia les
lois que pendant un an[228]; il ne put mme terminer sa philosophie, ni
par consquent prendre aucun degr dans ces deux facults; et, quant 
la thologie, il n'entreprit de s'y livrer que plus de vingt-cinq ans
aprs[229].

      [Note 225: Ci-dessus, p. 58.]

      [Note 226: En 1562.]

      [Note 227: C'est encore une des occasions o M. Suard a t
      tromp par sa confiance dans le _Manso_.]

      [Note 228: Jusqu'aux vacances de 1561.]

      [Note 229: En 1587.]

Ds que son pre eut enfin consenti qu'il abandonnt les lois, il se
livra plus ardemment que jamais  ses tudes philosophiques et
littraires. Il suivait avec beaucoup d'application les leons d'un
matre[230] qui expliquait la Potique d'Aristote; il assistait aux
confrences particulires qu'un autre[231] tenait chez lui, sur des
matires de philosophie et de littrature. Ses matres en loquence et
en philosophie taient les plus clbres professeurs de ce
temps-l[232]. Il passa quelque temps aprs, avec eux,  Bologne, ou
plutt il fut invit  s'y rendre, de la part mme du snat, par les
restaurateurs de cette universit qui venait de se rouvrir, et 
laquelle on dsirait redonner son ancien clat. _Torquato_ se rendit 
cette invitation; et soit dans les exercices de l'universit, soit dans
les acadmies et des runions particulires, il fit voir une facilit
prodigieuse pour la discussion des matires les plus leves et les plus
abstraites.

      [Note 230: Le _Sigonio_.]

      [Note 231: _Sperone Speroni._]

      [Note 232: Franois _Piccolomini_ et Frdric _Pendasio_.]

Ds le temps de son sjour  Padoue, il avait conu l'ide d'un pome
pique, dont la conqute de Jrusalem faite par les chrtiens, sous le
commandement de Godefroy de Bouillon, serait le sujet. Il avait dj
fix le nombre et choisi les noms des personnages qu'il y voulait
introduire, imagin diffrents pisodes et dtermin les endroits o
ils devaient tre placs. A Bologne, il commena l'excution de quelques
parties. On a conserv trois chants de cette premire bauche[233]: elle
tait ddie au duc d'Urbin, sous la protection duquel le Tasse vivait 
Bologne. Il n'avait alors que dix-neuf ans, et ce qui tonne, c'est que
dans ce premier essai il se trouve plusieurs octaves qu'il replaa
depuis dans son pome, et qui s'y font remarquer par cette pompe du
style hroque qui semblait tre naturelle en lui.

      [Note 233: Parmi les manuscrits d'Urbin, dans la Bibliothque
      vaticane. Ils ont t publis en 1722, mais trs-incorrectement,
      dans l'dition gnrale des OEuvres du Tasse, faite  Venise.]

Un dsagrment imprvu le fora de sortir de Bologne. Une satire
piquante, o beaucoup de gens taient maltraits, courait la ville. Le
Tasse tait lui-mme un des plus maltraits de tous. Il s'en offensa si
peu, qu'ayant retenu quelques vers, il les rcitait en riant avec ses
amis. Quelques personnes considrables de Bologne ne prirent pas la
chose aussi gament, et accusrent le jeune pote d'tre l'auteur de
cette satire. On fit chez lui une descente juridique en son absence. Ses
livres et ses papiers furent ports chez le juge criminel et
rigoureusement examins; on n'y trouva rien contre lui, et ils lui
furent rendus; mais cet affront public, fait sur un simple soupon et
pour une cause si lgre,  un jeune homme innocent et plein d'honneur,
qui n'en pouvait tirer aucune satisfaction, lui donna un profond chagrin
et le dgota de Bologne. Il prit sur-le-champ le parti d'aller trouver
son pre  la cour de Mantoue[234].

      [Note 234: Fvrier 1564.]

En arrivant  Modne, il apprit que _Bernardo_ venait de partir pour
Rome. Il s'arrta donc chez les comtes _Rangoni_, princes amis des
lettres, amis particuliers de son pre, et dont les bons traitements lui
firent bientt oublier l'injuste mortification qu'il avait prouve 
Bologne. Parmi les compagnons de ses premires tudes qu'il avait
laisss  Padoue, le jeune Scipion de Gonzague, qui fut ensuite
cardinal, lui tait surtout rest attach par une amiti solide, qui fut
pendant toute la vie du Tasse une de ses plus douces consolations. Elle
le fut en ce moment mme. Scipion, ayant appris ce qui s'tait pass 
Bologne, lui crivit pour l'inviter  venir se fixer auprs de lui 
Padoue. Il avait tabli dans son propre palais une acadmie, sous le
titre des _Eterei_; il engageait son jeune ami  venir en faire
l'ornement. Le Tasse se rendit  ce voeu de l'amiti; il fut accueilli
comme il devait s'y attendre, et reu dans l'acadmie, o il prit,
suivant l'usage des acadmies italiennes, le nom de _Pentito_
(repentant), pour tmoigner, dit le _Manso_, son regret du temps qu'il
avait perdu  tudier les lois; ou plutt, comme le dit _Serassi_, pour
montrer son repentir d'avoir quitt cette ville, o il retrouvait de si
bons traitements et de si chers amis, pour Bologne dont les habitants
l'avaient trait avec tant de duret et d'injustice.

A Padoue, il reprit avec une nouvelle ardeur ses tudes philosophiques,
sous un de ses anciens matres[235]. La morale et la politique
d'Aristote l'occuprent autant que sa potique; mais surtout il
s'enfona dans toutes les profondeurs de la philosophie de Platon,
philosophie analogue  l'lvation de son caractre et de son gnie, et
dont tout ce qu'il a crit, soit en vers soit en prose, porte la noble
empreinte. Il ne perdait point pour cela de vue sa _Jrusalem dlivre_,
ou plutt son _Godefroy_, comme il l'intitula d'abord: il dirigeait, au
contraire, vers ce but toutes ses tudes, ses mditations, ses
recherches. Il cueillait les plus belles fleurs des potes, des orateurs
et des philosophes anciens, pour en enrichir son pome. Encore incertain
de la route qu'il devait suivre et des principes auxquels il devait
dfinitivement s'attacher, il fit de cette incertitude mme le sujet de
ses rflexions habituelles; et de ces rflexions naquirent les trois
discours ou traits qu'il composa cette anne[236], sur la posie en
gnral, et particulirement sur le pome hroque. Il les adressa tous
trois  Scipion de Gonzague, mais ils ne furent publis que plus de
vingt ans aprs[237]. Ce qui les rend prcieux, c'est cet ge mme de
l'auteur et le motif qui les lui fit crire. Les potiques crites par
des potes sont trop souvent des thories faites pour justifier aprs
coup leur pratique. Ici ce sont les dlibrations d'un jeune homme prt
 s'lancer dans la carrire (et ce jeune homme est le Tasse), qui
examine toutes les routes frayes avant lui, et qui cherche de bonne foi
celle qu'il doit tenir.

      [Note 235: Fr. _Piccolomini_.]

      [Note 236: 1564.]

      [Note 237: En 1587.]

Les vacances de l'universit lui permirent d'aller enfin voir son pre
qui tait de retour  Mantoue. On ne peut exprimer la joie qu'prouva ce
bon vieillard  revoir son fils chri, aprs une si longue absence, 
s'assurer de ses progrs,  lire ses savants discours sur l'art
potique,  voir l'bauche dj trace de son grand pome. L'auteur
d'_Amadis_ n'aurait peut-tre pas vu sans peine un autre pote pique
s'annoncer avec de si grands avantages; mais son fils! quel plaisir
n'eut-il pas  reconnatre que toutes les raisons qui l'avaient empch
de faire de son _Amadis_ un pome rgulier, au lieu d'un roman pique,
n'avaient pu dtourner son cher _Torquato_ du chemin trac par Homre
et par Virgile, et que dj il y marchait avec tant de succs, que la
palme du pome hroque moderne lui tait dsormais assure!

De retour  Padoue, le Tasse apprit que le cardinal Louis d'Este l'avait
nomm l'un de ses gentilshommes, et le verrait avec plaisir  Ferrare
avant que l'archiduchesse d'Autriche, qui venait pouser le duc Alphonse
II, son frre, ft arrive  la cour. Il s'y rendit avec
empressement[238]; mais il trouva tout le monde si occup des
prparatifs de ftes, de tournois, de spectacles, qu'il eut peine 
obtenir une audience du cardinal. Louis le reut enfin, lui fit un
trs-bon accueil; donna des ordres pour qu'il ft nourri et log
convenablement; surtout il dclara qu'il lui laissait une libert
entire, qu'il ne voulait pas que son service le dtournt de ses
travaux, et qu'il pouvait n'y paratre que quand il en aurait le loisir.
Les ftes que donna, pendant prs d'un mois, cette cour galante et
magnifique dans une occasion si solennelle, durent frapper vivement
l'imagination du Tasse, nourri de la lecture des romans de chevalerie,
et qui voyait raliser, dans les joutes et dans les tournois, les scnes
romanesques les plus brillantes[239].

      [Note 238: Octobre 1565.]

      [Note 239: Voyez Muratori, _Annal. d'Ital._, an. 1561 et
      1565.]

Les ftes finies, la cour rduite  la famille ducale, le cardinal se
rendit  Rome pour l'lection d'un pape, et laissa le Tasse  Ferrare.
Deux soeurs du duc et du cardinal, Lucrce et Lonore d'Este faisaient
l'ornement de cette cour. Leur mre, Rene de France, leur avait donn
l'ducation la plus soigne, et leur avait inspir ds l'enfance le got
des lettres, de la posie, de la musique, en un mot, de tous les
arts[240]. Toutes deux taient aimables et belles; mais ni l'une ni
l'autre n'tait plus de la premire jeunesse. Lucrce avait trente-un
ans, et Lonore trente. L'ane avait brill dans les ftes: une
indisposition avait empch la seconde d'y paratre, ou, comme elle
aimait peu le bruit et le monde, lui avait servi de prtexte pour s'en
dispenser. Le Tasse fut d'abord prsent chez Lucrce, et se trouva
bientt assez dans ses bonnes grces pour qu'elle le prsentt elle-mme
chez sa soeur. Il ne tarda pas  tre galement bien venu chez les deux
princesses. Il les avait dj clbres dans son _Rinaldo_,
principalement Lucrce[241], et cette circonstance contribua sans doute
 le mettre en faveur auprs d'elle. Peu de temps aprs, Lucrce
l'introduisit aussi chez le duc son frre. Alphonse qui connaissait ses
talents, sachant qu'il avait commenc un pome sur la conqute de
Jrusalem, l'accueillit, le caressa, l'encouragea fortement  mettre 
fin son entreprise. Ces encouragements lui firent reprendre un travail
interrompu depuis prs de deux ans. Il rsolut de ddier son pome au
duc Alphonse et de le consacrer  la gloire de cette maison, dont il
recevait alors tant de faveurs.

      [Note 240: Voyez ci-dessus, t. IV, p. 96.]

      [Note 241:

        _Lucretia Estense  l' altra i cui crin d'oro
        Lacci e retisaran del casto amore_, etc. (C. VIII, st. 14.)]

Il eut fini en peu de mois les six premiers chants. A mesure qu'il les
composait, il les lisait aux deux princesses. Leurs applaudissements
enflammaient et soutenaient sa verve. Cette grande composition ne
l'empchait pas de saisir toutes les occasions de leur adresser de ces
posies que nous nommons fugitives, parce que la plupart du temps leur
mrite disparat avec l'occasion qui les a fait natre. Quelques-unes de
celles que le Tasse fit alors intressent non-seulement par leur beaut,
mais parce qu'en les lisant on espre pouvoir fixer son opinion sur la
nature des sentiments qui l'attachaient  l'une des deux soeurs. C'est,
comme on sait, le sujet d'une grande controverse, qui n'est pas beaucoup
plus futile que la plupart de celles qui ont divis les savants. Est-ce
donc une chose de si peu d'intrt pour les amis des lettres que ce qui
parat avoir influ sur la destine d'un grand homme, aussi attachant
par ses malheurs qu'admirable par son gnie? Je reviendrai l-dessus
dans la suite, et ne veux pas interrompre le fil des vnements.

Le Tasse, instruit que le sjour du cardinal d'Este  Rome devait se
prolonger encore, fit un voyage  Padoue[242]. Ses amis, et surtout
Scipion de Gonzague furent enchants de le revoir. Il les consulta sur
ce qu'il avait fait du _Godefroy_, et fut encourag de plus en plus par
leurs suffrages. De Padoue, il se rendit  Milan, puis  Pavie, o il
passa prs d'un mois; et ensuite  Mantoue, pour voir et embrasser
encore une fois son pre. Enfin il revint  la cour de Ferrare, o son
crdit augmentait en proportion de sa renomme. Il s'offrit une nouvelle
occasion d'y briller, qui peut servir  faire connatre l'esprit de son
sicle. L'amour n'tait pas alors seulement un sentiment ou une passion:
il tait encore une science. Le Tasse se piquait d'y exceller,
prtention bien excusable dans un philosophe de vingt-deux ans.
D'ailleurs ce philosophe tait un pote dont l'amour s'tait empar
presque ds son enfance. Ses premiers vers, faits  Bologne et  Padoue,
avaient t des vers d'amour[243]. A Ferrare, ses hommages et ses vers
s'adressrent  Lucrce _Bendidio_, jeune dame, non moins clbre par
les grces et la vivacit de son esprit que par sa beaut; mais il
avait un rival redoutable dans J. B. _Pigna_, secrtaire du duc
Alphonse; le _Pigna_ soupirait et rimait aussi pour elle; le Tasse, dont
les vers valaient beaucoup mieux, avait d'autant plus besoin de
mnagements et d'adresse pour ne pas se brouiller avec un homme qui
pouvait lui nuire auprs du duc. Lonore, sa protectrice, s'aperut de
son embarras, et lui suggra un moyen d'en sortir. Au lieu de continuer
 faire des vers pour la belle Lucrce, il prit trois grandes _canzoni_,
que le _Pigna_ venait de composer pour elle, et qu'il nommait peu
modestement _les trois Soeurs_[244]; le Tasse fit sur ces trois odes, en
les prenant strophe par strophe, des considrations savantes et
profondes de philosophie amoureuse, et les ddia  la princesse qui lui
avait donn ce conseil[245]. L'amour-propre de l'auteur, flatt des
loges que lui donnait son jeune rival, ne lui permit pas d'apercevoir
un certain ton d'ironie qui rgne surtout dans la comparaison que le
Tasse fait, en finissant, entre les posies du secrtaire ducal et
celles de Ptrarque; il vcut avec lui en bonne intelligence; et grce
aux conseils de Lonore, Lucrce _Bendidio_ put continuer  recevoir les
hommages de tous les deux.

      [Note 242: Au printemps de 1566.]

      [Note 243: Treize sonnets de lui, que l'_Atanagi_ publia en
      1565; t. I de ses _Rime di diversi nobili poeti Toscani_, sont
      presque tous de cette espce; ceux qui se trouvent parmi les
      posies des acadmiciens _Eterei_, sont de mme; et dans son
      dialogue philosophique intitul _il Costantino_, ou _de la
      Clmence_, il avoue lui-mme que _la sua Giovanezza fu tutta
      sottoposta all'amorose leggi._]

      [Note 244: C'tait les comparer avec les trois fameuses
      _canzoni_ de Ptrarque sur les yeux de Laure. (Voyez t. II de
      cette _Hist. littr._, p. 523 et suiv.) Ces trois _canzoni_ du
      _Pigna_ faisaient partie d'un _canzoniere_ tout entier qui est
      rest indit.]

      [Note 245: Ces _Considerazioni_ ont t publies pour la
      premire fois, t. III des OEuvres du Tasse, en 6 vol. in-fol.,
      Florence, 1724. _Serassi_ a insr la ddicace adresse  Lonore
      d'Este, dans sa Vie du Tasse, p. 140.]

Peu de tems aprs, le Tasse voulut donner  Lucrce,  Lonore
elle-mme,  toutes les belles dames et  tous les chevaliers de cette
cour galante une plus haute ide de sa doctrine, qu'il ne l'avait pu
faire dans ses considrations sur _les trois Soeurs_. Il soutint
publiquement dans l'acadmie de Ferrare une thse d'amour compose de
cinquante conclusions. Cet exercice dura trois jours de suite; et ce
fut, dit le grave _Serassi_, une chose vraiment merveilleuse de voir
l'esprit, la subtilit, le savoir, que le Tasse employa dans un ge si
tendre  soutenir un si grand nombre de propositions si difficiles.
Aucun des argumentants ne put l'embarrasser,  l'exception cependant
d'un gentilhomme de Lucques[246], et d'une dame trs-exerce dans ce
genre de philosophie. _La signora Orsina Cavalletti_[247] argumenta fort
disertement contre la vingt-unime proposition que voici: L'homme de sa
nature aime plus fortement et plus constamment que la femme. Je ne
sais si c'est l une de ces propositions ardues dont _Serassi_ admire
que le Tasse ait pu se tirer. Tant y a que la dame mit dans cette
discussion tout ce qu'elle avait de science et de finesse, toute la
chaleur d'une femme qui soutient la cause de son sexe, et que cependant
le jeune docteur dfendit bravement le sien[248].

      [Note 246: _Paolo Samminiato_.]

      [Note 247: La mme pour qui le Tasse composa dans la suite son
      dialogue sur la posie toscane, intitul _la Cavalletta_.]

      [Note 248: Ces cinquante _Conclusioni amorose_ sont imprimes,
      OEuvres du Tasse, t. III de l'dit. de Florence, en tte du
      dialogue intitul _il Cataneo ovvero delle conclusioni_, dans
      lequel il revint, plus de vingt ans aprs, sur cette thse d'amour
      soutenue avec tant d'clat dans sa jeunesse.]

La mort imprvue de son pre interrompit ces jeux de l'esprit et ces
amusements du coeur. Il alla recevoir ses derniers soupirs et revint 
Ferrare, o il resta quelque temps entirement livr  sa douleur. Il en
fut distrait par les ftes du mariage de Lucrce d'Este avec le jeune
fils du duc d'Urbin[249]; mais ni les vers qu'il composa dans cette
circonstance[250], ni la perte qu'il avait faite, ni ses amours, ne
l'empchaient de travailler presque tous les jours  son pome; il avait
ajout deux chants aux six premiers, lorsqu'il partit pour la France 
la suite du cardinal. Louis d'Este y venait cette fois sans aucune
mission du pape, mais pour ses affaires personnelles, et, ajoute un des
auteurs de la vie du Tasse[251], pour les intrts de la religion. Outre
l'archevch d'Auch, que son oncle, le cardinal Hippolyte, lui avait
rsign, il y possdait quelques riches bnfices: c'taient l ses
affaires, et comme on voit, de trs-bonnes affaires, et qui expliquent
assez quel intrt il devait prendre aux querelles de religion qui
troublaient alors la France.

      [Note 249: Janvier 1570. C'tait _Francesco Maria della
      Rovere_, fils du duc _Guidubaldo_, alors rgnant.]

      [Note 250: Entre autres la belle _canzone_: _Lascia, Imeneo,
      Parnaso, e qui discendi_. (_Opere_ t. II, p. 507, dit. de
      Florence.)]

      [Note 251: _Serassi_, p. 151.]

En partant pour ce long voyage, le Tasse crut devoir,  tout vnement,
laisser quelques dispositions entre les mains d'un de ses amis[252]. Le
premier article de cette espce de testament regarde ses _posies
amoureuses_; il veut qu'elles soient recueillies et publies. Quant aux
autres qu'il a faites _pour servir quelques amis_, il dsire qu'elles
soient ensevelies avec lui,  l'exception d'un seul sonnet[253]. Une
autre disposition est relative aux huit chants qu'il avait dj faits de
son _Godefroy_; d'autres, qui prouvent qu'il avait peu d'ordre ou qu'il
tait peu gnreusement trait par la cour, ont rapport  des effets
qu'il laisse en gage chez un juif pour vingt-cinq livres,  des pices
de tapisserie[254] qu'il laisse, pour treize cus, chez un autre juif,
et  d'autres tapisseries qui restent dans son logement. Si Dieu dispose
de lui, il veut que le tout soit vendu et que le produit serve aux frais
d'une pierre spulcrale pour le tombeau de son pre, o l'on fera graver
l'pitaphe latine qu'il a compose en son honneur. Si l'excution de
quelqu'une de ces volonts rencontre des obstacles, il prescrit  son
ami de recourir  la faveur de l'excellente madame Lonore, laquelle,
ajoute-t-il, la lui accordera, je l'espre, pour l'amour de moi[255].
Les trois derniers objets, peut-tre galement sacrs pour lui, dont on
le voit s'occuper  son dpart, sont donc sa gloire potique, la mmoire
de son pre, la bienveillante protection de Lonore.

      [Note 252: _Ercole Rondinelli_, gentilhomme de Ferrare. Ce
      mmoire, insr dans les OEuvres du Tasse, dit. de Florence, t. V,
      est dat de Ferrare, 1573; mais _Serassi_ prouve trs-bien que
      c'est une faute de copiste, et qu'il faut crire 1570.]

      [Note 253: C'est celui qui commence par ce vers:

        _Or che l'Aura mia dolce altrove spira_

      _ibidem_, t. II, p. 276. Il tait en effet digne d'tre conserv;
      mais tait-il bien vrai que le Tasse l'et fait pour servir un de
      ses amis? N'est-ce pas un de ceux o, sous le nom d'_Aura_ ou de
      _Laura_, il parat avoir chant quelquefois celle qu'il n'osait
      nommer, et n'avait-il pas ici la double intention de le conserver
      et d'empcher que son ami lui-mme n'en devint l'objet?]

      [Note 254: Son pre les avait autrefois achetes en Flandre;
      et c'tait ce qui les lui rendait prcieuses.]

      [Note 255: _Ricorra il signor Ercole al favor dell'
      eccellentissima madama Leonora, laqual confido che per amor mio,
      gliene sar liberale._ Ub. sup.]

Ds la premire visite[256] que le cardinal fit au roi de France, qui
tait son cousin, il se hta de lui faire connatre le Tasse, et dit en
le lui prsentant: Voil le chantre de Godefroy et des autres hros
franais, qui se sont tant signals  la conqute de Jrusalem. Charles
IX...., (on pouvait encore prononcer son nom et approcher de lui sans
horreur; il pouvait encore sourire aux lettres et  la posie qu'il
aimait; il ne s'tait pas dvou, comme il le fit l'anne suivante, 
l'excration de tous les sicles); Charles IX reut le Tasse de la
manire la plus distingue, le revit souvent, et lui fit toujours le
mme accueil. Il accorda un jour  sa demande la grce d'un malheureux
pote que les Muses n'avaient pu garantir d'une action honteuse, mais
qu'elles sauvrent ainsi du supplice. Enfin il aurait reconnu par ses
largesses l'honneur que le Tasse rendait dans son pome  l'hrosme
franais, il l'aurait combl de prsents, disent les crivains de France
et d'Italie, si la philosophie du Tasse ne se ft oppose aux grces
qu'il voulait lui faire, et n'et arrt sa libralit par une espce de
refus[257]. On conoit qu'un pote philosophe oppose _une espce de
refus_ aux prsents mme d'un roi; mais quand la munificence royale se
laisse vaincre par un refus philosophique, c'est qu'elle veut bien tre
vaincue.

      [Note 256: Janvier 1571.]

      [Note 257: L'abb de Charnes, Vie du Tasse, p. 40; _Serassi_,
      _Vita del Tasso_, p. 155. Ce dernier cite dans une note, p. 162,
      le _cavalier Guido Casoni_, qui avait, je crois, crit avant de
      Charnes.]

On doit penser qu' l'exemple du matre, les grands, les nobles et tout
ce qu'il y avait  la cour d'hommes aimant les lettres, ou voulant
paratre les aimer, s'empressrent d'accueillir et de fter le jeune
pote. Il en existait un alors en France qui jouissait d'une rputation
gigantesque. Le gnie vraiment potique de Ronsard, nourri de l'tude
des anciens et des Italiens modernes, tonnait par la verve,
l'enthousiasme, l'lvation des penses, la vivacit des images et la
pompe des expressions. Le Tasse fit sa connaissance et rechercha son
amiti. Il lui lut plusieurs chants de son Godefroy, et quelques-uns des
morceaux qu'il n'avait cess de composer, soit pendant son voyage, soit
depuis son sjour en France[258]. Il ne se sentit pas mdiocrement
flatt d'obtenir l'approbation de Ronsard et  son tour il admira ses
posies[259], qui paraissaient alors franaises  toute la France.

      [Note 258: Il ajouta, pendant ce sjour, plusieurs morceaux 
      sa _Jrusalem_, et surtout dans l'abbaye de Chablis, dont le
      cardinal d'Este tait abb. Ce fait est rapport par Mnage, dans
      ses observ. sur l'_Aminte_ du Tasse (act. I, sc. 2, v. 299); et il
      dit l'avoir lu dans des mmoires du cardinal Du Perron, qui lui
      avaient t communiqus par M. Dupuis.]

      [Note 259: Il compare dans un de ses dialogues (_il Cataneo
      ovvero_ _degli idoli_, t. III de ses OEuvres, dit. de Florence)
      des vers de Ronsard  la louange de la maison royale de Valois,
      avec la clbre _canzone_ d'Annibal _Caro_: _Venite all'ombra de'
      gran gigli d'oro_; il en fait de grands loges, et parat mme, du
      moins quant au fond des choses et  la sublimit des penses,
      donner la prfrence au pote franais.]

Notre langue n'tait pas fixe. Ronsard en mconnut le gnie, et lui fit
trop de violence. Elle changea peu de temps aprs; et ce pote resta
plus tranger dans son propre pays qu'il ne l'est pour les trangers
eux-mmes. La langue y a gagn sans doute; mais ils ne peuvent juger
comme nous du gain qu'elle a fait, et peuvent tre frapps de ce qu'elle
a perdu. Nous ne devons donc pas tre surpris que des Italiens clbres,
tels que le _Redi_[260], _Apostolo Zno_[261], _Serassi_[262], et
plusieurs autres aient t du mme avis que le Tasse; qu'ils aient mme
plac Ronsard au-dessus de nos meilleurs potes modernes. Leurs faux
jugements n'ont aucun inconvnient pour nous, et peuvent mme nous tre
utiles, en nous engageant  examiner nous-mmes en quoi ils se trompent,
et  prendre quelque connaissance de notre ancienne posie et de notre
ancienne langue, qui valaient moins qu'ils ne croient, mais plus que
nous ne croyons.

      [Note 260: _Note al Ditirambo_.]

      [Note 261: _Annot. al Fontanini_.]

      [Note 262: _Vita del Tasso_.]

Ce n'est pas seulement notre langue qui a chang depuis le temps du
Tasse, ce sont nos moeurs, nos usages, nos arts, les productions mmes de
notre sol; aussi le parallle qu'il fit entre la France et l'Italie,
pour rpondre aux questions d'un de ses amis de Ferrare[263],
manque-t-il aujourd'hui de justesse dans bien des points. Mais on
reconnat dans cette longue lettre, ou dans ce petit trait, la finesse
d'observation et de pntration d'esprit qui brillent dans tous les
crits du Tasse, et cette mthode philosophique qu'il avait puise dans
l'tude des anciens[264]. Il divise et subdivise avec ordre toutes les
manires dont on peut envisager un pays. Il examine ensuite, sous tous
ces diffrents points de vue, l'Italie et la France. Il faut lui
pardonner un peu de partialit pour sa patrie, ne pas oublier ce
qu'tait l'Italie au seizime sicle, et ce qu'tait la France, et lui
savoir gr d'avoir quelquefois prononc  notre avantage. Il ne faut
point juger ce tableau d'aprs ce que l'original est de nos jours, mais
conclure du tableau mme ce que l'original tait alors.

      [Note 263: Le comte _Ercole de' Contrarj._]

      [Note 264: Voyez t. V, p. 281, des OEuvres, dit. de Florence,
      in-folio.]

Faut-il croire ce qu'on rapporte de l'tat de dtresse et de pauvret o
se trouva le Tasse au milieu de toutes ces faveurs du prince et de
toutes ces caresses des courtisans? Balzac dans ses entretiens, Guy
Patin dans une de ses lettres, disent qu'il fut rduit  emprunter un
cu pour vivre. _Serassi_ croit le fait impossible. Un gentilhomme
attach  un cardinal si riche et si magnifique pouvait-il manquer  ce
point du ncessaire; et celui qui avait refus les prsents d'un roi
s'abaisser  recevoir d'un ami ou d'une amie[265] un si petit service?
Mais cet historien rapporte lui-mme un autre fait qui peut expliquer le
premier. Le crdit dont jouissait le Tasse auprs du cardinal, et les
honneurs qu'il recevait dans une cour telle que celle de France, durent
exciter l'envie de ces courtisans sans mrite, tels qu'il s'en trouve
toujours auprs des princes; le Tasse s'expliquait peut-tre avec trop
de libert sur les matires qui chauffaient alors tous les esprits; ils
saisirent ce prtexte pour le calomnier et le desservir. Ils n'y
russirent que trop: le cardinal se refroidit entirement  son gard,
et non-seulement lui retira les honoraires de sa place, mais lui donna
mme des dgots personnels, et parut ne le plus voir qu'avec
rpugnance. Il n'en fallait pas tant pour qu'un homme qui avait beaucoup
de noblesse et de dignit d'me sentt ce qu'il avait  faire. Le Tasse
demanda un cong pour l'Italie, et l'obtint. Il est vrai qu'il fut
reconduit et dfray par _Manzuoli_, secrtaire du cardinal, que
celui-ci envoyait  Rome; mais il ne serait pas surprenant que, dans de
pareilles circonstances, il et prouv avant son dpart des besoins
pressants, et que sa fiert et consenti plutt  devoir un cu 
l'amiti, qu' rien demander  un prince qui le disgraciait injustement.

      [Note 265: Balzac dit  une dame de ses amies, et Patin  un
      ami.]

Leur sparation ne fut cependant pas une rupture. Le cardinal aurait
craint de se donner aux yeux de la cour de France un tort ou un
ridicule; le Tasse avait le dessein d'entrer au service du duc Alphonse
en quittant son frre; le dpart de _Manzuoli_ sauva toutes les
apparences; le cardinal envoyant  Rome son secrtaire le plus intime, y
pouvait envoyer aussi le gentilhomme le plus distingu de sa suite. Ils
partirent  la fin de dcembre, aprs un an de sjour en France. Le
Tasse fut reu  Rome avec joie par les anciens amis de son pre, et
recherch par tous les amis des lettres. Pendant ce temps, il faisait
agir  Ferrare auprs du duc Alphonse; il employait  cette ngociation
la princesse d'Urbin et sa soeur Lonore, qui n'eurent pas beaucoup de
peine  russir. Alphonse tait dans de si bonnes dispositions que le
Tasse fut presqu'aussitt agr que propos. Il se rendit sur-le-champ 
Ferrare. Le duc lui tmoigna le plus grand plaisir de le voir, et
joignit  des conditions satisfaisantes et honorables[266] toutes les
commodits du logement et de la vie. La plus agrable pour le Tasse fut
d'tre dispens de tout service, et de pouvoir par consquent se livrer
tout entier  la composition de ce pome promis depuis tant d'annes, et
que le monde littraire attendait.

      [Note 266: Ses honoraires coururent du commencement de cette
      anne(1572), quoique l'on ft alors au mois de mai; ils taient de
      50 liv. 10 s. (monnaie de Ferrare) par mois, ce qui quivalait
      alors  15 cus d'or. (_Serassi_, page 163, note 3.)]

A peine s'tait-il remis au travail, qu'un triste vnement vint l'en
distraire. La duchesse de Ferrare, dont on clbrait le mariage quand il
entra pour la premire fois dans ce palais, mourut peu de temps aprs
qu'il y fut de retour. Cette mort plongea dans le deuil Alphonse et
toute sa famille. Le coeur et la plume du Tasse ne furent pendant quelque
temps occups que de cet objet. Il adressa au duc un discours
consolatoire,  la manire des philosophes anciens[267]. Il composa de
plus une oraison funbre trs-loquente[268], et joignit  ces ouvrages
en prose plusieurs belles pices de vers.

      [Note 267: On le trouve sous le titre de _Orazione in morte di
      Barbara d'Austria_, etc. (_Opere_, t. XI, dition de Venise,
      in-4.)]

      [Note 268: Elle est insre dans le dialogue intitul: _il
      Ghirlinzone ovvero dell'Epitafio_. _Ibidem_, t. VII.]

Quelque temps aprs, le duc Alphonse fit un voyage  Rome. Le Tasse
ayant plus de loisir  Ferrare, avant de se remettre  son grand
ouvrage, en fit un dont l'heureux succs fait poque dans l'histoire des
lettres. Six ans auparavant[269], il avait vu jouer dans l'universit
mme de Ferrare, une espce d'glogue dialogue ou fable pastorale,
partage en scnes et en actes, intitule _lo Sfortunato_,
(l'Infortun). Elle tait d'un nomm _Agostino degli Arienti_ ou
_Argenti_. Cette pice, qui fut imprime un an aprs, avait attir une
grande affluence, et obtenu beaucoup d'applaudissements. Le Tasse avait
applaudi lui-mme  ce nouveau genre de reprsentation dramatique. Ds
ce moment sans doute il avait aperu ce qui y manquait et tout le parti
que son gnie en pouvait tirer. Cette heureuse invention tait mme plus
ancienne. Quand nous traiterons de la posie pastorale, nous en verrons
les premiers essais; mais il y avait aussi loin de ces essais 
l'_Aminta_, que des premiers romans piques  l'_Orlando furioso_. Il en
rsulte cependant qu'il n'est pas plus exact de dire, comme l'ont fait
le _Manso_ et d'autres auteurs, que le Tasse fut le premier inventeur du
drame pastoral, qu'il ne l'est de prtendre que l'Arioste le fut du
pome romanesque; mais ils ont tous deux perfectionn ce qui n'avait
t qu'essay avant eux, tous deux offert, chacun dans son genre, des
modles parfaits, qui n'ont point t surpasss, ni mme gals depuis;
c'est l ce qui est exactement vrai, et c'est bien assez pour leur
gloire.

      [Note 269: Mai 1567.]

Le sujet, les caractres, le plan et la conduite de l'_Aminta_ taient
donc depuis long-temps dans la tte du Tasse. Il n'attendait pour
l'excuter que d'en avoir le loisir. Il profita bien de celui que lui
laissait le dpart du duc Alphonse. Entirement livr  cette
composition dlicieuse, il l'eut acheve dans deux mois. Le duc  son
retour en fut si charm, qu'il ordonna de tout prparer pour qu'elle ft
reprsente  l'arrive du cardinal son frre. Elle le fut en effet[270]
avec un clat et un succs qui augmenta considrablement le crdit de
l'auteur auprs d'Alphonse et de toute la cour, mais qui anima contre
lui des envieux jusqu'alors cachs, et dtermins depuis lors  le
perdre.

      [Note 270: Au printemps de 1573.]

Je ne dvelopperai point ici les beauts de ce chef-d'oeuvre, l'un des
diamants les plus prcieux de la posie moderne; j'y reviendrai dans un
autre moment. Ces beauts ont t gnralement senties. Elles diffrent
totalement de celles du grand pome que le Tasse n'avait interrompu que
pour le reprendre aussitt. Il semble presque inconcevable que l'auteur
de la _Jrusalem_ le soit aussi de l'_Aminta_, qui ait travaill pour
ainsi dire en mme temps  l'une et  l'autre, tant le genre, les
formes, le style de ces deux ouvrages se ressemblent peu.

Bien loign de l'empressement qu'on a aujourd'hui de se produire, et
content du succs de sa pastorale, il ne voulait pas la faire imprimer.
Quelques traits mme o il faisait allusion  la cour de Ferrare,  des
circonstances de sa vie, et  des sentiments de son coeur, d'autres qu'il
avait lancs contre un de ses ennemis cachs[271] qu'il n'aurait pas
voulu blesser publiquement, lui faisaient une loi de cette rserve. Mais
on trouva le moyen d'avoir des copies de sa pice; il en tomba une entre
les mains d'Alde le jeune, qui l'imprima, pour la premire fois 
Venise, huit ans aprs qu'elle eut t reprsente[272]. Ce fut
seulement alors que l'applaudissement qu'elle avait eu  Ferrare devint
universel en Italie. Les ditions se multiplirent; les imitations
furent si nombreuses, qu'on ne vit plus de toutes parts que pastorales
dramatiques. Mais parmi cette foule d'imitateurs, le _Guarini_ dans son
_Pastor Fido_, et au commencement de l'autre sicle, _Bonarelli_ dans sa
_Filli di Sciro_, approchrent seuls, quoique  une grande distance, de
leur inimitable modle. Bientt l'_Aminta_ fut traduit en franais, en
espagnol, ensuite en anglais, en allemand, en flamand, mme en illyrien,
en un mot, dans toutes les langues, et toujours avec le mme succs. On
peut donc dire que ce petit ouvrage n'a pas moins contribu que son
grand pome  la clbrit du Tasse, et que quand mme l'auteur de
l'_Aminta_ ne l'et pas t de la _Jrusalem dlivre_, son nom n'en
serait pas moins immortel.

      [Note 271: On a cru presque gnralement qu'il avait dsign
      _Speron Speroni_ sous le nom de l'envieux Mopsus; Mnage croit
      plutt que c'est _Francesco Patrici_, et en donne de fort bonnes
      raisons, _Osservazioni sopra l'Aminta_, Venezia, 1736, p. 202.]

      [Note 272: Vinegia, 1581, in-8.]

La princesse d'Urbin, Lucrce d'Este, n'avait pu assister aux
reprsentations de cette pice qui faisait tant de bruit. Elle voulut la
connatre, et pria son frre Alphonse de lui envoyer l'auteur  Pesaro.
Le Tasse fut charm de revoir cette ville o il avait pass quelque
temps dans son enfance, et plus encore de se rendre agrable  une
princesse  qui il devait en grande partie sa position  la cour de
Ferrare. Il se rendit  Pesaro, et reut l'accueil le plus flatteur du
vieux duc _Guidubaldo_, ancien protecteur de son pre, des princes ses
fils, et surtout de Lucrce sa belle-fille. Il lut au milieu de cercles
composs de ce qu'il y avait de plus distingu dans cette cour, et son
_Aminta_ et plusieurs chants de son _Goffredo_, qui excitrent le plus
grand enthousiasme. L't avanait: Lucrce s'en alla passer le reste
avec son mari dans une campagne dlicieuse[273]; le jeune prince s'y
livrait  deux exercices qu'il aimait passionnment,  nager dans de
belles pices d'eau et  chasser dans de grandes forts: sa femme qui
n'aimait ni la natation, ni la chasse, voulut que le Tasse ft du
voyage. Il passa plusieurs mois auprs d'elle dans cette agrable
solitude, composant tous les jours des vers, tantt pour ajouter  son
pome, tantt  la louange de Lucrce, qui prenait grand plaisir  les
entendre. Elle avait bien ses trente-neuf ans; c'en tait dix de plus
que le Tasse; mais peut-tre que cette disproportion de l'ge fut une
compensation de celle du rang: quoi qu'il en soit, la bonne princesse et
le jeune pote ne se quittaient presque plus, et les auteurs qui nient
l'amour du Tasse pour Lonore, prtendent qu'au moins jusqu' ce jour il
parat avoir eu plus de penchant pour Lucrce: _Serassi_ le dit
positivement[274]. Entre les sonnets qu'il cite, et qui paraissent le
prouver, il en est surtout deux, l'un sur la belle main, l'autre sur le
sein de la princesse[275], qui sont en effet d'une galanterie que le
Tasse ne se serait pas permise avec Lonore. Il y en a un autre[276],
l'un des plus beaux qu'il ait faits, dans lequel il met autant de posie
que d'adresse  vanter la maturit de l'ge o celle  qui il parle
tait parvenue, en lui rappelant, sans les lui faire regretter, ces
fleurs du printemps qu'elle n'avait plus; mais quoi qu'en dise
_Serassi_, c'est, nous le verrons bientt,  Lonore et non  Lucrce
que ce sonnet est adress. Ce qui est certain, c'est que le Tasse fut
trs-heureux dans cette _villegiatura_, partag entre la posie et
l'intime socit d'une femme aimable. C'est l peut-tre qu'il composa
les descriptions les plus charmantes de son pome; c'est peut-tre dans
les jardins de _Castel Durante_ qu'il dcrivit les jardins enchants
d'Armide.

      [Note 273: A _Castel Durante_, 1573.]

      [Note 274: _Vita del Tasso_, p. 180.]

      [Note 275: _La man ch'avvolta in odorate spoglie_, etc.; et:
      _Non son si vaghi i fiori onde natura_, etc.; t. II des OEuvres,
      dit. de Flor., in-fol., p. 270 et 279.]

      [Note 276: _Negli anni acerbi tuoi purpurea rosa_, p. 291.]

Il revint  Ferrare charg de prsents, de bijoux, de chanes d'or,
qu'il avait reus du duc d'Urbin et de ses enfants. Il tenait surtout de
Lucrce un rubis de la plus grande valeur. La fortune semblait lui
sourire; mais il touchait au moment d'prouver ses premires rigueurs.
Peu de temps aprs son retour, et lorsqu'il avait repris la composition
de son pome, le duc partit avec une suite nombreuse pour aller dans les
tats de Venise au-devant de Henri III, qui passait du trne de Pologne
 celui de France. Il esprait attirer ce roi jusqu' Ferrare; il y
russit et le reut magnifiquement. Il fallut que le Tasse oublit son
talent de pote pour son mtier de gentilhomme, et qu'il accompagnt le
duc  Venise, d'o il revint  Ferrare, avec lui, ou plutt en mme
temps que lui, confondu dans le brillant cortge qui suivait le
souverain de Ferrare et le monarque franais. L'agitation de ce voyage
et le tourbillon de ces ftes royales, dans la saison des plus fortes
chaleurs[277], furent suivies d'une fivre quarte qui le tint pendant
l'automne et pendant tout l'hiver dans un tat continuel de souffrance
et de langueur. Toute application lui fut interdite jusqu'au printemps.
Ce fut dans sa convalescence et dans cette belle saison[278], qu'il
termina enfin ce pome, fruit de tant de travaux et source de tant
d'infortunes.

      [Note 277: Juillet 1574.]

      [Note 278: Avril 1575.]

Avant de le publier, il voulut le soumettre au jugement de ses amis les
plus clairs et les plus intimes. Il en fit passer une copie  Scipion
de Gonzague, qui tait alors  Rome, en le priant de le revoir lui-mme
avec le plus grand soin, et de le faire examiner par tout ce qu'il
pourrait runir d'hommes d'un got sr et exerc. Scipion suivit les
intentions du Tasse avec le zle de l'amiti. Il fut second par de
savants littrateurs qui mirent  cet examen toute leur application et
tous leurs soins[279]. Mais qu'en rsulta-t-il? Presque tous furent
d'avis diffrents sur le sujet, le plan, les pisodes, le style. Ce qui
paraissait dfaut aux uns tait beaut pour les autres. Le Tasse, avec
une patience et une docilit infatigables, recevait tous les conseils,
les suivait, ou donnait, dans des lettres raisonnes, ses motifs pour ne
les pas suivre. Outre ceux qu'il recevait de Rome, il en demandait
encore  ses amis de Ferrare: il en alla mme demander  Padoue[280], et
revint avec de nouveaux sujets d'incertitudes, de corrections et de
travaux.

      [Note 279: Les principaux furent, 1. _Pier Angelio Bargeo_ ou
      _da Barga_, lgant pote latin, auteur d'un bon pome sur la
      chasse (_Cynegeticon_, lib. VI), et d'un autre pome sur le mme
      sujet que celui du Tasse, intitul _Syrias_, qu'il avait commenc
      plusieurs annes auparavant, et que la _Jrusalem dlivre_ aurait
      d lui ter le courage d'achever; 2. _Flaminio de' Nobili_,
      thologien, philosophe, grand hellniste et savant littrateur;
      3. _Silvio Antoniano_, professeur d'loquence dans le collge
      romain, et bon crivain en vers et en prose; et enfin _Sperone
      Speroni_, trop connu pour qu'il soit besoin de rien ajouter  son
      nom. Voyez les _Lettere poetiche_ du Tasse, _Opere_, t. V, dit.
      de Florence, in-fol.]

      [Note 280: Il y eut pour hte et pour conseil _Gio. Vincenzo
      Pinelli_, riche et savant, possesseur d'une belle bibliothque; il
      consulta aussi _Piccolomini_, qui avait t son matre, _Domenico
      Veniero_, _Celio Magno_, etc.]

Le mouvement que cette sorte d'occupation donne  l'esprit est tout
diffrent de celui qu'il prouve dans le feu de la composition. En
composant, la proccupation est profonde, constante, et s'exerce
long-temps sur le mme objet: en corrigeant, elle se porte rapidement
sur de petits dtails, sur des objets indpendants les uns des autres
qui branlent presque  la fois l'imagination, et appellent souvent
l'attention en sens contraire. Il rsulte du premier travail un tat
contemplatif, et pour ainsi dire extatique, dans lequel, tout entier
aux objets qu'il invente et aux sentiments qu'il exprime, le pote est
tranger et presque inaccessible  tout ce qui est extrieur; il rsulte
du second une espce d'motion fbrile, qui ouvre facilement l'esprit 
ce que l'on voit ou entend, mme  ce que l'on croit voir ou entendre, 
toutes les impressions fcheuses, aux inquitudes, aux soupons; surtout
lorsqu'on se trouve comme assailli par des conseils contradictoires,
forc de choisir  la hte, et d'autant plus incertain dans son choix
que l'on est plus modeste, et qu'on abonde moins dans son sens. C'est
prcisment la position o se trouva le Tasse. Il avait  la cour des
ennemis; il le savait depuis long-temps, et ne commena qu'en ce moment
 les craindre. Quelques-unes des lettres qu'il crivait  Rome et des
rponses qu'il en recevait, prouvrent des retards, elles avaient
toutes pour objet les corrections de son pome; il imagina que ses
ennemis les interceptaient pour dcouvrir les objections qui lui taient
faites et en profiter contre lui, quand il aurait publi son ouvrage.
Il eut une maladie courte, mais dangereuse, une fivre ardente avec des
tourdissements et des vertiges; il fut guri dans peu de jours[281], et
se remit au travail avec la mme ardeur.

      [Note 281: Juillet 1575.]

Les traitements qu'il recevait de la part du duc devaient lui
tranquilliser l'esprit. Alphonse redoublait d'attentions et d'gards,
voulait sans cesse l'entendre rciter ses vers, et le conduisait avec
lui dans les voyages de plaisir qu'il faisait  _Belriguardo_, lieu de
dlices, o il se retirait souvent pendant les chaleurs de l't.
Lucrce d'Este, devenue duchesse d'Urbin par la mort de son beau-pre,
se spara de son mari, trop jeune pour elle,  qui elle n'avait point
donn, et ne pouvait plus donner d'enfants, et vint  Ferrare, avec un
traitement ou une pension convenable, retrouver son frre Alphonse, dont
elle tait tendrement aime. Son arrive ajoutait encore aux agrments
dont le Tasse jouissait dans cette cour et aux moyens de s'y maintenir
en crdit. La duchesse ne pouvait plus se passer de lui; elle eut une
indisposition, pendant laquelle il eut seul accs auprs d'elle, et il
l'eut  toute heure et tous les jours. Alphonse tait oblig de faire
sans lui ses voyages de _Belriguardo_. Lucrce prenait les eaux et avait
besoin de distractions; elle gardait le Tasse: il lui lisait son pome
et passait chaque jour avec elle plusieurs heures secrtement[282].
Cependant son esprit frapp se tournait toujours vers Rome. Il voulait
qu'on y recomment en entier l'examen de son pome: il voulut enfin y
aller lui-mme, et malgr ce que fit encore la duchesse pour le
dtourner de ce voyage, malgr le conseil qu'elle lui donna de ne
quitter Ferrare que pour l'accompagner  Pesaro[283], il n'eut de repos
que lorsqu'il eut obtenu du duc Alphonse la permission de partir pour
Rome.

      [Note 282: C'est ce qu'il dit lui-mme dans une de ses lettres
       Scipion de Gonzague: _Leggole il mio libro e sono ogni giorno
      con lei molte ore_ IN SECRETIS (_Lettere poetiche XXIII_, Opere,
      t. V, dit. de Florence, in-fol.)]

      [Note 283: _Ibidem_.]

Il y fut reu par son cher Scipion de Gonzague[284], qui avait beaucoup
contribu  lui inspirer le dsir de ce voyage. Scipion le prsenta
aussitt au cardinal Ferdinand de Mdicis, frre du grand-duc de
Toscane, et qui lui succda peu de temps aprs. Ferdinand, instruit des
sujets du mcontentement que le Tasse commenait  avoir  Ferrare, lui
fit entendre que si jamais il quittait la maison d'Este, il le recevrait
avec le plus grand plaisir dans la sienne, ou le ferait aisment entrer
chez le grand-duc, son frre. Le Tasse avait dj eu la pense de se
retirer du service du duc Alphonse et de se fixer  Rome, soit, s'il le
pouvait, dans une entire indpendance, soit en entrant dans quelque
maison puissante o il ne ft pas aussi expos  la malveillance et aux
intrigues qu'il l'tait  Ferrare; mais il ne voulait prendre ce parti
qu'aprs s'tre acquitt de ce qu'il devait  la maison d'Este, par la
publication du monument qu'il levait  sa gloire, et il ne donna pour
lors aucune suite  ces offres du cardinal de Mdicis. Il fut aussi
introduit chez les deux cardinaux et chez le gnral de l'glise
_Boncompagno_, neveux du pape Grgoire XIII, et reut d'eux le meilleur
accueil. Mais aprs un mois de sjour  Rome auprs de son ami, aprs
avoir confr tous les jours avec lui et l'espce de conseil que Scipion
avait tabli pour l'examen dfinitif de son pome, il ne songea plus
qu' retourner  Ferrare.

      [Note 284: Novembre 1575.]

Tout en s'occupant des amours d'Herminie et de Tancrde, d'Armide et de
Renaud, il n'avait pas oubli que le jubil, alors ouvert  Rome, tait
un des motifs dont il s'tait servi pour obtenir du duc Alphonse un
cong. Il avait scrupuleusement rempli tous les devoirs de pit
prescrits pour en gagner les indulgences. Pendant le jour, dit
navement _Serassi_, il visitait avec la plus grande dvotion les
glises; le soir il allait chez le _Sperone_ ou chez d'autres amis[285],
les consulter sur quelques particularits de son pome[286]. Le Tasse
avait reu chez les jsuites de Naples une ducation trs-religieuse.
Les passions de sa jeunesse n'avaient rien diminu de sa pit. Elle
reut  ce qu'il parat, dans cette circonstance, un nouveau degr de
ferveur: nous ne tarderons pas  en reconnatre les effets. Il n'y a
rien  dissimuler dans les affections d'une ame si leve et si pure; et
nous verrons bientt ce grand homme dans un tat dont il est important
d'observer et de bien assigner toutes les causes.

      [Note 285: _Flaminio de' Nobili_, l'_Angelio_, l'_Antoniano_,
      etc.]

      [Note 286: _Vita del Tasso_, p. 211.]

Le Tasse revint  Ferrare par Sienne et Florence: il devait cet hommage
 ces deux villes si clbres dans l'histoire des lettres et des arts,
surtout  la dernire. Il forma dans l'une et dans l'autre de nouvelles
liaisons d'amiti, et se fit un grand nombre d'admirateurs, parmi les
gens de lettres qui y florissaient, par les lectures qu'il fit de
plusieurs chants de son pome. Quelque temps aprs son retour[287], la
jeune et belle Lonore _Sanvitali_, nouvelle pouse du comte de
_Scandiano_,[288], vint  Ferrare avec la comtesse de _Sala_, sa
belle-mre[289]. Ces deux dames taient aussi clbres par les qualits
de l'esprit et l'amour de la posie et des lettres que par leur beaut.
Elles soutinrent dans cette cour la rputation qui les y avait
prcdes. Elles parurent avec un grand clat dans les bals et les ftes
de l'hiver. Le Tasse s'ouvrit un accs auprs d'elles par les vers qu'il
leur adressa. Bientt il devint un des courtisans les plus assidus de la
comtesse de _Scandiano_, et c'est la seconde des trois Lonores dont on
prtend qu'il fut amoureux[290].

      [Note 287: Janvier 1576.]

      [Note 288: De _Giulio Tiene conte di Scandiano_.]

      [Note 289: _Barbara Sanseverina_.]

      [Note 290: La troisime n'exista jamais, selon _Serassi_, que
      dans l'imagination du _Manso_. Il est faux, dit-il, qu'une des
      suivantes de la princesse Lonore, que le Tasse loua quelquefois
      dans ses vers, s'appelt elle-mme Lonore; c'tait Laure qu'elle
      se nommait; et l'autre suivante, pour qui il fit dans la suite la
      charmante _canzone_, _O con le grazie eletta e con gli amori_,
      tait, selon le mme _Serassi_, attache  la comtesse de
      _Scandiano_, et non  la princesse, et son nom n'tait pas
      Lonore, mais _Olimpia_. (_Vita del Tasso_, p. 117, note 5.)]

Il ne passait cependant pas un jour sans s'occuper de son pome. Il se
prparait  l'aller faire imprimer  Venise quand la peste se dclara
dans cette ville, et le fora encore de diffrer. Il recevait par son
ami Scipion de Gonzague les propositions les plus avantageuses et les
plus pressantes de la maison de Mdicis. Il tait combattu d'un ct par
son attachement pour le duc Alphonse, pour ses soeurs, peut-tre pour la
jeune comtesse de _Scandiano_, de l'autre par le dsir d'une vie plus
indpendante et plus tranquille qu'on lui faisait esprer en Toscane.
Dans ces entrefaites, Jean-Baptiste _Pigna_, historiographe de la maison
d'Este, vint  mourir. Le Tasse, au milieu de ses continuelles
alternatives, demanda cette place et l'obtint[291]; il se trouva donc
plus troitement enchan que jamais, et ne tarda pas  s'en repentir.

      [Note 291: 1567. On voit, par quelques-unes de ses lettres
      qu'il aurait voulu tre refus, et prendre de-l un prtexte pour
      quitter le duc de Ferrare et passer au service de la maison de
      Mdicis.]

Ses ennemis redoublaient d'activit  mesure qu'il croissait en
rputation et qu'il semblait crotre en faveur. Il les avait souponnes
d'intercepter ses lettres; il eut bientt la preuve d'un trait non moins
vil et non moins perfide. Pendant un voyage qu'il fit  Modne, il avait
laiss  l'un des officiers du duc, qui feignait d'tre de ses amis, la
clef de toutes les pices de son appartement,  l'exception de la
chambre o il tenait ses livres et ses papiers les plus secrets; il
reconnut  son retour qu'on avait aussi ouvert cette chambre, fouill et
examin tous ses papiers[292]. Ce trait et d'autres semblables, indices
affligeants d'une intrigue ourdie contre lui par quelques ennemis
secrets[293], lui inspiraient une tristesse qu'il s'efforait en vain de
dissimuler.

      [Note 292: Lettre du Tasse, cite par _Serassi_, p. 230.]

      [Note 293: Voyez _Serassi_, _loc. cit._]

Pour l'en distraire, la princesse Lonore l'emmena avec elle dans une
belle maison de campagne[294], sur les bords du P,  dix-huit milles de
Ferrare. Le voyage ne fut que de onze jours; mais ces jours de bonheur
et de calme dissiprent en effet sa mlancolie; et il reprit avec ardeur
 son retour quelques corrections qui lui restaient encore  faire; il
en fit surtout de trs-importantes au charmant pisode d'Herminie, qui
reut alors ce haut degr de perfection qu'on y admire.

      [Note 294: _Consandoli_.]

En quittant une Lonore, il recommena ses assiduits auprs de l'autre.
La comtesse de _Scandiano_, que l'on dit avoir t aussi sage que belle,
ne put cependant tre insensible aux tendres soins et aux beaux vers que
lui consacrait le Tasse. Elle lui accorda des prfrences qui irritrent
de plus en plus l'envie. L'un de ces envieux, d'abord secrets et qui ne
pouvaient plus se contraindre, tait le clbre Baptiste _Guarini_. Il
avait t l'un des plus intimes amis du Tasse; mais  la rivalit
potique, dans laquelle, malgr son talent, il n'tait pas heureux, se
joignit encore la rivalit d'amour, o il ne le fut gure davantage. Il
ne put supporter la faveur o tait le Tasse, non-seulement auprs des
deux princesses, mais auprs de cette belle trangre. Des sonnets
piquants furent lancs de part et d'autre. Si cette jalousie fut cause,
comme elle le fut rellement, que le _Guarini_ composa quelque temps
aprs son _Pastor fido_, c'est toujours un bon effet d'une mchante
cause; et ce n'est pas la seule fois qu'il en est arriv ainsi dans la
carrire des arts.

C'est vers le mme temps que le Tasse eut cette aventure qui a fait tant
d'honneur  son courage. Le _Manso_ et _Serassi_ la racontent avec
quelques diffrences qu'il est bon de remarquer. Le premier dit que le
Tasse avait confi tous ses secrets, mme celui de ses amours,  un
homme qu'il croyait son ami; que ce faux ami eut un jour, ou
l'indiscrtion, ou la malignit de redire une des particularits les
plus secrtes, et que le Tasse l'ayant appris, courut  lui dans une des
salles du palais ducal et lui donna un soufflet. N'osant tirer l'pe
dans ce lieu mme, l'offens sortit et envoya au Tasse un dfi qu'il
accepta. Il se rendit sur-le-champ au lieu indiqu, et le duel tait
commenc quand trois frres de son ennemi fondirent sur lui tous  la
fois.

_Serassi_ traite ce rcit de romanesque; selon lui, le Tasse avait des
preuves d'une trahison qu'un homme, qui se disait son ami, lui avait
faite sur une matire trs-dlicate (cela ne dit point du tout que ce ne
fut pas en matire d'amour). Il le rencontra dans la cour du palais, et
voulut s'expliquer avec lui. Le faux ami, au lieu de s'excuser, rpondit
avec impertinence, et alla mme jusqu' donner un dmenti. Le Tasse, qui
connaissait trs-bien les lois de la chevalerie, rpliqua au dmenti
par un soufflet au travers du visage. Le soufflet, lche comme le sont
presque toujours les insolents, se retira sans dire un mot; mais
quelques jours aprs, tant accompagn de ses deux frres, il vit le
Tasse passer sur la place publique. Ils s'lancrent tous  la fois et
coururent pour le frapper par derrire. Le Tasse possdait la science
des armes comme la bravoure d'un chevalier: il se dtourne, tire son
pe et met en fuite ses trois assassins. Ils s'enfuirent mme de
Ferrare, et se rfugirent l'un  Florence, les autres en diffrents
lieux.

Il n'est pas vrai, comme le veut le _Manso_, que deux d'entre eux furent
blesss; ils n'en donnrent pas le temps au Tasse. Il ne l'est pas non
plus que le duc le fit alors arrter, sous prtexte de le mettre 
l'abri d'un nouvel attentat contre sa vie, et que ce fut cette injuste
arrestation qui excita dans l'esprit du pote le dsordre qui s'y
manifesta peu de temps aprs. Les torts d'Alphonse avec le Tasse ne
furent que trop rels; mais il ne faut ni les accrotre, ni anticiper
l'poque. Il faut mme ajouter que le redoublement d'attentions et
d'gards du prince pour le Tasse en cette circonstance est prouv par
les lettres du Tasse lui-mme[295], et que, par une consquence
ncessaire, si l'indiscrtion du faux ami tait en effet relative  des
intrts d'amour, elle n'avait du moins compromis ni Lonore, soeur du
duc, ni personne de sa famille.

      [Note 295: On en trouve surtout une, t. V des OEuvres, dit. de
      Florence, in-fol., p. 258.]

Cette affaire fit beaucoup de bruit  Ferrare, beaucoup d'honneur au
Tasse, et il n'y a aucune raison de ne pas croire que les bons
Ferrarois, qui imaginaient sans doute qu'un gentilhomme qui lit, crit
et fait des vers, n'est pas aussi brave qu'un gentilhomme ignorant qui
ne sait crire, ni en vers, ni en prose, aient fait sur cette aventure
deux mauvais vers en l'honneur du Tasse et les aient chants par la
ville:

        _Colla penna e colla spada
        Nessun val quanto Torquato._
        Avec la plume et l'pe,
        Le Tasse n'a point d'gal.

Assurment cela n'est pas bon, mais bien d'autres vaudevilles ne valent
pas mieux, et celui-ci est une preuve de plus d'un fait qu'il est bon de
constater.

Le Tasse ne parut pas trs-mu de cette affaire; il ne demanda au duc
que les satisfactions qui lui taient dues, et ne parla de son assassin
dans ses lettres que comme d'un lche et d'un infme[296]. Un autre
objet l'affecta beaucoup davantage. Il reut des avis certains que l'on
imprimait son pome dans une ville d'Italie. On ne peut imaginer les
craintes et l'garement qui s'emparrent de son esprit  cette nouvelle.
Non-seulement son pome n'tait pas encore au point de perfection qu'il
et dsir, mais il se voyait par-l menac de perdre tous les avantages
qu'il s'tait raisonnablement promis de cette publication si long-temps
attendue: il voyait s'vanouir tout l'espoir de son indpendance. Il
implora la seule puissance qui pt le sauver d'un tel malheur, et le duc
crivit avec beaucoup d'intrt au duc de Parme,  plusieurs autres
princes,  la rpublique de Gnes, et mme au pape[297], pour les prier
de dfendre et d'empcher, dans l'tendue de leurs tats, l'impression
furtive de la _Jrusalem dlivre_.

      [Note 296: Voyez sa lettre du 10 octobre, cite d'aprs un
      manuscrit, par _Serassi_, p. 236.]

      [Note 297: Dcembre 1576.]

La mlancolie du Tasse et l'incertitude de son esprit augmentrent
considrablement: d'autres sujets d'inquitudes, s'y mlrent encore; un
voyage qu'il fit  Modne[298] chez le comte _Ferrante Tassone_, l'un de
ses meilleurs amis, qui employa tout ce qu'il put imaginer d'amusements
pour le distraire de ses chagrins, n'y apporta que peu d'adoucissements.
Une lettre venue de Rome lui fit craindre le refroidissement de son
autre excellent ami, Scipion de Gonzague. En ce moment o ses ennemis
l'accusaient de vouloir clipser la gloire de l'Arioste, _Orazio
Ariosto_, neveu de ce pote, crivit en faveur du Tasse des stances qui
lui parurent  lui-mme passer les bornes de la louange, et il craignit
que ce ne ft un pige tendu  son amour-propre pour le perdre plus
srement[299]. On corrompit ses domestiques, ou l'on sut lui persuader
qu'ils taient corrompus. Enfin, il vint  s'imaginer que ses
perscuteurs non-seulement l'avaient accus d'infidlit auprs de son
prince, mais avaient mme dnonc sa croyance au tribunal du
Saint-Office.

      [Note 298: Janvier 1577.]

      [Note 299: J'aurai bientt occasion de parler de la lettre
      aussi modeste qu'loquente qu'il crivit  ce jeune homme, qui
      l'avait lou de trs-bonne foi.]

Ici je dois traduire littralement _Serassi_, l'historien de sa vie; je
ne dois altrer aucun des traits qu'il a tracs avec une simplicit qui
garantit sa bonne foi. Vritablement, dit-il[300], le Tasse, comme il
l'a lui-mme avou depuis, habitu  mditer avec toute la finesse de
son esprit sur les systmes des anciens philosophes, crut avoir prouv
quelque doute sur le mystre de l'incarnation du fils de Dieu; il lui
semblait encore que, dans ces sortes de mditations, il avait t
incertain de savoir si Dieu avait tir le monde du nant, ou si le
monde dpendait seulement de lui de toute ternit, et enfin s'il avait
dou ou non l'homme d'une me immortelle. Il ne s'tait, il est vrai,
jamais assez livr  ces doutes, pour y donner tout--fait son
consentement; cependant la crainte d'avoir failli l'avait mis, ds
l'origine, dans une telle agitation qu'il tait all  Bologne[301] se
prsenter  l'inquisiteur. Il en tait revenu trs-satisfait, et muni de
plusieurs instructions pour s'affermir de plus en plus dans sa croyance.
Maintenant que sa tte tait ainsi agite, il craignit d'avoir laiss
chapper des paroles qui pussent inspirer quelques doutes sur sa foi; et
cela en parlant  des personnes qui lui avaient depuis peu donn des
preuves d'inimiti.

      [Note 300: p. 245.]

      [Note 301: En 1575.]

Il ne douta point qu'elles n'en fissent un chef d'accusation contre lui
pour achever sa perte. Il joignit encore  toutes ses terreurs, la
crainte d'tre empoisonn ou assassin. Son imagination s'chauffa au
point qu'il n'avait plus de repos, qu'il ne parlait plus d'autre chose,
qu'il n'y avait plus moyen de le persuader ni de l'apaiser. Le duc,
madame Lonore, et particulirement la duchesse d'Urbin, firent tout
leur possible pour le rassurer, pour lui ter de l'imagination ces
vaines craintes; ils n'y purent parvenir.

Un soir[302], dans les appartements de la duchesse d'Urbin, il tira son
couteau pour en frapper un de ses domestiques, sur lequel il avait conu
des soupons; le duc donna aussitt ordre de l'arrter et de le
renfermer dans de petites chambres qui bordaient la cour du palais.
C'tait, dit-on, pour viter de plus grands malheurs, et pour l'engager
 se laisser soigner, plutt que pour le punir. Cela peut tre; mais il
y avait srement des moyens plus doux d'obtenir les mmes effets. Cette
dtention acheva de consterner le malheureux Tasse. Il crivit, pour en
sortir, les lettres les plus suppliantes: enfin le duc se laissa flchir
et le fit reconduire dans son appartement. Il exigea seulement qu'il se
fit traiter par les mdecins les plus habiles. Le traitement parut
russir; le duc, pour lui faire oublier sans doute sa premire rigueur,
le conduisit avec lui  _Belriguardo_ dans un voyage de plaisir, et
n'oublia rien pour le consoler, le distraire et le rjouir. Mais il
connaissait si bien quelle tait la blessure la plus dangereuse de cet
esprit malade, qu'il voulut, dit positivement _Serassi_, que le Tasse,
avant de partir pour _Belriguardo_, se prsentt au Saint-Office 
Ferrare, et y ft attentivement examin sur les points qui pouvaient lui
causer de l'inquitude. Le pre inquisiteur, qui s'aperut aisment que
tous ces doutes n'taient que l'effet d'une imagination exalte, le
traita avec douceur, lui certifia, le plus affirmativement du monde,
qu'il tait trs-bon catholique, et le dclara libre et absous de toute
accusation quelconque. D'un autre ct, le duc lui donna les plus fermes
assurances qu'il n'avait aucun sujet d'tre mcontent de lui, aucun
soupon de sa fidlit, et que s'il avait fait quelques fautes contre
son service, il les lui pardonnait de tout son coeur.

      [Note 302: Le 17 juin 1577.]

Cependant, malgr toutes ces assurances, et au milieu mme des
amusements de _Belriguardo_, le Tasse se mit  argumenter, et 
sophistiquer de la manire la plus trange sur la dcision de
l'inquisiteur, soutenant qu'elle ne devait point tre valide, que par
consquent il n'tait pas bien absous, parce qu'on n'avait point observ
les formes ordinaires et prescrites. Il imagina aussi que le duc
Alphonse tait plus prvenu contre lui qu'il ne voulait le paratre; et
sur ces fantaisies, mais principalement sur la premire, il allait
raisonnant de faon que c'tait une piti de l'entendre. Le duc se
dtermina donc  le renvoyer  Ferrare, et le Tasse ayant montr le
dsir d'tre conduit chez les moines de St.-Franois, Alphonse l'y fit
transporter et le fit recommander par un de ses secrtaires aux
attentions et aux bons traitements de ces religieux. Son premier soin,
en arrivant dans leur maison, fut de rdiger une supplique pour les
cardinaux composant le tribunal suprme de l'Inquisition  Rome, dans
laquelle il exposait ses craintes sur l'invalidit de la dcision de
Ferrare, et demandait la permission de se rendre  Rome pour mettre
enfin en sret son honneur et son repos. Il crivit dans le mme sens 
Scipion de Gonzague. Malgr tous les soins qu'il prit pour faire
parvenir ces lettres, elles furent interceptes, et cette fois c'est un
service qu'on lui rendit.

Cependant il commena de se laisser traiter, mais  contre coeur,
imaginant d'un ct qu'il n'en avait pas grand besoin, craignant de
l'autre qu'on ne mlt du poison dans ses remdes. L'objet principal de
ses inquitudes tait toujours la crainte de n'tre pas dfinitivement
acquitt par l'Inquisition; la dcision de Ferrare lui paraissait
insuffisante; on la lui avait donne, croyait-il, de cette manire pour
qu'il ne pt jamais connatre ses accusateurs. Il ne cessait d'crire au
duc Alphonse, sur cet objet, ou de lui envoyer des messages, qui lui
devinrent importuns. Il reconnaissait dans une de ses lettres qu'il
avait souponn le prince, qu'il avait parl hautement de ses soupons,
et que c'tait une folie qui exigeait un traitement; mais sur tout le
reste, il attestait les entrailles de J.-C. qu'il tait moins fou que S.
A. n'tait trompe. Le duc offens de ces expressions, et de quelques
autres qu'il trouva trop familires, non-seulement cessa de rpondre 
ses demandes, mais lui dfendit rigoureusement d'crire, et  lui, et 
la duchesse d'Urbin. Cette dfense redoubla dans l'esprit du Tasse
l'agitation, les soupons et les frayeurs. Enfin, il saisit un moment o
on l'avait laiss seul; il sortit du couvent, et bientt aprs de
Ferrare[303]. Il partit de cette ville o son nom tait en si grand
honneur, de cette cour o ses talents avaient excit tant d'admiration,
o il avait mme inspir des sentiments plus tendres, o sa faveur avait
fait tant d'envieux: il partit de nuit, sans argent, sans guide, presque
sans vtements, mais surtout sans ses papiers, sans la plus imparfaite
copie de son pome, ni de son _Aminta_, ni de ses autres productions;
content d'avoir sauv sa vie des prils dont il se croyait environn.

      [Note 303: Vers le 20 juillet 1577.]



SECTION II.

_Suite de la Vie du Tasse, depuis 1577, jusqu' sa sortie de l'hpital
Ste-Anne, en 1586._


Dans l'tat dplorable o tait le Tasse quand il sortit de Ferrare,
vitant les villes et mme les grandes routes, de crainte d'tre
poursuivi et reconnu, il se dirigea cependant assez rapidement et assez
juste, pour arriver, par l'Abruzze, dans les tats de Naples en peu de
jours. Ce n'tait point  Naples qu'il voulait aller, mais  _Sorrento_
sa patrie, dans la maison de sa soeur ane _Cornelia_. Aprs la mort de
leur mre, cette soeur tait demeure  Naples entre les mains de ses
oncles, qui ne voulurent jamais la renvoyer  _Bernardo_, malgr les
instances ritres qu'il leur fit. Marie par eux avec un gentilhomme
de _Sorrento_, nomm _Sersale_, elle tait reste veuve avec plusieurs
enfants, mais,  ce qu'il parat, avec une honnte aisance. Quoique le
frre et la soeur ne se fussent point revus depuis leur enfance, ils
avaient conserv beaucoup de tendresse l'un pour l'autre, et le Tasse
n'avait aucun lieu de douter qu'il ne ft bien reu. Cependant la
dfiance naturelle aux malheureux lui inspira l'ide de mettre cette
tendresse  l'preuve. A quelque distance de _Sorrento_, il s'arrta
chez un pauvre berger, changea de vtements avec lui, et en arrivant
chez sa soeur, se prsenta sous cet habit de ptre, comme quelqu'un
envoy pour lui apporter des nouvelles de son frre. L'motion extrme
qu'elle prouva, en apprenant ses malheurs, ne laissa plus au Tasse
aucun doute; il se fit enfin connatre, et trouva dans les embrassements
de cette soeur chrie les plus douces consolations qu'il et gotes
depuis long-temps.

L, dans une des plus belles positions de la terre, sous un ciel pur,
ayant toujours devant lui le spectacle de la nature la plus aimable et
la plus imposante en mme temps, devenu l'objet des sollicitudes et des
soins d'une tendre amiti, il commena bientt  prouver un soulagement
sensible. Cette sombre mlancolie, cette humeur noire qui l'avait si
cruellement tourment, s'adoucit; et par une vicissitude
trs-naturelle, il commena aussitt  croire qu'il avait quitt trop
lgrement Ferrare, et  regretter d'avoir excit, par ses craintes
exagres et par sa fuite, le mcontentement du duc Alphonse. Selon le
propre de cette maladie cruelle, ses ides ayant prouv ce retour
passrent d'une extrmit  l'autre. Il crivit au duc et aux princesses
ses soeurs, pour obtenir d'tre rtabli dans son premier tat et surtout
dans leurs bonnes grces. Ni Alphonse, ni la duchesse d'Urbin ne lui
firent de rponse; il n'en eut que de Lonore; mais cette rponse tait
de nature  lui ter toute esprance. Il crut alors prendre un parti
grand et gnreux, en allant s'offrir lui-mme et remettre sa vie entre
les mains du duc. Malgr les instances de sa soeur Cornlie,  peine
rtabli d'une maladie dangereuse qu'il venait encore d'prouver, il
partit de _Sorrento_ pour excuter ce dessein.

Arriv  Rome[304], il voulut donner un tmoignage public de sa
confiance, en descendant directement chez l'agent[305] du duc de
Ferrare. Cet agent et l'ambassadeur[306] du duc le reurent avec
beaucoup d'amiti; ils crivirent tous deux  leur souverain en sa
faveur. Scipion de Gonzague, et le cardinal _Albano_, qui tait presque
aussi attach au Tasse que Scipion mme, ne furent point d'avis qu'il
retournt  Ferrare, quand mme ce retour lui serait offert, mais qu'il
se bornt  obtenir du duc Alphonse son pardon, et  lui demander ses,
effets et ses papiers, qu'il avait laisss dans son palais. Le cardinal
crivit dans ce sens au duc, qui rpondit qu'il avait donn des ordres
pour que tous les papiers que le Tasse avait laisss, soit entre les
mains de la duchesse d'Urbin, soit ailleurs, fussent rassembls et lui
fussent remis; mais il ne s'expliquait que vaguement et trs-brivement
sur le reste. Les papiers ne furent point renvoys au Tasse, peut-tre
dit _Serassi_, parce qu'il dplaisait au duc et aux deux princesses,
aprs avoir perdu la personne du pote, de perdre encore de si prcieux
ouvrages. Le Tasse ne se dcouragea point, et fit faire de nouvelles
instances par l'agent et par l'ambassadeur. Le _Manso_ dit que c'tait
la princesse Lonore qui l'engageait par ses lettres  insister; mais
_Serassi_ affirme que dans tous les papiers relatifs  cette affaire
qu'il a eus entre les mains, il n'a trouv aucun vestige de cette
correspondance. Quoi qu'il en soit, le duc cda enfin aux instances de
ses ministres, et leur rpondit[307] qu'il consentait  reprendre le
Tasse  son service, mais qu'il fallait d'abord qu'il reconnt dans
l'humeur mlancolique dont il tait tourment, la source de tous ses
soupons et de toutes ses craintes; qu'il consentt  se faire traiter,
pour se gurir de cette humeur; que s'il comptait encore s'embarrasser,
comme par le pass, dans des explications et dans des plaintes
ternelles, il tait, lui, dtermin  ne s'en mettre plus en peine; que
lorsqu'il serait revenu  Ferrare, s'il refusait de se laisser traiter,
il recevrait sur le champ l'ordre de sortir du duch et la dfense d'y
rentrer jamais.

      [Note 304: Novembre 1577.]

      [Note 305: _Giulio Mazetto_, qui fut ensuite vque de
      _Reggio_.]

      [Note 306: Le chev. _Camillo Gualengo_.]

      [Note 307: 22 mars 1578.]

Malgr la scheresse de cette rponse et le peu d'affection qu'elle
annonait, le Tasse se soumit  tout, promit tout, et se rendit 
Ferrare avec l'ambassadeur mme du duc qui y retournait en ce moment. Le
premier accueil qu'il reut fut trs-favorable et lui donna de grandes
esprances; pendant quelque temps il eut auprs du duc et de ses soeurs
le mme accs qu'auparavant; mais il crut bientt apercevoir qu'on ne
faisait plus le mme cas de ses talents et de ses ouvrages, qu'on ne
voulait plus voir en lui qu'un courtisan et non un pote, qu'on
s'tudiait  le dtourner en quelque sorte de la carrire de la gloire,
et  l'engager dans une vie molle, dlicate et oisive. Il avait beau
redemander ses papiers, ses manuscrits, on ne les lui rendait point: ils
restaient entre les mains d'un des grands officiers de la cour[308], ce
que le Tasse appelait avec raison usurpation et violence. Il voulut
rclamer auprs des princesses, et ne put s'en faire couter; auprs du
duc, qui refusa de l'entendre; enfin auprs du confesseur, qui sans
doute se mlait de beaucoup d'affaires, et ne voulut point se mler de
la sienne. Quoi de plus juste cependant, et mme dans le meilleur tat
de raison et de sant, quelle patience pouvait tenir  ces refus? Celle
du Tasse se lassa d'une position dont aucune parole, aucune
dmonstration consolante n'adoucissait plus l'amertume; abandonnant
enfin ses livres et ses manuscrits, aprs treize annes de service qui
mritaient une autre rcompense, il partit une seconde fois,  peu prs
dans le mme quipage que Bias, pour aller chercher sous la protection
de quelque autre prince, un plus sr asyle, et un port o il pt rparer
son naufrage.

      [Note 308: _Serassi_ croit que c'est le marquis _Cornelio
      Bentivoglio_, lieutenant-gnral du duc.]

Il alla d'abord  Mantoue, esprant que le duc, ancien ami de son pre,
serait dispos  le bien recevoir; mais il y trouva les choses  peu
prs les mmes qu' Ferrare. Il tait sans argent, et fut oblig, pour
aller plus loin, de vendre ce qu'il avait avec lui de prcieux. Il ne se
dtacha pas sans regret d'une chane d'or et de ce beau rubis qu'il
tenait de la duchesse d'Urbin; encore abusa-t-on de son malheur, et ne
put-il avoir de ces objets que le tiers au plus de leur valeur. Il se
rendit  Padoue, puis  Venise[309], o il ne reut pas grand accueil.
Cependant un patricien, homme de mrite[310], crivit en sa faveur au
grand-duc de Toscane; mais avant qu'il et pu recevoir une rponse, le
Tasse avait quitt Venise et s'tait rendu  la cour d'Urbin. Il y fut
enfin reu, comme il mritait de l'tre partout, avec les gards dus 
sa renomme,  son gnie et  ses malheurs.

      [Note 309: Juillet 1578.]

      [Note 310: _Maffeo Veniero._]

Ce qu'il y a de bien tonnant, c'est que ce gnie potique tait
toujours le mme. Il en donna une preuve frappante en arrivant  Urbin.
Le duc tait  la campagne. Le Tasse lui crivit de son palais mme; et
en attendant la rponse, il commena une grande _canzone_, que l'on
trouve dans ses OEuvres, et qui commence par ces deux vers:

        _O del grand' Apennino
        Figlio picciolo s, ma glorioso._

Ce fils de l'Apennin est le petit fleuve _Metauro_ qui coule dans le
duch d'Urbin: le pote dit qu'il vient se reposer  l'ombre du grand
chne que ce fleuve arrose, dsignant par-l le duc lui-mme qui portait
cet arbre pour armoirie. Sous cette ombre hospitalire et sacre, il
espre chapper enfin aux coups de cette cruelle desse que l'on dit
aveugle, et dont il veut en vain se cacher; qui le poursuit sur les
monts, dans les plaines, la nuit, le jour; qui parat avoir autant
d'yeux pour le voir que de traits pour le blesser.

Cette premire strophe est toute potique: les deux suivantes sont
toutes de sentiment, mais d'un sentiment si vrai, si naturellement, et
cependant toujours si potiquement exprim, que je ne connais rien dans
toute la posie italienne, peut-tre mme dans Ptrarque, que l'on
puisse mettre au-dessus. Il y retrace les malheurs qui l'ont assailli
ds son enfance. Hlas, dit-il, depuis le premier jour que je respirai
l'air et la vie, que j'ouvris les yeux  cette lumire qui ne fut jamais
sereine pour moi, cette desse injuste et cruelle me prit pour son jouet
et pour le but de ses traits. Je reus d'elle les blessures que la plus
longue vie pourrait  peine gurir. J'en atteste la glorieuse Syrne,
prs du tombeau de laquelle fut plac mon berceau[311]; et pourquoi, ds
la premire atteinte, n'y eus-je pas aussi mon tombeau! J'tais encore
enfant quand l'impitoyable Fortune m'arracha du sein de ma mre. Ah! je
me rappelle en soupirant ces baisers qu'elle baigna de larmes
douloureuses, et ses ardentes prires, que les vents fugitifs ont
emportes. Je ne devais plus me retrouver, mon visage prs de son
visage, press dans ses bras avec de si troites et de si fortes
treintes. Hlas! et je suivis d'un pied mal assur, comme Ascagne ou la
jeune Camille[312], mon pre errant et proscrit...... O mon pre!  mon
bon pre! toi qui me regardes du haut des cieux, j'ai pleur, tu le
sais, ta maladie et ta mort; j'ai baign de pleurs en gmissant, et ta
tombe et ton lit funbre; maintenant lev dans les clestes sphres, tu
jouis; on te doit des honneurs et non des larmes; c'est pour moi que
doit s'puiser la coupe entire de la douleur.

      [Note 311: On sait que la fable a plac prs de _Sorrento_ le
      tombeau d'une des Syrnes]

      [Note 312: Camille fut emporte par son pre _Metabus_, et
      n'tait pas encore en tat de le suivre (Virg., _n._, l. XI);
      mais on pardonne au pote cette lgre inexactitude.]

On ne sait o se serait arrt cet lan de posie et de sensibilit;
mais le duc d'Urbin n'eut pas plutt appris l'arrive du Tasse, qu'il
accourut pour le recevoir. Sa prsence interrompit cette composition
plaintive, que l'auteur n'a jamais reprise. On regrette, pour ainsi
dire, que le duc y ait mis tant d'empressement, qu'il ait arrt dans
son cours une veine si heureusement ouverte, surtout quand on pense que
tous ses soins ne purent calmer que pour peu de temps l'imagination trop
agite de ce grand et malheureux pote. Malgr tous les agrments dont
on s'tudiait  le faire jouir, sa mlancolie reprit le dessus: ses
craintes et ses dfiances reparurent: ses nouveaux amis et des mdecins
habiles crurent qu'un cautre pourrait dtourner cette humeur noire dont
il tait si terriblement domin. Ce petit traitement donna lieu  une
particularit touchante, qui prouve jusqu'o allaient, dans la famille
ducale, les attentions dont il tait l'objet. La jeune et belle Lavinie
_della Rovere_, parente du duc, et qui fut peu de temps aprs marquise
de Pescaire, prpara elle-mme et prsenta de sa main les bandes dont on
serra le bras du malade. Il la paya de cette peine par une jolie pice
de vers[313].

      [Note 313: C'est un madrigal qui commence ainsi:

        _Se da si nobil mano
        Debbon venir le fasce alle mie piaghe_, etc.]

Mais rien de tout cela ne put vaincre cette impulsion qui, une fois
donne, forait le malheureux Tasse  changer de lieu, et  se
prcipiter dans des dangers rels pour en viter d'imaginaires. Ne se
croyant plus en sret  la cour d'Urbin, il ne vit dans tous les
souverains d'Italie que le duc de Savoie  qui il pt demander un asyle.
Aussitt il rsolut de se rendre  Turin, partit secrtement, et prit la
route du Pimont. Il alla presque jusqu' Verseil sur un cheval de
voiturier. Avant d'y arriver, il rencontra un gentilhomme du pays, avec
qui il lia conversation sans le connatre, et qui, voyant approcher un
orage, lui offrit l'hospitalit dans sa maison. Le Tasse rendit au
voiturier son cheval, accepta l'offre qui lui tait faite, et passa
dans cette honnte famille de fort agrables moments, dont il a consacr
le souvenir dans un de ses plus loquents dialogues[314]. Il reprit
ensuite son chemin,  pied, sous la pluie, par des chemins rompus et
fangeux. Il arriva ainsi aux portes de Turin; les gardes, sur sa
mauvaise mine, et parce qu'il n'avait point de passeport, le
repoussrent durement. Il tait dans cet embarras, lorsqu'il rencontra
par hazard _Angelo Ingegneri_, homme de lettres qu'il avait beaucoup vu
 Venise, et qui, l'ayant reconnu, le fit entrer dans la ville, et le
conduisit au palais du marquis Philippe d'Este, alors gnral de la
cavalerie d'Emanuel Philibert, duc de Savoie, et qui jouissait auprs de
ce prince de la plus grande faveur. Le marquis l'avait connu  la cour
de Ferrare dans son meilleur temps; il ne put le voir sans
attendrissement dans l'tat misrable o l'avaient rduit la maladie, la
misre, et ce pnible voyage. Il le reut avec beaucoup d'amiti, le
logea convenablement et pourvut abondamment  tous ses besoins.

      [Note 314: _Il padre di famiglia._]

Ft dans cette maison, recherch par l'archevque de Turin qui tait un
_la Rovere_, ancien ami de son pre, et qui enviait au marquis d'Este
le plaisir de l'avoir chez lui; prsent au prince de Pimont Charles
Emanuel, qui voulait le prendre  son service, et lui offrait les mmes
conditions dont il avait joui autrefois  Ferrare, le Tasse commena
encore une fois  respirer, et  prouver par plusieurs compositions en
prose et en vers que ni ses infirmits, ni ses malheurs ne lui taient
rien de la force de son gnie. C'est  Turin[315] qu'il crivit son beau
dialogue sur la Noblesse; il y fit aussi une charmante _canzone_[316],
adresse  la marquise d'Este, Marie de Savoie, aprs l'avoir vue danser
avec quatre de ses compagnes. On voit dans la dernire strophe que si
toutes ces dames taient belles et aimables, l'une d'elles le lui
paraissait encore plus que les autres, et qu'il sentit mme pour elle
quelques-unes de ces impressions d'amour auxquelles son coeur s'ouvrait
si facilement autrefois. On ne retrouve pas sans plaisir ce rayon
d'illusions douces, qui brille, pour ainsi dire,  travers les tnbres
et les tristes fantmes dont son esprit tait habituellement obsd.

      [Note 315: Dcembre 1578.]

      [Note 316: Elle commence par ce vers:

        _Donne cortesi e belle,_

      et se trouve parmi ses autres posies, t. II de ses OEuvres, dit.
      de Flor., in-fol.]

Ils reprirent bientt leur cruel empire. Le souvenir de Ferrare, son
ancien attachement pour le duc Alphonse, le dsir d'obtenir au moins de
lui ses manuscrits recommencrent  le tourmenter plus vivement que
jamais. Il semblait qu'une destine invincible voulait qu'il trouvt
dans cette cour le dernier degr d'infortune, et le poussait  y aller
rclamer, en quelque sorte, ce qui manquait encore  son malheur. Il
employa le cardinal _Albano_  lui mnager ce retour; il reut enfin
pour rponse que le duc de Ferrare le reverrait avec plaisir, pourvu
qu'il consentt  se faire traiter, et qu'il ne se permt rien
d'offensant contre les personnes attaches  son service; le duc allait
pouser en secondes noces Marguerite de Gonzague, fille du duc de
Mantoue; on assurait au Tasse que si, dans cette heureuse circonstance,
il retournait  Ferrare, il obtiendrait du prince, non-seulement ses
livres et ses manuscrits, mais des faveurs qui le remettraient en tat
d'exister honorablement dans sa cour. On ne peut se figurer quelle fut
la joie qu'il ressentit  cette nouvelle, ni son impatience de se rendre
aux ftes qui allaient s'ouvrir. Le marquis d'Este eut beau vouloir le
dtourner de ce voyage, lui conseiller d'attendre au moins jusqu'au
printemps, poque o il comptait aller lui-mme  Ferrare, et o il lui
proposait de l'y conduire; tous les amis que le Tasse avait  Turin
joignirent en vain  ces conseils et  ces propositions leurs prires:
il fallut absolument le laisser partir. Jamais rien ne ressembla mieux 
un coup de la fatalit.

Il arrive  Ferrare[317], la veille mme du jour o l'on attendait la
nouvelle pouse. Tout le monde est occup de cette rception; aucun n'a
le temps de l'annoncer au duc, aucun ne veut l'introduire chez les deux
princesses. Des ministres du duc, et des gentilshommes de Ferrare, dont
il s'attendait  tre bien reu, le traitent sans politesse et mme sans
humanit. On juge de quel oeil il dut voir les ftes du lendemain, et
celles qui, pendant plusieurs jours de suite, mirent toute la cour en
joie et en rumeur, n'ayant point d'appartement fixe, cherchant dans ce
vaste palais un lieu o il pt au moins goter quelque repos, et ne le
trouvant pas, ne pouvant se faire couter, ni presque reconnatre de
personne. Aprs les ftes, cette cruelle position ne changeait point;
exclus de la prsence du duc et des princesses, abandonn de ses amis,
raill par des ennemis puissants, tourn en drision par les
domestiques, il perdit enfin patience, sortit des bornes de cette
modration qui lui tait naturelle, lcha le frein  sa colre, et se
rpandit publiquement en injures contre le duc Alphonse, contre la
maison d'Este, contre toute la cour, maudissant les annes perdues dans
ce service, et rtractant tous les loges qu'il avait faits d'eux dans
ses vers. Le duc instruit de cet emportement, au lieu de reconnatre
qu'il y avait donn sujet, au lieu de conserver quelques gards pour un
homme si suprieur et si malheureux, ou au moins quelque respect pour
soi-mme et quelque gnrosit, donna ordre que le Tasse ft conduit 
l'hpital Sainte-Anne, qui tait une maison de fous, qu'il y ft mis
sous bonne garde, et surveill comme un frntique et un furieux[318].

      [Note 317: 21 fvrier 1579.]

      [Note 318: Mars 1579.]

Ce nouveau coup de foudre plongea le Tasse dans la consternation et dans
une sorte d'tourdissement et de stupeur. Il resta ainsi pendant
plusieurs jours. Les maux du corps se joignirent  ceux de l'me; et
quand la fivre, cause par l'agitation extrme de la bile et des
humeurs, fut calme, il n'en ressentit que plus douloureusement le
malheur et la honte de sa position. Une sorte d'avilissement qu'il
n'avait jamais prouv s'empara de lui. La salet de sa barbe, de ses
cheveux, de ses habits, du rduit o il tait dtenu, la solitude pour
laquelle il avait toujours eu de l'aversion, et qui lui devint alors
insupportable, les mauvais traitements que lui prodiguaient les
subalternes, avec une duret dont leur chef mme donnait l'exemple, le
jetrent dans un tat effrayant et attendrissant  la fois.

Le prieur de cet hpital tait alors _Agostino Mosti_, que nous avons vu
rendre des devoirs pieux  la mmoire de l'Arioste, dont il avait t
le disciple, et lui riger un tombeau[319]. Aimant la posie et les
lettres, lev  une telle cole, on croirait qu'il et d traiter avec
toutes sortes d'gards et mme de faveur un si grand pote tomb dans
une si horrible disgrce. Il n'y eut au contraire aucun mauvais procd,
aucune duret perscutrice, aucune de ces rigueurs de prison, qu'on ne
connat bien que quand on les a soi-mme prouves, qu'il ne se plt 
lui faire souffrir. Avouerai-je la cause que je souponne d'une conduite
qu'il parat impossible d'expliquer? _Agostino Mosti_ aimait la posie,
mais il aimait surtout passionnment l'Arioste; il lui avait en quelque
sorte vou un culte et dress un autel. Peut-tre hassait-il et
perscuta-t-il, dans le Tasse, le seul rival que pt craindre celui dont
il s'tait fait un Dieu. J'ai vu des effets si hideux de l'esprit de
parti, mme dans les lettres, que je ne crains pas de le calomnier en
lui attribuant cette mauvaise action de plus.

      [Note 319: Voyez ci-dessus, t. IV, p. 367 et 368.]

Heureusement ce rude prieur avait un neveu bon et sensible[320], qui
sembla se faire un devoir de ddommager le Tasse de cette odieuse
svrit. Il avait fait de bonnes tudes, et tait en tat de goter la
conversation, toujours philosophique ou littraire, de l'auteur de la
_Jrusalem_. Il passait avec lui des heures entires, l'entendait avec
un plaisir infini rciter ses vers, en crivait quelquefois sous sa
dicte, se chargeait de faire passer ses lettres et de lui en remettre
les rponses, enfin lui rendait tous les bons offices et tous les soins
qui dpendaient de lui.

      [Note 320: _Giulio Mosti._]

Dans ce temps o l'on renfermait le Tasse comme un fou dangereux, o on
voulait le contraindre  subir des traitements plus propres  augmenter
son mal qu' le gurir, sa plus grande folie tait de croire qu'il pt
enfin obtenir du duc de Ferrare quelque justice ou quelque piti. Il lui
adressait des pices de vers, il en adressait aux deux princesses, o
son infortune et ses souffrances taient peintes des couleurs les plus
touchantes et les plus vives. Quelquefois il avait l'esprit assez libre
pour plaisanter sur des privations qu'on affectait de lui faire
souffrir. Un soir qu'on le laissait manquer de lumire, une chatte de
l'hospice vient fixer sur lui ses yeux, qui brillent au milieu de la
nuit. Cette vue lui inspire un sonnet potique[321]; c'est une
constellation qui se lve pour le guider dans la tempte. Le hasard
amne une seconde chatte auprs de la premire; c'est la grande ourse
auprs de la petite. Il les appelle toutes deux ses flambeaux. Que Dieu
les garde des coups de bton, que le ciel les nourrisse de chair
dlicate et de lait, mais qu'elles lui servent donc de lumire pour
crire ses vers[322]! Il composait, dans ce mme temps, de grands
dialogues philosophiques  la manire de Platon, et il y traitait des
questions de haute morale, avec autant de justesse que d'loquence.

      [Note 321:

        _Come ne l'ocean, s'oscura e infesta
        Procella il rende torbido e sonante_, etc.]

      [Note 322:

        _Se Dio vi guardi da le bastonate,
        Se'l ciel voi pasca e di carne e di latte,
        Fate mi luce a scriver questi carmi._]

Quelle tait donc rellement sa maladie? De quel dsordre d'esprit
tait-il vritablement affect? Une passion d'amour en tait-elle cause,
comme l'ont voulu quelques historiens de sa vie? Cette passion y
tait-elle aussi trangre que d'autres l'ont soutenu? Sa rclusion
fut-elle en effet amene comme nous venons de le voir, ou faut-il
l'attribuer, comme on l'a dit,  des indiscrtions et  des transports,
que l'orgueil du duc de Ferrare et l'honneur mme de sa famille lui
ordonnaient de rprimer? C'est ici le lieu de rpondre  ces questions
qui se prsentent d'elles-mmes; mais je ne puis traiter que
sommairement ce qui pourrait tre l'objet d'une discussion tendue,
aprs l'avoir t d'un long examen.

Le _Manso_, qui fut l'un des meilleurs et des plus gnreux amis du
Tasse, mais qui ne le connut que dans ses dernires annes, a le premier
accrdit l'opinion que Lonore d'Este, la plus jeune soeur du duc
Alphonse, avait inspir  ce pote une forte passion, qu'elle avait sans
doute partage, puisque c'tait d'aprs ses invitations ritres et
presque ses ordres, qu'il tait retourn la premire fois de _Sorrento_
 Ferrare[323]. Il a fait, au sujet de cette passion, ce que l'on peut
appeler une enqute parmi les posies du Tasse[324], et y a trouv, 1
que la personne aime de notre pote s'appelait Lonore; 2 qu'il y eut
dans cette cour deux Lonores aimes et chantes par lui; qu'il y en eut
mme trois; mais il parat s'tre entirement tromp sur la
troisime[325].

      [Note 323: Voyez ci-dessus, p. 215.]

      [Note 324: _Vita del Tasso_, Nos. 34  41.]

      [Note 325: Voyez ci-dessus, p. 199, note.]

Que l'objet des amours du Tasse portt le nom de Lonore, c'est ce que
prouve ce nom, tantt dguis  la manire de Ptrarque, et tantt crit
tout entier dans plusieurs sonnets et plusieurs madrigaux imprims dans
ses OEuvres[326]. Mais cette Lonore, ou l'une de ces Lonore, fut-elle
une des deux soeurs du duc? Outre plusieurs raisons qui portent le
_Manso_  le croire, il en voit encore les preuves dans des posies
faites videmment pour elle, et dont les expressions sont celles d'une
passion pure, mais vive, et d'un amour aussi ardent que respectueux et
discret. Il les trouve entre autres dans un sonnet adress  Lonore,
lorsque les mdecins lui eurent dfendu de chanter[327]; et plus
clairement encore dans une _canzone_[328], dont une strophe tout entire
est consacre  peindre quel fut sur lui, ds le premier instant,
l'effet des charmes de la princesse[329], effet qui fut balanc par le
respect, mais non pas assez pour qu'une partie des traits qui lui
taient lancs ne pntrt point jusqu' son coeur[330]. Ces preuves sont
peut-tre plus que partout ailleurs dans une autre _canzone_[331], qui
lui fut dicte par la jalousie, quand la main de Lonore fut demande
par un prince, au duc son frre; cette crainte jalouse lui inspira
encore un sonnet[332], dont le dernier vers exprime l'envie qu'il porte
 l'heureux poux[333]; mais Lonore fut constante dans sa rsolution de
garder le clibat; le Tasse continua de se livrer au sentiment qui
faisait l'honneur et quelquefois aussi le tourment de sa vie, et c'tait
aprs quinze ans de constance qu'il adressait  Lonore un sonnet o il
l'assure que, ni le cours, ni les traces du temps ne diminuent rien de
son amour[334].

      [Note 326: Le nom de Lonore est dguis, par exemple, dans ce
      sonnet sur une belle bouche:

        _Rose, che l'arte invidiosa ammira,_

      que le pote finit en disant  l'Amour:

        _Se ferir brami, scendi al petto, scendi
        E di s degno cor tuo stra_ LE ONORA;

      et dans ces deux madrigaux placs de suite, o le pote joue sur
      les mots _ora_ et _aura_,

        _Ore, fermate il volo_, etc.
        _Ecco mormorar l'onde_, etc.

      et enfin dans le sonnet:

        _Quando l'alba si leva e si rimira_,

      o l'auteur dit lui-mme en l'expliquant (_esposizioni d'alcune
      sue rime_), que ce vers: _E l'aurora mia cerco_, joue sur le nom
      de sa dame, etc. Ce nom est quelquefois  dcouvert, comme dans le
      madrigal,

        _Cantava in riva al fiume
        Tirsi di Leonora;
        E rispondean le selve e l'onde: honora_,

      qui finit si clairement par ce vers:

        _Or chi fia che l'honori e che non l'ami?_]

      [Note 327:

        _Ahi ben  rio destin ch'invidia e toglie
        Al mondo il suon de' vostri chiari accenti._

      Les deux derniers vers surtout sont de la plus grande clart:

        _E basta ben che i sereni occhi e'l riso
        M'infiammin d'un piacer celeste e santo._]

      [Note 328: _Mentre ch' a venerar muovon le genti_, etc.]

      [Note 329: _E certo il primo d che'l bel sereno_, etc.]

      [Note 330:

        _Ma parte degli strali e de l'ardore
        Sentij pur anco entro il gelato marmo._

      Le nom de Lonore, dguis, mais reconnaissable dans l'quivoque
      du dernier vers de cette canzone, ne laisse aucun doute sur
      l'objet des sentiments qui y sont exprims:

                     _E le mie rime.....
        Che son vili e neglette, se non quanto
        Costei LE ONORA co'l bel nome santo._]

      [Note 331: _Amor, tu vedi, e non n'hai duolo o sdegno_, etc.]

      [Note 332: _Vergine illustre, la belt en' accende_, etc.]

      [Note 333: _O felice lo sposo a cui l'adorni!_]

      [Note 334: _Perch in giovenil volto amor mi mostri_, etc.]

Ce fut alors aussi sans doute qu'il fit pour elle ce beau sonnet, o il
lui parle si potiquement de son ge. _Serassi_ veut qu'il soit adress
 la duchesse d'Urbin, mais il porte indubitablement l'empreinte et le
cachet de Lonore, Dans tes plus tendres annes, tu ressemblais  la
rose vermeille qui n'ose ouvrir son sein aux tides rayons du jour et se
cache encore, vierge et pudique, dans la verte enveloppe qui la couvre;
ou plutt (car rien de mortel ne peut se comparer  toi,) tu ressemblais
 la cleste _Aurore_ qui, brillant dans un ciel serein et toute frache
de rose, dore les monts et couvre de perles les campagnes. Maintenant
l'ge plus mr ne t'enlve rien, et quoique _ngligemment vtue_, la
jeune beaut, dans sa plus riche parure, ne peut ni te vaincre, ni
t'galer. Ainsi la fleur est plus belle quand elle tale ses feuilles
odorantes, et le soleil  son midi brille plus qu'au matin et lance bien
plus de flammes[335]. Nous avons vu que souvent les noms _Ora_, _Aura_,
_Aurora_, lui servaient  voiler le nom de Lonore; la parure nglige
la dsigne aussi, et convenait  sa sant faible et  son got pour la
retraite. Sa soeur Lucrce se portait fort bien et n'avait point de ces
ngligences-l.

      [Note 335: Les posies lyriques du Tasse n'tant pas entre les
      mains de tout le monde, je mettrai ici le texte de ce beau sonnet,
      dont une faible traduction en prose donne une ide trop
      imparfaite:

        _Negli anni acerbi tuoi purpurea rosa
          Sembravi tu, ch' a i rai tepidi allora
          Non apre'l sen, ma nel suo verde ancora
          Verginella s'asconde e vergognosa._

        _O piuttosto parei (che mortal cosa
          Non s'assomiglia a te) celeste Aurora,
          Che le campagne imperla e i monti indora,
          Lucida in ciel sereno e rugiadosu._

        _Or la men verde et nulla a te toglie
          N te, bench negletta, in manto adorno,
          Giovinetta belt vince o pareggia._

        _Cos  pi vago il fior, poich le foglie
          Spiega odorate: e'l sol nel mezzo giorno
          Vie pi che nel mattin luce e fiammeggia._]

La seconde Lonore tait cette belle _Sanvitali_, comtesse de
_Scandiano_, dont il s'tait dclar publiquement l'adorateur et pour
laquelle furent videmment faites plusieurs pices de vers conserves
parmi les siennes; mais cette passion fut toute potique; elle naquit
lorsque le Tasse tait depuis dix ans  la cour de Ferrare, et put
s'allier avec un sentiment plus vrai, plus profond, plus constant,
qu'elle servait mme  couvrir. C'est  quoi put servir aussi l'amour
potique et dclar dont Lucrce _Bendidio_ fut l'objet ds les premiers
temps du sjour du Tasse dans cette cour. Il n'avait alors que 21 ans;
Lonore d'Este en avait 30; mais elle tait belle, spirituelle, amie des
arts et des vers, ennemie de l'clat du monde, faible de sant,
habituellement retire, et mme, dit-on, dvote[336]. L'effet de toutes
ces qualits runies sur un jeune pote trs-sensible put aisment
effacer celui de l'ingalit d'ge; et l'accs facile qu'il obtint,
l'intrt vif qu'il inspira, l'intimit de ses lectures, les tmoignages
d'une admiration pour ses vers qui ne pouvait s'exprimer qu'avec
beaucoup de charme, purent faire disparatre aussi l'effet de
l'ingalit du rang. Il ne put se dissimuler son audace: mais  son ge,
pntr, comme tout porte  le croire, d'un sentiment aussi pur que son
objet, et se confiant dans cette puret mme pour en esprer le succs,
s'il craignit le sort d'Icare et de Phaton, il se rassura par d'autres
exemples que la fable offrait  son imagination et qui faisaient
illusion  son coeur. Eh! qui peut effrayer dans une haute entreprise,
celui qui met sa confiance dans l'Amour? Que ne peut l'Amour, lui qui
enchane le ciel mme? Il attire du haut des clestes sphres Diane
prise de la beaut d'un mortel; il enlve dans les cieux le bel enfant
du mont Ida. C'est la traduction littrale d'un sonnet[337] qui ne peut
avoir eu ni un autre sujet, ni un autre sens.

      [Note 336: Les bons habitants de Ferrare avaient une si haute
      opinion de sa pit, qu'ils attriburent en 1570  ses prires le
      salut de leur ville, menace d'tre submerge par le P dans un
      tremblement de terre qui se fit sentir  plusieurs reprises
      pendant les deux derniers mois de cette anne-l, et pendant une
      partie de l'anne suivante.]

      [Note 337: _Se d'Icaro leggesti e di Fetonte_, etc.

      L'auteur d'une lgante Vie du Tasse, dj cite plusieurs fois, a
      traduit ainsi ce sonnet:

        _Egli gi trahe da le celesti rote
          Di terrena bell Diana accesa,
          E d'Ida il bel fanciullo al ciel rapisce_:

      Diane brlant pour une beaut humaine, n'enleva-t-elle pas dans
      le ciel le jeune pasteur du mont Ida? Il est surprenant qu'un
      homme qui connat aussi bien la fable et qui sait aussi bien
      l'italien, ait confondu les deux fables d'Endymion et de Ganymde,
      trs-distinctes dans ce tercet.]

Jusqu' quel point sa tmrit fut-elle heureuse? Il est impossible de
le savoir; il l'est presque autant de croire qu'il ait rien obtenu, ni
mme eu jamais la moindre esprance de rien obtenir qui ft contraire 
l'opinion que l'on a de Lonore; supposer autre chose, serait
mconnatre ou l'existence ou l'empire du bel ensemble de qualits et de
vertus qui l'avait touch. Mais que Lonore ait t flatte des hommages
d'un si grand gnie, des sentiments d'un si noble coeur, qu'elle ait pris
 lui un intrt affectueux, qui dans une me tendre et mlancolique,
dans la retraite d'une vie souvent languissante, ressemble beaucoup 
l'amour, il ne parat ni possible, ni ncessaire d'en douter. Le voile
du plus profond mystre dut couvrir cette innocente intelligence, et il
est plus ais de concevoir que les conseils donns au Tasse par Lonore,
au sujet de Lucrce _Bendidio_ et du _Pigna_[338] eussent pour but ce
voile mystrieux dont il importait de se couvrir, qu'il ne l'est de se
figurer une sage et modeste princesse s'occupant  ce point d'un intrt
d'amour, qui lui tait tranger.

      [Note 338: Voyez ci-dessus, p. 174 et 175.]

Rappelons-nous les dernires volonts que le Tasse dposa, en partant
pour la France, entre les mains d'un ami, et ce sonnet qu'il voulait
sauver seul de l'oubli et qui offre un de ces dguisements du nom de
Lonore[339], dont nous avons vu d'autres exemples, et surtout cet appel
fait  la protection de la princesse, qui l'accordera, disait-il, _pour
l'amour de lui_. N'y voyons-nous pas le voeu d'un jeune homme passionn,
pour que si le sort dispose de lui dans une contre lointaine, ses
intrts et sa mmoire puissent occuper aprs lui celle dont il emporte
l'image? Mais le Tasse, amoureux comme un pote, tait discret comme un
chevalier. L'ami, dpositaire de ce testament, ignora sans doute
lui-mme la nature du sentiment qui l'avait dict; nul autre ne fut
admis dans ce secret, et je crois toujours fermement que l'indiscrtion
de cet autre ami qui occasionna dans le palais du duc une affaire
d'clat[340] n'avait aucun rapport  Lonore.

      [Note 339: Voyez ci-dessus, p. 178; et notez que ce sonnet,
      sans doute fait  l'occasion d'un dpart de Lonore pour la
      campagne, ou d'un trop long sjour qu'elle y fit, est
      ncessairement antrieur de plusieurs annes  l'arrive de
      Lonore _Sanvitali_, comtesse de _Scandiano_  la cour de Ferrare,
      puisqu'elle n'y parut qu'en 1576, et que le voyage du Tasse en
      France date de 1571.]

      [Note 340: Ci-dessus, p. 204.]

Ce n'taient pas des indiscrtions que des pices de vers dont la
plupart ne courait point dans le public, ou qui, lors mme qu'elles
portaient un nom sacr, pouvaient, par un hasard heureux qui rassemblait
dans la mme cour plusieurs belles personnes de ce nom, laisser les
esprits incertains, comme ils le furent en effet de l'aveu du _Manso_
lui-mme[341], sur celle qui en tait l'objet. La galanterie des moeurs
de ce temps faisait d'ailleurs regarder comme sans consquence pour les
femmes du plus haut rang ces hommages potiques, qui, ne les engageant 
rien, les flattaient sans les compromettre.

      [Note 341: _Vita del Tasso_, Nos. 35 et 41.]

De tous les vers qui furent inspirs au Tasse par la princesse Lonore,
ce qui dut peut-tre la flatter le plus, ce fut ce beau portrait qu'il
fit d'elle sous le nom de Sophronie dans le second chant de sa
_Jrusalem_. Tout le monde la reconnat dans cette Vierge d'un ge mr,
pleine de hautes et royales penses[342], dont la beaut n'a de prix 
ses propres yeux qu'en ce qu'elle ajoute du lustre  sa vertu; dont le
mrite le plus grand est de cacher tout son mrite dans la retraite, et
de fuir, seule et nglige, les louanges et les regards. On croit voir
s'avancer Lonore elle-mme, en voyant marcher Sophronie les yeux
baisss, couverte d'un voile, dans une attitude modeste et fire, vtue
d'un air qui fait douter si elle est pare ou nglige, si c'est le
hasard ou l'art qui a orn son visage; on ne voit qu'elle enfin que le
Tasse ait pu vouloir peindre par ce dernier trait: Sa ngligence est un
artifice de la nature, de l'amour, du ciel qui l'aime[343]. Mais on n'a
pas fait assez d'attention  Olinde,  ce jeune amant aussi modeste
qu'elle est belle, qui dsire beaucoup, espre peu et ne demande
rien[344]. Qui peut douter que le Tasse, dans les premiers transports de
cette noble passion, n'ait voulu se reprsenter lui-mme; que plus d'une
fois il ne se ft fait une ide cleste du bonheur de mourir avec une
femme adore et de s'immoler pour elle; qu'il n'ait saisi avidement
cette occasion unique d'exprimer des voeux, qui peut-tre en indiquaient
d'autres qu'il n'aurait os avouer de mme? O mort compltement
heureuse, dit Olinde, oh! que mes souffrances seront douces et
fortunes, si mon sein joint  ton sein, ma bouche colle  la tienne,
j'obtiens d'y exhaler mon ame, si, venant  dfaillir en mme temps, tu
rends en moi tes derniers soupirs[345]! Cet pisode est un dfaut dans
son pome: tous les amis qu'il consulta le sentirent, tous insistrent
pour qu'il le retrancht; il le sentit comme eux, il l'avoua mme, et
refusa toujours de consentir  ce sacrifice; l'intrt de la perfection
de son ouvrage se tut devant un intrt plus cher.

      [Note 342:

        _Vergine era fra lor di gi matura
        Verginit, d'alti pensieri e regi_, etc. (C. II, st. 14.)]

      [Note 343:

        _Di natura, d'amor, de' cieli amici
        Le negligenze sue sono artificj_. (St. 18.)]

      [Note 344:

        _Ei, che modesto  s com' essa  bella,
        Brama assai, poco spera, e nulla chiede_. (St. 16.)]

      [Note 345: St. 35.]

Quelque dgag des sens que cet attachement pt tre, ds qu'il tait
passionn, il fut sujet  des ingalits,  des orages. On a vu le Tasse
livr pendant plusieurs mois,  la campagne, avec la duchesse d'Urbin, 
des distractions agrables[346] qui supposent entre Lonore et lui
quelque refroidissement. Une lettre qu'il lui crivit alors appuie cette
supposition; je ne crois mme pas me tromper en y voyant les suites d'un
mouvement jaloux. Il n'avait point crit  la princesse depuis
plusieurs mois[347], _plutt par dfaut de sujet que de volont_; il lui
envoie un sonnet qu'il a fait depuis peu, _croyant se rappeler_ qu'il
lui a promis de lui envoyer tout ce qu'il ferait de nouveau. Ce sonnet
ne ressemblera point _aux beaux sonnets qu'il s'imagine qu'elle est
maintenant dans l'habitude d'entendre_; il est aussi dpourvu d'art et
de penses _qu'il l'est lui-mme de bonheur. Dans l'tat o il est, il
ne pourrait venir de lui rien autre chose_. (Nous avons cependant vu
qu'il n'tait point alors aussi  plaindre.) Il lui envoie pourtant ces
vers; et bons ou mauvais, _il croit qu'ils feront l'effet qu'il dsire_.
Mais enfin qu'elle n'aille pas croire que par ce qu'il est actuellement
si vide de penses, _il ait pu donner place dans son coeur  quelque
amour_; il faut qu'elle sache qu'il n'a fait ce sonnet pour rien qui lui
soit personnel, mais  la prire _d'un pauvre amant, qui, brouill
quelque temps avec sa dame, et n'en pouvant plus, est forc de se rendre
et de demander grce_[348]. Dans le sonnet, le pote s'adresse au
Courroux, champion audacieux, mais faible guerrier, qui ne peut le
dfendre contre les armes de l'amour, et qui est dj presque vaincu....
Tmraire! demande plutt la paix. Je crie merci; je tends une main
languissante; je ploie le genou; je prsente  nu ma poitrine. Si
l'Amour veut combattre encore, que la Piti s'arme pour moi; qu'elle
m'obtienne ou la victoire, ou au moins la mort; mais si Elle[349] laisse
tomber une seule larme, ma mort sera une victoire, et mon sang vers un
triomphe.

      [Note 346: Ci-dessus, p. 190.]

      [Note 347: _Serassi_, _Vita del Tasso_, p. 180.]

      [Note 348: _Il quale essendo stato un pezzo in collera con la
      sua donna, ora non potendo pi, bisogna che si renda e che dimandi
      merc_. (_Ub. supr._)]

      [Note 349: _Colei_, celle qu'il ne nomme pas.]

Cette lettre et ce sonnet contiennent,  mon sens, une rvlation
importante. _Serassi_ qui les a publis le premier[350], a fort bien
entendu que ces beaux sonnets que Lonore devait tre en ce moment dans
l'habitude d'entendre, taient ceux du _Pigna_ et du _Guarini_, tous
deux admis concurremment  lire  cette princesse leurs compositions
potiques[351]. Mais voici ce qu'il est ais d'y voir de plus. Le
_Guarini_, alors attach  cette cour et qui se piqua toujours de
rivalit avec le Tasse, tait, sans nul doute, celui dont les assiduits
et peut-tre les vers lui avaient donn de l'ombrage; il avait voulu
l'carter; ayant trouv de la rsistance, il s'tait piqu; il tait
parti dans ces dispositions pour Urbin, et de-l pour _Castel-Durante_
avec Lucrce. La vie trs douce qu'il y menait l'avait tourdi quelque
temps. Il avait pass plusieurs mois sans crire mme  Lonore; mais la
colre qu'il avait trop coute s'tait affaiblie; l'amour avait repris
son empire; il brlait de revenir, et il se faisait prcder par un
sonnet, qui a de l'intrt si les choses sont ainsi, et qui n'en aurait
aucun si elles taient autrement. Il composait srement alors de plus
beaux vers et plus dignes d'tre envoys  une princesse qui les aimait;
et cette fable _d'un pauvre amant_ auquel il prtend servir
d'interprte, est la mme dont il avait dj voil son secret lorsqu'il
partit pour la France. En un mot, je regarde comme l'une des preuves les
plus claires de la passion du Tasse pour Lonore ce que le bon
_Serassi_, qui n'en savait pas davantage, a donn pour un tmoignage,
_qui doit lever tous les doutes_, de son indiffrence pour elle et de sa
froideur.

      [Note 350: _Loc. cit._]

      [Note 351: _Ibidem_, p. 182.]

Cette passion qui tait dans l'imagination, autant que dans le coeur, dut
recevoir,  une poque malheureuse pour le Tasse, les mmes degrs
d'exaltation et de trouble que toutes ses affections. Nous avons
cependant vu que sa pit, ou du moins le sentiment de crainte qui
l'accompagne trop souvent, s'exalta beaucoup plus encore que son amour.
Depuis la fivre qu'il eut,  la suite des ftes donnes au roi de
France  Ferrare[352], et l'accs passager, mais violent de l'anne
suivante, depuis l'agitation fbrile o il fut jet par les premires
corrections de son pome, et depuis que le fantme de l'inquisition
l'eut obsd de ses terreurs, il n'y eut plus que rarement du calme dans
son ame. On le voit aller, venir, errer d'un bout de l'Italie  l'autre,
des rivages de Naples et de _Sorrento_ au pied des Alpes. Quoique
d'autres intrts le rappelassent toujours  Ferrare, croit-on que cet
amour, ne ft-il devenu aprs tant d'annes qu'une simple habitude du
coeur, n'tait pas un des plus puissants? Ni dans ses vers, ni dans ses
lettres on ne trouve plus rien qui le prouve; mais qu'est-il besoin de
ces preuves? Le propre d'une passion de cette nature est-il de
s'affaiblir par la fermentation des ides; et dans un temps o toutes
les autres affections portaient  son cerveau des impressions si vives
et si brlantes, celle-l seule restait-elle teinte ou refroidie?

      [Note 352: En 1574.]

Cependant une raison toute naturelle devait en avoir tempr
l'effervescence. Le temps qui exerce ses ravages sur la sant la plus
florissante en avait d faire de plus sensibles sur une complexion aussi
faible que celle de Lonore. Elle avait plus de quarante-quatre ans lors
de l'arrestation du Tasse; il en avait alors trente-cinq. Dans les plus
forts accs de son mal, sa raison fut gare, jamais entirement perdue;
ses sentiments s'exaltrent, mais ne se dnaturrent point;
habituellement discret, quoique frapp depuis long-temps de vertiges,
il n'y a nulle apparence qu'il se ft oubli tout  coup  une telle
poque, au point de forcer le duc son bienfaiteur  svir durement
contre lui; il n'y en a donc aucune  l'un des motifs qu'on a donns de
sa rclusion dans l'hpital Sainte-Anne et de sa longue dtention.
Muratori l'a voulu mettre en crdit et n'y a pu russir. Il raconte[353]
qu'il avait connu, dans sa premire jeunesse, un vieil abb _Carretta_,
qui avait t, dans la sienne, secrtaire du clbre _Tassoni_, auteur
de _la Secchia rapita_. Parlant un jour des malheurs du Tasse, ce
_Carretta_ lui avait dit en avoir appris la cause, soit du _Tassoni_
mme, contemporain du Tasse, soit de quelques autres vieillards; et
cette cause la voici:

_Torquato_ se trouvant  la cour, o tait le duc Alphonse avec les
princesses ses soeurs, s'approcha de Lonore pour rpondre  une question
qu'elle lui avait adresse, et saisi d'un transport plus que potique,
lui donna un baiser. Le duc, tmoin de cet acte irrgulier, se tourna
tranquillement vers les chevaliers qui taient prsents, et leur dit:
_Voyez quel malheur il est arriv  un si grand homme! il est tout d'un
coup devenu fou_.

      [Note 353: Lettre  _Apostolo Zeno_, 28 mars 1735, en lui
      envoyant des lettres indites du Tasse, pour l'dition de Venise
      en douze volumes in-4., t. X de cette dition.]

Mais si la prudence du prince pargna au Tasse des punitions plus
graves, elle exigea ensuite que, suivant cette ide qu'il avait eue de
le traiter de fou, il le ft conduire  l'hpital o les vritables fous
taient traits  Ferrare[354].

      [Note 354: _Loc. cit._, p. 240.]

_Serassi_, avec raison cette fois, rejette ce rcit comme une fable. A
tous les motifs que nous avons dj de n'y pas croire, ajoutons que le
fait ainsi racont suppose un tranquille tat de choses, un cercle
ordinaire  la cour, o le Tasse est prsent, et si  son aise qu'il se
laisse aller  la distraction la plus trange; tandis qu'au contraire la
cour tait en ftes, qu'aprs une absence de plusieurs mois, il y
revenait sans tre attendu; qu'il ne put pendant plusieurs jours s'y
faire couter de personne, et que l'impatience qu'il en eut rallumant
dans sa tte et dans son ame un volcan toujours imparfaitement calm,
amena cette ruption de reproches, d'imprcations et d'injures que le
duc n'eut pas la gnrosit de pardonner. Le premier pas fait dans cette
voie indigne de lui entrana tous les autres. Il persista dans sa duret
et dans son injustice par cela seul qu'il avait t dur et injuste. Une
fausse honte et peut-tre aussi une fausse politique s'y mlrent. Quoi
qu'il en soit, il rsulte de toute cette discussion que l'amour du Tasse
pour la princesse Lonore n'entra pour rien dans les motifs de sa
disgrce; que cet amour existait cependant, et qu'il dut contribuer avec
toutes les autres causes que nous avons observes, et celles que nous
observerons encore, au dsordre de la raison du Tasse et  cette somme
d'infortunes dont il fut accabl.

Ce dsordre de son esprit ne fut point une vritable folie, mais un
dlire qui avait ses accs et ses repos, un effet de plusieurs causes
runies, les unes physiques, les autres morales. Les causes physiques
taient dans une constitution o dominaient deux dispositions
habituelles et diverses, de quelque manire que la physiologie veuille
les appeler. L'une portait  son cerveau des images du plus grand clat
et d'une vivacit prodigieuse; l'autre les obscurcissait, les
attristait, les teignait de mlancolie. Placez une tte ainsi constitue
dans des circonstances orageuses, allumez-y le feu de la posie, la
passion de l'amour; jetez-la dans les profondeurs de la philosophie
platonicienne; assigez-la de superstitions et de terreurs, ouvrez enfin
devant elle les portes horribles d'une prison, et courbez-la sous le
joug d'une longue et dure captivit, comment voulez-vous qu'elle rsiste
 tant d'assauts et qu'elle garde, dans cette tourmente morale,
l'quilibre de la raison? Une mlancolie presque habituelle, une
exaltation subite  la prsence de tout objet capable de l'exciter, des
vertiges, des accs de dlire, et dans cet tat, des illusions
semblables  la folie, des apparitions, des fantmes s'empareront donc
souvent d'un esprit d'ailleurs rgl, philosophique, et aussi sage
qu'lev.

Une autre cause (et pourquoi une vaine dlicatesse m'ordonnerait-elle de
la taire?) devait augmenter encore cette fermentation du cerveau;
c'tait la fermentation des sens. Le Tasse tait tendre et passionn;
mais il tait pieux et habituellement chaste. Le _Manso_ qui le vit
pendant plusieurs annes dans la plus grande intimit, compte parmi ses
vertus la continence[355]. Mme dans sa premire jeunesse, il n'avait eu
aucuns liaison suspecte, et il fut toujours aussi rserv dans ses moeurs
que dans ses discours. Peut-tre mme depuis, dans ses plus grands
succs auprs des femmes, s'en tint-il le plus souvent avec elles, pour
peu qu'elles le voulussent bien,  un commerce de sentiment et de
galanterie. Ce qu'il y a de certain, c'est que le _Manso_ tenait de sa
propre bouche que depuis sa rclusion  Sainte-Anne, c'est--dire depuis
l'ge de trente-cinq ans, il avait t entirement chaste[356]. Il ne
parat point que la nature l'et constitu pour l'tre; la nature, quoi
qu'on fasse, rclame imprieusement ses droits, et l'on a vu des hommes
jets, sans aucune autre cause, dans un tat pareil  celui du
Tasse[357]; mais il n'en est peut-tre aucun sur qui tant d'infortunes
se soient runies  la fois.

      [Note 355: _Vita del Tasso_, N. 148.]

      [Note 356: _Loco cit._]

      [Note 357: Cette cause ne souffre point ici d'autres
      explications. On dit qu'elle est compte pour l'une des plus
      fortes par l'auteur anglais de la Vie du Tasse, et qu'en gnral
      M. Black s'est appliqu particulirement  traiter cette partie de
      son sujet. Il annonce mme, dit-on, dans sa Prface le dessein
      d'entrer  cet gard dans des dtails qui puissent clairer les
      mdecins dans le traitement des maladies de l'esprit. Peut-tre
      est-il mdecin lui-mme; sans cela, ces dtails pourraient bien
      n'tre propres  autre chose qu' clairer les gens de l'art.]

Un nouveau malheur, mais qu'il prvoyait et redoutait depuis long-temps,
vint y ajouter encore. Quatorze chants de sa _Jrusalem_ furent imprims
 Venise[358], pleins d'incorrections, de lacunes et de fautes
grossires, d'aprs une copie trs-imparfaite que le grand-duc de
Toscane avait eue entre les mains. Ce prince l'avait laisse  la
disposition de _Celio Malaspina_, l'un de ses gentilshommes, qui en fit
cet indigne usage. Il ne s'en cacha mme pas, se nomma effrontment au
titre du livre, ddia cette dition  un snateur de Venise, et obtint
pour la publier le privilge de la rpublique. Le Tasse outr, comme on
le peut croire, et profondment afflig de ce larcin, se plaignit au
snat du privilge qu'il avait accord.

      [Note 358: 1580.]

Il se plaignit aussi  son ami Scipion de Gonzague de la facilit
qu'avait eue le grand-duc et du tort irrparable qui en rsultait pour
lui. Mais le mal tait fait, et aprs cette premire explosion, il se
remit  chercher dans le travail un remde  l'ennui de sa solitude, et
une consolation parmi tant de sujets de tristesse.

Il crivit alors son beau dialogue du _Pre de famille_, dont il tira le
sujet de la rception qui lui avait t faite et de ce qu'il avait vu,
dit et entendu dans la maison hospitalire de ce bon gentilhomme, entre
Novarre et Verceil[359]; il le ddia  son ami Scipion de Gonzague[360].
Il rassembla ensuite toutes les posies qu'il avait composes depuis
deux ans, parmi lesquelles il y en a d'admirables, et qui taient toutes
intressantes par la position dans laquelle il les avait faites; il les
ddia aux deux princesses, soeurs d'Alphonse[361]. La duchesse d'Urbin
parut sensible  cet hommage du Tasse, et ressentit quelque pit de ses
malheurs. Lonore tait loin de pouvoir lire, ni ces posies, ni cette
ddicace; elle tait dj depuis long-temps attaque d'une maladie
grave, qui tait alors  son dernier priode, et dont elle mourut
quelques mois aprs[362]. On a remarqu que le Tasse, qui ne laissait
passer presque aucune occasion de cette espce sans payer un tribut
potique  la mmoire des personnes illustres qu'il avait connues, ne
fit point de vers sur la mort de cette Lonore qu'il parat avoir tant
aime; et en effet on ne trouve rien sur ce sujet dans toutes ses
OEuvres, soit qu'il ft mcontent de la froideur qu'elle lui avait
tmoigne dans ses infortunes, soit qu'il ft en ce moment trop occup
de ses infortunes mmes pour tre aussi affect de cette perte qu'il
l'et t dans un autre temps.

      [Note 359: Voyez ci-dessus, p. 221.]

      [Note 360: Septembre 1580.]

      [Note 361: 20 novembre, _idem._]

      [Note 362: 10 fvrier 1581.]

Cet _Angelo Ingegneri_, dont l'amiti lui avait t si utile  Turin,
lui rendit alors un bon et un mauvais service. Il possdait une copie de
la _Jrusalem dlivre_, qu'il avait faite sur un manuscrit corrig de
la main du Tasse. Quand il eut vu paratre l'dition informe et tronque
de Venise, il crut devoir venger la gloire de son ami, en faisant
imprimer son pome d'aprs cette copie authentique et ncessairement
plus rgulire. Il en fit faire  la fois deux ditions, l'une 
_Casalmaggiore_, l'autre  Parme[363], et les ddia toutes deux au duc
de Savoie, Charles Emanuel, qui en tmoigna la plus grande satisfaction
 l'diteur.

      [Note 363: La premire in-4, la seconde in-12.]

Voil ce que l'on raconte tout naturellement, et comme une sorte de
service rendu par _Ingegneri_ au Tasse. Mais cet infortun n'existait-il
donc plus au monde? Dans cet hpital o il tait dtenu, non  sa honte,
mais  la honte ternelle de ceux qui l'y avaient jet, ne
correspondait-il pas au-dehors, et ne pouvait-on pas correspondre avec
lui? Comment un ami prtendu osait-il, sans le consulter, disposer ainsi
de son bien? C'tait, dit-on, pour venger sa gloire; mais ne valait-il
pas mieux lui laisser ce soin  lui-mme? Et sa fortune, sa proprit
sacre n'tait-elle donc rien pour l'amiti? Un ami avait-il le droit de
disposer du fruit de tant de travaux et de tant de veilles, de l'unique
ressource d'un malheureux, du seul moyen qu'il et d'assurer son
indpendance et d'chapper  la pauvret? Il faudrait que les grces et
les faveurs du duc de Savoie se fussent diriges sur l'auteur en mme
temps que sur l'diteur de la _Jrusalem_; il faudrait surtout que le
produit des deux ditions et t religieusement compt au Tasse, pour
que cette double publication ne ft pas un vol manifeste et la violation
de tous les droits.

Il n'y a aucune apparence que l'on ait rien fait de pareil. On sait
seulement que les deux ditions furent enleves en peu de jours[364],
tant l'impatience du public tait grande; que _Malespina_, diteur de
celle de Venise, vaincu par _Ingegneri_, le vainquit  son tour, en en
donnant une nouvelle, d'aprs une copie encore plus complte du pome
entier[365]; cette dition s'tant rapidement puise, il en donna
presque aussitt une plus correcte et plus complte encore[366], sans
que l'auteur de cet ouvrage, qui faisait les dlices et excitait la
curiosit de l'Italie entire, ft mme consult sur rien. Enfin un
jeune Ferrarais[367], attach  la cour et intimement li avec le Tasse,
entreprit de publier une dition de la _Jrusalem_, suprieure  toutes
celles qui avaient paru. Il eut la facult de consulter l'original
corrig par l'auteur; il put aussi dans quelques doutes consulter, comme
il le fit, le Tasse lui-mme. Cette dition parut donc  Ferrare[368],
ddie au duc Alphonse et prsente expressment  ce prince, au nom de
son malheureux auteur. Mais la prcipitation qu'on y avait mise y ayant
introduit beaucoup de fautes, qui ne l'empchrent pas d'tre aussi
rapidement dbite que les autres, le mme diteur la fit suivre
immdiatement d'une nouvelle[369], la premire, selon Fontanini[370],
que l'on puisse regarder comme bonne et correcte. Celle-ci fut encore
surpasse, trois mois aprs, par une dition de Parme[371], o la
_Jrusalem dlivre_ parut enfin telle qu'elle est reste, et qui a
servi de rgle et de modle  toutes les ditions suivantes[372]. Il est
donc vrai que dans cette seule anne, il y en eut sept en Italie, et
qu'il en avait mme paru six dans le cours des six premiers mois.

      [Note 364: _Serassi_, p. 300.]

      [Note 365: Venetia, 1581, in-4.]

      [Note 366: _Ibid._, 1582, in-4.]

      [Note 367: _Febo Bonn._]

      [Note 368: Juin 1581.]

      [Note 369: Juillet 1581.]

      [Note 370: _Aminta difeso._]

      [Note 371: Toujours 1581.]

      [Note 372: Il y faut ajouter celle de Mantoue en 1584, faite
      d'aprs des corrections de Scipion de Gonzague, et qui a quelques
      avantages,  certains gards, sur la seconde de Ferrare, tandis
      qu' certains autres celle-ci l'emporte encore sur l'dition de
      Mantoue.]

Au milieu de cette gloire, au bruit de ces loges, de ces
applaudissements qui retentissaient de toutes parts, tandis que les
diteurs et les imprimeurs s'enrichissaient du fruit de ses veilles, le
pauvre Tasse languissait dans une dure captivit, nglig, mpris,
malade, et priv des choses les plus ncessaires aux commodits de la
vie. Les ministres des volonts du duc ajoutaient sans doute  la
svrit de ses ordres, au lieu de les adoucir. Le peu qu'ils lui
donnaient, ils semblaient s'tudier  le donner hors de temps et
lorsqu'il n'en avait plus ni besoin ni dsir. Ce qui lui tait le plus
insupportable dans sa prison, c'tait d'tre sans cesse dtourn de ses
tudes par les cris dsordonns dont l'hpital retentissait, et par des
bruits capables, comme il le disait lui-mme[373], d'ter le sens et la
raison aux hommes les plus sages. C'est dans cet tat vraiment
dplorable, au milieu de cet entourage qui faisait rejaillir sur lui
toutes les apparences de la folie, que notre Michel Montaigne le vit en
passant  Ferrare. Il en fut si frapp que, de retour en France, il
consigna dans ses Essais l'impression qu'il en avait reue. On le lui
avait sans doute fait voir, comme les autres malheureux qui
l'tourdissaient par leurs cris; on lui avait dit qu'il mconnaissait,
et ses ouvrages, et lui-mme; et il l'avait cru[374]. Se figure-t-on
quels devaient tre l'air et les regards d'un homme tel que le Tasse,
montr  des trangers, dans sa loge, comme un insens?

      [Note 373: Dans une lettre  _Maurizio Cataneo_.]

      [Note 374: J'eus, dit-il, plus de despit encore que de
      compassion de le voir  Ferrare en si piteux estat, survivant 
      soy-mesme, mescoignoissant et soy et ses ouvrages, lesquels sans
      son sceu, et toutefois  sa veue, on a mis en lumire, incorrigez
      et informes. (_Ess. de Montaigne_, l. II, c. 13.) Il est 
      remarquer que Montaigne passa en novembre 1580  Ferrare, en se
      rendant  Rome, et qu'il avait publi cette anne-l mme en
      France les deux premiers livres de ses _Essais_. Il y fit, depuis,
      un grand nombre d'additions, et entre autres celle-ci, dans le
      chap. 12 du second livre.

      Un petit voyage qu'Aldo le Jeune fit  Milan en 1582.... lui
      donna l'occasion de se lier d'amiti avec _Goselini_ qui, dans une
      de ses lettres, dit qu'Alde, aprs l'avoir quitt, passa  Ferrare
      o il vit l'infortun _Torquato Tasso_ dans l'tat le plus
      dplorable, _non per lo senno, del quale gli parve al lungo
      ragionare ch' egli ebbe seco, intero e sano, ma per lo nudessa e
      fame ch' egli pativa prigione, e privo della sua liberta_, etc.

      (Annales de l'imprimerie des Aldes, t. II, p. 117.)]

L'infortun demandait avec instance qu'on adouct au moins ces rigueurs
inutiles, et tchait de se persuader  lui-mme qu'elles taient
ignores du duc Alphonse. Peut-tre les ignorait-il en effet. Tant de
mal se fait autour des princes et en leur nom, sans qu'ils le sachent!
Mais son indiffrence, mme dans ce cas, serait-elle excusable? Et
comment pouvait-il supporter l'ide de retenir dans les fers celui qui
faisait en ce moment retentir son nom, et la gloire de sa maison dans
l'Italie, dans l'Europe entire? Comment n'avait-il pas couru briser ses
chanes, en relisant, dans l'dition qui lui avait t ddie, cette
invocation sublime et touchante: Toi magnanime Alphonse[375], toi qui
me soustraits aux fureurs de la fortune, et qui guides au port un
tranger errant, agit, presque englouti parmi les rochers et les flots,
accueille en souriant cet ouvrage, que je consacre comme un voeu  tes
autels?--Et c'tait lui, c'tait ce dur et impitoyable Alphonse qui
l'avait repouss dans le gouffre, et qui l'y tenait plong!

      [Note 375: C. I, st. 14.]

Il se laissa enfin un peu adoucir, et permit qu'au lieu de l'espce de
cachot o le Tasse tait comme enseveli depuis deux ans, on lui donnt,
dans le mme hpital, quelques chambres assez grandes pour qu'il pt s'y
promener, en composant et en philosophant, comme il le demandait dans
ses lettres au duc, expression bien remarquable de la part d'un homme de
gnie que des barbares s'obstinaient  traiter comme un fou. Il dut cet
adoucissement dans sa position aux sollicitations de Scipion de Gonzague
et du prince de Mantoue, neveu de Scipion, qui, tant venus  Ferrare,
l'avaient visit dans sa prison. Cette visite et son heureux rsultat
ranimrent les esprances du Tasse; il se flatta mme d'tre libre sous
peu de jours; mais sa patience avait encore de longues preuves  subir.
Cependant il eut, peu de temps aprs, de nouvelles consolations. La
duchesse d'Urbin envoya un de ses gentilshommes[376] le saluer de sa
part, et lui promettre qu'il ne tarderait pas  obtenir sa dlivrance.
La belle Marfise d'Este, cousine du duc Alphonse, et princesse de Massa
et Carrara, fut tellement enthousiasme de la lecture de la _Jrusalem_,
qu'elle demanda au duc la permission de faire conduire le Tasse de
Sainte-Anne  sa maison de campagne[377], et de l'y garder tout un jour.
Plusieurs dames, clbres par leur esprit et par leur beaut, se
trouvrent chez la princesse; le Tasse passa quelques heures au milieu
de cette socit charmante, y parut aussi galant, aussi aimable qu'il
l'tait avant ses malheurs, et remporta de cette heureuse journe des
esprances et quelques doux souvenirs.

      [Note 376: _Ippolito Bosco_.]

      [Note 377: Le nom de cette _villa_ tait _Madaler_.]

Mais l'anne entire s'coula sans autre changement  son sort. Les
Muses taient son seul recours. Quand sa sant lui permettait le
travail, ses tudes n'taient interrompues que par des visites, que
plusieurs savants et gens de lettres de diverses parties de l'Italie
s'empressaient de venir lui rendre, et dans lesquelles l'insens de
Sainte-Anne les forait d'admirer sa sagesse autant que son esprit et
son savoir; ou par lettres, qui lui apportaient de Naples, de Rome et de
plusieurs autres villes, des attestations de l'effet prodigieux que son
pome continuait d'y produire; ou enfin par des promesses qu'on lui
renouvelait de temps en temps, mais dont l'accomplissement s'loignait
toujours.

L'anne 1583 se passa encore de mme: mais ensuite les sollicitations du
cardinal _Albano_, de la duchesse de Mantoue et de plusieurs autres
personnes du plus grand crdit auprs du duc, devinrent si pressantes,
qu'un jour qu'il tait entour de chevaliers franais et italiens, il
fit appeler le Tasse, le reut avec bont, mme avec amiti, et lui
promit positivement qu'il serait libre dans peu de temps. Il ordonna
ds-lors qu'on ajoutt  son logement plusieurs pices; il lui permit de
sortir de temps en temps, accompagn seulement de quelqu'un qui rpondt
de lui. Le Tasse put frquenter alors plusieurs maisons des plus
distingues de Ferrare; il y gotait l'un des plaisirs qu'il avait
toujours le plus aim, celui d'une conversation anime, sur des sujets
de littrature, de philosophie morale et quelquefois de galanterie; et
l'on trouve dans plusieurs dialogues composs  cette poque[378], des
traces de ces conversations intressantes. Pendant le carnaval de cette
anne, deux de ses amis[379] le menrent voir les mascarades, espce
d'amusement qu'il avait toujours aim. Il vit encore avec plaisir ces
joutes, ces tournois, o une foule de chevaliers, diversement et
richement arms, combattaient avec autant de bonne grce que de valeur,
sous les yeux d'un grand nombre de dames magnifiquement pares[380].

      [Note 378: Dans _Beltramo, ovvero della Cortesia_; _il
      Malpiglio, ovvero della Corte_; _il Ghirlinzone, ovvero dell'
      epitaffio_, et _la Cavaletta, ovvero della Poesia Toscana_.]

      [Note 379: _Ippolito Gianluca_ et _Alberto Parma_.]

      [Note 380: C'est  cette occasion qu'il crivit son ingnieux
      dialogue intitul: _il Gianluca, ovvero delle Maschere_. Il en fit
      peu de temps aprs deux autres, _il Malpiglio_ et _il Rangone_; il
      composait en mme temps de nouvelles posies, revoyait et
      corrigeait les anciennes; il en envoya trois gros volumes, en
      octobre 1584,  Scipion de Gonzague, pour qu'il les ft imprimer.]

Mais avant la fin de cette anne mme, ces lgres douceurs lui furent
toutes retires, sans que l'on puisse en deviner la cause; et il retomba
dans le mme isolement, les mmes privations et le mme dsespoir
qu'auparavant.

Il tait dans ces tristes circonstances lorsqu'on vit clater contre lui
l'orage le plus imprvu et le plus terrible. La sensation que son pome
venait d'exciter en Italie n'avait pu manquer d'y faire natre quelques
crits. Il en avait paru un d'Horace _Lombardelli_, o quelques
rflexions critiques taient mles  beaucoup d'loges[381]. Le Tasse y
avait rpondu[382], avait remerci _Lombardelli_ de ses loges, et
rfut, mais avec douceur, plusieurs de ses objections. _Lombardelli_
ayant insist, le Tasse tint ferme, dveloppa ses premires raisons, et
rpondit aux objections nouvelles. Enfin, parut un dialogue de _Camillo
Pellegrino_, sur la posie pique[383]. Cet crit, o le Tasse tait
lev infiniment au-dessus de l'Arioste, o on lui donnait tout
l'avantage du ct du plan, des moeurs et du style, mit toute l'Italie en
rumeur. Ce fut la pomme de discorde. Les nombreux partisans de l'Arioste
jetrent les hauts cris; ceux qui crirent le plus fort furent les
acadmiciens de _la Crusca_[384]. Ils rpondirent au dialogue du
_Pellegrino_. L'esprit de parti et l'esprit de corps, aussi dangereux en
littrature, qu'en toute autre matire, parurent avoir prsid  la
rdaction de cet crit. L'acadmie, ou plutt en son nom le chevalier
_Lionardo Salviati_, sous le titre de l'_Infarinato_ et _Sebastiano de'
Rossi_, sous celui de l'_Inferigno_, prirent avec une sorte de fureur la
dfense du _Roland furieux_, et saisirent avidement ce prtexte pour
dchirer la _Jrusalem dlivre_ et son auteur.

      [Note 381: Lettre  _Maurizio Cataneo_, septembre 1581.]

      [Note 382: Juillet 1582.]

      [Note 383: _Il Carrafa, ovvero della poesia epica_, _Firenze_,
      _Sermartelli_, 1584, in-8.]

      [Note 384: Sur tout ce que je dis ici et ce que je dois dire
      encore de cette clbre acadmie, rtablie depuis peu et 
      laquelle j'ai l'honneur d'appartenir, voyez ma note (2), ci-aprs,
      page 320.]

Le plus violent des deux, celui dont l'autre ne fut, dit-on, que
l'instrument, avait t trs-bien avec le Tasse. Ds le temps o
celui-ci commenait  consulter ses amis sur son pome, _Salviati_ en
ayant vu quelques chants lui crivit pour l'en fliciter, et lui promit
d'en parler honorablement dans un commentaire sur la Potique d'Aristote
qu'il composait alors, mais qui n'a jamais paru. Le Tasse entra avec lui
dans une correspondance amicale, lui communiqua tout son plan, et reut
de lui de nouvelles flicitations et de nouveaux loges. Il n'y aurait
rien de moins honorable pour _Salviati_ que les motifs que l'on donne 
ce changement de conduite. Il tait pauvre, charg de dettes, et
rcemment priv d'une pension que le duc de Sora[385] lui avait faite.
Il avait dessein de s'attacher  la cour de Ferrare. Il est
trs-probable, dit _Serassi_[386], qu'il saisit cette occasion
d'acqurir les bonnes grces du duc et la faveur des nobles ferrarais en
se mettant  dfendre,  exalter l'Arioste leur compatriote, et 
censurer et dprimer le Tasse, prisonnier, malade, et qu'il savait bien
avoir des ennemis dans cette cour, principalement parmi ceux qui avaient
le plus d'influence sur l'esprit du matre. Je ne sais si cela est en
effet aussi probable, mais cela serait souverainement lche; il faut
savoir tre pauvre et se passer de la faveur plutt que de descendre
jamais  une bassesse; et il n'y en a point de plus vile que celle dont
l'historien de la Vie du Tasse accuse ici ce chevalier florentin, sans
avoir l'air d'y trouver rien de fort extraordinaire, mais heureusement
sans en donner aucune preuve.

      [Note 385: _Jacopo Boncompagno._]

      [Note 386: _Vita del Tasso_, p. 334.]

_Salviati_ n'attaqua point  visage dcouvert un malheureux, un ami, un
homme de gnie qu'il avait hautement combl de louanges; il se couvrit
du nom de l'acadmie de _la Crusca_. Cette acadmie, devenue depuis si
justement clbre, tait alors  ses premiers commencements. Ce n'tait
qu'une runion de quelques beaux esprits et de potes joyeux qui
s'assemblaient depuis environ deux ans[387], tantt chez l'un d'entre
eux, tantt chez l'autre, et lisaient des plaisanteries faites exprs
pour leurs sances et des morceaux de prose ou de posie burlesque[388].
Ils n'avaient encore publi que deux crits, dont les titres plaisants
n'annoncent point un corps littraire destin  faire autorit[389].
Lorsque _Salviati_ voulut les faire agir, il commena par faire nommer
secrtaire de l'acadmie _Bastiano de' Rossi_, sa crature, et avec un
certain nombre d'acadmiciens, car ils n'entrrent pas tous dans ce
complot, il se mit  examiner le dialogue du _Pellegrino_,  rdiger
avec le secrtaire et  publier, au nom de l'acadmie, la critique la
plus injurieuse et la plus mordante[390].

      [Note 387: Leurs premires runions datent de 1582.]

      [Note 388: _Anton. Franc. Grazzini_, dit le _Lasca_, tait le
      plus clbre; c'tait lui qui avait form cette runion; elle
      n'tait d'abord que de cinq; _Salviati_ fut le sixime, et fit de
      cette runion une acadmie. Le titre qu'elle prit, les noms que
      ses membres se donnrent, et plusieurs des mots dont elle se
      servait dans ses travaux, ont besoin d'explication. Tous ces
      signes, pris de l'art de la mouture, annoncent qu'elle se proposa
      ds-lors de passer  l'examen, et les crivains et mme la langue.
      La _crusca_ est le son qu'elle voulait sparer de la farine; le
      _frullone_ qu'elle prit pour enseigne est le bluttoir, et sa
      devise: _Il pi bel fior ne coglie_, sous l'emblme de ce que fait
      cet instrument, dsigne ses oprations sur les ouvrages d'esprit.
      Elle appela crible et tamis, _vaglio_ et _staccio_, l'examen
      qu'elle leur faisait subir; et, en publiant le rsultat de cet
      examen, elle y mit les titres de _vagliata_, _stacciata_,
      _cruscata_, etc. Enfin, ses membres se nommrent _l'infarinato_,
      l'enfarin; _l'inferigno_, le pain bis; _lo smaccato_, l'cras,
      _lo stritolato_, le broy, etc., toujours pour rappeler les
      oprations de la mouture. Cela nous paratrait ridicule en France,
      et ne l'tait point en Italie, o toutes les acadmies prenaient
      des titres diffrents et donnaient  leurs membres et  leurs
      travaux des noms analogues  ces titres. On peut seulement
      observer que cette nouvelle acadmie aurait d s'appeler _del
      Frullone_, ou _della Staccio_, et non pas _della Crusca_, en un
      mot prendre son nom de l'instrument qui spare, et non de la chose
      spare.]

      [Note 389: Le premier de ces deux crits avait pour objet un
      sonnet du _Berni_, et tait intitul: _Lezione avvero Cicalamento
      di Maestro Bartolino dal Canto de' Bischeri, letta nell' accademia
      della Crusca sopra 'l sonetto_: Passere e Beccafichi magri
      arrosto. _Firenze_, 1583, in-8. Le second, dont _Salviati_ tait
      l'auteur, avait pour titre: _Il Lasca, dialogo: Cruscata ovver
      paradosso d'Ormanozzo Rigogoli, rivisto e ampliato da Panico
      Granacci citadini di Firenze e accademici della Crusca_, etc.
      Firenze, 1584, in-8.]

      [Note 390: Elle tait intitule: _Degli accademici della
      Crusca difesa dell' Orlando furiosa dell' Ariosto contra 'l
      dialogo dell' epica poesia di Camillo Pellegrino. Stacciata prima,
      Firenze_, 1584, in-8. Il parut, peu de temps aprs, un autre
      crit intitul: _Lettera di Bastiano de' Rossi cognominato
      l'inferigno_ _accademico della Crusca, a Flaminio Manelli, nella
      quale si ragiona di Torquato Tasso, del dialogo dell'epica poesia
      di Camillo Pellegrino_, etc. _Firenze, a istanza degli accademici
      della Crusca_, 1585, in-12. Le ton y est le mme que dans le
      premier.]

Le Tasse, attaqu sans mnagement, rpondit avec une modration, une
modestie qui rendit encore plus odieux l'emportement de ses
adversaires[391]. Le sentiment qui rgne dans sa rponse, sa pit pour
son pre[392], son admiration pour les anciens, ses gards pour
l'Arioste, la singularit mme de quelques-unes de ses dfenses, les
formes de sa dialectique et les aveux qu'il ne peut quelquefois retenir,
font de cette rponse un morceau des plus prcieux pour l'histoire de la
littrature moderne. L'acadmicien avait trop videmment tort pour qu'il
lui ft possible de rpliquer par des raisons: il prit le parti du
sarcasme, et presque des injures[393]. _Pellegrino_ soutint[394] ce
qu'il avait avanc; d'autres crivains[395] se jetrent dans la mle et
rompirent des lances contre les Florentins. Le temps produisit son effet
ordinaire; il fit oublier les critiques et les rponses: le pome seul
est rest.

      [Note 391: Il rpondit d'abord  la lettre de _Bastiano de'
      Rossi_, mais sans lui adresser sa rponse, et mme sans l'y
      nommer. _Risposta di Torquato Tasso all'accademia della Crusca_,
      etc. Mantova, 1585, in-12. Il ne parle qu' l'acadmie, et c'est
      avec tant d'gards, de bon sens et de gravit, que cette rponse
      resta sans rplique.]

      [Note 392: L'acadmie, ou plutt _Salviati_, avant d'attaquer
      la _Jrusalem_ du Tasse, avait commenc par dire beaucoup de mal
      de l'_Amadigi_ de son pre. Il le traitait avec le dernier mpris,
      et le mettait au-dessous, non-seulement du _Roland_ de l'Arioste,
      mais du _Morgante_ du _Pulci_. Le Tasse parut avoir principalement
      pris la plume pour dfendre la mmoire et le pome de son pre. Sa
      rponse est intitule: _Apologia in difesa della Gerusalemme
      liberata contra la difesa dell'Orlando furioso degli accademici
      della Crusca_, etc., Mantova, 1585, in-12.]

      [Note 393: _Della infarinata, accademico della Crusca,
      risposta all' apologia di Torquato Tasso_, etc. Firenze, 1585,
      in-8.]

      [Note 394: _Replica di Camillo Fellegrino alla risposta degli
      accademici della Crusca fatta contra il Dialogo dell' epica
      poesia_, etc., _in vico equense_; 1585, in-8.]

      [Note 395: _Niccol degli Oddi, Giulio Ottonelli, Giulio
      Guastavini_, etc.]

Une circonstance consolante, au milieu de ces querelles, o l'on
montrait tant d'animosit contre le Tasse au nom de l'Arioste, c'est
qu'un neveu de ce grand pote, pote lui-mme, Horace Arioste, champion
n de son oncle, mais en mme temps admirateur et ami du Tasse, sut
dfendre le premier sans manquer au second, montra presque seul cet
esprit de justice et de modration, si rare dans les querelles
littraires; et sans vouloir rien dcider entre ces deux clbres
rivaux, avana le premier l'opinion la plus raisonnable sur une question
si souvent dbattue, c'est que le genre de leurs pomes, et le systme
de leurs styles sont si diffrents, qu'il n'y a point entre eux de
comparaison  faire.

Si la modration est un mrite dans ces luttes de l'amour-propre, il
tait bien plus grand chez le Tasse, dont les maux de l'ame et du corps,
une oppression aussi injuste que cruelle et une longue captivit
devaient aigrir et exasprer l'humeur. Les moyens d'obtenir sa libert
l'occupaient encore plus que la dfense de son pome. Il avait, pour
ainsi dire, puis les recommandations et les protections les plus
puissantes. Le pape Grgoire XIII, le cardinal _Albano_, la grande
duchesse de Toscane, le duc et la duchesse d'Urbin, la duchesse de
Mantoue, plusieurs princes de la maison de Gonzague, et surtout le
sensible et fidle Scipion, avaient inutilement sollicit le duc
Alphonse. La cit de Bergame, patrie primitive du Tasse, tait
intervenue, avait adress au duc une supplique prsente par un de ses
premiers citoyens: elle y avait joint le don d'une inscription lapidaire
intressante pour la maison d'Este, et que ses souverains dsiraient
depuis long-temps. Alphonse avait tout promis, mais les prisons de
Ste.-Anne ne s'ouvraient point, et le malheureux Tasse continuait d'y
languir. Quelle pouvait tre la cause de ces rigueurs prolonges outre
mesure, et de cet endurcissement? _Serassi_ nous le dit avec sa navet
ordinaire. Vritablement le duc aurait volontiers cd  tant de
prires et mis le Tasse en libert, mais rflchissant que les potes
sont irritables de leur nature[396], il craignait que le Tasse, ds
qu'il se trouverait libre, ne voult se servir d'une arme aussi
formidable que sa plume, pour se venger de sa longue dtention et de
tous les mauvais traitements qu'il avait reus; il ne pouvait donc se
rsoudre  le laisser sortir de ses tats, sans s'tre assur auparavant
qu'il ne tenterait rien contre l'honneur et le respect dus  lui et  sa
maison[397].

      [Note 396: _Genus irritabile vatum_.]

      [Note 397: _Serassi_ est plus naf encore dans ces dernires
      expressions, mais j'ai craint de rendre aussi le petit duc de
      Ferrare trop ridicule. Le texte dit: _Ch' ei non tenterebbe cosa
      alcuna contro l'onore e la riverenza dovuta a un si gran principe,
      com' egli era_. (_Vita del Tasso_, p. 369.)]

Les forces physiques et morales de l'objet de ces lches apprhensions
se dtruisaient cependant de plus en plus. Cette tte ardente, que la
solitude tenait toujours en fermentation, s'exaltait  mesure que le
corps s'affaiblissait[398]. Aux accs de mlancolie sombre, ou de dlire
passager, qu'il avait souvent prouvs,  ces attaques de folie qu'il
reconnat lui-mme pour telles dans ses lettres, mais qui ne fut jamais
cette dmence absolue dans laquelle on le prtendait tomb, se
joignirent des visions presque habituelles, des terreurs d'un esprit
follet qui se plaisait, croyait-il,  brouiller,  drober ses papiers,
et  lui voler son argent[399], des frayeurs et des apparitions
nocturnes, des flammches qu'il voyait briller, des tincelles qu'il
sentait sortir de ses yeux; tantt des bruits pouvantables qu'il
imaginait entendre, tantt des sifflements, des tintements de cloches,
des coups d'horloge qui se rptaient pendant une heure. Dans son
sommeil, il croyait qu'un cheval se jetait sur lui; et en s'veillant,
il se trouvait tout bris. J'ai craint, crivait-il[400], le mal caduc,
la goutte-sereine et la perte de la vue. J'ai eu des douleurs de tte,
d'intestins, de ct, de cuisses, de jambes; j'ai t affaibli par des
vomissements, par un flux de sang, par la fivre. Au milieu de tant de
terreurs et de douleurs, l'image de la glorieuse Vierge Marie m'est
apparue dans l'air, tenant son fils dans ses bras, au milieu d'un cercle
brillant des plus vives couleurs; je ne dois donc point dsesprer de sa
grce. Je sais bien, ajoute-t-il, que ce pourrait tre une pure
imagination; car je suis frntique, presque toujours troubl par des
fantmes, et plein d'une excessive mlancolie; cependant, par la grce
de Dieu, je puis refuser  ces illusions mon assentiment, ce qui, selon
la remarque de Cicron, est l'opration d'un esprit sage; je dois donc
plutt croire que c'est vritablement un miracle. Quelqu'ide que l'on
ait d'une apparition et d'une persuasion de cette espce, on ne peut
voir, sans tre profondment mu, tant de souffrances, et dans un si
grand gnie, tant de bonne foi et de simplicit.

      [Note 398: Ses infirmits physiques sont dcrites avec le plus
      grand dtail dans sa lettre au mdecin _Mercuriale_, publie par
      _Serassi_, p. 324.]

      [Note 399: Lettre  son ami _Maurizio Cataneo_. Je pourrais
      tirer de cette lettre et de quelques autres, imprimes dans ses
      OEuvres, beaucoup de dtails sur l'esprit follet et sur les autres
      visions qui obsdaient cet esprit malade; mais elles affligent le
      mien, et ce sont de ces choses qu'il suffit d'indiquer sans s'y
      appesantir.]

      [Note 400: A _Maurizio Cataneo_.]

Il fut encore plus fermement persuad peu de temps aprs. Attaqu d'une
fivre ardente, ds le quatrime jour il donna des craintes pour sa vie;
les mdecins en dsesprrent au septime; rduit  un tel tat de
faiblesse qu'il ne pouvait plus ni supporter aucun mdicament, ni se
soulever mme dans son lit pour en prendre, il invoqua la Vierge avec
tant de confiance et de ferveur, qu'elle lui apparut visiblement, dit
_Serassi_, le gurit, et le ressuscita, pour ainsi dire, en un instant.
Un voeu de plerinage  Mantoue et  Lorette, fut l'expression de sa
reconnaissance, et pour ne la pas tmoigner seulement en homme dvot,
mais en pote, il remercia aussi sa patronne par un sonnet[401] et par
un madrigal[402] qui sont imprims dans ses OEuvres.

      [Note 401: _Egro io languiva, e d'alto sonno avvinta_, etc.]

      [Note 402: _Non potea la natura e l'arte omai_, etc.]

Un autre miracle plus difficile et t que le duc Alphonse, instruit du
dplorable tat o il avait fait tomber ce grand homme, se laisst enfin
flchir; mais ce ne fut point la piti qui le toucha, c'est qu'il trouva
les garanties qu'il attendait pour tre juste, ou plutt pour cesser
d'tre barbare. Le prince de Mantoue, Vincent de Gonzague, dont il avait
pous la soeur, se rsolut  lui demander la personne du Tasse, en lui
promettant sur son honneur de le retenir  Mantoue auprs de lui, et de
le garder de manire qu'il n'y et jamais rien  en craindre. La libert
fut enfin accorde, et le Tasse sortit de Sainte-Anne[403], aprs sept
ans, deux mois et quelques jours de la plus triste et de la plus cruelle
captivit. Il partit de Ferrare avec le prince, son librateur, sans
avoir pu obtenir d'Alphonse une audience de cong qu'il lui fit
demander, et qu'il dsirait ardemment. Pour peu que l'on connaisse le
coeur humain, on conoit galement ce dsir et ce refus.

      [Note 403: Le 5 ou le 6 juillet 1586.]



SECTION III.

_Suite de la Vie du Tasse, depuis sa sortie de Sainte-Anne jusqu' sa
mort._


L'accueil que le Tasse reut  Mantoue tait propre  lui faire oublier
ses disgrces. Le vieux duc Guillaume lui donna dans son palais un
logement commode, et ordonna qu'on lui fournt toutes les ncessits et
toutes les commodits de la vie. Le prince qui l'avait amen le fit
habiller dcemment; enfin, les ministres et toute la cour,  l'exemple
du duc et de son fils, le comblrent de prvenances et de marques
d'gards. Cela n'empcha point qu'il ne continut  ressentir de temps
en temps les mmes dsordres de tte, les mmes accs de mlancolie et
de frnsie; que son affaiblissement ne ft  peu prs le mme, et qu'il
ne se plaignt surtout d'avoir presque entirement perdu la mmoire.
Malgr cela, il reprit ses travaux littraires, retoucha plusieurs de
ses dialogues philosophiques, et en composa de nouveaux[404]. Inspir
par un sentiment de pit filiale, il retoucha ce que son pre avait
laiss du _Floridante_, pome tir d'un pisode d'_Amadis_[405], suppla
ce qui y manquait, le fit imprimer  Bologne et le ddia au duc de
Mantoue[406]. Enfin, il acheva, ou plutt il refondit entirement une
tragdie qu'il avait commence autrefois[407], et lui donna pour titre
_Torrismond_, roi des Goths; mais il ne termina pas sans peine cet
ouvrage, et l'on a conserv un trait qui prouve combien les bons livres
anciens taient encore peu communs. Il eut besoin d'un Euripide
lorsqu'il tait occup de cette tragdie, et malgr tous les soins que
se donna la jeune princesse de Mantoue, pour qui il la composait, malgr
toutes les recherches qu'elle fit faire, on n'en put trouver un, ni dans
la bibliothque du duc, ni ailleurs: il fallut que le Tasse se passt de
ce secours[408].

      [Note 404: Il composa aussi alors une longue lettre, ou plutt
      un trait politique, en rponse  cette question, qui lui fut
      adresse de la part du duc d'Urbin, Franois-Marie II, par le
      secrtaire de ce prince: Quel est le meilleur gouvernement, soit
      rpublicain, soit d'un seul, ou le gouvernement parfait, mais non
      durable, ou le moins parfait, mais qui puisse durer long-temps?
      Cette rponse, o l'on reconnat la manire de philosopher que le
      Tasse avait apprise  l'cole de Platon, plut tellement au duc
      d'Urbin, qu'il la relut plusieurs fois, et qu'il la plaa dans sa
      Bibliothque parmi ses manuscrits les plus prcieux. Elle est
      imprime sous ce titre: _Lettera politica al sig. Giulio Giordani_
      (c'tait le nom du secrtaire), N. 696 des Lettres du Tasse, t. V
      des OEuvres, dit. de Florence, p. 293.]

      [Note 405: Voyez ci-dessus, p. 58.]

      [Note 406: Pour tre plus exact, il faut dire que ce fut son
      ami _Costantini_, secrtaire de l'ambassadeur de Toscane  la cour
      de Ferrare, qui fit imprimer ce pome  ses frais, et qui y ajouta
      des arguments de sa faon. Il est intitul: _Il Floridante del
      sig. Bernardo Tasso, al serenissimo sig. Guglielmo Gonzaga, duca
      di Mantova_, etc. Bologna, 1587, in-4. Il fut rimprim la mme
      anne  Mantoue, in-4 et  Bologne, in-8.]

      [Note 407: En 1573, quelque temps aprs son retour de
      _Castel-Durante_. Lorsqu'il on eut fait le premier acte et deux
      scnes du second, il abandonna ce travail. On le trouve aprs le
      _Torrismondo_, sous le titre de _Tragedia non finita_, t. II de
      ses OEuvres, dit. de Florence, in-fol., p. 221. Ce fragment
      diffre beaucoup du premier acte du _Torrismondo_ et des deux
      scnes suivantes.]

      [Note 408: Ds que sa tragdie fut acheve, il l'envoya 
      Ferrare  son excellent ami _Costantini_, qui en fit une copie
      magnifique et richement orne. Il la renvoya au Tasse ds les
      premiers jours de janvier. Le Tasse fut enchant de la beaut de
      cette copie, et en fit hommage  la princesse.]

C'est ainsi qu' peine chapp aux durs traitements et  l'ennui d'une
longue et injuste captivit, souvent mme en proie  des maux physiques
qui jetaient de nouveau le trouble dans ses facults morales, il
oubliait, et les perscutions qu'il avait souffertes, et ceux qui les
lui avaient fait souffrir; ni haine, ni aigreur n'approchaient de son
ame; on n'en apercevait pas la moindre trace dans ses discours, ni dans
ses lettres. Pendant tout le reste de cette anne, il crivit
assiduement de Mautoue  Ferrare,  son cher _Costantini_; nous avons
cette correspondance; ses travaux et surtout le _Floridante_ de son
pre, son attachement, sa reconnaissance pour ce fidle ami, ses
tmoignages de souvenir pour les personnes qui lui conservaient de
l'amiti, voil tout ce qui la remplit. Heureux et consolant privilge
des ames leves, amies des muses et suprieures  la fortune; tandis
que dans les esprits vulgaires, l'injustice, l'oppression, les chanes
retentissent long-temps, continuent le supplice et perptuent la
souffrance; qu'ils ne savent plus parler, ni surtout crire d'autre
chose; que le pass est pour eux tout en ressentiment, l'avenir tout en
projets ou en espoir de vengeance, et que toujours exasprs, ils ne
trouvent dans le prsent, ni consolation, ni douceur!

A ses infirmits prs, le Tasse se retrouvait alors tel qu'il tait
avant ses malheurs. Deux accs de passions trs-diffrentes en
apparence, mais qui marchent assez souvent ensemble, et auxquelles il
avait toujours t presque galement sujet, se trouvent placs assez
prs l'un de l'autre dans cette poque de sa vie. Au milieu des plaisirs
du carnaval, parmi les spectacles, les bals, les cercles de jolies
femmes, et surtout les mascarades pour lesquelles il avait toujours eu
un got particulier, il se sentit pour une belle dame quelque vellit
d'amour. Si je ne craignais, crivait-il  l'un de ses amis, de
paratre, ou trop lger en aimant encore, ou inconstant en faisant un
nouveau choix, je saurais bien o arrter mes penses. Il crivait cela
dans les jours du carnaval, et dans le carme il se livra entirement
aux exercices de pit,  l'tude de la thologie,  la lecture des
Pres, et particulirement de S. Augustin.

Pendant un voyage que le duc de Mantoue fit  la cour de l'empereur, il
obtint la permission d'en faire un  Bergame[409], dsirant revoir la
patrie de son pre, ses parents et plusieurs amis qu'il n'avait pas vus
depuis long-temps. Le chevalier _Enea Tasso_, an de la famille,
l'envoya prendre  Mantoue dans sa voiture. L'arrive du Tasse fut un
vnement public pour cette ville, o son nom tait en grand honneur,
son gnie apprci, ses malheurs connus; et il eut, en un instant,
autour de lui une foule de parents, d'admirateurs et d'amis. Les
premiers magistrats lui rendirent visite dans le palais des _Tassi_;
quelques jours aprs, il fut conduit  la terre de Zanga, peu distante
de la ville, o sa famille possdait et possde encore une belle maison
de campagne, orne d'avenues, de pices d'eau et de jardins dlicieux.
On s'empressa de lui offrir des distractions et des amusements qui ne
l'empchrent pas de s'occuper de quelques travaux, et surtout du
_Torrismondo_, qu'il revit et corrigea encore dans le dessein de le
faire imprimer  Bergame[410]. De retour  la ville, il eut le spectacle
d'une foire magnifique, o l'abondance et la richesse des marchandises,
la foule des marchands et des trangers, le mouvement, la varit des
objets, et plus que tout le reste, les runions brillantes de femmes
aimables et jolies qui terminaient chaque soire, parurent lui faire
oublier ses infirmits et ses chagrins.

      [Note 409: Juillet 1587.]

      [Note 410: L'impression se fit la mme anne, aprs son dpart
      de Bergame, par les soins de _Gio. Batt. Licino_, et parut sous ce
      titre: _Il re Torrismondo, tragedia del sig. Torquato Tasso_,
      etc., Bergamo, 1587, in-4.]

Un de ses meilleurs amis s'efforait alors de l'attirer et de le fixer 
Gnes: c'tait le P. _Angelo Grillo_, moine du mont Cassin, connu par
ses talents potiques, mais plus clbre encore par son amiti. Il
s'tait gnreusement attach au Tasse dans le temps de ses plus grands
malheurs, lorsqu'en 1583, il tait si tristement dtenu dans les prisons
de Ste.-Anne. Il s'annona d'abord  lui par une lettre et par deux fort
beaux sonnets. Le Tasse y rpondit avec effusion de coeur, et de ce ton
grave et sentencieux qui domine dans les posies qu'il crivit  cette
triste poque. Le bon pre, mu jusqu'aux larmes en recevant cette
rponse se rendit aussitt de Brescia, o il tait alors,  Ferrare, et
courut se jeter dans les bras de celui qui tait dj son ami, quoiqu'il
le vt pour la premire fois. Sa conversation fut pour le Tasse une
consolation des plus douces; ils ne se sparrent qu' la nuit, et
_Grillo_ en ayant obtenu la permission du duc, allait passer des
journes entires dans l'appartement de l'illustre prisonnier. Il
crivait  son frre[411]: Mon plus grand bonheur dans cette noble cit
est de m'emprisonner souvent avec notre _signor_ _Tasso_, ce qui m'est
plus doux que toute libert et que tout autre plaisir. Il crivait  sa
soeur[412]: Les talents du Tasse, et bien plus encore sa captivit
m'attirent souvent  Ferrare, pour jouir des uns et consoler l'autre.
Depuis lors, cette amiti fut aussi active que constante et ne se
refroidit jamais un seul instant. S'tant fix  Gnes sa patrie[413],
il dsirait ardemment que le Tasse vnt s'y runir  lui; il le fit
nommer professeur  l'acadmie de cette ville, avec de bons
appointements[414], pour lire et expliquer les Morales et la potique
d'Aristote. Une lettre pressante et honorable, de la part des nobles qui
prsidaient  cette acadmie, l'invitait instamment  s'y rendre; son
ami joignait  de nouvelles instances l'offre de lui envoyer de l'argent
pour son voyage; mais en ce moment le duc de Mantoue vint  mourir; le
prince Vincent son fils lui succda, et le Tasse, appel par de tristes
devoirs, quitta Zanga et Bergame pour se rendre auprs de lui[415].

      [Note 411: _Paolo Grillo._]

      [Note 412: _Girolama Spinola._]

      [Note 413: Il tait praticien gnois, et sa famille y tenait
      un rang.]

      [Note 414: Quatre cents cus d'or de traitement fixe, avec
      l'esprance d'une somme gale en traitement extraordinaire.]

      [Note 415: 29 aot 1587.]

Le nouveau duc, occup d'affaires d'tat, ne pouvait plus tre pour le
Tasse ce qu'avait t le prince Vincent de Gonzague;  peine son ancien
ami put-il lui tre prsent. Si la bienveillance tait toujours la
mme, l'amiti, la familiarit ne l'taient plus. La sant du Tasse ne
lui permettait pas encore d'aller  Gnes remplir les fonctions qu'il
avait acceptes; Mantoue lui devint moins agrable de jour en jour et
lui fit dsirer de revoir Rome. S'il ne s'y rtablissait pas, il irait
chercher  Naples et  _Sorrento_ la sant qu'il avait perdue. Ce projet
s'empara bientt entirement de lui; le duc et les deux princesses
voulurent en vain le retenir. On lui suscita des obstacles, des embarras
d'argent; sa volont tenace vainquit toutes les difficults; il partit
enfin pour Rome[416], n'ayant d'autre bagage que ses vtements dans une
valise, et dans une espce de tambour, ses livres les plus ncessaires
et ses manuscrits.

      [Note 416: 19 octobre.]

Il ne manqua point de se dtourner de sa route pour aller  Lorette
acquitter son voeu. Il y arriva trs-las du voyage et manquant d'argent
pour l'achever; mais un heureux hasard y amena en mme temps un des
princes de Gonzague[417] qui lui tait fort attach, et qui pourvut 
tous ses besoins. Remis de sa lassitude, il remplit avec la dvotion la
plus fervente tous les devoirs de son plerinage, et composa pour la
patronne du lieu une grande et magnifique _canzone_[418], le plus beau
cantique sans doute qu'on ait jamais fait en l'honneur de Notre-Dame de
Lorette.

      [Note 417: D. _Ferrante_, seigneur de Guastalla, et prince de
      Molfetta.]

      [Note 418: _Ecco fra le tempeste, e i fieri venti_, etc.]

Il se rendit ensuite  Rome[419] et fut reu avec tant d'amiti et de
bienveillance par Scipion de Gonzague et par plusieurs cardinaux,
princes et prlats de la cour romaine, que son coeur se rouvrit, comme 
son ordinaire, aux plus flatteuses esprances. Un mois aprs, il eut le
plaisir de voir son cher Scipion dcor de la pourpre. Il composa pour
le pape Sixte-Quint un pome de cinquante octaves[420], et d'autres
morceaux de la plus belle et de la plus haute posie. On lui donna de
magnifiques promesses, mais il n'en vit raliser aucune. Se trouvant
enfin hors d'tat de subsister plus long-temps  Rome, il se dcida 
faire un voyage  Naples, pour essayer de recouvrer la dot de sa mre,
et s'il tait possible, quelque portion des biens de son pre,
anciennement confisqus au profit du roi. Il s'y rendit en effet au
printemps[421], et quoique les personnes les plus distingues de la cour
et de la ville s'empressassent de lui offrir un logement, dtermin par
la beaut du lieu, et sans doute plus encore par les sentiments
religieux, qui prenaient chaque jour en lui plus d'empire, il donna la
prfrence aux moines du mont Olivet.

      [Note 419: Dans les premiers jours de novembre.]

      [Note 420:

        _Te, Sisto, io canto, e te chiam'io cantando,
        Non Musa o Febo alle mie nuove rime_, etc.]

      [Note 421: Vers la fin de mars 1588.]

C'est l qu'il commena  se livrer srieusement et de suite  une
entreprise dont il avait conu l'ide  Mantoue; c'tait de refaire
presqu'entirement sa _Jrusalem dlivre_, d'y corriger les dfauts
qu'il y reconnaissait lui-mme, et ce qui peut-tre lui tenait plus 
coeur, d'en faire disparatre les loges donns  cette maison d'Este,
qui l'en avait si cruellement pay. Il avanait dj dans ce travail
quand les religieux ses htes lui tmoignrent un grand dsir de le voir
clbrer, dans un pome, l'origine de leur maison. Il tait trop
sensible  leurs soins pour refuser de les satisfaire; il commena donc
sur-le-champ ce pome; mais il ne le finit pas, et nous n'en avons dans
ses OEuvres que le premier chant, compos de cent octaves[422].

      [Note 422: Il fut imprim pour la premire fois vers le
      commencement du sicle suivant, sous ce titre: _Il Mont-Oliveto
      del signor Torquato Tasso, con aggiunta d'un Dialogo che tratta
      l'istoria dell' istesso poema_, Ferrara, 1605, in-4.]

Parmi les jeunes seigneurs de la cour de Naples qui montraient le plus
d'empressement  le visiter dans sa retraite, on distinguait surtout
J.-B. _Manso_, marquis de _Villa_, qui conut ds-lors pour lui une vive
et tendre amiti. Pour le distraire de sa mlancolie, il l'allait
souvent prendre en voiture et l'emmenait  une campagne dlicieuse,
situe au bord de la mer. Il prenait soin d'y rassembler quelques-uns de
ses jeunes amis, admirateurs comme lui du Tasse, aimant et cultivant
comme lui la posie et les lettres. C'taient entre autres un duc de
_Nocera_, un _Pignatello_, deux _Caraccioli_, et le comte de Palne,
fils du prince de _Conca_. Ce jeune prince tait le plus passionn de
tous; il avait form le projet de dterminer le Tasse  prendre un
logement chez lui, dans le palais de son pre; mais le prince, vieux
courtisan, ne voulait point y recevoir le fils d'un ancien rebelle, et
il s'levait souvent de vives discussions entre le pre et le fils. Le
Tasse, pour y mettre fin, cda aux instances du marquis de _Villa_ qui
allait faire quelque sjour  _Bisaccio_, petite ville dont il tait
seigneur, et l'y conduisit avec lui. Ils y passrent le mois d'octobre
et les premiers jours de novembre  chasser et  se rjouir. Le _Manso_
n'pargna rien pour gayer et divertir son hte. Il fait lui-mme ainsi,
dans une lettre, le tableau de leurs amusements[423]: Le _signor
Torquato_, dit-il, est devenu un trs-grand chasseur; il triomphe de
l'pret de la saison et du pays. Les jours qui sont trop mauvais et les
longues soires de tous les jours, nous les passons  entendre jouer
des instruments et chanter, pendant des heures entires; car il se plat
infiniment  couter nos improvisateurs[424], et il leur envie cette
promptitude  faire des vers, dont il dit que la nature a t avare pour
lui. Quelquefois nous dansons avec les femmes d'ici, chose qui lui fait
aussi trs-grand plaisir. Mais le plus souvent nous restons  causer
auprs du feu. C'tait l sans doute le traitement le plus convenable 
la maladie du Tasse; et si on l'et d'abord employ  Ferrare, au lieu
de la contrainte et des rigueurs, peut-tre l'et-on entirement guri.

      [Note 423: Cette lettre est cite tout entire dans la Vie du
      Tasse, crite par le _Manso_ lui-mme, N. 80.]

      [Note 424: Il y en avait beaucoup alors, surtout dans la
      Pouille, et comme le _Manso_ y tait fort aim, ils accouraient
      chez lui en trs-grand nombre, ds qu'il arrivait  _Bisaccio_.
      (_Ibid._, N. 98.)]

Revenu de ce voyage agrable chez ses bons olivtains de Naples, il vit
recommencer entre le comte de Palne et son pre les discussions dont il
avait t l'objet. Voulant couper par la racine tous ces sujets de
division, il prit pour prtexte d'aller  Rome la ncessit d'y faire
venir de Mantoue et de Bergame des papiers et des livres qu'il avait
laisss aprs lui, et dont il sollicitait en vain la restitution depuis
un an; il chargea des avocats de suivre le procs qu'il avait entam
pour le recouvrement de sa fortune, et ayant dit adieu  ses bons
moines, il reprit la route de Rome.

Il s'y logea chez des religieux du mme ordre[425], dont le prieur ou
l'abb[426] tait un de ses anciens amis. Ses infirmits augmentaient;
il s'y joignit une fivre lente qui le tourmenta pendant trois mois;
mais son esprit tait toujours le mme, et il ne cessait point de
produire, soit en vers, soit en prose, des morceaux dignes de son
meilleur temps. Il composa surtout alors un de ses plus beaux dialogues
philosophiques, dont le sujet est _la Clmence_[427]. Bientt craignant
d'tre  charge  cette abbaye, et sans doute press par les instances
de Scipion de Gonzague, il se transporta dans le palais de ce cardinal.
Il y tait  peine, que Scipion fut oblig de partir pour aller prendre
les eaux; la fivre dont le Tasse tait attaque, devenue plus forte, ne
lui permit pas de l'y suivre. Il resta livr aux officiers de la maison
qui, au lieu de compatir  ses infirmits, lui donnrent mille
dsagrments, blessrent avec grossiret tous les gards, et osrent
enfin le mettre dehors. Il sortit au milieu des chaleurs de l't[428],
dans l'tat le plus misrable de souffrance, de dnment et de pauvret.
Aprs avoir pass quelques tristes jours  l'auberge, et prs de deux
mois chez les bons olivtains, qui l'taient all prendre pour le
ramener dans leur couvent, on le vit,  la honte des hommes puissants
qui l'avaient plong ou qui le laissaient dans une position si peu digne
du plus grand gnie que l'Italie et alors, on le vit chercher un asyle
dans un hpital fond  Rome pour les Bergamasques, et dont un cousin de
son pre (combinaison bien remarquable des coups de la fortune!) avait
t l'un des principaux fondateurs[429].

      [Note 425: A _S. Maria Nuova_, dcembre 1588.]

      [Note 426: _Nivol degli Oddi._]

      [Note 427: _Il Costantino, ovvero della Clemenza._]

      [Note 428: Aot 1589.]

      [Note 429: C'tait le chanoine _Gio. Jacopo Tasso_.
      (_Serassi_, p. 433.)]

Des secours envoys par ses riches amis de Naples, et un prsent de cent
cinquante cus d'or qu'il reut du grand-duc de Toscane[430], le mirent
trois mois aprs en tat de retourner de l'hpital  l'abbaye, o il ne
craignait plus d'tre  charge[431]. Malheureusement, il se laissa
ensuite engager par un parent de Scipion de Gonzague  revenir dans la
maison de ce cardinal[432]. Il n'y retrouva plus, ni la mme tendresse,
ni les gards et les traitements qu'on lui avait promis; et l'on voit
ici avec douleur une preuve de plus qu'il n'y a point chez les grands de
vritable amiti, puisqu'il n'y en a point qui ne se lasse enfin de
l'infortune.

      [Note 430: Ferdinand, qui l'avait autrefois si bien accueilli
       Rome lorsqu'il tait cardinal, lui fit offrir ce prsent par son
      ambassadeur  Rome, pour le remercier d'un discours de
      flicitation et d'une belle _canzone_, commenant par ce vers:

        _Onde sonar d'Italia intorno i monti_, etc.

      que le Tasse lui avait adresss sur son mariage.]

      [Note 431: 4 dcembre 1589.]

      [Note 432: Fvrier 1590.]

Dans cette cruelle position, le Tasse reut, de la part du grand-duc,
l'invitation la plus pressante d'accepter auprs de lui des conditions
honorables, et d'aller s'tablir  Florence; et cet appel fut ritr
avec tant d'instance qu'il partit au mois d'avril suivant. Aprs avoir
fait quelque sjour  Sienne, il arriva dans le mme mois  cette belle
Florence, qu'il voyait pour la seconde fois. D'aprs les liaisons qu'il
avait formes avec les moines olivtains, ce fut encore dans leur maison
qu'il descendit et qu'il logea. Mais son premier soin fut d'tre
prsent au grand-duc qui le reut avec les plus grandes dmonstrations
de joie, et avec des expressions de considration et d'estime qui durent
lui faire croire qu'il avait enfin vaincu sa mauvaise fortune.

Ds que l'on sut  Florence que le Tasse y tait arriv, des gens de
tout rang et de toute profession se portrent en foule chez lui pour
jouir du plaisir de le voir et de l'entendre; c'tait un vritable
enthousiasme; les Florentins semblaient protester par leur empressement
et par leurs hommages contre les critiques amres et les indcentes
satires qui taient sorties de leur ville. Ceux des injustes censeurs du
Tasse qui existaient encore[433], ne purent voir sans humiliation les
honneurs qu'il recevait non-seulement du grand-duc et de sa famille,
mais de la principale noblesse, de la ville pour ainsi dire en corps, et
de toute la littrature florentine. Son dessein n'avait cependant jamais
t de se fixer  Florence, mais seulement de faire un voyage agrable
et de rpondre aux bonts que lui tmoignait le grand-duc. Il se sentait
dsormais hors d'tat de remplir aucune place, et pensait toujours 
retourner  Naples, o la bont de l'air et les bains d'_Ischia_ ou de
_Pozzuolo_ lui paraissaient seuls capables de lui rendre la sant, si
rien pouvait encore la lui rendre. Aprs avoir pass l't dans la
capitale de la Toscane, il reprit le chemin de Rome, avec l'agrment du
grand-duc, et combl par ce prince magnifique de nouveaux tmoignages
d'estime et de riches prsents.

En arrivant  Rome[434], il se trouva si affaibli, qu'il fut oblig de
se mettre au lit, o il resta malade prs de quinze jours. Les cardinaux
taient alors en conclave pour lire un successeur  Sixte-Quint.

      [Note 433: L'_Infarinato_ (_Leonardo Salviati_) tait mort
      environ dix mois auparavant, 11 juillet 1589; mais l'_Inferigno_
      (_Bastiano de' Rossi_) vivait et se trouvait  Florence.]

      [Note 434: 10 septembre; il tait parti de Florence le 5.]

Leur choix se fixa sur le cardinal de Crmone[435] qui prit le nom
d'Urbain VII. Le Tasse avait eu avec lui des relations d'amiti qui lui
firent concevoir de nouvelles esprances. Dans le mouvement de joie que
lui donna cette lection, il composa une des plus grandes et des plus
belles odes ou _canzoni_ qu'il et jamais faites, dans ce genre hroque
o, de l'aveu des meilleurs juges[436], il surpassait tous les autres
potes italiens. Mais sa joie ne fut pas de longue dure. Urbain VII ne
rgna et ne vcut que douze jours. Aprs de longs dbats dans le nouveau
conclave, il eut Grgoire XIV pour successeur[437]. Le duc de Mantoue
envoya en ambassade auprs du nouveau pontife, son parent Charles de
Gonzague. Celui-ci amenait avec lui pour secrtaire _Costantini_, l'un
des plus chers et des plus fidles amis du Tasse. L'ambassadeur et le
secrtaire renouvelrent auprs du pote les instances qui lui avaient
dj t faites de la part du duc. _Costantini_ surtout y mit toute la
chaleur de l'amiti. Le Tasse se laissa vaincre encore une fois, et
partit avec lui pour Mantoue[438]. C'tait pendant l'hiver; ils firent
cette route  cheval, et le Tasse tait si faible qu'ils furent prs
d'un mois  la faire.

      [Note 435: _Giamb. Castagna_.]

      [Note 436: _Crescimbeni_, _Muratori_, _Ant. Maria Salvini_,
      etc. Cette belle _canzone_, compose de huit stances de vingt
      vers, commence par celui-ci:

        _Da gran lode immortal del re superno_.]

      [Note 437: 5 dcembre. C'tait le cardinal _Niccol
      Sfondrato_.]

      [Note 438: 20 fvrier 1591.]

La rception qui lui fut faite dans cette cour ne fut point au-dessous
de ce qu'on lui avait promis. Il commena presque aussitt  s'occuper
du projet d'une dition gnrale de ses ouvrages, dont son fidle
_Costantini_ traitait pour lui avec des libraires de Mantoue, de Venise
et de Bergame; et il composa plusieurs pices de vers, tantt  la
louange du duc et de la duchesse, tantt sur d'autres sujets. Il fit
surtout un petit pome de prs de mille vers en octaves sur la
gnalogie de la maison de Gonzague[439]. Malgr la scheresse apparente
du sujet, il trouva le moyen d'y rpandre tous les ornements de la
posie. On y remarque surtout un pisode de plus de trente strophes, o
il dcrit en vers dignes du chantre de Godefroy, la descente de Charles
VIII en Italie, et la bataille de Fornoue[440]. Cependant, l'influence
de ce climat humide et marcageux s'tant jointe  la mauvaise
disposition o il tait dj, il prouva une maladie grave et dangereuse
qui le fit souffrir et languir pendant presque tout l't. Cette preuve
le dgota du sjour de Mantoue; et il tourna encore une fois, avec
regret et avec le plus vif dsir, ses penses vers l'heureux climat de
Naples.

      [Note 439: _La Genealogia della sereniss. casa Gonzaga_, etc.,
      imprime pour la premire fois dans le t. III des _Opere postume
      del Tasso_, publies  Rome par _Marcantonio Foppa_, 1666, 3 vol.
      in-4. Ce pome est sans titre dans le t. II des OEuvres, dit. de
      Florence, et commence par ce vers:

        _Sante Muse immortali e sacre menti_.]

      [Note 440: Cet pisode commence  la cinquante-cinquime
      octave:

        _Gi Carlo avea corsa l'Ita'ia e vinta_, etc.]

Le duc Vincent s'tant alors dtermin  faire le voyage de Rome, pour
aller complimenter le nouveau pape Innocent IX, permit au Tasse de l'y
accompagner en qualit de gentilhomme[441]. Il y tait depuis peu de
temps, lorsque le vieux prince de _Conca_ mourut  Naples. Son fils,
hritier de ses titres et de son immense fortune, ayant appris que le
Tasse tait revenu  Rome, s'empressa de l'inviter  se rendre enfin
auprs de lui, et  venir, c'taient ses termes, partager ses
jouissances et ses richesses. Cette offre s'accordait trop bien avec les
voeux du Tasse pour qu'il refust de l'accepter; aussi tait-il au mois
de janvier 1592, arriv  Naples et tabli chez le prince de _Conca_. Il
y reprit la composition dj fort avance de sa _Jrusalem conquise_,
interrompue depuis long-temps par ses maladies et par ses voyages. Il
l'avait presque acheve, lorsqu'il aperut dans le prince son hte une
attention pour son manuscrit, et des soins pour qu'il ne pt tre retir
de chez lui, qui le mirent en dfiance et effarouchrent son
imagination. Il confia ses inquitudes au marquis de _Villa_ son ami, et
ami du prince de _Conca_. Le _Manso_ profita de cette circonstance pour
attirer le Tasse dans sa maison, mais ce fut avec le consentement du
prince, et sans que ni lui, ni le Tasse blessassent en rien les gards,
la reconnaissance et l'amiti.

      [Note 441: Novembre 1591.]

Cette maison tait situe dans la position la plus agrable, sur le bord
de la mer, et entoure de beaux jardins o le printemps dployait alors
le plus riche et le plus doux des spectacles. L'effet n'en pouvait tre
qu'heureux sur la mlancolie invtre et sur la sant du Tasse. C'est
l qu'il termina, ou  peu prs, sa seconde _Jrusalem_. Mais avant d'y
mettre la dernire main, il cda aux instances de la mre du marquis de
_Villa_, qui l'engageait  faire un pome sur quelque sujet sacr. Il
commena donc pour lui plaire son grand pome des _Sept Journes_, ou de
_la Cration du monde_, et y travailla avec la suite et la chaleur qu'il
mettait  toutes ses entreprises.

Cependant les papes se succdaient  Rome avec une grande rapidit.
Clment VIII avait remplac Innocent IX[442]. C'tait le cardinal
Hippolyte _Aldobrandini_, qui avait tmoign au Tasse dans tous les
temps beaucoup d'intrt et d'amiti. Le Tasse avait clbr son
avnement par une _canzone_[443], peut-tre encore plus belle que celle
qu'il avait faite pour Urbain VII, et qui avait excit non-seulement 
Rome, mais dans toute l'Italie, les plus vifs applaudissements. Le pape
en avait t charm; il avait fait inviter l'auteur en son propre nom 
revenir  Rome. Deux raisons retenaient le Tasse; le procs qu'il
soutenait  Naples contre les hritiers de son oncle et contre le fisc,
pour la restitution de ses biens, et la crainte de dsobliger son ami
_Manso_ et les autres seigneurs napolitains, en les quittant. Mais sur
de nouvelles lettres qu'il reut du secrtaire intime du pape, il obtint
le cong de ses amis, et partit encore une fois pour Rome[444], en leur
recommandant de surveiller les gens d'affaires chargs de suivre son
procs. Ce fut dans ce voyage qu'il fit la rencontre d'un chef de
brigands, nomm _Sciarra_, qui, ayant entendu son nom, lui tmoigna les
plus grands respects, et non-seulement le laissa passer, lui et ses
compagnons de route, sans les piller, mais lui offrit l'escorte de sa
troupe et ses services. Cette aventure en rappelle une semblable qu'eut
l'Arioste[445] avec le brigand _Pacchione_, et prouve que la rputation
du Tasse tait alors aussi grande, et aussi universellement rpandue en
Italie, que l'avait t celle de l'Homre ferrerais.

      [Note 442: Le 30 janvier 1592.]

      [Note 443: _Questa fatica estrema al tardo ingegno_, etc.]

      [Note 444: 26 avril 1592.]

      [Note 445: Voyez ci-dessus, t. IV, p. 361.]

Deux neveux de Clment VIII reurent le Tasse,  son arrive, avec un
empressement qui lui garantissait les bonts du pape leur oncle. L'an
surtout, nomm _Cinthio_[446] _Aldobrandini_, conut ds lors pour lui
la plus tendre amiti; et ce fut dans ses appartements au Vatican que
fut log le Tasse. Le premier travail dont il s'y occupa fut de mettre
la dernire main  sa _Jrusalem conquise_. Il rpondit  l'affection
que lui tmoignait son nouvel ami en le lui ddiant. _Cinthio_,
reconnaissant de cet hommage, redoubla de soins, et facilita au Tasse
tous les moyens de faire imprimer promptement son pome. Celui-ci
n'attendit, pour le mettre sous presse, que la promotion de _Cinthio_ au
cardinalat. La _Jrusalem conquise_ parut enfin peu de mois aprs[447].
Le succs en fut d'abord assez grand; mais lorsque la curiosit qu'il
avait excite fut satisfaite, on revint gnralement de la seconde
_Jrusalem_  la premire, et l'on s'y est toujours tenu depuis[448].
Quelque fut le jugement du public sur cet ouvrage, celui du Tasse fut
toujours entirement en sa faveur. Il a laiss dans un de ses
crits[449] une preuve irrcusable de la constance de cette opinion; et
c'est sans aucune preuve, sans mme le plus lger fondement, que le
_Manso_ a dit dans sa Vie, et qu'on a rpt aprs lui que le Tasse, peu
satisfait encore de sa seconde _Jrusalem_, avait form le projet d'une
troisime.

      [Note 446: L'autre se nommait _Pietro_.]

      [Note 447: En dcembre. Elle tait intitule: _Di Gerusalemme
      conquistata del sig. Torquato Tasso libri XXIV_, Roma, 1593,
      in-4. Abel l'Angelier ne tarda pas  en donner une jolie dition
      in-12,  Paris, 1595. Voyez ci-aprs, chap. XVII.]

      [Note 448: Je n'en dirai pas davantage ici de ce pome, qui
      n'est gure connu que de nom, et sur lequel je reviendrai.]

Aussitt qu'il fut dlivr de ce pome, il se remit  celui des _Sept
Journes_. Il l'avait commenc en vers libres (_sciolti_), et le
continua de mme. Bientt il en eut achev les deux premiers
livres[450], et considrablement avanc l'bauche des suivants. Mais
malgr la vie agrable et douce qu'il menait  Rome, et la libert dont
il y jouissait, le retour de ses infirmits qui se firent sentir avec
une nouvelle force, lui fit dsirer d'aller passer l't  Naples. Il en
obtint la permission du pape et de ses neveux. En arrivant[451], il
choisit pour sa demeure le monastre de _Sanseverino_ de l'ordre du
Mont-Cassin, o ses amis, et le premier de tous, le marquis de _Villa_,
vinrent l'embrasser et le fliciter de son retour. Ayant repris sa vie
accoutume, il partageait ses journes entre le travail, les visites
qu'il recevait, et celles qu'il rendait au _Manso_, au prince de
_Conca_, ou  d'autres illustres amis, quand sa sant lui permettait de
sortir. L'un de ceux qu'il visitait avec le plus de plaisir, tait
_Carlo Gesualdo_, prince de _Venosa_, clbre amateur et compositeur de
musique. Le Tasse, qui avait toujours passionnment aim ce bel art, se
plaisait singulirement  entendre ses savantes compositions. Les
_madrigali_  plusieurs voix taient alors fort  la mode; _Gesualdo_ y
excellait; il eut plusieurs fois recours au Tasse, qui fit pour lui plus
de trente de ces petites pices, dont neuf sont imprimes avec la
musique dans le recueil en six livres, des _madrigali_ du prince de
_Venosa_[452].

      [Note 449: _Del Giudizio sopra la Gerusalemme di Torquato
      Tasso da lui medesimo riformata_, etc., t. IV des OEuvres, dit. de
      Florence, in-fol.]

      [Note 450: Ds le commencement de 1594.]

      [Note 451: 3 juin.]

      [Note 452: _Partitura delli sei libri de' madrigali a cinque
      voci dell'illustriss. ed eccellentiss. principe di Venosa D. Carlo
      Gesualdo_, etc., Genova, 1613, in-fol.]

Le Tasse tait  Naples depuis quatre mois; le cardinal _Cinthio_,
impatient de le voir revenir  Rome, et l'y ayant inutilement invit
plusieurs fois, imagina, pour l'y attirer, de faire renouveler pour lui
la crmonie du triomphe au Capitole, qu'on n'avait pas revue depuis
Ptrarque, et  laquelle personne ne songeait plus. Le pape sollicit
par son neveu, en porta le dcret; le Tasse,  qui _Cinthio_ se hta de
l'annoncer, ne put refuser un honneur qui lui tait dcern par
l'amiti. Quant au triomphe en soi, il en parut peu touch; il fit mme
entendre au _Manso_, dans les tristes adieux qu'il lui fit, qu'on lui
destinait en vain la couronne, et qu'il ne croyait pas arriver  temps
pour la recevoir.

A Rome[453], il fut reu en dehors mme de la ville par un nombreux
cortge qui lui donna, en l'accompagnant jusqu'au palais, une ide
anticipe de son triomphe. Ds le lendemain matin, les deux jeunes
cardinaux le prsentrent au pape qui lui fit l'accueil le plus
honorable, et lui dit, aprs avoir donn de grands loges  ses talents
et  ses vertus: Je vous offre la couronne de laurier, pour qu'elle
reoive de vous autant d'honneur qu'elle en a fait  ceux qui l'ont
reue avant vous. On aurait fait sur-le-champ les prparatifs de la
crmonie, si la saison dj froide et pluvieuse n'et forc de les
diffrer. Le cardinal _Cinthio_ voulant qu'elle et la plus grande
pompe, qu'elle surpasst mme toutes celles dont on avait gard le
souvenir, et que le peuple entier pt jouir de ce spectacle, en fit
rejeter l'poque au printemps. Pendant l'hiver, la sant du Tasse alla
toujours en dclinant. Dans la peu d'intervalles dont il pouvait jouir,
il s'occupait sans relche de son pome des _Sept Journes_. Un homme
dont il avait eu d'abord  se plaindre, puisqu'il avait, sans le
consulter, fait imprimer autrefois sa _Jrusalem dlivre_,
l'_Ingegneri_, tait depuis rentr en grce avec lui, ce qui tait
toujours facile; c'tait mme lui qui avait dirig et surveill
l'dition de la _Jrusalem conquise_. Il tait en ce moment plus assidu
que jamais auprs de lui, et recueillait, avec autant de prestesse que
d'exactitude, tous les vers que le Tasse allait sans cesse, ou rcitant
de vive voix, ou crivant en abrg sur de petits papiers; prcaution
heureuse, et sans laquelle une grande partie de ce pome, imparfait
encore, mais tel qu'il est, l'un des fruits les plus prcieux des
derniers temps de son auteur, aurait infailliblement pri.

      [Note 453: Novembre 1594.]

Au commencement de 1595, le Tasse se trouva presque sans forces, et mme
sans esprance. La nature semblait s'affaiblir en lui,  mesure que sa
fortune s'adoucissait. Le pape venait de lui accorder une pension
annuelle de cent ducats de la chambre, ou de deux cents cus: son procs
avec les hritiers de son oncle s'tait avantageusement arrang 
Naples; le principal hritier[454] consentait  lui faire une rente de
deux cents ducats, et  lui payer comptant une assez forte somme; enfin
un triomphe glorieux l'attendait, et rien ne paraissait plus devoir
manquer, ni  sa renomme, ni  sa fortune; mais sa cruelle destine ne
se dmentit point, et c'tait au moment mme o il semblait que sa vie
allait devenir plus heureuse, qu'elle en avait marqu la fin. Au mois
d'avril, poque fixe pour son couronnement, il se sentit
extraordinairement affaibli. Ne voulant plus tre occup que de sa fin
prochaine, il demanda au cardinal la permission de se retirer dans le
couvent de St. Onuphre. _Cinthio_ l'y fit conduire, et donna les ordres
les plus attentifs pour que rien ne lui manqut dans cette maison.

      [Note 454: Le prince d'_Avellino_.]

Peu de jours aprs, se trouvant encore plus faible, il sentit qu'il
tait temps de faire ses adieux  l'ami qu'il avait prouv le plus
fidle[455]; il crivit  _Costantini_ cette lettre, sur laquelle je ne
crois pas avoir besoin de prvenir la sensibilit des lecteurs. Que
dira mon cher _Costantini_ quand il apprendra la mort de son cher
_Tasso_? Je crois qu'il ne tardera pas  en recevoir la nouvelle, car je
me sens  la fin de ma vie, n'ayant jamais pu trouver remde  cette
fcheuse indisposition qui s'est jointe  toutes mes infirmits
habituelles, et qui, je le vois clairement, m'entrane comme un torrent
rapide, sans que j'y puisse opposer aucun obstacle. Il n'est plus temps
de parler de l'obstination de ma mauvaise fortune, pour ne pas dire de
l'ingratitude des hommes, qui a enfin voulu obtenir le triomphe de me
conduire indigent au tombeau, au moment o j'esprais que cette gloire,
qu'en dpit de ceux qui ne le voudraient pas, notre sicle retirera de
mes crits, ne serait pas entirement pour moi sans rcompense. Je me
suis fait conduire  ce monastre de St. Onuphre, non seulement parce
que les mdecins en jugent l'air meilleur que celui de tous les autres
quartiers de Rome, mais pour commencer en quelque sorte, de ce lieu
lev, et par la conversation de ses saints religieux, mes conversations
dans le ciel. Priez Dieu pour moi, et soyez sr que, comme je vous ai
toujours aim et honor en cette vie, je ferai aussi pour vous dans
l'autre, qui est la vritable, ce qui convient  une charit vraie et
sincre. Je vous recommande  la grce divine, et je m'y recommande
moi-mme. Rome, St. Onuphre.

      [Note 455: Voyez ci-dessus, _passim_, et surtout p. 273.]

Le 10 avril, une fivre ardente le saisit, et aprs avoir, pendant
quatorze jours de maladie, rempli tous les devoirs du culte qu'il
professait avec tant de zle et de sincrit, il expira le 25, g de
cinquante-un ans, un mois et quelques jours, mais depuis long-temps min
par des infirmits habituelles, et soumis  la loi presque gnrale qui
condamne les tres prcoces  vieillir avant le temps.

Rome entire pleura sa mort. Le cardinal _Cinthio_ ne pouvait se
consoler d'avoir retard cette pompe triomphale qu'il lui avait
prpare; mais il voulut du moins que dans sa pompe funbre on rendt
aux restes de ce grand homme tous les honneurs qu'il pouvait encore
recevoir. Il se garda bien de donner aucune suite  la promesse que le
Tasse avait exige de lui en mourant; c'tait de rassembler, autant
qu'il se pourrait, les exemplaires de ses ouvrages, et de les livrer aux
flammes. Il n'ignorait pas, avoua-t-il, que, surtout pour sa _Jrusalem
dlivre_, ce serait une opration trs-difficile, mais enfin il ne la
croyait pas impossible; il insista sur cette demande avec tant de
chaleur, que le cardinal lui promit tout pour le calmer, mais sans
intention d'tre fidle  sa parole, ou plutt avec la ferme rsolution
d'y manquer.

Dans le premier moment de sa douleur, _Cinthio_ ne fut occup que de la
gloire du grand homme qu'il avait aim. Par son ordre le corps du Tasse
revtu d'une toge romaine, et couronn de lauriers, fut expos
publiquement, et ensuite port dans les principales rues de Rome,
entour d'un nombreux cortge, de toute la cour Palatine, et des maisons
des deux cardinaux neveux. On courait en foule, pour voir encore une
fois celui dont le gnie avait honor son sicle et qui avait achet si
cher ce triste et tardif hommage. Rapport  Saint-Onuphre dans le mme
ordre o il en tait parti, il fut enterr dans la petite glise de ce
couvent. Le cardinal _Cinthio_, annona le projet de lui lever un
tombeau magnifique. Deux orateurs prparrent des oraisons funbres,
l'une latine, l'autre italienne; de jeunes potes composrent des vers
et des inscriptions pour ce monument; mais la douleur du cardinal
apparemment s'affaiblit, d'autres soins s'emparrent de lui, et le
tombeau ne fut point rig.

Le marquis de _Villa_ tant all  Rome quelques annes aprs, se rendit
 St. Onuphre pour visiter les restes de son ami. Bless de ne voir mme
aucun signe qui en indiqut la place, il voulut lui faire lever  ses
frais une spulture honorable; mais le cardinal _Cinthio_,  qui il en
demanda la permission avec instance, ne voulut point l'accorder, et
rpondit toujours que ce devoir sacr, c'tait  lui  le remplir. Le
marquis se borna donc  prier les religieux de cette maison de faire, en
attendant, placer un petit morceau de marbre, sur lequel ils feraient
graver quelques mots, pour avertir que le Tasse tait enterr en cet
endroit, ce qu'ils firent aussitt avec beaucoup de simplicit[456].
Enfin, au bout de huit ans, le cardinal _Bevilacqua_, qui tait de
Ferrare, et dont la famille avait t lie d'amiti avec le Tasse,
voyant que le cardinal _Cinthio_ diffrait toujours de remplir ce
devoir, fit lever au Tasse le beau tombeau surmont de son buste en
marbre, qu'on y voit encore aujourd'hui, et sur lequel il fit graver une
inscription lgante, mais trop longue pour tre rapporte ici. Ce
tombeau fait de la trs-petite glise de Saint-Onuphre l'un des
monuments de cette magnifique Rome, que l'tranger sensible et ami des
lettres visite avec le plus d'attendrissement et de respect.

      [Note 456:

        _Torquati Tassi
              Ossa
        Hic jacent_.

            _Hoc ne nescius
            Esses hospes
        Fratres hujus eccl.
                P. P.
              M. D C. I._

      C'est une imitation des deux derniers vers de l'pitaphe de
      l'ancien pote Pacuvius, faite par lui-mme:

        _Hic sunt poet Pacuvii Marci sita
        Ossa. Hoc volebam nescius ne esses. Vale._

                (Voy. A. Gell. N. At., l. I, c. 24.)]

Un buste intressant du Tasse orne aussi la bibliothque de ce couvent;
c'est celui qui fut moul sur son visage  l'instant mme de sa mort.
D'autres monuments publics lui ont t levs. Il a une statue colossale
 Bergame, sjour de sa famille et patrie de son pre; et une autre
presque aussi grande  Padoue, ville o il fit la partie de ses tudes
qui lui profita le moins, celle du droit. La premire fut l'effet d'une
gnrosit particulire[457]; la seconde lui fut rige dans le dernier
sicle, aux frais des jeunes gens de l'universit, fiers, comme le porte
l'inscription qu'ils y ont fait graver, d'avoir tudi au mme lieu que
lui[458]. On cite trois mdailles frappes en son honneur[459], et une
tte de lui suprieurement grave en _intaglio_ ou en creux, sur une
trs-belle cornaline, par le clbre artiste anglais Marchant[460].

      [Note 457: C'est un legs de Marc-Antoine _Foppa_, diteur du
      recueil des OEuvres posthumes du Tasse (Rome 1666, 3 vol. in-4.),
      et qui a pris encore d'autres soins et fait d'autres dpenses pour
      la gloire de ce pote, son compatriote,  qui il avait vou une
      espce de culte. Cette statue le reprsente en robe longue,
      couronn de lauriers et un livre  la main. Elle est sur la grande
      place de la ville. Le pidestal porte pour toute inscription ces
      deux mots: _Torquato Tasso_.]

      [Note 458: Cette inscription, en bon style lapidaire, est
      ainsi conue:

              TORQUATO TASSO
            QUEM PATAVINA SCHOLA
              ITALORUM EPICORUM
        PRINCIPEM DESIGNATUM DIMISIT
          GYMNASII PATAVINI ALUMNI
          TANTO SODALITIO SUPERBI
            PP. CICICCCLXXVIII.]

      [Note 459: _Serassi_ en donne la description, page 518. L'une
      des trois, dont le revers reprsente un sujet pastoral, et fait
      sans doute allusion  l'_Aminta_, est grave au frontispice de sa
      Vie du Tasse.]

      [Note 460: Celle-ci tait, en 1785,  Rome, dans le cabinet du
      duc de _Ceri_; son empreinte en relief fait partie de ces jolies
      collections en pltre et en soufre, qui se sont tant multiplies
      dans ces derniers temps. J'en dois une belle empreinte en creux,
      en pte noire transparente, et une pareille de la tte du Dante,
      d'aprs le mme graveur Marchant,  la galanterie de M. Francis
      Henri Egerton, anglais d'une haute naissance et d'une grande
      fortune, mais encore plus distingu par son savoir, et par son
      got clair pour les lettres et pour les arts.]

_Serassi_ parle aussi de plusieurs portraits. L'un des plus prcieux est
celui que le cardinal _Cinthio_ fit faire dans les dernires annes du
Tasse, par l'habile peintre Frdric _Zucchero_. Il doit tre  Bergame,
dans l'ancien palais des _Tassi_, o il restait encore en 1785 des
hritiers, ou des hritires de ce beau nom[461]. La mme ville en
possde deux autres, l'un dans une collection particulire, appartenant
 un riche amateur[462], et l'autre parmi les portraits des hommes
illustres de Bergame, dans la salle du grand conseil. Il en existe un 
Rome, peint d'aprs nature, et  ce qu'il parat, dans les meilleures
annes du Tasse[463]; et un autre, fait en partie d'aprs celui-l, et
en partie d'aprs le buste de la bibliothque de Saint-Onuphre[464].

      [Note 461: Ce portrait tait pass d'abord entre les mains de
      ce mme Marc-Antoine _Foppa_,  qui Bergame doit la statue
      colossale du Tasse. Il le lgua, par son testament,  l'abb
      Franois _Tasso_, son ami; de celui-ci, le portrait parvint au
      comte _Jacopo Tasso_, gnreux protecteur des lettres, et auteur
      d'un arbre gnalogique de la famille des _Tassi_, magnifiquement
      imprim  Bergame en 1718; enfin, il appartint aprs sa mort aux
      deux comtesses _Tassi_, ses petites-nices. (_Serassi_, p. 520.)]

      [Note 462: Le comte _Jacopo Carrara_.]

      [Note 463: Il tait peint par Scipion _Gaetano_, et
      appartenait (toujours en 1785)  un peintre nomm Franois
      _Romero_.]

      [Note 464: Ce dernier appartenait  l'abb _Serassi_, et lui
      avait t donn par son auteur, Joseph Gades, qui avait su, dit
      l'historien du Tasse, par une de ces touches agrables qui lui
      taient familires, rendre parfaitement l'enthousiasme et l'esprit
      de ce grand pote. Ce portrait doit avoir pass, aprs la mort de
      _Serassi_, arrive en 1791, dans les mmes mains que ses livres.]

Le plus intressant pour nous est celui qui orne  Paris le cabinet de
M. le snateur Abrial, et qui est trs-fidlement grav, en tte de la
traduction de la _Jrusalem dlivre_, dans l'dition de 1803[465]. Ce
portrait, tait  _Sorrento_, dans la maison o naquit le Tasse, encore
habite aujourd'hui par les descendants de sa soeur _Cornelia_[466]. En
1799[467], quand l'arme franaise, sous les ordres du gnral
Macdonald, occupait le royaume de Naples, _Sorrento_ s'tant rvolt,
fut pris d'assaut, aprs trois jours de sige. Le gnral, averti de
l'existence de cette maison par M. Abrial, alors commissaire pour le
gouvernement franais  Naples, la sauva du pillage et prit soin qu'elle
ft respecte. La famille, pntre de reconnaissance, lui offrit,
quelques jours aprs, ce qu'elle avait de plus prcieux, le portrait du
Tasse, et le gnral en fit prsent  M. Abrial, premier auteur de la
bonne action qu'il avait faite. Le Tasse y est reprsent  l'ge o
l'on dit que le cardinal _Cinthio_ le fit peindre  Rome, et c'est
peut-tre une copie, ou plutt un double du portrait de Frdric
_Zucchero_, accord par le cardinal  la famille du Tasse aprs sa mort.
Ce qui porte  croire qu'il ne fut pas fait  Naples, c'est que le
_Manso_ n'en parle pas, lui qui a trac, dans la Vie de son ami, un
portrait si dtaill, si minutieusement circonstanci de toute sa
personne[468].

      [Note 465: Voyez ci-dessus, p. 157 et 158.]

      [Note 466: _Cornelia_ ayant perdu son premier mari _Sersale_,
      pousa en secondes noces _Giovan. Leonardo Spasiano_, dont le
      descendant direct, M. _Gaetano Spasiano_, propritaire actuel de
      cette maison, avec deux demoiselles _Spasiano_ ses soeurs ou ses
      parentes, y possdait ce beau portrait de famille.]

      [Note 467: Floral an VII.]

      [Note 468: Il en fit cependant faire un, mais en petit, et il
      le donna ou du moins le prta au Tasse, qui le laissa au cardinal
      _Cinthio_, lgataire du peu de fortune qu'il pouvait avoir, en le
      priant de faire rendre ce petit portrait au _Manso_. C'est ce que
      nous apprend cette clause de son testament, rapport en entier par
      le _Manso_ lui-mme, dans sa Vie du Tasse: _E fo de' beni di
      fortuna erede il sig. cardinal Cinthio; cui priego che faccia al
      sig. Gio. Batt. Manso quella picciola tavoletta restituire, dove
      egli mi fece dipingere, e che dar non_ _m'ha voluto, se non in
      prestanza_. (_Vita del Tasso_, N. 115.) On ignore ce que ce
      prcieux petit tableau est devenu.]

Le Tasse tait d'une taille si haute que, selon l'expression du _Manso_,
il pouvait tre compt pour l'un des hommes les plus grands parmi ceux
qui l'taient le plus. Son teint tait blanc; les veilles, les chagrins
et les souffrances l'avaient rendu ple. Il avait la tte assez grosse
et un peu aplatie au sommet, le front large, ouvert et presque
entirement chauve. Ses cheveux et sa barbe taient entre le brun et le
blond; ses sourcils noirs, bien arqus et peu pais; ses yeux grands,
d'un bleu trs-vif et trs-doux[469]; les mouvements et les regards en
taient pleins de gravit; et souvent, dit encore le _Manso_, il les
tournait ensemble vers le ciel, comme pour suivre les lans de son ame,
habituellement leve vers les choses clestes. Ses joues taient
maigres, son nez long et un peu inclin; sa bouche grande, releve aux
extrmits dans cette forme qu'on appelle lonine; ses lvres fines et
souvent ples, ses dents bien ranges, larges et blanches. Il riait
rarement, et n'clatait jamais. Sa voix tait claire, sonore, mais sa
langue tait peu dlie, et mme il bgayait[470]. Sa taille, quoique
trs-grande, tait bien proportionne; il russissait  tous les
exercices du corps que l'on nommait alors chevaleresques[471];
naturellement brave, il y montrait autant d'habilet que de courage,
mais plus d'adresse que de grce. Il y avait enfin dans toute sa
personne, mais principalement sur son visage, quelque chose de noble et
d'attrayant, qui, lors mme qu'on n'tait pas prvenu de son mrite
extraordinaire, inspirait l'intrt et commandait le respect.

      [Note 469: Le _Capaccio_, dans ses _Elogia illustrium litteris
      virorum_, p. 281, dit que ses yeux taient louches: _Quem cernis
      procera statura virum, luscis oculis, subflavo capillo_, etc. Mais
      il est le seul qui le dise; le _Manso_ n'en parle pas.]

      [Note 470: Il parle, en plusieurs endroits de ses lettres, de
      son _impedimento di lingua_, ainsi que de sa vue faible et
      courte.]

      [Note 471: A faire des armes, monter  cheval, rompre des
      lances, etc.]

Mais les qualits de son ame surpassaient de beaucoup ses avantages
corporels. Tous ses historiens s'accordent  louer sa candeur, sa
vracit, son inviolable fidlit  sa parole, son loignement de toute
passion haineuse, de tout esprit de vengeance et de toute malignit, son
attachement pour ses amis, sa patience dans ses maux, sa douceur, sa
sobrit, sa pit sincre, la puret de sa vie et de ses moeurs. Sa
fiert, qui lui faisait voir avec horreur tout ce qui ressemblait  la
bassesse, pouvait ressembler elle-mme  de l'orgueil; il ne pouvait
souffrir l'apparence de l'avilissement et du mpris; mais s'il exigeait
des gards, en homme qui savait s'apprcier et se mettre  sa place, il
n'en manquait jamais avec personne, et il tait toujours prt 
s'humilier, ds qu'on lui en laissais le soin. N gentilhomme, dans un
temps o ce titre avait tout son prestige, et chevalier dans le coeur
autant que par le hasard de la naissance, il rendait aux princes ce
qu'il leur devait, mais il se croyait l'gal de tous les autres, et la
faveur o ils taient ne le rendait que plus exigeant avec eux.

Cette disposition est dplace, souvent blmable et presque toujours
ridicule, quand on vit avec le commun des hommes; mais condamn par sa
destine, sa fortune, et les usages de son sicle  vivre avec les
grands et dans les cours, il fit bien de l'entretenir dans son ame,
dt-il tre accus d'orgueil par ceux dont l'orgueil seul en tait
bless. Il eut plus de raison encore d'tre ainsi, quand il fut tomb
dans l'excs de l'infortune, et de conserver, dans sa longue et injuste
captivit, toute la dignit du malheur. On le voit avec plaisir
n'accorder qu' peine du fond de sa prison, et  la sollicitation de son
cher Scipion de Gonzague, une espce de satisfaction par crit  l'un
des plus grands seigneurs de la cour de Ferrare[472], pour des paroles
qui lui taient chappes dans un moment de dsespoir; et mettre encore
expressment dans sa lettre qu'il tait prt  lui donner toutes les
satisfactions qu'il pouvait recevoir d'un homme rsolu  mourir plutt
que de rien faire qui ft indigne de lui[473].

      [Note 472: Le comte _Fulvio Rangone_.]

      [Note 473: _Io son pronto a darle tutte quelle soddisfazioni
      che ella possa ricever da un uomo ch' cos risoluto al morire,
      come pertinace a non voler fare indignit._ Cette lettre est du 3
      avril 1581,  la fin de la seconde anne de sa captivit.]

Simple, mais propre dans ses habits, au milieu des recherches du luxe et
de la magnificence, il tait habituellement vtu de noir[474], ne
portait que du linge uni, mais toujours blanc, et en avait beaucoup,
pour en pouvoir changer  volont. Sa contenance tait rserve, modeste
et silencieuse; c'tait celle d'un philosophe plutt que d'un pote. Il
prfrait le recueillement et la solitude au bruit du monde; mais dans
des cercles de son choix, avec des amis, et surtout avec des femmes
aimables, sa conversation s'animait, et dposant la gravit
philosophique, il badinait, plaisantait mme avec autant de gaiet que
de finesse et d'agrment. Le _Manso_ a rassembl le nombre juste de cent
bons mots, rparties ou apophtegmes qu'il lui attribue, mais dont
_Serassi_ a fort bien observ que la plus grande partie avait dj pass
sur le compte d'autres grands hommes; ceux qu'il rapporte et qu'il
regarde comme appartenant vritablement au Tasse, marquent autant de
justesse que de vivacit d'esprit.

      [Note 474: On ajoute qu'il n'avait jamais qu'un seul habit,
      qu'il donnait aux pauvres lorsqu'il en faisait faire un autre.]

Quant  son gnie potique, il y en eut peu de plus tendu, de plus
riche, et peut-tre aucun de plus lev. Sa mmoire tait d'une
promptitude extrme et d'une incroyable tenacit. Il n'crivait ses vers
qu'aprs en avoir, pour ainsi dire, amass dans sa tte un nombre
presque infini. C'tait celle de ses facults que ses malheurs avaient
le plus altre, et il se plaignait souvent, dans ses dernires annes,
de l'avoir presque entirement perdue. Nourri de bonne heure de l'tude
des anciens auteurs grecs et latins, il s'tait surtout appliqu  la
lecture des potes et des philosophes[475]. On voit dans ses Discours
sur le pome hroque combien il avait mdit sur la Potique
d'Aristote, et dans ses Dialogues philosophiques, quelle tude
approfondie il avait faite de Platon. Nous allons d'abord observer en
lui le grand pote pique; le pote dramatique et lyrique aura son tour;
nous le verrons ensuite parmi les prosateurs et les philosophes. Dans
tous les genres o se porta son gnie fcond et vari, nous en
admirerons l'lvation et la richesse; ses dfauts mmes, que nous ne
chercherons point  dissimuler, nous instruiront; et si nous les
examinons peut-tre avec plus de rigueur que nous n'avons fait ceux de
quelques autres grands potes, c'est que, dans un genre plus important
et plus noble, il pourrait tre plus dangereux de les mconnatre, et
qu'il n'y a rien  craindre pour sa gloire  les avouer.

      [Note 475: Il avait aussi cultiv les sciences exactes; il y
      tait mme assez fort pour en pouvoir donner des leons. Dans les
      premiers temps de son sjour  Ferrare, la chaire de gomtrie et
      d'astronomie dans cette universit vint  vaquer; le duc y nomma
      le Tasse (janvier 1573), qui accepta volontiers, dit _Serassi_,
      quoique les appointements fussent trs-modiques, parce qu'il
      n'tait oblig de professer que les jours de ftes: ce qui fait
      voir que dans cette universit les sciences exactes n'taient
      regardes que comme un objet de luxe, et une partie accessoire de
      l'instruction.]




CHAPITRE XV.

_Examen de la_ GERUSALEMME LIBERATA _du Tasse; Critiques qui en ont t
faites en Italie et en France; Dfauts rels de ce pome._


Tandis que nous avons err dans le pays enchant, mais vague, dans les
rgions immenses, ingales et souvent entrecoupes, de la posie
romanesque, j'ai cru, pour me guider moi-mme plus srement, et pour ne
pas garer ceux qui voyageaient avec moi, devoir les y conduire toujours
avec le fil de l'analyse. C'taient le plus souvent pour eux des routes
nouvelles et inconnues; et si je puis me permettre une fois ce style
mtaphorique, que je n'approuve pas toujours, lors mme qu'il nous a
fallu entrer dans le labyrinthe dlicieux et mille fois parcouru, o le
gnie de l'Arioste a sem tant de merveilles, mais dont il a tant
multipli les dtours, j'ai cru plus ncessaire que jamais d'employer ce
fil secourable. Maintenant que nous devons marcher dans des plaines
vastes encore, et agrablement varies, mais circonscrites, o s'lve
un difice rgulier, je crois pouvoir suivre un autre plan. Un des
grands avantages du pome hroque, soumis aux rgles de l'unit, c'est
que l'esprit en parcourt l'tendue sans embarras, et qu'il s'en retrace
facilement et nettement le souvenir.

De tous les pomes hroques crits dans d'autres langues que la ntre,
(et il faut avouer que notre langue ne fournit pas beaucoup d'objets de
comparaison), le plus connu en France est la _Jrusalem dlivre_. Ceux
qui, parmi nous, cultivent la langue dans laquelle cet ouvrage est crit
le prennent ordinairement pour le dernier terme et le _nec plus ultr_
de leurs tudes. Le Tasse est un des cinq ou six auteurs auxquels
s'tend communment notre rudition italienne. Trois diffrentes
traductions, dont l'une est peut-tre aussi bonne qu'une traduction en
prose puisse l'tre[476], ont tellement popularis parmi nous l'action,
la marche, les riches dtails et les belles proportions de ce pome,
qu'il est connu du moins sous ces rapports essentiels, de ceux mmes 
qui la langue dont il est un des chefs-d'oeuvre est trangre. Je me
dispenserai donc cette fois d'une analyse suivie. Celle que je ferai
sera fondue dans des discussions que je crois plus intressantes pour
nous. On sait assez gnralement ce que ce pome contient; mais on a
long-temps disput, et l'on dispute encore sur ce qu'il vaut. Retracer
ici un plan, dont au moins les masses principales sont dans tous les
esprits, serait,  ce qu'il me semble, un travail d'assez peu de fruit;
chercher, de bonne foi,  tirer de tant d'opinions diverses l'opinion
que l'on doit avoir, me parat plus important et plus utile.

      [Note 476: Je ne parle point de trois essais presque galement
      malheureux, qui ont t faits assez rcemment, d'une traduction en
      vers. La _Jrusalem dlivre_ serait peu connue en France, si elle
      ne l'et t que par ce moyen.]

J'ai parl, dans la Vie du Tasse, des querelles dont la _Jrusalem
dlivre_ fut l'objet. J'ai dit dans quelles tristes circonstances elles
lui furent suscites, l'emportement que l'on y mit, et le calme
philosophique que le Tasse garda dans ses rponses; je reviendrai
maintenant avec quelque dtail sur ce point d'histoire littraire. Sans
vouloir soutenir les jugements svres qui ont t ports de lui dans
notre pays, il est bon de rappeler aux Italiens eux-mmes la manire
dont il fut trait dans le sien.

Quand son pome parut, celui de l'Arioste jouissait de la rputation la
plus haute et la plus unanime. Tous les potes le prenaient pour modle,
et ne faisaient que de vains efforts pour l'imiter. Le jeune _Torquato_
sentit bien que s'il pouvait galer ce pote, ce ne serait pas en
suivant la mme route que lui; il sentit que toute la perfection dont le
roman pique est susceptible, tait dans le _Roland furieux_, mais que
l'pope hroque, l'pope d'Homre et de Virgile restait encore 
tenter aux muses toscanes, aprs l'infructueux essai du _Trissino_; et
il espra se tirer avec honneur de cette tentative hardie. Il admirait
sincrement l'Arioste, et n'avait ni l'espoir, ni le dsir de le
dpossder de sa place, mais il tait poursuivi nuit et jour par celui
de s'en faire une gale, dans un genre qu'il regardait comme suprieur.

C'est ce qu'il avoua lui-mme dans une lettre  Horace Arioste. Ce jeune
neveu du grand pote avait publi des stances o il louait excessivement
le Tasse; il le nommait le premier des potes; il bannissait mme du
Parnasse tous ses rivaux, et le reconnaissait pour le seul pote digne
de ce nom. Cette couronne que vous voulez me donner, lui crivit le
Tasse[477], le jugement des savants, celui des gens du monde et le mien
mme, l'ont dj place sur les cheveux de ce pote  qui le sang vous
lie, et auquel il serait plus difficile de l'arracher que d'ter 
Hercule sa massue. Oserez-vous tendre la main sur cette chevelure
vnrable? Voudrez-vous tre, non-seulement un juge tmraire, mais un
neveu impie? Et qui pourrait recevoir avec plaisir d'une main coupable
et souille d'un pareil crime, la marque d'honneur et l'ornement de sa
vertu! Je ne la recevrais pas de vous; je n'oserais non plus m'en saisir
moi-mme: je ne porte pas si haut mes dsirs.

      [Note 477: _Lettere poetiche_, N. 47, Modne, 16 janvier
      1577.]

Ce fameux Grec[478], vainqueur de Xercs, disait qu'il tait souvent
rveill par le souvenir des trophes de Miltiade. Ce n'tait pas qu'il
et le projet de les dtruire; mais il dsirait en lever pour sa
gloire, qui fussent gaux ou semblables  ceux de ce gnral. Je ne
nierai point que les couronnes toujours florissantes d'Homre (je parle
de votre Homre ferrarais), ne m'aient fait passer bien des nuits sans
sommeil, non que j'aye jamais eu le dsir de les dpouiller de leurs
fleurs ou de leurs feuilles, mais peut-tre par l'extrme envie d'en
acqurir d'autres qui fussent, sinon gales, sinon semblables, du moins
faites pour conserver long-temps leur verdure, sans craindre les glaces
de la mort. Tel a t le but de mes longues veilles. Si je puis
l'atteindre, je regarderai comme bien employe toute la peine que j'ai
prise; sinon, je me consolerai par l'exemple de tant d'hommes fameux,
qui ne se sont point fait une honte de succomber dans de grandes
entreprises.....

      [Note 478: Thmistocle.]

Dans les luttes et les exercices du corps, on propose des prix,
non-seulement aux premiers, mais aux seconds et aux troisimes. On donne
un taureau  Entelle qui a remport la victoire; mais Dars reoit une
pe et un casque superbe pour se consoler de sa dfaite[479]. Pourquoi
dans les combats de l'esprit, o s'il est glorieux de vaincre, il n'y a
pourtant aucune bont  tre vaincu, ne proposerait-on pas de mme
plusieurs prix? Ce n'est pas que je veuille descendre dans la carrire
comme ce Dars qui, la tte haute et se prparant au combat, montre ses
larges paules et agite dans l'air ses bras nerveux[480]. Loin de moi
cet orgueil et cette confiance de jeune homme! Que votre vieux Entelle
reste assis; qu'il se repose; je ne veux point, par un importun dfi, le
forcer  se lever de sa place. Je l'honore, je m'incline devant lui, je
l'appelle hautement mon pre, mon matre, mon seigneur: je lui donne
tous les titres les plus honorables que puissent me dicter l'affection
et le respect: mais si c'est un autre qui veut lui disputer sa couronne,
ou si lui-mme veut combattre encore pour tre encore vainqueur, je me
mle parmi les combattants, et je dis, comme Mnesthe dans la course des
vaisseaux troyens: Je ne demande point le premier prix; je n'espre pas
vaincre; et cependant plt aux Dieux! mais que Neptune accorde  son gr
la victoire: n'ayons du moins pas la honte de rentrer le dernier au
port[481]!

      [Note 479: _Ensem, atque insignem galeam, solatia victo._.

        (_neid._, l. V.)]

      [Note 480:

                  _Caput altum in prlia tollit;
        Ostendit humeros latos, alternaque jactat
        Bracchia protendens._ (_Ibid._)]

      [Note 481:

        _Non jam prima peto, Mnestheus, neque vencere certo,
        Quanquam ! sed superent quibus hoc, Neptune, dedisti:
        Extremos pudeat rediisse._ (_neid._, l. V.)]

Qui peut taxer d'orgueil ce dsir modeste? Qui pourra me refuser le
prix qui fut accord  Mnesthe? Je veux dire une cuirasse, prix bien
convenable  mes besoins, et capable de me dfendre contre les armes de
la mchancet et de l'envie. Que l'on couvre de lauriers la tte de
votre Clanthe, et que la voix du hrault le proclame vainqueur. Ce
triomphe ne manquera pas de trompette, puisque la Renomme en fait
l'office; mais s'il en tait besoin, je m'offrirais moi-mme. Quoique je
n'aie pas la voix de Stentor, j'esprerais pourtant parler assez haut
pour me faire entendre de tout le pays que l'Apennin partage et
qu'environnent la mer et les Alpes, etc.

Malgr cette protestation qui ne resta point secrte, malgr le soin que
le Tasse avait pris de suivre une route entirement oppose  celle de
l'Arioste, ses ennemis l'accusrent d'avoir eu la prsomption de lutter
contre lui. Ce fut bien pis quand le dialogue de _Camillo Pellegrino_,
sur la posie pique eut paru, et qu'il eut ouvertement plac le Tasse
au-dessus de l'Arioste. L'acadmie de _la Crusca_ venait de s'tablir 
Florence[482]; elle devait tre un jour en Italie l'arbitre suprme du
got et du langage; mais elle ne l'tait pas encore. Du reste, le nom
qu'elle avait pris et les noms plus singuliers que ses acadmiciens
s'taient donns n'avaient rien de plus extraordinaire que ceux de la
plupart des autres acadmies italiennes, qui naissaient alors de toutes
parts. Il y en avait plusieurs  Florence mme, celles des _Lucides_,
des _Obscurs_, des _Transforms_, des _Enflamms_, des _Humides_, des
_Immobiles_, des _Altrs_, etc. Chacun des acadmiciens prenait un nom
analogue  celui de l'acadmie dont il tait membre. Les acadmiciens de
_la Crusca_, tirrent donc leurs noms acadmiques de tout ce qui sert 
l'exploitation du bl, de la farine,  la prparation du pain[483]; les
actes de cette socit littraire furent crits en style de boulangerie
et de moulin. On en voit un exemple dans l'affaire mme du Tasse.
L'acadmie avait examin le dialogue de _Camillo Pellegrino_, avait
charg son secrtaire d'y rpondre pour elle, et dans cette rponse, de
prendre vivement la dfense de l'Arioste et de critiquer non moins
vivement le Tasse, que l'auteur du dialogue avait os lui prfrer.
C'tait l le fait, mais ce n'est point ainsi que le secrtaire le
rapporte, dans le prambule de cette rponse faite au nom de l'acadmie.
Ce secrtaire[484] s'exprime littralement en ces termes, dans son
curieux procs-verbal[485].

      [Note 482: Fonde en 1582, c'est au commencement de 1583 que
      parut son premier crit contre le Tasse.]

      [Note 483: Voyez ci-dessus, p. 262 et 263, note 2.]

      [Note 484: _Bastiano de' Rossi_, nomm dans l'acadmie
      l'_Inferigno_, ou le pain bis.]

      [Note 485: Je n'ai cru devoir rien changer, ni  ceci, ni  ce
      qui prcde, ni  ce qui va suivre sur l'acadmie de _la Crusca_,
      quoiqu'elle vienne d'tre rtablie par un dcret de l'Empereur et
      Roi, que S. M. ait eu pour moi l'extrme indulgence de m'y nommer
      associ correspondant, et que j'aie reu,  ce sujet, de
      l'acadmie, la lettre d'adoption la plus obligeante. Cette
      distinction, d'autant plus flatteuse qu'elle tait inattendue, et
      que je suis le seul Franais  qui S. M. ait daign l'accorder, ne
      change rien  mes devoirs d'historien. La nouvelle acadmie n'est
      nullement responsable de la seule erreur grave que l'on reproche 
      l'ancienne; et je ne puis craindre de blesser ceux dont je tiens 
      grand honneur d'tre le confrre, en rappelant, comme ces devoirs
      m'y obligent, une faute de leurs premiers prdcesseurs, reconnue
      par tout ce qu'il y eut ensuite de plus distingu dans cette
      illustre compagnie, et expie par de longs regrets.]

Notre acadmie, qui n'a pris, comme on sait, le titre de _la Crusca_
que parce qu'elle _blutte_[486] _la farine_ qu'on lui prsente de temps
en temps pour en sparer _le son_[487], se trouvant l'autre jour en
grand nombre, selon sa coutume, dans le lieu de sa rsidence, et ayant
appris de son _concierge_[488] qu'on avait laiss quelques jours
auparavant, un petit _sac de farine_ pour qu'il ft pass par _le
bluttoir_[489], elle le fit aussitt apporter devant elle par _les
garons de son fermier_[490]. Ayant lu dans le _Laissez passer_[491],
qui tait cousu dessus, le nom de _Camillo Pellegrino_, elle fit _dlier
l'ouverture du sac_[492], et les censeurs y ayant ensuite donn un
coup-d'oeil, elle ordonna  ses agents d'en prendre sur-le-champ _la
mesure et le poids_, et d'enregistrer l'un et l'autre avec le _Laissez
passer_, sur le livre des comptes. Cela fut fait promptement; et par
ordre de l'archiconsul (c'tait le titre du prsident de l'acadmie);
_la farine_ fut en peu de temps _sasse par le bluttoir_[493], et _le
son_ en fut suffisamment spar. D'aprs nos privilges, lorsqu'il sort
de cette opration la moiti plus _de son_ que de _farine_, celle-ci
reste  l'acadmie; l'autre, c'est--dire _le son_ demeure au
propritaire, et tout au rebours dans le cas contraire. Or dans ce
_bluttage_[494] la quantit _du son_ qui est sorti tant suprieure de
trois quarts, _la farine_ fut, en consquence, confisque au profit de
notre _cellier_[495]. Les censeurs jugeant qu'elle avait un peu plus que
moins d'_amertume_[496],  cause des _lupins_, ou de quelque autre chose
qu'on avait mle avec _le grain_, les acadmiciens ne voulurent pas
qu'on la confondt avec la ntre, ni mme qu'on la gardt  part dans
_le cellier_: ils ordonnrent qu'elle ft _mise sur la place_[497], et
pour que personne ne pt se plaindre de ladite _amertume_, j'eus ordre
d'_attacher cette paperasse sur le sac_[498]; j'obis sans dlai et je
la publie dans une forme authentique. Je prviens en mme temps les gens
sages que cette _marchandise_, quelle qu'elle soit, n'a point t
_recueillie sur nos terres_, et que _le got_ qui vient du _grain_ mme,
ne peut tre chang, ni par _la meule_, ni par _le tamis_[499].

      [Note 486: _Per l'abburattare ch'ella fa_, etc.]

      [Note 487: _La crusca._]

      [Note 488: _Dal sua Massajo._]

      [Note 489: _Un sacchetto di farina perch si passasse per lo
      frullone._]

      [Note 490: _Per li sergenti del suo Castaldo._]

      [Note 491: _Nella bulletta che vi era cucita sopra._]

      [Note 492: _Fatto scioglier la bocca al sacco._]

      [Note 493: _Stacciata dallo frullone._]

      [Note 494: _In questo abburatamento._]

      [Note 495: _Nostra canova._]

      [Note 496: _Dell'amarognolo_, mot qui ne se trouve point dans
      le vocabulaire de _la Crusca_.]

      [Note 497: _Che si mettesse in piazza._]

      [Note 498: _Le dovessi appiccar sopra questo presente
      scartabello._]

      [Note 499: _E che il sapore che vien del grano, n dalla
      macine n dallo staccio non pu esser mutato._]

Voil certainement un singulier style acadmique. C'tait une
plaisanterie; mais elle n'tait pas de bon got, et ce prambule
suffisait pour ter tout crdit  la critique. Il est vrai que ce n'est
pas ainsi que cette critique mme est crite. _L'Inferigno_ n'en fut pas
le rdacteur; ce fut _l'Infarinato_, ou le chevalier _Lionardo
Salviati_. Il y rpond  chaque assertion,  chaque phrase du dialogue
de _Pellegrino_, par des dcisions contradictoires, souvent tranchantes
et absolues, quelquefois spirituelles, mais, souvent aussi, dures,
injustes, pleines d'amertume et de fiel contre le Tasse, hrisses de
figures et d'expressions recherches, qui ne valent pas beaucoup mieux
que les mtaphores de la farine et du moulin.

La _Jrusalem_, y est-il dit[500], loin d'tre un pome, n'est qu'une
compilation sche et froide; l'unit qui y rgne est mince et pauvre,
comme celle d'un dortoir de moines, tandis que l'unit du _Roland
furieux_ ressemble  celle d'un immense palais, dont la longueur, la
largeur et la hauteur sont proportionnes. (Notez que le critique ne
manque pas de donner ici une ample numration de toutes les beauts de
ce palais. Il y trouve une cour au milieu, entoure de galeries, ensuite
plusieurs tages, partags en salles, cuisine et appartements, et dans
chaque appartement plusieurs chambres; ensuite des corridors, des
terrasses, des caves, des curies et un jardin avec toutes ses
dpendances. Il conclut que tout cela est plus difficile  btir qu'un
dortoir.) Le plan du Tasse, dit-il ailleurs, est comme une petite
maisonnette troite et disproportionne, beaucoup trop basse pour sa
longueur, btie sur de vieux murs, ou plutt rapetasse comme ces
greniers qu'on voit aujourd'hui dans Rome sur les dbris des superbes
thermes de Diocltien. L'auteur n'a fait que rdiger en vers italiens
des histoires crites en diverses langues; il n'est donc pas pote, mais
simple rdacteur en vers d'une histoire qui n'est pas de lui; et cette
histoire a tout aussi bon air avec les entraves qu'il lui a donnes,
qu'aurait la mtaphysique en chanson  danser. Le pome de l'Arioste est
une toile grande et magnifique, celui du Tasse est moins une toile qu'un
ruban, ou ce qu'on appelle  Naples une Zagarelle; et, s'il se fche de
la comparaison, on lui dira que sa toile est si longue et si troite,
qu'elle est moins un ruban qu'un fil[501].

      [Note 500: Tout ce qui suit est fidlement extrait des
      rponses faites, article par article, au dialogue de _Pellegrino_,
      dans l'crit publi par l'_Infarinato_, au nom de l'acadmie.]

      [Note 501: Ce dernier trait est dans la rplique  l'apologie
      du Tasse, mais non dans la premire critique.]

Dans ce pome, s'il mrite qu'on lui en donne le nom, les expressions
sont tellement contournes, pres, forces, dsagrables, qu'on a peine
 les comprendre. L'Arioste runit ensemble la brivet et la clart;
quand  la brivet du Tasse, c'est plutt resserrement, ou constipation
qu'il faut l'appeler. S'il voulait tre bref, il ne devait donc pas
faire tant de bavardages sur des choses impertinentes, hors de propos,
et si propres  tourmenter ceux qui l'coutent, qu'ils aimeraient
presque autant avoir la question. Ce pome raboteux, escarp,
non-seulement dpourvu de clart, mais enseveli dans une obscurit
profonde, n'est dans aucun endroit crit avec nergie, dans aucun
endroit capable, on ne dit pas d'exciter, mais d'effleurer les passions,
dans aucun endroit sans fatigue, sans ennui, sans dgot; rempli de mots
pdantesques, trangers ou lombards, qui, pour la plupart, ne sont pas
des mots, mais des barbarismes, etc.

On se persuade  peine aujourd'hui qu'on ait os parler ainsi du Tasse
et de son pome, au nom de toute une acadmie,  la face de l'Italie
entire. Aussi, avant mme que le Tasse et rpondu  cette attaque
indcente, le public s'tait dj prononc pour lui. Son _Apologie_ qui
parut peu de temps aprs, et qu'il crivit dans les souffrances et dans
la captivit, confondit ses adversaires et acheva de lui gagner tous les
suffrages. Les acadmiciens avaient ml son pre dans leurs critiques,
et avaient aussi durement trait l'_Amadis_ que la _Jrusalem_. C'est
de-l que le Tasse, qui avait t un fils si tendre et si respectueux,
prend son texte pour leur rpondre. J'opposerai ici le dbut de cette
belle et loquente rponse[502]  ce que j'ai extrait de la critique. On
en sentira mieux quel avantage les principes de la philosophie et les
affections morales donnent dans ces sortes de combats.

      [Note 502: Ce n'est pas exactement le dbut; mais il n'y a
      auparavant qu'une espce de prologue ou de prambule.]

Dans tout ce que mes adversaires ont crit, dit le Tasse, rien ne m'a
tant choqu que ce qui regarde mon pre; je lui cde volontiers dans
tous les genres de posie et je ne puis souffrir que dans aucun de ces
genres on mette quelqu'un au-dessus de lui. Il doit donc m'tre permis
de prendre sa dfense. Je ne dirai pas qu'elle me soit ordonne par les
lois d'Athnes ou par celles de Rome, mais par les lois de la nature,
qui sont ternelles, que nulle volont ne peut changer, et qui ne
perdent rien de leur autorit par les rvolutions des royaumes et des
empires. Si les lois naturelles qui appartiennent  la spulture des
morts doivent tre au-dessus des commandements des rois et des princes,
 plus forte raison celles qui ont pour but l'ternelle dure de
l'honneur et de la gloire, qu'on regarde comme la vie de ceux qui ne
sont plus. On peut dire que mon pre, mort dans le tombeau, est vivant
dans son pome. Vouloir l'y attaquer, c'est donc tcher de lui donner la
mort une seconde fois. C'est l'offenser que de le mettre au-dessous de
qui que ce soit dans le mme genre, et particulirement, comme on l'a
os faire, au-dessous du _Pulci_ et du _Bojardo_. Il leur est tellement
suprieur, quant  l'locution et aux beauts potiques, qu'il tait
impossible au censeur de prononcer d'une manire plus hardie un plus
faux jugement.

Aprs cet exorde, il entre dans de longs dtails relativement  son pre
et au pome d'Amadis. Il le dfend avec chaleur par des faits, des
raisonnements et des comparaisons. Il prtend mme dmontrer que
plusieurs parties de ce pome sont prfrables  plusieurs du _Roland
furieux_. Si l'on peut l'accuser ici d'une prvention trop forte,  qui
sera-t-elle pardonnable, si ce n'est  un fils? Il vient ensuite  ce
qui le regarde lui-mme. Il parat irrsolu sur le parti qu'il doit
prendre. D'un ct, dit-il, les critiques d'hommes aussi remplis
d'esprit et de sagesse que le sont les acadmiciens de Florence doivent
tre prises comme des avertissements et des corrections; de l'autre, il
me parat que je n'aurai dfendu qu'imparfaitement mon pre, si je ne
prends la dfense d'un fils qu'il aimait beaucoup plus que ses ouvrages,
et d'un pome qui lui tait galement cher; car je suis certain que s'il
consentait  tre surpass par quelqu'un, il ne voulait du moins l'tre
que par moi. Ici, selon l'usage des potes, j'invoque la mmoire et
celui qui me l'a donne avec l'intelligence, lorsqu'il anima ce corps
prissable et pour ainsi dire tranger, et j'atteste que dans les
dernires annes de la vie de mon pre, tant l'un et l'autre dans
l'appartement que lui avait donn le duc de Mantoue, il me dit que
l'attachement qu'il avait pour moi lui avait fait oublier celui qu'il
avait autrefois pour son pome, qu'ainsi aucune gloire au monde, aucune
ternit de renomme ne pouvait lui tre aussi chre que ma vie, et que
rien ne pouvait lui faire plus de plaisir que ma rputation. Je ne dois
donc pas souffrir que l'on attaque le jugement de mon pre, en attaquant
mes ouvrages. Que dois-je faire? mes amis, conseillez-moi.

Ici commence le dialogue, car c'est aussi dans cette forme, qui lui
tait trs-familire, qu'il se dfend contre les censeurs du dialogue de
_Pellegrino_ et les siens. Ses amis, comme de raison, lui conseillent de
rpondre, et de faire briller dans cette occasion la finesse et
l'tendue de son esprit. Dans cet ge fort loign de l'enfance, je ne
dois pas, reprend-il, rechercher la rputation d'homme d'esprit, mais
plutt celle d'un homme qui connat ses dfauts, et qui juge les autres
et soi-mme sans passion. Comment oserais-je enlever  mon censeur ce
rle de juge qu'il prend  la fin de son ouvrage, avec tant de douceur
et d'humanit, pour m'en revtir moi-mme injustement? Soyez donc plutt
mes juges. Je parlerai non pour moi, mais pour l'honneur des anciens
matres de la posie et des plus grands potes, pour la vrit mme,
dont l'autorit est plus respectable que la leur; et j'en parlerai, non
comme juge, mais comme simple dfenseur, etc.

Tel est, en gnral, le ton de modration et de sagesse qui rgne dans
cette apologie. La rplique violente de l'_Infarinato_[503] en fit
encore mieux ressortir le mrite. D'ailleurs le pome qui tait ainsi
attaqu et dfendu parlait assez pour sa propre dfense. Mis au premier
rang dans quelques parties de l'Italie, il le partagea bientt dans
presque toutes, et ne fut plac dans aucune au-dessous du second. Les
plus instruits et les plus sages s'abstinrent de prononcer entre le
Tasse et l'Arioste. En effet, leur plan, leur gnie et leur style sont
si diffrents, qu'il ne reste pour ainsi dire aucun point de
comparaison. L'un est plus vaste, l'autre est plus rgulier; l'un plus
fcond, l'autre plus sage; le premier plus facile et plus vari, le
second plus sublime et plus gal. On remplirait deux pages de ces
oppositions, dont le rsultat serait le mme qu'on peut tirer avant de
les faire, c'est que, sur deux lignes diverses, ils sont tous deux les
premiers. C'est ce qu'Horace Arioste eut le bon esprit de voir et
d'crire dans le plus fort de la dispute, quoiqu'intress par son nom
et par les liens du sang  prendre un autre parti. C'est que Mtastase,
dont le nom rappelle un pote clbre et un excellent esprit, a vu et
crit depuis, en avouant cependant que s'il n'osait prendre sur lui de
prononcer entre ces deux grands hommes, la prvention naturelle et
peut-tre excessive qu'il avait toujours eue pour l'ordre, l'exactitude
et la mthode, le faisait pencher en faveur du Tasse. Si Apollon,
ajoute-t-il avec une modestie charmante, se mettait un jour en
fantaisie, pour mieux montrer sa puissance, de faire de moi un grand
pote, et m'ordonnait de lui dclarer librement auquel de ces deux
fameux pomes je voudrais que ressemblt celui qu'il promettrait de me
dicter, j'hsiterais certainement beaucoup dans mon choix, mais je sens
qu' la fin ce got pour l'ordre, l'exactitude et la mthode, me
dciderait pour le _Godefroy_[504].

      [Note 503: Voy. ci-dessus, p. 265.]

      [Note 504: _Lettera a Domenico Diodati giureconsulto
      napoletano_.]

Le savant et judicieux Tiraboschi s'abstient de mme de prononcer en
gnral, entre ces deux illustres rivaux, et dit plus positivement les
raisons, tires de la nature oppose de leurs ouvrages, qui rendent
toute comparaison frivole, et tout jugement impossible. Aprs avoir cit
la modeste et ingnieuse conclusion de Mtastase, il donne aussi la
sienne, qui est toute contraire, mais o il n'a mis ni moins de
modestie, ni moins d'esprit. Moi, dit-il, qui suis si infrieur  ce
grand homme (il est  remarquer que cela fut crit du vivant de
Mtastase), je rpondrais peut-tre  Apollon avec plus de courage, et
ma rponse serait un peu diffrente. S'il m'invitait  crire un pome
pique, je le prierais de me faire ressembler au Tasse; s'il m'engageait
 en entreprendre un pome romanesque, je le prierais de faire de moi
un autre Arioste; s'il me demandait, en gnral, duquel de ces deux
potes je dsirerais tre l'gal par un talent naturel pour la posie,
je commencerais par demander pardon au Tasse, mais ce serait le talent
de l'Arioste que je prierais ce dieu de m'accorder[505].

      [Note 505: _Stor. della Letter. ital._, t. VII, part. III, p.
      120.]

Ce ton est un peu diffrent de celui des premiers critiques. Ni de leur
temps, ni depuis, personne n'a os s'exprimer sur le Tasse comme ils le
firent alors. Il en faut excepter un homme devenu depuis trs-clbre
dans les sciences, qui tait alors fort jeune, et ne prvoyait sans
doute encore ni sa future clbrit, ni ses malheurs: c'est le grand
Galile. Professeur de mathmatiques  vingt-six ans dans l'universit
de Pise, il ne ngligeait point les tudes littraires qui avaient eu
ses premires amours; la philologie, ou la science du langage, faisait
ses dlices: il aimait beaucoup les vers et en faisait lui-mme; entre
les potes italiens, il tait surtout passionn pour l'Arioste, et l'on
assure qu'il le savait par coeur tout entier. En 1590, temps o la
captivit du Tasse tait finie, mais o les querelles, dont la
_Jrusalem dlivre_ tait l'objet, duraient encore, Galile crivit
pour son amusement une critique extrmement vive de ce pome. Il n'y mit
sans doute aucune importance, car il prit si peu de soin de son
manuscrit, qu'on ne l'a retrouv que depuis peu d'annes. Cet opuscule
intressant par son objet, par son auteur et par sa piquante
originalit, fut imprim pour la premire fois en 1793[506]. Quand on
aime le Tasse, on ne lit point sans tre souvent choqu du ton que prend
avec lui le jeune professeur; mais le fond en est trs-bon, quoique les
critiques soient souvent excessives. Elles tombent galement sur le
style, sur les inventions, la conduite et les caractres. La plus grande
partie des jugements est saine et conforme aux lois du got; il est 
croire seulement que si l'auteur les avoit publis lui-mme il en et
adouci la forme, et qu'il se ft born  des critiques particulires,
sans en tirer contre le gnie et le talent d'un grand pote, des
consquences fausses et injustes.

      [Note 506: _Considerazioni al Tasso di Galileo Galilei_, etc.,
      Venise, 1793, in-12.]

Ds la premire stance du pome, il prononce que l'un des dfauts les
plus ordinaires du Tasse, est qu'il parat souvent manquer de matire,
qu'il est oblig de coudre ensemble des penses qui n'ont entr'elles
aucune liaison, aucun rapport, et que cela nat en lui d'une grande
scheresse de veine potique et d'une grande pauvret d'ides. Je reste
quelquefois, dit-il ailleurs, tout tourdi en voyant les sottes choses
que ce pote se met  dcrire. Et ailleurs encore[507]: Il m'a
toujours paru que ce pote tait mesquin, pauvre, misrable au-del de
toute expression, tandis que l'Arioste est riche, magnifique et
admirable. Il fait ici une comparaison figure, dans le genre de celles
des acadmiciens de Florence: En considrant, dit il, les actions et
les fables de ce pome, je crois pntrer dans le petit cabinet d'un
petit curieux qui a pris plaisir  l'orner de choses qui ont quelque
prix par leur antiquit ou autrement, mais qui ne sont cependant au fond
que de petites choses (_coselline_), comme un crabe ptrifi, un
camlon dessch, une mouche ou une araigne dans un morceau d'ambre,
quelqu'une de ces poupes, de ces _fantoccini_ de terre que l'on dit
trouves dans les tombeaux de l'gypte, ou, s'il s'agit de peinture,
quelque petite bauche du _Baccio Bandinelli_, ou du _Parmesan_, ou
autres petites choses pareilles. Au contraire, lorsque j'entre dans le
_Roland furieux_, je vois s'ouvrir un grand garde-meuble, une tribune
immense, une galerie royale orne de cent statues antiques des plus
clbres sculpteurs, d'autant de tableaux des meilleurs peintres, avec
un grand nombre de vases, de cristaux, d'agathes, de lapis-lazuli, et
d'autres pierres fines, remplie enfin d'objets rares, prcieux,
merveilleux et de la plus haute excellence, etc.

      [Note 507: P. 33.]

Du reste, le ton gnral de cette critique est non-seulement libre, mais
drisoire et moqueur. L'auteur apostrophe les personnages qui agissent
ou parlent dans le pome, pour tourner en ridicule leurs actions et
leurs discours. Il ne fait surtout aucune grce  _madonna Armida_,
qu'il traite non-seulement comme une franche coquette, mais comme une
coureuse des rues et une fille du coin; il apostrophe aussi le pote, et
ne lui pargne pas les mauvaises plaisanteries, qui sont mme
quelquefois mauvaises dans plus d'un sens, comme lorsqu'il lui dit: Eh!
_signor Tasso_, vous n'y entendez rien; vous barbouillerez beaucoup de
papier, et ne ferez que de la bouillie pour les chats[508]. Son style,
trs-pur et trs-toscan, est plein de ces expressions proverbiales, de
ces jeux de mots, de ces quolibets, ou _riboboli_ florentins, dont il
faut avoir fait une tude particulire pour les bien entendre. Il y en a
mme de gaillards, et d'un genre d'quivoque qui paratrait fort trange
en France dans un professeur de mathmatiques, et qu'on ne pardonnerait
mme pas  un autre professeur de rpter. En un mot, c'est l'ouvrage
d'un jeune homme, mais  toutes ces bizarreries prs, moins choquantes
dans son pays, dans sa langue et dans son sicle, c'est l'ouvrage d'un
jeune homme plein d'esprit, de got et de saine littrature, qui joue
avec sa plume, se parle pour ainsi dire  lui-mme, et ne se croit pas
soumis aux strictes lois de la dcence, de la politesse et des gards.
S'il avait toujours crit sur ces matires, il n'aurait pas eu tant de
gloire; mais aussi l'Inquisition n'aurait pas troubl et menac sa vie,
pour avoir soutenu le premier que la terre tourne autour du soleil; et
la terre n'en tournerait pas moins.

      [Note 508: En italien, _una paniccia da cani_ (p. 29); mais
      chiens ou chats, l'un ne vaut pas mieux que l'autre.]

Le sort de _la Jrusalem_ fut d'abord en quelque sorte plus heureux en
France qu'en Italie. Quoiqu'elle n'y ft connue encore que par de
mauvaises traductions, elle excita beaucoup d'enthousiasme. On la mit
bientt de pair avec l'_Iliade_ et l'_nide_; et vers le milieu du
grand sicle, il devint enfin du bon air de la mettre au-dessus.
Boileau, qui veillait alors aux intrts du got, avec la vigilance d'un
magistrat et les lumires d'un lgislateur, s'leva fortement contre ce
qu'il regardait comme une hrsie, et la foudroya d'un seul vers, que
bien des gens ne lui ont point pardonn:

        Tous les jours  la cour un sot de qualit
        Peut juger de travers avec impunit,
        A Malherbe,  Racan prfrer Thophile,
        Et le clinquant du Tasse  tout l'or de Virgile[509].

      [Note 509: Satire IX.]

Je ne rappellerai point tout ce qu'on dit alors contre ce vers, ni ce
qu'on a dit depuis et surtout de nos jours. Il tait devenu un mot de
ralliement pour les ennemis de Boileau, dans un temps, o,  la honte de
la littrature franaise, on se faisait gloire de l'tre. Plusieurs
d'entre eux, qui peut-tre entendaient assez mdiocrement le Tasse,
accusaient Boileau de ne l'avoir pas entendu, et se prvalaient contre
lui de cet adage de Quintilien: _Il ne faut juger les grands hommes
qu'avec modestie et retenue, de peur de condamner ce que l'on n'entend
pas._ Ce prcepte est assurment de la plus grande sagesse; mais voici
quelque chose d'embarrassant: c'est qu'aux yeux des gens de got,
Boileau est lui-mme un de ces grands hommes qu'il n'est plus permis de
juger lgrement, sans courir le mme risque dont Quintilien a voulu
nous garantir. Tchons, pour y chapper, de bien saisir le sens de cette
expression, et dans la crainte de nous laisser conduire  des guides
prvenus ou infidles, ne choisissons pour expliquer Boileau d'autre
interprte que lui-mme.

Plusieurs annes aprs, dans son _Art potique_, tant revenu  parler
du Tasse, il en parla plus modrment. Cela est amen dans le troisime
chant (car Despraux se donnait la peine d'enchaner ses ides et de
conduire d'un sujet  l'autre par des transitions naturelles), cela est
amen par le conseil qu'il donne de ne pas substituer dans l'pope, aux
fictions de la mythologie, _les mystres terribles_ du christianisme.
Je sais que cette opinion peut tre examine sous le double point de vue
de la posie et de la religion, que quoi qu'en aient dit des hommes 
imagination, qui ne sont pas potes, et de nouveaux docteurs en religion
que les hommes religieux rcusent, on pourrait soutenir par d'assez
bonnes raisons, sous ce double rapport, l'opinion de Despraux; mais ce
n'est point de cela qu'il est question: revenons  cette opinion mme.
Il insiste, pour la soutenir, sur la triste figure que font les diables
dans un pome:

        Et quel objet enfin  prsenter aux yeux
        Que le Diable toujours hurlant contre les cieux,
        Qui de votre hros veut rabaisser la gloire,
        Et souvent avec Dieu balance la victoire?
        Le Tasse, dira-t-on, l'a fait avec succs.
        Je ne veux point ici lui faire son procs;
        Mais quoi que notre sicle  sa gloire publie,
        Il n'et point de son livre ILLUSTR l'Italie,
        Si son sage hros, toujours en oraison,
        N'et fait que mettre enfin Satan  la raison,
        Et si Renaud, Argant, Tancrde et sa matresse
        N'eussent de son sujet gay la tristesse.

Comme ce n'est point avec du clinquant que l'on peut _illustrer_ sa
patrie, que cette expression est dcisive dans un auteur qui ne dit
jamais que ce qu'il veut dire, on ne peut conclure que Boileau n'a point
donn prcdemment au mot qu'on lui reproche un sens aussi absolu et
aussi tendu qu'on s'est obstin  le croire, et qu'on doit entendre ce
mot, non comme ceux qui persistent  lui en faire un crime, mais dans le
sens o en Italie mme, de trs-bons esprits l'ont entendu. Boileau n'a
point voulu dire qu'il n'y a que du clinquant dans le Tasse, que le
Tasse est tout clinquant; il ne l'a point voulu dire, puisqu'il a dit
ailleurs que le Tasse a _illustr sa patrie_ par son pome; enfin il ne
l'a point voulu dire, puisqu'il ne l'a point dit, car, encore une fois,
matre comme il l'tait de sa langue et de toutes les difficults de son
art, il disait tout ce qu'il voulait dire, et ne disait que cela. Il
pouvait mme le dire facilement, et de manire  ter toute quivoque:

        A Malherbe,  Racan prfrer Thophile,
        Le clinquant  l'or pur, et le Tasse  Virgile.

Certainement alors il n'y aurait plus de discussion; ce serait bien le
clinquant d'un ct, l'or de l'autre: l, le Tasse tout entier, et ici
tout Virgile; mais il a dit:

        A Malherbe,  Racan prfrer Thophile,
        Et le clinquant du Tasse  tout l'or de Virgile;

c'est--dire videmment: et le clinquant qui est dans le Tasse, ou ce
qu'il y a de clinquant dans le Tasse  tout l'or qui est dans Virgile.

C'est ainsi que l'a entendu le judicieux Muratori, qui s'explique fort
au long sur ce vers de Boileau[510], et qui est loin de lui en faire un
crime. Le marquis _Orsi_, dans son ingnieuse dfense des potes
italiens contre le P. Bouhours[511], aime mieux croire que le mot de
notre satirique n'est qu'une plaisanterie; il se trompe, ou du moins si
le mot est plaisant, c'est trs-srieusement que Despraux l'a dit. Il
remarque avec plus de raison que les Franais ne doivent pas s'attribuer
l'invention de ce mot, et que le _cavalier Salviati_ l'avait employ
avant eux[512]. _Carlo_ _Gozzi_, qui traduisit dans le dernier sicle,
en vers libres, toutes les satires de Boileau, dit dans sa note sur ce
vers, que le pote franais n'a point prtendu mpriser le Tasse, mais
se ranger  l'opinion de quelques auteurs italiens, et il cite  ce
propos le trait mordant de _Salviati_[513]. En un mot, il y a de l'or
dans le Tasse, et certes de l'or bien brillant et bien prcieux, mais
cet or n'est pas sans mlange; il s'y trouve aussi du clinquant; c'est
tout ce que Boileau a voulu dire, et c'est tout ce qu'il a dit.

      [Note 510: _Perfetta poesia_, t. I, p. 484 et suiv. Il termine
      ainsi tout ce qu'il dit  ce sujet: _Altro per appunto non suonano
      le sue parole_ (_di_ Boileau) _se non che stolti son coloro che
      antipongono a tutto il poema realmente bello di Virgilio alcune
      parti che solamente in apparenza son belle nel Tasso._ (P. 486.)]

      [Note 511: _Considerazioni sopra un famoso libro francese
      intitolato:_ La manire de bien penser dans les ouvrages d'esprit,
      _divise in sette dialoghi_, etc., Bologna, 1763; Modena, 1735. Le
      Dialogue VI est consacr tout entier  la dfense du Tasse.]

      [Note 512: Il se trouve dans l'_Infarinato secondo_, qui est
      une rplique  la rponse de _Camillo Pellegrino_, pour la dfense
      de son Dialogue. Ce qui est aussi ridicule qu'injuste, c'est que
      ce n'est point avec l'or de Virgile que l'_Infarinato_ compare le
      clinquant du Tasse, mais avec le prtendu or de l'_Avarchide_,
      triste pome de l'_Alamanni_, dont nous avons vu, ch. XI, ce que
      l'on doit penser. _La Crusca_ avait dit: _Verr agguagliare
      all'Avarchide il poema del Tasso_; et _Pellegrino_ avait rpondu:
      _Se ne contenterebbero al sicuro gli academici, ma l'intenzion mia
      non fu di far paragone_,  quoi l'_Infarinato_ rplique: _S,
      secondo che s'agguaglia anche l'orpello all'oro_. (_Op. del
      Tasso_, dit. de Florence, t. VI.)]

      [Note 513: _Opere del conte Carlo Gozzi_, Venezia, 1772, t.
      VI, p. 274.]

Nous avons vu ce que les ennemis du Tasse osrent crire en Italie sur
son ouvrage; mais qu'est-ce que ses propres amis en pensaient alors, et
qu'en pensait-il lui-mme? Cela tient encore  l'histoire de ce pome,
si digne, sous tous les rapports, d'occuper les amis des lettres; et il
ne peut tre indiffrent de le savoir.

On se rappelle  quelle fcheuse position il tait rduit lorsque, sans
sa participation et  son insu, son pome fut imprim, pour la premire
fois, d'aprs une copie imparfaite, et se rpandit dans toute l'Italie.
Malade, priv de sa libert, souvent mme de sa raison, hors d'tat d'en
donner lui-mme une dition plus correcte, ce qui l'affligeait le plus,
c'est qu'il sentait mieux que personne la ncessit de cette
correction. Ses amis, ses admirateurs la sentaient comme lui. Ce pome,
crivait Horace _Lombardelli_[514], honore la religion, la posie et
notre sicle autant que l'auteur mme; je ne doute pas que la fleur des
esprits d'Italie ne se plaise  le commenter, et  en faire sentir
toutes les beauts, surtout lorsque l'auteur y pourra mettre la dernire
main. Plaise  Dieu qu'il le puisse, et que son pome n'aye pas le mme
sort que l'nide! _Camillo Pellegrino_, dans ce dialogue qu'il
consacre  la gloire du Tasse[515], reconnat dans son pome la mme
incorrection. Esprons, dit-il, que si le ciel lui est assez favorable,
ainsi qu' notre sicle, pour lui rendre la sant, il mettra la dernire
main  sa _Jrusalem_, qu'il tendra ou claircira quelques endroits qui
paraissent maintenant obscurs et tronqus, et qu'il portera ce pome 
son entire perfection. Avant que cette disgrce lui ft arrive, il
avait souvent dit qu'il n'tait pas entirement content de son ouvrage,
et qu'il avait dessein d'y faire plusieurs changements. Il n'est donc
pas douteux que sans l'indisposition de l'auteur, ce pome aurait
beaucoup moins de dfauts qu'il n'en a maintenant, etc.

      [Note 514: Lettre  _Maurizio Cataneo_, 28 septembre 1581.]

      [Note 515: _Il Carrafa, ovvero della poesia epica_, etc.]

Le Tasse, dans sa rponse  l'acadmie, parle ainsi de ce passage:
L'auteur du dialogue dit ici pour ma dfense ce que je pourrais dire
moi-mme. J'ajouterai seulement que je n'ai jamais revu, ni corrig, ni
publi ce pome, non plus que mes autres ouvrages. Plaise  Dieu qu'il
me soit permis de le faire! etc. Il rpte dans plusieurs endroits ce
mme voeu, et l'on aperoit souvent dans ses rponses la connaissance
qu'il avait de ses dfauts. Parmi les expressions critiques, dit-il
ailleurs, il y en a que je comptais changer. Or, si les objections du
critique ne me forcent pas  corriger mes vers lorsqu'elles sont sans
raison, il ne serait pas raisonnable qu'elles me forassent  ne les pas
corriger quand je juge  propos de le faire, surtout n'ayant pas encore
prsid moi-mme  l'impression de mon pome. Et ailleurs encore; En
citant les mots dont je me suis servi, on les confond et on les dfigure
de manire que je ne les reconnais plus. Je ne veux pas les chercher
dans un pome que je n'ai pas lu depuis dix ans, et dans lequel j'aurais
chang, non-seulement des mots, mais beaucoup d'autres choses, si j'y
avais mis la dernire main.

Si l'acadmie lui reproche de l'effort et de l'affectation dans le
style, de la recherche dans les penses, et des jeux de mots: Quand on
se sert, rpond-il, pour m'attaquer, de mon propre jugement, tel que je
l'ai prononc devant plusieurs personnes, si je veux repousser le trait
qui vient me frapper, il faut que je me rfute moi-mme. Que dois-je
donc faire, mes amis? Attendre le coup et prsenter la gorge au glaive,
comme firent les snateurs romains quand Rome fut prise par les Gaulois?
Ou bien toute dfense, fausse ou vraie, me sera-t-elle permise contre
mes adversaires? Un interlocuteur lui conseille de se couvrir des armes
des Grecs, comme fit ne dans l'incendie de Troie, et de se mler parmi
ses ennemis. Le Tasse jouant sur le mot, avoue qu'il ne trouverait pas
son compte  vouloir se couvrir des armes des Grecs, parce qu'Homre,
non plus que Virgile, ne fait que trs-rarement jouer les mots entre
eux. Je devrais plutt, ajoute-t-il, prier le prince de Sulmone de
m'accorder les armes dont se servait son pote (c'est--dire Ovide n 
Sulmone; et l'on voit ici que le Tasse reconnaissait en lui-mme les
dfauts que l'en reproche  ce pote). Le parrain d'armes de mon
adversaire, continue-t-il, ne s'y opposerait pas sans doute; puisqu'il
l'a arm de celles dont se servaient Menandre et Terence, ou plutt
Aristophane (c'est--dire celles de la plaisanterie et du sarcasme), et
qui convenaient ici beaucoup moins. Il continue de jouer sur cette ide
des armes, sur le carquois d'Ovide, dont il peut dcocher les traits, et
qui du moins, dit-il est prfrable aux instruments de cuisine que
Terence met  la main de ceux qui assigent la maison de Thas; allusion
un peu force, comme on voit,  une scne de l'_Eunuque_ de
Terence[516]. Il quitte enfin ce style mtaphorique, pour se jeter dans
des sophismes, sur lesquels le prambule qu'il vient de faire montre
assez qu'il ne se faisait pas illusion.

      [Note 516: Act. IV, sc. 7.]

Si l'on dsire un aveu plus positif, le voici dans cette rponse nave
et touchante qu'il fait  des reproches assaisonns de toute la hauteur
et de toute la duret acadmique. Moi qui souffre volontiers, mais non
sans quelque douleur, qu'on veuille me gurir de mon ignorance[517], je
dirai au mdecin: je suis malade, pour avoir trop got dans mon jeune
ge la douceur des aliments de l'esprit, et parce que j'ai pris
l'assaisonnement pour la nourriture; cependant vos remdes sont trop
dsagrables: je crains qu'ils ne me trompent pas assez pour que je
veuille les prendre. C'est un nouvel art de gurir, et une nouvelle
espce d'artifice que de frotter le vase avec du fiel au lieu de miel,
pour qu'il ne soit pas rejet du malade[518].

      [Note 517: Je ne puis me refuser au plaisir de mettre ici ce
      beau passage, en faveur de ceux qui entendent l'italien. _Ma io
      che volentieri, n per senza mio dolore, sostengo d'esser
      medicato dell'ignoranza, dir al medico: son infermo per la
      dolcezza de' cibi dell'intelletto, de' quali ho gustato di
      soverchio nell'et giovenile, prendendo il condimento per
      nutrimento; non dimeno, troppo spiacevoli sono questi medicamenti:
      e temo che non m'inganninno, perch io li prenda, bench questa 
      nuova sorte di medicare e nuova maniera d'artificio unger di fiele
      il vaso, in cambio di mele, perch dall'infermo non sia ricusato._
      (_Apologia di Torquato Tasso_, etc.)]

      [Note 518: Allusion  la belle comparaison de Lucrce, et 
      l'heureux emploi qu'il en avait fait lui-mme dans le dbut de son
      pome: _Cos a l'egro fanciul_, etc.]

Sans prendre trop  la rigueur ces aveux modestes, il en rsulte
toujours qu'on n'est point coupable en croyant apercevoir des dfauts
dans un ouvrage ou l'auteur lui-mme voyait tant d'imperfections, et que
dans un ge plus avanc, il nommait les jeux de sa jeunesse[519]. Ces
dfauts, dans un si grand et si beau gnie, venaient tous de ce qu'il ne
joignait pas, au mme degr,  ses qualits minentes, une autre qualit
plus vulgaire en apparence, mais qu'Horace appelle cependant le principe
et la source de l'art d'crire; je veux dire cette sagesse[520], ce
jugement exquis, tranchons le mot, ce bon sens, ennemi de tout excs, de
toute affectation, de toute recherche, qui retient toujours dans de
justes bornes l'esprit le plus subtil et l'imagination la plus fconde;
cette qualit prcieuse enfin, dont il parat que la nature avait fait
l'un des principaux attributs de l'homme, et qu'il ne parvient mme 
touffer qu' force de soins et d'tudes. Le bon sens brille d'un doux
clat dans tous les bons auteurs de l'antiquit, parce que les anciens
vivaient plus prs de la nature, qu'ils la consultaient seule, et qu'ils
n'empruntaient pour la peindre d'autres couleurs que celles qu'elle leur
fournissait elle-mme; il se trouve plus rarement chez les modernes,
parce que, dans toutes les nations, les auteurs suivent plutt le got
national que la voix de la nature, et que ce got y est comme les moeurs,
un compos bizarre de corruption, de prjugs et de restes de barbarie.

      [Note 519: _Gli scherzi dell'et pi giovanile_. Au
      commencement de son discours intitul: _del Giudizio_.]

      [Note 520: _Scribendi rect sapere est principium et fons._
      (_De Arte potic._)]

Peu d'auteurs ont assez de force pour s'isoler de leur nation et de leur
sicle. Dans le sicle o le Tasse crivait, sicle cependant que l'on
appelle  juste titre le sicle d'or de la littrature italienne,
l'Italie tait dj livre  des abus d'esprit, qui ne firent
qu'augmenter dans la suite. Ptrarque, ce beau gnie, ce crateur de la
posie rotique moderne, avait aussi cr un spiritualisme, une
mysticit d'amour et de langage, sur lesquels on se piquait encore de
renchrir. Les _Petrarquistes_, dont le nombre fut grand dans le
seizime sicle, et qui n'avaient pas le gnie de leur modle, outrrent
ses dfauts, et furent souvent inintelligibles pour eux-mmes. Ptrarque
et ses imitateurs firent passer dans leur langue des expressions
prcieuses et recherches, qui peut-tre alors taient trop frquentes
pour ne pas sembler naturelles, mais dont l'Italie elle-mme est
dsabuse aujourd'hui. Les posies lyriques du Tasse, posies trop peu
connues, trop nombreuses, mais dont un choix bien fait serait comparable
aux recueils de ce genre les plus estims, prouvent assez que, malgr la
supriorit de son esprit, il fut loin de se garantir des dfauts
brillants de son sicle.

En commenant sa _Jrusalem_, il se proposa sans doute de changer sa
manire, et d'imiter dans son style, comme dans plusieurs de ses
inventions et dans le tissu rgulier de sa fable, Homre et Virgile
qu'il tudiait sans cesse, et dont il ne parlait qu'avec le ton de
l'admiration et de l'enthousiasme. Mais on sait le pouvoir que les
premires habitudes ont sur l'esprit comme sur le corps. Malgr tous les
efforts qu'il fit peut-tre, est-il tonnant que l'on aperoive souvent
dans son pome, au milieu des plus grandes beauts de style, de
malheureux vestiges de son vice originel?

Les pomes romanesques ou romans piques qui avaient inond l'Italie,
avaient sem dans la langue et dans les imaginations italiennes, un
grand nombre d'expressions et d'ides ennemies du bon got, et mme du
bons sens, pris dans cette acception positive que lui donne Horace quand
il en fait la premire rgle de l'art d'crire. Nourri dans sa jeunesse
de la lecture de ces ouvrages, ayant lui-mme, ds l'ge de dix-sept
ans, figur parmi les potes romanciers; malgr les notions saines
qu'il acquit ensuite sur la vritable pope, il lui fut impossible de
ne pas conserver, dans un pome hroque, quelques-uns des dfauts qu'il
s'tait habitu  excuser et mme  imiter dans les romans.

La philosophie du Tasse tait celle d'Aristote, runie  la philosophie
de Platon. Il avait appris dans le premier de ces philosophes toutes les
finesses, et mme toutes les subtilits de la dialectique. L'arme du
sophisme lui tait familire. Dans ses ouvrages en prose, il s'en sert
quelquefois d'une manire que l'cole approuve peut-tre, mais que le
bon sens rprouve. Il est affligeant, par exemple, qu'un aussi beau
gnie descende  des purilits telles que celles-ci. Pour lever le
_Roland furieux_ au rang des pomes hroques, l'acadmie de _la Crusca_
avait pris le parti de dire: pome hroque et roman, c'est tout un. Ce
qui n'est ni _tout_ ni _un_, rpond le Tasse, ne peut tre _tout un_:
or, le pome de l'Arioste n'est ni _tout_ ni _un_; donc il ne peut tre
_tout un_, avec un pome hroque. Il est vrai que l'_Infarinato_, dans
sa rplique, pour se moquer de ce mauvais sophisme, en fait un plus
bizarre et plus mauvais encore. Pour l'entendre, il faut se rappeler que
_Tasso_, en italien, signifie aussi un blaireau. Vous tes _il Tasso_,
dit l'acadmicien; cependant vous n'tes ni _il_, ni _Tasso_; car si
vous tiez _il_, vous seriez un article, et si vous tiez _Tasso_, vous
seriez une bte. Cela est assurment dtestable, mais le Tasse avait
le malheur d'y avoir donn lieu. Lorsque dans un ouvrage de discussion,
et dans la maturit de l'ge (car il avait alors quarante-un ans), un
auteur se permet de raisonner ainsi, il n'est pas tonnant que, dans un
ge plus tendre, et dans un ouvrage de pure imagination, il ait pu se
soustraire quelquefois aux svres lois du bon sens, qui sont aussi
celles du bon got?

Il avait appris de Platon  se livrer aux mditations contemplatives, et
son ame naturellement leve, avait facilement reu l'empreinte du beau
moral, tel que l'avait si bien conu le plus sublime des anciens
philosophes, mais non pas toujours le plus raisonnable. Ce fut  son
exemple qu'il composa des dialogues o l'on trouve souvent des beauts
dignes de son matre, mais qui souvent aussi sont dfigures par des
pointilleries scolastiques, dont nous venons de voir un exemple, et dont
les dialogues de Platon mme ne sont pas toujours exempts. Son pome est
rempli des traces du platonisme: on les reconnat  la noblesse,  la
beaut idale de ses penses et de ses maximes, mais on les reconnat
aussi  cette mtaphysique amoureuse que Ptrarque avait mise  la mode,
et que, dans leurs plaisirs, dans leurs plaintes, leurs regrets, les
amants du Tasse emploient souvent au lieu du langage de la nature.

C'est encore de Platon qu'il avait pris un got excessif pour
l'allgorie. Il le poussa jusqu' ne plus voir dans les pomes d'Homre
et de Virgile que des allgories continuelles, et voulut,  cet exemple,
allgoriser toute sa _Jrusalem_. Quelques parties de ces anciens pomes
taient peut-tre en effet allgoriques. Le chantre d'Achille et celui
d'ne,  l'exemple des premiers potes, y couvraient peut-tre de ce
voile ingnieux les vrits les plus sublimes de la physique et de
l'astronomie; mais imaginer que le tissu entier de leurs fables est une
pure allgorie; que leurs hros ne sont que des emblmes; penser et
crire que l'_Iliade_ est l'image de la vie civile, l'_Odysse_ celle de
la vie contemplative, et l'_nide_ un mlange de l'une et de l'autre;
soutenir gravement que l'homme contemplatif tant solitaire, et l'homme
actif vivant dans la socit civile, c'est pour cela qu'Ulysse,  son
dpart de chez Calypso, est seul, et non pas accompagn d'une arme ou
d'une multitude de suivants; qu'Agamemnon et Achille, au contraire, sont
reprsents, l'un comme gnral de l'arme des Grecs, l'autre comme chef
des Myrmidons; qu'ne enfin est accompagn lorsqu'il combat ou qu'il
fait d'autres actes de la vie civile, mais que pour descendre aux
Champs-lyses, il laisse tous ses compagnons, mme son fidle Achate;
et que ce n'est pas au hasard que le pote le fait ainsi aller seul,
parce que ce voyage signifie une contemplation des peines et des
rcompenses qui sont rserves dans l'autre vie aux ames des bons et
des mchants; qu'en outre l'opration de l'intelligence spculative qui
est l'opration d'une seule puissance est trs-bien figure par l'action
d'un seul; mais que l'opration politique qui procde de l'intelligence
et en mme temps des autres puissances de l'ame, lesquelles sont, pour
ainsi dire, des citoyens runis dans une rpublique, ne peut tre aussi
bien reprsente par une action o plusieurs ne concourent pas ensemble
 une seule fin; tablir en principe toutes ces rveries et les prendre,
ou feindre de les prendre pour rgles, comme fit le Tasse[521], n'est-ce
pas prouver assez qu'avec une imagination trs-riche et plusieurs autres
qualits potiques, portes mme au plus haut degr, on n'a pas toujours
ce _bon sens_, dont la vritable et saine posie ne doit s'carter
jamais?

      [Note 521: Dans l'_Allegoria del poema_, jointe  presque
      toutes les ditions de la _Jrusalem dlivre_.]

Voyez son discours intitul _Allgorie du pome_; vous y apprendrez que
l'arme des croiss tant compose de diffrents princes et d'autres
soldats chrtiens, reprsente l'homme qui est un compos d'ame et de
corps, et d'une ame non pas simple, mais partage en diffrentes
puissances; que Jrusalem, ville forte et place dans un terrain pre et
montueux, vers laquelle sont diriges toutes les entreprises de l'arme
fidle, dsigne la flicit civile, convenable au bon chrtien, flicit
difficile  acqurir, place sur la cime escarpe o habite la Vertu,
mais o doivent tendre toutes les actions de l'homme politique. Vous y
apprendrez encore que Godefroy est l'image de l'intelligence, que
Renaud, Tancrde et les autres princes, figurent les autres qualits de
l'ame, et que le corps humain est reprsent par les soldats; que
l'amour qui fait draisonner Tancrde, Renaud et d'autres guerriers, et
qui les loigne de Godefroy, dsigne les combats que livrent  la
puissance raisonnable la concupiscible et l'irascible, etc., etc.

Je sais bien que cette _Allgorie_, qu'il crivit en un jour[522], ne
fut qu'une espce de jeu d'esprit, auquel il voulut d'abord que les
autres fussent pris; que son premier dessein tait de mettre ainsi 
couvert les amours, les enchantements, et tout ce qu'il y avait de trop
peu grave dans son pome, en faisant croire qu'il avait cach sous ces
dehors frivoles des vues philosophiques et politiques. Une de ses
lettres nous l'apprend[523]; mais elle nous apprend aussi que quand il
eut termin ce travail, il en fut si merveill lui-mme, il en trouva
toutes les parties si exactement correspondantes et si bien d'accord
avec le sens littral de sa _Jrusalem_, qu'il finit par douter si, mme
en la commenant, il n'avait pas eu cette pense[524]. Ne mettons pas 
cela plus d'importance qu'il ne faut, mais reconnaissons cependant que
ni l'illusion qu'il avait voulu faire, ni celle qu'il finit par
prouver, ne sont d'un esprit bien sage, et que ni Homre ni Virgile
n'en avaient, quoi qu'on puisse dire, voulu causer ni prouv eux-mmes
de pareilles.

      [Note 522: A Ferrare, au mois de juin 1576.]

      [Note 523: Cite dans sa Vie, par _Serassi_, p. 223, d'aprs
      un manuscrit, et jusqu'alors indite.]

      [Note 524: _Ond'io dubito, che non sia vero che quando
      cominciai il mia poema avessi questo pensiero._ (_Ibid._, p.
      124.)]

De ce vice, qu'on peut appeler radical, naissent en effet tous les
autres. Ce n'est pas assez d'en reconnatre les suites dans quelques
vers trop brillants, dans quelques images trop fleuries, dans des
expressions et des tours affects, que le critique franais avait sans
doute en vue quand il se servit de ce mot de clinquant dont on a fait
tant de bruit, et qu'un critique italien avait employ avant lui, sans
qu'on lui en ait fait les mmes reproches; il y faut voir aussi la
source de dfauts peut-tre plus graves, dans les narrations, dans les
descriptions, et surtout dans les situations pathtiques et les discours
passionns. Expliquons ceci par des exemples.

Dans les narrations, on peut regarder comme un dfaut oppos  ce
jugement,  cette sagesse,  ce bon sens que recommande Horace, et que
les deux anciens matres de l'pope ne blessent jamais, toute
circonstance inutile et qui ne sert que d'un vain ornement; tout dtail
minutieux, tout effet exagr, toute particularit purement et
inutilement accessoire. Un vieillard, ami des chrtiens, instruit les
deux chevaliers qui vont chercher Renaud, de la manire dont ce jeune
guerrier avait t surpris et enlev par Armide[525]. Arriv au bord du
fleuve Oronte, il tait pass dans une le o Armide cache l'attendait
pour le poignarder. La beaut ravissante de ce lieu est dcrite avec
autant de got que de charme. Dans cette premire partie de la
narration, l'agrable n'est que joint au ncessaire; dans le reste, il
prend trop videmment le dessus. Renaud entend le fleuve murmurer et
rendre de nouveaux sons. Il regarde; il voit au milieu de son cours une
onde qui tourne et retourne sur elle-mme; et de l sort une blonde
chevelure, et de l s'lve la figure d'une femme, _e quinci il petto e
le mammelle_, et tout le reste de son corps jusqu'aux endroits que cache
la pudeur[526].--Ne perdons pas de vue que ce n'est point ici une
description faite par le pote, mais une narration faite par un
vieillard. Il se plat fort dans la peinture de ce joli fantme. Il le
compare aux nymphes et aux desses qu'on voit dans un spectacle nocturne
s'lever lentement du milieu du thtre. Ce n'est pas, dit-il ensuite,
une syrne vritable, mais elle semble une de celles qui habitaient une
mer dangereuse auprs du rivage de Tirrhne. Elle se met  chanter une
chanson galante de vingt-quatre vers, et le bon vieillard qui l'a
retenue  merveille, la rpte tout entire aux chevaliers[527].

      [Note 525: C. XIV, st. 51 et suiv.]

      [Note 526: St. 60.]

      [Note 527: St. 62, 63 et 64.]

Renaud s'endort  ces doux chants, continue le vieil ermite: la
magicienne sort de son embuscade, et court  lui ne respirant que la
vengeance; mais quand elle fixe sur lui ses regards, qu'elle le voit
respirer si paisiblement, qu'elle voit dans ses yeux, quoiqu'ils soient
ferms, une expression douce et riante (qu'est-ce donc quand il peut les
mouvoir?) d'abord elle s'arrte en suspens; ensuite elle s'assied prs
de lui; elle sent en le regardant s'apaiser toute sa colre: elle reste
dsormais tellement penche sur ce front plein de charmes, _qu'elle
ressemble  Narcisse auprs de sa fontaine_. De son voile, elle essuie
la sueur qu'on y voit couler; elle s'en sert ensuite pour agiter
doucement l'air, et pour temprer les ardeurs du soleil[528]. Ainsi,
qui le croirait? (il faut ici traduire mot pour mot), les ardeurs
assoupies de ses yeux cachs fondirent cette glace qui s'endurcissait
plus que le diamant dans son coeur[529].

      [Note 528: Si l'on en excepte un ou deux traits, ce tableau
      est charmant, et aussi vrai qu'il est agrable: quel dommage qu'il
      soit gt par ce qui suit!]

      [Note 529: St. 67.]

Que ceci nous suffise pour exemple des narrations; je n'en pouvais
peut-tre citer aucun o la convenance fut plus compltement blesse, je
ne dis pas seulement par quelques expressions, mais par le fond mme du
rcit, mis dans la bouche d'un vieillard, qui te  la plupart de ces
dtails toute vraisemblance.

Il y a deux sortes de descriptions, celles des choses et celles des
personnes, ou les portraits. Ne voulant parler que des plus clbres, je
choisirais pour exemples des mmes dfauts dans les unes et dans les
autres quelques traits des jardins d'Armide, et du portrait d'Armide
elle-mme; mais ces deux morceaux entiers me fourniront, dans le
chapitre suivant, une citation plus importante et un parallle dj
promis. Nous pourrons alors observer, et ces vices brillants, qui sont
l, comme dans tout le pome, rachets par des beauts exquises, et les
rsultats d'une rivalit dangereuse que le Tasse pouvait seul soutenir.

A l'gard des situations touchantes et des peintures de passions fortes
o des fautes du mme genre et des traits d'esprit dplacs dtruisent
le pathtique, c'est, de tous les dfauts reprochs au Tasse, celui
qu'on peut lui pardonner le moins, et malheureusement l'un des reproches
qu'il parat le plus mriter.

Quelle peinture devait tre plus pathtique et plus terrible que celle
du dsespoir d'un amant qui, pendant la nuit, tue, sans la connatre une
matresse adore? Voyez Tancrde prt  baptiser Clorinde qu'il a
blesse  mort. Il ne meurt pas, parce qu'il recueille en ce moment
toutes ses forces, qu'il les met en garde auprs de son coeur, et que,
rprimant sa douleur, il s'occupe _ donner la vie avec l'eau  celle
qu'il a tue avec le fer_[530]. Des Franais qui arrivent le trouvent
mourant, et l'emportent avec Clorinde, _ peine vivant en soi, et mort
en elle qui est morte_[531]. Lorsqu'il revient  lui et qu'il se
retrouve dans sa tente au milieu de ses amis, il se rpand en plaintes
qui devraient arracher des larmes; mais comment ne seraient-elles pas
sches par cette froide apostrophe  sa main[532]? Ah! main timide et
lente, toi qui sais tous les moyens du blesser, toi impie et infme
ministre de la mort, que n'oses-tu maintenant trancher le fil de cette
vie coupable? Perce ma poitrine, et de ton fer barbare dchire
cruellement mon coeur! Mais peut-tre habitue  des actions atroces et
impies, regardes-tu comme un acte de piti _de donner la mort  ma
douleur_. Aprs quelques mouvements plus passionns, mais o l'on ne
voit pas encore l'expression d'un vritable dsespoir, il demande o est
le corps de Clorinde. Peut-tre est-il la proie des btes froces[533].
Ah! trop noble proie! ah! trop douce, trop chre, et trop prcieuse
pture, ah! restes malheureux, contre qui les ombres et les forts ont
irrit, moi d'abord, et ensuite les btes sauvages! J'irai o vous tes,
et je vous aurai avec moi, si vous existez encore,  dpouilles chries!
Mais s'il arrive que ces membres si dlicats aient assouvi des apptits
froces, je veux que la mme gueule m'engloutisse: je veux tre renferm
dans le ventre qui les renferme. Tombe honorable et heureuse pour moi,
quelque part qu'elle puisse tre, s'il m'est permis d'y tre avec eux!

      [Note 530:

                            _A dar si volse
        Vita con l'acqua a chi col ferro uccise_.
                                    (C. XII, st. 68.)]

      [Note 531: _In se mal vivo e morto in lei ch'  morta_. (St.
      71.)]

      [Note 532: St. 75. Je connais les rponses que le marquis
      _Orsi_, dans son sixime Dialogue, cit ci-dessus, p. 339, note 2,
      fait aux objections du P. Bouhours sur quelques-uns des traits
      suivants. Ces rponses ont, du moins  mon avis, le trs-grand
      tort de ne rpondre  rien, et de laisser les choses au mme point
      o elles taient auparavant.]

      [Note 533: St. 78.]

Comment, lorsqu'on est habitu aux beauts vraies d'Homre et de
Virgile, pourrait-on se sentir mu par de pareilles plaintes, ou par
celles-ci qui viennent bientt aprs[534]? O mes yeux, aussi
impitoyables que ma main! elle a fait les plaies; vous les regardez!
vous les regardez sans pleurer! Ah! que mon sang coule, puisque mes
pleurs refusent de couler! ou enfin par cette apostrophe au tombeau de
Clorinde? O marbre si cher et si honor, qui as au-dedans de toi ma
flamme et au-dehors mes pleurs[535], non, tu n'es point la demeure de la
mort, mais de cendres vivantes o repose l'amour; et je sens que tu
rallumes dans mon coeur ses feux accoutums, moins doux, mais non moins
brlants. Ah! prends mes soupirs, et prends ces baisers que je baigne
d'une eau douloureuse, et puisque je ne le puis moi-mme, donne-les du
moins  ces restes chris que tu as dans son sein. Donne-les leur, et si
jamais cette belle ame tourne les yeux vers ses belles dpouilles, elle
ne s'irritera ni de ta piti, ni de ma hardiesse, etc.

      [Note 534: St. 82 et 83.]

      [Note 535:

        _O sasso amato ed honorato tanto,
        Che dentro hai le mie fiamme e fuori il pianto_, etc.
                                              (St. 96.)]

Quel moment encore pour l'expression et pour le pathtique que celui o
Armide est quitte par Renaud! Elle qui nagure avait  ses ordres tout
l'empire d'amour, qui voulait tre aime et qui hassait les amants, qui
n'aimait qu'elle, ou qui n'aimait en autrui que l'effet du pouvoir de
ses yeux[536]; maintenant mprise, trahie, abandonne, elle suit celui
qui la fuit et la mprise; elle tche _d'orner par ses larmes le don de
sa beaut refus pour lui-mme... Elle envoie devant elle ses cris pour
messagers, et elle ne le joint que lorsqu'il a joint le rivage_[537].
Forcene, elle s'crie: O toi qui emportes avec toi une partie de
moi-mme, et qui en laisses une partie, ou prends l'une, ou rend
l'autre, ou donne en mme temps la mort  toutes les deux..... Elle
arrive auprs de Renaud, et avant de lui parler, elle soupire: Comme un
musicien habile qui, avant de chanter, prlude  voix basse pour
prparer l'attention de ses auditeurs[538]. Comparaison prcieuse et un
peu froide peut-tre, mais dlicieusement exprime, et ce qui vaut
encore mieux, conforme  ce trait bien saisi du caractre d'Armide, _qui
mme dans l'amertume de sa douleur n'oublie pas ses artifices et ses
ruses_[539].

      [Note 536: C. XVI, st. 38 et suiv.]

      [Note 537:

        _E invia per messaggieri inanzi i gridi;
        N giunge lui, pria ch'ei sia giunto a i lidi_. (St. 39.)]

      [Note 538:

        _Qual musico gentil, prima che chiara
        Altamente la lingua al canto snodi_, etc. (St. 43.)]

      [Note 539:

                         _Che ne la doglia amara
        Gi tutte non oblia l'arti e le frodi_. (Ibid.)]

Le commencement de son discours a de l'adresse et de la vrit. Si
Renaud est devenu son ennemi, elle avoue qu'il peut croire qu'elle a
mrit sa haine. Elle a aussi ha les chrtiens; ne paenne, elle a
voulu ruiner leur empire. Elle l'a ha lui-mme: elle l'a poursuivi,
fait prisonnier, emmen loin des armes, dans des lieux lointains et
dserts. Ces souvenirs odieux lui servent pour en amener de plus doux.
Mais aprs quelques expressions, peut-tre un peu trop naturelles, elle
se jette de nouveau dans tous ces traits d'esprit, ennemis du pathtique
et de la nature. Joins  cela, dit-elle[540], ce que tu regardes comme
plus honteux et plus malheureux pour toi; je t'ai tromp, je t'ai sduit
par les dlices de notre amour. Cruelle tromperie sans doute et
sduction coupable! Laisser cueillir sa fleur virginale, livrer  un
tyran tous ses charmes! aprs les avoir refuss pour rcompense  mille
_anciens_ amants, les offrir en don  un _nouveau_! Eh bien! que ce soit
encore l un de mes crimes. Quitte ce sjour qui fut si agrable pour
toi, passe les mers, combats, dtruis notre foi.... Que dis-je? Notre
foi! Ah! elle n'est plus la mienne; _ ma cruelle idole_[541], je ne
suis fidle qu' toi!

      [Note 540: St. 46.]

      [Note 541:

                                     _Fedele
        Sono a te solo, idolo mio crudele._ (St. 47.)

      _Idolo mio_ est, en italien, un mot d'amour qui n'a point de
      correspondant en franais, et doit ordinairement se rendre par
      quelque autre expression de tendresse; mais ici c'est le mot
      propre; il s'agit de la religion, de la foi que professait Armide;
      cette foi n'est plus la sienne, elle n'est plus fidle qu' cet
      _idolo_, qu'il faut absolument rendre par ce qui signifie en
      franais, comme en italien, l'objet d'un culte, lorsqu'on ne
      traduit pas, et qu'on ne veut, comme je le fais ici, qu'expliquer
      et faire entendre. Dans une traduction, le changement de genre
      forcerait  prendre un autre tour.]

Permets moi seulement de te suivre, grce qui peut encore se demander
entre ennemis. _Le dprdateur_ ne laisse par derrire lui _sa
proie_[542]; quand le vainqueur _part_ le captif _ne reste pas_; que ton
camp me voie parmi les autres trophes, qu'il ajoute  tes autres loges
_celui de t'tre jou de celle qui s'tait joue de toi_[543].... Je te
suivrai dans les combats: je serai comme il te plaira le mieux, ton
cuyer ou ton cu, _scudiero o scudo_[544].

      [Note 542: _Non lascia in dietro il predator la preda_, etc.
      (St. 48.)]

      [Note 543:

        _Ed a l'altre tue lodi aggiunga questa
        Che la tua scheruitrice habbia schernito._ (_Ibid._)]

      [Note 544: St. 50. Les rponses du marquis _Orsi, ub. supr._,
      relatives  ce jeu de mot, sont pires que celles dont j'ai parl
      dans une note prcdente; elles renforcent l'objection, et rendent
      la faute plus sensible.]

Renaud s'arrte, mais il rsiste et remporte la victoire. L'_amour
trouve en lui l'entre ferme et les larmes la sortie_[545]. L'amour
n'entre pas _pour renouveler d'anciennes flammes dans son sein que la
raison a glac_. Il rpond avec douceur, mais avec sagesse; aussi Armide
lui dit-elle: coutez comme il me conseille! coutez _ce chaste
Xnocrate_, comme il parle d'amour[546]! Le nom de ce philosophe grec
ne sied-il pas merveilleusement bien dans la bouche d'Armide? Je sais
qu'une partie de cette longue scne, compose de trois discours, est
crite diffremment, et qu'on en peut citer des tirades entires o la
passion parle son vritable langage; mais la plupart des traits en sont
imits ou plutt traduits de Virgile, et l'on pardonne d'autant moins au
Tasse d'avoir, dans quelques autres, fait si peu convenablement parler
Armide, qu'il avait alors Didon sous les yeux ou dans la mmoire.

      [Note 545:

        _Resiste e vince; e in lui trova impedita
        Amor l'entrata, il lagrimar l'uscita._ (St. 51.)]

      [Note 546:

        _Odi come consiglia, odi il pudico
        Senocrate, d'amor come ragiona._ (St. 58.)]

Herminie, au dix-neuvime chant, trouve son cher Tancrde vainqueur
d'Argant, mais lui-mme tendu mourant,  peu de distance du corps de
son ennemi. Aprs un si long temps, dit-elle[547], je te revois 
peine,  Tancrde, je te _revois_, et je ne suis pas _vue_; je ne suis
pas vue de toi, quoique prsente, et en te _trouvant_ je te _perds_ pour
toujours. Elle voudrait tre aveugle pour ne le pas voir en cet tat;
elle dplore la flamme des yeux, leurs rayons cachs, la couleur
vermeille des joues fleuries, etc. Elle s'adresse enfin  l'ame, et la
prie de pardonner un larcin tmraire. Ce larcin est un baiser, et il ne
faut pas moins de douze vers  la chaste Herminie pour traiter  fond
cette matire. Je veux ravir  ces lvres ples de froids baisers _que
j'esprai plus chauds_[548], (qu'on me pardonne cette traduction
littrale). J'enlverai  la mort une partie de ses droits, en baisant
ses lvres livides et fltries. Bouche compatissante qui, pendant ta
vie, consolais ma douleur par tes discours, qu'il me soit permis, avant
mon dpart, de me consoler par quelqu'un de tes chers baisers; et
peut-tre alors si j'avais t assez hardie pour le demander,
m'aurais-tu donn ce qu'il faut maintenant que je vole. Qu'il me soit
permis de te presser, et ensuite que je verse mon ame entre tes lvres!
O est la dcence? o est la nature? o est le pathtique?

      [Note 547: St. 105 et suiv.]

      [Note 548:

        _Da le pallide labra i freddi baci,
        Che pi caldi sperai, vu pur rapire._ (St. 107.)]

Ce qui augmente l'inconvenance, c'est qu'Herminie n'est pas seule: elle
parle ainsi devant Vafrin, cuyer de Tancrde, qui est arriv avec elle,
qui vient d'ter le casque du guerrier, l'a reconnu, s'est cri: c'est
Tancrde! et n'a plus rien dit depuis. Ce qui suit y ajoute encore. Elle
s'en tient  ce long projet de baisers, et ne fait point ce que
l'extrme douleur rendait excusable, qui tait d'imprimer en effet un
baiser sur les lvres du hros qu'elle croit mort. Elle parle ainsi en
gmissant, dit le Tasse; et elle se fond pour ainsi dire par les yeux,
et parat change en fontaine[549]. Ce baiser aurait pu ranimer
Tancrde, mais cela et t trop naturel. Il faut que ce soit ce dluge
de larmes qui le ranime en coulant sur son visage. Sa bouche
s'entr'ouvre, et les yeux encore ferms, il pousse un faible soupir qui
se confond avec ceux d'Herminie. Elle l'entend, et s'crie: Ouvre les
yeux, Tancrde,  ces derniers devoirs que je te rends par mes
pleurs[550]. Regarde celle qui veut faire avec toi cette longue route,
et qui veut mourir  tes cts. Regarde-moi; ne t'enfuis pas si vite;
c'est l le dernier don que je te demande. Tancrde ouvre les yeux et
les referme aussitt. Elle continue  se plaindre. Vafrin prend enfin la
parole, et dit ces deux mots, qu'il aurait d dire il y a long-temps:
Il ne meurt point[551]; il faut donc d'abord le panser, nous le
pleurerons ensuite. Alors il dsarme son matre. Herminie, savante dans
l'art de gurir, regarde et touche les blessures: elle espre qu'elles
ne seront pas mortelles. Mais elle n'a pour servir de bandes que son
voile: l'amour lui en indique d'extraordinaires; elle se coupe les
cheveux et s'en sert pour essuyer et pour bander les plaies. Elle n'a ni
dictame, ni autres herbes mdicales, mais elle possde des paroles
magiques trs-puissantes, et elle en fait usage. Tancrde ouvre enfin
les yeux. Il reconnat son cuyer. Il demande quelle est cette beaut
compatissante qui fait auprs de lui l'office de mdecin. Elle rougit.
Tout sauras tout, lui rpond-elle; maintenant, je t'ordonne, comme ton
mdecin, le silence et le repos. Tu guriras: prpare ma rcompense; et
en parlant ainsi, elle lui pose la tte sur son sein[552].

      [Note 549: Le texte dit _en ruisseau_:

        _Cos parla gemendo, e si disface
        Quasi per gli occhi, e par conversa in rio._ (St. 109.)]

      [Note 550:

                           _A queste estreme
        Essequie.......... ch'io ti f col pianto._ (St. 110.)]

      [Note 551: _Questi non passa._ (St. 111.)]

      [Note 552: St. 114.]

Ce tableau est charmant, sans doute, et je l'indiquerais volontiers  un
artiste sensible; mais ne voit-on pas que le langage d'Herminie qui
tait d'abord trop emphatique et trop orn pour la douleur, devient ici
trop simple et trop nu? D'ailleurs la fin de cette scne qui, tout
entire devait tre si touchante, fait encore mieux sentir,
non-seulement le dfaut de pathtique, mais l'invraisemblance du
commencement. Comment le premier mouvement de Vafrin, comment celui
d'Herminie si habile dans l'art de gurir, l'une au lieu de faire de si
longs et si froids discours, et l'autre de rester  les entendre,
n'a-t-il pas t de dsarmer Tancrde, pour voir si quelque chaleur, si
quelque battement de coeur ne lui restait pas encore?

Quant aux images trop fleuries et aux penses frivoles, aux tours
affects, aux pointes et aux jeux de mots, assez gnralement regards
comme les seuls dfauts que l'on puisse reprocher au Tasse, ils sont,
j'ose le dire, en plus grand nombre dans son pome qu'on ne le croit
communment. L'numration en serait longue, si l'on voulait parcourir
la _Jrusalem dlivre_ d'un bout  l'autre, et citer tout ce qui peut
tre rang dans l'une de ces trois classes, celle des images et des
penses, celles des tours, et celle des expressions ou des mots;
contentons-nous de quelques exemples.

Armide,  qui Godefroy refuse le secours qu'elle lui demande, verse des
larmes, telles qu'en produit la colre mle  la douleur. Ses larmes
naissantes ressemblaient  un crystal et  des perles frappes des
rayons du soleil[553]. Ses joues humides taient comme des fleurs
vermeilles et blanches tout ensemble, qu'arrose un nuage de rose,
lorsqu'au point du jour elles ouvrent leur calice au doux zphir, et
que l'aube qui les regarde avec plaisir, dsire d'en parer son sein.
Que devient au milieu de ces jolies images, et surtout de la dernire,
la douleur vraie ou fausse d'Armide? Le pote n'emploie-t-il pas encore
une image trop fleurie, ou plutt une figure trop recherche, trop peu
naturelle, lorsqu'Armide, pour consoler ses amants, fait briller, comme
un double soleil, son regard serein et son souris cleste sur les nuages
pais et obscurs de la douleur, qu'elle avait d'abord amasss autour de
leur sein[554]? Tancrde, ds l'instant qu'il voit Clorinde, en devient
amoureux; le Tasse, au lieu de peindre ce rapide sentiment de l'amour,
s'amuse  cette image trop fleurie et  cette pense frivole de l'Amour
enfant. O merveilles! l'Amour qui vient  peine de natre, vole dj
grand, et dj triomphe arm[555].

      [Note 553: C. IV, st. 74 et suiv.]

      [Note 554: St. 91.]

      [Note 555: C. I, st. 47.]

Tancrde, qui se trouve tout  coup enferm dans les obscures prisons
d'Armide, y regrette moins de ne plus voir le soleil que de ne plus voir
Clorinde; encore ne s'exprime-t-il pas aussi naturellement. Ce serait,
dit-il, une perte lgre que de perdre le soleil; malheureux! je perds
la vue bien plus douce d'un beau soleil[556]. Renaud, revenu de ses
erreurs, s'acheminant avant l'aurore vers la montagne o il doit prier,
admire les toiles et la lune argente. On s'attend qu'un si grand
spectacle lui dictera quelque pense profonde; or voici celle qu'il lui
inspire. Il n'est personne qui admire tant de merveilles, et nous
admirons la lumire trouble et obscure, qu'un coup d'oeil ou l'clair
d'un sourire nous dcouvre sur les confins borns d'un fragile
visage[557]. Le fond de la pense est aussi frivole que le tour est
prcieux et affect.

      [Note 556:

            _E tal' hor dice in tacite parole:_
          _Lieve perdita fia perdere il sole.
        Ma di pi vago sol pi dolce vista
          Misero i' perdo._ (C. VII, st. 48 et 49.)]

      [Note 557:

        _E miriam noi torbida luce e bruna,
        Ch'un girar d'occhi, un balenar di riso
        Scopre in breve confin di fragil viso._
                             (C. XVII, st. 13.)]

Dans la dernire bataille, Renaud et ses compagnons d'armes tuent tout
ce qu'ils rencontrent. Les infidles n'osent mme se dfendre. Ce n'est
point un combat, c'est un massacre; car on emploie d'un ct le fer et
de l'autre la gorge[558]. Ici la frivolit de la pense va jusqu'au
ridicule. Il est vrai que cela est imit de Lucain, qui dit dans son
neuvime livre positivement la mme chose[559]; mais n'en dplaise 
Lucain et  ses admirateurs outrs, _frivolit_ et _ridicule_, n'en sont
pas moins ici les mots propres.

      [Note 558: _Che quinci oprano il ferro, indi la gola._]

      [Note 559:

        _Perdidit ind modum cdes, ac nulla secuta est
        Pugna, sed hinc jugulis, hinc ferro bella geruntur._]

J'entends par _tours affects_ les rptitions, les accumulations, les
oppositions qui s'cartent du naturel, qui ne forment qu'un vain
cliquetis de mots et de penses, et qui tent au style pique sa noble
et dcente simplicit.--Odoard et Gildippe combattent toujours ensemble:
tous les coups qu'ils reoivent les blessent galement. Souvent l'un est
bless, l'autre languit, _et celui-l verse son ame, quand celle-ci
verse son sang_[560]. Soliman, dans un combat nocturne, fait des
prodiges de valeur. Son fer ne s'abat point qu'il ne touche, il ne
touche point qu'il ne blesse, il ne blesse point qu'il ne tue[561].
Aprs un _tour_ si _affect_, et une accumulation si exagre, sied-il
bien d'ajouter: J'en dirais plus encore, mais la vrit  l'air du
mensonge? Clorinde et Tancrde qui se combattent sans se connatre,
ont le pied toujours ferme et la main toujours en mouvement. L'insulte
excite le courroux  la vengeance, et la vengeance ensuite renouvelle
l'insulte[562]. Au haut de la montagne o Armide a plac ses jardins,
o le ciel est toujours serein, et conserve ternellement _aux prs les
herbes, aux herbes les fleurs, aux fleurs les odeurs, aux arbres les
ombrages_[563], une jolie nymphe se jouait dans l'eau d'une fontaine;
elle riait et rougissait tout ensemble; et le sourire _tait plus beau
dans la rougeur et la rougeur dans le sourire_[564]. Elle disait aux
chevaliers: vous pouvez dposer ici les armes; vous n'y serez plus
guerriers que de l'amour, _et le lit et l'herbe tendre des prs_ seront
_vos doux champs de bataille_.

      [Note 560: C. I, st. 57.]

      [Note 561: C. IX, st. 23.]

      [Note 562: C. XII, st. 55 et 56.]

      [Note 563: C. XV, st. 54.]

      [Note 564: _Ibid._, st. 62 et suiv.]

Je n'ai pas besoin de dire ce que j'entends par _pointes_ ou _jeux de
mots_; cela est assez clair, et ne s'expliquerait que trop de soi-mme
dans les traits suivants.--Ce n'est pas assez qu'Armide raconte que son
tyran la quitta avec un visage _sombre_ o paraissait _clairement_ la
cruaut de son coeur[565], ni qu'elle dise: _Je craignais_ mme de lui
dcouvrir _ma crainte_[566], il faut encore que l'_eau_ qui coule de ses
yeux produise l'effet _du feu_, et que le pote s'crie: O miracle
d'amour, qui tire des tincelles de ses larmes, et qui _enflamme_ les
coeurs _dans l'eau_[567]! Ses ruses mettent le trouble dans le camp des
chrtiens; elle trempe les traits d'amour dans le feu de la
piti[568]..... Elle intimide les uns, encourage les autres, et
enflammant leurs dsirs amoureux, enlve la glace qu'avait amasse la
crainte[569]. Enfin les faisant  chaque instant changer d'tat, elle
les tient toujours _dans la glace et dans le feu, dans les ris et dans
les pleurs_, entre la crainte et l'esprance[570].

      [Note 565:

        _Partissi alfin con un sembiante_ oscuro
        _Onde l'empio suo cor_ chiaro _trasparve._
                                          (C. IV, st. 48.)]

      [Note 566: _E scoprir la mia_ tema _anco_ temea. (St. 51.)]

      [Note 567:

        _O miracol d'amor che le faville
        Tragge del pianto e i cor ne l'acqua accende._ (St. 76.)]

      [Note 568: St. 90.]

      [Note 569: _Ibid._, st. 88.]

      [Note 570:

        _Fra si contrarie tempre in ghiaccio e in foco,
        In riso, in pianto, e fra paura e spene
        Inforsa ogni suo stato._ (St. 93.)]

Senape, roi d'thiopie, tait perdment amoureux de sa femme, et dans
lui _les glaces_ de la jalousie galaient _les feux_ de l'amour[571].
Mais voici bien autre chose. La reine tait noire, elle accouche d'une
fille blanche; cette fille est Clorinde,  qui le vieil Arste raconte
cette histoire. Votre mre, lui dit-il, rsolut de vous cacher au roi
son poux  qui _la blancheur_ de votre teint et pu paratre une
preuve contre _la candeur_ de sa foi. Je suis mme oblig de mettre ici
l'inverse du jeu de mots qui est dans l'original, pour le faire un peu
entendre, car c'est la _candeur_ du teint de l'enfant qui est oppose 
la foi _non bianca_ de la mre[572].

      [Note 571: C. XII, st. 22.]

      [Note 572:

        _Ch'egli havria dal_ candor _che in te si vede
        Argomentato in lei_ non bianca _fede._ (St. 24.)]

On retrouve ce got pour les pointes dans les rcits, dans les discours,
dans les descriptions; mais c'est surtout, il faut l'avouer, dans le
caractre d'Armide que le pote parat avoir pris  tche de les semer
avec profusion. Soit qu'il parle d'elle, soit qu'il la fasse parler ou
agir, les jeux de mots les plus recherchs viennent d'eux-mmes se
placer dans ses vers. Il semble qu'en peignant cet tre fantastique, il
n'ait pas cru devoir un moment parler le langage de la nature, ou plutt
il semble que cette magicienne l'a lui-mme touch de sa baguette, et
qu'elle a jet sur ses penses et sur son style un charme malfaisant
qu'il ne peut rompre. Nous en avons dj plusieurs fois remarqu
l'influence; mais si l'on veut la voir dans toute sa force, il faut
jeter les yeux sur Renaud aux pieds d'Armide, et prter l'oreille  ses
galanteries amoureuses.

Un miroir du crystal le plus brillant pendait au ct de Renaud. Elle se
lve, et le place entre les mains de son amant. Ils regardent tous deux,
elles avec des yeux riants, lui avec des yeux enflamms, un seul objet
en divers objets. Elle se fait du verre un miroir et lui se fait deux
miroirs des yeux sereins de sa matresse. L'un se glorifie de son
esclavage, l'autre de son empire, elle en elle-mme, et lui en
elle[573]. Tourne, lui disait le chevalier, tourne vers moi ces yeux o
je lis ton bonheur et qui font le mien[574]; car si tu ne le sais pas,
mes feux sont le vrai portrait de tes beauts. Mon sein retrace mieux
que ton crystal leur forme et leurs merveilles. Hlas! puisque tu me
ddaignes, que ne peux-tu du moins voir ton propre visage dans toute sa
beaut! Ton regard qui ne trouve point ailleurs de quoi se satisfaire,
jouirait et serait heureux en se retournant sur lui-mme. Un miroir ne
peut rendre une si douce image, et un paradis n'est pas renferm dans
une petite glace. Le ciel est un miroir digne de toi, et c'est dans les
toiles que tu peux voir tous tes charmas[575].

      [Note 573:

          _Con luci ella ridenti, ei con accese
          Mirano in varj oggetti un sol'oggetto;
          Ella del vetro a se fa specchio, ed egli
          Gli occhi di lei sereni a se fa spegli.
          L'un di servit, l'altra d'impero
          Si gloria: ella in se stessa ed egli in lei._
                                       (C. XVI, st. 20 et 21.)]

      [Note 574: _Onde beata bei._ Jeu de mots impossible  rendre
      en franais, et qui disparat dans cette paraphrase. Le marquis
      _Orsi, loc. cit._, dfend ce jeu de mots et ce qui suit, comme il
      dfend tout le reste; il cite Ptrarque pour autoriser le Tasse.
      Je sais combien le Tasse a imit Ptrarque; mais je sais aussi
      qu'il doit  cette imitation une partie de ses dfauts; que ce qui
      est permis dans le style lyrique ne l'est pas pour cela dans le
      style pique, et qu'enfin si un tour affect ou un jeu de mots
      cessaient de l'tre quand on en trouve des exemples dans
      Ptrarque, cela nous mnerait loin.]

      [Note 575:

        _Non pu specchio ritrar si dolce imago,
        N in picciol vetro  un paradiso accolto.
        Specchio t' degno il cielo, e ne le stelle
        Puoi riguardar le tue sembianze belle._ (St. 22.)]

Vous voyez que ce n'est pas seulement dans la douleur et dans les
plaintes que le Tasse n'a pas su donner  l'amour un langage naturel et
passionn. Qu'on ne dise point qu'ici tout est illusion et magie; tout y
est devenu ralit, du moins dans les sentiments. Renaud aime de bonne
foi; Armide, prise dans ses propres piges, aime de mme; et nous avons
appris par les reproches qu'elle fait  Renaud quand elle est
abandonne, que ce n'est point  se regarder dans un miroir, et  se
dire des fadeurs que ces deux amants passaient leurs jours dans les
dlicieux jardins d'Armide. J'aurais bien du plaisir, dit un critique
au sujet de ce passage,  voir paratre sur la scne un amoureux, avec
un miroir pendu  sa ceinture, qui lui battrait entre les jambes, quand
il marcherait sur le thtre. Je n'aurais pas os me permettre cette
plaisanterie; mais ce n'est pas un critique sans nom, c'est Galile qui
l'a faite[576].

      [Note 576: _Considerazioni_, etc., p. 211.]

Nos deux amants se retrouvent  la fin du pome dans une position fort
diffrente; mais ils n'ont point chang de style; et le dsespoir
d'Armide n'est pas moins prodigue de pointes que l'tait l'amour de
Renaud. Ils se rencontrent au milieu d'un combat. Il change un peu de
visage; _elle devient de glace et ensuite de feu_[577]. Elle lance
plusieurs traits contre Renaud sans lui faire de blessure; _et tandis
qu'elle les darde, l'Amour la blesse_[578]. Elle craint que le corps de
son perfide ne soit invulnrable comme son coeur. Peut-tre, dit-elle,
ses membres sont-ils revtus du mme marbre dont il a si bien endurci
son ame. _Les coups d'oeil_ ni _les coups de main_ ne peuvent rien sur
lui. Enfin elle s'enfuit seule du champ de bataille; elle s'en va: le
courroux et l'amour s'en vont avec elle, comme deux chiens attachs 
ses flancs[579]; expressions passionnes, quoique trop figures
peut-tre. Elle veut se tuer elle-mme. Elle s'adresse _ ses flches_
et les invite  percer un coeur o _celle de l'amour_ ne tirent jamais en
vain. Puisque aucun autre remde n'est bon pour moi, dit-elle en
finissant, et qu'il ne faut que _des blessures  mes blessures_, qu'une
_plaie_ de mes flches gurisse la _plaie_ d'amour, et que la mort soit
un remde pour mon coeur[580].

      [Note 577: C. XX, st. 61 et suiv.]

      [Note 578:

        _Scocca l'arco pi volta, e non fa piaga;
        E mentre ella saetta, amor lei piaga._. (St. 65.)]

      [Note 579: St. 117.]

      [Note 580:

        _Poi ch'ogn'altro rimedio  in me non buono,
        Se non sol_ di ferute a le ferute,
        _Sani_ piaga di stral piaga d'amore;
        _E fia la morte medicina al core._ (St. 125.)]

Il est temps de terminer ces fatigantes citations; en les multipliant,
je paratrais vouloir obscurcir la gloire du Tasse; et je suis
assurment bien loign de ce dessein. Quel intrt aurais-je 
rabaisser ce que j'admire? Mais je n'ai point promis une foi aveugle aux
crivains que j'admire le plus; je ne l'ai point promise  Boileau, je
ne l'ai point promise au Tasse; et nous devons tous, en littrature, foi
et hommage aux lois ternelles de la vrit, de la nature et du got.

J'espre qu'on ne me dira pas que j'ai pouss trop loin les droits de la
critique, qu'on ne peut jamais juger ni conclure, en matire de got,
d'une nation  l'autre, que chaque peuple a son got particulier, sa
manire propre de sentir et de voir, etc., cela peut tre object  ceux
qui prfrent leur got national au got des autres, et qui veulent tout
rduire  leur mesure, mais non  celui qui rapporte tout, et dans les
arts de son pays, et dans les arts trangers,  en commun _criterium_, 
la nature, et  ses premiers et fidles imitateurs, les anciens;
autrement, il faudrait qu'il trouvt bon tout ce qu'il voit approuv
dans sa patrie; autrement encore, il ne pourrait se former un jugement
sur rien de ce que les lettres ont produit dans d'autres pays que le
sien; il ne pourrait mme apprcier la littrature ancienne; il ne
pourrait distinguer ni juger entre les Grecs et les Latins, ni, parmi
les Latins, entre Cicron et Snque ou mme Apule, entre Virgile,
Ovide et Lucain. Si, d'une nation  l'autre on interdit la censure, on
dfend donc aussi l'approbation et l'loge. Que devient alors l'tude
des langues et des littratures trangres? Que devient la critique, cet
art qui a ses droits comme ses principes, et qui, lorsqu'il est ce qu'il
doit tre, exerce une sorte de magistrature sur tous les autres arts de
l'esprit? Au reste, je ne donne pas plus ici que je ne l'ai fait
ailleurs mon opinion comme un arrt, ni mon sentiment pour rgle; je dis
ce qui me semble vrai, ce que je crois utile, me soumettant, comme je le
fais toujours, au jugement des hommes instruits, pourvu qu'ils soient de
bonne foi.

Mais revenons au Tasse et  son pome, suprieur sans doute aux
critiques qu'on en peut faire, puisque, en dpit de tout ce qu'on y a
repris et de tout ce qu'on y pourrait reprendre encore, il vit, et vivra
ternellement. Des critiques d'un genre plus grave, et dont
quelques-unes ne lui ont point encore t faites, ne pourraient mme
nuire  sa dure. On reprocherait en vain au Tasse, si on l'examinait de
plus prs, je ne dirai pas d'avoir trop nglig les souvenirs religieux
attachs aux lieux o se passe son action; il les a suffisamment
rappels, et en y insistant davantage, il risquait de changer sa
_Jrusalem_ en un de ces pomes sacrs qui n'ont jamais qu'une classe de
lecteurs; mais de n'avoir pas tir des historiens qu'il dut connatre,
des faits et des circonstances qui ont toute la grandeur et tout
l'intrt des fictions de l'pope; de n'avoir point assez fidlement
dcrit les moeurs du onzime sicle et surtout celles des compagnons de
Godefroy; d'avoir en quelque sorte altr en eux la superstition qui les
animait, en leur prtant une croyance qu'ils n'avaient pas aux prodiges
oprs par le diable, au lieu d'une disposition toujours prochaine 
tre frapps d'un grand phnomne de la nature et  se figurer des
apparitions de Dieu, des saints ou des anges; d'avoir mis trop souvent 
la place des chevaliers de la croix, tels qu'ils taient rellement, des
chevaliers romanesques et imaginaires, tels qu'ils ne furent jamais que
dans le _Bojardo_ et dans l'Arioste; d'avoir aussi ml de fausses
couleurs aux peintures des moeurs de l'Asie, et d'avoir surtout imagin
des hrones, telles qu'il n'y en eut jamais parmi les musulmans[581];
mais il en serait de ces dfauts comme des autres, ils ne nuiraient pas
plus au succs dsormais immortel de l'ouvrage, qu' la gloire
imprissable de l'auteur.

      [Note 581: Tous ces reproches pourraient en effet tre faits
      au Tasse, dans un nouvel examen critique de son pome, considr
      sous le point de vue de ses rapports avec l'histoire. Je les tire
      en plus grande partie d'une lettre de M. Michaud l'an, occup de
      la publication de son _Histoire des Croisades_, en mme temps que
      je le suis de l'impression de cet examen du pome clbre dont les
      croisades sont le sujet. Je n'avais point  craindre de le
      dtourner de ses ides habituelles en consultant son esprit juste
      et son excellent got sur la fidlit historique que l'on attribue
      assez gnralement au Tasse; et je ne fais que mettre ici en
      substance ce qui est plus dvelopp dans sa rponse. J'ajouterai
      seulement en son entier la restriction pleine de got qu'il met 
      ce dernier reproche, tir des moeurs asiatiques. Si le pome du
      Tasse, dit-il, tait connu des musulmans, ils pourraient bien lui
      faire d'autres observations. Ils s'tonneraient, par exemple, de
      voir courir leurs femmes sur les champs de bataille, ce qui n'est
      gure en harmonie avec le Koran et avec les moeurs de l'Asie.
      Herminie et Clorinde sont plus imites d'Homre et de Virgile que
      de l'histoire. A Dieu ne plaise cependant que je m'lve contre
      ces inventions, qui sont si attachantes, et dont le pote a tir
      un si heureux parti!]

Ce qu'il y a vritablement de merveilleux, ce n'est pas qu'un pome
conu dans la fougue de la jeunesse, avec les habitudes d'esprit
qu'avait le Tasse dans le temps, dans le pays et dans les circonstances
particulires o il l'crivit, offre de tels dfauts, c'est qu'en les
reconnaissant, comme on le doit, si l'on ne veut renoncer  toute ide
d'alliance entre la posie et la raison, l'on n'admire et l'on n'aime
pas moins l'ouvrage o ils se trouvent, c'est que cet ouvrage n'en soit
pas moins regard comme le premier des temps modernes, dans le genre de
posie le plus grand et le plus noble, et que loin d'tre tent de lui
contester cette place, on le soit de taxer d'injustice ou
d'insensibilit aux beauts potiques ceux qui ne la lui accordent pas.
L'existence incontestable de ces beauts, leur clat et leur nombre
expliquent ce qui semblait d'abord si difficile  concevoir.

Quand le choix du sujet, le plan, les caractres, l'intrt soutenu et
gradu, les pisodes, les descriptions, les combats, les enchantements,
l'lvation des penses, l'loquence des discours, le style toujours
potique et anim (car celui du Tasse est vicieux quelquefois, mais
plutt par excs que par faiblesse; affect, prcieux, exagr si l'on
veut, jamais prosaque ni languissant, habituellement noble et pompeux,
tel que l'exige l'pope, dont la Muse est peinte avec une trompette,
pour indiquer l'clat de ses expressions et sa voix); quand toutes ces
qualits se trouvent runies dans un pome, quelques dfauts qu'on y
puisse reprendre, son rang est assign, sa place est faite, et rien ne
peut la lui ter.




CHAPITRE XVI.

_Fin de l'examen de la_ JRUSALEM DLIVRE _du Tasse; beauts de ce
pome suprieures  ses dfauts; rang qu'il occupe dans l'pope
moderne._


S'il est hors de doute que la posie est le premier de tous les arts de
l'imagination, il ne l'est pas moins qu'entre les divers genres de
posie l'pope tient le premier rang. La tragdie, qui pourrait seule
le lui disputer par l'nergie des passions, le dveloppement des
caractres et l'illusion de la scne, lui cde videmment sur d'autres
points, et n'est souvent mme qu'une partie de l'pope mise en action.
Mais c'est surtout, il en faut convenir,  l'pope rgulire, au pome
hroque fond sur l'histoire que cette supriorit appartient. Quelque
art et quelque gnie qu'un grand pote puisse mettre dans l'pope
romanesque, la vrit, que nous aimons toujours, malgr notre got pour
le merveilleux et pour les fables, manque trop essentiellement  ce
genre. Des actions sans ralit, des hros imaginaires, des moyens non
seulement surnaturels, mais le plus souvent invraisemblables, une
narration faite par quelqu'un qui a l'air de se moquer lui-mme de ce
qu'il raconte, peuvent bien blouir et charmer l'esprit; mais la part de
la raison y est presque nulle; et quelque forte part que l'on accorde 
la folie, la raison rclame toujours la sienne.

Il est agrable, sans doute, d'tre transport par un pote dans toutes
les parties de l'univers, de suivre avec lui tous les fils d'une action
multiple, de voir comme dans une lanterne magique passer un grand nombre
de personnages, entre lesquels il est difficile de fixer son choix et
qui mritent presque galement de l'obtenir; des faits et des vnements
incroyables, mais que l'auteur n'a jamais la prtention de faire croire;
des aventures aussi indpendantes entre elles qu'elles le sont toutes de
celles qu'on nous donne pour la principale; des tres et des objets
fantastiques, tellement entremls avec ceux qu'on voudrait faire passer
pour rels, que ceux-ci finissent par n'avoir pas plus de ralit que
les autres; mais le plaisir qu'on y trouve n'est pour ainsi dire qu'un
plaisir d'enfant, et il faut  l'homme des plaisirs d'homme. Lors mme
qu'il consent  redevenir enfant, comme il le redevient dans le pays des
fables, il ne peut pas l'tre long-temps de suite. Pour que son illusion
se prolonge, il faut que de temps en temps la vrit se montre  lui,
qu'il puisse se rveiller au milieu du songe le plus agrable, et
sentant autour du soi des objets rels, se replonger dans ses rves avec
une sorte de scurit.

Ma raison sait bien qu'Armide n'a jamais exist, que tous les prestiges
dont le pote l'environne sont de pure invention comme elle, qu'un
magicien mahomtan n'a point enchant une fort, qu'un magicien presque
chrtien n'a point conduit deux chevaliers dans le sein de la terre pour
leur donner un repas magnifique, servi par cent et cent ministres
adroits et empresss, et pour leur faire des rcits que l'on peut bien
appeler de l'autre monde; mais ma mmoire me rappelle que dans un sicle
de fanatisme militaire et religieux, il se fit de ces expditions
lointaines que l'on a nommes croisades, que des guerriers inspirs et
pousss par ce double mobile, y firent des choses extraordinaires. C'est
le dnoment de l'une de ces expditions, c'est la conqute de la ville
clbre o fut le tombeau du Christ, qu'un pote chrtien me raconte. Il
mle  son rcit les inventions de son art; mais la vrit est au fond
du vase qu'il me prsente. D'un autre ct, cette vrit en elle-mme
aurait peut-tre pour moi peu d'attrait; quelquefois elle me paratrait
amre, et je pourrais repousser loin de moi ces folies pieuses, mais
dvastatrices et sanglantes; mais le gnie a enduit les bords du vase
d'une si douce liqueur[582], qu'il y retient mes lvres attaches, et
que je ne le quitte qu'aprs l'avoir puis tout entier.

      [Note 582: Le Tasse, c. I, st. 3.]

Le Tasse, dit avec raison Voltaire[583], fait voir, comme il le doit,
les croisades dans un jour entirement favorable. C'est une arme de
hros qui, sous la conduite d'un chef vertueux, vient dlivrer du joug
des infidles une terre consacre par la naissance et la mort d'un Dieu.
Le sujet de la _Jrusalem_,  le considrer dans ce sens, est le plus
grand qu'on ait jamais choisi. Le Tasse l'a trait dignement; il y a mis
autant d'intrt que de grandeur. Son ouvrage est bien conduit; presque
tout y est li avec art: il amne adroitement les aventures: il
distribue sagement les lumires et les ombres. Il fait passer le lecteur
des alarmes de la guerre aux dlices de l'amour, et de la peinture des
volupts il le ramne aux combats; il excite la sensibilit par degrs,
il s'lve au-dessus de lui-mme de livre en livre, etc. Un pareil
loge, donn par un matre de l'art, contrebalance bien des critiques,
et il n'est pas difficile de prouver qu'il n'a rien de faux ni d'outr.

      [Note 583: _Essai sur la Posie pique_, ch. VII.]

En prenant pour sujet un fait historique, le Tasse n'oublia point que la
fiction n'est pas seulement un des ornements du pome pique, mais
qu'elle en est l'ame, l'essence, qu'elle est la qualit intrinsque et
distinctive qui le diffrencie de l'histoire. Il cra une machine
potique ou du merveilleux tir de la religion qui avait fait
entreprendre la conqute qu'il voulait clbrer, et d'une autre source
o tant de potes avaient puis avant lui, qu'elle tait devenue en
quelque sorte une mythologie populaire, presque aussi gnralement
accrdite dans les esprits, ou du moins aussi connue que la religion
mme, je veux dire la magie. Il n'y en avait point, on le sait bien, au
temps de cette croisade[584]; d'autres folies, ou d'autres sottises
rgnaient alors, et l'on y voyait ni imposteurs qui se prtendissent
magiciens, ni peuples tromps qui y crussent; mais les premiers potes
piques, ayant adopt ces inventions du Nord[585], les avaient si
communment employes, y avaient si bien familiaris les esprits, que
l'anachronisme tait effac en quelque manire par l'habitude et par la
popularit. Dieu et les intelligences clestes, ministres de ses ordres,
furent donc dans le pome du Tasse les agents surnaturels, protecteurs
de la sainte entreprise; les anges de tnbres dont elle contrariait les
desseins, furent chargs d'y mettre obstacle: la baguette des
enchanteurs suscita contre les guerriers de Dieu le dsordre des
lments et les orages des passions; en un mot, l'ternel et ses anges
d'un ct, les dmons et les magiciens de l'autre, formrent ce
merveilleux qui dans l'pope dirige le cours des vnements, tandis que
dans l'histoire, ils sont l'effet immdiat, quelquefois de la prudence,
et trop souvent de la folie, ou de la perversit humaine.

      [Note 584: A la fin du onzime sicle.]

      [Note 585: Voyez ci-dessus, ch. III.]

Et remarquez un avantage qu'a le sujet de ce pome sur ceux des deux
anciens modles du pome pique. Dans l'_Iliade_, le malheureux roi
Priam dfend sa ville; c'est un trs-bon roi, un respectable pre de
famille, mais seulement trop faible pour l'un de ses enfants. Les
malheurs qu'il prouve n'ont aucune proportion avec cette seule faute de
sa vieillesse. Dans l'_nide_, le jeune et brave Turnus dfend sa
matresse qu'un tranger veut lui enlever, et son pays que cet tranger
veut envahir. Il succombe, mais avec gloire, dans cette entreprise digne
d'un amant et digne d'un roi. Il y a donc dans ces deux ouvrages un fond
d'intrt pour les vaincus, qui diminue celui que l'on peut prendre aux
vainqueurs. Dans la _Jrusalem dlivre_, au contraire, l'arme
chrtienne marche  une conqute que sa foi lui commande; elle va
dlivrer le tombeau de son Dieu; et de plus, le roi quelle attaque est
un vieux tyran souponneux et cruel, ha de ses sujets, et que l'on voit
par consquent avec plaisir tomber du trne. Tout l'intrt est donc du
ct des chrtiens et de Godefroy qui les conduit.

L'action est  peine commence, que le conseil infernal s'assemble. Le
grand ennemi donne ses ordres aux compagnons de son crime et de sa
chute. Ils partent pour les excuter et se rpandent dans des rgions
diverses, o ils se mettent  fabriquer des piges et des obstacles
nouveaux,  dployer enfin toutes les ruses de l'enfer. Le plus savant
de ces mauvais gnies est celui qui inspire le magicien Hidraot, roi ou
tyran de Damas. Hidraot a dans sa nice Armide une habile et dangereuse
lve, la beaut la plus parfaite de l'Orient, et qui n'ignore aucun des
secrets, ni de la magie, ni de son sexe. Il l'envoie dans le camp des
chrtiens, aprs lui avoir donn ses instructions. Ds qu'elle parat,
le camp est en feu. Elle en sort conduisant  sa suite l'lite des chefs
de l'arme qu'elle fait ses captifs, et qui sont jets dans les enfers.
Renaud seul lui a rsist. Il a fait plus, il a dlivr ses prisonniers
envoys par elle en gypte sous une escorte qu'elle croyait sre. Cette
insulte irrite son orgueil. Elle ne respire plus que la vengeance. Elle
dresse  Renaud des embches, o elle russit  l'attirer. Ce ne sont
point des chanes qu'elle lui destine, c'est un poignard, c'est la mort.
Mais au moment de frapper, la beaut de Renaud la touche, la dsarme,
l'enflamme: elle se sert de son art pour l'emmener aux extrmits du
monde. Elle ne veut plus de cet art terrible que pour l'enchanter, pour
l'enchaner dans ses bras, pour le retenir auprs d'elle par les noeuds
de l'amour et du plaisir.

Dans le reste de cette fable ingnieuse, Armide intresse parce qu'elle
aime, parce que jeune, belle et devenue sensible, elle est abandonne et
malheureuse; bien suprieure en cela au modle que le Tasse s'tait
visiblement propos,  l'Alcine de l'Arioste,  cette vieille fe
dcrpite et lascive, qui ne livrait  ses amants qu'une enveloppe
trompeuse, et cachait sous de jeunes formes les ravages les plus
horribles du libertinage et du temps.

D'autres dmons emploient d'autres moyens. Le plus remarquable est
l'enchantement de la fort d'o les chrtiens tiraient du bois pour
leurs machines de guerre, moyen adroitement li  l'action du pome,
comme nous le verrons bientt: un effroyable orage, qui arrache la
victoire des mains de l'arme chrtienne, et la force de rentrer dans
son camp; la discorde qui s'y lve au faux bruit de la mort de Renaud,
et quelques autres incidents qui retardent la prise de la cit sainte,
sont les principaux ressorts que font jouer les ennemis de l'homme pour
obir  leur chef. S'ils n'avaient rien fait de mieux dans ce pome, on
s'en serait moqu avec quelque raison; mais l'enchantement de la fort
est quelque chose; les enchantements du palais d'Armide sont encore
plus, et demandent eux seuls grce pour toutes les oeuvres infernales
qui se trouvent dans la _Jrusalem_.

Si cette partie du merveilleux y peut donner lieu  quelques objections,
la manire dont toute la fable est conduite ne demande point grce; elle
commande l'admiration et l'loge. L'vnement qui fait le sujet du pome
tait alors d'un intrt gnral. La pacification du reste de l'Europe,
comme le remarque fort bien M. Denina[586], n'y avait gure laiss aux
chrtiens d'autres ennemis que les Turcs. Une confdration s'tait
forme contre eux; ils furent battus  Lpante,  l'poque mme[587] o
le Tasse,  peine g de vingt-deux ans, commenait  s'occuper
srieusement de son pome. Cette guerre, en ramenant toutes les
conversations sur les Turcs, les ramenait aussi sur les anciennes
croisades. Il y avait  peine un sicle qu'on avait t sur le point
d'en former une nouvelle[588], et bien des gens espraient encore voir
renatre quelques-unes de ces cruelles et superstitieuses extravagances.
Entran par l'esprit de son sicle, et par des sentiments religieux
qu'il ne contint pas toujours dans de justes bornes, le Tasse le
dsirait lui-mme; on le voit dans une de ses lettres; Horace
_Lombardelli_ en avait crit une  un de leurs amis communs[589], au
sujet de la _Jrusalem dlivre_. Il y dsapprouvait ce titre, et l'un
de ses motifs, bon ou mauvais, tait que les Turcs en pourraient faire
un sujet de raillerie contre les chrtiens qui avaient reperdu
Jrusalem. Le Tasse, en lui crivant  ce sujet, dit qu'il ne croit
point  ces plaisanteries turques, mais qu'au reste _des railleries
capables d'irriter le gnreux courroux des chrtiens ne seraient pas
inutiles_[590]; et mme au commencement de son pome, il promet au duc
Alphonse que si le peuple chrtien jouit enfin de la paix, et se
rassemble pour enlever aux infidles leur grande et injuste proie, il
sera choisi pour chef de l'entreprise[591].

      [Note 586: Premier Mmoire sur la posie pique; Recueil de
      l'Acadmie de Berlin, 1789.]

      [Note 587: En 1566.]

      [Note 588: Le pape Pie II en tait le promoteur, et voulait en
      tre le chef. Il mourut en 1464, en s'occupant de ce projet.]

      [Note 589: _Maurizio Cataneo._]

      [Note 590: _Mi par che niuno scherno che possa irritare il
      generoso sdegno de' christiani sia inutile._ Ces deux lettres sont
      parmi les _Lettres potiques_ du Tasse, Nos. 42 et 43, t. V de
      l'dition de ses OEuvres, Florence, 1724, in-fol.]

      [Note 591: C. I, st. 5. Voyez aussi c. XVII, st. 93 et 94.]

A l'exemple de Virgile et de l'Arioste, il joignit  cet intrt gnral
un intrt particulier. Virgile, pour flatter Auguste, chanta l'origine
fabuleuse de la race de cet empereur, et dans le cours de son pome il
en ramena souvent l'loge; l'Arioste, plus souvent encore, remplit le
sien de louanges des princes de la maison d'Este; le Tasse choisit pour
le hros le plus brillant de sa _Jrusalem_ une des tiges de cette mme
famille, et clbra les aeux de cet Alphonse, qui reconnut encore plus
mal ses loges que le cardinal Hippolyte n'avait reconnu ceux de
l'Arioste. Ou ne voit pas qu'Homre se ft propos un pareil but. Il eut
celui de plaire  toute la Grce, en chantant ses hros les plus
clbres, mais non de flatter particulirement aucun prince grec, 
moins que ce ne ft quelque descendant d'Achille. Homre est un pote
vraiment national; Virgile, l'Arioste et le Tasse sont des potes
courtisans. Homre est tout entier  son action, et quoique toujours
inspir, satisfait de rappeler et de peindre le pass, il ne se donne
point pour prophte de l'avenir. Virgile tourna le premier en adulation
les inventions du gnie. Il fit descendre ne aux enfers, pour y
entendre son pre Anchise faire l'loge de Jules-Csar et d'Auguste. Il
fit descendre du ciel pour ne un bouclier sur lequel taient gravs
les futurs exploits des Romains et ceux du destructeur de la libert de
Rome. Ces ides taient trop ingnieuses pour n'avoir pas d'imitateurs.
C'est d'aprs le premier de ces exemples, que l'Arioste prcipite
Bradamante dans la caverne de Merlin, o Mlisse lui fait passer devant
les jeux tous les hros de la maison d'Este jusqu'au cardinal Hippolyte:
c'est d'aprs le second, que le Tasse donne  Renaud un bouclier o
sont graves les images de tous ses anctres, et qu'il lui fait prdire
par un vieux mage une longue suite de descendants illustres qui se
termine au duc Alphonse. C'est ainsi qu'en ont agi depuis, avec plus ou
moins de bonheur et d'adresse, presque tous les potes piques. Il en
faut excepter Milton, qui est peut-tre le plus homrique des potes
modernes.

Mais en s'appropriant les inventions adulatrices de Virgile, l'Arioste
et le Tasse ne purent faire passer dans leurs imitations le mme intrt
et la mme grandeur. Il y avait trop loin d'Auguste  Hippolyte et au
duc Alphonse, et du matre de l'Univers aux petits souverains de
Ferrare. L'Arioste s'embarrassa peu de cette diffrence; concentr en
quelque sorte dans cette cour, il n'eut dessein que de lui plaire. A
travers les exploits de ses hros, c'est  tout moment la maison d'Este
qu'il a en vue; c'est  elle que tout se rapporte; et si cet encens
devient quelquefois ennuyeux pour nous, du moins devons-nous admirer
l'art que le pote a mis  en ramener si souvent et si diversement
l'offrande. Le Tasse, quoique attach  la mme cour, tendit plus loin
ses vues. Comme il n'crivait pas un roman, mais un vritable pome
pique, il donna moins  l'intrt particulier et plus  l'intrt
gnral. Content d'avoir plac dans son pome un prince de la maison
d'Este, et d'en avoir fait l'Achille de cette nouvelle _Iliade_, il ne
parle qu'une seule fois avec quelque tendue des hros de sa race, et ne
leur consacre qu'une vingtaine de stances,  la fin de son dix-septime
chant.

De mme que ce ne sont pas les actions d'Achille qui font le noeud de
l'_Iliade_, mais son repos, ce ne sont point aussi les exploits de
Renaud, c'est son loignement du camp des chrtiens qui prolonge le
sige de Jrusalem et donne lieu aux incidents du pome. Tout ce qui
prcde cet loignement ne fait que prparer ce qui doit le suivre. Ce
qui suit son exil tend  faire dsirer son retour; il revient, et les
obstacles cessent; les chrtiens n'ont plus rien qui les arrtent;
nouveaux ennemis, nouveaux triomphes; Jrusalem est prise et le pome
est fini.

L'esprit chevaleresque qui anime tout l'ouvrage a fourni le moyen
d'loigner Renaud de l'arme chrtienne; la magie qui forme la machine
et le merveilleux du pome, est ce qui le retient loin du camp, et ce
qui l'y ramne. Il tue le prince de Norwge, Gernand qui l'a insult:
Godefroy veut lui donner des fers. Renaud s'arme plus terrible que Mars,
pour repousser cet affront. Tancrde parvient  le flchir et le
dtermine  s'exiler lui-mme. Il part seul, avec deux cuyers, le coeur
rempli de hauts desseins, rsolu  s'aventurer au milieu des nations
ennemies,  parcourir l'gypte et  pntrer, les armes  la main,
jusqu'aux sources inconnues du Nil. Malheureusement pour tous ces beaux
projets, il tombe dans les piges d'Armide. Transport dans une des les
Fortunes, il oublia entre les bras de cette enchanteresse, l'gypte,
Jrusalem, les chrtiens et la gloire. L'adresse du pote a sauv ce que
cet oubli pouvait avoir de dshonorant. C'est l'effet d'un charme
magique, contre lequel la puissance humaine est sans pouvoir. Il faut,
pour le dtruire, y opposer un charme contraire. Ds que Renaud jette
les yeux sur le bouclier port par Ubalde, qu'il se voit dsarm,
parfum, entrelac de guirlandes de fleurs, il s'arrache  la volupt,
reprend ses armes, son courage, et ne respire plus que les combats.

Mais pourquoi le rappelle-t-on de son exil? Pourquoi le va-t-on chercher
au bout de l'univers? Pour couper le pied d'un myrte, au milieu d'une
fort enchante. Des critiques ont trouv cela petit et indigne de la
majest de l'pope. Il est certain qu'Achille sortant enfin de ses
vaisseaux pour venger la mort de son ami, effrayant d'un seul cri
l'arme troyenne, renversant tout ce qui s'oppose  son passage, ne
cherchant, n'appelant, ne voyant que le seul Hector, assouvissant enfin
la vengeance de l'amiti sur ce redoutable ennemi, a bien une autre
nergie, une autre noblesse, une autre grandeur.

Il ne faut pas cependant tout--fait condamner le Tasse. Il a craint en
levant trop Renaud, de rabaisser les autres hros chrtiens, et
d'avilir le caractre de Godefroy. La valeur seule ne peut venir  bout
de prendre Jrusalem. Il faut, suivant l'usage du temps, des machines
qui branlent et qui abattent les murs. Une seule fort peut fournir le
bois ncessaire pour la construction de ces machines. Ismen enchante
cette fort, o les chrtiens ne peuvent plus pntrer. Ceux qui s'y
prsentent sont effrays par des apparitions et des prodiges
extraordinaires. Ce sont des bruits souterrains, des tremblements de
terre, des rugissements et des hurlements de btes froces; puis des
feux dvorants, des murs enflamms, des monstres affreux qui les
gardent. Les travailleurs d'abord, et ensuite les soldats envoys par
Godefroy sont repousss, et rpandent leur effroi dans toute l'arme.
Alcaste, chef des Helvtiens, homme d'une tmrit stupide, dit le
Tasse, qui mprisait galement les mortels et la mort[592], et que rien
jusque-l n'avait pouvant, se prsente et ne peut soutenir l'aspect de
ces horribles fantmes. Tancrde enfin, l'intrpide Tancrde, n'est
effray ni du bruit, ni des faux, ni des monstres; mais lorsqu'il croit
avoir franchi toutes les barrires, prt  couper l'arbre fatal, il en
entend sortir les sons plaintifs de la voix de Clorinde; l'amour et la
piti font en lui ce que la crainte n'avait pu faire: il cde; et
Godefroy, frapp de son rcit, veut aller tenter lui-mme l'aventure de
la fort; mais Pierre le Vnrable l'arrte, lui parle d'un ton
prophtique, et lui fait entendre que c'est  Renaud que cet exploit est
rserv. Dudon lui apparat en songe, lui annonce que tel est l'ordre du
ciel, et lui commande, non pas d'ordonner de lui-mme le retour du fils
de Bertholde, mais de l'accorder aux prires de son oncle Guelfe,  qui
Dieu inspire en mme temps de le demander. Ainsi, ni la valeur des
guerriers chrtiens, ni l'autorit du gnral ne sont compromises.
Renaud revient, et, suprieur  la crainte, vainqueur de la piti mme,
il coupe le myrte et dissipe l'enchantement.

      [Note 592: _Sprezzator de' mortali e della morte._ (C. XIII,
      st. 24.)

      Ce vers est rpt mot pour mot, en parlant de Rimdon, c. XVII,
      st. 30.]

Il y a certainement beaucoup d'art dans toute cette partie de l'action.
Le pome est presque tout entier intrigu avec la mme adresse. Les
vnements naissent les uns des autres et concourent ensemble  former
un tout qui se dveloppe avec beaucoup d'ordre et de clart. Le pote
marche rapidement vers son but; et, s'il arrte quelquefois sur la
route, on aime  s'arrter avec lui; l'intrt qu'il inspire est soutenu
et semble crotre jusqu' la fin; en un mot,  l'gard du plan ou de la
fable, un seul pote lui est comparable; aucun peut-tre ne lui est
suprieur.

La diversit des nations, des religions, des usages, lui offrait une
grande varit de portraits, et ce qui vaut mieux, de caractres. Pour
viter la confusion, il a fait dans les deux armes un choix de
personnages principaux qu'il fait mouvoir dans son tableau sur le devant
de la toile, tandis que les autres n'agissent que sur les seconds plans.
Chez les chrtiens, le pieux, brave et prudent Godefroy, le brillant et
imptueux Renaud, l'intrpide et gnreux Tancrde attirrent d'abord
les yeux; Guelfe, Raimond de Toulouse, Baudouin et Eustache, frres du
gnral, Odoard et Gildippe, ces deux tendres poux, assez unis pour ne
se jamais quitter, mme dans les combats, assez heureux pour y mourir
ensemble; Roger, Othon, les deux princes Robert et plusieurs autres
brillent au second rang, et paraissent, tantt spars, tantt runis,
sans se nuire ni se confondre.

Du ct des paens, on ne voit pas, il est vrai, comment Aladin aurait
pu soutenir le sige, s'il n'avait eu pour sa dfense que les troupes
renfermes avec lui dans la ville, et son vieil enchanteur Ismen, qui ne
sait dans ses premiers moments que faire enlever du temple des chrtiens
et placer dans la principale mosque une image de la Vierge,  laquelle
il prtend qu'est attach le destin de Jrusalem et de l'empire
d'Aladin. Les troupes de ce roi n'auraient pas rsist long-temps. Pas
un guerrier de marque ne s'y fait distinguer. Il faut que Clorinde
arrive d'un ct, Argant de l'autre, Soliman d'un troisime; mais
lorsqu'ils sont runis, ces trois caractres diversement hroques ont
un clat prodigieux, qu'on pourrait mme accuser quelquefois d'clipser
celui des hros chrtiens. La tendre Herminie jette au milieu de ces
douleurs fortes une nuance douce qui repose agrablement les yeux.
L'enchanteresse Armide vient  son tour et fixe tous les regards. C'est
une de ces heureuses inventions qui sortent du cerveau d'un pote pour
s'imprimer dans la mmoire des hommes, et ne s'en effacer jamais.

L'arme d'gypte, qui parat  la fin du pome pour donner un dernier
relief  la valeur des chrtiens, fournit encore de nouveaux caractres,
parmi lesquels on distingue surtout ceux d'Adraste et de Tissapherne.
Elle fournit aussi, non-seulement de nouveaux incidents, mais un nouveau
dnombrement potique, des peintures nouvelles de moeurs et de costumes
trangers. C'est avec tous ces moyens tirs du fond du sujet mme, c'est
avec cette parfaite intelligence de l'art, qu'est conduite  sa fin une
action vraiment hroque et potiquement vraisemblable, bien
proportionne dans son ensemble et dans ses dtails; o la surprise,
l'admiration, la piti, la terreur sont excites tour  tour; o
l'hrosme parat dans toute sa grandeur, la beaut avec tous ses
charmes, la religion avec ses crmonies les plus augustes, et ses
sentiments les plus exalts; o l'unit se trouve jointe  la varit,
l'unit, cette loi gnrale des arts, dont la violation porte avec elle
sa peine, dans l'extinction de l'intrt et la perte de l'illusion.

Si du mrite de l'ensemble nous passons  celui des dtails, nous n'y
trouverons pas le Tasse moins digne de notre admiration. Les critiques
les plus rigides ont reconnu l'loquence de ses discours. Celui qu'il
met, au premier chant, dans la bouche de Godefroy, pour exhorter les
chefs de l'arme  rentrer en campagne; celui que prononce Alte,
ambassadeur du soudan d'gypte, lorsqu'il vient proposer la paix; ceux
qu' diffrentes reprises, le gnral des chrtiens et mme les chefs
des infidles adressent  leurs soldats avant de combattre, passent avec
raison pour des modles de cette partie essentielle de l'art. Les
critiques les plus favorables reconnaissent, au contraire, que le Tasse,
qu'ils regardent comme suprieur  l'Arioste dans les discours, lui est
infrieur dans les comparaisons[593]; et cependant il en a, et en grand
nombre, qui peuvent paratre difficiles  surpasser.

      [Note 593: Voyez ci-dessus, t. IV, p. 477.]

Il est en gnral, mais en ce genre surtout, grand imitateur des
anciens. On dirait qu'il ait vu les objets  la lumire qu'ils lui
prtaient, et que souvent mme il les ait vus, moins dans la nature que
dans les copies et dans les rapprochements qu'ils en ont faits. C'est
ainsi qu'il compare, en imitant Lucrce, le soin de mitiger la vrit
par la fable, quand on veut la faire goter, avec celui que prend le
mdecin habile qui enduit de miel les bords du vase o l'enfant boit
l'absinthe qui doit le gurir[594]; qu'il compare, en imitant Virgile et
Lucain, le terrible Argant, marchant au combat contre Tancrde, au
taureau qu'irrite l'amour jaloux, se prparant  combattre un rival par
les coups qu'il porte au tronc des arbres et le sable qu'il fait voler
avec ses pieds[595]; et que, deux stances plus haut, comparant ce mme
Argant  une comte funeste, qui brille dans l'air enflamm, il
emprunte, en quatre vers, un trait de Virgile, un autre de Lucain et un
autre encore d'Horace[596].

      [Note 594:

          _Cos a l'egro fanciul porgiamo aspersi
          Di soave licor gli orli del vaso_, etc. (C. I, st. 3.)

        _Sed veluti pueris absinthia tetra mendentes
        Cum dare conantur, pris oras pocula circum
        Contingunt dulci mellis flavoque liquore_, etc.

                    (Lucr., _de Rer. nat._, l. I, v. 935.)]

      [Note 595:

          _Non altrimente il tauro ove l'irriti
          Geloso amor_, etc. (C. VII, st. 55.)
        _Mugitus veluti cm prima in proelia taurus_, etc.

                    (Virg., _neid._, l. XII.)

        _Pulsus ut armentis primo certamine taurus_, etc.

                    (Lucan., _Pharsal._, l. II.)]

      [Note 596:

          _Qual con le chiome sanguinose orrende
          Splender cometa suol per l'aria adusta,_

          _Che i regni muta e i fieri morbi adduce,
          A purpurei tiranni infausta luce._ (C. VII, st. 52.)

        _Non secs ac liquid si quand nocte comet
        Sanguinei lugubre rubent, aut Sirius ardor;
        Ille, sitim morbosque ferens mortalibus gris,
        Nascitur et lvo contristat lumine clum._

                    (Virg., _neid._, l. X.)

              _Mutantem regna cometem._ (Lucan.)
            _Purpurei metuuat tyranni._ (Horat.)]

Veut-il exprimer le nombre des dmons chasss par l'archange Michel dans
les gouffres infernaux, Virgile, d'aprs Homre, lui fournit la double
comparaison des oiseaux qui passent la mer pour chercher des climats
plus chauds, et des feuilles[597] dont les premiers froids de l'automne
jonchent la terre; veut-il peindre le froce Argillan s'chappant de sa
prison et courant au combat, Homre et Virgile lui prsentent pour objet
de comparaison ce coursier fougueux, chapp de l'table, qui s'lance,
en secouant sa crinire, ou vers un beau troupeau de cavalles, ou vers
le fleuve accoutum[598]; il s'en saisit, sans apercevoir peut-tre que
cette image noble et brillante, qui convient parfaitement, dans
l'_Iliade_, au beau Pris s'arrachant du sein des volupts pour courir
aux combats; dans l'_nide_, au jeune et brave Turnus, rompant une
odieuse trve et s'armant de nouveau pour la guerre, va moins bien  un
sditieux obscur qui ne sort de la prison, o une mort honteuse le
menace, que pour en chercher une plus honorable sur le champ de
bataille. Tancrde pleurant la nuit et le jour Clorinde qu'il adorait et
qu'il a tue sans la connatre, est pour lui, comme Orphe pleurant son
Eurydice l'a t pour Virgile[599], le rossignol  qui on a enlev ses
petits, faisant, pendant la nuit, retentir les bois de ses gmissements:
et pour ne pas tendre plus loin, comme on le ferait aisment, cette
numration, Armide sur son char, dans l'arme du soudan d'gypte,
passant au milieu des guerriers sarrazins qui l'admirent, est  ses yeux
le phnix renaissant dans toute sa beaut, environn d'oiseaux
innombrables qui l'applaudissent en battant des ailes, comme l'ont t
aux yeux de Sannazar[600], un saint Enfant et sa Mre, les deux objets
les plus sacrs pour les chrtiens.

      [Note 597:

        _Non passa il mar d'augei si grande stuolo
        Quando a soli pi tepidi s'accoglie,
        N tante vede mai l'autunno al suolo
        Cader co' primi freddi aride foglie._ (C. IX, st. 66.)

      Voyez Homre, _Iliade_, l. III.

        _Qum multa in sylvis autumni frigore primo
        Lapsa cadunt folia; aut ad terram gurgite ab alto
        Qum mult glomerantur aves, ubi frigidus annus
        Trans pontum fugat, et terris immittit apricis._
                            (Virg., _neid._, l. VI et X.)]

      [Note 598:

        _Come destrier che dalle regie stalle_, etc.
                  (C. IX, st. 75.)

      Voyez Homre, _Iliade_, t. VI.

        _Qualis ubi abruptis fugit proesepia vinclis
        Tandem liber equus_, etc. (Virg., _neid._, l. XI.)]

      [Note 599:

        _Lei nel partir, lei nel tornar del sole
        Chiama con voce stanca, e prega, e plora.
        Come usignuol, cui'l villan duro invole
        Dal nido i figli non pennuti ancora_, etc.
                                         (C. XII, st. 90.)

        _Te, veniente die, decedente canebat.
        Qualis popule moerens Philomela sub umbr_
        _Amissos queritur foetus, quos durus arator
        Observans nido implumes detraxit_, etc.
                                  (Virg., _Georg._, l. IV.)

      J'ai observ ailleurs (_Coup-d'oeil rapide sur le Gnie du
      Christianisme_) que ce n'est que dans les potes imitateurs de
      Virgile, que la plaintive Philomle chante encore quand elle a
      perdu ses petits; ds qu'ils sont clos, le rossignol de la nature
      ne chante plus.]

      [Note 600:

          _Come allor che'l rinato unico augello_, etc.

                    (C. XVII, st. 35.)

              _Qualis, nostrum cum tendit in orbem,
        Purpurcis rutilat pennis nitidissima Phoenix_, etc.
                    (Sannazar, _de partu Virg._, l, II, v. 415.)

      Claudien, _Louanges de Stilicon_, l. II, et idylle du Phnix,
      fournit bien, en deux parties, tous les traits de cette
      comparaison; mais Sannazar les a runis le premier.]

Mais le Tasse, dans ses comparaisons, n'imite pas toujours; quelquefois
il invente, il peint d'original, et les rapports qu'il saisit entre les
objets ne sont pas moins ingnieux, ni sa manire de les rendre moins
heureuse et moins potique. Herminie, couverte des armes de Clorinde,
approche du camp des chrtiens pendant la nuit; et l'on sait quel tendre
intrt l'y attire[601]; le chef d'une garde avance l'aperoit, la
prend pour Clorinde qui avait tu son pre sous ses yeux; il lui lance
un trait, en criant: tu es morte! et se met  sa poursuite. C'est une
biche altre qui vient chercher une eau claire et vive aux lieux o
elle voit couler, soit une source des fentes d'un rocher, soit un fleuve
entre des rives fleuries; si elle rencontre des chiens,  l'instant o
elle croit que les ondes et l'ombrage vont rafrachir son corps
fatigu, elle se retourne, prend la fuite, et la peur lui fait oublier
la lassitude et la chaleur[602].

      [Note 601: Tancrde qu'elle aime a t grivement bless dans
      son combat avec Argant; elle veut se rendre auprs de lui, et
      employer  le gurir cette science de la vertu des plantes qui,
      dans l'Orient, faisait partie de l'ducation des filles de rois.]

      [Note 602: C. VI, st. 109.]

Une sdition a clat dans le camp; Godefroy se montre d'un air calme et
svre au milieu du tumulte, et fait arrter cet Argillan qui l'avait
excit; sa fermet impose aux plus sditieux; le soldat menaant dpose
ses armes et rentre dans le devoir. C'est un lion qui, secouant sa
crinire, poussait de froces et superbes rugissements; s'il aperoit le
matre qui dompta sa frocit naturelle, il souffre le poids honteux des
chanes, craint les menaces, obit  ce dur empire; et ni sa longue
crinire ni ses normes dents, ni ses griffes, armes si redoutables et
si fortes, ne lui rendent sa fiert[603].

Dans l'assaut nocturne que Soliman livre au camp des chrtiens, il
russit d'abord et en fait un grand carnage; Godefroy averti marche  sa
rencontre avec peu de soldats, mais ce nombre s'accrot sans cesse, sa
troupe se grossit, et lorsqu'il arrive au lieu o le fier Soliman exerce
tant de ravages, il est en tat de l'attaquer. Tel descendant du mont
o il prend naissance, humble d'abord, le P ne remplit pas l'troit
espace de son lit, mais  mesure qu'il s'loigne de sa source, il
s'accrot de plus en plus; son orgueil augmente avec ses forces; il
lve enfin, comme un taureau superbe, sa tte au-dessus des digues
qu'il renverse, inonde en vainqueur les champs d'alentour, fait refluer
l'Adriatique, et semble porter la guerre au lieu d'un tribut  la
mer[604].

      [Note 603: C. VIII, st. 83.]

      [Note 604: C. IX, st. 46.]

Lorsque Tancrde ose tenter l'aventure de la fort enchante, suprieur
 tous les dangers,  toutes les craintes, il est arrt par la voix de
Clorinde qui parat sortir du tronc d'un arbre qu'il allait couper;
cette voix plaintive implore sa piti. Tel qu'un malade qui voit en
songe un dragon ou une norme chimre environne de flammes, souponne
et s'aperoit mme en partie que c'est un fantme, et non un objet rel;
il s'efforce pourtant de fuir, tant il est pouvant de cette horrible
apparence; tel le timide amant ne croit pas entirement cette illusion
trangre; et cependant il la redoute, et se voit contraint de
cder[605]. Un pote qui cre, dans des genres diffrents, de si belles
comparaisons, peut se dispenser d'imiter, et est lui-mme un excellent
modle.

      [Note 605: C. XIII, st. 44.]

Le penchant du Tasse  l'imitation venait de l'tendue de ses lectures,
de l'tude assidue qu'il faisait des anciens, de la richesse et de la
capacit de sa mmoire. Dans le tissu gnral de ses rcits et de son
style, vous trouvez  chaque instant des passages qui prouvent combien
elle tait prompte et fidle. Ses crations mme les plus originales
sont quelquefois pleines de souvenirs. Au lieu d'en multiplier les
exemples, je choisirai les plus frappants.

Dans le conseil infernal qui ouvre avec tant de vigueur son quatrime
chant, il imite Vida[606] et le surpasse; quand les premiers traits sont
fournis  un gnie tel que le sien, il faudrait, pour n'en tre pas
effac, avoir eu un gnie gal; et quoique Vida ft un trs-bon pote,
ce degr de gnie, il ne l'avait pas. Une belle octave dj existante
dans la langue du Tasse, lui a fourni les moyens imitatifs de celle qui
porte  nos oreilles le sourd retentissement de la trompette
infernale[607]; et Claudien mme dans son enlvement de Proserpine,
avait dessin quelques traits du chef de cet horrible conseil[608].


      [Note 606: _Christiados_, l. 1, v. 135 et seq.]

      [Note 607: J'ai dj fait observer, t. III, p. 524, cet
      emprunt des rimes _tartarea tromba_, _piomba_, _rimbomba_, fait
      par le Tasse  Politien, dans l'une de ses stances sur la joute de
      Julien de Mdicis; Politien lui-mme parat s'tre souvenu dans
      cette stance du beau sonnet de Ptrarque:

        _Giunto Alessandro a la famosa tomba_, etc.

      Mais les mmes rimes _tromba_ et _rimbomba_, qui viennent ensuite,
      n'ont pas la mme intention imitative; elles l'ont dans ces deux
      vers du _Morgante maggiore_, quoique ce soit en parlant de
      Saint-Paul:

        _E fatto  or della fede una tromba,
        Laqual per tutto risuona e rimbomba_. (C. I, st. 58.)

      On trouve dans le mme pome:

        _Non senti tu, Orlando, in quella tomba
        Quelle parole che colui rimbomba_. (C. II, st. 30.)

      Et dans la seconde satire d'_Ercole Bentivoglio_, compose en
      1530, mais publie pour la premire fois en 1560:

          _Saggio chi stassi dove non rimbomba
          D'archibuggio lo strepito nojoso,
        N suon orribil d'importuna trompa_,
        _N, di tamburo il sonno caccia a lui,
        N teme ador ador l'oscura tomba_.]

      [Note 608:

          _Siede Pluton nel mezzo e con la destra
          Sostien lo scettro ruvido e pesante_. (St. 6.)

        _Ipse rudi fultus solio, nigraque verendus
        Majestate sedet, squallent immania foedo
        Sceptra situ_. (Claudien, _de Rapt. Pros._, l. I. )

          _Orrida maest nel fiero aspetto
          Terrore accresce_. (St. 7.)

              _Et diroe riget inclementia formoe.
          Terrorem dolor augebat_. (_Ub. supr._)]

Le grand caractre d'Argant appartient au Tasse, mais souvent lorsqu'il
agit et lorsqu'il parle, on y reconnat de ces emprunts qui ne semblent
pas conseills par le besoin, mais par un noble esprit de rivalit. Ds
le dbut, cet acte si expressif et si terrible du farouche Circassien
qui plie le pan de sa robe, donne  choisir la paix ou la guerre, et sur
le cri de guerre qui s'lve parmi les chrtiens, droule ce pli, secoue
sa robe et dclare une guerre  mort[609], a srement t fourni au
Tasse par Silius Italicus, qui nous peint Fabius dclarant, par un geste
pareil, la guerre au snat de Carthage, comme s'il et, dit le pote,
tenu renferms dans son sein des soldats et des armes[610].

      [Note 609: C. II, st. 89, 90 et 91.]

      [Note 610:

        _Non ultra patiens Fabius texisse dolorem,
        Concilium exposcit proper, patribusque vocatis,
        Bellum se gestare sinu pacemque profatus,
        Quid sedeat legere, ambiguis neu fallere dictis
        Imperat; ac svo neutrum renuente senatu,
        Ceu clausas acies gremioque effunderet arma,
        Accipite infaustum Liby, eventuque priori
        Par, inquit, bellum; et laxos effundit amictus_.
                    (_Punicorum_, l. II, v. 382.)]

Soliman et Argant sont rivaux de gloire; le moment est venu qui doit
dcider entre eux du prix de la valeur. Les chrtiens livrent un assaut
terrible; mais Godefroy est bless, la victoire leur chappe; il s'agit
d'achever leur dfaite et de les repousser dans leur camp. Argant
provoque son rival[611]; ils sortent ensemble des murs, se prcipitent
sur les rangs ennemis, et en font  l'envi un grand carnage. Ce n'est
plus la posie, c'est l'histoire qui s'est prsente ici  la mmoire du
Tasse: les Commentaires de Csar lui ont offert deux centurions
romains[612], galement mules de courage, sortant aussi de leur camp
assig par les Gaulois, se provoquant par des expressions toutes
semblables[613], et voulant dcider leurs querelles par les ravages
qu'ils vont faire et les prils qu'ils vont braver.

      [Note 611:

        Solimano, ecco il loco ed ecco l'ora
        Che del nostro valor giudice fia.
        Che cessi?  di che temi? or cost fuora
        Cerchi il pregio sovran chi pi'l desia.
                    (C. XI, st. 63.)]

      [Note 612: Pulfion et Varenus.]

      [Note 613: _Quid dubitas, inquit, Varene? aut quem locum
      proband virtutis tu expectas? Hic dies de controversiis nostris
      judicabit._ (_De Bello Gallico_, l. V.)]

La nuit suivante, Clorinde est jalouse  son tour des exploits de ces
deux guerriers[614]; elle veut galer leur gloire. Dans la retraite
prcipite des chrtiens, une de leur machines de sige, trop
endommage, n'a pu les suivre; elle s'est arrte dans la campagne; des
troupes restent  sa garde; on en voit briller les feux. Clorinde veut
sortir, le fer et la flamme  la main, disperser les gardes et brler la
machine de guerre. Elle confie ce projet au fier Argant, et le prie, si
elle succombe dans son entreprise, de prendre soin des femmes qui lui
sont attaches, et du vieil eunuque Arste qui lui a servi de pre.
Argant s'enflamme  ce discours et veut partager avec Clorinde ce
nouveau danger. Ils vont demander la permission du roi pour cette
expdition nocturne. Aladin lve les mains au ciel, le bnit et se
promet une heureuse fin de la guerre, puisque la cause du Prophte a
encore de tels dfenseurs. Rien ne parat ressembler moins que Clorinde
et Argant  Nisus et  Euriale, et pourtant jusqu'ici tout ressemble 
la clbre aventure de ces deux amis[615], le projet, les discours, la
dmarche auprs du roi, et le transport de joie et d'esprance dont le
vieux monarque est saisi; souvent les expressions sont les mmes, et les
vers sont traduits par les vers[616].

      [Note 614: C. XII, st. 3 et suiv.]

      [Note 615: _neid._, l. IX.]

      [Note 616: Comparez les stances 5  11 de ce chant du Tasse,
      avec les vers 184  254 du neuvime livre de Virgile.]

La suite de cette belle scne offre une imitation d'un autre genre.
Clorinde, avant de partir, a un entretien avec son vieux gouverneur
Arste. Il veut la dtourner de son dessein; il lui raconte des choses
tranges d'elle-mme, de sa naissance et de sa mre[617]. Femme du roi
d'thiopie, et noire comme lui, mais cependant aussi belle que sage,
elle l'avait mise au monde blanche comme un lis, parce que, sur le mur
de sa chambre, tait peinte une Vierge au visage blanc et vermeil
dlivre d'un horrible dragon par un cavalier, et que la reine, qui
tait chrtienne, priait souvent au pied de cette image. Craignant que
la couleur de son enfant ne fit souponner sa vertu[618], elle en avait
fait prsenter un autre au roi, et avait confi sa fille  Arste qui
l'emporta loin du palais, et ne l'a point quitte depuis. Cette fois
c'est dans un roman grec, dans les _thiopiques_ d'Hliodore, ou _les
Amours de Thagne et de Charicle_ que le Tasse a puis; il y a pris
tout ce commencement de l'histoire de Clorinde. Dans ce roman, une reine
d'thiopie au teint noir, accouche de la blanche Charicle, pour avoir
regard trop fixement, non pas en faisant sa prire, mais dans un autre
moment[619], un grand tableau de Perse et d'Andromde, dont sa chambre
tait orne; et elle fait, par la mme crainte, exposer aussi son
enfant.

      [Note 617: C. XII, st. 21 et suiv.]

      [Note 618: Cela n'est pas exprim aussi simplement dans le
      texte. Voyez ci-dessus, p. 372 et 373.]

      [Note 619: Mais vous ayant enfante blanche (dit cette reine
      elle-mme dans un crit adress  sa fille), qui est couleur
      estrange aux thiopiens, j'en cognu bien la cause, que c'estoit
      pour avoir eu tout droit devant mes yeux, lorsque votre pre
      m'embrassoit, la pourtraiture d'Andromda toute nue... qui fut la
      cause que vous fustes sur-le-champ conceue et forme,  la
      malheure, toute semblable  elle, etc. (_Ethiop._, l. IV,
      traduction d'Amiot.)]

Enfin il est peu de rcits et de descriptions du Tasse, o l'on ne
trouve des imitations pareilles; mais l'une de ses plus belles et de ses
plus riches descriptions peut tre examine sous d'autres rapports;
c'est celle des jardins magiques d'Armide; ajoutons-y celle de sa
personne, ou son portrait. On y trouve  la fois, et les preuves les
plus brillantes de son talent descriptif, et de nouveaux exemples
d'imitations, presque toujours heureuses, des anciens, et, il faut
aussi en convenir, un assez grand nombre de ces traits qui sortent du
naturel, pour tomber dans l'affectation ou dans la recherche; et enfin
un sujet de comparaison entre l'Arioste et le Tasse, plus vident et
plus facile que n'en peut offrir aucune autre partie de leurs pomes.
Quelque dangereuse que cette lutte dt lui paratre, le gnie du Tasse
n'en fut point effray, mais, sans compter le tour habituel de son
esprit, qui le portait, malgr sa grandeur,  la subtilit et  l'excs,
le dsir d'viter des ressemblances avec un tableau peint largement et
de fantaisie, et de produire des effets encore plus piquants, fut sans
doute pour quelque chose dans ces traits que l'on est oblig d'y
reprendre. Rapprochons l'une de l'autre ces deux descriptions
clbres[620]. Ce parallle, que deux rivaux si souvent compars peuvent
soutenir galement, en nous faisant mieux sentir les perfections de
chacun, nous engagera de plus en plus, au lieu de les prfrer l'un 
l'autre,  les admirer tous les deux.

La description de l'le d'Alcine dans le _Roland furieux_[621] est
imprvue; rien ne l'annonce, rien n'y prpare. C'est par la route des
airs que l'Hippogryphe conduit Roger dans cette le; il s'abat doucement
et l'y dpose, aprs un long trajet fait sous un ciel brlant. Des
plaines cultives, de douces collines, de claires eaux, des rives
ombrages, de molles prairies, d'agrables bosquets de lauriers, de
palmiers et de myrtes charmants; des citronniers et des orangers chargs
de fruits et de fleurs, entrelacs en mille formes qui disputent de
beaut, offrent sous leurs pais ombrages un asyle contre les brlantes
chaleurs des jours d't. Voltigeant en sret sur les rameaux, les
rossignols ne cessent de faire entendre leurs chants. Entre les roses
pourpres, et les lis d'une blancheur clatante, dont un tide zphyr
entretient toujours la fracheur, on voit les livres et les lapins
errer en assurance; et les cerfs lever hardiment leur front superbe,
sans craindre que personne vienne leur ter la vie ou la libert, tandis
qu'ils paissent l'herbe, ou qu'ils reposent en ruminant; et sauter
lgrement les daims et les lestes chevreuils qui sont en abondance dans
ces beaux lieux.

      [Note 620: J'ai prvenu, t. IV, p. 497, que je rservais pour
      ce rapprochement la description des jardins d'Alcine.]

      [Note 621: C. VI, st. 20 et suiv.]

Roger descend de l'Hippogryphe qu'il attache au pied d'un myrte. Il
s'approche d'une fontaine environne de cdres et de palmiers, dpose
son bouclier, te son casque et ensuite toute son armure qui l'accablait
de chaleur. Il tourne son visage tantt vers la mer, et tantt vers la
montagne, au souffle doux et frais de zphirs qui font trembler avec un
agrable murmure les hautes cimes des htres et des sapins. Tantt il
baigne dans cette onde frache et claire ses lvres dessches, tantt
il y plonge ses mains pour faire sortir de ses veines le feu que le
poids de sa cuirasse y avait allum[622].

      [Note 622: St. 25.]

Ici la description est interrompue par la rencontre d'Astolphe qui se
trouve enferm dans le myrte o l'Hippogryphe est attach. Il raconte 
Roger comment il tait tomb dans les piges d'Alcine, comment il
l'avait aime et avait t aim d'elle, comment enfin elle l'avait
mtamorphos, selon son usage de changer en arbres, en fontaines, en
rochers ou en btes les amants qu'elle a tenus dans ses filets[623]. Du
sein de son arbre, d'o il ne peut sortir, il instruit Roger des moyens
d'arriver chez la sage Logistille, sans entrer dans les tats de sa
mchante soeur; mais cette instruction est inutile; des obstacles se
prsentent, des embches sont dresses; attaqu par des monstres hideux,
Roger se voit secouru par deux belles nymphes, montes sur des licornes
d'une clatante blancheur. Elle le font entrer par une porte d'or,
recouverte de perles et des pierres les plus prcieuses de l'Orient. De
jeunes filles charmantes, mais qui le seraient peut-tre davantage si
elles taient plus rserves, invitent Roger par leurs caresses  se
laisser conduire dans ce paradis[624]. On peut bien nommer ainsi, dit
le pote, un lieu o je crois que naquit l'Amour; on n'y est jamais
occup que de danses et de jeux; toutes les heures s'y passent en ftes.
Les penses graves n'y peuvent avoir accs; on n'y connat ni
incommodit ni disette, et l'Abondance y rgne toujours avec sa corne
toute remplie.

      [Note 623: Ci-dessus, t. IV, p. 396.]

      [Note 624: St. 72.]

Dans ce lieu, o il semble que le gracieux Avril, au front serein et
joyeux, rit sans cesse, de jeunes gens et de jeunes femmes sont runis;
l'un, prs d'une fontaine, fait entendre des chants pleins de douceur et
de volupt; l'autre,  l'ombre d'un arbre ou d'une colline, joue, danse,
ou prend d'autres nobles amusements; un autre enfin, loin de la troupe,
dcouvre  un ami fidle ses tourments amoureux. Les jeunes amours
volent en se jouant sur les cimes des pins et des lauriers, des htres
sourcilleux et des sapins  l'corce hrisse; les uns se rjouissent de
leurs victoires, les autres s'exercent  percer les coeurs de leurs
flches ou  tendre leurs filets. Celui-ci trempe ses traits dans un
ruisseau qui coule  ses pieds, celui-l les aiguise sur une pierre qui
tourne avec agilit[625].

      [Note 625: St. 75.]

Nouvelle interruption, pour mettre en scne la cruelle riphile, espce
de gante ou de monstre allgorique qu'il faut vaincre et terrasser
avant d'entrer dans le palais[626]. Cette victoire remporte, Roger ne
trouve plus d'obstacles; la belle Alcine vient au-devant de lui,
entoure d'une nombreuse cour; il reoit d'elle et de son cortge
l'accueil et les honneurs qu'on aurait pu offrir  un dieu. Cette cour
est toute brillante de jeunesse et de beaut; mais Alcine l'emporte sur
tout le reste, comme le soleil sur tous les astres des cieux. L'Arioste
qui a t sobre, quoique riche, dans la description du sjour de cette
fe, est prodigue dans son portrait, et n'y emploie pas moins de six
octaves. Il n'a rien oubli de toutes les parties de sa personne, mieux
faite, dit-il, que tout ce que d'habiles peintres peuvent inventer de
mieux[627].

      [Note 626: C. VII.]

      [Note 627: St. 11 et suiv.]

Sa chevelure blonde est longue et boucle, et il n'y a point d'or qui
ait plus de brillant et plus d'clat. La couleur de ses joues dlicates
est un mlange de roses et de lys; son front riant et d'une mesure
parfaite, est de l'ivoire le plus pur. Sous deux arcs noirs et dlis,
sont deux yeux noirs, ou plutt deux brillants soleils; leurs regards
sont pleins de tendresse, leurs mouvements lents et doux; il semble que
l'Amour joue et voltige tout autour, que de-l il lance toutes les
flches de son carquois, et qu'il enlve les coeurs. Le nez qui partage
galement ce beau visage n'a pas un dfaut que l'envie puisse lui
reprocher. Au-dessous, comme entre deux petites valles, la bouche est
colore d'un cinabre naturel; l, sont deux rangs de perles les plus
prcieuses, que des lvres charmantes renferment et dcouvrent
doucement; de-l, sortent des paroles caressantes qui adouciraient le
coeur le plus sauvage et le plus dur; l, se forme un doux souris qui
ouvre  son gr le paradis sur la terre.

Son cou est blanc comme de la neige et son sein comme du lait; le cou
est rond, le sein large et relev. Deux pommes  peine mres (_acerbe_)
et faites d'ivoire, vont et viennent comme l'onde au bord du rivage,
quand un zphyr agrable agite la mer. Argus mme ne pourrait voir les
autres parties; mais on peut bien juger que ce qui est cach, rpond 
ce qu'on voit paratre. Ses bras sont d'une juste proportion, et l'on
aperoit souvent sa main blanche, un peu longue, mais troite, o l'on
ne voit se former aucun noeud ni s'lever aucune veine. Le peintre
n'oublie point, au bas de ce qu'il nomme cette auguste personne,
quoiqu'il n'y ait dans tout cela rien de trs-auguste, un pied court,
sec et rondelet; et l'on ne sait trop  propos de quoi il termine tout
ce portrait d'un objet qui n'est point du tout anglique, par deux vers
qui sembleraient avoir t transports d'ailleurs, tant ils ont peu de
rapport  ce qui prcde. Des traits angliques et ns dans le ciel ne
se peuvent cacher sous aucun voile[628].

      [Note 628:

        _Gli angelici sembianti nati in cielo
        Non si ponno celar sotto alcun velo._ (St. 15.)]

Alcine enfin a un pige tendu dans toutes les parties d'elle-mme, soit
qu'elle parle, qu'elle rie, qu'elle chante, ou qu'elle fasse quelques
pas. Il n'est pas tonnant que Roger qui en est si bien reu, s'y laisse
prendre. Pour achever de le sduire, les plaisirs de la table ne sont
point oublis. A cette table, des cithares, des harpes, des lyres et
d'autres dlicieux instruments faisaient retentir l'air d'alentour d'une
douce harmonie et de mlodieux accords; il n'y manquait ni des voix,
habiles  chanter les jouissances et les souffrances de l'amour, ni des
potes, qui reprsentaient dans leurs inventions les plus agrables
fantaisies. De petits jeux succdent  la bonne chre; enfin Roger est
conduit dans les appartements secrets, o Alcine vient l'enivrer de
toutes les dlices de l'amour; et l'Arioste ne se refuse aucun dtail de
leurs plaisirs[629]. Il peint ensuite l'emploi que ces deux amants
faisaient de leurs journes. Souvent  table, toujours en ftes, les
joutes, la lutte, le thtre, le bain, la danse les amusent tour--tour.
Tantt prs des fontaines,  l'ombre des coteaux, ils lisent les propos
amoureux des anciens; tantt dans les valles couvertes d'ombre, et sur
les riantes collines, ils poursuivent les livres timides; tantt suivis
de chiens russ, ils font sortir avec bruit les faisans des chaumes et
des buissons; tantt ils tendent aux grives, ou des lacets, ou de
souples gluaux, sur des genvriers odorants; et tantt enfin, avec des
hameons arms d'un appt, ou avec des filets, ils troublent les
poissons dans leur doux et secret asyle.

      [Note 629: St. 27, 28 et 29.]

C'est dans ce dlicieux sjour que la sage Mlisse, cache sous la
figure d'Atlant, va chercher Roger pour le faire rougir de son repos, et
le rendre  Bradamante et  la gloire[630]. Elle le trouve seul, au
moment o Alcine venait de le quitter, ce qu'elle faisait rarement. Il
gotait la fracheur et la srnit du matin, le long d'un clair
ruisseau, qui descendait d'une colline vers un petit lac limpide et d'un
agrable aspect. Ses vtements pleins de mollesse et de dlices,
respiraient la nonchalance et la volupt. Alcine, d'une main adroite, en
avait ourdi le tissu de soie et d'or. Un brillant collier des pierres
les plus riches descendait de son cou jusqu'au milieu de sa poitrine; un
cercle d'or poli entourait chacun de ses bras, qui avaient t ceux d'un
hros; un fil d'or en forme d'anneau lui avaient perc les deux
oreilles, d'o pendaient deux grosses perles, telles que les Arabes ni
les Indiens n'en possdrent jamais. Ses cheveux boucls taient
humects des parfums les plus rares et les plus prcieux; tous ses
gestes exprimaient l'amour, comme s'il et t habitu  servir des
femmes dans la dlicieuse Valence; il n'y avait plus en lui de sain que
le nom; tout le reste tait corrompu et plus que fltri[631].

      [Note 630: St. 51 et suiv.]

      [Note 631:

        _Non era in lui di sano altro che'l nome;
        Corrotto tutto il resto, e pi che mezzo._ (St. 55.)]

Surpris dans cette indigne parure, l'aspect seul de son ancien
gouverneur, du sage magicien Atlant le fait rougir; le discours noble et
svre qu'il entend, lui rend dj tout son courage; l'anneau qu'Atlant,
ou plutt que Mlisse qui en a pris l'apparence lui met au doigt, fait
le reste et achve le dsenchantement; il reprend ses armes, il suit son
guide et s'loigne  grands pas. Alcine redevenue  ses yeux telle
qu'elle est, vieille, dcrpite, objet de dgot et d'horreur, ne peut
employer pour le retenir que la force; elle le fait poursuivre par ses
troupes, et monte elle-mme sur sa flotte, mais inutilement[632]. La
fuite de Roger, son arrive chez Logistille et tout le reste de cette
allgorie ingnieuse et morale n'ont plus aucun rapport avec l'objet qui
m'a fait revenir sur le pome de l'Arioste; retournons maintenant 
celui du Tasse.

      [Note 632: C. VIII.]

La description des jardins d'Armide est prpare par d'autres
descriptions; les deux chevaliers, chargs par Godefroy d'aller chercher
Renaud, apprennent d'un magicien, ami des chrtiens, comment ce hros
est tomb au pouvoir d'Armide. Ce rcit, malgr ses dfauts[633], est un
morceau charmant de posie descriptive. Renaud arrive sur le fleuve
Oronte[634],  l'endroit o un bras de ce fleuve forme une le et se
rejoint ensuite  son lit. Une inscription qui lui promet dans cette le
des merveilles que le reste de l'univers ne lui offrirait pas, l'engage
 y passer dans une petite barque, seul et sans ses cuyers. Il arrive;
ses regards curieux se portent avidement tout alentour, et il ne voit
rien que des grottes, des eaux, des fleurs, des arbres et des gazons; il
est prt  croire qu'on s'est jou de lui; mais ce lieu est si agrable,
il y trouve tant d'attrait qu'il s'arrte. Il dsarme son front et le
rafrachit  la douce haleine d'un vent paisible[635]. Il s'endort aux
chants d'une syrne qui s'lve du sein des eaux[636]; Armide vient; son
bras, arm par la vengeance, est bientt dsarm par l'amour; elle
enlve Renaud endormi, le place sur un char, et traverse avec lui les
airs.

      [Note 633: Le dfaut principal de cette narration est qu'elle
      est mise dans la bouche d'un personnage qui te  une grande
      partie des dtails toute vraisemblance. Voyez ci-dessus, p. 354 et
      suiv.]

      [Note 634: C. XIV, st. 57.]

      [Note 635: Comme Roger, en arrivant dans l'le d'Alcine.]

      [Note 636: Voyez ci-dessus, p. 354.]

Quand les deux chevaliers chrtiens ont reu des instructions sur la
route qu'ils doivent suivre pour trouver l'le o elle le retient dans
les dlices[637], et sur les moyens qu'ils doivent employer pour rompre
le charme et dlivrer le hros; lorsqu'aprs une navigation qui donne
lieu  des descriptions gographiques et  d'autres ornements riches et
varis, ils sont parvenus  l'une des les fortunes o Armide a tabli
son sjour, et qu'en gravissant la montagne dont son palais et ses
jardins occupent le sommet, ils ont vaincu les monstres qui leur en
disputaient l'accs, et les obstacles plus doux que leur ont opposs des
nymphes charmantes, ils pntrent enfin dans cet immense et magnifique
palais, dont la forme est ronde et l'architecture admirable[638].

      [Note 637: C. XV.]

      [Note 638: C. XVI.]

Les jardins en occupent le centre, et l'on ne peut y pntrer qu'
travers un labyrinthe embarrass de mille dtours. Ce labyrinthe
rappelle  l'imagination du Tasse celui de Crte, et une comparaison
d'Ovide, qui imitait pour le moins aussi souvent que Virgile. Tel que
le Mandre se joue entre des rives obliques et incertaines, et dans son
double cours, tantt descend et tantt remonte, il tourne une partie de
ses eaux vers la mer; et tandis qu'il vient, il se rencontre qui
retourne[639]: tels, et plus inextricables encore, sont les dtours de
ce labyrinthe, mais les deux chevaliers ont appris le secret de les
franchir. En empruntant ce qu'il y a d'ingnieux dans cette comparaison,
le Tasse y a pris de mme ce qu'il y a de prcieux et d'affect[640]; il
n'avait point, il faut l'avouer, dans son propre gnie de quoi se
garantir des sductions de celui d'Ovide; nous allons le voir encore s'y
laisser trop facilement entraner.

      [Note 639: St. 8. C'est la traduction presque littrale, mais
      bien infrieure pour le style, de ces quatre vers des
      _Mtamorphoses_:

        _Non secus ac liquidus Phrygiis Mandrus in arvis
        Ludit; et ambiguo lapsu refluitque, fluitque:
        Occurrensque sibi venturas adspicit undas:
        Et nunc ad fontes, nunc ad mare versus apertum
        Incertas exercet aquas._ (Lib. VIII, v. 162.)]

        [Note 640: Surtout ce vers:

        _E mentre ei vien, se che ritorna, affronta._]

Sortis enfin des sinuosits du labyrinthe, les chevaliers voient se
dvelopper devant eux l'aspect riant de ce beau jardin[641]. Il leur
offre en un seul point de vue, des eaux dormantes, de mobiles et clairs
ruisseaux, des fleurs et des plantes varies, des gazons maills, des
coteaux clairs du soleil, et des vallons couverts d'ombrages, et des
grottes et des forts; et ce qui ajoute encore au prix et  la beaut de
ces ouvrages, c'est que l'art qui fait tout, est partout cach. Vous
croiriez, tant la ngligence et la culture sont agrablement mlanges,
qu'il n'y a de naturel que les sites et les ornements. Il semble que
c'est un art de la nature qui prend plaisir  imiter, en se jouant, son
imitateur[642]. L'air est lui-mme un effet de cet art magique, air doux
qui rend les arbres toujours fleuris; avec des fleurs ternelles, le
fruit dure ternellement, et tandis que l'une clot, l'autre mrit. Sur
le mme tronc et entre les mmes feuilles, la figue vieillit sur la
figue naissante; le nouveau fruit et l'ancien pendent  la mme branche,
couverts de leurs corces, l'une verte et l'autre dore. Dans la partie
du jardin la plus expose au soleil, la vigne tortueuse lve en rampant
le luxe de ses rameaux; couverte de bourgeons, elle porte ici des
grappes encore en fleurs, et l des grappes charges d'or, de rubis, et
dj mme de nectar.

      [Note 641: St. 9.]

      [Note 642:

        _Arte laboratum null, simulaverat artem
        Ingenio natura suo_. (Ovide, _Mtam._, l. III, v. 158.)

      Et ailleurs: _Naturoe ludentis opus_.]

On trouve ici un coin du jardin d'Alcinos[643] transplant dans celui
d'Armide; et il est vrai que dans cette description, Homre, plus
naturel, n'est pas moins brillant qu'Ovide. Mais c'est par Ovide que le
Tasse est inspir dans la peinture suivante, quoiqu'il ne le traduise
pas; il va mme plus loin que lui. De jolis oiseaux, sous les
feuillages verts, accordent  l'envi leurs chants foltres. Le Zphyr
murmure et fait gazouiller les feuilles et les ondes, en les agitant
diversement. Quand les oiseaux se taisent, le Zphyr rpond  haute
voix, quand les oiseaux chantent, il meut plus doucement le feuillage.
Soit hazard, soit artifice, le Zphyr harmonieux, tantt accompagne
leurs airs et tantt se fait entendre  leur place[644]. Parmi tous ces
oiseaux, le pote en choisit un plus extraordinaire que les autres; il
le dcrit avec une complaisance particulire, et lui fait chanter, en
deux stances ou octaves, une trs-jolie morale d'amour. Voltaire,
admirateur du Tasse, s'est content de ranger parmi les excs
d'imagination dont il faut bien convenir quand on n'a pas renonc au bon
sens et au bon got, ce perroquet qui chante des chansons de sa propre
composition[645]. Galile a t plus svre; c'est mme un des endroits
de sa critique o il est le moins poli et le plus dur[646]. Nous nous
bornerons  mettre, et ce duo dialogu entre le Zphyr et les oiseaux,
et surtout cet oiseau pote et improvisateur, au nombre des ornements
superflus dont le Tasse a trop souvent charg ses descriptions.

      [Note 643: _Odyss._, l. VII, v. 114 et suiv.]

      [Note 644: Galile appelle nettement, dans ses
      _Considrations_, cette musique  deux voix, une sotte gamme (_una
      zolfa sciocca_), p. 208.]

      [Note 645: _Essai sur la posie pique_, ch. VII.]

      [Note 646: Il traite cette description de pdantesque, et
      apostrophant le Tasse: Vous ne savez pas peindre, lui dit-il;
      vous ne savez manier ni les couleurs, ni les pinceaux; vous ne
      savez point dessiner, vous ne savez point du tout ce mtier l.
      (P. 209.)]

On ne peut disconvenir que celle de l'Arioste ne soit ici plus naturelle
et plus franche; elle est mme plus riche; il a fait de l'le d'Alcine
un vritable lieu de plaisir. Le plus beau site, les socits les plus
enjoues, la table, les doux concerts, les amusements de toute espce y
sduisent  la fois tous les sens. La peinture physique de l'le, ou si
l'on veut, le fond du paysage, quoique de pure fantaisie, parat tre
d'aprs nature. Ce que le pote a vu ou pu voir, et l'empreinte que son
imagination en a garde, composent tout son tableau. Celui du Tasse,
tout ingnieux et tout brillant qu'il est, n'est point fait de source,
et il a moins pris dans la nature que dans les tableaux d'autres
peintres ce qu'il y a de plus beau dans le sien. Mais il prend  son
tour l'avantage dans le portrait d'Armide, malgr les dfauts qu'il est
ais d'y remarquer.

L'Arioste, il est vrai, n'a eu pour objet qu'une allgorie morale. Sa
jeune Alcine est une espce de fantme de beaut, qui cache ce que le
vice et la vieillesse runis ont de plus dgotant et de plus hideux.
Elle est l, dans son le, attendant chaque nouvelle proie que son art y
attire ou que le hasard y conduit. Roger vient aprs une longue suite
d'amants, qui n'ont, comme lui, embrass qu'une ombre; il a une autre
passion dans le coeur, et ne doit tomber que dans une erreur passagre.
Il suffit que la sagesse lui ouvre un instant les veux, et qu'il voye
une seule fois, sous ces apparences menteuses de jeunesse, d'embonpoint
et de fracheur, l'effroyable ralit, pour que le charme cesse et ne
puisse plus revenir. Le lecteur reoit la mme impression; tout le soin
que l'Arioste a pris de dcrire si exactement et si bien la personne
extrieure d'Alcine, ne peut que lui faire dire: J'y aurais t pris
comme Roger; mais il n'prouve rellement et ne doit prouver aucune
illusion, ni surtout aucun intrt; le but serait manqu et l'art du
pote en dfaut, si l'on s'intressait le moins du monde  cette Alcine.

Armide, au contraire, faite pour inspirer  un jeune hros la premire
passion d'amour qu'il ait sentie, doit runir tout ce qu'il y a de plus
sduisant dans la fleur de la jeunesse et dans le premier clat de la
beaut. C'est une ennemie qui a troubl et affaibli l'arme chrtienne,
qui en a voulu immoler le plus ferme appui; il faut qu'elle soit punie;
mais comment? En prouvant elle-mme une passion que son coeur ignorait
encore; il faut qu'aprs avoir enchan dans ses bras celui qu'elle
hassait tant, et qu'elle adore, elle le voye s'en chapper; il faut
aussi qu'en la quittant il la voie toujours telle qu'elle est, arme de
tous ses charmes, de tous ses artifices, et en mme temps de toutes les
sductions d'un vritable amour et d'une douleur vraie et profonde, afin
qu'il ait plus de mrite  revenir  la sagesse et  la gloire. Tout ce
qu'il fallait que ft un tel personnage, Armide l'est rellement; c'est
une des crations les plus originales, les plus fortes et les plus
heureuses de la Muse pique.

Ce n'est pas au moment o elle tient Renaud dans son le, et o sa
beaut ne pourrait agir que sur lui, que le Tasse a voulu la dcrire,
c'est lorsqu'elle a paru pour la premire fois, et que sa vue seule a
port le trouble dans l'arme chrtienne tout entire[647]. Elle arrive
au camp avec le projet de sduire, s'il est possible, Godefroy lui-mme,
et de le dtourner de son entreprise; si non, de s'emparer au moins des
principaux chefs, de les attirer loin de l'arme et de les charger de
fers. Elle entre dans l'enceinte o les Francs ont dress leurs
tentes[648]. A l'aspect de cette beaut nouvelle nat un murmure confus;
tous les regards se fixent sur elle, comme lorsqu'une comte ou une
toile inconnue brille en plein jour dans les cieux. Tous s'avancent
pour savoir quelle est et d'o vient cette belle trangre.

      [Note 647: C. IV.]

      [Note 648: St. 28 et suiv.]

Argos, ni Chypre, ni Dlos ne virent jamais de formes si lgantes,
tant d'clat et tant de beaut. Sa chevelure dore, tantt parat au
travers du voile blanc qui l'enveloppe, et tantt se montre  dcouvert.
Ainsi, quand le ciel reprend sa srnit, tantt le soleil se laisse
voir dans un nuage transparent, tantt, sortant de la nue et rpandant
alentour ses rayons les plus brillants, il redouble l'clat du jour. Le
vent fait de nouvelles boucles de ses cheveux flottants, que la nature
elle-mme partage en boucles ondoyantes. Son regard avare et renferm en
lui-mme, cache les trsors de l'amour et les siens. La douce couleur
des roses rpandue sur ce beau visage s'y confond avec l'ivoire, mais la
rose brille seule sur sa bouche, d'o s'exhale un souffle amoureux.

Le reste de cette jolie peinture est plus difficile  copier. Nos
meilleurs traducteurs l'ont fort adouci; moi qui ne traduis pas, mais
qui ai pour but de faire connatre, je dois m'exprimer plus fidlement.
Son beau sein montre  nu cette neige o le feu d'amour se nourrit et
s'allume. On voit une partie de deux globes fermes et rebelles[649];
l'autre partie est couverte par la robe envieuse; mais si elle ferme le
passage aux yeux, elle ne peut arrter l'amoureux penser qui, non
content des beauts extrieures, s'insinue encore dans les secrets
cachs. Comme un rayon passe  travers l'eau ou le crystal, sans les
diviser ou les partager, ainsi le penser ose pntrer sous le vtement
le mieux ferm, jusqu' la partie dfendue. L, il s'tend, l, il
contemple en dtail le vrai de tant de merveilles; ensuite il les
raconte au dsir, il les lui dcrit et rend ses flammes plus vives. En
citant autrefois ce trait pour justifier le jugement de Boileau sur le
Tasse[650], en bonne foi, disais-je, quand Boileau, du caractre dont
il tait, choqu des _ornements_ plus que _superflus_ de cette
description, et jet l le livre et n'et jamais voulu le reprendre,
devrait-on lui en faire un crime? Un plus long commerce avec les potes
italiens m'a peut-tre un peu corrompu; je vois bien toujours les mmes
vices dans cette description qui blesse la dignit de l'pope, et mme
la dcence[651]; mais je sens que si, devant moi, un nouveau Despraux
jetait le livre, je serais prompt  le ramasser, et l'engagerais  le
reprendre.

      [Note 649: _Parte appar de le mamme acerbe e crude._ (St. 31.)

      L'Arioste a dit aussi, dans le portrait d'Alcine:

      _Due pome acerbe e d'avorio fatte._

      Les Italiens aiment beaucoup, en parlant de cet objet, cette
      mtaphore tire des fruits qui ne sont pas mrs, qui sont encore
      pres et crus; elle serait insupportable en franais, et le nom
      mme de l'objet le serait dans la posie noble.]

      [Note 650: Une partie de cette analyse de la _Jrusalem
      dlivre_ est faite il y a prs de vingt-cinq ans; elle fut mme
      insre dans le _Mercure de France_ en 1789, sous le titre
      d'_Essai sur le Tasse_. Je m'occupais beaucoup ds lors de l'tude
      des potes italiens; mais, moins familiaris que je le suis avec
      le caractre de leur langue et de leur posie, j'avais adopt dans
      toute sa rigueur un jugement susceptible de modification.
      D'ailleurs, c'tait le temps o il tait de mode en France de
      rabaisser le lgislateur de notre Parnasse. Je n'tais pas alors
      plus dispos  me laisser influencer par la mode, que je ne l'ai
      t depuis; et ce fut pour dfendre Boileau, plus que pour
      critiquer le Tasse, que j'crivis cet Essai. Aujourd'hui toutes
      choses sont  leur place, Boileau et le Tasse gardent chacun la
      sienne, et les vritables amis de l'art des vers peuvent, sans que
      l'un nuise  l'autre, jouir galement de tous les deux.]

      [Note 651: Il est visible, dit Paul _Beni_, dans son
      Commentaire sur la _Jrusalem dlivre_ (p. 537 et 538), que le
      Tasse lutte ici avec l'Arioste dans son portrait d'Alcine; mais on
      voit qu'il a mis plus de soin  dsigner les beauts caches. L'un
      et l'autre ont eu en vue ce que dit Apollon  la vue de Daphn
      (_Mtam._, l. I.), et surtout ce trait: _Si qua latent meliora
      putat._ Mais l'Arioste est all au-del d'Ovide, et le Tasse bien
      au-del de l'Arioste: _Poich se ben usa parole quasi metaforiche
      e oneste, non dimeno accenna concetto alquanto_ _impudico_.
      Scipion _Gentili_, autre commentateur du Tasse, craint qu'il n'ait
      pas vit l'application de ce passage de Quintilien (l. VIII, ch.
      3): _Nec scripto modo hoc accidit, sed etiam sensu plerique obcoen
      intelligere, nisi caveris, cupiunt, ut apud Ovidium:_

        _Quque latent meliora putat;_

      (on peut remarquer en passant que Quintilien, qui a cit de
      mmoire, a mis _quque latent_, au lieu de _si qua latent_ qui est
      dans Ovide) _ac ex verbis qu longe ab obcoenitate absunt,
      occasionem turpitudinis rapere._]

Ce qui suit n'est plus un portrait; c'est un personnage en action;
depuis ce moment jusqu' la fin, Armide agit avec ce caractre
artificieux que le pote lui a donn; mais bientt il s'y joint une
passion relle et profonde qui la saisit au milieu de ses artifices, et
la rend digne de piti. Aprs les succs qu'elle a obtenus dans le camp
des chrtiens, et l'affront qu'elle a reu de Renaud, et la vengeance
qu'elle en a voulu tirer, et l'amour qui l'est venu surprendre dans
l'acte mme de sa vengeance, tenant enfin en son pouvoir le jeune hros
qu'elle aime, elle se croit sre de le possder long-temps, quand les
deux chevaliers chrtiens pntrent dans le sjour dlicieux o elle
l'enivre et s'enivre elle-mme de volupt[652]. L'Arioste n'a mis dans
son Alcine et autour d'elle que les plaisirs du libertinage; le Tasse a
voulu peindre dans son Armide les jouissances de l'amour. Les deux
amants sont seuls dans ces beaux jardins; elle est assise sur l'herbe
tendre, et lui, renvers sur ses genoux, dans l'attitude o Lucrce nous
peint le dieu Mars sur ceux de Vnus[653]. Son voile partag laisse
voir les trsors de son sein; ses cheveux flottent en dsordre au gr du
vent; elle languit de caresses, et des gouttes d'une sueur limpide
rendent plus vif l'incarnat de son teint. Un rire ptillant et lascif
tincelle dans ses yeux, comme un rayon brille dans l'onde. Elle se
penche sur lui, et il pose mollement la tte sur son sein, le visage
lev vers son visage. Il repat avidement ses regards affams et fixs
sur elle; il se consume et meurt d'amour. Elle s'incline souvent, et
tantt prend de doux baisers sur ses yeux, tantt les aspire sur ses
lvres. On l'entend alors soupirer si profondment que l'on croit son
ame prte  lui chapper et  passer en elle. Les deux guerriers cachs
contemplent cette scne d'amour. Il faudrait tre insensible comme eux
pour lire, sans en tre mu, cette description si brlante et si vraie.

      [Note 652: C. XVI, st. 17.]

      [Note 653:

              _In gremium qui spe tuum se
        Rejicit, terno devinctus volnere amoris;
        Atque ita suspiciens tereti cervice repost
        Pascit amore avidos inhians in te, Dea, visus:
        E que tuo pendet resupini spiritus ore._
                    (Lucret., _de Rer. nat._, l. I.)]

J'ai d compter parmi ces abus d'esprit qui se mlent trop souvent aux
beauts du Tasse, les galanteries que Renaud dit  sa matresse pendant
qu'elle se regarde dans un miroir[654]; mais le reste de cette toilette,
digne de la coquette et voluptueuse Armide, est peint des couleurs les
plus vives et qui ne sortent point de la nature de ce sujet magique, o
la toilette d'Armide entrait ncessairement. Cet embellissement, loin
d'tre dplac dans l'pope, est autoris par l'exemple d'Homre qui
dcrit, avec plus de dtail encore, au quatorzime livre de l'_Iliade_,
la toilette de Junon. Mais Junon est une noble et chaste desse, Armide
est une jeune magicienne amoureuse, qui dans l'amour ne cherche que le
plaisir; la toilette de l'une et celle de l'autre ne doivent pas se
ressembler.

      [Note 654: Ci-dessus, p. 373.]

Armide sourit aux discours de Renaud, sans cesser de se regarder avec
complaisance et de s'occuper du joli travail qu'elle a commenc. Quand
elle eut tress sa chevelure, et qu'elle en eut corrig avec grce le
dsordre voluptueux, elle arrondit en anneaux le reste de ses cheveux et
les parsema de fleurs comme on sme sur l'or des ornements d'mail; elle
joignit sur son beau sein des roses trangres  ses lis naturels, et
remit en ordre les plis de son voile. Le paon superbe dploie avec moins
d'orgueil la pompe de son plumage; Iris ne parat point si belle
lorsqu'elle tale au soleil l'or et la pourpre de son sein courb en arc
et humide de rose[655]. Mais le plus beau de ses ornements est sa
ceinture, qu'elle ne quitte pas, lors mme qu'elle est nue. Elle y donna
un corps  ce qui n'en eut jamais, et mla, en la formant, des
substances que nulle autre n'et pu mler. Tendres ddains, paisibles et
tranquilles refus, douces caresses, raccommodements dlicieux, sourires,
petits mots, larmes touchantes, soupirs entrecoups, baisers voluptueux,
elle fondit ensemble tous les lments, les unit, les faonna au feu
lent des flambeaux, et en forma cette ceinture admirable dont sa taille
lgante est orne.

      [Note 655:

        _Non talesvolucer pandit Junonius alas,
        Nec sic innumeros arcu mutante colores
        Incipiens redimitur hyems, cum tramite flexo
        Semita discretis interviret humida nimbis._
                    (Claudian., _de Rapta Proserp._, l. II.)]

Un critique judicieux[656] a justement reproch au Tasse d'avoir, en
empruntant d'Homre la ceinture de Vnus, fait de cette ceinture un
ouvrage d'artisan o l'on voit les diffrentes matires se liqufier au
feu d'un flambeau, se mler et former enfin cette magique ceinture[657].
Il est sr qu'en ralisant ainsi cette fusion idale d'objets qui n'ont
rien de matriel, le pote moderne a, comme en beaucoup d'autres
endroits, manqu de jugement. Mais le mme critique se trompe quand il
blme la diffrence qui existe entre ces deux ceintures. L'une, dit-il,
peint  l'esprit les charmes et les effets d'un amour honnte, et
l'autre n'offre aux sens que les agaceries fardes de la coquetterie et
de la lubricit. C'est prcisment ce qu'il fallait; et le got
lui-mme semble avoir prescrit au Tasse cette nuance. Il devait y avoir
encore ici la mme diffrence entre l'une et l'autre ceinture, qu'entre
Armide et Vnus.

      [Note 656: M. de Rochefort, de l'ancienne acadmie des
      inscriptions et belles-lettres.]

      [Note 657: Traduction en vers de l'_Iliade_, seconde dition,
       l'Imprimerie royale, 1771, in-4., p. 404, note. Ce traducteur
      estimable, trop faible sans doute pour atteindre  l'lvation, 
      l'nergie,  la grandeur d'Homre, a mieux russi dans tout ce qui
      n'exigeait qu'une lgante simplicit; la toilette de Junon est de
      ce genre, ainsi que la ceinture de Vnus.

        La desse,  ces mots, dtache sa ceinture;
        O, tissus avec art, sont les enchantements,
        Les dsirs de l'amour, les soupirs des amants,
        L'art de persuader, ce langage si tendre
        Dont les plus sages mme ont peine  se dfendre.]

Armide quitte Renaud, comme Alcine quitte Roger; son absence a les mmes
suites. Ds que Renaud est seul, les deux chevaliers se montrent  lui,
couverts d'armes clatantes. Tel qu'un coursier fougueux, enlev aprs
la victoire au prilleux honneur des armes, et chang en lascif poux,
erre, libre du frein, parmi les troupeaux et dans de gras pturages;
mais s'il est rveill par le son de la trompette ou par l'clat de
l'acier, il y court en hennissant; dj il brle de voir ouvrir la
carrire, et, portant sur son dos un cavalier, d'tre heurt dans sa
course et de heurter  son tour[658]. Tel devient le jeune hros 
l'aspect subit des deux chevaliers. Ubalde dcouvre alors devant lui un
bouclier de diamant qu'il a reu pour cet usage, talisman plus ingnieux
et plus moral que l'anneau employ par Mlisse pour dsenchanter Roger.
Renaud y jette les yeux; il se voit par des mains de la Mollesse, ses
cheveux boucls et parfums;  son ct ce fer, seule arme qui lui
reste, tellement couvert d'un luxe effmin, qu'au lieu d'un instrument
militaire, ce n'est plus qu'un inutile ornement. Rveill comme d'un
sommeil lthargique, il reste les yeux baisss et fixs sur la terre.
Aprs le discours ferme et concis d'Ubalde[659], il est encore quelque
temps immobile et muet. Puis tout  coup il arrache et dchire ces vains
ornements, cette pompe indigne de lui, ces honteuses marques de son
esclavage, et suit docilement les deux guides qui l'ont rappel au
devoir[660].

      [Note 658: St. 28.]

      [Note 659: St. 32 et 33.]

      [Note 660: St. 34 et 35.]

Mais lorsqu'il est prs du rivage, une dernire preuve lui est offerte,
preuve que Roger ne pouvait subir en abandonnant sa vieille Alcine;
c'est la belle et jeune Armide, forcene de dsespoir et d'amour, qui le
poursuit, comme Didon poursuit ne; ce sont ses plaintes, ses fureurs,
ses soumissions, ses menaces. Il rsiste et persiste comme ne, et il
faut en convenir, sinon de meilleure grce (un homme n'en a jamais en
position pareille), du moins avec de meilleurs motifs et de plus fortes
raisons que lui[661].

      [Note 661: St. 35 et suiv.]

J'ai peut-tre fait comme Renaud, je me suis trop arrt dans les
jardins d'Armide. S'il est difficile d'en sortir, il l'est peut-tre
encore plus d'y conserver assez de raison pour ne s'en pas laisser
tout--fait blouir et pour y distinguer, de la belle et riche nature,
les purs effets de la baguette et les mensonges de l'art. D'autres
beauts rpandues dans toutes les parties du pome n'exigent point cet
effort; je veux parler surtout des traits sublimes, qui sont en si grand
nombre et qui attestent si videmment cette tendance habituelle du gnie
du Tasse vers les hautes rgions du Beau idal. On la voit, ds
l'invocation du pome adresse  cette Muse qui n'a point sur
l'Hlicon le front ceint d'un laurier prissable[662], mais qui l-haut,
parmi les choeurs clestes, porte une couronne d'or et d'toiles
immortelles; on la voit dans la manire neuve et vraiment sublime dont
se fait l'exposition, dans ce regard que l'Eternel jette sur la Syrie et
sur l'arme chrtienne[663], regard qui pntre au fond des coeurs de
tous les chefs, qui nous y fait pntrer nous-mmes et nous fait
connatre ainsi, ds le dbut, non-seulement les personnages, mais les
caractres; enfin, sans parler des morceaux et des pisodes entiers qui
semblent dicts par cette aspiration continuelle vers le grand, le beau
et l'honnte, on la voit dans un nombre infini de penses et de
sentiments, quelquefois indiqus par l'attitude seule ou par
l'expression du visage, comme lorsque Renaud, averti par Tancrde que
Godefroy veut le faire arrter, sourit avant de rpondre[664], et qu'un
courroux ddaigneux clate  travers ce sourire; quelquefois noncs
dans le style le plus noble et le plus potique, comme sont ceux de ce
vieillard qui montre au mme hros,  peine chapp des bras d'Armide,
notre vrai bien, non dans les plaines agrables, parmi les fontaines et
les fleurs, au milieu des nymphes et des syrnes, mais sur la cime du
mont escarp o habite la Vertu[665].

      [Note 662: C. I, st. 2.]

      [Note 663: St. 8, 9 et 10.]

      [Note 664: C. V, st. 42.]

      [Note 665: C. XVII, st. 61.]

Godefroy, pendant son sommeil, est averti par une vision ou par un songe
des moyens de rappeler Renaud sans compromettre sa dignit. Ce songe
s'identifie dans l'esprit du Tasse avec celui de Scipion, ou Platon
semble avoir dict  Cicron ce que celui-ci met dans la bouche de
Scipion l'Africain. Des hauteurs du ciel, ou plutt de son gnie, le
pote regarde comme eux la petitesse de notre terre, l'espace troit de
nos grandeurs, de nos empires, et ne voit qu'ombre et fume dans notre
gloire[666]. Les deux chevaliers que Godefroy envoie rasent, dans leur
navigation rapide, les ctes d'Afrique et passent  la vue des ruines de
Carthage. Celles d'Egine, de Mgare et de Corinthe avaient jadis inspir
 un ami de Cicron[667] de grandes et hautes penses; Sannazar les
avait, depuis, tendues dans de beaux vers et appliques  Carthage; le
Tasse s'est empar des vers de Sannazar et les a surpasss de bien loin,
dans cette belle octave, o nous voyons mourir les cits, mourir les
royaumes, et le sable et l'herbe couvrir notre faste et nos pompes
vaines; o, frapps de cette grande leon, nous nous voyons nous-mmes
avec piti et avec mpris, nous indigner d'tre mortels[668]! Il ne
parat jamais plus  l'aise que quand son sujet l'appelle  penser et 
s'exprimer sur ce ton, il semble alors qu'il est dans son lment et
qu'il parle son langage.

      [Note 666: C. XIV, st. 10 et 11. CICER. _de Somnio
      Scipionis_.]

      [Note 667: _Servius Sulpicius._]

      [Note 668: Il n'y a peut-tre dans aucun pote six plus beaux
      vers que les suivants:

        _Giace l'alta Cartago; appena i segni
        Dell'alte sue rovine il lido serba.
        Mujono le citt, muojono i regni;
        Copre i fasti e le pompe arena ed erba;
        E l'uom d'esser mortal par che si sdegni;
        O nostra mente cupida e superba!_
                                       (C. XV, st. 20.)

      Ceux de Sannazar sont assez beaux, mais ils n'ont ni cette force,
      ni cette grandeur.

                _Qu devict Carthaginis arces
        Procubuere, jacentque infausto in littore turres
        Everse . . . . . . . . . . . . . . . .
        Nunc passim vix reliquias, vix nomina servans
        Obruitur propriis non agnoscenda ruinis.
        Et querimur genus infelix humana labere
        Membra vo, cum regna palam moriantur et urbes._
                               (_De Partu Virg._, l. II.)

      Sannazar avait imit ce passage d'une lettre de Sulpicius 
      Cicron; ce qu'aucun commentateur n'a remarqu. Sulpicius crit 
      son ami, qui venait de perdre sa fille Tullie. Entre autres motifs
      de consolation, il lui en offre un qui lui a t utile  lui-mme.
      A son retour d'Asie, il allait par mer d'Egine  Mgare; les
      ruines de ces deux villes, jadis si florissantes, celles du Pire
      et de Corinthe taient  droite et  gauche sous ses yeux. Alors
      il se parle ainsi: _Hem, nos homunculi indignamur si quis nostrum
      interiit aut occisus est, quorum vita brevior esse debet, cum uno
      loco tot oppidum cadavera jaceant?_ (_Ad Familiar._, l. IV, pist.
      5.) Ce peu de lignes est aussi beau qu'aucun passage de Cicron
      lui-mme. Le Tasse ne parat pas l'avoir connu; il et
      certainement transport dans sa langue cette expression si grande
      et si hardie, _tot oppidum cadavera_, les cadavres de tant de
      villes.]

Dans des morceaux d'un autre genre, que le sujet de son pome y ramne
souvent, dans les descriptions de combats singuliers, on reconnat 
tout moment cette lvation et cette noblesse naturelle, que relevaient
encore en lui les sentiments exalts de la chevalerie. Le combat de
Tancrde et d'Argant sous les murs de Jrusalem,  la vue des deux
armes[669], serait le plus terrible de tous, si le dernier qu'ils se
livrent, dans lequel le redoutable Argant succombe, mais laisse  peine
un reste de vie  son vainqueur, ne le surpassait encore[670]. Le
courage des deux champions est pareil; leur taille et leurs forces sont
ingales. Tancrde supple  ce qui lui manque par sa lgret et par
son adresse; Argant n'y oppose souvent que son immobilit; comme dans un
combat naval entre deux vaisseaux d'ingale grandeur, l'un l'emporte par
sa hauteur et par sa masse, l'autre par son agilit; le plus lger
attaque sans cesse de la proue  la poupe, l'autre demeure immobile et
semble le menacer de toute sa hauteur. Les deux guerriers sont couverts
de blessures, leurs armes sont brises, leur sang coule de toutes parts;
Argant tombe; toutes ses plaies s'ouvrent, son sang s'chappe  gros
bouillons; il peut  peine se relever sur un genou, en s'appuyant d'une
main sur la terre. Tancrde lui crie de se rendre et lui fait des
propositions honorables; Argant, rassemblant ses forces, le blesse
tratreusement d'un coup d'pe, et le force de lui donner la mort.
Cependant lorsqu'Herminie a trouv Tancrde expirant, et que Vafrin, qui
accompagne Herminie, le fait transporter au camp des chrtiens[671], il
s'indigne que l'on veuille abandonner le corps de l'ennemi qu'il a
vaincu. Eh quoi! dit-il, le valeureux Argant restera donc expos aux
oiseaux de proie! Non, non, qu'il ne soit priv ni de spulture, ni des
loges qui lui sont dus! Je ne suis plus en guerre avec ces restes muets
et inanims; il est mort en brave; il a donc droit  ces honneurs qui
sont, aprs la mort, tout ce qui reste de nous sur la terre[672].

      [Note 669: C. VI, st. 40 et suiv.]

      [Note 670: C. XIX, st. 11  28.]

      [Note 671: St. 115.]

      [Note 672: St. 116 et 117.]

En gnral, le Tasse prend soin de donner  ses guerriers chrtiens
toutes les vertus qui peuvent rehausser la valeur, tandis que le courage
des infidles a toujours quelque chose de froce. Ainsi, malgr les
exploits qu'il fait faire  Argant et  Soliman, par exemple, ils
n'excitent jamais un intrt qui puisse nuire  celui que le pote a
voulu runir tout entier sur les soldats de la foi et sur leur cause. Le
caractre de Clorinde est le seul qui dans ce parti ait une vertu
militaire sans mlange de barbarie; mais aussi Clorinde tait ne de
pre et de mre chrtiens; les aventures extraordinaires de sa vie
l'avaient seules empche de l'tre, et l'avaient attache au parti des
sectateurs de Mahomet: enfin elle tait destine  recevoir de la main
de Tancrde le baptme, en mme temps que la mort. Pour Argant, sa mort
est comme sa vie; son indomptable caractre est le mme jusqu' la fin.
Il menace en mourant et ne languit pas: ses derniers mots, les derniers
sons de sa voix sont encore superbes, formidables et froces[673].

      [Note 673: S. 26.]

Soliman a plus de gnrosit qu'Argant et plus de vritable grandeur.
Son caractre jette un si grand clat que l'on doit regarder comme l'un
des prodiges de talent du Tasse, que tout ce qui parat auprs de lui,
musulman ou chrtien, n'en soit pas effac. Quand il se montre pour la
premire fois, dans cette attaque de nuit qu'il livre avec ses Arabes
au camp de Godefroy[674], il parat comme un mtore funeste qui brille
au milieu des tnbres. Il porte pour cimier sur son casque, un norme
et horrible dragon, qui s'allonge, se dresse sur ses griffes, tend ses
ailes, et replie en arc sa queue arme d'un double dard. Il semble qu'il
fasse vibrer dans sa gueule une triple langue, qu'on en voie jaillir une
cume livide, qu'on entende ses sifflements, que dans l'ardeur du combat
il s'enflamme par le mouvement, et qu'il vomisse  la fois de la fume
et des flammes[675].

      [Note 674: C. IX.]

      [Note 675: St. 25.]

Veut-on voir comment le pote sait faire agir un personnage qu'il sait
ainsi annoncer? Dans ce mme combat, Latin, n sur les bords du Tibre,
marchait accompagn de ses cinq fils, qu'il avait dresss ds l'ge le
plus tendre au mtier des armes[676]. Tous  peu prs du mme ge, ils
combattaient sous ses yeux, comme de jeunes lionceaux  qui leur mre
apprend  s'lancer contre les chasseurs[677]. Latin veut s'opposer aux
fureurs de Soliman; il exhorte ses fils  l'attaquer et marche lui-mme
avec eux. Les lances de ces six frres atteignent Soliman toutes  la
fois; il reste immobile comme un rocher inutilement battu des flots, des
vents et de la foudre[678]. De sa terrible pe, il fend la tte 
l'an: Amarant veut soutenir son frre, le glaive du sultan lui coupe
le bras; ils tombent ensemble baigns dans leur sang. Le jeune Sabin
essaie encore de le blesser d'un coup de lance; Soliman la brise, pousse
contre lui son cheval, le foule aux pieds, et moissonne cette tendre
fleur, qui s'ouvrait  peine aux doux rayons de la vie. Pic et Laurent
restaient encore, deux jumeaux charmants, dont la ressemblance tait si
parfaite, qu'elle avait souvent caus  leurs parents une agrable
erreur; Soliman spare  l'un la tte du corps, et plonge  l'autre son
pe dans la poitrine.

      [Note 676: St. 27 et suiv.]

      [Note 677:

        _Cos fera leonessa i figli
        Cui dal collo la coma anco non pende_, etc. (St. 29.)]

      [Note 678: _Ma come alle procelle esposto monte_, etc. (St.
      31.)]

Le pre (ah! il ne l'est plus[679]; le sort cruel le prive  la fois de
tous ses enfants); l'infortun, qui voit sa race entire teinte, veut
la venger, mais non lui survivre; il veut tuer et mourir. Il crie et
provoque l'ennemi. Il lui porte un coup terrible qui rompt la cotte de
maille et fait dans le flanc une blessure, d'o sortent des flots de
sang. A ce cri,  ce coup, le barbare se retourne, le frappe de son
pe, rompt son bouclier, sa cuirasse, et plonge le fer dans ses
entrailles. Le malheureux Latin sanglote, et il expire sur les corps de
ses enfants[680].

      [Note 679:

        _Il padre, ah non pi padre._ (St. 35.)
        _At pater infelix, non jam pater._
                    (Ovid., _Mtam._, l. VIII.)]

      [Note 680: St. 38.]

Dans ce combat encore, l'impitoyable Soliman connat enfin la piti, et
verse pour la premire fois des larmes. Un jeune page, dont un lger
duvet ornait  peine les joues fleuries[681], richement arm, vtu
magnifiquement, et mont sur un cheval plus blanc que la neige, se
livrait au plaisir, nouveau pour lui, que l'instinct de la gloire fait
natre dans un jeune coeur. Le fougueux Argillan[682] le rencontre dans
la mle, court  lui, tue son cheval, et le tue lui-mme, sans se
laisser mouvoir par son air suppliant, ni par sa beaut. Soliman tait
aux mains, non-loin de l, avec Godefroy lui-mme; il voit le danger que
court son page chri; il quitte ce combat, tourne son cheval, renverse
tout ce qui s'oppose  son passage, mais n'arrive que pour le venger et
non pour le dfendre. Il voit son cher Lesbin tomber comme une tendre
fleur, ses yeux languir, son cou se pencher, la pleur de la mort se
rpandre sur son visage, et tous ses traits dfaillir avec une
expression si douce, que son coeur, de marbre jusqu' ce moment,
s'amollit, et que des larmes s'chappent de ses yeux. Tu pleures,
Soliman, s'crie le pote, toi qui as vu d'un oeil sec la destruction de
ton empire[683]! Voil de ces beauts de tous les temps, qui effacent
mille dfauts, et qui restent profondment graves dans le coeur, plus
fidle gardien que la mmoire. Mais  la vue du fer qui fume encore
dans la main du meurtrier, la piti cde, la fureur s'allume, bouillonne
dans son sein, et y sche les larmes. Il court sur Argillan, le frappe,
fend son bouclier, son casque, et sa tte jusqu' la gorge. Non
satisfait encore, il descend de cheval, et se prcipite sur ce corps
sans vie, tel qu'un chien furieux qui mord la pierre dont il est frapp.
O vain soulagement d'une immense douleur, de s'acharner sur une terre
insensible[684]!

      [Note 681: St. 81 et suiv.]

      [Note 682: Voyez ci-dessus, p. 402.]

      [Note 683: St. 86.]

      [Note 684: St. 87.]

Malgr tous les efforts de Soliman, malgr le secours qu'il reoit
d'Argant et de Clorinde, qui font une sortie de la ville assige et
resserrent l'arme chrtienne entre deux attaques, la dfense est si
vigoureuse, que les Arabes et les soldats d'Aladin sont repousss de
toutes parts. Aladin fait sonner la retraite. Argant et Clorinde cdent,
quoique  regret, et font rentrer les restes de leur troupe. Les Arabes
entirement rompus se dispersent. Le sultan a fait tout ce que peut
une force humaine[685]. Il est puis. Tout couvert de sang et de sueur,
il respire  peine; une oppression pnible agite sa poitrine et ses
flancs; son bras plie sous son bouclier; son pe se lve  peine, et le
tranchant mouss ne blesse plus. Quand il se voit dans cet tat, il
s'arrte, il hsite, il dlibre en lui-mme s'il doit mourir et si sa
main doit enlever  l'ennemi la gloire de sa mort, ou si, survivant  la
perte de son arme, il doit mettre sa vie en sret. Que le destin
l'emporte, dit-il, enfin, et que ma fuite soit le trophe de sa
victoire; que l'ennemi insulte encore une fois  ma honte et  mon
indigne exil, pourvu que, reprenant les armes, je puisse revenir
troubler sa paix et sa conqute mal assure. Non, je ne cde point; ma
haine est ternelle comme le souvenir de mon injure. Je me relverais,
ennemi toujours plus implacable, quand je ne serais plus qu'une cendre
teinte et une ombre vaine[686].

      [Note 685: St. 97.]

      [Note 686: St. 99 et dernire.]

C'est dans cet art de faire briller au milieu des combats un personnage
principal, et de semer des dtails touchants  travers ces scnes
terribles, qu'ont excell les grands potes piques; et l'on peut dire
qu'aucun d'eux n'y a surpass le Tasse. Voyez dans la dernire bataille,
Armide en habit militaire[687], monte sur un char dor, entoure de
ses nouveaux amants, de tous ces chefs asiatiques et africains
magnifiquement arms comme elle, couverts d'une pompe barbare, et qui
ont jur de la venger. Renaud se prsente, elle veut lui lancer un
trait; mais chappe d'une main faible et incertaine, la flche
s'mousse sur les armes du chevalier. Armide se croit mprise;
enflamme de colre, elle tend plusieurs fois son arc; mais tous ses
traits sont aussi impuissants que le premier. Tous ses amants sont
vaincus sous ses yeux; elle se croit dj prisonnire, emmene en
esclavage; elle quitte le champ de bataille et fuit, le dsespoir dans
le coeur.

      [Note 687: C. XX, st. 61 et suiv.]

Voyez un tableau bien diffrent dans ces deux insparables poux, Odoard
et Gildippe, couple intrpide dont l'union double le courage. Ds le
commencement du combat[688], on les voit  ct l'un de l'autre porter
des coups terribles, et mettre presque seuls en droute le corps des
Persans. Vers la fin de la bataille, lorsque Soliman essaie encore de
rallier les Sarrazins et de rtablir le combat, Odoard et Gildippe
s'offrent  lui[689]. Gildippe le frappe la premire; furieux, il
l'insulte d'abord, et lui porte ensuite dans la poitrine un coup qui
brise ses armes, et qui ose, dit le pote, percer ce sein qu'Amour seul
aurait d blesser. Elle abandonne aussitt les rnes, et chancle sur
son coursier: Odoard accourt; il soutient d'un bras son pouse mourante,
de l'autre il veut la venger; mais que peuvent ses forces ainsi
partages contre un si redoutable ennemi? Le sultan lui coupe le bras
dont il appuyait sa chre Gildippe; il la laisse tomber, tombe lui-mme,
et l'accable sous son poids.

      [Note 688: _Ibid._, st. 32.]

      [Note 689: St. 94, etc.]

Le Tasse,  la manire des grands potes, adoucit l'impression d'un si
horrible spectacle, par cette belle comparaison prise d'objets
champtres, et qui lui appartient: Comme un ormeau[690],  qui la
plante couverte de pampres s'entrelace et se marie, si le fer le coupe,
ou si l'ouragan le brise, entrane  terre avec lui la vigne sa
compagne; lui-mme il la dpouille de ce vert feuillage qui la couvrait,
il crase ces grappes qui l'embellissaient; il parat en gmir, et peu
touch de son propre sort, n'tre sensible qu' la destine de celle qui
meurt auprs de lui. Ainsi tombe Odoard; il ne gmit que sur celle que
le ciel lui avait donne pour insparable compagne. Ils voudraient se
parler, mais ils ne peuvent plus former que des soupirs. Ils se
regardent l'un l'autre, ils s'embrassent et se serrent tandis qu'ils le
peuvent encore; ils perdent tous deux au mme instant la lumire du
jour; et ces deux ames pieuses s'en vont ensemble[691], Que cette
peinture est touchante et vraie; et quoiqu'elle offre une image
sanglante, combien elle attendrit et repose l'ame, parmi tout ce carnage
et toutes ces scnes d'horreur!

      [Note 690: St. 99.]

      [Note 691: _E congiunte sen van l'amine pie._ (St. 100.)]

Le Tasse n'est pas moins admirable dans les grands pisodes dont il a
sem l'action principale de son pome que dans ces scnes pisodiques
qui coupent et varient ses descriptions de combats. J'ai parl, dans la
notice sur sa vie[692], de cette aventure touchante d'Olinde et de
Sophronie, qui remplit une partie du second chant. Quoiqu'elle soit en
elle-mme d'une grande perfection, et qu'elle serve  mettre en scne le
caractre farouche et cruel d'Aladin, et le beau caractre de Clorinde,
tous les bons critiques l'ont regarde comme un dfaut dans le pome,
parce qu'elle est trangre au reste de l'action, et que les deux
personnages qui, ds l'entre, attirent ainsi tous les regards, n'y
reparaissent plus. J'ai indiqu une source particulire d'intrt qui ne
remdie point  ce dfaut, mais qui fit sans doute que le Tasse, en
sentant la justesse des critiques, refusa toujours d'y obir.

      [Note 692: Voyez ci-dessus, p. 237 et suiv.]

Ils n'eurent pas le mme reproche  faire  l'pisode du combat et de la
mort du jeune Sunon, l'un des plus beaux morceaux du pome. Il est
intimement li  l'action; non-seulement cette mort prive d'un puissant
secours l'arme de Godefroy, mais en l'apprenant il est instruit de
l'existence et de l'approche d'une arme d'Arabes, conduite par Soliman;
c'est de la main de Soliman que Sunon a reu la mort; c'est l'pe mme
de Sunon qui doit le venger; elle sera remise,  ce dessein, entre les
mains de Renaud; un saint anachorte l'a prdit. Le seul Danois, chapp
au glaive des Arabes, apporte cette pe; et Renaud est en exil. Ce
rcit ranime en sa faveur les souvenirs et l'affection de l'arme; de
fausses apparences rpandent et accrditent le bruit de sa mort;
l'esprit de discorde et de tnbres agite les esprits; une sdition
clate, et elle est  peine apaise que le redoutable Soliman, si
dramatiquement annonc, arrive avec ses Arabes, et attaque le camp des
chrtiens.

Considr en lui-mme, ce morceau entier, conforme aux rcits de
l'histoire, est un modle de narration hroque et pathtique. Sunon et
ses braves, attaqus pendant la nuit par un ennemi vingt fois plus
nombreux, vendent chrement leur vie, et chacun d'eux s'entoure d'un
monceau de morts. Le jour parat, et montre  ceux qui vivent encore
toutes leurs pertes et tous leurs dangers. Nous tions deux mille, dit
le guerrier danois, et nous ne sommes plus que cent[693]. Quand Sunon
voit tout ce sang et tous ces morts, je ne sais si,  ce dplorable
spectacle, son intrpide coeur se trouble, mais il n'en fait rien
paratre: au contraire, levant la voix: suivons, dit-il, nos braves
compagnons, qui nous ont trac avec leur sang le chemin du ciel: il dit,
et joyeux de sa mort prochaine, il oppose  ce dluge de barbares, un
coeur ferme et inbranlable. Il tombe enfin sous les coups d'un guerrier
 la taille haute et au regard farouche, qui n'ose encore l'attaquer
seul. Il meurt accabl plutt que vaincu. L'attitude o on le trouve sur
le champ de bataille, le front tourn vers le ciel, tenant et serrant
d'une main son pe, l'autre pose sur sa poitrine, attestent plus
loquemment que des discours, et sa foi et son courage. Le moyen
extraordinaire par lequel son corps est retrouv, et reoit les derniers
honneurs, n'a rien qui ne soit potiquement vraisemblable. Tout peut
tre miraculeux dans un sujet tel qu'une croisade, qui ayant pour base,
je ne dis pas seulement la croyance, mais la crdulit superstitieuse,
admet ncessairement ces sortes de prestiges.

      [Note 693: C. VIII, st. 21.]

Cet pisode est au huitime chant, et c'est dans le septime que se
trouve l'pisode charmant de la fuite d'Herminie. Comment ne pas aimer
un ouvrage, soumis cependant  des rgles, et dont l'auteur tait loin
de marcher sans entraves o l'on rencontre ainsi, presque de suite, des
accessoires si parfaits, et qui forment si naturellement entre eux des
oppositions et des contrastes? Il y a bien ici quelques traits que tous
les traducteurs ont tch d'adoucir, mais s'ils ne sont pas tout--fait
dans la vritable nature, ils sont du moins dans cette nature potique
ou fantastique, si l'on veut,  laquelle il faut bien se prter si l'on
ne veut pas rejeter presque toute la posie moderne. Elle fuit toute la
nuit, elle erre tout le jour sans conseil, et sans guide, n'entendant,
ne voyant autour d'elle que ses larmes et que ses cris. Mais  l'heure
o le soleil dtache ses coursiers de son char brillant, et va se
plonger dans la mer, elle arrive auprs des claires eaux du Jourdain;
elle descend sur la rive du fleuve, et s'y repose[694]. Elle ne prend
point de nourriture; elle ne se repat que de ses maux, et n'est altre
que de larmes. Mais le sommeil qui fait par son doux oubli le charme et
le repos des malheureux mortels, assoupit  la fois ses douleurs et ses
sens. Il tend sur elle ses ailes paisibles; mais tandis mme qu'elle
dort, l'Amour ne cesse point, sous mille formes, de troubler la paix de
son coeur.

      [Note 694:

        _Giunse del bel_ GIORDANO _a le chiare acque,
        E scese in riva al fiume, e qui si giacque._
                                             (C. VII, st. 3.)

      _Il est probable_, dit M. de Chateaubriand (_Itinraire de Paris
       Jrusalem_, t. I, p. 9), que le Tasse a voulu placer cette scne
      charmante au bord du Jourdain. _Il est inconcevable_, j'en
      conviens, _qu'il n'ait pas nomm ce fleuve_; mais _il est certain_
      que ce grand pote ne s'est pas assez attach aux souvenirs de
      l'criture, etc. D'aprs les deux vers cits au commencement de
      cette note, je demande au lecteur ce qu'il trouve ici de
      vritablement inconcevable. Quant au reproche que l'auteur de
      l'_Itinraire_ fait avec tant de certitude  l'auteur de la
      _Jrusalem dlivre_, j'y ai rpondu ci-dessus, p. 379.]

Il faudrait traduire tout l'pisode, mais il l'a t mille fois; il est
prsent  tous les esprits, et surtout  tous les coeurs sensibles; et
cependant, avouons-le avec franchise, c'est un de ces morceaux o l'on
est forc de reconnatre, dans l'lgante perfection du style, et dans
une certaine fleur d'expression, quelque chose d'intraduisible. Mais
indpendamment de l'expression et du style, cette charmante description
du matin dans une belle campagne, ce bruit lointain qui se mle au
murmure du fleuve et au chant des oiseaux, ce son brillant d'un pipeau
champtre qui tout  coup se fait entendre, ce bon vieillard occup de
ses travaux rustiques, entour de sa jeune famille, qui s'tonne et
s'effraie  l'aspect imprvu des armes dont Herminie est couverte, et
qu'elle est oblige de rassurer quand elle vient leur demander un asyle;
l'tonnement qu'elle prouve  son tour de rencontrer tant de calme et
de scurit dans un pays environn du tumulte des armes, et l'admirable
rponse du vieux berger, qui, aprs avoir habit les cours, met  un si
haut prix, ce qu'on n'y trouve jamais, la douceur d'une vie pauvre et
obscure.... tout cela meut profondment et porte un calme dlicieux 
l'imagination et au coeur. On croit chapper au vain bruit du monde,
comme Herminie au fracas des armes, et se rfugier avec elle dans cet
asyle, o l'on sent que l'on serait si bien.

Je mettrais encore au nombre des morceaux du premier ordre, dont on ne
voudrait rien retrancher, cette admirable description de la scheresse,
qui frappe le camp des chrtiens[695]. Peut-tre n'y avait-il qu'un
pote n sous le ciel le plus brlant, qui pt tracer avec tant de
vrit les effets de ce flau terrible. On reconnat dans toute cette
description l'homme qui a plus d'une fois senti, comme on le sent dans
le pays de Naples, l'influence touffante du _scirocco_; on le reconnat
surtout dans cette partie du tableau, qui n'en est pas la moins belle:
Le ciel prsente l'aspect d'une fournaise ardente[696]; rien ne parat
qui puisse au moins reposer les yeux. Le Zphir se tait dans ses
grottes; le vague des airs est entirement immobile; ou si quelque vent
y souffle, c'est celui qui vient des sables d'Afrique, et qui, lourd et
dplaisant, frappe de son haleine paisse les joues et le sein des
soldats. Enfin il n'y a qu'une imagination o s'est conserve
l'empreinte des paysages frais que l'on trouve au pied des Appenins ou
des Alpes, qui ait pu revtir cette autre partie de couleurs si
frappantes et si vraies. Si quelqu'un d'eux a jamais vu[697], entre des
rives verdoyantes, dormir comme un liquide argent une eau tranquille, ou
des eaux vives se prcipiter du haut des Alpes, ou couler lentement sur
une plaine fleurie, son dsir ardent lui en retrace l'image, et fournit
une matire nouvelle  son tourment. Cette image frache et humide le
dessche, le brle, et bouillonne dans sa pense. Ici, comme on le
croit bien, aucun de nos traducteurs n'a os tre fidle: ils ont tous
cru devoir adoucir les couleurs; et ils ont effac la peinture.

      [Note 695: C. XIII, st. 52 et suiv.]

      [Note 696: St. 56.]

      [Note 697: St. 60.]

Combien d'autres morceaux ne pourrait-on pas joindre  ceux-l si l'on
ne voulait oublier aucun de ceux o sont runies toutes les qualits
d'un grand matre! Mais il est temps de nous arrter. Aprs avoir
reconnu franchement les dfauts, j'ai d et voulu donner une ide de
tous les genres de beauts qui existent dans le pome du Tasse, et non
pas en relever toutes les beauts. Ce que j'ai dit prouve assez, ou ce
que j'ajouterais ne prouverait pas davantage quel rang doit occuper
parmi les pomes piques celui o il s'en trouve d'un tel ordre et en si
grand nombre. Il n'y a sans doute que la prvention la plus aveugle qui
puisse le placer au-dessus, et mme au niveau d'Homre et de Virgile;
mais, parmi les anciens, il serait injuste de lui prfrer Lucain, Stace
ou Silius; parmi les modernes, le Camons, malgr plusieurs morceaux
sublimes, est loin de pouvoir lui tre compar; Milton, plus sublime
encore, a contre lui la bizarrerie, la tristesse, en un mot le malheur
de son sujet; l'Arioste s'est trop gay dans le sien, et s'est trop
souvent cart  dessein de la dignit de l'pope; la France enfin, ni
les autres parties de l'Europe, n'ont rien qui puisse disputer  la
_Jrusalem dlivre_ le prix du pome pique: elle est donc
immdiatement place aprs ceux d'Homre et de Virgile, et par
consquent le premier de tous les pomes hroques modernes.

Cette place est assez belle pour satisfaire une ambition raisonnable; et
quelqu'importance que l'on donne aux dfauts de la _Jrusalem_, cette
place ne peut lui tre te que s'il parat un autre pome, crit dans
une langue aussi potique, conu avec autant de force, conduit avec
autant d'ordre et de sagesse; dont le style ait en gnral autant de
chaleur, de posie et de grces; o les caractres soient aussi bien
tracs, se soutiennent avec autant de vigueur, et se fassent ainsi
mutuellement valoir; o le merveilleux et l'historique soient aussi
habilement fondus et mlangs, o l'imagination du pote agisse aussi
puissamment sur l'imagination du lecteur; un pome enfin qui, avec tous
ces avantages, ait celui de natre chez une nation et dans un sicle
trangers au faux clat du bel esprit, et revenus, ne ft-ce que par
lassitude et par ennui, aux simples et durables beauts de la nature;
d'tre en mme temps l'ouvrage du got et celui du gnie, de sortir du
cerveau d'un pote qui n'ait point trop got dans son jeune ge _la
douceur des aliments de l'esprit_, qui n'ait point pris
_l'assaisonnement pour la nourriture_, et d'tre ainsi purg de ce
clinquant, qu'on voit avec tant de regret, dans le pome du Tasse,
ternir et altrer quelquefois l'or le plus prcieux et le plus rare.




CHAPITRE XVII.

_Coup d'oeil rapide sur trois pomes du Tasse_, IL RINALDO, LA
GERUSALEMME CONQUISTATA _et_ LE SETTE GIORINATE; _ide du_ FIDO AMANTE,
_du prince Curzio Gonzagua; fin du pome hroque._


La vie du Tasse nous l'a fait voir comme un de ces tres rares auxquels
la nature donne,  leur naissance, une impulsion tellement dtermine,
qu'elle dirige si nergiquement vers un but, qu'ils ne peuvent s'en
proposer aucun autre: ils l'atteignent ou ils succombent; mais ils ne
s'en dtournent jamais. Heureux les hommes ainsi dous, quand ce but o
les pousse une organisation imprieuse, est la perfection dans les arts,
et la gloire innocente que cette perfection procure!

Le Tasse tout form, pour ainsi dire, d'lments potiques, fut pote
ds le berceau. Quand son pre voulut comprimer en lui par l'tude des
lois l'essor de la nature, cette compression ne fit qu'en augmenter la
force, et au lieu des faibles essais qui avaient t les jeux d'enfance
de son fils dans des gymnases littraires, il le vit produire 
dix-huit ans un pome pique dans le gymnase de droit, o il l'avait
plac. Ce pome, dont on parle toujours lorsqu'il est question du Tasse,
est peu lu et mriterait peu de l'tre, s'il tait de tout autre auteur;
mais on doit aimer  connatre, au moins superficiellement, ce dbut
pique d'un pote qui devait,  son second pas, s'lancer si loin dans
la carrire de l'pope. Il est  remarquer que ds ce premier pas il
voulut avoir une marche  lui, s'carter de la route qu'il voyait la
plus frquente, revenir enfin, de l'excessive libert du pome
romanesque,  la rgularit du pome hroque. Le hros de ce pome en
douze chants, qui fut compos en dix mois, est _Renaud_, fils d'Aymon,
et cousin de Roland. Son amour pour la belle Clarice, ses premiers faits
d'armes entrepris pour l'obtenir, les obstacles qui les sparent, et
enfin leur union en sont le sujet, le noeud et le dnoment. Le jeune
pote s'y propose, comme il l'avoue dans son avis au lecteur,
d'observer, entre autres rgles, celle de l'unit, non pas stricte, mais
considre avec une certaine extension qui ne nuise, ni au plaisir, ni 
la rgularit. Il voudrait que son ouvrage ne ft svrement jug, ni
par les sectateurs trop rigoureux d'Aristote, qui ont toujours devant
les yeux l'exemple parfait d'Homre et de Virgile, sans vouloir
considrer la diffrence des temps, des gots et des moeurs; ni par les
partisans trop exclusifs de l'Arioste et du got moderne.

Il craint que ceux-ci ne lui fassent un reproche grave de n'avoir pas
employ, au commencement des chants, ces moralits, ces prologues
agrables que l'Arioste y place toujours, et que son pre lui-mme, cet
homme, dit-il, dont tout le monde connat l'autorit et le mrite, avait
quelquefois adopts[698]. Ni Virgile cependant, ni Homre, ni les autres
anciens ne s'en sont servis; et Arioste dit clairement dans sa Potique,
qu'un pote est d'autant meilleur qu'il imite davantage, et qu'il imite
d'autant plus qu'il parle moins comme pote, et qu'il fait plus souvent
parler ses personnages. C'est ce que n'ont pas fait ceux qui mettent
toutes les sentences et toutes les moralits dans la bouche du pote
lui-mme, et toujours au commencement des chants. Alors, ajoute-t-il,
non-seulement ils n'imitent pas, mais il semble qu'ils sont tellement
privs d'invention, qu'ils ne sauraient comment placer ailleurs toutes
ces choses. En un mot, il est de l'avis de ceux[699] qui disent que
l'Arioste n'aurait point fait ces sortes de prologues, s'il n'avait
pens que, comme il parlait de diffrents chevaliers et de diffrentes
actions, comme il laissait souvent une chose pour en reprendre une
autre, il tait quelquefois ncessaire qu'il s'adresst aux auditeurs
pour les rendre dociles; qu'il leur annont dans ces prambules ce
qu'il voulait raconter dans le cours du chant, et qu'il joignt ainsi
les choses qu'il allait dire avec celles qu'il avait dites. C'tait l
aussi le motif qui avait dtermin son pre; mais lui qui ne veut
chanter qu'un seul hros, qui veut runir ses exploits en une seule
action, autant du moins que le got du temps le permet, et qui se
propose d'ourdir son pome d'un fil qui ne soit jamais interrompu, il ne
voit pas pourquoi il aurait d suivre leur exemple[700]. On ne hait pas
 voir cette indpendance raisonne dans un jeune homme de dix-huit ans;
mais ce qu'il faut surtout observer ici, c'est que cet abus, qui a
produit dans l'Arioste, dans le Berni, et dans quelques autres des
choses si agrables, mais qui n'en est pas moins un abus, tait devenu
presque une rgle, ou du moins un usage si gnral, que le Tasse, pour
s'en dispenser, crut avoir besoin de raisonnements et presque d'excuses.

      [Note 698: _Quest'altri gravemente mi riprinderanno che non
      usi ne' principj de' canti quelle moralit e quei proemj che usa
      sempre l'Ariosto, e tanto pi che mio padre, huomo di
      quell'autorit e di quel valore che 'l mondo s, anch'ei tal volta
      da questa usanza s' lasciato trasportare._ (_Torq. Tasso ai
      Lettori._)]

      [Note 699: Il cite _il dottissimo sig. Pigna_. C'est celui
      dont nous avons parl dans la Vie du Tasse.]

      [Note 700: _Ub. supr._]

L'action du pome commence lorsque Charlemagne, vainqueur, dans
plusieurs combats, des Sarrazins qui taient descendus en Italie,
poursuit les restes de leur arme, et les tient comme assigs au bord
de la mer. Le jeune Roland s'est couvert de gloire dans cette guerre; il
a tu de sa main les deux rois africains Almon et Trojan. Sa renomme
remplit l'Italie et la France. Elle excite une noble jalousie dans son
cousin Renaud, plus jeune que lui de quelques annes, mais pour qui
l'ge est venu de sortir du repos o sa mre le retient, et de prendre
les armes. Renaud tout occup du dessein d'aller aussi chercher la
gloire, errait prs de Paris dans la campagne; il trouve attach au pied
d'un arbre un cheval superbe tout quip, et charg d'une armure
complte. Il monte sur le cheval, aprs s'tre revtu des armes, 
l'exception de l'pe. Le jour o il avait t, avec ses frres, reu
chevalier par l'empereur, il avait jur de ne ceindre jamais d'autre
pe que celle qu'il aurait enleve dans un combat  quelque fameux
guerrier. Il prend le chemin de la fort des Ardennes, clbre par tant
d'aventures et de combats. A peine y est-il entr qu'il rencontre un
vieillard courb sous le poids de l'ge, et apprend de lui qu'il est
arriv depuis peu dans cette fort un cheval indomptable, qui brise et
renverse tout ce qui s'oppose  son passage. Oser l'attaquer ou mme
l'attendre, c'est s'exposer  une mort certaine. Renaud, loin de
s'effrayer, montre le plus vif dsir de le voir et de le combattre.
C'est le fameux cheval Bayard. Il avait autrefois appartenu au grand
Amadis des Gaules. Aprs la mort de ce hros, il tait rest enchant
par un magicien, qui avait prdit que lorsque le temps serait venu o il
recommencerait  se mouvoir, il ne pourrait tre dompt que par un
guerrier du sang d'Amadis, et aussi brave que lui. Pour s'emparer de ce
cheval merveilleux, il faut l'abattre par force ou par adresse; du
moment o il sera tendu sur la terre, il deviendra docile et facile 
conduire. Sa retraite habituelle est dans un antre, sur les limites de
la fort; mais  moins d'une force et d'une valeur surnaturelles,
malheur  qui ose en approcher!

Cela dit, le vieillard s'loigne. Ce n'tait point un vieillard; c'tait
l'enchanteur Maugis, cousin de Renaud, qui, voulant seconder les projets
du jeune chevalier, lui avait procur cette armure et l'instruisait 
acqurir le plus beau cheval qu'il y et au monde. Renaud s'enfonce dans
la fort, et pendant plusieurs jours il y cherche Bayard, sans mme en
apercevoir les traces. Il voit enfin courir, non un cheval, mais une
biche blanche, poursuivie par une jeune et belle chasseresse qui parat
quelques moments aprs, passe rapidement, atteint d'un trait la biche
fugitive, et la tue. Renaud frapp de sa beaut, de son courage et de
son adresse, l'aborde, lui parle avec une galanterie respectueuse, et
lui fait offre de ses services. Elle lui apprend son nom, que l'on
devine dj sans doute; c'est Clarisse, soeur d'Yvon, roi de Gascogne,
qui habite avec sa mre un chteau voisin, o elle n'a d'autre plaisir
que celui de la chasse. Quand Renaud s'est nomm  son tour, elle
connat, lui dit-elle, les hros de sa race; mais elle est surprise de
n'avoir point encore entendu parler de ses exploits, tandis que ceux de
Roland son cousin retentissent dans tout l'univers. Le jeune guerrier
rougit; il rend justice  la bravoure de Roland; mais il ne craindrait
pas de le combattre lui-mme, si la belle Clarice daignait l'y
encourager. Sur ces entrefaites, arrive la suite de Clarice qui la
cherchait avec inquitude, et toute compose de dames et de chevaliers.
Clarice dit en souriant  Renaud: Vous qui vous sentez assez de courage
pour dfier mme Roland, voyez si vous voulez en donner ici des preuves
en joutant contre mes chevaliers. Renaud y consent avec joie; il
renverse et blesse  mort le premier qui se prsente. Il se jette
ensuite au milieu des autres, blesse tous ceux qu'il atteint de sa lance
jusqu' ce qu'elle soit rompue. Il combat encore avec le tronon; et
quand ce tronon mme est rduit en pices, il se sert de ses poings
contre les uns, heurte les autres de son cheval, en enlve un de la
selle, et le lance avec une force si extraordinaire contre ce qui lui
restait d'ennemis, qu'ils n'osent plus l'approcher, et lui cdent le
champ de bataille.

Clarice, tmoin de ce combat ne peut plus douter de la valeur de Renaud;
elle le trouve charmant; elle l'admire, et l'admiration ouvre son coeur 
l'amour[701]. Elle fait emporter les morts et les blesss; les dames et
ce qui reste de chevaliers suivent en silence; elle marche lentement,
accompagne du jeune vainqueur. Il lui tient chemin faisant quelques
propos d'amour, qu'elle feint de ne pas entendre, ou qu'elle reoit avec
une fausse rigueur. Il s'en afflige, et le pote qui n'aime point les
moralits au commencement des chants, en fait une  la fin de celui-ci
sur l'inutilit de la rsistance quand on se sent bless par l'amour,
sur les progrs qu'il fait dans un coeur  mesure que l'on s'efforce de
le vaincre ou de le cacher. Combien de femmes, dit-il, et cela est fort
pour un jeune colier en droit, qui montrent sur leur visage un courroux
endurci et une invincible rigueur, et qui ont ensuite un coeur faible et
tendre, toujours en butte aux traits de l'amour! C'est tre peu habile
que de prendre ce qui parat au dehors pour l'indice certain des
volonts caches. C'est un art employ pour vaincre et conqurir l'homme
qui suit d'un pas rapide celle qui fuit[702]. Clarice arrive  la porte
du chteau, toute svre qu'elle a voulu paratre, invite Renaud  y
entrer. Mais il veut auparavant courir et mettre  fin des aventures qui
puissent le rendre digne d'elle; et il la quitte pour les aller
chercher.

      [Note 701:

        _Dal valor nasce in lei la meraviglia,
        E da la meraviglia indi il diletto.
        Poscia il diletto che in mirarlo piglia,
        Le accende il cor di dolce ardente affetto,
        E mentre ammira e loda 'l cavaliero,
        Pian piano  novo amore apre 'l sentiero._
                                      (C. I, st. 81.)]

      [Note 702:

        _Deh, quante donne son ch'aspro rigore
          Mostran nel volta ed indurato sdegno,
        C'hanno poi molle e delicato il core,
        Degli strali d'amor continuo segno_, etc. (St. 91.)]

Celle de la conqute du cheval Bayard est la premire. Avant Bayard, il
rencontre cependant un Sarrazin espagnol, avec qui il fait connaissance,
comme il arrivait souvent entre chevaliers, les armes  la main, et qui
devient son intime ami. Isolier, c'est le nom de ce Sarrazin, voulait
aussi conqurir Bayard; ce n'est donc pas pour une matresse qu'ils se
battent, c'est pour un cheval. Isolier reoit un si furieux coup sur la
tte, qu'il tombe vanoui, et reste comme mort pendant une heure. Il
revient  lui et veut recommencer de plus belle; un Anglais qui
l'accompagne donne alors aux deux champions un conseil qu'il aurait pu
leur donner plus tt, c'est d'aller affronter ensemble ce redoutable
cheval; ils n'auront pas trop contre lui de leurs forces runies, et
celui qui aura le plus contribu  le vaincre en restera possesseur. Le
pacte ainsi fait, Renaud et Isolier marchent ensemble, trouvent enfin
Bayard[703] et l'attaquent. La description de ce singulier combat est
aussi dtaille que celle du fait d'armes le plus chaud et le plus
terrible[704]. Renaud parvient enfin  le saisir par les deux pieds de
derrire; malgr tous ses efforts pour se dgager, il le renverse; au
moment o l'animal touche la terre, il s'adoucit, se relve, souffre que
Renaud le palpe, le caresse, le monte, et devient aussi docile au frein
qu'il tait froce et indomptable auparavant.

Les deux amis se remettent en qute d'aventures. Ils apprennent d'un
chevalier, avec lequel Renaud commence encore par se battre, qu'il est
question d'une paix dfinitive entre les Sarrazins et Charlemagne.
Francard, roi d'Armnie, est devenu amoureux de Clarice, sur le portrait
qu'il a vu d'elle en Asie dans le temple de la Beaut; il l'a fait
demander en mariage  Charlemagne aux conditions de paix les plus
avantageuses. L'empereur a fort bien accueilli la demande, mais n'a
voulu rien dcider sans le consentement du roi de Gascogne, frre de
Clarice. Yvon, consult, renvoie la dcision  sa soeur, et le chevalier
qui fait ce rcit est charg, par le roi Francard son matre, de cette
ngociation auprs d'elle. Renaud qui l'a cout avec colre, lui dit
que son roi est un insens, que s'il ne veut pas courir  sa perte
certaine, il cherche une femme ailleurs qu'en France. Il laisse pourtant
le Sarrazin aller  sa destination; mais il reste, aprs son dpart,
plong dans une sombre rverie. Il en est tir par l'aspect imprvu de
deux statues de bronze, reprsentant deux chevaliers arms de toutes
pices, qui semblent s'avancer la lance en arrt l'un contre l'autre. Le
nom de Tristan est crit sur l'un des pidestaux, et celui de Lancelot
sur l'autre. Une inscription grave sur le marbre apprend que les deux
lances qui ont rellement appartenu  ces deux clbres chevaliers de la
Table ronde, sont destines  deux autres chevaliers qui les
surpasseront en force et en valeur. Isolier, qui ne doute de rien, veut
se saisir de la lance de Tristan; il est repouss durement et jet par
terre. Renaud fait la mme tentative: elle lui russit parfaitement. La
statue baisse la tte, ouvre la main, et lui cde la lance qu'elle avait
refuse  cent autres, comme elle venait de le faire  Isolier[705].

      [Note 703: Ce cheval s'appelait ainsi parce qu'il tait bai et
      chtain:

        _Baio e castagno, onde Baiardo e detto._
                              (C. II, st. 31.)]

      [Note 704: St. 30  44.]

      [Note 705: C. III.]

Renaud, fier de cette conqute, marchait avec son ami le long de la
Seine. Ils aperoivent sur un char magnifique, tran par dix cerfs,
blancs comme la neige, une troupe de belles dames, au milieu desquelles
s'levait la reine Galerane, femme de Charlemagne. Clarice tait auprs
d'elle; sa beaut brillait d'un si grand clat que Renaud transport
d'amour ne peut supporter l'ide qu'un Sarrazin, un barbare, ose aspirer
 sa main. Le char tait environn de cent chevaliers, couverts de leurs
armes et la lance haute. Il les dfie au combat, en tue, blesse ou
renverse une partie: Isolier le seconde bravement: rien ne leur rsiste.
Ce qui reste de chevaliers prend la fuite et se disperse dans la
campagne. Renaud s'avance vers le char, parle trs-poliment  Galerane,
mais enlve Clarice, la place sur un cheval et l'emmne[706]. Elle est
d'abord trs-effraye, ne sachant quel est son ravisseur; mais lorsqu'il
a t son casque, qu'elle a reconnu Renaud, et qu'il lui a tenu les
discours les plus tendres et les plus soumis, elle se rassure et se
rsigne  son sort. Il regarde autour de lui, cherchant un lieu o cette
rsignation puisse tre mise  profit. Tout  coup un guerrier menaant
parat, et ordonne  Renaud de se dessaisir de sa proie. Nouveau combat,
mais moins heureux que le premier. Le guerrier inconnu terrasse Isolier,
renverse Bayard, qui s'abat sur son matre et ne peut se relever.
L'inconnu frappe la terre, d'o sort un char tir par quatre chevaux
noirs. Il force Clarice d'y monter avec lui, part, presse les coursiers
et disparat[707].

      [Note 706: C. IV.]

      [Note 707: C. IV.]

Ds que Bayard peut se relever, Renaud se met  la poursuite du char,
mais il en perd bientt les traces. Spar de son cher Isolier qui n'a
pu le suivre et qu'il ne doit plus revoir, seul, livr  la plus noire
mlancolie, il trouve pour consolateur un jeune homme en habit de
berger, qui parat aussi afflig que lui. Ce berger, nomm _Florindo_,
lui raconte ses tristes aventures; Renaud lui dit les siennes: ils vont
ensemble  une espce d'antre sacr, o une petite statue de l'Amour,
ancien ouvrage de l'enchanteur Merlin, rendait encore des oracles[708].
Elle apprend  Renaud que c'est Maugis qui, pour son bien, lui a enlev
Clarice et l'a rendue  sa famille;  _Florindo_, qu'il est issu d'un
sang royal, et qu'il cessera bientt d'tre perscut par la fortune.
Elle engage le premier  suivre son dessein de s'illustrer par les armes
pour mriter celle qu'il aime; le second,  prendre le mme parti, pour
obtenir la mme rcompense.

      [Note 708: C. V.]

Renaud et _Florindo_ passent les Alpes, descendent en Italie, et se
rendent au camp de Charlemagne[709]. _Florindo_ obtient de l'empereur
l'ordre de chevalerie. C'est Roland qui lui ceint l'pe. Le nouveau
chevalier annonce aussitt  Charlemagne, que lui et un autre guerrier
qui l'attend auprs du camp, se prsentent pour soutenir contre tous
qu'un homme ne peut atteindre au vritable honneur, s'il n'est conduit
et inspir par l'Amour. L'empereur leur accorde le champ, et fait
publier le sujet de la joute dans son arme et dans celle des Sarrazins.
Il se prsente un assez grand nombre de tenants contre l'amour; aucun ne
peut rsister aux deux jeunes chevaliers. Un gant africain, nomm
Atlant, succombe sous les coups de Renaud, qui, aprs l'avoir tu,
s'arme de son pe Fusbert, et se trouve ainsi relev du premier serment
qu'il avait fait. Il renverse ensuite Otton, tue le brave Hugues et lui
coupe la tte. Charlemagne, dsespr de voir mal mener ainsi ses
chevaliers, engage Roland, qui est prsent  la fte,  entrer en lice
et  venger l'honneur des paladins franais. Roland obit; les deux
cousins sont aux prises; Renaud connat Roland qui ne le connat pas;
mais il croirait faire quelque chose d'indigne d'un tel adversaire s'il
ne l'attaquait pas de toutes ses forces. Le combat est tellement gal;
il est si long-temps et si vigoureusement disput, que l'empereur
lui-mme descend de son trne et vient sparer les combattants. Ils
s'arrtent, s'embrassent, se font des prsents mutuels, et se quittent
pntrs d'estime et d'admiration l'un pour l'autre. _Florindo_ ne s'est
pas moins distingu que Renaud; il a dsaronn un grand nombre de
chevaliers. Les deux tenants d'amour se retirent couverts de gloire.
Charlemagne veut en vain les retenir; il leur demande inutilement leur
nom: ils partent sans vouloir se faire connatre.

      [Note 709: C. VI.]

Aprs quelques rencontres pisodiques, ils arrivent aux environs de
Naples, au palais de Courtoisie[710]; ils subissent l'preuve de la
barque enchante, et se montrent dignes d'tre mis au nombre des
chevaliers loyaux et courtois[711]. Ils trouvent ensuite au bord de la
mer, une troupe nombreuse qui prparait dans une vaste et superbe tente
un sacrifice,  la manire des peuples d'Asie, devant une statue qui
reprsente une jeune dame d'une beaut parfaite. Renaud reconnat
bientt cette figure charmante; c'est celle de Clarice, le chef de cette
troupe est Francard, roi d'Armnie, qui rend un culte d'adoration au
portrait de celle dont il a fait demander la main. Il voit les deux
chevaliers s'arrter devant sa tente; il veut qu'ils descendent de
cheval, qu'ils adorent avec lui cette image, et qu'ils confessent que
lui seul est digne d'en possder l'original. Renaud peu dispos  un
pareil aveu, l'est bien moins encore quand il a su le nom de cet
insolent roi. Un dfi est sa rponse. Francard est tu par _Florindo_;
_Chiarello_, autre roi sarrazin qui combattait toujours accompagn et
dfendu par un lion, est tu par Renaud; tout le reste de la troupe est
vaincu, terrass, bless, dispers. Renaud s'empare de la belle statue,
la place sur un cheval, et parcourt avec elle et son ami, une partie de
l'Asie[712].

      [Note 710: C. VII.]

      [Note 711: Ils apprennent auparavant ce que c'est que ce
      palais, par qui il a t bti, et voient dans une suite de
      portraits prophtiques, des hros et des hrones qui auront un
      jour au plus haut degr le don de courtoisie. C'est l que le
      jeune pote brla son premier grain d'encens pour la maison
      d'Este, pour le duc Alphonse II, pour Lucrce sa soeur, etc. (C.
      VIII, st. 7 et 14.)]

      [Note 712: C. VIII, st. 7 et 14.]

Ils trouvent au milieu d'une plaine riante et fleurie, de jeunes beauts
rassembles autour d'une dame plus belle encore, et qui semble tre leur
reine, escortes par une troupe de guerriers de haute apparence. Cette
dame leur envoie demander s'ils veulent s'prouver contre ses
chevaliers; ils acceptent, aprs avoir appris qu'elle est reine de
Mdie, qu'elle se nomme Floriane, et qu'elle n'a point encore subi le
joug de l'hymen. Les guerriers mdes ont le sort de tous les autres, et
ne peuvent rsister, ni  Renaud, ni  _Florindo_.

Floriane tmoin de leur dfaite, loin de sentir ou de la colre, ou de
l'effroi, trouve que Renaud surtout les renverse et les tue de si bonne
grce, qu'elle y prend beaucoup de plaisir. Elle dsire vivement de
savoir si sa beaut rpond  sa force et  sa valeur. Le dernier
chevalier qu'il abat rompt de la pointe de sa lance les liens qui
attachent le casque du jeune paladin; le casque tombe, et Renaud parat
dans tout l'clat et toute la fracheur de la jeunesse. La pauvre reine
ne rsiste plus; et le pote, sans doute pour la justifier, fait dans
trois octaves un portrait de la beaut mle de son hros, qui prouve que
si Floriane tait un peu prompte  s'enflammer, elle tait du moins
connaisseuse[713]. Elle emmne dans son palais Renaud et son ami, leur
donne un magnifique repas, et fait asseoir Renaud auprs d'elle. L, le
jeune Tasse, tout rempli de son Virgile, ne manque pas de faire de cette
reine une seconde Didon; Renaud lui raconte ce qu'il avait fait, encore
enfant, pour venger l'honneur de sa mre, et ses premiers exploits
contre la maison de Mayence, et d'autres aventures dont le rcit touche
de plus en plus Floriane, comme ceux d'Ene touchaient la reine de
Carthage. Les progrs sont les mmes, les profonds soucis, le feu cach,
et le reste[714]. Elle a une vieille nourrice qui lui tient lieu de la
soeur Anne, et qui, ayant reu ses confidences, lui conseille de mme de
cder  ce coup du sort. Didon cda; comment Floriane aurait-elle
rsist? Mais au lieu de la partie de chasse, de l'orage, et de la
grotte o Ene et Didon se retirent ensemble, la scne se passe dans un
jardin charmant; Floriane y cueillait des fleurs, en pensant  Renaud,
et disait en soupirant: Cher Renaud, quand pourrai-je teindre dans tes
baisers le feu de mes dsirs[715]? Renaud survient dans ce moment: il
apporte, comme on peut croire, la rponse  cette question; mais le
disciple de Virgile a du moins profit de l'exemple de son matre. Il
laisse tout deviner, ou sauve tout par l'intervention,  d'autres gards
dplacs, d'une desse. Ce n'est pourtant pas Junon qu'il fait
intervenir, c'est Vnus; et si on lui permet cette licence mythologique,
en un pareil sujet, on trouvera de la grce dans l'image et dans
l'expression. Vnus rit dans les cieux[716]; elle verse libralement
sur eux ses dlices; et peut-tre le plaisir de ces jeunes gens
veilla-t-il dans son coeur une subite et douce envie; peut-tre et-elle
chang, ce jour-l, son tat, tout divin qu'il est, pour celui de
Floriane.

      [Note 713: C. IX, st. 15, 16 et 17.]

      [Note 714:

        _Ma il cieco mal nutrito ogn'hor s'avanza
        Tal che' ella a morte corre e si disface_, etc. (St. 64.)]

      [Note 715: St. 78.]

      [Note 716:

        _Rise Venere in cielo, e i suoi diletti
        Vers piovendo in lor larga e cortese;
        E forse del piacer de' giovinetti
        Subita e dolce invidia il cor le prese,
        Tal che quel giorno il suo divino stato
        In quel di Floriana havria cangiato._ (St. 80.)]

C'est aussi pendant son sommeil que le paladin, qui s'oubliait comme
Ene dans cette vie agrable, a des visions qui l'en font sortir; mais
ce n'est point son pre qu'il voit en songe, c'est la belle et tendre
Clarice elle-mme, dont il sacrifiait l'amour  des plaisirs passagers.
Il croit la voir, l'entendre qui l'appelle; il ne balance pas un
instant, sort en cachette du palais, et abandonne, quoique  regret, la
trop sensible Floriane. Ds qu'elle s'en aperoit, elle envoie des
guerriers  sa poursuite. Ils atteignent Renaud, mais il les bat, les
fait prisonniers et les lui renvoie. La reine est au dsespoir; elle
veut se poignarder; une magicienne puissante vient  son secours et
l'arrte. C'est Mde, non pas celle de Colchos, mais une Mde, soeur du
pre de Floriane. Elle enlve officieusement sa nice sur un char
volant, rpand sur ses jeux, avec une liqueur magique, le sommeil et
l'oubli, la transporte dans l'une des les Fortunes, son sjour
accoutum, o elle la retient auprs d'elle[717].

      [Note 717: C. X.]

Cependant Renaud et _Florindo_ sont parvenus au bord de la mer: ils
s'embarquent pour l'Italie. Une tempte affreuse brise et submerge leur
vaisseau. Ils nagent long-temps ensemble, et se prtent mutuellement
secours; mais _Florindo_ est enfin englouti, et Renaud jet presque sans
vie sur la cte,  quelque distance de Rome. Revenu  lui, il reoit
dans un chteau voisin l'hospitalit la plus gnreuse. Le seigneur de
ce chteau lui donne des armes, un cheval et un cuyer. Renaud part pour
retourner en France. Le troisime jour, il trouve auprs d'une fontaine
un chevalier couvert d'armes brillantes, qui tient attach  un arbre
son cheval Bayard, et un portrait qu'il reconnat aussitt pour celui de
Clarice; il a mme au ct son pe Fusberte. Renaud demande poliment au
chevalier ces objets qui lui appartiennent; cette demande est mal reue;
il faut se battre. Le chevalier inconnu est renvers, et reste tendu
sans mouvement. Renaud reprend le portrait, son coursier, son pe;
s'apercevant que son bouclier a t fendu dans le combat, il prend aussi
celui du chevalier, non pas  cause du portrait d'une trs-belle dame
qui y est artistement grav, mais parce qu'il lui a paru d'une trempe
parfaite[718].

      [Note 718: C. X.]

Il continue gament sa route, arrive bientt en France, la traverse, et
trouve auprs de Paris la campagne couverte de chevaliers, de dames, de
chevaux et d'cuyers dans le plus brillant quipage. Tout le monde, sans
le connatre, est frapp de sa bonne mine. Griffon de Mayence en est
jaloux. Il avait depuis peu offert ses voeux  Clarice. Je veux, dit-il
au guerrier inconnu, que tu jures qu'il n'y a point de beaut qui ne
cde  la dame de mes penses. Renaud, qui ne sait point quelle est
cette dame, avoue qu'elle est belle sans doute, mais affirme que la
sienne l'est cent fois plus. Le combat n'est ni long, ni douteux;
l'insolent Griffon est dsaronn d'un coup de lance. Le jeune
vainqueur, entour et applaudi par les chevaliers et par les dames, te
son casque, se fait connatre, embrasse ses parents, ses amis, est
accueilli et ft de tout le monde. Mais il n'est pas au bout de ses
peines. Clarice, tmoin de sa victoire, voit en mme temps sur son
bouclier le portrait d'une dame inconnue. La jalousie s'empare d'elle,
la tourmente, lui fait faire un trs-mauvais accueil  celui qui n'aime
et ne cherche qu'elle, et comme il arrive souvent, fait sans aucun motif
deux malheureux  la fois[719].

      [Note 719: C. XI.]

Renaud tait li, depuis l'enfance, d'une tendre amiti avec Alde la
Belle, qui tait aussi amie de Clarice: dans un grand bal qui se donne 
la cour, il veut l'engager  le racommoder avec sa matresse. Il la prie
 danser; mais dans ce mme instant Anselme de Mayence la prie de son
ct. Alde embarrasse baisse les yeux, se tait, et reste immobile.
Anselme insulte Renaud, et finit par l'appeler btard, ce qui n'tait
ni poli, ni vrai. Renaud le prend  la gorge de la main gauche, le
poignarde de la droite, et le jette mort sur le carreau[720]. Le bal est
troubl; tous les Mayanais furieux sont prts  se jeter sur Renaud;
tous les guerriers de la maison de Clairmont et leurs amis se disposent
 le dfendre. Renaud passe entre les deux troupes d'un air fier et
tranquille, et parvient jusqu' son logement, sans que personne ose
l'attaquer. Charlemagne irrit le condamne  un exil perptuel; il part,
sans avoir pu obtenir de Clarice rponse  une lettre suppliante qu'il
lui a crite. Il s'arrte  quelque distance de Paris, aux bords de la
Seine; ayant dtach de son cou son bouclier, il lui reproche, un peu
tard, d'avoir caus ses malheurs, et le jette dans la rivire. Aprs
huit ou neuf jours de route, il traverse une sombre, troite et humide
valle; c'est la valle du Deuil ou des Douleurs; il est conduit de l
sur une colline riante o il ne voit que d'agrables objets, o il
s'endort et fait les plus jolis rves du monde, o tout enfin le ramne
du dsespoir  l'esprance.

      [Note 720: L'auteur, plus avanc en ge, et mieux instruit des
      lois de l'honneur, n'et pas prt cette manire de sa venger  un
      chevalier, et surtout  un chevalier franais.]

Un cliquetis d'armes se fait entendre; c'est un bonheur de plus, puisque
ce bruit lui fait esprer une occasion d'exercer son courage; il en
tait priv depuis long-temps; il accourt: il voit un seul guerrier qui
se dfend avec intrpidit contre une troupe d'assaillants. Il fond sur
eux, en tue plusieurs, aide le guerrier  se dlivrer des autres, et
reconnat en lui son cher _Florindo_, dont il avait pleur la mort.
_Florindo_ lui raconte comment il a t sauv du naufrage, et les
aventures qui l'ont conduit o il l'a trouv. Ce qu'il ne sait pas,
c'est pour quel motif tous ces gens arms l'ont attaqu avec tant de
fureur. L'un d'eux respirait encore: on l'interroge; il rpond qu'il
tait au service du puissant roi Mambrin; que ce roi sarrazin est devenu
perdment amoureux de Clarice sans l'avoir vue, et qu'il est venu par
mer en France pour l'enlever[721]. S'tant avanc jusqu'auprs de Paris
avec une troupe d'lite, il a trouv cette beaut charmante qui jouait
dans une prairie avec ses compagnes; il l'a enleve, et a repris
aussitt sa course vers ses vaisseaux qui sont dans un port voisin. En
passant dans cet endroit, il a vu ce guerrier dont l'apparence l'a
frapp: il leur a ordonn de lui faire mettre bas les armes et de le
faire prisonnier. Mais la valeur de ce hros, et de celui qui est venu 
son secours, leur a fait trouver la mort dans cet acte d'obissance.

      [Note 721: C. XII.]

Renaud avait  peine entendu ce rcit, qu'il s'tait dj lanc, vers
le port voisin, de toute la rapidit de son coursier. _Florindo_ le
suit. Un troisime se joint  eux, qui fournit  Renaud une nouvelle
armure,  _Florindo_ un cheval de bataille. C'est Maugis qui ne perd pas
de vue son cousin, et qui lui prte en cette occasion le double secours
de son art et de son bras. Bientt ils rencontrent en effet Mambrin, sa
troupe et sa belle prisonnire. Ils les attaquent avec une fureur qui ne
leur donne pas le temps de se reconnatre. Les Sarrazins les plus braves
tombent sous leurs coups; Mambrin lui-mme est tu par Renaud, aprs un
combat long et sanglant. Clarice est dlivre; son amant peut enfin
s'expliquer avec elle, et la convaincre de sa foi. Maugis leur rend un
dernier service. Sa baguette fait natre tout  coup un palais enchant,
o ils sont reus avec toutes les recherches du got et de la
magnificence. Maintenant qu'ils s'entendent bien, et qu'un dsir gal
les attire l'un vers l'autre, il leur conseille de ne pas attendre
davantage. Ce conseil leur parat fort bon, et le pote met 
contribution l'astre des nuits, Vnus et le Dieu d'hymen pour dire
potiquement comment ils le suivirent.

Il termine par un pilogue qui n'est pas sans intrt. On y trouve
d'abord l'poque et presque la date de son pome. Ainsi, dit-il, je
clbrais en me jouant les ardeurs de Renaud et ses douces souffrances,
lorsque encore dans le quatrime lustre de mes jeunes annes je pouvais
drober un jour  d'autres tudes, o j'tais soutenu par l'esprance
de rparer les maux que m'a faits la fortune; tudes ingrates dont le
poids m'accablait, et dans lesquelles je languissais, inconnu aux autres
et  charge  moi-mme[722]: Il s'adresse ensuite au cardinal Louis
d'Este,  qui son pome est ddi; puis  son ouvrage mme, et lui
souhaite une destine heureuse. La dernire strophe contient
l'expression touchante de sa docilit pour un grand pote et de sa
tendresse pour un bon pre. Va, dit-il  son livre, trouver celui qui
fut choisi par le ciel pour me transmettre la vie; c'est par lui que je
parle, que je respire, que j'existe: s'il y a en moi quelque chose de
bon, c'est  lui que je le dois[723]. De ce regard perant dont il
pntre,  travers l'corce des choses, jusqu' leur centre, il verra
tes dfauts que mes yeux faibles et peu clairvoyants m'ont cachs. Il te
corrigera, autant que cela est possible, de cette main qui ajoute
maintenant de la prose vridique aux fictions de la posie; il te
donnera enfin la beaut qui manque  tes vers.

      [Note 722: St. 90.]

      [Note 723:

        _Io per lui parlo e spiro e per lui sono,
        E se nulla h di bel, tutto  suo dono_, etc.

      Imitation heureuse de ce vers d'Horace:

        _Quod spiro et placeo, si placeo, tuum est._

      Horace le dit  sa muse; il est bien plus touchant d'entendre le
      Tasse le dire  son pre.]

Tel est en abrg le plan de cette premire production pique du Tasse.
On voit que l'auteur s'y tait propos d'observer la rgle de l'unit;
mais on voit en mme temps que cette rgle est peu applicable aux sujets
romanesques, et qu'il y a eu autant de got que de gnie  crer pour
ces sortes de sujets un genre particulier d'pope. Pour qu'un pome
hroque o l'unit et les autres rgles de l'art sont observes,
intresse, il faut que l'intrt soit d'abord dans le sujet mme. Le
succs de la guerre de Troie, l'tablissement d'Ene en Italie, la
conqute du tombeau du Christ faite par des chrtiens, sont des sujets
qui portent leur intrt en eux-mmes, et qu'il ne s'agit que de
dvelopper et d'embellir. Mais Renaud pousera-t-il ou non Clarice?
Voil tout le sujet du pome qui porte son nom, et l'unit importe peu
quand le fait auquel elle conduit a si peu d'importance.

Quant au style, il est peu form, plus simple, moins affect, mais aussi
bien moins potique, que ne le devint ensuite celui du Tasse. Il y a
cependant dj de l'harmonie, un heureux tour de phrase, une bonne
construction de l'octave, de l'loquence dans les discours, de
l'abondance dans les descriptions, les comparaisons et les images.
C'tait beaucoup moins bien que le Tasse, mais beaucoup mieux que tous
les insipides imitateurs de l'Arioste; c'tait le lever dj brillant
d'un astre potique, dont la _Jrusalem dlivre_ marque le brlant
midi, et la _Jrusalem conquise_ le dclin. Il ne tint cependant pas au
Tasse que le premier de ces deux pomes ne descendt du rang o la juste
admiration des hommes l'a plac, et que le second n'y montt; mais ce ne
fut jamais que dans son propre jugement que cette rvolution fut faite;
le jugement de la postrit, qui fait seul les rvolutions durables, n'a
point ratifi le sien. Nous avons vu dans sa Vie tout ce qui regarde le
projet et la composition de sa _Jrusalem conquise_; il reste  faire
connatre brivement les principales diffrences qui existent entre ce
pome et le premier.

Le changement qu'on aperoit d'abord, est celui de l'Invocation; elle
n'est plus adresse  cette Muse qui n'a point sur l'Hlicon le front
ceint d'un laurier prissable, etc., mais aux Intelligences clestes et
 celui qui est leur chef; qui dans leurs courses, lentes ou rapides,
porte devant elles un flambeau lumineux et brillant d'or. Venez, leur
dit-il, m'inspirer des penses et des chants qui me rendent digne du
laurier toscan, et que le son clatant de la trompette anglique fasse
taire celle qui retentit aujourd'hui[724]. Par-l, il entend sa
_Jrusalem dlivre_, qu'il avait entrepris, mais heureusement en vain,
de faire oublier. On ne voit plus ici cette belle comparaison imite de
Lucrce: _Cos a l'egro fanciul_, etc. On l'avait beaucoup critique, et
peut-tre avec raison sous certains rapports; mais il y a une assez
bonne rponse  ces critiques, c'est que tout le monde la sait par coeur.

      [Note 724:

        _E d'angelico suon canora tromba
        Faccia quella tacer c'hoggi rimbomba._ (C. I, st. 3.)]

Ce n'est plus au duc Alphonse que la ddicace est offerte. Eh! comment
la main du Tasse, aprs avoir t pendant sept ans injustement captive
par ordre de ce duc, aurait-elle trac de nouveau cette belle et
touchante invocation, qui n'avait pu briser ses fers[725]? C'est au
cardinal Cinthio que celle du nouveau pome est adresse,  ce neveu du
pape Clment VIII, qui fut plus constant dans son amiti qu'Alphonse, et
qui ne donna jamais lieu au Tasse de regretter l'hommage qu'il lui avait
rendu.

      [Note 725: _Tu magnanimo Alfonso_, etc. Voy. ci-dessus, p.
      255.]

Dans la revue que Godefroy fait de l'arme, plusieurs troupes et
plusieurs chefs sont ajouts ou substitus  d'autres; Renaud surtout a
disparu;  la place de ce hros, l'une des tiges de la maison d'Este, on
voit le jeune Richard, fils de l'un de ces Guiscards de Normandie qui
avaient rgn  Naples. Il a pour ami, pour compagnon d'armes
insparable, le jeune Rupert, fils du marquis d'Ansa. Ils sont suivis
de plusieurs chevaliers de Venouse, de Consa, de Pouzzole, de Nole, de
Salerne, de Conca, de Gate et de Sorrento, villes des tats de Naples,
pays natal du pote, o il avait trouv un asyle, et dont il voulait
honorer les familles les plus illustres. Un expos rapide des conqutes
faites par les mahomtans en Asie et en Afrique, et des diffrents
empires qui s'y taient forms, termine le premier chant, et fait mieux
connatre l'tat o se trouvait Jrusalem quand l'arme chrtienne vient
l'assiger.

Dans le second chant, l'pisode d'Olinde et de Sophronie est entirement
supprim. Les objections que les amis et les ennemis du Tasse avaient
faites contre ce morceau intressant, mais dplac, subsistaient dans
toute leur force; et le sentiment qui en avait pris la dfense dans le
coeur, plus que dans l'esprit du Tasse[726], n'y tait plus. Le tyran de
Jrusalem, qui ne s'appelle plus Aladin, mais Ducalte, occup de la
dfense de ses tats, envoie ses fils en visiter toutes les places.
Irrit des marques de joie que laissent chapper les chrtiens habitants
de la ville, aux approches de l'arme fidle, il les en fait tous
sortir. Ils vont, sous la conduite de leur patriarche, se rfugier dans
le camp de Godefroy. L'action se dveloppe ensuite  peu prs comme dans
la premire _Jrusalem_.

      [Note 726: Voyez ci-dessus, p. 238 et 239.]

L'ambassade d'Altes et d'Argant[727], l'arrive de l'arme chrtienne
devant la ville qu'elle vient assiger, le premier combat sous les murs
de Jrusalem, la mort du chef des aventuriers, sa pompe funbre[728], le
conseil infernal[729], le parti que prend Hidraot d'envoyer Armide sa
nice dans le camp des chrtiens, le portrait et les ruses de cette
enchanteresse, la querelle de Gernand avec le jeune Richard, au sujet de
la place de chef des aventuriers[730], la mort de Gernand, l'exil de
Richard, le dpart d'Armide avec tous les chevaliers qu'elle emmne; le
combat de Tancrde avec Argant[731], tout se ressemble,  quelques
dtails prs qui sont plus dans le style que dans les choses; et dans
ces corrections, le style ne gagne pas toujours.

      [Note 727: C. III.]

      [Note 728: C. IV.]

      [Note 729: C. V.]

      [Note 730: C. VI.]

      [Note 731: C. VII.]

Dans ce second pome comme dans le premier, Tancrde est amoureux de
Clorinde, et aim d'une princesse qui a t sa prisonnire; cette
princesse ne s'appelle plus Herminie, mais Nice. Nice, comme Herminie,
sachant Tancrde bless, veut aller panser ses blessures, prend les
armes de Clorinde, s'approche du camp, est poursuivie, et s'enfuit 
travers les bois[732]. Elle s'arrte aussi sur les bords du Jourdain,
mais elle n'y trouve plus le vieux berger et sa famille. Le Tasse a fait
ce sacrifice  la dignit de l'pope, rclame par des censeurs trop
difficiles, par des partisans trop svres de la noblesse pique, trop
ennemis de la nature et de la simplicit champtre.

      [Note 732: C. VII.]

Tancrde croit, comme il le faisait auparavant, que c'est Clorinde qui a
paru  l'entre du camp, et qu'on a force  s'en carter; il se met de
mme  la poursuite des poursuivants, et va tomber dans les prisons
d'Armide; mais auparavant il fait dans la fort une rencontre
singulire[733]. Il y trouve cinq sources d'eau vive qui s'chappent du
mme rocher; la premire se spare en deux ruisseaux, dont l'un se cache
et semble retourner sur ses pas; l'autre descend tranquillement, et va
mourir dans la mer Morte[734]. La seconde source est d'une couleur
ardente comme la chevelure d'une comte; la troisime brille comme l'or,
ou comme l'arc cleste aux rayons du soleil; la quatrime est agite
comme la vaste mer; elle est remplie de poissons, de coraux, de perles,
et obit comme l'Ocan aux mouvements de l'astre des nuits; la cinquime
enfin est de la couleur de l'herbe, mais elle est toute brillante de
pierres prcieuses, d'or, de tous les mtaux que renferme le sein de la
terre; et ses bords sont couverts de palmiers, de lauriers, d'arbres de
toute espce, qui prtent leur ombre aux btes sauvages et aux
troupeaux.

      [Note 733: C. VIII.]

      [Note 734:

        _L'altro queto scendea con l'acque chiare,
        Sin ch'egli si moria nel Morto mare._ (St. 12.)]

Tancrde voit tout cela sans y rien comprendre et il poursuit sa route.
Le lecteur ne le comprend pas plus que lui,  moins qu'il n'ait lu saint
Thomas. Ce docteur aussi inintelligible que clbre, dans un de ses
opuscules[735], o il traite de l'amour de Dieu et du prochain, parle de
cinq fontaines ou sources mystrieuses, qui signifient les cinq genres
de la substance sensible, dans lesquels elle est divise, comme en cinq
ruisseaux diffrents. La premire source indique le cinquime corps ou
la quintessence qui sort des parties suprieures pour aller jusqu'aux
infrieures; au-dessous est l'lment du feu, ensuite celui de l'air,
puis l'lment de l'eau, et enfin le plus bas de tous, la terre. La
premire source est donc toute substance mtaphysique ou surnaturelle,
d'o drivent les accidents, comme causes de leurs effets, etc. Le
Tasse, malheureusement trop livr dans ses dernires annes aux tudes
thologiques, triomphait d'avoir plac dans son pome ces fontaines
allgoriques, qu'il croyait dignes d'autant de clbrit que les
fontaines de Merlin[736]. Il voulut peut-tre remplir, par ces belles
inventions thomistes, le vide que laissait dans ce chant la scne
pastorale qu'il en avait retranche: mais saint Thomas est encore plus
contraire  l'pope que ne le peuvent tre des bergers.

      [Note 735: C'est le soixante-unime: _de Dilectione Dei et
      proximi_.]

      [Note 736: _Del Giudizio_, l. I.]

Le second combat d'Argant avec le comte de Toulouse dans l'absence de
Tancrde[737]; l'horrible tempte suscite par les dmons, au moment o
Argant allait tre vaincu, les nouvelles de la dfaite et de la mort du
jeune Sunon[738]; la rvolte excite dans le camp, par les bruits
rpandus sur la prtendue mort de Richard; l'attaque nocturne de Soliman
et de ses Arabes[739], leur dfaite, la retraite de Soliman dans
Jrusalem[740], sont encore  peu prs les mmes. Le rappel de Richard
est moins tardif que celui de Renaud; il prcde l'assaut gnral donn
 la place. C'est Rupert, ami de Richard, qui se charge de l'aller
chercher avec le chevalier Danois[741]. Du reste, ils rencontrent de
mme un bon solitaire qui leur fait voir des merveilles encore plus
tonnantes, et leur fait  peu prs les mmes rcits que dans la
_Jrusalem dlivre_. C'est un descendant des anciens mages, que
l'ermite Pierre a converti, mais qui n'a pas encore embrass le
christianisme. Il est comme plac entre son ancienne foi et la nouvelle;
ce qui rpond en partie  un reproche qu'on avait fait au Tasse, mais ne
le dtruit pas tout--fait. Il est certain qu'un magicien qui professe
la foi du Christ, ou qui en est instruit et compte la professer un jour,
est une distraction un peu forte, chez un pote aussi religieux et aussi
savant dans sa religion que le Tasse.

      [Note 737: C. VIII, st. 84 et suiv.]

      [Note 738: C. IX.]

      [Note 739: C. X.]

      [Note 740: C. XI.]

      [Note 741: C. XII.]

Un autre changement important, c'est que les deux chevaliers ne vont
plus, par le conseil de ce bon enchanteur, chercher une femme qui les
conduise dans sa barque aux les Fortunes. Les jardins d'Armide sont au
sommet d'une montagne voisine du lieu que le disciple de Pierre habite,
et ils arrivent au pied de cette montagne, en le quittant. Ils la
gravissent de mme, entrent dans les jardins, trouvent Richard dans les
bras d'Armide[742], le rappellent  la gloire et l'emmnent. Les
descriptions et les discours sont les mmes; il n'y a de chang que la
fin. Tandis que l'un des chevaliers entrane Richard, l'autre, suivant
les instructions que leur a donnes le bon ermite, surprend Armide, lui
attache les bras et les pieds avec des liens de topazes et de diamants,
et la menace de la laisser en cet tat, si elle ne dtruit elle-mme son
palais, ses jardins et toute cette reprsentation fantastique. Elle est
force d'obir, et de faire obir ses dmons. Le charme est dtruit; il
ne reste que les rocs dserts et les bois de cyprs sauvages frapps de
la foudre. Les chevaliers suivent leur route, et, ce qu'il y a de
remarquable, c'est que, malgr la docilit d'Armide, ils la laissent
enchane dans ce sjour horrible[743]. Le pote s'est ainsi dbarrass
d'elle et de sa magie; car dans tout le reste de l'ouvrage elle ne
reparat plus.

      [Note 742: C. XIII.]

      [Note 743: Tout cela est allgorique; la dernire stance de ce
      chant le prouve. Le chevalier, qui avait enchan les pieds
      d'Armide, lui dit en la laissant dans cet tat:

        _Hor securi andremo, e tu rimanti,
        Perch senno e valor cos t'avvinse;
        E vinta infernal fraude, honore havranno
        Perfida lealtate e fido inganno._]

Alors l'action du second pome se renoue comme dans le premier. L'assaut
se donne et dure jusqu' la nuit[744]. Les machines sont brles par
Argant et par Clorinde[745]. Cette guerrire est tue et baptise par
Tancrde. Ismen enchante la fort pour empcher les chrtiens de
renouveler leurs machines[746]; et tout s'y passe comme auparavant.
L'arme d'gypte s'avance[747]. En mme temps que Godefroy en est
instruit, il apprend aussi que la flotte qui fournit des vivres et des
munitions  l'arme, est en si mauvais tat dans le port de Jopp, que
cette place elle-mme est tellement endommage, qu'il y aurait tout 
craindre si les efforts de l'ennemi se portaient de ce ct. Godefroy y
envoie les deux Robert avec une troupe choisie. Argant,  la tte d'un
nombreux dtachement, marche de son ct vers Jopp, o il se donne un
combat opinitre et meurtrier. La place est emporte; le mur qui gardait
les vaisseaux est renvers. La flotte est menace de l'incendie: elle
n'est dlivre que par l'arrive imprvue de Richard et de Rupert,  qui
ni le terrible Argant, ni aucun guerrier infidle, ne peuvent opposer de
rsistance. Ils se retirent en bon ordre, et campent au bord de la mer,
o ils allument des feux pendant la nuit. Toute cette action qui occupe
prs de deux chants[748], est absolument nouvelle. Le Tasse s'y montre
digne de lui-mme. Cette addition corrige un dfaut reproch  la
_Jrusalem dlivre_, o il est trop peu question de la flotte, partie
si importante des forces de l'arme chrtienne, que sa perte l'aurait
rduite aux plus fcheuses extrmits. On voudrait pouvoir transporter
ce combat d'une _Jrusalem_ dans l'autre; il est presque perdu dans la
seconde; ce serait dans la premire une grande beaut de plus.

      [Note 744: C. XIV.]

      [Note 745: C. XV.]

      [Note 746: C. XVI.]

      [Note 747: C. XVII.]

      [Note 748: C. XVII et XVIII.]

On voudrait aussi conserver presque entire la vision de Godefroy, au
vingtime chant, la peinture de l'antique Sion et de la Jrusalem
nouvelle; Dieu sur son trne et dans sa gloire, les anges et les saints,
les chants et les louanges; la prdiction faite  Godefroy par son pre,
des vnements futurs, des rvolutions des petits tats et des grands
empires. Ce n'est pas qu'outre un passage qui dplut beaucoup en France,
et qui doit toujours y dplaire[749], il n'y ait dans quelques endroits
plus de mysticit que de posie; mais dans beaucoup d'autres, le grand
pote se montre encore; et, si son style a perdu de sa fracheur et de
ses grces, peut-tre n'a-t-il rien perdu de sa force et de sa grandeur.

      [Note 749: Le passage que j'indique ici est doublement
      remarquable, et par le sens direct qu'il avait alors, et par
      l'allusion frappante qu'on y a saisie depuis. Alors, en 1593, la
      France tait livre aux horreurs de la guerre civile; Henri III
      tait tomb, en 1589, sous _un poignard catholique_;
      Henri-le-Grand son successeur combattait encore les fureurs de la
      ligue, soutenues et fomentes par les excommunications de deux
      papes, Sixte V et Grgoire XIV. Le Tasse, trop immdiatement plac
      sous l'influence pontificale lorsqu'il nergique et belle
      expression de Boileau, dans sa satire sur l'_quivoque_, ouvrage
      de sa vieillesse, et dont le sujet est ingrat, mais o il y a
      encore de grandes beauts. La tirade entire o cette expression
      se trouve, et qui commence par ce vers:

        Au signal tout  coup donn pour le carnage, etc.,

      est admirable.

      Il termina son pome, parlant, dans cette vision, des papes de son
      temps, et principalement de Sixte V, qui avait le premier
      excommuni Henri, dit que ce grand pape se flicite moins dans le
      ciel du monument rival de l'Olympe qu'il avait eu la gloire
      d'achever (l'glise de Saint-Pierre), que d'avoir laiss aprs lui
      un pontife destin  temprer la rigueur et la terreur de ses
      lois, un pre et un pasteur des rois, soutien du monde, et
      ministre du Dieu qui en fait reposer sur lui tout le poids:

        _Che d'aver dato a le severe leggi
        Chi suo rigor contempre e suo spavento;
        Padre a' regi e pastor, sostegno al mondo,
        Ministro a Dio, ch'in lui n'appoggia il pondo._ (St. 75.)

      Cette manire de caractriser Clment VIII, alors rgnant,
      prouverait qu'il tait ds ce temps-l (1593), dispos  lever
      l'excommunication, qu'il leva en effet en 1595, mais seulement au
      mois de septembre, quatre mois aprs la mort du Tasse. Le pote
      ajoute ensuite cette stance entire sur l'tat o se trouvait la
      France, le meurtre rcent d'un de ses rois, et la foudre romaine
      dont l'autre tait frapp:

        _La Francia, adorna or da natura ed arte,
        Squallida allor vedrassi in manto negro.
        N d'empio oltraggio inviolata parte,
        N loco dal furor rimaso integro;
        Vedova la corona, afflitte e sparte
        Le sue fortune, e 'l regno percosso ed egro,
        E di stirpe real percosso e tronco
        Il pi bel ramo, e fulminato il tronco._

      A une poque rcente, on a trouv que cet octave contenait une
      prdiction singulirement exacte de la rvolution franaise au
      temps de la terreur. Mais le Tasse alla plus loin dans l'octave
      suivante; il soutint le droit que les papes s'taient
      audacieusement arrog de disposer des couronnes, de donner, comme
      il le dit, le roi au royaume, et le royaume au roi:

        .... _Ei solo il re pu dare al regno,
        E 'l regno al re, domi i tiranni e i mostri,
        E placarli del cielo i grave sdegno._ (St. 76.)

      Ces vers taient faits pour exciter en France une juste
      indignation ds qu'ils y seraient connus. En effet, Abel
      l'Angelier ayant donn  Paris, en 1595, une dition in-12 de la
      _Jrusalem conquise_ (voyez ci-dessus, p. 292, note 2), elle fut
      condamne et supprime par un arrt du parlement de Paris.
      _Apostolo Zeno_ nous l'apprend dans une lettre  son frre
      _Catarino Zeno_. Il avait reu de Hollande cette dition avec
      d'autres livres rares, et il en attribue avec raison la raret 
      cet arrt de suppression, dont il donne la date et les motifs.
      Les motifs sont les dix-huit vers cits ci-dessus, condamns,
      selon l'expression de l'arrt, comme _contenant des ides
      contraires  l'autorit du roi et au bien du royaume, et comme
      attentoires  l'honneur du feu roi Henri III et du roi rgnant
      Henri IV_, qui n'tait pas encore, ajoute l'auteur de la lettre,
      admis cette anne-l au giron de l'glise romaine, ni absous de
      ses censures. Il le fut peu de temps aprs, car l'arrt est du
      1er septembre, et l'absolution du pape fut donne  Rome le 17 du
      mme mois. Et qui sait si, dans les dispositions pacifiques o
      nous avons vu qu'tait dj Clment VIII, l'acte de fermet du
      premier parlement du royaume n'acclra point l'absolution? Quoi
      qu'il en soit, _Apostolo Zeno_ cite pour autorits Dupin, qui
      parle de cet arrt dans son _Trait de la puissance ecclsiastique
      et temporelle_, imprim en 1717, in-8., et plus particulirement
      le livre intitul: _Preuves des liberts de l'glise gallicane_,
      o cet arrt est rapport dans son entier, p. 154 et 155, t. I,
      seconde dition, Paris, 1651, in-fol. (Voyez Lettres d'_Apostolo
      Zeno_, t. II, p. 161.) _Serassi_ a cit tout ce passage 
      l'article de cette dition de la _Jrusalem conquise_, dans le
      Catalogue gnral des OEuvres du Tasse,  la fin de sa Vie, p.
      572.]

Dans le reste du pome, les additions sont encore assez considrables,
mais elles consistent en plus petits dtails, o il serait trop long et
trop minutieux d'entrer. Les moyens dploys par l'ennemi sont cependant
plus redoutables et le danger des chrtiens plus grand. Mais,  la fin,
Argant et sa troupe sont forcs de quitter Jopp, et se retirent avec
peine dans la ville; Richard, revenu au camp, dtruit l'enchantement de
la fort. Le grand assaut se donne avec les nouvelles machines;
Jrusalem est prise. L'arme d'gypte survient, commande par le soudan
mme. La bataille se donne; une victoire sanglante, mais complte,
dtruit tout ce qui restait d'ennemis  craindre, et Godefroy revient
triomphant dans la ville sainte qu'il a conquise.

On ne doit pas s'tonner si ce pome, o de grandes beauts de l'ancien
sont conserves, o il y en a beaucoup de nouvelles, obtint toutes les
prfrences de son auteur, et si, lorsqu'il parut, il eut pour lui
d'assez nombreux suffrages. Mais il faut s'tonner encore moins qu'on
lui prfre la premire _Jrusalem_, avec toutes ses imperfections et
ses aimables dfauts. L'un des plus intimes amis du Tasse, le pre
_Angelo Grillo_, auteur lui-mme de posies trs-estimes, fit entre ces
deux ouvrages un parallle, et pronona un jugement auquel le got ne
peut refuser de souscrire. Il me parat, dit-il[751], que le Tasse
gagne autant du ct de l'art et de la conduite dans la _Jrusalem
conquise_, qu'il excelle dans la _Jrusalem dlivre_ en grces et en
ornements. Quant aux choses qui appartiennent  l'unit et  l'essence
mme de la posie, il a voulu, dans ce second pome, s'attacher de plus
prs  l'exemple d'Homre et de Virgile, quoique, dans le premier, il ne
se ft pas loign des prceptes d'Aristote. Il a mieux li entre eux
les matriaux dont quelques-uns ne paraissaient unis que par le temps et
pour ainsi dire par l'instant mme, lien trs-faible et qui appartient
plus au roman qu'au pome hroque. Il a conduit plus fidlement la
posie sur les pas de l'histoire. Il a corrig quelques endroits o
l'action principale tait trop suspendue.... Il a supprim l'pisode
d'Olinde et de Sophronie comme trop lyrique, trop peu li, et trop tt
introduit, quoiqu'il y en ait de semblables dans Virgile et dans Homre
qui ne tiennent pas beaucoup  la fable. Il a retranch avec soin ce
qu'il y avait de trop passionn, particulirement dans les artifices
d'Armide, et dans les erreurs de Tancrde et d'Herminie[752], qu'il
appelle Nice: il s'est ainsi moins loign du sujet, et il a mieux
servi la religion et la pit chrtienne, but qu'il s'est principalement
propos dans tout ce nouveau travail. Ces perfections de l'art et
d'autres semblables que j'ai cru observer dans la _Jrusalem conquise_,
me font regarder ce pome comme meilleur, de mme que je regarde l'autre
comme plus beau. Mais, malgr tout ce que j'ai dit, si l'on doit juger
meilleurs les pomes qui plaisent le plus, qui sont gnralement lus de
tout le monde, et qui passent non-seulement de provinces en provinces,
mais d'ges en ges, d'idiomes en idiomes, je dirai que comme la
_Jrusalem dlivre_ est plus belle que la _Jrusalem conquise_, elle
est aussi la meilleure.

      [Note 751: Lettres, p. 537.]

      [Note 752: Ici, le bon religieux se trompe. Il est singulier,
      mais il est certain que la seconde _Jrusalem_ passe pour austre
      auprs de la premire, et que cependant les endroits passionns et
      voluptueux sont absolument les mmes. Dans le personnage et les
      artifices d'Armide, dans l'amour de Tancrde pour Clorinde, et de
      Nice, qui tient la place d'Herminie, pour Tancrde, rien n'est
      chang. Le Tasse n'a, pour ainsi dire, pas corrig un seul vers,
      ni mme un seul de ces dfauts brillants qui lui sont justement
      reprochs.]

Tenons-nous-en  cette dcision d'un homme d'esprit et de got, qui aima
beaucoup le Tasse, plutt qu'au sentiment du Tasse lui-mme, sur cette
production que l'on peut gnralement nommer malheureuse, mais o l'on
reconnat encore par moments le gnie sublime de son auteur.

Si la _Jrusalem conquise_ en avait marqu le dclin, il jeta encore
quelques rayons  son coucher, dans le pome des _Sept Journes_, dont
il nous reste  parler: ces rayons, il est vrai, sont obscurcis par
beaucoup de nuages, mais qui ne naissent pas tous de l'affaiblissement
du gnie de l'auteur. La plus grande partie vient du sujet mme et de la
manire dont il l'avait envisag. Les Sept Journes de la cration ne
pouvaient fournir matire  un pome de plus de huit mille vers, que par
des digressions continuelles, des discussions philosophiques, des
explications morales et thologiques, trs-propres  ternir l'clat de
la posie. C'est cependant pour la beaut du style que ce pome est
principalement vant. L'_Ingegneri_, qui en fut le premier diteur, ne
craignit pas de dire dans sa prface, que depuis que l'art potique
tait n pour plaire aux hommes en les instruisant, il n'avait exist
aucun pome ni plus sublime, ni plus agrable en mme temps; que l'on y
trouvait expliques avec une grce incomparable les matires les plus
profondes de la philosophie naturelle, de la thologie sacre, et de
l'histoire divine.

Le _Crescimbeni_ dit positivement dans son _Histoire de la posie
vulgaire_, qu'il le regarde comme le pome hroque le plus beau et le
plus noble qu'il y ait en vers libres dans la langue italienne, aprs
l'_Italie dlivre_ du Trissin, qui doit cependant encore lui cder 
l'gard du style[753]. Le style a en effet de la force, et souvent mme
de la sublimit; mais comment dans un sujet pareil aurait-il, si ce
n'est par instants, de l'agrment et de la grce? Je ne conois pas non
plus pourquoi le _Crescimbeni_ range les _Sept Journes_ parmi les
pomes hroques. C'est un pome thologique et philosophique, mais qui
n'appartient certainement point  l'pope; et je n'en parle ici que
pour n'avoir plus  revenir sur aucun des grands pomes du Tasse.

      [Note 753: Vol. II, l. III, p. 446.]

On se rappelle  quelle occasion il l'entreprit. Il tait  Naples chez
le marquis _Manso_, son ami[754]. La mre du marquis tait trs-dvote;
le Tasse trs-religieux; chez lui toutes les opinions se tournaient en
sentiment, et le sentiment prenait toujours une teinte potique. Ses
entretiens avec cette dame roulaient sur des sujets de pit: la
science, la chaleur et l'onction qu'il y mettait, la charmaient. Elle
l'engagea enfin  traiter en vers quelque grand sujet de cette espce,
et il choisit la Cration du monde. Il en fit les deux premiers livres
dans cette retraite dlicieuse, dans un tat de sant supportable, et un
entier repos d'esprit. Les cinq derniers au contraire furent faits, ou
plutt seulement bauchs  Rome, vers les derniers temps de sa vie,
lorsque le travail n'tait plus qu'une distraction  ses souffrances.
C'est la cause trs-naturelle de la diffrence qu'on aperoit entre le
style de ces deux premiers chants et celui des autres.

      [Note 754: Voyez ci-dessus, p. 289.]

On sent que le plan d'un pareil pome tait tout fait, ou plutt qu'
proprement parler il n'y a point de plan. Ce n'est, et ce ne pouvait
tre qu'une paraphrase du premier chapitre de la _Gense_, pour les six
jours de la cration, et de la premire partie du second chapitre, pour
le septime jour, qui est le jour du repos. C'est le mme qu'a suivi
notre Du Bartas dans sa premire _Semaine_, pome si clbre dans son
temps, et maintenant plong dans un si profond oubli. Puisque j'ai nomm
ce pome, je dirai qu'il ne serait pas impossible qu'il et fourni au
Tasse l'ide du sien. La _Semaine_ parut pour la premire fois en
France, vers 1580. Les ditions se succdrent ensuite rapidement. Le
Tasse savait trs-bien le franais, et ce ne fut qu'environ douze ans
aprs qu'il commena ses _Sept Journes_. Bien plus, la _Semaine_ de Du
Bartas fut traduite en vers italiens[755], et cette traduction, qui eut
du succs, et qui est aussi en _versi sciolti_, fut publie en 1592,
l'anne mme o le Tasse conut l'ide de son pome, et en composa les
deux premiers livres.

      [Note 755: Par _Ferrante Guisone_.]

Quoi qu'il en soit de cette ide, sur laquelle je n'insiste pas, dans
le pome du Tasse comme dans celui de Du Bartas, et d'aprs le rcit de
Mose, le premier livre contient la cration du ciel et de la terre, de
la terre dserte et vide, tandis que les tnbres taient sur la face de
l'abme et que l'esprit de Dieu tait port sur les eaux. Il contient
encore la cration de la lumire, sa sparation d'avec les tnbres, qui
reoivent le nom de Nuit, et la lumire celui de Jour. Dans le second,
le firmament est cr au milieu des eaux; il les partage en eaux
infrieures qui sont au-dessous du firmament, et en eaux suprieures qui
sont au-dessus; et ce firmament reoit le nom de Ciel. Dans le
troisime, Dieu rassemble en un seul lieu les eaux infrieures; ce qui
reste sec s'appelle la Terre, et les eaux rassembles se nomment la Mer.
L'herbe verdoyante et qui porte avec elle sa semence, les arbres qui
portent leurs fruits naissent sur la terre, et chaque plante renferme en
elle le germe de sa reproduction. Au quatrime jour, deux grands
luminaires sont placs dans le firmament pour distinguer le jour d'avec
la nuit, pour marquer les signes, les temps, les jours et les annes,
pour luire au ciel, et pour clairer la terre. Le plus grand de ces
luminaires prside au jour, et le moindre  la nuit. Les toiles sont
aussi places dans le firmament pour luire sur la terre, prsider au
jour et  la nuit, et sparer la lumire des tnbres. Le cinquime
livre offre la cration des poissons et des reptiles qui vivent dans
les eaux, et des oiseaux qui volent sur la terre, au-dessous du
firmament. Dans le sixime, la terre produit les animaux, les bestiaux,
les reptiles, chacun selon son espce. Dieu cre enfin l'homme  son
image et  sa ressemblance: il cre les deux sexes, l'homme et la femme;
il les bnit, et leur ordonne de crotre, de multiplier, de remplir la
terre, de la soumettre, de commander aux poissons de la mer, aux
volatiles du ciel et  tous les animaux qui vivent sur la terre. Enfin,
dans le septime livre, Dieu n'a plus qu' complter son ouvrage, et 
se reposer. Il bnit le septime jour et il le sanctifie, parce que dans
ce jour il avait termin l'ouvrage de la cration.

Il est ais d'apercevoir les avantages et les cueils de ce sujet et de
ce plan. Les avantages naissent des descriptions de toute espce qui se
prsentent  chaque instant; les cueils sont aussi dans ces
descriptions mmes, qui sont ncessairement trop nombreuses, trop
continues, et qui ne peuvent laisser d'autre relche au pote et au
lecteur que des digressions et des discussions thologiques,
philosophiques ou morales. On vante beaucoup aujourd'hui le genre
descriptif. Il s'est form en posie une cole, et je dirais presque une
secte descriptive; mais, malgr tous ses efforts, malgr les talents de
ses chefs, malgr le zle de leurs proslytes, qui n'est pas toujours
selon la science, ce genre porte invinciblement avec lui un germe
terrible et contraire  celui de la reproduction, c'est l'ennui.

Il est cependant  regretter que le Tasse n'ait pu conduire ce pome
entier au point o il avait port les deux premiers livres. Il s'y
trouve des morceaux d'une grande beaut et d'une certaine majest de
style, singulirement adapte  son sujet. On admire surtout avec
raison, dans la seconde Journe, la riche description du firmament, des
signes du zodiaque et des constellations, ou groupes d'toiles qui ont
reu des anciens et ont conserv chez les modernes tant de figures et de
noms divers. De l, le pote est conduit  s'lever contre les folies
des astrologues, et ensuite  clbrer les usages rels que la science
humaine a su tirer de l'observation des astres. Tout ce morceau qui n'a
pas moins de trois cents vers, est de la plus belle et de la plus haute
posie. Il y en a plusieurs autres qui, dans des genres diffrents,
n'ont peut-tre pas moins de mrite; et, mme dans les derniers livres,
o les traces de l'affaiblissement ne se font que trop apercevoir, on
sent encore de temps en temps la vie potique qui semble rsister
presque seule aux progrs de la destruction.

Mais c'est trop long-temps nous carter de la posie pique,  laquelle,
quoi qu'en ait dit le _Crescimbeni_, le pome des _Sept Journes_ ne
saurait appartenir. Quittons enfin ce pome si attachant, mme par ses
dfauts, et revenons au pome hroque, dans lequel il eut des
imitateurs, mais o l'on ne saurait dire qu'il ait eu de rivaux. Le
Tasse, favorablement prvenu pour tout ce qui portait le nom de
Gonzague, loua beaucoup le _Fido Amante_, pome dont _Curzio Gonzaga_
tait l'auteur; mais il ne put obtenir que d'autres rptassent les
loges qu'il lui avait donns, et ce fut lui-mme qui en fut la
cause[756]. Le _Fido Amante_ prouva le mme sort que le _Costante_ du
_Bolognetti_ et quelques autres pomes qui parurent  peu prs dans le
mme temps que le sien; la _Jrusalem dlivre_ les clipsa tous.

      [Note 756: Tiraboschi, t. VII, part. III.]

On ne sait pas positivement  quelle branche de la famille Gonzague
appartenait ce _Curzio Gonzaga_[757]; tout ce que l'on connat de lui,
c'est qu'il se distingua dans la carrire des armes, qu'il aima et
cultiva les lettres avec beaucoup d'ardeur, et qu'il a laiss, outre son
pome, des posies lyriques et une comdie assez bonne, intitule: _gli
Inganni_ (les Fourberies).

      [Note 757: Le titre du pome nous apprend seulement qu'il
      tait fils du prince Louis; voici ce titre: _Il Fido Amante, poema
      eroico, di Curzio Gonzaga figliuolo di Luigi dell'antichissima
      casa de' principi di Mantova_, Mantova, 1582, in-4. L'auteur le
      ddie  une dame qu'il nomme _Orsa_, et qui tait sans doute de
      l'illustre famille _Orsini_, que nous appelons en France _des
      Ursins_. C'tait sa muse inspiratrice, et probablement la dame de
      ses penses. Au frontispice du pome est grave sur un cusson la
      constellation de la grande Ourse, et au-dessous un aigle qui
      s'lve en la regardant, comme les aigles regardent, dit-on, le
      soleil. Le sonnet ddicatoire commence ainsi:

        _Vattene a' pie' de la grand'_ORSA, _humile
          Parto mio_ (_sua merc_) _condotto a fine._

      La premire octave du pome est une seconde ddicace; il n'y a
      point d'autre invocation.

        ORSA, _che fuor de la commune gente
          Alzasti lo mio tardo ingegno humile;
          Tu mio Apollo e mia Musa alta e possente;
          Dimmi la f d'un_ CAVALIER _gentile
          In amar_ DONNA _di virtute ardente_, etc.]

Ce pome, qu'il ne fut que six ou sept ans  composer, est en trente-six
chants, et contient plus de trente mille vers. Il se proposa d'y
clbrer la gloire des Gonzague, alors souverains de Mantoue, et de la
relever par une de ces origines fabuleuses, qui flattent toujours
l'orgueil, lors mme qu'il n'y croit pas et que personne n'y peut
croire. Sa fable est prise de fort haut, et, quoiqu'il n'y ait rien de
plus romanesque, ce n'est point un roman pique qu'il a voulu faire,
mais un pome hroque, ou une pope rgulire. Cette fable n'est
d'aucun intrt pour nous; le style de l'auteur est trop faible pour lui
en donner; mais elle est tissue avec assez d'art; et, sans se soucier de
la connatre tout entire, on peut tre curieux de savoir sur quels
fondements il l'a tablie, quelle machine potique il a employe, quels
principaux ressorts il a fait agir.

Le _Fidle amant_ dont il fait son hros, tait fils d'un puissant roi,
descendant des anciens rois de Troie, qui avait entrepris de rebtir la
ville o avaient rgn ses aeux, et en avait fait la capitale d'un
nouvel empire[758]. Ce roi, nomm Garamant le Magnanime, avait beaucoup
voyag dans sa jeunesse. Dou d'une valeur brillante et de tous les dons
de la nature, il avait, dans diffrents pays, inspir de l'amour  un
grand nombre de femmes. La plus belle de toutes peut-tre tait une
princesse qu'il avait aime en Hesprie, dans la ville que le Mincio
arrose, c'est--dire dans l'antique Mantoue. Il en avait eu un fils,
mais il croyait l'avoir perdu; il croyait, et c'tait aussi l'opinion
commune en Hesprie, que cet enfant avait pri avec sa mre. Garamant,
revenu en Asie, avait bti sa ville, tendu au loin ses tats et sa
renomme. Un jour, en visitant un port de mer qu'il faisait construire,
il vit aborder une barque dont les rames, les voiles et les cordages
taient d'or et de soie, et qui paraissait elle-mme toute de perles.
Une dame et un chevalier sortent de cette barque. La dame prsente au
roi le chevalier comme le guerrier le plus brave et le plus fidle amant
du monde, qui aurait pu obtenir des sceptres et des couronnes, mais qui
n'est occup que de son amour pour une beaut ingrate et insensible.
Attir par la renomme d'un si grand roi, il vient lui offrir son bras
et ses services, avant d'aller terminer de glorieuses entreprises qui
l'appellent dans des climats lointains. Garamant reoit trs-bien ce
couple extraordinaire; il conduit ses htes dans sa nouvelle Troie et
les loge dans son palais.

      [Note 758: Dans cette analyse rapide, je ne cite point de
      vers, parce qu'ils sont en gnral trop mdiocres, et je me
      dispense de marquer les chants, comme je le fais d'ordinaire, le
      pome tant trop peu connu, et les exemplaires trop rares pour que
      le lecteur puisse y suivre la marche de l'action.]

Il leur en faisait admirer la structure et les ornements, lorsqu'on lui
vient annoncer l'arrive d'une ambassade solennelle. Il la reoit avec
beaucoup de pompe et de dignit. Ce sont des ambassadeurs du grand Kan
de l'Inde et de la Perse, du redoutable Orcan, qui lui propose de s'unir
 lui dans une guerre qu'il veut entreprendre. Un roitelet de Sicile a
os attaquer le roi d'gypte, fils d'Orcan. Ce puissant empereur prend
les armes pour chtier, non-seulement le tmraire Sicilien, mais
l'Europe entire qui s'est tant de fois arme contre l'Asie. Le roi de
Troie a les injures de ses anctres  venger; Orcan lui promet de le
rendre matre de la Grce, de la Thrace et de l'Illyrie, s'il veut
s'allier avec lui.

Pendant cette audience, un chevalier venait d'arriver sur un vaisseau,
et tmoignait la plus grande impatience d'tre admis. Il l'est aussitt
que les ambassadeurs se sont retirs. C'est un envoy du roi de Sicile.
Ce roi avait une fille charmante, nomme Clitie, qu'il avait donne en
mariage  un fils du roi de Crte. Le roi d'gypte, qui feignait d'tre
l'ami de ce jeune prince, invit aux ftes de son mariage, l'avait
surpris et gorg dans l'espoir d'enlever sa femme. Les rois de Sicile
et de Crte se sont unis pour punir ce crime; mais sachant que le
terrible Orcan, pre du meurtrier, rassemble une arme innombrable pour
dfendre son fils, ils envoient demander au roi de Troie son alliance et
des secours. Garamant coute ce rcit avec attendrissement et avec
horreur; il donne  l'envoy des esprances; mais il diffre prudemment,
et ne dcide rien. Il assemble son conseil. L'affaire y est librement
discute. Les avis diffrent d'abord; ils se runissent enfin en faveur
du roi de Sicile; on ne veut pourtant pas se dclarer ouvertement contre
un ennemi tel que le Kan de Perse; on renvoie ses ambassadeurs avec de
riches prsents. Le chevalier sicilien n'obtient qu'une rponse secrte,
mais elle lui assure tout ce qu'il tait venu demander.

Cependant Garamant avait charg un de ses plus srs confidents de
prendre des informations sur la dame trangre et sur le chevalier qui
taient arrivs dans la barque merveilleuse. Le confident revient, et
lui dit que la dame est ne dans la ville de Manto, et qu'elle est
matresse de toute l'Etrurie; quant au chevalier, il refuse de se faire
connatre, mais il parat possder toutes les vertus. Ces noms
renouvellent de tendres souvenirs dans l'me de Garamant. Il soupire, et
raconte enfin  son confident ce qui lui est arriv autrefois dans cette
mme ville o est ne la dame trangre. Il s'y tait uni avec la fille
du roi, la belle Sulpicie; il vivait heureux avec elle, quand une
magicienne tait venue dtruire ce bonheur, l'avait enlev, conduit dans
son palais, et retenu dans des dlices o son coeur n'avait point de
part. Quelque temps aprs, il avait appris que Sulpicie tait morte de
dsespoir, et que le triste fruit de leurs amours avait pri avec elle.
Depuis lors, il n'entend jamais parler de ce pays sans l'motion la plus
douloureuse et la plus vive.

Ses deux htes lui sont devenus plus chers. Il ordonne le lendemain un
grand sacrifice au soleil, pour que ce dieu leur soit propice. Pendant
le repas qui suit cette fte, il prie le chevalier tranger de lui
apprendre quelle est donc cette beaut dont il est pris, beaut bien
svre sans doute, puisqu'elle est insensible aux soins et  la
persvrance d'un amant aussi accompli. Le guerrier consent  le
satisfaire. Cette belle tait fille du roi de la grande Hesprie. Ds
son enfance elle fut consacre  Diane. Elle n'eut d'autres plaisirs
que la chasse; elle suivit d'abord les animaux fugitifs et timides:
bientt elle attaqua les lions, les tigres, les ours, les btes les plus
froces. Son pre eut une guerre  soutenir contre des peuples
d'Afrique; ses armes furent battues, plusieurs de ses gnraux tus. La
jeune Hippolyte, instruite de ces dsastres, s'chappa pour les rparer,
passa la mer, rallia les troupes, se mit  leur tte, remporta des
victoires dcisives, subjugua sept royaumes de la cte d'Afrique, et en
emmena les rois enchans pour servir  son triomphe. Son pre lui en
dcerna un, et le plus pompeux qu'on et jamais vu, et lui fit quitter
son nom d'Hippolyte pour celui de Victoire qu'elle avait si bien mrit.
Le chevalier qui fut tmoin de ce triomphe, et qui le dcrit dans tous
ses dtails, avoue que jamais la beaut d'Hippolyte n'avait fait sur lui
l'impression qu'y fit celle de Victoire. Pour lui plaire, il combattit
et vainquit un gant africain qu'elle avait fait captif dans une
bataille; pour lui plaire, il avait fait, dans des chasses et dans des
tournois, des choses qui l'tonnaient lui-mme. Mais elle avait effac
dans un autre tournoi tous ses exploits et tous ceux des guerriers les
plus clbres. En finissant ce rcit, le chevalier prend cong de
Garamant. Il laisse  sa cour la dame qu'il accompagne, et qu'il
rejoindra bientt, quand il aura termin une expdition entreprise pour
la servir et pour lui plaire.

Brnice, c'est le nom de son aimable compagne, est inquite ds qu'il
est parti. Elle craint les dangers qu'il va courir; elle craint aussi
les piges que peut lui tendre la magicienne Argentine, fille d'Orcan.
Elle voudrait enfin tre instruite de sa naissance et de son origine,
qu'elle ne connat qu'imparfaitement. Elle sait qu'il avait t ds ses
premiers ans nourri par le dieu Prote, dans les eaux de la mer, qu'il y
avait eu son berceau, qu'il avait t enlev  ce dieu, qui connat seul
le reste de sa destine. L'antre de Prote n'est pas loin; elle sort la
nuit du palais de Garamant, monte sur sa barque enchante, et ne tarde
pas  trouver le dieu dans son antre. Prote, moins difficile qu'il
n'tait du temps d'Homre et de Virgile, lui raconte tout ce qu'il sait.
C'est une histoire bizarre et assez longue; la mre du jeune hros
s'tait prcipite dans le Mincio, croyant tre oublie du guerrier
qu'elle aimait; les nymphes de ce fleuve, prvenues par Prote, avaient
retir cet enfant du soin de sa malheureuse mre, et le lui avaient
apport dans une corbeille; il l'avait lev avec le plus grand soin, et
l'avait dress ds l'enfance aux exercices qui font les hros.

Le voyant parvenu  l'adolescence, son art lui avait manqu lorsqu'il
avait voulu connatre la destine future de son lve. Il s'en tait
plaint  Jupiter qui lui avait permis de consulter les Parques. Ces
trois soeurs lui avaient prdit que ce enfant obtiendrait un jour la
femme la plus belle et la plus fire qu'il y et au monde; que de leur
sang natrait une race immortelle qui se sparerait en deux branches,
dont l'une porterait le nom d'_Austria_ (l'Autriche), l'autre celui de
_Gonzaga_; qu'elles se runiraient et produiraient, sous le double nom
d'_Austria_ et de _Gonzaga_, des milliers de hros. Prote les nomme et
les fait connatre  Brnice, enchante de les entendre. Ce n'est point
encore assez de cette machine potique: Thtis vient rendre visite 
Prote, et, si c'est lui qui prononce tout ce qui est ici en prophtie,
c'est elle qui raconte tout ce qui est en rcit. On voit se drouler
avec assez d'artifice, mais non pas certes sans efforts, le fil de cette
intrigue fabuleuse; on voit que le _Fidle amant_, ou le _Gonzague_,
tige lointaine de tous les Gonzagues  venir, est ce fils mme de
Garamant, roi de la nouvelle Troie, qu'il avait eu de Sulpicie, et qu'il
croyait avoir perdu.

Si nous voulons connatre plus particulirement ce qui avait acquis  ce
jeune hros ce grand renom de fidlit en amour, et quelle est cette
Brnice qui l'accompagne, qui n'a pour lui que de l'amiti, mais qui
parat en avoir une si active et si tendre, le pote profite, pour nous
en instruire, de l'loignement de son hros. Brnice, aprs sa course
maritime, revient  la nouvelle Troie. Le roi, profondment occup
d'elle et de ce qu'il entrevoit dj de la singulire destine du jeune
guerrier, l'interroge, lui demande comment le _Fidle amant_ tant
uniquement pris de la belle Victoire, elle parat cependant si
troitement lie avec lui. Voici l'abrg de sa trs-prolixe rponse.
Elle tait ne dans l'trurie; sa famille, issue du devin Tirsias,
avait rgn sur ce pays, et, aprs la mort de deux de ses frres,
elle-mme y avait rgn. Elle avait reu de ses anctres l'art magique,
dont une partie consiste  prvoir l'avenir. La rputation de sa science
s'tait rpandue jusque chez les nations les plus loignes. On venait
la consulter de toutes parts. Le _Fidle amant_, ayant perdu les traces
de sa belle guerrire, et ne sachant dans quel pays l'aller chercher,
fut un de ceux qui vinrent implorer son art. A son aspect, elle prouva
un sentiment que mille amants s'taient vainement efforcs de lui
inspirer. Elle essaya de lui plaire et de le dtourner de son premier
amour. Elle avoue mme qu'elle ne ngligea aucun moyen, et qu'elle lui
offrit avec adresse des occasions dont tout autre homme aurait profit.

Voyant enfin que tout tait inutile, au lieu de s'en dsesprer, elle
sentit se changer en admiration et en tendre amiti la passion qu'elle
avait d'abord prouve. Elle employa, pour servir son ami, l'art qui
n'avait pu le rendre infidle. Cette barque enchante, sur laquelle ils
parcouraient les mers, les avait si bien dirigs, qu'ils avaient enfin
trouv sa belle et insensible Victoire en Italie, auprs du lieu o le
_Metauro_ se jette dans la mer Adriatique. Elle se disposait  une
expdition prilleuse et lointaine; du reste, toujours aussi belle,
aussi aimable, doue autant que jamais de toutes les perfections, mais
toujours aussi fire, aussi svre pour son amant, exigeant toujours
qu'il ne repart devant elle, que lorsqu'il se serait couvert de gloire
dans les entreprises les plus difficiles, lorsqu'il aurait vaincu tous
les monstres, purg la mer de tous les pirates, rompu tous les
enchantements, dlivr toutes les dames injustement et indignement
opprimes, soutenu le bon droit au prix de tous les travaux, de tous les
dangers, et remport les dpouilles de tous les guerriers les plus
fameux. Ces conditions si dures n'avaient point dcourag son jeune ami.
Aprs avoir pris cong de sa dame, il s'tait mis  excuter ses
volonts. Depuis ce moment, Brnice ne l'a pas quitt. Elle raconte les
exploits merveilleux qu'elle lui a vu faire, les preuves incroyables
dont il est sorti, les enchantements qu'elle l'a aid  vaincre, les
dangers de toute espce qu'il a bravs. Elle excite une grande
admiration pour lui dans toute cette cour, et l'on n'admire pas moins le
sentiment pur et dsintress qui attache  son sort une si gnreuse et
si utile amie.

Cette exposition longue et complique tant finie, et le noeud de
l'intrigue ainsi tabli, il ne s'agit plus que de la conduire au
dnoment, de faire que le _Fidle amant_ revienne de son expdition,
qu'il soit mis  la tte de celle qu'on va faire contre Orcan pour
soutenir le roi de Sicile, qu'il y remporte les plus clatantes
victoires, qu'il y rencontre sa belle inhumaine, venue de son ct pour
dfendre une bonne cause; qu'il fasse sous ses yeux des choses qui,
jointes  la connaissance que donnera l'officieuse Brnice de ce qu'il
a dj fait, flchissent enfin ce coeur indomptable, et l'amnent 
couronner une passion si noble et si constante; qu'enfin le bon roi de
Troie reconnaisse en lui son fils; que ce grand hymne fasse le bonheur
de sa vieillesse; que Victoire et son poux reviennent en Hesprie
prendre possession des tats qui leur appartenaient par la naissance, et
que Brnice, par les moyens de son art, puisse prvoir et annoncer que
de l viendront en directe ligne tous les Gonzagues futurs, et surtout
les ducs de Mantoue.

Telle est en effet la srie d'vnements qui remplit le reste du pome,
et qu'il suffit d'entrevoir pour reconnatre qu'avec un grand appareil
de science potique, d'observation des rgles, et d'habilet  conduire
une action pique, n'y ayant ni intrt dans le but de cette action, ni
charme dans le style, ce long pome au fond se rduit  rien. On se
demande, aprs l'avoir lu, quel plaisir un homme d'esprit peut trouver
pendant sept ans  chafauder, pour sa propre famille et pour des
princes de son nom, une telle gnalogie, et  se donner la peine de la
mettre en vers; et, toute simple qu'est cette demande, on n'y trouve
point de rponse.

La fin de ce sicle vit encore paratre quelques faibles essais de
pomes hroques, tels que _le Nouveau Monde_, de _Giorgini_[759], en
vingt-quatre chants; _la Maltide_, de _Giovanni Fratta_[760], dont le
Tasse avait port un jugement aussi favorable que du _Fido Amante_, et
qui vaut encore moins; la _Jrusalem dtruite_, de _Francesco
Potenzano_[761], copie trop infrieure au modle dont elle rappelle le
titre; l'_Univers_ ou le _Polemidoro_, de Raphal _Gualterotti_, espce
d'bauche, en quinze chants[762], d'un plan beaucoup plus vaste, qui
devait en effet embrasser la description de tout l'univers, mais dont ce
qui existe ne donne aucun regret sur ce qui manque; quelques autres,
plus faibles encore,

        Et qui ne valent pas l'honneur d'tre nomms[763].

      [Note 759: _Il Mondo nuovo del sig. Giovanni Giorgini da
      Jesi_, etc., canti XXIV, Jesi, 1596, in-4.]

      [Note 760: Venezia, 1596, in-4. L'auteur tait Vronais.]

      [Note 761: Napoli, 1600, in-4.]

      [Note 762: Firenze, 1600, in-4.]

      [Note 763:

        Le reste ne vaut pas l'honneur d'tre nomm.
                    (CORNEILLE, _Cinna_.)]

Le pome hroque, auquel le Tasse avait donn tant d'clat, se releva
dans le sicle suivant, non jusqu'au point o l'avait port ce grand
pote, mais bien au-dessus de celui o de tels imitateurs taient
rests. Dans le sicle que nous parcourons, le Tasse est non-seulement
le premier pote hroque, mais il n'a point de second; l'Arioste, au
contraire, est bien le premier des potes romanciers, et le premier 
une grande distance de tous les autres, mais aprs son _Roland furieux_,
on peut lire le _Roland amoureux_, du Berni, l'_Amadis_ et peut-tre
quelques autres encore.

Il reste un troisime genre d'pope qui doit nous arrter peu, mais
dont il faut cependant parler: c'est le pome hro-comique ou
burlesque. Je n'y consacrerai qu'un seul chapitre, et ne serais pas
tonn que ce ne ft trop encore aux yeux d'une partie de mes lecteurs.




CHAPITRE XVIII.

_Du pome hro-comique ou burlesque en Italie au seizime sicle;_
L'ORLANDINO; _Notice sur la vie de Teofilo Folengo, son auteur;_ LA
GIGANTEA, LA NANEA, LA GUERRA DE' MOSTRI, _de Grazzini, dit le Lasca;
Notice sur sa vie; Ide de ces trois pomes; Fin de la posie pique._


Cette troisime espce d'pope qui semble, par sa futilit, par
l'infraction presque continuelle des lois du got et de la dcence,
mriter peu qu'on s'en occupe, ou du moins que l'on s'y arrte, ne
laisserait pas, si on le voulait, de donner lieu  des recherches assez
tendues sur l'antiquit grecque, et pourrait fournir, comme tant
d'autres sujets assez lgers, matire  une dissertation lourde et
savante. Le genre burlesque, en gnral mpris en France, malgr la
gat et la lgret que l'on reproche aux Franais et qu'on leur envie,
est au contraire presque gnralement got des Italiens, quoiqu'il y
ait dans leur caractre du penchant  la mlancolie et de la gravit.
Mais pour qu'on ne se hte pas de chercher,  cette diffrence
trs-remarquable, quelqu'une de ces explications physiologiques et
analytiques auxquelles on renonce si difficilement quand elles sont une
fois trouves, il est bon de savoir que les anciens Grecs, auxquels les
Italiens modernes ressemblent par leur got dans les arts, et les
Franais par leur caractre, se passionnrent comme les premiers pour ce
genre si peu estim des seconds.

Quoique cette multitude immense de pomes de toute espce dont la Grce
fut comme inonde, ait t dvore par le temps, et quoique les auteurs
grecs qui en parlent n'aient le plus souvent pris d'autre peine que de
les nommer, nous ne manquons cependant pas assez de lumires sur cet
objet pour ignorer quel fut en Grce le got pour les pomes
hro-comiques[764]. Le plus connu, quoiqu'il n'en soit rien rest, est
le _Margits_, que Platon et Aristote attribuent trop positivement 
Homre, pour que l'on puisse douter qu'il ne ft de lui. Margits tait
un homme simple jusqu'au ridicule[765], qui n'avait jamais pu, dit-on,
apprendre  compter au-del du nombre cinq; qui, s'tant mari, n'osait
toucher sa femme de peur qu'elle ne s'allt plaindre  sa mre; qui,
tant homme fait, ne savait pas encore lequel de son pre ou de sa mre
tait accouch de lui, et dont les traits d'esprit dans ce genre vont si
loin, que je suis oblig de m'arrter  celui-l. Le chantre du divin
Achille prit ce lourdaud pour hros d'un de ses pomes. Dans quelque
style qu'il l'et crit, ce ne put jamais tre qu'un pome burlesque;
et, si l'on veut partager mthodiquement en diverses classes cette sorte
d'pope, on peut dire que, dans le _Margits_, et dans les pomes de la
mme espce, le ridicule nat des actions mmes et du sujet  qui on les
prte, plus que la manire d'imiter, ou du style. Tout l'art y consiste
 savoir reprsenter ces sortes d'actions et les charger de
circonstances qui, sans s'carter de la vraisemblance potique, soient
propres  exciter le rire[766].

      [Note 764: Le _Quadrio_, t. VI, l. II, dist. 3, c. I. Dans un
      ouvrage tel que celui-ci, je dois prfrablement puiser aux
      sources italiennes.]

      [Note 765: _Raggionamento dello academico Aldeano sopra la
      poesia giocosa_, etc., Venetia, 1634, p. 6.]

      [Note 766: Le _Quadrio_, _ub. supr._]

La seconde espce d'pope burlesque, que l'on trouve chez les Grecs,
est celle dont l'action est une, mais qui a pour acteurs des animaux et
non des hommes. Il s'en est conserv un exemple trs-clbre dans le
combat des rats et des grenouilles, ou la _Batracomyomachie_ d'Homre.
Son grand succs produisit des imitations sans nombre. On vit paratre
la guerre des chats et des rats[767], la guerre des grues[768], la
guerre des tourneaux[769], la guerre des araignes[770], etc. Le
ridicule nat, dans ces sortes de pomes, de ce qu'on prte  des
animaux les actions et les moeurs des hommes. C'est la fable d'sope
agrandie et dveloppe, ou l'apologue prolong. Les _Animaux parlants_,
de _Casti_, sont le plus long pome de ce genre, et incontestablement le
meilleur.

      [Note 767: _Galcomyomachia._]

      [Note 768: _Geranomachia._]

      [Note 769: _Sparomachia._]

      [Note 770: _Arachnomachia._]

En mlant, dans la mme fable, des hommes avec des animaux, vous aurez
une troisime espce de pome burlesque, tel que les vers _Arimaspiens_
d'Ariste de Proconnse. Cet Ariste, qui florissait, selon les
uns[771], avant Homre, selon d'autres[772], soixante ans aprs, et qui
tait non-seulement pote, mais une espce de magicien[773], prit pour
sujet d'un pome pique burlesque la guerre des Arimaspes avec les
griffons qui gardaient les mines d'or. On sait que les Grecs ingnieux,
mais qui ont trop souvent fait voir quelque diffrence entre l'esprit et
la raison, croyaient qu'il existait par-del Bore, ou dans les plus
lointaines rgions du Nord, des peuples qu'ils nommaient Hyperborens.
Ces peuples jouissaient, pendant une vie qui durait plusieurs sicles,
d'un bonheur et d'un printemps ternels. Quelques-uns taient sans tte,
singulier moyen de bonheur, et se nommaient _Acphales_; d'autres
avaient une tte et des oreilles de chien: c'taient les _Cynocphales_;
d'autres enfin n'avaient qu'un oeil au milieu du front, et il les
appelaient _Arimaspes_. Il y avait dans ce pays des montagnes dont les
entrailles taient remplies de veines d'or, et des griffons qui
veillaient sans cesse  empcher qu'on ne vnt ouvrir les veines de ces
montagnes. Ariste imagina donc une guerre entre les griffons qui
dfendaient l'or et les Arimaspes qui voulaient le prendre. D'un ct
des guerriers qui n'ont qu'un oeil, de l'autre des monstres ails et
avides d'or, ne pouvaient produire qu'un pome burlesque; mais celui-ci
devait tre en mme temps satirique, et c'est mme un caractre que ces
pomes ont presque tous.

      [Note 771: Tatien, _Orat. ad Grcos_. Strabon cite quelques
      auteurs qui voulaient qu'il et mme t le matre d'Homre.]

      [Note 772: Hrodote, Vie d'Homre.]

      [Note 773: Hrodote, Apollonius, Maxime de Tyr, Origne,
      Hsichius, etc., vous diront que l'ame de cet Ariste sortait de
      son corps et y rentrait quand il voulait. Strabon reconnat en lui
      un magicien ou auteur de prestiges, tel qu'il n'y en eut jamais
      dans le monde.]

Enfin, les Grecs eurent une quatrime espce d'pope burlesque, o ils
firent agir, soit les hommes seulement, soit les hommes et les dieux;
les uns contre les autres; et tantt d'une manire comique, tantt
srieusement. C'est proprement le pome hro-comique. Il parat que la
_Gigantomachie_ d'Hgmon tait de ce genre. La preuve que le ridicule
y dominait est dans une anecdote connue. Hgmon rcitait son pome aux
Grecs assembls, usage commun chez cette nation sensible. Ils riaient
aux clats en l'coutant, lorsqu'on vint leur annoncer la triste
nouvelle que leur arme navale avait t battue et entirement dtruite.
Ils continurent de rire, et ne voulaient point abandonner cette
lecture. Le pote, plus sage qu'eux, cessa de lire, et les fora de
s'occuper de leur flotte. Il y eut aussi une _Titanomachie_, sans doute
du mme genre, qu'Athne attribue  _Arctinus_, et d'autres  _Eumle_
de Corinthe. C'est sans doute le titre conserv de cette _Gigantomachie_
d'Hgmon, qui donna  notre Scarron, le seul pote burlesque qui ait
russi en France, l'ide de composer la sienne.

En voil plus qu'il n'en faudrait pour faire non-seulement une
dissertation, mais un volume, si l'on voulait compulser tous les livres
o il est parl de ces quatre diffrentes classes de pomes burlesques
grecs et de leurs auteurs; je n'ai touch en passant ces origines d'un
genre de posie dont nous ne faisons aucun cas, que pour montrer que les
Grecs, nos matres dans tous les arts, taient  cet gard moins
ddaigneux que nous, et que les Italiens  qui nous reprochons de trop
aimer les bouffonneries et le burlesque, peuvent s'autoriser de leur
exemple. Ils se vantent, il est vrai, d'y avoir surpass les Grecs, et
personne ne peut leur disputer cet avantage[774]. Ils l'auraient d'une
manire trop dcide et trop au-del de toute comparaison, si l'on
comptait chez eux, parmi les pomes hro-comiques ou burlesques, tous
ceux o le plaisant se joint au srieux; il faudrait alors faire entrer
dans cette classe, et le _Roland_ du _Berni_, et celui mme de
l'Arioste, et plusieurs autres; alors aussi les pomes romanesques ou
romans piques dont on peut faire quelque cas se trouveraient rduits au
_Roland amoureux_, tel que l'avait fait le _Bojardo_, et  l'_Amadis_,
presque tous les autres passant trs-souvent, et dans les expressions,
et dans les choses, du srieux au comique, et mme au burlesque et au
bouffon.

      [Note 774: Le _Quadrio_, _ub. supr._, c. III.]

On ne doit donc pas entendre par pomes burlesques, badins, ou plaisants
(_giocosi_, comme les Italiens les appellent), tous ceux o le comique
et l'hroque, le grave et le plaisant sont entremls, mais ceux dans
lesquels le principal but de l'auteur a t de faire rire, soit par des
aventures gaies ou ridicules en elles-mmes, soit par la manire de les
raconter, ou par ces deux moyens  la fois. Si l'on se rappelle ce que
j'ai dit du _Morgante maggiore_ du _Pulci_, et l'analyse que j'ai donne
de ce pome bizarre[775], on y reconnatra la premire pope o
l'auteur ait eu presque toujours cette intention, et par consquent, 
l'exception de quelques endroits, surtout dans les derniers chants, le
premier modle du pome burlesque moderne. La vie presque entire du
paladin Roland et ses incroyables exploits y sont conts du ton d'un
homme qui n'prouve point d'illusion et qui n'en veut point faire, mais
qui veut amuser et faire rire son lecteur, et commence par s'amuser et
par rire lui-mme. En un mot, l'auteur se joue, il fait un pome
_giocoso_ (plaisant); il raille, il se moque (_burla_); il fait un pome
_burlesco_ (burlesque). Le sens propre de ce mot a, dans presque tout ce
pome, son application la plus exacte.

      [Note 775: Ci-dessus, t. IV, p. 215 et suiv.]

Nous avons vu la naissance et les premiers exploits de Roland servir de
matire  un pome romanesque, mais trs-srieux, du _Dolce_. Ils en ont
aussi servi  un pome burlesque dans tous les sens et dans toute son
tendue, connu sous le titre de l'_Orlandino_, production originale de
l'un des esprits les plus fantasques qui se soit jamais avis d'crire.
Disons quelques mots de lui avant de parler de son ouvrage.

_Teofilo Folengo_, plus connu sous le nom de _Merlino Coccajo_, naquit
en 1491[776], d'une famille ancienne et mme illustre, dans une terre
voisine du lac de Mantoue. Ayant donn, ds ses premires annes, des
preuves d'une singulire vivacit d'esprit et d'une grande aptitude aux
lettres, il entra  l'ge de seize ans dans l'ordre de St. Benot; alors
il quitta le nom de Jrme qu'il avait reu en naissant, et prit celui
de Thophile. Il n'avait pas tout--fait dix-huit ans lorsqu'il fit ses
voeux; c'est l'ge o il commence  devenir difficile de les remplir.
Thophile, aprs avoir lutt quelques annes contre cette difficult, ou
n'y avoir cd qu'en secret, abjura toute retenue, quitta le clotre et
sans doute l'habit monastique, s'enfuit avec une femme nomme _Girolama
Dieda_, et mena pendant plus de dix ans une vie errante. Ce fut pour
sortir de la misre o il s'tait jet, qu'il publia, quatre ans aprs
sa fuite, ces posies composes de latin et d'italien, et qui ne sont ni
l'un ni l'autre, auxquelles il donna le nom de _Macaroniques_. On
prtend qu'ayant entrepris un pome latin o il esprait galer, ou mme
surpasser Virgile, et voyant que des personnes  qui il en lisait des
morceaux ne partageaient pas son esprance, il jeta son bauche au feu,
et se mit  crire dans ce style capricieux, o deux langues se
confondent et se corrompent mutuellement.

      [Note 776: 8 novembre.]

Ce que dit le _Gravina_ est plus vraisemblable. Selon lui, le _Folengo_,
qui tait capable par son gnie de faire un pome noble et sublime, au
lieu de se mettre par l au niveau de plusieurs potes, voulut s'lever
au-dessus de tous dans un autre genre de posie. En effet, l'abondance
des images, la varit des rcits, la vivacit des descriptions, et
quelques traits de posie lgante et srieuse qu'on trouve parmi ses
Macaroniques, font voir qu'il tait n avec les dispositions potiques
les plus heureuses. Les obscnits grossires et les licences de tout
genre qu'il y rpandit, et qu'il voulut effacer dans les ditions
postrieures, furent l'effet du libertinage auquel il s'tait abandonn.
On en peut dire autant de son _Orlandino_, pome italien en octaves et
en huit chants, qu'il crivit dans l'espace de trois mois. Il le fit
paratre en 1526, sous le nom de _Limerno Pitocco da Mantova_. _Limerno_
est l'anagramme de son autre nom de guerre _Merlino_, et par le nom de
_Pitocco_, qui signifie un gueux, un pauvre, un mendiant, il voulut
dsigner l'tat misrable o il tait tomb. Il rentra dans son ordre
cette anne mme; et, devenu plus sage, sans rien perdre de son
originalit, il publia un an aprs, sous le titre de _Chaos del tri per
uno_, un ouvrage aussi obscur que singulier, dans lequel, partie en vers
et partie en prose, tantt en italien, tantt en latin, et quelquefois
dans son style macaronique, il raconte les vnements de sa vie, ses
erreurs et sa conversion.

Alors il se retira dans un monastre de son ordre, sur le promontoire de
Minerve au royaume de Naples, et pour rparer le mal que pouvait faire
la lecture des posies de sa jeunesse, il composa, _in ottava rima_, un
pome de la vie de J. C. ou de l'humanit du fils de Dieu, pome aussi
orthodoxe que les autres l'taient peu, mais qui, de l'aveu de
Tiraboschi, n'eut pas un aussi grand nombre de lecteurs. Du royaume de
Naples, _Folengo_ passa en Sicile[777]: il y dirigea d'abord un petit
monastre, aujourd'hui abandonn[778], et se fixa ensuite 
Palerme[779]. Don _Ferrante_ de Gonzague y tait alors vice-roi;
Thophile composa pour lui une espce d'action dramatique en tercets, ou
_terza rima_, intitule la _Pinta_ ou la _Palermita_, titres qui, selon
son tour d'esprit ordinaire, n'annoncent point du tout le sujet, car ce
sujet n'tait rien moins que la cration du monde, la chute d'Adam, la
rdemption, etc. Cette pice s'est conserve manuscrite, mais n'a jamais
t imprime; quelques autres tragdies chrtiennes qu'il fit alors ont
entirement pri, et il ne parat pas que ce soit une grande perte.
L'auteur avait t un pote bizarre et mme tout--fait baroque, mais
enfin un pote; et ce n'est plus qu'un moine. Il revint de Sicile en
Italie, se retira dans un couvent prs de Padoue[780], y passa les
dernires annes de sa vie, et y mourut  la fin de 1554[781] g de
cinquante-trois ans.

      [Note 777: Vers l'an 1533.]

      [Note 778: Sainte-Marie-de-la-Chambre.]

      [Note 779: Dans l'abbaye de Saint-Martin.]

      [Note 780: _Santa Croce di Campese._]

De ces trois principaux ouvrages le premier est le plus clbre, et le
nom de _Merlin Coccajo_ qu'il se donna dans ce qu'il appela ses
_Macaroniques_, est plus connu que celui de _Teofilo Folengo_. Ce genre
de posie est, comme nous l'avons dit, un mlange de mots latins et de
mots italiens qui ont une terminaison latine. On prtend que ce mlange
lui a fait donner le nom qu'il porte, parce qu'il ressemble  un plat de
_macaroni_, qui sont un mlange de farine, de beurre et de fromage. Un
auteur grave, _Tomasini_, assure que la _Macarone_ est une pice de
fort bon got, remplie d'agrments, qui cache des penses et des maximes
fort srieuses sous des termes factieux et sous des railleries
apparentes; qu'en un mot elle contient un mlange du plaisant et de
l'utile fait avec beaucoup d'art[782]. Nous verrons ailleurs[783] ce
qu'il en faut croire. Nous ne devons pas donner ici  cette production
htroclite le temps et la place que rclame l'_Orlandino_.

      [Note 782: _Mmoires de Nicron_, t. VIII.]

      [Note 783: Lorsque nous traiterons de la posie latine.]

Le _Roland furieux_ avait paru depuis plus de dix ans pour la premire
fois; depuis prs de cinq, l'Arioste l'avait publi tel qu'il devait
rester dsormais; le paladin Roland, ses haut faits, son amour et sa
folie occupaient l'attention publique. On parlait peu de sa naissance
irrgulire, des amours de son pre Milon et de sa mre Berthe, de la
misre qui assaillit son enfance, et des premires preuves qu'il donna,
dans ce honteux tat, de sa force et de sa valeur; ce sujet parut 
notre moine fugitif digne de caprices et du libertinage de sa muse.
Assez d'autres avaient pris pour leur hros _Orlando_; il prit
_Orlandino_ pour le sien. Son plan fut,  ce qu'il parat, de ne s'en
faire aucun, de ne contraindre en rien sa verve, de traduire en
burlesque un sujet jusqu' ce moment hroque, et surtout de saisir
toutes les occasions de lancer des traits satiriques contre les abus de
la vie clricale et monacale, qu'il avait vus de prs.

Pour premire singularit, tandis que tous les autres potes divisaient
leurs pomes en livres ou en chants, il partagea les octaves du sien en
chapitres (_capitoli_), titre rserv jusqu'alors  la posie en tercets
ou _terza rima_. Il ne fit que huit chapitres; et son pome a du moins
l'avantage d'tre le plus court que l'on et encore fait. Il le ddie 
Frdric de Gonzague, premier duc de Mantoue, frre de don _Ferrante_
qui fut quelques annes aprs son Mcne en Sicile. Il le prie tout
simplement de lui donner de quoi manger et de quoi boire, s'il veut
qu'il fasse de beaux vers[784]. Aprs un prambule d'une dizaine
d'octaves o il dplore, dans son style grotesque, le peu
d'encouragement que l'on donne aux muses, il raconte comment il a tir
le sujet de son livre de la Chronique de Turpin; car c'est aussi dans
cette source qu'il prtend avoir puis. Il a consult des sorcires pour
savoir ce que cette Chronique tait devenue; la plus vieille lui a
command de la suivre; aussitt il s'est vu enlev avec elle jusqu'au
ciel sur un mouton: elle a tourn vers le nord et est descendue en
Gothie sur le bord de la mer. L, elle a lev de sa main une grosse
pierre et a dcouvert un grand trou o elle est entre et l'a fait
entrer aprs elle. Je vis, dit-il, dans ce tombeau (et je ne vous mens
pas), plus de cent cinquante mille volumes que les Goths, ces ennemis
grossiers et bruyants, tirrent autrefois,  travers tant de montagnes,
de valles et de fleuves, hors de l'Italie, qui parat destine 
succomber toujours sous de semblables canailles. J'en dirais bien la
cause, mais je crains qu'il ne m'arrive malheur[785]. L,
continue-t-il, sont toutes les Dcades de Tite-Live, et celles de
Salluste qui sont beaucoup meilleures; l sont aussi, en vieux franais,
les quarante Dcades de Turpin. Je n'en trouve que trois qui aient t
traduites dans notre langue par quatre diffrents traducteurs. J'ai pris
le commencement de la premire qui ne l'a pas encore t; je n'ai pas
voulu laisser plus long-temps dans l'oubli l'enfance de Roland.

      [Note 784:

        _Magnanimo Signor, se in te le stelle
        Spiran cotante grazie largamente,
        Piovan piuttosto in me calde fritelle
        Che seco i' possa ragionar col dente;
        Dammi bere e mangiar, se voi pi belle
        Le rime mie_, etc. (Cap. I, st. 1.)]

      [Note 785:

          _Laqual_ (Italia) _par che succomba
        A simile canaglia sempre mai;
        La causa ben direi, ma temo guai._ (St. 14.)]

Ces quatre prtendues traductions de trois Dcades de Turpin sont le
_Morgante_, qu'il attribue sans aucun fondement  Politien, et non pas 
Louis _Pulci_, son vritable auteur; le _Mambriano_ de l'Aveugle de
Ferrare; l'_Orlando innamorato_ du _Bojardo_, et l'_Orlando furioso_ de
l'Arioste: quant aux autres, telles que Trebisonde, l'_Ancroja_,
l'Espagne et Beuves d'Antone, il les rejette comme apocryphes, et les
condamne au feu. Ceux qui se rappelleront ce que nous avons dit de ces
misrables romans piques, souscriront volontiers  cet arrt. Il
commence enfin son rcit, mais non encore l'action de son pome. Il faut
d'abord qu'il donne un tat de la cour de Charlemagne, et des douze
paladins, ou pairs de France qui taient toujours prts  combattre
pour Charles et pour la foi. Cette manire de la servir vaut mieux,
selon le pote, que de prcher un peuple dj croyant[786]. Il voudrait
bien voir nos thologiens et tous nos autres braves, se prsenter devant
le Grand-Turc et imiter les anciens pres, qui, s'ils sont aujourd'hui
dans le ciel, ne l'ont pas gagn  prix d'argent, mais les uns par la
prdication, les autres par l'pe, comme ont fait Paul et le comte
Roland[787].

      [Note 786:

        _Che oprasser meglio il brando per la fede
        Che 'l predicar a un popol che gia crede._ (St. 30.)]

      [Note 787:

        _Li quali, se oggi in cielo sono tanti
        Non l'han gi racquistato con denari,
        Ma chi col predicare, e chi col brando,
        Siccome fece Paolo, e 'l conte Orlando._ (St. 31.)]

Lorsque l'action commence, on voit Charlemagne, nouvellement dclar
empereur, passer son temps en ftes, en bals et en tournois[788].
Berthe, sa soeur, est prise du chevalier Milon d'Anglante, le plus brave
et le plus aimable des douze premiers preux; il l'aime aussi
secrtement; mais il ose  peine s'avouer sa hardiesse; ils ne peuvent
ni se parler, ni mme se voir. Berthe, qui a tout pouvoir sur l'empereur
son frre, obtient de lui qu'il donne un grand tournoi, o elle espre
du moins voir briller la valeur du chevalier qu'elle aime. Avant le
vritable tournoi, l'empereur s'amuse  en voir un tout--fait
ridicule. Une vieille, monte sur un ne clop, ouvre la fte en
sonnant du cor[789]. Ogier le Danois se prsente grotesquement arm, sur
un vieux mulet maigre; Morand, autre chevalier, arm de mme, monte une
pauvre cavale estropie des quatre jambes: Rampal vient sur un petit
non tout jeune, et qui n'a travaill que vingt ans dans un couvent de
moines. Aimon et Otton, frres de Milon, sont chacun sur une vache; ils
ont la tte arme de hautes cornes, et sont tout barbouills de noir.
Beuves et Regnier montent  cr deux talons efflanqus et galeux; Huon
de Bordeaux est sur une charrette trane par un seul boeuf malade; le
duc Naimes lui sert d'cuyer et conduit le char. Les armes sont 
l'avenant des montures. C'est une citrouille pour casque, une corneille
vivante pour cimier, des fourches et des broches pour lances, un
chaudron ou une casserole pour bouclier. Le combat rpond  tout cet
appareil. Il est chaudement dcrit, et plein de dtails vraiment
risibles. Il s'y mle une aventure d'amour, non pas entre des chevaliers
et des dames, mais entre les montures de deux combattants. L'non de
Rampal flaire de trop prs la cavale de Morand. Ce qui s'en suit, et
dont le pote ne dissimule aucune circonstance, fait clater de rire les
dames de la cour qui voient tout en feignant de ne rien regarder[790].
Berthe seule ne rit point. Chagrine de n'avoir pas vu Milon, choque de
cette farce avilissante pour la chevalerie, et surtout de cette scne
indcente de l'ne, elle quitte la place, se retire dans son appartement
et se met au lit.

      [Note 788: St. 40.]

      [Note 789: Cap. II, st. 10.]

      [Note 790:

        _Le risa non vi narro delle donne,
        Che ci, fingendo non guarda, vedeano._ (St. 42.)

      Ce trait malin est digne du _Berni_; le reste de la stance n'est
      digne que de l'Artin.]

Pendant qu'elle s'y tourmente au lieu de dormir, le tournoi srieux
s'ouvre[791] et succde au tournoi bouffon, ou plutt c'est une
bouffonnerie d'une autre espce qui succde  la premire, car il est
impossible  l'auteur de rien conter srieusement. Les trangers,
Espagnols et Sarrazins, sont admis  ce tournoi, comme les Franais. Ils
remportent les premiers avantages[792]. Falsiron et Balugant ont
renvers tous les tenants de Charlemagne. Il est fort en colre, et
n'ayant point vu Milon dans la lice, il s'en prend  lui, et il envoie
deux messages, avec ordre de s'armer et de venir en hte rparer
l'honneur de ses paladins. Milon tait rest chez lui, tout occup de
son amour, essayant d'y rsister, et ne voulant point paratre  cette
fte, de peur que la vue de Berthe n'affaiblt ses rsolutions. L'ordre
ritr de l'empereur l'appelle dans la carrire; il y vole; il est
vainqueur, et proclam au son des cors, des fifres et des trompettes.

      [Note 791: Cap. III, st. 10.]

      [Note 792: St. 37 et suiv.]

Le tournoi est suivi d'un festin magnifique. Les dames y sont, dit le
pote, en face de leurs chevaliers, et jouent de l'orgue avec les
pdales[793], ce qui signifie dans son style fantasque que leurs pieds
se touchent souvent. Berthe et Milon sont vis--vis l'un de l'autre: ils
n'en sont pas au point d'oser employer ce langage; mais les regards ne
sont pas moins loquents, et ils tiennent sans cesse les yeux fixs l'un
sur l'autre. L'auteur se sert ici d'une expression originale, mais
bizarre, nergique et de bien mauvais got: leurs yeux, dit-il, sont une
ponge de sang qui suce leurs veines[794]. Aprs le repas, vient un
concert; ensuite un bal, ouvert par l'empereur lui-mme. Les deux amants
s'entendent de mieux en mieux. La confidente Frosine voit qu'il est
temps de venir  leur aide; aprs avoir dans avec Milon, elle lui dit
de la suivre; le conduit tout droit  la chambre de sa matresse et l'y
enferme. Berthe s'y retire  la fin du bal. On devine assez le reste;
mais srement on ne devine pas les tournures originales, quelquefois
passionnes, et plus souvent licencieuses dont le pote a peint cette
scne d'amour. Le jour parat; Milon se retire  son appartement, se
couche et s'endort. Il est bon de savoir que nous voil parvenus  la
fin du quatrime chapitre, c'est--dire  la moiti du pome; et nous
n'en sommes encore de la vie de Roland qu' ce premier acte qui prcde
de neuf mois la naissance.

      [Note 793: _E suonan gli organetti co' pedali._ (Cap. IV, st.
      15.)]

      [Note 794:

        _Spugna di sangue, che lor vene sugge,
        Son gli occhi loro._ (St. 16.)]

La maison de Mayence joue ici le mme rle que dans tous les romans
piques dont Charlemagne et Roland sont les hros. C'est toujours une
haine cache, et souvent mme une guerre ouverte, entre elle et la
maison de Clairmont. Aprs plusieurs traits particuliers de cette haine,
l'auteur fait natre une rixe pouvantable, o Milon seul tient tte 
tous les Mayenais[795]. Il en tue un grand nombre. L'empereur s'efforce
inutilement de mettre le hol. Milon poursuit les restes de la bande
jusque sur la place publique, en les tuant toujours. Charles le condamne
 l'exil et veut qu'il parte sur-le-champ. Milon, forc d'obir, refuse
tous ses amis dont plusieurs veulent le suivre, sort de sa maison
pendant la nuit, passe auprs du palais imprial, voit un endroit
trs-lev par o il peut pntrer dans l'intrieur, y monte au pril de
sa vie, parcourt ce palais dont il connat tous les dtours, arrive
jusqu' l'appartement de Berthe, la trouve en larmes, la dtermine  le
suivre, se charge de ce doux fardeau, fait avec des draps dchirs un
cble, au moyen duquel sa courageuse amante et lui s'chappent ensemble
du palais, puis de la ville; et les voil, dit notre pote, qui a
cependant rendu avec chaleur et vrit cette fuite nocturne et
prilleuse, les voil devenus oiseaux des bois, et non plus oiseaux en
cage[796].

      [Note 795: Cap. V, st. 23 et suiv.]

      [Note 796: _Di bosco uccelli gi, non pi di gabbia._ (St.
      52.)]

Aprs quelques rencontres, les unes fcheuses, les autres agrables, que
Thophile raconte avec une originalit soutenue, et qu'il entremle de
digressions et de traits satiriques pleins d'une vivacit piquante,
Berthe et Milon arrivent  un port de mer o ils s'embarquent pour
l'Italie[797]. Parmi les passagers qui se trouvaient sur le mme
vaisseau, tait un seigneur calabrois, nomm Raimond, qui trouve Berthe
fort  son gr, ne la perd pas de vue, et parat toujours occup d'elle.
Il s'y trouvait aussi un magicien trs-savant, par qui Milon se fit dire
sa bonne aventure. Ce magicien, sans le connatre, lui prdit la
naissance de son fils Roland, et les grands exploits par lesquels ce
fils se rendra clbre, et la guerre que les Sarrazins d'Afrique et
d'Espagne dclareront  la France, et le besoin que l'empereur aura de
tous ses braves, et le rappel de Milon, et la faveur de son fils, et la
naissance, les exploits, la faveur des fils d'Aimon, et les grandes
familles italiennes qui natront de chacun d'eux...... En ce moment le
Calabrois Raimond, l'oeil toujours fix sur sa proie, voit Berthe qui
s'est endormie, se lve, la prend dans ses bras, saute avec elle dans un
esquif, coupe le cble, et tandis que Milon, laissant l son prophte,
s'est arm pour courir au secours, qu'il casse bras et jambes  tout ce
qui veut s'opposer  son passage, le vaisseau cingle d'un ct, l'esquif
de l'autre, et la malheureuse Berthe reste en pleine mer  la merci du
ravisseur[798]. Il veut user de sa victoire, elle le laisse venir, feint
mme de cder, et au moment o il s'y attend le moins, elle lui plonge
un couteau dans le coeur; elle redouble; il tombe mort; elle le jette 
la mer. Reste seule dans cette barque, elle adresse  Dieu une prire
fervente, mais que tout le monde ne croirait pas propre  obtenir un
miracle. Je sais, dit-elle[799], que ma vie coupable et charge de
crimes ne mrite point de piti, mais je t'implore pour cette innocente
crature que je porte dans mon sein. C'est  toi que j'ai recours, et
non  Pierre, ni  Andr[800]; je n'ai pas besoin d'intermdiaire auprs
de toi. Je sais bien que la Cananenne ne supplia ni Jacques ni Pierre;
c'est en toi seule, souveraine bont, qu'elle mit sa confiance. J'espre
en toi comme elle, et je n'espre qu'en toi..... Je ne veux point tomber
dans la mme erreur que cet imbcille vulgaire, rempli de superstition
et de folie[801], qui fait des voeux  un Gothard,  un Roch, qui fait
plus de cas d'eux que de toi, parce qu'un moine, souvent adorateur de
Moloch, a l'adresse de tirer de gros profits des sacrifices offerts  ta
mre, reine des cieux. Sous une corce de pit, ils font d'abondantes
moissons d'argent, et ce sont les autels de Marie qui assouvissent
l'impie avidit des prlats avares. C'est d'eux encore que vient la loi
qui me force de dposer chaque anne dans l'oreille d'autrui l'aveu de
mes fautes, qui fait que si je suis jeune et belle, le frre qui
m'coute se tourmente, etc., etc. Je suis forc de mettre en _et
ctera_ ce que le pote dit trs-clairement[802]. Mon Dieu, dit en
finissant la pauvre Berthe, si tu daignes me sauver des flots irrits
qui m'environnent, je fais voeu de ne jamais ajouter foi  ceux qui
accordent les indulgences pour de l'argent[803].

      [Note 797: Cap. VI.]

      [Note 798: St. 35.]

      [Note 799: St. 40.]

      [Note 800:

        _A te ricorro, non a Piero, o Andrea,
        Che l'altrui mezzo non mi fa mestiero;
        Ben tengo a mente che la Cananea
        Non supplic n a Giacoma n a Piero_, etc. (St. 41.)]

      [Note 801:

        _N insieme voglio errar col volgo sciocco
        Di superstizia calmo e di mattezza;
        Che fa suo' voti ad un Gottardo e Rocco.
        E pi di te non so qual Bovo apprezza_, etc.
                                      (St. 42 et suiv.)]

      [Note 802: La stance finit par ces deux vers:

        _E qui trovo ben spesso un confessore
        Essere pi ruffiano che dottore._]

      [Note 803:

        _Ti faccio voto non prestar mai fede
        A chi indulgenze per denar concede_. (St. 45.)]

Berthe, reprend _Folengo_, faisait ces prires pleines d'hrsies, parce
qu'elle tait ne en Allemagne, et qu'en ce temps-l la thologie tait
devenue romaine et flamande[804]. Je crois qu' la fin elle se trouvera
en Turquie, puisqu'elle vit  la musulmane[805]. Dieu ne voulut point
prendre garde  ces erreurs d'une femme allemande, et permit que la
nacelle arrivt avec elle au rivage. Berthe en sortit  demi-morte,
chemina par les montagnes et les valles, passa de Lombardie en Toscane,
et s'arrta enfin prs du Sutri, dans une espce de caverne. Elle y
arrive accable de douleurs, de lassitude et de faim; un pauvre berger
qu'elle y trouve partage avec elle sa nourriture grossire. C'est l que
peu de temps aprs elle met au monde Roland. L'accouchement fut
horriblement long et douloureux. Il tait juste, selon le pote, que
dans la naissance d'un tel enfant tout ft extraordinaire[806]. Il
n'pargne, pour la clbrer, ni les exclamations, ni les prodiges, ni
les apostrophes aux futurs ennemis du hros, qui doivent dj trembler.
Chacun a voulu expliquer pourquoi l'on avait donn  l'enfant ce nom
clbre d'_Orlando_; lui, il prtend que ce fut parce qu'une troupe de
loups, sortis de la fort, courait autour de la caverne en hurlant,
_Urlando_[807].

      [Note 804: C'est--dire moiti l'une et moiti l'autre.]

      [Note 805:

        _Ma dubito ch' al fin nella Turchia
        Si trover, vivendo alla moresca_. (St. 46.)]

      [Note 806: Cap. VII, st. 7.]

      [Note 807: St. 10.]

Le bon berger continue de prodiguer les soins les plus attentifs  la
mre et  l'enfant. Le petit Roland grandit; il devient le plus
dtermin polisson de son ge; il fait  coups de poing, de pierres ou
de bton, l'apprentissage de la gloire. Les scnes grotesques que
fournissent ses querelles avec les enfants du lieu, son effronterie
courageuse  mendier pour nourrir sa mre, et  prendre de force ce
qu'on lui refuse, les rprimandes naves de Berthe quand elle le voit
revenir meurtri de coups, mais triomphant; les rponses du petit hros
qui ne veut surtout pas souffrir et ne souffrira jamais qu'on l'appelle,
comme ils le font tous, fils de.... et qui ne le pardonnerait pas mme 
son pre; tous ces petits dtails, mls de burlesque, de naf, et
quelquefois mme d'hroque, remplissent ce chapitre, qui est le
septime, le seul o soit rellement trait le sujet annonc par le
titre, et dans lequel l'auteur se montre peut-tre plus que dans tous
les autres vritablement pote.

La dernire querelle que se fait Roland est avec un gros moine ou prieur
gourmand, ou plutt goinfre et ivrogne,  qui il avait drob un norme
esturgeon, que le prieur venait d'acheter au march[808]. On les mne
devant le gouverneur. Celui-ci, avant de juger la cause, commence par
faire au moine un sermon sur sa gourmandise et sur les vices de ses
semblables; le prieur, dans sa rponse, veut faire le savant, et parle
dans ce latin macaronique o excellait l'auteur[809]. C'est une scne
digne de Rabelais ou de Molire. Le gouverneur, pour se moquer du moine,
le renvoie, en lui donnant quatre questions  rsoudre, et le menace,
s'il n'y rpond pas, de lui ter son bnfice[810]. Le gros prieur est
bien embarrass. Il se retire dans sa bibliothque, qui tait telle que
ni Cosme, ni le Florentin Laurent de Mdicis n'en firent jamais de
pareille[811]. C'tait-l que l'esprit divin gardait tous ses livres de
thologie. A droite et  gauche sont des vins, des liqueurs, des pts,
des jambons, des _salami_ de toute espce. Il va se jeter  genoux
devant un autel secret au fond de son oratoire; un Bacchus gras et
vermeil en tait le saint principal; et il n'avait point sur cet autel
d'autre objet de pit, d'autre crucifix, pour y faire ses
dvotions[812]. Le cuisinier vient demander  monseigneur s'il veut
souper[813]. Il voit son trouble; il lui prsente un verre de bon vin,
que le prieur avale aprs avoir fait sa prire  Bacchus. Il s'assied,
et conte  son cuisinier Marcolfe ce qui cause son embarras. Marcolfe
trouve les questions faciles, et se charge d'y rpondre pour lui. Il
ressemblait si parfaitement  son matre, qu'aux habits prs, on les
aurait pris l'un pour l'autre. Il prend un habit du prieur, se rend au
palais, et donne la solution des quatre questions proposes. Le sujet de
la dernire tait de savoir ce que le gouverneur avait dans la pense.
Vous y avez, dit Marcolfe, la persuasion que je suis le prieur, et je ne
suis que son cuisinier. Le gouverneur, d'abord confus, finit par donner
pour sentence que dsormais Marcolfe aurait le prieur et que le prieur
fera la cuisine[814].

      [Note 808: Cap. VIII, st. 13.]

      [Note 809: St. 33 et suiv.]

      [Note 810:

        _Oltra di cio, se non la indovinate,
        Voi non sarete pi messer lo abate_. (St. 41.)]

      [Note 811:

        _Ne Cosmo, ne Lorenzo Fiorentino
        De' Medici mai fece libreria
        Simile a questa_, etc. (St. 46.)]

      [Note 812:

        _N altra pietade n altro crucifisso
        Tien sull'altare a far divozione._ (St. 49.)]

      [Note 813: St. 52 et suiv.]

      [Note 814: St. 69.]

Tout cela, racont d'une manire originale, forme un conte assez
plaisant, qui l'est surtout pour les pays o l'on a encore sous les yeux
les originaux, toujours ressemblants, de ces caricatures monacales. Mais
la fin du huitime chant approche, et que devient l'action du pome?
L'action! le pote nous en a-t-il promis une? Quand il l'aurait promise,
il ne s'en inquiterait pas davantage. Qu'a-t-il fait de Milon, depuis
qu'un brigand calabrois lui a enlev Berthe et l'a laiss en pleine mer,
se livrant  une fureur inutile et se dsesprant sur son vaisseau? Il
nous l'a dit dans plusieurs endroits de son pome, mais brivement, et
pour ainsi dire  la drobe, comme choses que raconte Turpin et qu'il
n'a pas le temps de rpter aprs lui.

Le vaisseau sur lequel tait Milon avait pri dans un naufrage. Milon
seul s'tait sauv tout nu. Jet sur les ctes d'Italie, une fe l'a
trouv dans cet tat; il lui a plu; et suivant l'usage de mesdames les
fes, elle l'a retenu assez long-temps auprs d'elle. Cependant les
Sarrazins sont descendus en Italie; Didier, roi des Lombards, s'est
joint  eux pour dtruire l'empire de Charlemagne. Ce bruit de guerre
arrache Milon aux volupts et au repos. Il trouve au pied des Apennins
un grand nombre de familles italiennes runies par le dessein de
s'opposer  Didier, et d'apprendre aux ultramontains par son exemple 
ne se plus mler de leurs affaires. Il ne leur manquait qu'un chef;
Milon se met  leur tte, et les conduit dans les plaines de l'Insubrie,
o ils btissent une ville qu'ils appellent de son nom _Milon_, mais
qui, par corruption, s'est appele depuis _Milan_. C'est avec la mme
rapidit que notre factieux _Merlin_, ayant fini son conte du prieur
cuisinier, ou du cuisinier prieur, indique l'arrive de Milon prs de
Sutri, la rencontre qu'il y fait de sa femme, le bonheur qu'il prouve
en la retrouvant avec un fils en qui tout annonce au plus haut degr
l'hrosme chevaleresque. Il pourrait bien aussi raconter d'aprs Turpin
le grand voyage de Milon au Pont-Euxin; et comment il y trouva son frre
Aimon, avec le petit Renaud son fils; et comment le petit Renaud et le
petit Roland firent connaissance en se battant l'un contre l'autre, et
les exploits que firent ensemble les deux cousins, et ceux de leurs
pres, et toutes les aventures, et toutes les guerres dans lesquelles
ils eurent une si grande part. Mais il laisse ce soin  d'autres; il en
a dit assez, peut-tre trop. Il fait ses adieux aux lecteurs, et finit
par ces deux vers dignes du reste:

        _Donde ne prego Dio che mi sovegna;
        Ed a chi mal mi vuol, cancar gli vegna._

Que voulez-vous dire  un pote qui vous parle toujours sur ce ton-l?
Ce n'est pas pour lui que sont les convenances, et les rgles encore
moins. Il a donn un libre essor  son caprice; il a su exprimer en
style vif et pittoresque toutes les folies de son cerveau; il a
satisfait son humeur satirique: il a ri et vous a fait rire; ne lui
demandez rien de plus.

Un autre pote dont le gnie fut aussi original peut-tre, mais le got
moins extravagant et la vie mieux rgle, c'est _Grazzini_, surnomm le
_Lasca_; entre ses nombreux ouvrages, on trouve un petit pome
burlesque, qui, ayant rapport  des circonstances de sa vie, m'oblige
d'en placer ici la notice, quoiqu'elle pt tre mieux avec celles des
potes comiques, ou des satiriques, comme la notice du Berni.

_Anton Francesco Grazzini_, naquit  Florence en 1503[815], d'une
famille noble, originaire du village de _Staggia_, dans le _Val d'Elsa_,
 vingt-cinq milles de Florence, sur le chemin de Rome. Ses anctres y
taient connus depuis le treizime sicle. On ignore sous quel matre
_Anton Francesco_ fit ses premires tudes. On croit qu'il fut, dans sa
jeunesse, plac chez un apothicaire, profession, au reste, qui s'allie
trs-bien avec l'tude de quelques sciences, et mme qui l'exige. Le
jeune _Grazzini_ joignit des tudes littraires et philosophiques 
celles de sa profession. Il parat qu'il ne la suivit pas long-temps, et
rien ne prouve qu'il l'exert encore lorsque sa rputation dans les
lettres commena. Ce fut sans doute de bonne heure, car elle tait assez
bien tablie  l'ge de trente-sept ans pour qu'il pt tre un des
fondateurs de l'acadmie de Florence[816]. Cette socit prit d'abord le
nom d'acadmie _des Humides_, et chacun de ses fondateurs s'en donna un,
selon l'usage, qui avait rapport  l'humidit ou  l'eau. _Grazzini_
choisit celui de _Lasca_, ou du petit poisson qu'on nomme en franais le
dard, et dans quelques provinces la vaudoise. Sa devise fut une _Lasca_,
un dard s'levant hors de l'eau, et un papillon volant au-dessus. Il
voulut dsigner par l le caractre capricieux et bizarre de son esprit.
Ce poisson, en effet, s'lance souvent hors de l'eau comme pour prendre
des papillons, qui sont l'emblme des caprices et des lubies de la
fantaisie humaine. Ds la naissance de l'acadmie, le _Lasca_ en fut
nomm chancelier, ce qui prouve la part qu'il avait prise  sa cration
et la considration dont il y jouissait. Quand cette acadmie reut,
quelques mois aprs, du grand-duc, le titre de _Florentine_[817], il en
fut choisi provditeur, et cette dignit lui fut confre dans la suite
jusqu' trois fois.

      [Note 815: Le 22 mars.]

      [Note 816: 1er novembre 1540.]

      [Note 817: Fvrier 1541.]

Cependant le nombre des acadmiciens s'tant accru considrablement, les
nouveaux, au lieu de conserver pour les fondateurs les gards qui leur
taient dus, firent, sans les consulter, rglements sur rglements,
multiplirent les formes et les entraves, pour l'ordre des lectures,
pour la censure des ouvrages destins  l'impression, et pour d'autres
objets qui devinrent  charge aux anciens. Le _Lasca_, plus indpendant
qu'un autre, eut plus de peine  s'y conformer, ou plutt il le refusa
nettement, et ayant persist dans son refus comme les acadmiciens dans
leur exigence, il fut exclus[818] enfin de l'acadmie qu'il avait
fonde. Son talent lui restait tout entier; il ne le laissa point oisif
 cette poque; des comdies plaisantes, des posies satiriques o
l'acadmie, comme on peut croire, n'tait pas oublie, et le petit pome
de _la Guerra de' Mostri_, se succdrent rapidement. Il recueillit
aussi et publia les posies burlesques du _Berni_ et d'autres potes de
ce genre. Il en fit autant des sonnets du _Burchiello_, et des chansons
si connues sous le titre de _Canti Carnascialeschi_, ou chants du
carnaval[819]. La publication de ces chants lui attira, de la part des
acadmiciens de Florence, de nouvelles chicanes, dans lesquelles il
serait long et tout  fait inutile d'entrer.

      [Note 818: Vers le commencement de 1547.]

      [Note 819: Voyez ce que nous en avons dit dans cette _Histoire
      littraire_, t. III, p. 504 et 505.]

Il aurait d tre dgot de fonder des acadmies. Ce fut cependant lui
qui eut la premire ide de celle qui prit, quelque temps aprs sa
cration, le titre de _la Crusca_[820]; l'objet du _Lasca_ et des autres
fondateurs fut le perfectionnement et la fixation de la langue toscane.
Tous les autres membres de cette socit nouvelle ayant pris, comme nous
l'avons vu ailleurs, des surnoms relatifs  la farine et  la
boulangerie, _Grazzini_ seul ne voulut point changer son premier nom
acadmique. Il continua de s'appeler le _Lasca_ dans cette acadmie
comme dans l'autre, prtendant au surplus tre en rgle, puisque l'on
enfarine les dards ou les vaudoises pour les cuire.

      [Note 820: Vers l'an 1550.]

L'un des membres de l'acadmie de Florence qui entretenait avec le
_Lasca_ les liaisons les plus intimes tait le chevalier _Lionardo
Salviati_, le mme qui fit quelque temps aprs, sous le nom de
l'_Infarinato_, des critiques si violentes de la _Jrusalem_ du Tasse.
_Salviati_, ayant t nomm consul de l'acadmie florentine, mnagea
entre son ami et cette acadmie un raccommodement. Le _Lasca_ consentit
 se soumettre en apparence aux formalits de la censure. Il livra au
censeur quelques-unes de ses glogues, et cet officier les ayant
approuves, le _Lasca_ reprit sa place dans l'acadmie, prs de vingt
ans aprs qu'il en tait sorti[821].

      [Note 821: Le 6 mai 1566.]

En avanant en ge, il ne se refroidissait point sur ses travaux, et
conservait surtout le mme zle pour tout ce qui pouvait perfectionner
la langue. Dans les frquentes confrences qu'il tenait avec ses amis et
ses confrres les _Cruscanti_ ou _Crusconi_, il russit  faire admettre
parmi eux le chevalier _Salviati_, et reconnut ainsi le bon office qu'il
avait prcdemment reu de lui; ou plutt il rendit  l'acadmie
naissante de _la Crusca_, en y faisant entrer un homme de lettres qui
pouvait contribuer  ses travaux et  sa gloire, le mme service que
_Salviati_ avait rendu  l'acadmie de Florence, en l'y faisant
rtablir.

Le _Lasca_ mourut  Florence, en fvrier 1583, g de prs de
quatre-vingts ans[822], et fut enterr  Saint-Pierre-le-Majeur dans la
spulture de ses anctres. C'tait un homme d'une complexion forte, bien
fait de sa personne, d'une figure un peu svre, ce qui venait peut-tre
de sa tte chauve et de sa barbe paisse. Son esprit tait d'une
vivacit, d'une gat, d'une bizarrerie extraordinaires; et le soin
qu'il prit de le cultiver sans cesse par l'tude et par la conversation
des premiers littrateurs de son temps, lui donna cette perfection et
cette lgance qui brille dans ses crits. Malgr les traits libres qui
n'y sont pas rares, il fut homme de bonnes moeurs, et mme
trs-religieux. Il vcut clibataire, et l'on ne nomme point de femme 
qui il ait rendu des soins particuliers. C'est plus de rgularit qu'on
n'en exige ordinairement d'un pote, et qu'on n'en attend surtout d'un
pote licencieux.

      [Note 822: Soixante-dix-neuf ans dix mois vingt-sept jours.]

Plusieurs de ses ouvrages se sont perdus, entre autres dix-neuf
Nouvelles en prose, des glogues en vers et quelques autres posies. On
a de lui vingt-une _Nouvelles_, six comdies, un grand nombre de
_capitoli_, ou chapitres satiriques[823], de sonnets et de posies
diverses qui ont t recueillies en deux volumes; enfin le petit pome
satirique et burlesque dont voici en peu de mots l'occasion et le sujet.

      [Note 823: Je parlerai bientt de tous ces diffrents
      ouvrages.]

Un Florentin nomm _Betto_ ou _Benedetto Arrighi_ avait imagin de
faire, sous le titre de _la Gigantea_, un pome burlesque en cent
vingt-huit octaves, sur la guerre des gants contre les dieux. _Girolamo
Amelunghi_, qui tait Pisan, et qu'une difformit naturelle faisait
nommer _il Gobbo da Pisa_, le Bossu de Pise, droba ce pome  son
auteur, le retoucha et le publia, non sous son propre nom, mais sous
celui de _Forabosco_: c'est du moins ce dont il fut publiquement
accuse. Quoi qu'il en soit, ce petit pome est une pure extravagance.
Les gants jadis vaincus et foudroys par Jupiter, s'avisent enfin de
vouloir prendre leur revanche. Ils s'arment, et la description de leur
armure fait une partie capitale des plaisanteries de l'auteur. Les uns
portent une ancre de vaisseau, les autres un os de baleine; un autre
tient sur son paule l'pouvantable faux de la Mort. Osiris, arm de
becs de griffons, porte le Nil et l'Adige glacs, pour teindre
l'lment du feu. Cronagraffe met, au lieu de brassards, deux colonnes
de porphyre creuses; celles d'Hercule qu'il a arraches de leur base
lui servent de bottes: il a vid le mont Gibel ou l'Etna, et s'en est
fait un casque. Grastre a creus de mme la grande pyramide, l'une des
sept merveilles du monde; il l'ajuste et l'arrange si bien qu'il en fait
une sarbacane, avec laquelle il lance au ciel des montagnes, au lieu de
balles; et il porte pour provisions de guerre une carnacire de fer,
pleine de montagnes. Galigastre a mis sur un lphant la tour de
Nembrod; il l'a remplie de masses de rochers, et de dbris de grottes,
qu'il doit jeter  la tte des dieux. Lestringon fait un grand trou dans
une montagne d'aimant; il se la passe sur le corps, et se coiffe avec la
coupole de Florence.

Je laisse beaucoup d'autres folies aussi gigantesques, et n'en citerai
plus qu'une qui l'est plus que toutes les autres. Crisprion s'tait
endormi dans la fort des Ardennes; il y resta soixante ans. Il lui
tait venu sur la tte un bois dans lequel on voyait courir des
chevreuils, des cerfs, des sangliers, des ours et des lions. Il se
rveilla enfin lorsqu'un roi y chassait avec tous ses barons. Le gant
tourdi du bruit et des corps, se leva, secoua la tte, le bois tomba
par terre, et tout ce qui tait dedans en mourut. Les armes de ce gant
ne sont autres que des ongles si forts, et qu'il avait tant laiss
crotre, qu'ils lui avaient suffi pour draciner Ossa et Plion; il
compte s'en servir pour gratigner les dieux, etc. Le combat est racont
comme les armes sont dcrites. Les gants sont d'abord vaincus, mais ils
ont leur tour. Les dieux fuient de toutes parts; Jupiter fuit plus vite
et plus loin que les autres. Les desses sont rserves pour les
plaisirs des vainqueurs; il ne reste enfin de tous les dieux que celui
qui prside aux jardins, et qui s'tait sauv au milieu d'elles.

Le _Lasca_ fut un de ceux qui accusrent le plus hautement de plagiat
l'auteur de ce beau pome; c'est ce qui lui en fit attribuer un autre
qui parut peu de temps aprs, sous le titre de la _Nanea_, ou la _Guerre
des Nains_, parodie ou espce de contre-partie de celle des _Gants_.
L'auteur se dguisa sous le nom de l'_Aminta_, comme _Amelonghi_ sous
celui de _Forabosco_, et s'excusa dans sa ddicace de traiter un sujet
aussi frivole, par l'exemple de ce _Forabosco_, qui aurait d pourtant
tre plus sage que lui, puisqu'il avait deux fois son ge. L'action de
ce pome commence o celle de l'autre finit. Les Nains venaient de
remporter, sous les ordres de leur roi Pigme, une grande victoire sur
les Grues, au moment o les Gants venaient de vaincre les Dieux.
Jupiter, abandonn de tous les habitants de l'Olympe, jette les yeux sur
la terre, et voit le roi Pigme qui revient en triomphe avec ses
soldats. Il lui envoie une ambassade, pour le conjurer de venir  son
secours. Le petit roi assemble son conseil. On y dlibre sur cette
proposition inattendue. Elle est enfin accepte, et aussitt les Nains
se mettent en marche. Leurs armes sont aussi ridiculement petites, que
celle des Gants sont ridiculement grandes. Le capitaine, couvert
d'cailles de poisson colles avec de la cire, fait d'une cosse ou
gousse de pois le heaume de son casque: il est  cheval sur une grue,
son bouclier est une coquille, et sa lance un jonc marin. L'un des
guerriers de sa troupe s'est battu avec une gupe, il lui a arrach son
aiguillon et s'en est fait un poignard; d'autres sont couverts de peaux
de grenouilles, portent pour boucliers des oeufs de grue, vids et
taills exprs, et se font des sarbacanes avec des plumes d'oiseaux
encore au nid. L'un de ces hros a tu un gros bourdon; et son corps,
son aiguillon et ses ailes l'arment de pied en cap; ainsi du reste.

Cette arme bouffonne ose attaquer les Gants. Les Dieux reprennent
courage. Il se fait entre les Dieux, les Gants et les Nains une mle
effroyable. Le roi Pigme fait des merveilles. C'est un second Jupiter.
Enfin le champ de bataille reste aux Nains et aux Dieux. Pigme et
Jupiter sont reconduits en triomphe. Les gants sont prcipits dans la
mer, o ils restent dsormais noys, sans pouvoir se relever de leur
chute. L'intention de se moquer de la _Gigantea_ est bien sensible dans
la _Nanea_; le chanoine _Biscioni_, dans sa vie du _Lasca_[824], y voit
aussi celle de se venger des ennemis qui l'avaient fait exclure de
l'acadmie florentine; et c'est une de ses raisons pour le lui
attribuer, comme il le fait positivement. Ce pome, dit-il, contient
des allusions aux circonstances du _Lasca_. Il y fait voir que les
jeunes et modernes acadmiciens, en le chassant de l'acadmie dont il
tait un des principaux fondateurs, taient comme les nains qui avaient
vaincu les gants. Il est possible que plusieurs dtails contiennent en
effet des allusions faciles  saisir du temps de l'auteur, et qui nous
chappent aujourd'hui; mais j'avoue qu'elles n'ont pas t sensibles
pour moi, et que d'aprs plusieurs raisons, qu'il serait trop long de
dduire, je doute, malgr l'autorit de _Magliabecchi_, cit par
_Biscioni_; et celle de _Biscioni_ lui-mme[825], que le pome de la
_Nanea_ ait eu le _Lasca_ pour auteur[826].

      [Note 824: Imprime en tte des _Rime_ de ce pote, Florence,
      1741, 2 vol. in-8., dition donne par _Biscioni_ lui-mme, et
      accompagne de ses notes.]

      [Note 825: _Ub. supr._]

      [Note 826: Pourquoi lui, qui s'est nomm dans la _Guerra de'
      Mostri_, o il attaque ouvertement la _Gigantea_ et l'acadmie,
      aurait-il dissimul son nom dans la _Nanea_? Le titre de ce
      dernier pome porte les quatre lettres initiales: _di M. S. A. F._
      On n'a jamais pu les expliquer, _Biscioni_ l'avoue. Il est
      probable que les deux dernires lettres signifient _Academico
      Fiorentino_. Peut-tre, si l'on avait sous les yeux la liste de
      ces premiers acadmiciens, devinerait-on facilement le reste de
      l'nigme. Quoi qu'il en soit, le _Lasca_ n'avait aucun intrt 
      dguiser son nom dans ce pome; il en aurait eu davantage dans
      celui qu'il fit aprs, et il ne l'y dguise pas.]

Il se donna au contraire franchement pour tel, dans le demi-pome
burlesque intitul la _Guerra de' Mostri_, qui fait suite aux deux
prcdents[827]: il commence par attaquer encore l'auteur de la
_Gigantea_. Les gants qui osrent dclarer la guerre aux dieux avaient
t vaincus et foudroys; c'est un fait connu de toute la terre; mais
un certain Bossu de Pise est all chercher une race d'normes et
ridicules gants, par laquelle il a fait enlever le ciel aux dieux. Ils
auraient t rduits au dsespoir si le peuple nain n'tait venu l'autre
jour les dfendre et les dlivrer par sa valeur. Je ne sais si l'auteur
a bien ou mal cont la chose; mais ceux qui le croiront, que Dieu le
leur pardonne! Ce mauvais exemple a fait natre une autre race, altire,
mchante et hargneuse, qui veut aussi que l'on parle d'elle. On n'a
jamais chant ni en vers ni en prose une telle canaille; mais enfin elle
le veut, il faut la satisfaire.

      [Note 827: Les deux premiers avaient paru, l'un en avril 1547,
      l'autre en mai 1548; le troisime parut en 1584, in-4. Tous trois
      ont t rimprims: _La Gigantea e la Nanea insieme con la Guerra
      de' Mostri_, Firenze, 1612, petit volume in-18 fort rare, ainsi
      que les trois pomes imprims sparment.]

S'il y a des bizarreries et des monstruosits dans la description des
gants et des nains, on peut croire qu'il y en a encore plus dans celle
des Monstres. Ils marchent  leur tour contre les dieux. Quoique les
nains victorieux soient l pour les dfendre, le vieux Saturne qui est
un dieu d'exprience, conseille  Jupiter de ressusciter les gants, de
faire la paix avec eux et de marcher tous ensemble contre les Monstres.
Ce conseil plat  tous les dieux. Vous entendrez maintenant, dit le
pote, comment Jupiter rendit les gants  la vie, comment ils unirent
leurs bannires avec celle des nains, comment ces maudits Monstres
vainquirent les uns et les autres, s'emparrent du ciel et en chassrent
les dieux, qui furent alors rduits  errer sur la terre sous des
figures d'animaux; vous saurez par quelle route les Monstres arrivrent
dans les cieux, comment ils en prirent le gouvernement, et pourquoi
depuis ce moment les vents, les eaux, la disette se sont empars du
monde; on ne distingue plus le mois de mai de celui de dcembre, tout
enfin parat aller  rebours. Or, on pourrait l-dessus dire de
trs-belles choses, mais la prudence me ferme la bouche. Certaines
personnes, pleines de malice et de haine, me guettent, et travestissent
mes vers et ma prose d'une manire plus trange que Circ ou Mduse ne
transformaient les gens dans l'ancien temps. Je me tais donc et n'en
dirai pas davantage. Ici l'allusion est vidente; et si l'auteur et
fait ce second chant qu'il annonce, elle serait devenue plus claire
encore; mais c'est pour cela sans doute qu'il ne le fit pas.

Ces trois petits pomes et l'_Orlandino_ furent donc les seuls que l'on
puisse citer dans le genre burlesque au seizime sicle. Dans le suivant
il y en eut un plus grand nombre, et dans ce nombre il y en eut de
meilleurs; mais je ne sais si, malgr l'exemple des Grecs, il ne serait
pas  dsirer qu'il y en et moins, et si jamais il peut y avoir
beaucoup de gloire  exceller dans un genre essentiellement mauvais.




NOTES AJOUTES.


Page 190, note[275].--J'ai cit dans cette note le premier vers
seulement de deux sonnets du Tasse, l'un sur le sein, l'autre sur la
main de la duchesse d'Urbin. Les sonnets et les _canzoni_ de ce pote
tant assez rares en France, je placerai ici ces deux sonnets, et j'en
ferai autant de plusieurs autres pices qui peuvent claircir ce que
j'ai dit des amours du Tasse.

I.

        _La man ch'avvolta in odorate spoglie
          Spira pi dolce odor che non riceve,
          Faria nuda arrossir l'algente neve
          Mentre a lei di bianchezza il pregio toglie._

        _Ma star sempre ascosa? e le mie voglie
          Lunghe non fia ch'appaghi un guardo breve?
          S'avara sempre, a me sue grazie or deve,
          Il mio nodo vital perch non scioglie?_

        _Bella e rigida man, se cos parca
          Sei di vera piet, ch'el nome sdegni
          Di mia liberatrice a s gran torto,_

        _Prendi l'ufficio almen d'avara Parca;
          Ma questo carme un bel sepolcro or segni:
          Viva la fede, ove il mio corpo  morto._

II.

        _Non son s vaghi i fiori, onde natura,
          Nel dolce april de' begli anni sereno
          Sparge un bel volto, come in casto seno
           bel quel che di luglio ella matura._

        _Maraviglioso grembo, orto e coltura
          D'amor, e paradiso mio terreno.
          L'ardito mio pensier chi tiene a freno
          Se quello, onde si pasce, a te sol fura?_

        _Quei, ch'i passi veloci d'Atalanta
          Fermaro, o che guard l'orribil drago,
          Son vili al mio pensier, ch'ivi si pasce._

        _N coglie amor da peregrina pianta
          Di belt pregio s gradito e vago.
          Sol nel tuo grembo di te degno ei nasce._

Page 199, addition  la note[290].--Le _Manso_ cite comme une des pices
de vers que le Tasse fit pour cette troisime Lonore, qui tait, selon
lui, une des femmes de la premire, le sonnet suivant, adress  une
_Filli_, qui parat n'avoir eu rien de commun avec aucune des Lonore,
et qui n'avait sans doute t que l'objet de quelque fantaisie de
jeunesse. Ce sonnet est mme d'un ton de philosophie qui ne fut jamais
celui du Tasse, et qui peut faire douter qu'il soit de lui.

        _Odi, Filli, che tuona: odi, che 'n gelo
          Il vapor di lass converso piove
          Ma che curar dobbiam, che faccia Giove?
          Godiam noi qui, s'egli  turbato in cielo._

        _Godiam amando, e un dolce ardente zelo
          Queste gioje nottorne in noi rinnove;
          Tema il volgo i suoi tuoni, e porti altrove
          Fortuna, o caso il suo fulmineo telo._

        _Ben folle, ed a se stesso empio  colui,
          Che spera, e teme; e in aspettando il male,
          Gli si fa incontro, e sua miseria affretta._

        _Pera il mondo e rovini: a me non cale,
          Se non di quel, che pi piace e diletta,
          Che se terra sar, terra ancor fui._

Page 291, note[443a].--Sonnet sur une belle bouche,  la fin duquel le
nom de Lonore est dguis,  la manire de Ptrarque:

        _Rose, che l'arte invidiosa ammira
          Cui di natura i pregj, onor le spine,
          Rose, di primavera infra le brine,
          E il caldo sol che in due begli occhi gira;_

        _Purpurea conca, in cui si nutre e mira
          Candor di perle elette e pellegrine,
          Ove stillan rugiade alme e divine,
          Ov' chi dolce parla e dulce spira;_

        _Amor, ape novella, ah quanto fora
          Soave il mel che dal fiorito volto
          Suggi e poi sulle labbra il formi e stendi!_

        _Ma con troppo acut'ago il guardi, ah stolta:
          Se ferir brami, scendi al petto, scendi,
          E di s degno cor tuo stra_ LE ONORA.

Sonnet o il avoue lui-mme, dans les _Esposizioni d'alcune sue rime_,
qu'il joue sur le nom de sa dame, en disant _l'Aurora mia cerco_:

        _Quando l'alba si leva, e si rimira
          Nello speechio dell'onde, allora i' sento
          Le verdi fronde mormorare il vento,
          E cos nel mio petto il cor sospira._

         L'AURORA _mia cerco; e s'ella gira
          Ver me le luci, mi pu far contento;
          E veggio i nodi, che fuggir son lento.
          Da cui l'auro ora perde, e men si mira._

        _N innanzi nuovo sol, tra fresche brine,
          Dimostra in ciel seren chioma si vaga
          La bella amica di Titon geloso._

        _Come in candida fronte  il biondo crine;
          Ma non pare ella mai schifa, n vaga,
          Per giovinetto amante, e vecchio sposo._

Page 230, note[328].--Dans la grande _canzone_ adresse  Lonore, et
dont le premier vers est cit note[328].

        _Mentre ch'a venerar muovon le genti
          Il tuo bel nome in mille carte accolto_, etc.,

la quatrime strophe surtout exprime, de manire  ne laisser aucun
doute, le sentiment dont il fut pntr pour elle ds le premier
instant.

        _E certo il primo d che 'l bel sereno
          Della tua fronte agli occhi miei s'offerse,
          E vidi armato spaziar vi Amore,
          Se non che riverenza allor converse_

          _E maraviglia in fredda selce il seno,
          Ivi pera con doppia morte il core.
          Ma parte degli strali e dell'ardore
          Sentii pur anco entro 'l gelato marmo;_

          _E s'alcun mai per troppo ardire ignudo
          Vien di quel forte scudo
          Ond'io dinanzi a te mi copro ed armo,_

          _Sentir 'l colpo crudo
          Di tue saette, ed arso al fatal lume
          Giacer con fetonte entro 'l tuo fiume_[A].

      [Note A: Allusion  Phaton prcipit dans l'Eridan ou le P,
      que le pote appelle _ton fleuve_ en parlant  Elonore d'Este,
      parce que Ferrare, o rgnait son frre Alphonse, est situ sur le
      P.]

Page 231, note[331].--Dans cette autre grande _canzone_:

        _Amor, tu vedi, e non n'hai duolo o sdegno_,

qu'il parat avoir adresse  Lonore au moment o elle tait demande
en mariage par un prince; cette dernire strophe parat aussi de la plus
grande clart:

        _N la mia donna, perch scaldi il petto
          Di nuova amore, il nodo antico sprezzi,
          Che di vedermi al cor gi non l'increbbe:
          Od essa, che l'avvinse, essa lo spezzi;_

          _Perocch omai disciorlo (in guisa  stretto)
          N la man stessa, che l'ordo, potrebbe.
          E se pur, come volle, occulto crebbe
          Il suo bel nome entro i miei versi accolto,_

          _Quasi in fertil terreno, arbor gentile,
          Or seguir mio stile,
          Se non disdegna esser cantato, e colto,_

          _Dalla mia penna umile:
          E d'Apollo ogni dono a me fia sparso,
          S'amor delle sue grazie in me fu scarso._

_Ibid._, note[332].--Sonnet  la mme, sur le mme sujet.

        _Vergine illustre, la belt, che accende
          I giovinetti amanti, e i sensi invoglia,
          Colora la terrena, e frale spoglia,
          E negli occhi sereni arde, e risplende._

        _Ma folle  chi da lei gran pregio attende,
          Qual face all'Euro, al verno arida foglia,
          Ed anzi tempo avvien, che la ritoglia
          Natura, e rade volte altrui la rende._

        _Da lei tu no, ma da immortal bellezza,
          L'aspetti, e 'n vista alteramente umile
          Ti chiudi ne' tuoi cari alti soggiorni._

        _E s'interno valor d'alma gentile
          Per leggiadr'arte ancor viepi s'apprezza:
          Oh felice lo sposo a cui t'adorni!_

Page 232, note[334].--A la mme, aprs quinze ans de constance.

        _Perch in giovenil volto amor mi mostri
          Talor, donna real, rose, e ligustri,
          Obblio non pone in me de' miei trilustri,
          Affanni, o de' miei spesi indarno inchiostri._

        _E 'l cor, che s'invagh degli onor vostri
          Da prima, e vostro fa poscia pi lustri,
          Riserba ancora in se forme pi illustri,
          Che perle, e gemme, e bei coralli, ed ostri._

        _Queste egli in suono di sospir s chiaro
          Farebbe udir, che d'amorosa face
          Accenderebbe i pi gelati cori._

        _Ma oltre suo costume  fatto avaro
          De' vostri pregj, suoi dolci tesori,
          Che in se medesmo gli vagheggia, e tace._

Page 235, note[337].--Sonnet fait dans les premiers temps de sa passion
pour Lonore. Il pourrait craindre le sort d'Icare et de Phaton; mais
il se rassure en songeant  la puissance de l'Amour.

        _Se d'Icaro leggesti, e di Fetonte,
          Ben sai, come l'un cadde in questo fiume,
          Quando portar dall'Oriente il lume
          Volle, e di rai del sol cinger la fronte;_

        _E l'altro in mar, che troppo ardite, e pronte
          A volo alz le sue cerate piume;
          E cos va, chi di tentar presume
          Strade nel ciel, per fama appena conte._

        _Ma chi dee paventare in alta impresa,
          S'avvien, ch'amor l'affide? e che non puote
          Amor, che con catena il cielo unisce?_

        _Egli gi trae dalle celesti rote
          Di terrena belt Diana accesa,
          E d'Ida il bel fanciullo al ciel rapisce._

Page 332, note 506. _Considerazioni al Tasso di Galileo Galilei_,
etc.--La prface de cette premire dition (des _Considrations de
Galile sur le Tasse_) contient l'historique assez curieux de cet
crit. C'est une chose singulire, que la meilleure critique qui ait t
faite de la _Jrusalem dlivre_ nous ait t conserve par l'admirateur
le plus enthousiaste du Tasse, l'auteur mme de sa Vie, le bon abb
_Serassi_. L'dition se fit aprs sa mort, sur une copie qu'il avait
tire de l'original mme. Il avait crit sur sa copie la note suivante:
J'ai eu le bonheur de la trouver (cette critique) dans une des
bibliothques publiques de Rome, en parcourant un volume de Mlanges.
Voyant que c'tait l'ouvrage de Galile, que j'avais tant dsir
d'avoir, je le copiai secrtement, sans rien dire  qui que ce ft de ma
dcouverte, parce que cet opuscule n'tant point marqu dans la table,
personne, jusqu' prsent, except moi, ne sait s'il y est, ni o il
est, et qu'ainsi il ne pourra tre publi, si ce n'est par moi, quand
j'aurai eu le loisir de rpondre, comme je le dois, aux accusations
sophistiques et fausses d'un censeur, qui, dans d'autres matires, s'est
acquis tant de clbrit. Mais, dit l'auteur de la prface, il ne
s'occupa point de ce travail, qui aurait pu donner beaucoup d'exercice 
son esprit; et je crois qu'il changea d'avis, ayant peut-tre dcouvert
que la plupart des accusations n'taient ni aussi sophistiques, ni aussi
fausses qu'il le dit, et s'tant  la fin aperu que le censeur qu'il
lui fallait combattre n'tait pas moins profond dans ces matires que
dans les autres. Il aurait assurment eu tout le temps de rpondre 
Galile, car il y avait dj plusieurs annes qu'il avait trouv le
manuscrit, et il avait plus de loisir qu'il ne lui en et fallu.

_Viviani_, dans sa lettre crite au grand-duc de Toscane Lopold, en
1654, insre par _Salvini_, dans sa Vie de Galile, _Fasti consolari_,
p. 395, nous dit que ce grand homme, dou de la mmoire la plus heureuse
et passionn pour la posie, savait par coeur, entre autres auteurs
latins, une grande partie de Virgile, d'Ovide, d'Horace et de Snque,
et entre autres auteurs italiens, presque tout Ptrarque, toutes les
_Rime_ du _Berni_, et  peu de chose prs, tout le pome de l'Arioste,
qui fut toujours son auteur favori, et celui de tous les potes qu'il
louait le plus. Il avait fait, continue _Viviani_, des observations
particulires et des parallles entre ce pote et le Tasse, sur un grand
nombre d'endroits. Un de ses amis lui demanda plusieurs fois ce travail
avec beaucoup d'instances, pendant qu'il tait  Pise; je crois que
c'tait Jacques _Mazzoni_. Il le lui donna enfin, et ne put jamais le
ravoir. Il se plaignait quelquefois, avec chagrin, de cette perte, et
avouait lui-mme qu'il avait fait ce travail avec complaisance et avec
plaisir. On ne savait plus, depuis ce temps-l, ce qu'tait devenu cet
crit, lorsqu'il fut dcouvert par hasard dans un recueil de Mlanges.
Mais, par une suite de la fatalit qui y semblait attache, il fallut
que celui qui l'y trouva n'approuvt point les opinions de Galile,
qu'il et dessein de dfendre le Tasse, et que n'excutant pas ce
dessein, il privt le public de ce morceau prcieux. Aprs la mort de
celui qui l'avait copi, il fut encore long-temps sans tomber dans des
mains qui pussent en faire un bon usage. Enfin, les manuscrits de l'abb
_Serassi_ parvinrent dans celle du duc de _Ceri_; et c'est  ce seigneur
trs-zl pour le bien des lettres qu'on en doit la publication.

Mais au moment o l'homme de lettres  qui il en avait confi le soin,
tirait, pour l'impression, une nouvelle copie du manuscrit, il s'aperut
qu'il y manquait quatre feuillets, qu'il souponne avoir t arrachs
par quelque zl _Tassiste_. Ce sont prcisment ceux o Galile, aprs
avoir dmontr combien l'amour de Tancrde pour Clorinde est mal invent
et maladroitement li  l'action, continuait  faire voir le peu de
jugement que le Tasse avait mis  ourdir les autres aventures de son
pome. On trouve en effet cette fcheuse lacune, p. 36 de l'dition
in-12. Pour suppler en partie  ce dfaut, l'diteur s'tant rappel
une lettre sur le mme sujet, crite par Galile  _Francesco
Rinuccini_, et qui tait dj imprime ailleurs, l'a mise  la fin des
_Considrations_, pour que l'on pt avoir, au moins en abrg, une ide
de ce que l'auteur avait dit avec plus d'tendue dans les quatre
feuillets dchirs. Cependant cette lettre, p. 229 du volume, ne traite
point du tout le mme sujet. Galile se borne  faire, entre l'Arioste
et le Tasse, un parallle dans lequel il donne tout l'avantage au
premier. Mais ce que cette lettre, qui n'est pas longue, a de
remarquable, c'est qu'elle est date du 19 mai 1640. L'auteur n'avait
que vingt-six ans quand il fit ses _Considrations_, mais il en avait
soixante-dix quand il crivit cette lettre; et l'on y voit qu'il n'avait
point chang de sentiment. Le grand Galile tait absolument du mme
avis dont avait t le jeune professeur de Pise.

Page 502, addition  la note sur l'arrt du parlement de Paris, relatif
 la _Jrusalem conquise_ du Tasse.--Mon confrre, M. Bernardi, a lu
depuis peu  notre classe un Mmoire contenant des _claircissements_
sur cet arrt et sur le pome du Tasse qui en fut l'objet. Il m'a permis
de mettre ici, d'aprs son Mmoire, le texte de l'arrt, qui ne se
trouve que dans des recueils que je n'avais pas sous la main.

_Extrait des registres du parlement de Paris_, du 1er septembre 1595.

Sur ce que le procureur-gnral du roi a remontr que depuis peu de
jours, en la prsente anne, a t imprim en cette ville de Paris, un
livre en vers italiens, intitul _la Gierusalemme del[828] Torquato
Tasso_, sur une copie nouvellement venue de Rome, et envoye par
l'auteur[829], auquel ont t ajouts au vingtime livre, fol. 270,
premire page, quelques vers, au nombre de dix-neuf, depuis le 14e.[830]
vers, pour la premire stance, commenant par ces mots, _Sisto_,
jusqu'au cinquime de la troisime stance, commenant par ces mots,
_Chiama onde_, qui ne sont aux premires ditions de 1582[831],
contenant propos contraires  l'autorit du roi et bien du royaume, mais
 l'avantage des ennemis de cette couronne, et particulirement des
paroles diffamatoires contre le dfunt roi Henri III et contre le roi
rgnant, pour la proposition des fulminations faites  Rome pendant les
derniers troubles, et pour persuader qu'il est en la puissance du pape
de donner le royaume au roi et le roi au royaume, qui sont termes
prjudiciables  l'tat; desquels vers il a fait lecture; requrant
iceux tre rays et biffs dudit livre, pour tre ladite page corrige
suivant les exemplaires des premires ditions, avec dfense au libraire
qui les a fait imprimer de les vendre et dbiter; et que,  cet effet,
les exemplaires de ladite nouvelle dition fussent saisis; et enjoint 
tous ceux qui se trouveront en avoir achet, de les rapporter pour tre
pareillement rforms  ladite page, et dfenses  eux faites de les
retenir, et ce sur les peines qui y appartiennent, suivant les arrts
ci-devant donns.

La matire mise en dlibration, arrt dudit jour du
parlement conforme au rquisitoire.

      [Note 828: Lisez: _di_.]

      [Note 829: L'imprimeur ne dit pas tout  fait cela; il dit
      dans son _Avis aux lecteurs_, qu'il imprime ce pome _sur une
      nouvelle copie, du tout change et revue par l'autheur, envoye de
      Rome_. C'tait sans doute un exemplaire de la _Jrusalem
      conquise_, qu'il ne regardait que comme une dition corrige de la
      premire _Jrusalem_.]

      [Note 830: Cela est ainsi dans la copie que je transcris; mais
      c'est le 4e vers qu'il doit y avoir.]

      [Note 831: Erreur du procureur-gnral, qui confond la
      _Jrusalem conquise_ avec la _Jrusalem dlivre_, comme le
      libraire l'avait probablement fait lui-mme.]

FIN DU CINQUIME VOLUME.




MOREAU, IMPRIMEUR, RUE COQUILLIRE, N 27.






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Pierre-Louis Ginguen

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PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
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1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
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receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
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opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
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1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
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If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
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providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
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harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

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including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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