The Project Gutenberg EBook of Eaux printanires, by Ivan Tourgueneff

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: Eaux printanires

Author: Ivan Tourgueneff

Translator: Michel Delines

Release Date: March 22, 2011 [EBook #35657]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK EAUX PRINTANIRES ***




Produced by Mireille Harmelin and the Online Distributed
Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was
produced from images generously made available by the
Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica)









EAUX PRINTANIRES

IVAN TOURGUENEFF

Nouvelle traduction indite de MICHEL DELINES

PARIS

ERNEST FLAMMARION, LIBRAIRE-DITEUR




AVERTISSEMENT


Plus de dix annes ont dj pass sur la tombe du grand romancier russe,
Ivan Tourgueneff. De son vivant, ses romans avaient t connus et
apprcis par les lettrs, mais sans pntrer jusqu'au grand public.

Ivan Tourgueneff avait dbut par les _Rcits d'un Chasseur_, qui
l'avaient d'emble class hors de pair.

Il acheva de s'insinuer dans les coeurs, dit M. Melchior de Vogu [_La
Russie_. Librairie Larousse.], avec d'exquises petites nouvelles du mme
ordre, avec des romans sentimentaux, comme _la Niche de Gentilshommes_,
dont le charme reste toujours jeune pour nous, grce  la discrtion, 
la sobrit des moyens qui le produisent. Dans _Roudine_, il analysait
le manque de volont, l'absence de personnalit morale qu'il reprochait
 ses compatriotes, plaisamment et trop svrement, quand il disait:
Nous n'avons rien donn au monde, sauf le samovar; encore n'est-il pas
sr que nous l'ayons invent. Dans _Pres et Fils_, il sondait le foss
infranchissable qui s'tait creus entre la gnration du servage et
celle de 1860; il diagnostiquait et baptisait le premier le mal qui
allait ronger les nouveaux venus, le nihilisme. Il en suivit les progrs
croissants dans _Fume_; il en dcrivit les manifestations extrieures
dans _Terres vierges_.

Tourgueneff n'a pas pouss aussi loin que Tolsto la connaissance et la
domination de l'me humaine; mais il ne le cde  personne pour la
divination des nuances de sentiments; il demeure suprieur  tous ses
rivaux par la force du gnie plastique; instruit  notre discipline
intellectuelle par la longue frquentation de nos crivains, _il est le
seul Russe qui satisfasse pleinement les exigences du got classique; il
est l'artiste par excellence_. Les courts rcits de cet inimitable
prosateur ont fait dire  M. Taine que depuis les Grecs, aucun artiste
n'a taill un came littraire avec autant de relief, avec une aussi
rigoureuse perfection de forme.

Le moment est venu de runir les oeuvres du plus parfait crivain de ces
derniers temps en une collection complte, que son prix modique rendra
accessible  toutes les bourses mme les plus modestes.

La traduction de l'oeuvre de Tourgueneff a t confie  M. Michel
Delines, dont les travaux sur la littrature russe sont depuis longtemps
apprcies par le public.

Les ouvrages paratront dans l'ordre annonc en tte de ce volume.




EAUX PRINTANIRES

... Joyeuses annes, Heureuses journes, Vous avez pass Comme des eaux
printanires.

(_Une vieille romance russe._)


Vers deux heures du matin, Sanine rentra dans sa chambre. Ds que son
domestique eut allum les bougies, il le congdia--et se jetant dans un
fauteuil, au coin de la chemine, il enfouit son visage dans ses mains.

Jamais il n'avait ressenti une telle lassitude corporelle et morale.

Il venait de passer la soire en compagnie de femmes agrables, d'hommes
instruits; quelques-unes de ces femmes taient belles, presque tous les
hommes se distinguaient par leur intelligence et leur talent,--lui-mme
avait soutenu la conversation avec succs et mme brillamment, et
cependant jamais encore ce _tdium vit_ dont parlent dj les Romains,
jamais encore cette horreur de la vie ne l'avait si imprieusement
domin, si violemment treint.

S'il avait t un peu plus jeune, il aurait pleur d'angoisse, d'ennui,
de surexcitation; une incisive et cuisante amertume, une saveur
d'absinthe pntrait toute son me. Un sentiment de dgot, de douleur
l'oppressait, l'enveloppait de toutes parts dans un brouillard de nuit
d'automne;--et il ne savait comment se dlivrer de cette obscurit ni de
cette amertume.

Il ne pouvait pas attendre l'apaisement du sommeil; il savait qu'il ne
dormirait pas.

Il se mit  rflchir,... avec paresse, lourdement, mchamment.

Il songea  la vanit,  l'inutilit,  la banale fausset de tout ce
qui est humain.

Il passa en revue tous les ges,--lui-mme venait d'entrer dans sa
cinquante-deuxime anne--et il n'en pargna aucun. Toujours le mme
effort dans le vide, toujours fouetter l'eau avec des btons, toujours
se mentir  soi-mme,  demi-sincre,  demi-conscient.--Puis, tout 
coup, sur la tte tombe la vieillesse, comme la neige... et avec la
vieillesse la crainte de la mort qui va toujours en augmentant, qui
dvore et qui ronge... et aprs, le saut dans l'abme!

Et c'est pour les privilgis que la vie s'arrange ainsi!... Heureux qui
ne voit pas avant la fin s'tendre sur lui, comme la rouille sur le fer,
les maladies, les souffrances...

La vie lui apparaissait non comme une mer houleuse, ainsi que les potes
la dcrivent, mais comme un ocan imperturbablement calme, immobile et
transparent jusque dans ses profondeurs les plus obscures; lui-mme il
est assis dans une barque vacillante,--tandis que l-bas, sur ce fond
sombre et vaseux, on aperoit comme d'normes poissons, des monstres
difformes: tous les maux de la vie, les maladies, les douleurs, la
folie, la misre, la ccit...

Il regarde et voit un de ces monstres surgir des profondeurs, monter 
la surface, devenir plus net et en mme temps plus horrible. Encore une
minute et la barque souleve par le monstre va chavirer!...

Mais le monstre s'efface, il s'loigne, il retourne au fond de la mer...
il s'y tapit, et l'eau forme un remous autour de lui... Pourtant son
heure viendra... il fera chavirer la barque...

Sanine secoua la tte, et s'lanant hors de son fauteuil, arpenta deux
fois la chambre, puis il s'assit  sa table  crire, et ouvrant les
tiroirs l'un aprs l'autre, il se mit  fouiller dans ses papiers,
surtout parmi ses vieilles lettres de femmes.

Il ne savait pas lui-mme pourquoi il remuait ces tiroirs, il ne
cherchait rien, il voulait seulement, par une occupation quelconque, se
dlivrer des penses qui le tourmentaient.

Aprs avoir au hasard ouvert quelques lettres,--dans l'une, il trouva
une fleur sche, retenue par une faveur dont la couleur tait
passe,--il haussa les paules et, regardant le foyer, mit les lettres
de ct avec l'intention vidente de brler tt ou tard toute cette
paperasse inutile.

Passant  la hte les mains dans tous les tiroirs, il ouvrit tout  coup
largement les yeux; il sortit lentement un petit coffret octogonal, de
forme ancienne, et lentement souleva le couvercle. Dans la bote, sur
une double couche d'ouate jaunie se trouvait une petite croix de grenat.

Il considra quelques instants avec surprise cette croix, puis, tout 
coup, il poussa un faible cri.

Ses traits exprimrent du regret et de la joie.

C'tait l'expression d'un homme qui rencontre subitement un ami, qu'il a
longtemps perdu de vue, mais qu'il a tendrement aim, et qui tout  coup
lui apparat, toujours le mme, mais chang par l'ge.

Sanine se leva et, revenant  la chemine, s'assit de nouveau dans le
fauteuil, et pour la seconde fois se couvrit le visage de ses deux
mains.

Pourquoi cela arrive-t-il aujourd'hui? se demanda-t-il.

Et il se rappela des choses depuis longtemps passes.

Voici les souvenirs voqus par Sanine.




I


Pendant l't de 1840, Sanine, qui venait d'atteindre sa vingt-deuxime
anne, se trouvait  Francfort, revenant d'Italie, pour retourner en
Russie.

Il ne possdait pas une grande fortune, mais il tait indpendant et
presque sans famille.

 la mort d'un parent loign, il avait hrit de quelques milliers de
roubles, et il se dcida  les dpenser  l'tranger, avant de devenir
un fonctionnaire, avant de s'atteler dfinitivement  ce service de
l'tat, sans lequel l'existence ne lui semblait pas possible.

Sanine excuta si ponctuellement ce plan, que le jour o il arriva 
Francfort, il ne lui restait que juste assez d'argent pour rentrer 
Saint-Ptersbourg.  cette poque, il y avait encore peu de chemins de
fer; les touristes voyageaient en diligence. Sanine prit son billet pour
le _beiwagen_, mais la voiture ne partait qu' quatre heures du soir. Il
avait donc beaucoup de temps  perdre.

Par bonheur, il faisait trs beau et Sanine, aprs avoir dn  l'htel
du _Cygne Blanc_, clbre  cette poque, se mit  flner dans la ville.
Il alla voir l'Ariane, de Danneker, qui ne lui plut pas beaucoup, et fit
un plerinage  la maison de Gothe, dont il ne connaissait du reste que
le _Werther_, et encore dans une traduction franaise. Il fit une
promenade sur les bords du Mein et commena  s'ennuyer un peu, comme il
sied  un touriste qui se respecte; enfin, vers six heures du soir,
fatigu, les bottines poudreuses, il se trouva dans une des plus petites
rues de Francfort.

Sur une des maisons espaces il aperut l'enseigne: Confiserie
italienne. Giovanni Roselli.

Sanine entra pour prendre un verre de limonade, mais dans la premire
boutique il ne trouva personne. Derrire le modeste comptoir, sur les
rayons d'une armoire vernie, taient alignes, comme dans une pharmacie,
des bouteilles portant des tiquettes dores, et surtout des bocaux
renfermant des biscuits, des pastilles de chocolat, du sucre candi, mais
le magasin tait vide; seul un chat gris, sur une chaise haute, place
prs de la fentre, clignait des yeux et ronronnait, remuant les pattes,
teint de rouge clatant par le rayon oblique du soleil couchant; sur le
plancher un grand peloton de soie carlate avait roul  ct du panier
de bois sculpt qui tait renvers.

Un bruit confus venait de la pice voisine.

Sanine resta immobile, tant que tinta la sonnette de la porte d'entre,
puis haussant la voix, il cria:

--Il n'y a personne?

Au mme instant la porte de la pice voisine s'ouvrit, et Sanine resta
frapp d'admiration...




II


Une jeune fille de dix-neuf ans, avec ses cheveux bruns drouls sur ses
paules nues, et les bras tendus en avant, s'lana dans la confiserie;
ayant aperu Sanine, elle courut  lui, le saisit par la main et
l'entrana, criant d'une voix haletante:

--Venez vite, par ici, venez  son secours!

Le saisissement de Sanine ne lui permit pas de rpondre aussitt  cet
appel, il resta clou  la mme place.

Il n'avait jamais vu une telle beaut.

La jeune fille se tourna de nouveau vers lui et lui dit:

--Mais venez donc, venez!

Sa voix, son regard, et le geste de sa main crispe qu'elle portait
convulsivement  ses joues pales, exprimaient un dsespoir si intense,
que Sanine la suivit prcipitamment par la porte reste ouverte derrire
elle.

Dans la chambre o il pntra  la suite de la jeune fille, il vit,
tendu sur un divan de crin de forme ancienne, un garon de quatorze
ans. Sa ressemblance avec la jeune fille frappait; videmment, c'tait
son frre.

Il tait tout blanc avec des reflets jaunes, couleur de cire ou de
marbre antique. Les yeux taient ferms; l'ombre de ses cheveux touffus
et noirs faisait tache sur son front ptrifi et sur ses fins sourcils
immobiles; entre les lvres bleuies, on apercevait les dents serres.

La respiration semblait interrompue; un des bras pendait sur le
plancher, l'autre tait rejet derrire la tte.

L'enfant tait tout habill et boutonn jusqu'au menton, sa cravate
troite lui serrait le cou.

La jeune fille courut vers lui avec des sanglots.

--Il est mort, il est mort! cria-t-elle.--Il y a un instant, il tait
assis ici, causant avec moi,--lorsque tout  coup il est tomb et,
depuis, il n'a plus fait un mouvement... Mon Dieu! Ne pouvez-vous pas le
sauver? Et maman qui n'est pas  la maison?

Puis vivement, elle cria en italien:

--Eh bien, Pantaleone, le mdecin... As-tu ramen le mdecin?

--Signora, j'ai envoy Louise chez le mdecin, rpondit une voix enroue
derrire la porte.

Un petit vieux en frac lilas orn de boutons noirs, le col enferm dans
une haute cravate blanche, avec une culotte de nankin, et des bas de
laine bleus, entra dans la chambre en boitant  cause de ses pieds
ankyloss.

Son petit visage disparaissait compltement sous une fort de cheveux
gris, couleur de fer. Cette chevelure en broussailles, qui se hrissait
par touffes et retombait dans toutes les directions, donnait au
vieillard l'air d'une poule huppe; la ressemblance tait rendue plus
complte par le fait qu'on ne pouvait distinguer sous cette sombre masse
grise qu'un nez pointu et des yeux jaunes, tout ronds.

--Louise arrivera plus vite, moi je ne peux pas courir, continua le
vieillard en italien.

Il soulevait l'un aprs l'autre ses pieds endoloris de goutteux,
chausss de souliers hauts attachs par des rubans.

--J'ai apport de l'eau, ajouta-t-il.

Et de ses doigts secs et noueux il serrait le long goulot de la
bouteille.

--Mais en attendant le mdecin, mile peut mourir, cria la jeune fille,
et elle tendit la main du ct de Sanine.

--Oh! Monsieur, oh! _mein Herr!_ vous ferez quelque chose pour nous
venir en aide!

--Il faut le saigner--c'est une attaque d'apoplexie, dit Pantaleone.

Bien que Sanine ne possdt aucune connaissance mdicale, il savait
pertinemment que des garons de quatorze ans ne peuvent pas avoir des
attaques d'apoplexie.

--C'est un vanouissement, ce n'est pas une attaque d'apoplexie, dit-il
 Pantaleone. Avez-vous des brosses? ajouta-t-il.

Le vieux releva son minois ratatin.

--Qu'est-ce que vous demandez?

--Des brosses, des brosses, rpta Sanine en allemand et en franais.

--Des brosses, ajouta-t-il en faisant le geste de brosser son habit.

Le vieillard comprit enfin.

--Ah! des brosses, _Spazzette!_ Pour sr nous avons des brosses!

--Eh bien, donnez-les-moi vite, nous dshabillerons l'enfant et nous le
frictionnerons.

--Bien... _Benone!_ Et de l'eau sur la tte? Vous ne trouvez pas
ncessaire de lui verser de l'eau sur la tte?

--Non... Nous verrons plus tard... Allez vite prendre des brosses.

Pantaleone posa la bouteille  terre, trottina hors de la chambre et
revint peu aprs muni d'une brosse  habits et d'une brosse  cheveux.

Un caniche  poils friss entra en agitant vivement sa queue, et regarda
plein de curiosit le vieux, la jeune fille et mme Sanine, de l'air de
quelqu'un qui se demande ce que signifie tout ce remue-mnage.

Sanine, d'un tour de main, eut dboutonn la jaquette du jeune garon,
ouvert le col de la chemise et retrouss les manches, puis saisissant
une brosse, il se mit  frictionner de toutes ses forces la poitrine et
les mains.

Pantaleone s'empressa avec non moins de zle  frictionner les bottes et
le pantalon de l'enfant, tandis que la jeune fille,  genoux, prs du
divan, prenait entre ses mains la tte du malade, et sans remuer une
paupire couvait du regard le visage de son frre.

Sanine frictionnait sans relche, mais du coin de l'oeil observait la
jeune fille.

--Dieu! qu'elle est belle! pensait-il.




III


Le nez de la jeune fille tait un peu grand, mais d'une belle forme
aquiline; un lger duvet ombrait imperceptiblement sa lvre suprieure;
son teint tait uni et mat--un ton d'ivoire ou d'cume blanche;--les
cheveux taient onduleux et brillants comme ceux de la Judith d'Allori
au palais Pitti,--les yeux surtout taient remarquables, d'un gris
sombre, l'iris encadr d'un liser noir--des yeux splendides,
triomphants, mme  cette heure o l'effroi et la douleur en
assombrissaient l'clat.

Sanine songea involontairement au beau pays d'o il revenait.

Cependant, mme en Italie, il n'avait pas rencontr une telle beaut!

La jeune fille respirait  de longs intervalles ingaux; elle retenait
son souffle et semblait attendre chaque fois pour voir si son frre ne
commenait pas  respirer.

Sanine continuait  frictionner le malade, sans pouvoir s'empcher
d'observer aussi Pantaleone dont la figure originale appelait son
attention.

Le vieillard tait puis de fatigue et haletait;  chaque coup de
brosse il laissait chapper une plainte, pendant que les longues touffes
de ses cheveux tremps de sueur se balanaient lourdement en tous sens,
comme les tiges d'une grande plante mouille par la pluie.

--Retirez-lui au moins ses bottes, allait dire Sanine  Pantaleone,
lorsque le chien, videmment surexcit par la nouveaut de cette scne,
se dressa tout  coup sur ses pattes de derrire et se mit  aboyer.

--Tartaglia--_Canaglia!_ lui cria le vieillard.

Au mme instant le visage de la jeune fille se transforma, ses sourcils
s'arqurent, ses yeux devinrent encore plus grands et la joie clata
dans son regard.

Sanine examina le malade et distingua sur le visage une lgre
coloration, les paupires remurent... les narines se dilatrent.
L'enfant aspira de l'air entre ses dents toujours serres et soupira...

--_Emilio_, cria la jeune fille... _Emilio mio_.

Les grands yeux noirs de l'enfant s'ouvrirent lentement. Ils regardaient
encore confusment mais commenaient  sourire faiblement. Le mme
sourire languissant joua sur ses lvres pales, puis il remua son bras
pendant, et d'un seul mouvement le ramena sur sa poitrine.

--Emilio, rpta la jeune fille en se levant.

Son visage exprimait un sentiment si intense, qu'il semblait  tout
instant qu'elle allait fondre en larmes ou clater d'un rire fou.

--Emilio! Qu'est-ce qu'il a? Emilio! cria une voix derrire la porte.

Dans la chambre entra  pas prcipits une dame proprement vtue, au
visage brun entour de cheveux d'un blanc d'argent. Un homme d'ge mr
la suivait, et la servante avanait la tte par-dessus son paule.

La jeune fille courut  leur rencontre.

--Il est sauv, maman, il vit! dit-elle en embrassant convulsivement la
dame qui venait d'entrer...

--Mais qu'est-il arriv, dit la nouvelle venue... Je rentrais... lorsque
prs de la maison j'ai rencontr le mdecin et Louise.

Pendant que la jeune fille racontait  sa mre tout ce qui s'tait
pass, le mdecin s'approcha du malade qui revenait  lui de plus en
plus compltement, et qui souriait toujours. Il paraissait commencer 
se sentir honteux de toute la peine qu'il avait donne  tout le monde.

--Comme je vois, vous l'avez frictionn avec des brosses, dit le mdecin
en s'adressant  Sanine et  Pantaleone... Vous avez trs bien fait...
C'tait une excellente ide... Maintenant nous allons voir ce que nous
pouvons encore lui administrer...

Il tta le pouls du jeune homme.

--Hum! montrez-moi votre langue!

La mre se pencha soucieuse sur le malade; l'enfant sourit franchement,
fixa ses yeux sur elle et rougit...

Sanine jugea que sa prsence tait devenue superflue et voulut se
retirer, mais avant qu'il et sa main sur le bouton de la porte
d'entre, la jeune fille se trouva de nouveau devant lui et l'arrta:

--Vous nous quittez, dit-elle, je ne vous retiens pas, mais vous
viendrez nous voir ce soir, n'est-ce pas?... Nous vous devons tant
d'obligations... Vous avez probablement sauv mon frre de la mort...
Nous voulons pouvoir vous remercier... Maman tient  vous exprimer
elle-mme sa reconnaissance... Il faut nous dire votre nom... Vous devez
venir partager notre joie...

--Mais... c'est que je pars ce soir pour Berlin, objecta Sanine.

--Vous avez tout le temps de partir, rpta vivement la jeune fille.

--Venez dans une heure prendre avec nous une tasse de chocolat,
ajouta-t-elle. Vous me le promettez?... Je dois vite retourner auprs du
malade... Nous comptons sur vous!

Que pouvait faire Sanine?

--Je viendrai! rpondit-il.

La belle jeune fille lui serra vivement la main et courut rejoindre son
frre.

Sanine se retrouva dans la rue.




IV


Lorsque Sanine, une heure et demie plus tard, revint  la confiserie
Roselli, il fut reu comme un parent.

Emilio tait assis sur le divan o il avait t frictionn le matin; le
mdecin lui avait ordonn une potion et recommandait beaucoup de
prudence dans les impressions, car le sujet est nerveux avec une
propension aux maladies de coeur.

Emilio avait dj eu des vanouissements, mais jamais la crise n'avait
t si longue ni si forte. Pourtant le mdecin assurait que tout danger
avait disparu.

Emilio tait habill, comme il convient  un convalescent, d'une ample
robe de chambre; sa mre lui avait entour le cou d'un fichu de laine
bleue. Le malade tait gai, il avait presque un air de fte; et tout
autour de lui tait  la joie.

Devant le sofa, sur une table ronde, recouverte d'une nappe blanche, se
dressait une norme chocolatire de porcelaine, remplie de chocolat
odorant, et tout autour des tasses, des verres de sirop, des gteaux,
des petits pains et jusqu' des fleurs. Six bougies de cire brlaient
dans deux candlabres de vieil argent;  ct du divan se trouvait un
moelleux fauteuil voltaire, et c'est l qu'on invita Sanine  prendre
place.

Toutes les personnes de la confiserie dont Sanine avait fait la
connaissance dans la journe taient runies autour du malade, sans en
excepter le chien Tartaglia ni le chat; tous semblaient tre fort
heureux; le caniche reniflait de plaisir, seul le chat continuait 
minauder et  cligner des yeux.

Sanine fut oblig de dcliner son nom, de dire d'o il venait, de parler
de sa famille. Quand il avoua qu'il tait Russe, les deux femmes furent
un peu tonnes et laissrent chapper un: Ah! tout en dclarant qu'il
parlait trs bien l'allemand, mais elles l'invitrent  continuer la
conversation en franais si cela lui tait plus agrable, car toutes
deux comprenaient cette langue et la parlaient.

Sanine s'empressa de profiter de cette aimable proposition.

Sanine! Sanine! La mre et la fille n'auraient jamais cru qu'un Russe
pt porter un nom aussi facile  prononcer. Le petit nom de Sanine,
Dmitri, leur plut de mme beaucoup.

La mre de Gemma s'empressa de remarquer que dans sa jeunesse elle avait
vu un opra: Demetrio et Polibio, mais que Dmitri sonnait infiniment
mieux que Demetrio.

Sanine passa aussi une heure en conversation avec les deux Italiennes,
qui, de leur ct, l'initirent  tous les vnements de leur vie.

La mre tenait gnralement la parole. Sanine apprit d'elle son nom,
Leonora Roselli. Elle tait veuve de Giovanni Battista Roselli, qui
tait venu vingt-cinq ans auparavant  Francfort en qualit de
confiseur. Giovanni Battista tait de Vicenza; c'tait un excellent
homme bien qu'un peu emport et orgueilleux, et par-dessus tout cela,
rpublicain!

En prononant ces mots, madame Roselli dsigna un portrait  l'huile
plac au-dessus du divan.

--Il faut croire que le peintre,--un rpublicain aussi! ajouta madame
Roselli en soupirant,--n'avait pas su saisir parfaitement la
ressemblance, car sur son portrait, Giovanni Battista apparaissait sous
les traits d'un sinistre et froce brigand, comme un Rinaldo Rinaldini!

Madame Roselli elle-mme tait ne dans la belle et antique cit de
Parme, o se trouve cette divine coupole peinte par l'immortel Corrge.
Une partie de sa vie pourtant avait t passe en Allemagne, et elle
s'tait presque germanise.

Elle ajouta, en branlant tristement la tte, qu'il ne lui restait plus
que cette fille et ce fils, et du doigt elle les montrait tour  tour,
puis elle dit que sa fille s'appelait Gemma et son fils Emilio, et que
tous les deux taient d'excellents enfants, obissants, surtout
Emilio...

--Et moi, je ne suis pas obissante? interrompit Gemma.

--Oh! toi aussi tu es rpublicaine! rpondit la mre.

Madame Roselli dclara pour conclure qu'assurment elle gagnait de quoi
vivre, mais que les affaires allaient beaucoup moins bien que du temps
de son mari, qui tait un grand artiste en fait de confiserie.

--_Un grand'uomo!_ affirma Pantaleone d'un air grave.




V


Gemma, tout en coutant sa mre, tantt riait, soupirait, caressait
l'paule de la vieille dame, la menaait du doigt, puis la regardait.
Enfin, elle se leva, prit sa mre dans ses bras et la baisa sur la nuque
 la naissance des cheveux, ce qui fit rire beaucoup la bonne dame tout
en poussant de petits cris effarouchs.

Pantaleone,  son tour, fut prsent au jeune Russe.

Pantaleone avait t autrefois un baryton d'opra, mais il avait depuis
longtemps termin sa carrire artistique et occupait dans la famille
Roselli une place intermdiaire qui tenait de l'ami de la maison et du
domestique. Bien qu'il ft depuis un grand nombre d'annes en Allemagne,
il n'avait appris qu' jurer en allemand et cela en italianisant
impitoyablement ses jurons.

--_Ferroflucto spitcheboubio!_ (maudite canaille), disait-il de presque
tous les Allemands.

En revanche, il parlait l'italien en perfection, car il tait originaire
de Sinigaglia, o l'on peut entendre la _lingua toscana in bocca
romana_.

Emilio faisait le paresseux et s'abandonnait aux agrables sensations
d'un convalescent qui vient d'chapper  un grand danger. Du reste il
tait facile de voir qu'il avait l'habitude d'tre gt tant et plus par
tous les siens.

Il remercia Sanine, d'un air confus, mais son attention se concentrait
sur les sirops ou les bonbons.

Sanine fut oblig de prendre deux grandes tasses d'excellent chocolat et
d'absorber une quantit fabuleuse de biscuits;  peine venait-il d'en
grignoter un, que dj Gemma lui en offrait un autre,--et comment
aurait-il pu refuser?

Au bout de quelques instants Sanine se sentit dans cette famille comme
chez lui; le temps s'envolait avec une rapidit incroyable.

Sanine parla beaucoup de la Russie, de son climat, de la socit russe,
du moujik, et surtout des cosaques, de la guerre de 1812, de
Pierre-le-Grand, des chansons et des cloches russes.

Les deux femmes avaient une notion trs vague du pays o Sanine tait
n, et Sanine fut stupfait, lorsque madame Roselli, ou, comme on
l'appelait plus souvent, Frau Lnore, lui posa cette question:

--Le palais de glace qui avait t lev  Saint-Ptersbourg au sicle
dernier, et dont j'ai lu dernirement la description dans un livre
intitul: _Bellezze delle arti_, existe-t-il encore?

--Mais croyez-vous donc qu'il n'y a jamais d't en Russie? s'cria
Sanine.

Et alors madame Roselli avoua qu'elle se reprsentait la Russie comme
une plaine toujours couverte de neiges ternelles, et habite par des
hommes vtus toute l'anne de fourrures et qui sont tous militaires:--il
est vrai, ajouta-t-elle, que c'est le pays le plus hospitalier de la
terre, et le seul o les paysans sont obissants.

Sanine s'effora de lui donner, ainsi qu' sa fille, des notions plus
exactes sur la Russie. Lorsqu'il en vint  parler de musique, madame
Roselli et sa fille le prirent de leur chanter un air russe, et lui
montrrent un minuscule piano, dont les touches en relief taient
blanches et les touches plates noires. Sanine obit sans faire de
faons, et s'accompagnant de deux doigts de la main droite et de trois
doigts de la main gauche (le pouce, le doigt du milieu et le petit
doigt), il se mit  chanter, d'une voix de tnor un peu nasale, le
_Saraphan_, puis _Sur la rue, sur le pav_.

Ses auditrices lourent fort sa voix et sa musique, mais s'extasirent
surtout sur la douceur et la sonorit de la langue russe, et le prirent
de leur traduire les paroles. Comme ces deux chansons ne pouvaient
donner une trs haute ide de la posie russe, Sanine prfra dclamer
la romance de Pouchkine: _Je me rappelle un instant divin_, qu'il
traduisit et chanta. La musique tait de Glinka.

L'enthousiasme de madame Roselli et de sa fille ne connut plus de
bornes. Frau Lnore dcouvrit une ressemblance tonnante entre le russe
et l'italien. Elle trouva mme que les noms de Pouchkine (elle
prononait _Poussekine_) et de Glinka sonnaient comme de l'italien.

Sanine  son tour obligea la mre et la fille  lui chanter quelque
chose: elles ne se firent pas prier. Frau Lnore se mit au piano et
chanta avec Gemma quelques _duettini_ et _stornelli_. La mre avait d
avoir dans le temps un bon contralto; la voix de la jeune fille tait un
peu faible, mais agrable.




VI


C'tait Gemma et non sa voix que Sanine admirait.

Il tait assis un peu en arrire et de ct, et pensait qu'un palmier ne
pourrait pas rivaliser avec l'lgante sveltesse de la taille de la
jeune Italienne, et lorsqu'elle levait les yeux dans les passages
expressifs, il semblait au jeune homme que devant ce regard le ciel
devait s'ouvrir.

Le vieux Pantaleone lui-mme, qui coutait gravement, d'un air de
connaisseur, une paule appuye au battant de la porte, le menton et la
bouche enfouis dans son ample cravate, subissait le charme de ce beau
visage, bien qu'il le vt tous les jours.

Le _duettino_ termin, Frau Lnore dit qu'Emilio possdait une trs
belle voix--un timbre d'argent, mais qu'il tait  l'ge o la voix
change et qu'il lui tait dfendu de chanter. C'tait  Pantaleone de se
ressouvenir, en l'honneur de leur hte, des airs qu'il chantait si bien
autrefois.

Pantaleone fit la mine, se renfrogna, bouriffa ses cheveux et dclara
que depuis des annes il avait abandonn le chant, bien qu'il ft un
temps o il pouvait tre fier de son talent. Il ajouta qu'il appartenait
 cette grande poque o il y avait encore de vrais chanteurs
classiques--qu'on ne saurait comparer aux glapisseurs de nos jours.
Alors il y avait vraiment ce qu'on est en droit d'appeler une cole de
chant, et quant  lui, Pantaleone Cippatola de Varse, ne lui avait-on
pas jet  Modne une couronne de lauriers et n'avait-on pas lch en
son honneur des pigeons blancs sur la scne? Enfin, un certain prince
Tarbousski--_il principe_ Tarbusski--avec lequel il tait intimement
li, ne le tourmentait-il pas chaque soir pour l'engager  faire une
tourne en Russie, o il lui promettait des montagnes d'or, des
montagnes d'or!... Mais Pantaleone tait bien dcid  ne pas quitter
l'Italie, le pays de Dante, _il paese del Dante!..._

Ensuite vinrent les malheurs, il avait t imprudent...

Ici le vieillard s'interrompit, poussa deux profonds soupirs, baissa les
yeux puis se remit  parler de l'poque classique du chant, et en
particulier du clbre tnor Garcia, pour lequel il nourrissait une
admiration sans bornes.

--Voil un homme! s'cria-t-il. Jamais le grand Garcia--_il gran
Garcia_--n'a condescendu  chanter comme les petits
tnors--_tenoracci_--d'aujourd'hui, en fausset; toujours avec la voix de
poitrine, _voce di petto, si!_

Le vieillard de son poing frappa violemment son jabot.

--Et quel acteur! Un volcan, _Signori miei_, un volcan, _un Vesuvio!_
J'ai eu l'honneur de jouer avec lui dans l'opra de l'illustrissimo
maestra Rossini--dans _Othello_. Garcia tait Othello, je jouais
Jago.--Et quand il prononait cette phrase:

Pantaleone prit l'attitude d'un chanteur et d'une voix tremblotante,
enroue, mais toujours pathtique lana:

_L'i-ra daver... so daver... so il fato. Io piu no... no... no... non
temero._

--... Le thtre tremblait, Signori miei! Et moi je ne restais pas en
arrire, et je rptais aprs lui:

_L'i...ra daver... so daver... so il fato Temr piu non dovro!_

... Et lui, tout  coup, comme un clair, comme un tigre: _Morro!... ma
vendicato._

... Ou quand il chantait... quand il chantait l'air clbre de
_Matrimonio segreto_ _Pria che spunti..._ Alors _il gran Garcia_,
aprs ces mots: _I cavalli di galoppo_, il faisait, coutez bien, vous
verrez comme c'est merveilleux, _com' stupendo!..._

Le vieillard commena une fioriture trs complique--mais  la dixime
note il s'arrta, toussa et avec un geste de dsespoir dit:

--Pourquoi me tourmentez-vous de la sorte?

Gemma battit des mains de toutes ses forces et cria: bravo! bravo! puis
courut vers le pauvre Jago et des deux mains lui donna des tapes
amicales sur l'paule.

Seul Emilio riait sans se gner. Cet ge est sans piti, La Fontaine l'a
dj dit.

Sanine s'effora de consoler le vieux chanteur en lui parlant dans sa
langue. Au cours de son dernier voyage il avait pris une teinture
d'italien; il se mit  parler du _paese del Dante dove il si suona_:
cette phrase et ce vers clbre _Lasciate ogni speranza_ formaient
tout le bagage potique italien du jeune touriste.

Mais Pantaleone ne se laissa pas rconforter par ces attentions. Il
enfona encore plus profondment son menton dans sa cravate et roulant
des yeux furieux ressembla plus que jamais  un oiseau hriss, mais
cette fois  un mchant oiseau, un corbeau ou un milan royal...

Alors Emilio, qui rougissait pour rien et  tout propos, comme il arrive
aux enfants gts, dit  sa soeur que si elle voulait amuser leur hte,
elle ne pouvait mieux faire que de lui lire une des comdies de Malz,
qu'elle lisait si bien.

Gemma clata de rire, donna une petite tape sur la main de son frre et
lui dit qu'il avait toujours de drles d'ides! Pourtant elle
s'empressa d'aller dans sa chambre et revint tout de suite avec un petit
livre  la main. Elle s'assit  la table devant la lampe, regarda autour
d'elle, leva le doigt taisez-vous messieurs--geste trs italien--et se
mit  lire  haute voix.




VII


Malz tait un crivain local qui avait su peindre des types de Francfort
avec un humour amusant, vif, bien que peu profond, dans de petites
comdies lgrement esquisses, crites en patois.

En effet, Gemma lisait fort bien, en vraie comdienne. Elle nuanait
chaque rle et savait  merveille soutenir le caractre des personnages;
elle avait hrit avec le sang italien la mimique expressive de ce
peuple. Elle n'pargnait ni sa voix douce, ni la plasticit de son
visage; quand elle devait reprsenter une vieille folle ou un
bourgmestre imbcile, elle faisait les grimaces les plus grotesques,
bridait ses yeux, retroussait ses narines, prenait une voix glapissante,
grasseyait...

Elle ne riait pas en lisant, mais quand ses auditeurs-- l'exception de
Pantaleone, qui tait sorti de la chambre ds qu'il avait t question
de lire l'oeuvre _d'o quel ferroflucto Tedesco_--l'interrompaient par une
explosion de rire, elle laissait glisser le livre sur ses genoux, et la
tte rejete en arrire se livrait  des clats de rire sonores qui
secouaient les anneaux moelleux de ses boucles sur son cou et ses
paules.

Ds que l'hilarit de son auditoire s'tait calme, elle reprenait son
livre, et redevenue srieuse recommenait sa lecture.

Sanine ne pouvait se rassasier d'admirer la lectrice, se demandant
comment ce visage si idalement beau pouvait sans transition prendre une
expression si comique et parfois presque triviale.

Gemma russissait beaucoup moins bien  rendre les rles de jeunes
filles, les jeunes premires, et surtout elle manquait les scnes
d'amour; elle-mme sentait son insuffisance et leur donnait une lgre
teinte de moquerie, comme si elle ne croyait pas  tous ces serments
enthousiastes,  toutes ces paroles enflammes, dont l'auteur, du reste,
s'abstenait le plus possible.

La soire passa si vite, que Sanine ne se souvint qu'il devait partir ce
soir-l que lorsque la pendule sonna dix heures...

Il bondit de sa chaise comme si un serpent l'et piqu.

--Qu'avez-vous? demanda Frau Lnore.

--Mais je dois partir ce soir pour Berlin, j'ai dj retenu une place
dans la diligence.

--Et quand part la diligence?

-- dix heures et demie.

--Alors vous arriverez trop tard, dit Gemma... Restez encore un peu...
je continuerai ma lecture...

--Avez-vous pay la place entire ou seulement donn des arrhes? demanda
Frau Lnore.

--J'ai pay la place entire! rpondit Sanine avec une grimace
douloureuse.

Gemma le regarda en clignant des yeux, et partit d'un clat de rire. Sa
mre la gronda.

--Comment, ce jeune homme a dpens de l'argent pour rien, et toi, cela
te fait rire?

--Ce n'est pas une affaire! rpondit Gemma. Cette dpense ne ruinera pas
monsieur Sanine... et nous tcherons de le consoler... Voulez-vous de la
limonade?

Sanine but un verre de limonade. Gemma reprit sa lecture et la gaiet
gnrale fut rtablie.

Quand la pendule sonna minuit, Sanine se leva pour se retirer.

--Maintenant, il vous faut rester encore quelques jours  Francfort, dit
Gemma...  quoi bon vous dpcher de partir?... Vous vous amuserez tout
autant ici qu'ailleurs.

Elle se tut.

--Je vous assure, vous ne vous amuserez pas davantage ailleurs!
ajouta-t-elle en souriant.

Sanine ne rpondit rien, mais il rflchit que son porte-monnaie tant
vide, il tait oblig de rester  Francfort en attendant la rponse d'un
ami de Berlin,  qui il pensait pouvoir emprunter quelque argent.

--Restez encore quelque temps avec nous, restez, dit  son tour Frau
Lnore, vous ferez la connaissance de M. Charles Kluber, le fianc de
Gemma. Il n'a pas pu venir ce soir parce qu'il avait beaucoup  faire
dans son magasin... Vous avez sans doute remarqu sur la Zeile, le plus
grand magasin de draps et de soieries... M. Kluber est le premier
commis... Il sera trs heureux de vous tre prsent.

Sanine ne comprit pas lui-mme pourquoi cette nouvelle l'abasourdit.

--L'heureux fianc! pensa-t-il.

Il regarda Gemma et il crut discerner dans les yeux de la jeune fille
une expression moqueuse.

Il prit cong de madame Roselli et de sa fille.

-- demain, n'est-ce pas? vous reviendrez demain?... demanda Frau
Lnore.

-- demain! rpta Gemma d'un ton affirmatif, comme si cela allait sans
dire.

-- demain! rpondit Sanine.

Emilio, Pantaleone et le caniche Tartaglia lui firent conduite jusqu'au
coin de la rue. Pantaleone ne put se retenir d'exprimer le dplaisir que
lui causait la lecture de Gemma.

--Comment n'a-t-elle pas honte! Elle se tord, elle crie--_una
caricatura_. Elle devrait reprsenter Mrope, Clytemnestre, un
personnage tragique et grand... mais elle aime mieux singer une vilaine
Allemande! Tout le monde peut en faire autant:... _Mertz, Kertz,
spertz_, cria-t-il de sa voix enroue en poussant le menton en avant et
en carquillant les doigts.

Tartaglia aboya contre lui, tandis qu'Emilio riait...

Le vieillard fit brusquement volte-face et rebroussa chemin.

Sanine rentra  l'Htel du Cygne Blanc, dans un tat d'esprit
passablement troubl.

Toute cette conversation italo-franco-allemande bourdonnait encore  son
oreille.

--Fiance! se dit-il, lorsqu'il fut couch dans sa modeste chambre
d'htel.--Quelle belle jeune fille!... Mais pourquoi ne suis-je pas
parti?

Pourtant le lendemain il expdia une lettre  son ami de Berlin.




VIII


Avant que Sanine et achev sa toilette, le garon de l'htel vint lui
annoncer la visite de deux messieurs.

L'un tait Emilio, l'autre un jeune homme grand et fort prsentable,
avec une tte tire  quatre pingles; c'tait Herr Karl Kluber, le
fianc de la belle Gemma.

Il est avr qu' cette poque on n'aurait pas trouv dans tout
Francfort un premier commis plus poli, plus comme il faut, plus srieux
ni plus avenant que M. Kluber.

Sa toilette irrprochable tait en harmonie avec sa prestance et la
grce de ses manires, un peu rserves et froides, il est vrai, un
genre britannique, contract pendant un sjour de deux ans en
Angleterre, et en somme d'une lgance sduisante.

De prime abord il sautait aux yeux que ce beau jeune homme, un peu
grave, mais trs bien lev et encore mieux lav, tait habitu  obir
aux ordres d'un suprieur et  commander  des infrieurs, et que
derrire le comptoir de son magasin, il devait fatalement inspirer du
respect aux clients.

Sa probit scrupuleuse ne pouvait pas tre mise en doute; il suffisait
pour s'en convaincre d'un coup d'oeil sur ses manchettes impeccablement
empeses! Sa voix d'ailleurs tait en harmonie avec tout son tre: une
voix de basse assure et moelleuse, mais pas trop leve et mme avec
des inflexions caressantes dans le timbre. C'est bien la voix qui
convient pour donner des ordres  des subordonns:--Montrez  Madame le
velours de Lyon ponceau.--Donnez une chaise  Madame!...

M. Kluber commena par se prsenter  Sanine selon toutes les rgles; il
inclina sa taille avec tant de noblesse, rapprocha si lgamment les
jambes et serra les talons l'un contre l'autre avec une politesse si
exquise, qu'il tait impossible de ne pas s'crier mentalement: Oh! ce
jeune homme a du linge et des qualits d'me de premier ordre!

Le fini de sa main droite dgante,--de sa main gauche couverte d'un
gant de sude, il tenait son chapeau liss comme un miroir et au fond
duquel s'talait l'autre gant;--le fini de sa main droite qu'il tendit 
Sanine avec modestie mais fermement tait au-dessus de tout loge:
chaque ongle tait  lui seul une oeuvre d'art.

Ensuite, M. Kluber expliqua, dans un allemand choisi, qu'il tait venu
prsenter ses hommages et exprimer sa reconnaissance au monsieur
tranger qui avait rendu un service si important  son futur parent, au
frre de sa fiance; en disant ces mots il tendit sa main gauche vers
Emilio, qui rougit, de honte semblait-il, se dtourna dans la direction
de la fentre et mit un doigt dans sa bouche.

M. Kluber ajouta qu'il serait heureux s'il pouvait tre agrable 
monsieur l'tranger.

Sanine rpondit non sans quelque difficult, en allemand, qu'il tait
trs heureux... que le service rendu tait insignifiant... et il invita
ses htes  s'asseoir.

Herr Kluber remercia--et rejetant vivement les pans de son habit, se
posa sur une chaise, mais il s'asseyait si lgrement, si peu
confortablement, qu'on comprenait aussitt qu'il s'tait assis par
politesse, mais qu'il se lverait dans une minute.

En effet, au bout de quelques secondes il se leva, fit modestement deux
pas en arrire, comme dans une contredanse, et dclara qu' son vif
regret il ne pouvait prolonger sa visite, car c'tait l'heure d'entrer
au magasin... les affaires avant tout! Cependant, le lendemain tant un
dimanche, il avait organis, avec l'assentiment de Frau Lnore et de
Fralein Gemma, une promenade  Soden, et il avait l'honneur d'inviter
monsieur l'tranger  se joindre  eux; il esprait que M. Sanine ne
refuserait pas d'_orner_ cette partie de plaisir de sa prsence.

Sanine, en effet, consentit  _orner_ de sa prsence cette partie de
plaisir--et M. Kluber, aprs avoir fait pour la seconde fois un salut
dans toutes les rgles, se retira gracieusement avec son pantalon
couleur de pois tendres et en faisant rsonner agrablement les semelles
de ses bottes neuves...




IX


Emilio, sans tenir compte de l'invitation de Sanine, qui le priait de
s'asseoir, tait rest tout le temps le visage tourn vers la fentre,
mais ds que son futur beau-frre fut parti, il pirouetta sur ses
talons, en faisant des grimaces de gamin, et demanda en rougissant la
permission de rester encore un moment.

--Je vais beaucoup mieux aujourd'hui, ajouta-t-il, seulement le mdecin
ne me permet pas encore de travailler.

--Restez avec moi, vous ne me gnez nullement, s'empressa de rpondre
Sanine, qui, en sa qualit de Russe, tait enchant d'avoir aussi un
prtexte pour ne rien faire.

Emilio le remercia, et au bout de quelques minutes le jeune garon se
trouva dans l'appartement de Sanine comme chez lui; il examina tous les
effets du voyageur et le questionna sur la provenance et la qualit de
chaque objet. Il aida Sanine  se raser, et engagea le jeune Russe 
laisser pousser ses moustaches. Tout en bavardant, il confia  son
nouvel ami beaucoup de dtails sur la vie de sa mre, de sa soeur, de
Pantaleone et mme du caniche Tartaglia, en un mot il dcrivit toute
leur manire de vivre.

Toute trace de timidit avait disparu de chez Emilio, il ressentit une
vive sympathie pour Sanine, non parce que le jeune Russe lui avait sauv
la vie la veille, mais parce qu'il se sentait fortement attir vers lui.
Il n'eut rien de plus press que de confier  son nouvel ami ses
secrets.

Il lui avoua que sa mre le destinait au commerce, tandis qu'il
_savait_, il le savait pertinemment, qu'il tait n pour tre artiste,
musicien, chanteur, qu'il avait une vocation dcide pour le thtre: la
preuve en tait que Pantaleone l'engageait  suivre cette carrire.
Malheureusement M. Kluber tait de l'avis de sa mre, et il exerait une
grande influence sur elle. C'est lui qui avait suggr  Madame Roselli
l'ide de mettre son fils dans le commerce, parce que le premier commis
ne voyait rien de plus beau que le commerce. Vendre du drap et du
velours, tromper le client, lui demander des prix d'imbciles, des
prix de Russes [Autrefois, et peut-tre encore maintenant, au mois de
mai, ds que les seigneurs russes arrivaient  Francfort, tous les
magasins levaient leurs prix, qu'on appelait prix de Russes ou prix
d'imbciles.], voil l'idal de M. Kluber!

--Eh bien! maintenant vous allez venir chez nous? s'cria l'enfant ds
que Sanine eut termin sa toilette et crit une lettre  Berlin.

--Il est encore trop tt pour faire une visite, objecta Sanine.

--Oh! a ne fait rien, s'cria Emilio d'un ton caressant. Revenez avec
moi. Nous passerons  la poste et de l nous reviendrons chez nous!
Gemma sera si contente! Vous djeunerez avec nous... Vous pourrez
glisser un mot  maman en faveur de moi... en faveur de ma carrire
artistique...

--Eh bien! allons, dit Sanine.

Et ils sortirent ensemble de l'htel.




X


Gemma, en effet, fut trs contente de revoir Sanine, et Frau Lnore le
reut trs amicalement; il tait vident qu'il avait produit la veille
une excellente impression sur toutes deux. Emilio courut commander le
djeuner aprs avoir encore une fois rappel  Sanine qu'il avait promis
de plaider sa cause auprs de sa mre.

--Je n'oublierai pas, soyez tranquille, dit Sanine au jeune garon.

Frau Lnore n'tait pas tout  fait bien; elle souffrait de la migraine,
et  demi-allonge dans le fauteuil, elle s'efforait de rester
immobile.

Gemma portait une ample blouse jaune retenue par une ceinture de cuir
noir; elle semblait aussi un peu lasse; elle tait lgrement ple, des
cercles noirs entouraient ses yeux, sans pourtant leur enlever leur
clat, et cette pleur ajoutait un charme mystrieux aux traits
classiquement svres de la jeune Italienne.

Cette fois Sanine fut surtout frapp par la beaut lgante des mains de
la jeune fille. Lorsqu'elle rajustait ou soulevait ses boucles noires et
brillantes, Sanine ne pouvait arracher ses regards de ces doigts
souples, longs, carts l'un de l'autre comme ceux de la Fornarine de
Raphal.

Il faisait extrmement chaud dehors; aprs le djeuner Sanine voulut se
retirer, mais ses htes lui dirent que par une pareille chaleur il
valait beaucoup mieux ne pas bouger de sa place; et il resta.

Dans l'arrire-salon ou il se tenait avec la famille Roselli, rgnait
une agrable fracheur: les fentres ouvraient sur un petit jardin
plant d'acacias. Des essaims d'abeilles, des taons et des bourdons
chantaient en choeur avec ivresse dans les branches touffues des arbres
parsemes de fleurs d'or;  travers les volets  demi clos et les stores
baisss, ce bourdonnement incessant pntrait dans la chambre donnant
l'impression de la chaleur rpandue dans l'air au dehors, et la
fracheur de la chambre ferme et confortable paraissait d'autant plus
agrable...

Sanine causait beaucoup, comme la veille, mais cette fois il ne parlait
plus de la Russie ni de la vie russe. Pour rendre service  son jeune
ami, qui tout de suite aprs le djeuner avait t envoy chez M. Kluber
pour tre initi  la tenue des livres, Sanine amena la conversation sur
les avantages respectifs du commerce et de l'art. Il ne fut pas tonn
de voir que Frau Lnore tait pour le commerce, il s'y attendait, mais
il fut surpris de voir que Gemma partageait l'opinion de sa mre.

--Pour tre un artiste, et surtout un chanteur, dclara la jeune fille
en faisant un geste nergique de la main, il faut occuper le premier
rang; le second ne vaut rien; et comment savoir si l'on est capable de
tenir la premire place?

Pantaleone prit part  la conversation et se dclara partisan de l'art.
Il est vrai que ses arguments taient assez faibles: il soutint qu'il
faut avant tout possder un _certo estro d'epirazione_--un certain lan
d'inspiration!

Frau Lnore fit la remarque que certainement Pantaleone avait d
possder cet _estro_ et pourtant...

--C'est que j'ai eu des ennemis, rpondit lugubrement Pantaleone.

--Et comment peux-tu savoir (les Italiens tutoient facilement) qu'Emilio
n'aura pas d'ennemis, lors mme qu'il possderait cet _estro_?

--Eh bien! faites de lui un commerant, dit Pantaleone dpit, mais
Giovan' Battista n'aurait pas agi de la sorte, bien qu'il ft confiseur
lui-mme...

--Mon mari, Giovan' Battista, tait un homme raisonnable, et si dans sa
jeunesse il a cd  des entranements...

Mais Pantaleone ne voulut plus rien entendre et sortit de la chambre en
rptant sur un ton de reproche: Ah! Giovan' Battista!

Gemma dit alors que si Emilio se sentait un coeur de patriote, et s'il
tenait  consacrer toutes ses forces  la dlivrance de l'Italie, on
pourrait pour cette oeuvre sacre sacrifier un avenir assur, mais pas
pour le thtre...

 ces mots, Frau Lnore devint trs inquite et supplia sa fille de ne
pas induire en erreur son jeune frre, mais de se contenter d'tre
elle-mme, une affreuse rpublicaine!...

Aprs avoir prononc ces paroles, Frau Lnore se mit  gmir et se
plaignit de son mal de tte; il lui semblait que son crne allait
clater.

Gemma s'empressa de donner des soins  sa mre. Elle humecta le front de
Madame Roselli d'eau de Cologne et souffla lentement dessus, puis elle
lui baisa doucement les joues, posa la tte de Frau Lnore sur des
coussins, lui dfendit de parler et de nouveau l'embrassa. Alors, se
tournant vers Sanine, d'une voix  demi mue,  demi badine, elle
commena  faire l'loge de sa mre.

--Si vous saviez comme elle est bonne et comme elle a t belle!... Que
dis-je, elle l'a t, elle l'est encore maintenant... Regardez les yeux
de maman!

Gemma sortit de sa poche un mouchoir blanc, en couvrit le visage de sa
mre, puis abaissant lentement le rebord de haut en bas, elle dcouvrit
l'un aprs l'autre le front, les sourcils et les yeux de Frau Lnore;
alors elle pria sa mre d'ouvrir les yeux.

Frau Lnore obit, et Gemma s'exclama d'admiration.

Les yeux de Frau Lnore taient en effet fort beaux.

Gemma maintenant le mouchoir sur la partie infrieure du visage, qui
tait moins rgulire, se mit de nouveau  couvrir sa mre de baisers.

Madame Roselli riait, dtournait la tte et feignait de vouloir
repousser sa fille; Gemma de son ct faisait semblant de lutter avec sa
mre, non pas avec des clineries de chatte,  la manire franaise,
mais avec cette grce italienne qui laisse pressentir la force.

Enfin Frau Lnore se dclara fatigue. Gemma lui conseilla de faire la
sieste dans ce fauteuil, en promettant que le monsieur russe et
elle-mme resteraient pendant ce temps aussi tranquilles que de petites
souris.

Frau Lnore rpondit par un sourire, poussa quelques soupirs et
s'endormit. Gemma s'assit sur un tabouret prs de sa mre et resta
immobile; de temps en temps d'une main elle portait un doigt sur ses
lvres, de l'autre elle soutenait l'oreiller derrire la tte de sa
mre, et chuchotait d'une voix insaisissable, regardant de travers
Sanine, chaque fois qu'il s'avisait de faire un mouvement quelconque.

Bientt Sanine resta immobile  son tour, comme hypnotis, admirant de
toutes les forces de son me le tableau que formaient cette chambre 
demi-obscure o par-ci par-l rougissaient en points clatants des roses
fraches et somptueuses qui trempaient dans des coupes antiques de
couleur verte, et cette femme endormie avec les mains chastement
replies, son bon visage encadr par la blancheur neigeuse de l'oreiller
et enfin ce jeune tre tout entier  sa sollicitude, aussi bon, aussi
pur et d'une beaut innarrable avec des yeux noirs, profonds, remplis
d'ombre, et quand mme lumineux...

Sanine se demandait o il tait? tait-ce un rve? Un conte? Comment se
trouvait-il l?




XI


La sonnette de la porte d'entre tinta. Un jeune paysan en bonnet de
fourrure, avec un gilet rouge, entra dans la confiserie. C'tait le
premier client de la journe.

Frau Lnore dormait toujours, et Gemma craignit de la rveiller en
retirant son bras.

--Voulez-vous recevoir le client  ma place? demanda-t-elle  voix basse
au jeune Russe.

Sanine sortit aussitt de la chambre sur la pointe des pieds et entra
dans la confiserie.

Le paysan voulait un quart de pastilles de menthe.

--Combien dois-je lui demander? dit Sanine  voix basse  travers la
porte.

--Six kreutzers, rpondit Gemma sur le mme ton.

Sanine pesa un quart de livre, trouva du papier pour envelopper la
marchandise, confectionna un cornet, versa dedans les pastilles qu'il
rpandit de tous cts, russit non sans peine  les faire entrer dans
le sac, et enfin les livra et reut la monnaie.

L'acheteur le contemplait avec stupfaction en tournant son chapeau sur
sa poitrine, tandis que dans la chambre  ct Gemma se tenait la bouche
pour touffer son rire fou.

 peine ce client fut-il sorti qu'il en vint un second, un troisime...

--J'ai de la veine, pensa Sanine.

Le second chaland demanda un verre d'orgeat, le troisime une demi-livre
de bonbons.

Sanine russit  satisfaire  tous, il tourna nergiquement les cuillers
dans les verres, remua les assiettes et sortit agilement les conserves
et les bonbons des bocaux et des botes.

Lorsqu'il fit son compte, il dcouvrit qu'il avait vendu trop bon march
l'orgeat, mais qu'il avait pris deux kreutzers de trop pour les bonbons.

Gemma riait toujours sans bruit, et Sanine lui-mme tait d'une gaiet
inusite, dans un tat d'esprit extraordinairement heureux.

Il lui semblait qu'il resterait volontiers ternellement derrire ce
comptoir  vendre des bonbons et de l'orgeat, pendant que cette belle
jeune fille le regardait avec des yeux amicalement moqueurs, et que le
soleil d't se frayant un chemin  travers l'pais feuillage des
marronniers, remplissait la chambre de l'or verdtre des rayons du
couchant, et que le coeur se mourait d'une douce langueur de paresse,
d'insouciance et de jeunesse--de premire jeunesse.

Le quatrime client demanda une tasse de caf. Cette fois il fut
ncessaire de recourir  Pantaleone, et Sanine vint reprendre sa place
prs de Gemma. Frau Lnore dormait toujours,  la vive satisfaction de
sa fille.

--Quand maman peut dormir, sa migraine passe tout de suite! expliqua
Gemma.

Sanine, toujours  mi-voix, parla de nouveau de son commerce et
s'informa gravement du prix des marchandises. Gemma lui rpondit sur le
mme ton. Tous deux, pourtant, en leur for intrieur, sentaient
parfaitement qu'ils jouaient la comdie.

Tout  coup un orgue de Barbarie dans la rue joua l'air du Freischutz:
 travers les monts,  travers les plaines!

Les sons criards se rpandirent, tremblotants et vibrant dans l'air
immobile.

Gemma tressaillit.

--Cette musique va rveiller maman!

Sanine courut dans la rue, mit une poigne de kreutzers dans la main du
joueur d'orgue et le dcida  se retirer.

Lorsqu'il rentra dans la chambre, Gemma le remercia d'un lger signe de
tte, et avec un sourire pensif se mit  fredonner elle-mme la belle
mlodie de Weber, dans laquelle Max exprime les doutes du premier amour.

Elle demanda ensuite  Sanine s'il connaissait le _Freischutz_, s'il
aimait Weber, et elle ajouta que, bien qu'elle ft Italienne, elle
prfrait cette musique  toute autre.

La conversation passa de Weber  la posie et au romantisme, puis 
Hoffmann, qui tait fort  la mode  cette poque.

Pendant ce temps Frau Lnore dormait toujours, ronflant mme quelque
peu, et les rayons du soleil qui glissaient entre les persiennes en
bandes troites, de plus en plus obliques, se promenaient sans cesse
effleurant le plancher, les meubles, la robe de Gemma, les feuilles et
les ptales des fleurs.




XII


Gemma ne gotait pas beaucoup Hoffmann et mme elle le trouvait
ennuyeux!

Sa nature claire de mridionale restait rfractaire au ct brumeux et
fantastique du conteur.

--Tous ces contes sont bons pour les enfants! disait-elle non sans
ddain.

Elle se plaignait aussi du manque de posie d'Hoffmann. Pourtant une de
ses nouvelles lui plaisait beaucoup, tout au moins le commencement, car
elle en avait oubli la fin, si mme elle l'avait lue.

C'tait l'histoire d'un jeune homme qui rencontre par hasard, peut-tre
dans une confiserie--une jeune fille d'une grande beaut, une Grecque.
Elle est accompagne d'un vieillard mystrieux et bizarre.

Le jeune homme tombe amoureux  premire vue de la jeune fille, et elle
le regarde d'un air suppliant, comme pour lui demander de la dlivrer...

Le jeune homme s'absente pour quelques instants, et lorsqu'il rentre
dans la confiserie, la jeune fille et le vieillard ont disparu; il
s'lance  leur poursuite, mais tous ses efforts pour les atteindre
restent vains.

La belle jeune fille est pour jamais perdue pour lui; et pourtant il lui
est impossible d'oublier le regard suppliant qu'elle attacha sur lui, et
il est rong par la pense que peut-tre le bonheur de sa vie a gliss
entre ses doigts.

Ce n'est pas ainsi que finit le conte d'Hoffmann, mais tel est le
dnouement qui tait rest grav dans la mmoire de Gemma.

--Il me semble, ajouta-t-elle, que des rencontres et des sparations
semblables arrivent plus souvent que nous ne le pensons.

Sanine ne rpondit pas  cette remarque, mais au bout de quelques
instants il amena la conversation sur M. Kluber...

C'tait la premire fois qu'il le mentionnait, il ne lui tait pas
encore arriv de penser au fianc de Gemma.

 son tour la jeune fille ne rpondit pas et resta pensive, mordillant
lgrement l'ongle de l'index et regardant de ct. Enfin elle fit
l'loge de son fianc, parla de la partie de plaisir qu'il avait
projete pour le lendemain, et jetant un regard plein de vivacit sur
Sanine se tut de nouveau.

Cette fois le jeune Russe ne trouva plus rien  dire.

Emilio entra dans la chambre en courant si bruyamment, qu'il rveilla
Frau Lnore.

Sanine fut enchant de l'arrive de son jeune ami.

Frau Lnore se leva de son fauteuil, et Pantaleone entra pour annoncer
que le dner tait servi.

L'ami de la maison, l'ex-chanteur et le domestique remplissait encore le
rle de cuisinier.




XIII


Sanine resta pour le dner. On le retint encore sous prtexte que la
chaleur tait accablante, puis, quand la chaleur eut baiss, on l'invita
 venir au jardin pour prendre le caf  l'ombre des acacias.

Sanine accepta. Il se sentait parfaitement heureux.

Le cours calme et monotone de la vie est plein de charme, et Sanine
s'abandonnait  ce charme avec dlices, il ne demandait rien de plus au
prsent, ne songeait pas au lendemain et ne se souvenait plus du pass.
O trouverait-il plus de charme que dans la compagnie de cet tre
exquis, Gemma! Bientt il faudra se sparer d'elle, et sans doute pour
ne jamais la revoir, mais pendant que la mme barque, comme dans la
romance d'Ilhland, les porte sur les ondes domptes de la vie:
Rjouis-toi, gote la vie, voyageur!...

Et tout semblait beau et agrable  l'heureux voyageur!

Frau Lnore lui proposa de se mesurer avec elle et Pantaleone au
tresette, et elle lui apprit ce jeu de cartes italien peu compliqu,
o elle gagna quelques kreutzers, et il tait parfaitement heureux.

Pantaleone,  la demande d'Emilio, commanda au caniche Tartaglia
d'excuter tous ses tours, et Tartaglia sauta par-dessus un bton,
parla, c'est--dire, aboya, ternua, ferma la porte avec son museau,
apporta la vieille pantoufle de son matre, et finalement, coiff d'un
vieux shako, figura le marchal Bernadotte recevant de cruels reproches
de Napolon sur sa trahison.

Napolon tait reprsent par Pantaleone, assez fidlement; les bras
croiss, un tricorne enfonc sur les yeux, il grondait furieusement en
franais... et dans quel franais? Tartaglia tait assis devant son
Empereur humblement repli sur lui-mme, la queue baisse, clignant
timidement les yeux sous la visire du shako, pos de travers; de temps
en temps, quand Napolon haussait la voix, Bernadotte se soulevait sur
ses pattes de derrire.

--_Fuori, Traditore!_ (va-t'en, tratre) cria Napolon, oubliant dans
l'excitation de sa colre qu'il devait soutenir son caractre franais.
Alors Bernadotte se cacha sous le divan, puis revint aussitt avec un
aboiement joyeux, qui signifiait que la reprsentation tait termine.

Tous les spectateurs riaient aux larmes, et Sanine riait plus que tous
les autres.

Gemma avait un rire fort agrable, continu et lent mais entrecoup de
petits cris plaintifs, trs drles... Sanine tait en extase devant ce
rire. Il aurait voulu pouvoir couvrir de baisers la jeune fille pour
chacun de ces petits cris. Enfin la nuit tomba. Il tait temps de se
sparer.

Sanine prit plusieurs fois cong de tout le monde, et rpta  chacun 
maintes reprises:-- demain! Mme il embrassa Emilio, et partit en
emportant l'image triomphante de la jeune fille, parfois rieuse, parfois
pensive, calme ou indiffrente mais toujours remplie d'attrait. Ces yeux
tantt largement ouverts, clairs et gais comme le jour, tantt  demi
recouverts par les cils, profonds et sombres comme la nuit, taient
toujours devant lui, pntrant d'un trouble trange et doux toutes les
autres images et reprsentations.

Mais il n'arriva pas une seule fois  Sanine de songer  M. Kluber ni
aux vnements qui l'obligeaient  rester  Francfort, en un mot tout ce
qui le proccupait et le tourmentait la veille n'existait plus pour lui.




XIV


Sanine tait un fort beau garon, de taille haute et svelte; il avait
des traits agrables, un peu flous, de petits yeux teints de bleu
exprimant une grande bont, des cheveux dors et une peau blanche et
rose. Ce qui le distinguait de prime abord, c'tait cette expression de
gaiet sincre, un peu nave, ce rire confiant, ouvert, auquel on
reconnaissait autrefois  premire vue les fils de la petite noblesse
rurale russe. Ces fils de famille taient d'excellents jeunes
gentilshommes, ns et librement levs dans les vastes domaines des pays
de demi-steppes.

Sanine avait une dmarche indcise, une voix lgrement sifflante, et
ds qu'on le regardait il rpondait par un sourire d'enfant. Enfin il
avait la fracheur et la sant; mais le trait caractristique de sa
physionomie tait la douceur, par dessus tout la douceur!

Il ne manquait pas d'intelligence et avait appris pas mal de choses.
Malgr son voyage  l'tranger, il avait conserv toute sa fracheur
d'esprit et les sentiments qui  cette poque troublaient l'lite de la
jeunesse russe, lui taient totalement inconnus.

Dans ces derniers temps, aprs s'tre mis en qute d'hommes nouveaux,
les romanciers russes ont commenc  reprsenter des jeunes gens qui se
piquent avant tout de fracheur, mais ils sont frais  la faon des
hutres de Flensbourg, qu'on apporte  Saint-Ptersbourg.

Sanine n'avait rien de commun avec ces jeunes gens.

Puisque je me laisse aller  des comparaisons, je dirai que Sanine
ressemblait  un jeune pommier touffu, rcemment plant dans un jardin
russe de terre arable, ou plutt  un jeune cheval de trois ans, bien
nourri, au poil lisse, aux pieds forts, et qui n'est pas encore dress.

Ceux qui ont rencontr Sanine plus tard, quand la vie l'a bris, quand
il a perdu le velout de la premire jeunesse, ont trouv en lui un tout
autre homme.

       *       *       *       *       *

Le lendemain matin, Sanine tait encore au lit, lorsque Emilio,
endimanch, une canne  la main, et trs pommad, entra vivement dans la
chambre de son ami pour lui annoncer que Herr Kluber serait tout de
suite l avec la voiture, que le temps promettait d'tre trs beau, que
tout tait prt, mais que sa mre ne serait pas de la partie parce que
sa migraine l'avait reprise.

Emilio engagea Sanine  s'habiller au plus vite en lui disant qu'il
n'avait pas un instant  perdre.

En effet, M. Kluber surprit le jeune Russe au milieu de sa toilette. Il
frappa  la porte, entra, salua en se courbant en deux, et se dclara
prt  attendre aussi longtemps qu'on voudrait, puis il s'assit en
posant avec grce son chapeau sur son genou.

Le premier commis tait tir  quatre pingles et avait vers sur sa
personne tout un flacon de parfum; chacun de ses mouvements tait suivi
d'un effluve d'arme subtil.

Il tait arriv dans un landau dcouvert attel de deux chevaux grands
et vigoureux, mais dpourvus d'lgance.

Un quart d'heure plus tard, Sanine, Kluber et Emilio arrivrent
triomphalement devant le perron de la confiserie. Madame Roselli refusa
catgoriquement de se joindre  la promenade.

Gemma voulut rester pour tenir compagnie  sa mre, mais Frau Lnore la
mit pour ainsi dire dehors de vive force.

--Je n'ai besoin de personne pour me tenir compagnie, dit-elle, je veux
dormir. J'aurais envoy Pantaleone avec vous, mais il faut que quelqu'un
reste au magasin.

--Pouvons-nous prendre Tartaglia avec nous?

--Je crois bien, mon fils.

Tartaglia sauta immdiatement avec des bonds de joie sur le sige  ct
du cocher et s'assit en se pourlchant les babines. videmment il tait
habitu  ces promenades.

Gemma mit un grand chapeau de paille orn de rubans couleur de cannelle
dont l'aile replie sur le front abritait tout le visage. L'ombre
s'arrtait aux lvres qui rougissaient virginalement et tendrement,
comme les ptales d'une rose  cent feuilles, tandis que les dents
brillaient discrtement, avec la mme innocence que chez un enfant.

Gemma prit place au fond de la voiture avec Sanine. Kluber et Emilio
s'assirent en face.

Le ple visage de Frau Lnore apparut  la fentre. Gemma agita son
mouchoir, et les chevaux se mirent en marche.




XV


Soden est une petite ville dans les environs de Francfort, fort bien
situe au pied d'une des ramifications du Taunus, endroit rput en
Russie pour ses eaux, qu'on dit salutaires pour les personnes dont les
poumons sont dlicats.

Les habitants de Francfort vont  Soden pour se distraire. Le parc est
fort beau et prsente aux promeneurs plusieurs Wirthschafte, o l'on
peut boire de la bire et du caf,  l'ombre des hauts tilleuls et des
rables.

La route de Francfort  Soden longe la rive droite du Mein; elle est
dans toute sa longueur borde d'arbres fruitiers.

Pendant que le landau roulait lentement sur la route unie, Sanine
observait  la drobe la faon dont Gemma se comportait avec son
fianc; il les voyait ensemble pour la premire fois. L'attitude de la
jeune fille tait calme et naturelle, quoiqu'un peu plus rserve et
plus srieuse que d'habitude.

Kluber avait l'air d'un suprieur plein de condescendance, qui s'accorde
ainsi qu' ses subordonns un plaisir modr et convenable.

Sanine ne remarqua pas chez le fianc de Gemma de l'empressement. Il
tait vident que Herr Kluber considrait son mariage comme une affaire
arrte, dont il n'avait plus aucune raison de s'inquiter!

Mais il ne perdait pas un instant le sentiment de sa condescendance!
Pendant une longue promenade que les jeunes gens firent avant le dner,
 travers bois, dans la montagne et dans les valles qui entourent
Soden, Herr Kluber, tout en admirant les beauts de la nature, la
traitait aussi avec une condescendance  travers laquelle perait le
sentiment de sa supriorit. Il fit la remarque que tel ruisseau avait
tort de couler en ligne droite au lieu de dcrire des mandres
pittoresques; il critiqua aussi le chant d'un pinson qui ne variait pas
assez ses thmes.

Gemma ne paraissait pas s'ennuyer, mme elle avait l'air de s'amuser
plutt, et cependant Sanine ne reconnaissait pas la Gemma de la veille;
nulle ombre pourtant n'attristait son visage, jamais sa beaut n'avait
eu plus de rayonnement, mais son me semblait replie sur elle-mme.

L'ombrelle ouverte, gante, elle marchait lgrement, sans hte, comme
se promnent les jeunes filles bien leves, et elle parlait peu.

Emilio n'avait pas l'air non plus de se sentir tout  fait  son aise,
et Sanine encore moins que lui. Le jeune Russe d'ailleurs tait un peu
gn par l'obligation de parler tout le temps allemand.

Seul Tartaglia se sentait libre de toute contrainte! Il poursuivait les
merles avec des aboiements frntiques, sautait par-dessus les fosss et
les troncs renverss, se plongeait dans les ruisseaux, lapait l'eau 
grandes gorges, se secouait, japait, puis partait comme une flche, sa
langue rouge tire jusqu' l'paule.

Herr Kluber faisait tout ce qu'il jugeait convenable pour gayer la
compagnie. Il invita tout le monde  s'asseoir sous l'ombre d'un grand
chne, et, tirant de sa poche un petit livre intitul:
_Knallerbsen--oder du sollst und wirst lachen!--Les Ptards,--ou tu dois
rire et tu riras certainement!_ il se mit  lire des anecdotes comiques.
Il en lut une douzaine sans avoir fait rire qui que ce soit. Sanine,
seul, par politesse, se croyait oblig,  la fin de chaque rcit, de
dcouvrir ses dents, et M. Kluber lui-mme ponctuait rgulirement ses
anecdotes d'un rire bref, mesur et toujours empreint de condescendance.

Vers midi, M. Kluber et ses invits entrrent dans le premier restaurant
de Soden.

Il s'agissait de choisir le menu.

M. Kluber avait propos de dner dans le _gartensalon_, un pavillon
ferm. Cette fois, Gemma se rvolta et dclara qu'elle voulait dner
dans le jardin, au grand air,  une des petites tables disposes devant
le restaurant. Elle en avait assez, ajouta-t-elle, d'tre tout le temps
avec les mmes personnes, elle voulait voir de nouveaux visages.

Plusieurs tables taient dj occupes par des groupes de visiteurs.

M. Kluber cda avec condescendance au caprice de sa fiance. Pendant
qu'il s'entretenait  part avec l'_oberkelner_ (le matre d'htel),
Gemma resta immobile, les yeux baisss, les lvres serres: elle sentait
que Sanine l'observait sans cesse, et elle semblait mcontente de cette
insistance.

Enfin, M. Kluber revint pour annoncer que le dner serait prt dans une
demi-heure, et proposa de faire en attendant une partie de quilles. Il
ajouta que ce jeu est excellent pour veiller l'apptit: H! h! h!

Il jouait en virtuose, il prenait, pour jeter la boule, des attitudes
d'Hercule, mettant tous les muscles en jeu et en mme temps relevant
lgrement la jambe. M. Kluber tait un athlte en son genre, et fort
bien tourn! Impossible d'avoir des mains plus blanches ni plus
dlicates, et c'tait un plaisir de le voir les essuyer dans un mouchoir
de soie imitation d'indienne, rouge et or, et des plus cossus!...

Enfin, le dner fut servi, et toute la socit put prendre place autour
d'une petite table.




XVI


Qui ne connat pas le classique dner allemand? Une soupe aqueuse avec
de grosses boulettes de pte et de la cannelle; un bouilli archi-cuit,
sec comme un bouchon, nageant dans de la graisse blanche gluante et
flanqu de pommes de terre devenues poisseuses, et de raifort rp.
Ensuite, un plat d'anguille tourne au bleu, arrose de vinaigre et
seme de cpres, auquel succde le rti servi avec de la confiture, et
l'invitable _Mehlspeise_, une sorte de pouding qu'accompagne une sauce
rouge et aigre.

Il est vrai qu'en revanche, le vin et la bire taient de premier choix!

Tel est le menu du dner que le premier restaurateur de Soden servit 
ses htes.

En somme, tout se passa trs correctement. Peu d'animation, par exemple,
mme quand M. Kluber porta un toast  ce que nous aimons! (_was wir
lieben!_) L'entrain manqua. C'tait trop comme il faut, trop convenable
pour tre gai.

Aprs le dner, on servit du caf clair, rousstre, un vrai caf
allemand.

M. Kluber, en parfait gentleman, demanda  Gemma la permission de fumer
un cigare.

C'est alors qu'il se passa quelque chose d'imprvu, de trs dsagrable
et mme de trs inconvenant.

 une table voisine se trouvaient quelques officiers de la garnison de
Mayence. Il tait facile de voir, d'aprs la direction de leurs regards
et leurs chuchotements, que la beaut de Gemma les avait frapps. Un de
ces officiers, qui avait t  Francfort, ne dtachait pas ses yeux de
la jeune fille, comme s'il la connaissait trs bien. Il savait
certainement qui elle tait.

Messieurs les officiers avaient dj beaucoup bu; leur table tait
couverte de bouteilles. Subitement, l'officier qui regardait sans cesse
Gemma se leva, et, le verre  la main, s'approcha de la table o se
trouvait la jeune Italienne.

C'tait un tout jeune homme, trs blond, dont les traits taient assez
agrables, mme sympathiques; mais la boisson avait altr son visage;
ses joues se contractaient, les yeux enflamms vaguaient avec un air
impertinent.

Ses camarades avaient d'abord tent de le retenir, puis avaient fini par
le laisser aller en disant: Arrive que pourra!

L'officier, avec un lger balancement des jambes, s'arrta devant Gemma,
et, d'une voix criarde et force, dont l'accent laissait percer pourtant
une lutte intrieure, s'cria:

--Je bois  la sant de la plus belle demoiselle de caf de Francfort et
du monde entier!

Il vida d'un trait son verre et ajouta:

--En retour, je prends cette fleur que ses doigts divins ont cueillie.

Il s'empara d'une rose qui se trouvait sur la table, devant le couvert
de Gemma.

Au premier abord Gemma fut saisie, effraye, et devint trs ple...
Puis, l'effroi fit place  l'indignation; elle rougit jusqu' la racine
des cheveux, ses yeux foudroyrent l'insulteur, ses prunelles devinrent
 la fois sombres et fulminantes, s'emplirent d'obscurit et
flamboyrent d'une fureur sans bornes.

L'officier fut videmment troubl par ce regard, il murmura quelques
paroles inintelligibles, salua et retourna auprs de ses camarades, qui
l'accueillirent par des clats de rire et des bravos en sourdine.

M. Kluber se leva de sa chaise, se redressa de toute la hauteur de sa
taille, et posant son chapeau sur sa tte, dit avec dignit, mais pas
assez haut:

--C'est d'une impertinence inoue, inoue!

D'une voix svre il appela le garon et rclama sur le champ
l'addition. Mais ce n'tait pas assez, il donna l'ordre d'atteler le
landau, ajoutant que des gens comme il faut ne devaient pas se risquer
dans cette maison, o ils taient exposs  des insultes!

 ces mots Gemma qui tait reste assise sans faire un mouvement, la
poitrine haletante et oppresse, leva les yeux et darda sur M. Kluber un
regard pareil  celui qu'elle avait lanc  l'officier.

Emilio tremblait de rage.

--Levez-vous, _mein Fralein_, dit Kluber toujours sur le mme ton
svre, votre place n'est pas ici... Nous allons entrer au restaurant
pour attendre la voiture.

Gemma se leva sans mot dire. M. Kluber lui offrit le bras, elle
l'accepta, et il se dirigea avec elle vers le restaurant, d'une dmarche
majestueuse, qui devenait, ainsi que toute sa personne, plus majestueuse
et plus fire  mesure qu'il s'loignait de l'endroit o il avait dn.

Le pauvre Emilio les suivit.

Pendant que M. Kluber rglait la note avec le garon et supprimait le
pourboire en guise d'amende, Sanine s'approcha en toute hte de la table
des officiers.

S'adressant  l'insulteur, qui tait en train de faire respirer  ses
camarades le parfum de la rose drobe  Gemma, Sanine lui dit
distinctement en franais:

--Ce que vous venez de faire, monsieur, est indigne d'un honnte homme,
indigne de l'uniforme que vous portez, et je viens pour vous dire que
vous tes un homme mal lev et un insolent!

Le jeune officier se leva d'un bond, mais un de ses camarades plus g
le retint et l'obligea  se rasseoir, puis se tournant vers Sanine lui
dit en franais:

--tes-vous le parent, le frre ou le fianc de cette demoiselle?

--Je suis un tranger, rpondit Sanine, je suis Russe, mais je ne peux
voir avec indiffrence une pareille insolence. Au reste voici ma carte
et mon adresse... Monsieur l'officier me trouvera  sa disposition quand
il voudra.

Et Sanine jeta sur la table sa carte de visite, s'emparant du mme coup
de la rose qu'un des officiers avait laiss tomber dans son assiette.

Le jeune insulteur voulut de nouveau se lever, mais son camarade le
retint en disant:

--Calme-toi, Doenhoff, calme-toi!...

Puis lui-mme se leva, et portant la main  la hauteur de la visire,
dit  Sanine, avec un ton et des manires qui n'taient pas exempts de
respect, que le lendemain un des officiers de son rgiment aurait
l'honneur de se prsenter chez lui.

Sanine rpondit par un salut sec et se hta de rejoindre ses amis.

M. Kluber feignit de ne pas s'tre aperu de l'absence de Sanine et de
n'avoir pas remarqu son colloque avec les officiers. Il pressait le
cocher d'atteler et le gourmandait pour sa lenteur. Gemma n'adressa pas
non plus la parole  Sanine, elle ne le regarda mme pas, mais  ses
sourcils contracts,  ses lvres plies et serres,  son immobilit on
pouvait voir qu'elle souffrait cruellement.

Emilio aurait voulu parler  Sanine et le questionner. Il avait vu
Sanine s'approcher des officiers, et avait remarqu qu'il leur avait
remis un bout de carton... sa carte de visite, sans doute... Le coeur de
l'enfant battait, ses joues taient en feu; il aurait voulu se jeter au
cou du jeune homme, pleurer, aller tout de suite avec lui pourfendre
tous ces vilains officiers allemands. Mais il sut se contenir et se
borna  suivre attentivement les mouvements de son noble ami russe.

Le cocher finit enfin par atteler et tout le monde remonta dans le
landau. Emilio suivit Tartaglia sur le sige; il s'y sentait plus  son
aise; il n'avait pas devant lui M. Kluber qu'il ne pouvait plus voir
sans colre.

M. Kluber parla tout le long de la route sans interruption... mais il
parlait seul; personne ne le contredisait et personne n'tait de son
avis.

Il insista beaucoup sur le fait qu'on avait eu tort de ne pas suivre son
conseil, quand il avait propos de dner dans le pavillon. On aurait
vit tout dsagrment.

Ensuite il mit quelques opinions avances et librales sur le
gouvernement, qui permettait aux officiers de ne pas observer assez
strictement la discipline, et de manquer de respect  l'lment civil de
la socit--car c'est comme cela, ajouta M. Kluber, qu'avec le temps
surgit le mcontentement, d'o il n'y a qu'un pas pour arriver  la
rvolution--nous en avons un triste exemple dans la France. M. Kluber
poussa un soupir sympathique mais svre. Il se hta d'expliquer que
personnellement il nourrissait le plus profond respect pour les
autorits et que jamais au grand jamais, il ne serait rvolutionnaire.
Mais cela ne l'empchait pas de blmer ouvertement une pareille
immoralit.

M. Kluber se livra encore  beaucoup de rflexions sur ce qui est moral
et immoral, convenable et inconvenant...

Pendant ce monologue de M. Kluber, Gemma dj mcontente de lui depuis
leur promenade avant le dner, et qui pour cette raison se tenait sur la
rserve avec Sanine, commena  avoir positivement honte de son fianc!
 la fin de la promenade, il tait facile de voir qu'elle souffrait
rellement, et sans adresser la parole  Sanine, elle lui jeta un regard
suppliant.

Sanine de son ct ressentait beaucoup plus de piti pour Gemma que
d'indignation contre M. Kluber. Au fond de son coeur, sans s'en rendre
tout  fait compte il tait heureux de ce qui venait de se passer, bien
qu'il et en perspective un duel pour le lendemain.

Enfin cette pnible partie de plaisir prit fin.

En aidant Gemma  descendre de voiture, Sanine, sans parler, lui glissa
dans la main la rose. La jeune fille devint trs rouge, serra la main du
jeune homme et dissimula aussitt la fleur.

Sanine n'avait pas l'intention d'entrer dans la confiserie bien qu'il
ft tt dans la soire. Gemma d'ailleurs ne l'invita mme pas.
Pantaleone, du reste, qui tait venu au devant des promeneurs sur le
perron, dclara que Frau Lnore dormait.

Emilio prit timidement cong de Sanine; il avait l'air d'avoir peur de
son ami, tant son admiration pour lui tait grande.

M. Kluber reconduisit Sanine chez lui et le salua froidement. Cet
Allemand, malgr son flegme et son assurance, se sentait mal  l'aise.

Tout le monde d'ailleurs se sentait mal  l'aise ce jour-l.

Ce sentiment ne tarda pas  s'effacer chez Sanine et  faire place  une
disposition d'esprit indfinissable, mais agrable et exalte.

Sanine arpenta longtemps sa chambre sans vouloir penser  quoi que ce
soit et en sifflotant un air; il tait trs content de lui-mme.




XVII


Le lendemain matin, en s'habillant, Sanine se dit  lui-mme:
J'attendrai l'officier jusqu' dix heures, et aprs il pourra me
chercher dans la ville.

Mais les Allemands se lvent de bonne heure, et l'horloge n'avait pas
encore sonn neuf heures, lorsque le garon vint annoncer  Sanine que
M. le second lieutenant von Richter demandait  lui parler.

Sanine se hta de passer sa redingote et donna l'ordre de faire entrer
l'officier.

Contrairement  l'attente de Sanine, M. von Richter tait un tout jeune
homme, presque un gamin. Il s'efforait de donner de la gravit 
l'expression de son visage imberbe, mais sans y parvenir. Il ne russit
pas davantage  dissimuler son trouble et, en s'asseyant sur une chaise,
il accrocha son sabre et faillit tomber.

Avec beaucoup d'hsitation et en bgayant, il dit en mauvais franais 
Sanine qu'il venait au nom de son camarade, le baron von Daenhoff,
demander  M. von Zanine de prsenter des excuses pour les paroles
injurieuses qu'il avait prononces la veille  l'adresse du baron von
Daenhoff, et que si M. von Zanine refusait de s'excuser, le baron von
Daenhoff demanderait satisfaction.

Sanine rpondit qu'il n'avait nullement l'intention de s'excuser, mais
qu'il tait prt  donner satisfaction.

Alors le second lieutenant, toujours en hsitant, demanda avec qui, 
quelle heure, et o les pourparlers pourraient avoir lieu.

Sanine rpondit que M. von Richter pouvait passer dans deux heures, et
que pendant ce temps il se procurerait un tmoin, tout en se disant, _in
petto_. O diable irai-je le chercher?

M. Richter se leva, salua, mais sur le seuil de la porte s'arrta comme
pris d'un remords de conscience, et se tournant vers le jeune Russe, il
dclara que son camarade, le baron von Daenhoff, reconnaissait qu'il
avait eu des torts dans les vnements de la veille, et qu'il se
contenterait _des exghises lchres_.

Sanine rpondit qu'il n'admettait pas la possibilit d'excuses, ni
lgres ni lourdes, parce qu'il ne se considrait pas comme coupable.

--Dans ce cas, rpondit M. von Richter, devenu encore plus rouge--_il
faudra changer des goups de bisdolet  l'amiaple._

--Comment, demanda Sanine, vous voulez que nous tirions en l'air?

--Oh! non, je n'ai pas voulu dire cela, balbutia le second-lieutenant
tout  fait confus; je me suis dit que du moment que nous sommes entre
gentilshommes... Je rglerai ces dtails avec votre tmoin, ajouta-t-il
vivement, et il sortit brusquement de la chambre.

Ds que l'officier fut parti, Sanine se laissa choir sur une chaise et
se mit  considrer le plancher.--Que signifie tout cela? Quel cours sa
vie a-t-elle pris tout  coup? Le pass, l'avenir, s'effacrent... et
il ne se rendit plus compte que d'une chose, c'est qu'il tait 
Francfort et qu'il allait se battre.

Il se souvint subitement d'une tante, devenue folle, qui chantait en
valsant une chanson o elle appelait un officier, son chri pour qu'il
vnt danser avec elle.

Sanine partit d'un clat de rire et rpta la chanson de sa tante:
_Officier, mon chri, viens danser avec moi..._

Pourtant il faut agir, je n'ai pas de temps  perdre!

Il tressaillit en voyant devant lui Pantaleone un billet  la main.

--J'ai frapp plusieurs fois  votre porte; expliqua l'Italien, mais
vous ne m'avez pas rpondu. J'ai cru que vous tiez absent...

Il prsenta  Sanine le pli.

--C'est de la signorina Gemma.

Sanine prit machinalement le billet, le dcacheta et le lut.

Gemma crivait que depuis la veille elle tait trs inquite, et qu'elle
le priait de venir la voir le plus tt possible.

--La signorina n'est pas tranquille, ajouta Pantaleone qui connaissait
la teneur du billet: elle m'a dit de passer pour voir o vous en tes,
et de vous ramener  la maison avec moi.

Sanine examina le vieil Italien et se mit  rflchir. Une ide lui
traversa la tte. Au premier abord cette ide semblait saugrenue,
impossible... Mais aprs tout, pourquoi pas? se demanda-t-il 
lui-mme.

--Monsieur Pantaleone? dit-il  haute voix.

Le vieillard tressaillit, enfona le menton dans sa cravate et regarda
Sanine.

--Vous avez entendu parler de ce qui s'est pass hier?

Pantaleone se mordilla les lvres et secoua son norme toupet.

--Je sais tout.

Emilio  son retour n'avait rien eu de plus press que de lui raconter
l'affaire.

--Ah! vous tes au courant?... Eh bien!... je viens de recevoir la
visite d'un officier. L'insolent d'hier me provoque... J'ai accept le
duel, mais je n'ai pas de tmoin... Voulez-vous me servir de tmoin?

Pantaleone eut un tressaillement nerveux et releva les sourcils si haut,
qu'ils disparurent sous ses cheveux pendants.

--Faut-il absolument que vous vous battiez? demanda-t-il enfin en
italien.

--Absolument. Il m'est impossible de revenir en arrire, je fltrirais
mon nom pour la vie.

--Hum!... Donc si je refusais de vous servir de tmoin, vous en
chercheriez un autre?

--Naturellement, je ne peux m'en passer... Pantaleone inclina la tte
vers le sol.

--Mais permettez-moi de vous demander, signore de Tsaninio, est-ce que
ce duel ne risque pas de jeter une ombre sur la rputation d'une jeune
fille?

--Je ne le pense pas: d'ailleurs il n'y a plus moyen de l'empcher.

--Hum!...

La figure de Pantaleone disparut tout entire dans sa cravate.

--Mais ce _ferroflucto Kluberio_... Que fait-il? s'cria-t-il subitement
en relevant la tte.

--Lui? Il ne fait rien.

--_Che!_ (exclamation italienne intraduisible.)

Pantaleone haussa les paules en signe de mpris.

--En tout cas, je dois vous remercier, dit-il d'une voix mal assure, de
ce que dans mon humble situation actuelle vous avez reconnu en moi un
_galant'uomo_... En agissant ainsi vous avez prouv que vous tes
vous-mme un _galant'uomo_... Maintenant je vais rflchir  votre
proposition.

--Nous n'avons pas beaucoup de temps, devant nous, cher monsieur Ci...
Cippa...

--tola... ajouta le vieillard. Je ne demande qu'une heure de
rflexion... Il y va de l'avenir de la fille de mes bienfaiteurs...
C'est pourquoi il est de mon devoir de rflchir... Dans une heure, dans
trois quarts d'heure je vous apporterai ma rponse.

--Bon, je vous attendrai.

--Et maintenant quelle rponse dois-je porter  la signorina Gemma?

Sanine prit une feuille de papier et crivit:

Soyez tranquille, dans trois heures je viendrai vous voir et je vous
raconterai tout. Merci de toute mon me pour votre sympathie.

Il plia le billet et le remit  Pantaleone.

Le vieillard le serra soigneusement dans sa poche en rptant: Dans
moins d'une heure! Arriv  la porte, Pantaleone se retourna
brusquement, revint sur ses pas, courut vers Sanine, saisit la main du
jeune homme et la pressant contre son jabot, cria en levant les yeux au
ciel:

--Noble jeune homme! Grand coeur! (_Nobil giovanotto! Gran
cuore!_)--Permettez  un faible vieillard de serrer votre valeureuse
main droite (_la vostra valorosa destra_).

Pantaleone fit un bond en arrire, battit l'air de ses deux mains et
sortit de la chambre.

Sanine le suivit des yeux, puis prit un journal et se mit  lire. Mais
ses yeux suivaient en vain les lignes, il ne comprenait pas le texte.




XVIII


Une heure plus tard, le garon entra de nouveau chez Sanine et lui
prsenta une vieille carte de visite sur laquelle il lut: _Pantaleone
Cippatola de Varse, chanteur  la cour (cantante di camera) de son
Altesse royale, le duc de Modne._

 peine le garon se fut-il retir que Pantaleone fit son entre. Il
avait chang de vtements de la tte aux pieds. Il portait un habit noir
devenu roux et un gilet de piqu blanc, sur lequel serpentait
capricieusement une chane de tombac; un petit cachet de cornaline
tombait sur l'troit pantalon noir orn d'une baguette. Il tenait de la
main droite son chapeau noir de poil de livre, et de la main gauche
deux gants pais de peau de chamois; il avait donn  sa cravate plus
d'ampleur encore qu' l'ordinaire, et piqu dans son jabot empes une
pingle surmonte d'un oeil-de-chat. Un anneau reprsentant deux mains
jointes sur un coeur embras ornait son index.

Toute la personne du vieillard rpandait un parfum de camphre, de moisi
et de musc mlang; l'air d'importance de tout son tre aurait frapp le
spectateur le plus indiffrent.

Sanine vint au devant de Pantaleone.

--Je vous servirai de tmoin, dit l'Italien en franais.

Il s'inclina devant Sanine, ployant tout son corps en deux et en
cartant les pointes de ses bottes,  la manire des danseurs.

--Je suis venu pour recevoir vos instructions. Avez-vous l'intention de
vous battre jusqu' la mort?

--Pourquoi jusqu' la mort? mon cher monsieur Cippatola... Pour rien au
monde je ne reprendrai ma parole, mais je ne suis pas un buveur de
sang... Attendez d'ailleurs, le tmoin de mon rival ne doit pas tarder 
venir... Je passerai dans une autre chambre et vous rglerez avec lui
les conditions du combat. Croyez-moi, je n'oublierai jamais le service
que vous me rendez, et je vous en remercie de tout mon coeur.

--L'honneur avant tout! rpliqua Pantaleone; et il s'assit dans un
fauteuil sans attendre l'invitation. _Si ce feroflucto spitcheboubio_,
ajouta-t-il, mlangeant l'italien et le franais, si ce marchand
Kluberio n'a pas compris son devoir, s'il a eu peur... tant pis pour
lui... Il n'a pas de coeur pour un sou... basta!... Quant aux conditions
du duel, je suis votre tmoin et vos intrts me sont sacrs!! Lorsque
j'habitai Padoue, il se trouvait en garnison un rgiment de blancs
dragons... et j'tais en trs bons termes avec plusieurs officiers...
Leur code d'honneur m'est connu d'un bout  l'autre... Puis j'ai souvent
discut ce sujet avec votre _principe_ Tarbusski... Est-ce que ce tmoin
sera bientt l?

--Je l'attends d'un instant  l'autre... Le voici, ajouta Sanine en
jetant un coup d'oeil sur la rue.

Pantaleone se leva, regarda sa montre, ajusta son toupet et rentra
prcipitamment dans son soulier un fil qui sortait du pantalon.

Le jeune second-lieutenant entra, toujours rouge et troubl.

Sanine prsenta les tmoins l'un  l'autre:

--Monsieur Richter, sous-lieutenant, monsieur Cippatola, artiste.

Le sous-lieutenant fut lgrement surpris  la vue du vieillard. Mais
qu'et-il dit s'il et appris  cet instant que l'artiste dont il venait
de faire la connaissance cultivait aussi l'art culinaire!...

Pantaleone avait pris la contenance d'un homme qui toute sa vie n'a fait
autre chose que d'arranger des duels. Les rminiscences de sa carrire
thtrale lui furent d'un grand secours. Il s'acquitta de son rle de
tmoin comme s'il jouait un rle.

Les deux tmoins se regardrent d'abord sans parler.

--Eh bien!... parlons des conditions? dit Pantaleone en rompant le
premier le silence et en jouant avec son cachet de cornaline.

--Parlons, rpondit le sous-lieutenant, mais la prsence d'un des
intresss...

--Je vous laisse seuls, messieurs, dit Sanine.

Il salua, entra dans sa chambre  coucher dont il ferma la porte  clef.

Il se jeta sur son lit et se mit  penser  Gemma... mais les paroles
des tmoins pntrrent jusqu' lui  travers la porte ferme.

Les tmoins s'expliquaient en franais, langue qu'ils corchaient
impitoyablement, chacun  sa manire.

Pantaleone parla de nouveau des dragons de Padoue et du _principe_
Tarbousski; le sous-lieutenant parla d'exghises lchres et de coups
 l'amiaple.

Le vieil Italien ne voulut pas entendre parler d'exghises.  la
terreur de Sanine, il se mit tout  coup  parler d'une jeune demoiselle
innocente, dont le petit doigt vaut plus que tous les officiers du
monde... _Oune zeune damigella qu'a ella sola dans soun peti doa vale
piu que toutt le zouffissi del mondo._ Il rpta plusieurs fois: C'est
une honte, une honte!... _E ouna onta, ouna onta!_

D'abord le sous-lieutenant ne rpondit rien, mais bientt sa voix
trembla de colre et il dclara qu'il n'tait pas venu pour recevoir des
leons de morale.

-- votre ge, il est toujours utile d'entendre la vrit! riposta
Pantaleone.

 plusieurs reprises, la discussion entre les tmoins devint orageuse;
enfin, aprs une dispute qui dura une heure, ils arrtrent les
conditions suivantes:

Le baron Von Daenhoff et M. de Sanine se battront demain  dix heures
du matin, dans le petit bois prs de Hanau. La distance entre les
combattants sera de vingt pas; chacun a le droit de tirer deux fois sur
le signal des tmoins. Les armes choisies sont des pistolets sans double
dtente et non rays...

M. von Richter se retira, et Pantaleone vint ouvrir triomphalement la
porte de la chambre de Sanine, et aprs avoir communiqu au jeune homme
le rsultat de l'entretien, dit pour la seconde fois:

--_Bravo, Russo! Bravo giovanotto!_ Tu seras vainqueur!

Quelques minutes plus tard ils entraient ensemble  la confiserie
Roselli.

En route, Sanine avait demand  Pantaleone de tenir secrte l'affaire
du duel. En rponse, le vieux chanteur avait lev les doigts au ciel et,
fermant  demi les yeux, avait rpt deux fois de suite: _Segredezza!
Segredezza!_

Pantaleone avait l'air tout rajeuni et marchait allgrement. Ces
vnements, bien que dsagrables, le transportaient  cette poque de
sa vie o lui-mme relevait le gant... il est vrai, sur la scne!... On
sait que les barytons font toujours la roue devant la rampe.




XIX


Emilio guettait depuis plus d'une heure l'arrive de Sanine, il courut
au-devant du jeune Russe et lui dit furtivement  l'oreille que sa mre
ignorait tout ce qui s'tait pass la veille, et qu'il ne fallait faire
aucune allusion. Emilio avait reu comme de coutume l'ordre d'aller
travailler sous la direction de M. Kluber, mais il tait bien dcid 
n'en rien faire... Il ferait semblant d'y aller.

Aprs avoir dit tout cela d'une haleine en quelques secondes, le jeune
garon pencha la tte sur l'paule de Sanine, l'embrassa avec effusion
puis s'lana dans la rue.

Dans la confiserie, Gemma vint au-devant de Sanine; elle voulut lui
parler, mais les paroles ne vinrent pas, ses lvres tremblaient et ses
yeux allaient de droite et de gauche sous les paupires  demi-baisses.
Sanine se hta de rassurer la jeune fille en lui disant que l'affaire
tait arrange... et qu'il ne fallait plus y penser.

--Personne ne s'est prsent chez vous aujourd'hui? demanda Gemma.

--Si, un monsieur est venu me voir... nous nous sommes expliqus... et
nous avons clos l'incident  la satisfaction de tout le monde...

Gemma reprit sa place derrire le comptoir.

Elle ne me croit pas, pensa Sanine...

Il entra dans la chambre de Frau Lnore.

La migraine de madame Roselli avait pass, mais la malade restait trs
abattue. La mre de Gemma accueillit trs gracieusement Sanine tout en
le prvenant que ce jour-l il s'ennuierait auprs d'elle, parce qu'elle
ne se sentait pas capable de le distraire.

Sanine s'assit  ct de Frau Lnore et remarqua qu'elle avait les
paupires rouges et enfles.

--Qu'avez-vous, Frau Lnore? Vous avez pleur?

--Chut!... dit-elle en indiquant d'un mouvement de tte le magasin o se
trouvait sa fille... Ne parlez pas si haut...

--Mais pourquoi avez-vous pleur?

--Ah! monsieur Sanine, je ne sais pas pourquoi!

--Personne ne vous a fait du chagrin?

--Oh non! Je me suis sentie tout  coup trs accable... J'ai pens 
Giovanna Battista...  ma jeunesse... Comme tout cela a vite pass!...
Je deviens vieille, mon ami, et je ne peux pas en prendre mon parti...
Je me sens toujours la mme qu'autrefois... mais la vieillesse est l...
elle est l...

Sanine vit poindre des larmes dans les yeux de Frau Lnore.

--Cet aveu vous surprend?... Mais vous aussi vous deviendrez vieux, mon
ami, et vous apprendrez combien c'est amer.

Sanine voulut consoler madame Roselli en lui parlant de ses deux enfants
dans lesquels renaissait sa jeunesse; il essaya mme de tourner la chose
en plaisanterie, en prtendant que c'tait une manire de demander des
compliments... mais elle le pria trs srieusement de ne pas badiner sur
ce sujet, et pour la premire fois de sa vie Sanine dcouvrit qu'il
existe une tristesse qu'il n'est pas possible de consoler ni de
dissiper, la tristesse de la vieillesse qui a conscience d'elle-mme. Il
faut laisser cette impression s'effacer peu  peu.

Sanine proposa  Frau Lnore une partie de tressette et c'tait tout
ce qu'il pouvait trouver de mieux. Madame Roselli accepta cette offre et
parut se rassrner.

La partie dura jusqu'au dner, et aprs le repas recommena avec
Pantaleone pour troisime partenaire. Jamais le toupet de l'ex-baryton
n'tait tomb si bas sur le front, jamais son menton ne s'tait enfonc
si profondment dans sa cravate! Chacun de ses mouvements respirait une
noble gravit concentre, et il tait impossible de le regarder sans se
demander aussitt: mais quel secret cet homme garde-t-il avec tant de
rsolution?

_Segredezza! Segredezza!_

Durant toute la journe il multiplia les occasions de tmoigner  Sanine
l'estime particulire dans laquelle il le tenait.  table il lui passait
les plats avant d'avoir servi les dames; pendant les parties de cartes
il lui cdait l'achat, ne se permettait pas de le remiser et  tout
propos dclarait que les Russes sont de tous les peuples le plus brave,
le plus magnanime, le plus hroque.

--Vieux comdien, va! pensait Sanine.

Le jeune homme fut surtout frapp par l'attitude que Gemma garda toute
la journe avec lui. Elle ne l'vitait pas... loin de l, elle venait 
tout instant s'asseoir  une petite distance de lui, coutant ce qu'il
disait, le regardant mais vitant d'entrer en conversation avec lui. Ds
qu'il lui adressait la parole, elle se levait et entrait pour quelques
instants dans la pice voisine. Elle revenait peu de temps aprs,
s'asseyait dans un coin et restait immobile, proccupe et surtout
perplexe, trs perplexe.

Frau Lnore finit par remarquer la manire d'tre inusite de sa fille,
et deux fois lui demanda ce qu'elle avait.

--Je n'ai rien, rpondit Gemma; tu sais que je suis quelquefois ainsi.

--C'est vrai! approuva la mre.

Ainsi passa cette journe, longue sans tre anime ni languissante, gaie
ni ennuyeuse.

Si Gemma s'tait conduite autrement, qui sait si Sanine aurait pu
rsister  la tentation de poser pour le hros?--Ou encore il se serait
laiss aller  la tristesse  la veille d'une sparation peut-tre
ternelle? N'ayant pas une seule fois l'occasion de parler avec Gemma,
il dut se contenter de jouer au piano, avant le caf du soir, des
accords en mineur, pendant un quart d'heure.

Emilio rentra tard, et pour chapper  toute question au sujet de M.
Kluber, se retira de trs bonne heure.

Enfin le moment vint pour Sanine de prendre cong de ses htesses.
Lorsqu'il dit adieu  Gemma, il songea  la sparation de Lenski et
d'Olga dans l'_Onguine_ de Pouchkine. Il pressa fortement la main de la
jeune fille et voulut la regarder en face, mais elle dtourna lgrement
la tte et retira ses doigts.




XX


Quand il descendit le perron, le ciel tait dj couvert d'toiles.
Combien pouvait-il y en avoir de ces toiles grandes, petites, jaunes,
rouges, bleues et blanches? Elles brillaient toutes en essaim serr,
ayant l'air de jouer  qui lancerait le plus de rais. Il n'y avait pas
de lune, et chaque objet se distinguait nettement dans cette obscurit
demi-lumineuse et sans ombre.

Sanine suivit la rue jusqu' son extrmit... Il n'avait pas envie de
rentrer chez lui; il prouvait le besoin d'errer au grand air.

Il revint sur ses pas; lorsqu'il se trouva en face de la confiserie
Roselli,  une certaine distance, une des fentres s'ouvrit brusquement;
la chambre n'tait pas claire, et le jeune Russe distingua dans la
baie noire de la croise une forme fminine. Une voix appela:

--Monsieur Dmitri!

Il courut sous la fentre.

C'tait Gemma!

Elle s'appuya sur l'allge et se penchant en dehors, dit d'une voix
circonspecte:

--Monsieur Dmitri, toute la journe j'ai dsir vous remettre quelque
chose... et je n'ai pas os... Mais, en vous voyant  l'improviste comme
cela, j'ai pens... que c'est la destine...

Elle s'interrompit. Elle ne pouvait plus parler...

Tout  coup, au milieu du silence absolu, sous un ciel sans nuages, une
bourrasque de vent s'tait abattue, si violente que le sol trembla; la
pure clart des toiles oscilla et s'effaa; l'air tourna sur place...
Le souffle chaud, presque torride de la rafale courba les cimes des
arbres, branla le toit de la maison, les murs, secoua toute la rue.

Le vent emporta le chapeau de Sanine, souleva et dfit les boucles
noires de Gemma.

La tte du jeune homme se trouvait au niveau de la fentre, il s'y
cramponna involontairement, et Gemma, saisissant de ses deux mains
l'paule de Sanine, effleura la tte du jeune Russe du haut de son buste
inclin...

Un bruit de cloches, un formidable fracas gronda pendant une minute
environ. Puis le coup de vent s'envola inopinment comme une bande
d'normes oiseaux, et un calme intense rgna de nouveau.

Sanine leva la tte et le visage de la jeune fille lui apparut si beau,
bien qu'effar et troubl, les yeux semblaient si grands, si terribles
mais d'une telle splendeur,--la femme qu'il avait devant lui tait si
belle, que le coeur du jeune homme dfaillit, il colla ses lvres  la
fine boucle de cheveux, que le vent avait jete sur sa poitrine, et ne
put que balbutier: Oh Gemma!

--Mais que s'est-il pass? Un orage? demanda-t-elle en regardant tout
autour d'elle, sans retirer ses bras nus de l'paule de Sanine.

--Gemma! rpta le jeune Russe.

Elle soupira, jeta un coup d'oeil dans la chambre, et d'un vif mouvement
sortant de son corsage la rose dj fane, la jeta  Sanine.

--J'ai voulu vous donner cette fleur.

Il reconnut la rose qu'il avait la veille reprise aux officiers
allemands.

Aussitt la fentre se referma et derrire la glace sombre Sanine ne
distingua plus rien.

Il rentra chez lui sans chapeau et sans s'tre aperu que le vent le lui
avait pris.




XXI


Il ne s'endormit que tard, sur le matin.

Sous le coup de cette soudaine bourrasque d't, Sanine ressentit avec
la mme soudainet, non que Gemma tait la plus belle des femmes, ni
qu'elle lui plaisait, il savait tout cela depuis longtemps; mais il crut
sentir qu'il l'aimait!

L'amour entra dans son coeur en coup de vent.

Et avant de penser  son amour, il faut qu'il se batte. Des
pressentiments lugubres l'assaillirent. S'il tait tu?...  quoi peut
conduire son amour pour cette jeune fille, la fiance d'un autre?

Oh! ce fianc n'est pas dangereux!... Il pressentait que Gemma
l'aimerait si elle ne l'aimait dj... Mais comment tout cela
finirait-il?...

Il arpentait sa chambre, s'asseyait, prenait une feuille de papier,
crivait quelques lignes et les effaait aussitt.

Il voyait toujours l'admirable silhouette de Gemma dans la sombre baie
de la fentre, sous la clart des toiles, dans le dsordre o la jeta
la chaude bourrasque. Il revit ces bras marmorens, ces bras de desse
de l'Olympe; il sentit sur ses paules leur pression anime...

Puis il prit la rose qu'elle lui avait donne, et il lui parut que ces
ptales  demi fans rpandaient un parfum plus subtil, tout diffrent
de celui des autres roses.

Et c'est  cette heure qu'il doit s'exposer  la mort, revenir peut-tre
dfigur?...

Sanine ne se coucha pas dans son lit, il s'endormit, tout habill, sur
le divan...

Une main toucha son paule.

Il ouvrit les yeux et vit Pantaleone.

--Il dort comme Alexandre-le-Grand  la veille de la bataille de
Babylone, s'cria le vieil Italien.

--Quelle heure est-il? demanda Sanine.

--Sept heures moins un quart; il faut compter deux heures de route d'ici
 Hanau, et nous devons tre les premiers sur le terrain. Les Russes
prviennent toujours leurs adversaires. J'ai choisi la meilleure voiture
de Francfort.

Sanine fit  la hte sa toilette.

--Et o sont les pistolets?

--Le _ferroflucto Tedesco_ apportera les pistolets... et c'est lui qui
s'est charg d'amener un mdecin.

Pantaleone cherchait  se maintenir au diapason de courage de la veille.
Mais quand il fut dans la voiture avec Sanine, quand le cocher fit
claquer son fouet et que les chevaux partirent au galop, l'ex-chanteur,
l'ex-ami des dragons blancs de Padoue changea de contenance. Il se
troubla, il eut mme un peu peur... Quelque chose en lui s'effondrait
comme un mur mal bti.

--Pourtant que faisons-nous l, mon Dieu! _Santissima Madonna!_
cria-t-il d'une voix lamentable, en se prenant les cheveux!--Qu'est-ce
que je fais l, vieil imbcile! _Fou frntico_?

Sanine fut d'abord un peu surpris et se mit  rire en passant lgrement
le bras autour du vieillard.

--Le vin est tir, dit-il, maintenant il faut le boire!

--Oui, oui, reprit Pantaleone, nous viderons ce calice... Mais cela
n'empche pas que je suis un fou, un fou, un fou! Tout tait si calme,
tout allait si bien!... et tout  coup... ta-ta-ta, tra-ta-ta!...

--Comme le _tutti_ dans l'orchestre, dit Sanine avec un sourire forc...
Puis ce n'est pas votre faute!...

--Je sais bien que ce n'est pas ma faute!... Je crois bien... Mais tout
de mme j'ai agi comme un insens!... Diavolo! diavolo! rpta
Pantaleone en secouant son toupet et avec force soupirs.

La voiture roulait, roulait toujours.

La matine tait trs belle. Les rues de Francfort qui commenaient 
peine  se peupler semblaient particulirement propres et confortables,
et les vitres des maisons brillaient chatoyantes comme du paillon. Ds
que la voiture eut franchi la barrire, tout un choeur d'alouettes
retentit haut dans le ciel bleu mais pas encore lumineux.

Tout  coup, au contour de la route derrire un haut peuplier, apparut
une silhouette bien connue; elle fit quelques pas et s'arrta.

Sanine regarda plus attentivement.

--Mon Dieu! c'est Emilio! Mais sait-il quelque chose? demanda-t-il 
Pantaleone.

--Quand je vous dis que je suis fou! cria dsesprment l'Italien:--de
toute la nuit ce malheureux garon ne m'a pas laiss un instant de
repos, et ce matin je lui ai tout avou.

Voil _la segredezza_! pensa Sanine.

La voiture eut bientt rejoint Emilio. Sanine donna l'ordre d'arrter et
appela le malheureux garon.

Emilio s'approcha en vacillant, aussi ple que le jour de son accs...
Il ne tenait pas sur ses pieds.

--Que faites-vous ici? lui demanda Sanine. Pourquoi n'tes-vous pas
rest chez vous?

--Permettez, permettez-moi de vous accompagner, demanda Emilio d'une
voix qui tremblait et les mains suppliantes.

Les dents de l'enfant claquaient comme dans la fivre.

--Je ne vous gnerai pas, prenez-moi avec vous...

--Si vous avez un peu de sympathie et de respect pour moi, dit Sanine,
vous retournerez sur-le-champ chez vous, ou vous entrerez dans le
magasin de M. Kluber. Vous ne soufflerez mot  personne... et vous
attendrez mon retour.

--Votre retour! gmit Emilio.

Sa voix devint larmoyante, il se tut et reprit:

--Mais si vous?...

--Emilio, interrompit Sanine en indiquant le cocher... Emilio, songez 
ce que vous faites... coutez-moi, mon ami... je vous en prie, retournez
chez vous... Vous dites que vous m'aimez... Eh bien, je vous le demande?

Il tendit la main  l'enfant, qui s'lana en avant, et pressa en
sanglotant la main de Sanine contre ses lvres, puis il s'enfuit 
travers champs dans la direction de Francfort.

--C'est aussi un noble coeur! dit Pantaleone.

Mais Sanine lui jeta un regard de mcontentement.

Le vieillard se rencogna au fond de la voiture. Il se sentait coupable.
Son tonnement allait toujours croissant. C'est donc vrai, se disait-il,
je suis tmoin? C'est moi, Pantaleone, qui ai fait tous les prparatifs,
trouv les chevaux, et dsert mon paisible logis  six heures du matin?

Au milieu de son agitation il commenait  ressentir des douleurs aux
jambes.

Sanine jugea ncessaire de remonter son vieux compagnon et trouva le bon
moyen.

--O est votre courage d'antan? cher Signor Cipatola? demanda-t-il. O
est votre _antico valor_?

Signor Cipatola se redressa.

--_Il antico valor_, rpta-t-il de sa voix de basse... n'est pas encore
tout dpens!

Il retrouva son port de _galant uomo_, et se mit  parler de sa
carrire, de l'opra, du grand tnor Garcia,--il arriva  Hanau
compltement ragaillardi.

Il n'est rien en ce monde de plus fort ni de plus faible que la parole!




XXII


Le petit bois o devait avoir lieu le duel se trouvait  un quart de
mille de Hanau.

Ainsi que Pantaleone l'avait prdit, ils arrivrent les premiers; ils
laissrent la voiture  l'entre du bois et s'effacrent dans l'ombre
paisse des grands arbres serrs.

Ils attendirent environ une heure.

Sanine ne trouva pas le temps long; il se promenait dans le sentier
coutant le chant des oiseaux, suivant des yeux le vol des libellules,
et selon l'habitude de la plupart des Russes en de semblables occasions,
il s'efforait de ne point penser.

Une fois seulement la rflexion s'imposa  lui: il trouva au travers du
sentier un jeune tilleul renvers, bris sans doute par la bourrasque de
la veille... l'arbre mourait positivement... toutes ses feuilles se
desschaient.

--Serait-ce un prsage? demanda Sanine. Il se mit aussitt  siffler,
sauta par-dessus le tilleul et continua  suivre le sentier.

Pantaleone grondait, s'emportait contre les Allemands, et se frottait le
dos et les genoux. L'motion le faisait biller, ce qui donnait une
expression comique  son petit visage ratatin. Sanine avait de la peine
 se tenir de rire en le regardant.

Enfin les deux hommes entendirent un bruit de roues sur la route unie.

--Les voici! s'cria Pantaleone; et il prta l'oreille au bruit, il
redressa sa taille non sans un frisson nerveux, qu'il se hta de mettre
sur le compte de la fracheur de la matine.

--Brrr!... il fait froid ce matin!

Une rose abondante mouillait les herbes et les feuilles, cependant la
chaleur commenait  pntrer dans le bois.

Les deux officiers firent leur apparition peu aprs; ils taient suivis
par un petit homme gros, au visage flegmatique,  moiti endormi.
C'tait le mdecin du rgiment.

Il portait d'une main une cruche de terre pleine d'eau  toute
ventualit; sur son paule gauche se balanait le sac contenant les
instruments de chirurgie et les bandes de pansement. Il tait facile de
voir qu'il avait l'habitude de faire des promenades de ce genre, et que
ces courses matinales constituaient le meilleur de son revenu. Chaque
duel lui rapportait huit louis--quatre louis par combattant.

M. von Richter portait l'tui renfermant les pistolets. M. Von Daenhoff
faisait tourner dans sa main une cravache, videmment pour se donner _du
chic_.

--Pantaleone, dit Sanine  voix basse... si je tombe... tout peut
arriver... prenez dans ma poche un petit paquet... il contient une
fleur... vous remettrez ce paquet  la Signorina Gemma. Vous comprenez?
Vous me le promettez?

Le vieil Italien lui jeta un regard douloureux et branla affirmativement
la tte. Mais Dieu sait s'il avait compris ce que Sanine lui demandait.

Les champions et les tmoins changrent les saluts d'usage. Seul le
mdecin ne frona mme pas les sourcils, il s'assit sur l'herbe en
billant d'un ait de dire: Je ne me soucie gure de ces simagres de
paladins.

M. von Richter proposa  M. _Tchibadola_ de choisir le terrain... M.
_Tchibadola_ rpondit en remuant avec difficult la langue:

--Faites comme vous voulez, je regarderai.

M. von Richter se mit alors  l'oeuvre. Il dcouvrit dans la fort une
claircie couverte de fleurs multicolores; il mesura les pas; marqua les
deux points extrmes par deux morceaux de bois qu'il tailla sur place.
Puis il sortit les pistolets de l'tui, et s'asseyant sur ses talons les
chargea. En un mot il se donna beaucoup de peines, essuyant sans cesse
son visage en sueur avec son mouchoir blanc.

Pantaleone le suivait pas  pas, il avait l'air de souffrir du froid.

Pendant ces prparatifs les deux rivaux se tenaient  distance et
ressemblaient assez  des coliers en pnitence qui boudent leurs
gouverneurs.

Enfin le moment dcisif arriva.

M. von Richter dit alors  Pantaleone, qu'en sa qualit de tmoin le
plus g, c'est  lui que revenait conformment aux lois du duel, le
devoir, avant de donner le signal du combat un, deux, trois... d'inviter
les champions  la rconciliation.

--Cette proposition n'est jamais accepte, ajouta l'officier, mais en
accomplissant cette formalit, M. Cipotola dgage en quelque sorte sa
responsabilit. En gnral, ce devoir incombe au soi-disant tmoin
impartial mais puisque ce tmoin nous fait dfaut, je cde avec plaisir
ce privilge  mon honorable collgue.

Pantaleone, qui avait russi  s'abriter derrire un buisson pour ne pas
voir l'insulteur, ne comprit rien d'abord au discours de M. von Richter,
d'autant plus que le jeune officier l'avait baragouin en nasillant.

Mais tout  coup il bondit de sa place, s'avana avec agilit, et se
frappant convulsivement la poitrine, il cria d'une voix rauque dans son
langage hybride:

--_A la la la... che bestialita! Deux zeun'-ommes comme a qu se
battono--perch? Che Diavolo? Andate  casa!_

--Je n'accepte pas la rconciliation, se hta de dire Sanine.

--Et moi non plus, je ne veux pas de rconciliation dit von Daenhoff.

--Alors donnez le signal: un, deux, trois, dit von Richter  Pantaleone
tout perdu.

L'Italien retourna en toute hte derrire son buisson, et de l, courb
en deux, les yeux  demi ferms, la tte dtourne il cria la bouche
grande ouverte: _uno, duo et tre!_

Sanine tira le premier, mais manqua son adversaire, la balle rebondit
avec fracas sur un tronc d'arbre.

Le baron Daenhoff tira tout de suite aprs Sanine mais
intentionnellement de ct et en l'air.

Il y eut un moment de silence tendu... Personne ne bougea. Pantaleone
poussa un soupir lger.

--Dois-je continuer? demanda Daenhoff.

--Pourquoi avez-vous tir en l'air? demanda Sanine.

--Cela ne vous regarde pas!

--Vous avez l'intention de tirer en l'air encore une fois? demanda de
nouveau Sanine.

--Peut-tre, je n'en sais rien.

--Permettez, permettez, messieurs, dit von Richter: les adversaires
n'ont pas le droit de se parler sur le terrain... c'est contre les
rgles...

--Je renonce  mon second coup de pistolet, dit Sanine.

Il jeta l'arme  terre.

--Et moi non plus, je ne veux plus me battre! s'cria Daenhoff en jetant
aussi son pistolet  terre.

--Maintenant, ajouta-t-il, je suis prt  reconnatre que j'ai eu des
torts l'autre jour.

Aprs un court moment d'hsitation il tendit d'un geste vague la main
dans la direction de Sanine. Le jeune Russe s'approcha de son adversaire
et lui serra la main.

Les deux jeunes gens se regardrent avec un sourire sur le visage et
tous deux rougirent.

--_Bravi! Bravi..._ cria comme un fou Pantaleone en battant des mains,
et il courut frmissant au buisson, tandis que le mdecin, qui tait
rest de ct assis sur un tronc renvers, se leva, vida la cruche, et
se dirigea d'un pas indolent vers la route.

--L'honneur est satisfait, et le duel est fini! dclara von Richter.

--_Fuori_ (Fora!) cria encore Pantaleone par rminiscence de ses anciens
rles.

Aprs avoir chang des saluts avec messieurs les officiers et tre
remont en voilure, Sanine, s'il n'prouva pas un sentiment de plaisir,
se sentit tout au moins plus lger, comme aprs une opration
chirurgicale. Mais en mme temps une autre impression le bouleversa,
vive comme un sentiment de honte. Ce duel dans lequel il venait de jouer
un rle, lui apparut comme quelque chose de faux, de conventionnel, de
banal, une plaisanterie d'tudiant et d'officier. Il pensa au mdecin
flegmatique et se rappela comme il avait souri en les voyant, lui et le
baron Daenhoff, aprs le duel, presque bras dessus, bras dessous... Il
revit Pantaleone payant  ce mme mdecin les quatre louis... Non, non,
tout cela n'tait pas beau!

Sanine se sentait un peu honteux. Pourtant comment aurait-il pu agir
autrement? Pas moyen de laisser l'impertinence du jeune officier
impunie? Il ne lui convenait pourtant pas de se conduire comme Kluber?

Il avait pris la dfense de Gemma... Il l'avait venge... Oui, oui...
Tout de mme son me tait trouble, un peu honteuse.

Quant  Pantaleone, il triomphait! Un sentiment d'orgueil s'tait tout 
coup empar de lui. Un gnral victorieux ne regarde pas autour de lui
avec plus de satisfaction!

La conduite de Sanine pendant le duel le grisait d'enthousiasme. Il le
proclamait un hros! Il ne voulait entendre ni les protestations ni les
instances du jeune homme. Il le comparait  un monument de marbre et de
bronze-- la statue du commandeur dans le _Festin de Pierre_.

Il avouait que lui, Pantaleone, avait ressenti un peu d'motion.

--Mais moi, je suis un artiste, j'ai un temprament nerveux, mais
vous!..--Vous tes un fils des neiges et des rochers de granit!

Sanine ne savait plus qu'imaginer pour calmer l'artiste qui s'exaltait
de plus en plus.

Tout prs de l'endroit o deux heures auparavant ils avaient rencontr
Emilio, ils le virent tout  coup surgir de derrire les arbres.
L'enfant, agitant un chapeau en l'air, avec des cris de joie, courut en
bondissant jusqu' la voiture, et au risque de tomber sous les roues,
sans attendre que les chevaux fussent arrts, sauta par-dessus la
portire dans le landau, et se serrant contre Sanine s'cria d'une
haleine:

--Vous vivez?... Vous n'tes pas bless... Pardonnez-moi... je ne vous
ai pas obi... je ne suis pas retourn  Francfort... c'tait plus fort
que moi... Je vous ai attendu ici... Racontez-moi comment cela s'est
pass?... Vous l'avez tu?

Sanine eut de la peine  calmer l'phbe et  le faire asseoir prs de
lui.

Pantaleone avec une grande volubilit et un plaisir vident, dtailla
par le menu tous les incidents du duel, et il n'oublia pas de comparer
Sanine au monument de bronze et  la statue du Commandeur! Puis il se
leva, et, les pieds carts pour ne pas perdre l'quilibre, les bras
croiss sur sa poitrine, avec un regard hautain jet par-dessus
l'paule, il reprsenta le commandeur Sanine.

Emilio coutait dvotement, interrompant parfois le rcit par une
exclamation, ou se levant d'un lan pour embrasser son hroque ami.

La voiture roula sur le pav de Francfort et stoppa enfin devant l'htel
de Sanine.

Il gravissait le deuxime tage accompagn de ses deux amis, lorsque
tout  coup de la pnombre du couloir surgit  pas presss une femme, le
visage voil. Elle fit une pause devant Sanine, eut un lger balancement
de tout le corps, poussa un soupir haletant, et courut dans la rue o
elle disparut au grand tonnement du garon d'htel, qui dclara que
cette dame avait attendu pendant plus d'une heure le retour de
Monsieur.

Bien que l'apparition ft trs rapide, Sanine avait reconnu Gemma. Il
avait distingu les yeux de la jeune fille sous l'pais tissu de soie du
voile couleur de cannelle.

--Est-ce que Fralein Gemma se doutait de quelque chose?... demanda-t-il
en allemand d'un air mcontent  Emilio et  Pantaleone qui taient
toujours sur ses talons.

Emilio rougit et se troubla.

--J'ai t oblig de tout lui avouer, dit-il. Elle avait devin... et je
n'ai pas pu me taire... Et qu'est-ce que cela fait maintenant puisque
tout a si bien tourn, et qu'elle vous a vu en bonne sant, sain et
sauf?

Sanine se dtourna.

--Cela n'empche pas que vous tes deux grands bavards, ajouta-t-il d'un
ton de dpit.

Il entra dans son appartement et s'assit sur une chaise.

--Ne vous fchez pas, je vous en prie? implora Emilio.

--Bon, je ne me fcherai pas.

Sanine en effet n'tait pas bien fch... et au fond de son coeur il ne
pouvait pas souhaiter que Gemma ne st rien de ce qui s'tait pass.

--Bien... bien... c'est assez s'embrasser... Laissez-moi seul... J'ai
besoin de dormir... je suis fatigu.

--C'est une excellente ide, s'cria Pantaleone... Vous avez bien gagn
votre repos, noble signore! Allons-nous-en, Emilio, sur la pointe des
pieds! Chut!...

En disant qu'il voulait dormir, Sanine cherchait un prtexte pour se
dbarrasser de ses deux compagnons, mais ds qu'il fut seul, il
ressentit rellement une grande fatigue dans tous les membres. La nuit
prcdente il n'avait pas ferm l'oeil. Il se jeta sur son lit et
s'endormit tout de suite profondment.




XXIII


Il dormit plusieurs heures sans se rveiller. Puis il rva qu'il se
battait de nouveau en duel et cette fois avec M. Kluber. Mais au-dessus
de la tte de son rival, il aperut sur un arbre un perroquet, et ce
perroquet avait la tte de Pantaleone, et rptait d'un ton nasillard:
toc, toc, toc! Toc, toc, toc!

--Toc, toc, toc, entendit nettement cette fois Sanine.

Il ouvrit les yeux et leva la tte... On frappait  sa porte.

--Entrez, cria-t-il.

Le garon annona qu'une dame tenait absolument  le voir.

Gemma! pensa Sanine...

Ce ne fut pas Gemma, mais sa mre qui entra.

Frau Lnore se laissa choir sur une chaise et fondit en larmes.

--Qu'avez-vous, ma bonne, ma chre madame Roselli? demanda Sanine.

Il s'assit prs d'elle effleurant ses mains d'une pression amicale.

--Qu'est-il arriv? Calmez-vous, je vous en prie.

--Monsieur Dmitri, je suis trs... trs malheureuse!

--Vous tes malheureuse?

--Oh! bien malheureuse! Et pouvais-je m'y attendre?... C'est arriv tout
 coup... Comme un clair dans le ciel bleu...

Elle respirait pniblement.

--Mais qu'est-il arriv? Dites-le moi? Voulez-vous un verre d'eau?

--Non, je vous remercie.

Frau Lnore passa son mouchoir sur ses yeux et se remit  pleurer.

--Je sais tout... tout... dit-elle.

--Tout? Que voulez-vous dire?

--Tout ce qui s'est pass aujourd'hui... J'en connais aussi la cause!
Vous avez agi trs noblement... Mais quel malheureux concours de
circonstances!... Ce n'est pas pour rien que j'tais contre cette course
 Soden...

Frau Lnore ne s'tait nullement oppose  cette partie de plaisir, mais
en ce moment il lui parut qu'elle avait eu des pressentiments.

--Je viens chez vous parce que je vous tiens pour un homme plein de
noblesse et un ami, bien que je ne vous connaisse que depuis cinq
jours... Mais je suis veuve... je suis seule... ma fille...

Les larmes touffrent la voix de la vieille femme.

Sanine ne savait que penser de cette ouverture.

--Votre fille?... dit-il.

--Ma fille Gemma, dit avec une sorte de gmissement madame Roselli, sans
retirer de sa bouche son mouchoir tout imprgn de larmes,--ma fille m'a
dclar aujourd'hui qu'elle ne veut plus de M. Kluber pour fianc, et
qu'aujourd'hui mme je dois communiquer sa dcision  M. Kluber.

Sanine ne put rprimer un lger tressaillement... Il ne s'attendait pas
 cette nouvelle.

--Sans parler, continua Frau Lnore, que c'est une honte pour la
famille, que jamais chose pareille ne s'est vue en ce monde: une fiance
rompre avec son fianc!... Mais pour nous tous, monsieur Dmitri, c'est
la ruine...

Frau Lnore roula soigneusement son mouchoir en un tout petit peloton,
comme si elle voulait y enfermer toute sa douleur.

--Nous ne pouvons plus vivre avec ce que rapporte le magasin,
continua-t-elle... et M. Kluber est trs riche... et il sera encore plus
riche!... Et pourquoi ne veut-elle plus de lui? Parce qu'il n'a pas pris
la dfense de sa fiance?... J'admets que ce n'est pas trs joli... Mais
M. Kluber est un civil... il n'a jamais t tudiant... et en sa qualit
de ngociant srieux il devait mpriser une lgre gaminerie d'un petit
officier, qu'il ne connat mme pas... Et que voyez-vous l
d'outrageant, monsieur Dmitri?

--Permettez, Frau Lnore, je serais en droit de penser que vous m'en
voulez?...

--Je ne vous en veux nullement, non! Non, c'est tout autre chose; comme
tous les Russes, vous tes militaire...

--Pardon, je ne le suis pas du tout.

--Vous tes un tranger, un touriste... Je vous suis trs
reconnaissante, continua madame Roselli sans couter Sanine.

Elle avait des suffocations, gesticulait en tous sens... droula de
nouveau son mouchoir et s'essuya le nez. Rien qu' la faon dont elle
exprimait son chagrin, il tait facile de reconnatre qu'elle n'tait
pas ne sous un climat du Nord.

--Et comment M. Kluber pourrait-il faire du commerce s'il avait des
duels avec ses clients? C'est draisonnable de le lui demander!... Et
c'est  moi maintenant de le congdier! Mais de quoi allons-nous vivre?
Autrefois nous tions seuls  faire la pte de guimauve et le nougat aux
pistaches...  prsent tous les confiseurs font de la pte de guimauve!
Songez  tout ce qu'on dira de votre duel dans la ville... Peut-on
cacher un pareil esclandre!... Et avec cela un mariage rompu! Mais c'est
un vritable scandale, un vritable scandale! Gemma est une belle jeune
fille,--elle m'aime beaucoup, mais elle est rpublicaine et volontaire,
elle brave l'opinion... Vous seul vous pouvez avoir de l'influence sur
elle...

Sanine fut encore plus tonn.

--Moi, Frau Lnore?

--Oui, il n'y a que vous, que vous seul qui puissiez lui faire entendre
raison... C'est pourquoi je suis venue vous voir... C'est la seule chose
qu'il me reste  faire... Vous tes savant, vous tes brave... Vous avez
pris sa dfense... elle croira tout ce que vous direz... Elle _doit_
vous couter... Vous avez risqu votre vie pour elle!... Vous lui
montrerez qu'elle va tous nous ruiner,  commencer par elle-mme... Vous
le lui ferez voir clairement... Vous avez dj sauv mon fils!... Vous
sauverez aussi ma fille!... C'est Dieu lui-mme qui vous a envoy ici...
Je suis prte  vous demander cette grce  genoux.

Frau Lnore se souleva  demi sur sa chaise comme pour se jeter 
genoux.

Sanine la retint.

--Frau Lnore! de grce!... Que faites-vous?

Elle saisit convulsivement les mains du jeune homme.

--Vous me promettez?

--Mais, Frau Lnore, un moment... comment voulez-vous...?

--Non, promettez-moi? Vous ne voulez pas que je meure ici,  cette
place,  vos pieds?

Sanine ne savait plus o il en tait. Pour la premire fois de sa vie il
se trouvait aux prises avec le sang italien en bullition.

--Je ferai tout ce que vous voudrez, dit-il. Je parlerai  Fralein
Gemma.

Frau Lnore poussa un cri de joie.

--Mais, bien entendu, je ne garantis pas le rsultat de l'entrevue!
ajouta Sanine.

--Oh! ne me refusez pas votre aide... Ne me la refusez pas, dit Frau
Lnore d'une voix suppliante... J'ai votre promesse! Le rsultat ne peut
tre que bon... En tout cas, moi je n'y peux plus rien... _moi_, elle ne
m'coute plus.

--Elle vous a dclar catgoriquement qu'elle ne veut plus pouser M.
Kluber? demanda Sanine, aprs un instant de silence.

--Elle a tranch la question comme avec un couteau... Elle est tout le
portrait de son pre Giovanni Battista... Elle est terrible!

--Terrible?--Fralein Gemma?...

--Oui, oui... mais en mme temps elle est un ange... Elle vous
coutera... Vous allez venir, bientt, n'est-ce pas?... Oh! mon cher
ami, oh! mon ami russe!

Frau Lnore se leva imptueusement et avec le mme lan saisit la tte
du jeune homme.

--Recevez la bndiction d'une mre, et donnez-moi de l'eau!...

Sanine prsenta  madame Roselli un verre d'eau, lui promit sur son
honneur qu'il s'empresserait de la rejoindre, la reconduisit jusqu' la
rue, et revenu dans la chambre, se laissa aller  tout son tonnement.

Voil la vie qui commence  tourbillonner, pensa-t-il... Et quel
tourbillon... la tte me tourne!

Il ne chercha pas  s'analyser ni  dmler ce qui se passait en lui.

Quelle journe! murmurrent involontairement ses lvres!... Sa mre dit
qu'elle est terrible!... Et c'est moi qui dois lui donner des
conseils... Et quels conseils?...

La tte lui tournait littralement... Et au-dessus de ce tourbillon de
sensations si diverses, de ces lambeaux de penses qui l'obsdaient,
planait sans cesse l'image de Gemma, cette image qui s'tait grave pour
toujours dans sa mmoire pendant cette chaude nuit, trouble par
l'lectricit,  cette sombre fentre, sous la clart des toiles
fourmillantes!




XXIV


Sanine s'approcha de la maison de madame Roselli d'un pas indcis. Il
prouvait des palpitations violentes; il sentait et entendait mme
nettement le battement de son coeur contre les ctes.

Qu'allait-il dire  Gemma? Comment entamerait-il la conversation?

Il fit le tour de la maison au lieu d'entrer par la confiserie. Dans
l'troite antichambre il rencontra Frau Lnore. Elle fut trs contente
et en mme temps remplie d'apprhension.

--Je vous ai attendu, attendu!... dit-elle  voix basse... serrant les
mains du jeune homme dans ses deux mains tour  tour... Allez dans le
jardin... elle y est... N'oubliez pas que j'ai mis en vous tout mon
espoir!

Sanine entra dans le jardin.

Gemma tait assise sur un banc dans une alle. Elle triait d'une grande
corbeille de cerises les fruits les plus mrs et les mettait dans une
assiette.

Le soleil tait  son dclin. Il tait six heures passes, et dans les
larges rayons obliques dont le soleil inondait le jardin, il entrait
plus de pourpre que d'or.

Parfois, comme  mi-voix, et sans hte, les feuilles murmuraient entre
elles, et des abeilles retardataires bourdonnaient, voletant d'une fleur
 l'autre; au loin, une tourterelle roucoulait son chant monotone et
infatigable.

Gemma tait coiffe du mme chapeau rond qu'elle avait mis pour aller 
Soden.

Elle regarda Sanine  l'abri de l'aile replie du chapeau et se pencha
de nouveau sur sa corbeille.

En s'approchant de Gemma, Sanine ralentissait involontairement le pas,
et, pour l'aborder, il ne trouva que cette question:

--Pourquoi faites-vous un triage parmi ces cerises?

La jeune fille ne se pressa pas de rpondre.

--Ces cerises-l sont plus mres, dit-elle enfin, nous les rservons
pour les confitures, les autres serviront pour les tartelettes. Vous
savez bien... ces tartelettes saupoudres de sucre que nous vendons.

Gemma baissa encore plus la tte, tandis que sa main droite restait en
l'air entre la corbeille et l'assiette, et tenait deux cerises.

--Me permettez-vous de m'asseoir  ct de vous? demanda Sanine.

--Volontiers.

La jeune fille fit un peu de place et Sanine s'assit prs d'elle.

Comment vais-je commencer? pensa le jeune homme. Mais Gemma le tira
d'embarras.

--Vous vous tes battu en duel aujourd'hui? dit-elle vivement.

Elle leva vers lui son beau visage qui s'enflamma de honte... Mais
quelle reconnaissance intense clatait dans ses yeux!

--Et vous semblez si calme! ajouta-t-elle. Le danger n'existe donc pas
pour vous?

--Mais je n'ai couru aucun danger... Tout s'est pass le plus simplement
du monde...

Gemma leva le doigt et le passa devant ses yeux de droite  gauche et de
gauche  droite. C'est un geste italien.

--Non! non! ne dites pas cela! Vous ne me donnerez pas le change!
Pantaleone m'a tout racont.

--Et vous croyez  cette histoire?... Ne m'a-t-il pas compar  la
statue du Commandeur?

--Ses expressions sont peut-tre ridicules; mais ses sentiments et votre
conduite ce matin ne le sont pas... Et tout cela pour moi... pour moi...
Je ne l'oublierai jamais.

--Je vous assure, Fralein Gemma...

--Non, je ne l'oublierai jamais, continua-t-elle, en appuyant sur chaque
syllabe.

Elle attacha de nouveau son regard sur le jeune homme, puis dtourna la
tte.

Il ne voyait en cet instant que son profil pur, et il lui parut qu'il
n'avait encore rien vu d'aussi beau, ni ressenti ce qu'il prouvait en
ce moment.

Et ma promesse? se dit-il.

--Fralein Gemma, reprit-il aprs un instant d'hsitation.

--Eh bien?

Elle ne tourna pas la tte de son ct, mais continua de trier les
cerises... Elle les prenait dlicatement du bout des doigts par la
queue, en cartant soigneusement les feuilles.

Mais que de confiance caressante elle mettait dans ces deux mots: Eh
bien?

--Votre mre ne vous a rien dit au sujet...?

--Au sujet...?

--Sur mon compte?

Gemma versa tout  coup les cerises dans la corbeille.

--Elle vous a parl? demanda la jeune fille.

--Oui.

--Que vous a-t-elle dit?

--Elle m'a dit que vous... que vous... que vous aviez subitement dcid
de changer... vos intentions...

Gemma inclina de nouveau la tte... tout son visage disparut sous son
chapeau; on ne voyait plus que son cou souple et dlicat, comme la tige
d'une fleur.

--Quelles intentions?

--Vos intentions... au sujet... de votre avenir...

--Vous voulez dire au sujet de M. Kluber?

--Oui.

--Maman vous a dit que je ne dsire pas devenir la femme de M. Kluber?

--Oui!

Gemma, en bougeant, imprima une secousse au banc, la corbeille pencha et
se renversa... quelques cerises roulrent dans l'alle... Une, deux
minutes passrent en silence.

--Pourquoi vous a-t-elle dit cela?

Sanine ne voyait toujours que le col de Gemma et l'ondulation plus
rapide de sa poitrine.

--Pourquoi votre mre m'a dit cela?... Mais elle pense que, puisque nous
sommes maintenant des amis... et que vous m'honorez de votre confiance,
je peux vous donner un bon conseil... et que vous m'couterez...

Les bras de Gemma glissrent sur ses genoux... Elle se mit  chiffonner
les plis de sa robe...

--Quel conseil me donnez-vous? demanda-t-elle aprs un moment d'attente.

Sanine remarqua que les doigts de Gemma tremblaient sur ses genoux et
qu'elle chiffonnait sa robe pour dissimuler ce tremblement...

Il posa doucement sa main sur les doigts ples et tremblants de la jeune
fille.

--Gemma, dit-il, pourquoi ne me regardez-vous pas?

Elle rejeta  l'instant son chapeau en arrire sur sa nuque, et leva sur
Sanine ses yeux confiants et pleins de gratitude, comme quelques
instants auparavant.

Elle attendait les paroles du jeune homme... Mais, devant ce visage
sincre, Sanine se troubla, il se sentit bloui. Un chaud reflet du
soleil du soir illuminait cette jeune tte italienne, et l'expression de
ce visage tait plus lumineuse, plus clatante que la lumire mme.

--Je suivrai votre conseil, monsieur Dmitri, dit-elle avec un faible
sourire, et en relevant imperceptiblement les sourcils: mais quel
conseil me donnez-vous?

--Quel conseil?... Votre mre croit que de refuser M. Kluber uniquement
pour la raison qu'il n'a pas fait preuve de courage l'autre jour...

--Pour cette raison uniquement? dit Gemma...

Elle se pencha en avant, ramassa la corbeille pour la poser sur le banc
 ct d'elle.

--Mais qu'en tout cas, retirer votre main n'est pas raisonnable... C'est
une rsolution dont il faut bien calculer toutes les consquences...
Enfin, l'tat de vos affaires impose,  ce qu'il parat, des obligations
 chaque membre de la famille...

--Tout cela, c'est l'opinion de maman... Je connais cela... Ce sont ses
paroles... Mais vous.. quelle est votre opinion?

--Mon opinion?...

Sanine ne put continuer, il sentait que son gosier se serrait et qu'il
touffait.

--Je crois aussi... commena-t-il avec effort.

Gemma se redressa.

--Vous aussi? Vous croyez aussi...?

--Oui... c'est--dire...

Sanine, en dpit de ses efforts, ne put articuler un mot de plus.

--C'est bien, dit Gemma; si vous, comme ami, vous me donnez le conseil
de changer ma rsolution... c'est--dire de revenir  mon intention
d'autrefois... alors, je rflchirai...

Elle ne savait plus ce qu'elle faisait, et commena  remettre dans la
corbeille les cerises qu'elle avait tries  part dans l'assiette.

--Maman espre que je vous couterai... En effet... peut-tre que je
suivrai votre conseil...

--Mais, permettez, Fralein Gemma, j'aurais voulu savoir d'abord quelles
sont les raisons qui vous ont pousse...

--Je suivrai votre conseil, continua Gemma.

Ses sourcils se froncrent, ses joues plirent; elle se mordilla la
lvre infrieure.

--Vous avez tant fait pour moi que je dois faire ce que vous me
conseillez... je dois accepter votre volont... Je dirai  maman que je
veux rflchir encore... Mais voici maman qui arrive  propos!...

En effet, Frau Lnore apparaissait sur le seuil de la porte de la maison
ouvrant sur le jardin. Elle se mourait d'impatience; elle ne tenait plus
en place. D'aprs ses calculs, Sanine devait depuis longtemps avoir
termin ses explications avec Gemma, bien qu'en ralit la conversation
n'et pas encore dur un quart d'heure.

--Non, non, de grce, ne dites rien pour le moment  votre mre, s'cria
Sanine avec une sorte d'effroi... Attendez... je vous dirai... je vous
crirai... et jusque-l ne prenez pas de dcision... attendez ma
lettre...

Il serra vivement la main de Gemma et se leva d'un bond. Au grand
tonnement de Frau Lnore, il passa devant elle, leva son chapeau en
murmurant des paroles incomprhensibles et disparut.

Madame Roselli s'approcha de sa fille.

--Je t'en prie, Gemma, explique-moi...?

La jeune fille, pour toute rponse, se leva et embrassa sa mre.

--Chre maman, voulez-vous, s'il vous plat, attendre ma rponse encore
un peu de temps... pas longtemps, jusqu' demain... Je vous en prie...
Jusqu' demain vous ne me direz plus rien? Oh!...

Gemma fondit soudainement en larmes de joie, si spontanes, qu'elle-mme
ne les sentit pas venir.

Frau Lnore devint de plus en plus perplexe: Gemma pleurait et son
visage n'tait pas triste mais plutt joyeux.

--Qu'as-tu? demanda-t-elle. Toi qui ne pleures jamais... qu'as-tu
aujourd'hui...

--Ce n'est rien, maman, ce n'est rien!... Mais soyez patiente! Nous
devons attendre toutes les deux. Ne m'interrogez pas jusqu' demain...
Dpchons-nous de trier ces cerises avant que le soleil soit couch...

--Et tu seras raisonnable?

--Oh! je suis trs raisonnable.

Gemma branla significativement la tte.

Elle se mit en devoir d'attacher les petits bouquets de cerises en les
tenant de faon  masquer son visage rougissant.

Elle n'essuya pas ses larmes qui avaient sch d'elles-mmes.




XXV


Sanine rentra chez lui en courant.

Il sentait que c'tait seulement lorsqu'il se serait retrouv seul en
prsence de lui-mme, qu'il pourrait enfin dmler ses sensations et
comprendre ce qu'il voulait.

En effet, ds qu'il se trouva seul dans sa chambre,  peine fut-il assis
devant sa table  crire, qu'il plongea son visage dans ses mains et
s'cria: Je l'aime, je l'aime follement! et toute son me s'enflamma
comme un tison qu'on vient de dgager de la cendre qui le recouvrait.

Au bout d'un instant il ne pouvait plus comprendre comment il avait pu
se trouver  ct d'elle... lui parler, et ne pas sentir qu'il adore le
bord mme de sa robe, qu'il est tout prt, comme disent les jeunes gens,
 mourir  ses pieds!

Ce dernier rendez-vous dans le jardin avait dcid de son sort.
Maintenant, en songeant  elle, il ne la voyait plus les cheveux pars,
sous la clart des toiles; il la voyait assise sur le banc, rejetant
vivement son chapeau en arrire pour le regarder avec cette confiance
absolue... et le frisson, le dsir de l'amour courait dans toutes les
veines du jeune homme.

Il se rappela la rose qu'il portait dans sa poche depuis trois jours, il
la prit dans ses mains et la porta  ses lvres avec une telle fivre
d'ardeur qu'involontairement il se renfrogna de souffrance.

Il ne pouvait plus ni raisonner, ni penser, ni prvoir, il se dtacha de
tout son pass et fit un saut en avant; il abandonna la rive triste de
sa vie solitaire de garon pour plonger dans un fleuve brillant, joyeux,
puissant--et il se sent heureux, il ne veut pas savoir o ce fleuve le
portera, ni si le courant ne le brisera peut-tre pas contre un rocher!

Les ondes calmes de la romance d'Uhland, dont il se berait il n'y a pas
longtemps, ont fait place  des vagues puissantes et imptueuses! Ces
vagues dansent, courent en avant et l'emportent dans leur tourbillon.

Sanine prit une feuille de papier, et sans la moindre rature, d'un trait
de plume, crivit la lettre suivante:

Chre Gemma!

Vous savez quel conseil j'tais charg de vous donner; vous connaissez
le voeu de votre mre et vous savez ce qu'elle attendait de moi,--mais ce
que vous ne savez pas, et ce que je dois vous dire maintenant, c'est que
je vous aime, je vous aime de toute la passion d'un coeur qui aime pour
la premire fois! Ce feu est descendu si soudainement et avec une telle
violence que je ne trouve pas de paroles! Quand votre mre est venue me
voir, ce feu ne faisait encore que couver dans mon coeur,--sans quoi mon
devoir d'honnte homme m'aurait fait refuser de me charger de la mission
qu'elle m'a confie... L'aveu que je vous fais est l'aveu d'un honnte
homme... Vous devez savoir qui vous avez devant vous--entre nous il ne
doit pas exister de malentendus. Vous voyez que je ne suis pas capable
de vous donner un conseil... Je vous aime, je vous aime, je vous
aime--et cet amour remplit seul mon cerveau, mon coeur!!

DMITRI SANINE.

Le jeune homme plia la lettre et la cacheta. Il allait sonner pour le
garon lorsqu'il se ravisa:

Non, ce ne serait pas adroit. Si je pouvais envoyer ma lettre par
Emilio?

Pourtant il ne pouvait pas aller chercher Emilio dans le magasin de M.
Kluber au milieu des autres employs? D'ailleurs il faisait dj nuit et
le jeune garon devait tre rentr chez lui.

Tout en se livrant  ces rflexions, Sanine prit son chapeau et sortit
de l'htel; il enfila une rue puis une autre, et  sa grande joie
aperut Emilio. Un portefeuille sous le bras, un rouleau de papier  la
main, le jeune enthousiaste pressait le pas pour rentrer chez lui.

Il est donc vrai que tous les amoureux ont leur toile! pensa Sanine,
et il appela le jeune homme.

Emilio se retourna et courut au-devant de son ami.

Sanine lui remit la lettre et lui expliqua  qui il devait la porter.

Emilio l'couta trs attentivement.

--Personne ne doit le savoir? demanda-t-il en prenant un air mystrieux
et significatif.

--C'est a, mon petit ami, rpondit Sanine un peu confus.

Il tapota la joue d'Emilio.

--S'il y a une rponse, vous me l'apporterez, n'est-ce pas? Je resterai
chez moi.

--Comptez sur moi! dit gament Emilio, et il s'loigna rapidement.

En route il se retourna et fit encore un signe de tte.

Sanine rentra dans sa chambre, et sans allumer la bougie, se jeta sur le
canap, joignit les mains derrire la tte, et s'abandonna aux
sensations du premier amour, qu'il n'est pas utile de dcrire ici; celui
qui les a ressenties connat leurs tourments et leur volupt;  celui
qui ne les connat pas, on ne saurait les faire deviner.

La porte s'entrouvrit et laissa passer la tte d'Emilio:

--J'apporte une rponse... dit-il  voix basse... La voici...

Il agita une lettre au-dessus de sa tte.

Sanine s'lana de son canap et arracha la lettre des mains d'Emilio.

La passion dominait entirement le jeune homme. Il n'tait plus capable
de songer aux convenances, ni de garder le secret de son amour... S'il
avait t susceptible de rflexion, il se serait contenu devant cet
enfant, le frre de Gemma.

Il s'approcha de la fentre, et  la lumire du rverbre qui se
trouvait en face de la fentre, il lut les lignes suivantes:

Je vous prie, je vous implore _de ne pas venir chez nous demain, et de
ne pas vous montrer chez nous de toute la journe_. Il le faut, il le
faut absolument.--Aprs, tout sera dcid... Je sais que vous ne me
dsobirez pas, parce que... Gemma.

Sanine relut deux fois ce billet. Oh! que l'criture de Gemma lui parut
belle et touchante!...

Aprs quelques instants de rflexion il appela  haute voix Emilio, qui,
pour tmoigner de sa discrtion, s'tait tourn du ct du mur qu'il
lacrait du bout de son ongle.

--Que dsirez-vous? dit le jeune homme en courant vers Sanine.

--Ecoutez-moi, mon cher ami.

--Monsieur Dmitri, interrompit Emilio d'une voix suppliante; pourquoi ne
me dites-vous pas: _tu_?

Sanine se mit  rire.

--Bien, bien... coute, mon cher petit ami... _L-bas_, tu me
comprends?... Tu diras que je ferai tout ce qu'on me demande... Et
toi... Qu'est-ce que tu fais, demain?

--Ce que je fais? Rien. Mais je ferai tout ce que vous voudrez.

--Eh bien, si tu le peux, viens ici de bonne heure... Et nous nous
promnerons ensemble jusqu'au soir dans la campagne... Cela te va-t-il?

Emilio fit des sauts de joie.

--Mais peut-il y avoir quelque chose de plus dlicieux en ce monde? Me
promener avec vous... Mais c'est parfait!... Pour sr, je viendrai!...

--Et si l'on ne te laisse pas venir?

--On me laissera...

--coute!... Ne dis pas l-bas que je t'ai invit pour toute la
journe...

-- quoi bon dire cela?... Je viendrai sans en souffler mot 
personne... Le grand mal!

Emilio embrassa Sanine avec effusion et partit...

Sanine arpenta longtemps sa chambre et se coucha tard.

Il se livra de nouveau  ces sentiments doux et pnibles  la fois, 
ces ivresses joyeuses qui assaillent  la veille d'une nouvelle vie.

Sanine tait fort content d'avoir eu l'ide d'inviter Emilio  passer la
journe avec lui. Le jeune garon ressemblait  sa soeur.

--Il me la rappellera! pensa Sanine.

Ce qui frappait le plus Sanine, c'tait le brusque changement qui
s'tait opr en lui. Il lui semblait qu'il avait toujours aim
Gemma--et de ce mme amour qu'il prouvait en ce jour.




XXVI


Le lendemain  huit heures du matin, Emilio se prsenta chez Sanine,
tenant Tartaglia en laisse. Il n'aurait pas pu se montrer plus exact
s'il tait n de parents teutons.

Il avait fait un conte  sa famille en dclarant qu'il se promnerait
avec Sanine jusqu'au djeuner et qu'ensuite il irait au magasin.

Pendant que Sanine s'habillait, Emilio commena, avec hsitation, il est
vrai,  lui parler de Gemma et de sa brouille avec Kluber, mais Sanine
ne releva pas ces remarques et parut mcontent. Emilio prit alors un air
entendu, pour montrer qu'il comprenait pourquoi il ne faut pas toucher
lgrement  cette importante question, et ne se permit aucune allusion,
seulement affectant de temps en temps des mines rserves et mme
graves.

Aprs avoir pris le caf, les deux amis se mirent en route,  pied, pour
Hausen, un petit village, situ  peu de distance de Francfort et
entour de forts. De la, on dcouvre toute la chane du Taunus.

Le temps tait beau, le soleil brillait, flamboyait, mais ne rtissait
pas... Un vent frais bruissait avec vivacit dans le feuillage vert. Sur
la terre passait lestement et sans rencontrer d'obstacle l'ombre de
grands et hauts nuages arrondis.

Les jeunes gens furent bientt hors de l'enceinte de la ville, et
avancrent rapidement et gament sur la route soigneusement entretenue.
Ils dvirent dans les bois, o ils marchrent pendant longtemps 
l'aventure; puis ils firent un copieux djeuner chez un traiteur au
village. Ensuite ils s'amusrent  grimper les pentes de la montagne,
admirant les points de vue et prenant plaisir  jeter en bas des
pierres, trouvant trs drle de les voir rouler et rebondir comme des
lapins; ils continurent cet exercice jusqu' ce qu'un promeneur qui
passait au-dessous d'eux se mt  les injurier d'une voix forte et
vibrante.

Aprs ils s'allongrent sur la mousse courte et sche d'un jaune
violac, puis ils burent de la bire chez un autre traiteur, ensuite ils
se mesurrent  un steeple-chase, pariant  qui irait le plus vite et
sauterait le plus haut.

Ils dcouvrirent un cho et entrrent en conversation avec lui, puis ils
se mirent  chanter et  jouer  cache-cache en s'appelant par des cris.
Ils luttrent ensemble, cassrent des branches, ornrent leurs chapeaux
de feuilles de fougre et esquissrent mme des pas de danses.

Tartaglia prenait part  ces bats selon ses moyens et ses capacits; il
ne lanait pas des pierres, mais il courait aprs et se roulait  leur
suite comme une toupie; il hurlait quand les jeunes gens chantaient, et
mme pour leur tenir compagnie, il but de la bire avec un dgot
manifeste. Il tenait ce talent d'un tudiant allemand  qui il avait
appartenu dans le temps. D'ailleurs, il n'obissait gure  Emilio,
beaucoup moins qu' son vritable matre Pantaleone; ainsi quand Emilio
lui disait de parler ou de lire, il se contentait de remuer la queue
et de tirer la langue en trompette.

Les jeunes gens avaient pourtant trouv le loisir d'aborder des sujets
philosophiques. Au dbut de la promenade, Sanine, en sa qualit d'an
et d'homme raisonnable, avait amen la conversation sur la nature du
fatum et l'objet de la mission de l'homme sur la terre, mais l'entretien
ne resta pas longtemps  ce diapason.

Emilio trouva plus intressant d'interroger son ami sur la Russie, lui
demandant comment on s'y battait en duel, s'il y avait de belles femmes
en Russie, si le russe est une langue facile  apprendre, et quelles
impressions il avait ressenties au moment o l'officier l'avait vis?

Sanine, de son ct, questionna le jeune homme sur sa mre, sur son
pre, sur leurs affaires de famille en gnral, s'efforant de ne pas
mentionner le nom de Gemma mais pensant  elle tout le temps.

 vrai dire, ce n'est pas  Gemma elle-mme qu'il pensait, mais au
lendemain,  ce lendemain inconnu qui devait lui apporter le bonheur, le
bonheur idal, suprme!

Il lui semblait qu'une gaze fine, lgre, s'tendait sur son horizon
intellectuel, et derrire cette gaze qui flotte mollement, il sent... il
sent la prsence d'un jeune visage divin, immobile, avec un sourire
caressant sur ses lvres, et les paupires baisses, pour simuler la
svrit... Et ce visage n'est pas le visage de Gemma, c'est le bonheur
lui-mme!...

Enfin son heure sonne! Le rideau se lve, les lvres s'entr'ouvrent, les
paupires se lvent, la divinit apparat, et une lumire radieuse, et
la joie, l'extase infinie...

Il pense  ce jour de demain et son me se noie de nouveau dans
l'angoisse de l'attente frmissante.

Mais cette attente et cette angoisse ne l'empchent en rien... ne
l'empchent ni de dner bien avec Emilio dans un troisime restaurant...
Et ce n'est que par instants que jaillit en lui comme un clair cette
ide: Si quelqu'un savait!!

L'attente ne l'a pas empch non plus de jouer avec Emilio au cheval
fondu... en plein air, au milieu d'un pr. Aussi quelle ne fut pas la
mortification de Sanine, lorsque, les jambes cartes et volant comme un
oiseau par-dessus le dos d'Emilio accroupi, il se retourna aux
aboiements furieux de Tartaglia, et aperut au bord du pr deux
officiers; il reconnut d'emble son adversaire de la veille et son
tmoin, MM. Daenhoff et von Richter.

Les officiers, le monocle  l'oeil, le regardrent et sourirent...

Sanine se redressa aussitt, et se dtournant s'empressa de remettre
vivement son pardessus en invitant Emilio  suivre son exemple, et tous
les deux se remirent immdiatement en route.

Il tait tard, lorsqu'ils rentrrent  Francfort.

--On va bien me gronder, dit Emilio  Sanine en prenant cong de lui,
mais, tant pis! Quelle dlicieuse journe j'ai passe avec vous!

 son retour  l'htel, Sanine trouva un billet de Gemma.

La jeune fille lui donnait rendez-vous pour le lendemain matin,  sept
heures, dans un des jardins publics si nombreux  Francfort.

Comme le coeur de Sanine battit! Avec quel bonheur, sans une minute
d'hsitation il obit  Gemma.

Et quelles joies inexprimables ce lendemain unique, inespr et certain
ne lui promettait-il pas?

Sanine couva des yeux le billet de Gemma.

La longue et lgante queue de la lettre G dont l'initiale se trouvait
en haut de la feuille lui rappelait les doigts lgants et la main de
Gemma...

Il songea tout  coup qu'il n'avait pas encore une seule fois effleur
cette main de ses lvres.

Les Italiennes, pensa-t-il, contrairement  l'opinion gnrale, sont
chastes et svres... Quant  Gemma elle l'est encore plus que toutes
les autres...

Oh! reine... desse, marbre virginal et pur!...

Mais le temps viendra... il n'est pas loign...

Cette nuit il y eut  Francfort un homme heureux... Il dormait; mais il
aurait pu rpter les paroles du pote:

Je dors... mais mon coeur veille.

Son coeur battait mais si lgrement, comme bat l'aile d'un papillon
suspendu  une fleur et baign de lumire par le soleil d't!




XXVII


 cinq heures du matin Sanine tait dj rveill;  six heures il tait
tout habill et  six heures et demie, il se promenait dans le jardin
non loin d'un petit pavillon que Gemma avait indiqu dans son billet.

La matine tait calme, tide et grise. Par moments il semblait qu'il
allait pleuvoir; cependant en tendant la main on ne sentait rien, bien
qu'il ft possible de distinguer sur la manche du pardessus de
minuscules gouttelettes, de la grosseur de perles de verre toutes
menues.

Pas plus de vent que si ce phnomne n'avait jamais exist.

Les sons ne s'envolaient pas mais se rpandaient dans l'air. Dans le
lointain une vapeur blanche s'paississait lentement; l'air tait
embaum du parfum des rsdas et des fleurs d'acacias.

Les boutiques n'taient pas encore ouvertes, mais dj l'on apercevait
des pitons dans la rue; de temps en temps une voiture isole roulait
bruyamment... Il n'y avait pas de promeneurs dans le jardin.

Le jardinier, sans se presser, ratissait les alles, et une toute
vieille femme enveloppe d'un manteau de drap noir passa en boitant.
Sanine ne pouvait pas un instant prendre cet tre rabougri pour Gemma,
et pourtant son coeur eut un battement insolite, et il suivit des yeux
avec intention cette forme noire qui s'effaait.

L'horloge de la tour sonna sept heures. Sanine s'arrta.

Se pourrait-il qu'elle ne vienne pas?

Un frisson d'effroi courut dans tous ses membres.

Le mme frisson de crainte le secoua de nouveau, l'instant d'aprs, mais
cette fois pour une cause bien diffrente.

Sanine avait entendu derrire lui des pas lgers, le frlement d'une
robe de femme... Il se retourna: c'tait elle!

Gemma se trouvait dans l'alle, un peu derrire lui. Elle portait une
mantille grise et un petit chapeau sombre. Elle jeta un regard sur
Sanine, puis tourna la tte de l'autre ct--enfin, arrive prs du
jeune homme, elle pressa le pas et le devana.

--Gemma! dit-il  voix trs basse.

Elle hocha lgrement la tte et marcha devant elle.

Il la suivit.

La poitrine de Sanine haletait et ses jambes se drobaient sous lui.

Gemma dpassa le pavillon et prit  droite, contourna le bassin bas,
dans lequel un moineau se baignait affair, puis faisant le tour d'un
massif de lilas se laissa tomber sur un banc plac derrire.

C'tait un coin abrit et discret. Sanine s'assit  ct de la jeune
fille.

Une minute passa pendant laquelle ni l'un ni l'autre ne pronona une
parole; elle ne tournait pas les yeux sur son compagnon, et lui ne
regardait pas le visage de la jeune fille, mais ses mains jointes qui
tenaient une petite ombrelle.

De quoi auraient-ils pu parler? Que pouvaient-ils se dire qui ft aussi
loquent que le fait de leur prsence en cet endroit, au rendez-vous, de
si bon matin, et tout prs l'un de l'autre?

--Vous n'tes pas fche contre moi? murmura enfin Sanine.

Il et t difficile de dire quelque chose de plus bte... Sanine le
sentait lui-mme... Mais au moins le silence tait rompu...

--Moi?... fche? dit-elle... Pourquoi?... Non...

--Et vous croyez?... reprit-il.

--Ce que vous m'avez crit?

--Oui!

Gemma baissa la tte et ne rpondit pas. L'ombrelle glissa de ses mains,
mais fut ressaisie avant de tomber  terre.

--Oui, ayez confiance en moi, croyez  ce que je vous ai crit! dit
Sanine.

Toute sa timidit s'vanouit et il parla avec feu.

--S'il y a quelque chose de vrai en ce monde, quelque chose de sacr,
c'est mon amour pour vous. Je vous aime passionnment, Gemma.

Elle jeta de ct sur lui un furtif regard et de nouveau fut sur le
point de laisser tomber son ombrelle.

--Croyez-moi, croyez-moi, cria Sanine.

Il l'implorait, tendait les mains vers elle et n'osait pas toucher les
doigts de la jeune fille.

--Dites-moi ce que je dois faire pour vous convaincre?

Elle le regarda de nouveau.

--Dites-moi, monsieur Dmitri, lorsqu'il y a trois jours vous tes venu
pour me donner un conseil... vous ne saviez pas encore... vous ne
sentiez pas encore...

--Je le sentais, dit Sanine, mais je ne le savais pas encore... Je vous
ai aime du premier moment o je vous ai vue,--mais je ne me suis pas
tout de suite rendu compte de ce que vous tes devenue pour moi? Puis on
m'avait dit que vous tiez fiance... Pouvais-je refuser  votre mre la
mission dont elle voulait me charger?... enfin il me semble que je vous
ai conseille de faon  vous permettre de deviner...

Des pas lourds rsonnrent... Un monsieur assez fort, un sac de voyage
en sautoir, videmment un touriste, sortit de derrire le massif aprs
avoir, avec le sans-faon d'un tranger qui ne fait que passer, observ
le couple, toussa  haute voix, et passa son chemin...

--Votre mre, reprit Sanine, ds que le bruit des pas lourds se fut
teint, m'a dit que si vous congdiiez votre fianc cela ferait du
scandale... que j'ai en quelque sorte donn prtexte aux commrages...
et que... il est de mon devoir de vous engager  rflchir avant de
repousser votre fianc, M. Kluber.

--Monsieur Dmitri, dit Gemma en passant la main sur ses cheveux du ct
de Sanine:--n'appelez plus jamais M. Kluber mon fianc... Je ne serai
jamais sa femme... Il le sait.

--Vous le lui avez dit? Quand?

--Hier.

-- lui personnellement?

-- lui personnellement...  la maison... Il est venu hier.

--Gemma! vous m'aimez donc?

Elle se tourna vers lui:

--Sans cela, serais-je ici? dit-elle.

Les deux mains de la jeune fille retombrent sur le banc. Sanine
s'empara de ces deux mains inertes qui reposaient les paumes en l'air et
les pressa contre ses yeux et sur ses lvres.

Le rideau qui la veille voilait l'avenir s'tait lev haut... L tait
le bonheur, c'tait bien son visage rayonnant!

Sanine leva la tte et regarda Gemma en face sans aucune crainte. La
jeune fille avait aussi, en baissant les paupires, pos les yeux sur
lui. Le regard de ces yeux  demi-clos lanait une faible lumire,
voile par les larmes douces du bonheur. Le visage de Gemma ne souriait
pas... non! Il riait d'un rire muet, l'panouissement du bonheur.

Sanine voulut attirer la jeune fille sur sa poitrine, mais elle se
retourna et sans cesser de rayonner de ce rire muet, secoua ngativement
la tte.

Patience, patience! semblaient dire ces yeux emplis de bonheur.

--Oh! Gemma! cria Sanine, pouvais-je esprer que tu m'aimerais un jour?

Le coeur du jeune Russe vibra comme une corde tendue quand ses lvres
prononcrent pour la premire fois ce mot: tu.

--Je ne le croyais pas non plus, dit doucement Gemma.

--Pouvais-je deviner, continua Sanine, pouvais-je deviner en arrivant 
Francfort, o je croyais ne passer que quelques heures, que je
trouverais ici le bonheur de ma vie entire?

--De ta vie entire? Est-ce vrai? demanda Gemma.

--De ma vie entire, pour toujours, et  jamais! cria Sanine avec un
nouvel lan.

Le rateau du jardinier remuait le gravier  deux pas du banc sur lequel
les deux jeunes gens se trouvaient.

--Allons-nous-en, rentrons chez moi..., veux-tu? proposa Gemma.

Si,  cet instant, elle et dit  Sanine: Jette-toi dans la mer...
_veux-tu?_ il se serait lanc dans l'abme sans lui donner le temps
d'achever sa phrase.

Ils sortirent ensemble du jardin et se dirigrent vers la confiserie en
suivant le faubourg pour viter les rues de la ville.




XXVIII


Sanine marchait tantt  ct de Gemma, tantt un peu en arrire. Il ne
la quittait pas des yeux et souriait sans cesse. Elle semblait
quelquefois presser le pas et  d'autres moments ralentir sa marche. Et
l'un et l'autre, lui tout ple, et elle toute rose d'motion, ils
avanaient comme dans un rve.

Ce qui venait de se passer entre eux quelques instants auparavant, cette
union mutuelle de leur me tait si soudaine, si nouvelle et si
oppressive; leur vie venait de subir un changement, un dplacement si
imprvu, qu'ils ne pouvaient se rendre compte de ce qui leur arrivait,
et se sentaient emports par un tourbillon, comme celui qui les avait un
soir presque jets dans les bras l'un de l'autre.

Sanine, tout en marchant, se disait qu'il voyait Gemma sous un nouvel
aspect: il remarquait certaines particularits dans sa dmarche et dans
ses mouvements, et que tous ces riens lui devenaient chers, qu'il les
trouvait exquis!

Et Gemma avait conscience de l'impression qu'elle faisait sur lui.

Ces jeunes gens aimaient pour la premire fois; tous les miracles du
premier amour s'accomplissaient en eux.

Le premier amour, c'est une rvolution! Le va-et-vient monotone de
l'existence est rompu en un instant; la jeunesse monte sur la barricade,
son drapeau clatant flotte trs haut, et quel que soit le sort qui lui
est rserv--la mort ou une vie nouvelle--elle envoie  l'avenir ses
voeux extatiques.

--Tiens! on dirait que c'est notre vieux, s'cria Sanine en indiquant du
doigt une forme drape qui ctoyait rapidement le mur et avait l'air de
vouloir passer inaperue.

Au milieu de cet ocan de bonheur, Sanine prouvait le besoin de parler
 Gemma, non pas d'amour,--cet amour tait chose entendue, sacre,--mais
de sujets indiffrents.

--Oui, c'est Pantaleone, dit Gemma heureuse et gaie. Il m'aura sans
doute suivie... dj hier il tait toute la journe sur mes talons... Il
a devin...

--Il a devin!

Sanine rptait avec ivresse les paroles de Gemma.

D'ailleurs qu'aurait pu dire Gemma qui ne l'et pas jet en extase?

Le jeune homme pria Gemma de lui raconter en dtail tout ce qui s'tait
pass la veille.

Gemma commena son rcit avec prcipitation, s'embrouillant,
s'interrompant pour sourire et pousser de lgers soupirs, en changeant
avec son interlocuteur de rapides regards lumineux.

Elle lui raconta qu'aprs la discussion qu'elle avait eue avec sa mre
deux jours auparavant, madame Roselli avait voulu lui arracher une
rponse dfinitive, mais elle tait parvenue  lui faire prendre
patience jusqu'au lendemain dans la journe. Ce sursis n'avait pas t
facile  obtenir, mais enfin elle avait fini par l'emporter.

L-dessus survint la visite inopine de M. Kluber. Plus empes, plus
raide que jamais, le premier commis se mit  dverser toute son
indignation sur l'impardonnable gaminerie du Russe, si profondment
blessante pour l'honneur de M. Kluber!

--La gaminerie, expliqua Gemma, c'tait _ton_ duel... et il voulait
exiger de maman qu'elle te ferme notre porte, parce que--Gemma imita
l'intonation et les gestes de Kluber--la conduite de ce Russe jette une
ombre sur mon honneur! Comme si je n'aurais pas su prendre moi-mme la
dfense de ma fiance, si je l'avais jug utile ou ncessaire? Tout
Francfort saura demain qu'un tranger s'est battu avec un officier 
cause de ma fiance...  quoi cela ressemble-t-il? Cela jette une tache
sur mon honneur...

--Peux-tu te figurer que maman tait de son avis?... Alors tout  coup
je lui ai dclar qu'il avait tort de s'inquiter pour son honneur et sa
personne, et qu'il ne devait pas prendre ombrage au sujet des commrages
qui pouvaient circuler sur le compte de sa _fiance_, parce que je
n'tais plus sa fiance, et je ne serais jamais sa femme...

--Le fait est que j'avais l'intention de te parler avant de rompre
dfinitivement avec lui... mais il tait l... et c'tait plus fort que
moi... Maman a pouss un cri d'horreur, pendant que je sortais de la
chambre. Ensuite je suis rentre pour rendre  M. Kluber l'anneau des
fianailles... Il tait profondment bless, mais comme il est trs
goste et trs vaniteux, il n'a pas fait de longs commentaires, et il
est parti...

Tu comprends tout ce que j'ai souffert  cause de maman... cela m'a
fait beaucoup de peine de voir son chagrin... Je me disais dj que
j'avais t peut-tre un peu trop presse... mais j'avais ta lettre...
Puis sans cette lettre, je savais...

--Que je t'aime? dit Sanine.

--Oui, que tu commenais  m'aimer.

Gemma raconta tout cela en bredouillant un peu, avec le mme sourire, et
baissant la voix ou se taisant tout  fait chaque fois qu'un passant
venait  sa rencontre ou s'approchait d'elle.

Sanine coutait Gemma avec ravissement, buvant le son de sa voix comme
la veille il s'tait merveill de son criture.

--Maman est trs contrarie, reprit Gemma avec volubilit,--elle ne
comprend pas comment il se fait que M. Kluber m'est devenu
insupportable, elle ne comprend pas que je l'ai accept non par amour,
mais parce que j'ai cd  ses instances... Elle vous souponne...
c'est--dire toi... elle est persuade que je t'aime... et ce qui
l'afflige le plus, c'est de penser qu'elle ne s'en est pas doute et que
la veille elle est alle te prier de m'influencer... C'tait une trange
mission, n'est-ce pas? Maintenant elle prtend que vous tes un
sournois, que vous avez abus de sa confiance... et elle me prdit que
vous me tromperez...

--Comment, Gemma, s'cria Sanine, tu ne lui as pas dit?...

--Je ne lui ai rien dit! De quel droit lui aurais-je dit, avant d'avoir
parl avec vous?

Sanine battit des mains.

--Gemma! J'espre que maintenant tu vas lui dire tout... Tu vas me
conduire prs d'elle... Je veux prouver  ta mre que je ne suis pas un
trompeur...

La poitrine de Sanine se soulevait sous un flot de sentiments gnreux
et enthousiastes.

Gemma le regardait avec scrutivit.

--Est-ce vrai? Vous voulez tout de suite venir avec moi prs de
maman?... Devant maman qui dclare que tout cela est impossible... que
cela ne se ralisera jamais?

Il y avait un mot que Gemma ne pouvait pas se dcider  prononcer, bien
qu'il lui brlt les lvres. Sanine fut d'autant plus heureux de le
prononcer lui-mme.

--Mais devenir ton mari, Gemma, je ne connais pas de bonheur comparable!

Il n'y avait plus de bornes  son amour,  sa grandeur d'me ni  ses
rsolutions.

Gemma, qui avait fait une pause, aprs ces paroles pressa le pas.

On et dit qu'elle voulait fuir ce bonheur trop grand, trop soudain.

Mais tout  coup ses jambes vacillrent. Du coin d'une ruelle, 
quelques pas d'eux, M. Kluber surgit, coiff d'un chapeau neuf, droit
comme une flche et fris comme un caniche.

Il vit Gemma et reconnut Sanine; avec un ricanement intrieur, il cambra
sa taille svelte et marcha au-devant du couple.

Le premier mouvement de Sanine fut du ddain, mais quand il regarda le
visage de Kluber, qui s'efforait de revtir une expression
d'tonnement, de mpris et de compassion, la vue de ce visage vermeil,
banal, fit bouillonner la colre de Sanine, et le jeune homme fit
quelques pas en avant.

Gemma saisit la main de Sanine et la serrant avec une dignit rsolue
elle regarda en face son ancien fianc.

M. Kluber cligna des yeux, se fit petit, et passa vite  ct des jeunes
gens en murmurant entre ses dents: C'est ainsi que finit la chanson,
et s'loigna de son allure sautillante de dandy.

--Qu'a-t-il dit, l'insolent? demanda Sanine.

Il voulut courir aprs Kluber, mais Gemma le retint et l'entranant avec
elle, garda son bras pos sous celui du jeune homme.

Peu aprs ils aperurent la confiserie. Gemma fit de nouveau une pause.

--Dmitri, Monsieur Dmitri, dit-elle, nous ne sommes pas encore entrs,
nous n'avons pas encore parl  maman... Si vous voulez prendre le temps
de rflchir... vous tes encore libre, Dmitri.

Pour toute rponse Sanine pressa fortement le bras de Gemma contre sa
poitrine et l'entrana dans la maison.

--Maman, dit Gemma en entrant dans la chambre o tait assise Frau
Lnore, je vous amne mon vritable...




XXIX


Si Gemma avait annonc qu'elle amenait le cholra ou la mort en
personne, Frau Lnore n'aurait pu manifester un dsespoir plus violent.

Elle courut se rfugier dans un coin, le visage tourn contre le mur,
sanglotant, gmissant; une paysanne russe ne se lamente pas autrement
sur la tombe d'un mari ou d'un fils.

Gemma fut si fort trouble par cet accueil, qu'elle n'osa pas
s'approcher de sa mre, mais resta ptrifie au milieu de la chambre
comme une statue. Sanine ne savait quelle contenance prendre. Un peu
plus il aurait eu envie d'imiter Frau Lnore.

Cette dsolation que rien ne pouvait apaiser dura toute une heure! Une
heure entire!

Pantaleone trouva plus sage de fermer  cl la porte de la confiserie
afin que personne ne pt entrer; par bonheur c'tait trop tt pour les
clients. Le vieillard tait lui-mme perplexe,--tout au moins il
n'approuvait pas la prcipitation avec laquelle Sanine et Gemma avaient
agi. Pourtant il ne se sentait pas le courage de les blmer et restait
tout dispos  leur prter son appui s'ils en avaient besoin: Kluber lui
tait positivement antipathique.

Emilio se flattait d'avoir t l'intermdiaire entre son ami et sa soeur,
et il tait fier de l'excellente tournure que prenaient les choses! Il
ne pouvait comprendre le chagrin de sa mre, et dans son for intrieur
il dcida que les femmes, mme les meilleures d'entre elles, sont
dpourvues de la facult de comprhension.

Sanine tait celui qui souffrait le plus. Ds qu'il tentait de
s'approcher de madame Roselli, elle criait et se dbattait et c'est en
vain qu'il tenta  plusieurs reprises de lui crier de loin: Je viens
pour vous demander la main de mademoiselle votre fille.

Frau Lnore s'en voulait surtout de son aveuglement, elle ne se
pardonnait pas de n'avoir rien vu:

Si mon Giovanni Battista tait l, rien de semblable ne se serait
pass! rptait-elle  satit.

Mon Dieu, comment tout cela finira-t-il? pensait Sanine... cela devient
bte,  la fin.

Il avait peur de regarder Gemma qui n'osait plus lever les yeux sur lui.
Elle se contentait d'offrir ses soins  Frau Lnore qui d'abord les
repoussa aussi.

Mais peu  peu l'orage s'apaisa. Frau Lnore cessa de pleurer, elle
permit  Gemma de la tirer du coin dans lequel elle s'tait blottie, de
l'installer dans le grand fauteuil prs de la fentre, de lui donner 
boire un verre d'eau sucre avec de l'eau de fleurs d'oranger. Elle ne
permit pas  Sanine de l'approcher! Oh non!--mais d'entrer dans la
chambre dont elle l'avait expuls, et elle consentit  le laisser parler
sans l'interrompre.

Sanine mit immdiatement l'accalmie  profit, et dploya mme une rare
loquence; il n'aurait probablement pas pu devant Gemma toute seule
dclarer ses sentiments et ses intentions avec la mme force de
persuasion. Ses sentiments taient les plus sincres, ses intentions les
plus pures, comme celles d'Almaviva dans le Barbier de Sville.

Il ne chercha pas  dissimuler devant Frau Lnore, ni  ses propres
yeux, les dsavantages de sa situation, mais ces dsavantages,
assurait-il, n'taient qu'apparents.

Sans doute, il est un tranger qu'on ne connat que depuis quelques
jours: on ne sait rien de positif ni sur sa position, ni sur les moyens
dont il dispose, mais il offre de fournir des preuves qui ne permettront
pas de douter qu'il est de bonne famille, et pas entirement dpourvu de
fortune. Il procurera le tmoignage de plusieurs de ses compatriotes. Il
espre, enfin, qu'il pourra rendre Gemma heureuse, et qu'il saura
adoucir pour elle la sparation d'avec sa famille.

Ce mot de _sparation_ faillit gter l'affaire. Frau Lnore devint toute
tremblante et ne put plus tenir en place dans son fauteuil.

Sanine s'empressa d'ajouter que la sparation ne serait que temporaire
et que peut-tre mme on trouverait moyen de l'viter.

Sanine recueillit aussitt les fruits de son loquence. Frau Lnore
consentit  le regarder bien qu'avec une expression de douleur et de
reproche, mais la colre et le dgot avaient disparu.

Elle continua  se plaindre, mais ses rcriminations taient plus
modres et plus douces, elle les entrecoupait de questions adresses
tantt  Sanine, tantt  Gemma. Elle permit au jeune Russe de lui
prendre la main et ne la retira pas tout de suite. Elle se remit 
pleurer, mais ce n'taient plus les mmes larmes. Enfin elle eut un
sourire triste et de nouveau exprima le regret que Giovanni Battista ne
ft pas l pour voir ses enfants...

L'instant d'aprs, les deux criminels, Sanine et Gemma, taient  genoux
 ses pieds, et elle posait sa main sur leurs ttes; encore un petit
moment et les deux jeunes gens embrassaient Frau Lnore, tandis
qu'Emilio accourait dans la chambre, le visage rayonnant de bonheur, et
embrassait le groupe si troitement enlac.

Pantaleone jeta un coup d'oeil dans la chambre, sourit et aussitt se
renfrognant alla dans la confiserie pour ouvrir la porte d'entre.




XXX


Le passage du dsespoir  la tristesse, et de la tristesse  une douce
rsignation s'opra assez vite chez Frau Lnore, et cette rsignation se
transforma bien vite en un sentiment de secret contentement qu'elle
dissimulait par respect des convenances.

Sanine avait pris le coeur de Frau Lnore du premier jour qu'elle l'avait
vu; une fois habitue  l'ide qu'il deviendrait son gendre, elle ne
trouva plus rien de dsagrable  cette perspective, bien qu'elle juget
ncessaire de montrer un visage offens ou plus exactement une
expression d'inquitude.

D'ailleurs tous les vnements qui se succdaient depuis quelques jours
taient plus extraordinaires l'un que l'autre.

Malgr cela, Frau Lnore, en femme pratique, pensa qu'il tait de son
devoir de soumettre Sanine  un interrogatoire en rgle, et le jeune
homme qui le matin en allant  son rendez-vous avec Gemma ne songeait
pas mme  l'pouser,-- vrai dire,  ce moment-l il ne songeait  rien
si ce n'est  sa passion,--entra avec conviction dans son rle de fianc
et rpondit de bonne grce avec beaucoup de dtails  toutes les
questions de madame Roselli.

Quand Frau Lnore eut acquis la certitude que Sanine appartenait  la
noblesse,--elle s'tonnait un peu qu'il ne ft pas prince--elle prit un
air grave et le prvint d'avance qu'elle en userait avec lui en toute
franchise et sans faon parce que tel tait son devoir sacr de mre.

Sanine lui rpondit que c'tait bien ainsi qu'il l'entendait, et qu'il
la priait de ne point se gner.

Alors Frau Lnore lui dit que M. Kluber-- ce nom elle poussa un lger
soupir, pina les lvres et s'interrompit--que M. Kluber, l'ex-fianc de
Gemma, avait actuellement huit mille gouldens de revenu, et que cette
somme s'arrondissait rapidement chaque anne... et pour conclure madame
Roselli ajouta: Quels sont vos revenus?

--Huit mille gouldens, rpta Sanine lentement--cela fait environ quinze
mille roubles assignats... Mon revenu est infrieur... Je possde une
petite proprit dans le gouvernement de Toula; bien gre, cette
proprit pourrait donner cinq, six mille roubles... Puis je demanderai
une charge publique, j'entrerai au service de l'tat... j'aurai deux
mille roubles de traitement.

--Au service de l'Etat, en Russie? cria Frau Lnore; je devrai me
sparer de Gemma?

--Je pourrais  la place entrer dans la diplomatie, se hta d'ajouter
Sanine: je ne manque pas de relations... Alors rien ne m'empchera de
vivre  l'tranger... Enfin, ce qui vaudrait encore mieux, je vendrai ma
proprit et avec le capital j'entreprendrai quelque chose... pourquoi
pas le perfectionnement de votre confiserie?

Sanine comprenait parfaitement qu'il disait des choses qui n'avaient pas
le sens commun, mais il se sentait un courage qui ne reculerait devant
aucun sacrifice! Il n'avait qu' jeter un coup d'oeil sur Gemma, qui
depuis que sa mre avait entam une conversation sur des choses
pratiques ne cessait d'aller et de venir dans la chambre, se levant et
s'asseyant sans motif, Sanine n'avait qu' la regarder pour se sentir
prt  consentir sur l'heure  tout ce qu'on voudrait, pourvu que la
tranquillit de la jeune fille ne ft pas trouble.

--M. Kluber aussi avait l'intention de me donner une certaine somme pour
amliorer la confiserie, dit aprs un moment d'hsitation Frau Lnore.

--Maman! maman, de grce, cria Gemma en italien.

--Il faut que ces questions soient rgles d'avance, ma fille, dit Frau
Lnore dans la mme langue.

Ensuite madame Roselli demanda  Sanine quelles sont en Russie les lois
sur le mariage, et s'il n'est pas dfendu  un Russe d'pouser une
catholique, comme en Prusse?

 cette poque, vers 1840, toute l'Allemagne retentissait encore de la
querelle entre le gouvernement prussien et l'archevque de Cologne au
sujet des mariages mixtes.

Pourtant, lorsque Frau Lnore apprit que sa fille en pousant un noble
deviendrait noble elle-mme, elle manifesta quelque satisfaction.

--Mais avant de vous marier vous devez aller en Russie! s'cria-t-elle.

--Pourquoi donc?

--Pour obtenir l'autorisation de votre souverain.

Sanine assura qu'il n'avait nullement besoin de cette autorisation pour
se marier, mais qu'il serait peut-tre oblig de retourner en Russie
pour trs peu de temps, afin de vendre sa proprit et de rapporter
l'argent dont il avait besoin.

Rien que de parler de voyage il sentit son coeur se serrer
douloureusement; Gemma en le regardant comprit qu'il souffrait, elle
rougit et resta pensive.

--Je vous prierai de me rapporter de Russie des fourrures d'astrakan,
dit Frau Lnore... J'ai entendu dire que l'astrakan est remarquablement
bon et pas cher du tout.

--Avec le plus grand plaisir, j'en apporterai aussi  Gemma...

--Et  moi un bonnet de cuir de Russie brod d'argent, dit Emilio en
passant sa tte  la porte de l'autre chambre.

--Trs bien... je te l'apporterai, et des pantoufles pour Pantaleone.

-- quoi bon!  quoi bon! reprit Frau Lnore. Mais parlons de choses
srieuses... Vous dites, ajouta-t-elle, que vous vendrez la proprit...
vous vendrez aussi les paysans?

Sanine sentit comme un aiguillon qui le piquait. Il se souvint que
lorsqu'il avait caus du servage avec madame Roselli et sa fille, il
avait dclar que cette institution lui semblait coupable et que pour
rien au monde il ne vendrait ses serfs parce qu'il trouvait ce trafic
immoral.

--Je m'efforcerai, dit-il non sans trouble, de vendre ma proprit 
quelqu'un que je connatrai bien, et qui sera humain, ou peut-tre que
mes moujicks voudront se racheter.

--Ce serait de beaucoup le mieux, dit Frau Lnore, car vendre des tres
humains!...

--_Barbari!_ murmura Pantaleone qui montrait sa tte derrire Emilio.

Il secoua son toupet et disparut.

En effet ce n'est pas beau!, pensa Sanine et il regarda  la drobe
Gemma.

La jeune fille semblait ne pas avoir entendu ses dernires paroles.

Tant mieux! se dit Sanine, et la conversation pratique avec Frau
Lnore se prolongea jusqu'au dner.

Frau Lnore finit par devenir trs affectueuse, elle appela Sanine
Dmitri tout court, le menaa gentiment du doigt et promit de le punir de
sa conduite ruse.

Elle le questionna minutieusement sur sa parent: Parce que, dit-elle,
c'est une chose trs importante, elle se fit dcrire la crmonie
nuptiale selon le rite de l'glise russe, et s'extasia d'avance devant
Gemma en robe blanche de marie avec la couronne d'or sur la tte.

--C'est que ma fille est belle, comme une reine! ajouta-t-elle avec un
maternel orgueil.

--Il n'y a pas de reine qui soit aussi belle.

--Il n'y a pas deux Gemma au monde! s'cria Sanine.

--C'est pour cela qu'elle s'appelle Gemma! (En italien Gemma veut dire
gemme.)

La jeune fille courut vers sa mre et se mit  l'embrasser.

Elle commenait seulement  se sentir tout  fait allge de la douleur
qui l'oppressait.

Sanine se sentit tout  coup si heureux; son coeur se remplit d'une telle
joie d'enfant  la pense que les rves dont il s'tait berc il n'y a
pas longtemps dans cette maison se ralisaient dj, un tel besoin
d'activit s'empara de tout son tre, qu'il voulut entrer dans la
confiserie et se tenir au comptoir comme il l'avait fait quelques jours
auparavant.

--J'en ai le droit maintenant, se disait-il, je suis ici chez moi!

Il s'assit au comptoir, fit le marchand, vendit  deux fillettes une
livre de bonbons en leur en donnant un kilo, et en demandant la moiti
du prix.

Au dner, il s'assit  ct de Gemma, comme son fianc officiel.

Frau Lnore se livrait toujours  ses combinaisons pratiques, tandis
qu'Emilio suppliait Sanine de l'emmener en Russie avec lui.

Il fut dcid que Sanine partirait dans deux semaines.

Seul, Pantaleone restait un peu morose; Frau Lnore jugea mme opportun
de lui dire: Mais c'est vous qui avez servi de tmoin. Pantaleone jeta
un regard en dessous.

Gemma garda presque tout le temps le silence, mais jamais son visage
n'avait t plus beau ni plus lumineux.

Aprs le dner elle appela Sanine pour une minute au jardin, et parvenue
au banc o deux jours auparavant elle avait tri les cerises, elle dit
au jeune homme:

--Dmitri, ne te fche pas, mais je veux encore une fois te rappeler que
tu ne dois pas te croire irrvocablement li?...

Il ne lui laissa pas achever sa phrase...

Gemma dtourna son visage:

--Quant  l'autre chose... quant  la diffrence de religion dont parle
maman, reprit Gemma en sortant une petite croix de grenat attache  son
cou par un fin cordon de soie... elle tira fortement le cordon, le
rompit et tendit la croix au jeune homme en disant:

--Puisque je suis  toi, ta religion sera la mienne.

Les yeux de Sanine taient encore humides lorsqu'il rentra avec Gemma
dans la chambre.

Le soir toute la famille avait repris son train habituel et mme on joua
une partie de _tresette_.




XXXI


Sanine se rveilla le lendemain de trs bonne heure. Il avait atteint la
cime du bonheur humain. Mais ce n'est pas ce sentiment de bonheur qui
l'empchait de dormir, et troublait sa batitude, mais une question
d'ordre matriel, une question fatale: comment faire pour vendre sa
proprit le plus vite et le plus avantageusement possible.

Une foule de plans s'entrecroisaient dans son cerveau, mais il ne voyait
pas nettement sa voie. Il sortit de l'htel pour sentir l'air et
rflchir. Il voulait se prsenter devant Gemma avec un plan arrt.

Tout  coup son attention fut arrte sur un personnage qui venait en
sens inverse, une forme paisse, mais correctement habille, qui se
balanait en vacillant lgrement sur de gros pieds.

Sanine se demanda o il avait vu cette nuque couverte de cheveux d'un
blond blanchtre, cette tte qui semblait cheville directement sur les
paules, ce dos replet, dbordant de graisse, ces bras boursoufls qui
pendaient le long du torse. Sanine se demanda s'il se pouvait vraiment
qu'il et devant les yeux Polosov, son camarade de pension, qu'il
n'avait pas revu depuis cinq ans.

Lorsque le nouveau venu l'eut dpass, Sanine courut aprs lui, le
devana puis se retourna... Il vit un large visage jauntre, de petits
yeux de cochon avec des cils et des sourcils blancs, un nez court et
plat, de grosses lvres qui semblaient colles l'une  l'autre, un
menton rond et imberbe.  l'expression aigre, indolente, mfiante de
cette tte, il n'eut plus de doute, c'tait bien Hippolyte Polosov!

Encore une fois, ce doit tre mon toile qui me l'envoie! se dit
Sanine.

--Polosov, Hippolyte Sidoritch, est-ce toi?

Le personnage s'arrta, leva ses petits yeux, hsita un instant, puis
desserrant les lvres dit d'une voix de fausset un peu enroue:

--Dmitri Sanine?

--Oui, moi-mme! rpliqua Sanine.

Il secoua une des mains de Polosov couvertes de gants gris-cendre, un
peu troits, et qui pendaient inertes sur ses cuisses rebondies.

--Y a-t-il longtemps que tu es ici? demanda Sanine,--d'o viens-tu? 
quel htel?

--Je suis arriv hier de Wiesbaden pour faire des emplettes pour ma
femme... et je retourne aujourd'hui  Wiesbaden.

--Ah! c'est vrai! l'on m'a dit que tu es mari... et que ta femme est
d'une beaut remarquable.

Les yeux de Polosov vagurent de droite et de gauche.

--Oui, on le dit, rpondit-il.

Sanine se mit  rire.

--Je vois que tu n'es pas chang... Tu as toujours le mme flegme...
comme dans le temps, au pensionnat.

--Pourquoi changerais-je?

--On dit encore,--Sanine appuya sur ce mot on dit--que ta femme est
trs riche.

--Oui, on le dit aussi!

--Et toi, tu ne le sais pas au juste, toi?

--Moi, mon ami, je ne me mle pas des affaires de ma femme.

--Tu ne te mles pas des affaires de ta femme, d'aucune?

De nouveau les yeux de Polosov vagurent en tous sens.

--D'aucune... Ma femme va de son ct--et moi, du mien...

--O vas-tu maintenant? demanda Sanine.

--Dans ce moment je ne vais nulle part, je reste debout dans la rue 
causer avec toi; et quand notre conversation sera finie, je rentrerai 
l'htel et je djeunerai.

--M'acceptes-tu pour compagnon?

--C'est--dire que tu veux djeuner avec moi?

--Oui!

--Avec plaisir. C'est toujours plus agrable de manger  deux... Tu n'es
pas bavard?

--Je ne crois pas...

--Cela me va...

Polosov se remit en marche. Sanine se plaa  ct de lui.

Les lvres de Polosov se collrent de nouveau, il ronflait et se
balanait silencieusement.

Mais comment cette bche a-t-elle pu attraper une femme si belle et si
riche? pensa Sanine. Personnellement il n'avait pas de fortune, il n'est
pas de haute noblesse, il n'est pas mme intelligent. Au pensionnat il
passait pour un garon obtus, dormeur et glouton; on l'avait surnomm le
baveux... Mais, continua Sanine  part lui, puisque sa femme est
riche, pourquoi ne m'achterait-elle pas ma proprit? Polosov a beau
dire qu'il ne se mle pas des affaires de sa femme, je n'en crois rien!
Puis je demanderai un prix avantageux pour lui? Pourquoi ne pas faire
une tentative? C'est peut-tre ma bonne toile qui me l'a envoy?...
Oui, c'est dcid... je lui en parlerai.

Polosov conduisit Sanine dans un des plus grands htels de Francfort o
il occupait, cela va sans dire, la plus belle chambre.

En entrant, Sanine trouva sur les chaises, sur les tables, des cartons,
des botes, des paquets empils...

--Voil mes emplettes pour Marie Nicolaevna!... dit Polosov en se
laissant choir dans un fauteuil. Ouf! qu'il fait chaud, gmit-il en
desserrant sa cravate.

Il sonna pour le matre d'htel et choisit soigneusement le menu d'un
copieux djeuner.

--Puis, ajouta-il,  une heure la voiture... vous entendez...  une
heure prcise...

Le matre d'htel se courba en deux dans un salut obsquieux et
disparut.

Polosov dboutonna son gilet. Rien qu' le voir relever ses sourcils,
souffler avec peine et retrousser son nez, il tait facile de deviner
que parler lui tait un effort pnible, et qu'il se demandait, non sans
inquitude, si Sanine l'obligerait  donner de l'exercice  sa langue ou
si son ami ferait les frais de la conversation. Sanine comprit l'tat
d'esprit de son ancien camarade et ne l'importuna plus de questions, se
bornant  lui demander ce qu'il lui tait indispensable de savoir.

Il apprit que Polosov avait t pendant deux ans dans l'arme en qualit
de uhlan.--Ce qu'il devait tre gracieux dans la courte veste des
uhlans! pensa Sanine.

Polosov confia encore  son ami qu'il tait mari depuis quatre ans et
que depuis deux ans il voyageait  l'tranger avec sa femme, qu'elle
faisait une cure d'eau  Wiesbaden, et que de l elle irait  Paris.

De son ct Sanine ne fut pas bavard en parlant de son pass ni de ses
plans, il aborda directement le sujet qui l'intressait entre
tous--c'est--dire son dsir de vendre ses terres.

Polosov l'coutait sans dire un mot, jetant seulement un regard sur la
porte par laquelle on devait apporter le djeuner. Enfin le djeuner fut
servi. Le matre d'htel accompagn de deux garons parut, ils portaient
plusieurs plats sous de lourds couvercles d'argent.

--Ta proprit se trouve dans le gouvernement de Toula? dit Polosov en
s'asseyant  table et en passant le coin de sa serviette dans son col de
chemise.

--Oui, dans le gouvernement de Toula!

--Dans le district d'Efremoff... Je connais!...

--Tu connais ma proprit d'Alexevka? demanda Sanine en prenant place 
table.

--Je crois bien que je la connais.

Polosov porta  la bouche un morceau d'omelette aux truffes.

--Ma femme possde des terres dans le voisinage... Eh! garon, dbouchez
cette bouteille!... Ces terres sont bonnes... mais tes moujiks t'ont
coup ton bois...  propos, pourquoi veux-tu vendre ton bien?...

--J'ai besoin de raliser l'argent... oui... je vendrai bon march, tu
feras une bonne affaire en me l'achetant.

Polosov but d'un trait un verre de vin, s'essuya la bouche avec sa
serviette et se remit  mastiquer lentement et avec bruit.

--Oui... dit-il enfin... Moi je n'achte pas de proprits... je n'ai
pas de capital... Passe-moi le beurre... Mais ma femme achtera
peut-tre ton bien... Parle-lui de ton affaire... Si tu ne demandes pas
cher... elle ne craint pas d'acheter... Mais quels nes que ces
Allemands? Ils ne savent pas prparer le poisson! Qu'y a-t-il de plus
simple!... Et ils parlent de l'unification de leur _Vaterland_...
Garon, emportez cette salet...

--Mais c'est donc vrai? Ta femme gre seule ses proprits?... demanda
Sanine.

--Toute seule!... Les ctelettes sont bonnes... Je te les recommande!...
Je t'ai dj dit que je ne me mle pas des affaires qui concernent ma
femme, et je te le rpte.

Polosov continua de faire claquer ses lvres en mchant.

--Hum!... Mais comment ferai-je pour lui parler de cette affaire
moi-mme?

--Mais la plus simplement du monde... Va lui faire visite  Wiesbaden...
Ce n'est pas loin d'ici... Garon, de la moutarde anglaise?... Vous n'en
avez pas?... Quels animaux!... Mais ne perdons pas de temps! Nous
partons aprs-demain... Laisse-moi remplir ton petit verre. Tu verras
quel bouquet... Ce n'est pas du vinaigre.

Le visage de Polosov s'anima et se colora... Il s'animait uniquement
lorsqu'il mangeait et buvait.

--Vraiment, je ne sais pas comment faire, dit Sanine.

--Mais es-tu si press de vendre?

--Certainement, je suis trs press.

--Et il te faut beaucoup d'argent?

--Beaucoup... Vois-tu... je te dirai tout... je me marie!

Polosov posa sur la table le verre qu'il portait dj  ses lvres.

--Tu te maries! s'cria-t-il d'une voix enroue par l'tonnement, et en
joignant ses mains grassouillettes sur son ventre. Tu te maries! et
comme cela, soudainement?

--Oui... soudainement.

--Ta fiance est sans doute en Russie?

--Non, elle n'est pas en Russie!...

--O est-elle?

--Ici,  Francfort!

--Et qui est-elle?

--Elle est Allemande... c'est--dire, non, Italienne... Elle est de
Francfort.

--Elle a de l'argent?

--Non, elle n'a pas d'argent.

--Donc, c'est une grande passion?

--Que tu es drle!... Oui, je l'aime beaucoup.

--Et c'est pour cela qu'il te faut de l'argent?

--Mais oui, oui, oui!...

Polosov vida son verre, se rina la bouche, se lava les mains qu'il
essuya soigneusement dans sa serviette, sortit de sa poche un cigare et
l'alluma.

Sanine le regardait sans rien dire.

--Je ne vois qu'un moyen, dit enfin Polosov, en rejetant la tte en
arrire et en laissant chapper la fume en fines spirales. Va voir ma
femme! Si elle veut, elle peut te tirer de peine.

--Mais comment puis-je voir ta femme, puisque tu dis que vous partez
aprs-demain?

Polosov ferma les yeux.

--Eh bien, voici mon conseil, dit-il enfin, en tournant le cigare avec
ses lvres et en soupirant... Rentre chez toi, fais vite tes prparatifs
de voyage, et reviens ici...  une heure, je pars... Ma voiture est
grande, je te prendrai avec moi... C'est ce qu'il y a de mieux 
faire... Et maintenant, je vais faire une petite sieste... Quand j'ai
mang, j'ai envie de dormir un peu... Mon temprament l'exige et je
cde... Et toi, ne m'empche pas non plus de dormir...

Sanine rflchit, rflchit... puis tout  coup leva la tte: il avait
pris une rsolution.

--J'irai avec toi... Merci!  midi et demi je serai ici... et nous irons
ensemble  Wiesbaden... J'espre que ta femme ne m'en voudra pas?

Mais Polosov ronflait dj. Lorsqu'il avait dit: Ne m'empche pas...
il avait allong un peu les jambes et il s'tait endormi comme un
enfant.

Sanine jeta encore une fois un regard sur ce gros visage, cette tte
sans cou, ce menton en l'air et tout rond qui ressemblait  une pomme,
puis courut  la confiserie Roselli pour prvenir Gemma de son absence.




XXXII


Il trouva la jeune fille avec sa mre dans la confiserie.

Frau Lnore, courbe en deux, mesurait la distance entre les fentres.

En apercevant Sanine, elle se redressa et l'accueillit joyeusement, mais
avec un peu de confusion.

--Depuis notre conversation hier aprs midi, dit-elle, je ne songe plus
qu'aux amliorations qu'on pourrait apporter  notre magasin... Ici, je
voudrais des tagres avec des tablettes de glace avec tain... c'est la
mode maintenant... puis ici...

--Bon, bon, dit Sanine en l'interrompant... nous y penserons... Mais,
pour le moment, venez avec moi; j'ai une nouvelle  vous communiquer.

Il prit Frau Lnore et Gemma par le bras et les entrana dans la pice
voisine. Frau Lnore, inquite, laissa chapper la mesure qu'elle tenait
 la main...

Gemma, sur le point de ressentir quelque apprhension, leva les yeux sur
Sanine et se rassura. Le visage du jeune homme marquait la
proccupation, mais en mme temps un courage inbranlable et de la
dcision...

Il invita les deux femmes  s'asseoir et resta debout devant elles,
gesticulant  tour de bras, s'bouriffant les cheveux pendant qu'il leur
racontait sa rencontre inopine avec Polosov, le voyage propos 
Wiesbaden, et la perspective de pouvoir peut-tre vendre ses terres.

--Comprenez-vous mon bonheur? cria-t-il. Si mes dmarches aboutissent,
je ne serai pas oblig d'aller en Russie!... Nous pourrons clbrer le
mariage beaucoup plus tt que je n'avais pens!...

--Quand devez-vous partir? demanda Gemma.

--Aujourd'hui mme, dans une heure; mon ami a lou une chaise de poste
et m'emmne avec lui.

--Vous nous crirez?

--En arrivant. Ds que j'aurai parl avec cette dame, je vous ferai
savoir o nous en sommes...

--Cette dame,  ce que vous dites, est trs riche? demanda Frau Lnore.

--Immensment riche. Son pre tait archi-millionnaire, et lui a laiss
toute sa fortune en mourant.

--Pour elle toute seule? Vraiment, vous avez de la chance!... Mais
tchez de ne pas vendre trop bon march... Soyez prudent et ferme! Ne
vous emballez pas! Je comprends votre dsir de vous marier le plus tt
possible... mais la prudence avant tout! N'oubliez pas que plus le prix
que vous obtiendrez pour votre proprit sera lev, plus vous aurez
pour vous deux--et pour vos enfants.

Gemma se dtourna. Sanine recommena  gesticuler:

--Vous pouvez compter sur ma sagesse, Frau Lnore... Je ne permettrai
pas qu'on marchande. Je dirai  cette dame le prix raisonnable; si elle
le donne--tant mieux!... si elle ne le donne pas--tant pis!...

--Vous avez dj vu cette dame? demanda Gemma.

--Je ne l'ai jamais vue.

--Et quand reviendrez-vous?

--Si l'affaire ne s'embote pas, je reviendrai demain; si je vois qu'il
peut en sortir quelque chose, je resterai encore un ou deux jours... En
tout cas, je ne prolongerai pas mon sjour un moment de plus qu'il ne
faudra... Je laisse ici mon me!... Mais je dois encore passer chez moi
avant mon dpart. Frau Lnore, donnez-moi votre main pour me porter
bonheur!... Cela se fait toujours en Russie.

--La main droite ou la gauche?

--La main gauche, parce qu'elle est plus prs du coeur... Je reviendrai
demain, avec le bouclier ou sur le bouclier!... J'ai le pressentiment
que je reviendrai vainqueur. Au revoir, mes bonnes, mes chres amies...

Il embrassa Frau Lnore, et pria Gemma de lui permettre d'entrer dans sa
chambre pour un instant, pour une communication importante.

Il voulait tout simplement rester un instant seul avec elle.

Frau Lnore le comprit ainsi et n'eut pas la curiosit de demander
quelle pouvait tre cette communication importante.

Sanine entrait pour la premire fois dans la chambre de la jeune fille.

Tout l'enchantement de l'amour, son ardeur, son extase et sa douce
terreur s'emparrent de lui, pntrrent avec imptuosit dans son me
ds qu'il eut franchi ce seuil sacr.

Il jeta tout autour de lui un regard attendri, tomba aux pieds de la
jeune fille et pressa son visage contre sa robe.

--Tu es  moi? dit-elle.--Tu reviendras bientt?

--Je suis  toi... Je reviendrai, rpta-t-il d'une voix touffe.

--Je t'attendrai...

Quelques minutes plus tard, Sanine tait dans la rue et courait dans la
direction de son htel. Il n'avait pas remarqu que, derrire lui,
Pantaleone, tout bouriff, tait sorti par la porte de la confiserie et
prononait des paroles que Sanine n'entendit pas, brandissant sa main
leve, comme dans un geste de menace.

 une heure moins un quart, exactement, Sanine entra chez Polosov.
Devant l'htel attendait une voiture attele de quatre chevaux.

Lorsque Polosov vit venir Sanine, il dit simplement: Ah! tu t'es
dcid! puis il mit son manteau, des galoches, se boucha les oreilles
avec des tampons d'ouate, bien que ce ft l't, et descendit sur le
perron.

Les garons, sur ses ordres, avaient dj plac dans la voiture les
nombreuses emplettes, avaient capitonn sa place de coussins de soie et
dispos tout autour des petits sacs et des paquets,  ses pieds ils
avaient pos un panier de provisions et assujetti la malle au sige du
cocher.

Polosov paya tout le monde largement, et respectueusement soutenu sous
les bras par le concierge il entra en geignant dans la voiture, s'assit
aprs avoir palp les objets tout autour de lui, choisit un cigare,
l'alluma, et alors seulement, avec le doigt, fit signe  Sanine d'entrer
aussi dans la voiture. Sanine prit place  ct de lui.

Polosov dit au concierge de recommander au postillon d'aller vite s'il
tenait  un bon pourboire.

Le marchepied de la chaise de poste fut referm avec fracas, les
portires claqurent et la voiture s'branla.




XXXIII


Actuellement le chemin de fer parcourt en moins d'une heure la distance
de Francfort  Wiesbaden, mais  cette poque il fallait trois heures en
voiture-express: on changeait cinq fois de chevaux.

Polosov sommeillait, puis dodelinait en tenant son cigare entre les
dents, et parlait trs peu. Il ne regarda pas une fois par la portire;
les points de vue ne l'intressaient pas; il dclara mme que la
nature, c'est ma mort!

Sanine, de son ct, se taisait et restait indiffrent  la beaut du
paysage: il tait entirement absorb par ses penses et ses souvenirs.

Aux relais, Polosov payait sans marchander les distances parcourues,
regardait l'heure  sa montre, et distribuait aux postillons des
pourboires proportionns  leur zle.

 mi-chemin il sortit du panier deux oranges, choisit la meilleure, la
garda pour lui et offrit l'autre  Sanine.

Celui-ci, qui observait son compagnon de route, partit tout  coup d'un
clat de rire.

--De quoi ris-tu? demanda Polosov en dtachant soigneusement la peau de
l'orange avec ses ongles courts et blancs.

--De quoi je ris? s'cria Sanine: mais de notre voyage!...

--Et pourquoi? demanda Polosov en faisant disparatre dans sa bouche
tout un quartier d'orange...

--Mais c'est ce voyage qui me parat singulier!... Hier je pensais  me
trouver ici avec toi comme  me rencontrer avec l'empereur de la
Chine... et aujourd'hui je suis en route avec toi, pour vendre ma
proprit  ta femme, que je n'ai jamais vue!

--Tout est possible! rpondit Polosov. En avanant en ge tu en verras
bien d'autres... Par exemple, est-ce que tu te reprsentes ton ami
Polosov sur un cheval d'ordonnance?... Eh bien! cela m'est arriv... Et
en me voyant le grand duc Mikhail Pavlovitch a command: Au trot,
faites aller au trot ce gros cornette!

Sanine se gratta l'oreille.

--Je t'en prie, parle-moi un peu de ta femme! Quel est son caractre?
J'ai besoin de le savoir...

--Le grand-duc pouvait  son aise commander Au trot, continua Polosov
avec ressentiment, mais moi, comment devais-je me tenir  cheval? Aussi
leur ai-je dit: Vous pouvez garder vos grades, vos paulettes... moi, je
n'en veux plus!... Ah! tu veux que je te parle de ma femme?... Eh bien!
ma femme est un tre humain comme tous les autres... seulement ne lui
mets pas le doigt dans la bouche, elle n'aime pas cela!... Mais avant
tout parle beaucoup avec elle de choses qui font rire... Raconte-lui tes
amours... mais d'une faon amusante... tu me comprends?

--Comment, d'une faon amusante?

--Mais oui, tu m'as dit... que tu es amoureux... que tu as l'intention
de te marier... Eh bien! raconte-lui toute l'affaire...

Sanine se sentit bless.

--Mais que peux tu trouver d'amusant dans mon mariage?

Polosov se contenta de regarder Sanine dans les yeux pendant que le jus
de l'orange coulait sur son menton.

--C'est ta femme qui t'a demand d'aller  Francfort pour faire ces
emplettes? demanda Sanine aprs quelques moments de silence.

--Oui, c'est elle-mme!

--Quelles emplettes?

--Mais... des joujoux!

--Des joujoux!... Tu as des enfants?

 cette question, Polosov s'loigna de Sanine.

--Qu'est-ce que tu dis l? Pourquoi aurais-je des enfants?... Les
joujoux, ce sont des colifichets... des articles de toilette...

--Tu t'y entends?

--Je m'y entends...

--Mais tu m'as dit que tu ne te mles jamais des affaires qui concernent
ta femme!

--Je ne me mle pas d'autre chose... rien que de sa toilette... cela me
dsennuie... Ma femme a bonne opinion de mon got... Puis je sais
marchander.

Polosov commenait  grener ses phrases... Il tait dj fatigu.

--Et elle est trs riche, ta femme?

--Oui, elle est assez riche... mais tout pour elle.

--Il me semble pourtant que tu n'as pas  te plaindre?

--Mais aussi, je suis son mari! Il ne manquerait plus que cela, que je
n'en profite pas! Je lui suis utile... Elle y trouve son profit... Je
suis commode!...

Polosov s'essuya le visage avec son foulard et se mit  souffler
pniblement, comme pour dire: pargne-moi donc; ne me fais plus dire un
mot; tu vois comme cela me fatigue de parler.

Sanine le laissa tranquille et s'enfona de nouveau dans ses rflexions.

 Wiesbaden, l'htel devant lequel s'arrta la voiture ressemblait
plutt  un palais. Aussitt des sonnettes tintrent dans les couloirs
et il y eut tout un remue-mnage parmi le personnel.

Des valets en habit apparurent  l'entre; le portier brod d'or sur
toutes les coutures d'un coup de main ouvrit la portire.

Polosov descendit de voiture en triomphateur et commena l'ascension de
l'escalier embaum et couvert de tapis.

Un homme trs correctement vtu de noir,  la physionomie russe, courut
au-devant de lui; c'tait son valet de chambre.

Polosov lui annona que dornavant il le prendrait partout avec lui,
parce que la veille  Francfort on l'avait laiss passer la nuit sans
eau chaude!

Le visage du valet exprima l'horreur, puis il se baissa lestement et
retira les galoches du barine.

--Est-ce que Maria Nicolaevna est chez elle? demanda Polosov.

--Madame est chez elle... Madame s'habille... Madame dne chez la
comtesse Lassounski.

--Ah! chez la comtesse!... coute! il y a dans la voiture des effets...
prends-les toi-mme et apporte-les ici... Et toi, Dmitri Pavlovitch,
dit-il  Sanine, choisis-toi une chambre et viens me rejoindra dans
trois quarts d'heure... Nous dnerons ensemble..

Polosov s'loigna, et Sanine demanda une chambre parmi les plus
modestes. Quand il eut rajust sa toilette et se fut un peu repos, il
entra dans le vaste appartement occup par Son Altesse le prince
Polosov.

Il trouva Son Altesse assis dans un fauteuil de velours carlate au
milieu d'un salon resplendissant.

Le flegmatique ami de Sanine avait trouv le temps de prendre un bain et
de se revtir d'une trs riche robe de chambre de satin; sa tte tait
orne d'un fez couleur de fraise.

Sanine s'approcha de lui et le contempla quelque temps.

Polosov restait assis, immobile, comme une idole dans sa niche; il ne
tourna pas la tte du ct de Sanine, ne remua pas les paupires, ne
profra pas un son.

C'tait un spectacle vraiment majestueux.

Aprs l'avoir admir quelques instants, Sanine se disposait  parler
pour rompre ce silence auguste, lorsque tout  coup la porte de la
chambre voisine s'ouvrit, et sur le seuil apparut une jeune et jolie
femme, vtue d'une robe de soie blanche orne de dentelles noires, avec
des diamants aux poignets et autour du cou.

C'tait Maria Nicolaevna Polosov.

Les cheveux roux, touffus, tombaient des deux cts de la tte en nattes
toutes prtes  tre releves.




XXXIV


--Ah, pardon! s'cria Maria Nicolaevna avec un sourire demi-confus,
demi-moqueur.

Elle releva d'une main le bout d'une de ses nattes, et attacha sur
Sanine le regard de ses grands yeux gris et clairs.

--Je ne vous savais pas encore ici.

--Sanine Dmitri Pavlovitch, un ami d'enfance, dit Polosov, sans bouger
de sa place et en montrant Sanine du doigt.

--Oui, je sais... Tu m'as dj parl de lui... Je suis enchante de
faire votre connaissance... Mais je suis venue pour te demander un
service, Hippolyte Sidorovitch... Ma femme de chambre est si maladroite
aujourd'hui.

--Tu veux que je donne un coup de main  ta coiffure...

--Oui, oui, je t'en prie. Excusez-moi, rpta Maria Nicolaevna avec le
mme sourire.

--Elle fit un signe de tte  Sanine, pirouetta sur elle-mme et
disparut dans l'autre chambre en laissant l'impression rapide mais
harmonieuse d'un cou exquis, d'paules splendides et d'une taille
admirable.

Polosov se leva--et se balanant lourdement suivit sa femme dans l'autre
chambre.

Sanine ne douta pas un instant que la jeune femme st parfaitement qu'il
se trouvait dans le salon du prince Polosov, et que cette petite
comdie avait t joue  son intention, pour montrer des cheveux qui
valaient d'ailleurs la peine d'tre vus.

Sanine fut content de l'apparition de la jolie dame.

Si elle a voulu m'blouir par sa beaut, pensa-t-il, qui sait,
peut-tre se montrera-t-elle coulante pour l'achat de la proprit.

Son me tait tellement remplie du souvenir de Gemma, que toutes les
autres femmes lui taient indiffrentes, c'est  peine s'il les voyait,
et cette fois il se contenta de penser Oui, on avait raison de me dire
que cette dame est fort belle!

S'il ne s'tait pas trouv dans cet tat exceptionnel, il se serait
certainement exprim autrement.

Maria Nicolaevna, ne Kolychkine, tait une femme qu'on ne pouvait
s'empcher de remarquer. Ce n'est pas qu'elle ft une beaut
inconteste: on distinguait nettement en elle les traces de son origine
plbienne. Le front tait bas, le nez un peu charnu et lgrement
retrouss: elle ne pouvait pas se glorifier non plus de la finesse de sa
peau, ni de l'lgance de ses mains et de ses pieds... mais que
signifiaient ces dtails?

Celui qui la voyait ne restait pas en contemplation devant une beaut
sacre comme disait le pote Pouchkine, mais devant le prestige d'un
vigoureux et florissant corps de femme, russe et tzigane... et il n'y
avait pas moyen de ne pas tomber en arrt devant elle.

Mais l'image de Gemma protgeait Sanine, comme le triple bouclier que
chante le pote.

Dix minutes plus tard Maria Nicolaevna apparut de nouveau avec son mari.

Elle s'approcha de Sanine... et sa dmarche tait si sduisante, que
certains originaux... hlas! que ces temps sont loin,--devenaient
follement pris de Maria Nicolaevna rien que pour sa dmarche.

Lorsque cette femme marche  ta rencontre, on dirait que le bonheur de
ta vie entre par la mme porte! disait un de ses adorateurs.

Elle tendit la main  Sanine et lui dit de sa voix caressante et
contenue:

--Vous ne vous retirerez pas avant mon retour n'est-ce pas? Je rentrerai
de bonne heure...

Sanine s'inclina respectueusement, tandis que Maria Nicolaevna
disparaissait derrire la portire; sur le seuil elle tourna la tte en
arrire et sourit, et de nouveau Sanine ressentit la mme impression
harmonieuse qu'il avait prouve un moment auparavant.

Lorsque Maria Nicolaevna souriait on voyait se creuser sur chacune de
ses joues non pas une, mais trois petites fossettes--et ses yeux
souriaient plus encore que ses lvres, longues, empourpres et
rayonnantes avec deux minuscules grains de beaut  gauche.

Polosov se trana jusqu' son fauteuil. Il ne disait mot, comme
auparavant; mais un sourire moqueur, trange, de temps en temps plissait
ses joues bouffies, incolores et dj rides.

Il avait l'air vieillot, bien qu'il n'et que trois ans de plus que
Sanine.

Le dner que Polosov servit  Sanine aurait pu satisfaire le gourmet le
plus consomm, mais Sanine le trouva sans fin et insupportable!

Polosov mangeait lentement avec sentiment, conviction et lenteur, se
penchant avec attention sur son assiette, et flairant presque chaque
morceau.

D'abord il se rinait la bouche avec du vin, et aprs seulement il
l'avalait en faisant claquer ses lvres...

Quand on servit le rti, sa langue se dlia subitement... mais sur quel
sujet?... Sur des moutons dont il voulait faire venir tout un troupeau
dans sa proprit... et il en parlait avec amour, accumulant les
dtails, et n'employant que les diminutifs affectueux...

Aprs avoir bu une tasse de caf noir en bullition,--il avait 
plusieurs reprises pendant le dner rappel au garon d'une voix
courrouce et larmoyante que la veille on lui avait servi du caf froid,
froid comme la glace--Polosov, tout en mordillant entre ses dents jaunes
et tordues un havane, s'endormit, selon son habitude et  la grande joie
de Sanine. Le jeune homme se mit  arpenter le salon sur le tapis pais,
rvant  sa vie future avec Gemma, et aux nouvelles qu'il pourrait lui
porter le lendemain.

Mais Polosov se rveilla plus tt qu' l'ordinaire--son sommeil n'avait
dur qu'une heure et demie--et aprs avoir bu un verre d'eau de Seltz
avec de la glace, et aval au moins huit cuilleres de confiture, de la
vritable confiture russe de Kieff que son valet lui prsenta dans un
bocal vert fonc, et sans laquelle Polosov dclarait ne pouvoir vivre,
il leva ses yeux un peu boursoufls sur Sanine et lui demanda s'il
serait dispos  faire avec lui une partie de _douratchki_.

Sanine consentit; il craignait de voir Polosov reprendre ses
explications sur les moutons et entrer dans des dtails fastidieux...

Le garon apporta les cartes et la partie commena; il va sans dire
qu'ils ne jouaient pas pour de l'argent mais uniquement pour passer le
temps. Lorsque Maria Nicolaevna revint de son dner chez la comtesse
Lasounski elle trouva les deux hommes  cette innocente occupation.

En entrant dans le salon elle aperut les cartes et la table de jeu, et
partit d'un clat de rire.

Sanine ce leva, mais elle lui dit:

--Non, continuez votre jeu... Je vais changer de robe, et je reviens...

Elle disparut de nouveau au milieu d'un froufrou de jupes et retira ses
gants tout en marchant...

Elle revint effectivement au bout d'un moment. Elle avait remplac sa
toilette de bal par une large blouse de soie lilas, avec des manches
ouvertes et flottantes; une lourde cordelire entourait sa taille.

Elle s'assit  ct de son mari, et attendit le moment de la partie o
il devint _dourak_ (imbcile), alors elle lui dit:

--Maintenant, petite crpe, c'est assez!

 ce mot de _petite crpe_ Sanine la regarda tout tonn et elle lui
sourit gament, rpondant au regard du jeune homme en le regardant en
face, et creusant toutes les fossettes de ses joues.

--Assez, dit-elle de nouveau  son mari, je vois que tu as envie de
dormir, baise la main et va dormir, et moi je resterai avec M. Sanine
pour causer un peu...

--Je n'ai pas sommeil rpondit Polosov en se levant lourdement de son
fauteuil, mais j'irai quand mme me coucher et je baiserai la main...

Elle lui tendit la main sans cesser de sourire et de regarder Sanine.

Polosov regarda aussi son ami et partit sans prendre cong.

--Maintenant racontez-moi votre histoire, dit vivement Maria Nicolaevna
en posant ses deux coudes nus sur la table, et en tapotant avec
impatience ses ongles l'un contre l'autre.--On m'a dit que vous allez
vous marier? Est-ce vrai?

Quand elle eut pos cette question Maria Nicolaevna inclina lgrement
la tte de ct pour regarder plus fixement et plus profondment dans
les yeux du jeune homme.




XXXV


Bien que Sanine ne ft pas un novice et qu'il et dj quelque
exprience des hommes, la manire d'tre dlure de madame Polosov l'et
tout de mme troubl, s'il n'avait pas vu dans cette familiarit et ce
sans-faon un heureux augure pour son entreprise. Flattons les caprices
de cette riche dame, se dit-il; et il rpondit d'un ton aussi dgag
que l'tait la question pose:

--Oui, je me marie.

--Vous pousez une trangre?

--Une trangre!

--Vous venez de faire sa connaissance  Francfort?

--Oui, madame,  Francfort.

--Et peut-on savoir qui est cette jeune fille?

--Certainement. Elle est la fille d'un confiseur.

Maria Nicolaevna ouvrit les yeux tout grands et arqua ses sourcils.

--Mais c'est charmant! dit-elle d'une voix pose; c'est dlicieux!... Et
moi qui croyais qu'on ne peut plus trouver en ce monde des hommes comme
vous... La fille d'un confiseur!

--Je vois que cela vous tonne? dit Sanine, non sans dignit... mais,
d'abord, je n'ai point de prjugs...

--_D'abord_ cela ne m'tonne nullement, s'cria Maria Nicolaevna en
l'interrompant--des prjugs, je n'en ai pas non plus... Je suis
moi-mme la fille d'un moujik!... Eh bien! non, vous ne m'avez pas
pate! Ce qui m'tonne et me rjouit, c'est de voir un homme qui n'a
pas peur d'aimer... Vous l'aimez?...

--Oui, madame.

--Elle est trs belle?

Cette dernire question agaa quelque peu Sanine, mais il n'y avait plus
moyen de reculer.

--Vous comprenez vous-mme, Maria Nicolaevna, dit-il, que tout homme
trouve le visage de l'aime plus beau que tous les autres, mais ma
fiance est une vritable beaut!...

--Vraiment? De quel genre? Du genre italien, classique?

--Oui, elle a des traits parfaitement rguliers.

--Vous n'avez pas son portrait?

--Non.

 cette poque la photographie n'tait pas connue, et les daguerrotypes
commenaient seulement  se rpandre.

--Quel est son nom?

--Gemma!

--Et le vtre?

--Dmitri...

--Et votre nom patronymique?

--Pavlovitch.

--Savez-vous, dit Maria Nicolaevna, toujours de la mme voix
tranante... Vous me plaisez beaucoup, Dmitri Pavlovitch... Vous devez
tre un brave garon... Donnez-moi votre main... Soyons amis...

Elle serra fortement la main du jeune homme de ses beaux et vigoureux
doigts blancs...

Elle avait la main un peu plus petite que celle de Sanine, et plus
chaude, plus douce, plus souple et vivante.

--Mais savez-vous quelle ide me vient?

--Voyons cette ide?

--Vous ne vous fcherez pas? Non?... Vous dites que vous tes fiancs...
Il n'y avait pas moyen de faire autrement?

Sanine frona les sourcils.

--Je ne vous comprends pas, Maria Nicolaevna?

Maria Nicolaevna eut un petit rire, et secouant la tte, elle rejeta en
arrire les cheveux qui tombaient sur ses joues.

--Vraiment, il est dlicieux, dit-elle, rveuse, distraite... Un
chevalier! Allez aprs cela croire ceux qui affirment qu'il n'y a plus
d'idalistes!

Maria Nicolaevna parlait tout le temps en russe, avec un accent trs
pur, l'accent du peuple de Moscou et non celui de la noblesse.

--Vous avez sans doute t lev  la maison, dans une famille de
l'ancien type, o l'on craint Dieu? demanda-t-elle.

Et elle ajouta aussitt:

--Vous tes de quel gouvernement?

--Du gouvernement de Toula.

--Nous sommes vous et moi _de la mme auge_! Mon pre... Mais savez-vous
qui tait mon pre?

--Oui, je le sais.

--Il est n  Toula... Assez l-dessus..., maintenant passons aux
affaires.

--Comment aux affaires?... Que voulez-vous dire?

Maria Nicolaevna cligna des yeux.

Quand elle clignait des yeux son regard prenait une expression
caressante et lgrement moqueuse; quand elle les ouvrait tout grands,
leur lueur claire, presque froide, n'annonait rien de bon..., presque
une menace. Ses yeux taient embellis surtout par ses sourcils bien
fournis, un peu prominents, de vrais sourcils de martre.

--Mais dans quelle intention tes-vous venu ici? Vous dsirez me vendre
votre proprit? Vous avez besoin d'argent pour votre mariage, n'est-ce
pas?

--Oui, j'ai besoin d'argent.

--De beaucoup d'argent?

--Pour le moment, je me contenterais de quelques milliers de francs...
Hippolyte Sidorovitch connat ma proprit... vous pouvez le
consulter... Je ne demande pas un prix lev.

Maria Nicolaevna agita la tte de droite  gauche...

--_Premirement_, dit-elle on scandant chaque mot et en frappant du bout
des doigts le parement du surtout de Sanine,--je n'ai pas l'habitude de
consulter mon mari, si ce n'est en ce qui concerne ma toilette... sur ce
chapitre il est fort...--_Secondement_, pourquoi ne voulez-vous pas
demander un prix lev? Je ne veux pas profiter de ce que vous tes
amoureux et prt  tous les sacrifices?... Je n'accepterai pas de vous
un rabais... Comment? Au lieu de stimuler,--comment dirai-je
cela...--d'encourager de mon mieux de nobles sentiments, je vous
exploiterais? Ce n'est pas dans mes habitudes bien que souvent je
n'pargne pas les gens... mais ce n'est pas ainsi que je m'y prends.

Sanine se demandait si son interlocutrice plaisantait ou si elle parlait
srieusement.

Il se dit en lui-mme: Oh! avec toi, il faut tre bien sur ses gardes!

Un valet apporta un samovar, des tasses  th, de la crme et des
biscuits sur un grand plateau. Il posa ces choses sur la table entre
Sanine et madame Polosov, et se retira.

La jeune femme servit  Sanine une tasse de th.

--Vous ne m'en voudrez pas? demanda-t-elle en mettant du bout des doigts
le sucre dans la tasse du jeune homme, bien que les pinces fussent dans
le sucrier.

Sanine se rcria:--Madame! d'une si belle main!...

Il n'acheva pas sa phrase et faillit s'touffer en avalant la premire
gorge de th.

Madame Polosov le regardait attentivement de son regard clair.

--J'ai dit, reprit Sanine, que je ne demanderais pas un prix lev pour
ma proprit, parce que vous sachant  l'tranger, je ne suis pas en
droit de supposer que vous ayez avec vous beaucoup d'argent
disponible... Puis je sais que ces conditions de vente ne sont pas
normales... Je dois tenir compte de toutes ces considrations...

Sanine hsitait, s'embrouillait dans ses phrases, tandis que Maria
Nicolaevna, tranquillement renverse contre le dossier de son fauteuil,
le regardait toujours du mme regard clair et attentif.

Il se tut enfin.

--Continuez, continuez, dit-elle, d'un ton encourageant... je vous
coute; j'ai du plaisir  vous couter; parlez.

Sanine se mit alors  dcrire sa proprit, dit combien elle mesurait de
dessiatines, comment elle tait situe et quels profits on en pouvait
tirer... Il ne manqua pas de mentionner le fait que la maison se
trouvait dans un site pittoresque. Maria Nicolaevna ne dtachait pas de
lui son regard toujours plus clair et plus fixe, et ses lvres remuaient
imperceptiblement sans sourire; elle les mordillait.

Sanine se sentit mal  l'aise; il se tut de nouveau.

--Dmitri Pavlovitch, commena Maria Nicolaevna, puis elle s'interrompit.

--Dmitri Pavlovitch, reprit-elle au bout d'un instant..., savez-vous...,
je suis sre que l'acquisition de votre proprit sera pour moi une
affaire avantageuse, et que nous nous entendrons sur le prix... Mais il
faut me donner un peu de temps..., deux jours, pour prendre une
dcision... Vous pouvez supporter de rester deux jours spar de votre
fiance?... Je ne vous retiendrai pas un moment de plus... contre votre
gr... je vous en donne ma parole... Mais si vous avez besoin
immdiatement de cinq ou six mille francs... je vous les avancerai avec
plaisir...

Sanine se leva.

--Je vous remercie d'abord pour votre aimable proposition de me rendre
service,  moi, qui suis presque un inconnu pour vous... Mais puisque
vous y tenez absolument, je prfre attendre votre dcision au sujet de
ma proprit... Je peux rester ici encore deux jours.

--Oui, Dmitri Pavlovitch, je le dsire... Et cela vous sera pnible,
trs pnible? Avouez-le-moi?...

--Mais j'aime ma fiance... et il ne m'est pas indiffrent d'tre spar
d'elle.

--Ah! vous tes vraiment un homme d'or, s'cria Maria Nicolaevna avec un
soupir... Je vous promets de ne pas traner l'affaire en longueur...
Vous vous retirez dj?

--Il est trs tard, remarqua Sanine.

--Et vous avez besoin de repos aprs le voyage... et aprs votre partie
de _douratchki_ avec mon mari?... Dites-moi, vous tes un grand ami de
mon mari?

--Nous avons t levs dans le mme pensionnat.

--Et dj alors il tait comme cela?

--Comment comme cela? demanda Sanine.

Maria Nicolaevna partit d'un grand clat de rire, elle rit jusqu' en
devenir toute rouge, puis elle porta son mouchoir  ses lvres, se leva,
et se balanant comme si elle tait fatigue, elle s'approcha de Sanine
et lui tendit la main.

Il salua et se dirigea vers la porte.

--Tchez demain de vous prsenter de trs bonne heure... Vous
m'entendez? lui cria-t-elle, comme il sortait du salon.

Il se retourna et vit que Maria Nicolaevna s'tait renverse de nouveau
dans le fauteuil, les deux mains jointes derrire sa tte.

Les larges manches de sa blouse s'taient ouvertes jusqu'aux paules--et
il tait impossible de ne pas reconnatre que cette pose et que toute la
personne taient d'une beaut ensorcelante...




XXXVI


Minuit avait sonn depuis longtemps, et la lampe brlait encore dans la
chambre de Sanine. Il tait assis devant sa table et crivait  sa
Gemma.

Il lui raconta tout ce qui s'tait pass, dcrivit les Polosov--le mari
et la femme--mais en somme parla davantage de ses sentiments et finit
par donner rendez-vous  sa fiance dans trois jours!!! accompagns de
trois points d'exclamation.

Le lendemain matin de bonne heure il porta la lettre  la poste et alla
faire un tour dans le jardin du _Kurhause_ o il y avait dj de la
musique.

Il n'y avait encore que peu de monde; Sanine resta un moment devant le
pavillon o se trouvait l'orchestre, couta un pot-pourri de _Robert le
Diable_ et aprs avoir pris du caf, suivit une alle carte et s'assit
sur un banc tout  ses penses.

Le manche d'une ombrelle le frappa tout  coup assez fort sur l'paule.
Il tressaillit...

Vtue d'une robe lgre gris-vert avec un chapeau de tulle blanc et des
gants de Sude, frache et rose comme une matine d't, mais ayant
encore la langueur d'un sommeil paisible dans ses mouvements et dans ses
regards, Maria Nicolaevna se tenait devant lui.

--Bonjour, dit-elle. J'ai envoy  votre recherche, mais vous tiez dj
parti:--Je viens de boire mon second verre.--Vous savez, on me force ici
de boire de l'eau.--Dieu sait pourquoi... Est-ce que je suis malade,
moi?... Et aprs avoir bu de l'eau, je dois me promener pendant une
heure entire! Voulez-vous tre mon cavalier?... Et ensuite nous
prendrons le caf...

--J'ai dj pris le caf, dit-il en se levant, mais je serai heureux de
me promener avec vous.

--Alors donnez-moi le bras... Ne craignez rien... Votre fiance n'est
pas ici... elle ne vous verra pas.

Sanine eut un sourire forc.

Chaque fois que madame Polosov parlait de Gemma, il prouvait une
sensation pnible. Mais il obit et s'inclina avec empressement... Le
bras de Maria Nicolaevna entoura lentement et mollement le bras du jeune
homme, glissa contre lui et l'enlaa presque.

--Allons par ici, lui dit-elle, en rejetant sur son paule l'ombrelle
ouverte. Je suis dans ce parc comme chez moi, je vais vous montrer les
plus jolis endroits... Et savez-vous--elle employait frquemment cette
expression--pour le moment nous ne parlerons pas de votre proprit...
Aprs le djeuner nous examinerons l'affaire  loisir... Maintenant vous
devez me parler de vous... afin que je sache  qui j'ai affaire...
Aprs, si cela vous intresse, je vous raconterai mon histoire...
voulez-vous?

--Mais, Maria Nicolaevna, il n'y a rien  raconter dans ma vie...

--Permettez, permettez, vous ne m'avez pas bien comprise... Je n'ai pas
l'intention de faire la coquette avec vous.

Elle haussa les paules.

--Il a une fiance belle comme une statue antique, et je perdrais mon
temps  faire la coquette avec lui?... Mais vous dtenez la marchandise
et je suis acqureur... Je veux savoir  quoi ressemble cette
marchandise?... C'est  vous de me la faire voir... Je veux savoir non
seulement ce que j'achte mais  qui je l'achte... En affaires c'tait
une rgle pour mon pre... Eh bien! commencez, vous pouvez passer
l'enfance... commencez votre rcit du jour o vous tes dbarqu 
l'tranger. O avez-vous t avant de venir en Allemagne?... Mais
ralentissez donc le pas, rien ne nous presse...

--Je suis venu ici d'Italie o j'ai pass plusieurs mois.

--Vous avez donc un faible pour tout ce qui est italien? La seule chose
qui m'tonne c'est que vous n'ayez pas trouv votre fiance _l-bas_...
Vous aimez les arts? les tableaux? Ou peut-tre prfrez-vous la
musique?

--J'aime les arts... J'aime tout ce qui est beau.

--La musique aussi?

--La musique aussi.

--Et moi je ne l'aime pas du tout. Je n'aime que les chansons russes...
et encore au village, au printemps, avec des danses... Vous savez ce que
j'entends! Les moujiks en chemises rouges... dans les prairies d'herbe
tendre... dlicieux!... Parlez donc...

Tout en marchant, Maria Nicolaevna regardait Sanine avec persistance.

Elle tait de taille leve, et son visage se trouvait presque au niveau
de celui du jeune homme.

Il se mit  raconter ses faits et gestes d'abord par devoir,
gauchement--mais peu  peu il s'anima et parla avec volubilit. Maria
Nicolaevna savait couter, puis elle paraissait si sincre qu'elle
obligeait involontairement les autres  la mme sincrit.

Elle possdait ce terrible don de la familiarit dont parle le
cardinal de Retz.

Sanine raconta ses voyages, sa vie  Saint-Ptersbourg et sa jeunesse.
Si Maria Nicolaevna et t une grande dame avec des manires raffines,
il ne se serait pas laiss aller  tant d'intimit, mais elle s'appelait
elle-mme un bon garon qui n'aime pas les manires et marchait  ct
du jeune homme d'une allure fline, s'appuyant un peu sur le bras de son
compagnon, et le regardant dans les yeux... Ce bon garon marchait 
ct de Sanine sous la forme d'un jeune tre fminin, qui respirait
cette sduction enivrante et alanguissante, calme et dvorante,
qu'exercent sur les faibles hommes certaines natures slaves qui ne sont
pas de race pure, mais qui ont subi un fort croisement.

Cette promenade dans le parc et cette conversation durrent une bonne
heure. Le couple ne s'arrta pas une seule fois, marchant toujours en
avant, en avant... dans les avenues sans fond du parc; ils gravissaient
la colline et admiraient la vue, ils descendaient dans les vallons,
disparaissaient dans l'ombre impntrable en restant toujours bras
dessus, bras dessous.

Par moment Sanine s'en voulait: il ne s'tait jamais promen si
longuement avec sa chre Gemma, et dcidment cette dame l'accaparait.

--N'tes-vous pas fatigue? lui avait-il demand plusieurs fois.

--Je ne suis jamais fatigue! avait-elle rpondu.

Il leur arrivait de rencontrer des promeneurs, presque tous saluaient
madame Polosov; les uns respectueusement et d'autres presque
servilement.  l'un de ces derniers, un trs beau brun, mis en vrai
dandy, elle cria de loin avec le plus pur accent parisien:

--Comte, vous savez, il ne faut pas venir me voir ni aujourd'hui ni
demain.

Le comte, sans mot dire, leva son chapeau et s'inclina profondment.

--Qui est-ce ce jeune homme? demanda Sanine, possd comme tous les
Russes du dmon de la curiosit.

--Qui c'est? Un petit Franais! Il n'en manque pas ici... Il me fait
aussi la cour... Mais il est temps de prendre le caf. Rentrons. Je suis
sre que vous avez dj faim? Mon poux a sans doute dcoll ses yeux.

poux! dcoll ses yeux! se dit Sanine  lui-mme... Et avec cela elle
a le plus pur accent parisien! Quelle trange crature!

Maria Nicolaevna ne s'tait pas trompe. Quand ils rentrrent  l'htel,
ils trouvrent son poux ou sa petite crpe assis, son fez sur la
tte, devant la table mise.

--Je suis dj las d'attendre, dit-il avec aigreur... J'tais sur le
point de prendre le caf sans toi.

--Bon, bon!... s'cria gament Maria Nicolaevna, tu t'es fch? Cela te
fera du bien. Sans cela tu serais compltement fig... Je t'amne un
convive! Sonne vite pour le caf. Et maintenant prenons du caf--le
meilleur caf qu'il y ait en ce monde, dans des tasses de Saxe, sur une
nappe blanche comme la neige.

Elle enleva son chapeau, ses gants, et se mit  battre des mains.

Polosov la regarda sous les sourcils:

--Qu'est-ce qui vous met en gat aujourd'hui, Maria Nicolaevna?
demanda-t-il  demi-voix.

--Cela ne vous regarde pas, Hippolyte Sidorovitch. Sonne! Asseyez-vous,
monsieur Sanine, et prenez du caf pour la seconde fois ce matin! Ah!
que j'aime  commander, c'est mon plus grand plaisir!

--Quand on vous obit, marmotta de nouveau Polosov.

--Naturellement, quand on m'obit. C'est pourquoi je suis si heureuse
avec toi... N'est-ce pas, ma petite crpe?... Et voici le caf.

Sur le vaste plateau qu'apporta le garon se trouvait le programme du
spectacle du soir. Maria Nicolaevna s'en empara aussitt.

--Un drame! dit-elle avec colre, un drame allemand. En tout cas cela
vaut encore mieux qu'une comdie allemande!... Retenez pour moi une
loge... une baignoire... Non... Je prfre la _Fremden-loge_ (la loge
des trangers)... Vous entendez, garon, la _Fremden-loge_.

--Mais si la _Fremden-Loge_ est dj, retenue par Son Excellence le
_Stadt-Director_...

--Vous donnerez  Son Excellence dix thalers et la loge m'appartiendra!
Vous entendez!

Le garon baissa tristement la tte d'un air soumis.

--Dmitri Pavlovitch, vous m'accompagnerez au thtre? Les acteurs
allemands sont dtestables!--Mais vous m'accompagnerez? Oui? Oui? Que
vous tes aimable!... Et toi, ma petite crpe, tu ne viendras pas?

--Comme tu voudras, rpondit Polosov du fond de sa tasse qu'il tenait
entre ses lvres.

--Sais-tu... reste  la maison. Tu dors toujours au thtre... Et tu
comprends mal l'allemand... Voici ce que tu feras: Tu criras au grant
pour lui donner une rponse au sujet du moulin... Puis au sujet de la
farine des moujiks... cris-lui que je ne veux pas, je ne veux pas, je
ne veux pas!... Voil de quoi t'occuper toute la soire...

--Bon, ce sera fait! rpondit Polosov.

--Tu es un brave garon... Et maintenant, puisque j'ai parl de
rgisseurs, abordons la question principale... Oui, dis au garon
d'emporter tout cela... Maintenant exposez-nous votre affaire,
continua-t-elle s'adressant  Sanine. Vous nous direz quel prix vous
demandez, et quels arrhes vous dsirez.

Enfin, pensa Sanine, nous allons aborder la question.

--Vous m'avez dj parl, reprit madame Polosov, vous m'avez
admirablement dcrit votre jardin, mais petite crpe n'tait pas l...
Il faut qu'il entende aussi quelque chose... Je suis heureuse de penser
qu'il est en mon pouvoir de faciliter votre mariage. Puis je vous ai
promis de m'occuper de votre affaire aprs le djeuner, et je tiens
toujours mes promesses? N'est-ce pas, mon ami?

Polosov, de la paume de ses mains, se frotta le visage...

--C'est la vrit mme!... Vous ne trompez jamais personne.

--Jamais! Et je ne tromperai jamais personne... Eh bien! monsieur
Sanine, dfendez votre cause, comme on dit devant les tribunaux...




XXXVII


Sanine dfendit sa cause, c'est--dire que, pour la seconde fois, il
se mit  dcrire sa proprit, mais sans faire allusion aux beauts de
la nature. De temps en temps il en appelait  Polosov qui devait
confirmer les faits et les chiffres.

Mais Polosov se contentait de marmotter en branlant la tte.
Approuvait-il? Dsapprouvait-il? Bien habile et t celui qui aurait pu
le dire!

D'ailleurs, Maria Nicolaevna n'avait pas besoin de son concours. Elle
fit preuve de qualits administratives et conomiques surprenantes. Tous
les dtails de l'administration d'une proprit lui taient familiers.
Elle s'enqurait de tout, entrait dans les plus minimes dtails, mettait
les points sur les _i_.

Cet examen dura pourtant une heure et demie. Sanine ressentit tous les
tourments d'un accus assis sur le banc troit, devant un juge svre et
pntrant.

--Mais c'est un interrogatoire? disait-il douloureusement.

Maria Nicolaevna ne cessait de sourire, comme pour montrer qu'elle
badinait. Mais Sanine n'en souffrait pas moins.

Lorsqu'il devint vident au cours de l'interrogatoire que le jeune homme
ne distinguait pas assez clairement la signification des mots nouveau
partage et le labour, Sanine sentit la sueur humecter son front.

--Bien, c'est bien, dit Maria Nicolaevna... Je connais maintenant votre
proprit comme vous la connaissez vous-mme... Combien me demandez-vous
par me?

 cette poque on vendait en Russie les proprits  tant par tte de
serf attach  la proprit!

--Mais... je suppose... pas moins de cinq cents roubles? dit Sanine avec
effort.

Oh! Pantaleone, Pantaleone... Pourquoi n'tais-tu pas l pour lui crier
encore: _barbari!_

Maria Nicolaevna leva les yeux au ciel comme si elle faisait un calcul.

--Bien! dit-elle... cela me semble raisonnable... Mais je vous ai
demand deux jours de rflexion... Et vous devez attendre jusqu'
demain... Je crois que nous nous entendrons--et alors vous me direz
combien vous dsirez pour les arrhes...

--Et maintenant, _basta cosi!_ ajouta-t-elle en voyant que Sanine se
disposait  lui rpondre... Nous nous sommes assez occups comme a du
vil mtal...  demain les affaires! Savez-vous... Je vous rends votre
libert...

Madame Polosov consulta la petite montre maille qu'elle tenait dans sa
ceinture.

--Je vous laisse votre libert jusqu' trois heures... Vous avez besoin
d'un peu de repos... Allez jouer  la roulette.

--Je ne joue  aucun jeu de hasard.

--Vraiment? Mais vous tes la perfection mme... Au reste, je ne joue
pas non plus... C'est bte de jeter son argent au vent... de perdre
srement... Entrez pourtant dans la salle, rien que pour regarder les
ttes... Il y en a de trs drles... Il y a une vieille dame qui porte
une ferronnire et qui a des moustaches!... L'ensemble est dlicieux! Il
y a aussi un prince russe--il est beau dans son genre... Une figure
majestueuse, le nez recourb comme un bec d'aigle, et quand il risque un
thaler, il fait le signe de la croix sous son gilet... Enfin, lisez les
journaux... Promenez-vous, faites ce que bon vous semble... Seulement
n'oubliez pas qu' trois heures, je vous attends... de pied ferme...
Nous dnerons de bonne heure; ces ridicules Allemands commencent le
spectacle  six heures et demie!

Madame Polosov tendit la main  Sanine.

--Sans rancune, n'est-ce pas?

--Mais, Maria Nicolaevna, pourquoi vous en voudrais-je?

--Mais parce que je vous ai tourment... Et ce n'est pas fini, vous
verrez ce qui vous attend.

Maria Nicolaevna cligna des yeux--et toutes ses petites fossettes
clatrent sur ses joues devenues roses.

--Au revoir!

Sanine salua et sortit du salon.

Un rire bruyant clata derrire lui, et la glace devant laquelle il
passa reflta la scne suivante: Maria Nicolaevna avait enfonc le fez
de son mari jusqu'au nez et Polosov agitait dsesprment ses deux bras
pour se dgager les yeux.




XXXVIII


Oh! quel profond soupir de joie poussa Sanine ds qu'il se retrouva dans
sa chambre.

En effet, Maria Nicolaevna avait dit vrai: il avait besoin de repos,
besoin de se reposer des nouvelles relations, des rencontres, des
conversations, de tout le brouhaha qui s'tait gliss dans sa tte et
dans son me,--de ce rapprochement imprvu, qu'il n'avait pas souhait,
avec une femme qui tait pour lui une trangre.

Et il lui avait fallu subir cette preuve le lendemain du jour o il
avait appris que Gemma l'aimait, et o elle tait devenue sa fiance!...

N'tait-ce pas un sacrilge?

Mentalement, il demanda mille fois pardon  sa pure,  son immacule
tourterelle, bien qu'il ne comprt pas de quoi il se sentait coupable.
Il baisa encore et encore la petite croix que Gemma lui avait donne.

S'il n'avait pas eu l'espoir de boucler promptement l'affaire qui
l'avait amen  Wiesbaden, il se serait enfui de l, au galop, pour
retourner  son cher Francfort, dans cette maison aime qu'il regardait
dj comme un peu sienne, aux pieds de Gemma.

Mais il n'y avait pas de remde  son mal! Il fallait boire le calice
jusqu'au fond, s'habiller, aller dner, et de l au thtre...

--Pourvu, se disait-il, qu'elle me laisse partir demain!

Il y avait encore une chose qui le troublait et le mettait en colre...
Il pensait, sans doute, avec amour, avec attendrissement, avec extase,
avec reconnaissance  Gemma,  la vie qu'ils mneraient  eux deux, au
bonheur qui l'attendait dans l'avenir, et pourtant cette femme trange,
cette madame Polosov, tait sans cesse devant ses yeux, un crampon,
s'avouait-il avec colre. Et il ne pouvait pas se dbarrasser de l'image
de Maria Nicolaevna, s'empcher d'entendre sa voix, chasser le souvenir
de ses paroles, il ne pouvait se dlivrer du parfum particulier, fin,
frais, si pntrant, comme le parfum d'un lis jaune, qu'exhalaient les
vtements de madame Polosov.

C'tait vident, cette femme se moquait de lui... elle tchait de
s'emparer de lui de mille faons.

Dans quelle intention? Que lui voulait-elle? Etait-ce simplement le
caprice d'une femme riche, gte... et sans scrupules?...

Et le mari? Quel tre! Quelles sont donc ses relations avec sa femme?

Pourquoi Sanine ne parvenait-il pas  refouler toutes ces questions qui
assigeaient sa pauvre tte? En ralit ne pouvait-il penser  autre
chose qu' M. et madame Polosov? Pourquoi lui tait-il impossible de
chasser cette image qui le hantait sans cesse, mme quand toute son me
se tournait vers une autre image, lumineuse et claire comme le jour?

Comment le visage de cette femme ose-t-il venir s'interposer entre lui
et les traits divins de l'aime? Non seulement ce visage s'interpose,
mais il lui sourit effrontment.

Ces yeux gris, ces yeux d'oiseau de proie, ces fossettes dans les joues,
ces tresses serpentines, est-il possible que tout cela l'enlace, et
qu'il n'ait plus la force de le repousser loin de lui?

Oh! non! C'est insens! Demain tout cela aura disparu sans mme laisser
une trace.

Cependant le laissera-t-elle partir demain?

Oui...

Sanine se posait toutes ces questions et l'heure o il devait se rendre
auprs de Maria Nicolaevna approchait. Il passa son habit, et aprs
avoir fait un tour ou deux dans le parc, il se prsenta chez M. Polosov.

Il trouva dans le salon le secrtaire de l'ambassade russe, un long,
long Allemand, trs blond, avec un profil chevalin et la raie derrire
la tte,--mode alors toute nouvelle; et oh! miracle! qui encore?--le
baron von Daenhoff, l'officier avec lequel Sanine s'tait battu trois
jours auparavant! Sanine ne s'attendait pas  le rencontrer chez madame
Polosov, et involontairement il se troubla tout en saluant l'officier.

--Vous connaissez ce monsieur? demanda Maria Nicolaevna,  qui
l'embarras de Sanine n'avait pas chapp.

--Oui... J'ai dj eu l'honneur..., rpondit Daenhoff. Et se penchant
vers madame Polosov, il ajouta  demi-voix:

--C'est lui... votre compatriote... ce Russe...

--Vraiment? s'exclama la jeune femme  demi-voix, puis elle menaa
l'officier du doigt et commena aussitt  lui faire ses adieux ainsi
qu'au long secrtaire d'ambassade. Ce diplomate tait videmment fou de
Maria Nicolaevna,  tel point qu'il ouvrait la bouche d'admiration,
chaque fois qu'il la regardait.

Daenhoff se retira aussitt avec une docilit aimable, comme un ami de
la maison qui comprend  demi-mot ce qu'on attend de lui; le secrtaire
fit mine de vouloir s'terniser, mais Maria Nicolaevna le congdia sans
crmonie.

--Allez retrouver votre Altesse, lui dit-elle, que faites-vous chez une
plbienne comme moi?

 cette poque vivait  Wiesbaden une _principessa di Monaco_, qui
ressemblait  s'y mprendre  une demi-mondaine de mauvais aloi.

--Mais, madame, toutes les princesses du monde..., commena le
malheureux secrtaire.

Cependant Maria Nicolaevna se montra impitoyable et le secrtaire,
malgr sa raie, fut oblig de partir.

Madame Polosov tait habille ce jour-l  son avantage, comme
disaient nos aeules.

Elle portait une robe de soie rose glace avec des manches  la
Fontanges et un gros diamant  chaque oreille. Ses yeux brillaient 
l'gal de ses diamants. Elle tait de trs bonne humeur et en verve.

 table, Maria Nicolaevna plaa Sanine  ct d'elle et lui parla de
Paris, o elle pensait se rendre dans quelques jours, et dclara qu'elle
en avait assez des Allemands, qu'ils sont btes quand ils veulent faire
de l'esprit, et spirituels hors de propos quand ils disent des btises,
puis, tout  coup,  brle-pourpoint, elle demanda  son voisin:

--Est-il vrai que vous vous tes battu avec l'officier que vous avez
rencontr ici, il y a un instant?

--Comment le savez-vous? s'cria Sanine pris au dpourvu.

--Eh! tout finit par se savoir, Dmitri Pavlovitch... je sais aussi que
vous aviez raison, mille fois raison... je sais que vous vous tes
conduit en preux chevalier... Dites-moi, la dame en question tait votre
fiance?...

Sanine frona lgrement les sourcils.

--Ne me rpondez pas, ne me rpondez pas, ajouta-t-elle vivement, je
vois que cela vous est dsagrable... Pardonnez-moi... je ne demande
rien! Ne vous fchez pas.

 ce moment Polosov entra de la chambre voisine, un journal  la main.

--Qu'est-ce qui t'amne? Est-ce que le dner est servi? demanda madame
Polosov.

--On va servir le dner... Sais-tu quelle nouvelle je trouve dans
l'_Abeille du Nord_?... Le prince Gromobo est mort.

Maria Nicolaevna leva la tte.

--Ah! que le Seigneur donne le repos  son me!

Puis se tournant vers Sanine, elle ajouta:

--Toutes les annes, au mois de fvrier, le jour anniversaire de ma
naissance, ce prince ornait mon appartement de camlias... Cependant, ce
n'est pas la peine de rester  Saint-Ptersbourg tout l'hiver en
prvision de cette surprise?... Il devait avoir au moins soixante-et-dix
ans? demanda-t-elle  son mari.

--Oh oui! Mais quelles funrailles! Toute la Cour! Le journal publie
aussi des vers du prince Kovrijkine  la mmoire du prince Gromobo.

--Tant mieux!

--Veux-tu que je te les lise?

--Non, je n'y tiens pas... Allons dner. Le vivant pense  la vie! Votre
main, Dmitri Pavlovitch.

Le dner tait irrprochable comme la veille, et fut plus anim.

Maria Nicolaevna savait raconter, don rare chez une femme et surtout
chez une femme russe. Elle ne choisissait pas ses expressions, et
surtout n'pargnait pas ses compatriotes. Sanine clata de rire plus
d'une fois  ses mots  l'emporte-pice qui frappaient toujours juste.

Maria Nicolaevna dtestait par-dessus tout les dvots, les phraseurs et
les menteurs. Et elle en trouvait partout...

On aurait dit qu'elle se glorifiait d'tre ne dans un milieu bas; elle
racontait des anecdotes assez tranges sur ses parents quand elle tait
enfant.

Sanine comprit que Maria Nicolaevna avait souffert dans sa vie plus que
la plupart des jeunes femmes de son ge.

Quant  Polosov il mangeait avec rflexion, buvait attentivement et de
loin en loin seulement levait sur sa femme et Sanine ses petits yeux
blanchtres qui paraissaient aveugles, mais, qui en ralit voyaient
trs bien.

--Tu es bien sage, dit Maria Nicolaevna tout  coup  son mari... tu
t'es si bien acquitt de toutes mes commissions  Francfort... Je
t'embrasserais sur ton cher front, mais tu n'aimes pas cela...

--Non, je n'y tiens pas... rpondit Polosov en coupant l'ananas avec un
couteau d'argent.

Maria Nicolaevna le regarda et frappa sur la table avec ses doigts.

--Eh bien! notre pari, le tiens-tu?

--Oui, je le tiens!

--Bien, mais tu le perdras.

Polosov poussa son menton en avant.

--Eh bien! cette fois quelles que soient tes ressources, Maria
Nicolaevna, je crois, que c'est toi qui perdras.

--Un pari? Sur quoi? Est-ce un secret? demanda Sanine.

--Non... je ne peux pas vous en parler maintenant... plus tard, rpondit
Maria Nicolaevna, et elle rit.

Sept heures sonnrent Le garon vint annoncer que la voiture tait
avance.

Polosov reconduisit sa femme jusqu' la porte, puis retourna aussitt
dans son fauteuil.

--N'oublie pas la lettre au rgisseur! lui cria madame Polosov de
l'antichambre.

--Ne crains rien! J'crirai... je suis un homme ponctuel.




XXXIX


En 1840, le thtre de Wiesbaden tait un difice des plus laids, et sa
troupe, par sa mdiocrit prtentieuse et misrable, par sa routine
banale et voulue ne s'levait en rien au-dessus du niveau des thtres
allemands de l'poque... Le thtre de Carlsruhe et sa troupe, sous la
direction du clbre Devrient, peut tre regard comme le modle du
genre.

Derrire la loge retenue par Son Excellence madame von Polosov--et
Dieu sait comment le garon avait pu louer cette loge!--il est vident
qu'il ne s'tait pas avis d'offrir un pourboire au _Stadt-Director_,
toujours est-il que derrire cette loge se trouvait un petit salon
entour de divans.

Avant d'entrer dans sa loge, Maria Nicolaevna pria Sanine de lever les
crans qui sparaient la loge du thtre.

--Je ne veux pas qu'on me voie, dit-elle.--Ils viendraient tous
m'ennuyer l'un aprs l'autre.

Elle fit placer Sanine  ct d'elle, le dos  la salle, afin que la
loge semblt vide.

L'orchestre joua l'ouverture des _Noces de Figaro_... Le rideau se leva.
On donnait, ce soir-l, une de ces pices allemandes dans lesquelles les
auteurs qui avaient de la lecture mais pas de talent, dans une langue
choisie mais morte, traitaient diligemment mais sans adresse une ide
profonde ou palpitante d'intrt reprsentant le conflit tragique
et exhalant un ennui... asiatique, comme il existe un cholra asiatique.

Maria Nicolaevna couta patiemment la moiti de l'acte, mais quand le
jeune premier ayant appris la trahison de son amoureuse (ce jeune
premier tait revtu d'une redingote couleur cannelle avec des bouffants
et un col de peluche, un gilet ray avec des boutons de nacre, un
pantalon vert  sous-pieds de cuir laqus, et des gants blancs de peau
de chamois) quand ce jeune premier, appuyant les deux poings sur sa
poitrine et cartant les coudes en avant, formant un angle aigu, se mit
 hurler comme un chien, Maria Nicolaevna n'y put plus tenir.

--Le dernier acteur franais, s'cria-t-elle avec indignation, dans la
dernire ville de province, joue mieux et avec plus de naturel que cette
clbrit allemande.

Madame Polosov passa dans le salon attenant  la loge.

--Venez ici, dit-elle  Sanine, indiquant de la main la place vacante 
ct d'elle sur le divan. Venez, nous causerons.

Sanine obit.

Maria Nicolaevna le regarda.

--Vous tes vraiment, obissant! Votre femme aura une vie facile avec
vous. Cet imbcile, continua-t-elle en dsignant du bout de son ventail
l'acteur qui hurlait toujours (il jouait le rle du gouverneur dans une
famille) me rappelle ma jeunesse. Moi aussi, j'ai t amoureuse de mon
gouverneur... c'tait ma premire... non, ma seconde passion... La
premire fois j'tais amoureuse du frre convers du couvent de Don.
J'avais douze ans. Je ne le voyais que le dimanche. Il portait une
soutanelle de velours, se parfumait d'eau de lavande, et se frayait un
passage dans l'assemble en tenant l'encensoir et il disait aux dames en
franais: Pardon, excusez! Il ne levait jamais les yeux et il avait
les cils longs comme cela.

Maria Nicolaevna montra son petit doigt  Sanine, et avec l'ongle du
pouce indiqua la moiti de sa longueur.

--Quant  mon gouverneur, continua madame Polosov, il s'appelait
monsieur Gaston!... Je dois vous dire qu'il tait trs savant et trs
svre, il tait Suisse... il avait une tte trs nergique... des
favoris noirs comme la poix... un profil grec... et des lvres qui
semblaient coules en bronze!... Je le craignais! C'est le seul homme
que j'aie craint depuis que je suis au monde! Il tait le gouverneur de
mon frre, qui est mort depuis... Il s'est noy... Une bohmienne m'a
prdit aussi une mort violente... mais ces prdictions sont des
enfantillages... Je n'y crois pas... Pouvez-vous vous figurer mon mari
arm d'un stylet?...

--La mort violente peut survenir autrement? remarqua Sanine.

--Btises que tout cela! Niaiseries!... Vous tes superstitieux?... Je
ne le suis pas du tout... Ce qui doit arriver, arrivera... Monsieur
Gaston demeurait chez nous et occupait la chambre au-dessus de la
mienne. Souvent, la nuit je me rveillais et je l'entendais marcher
au-dessus de ma tte... il se couchait tard et mon coeur se pmait alors
de vnration ou d'un autre sentiment... Mon pre savait  peine lire et
crire... mais il nous a donn une bonne instruction... Vous ne vous
doutez pas que je sais un peu de latin?

--Vous savez le latin?

--Oui, moi... C'est monsieur Gaston qui me l'a enseign,... j'ai lu avec
lui l'nede... c'est bien ennuyeux quoiqu'il y ait de beaux passages...
Vous rappelez-vous quand Didon et Ene sont dans la fort...

--Je me le rappelle, je me le rappelle, dit prcipitamment Sanine.

Il avait depuis longtemps oubli son latin et n'avait conserv qu'une
ide trs vague de l'_nde_.

Maria Nicolaevna le regarda selon son habitude un peu de ct et
en-dessous.

--N'allez pas on conclure que je suis trs savante... Eh! mon Dieu, non,
je ne suis pas savante du tout et je ne possde aucun talent... C'est 
peine si je sais crire... et je ne suis pas capable de lire  haute
voix... je ne sais pas jouer du piano, ni dessiner, ni coudre... Voil
comment je suis,--rien de plus, rien de moins!

Elle carta les bras.

--Je vous raconte tout cela, continua-t-elle, d'abord pour ne pas
couter ces imbciles (elle indiqua la scne, o  ce moment  la place
du jeune premier hurlait l'actrice, aussi les coudes en avant) et
secondement parce que je suis en arrire avec vous... Vous m'avez
racont hier votre vie.

--Vous avez bien voulu m'interroger, dit Sanine.

Maria Nicolaevna se tourna brusquement vers lui et dit:

--Et vous, vous ne tenez pas  savoir quelle femme je suis? D'ailleurs,
cela ne m'tonne pas, ajouta-t-elle en s'appuyant de nouveau contre les
coussins du divan. Un homme qui est  la veille de faire un mariage
d'amour et aprs un duel... peut-il penser  autre chose?

Maria Nicolaevna resta pensive et se mit  mordiller le manche de son
ventail, de ses dents grandes, mais gales et blanches comme le lait.

Sanine sentit de nouveau dans sa tte ce brouillard dont il ne parvenait
pas  se dbarrasser depuis deux jours.

Cette conversation  demi-voix, presque comme un murmure, l'excitait et
achevait de le troubler.

--Quand donc tout cela finira-t-il? se demanda Sanine.

Les hommes faibles ne dnouent jamais eux-mmes la situation,--ils
attendent toujours que le dnoment vienne de lui-mme.

Quelqu'un ternua sur la scne.

Les auteurs avaient introduit cet ternment en guise de moment ou
d'lment comique! C'tait d'ailleurs le seul lment comique de toute
la pice, et les spectateurs leur en surent gr et se mirent  rire.

Cette hilarit ne fit qu'irriter encore plus Sanine.

Il y avait des instants o il ne savait s'il tait fch ou s'il tait
content, s'il s'ennuyait ou s'il s'amusait.

Oh! si Gemma le voyait!

--Vraiment, c'est trange, dit tout  coup Maria Nicolaevna, on vous
annonce toujours et de la voix la plus calme: Je vais me marier et
personne ne songe  vous dire calmement: Je vais me jeter  l'eau! Et
pourtant o est la diffrence?... Vraiment, c'est trange.

Sanine prouva un sentiment de dpit.

--Il y a une grande diffrence, Maria Nicolaevna... Il y a des gens qui
n'ont pas peur de se jeter  l'eau: ils savent nager!... Puis si vous
voulez parler de mariages tranges...

Il se tut subitement et se mordit la langue...

Maria Nicolaevna donna un petit coup d'ventail dans la paume de sa
main.

--Continuez, Dmitri Pavlovitch, continuez... Je comprends ce que vous
avez voulu dire: Si nous parlons de mariage, madame, avez-vous pens,
je ne peux pas m'imaginer un mariage plus trange que le vtre... Je
connais bien votre poux... je le connais depuis l'enfance!... Voil ce
que vous avez voulu dire, vous qui savez nager...

--Permettez, dit Sanine!...

--N'ai-je pas raison? Avouez que j'ai devin? reprit Maria Nicolaevna
avec insistance... regardez-moi bien en face, et dites-moi que je n'ai
pas devin juste!

Sanine ne savait plus que faire de ses yeux.

--Oui, j'avoue que vous avez devin, puisque vous le voulez absolument,
dit-il enfin.

Maria Nicolaevna branla la tte.

--Oui, oui... Et vous vous demandiez, vous qui savez nager, quelle est
la raison de cet acte trange, de la part d'une femme qui n'est ni
pauvre, ni bte... et pas trop mal?... Peut-tre ne vous souciez-vous
pas de le savoir?... Mais c'est gal... Je vous en dirai la raison,
seulement pas tout de suite... aprs la fin de l'entr'acte... Je crains
qu'on ne vienne nous dranger...

Maria Nicolaevna n'avait pas achev sa phrase que la porte de la loge
s'ouvrit  moiti, et une face rouge, couverte de sueur huileuse, encore
jeune, mais dj dente, encadre de longs cheveux lisses, avec un nez
aplati, flanque d'normes oreilles, comme des ailes de chauve-souris,
portant des lunettes d'or sur de petits yeux curieux et obtus, et un
pince-nez par-dessus les lunettes,--apparut dans l'entrebillement de la
porte en un sourire rpugnant... Cette tte salua, et un cou musculeux
saillit de l'ouverture.

Maria Nicolaevna lui fit signe avec son mouchoir:

--Je n'y suis pas! _Ich bin nicht zu hause!..._ Kchch... Kchkch...

La tte sembla surprise, eut un sourire forc et dit comme en
sanglotant, pour imiter Liszt dont autrefois il lchait les pieds: _sehr
Gut! sehr Gut!_--et disparut.

--Qu'est-ce que c'est que cette apparition? demanda Sanine.

--a? c'est le critique de Wiesbaden, homme de lettres ou _lohn-laquai_
(valet  gages) si vous voulez... Il est pay par l'entrepreneur du
thtre et il est oblig de trouver tout ce qu'on joue admirable,
splendide, bien qu'il regorge de fiel qu'il n'ose pas rpandre... Il
aime par-dessus tout papoter, et j'ai peur qu'il publie dans tout le
thtre que j'y suis... Aprs tout, cela m'est gal...

L'orchestre joua une valse et le rideau se leva de nouveau!...

Sur la scne les grimaces et les hurlements reprirent de plus belle.

--Eh bien! dit Maria Nicolaevna en se laissant choir sur le divan:
puisque vous tes captif, et oblig de rester auprs de moi au lieu
d'admirer votre fiance,--non, non, n'carquillez pas les yeux, ne vous
fchez pas--je vous comprends et je vous ai dj promis de vous laisser
aller o bon vous plaira... Maintenant coutez ma confession...
Voulez-vous savoir ce que j'aime le plus au monde?

--La libert! dit Sanine.

Maria Nicolaevna posa sa main sur la main du jeune homme.

--Oui, Dmitri Pavlovitch--dit-elle trs srieusement, et sa voix vibra
avec un accent de sincrit irrcusable... la libert avant tout et
par-dessus tout!... Et ne croyez pas que je m'en fasse un mrite, il n'y
a rien l de mritoire--mais c'est ainsi, et il en sera ainsi jusqu' ma
mort. Il faut croire que dans mon enfance j'ai vu l'esclavage de trop
prs, et j'en ai trop souffert. Puis M. Gaston, mon gouverneur, a
contribu aussi  m'ouvrir les yeux... Maintenant vous comprenez
pourquoi j'ai pous Polosov... avec lui je suis libre, tout  fait
libre, comme l'air, libre comme le vent!... Et je le savais avant de me
marier, je savais qu'avec un tel mari je serais une libre Cosaque...

Elle se tut et jeta de ct son ventail.

--Je vous dirai encore une chose: je ne crains pas de rflchir un
peu... c'est amusant; nous avons une intelligence pour penser... mais je
ne rflchis jamais aux consquences de mes actes... et quand il le
faut, je me laisse aller... et ne m'inquite plus de rien... J'ai encore
un dicton favori: cela ne tire pas  consquence. Ici bas, je n'ai pas
de comptes  rendre... et l-haut, (elle leva le doigt vers le plafond),
eh bien! l-haut qu'on fasse de moi ce qu'on voudra... lorsqu'on me
jugera l-haut,--moi, je ne serai plus moi!... Vous m'coutez? Je ne
vous ennuie pas?

Sanine tait assis, pench en avant. Il leva la tte:

--Cela ne m'ennuie pas du tout, dit-il, et je vous coute avec
curiosit... seulement, je vous avoue que je me demande pourquoi vous me
racontez tout cela?

Maria Nicolaevna se rapprocha lgrement de lui sur le divan.

--Vous vous le demandez? Avez-vous si peu de pntration ou tant de
modestie?

Sanine leva la tte encore un peu plus haut.

--Je vous raconte tout cela, continua madame Polosov d'une voix calme,
mais qui n'tait pas d'accord avec l'expression de son visage--parce que
vous me plaisez beaucoup; oui, ne faites pas l'tonn, je ne plaisante
pas... Je serais trs peine si vous gardiez de moi, aprs notre
rencontre, une mauvaise impression, ou mme, sans tre mauvaise, une
impression fausse... C'est pour cette raison que je vous ai amen ici,
que je reste seule avec vous, et que je vous parle avec cette sincrit,
oui, oui, sincrement. Je ne mens pas. Remarquez... je sais que vous
aimez une autre femme et que vous allez vous marier... Vous voyez bien
que je suis dsintresse... Pourtant... voil une bonne occasion pour
vous de dire: _cela ne tire pas  consquence_.

Elle rit, mais s'interrompit brusquement au milieu d'un clat de
rire--et resta immobile, comme si ses paroles l'tonnaient elle-mme,
puis dans ses yeux si gais d'ordinaire, si hardis, passa quelque chose
qui ressemblait  de la timidit, et mme  de la tristesse.

Serpent! Oh! elle est un serpent! pensa Sanine, mais quel beau
serpent!

--Donnez-moi ma lorgnette, dit tout  coup Maria Nicolaevna. Je dsire
voir cette scne, est-il possible que la jeune premire soit aussi laide
qu'elle semble d'ici? Vraiment,  la voir, on croirait que le
gouvernement l'a choisie dans un but moral: pour ne pas sduire les
jeunes gens.

Sanine lui remit la lorgnette, elle la prit, puis vivement et de ses
deux mains effleura les doigts du jeune homme.

--Ne prenez pas cet air srieux? lui dit-elle, vous savez... je ne me
laisse pas mettre des chanes, mais aussi je n'en mets  personne.
J'aime la libert, et je ne reconnais pas de devoirs pour les autres,
pas plus que pour moi... Et maintenant tirez-vous un peu de ct et
coutons la pice.

Maria Nicolaevna regarda la scne  travers sa lorgnette--et Sanine
suivit son exemple. Assis  ct d'elle dans la demi-obscurit de la
loge il respirait, respirait involontairement la chaleur et le parfum de
ce corps de femme luxuriant, et involontairement encore il rflchissait
 tout ce qu'elle lui avait dit pendant toute cette soire, et surtout
pendant les dernires minutes.




XL


Le drame dura encore toute une heure, mais Maria Nicolaevna et Sanine au
bout d'un moment cessrent de regarder la scne. Ils recommencrent 
parler et toujours dans le mme sens; seulement, cette fois, Sanine se
montra beaucoup moins taciturne.

Il tait mcontent de lui-mme et de Maria Nicolaevna; il s'effora de
lui prouver que ses thories ne valaient rien, comme si Maria
Nicolaevna tenait  des thories.

Sanine fit grand plaisir  madame Polosov en rfutant les arguments de
la jeune femme: S'il discute, se dit-elle, c'est qu'il capitule ou
capitulera. Il a mordu  l'hameon, il s'assouplit, il perd de sa
sauvagerie!...

Elle rpliquait, riait, convenait avec lui qu'il avait raison, restait
absorbe, et tout  coup reprenait l'offensive... Et pendant ce temps
leurs visages se rapprochrent, et les yeux du jeune homme ne se
dtournaient plus des yeux de la jeune femme, qui erraient, se
promenaient sur ses traits, et Sanine souriait en rponse, poliment, il
est vrai, mais il souriait...

Elle tait ravie de le voir discuter les questions abstraites, discourir
de l'honneur dans les relations intimes, du devoir, de la saintet de
l'amour et du mariage... C'est un lieu commun: toutes ces abstractions
sont bonnes et trs bonnes pour le dbut, comme point de dpart.

Les hommes de l'intimit de Maria Nicolaevna assuraient que lorsque dans
cet tre vigoureux et fort pointaient la modestie, la tendresse et la
pudeur virginale,--Dieu sait d'o ces vertus lui venaient--alors, oui
alors seulement, les choses prenaient une tournure dangereuse.

L'entretien de Sanine et de Maria Nicolaevna prenait cette tournure
fcheuse.

Il aurait ressenti un grand mpris de soi, s'il avait pu un moment se
concentrer en lui-mme, mais il n'eut le loisir ni de se concentrer, ni
de se juger.

Maria Nicolaevna ne perdait pas non plus son temps.

Et tout cela, parce qu'elle trouvait Sanine trs bien! Involontairement
on se dit: comment savoir de quoi peut dpendre notre perte ou notre
salut.

Enfin, la pice finit! Maria Nicolaevna pria Sanine de lui mettre son
chle, et resta immobile pendant qu'il enveloppait dans les plis
moelleux du cachemire des paules vraiment royales. Elle prit le bras du
jeune homme et laissa presque chapper un cri: derrire la porte de la
loge se tenait, avec un air de revenant, Daenhoff, et par-dessus son dos
le vilain museau du critique de Wiesbaden guettait la sortie de Maria
Nicolaevna. Le visage huileux de l'homme de lettres rayonna de malice.

--Me permettez-vous, madame, de faire avancer votre voiture? demanda le
jeune officier  madame Polosov, avec un tremblement de colre mal
dissimule dans la voix.

--Non, merci; rpondit-elle, mon laquais s'en occupe... Restez!
ajouta-t-elle d'une voix imprative.

Et elle sortit vivement en entranant Sanine.

--Allez-vous-en au diable! Qu'avez-vous besoin d'tre toujours sur mes
talons! cria Daenhoff au critique.

Il avait besoin de dverser sur quelqu'un sa colre.

--_Sehr gut, sehr gut,_ murmura le critique, et il disparut.

Le valet de Maria Nicolaevna, qui l'attendait dans le vestibule, en un
clin d'oeil trouva la voiture. Elle s'y blottit lestement; Sanine sauta
aprs elle. La portire tait  peine referme que madame Polosov partit
d'un clat de rire.

--De quoi riez-vous? demanda Sanine.

--Oh! excusez-moi, je vous en prie... mais il m'est venu  l'esprit que
Daenhoff pourrait vous provoquer encore une fois  cause de moi?...
N'est-ce pas drle?

--Vous le connaissez intimement? demanda Sanine.

--Ce gamin? Il sert  faire mes commissions! Ne vous en inquitez pas.

--Je ne m'en inquite nullement.

Maria Nicolaevna soupira.

--Ah! Je sais bien que cela ne vous inquite pas!... coutez pourtant...
Vous tes si gentil que vous ne refuserez pas ma dernire prire?...
N'oubliez pas que dans trois jours je pars pour Paris et vous retournez
 Francfort... Nous reverrons-nous jamais?

--En quoi puis-je vous tre agrable?

--Vous savez sans doute monter  cheval?

--Oui, madame.

--Eh bien! voici de quoi il s'agit. Demain matin nous ferons une
promenade  cheval, et nous irons hors la ville. Nous aurons
d'admirables chevaux...  notre retour nous terminerons notre affaire...
et amen!... Ne me rpondez pas que c'est un caprice et que je suis
folle--c'est peut-tre la vrit!--mais dites-moi tout de suite:
J'accepte!

Elle tourna vers Sanine son visage. Il faisait obscur dans la voiture,
mais les yeux de Maria Nicolaevna brillrent dans la nuit.

--Bien, j'accepte! dit Sanine avec un soupir.

--Ah! vous avez soupir! s'cria Maria Nicolaevna en contrefaisant
Sanine... Voil ce que c'est: le bouchon est tir, il faut boire le
vin... Mais non, non... Vous tes charmant! Vous tes un brave garon!
Et ma promesse je la tiendrai! Voici ma main, sans gant, ma main droite,
celle qui conclut les affaires... Prenez-la et croyez  ce serrement de
main. Je ne sais pas trop quelle sorte de femme je suis... mais je suis
un honnte homme, et l'on peut traiter des affaires avec moi.

Sans bien se rendre compte de ce qu'il faisait, Sanine porta cette main
 ses lvres.

Maria Nicolaevna retira lentement sa main et se tut, elle resta
silencieuse jusqu' ce que la voiture stoppt devant l'htel.

Elle se disposa  descendre... Sanine sentit sur sa joue un attouchement
rapide et brlant; l'avait-il rv?

-- demain! murmura madame Polosov dans l'escalier, claire par les
quatre bougies du candlabre que le portier tout chamarr d'or avait
saisi entre ses mains, ds qu'il l'avait aperue.

Elle tenait les yeux baisss:  demain!

En rentrant dans sa chambre Sanine trouva sur sa table une lettre de
Gemma... Il eut un mouvement d'effroi, mais il sourit aussitt pour se
dissimuler  lui-mme cette impression.

La lettre de Gemma ne contenait que quelques lignes.

Elle tait heureuse d'apprendre que l'affaire avait si bien commenc,
elle exhortait Sanine  la patience, l'assurait que tout irait bien et
d'avance se rjouissait de son retour.

Sanine trouva cette lettre un peu sche, mais il prit quand mme une
feuille de papier et une plume... puis il les jeta de ct.

-- quoi bon crire... je retournerai demain... Il en est temps! Il en
est grand temps!

Il se coucha aussitt et s'effora de s'endormir tout de suite.

S'il avait essay de veiller, il aurait sans doute pens  Gemma, mais,
sans savoir pourquoi, il avait honte de penser  elle. Sa conscience
n'tait pas tranquille... Mais il la calmait en se disant que le
lendemain tout serait fini pour toujours, qu'il se dlivrerait pour
toujours de cette folle--et qu'il oublierait toutes ces intrigues.

Les hommes faibles, quand ils se parlent  eux-mmes, emploient
volontiers des mots nergiques!

_Et puis... cela ne tire pas  consquence!_




XLI


Telles taient les rflexions que faisait Sanine en se couchant. Mais
quelles furent ses impressions quand le lendemain matin Maria Nicolaevna
heurta  sa porte avec le manche de corail de sa cravache, et qu'il la
vit sur le seuil de sa chambre, tenant d'une main la trane de son
amazone bleu sombre, avec un petit chapeau d'homme pos sur les lourdes
tresses de ses cheveux, le voile flottant sur l'paule, et un sourire
provocant sur les lvres, dans les yeux, sur tout le visage.

Que se dit Sanine en ce moment?...

--Eh bien! tes-vous prt, lui cria gament madame Polosov.

Sanine boutonna sa redingote et prit sans mot dire son chapeau.

Maria Nicolaevna lui jeta un regard joyeux, lui fit un petit signe de
tte et descendit en courant l'escalier.

Il la suivit  la hte.

Les chevaux attendaient dj dans la rue devant le perron. Ils taient
trois; une cavale pur-sang d'un roux dor, avec des naseaux secs et
dcouvrant les dents, des yeux noirs  fleur de tte, des jambes de
cerf, un peu grle, mais lgante et chaude comme le feu--elle tait
destine  Maria Nicolaevna; le cheval de Sanine tait vigoureux, large,
un peu lourd, sans marques; le troisime cheval tait pour le groom.

Maria Nicolaevna sauta lgrement sur son coursier. La cavale piaffa, se
tourna de tous cts, relevant la queue et ployant la croupe, mais Maria
Nicolaevna, excellente cuyre, la maintint sur place.

Elle voulait dire adieu  Polosov, qui sortit sur le balcon coiff de
son fez et dans sa robe de chambre ouverte; il agita son mouchoir de
batiste, sans sourire, mais au contraire en se renfrognant.

Sanine se mit en selle et Maria Nicolaevna du bout de sa cravache
esquissa un salut  l'adresse de Polosov, puis cingla d'un coup
l'encolure ambre et plate de son cheval. La cavale se dressa sur ses
jambes de derrire, bondit en avant et partit d'une allure lgante et
mate, frmissant dans toutes ses fibres et portant sur le mors, humant
l'air et reniflant avec imptuosit...

Sanine suivait en regardant l'amazone; sa taille fine et flexible se
balanait d'aplomb avec souplesse et harmonie, troitement soutenue et
dgage par le corset.

Madame Polosov retourna la tte et du regard appela Sanine. Ils
cheminrent de front.

--Voyez comme il fait beau! s'cria-telle... Je vous le dis pour la
dernire fois avant de nous sparer--vous tes adorable--et vous ne vous
repentirez pas d'tre venu.

En prononant ces mots elle les accompagna de plusieurs mouvements de
tte affirmatifs, comme pour renforcer la signification de ces paroles
et les rendre plus pntrantes.

Maria Nicolaevna semblait si heureuse que Sanine en fut tonn: son
visage avait cette expression pose que prennent les enfants quand ils
sont trs, trs sages.

Les chevaux allrent au pas jusqu' la barrire, assez rapproche, puis
ils partirent d'un grand trot.

Le temps tait beau; un vrai ciel d't; le vent venait  leur rencontre
et bruissait et sifflait agrablement aux oreilles.

Ils prouvaient un sentiment de bien-tre: la conscience d'une vie jeune
et puissante s'emparait d'eux dans cette course libre et fougueuse; ce
sentiment grandissait de minute en minute.

Maria Nicolaevna ralentit l'allure de son cheval et se remit au pas;
Sanine suivit son exemple.

--Voil pourquoi il vaut la peine de vivre! s'cria l'amazone avec un
soupir profond et heureux. Quant on russit  faire ce qui semblait
impossible, il faut s'en saouler jusque-l!

Elle passa rapidement la main sous son menton.

--Et comme nous nous sentons meilleurs! Regardez comme je suis bonne en
ce moment... Il me semble que j'embrasserais le monde entier!... Non,
pas tout entier... En voil un que je n'embrasserais pas...

Du bout de sa cravache, elle indiqua un vieillard, pauvrement vtu et
qui suivait le bord de la route  ct d'eux.

--Mais je suis prte  le rendre heureux... Voici pour vous, eh!
cria-t-elle en allemand.

Elle jeta sa bourse aux pieds du vieillard. On ne connaissait pas encore
les porte-monnaie, et le petit filet tomba lourdement sur le chemin avec
un bruit sec.

Le passant tonn s'arrta.

Maria Nicolaevna clata de rire et mit son cheval au galop.

--tes-vous toujours aussi gaie quand vous allez  cheval? demanda
Sanine  madame Polosov quand il l'eut rejointe.

Maria Nicolaevna tira brusquement les rnes, elle n'arrtait jamais
autrement son cheval.

--Je voulais seulement chapper aux remerciements... Les remerciements
gtent mon plaisir... Ce n'est pas pour son plaisir que je lui ai laiss
ma bourse, mais pour le mien... Pourquoi me remercierait-il?...
Qu'est-ce que vous m'avez demand tout  l'heure? Je n'ai pas entendu.

--Je vous ai demand... j'ai voulu savoir pourquoi vous tes si gaie
aujourd'hui?

Mais soit que Maria Nicolaevna de nouveau n'et pas entendu la question,
soit qu'elle juget inutile de rpondre, elle dit:

--Savez-vous... ce groom qui se balance derrire nous, m'agace...
Comment nous dbarrasser de lui?

Elle sortit vivement un carnet de sa poche.

--Je vais lui remettre une lettre  porter  la ville... Non, cela ne va
pas... Ah! cette fois j'ai trouv!... N'est-ce pas un traiteur, l-bas,
devant vous?

Sanine regarda dans la direction indique.

--Oui, c'est un restaurant, il me semble.

--Parfait!... Je vais lui dire de rester l et de boire de la bire
jusqu' notre retour.

--Mais qu'est-ce qu'il pensera?

--Qu'est-ce que cela peut nous faire? Puis, il ne pensera rien du tout,
il boira de la bire, et voil tout... Allons, Sanine--elle l'appelait
pour la premire fois Sanine tout court--en route, au trot!

Quand les cavaliers se trouvrent devant le restaurant, Maria Nicolaevna
appela le groom et lui donna ses ordres. Le groom, Anglais de naissance
et de temprament, porta sans dire un mot la main  la visire de sa
casquette, sauta de cheval et prit l'animal par la bride.

--Maintenant, nous sommes des oiseaux libres! cria Maria Nicolaevna. O
irons-nous? Au nord, au midi,  l'occident,  l'orient?... Regardez, je
suis comme le roi de Hongrie lors de son couronnement (elle indiqua du
bout de sa cravache les quatre points cardinaux). L'univers est  nous.
Eh bien! vous voyez ces montagnes.--Ah! quelles forts! L-bas, dans les
monts, dans les monts... _In die Berge, In de Berge, wo die Freiheit
thront._--(Dans les monts, dans les monts o rgne la libert.)

Maria Nicolaevna quitta la route et galopa dans un troit chemin  peine
fray qui semblait, en effet, conduire directement  la montagne.

Sanine s'lana sur ses pas.




XLII


L'troit chemin devint bientt un sentier  peine visible et finit par
s'effacer compltement, coup par un foss.

Sanine tait d'avis de rebrousser chemin, mais Maria Nicolaevna se
rcria:

--Non, non, je veux aller  la montagne. Allons  travers champs, tout
droit, comme les oiseaux volent.

Elle obligea son cheval  sauter par-dessus le foss. Sanine en fit
autant.

De l'autre ct s'tendait une prairie, d'abord sche, ensuite humide et
qui finit dans un marcage; on voyait l'eau sourdre partout et former
par place des mares.

Maria Nicolaevna conduisit exprs son cheval en plein dans le marais, et
se mit  rire en criant:

--Faisons l'cole buissonnire! Vous savez ce que c'est que de chasser
au moment des eaux printanires, demanda-t-elle  Sanine.

--Je le sais, rpondit le jeune homme.

--J'avais un oncle, continua-t-elle, qui aimait beaucoup la chasse. Je
l'accompagnais souvent... au printemps, c'est adorable!... Nous aussi,
aujourd'hui, nous nous retrempons dans les eaux printanires...
Seulement je vois que vous tes un vrai Russe, et vous voulez pouser
une Italienne... Enfin, c'est votre sort!... Tiens! encore un foss!
Hop, hop, hop!...

La cavale franchit le ravin, et le chapeau de Maria Nicolaevna s'envola,
ses cheveux se droulrent sur son dos.

Sanine voulut sauter  bas de son cheval pour ramasser le chapeau, mais
l'amazone le retint:

--Ne descendez pas de cheval, je le reprendrai moi-mme...

Elle se pencha trs bas tout en restant en selle, accrocha le voile avec
le manche de sa cravache et ramassa son chapeau; elle le remit sans
relever ses cheveux et reprit sa course en criant: Hip! hip!

Sanine galopait  ct de Maria Nicolaevna; avec elle il sautait les
fosss, les haies, les ruisseaux; il montait et descendait, gravissant
la montagne, redescendant le versant oppos, et tout le temps il gardait
les yeux attachs sur le visage de sa compagne.

Quel clat! tout ce visage s'panouissait: les yeux se dilataient,
avides, clairs, sauvages; les lvres s'ouvraient, les narines
palpitaient et humaient l'air avidement. Maria Nicolaevna regardait
droit devant elle, embrassant tout l'horizon du regard, son me semblait
s'emparer de tout ce qu'elle voyait, prenait possession de la terre, du
ciel, du soleil et mme de l'air; elle n'avait qu'un regret: pourquoi
rencontrait-elle si peu d'obstacles, elle voudrait vaincre encore,
encore...

--Sanine, cria-t-elle... c'est tout  fait comme dans la _Lnore_ de
Burger; seulement vous n'tes pas mort? N'est-ce pas, vous n'tes pas
mort? Moi, je suis bien vivante...

Ce n'tait plus une amazone qui galopait, c'tait un jeune centaure
fminin--demi-animal, demi-Dieu!--Et cette terre docile et bien
discipline s'tonne devant la bacchante qui la pitine.

Enfin, Maria Nicolaevna arrta son cheval tremp de sueur et couvert de
boue.

La cavale flchissait sous l'cuyre, et le puissant et lourd talon de
Sanine perdait son souffle.

--Eh bien? c'est beau? demanda Maria Nicolaevna dans un murmure
d'extase.

--C'est beau! rpondit avec transport Sanine.

Son sang bouillonnait aussi.

--Attendez! vous verrez ce qui nous attend encore!

Elle lui tendit la main, son gant tait dchir.

--Je vous ai dit que je vous amnerais dans la fort, vers les monts!
vers les montagnes!

En effet, couronne par un mont altier, la montagne se dressait  deux
cents pas du lieu ou se trouvaient les sauvages cavaliers.

--Regardez, voici le chemin... Rajustons-nous un peu... et en route!
Mais au pas!... Il faut permettre  nos chevaux de respirer un peu.

Ils se remirent en marche. D'un grand coup de main, Maria Nicolaevna
rejeta en arrire ses cheveux. Elle examina ses gants et les retira.

--Mes mains sentiront le cuir, dit-elle... Mais cela nous est gal.

Elle souriait et Sanine souriait aussi.

Cette course chevele les avait rapprochs et unis.

--Quel ge avez-vous? demanda-t-elle tout  coup.

--Vingt-deux ans.

--Est-ce possible?... Moi aussi j'ai vingt-deux ans... C'est un bon
ge... Additionnez toutes nos annes et vous serez encore loin de la
vieillesse... Pourtant il fait chaud... Dites-moi, est-ce que je suis
rouge?

--Comme une fleur de pavot!...

Elle passa son mouchoir sur son visage.

--Ds que nous serons dans le bois, il fera frais... C'est un vieux
bois... comme qui dirait un vieil ami... Avez-vous des amis?...

Sanine rflchit un instant.

--Oui, j'en ai... mais peu... De vrais amis, je n'en ai pas...

--Moi, j'ai de vrais amis, mais ils ne sont pas vieux... ce cheval, par
exemple, c'est aussi un ami... Comme il me porte dlicatement! Ah! oui,
l'on est trs bien ici! Est-il possible que je parte pour Paris
aprs-demain?

--Est-ce possible? rpta Sanine.

--Et vous, vous partirez pour Francfort?

--Oh! moi, certainement, je retournerai  Francfort.

--Eh bien! allez-y... Je vous donnerai ma bndiction... Mais
aujourd'hui, c'est notre jour,  nous,  nous... rien qu' nous!

Les chevaux avaient atteint la lisire du bois et ils pntrrent dans
la fort. L'ombre frache les enveloppa doucement de toutes parts.

--Oh! mais c'est le paradis ici! cria Maria Nicolaevna... Allons au plus
profond, plongeons-nous dans cette ombre, Sanine.

Les chevaux avanaient lentement dans les profondeurs de la fort, se
balanant et reniflant.

Le sentier qu'ils suivaient changea subitement de direction et s'engagea
dans un dfil trs troit. L'odeur de la bruyre, des fougres, de la
rsine de pin, de la fane de l'anne prcdente montait du sol... des
crevasses de rochers bruns s'exhalait une fracheur pntrante... Des
deux cts du chemin s'levaient des monticules couverts de mousse
verte.

--Arrtons-nous! cria Maria Nicolaevna, je veux me reposer sur ce
velours. Aidez-moi  descendre de cheval.

Sanine mit pied  terre et courut auprs de madame Polosov. Elle
s'appuya sur ses paules, sauta vivement  terre, et s'assit sur un
tertre de mousse.

Sanine resta debout devant elle, tenant les deux chevaux par la bride.

Maria Nicolaevna leva les yeux sur lui.

--Sanine, savez-vous oublier?

Sanine se rappela ce qui s'tait pass la veille en voiture...

--Est-ce une question... ou un reproche? demanda-t-il.

--De ma vie je n'ai adress un reproche  quelqu'un... Croyez-vous aux
ensorcellements?

--Comment?

--Par des enchantements... comme disent chez nous les moujiks dans leurs
chansons.

--Ah! voil ce que vous voulez dire.

--Oui... c'est cela... j'y crois... y croyez-vous?

--L'ensorcellement... l'enchantement... rpta Sanine... Tout est
possible dans ce monde... Autrefois je n'y croyais pas, maintenant j'y
crois... Je ne me reconnais plus...

Maria Nicolaevna rflchit un instant puis regarda autour d'elle.

--Il me semble que je connais cet endroit... Sanine, regardez s'il n'y a
pas une croix rouge sur le tronc de ce grand chne, derrire... Y
est-elle?

Sanine s'approcha de l'arbre...

--Oui, il y a une croix.

Maria Nicolaevna sourit:

--Ah bon! Je sais maintenant o nous nous trouvons... Nous ne nous
sommes pas carts de notre route... Qui est-ce qui cogne comme a?...
Un bcheron?

Sanine regarda dans la direction du bruit.

--Oui... un homme coupe les branches mortes...

--Je veux mettre mes cheveux en ordre... On peut me voir et me juger...

Elle souleva son chapeau et se mit  natter ses longues tresses,
gravement et sans prononcer une parole.

Sanine restait toujours debout devant elle.

Les formes lgantes de la jeune femme se dessinaient nettement sous les
plis sombres du drap, auquel ici et l se collaient des brins de mousse.

Un des chevaux tout  coup se secoua derrire Sanine. Le jeune homme
tressaillit de la tte aux pieds; tout se brouillait devant ses yeux,
ses nerfs taient tendus comme des cordes de violon.

Il disait la vrit en assurant qu'il ne se reconnaissait plus. En
effet, il tait ensorcel... Tout son tre tait possd d'une seule
pense, d'un seul dsir.

Maria Nicolaevna jeta sur lui un regard pntrant.

--Maintenant tout est en ordre, dit-elle en remettant son chapeau...
Pourquoi restez-vous debout? Asseyez-vous ici... Non.. attendez!... Ne
vous loignez pas... Qu'est-ce qu'on entend?

Un bruit sourd roula par-dessus les cimes des arbres, branlant l'air
dans le bois.

--Est-ce possible? Le tonnerre?

--On dirait, en effet, que c'est le tonnerre...

--Mais c'est une vritable fte... Quelle fte... C'est la seule chose
qui nous manquait...

Pour la seconda fois un bruit sourd retentit et s'abattit en longs
roulements.

--Bravo, bis! Vous rappelez-vous ce que je vous disais hier de
l'nde?... _Eux_ aussi ils ont t surpris par l'orage dans une
fort... Maintenant, sauvons-nous.

Elle se releva d'un bond.

--Amenez-moi mon cheval... Prsentez-moi votre main... Ainsi... Je ne
suis pas lourde.

Elle s'lana en selle, lgre comme un oiseau.

Sanine remonta  cheval.

--Vous voulez rentrer? demanda-t-il d'une voix mal assure.

--Rentrer! dit-elle en accentuant lentement les syllabes tout en
rassemblant les brides.

--Suivez-moi, cria-t-elle  Sanine d'un ton de commandement.

Elle rejoignit le sentier et aprs avoir pass la croix rouge, elle
descendit dans un chemin enfonc, arriva  un carrefour, tourna 
droite, et de nouveau gravit la montagne.

L'amazone savait videmment o elle allait, le chemin qu'elle avait
choisi pntrait toujours plus dans les profondeurs de la fort.

Maria Nicolaevna ne parlait pas, ne regardait pas son compagnon; elle
avanait d'un air imprieux, et Sanine la suivait docilement sans une
tincelle de volont dans son coeur qui se pmait.

Une pluie fine commena  tomber. Maria Nicolaevna acclra la marche de
son cheval et Sanine en fit autant.

Enfin,  travers la verdure sombre des sapins, Sanine aperut  l'abri
du rocher gris une misrable hutte avec une porte dans le mur form de
branches entrelaces.

Maria Nicolaevna obligea son cheval  se frayer un passage entre les
sapins, puis elle sauta  terre, et courut devant l'entre de la
gurite. Alors, se tournant vers Sanine, elle murmura: ne!

       *       *       *       *       *

Quatre heures plus tard, Maria Nicolaevna et Sanine accompagns du
groom, qui dormait en selle, rentraient dans leur htel  Wiesbaden.

Polosov vint au-devant de sa femme en tenant  la main la lettre qu'il
avait crite au rgisseur, mais ayant regard avec attention Maria
Nicolaevna, son visage exprima du mcontentement et il dit  demi-voix:

--Est-il possible que j'aie perdu mon pari? Pour toute rponse madame
Polosov haussa les paules.

Le mme jour, deux heures plus tard, Sanine, dans la chambre de Maria
Nicolaevna, se tenait devant elle, perdu, comme un homme qui sombre.

--Alors, o vas-tu? lui demanda-t-elle,  Paris ou  Francfort?

--Je vais o tu seras,--et je resterai prs de toi jusqu' ce que tu me
chasses, rpondit-il avec dsespoir en baisant les mains de sa
dominatrice.

Maria Nicolaevna retira ses mains, les posa sur la tte du jeune homme
et empoigna les cheveux de ses dix doigts. Elle caressait et tournait
lentement ces pauvres boucles puis se redressa toute droite, avec un
sifflement de serpent triomphant sur les lvres--tandis que ses yeux
larges et clairs jusqu' devenir blancs n'exprimaient que le
rassasiement et la frocit impitoyable de la victoire.

Le vautour quand il dpce sa proie a ces yeux-l.




XLIII


Voil les souvenirs qui assaillirent Sanine quand en rangeant ses
papiers dans le silence du cabinet, il retrouva la petite croix de
grenat.

Tous ces vnements se retracrent nettement et avec suite dans sa
mmoire.

Mais quand il arriva au moment o il se revit adressant  madame Polosov
des supplications humiliantes, se laissant fouler aux pieds, quand il
revcut ses jours d'esclavage, il se dtourna des images voques, et ne
voulut plus se souvenir.

Ce n'est pas que sa mmoire lui ft dfaut... Oh, non! Il savait, il ne
savait que trop bien tout ce qui s'tait pass depuis ce moment, mais la
honte l'touffait--mme en ce jour, aprs tant d'annes coules, il a
peur de ce sentiment de mpris pour lui-mme qui reviendra, il le sait,
noyer sous sa vague toutes les autres impressions, s'il n'ordonne pas 
sa mmoire de se taire.

Mais il a beau se dtourner de ces souvenirs, il ne parvient pas  les
effacer compltement.

Il se rappelle la vilaine lettre, fausse et pleurnichante, qu'il a
envoye  Gemma et pour laquelle il n'a pas reu de rponse...

Aprs une pareille trahison pouvait-il la revoir, retourner chez
elle?... Non! non! Il avait encore assez de conscience et d'honntet
pour ne pas commettre une telle action. Il avait perdu toute confiance
en lui, tout respect de soi-mme, il ne pouvait plus rien garantir.

Sanine se rappela encore comment, aprs-- honte!--il envoya le valet de
Polosov  Francfort pour prendre ses effets; et lui, il avait peur, il
ne pensait qu' une chose, partir le plus vite possible pour Paris, pour
Paris! Il revit comment, sur l'ordre de Maria Nicolaevna, il fit la cour
 son mari, et l'aimable avec Daenhoff, qui avait au doigt une bague de
fer comme celle que Maria Nicolaevna avait donne  Sanine!!!

Ensuite vinrent des souvenirs plus tristes, plus honteux encore.

Un matin le garon lui remit une carte de visite portant le nom de
Pantaleone Cippatola, chanteur italien de S. A. R. le duc de Modne. Et
Sanine refusa de voir le vieillard, mais il ne put chapper  une
rencontre dans le couloir.

Il revoit le visage irrit de l'ex-chanteur dont le toupet se hrissait
encore et ses yeux brillaient comme des tisons; et il entend encore ses
exclamations et ses maldictions: _Maledizione!_

Ces mots affreux retentissent encore  ses oreilles: _Codardo! Infame
traditore!_ (Lche, tratre infme.)

Sanine ferme les yeux et secoue la tte, il regarde  droite,  gauche,
mais malgr lui il se voit de nouveau dans la dormeuse, sur l'troite
banquette de devant; sur les siges du fond sont confortablement assis
Maria Nicolaevna et Polosov; quatre chevaux emportent joyeusement la
voiture loin de Wiesbaden...  Paris!  Paris!

Polosov mange une poire que Sanine lui a prpare, et Maria Nicolaevna
le regarde, lui, son serf, avec ce sourire qu'il connat dj, le
sourire du propritaire, du seigneur...

Mais,  Dieu! l, au coin de la rue, un peu aprs la sortie de la
ville--n'est-ce pas de nouveau Pantaleone? Et qui est avec lui? Emilio!
Oui, ce beau garon enthousiaste, qui lui tait si fort attach.

Y a-t-il longtemps que ce jeune coeur adorait en lui un hros, un
idal?--Et maintenant son ple et beau visage, si beau que Maria
Nicolaevna l'a remarqu et se met  la portire pour le regarder,--ce
visage est plein de rage et de mpris. Les yeux, qui ont tant de
ressemblance avec _d'autres yeux_, s'attachent sur Sanine et les lvres
se serrent... puis s'ouvrent brusquement pour lancer l'injure...

Et Pantaleone tend la main et dsigne Sanine-- qui?  Tartaglia qui
est l, lui aussi, et Tartaglia aboie contre Sanine, et l'aboiement de
cet honnte chien rsonne  ses oreilles comme une injure intolrable...
Quelle honte!

Enfin--la vie de Sanine  Paris et toutes les humiliations, toutes les
viles tortures de l'esclave,  qui l'on ne permet ni d'tre jaloux ni de
se plaindre, et qu'on abandonne un jour comme un vtement us.

Ensuite vient le retour dans la patrie--la vie brise, vide; le petit
train des petites choses, l'amer repentir inutile, et l'oubli non moins
amer et non moins inutile.

C'est le chtiment secret mais continuel, de chaque instant, comme une
douleur sourde mais ingurissable, l'acquittement sou par sou d'une
dette dont on ne peut mme pas mesurer l'tendue.

Le calice est rempli... Assez!

Comment se fait-il que la petite croix que Gemma a donne  Sanine soit
encore l? Pourquoi ne l'a-t-il pas rendue? Pourquoi jusqu' ce jour ne
l'a-t-il pas retrouve?

Sanine resta longtemps, bien longtemps absorb dans ces rflexions,--et
dj assagi par l'exprience de l'ge, il ne comprend pas comment il a
pu abandonner Gemma qu'il a aime si tendrement et avec tant de
passion... pour une femme qu'il n'a jamais aime?...

Le lendemain, Sanine tonna fortement ses amis et ses relations en leur
annonant qu'il parlait pour l'tranger.

Dans le monde cette nouvelle intrigua beaucoup: Sanine quittait
Saint-Ptersbourg au milieu de l'hiver, quand il venait de meubler un
appartement confortable et de prendre un abonnement  l'Opra-Italien o
devait chanter la Patti en personne... Oui, la Patti, la Patti
elle-mme!...

Les amis de Sanine recherchrent les causes de son dpart, mais les
hommes n'ont pas beaucoup de temps pour s'occuper des affaires d'autrui,
et le jour o Sanine partit pour l'tranger, une seule personne
l'accompagna  la gare; c'tait son tailleur, un Franais, qui avait
l'espoir de faire rgler une note en souffrance pour un saute-en-barque
en velours noir... et tout  fait chic.




XLIV


Sanine avait annonc  ses amis qu'il partait pour l'tranger, mais il
ne leur avait pas dit o il allait.

Il se rendit directement  Francfort. Le quatrime jour il arriva dans
cette ville o il n'tait pas revenu depuis 1840.

L'htel du Cygne Blanc tait toujours  la mme place, mais n'tait
plus un htel de premier ordre.

La _Zeile_, la rue principale de Francfort, avait peu chang, mais il ne
restait plus trace de la rue o se trouvait jadis la confiserie Roselli.

Sanine erra comme un fou dans ces lieux si familiers autrefois et o il
ne reconnaissait plus rien; les anciennes maisons avaient disparu pour
faire place  de hautes constructions et  d'lgantes villas; mme le
jardin public o Sanine avait eu un rendez-vous avec Gemma, s'tait
agrandi et avait chang au point que Sanine se demanda s'il ne s'tait
pas tromp de jardin?

Comment se retrouver?  qui s'adresser? Trente ans s'taient couls.

Les personnes que Sanine avait interroges n'avaient jamais entendu le
nom de Roselli; le matre d'htel lui avait conseill de prendre des
renseignements  la Bibliothque publique, o il trouverait de vieux
journaux, mais comment ces vieux journaux lui fourniraient-ils les
indications qu'il cherchait? Personne ne put le lui expliquer.

Dans son dsespoir, Sanine demanda des nouvelles de M. Kluber.

Oh! celui-l, tout le monde le connaissait, mais ces renseignements
n'clairrent pas Sanine sur ce qu'il dsirait savoir. L'lgant commis,
sa fortune faite, s'tait livr  des spculations, avait fait faillite
et tait mort en prison...

Ces nouvelles d'ailleurs laissrent Sanine trs indiffrent, et il
commenait  se dire qu'il avait agi prcipitamment en venant comme cela
 Francfort, lorsqu'un jour en feuilletant un livre d'adresses, il tomba
sur le nom de Von Daenhoff, major en retraite.

Il s'empressa de prendre une voiture et de se faire conduire  l'adresse
indique, sans savoir si ce Daenhoff tait l'officier qu'il avait connu,
ou, dans le cas o ce serait bien lui, s'il pourrait lui dire ce que la
famille Roselli tait devenue.

Mais le noy s'accroche  une paille.

Sanine trouva le major von Daenhoff chez lui, et dans cet homme  tte
blanche il reconnut d'emble son ancien adversaire.

Daenhoff le reconnut galement et fut trs content de le voir, cela lui
rappelait sa jeunesse et ses aventures.

Sanine put apprendre enfin de lui que la famille Roselli avait depuis
longtemps migr en Amrique,  New-York, que Gemma avait pous un
ngociant et que le major connaissait un marchand de Francfort qui
devait avoir l'adresse du mari de Gemma, car il avait des relations avec
l'Amrique.

Sanine pria le major Daenhoff de lui procurer cette adresse--et,  joie!
son ancien adversaire la lui rapporta: M. Jeremiah Slocum, New-York,
Broadway n 501.

Il est vrai qu'elle datait de 1863.

--Esprons, s'cria Daenhoff, que notre beaut de Francfort est encore
de ce monde et qu'elle demeure toujours  New-York.

Puis, baissant la voix, il ajouta:

-- propos, et cette dame russe, vous savez qui je veux dire, qui tait
 Wiesbaden--madame von Bo... von Bozolov.--Elle vit toujours?

--Non, rpondit Sanine, il y a longtemps qu'elle est morte.

Daenhoff baissa les yeux, mais voyant que Sanine dtournait la tte et
se renfrognait, il ne dit plus rien et se retira.

       *       *       *       *       *

Le jour mme Sanine envoya une lettre  madame Gemma Slocum  New-York.
Il lui dit qu'il lui crivait de Francfort o il tait venu  sa
recherche; qu'il comprenait parfaitement qu'il n'avait pas le droit
d'esprer une rponse, car il ne mritait pas son pardon; il n'avait
qu'un espoir, c'est qu'au sein de son bonheur elle avait depuis
longtemps oubli jusqu' son existence.

Il ajouta qu'il s'tait dcid subitement  lui crire  la suite d'une
circonstance qui avait voqu devant lui les images du pass avec une
force extraordinaire.

Il raconta sa vie solitaire, sans famille, sans joie, et la pria de ne
pas se mprendre sur les motifs qui l'avaient dtermin  crire cette
lettre; il ne voulait pas emporter dans la tombe la conscience qu'une
faute, qu'il avait cruellement expie, n'avait pas t pardonne. Il
l'implorait de lui crire seulement deux mots pour lui dire comment elle
se trouvait dans la nouvelle patrie qu'elle s'tait choisie.

En m'envoyant ne ft-ce qu'un mot, ajoutait Sanine en terminant sa
lettre, vous ferez une bonne action, digne de votre belle me, et je
vous en serai reconnaissant jusqu' mon dernier soupir. Je suis
actuellement  l'htel du _Cygne Blanc_,  Francfort, et j'attendrai ici
votre rponse jusqu'au printemps. Il souligna ces derniers mots.

Sanine expdia sa lettre et l'attente commena.

Il passa six semaines  l'htel sans sortir de sa chambre et ne voyant
personne. Ses amis de Russie ne pouvaient pas lui crire n'ayant pas son
adresse, et Sanine s'en flicitait; il savait que lorsqu'il recevrait
une lettre, il saurait de _qui_ elle vient.

Il lisait du matin au soir, non des journaux mais des livres srieux,
des livres d'histoire.

Ces lectures prolonges, ce silence, cette vie replie sur soi-mme
rpondait  son tat d'me. Il savait gr  Gemma de la lui avoir
indirectement procure.

Mais est-elle vivante? Lui rpondra-t-elle?

Enfin, la lettre si longtemps attendue arriva, portant un timbre
amricain et venant de New-York! La suscription de l'enveloppe tait
d'criture anglaise.

Sanine ne reconnut pas cette criture et son coeur se serra. Il avait
peur d'ouvrir cette lettre. Il regarda la signature: Gemma!

Il fondit en larmes.

Ce nom crit au bas de la page sans tre accompagn du nom de famille
tait un gage de pardon.

Il dplia une fine feuille de papier  lettres bleu--une photographie
tomba sur le plancher. Il la releva prcipitamment, et resta bahi:
Gemma, Gemma jeune, comme il l'a connue il y a trente ans. Les mmes
yeux, la mme bouche, le mme type de visage.

Sur l'envers de la carte tait crit: Ma fille Marianna.

La lettre tait simple et pleine de bont. Gemma remerciait Sanine de ne
pas avoir dout d'elle, d'avoir eu confiance en elle. Elle ne lui cacha
pas qu'elle avait cruellement souffert aprs la fuite de son fianc,
mais elle ajouta qu'elle avait regard et regarderait toujours sa
rencontre avec Sanine comme un bonheur, car cette rencontre l'avait
empche d'pouser Kluber, et de cette faon bien qu'indirectement avait
t la cause de son mariage avec M. Slocum, avec qui depuis vingt-huit
ans elle vit heureuse et dans l'abondance.

Leur maison est connue de tout New-York.

Gemma annona ensuite qu'elle avait cinq enfants: quatre fils et une
fille de dix-huit ans, qui est dj fiance. Elle lui envoie la
photographie de sa fille, parce qu'au dire de tous elle ressemble  sa
mre.

Gemma avait rserv les nouvelles tristes pour la fin de sa lettre.

Frau Lnore tait morte  New-York o elle avait accompagn sa fille et
son gendre. Elle a vcu assez longtemps pour pouvoir jouir du bonheur de
ses enfants et lever ses petits-enfants.

Pantaleone voulait les accompagner en Amrique, mais il tait mort la
veille du jour fix pour le dpart de Francfort.

Et Emilio, notre cher, incomparable Emilio, il est mort de la belle
mort, pour la libert de sa patrie, en Sicile, o il est all dans les
rangs des _Mille_ avec le grand Garibaldi  sa tte. Nous avons pleur
chaudement la mort de notre cher frre, mais en le pleurant nous en
tions fiers,--et nous en serons fiers toujours. Sa mmoire nous est
sacre! Sa grande me dsintresse mritait la couronne du martyre!

En terminant sa lettre, Gemma exprimait le regret de savoir que la vie
de Sanine avait t si peu satisfaisante, elle lui souhaitait avant tout
la paix de l'me, et ajoutait qu'elle et t heureuse de le revoir,
bien qu'une telle rencontre ft peu probable.

Il est impossible d'exprimer ce que Sanine ressentit en lisant cette
lettre. Il n'y a pas de mots pour rendre des sentiments semblables. Ces
sentiments sont plus profonds, plus forts, plus vagues que la parole. La
musique seule pourrait les exprimer.

Sanine rpondit immdiatement et envoya  Marianna Slocum d'un ami
inconnu, comme cadeau de noces, la petite croix de grenat superbement
enchsse de perles fines. Bien que ce prsent ft d'une grande valeur,
il ne ruina pas Sanine. Pendant les trente annes qui s'taient coules
depuis son sjour  Francfort, il avait gagn une fortune considrable.
Il revint  Saint-Ptersbourg au commencement du mois de mai--mais pas
pour longtemps probablement.

On assure qu'il cherche  vendre son domaine et qu'il pense partir pour
l'Amrique.







End of the Project Gutenberg EBook of Eaux printanires, by Ivan Tourgueneff

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK EAUX PRINTANIRES ***

***** This file should be named 35657-8.txt or 35657-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.org/3/5/6/5/35657/

Produced by Mireille Harmelin and the Online Distributed
Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was
produced from images generously made available by the
Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica)


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
http://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
