The Project Gutenberg EBook of Les abeilles, by Jean Prez

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Title: Les abeilles

Author: Jean Prez

Illustrator: Clment

Release Date: March 1, 2011 [EBook #35445]

Language: French

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*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES ABEILLES ***




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BIBLIOTHQUE
DES MERVEILLES

PUBLIE SOUS LA DIRECTION

DE M. DOUARD CHARTON

LES ABEILLES

17445--IMPRIMERIE A. LAHURE

9, rue de Fleurus,  Paris.




BIBLIOTHQUE DES MERVEILLES

LES
ABEILLES

PAR

J. PREZ

Professeur  la Facult des sciences de Bordeaux


OUVRAGE ILLUSTR DE 119 VIGNETTES

PAR CLMENT

PARIS

LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie

79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79

1889

Droits de proprit et de traduction rservs




AVANT-PROPOS


Ce livre, comme tous ceux de la collection dont il fait partie, est une
oeuvre de vulgarisation.

Adonn passionnment  l'tude du petit monde qu'il dcrit, l'auteur n'a
pas cru cependant devoir s'astreindre rigoureusement aux seules notions
classiques, et s'interdire toute opinion, toute ide personnelle. Dans
les sciences d'observation, les donnes nouvelles ne sont pas
ncessairement, comme ailleurs, moins accessibles que les plus
anciennes. Elles ne supposent pas, ainsi qu'il arrive souvent dans
d'autres sciences, la connaissance de tous les faits de mme ordre
antrieurement acquis. Aussi, sans laisser en aucune faon d'tre
lmentaire, ce livre sur les Abeilles offrira-t-il  et l quelques
notions en dsaccord avec certaines ides reues, ou qu'on chercherait
vainement dans les traits spciaux. Elles sont d'ailleurs mises avec
toute la rserve qui convient en pareil cas, sans s'imposer en aucune
manire, sans prtendre forcer la conviction du lecteur. L'auteur
aurait cru manquer de sincrit, en donnant sans restriction, sous
prtexte qu'elles ont gnralement cours, des opinions qu'il ne saurait
partager.

Aprs le souci du vrai, qui ne doit cder  des considrations d'aucune
sorte, la clart a t sa proccupation constante. Pour l'obtenir, aucun
sacrifice n'a paru trop cher. L'intrt, l'importance mme des faits
n'ont pas toujours trouv grce et fait hsiter sur leur suppression,
quand la complication des dtails ou le trop de spcialit des notions
pouvaient entraner quelque obscurit. On n'ose pas se flatter d'avoir
toujours atteint le but que l'on poursuivait; on espre du moins que le
lecteur voudra bien tenir compte des efforts qui ont t faits pour
cela.




INTRODUCTION


Qui pourrait ne pas s'intresser aux Abeilles? Tant d'ides attrayantes
s'associent  leur nom! Il rveille en nous les images de printemps, de
brillant soleil, de plantes fleuries; il nous rappelle les prairies
gaiement mailles, les haies verdoyantes, les tapis de thym parfum,
les landes odorantes. Il nous parle en mme temps de l'industrie, de la
prvoyance, de l'conomie d'un tat bien polic, o la subordination est
absolue, point dgradante[1].

Tel est le dbut d'un livre sur les Abeilles d'Angleterre. C'est l un
point de vue, ce sont l des impressions de naturaliste, tout au moins
d'homme instruit. Tout autres sont les motifs qui de tout temps ont fix
l'attention de l'homme sur les Abeilles. Civilis ou sauvage, ces
merveilleux insectes ont toujours eu le rare, l'unique privilge de
l'attirer galement.

Certes, les Fourmis sont tout aussi curieuses, plus tonnantes mme par
les multiples formes de leur vie sociale, par l'infinie varit de leur
industrie. Mais l'homme ne les connat souvent que par leurs
importunits et leurs dprdations. Indiffrentes ou nuisibles, jamais
utiles, ou peu s'en faut, les Fourmis n'ont pu veiller la curiosit et
exciter l'intrt que chez l'homme d'tude.

L'utilit! C'est l une qualit qui fait les attachements solides et
durables; et l'Abeille possde  un haut degr ce prcieux avantage. Le
dlicieux aliment qu'elle fabrique excita toujours puissamment la
convoitise de notre espce, comme celle de beaucoup d'autres. De quels
labeurs, de quels supplices il en fallut d'abord payer la conqute, cela
se voit encore de nos jours dans les rgions incultes de l'Afrique et de
l'Amrique.

L'essaim libre, recherch avec passion, exploit aussitt, n'tait
jamais qu'une aubaine fort rare. Surveill avec un soin jaloux, sa
possession tait toujours incertaine. L'ide devait naturellement et
promptement venir de le mettre  porte de soi, prs de sa demeure.
L'Abeille agra sans hsiter le logis offert par la main de l'homme.
L'apiculture tait ne.

A quelle poque remonte la domestication de l'Abeille? On ne saurait le
dire. Au dbut de toutes les civilisations, nous la trouvons dj
familire aux premires populations pastorales ou agricoles dont
l'histoire garde le souvenir. Les plus antiques monuments des traditions
smitiques et aryennes, les Vdas aussi bien que les livres bibliques et
homriques, nous montrent l'Abeille domestique et honore des hommes.
Et le culte dont elle tait l'objet n'a longtemps fait que grandir dans
les sicles. Elle a eu l'insigne gloire d'tre chante par d'immortels
potes. La lgende mythologique et la posie grecque ont redit la gloire
et les vertus de la Mlisse, nourricire du _grand roi des dieux et des
hommes_. Anacron chante l'Amour piqu par une abeille en cueillant des
roses. Une abeille de l'Hymette vient, au berceau de Platon, se poser
sur les lvres fleuries de l'harmonieux philosophe. Les Romains, selon
leur temprament national, ont vant l'Abeille en gens pratiques:
Virgile en dit les moeurs et l'ducation aux amis de l'agriculture;
Horace la propose aux potes et  lui-mme comme le modle ardent et
industrieux du travail potique. L'Antiquit fit de la Mouche  miel le
symbole de la douceur, des travaux rustiques, du gnie littraire. Elle
devint, au moyen ge, dans les armoiries, les devises, l'emblme de
l'activit, de l'ordre, de l'conomie. Plus ambitieuse encore, et par l
moins prudente, elle a voulu parer les insignes du pouvoir absolu, moins
apte qu'elle aux travaux de la paix, et plus prompt  dgainer l'arme de
guerre, cet aiguillon fatal  qui blesse et  qui est bless.

Aprs l'admiration reconnaissante, l'tude rflchie. L'tonnante cit
des Abeilles ne pouvait manquer d'attacher une foule d'observateurs.
Aristote, Virgile mme l'taient dj, et non des plus mdiocres. On y
crut d'abord reconnatre l'image fidle des socits humaines, moins les
dfauts, toutefois, et les vices qui souvent causent la ruine de ces
dernires. Quand le vritable esprit scientifique eut conduit  une
interprtation plus juste et plus vraie, la ruche n'en resta pas moins
toujours une merveille sans gale.

Aux patients observateurs qui en rvlaient les mystres,
s'adjoignirent--quel honneur pour les petites cratures!--de savants
mathmaticiens, qui ne ddaignrent pas de soumettre au critrium de
leurs calculs la perfection de leur architecture. Et les Abeilles se
trouvrent tre ingnieurs habiles et experts ouvriers.

La reconnaissance des hommes  l'gard des Abeilles s'est un peu
amoindrie, par suite de la dcouverte du Nouveau Monde, et leur astre a
pli depuis que leur miel a t supplant par le _miel de roseau_, comme
on appelait jadis le sucre de canne. Mais leur renom sculaire a gagn
d'un ct ce qu'il semblait perdre de l'autre. Depuis que le miel a cd
au nouveau venu la place importante et exclusive qu'il occupait dans
l'conomie domestique, la Science, comme pour compenser la perte des
sympathies de la foule, s'est de plus en plus attache aux Abeilles.
C'est dans les temps modernes que leur tude a ralis les plus grands
progrs; c'est de nos jours que date vritablement leur connaissance
positive.

Nous n'en voulons pour preuve que ce simple parallle. L'antiquit ne
connaissait que la Mouche  miel; le moyen ge et l'poque immdiatement
postrieure n'ajoutaient rien aux notions d'Aristote et de Pline; de nos
jours, la science a enregistr plus de 1000 espces d'Abeilles sauvages,
vivant dans nos contres. Et cette norme population, dont on ne
souponnait pas l'existence, remplit,  ct de l'antique _Melissa_, un
rle important dans la nature. Chacune de ces abeilles a ses habitudes,
ses moeurs, son industrie. Aucune, il est vrai, n'est directement
utile  l'homme. Aucune n'accumule dans de vastes magasins des
provisions qu'il puisse dtourner  son profit et mettre au pillage.
Vivant pour la plupart solitaires, travaillant isolment chacune pour
son propre compte, ou plutt pour sa progniture, elles n'ont que faire
de vastes tablissements; et puis leurs humbles demeures se cachent dans
les profondeurs du sol. C'est en vain qu'elles butinent ardemment dans
nos champs et dans nos jardins; que leur gaie chanson rpand dans les
arbustes en fleurs une vague et douce harmonie. Elles n'ont, pour
attirer les regards, ni les amples ailes, ni la brillante parure du
Papillon. Leur taille, leur vtement les laissent confondues dans la
plbe sans nom des Mouches. Leur existence phmre passe ignore du
vulgaire. Le naturaliste seul les connat et les aime. Aussi leur
histoire, toute rcente, laisse-t-elle encore bien des vides, bien des
lacunes  combler.

Telles qu'on les connat, cependant, elles mritent l'attention de
l'homme rflchi. D'abord, rien, en soi, n'est indiffrent dans la
nature; tout a sa part d'intrt, comme sa place dans le monde. De plus,
les Abeilles sauvages nous montrent que celle qui nous est familire
n'est pas une unit sans rapports avec d'autres tres; qu'elle est un
membre, favoris, si l'on veut, mais un membre et rien de plus, d'une
grande famille, o la ressemblance est frappante, o les instincts
divers se rattachent les uns aux autres, s'expliquent souvent les uns
par les autres.

Une saisissante unit domine en effet les infinies variations de tous
ces mellifres; on y passe par degrs de l'tre le plus accompli, le
plus richement dot par la nature, au moins favoris, au plus humble. Au
haut de l'chelle, la vie sociale, les cits permanentes, le travail
commun, savamment outill, harmonieusement combin; et tout au bas,
l'individu isol, dnu d'engins, pauvre d'instincts, vivant d'une vie
aussi simple que monotone. Entre ces deux extrmes, de nombreux
intermdiaires. Si bien que, sauf des termes manquant dans la srie, que
l'avenir retrouvera peut-tre, on pourrait, de variations en variations,
de perfectionnements en perfectionnements, refaire, par la pense, le
chemin qu'a pu suivre la nature dans la ralisation successive des
diffrents types d'Abeilles.

Un autre genre d'intrt s'attache encore  ces Abeilles sauvages. Pour
tre loin d'atteindre la perfection que nous avons l'habitude d'admirer
dans l'Abeille des ruches, leurs travaux ne sont point dpourvus d'art.
Leur industrie, alors mme qu'elle est le plus fruste, et ngligente du
fini des dtails, ne laisse pas de manifester, par ses ttonnements, par
ses variations mme, une certaine dose de discernement, disons-le,
d'intelligence. La constante perfection, chez l'Abeille domestique,
semblerait plutt ne relever que de l'instinct.

Nous aurons  passer en revue les principaux types d'Abeilles, les plus
intressants: c'est dire les mieux connus. Les Abeilles exotiques, bien
peu tudies jusqu'ici, au point de vue biologique, seront presque
absolument et forcment laisses de ct; et parmi celles de nos pays,
quelques-unes auront le mme sort. Tant pis pour celles qui n'ont pas
d'histoire. Le lecteur n'aurait que faire d'une simple diagnose
descriptive.

Nous ne pouvons donc--et nous le regrettons plus que personne--donner
ici un tableau complet de la vie des Abeilles, impossible dans l'tat
actuel de la science. L'esquisse que nous allons essayer d'en tracer
suffira cependant, nous l'esprons,  montrer que si l'Abeille des
ruches nous est seule directement utile, elle ne l'est point  remplir
dans la nature un rle considrable, et que l'Abeille sauvage a droit
aussi  une part d'intrt et mme de reconnaissance. Puissions-nous
surtout avoir contribu  faire connatre et aimer davantage cette
Abeille police, notre devancire en civilisation, que nous n'avons
peut-tre pas gale,  certains gards, dans les relations de notre vie
sociale!




LES ABEILLES




QU'EST-CE QU'UNE ABEILLE?--ORGANISATION GNRALE ET FONCTIONS.


On n'a longtemps connu sous le nom d'Abeille que l'antique mouche 
miel, l'_Apis_ des Latins, la _Melissa_ des Grecs.

[Illustration: Fig. 1.--Une Abeille.]

Linn tendit le nom  plusieurs hymnoptres vivant tous, comme
l'Abeille domestique, du nectar des fleurs et de leur poussire
fcondante. De plus en plus distendu par la multitude croissante des
espces qui venaient y prendre place, le genre _Apis_ de Linn ne tarda
pas  se rsoudre en un grand nombre de genres et  s'lever au rang de
tribu ou de famille.

On dsigne aujourd'hui sous le nom d'ABEILLES, d'APIAIRES, de MELLIFRES
ou d'ANTHOPHILES, les hymnoptres dont la larve se nourrit de miel et
de pollen, quels que soient d'ailleurs le genre de vie et les moeurs
de l'adulte.

Ce groupe est un des plus importants de l'ordre des Hymnoptres, car il
ne compte pas moins de 12  1500 espces, en Europe seulement, et il
serait difficile d'valuer avec quelque prcision le nombre de celles
qui habitent les autres parties du monde.

[Illustration: Fig. 2.--Tte d'Abeille.]

Une grande diversit rgne, naturellement, dans une famille aussi
nombreuse. Nanmoins l'organisation fondamentale est toujours la mme et
se maintient au milieu de l'extrme variabilit des dtails. C'est ce
fonds commun  toutes les abeilles que nous jugeons utile de faire
connatre sommairement, avant d'aborder l'tude particulire des genres.

* * *

Le corps d'une Abeille, comme celui de tout insecte, se compose de trois
parties nettement spares par deux tranglements: la _tte_, le
_thorax_ et l'_abdomen_. Ces trois parties sont rattaches entre elles
par un trait d'union parfois trs grle et trs court, flexible et mou,
faisant office  la fois et de ligament et de conduit tubuleux, livrant
passage aux viscres.

La _tte_ (fig. 2), le plus important de ces segments par les fonctions
leves qui lui sont dvolues, prsente en avant et en dessous
l'_ouverture buccale_. Sur les cts; deux surfaces luisantes, convexes,
se rsolvant,  la loupe, en une multitude de petits compartiments
polygonaux, sont les _yeux composs_ ou _en rseau_ (b). Au haut du
_front_ et en son milieu, trois petits points, brillants comme des
perles, ordinairement disposs en triangle, sont les _yeux simples_ ou
les _ocelles_, appels aussi _stemmates_ (a).

Vers le centre de la face sont insrs deux organes linaires, couds,
trs mobiles, les _antennes_, rappelant assez bien, par leur forme
gnrale, un fouet avec son manche (_c_). Elles comprennent une partie
basilaire, simple,--le manche du fouet,--appele le _scape_, et une
seconde partie, plus longue, forme de plusieurs petits _articles_
placs bout  bout, le _funicule_ ou _flagellum_, reprsentant la corde
du fouet.

Inutile de dfinir autrement la _face_, partie antrieure et moyenne de
la tte, les _joues_, situes plus bas et sur les cts, le _front_, le
_vertex_, l'_occiput_, qui se partagent la partie suprieure de la tte,
sans aucune dlimitation bien prcise.

Immdiatement au-dessus de la bouche, dont la structure complexe sera
plus loin dcrite, se voit une plaque tgumentaire un peu bombe, assez
distinctement limite sur son pourtour, occupant toute la largeur de la
partie infrieure de la face. C'est le _chaperon_ ou _clypeus_ (i).

* * *

La seconde partie du corps, le _thorax_ ou _corselet_, comprend, comme
chez tous les insectes, trois segments: le _prothorax_, ou segment
antrieur, le _msothorax_, ou segment moyen, et le _mtathorax_, ou
segment postrieur.

Le _prothorax_, ordinairement peu dvelopp dans sa partie dorsale,
souvent semblable  une troite collerette, porte la premire paire de
pattes.

Le _msothorax_, trs apparent en dessus, o il forme la majeure partie
du dos, porte en dessus la deuxime paire de pattes, et, sur les cts,
la premire paire d'ailes.

Le _mtathorax_, assez dvelopp d'ordinaire, porte la troisime paire
de pattes et la deuxime paire d'ailes. Il prsente, en dessus et dans
la rgion mdiane, deux organes assez importants au point de vue
descriptif, l'_cusson_ et le _postcusson_, dont les formes variables
et la coloration sont frquemment utilises pour les distinctions
spcifiques.

* * *

L'_abdomen_ ou _ventre_, dnu d'appendices locomoteurs, est form de
plusieurs segments placs bout  bout, susceptibles de jouer les uns sur
les autres, de s'invaginer plus ou moins chacun dans celui qui le
prcde, ou de s'en retirer, de manire  diminuer ou augmenter la
capacit de l'abdomen, ou, inversement, de se laisser distendre ou
rtracter, suivant la turgescence ou la vacuit des viscres.

* * *

Aprs l'numration sommaire qui vient d'tre faite des parties du corps
de l'Abeille visibles extrieurement, nous allons rapidement passer en
revue ses diffrentes fonctions. Nous aurons l'occasion de revenir sur
la plupart des organes dj signals, pour en mieux faire connatre la
structure et en indiquer les usages.

ORGANES DE LA DIGESTION.--La bouche d'un insecte quelconque comprend:
une _lvre suprieure_, une _lvre infrieure_, et, entre les deux, une
paire de _mandibules_ et une paire de _mchoires_, se mouvant en un plan
horizontal et non de haut en bas, comme chez les animaux suprieurs. Ces
diffrentes pices, au fond toujours les mmes, subissent des variations
fort remarquables suivant le rgime de l'animal, et leurs modifications
fournissent des lments d'une importance majeure pour la
caractristique des groupes. Chez l'Abeille, la structure complique des
parties de la bouche, leur adaptation  des usages multiples, en font un
appareil d'une rare perfection.

La _lvre suprieure_ ou _labre_ (fig. 2, _h_), fait immdiatement suite
au chaperon. Mobile sur sa base, articule au bord infrieur du
chaperon, elle recouvre plus ou moins les autres pices buccales. Sa
forme varie considrablement suivant les genres.

Les _mandibules_ (_g_), faibles ou robustes, varies  l'infini dans
leurs formes, sont instruments de travail et non de mastication; elles
font office de scie, de ciseaux, de tenailles, de pelle, de bche, de
truelle, de polissoir, au besoin d'armes pour combattre.

Sous les mandibules, les _mchoires_--de nom seulement,--s'allongent,
s'effilent en minces lames (_f_), acumines ou obtuses, souvent
barbeles, propres  lcher,  humer les liquides, fonction dans
laquelle elles viennent en aide  la lvre infrieure. Sur le ct
externe, dans une sorte de pli ou d'chancrure, s'insre un appendice
linaire, form d'un petit nombre d'articles, comme une trs petite
antenne, le _palpe maxillaire_.

Bien diffrente de la large plaque qui mrite vritablement le nom de
lvre, chez un insecte broyeur, la _lvre infrieure_, chez une abeille,
est tout un appareil compliqu. Une partie basilaire, paisse et solide,
constitue la lvre proprement dite. A une certaine distance de son point
d'attache  la partie infrieure de la tte, elle met plusieurs organes
distincts: un mdian, qui en est le prolongement direct, c'est la
_langue_ (_d_), et deux latraux, les _palpes labiaux_ (_e_).

Sur les cts de la langue, se voient deux petites cailles allonges,
qui embrassent sa base rtrcie, et qu'on appelle _paraglosses_. La
langue elle-mme, garnie de petits poils nombreux sur sa surface, est
trs variable dans sa forme. Tantt trs longue, tantt trs courte,
elle est aigu chez la majorit des abeilles, courte et largie,
chancre au milieu, tale de part et d'autre en deux lobes arrondis,
chez un petit nombre (fig. 3 et 4).

Les palpes labiaux, courts quand la langue l'est elle-mme, conservent
alors aussi la forme normale de leurs articles. Quand la langue
s'allonge, ils s'allongent eux-mmes; mais l'longation ne porte que sur
les deux articles basilaires qui en mme temps s'aplatissent et
prennent  eux deux l'aspect d'une mchoire. Les articles terminaux,
conservant leur forme, ou bien s'tendant sur le prolongement des
premiers, ou bien, insrs non loin de l'extrmit acumine du second
article, se djettent en dehors comme d'insignifiants appendices.

[Illustration: Fig. 3.--Langue d'Abeille courte et aigu.]

[Illustration: Fig. 4.--Langue d'Abeille courte et obtuse.]

La longueur de la langue a une plus grande importance que sa forme aigu
ou obtuse. Nous venons de voir dj que la conformation des palpes
labiaux est en relation troite avec la longueur ou la brivet de la
langue.

D'autres caractres importants correspondent  ces deux types de
conformation de cet organe. D'o la division des abeilles en deux
grandes tribus: les _Abeilles  langue longue_ ou _Apides_ et les
_Abeilles  langue courte_ ou _Andrnides_. Ce dernier groupe se
subdivise d'ailleurs, d'aprs les deux formes de langue courte que nous
avons signales, en _Acutilingues_ et _Obtusilingues_, dnominations
qu'il n'est pas ncessaire de dfinir.

Les Abeilles  langue longue sont les plus parfaites de toutes. Elles
comprennent l'Abeille domestique et celles qui s'en rapprochent le plus.
Les Abeilles  langue obtuse sont de toutes les moins perfectionnes,
celles que, pour cette raison, on a lieu de considrer comme les
reprsentants actuels des Abeilles primitives.

C'est un organe si important que la langue d'une Abeille, il est si
hautement spcialis et si caractristique de cette famille d'insectes,
qu'il ne nous parat point suffisant d'avoir indiqu sa conformation
gnrale. Nous jugeons indispensable de donner une ide plus exacte et
plus complte de sa complication et de son admirable adaptation  la
fonction qui lui est dvolue.

[Illustration: Fig. 5.--Extrmit de la langue de l'Abeille domestique.]

Nous n'en dcrirons qu'une, qui n'est peut-tre ni la plus complexe ni
la plus parfaite, mais du moins la mieux tudie, celle de l'Abeille
domestique. Elle a fait l'objet de bien des recherches, donn lieu 
bien des controverses, et l'on n'en est point surpris, quand on connat
sa structure.

Un mdiocre grossissement, celui d'une simple loupe, montre la langue de
l'Abeille comme une tige graduellement rtrcie vers le bout (fig. 2),
que termine un petit renflement globuleux, une sorte de bouton (fig. 5).
Des poils raides, modrment serrs, en garnissent toute la surface, non
point irrgulirement sems, mais naissant tous de lignes circulaires
assez rapproches, qui, du haut en bas, rayent toute sa surface en
travers.

[Illustration: Fig. 6.--Section de la langue de l'Abeille.

_m_, mchoires; _p_, paraglosses; _pl_, palpes labiaux.]

Ses faces antrieure et latrales sont rgulirement convexes; la face
postrieure prsente tout du long un profond sillon, dont la forme et
les rapports ne sont bien mis en vidence que par une section
transversale de la langue (fig. 6). On voit ainsi que ce sillon
longitudinal donne accs dans un vaste canal, dont toute la surface
intrieure est tapisse d'une fine villosit. Cette mme section, en
avant de ce conduit en rvle un autre beaucoup plus fin, comme un
second sillon dans le fond du premier. Ce conduit capillaire est lisse
intrieurement; ses bords seulement sont garnis de poils tourns en sens
inverse d'un ct et de l'autre, de manire  produire une obturation
complte et isoler le petit canal du plus grand.

En haut, les parois du canal capillaire se djettent  droite et 
gauche, et s'talent; le conduit s'ouvre ainsi vers la base et
au-dessous de la langue. Un peu avant le bout de l'organe, l'troit
canal est partag en deux par une cloison mdiane, qui, parvenue  la
base du bouton terminal, s'tale en une sorte de cuiller (fig. 5), o
viennent aboutir les deux branches du conduit.

Nous verrons dans un instant comment fonctionne cet trange appareil.

* * *

Quelle que soit sa forme, la langue, avec les mchoires, est loge dans
un vaste sillon longitudinal creus dans la partie infrieure de la
tte. Mais ce sillon, mme pour une langue courte, serait insuffisant 
la loger, s'il tait, au repos, tal dans toute sa longueur. Aussi
est-elle ploye en deux, chez les Andrnides, le pli tant au niveau de
la base de la langue. Les mchoires prennent part elles-mmes  cette
plicature, vers le point o s'insrent leurs palpes, et, appliques sur
la langue au repos, elles la recouvrent compltement, comme deux valves
protectrices.

Chez les Apides, la longueur de la langue est telle, que le pli dont
nous venons de parler serait insuffisant. Il en existe encore un autre,
celui-ci formant un coude vers le milieu de la partie basilaire de la
lvre, pli qui jamais ne s'efface entirement, pour tant que l'organe
s'tende. Ici, comme chez les Abeilles  courte langue, cet organe, au
repos, est recouvert par les mchoires appliques; mais il est des
genres o il est tellement dvelopp, qu'il dpasse plus ou moins
l'extrmit de ces opercules.

Le schma ci-joint exprime clairement les deux dispositions de la
langue au repos, chez une Abeille  langue courte et chez une Apide: _a_
est la base de l'organe ou la lvre, _b_ est la langue.

[Illustration: Fig. 7.--Schma de la disposition d'une langue courte et
d'une langue longue.]

* * *

Grce aux nombreuses villosits qui la couvrent, la langue est un
vritable pinceau, trs propre  s'imbiber des liquides dans lesquels
elle est plonge. Associe aux palpes labiaux, aux mchoires, elle
constitue un appareil admirablement conform pour humer les liquides.
D'aprs M. Breithaupt, qui a rcemment fait une intressante tude
anatomique et physiologique de la langue de l'Abeille, c'est le vaste
conduit dont la langue forme le plancher et les mchoires le plafond,
qui est la principale voie par o le liquide aspir s'lve jusqu' la
bouche. Les mouvements de va-et-vient lentement rpts de ces organes
favorisent cette ascension.

L'Abeille peut encore lcher,  la manire d'un chien, en promenant le
dessus et les cts de la portion terminale de sa langue sur les
surfaces humectes.

Quand il s'agit de recueillir un liquide tal en couche trs mince sur
une surface, ni l'un ni l'autre des moyens prcdents n'aurait la
moindre efficacit. C'est alors qu'intervient le rle du canal
capillaire, qui peut d'ailleurs agir aussi dans les autres
circonstances. L'extrmit de la langue, le petit bouton terminal,
s'applique par sa face antrieure sur la surface humide; l'organe en
cuiller s'emplit de liquide, qui aussitt monte par capillarit dans
l'intrieur du conduit, et parvient ainsi dans la bouche.

La langue agit donc, dans ce dernier cas, comme une vritable trompe.
C'est encore son seul mode d'action possible, quand il s'agit
d'atteindre un liquide trop loign pour qu'elle y puisse plonger 
l'aise. Un apiculteur amricain, Cook, en a fait l'exprience en mettant
 la porte de ses abeilles du miel contenu dans des tubes troits ou 
une certaine distance d'une toile mtallique, dont les mailles
laissaient passer la langue des abeilles. Toutes les fois que le miel
tait accessible  la cuiller, il tait absorb.

Ce rle de trompe, qui tour  tour a t attribu et dni  la langue
de l'Abeille, parat donc bien tabli. Cette trompe, suivant sa
longueur, est capable d'aller chercher un aliment plus ou moins
profondment situ. C'est en pareilles circonstances que la lvre
infrieure se dploie et s'tend par l'effacement de ses plicatures,
afin de porter l'extrmit de la langue aussi loin qu'il est ncessaire
ou possible.

Sans jamais tre aussi bien doues, sous ce rapport, que les
Lpidoptres, certaines abeilles sont en mesure d'atteindre le nectar de
fleurs assez longuement tubules. Par contre, la plupart des abeilles 
langue courte se voient interdire l'accs de nectaires placs au fond de
corolles trop troites pour admettre leur corps tout entier; elles
lchent bien plus qu'elles ne hument, et les Obtusilingues ne peuvent
faire autre chose que lcher.

La conformation des pices buccales, et plus particulirement de la
lvre infrieure, peut donc servir de mesure  la perfection relative
des abeilles.

* * *

A ces organes compliqus, rellement extrieurs, fait suite une cavit
mdiocre, le _pharynx_,  proprement parler la cavit buccale. A
l'entre de cette cavit, un rebord transversal suprieur,
l'_pipharynx_, et un infrieur, l'_hypopharynx_, comme deux lvres
internes, la sparent des pices buccales.

Au pharynx fait suite un oesophage grle (fig. 8, _a_), qui se renfle,
 une certaine distance de la tte, en un sac globuleux et trs
extensible, le _jabot_ (_j_).

Dans le fond du jabot est log le _gsier_, organe conode, dont les
parois sont garnies intrieurement de quatre colonnes charnues. La
contraction de ces muscles fait ouvrir, par abaissement, quatre pices
valvulaires fermant hermtiquement,  l'tat de repos, l'ouverture
cruciforme du gsier. Un col assez long prolonge cet organe en arrire;
il ne s'aperoit pas, dans l'tat normal du gsier, invagin qu'il est
dans le rservoir suivant.

[Illustration: Fig. 8.--Tube digestif de l'Abeille.]

Le _ventricule chylifique_ (_v_), cavit cylindrode assez vaste, semble
suivre immdiatement le jabot. Mais il suffit d'une certaine traction,
rompant quelques adhrences, pour vaginer le tube capillaire,
continuation du gsier, ce qui montre les vritables rapports des trois
organes. Des sillons annulaires plus ou moins prononcs se dessinent en
travers sur le ventricule, graduellement rtrci vers sa terminaison 
l'_intestin_.

Celui-ci, grle et filiforme dans sa premire portion, est renfl et
turbin dans la seconde, le _rectum_ (_g_), dont les parois sont munies
de six fortes colonnes charnues longitudinales, et qui aboutit  l'anus.

Le jabot fait office de rservoir  miel, et, dans une certaine mesure,
d'organe d'laboration de ce produit. Ses parois sont musculeuses. Au
retour des champs, l'abeille contracte son jabot distendu et en dgorge
le contenu dans la cellule.

La valvule du gsier, close en temps ordinaire, s'ouvre quand il est
besoin, pour laisser fluer dans le ventricule la quantit de miel
ncessaire  l'alimentation de l'insecte.

C'est dans le ventricule que s'opre la digestion et en mme temps
l'absorption de ses produits. Cet organe cumule les fonctions de
l'estomac et de l'intestin grle des animaux suprieurs.

[Illustration: Fig. 9.--Glandes salivaires de l'Abeille.]

Comme annexes de l'appareil digestif, il existe deux organes
glandulaires importants: les _glandes salivaires_ et les _vaisseaux de
Malpighi_.

Les glandes salivaires sont trs compliques, et au nombre de trois
paires, au moins chez l'Abeille domestique, une paire thoracique et deux
paires cervicales, qui scrtent des liquides jouissant, selon toute
vraisemblance, de proprits distinctes (fig. 9).

Les vaisseaux malpighiens, longs et nombreux tubes  fond aveugle, d'un
blanc jauntre, flottants dans la cavit abdominale, vont dboucher tout
autour de l'extrmit infrieure du ventricule chylifique. Ils
remplissent le rle d'appareil urinaire (fig. 8, _m_).

* * *

La _circulation du sang_, la _respiration_ sont, chez l'Abeille, ce que
l'on sait de ces fonctions chez les Insectes en gnral. Nous les
supposerons donc connues, nous bornant  ajouter, en ce qui concerne les
organes respiratoires, qu'il existe, chez elle, particulirement dans
l'abdomen, des traches vsiculeuses d'un volume norme, vastes
rservoirs  air (fig. 10), alternativement comprims et dilats par des
contractions rythmiques de l'abdomen, et contribuant ainsi  activer la
circulation de l'air dans tout l'appareil, et par suite la fonction
respiratoire elle-mme.

[Illustration: Fig. 10.--Appareil respiratoire de l'Abeille.]

[Illustration: Fig. 11. Appareil  venin.]

_Appareil vulnrant._--La trs grande majorit des Abeilles sont armes
d'un aiguillon, dont la blessure est souvent douloureuse. Cet aiguillon
est form de deux stylets (fig. 11), largis vers la base, aigus 
l'extrmit et souvent barbels sur les cts. Entre ces deux pices,
une fine rainure est destine  recevoir le venin et  l'inoculer dans
la blessure. Une gaine, le _gorgeret_, forme de deux pices creuses et
allonges, aigus aussi, enveloppe l'aiguillon et sert  le diriger au
moment de l'action; l'extrmit de cette gaine pntre, en mme temps
que l'aiguillon, dans la plaie. Le liquide vnneux vient d'un rservoir
ovode o il s'accumule, et dont il est expuls par pression, au moment
o la piqre est produite. Ce liquide, trs nergique chez certaines
espces, est le rsultat de la scrtion d'une double glande tubuleuse,
 conduit excrteur simple, s'abouchant  la partie suprieure du
rservoir  venin.

L'appareil vnnifique est spcial aux femelles. Les mles en sont
toujours dpourvus et sont absolument inoffensifs. Aussi le connaisseur
peut-il impunment, au grand bahissement des gens du peuple, saisir 
la main les mles d'abeilles de l'aspect le plus terrifiant, Bourdons ou
Xylocopes.

C'est un prjug assez rpandu, que l'Abeille paye toujours de sa vie le
moment de colre qui l'a porte  se servir de son aiguillon, celui-ci
restant ncessairement dans la plaie. L'Abeille domestique est  peu
prs seule  perdre son aiguillon, dont les barbelures sont relativement
trs prononces et l'empchent parfois, et particulirement quand elle
s'en est servie contre l'homme, de le retirer des tissus. Mais il n'en
est pas ainsi d'ordinaire, et l'on doit disculper la nature de
l'inconsquence qui consisterait  produire une arme toujours fatale 
l'animal qui l'emploie. Nombre d'Abeilles, Bourdons et Xylocopes
surtout, blessent cruellement sans aucun danger pour elles.

* * *

MEMBRES.--Les organes de locomotion, chez l'Abeille, sont les pattes,
pour la marche, les ailes, pour le vol.

Les pattes (fig. 12), comme chez tous les insectes, sont formes d'une
pice d'insertion, la _hanche_, _a_, d'un article plus court, le
_trochanter_, _b_, qui unit la hanche au _fmur_, _c_, ou _cuisse_,
aprs laquelle vient, le _tibia_, _d_, suivi des _tarses_, _e_, au
nombre de cinq. Le premier article des tarses, le plus volumineux, gal
d'ordinaire en longueur aux quatre articles qui le suivent, offre
souvent un dveloppement trs marqu, qui en fait une sorte de palette;
le dernier article, plus ou moins conique, est arm au bout de deux
_ongles_ divergents et crochus.

[Illustration: Fig. 12.--Patte d'Abeille.]

Les pattes sont ordinairement garnies de poils plus ou moins abondants.
Aux pattes postrieures, leur forme et leur arrangement particulier
constituent des brosses, des trilles, des peignes, des houppes, organes
importants de rcolte pour le pollen des fleurs, d'extraction des
provisions amasses, de brossage, etc. Rarement simples, les poils des
Mellifres sont le plus souvent rameux, penns, palms, et parfois d'une
grande lgance dans leur complication.

[Illustration: Fig. 13.--trille ou peigne des antennes.]

Signalons enfin les pines simples ou doubles qui arment l'extrmit des
tibias. L'pine unique dont est muni le tibia de la premire paire
mrite une attention particulire (fig. 13, _a_). Elle s'largit et
s'amincit latralement en deux sortes de lames, dont le tranchant
regarde le bord suprieur et interne du premier article des tarses, qui
porte une chancrure ou encoche profonde, _b_,  peu prs
semi-circulaire. Cet trange appareil est un objet de toilette.
L'Abeille qui veut nettoyer ses antennes, passe sur chacune d'elles la
patte correspondante, de manire  amener l'antenne dans l'angle form
par le premier article des tarses et l'pine du tibia, et  la loger
dans l'chancrure; et l, tandis qu'elle glisse de la base au bout du
funicule, entre l'chancrure et la lame, elle est rcle et nettoye de
tous les grains de poussire qui peuvent la salir.

Les _ailes_, au nombre de quatre, sont insres sur les cts du
corselet, au-dessous d'une _caille_ convexe qui protge leur
articulation et se trouve en rapport avec quelques autres pices
cornes, auxquelles viennent s'insrer les muscles moteurs de ces lames
membraneuses.

Les ailes, ordinairement transparentes, souvent enfumes, quelquefois
obscurcies par une teinte noire ou bleutre, sont parcourues par des
_nervures_ qui les soutiennent et font leur rigidit. Ces nervures
dessinent sur la membrane alaire un rseau, toujours compliqu, dont les
mailles portent le nom de _cellules_.

La distribution des nervures, les cellules qu'elles forment, ont ds
longtemps t employes dans la classification comme caractres
gnriques. Nous n'aurons garde d'exposer ici la terminologie
passablement complique cre  ce propos. Nous nous contenterons de ce
qu'il y a de plus indispensable  connatre dans la nervation de l'aile
antrieure.

Le bord suprieur ou antrieur de l'aile de la premire paire (fig. 14)
est parcouru de _a_ en _b_, par une nervure appele _radiale_. Un peu en
arrire de celle-ci, et lui tant parallle, est une seconde nervure
dite _cubitale_. Ces deux nervures sont arrtes  une tache due  un
paississement de la matire chitineuse, qu'on appelle le _point pais_
ou _stigma_. Les cellules portant dans la figure des chiffres inclus
constituent la partie dite _caractristique_ de l'aile,  cause de
l'importance de sa considration dans la caractrisation des genres. 1
est _la cellule radiale_ ou _marginale_; 2, 3, 4 sont, dans cet ordre,
_les cellules_ 1re, 2e, 3e _cubitales_ ou _sous-marginales_.
On donne les noms de 1re et 2e nervures _rcurrentes_ aux nervures
_r_ et _r'_, qui aboutissent  l'une ou  l'autre des deux dernires
cellules cubitales, et en des points variables suivant les genres.

Le vol des Insectes a fait l'objet, dans ces dernires annes, d'tudes
importantes de M. Marey. Malgr l'intrt de ces recherches, nous ne
pouvons nous arrter ici sur les rsultats obtenus par ce savant.

[Illustration: Fig. 14.--Aile.]

Le vulgaire attribue aux vibrations des ailes le bourdonnement des
Insectes. De tout temps les savants ont contredit cette opinion, qui
d'ailleurs n'est fonde sur aucune notion prcise. Diffrents auteurs
ont mme fait des expriences d'o il rsulterait que le bourdonnement
est surtout produit par les vibrations de l'air frottant contre les
bords des orifices stigmatiques du thorax, sous l'action des muscles
moteurs des ailes.

Bien que ces vibrations de l'air entrant et sortant alternativement par
les orifices des stigmates n'aient jamais t directement dmontres,
certaines expriences semblaient cependant apporter leur appui  cette
manire de voir. Les savantes recherches d'un naturaliste allemand,
Landois, qui avait reconnu et minutieusement dcrit un vritable
appareil vocal dans les stigmates, l'avaient mme rendue classique. Des
expriences dans le dtail desquelles nous ne pouvons entrer ici nous
ont convaincu que les savants ont tort--une fois n'est pas coutume,--et
que la vrit se trouve prcisment dans la croyance vulgaire.

Les causes du bourdonnement rsident certainement dans les ailes. On a
depuis longtemps reconnu que la section de ces organes, pratique plus
ou moins prs de leur insertion, influe d'une manire plus ou moins
marque sur le bourdonnement. Il devient plus maigre et plus aigu; le
timbre est lui-mme notablement modifi: il perd le _velout_ d au
frottement de l'air sur les bords des ailes, et devient nasillard. Le
timbre peru dans ces circonstances n'a rien qui ressemble au son que
peut produire le passage de l'air  travers un orifice. Il est tout 
fait en rapport, au contraire, avec les battements rpts du moignon
alaire contre les parties solides qui l'environnent, ou des pices
cornes qu'il contient, les unes contre les autres.

Le bourdonnement, en somme, est d  deux causes distinctes: l'une, les
vibrations dont l'articulation de l'aile est le sige, et qui
constituent le vrai bourdonnement, l'autre, le frottement des ailes
contre l'air, effet qui modifie plus ou moins le premier.

Quelles que soient d'ailleurs les causes du bourdonnement, on sait que
sa tonalit est en rapport avec le nombre des vibrations qui
l'accompagnent. Elle s'lve, le son devient d'autant plus aigu, que la
taille est moindre. Chez le Bourdon terrestre, le bourdonnement de la
femelle est plus grave que celui du mle de l'intervalle de toute une
octave; chez l'ouvrire, il est plus aigu encore que chez le mle, et,
d'autant plus que l'animal est moindre. D'une espce  l'autre, on note
parfois des diffrences marques pour une mme taille. Le chasseur
d'abeilles connat d'exprience l'acuit particulire du chant que fait
entendre le Bourdon des bois; elle suffit pour faire reconnatre, au
vol, telle varit de ce Bourdon ayant mme livre que certaines autres
espces. Enfin, dans un mme individu, la fatigue, en diminuant le
nombre des vibrations, dprime la tonalit; toute cause d'excitation,
la fureur par exemple, la relve au contraire.

* * *

SYSTME NERVEUX.--Le _systme nerveux_ des Abeilles (fig. 15) est
conforme au type gnral de cet appareil chez les Insectes. C'est une
double chane de petites masses nerveuses appeles _ganglions_, runis
entre eux dans le sens longitudinal, par des cordons nerveux appels
_connectifs_. Les deux ganglions juxtaposs au mme niveau sont plus ou
moins confondus en une masse d'apparence unique, mettant en avant et en
arrire deux connectifs, et on la dsigne toujours comme un ganglion
simple.

[Illustration: Fig. 15.--Systme nerveux de l'Abeille.]

La chane nerveuse rgne tout le long de la rgion ventrale de l'animal,
au-dessous du tube digestif. Dans la tte seulement un ganglion, le
premier, se trouve au-dessus de ce tube, c'est le ganglion
_sus-oesophagien_. Les connectifs qui l'unissent au ganglion suivant
(g. _sous-oesophagien_), s'cartent pour passer l'un  droite, l'autre
 gauche de l'oesophage, qu'ils embrassent, constituant de la sorte,
avec le premier ganglion, le _collier oesophagien_.

Le ganglion sus-oesophagien, simple en apparence, se compose
rellement de plusieurs. On y distingue, outre les lobes _crbraux_
proprements dits, deux normes _lobes optiques_ fortement saillants sur
les cts, o ils mettent deux gros _nerfs optiques_; deux lobes
antrieurs, dits _olfactifs_, se rendant aux antennes; au-dessus, deux
lobes dont le volume varie comme le degr d'lvation des facults
psychiques de l'insecte, les _corps pdonculs_, dont la surface est
marque de plis plus ou moins compliqus.

Le ganglion sous-oesophagien innerve les parties de la bouche.

Chacun des ganglions de la chane abdominale envoie des nerfs aux
rgions qui l'avoisinent. Il est  considrer comme un centre distinct
et indpendant, dans une certaine mesure, car il met des fibres
nerveuses motrices et des fibres sensitives; il peroit des impressions
sensitives et il est agent de ractions motrices. Mais il subit en mme
temps l'influence du ganglion sus-oesophagien, qui intervient comme
rgulateur et coordinateur des actions manes de chacun des autres
ganglions. Le ganglion sus-oesophagien prside aussi aux mouvements
gnraux, dont il fait l'ensemble et l'harmonie. Mais d'autre part,
grce  l'autonomie de chaque ganglion, chacun des segments se comporte,
jusqu' un certain point, comme un individu distinct, et de l vient la
rsistance vitale parfois si remarquable de chacun des tronons en
lesquels on a dcompos un animal articul. Physiologiquement, aussi
bien qu'anatomiquement, l'Insecte est donc justement nomm, (_Insectum_,
[Greek: entomon], animal entrecoup.)

L'appareil nerveux dont nous venons de parler reprsente, chez les
Insectes, le systme nerveux cphalo-rachidien (cerveau, cervelet,
moelle pinire) des animaux vertbrs. Il existe, chez ces derniers, un
autre appareil nerveux, surajout au premier, et tenant sous sa
dpendance les organes de la nutrition (tube digestif, appareils
circulatoire et respiratoire, etc.). Un systme physiologiquement
analogue se trouve aussi chez les Insectes. Nous nous bornons  signaler
sa prsence chez l'Abeille.

* * *

SENS DE LA VUE.--Nous avons vu que les Abeilles possdent des yeux de
deux sortes: les yeux composs ou  facettes et les yeux simples ou
ocelles.

Les yeux composs sont situs sur les cts de la tte, dont ils
couvrent une tendue variable, mais toujours assez grande, surtout chez
les mles, ordinairement mieux dous sous ce rapport que les femelles.

Les ocelles, rarement absents, sont disposs en triangle sur le haut du
front.

Ces deux sortes d'yeux fonctionnent d'une faon absolument diffrente.
Les ocelles constituent chacun un oeil complet. Derrire leur corne
trs lisse, trs brillante et trs convexe, est un cristallin conique,
produisant sur une rtinule des images renverses. L'ocelle est donc
fonctionnellement comparable  un de nos yeux.

[Illustration: Fig. 16.--Cornules des yeux de l'Abeille.]

Il en est tout autrement des yeux composs. Ils reprsentent un trs
grand nombre de petits yeux, plusieurs centaines, accols les uns contre
les autres, dirigs vers tous les points de l'horizon, grce  la
convexit de la surface forme par leur runion. Cette disposition
compense leur fixit, et permet  l'animal d'avoir, avec des yeux
immobiles, un champ visuel d'une grande tendue. Chacun de ces yeux
lmentaires, diffrent en cela de l'ocelle, ne peut former d'images
vritables, car il n'admet dans son intrieur, et suivant son axe, qu'un
trs fin pinceau de rayons lumineux manant d'une portion trs
restreinte de l'espace. La rsultante de la fonction de tous ces yeux ne
peut donc tre qu'une image _en mosaque_. Cette opinion, mise par J.
Mller, et bien des fois combattue, parat tre dfinitivement admise
aujourd'hui,  la suite des travaux concordants d'un trs grand nombre
de savants.

Aprs avoir dmontr exprimentalement que la perception optique des
mouvements est indpendante de celle des couleurs, Exner conclut que les
yeux composs sont admirablement propres  la perception des
dplacements d'un corps dans le champ de la vision. L'oeil compos
reoit de la lumire d'un objet dans un grand nombre de ses lments.
C'est donc dans un grand nombre d'lments que l'impression sera
modifie, en intensit lumineuse, en coloration, etc., si l'objet vient
 se dplacer, et par suite le mouvement de celui-ci sera vivement
peru. L'observation montre en effet, qu'on irrite  coup sr les
abeilles, si l'on se livre  des mouvements brusques devant leur ruche,
tandis qu'on peut, impunment se placer devant son entre, au point de
gner les alles et venues des butineuses, sans exciter leur colre.

Mais si l'oeil compos est trs sensible aux mouvements des objets, il
ne reoit par contre que des images assez vagues de leur forme et de
leurs contours. La perception est d'autant plus nette, que la surface
des yeux est plus grande et le nombre de leurs facettes plus
considrable.

Il rsulte d'expriences de M. Forel que les Insectes voient mieux au
vol qu'au repos, avec leurs yeux composs; qu'ils apprcient assez
nettement, au vol, la direction et la distance des objets, du moins pour
de faibles distances; qu'ils peroivent beaucoup mieux les couleurs que
les formes. Quant aux ocelles, ils ne fourniraient, d'aprs M. Forel,
qu'une vue trs incomplte, et seraient tout  fait accessoires, chez
les Insectes possdant en outre des yeux composs.

* * *

ODORAT.--C'est un fait incontestable que les Insectes ont, en gnral,
une trs vive perception des odeurs, et ce sens atteint, chez certains,
une dlicatesse inoue. On s'accorde assez, malgr quelques
contradictions d'ailleurs rfutes,  placer le sige de cette facult
dans les antennes.

Lefebvre[2] a montr qu'une abeille, occupe  absorber un liquide
sucr, ne remarque la prsence d'une aiguille imprgne d'ther, que si
on l'approche de ses antennes, et nullement quand on l'approche de
l'abdomen, mme  toucher ses orifices respiratoires.

Perris[3] a fait voir, par de nombreux exemples, que c'est  l'aide des
antennes, que divers Hymnoptres reconnaissent leur proie et mme la
dcouvrent cache dans la terre ou le bois. Ils montrent en ces
circonstances une merveilleuse sagacit, qui est le fait de leur sens
antennaire.

Les abeilles n'ont nullement besoin d'tre guides par la vue pour
dcouvrir une substance dont elles sont friandes. Elles savent, par
l'odorat, dcouvrir du miel cach au fond d'un appartement o elles ne
sauraient le voir de dehors, et jusque dans une cave assez obscure.
C'est par l'odorat, et  l'aide de leurs antennes, dont elles se palpent
rciproquement, que les Abeilles sociales se reconnaissent pour
habitantes d'un mme nid ou pour trangres entre elles.

Perris attribue aussi un rle, dans l'olfaction  trs courte distance,
aux palpes maxillaires et labiaux.

* * *

OUE.--Un grand nombre d'auteurs ont plac dans les antennes le sige de
l'audition. On a fait remarquer combien ces organes, composs d'une
srie d'articles trs mobiles, taient favorablement conforms pour
rpondre aux vibrations que l'air peut leur transmettre. On ne voit pas
bien cependant ce que ces branlements mcaniques ont de commun avec des
sensations auditives. On sait d'ailleurs que, chez certains
Orthoptres, l'organe auditif rside dans le tibia des pattes
antrieures, et sir John Lubbock a dcouvert dans le tibia des Fourmis
un curieux appareil qu'il suppose pouvoir tre l'oreille de ces
insectes. Mais, pour ce qui est des antennes, pas un fait encore n'est
venu confirmer l'hypothse qui leur attribue la perception des sons.

Voici ce que dit Lubbock  ce sujet: Le rsultat de mes expriences sur
l'audition chez les Abeilles m'a considrablement surpris. On croit
gnralement que les motions des abeilles sont exprimes dans une
certaine mesure par les sons qu'elles produisent, ce qui semblerait
indiquer qu'elles ont la facult d'entendre. Je n'ai en aucune faon
l'intention de nier qu'il en soit ainsi. Toutefois je n'ai jamais vu
aucune d'elles se soucier des bruits que je pouvais produire, mme tout
prs d'elles. J'exprimentai sur une de mes abeilles avec un violon. Je
fis le plus de bruit que je pus, mais  ma grande surprise elle n'y prit
garde. Je ne la vis mme pas retirer ses antennes.... J'essayai sur
plusieurs abeilles l'action d'un sifflet pour chiens, d'un fifre aigu;
mais elles ne parurent nullement s'en apercevoir, pas plus que de
diapasons dont je me servis sans succs. Je fis aussi des essais avec ma
voix, criant prs de la tte des abeilles; mais en dpit de tous mes
efforts je ne pus attirer leur attention. Je rptai ces expriences la
nuit, alors que les abeilles reposaient, mais tout le bruit que je pus
faire ne parut pas les dranger le moins du monde[4].

Dj Perris n'avait pas t plus heureux, en faisant bourdonner des
diptres, grincer des corselets de longicornes, etc.,  quelque distance
d'individus de mme espce et de sexes diffrents; M. Forel pas
davantage, en faisant grincer les hautes cordes d'un violon  5 ou 4
centimtres d'abeilles en train de butiner dans les fleurs; en criant,
sifflant  pleins poumons,  quelques centimtres de divers insectes.
Tant qu'ils ne voyaient pas l'exprimentateur, il n'y faisaient aucune
attention.

Nous pouvons donc conclure avec certitude que les Abeilles, comme la
plupart des Insectes, sont prives de la facult de percevoir les sons.
Il ne semble mme pas qu'il y ait lieu de faire, avec sir J. Lubbock,
cette rserve, que les Insectes pourraient peut-tre entendre des sons
qui n'existent point pour nous, car ce n'est l qu'une supposition, ne
sans doute de la rpugnance  admettre que ces animaux soient dpourvus
d'un sens qui nous semble si important.

* * *

TACT.--Tous les Insectes sont dous d'une sensibilit tactile fort
dlicate. Cette facult est loin d'tre rpandue uniformment sur tout
le corps; certaines parties mme semblent tre peu ou point
impressionnables, les ailes par exemple. Les antennes sont  cet gard
doues d'une exquise finesse de perception, que l'on a bien souvent mise
 l'actif de l'audition, qui n'existe pas. Les palpes, les tarses, sont
encore des organes fort sensibles aux attouchements.

La plupart des Insectes, et en particulier les Abeilles, peroivent avec
une dlicatesse extrme les plus faibles branlements, soit qu'ils
proviennent de l'air, o qu'ils soient transmis par les corps sur
lesquels leurs pieds reposent. Alors que les bruits les plus intenses
laissent indiffrente la population d'une ruche, le plus lger souffle 
l'entre, le moindre choc sur la paroi veille une rumeur dans
l'intrieur, et fait sortir un certain nombre d'abeilles irrites,
toutes prtes  repousser une attaque.

Un organe affect  plusieurs fonctions remplit d'ordinaire assez mal
chacune d'entre elles. En dpit de la loi de division du travail, la
coexistence de deux sens dans les antennes ne nuit en rien  l'exquise
finesse des sensations tactiles ou olfactives.

L'admirable organe que l'antenne! Et combien de notions il procure 
l'Abeille! Dans l'obscurit de la ruche ou la nuit d'un terrier, ce qui
la guide, c'est l'antenne. Dans les dtours, le labyrinthe compliqu des
rayons, ce qui lui fait retrouver, sans le secours des yeux, la cellule,
entre mille, qu'elle a pris pour tche de remplir, c'est l'antenne.
L'antenne est la main et les doigts qui instruisent de la forme et des
contours des objets. Elle est le compas qui mesure les dimensions d'un
espace, les proportions  donner  la cellule de cire ou d'argile. C'est
par elle encore que l'Abeille recueille l'effluve odorant man de la
fleur lointaine, ou du dpt de miel que l'oeil ne saurait voir;
qu'elle reconnat les membres de la famille, et distingue la soeur de
l'trangre, l'amie de l'ennemie. Est-ce l tout? Qui pourrait le dire?
Il est bien probable que les antennes rendent  l'Insecte encore
d'autres services que nous ignorons, que nous ne pouvons mme pas
souponner.

* * *

GOUT.--Ce sens existe,  n'en pas douter, chez les Abeilles. Lorsqu'un
de ces hymnoptres est une fois venu se gorger de miel en un endroit o
il a t plac tout exprs, il ne manquera pas d'y revenir. Mais si l'on
a ml au miel une substance telle que l'alun ou la quinine, l'insecte
se retire avec dgot  peine il y a touch.

On a souvent attribu aux palpes la fonction gustative. Mais on peut les
couper sans que cette fonction semble le moins du monde atteinte. C'est
dans la bouche mme qu'en est le sige, probablement en certaines
parties des mchoires et de la langue, et mieux encore dans un organe
nerveux dcrit par Wolff dans l'pipharynx, organe particulirement
dvelopp chez les Abeilles, mais qui existe aussi chez les Fourmis.

* * *

INSTINCT ET INTELLIGENCE.---- De toutes les facults dont le systme
nerveux est le sige, les plus leves, l'instinct et l'intelligence,
existent  un haut degr chez les Abeilles, comme chez les Fourmis.
Elles font mme de ces animaux les plus remarquables des Hymnoptres,
et mme de tous les Insectes. Nous trouvons aussi chez eux, mais moins
dvelopps, les sentiments affectifs, apanage exclusif, cela se conoit,
des espces sociales. Nous ne dirons rien ici de ces facults. Ce livre
n'est,  proprement parler, que l'histoire de l'instinct et de
l'intelligence des Abeilles. Leurs faits et gestes en diront
suffisamment l-dessus. Aussi nous abstenons-nous ici de gnralits
parfaitement inutiles.

* * *

DES SEXES. DISPARIT SEXUELLE.--Chez les Abeilles, comme chez tous les
Insectes, en gnral, la femelle seule a la mission de pourvoir aux
besoins de la progniture. A elle seule revient le soin de lui prparer
le vivre et le couvert. Une exception  cette loi se voit chez plusieurs
Abeilles sociales, de mme que chez les Fourmis, o la mre de toute la
colonie n'a autre chose  faire que de pondre; les ans de ses enfants
se chargent pour elle de tous les soins de la maternit.

Bien varis, dans la srie des Abeilles, sont les travaux que ces soins
rclament, bien diffrents aussi les aptitudes, les instruments qu'ils
exigent. Aussi les femelles,  qui ces fonctions incombent, sont-elles
fort diversifies entre elles, portant chacune les attributs de leur
mtier, d'ailleurs robustes, car elles ont souvent  peiner beaucoup.
Les mles, au contraire, dont le seul rle est la fcondation, souvent
malingres, compars  leurs compagnes, diffrent peu les uns des autres,
et leur uniformit, dans certains groupes, est mme extraordinaire. Chez
l'Insecte, du reste, le sexe fminin a d'habitude la prminence; il est
le sexe fort, le sexe noble, si l'on veut, noble par le travail et par
l'intelligence.

En dehors du trs court instant o leur intervention est ncessaire, les
mles passent leur temps  se rassasier du suc des fleurs,  prendre
leurs bats,  s'ensoleiller,  dormir. Ils sont si prs d'tre
inutiles, que parfois l'on s'en passe: la parthnognse, ou gnration
virginale, n'est pas rare chez les Insectes, et nous la trouverons chez
les Abeilles.

Les sexes, d'aprs ce que nous venons de dire, se distinguent presque
toujours aisment chez ces insectes. La disparit sexuelle y est le plus
souvent trs accentue, au point mme qu'en certains cas, apparier les
deux sexes est une grande difficult, que l'observation seule peut
rsoudre: il faut, ou bien surprendre les couples sur le fait, ou bien
les voir natre d'un mme berceau. Mais, en dehors de toute comparaison
d'un sexe  l'autre, rien n'est plus ais que de reconnatre si l'on a
affaire  un mle ou  une femelle. Celle-ci n'a jamais que douze
articles aux antennes et six segments  l'abdomen. Le mle a treize
articles aux antennes et sept segments abdominaux. La femelle enfin est
arme d'un aiguillon, qui manque toujours au mle.

* * *

DVELOPPEMENT.--Le dveloppement des Abeilles prsente les mmes phases
gnrales que celui des autres insectes: _oeuf_, _larve_, _nymphe_,
_adulte_, en un mot les mtamorphoses que tout le monde connat. Nous ne
pouvons ici nous y appesantir; l'tude des diffrentes sortes d'Abeilles
nous fournira l'occasion de donner quelques renseignements sur ces
divers tats, quand il en vaudra la peine. Quant  l'volution
embryonnaire, malgr les faits d'un haut intrt qu'elle pourrait
prsenter, le grand nombre de notions spciales qu'elle exigerait pour
tre suivie avec fruit nous entranerait fort loin, et nous n'osons
vraiment pas l'aborder.




CLASSIFICATION DES ABEILLES.


Bien qu'il y ait eu des naturalistes pour le prtendre, la
classification n'est pas, tant s'en faut, le but ultime de la science.
Elle est avant tout un procd, un moyen d'tude, un lment de
simplification et de clart. C'est  ce titre, et afin d'viter des
redites, que nous nous permettons de donner ici, avant d'aborder l'tude
particulire des diffrentes sortes d'Abeilles, un rudiment de leur
classification.

Nous savons dj que, d'aprs la conformation de leur langue, les
Abeilles se divisent en deux grandes tribus, les ABEILLES A LANGUES
LONGUE, qu'on appelle encore APIDES ou ABEILLES NORMALES (Shuckard), et
les ABEILLES A LANGUE COURTE, appeles aussi ANDRNIDES, du nom d'un de
leurs genres les plus importants, ou ABEILLES SUBNORMALES (Shuckard).

Chacune de ces divisions se subdivise  son tour, les Apides en
_Sociales_ et _Solitaires_; les Andrnides, qui d'ailleurs sont toutes
solitaires, en _Acutilingues_ et _Obtusilingues_. Enfin, les Solitaires,
d'aprs les situations de l'appareil collecteur, aux pattes postrieures
ou sous l'abdomen, se partagent en _Podilgides_ et _Gastrilgides_.

Nous nous contenterons de cette bauche de classification, que le
tableau suivant fixera mieux dans l'esprit.

           {  langue longue   { Sociales.
           {                   {                   { Podilgides.
  Abeilles {   _Apides_        { Solitaires.       { Gastrilgides.
           {
           {  langue courte   }     . . . . .     { Acutilingues.
           {   _Andrnides_    }                   { Obtusilingues.

Entre ces quatre grands groupes se rpartissent fort ingalement une
cinquantaine de genres europens et plus de soixante exclusivement
exotiques. Pour les raisons que nous avons fait connatre, nous ne
pourrons gure nous attacher qu' une trentaine de ces genres, presque
tous europens.

Quant  l'ordre que nous suivrons dans cette revue, il ne sera point
celui que le lecteur et pu prvoir d'aprs ce qui a t dit des
rapports hirarchiques des diffrentes sortes d'abeilles entre elles.
Nous ne prendrons point l'Abeille  son tat le plus infrieur, pour
nous lever par degrs  la plus parfaite. Si naturelle, si
satisfaisante pour l'esprit que cette mthode puisse tre, elle
exigerait, pour tre mene  bien, tout l'appareil d'une dmonstration
rigoureuse, qui ne fait grce d'aucun dtail, ne nglige aucun lment
de conviction. Tel ne saurait tre le caractre de ce livre, avant tout
lmentaire et facile.

Nous suivrons prcisment l'ordre inverse de celui que nous eussions
prfr. A tout seigneur tout honneur. Au premier rang viendra l'Abeille
la plus anciennement et la plus vulgairement connue, la Mouche  miel,
puis ses congnres les plus immdiats. Les Abeilles solitaires
viendront ensuite,  commencer par celles qui diffrent le moins des
sociales, et nous terminerons par celles qui s'en loignent le plus.




APIDES SOCIALES


Une espce animale est d'ordinaire reprsente par deux formes, le mle
et la femelle. Chez les Insectes sociaux, le type spcifique comporte au
moins trois formes. La femelle s'y ddouble, pour ainsi dire, en deux
autres, qui se partagent les fonctions ailleurs dvolues  la femelle
unique: la production des jeunes d'un ct, leur levage de l'autre. Il
existe ainsi une femelle ou _reine_, et des _ouvrires_.

Plus le dpart entre les deux fonctions est complet, moins elles
empitent l'une sur l'autre, et plus la socit est parfaite. La
division du travail est la loi de perfectionnement de toute socit,
humaine ou animale.

Les Abeilles sociales nous offrent,  ce point de vue, trois degrs: le
Bourdon, la Mlipone, l'Abeille des ruches.

Le mle n'est pour rien dans cette hirarchie. Il reste, chez les
Abeilles sociales, ce qu'il est partout ailleurs: il fconde la
pondeuse, et c'est tout. Ainsi en est-il aussi chez les Fourmis. Mais
dans les socits de Termites (Nvroptres), le mle peut perdre ses
prrogatives ordinaires, pour devenir, lui aussi, un travailleur, un
_soldat_, le dfenseur de la communaut. C'est peut-tre le seul cas,
dans toute la classe des Insectes, o le mle renonce  l'ternelle
paresse qui est l'apanage de son sexe.




L'ABEILLE DOMESTIQUE.


Le genre _Apis_, dans lequel Linn confondait tout ce qu'aujourd'hui
nous appelons les Abeilles ou Apiaires, ne renferme plus actuellement
que l'Abeille domestique (_Apis mellifica_) et un petit nombre d'espces
voisines, habitant toutes l'ancien monde.

De toutes ces abeilles, la seule bien connue est celle de nos ruches,
rpandue en nombreuses varits dans toute l'Europe, le nord de
l'Afrique et une partie de l'Asie.

* * *

Il est de connaissance vulgaire que toute colonie d'abeilles, une ruche,
contient les trois sortes d'individus dont nous avons parl: des
ouvrires, une reine et des mles ou faux-bourdons.

_L'ouvrire._--Tout le monde la connat, tout le monde l'a vue, cette
infatigable mouche, dont l'extrieur, sombre et svre, n'a rien pour
appeler l'attention, rien, si ce n'est son incessante activit. Toujours
en mouvement, visitant une fleur aprs l'autre, sans un instant de
rpit, jamais on ne la voit pose,  ne rien faire ou  s'ensoleiller,
comme tant d'autres (fig. 17, _a_).

Son corps est  peu prs cylindrique, modrment velu, sauf le vertex et
le corselet, qui sont assez densment vtus, le premier de poils
noirtres, le second de poils d'un roux brun; l'abdomen est cercl de
bandes d'un fin duvet plus clair. La tte, aplatie sur le devant, est
triangulaire, vue de face. Trois forts ocelles en triangle se voient au
milieu des poils du vertes. Sur le ct, les yeux composs,  facettes
trs petites, condition favorable  une vision nette, sont pubescents 
la loupe, circonstance qui ne nuit en rien  leur fonction, car les
poils sont ports, non sur les cornules, mais sur leur pourtour. Du
milieu de la face naissent deux antennes assez courtes, gnicules aprs
le premier article,  lui seul aussi long que la moiti du funicule.
Sous un large chaperon apparat un labre court, allong en travers; sous
le labre, des mandibules convexes en dehors, concaves en dedans,
largies au bout, non denticules, comme de larges cuillers. Les
mchoires, la lvre infrieure si complique nous sont connues.

[Illustration: Fig. 17--Abeilles ouvrire, reine, mle.]

Le thorax n'a rien qui mrite de fixer notre attention, non plus que les
ailes, o nous signalerons seulement une cellule radiale trs allonge,
trois cubitales, la seconde en long trapze irrgulier, la troisime
trs troite, obliquement couche sur la seconde.

[Illustration: Fig. 18.--Pattes postrieures des trois sortes
d'abeilles.]

Les pattes nous arrteront plus longtemps. Celles de la premire paire
sont assez grles; le premier article des tarses, aussi long que les
suivants runis, est garni en dessous de poils courts et serrs, formant
brosse. Aux pattes de la deuxime paire, ce premier article des tarses
est fortement largi en palette et muni aussi en dessous d'une brosse.
Les pattes (fig. 18 _a_ et _b_) de la troisime paire sont tout  fait
caractristiques, et tmoignent d'une adaptation non moins parfaite que
celle de la lvre infrieure. Le tibia, trs aplati, en forme de long
triangle, a sa face extrieure presque plane, un peu creuse, absolument
lisse et trs brillante. Les cts du tibia sont cilis de longs poils,
un peu vots au-dessus de cette surface unie, parfaitement disposs
pour contribuer  y maintenir la pte de pollen. Nous venons de dcrire
ce que l'on appelle la _corbeille_. Le premier article des tarses qui
suit, comme celui de la deuxime paire, est en forme de palette; mais
cette palette est plus longue, surtout plus large; la brosse qu'elle
porte est forme de crins plus forts, disposs en travers sur huit ou
neuf ranges; c'est une vritable trille. L'extrmit infrieure et
interne du tibia est garnie d'une range de courtes pines; l'angle
suprieur et externe du premier article des tarses se prolonge en une
sorte de talon ou peron qui concourt, avec les pines du tibia, 
dtacher et saisir sous l'abdomen les plaques de cire.

L'abdomen, tronqu en avant, conique en arrire, est trs convexe et
presque cylindrique dans son ensemble.

* * *

_La reine_ (fig. 17 _b_).--La _reine_ ou _femelle_ diffre de
l'ouvrire,  premire vue, par sa taille beaucoup plus grande. Sa tte
est un peu plus troite, son corselet gure plus gros, en sorte que la
diffrence de grandeur tient surtout  l'abdomen. Cet organe est en
effet un peu plus large, surtout plus long, jusqu' galer de deux 
trois fois la longueur de la tte et du corselet runis. Du reste, le
dveloppement de cet organe varie beaucoup suivant l'tat physiologique
de l'abeille. Il est norme au temps de la plus grande ponte; il est
plus ou moins rduit en d'autres temps, parfois mme au point de n'avoir
plus que les dimensions de celui d'une ouvrire. Il se distend par
l'cartement de ses anneaux, ou se resserre, suivant le volume variable
des ovaires.

Les organes buccaux sont sensiblement rduits chez la reine, qui jamais
ne visite les fleurs: la langue est beaucoup plus courte, les mchoires
galement; les mandibules troites, bidentes. Les pattes (fig. 18 _c_),
assez robustes, sont dnues de brosses et de corbeilles.

* * *

_Le mle_ (fig. 17 _c_).--Le _mle_ ou _faux-bourdon_ est gros et
robuste, sa forme gnrale cylindrique, sa villosit abondante. Les yeux
composs atteignent un dveloppement norme dans ce sexe: de la base des
mandibules, ils s'tendent de part et d'autre jusqu'au milieu du vertex,
o ils se rejoignent, spars par un simple sillon, et ils empitent
notablement sur la face, rduite au quart  peine de la surface de toute
la tte. Les yeux simples, refouls vers la face par la grande extension
des yeux  rseau, sont nanmoins volumineux. Les antennes,  scape
fort court, comptent 13 articles au lieu de 12 comme il est de rgle
chez toute espce d'abeilles. Les organes buccaux sont remarquablement
courts. Le thorax est densment revtu d'une villosit serre, veloute.
Les pattes antrieures et moyennes sont grles; les postrieures (fig.
18 _d_), plus fortes, manquent de tout instrument de travail et sont
convexes extrieurement. L'abdomen est gros, obtus aux deux bouts, aussi
long que la tte et le corselet runis, form de 7 segments au lieu de 6
(ouvrire et reine), le dernier presque entirement cach, au-dessous,
par le sixime.

* * *

LA RUCHE.--Nous connaissons, quant  l'extrieur du moins, les habitants
de la ruche. Un mot de leur demeure.

Un essaim, qu'il soit log dans le creux d'un vieil arbre, dans un trou
de rocher, ou dans un de ces petits difices dont l'apiculteur fait les
frais, habite un assemblage de _gteaux_ ou _rayons_ de cire, pendant
verticalement du plafond de la ruche, parallles entre eux, spars par
des intervalles fixes, et comprenant chacun deux ranges de cellules.

Ces cellules, dont l'axe est perpendiculaire au plan du rayon, et par
consquent horizontal, sont, on le sait, hexagonales. Elles diffrent
suivant l'insecte qui s'y dveloppe. Celles qui sont destines aux
ouvrires sont petites: 19  la file font un dcimtre. Celles qui
servent au dveloppement des mles sont plus grandes: 15 au dcimtre.
Tel gteau ne montre que des cellules d'ouvrires; tel autre n'a que des
cellules de mles. Souvent le mme rayon est en partie fait de cellules
d'ouvrires (fig. 19 _b_), en partie de cellules de mles (fig. 19 _c_).

Les gteaux, ou plutt leurs cellules, ne servent pas seulement de
berceau pour les abeilles. Ils servent aussi de magasins de provisions
pour le miel et pour la pte de pollen.

C'est dans les intervalles des rayons que se tient la population de la
ruche, retire, resserre dans le coeur de l'difice, quand le temps
est froid, pour bien conserver la chaleur intrieure, ou partout
rpandue sur les rayons, quand la temprature est chaude, et que les
habitants sont nombreux. Mais c'est l o se trouvent des oeufs, des
larves ou des nymphes, du _couvain_ en un mot, que se tiennent de
prfrence les abeilles, presses les unes contre les autres, attentives
aux soins  donner aux jeunes, et entretenant autour d'eux une douce
chaleur ncessaire  leur volution normale.

[Illustration: Fig. 19.--Cellules ou alvoles.]

La temprature intrieure de la ruche, prise dans la chambre  couvain,
peut osciller de 23  36. Au-dessus de ce point, les abeilles cessent
tous travaux, et se tiennent  l'extrieur en grandes masses.

Ce logis est calfeutr avec le plus grand soin; le moindre trou, la plus
troite fissure, sont hermtiquement bouchs  l'aide d'une matire
rsineuse, la _propolis_, que les abeilles se procurent, dit-on, sur les
arbres rsineux ou sur les bourgeons des peupliers. Un orifice de forme
quelconque, et de dimensions en gnral mdiocres, est seul laiss sur
une des faades de la ruche, pour l'entre et la sortie des abeilles.
Des sentinelles veillent sans cesse  cette porte, et leurs antennes ne
manquent jamais de prendre des renseignements sur les arrivants.




PHYSIOLOGIE DE LA RUCHE


LA MRE.--Il serait bien long de rappeler tout ce que l'enthousiasme des
premiers observateurs a conu d'ides errones sur le compte des
abeilles, relativement  leurs moeurs,  leurs lois sociales,  leur
gouvernement. Et d'abord, on a longtemps cru que le chef de la ruche
tait, non point, une reine, mais un roi. Et les despotes couronns
pouvaient admirer et envier ce monarque de la ruche, fier d'une autorit
inconteste, toujours choy, toujours honor; qui n'a mme  se
proccuper de rien, car un monde d'esclaves, jeunes, vieux, mais
galement dvous, se charge de tous soins, de toutes affaires au dedans
et au dehors.

Il faut quelque peu rabattre de ce tableau. Ce roi, d'abord, c'est une
reine;, que dis-je? une reine qui ne gouverne ni ne rgne; c'est une
femelle, une pondeuse, la mre de toute la colonie. Et c'est tout. Sa
seule fcondit fait son prestige, et le culte qui l'environne, et les
soins de tous ses enfants, dont une foule toujours se presse autour
d'elle, la flattant amoureusement des antennes, prsentant souvent  sa
bouche une goutte de miel, une garde du corps qui suit tous ses pas, et
au besoin saurait vaillamment la dfendre.

De la mre et de sa vitalit dpendent la population et l'opulence de la
colonie. Une mre chtive et souffreteuse fait une ruche pauvre et
misrable. Avec une robuste pondeuse, un essaim populeux, des magasins
regorgeant de richesses. Non, ce n'est pas un instinct mal adapt que
celui qui fait la constante sollicitude, les soins empresss des
abeilles pour leur mre commune. Le pur intrt, la froide raison, ne
calculeraient pas autrement.

Se nourrir et puis pondre, c'est l toute l'affaire, toute la vie de
cette prtendue reine. Et ce n'est pas, nous l'allons voir, une
sincure. Mais, d'autre part, l'oeuf pondu, tout est dit; la pondeuse
n'en a cure. Il sera assidment visit par les ouvrires, son closion
surveille, et la jeune larve  peine ne, aussitt pourvue d'aliments.
Donner le jour  sa progniture, c'est assez pour la mre; les ouvrires
ses filles seront les nourrices;  elles tous les soins des enfants au
berceau, l'levage de leurs soeurs.

Peu de jours aprs sa naissance, la jeune femelle, si le temps le
permet, sort une premire fois de la ruche. C'est ce qu'on appelle la
_promenade nuptiale_, qui se rpte un nombre variable de fois, jusqu'
ce qu'elle ait rencontr un faux-bourdon qui la fconde. Cet acte
s'accomplit dans les airs, et nul homme encore n'en a t tmoin. La
femelle fconde rentre dans la ruche, et n'en sortira plus de sa vie,
si ce n'est lors de la formation d'un essaim.

Tant qu'elle vivra, elle pondra dsormais des oeufs fertiles, sans
qu'elle ait besoin de convoler  de nouvelles noces. Le liquide sminal
provenant du mle se trouve contenu dans un petit rservoir globuleux,
d'un millimtre  peine de diamtre. C'est bien peu; et cependant c'est
assez pour subvenir  la fcondation des oeufs que l'abeille pourra
pondre pendant toute la dure de son existence. Quelquefois cependant,
sur ses derniers jours, la provision peut s'puiser, et nous verrons les
consquences de cet accident.

* * *

Aux ges de barbarie de la science, c'tait une opinion gnrale qu'en
des cas exceptionnels un animal pouvait provenir de son parent sans
fcondation pralable. On attribuait  des causes peu connues, souvent
surnaturelles, l'apparition d'un tre dont le mode d'origine n'avait pas
t observ. La science moderne a fait justice des absurdits; mais,
trop absolue, elle avait cart la gnration sans _baptme sminal_ des
thories positives. On sait aujourd'hui, grce  des observations
nombreuses et irrprochables, qu'un certain nombre d'tres vivants
viennent au monde n'ayant pour tout parent qu'une mre. _Lucina sine
concubitu._ C'est ce qu'on appelle la _parthnogense_, ou la gnration
par des femelles vierges. Tel est le cas des Pucerons, comme le
dmontra, dans le sicle dernier, le philosophe et naturaliste Bonnet,
de Genve; des Lpidoptres du genre Psych, ainsi que l'a tabli de nos
jours de Siebold; des Hymnoptres de la tribu des Cynipides, auteurs de
ces excroissances souvent bizarres, que portent frquemment certaines
plantes, particulirement le chne, et qu'on nomme des galles.
Bornons-nous  ces exemples; la liste des animaux reconnus
parthnognsiques serait fort longue. Elle comprend aussi l'Abeille.

Un cur de Silsie, apiculteur zl, Dzierzon, frapp d'un certain
nombre de faits curieux, que la pratique avait signals depuis longtemps
aux leveurs d'abeilles, sans leur en rvler la cause, en chercha
l'explication et la trouva dans la parthnogense. Il en formula la
thorie dans les propositions suivantes:

1 Tout oeuf de l'Abeille-mre qui reoit le contact du fluide sminal
devient un oeuf de femelle ou d'ouvrire; tout oeuf qui n'a pas subi
ce contact est un oeuf de mle.

2 L'Abeille-mre pond  volont un oeuf de mle ou un oeuf de
femelle.

Ces propositions venaient bouleverser les ides gnralement admises sur
la multiplication des tres. Elles rencontrrent beaucoup de
contradicteurs et suscitrent de vifs dbats parmi les apiculteurs. La
thorie de Dzierzon finit cependant par triompher de toutes les
rsistances. Or, voici de quelle faon merveilleusement simple elle
donnait la clef de certains phnomnes.

Les gteaux prsentent parfois une irrgularit remarquable, qui
concide avec un dveloppement exagr de la population mle. Les
apiculteurs allemands dsignent par une dnomination spciale ces
gteaux mal faits; ils les appellent _buckelige Waben_ (gteaux bossus),
et par suite _buckel Brut_ (couve bossue), la gnration qui en
provient. Quelle est la cause de ces anomalies? Elles rsultent, selon
Dzierzon, de ce que la jeune reine, mal conforme pour le vol, n'a pu
quitter la ruche, ni, partant, tre fconde. Il s'ensuit fatalement
qu'elle n'a pu pondre que des oeufs de faux-bourdons. Or, ces oeufs
n'ont pas t pondus seulement dans les cellules destines  recevoir
des mles, mais aussi dans les cellules d'ouvrires, beaucoup plus
petites. Les larves de faux-bourdons sont bientt  l'troit dans ces
compartiments qui ne vont pas  leur taille. Les abeilles, qui s'en
aperoivent, se htent de les agrandir, et on les voit, une fois clos,
se soulever en dme saillant au-dessus du niveau des cellules renfermant
des ouvrires.

Vers la fin de sa vie, la reine, sans cesser d'tre fconde, produit une
proportion d'oeufs mles toujours croissante avec l'ge, et finit mme
parfois par n'en plus produire de l'autre sexe. C'est qu'une ponte
prolonge a puis la provision de substance fcondante renferme dans
le rservoir sminal. Plus d'oeuf fcond par consquent; tout oeuf
pondu est un oeuf de mle.

On voit parfois des ouvrires pondre quelques oeufs, et toujours des
oeufs de mles; le fait est signal par Aristote lui-mme. Il n'a rien
d'extraordinaire, si l'on observe que les ouvrires ne sont que des
femelles, dont les organes gnitaux ont subi un arrt de dveloppement.
L'imperfection de l'appareil reproducteur les rend inaptes  la
fcondation, sinon  la production de quelques oeufs, qui seront
invitablement des oeuf de mles.

Il existe deux varits, entre autres, deux races d'abeilles: l'une est
celle de nos pays, l'autre est la race italienne, l'Abeille
_ligurienne_, l'Abeille chante par Virgile, et prfre  la premire 
cause de son humeur, dit-on, plus paisible et de la supriorit de ses
produits. Aussi essaye-t-on de la propager hors de son pays. Des
croisements en rsultent. Or voici ce qui arrive invariablement, affirme
Dzierzon. Qu'une abeille allemande reoive un mle italien, vous
obtiendrez des femelles et des ouvrires mi-parties allemandes et
italiennes et des mles purs allemands; et rciproquement, une femelle
italienne et un mle allemand donneront des mles de pure race italienne
et des femelles et ouvrires dont les caractres seront un mlange de
ceux des deux races. Preuve que le mle et la femelle concourent
galement  la production des femelles, et que le mle n'entre pour rien
dans la procration des mles.

Reste  dmontrer la seconde partie de la thorie, savoir: que la reine
pond  volont des oeuf de l'un ou de l'autre sexe. Nous savons que
les cellules de mles diffrent de celles d'ouvrires par leurs
dimensions. Or l'Abeille-mre ne s'y mprend jamais, et, sauf les cas de
non-fcondation, chaque sorte de cellule reoit l'oeuf qui lui
convient. Elle pondrait donc, selon son bon plaisir, des mles ou des
femelles.

Telle est, dans ce qu'elle a d'essentiel, la thorie de la
parthnogense de l'Abeille, telle que Dzierzon l'a formule et que
l'acceptent la presque totalit des apiculteurs et des zoologistes.

Le lecteur nous permettra de lui opposer quelques doutes. Et d'abord,
n'est-elle pas exorbitante, cette facult concde  l'Abeille, seule
parmi tous les tres vivants, non seulement de connatre le sexe de
l'oeuf qu'elle va pondre, mais, bien plus, de pouvoir volontairement
en dterminer le sexe? Tout oeuf est originairement mle. Fcond, il
change de sexe et devient femelle. On dit bien, pour expliquer un fait
si extraordinaire, que la pondeuse peut,  volont, en comprimant ou non
le rservoir sminal, dverser sur l'oeuf qui descend dans l'oviducte
une certaine quantit de matire fcondante, ou bien le laisser passer
sans le gratifier de cette aspersion, si elle veut faire un mle. Il
faut cependant remarquer qu'on n'a jamais song  attribuer  aucun
autre animal qu' l'Abeille le pouvoir d'agir volontairement sur des
phnomnes qui, par leur essence mme, semblent absolument soustraits 
l'influence de la volont. Il ne serait donc pas trop, pour tablir chez
elle l'existence d'une aussi trange facult, d'une foule d'expriences
concordantes. Or pas un fait exprimental ne l'a jamais prouve. Cette
facult reste donc une hypothse, une explication, et rien de plus.

C'est dj bien assez de reconnatre  l'Abeille, non point la notion du
sexe de l'oeuf qu'elle va pondre, ce qu'on ne saurait raisonnablement
admettre, mais l'instinct de dposer dans chaque sorte de cellule des
oeufs du sexe appropri. Sa facult lective va jusque-l, mais pas
plus loin; encore est-elle en certains cas mise en dfaut, et il n'est
pas rare de trouver quelques mles gars dans des cellules d'ouvrires,
par le fait d'une pondeuse cependant en bonne sant et normalement
fconde. L'exprience a mme montr  M. Drory, que si toutes les
grandes cellules ont t enleves de la ruche, la mre, le moment venu
de pondre des oeufs de mles, n'hsite nullement  les dposer dans
les cellules d'ouvrires; et, inversement, elle pond des oeufs
d'ouvrires dans des cellules de mles, si l'on n'en a pas laiss
d'autres  sa disposition.

La parthnogense n'est point ici en cause. Le fait de la ponte
d'oeufs fertiles par une reine non fconde n'est nullement contest.
La fcondation n'est point ncessaire, pour que des germes mles se
dveloppent; mais cela ne veut point dire que la fcondation n'ait sur
ces germes aucune influence. Ils n'en subissent pas moins l'action du
fluide sminal, qui leur transmet,  des degrs divers, la ressemblance
paternelle. Les faux-bourdons peuvent natre sans pre; mais, si un pre
intervient, il leur imprime plus ou moins fortement le cachet de sa
race.

On peut constater, en effet, contrairement aux assertions de Dzierzon,
que, dans une ruche dont la mre est de race italienne pure, mais a t
fconde par un mle du pays, les faux-bourdons qui, thoriquement,
devraient tous tre des italiens purs, sont des mtis, aussi bien que
les ouvrires. Les mles tiennent donc de leur pre, tout comme leurs
soeurs, et l'Abeille ne fait point exception  la loi commune.

La production des oeufs de l'un ou de l'autre sexe parat tre une
ncessit physiologique, troitement lie  des conditions particulires
de temprature et d'alimentation, et sans aucun rapport avec la volont
de l'Abeille. C'est normalement au printemps, et  une poque prcise,
que les mles commencent  se montrer dans les ruches. On sait, d'autre
part, que les colonies parvenues  la fin de l'hiver avec des provisions
abondantes sont celles o les mles se montrent le plus tt. Souvent il
suffit de nourrir artificiellement une ruche, au dbut du printemps,
pour y hter l'apparition des mles. La prcocit ou le retard des beaux
jours interviennent encore pour hter ou diffrer la ponte des mles. Et
l'on ne voit pas o et comment la volont de la pondeuse pourrait se
glisser comme facteur dans ce phnomne, si nettement soumis aux
fluctuations des circonstances extrieures. Il est vrai que les
apiculteurs nous diront que la reine, voyant le temps si beau et les
provisions abondantes, se met en devoir de pondre des mles. Mais quelle
sagacit, quelle pntration ont donc ces gens si bien renseigns sur
les penses qui peuvent clore dans la cervelle d'une abeille?

* * *

Deux jours aprs la promenade nuptiale, la jeune mre commence sa
ponte. Les oeufs ne sont point dposs au hasard  et l, dans les
cellules vides. Le haut des rayons est laiss, en gnral, pour les
provisions, miel et pollen. La pondeuse se place vers le milieu du
rayon; l, un premier oeuf est dpos dans une cellule, puis dans les
cellules contigus et ainsi de suite, l'espace garni d'oeufs allant
toujours en s'largissant sans jamais prsenter aucun vide, en sorte que
les premiers oeufs pondus se trouvent au centre de cet espace, les
plus rcemment pondus sur les bords.

Quand la mre a ainsi pourvu d'oeufs une certaine tendue du rayon,
elle passe sur l'autre face, et pond de mme dans les cellules adosses
aux premires. Puis elle passe aux rayons juxtaposs au premier, 
droite et  gauche, ensuite aux suivants, en s'cartant toujours
symtriquement de part et d'autre du premier, qui occupe ainsi le centre
des rayons porteurs d'oeufs ou de couvain. Cette disposition a
l'avantage de runir dans la partie centrale de la ruche, la plus facile
 maintenir  la temprature convenable, tout ce qu'il y a d'oeufs ou
de larves; c'est l que les ouvrires se trouvent runies en masses
presses, rchauffant le couvain de leur propre chaleur.

L'activit de la ponte dpend surtout de l'abondance des rcoltes que
font les ouvrires, partant de la richesse de la floraison  un moment
donn. C'est au printemps, aprs le long repos de l'hiver, qu'a lieu la
plus grande ponte; elle est beaucoup moindre durant tout le reste de la
saison, surtout en automne. Il semble que, plus la maison s'enrichit,
plus la mre est nourrie; or, plus elle mange, plus ses ovaires
grossissent, par le grand nombre d'oeufs qui viennent  maturit. Le
dveloppement de ses organes internes se trahit extrieurement par le
volume de son abdomen: il est norme au printemps, et il semble parfois
que l'Abeille ait peine  le traner.

Les premires pontes ne donnent que des ouvrires; un peu plus tard, en
avril ou ds la fin de mars, la mre commence  pondre des mles. Il
n'est gure pondu d'oeufs de ce sexe au del de juin et juillet. Quant
aux oeufs qui donnent naissance  des reines, nous ne nous en
occuperons pas pour le moment.

* * *

Comme la grande majorit des Insectes, les abeilles subissent des
mtamorphoses, et passent par les trois tats connus sous les noms de
_larve_, _nymphe_, _insecte parfait_. C'est un grand avantage, pour des
insectes sociaux, que d'avoir un dveloppement rapide: il y a gain de
temps et de travail, et prompte rparation des dchets que, pour une
cause ou une autre, la population de la ruche peut avoir subis. Peu
d'insectes ont une volution aussi courte que les abeilles. Et il est
remarquable que chez elles, des trois sortes d'individus, celui qui se
dveloppe le plus vite est celui dont la privation est le plus sensible,
la mre, qui clt le seizime jour aprs la ponte; puis vient
l'ouvrire, dont le dveloppement comprend vingt-deux jours; enfin le
mle, qui en exige vingt-cinq.

Voici du reste un tableau dtaillant la dure des diffrentes phases de
la mtamorphose, qui dispensera de plus amples explications.

    +--------------------+-----------+-----------+-----------+
    |                    |   MRE.   | OUVRIRE. |   MALE.   |
    |                    +-----------+-----------+-----------+
    |                    |   jours.  |   jours.  |   jours.  |
    | tat d'oeuf        |     4     |     4     |     4     |
    | tat de larve      |     5     |     5     |     6     |
    | Filage du cocon    |     1     |     2     |     3     |
    | Repos              |     2     |     3     |     4     |
    | tat de nymphe     |     4     |     8     |     8     |
    |                    +-----------+-----------+-----------+
    |       TOTAL        |    16     |    22     |    25     |
    +--------------------+-----------+-----------+-----------+

Combien d'oeufs peut pondre journellement une mre? On n'est pas
exactement renseign  ce sujet. Certains estiment qu'au printemps, au
temps de la plus grande ponte, le chiffre des oeufs pondus en un jour
peut atteindre 4000! D'autres ne croient pas qu'il dpasse 1200.

M. Sourb[5], acceptant comme moyenne de la ponte le chiffre de 2000
oeufs par jour, arrive par un calcul facile, bas sur le tableau qui
prcde, aux rsultats suivants:

    1er jour: 2000 oeufs.

    2e  jour: 2000 + 2000 = 4000 oeufs.

    3e  jour: 2000 + 2000 + 2000 = 6000 oeufs.

Les oeufs du premier jour closant le quatrime, il ne pourra jamais y
avoir plus de 6000 oeufs dans la ruche.

Par un calcul analogue, on arrive  trouver que, le vingt et unime
jour, date de la premire closion d'ouvrires, il existera en tout 42
000 cellules remplies d'oeufs de larves et de nymphes, chiffre qui ne
sera jamais dpass par la totalit du _couvain de tout ge_.

Quant au chiffre de la population totale, en tant qu'ouvrires actives,
il varie dans des limites fort tendues, de 10 000  50 ou 60 000
individus, parfois davantage. Avec quelle fiert et combien plus de
justesse, la mre de tous ces enfants pourrait s'appliquer la
prsomptueuse parole de Louis XIV: _L'tat c'est moi!_

Outre qu'elle est soumise  diverses oscillations dans le cours d'une
anne, la fcondit de la mre dcrot avec l'ge, et nous avons dj
dit que, vers la fin de sa vie, la mre produit des mles de plus en
plus nombreux et finit mme par ne plus pondre que des mles. La ruche,
comme on dit, devient alors _bourdonneuse_.

Mais elle peut aussi le devenir dans d'autres circonstances, soit que la
reine, mal conforme, n'ait pu effectuer la promenade nuptiale, soit
que, fait peu connu des apiculteurs, un tat pathologique particulier
ait atteint les organes reproducteurs de l'Abeille, tant les ovaires,
dont les germes tendent  l'atrophie, que le contenu du rservoir
sminal, dont les lments se dissolvent, et qui perd ainsi son pouvoir
fcondant.

Toute ruche bourdonneuse est voue  une destruction prochaine, les
faux-bourdons ne faisant que consommer sans rien produire, si
l'apiculteur,  temps inform, ne se hte d'introduire du couvain
extrait d'une autre ruche, avant que toute la population ouvrire ait
disparu de la colonie menace.

Chose bien remarquable, et qui met en vidence une grave imperfection de
l'instinct. Les abeilles ne sont pas moins attentives et moins
affectueuses  l'gard d'une mre bourdonneuse, que pour une mre
normalement fconde. Elles massacreront sans piti la femelle doue des
meilleures qualits, qu'on tente d'introduire dans la ruche, pour la
substituer  la mauvaise pondeuse, pour qui elles continuent d'avoir les
attentions les plus dlicates. Mieux avises, elles devraient se hter
de supprimer la mre infconde et la remplacer par une nouvelle, alors
qu'il en est temps encore, et qu'il reste dans la ruche un peu de
couvain d'ouvrires. Nous verrons, en effet, comment, d'une larve
d'ouvrire elles savent faire une reine. La ruche donc, en certains cas,
s'anantit par suite de l'imperfection de l'instinct des abeilles.

* * *

La mre est, en temps ordinaire, d'humeur fort placide,  tel point
qu'on peut la saisir  la main sans craindre d'tre piqu, alors qu'une
ouvrire, en pareil cas, userait infailliblement de son aiguillon. Mais
il est des circonstances o la mre, elle aussi, est accessible  la
colre.

Pas plus que les ouvrires elle ne supporte une rivale dans la colonie.
Quand, dans une ruche dj pourvue d'une reine, une seconde vient 
clore, l'ancienne essaye de la tuer en la frappant de son aiguillon,
qu'elle ne dgaine en aucune autre circonstance. Le plus souvent les
abeilles l'en empchent. Mais les deux reines ne cohabitent pas
cependant sous le mme toit. La sparation est ncessaire. L'ancienne
mre laisse la place vide  la nouvelle, et part avec une partie de la
population. C'est ce qu'on appelle l'_essaimage_.

S'il en faut croire Huber, les choses ne se passeraient pas toujours
aussi paisiblement, et, au lieu d'une sparation  l'amiable, c'est un
combat qui aurait lieu, un duel  mort, dont le clbre observateur des
abeilles a dcrit les mouvantes pripties. Nous lui laisserons la
parole.

Aprs avoir racont comment, dans une ruche contenant cinq ou six
cellules royales, la premire jeune reine close se jeta avec fureur sur
la premire cellule royale qu'elle rencontra, parvint  l'ouvrir de ses
mandibules, introduisit son abdomen dans l'ouverture, pera la reine
prs d'clore de son aiguillon, et procda de mme  l'gard des autres,
Huber voulut voir ce qui arriverait dans le cas o deux reines
sortiraient en mme temps de leurs cellules.

Le 15 mai, dit-il, deux jeunes reines sortirent de leurs cellules
presque au mme moment. Ds qu'elles furent  porte de se voir, elles
s'lancrent l'une contre l'autre avec l'apparence d'une grande colre,
et se mirent dans une situation telle, que chacune avait ses antennes
prises dans les dents de sa rivale; la tte, le corselet et le ventre de
l'une taient opposs  la tte, au corselet et au ventre de l'autre;
elles n'avaient qu' replier l'extrmit postrieure de leurs corps,
elles se seraient perces rciproquement de leur aiguillon, et seraient
mortes toutes deux dans le combat. Mais il semble que la nature n'a pas
voulu que leur duel fit prir les deux combattantes; on dirait qu'elle a
ordonn aux reines qui se trouveraient dans la situation que je viens de
dcrire de se fuir  l'instant mme avec la plus grande prcipitation.
Aussi, ds que les rivales dont je parle sentirent que leurs parties
postrieures allaient se rencontrer, elles se dgagrent l'une de
l'autre, et chacune s'enfuit de son ct.

...Quelques minutes aprs que nos deux reines se furent spares, leur
crainte cessa, et elles recommencrent  se chercher; bientt elles
s'aperurent, et nous les vmes courir l'une contre l'autre: elles se
saisirent encore comme la premire fois, et se mirent exactement dans
la mme position: le rsultat en fut le mme; ds que leurs ventres
s'approchrent, elles ne songrent qu' se dgager l'une de l'autre, et
elles s'enfuirent. Les ouvrires taient fort agites pendant tout ce
temps-l, et leur tumulte paraissait s'accrotre, lorsque les deux
adversaires se sparaient; nous les vmes  deux diffrentes fois
arrter les reines dans leur fuite, les saisir par les jambes, et les
retenir prisonnires plus d'une minute. Enfin, dans une troisime
attaque, celle des deux reines qui tait la plus acharne ou la plus
forte, courut sur sa rivale au moment o celle-ci ne la voyait pas
venir; elle la saisit avec ses dents  la naissance de l'aile, puis
monta sur son corps, et amena l'extrmit de son ventre sur les derniers
anneaux de son ennemie, qu'elle parvint facilement  percer de son
aiguillon; elle lcha alors l'aile qu'elle tenait entre ses dents et
retira son dard; la reine vaincue tomba, se trana languissamment,
perdit ses forces trs vite et expira bientt. Cette observation
prouvait que les reines vierges se livrent entre elles  des combats
singuliers. Nous voulmes savoir si les reines fcondes et mres avaient
les unes contre les autres la mme animosit.

Trois cellules royales opercules furent places dans une ruche dont la
mre tait trs fconde. Elles furent l'une aprs l'autre ventres par
la mre, et les nymphes tues. Huber introduisit ensuite dans cette mme
ruche une autre reine trs fconde, qui, victime de la curiosit de
l'observateur, fut, aprs une courte lutte, poignarde par la reine
rgnante.

L'imagination ne se mlerait-elle point pour quelque part  ces rcits
de l'illustre aveugle? Nous serions port  le croire, d'autant plus
que, depuis Huber, personne encore,  notre connaissance, n'a t tmoin
de ces duels entre les reines.

Toujours est-il que, dans les circonstances ordinaires, la ruche ne
contient qu'une reine, qu'une pondeuse. C'est en vain que, dans une
colonie pourvue de sa mre, on essayerait d'en introduire une seconde.
Elle est rejete, peu de temps aprs,  l'tat de cadavre, excute par
les ouvrires bien plutt que par la mre. Une fois du moins, j'en ai la
certitude, une reine perdue, s'tant jete dans une de mes ruches, put 
peine franchir le trou de vol. Assaillie par les sentinelles, elle fut
presque aussitt ramene  l'extrieur, et je la vis, sur le tablier,
tiraille en tous sens par une multitude d'abeilles, frappe enfin de
l'aiguillon par l'une d'elles et rejete, inanime, au pied de la ruche.
Pour qu'une reine trangre soit agre, il faut que la ruche soit
orpheline; la nouvelle arrive est alors accueillie avec empressement et
choye comme la mre commune.

On a cependant signal des cas de coexistence de deux reines fcondes
dans une mme colonie. Le fait est exceptionnel, mais on est oblig de
l'admettre, car il est affirm par plus d'un observateur digne de foi.
Et d'ailleurs il s'explique. La reine, nous le savons, est toujours
entoure d'une garde qui la dfend contre toute agression. Il peut
arriver qu'une jeune reine venant d'clore soit immdiatement entoure
de jeunes ouvrires qui n'ont pas eu le temps de connatre leur mre.
Elles adoptent la jeune reine, la dfendent contre leurs soeurs
anes, qui voudraient s'en dbarrasser; et comme la reine lgitime est,
de son ct, protge de mme par les vieilles abeilles contre les
gardiennes de la jeune reine, il s'ensuit que l'une et l'autre se
maintiennent, comme deux comptiteurs  l'empire,  la tte de deux
factions rivales.

* * *

Combien de temps vit une reine? Trois ou quatre ans sont la dure
normale de son existence. On a vu cependant des reines encore vivantes
aprs cinq ts, soit cinq annes de vie active. C'est une longue vie
pour un insecte. Encore un des plus remarquables effets de l'adaptation.
La mort de la mre, en effet, est toujours un grave dommage pour la
colonie. Elle se traduit invitablement par la cessation de la ponte
durant tout le temps qui s'coule entre la disparition de la pondeuse et
son remplacement. Et ce temps peut comprendre une vingtaine de jours au
moins, si la ruche ne contient pas dj des cellules royales avec larves
ou nymphes. On peut juger, par les valuations qu'on a faites de la
ponte journalire, combien l'interrgne reprsente d'oeufs non pondus,
d'habitants perdus pour la colonie.

* * *

LES MALES.--Les mles ou faux-bourdons, nous le savons dj, n'ont
d'autre rle  remplir que celui de fconder les jeunes reines.
Quoiqu'un seul soit lu pour cette importante fonction, et pour qu'elle
soit assure, leur nombre est considrable dans la ruche, et dpend de
son importance. Il peut y en avoir de quelques centaines  deux ou trois
milliers. Ils ne travaillent ni n'exercent aucune fonction utile dans la
colonie. Jamais on ne les voit sur les fleurs; ils ne se nourrissent
qu'aux frais de la maison et aux dpens des provisions de miel amasses
dans les rayons. Leur vie est tout entire dans cette phrase de Kirby:
_Mares, ignavum pecus, incuriosi, apricantur diebus serenis, gul
dediti_.

Ils ne sortent de la ruche que dans les beaux jours et aux heures les
plus chaudes de la journe, surtout de midi  deux ou trois heures. Leur
vol est trs bruyant et suffit  les distinguer des ouvrires. En dehors
des quelques heures o ils prennent leurs bats dans les airs, ils
passent leur temps  se gorger de miel ou  dormir paresseusement sur
les rayons.

Ils se montrent ds le mois d'avril, avant le temps de l'essaimage et de
l'closion des jeunes reines. Sur la fin de juillet, en gnral, il ne
s'en produit plus. Comme ils consomment beaucoup, que leur prsence est
une cause de dchet trs sensible, les ouvrires se htent de s'en
dbarrasser, ds qu'ils ne sont plus utiles, aprs l'essaimage, ou ds
qu'une cause quelconque appauvrit la colonie. Elles expulsent sans piti
ces bouches inutiles et les jettent violemment  la porte. On a dit
qu'elles les tuent. Cela n'est pas exact, le mot pris  la lettre, car
elles ne les frappent point de l'aiguillon. Mais, les tirant de leurs
mandibules par les pattes, par les antennes, elles les mettent
simplement dehors, o on les trouve transis, se mouvant pniblement,
montrant par les quelques articles qui leur manquent aux antennes ou aux
pattes, les traces de la violence qui les a arrachs du nid. Ils
prissent ainsi misrablement de faim et de froid. Ah! les hommes ne
sont pas heureux, dans cet tat o les femmes gouvernent et ont seules
le privilge de porter l'pe!

* * *

LES OUVRIRES. LA CIRE. DIFICATION DES RAYONS.--Lorsqu'un essaim,
chapp d'une ruche, s'tablit en quelque endroit pour y fonder une
nouvelle colonie, les ouvrires s'empressent de btir des gteaux. La
matire dont ils sont faits, chacun le sait, est la cire. Cette
substance est le produit d'une scrtion. Les glandes cirires sont
places sous l'abdomen. Si l'on soulve le bord cailleux d'un segment,
pour mettre  dcouvert la base du segment suivant, ou simplement si
l'on exerce sur l'abdomen une traction suffisante pour dgager les
segments les uns des autres, on voit, sur la partie habituellement
recouverte par le segment prcdent,  droite et  gauche de la ligne
mdiane, une surface en forme de pentagone irrgulier, d'aspect
jauntre, de consistance molle. C'est l que la cire est scrte, 
l'tat de minces lamelles ayant la forme de la surface glandulaire
elle-mme (fig. 20).

Les quatre segments intermdiaires sont seuls pourvus de glandes
cirires; elles manquent au premier et au dernier, et font absolument
dfaut aux mles et aux reines.

Quand une abeille veut faire usage de la cire qu'elle a produite, elle
dtache les lamelles cireuses de dessous son abdomen,  l'aide de la
pince forme par le crochet ou peron du premier article des tarses
postrieurs et l'extrmit garnie d'pines du tibia. Au moment o elle
est dtache, la substance cireuse est transparente. Porte  la bouche
de l'Abeille et ptrie par les mandibules avec la salive, elle devient
opaque et acquiert les qualits qu'on lui connat.

[Illustration: Fig. 20.--Glandes cireuses de l'Abeille.]

Quand les abeilles se disposent  btir, elles s'attachent au plafond du
local adopt, et, vers son milieu, elles tablissent une petite lame
verticale de cire. Pour poser ce premier fondement du rayon, elles
procdent de la faon suivante. Une premire abeille, la bouche munie
d'un peu de cire, pralablement ptrie avec la salive, refoule les
autres en s'agitant d'une sorte de tremblotement trs vif, se fait une
place libre  l'endroit choisi, et l elle dpose la cire qu'elle tient
entre ses mandibules, l'applique et la travaille en une petite lame
saillante. Une autre lui succde et agrandit la lame, puis une
troisime, et ainsi de suite, jusqu' ce que la lame, accrue par ces
apports rpts, descende d'une longueur de 2  5 centimtres. Ce n'est
encore qu'une simple cloison, comme le plan axial du futur rayon, sans
la moindre bauche de cellules; son paisseur est d'environ 3  4
millimtres.

Bientt une abeille va creuser, avec ses mandibules, au haut de cette
lame, une cavit arrondie dont elle fixe les dblais sur le pourtour,
vers le haut, et qu'elle faonne en une sorte de margelle. Une autre
vient continuer ce premier travail. Puis on voit deux ouvrires,
opposes l'une  l'autre, chacune sur une des faces de la cloison,
travailler  deux cavits adosses. D'autres abeilles viennent
successivement renforcer ces travailleuses; il y en a bientt, dix,
vingt, puis enfin un si grand nombre, qu'il devient impossible de rien
voir.

Les cavits, d'abord arrondies, prennent bientt, au fur et  mesure que
leur fond s'amincit, la forme de pyramides  trois pans, et les rebords,
primitivement circulaires, prennent la forme de six pans inclins de 60
degrs les uns sur les autres. Les cellules sont dj reconnaissables;
elles n'ont plus qu' s'allonger horizontalement, leurs pans 
s'accrotre, pour atteindre leur longueur normale et se parfaire.

Pendant que les cellules s'bauchent dans le haut de la cloison,
celle-ci continue  s'tendre sur tout son pourtour, mais plus
rapidement dans le sens vertical, en sorte que le gteau en train de
s'accrotre prsente une forme elliptique,  grand axe vertical. Au fur
et  mesure, les cellules s'allongent avec une telle uniformit, que le
gteau, toujours aminci sur les bords, augmente rgulirement
d'paisseur vers sa partie moyenne et basilaire, o sont les cellules
les plus anciennes. Son pourtour est toujours  l'tat de cloison, avec
des bauches de cellules. Il en est autrement quand le gteau a atteint
tout le dveloppement que les abeilles jugent  propos de lui donner:
son bord infrieur alors s'paissit, les cellules extrmes atteignant 
leur tour les dimensions normales.

La premire range de cellules, celles qui adhrent  la vote, n'ont
jamais la forme des vraies cellules; deux pans suprieurs et l'angle de
60 qu'ils forment, y sont remplacs par la surface plane du plafond. En
outre, ces cellules faisant office de support du rayon, sont faites
d'une substance complexe, peut-tre d'un mlange de cire et de propolis,
bien plus ferme et plus tenace que la cire pure.

Les cellules adosses sur les deux faces du rayon ne sont pas
directement opposes une  une, ainsi que la forme pyramidale de leur
fond le fait pressentir. Si l'on enfonce, en effet, une pingle dans
chacune des trois faces du fond d'une cellule, on voit, sur l'autre ct
du rayon, que chacune des pingles se trouve tre sortie dans une
cellule diffrente; on reconnat ainsi que l'axe d'une cellule
correspond  l'arte commune de trois cellules juxtaposes, sur l'autre
ct du rayon.

Les abeilles n'attendent point qu'un gteau ait atteint ses dimensions
dfinitives pour en commencer d'autres. Ds que le premier a acquis une
certaine tendue, parfois une longueur de quelques centimtres
seulement, deux autres gteaux sont construits simultanment,  droite
et  gauche du premier; puis, quelque temps aprs, deux autres  droite
et  gauche des seconds, et ainsi de suite, jusqu' ce que le nombre
soit jug suffisant, nombre qui dpend de la population et de la
fcondit de la mre.

D'aprs ce qui prcde, les rayons descendent verticalement de la vote
et sont par suite parallles entre eux. Mais cette rgularit est loin
d'tre constante. Bien souvent il arrive, on ne sait par quel caprice,
que les abeilles posent la premire assise d'un rayon dans une direction
oblique par rapport  celle du rayon voisin; le nouveau rayon sera
vertical comme les autres, mais il ne leur sera plus parallle; au
contraire, son plan faisant un angle avec celui du voisin, le
rencontrera et se soudera  lui. Cette irrgularit est souvent fort
dsagrable pour l'apiculteur, et gnante pour ses observations ou ses
manipulations; mais les abeilles n'en ont cure. Elles font mme souvent
pis que cela, en dviant les gteaux de leur direction verticale et
fixant le bord infrieur ainsi dtourn, soit  un autre gteau, soit 
la paroi de la ruche.

Ces anomalies, qui sont frquentes, semblent indiquer que la verticalit
des rayons n'est pas une condition recherche par les abeilles, mais un
rsultat fortuit de la manire dont leurs constructions sont difies.
Quand les abeilles cirires pendent en plusieurs grappes de la vote et
construisent simultanment plusieurs gteaux, ces grappes demeurent le
plus souvent isoles les unes des autres et subissent ainsi, avec le
gteau qu'elles forment, la direction que leur imprime la pesanteur.
Mais si les abeilles d'une grappe s'accrochent  celles d'une autre ou 
la paroi voisine, la grappe, ainsi dvie de la verticale, tire sur le
gteau en voie d'accroissement, dont la mollesse est grande et la
rigidit nulle; le gteau se tord, devient gauche et va se fixer au
premier obstacle voisin.

Nous savons que les abeilles construisent deux sortes de cellules, sans
compter les cellules royales, les petites cellules ou cellules
d'ouvrires et les grandes cellules, ou cellules de faux-bourdons. Les
unes et les autres ont une longueur de 13 millimtres  13mm,5.
L'paisseur totale du rayon est de 26  27 millimtres. Un intervalle de
9 millimtres environ spare entre eux les rayons.

* * *

Ces dlicates constructions de cire sont une des plus tonnantes
merveilles de l'instinct. On remplirait un volume des pages loquentes,
souvent jusqu' l'enthousiasme, que l'admiration du gnie architectural
des abeilles a dictes aux apiculteurs, aux savants, aux potes.

Avec un minimum de matriaux, faire des cellules ayant la plus grande
capacit possible; trouver la forme de ces cellules qui permette
d'utiliser pour le mieux l'espace disponible; faire, en un mot, dans un
espace donn, le plus de cellules possible d'une capacit dtermine,
tel est le difficile problme que les abeilles ont pratiquement rsolu.
Le plus habile ouvrier, qui aurait  en chercher la solution,  l'aide
du compas, de la rgle et de l'querre, serait singulirement
embarrass. Figures gomtriques dfinies, mesures d'angles prcises,
rhombes et trapzes, prismes et pyramides, la solution exige ces notions
et d'autres encore. Et tout cela n'est qu'un jeu pour des mouches. Bien
plus, leurs procds n'ont rien de commun avec ceux du gomtre; elles
commencent leur travail et le dveloppent comme jamais praticien ne
songerait  le faire. Il dcouperait, lui, dans une lame plane, des
losanges, des trapzes de dimensions et d'angles voulus, et les
raccorderait ensuite. Tout autrement fait l'Abeille. Sous sa mandibule,
son unique instrument de travail, une surface sphrique devient
graduellement pyramidale; un rebord circulaire peu  peu se plie en une
ligne rgulirement brise, et se transforme en hexagone.

Bien des efforts ont t faits pour essayer de comprendre comment ces
petites cratures arrivent  excuter un travail aussi parfait. Darwin
seul a russi  porter quelque lumire dans une question si obscure, et
 dmontrer que ce magnifique ouvrage est le simple rsultat d'un petit
nombre d'instincts fort simples[6].

Nous rsumerons la dmonstration de l'illustre naturaliste.

Invoquant d'abord le grand principe des transitions graduelles, Darwin
constate que l'Abeille se trouve au plus haut degr d'une chelle, dont
le plus bas est occup par le Bourdon et un degr intermdiaire par la
Mlipone. Le Bourdon travaille sans ordre, surtout sans conomie; ses
alvoles sont ellipsodes, simplement rapprochs, souvent irrguliers.
Nous savons que ceux des abeilles sont des prismes hexagonaux contigus,
adapts  un fond pyramidal, form de trois faces losangiques. Les
constructions de la _Melipona domestica_, du Mexique, que Huber a
tudies, tiennent le milieu entre celles des abeilles et celles des
bourdons, et font comprendre comment la nature a pu passer de la plus
grossire de ces formes  la plus parfaite. Les cellules  couvain de la
Mlipone sont cylindriques, assez rgulires, et ne servent pas de
rservoirs  miel. Les provisions sont amasses dans de grandes urnes
sphrodales, tantt isoles, tantt contigus, formant une
agglomration irrgulire.

Considrons deux urnes dans ce dernier cas. La distance de leurs centres
tant moindre que la somme de leurs rayons, les deux sphres se coupent,
comme on dit en gomtrie, suivant un cercle commun  l'une et 
l'autre. Au lieu de laisser les deux sphres empiter l'une sur l'autre,
les Mlipones lvent entre elles une cloison plane, qui est prcisment
ce cercle d'intersection dont nous venons de parler. Si, au lieu de deux
sphres s'entrecoupant, nous concevons qu'il y en ait trois ou un plus
grand nombre, il existera trois cloisons planes ou davantage. Remarquons
que trois cloisons concourantes auront pour intersection commune une
ligne droite; et telle est l'origine de chacune des artes horizontales
du prisme hexagonal de l'Abeille. Enfin, si une sphre repose sur trois
autres, les trois surfaces planes auront la forme d'une pyramide et
reprsenteront le fond de la cellule de l'Abeille.

En rflchissant sur ces faits, ajoute Darwin, je remarquai que si la
Mlipone avait tabli ses sphres  une gale distance les unes des
autres, si elle les avait construites d'gale grandeur, et disposes
symtriquement sur deux couches, il en serait rsult une construction
probablement aussi parfaite que le rayon de l'Abeille.

Nous pouvons donc conclure en toute scurit que, si les instincts que
la Mlipone possde dj, et qui ne sont pas trs extraordinaires,
taient susceptibles de lgres modifications, cet insecte pourrait
construire des cellules aussi parfaites que celles de l'Abeille. Il
suffit de supposer que la Mlipone puisse faire des cellules tout  fait
sphriques et de grandeur gale; et cela ne serait pas trs tonnant,
car elle y arrive presque dj.

....Grce  de semblables modifications d'instincts, qui n'ont en
eux-mmes rien de plus surprenant que celui qui guide l'Oiseau dans la
construction de son nid, la slection naturelle a, selon moi, produit
chez l'Abeille d'inimitables facults architecturales.

Sans entrer dans plus de dtails, ce qui prcde nous semble suffire
pour faire saisir le sens de la dmonstration de Darwin. Elle te 
l'instinct de l'Abeille tout le merveilleux qu' premire vue il semble
avoir; elle le fait rentrer dans la loi commune du dveloppement graduel
des facults de tout ordre, elle le rend, en un mot, accessible  la
science.

Il n'est pas inutile d'ajouter  ce propos, que la prcision
mathmatique dont on s'tait plu  gratifier les travaux de l'Abeille,
s'vanouit lorsqu'on y regarde de prs et qu'on y apporte des mesures
rigoureuses. Ni les cellules d'une mme sorte n'ont des dimensions
absolument identiques, ni leurs lments une rgularit irrprochable,
ni les lames qui les forment une paisseur toujours la mme. Mais o
donc, dans la nature, est la perfection gomtrique? Le cristal lui-mme
ne la ralise point. Raumur tait donc dans l'illusion, quand il
proposait de prendre dans les dimensions des cellules d'abeilles l'unit
qui devait servir de base au systme des mesures.

Des dfectuosits d'un autre ordre altrent encore la rgularit des
rayons. Quand il s'agit de passer d'une sorte de cellules  une autre,
des cellules d'ouvrires aux cellules de mles, le raccordement des unes
aux autres tant impossible, la transition se fait par le moyen de
cellules de dimensions intermdiaires, et,  et l, par des vides, par
des espaces inutiliss, perdus en un mot. Enfin,  certains moments o
le temps presse, o la rcolte de miel est surabondante, au lieu de
construire de nouveaux gteaux, on se contente, si l'espace le permet,
d'allonger dmesurment les cellules dj construites, et, tout en les
allongeant, on les courbe, on les relve du ct de l'orifice, afin
d'empcher l'coulement du miel. Ceci n'est plus de la gomtrie, cela
est vrai, mais c'est de la physique bien comprise.

* * *

Les rayons servent  une double fin, l'levage du couvain et
l'emmagasinage des provisions.

Le couvain est la grande proccupation des abeilles. Il est l'objet de
leurs soins incessants. C'est pour lui que sont entrepris presque tous
les travaux de la ruche; c'est pour lui qu'est faite la majeure partie
de la rcolte. Si bien que c'est le signe certain de l'existence d'une
mre fconde dans la ruche, que de voir rentrer des butineuses charges
de pollen. Ds que cet apport cesse, on peut tre sr qu'il n'y a pas de
larves  nourrir, que la mre ne pond plus, ou qu'elle a cess de vivre.

Nous avons dj vu que les abeilles se tiennent en masses presses  la
hauteur des cellules garnies de couvain, qu'elles entretiennent ainsi
dans une chaleur convenable. Le refroidissement est trs prjudiciable
au couvain.

A peine la jeune larve est-elle sortie de l'oeuf, qu'elle reoit de la
nourriture. Son alimentation varie avec l'ge: au dbut, c'est une
substance fluide, de nature albumineuse,  laquelle se mle bientt une
certaine quantit de miel; puis enfin une bouillie faite de pollen et de
miel, que les nourrices vont puiser dans les cellules o ces aliments
sont tenus en rserve.

La larve se tient courbe au fond de la cellule, dont elle remplit
bientt toute la largeur; elle est alors oblige de se dtendre un peu,
 mesure qu'elle grossit, et de s'allonger en spirale. Elle ne se tient
point immobile: la nourriture lui tant servie en avant de la tte, il
lui faut, pour l'atteindre, progresser en tournant autour de l'axe de la
cellule. Depuis son closion jusqu'au terme de sa croissance, elle ne
fait qu'un repas ininterrompu, tant les nourrices mettent de ponctualit
 la servir.

Une particularit, qui d'ailleurs lui est commune avec les larves des
autres abeilles, a beaucoup intrigu jadis les naturalistes. Tout le
temps qu'elle mange et se dveloppe, elle ne fait point d'excrments, de
sorte qu'on a longtemps cru que la larve n'avait point d'anus, et que
son intestin se terminait en un fond aveugle. La partie terminale de
l'intestin, extrmement grle, avait chapp aux anatomistes, et avait
fait admettre une anomalie qui n'existe pas. C'est quand elle est repue
et qu'elle a atteint toute sa taille, que la larve se dbarrasse de tous
les rsidus accumuls de sa digestion, et on les retrouve, sous forme de
crottins bruntres, au fond de la cellule.

[Illustration: Fig. 21.--Larve et nymphes de l'Abeille ouvrire.]

Quand le nourrisson n'a plus besoin de rien, les ouvrires l'enferment
dans sa cellule, en y adaptant un couvercle (_opercule_) sensiblement
plan, fait d'une cire brune, dtache des bords des vieilles cellules.
Ceci arrive le neuvime jour depuis la ponte de l'oeuf. La cellule
opercule, le ver se file un cocon dans cette chambre close; puis, aprs
deux ou trois jours de repos, se transforme en nymphe. Cet tat dure
trois jours, au bout desquels la jeune Abeille entame le cocon et le
couvercle de cire; les nourrices l'aident dans ce travail. Elle sort de
son berceau, faible et toute ple. Les ouvrires l'entourent, la
lchent, la brossent, la rconfortent de quelques lampes de miel. Elle
a besoin de plusieurs jours, pour que ses poils gristres prennent leur
couleur sombre dfinitive, ses tguments de la consistance, ses muscles
de la vigueur. Elle peut alors se mler  ses soeurs anes et prendre
part  leurs travaux.

Que va-t-elle devenir? Cirire ou nourrice? Sentinelle ou butineuse? Ou
bien sera-t-elle  la fois tout cela, suivant les circonstances ou au
gr de son caprice? Dans toute association bien rgle, les attributions
de chacun sont nettement dtermines. Les abeilles n'ont garde de se
soustraire  cette loi conservatrice. Mais c'est l'ge, et l'ge seul,
qui dtermine la fonction. La mme abeille peut successivement les
remplir toutes. Les jeunes abeilles sont voues aux travaux intrieurs.
Elles sont les cirires et les nourrices, et cela pendant une priode de
dix-sept  dix-neuf jours. Pass ce temps, elles deviennent butineuses.

* * *

Nous avons vu  l'oeuvre les cirires et les nourrices. C'est le
moment de parler des butineuses. Avant de dcrire leurs travaux, il nous
faut,  leur endroit, examiner une question qui n'est pas sans
importance. Comment l'abeille, une fois sortie de la ruche, sait-elle la
retrouver? Les pourvoyeuses, en effet, ne portent pas leurs promenades 
quelques tires-d'aile seulement du logis; l'exprience a montr qu'elles
peuvent se rpandre au loin jusqu' deux et trois kilomtres et mme
davantage. Il n'est donc pas ais de comprendre comment ces petites
btes retrouvent le chemin du retour. On a beaucoup philosoph et mme
divagu sur ce sujet. La ralit est la chose du monde la plus simple.

Lorsque, aprs plusieurs journes assez froides pour empcher les
abeilles de sortir, survient un beau soleil, on voit, au moment le plus
chaud du jour, un vritable nuage d'abeilles, surtout si la colonie est
populeuse, voleter en tourbillonnant devant la ruche. C'est un spectacle
parfois admirable, et les apiculteurs le dsignent sous le nom de
_soleil d'artifice_.

Regardez attentivement les abeilles qui le composent; vous reconnatrez
que toutes sont tournes la tte du ct de la ruche, les unes
s'loignant en dcrivant des cercles de plus en plus grands, les autres
revenant en dcrivant des cercles ou des zigzags de plus en plus petits.
Or toutes ces abeilles sont des abeilles jeunes, ce qu'il est facile de
reconnatre  la fracheur de leur poilure.

Pour tre mieux difi, regardez ce qui se passe  l'entre de la ruche,
et suivez une jeune abeille ds l'instant o elle se montre  la porte.
Vous la voyez alerte, et cependant hsitante, videmment joyeuse de la
lumire et de sa vie nouvelle, faire quelques pas de , de l, sur le
tablier, puis, toute maladroite, se dcider enfin  prendre son essor,
ce qu'elle fait, tantt en se retournant d'abord vers la porte et
s'envolant  reculons, ou bien en s'lanant  quelques centimtres
seulement, pour se retourner aussitt; puis enfin, lentement et avec une
attention vidente, elle s'loigne, toujours  reculons, dans une spire
de plus en plus largie.

Voyez au contraire cette autre abeille, dont la dfroque pele dit assez
l'exprience acquise, les travaux accomplis, une vieille butineuse
enfin: brusquement elle franchit le seuil, la tte leve, pleine
d'assurance; c'est tout au plus si elle s'arrte un instant  donner un
dernier coup de brosse  ses yeux,  ses antennes, pour s'lancer
aussitt, en droite ligne, presse d'arriver tout l-bas, o elle sait
des fleurs riches de pollen et de miel, qu'elle a hte de recueillir.

Quel est donc le but des jeunes ouvrires qui font le soleil d'artifice?
Il se devine aisment. Sortant pour la premire fois de la ruche, elles
se familiarisent avec son aspect, en explorent les abords, et, de plus
en plus loin, le voisinage. Comme on ne tarde pas  perdre de vue
l'Abeille s'levant dans les airs, on ne peut que supposer que son
exploration continue encore au del par le mme procd. En dcrivant
ses cercles de plus en plus vastes, la tte tourne vers le lieu qu'elle
vient de quitter, l'Abeille se trouve, tout en s'loignant, dans la
situation du retour. Lorsqu'elle a ainsi fix dans sa mmoire la
topographie de la rgion environnant le lieu de sa naissance, elle peut
dsormais sortir sans hsiter, sre de retrouver son chemin, et, devenue
butineuse, s'lancer comme un trait du trou de vol, sans jamais se
retourner en arrire.

C'est donc la mmoire qui ramne l'Abeille  la ruche. Le souvenir qui
la guide s'est fait par le plus sr et le plus simple des procds,
puisque le chemin du retour est appris  l'aller dans la situation mme
du retour: l'Abeille s'loigne de la ruche ayant devant elle le tableau
qu'elle aura, devant elle encore, pour revenir.

Aussi qu'arrive-t-il, si on enlve la ruche pendant que les Abeilles
sont aux champs ou qu'on la remplace par une autre? La butineuse, au
retour, dsoriente, cherche de tous cts, dans une vidente
inquitude. Au bout d'un moment, on la voit repartir, comme pour
s'assurer si elle a bien suivi le bon chemin; mais toujours le mme
chemin la ramne au mme endroit. Si l'on n'a fait que changer la ruche
de place, pour la poser  une faible distance, la butineuse finit par la
retrouver. Si la ruche a t transporte fort loin, c'en est fait; le
hasard serait bien grand si elle tait retrouve, et les pauvres
Abeilles, aprs avoir longtemps rd autour du lieu o fut leur berceau,
iront, de guerre lasse, demander dans quelque ruche du voisinage une
hospitalit qui leur sera rarement accorde, et mourront misrablement,
poignardes par ses habitants!

Si,  la place de l'ancienne ruche, une autre a t mise, les butineuses
de la premire, aprs des hsitations sans fin, se dcident  y
pntrer. Charges de provisions, elles sont bien accueillies par les
habitants de la maison, et elles feront dsormais partie de la famille.
Les apiculteurs usent frquemment d'un pareil artifice, pour renforcer
un essaim trop faible: ils lui donnent toutes les butineuses d'une forte
ruche, en l'installant  sa place. L'ancienne ruche, porte ailleurs, se
sera bientt refait son bataillon de butineuses.

* * *

Sre de retrouver le chemin de la ruche, grce  la gymnastique que nous
avons dcrite, l'Abeille peut en toute assurance aller aux provisions.
La voil butineuse. Le pollen et le miel sont les deux objets importants
de ses courses au dehors; mais la propolis, qui sert  boucher les
fissures de la ruche, est encore une denre fort utile; l'eau enfin est
indispensable, soit pour diluer la pte servie aux larves, soit pour
dissoudre le miel granul, c'est--dire le vieux miel dans lequel le
sucre s'est spar en grumeaux solides. Aussi l'apiculteur a-t-il soin
de mnager,  porte de ses ruches, un abreuvoir o les Abeilles
puissent aller puiser l'eau dont elles ne sauraient se passer. Cette
ncessit tait dj connue de Virgile.

La cueillette du pollen prsente des particularits assez curieuses.
Dans les fleurs dont les tamines sont peu leves au-dessus du
rceptacle, ou dont la corolle est tubuleuse, l'Abeille, pour recueillir
le pollen, se pose sur ou dans la fleur. Elle brosse alors les tamines
de ses pattes antrieures, et recueille ainsi la poussire pollinique.
Mais elle n'est pas emmagasine telle quelle dans les corbeilles; il
faut qu'elle soit transforme en une pte cohrente, par son mlange
intime avec une certaine quantit de miel. Il est ais, en certains cas,
de voir comment se fait cette manipulation.

Si l'on examine attentivement une Abeille butinant dans une fleur peu
profonde, une capucine par exemple, on la voit, tout en introduisant sa
trompe au fond du rceptacle, pour y recueillir le nectar, frotter de
ses pattes antrieures les anthres, afin d'en dtacher le pollen; puis,
se soulevant lgrement au-dessus de la fleur, elle agite vivement ses
pattes intermdiaires, pour ptrir le pollen, que la trompe, faiblement
dploye, humecte d'un peu de miel dgorg, et le coller ensuite aux
corbeilles. Cette opration accomplie, l'Abeille se rabat de nouveau
dans la fleur, pour y continuer sa cueillette, ou, s'il n'y a plus rien
 faire, passe  une autre, qu'elle exploite de la mme manire.

Dans une fleur largement ouverte et dont les tamines sont portes sur
de longs filets, le pavot des jardins, par exemple, les choses se
passent un peu autrement. L'Abeille ne se pose point sur la fleur, ce
qui ne lui permettrait pas d'atteindre les anthres trop haut places;
mais, tout en se soutenant en l'air,  hauteur convenable, elle frle
de ses pattes antrieures ces organes couverts de pollen, qu'elle
recueille de la sorte. Le ptrissage se fait comme dans le cas
prcdent.

On peut remarquer que l'Abeille recueillant du pollen ne visite que des
fleurs de la mme espce. Jamais du pollen de plusieurs couleurs ne se
voit mlang dans ses corbeilles. Il en est de mme dans les cellules o
le pollen est entass; on ne voit jamais dans une mme cellule que du
pollen de mme sorte, ce qui semble indiquer qu'une seule Abeille se
charge d'approvisionner une cellule dtermine. Quelle peut tre la
raison de cette habitude? on l'ignore absolument.

L'Abeille rentre dans la ruche les corbeilles charges de pte
pollinique, se dbarrasse de son fardeau  l'entre de la cellule
destine  le recevoir, aide dans cette opration par ses soeurs. La
pte nouvellement apporte est applique et fortement presse,  l'aide
des mandibules, sur celle que contient dj la cellule. Aprs s'tre
soigneusement brosse et nettoye du moindre grain de pollen coll  ses
poils,  ses yeux,  ses antennes, la butineuse court  la porte, et,
pleine d'entrain, s'lance de nouveau vers les champs.

L'Abeille amassant du pollen peut en mme temps recueillir du miel.
Nombre de butineuses cependant ne rapportent  la ruche que du miel,
particulirement dans l'aprs-midi, o une grande partie du pollen a t
dj puis dans les fleurs. Il en est de mme,  plus forte raison,
dans les premires heures de la journe, alors que la dhiscence des
anthres ne s'est pas faite encore. Son jabot rempli de miel, l'Abeille
rentre  la ruche et va le dgorger dans une cellule.

Les cellules entirement pleines de miel ou de pollen sont opercules,
c'est--dire fermes exactement d'un mince couvercle de cire,
immdiatement appliqu sur le contenu. Tandis que les cellules  couvain
sont opercules avec de la cire vieille, l'opercule des cellules 
provisions est fait de cire nouvelle et blanche, scrte tout exprs.
Absolument plein de toute la masse de provision qu'il est susceptible de
contenir, le rayon est entirement opercul du haut en bas, sur ses deux
faces.

Bien que les Abeilles soient peu difficiles, relativement  la qualit
du miel qu'elles rcoltent, et qui parfois est dtestable, elles savent
nanmoins faire la diffrence entre le nectar des diverses fleurs. Il en
est qu'elles prfrent, et pour lequel elles dlaissent tous les autres,
quand le choix est possible. Ainsi les Lgumineuses, mais surtout les
Labies, sont les plantes mellifres par excellence. C'est aux Labies,
qui abondent sur l'Hymette, que le miel si vant ds l'antiquit, doit
encore aujourd'hui ses qualits exquises. Il est bien digne de remarque
que le got des Abeilles,  cet gard, soit absolument conforme au
ntre. Plus difficiles qu'elles toutefois, nous ne pouvons tolrer
l'cre liqueur qu'elles puisent dans les renoncules, pas plus que le
nectar nauseux des arbousiers.

* * *

L'activit des Abeilles, surtout des pourvoyeuses, dpend de la
fcondit de la mre. Mais cette fcondit est subordonne  son tour 
la richesse des provisions. Quand le miel donne bien, que les rentres
sont abondantes, la mre, mieux nourrie, pond davantage. Si, au
contraire, la source du miel tarit dans les fleurs, la ponte dcrot 
proportion. Toutefois, quand le miel est extrmement abondant, ce qui
arrive lorsque les circonstances favorisent la floraison de certaines
plantes mellifres, telles que les acacias, les trfles, etc., l'avidit
sans mesure des Abeilles sacrifie le couvain  la rcolte, et, pour
faire place  celle-ci, des oeufs, des jeunes larves peut-tre, sont
supprims. Tel rayon rempli d'oeufs la veille n'en contient plus un
seul le lendemain, et du miel se voit dans toutes les cellules. C'est l
un trait que les admirateurs passionns des Abeilles ignoraient,
heureusement pour eux, et pour elles.

Aux causes dj indiques comme augmentant ou diminuant l'activit des
Abeilles, il faut ajouter la temprature. Un beau soleil, une bonne
chaleur, surtout aprs une srie de mauvais jours, redoublent leur
vivacit; la prestesse de leurs allures, toute leur manire d'tre
tmoignent d'un bien-tre vident. C'est alors aussi que les travaux
vont vite. Mais ils ne chment pourtant pas, quand le temps est moins
favorable. Alors que toutes les Abeilles sauvages, sauf le Bourdon, ne
circulent qu'en plein soleil, et disparaissent absolument lorsqu'un
nuage vient en intercepter les rayons, l'Abeille sociale, elle, sait
trop le prix du temps, et ne s'arrte pas pour si peu. Le soleil se
voile, elle ne semble pas s'en apercevoir et continue sa collecte. La
journe est sombre, pluvieuse mme, elle sort parfois par ce mauvais
temps: les enfants sont l, affams, rclamant leur pitance, et il faut
la leur fournir, quelque temps qu'il fasse. De toutes les Abeilles la
premire leve, elle est celle dont la journe finit le plus tard.
L'Abeille solitaire dort la grasse matine; dans les plus chaudes
journes, elle ne sort gure avant les 8 ou 9 heures, fait un peu de
sieste vers le milieu du jour, et ne sort plus, pass 5 heures. La
mouche  miel vole aux champs, en t, ds l'aurore; et le soir, au
crpuscule, vers 8 heures, on voit encore rentrer  la ruche plus d'une
butineuse attarde, au vol lent, incertain, ayant peine  retrouver son
chemin, tant l'obscurit est dj profonde. La vie sociale cre des
besoins imprieux; il y faut satisfaire  tout prix, ou la maison
dchoit. La prosprit de la famille est en raison de l'activit de
chacun et de tous. Donc, pas de temps  perdre, tous les moments sont
remplis; c'est  peine si on a le loisir de prendre quelques instants de
rpit, de sommeil. La cit cependant bruit toujours, l'usine fonctionne
sans cesse ni trve. Travail de jour, travail de nuit se poursuivent
sans interruption. Une seule chose peut enrayer la machine, c'est le
froid. Quand la temprature extrieure descend au-dessous de 12  14,
l'Abeille ne sort pas, et le travail languit dans la ruche. Chacune ne
songe qu' se rchauffer, et toutes se rfugient et se pressent au
centre de l'habitation. Mais, au coeur mme de l'hiver, qu'une belle
journe survienne, qu'un beau soleil gaye les champs et les jardins, si
le thermomtre atteint une douzaine de degrs, on profite de l'aubaine
inespre, on court glaner aux rares fleurs que les frimas ont
pargnes; quelque ple mercuriale, quelque grle crucifre ont ouvert
au soleil leurs petites fleurs garnies de pollen; c'est toujours tant de
pris, un peu de frache pte pour les pauvres larves, s'il y en a, ou
pour celles qui ne tarderont pas  venir. Dans le midi de la France, il
n'est pas d'hiver si continuellement mauvais, que chaque mois, de
novembre  fvrier, ne donne quelques journes assez chaudes pour
permettre la sortie des Abeilles.

A cette vie si occupe, si active, la butineuse s'use vite. Parmi les
Abeilles qui rentrent de la picore, les corbeilles garnies de pollen ou
le jabot gonfl de miel, les unes ont l'allure dgage et la livre
intacte, ce sont des butineuses encore jeunes dans le mtier. D'autres,
avant d'aborder le seuil de la ruche, s'annoncent dj par le
bruissement particulier qui accompagne leur vol, lourd et pnible.
Poses, leur corps tout pel, leurs ailes fripes disent loquemment
leur grand ge, leurs longs travaux; ce sont de vieilles butineuses,
prs du terme de leur carrire. Bientt leurs ailes ne peuvent plus les
soutenir; c'est en vain qu'elles essaient de prendre leur essor, elles
retombent lourdement. Dsormais incapables de tout travail, sans valeur
pour la socit, leurs soeurs plus jeunes jettent brutalement dehors
ces bouches inutiles, sans reconnaissance pour les services rendus, pour
leur vie use  la peine, oubliant que ce furent l leurs nourrices.
C'est piti que de voir ces pauvres bannies se traner misrablement sur
le sol, attendant une mort lente  venir. Et combien finissent ainsi!
Bien peu meurent de leur belle mort sur les rayons. Le respect des
vieillards n'est pas une des vertus des Abeilles. A y bien regarder,
nous ne leur en trouverions gure d'autres, hlas, que celles qui
peuvent profiter  la cit. L'intrt de cet tre impersonnel et goste
semble tre la loi suprme. Le bien, comme nous l'entendons, ne s'y
rencontre, que s'il se confond avec l'utile.

En t, la vie des Abeilles ne dpasse pas cinq ou six semaines. En
hiver, elle peut tre de plusieurs mois. Il ne parat pas cependant, au
moins dans nos climats, que les Abeilles nes en automne puissent
franchir tout l'hiver et exister encore au printemps. Il m'a sembl que
toutes les Abeilles du dbut de la saison sont des Abeilles jeunes. Les
butineuses tout au moins ne passent pas l'hiver.

* * *

Outre l'levage des jeunes et la collecte des provisions, deux fonctions
accessoires sont attribues aux ouvrires: l'aration de la ruche et la
surveillance  la porte.

Pour ce qui est de la premire de ces fonctions, Huber a fait des
expriences desquelles il rsulterait que, pour renouveler l'air dans
l'intrieur de la ruche, un plus ou moins grand nombre d'Abeilles se
livrent  une gymnastique fort curieuse. A certains moments, surtout
alors que la rentre du miel est abondante, on voit,  l'entre de la
ruche, des Abeilles, la tte tourne vers l'intrieur, le corps pench
en avant, l'abdomen un peu relev, se tenir immobiles, leurs ailes
seules excutant des mouvements rapides, comme pour le vol; et ce vol
les emporterait, en effet, si leurs pattes fortement cramponnes ne les
retenaient sur place. Elles arent, dit-on, la ruche, en collaboration
avec d'autres Abeilles faisant la mme manoeuvre  l'intrieur. Il est
certain qu'un courant d'air trs sensible est alors produit par
l'Abeille, qui projette ainsi en arrire l'air frapp par ses ailes.

Cependant, si l'on considre le soin que les Abeilles mettent 
calfeutrer leur demeure, la position souvent trs mal approprie des
Abeilles dites ventilateuses  la production d'un effet utile, on peut
se demander si l'aration de la ruche est vraiment une ncessit aussi
imprieuse qu'on l'a dit, et s'il existe rellement des Abeilles
ventilateuses. Il se pourrait, que ces Abeilles qui bruissent  l'entre
de la ruche, et qui toutes sont des jeunes, loin d'excuter une
manoeuvre d'utilit gnrale, ne fassent qu'obir  un besoin purement
personnel, tel que le dveloppement par l'exercice des muscles du vol,
et se prparent de la sorte  remplir le rle de butineuses. Il n'est
pas inutile de remarquer  ce propos, que les Mlipones et Trigones,
Abeilles sociales d'Amrique, se font des nids auxquels ne donne accs
qu'un couloir troit et souvent fort long; bien plus, du soir jusqu'au
matin, l'entre de ce couloir est ferme d'un diaphragme de cire. Que
devient l'aration en pareil cas? Si les Mlipones et les Trigones ont
si peu souci de renouveler l'air dans leur habitation, il est bien
permis de penser que l'Abeille ne s'en proccupe pas davantage.

La garde de la porte est un fait trs positif. Dans toute ruche
suffisamment peuple, on voit toujours un certain nombre d'Abeilles se
tenir  l'entre, trottiner de  et de l, en apparence fort
tranquilles,  moins d'attaque manifeste. Chaque Abeille qui se prsente
est flaire, palpe par ces gardiennes, et ne passe qu'aprs avoir
satisfait  cette inquisition qui, du reste, n'est pas fort longue. Dans
le cas o une agression se produit, o des Abeilles trangres font une
tentative de pillage, le nombre des sentinelles augmente aussitt et
toute l'entre en est obstrue; l'inquitude ou la colre de ces
Abeilles sont alors manifestes, et malheur  l'intrus qui tomberait au
milieu d'elles, il serait  l'instant massacr.

Les Abeilles qui montent la garde sont aussi des Abeilles jeunes; mais
il faut voir en elles des ouvrires dsoeuvres, encore inactives, qui
viennent un instant prendre l'air du dehors, jouir un peu de la lumire,
plutt que des Abeilles charges d'une mission dfinie. Elles se
renouvellent  chaque instant, et leur nombre varie avec la population
de la ruche; plus elle est considrable, plus il y a de promeneuses sur
la porte.

* * *

ESSAIMAGE. LEVAGE DES REINES.--Une des plus importantes fonctions des
ouvrires est l'levage des mres et la prparation de l'essaimage.

Lorsque, aprs la grande ponte du printemps, la population est devenue
considrable et se trouve  l'troit dans la ruche, les Abeilles se
disposent  essaimer et s'occupent d'lever des reines. Les cellules
dans lesquelles les reines se dveloppent sont fort diffrentes de
celles des mles et des ouvrires (fig. 19, _a_). Quant  leur situation
d'abord, elles sont construites de prfrence, mais non toujours
cependant, au bas des rayons ou sur leur tranche latrale. Beaucoup plus
volumineuses que celles des mles, elles font librement saillie au del
du plan des orifices des autres cellules, et le dfaut de compression
latrale qui en rsulte fait qu'elles ne sont point prismatiques. Leur
forme, du reste, est modifie continuellement par les Abeilles, tout le
temps que la larve qui s'y trouve se dveloppe. Elles apparaissent au
dbut sous la forme d'une cupule ou d'une calotte sphrodale peu
saillante, dont les bords s'lvent de plus en plus, puis se rapprochent
insensiblement, tout en s'levant encore, jusqu'au moment o la larve
cesse de grandir. La cellule alors a la forme d'un d un peu recourb,
graduellement rtrci du fond  l'orifice, qui toujours est tourn en
bas. Le neuvime jour, les ouvrires operculent la cellule, non  l'aide
d'un simple diaphragme, mais en la prolongeant et la rtrcissant 
mesure, de manire  la terminer par un dme subconique, obtusment
arrondi au sommet.

L'conomie ordinaire des Abeilles n'est pas de mise pour la construction
des cellules royales; leurs parois sont fort paisses. Leur surface
extrieure est rendue ingale par une multitude de fossettes,
reproduisant grossirement la forme du fond des cellules ordinaires,
plus larges et mieux dessines  la base, plus petites et de plus en
plus confuses vers le bout.

La larve royale est copieusement nourrie de cette gele limpide que nous
avons vu servir  toutes les larves aprs leur naissance. Mais, tandis
que, pour les ouvrires et les mles, cette alimentation est bientt
remplace par une autre plus grossire, la larve de reine n'en reoit
jamais d'autre. Grce  cette nourriture substantielle, ses organes
reproducteurs, ses ovaires prennent leur dveloppement normal, et,
corrlativement, ses organes externes acquirent la conformation propre
 la femelle parfaite.

C'est bien la nourriture, et rien que la nourriture, qui fait les
reines. Une larve quelconque, destine, par sa situation dans une petite
cellule,  devenir une ouvrire, peut, au gr des Abeilles, devenir une
reine. Il suffira, pour que la transformation s'opre, de lui
administrer, au lieu de la vulgaire bouillie, de la gele royale: les
organes vous  un arrt de dveloppement fatal suivront leur volution
naturelle et complte; d'autres, par contre, ne se formeront pas, tels
que les brosses et les corbeilles, et l'ouvrire, en un mot, deviendra
reine. Il n'est pas indispensable que la larve  transformer soit prise
 sa naissance; elle peut avoir dj grandi et subi quelque temps, trois
jours au plus, le rgime de la pte.

La ncessit de cette transformation se prsente lorsque, en dehors du
temps de l'essaimage, la mre vient  mourir. La colonie serait, en
pareil cas, fatalement voue  une destruction prochaine, si les
Abeilles n'avaient le pouvoir de tirer de la plbe des ouvrires
quelques oeufs ou larves pour en faire des reines. Autour des lues,
les cellules voisines sont sacrifies, avec leur contenu. La cellule
respecte est agrandie, transforme en cellule royale, abondamment
approvisionne de la prcieuse gele, et le miracle s'accomplit.

Dis-moi ce que tu manges, je te dirai qui tu es. L'aphorisme de
Brillat-Savarin ne semble-t-il pas avoir t tout exprs fait pour les
Abeilles? Nulle part, tout au moins, il n'est aussi vrai que chez elles.
Cette puissance de l'alimentation, cette influence du rgime sur le
dveloppement ou l'atrophie des organes qui comptent parmi les plus
importants, est assurment un des faits les plus tonnants de la
physiologie animale.

Qu'est-ce donc que cette gele aux effets si merveilleux? On a longtemps
cru que c'tait le rsultat d'une laboration particulire faite par les
Abeilles, d'un mlange de pollen et de miel. Mais le microscope n'y
rvle aucune trace de la poussire fcondante des fleurs, ni la chimie
aucun lment qui procde de la mixture susdite. C'est une matire
azote, de la nature des substances dites albuminodes, enfin un produit
de scrtion. Sans en avoir la certitude, on prsume fortement que cette
substance provient des glandes cervicales suprieures, qui ne se voient
bien dveloppes que chez les ouvrires jeunes, chez les nourrices, et
sont au contraire atrophies chez les butineuses.

* * *

Quand les jeunes reines sont prs d'clore, le moment de l'essaimage est
venu. Plusieurs indices, auxquels l'apiculteur ne se trompe pas, ont
annonc, quelques jours  l'avance, la prochaine sortie d'un essaim: un
tat particulier d'agitation de la ruche, les bruyantes sorties des
mles aux heures chaudes de la journe, les Abeilles se suspendant en
grappes normes sous le tablier de la ruche, _faisant la barbe_, selon
l'expression reue, et produisant un fort bruissement  l'entre.

Enfin, par une belle journe, ds neuf ou dix heures au plus tt,
jusqu' quatre heures au plus tard, on voit tout d'un coup comme un
torrent d'Abeilles s'couler de la ruche, s'lever en tourbillonnant
dans les airs, avec un bruissement intense. Le spectacle est vraiment
saisissant; mais il est si prompt  se produire, que bien des
apiculteurs n'ont jamais eu la chance de l'observer. Au bout de
quelques minutes, ces milliers d'Abeilles, tourbillonnant toujours, se
concentrent graduellement vers un endroit, ordinairement une branche
d'arbre du voisinage, o on les voit toutes se ramasser, former un amas
globuleux autour de la branche, puis pendre au-dessous comme une forte
grappe. L'essaim est form.

Avec toutes ces Abeilles, la vieille mre a quitt la ruche, laissant la
place aux jeunes mres prs d'clore. Peu agile, ayant  traner un
ventre norme, la reine fugitive n'est gnralement porte d'un premier
lan qu' une faible distance de son ancien domicile. Le nuage que
forment les Abeilles de l'essaim a pour but de ne point laisser garer
la mre. O qu'elle se pose, toujours quelques Abeilles l'aperoivent,
l'entourent et deviennent ainsi le centre de ralliement de l'essaim.

Gnralement l'essaim se bornera, pour la journe,  cette premire
tape, pour ne partir que le lendemain, et s'tablir en un lieu dj
reconnu par des claireurs. Tantt l'essaim arrive d'une traite 
destination; tantt il n'y parvient qu'aprs une ou deux tapes
successives.

Tous les crivains qui depuis l'antiquit jusqu' nos jours ont parl
des Abeilles, n'ont pas manqu de recommander divers moyens pour obliger
les essaims  s'arrter dans leur essor, et  se poser dans le
voisinage. Fais retentir l'airain, dit Virgile, et frappe les bruyantes
cymbales. Moins potiquement, de nos jours, l'apiculteur ignorant
rgale les Abeilles fugitives d'un affreux charivari de casseroles et de
chaudrons. L'Abeille, hlas! y est insensible, et pour cause: elle n'a
point d'oreilles, et n'en fait pas moins sa halte l o il lui convient,
ou plutt l o la reine s'arrte.

Nous n'entrerons pas ici-dans la description des procds usits pour
recueillir les essaims et les loger dans une ruche. Ces dtails relvent
trop exclusivement de l'apiculture pratique.

A peine l'essaim est-il log dans sa nouvelle demeure, que les Abeilles
s'empressent de se mettre au travail. Ds le lendemain de son
installation, on peut constater, au plafond du local, les bauches de
quelques rayons, et dj les butineuses courent aux champs. La reine ne
tarde pas  garnir d'oeufs les rayons grandissants. La nouvelle
colonie est en pleine activit. On peut se demander d'o les cirires,
dans cette maison vide, tirent les lments de la cire qu'elles
produisent en si grande quantit. Nous avons nglig de dire que, avant
le dpart de l'essaim, toutes les ouvrires se sont gorges de miel dans
les magasins de l'ancienne ruche; elles partent donc le jabot plein,
ayant des vivres pour quelque temps, de quoi fournir  leur nutrition et
par suite  la scrtion de la cire.

* * *

Revenons  la souche. Appauvrie par le dpart de l'essaim, durant
quelques jours, elle parat morne et triste. Peu  peu cependant le
nombre des Abeilles y augmente par l'apport des naissances, et, si les
circonstances sont favorables, elle a bientt repris son aspect et son
animation antrieurs.

Une nouvelle reine, la premire sortie de sa cellule, a succd 
l'ancienne. Si la ruche est prospre et en tel tat qu'elle puisse
fournir un second essaim, elle l'accompagnera comme la vieille mre pour
le premier. Si la ruche ne doit pas donner d'autre essaim, les autres
reines sont supprimes les unes aprs les autres, mais non point toutes
 la fois; quelques-unes sont rserves pour remplacer, s'il y a lieu,
leur ane, expose  se perdre,  disparatre d'une faon ou d'une
autre pendant sa promenade nuptiale.

Le second essaim, dit essaim _secondaire_, part, en gnral, huit ou
neuf jours aprs l'essaim _primaire_. Il se forme quelquefois un
troisime essaim, bien rarement un quatrime. D'ordinaire ces essaims ne
se posent point dans le voisinage du rucher qui les a fournis, les
jeunes reines qui les accompagnent, plus lgres que les vieilles,
tant capables de parcourir de plus grandes distances sans s'arrter.

* * *

OUVRIRES PONDEUSES.--Nous ne pouvons passer sous silence une question
aussi importante thoriquement que dbattue parmi les leveurs
d'Abeilles. Il s'agit de la ponte des ouvrires. Nous savons que les
ouvrires ne sont que des femelles imparfaites, des femelles dont les
ovaires n'ont pas atteint leur entier dveloppement, et qui par suite
demeurent striles. Exceptionnellement, elles seraient, dit-on, capables
de pondre un certain nombre d'oeufs. Seulement, l'imperfection des
organes rendant chez elles toute fcondation impossible, ces oeufs,
conformment  la thorie connue, ne donneraient jamais que des mles.
Quelques-uns ont mme t jusqu' prtendre que la mre ne pondait que
des ouvrires, des femelles, et que la ponte des mles tait
exclusivement le fait des ouvrires. Les ouvrires seules, dans cette
dernire opinion, seraient parthnognsiques.

Huber ne s'est point born  affirmer l'existence d'ouvrires pondeuses;
il les aurait saisies sur le fait, aurait pu s'en rendre matre et les
examiner  loisir. Sans nous appesantir sur les difficults que
prsentent de telles constatations, bien qu'elles semblent n'tre qu'un
jeu pour l'ingnieux aveugle, nous nous bornerons  remarquer qu'on en
est rduit, encore aujourd'hui,  tabler sur les observations qu'il a
faites.

Quoi qu'il en soit, Huber, qui jamais n'est  court, en fait
d'explications, se rend compte comme il suit de la production des
Abeilles pondeuses. Tout d'abord il imagine que ces Abeilles doivent
natre dans le voisinage des cellules de reines, et cela, parce que l'on
conoit que les Abeilles, en prparant la gele royale et la servant aux
larves lues ont pu en laisser _tomber_ quelques parcelles dans les
cellules voisines. De l, pour les Abeilles qui ont recueilli les
miettes tombes de la table royale, la facult qu'elles partagent avec
la reine. Huber ne remarque point combien est improbable, chez des
insectes dont on admire tant, et  juste titre, la dextrit, cette
chute de la gele dans les cellules voisines, cette maladresse, disons
le mot, qui seule ferait les ouvrires pondeuses. Et puis, comment les
nourrices pourraient-elles laisser choir des parcelles de gele en
dehors de la cellule royale, puisqu'il leur faut s'introduire dans cette
cellule pour la dgorger dans le fond?

[Illustration: Fig. 22. 1. Ovaires d'Abeille reine;--2. d'ouvrire dite
pondeuse;--3. d'ouvrire ordinaire.]

Nanmoins tous les traits d'apiculture figurent les ovaires de
l'ouvrire ordinaire et ceux de l'ouvrire pondeuse (fig. 22). Ceux de
la premire sont tout  fait atrophis, ceux de la seconde, plus
dvelopps, renferment quelques oeufs. Huber, ayant dissqu une de
ces Abeilles, compta onze oeufs, qui lui parurent prts  tre
pondus. J'ai moi-mme dissqu bon nombre d'Abeilles,  ce point de
vue, et j'ai reconnu que, chez les vieilles butineuses, l'ovaire
prsente toujours cet tat d'atrophie qu'on donne comme caractristique
des ouvrires ordinaires; chez les jeunes, l'ovaire se trouve en l'tat
que l'on figure comme tant propre aux ouvrires pondeuses. J'ai mme
reu de prtendues ouvrires pondeuses, en lesquelles je n'ai reconnu,
tant  leur fracheur extrieure qu' l'tat de leurs organes internes,
que des Abeilles venant d'clore.

L'ovaire de l'ouvrire, depuis son closion jusqu' la fin de sa vie,
subit une rgression continue. C'est une loi gnrale de l'volution des
animaux, que des organes destins  ne jamais entrer en fonction, se
dveloppent pendant un certain temps, comme s'ils devaient remplir le
rle auquel la nature semble les appeler; puis, aprs avoir atteint un
certain degr, ne le franchissent point, et ne tardent pas  subir une
atrophie progressive.

* * *

DU LANGAGE DES ABEILLES.--Une des facults les plus tonnantes des
Abeilles et l'un des fondements les plus solides de leur tat social,
est la parfaite et constante harmonie qui rgne dans leur socit. Nulle
tendance particulariste dans la ruche, nulle indpendance individuelle.

La volont de l'un est la volont de tous. Il existe vritablement une
volont sociale, et mme, si l'on veut, une conscience sociale. Cette
inaltrable unit de vues et d'actions a t diversement explique. On
ne saurait parler aujourd'hui de volont impose  la colonie par un
monarque qui n'a de royal que le nom. Existerait-il, d'individu 
individu, une communication, un change d'ides,  l'aide de signes
particuliers? L'exprience, jusqu'ici, ne semble gure parler en faveur
d'un _langage_ entre les Abeilles. L'hypothse la plus naturelle, selon
nous, est que la similitude d'impression, chez des tres semblablement
organiss, doit forcment entraner la similitude de leurs actes. Toute
Abeille, dans une circonstance donne, apprcie de la mme faon les
faits dont elle est tmoin, subit les mmes impressions et se dtermine
en consquence.

* * *

Mais il existerait, chez les Abeilles, au dire des apiculteurs, une
sorte de langage qui n'a rien de commun avec celui dont nous venons de
parler; on a mme rdig une _grammaire apicole_. Htons-nous de dire
que l'un et l'autre ne sont qu'un produit de l'imagination des leveurs
d'Abeilles. Excusons-les: on est partial pour ce qu'on aime; l'affection
passionne qu'ils portent  leurs lves leur fait dcouvrir en eux une
foule d'avantages, de facults, dont la science attend en vain la
preuve. Ainsi en est-il de ce prtendu langage des Abeilles, lev  la
hauteur d'un dogme par la majorit des apiculteurs, qui prtendent y
puiser une foule de renseignements utiles.

On doit au pasteur Johann Stahala, de Dolein prs Olmtz, le premier
trait sur la matire. Prenons au hasard dans cette grammaire de
l'apiculteur:

    _Dziiiiiiiiii-dziiiiiiiiii_

est le son produit par les Abeilles, quand elles ont trop froid, et que
l'on a frapp du doigt contre la paroi de la ruche;

    _Houououououououououou_

est le triste chant de la ruche orpheline;

    _Ouizziir_

informe l'apiculteur que les Abeilles sortent chercher de l'eau;

    _Tchzouou_

qu'elles vont  la rcolte du miel;

    _Houhouhouhouhouhou_,

entendu le soir, en t, signifie que la rcolte est trs bonne;

    _Brrrr-brrrr_,

est le cri de dtresse des malheureux faux-bourdons, le jour de leur
massacre;

    _Tu-tu-tu-tu-tu-tu_,

est le chant de la jeune reine,  peine sortie de sa cellule, auquel la
vieille reine rpond:

    _Cou, cou, cou, ou couou, couou, couou_,

afin d'informer l'apiculteur qu'un essaim sortira dans deux ou trois
jours.

Nous en passons et des plus drles.

Les Insectes, on le sait, n'ont pas de voix. Le langage des Abeilles, si
langage il y a, ne saurait tre que le rsultat des modifications du
bourdonnement qui accompagne le mouvement des ailes. Le son produit par
ces organes varie en hauteur et en intensit avec la vitesse et
l'amplitude de leurs vibrations. En outre, l'intgrit des ailes ou le
dchirement de leurs bords, leur frlement contre les objets voisins,
sur le corps mme des autres Abeilles, apportent dans le bourdonnement
des diffrences sensibles, qui n'ont rien de significatif, surtout
d'intentionnel. C'est l tout ce qu'il faut penser du prtendu langage
des Abeilles.

* * *

IRRITABILIT DES ABEILLES.--L'AIGUILLON.--Si l'Abeille est bien outille
pour le travail, elle n'est pas moins bien arme pour le combat. Nous
avons dcrit l'aiguillon, dont l'ouvrire est prompte  faire usage,
lorsqu'on la saisit  la main, ou qu'elle se croit attaque dans sa
ruche. En dehors de ces deux circonstances, l'Abeille est le plus
inoffensif, le plus timide des tres. Loin de sa demeure, elle ne se
jette jamais sur qui l'attaque; elle ne songe qu' fuir.

Mais ce n'est jamais impunment qu'on va l'exciter chez elle, ou mme,
sans intention hostile, qu'on se livre devant la ruche  des mouvements
brusques, qu'elle ne manque jamais de prendre pour une provocation. Une,
dix, cent Abeilles, presque tout l'essaim, peuvent se jeter sur
l'agresseur inconscient ou volontaire, et lui faire payer cher sa
maladresse ou sa tmrit. Plus d'une fois un innocent quadrupde,
paissant prs d'une ruche, s'est vu assaillir par toute la colonie,
coupable seulement d'avoir agit la queue devant la porte de ces
susceptibles mouches. Souvent un travailleur inexpriment, bchant
devant une ruche, se sent tout  coup cribl de piqres, et n'chappe
que par une prompte fuite aux attaques de plusieurs milliers d'Abeilles
furieuses.

Nous avons vu que l'oeil des Abeilles est organis pour mieux
percevoir le mouvement des objets que leur forme. L'irritabilit de ces
insectes est en rapport avec cette nettet de perception d'un corps en
mouvement. L'immobilit, devant la ruche, ou tout au moins la lenteur
des mouvements de l'observateur, est une sauvegarde certaine. Il peut
impunment approcher d'aussi prs qu'il voudra, poser mme la main sur
le tablier, sans qu'aucune Abeille songe  s'en formaliser.
Recommandation importante, ne pas porter la main sur l'Abeille qui se
pose sur vous, serait-ce sur le visage. Si elle n'a point piqu en se
posant, c'est qu'elle n'a aucune intention malveillante: l'Abeille
irrite pique au moment mme o elle aborde. Poser la main sur elle,
c'est courir au-devant de la blessure, sans compter que la brusquerie du
mouvement involontaire peut exciter d'autres Abeilles qui en sont
tmoins.

L'apiculteur, au courant de ces habitudes, sait viter les accidents
auxquels le vulgaire est expos, si bien que les Abeilles semblent pour
lui des animaux familiers, reconnaissant  qui elles ont affaire. Il
n'en est rien; l'Abeille n'a aucune connaissance de la personne qu'elle
voit journellement, et elle la traite comme une trangre, ds qu'elle
nglige les prcautions que la pratique enseigne.

L'galit d'humeur n'est pas une qualit des Abeilles. Tout apiculteur
sait que le temps orageux les rend nerveuses et irritables au plus haut
point. Ce n'est pas alors le moment de les aborder et de se livrer aux
manipulations ordinaires de l'industrie apicole. Mme par le beau temps,
il n'est pas toujours prudent de les travailler aux heures les plus
chaudes de la journe. L'apiculteur nanmoins fait usage de certain
artifice qui les rend tout  fait maniables, c'est l'enfumage. Du
chiffon, du vieux bois ramolli, et telles autres substances dont la
combustion produit d'abondantes fumes, sont mises  brler dans des
rcipients spciaux. La ruche tant ouverte avec prcaution, on projette
la fume dans son intrieur. Les Abeilles tourdies, effrayes, courent
aux provisions se gorger de miel, comme si elles taient prtes 
abandonner la ruche devant une agression irrsistible. En mme temps un
bruissement d'intensit croissante se fait entendre. Au bout de quelques
minutes, les Abeilles stupfies, ne sachant que devenir, sont devenues
maniables, et l'oprateur peut attaquer les gteaux, les tourner et
retourner en tous sens, en chasser les Abeilles pour les examiner 
loisir, sans avoir rien  craindre. Si l'opration est un peu longue, si
le bruissement parat diminuer, une nouvelle projection de fume sur les
gteaux calmera les Abeilles prs de s'irriter. Avec un peu d'habitude
et de prudence, l'apiculteur peut  son gr manipuler les Abeilles sans
se servir des engins protecteurs, gants et masque, usits dans les
travaux apicoles.

La piqre de l'Abeille est assez douloureuse; les effets en persistent
pendant trois  quatre jours d'ordinaire. L'inoculation de venin qui
l'accompagne produit un gonflement plus ou moins prononc et tendu des
parties environnant la petite plaie. Toute la rgion ainsi distendue est
le sige d'un prurit insupportable et douloureux au toucher. On a
indiqu une foule de remdes contre ces blessures; pas un n'est
efficace. La seule chose  faire, c'est, aprs avoir extrait
l'aiguillon, s'il est rest dans la plaie, de comprimer latralement
celle-ci, pour tcher d'en expulser une certaine quantit de venin,
avant qu'il ait eu le temps de se rpandre au loin dans les tissus, et
puis, attendre patiemment que la douleur et le gonflement
s'vanouissent. Il n'y a de vritable danger dans ces accidents que
lorsque les blessures sont nombreuses.

* * *

ABEILLES PILLARDES.--Si laborieuse que soit l'Abeille, elle ne ddaigne
pas le bien acquis sans peine, et son avidit pour le miel la pousse
souvent  tenter de le drober  autrui. Voyez cette Abeille qui rde
d'un vol saccad autour d'une ruche; voyez-la s'approcher prudemment de
l'entre, reculer aussitt devant les manifestations hostiles des
sentinelles, revenir, s'en aller encore, revenir avec tnacit,
essayant de tromper la vigilance des matresses du logis. A ces allures
on reconnat la _pillarde_. Si la porte est un instant mal garde, elle
se faufile dans la maison, s'y gorge de miel, qu'elle va aussitt
rapporter chez elle. Souvent elle est surprise en flagrant dlit; saisie
par une foule irrite, tiraille par tous ses membres, elle est trane
sur le tablier, oblige de dgorger le miel drob, qu'une Abeille
reprend trompe  trompe, excute enfin sans piti. Tel est le sort de
toute pillarde dans une forte ruche.

Mais quand les habitants sont peu nombreux, la porte mal garde est 
tout instant force par quelque maraudeuse; plus d'une succombe, mais
leur nombre croissant toujours, l'invasion devient bientt irrsistible.
Des duels  mort s'engagent sur tous les points, et les Abeilles
envahies finissent par succomber. La ruche alors est saccage en toute
libert. Trois ou quatre jours durant, suivant l'importance de ses
magasins, elle ne dsemplit pas d'une cohue bruyante, qui la dvalise
avec une folle activit. Le soir le silence revient, toutes les
pillardes sont rentres chez elles; mais au matin suivant, le tumulte
reprend de plus belle, et cela continue ainsi jusqu' ce qu'il ne reste
plus que les gteaux gaspills, les cellules vides.

La ruche en dtresse est anantie au profit de la cit dj florissante,
qui n'en devient que plus prospre. Telle est la loi de la lutte pour
l'existence. La reine de la colonie faible prit sans descendance, celle
de la colonie populeuse fera souche, et sa ligne pourra hriter de ses
qualits suprieures, au grand avantage de l'espce.

* * *

DES SENTIMENTS AFFECTIFS CHEZ L'ABEILLE.--Nous avons dit l'affection, le
culte dont la mre est entoure, les soins assidus, dvous, dont le
couvain est l'objet. Ce sont l, au point de vue moral, si l'on nous
permet de parler ainsi, les beaux cts de l'Abeille. Remarquons
toutefois que ces qualits sont tout au profit de la socit. Si la mre
tait indiffrente aux ouvrires, si les oeufs, les larves, les
nymphes taient parfois ngligs, la ruche ne verrait jamais le
bien-tre et la prosprit. L'affection dont la mre est l'objet est
mme un instinct tellement enracin, que nous le voyons persister, au
dtriment de la communaut, alors que la mre, infconde ou
bourdonneuse, est une cause de ruine pour la colonie. A cette exception
prs, les Abeilles n'ont de qualits qu' notre point de vue moral et
humain nous pouvons juger bonnes, que celles dont l'association profite,
celles sans lesquelles elle ne pourrait exister.

Il en est de mme pour ce que nous pourrions considrer comme leurs
dfectuosits morales. Comme leurs qualits, elles sont  l'avantage de
la socit, et c'est pour cela qu'elles existent. Faut-il rappeler les
mles expulss, ds qu'ils ne sont plus qu'une cause de dchet pour la
ruche? la vieille butineuse, use au service de l'tat, rejete sans
piti, ds que les forces l'abandonnent? les oeufs sacrifis  la
ncessit de loger une rcolte surabondante? Ce n'est pas tout encore:
tout individu mal venu, qu'une infirmit quelconque rend impropre au
travail, est, ds sa naissance, jet dehors. Et tous ces expulss sont
vous  la mme mort, la mort lente  venir, par le froid et la faim.

Ces moeurs froces, cette duret vraiment spartiate montrent sous leur
vritable jour l'instinct avant tout utilitaire de l'Abeille. Le bien
exclusif de l'tat est la loi suprme. Le sentiment ici n'a rien 
faire. Qualits ou dfauts, bont morale ou cruaut, tout cela n'existe
que dans nos apprciations. La nature ne voit que le rsultat; pour
elle, tout est bien qui mne au but: la permanence et la prosprit de
l'association.

Dans ce sens, resterait encore un progrs  accomplir, l'instinct des
Abeilles devenu capable de discerner dans la reine, comme il le fait
dans l'ouvrire, l'aptitude ou l'incapacit physiologique, et de
supprimer par suite--pour la raison d'tat--la reine mal conforme,
infconde ou bourdonneuse.

Telle qu'elle est, cependant, la ruche n'en reste pas moins un objet
digne de toute notre admiration, et le phnomne biologique le plus
remarquable qui existe dans le monde des Insectes.




PARASITES ET ENNEMIS DE L'ABEILLE.


Le seul ennemi rellement redoutable pour les Abeilles, dit un habile
praticien que nous avons dj cit, c'est le mauvais apiculteur, flau,
dont l'instruction peut seule dbarrasser les Abeilles. Dans beaucoup
de contres, en effet, on voit encore le paysan, obstin dans une
dplorable routine, n'avoir d'autre procd d'extraction pour le miel et
la cire, que l'touffement des Abeilles, c'est--dire le sacrifice d'un
certain nombre de colonies, qu'il remplace au printemps, s'il le peut,
par de nouveaux essaims. Cette mthode barbare, qui d'ailleurs ne donne
que des produits infrieurs, disparatra par la vulgarisation des
procds rationnels.

* * *

C'est la classe des Insectes, naturellement, qui fournit les principaux
ennemis des Abeilles.

[Illustration: Fig. 23.--Ennemis de l'Abeille: Gallrie, Braula,
Tridactyle.]

Au nombre des plus dangereux est la _fausse teigne_ (fig. 23), dont il
existe deux espces, la grande ou Gallrie (_Galleria mellonella_ Linn.
ou _cerella_ Fabr.), et la petite (_Achroea grisella_ Fabr.). Ce sont
deux Lpidoptres nocturnes de la famille des Crambides, le premier,
long d'une quinzaine de millimtres, aux ailes varies de gris et de
brun, le second moiti plus petit, d'un gris cendr uniforme. Ils
s'introduisent dans les ruches pour pondre sur les rayons des oeufs
d'o closent de petites chenilles fort agiles, qui, ds leur naissance,
se logent dans la cire qu'elles dvorent, et o elles se font des
galeries tapisses de fils de soie et souilles de leurs excrments.
Quand leur nombre est considrable, il constitue un vritable flau, la
ruine mme de la colonie en certains cas. Les gteaux, cribls de
galeries et souds les uns aux autres par une multitude de fils de soie
et par les cocons agglomrs, ne forment plus qu'un magma inhabitable
pour les Abeilles. Bien que ces chenilles ne s'attaquent qu' la cire et
respectent le miel, celui-ci n'en est pas moins perdu, ml  toute
sorte d'impurets qui l'altrent. Le meilleur moyen de se garantir de la
teigne, c'est d'avoir des ruches bien closes et de fortes colonies. Dans
ces conditions, les Abeilles suffisent  se dbarrasser des quelques
chenilles qui ont pu pntrer chez elles. Il faut viter aussi de tenir
dans la ruche trop de gteaux vides, que les Abeilles visitent peu, et
o les Gallries peuvent ds lors s'installer en toute scurit. La
petite teigne a elle-mme un parasite, qui sait la poursuivre et
l'atteindre dans ses galeries. C'est un frle hymnoptre du genre
_Microgaster_, une sorte de moucheron noirtre, long de 3 millimtres.
Une petite tarire, dont cet animalcule est arm, lui sert  introduire
dans le corps de la chenille un oeuf, d'o sort un petit ver qui se
nourrit de ses viscres et se file ensuite,  ct de son cadavre, un
petit cocon d'un blanc clatant. Le Microgastre dtruit souvent un grand
nombre de chenilles de la teigne. Mais ce qui rduit l'importance de cet
alli inconscient des Abeilles, c'est la considration que les teignes
ne se dveloppent gure en nombre que dans les ruches faibles, dont la
reine est peu fconde ou mme bourdonneuse. L'apiculteur, en pareil cas,
sait bien o est le remde, et loin de s'en reposer sur le Microgastre,
il se htera de changer la mre et de fortifier la colonie.

* * *

[Illustration: Fig. 24.--Philanthe emportant une Abeille.]

Le Philanthe (_Philanthus apivorus_) (fig. 24) est un redoutable ennemi
des Abeilles. Cet hymnoptre fouisseur,  l'aspect d'une gupe, 
l'norme tte arme de longues mandibules en forme de faux, creuse dans
les talus de profondes galeries, o il entasse des Abeilles destines 
la nourriture de ses larves. Aux mois d'aot et de septembre, on peut
voir le Philanthe rder autour des fleurs visites par les Abeilles, et,
ds qu'il en aperoit une, fondre sur elle avec une rapidit
prodigieuse, la saisir et la percer plusieurs fois de son aiguillon,
puis l'emporter, paralyse, dans son terrier. Trois ou quatre Abeilles
sont entasses dans chaque cellule avec un oeuf pondu sur l'une
d'elles. Comme chaque femelle approvisionne une vingtaine de cellules,
on peut imaginer ce que dtruisent d'Abeilles les centaines et les
milliers de Philanthes, dont les terriers se voient dans un mme talus.

* * *

L'Asile (_Asilus crabroniformis_ et autres espces) saisit souvent les
butineuses, dont il suce le sang de sa trompe aigu enfonce dans le cou
de sa victime.

* * *

[Illustration: Fig. 25.--Atropos.]

Un norme Sphingide, l'_Acherontia Atropos_ (fig. 25) ou _Tte-de-mort_,
s'introduit frquemment dans les ruches, et, sans souci de l'aiguillon
des Abeilles, dont il est protg par une forte cuirasse et une paisse
toison, se glisse jusqu'au grenier  miel, dont il peut absorber des
quantits prodigieuses, jusqu' six  sept grammes. Un grand moi rgne
dans la ruche o a pntr cet intrus, qui parfois prit victime de sa
gourmandise, et se gorge au point de ne pouvoir ressortir par l'orifice
qui lui a livr passage. Un apiculteur digne de foi nous a affirm
avoir trouv une fois douze de ces papillons dans une seule ruche. Les
Abeilles se mettent souvent  l'abri des visites de l'_Atropos_, en
difiant  l'entre de la ruche de petites colonnettes de cire
propolise, dont les intervalles sont juste suffisants pour les laisser
passer elles-mmes, mais arrtent le papillon. L'apiculteur zl fait
bien de ne pas compter sur ses lves, et rtrcit lui-mme l'entre 
l'aide de petits clous quidistants, bien suprieurs aux colonnettes de
cire.

* * *

[Illustration: Fig. 26.--Ctoine.]

Un autre amateur de miel, une grosse Ctoine (_Cetonia Cardui_) (fig.
26) s'introduit aussi dans les ruches, en certains pays, et peut, quand
il est en nombre, y occasionner de srieux dommages. Mieux encore que la
Tte-de-mort, ce coloptre est mis  l'abri des piqres par une dure
cuirasse.

* * *

Les traits d'apiculture signalent vaguement les larves de Mlos (fig.
27) comme nuisibles aux Abeilles. On a pu longtemps croire que
l'accusation tait mal fonde, car ce que l'on sait des habitudes des
Mlodes[7] ne permettait gure de croire qu'ils pussent se dvelopper
dans les ruches, et en effet on ne les trouve jamais dans les rayons,
subissant la srie complique de leurs mtamorphoses. Mais on sait
maintenant, depuis les observations d'Assmuss[8], auteur d'un
intressant mmoire sur les parasites de l'Abeille, que c'est autrement
qu'ils lui sont nuisibles. Les jeunes larves de Mlo sont prises par la
butineuse sur les fleurs; elles se cramponnent  ses poils, courent sur
son corps, s'attachent  ses articulations, y insinuent leur tte et
deviennent la cause d'une excitation d'autant plus vive qu'elle dure
depuis plus longtemps et qu'elle est cause par un plus grand nombre de
ces animalcules. Elle devient souvent intolrable, au point que
l'Abeille nerve,  bout de rsistance, prit dans les convulsions.
C'est ce que l'on a appel la _rage_. Un apiculteur a perdu ainsi, dans
vingt-trois ruches, la moiti des ouvrires et neuf reines. Ces petites
larves, en effet, une fois introduites dans la ruche par les butineuses,
passent d'une Abeille  l'autre, et peuvent ainsi s'attacher  la reine.
On ne saurait indiquer aucun remde contre de pareils dsastres. Ils
sont heureusement rares. Comme mesure prventive, d'efficacit bien
douteuse, il est toujours bon de dtruire les Mlos adultes que l'on
rencontre, chaque femelle tue reprsentant environ 5000 oeufs
supprims.

[Illustration: Fig. 27.--Mlos.--Adultes. Larve primaire ou triongulin
et larve secondaire.]

Nous ne parlerons point, mme pour mmoire, de quelques autres insectes
qu'on peut, de loin en loin, trouver dans les ruches et vivant aux
dpens des Abeilles, non plus que de quelques helminthes, qui parfois se
dveloppent dans leurs viscres. C'est  peine si nous devrions aussi
mentionner les araignes, qui ne sont pas plus particulirement
nuisibles aux Abeilles qu' tout autre insecte volant. Elles font
cependant de nombreuses captures, quand leurs toiles sont tendues non
loin des ruches, sur le passage des butineuses. L'apiculteur aura
toujours avantage  faire disparatre ces filandires.

* * *

Nous consacrerons quelques lignes, vu son tranget,  un parasite, dont
a longtemps ignor les vritables rapports avec l'Abeille, le _Braula
coeca_, connu des apiculteurs sous le nom de _pou des Abeilles_ (fig.
23, _e_).

C'est un petit Diptre, dpourvu d'ailes, priv d'yeux, de couleur
brune, long de 1mm,5. Cet animalcule se tient sur le corselet ou sur
la tte de l'Abeille, cramponn solidement  ses poils,  l'aide de
quadruples crochets terminant chacune de ses pattes. Il se meut avec une
agilit surprenante sur le corps velu de l'Abeille, et c'est merveille
que de voir la dextrit de ce petit tre dnu de vue, la facilit avec
laquelle il djoue les efforts que l'on fait pour le sparer de son
hte, sa dconvenue stupide quand on y a russi, sa promptitude 
regrimper sur son vhicule, ds qu'il a senti le contact du moindre poil
de l'Abeille.

Ayant pris un jour une Abeille portant un de ces poux, je lui serrai un
peu fortement la tte entre les mors d'une pince, afin de la rendre
immobile et m'emparer aisment du petit parasite. L'un et l'autre,
ports sur ma table de travail, y furent abandonns quelque temps sous
une cloche de verre.

Quand je revins  eux, je ne fus pas peu intrigu de voir le petit
parasite dans la plus vive et la plus bizarre agitation. Camp sur le
devant de la tte de l'Abeille, il se dmenait avec une incroyable
vivacit et comme en proie  une vritable fureur. Tantt il se portait
sur le bord libre du chaperon, et, de ses pattes antrieures releves,
il frappait et grattait, aussi rudement que sa faiblesse le comportait,
la base du labre de l'Abeille; puis il reculait brusquement vers
l'insertion des antennes, pour reprendre aussitt son imptueuse
agression. J'tais encore tout entier  la surprise du premier instant,
quand je vis subitement toute cette colre calme, et le petit animal,
appliqu contre le rebord du chaperon, la tte baisse sur la bouche
lgrement frmissante de l'Abeille, y humer une gouttelette liquide.

Je compris aussitt. La manoeuvre dont j'avais t tmoin tout
d'abord tait le prliminaire du repas. Quand le pou veut manger, il se
porte vers la bouche de l'Abeille, o l'agitation de ses pattes munies
d'ongles crochus produit une titillation dsagrable peut-tre, tout au
moins une excitation des organes buccaux, qui se dploient un peu au
dehors et dgorgent une gouttelette de miel, que le pou vient lcher et
absorber aussitt. (J. Prez, _Notes d'apiculture_.)

Pour en finir avec les animaux articuls, citons le Trichodactyle,
acarien qui souvent pullule dans les vieilles ruches, vermine plus
dsagrable que vraiment nuisible  ses habitants (fig. 23, _f_).

* * *

Parmi les animaux vertbrs, on a signal le _crapaud_, le _lzard_,
comme se rendant quelquefois coupables de happer une Abeille. Cela est
bien possible; mais le cas doit tre si rare, que nous ne pouvons que
nous montrer trs indulgents pour ces dbonnaires cratures.

En revanche la _fouine_, le _blaireau_, la _souris_, la _musaraigne_
mriteraient toute notre svrit si, comme on l'affirme, ces animaux
pntrent, pendant l'hiver, dans les ruches rustiques, pour dvorer
rayons, miel et Abeilles. De bonnes ruches bien construites dfieraient
ces dvastateurs.

Plus d'un oiseau est accus de capturer au vol les Abeilles, et mme, ce
qui est plus audacieux, d'aller, comme la _msange_, faire tapage  leur
porte, en hiver, pour les attirer sur le seuil et s'en repatre. N'y
a-t-il pas quelque exagration en tout cela? Mais il est un oiseau,
chasseur n des Abeilles et des gupes, qui fait d'elles une norme
consommation. C'est le _Gupier_, ou _Abeillerolle_ (_Merops apiaster_),
bien connu dans les contres mridionales, dtest des apiculteurs, qui
lui font une guerre opinitre, comme celle qu'il fait lui-mme  leurs
lves. Le gupier a l'habitude de se poser  quelque distance d'une
ruche ou d'un nid de gupes, et de happer au passage les butineuses qui
rentrent ou qui sortent. Telle est son assiduit et sa persistance, que
de quelques jours il ne quitte son poste d'observation, jusqu' ce qu'il
ait rduit  rien ou  peu prs la lgion des butineuses.




EXTENSION GOGRAPHIQUE DE L'ABEILLE DOMESTIQUE.--SES PRINCIPALES
RACES.--AUTRES ESPCES DU GENRE APIS.


L'_Apis mellifica_ est rpandue dans toute l'Europe, dans le nord de
l'Afrique et une partie de l'Asie occidentale. Dans cette vaste tendue
de territoire, les effets du climat ont d naturellement se faire sentir
sur l'espce, et y dterminer la formation de plusieurs races plus ou
moins caractrises.

La plus anciennement connue de ces races est l'_Apis ligustica_, ou
_Abeille italienne_, qui diffre  premire vue de l'Abeille ordinaire
par la coloration jaune orang de ses deux premiers segments abdominaux
et de la base du troisime, et sa villosit moins sombre. C'est une
Abeille de trs belle apparence, et c'est l sans doute, plus que ses
qualits, qu'on s'est plu  exagrer, ce qui lui a valu l'engouement
dont elle a t et est encore l'objet de la part des apiculteurs.

On l'a dite plus active, d'humeur plus douce, surtout plus productive.
Une assez longue exprience ne nous a pas montr qu'elle ft plus
maniable que l'Abeille commune; l'une et l'autre se comportent de mme
dans les mmes circonstances. Quant  la supriorit de ses produits en
quantit et en qualit, on trouve des affirmations, et rien de plus.
Jamais exprience comparative prcise n'a t produite  cet gard.

Cette supriorit gratuitement admise, quelques apiculteurs ont prtendu
l'expliquer par une capacit plus grande du jabot, chez l'Abeille
italienne, et une langue plus longue. Cette Abeille non seulement
pourrait atteindre le nectar de fleurs plus profondes, mais encore en
transporter  la ruche une masse plus considrable. Mais si l'on cherche
la preuve de ces allgations, on ne la trouve nulle part. Jamais
apiculteur, et pour cause, n'a jaug les jabots des deux Abeilles; on
n'a mme pas, ce qui tait facile, mesur comparativement leurs langues.
Cette dernire mesure, nous l'avons faite, et nous avons trouv une
longueur de 3mm,65 pour la languette, et une longueur de 5mm,75
pour la lvre infrieure tout entire, dans les deux races.

Les apiculteurs voudront-ils enfin avouer que ce qui leur plat dans
l'Abeille italienne c'est surtout sa beaut?

L'_Apis fasciata_, cultive ds l'antiquit la plus recule en gypte,
ressemble beaucoup  l'Abeille italienne, dont elle a les segments
jaunes, avec une villosit plus claire et une taille plus petite.

On a, dans ces derniers temps, essay d'acclimater dans l'Europe
occidentale diverses races venues de l'Orient, telles que l'Abeille
_syrienne_, l'Abeille _chypriote_, qui, par leurs caractres extrieurs,
tiennent plus ou moins de l'Abeille italienne ou de la noire, et
qu'aucune qualit remarquable ne distingue de l'Abeille commune.
Ajoutons-y l'_A. Cecropia_, de la Grce, dans laquelle certains veulent
voir la souche de toutes les races domestiques.

La Barbarie possde une Abeille plus voisine de la ntre que de celle
d'gypte. Elle est toute noire, plus petite, et sait, dit-on, trouver du
miel en des temps de scheresse o notre Abeille ne trouve rien 
rcolter. Il ne parat pas qu'elle s'acclimate aisment dans nos
contres. Elle est l'objet, en Kabylie, de tous les soins des indignes,
qui en tirent des quantits considrables de miel et de cire.

L'Abeille europenne a t transporte en Amrique, o elle tend  se
modifier diversement, suivant les climats, aussi bien dans ses habitudes
que dans ses caractres extrieurs. Au Brsil, o la flore est
exubrante, elle essaime  outrance et fait peu de provisions. Aussi
est-elle en maint endroit redevenue sauvage, et trouve-t-on frquemment
ses colonies dans les bois. Au Chili, elle parat donner, sans aucuns
soins, des ruches garnies de miel toute l'anne, et l'heureux apiculteur
n'y a d'autre occupation que la rcolte. Aux tats-Unis, la culture de
notre Abeille est devenue une industrie florissante, dont les produits,
depuis quelques annes, inondent nos contres. Plus de 20 millions de
miel sont annuellement exports d'Amrique.

Enfin, l'_Apis mellifica_ est, depuis 1862, installe en Australie,  la
Nouvelle-Zlande. Faite pour exploiter des flores peu riches, ou mme
trs pauvres, notre Abeille prospre tonnamment dans toutes les
contres o l'abondance et la varit des fleurs lui fournissent de
riches moissons. Elle y lutte avec avantage contre les Abeilles
indignes, Mlipones et Trigones. C'est le cas pour l'Australie
particulirement, o l'Abeille d'Europe est en train d'vincer celle du
pays, dpourvue d'aiguillon. Dans notre colonie de la
Nouvelle-Caldonie, la culture de l'Abeille est peu dveloppe, non que
le climat ne lui soit trs favorable, mais le miel qu'elle retire d'une
plante fort rpandue, le _Melaleuca viridiflora_, vulgairement appel
_Niaouli_, est d'un got trop dsagrable pour tre recherch. Dans
l'le des Pins, o cet arbre n'existe pas, les missionnaires obtiennent
un miel abondant et exquis.

* * *

Le genre _Apis_ est exclusivement propre  l'ancien continent. Outre
l'_A. mellifica_ et ses nombreuses varits, dont nous avons numr
quelques-unes, ce genre y offre plusieurs espces, dont le nombre est
destin  s'augmenter sans doute.

L'Afrique en compte plusieurs. La mieux connue est l'_A. Adansonii_,
semblable d'aspect  l'_A. Ligustica_, mais plus petite, cultive au
Sngal dans des ruches que les indignes suspendent aux branches, pour
les mettre  l'abri des lzards, et qu'ils exploitent par l'touffement.
La ruche vide, remise en place, ne tarde pas  tre roccupe par un
essaim.--Citons encore, parmi les Abeilles africaines: les _A. Caffra_
et _scutellata_, de la Cafrerie, l'_A. Nigritarum_, du Congo, qui toutes
rappellent plus ou moins l'Abeille italienne; enfin l'_A. unicolor_,
toute noire,  abdomen glabre, luisant, sans bandes d'aucune sorte.
Cette dernire est cultive  Madagascar,  Bourbon,  Maurice, aux
Canaries. Elle donne souvent, dans la premire de ces les, un miel
verdtre, fluide, mdiocre de qualit, parfois nuisible, quand elle a
butin sur les Euphorbes.

La Chine nourrit une jolie Abeille, qui se rencontre aussi dans l'Inde,
l'_A. socialis_,  l'abdomen presque glabre, les trois premiers segments
et la base des suivants jauntres, avec d'troites bandes de poils gris.
L'_A. Indica_, de l'Inde et des les de la Sonde, qui lui ressemble
beaucoup, n'en est peut-tre qu'une petite varit. Ces Abeilles et
quelques autres sont, de la part des Indous, l'objet d'une culture dont
les particularits sont encore mal connues.

L'_Apis floralis_ Fabr. est une jolie petite Abeille, voisine de l'_A.
Indica_, qui a t observe par un voyageur anglais, Charles Horne.
L'ouvrire de cette espce ne mesure que 7 millimtres, la reine 13 
14, le mle, qui seul est entirement noir, de 11  12. Elle niche dans
les jardins et suspend ordinairement aux branches des orangers et des
citronniers de petits gteaux en forme de disques arrondis. Le miel en
est trs apprci, et jouit, au dire des gens du pays, de proprits
mdicinales.

Une mention particulire est  faire d'une grande et belle Abeille
indienne, l'_A. dorsata_, qui habite aussi les les de la Sonde. Elle a
le corselet et la tte revtus en dessus de poils noirs, l'abdomen
jauntre, brun seulement vers l'extrmit. Elle est sensiblement plus
grande que notre Abeille domestique. Ch. Horne, qui l'a observe, nous
dit qu'elle est domestique dans l'Himalaya, o elle est loge, en
gnral, dans des ruches faites de tronons de bois creuss, et places
dans l'intrieur des habitations. Cette Abeille est trs productive en
miel et cire, qui sont l'objet de grandes transactions. A l'tat
sauvage, elle est trs irritable et trs redoute des habitants du pays.

Comme notre Abeille domestique, l'_A. dorsata_ a parfois beaucoup 
souffrir des ravages occasionns dans ses rayons par une Gallrie, la
_Mellolella_. Une sorte de gupier, le _Merops viridis_, la dcime. Elle
est encore impuissante  se dfendre des graves dprdations d'un oiseau
de proie, la _Buse mellivore_ (_Pernis cristata_), qui s'introduit
violemment dans ses ruches, emporte dans ses serres une grande masse de
gteaux, et, sans souci des abeilles qui l'entourent et essayent de le
frapper de leurs aiguillons, s'en va sur une branche voisine dvorer
tranquillement son butin.

Citons encore l'_Apis zonata_ Smith, la plus grande des espces connues,
car l'ouvrire gale la taille de nos reines. Son corps est tout noir,
avec quelques poils rousstres tout autour du corselet et de belles
bandes d'un blanc de neige  la base des segments. On ne connat pas les
habitudes de cette Abeille.

Au Japon, l'apiculture est fort en honneur. Les Abeilles y sont loges
dans des ruches faites de planchettes. Pour les garnir, les Japonais
portent dans la campagne, non loin des nids des Abeilles sauvages, des
corbeilles de paille contenant du sucre. Les essaims, allchs par cet
appt, s'introduisent dans les corbeilles, et sont ensuite transvass
dans des ruches prpares d'avance.




LES BOURDONS.


Qui ne connat ces gros hymnoptres velus, au _bourdonnement_ puissant
et grave, qu'on voit, ds les premiers beaux jours, voler un peu
lourdement d'une fleur  une autre? De longs poils sur un corps trapu,
une grosse tte tendue vers le bas, leur font une physionomie tout 
fait caractristique dans la grande famille des Abeilles (fig. 28).

[Illustration: Fig. 28.--Bourdon terrestre.]

S'ils n'ont rien d'lgant dans leurs formes, ni de gracieux dans leurs
allures, les Bourdons sont nanmoins de beaux insectes. Leur vtement
est d'ordinaire band de jaune, de blanc, de roux, sur un fond noir;
quelques-uns sont d'une couleur fauve ou rousse uniforme. Rien de moins
constant, d'ailleurs, que cette parure; on la voit, dans une mme
espce, se jouer en une multitude de variations, passant les unes aux
autres par d'innombrables nuances. Aussi n'est-il point rare que des
espces fort diffrentes arrivent, par le caprice de leurs variations, 
se ressembler tellement par leurs couleurs, qu'un oeil exerc peut
seul les distinguer. Tel Bourdon noir, cercl de jaune et de blanc, est
frre d'un Bourdon jauntre avec une bande noire entre les ailes. Un
autre, qu'on croirait du mme nid que le dernier, se rattache  un type
tout noir, roux seulement  l'arrire. Toutes ces modifications, dont
les causes d'ailleurs nous chappent, sont par elles-mmes d'un grand
intrt, et font d'une collection un peu riche de ces hymnoptres une
des plus belles qu'on puisse runir.

Les Bourdons sont trs proches parents des Abeilles domestiques. Ils
ont,  trs peu prs, la mme organisation et les mmes habitudes. Les
socits qu'ils forment sont faites sur le mme patron: une reine ou
mre, des ouvrires et des mles. Mais ces socits sont annuelles et
non permanentes. Et ce n'est pas la seule diffrence qu'elles
prsentent.

Ainsi, chez l'Abeille, la mre est exclusivement occupe de la ponte;
elle ne btit ni ne rcolte, n'a aucun soin de sa progniture. Chez le
Bourdon, la reine n'est pas seulement la mre de toute la colonie, elle
est aussi la fondatrice de la cit. C'est elle qui commena
l'dification du nid, qui l'approvisionna au dbut, leva les
premiers-ns. Aussi, tandis que l'Abeille reine est dnue de tout
instrument de travail, de corbeilles et de brosses, de glandes  cire,
la femelle Bourdon possde tous ces organes. Elle ne diffre
extrieurement de l'ouvrire que par la taille.

Il y a mme plus. Toutes les Abeilles ouvrires sont semblables entre
elles. Il n'en est point ainsi chez les Bourdons. Comme cela se voit
dans les socits de Fourmis, leurs ouvrires varient beaucoup de taille
et de force: les unes sont d'une petitesse extrme, tandis que d'autres
galent presque la taille de la mre. Elles partagent mme avec
celle-ci la facult de pondre, quoique avec une fcondit moindre; aussi
dsigne-t-on souvent les plus grosses des ouvrires sous le nom de
petites reines ou petites femelles.

Ajoutons encore que les socits de Bourdons sont peu populeuses, et ne
dpassent pas quelques centaines d'individus. Nous sommes loin des 40 ou
50 000 habitants que peut compter la cit des Abeilles.

Les Bourdons, comme les Abeilles, rcoltent du miel et du pollen. La
cueillette, opre par les mmes organes, se fait par les mmes
procds. Tout aussi actif, mais moins agile peut-tre que l'Abeille, le
Bourdon compense cette infriorit par la masse de provisions qu'il peut
porter en une fois. Ses corbeilles peuvent se charger d'normes pelotes.
Comme l'Abeille, il ptrit le pollen avec du miel  mesure qu'il le
rcolte.

* * *

Pour bien connatre ce qu'est une famille de Bourdons, il nous faut
assister  sa naissance, suivre ses accroissements, voir son dclin et
sa ruine.

La femelle de Bourdon, fconde en automne ou  la fin de l't, se
rveille avec le printemps de son sommeil hivernal, butine avec ardeur
sur les premires fleurs closes, et se met  la recherche d'un lieu
convenable pour y installer un nid. C'est gnralement en mars, dans nos
climats, que la plupart des espces commencent  se montrer, ou mme ds
la fin de fvrier, dans le midi de la France. Toutes les espces ne sont
pas galement prcoces. Le Bourdon des prs (_Bombus pratorum_) est de
tous le plus htif. On le voit butiner sur les chatons des saules, bien
des semaines avant l'apparition des Bourdons des bois (_B. sylvarum_),
des champs (_B. agrorum_), des pierres (_B. lapidarius_), etc.

L'emplacement choisi pour le nid est tantt un trou dans la terre, tel
que le logis abandonn de quelque souris des champs, ou, sur le sol
mme, un endroit cach dans un buisson, au milieu de la mousse et des
herbes. En gnral, une mme espce est fidle  son genre de nid. Celui
du Bourdon terrestre (_B. terrestris_), par exemple, est souterrain;
celui du Bourdon des bois est arien. Rien d'absolu, du reste; on cite
mme  ce sujet des choix tout  fait fantaisistes. Ainsi un Bourdon,
d'aprs le D^r W. Bell, avait pris possession du nid d'un rouge-gorge;
une femelle du _B. agrorum_, selon F. Smith, s'tait installe dans
celui d'un roitelet. Schenck trouva un nid de _B. sylvarum_ au haut d'un
pin, dans le gte abandonn d'un cureuil; M. Schmiedeknecht en a
rencontr un dans celui d'une linotte. Mais le cas le plus
extraordinaire est celui que le D^r E. Hoffer observa  Boyanko, en
Ukraine, dans le grenier d'une maison de paysan. Un vieux vtement de
fourrure en loques avait t jet dans un coin. Un jour que la matresse
de la maison voulut ramasser la vieille nippe, elle dut s'empresser de
fuir devant la multitude d'habitants arms d'aiguillons qui y avaient
lu domicile.

Quand la femelle a trouv un local  sa convenance, elle l'approprie,
s'il y a lieu, le dblaye, le nettoie, puis y apporte de la mousse, des
brins de ftus, etc. C'est sur ce fondement que reposera l'difice,
abrit par le sol mme, s'il est souterrain, ou par une toiture faite de
chaume, de mousse et de menus dbris, s'il est bti sur le sol. En tout
cas, un chemin couvert, assez troit, fait de mousse et dont la longueur
peut atteindre un pied, conduit  la cavit arrondie ou ovalaire qui
sert d'habitation (fig. 29).

On n'a pas assist  la formation de cette enveloppe gnrale, faite de
mousse et de brindilles,  l'intrieur de laquelle s'difieront les
gteaux. Raumur a fait connatre le procd qu'emploient les Bourdons,
sinon pour btir une premire fois leur maison, du moins pour la refaire
ou en rparer les dgts. S'il faut en croire notre clbre naturaliste,
les Bourdons subiraient tous les dommages, sans jamais songer  dfendre
leur demeure, ni tourner leur colre contre celui qui vient les
tourmenter. Ils en ont toujours us au mieux avec moi, dit-il; il n'y
en a jamais eu un seul qui m'ait piqu, quoique j'aie mis sens dessus
dessous des centaines de nids.

Ds qu'on cesse de les inquiter, ajoute Raumur, ils songent 
recouvrir leur nid, et n'attendent pas mme, pour se mettre  l'ouvrage,
que celui qui a fait le dsordre se soit loign. Si la mousse du dessus
a t jete assez prs du pied du nid..., bientt ils s'occupent  la
remettre dans sa premire place.... La faon dont les Bourdons ont t
instruits  faire parvenir sur leur nid la mousse qu'ils y veulent
placer, est la suivante:

Considrons-en un seul occup  ce travail; il est pos  terre sur ses
jambes,  quelque distance du nid, sa tte directement tourne du ct
oppos. Avec ses dents, il prend un petit paquet de brins de mousse; les
jambes de la premire paire se prsentent bientt pour aider aux dents 
sparer les brins les uns des autres,  les parpiller,  les charpir,
pour ainsi dire; elles s'en chargent ensuite pour les faire tomber sous
le corps; l, les deux jambes de la seconde paire viennent s'en emparer,
et les poussent plus prs du derrire. Enfin les jambes de la dernire
paire saisissent ces brins de mousse, et les conduisent par del le
derrire, aussi loin qu'elles les peuvent faire aller.

Aprs que la manoeuvre que nous venons d'expliquer a t rpte un
grand nombre de fois, il s'est form un petit tas de mousse derrire le
Bourdon. Un autre Bourdon, ou le mme, rpte sur ce petit tas une
manoeuvre semblable  celle par laquelle il a t form; par cette
seconde manoeuvre, le tas est conduit une fois plus loin. C'est ainsi
que de petits tas de mousse sont pousss jusqu'au nid, et qu'ils sont
monts jusqu' sa partie la plus leve. Les Bourdons ainsi occups
forment de la sorte une chane plus ou moins longue, o ils sont tous la
tte tourne du ct o est la mousse  recueillir, le derrire
tourn du ct du nid. Arrive au lieu o elle doit tre employe, un ou
plusieurs Bourdons la disposent o il est convenable,  l'aide des
mandibules et des pattes antrieures.

[Illustration: Fig. 29.--Nid de Bourdon des mousses.]

Une couche de mousse paisse d'un  deux pouces forme au nid une
enveloppe chaude et lgre, suffisante pour le mettre  l'abri des
pluies ordinaires. Quand elle a subi quelque drangement, les Bourdons
la rparent comme il vient d'tre dit, en prenant les matriaux dans le
voisinage. Jamais ils ne vont en chercher au loin; jamais on ne les voit
venir en volant, chargs du plus lger brin de plante. Ils conomisent
de leur mieux la mousse qu'ils ont  porte; et,  la dernire
extrmit, ils se rsignent  employer pour leur couvert celle qui forme
le conduit menant du dehors  l'intrieur du nid.

* * *

Les travaux extrieurs achevs, le travail essentiel, la construction du
nid proprement dit commence. Personne, malheureusement, n'en a vu poser
la premire pierre, c'est--dire la premire lamelle de cire, personne
n'a vu former la premire cellule. Le D^r E. Hoffer, qui a plus de
quarante fois t tmoin de la ponte, ne l'a jamais observe que dans
des cas o la mre tait dj entoure de plusieurs ouvrires. Nous ne
pouvons mieux faire que d'emprunter les dtails qui suivent  cet habile
observateur[9].

Quand le moment dcisif est venu, la femelle, en grande agitation, court
de et del sur les gteaux, paraissant chercher un lieu convenable
pour dposer ses oeufs. Elle se dcide enfin. Elle dtache alors, avec
ses pattes postrieures, de ses segments moyens, un peu de cire qu'elle
saisit avec ses mandibules, et dont elle faonne un petit parapet
annulaire, qu'elle exhausse de plus en plus, jusqu' la hauteur de
quelques millimtres.

Elle abandonne alors la cellule qu'elle vient d'lever et s'en va
prendre, dans une coque vide de son habitant, un peu de pte
pollinique, qu'elle manipule longtemps dans sa bouche, la mle  une
certaine quantit de miel, et l'tend avec soin et longuement sur la
paroi interne de la cellule. Elle retourne encore chercher une seconde
provision de pollen, qu'elle faonne de mme, et cela se rpte un
certain nombre de fois.

Elle essaye ensuite d'introduire son abdomen dans la cellule, ce qu'elle
fait aisment d'ordinaire. Mais quelquefois le bord en est trop troit;
elle l'largit alors en rongeant le bord intrieur. Embrassant ensuite
la cellule entre ses pattes postrieures et y prenant appui, elle
introduit avec effort l'extrmit de son abdomen, fixe son aiguillon
contre la paroi ou le fond de la cellule, russit ainsi  faire ouvrir
largement l'anus, et un certain nombre d'oeufs, trois au moins, dix ou
douze au plus, tombent dans la cellule. Ces oeufs sont d'un beau
blanc, et on les voit briller au fond de la cellule. Ils sont allongs,
rtrcis  un bout et assez volumineux, eu gard  la taille de
l'insecte.

La ponte acheve, la femelle retire aussitt l'abdomen de la cellule, et
se met  tourner vivement tout autour, donnant la chasse aux ouvrires
et aux autres femelles qui se pressent vers l'orifice, et elle travaille
entre-temps  fermer la cellule avec de la cire, que, dans ce but, elle
tenait dj toute prte pendant qu'elle pondait, et aussi avec de la
cire emprunte au bord mme de la cellule. Si les importuns s'avancent
trop, elle n'hsite pas  faire un exemple; elle saisit le plus
audacieux ou le plus proche avec sa bouche et ses pattes, et, aprs
s'tre un instant collete avec lui, tous deux dgringolent par-dessus
les autres Bourdons et tombent  terre. La femelle laisse l le
coupable, rudement chti par de cruelles morsures, et remonte
promptement  sa cellule, pour la protger contre les attaques des
autres. Trop tard le plus souvent, car les plus prompts  profiter de
son absence l'ont dj creve et ont drob quelques oeufs pour les
dvorer.

La correction n'est jamais inflige qu' coups de dents et de pattes. Le
coupable n'essaye point de se dfendre; il tche seulement de se
soustraire au chtiment par la fuite. Il est pourtant assez rude, et la
pauvre bte n'en sort d'ordinaire que fort maltraite, parfois mme
mortellement atteinte. E. Hoffer a vu une fois une petite femelle, qui
avait jet un regard de convoitise sur les oeufs, sortir si
cruellement mordue de la bourrade que lui donna la reine furieuse,
qu'elle tranait en se sauvant une de ses pattes postrieures, et elle
la perdit par la suite. Elle vcut nanmoins quelques jours, vaquant 
ses travaux ordinaires. Une autre fois, une ouvrire reut au cou une
telle morsure, qu'elle eut seulement la force de se rfugier dans un
coin, o elle ne tarda pas  mourir.

Quelquefois cependant il arrive que la reine elle-mme ne sort pas
indemne du combat. L'observateur vit un jour la femelle, dj vieille et
assez pele, il est vrai, lcher tout d'un coup une petite femelle
qu'elle avait saisie. Paralyse sans doute par un coup d'aiguillon, elle
vcut encore une vingtaine d'heures, inerte, en butte aux mauvais
traitements des petites femelles, qui la mordaient, la tiraillaient sans
cesse par les pattes et par les ailes. Ces Bourdons si placides et si
dbonnaires d'habitude, ajoute Hoffer, m'ont toujours paru froces et
brutaux pendant la ponte; et si la femelle vient alors  mourir, son
cadavre n'est point mnag; petites femelles et ouvrires se jettent
dessus, le mordillent aux ailes, aux pattes, aux antennes, et font de
vains efforts pour mettre dehors la gigantesque morte.

Quand la pondeuse, aprs de semblables incidents, est heureusement
parvenue  retrouver sa cellule, elle tale encore  plusieurs reprises
sur l'opercule de la cire prise aux bords. Elle va ensuite chercher
d'autre pollen avec du miel, qu'elle colle sur la cellule, retourne en
chercher de nouveau, et ainsi de suite, jusqu' ce qu'elle trouve la
provision suffisante. Elle rouvre alors la cellule, y pond encore
quelques oeufs, toujours moins cependant que la premire fois, et les
choses se passent encore comme on l'a dj vu, avec les mmes
tracasseries de la part des ouvrires et des femelles. Suivant l'espce
et autres circonstances d'poque, de temprature et d'abondance de
provisions, cette ponte se rpte plus ou moins souvent, au point qu'une
cellule peut contenir jusqu' vingt-quatre oeufs, mais rarement
pourtant plus du tiers de ce nombre.

La ponte termine, la femelle reste l plusieurs heures sur la cellule.
Elle y apporte de la pte; elle en ronge et polit les asprits.
Souvent mme elle se pose, le ventre appliqu dessus, comme si elle
couvait.

Les agressions des autres Bourdons deviennent de plus en plus rares, et
cessent enfin tout  fait. Et ces mmes petites btes, qui tout 
l'heure se jetaient avidement sur les oeufs frais pondus pour s'en
repatre, deviennent maintenant les gardiennes attentives, les nourrices
dvoues de leurs soeurs; elles les rchauffent et pourvoient avec une
tendre sollicitude  leur alimentation.

* * *

Mais ce retour  de meilleurs sentiments ne peut nous faire oublier la
sauvagerie de l'instinct qui les a un instant emportes. C'est l un des
traits de moeurs les plus tonnants parmi ceux que nous devons aux
observations de Hoffer, et un des plus inexplicables que prsente la
biologie des Bourdons. Que la pondeuse dfende nergiquement sa
progniture, le fait est si ordinaire, si banal, qu'il ne peut nous
surprendre. En tant qu'instinct acquis, il est la consquence naturelle
du cannibalisme momentan des ouvrires. Depuis longtemps la gent
bourdonnire aurait disparu, si la mre indiffrente abandonnait ses
oeufs  la voracit de ses premiers-ns. Mais pourquoi cet instinct
fratricide, cette folie passagre, qui interrompt un instant et ternit
en quelque sorte l'honnte vie du Bourdon? Nous voyons bien
quelquefois, chez l'Abeille domestique, les ouvrires dtruire et sans
doute aussi dvorer des oeufs. Mais cela n'arrive qu' l'poque o le
miel est abondant dans les fleurs, o le souci d'emmagasiner le plus de
provisions possible oblige  sacrifier ces objets d'une si tendre
sollicitude en toute autre circonstance. Les coupables, ici, n'ont pas
une telle excuse. Nous sommes bel et bien en prsence d'une gloutonnerie
manifeste. L'oeuf qui vient d'tre pondu est sans doute un manger
dlicat, d'o s'exhale un fumet irrsistible. C'est peut-tre l tout ce
qu'il faut voir en la chose, une imperfection de l'instinct social, que
la slection n'est point parvenue  corriger. Quant  la ncessit d'une
restriction  apporter  la trop grande multiplication dans la colonie,
on ne peut s'y arrter un instant. Ici, comme chez les Abeilles, comme
ailleurs, une forte population c'est la richesse, c'est la puissance. Et
si la nature voulait en modrer l'accroissement, sans parler des
parasites, elle avait un moyen plus simple, moins froce: celui de
restreindre la ponte, de diminuer le nombre des oeufs dans les ovaires
de la pondeuse.

Ce n'est pas tout. A supposer la diminution des oeufs avantageuse, ce
qui pourrait lgitimer en quelque sorte l'instinct fratricide des
ouvrires,  quoi bon alors, chez la mre, l'instinct qui la pousse 
dfendre sa ponte, instinct dont l'effet est tout l'oppos du premier?
Pourquoi deux instincts, non seulement contraires, mais mme
contradictoires? Et si l'on accepte que la voracit des ouvrires exige
un correctif, que l'instinct maternel de la femelle soit ds lors utile
 l'espce, il faut convenir que son adaptation est bien dfectueuse.
Mieux vaudrait que la mre, moins emporte, ne quittt pas un instant la
cellule et n'en vnt pas aux voies de fait avec les agresseurs. Pas un
oeuf ne serait perdu, et les malintentionns en seraient pour leur
convoitise non satisfaite. Comment dbrouiller un tel chaos? Nous y
renonons pour ce qui nous concerne. On s'abuse, croyons-nous, 
vouloir chercher partout et quand mme la perfection dans la nature.
Reconnaissons que tout n'est pas pour le mieux dans le monde des
Bourdons, pas plus que dans les autres.

* * *

Quatre ou cinq jours aprs la ponte, les oeufs closent. Il en sort de
petites larves jauntres, apodes,  tte corne, bruntre, qui se
mettent aussitt  dvorer la pte qui les entoure. Au fur et  mesure,
la mre remplace la nourriture consomme, en mme temps qu'elle agrandit
la cellule autour des larves, en en rongeant le haut avec ses
mandibules, largissant de plus en plus le godet qu'elles forment, et
consolidant les parois avec de la cire, jusqu' ce qu'enfin la cellule
acquiert  peu prs les dimensions d'une noix. Les larves ont alors
atteint le terme de leur croissance et sont ges de quinze jours
environ. Elles se filent une coque de soie dans la cellule de cire, et
s'y enferment. Une cellule contient ainsi trois, huit, dix cocons ou
plus, autant qu'il y avait eu d'oeufs pondus, et ces cocons sont
disposs sans ordre les uns  ct des autres. La mre ronge et enlve
la cire autour des cocons et facilite ainsi l'closion des jeunes
ouvrires, qui survient au bout de quinze autres jours environ.

L'ouvrire venant d'clore est de couleur terne et gristre; elle est
faible. Peu de jours donnent  son vtement les couleurs propres 
l'espce,  ses membres toute leur force. Dsormais la mre, si ce sont
l ses premiers-ns, ne sera plus seule  vaquer aux travaux. Autant
d'ouvrires closes, autant d'aides pleins de zle. Avec la mre, elles
s'occupent de la construction des cellules et du soin  donner aux
larves. Butinant avec activit, les provisions qu'elles apportent au nid
augmentent rapidement, et la population s'accrot  mesure. En mme
temps la famille, plus riche, peut se donner du confort; les cellules
reoivent une toiture protectrice en cire; des parois latrales, en cire
galement, s'y adjoignent quelquefois.

La structure intrieure se complique bientt par l'adjonction de
cellules nouvelles, l'agrandissement des gteaux existants et la
formation de nouveaux. Ceux-ci se superposent aux anciens, et le nombre
des tages est en rapport avec celui de la population. Il ne devient
cependant jamais considrable; et surtout l'on n'y voit jamais la
rgularit qui distingue les rayons parallles des Abeilles. Souvent une
assise unique de cellules constitue toute la cit.

Ainsi que nous l'avons vu faire  la femelle, les ouvrires rongent et
enlvent la cire qui entoure les cocons, et l'emploient  divers usages.
Les cocons abandonns par les Bourdons clos reoivent eux-mmes une
nouvelle destination. Ils peuvent servir, aprs rparation convenable,
de rservoirs  miel et  pollen. D'autres rservoirs sont forms aussi
dans les intervalles existant entre les cellules  couvain. Ces
intervalles eux-mmes, appropris, peuvent servir au mme usage;
d'autres fois, dcoups par lanires, ils sont incorpors  l'enveloppe
du nid.

La mre cependant ne reste point inactive, et, loin d'imiter la vie
dsoeuvre de la mre des Abeilles, elle continue, comme au temps o
elle tait seule,  s'occuper de tous les travaux de l'intrieur,
sortant beaucoup moins du nid. La ponte surtout devient plus active,
pendant quelque temps du moins.

Nous n'avons jusqu'ici parl que d'ouvrires et de petites femelles,
comme provenant des oeufs pondus par la reine. Elle pond galement des
oeufs de mles et de grosses femelles, semblables  elle. Seulement,
circonstance fort remarquable, et qui n'a pas manqu de provoquer les
rflexions des observateurs, tandis que les cellules destines 
recevoir des oeufs d'ouvrires sont garnies intrieurement de pollen
et de miel, les cellules o sont pondus les oeufs de mles et de
femelles ne contiennent aucune provision.

Les Bourdons, dit Huber, ne prparent jamais de pollen dans les
cellules qui doivent servir de berceau aux mles et aux femelles; les
uns et les autres ne naissent ordinairement qu'au mois d'aot et de
septembre; les ouvrires paraissent ds les mois de mai et de juin.
Quelle peut tre la raison de la diffrence des soins que les ouvrires
donnent aux mouches des trois sortes? Ce n'est pas qu'il y ait moins de
pollen sur les fleurs au mois d'aot qu'il n'y en a au mois de juin, car
les ouvrires en apportent tous les jours, dans les mois d'aot et de
septembre, et d'ailleurs elles ont fait des provisions considrables 
cette poque. Mais voici l'explication que je pourrais donner de cette
ngligence apparente. Le nombre des ouvrires est beaucoup plus grand au
mois d'aot qu'il ne l'est au mois de mai;  peine trouve-t-on au
printemps quelques ouvrires dans les nids des Bourdons; dans les mois
d'aot et de septembre, au contraire, leur nombre est trs considrable.
Les vers qui sont ns dans le mois de mai et de juin courraient le
risque de manquer de nourriture, s'ils n'avaient pas de provisions dans
leurs cellules, car le petit nombre des ouvrires ne permettrait
peut-tre pas qu'elles aperussent le moment o ils closent, et celui
o ils ont besoin d'aliments; tandis qu' la fin de l't leur nombre
peut suffire  surveiller et  nourrir tous les vers. La nature devait
donc pourvoir au dfaut du soin des ouvrires dans le temps o elles
sont en plus petit nombre; mais cela tait moins ncessaire  la fin de
la saison, quand les soins et les secours taient plus faciles 
obtenir.

* * *

La mre pondant, outre les ouvrires, des femelles et des mles,
suffirait  elle seule, comme la mre des Abeilles,  la perptuation de
l'espce. Elle n'est cependant pas la seule pondeuse dans la colonie.

Le lecteur sait dj que les grosses ouvrires ne diffrent gure de la
mre, extrieurement, que par la taille. Elles lui ressemblent encore
par la facult qu'elles ont de pondre des oeufs fertiles. Dj Huber
avait affirm que les ouvrires pouvaient pondre des oeufs de mles.
Hoffer, par des observations irrprochables, a mis le fait hors de
doute, et a de plus dmontr qu'elles pondent aussi des femelles. Un
exemple entre autres:

Le 20 juillet, l'auteur recueille un nid de _Bombus agrorum_. Vu la
distance, l'opration dut tre faite en plein jour, de sorte que
plusieurs ouvrires, petites et grandes, chapprent. Revenu au mme
endroit le 12 septembre, il y trouva un nid, que les ouvrires non
captures y avaient fond  nouveau, et dans ce nid, un assez gros
gteau plein de larves et de cocons, une population d'ouvrires, de
mles nombreux et de quelques femelles. Surpris de la prsence de ces
dernires, car aucun auteur jusque-l n'avait signal de fait semblable,
Hoffer se livra  de nouvelles expriences, qui achevrent de le
convaincre. L'auteur pense nanmoins qu' l'tat normal de pareils faits
ne se produisent que lorsque la vieille mre est morte prmaturment
d'une faon ou d'une autre, et qu'en ce cas-l seulement les individus
survivants deviennent aptes  continuer la mission de la dfunte.
Opinion plausible, sans doute, mais digne nanmoins de confirmation. Car
une question importante reste encore indcise, celle de savoir si les
petites femelles, et plus gnralement les ouvrires, peuvent tre
fcondes, auquel cas de pareils faits n'auraient plus rien de
surprenant.

En dfinitive, durant le printemps, il ne nat en gnral que des
ouvrires. Les mles et les jeunes femelles naissent au fort de l't ou
sur sa fin. Il y a du reste beaucoup de diffrences  cet gard, suivant
les espces. Le Bourdon des prs, en tout des plus prcoces, donne des
mles ds la troisime semaine de mai en Angleterre, selon Smith; un peu
plus tt dans le midi de la France; les jeunes femelles volent dj en
juillet. Dans la majorit des espces, les mles ne paraissent gure
qu'au mois d'aot, et on les voit voler encore fort tard dans la saison.

Ces mles, tout aussi fainants que ceux des Abeilles, consomment, sans
produire aucun travail. Trs frileux, les jours qui suivent leur
closion, on les voit, dit Ed. Hoffer, se rfugier dans les endroits les
plus chauds du nid, et se rchauffer au milieu des groupes d'ouvrires.
Gristres au moment de leur sortie du cocon, leur robe devient de jour
en jour plus clatante, pendant que la nourriture dont ils se
rconfortent sans cesse et l'exercice qu'ils font de leurs ailes en les
agitant, au moment de la plus grande chaleur du jour, les rendent
capables de prendre leur essor. Ils partent alors, et le plus souvent la
famille ne les revoit plus.

Les mles de toutes les espces ne se comportent pas absolument de mme.
Hoffer nous raconte de la manire suivante les faits et gestes du B.
Rajellus. Sur la fin de juin, sortirent les premiers mles, et il y en
eut beaucoup jusqu' la destruction du nid, en juillet, par le fait
d'une taupe. Quand le soleil avait rchauff suffisamment le sol, vers
les dix heures et demie, un mle sortait, puis un autre. Ils s'levaient
en l'air, volaient quelques instants dans le voisinage, puis venaient se
poser d'ordinaire sur le nid, dont la mousse formait un dme globuleux,
trs apparent au-dessus du gazon, ou bien sur le rempart de branchages
dont j'avais entour le nid, pour le garantir contre les poules; et l
ils s'ensoleillaient  plaisir. Si j'essayais d'en saisir un, il
s'envolait vivement, mais ne tardait pas  revenir se poser sur le nid.
Quand l'air tait tout  fait calme, ils jouaient entre eux en plein
soleil. Ainsi l'un d'eux prenait son lan; un autre brusquement lui
tombait dessus, comme on voit faire parfois les mouches, puis tous deux
s'abattaient. Souvent toute la bande s'envolait et jouait en rond dans
les airs, sans se proccuper en aucune faon de mes visiteurs,
quelquefois au nombre de 18, qui venaient contempler leurs amusements, 
moins que les spectateurs, trop bruyants ou trop indiscrets, ne les
obligeassent, par leurs clats de rire ou leur voisinage trop immdiat,
 s'envoler pour ne pas revenir de quelque temps. Et tous les jours de
beau soleil sans vent, les mles firent de mme, sans beaucoup se
soucier de manger, jusqu' ce qu'enfin ils se dispersrent l'un aprs
l'autre sur les fleurs du jardin, o ils me parurent visiter surtout les
_Salvia pratensis_ et _officinalis_, et aussi les trfles. Mais un jour,
vers midi, un violent coup de vent survint avec menace de pluie; je vis
de nombreux mles rentrer prcipitamment au nid, ple-mle avec les
ouvrires. Autant que j'en ai pu juger, ils rentraient toujours au
logis.

Des habitudes aussi rgulires ne paraissent pas tre communes parmi les
Bourdons. Il n'est pas rare de rencontrer le matin des mles de diverses
espces blottis dans les fleurs, tout transis, couverts de rose ou
dtremps par la pluie. Quelquefois aussi une ouvrire se rencontre dans
la mme situation, surprise sans doute par la nuit ou le mauvais temps
loin du nid.

* * *

Une des particularits les plus tranges de la biologie des Bourdons est
l'existence parmi eux de ce que l'on a appel le Trompette ou le
Tambour. Ce dernier nom, plus convenable peut-tre que le premier, est
employ par Goedart. Ce vieux naturaliste, dont l'observation, oublie
ou traite de fable, remonte  deux cents ans, s'exprime  ce sujet de
la manire suivante.

Parmi les Bourdons, il en est un qui, semblable au tambour
(_Tympanita_) qui rveille les soldats, ou leur transmet l'ordre de
lever le camp, de se mettre en marche, ou les excite au combat, rveille
ses frres et les pousse au travail. Vers la septime heure du matin, il
monte au fate du nid, et, le corps  moiti en dehors de l'entre, il
agite et fait vibrer ses ailes, et produit ainsi un bruit qui, renforc
par la concavit du nid, n'est pas sans ressemblance avec celui du
tambour. Et cela dure environ un quart d'heure. C'est pour l'avoir
observ, entendu de mes oreilles et vu de mes yeux, que j'en parle.
Plusieurs personnes curieuses des choses de la nature sont maintes fois
venues tout exprs me visiter pour en tre tmoins, ont vu et entendu
avec moi ce tambour des Bourdons.

Malgr l'affirmation si positive de Goedart, il a fallu les rcentes
observations de Hoffer, pour que l'on crt enfin que le trompette ou le
tambour des Bourdons n'tait pas une fable, comme le pensait Raumur
lui-mme.

Telle tait aussi la conviction de Hoffer,  la suite de nombreuses
observations demeures sans rsultat, qu'il avait entreprises dans le
but de s'assurer de l'existence de ce Bourdon musicien. Un jour enfin,
le 8 juillet 1881, vers trois heures et demie du matin, l'heureux
observateur entendit tout  coup un bourdonnement particulier s'lever
d'un superbe nid de _Bombus ruderatus_, qu'il venait de recevoir la
veille. Il s'approcha avec prcaution, souleva doucement la planchette
destine  jeter de l'obscurit sur le nid (cette espce niche sous
terre), et il fut tmoin d'un saisissant spectacle: Tout en haut de la
calotte de cire se tenait une petite femelle, le corps soulev, la tte
baisse, agitant ses ailes de toutes ses forces, et faisant entendre un
bourdonnement intense. Quelques Bourdons montraient leur tte par les
trous les plus larges. Cette musique dura sans interruption jusqu'
quatre heures et un quart. Dj quelques ouvrires taient sorties. Le
trompette tant dsir tait enfin trouv.

Le lendemain, vers trois heures, l'observateur tait  son poste.
Longtemps tout demeura silencieux. A trois heures dix-huit minutes,
quelques courts bourdonnements se firent entendre, et Hoffer vit le
trompette de la veille s'lever au haut du nid, et entonner son chant,
qui dura, presque sans interruption, jusqu' quatre heures et demie. Le
Bourdon s'arrta alors, manifestement puis, et puis, au bout de cinq
minutes, rentra dans le nid. Et cela continua les jours suivants,
jusqu'au 25 juillet,  quatre heures du matin, o le Bourdon mlomane
fut supprim. Le jour suivant,  quatre heures huit minutes, alors que
dj quelques Bourdons taient partis pour la picore, le remplaant
tait l, exactement  la mme place que l'ancien, et il se reprsenta
de mme les jours suivants.

E. Hoffer prsume que toutes les espces de Bourdons ne possdent pas un
trompette; et il croit d'ailleurs que, chez celles qui peuvent en avoir
un, sa prsence n'est pas constante et est subordonne au chiffre de la
population.

Mais pourquoi, dans un nid populeux, plutt que dans un autre, est-il
utile qu'un Bourdon se charge d'veiller ses frres et de les appeler au
travail? L'activit n'est-elle pas plus avantageuse, et l'office du
rveille-matin plus ncessaire, prcisment dans une socit plus
pauvre? Et puis enfin, dans ces socits d'insectes, o chacun, sans
effort, et dans une entire spontanit, travaille pour la communaut
avec un zle qu'on dirait excit par le seul intrt personnel, o
chacun et tous fonctionnent dans le plus parfait unisson, est-il 
croire qu'un individu exerce sur ses pareils une direction ou une action
quelconque, ait seul la facult de concevoir une obligation et de la
communiquer  tous? Ce serait assurment celui-l, et non la reine, qui
n'a de royal que le nom, qui, avec une autorit relle, mriterait
vritablement ce titre.

Quant  nous, l'utilit de ce rveilleur des Bourdons nous chappe,
surtout quand nous voyons, dans les observations de Hoffer, des
ouvrires sorties ds quatre heures, alors que la diane ne commence  se
faire entendre que huit minutes plus tard. Pourquoi donc, au lieu de
s'empresser de sortir, la premire ouvrire veille ne se charge-t-elle
point des fonctions de trompette? Faudrait-il  celle qui les remplit
quelque titre officiel? Serait-ce un Bourdon dtermin, et pas un autre,
 qui seul doit incomber le devoir de rveiller ses frres? Il serait en
tout cas assez mal choisi, ce rveilleur, qui n'est pas le premier lev.

Notez encore que son rappel dure un quart d'heure, vingt minutes, ou
mme plus. Est-il donc ncessaire qu'il soit si long, pour tre
efficace? Quelles dures oreilles que ces Bourdons! Eh oui, en effet, ils
sont sourds, bien sourds, comme les Abeilles, comme les Fourmis; car on
ne supposera pas, sans doute, que seuls ils entendent, alors que les
Fourmis, les Abeilles, leurs cousines, n'entendent point. Et s'ils
n'entendent pas,  quoi bon alors la sonnerie du trompette?

S'il est impossible de croire que ce bruyant personnage remplisse une
fonction sociale quelconque dans la colonie, il est trs naturel
d'admettre qu'il ne s'agite tant que pour son propre compte. Il en est
du trompette, vraisemblablement, comme des abeilles dites ventilateuses;
ce doit tre un Bourdon clos depuis peu, n'ayant point encore fait sa
premire sortie, et qui se prpare, par un entranement pralable, aux
longs voyages qu'il lui faudra bientt fournir. Il n'est nullement
prouv que le trompette, ainsi que Hoffer parat le croire, soit tous
les jours le mme. Il serait d'ailleurs facile de s'en assurer, comme
aussi de constater si c'est toujours ou non un bourdon venant d'clore.
Il est bon de rappeler  ce propos que Hoffer lui-mme a vu, ainsi que
nous l'avons rapport plus haut, les mles depuis peu sortis du cocon
s'exercer dans le nid en agitant leurs ailes, et dvelopper ainsi les
muscles du vol.

* * *

On sait que les Abeilles, aussi bien que les Fourmis, n'admettent pas
aisment les trangers dans leur demeure, et que le plus souvent elles
les tuent sans hsiter. Les Bourdons paraissent plus accommodants. Du
moins a-t-on souvent trouv dans un nid des individus appartenant  une
ou  deux espces diffrentes de celle qui l'avait construit. Quant 
l'union artificielle de deux colonies d'espce diffrente, si elle
russit quelquefois, ainsi que Hoffer l'a constat, les intresss s'y
refusent le plus souvent d'une manire absolue, sans qu'il soit possible
de se rendre compte de la cause de ces diffrences de sociabilit.

Il est tout aussi peu facile d'expliquer le dsaccord des observations
au sujet de l'humeur des Bourdons. Nous avons vu plus haut Raumur, qui
dit avoir ouvert des nids par centaines, affirmer que jamais il n'a vu
les habitants songer  dfendre leur domicile, ni manifester la moindre
colre contre le perturbateur. Schenck et Schmiedeknecht parlent dans le
mme sens. Mais F. Smith, contrairement  l'opinion de ces naturalistes,
affirme que les Bourdons dfendent vaillamment leur nid, et qu'on ne les
y attaque pas impunment. E. Hoffer est galement convaincu de l'humeur
batailleuse de ces cratures, d'ordinaire si placides. Elle se rveille
vivement, nous le savons dj, au moment de la ponte. Elle se
manifesterait encore dans d'autres circonstances, o elle ne peut
mriter que l'approbation, dans le cas de lgitime dfense. Hoffer
soutient que les Bourdons, attaqus dans leur domicile, non seulement le
dfendent avec rsolution, mais encore font preuve d'une certaine
habilet. Il en cite de nombreux exemples. Tout un peloton de soldats
fut une fois mis en fuite par des Bourdons des pierres. La petite troupe
tait au repos; un des soldats s'avisa de fourrer sa baonnette dans un
trou o il avait vu entrer un Bourdon. Un des habitants sortit aussitt
et le piqua cruellement au cou. Puis dix, vingt autres se jetrent sur
les autres soldats et les obligrent  battre en retraite. L'auteur
lui-mme fut plus d'une fois mis en fuite par des Bourdons terrestres ou
des Bourdons des pierres, dont il avait voulu recueillir les nids, ou
pour les avoir seulement examins de trop prs.

Toutes les espces, selon Hoffer, sont susceptibles d'entrer ainsi en
fureur et de devenir agressives, lorsqu'on les tourmente dans leur nid,
surtout s'il est assez peupl. Seulement, comme le Bourdon ne peut
piquer commodment que de bas en haut, vu la disposition de son
aiguillon, il lui faut un certain temps pour trouver une situation
favorable  l'usage de son arme, tandis qu'une Abeille ou une Gupe, au
contraire, piquent  l'instant mme o elles atteignent.

* * *

Les jeunes femelles, les futures reines, sortent peu du nid, si bien
qu'on en voit beaucoup moins  la fin de l't et en automne, que plus
tard, au printemps. N'ayant aucun souci de la communaut au sein de
laquelle elles sont nes, si on les voit quelquefois sur les fleurs,
c'est pour leur propre compte; elles se bornent  humer le nectar, et
l'on ne voit jamais de pollen dans leurs corbeilles, quoique Huber ait
dit le contraire. Elles volent lourdement d'une fleur  une autre, ou se
posent paresseusement sur une branche, pour se rchauffer au soleil des
heures entires, en attendant la visite des mles vagabonds. C'est vers
le temps de la naissance des femelles que les socits de Bourdons
atteignent leur apoge.

A cette poque, la vieille reine vit encore, pele, il est vrai, les
ailes toutes dchires sur leur bord. Bien rarement alors elle sort du
nid, et si l'on en rencontre une, sa dfroque est tellement use, qu'il
est parfois difficile de la rapporter  son espce. Elle meurt enfin.
Ds ce moment, la famille dcline de jour en jour. La ponte des
ouvrires et des petites femelles peut bien encore amener quelques
naissances, mais elles sont loin de compenser les dcs. La population
dcrot rapidement, les mles se dispersent et ne rentrent plus. Les
ouvrires, tous les jours plus claircies, n'en continuent pas moins
activement leur mission, et luttent de leur mieux contre la ruine dont
la maison est menace. Les mauvaises journes, toujours plus nombreuses,
les fleurs de plus en plus rares, les provisions puises et non
renouveles, la misre enfin, avec le froid, ont raison de leur courage;
elles succombent l'une aprs l'autre, et avec elles les larves et les
nymphes qui restent. Les jeunes femelles fcondes sont depuis longtemps
parties. Chacune a trouv pour son compte un abri contre les frimas qui
vont venir, l'une dans un vieux tronc, l'autre dans un trou de muraille
ou dans un pais tapis de mousse.

Le silence et la mort rgnent seuls dans la cit, si pleine nagure de
mouvement et de vie. S'il y a quelques vivants, ce sont des parasites,
la vermine, qui trouve encore l, pour la mauvaise saison, un abri qui
lui permettra d'aller recommencer au printemps, en de nouveaux nids, le
cours de ses dprdations.

* * *

Le Bourdon partage les gots de l'Abeille pour les labies et les
lgumineuses; mais il affectionne encore tout particulirement les
chardons de toute sorte, dont il fouille assidment les capitules de sa
longue trompe. Grce au dveloppement de cet organe, il peut atteindre
le nectar au fond de corolles o ne peut parvenir la langue plus courte
de l'Abeille. Telles sont la pense et le trfle rouge. De nombreuses
expriences ont convaincu Darwin que le Bourdon est indispensable pour
la fcondation de ces plantes, et que si le genre Bourdon venait 
disparatre ou devenait trs rare en Angleterre, la pense et le trfle
rouge deviendraient aussi trs rares ou disparatraient compltement.

Mais il est des fleurs qui cachent leur nectar  des profondeurs telles,
que seuls les Lpidoptres Sphyngides, dont la trompe est dmesurment
allonge, peuvent s'en emparer; il serait inaccessible aux Bourdons,
s'ils n'usaient de l'ingnieux procd que nous connaissons dj, et qui
consiste  pratiquer,  peu de distance du fond du tube, un trou qui
leur permette d'y introduire leur trompe. Il n'est mme pas ncessaire
que le nectar se trouve trop profondment plac, pour que le Bourdon se
dcide  user de cet artifice. Il est trs frquent de trouver perfores
des fleurs dont sa trompe peut atteindre le fond. Tel est le trfle
rouge dont nous venons de parler. Il suffit, pour que la perforation ait
lieu, que les fleurs  corolle tubuleuse soient runies en trs grand
nombre dans un lieu dtermin. C'est le cas d'un champ de trfle, des
vastes nappes couvertes de bruyres fleuries. On est surpris de voir le
nombre de fleurs perfores que l'on trouve en ces circonstances. Darwin
en cite de curieux exemples. Je faisais une longue promenade, dit-il,
et de temps en temps je cueillais un rameau d'_Erica tetralix_; quand
j'en eus une poigne, j'examinai toutes les fleurs avec ma loupe. Ce
procd fut renouvel frquemment, et, quoique j'en eusse examin
plusieurs centaines, je ne russis pas  trouver une seule corolle qui
n'et t perfore.... J'ai trouv des champs entiers de trfle rouge
dans le mme tat. Le docteur Ogle a constat que 90 pour 100 des fleurs
de _Salvia glutinosa_ avaient t perfores. Aux tats-Unis, M. Barley
dit qu'il est difficile de trouver un bouton de _Gerardia pedicularia_
non perc, et M. Gentry en dit autant de la Glycine.

L'Abeille domestique elle-mme sait employer ce procd commode de la
perforation, pour atteindre des nectars qui lui seraient autrement
interdits. Il y a mieux. Elle sait aussi profiter des perforations qui
sont l'ouvrage des Bourdons. Tous ces animaux, en oprant ainsi,
n'agissent pas simplement sous l'impulsion de l'aveugle instinct. Ils
font assurment preuve d'intelligence. On n'en peut douter, quand il
s'agit de tirer parti du labeur d'autrui. Et pour celui que l'insecte
excute lui-mme, le raisonnement est manifeste. Nous venons de dire que
le Bourdon est parfaitement capable de s'emparer du nectar du trfle
rouge. Il troue cependant cette fleur, quand elle est en grand nombre.
Quel en peut tre le motif? Il n'y a que l'conomie du temps. Il est
avantageux pour le Bourdon et aussi pour l'Abeille de visiter en un
temps donn le plus de fleurs possible. Une fleur troue exige moins de
temps pour tre puise de son nectar qu'une fleur non perfore, et
l'Abeille peut plus tt passer de cette fleur  une autre.

Darwin a frquemment observ, dans plusieurs espces de fleurs, que, la
perforation une fois effectue, Abeilles et Bourdons suaient  travers
ces perforations et allaient droit  elles, renonant au procd
ordinaire, et finissaient mme par prendre une telle habitude d'user de
ces trous, que, lorsqu'il n'en existait pas dans une fleur, ils
passaient  une autre, sans essayer d'introduire leur trompe par la
gorge.

Ainsi un premier acte d'intelligence pousse ces insectes  trouer les
corolles tubuleuses, alors mme que la longueur du tube n'exige pas
cette perforation; un second effet de leur raison leur apprend qu'il y a
avantage  user de cette perforation, une fois produite par d'autres; un
troisime acte intellectuel leur fait adopter ce mode de visite, et les
fait renoncer au mode ordinaire et normal. Mme chez les animaux haut
placs dans la srie, comme les singes, remarque Darwin, nous
prouverions quelque surprise  apprendre que les individus d'une espce
ont, dans l'espace de vingt-quatre heures, compris un acte accompli par
une autre espce, et en aient profit. Nous sommes bien loin de cet
instinct aveugle, inconscient, immuable, que certains naturalistes
attribuent aux animaux, et plus particulirement aux Insectes, leur
refusant par suite tout acte relevant de l'intelligence. Nous ne voyons
d'aveugle ici que l'esprit de systme, l'homme et non la bte.

Si la perforation des corolles est avantageuse aux Bourdons et aux
Abeilles, on ne peut dire qu'elle le soit aux fleurs elles-mmes, bien
au contraire. Le trfle, dont la fcondation est favorise par les
investigations normales des Bourdons, par l'introduction de la trompe de
ces insectes dans la gorge de la corolle, perd absolument les bnfices
de cette introduction, quand la corolle est perfore. La fcondation
croise, d'une fleur  une autre, que toutes les observations dmontrent
avantageuse, quand elle n'est pas indispensable  la multiplication de
la plante, devient alors impossible. La plante perd donc autant et plus
que l'hymnoptre ne gagne, car celui-ci n'pargne gure le plus
souvent que son temps et son travail, alors que la fleur y perd en
fcondit amoindrie, ou devient mme absolument infertile, si elle est
incapable de se fconder elle-mme, et exige imprieusement, pour mrir
ses graines, le pollen d'une autre fleur. Nouvelle preuve que chaque
espce tend  se dvelopper suivant son intrt propre, que tout n'est
pas rgl en ce monde suivant les lois d'une harmonie prtablie et
constante. Heureusement que le progrs est en somme le rsultat de
toutes ces tendances en sens divers ou opposs, et l'effet d'adaptations
de plus en plus parfaites, plus dignes vraiment de notre admiration, que
cette immutabilit, cet automatisme, que certains esprits s'vertuent 
trouver partout dans la nature.

* * *

Peu d'hymnoptres ont autant de parasites que les Bourdons.

Parmi les plus remarquables sont les Psithyres, leurs trs proches
allis,  qui nous ferons l'honneur mrit d'un chapitre spcial.

Un de leurs pires ennemis est un petit lpidoptre, une mite, l'_Aphonia
colonella_, dont les chenilles enlacent parfois tout le nid d'un rseau
de soie,  l'intrieur duquel elles dvorent en sret cellules et
cocons. Quand leur nombre est suffisant,--et il peut s'lever jusqu'
plusieurs centaines d'individus,--c'en est fait de la famille des
Bourdons, elle ne tarde pas  tre anantie. Bien des nids finissent de
la sorte.

De grosses et belles mouches, les Volucelles, ennemies aussi des Gupes,
sont quelquefois bien funestes aux Bourdons, dont elles dvorent les
larves (fig. 30).

Un autre diptre, curieux par ses formes, autant que par ses habitudes,
le _Conops_ (fig. 31),  l'abdomen en massue, vit parmi les viscres
mmes du Bourdon, y subit toutes ses mtamorphoses, et vient ensuite 
l'extrieur, en disjoignant violemment les anneaux de l'abdomen. Doues
d'une grande vitalit, ces mouches rsistent frquemment aux agents qui
tuent leurs htes, et plus d'une fois un entomologiste a vu, au fond de
ses botes, au printemps, un Conops sorti du corps d'un Bourdon captur
 la fin de la saison prcdente.

[Illustration: Fig. 30.--Volucelle zone.]

[Illustration: Fig. 31.--Conops.]

Les Fourmis, dont on sait la friandise pour toute chose sucre,
s'introduisent souvent dans les nids des Bourdons, pour en piller les
provisions.

Les Mutilles (fig. 32), hymnoptres ayant l'aspect de grosses fourmis,
dont le corps rouge et noir est orn de bandes et taches de poils
blanchtres, vivent souvent aux dpens des Bourdons. Leurs larves
dvorent celles de ces derniers, et leur nombre peut tre assez grand,
en certains cas, pour diminuer notablement la population d'un nid, ou
mme l'anantir.

Une sorte d'_Acarus_, le _Gamasus Coleoptratorum_, envahit souvent le
corps des Bourdons. Ce n'est qu'une sorte de commensal, et l'hymnoptre
ne lui sert que de vhicule pour se faire voiturer dans les lieux o il
doit trouver des vivres en abondance. Les jeunes femelles, qui se sont
charges en automne de ces poux, les conservent tout l'hiver, et les
introduisent dans le nid qu'elles construisent au printemps suivant. Ils
pullulent quelquefois par myriades dans les dtritus qui s'accumulent
sur le plancher.

[Illustration: Fig. 32.--Mutilles.]

Plusieurs petits mammifres, tels que le Mulot, la Souris, la Belette,
le Renard, doivent compter parmi les destructeurs des Bourdons. Ils en
ravagent les nids, mangent tout  la fois provisions et habitants. La
Taupe aussi, dit-on, dans l'occasion, se rgale des larves et des
nymphes. Nous ne pouvons  ce propos ne pas mentionner l'opinion du
colonel Newman cit par Darwin[10]. Il existerait, d'aprs cet
observateur, une relation qu'on tait loin de souponner entre des tres
aussi diffrents que les Chats, les Mulots, les Bourdons et certaines
plantes visites par ces derniers. Le nombre des Bourdons, dans une
rgion donne, dpendrait, dans une grande mesure, du nombre des mulots
qui dtruisent leurs nids. M. Newman, qui a beaucoup tudi les
habitudes de ces hymnoptres, estime que plus des deux tiers de leurs
nids sont ainsi dtruits chaque anne en Angleterre. Comme le nombre
des mulots dpend de celui des chats, les nids des Bourdons doivent, par
une consquence force, tre plus abondants prs des villages et des
petites villes qu'ailleurs. Et M. Newman affirme que c'est bien en effet
ce qui a lieu. Il est donc parfaitement possible, ajoute Darwin, que la
prsence d'un animal flin dans une localit puisse y dterminer
l'abondance de certaines plantes, en raison de l'intervention des Souris
et des Abeilles.

A la liste des ennemis des Bourdons, Schmiedeknecht ajoute l'homme
lui-mme, qui souvent bouleverse, sans s'en douter, avec la faux et le
rteau, les nids dont le couvain est dtruit. A quoi je puis ajouter le
fait d'un jeune berger, qui me surprit beaucoup en me disant que les
Bourdons, qu'il me voyait capturer avec mon filet, faisaient du miel
comme les Abeilles. Press par mes questions, il me conta qu'il lui
arrivait souvent de suivre leur vol en courant, de dcouvrir ainsi leur
nid, et de s'emparer de leur miel. Ce gardeur de moutons avait tout seul
trouv le procd qui sert  certains sauvages pour dcouvrir et piller
les nids des Abeilles.

* * *

Les Bourdons sont rpandus dans toutes les parties du monde, 
l'exception de l'Australie. Ce sont plus particulirement des animaux
des rgions froides et tempres; quelques-uns sont mme exclusivement
arctiques. Aussi sont-ils de beaucoup plus frquents dans les montagnes
que dans les plaines. Les Alpes, les Pyrnes, le Caucase sont fort
riches en Bourdons, tant en espces qu'en individus.




LES PSITHYRES.


Les Psithyres sont les commensaux des Bourdons, leurs parasites, dans le
vrai sens tymologique du mot. Ayant la mme livre, la mme forme
gnrale que leurs htes, ils ont des habitudes bien diffrentes. Autant
le Bourdon est laborieux et actif, autant le Psithyre est lent et
paresseux. Le mme aliment les nourrit. Mais tandis que le Bourdon
recueille lui-mme ses provisions de bouche, et les emmagasine,
dpensant  cela une somme considrable de travail, le Psithyre, lui, se
nourrit d'aliments qu'il n'a point amasss. Profitant du labeur
d'autrui, il glisse ses oeufs, comme le Coucou, au milieu de ceux des
Bourdons, et ses petits naissent, grandissent, nourris et choys comme
les enfants de la maison. La nature, hlas! nous donne parfois de bien
mauvais exemples!

Les analogies des Psithyres avec les Bourdons leurs htes sont tellement
frappantes, qu'on les a longtemps confondus avec ceux-ci; et mme,
depuis que leurs moeurs parasitiques, dcouvertes par Lepelletier de
Saint-Fargeau, sont connues de tous les naturalistes, il s'en est trouv
pour les maintenir dans le genre _Bombus_. Cependant l'absence
d'ouvrires, le dfaut d'organes de rcolte chez les femelles,
lgitiment suffisamment la distinction des deux genres. Les tibias
postrieurs des femelles de Psithyres sont dnus de corbeilles; ils
sont troits, convexes extrieurement, et velus, comme ceux des mles;
le premier article des tarses de la mme paire de pattes est grle,
manque de brosses au ct interne, et du crochet caractristique au
haut de son bord postrieur.

[Illustration: Fig. 33.--Psithyres.]

[Illustration: Fig. 34.

Jambe de Psithyre. Jambe de Bourdon.]

Quant aux mles, aucun bon caractre ne permet de les distinguer de ceux
des Bourdons. L'oeil exerc du naturaliste les reconnat par habitude,
comme des espces familires, plutt que par des caractres bien
dfinis. Les mles de Psithyres sont bel et bien de vritables Bourdons.

* * *

Si diffrentes que soient, dans leur ensemble, les habitudes des
Bourdons et des Psithyres, elles conservent nanmoins quelques traits
communs. Comme celles des Bourdons, les femelles des Psithyres,
fcondes en automne, hivernent; puis, au printemps, un peu plus tard
que les premires, elles sortent de leurs retraites. D'un vol assez
lourd, on les voit se poser quelquefois sur les fleurs, plus souvent
rder  et l, fureter dans les buissons,  la recherche des nids dj
commencs des Bourdons, pour s'y introduire furtivement et y pondre. A
mesure que l't approche, on en voit de moins en moins sur les fleurs;
elles deviennent, comme les femelles de Bourdons, de plus en plus
casanires, et ne se nourrissent gure plus qu'aux frais de leurs htes.
Ceux-ci, en gnral, prennent leur parti de la prsence de ces intrus.
Avant la fin de l't, les mles se montrent, et bientt aussi les
jeunes femelles, et on voit les uns et les autres sur les fleurs durant
tout l'automne. Les choses se passent ensuite comme chez les Bourdons;
les mles meurent avant les premiers froids, et les femelles fcondes
cherchent un refuge pour y passer l'hiver.

* * *

La prsence des Psithyres n'est pas rare dans les nids de Bourdons. Sur
48 nids de _B. variabilis_ explors par Ed. Hoffer, 35 seulement se
trouvaient sans parasites. Cette intrusion n'est pas sans causer un
prjudice plus ou moins grave aux lgitimes habitants. Hoffer,  qui
nous devons, sur le compte de ces parasites, une foule d'observations
non moins intressantes que celles qu'il a fait connatre au sujet de
leurs htes, a reconnu qu'un nid est toujours plus faible, quand il
contient des Psithyres, que lorsqu'il n'y en a point.

Les Psithyres ne font donc pas que s'ajouter en surcrot  la population
normale; ils ne se bornent pas non plus  se substituer, individu contre
individu, aux Bourdons, car en ce cas la population totale devrait
rester la mme. Une aussi importante diminution oblige  croire qu'il y
a suppression effective de larves des bourdons, ou plutt de leurs
oeufs. Et il est permis de supposer que la femelle Psithyre, loin de
se contenter d'introduire ses enfants dans la famille du Bourdon, doit,
d'une faon ou d'une autre, dtruire un certain nombre de ceux de son
hte. Il serait intressant que l'observation vnt dire ce qui se passe
positivement  cet gard.

Les premiers observateurs, se fondant sur l'analogie, la presque
similitude qui existe entre le vtement des Psithyres et celui des
Bourdons, ont cru que, grce  cette trompeuse ressemblance, ces intrus
parvenaient  mettre en dfaut la vigilance de ces derniers, et  se
faire passer, selon la propre expression de Lepelletier de
Saint-Fargeau, pour les enfants de la maison. C'tait oublier la
dlicatesse extrme des sens de ces insectes, que de borner  la vue les
moyens qu'ils ont de reconnatre les leurs. Dans leurs sombres
retraites, il n'y a pas d'ailleurs  parler de la vue, qui ne leur peut
tre d'aucun secours. D'une manire gnrale, les couleurs d'un Psithyre
sont, de celles qui conviennent  un Bourdon; mais il est absolument
inexact qu'un Psithyre porte ncessairement la livre de ses htes. Si
les _Psithyrus rupestris_ et _vestalis_ ont respectivement  peu prs le
costume des _Bombus lapidarius_ et _terrestris_ qu'ils exploitent, le
_Ps. Barbutellus_ ne ressemble gure au _B. pratorum_ qui l'hberge, et
le _Ps. campestris_ est tout  fait diffrent des _B. agrorum_ et
_variabilis_, ses nourriciers ordinaires.

Les observations de Hoffer nous fournissent des renseignements prcieux
sur la nature des rapports qui existent entre Bourdons et Psithyres.
Elles montrent, ce qu'on tait loin de supposer jadis, que ces rapports
sont quelque peu tendus, pour ne pas dire davantage.

Les Bourdons avec lesquels cohabitait dj un Psithyre, dit cet habile
observateur, semblaient trouver son apparition toute naturelle,
lorsqu'il rentrait au nid; ni la reine, ni les ouvrires ne paraissaient
le moins du monde gnes par sa prsence. Pendant le mauvais temps ou
pendant la nuit, tous reposaient cte  cte sur les gteaux; cependant
le Psithyre se tenait de prfrence dans le bas, et le plus souvent en
dessous des gteaux. C'est l qu'il se rfugiait promptement, quand on
drangeait le nid, et mme sous la mousse, s'il y en avait.

Lorsque j'introduisais un parasite dans un nid de Bourdons qui dj
n'en possdait pas un autre, il s'levait aussitt un grand tumulte
parmi les habitants, comme il s'en produit toujours  la rentre d'un
des leurs; tous se portaient vers lui d'un air hostile, mais sans
essayer de le piquer ou de l'attaquer en aucune faon. Quant  lui, il
se glissait aussi vite que possible sous les gteaux, et peu  peu toute
la socit rentrait dans le calme.

L'entre du parasite excite donc la colre des Bourdons, et l'intrus y
chappe en se rfugiant avec promptitude en lieu sr. Les choses se
passent-elles toujours avec autant de placidit? On en peut juger par
les lignes suivantes.

Le 14 aot 1881, dit Hoffer, j'examinais un nid moyennement volumineux,
de _Bombus silvarum_, et j'y trouvais, avec une vieille femelle, 10
mles et 29 ouvrires, une vieille femelle morte du _Psithyrus
campestris_. videmment cette dernire avait d se faufiler dans le nid
du _Bombus_, et y avait t tue, car il n'y avait pas d'autre parasite,
et il n'en naquit aucun dans la suite.

Hoffer raconte encore qu'un Psithyre, qu'il avait introduit dans un nid
de Bourdon, y fut mal accueilli et se sauva prestement. Je conclus de
ces faits, ajoute l'auteur, que les Bourdons connaissent parfaitement
les pillards de leurs provisions; mais certaines formes, se sentant
impuissantes vis--vis du parasite, dont la taille surpasse la leur de
beaucoup, se rsignent  subir sa socit.

* * *

Si l'on considre l'uniformit gnrale de l'organisation des Bourdons
et des Psithyres, on est oblig d'admettre que les deux genres ne sont
que deux formes d'un mme type, et sont unies entre elles par la plus
troite affinit. Pour les naturalistes qui adhrent  la doctrine du
transformisme, cette parent n'est pas purement idale, elle est relle.
Le genre parasite ne serait qu'une ligne issue du genre rcoltant, et
ayant perdu les organes de rcolte par suite de son adaptation  la vie
parasitique.

Nous avons vu plus haut que la rencontre, dans un nid de Bourdon,
d'individus d'une autre espce que celle  laquelle il appartient, n'est
pas un fait trs rare. Ce fait vient  l'appui de l'hypothse. Ces
habitudes ont d exister anciennement comme aujourd'hui, de mme que
l'on voit, chez l'Abeille domestique, des sujets d'une colonie russir 
s'installer dans une autre, malgr l'hostilit que soulve d'ordinaire
une pareille intrusion. On conoit donc qu'une femelle, au rveil du
printemps, en train de rechercher un lieu convenable pour y difier son
nid, ait rencontr un commencement de colonie dj fond par une
femelle plus prcoce; que, trouvant ce logis  sa convenance, elle s'y
soit installe, ce que les frquentes absences de la lgitime
propritaire rendaient d'autant plus facile. Dispense d'excuter les
travaux dj effectus, et mme de prendre part  leur agrandissement,
elle aura pu, sans autre souci, vaquer  la ponte. Sa progniture,
hritant de la paresse maternelle, l'aura galement transmise  sa
descendance, toujours plus exagre dans les gnrations successives; et
en mme temps l'atrophie graduelle aura de plus en plus dgrad et
finalement fait disparatre les instruments de travail rests sans
emploi. Ainsi a pu surgir de la souche des Bourdons, le rameau des
Psithyres.




LES MLIPONES.


Les Mlipones et leurs trs proches parentes, les Trigones, sont des
Abeilles sociales propres aux rgions tropicales. Fort nombreuses en
espces, on les trouve au Mexique, aux Antilles, surtout au Brsil;
quelques-unes habitent l'Inde, la Chine, les les de l'ocan Indien; une
espce est mme indique comme propre  l'Australie.

Ces Abeilles (fig. 36) sont dpourvues d'aiguillon, ce qui, joint 
quelques autres caractres, les distingue notablement des Abeilles
domestiques et des Bourdons: ainsi leurs cellules alaires sont quelque
peu diffrentes, et le premier article de leurs tarses postrieurs est
autrement conform, triangulaire au lieu d'tre quadrangulaire, et
dpourvu,  son angle suprieur et externe, du crochet caractristique
dont cet organe est muni chez le Bourdon et l'Abeille; les pattes sont
proportionnellement plus longues, les tibias postrieurs, qui portent
les corbeilles, beaucoup plus dilats.

[Illustration: Fig. 33.--Mlipone.]

L'Abeille domestique, avec ses nombreuses races, est exclusivement
propre  l'ancien monde. L'Amrique, qui ne possdait point d'Abeilles,
mais qui ne tarda point  en recevoir aprs la conqute, tirait dj des
Mlipones et des Trigones les produits que l'_Apis mellifica_ procurait
aux nations civilises. Les sauvages Guaranis, les Botocudos, les
Chiquitos, longtemps avant l'arrive des Europens, recherchaient
avidement le miel des Mlipones, et apprciaient surtout leur cire, qui
leur servait pour l'clairage et plusieurs autres usages.

Quoique les espces d'Abeilles amricaines soient fort nombreuses, elles
sont encore peu connues. Cela tient surtout  ce que les naturalistes
qui les ont recueillies ne l'ont fait que par accident pour ainsi dire,
occups surtout de recherches d'autre nature. Aussi la biologie de ces
insectes est-elle encore fort incomplte, et l'on ne sera pas surpris
d'apprendre, par exemple, que sur 35 espces dcrites par Lepelletier de
Saint-Fargeau, cet entomologiste n'a connu que trois mles, dont deux
isols, et pas une seule femelle; et que F. Smith, sur 15 espces
ajoutes par lui  cette liste, ne fait connatre qu'un mle. En sorte
que, jusqu' ces dernires annes, aucune femelle n'avait encore t
observe par un naturaliste.

Un apiculteur distingu, domicili jadis  Bordeaux, M. Drory, a eu la
bonne fortune d'avoir en sa possession quarante-sept colonies de
Mlipones ou Trigones, appartenant  11 espces diffrentes, dues 
l'obligeance d'un apiculteur bordelais, tabli  Bahia (Brsil). Grce 
cet observateur zl, plusieurs lacunes de l'histoire de ces Abeilles
ont pu tre combles. Nous ferons de nombreux emprunts aux intressantes
notices que M. Drory a publies sur leur compte dans le _Rcher du
Sud-Ouest_.

* * *

La plupart des Mlipones, mais surtout les Trigones, sont plus petites
que les Abeilles, et leurs proportions beaucoup plus grles; l'abdomen
surtout est considrablement rtrci chez quelques espces. Quelques
Trigones atteignent tout au plus 3 ou 4 millimtres. La _Mlipone
scutellaire_ (_M. scutellaris_ Latreille) gale presque la taille de
l'Abeille domestique, mais elle est beaucoup plus belle. Son corselet,
noir avec l'cusson roux, est vtu de poils roux-dors; ses segments
abdominaux sont orns d'une agrable bordure blanche, la face de lignes
blanchtres.

On connat aujourd'hui, grce  M. Drory, la femelle de la _Mlipone
scutellaire_. Elle est trs diffrente de l'ouvrire, que l'on
connaissait depuis longtemps. Il y a mme lieu de distinguer les
femelles jeunes ou vierges des femelles fcondes ou reines. Les
femelles vierges sont un peu plus petites que les ouvrires; leur
couleur gnrale est brune; la tte et le corselet sont plus petits;
l'abdomen est court et dpourvu de bordures blanches; les jambes sont
plus grles, d'un brun clair; les postrieures dnues d'organes de
rcolte, comme chez la reine-abeille; les tibias convexes, couverts de
poils soyeux; les antennes sont plus longues que chez l'ouvrire; la
face est dpourvue des lignes blanches qui ornent la face de celle-ci.

La femelle fconde est, selon l'expression de M. Drory, un vritable
monstre,  ct de celle qui vient d'tre dcrite. L'normit de son
abdomen surtout la rend difforme: il est deux fois plus long, et large 
proportion. Les anneaux en sont tellement distendus, que la membrane
intersegmentaire, plus large que les segments corns, fait que l'abdomen
parat blanc avec des raies brunes en travers. Un abdomen si pesant rend
naturellement la dmarche de la bte fort embarrasse. Quand elle
marche la tte en bas, il trane disgracieusement, pendant  droite ou 
gauche par l'effet de son poids, et il retombe lourdement, quand elle
passe d'un gteau  un autre.

Le mle ressemble tellement  l'ouvrire, qu'il est trs facile 
confondre avec elle. Il en a les couleurs, avec des formes un peu plus
grles; il en diffre d'ailleurs, comme c'est la rgle chez toutes les
Abeilles, par un article de plus aux antennes et un segment de plus 
l'abdomen, par l'absence de brosse et de corbeille aux pattes
postrieures; enfin sa face est presque entirement blanche.

* * *

Dans leur pays, les Mlipones tablissent leurs nids dans le creux des
arbres ou des rochers; quelques-unes nichent, comme les Bourdons, dans
le sol. On en voit quelquefois cohabiter avec des termites, et vivre,
dit-on, en bonne intelligence avec ces terribles rongeurs.

Les nids des Mlipones sont trs diffrents de ceux des Abeilles. Les
gteaux, au lieu d'tre disposs verticalement, sont horizontaux. Un
premier rayon est construit sur le plancher de l'habitation, soutenu par
des colonnettes de cire. Ces cellules, presses les unes contre les
autres, sont hexagonales; celles du pourtour ont leur surface libre ou
extrieure cylindrique, mais toutes ont le fond sphrodal. Elles sont
naturellement verticales, puisque le gteau est horizontal, et leur
orifice est suprieur, leur fond infrieur, c'est--dire qu'elles sont
dresses et non pendantes, comme les auteurs l'ont dit maintes fois, se
rptant les uns les autres. Le premier qui en a parl, Huber, doit
avoir eu entre les mains un nid boulevers sans doute dans le voyage,
mal interprt en tout cas (fig. 37).

[Illustration: Fig. 37.--Nid de Mlipone scutellaire.]

Les cellules sont sur un seul rang, et non sur deux comme chez les
Abeilles. Donc, moins d'conomie de place et de matriaux que chez ces
dernires.

Chez les Abeilles, la ponte a lieu dans des cellules vides, et ds que
la larve est close, un premier repas lui est servi et renouvel au fur
et  mesure de ses besoins. Chez les Mlipones, il en est tout
autrement. Les cellules sont d'abord approvisionnes, l'oeuf n'y est
pondu qu'ensuite. Les ouvrires entassent dans la cellule de la pte de
pollen jusqu' atteindre environ les trois cinquimes de la hauteur, et
par-dessus, une petite quantit d'un aliment plus fluide, transparent,
sans trace de pollen, quelque chose d'analogue  la gele qui forme le
premier repas de la larve d'Abeille. C'est l toute la ration d'une
larve, ce qu'il lui faudra pour atteindre au terme de son dveloppement.
Cela fait, la reine s'approche de la cellule, s'assure, par une
inspection qui parat attentive, que tout est bien, puis se retourne,
introduit le bout de son abdomen dans la cellule et pond un oeuf.
Pendant cette opration, plusieurs ouvrires sont l, entourant la
reine, et comme si elles sentaient bien toute l'importance de l'acte qui
s'accomplit, ne cessent de palper doucement de leurs antennes l'abdomen
de la pondeuse. Enfin la reine se soulve; l'oeuf, qui est assez gros,
se voit dans la cellule; elle se retourne pour le regarder, constater
que tout est bien, puis s'loigne. Les ouvrires s'approchent aussitt,
pour se renseigner  leur tour; puis l'une d'elles, avec une promptitude
inoue, une tonnante dextrit, tournant autour de la cellule, en
faonne le bord avec ses mandibules, de manire  l'inflchir en dessus.
On voit graduellement ce bord se dprimer, puis s'tendre de la
circonfrence au centre, l'orifice se rtrcir de plus en plus, enfin
disparatre. Pendant qu'elle volue ainsi autour de l'axe de la cellule,
l'ouvrire prend appui, du bout de son abdomen, sous le ct interne du
bord qu'elle mordille. C'est donc le corps ploy en deux qu'elle
travaille, posture on ne peut plus incommode, et qui va s'exagrant 
mesure que l'opration avance; on voit son cou, tout blanc, se tendre de
plus en plus, au point qu'il semble, dit M. Drory, qu'il va cder et se
rompre. Mais bientt, l'orifice devenu trs petit, elle dgage son
abdomen, et la fermeture s'achve en quelques coups de mandibules. En
moins de temps qu'il n'en faut pour l'crire, la cellule est opercule.

J'ai t moi-mme tmoin de cet tonnant spectacle, dans un nid de
_Trigona clavipes_, que je devais  l'obligeance de M. Drory, et puis
confirmer de tout point la description qu'il a donne de la ponte.

L'insecte est donc forc de se dvelopper dans un rcipient _sans
air_, remarque l'habile apiculteur que je viens de citer. Cela peut
surprendre, par comparaison avec ce qui a lieu chez les Abeilles, dont
la larve grandit dans une cellule ouverte. Mais ce dveloppement en
chambre close est la rgle, chez presque tous les Hymnoptres, et il
existe, chez l'Abeille elle-mme, pour toute la dure de l'tat de
nymphe.

Le ver clos mange d'abord la gele liquide, puis il entame la pte
compacte. Quand celle-ci est entirement consomme ou  peu prs, il a
acquis toute sa taille. Il se file alors une coque de soie, pour subir
ses mtamorphoses, aprs quoi la jeune Mlipone ronge le haut de la
cellule et se montre  l'tat parfait.

Les mmes cellules, chez les Abeilles, servent successivement au
dveloppement de plusieurs gnrations d'ouvrires. Elles ne servent
qu'une fois chez les Mlipones. Quand une cellule est devenue vide, les
ouvrires en rongent les parois et n'en laissent subsister que le fond,
qu'elles dblayent et nettoient des restes de pollen et autres rsidus,
en sorte que, lorsque tout l'tage est clos, il n'en reste qu'une mince
plaque, dont la surface, assez ingale, laisse voir les traces des fonds
des cellules.

Mais tandis que le couvain se dveloppait dans ce premier tage, un
second s'levait au-dessus, reposant sur le premier par des piliers de
soutnement, ingnieusement placs dans les angles des cellules
infrieures, afin de ne pas en obstruer la cavit. L'ensemble form par
les deux tages est protg par des lamelles de cire disposes tout
autour, contournes, entortilles les unes dans les autres, de manire 
ne donner accs dans le nid que par des chemins compliqus, des sortes
de labyrinthes. Les tages se superposent ainsi les uns aux autres,
ajoutant leur poids aux assises infrieures, qui flchissent quelque
peu, jusqu' ce que le plafond soit atteint. L'ensemble prsente alors
l'aspect d'une sorte de cne, car les tages, de forme sensiblement
circulaire, ont un diamtre de plus en plus troit de la base au sommet.
L'difice arrt dans son dveloppement, la colonie cherche une autre
demeure, fournit un ou plusieurs essaims, ou prit.

* * *

Chez les Abeilles, les cellules qui servent au dveloppement des larves
peuvent servir, en d'autres temps, de magasins pour les provisions. Les
Mlipones ont des rcipients spciaux pour cet usage. Ce sont des outres
de cire, en forme de godets,  fond arrondi, dont la dimension varie
suivant l'espce ou plutt la taille des Mlipones qui les construisent.
Chez la Mlipone scutellaire, ces amphores sont de la grosseur d'un
oeuf de pigeon, pas plus grosses qu'un pois chez l'_Imhati mosquita_.

Ces outres sont attaches, en dehors des gteaux, sur les parois du nid,
et soudes les unes aux autres. A mesure que le nid s'lve, de nouveaux
rservoirs sont superposs aux anciens; aussi ces derniers ont-ils les
parois plus paisses que les plus rcents. Les uns reoivent de la pte
de pollen, les autres du miel. Tant qu'ils ne sont pas pleins, ils
restent largement ouverts, et rien de plus curieux que de voir les
butineuses venir y dgorger leur provision de miel ou s'y dbarrasser de
leur fardeau de pollen. Ds que les rservoirs sont remplis, ils sont
ferms avec soin. Puis, quand la rcolte journalire ne suffit plus 
l'entretien, une urne, puis une autre sont mises en perce, et les
habitants viennent y puiser par un petit orifice pratiqu  cet effet
dans la partie suprieure et centrale du couvercle.

* * *

Les Mlipones et Trigones sont beaucoup plus vives, plus ptulantes que
les Abeilles dans tous leurs mouvements. Quoique moins bien armes, et
n'ayant que leur bouche pour attaquer et se dfendre, elles sont plus
batailleuses et plus pillardes. Par contre savent-elles se mettre 
l'abri des invasions de leurs ennemis ou de leurs pareils, mieux que ne
le font les Abeilles, dont la porte, largement ouverte, est plus
difficile  dfendre contre une attaque de vive force. Leur trou de vol
est trs petit et ne peut livrer passage qu' un seul individu, en sorte
qu'une seule sentinelle en peut garder l'entre.

Ce n'est pas tout. Ce trou de vol si troit ne donne pas directement
accs dans le nid. Un long tunnel, un boyau sinueux fait de cire, est le
seul et unique chemin qui mne de la porte d'entre aux tages 
couvain, et de ceux-ci aux magasins, situs, comme on l'a vu, en dehors
du labyrinthe feuillet. C'est tout juste si deux ouvrires peuvent
marcher de front dans ce chemin couvert, long parfois de plus de 20
centimtres. Grce  cette prcaution, inconnue des Abeilles, mais dont
on pourrait peut-tre voir l'analogue dans le conduit qui mne au nid
des Bourdons, les effluves odorants ne peuvent se rpandre au dehors et
veiller les convoitises des insectes pillards. Autre avantage, la
dfense de la maison en devient beaucoup plus facile.

Le jour et la nuit, une sentinelle est en faction  la porte, et gare 
celui qui approche! Mme une Abeille est perdue. La sentinelle donne
l'alarme et se jette la premire sur l'ennemi, qui succombe toujours. Le
dard venimeux de l'abeille ne lui sert  rien. La Scutellaire, bien plus
agile qu'elle, lui tranche la tte ou le corselet d'un coup de ses
mandibules, qui sont terribles, ou, si la Mlipone ou la Trigone est de
petite taille, trois ou quatre  la fois se jettent sur l'abeille, la
saisissent aux jambes, aux antennes, aux ailes, qu'elles mordillent avec
fureur, et tous meurent ensemble, agresseur et dfenseurs, ces derniers
sans jamais lcher prise.

Les petites espces ferment leur trou de vol la nuit. S'il fait froid,
la porte est construite d'une paisse couche de cire; si, au contraire,
il fait chaud, elle est mince et ressemble  un tissu transparent, 
travers les mailles duquel les sentinelles passent leurs antennes.

* * *

Huber a constat l'absence, chez les Mlipones, des _moules  cire_ qui
se trouvent sous les segments ventraux des Abeilles. Mais comme ces
moules manquent aussi aux Bourdons, Huber suppose qu'il doit en tre des
Mlipones comme de ces derniers, qui scrtent de la cire  la faon des
Abeilles. Il n'en est point ainsi. M. Drory a dcouvert qu'elle est
produite, chez les Mlipones et les Trigones, non point sous les
segments ventraux, mais sous la partie dorsale des segments, d'o elle
se dtache sous forme d'une pellicule fine, blanche et transparente,
recouvrant tout le dessus de l'abdomen; les 5 premiers segments prennent
part  cette formation.

Chose bien trange, les mles, qui toujours, dans le monde des Abeilles,
se font remarquer par leur paresse, feraient ici exception. M. Drory
aurait reconnu que les mles des Mlipones et des Trigones scrtent de
la cire, de la mme manire que les ouvrires. Empressons-nous de donner
acte  l'habile apiculteur de cette rhabilitation, dont ce sexe avait
bien besoin.

Fabriquant de la cire, ils peuvent, sans doute, concourir 
l'dification des cellules et des rservoirs  provisions. C'est
l'opinion de M. Drory. Mais il leur refuse la facult de recueillir le
pollen, que leurs pattes ne sauraient emmagasiner, ni le miel, que leur
langue trop courte ne pourrait aller puiser dans les fleurs.

La cire est absolument incolore, au moment o la Mlipone la prend sur
son dos avec ses pattes postrieures. Travaille, elle est de couleur
brune, grossire, de consistance plus molle que celle des Abeilles.
Comment s'opre sa transformation? Comme les Abeilles, les Mlipones
ptrissent la cire avec leur bouche; au sortir de cette manipulation,
elle a acquis sa couleur propre. C'est la salive, de toute vidence, qui
s'y mle et lui communique ses proprits nouvelles. Cette salive, on le
sait par les morsures parfois cruelles que ces insectes font pour se
dfendre, est jaune ou brune, d'une odeur forte et dsagrable.

* * *

Les Mlipones font la collecte du pollen de la mme manire que les
Abeilles, et en forment, aux pattes de derrire, des pelotes
proportionnellement beaucoup plus grosses. Quant  la propolis, que les
Abeilles ne rcoltent qu'au fur et  mesure de leurs besoins, les
Mlipones et Trigones la ramassent en tout temps, et en font des
rserves dans un coin de leur habitation. Trs avides de tout ce qui
peut leur tre utile, elles pillent avec un empressement qui ressemble 
de la fureur les vieilles ruches inhabites; elles en grattent la
propolis, et s'en font aux pattes des pelotes qu'elles emportent. M.
Drory a mme constat  ses dpens, qu'elles ne ddaignent pas le vernis
rcemment employ. Pendant plus de quinze jours, il vit des Scutellaires
et autres occupes  dtacher le vernis dont il avait fait peindre un
grand pavillon.

Dans l'ardeur du pillage, ces violents insectes vont mme jusqu' se
dpouiller entre eux.

Une fois, raconte M. Drory, j'ai fait beaucoup rire quelques amis, en
les rendant tmoins de ce genre de vol entre pillardes. Les Mlipones
taient occupes  ronger la propolis et  s'en faire d'normes pelotes
aux pattes de derrire. Les survenantes trouvaient plus simple de ronger
ces pelotes, pour s'en approprier la matire. Et la proccupation des
premires tait telle que, pour un temps au moins, le larcin
russissait. La vole s'en apercevait cependant quelquefois; elle
dfendait son bien, et de l une bataille, qui finissait bientt par la
fuite prcipite de la voleuse.

* * *

Les Mlipones essaiment comme les Abeilles, mais l'essaim ne se pose pas
 quelque distance de la ruche; il s'en va toujours au loin. Ici, la
mre fconde, incapable de voler, vu l'norme dveloppement de son
abdomen, reste probablement dans la souche. M. Drory suppose qu'une des
femelles non fcondes, qu'on voit toujours en plus ou moins grand
nombre dans la colonie, la quitte  un moment donn, et dtermine ainsi
la formation de l'essaim.

L'Abeille a le vol hsitant et maladroit; frquemment elle manque
l'entre de la ruche, se pose  ct ou tombe  terre. Le vol de la
Mlipone est plus vif, plus lgant, et d'une remarquable prcision. La
Mlipone qui rentre au logis arrive rapidement et tout droit  la porte,
et,  peine l'a-t-on vue, dit M. Drory, qu'elle y a disparu. Avec
autant d'agilit, la sentinelle se retire pour livrer passage  la
butineuse, qui lui passe sur le corps, et elle reparat aussitt  son
poste. Quand la population est un peu nombreuse, les entres et les
sorties sont trs frquentes, et ce va-et-vient de la sentinelle se
rpte avec une rapidit et une constance que rien ne lasse. S'il en
fallait croire Huber, la mme sentinelle demeurerait en faction toute
une journe; mais cela parat difficile  croire.

Chez les petites espces, un petit entonnoir en cire est construit en
dehors du trou de vol. Son utilit s'explique par ce fait que, chez ces
espces, la population tant trs nombreuse, le nombre des butineuses
revenant de la picore est quelquefois assez grand, pour que leur
rentre devienne difficile. Elles se posent alors sur le bord de
l'entonnoir, autour duquel des factionnaires d'ailleurs montent une
garde assidue, et chacune,  tour de rle, se prsente  l'entre.

Moins dlicates que les Abeilles, qui ne tolrent aucune impuret dans
leur ruche, les Mlipones et les Trigones, qui ne sortent que lorsque le
temps est trs beau et la temprature au-dessus de 18 centigrades,
accumulent leurs excrments, tant qu'elles demeurent au logis, dans un
coin de leur habitation. L aussi elles entassent maints dbris et mme
les cadavres de leurs soeurs. Le beau temps revenu, des fragments sont
dcoups dans le tas et ports dehors.

* * *

La plupart des Mlipones et des Trigones, dit M. Drory, sont des
animaux inoffensifs. Des onze espces que j'ai eu l'occasion d'lever,
deux taient un peu mchantes (_Melipona postica_ et _muscaria_), et une
l'tait beaucoup, la _Trigona flageola_, dont le nom local, fort
expressif, et qu'on nous dispensera de traduire, est _caga fogo_. Les
manifestations hostiles des deux premires espces de Mlipones
consistent  s'insinuer dans les cheveux de l'imprudent qui les approche
de trop prs, ainsi que dans la barbe, les cils, les oreilles, en
faisant entendre un bruissement considrable, et rpandant une odeur
trs pntrante. Le seul moyen de s'en dfaire est de fuir prestement,
et de se peigner avec prcaution. Si l'on s'obstinait  rester sur
place, on risquerait d'avoir bientt toute la colonie dans ses cheveux.

Mais quant aux _caga fogo_, c'est plus srieux; leur nom seul dit
comment se manifeste leur colre. Ils se jettent, comme leurs
congnres, dans les cheveux, et aussi sur la figure et sur les mains;
ils rentrent dans les manches, ils s'insinuent sous les vtements, et
ils mordent sans rmission et sans plus lcher prise. Ils font un
bruissement pouvantable, et rpandent, par leur salive, une odeur
tellement forte et pntrante, que si vous en avez une douzaine ou deux
dans votre moustache, vous risquez d'avoir des tournoiements de tte et
de ressentir des nauses. Mais ce n'est pas tout. Leur salive est
tellement corrosive, que chaque morsure forme une tache sur la peau, qui
peut persister deux mois et plus. Pendant plus de huit jours, il est
impossible de se peigner, tant les petites pustules causes par les
morsures produisent une douleur atroce. C'est l'quivalent d'une vraie
brlure. Ces pustules sont remplies d'un liquide aqueux, et tout autour
apparat une aurole rougetre. Les marques de ces plaies persistent
longtemps, plus de deux mois.

Mon vnr ami, M. Brunet, de Bahia,  la bont duquel je dois toutes
mes colonies, assailli par ces trigones, qu'il allait m'envoyer, a t
tellement tortur par elles, qu'il en a t huit jours malade, alit, en
proie  une fivre trs forte, et le charpentier, son aide, a d rester
quinze jours sans pouvoir travailler.

Htes d'un climat chaud, les Mlipones et les Trigones ne peuvent
produire par leur propre chaleur la temprature ncessaire  leur
existence dans nos contres. Elles ne savent pas lutter contre le
refroidissement, comme les Abeilles, en s'entassant les unes sur les
autres et formant _la grappe_, selon l'expression des apiculteurs. A 18
degrs, elles ne sortent qu'en trs petit nombre;  15 degrs pas du
tout;  10 degrs elles meurent. Au contraire, plus la temprature est
leve, plus elles sont vives, plus elles travaillent, et plus elles
semblent tre heureuses, dit M. Drory.

Il en rsulte que ces insectes, si intressants pour la science, n'ont
aucune valeur matrielle, pour les apiculteurs d'Europe. Les jours de
sortie, en t, sont dj limits, et la proportion de miel est, par
suite, trs minime. Un hivernage artificiel occasionnerait des frais
considrables, pour n'obtenir en dfinitive, avec beaucoup de peine,
qu'un rsultat ngatif. Sur 47 colonies de ces abeilles exotiques que
j'ai possdes, je n'ai russi  en sauver que deux, qui ont travers, 
Bordeaux, l'hiver de 1873-74, pendant lequel j'ai hivern 21 colonies 
la fois. Mais au mois d'avril ces colonies taient si faibles, qu'elles
ne tardrent pas  prir l'une aprs l'autre.

* * *

Dans leur pays natal, si l'levage en domesticit des Mlipones et des
Trigones est peu rmunrateur,  cause du peu de dure de leurs
colonies, leurs produits sont en gnral fort apprcis et activement
recherchs. On attribue au miel de quelques-unes d'entre elles une
grande puissance nutritive, et,  Santiago, des malades rputs
incurables se mettent  la suite des chercheurs de nids de Mlipones,
pour se nourrir exclusivement de miel et de mas grill. Partis
extnus, macis, ils reviennent, dit Page[11], gros, gras et robustes,
de ces expditions curatives.

On vend couramment dans les marchs de quelques villes de l'Amrique du
Sud, les urnes  miel des Mlipones, que les Indiens vont recueillir
dans les bois.

D'aprs d'Orbigny, les Indiens de Santa-Cruz connaissent 13 espces de
ces Abeilles, dont 9 sont dpourvues d'aiguillon et donnent un miel
excellent; 3 dont le miel est dangereux, et une seule arme d'un
aiguillon et, pour cette raison, nglige.

La prfre est une toute petite Trigone, longue de trois  quatre
millimtres, appele _Omesenama_ par les Indiens, et _Seorita_ par les
Espagnols. Son miel est exquis. Parmi celles dont le miel est dangereux,
d'autant plus que la saveur seule ne le distingue point des autres, on
peut citer l'_Oreceroch_ et l'_Overecepes_, dont le miel occasionne
d'affreuses convulsions, et l'_Omocayoch_, dont le miel exquis jouit de
proprits enivrantes, et fait perdre pour un temps la raison. Moins
expriments que les Indiens, les Espagnols, de crainte d'erreur,
n'osent se fier qu' la petite _Seorita_.

La cire brute, molle et bruntre, est loin d'galer celle de nos
Abeilles. On parvient  l'utiliser cependant. Les sauvages l'emploient
telle quelle  diffrents usages. Mais on est parvenu, par des procds
spciaux,  la purifier et  la blanchir.

* * *

Si l'on compare les Mliponites aux autres Abeilles sociales, au point
de vue de la perfection relative des socits qu'elles forment, il est
manifeste qu'elles sont suprieures aux Bourdons et infrieures 
l'Abeille domestique. L'organisation sociale peu complique des
Bourdons, leur industrie rudimentaire, tout en les mettant au dernier
rang parmi les Abeilles vivant en communaut, les rapprochent en mme
temps des Abeilles solitaires. Leurs socits sont annuelles, comme
l'volution biologique de ces dernires; leurs femelles, isoles,
hivernantes, sont, pour un temps au moins, solitaires. La division du
travail entre les divers individus associs est  son minimum.
Anatomiquement et physiologiquement, les ouvrires bourdons diffrent 
peine des femelles vritables. Elles pondent comme celles-ci, quoique
moins, et la femelle travaille comme les ouvrires, alors que, chez
l'Abeille et la Mlipone, elle vit dans une royale paresse. De la grosse
femelle  la plus petite ouvrire, tous les degrs existent,  tous
gards, et il est des individus appels indiffremment, et tout aussi
lgitimement, petites femelles ou grandes ouvrires.

Les Mlipones tiennent beaucoup plus des Abeilles que des Bourdons. Leur
organisation est plus semblable, dans ses traits gnraux. Remarquons
cependant que, par la conformation des pattes, le Bourdon ressemble plus
que la Mlipone  l'Abeille. La Mlipone,  cet gard, s'est dveloppe
dans une direction un peu diffrente. Inversement, par
l'approvisionnement des cellules, fait en une fois, le dveloppement des
larves en chambre close, la Mlipone a retenu, sans la moindre
altration, un des traits les plus accentus des habitudes des
solitaires. L'levage au jour le jour, les soins continus aux larves
pendant la dure de leur dveloppement, sont, au contraire, chez le
Bourdon et l'Abeille, un des cts les plus remarquables de la vie
sociale.

Chez la Mlipone et l'Abeille, uniformit absolue des ouvrires entre
elles, et distinction tranche entre celles-ci et la reine, par suite
division du travail porte  son plus haut point. La reine est pondeuse
et rien de plus, inhabile  tout travail, incapable mme de se nourrir
toute seule. L'ouvrire, elle, n'a pour lot que le travail; de la
maternit elle a perdu la facult essentielle, pour n'en conserver que
le labeur: nourrice dvoue, mais point mre. Sous ce double rapport,
l'adaptation est aussi parfaite chez la Mlipone que chez l'Abeille.
Peut-tre mme la premire a-t-elle fait un pas de plus dans ce sens,
car le dveloppement monstrueux de l'abdomen rend la reine Mlipone
incapable de s'lever sur ses ailes.

Mais si nous apprcions l'une et l'autre au point de vue de leur
industrie, la supriorit appartient sans conteste  l'Abeille.
Perfection du plan, fini de l'excution, conomie des matriaux, de
l'espace et du temps, les travaux de l'Abeille ont toutes ces qualits 
un si haut degr, que la sparation des magasins et de la chambre 
couvain, chez la Mlipone, la complication protectrice de l'entre du
nid, sont loin de les contrebalancer. L'habitation de la Mlipone, plus
savamment conue dans l'ensemble, est moins soigne dans les dtails;
celle de l'Abeille est plus simple dans le plan, plus savante dans
l'excution. C'est l'excellence dans la simplicit.




APIDES SOLITAIRES




LES XYLOCOPIDES.


Les Xylocopes ouvrent la srie des Abeilles solitaires.

[Illustration: Fig. 38.--Xylocope.]

Tout le monde a vu, ds les premiers soleils de mars, une sorte de gros
Bourdon noir voler bruyamment autour des piquets, des charpentes, des
vieux bois de toute sorte. C'est l'Abeille ronge-bois, la Xylocope 
ailes violettes (_Xylocopa violacea_), la plus grosse de nos Abeilles.
Un peu plus tard, on la voit beaucoup sur les fleurs, qu'elle dpouille
activement de leur pollen et de leur miel. Les Lgumineuses,
particulirement la Glycine, les Acanthes, o elle s'enfarine d'une
faon grotesque, sont ses plantes prfres.

Sa grande taille, le bruit qu'elle fait en volant, la font redouter du
vulgaire. C'est pourtant un dbonnaire animal, prt  se sauver au
moindre geste; bien arm, cela est vrai, mais n'usant de son redoutable
aiguillon que dans le cas de lgitime dfense. C'est de plus un robuste
ouvrier, un infatigable travailleur.

Raumur a dcrit avec une parfaite exactitude les longs et pnibles
travaux de la Xylocope.

Celle qui rde au printemps dans un jardin, y cherche un endroit propre
 faire son tablissement, c'est--dire quelque pice de bois mort d'une
qualit convenable, qu'elle entreprendra de percer. Jamais ces Mouches
n'attaquent les arbres vivants. Telle se dtermine pour un chalas; une
autre choisit une des plus grosses pices qui servent de soutien au
contre-espaliers. J'en ai vu qui ont donn la prfrence  des
contrevents, et d'autres qui ont mieux aim s'attacher  des pices de
bois aussi grosses que des poutres, poses  terre contre des murs, o
elles servaient de banc. La qualit du bois et sa position entrent pour
beaucoup dans les raisons qui la dcident. Elle n'entreprendra point de
travailler dans une pice de bois place dans un endroit o le soleil
donne rarement, ni dans du bois encore vert; elle sait que celui qui non
seulement est sec, mais qui commence  se pourrir,  perdre de sa duret
naturelle, lui donnera moins de peine. C'est pour un motif semblable,
qu'on a vu une fois, au Musum de Paris, une Xylocope s'tablir dans un
tube mtallique, dont le calibre lui avait paru convenable.

Lorsqu'elle a fait son choix, elle se met  l'ouvrage, qui exige, selon
la remarque de Raumur, de la force, du courage et de la patience. Elle
commence par creuser un trou  peu prs horizontal d'abord, qui
s'inflchit, ensuite brusquement vers le bas, en un conduit vertical ou
lgrement oblique. Cette galerie, large de 15  18 millimtres, est
profonde de 20  30 centimtres, quelquefois davantage. Si l'paisseur
du bois le permet, une deuxime galerie, et mme une troisime, sont
tablies  ct de la premire. C'est l, assurment, un grand ouvrage
pour une Abeille, remarque Raumur, mais aussi n'est-ce pas celui d'un
jour; elle y est occupe pendant des semaines et mme pendant des mois.

[Illustration: Fig. 39.--Nid de Xylocope.]

Pour excuter ce pnible travail, la Xylocope n'a d'autres instruments
que ses mandibules, solides, il est vrai, et termines par un tranchant
acr. Des muscles puissants, dont le volume est indiqu par l'norme
tte qui les contient, actionnent ces robustes tenailles, qui enlvent
le bois par parcelles semblables  de la sciure. Quand on se tient, le
soir venu, prs d'une pice de bois o une Xylocope a lu domicile, on
peroit un sourd grincement, de temps  autre interrompu; c'est
l'infatigable taraudeur, qui n'a pas encore termin sa journe et song
 prendre un repos bien gagn.

La galerie suffisamment approfondie, tout n'est point termin. La
Xylocope entasse dans le fond une provision de pte pollinique jusqu'
une hauteur d'environ deux centimtres et demi. La quantit reconnue
suffisante, un oeuf est pondu par-dessus, puis une cloison
horizontale, faite de sciure agglutine par la salive de l'Abeille,
vient enfermer le tout. Et voil une premire cellule. Une seconde, une
troisime, autant qu'en comporte la longueur de la galerie, sont
approvisionnes et cltures de mme (fig. 39).

* * *

Comment se fait, chez la Xylocope, la cueillette du pollen? Raumur dit
n'avoir jamais eu occasion de la surprendre dans cette occupation, ni
l'avoir jamais vue rentrer au logis avec des pelotes aux pattes. Mais le
clbre observateur s'est gravement tromp, en prenant pour un organe
collecteur de pollen, pour une sorte de corbeille, une petite cavit
allonge,  fond lisse, creuse dans le haut de la partie interne du
premier article des tarses postrieurs. L'erreur est d'autant plus
inexplicable, que cette particularit est exclusivement propre au mle;
et Raumur n'a cependant pas mconnu ce sexe, puisqu'il en dcrit et
figure d'autres organes avec sa fidlit habituelle.

Nous ne trouvons pas, chez les Xylocopes, et nous ne verrons plus
dsormais, chez les Abeilles que nous aurons  passer en revue, les
corbeilles que nous avons vues chez les Abeilles sociales. Cet organe si
spcialis est troitement li  la forme sous laquelle le pollen est
transport dans l'habitation. Toutes les Abeilles sociales mlent, au
moment de la cueillette, le pollen  du miel et en font une pte. De l
la corbeille, c'est--dire une surface creuse et polie  la face
externe du tibia. Aucune Abeille solitaire n'ajoute du miel au pollen en
le rcoltant. C'est  l'tat pulvrulent qu'il est pris, et apport tel
quel au nid, o se fait le mlange, qui, dans tous les cas, est
ncessaire. Or, cette poussire, sans cohsion, ne pourrait tenir
entasse dans un rcipient tel que la corbeille. L'Abeille solitaire la
recueille  l'aide d'une brosse  longs crins, entre lesquels les petits
grains polliniques s'arrtent d'autant plus facilement que ces crins,
loin d'avoir une surface lisse, sont rugueux, dentels, ou mme rameux.
Bien diffrente de celle que nous connaissons chez l'Abeille domestique
ou le Bourdon, cette brosse varie beaucoup de forme et de situation,
suivant les diverses espces de Solitaires. Dans la Xylocope, elle
garnit la face externe du tibia postrieur, et se prolonge sur le
premier article des tarses, qui est fort dvelopp et beaucoup plus long
que le tibia.

* * *

Successivement, et suivant l'ordre dans lequel ils ont t pondus, les
oeufs closent dans les cellules, c'est--dire de bas en haut. En
sorte que, si,  un moment donn, on met  jour les galeries, on voit,
dans les diffrentes chambres, les vers d'autant plus gros qu'ils sont
logs plus bas. La pte, dans chaque chambre, diminue  mesure que le
ver grossit; et quand il n'y en a plus, il a atteint toute sa taille.
Aprs quelques jours d'un repos quelque peu agit, il se transforme en
nymphe, plus tard en insecte parfait.

C'est au fort de l't, que les premiers-ns des Xylocopes commencent 
se montrer. Leur mre est morte depuis peu. On voit de vieilles femelles
toutes fripes, des ailes dchiquetes, voler encore dans les premiers
jours du mois d'aot.

Qu'advient-il de la gnration nouvelle? Raumur n'en dit rien, et tout
rcemment on l'ignorait encore, si bien qu'un entomologiste allemand,
Gerstcker, admettait deux gnrations dans l'anne, chez les Xylocopes,
celle du printemps, dont nous avons vu les travaux, et celle qui clt
en t. Il n'y en a qu'une. On peut d'abord reconnatre, que les
Xylocopes qui volent  la fin de l't et en automne, sont peu actives,
lentes et paresseuses, tout autant que les jeunes femelles des Bourdons.
Comme elles, on les voit de temps  autre sur les fleurs, pour y puiser
leur propre subsistance, et faire de longues stases au soleil. Comme
elles aussi, elles passent l'hiver dans divers rduits, dans les arbres
creux, dans les galeries que leurs mres ont creuses, dans des trous du
sol. Elles en sortent au printemps, comme transfigures, doues d'une
activit qui les fait se montrer partout, et paratre plus nombreuses
qu'en automne. Contrairement  ce qui a lieu chez les Bourdons, ici les
mles hivernent comme les femelles. Mais ils ne vivent que peu de jours,
et les femelles restent seules, pour vivre plusieurs mois encore, et
excuter les longs travaux que l'on sait.

* * *

[Illustration: Fig. 40.--Cratine.]

Les _Cratines_ (fig. 40) sont de charmantes petites Abeilles, au corps
bleutre, parfois bronz, avec une tache blanche sur la face, dont les
affinits ont t souvent mconnues. Ce sont vritablement, malgr leur
exigut, de proches parentes des Xylocopes, dont elles reproduisent les
traits et les moeurs. Leur taille ne dpasse gure quelques
millimtres; l'une d'elles (_C. parvula_), n'en mesure que trois et
demi; les plus grosses, les gantes du genre, atteignent jusqu' 12
millimtres. Qu'est-ce  ct de la Xylocope, qui dpasse un pouce? Les
Cratines sont des Xylocopes en miniature.

Assez longtemps l'on a cru, sous prtexte que les Cratines ne possdent
pas d'organes apparents de rcolte, qu'elles taient parasites d'autres
Abeilles. Lon Dufour a dmontr qu'elles sont nidifiantes. Mais, plus
faibles que les Xylocopes, ce n'est pas au bois qu'elles s'adressent
pour y creuser des galeries: la moelle de certains vgtaux, surtout
celle des ronces sches, est la seule matire qu'elles travaillent.
Leurs cellules ne diffrent point,  part le volume, de celles des
Xylocopes. difies au printemps, c'est en t aussi qu'elles donnent la
gnration nouvelle. Celle-ci, mle et femelle, inactive pendant
l'automne, hiverne pour n'entrer en activit qu'au printemps suivant, un
peu plus tard que les Xylocopes.

Les ronces sches sont encore utilises par les Cratines pour leur
sommeil hivernal. Durant toute la mauvaise saison, on peut trouver dans
les ronces des Cratines engourdies, quelquefois en grand nombre dans la
mme galerie. Elles sont l, par 10, 12 et plus,  la file, la tte
tourne vers le bas, et si l'on brise la ronce qui les contient, on les
voit marcher lentement  reculons du ct de l'orifice suprieur. Il est
 remarquer que, dans ces sortes de dortoirs, on ne trouve jamais de
mlange d'espces. Certaines, rputes trs rares, ne se trouvent en
nombre que dans les ronces, en hiver; c'est  peine si, de loin en loin,
on en rencontre un individu sur les fleurs. Tel est le cas prcisment
de la _Ceratina parvula_ dj mentionne, qui se trouve  Marseille et
dans quelques autres parties de l'Europe mridionale. Elle mrite encore
 un autre titre d'tre signale, car on n'en connat encore que la
femelle. Cela tient sans doute  ce que, dans cette espce, par une
remarquable exception, le mle meurt avant l'hiver, ainsi qu'il arrive
chez les Bourdons.

Tandis que les Cratines s'associent d'ordinaire pour passer l'hiver en
commun, les Xylocopes ne se rencontrent gure qu'isoles. Toutefois, M.
Marquet m'a dit avoir plus d'une fois trouv plusieurs individus du _X.
cyanescens_ hivernant, comme les Cratines,  la queue leu-leu, dans une
tige sche d'Asphodle, de _Phragmites_ ou autre plante creuse. Le _X.
minuta_, dans les environs de Royan, se rencontre parfois log de la
mme faon dans les tiges mortes de l'Anglique. Une analogie de plus
avec les Cratines.

* * *

Les Xylocopes ont pour parasite un superbe hymnoptre, du groupe des
Scoliens, le _Polochrum repandum_,  corps cercl de noir et de jaune,
dont la larve dvore celle de l'Abeille et se file ensuite un cocon
brun, que l'on trouve quelquefois dans les cellules de la Xylocope. Cet
insecte, dont le docteur Giraud a fait connatre les habitudes, parat
tre fort rare.

Les Cratines, de leur ct, hbergent un parasite, bien diffrent, mais
qui n'est pas pour nous tout  fait un inconnu. C'est un Diptre
Conopide, qui se comporte vis--vis des Cratines comme son congnre,
l'ennemi des Bourdons. Mais il est, naturellement, de taille trs
petite. Il m'est arriv mainte fois de trouver, mortes dans les ronces,
pendant l'hiver, des Cratines dont les segments abdominaux taient
fortement distendus. Ces cadavres, conservs jusqu' la belle saison,
donnaient au printemps le frle _Physocephala pusilla_.

* * *

Le genre Xylocope, reprsent en Europe par une dizaine d'espces
seulement, en compte prs de 150, rpandues dans toutes les parties du
globe, l'Australie comprise. Beaucoup de ces espces exotiques portent
la livre sombre de notre Ronge-bois indigne; mais la plupart sont
beaucoup plus belles, ornes qu'elles sont de bandes ou de taches
formes de poils dont les couleurs vives, jaune, fauve, roux, ou mme
blanc, tranchent sur un fond noir. Quelquefois les deux sexes prsentent
une disparit fort remarquable, et telle qu'on ne souponnerait jamais
qu'ils forment une seule et mme espce: tel mle est olivtre, et sa
femelle est noire avec le dos jaune serin; un autre est entirement
fauve, et sa femelle toute noire. Quelques espces atteignent des
proportions colossales, comme le _X. latipes_, qui peut dpasser 35
millimtres.

On ne connat gure qu'une quarantaine d'espces de Cratines, ce qui
tient pour une bonne part, sans doute,  leur petitesse, qui les fait
chapper  l'attention des naturalistes voyageurs. Quelques-unes, comme
le _C. hieroglyphica_, sont barioles de jaune.




LES ANTHOPHORIDES.


Plus encore que les Xylocopides, les Anthophorides diffrent des
Abeilles sociales. Leurs organes de rcolte, comme ceux de l'Abeille
Ronge-bois, consistent en une brosse tibio-tarsienne, mais beaucoup
mieux caractrise par la longueur des poils qui la forment et qui
paississent considrablement leurs pattes postrieures. Ajoutons
quelques particularits dans les organes buccaux, dans la nervation des
ailes, nous aurons les principaux caractres distinctifs de la famille.

Plus lgantes de formes, plus coquettes de parure, les Anthophorides
sont de fort jolies Abeilles, mais bien peu connues du public, car leur
taille mdiocre ne les signale point  l'attention.

[Illustration: Fig. 41.--Anthophore  masque.]

Leur genre le plus important est celui des Anthophores (_Anthophora_).
Ce nom, qui signifie _Porte-fleurs_, est on ne peut plus mal appliqu,
attendu que les Anthophores ne portent jamais des fleurs autre chose que
le pollen. Nous n'en prendrons point prtexte toutefois, comme il est
banal de le faire, pour nous lever contre les abus de la terminologie
scientifique, ni surtout pour changer cette appellation dfectueuse,
comme des esprits chagrins en prennent quelquefois la libert, ajoutant
ainsi, sans le vouloir, un mal  un autre.

Abondamment rpandues dans toutes les parties du globe, nombreuses en
espces et en individus, les Anthophores habitent de prfrence les
contres chaudes du nouveau et de l'ancien monde. On a dj remarqu que
ce genre est surtout europen, car prs d'un tiers des espces dcrites
appartiennent  la faune circummditerranenne, un autre tiers 
l'Europe centrale et septentrionale (Dours). Mais il y a lieu de croire
que ces proportions changeraient sensiblement, si les faunes
extra-europennes taient mieux connues.

Les espces de nos climats ont en gnral, sur un tgument sombre, une
villosit dlicate, souvent veloute, formant une parure sobre, lgante
plutt que riche, o les nuances plus ou moins vives du roux et du fauve
se marient diversement au blanc clatant ou au noir profond. Mais
quelques espces des Indes et de l'Australie se parent de poils
cailleux dont l'clat rivalise avec celui des plumes des Colibris;
quelquefois l'piderme lui-mme s'illumine de teintes mtalliques
cuivres ou violtres.

* * *

Les Anthophores commencent  voler ds les premiers beaux jours,
affectionnant particulirement les Labies, sur lesquelles,
indistinctement, butinent la plupart des espces. Mais quelques-unes ont
des prfrences. L'_Anthophora quadrimaculata_ ne visite gure que les
_Stachys_; l'_A. furcata_ est voue  la Mlisse; l'_A. femorata_ est
fidle  la Viprine (Borragine). En Algrie, o les Labies
printanires sont rares, nous dit le docteur Dours, auteur d'une
monographie du genre, les Anthophores se fixent sur les Asphodles, qui
couvrent les plaines incultes de leurs nombreuses panicules.

La plupart des espces d'Anthophores sont printanires; un petit nombre
sont estivales; quelques-unes seulement volent encore en automne.

Ce sont bien les plus vives de toutes les Abeilles. Un auteur anglais,
Shuckard[12], parlant de l'une d'entre elles, qualifie sa vivacit
d'_lectrique_. Telle est la vlocit de leur vol, que souvent elle les
drobe  la vue; un chant particulirement aigu et caractristique dit
seul au chasseur d'Hymnoptres que c'est une Anthophore qui passe. Mais
il n'a pas le temps de brandir son filet, la ptulante Abeille, avec sa
gaie chanson, est dj bien loin. Il faut, pour s'emparer de ces agiles
cratures, ou bien les suivre sur les talus o elles nichent et
cherchent un abri pour la nuit ou contre les intempries, ou sur les
bouquets de Labies, o elles butinent avec une lgante dextrit. Se
poser lgrement sur une corolle, s'enlever aussitt pour passer  une
autre, ce n'est plus la lenteur maladroite du Bourdon ou de l'Abeille.
L'Anthophore visite bien 10  12 fleurs quand ces derniers n'en voient
que 2 ou 3.

L'auteur anglais que nous citions tout  l'heure a mis l'ide, au moins
originale, qu'il serait possible de ranger les chants des diverses
espces d'Abeilles dans une chelle musicale, suivant leur tonalit. Une
charmante petite Anthophore, la _bimaculata_, est, selon lui, la plus
musicale de toutes les Apiaires. Ce n'est pas, nous dit-il, un
bourdonnement monotone et endormant que le chant de cette Anthophore,
mais une jolie voix de contralto; c'est la vraie Patti des Abeilles. La
rapidit de ses volutions ajoute  l'intensit de son chant, et sa
vlocit est quelquefois remarquable. Elle s'lance comme un trait de
lumire, et la vitesse de son approche ou de son loignement module
agrablement ses accents.

* * *

Presque tous les mles d'Anthophores diffrent de leurs femelles par la
couleur jaune ou blanche de la face. Rarement ils partagent avec la
femelle cet attribut presque exclusif de leur sexe. Ils s'en distinguent
mieux par la conformation de leurs pattes. Ces organes, impropres  tout
travail, sont ordinairement plus grles, en tout cas dnus de brosses.
Certains ont les tarses intermdiaires longuement cilis, munis de
grandes houppes de poils en ventail au premier et au dernier article.
D'autres ont les fmurs renfls, les tibias arms d'pines, d'apophyses,
de plaques, qui parfois les rendent difformes. Une taille plus petite,
des proportions moins robustes diffrencient encore les mles. C'est
d'ailleurs une rgle qui souffre bien peu d'exceptions parmi les
Abeilles, et en gnral parmi les Insectes, que le sexe fort n'est point
le sexe mle. Il n'est pas pour cela le sexe beau, au contraire. Cela
est certain, tout au moins chez nos Anthophores. Bien souvent la parure
diffre d'un sexe  l'autre, assez mme parfois, pour qu'il soit
impossible de les apparier sans autre renseignement. De l le nom de
_dispar_, donn  telle espce qui n'est pas seule  mriter l'pithte.
En pareil cas, ce n'est jamais le mle qui est le mieux partag.

[Illustration: Fig. 42.--Jambe postrieure d'Anthophore (brosse
tibio-tarsienne).]

Une loi bien connue de l'volution des Insectes veut que les mles
closent avant les femelles. Cette rgle s'affirme tout particulirement
chez les Abeilles solitaires. Depuis longtemps les Apidologues ont
signal, soit d'une manire gnrale, soit  propos de quelque espce
dtermine, cette prcocit des mles. Croirait-on qu'elle ait pu faire
de nos jours l'objet d'une dissertation inaugurale? Le fait s'est
pourtant produit dans une universit d'Allemagne. La Haute Facult de
philosophie d'Ina confrait, en 1882, le grade de docteur  M. W. H.
Mller, de Lippstadt, pour avoir dmontr, par des exemples, que les
mles, chez les Abeilles, se montrent avant les femelles. Allch par le
titre savant de ce travail, _La protrandrie des Abeilles_, nous avons
eu la curiosit de savoir ce qui se trouvait dessous, nous attendant
bien  quelque dcouverte nouvelle de la science allemande. Nous n'avons
trouv rien de neuf, rien que ne sache le collectionneur d'Hymnoptres
encore novice, qui a filoch quelque peu dans les champs.

Les Anthophores mles se montrent donc plus tt que leurs femelles.
Longtemps ils les attendent, visitant les touffes de Labies odorantes,
courant d'un vol rapide le long des talus ensoleills o leurs compagnes
sommeillent encore, guettant, pour la happer au passage, la premire
frache close. Et plus d'un a la dfroque ternie, les ailes fripes, le
jour de ses noces.

Un mle a-t-il aperu une femelle, aussitt il s'attache  ses pas, la
suit comme son ombre, planant, immobile,  20 ou 30 centimtres en
arrire, _femin assiduus comes_, dit Kirby, _quam, dum nectar florum
sugit, ltus circumvolat_.[13] Quitte-t-elle une fleur pour passer  une
autre, il se dplace avec elle, comme retenu par un fil invisible qui
maintiendrait la distance. Peu  peu cependant il s'approche par petits
lans contenus, et semble vouloir appeler son attention. Puis tout 
coup, emports l'un et l'autre dans un essor vertigineux, ils
disparaissent dans les airs.

* * *

A l'exception de l'_Anthophora furcata_, qui niche dans le bois, toutes
les Anthophores confient leur progniture  la terre. Elles construisent
leurs nids dans les talus exposs au levant ou au midi, quelquefois dans
les murailles. La femelle, seule  excuter ces travaux, commence par
creuser dans l'argile un tuyau cylindrique, horizontal d'abord, puis
inflchi vers le bas. A ce couloir d'entre, dont les parois sont polies
avec soin, font suite plusieurs chambres, dont le nombre varie suivant
les espces, et qui toutes ont leur orifice dans la galerie principale.
Leurs parois ne sont pas simplement entailles dans la terre; un crpi
d'un  deux millimtres, d'une consistance suprieure  celle du sol,
les revt entirement; la surface interne de ce stuc, fait d'argile
gche avec la salive de l'Anthophore et purge de tout grain de sable,
est polie avec une rare perfection. Toutes les prcautions sont prises
pour mnager la peau sensible des larves,  qui ces cellules serviront
de berceau (fig. 43 et 44).

[Illustration: Fig. 43.--Cellule ou coque en terre de l'Anthophore 
masque.]

[Illustration: Fig. 44.--Cellule d'Anthophore  masque contenant une
larve; au fond se voit un culot de rsidu pollinique et en haut le
bouchon de terre, fait de plusieurs couches, qui ferme la cellule.]

Le terrain dans lequel travaille l'Anthophore est souvent difficile 
entamer. Mais elle possde l'art de le ramollir, pour mnager les
efforts de ses mandibules. A cet effet, avant d'attaquer l'argile, elle
l'imbibe d'une goutte de liquide dgorg, et la terre ainsi dtrempe
cde sans grande peine. Ainsi opre du moins l'_A. parietina_, que l'on
surprend souvent puisant le liquide ncessaire  ses travaux au bord des
petits ruisseaux ou des flaques d'eau situs  peu de distance du
terrain qu'elle exploite. Elle est peu difficile, du reste, quant au
liquide qu'elle emploie. A dfaut d'eau pure, elle ne ddaigne pas de se
servir d'eau souille par toute sorte d'immondices. M. Gribodo assure
qu'elle n'hsite pas  absorber jusqu'au purin dcoulant des fumiers. On
prouve quelque peine  voir une aussi charmante bte, sans souiller
toutefois le noir velours de sa robe, humer avidement de sa trompe
tendue les liquides les plus infects.

[Illustration: Fig. 45.--Nid de l'Anthrophora parietina.]

[Illustration: Fig. 46.--Section de la galerie et de la chemine de
l'Anthophora parietina.]

Cette mme maonne a la singulire habitude de se servir d'une partie
des matriaux qu'elle extrait du sol, pour difier,  l'orifice de la
galerie qu'elle est en train de creuser, une chemine recourbe vers le
bas, dont la longueur peut atteindre 6  7 centimtres (fig. 45 et 46).
Ce tube, assez fragile, est fait de petits grumeaux de terre, souds
irrgulirement les uns aux autres, laissant entre eux des intervalles
qui font de l'ensemble un travail  jours assez grossirement guilloch.
Il est fort curieux de voir l'abeille en train d'allonger sa chemine.
Quand elle a dtach du fond de la galerie une petite motte de terre
dtrempe, elle la prend entre ses mandibules, et, marchant  reculons
jusqu'au bord extrieur de la chemine, elle la fait passer, d'une paire
de pattes  l'autre,  la place o elle doit tre fixe, et l un
mouvement rapide de l'extrmit de l'abdomen, une sorte de frmissement,
l'applique et lui donne la disposition voulue. Aussitt l'Anthophore
disparat, retourne au fond de la galerie dtacher encore une charge de
terre, qu'elle apporte et colle de mme  l'extrmit de son tube. Ainsi
s'accrot ce dernier. Mais il ne faut pas croire, comme on l'a dit
souvent, que toute la terre extraite de la galerie et des cellules soit
employe  la formation de la chemine. Bien au contraire, c'est la
moindre partie des dblais qui sert  cet usage. Au pied du talus,
exactement au-dessous de l'endroit o travaille l'Anthophore, s'lve en
effet une petite pyramide de terre, dont le volume augmente  mesure
que le travail progresse. On voit d'ailleurs l'ouvrire jeter souvent
dehors la boulette de terre qu'elle vient d'extraire.

Quel est l'usage de la chemine? On a dit qu'elle pouvait servir 
garantir le nid contre l'invasion des parasites. Mais que peut faire 
cela un allongement de quelques centimtres au vestibule qui donne accs
dans les cellules? Il n'y a qu' voir les parasites entrer et sortir
librement par cette chemine qui est cense devoir les carter, pour
comprendre qu'elle ne constitue pas pour eux le moindre obstacle. Il est
mme probable, que la saillie de cet appendice au-dessus de la surface
du talus appelle l'attention des insectes voletant dans le voisinage,
les invite  se poser dessus, et favoriserait plutt les mfaits des
brigands de toute sorte qui dciment la race de la pauvre _paritine_.

Convenons que le but vritable de cette construction nous chappe. Le
seul usage qu'on lui connaisse, c'est de conserver  porte de l'abeille
des matriaux de remblai dont elle peut avoir besoin. On la voit en
effet, quand elle est en train de clturer les cellules, entamer la
chemine, en enlever un fragment aprs l'autre, et les emporter dans
l'intrieur de la galerie. Tous les travaux finis, ce qui reste de la
chemine sera emport par la premire onde, et il n'en restera plus de
trace.

Mais revenons aux cellules. Elles sont construites, approvisionnes,
puis fermes l'une aprs l'autre,  peu prs comme cela se passe chez la
Xylocope. Le pollen, apport dans les brosses sans mlange d'aucun
liquide, est ml de miel et ptri  l'entre de la cellule, puis dpos
dans le fond. Nombre d'alles et venues sont ncessaires pour que la
quantit soit suffisante. Un oeuf est alors dpos dessus, et
l'Anthophore, reprenant la truelle, se met  maonner l'entre. Elle
faonne de la terre ptrie avec de la salive et la dispose sur le bord
de la cellule, en anneaux concentriques de plus en plus petits, jusqu'
fermeture complte. Une premire assise est renforce par une seconde et
plus, jusqu' une paisseur de plusieurs millimtres. Le couvercle
achev prsente extrieurement une surface lisse, un peu concave. La
cellule close, dont la forme varie suivant les espces, ressemble assez
 un petit d  coudre un peu largi vers le bas (fig. 43), lgrement
courb dans sa longueur, en sorte qu'un ct est un peu plus ventru que
l'autre. C'est le ct infrieur, celui sur lequel, les provisions
consommes, la larve repose couche sur le dos, la tte flchie sur la
poitrine et toujours place vers l'orifice (fig. 44).

L'_Anth. personata_, la plus grande des espces franaises, ne fait
jamais plus de cinq cellules au bout de son couloir. D'autres espces en
construisent un bien plus grand nombre, en les empilant  la file.
L'_Anth. dispar_ en fait 10 ou 11. Certaines espces peuvent aller
jusqu' 20. Mais ces chiffres ne doivent pas tre pris comme donnant la
mesure de la ponte entire. On a lieu de croire, en effet, que la mme
femelle peut creuser plus d'une galerie. Cela est surtout probable quand
il s'agit de l'_A. personata_.

Cette dernire, son travail termin, laisse sa galerie toute grande
ouverte, aprs en avoir uni la paroi et effac toute trace des cellules.
De gros trous, de la largeur du doigt, font reconnatre, dans les talus,
les colonies de cette Anthophore. L'_A. parietina_, au contraire, bouche
avec soin sa galerie, au niveau mme de la surface du talus, si bien
que, la chemine dtruite, plus rien ne rvle  l'extrieur la prsence
de ses nids.

* * *

Lorsqu'un terrain a toutes les qualits qui plaisent aux Anthophores, ni
trop dur, ni trop friable, plutt argileux que sableux, surtout bien
expos aux rayons du soleil, on les voit quelquefois par centaines et
par milliers l'exploiter  la fois. Point d'accord toutefois; nulle aide
fraternelle; chacun pour soi. C'est merveille de voir cet essaim
bourdonnant, inoffensif d'ailleurs, ces Abeilles qui vont et viennent,
sans jamais se heurter, ni se gner l'une l'autre, chacune active  sa
besogne et n'ayant souci du voisin. Parmi ces trous, qui tous se
ressemblent, chaque maonne reconnat le sien et s'y jette sans hsiter.

Quelquefois cependant, de loin en loin, les choses ne se passent pas
aussi bien. Si laborieux que l'on soit, on aime ses aises; et si l'on
peut mnager sa peine, on le fait volontiers. Les Anthophores, comme
tant d'autres nidifiants, remploient les cellules vides de l'anne
prcdente: un nettoyage, d'insignifiantes rparations suffisent  les
remettre  neuf. De l  s'emparer, si possible, d'un nid dj commenc,
il n'y a pas loin, et le coup est tent quelquefois. Rarement il
russit, car la propritaire, rentrant chez elle, ne se fait pas faute
de livrer  la voleuse une rude bataille, et force reste au droit.

* * *

Les Anthophores n'ont qu'une gnration dans l'anne. Nes d'oeufs
pondus au printemps, elles ne quitteront leurs cellules qu'au printemps
de l'anne suivante. La larve sortie de l'oeuf met cependant peu de
jours  consommer la pte que sa mre a prpare pour elle. Mais,
tandis que celle de la Xylocope ne tarde pas  se transformer, la larve
d'Anthophore passe de longs mois dans le repos, profondment assoupie
dans sa cellule. Sa transformation en nymphe se fait sans que,
pralablement, elle se soit fil une coque de soie. L'paisse paroi de
la cellule la protge assez contre les intempries, sa surface
exactement polie ne peut froisser sa peau dlicate.

Les Anthophores les plus prcoces dans leur apparition, telles que les
_A. personata_ et _pilipes_, sont dj compltement transformes dans
leurs cellules, en automne, et elles passent l'hiver dans cet tat.
L'_A. parietina_, qui ne commence  voler qu'en avril, demeure durant
tout l'hiver  l'tat de larve, pour subir rapidement toutes ses
transformations quelques jours auparavant. Dans tous les cas,
l'Anthophore, au moment de venir  la lumire, dtruit de ses mandibules
l'pais bouchon qui spare sa cellule de la galerie, et, devenue libre,
se pose quelque temps au soleil pour se rconforter  sa bienfaisante
chaleur, et finalement prend son essor.

* * *

Bien nombreux sont les parasites des Anthophores.

[Illustration: Fig. 47.--Mlecte.]

[Illustration: Fig. 48.--Coelioxys rufescens.]

Des Abeilles inhabiles dans l'art de btir et de rcolter le pollen et
le miel, les Mlectes (fig. 47) au vtement de deuil, taches blanches
sur fond noir, les Coelioxys (fig. 48)  l'abdomen conique, se
rencontrent frquemment dans leurs cellules. Ils y dvorent, en tant que
larves, les provisions qui ne leur taient point destines, et se
substituent, individu pour individu, au lieu et place des enfants de
l'Anthophore.

* * *

[Illustration: Fig. 49.--Anthrax sinuata.]

De gracieux et frles Diptres, les Anthrax (fig. 49), vivent aussi aux
dpens de ces Abeilles, mais d'une tout autre faon. Ce n'est point la
pte qui fait l'objet de leurs convoitises, mais bien la chair et le
sang de la larve elle-mme. Comment un si dbile animal parvient-il 
introduire ses larves dans la cellule de l'Anthophore? 'a t longtemps
un mystre. Nous aurons  raconter plus loin, d'aprs M. H. Fabre,
l'incomparable observateur des insectes, comment l'Anthrax vient  ses
fins. Disons seulement que, fort tardives dans leur volution, capables
de rsister  un long jeune, ses larves ne commencent parfois  dvorer
celle de l'Anthophore que peu de temps avant sa transformation. La
plupart ont termin leur oeuvre avant l'hiver; mais quelques-unes ne
s'attaquent  leur hte qu'au printemps, si bien que celui-ci a eu le
temps quelquefois de se transformer en nymphe; il m'est arriv mme une
fois de trouver une larve d'Anthrax suant le cadavre d'une Anthophore
prs de dpouiller son voile de nymphe, dj doue de sa coloration
normale et pourvue de ses poils.

Ce peu de prcocit de l'Anthrax, et aussi son indiffrence quant 
l'espce de chair qu'il dvore, fait qu'il s'attaque aux parasites de
l'Anthophore,  la Mlecte, au Coelioxys, aussi bien qu' l'Abeille
elle-mme. Mais quand il dvore la larve de l'un ou de l'autre de ces
parasites, celle-ci a dj dvor celle de l'Abeille rcoltante.

Le parasitisme de l'Anthrax pse ainsi  la fois et sur l'Anthophore et
sur ses ennemis. Si la gnration actuelle de la premire ne bnficie
point de la suppression des parasites contemporains, sa race, en
dfinitive, en profite, les parasites supprims ne se reproduisant
point. L'Anthrax apporte videmment une restriction au dveloppement de
ces derniers. Mais son action sur la multiplication de l'Anthophore est
bien complexe et fort difficile  dterminer. Plus il y a de cellules
envahies par la Mlecte et le Coelioxys, plus il y aura de parasites
atteints par l'Anthrax, et plus ces parasites diminueront. Moins il y a
de parasites, plus grand sera le nombre absolu d'Anthophores dvores
par l'Anthrax. Y a-t-il, somme toute, pondration exacte? Qui pourrait
le dire?

* * *

Un petit hymnoptre Chalcidien, au corps bronz, au dos gibbeux, 
l'abdomen arm d'une tarire assez longue, le _Monodontomerus neus_
(fig. 50) est encore un parasite des Anthophores et de plusieurs autres
Mellifres. Ce chtif insecte, long de 3  4 millimtres, est pour
elles un ennemi redoutable. A l'aide de sa tarire, il troue la coque de
terre de l'Anthophore et projette dans l'intrieur plusieurs oeufs,
vingt, trente et plus. Autant de petites larves suceront bientt celle
de l'Anthophore, dont il ne restera plus, au bout de quelques jours,
qu'une peau flasque et vide. Plus tard, le printemps venu, tous les
Chalcidiens transforms s'chapperont du nid par un petit trou semblable
 celui que ferait une forte pingle.

[Illustration: Fig. 50.--Monodontomerus.]

* * *

[Illustration: Fig. 51.--Melittobia femelle.]

Un Chalcidien encore, la _Melittobia_ (fig. 51), un imperceptible
moucheron,  peine plus long qu'un millimtre, s'attaque galement 
l'Anthophore, mais par un procd bien diffrent. A voir cette misrable
crature, si lente dans ses mouvements, si faible, si insignifiante,
jamais l'ide ne pourrait venir qu'elle aussi peut avoir raison d'une
bte cent et cent fois plus lourde qu'elle. Elle y parvient cependant;
mais quels travaux avant de russir! Il faut que ce petit corps fluet,
aussi mince qu'un fil, traverse de part en part l'paisse muraille
derrire laquelle sommeille paisiblement la larve convoite. Pour se
faire un chemin, il n'a que ses mandibules, et quelles mandibules dans
un si petit corps! Avec du temps cependant, bien du temps, il vient, 
bout de sa pnible tche. Voil la _Melittobia_ sur la larve
d'Anthophore; elle se promne, satisfaite, sur la gigantesque masse, la
palpant de ses antennes, s'arrtant de temps  autre pour pondre dessus
des oeufs invisibles, que la loupe seule rvle.

[Illustration: Fig. 52.--Melittobia mle.]

Quelques jours aprs, on aperoit sur l'Anthophore des petits vers par
douzaines. Ce sont des larves de _Melittobia_, et de jour en jour
l'Anthophore devient flasque et se ratatine. Les petits vers repus se
mtamorphosent... en nymphes. Quelques-unes de celles-ci commencent 
peine  se colorer, qu'on voit surgir une grotesque petite crature, 
la dmarche saccade, aux mouvements bizarres. On la loupe: c'est un
vrai monstre (fig. 52). Une grosse tte, arme d'antennes coudes, d'une
forme extraordinaire, des ailes rduites  de courts appendices,
impropres au vol. Pour ajouter  l'tranget, ce petit tre est aveugle.
On s'en aperoit bien  sa dmarche incertaine,  ses antennes palpant
dans le vide, comme le bton de l'aveugle; la loupe d'ailleurs ne montre
que des vestiges d'organes visuels sur son crne. Rien en un mot qui
ressemble  la pondeuse, d'o viennent toutes ces nymphes qui vont
bientt clore.

Serait-ce quelque autre parasite? Nullement. C'est le mle de la
_Melittobia_. N avant les femelles, il attend que celles-ci dpouillent
leurs langes de nymphe, et, en attendant, impatient, il tourmente, de
ses tranges antennes, les plus colores, les plus mres d'entre elles.
Entre temps surgit un tre semblable, puis un troisime, cinq ou six en
tout. Peu de sympathie entre ces frres. Quand l'un rencontre l'autre,
une passe d'armes est de rigueur. Grotesques en tout, jusque dans leur
colre, on les voit firement camps sur leurs jambes, la tte haute,
les antennes battant dans le vide, s'agiter de mouvements dsordonns,
essayer de se saisir, rouler enfin l'un sur l'autre dans une
inextricable mle de pattes et d'antennes; puis ils se sparent tout
d'un coup, calms, et recommencent leur paisible tourne. L'un d'eux,
tous deux parfois, se retirent plus ou moins clops de la bataille.

Enfin les femelles closent. On en compte une centaine, plus ou moins,
vingt  trente environ, un harem pour chaque mle. Les femelles
fcondes ne font pas long sjour dans le nid. Comme leur mre y est
entre, elles en sortent, en perforant la muraille, non point isolment
et chacune pour son compte; un seul passage suffit. Mais dure et longue
est la besogne. Celle qui la premire s'est mise  entamer la maonnerie
se trouve bientt  bout de forces; mais plusieurs soeurs sont l,
toutes prtes  lui succder, et ainsi, l'une aprs l'autre, passent au
premier rang et approfondissent le trou de mine. Aprs de longues
heures, l'troit couloir est enfin perc d'outre en outre, et toute la
niche s'envole en quelques instants. Quand toutes sont parties, si l'on
cherche au milieu des dpouilles des nymphes, on retrouvera les cadavres
des mles.

Audouin, et Newport aprs lui, ont observ la _Melittobia_. Le dernier
surtout l'a bien fait connatre et exactement dcrit le mle. Cet tre
bizarre ne mrite pas notre attention seulement par sa conformation et
ses habitudes, mais encore par le caractre tout particulier de la
disparit sexuelle qu'il prsente. D'ordinaire, chez les Insectes, quand
la dissemblance s'affirme hautement entre les deux sexes, c'est le mle
qui a l'avantage. Il est ail, quand la femelle est aptre, comme cela
se voit chez les Mutilles, parasites des Bourdons, chez les Lampyres,
que tout le monde connat; il a des yeux dvelopps, alors que la
femelle les a rduits ou nuls. L'adaptation, ici, a produit un rsultat
inverse. La femelle _Melittobia_ a des ailes et des yeux; le mle est
aveugle, et ses ailes sont des moignons impropres au vol.

A la srie dj longue des ennemis des Anthophores, il nous faut ajouter
encore deux Coloptres de la famille des Vsicants, les Mlos et les
Sitaris. Nous ne pouvons que rsumer ici l'tonnante histoire des
mtamorphoses de ce dernier, qu'ont illustre les admirables recherches
de M. Fabre.

[Illustration: Fig. 53.--Sitaris humeralis.

1, adulte;--2, larve primaire ou triongulin;--3, larve secondaire;--4,
pseudonymphe; 5, larve tertiaire;--6, nymphe.]

Le _Sitaris humeralis_ (fig. 53) pond dans les galeries des Anthophores,
aprs que celles-ci ont approvisionn les cellules. Ses oeufs closent
quelque temps aprs. Les jeunes larves, longues d'un millimtre, sont
fort agiles, munies de longues pattes que terminent trois crochets, d'o
le nom de _triongulins_, donn  ces animalcules; leur tte porte de
longues antennes, et le bout de leur abdomen deux soies recourbes.
Groupes en un monceau, immobiles, elles passent sans nourriture les
longs mois de l'automne et de l'hiver, jusqu'au rveil des Anthophores.
Les mles de celles-ci, sortant les premiers, se chargent au passage de
ces animalcules, qui vont s'accrocher aux poils du corselet, attendant
l'occasion de passer sur le corps de l'Anthophore femelle, puis de
celle-ci sur l'oeuf, au moment o il est pondu sur la provision de
miel. L'oeuf entam par des mandibules aigus est dvor. Ce repas
termin, la larve change de peau et apparat toute diffrente de ce
qu'elle tait jusque-l. A la place de la petite larve lance et agile,
se voit maintenant, reposant sur le miel, un ver court et ventru, muni
de courtes pattes et d'antennes imperceptibles. Il dvore la pte qui
devait nourrir l'Anthophore, puis se ratatine en une sorte de barillet
ellipsode, inerte, et passe ainsi tout l'hiver. On dirait une pupe de
Diptre. Il en diffre en ce que, de cette fausse pupe ou nymphe, ne
sortira pas immdiatement l'insecte parfait, le Sitaris. En effet, si
l'on ouvre, au printemps l'enveloppe ambre de cette sorte d'outre, on
reconnat avec tonnement une nouvelle larve assez semblable  la
seconde. Aprs une transfiguration des plus singulires, l'animal est
revenu en arrire. De cette troisime forme provient une nymphe
ordinaire, d'o sortira le Sitaris, qui, vers le milieu du mois d'aot,
perce le couvercle de la cellule de l'Anthophore, s'engage dans le
couloir et devient libre sur le talus.

Nous n'avons pu donner ici tout au plus qu'une esquisse de la vie des
Sitaris. C'est dans les _Souvenirs entomologiques_ de M. Fabre qu'il
faut lire leur vritable histoire. Nous ne savons pas, dans la
littrature scientifique contemporaine, de pages plus attachantes.

Cette volution complique du Sitaris, trois formes larvaires au lieu
d'une, plus une pseudonymphe, ajoutes aux trois termes classiques de la
mtamorphose, a reu de M. Fabre le nom d'_hypermtamorphose_. Nous
trouverions encore le mme tableau dans la vie volutive des Mlos.
Nous ne nous y arrterons pas, d'autant plus que leur histoire laisse
quelques points  claircir encore.

* * *

Tous ces parasites, tant d'ennemis divers, vivant les uns des
provisions, les autres de la chair mme des Anthophores, doivent, on le
conoit bien, exercer une influence sensible sur leur multiplication.
Pour en donner une ide, je ne puis mieux faire que de donner ici la
statistique que m'a fourni l'examen du contenu de 150 cellules
d'_Anthophora parietina_ recueillies en janvier.

_Produit de 150 cellules d'_ANTHOPHORA PARIETINA.

  Anthophores mles clos        31}
       --     femelles closes   25} 56 closions. }
       --     mles morts         3}                } 78 anthophores.
       --     femelles mortes     1}                }
       --     nymphes mortes      1}  22 morts.     }
       --     larves mortes      17}

  Mlectes                               13        }
  Coelioxys clos                 7}               }
       --     morts               3}    16         }
       --     nymphes mortes      2}               }
       --     larves mortes       4}               } 51 parasites.
  Anthrax dans Anthophore         8}     16        }
    --    dans Coelioxys          8}               }
  Sitaris                                 1        }
  Monodontomerus (cellules)               4        }

  Coques avec pollen                     17        } 21 coques improductives.
    --   vides, mais closes               4        }
                                       ----
                         Total          150

     _N. B._--Les nombres reprsentent exclusivement des cellules et non
     des individus. Ainsi, pour les _Monodontomerus_, par exemple, le
     nombre 4 indique 4 cellules occupes par ces parasites et non point
     4 individus de leur espce. On a vu que chaque cellule envahie par
     eux contient un grand nombre d'individus.

On voit par ce tableau que, 51 cellules sur 150, soit le tiers, sont
occupes par des parasites, 78 seulement par des Anthophores. Encore de
ce dernier nombre faut-il dduire 22 mortes, ce qui rduit le nombre
d'Anthophores venues  bien  56, c'est--dire  peu prs au tiers
encore du nombre total des cellules, et au chiffre atteint par les
parasites. En sorte que ceux-ci ont dtruit environ la moiti des
Anthophores.

On reconnat encore que l'Anthrax, qui vit indiffremment de
l'Anthophore et du Coelioxys, dtruit autant de l'un que de l'autre.

Le _Monodontomerus_, moins impartial, s'attaque plus volontiers 
l'Anthophore. Les quatre cellules qu'il occupe dans le tableau n'avaient
contenu que la larve de l'Abeille. Mais on le trouve quelquefois dans un
cocon de Coelioxys, ou sur le cadavre d'une Mlecte. Il n'pargne pas,
 l'occasion, l'Anthrax lui-mme. Il m'est mme arriv de trouver, dans
une cellule d'_A. parietina_, un cocon de _Coelioxys rufescens_
contenant une nymphe d'Anthrax dvore par des _Monodontomerus_.

* * *

Ces parasites superposs, tout en rendant bien difficile l'apprciation
du rle dvolu  chacun d'eux, ne montrent pas sous un jour bien
rjouissant la vie de ces pauvres bestioles. Quel spectacle attristant
que ces massacres accumuls, tous ces assassinats perptrs dans la
profondeur et le silence des talus! tait-il donc indispensable que
l'quilibre des espces s'obtnt par des procds si froces? L'harmonie
n'tait-elle possible qu' ce prix?

Et cependant le soleil gaie de ses rayons les pentes argileuses; et
l'Anthophore, insouciante du pril qui menace sa progniture, poursuit
avec ardeur son travail. A voir son activit, son zle infatigable, elle
se plat, sans doute,  ce labeur dont les deux tiers seront en pure
perte. Evidemment elle est heureuse. L'activit, la joie, sont bien le
lot de tout ce petit monde affair qui bourdonne le long du talus. Mais
ne creusons pas dessous, nos yeux verraient un spectacle affligeant pour
notre sensibilit, troublant pour notre intelligence.

Tout  ct des Anthophores se placent les _Eucres_ et les
_Macrocres_, dont l'organisation et les moeurs sont  peu prs les
mmes. Leurs femelles en diffrent  peine et excutent des travaux
analogues. Les mles sont remarquables par leurs grandes antennes, dont
la longueur gale parfois celle du corps, et a valu aux deux genres les
noms que Latreille leur a donns. (Fig. 58 et 59.)

[Illustration: Fig. 54.--Eucre longicorne mle.]

[Illustration: Fig. 55.--Eucre longicorne femelle.]




LES GASTRILGIDES.


Nous passons  une famille d'Abeilles bien diffrentes de celles qui
nous ont occups jusqu'ici, qui toutes rcoltaient le pollen  l'aide de
leurs pattes postrieures. Il n'existe plus de brosse tibiale, mais une
brosse ventrale. D'o le nom de _Gastrilgides_.

Tte volumineuse, ordinairement arme de mandibules robustes; une grande
lvre suprieure, plus ou moins quadrangulaire, inflchie, embrasse
par les mandibules et recouvrant la base des mchoires,  l'tat de
repos; pattes courtes et fortes; abdomen plus ou moins aplati, jamais
concave au-dessous; aiguillon toujours dard de bas en haut; seulement
deux cellules cubitales aux ailes antrieures; lvre infrieure longue,
susceptible par consquent de pntrer dans des fleurs assez profondes.
Ce dernier caractre est le seul qui les rapproche quelque peu des
Abeilles dj tudies.

[Illustration: Fig. 56.--Ventre de Gastrilgide.]

Mais l'organe le plus caractristique est la brosse ventrale (fig. 56).
Tous les segments de l'abdomen, sauf le premier, portent sur leur face
infrieure, toujours aplatie, ou du moins trs peu convexe, de longs
poils raides, un peu inclins en arrire, presque dresss quand les
segments se distendent, tous  peu prs de mme longueur. C'est presque
notre brosse  habits.

A l'aide de cet instrument, l'abdomen de l'Abeille, frottant sur les
tamines charges de pollen, recueille cette poussire, qui s'y attache
avec la plus grande facilit. Les pattes interviennent souvent aussi
dans cette opration, celles des deux dernires paires grattant le
pollen avec les tarses, dont le premier article, largi en palette et
garni de cils  sa face interne, sert  l'appliquer contre la brosse.
C'est le cas, lorsqu'il s'agit pour l'Abeille de recueillir le pollen
d'une Labie ou d'une Lgumineuse. Mais il en est autrement quand elle
butine sur un capitule de Compose. La brosse alors agit seule, ou du
moins le concours des pattes est beaucoup moins ncessaire. Il suffit,
pour s'en convaincre, de voir la trpidation rapide dont l'abdomen est
agit, pendant que la butineuse le promne sur les tamines. Pour
faciliter l'action de la brosse, l'abdomen est un peu relev, de manire
 distendre les segments ventraux, taler la brosse et en redresser tous
les crins.

A considrer l'tendue de la brosse, l'norme quantit de pollen dont
elle peut se charger, on comprend que cet appareil est suprieur, au
point de vue du travail produit,  la brosse tibiale des Anthophores,
aux corbeilles des Apides.

De mme que les Abeilles munies de brosses tibiales, les Gastrilgides
recueillent et apportent dans leurs nids le pollen  l'tat de nature.
Le pollen enlev de leur brosse a toujours en effet l'aspect pulvrulent
et n'a aucune saveur sucre. C'est seulement dans le nid qu'il est ml
 du miel et transform en pte.

La famille des Gastrilgides est fort riche en espces rpandues dans
toutes les parties du globe. En tant qu'organisation, c'est le groupe le
plus naturel peut-tre et le plus homogne parmi les Abeilles. Mais
leurs habitudes offrent des particularits assez diffrentes, qui ont
servi de base, plus que la conformation des organes,  l'tablissement
d'un certain nombre de divisions gnriques, dont nous passerons les
plus importantes en revue.




LES OSMIES.


Les diffrents genres de Gastrilgides se distinguent par des caractres
de peu d'importance. Nous nous contenterons, pour les Osmies, du plus
sensible  premire vue, celui qui donne  ces abeilles leur physionomie
propre dans la famille, la convexit du dos de l'abdomen.

Une vestiture abondante ou nulle, longue ou rare, formant ici des
bandes, l des taches, ou bien un revtement uniforme; un piderme
sombre ou par des plus brillants reflets mtalliques, diversifient
beaucoup leur aspect extrieur. Les mles, munis d'antennes plus ou
moins longues, d'appendices divers, de crocs, d'pines, de dents, qui
arment le bout de l'abdomen, sont encore plus dissemblables entre eux.
Ajoutons que leur face, jamais colore, est pourvue d'ordinaire d'une
barbe dveloppe.

Diffrentes surtout sont les habitudes de ces Abeilles. Raconter la vie
d'un Bourdon, c'est faire l'histoire de tous les Bourdons. La biologie
d'une Anthophore est  peu prs celle de toutes les autres. Il en est
tout autrement chez les Osmies. On ne pourrait dcrire les faits et
gestes d'une espce et la donner pour type de ses congnres. Autant
d'espces, presque autant de modes d'existence.

Toutes cependant sont des maonnes. Mais quel caprice dans le style des
constructions, le choix des matriaux et de l'emplacement! Bien des
espces restent  observer, beaucoup de dcouvertes par consquent
restent  faire. On en jugera par les exemples qui suivent.

Un grand nombre d'Osmies, trs accommodantes, adoptent, pour y btir
leurs cellules, un trou quelconque dans la terre, le bois, les
murailles, pourvu qu'il ne soit ni trop troit, ni trop large. Qu'il y
ait la largeur d'une cellule, cela suffit; s'il en faut mettre deux ou
trois cte  cte, on s'en contente encore. Il va de soi que, pour des
architectes aussi peu difficiles, de vieux nids qu'un rien remet  neuf,
sont une prcieuse trouvaille. C'est mme ce qu'on prfre. Que de fois
la galerie ou les cellules des Anthophores, ou de n'importe quel
nidifiant, sont mises  profit pour les constructions de l'Osmie! J'ai
vu, dans une vieille ruche  cadres vide, toutes les rainures des parois
remplies de cellules de l'_Osmia rufa_; il y en avait plus de deux cents
dans l'troit intervalle laiss entre le plancher et une planchette
superpose  une autre et la dpassant d'un ct de quelques
centimtres; le trou de vol lui-mme en tait obstru. On a vu mainte
fois la mme Osmie s'installer sans faon dans une serrure dont la clef
tait retire, et la remplir de ses constructions. M. Schmiedeknecht l'a
vue btir une vingtaine de cellules entre le rideau et le chssis d'une
fentre. Trouve-t-elle un roseau coup, assez large pour recevoir une
cellule, elle n'hsite pas  s'y loger et  le bourrer d'une longue file
de coques. De l  s'installer dans des tubes de verre d'un diamtre
convenable, il n'y a pas loin, et l'ingnieux entomologiste de Vaucluse,
M. Fabre, s'est heureusement servi de cet artifice pour attirer les
Osmies dans son cabinet de travail, tout  fait  porte pour ses
tudes. S'il le faut, si aucun trou convenable ne se rencontre dans le
voisinage, l'Osmie rousse se dcide,  contre-coeur,  entamer
l'argile ou le vieux bois,  tarauder une branche morte. Mais combien
elle aime mieux quelque vieux nid  rparer! Car elle aussi connat la
loi du moindre effort et sait la mettre en pratique.

N'oubliez pas que, suivant les cas, pour utiliser au mieux la place,
elle sait, ou bien ranger ses cellules  la file, leur donner mme une
forme cylindrique exacte, quand il s'agit d'un tube un peu juste, ou
bien les entasser sans ordre dtermin, quand le local est spacieux.
Cette absence totale d'exclusivisme, cette flexibilit du gnie
architectural de la maonne, n'est rien moins que conforme  la thorie
de l'instinct immuable et aveugle. Pour sortir si aisment de ses
habitudes, ou mieux, pour n'en avoir pas et se plier sans effort aux
mille conditions que le hasard peut offrir, il faut bien avoir quelque
atome d'intellect.

Il y a mieux. Gerstcker a montr, dans une jolie petite Osmie au corps
d'un bleu sombre (_O. cyanea_),  la brosse ventrale noire, un exemple
plus frappant de cette adaptation facile, qu'on est bien tent de dire
raisonne. Dans les environs de Berlin, cette Osmie a l'habitude de
nicher dans les parois d'argile, les trous des poteaux ou des vieux
arbres. Je l'ai moi-mme trouve dans de pareilles conditions, et aussi
dans le vieux nid retap d'une gupe solitaire, l'_Eumenes unguiculus_.
Aux environs de Freienwald, Gerstcker trouva cette Osmie nichant dans
des trous, sur le revers d'une chausse, o fleurissait en nombre la
Sauge des prs, sur laquelle elle butine toujours. Elle avait trouv
commode de s'installer l, tout  porte de la fleur aime. Et
cependant,  deux cents pas seulement, tait une ferme dont les murs,
faits d'argile, lui offraient toutes les conditions que d'ordinaire elle
recherche. Une multitude d'Abeilles rcoltantes et parasites, de Gupes,
de Fouisseurs y avaient lu domicile, mais pas une de ces Osmies.

Comme bien d'autres, les _O. bicolor_ et _aurulenta_ nichent d'ordinaire
dans les talus, et elles y forment quelquefois, selon F. Smith, de
grandes colonies. Leur instinct naturel est donc de creuser pniblement
l'argile dure, ce qu'elles font avec une infatigable persvrance. Mais
elles se dispensent de ce labeur et renoncent  ces habitudes invtres
de leur espce, si elles trouvent  leur porte des coquilles vides
d'escargots. L'_O. rufa_, dont nous connaissons l'extrme indiffrence
en fait de domicile, fait souvent de mme. Pour que l'Osmie prenne
possession d'une coquille, deux conditions essentielles sont requises:
c'est qu'elle repose au milieu du gazon et des herbes, et que son
orifice soit tourn en bas. Le nombre des cellules qu'elle y construit
varie suivant la longueur et le diamtre de la coquille: il y en a
ordinairement quatre, quelquefois cinq ou six, mais beaucoup plus quand
il s'agit d'une grande coquille, comme celle de l'_Helix pomatia_. Les
cellules approvisionnes et closes, le tout est protg avec soin par
une muraille faite de brins de bois, de paille et choses semblables,
cimentes entre elles, fermant l'entre de la coquille.

Et admirez l'habilet et l'art architectural de la petite abeille. Si
elle s'est loge dans la demeure de l'_Helix aspersa_, qui est plus
grande que celles des _H. hortensis_ ou _nemoralis_, la spire est trop
large pour une seule cellule. La maonne n'est pas pour cela dans
l'embarras: elle btit deux cellules cte  cte. Plus bas, la spire est
plus large encore; eh bien, elle y construira deux cellules couches
en travers contre les deux prcdentes. Et voil, ajoute Smith, le
petit animal que l'on calomnie follement en prtendant que c'est une
pure machine!

[Illustration: Fig. 57.--Nid d'Osmie dans une ronce.]

Quelques Osmies, telles que les _O. leucomelana_ et _tridentata_,
s'tablissent dans les ronces sches, dont elles creusent la moelle pour
y loger leurs cellules, qu'elles superposent et sparent au moyen de
diaphragmes faits de terre agglutine par une substance adhsive, ou de
feuilles mches et cimentes (fig. 57).

L'_O. gallarum_ niche galement dans les ronces, mais elle se creuse
encore des galeries dans certaines galles du chne; dans ce cas, au lieu
de placer les cellules en srie longitudinale, elle leur donne un
arrangement en rapport avec la forme de ce nouveau local.

L'_O. Papaveris_ a une curieuse habitude, qui lui avait valu jadis le
nom gnrique d'_Anthocopa_. D'aprs Schmiedeknecht, qui a maintes fois
observ sa nidification, elle aime  creuser une galerie sur le ct des
sentiers battus, dans les champs de bl. Cette galerie est verticale, et
l'abeille en tapisse les parois avec des ptales de coquelicot, qu'elle
a coups et qu'elle applique en plusieurs couches. La riche garniture
dpassant l'orifice en dehors, trahit par sa couleur rouge le nid de
l'Osmie. Une seule cellule est construite et approvisionne au fond de
la galerie. Le travail termin, les ptales sont rabattus en dedans,
comme les bords d'un cornet que l'on ferme, et le trou est combl avec
de la terre ou du sable.

L'_Osmie crochue_ (_O. adunca_), comme plusieurs de ses congnres, aime
 s'approprier, moyennant quelques rparations, les nids d'autres
abeilles maonnes. Mais elle a aussi son industrie personnelle, qu'elle
met en oeuvre dans les fentes des pierres ou des murailles, o elle
entasse, non sans art, ses cellules de terre.--Ainsi fait  peu prs
l'_Osmie margine_ (_O. emarginata_), qui btit dans les larges
intervalles que les pierres laissent entre elles, et qui, avec le temps,
se remplissent de terre apporte par les vents. Le mortier qu'elle
emploie est une matire d'origine vgtale gche avec de la terre, ce
qui donne  la construction une couleur d'un vert sombre. Morawitz l'a
vue difier son nid sur des pierres mmes.

Ce qui n'est qu'accident chez cette Osmie, est l'ordinaire chez
d'autres. Ainsi l'_O. Loti_ adosse ses nids en terre cimente mle de
grains de sable contre les petites anfractuosits des blocs de granit,
habitude qui lui avait valu, de la part de Gerstcker, le nom d'_O.
cmentaria_. Cet instinct, exceptionnel dans le genre, est au contraire
le propre de celui des Chalicodomes, qui nous occuperont plus loin.

Bien curieuse, enfin, est la construction de l'_O. fuciformis_, faite
aussi de terre et de grains de sable, mais attache aux chaumes et
cache sous des touffes de gazon.

* * *

Cette diversit sans gale que nous montre la nidification des Osmies,
n'est pas la notion qu'il importe le plus d'en retenir. A y regarder de
prs, on reconnat qu'au fond, sous cette variation toute superficielle,
un procd gnral assez uniforme se dgage. L'Osmie, tout comme
l'Anthophore, fait des cellules avec de la terre ou de la terre mle de
sable, quelquefois avec de la terre diversement combine avec des
matires vgtales broyes, et ces cellules, le plus souvent, s'empilent
rgulirement dans une galerie creuse dans la terre. C'est le cas le
plus frquent, le type de construction dont presque toutes les espces
sont susceptibles de s'carter, mais auquel elles reviennent toujours,
comme au plan normal,  la donne naturelle  l'espce. C'tait dj le
procd de l'Anthophore, avec plus de fini dans l'excution des
cellules.

Si la galerie est creuse dans le bois, dans la moelle, dans un milieu
qui, par lui-mme, soit une protection contre les agents extrieurs, les
frais d'une vritable cellule sont pargns, et l'Abeille se contente de
sparer les logettes successives, dont les parois sont celles du tube
lui-mme, par un diaphragme de terre ou de ciment vgtal.

Cet esprit d'initiative, disons-le, cette intelligence indniable, qui
ne supprime pas l'instinct, mais se superpose  lui, permet  l'Osmie,
pour conomiser le temps et la peine, d'adapter ses cellules, non pas
seulement  un conduit troit, mais  des cavits de toute forme. C'est
un trou dans le sol ou dans le bois, c'est le nid d'un autre hymnoptre
ou la maison d'un mollusque. Le procd nouveau arrive mme  se
substituer  l'ancien,  l'instinct primitif succde un autre instinct.
Un peu plus, et l'_O. aurulenta_ cesserait tout  fait de nicher dans la
terre, pour ne plus se loger que dans les coquilles, dont elle tire si
bien parti, comme a fait l'_O. emarginata_, qui ne btit plus que dans
les fentes ou les jointures des pierres, et mieux encore l'_O. Loti_,
qui sait construire  l'air libre et se contente d'une simple
anfractuosit dans la pierre.

L'habilet de l'Osmie  tirer parti des locaux les plus divers, son
aptitude  se conformer  la loi du moindre effort, voil tout le secret
de son indiffrence quant au choix de l'emplacement qu'elle adopte.
C'est l le trait le plus marquant de ses moeurs, c'est l sa
physionomie particulire.

* * *

La nourriture que les Osmies prparent pour leurs larves ne contient
qu'une trs faible proportion de liquide, si mme elle en contient. Les
vivres consistent surtout en farine jaune. Au centre du monceau, un peu
de miel est dgorg, qui convertit la poussire pollinique en une pte
ferme et rougetre. Sur cette pte, l'oeuf est dpos, non couch,
mais debout, l'extrmit antrieure libre, l'extrmit postrieure
engage lgrement et fixe dans la masse plastique. L'closion venue,
le ver, maintenu en place par sa base, n'aura qu' flchir un peu le col
pour trouver sous la bouche la pte imbibe de miel. Devenu fort, il se
dgagera de son point d'appui et consommera la farine environnante.

Lorsque les provisions sont homognes, ces dlicates prcautions sont
inutiles. Les vivres des Anthophores consistent en un miel coulant, le
mme dans toute sa masse. L'oeuf est alors couch de son long  la
surface, sans aucune disposition particulire, ce qui expose le
nouveau-n  cueillir ses premires bouches au hasard. A cela nul
inconvnient, la nourriture tant partout de qualit identique. (Fabre,
_Souvenirs entomologiques_, 3e srie.)

[Illustration: Fig. 57^{_bis_}.--Cocon d'Osmie cornue.]

La larve met peu de jours  consommer ses vivres. Le repas fini, elle
prend quelque temps de repos, puis se file une coque parchemine,
rsistante et de couleur brune, chez les grosses Osmies, mince et plus
ou moins transparente chez quelques petites espces. Les Osmies dont les
cellules sont peu ou point presses entre elles, comme les _O. cornuta_
et _rufa_, font des cocons ovodes, surmonts d'une petite pointe
conique, dont le sommet est perfor d'un petit trou (fig. 57^{_bis_}).
C'est la forme la plus ordinaire, on peut mme dire la forme typique du
cocon des Gastrilgides, car elle se reproduit fidlement dans tous
leurs genres. Quand les cellules sont habituellement disposes en srie
dans un conduit cylindrique, la compression fait disparatre ce
prolongement du ple suprieur du cocon, qui devient cylindrique et se
termine aux deux bouts par deux calottes plus ou moins surbaisses.

* * *

Lorsqu'une Osmie exploite les constructions d'autrui, s'tablit dans un
trou peu profond ou dans la coquille d'une Hlice de taille mdiocre,
elle n'difie dans ces cavits qu'un nombre restreint de cellules, qui
ne peuvent donner la mesure de sa ponte. On n'a ainsi que des pontes
partielles. Quand l'Osmie se fait une galerie  elle, nous savons que
c'est en gnral un long tube, o peuvent s'tager un nombre
considrable de cellules. On a beaucoup de raisons de croire, en pareil
cas, que ces cellules reprsentent une ponte totale, ou peu s'en faut.

Or, les mles closent les premiers. Les mles taient donc logs dans
les cellules suprieures, sans quoi ils auraient d, pour arriver au
jour, bouleverser ces dernires, et il est facile de s'assurer qu'ils ne
l'ont point fait. Les closions n'ont donc point lieu par ordre de
primogniture. On peut constater, en effet, en ouvrant un nid achev
depuis peu de temps, ou auquel la femelle travaille encore, que la
cellule du fond, la premire btie, contiendra, par exemple, une larve
d'une certaine grosseur, la cellule suivante une larve plus petite, la
troisime cellule une larve plus petite encore ou mme un oeuf. Les
cellules les plus anciennes contiennent les larves les plus avances,
les premiers-ns de la famille. Et c'est prcisment dans l'ordre
inverse que se font les sorties.

La conclusion est donc que les premiers oeufs pondus sont des oeufs
de femelle, les derniers pondus des oeufs de mles.

Il y a plus. On peut toujours reconnatre, au seul volume d'un cocon ou
d'une cellule, d'une espce donne, quel cocon, quelle cellule renferme
un mle; quel cocon, quelle cellule contient une femelle. Les femelles
occupent les cocons et les cellules les plus volumineux, les mles sont
dans les cocons et les cellules les plus petits. La femelle commence
donc par btir et approvisionner des cellules destines  recevoir des
oeufs de femelles; elle btit et approvisionne en second lieu des
cellules qui recevront des oeufs de mles.

Allons plus loin encore. Dans les cellules de femelles, la pte de
pollen est plus considrable que dans les cellules de mles. Il faut
donc que, ds le temps o la femelle construit la cellule, elle lui
donne le volume appropri au sexe de l'oeuf qui y sera pondu et qui se
trouve encore dans son ovaire; que par avance aussi elle dpose dans la
cellule la quantit de nourriture qui convient  ce sexe.

Le sexe de l'oeuf est donc prvu par la pondeuse, ds avant sa ponte!
A moins de supposer que c'est prcisment la quantit de nourriture qui
dtermine le sexe; que l'oeuf, au moment de sa ponte, est de sexe
indiffrent, qu'il est neutre, et qu'un repas copieux fait une femelle,
qu'une ration amoindrie fait un mle.

La question, heureusement, est facile  rsoudre par l'exprience. M.
Fabre a fait nicher des Osmies dans des roseaux de diamtre convenable;
puis, ouvrant ces roseaux en temps opportun, il a interverti les
rations, servi aux larves qui devaient donner des femelles une ration de
mle, et inversement. Qu'est-il arriv? Que rien n'a t chang au
rsultat essentiel; que tout est rest en l'tat, comme si
l'exprimentateur et laiss  chacun sa ration naturelle. Les mles
sont rests mles, les femelles sont restes femelles. Les larves nes
dans de petites cellules ont mang  leur apptit et ont laiss des
restes; les femelles se sont contentes de la portion congrue qui leur
tait faite; les plus mal partages sont mortes. A la vrit, les mles
taient bien venus, de belle prestance, nous dit M. Fabre; le supplment
de provende leur avait quelque peu profit. Par contre, les femelles
taient chtives, plus petites mme que certains mles. Leur larve
affame, anmie, n'avait pu tirer de son corps qu'une dose de soie
insuffisante et n'avait fil qu'un cocon mince et peu consistant.

La quantit de nourriture ne dtermine donc point le sexe. L'oeuf est
dj mle ou femelle au moment o il est pondu. Pas de place au doute
sur ce point. C'est le langage mme des faits.

La femelle, conclut M. Fabre, connat donc le sexe de l'oeuf, au
moment de la ponte, avant mme, puisque ce sexe est dj prvu ds le
temps o elle btit, o elle approvisionne la cellule destine  le
recevoir.

Une si grave conclusion mritait que M. Fabre essayt de la contrler
par d'autres donnes exprimentales. Il n'a pas manqu de le faire.
Diverses espces, mais surtout les Osmies _cornue_ et _tricorne_, lui en
ont fourni la confirmation la plus clatante.

Dans une premire srie de faits, l'habile observateur nous montre
comment l'Osmie approprie  son usage les nids de diverses autres
maonnes, et particulirement ceux de l'Anthophore  masque (_A.
personata_).

J'ai examin, dit-il, une quarantaine de ces cellules (de l'Anthophore)
utilises par l'une et l'autre des deux Osmies. La trs grande majorit
est divise en deux tages au moyen d'une cloison transversale. L'tage
infrieur comprend la majeure partie de la chambre et un peu du goulot
qui la surmonte. La demeure  double appartement est clture, dans le
vestibule, par un informe et volumineux amas de boue dessche. Quel
artiste maladroit que l'Osmie en comparaison de l'Anthophore! Son
travail, cloison et tampon, jure avec l'oeuvre exquise de
l'Anthophore, comme une pelote d'ordure sur un marbre poli.

Les deux appartements obtenus de la sorte sont d'une capacit trs
ingale, qui frappe aussitt l'observateur.... La capacit mesure de
l'un est triple environ de celle de l'autre. Les cocons inclus
prsentent la mme disparate: celui d'en bas est gros, celui d'en haut
est petit. Enfin celui d'en bas appartient  une Osmie femelle, et celui
d'en haut  une Osmie mle.

Plus rarement, la longueur du goulot permet une disposition nouvelle,
et la cavit est partage en trois tages. Celui d'en bas, toujours le
plus spacieux, contient une femelle; les deux d'en haut, de plus en plus
rduits, contiennent des mles.

Tenons-nous-en au premier cas, le plus frquent de tous. L'Osmie est en
prsence de l'une de ces cavits en forme de poire. C'est la trouvaille
qu'il faut utiliser du mieux possible: pareil lot est rare et n'choit
qu'aux mieux favorises du sort. Y loger deux femelles  la fois est
impossible, l'espace est insuffisant. Y loger deux mles, ce serait trop
accorder  un sexe n'ayant droit qu'aux moindres gards. Et puis faut-il
que les deux sexes soient galement partags en nombre. L'Osmie se
dcide pour une femelle, dont le partage sera la meilleure chambre,
celle d'en bas, la plus ample, la mieux dfendue, la mieux polie; et
pour un mle, dont le partage sera l'tage d'en haut, la mansarde
troite, ingale, raboteuse dans la partie qui empite sur le goulot.
Cette dcision, les faits l'attestent, nombreux, irrfutables. Les deux
Osmies disposent donc du sexe de l'oeuf qui va tre pondu, puisque les
voici maintenant qui fractionnent la ponte par groupes binaires, femelle
et mle, ainsi que l'exigent les conditions du logement.

Encore un fait et j'ai fini. Mes appareils en roseaux installs contre
les murs du jardin m'ont fourni un nid remarquable d'Osmie cornue. Ce
nid est tabli dans un bout de roseau de 11 millimtres de diamtre
intrieur. Il comprend treize cellules, et n'occupe que la moiti du
canal, bien qu'il y ait  l'orifice le tampon obturateur. La ponte
semble donc ici complte.

Or, voici de quelle faon singulire est dispose cette ponte. D'abord,
 une distance convenable du fond ou noeud du roseau, est une cloison
transversale, perpendiculaire  l'axe du tube. Ainsi est dtermine une
loge d'ampleur inusite, o se trouve loge une femelle. L'Osmie parat
alors se raviser sur le diamtre excessif du canal. C'est trop grand
pour une srie sur un seul rang. Elle lve donc une cloison
perpendiculaire  la cloison transversale qu'elle vient de construire,
et divise ainsi le second tage en deux chambres, l'une plus grande, o
est loge une femelle, et une plus petite, o est log un mle. Puis
sont maonnes une deuxime cloison transversale et une deuxime cloison
longitudinale perpendiculaire  la prcdente. De l rsultent encore
deux chambres ingales peuples pareillement, la grande d'une femelle,
la petite d'un mle.

A partir de ce troisime tage, l'Osmie abandonne l'exactitude
gomtrique, l'architecte semble se perdre un peu dans son devis. Les
cloisons transversales deviennent de plus en plus obliques, et le
travail se fait irrgulier, mais toujours avec mlange de grandes
chambres pour les femelles et de petites chambres pour les mles. Ainsi
sont cass trois femelles et deux mles, avec alternance des sexes.

A la base de la onzime cellule, la cloison se trouve de nouveau  peu
prs perpendiculaire  l'axe. Ici se renouvelle ce qui s'est fait au
fond. Il n'y a pas de cloison longitudinale, et l'ample cellule,
embrassant le diamtre entier du canal, reoit une femelle. L'difice se
termine par deux cloisons transversales et une cloison longitudinale,
qui dterminent, au mme niveau, les chambres 12 et 13, o sont tablis
des mles.

Rien de plus curieux que ce mlange des deux sexes, lorsqu'on sait avec
quelle prcision l'Osmie les spare dans une srie linaire, alors que
le petit diamtre du canal exige que les cellules se superposent une 
une. Ici l'apiaire exploite un canal dont le diamtre est
disproportionn avec le travail habituel; il construit un difice
compliqu, difficile, qui n'aurait peut-tre pas la solidit ncessaire
avec des votes de trop longue porte. L'Osmie soutient donc ces votes
par des cloisons longitudinales, et les chambres ingales qui rsultent
de l'interposition de ces cloisons reoivent, suivant leur capacit, ici
des femelles et l des mles.

L'Osmie connat donc  l'avance le sexe de l'oeuf qu'elle pondra plus
tard. Bien plus que cela, le sexe de l'oeuf est facultatif pour la
mre, qui, volontairement le dtermine, suivant l'espace dont elle
dispose, espace frquemment fortuit et non modifiable, tablissant ici
un mle, l une femelle.

Il n'y a donc pas  hsiter, conclut M. Fabre, si trange que soit
l'affirmation: l'oeuf, tel qu'il descend de son tube ovarique, n'a pas
de sexe dtermin. C'est peut-tre pendant les quelques heures de son
dveloppement si rapide  la base de sa gane ovarienne, c'est peut-tre
dans son trajet  travers l'oviducte, qu'il reoit, au gr de la mre,
l'empreinte finale d'o rsultera, conformment aux conditions du
berceau, ou bien une femelle, ou bien un mle.

Quoi qu'il en soit de cette hypothse relative au lieu et au temps o la
dtermination du sexe s'opre, elle doit, si elle n'est point une
illusion de l'exprimentateur, avoir une consquence dont la
vrification lui servira de contrle.

Voici cette question nouvelle. Admettons que, dans les conditions
normales, une Osmie et donn naissance en tout  vingt oeufs par
exemple, et que cette ponte naturelle et contenu, pour simplifier les
choses, 10 mles et 10 femelles. Qu'arrivera-t-il dans des conditions
diffrentes cres par l'exprimentateur? La proportion des sexes se
maintiendra-t-elle quand mme, ou bien verrons-nous natre, 12, 14, 16
mles, contre 8, 6, 4 femelles? Y aura-t-il, en un mot, permutation de
sexes?

Eh bien, oui, si extraordinaire que cela puisse paratre, c'est ce qui
arrive. Nous ne pouvons entrer dans tout le dtail exprimental imagin
par M. Fabre pour la solution de ce problme, le plus dlicat de tous
ceux qu'il a abords. Oblig de faire un choix, nous dirons seulement
qu'il a russi  amener l'Osmie tricorne  lui donner des pontes
intgrales, mais fragmentes en pontes partielles, chacune contenue dans
la coquille d'une hlice de dimension et de formes rationnellement
choisies. La coquille adopte tait celle de l'_Helix coespitum_, qui,
configure en petite Ammonite renfle, s'vase par degrs peu rapides et
possde jusqu' l'embouchure, dans sa partie utilisable, un diamtre 
peine suprieur  celui qu'exige un cocon mle d'Osmie... D'aprs ces
conditions, la demeure ne peut gure convenir qu' des mles rangs en
file.

Voici les relevs statistiques fournis par quelques pontes, prises parmi
celles qui ont donn les rsultats les plus concluants:

Du 6 mai, dbut de ses travaux, au 25 mai, limite de sa ponte, une
Osmie a successivement occup sept hlices. Sa famille se compose de 14
cocons, nombre trs voisin de la moyenne; et sur ces 14 cocons, 12
appartiennent  des mles et 2 seulement  des femelles.

Une autre, du 9 mai au 27 mai, a peupl six hlices d'une famille de
13, dont 10 mles et 3 femelles. Ces dernires ont pour rang, dans la
srie totale, les numros, 3, 4 et 5.

Une troisime a peupl onze hlices, labeur norme. Cette laborieuse
s'est trouve aussi des plus fcondes. Elle m'a fourni une famille de
26, la plus nombreuse que j'aie jamais obtenue de la part d'une Osmie.
Eh bien, en cette ligne exceptionnelle se trouvaient 25 mles, et 1
femelle, une seule, occupant le rang 17.

M. Fabre n'a pu obtenir la permutation inverse, c'est--dire des pontes
de femelles avec peu ou point de mles. Mais il la regarde comme
possible, bien qu'il n'ait pu imaginer le moyen de la raliser.

Peut-tre aurions-nous quelques rserves  faire sur quelques-unes des
conclusions que l'auteur tire des expriences que nous avons rapportes.
Dsirant ne point nous dpartir de notre rle d'historien, ni aborder
des discussions qui seraient dplaces dans un ouvrage de la nature de
celui-ci, nous nous en abstiendrons. Nous nous empressons toutefois de
reconnatre que des rsultats aussi remarquables sont dignes de toute
l'attention des physiologistes.




LES ANTHIDIES


Les Anthidies (_Anthidium_) sont de fort jolies abeilles  brosse
ventrale, reconnaissables au bariolage jaune, rarement blanchtre, dont
leur tgument noir est orn, et qui dessine sur leur abdomen des bandes
souvent interrompues ou des taches de formes varies. Dans quelques
espces mridionales, le jaune passe au rougetre ou  l'orang, et le
fond noir lui-mme tantt tourne graduellement au roux, tantt disparat
peu  peu devant l'envahissement du jaune. Quelquefois, au contraire, le
dessin jaune se rduit au point de disparatre totalement; c'est le cas
de l'_Anthidium montanum_, espce montagnarde, habitant les Pyrnes et
les Alpes.

Par une exception remarquable, les mles d'_Anthidium_ sont d'ordinaire
plus grands et plus robustes que leurs femelles. C'tait une ncessit,
chez des insectes dont les noces sont la suite d'un rapt vritable, o
le mle, d'un brusque lan, saisit violemment la femelle qu'il a aperue
butinant en paix sur les Labies, l'emporte, et disparat avec elle dans
les airs. Aussi le ravisseur est-il arm en consquence. Ses pattes,
doues d'une force de contraction tonnante, sont franges de cils trs
propres  retenir le corps qu'elles embrassent; les derniers segments de
l'abdomen sont munis d'pines, de crochets redoutables d'aspect,
inoffensifs d'ailleurs, et concourant au mme but.

L'espce la plus rpandue, la plus anciennement dcrite et la mieux
connue, d'Anthidie  manchettes (_A. manicatum_) (fig. 58 et 59), fait
ses nids d'une faon trs originale. Avant tout, une galerie lui est
ncessaire: elle utilise pour cela un trou dans la terre, qu'elle
approfondit ou approprie, les conduits creuss dans le bois par les
larves de coloptres xylophages; elle ne ddaigne pas les longues
galeries des Xylocopes. Jusque-l, rien que nous ne connaissions dj.
Mais nous n'avons encore vu que des taraudeurs et des maons.
L'_Anthidie_ est matelassier. Il tapisse ses alvoles d'un duvet
cotonneux, rcolt sur les feuilles et les tiges de certaines labies,
le _Ballota foetida_, diverses espces de _Stachys_, et beaucoup
d'autres sans doute.

[Illustration: Fig. 58.--Anthidie  manchettes femelle.]

[Illustration: Fig. 59.--Anthidie  manchettes mle.]

Il est curieux de voir l'Anthidie oprer sa cueillette de coton. Il suit
une branche ou la tige du haut en bas et en racle le duvet avec une
dextrit merveilleuse. Quand le ballot qu'il a amass est assez gros,
presque autant que le tondeur lui-mme, il l'emporte en le serrant sous
sa tte et sa poitrine avec les pattes antrieures. Dans cet pais et
chaud matelas est enveloppe la pte de pollen qui nourrira la larve.
Beaucoup d'espces ont des habitudes semblables. Une d'entre elles, fort
mignonne, l'_Anthidium lituratum_, se loge, comme quelques Osmies, dans
le canal mdullaire des ronces dessches et y entasse en file ses
cellules de coton.

* * *

On a longtemps cru, et Lepeletier l'affirme, que tous les _Anthidium_
pratiquaient la mme industrie. M. Lucas a fait connatre, dans
l'_Exploration scientifique de l'Algrie_, des habitudes tout autres
chez une belle espce  dessins rougetres, l'_A. sticticum_, qui est
commun en Algrie et dans le Midi mditerranen de la France. C'est
dans les coquilles de diverses espces d'hlices qu'il tablit ses
cellules. Le nombre de celles-ci varie de une  trois, chacune contenue
dans un des tours de la spire, et toujours adosse  la rampe interne.
Les cocons tant trop petits, surtout le plus bas plac, pour remplir la
largeur de l'espace o ils sont logs, le vide est rempli d'une
maonnerie faite de petits cailloux et de terre. Pour achever de remplir
la coquille jusqu' la bouche, une quantit de petits cailloux mls de
terre y sont entasss, formant une masse incohrente, sans matire
d'aucune sorte qui unisse ces matriaux. La bouche enfin est
hermtiquement close au moyen d'une muraille tout  fait lisse 
l'extrieur, faite d'une terre jauntre, parfois de fiente de chameau,
et dans laquelle sont engags des fragments de coquille au nombre de
huit  dix, de forme  peu prs carre. Quand il y a trois cocons dans
la mme hlice, les deux sexes peuvent s'y trouver runis, mais le plus
souvent les cocons sont de mme sexe (fig. 60 et 61).

[Illustration: Fig. 60 et 61.--Cocon d'anthidie tachet dans une
coquille d'hlice.]

L'_A. sticticum_ n'est pas le seul qui aime  se loger dans les
coquilles. Les _A. septemdentatum_ et _bellicosum_, observs par M.
Fabre, partagent les mmes gots. Parmi les diverses espces d'hlices
adoptes par ces deux Anthidies, celle de l'_Helix aspersa_ est le plus
frquemment habite. Invariablement, le deuxime tour de la spire est le
seul occup; les tours plus levs, trop troits, ne le sont jamais, non
plus que le premier, qui est trop large, difficult qui n'et pas arrt
une Osmie. Mais tandis que l'_A. sticticum_ ferme l'embouchure de la
coquille tout au ras, nos deux Anthidies tablissent leur cloison
transversale plus haut, vers le commencement du premier tour, en sorte
que rien  l'extrieur n'indique si la coquille est ou non habite. Il
faut, pour le savoir, la casser.

La cloison est forme de menus graviers que cimente un mastic de
rsine, recueillie en larmes rcentes sur l'oxycdre et le pin d'Alep.
Par del s'tend une paisse barricade de dbris de toute nature:
graviers, parcelles de terre, aiguilles de genvrier, chatons de
conifres, petites coquilles, djections sches d'escargot. Suivent une
cloison de rsine pure, un volumineux cocon dans une chambre spacieuse,
une seconde cloison de rsine pure, et enfin un cocon moindre dans une
chambre rtrcie. C'est donc, au fond, la mme architecture que celle
de l'_A. sticticum_, la cloison seule est dplace.

M. Fabre a trouv le plus souvent deux cocons dans chaque hlice, et
dans la moiti des cas les deux sexes taient prsents  la fois; et
alors, toujours le mle se trouvait dans le cocon le plus bas situ, la
femelle dans le cocon de dessus. Les deux sexes sont donc pondus suivant
la rgle ordinaire, la femelle d'abord, le mle ensuite. Seulement ici,
le cocon le plus gros est celui du mle, tandis qu'ailleurs c'est le
plus petit? Nous avons dj dit que, chez les Anthidies, le mle est
plus grand que la femelle. De ce que la plus grande cellule est loge
dans une partie plus spacieuse de la spire que la petite cellule, nous
ne sommes donc nullement obligs d'en conclure, avec M. Fabre, que
l'ingalitit des deux loges est la consquence force de la
configuration de la coquille, que, par la seule disposition gnrale
du rduit, sont dtermines en avant une ample chambre et en arrire
une autre chambre de bien moindre capacit.

Certains Anthidies utilisent donc, comme le font beaucoup d'Osmies, les
coquilles des hlices, et c'est l un nouveau tmoignage de l'troite
affinit des deux genres. Remarquons toutefois que le plan des
constructions intrieures n'est pas le mme. L'paisse palissade de
pierrailles, qui comble le vide entre la cellule infrieure et la
cloison, n'est pas connue de l'Osmie. En revanche nous ne voyons pas,
chez l'Anthidie, autant d'habilet  tirer le meilleur parti de
l'espace. Il suit un plan uniforme, dont il ne s'carte jamais. L'Osmie
sait en varier les dtails, suivant les conditions. L'instinct de
l'Anthidie est mieux fix, plus parfait peut-tre dans ses rsultats; il
s'y mle moins d'intelligence.

* * *

Quand M. Fabre, dans une communication amicale, me fit part de ses
observations sur les _Anthidies_ habitants des hlices et ptrisseurs de
rsine, une espce m'tait dj connue travaillant une substance de
cette nature. C'est le tout petit _A. strigatum_, qui s'installe dans un
logement aussi coquet que fragile. Il a jet son dvolu sur les capsules
dessches et entr'ouvertes  leur sommet des Lychnides (_Lychnis
dioica_). Il y installe ordinairement deux cellules, quelquefois une,
rarement trois. Le placenta central, durci et dbarrass de ses graines,
lui sert de point d'appui pour ses constructions. Les cellules, au lieu
d'tre faites de coton ou de terre, sont formes d'une substance
rsineuse, mle de quelques fibres ou poils vgtaux de provenance
inconnue. Quand le cocon est fil, il est trs immdiatement entour de
cette rsine comme d'un pais enduit de couleur bruntre.

M. Fabre m'a signal encore un autre _Anthidium_, comme faisant des
cellules rsineuses ou plutt cireuses, dans des nids construits sous
des pierres ou dans la terre. C'est le _laterale_.

Quelle que soit leur profession, bourreliers ou rsiniers, les Anthidies
n'ont d'autres outils que les mandibules et les pattes. Il tait curieux
de rechercher si, dans chacune des deux corporations, les instruments de
travail ne prsentaient pas quelque particularit de structure en
rapport avec leur usage spcial. L'examen attentif des pattes
antrieures n'a rien montr de particulier. Mais l'tude des mandibules
a donn ce rsultat qui n'est pas fait pour surprendre:

Toutes les espces, connues comme tapissant leur nid de bourre vgtale,
ont une conformation des mandibules qui leur est propre; tous ceux que
l'on sait travailler la rsine en ont une autre.

Il ne s'agit ici, bien entendu, que des femelles. Les mles, qui ne font
rien, quelle que soit la spcialit de leur femelle, ont les mandibules
troites et munies de trois dents.

Les femelles travaillant le coton ont le bord des mandibules dcoup en
cinq ou six denticules, qui en font un instrument admirablement conform
pour racler et enlever les poils de l'piderme des vgtaux. C'est une
sorte de peigne ou de carde (fig. 62).

[Illustration: Fig. 62.--Mandibule d'Anthidium cardeur.]

[Illustration: Fig. 63.--Mandibule d'Anthidium rsinier.]

Les femelles manipulant la rsine n'ont point le bord de la mandibule
denticul, mais simplement sinu; l'extrmit seule, prcde d'une
chancrure assez marque, chez quelques espces, forme une dent
vritable; mais cette dent est obtuse, peu saillante. La mandibule n'est
en somme qu'une sorte de cuiller, parfaitement propre  dtacher et
faonner en boulette une matire visqueuse (fig. 63).

Les deux types de mandibule sont si nettement accuss, qu'il est
possible de dterminer, sans les avoir vus  l'oeuvre,  laquelle des
deux catgories,--rsiniers ou cotonniers--appartiennent les Anthidies
dont la nidification n'a pas t observe.

L'volution des Anthidies est de tout point conforme  celle des Osmies.
Le cocon que la larve se file est de mme forme, un peu plus large
seulement  proportion, plus lisse, plus coriace, et surmont aussi d'un
petit appendice conique. Le cocon termin adhre assez  l'enveloppe
cotonneuse, qui semble n'en former qu'une couche externe plus grossire.
La larve y passe, immobile et somnolente, la fin de l'automne et
l'hiver, pour ne se transformer en nymphe qu'au printemps. L'closion a
lieu quelques jours aprs.

* * *

Les Anthidies sont des abeilles estivales. Les plus prcoces ne
commencent  se montrer qu'au mois de juin; les plus tardifs volent
encore en septembre. Ils recherchent surtout le miel fortement parfum
des Labies, mais ne ddaignent point les Borragines et les
Lgumineuses. Parmi ces dernires, le _Lotus corniculatus_ est une des
plus visites. Quelques autres plantes attirent aussi certaines espces.
L'_A. contractum_ frquente assidment le rsda. Sur les plages
sablonneuses, l'_A. laterale_ butine avec activit sur les ttes
bleutres de l'_Eryngium maritimum_, qu'il dlaisse, s'il trouve dans
les dunes voisines, une Centaure qu'il prfre.

Le vol de ces abeilles, au moins chez le mle, est puissant et rapide.
Il s'accompagne d'un bourdonnement dont le timbre et l'intensit
rappellent le chant des Anthophores.

* * *

L'espce la plus rpandue dans nos contres, l'Anthidie  manchettes,
est aussi celle qui a la plus grande extension, car elle s'observe dans
toute l'Europe, de l'Angleterre et de la Norvge  la Mditerrane, et
au del, dans l'Afrique septentrionale. Les espces rsinires
paraissent cantonnes dans les localits o se trouvent des Conifres.

On connat plus d'une centaine d'espces d'_Anthidium_, rpandues dans
l'ancien et le nouveau monde. Aucune n'est indique comme vivant en
Australie. A en juger par la conformation des mandibules, on est
autoris  penser que les espces exotiques ont, en gnral, des
habitudes analogues  celles des Anthidies europens, c'est--dire
qu'elles doivent, comme ces dernires, tre voues au travail du coton
ou de la cire.--D'aprs F. Smith, un Anthidie de Port-Natal attache ses
nids aux branches des arbustes et des plantes basses, et fait des
cellules entoures d'une enveloppe laineuse, et spares les unes des
autres.




LES MGACHILES.


Les Gastrilgides de ce nom, qui signifie _grande lvre_, n'ont pas la
lvre suprieure sensiblement plus grande que les autres; tous, nous le
savons dj, ont cet organe particulirement dvelopp. Quoi qu'il en
soit, le genre _Mgachile_ a souvent t pris pour type de la famille et
lui a prt son nom. Beaucoup d'auteurs disent _Mgachilides_ au lieu de
_Gastrilgides_.

C'est la forme de l'abdomen, dprim en dessus, plus ou moins rtrci en
arrire, qui donne aux Mgachiles leur physionomie propre. Cet organe a
beaucoup de tendance  se relever en haut, et souvent l'insecte meurt
l'abdomen si fortement redress, que son axe fait un angle presque droit
avec celui de la partie antrieure du corps. Un autre caractre, aussi
gnral que facile  saisir, consiste en ce que la deuxime cellule
cubitale des ailes antrieures reoit dans sa base l'insertion des deux
nervures rcurrentes. Nous nous contenterons de ces signes distinctifs,
sans recourir  ceux que l'on a tirs de la conformation des organes
buccaux.

Les mles des Mgachiles diffrent moins de leurs femelles, par l'aspect
gnral, que ceux des Osmies ne diffrent des leurs. Nanmoins une foule
de particularits leur appartiennent en propre. Outre la taille plus
petite et plus lance, ils ont d'ordinaire les pattes robustes, les
fmurs renfls, surtout aux pattes postrieures; les tarses et souvent
aussi les tibias de la premire paire sont dilats, aplatis, difformes
parfois et frangs de longs cils; dans tout un groupe d'espces, les
hanches antrieures sont armes d'une longue pine; trs frquemment les
mandibules portent extrieurement, prs de la base, un fort appendice;
l'extrmit de l'abdomen, toujours obtuse, prsente un rebord inflchi
en dessous, souvent dvelopp en une sorte de crte transversale, tantt
entire, tantt chancre, ou diversement dchiquete ou denticule. Si
l'usage prcis de toutes ces particularits organiques n'est pas
toujours facile  dterminer, du moins les entomologistes s'en
servent-ils avec avantage pour la distinction des espces.

* * *

Nous avons vu un des types d'habitation des Osmies devenir le style
propre des _Anthidium_. Nous trouverons encore dans cette architecture
polymorphe l'ide mre de celle des Mgachiles. Le lecteur n'a peut-tre
pas oubli cette Osmie (_O. papaveris_) qui tapisse ses galeries de
ptales de coquelicot. Les Mgachiles pratiquent une industrie toute
semblable; mais, moins dlicates, c'est dans les feuilles de plantes
diverses que d'ordinaire elles dcoupent les pices qu'elles appliquent
sur la paroi de leur demeure.

Les travaux de la Mgachile sont depuis longtemps connus. Ray les avait
dj observs et figurs. Depuis, Raumur les a dcrits avec une
remarquable exactitude (t. VI, 4e mmoire).

[Illustration: Fig. 64.--Mgachile centunculaire et son nid.]

Ces abeilles, nous dit-il, ne s'en tiennent pas  creuser des trous
dans la terre; dans ces trous elles construisent des nids  leurs
petits, avec des morceaux de feuilles arrangs si artistement, qu'il est
peu d'ouvrages aussi propres  nous donner une ide du gnie accord aux
insectes. Aussi avions-nous principalement ces abeilles en vue, lorsque
nous en avons annonc qui, quoique solitaires, le disputent en industrie
aux mouches  miel (fig. 64 et 65).

Ces abeilles cachent sous terre, tantt dans un champ, tantt dans un
jardin, des nids si dignes d'tre vus. Chacun d'eux est un rouleau, un
tuyau cylindrique de la longueur des tuis o nous mettons nos
cure-dents, et quelquefois aussi gros. Un grand nombre de morceaux de
feuilles, de figure arrondie et un peu ovale, qui ont t courbs et
ajusts les uns sur les autres, forment l'extrieur de cette espce
d'tui. Si on dtache ses premires enveloppes, on voit qu'il est
compos de divers tuis plus courts, quelquefois de six  sept, faits
aussi de morceaux de feuilles. Chacun de ceux-ci ressemble assez  un d
 coudre, dont l'ouverture n'aurait point de rebord; leur arrangement
est aussi tel que celui que les marchands donnent aux ds. Le bout du
second d de feuilles entre et se loge dans l'ouverture du premier, et
ainsi des autres. Cette suite de petits tuis forme l'tui total; chacun
des petits est un logement prpar  un ver.

Ces ds sont donc des cellules, et doivent tre des vases propres 
contenir la pte qui fournit la nourriture au ver; c'est--dire des
vases si clos, que le miel coulant dont la pte est imbibe ne puisse
pas s'chapper. Les morceaux de feuilles dont ils sont composs ne sont
pourtant qu'appliqus les uns sur les autres; ils ne sont nullement
colls les uns aux autres. C'est donc l'exactitude avec laquelle ces
morceaux sont ajusts qui rend les petits vases capables de contenir une
liqueur.

Quant  la forme de ces pices, Raumur la compare  une moiti
d'ellipse coupe suivant le petit axe, l'un des quarts de la
circonfrence de l'ellipse tant form par le bord dcoup de la pice,
l'autre quart par le bord de la feuille mme, dont on voit les
dentelures. Ces pices sont appliques contre la paroi de la galerie en
chevauchant l'une sur l'autre, de manire que chacune couvre l'un des
bords de l'autre; et comme chacune d'elles est plus longue qu'une
cellule, le bout infrieur en est pli et adoss au fond. Ainsi est
form un petit vase cylindrique, dont le fond et les cts sont forms
de trois morceaux de feuilles.

Un d tout semblable est form et immdiatement appliqu  l'intrieur
du premier, puis un troisime dans le second. Ainsi, chaque cellule est
forme de neuf morceaux de feuilles, peut-tre plus en certains cas. Les
pices qui la composent ne sont point colles les unes aux autres;
elles ne sont retenues que par le ressort qu'elles ont acquis en se
schant, qui tend  leur conserver la figure qu'on leur a fait prendre,
et leur position. D'ailleurs le pli qui ramne leur bout en dessous
contribue encore  les arrter.

La cellule acheve est remplie d'un miel rougetre, ml d'un peu de
pollen, formant un tout assez fluide, puis un oeuf y est pondu. La
pte n'atteint pas tout  fait le bord de la cellule; il s'en faut d'un
millimtre environ. Reste  fermer la cellule. A cet effet, un couvercle
y est adapt, avec des morceaux de feuilles, non plus ellipsodes, mais
circulaires, d'un diamtre tel qu'ils s'adaptent parfaitement 
l'intrieur du bord un peu vas de la cellule, et sont retenus par ses
parois. Trois disques de feuilles, quelquefois quatre, forment ce
couvercle. Aucune substance adhsive ne colle ces disques les uns aux
autres; ils n'adhrent, comme les morceaux des parois, que par leur
exacte application.

Le faible creux qui reste au-dessus de cet opercule sert de fond  une
seconde cellule qui s'y embote, et ainsi de suite jusqu' 4, 5, 6 ou 7
cellules.

[Illustration: Fig. 65.--Feuilles de rosier dcoupes par la Mgachile.]

Comment l'abeille s'y prend-elle pour dcouper ces morceaux de
feuilles? Raumur l'a parfaitement observ et dcrit, et chacun peut
s'en rendre compte aisment, aprs avoir constat, dans un jardin, qu'un
rosier, par exemple, a sur les bords de ses feuilles des dcoupures, les
unes de forme elliptique, les autres de forme circulaire. Si la saison
n'est pas trop avance,--c'est surtout en juillet et aot que
travaillent les Mgachiles,--on n'aura pas longtemps  attendre pour
voir venir une de ces abeilles qui, aprs avoir un instant volet autour
du rosier, se pose sur une de ses feuilles, puis, avec une vitesse et
une habilet qui surprennent, y dcoupe un morceau et l'emporte. Tout
cela est si vite fait, qu' la premire fois l'on n'a pu rien
reconnatre.

[Illustration: Fig. 66.

Mgachile dcoupant une rondelle dans une feuille.]

Mais prenons nos prcautions pour mieux voir et ne pas effaroucher
l'abeille. Nous n'aurons pas longtemps  attendre. La voil de retour au
bout de quelques minutes. Aprs ses tours ordinaires, quelquefois sans
hsiter un instant, elle se pose sur ou sous une feuille, prs du bord,
qu'elle embrasse de ses pattes, et, ds l'instant mme o elle se pose,
ses mandibules commencent leur office, entament le bord de la feuille,
la tranchent par petits coups rapides, suivant une courbe elliptique,
qui part du bord et y revient. Le morceau dtach, retenu entre les
pattes, est emport, lgrement ploy dans le sens de la longueur, car
il est plus large que les pattes ne sont longues (fig. 66).

On reste confondu de tant de clrit, jointe  tant d'exactitude. Nous
aurions peine  trancher, avec des ciseaux, aussi vite et suivant une
courbe aussi rgulire. Et la bestiole le fait sans hsitation aucune,
comme si la justesse du rsultat n'exigeait pas d'elle la moindre
attention. On est bien plus surpris encore, en la voyant dcouper, avec
la mme aisance, non plus une ellipse, mais une rondelle circulaire.
Combien plus difficile cependant serait pour nous cette seconde
opration! Il s'agit en effet, en tranchant, de dcrire une
circonfrence de cercle, sans se proccuper de la longueur du rayon, ni
de la position du centre, en se tenant toujours sur cette circonfrence.
Quel exercice et quel temps ne nous faudrait-il pas, pour parvenir  un
rsultat approchant seulement de la perfection que, sans effort, ralise
une petite abeille!

L'admiration s'accrot, si l'on rflchit que cette suite d'actes si
parfaits en eux-mmes, ralise, dans son ensemble, une perfection tout
aussi grande. Il ne suffit pas que chaque lambeau de feuille soit
conforme  un patron dtermin; le nombre de ces lambeaux n'est pas
quelconque. Il en faut trois pour chaque revtement particulier, en tout
neuf, ou bien douze. Aprs, ces douze pices semblables entre elles,
nouvelle srie, rgulire elle aussi, compose de pices semblables
entre elles toujours, mais diffrentes des prcdentes. Et c'est trois
qu'il en faut, ou bien quatre, ni deux, ni cinq. Comment la petite
cervelle de notre insecte fixe-t-elle tous ces dtails et ne se
brouille-t-elle point  cette numration complique? Comment sait-elle
qu'une srie est termine, qu'il lui faut passer  une nouvelle? que
voil trois ds embots, douze ellipses dcoupes et mises en place;
que c'est le temps maintenant de passer au couvercle, de dcouper et
poser des cercles? On convient, avec Raumur, que ces abeilles
solitaires sont tout aussi tonnantes dans leur spcialit que les
mouches  miel, depuis si longtemps clbres. Ce qui leur manque, c'est
d'tre connues, car elles sont tout aussi dignes de l'tre. Il est vrai
qu'elles ne sont pour nous d'aucun profit.

Quelle part, en tout ceci, revient  l'intelligence, et quelle part au
pur instinct? Impossible serait une rponse prcise  pareille question.
Mais que tout ne se rduise pas  l'automatisme et  l'inconscience,
qu'une certaine intelligence se rvle dans les actes de ces petites
cratures, le clbre historien des insectes n'hsite pas  le croire,
et qui mieux est, il en donne la preuve.

Ceux qui refusent toute connaissance aux animaux, dit Raumur, tournent
contre les animaux mmes la trop constante rgularit avec laquelle ils
excutent des ouvrages industrieux; mais ils fournissent presque tous,
au moins de quoi affaiblir cette objection. Ils ont leurs maladresses et
leurs mprises; nos abeilles, pour soutenir leur honneur, ont  en
produire. J'ai dit que celle qui arrive auprs d'un rosier en fait le
tour, et souvent plusieurs fois, comme pour examiner la feuille o, par
prfrence, elle doit prendre une pice; quelquefois il lui arrive de
mal juger de la bonne qualit de celle qu'elle a choisie, ou de ne pas
suivre assez exactement le trait de la coupe. J'ai vu plus d'une fois
une Coupeuse qui, aprs avoir entaill une feuille, tantt plus, tantt
moins avant, abandonnait l'ouvrage commenc, et partait pour aller
attaquer dans l'instant une autre feuille, dont elle emportait une
pice, telle qu'elle n'avait pu la trouver dans la premire feuille, ou
qu'elle avait russi  mieux couper.

Dans tout ce qui prcde, nous avons suppos le nid comme n'tant
compos que des cellules, des ds superposs dont la construction a t
dcrite. Rellement il n'en est point ainsi, et le travail est plus
complexe. Avant la formation de ces ds empils, un revtement, fait
aussi de feuilles dcoupes, est appliqu sur toute la longueur de la
galerie qui contiendra les cellules. Les morceaux de feuilles employs 
cet usage sont de forme elliptique, et plus grands que ceux qui forment
les parois des cellules. Raumur s'est assur par l'observation que ce
revtement est fait tout d'abord dans son ensemble, avant qu'aucune
cellule soit commence, et non successivement, au fur et  mesure de
l'dification des cellules. En moins d'une demi-heure, il vit faire 
une coupeuse plus de douze voyages et revenir toujours charge d'un
morceau de feuille qui n'tait jamais circulaire. Comme le nid se
trouvait sous une pierre superpose  une autre, et horizontalement
couch entre les deux, il n'y eut qu' enlever la pierre suprieure au
moment o l'abeille venait de sortir.

Ds que la pierre eut t enleve, dit l'observateur, les pices que
j'avais vu porter furent mises  dcouvert; elles formaient une espce
de tuyau, mais qui se dfigura lorsqu'il cessa d'tre gn. Les morceaux
de feuilles dont il tait compos, et qui ne venaient que d'tre plis,
n'avaient pas eu le temps de se desscher; ils conservaient encore un
ressort qui tendait  les redresser. Aussi, quand je voulus toucher au
rouleau, l'difice s'croula en partie; mais je vis au moins qu'il n'y
en avait encore que l'extrieur de fait, et que c'est par l'extrieur,
par l'enveloppe, que la Coupeuse commence son nid. J'tai de ce nid les
morceaux qui taient tombs, et ayant tout rajust de mon mieux, je
reposai la pierre dans sa premire place. Je n'avais pas eu le temps de
la recouvrir de terre, ce qui n'tait pas bien essentiel, que la mouche
arrive.... Mais  peine fut-elle parvenue dans l'intrieur du nid,
qu'elle en sortit, tout tonne sans doute du bouleversement qu'elle y
avait trouv. Bientt nanmoins elle prit le parti d'y revenir, et se
dtermina  rparer le dsordre que j'avais fait. Malgr mes attentions,
de la terre s'tait boule et tait tombe dans le nid; ses premiers
soins furent d'en retirer cette terre; je la vis qui la repoussait en
dehors avec ses jambes postrieures, et ce fut un travail qu'elle
continua depuis six heures du soir jusqu' huit heures, que je cessai de
l'observer.

Deux jours aprs, le travail repris tait dj fort avanc, si bien que
les deux tiers de la longueur du conduit taient remplis par des
cellules.

Ne laissons point passer, sans en faire ressortir la valeur, une donne
importante, fournie par la citation qui prcde. L'Abeille ne sait pas
seulement construire, elle sait aussi rparer. Or une rparation
approprie au dgt montre encore mieux que le travail ordinaire, si
admirable soit-il, qu'elle est plus qu'une machine inconsciente et
aveugle. Son intellect va jusqu' apprcier le dsordre et y porter
remde. L'instinct ici n'est point de mise.

La Coupeuse des feuilles du rosier dont nous venons de dcrire les
travaux est la Mgachile centunculaire (_M. centuncularis_), une des
espces les plus communes. Plusieurs autres espces emploient les mmes
feuilles. Le _M. maritima_ se sert tantt des feuilles du poirier,
tantt de celles du marronnier. Raumur a probablement observ cette
espce, car il parle d'une Coupeuse qu'il a vue porter les feuilles de
cet arbre. Une autre (_M. circumcincta_), aux feuilles du rosier joint
celles du _Rhamnus frangula_. Une jolie petite Mgachile, tout aussi
rpandue que la Centunculaire, la M. argente, qui doit son nom aux
poils argents de sa brosse ventrale, tapisse ses nids des ptales
jaunes du _Lotus corniculatus_. F. Smith affirme que la Coupeuse du
rosier observe par Raumur, taille parfois ses rondelles dans les
ptales d'un Granium carlate.

* * *

Beaucoup d'espces exotiques ont des habitudes analogues et sont aussi
des coupeuses de feuilles. Telle est la Mgachile fascicule (_M.
fasciculata_) de l'Inde, qui ne s'astreint point  ranger ses cellules
en srie simple, mais entasse souvent, cte  cte nombre de sries
partielles, quand l'espace adopt le lui permet. Un naturaliste anglais,
Ch. Horne, rapporte avoir vu un nid de cette Mgachile, compos de sept
sries, remplissant la gorge d'un petit vase dcoratif, dans un
jardin[14].

Raumur n'a vu ses Coupeuses travailler que dans le sol, et il est
dispos  croire  une erreur de la part de Ray, qui affirme avoir
observ une de ces Abeilles dans une galerie creuse dans le bois. Le
fait est pourtant vrai, ainsi que Lepeletier de Saint-Fargeau l'a
observ, pour la Mgachile maritime. D'autres sont dans le mme cas, et,
selon les circonstances, travaillent la terre ou le bois.

Quelques Mgachiles exotiques ont d'autres habitudes. La Mgachile
laineuse (_M. lanata_), espce fort commune dans l'Inde, pargne sa
peine en tirant parti des bambous coups dont le diamtre intrieur lui
parat convenable, et elle y empile de longues ranges de cellules.
Mais, loin de les faire, comme ses congnres, avec des feuilles, elle
les btit avec de la terre mle de sable, le tout agglutin avec de la
salive. Fort accommodante d'ailleurs, cette Mgachile s'empare, pour y
btir, de toutes les cavits, de tous les espaces, quelle qu'en soit la
forme, pourvu qu'ils ne soient ni trop grands ni trop petits pour
recevoir ses cylindres terreux. Ch. Horne donne la liste des diffrentes
situations o il a rencontr ses nids. Elle est assez longue et assez
curieuse pour mriter d'tre reproduite:

1 dans des plis de papier; 2 dans le dos d'un livre laiss ouvert; 3
dans l'anse d'une tasse  th; 4 dans la serrure d'une porte; 5 dans
le canon d'un fusil; 6 sous un ventail pos sur une table; 7 dans la
rainure de la charnire d'une fentre, o,  trois reprises, le travail
de l'insecte fut dtruit pendant son absence; 8 dans une bague 
cachet, dont la pierre tait tombe; 9 dans les plis d'un grand
ventail, ou _punka_, qui tait mis en mouvement 10  12 heures sur 24.

On conoit qu'un insecte si dispos  s'emparer de toutes les ouvertures
troites, soit souvent dsagrable, et que Ch. Horne le dclare _very
annoying_. Il est d'ailleurs peu farouche: on le voit sans cesse aller
et venir, avec un bourdonnement bruyant, et quand il est occup  ptrir
son argile, il ne cesse point de se faire entendre, ce qui rvle son
voisinage, bien qu'il soit souvent difficile de dcouvrir l'endroit
prcis o il travaille.

Une autre Mgachile indienne, le _M. disjuncta_, qui est noire avec une
large ceinture blanche au milieu du corps, fait aussi des nids en terre
dans les bambous troits. Ch. Horne en a trouv une fois jusqu' cinq
ranges, cte  cte, dans une mme cavit.

Notre Mgachile centunculaire, que l'on a tant de fois observe, et qui
d'habitude creuse ses galeries dans le sol ou le bois, se loge
exceptionnellement dans le canal mdullaire des ronces sches, rappelant
ainsi l'industrie des Mgachiles indiennes dont nous venons de parler.

Quels que soient les matriaux employs par les Mgachiles, feuilles de
plantes ou mortier argileux, elles tablissent presque toujours leurs
cellules dans des cavits ou des tubes troits, ayant juste les
dimensions qu'il faut pour les contenir; elles les disposent en tout cas
les unes  la suite des autres, en sries linaires. Toujours presss,
et jamais lchement juxtaposs, comme cela se voit chez la plupart des
Osmies, ces logements sont constamment de forme cylindrique. Le cocon
est naturellement de mme forme, et se termine aux deux bouts par des
surfaces convexes plus ou moins surbaisses, ainsi que cela se voit chez
les Osmies rubicoles; jamais le ple suprieur ne prsente l'appendice
conique si marqu chez les _Osmia_ ordinaires et les _Anthidium_.

* * *

Les Mgachiles sont de tous les genres d'Apiaires le plus riche
peut-tre en espces. On en connat environ trois cents, rpandues dans
toutes les parties du monde, mais surtout dans les contres
septentrionales et tropicales. Une espce serait, d'aprs F. Smith,
particulirement remarquable par sa vaste extension, s'il est vrai
qu'elle se trouve, non seulement dans toute l'Europe et dans le Nord de
l'Afrique, mais encore dans l'Amrique du Nord, jusqu'au Canada et la
baie d'Hudson. Cette espce n'est autre que la vulgaire Coupeuse du
rosier.




LES CHALICODOMES.


Les Chalicodomes diffrent bien peu des Mgachiles, si peu, que
plusieurs d'entre eux ont t primitivement rangs parmi ces dernires.
Un pinceau de poils vers le bout des mandibules, qui sont
_quadrisinues_, au lieu d'tre _quadridentes_; l'abdomen plus convexe;
la cellule radiale appendicule, voil tout ce que l'on a trouv pour
caractriser ces Abeilles. C'est que Lepeletier de Saint-Fargeau,
l'auteur du genre, fut conduit  l'tablir par la considration de leur
mode de nidification, sauf  s'accommoder ensuite de caractres tels
quels, pour appuyer cette distinction sur des donnes anatomiques.

Cette nidification des Chalicodomes, juge si importante par l'auteur
que nous venons de citer, n'est cependant pas leur proprit exclusive.
Nous l'avons dj trouve, dans ce qu'elle a d'essentiel, chez une
certaine Osmie, celle du _Lotus_, qui colle dans les anfractuosits des
pierres des cellules faites d'un mlange de terre et de petits cailloux.
Le nom de _Chalicodoma_ veut prcisment exprimer ce genre de
construction: il veut dire _maison, demeure_ faite de _petits cailloux_.

Les Chalicodomes sont donc encore des Abeilles maonnes. C'est mme sous
ce nom, qu'une de leurs espces, peu rare aux environs de Paris, est
dsigne par Raumur, qui l'a tudie avec non moins de soin que la
Coupeuse du rosier.

L'_Abeille maonne_ de Raumur porte aujourd'hui le nom scientifique de
_Chalicodoma muraria_, _Chalicodome des murailles_, nom qui lui vient de
l'emplacement qu'elle choisit pour y btir ses nids. C'est en effet sur
les murs de nos habitations qu'elle les construit d'ordinaire. Une
exposition mridionale ou orientale lui est indispensable. Il lui faut
de plus une base solide pour fondement. Le mortier ou le crpi ne
sauraient lui convenir; ils pourraient se dtacher et tomber avec le nid
assis dessus. C'est la pierre qu'il lui faut, fruste ou faonne, et
s'il y a quelque dpression, elle s'y arrte de prfrence. Souvent elle
construit dans les feuillures des fentres, et ses nids s'y allongent
dans le sens vertical; tantt elle les couche horizontalement dans le
creux d'une moulure. Quand elle est fort commune dans une localit, et
qu'elle n'y est point drange, on la voit parfois revtir les vieilles
murailles d'une couche paisse de nids superposs, formant une sorte de
crpissage continu,  partir d'une certaine hauteur au-dessus du sol. En
pleins champs et loin des habitations, les rochers, les grosses pierres
reoivent ses constructions. En Vaucluse, M. Fabre ne les a gure
observes que dans cette dernire condition.

[Illustration: Fig. 67.--Chalicodome femelle.]

[Illustration: Fig. 68.--Chalicodome mle.]

Les deux sexes de l'Abeille maonne (fig. 67 et 68) sont trs diffrents
l'un de l'autre,  tel point que, mme en les voyant sortir d'un mme
nid, on pourrait croire avoir affaire  deux espces distinctes. La
femelle est d'un beau noir velout, avec les ailes violet sombre. Le
mle est d'un blond ferrugineux, avec les derniers segments noirs et les
ailes transparentes.

* * *

Le Chalicodome des murailles commence ses travaux en avril. Ses
matriaux sont un mlange de terre argileuse et de sable ptri avec la
salive, qui transforme ce mortier, une fois dessch, en un dur ciment
sur lequel la pluie est impuissante, et que l'acier d'un couteau
n'entame pas sans s'brcher. Quand l'abeille a fait choix d'un
emplacement, elle y arrive avec une pelote de mortier entre les
mandibules, et la dispose en un bourrelet circulaire sur la surface de
la pierre. Les pattes antrieures et les mandibules surtout, premiers
outils du maon, mettent en oeuvre la matire, que maintient plastique
l'humeur salivaire peu  peu dgorge. Pour consolider le pis, des
graviers anguleux sont enchsss un  un, mais seulement  l'extrieur,
dans la masse encore molle. A cette premire assise en succdent
d'autres, jusqu' ce que la cellule ait la hauteur voulue, de 2  3
centimtres. (Fabre, _Souvenirs entomologiques_).

Raumur a bien remarqu que l'intrieur de la cellule est l'objet d'une
attention particulire de la part de la maonne. Tous les grains de
sable en sont limins avec soin, et ports dans la partie extrieure de
la muraille. On voit l'abeille y entrer frquemment pour en galiser la
surface, qui ne reoit pas toutefois le poli qui distingue les cellules
de l'Anthophore.

La cellule a son axe le plus souvent vertical, ce qui lui donne un peu
l'aspect d'une petite tourelle. D'autres fois elle est plus ou moins
incline, jamais tant cependant que le contenu, assez fluide, qu'elle
est destine  recevoir, puisse s'couler par l'orifice. Repose-t-elle
sur une surface horizontale, son pourtour est entier; sur une surface
verticale, elle y est adosse, et ressemble  un d  coudre coup dans
sa longueur; le support complte alors le contour.

La cellule termine, l'abeille s'occupe aussitt de
l'approvisionnement. Les fleurs du voisinage lui fournissent liqueur
sucre et pollen. Elle arrive, le jabot gonfl de miel, et le ventre
jauni en-dessous de poussire pollinique. Elle plonge dans la cellule la
tte la premire, et pendant quelques instants on la voit se livrer 
des haut-le-corps, signe du dgorgement de la pure mielleuse. Le jabot
vide, elle sort de la cellule, pour y rentrer  l'instant mme, mais
cette fois  reculons. Maintenant, avec les deux pattes de derrire,
l'abeille se brosse la face infrieure du ventre et en fait tomber la
charge de pollen. Nouvelle sortie et nouvelle rentre, la tte la
premire. Il s'agit de brasser la matire avec la cuiller des
mandibules, et de faire du tout un mlange homogne. Ce travail de
mixtion ne se rpte pas  chaque voyage: il n'a lieu que de loin en
loin, quand les matriaux sont amasss en quantit notable. (Fabre.)

L'approvisionnement s'arrte quand la cellule est  moiti pleine. Un
oeuf est alors pondu  la surface de la bouillie pollinique, et il est
procd  la fermeture de la cellule. Un couvercle de mortier sans
graviers est fait dans le haut; il est form de dpts annulaires allant
de la circonfrence au centre. La cellule, suivant Raumur, est
construite en une journe; son approvisionnement rclame une journe
encore. Cette dure peut s'allonger quand le mauvais temps, ou
simplement un ciel nuageux, viennent interrompre les travaux.

Une premire cellule termine, une autre s'lve, adosse  celle-ci,
puis une troisime, et ainsi de suite jusqu' une dizaine environ, plus
ou moins. Elles sont difies l'une aprs l'autre; jamais une nouvelle
n'est commence avant la fermeture de la prcdente. Les six  dix
cellules qu'un nid peut contenir reprsentent-elles toute la ponte?
C'est ce qu'on n'a pu dcider. Il est possible qu'une seule femelle ne
se borne pas  construire un nid, et qu'un premier fait, elle aille
ailleurs en commencer un second, ainsi que cela arrive frquemment chez
l'Osmie.

Les cellules, telles que nous venons de les laisser, ne constituent pas
le nid achev et parfait. Un travail important reste encore  accomplir.
La paroi de la cellule est mince, peu rsistante au choc, peu efficace
pour tenir la larve  l'abri des intempries. Les cellules adosses
laissent entre elles des sillons, des enfoncements; il faut les combler.
Un dpt de mortier grossirement fait, mais solide, vient remplir ces
dpressions et galiser la surface. Ce n'est point assez. Un revtement
pais, uniforme, recouvre le tout, donnant  l'ensemble une forme
arrondie, celle d'une demi-sphre ou d'un demi-ellipsode plus ou moins
allong. Sous cette muraille, paisse d'un centimtre et plus, la larve
ou l'insecte transform pourra braver les brlants soleils de juillet,
les geles de l'hiver, les ondes des jours d'orage.

[Illustration: Fig. 69.--Nid de Chalicodoma muraria.]

Le nid achev, rien ne dcle  l'extrieur son prcieux contenu. On
dirait une grosse claboussure lance par une roue de voiture ou une
boule de terre jete violemment contre la muraille et qui s'y serait
dessche (Fig. 69).

Comme l'Anthophore, comme l'Osmie, le Chalicodome sait mnager, quand il
le peut, son temps et sa peine, en s'appropriant un vieux nid, que de
lgres rparations suffisent  remettre  neuf. C'est mme par l
qu'il commence, et il ne se dcide  btir que s'il ne trouve pas  se
procurer un logement  peu de frais. Sur ce sujet, laissons la parole 
M. Fabre. Tout rcit serait ple  ct du sien.

[Illustration: Fig. 70.--Nid de Chalicodome  l'intrieur.]

D'un mme dme il sort plusieurs habitants, frres et soeurs, mles
roux et femelles noires, tous ligne de la mme abeille. Les mles, qui
mnent vie insouciante, ignorent tout travail, et ne reviennent aux
maisons de pis que pour faire un instant la cour aux dames, ne se
soucient de la masure abandonne. Ce qu'il leur faut, c'est le nectar
dans l'amphore des fleurs, et non le mortier  gcher entre les
mandibules. Restent les jeunes mres, seules charges de l'avenir de la
famille. A qui d'entre elles reviendra l'immeuble, l'hritage du vieux
nid? Comme soeurs, elles y ont un droit gal: ainsi le dciderait
notre justice, depuis qu'elle s'est affranchie de l'antique droit
d'anesse. Mais les Chalicodomes en sont toujours  la base premire de
la socit: le droit du premier occupant.

Lors donc que l'heure de la ponte approche, l'abeille s'empare du
premier nid libre  sa convenance, s'y tablit, et malheur dsormais 
qui voudrait, voisine ou soeur, lui en disputer la possession! Des
poursuites acharnes, de chaudes bourrades auraient bientt mis en fuite
la nouvelle arrive. Des diverses cellules qui billent, comme autant de
puits, sur la rondeur du dme, une seule pour le moment est ncessaire;
mais l'abeille calcule trs bien que les autres auront plus tard leur
utilit pour le restant des oeufs; et c'est avec une vigilance jalouse
qu'elle les surveille toutes pour en chasser qui viendrait les visiter.
Aussi n'ai-je pas souvenir d'avoir vu deux maonnes travailler  la fois
sur le mme galet.

L'ouvrage est maintenant trs simple. L'hymnoptre examine l'intrieur
de la vieille cellule, pour reconnatre les points qui demandent
rparation. Il arrache les lambeaux de cocon tapissant la paroi, extrait
les dbris terreux provenant de la vote qu'a perce l'habitant pour
sortir, crpit de mortier les endroits dlabrs, restaure un peu
l'orifice, et tout se borne l. Suivent l'approvisionnement, la ponte et
la clture de la chambre. Quand toutes les cellules, l'une aprs
l'autre, sont ainsi garnies, le couvert gnral, le dme de mortier,
reoit quelques rparations, s'il est besoin, et c'est fini.

M. Fabre a observ les travaux de deux autres espces de Chalicodomes,
que l'on ne rencontre point dans le nord de notre pays. Ce sont les
_Chalicodoma Pyrenaica_ et _rufescens_, deux espces o les deux sexes
ne prsentent point la disparit tranche qui s'observe chez la maonne
de Raumur. L'une et l'autre portent  peu prs le mme costume, d'un
roux ml de gris ou de brun noirtre. Mais, si leur extrieur est  peu
prs le mme, leur nidification est bien diffrente, surtout quant au
choix de l'emplacement.

Le Chalicodome des Pyrnes s'installe de prfrence  la face
infrieure des tuiles faisant saillie au bord des toitures. Il est peu
de maisons, dans la campagne, qui n'abritent les nids de cette maonne,
et quelquefois elle y tablit des colonies populeuses, entassant d'une
anne  l'autre les nouveaux nids sur ceux des gnrations antrieures,
et finissant ainsi par couvrir d'normes surfaces. J'ai vu tel de ces
nids, dit M. Fabre, qui, sous les tuiles d'un hangar, occupait une
superficie de 5 ou 6 mtres carrs. En plein travail, c'tait un monde
tourdissant par le nombre et le bruissement des travailleurs. De l le
nom de Chalicodome _des hangars_, dont M. Fabre se sert pour dsigner
cette espce.

Le Chalicodome rousstre a de tout autres habitudes. Il suspend sa
demeure  une branche. Un arbuste des haies, quel qu'il soit, aubpine,
grenadier, paliure, lui fournit le support, habituellement  hauteur
d'homme. Le chne-vert et l'orme lui donnent une lvation plus grande.
Dans le fourr buissonneux, il fait donc choix d'un rameau de la
grosseur d'une paille; et sur cette troite base il construit son
difice avec le mme mortier que le Chalicodome des hangars met en
oeuvre. Termin, le nid est une boule de terre, traverse latralement
par le rameau. La grosseur en est celle d'un abricot, si l'ouvrage est
d'un seul, et celle du poing, si plusieurs insectes y ont collabor;
mais ce cas est rare.

Le Chalicodome des murailles aime  puiser ses matriaux dans un terrain
 moiti meuble; une alle sableuse lui convient tout  fait. Ses deux
congnres prfrent un sol battu, une route frquente, dont
l'empierrement de galets calcaires est devenu surface unie semblable 
une dalle continue. C'est toujours au chemin, voisin de l'emplacement
qu'il a choisi, qu'il va rcolter de quoi btir, sans se laisser
distraire du travail par le continuel passage des gens et des bestiaux.
Il faut voir l'active abeille  l'oeuvre, quand le chemin resplendit
de blancheur sous les rayons d'un soleil ardent. Entre la ferme voisine,
chantier o l'on construit, et la route, chantier o le mortier se
prpare, bruit le grave murmure des arrivants et des partants qui se
succdent, se croisent sans interruption. L'air semble travers par de
continuels traits de fume, tant l'essor des travailleurs est direct et
rapide. Les partants s'en vont avec une pelote de mortier de la grosseur
d'un grain de plomb  livre; les arrivants aussitt s'installent aux
endroits les plus durs, les plus secs. Tout le corps en vibration, ils
grattent du bout des mandibules, ils ratissent avec les tarses
antrieurs, pour extraire des atomes de terre et des granules de sable,
qui, rouls entre les dents, s'imbibent de salive et se prennent en une
masse. L'ardeur au travail est, telle, que l'ouvrier se laisse craser
sous les pieds des passants plutt que d'abandonner son ouvrage.

Tandis que le Chalicodome rousstre est presque toujours solitaire,
celui des hangars aime le voisinage de ses pareils, et c'est par
milliers quelquefois qu'on le voit tabli sous un mme abri. Mais ce
n'est point l une socit vritable, o chacun, en travaillant pour
soi, concourt au bien de tous. C'est un simple concours d'individus que
les mmes gots, les mmes aptitudes rassemblent au mme endroit, o la
maxime du chacun pour soi se pratique dans toute sa rigueur, enfin une
cohue de travailleurs rappelant l'essaim d'une ruche uniquement par le
nombre et l'ardeur. De telles runions sont donc la simple consquence
du grand nombre d'individus habitant la mme localit. Si bien que le
Chalicodome des murailles qui, en Vaucluse, passe pour solitaire aux
yeux de M. Fabre, forme quelquefois, ainsi que nous l'avons observ
nous-mme, des cits populeuses dans les localits o il abonde. Et si
le Chalicodome rousstre ne se voit jamais en runions nombreuses, cela
tient moins sans doute  une humeur plus farouche qu'au peu de frquence
de cette espce.

On connat, peu ou point la nidification des autres Chalicodomes. Une
trs jolie espce,  corselet d'un roux vif, avec l'abdomen noir et les
pattes rouges, le Chalicodome de Sicile (_Ch. sicula_)[15], parat se
contenter d'une base bien fragile pour ses nids. J'ai reu de Sicile
quelques cellules bties par cette abeille, dans le style du Chalicodome
des murailles, et non encore revtues du couvert gnral qui devait les
englober, fixes sur un fragment d'corce. Cette espce sans doute
s'tablit dans le creux des arbres ou sous les corces souleves.

Commencs en avril, les travaux des Chalicodomes sont termins avant la
fin de juin. Les vers ns dans les cellules ont achev de consommer
leurs provisions dans le courant de l't. Ils se filent alors une coque
de soie mince, presque transparente, faiblement adhrente aux parois de
la cellule. L'paisse et dure couche de mortier protge suffisamment ces
faibles cratures, et dispense d'une coque plus solide. En automne, les
vers sont dj transforms et passent l'hiver  l'tat parfait,
engourdis, les poils humides colls au tgument. Les Chalicodomes se
rveillent en avril, percent la dure calotte de ciment avec leurs
mandibules, en s'aidant d'un peu de liquide dgorg pour la ramollir, et
viennent  la lumire pour recommencer les travaux de ceux qui les ont
prcds. Un certain nombre prissent dans les cellules, trop faibles
pour percer les murs de leur berceau, dpourvus sans doute de la
gouttelette de liqueur qui seule leur permet de venir  bout de ce
travail.

Quelquefois, dit Raumur, l'ouvrage que la mouche nouvellement ne a 
faire paratrait devoir tre double de l'ouvrage ordinaire; elle
semblerait avoir  percer, outre sa propre cellule, celle d'une autre
mouche; car quelquefois un nid se trouve compos de deux couches de
cellules mises les unes sur les autres. La bonne opinion que j'ai de
l'intelligence des mres maonnes ne me permet pas de penser qu'elles
fassent des fautes aussi lourdes que celle-ci le parat. Je suis dispos
 croire que, quoique les cellules soient poses les unes sur les
autres, chaque mouche naissante peut sortir par un des bouts de la
sienne sans passer par le logement de sa voisine.

La perspicacit du clbre naturaliste s'est trouve ici en dfaut, il
n'y a pas  en douter. Il arrive frquemment qu'une abeille est oblige
de passer, pour sortir du nid, par le logement d'une voisine de l'tage
suprieur. Mais elle n'a pas pour cela double travail  faire, bien au
contraire. Sa soeur d'en haut sort toujours avant elle; elle n'a donc
qu' percer la mince cloison qui la spare du berceau de celle-ci, pour
trouver un chemin tout fait vers l'extrieur. Celle qui l'a devance a
d faire le sien  travers toute l'paisseur du dme. Il arrive
toujours, en pareil cas, que les habitants du premier tage sont des
mles, alors que ceux du rez-de-chausse sont des femelles. Les deux
sexes ainsi font naturellement leur sortie suivant la rgle, les mles
d'abord, les femelles ensuite.

* * *

Si dignes d'intrt par leur biologie, les Chalicodomes ont encore
d'autres droits  notre attention. Ils ont t, de la part de M. Fabre,
l'objet de recherches importantes au point de vue de la thorie de
l'instinct. Nous ne croyons pouvoir nous dispenser d'en dire quelques
mots, tout en exprimant le regret bien sincre de ne pouvoir souscrire
aux conclusions de l'ingnieux observateur.

_La sortie du nid._--Variant une exprience, juge mal faite, de
Raumur, M. Fabre recueille des nids de Chalicodome des murailles, revt
les uns trs immdiatement d'une enveloppe de papier gris, et couvre les
autres,  distance, d'un cne de ce mme papier, coll sur leur
pourtour. Le temps de l'closion venu, les Chalicodomes des premiers
nids percent leurs cellules, et en outre l'enveloppe de papier, et
deviennent libres au dehors; les autres, au contraire, laissant intact
le cornet de papier, meurent devant cette faible barrire.

Le Chalicodome, conclut M. Fabre, est donc capable, pour sortir de sa
cellule, d'excuter un travail suprieur  celui qu'il doit
naturellement fournir. Si l'on ajoute  la paroi de mortier qu'il doit
percer pour clore un supplment d'paisseur, il n'est point arrt par
ce surcrot de besogne. Mais si, une fois son travail achev, l'animal
sorti de sa cellule trouve devant lui un nouvel obstacle, il est devenu
inhabile, non impuissant,--l'exprience le montre,-- fournir cet
excdent de travail, qui n'et t qu'un jeu pour lui, s'il se ft
trouv surajout, sans interposition d'arrt, au travail normal de la
perforation. Il a suffi que la paroi nouvelle soit place  distance,
pour tre laisse intacte. Le travail normal de la libration accompli,
l'insecte libre hors de sa cellule, l'instinct n'a plus rien  faire, et
il ne fera rien. Le stupide insecte meurt derrire une barrire qui,
semble-t-il, ne devrait pas l'arrter au del de quelques secondes.

Ce fait me semble riche de consquences, ajoute, avec une sorte
d'enthousiasme, l'exprimentateur. Comment! voil de robustes insectes
pour qui forer le tuf est un jeu... et ces vigoureux dmolisseurs se
laissent sottement prir dans la prison d'un cornet qu'ils ventreraient
en un seul coup de mandibules? Le motif de leur stupide inaction ne
saurait tre que celui-ci, c'est que, pour la percer, il faudrait
renouveler l'acte qui vient d'tre accompli, cet acte auquel l'insecte
ne doit se livrer qu'une fois en sa vie; il faudrait enfin doubler ce
qui de sa nature est un, et l'animal ne le peut, uniquement parce qu'il
n'en a pas le vouloir. L'abeille maonne prit faute de la moindre lueur
d'intelligence. Et dans ce singulier intellect, il est de mode
aujourd'hui de voir un rudiment de la raison humaine!

Quelle consquence importante de faits qu'on et pu juger insignifiants!
Il n'est pas, il est vrai, de vrit sans valeur. Mais au moins faut-il
s'tre assur que c'est bien une vrit que l'on tient, sans quoi
s'vanouissent, avec nos illusions, les dductions les plus logiques.

M. Fabre n'a-t-il jamais vu lui chapper un hymnoptre inclus par lui
dans un cornet? N'est-il jamais rentr de ses chasses ayant perdu
quelque capture vade de sa prison de papier? Incontestablement, le
Chalicodome incarcr dans un cornet est capable, plus capable que
beaucoup d'autres, de perforer un tel obstacle. Rien de plus ais
d'ailleurs que d'en acqurir la preuve. Et se peut-il que la
circonstance particulire d'tre tout frais clos le rende incapable de
triompher d'une difficult qui pour lui n'en est pas une en d'autres
temps? Autant croire que l'insecte se laisse mourir au pied d'une
muraille qu'il peut trs bien trouer, tout exprs pour fournir un nouvel
appoint  une certaine thorie de l'instinct.

Sans vouloir examiner ici les causes de l'insuccs et de la mort de
l'abeille dans l'exprience de M. Fabre, je me bornerai  montrer, en en
modifiant les conditions, qu'elle avait t mal conue.

Sur un nid de Chalicodome, j'ai, comme lui, adapt, non un dme de
papier, mais un petit chapeau d'argile fait d'un simple tube ou d'une
chemine ayant sensiblement le diamtre intrieur d'une cellule. L'un
des bouts fut ferm d'un tampon d'argile; l'autre, garni d'un pais
rebord de mme matire, qui servit  fixer l'appareil encore humide
au-dessus d'une cellule. Le jour de l'closion venu, le fond du chapeau
fut perc d'un trou bien rond; l'insecte tait sorti, aprs avoir perc
le couvercle de sa cellule, et,  une distance de 12 ou 15 millimtres,
le fond artificiel d'argile.

L'abeille avait donc fait double besogne, for pour ainsi dire deux
cellules au lieu d'une, et cela malgr l'interposition d'un intervalle
notable. Qu'il ne soit donc plus question de travail une fois accompli
et non renouvelable, de l'impossibilit de doubler ce que la nature a
fait un. Tout cela est dans l'esprit de l'observateur et n'est que l!
Restituons  l'Insecte, avec une quitable apprciation de ses facults,
la faible, mais exacte part de raison que la nature lui a dpartie.

* * *

_Le retour au nid._--Encore une question  laquelle M. Fabre a prt une
grande attention, qui l'occupe dans son premier volume, et  laquelle il
revient plus longuement dans ses _Nouveaux souvenirs_.

L'abeille maonne transporte  de grandes distances,  plusieurs
kilomtres de son nid, y retourne, bien qu'on lui ait fait faire son
premier voyage enferme dans une bote ou un cornet, sans avoir pu, par
consquent, se rendre compte du trajet qu'elle a suivi  l'aller. Quel
sens la guide dans son retour? Ce n'est certes pas la mmoire, conclut
l'auteur, aprs une premire srie d'expriences, mais une facult
spciale, qu'il faut se borner  constater par ses tonnants effets,
sans prtendre l'expliquer, tant elle est en dehors de notre propre
psychologie.

A la suggestion de Charles Darwin, que ces recherches intressaient
vivement, M. Fabre fit de nouvelles expriences. Ne serait-ce point un
_sens de la direction_, qui conduirait l'abeille dans son voyage de
retour? Pour l'prouver, au lieu d'aller par la droite ligne  l'endroit
o il se propose de rendre la libert aux prisonniers qu'il emporte,
toujours maintenus dans l'obscurit d'une bote, l'exprimentateur, ou
bien tourne sur lui-mme dans un sens, puis dans un autre, ou bien
change de direction brusquement et  plusieurs reprises. Mais ni
rotations, ni dtours, ni reculs ne parviennent  drouter les
abeilles, qui toujours retournent au logis; et le problme reste aussi
tnbreux que jamais.

Serait-ce le courant magntique terrestre, qui guiderait les voyageurs
dans leur retour? Autre hypothse imagine aussi par l'illustre
naturaliste anglais, et qui inspira des expriences demeures sans
rsultat. Restait donc encore et toujours le mystre, qui, on le conoit
du reste, n'est pas pour dplaire  un chercheur imbu des ides
thoriques de M. Fabre.

Rien pourtant n'est moins mystrieux que les causes de ce retour au nid.
Et M. Fabre n'et vraisemblablement pas fait ses curieuses expriences
sur ce sujet,--ce qui serait grand dommage,--s'il et connu certains
faits, trs familiers aux leveurs d'abeilles.

Que le lecteur veuille bien se rapporter  ce que nous avons dit de la
premire sortie des jeunes abeilles, qui ne s'loignent de la ruche qu'
reculons, dcrivant des cercles de plus en plus grands, tudiant en un
mot et fixant dans leur souvenir le chemin du retour. L'Abeille
domestique n'est point seule  user de ce procd pour ne point s'garer
en rentrant au logis. Le Bourdon a les mmes habitudes. Une abeille
solitaire, l'_Anthophora stivalis_, m'a montr les mmes faits.
L'occasion m'a manqu pour faire les mmes observations sur le
Chalicodome. Mais qui pourrait douter un instant que cette abeille se
conduist autrement que les autres? Et d'ailleurs, que l'observation
soit faite ou non sur les Chalicodomes, les donnes acquises chez
d'autres espces n'en restent pas moins avec toute leur valeur, et font
prvoir le rsultat que cette observation pourrait fournir. Il ne
saurait y avoir une psychologie pour le Bourdon, l'Abeille domestique,
l'Anthophore, une autre pour le Chalicodome.

M. Fabre ne se contredit-il pas lui-mme dans ce chapitre si intressant
consacr aux Osmies qu'il levait dans son cabinet? Nous y lisons ce qui
suit:

De jour en jour plus nombreuses, les femelles inspectent les lieux;
elles bourdonnent devant les galeries de verre et les demeures de
roseau; elles y pntrent, y sjournent, en sortent, y rentrent, puis
s'envolent, d'un essor brusque, dans le jardin. Elles reviennent,
maintenant l'une, maintenant l'autre. Elles font une halte au dehors, au
soleil, sur les volets appliqus contre le mur; elles planent dans la
baie de la fentre, s'avancent, vont aux roseaux et leur donnent un coup
d'oeil, pour repartir encore et revenir bientt aprs. _Ainsi se fait
l'apprentissage du domicile, ainsi se fixe le souvenir du lieu natal._
Le village de notre enfance est toujours bien chri, ineffaable de la
mmoire. Avec sa vie d'un mois, l'Osmie acquiert en une paire de jours
la _tenace souvenance de son hameau_.

Quand il crivait ces lignes dans son troisime volume, l'auteur avait
videmment oubli ce qu'il avait dit, dans les deux premiers, de ce sens
inconnu et d'autant plus mystrieux qu'il manque  notre organisation.
Rien de mystrieux dans les faits que nous avons rappels, rien qui
oblige  recourir  une hypothse aussi peu justifiable.

* * *

Les Gastrilgides sont exposs aux attaques d'une multitude de
parasites, dont les uns ne recherchent que leurs provisions, et dont les
autres en veulent  leur chair mme.

Parmi les premiers sont les Coelioxys, abeilles parasites que nous
avons dj rencontres dans les nids des Anthophores, mais qui semblent
plus particulirement attaches aux Mgachiles. Plusieurs espces se
dveloppent en effet dans les nids de ces dernires, tandis qu'on n'en a
pas encore signal, que nous sachions, chez les autres Gastrilgides.

Un autre genre d'abeilles parasites, les Stlis, paraissent de mme
tre les locataires attitrs des Osmies et de quelques genres voisins,
que nous n'avons pas cru ncessaire de faire connatre. Une espce de
Stlis cependant, le _St. nasuta_, se rencontre frquemment dans les
nids de l'Abeille maonne de Raumur. Un petit _Anthidium_, le
_strigatum_, dont nous avons eu occasion de parler, est souvent l'hte
d'une petite Stlide,  physionomie tout anthidienne, le _St. signata_,
longtemps pris pour un Anthidium vritable. Les _Dioxys_, proches
parents des _Coelioxys_, envahissent souvent les nids des
Chalicodomes, au moins ceux des _Pyrenaica_ et _rufescens_. Un seul
Dioxys se dveloppe dans une cellule de la maonne, et il arrive
quelquefois que la moiti et plus des cellules d'un nid sont occupes
par cet intrus. C'est toujours le _Dioxys cincta_, que l'on trouve
vivant aux dpens de ces deux Chalicodomes; bien rarement il s'introduit
dans les nids du _Ch. muraria_.

[Illustration: Fig. 71.--Stelis nasuta.]

* * *

Parmi les ennemis qui s'attaquent  la personne mme des abeilles, mais
qui ne les dtruisent pas plus srement que les prcdents, citons au
premier rang le petit mais terrible _Monodontomerus_. Ce Myrmidon, que
nous avons dj appris  connatre chez les Anthophores, n'est pas un
ennemi moins redoutable pour les divers genres de Gastrilgides. Il
professe une indiffrence absolue quant au choix de ses victimes. Osmie,
Mgachile, Anthidie, Chalicodome, tout lui est bon; et s'il ne fait pas
plus de victimes, si mme ces Abeilles et beaucoup d'autres ne sont pas
dj dtruites par ce moucheron d'apparence si mprisable, cela tient
uniquement  l'accs pour lui difficile d'une partie notable de leurs
cellules. Un exemple convaincra de la puissance de destruction de ce
Chalcidien, quand les circonstances lui sont favorables. J'ai eu
occasion de parler de nids de l'_Osmie rousse_, remplissant toutes les
rainures, toutes les petites cavits d'une ruche abandonne. Plusieurs
centaines de cellules taient l, dont un petit nombre seulement datant
de l'anne prcdente; une partie de celles-ci montraient les traces non
quivoques de l'Osmie qui les avait habites; les autres avaient toutes
t envahies par le _Monodontomerus_, et pour les dernires formes,
celles de l'anne, pas une n'tait indemne; toutes, sans exception,
contenaient le Chalcidien  divers tats, ou l'avaient contenu. Ainsi,
la premire anne, un certain nombre de cellules avaient pu chapper au
parasite; quelques femelles du petit Chalcidien, ayant dcouvert le
village des Osmies, y avaient log leur progniture; et celle-ci avait
t assez nombreuse, la seconde anne, pour que pas une Osmie n'chappt
 leurs atteintes. Les cellules, en cette circonstance, s'taient
trouves toutes accessibles, et toutes les Osmies avaient pri. Dans les
galeries creuses dans la terre ou le bois, il n'en va pas ainsi;
beaucoup de cellules chappent, par leur situation recule,  la tarire
du parasite; dans le nid arien d'une abeille maonne, si des cellules
sont plus ou moins superficielles, et ds lors exposes, il en est un
grand nombre que leur loignement de la surface met  l'abri de
l'ennemi. Mais on voit assez l'influence considrable qu'un si petit
tre peut exercer sur la multiplication d'une foule d'espces.

* * *

Il est un autre genre de Chalcidien, dont la taille est plus
respectable, le vtement de plus joyeux aspect que la cuirasse d'un
bronze obscur du _Monodontomerus_. C'est celui des _Leucospis_, au corps
noir bariol de jaune,  la tarire releve sur le dos et loge dans un
sillon de l'abdomen, aux cuisses postrieures trangement renfles et
denticules (fig. 72).

Le _Leucospis gigas_ est carnivore comme le _Monodontomerus_; mais
tandis que ce dernier, vu sa petitesse, peut se trouver au nombre d'une
quinzaine et plus de commensaux dans une mme cellule, le _Leucospis_ y
est toujours isol; la larve tout entire de l'abeille est ncessaire 
son parfait dveloppement.

[Illustration: Fig. 72--Leucospis gigas.]

C'est  la fin de juin ou dans les premiers jours de juillet que les
Leucospis perforent le nid o ils sont ns, pour devenir libres 
l'extrieur. C'est vers ce temps prcisment que les larves des maonnes
ont achev leur pte et reposent dans la fine coque de soie, attendant
le moment de leur transformation en nymphes. Priode critique pour tant
de larves, que celle qui prcde la nymphose! Elles sont alors juste 
point pour servir de pture aux nombreux dvorants dont la race est
greffe sur la leur. La femelle Leucospis ne tarde pas  se mettre en
qute, sur les dmes du Chalicodome des murailles, sur les vastes nappes
de ciment du Chalicodome des hangars, de cellules en tat de recevoir
les germes de sa progniture.

Suivons l'observateur dont la sagacit n'a d'gale que sa patience,
suivons M. Fabre, explorant, en plein soleil de juillet, les nids des
maonnes,  la recherche des Leucospis effectuant leur ponte. Il est
trois heures de l'aprs-midi, c'est le fort de la chaleur, le moment
favorable.

L'insecte explore les nids, lentement, gauchement. Du bout des
antennes, flchies  angle droit aprs le premier article, il palpe la
surface. Puis, immobile et la tte penche, il semble mditer et
dbattre en lui-mme l'opportunit du lieu. Est-ce bien ici, est-ce
ailleurs, que gt la larve convoite? Au dehors, rien, absolument rien
ne l'indique. C'est une nappe pierreuse, bossele, mais trs uniforme
d'aspect, car les cellules ont disparu sous une paisse couche de crpi,
travail d'intrt gnral o l'essaim dpense ses derniers jours....

O sont en dfaut mes moyens optiques et mon discernement raisonn,
l'insecte ne se trompe pas, guid qu'il est par les btonnets des
antennes. Son choix est fait? Le voici qui dgaine sa longue mcanique;
la sonde est dirige normalement  la surface et occupe  peu prs le
milieu entre les deux pattes intermdiaires... Immobile, hautement
guind sur ses jambes pour dvelopper son appareil, l'insecte n'a que de
trs lgres oscillations pour tout signe de son laborieux travail. Je
vois des sondeurs qui, dans un quart d'heure, ont fini d'oprer. J'en
vois d'autres qui, pour une seule opration, dpensent jusqu' trois
heures.

Malgr la rsistance du milieu  traverser, l'insecte persvre,
certain de russir; et il russit en effet, sans que je puisse encore
m'expliquer son succs. Ni fissure perceptible par o le faible crin
pourrait s'insinuer; ni gouttelette liquide imbibant et amollissant le
dur ciment au passage de ce foret d'apparence si dbile.

Si, le temps de la ponte passe, les sondeurs disparus, on procde 
l'examen des nids, on trouve invariablement une cellule exactement
place sous les points, marqus d'un signe particulier, o un Leucospis
a tabli sa tarire. Jamais d'erreur de sa part; toujours fidlement
servi par ses antennes exploratrices, sa sonde a toujours pntr en
plein dans une cellule, pas une fois  ct.

Mais nous voici en prsence d'une dception. On s'attend  ce que la
cellule viole par le Leucospis contienne infailliblement une larve de
Chalicodome. Autrement pourquoi, avec tant d'efforts, lui inoculer un
oeuf? Eh bien, l'instinct, si souvent infaillible, se trouve ici en
dfaut. Des cellules perces, un grand nombre sans doute montrent la
larve de l'abeille, mais d'autres ne montrent que des rsidus divers,
inutiles  un mangeur de chair frache, miel liquide et rest sans
emploi, l'oeuf ayant pri; provisions gtes, tantt moisies, tantt
devenues culot goudronneux; larve morte, durcie en un cylindre brun;
insecte parfait dessch,  qui les forces ont manqu pour la
libration; dcombres poudreux, provenant de la lucarne de sortie qu'a
bouche plus tard la couche gnrale de crpi. Les effluves odorants qui
peuvent se dgager de ces rsidus ont certainement des caractres trs
divers. L'aigre, le faisand, le moisi, le goudronneux, ne sauraient
tre confondus par un odorat un peu subtil.

Que percevaient donc les antennes du _Leucospis_ en inspectant, la
surface du nid? Pas une odeur, assurment, et voici dj une consquence
physiologique importante, car l'olfaction est une des facults le plus
gnralement attribues aux antennes de l'Insecte. C'est donc
l'existence d'un simple vide que ces organes ont rvl? Mystre!
Toujours est-il que, consquence non moins grave que la prcdente,
l'instinct a failli, et la pondeuse a insr un oeuf l o il n'avait
que faire et o l'attend une perte invitable. Fait bien digne des
rflexions de ceux qui, comme M. Fabre, professent la doctrine de
l'infaillibilit de l'instinct.

Autre imperfection,  laquelle l'observateur tait tout aussi loin de
s'attendre. La mme cellule peut recevoir  diverses reprises, 
plusieurs jours d'intervalle, la sonde des Leucospis. M. Fabre a vu
revenir, en des points dj visits par un autre, et par lui marqus du
signe indicateur, un, deux et mme quatre insectes nouveaux, tous
rptant leur longue manoeuvre, tous pondant dans la mme cellule. Car
ils ne manquent jamais de pondre au bout de leur travail, et l'on peut
trouver plusieurs oeufs, jusqu' cinq,--et peut-tre n'est-ce pas
l'extrme limite,--dans une mme cellule.

Si la cellule atteinte contient autre chose qu'une larve d'abeille,
l'oeuf ou les oeufs pondus le sont en pure perte. Mais
qu'advient-il, si deux ou plusieurs oeufs arrivent dans la mme
enceinte? Un fait certain, c'est qu'en aucun cas on ne trouve plus tard
jamais plus d'une larve de Leucospis dans une cellule. Le problme est
longtemps rest insoluble pour M. Fabre. Aprs bien des recherches,
aprs quatre annes d'tudes, la solution fut enfin trouve.

Il fallait, chose hrisse de difficults de toute sorte, observer la
larve de Leucospis ds la sortie de l'oeuf, voir ce qui se passe dans
une cellule  larve parasite unique et dans une cellule  plusieurs
larves.

[Illustration: Fig. 73.--Larve secondaire de Leucospis gigas.]

La larve dj dveloppe du Leucospis (fig. 73) est un gros ver dodu,
blanchtre, courb en arc, avec segments fortement distendus et
luisants, munie d'une tte inflchie, au bas de laquelle se voient trois
gros mamelons charnus, avec deux petits traits noirtres, que le
microscope dit tre deux minuscules mandibules. A l'aide de ces
imperceptibles crochets, la larve troue la peau de sa victime, en aspire
le contenu, sans dvorer ni mcher, jusqu' ce qu'il n'en reste plus
qu'une pellicule entirement vide. La larve repue repose alors dans la
coque de soie qu'a file celle  qui elle s'est substitue.

[Illustration: Fig. 74.--Larve primaire de Leucospis gigas.]

C'est en vain qu'on s'attendrait  trouver dans les cellules de
l'abeille, au temps o les oeufs de Leucospis closent, rien qui
ressemble au ver grassouillet dont nous venons de parler. L'animalcule
qui sort de l'oeuf est un vermisseau nettement segment, transparent
(fig. 74), presque hyalin, qui mesure de un millimtre  un millimtre
et demi de longueur, et un quart de millimtre dans sa plus grande
largeur. Sa tte, bien dtache, est relativement volumineuse: on a
peine  y distinguer deux rudiments d'antennes, deux petites
mandibules. Son corps, faiblement arqu, repose sur deux ranges de
cirrhes hyalins, qui empchent sa peau ambre de poser  plat; quelques
autres poils plus faibles se voient sur la partie dorsale des segments.
Le dernier de tous, trs petit, sert d'organe trs actif de progression,
par l'appui qu'il prend sur les surfaces, o une humeur visqueuse fait
qu'il adhre. Il marche ainsi par des impulsions successives, un peu 
la manire des chenilles arpenteuses.

Ce petit tre est assez agile, et d'humeur aventureuse. On le voit, sans
nul souci d'abord de s'attabler sur la gigantesque victuaille qui lui
est destine, se livrer sur le corps de celle-ci  des explorations de
longue dure. A un moment donn, on le perd de vue; c'est en vain que la
loupe cherche  le dcouvrir sur le corps de sa future victime. En ce
moment il rde, inquiet, agit, sur la paroi du tube de verre o
l'observateur l'a emprisonn avec la larve de Chalicodome. Mais,
patience, le voici bientt revenu sur la larve; il y prend quelques
instants de repos, pour recommencer ses prgrinations. Et cela dure
ainsi assez longtemps, plusieurs jours.

Quel est le but de ces promenades, de ces investigations autour de la
larve et sur les parois de la cellule? Pourquoi le vermicule ne
s'attaque-t-il pas sans tarder au flanc de l'abeille? Il n'y a pas de
doute; bien que l'observateur ne l'ait pas constat _de visu_, ses
longues prgrinations, ses alles et venues ont pour objet la recherche
des comptiteurs qui pourraient se trouver comme lui dans la cellule.
Plusieurs oeufs ont pu y tre pondus, et un seul doit venir  bien; un
seul doit profiter de la larve d'Abeille; la partager entre frres
serait en fin de compte la famine et la mort pour tous. Aussi le
premier-n se met en qute des oeufs encore  clore, et que son rle
est de dtruire. On les voit bientt fltris, desschs; quelques-uns,
ventrs, laissent couler au dehors leur contenu. M. Fabre n'a pas t
tmoin de l'excution, mais l'auteur ne peut tre que le premier ver
clos. Le seul intress  la destruction des oeufs, c'est lui; le
seul qui puisse disposer de leur sort, c'est lui encore. _Is fecit cui
prodest[16]._

Par ce brigandage, l'animalcule se trouve enfin unique matre des
victuailles; il quitte alors son costume d'exterminateur, son casque de
corne, son armure de piquants, et devient l'animal  peau lisse, la
larve secondaire qui, paisiblement, tarit l'outre de graisse, but final
de si noirs forfaits. Ainsi se trouvent en fin de compte corriges les
imperfections de l'instinct, et l'ordre de nouveau rtabli. Mais  quel
prix! Pour un individu qui vient  bien et sort, triomphant de tous les
prils qui menacent son existence, combien de dshrits, les uns
victimes de la faim, les autres assassins dans l'oeuf! Mais
qu'importe? Ainsi s'achte, presque toujours, ce qu'on appelle
l'quilibre, l'harmonie dans la nature. De combien de mfaits,
d'atrocits,--le mot n'est pas de nous,--ce rsultat, que nous admirons
volontiers, est-il la consquence?

* * *

[Illustration: Fig. 75.--Anthrax sinuata.]

[Illustration: Fig. 76.--Larve secondaire d'Anthrax.]

Les Anthophores nous ont dj fait connatre les _Anthrax_. Ces
charmants et dlicats Diptres (fig. 75) se rencontrent frquemment dans
les nids des Gastrilgides,  l'tat de larve ou de nymphe. Nous allons
trouver chez eux une duplicit larvaire de mme nature que celle que
nous venons de voir chez les Leucospis. C'est encore  M. Fabre que nous
devons la meilleure part de leur histoire.

La larve de l'Anthrax n'est pas sans ressembler beaucoup  celle du
Leucospis. C'est aussi un ver nu et lisse, sans yeux, sans pattes, d'un
blanc mat, gras et replet, ordinairement vot, peu propre au mouvement.
Sa tte est petite, molle comme le reste du corps, enchsse dans une
sorte de bourrelet form par le premier segment. Pas la moindre trace
d'appendices dans cette tte, pas d'organes buccaux sensibles (fig. 76).

Un fait des plus tranges, c'est l'extrme facilit avec laquelle cette
larve quitte et reprend celle de l'Abeille dont elle se nourrit. Le plus
lger attouchement la fait retirer; puis, la tranquillit revenue, elle
applique de nouveau sa bouche sur la peau de sa victime, pour la quitter
encore et la reprendre, au gr de l'exprimentateur, et sans jamais
revenir au point abandonn. Et cependant la peau ne laisse voir aucune
blessure, elle parat intacte  la loupe. Cette seule exprience montre
que la bouche de l'Anthrax n'est point arme de crocs propres  dchirer
la proie. Et l'examen microscopique montre, en effet, que ce n'est
qu'une petite tache ronde, un petit cratre conique, au fond duquel
dbouche l'oesophage. C'est donc une sorte de ventouse, qui tour 
tour adhre et se dtache avec la plus grande facilit,  l'aide de
laquelle l'Anthrax ne mange pas, mais hume sa nourriture. Son attaque
est un baiser, mais quel baiser perfide!

Une douzaine ou une quinzaine de jours suffisent  l'Anthrax pour vider
compltement une larve de Chalicodome, qui se trouve rduite  un
corpuscule chiffonn, gros comme une tte d'pingle. M. Fabre ramollit
dans l'eau cette maigre relique, puis l'insuffle  l'aide d'un verre
effil, et voit avec surprise la peau se gonfler, se distendre et
reprendre la forme de la larve vivante, sans laisser apercevoir la
moindre fuite. Elle est donc intacte, conclut-il; elle est exempte de
toute perforation, qui se dclerait  l'instant sous l'eau par une
fuite gazeuse. Ainsi, sous la ventouse de l'Anthrax, l'outre huileuse
s'est tarie par simple transpiration  travers sa membrane; la
substance de la larve s'est transvase dans le corps du nourrisson par
une sorte d'endosmose, ou plutt par l'effet de la pression
atmosphrique, qui fait affluer et suinter les fluides nourriciers dans
la bouche cratriforme de l'Anthrax.

Comment un ver si faiblement arm peut-il venir  bout de la robuste
larve de la maonne, comment le faible a-t-il si aisment raison du
fort, la cause en est bien simple. Si l'attaque se ft produite quelque
temps auparavant, alors que la larve de Chalicodome n'avait pas encore
fil sa coque de soie, et finissait ses dernires bouches, nul doute
que le frle vermisseau n'et t en grave danger d'extermination sous
les nergiques mouvements de l'Abeille. Mais la pte absorbe, le cocon
achev, la larve, inerte et somnolente, est incapable de se mouvoir, de
ragir contre les excitations extrieures. Elle ne sortira de sa torpeur
qu' l'instant de la mue, du passage  l'tat de nymphe. La voil donc
livre sans dfense aux atteintes de tout ce qui est friand de sa chair.
C'est le moment propice pour tous les parasites carnivores; c'est celui
que toujours ils choisissent pour s'attaquer  leurs victimes. Si
faible, si mal arm qu'il soit, le petit ver de l'Anthrax n'a donc rien
 redouter de l'abeille.

[Illustration: Fig. 77.--Nymphe d'Anthrax.]

Son repas termin, l'Anthrax demeure longtemps dans ce repos qui fut si
fatal  sa victime. En cet tat, il passe la fin de la belle saison et
tout l'hiver, pour ne se transformer qu'en mai. Sa peau de larve
dpouille, apparat une nymphe dont l'aspect formidable contraste
tonnamment avec la physionomie inoffensive de la larve (fig. 77). Son
corps est courb en forme d'hameon, ses tguments corns, solides, se
hrissent de ranges de soies, d'pines, sur les segments de l'abdomen;
la tte est arme de crocs normes, recourbs, autant de socs de
charrue,  l'aide desquels, le moment venu, la paroi de ciment est
perce, et, les pines abdominales servant d'arcs-boutants admirablement
disposs pour remplir cet office, cette nymphe bizarre traverse tous les
obstacles et arrive  la lumire. Ds qu'elle sent que sa partie
antrieure est devenue libre, elle s'arrte; l'air a bientt dessch sa
peau, qui se fend le long du dos, et de cette machine  tarauder qui
effrayerait, si ses proportions se rapprochaient de la ntre, se dgage
le plus frle, le plus dlicat des insectes.

Pour sortir du nid de la maonne, l'Anthrax, avant d'entamer la dure
paroi de mortier, perfore d'abord le cocon que celle-l s'tait fil.
C'est peu de chose pour un ouvrier si bien outill. Dans les cellules
des Osmies, o les Anthrax de diverses espces s'introduisent
frquemment, si la coque de terre n'offre pas grande difficult 
percer, le cocon qui la prcde est solide, et coriace; l'Anthrax le
troue cependant sans trop de peine.

Maintenant se prsente un problme dont on a longtemps attendu la
solution, qu'il tait encore rserv  M. Fabre de dcouvrir. Comment un
insecte si dbile, que le moindre attouchement dpouille de ses poils,
qu'on n'ose saisir dans le filet qu'avec des prcautions infinies, de
peur de voir sa molle toison rester aux doigts, ses pattes mme se
dtacher; comment l'Anthrax parvient-il  loger sa progniture dans les
profondes galeries de l'Anthophore, les cellules de l'Osmie, les dures
maonneries des Chalicodomes? Ses pattes sont de minces filets qu'un
rien fait tomber; sa bouche est une soie, un suoir dli, propre
seulement  humer le suc des fleurs; aucun instrument pour percer la
terre ou le mortier. L'insecte irait-il, comme tant d'autres, dposer
furtivement son oeuf dans les cellules encore ouvertes? On a peine 
le croire, rien qu' voir sa parure si caduque, ses ailes largement
tales; tout cela n'indique pas un animal fait pour se glisser le long
des galeries et pntrer dans les cellules. L'Anthrax ne va certainement
pas pondre dans les nids. D'ailleurs, on a beau le suivre sur les talus,
sur les murailles devant lesquelles il plane d'un vol lent et doux, o
souvent il se pose et s'ensoleille, jamais on ne le voit essayer d'y
pntrer.

Disons-nous cependant, avec M. Fabre, que tous ces diptres que l'on
voit explorant le talus, ne sont pas l pour de vains exercices.
Armons-nous donc de patience et suivons tous leurs mouvements. De temps
 autre, on voit l'Anthrax brusquement se rapprocher de la paroi et
abaisser l'abdomen comme pour toucher la terre du bout de l'oviducte.
Cette manoeuvre a la soudainet d'un clin d'oeil. Cela fait,
l'insecte prend pied autre part et se repose. Puis il recommence son mol
essor, ses longues investigations et ses chocs soudains du bout du
ventre contre la nappe de terre.

L'observateur avait beau se prcipiter aussitt, arm de la loupe, dans
l'espoir de dcouvrir l'oeuf qui avait d tre pondu, peine inutile.
Malgr ses vaines tentatives, il reste nanmoins convaincu qu'un oeuf
est pondu  chaque choc de l'abdomen. Aucune prcaution de la part de
la mre pour mettre le germe  couvert. L'oeuf, cette chose si
dlicate, est brutalement dpos en plein soleil, entre des grains de
sable, dans quelque ride de l'argile calcine. Cette sommaire
installation suffit, pourvu qu'il y ait  proximit la larve convoite.
C'est dsormais au jeune vermisseau  se tirer d'affaire  ses risques
et prils.

Renonant  ses investigations inutiles sur la surface des talus, M.
Fabre se met alors  visiter le contenu des cellules. C'est par
centaines qu'il les ouvre, qu'il ventre leurs cocons,  la recherche du
ver nouvellement issu de l'oeuf de l'Anthrax. Enfin sa persvrance
est couronne de succs.

Le 25 juillet,--la date de l'vnement mrite d'tre cite,--nous
dit-il, je vis, ou plutt je crus voir, quelque chose remuer sur la
larve du Chalicodome. Est-ce une illusion de mes dsirs? Est-ce un bout
de duvet diaphane que mon haleine vient d'agiter? Ce n'tait pas une
illusion, ce n'est pas un bout de duvet, mais bel et bien un vermisseau!
Ah! quel moment! Et puis quelles perplexits! Cela n'a rien de commun
avec la larve de l'Anthrax.... Je compte peu sur la valeur de ma
trouvaille, tant son aspect me droute. N'importe: transvasons dans un
petit tube de verre la larve de Chalicodome et l'tre problmatique qui
s'agite  sa surface. Si c'tait lui? qui sait?

C'tait bien lui, en effet, car ce vermicule et plusieurs autres
semblables, pniblement recueillis en une quinzaine de jours de
recherches, soigneusement conservs, chacun dans un tube de verre avec
une larve de Chalicodome, se transformrent au bout de quelques jours en
la larve dj connue, et se mirent  appliquer leur ventouse sur la
larve de l'abeille.

[Illustration: Fig. 78.--Larve primaire de l'Anthrax.]

La larve primaire de l'Anthrax (fig. 78) est un vermisseau d'un
millimtre environ de longueur, presque aussi dli qu'un cheveu, nous
dit M. Fabre. Comme la premire forme du Leucospis, il est agile et
actif. Il se promne avec prestesse sur la larve de Chalicodome,  la
manire d'une arpenteuse, ses deux extrmits lui servant de points
d'appui. Deux longues soies  son extrmit postrieure, six soies
insres  la place des pattes facilitent sa progression. Sa tte
petite, lgrement corne, est hrisse en avant de cils courts et
raides.

Pendant quinze jours environ le petit ver demeure en cet tat, ne
prenant aucune nourriture. Quelle est la raison de cette longue
abstinence? doit-il, comme la larve primaire de l'Anthrax, conqurir son
droit  l'existence sur des frres qui peuvent comme lui s'tre
introduits dans la cellule? Cette longue attente, cette capacit de
rsistance  un jene prolong sont-elles une ncessit, un avantage
pour un animalcule n hors de la cellule, et oblig, pour s'y
introduire, de la rechercher d'abord, puis d'en traverser pniblement
les parois? On ne saurait le dire. Toujours est-il qu'un long intervalle
spare l'closion de l'oeuf de la transformation de la larve qui en
sort.

Mais comment s'opre la pntration dans le nid? Autre problme dont la
solution est  trouver. M. Fabre prsume que le frle vermicule, grce
prcisment  sa tnuit, peut, non sans longueur de temps et sans
pnibles efforts, profiter de quelque partie plus faible du couvert du
nid, et s'insinuer jusqu'aux cellules. Il pense que cette pntration
explique le long retard de la premire mue et le rend ncessaire. Elle
peut mme ne s'accomplir qu'au bout de mois entiers, car l'volution des
Anthrax prsente parfois de singuliers retards. Les uns ont dj absorb
toute la substance du Chalicodome avant la fin de l't, alors que
d'autres se voient, beaucoup plus tard, suant une nymphe, ou mme un
insecte parfait. Ces derniers, chtifs, mal nourris, extraient avec
peine les sucs d'un animal se prtant peu  leur mode d'alimentation.
Combien de temps ces retardataires durent-ils errer sur le nid avant de
russir  s'y introduire?

Une quinzaine suffit  l'Anthrax pour transvaser en lui,  travers sa
ventouse orale, le contenu de la larve de Chalicodome ou d'Osmie. Aprs
un dlai trs variable suivant la saison, il devient la nymphe
puissamment outille que l'on sait.

L'Anthrax, comme le Leucospis, comme les Mlodes, tout loigns qu'ils
sont dans les cadres zoologiques, prsentent dans leur volution une
remarquable analogie, l'existence d'une larve primaire. Bien diffrentes
sont les ncessits d'adaptation qui ont command l'intercalation de
cette forme supplmentaire. Mais elles sont identiques, sous le double
point de vue de l'activit et du temps qu'elles rclament.




LES ABEILLES PARASITES.


En aot et septembre, engageons-nous dans quelque ravin  pentes nues
et violemment ensoleilles. S'il se prsente un talus cuit par les
chaleurs de l't, un recoin tranquille  temprature d'tuve, faisons
halte; il y a l riche moisson  cueillir. Ce petit Sngal est la
patrie d'une foule d'hymnoptres, les uns mettant en silos, pour
provision de bouche de la famille, ici des charanons, des criquets, des
araignes; l des mouches de toutes sortes, des abeilles, des mantes,
des chenilles; les autres amassant du miel, qui dans des outres en
baudruche, des pots en terre glaise; qui dans des sacs en cotonnade, des
urnes en rondelles de feuilles.

A la gent laborieuse, qui pacifiquement maonne, ourdit, tisse,
mastique, rcolte, chasse et met en magasin, se mle la gent parasite
qui rde, affaire, d'un domicile  l'autre, fait le guet aux portes et
surveille l'occasion favorable d'tablir sa famille aux dpens d'autrui.

Navrante lutte, en vrit, que celle qui rgit le monde de l'insecte et
quelque peu aussi le ntre! A peine un travailleur a-t-il, s'extnuant,
amass pour les siens, que les improductifs accourent lui disputer son
bien. Pour un qui amasse, ils sont parfois cinq, six et davantage
acharns  sa ruine. Il n'est pas rare que le dnouement soit pire que
larcin, et ne devienne atroce. La famille du travailleur, objet de tant
de soins, pour laquelle logis a t construit et provisions amasses,
succombe, dvore par des intrus, lorsqu'est acquis le tendre
embonpoint du jeune ge. Recluse dans une cellule ferme de partout,
dfendue par sa coque de soie, la larve, ses vivres consomms, est
saisie d'une profonde somnolence, pendant laquelle s'opre le
remaniement organique ncessaire  la future transformation. Pour cette
closion nouvelle, qui d'un ver doit faire une abeille, pour cette
refonte gnrale dont la dlicatesse exige repos absolu, toutes les
prcautions de scurit ont t prises.

Ces prcautions seront djoues. Dans la forteresse inaccessible,
l'ennemi saura pntrer, chacun ayant sa tactique de guerre machine
avec un art effrayant. Voici qu' ct de la larve engourdie un oeuf
est introduit au moyen d'une sonde; ou bien, si pareil instrument fait
dfaut, un vermisseau de rien, un atome vivant, rampe, glisse,
s'insinue, et parvient jusqu' la dormeuse, qui ne se rveillera plus,
devenue succulent lardon pour son froce visiteur. De la loge et du
cocon de sa victime l'intrus fera sa loge  lui, son cocon  lui; et
l'an prochain, au lieu du matre de cans, il sortira de dessous terre
le bandit usurpateur de l'habitation et consommateur de l'habitant[17].

Nous le savons dj par de nombreux exemples, nos Abeilles sont bien
souvent victimes de ces brigandages, et payent un large tribut 
l'quilibre des espces,  la dure loi du parasitisme.

Coloptres, Mouches, Papillons, Gupes fouisseuses, Chalcidiens,
Ichneumons, etc., affams de toute figure et de tout costume, petits et
grands, arms d'engins ou de ruses, l'un s'en prend  l'oeuf de
l'Abeille, celui-ci  la larve, cet autre  l'adulte, celui-l aux
provisions. Dans ce ramassis de malfaiteurs de toute provenance, il se
trouve, il faut l'avouer, des membres de la famille: certains sont des
Abeilles, de vritables Abeilles. Point mangeurs de chair, cela est
vrai, et seulement de miel, mais ils n'en valent gure mieux, car, pour
s'approprier le repas d'autrui, il faut d'abord prendre des prcautions
contre lui: on le tue; on a ainsi toute tranquillit, pour se rgaler
aux frais du mort.

Il existe donc, parmi les Hymnoptres dont les larves vivent de pollen
et de miel, deux catgories bien distinctes. Les uns, et c'est le plus
grand nombre, rcoltent dans les fleurs les aliments destins  leur
progniture: ce sont les _Rcoltants_ ou _Nidifiants_. Les autres, au
contraire, n'difient rien, ne rcoltent point; mais, profitant des
travaux des prcdents, pondent dans les cellules qu'ils ont construites
et approvisionnes, et leurs jeunes se nourrissent de provisions qui
n'taient point amasses pour eux: ce sont les _Parasites_.

Le lecteur connat dj, dans le Psithyre, une Abeille parasite. Il en
est beaucoup d'autres, et leur varit est grande. Beaucoup de
naturalistes cependant, attribuant une valeur dominante  la
considration des moeurs, ont cru devoir constituer une famille unique
de toutes les Apiaires parasites, et runir sous une mme appellation
des types fort diffrents les uns des autres, n'ayant d'autre trait
commun que la similitude de leur vie parasitique.

Ces animaux ne forment point, dans la srie des Apiaires, un type
autonome, une cration spciale et indpendante, et sans rapports aucun
avec les rcoltants. Ils se rattachent au contraire  ceux-ci et de trs
prs. Nous l'avons vu pour les Psithyres, qui sont de vritables
Bourdons transforms, des Bourdons privs d'organes de rcolte.

Ce point de contact n'est point le seul entre les deux sries
d'Abeilles. Il en existe au moins deux autres, tous deux au niveau de la
famille des Gastrilgides, mais en des points diffrents. De mme que
nous avons mis les Psithyres  la suite des Abeilles sociales, dont ils
relvent par l'ensemble de leur organisation, de mme nous rangeons les
Parasites qui vont nous occuper, immdiatement aprs les Gastrilgides
auxquels ils ressortissent.

C'est au genre _Anthidium_ d'une part, au genre _Megachile_ de l'autre
que ces Parasites sont relis par une affinit manifeste. De la sorte
l'ensemble des Parasites, les Psithyres compris, ne prsentent pas moins
de trois types distincts, et l'on n'a pas  insister sur le dfaut grave
d'une classification qui runissait sous une mme rubrique des formes
aussi dissemblables.




LES STLIDES.


[Illustration: Fig. 79.--Stelis nasuta.]

Ces parasites ne comprennent qu'un genre unique, peu riche en espces,
le genre _Stelis_. Ce ne sont, au point de vue zoologique, que de
vritables _Anthidium_, moins la brosse ventrale, si bien que telle de
leurs espces est longtemps reste mle  celles du genre nidifiant,
tant sa conformation, son aspect, ses dessins blanchtres sur fond noir,
reproduisent avec fidlit le type anthidien. C'est le _Stelis nasuta_
(fig. 79), parasite des Abeilles maonnes, qui pour Latreille fut
d'abord l'_Anthidium nasutum_, malgr l'absence de brosse. L'_Anthidium
parvulum_ du mme auteur et de Lepeletier sjourna plus longtemps encore
dans le genre nidifiant, avant de devenir le _Stelis signata_ de
Morawitz. Plus encore que la premire, cette charmante petite Stlide,
avec ses bariolages jaunes, singeait l'Anthidie. Elle est parasite de
l'_Anthidium strigatum_. Tout rcemment, une grande espce de _Stelis_,
encore plus anthidienne, le _St. Frey-Gessneri_, a t dcrite par M.
Friese. Ici, la ressemblance est vraiment prodigieuse, et l'on
n'obtiendrait pas mieux, vritablement, en rasant au scalpel la palette
ventrale du premier _Anthidium_ venu.

Les autres espces de Stlis sont, il est vrai, plus diffrentes des
_Anthidium_. Mais un corps plus fluet, souvent trs petit, l'absence de
tout dessin de couleur claire, l'apparence, en un mot, voil le plus
clair des diffrences. Pour ce qui est de la nervation alaire, de la
structure de la bouche, tout ce qui fait, en un mot, les caractres
gnriques, tout est semblable, tout est d'un Anthidie,  part la brosse
absente. Il serait de toute impossibilit, si l'on ngligeait cet organe
important, de tracer une ligne de dmarcation entre le genre _Anthidium_
et le genre _Stelis_.

De telles analogies sont bien tonnantes et absolument inexplicables en
dehors de l'hypothse transformiste. Elles sont toutes naturelles selon
cette doctrine. De mme que les Psithyres sont des Bourdons modifis,
les Stlis sont des _Anthidium_ dvis, ayant perdu leur brosse ventrale
par suite du dfaut d'usage. Rejeter l'explication et se contenter
d'enregistrer les faits est assurment peu philosophique. Or,
l'hypothse antidarwinienne ne peut ici faire autre chose. Pourquoi les
Stlis, pourquoi les Psithyres ont-ils absolument l'organisation de
leurs htes,  cette seule diffrence prs, que le parasite est dnu
d'instruments de travail? Ne pourraient-ils donc tre parasites au mme
titre, tout en ne ressemblant en rien au travailleur qui les hberge? A
ces questions, le partisan de l'immutabilit des espces demeure
forcment bouche close. Or, entre la thorie qui explique et celle qui
n'explique pas, il n'y a point  hsiter. Il n'en saurait tre ici
autrement que dans les autres sciences. Quelle raison a fait substituer,
en physique, la thorie des ondulations lumineuses  la thorie
newtonienne de l'mission, quelle raison, si ce n'est que celle-l
fournissait l'explication de faits inexplicables dans la seconde? Mais
je n'ai point  expliquer, je constate, dira tel finaliste qui, par
ailleurs, hlas! ne laisse pas de se dpartir trangement de cette
prudence qu'il prconise, et de se donner libre carrire au grand
avantage des ides qu'il professe. Et si nous ne faisions
qu'enregistrer, cataloguer, sans jamais thoriser, existerait-il donc
une science?

Les Stlis sont, d'une manire gnrale, parasites des Gastrilgides.
Leurs htes de prdilection sont les Osmies; mais nous avons dj vu que
quelques-unes vivent aux dpens des _Anthidium_, et l'une des plus
belles espces du genre, le _St. nasuta_, vit chez le _Chalicodoma
muraria_. Ce dernier fait est depuis longtemps connu. Chaque cellule de
l'Abeille maonne envahie par le parasite peut contenir de deux  six ou
sept cocons de Stlis: cinq est le nombre le plus frquent. Quand il n'y
en a qu'un petit nombre, ils sont beaucoup plus gros. La larve passe
l'hiver et ne se transforme en nymphe que dans les derniers jours de mai
ou les premiers jours de juin. La taille des diffrents individus est
naturellement trs variable, suivant le nombre des convives qui se sont
partag le repas de l'Abeille maonne. Toutes les autres Stlis de nos
pays vivent isolment dans une cellule de leur hte.

En dehors du parasitisme de ces insectes, on ne sait rien de leurs
habitudes.




LES NOMADINES.


Le second groupe des Parasites peut se subdiviser en deux tribus, les
_Coelioxydes_ et les _Nomadines_ proprement dites.

[Illustration: Fig. 80.--Coelioxys rufescens.]

[Illustration: Fig. 81.--Dioxys cincta.]

Les COELIOXYDES comprennent deux genres, _Coelioxys_ et _Dioxys_.
Le premier, assez riche en espces, se fait remarquer par la forme
conique de l'abdomen des femelles (fig. 80). Le corps, ordinairement
noir, est orn de taches et de bandes formes de poils courts ou
d'cailles blanchtres, d'un effet souvent agrable. A part la forme
extrieure, les Coelioxys ont tous les caractres des Mgachiles, non
compris la palette ventrale, bien entendu, soit dans les organes
importants, soit dans certains dtails minimes de leur structure,
jusqu'aux dessins de la villosit, qui n'est qu'un emprunt fait 
certaines espces de Mgachiles, jusqu' telle imperceptible fossette,
ou telle insignifiante particularit tgumentaire, tmoignage
irrcusable d'une troite affinit.

Les _Dioxys_ (fig. 81), fort semblables aux _Coelioxys_, s'en cartent
par leurs formes moins insolites, l'oblitration de la maculature, la
couleur rougetre de certaines parties du corps, le dveloppement
parfois trs notable de la villosit sur le dos.

* * *

Viennent ensuite les NOMADINES vraies.

[Illustration: Fig 82.--Crocisa ramosa.]

[Illustration: Fig. 83.--Mlecte.]

Et d'abord les _Crocises_ (fig. 82) et les _Mlectes_ (fig. 83), aux
formes lourdes et massives, mais lgamment vtues de deuil, ornements
d'un blanc de neige sur fond noir; les premires, faciles  reconnatre
 leur dos vot,  leur villosit courte et rare, aux taches multiples
et gracieusement disposes de leur corselet, que prolonge en arrire un
grand cusson en plaque trapziforme; les secondes, plus robustes, 
corselet abondamment couvert de longs poils et arm de deux pines.

Nous nous loignons des _Coelioxys_. Le thme de l'ornementation est
bien le mme, mais augment chez les Crocises, plus confus et comme noy
dans l'paisse toison dorsale, chez les Mlectes. Pour ce qui est des
caractres gnriques, nous trouvons, avec des souvenirs encore
sensibles de l'organisation mgachilienne, des diffrences marques dans
les pices buccales et dans la nervation alaire (trois cellules
cubitales au lieu de deux).

Cette mme tendance s'accuse encore plus dans les autres genres de
Nomadines.

Celui des _poles_ (fig. 84), de tous le plus gracieux, nous montre,
avec le type d'ornementation des Crocises, un peu modifi, un tgument
rarement d'un noir uniforme, plus souvent vari de rougetre en
proportions diverses, tandis que le blanc clatant des taches tire
souvent au fauve.

[Illustration: Fig. 84.--pole.]

[Illustration: Fig. 85.--Nomade.]

Les _Ammobates_, les _Philrmes_ s'loignent encore davantage du type
originel: la maculature s'efface, la villosit disparat, le corps
devient de plus en plus glabre; il l'est tout  fait, ou peu s'en faut,
chez les jolies _Nomades_ (fig. 85) o, comme par compensation, un autre
genre de parure remplace celui de la villosit: le tgument dnud se
colore de jaune vif, de rougetre, teintes qui, mlanges au noir
fondamental en proportions diverses, produit les combinaisons les plus
varies, si bien qu'il faut tre averti, pour savoir qu'on a sous les
yeux des abeilles, car on dirait de vritables gupes.

Nous sommes loin, bien loin maintenant des Coelioxys, et plus encore
des Mgachiles. Leur souvenir s'efface presque totalement, et, sans les
intermdiaires, sans les degrs que nous avons suivis un  un, jamais
l'ide n'et pu venir que la charmante Nomade, au corps mince et fluet,
bariol de jaune et de rouge, parfois tout jaune ou bien tout rouge,
puisse avoir quelque parent, mme lointaine, avec les robustes Abeilles
 grande lvre.

Nous ne mentionnerons mme point une foule de genres, soit europens,
soit exotiques, la plupart pauvres en espces, que comprend encore le
groupe des Nomadines. Nous y trouverions, diversifi  l'infini, le type
de ces Abeilles, et leur tude particulire ne nous apprendrait rien de
neuf.

Cette instabilit de caractres que nous offrent les Nomadines est en
rapport avec l'adaptation de leurs espces  une multitude de conditions
diffrentes. Les genres les plus divers, parmi les collecteurs de
pollen, sont leurs htes.

Outre les Mgachiles, qui sont leurs victimes habituelles, les
Coelioxys supplantent aussi parfois les Anthophores; tel le _C.
rufescens_, qui se rencontre frquemment dans les cellules de l'_Anth.
parietina_ et de quelques autres Anthophores.

Les Mlectes, les plus grosses des Nomadines, sont affectes aux
Anthophores. On est peu ou point renseign sur le compte des Crocises.

Les Dioxys sont les parasites attitrs des Chalicodomes.

Les poles se dveloppent chez les Collts (V. ce genre).

Enfin les Nomades vivent surtout aux dpens des Andrnes. Aussi ne
faut-il pas s'tonner si leurs espces sont nombreuses et varient 
l'infini, pour la taille, pour les formes et pour la coloration. Contre
200 Andrnes environ, que l'on compte en Europe, il existe prs de 100
Nomades. Il est vrai que quelques-unes sont  dfalquer, comme parasites
des _Eucera_, des _Panurgus_, des _Halictus_.

On sait peu comment les diffrentes Abeilles Parasites, dont nous venons
d'numrer les genres, se comportent dans les nids des espces
rcoltantes, comment elles s'y prennent pour pondre dans les cellules et
substituer leur oeuf  celui de l'Abeille travailleuse. Tout ce qu'on
en peut dire, pour l'avoir constat, c'est que frquemment elles
s'introduisent dans ces nids. D'un vol lent et tout  fait silencieux,
on les voit explorer les talus, et, en gnral, les endroits qui
conviennent aux htes que chacune d'elles recherche, entrer dans les
trous qui vont  leur taille, en sortir presque aussitt, si le local ne
fait point leur affaire, passer  un autre et procder de mme jusqu'
ce qu'elles trouvent le logis de l'abeille familire  leur espce, o
elles sjournent plus longtemps. On suppose, mais on n'a pas vu que, si
elles arrivent au bon moment, alors qu'une cellule est approvisionne et
non close, elles y pondent un oeuf. Mais que de choses  connatre,
que d'inconnues  trouver! L'oeuf de l'Abeille nidifiante est-il dj
pondu au moment o l'Abeille parasite dpose le sien? Cette dernire
commence-t-elle par dtruire l'oeuf de la premire? ou bien, comme le
Coucou, la larve trangre supprime-t-elle d'une faon ou d'une autre
l'enfant de la maison? Bien habile sera l'observateur qui rsoudra tous
ces problmes.

A l'hypothse qui vient d'tre indique et qu'en gnral on accepte, F.
Smith en prfre une autre. Il imagine que l'Abeille parasite, aprs
avoir pondu son oeuf sur la provision qu'elle a trouve toute faite,
clt elle-mme la cellule, et que l'Abeille nidifiante,  son retour,
trouvant sa besogne faite, se met  la confection d'une nouvelle
cellule. De la sorte, il n'y aurait point substitution de l'enfant de
l'trangre  celui de la matresse du logis; le crime deviendrait
simple dlit, vol au lieu d'assassinat. Il en rsulterait un double
travail impos  la travailleuse et ce serait tout. Le parasitisme, au
sens classique du mot, deviendrait un simple commensalisme.
Malheureusement les preuves font dfaut  une hypothse qui relverait
singulirement les Parasites,--c'tait l peut-tre, au fond, ce que
voulait Smith, homme excellent autant qu'ami passionn des Abeilles.
Mais on ne peut trouver bien significatif, comme preuve de travail, le
fait que les Nomadines ont quelquefois les pattes postrieures salies de
terre. On n'ajoute rien, en disant que leur tte aussi en est parfois
souille, car toute abeille peut se trouver dans ce cas, alors que de
longues pluies ont dtremp le sol, et que l'argile adhre aisment sur
le corps de ces insectes, dans leurs alles et venues le long des
galeries.

On a dit depuis longtemps, et l'on voit rpter encore dans maint livre
srieux, qu'afin de mieux assurer l'existence des parasites et faciliter
leurs dprdations, la nature s'est plu  les dguiser sous la livre
des htes dont ils ont pour mission de restreindre le trop grand
dveloppement. Et l'on aime  citer l'exemple des Psithyres, dont chaque
espce porterait les couleurs du Bourdon aux frais duquel elle vit. On
va mme parfois jusqu' tendre la rgle  tous les parasites,  la
poser comme une loi du parasitisme. Un tel principe, trop facilement
accept, n'a pu venir que d'observations superficielles, sinon d'ides
purement thoriques. Sans doute, d'une manire gnrale, les Psithyres
ont le vtement des Bourdons, ce qui ne peut surprendre, quand on sait
que ce sont des Bourdons modifis. On en peut dire autant de quelques
_Stelis_, qui ont l'ornementation des _Anthidium_. Sortir de ces vagues
donnes, c'est tomber dans l'erreur. Car, si le _Psithyrus vestalis_,
par exemple, ressemble _assez_ au _Bombus terrestris_, son htel
habituel, le _Ps. campestris_, vari de noir et de jauntre, ne
ressemble nullement au _B. agrorum_, entirement fauve, qui l'hberge,
pas plus que le _Ps. Barbutellus_ (jaune et blanc jauntre sur fond
noir) ne mime le _B. pratorum_ (annel de jaune vif et de roux). Le
_Stelis signata_ est aussi bariol de jaune que l'_Anthidium strigatum_;
mais qu'a de commun le _Stelis nasuta_,  pattes rougetres,  abdomen
piquet de blanc, avec le _Chalicodoma muraria_, sept ou huit fois plus
volumineux, et tout noir ou noir et roux, suivant le sexe? Et que dire
du _Dioxys cincta_, noir,  abdomen cercl de rouge, qui vit chez les
_Chalicodoma pyrenaica_ et _rufescens_, tout fauves l'un et l'autre? des
_Mlectes_ en demi-deuil, loges chez les Anthophores, ou grises ou
fauves? Bien plus diffrents encore sont les _Epeolus_ tricolores, des
_Colletes_ cercls de gris ou de fauve. Enfin est-il rien qui ressemble
moins aux sombres Andrnes que les gentilles Nomades  la parure de
gupe?

Non, si quelque artifice vient en aide aux Abeilles parasites pour les
aider  tromper leurs victimes, ce n'est pas le dguisement,  coup sr.
C'est d'ailleurs si peu de chose que la vue, pour ces habiles
travailleurs, dont la plus ingnieuse industrie s'exerce  l'abri de la
lumire, dans les profondeurs du sol; qui savent si bien, sans le
secours de ce sens, trouver ce qui leur est bon, viter ce qui leur est
nuisible. Et dans les espces trs variables, comme les Bourdons, ce
n'est point la couleur, assurment, qui avertit deux frres, l'un
jauntre, l'autre tout noir, qu'ils sont de mme famille.

Mais, a-t-on dit, en dehors du moment o l'un est supplant par l'autre
ou dvor par lui, hte et parasite vivent dans les meilleurs termes.
L'incurie de l'envahi, nous dit M. Fabre, n'a d'gale que l'audace de
l'envahisseur. N'ai-je pas vu l'Anthophore,  l'entre de sa demeure, se
ranger un peu de ct et faire place libre pour laisser pntrer la
Mlecte, qui va, dans les cellules garnies de miel, substituer sa
famille  celle de la malheureuse! On et dit deux amies qui se
rencontrent sur le seuil de la porte, l'une entrant, l'autre sortant.
(_Souvenirs entomologiques_, 3e srie.)

Il n'en va pas toujours ainsi, parat-il; nous lisons dans Shuckard les
lignes suivantes: L'Anthophore manifeste une grande rpugnance
vis--vis de la Mlecte, et quand elle la surprend dans ses tentatives
d'invasion, elle se jette sur l'intrus et lui livre des combats
furieux. J'ai vu les deux combattants rouler dans la poussire; mais la
Mlecte chappa aisment, grce au fardeau que l'Abeille portait  sa
demeure (_British Bees_, p. 240.) Lepeletier dit absolument la mme
chose pour les mmes Abeilles. Rappelons encore,  ce sujet, ce que
Hoffer raconte des rapports, passablement tendus, entre Bourdons et
Psithyres. L'envahi ne demeure pas toujours impassible et inerte devant
l'envahisseur, et celui-ci n'a pas toujours toute libert pour perptrer
ses mfaits.

Cependant M. Fabre a t tmoin de la scne qu'il dcrit; et d'autres
observateurs en ont vu de semblables. A voir le Nidifiant reculer,
s'effacer devant le Parasite, se retirer promptement de la galerie o il
l'a rencontr, et le laisser partir en paix, il semble que, saisi de
crainte ou d'horreur, il n'ait souci que d'viter son contact. Il ne
peut cependant cder  la crainte, car il est mieux arm que l'intrus,
et jamais celui-ci ne l'attaque. On peut se demander si, en pareille
occurrence, le Nidifiant ne serait pas mis en fuite par quelque odeur
dsagrable pour lui, rpandue par le Parasite, odeur qui pourrait, 
certains moments, ne pas s'exhaler ou se trouver puise. Il serait
possible de concilier ainsi des observations paraissant contradictoires,
d'expliquer  la fois et les unes et les autres. Ce qu'il y a
d'incontestable, c'est que divers parasites rpandent de trs fortes
odeurs. Tout hymnoptriste pratique sait que les Nomades, par exemple,
exhalent une odeur assez cre, rappelant celle du Cleri; les
Coelioxys, quand on les capture, rpandent une odeur ftide, ayant
quelque analogie avec celle des champignons desschs. Il y aurait lieu
du reste de poursuivre les observations sur ce sujet, car, si l'on
considre l'importance qu'ont les odeurs dans la biologie des insectes,
et particulirement des Abeilles, il est trs naturel de penser qu'elles
peuvent avoir, dans les rapports entre Nidifiants et Parasites, le rle
qui vient d'tre indiqu.




ANDRNIDES




ACUTILINGUES


Les Andrnides  langue aigu (fig. 86) comprennent une vingtaine de
genres, en tenant compte des Abeilles exotiques, dont le genre de vie
est  peu prs ignor. Nous nous bornerons au petit nombre de genres
europens dont la biologie est le mieux connue.

[Illustration: Fig. 86.--Langue d'abeille courte et aigu.]




LES ANDRNES


De tous les genres d'Apiaires, celui des _Andrena_ est le plus important
par le nombre des espces qu'il renferme, prs de deux cents pour
l'Europe seule.

Bien diffrentes de la plupart des Abeilles prcdentes, dont les formes
sont robustes et trapues, les Andrnes ont un corps lanc, un abdomen
dprim (fig. 87 et 88). De plus, leurs allures sont placides; leur vol,
doux et silencieux, ne possde ni la puissance, ni le chant, qui sont
l'apanage des Abeilles normales. Ces attributs, qui affirment si haut la
supriorit de ces dernires, nous ne les trouverons plus dans aucune
des Abeilles que nous aurons  tudier.

Parmi les caractres gnriques des Andrnes, nous ne retiendrons que
les plus essentiels: trois cellules cubitales; une langue lancole de
longueur moyenne; chez les femelles, un appareil collecteur dvelopp,
sur lequel nous reviendrons; au ct interne des yeux, un sillon large
et peu profond, revtu d'un trs court et trs fin duvet, velout,
chatoyant sous certaines incidences de la lumire, et que l'on appelle
le _sillon orbitaire_, la _strie frontale_; au bord du cinquime segment
abdominal, une frange paisse et fournie de longs poils couchs, la
_frange anale_.

[Illustration: Fig. 87.--Andrena Trimmerana, femelle.]

L'appareil collecteur mrite de fixer l'attention. Outre une brosse
tibiale et tarsienne, peu diffrente de ce que nous avons vu chez les
Anthophorides, de longs poils recourbs garnissent le dessous des fmurs
et des hanches, ainsi que les cts et l'arrire du mtathorax. Ces
poils, dvelopps surtout aux hanches, constituent la _houppe coxale_
(fig. 95 _a_).

[Illustration: Fig. 88.--Andrena Trimmerana, mle.]

Quant aux mles, ils se font en gnral remarquer par la gracilit de
leurs formes, la grosseur parfois exagre de leur tte. Ces
disproportions rappellent assez ces caricatures d'un got douteux, o
l'on voit une tte norme sur un corps mince et fluet. Aussi comprend-on
Shuckard, traitant d'_extravagante_ cette conformation, dont le mle de
l'_A. ferox_ (fig. 89), fournit un des exemples les plus curieux. A ces
ttes extraordinaires correspondent encore des mandibules troites et de
longueur dmesure. Souvent, enfin, une face jaune ou blanchtre
distingue le mle de sa femelle. Rarement il prsente comme elle un
sillon intra-orbitaire, et toujours rudimentaire quand il existe. Jamais
il ne possde de frange anale.

[Illustration: Fig. 89.--Andrena ferox, mle.]

Dans un genre aussi riche en espces, les variations sont naturellement
considrables. Il n'en est pas de plus polymorphe. Pour la taille,
quelques Andrnes atteignent prs de 20 millimtres; les plus petites ne
dpassent pas le quart de cette longueur. En fait de villosit,
certaines n'ont rien  envier aux Bourdons, et il en est de presque
glabres. Tantt les poils sont  peu prs uniformment rpandus sur le
corps; tantt ils ne couvrent que le thorax, et laissent l'abdomen  peu
prs nu; enfin ils forment ou non des franges au bord des segments.
Longue ou courte, dresse ou incline, terne ou bien soyeuse, ou encore
veloute, quelquefois cailleuse, la villosit est de couleur
ordinairement fauve, en des tons divers; mais elle peut aussi tre
blanche ou noire, parfois argente ou dore. Le tgument, diversement
sculpt, est noir d'ordinaire, mais il passe souvent au jauntre ou au
rougetre; parfois il resplendit de teintes mtalliques, vert-bleutres
ou bronzes.

Trs diversifies entre elles, les femelles se distinguent
spcifiquement avec une suffisante facilit. Il n'en est pas ainsi des
mles. Autant ils diffrent de leurs femelles, autant ils se ressemblent
entre eux. Leur uniformit, dans certains types, est parfois
dsesprante, et la diffrenciation spcifique, entre des mles dont les
femelles ne peuvent tre confondues, prsente souvent les plus grandes
difficults.

Les Andrnes sont, en grande majorit, des Abeilles printanires. Une
multitude d'espces font leur apparition ds les premiers jours du
printemps, dans le courant de mars, pour les contres du nord; dans la
seconde quinzaine de fvrier, pour le sud-ouest de la France; plus tt
encore dans le midi mditerranen. La plus prcoce de toutes est l'_A.
Clarkella_, que l'on voit dj voler, aux environs de Paris, en
Angleterre, avant mme que la neige ait entirement disparu.

* * *

Ds les premiers beaux jours, ds qu'clatent les premiers chatons des
saules, un essaim bourdonnant enveloppe ces arbustes d'un doux et gai
bruissement. Dans le nombre, domine toujours l'active mouche  miel,
l'Abeille domestique. Mais  et l on reconnat une Andrne  sa preste
allure,  sa forme lance. Un mois durant, l'amateur d'hymnoptres
peut promener son filet sur les branches jaunissantes et parfumes, il
amnera mainte Andrne, qu'il ne trouverait gure ailleurs. Mais les
chatons se fltrissent et tombent un  un, les butineuses diminuent,
bientt il n'y en a plus. Les haies d'pine blanche, de cognassier ont
fleuri  leur tour, et les Andrnes y migrent. Voici avril, les arbres
fruitiers se couvrent de fleur blanches ou roses; elles attirent les
Andrnes, qui semblent devenir rares, rpandues qu'elles sont sur de
plus grands espaces. Aprs les arbres fruitiers, elles se dispersent.
Confines d'abord, faute de choix possible,  quelques branches
fleuries, elles se dissminent plus tard, selon leurs gots, et se
confinent chacune  la plante prfre. Quand le saule tait seul,
toutes vivaient du saule; il est telle espce dont le mle ne connat
que le saule; la femelle, plus tard venue, ne connat que l'aubpine, le
prunellier ou l'euphorbe.

Beaucoup d'Andrnes rpandent, quand on les saisit, une agrable odeur
de miel, mle du parfum des fleurs. Quelques-unes seulement dgagent
une odeur dsagrable, ftide, particulirement celles qui visitent de
prfrence les Crucifres.

On peut toujours sans crainte prendre  la main mme les plus grosses
espces; leur aiguillon, beaucoup trop faible, ne parvient point 
percer la peau.

Avril, mai et juin sont les mois les plus riches en Andrnes. Un certain
nombre d'espces sont estivales; trs peu sont exclusivement automnales.
La plupart n'ont qu'une gnration dans l'anne, quelques-unes en
fournissent deux, peut-tre mme davantage.

* * *

Les Andrnes sont bien loin de compter parmi les Abeilles les plus
industrieuses. Leur conomie ne prsente rien de particulirement
intressant et qui les distingue de celles que nous aurons  tudier
aprs elles. On sait, et c'est l tout, qu'elles creusent, dans un sol
plan ou inclin, une galerie quelquefois longue d'un pied, vers le fond
de laquelle s'ouvrent latralement des conduits assez courts, dans
lesquels sont difies les cellules dont l'ensemble prsente  peu prs
la forme d'une grappe. Ces petits rceptacles, intrieurement polis,
sont remplis du mlange ordinaire de pollen et de miel, au-dessus duquel
un oeuf est dpos, puis la cellule est ferme d'un tampon de terre.

L'Andrne excute ses travaux avec une grande activit, bien ncessaire
surtout aux espces printanires, frquemment exposes  voir leurs
oprations entraves par les intempries. Son appareil de rcolte,
exceptionnellement dvelopp, lui permet de faire en peu de temps grande
besogne, et de tirer parti des moindres rpits que laissent les
mauvaises journes. Elle charrie en effet d'normes charges de pollen,
et peu de voyages lui suffisent pour remplir une cellule.

On connat peu le temps que met la larve pour terminer son repas et
subir ses transformations. Elle ne se file point de coque. La nymphe est
enveloppe d'une fine pellicule, dont la nature et l'origine sont
ignores, et qui entoure de trs prs ses membres dlicats.

* * *

Les Andrnes sont exposes aux attaques de divers parasites. Les Nomades
vont pondre dans les nids approvisionns, qu'elles visitent sans exciter
la colre, ni mme veiller la dfiance de leurs htes. On dresserait
une liste assez longue des espces de Nomades et des Andrnes auxquelles
leur existence est attache. Certaines Nomades paraissent voues  une
seule et mme espce d'Andrnes; d'autres, moins exclusives, peuvent
vivre aux dpens de plusieurs.

Une dlicate mouche, le _Bombylius_, un proche parent de l'_Anthrax_,
que le lecteur connat, parvient  s'introduire dans les terriers des
Andrnes, et se repat de leurs larves.

De nombreuses espces de Coloptres vsicants, s'il en faut juger par
les triongulins de formes varies que l'on trouve sur le corps d'une
foule d'Andrnes, se faufilent encore chez ces Abeilles. Leur histoire,
que personne encore n'a pu tudier, nous rserve sans doute bien des
surprises.

* * *

Mais les plus intressants des parasites des Andrnes sont sans
contredit les _Stylops_. Ce sont des insectes bizarres, dont la place
dans les cadres zoologiques est assez mal assure, et pour lesquels on a
fait l'ordre, peut-tre provisoire, des _Strepsiptres_.

[Illustration: Fig. 90.--Stylops mle.]

[Illustration: Fig. 91.--Stylops femelle.]

[Illustration: Fig. 92.--Larve de Stylops, grimpant sur un poil
d'abeille.]

Les mles de Stylops (fig. 90) sont pourvus de grandes ailes plisses en
ventail; leur tte est orne ou plutt charge d'antennes
extraordinaires, et munie de gros yeux saillants, sphrodaux,
remarquables par le petit nombre et la grosseur de leurs facettes. Les
femelles, aptres, ne quittent jamais le corps de l'Andrne (fig. 91) o
elles se sont dveloppes, et conservent l'aspect larviforme, comme les
femelles des Lampyres, moins bien partages encore que ces dernires,
car elles sont inertes et apodes. De leurs oeufs, qui ne sont point
pondus, closent des animalcules qui sortent du corps de leur mre pour
s'aller rpandre sur celui de l'Andrne (fig. 92). Extrmement agiles et
admirablement conforms pour se cramponner aux poils de l'Hymnoptre,
comme les triongulins, mais bien diffrents de ces derniers, ils se font
transporter, on ne sait trop comment, dans les nids nouvellement
construits, et parviennent jusqu'aux larves. Moins dangereux que le
Mlode, le jeune Strepsiptre ne cause point la mort de l'Andrne. Il
pntre seulement dans le corps de la larve, et, aprs une mue qui le
dpouille de ses longues pattes et de tous ses appendices, il devient un
ver mou, qui se nourrit des sucs et du tissu adipeux de sa victime,
subit avec elle ses mtamorphoses, et se voit, quand l'Andrne vient au
jour,  l'tat de nymphe dans l'abdomen de celle-ci, sa tte seule
faisant saillie entre deux segments (fig. 93), le reste de son corps
cach dans la cavit abdominale. A cet tat, le parasite ressemble assez
 une sorte de flacon  goulot (fig. 91). De ces nymphes, les unes se
vident, et il n'en reste que le fourreau bant: ce sont celles des
mles. Les femelles demeurent en place et ne quittent jamais, nous
l'avons dit, le corps de leur hte.

Telle est, en peu de mots, l'histoire des Stylops, ou du moins ce que
l'on sait de leur histoire.

Mais ces tres bizarres ne sont pas curieux seulement par leur propre
volution. L'influence que leur prsence exerce sur l'Andrne qui les
porte mrite, encore plus qu'eux-mmes, de fixer notre attention. Nous
ferons donc connatre les principaux effets de la _stylopisation_.

On est souvent embarrass pour dterminer l'espce  laquelle appartient
une Andrne stylopifre. Il n'est pas de collection un peu nombreuse de
Mellifres de ce genre, qui n'en contienne quelques individus rests
sans dtermination, que l'on est mme dispos  considrer comme
reprsentant des espces nouvelles. Il y a plus: on connat depuis
longtemps ce fait bien surprenant, que tous les exemplaires connus de
certaines espces d'Andrnes sont invariablement porteurs d'un ou
plusieurs Stylops.

Ces singularits, longtemps regardes comme inexplicables, s'expliquent
aisment aujourd'hui, ou plutt n'existent point,  vrai dire. Toutes
les espces d'Andrnes paraissent sujettes aux attaques des Stylops;
aucune n'en est ncessairement et toujours victime. Mais tels sont les
changements que le parasitisme apporte dans la conformation et l'aspect
extrieurs des individus envahis, que les caractres spcifiques en sont
profondment altrs. L'espce, ds lors, peut tre mconnue, et c'est
ainsi que l'on a pu dcrire comme des espces particulires les
individus stylopiss, altrs, d'espces anciennement connues, souvent
mme trs vulgaires.

En quoi donc consistent ces modifications que la prsence du Stylops
imprime aux organes de l'Andrne?

L'Andrne stylopise (fig. 93) se distingue, en gnral, d'un individu
sain de son espce (fig. 87) par un aspect tout particulier. L'abdomen
est sensiblement raccourci et renfl, plus ou moins globuleux. Les
tguments en sont plus minces, par suite moins consistants, au point de
se plisser souvent aprs la mort. La tte de l'Andrne stylopise est
ordinairement plus petite que celle de l'Andrne normale. La villosit
de l'abdomen devient plus abondante, surtout aux derniers segments, et
sa coloration s'altre profondment. Les poils, allongs d'une faon
trange, deviennent soyeux, velouts; leur teinte s'claircit, du noir
ou du brun tire au fauve ou au fauve dor.

[Illustration: Fig. 93.--Andrena Trimmerana femelle, stylopise.]

Il n'est point tonnant que de tels changements aient pu tromper maint
observateur, et fait prendre pour des espces lgitimes de pures
varits pathologiques d'espces connues.

Si importantes que soient ces modifications, il en est de plus
frappantes encore. Tout autant que les prcdentes, elles altrent le
type spcifique; mais elles sont en outre particulirement remarquables
en ce qu'elles atteignent les attributs extrieurs de la sexualit.

Ainsi la stylopisation a pour effet d'amoindrir ou d'annihiler, chez le
mle, l'tendue de la couleur jaune de la face, assez ordinaire  ce
sexe, et de la faire apparatre, au contraire, chez la femelle, qui en
est dpourvue (fig. 94 _c_). L'appareil collecteur de pollen
s'amoindrit, le tibia devient grle, les poils y diminuent en
dveloppement et en nombre; enfin la brosse tibiale disparat, et les
houppes coxale et mtathoracique perdent de leur longueur, de leur
courbure, et accusent la mme tendance. Inversement, le mle stylopis
montre, rarement toutefois, un certain dveloppement de la brosse, tout
au moins un paississement marqu du tibia. Enfin le sillon orbitaire,
la frange anale tendent  s'effacer dans la femelle,  se manifester
plus ou moins chez le mle.

[Illustration: Fig. 94.--Ttes d'Andrnes: _a_, femelle normale; _b_,
mle normal; _c_, femelle stylopise.]

Il est  remarquer que ces changements ne sont point de simples
attnuations des attributs propres au sexe de l'individu qui les subit,
ce sont des inversions. L'Andrne stylopise n'est pas seulement une
femelle ou un mle amoindris: c'est une femelle qui emprunte les
attributs du mle; c'est un mle qui revt les caractres de la femelle.

[Illustration: Fig. 95.--Pattes d'Andrnes: _a_, femelle normale; _b_,
mle normal; _c_, femelle stylopise.]

La nature des anomalies qui viennent d'tre numres devait faire
natre le soupon qu'elles sont la consquence d'anomalies intrieures
plus graves, portant sur les organes de la reproduction. Et c'est en
effet ce qui a lieu. Le Stylops log dans l'abdomen d'une Andrne ne se
nourrit point directement de ces organes, il ne les dvore point, comme
on et pu le croire. Mais, outre l'atrophie dont il est cause, par un
simple effet de compression, il absorbe, il dtourne  son profit les
sucs nourriciers dont ces organes avaient besoin pour atteindre  leur
parfait dveloppement, et amener leurs produits  maturit. Les ovaires
d'une femelle d'Andrne stylopise sont arrts dans leur dveloppement
et ne contiennent jamais d'oeuf mr. C'est tout au plus si ses oeufs
les plus gros ont le volume des plus avancs qui se voient dans une
Andrne  l'tat de nymphe.

L'Andrne stylopise est donc forcment une Andrne strile. Aussi ne la
voit-on pas creuser de galeries, ni butiner sur les fleurs, autrement
que pour y puiser sa propre nourriture. Incapable de procrer, elle n'a
aucun des instincts de la maternit. Elle ne sait ni fouir le sol, ni
fabriquer des cellules, ni les approvisionner. Les brosses d'une Andrne
stylopise sont toujours nettes, jamais charges de pollen[18].

Ce ne saurait donc tre la femelle porteuse d'un Stylops, qui introduit
les parasites dans les nouvelles cellules, ainsi que Newport le croyait.
Ce sont videmment des femelles saines, qui importent les larves
primaires de Stylops dans leurs nids. Comment ces petits tres sont-ils
parvenus sur ces femelles? C'est l un secret qu'ils gardent encore, et
qu'il serait intressant de leur ravir.




LES HALICTES.


Les Halictes (fig. 96 et 97) ont quelque chose de l'aspect extrieur des
Andrnes. Il n'est cependant pas besoin d'un examen soutenu pour les en
distinguer. Le 5e segment, toujours dpourvu de la frange propre aux
Andrnes femelles, prsente, dans ce mme sexe, chez les Halictes, une
conformation tout  fait caractristique. C'est une incision
longitudinale et mdiane, qui marque le bord postrieur de ce segment
(fig. 96, _a_). La tte, souvent renfle en arrire, est toujours plus
ou moins rtrcie et prominente dans sa partie infrieure, et manque
absolument de sillon orbitaire. Compar  celui des Andrnes, l'appareil
collecteur est notablement rduit: les fmurs sont garnis de longs
poils, mais la houppe coxale est absente, ainsi que la frange
mtathoracique. La nervation alaire, la structure des organes buccaux
sont  peu prs les mmes.

[Illustration: Fig. 96.--Halictus sexcinctus, femelle. _a_, fente
pranale.]

[Illustration: Fig. 97.--Halictus sexcinctus, mle.]

Les mles de _Halictus_ (fig. 97) ont une physionomie propre qui ne
permet de les confondre avec ceux d'aucun autre genre d'Abeilles, du
moins dans nos contres. Leurs formes sont lances, parfois trs
grles; leurs antennes filiformes assez longues; la tte singulirement
rtrcie dans sa portion infrieure; l'abdomen, souvent plus long que
la tte et le thorax runis, est frquemment, trs troit et
cylindrique.

Ce genre est moins riche en espces que celui des Andrnes. Il n'en
offre pas moins des variations tout aussi grandes dans ses divers
reprsentants, et elles sont de mme nature. Les couleurs mtalliques y
sont plus frquentes, et d'une remarquable richesse dans certaines
espces exotiques; bon nombre des ntres sont bronzes. Les couleurs
jauntre ou rougetre se montrent aussi quelquefois sur le tgument. La
villosit, jamais extraordinairement dveloppe, peut, en certains cas
rares, masquer entirement le tgument, mais sans jamais voiler les
formes: quelques espces sont en effet vtues de poils courts, appliqus
et trs serrs, formant comme une couche uniforme de moisissure (_H.
mucoreus_, _vestitus_, etc.) Les segments portent souvent des bandes,
marginales ou basilaires, continues ou interrompues.

* * *

Le nom de _Halictus_ vient du mot grec _haliz_, qui signifie
rassembler. Latreille, en le crant, faisait allusion  l'habitude
qu'ont ces abeilles de se runir souvent en grand nombre en un mme
lieu, pour y tablir leurs nids. Elles travaillent en terrain horizontal
ou inclin; le sol battu, les chemins frquents paraissent tre
prfrs par la plupart de leurs espces. Walckenaer, il y a plus de
soixante-dix ans, a donn sur leurs travaux et leurs habitudes des
dtails intressants.

On reconnat d'ordinaire la prsence de terriers de Halictes  de petits
monticules hauts de 2  3 centimtres, larges d'autant, qui les
surmontent, et au sommet desquels se voit un trou qui donne accs dans
une galerie. Durant le jour, on peut voir les femelles, d'un vol assez
lent, entrer dans leurs galeries et en sortir. Elles arrivent charges
de pollen, et repartent dbarrasses de leur fardeau et exactement
brosses. A certaines heures de la journe, quand le soleil est vers le
milieu de sa course et que ses rayons sont les plus chauds, les abeilles
font leur sieste au fond du terrier. Mais, sentinelles vigilantes, on
les voit, au moindre pitinement du sol, venir montrer leur face ronde 
la porte, et disparatre prcipitamment, si elles jugent la curiosit
dangereuse.

Si l'on visite le village dans la matine, avant que le soleil ait donn
sur les petites taupinires, on les trouve recouvertes de terre
nouvellement apporte, encore humide. Si l'on est assez matinal, on
pourra mme assister au travail, et voir de temps  autre une mineuse,
avec une grande activit, refouler  reculons, de ses pattes
postrieures, la terre qu'elle vient de dtacher du fond.

C'est donc pendant la nuit que le forage s'excute, et la laborieuse
petite bte rserve ainsi les heures o le soleil est sur l'horizon pour
faire sa cueillette dans les champs et approvisionner les cellules. De
la sorte, pas de temps perdu. Le matin seulement, un court repos, pour
se refaire des fatigues de la nuit, avant d'aller aux champs.

Il faut les observer surtout dans les chaudes soires d't, pour tre
tmoin de toute l'activit qu'elles dploient. Vous les verrez alors,
dit Walckenaer, s'agiter avec vivacit au-dessus de leurs habitations
futures, et vous apparatre en si grand nombre, qu' la clart douteuse
de la lune, elles semblent un nuage flottant sur la surface du sol.
Examinez-les avec attention, et, si la lumire des nuits vous manque,
voici le moyen d'y suppler. Vous entourez deux ou trois bougies d'un
papier peu transparent; vous avez soin de les placer, avant l'entire
chute du jour, sur le lieu de vos observations; vos abeilles,
accoutumes  cette lumire, n'en continueront pas moins leurs travaux
lorsque la nuit sera venue. Vous les trouverez alors tellement
empresses  l'ouvrage, que vous pouvez les observer de trs prs sans
les troubler. Que dis-je? vous passez au milieu de ce groupe, qui couvre
en planant le milieu d'une grande alle; il se spare un instant pour
viter vos pieds destructeurs, mais les abeilles qui le composent, plus
promptes  se rallier que les soldats d'une phalange macdonienne, ds
que vous tes sorti de l'espace qu'elles remplissent, reprennent chacune
leur poste, et travaillent avec un nouvel empressement. Vous pouvez
passer et repasser plusieurs fois au milieu d'elles, sans parvenir  les
dcourager et  les effrayer.

Le travail de nos abeilles se prolonge trs avant dans la nuit; on les
voit encore toutes occupes  une heure du matin; mais, vers les cinq ou
six heures, on n'en voit plus qu'un petit nombre, et la plus grande
partie est alors renferme dans les trous. Ce n'est gure que vers les
huit ou neuf heures, quand la chaleur commence  se faire sentir,
qu'elles se dispersent sur les fleurs.

* * *

Que se passe-t-il au fond de ces trous, et quelle est la structure de
ces galeries? Pour s'en rendre compte, l'auteur que nous venons de citer
enleva du sol exploit par ses abeilles,  l'aide de tranches, de gros
blocs de terre. Il n'y avait ensuite qu' entamer mthodiquement ce bloc
avec un instrument tranchant, soit par le bas, soit par les flancs, pour
mettre au jour, dans tous leurs dtails, les habitations des Halictes.

Elles consistent d'abord en un conduit principal, vertical ou un peu
oblique, qui,  la profondeur de cinq pouces environ, pour l'espce
observe par Walckenaer (_H. vulpinus_), met sept ou huit conduits
secondaires, peu carts les uns des autres, et dont le fond se trouve 
peu prs  huit pouces de distance de la surface du sol.

La galerie principale, trs troite  l'entre, et juste suffisante pour
livrer passage  l'abeille charge de pollen, s'largit bientt et
acquiert un diamtre 4 ou 5 fois plus considrable que celui de
l'entre. Elle est intrieurement polie avec un trs grand soin, et
revtue d'un enduit blanchtre. L'orifice suprieur, la porte d'entre,
continue, ainsi qu'on l'a vu, au-dessus de la surface du sol, 
travers le monticule de terre provenant des dblais, est frquemment
obture par les pieds des passants, mais toujours dgage et rtablie
avec une persvrance que rien ne lasse.

Chaque cellule est approvisionne d'une boule de pte pollinique, sur
laquelle un oeuf est pondu, puis la cellule est bouche avec un tampon
de terre. Quatre ou cinq semaines aprs, la larve sortie de cet oeuf a
achev ses provisions, et se transforme en nymphe sans se filer de
coque. Quelques jours plus tard, le jeune Halicte a subi sa dernire
transformation, perc sa coque, travers la galerie, et il prend son
essor dans les airs.

Le _H. quadristrigatus_, une autre espce observe par Walckenaer, et la
plus grande du genre dans nos contres, prsente quelques diffrences
dans son architecture. La galerie d'accs, fort large d'entre, est
oblique et doublement sinueuse. Les cellules sont toutes agglomres
dans une cavit sphrodale d'environ trois pouces de diamtre, relies
les unes aux autres, et rattaches  la paroi de la cavit par des
traverses irrgulires, dont l'ensemble forme un lacis inextricable. Ces
cellules, comme toujours, s'ouvrent isolment dans la galerie
principale.

L'conomie intrieure des Halictes est donc en somme  peu prs celle
des Andrnes. Mais leur biologie est bien diffrente, et a donn lieu 
plus d'une interprtation.

On pensait, jusqu'en ces derniers temps, que les Halictes n'ont qu'une
seule gnration dans l'anne, une gnration ne en t, dont les mles
meurent avant l'hiver, et dont les femelles, fcondes en automne,
passent la mauvaise saison enfouies dans le sol, pour reparatre au
printemps, creuser leurs galeries, approvisionner leurs cellules, et
pondre la gnration nouvelle destine  clore en t.

D'aprs une publication rcente de M. Fabre, les Halictes auraient deux
gnrations par an; la premire, estivale, se montrant en juillet, et
provenant de la ponte effectue en mai par les femelles ayant hivern;
la seconde, automnale, drivant des femelles nes en juillet. La
premire gnration, d'aprs M. Fabre, serait exclusivement compose de
femelles, et par suite la seconde, qui comprend les deux sexes, ne
rsulterait de la premire que par voie de parthnognse. Ce savant n'a
vu aucun mle parmi les femelles de juillet, chez deux espces qu'il a
eu toute facilit d'observer, jour par jour, dit-il, les _Halictus
scabios_ et _cylindricus_. Pour tre plus exact, sur 250 Halictes de la
seconde espce, exhums de leurs galeries, les uns dj transforms, les
autres  l'tat de nymphe ou de larve, il se trouva, les closions
termines, 249 femelles et un mle unique, un seul. Et encore tait-il
si petit, si faible, dit l'auteur, qu'il prit sans parvenir 
dpouiller en entier les langes de nymphe. Une population fminine de
249 Halictes suppose d'autres mles que ce dbile avorton. Ce mle
unique est certainement accidentel.... Je l'limine donc comme accident
sans valeur, et je conclus que, chez l'Halicte cylindrique, la
gnration de juillet ne se compose que de femelles[19].

Malgr toutes les apparences, cette conclusion est absolument fausse. En
effet, sur les 50  60 espces de Halictes vivant dans nos contres, les
deux tiers au moins m'ont fourni des mles, pris en juillet,  l'poque
o, suivant M. Fabre, il n'existerait que des femelles; et de ce nombre
sont prcisment les deux Halictes observs par lui. Dans plusieurs
espces mme, quelques mles se rencontrent dj sur la fin de juin. Si
l'apparition des mles est si prcoce, il n'y a videmment point 
admettre, chez les Halictes, une gnration virginale, hypothse
reposant uniquement sur le fait inexact de l'absence de mles en
juillet.

Comment expliquer cependant l'erreur de M. Fabre? Peut-tre est-il venu
trop tard, quand il a procd  l'exhumation des cellules. Pratique
quelques jours plus tt, elle et infailliblement donn de tout autres
rsultats, et l'unique avorton jug exceptionnel et non avenu se ft
trouv accompagn de frres nombreux. Il est d'ailleurs un fait qui
constitue un tmoignage irrcusable, c'est que l'autopsie de ces
femelles prtendues parthnognsiques atteste leur fcondation.

Il nous faut donc revenir, au sujet de la multiplication de ces
Abeilles, aux anciennes notions, quelque peu modifies cependant. Une
gnration automnale donne des femelles qui, fcondes, passent l'hiver
comme le font les Bourdons, pour n'excuter leurs travaux et ne pondre
leurs oeufs qu'au printemps. La gnration qui en rsulte, et se
montre en juin et juillet, fournit une deuxime gnration, celle
d'automne. L'une et l'autre sont composes de mles et de femelles.

M. Fabre aura contribu  tablir que la gnration estivale,-- tort
regarde par lui comme exclusivement femelle,--en fournit dans l'anne
mme une seconde, alors que l'on admettait que cette gnration estivale
tait celle dont les femelles hivernent. Ceci s'carte des ides
gnralement reues concernant les Halictes. Mais c'est le seul moyen de
rendre compte, et des observations de M. Fabre et des faits suivants. Ce
n'est point seulement au printemps que l'on voit les femelles de
Halictes butiner sur les fleurs et amasser du pollen, partant
approvisionner des cellules. Ds le mois de juillet, on en voit,
jusqu'en septembre, et pour certaines espces, jusqu'en octobre. Cette
continuit de trois et quatre mois dans les travaux de ces Mellifres,
une seule gnration n'y saurait suffire.

Il faut donc que, ds juillet, plusieurs gnrations se succdent,
jusqu' la dernire d'automne. Ces gnrations doivent mme chevaucher
les unes sur les autres, sans intervalle qui les spare, les premiers
ns de celle qui suit devanant les derniers de celle qui prcde, et
cela, tant que le beau temps permet le dveloppement des jeunes. Quand
viennent les premiers froids d'octobre, les travaux s'arrtent, et les
jeunes femelles dj fcondes sont forces d'attendre le printemps pour
commencer leurs travaux.

Quant aux mles, il rsulte de ce qu'on vient de lire qu'il n'en existe
point au printemps. Les premiers qui apparaissent, fils de mres ayant
hivern, ne commencent  se montrer qu'en juin. Rares  cette poque,
dj nombreux en juillet, ils deviennent extrmement abondants en
automne, dans certaines espces. Ils passent leur temps  butiner
ngligemment sur les fleurs, mais, plus assidment,  inspecter, d'un
vol oscillant et un peu brusque, qui les fait aisment reconnatre, les
plantes fleuries visites par leurs femelles, surtout les talus
ensoleills, o ils guettent leur premire sortie.

Sur le dclin du jour, longtemps avant que le soleil soit prs de
l'horizon, vers les quatre ou cinq heures, ils cessent leurs poursuites
et songent  la retraite. Ils se rfugient alors dans une vieille
galerie, dans un trou quelconque du talus; mais, comme s'il leur en
cotait de dire un dernier adieu au soleil, ils sortent et rentrent plus
d'une fois avant de se dcider  rester; un peu plus tard enfin, on les
trouve, nombreux parfois dans le mme rduit, tous de la mme espce,
dormant fraternellement cte  cte, oublieux de leur rivalit du jour.
D'autres fois, comme s'ils s'taient donn le mot, ils se perchent dans
l'inflorescence d'une plante aime, alors qu'on n'en voit pas un seul
sur la plante d' ct, pourtant de mme espce, et ils passent ainsi la
nuit, exposs au refroidissement,  la rose,  la pluie.

Le rveil des femelles,  la fin de la mauvaise saison, ne se fait point
simultanment pour toutes les espces. Certains Halictes, et parmi eux
les plus communs, sont tout aussi prcoces que les premires Andrnes,
et se rencontrent avec elles sur les chatons des saules. L'apparition
des autres s'chelonne le long des mois de mars et d'avril. Un des plus
tardifs  se montrer est le _H. quadristrigatus_, dont nous avons dj
parl.

* * *

Il serait difficile de dire quelles sont les plantes prfres des
Halictes, tant est considrable le nombre de celles qu'ils visitent. On
peut cependant remarquer que les Chicoraces et les Carduaces en
attirent un grand nombre. Mais ils ne ddaignent point les Labies, les
Verbnaces, les Ombellifres.

Ils rpandent souvent une odeur suave, comme les Andrnes. Leur vol est
tout aussi calme et doux que le leur. Mais il ne faut les saisir  la
main qu'avec prcaution; leur aiguillon, plus robuste que celui de ces
Abeilles, occasionne des piqres fort douloureuses, au moment o elles
sont produites, mais dont l'effet n'est point durable.

* * *

Les Halictes sont victimes de nombreux parasites.

Comme les Andrnes, on les voit, mais plus rarement, porteurs de
Strepsiptres, appartenant au genre _Halictophagus_, mais dont
l'volution n'a point t tudie. Plus souvent on trouve, au milieu des
poils de leur thorax, des triongulins particuliers, qu'on ne connat pas
davantage.

[Illustration: Fig. 98.--Cerceris ornata.]

On sait mieux qu'ils deviennent frquemment la proie d'un fouisseur du
genre _Cerceris_ (fig. 98), le _C. ornata_, dont les faits et gestes
taient dj connus de Walckenaer, et que bien des naturalistes ont
observ depuis. Le Cercris est un habile chasseur de Halictes, et il en
fait une norme consommation, pour l'approvisionnement de ses nids. Peu
exclusif, le ravisseur s'accommode des proies les plus varies, grandes
ou petites, mles ou femelles, pourvu que ce soient des Halictes. C'est
tantt sur les fleurs o les abeilles butinent, tantt sur les talus o
sont leurs nids, que le Cercris se livre  la chasse du gibier que
rclament ses larves. Planant tranquillement au-dessus d'une colonie
populeuse, ou explorant d'un vol circulaire les sommits fleuries que
visitent les Halictes, malheur  celui qu'il voit pos sur le sol ou
dans une fleur! Il fond sur lui comme un trait, le saisit entre ses
pattes robustes et l'emporte, pour aller se poser  quelque distance,
sur une feuille ou bien  terre. L, tenant la pauvre abeille le cou
serr entre les normes tenailles de ses mandibules, il lui glisse son
abdomen sous la tte, et, lentement,  plusieurs reprises, il darde son
aiguillon entre la tte et le thorax de sa victime; puis, longuement
encore, il rpte la mme opration  la jointure du thorax et de
l'abdomen. Le Halicte, dsormais paralys et inerte, mais non tu, est
port dans la galerie dj creuse, au fond d'une cellule dj prte,
destin, avec deux ou trois autres ayant subi le mme sort,  devenir la
pture d'une larve, enfant de son bourreau. A voir la multitude de
Cercris orns qui hantent en t et en automne les _Eryngium_, les
_Daucus_, les Menthes, on plaint les malheureux Halictes, car on
comprend l'effroyable consommation  laquelle il leur faut suffire, et
dont ils font tous les frais.

Et pourtant ce n'est pas assez de ces terribles ennemis. Ils en ont
d'autres, moins froces sans doute, moins cruels, mais tout aussi
destructeurs peut-tre, ce sont, les Sphcodes, qui nous occuperont
bientt.

* * *

Moins riche en espces, au moins d'un bon tiers, que le genre _Andrena_,
le genre _Halictus_ a une bien plus grande extension, car il est
rpandu, non seulement dans l'ancien et le nouveau monde, mais aussi en
Australie, dans la Nouvelle-Zlande, o il n'existe point d'Andrnes.
Les Halictes sont donc vritablement cosmopolites.

En Amrique, o les reprsentants de ce genre sont probablement aussi
nombreux qu'en Europe, il semble s'tre en outre subdivis en plusieurs
autres: ce sont les _Augochlora_, les _Megalopta_, les _Agapostemon_,
tous exclusivement propres au nouveau monde, ne diffrant des _Halictus_
que par des caractres insignifiants, et tous remarquables par les
splendides couleurs mtalliques dont ils sont pars.




LES SPHCODES.


Ce nom signifie _semblable  une gupe_. Il n'y faut point attacher
d'importance, car il serait bien difficile de dire  quelle sorte de
Gupes peuvent bien ressembler des insectes noirs, avec l'abdomen rouge
au moins en partie. Vraies abeilles, il n'en faut pas douter (fig. 99 et
100). Ce sont mme de trs proches parents des Halictes. Ils en ont la
physionomie gnrale, si bien que lorsqu'on a affaire  un Halicte 
abdomen rougetre, comme il en existe quelques-uns, il n'y a pas qu'un
dbutant qui puisse tre embarrass pour savoir si c'est vraiment un
Halicte, ou bien si ce ne serait pas plutt un Sphcode.
L'hymnoptriste exerc lui-mme aura besoin de recourir  la loupe,
pour constater si le cinquime segment prsente ou non l'incision
caractristique des Halictes, et dont il n'y a pas trace chez les
Sphcodes. Pas de trace est trop dire, car ce que la loupe ne montre
pas, le microscope le rvle: il existe chez les Sphcodes un rudiment
bien prs d'tre effac, mais cependant bien rel, de l'incision
pr-anale, perdu sous les poils qui frangent le cinquime segment. Autre
caractre distinctif,--celui-ci trs important, et nous y
reviendrons,--les pattes postrieures sont, chez les Sphcodes,
absolument dpourvues de poils collecteurs. Tout le reste est des
Halictes, tout, jusqu' des dtails insignifiants de la nervation
alaire, de la structure de la bouche. C'est  peine s'il faut signaler
une sculpture ordinairement fort grossire du thorax, qui est
ordinairement presque tout  fait glabre. Les mles ne sont pas moins
halictiformes que les femelles; leurs antennes linaires, allonges,
sont, par les proportions relatives et la forme de leurs articles, de
vraies antennes de Halictes: leur corps est un peu moins lanc, leur
chaperon point tach de jaune, c'est l tout ce qui les distingue.

[Illustration: Fig. 99.--Sphecodes gibbus, femelle.]

[Illustration: Fig. 100.--Sphecodes gibbus, mle.]

Enfin, dans la plupart des espces, comme chez les Halictes, les
femelles, fcondes en automne, passent l'hiver profondment terres
dans les talus, o, le printemps suivant, on les voit voler et fureter
dans les trous.

* * *

On a rarement mconnu les affinits des Sphcodes; mais leur genre de
vie a fait l'objet de bien des discussions. Encore aujourd'hui, les
apidologues sont loin d'tre d'accord  leur endroit. Comme pour les
Prosopis,  ct desquels on les a souvent rangs,--bien mal  propos,
il faut le dire--on est  savoir si les Sphcodes sont nidifiants ou
parasites.

Lepeletier de Saint-Fargeau, se fondant sur l'absence d'organe
pollinigre, voyait en eux des parasites. C'tait aussi le cas des
Prosopis, dont le non-parasitisme a t dmontr depuis. Mais pour les
_Sphcodes_, la preuve n'a jamais t faite; personne encore n'a vu et
dcrit leurs nids, n'a recueilli leurs cellules, n'a t tmoin de leur
closion. On possde, il est vrai, les observations de F. Smith, de
Sichel; mais elles sont loin d'tre concluantes. Ainsi l'auteur anglais
aurait constat seulement, dans un mme talus habit par des Halictes et
des Sphcodes, que ceux-ci n'entraient jamais dans les galeries des
premiers. Quant  Sichel, tout comme Lepeletier, qu'il veut rfuter, il
est manifeste qu'il est _a priori_ convaincu, mais en sens inverse. De
ce que le non-parasitisme des Prosopis et des Cratines est dmontr,
malgr l'absence d'appareil collecteur, il induit le non-parasitisme des
Sphcodes. Il va mme jusqu' leur attribuer la facult de recueillir le
pollen avec la tte. Les Sphcodes, comme les Prosopis, comme toute
espce d'insecte  face plus ou moins velue, peuvent, en se vautrant
dans les fleurs, se charger de pollen, non seulement par la tte, mais
par n'importe quelle partie du corps, et les mles, qui ne rcoltent
pas, aussi bien que les femelles. Cela n'a nulle signification comme
preuve de rcolte.

On a le droit, semble-t-il, d'tre plus exigeant que les auteurs que
nous venons de citer, et d'attendre, pour avoir la certitude que les
Sphcodes approvisionnent eux-mmes leurs cellules, que leur
nidification ait t observe.

On ne peut cependant s'empcher de remarquer, que les allures de ces
animaux ne parlent gure en faveur d'habitudes laborieuses. Durant toute
la belle saison, on peut voir les Sphcodes planer sur les talus et les
chemins battus, s'introduire dans quelque galerie de Halicte, en
ressortir bientt pour se mettre  la recherche d'une autre,  la
manire d'une Nomade. Tout autres sont les faons d'une abeille
nidifiante. Elle n'a que faire de visiter plusieurs galeries; elle n'en
frquente qu'une, toujours la mme, la sienne propre, o elle entre sans
hsiter, charge de pollen, d'o elle sort prestement, allge de son
fardeau, pour revenir, au bout de quelque temps, avec une provision
nouvelle. Une fivreuse activit,--on dirait mme la notion de la valeur
du temps et le souci de n'en point perdre--distingue toujours l'abeille
laborieuse de l'abeille parasite, lente et cauteleuse dans ses
mouvements. Ces diffrences d'allures ont, comme indice des moeurs
relles, une importance qui ne saurait chapper au naturaliste quelque
peu familiaris avec les habitudes des Hymnoptres.

Les Sphcodes paraissent donc unis aux Halictes par des rapports
absolument semblables  ceux qui lient les Psithyres aux Bourdons. Les
Sphcodes sont vritablement les Psithyres des Halictes. Attachs
biologiquement  eux, ils les accompagnent dans tout leur domaine
gographique: on a trouv des Sphcodes jusqu'en Australie.




LES DASYPODES.


Les Abeilles du genre _Dasypoda_ (pieds velus) sont remarquables, entre
toutes celles de nos contres, par l'extraordinaire dveloppement de
leur brosse tibio-tarsienne.

[Illustration: Fig. 101.--Dasypode femelle.]

[Illustration: Fig. 102.--Dasypode mle.]

Outre ce caractre, qui constitue le trait le plus frappant de leur
physionomie, elles se distinguent par leur abdomen fortement dprim,
obtus au bout, presque nu, garni seulement sur le bord des segments de
larges franges souvent interrompues, sauf au moins la dernire, qui
toujours est entire et trs fournie. Le mle, dont le corps est plus
velu, a l'abdomen attnu en arrire, orn de franges continues  tous
les segments. Les antennes, plus longues chez le mle, sont toujours
arques dans les deux sexes. Leur vestiture est gnralement fauve;
quelques-unes sont presque entirement habilles de noir. Leurs espces,
peu nombreuses,--une douzaine pour toute l'Europe,--sont estivales ou
automnales. Les Composes, particulirement les Chicoraces, sont leurs
plantes de prdilection; une espce (_plumipes_) visite exclusivement
les Scabieuses.

La plus commune d'entre elles, la _Dasypoda hirtipes_, faisait dj au
sicle dernier, avant mme d'tre baptise, l'tonnement de Conrad
Sprengel, par les normes charges de pollen qu'elle charrie. On
comprendra donc que, continuateur reconnaissant de Sprengel, je me sois
laiss aller aussi mainte fois  considrer cette jolie Abeille[20].
Ainsi s'exprime Hermann Mller, le continuateur distingu, non seulement
de Sprengel, mais aussi de Darwin, dans l'tude des rapports des Fleurs
et des Insectes. Nous lui devons, sur la _Dasypode  pieds velus_ (fig.
101 et 102), un fort intressant mmoire, auquel nous emprunterons les
faits contenus dans ce chapitre.

* * *

La Dasypode creuse des terriers dans les sols argilo-sableux. Quand un
terrain parat lui convenir,--et elle ne ddaigne pas les endroits
battus par les pieds des passants,--on la voit l'entamer de ses
mandibules et de ses pattes antrieures, puis abandonner le travail
commenc, pour le renouveler  deux ou trois reprises, avant de se
dcider dfinitivement  le poursuivre. Quand le trou est assez
approfondi pour que son corps puisse s'y cacher entirement, on voit que
les longs poils jaunes de ses pattes postrieures ne lui servent pas
uniquement pour le transport du pollen. Elle les emploie aussi pour
refouler la terre qu'elle a dtache du fond de sa galerie jusqu'
l'orifice, et pour la rejeter au loin.

[Illustration: Fig. 103.--Dasypode travaillant  sa galerie.]

Dans cette opration, la Dasypode remonte  reculons dans son trou, les
jambes postrieures ployes sous le corps, et appliques contre
l'abdomen, dont la face infrieure, avec les poils des pattes, refoulent
le sable vers l'entre. L'abeille, toujours marchant  reculons, sort du
trou, et l'on constate qu'elle ne se meut ainsi qu'avec ses pattes
intermdiaires. Elle les tient fort cartes de part et d'autre, et les
fait mouvoir alternativement  intervalles gaux. En mme temps, les
pattes antrieures balayent le sable refoul, en le lanant par-dessous
le corps entre les pattes intermdiaires, et cela d'un mouvement si
rapide, qu'on a peine  reconnatre qu'elles excutent leur va-et-vient
environ quatre fois en une seconde. Quant aux pattes postrieures,
suivant un autre rythme, beaucoup plus lent, elles sont alternativement
ramenes en arrire, de manire  s'allonger droit sous le ventre, puis
cartes (figure 103), toujours galement tendues, jusqu' faire un
angle droit avec l'axe du corps; dans ce dernier temps, elles rejettent
 droite et  gauche, avec les longs poils de leurs brosses, le sable
que les jambes antrieures ont balay en arrire, la seconde prcdente.
Ce double mouvement des pattes postrieures dure ainsi environ une
seconde. De cette faon s'tablit, depuis l'entre de la galerie
jusqu' la distance  laquelle l'abeille s'avance  reculons, un large
sillon, au milieu duquel rgne une crte troite, correspondant  la
position des pattes ramenes sous le ventre; et,  droite et  gauche,
se voient les traces de ces mmes pattes djetes, au point o s'arrte
leur coup de balai. Tous ces mouvements s'excutent sans aucune
interruption, si ce n'est un arrt trs court des jambes de devant, au
moment o les postrieures ramenes vont s'carter de nouveau.

Ainsi, chaque paire de pattes, suivant un rythme particulier, et
remplissant un rle distinct, concourt  un mme but, l'expulsion du
sable loin de l'orifice. Ce travail excut, l'abeille retourne aussitt
au fond de son terrier; on la voit rapparatre bientt, avec une
nouvelle charge de sable, et la mme suite d'oprations se rpte. Dans
une circonstance o la trane de sable s'tendait  7 centimtres loin
du trou, H. Mller compta qu'il fallait  l'abeille une demi-minute 
peine pour entrer dans la galerie, creuser, balayer et rentrer de
nouveau. Quand l'abeille juge la trane de sable assez tendue, elle
conomise le temps et la peine en en commenant une autre. Finalement
elle ferme sa galerie, aprs l'avoir approvisionne comme il va tre
dit, et un petit monticule de sable nouvellement extrait en surmonte
l'entre.

Le temps que l'abeille sjourne dans sa galerie pour l'approfondir
dpend naturellement de la longueur qu'elle lui a dj donne. Tantt
elle n'y reste que quelques secondes; d'autres fois une minute et demie,
et jusqu' deux minutes. Un quart de minute lui suffit d'ordinaire pour
balayer le sable rejet jusqu'au bout de la trane. Elle n'en atteint
pas toujours l'extrmit; si la charge est plus faible, elle se contente
de quelques coups de balai et rentre aussitt.

Les galeries atteignent, ordinairement une profondeur de 4--6
dcimtres; mais elles peuvent ne pas dpasser 2 ou 3. D'abord un peu
obliques, elles plongent bientt  peu prs verticalement, sans trop de
rgularit cependant, et en s'inflchissant d'un ct ou de l'autre.
Exceptionnellement, on les voit s'carter beaucoup de la ligne droite,
parfois mme dcrire une sorte de spirale.

Le fond de la galerie se dvie toujours  angle droit et constitue une
cellule. D'autres cellules sont creuses  des hauteurs d'environ deux
centimtres les unes des autres, et diversement orientes. Leur nombre
varie d'une galerie  une autre. H. Mller en a compt 6, d'autres fois
plus, pour un mme conduit. Ces cellules sont arrondies et closes de
toutes parts. Chacune contient une masse de pollen avec une larve ou un
oeuf.

Quand la Dasypode a approvisionn la premire cellule, celle du fond, et
y a pondu son oeuf, elle la bouche avec la terre provenant des dblais
de la seconde cellule qu'elle creuse au-dessus. Et ainsi de suite. De
cette faon elle n'a point  creuser tout exprs, pour se procurer les
matriaux ncessaires  la clture. Mais, d'autre part, comme chaque
cellule reprsente un certain espace vide, occup par la pte
pollinique et la larve, il reste un excdent de dblais, qui sert 
combler le canal principal. L'abeille n'a de la sorte rien  rejeter en
dehors de la galerie, tant qu'elle construit les cellules.

Il est  remarquer que la Dasypode ne prend aucun soin de polir ni de
vernisser la paroi intrieure des cellules, comme tant d'autres Abeilles
le pratiquent. La loupe n'y montre que le sable empreint de pollen ml
de miel.

Toutes les cellules termines, la galerie est bourre de terre jusqu'
l'orifice, que rien ne fait plus reconnatre au dehors, si ce n'est la
couleur diffrente du tampon qui le bouche.

* * *

Les Dasypodes, comme nombre d'autres Abeilles solitaires, peuvent, quand
leur nombre et une exposition favorable s'y prtent, former des colonies
plus ou moins populeuses. Circonstance on ne peut plus propice 
l'observation, et qui n'a point fait dfaut  H. Mller. Aussi la
biologie de la Dasypode peut-elle compter aujourd'hui parmi les mieux
connues,  ct de l'histoire des Abeilles Ronge-bois ou des Coupeuses
de feuilles de Raumur.

Nous avons assist au travail normal et rgulier du forage des galeries
et de la construction des cellules. Divers accidents peuvent en dranger
le cours, et y apporter un trouble plus ou moins srieux. Tels sont les
pitinements des passants, qui bouchent les terriers, les grandes pluies
d'orage, qui les engorgent de terre dlaye.

Que l'abeille soit surprise par ces contretemps, alors qu'elle est en
train de forer ou d'approvisionner les cellules, elle ne tarde pas 
remettre les choses en tat. Les galeries sont dbouches, le sable ou
la terre humide rejets  l'extrieur. Si l'accident est survenu un peu
tard dans la journe, au point qu'il n'y ait plus  sortir pour aller
aux provisions, le dblai est simplement accumul en petit tas au-dessus
de l'orifice, qui reste ferm. Si le soleil doit encore rester plusieurs
heures sur l'horizon, les galeries sont rouvertes, et un trou est perc
 cet effet sur le ct du petit monticule de terre rejete.

Les drangements peuvent se rpter plusieurs fois de suite; le dgt
est toujours rpar de mme par la patiente abeille. Seulement le
monticule de terre rejete hors de la galerie devient chaque fois plus
petit, parce que chaque fois moins de terre est repousse  l'intrieur.
Alors aussi l'orifice, qui jadis s'ouvrait sur le ct du petit tas de
terre, s'ouvre juste au sommet. C'tait par conomie de peine qu'il
tait d'abord pratiqu sur le ct.

Pourquoi ces monticules, qui n'existaient pas au dbut? La raison en est
bien simple. Si la Dasypode, creusant le canal principal, s'vertuait 
refouler, sans plus, tous les dblais hors du trou, un norme cne de
dblais s'entasserait au-dessus, avec menace perptuelle d'boulements
et obstruction frquente de la galerie. De l vient la ncessit de
dblayer la porte d'entre, et d'tendre les djections au loin.
Pareille ncessit n'existe plus, quand il n'y a qu' jeter dehors
quelques pelletes.

La Dasypode ne creuse pas toujours ses nids en terrain horizontal, ce
qui rend indispensable la manoeuvre curieuse, mais pnible, de
l'expulsion des dblais  distance. Elle peut nicher aussi dans un sol 
surface incline. La pente naturelle suffit alors  empcher la terre
extraite de stationner sur l'orifice, et l'abeille est dispense du
supplment de travail que nous avons dcrit.

Mais revenons aux galeries obstrues. Leur dgagement n'est qu'un jeu,
si l'abeille est  l'intrieur au moment de l'accident, et c'est
gnralement ce qui a lieu, quand il s'agit de la pluie, l'abeille se
htant toujours de rentrer  temps chez elle. Mais il en va bien
autrement quand elle est dehors, et qu'un pied malencontreux a ferm
l'entre du logis. La pauvre Dasypode cherche de et del, creuse ici,
puis un peu plus loin; on la voit conduire ses dblais jusqu' 12
centimtres, l'instant d'aprs  2 ou 3 seulement; puis elle plante
encore l sa besogne commence, pour la reprendre ailleurs, et
l'abandonner de nouveau. Elle semble avoir perdu la tte, dit Mller.
Droute par un vnement que l'instinct ne prvoit point, incapable de
retrouver l'endroit prcis o est cache sa galerie, et mme de la
chercher, elle qui peut seulement la reconnatre en la voyant, elle n'a
qu'une chose  faire, oublier, et agir comme si la galerie n'avait
jamais exist. Et c'est ce qu'elle fait. Elle s'envole et ne reparat
plus.

Mller en a vu une autre, en semblable dconfiture, souille de terre,
chercher avec effort  pntrer dans la galerie trop troite d'une autre
espce d'insecte, puis y renoncer, aller s'introduire dans le trou d'une
autre Dasypode; en ressortir aprs ne s'tre pas trouve chez elle, sans
doute; voler quelque temps de ct et d'autre, enfin se perdre au milieu
de ses pareilles.

Cette dernire Dasypode, remarque Mller, tait vraisemblablement en
train d'approvisionner, avant l'accident, tandis que la premire en
tait encore  creuser sa galerie.

Autre exprience. Une Dasypode charge de pollen rentre dans sa galerie.
L'observateur y introduit un jonc, et en creusant vers le fond, perd la
trace du conduit. Il met  jour cependant, d'abord du sable ml de
pollen, puis une boule de pte, et aussi l'abeille elle-mme, dj
dbarrasse d'une partie de sa charge. Elle se met  voler au-dessus de
sa demeure bouleverse, se pose un instant auprs, puis s'en va voleter
 plusieurs mtres, revient encore, recommence ses vaines recherches;
enfin, aprs avoir mis le nez  l'entre de plusieurs galeries,
s'introduit dans l'une d'elles.

Pourquoi ne s'est-elle pas dcide  s'en faire une autre? En train
d'approvisionner, quand elle a t prive de son domicile, c'est
approvisionner qu'il lui faut, et non creuser la terre. Et elle se
faufile dans une galerie trangre, o elle trouve tout dispos pour
qu'elle puisse continuer le travail interrompu.

Une certaine dose de raison et d la porter  recommencer son travail
devenu inutile,  se refaire une galerie. L'instinct ne permet pas ce
retour en arrire,  une priode antrieure  celle o l'interruption
s'est produite. L'abeille se rsout plutt  violer la proprit
d'autrui,  s'emparer d'un terrier o elle retrouve ce qu'elle a perdu,
des cellules  btir et approvisionner.

Toutefois, rien d'absolu. Si elle n'et point trouv ce qu'il lui
fallait, lasse  la fin par d'inutiles recherches, elle se serait
rsigne  recommencer ses travaux,  creuser une nouvelle galerie. H.
Mller en a vu la preuve, au moins indirecte, lorsque, aprs avoir
boulevers des centaines de galeries dans une colonie, il en trouva le
surlendemain, au mme endroit, des centaines de nouvelles, qui ne se
fussent point tablies, s'il avait laiss les choses en l'tat.

L'irrsistible instinct peut donc tre vaincu, dans le cas de force
majeure, et cder la place  l'intelligence.

Les violations de domicile de la part de Dasypodes prives de leurs
galeries, comme celle dont il vient d'tre parl, ont souvent pour
consquence des drames analogues  ceux que nous connaissons dj chez
les Chalicodomes. H. Mller a t tmoin d'un duel fort vif entre une
Dasypode rentrant au logis et une trangre qui avait tent de s'en
emparer pendant son absence. Aprs un combat long et acharn, o tantt
l'une, tantt l'autre avait eu le dessus, l'observateur vit,--comme 
l'ordinaire parmi les Abeilles,--la force rester du ct du droit, et la
lgitime propritaire mettre la voleuse en fuite.

* * *

Aussitt le conduit principal termin et la premire cellule creuse, la
Dasypode s'lance d'un vol imptueux  la picore, et s'y livre avec
cette vivacit qui fit l'tonnement de Sprengel:

Par une belle journe, dit-il, vers midi, je vis, sur une fleur
d'_Hypochoeris radicata_, une abeille qui portait  ses pattes
postrieures des pelotes de pollen d'une telle grosseur, qu'elles
causrent mon tonnement. Elles n'taient pas beaucoup moindres que le
corps de l'insecte tout entier, et elles lui donnaient l'aspect d'une
bte de somme lourdement charge. Elle n'en volait pas moins avec une
grande vlocit, et non contente de la provision qu'elle avait amasse,
elle allait d'un capitule  un autre pour l'augmenter encore.

C'est, en effet, un curieux spectacle, que celui de cette abeille se
jetant sur une fleur de Chicorace, s'y vautrant au milieu des jaunes
fleurons, et s'y dmenant de tous ses membres avec une ptulance sans
gale. Dans ces fleurs riches en poussire fcondante, elle a bientt
fait de charger les longs poils de ses brosses de quantits normes de
pollen. Un vent mme violent ne la dtourne point de son travail; mais
le froid, la pluie, un temps couvert, ou mme la trop forte chaleur la
retiennent chez elle.

Quand elle est rentre avec sa charge de pollen, qui pse de 39  43
milligrammes, soit environ la moiti du poids de l'abeille elle-mme,
elle s'en dbarrasse dans la cellule, opration qui se fait  l'aide des
brosses tarsiennes des pattes moyennes, et exige une minute environ. Un
brin de toilette pour brosser le pollen qui salit la toison, et la voil
repartie. Elle fait ainsi de cinq  six voyages avant de mler du miel
au pollen qu'elle entasse dans la cellule. Le mlange fait, la pte
ptrie a la forme d'une boulette qu'elle entoure de sable humide, sans
doute pour la mettre  l'abri des pillards, puis elle repart encore.

De retour de cette expdition, qui est la dernire, elle nettoie la
boule de pte des grains de sable qui la protgent, et y ajoute une
nouvelle couche de pollen et de miel. Ce travail fait, la boule se
trouve munie sur un ct de trois petites saillies obtuses, faites aussi
de pte, une sorte de trpied sur lequel elle repose dans la cellule,
libre par ailleurs de tout contact avec la paroi (fig. 104, _d_). Elle
mesure alors 7  8 millimtres de largeur. L'abeille pond dessus un
oeuf, qui adhre  la pte, ferme la cellule avec de la terre, comble
entirement le court goulot qui mne au canal principal, et tout est dit
pour la premire cellule.

[Illustration: Fig. 104.--Larves de Dasypodes et leur pture.]

Elle passe  une autre qu'elle faonne, approvisionne, et clt enfin
comme il vient d'tre dit, et ainsi des autres.

L'oeuf (fig. 104, _a_), d'un blanc laiteux, long de 5  6 millimtres,
large des trois quarts d'un millimtre, un peu courb, est immdiatement
appliqu, par toute sa face concave,  la boule de pte. Au bout de
quelques jours, il en clt un ver (fig. 104, _b_) fort glouton, qui
s'attable aussitt, et dvore, en glissant de droite et de gauche, la
couche superficielle de la boule de pte, si bien qu'au bout d'un jour
il a au moins doubl de volume. Rampant toujours sur la boule et
rongeant seulement sa surface, il atteint  un moment les trois pieds
qui la soutiennent, et les mange. Il est assez gros alors pour ne plus
tre cras sous le poids de la masse globuleuse de pte qu'il tient
embrasse par sa face ventrale, et c'est elle qui tourne maintenant dans
la concavit de son ventre, toujours mange par le dessus, en sorte que,
jusqu'au dernier moment, elle conserve sa forme ronde (fig. 104, _e_).
L'vaporation tant nulle dans la cellule close et humide, et le ver ne
rendant rien, selon la rgle des larves d'Hymnoptres, le poids total
du ver et de la nourriture qui reste est  peu prs constant, et le ver
lui-mme, le repas termin, a sensiblement le poids de la sphre au
dbut. Il pse alors 100  140 fois autant que l'oeuf d'o il est
sorti, soit environ 0gr,26--0gr,35.

La larve repue et parvenue au terme de sa croissance se montre quelque
temps agite, inquite. Au bout de quelques jours, elle se dbarrasse du
rsidu de la digestion de son long et unique repas. Elle perd alors,
avec la couleur rougetre qu'elle devait au pollen contenu dans ses
voies digestives, plus du quart de son poids. Raidie, immobile, peu
excitable, elle attend, couche sur le dos et fortement vote, sans
filer de coque de soie, l't de l'anne prochaine.

Quand approche le temps de la transformation, la larve perd de son
apathique somnolence. Bientt elle mue et se transforme en une nymphe
trs irritable, que le moindre attouchement met en agitation. Cet tat
dure six semaines en moyenne. La jeune Dasypode frache close passe
encore plusieurs jours dans la cellule, avant de fouir le sol pour venir
 la lumire.

La Dasypode a un ennemi, un ennemi hrditaire, _Erbfeind_, dit H.
Mller, une petite mouche du genre _Miltogramma_.

Nous sommes en juillet; le temps est beau; il est huit ou neuf heures du
matin. Une grande activit rgne dans la cit des Dasypodes, d'o
s'lve un bourdonnement confus, peu intense. Les femelles vont et
viennent; les unes rentrent, lourdement charges de pollen; les autres
s'lancent vivement de leurs trous, pour se rendre aux champs. Un petit
nombre seulement sont encore occupes  creuser leur galerie. On ne voit
plus que quelques mles voleter de et del.

Prs de l'entre d'un certain nombre de terriers, on remarque une
mouche, de la taille  peu prs de celle des maisons. Que font donc l
ces trangres? Nous allons bientt le savoir. Voici une Dasypode qui
rentre avec sa charge; elle s'engloutit dans sa galerie. A peine entre,
une mouche est l, tout auprs de l'orifice o l'abeille a disparu; la
tte tourne vers l'entre, immobile, elle attend. Au bout d'une minute
un quart  peu prs, l'abeille a dpos son fardeau et s'lance de
nouveau au dehors. C'est le moment qu'attendait la mouche; prompte comme
l'clair, elle se jette dans la galerie.

Une fois l'attention veille par cette manoeuvre plus que suspecte,
on verra souvent, si l'on y prend garde, une Dasypode, qui rentre les
brosses pleines, suivie par une Miltogramme. A peine l'abeille entre
dans son trou, la mouche se pose auprs et attend sa sortie. Quand
l'orifice est sur le ct du petit cne d'jections, elle se tient juste
au-dessus; s'il est au sommet du cne, elle se tient  quelque distance,
jamais bien loin, sur une herbe, sur une feuille, la tte toujours
tourne vers l'entre.

L'abeille parfois s'aperoit de cette mouche qui la suit, et,
d'instinct, devine l'ennemi de sa race. Inquite, elle ruse alors, et
essaye de lui donner le change. Au lieu de se prcipiter dans son trou,
elle s'en loigne, va se poser  quelque distance, puis se lve pour
s'aller poser ailleurs. Mais l'invitable et tenace moucheron ne la
quitte ni de l'oeil, ni de l'aile, et toujours la suit,  la mme
distance, comme retenu par un fil invisible, se posant si elle se pose,
se levant quand elle se lve. De guerre lasse, l'abeille enfin se dcide
 rentrer, et la mouche se poste en faction  sa porte.

Au moment de ressortir, la Dasypode, qui se souvient, ne se presse point
de prendre son lan. Il semble que, dfiante, elle prouve le besoin de
scruter du regard les environs; rassure enfin, elle s'envole. La mouche
aussitt se jette dans la galerie qu'elle vient de quitter.

Qu'y va-t-elle faire?

L'observation effective n'a pu le constater. Mais la certitude n'en
existe pas moins. Dans la cellule approvisionne et prte  tre close,
la Miltogramme pond un oeuf. parfois deux ou mme trois. L'inspection
des cellules le rvle. A ct d'une larve morte de Dasypode se voient
souvent une, deux ou trois larves de mouche, ou autant de pupes en
tonnelet, dont la grosseur correspond  celle de la Miltogramme. Et bien
que la difficult d'lever ces pupes n'ait pas permis  H. Mller de les
mener  bien et d'en obtenir l'closion, nous ne douterons pas plus que
lui que ce ne soit l la progniture des Miltogrammes, nourrie aux
dpens de celle des Dasypodes.




LES PANURGUES.


Un corps noir et luisant (fig. 105 et 106), presque nu, une taille
petite ou mdiocre, une tte norme, une brosse volumineuse, donnent aux
Abeilles de ce genre une physionomie toute particulire. Le
dveloppement de l'appareil collecteur, qui ne le cde en rien, toutes
proportions gardes,  celui des Dasypodes, fait pourtant souponner
quelque affinit avec ces vaillantes Abeilles. Elle est en effet bien
relle; mais l'abondante poilure dont celles-ci sont recouvertes, et qui
manque presque totalement aux Panurgues, masque, extrieurement, une
ressemblance parfaite. Qu'on supprime ce trompe-l'oeil; qu'on pile,
avec la lame d'un canif, le corselet et l'abdomen d'une femelle de
Dasypode; on aura sous les yeux ni plus ni moins qu'un Panurgue de belle
prestance. La nervation des ailes est la mme; la brosse est toute
pareille; les pices buccales, seules, offrent une diffrence marque,
mais uniquement par leur longueur. On ne saurait, sous ce prtexte,
mconnatre une uniformit de type manifeste, et sparer, comme on l'a
fait quelquefois, les Panurgues des Dasypodes, pour les runir aux
Anthophorides.

[Illustration: Fig. 105--Panurgus dentipes, femelle.]

[Illustration: Fig. 106.--Panurgus dentipes, mle.]

Les habitudes, le genre de vie sont analogues. Et tout d'abord, comme
leurs cousines les Dasypodes, les Panurgues sont presque exclusivement
vous aux Chicoraces. Ils butinent dans leurs capitules avec une gale
vlocit, et s'y font, comme elles, d'normes charges de pollen. Cette
activit, qui a inspir le nom du genre (du grec _panourgos_, actif,
industrieux), n'est, bien entendu, le fait que des femelles. Quant aux
mles, une fois rassasis de pollen et de nectar, ils se blottissent au
milieu des tamines, et passent l de longues heures au soleil, dans
une paresseuse somnolence, tout saupoudrs de leur jaune poussire.

Comme les Dasypodes encore, les Panurgues travaillent dans la terre
battue, et suivant les mmes principes. Ils creusent de longues galeries
descendantes, vers le fond desquelles s'ouvrent, en diverses directions
rayonnantes, plusieurs cellules. Rarement aussi on les voit s'isoler
pour excuter leurs travaux; mais former au contraire des colonies plus
ou moins populeuses sur une tendue borne. Il parat mme, d'aprs une
observation de Lepeletier de Saint-Fargeau, que ces colonies ne sont pas
toujours une simple runion d'individus isols, et tout  fait
indpendants, malgr leur rapprochement. J'ai vu, dit cet auteur, une
espce de _Panurgus_, qui travaillaient  leur nid manifestement en
commun. Dans un sentier de jardin bien battu, un trou vertical d'environ
deux lignes de diamtre et d' peu prs cinq pouces de profondeur, tait
entour par huit  dix _Panurgus_ femelles charges de pollen. Restant
quelque temps  les observer, j'en vis sortir une femelle qui n'avait
plus de charge, et qui s'envola bientt. Elle sortie, une autre seule
entra, se dbarrassa de son fardeau, sortit et s'envola. Plusieurs se
succdrent ainsi et sortirent, puis s'envolrent pour aller  une autre
rcolte. Pendant ce temps, il en arrivait d'autres, charges, qui
s'arrtaient sur le bord du trou et attendaient leur tour pour entrer.
Des circonstances particulires empchrent l'auteur de continuer son
observation; mais il y a lieu de croire, avec lui, que chacune des
femelles qu'il avait vues entrer dans le mme trou, y creusait
isolment, et pour son propre compte, un certain nombre de cellules,
qu'elle approvisionnait et clturait, aprs y avoir pondu un oeuf.

Ainsi, pour ce qui est du travail des cellules, chacune se comporte
comme si elle tait seule; mais toutes utilisent la galerie d'accs;
toutes, en ceci, profitent du travail d'une seule, et s'pargnent ainsi
le temps et la peine d'tablir chacune une galerie particulire. Il y
aurait intrt  s'assurer si ce travail prliminaire lui-mme ne
s'excuterait pas en commun, et si plusieurs femelles ne se relayeraient
pas pour y prendre part  tour de rle.

Quoi qu'il en soit  cet gard, ce rudiment d'association, si modeste
soit-il, dnote, chez ces petites abeilles, une supriorit morale
sensible sur la plupart des Mellifres sauvages, dont l'humeur
batailleuse ne tolre pas le moindre empitement du voisin, chez qui
l'gosme le plus entier est l'unique loi rgissant leurs rapports
mutuels, et l'isolement complet, le bien suprme.




LES CILISSES.


[Illustration: Fig. 107.--Cilissa femelle.]

[Illustration: Fig. 108.--Cilissa mle.]

Ces Abeilles (fig. 107 et 108), dont les classificateurs n'ont su assez
longtemps que faire, sont reconnues aujourd'hui pour tre de proches
parentes des Dasypodes. L'air de famille, peu sensible extrieurement
chez les femelles, est frappant chez les mles. N'tait le trait
gnrique d'une cellule cubitale de plus, les mles de _Cilissa_
seraient invitablement pris pour des mles de Dasypodes. Les organes
buccaux ont la mme structure; la langue seulement est un peu plus
paissie vers le bout. Mais l'appareil collecteur est sensiblement
rduit. Nous n'avons plus ici les poils dmesurment longs de la brosse
des Dasypodes ou des Panurgues, mais des poils courts, raides,
exactement peigns, la brosse enfin de la plupart des Abeilles
solitaires.

Quant au genre de vie, il ne prsente rien de bien remarquable, ce qui
tient sans doute  ce qu'il n'a pas encore t tudi de prs. Tout ce
que j'en puis dire, c'est que le hasard m'a mis en possession d'une
cellule ou plutt d'un cocon de Cilisse, en forme de d  coudre,
contenant un mle mal venu. Ce cocon tait fait d'une trs mince
pellicule incolore, comme une pelure d'oignon, finement chagrine,
laissant transparatre un pais enduit bruntre, rsidu de pte
pollinique, preuve que cette pellicule tait l'oeuvre, non de la
larve, mais de la mre, qui en avait tapiss la cellule de terre, avant
d'y entasser les provisions. Nous trouverons ailleurs des enveloppes
semblables.

Trois espces de Cilisses vivent en France. L'une d'elles (_Cilissa
chrysura_) visite exclusivement les Campanules; une autre (_C.
leporina_), diverses Lgumineuses et particulirement le Trfle rampant;
la troisime (_C. melanura_) ajoute  ces dernires plantes la
Salicaire.




OBTUSILINGUES.


Ces abeilles ne sont reprsentes en Europe que par les deux genres
_Colletes_ et _Prosopis_.




LES COLLTS.


[Illustration: Fig. 109.--Langue d'abeille, courte et obtuse.]

[Illustration: Fig. 110.--Colletes succinctus, femelle.]

[Illustration: Fig. 111.--Colletes succinctus, mle.]

Au caractre tir de la forme de la langue (fig. 109), les hymnoptres
de ce genre ajoutent trois cellules cubitales, un appareil collecteur
non restreint au tibia et au tarse, mais tendu aussi au fmur et au
trochanter, que garnit une paisse houppe de poils recourbs, comme il
en existe chez les Andrnes, mais plus fournie que chez celles-ci. Le
thorax est abondamment couvert d'une villosit dresse; l'abdomen, trs
convexe, est toujours orn de franges marginales rgulires de poils
couchs, fauves ou blanchtres, suivant les espces. Enfin l'abdomen est
acumin  l'extrmit, qui n'est point garnie d'une frange anale (fig.
110 et 111).

Les moeurs des Collts sont depuis longtemps connues. Raumur avait
dj tudi une de leurs espces, le _C. succinctus_, dcrit ses organes
buccaux et fait connatre sa nidification.

Les Collts tablissent en gnral leurs galeries dans les talus
sableux. Tandis que la plupart des Abeilles choisissent, pour
l'dification de leurs demeures, une exposition mridionale ou
orientale, et semblent ainsi rechercher pour leur progniture le soleil
et sa bienfaisante chaleur, les Collts, tout au contraire, adoptent
souvent une exposition septentrionale. Les espces varient du reste 
cet gard, certaines prfrant le nord, d'autres le midi. Au _C.
succinctus_, c'est le nord qu'il faut. Ainsi l'avait observ Raumur, et
son observation a t confirme.

L'conomie intrieure de leurs nids est  peu prs celle des abeilles
prcdentes. Au fond d'une galerie plus ou moins longue, des cellules
latrales isoles, ou plusieurs  la file, dans un mme conduit. Mais
nos abeilles se distinguent, dans la confection de ces cellules (fig.
112), par une industrie que nous n'avons fait que mentionner  propos
des Cilisses. La paroi de terre n'est pas simplement polie; elle est
soigneusement tapisse d'une dlicate pellicule, incolore, transparente,
ayant l'aspect de la baudruche, mais incomparablement plus fine, bien
qu'elle soit compose de plusieurs feuillets, trois ou quatre au moins,
et si unie, si lustre, qu'elle dfie le plus merveilleux satin. Telle
est la tnuit d'un lambeau de cette membrane, que Raumur la compare 
ces tranes argentes que la limace laisse sur son chemin. Brle,
cette substance rpand la mme odeur que la soie. Mais elle n'en a point
la structure: nulle trame, nulle fibre ne s'y peut reconnatre. Comment
est fabrique cette membrane? Personne ne l'a vu, mais on suppose--que
faire de plus?--que c'est le produit d'une scrtion tendue par
l'insecte,  l'tat fluide, sur la paroi de la cellule, et qui se
concrte  l'air comme le fait la soie. Et l'on ajoute que la courte
langue bilobe de l'abeille est sans doute la spatule destine  tendre
ce vernis.

La cellule, remplie d'une pte semi-liquide, reoit un oeuf, qui est
pondu, non sur le miel, comme M. Fabre l'a vu chez les Anthophores, mais
un peu au-dessus, sur la paroi, selon M. Valry Mayet. La cellule est
bouche ensuite  l'aide de plusieurs doubles de la substance qui
tapisse la paroi. La pte se trouve ainsi enferme dans une sorte de
vessie membraneuse, close de toute part. Cette enveloppe, non seulement
est impermable au miel, mais elle constitue, selon M. Mayet, une
fermeture si hermtique, qu'elle clate avec un certain bruit, quand on
la comprime suffisamment entre les doigts.

[Illustration: Fig. 112.--Galerie de Colletes succinctus.]

La cellule close, qui a la forme ordinaire d'un d  coudre, ou bien
reste isole au fond du petit canal, ou bien plusieurs sont empiles 
la file.

La pte mielleuse que les Collts amassent dans leurs cellules a au
dbut, dit M. Mayet, un parfum dlicieux, analogue  celui du miel le
plus parfum; mais au bout de huit jours  peine il a commenc  aigrir.
Quand l'oeuf de l'abeille clt, la jeune larve n'a plus  sa
disposition qu'une pte aigrelette, rappelant le got de la cire et de
l'acide actique. Cette larve, du reste, s'accommode fort bien de cette
nourriture. Elle parat n'absorber tout d'abord que la partie la plus
fluide du mlange, qui s'paissit graduellement et finit par ne plus
tre qu'une pte assez ferme, dont la partie centrale seule est dvore,
le reste, soigneusement respect, demeurant, comme un pais enduit, tout
autour de la paroi. Comme le rat de la fable, ce ver se creuse ainsi une
chambrette dans la substance mme qui le nourrit. A ce rsidu concrt
et bruni adhre la pellicule, qui se dtache de la paroi de terre.

Alors que la plupart des Abeilles puisent en quelques jours leurs
provisions, les larves de Collts paraissent mettre un temps fort long
pour atteindre leur entier dveloppement. D'aprs M. Mayet, la larve du
_succinctus_, close dans les premiers jours d'octobre, n'a puis sa
pte et atteint sa taille dfinitive qu'aux derniers jours d'avril. Sa
transformation n'a lieu qu'au mois d'aot.

Il doit exister du reste de grandes variations  cet gard, suivant les
espces, dont les unes sont automnales, comme le _succinctus_, la
plupart estivales, et une absolument printanire, le _C. cunicularius_.
Les fleurs qu'elles frquentent sont par l mme assez varies. Mais la
conformation spciale de leur langue, adapte  une autre fonction, nous
l'avons vu, en mme temps qu' la rcolte du miel, leur interdit l'accs
des corolles tubuleuses troites, dont ces abeilles ne sauraient
atteindre le nectar. Elles visitent assidment les _Eryngium_,
_Senecio_, _Achilla_, _Anthmis_, le rsda, le lierre etc., toutes
fleurs dont les nectaires sont facilement accessibles et n'exigent pas
une trompe allonge.

* * *

M. Mayet, dont nous venons de citer plusieurs fois les observations, n'a
pas seulement beaucoup enrichi l'histoire propre des Collts d'une
multitude de faits intressants; il a de plus ajout des donnes
importantes  l'histoire de leurs parasites; il a surtout tendu d'une
manire remarquable nos connaissances sur l'volution des Mlodes, pour
lesquels nous devions dj tant  Newport et  M. Fabre, dont les
observations sont connues du lecteur (voy. _Anthophores_). Nous ferons,
dans les pages qui suivent, beaucoup d'emprunts  M. Mayet.

Les demeures des Collts sont frquentes par de nombreux parasites.
Nous ne citerons que pour mmoire les _Forficules_, que F. Smith a
souvent trouves dans leurs galeries, o elles avaient mis les
provisions, et peut-tre les habitants, au pillage; les _Miltogrammes_,
que nous rencontrons encore ici, mais dont les mfaits n'ont pas t
suffisamment constats. On sait depuis longtemps que des abeilles
parasites, les lgants _Epeolus_, sont leurs ennemis attitrs. A cette
liste il faut ajouter un Mlode, un _Sitaris_, tudi par M. V.
Mayet[21].

Nous sommes assez peu renseigns sur les faits et gestes des _Epeolus_,
bien que depuis longtemps on sache qu'une de leurs espces, la plus
rpandue, l'_Ep. variegatus_, se dveloppe dans les nids de divers
Collts. On les voit souvent voleter sur les mmes talus, visiter les
mmes fleurs que leurs htes; on les surprend souvent entrant dans leurs
galeries; on les a plus d'une fois obtenus de leurs cellules. Mais on
n'en savait pas davantage.

Nous devons  M. V. Mayet la connaissance des tats de larve et de
nymphe de l'_Ep. tristis_, une jolie espce au corps noir, orn de
dessins blancs, qui n'avait encore t observe qu'en Russie, et qui est
parasite du _Colletes succinctus_. M. Mayet n'a pu nous dire comment
l'abeille parasite parvient  s'introduire chez l'abeille rcoltante.
Toujours est-il, dit l'observateur, que l'_Epeolus_ parat faire bon
mnage avec cette dernire... Bien souvent les deux ennemis se
rencontrent  l'entre d'une galerie; mais aucune lutte ne s'engage;
bien plus, le _Colletes_ cde toujours le pas  l'_Epeolus_. Si
l'abeille voit entrer le parasite dans son corridor, elle attend
patiemment qu'il ressorte; l'instinct ne lui dit pas qu'elle a devant
elle un destructeur de sa race. Admirable loi de la nature, qui veut que
rien n'entrave la grande loi de l'quilibre des espces! Fabre a, du
reste, fait des observations analogues sur la _Melecta armata_, parasite
des Anthophores. Nous avons dj not des faits de cet ordre, et tch
d'en donner une explication.

La larve de l'_Epeolus tristis_ a achev les provisions destines  la
larve du _Colletes_ dans le mois de mars. Elle se transforme en nymphe
dans le mois d'aot, et en insecte parfait quatorze jours aprs.

* * *

Arrivons au plus intressant des parasites du Collts, au _Sitaris
Colletis_.

Le lecteur connat dj les faits concernant les mtamorphoses
compliques des Mlodes. Nous n'avons pas  y revenir: le _Sitaris_ de
M. Mayet ne prsente  cet gard rien qui le distingue sensiblement de
celui de M. Fabre. Mais ses habitudes prsentent quelques diffrences,
que M. Mayet nous fait connatre, en y ajoutant des nouveauts d'un haut
intrt, qui viennent heureusement complter les observations de ses
prdcesseurs, auxquels il ne s'est pas montr infrieur soit en
sagacit, soit en exactitude.

Les triongulins du _Sitaris humeralis_, d'aprs M. Fabre, clos en
septembre, passent l'hiver dans les galeries des Anthophores, et ne
pntrent dans les cellules qu'au printemps. Ceux du _Sitaris Colletis_,
clos dans la seconde quinzaine de septembre, se mettent en campagne du
20 septembre au 6 octobre. Les galeries sont envahies de leur arme
microscopique, de sorte que les abeilles, qui n'ont commenc leurs
travaux d'excavation que vers le 18 septembre, se trouvent ds les
premiers jours attaques par eux.

Elles sont assaillies surtout la nuit, quand, les travaux du jour
termins, elles viennent s'abriter dans la premire galerie qui s'offre
 elles. Aucun instinct ne les guide pour viter ces destructeurs
acharns de leur race. En un instant la pauvre abeille est envahie par
tous les triongulins qui se trouvent autour d'elle. Des pattes ils
grimpent sur le dos, et vont se cramponner  un poil du thorax, dans le
voisinage des ailes. L'abeille a beau se dbattre, peigner rudement sa
toison de ses brosses tarsiennes; opinitre et tenace, le pou n'en a
cure. Les triongulins sont-ils trs nombreux, une centaine par exemple,
l'exprience a montr  M. Mayet que l'abeille couverte de cette vermine
est paralyse dans tous ses mouvements et meurt, au bout de quelques
heures, de fureur et d'efforts impuissants, sans doute, car son
piderme coriace est  l'abri de toute morsure. Ceci nous rappelle les
abeilles mourant de la rage, par suite de leur invasion par les
triongulins des Mlos. Mais il n'en va pas ainsi d'habitude: les
triongulins, disperss comme on l'a vu, sont rarement en nombre dans une
mme galerie.

Une fois tabli sur le vhicule vivant, le triongulin, tmoin impassible
des alles et venues de l'abeille, du creusement de la galerie, de la
prparation et de l'approvisionnement de la cellule, attend patiemment
l'heure critique, le moment de la ponte. Il quitte alors le dos de
l'abeille, seul ou accompagn de deux ou trois rivaux, ou plus, s'il en
existe, et,  l'instant o l'oeuf du Collts est coll  la paroi, il
saute dessus ou sur la paroi mme.

Voici donc notre ennemi introduit dans la place. Il a pris enfin
possession de l'oeuf qu'il a mission de dtruire. Il s'y cramponne
solidement au moyen des crochets robustes dont ses pieds sont arms, et
surtout au moyen d'un appareil spcial, dont le 8e segment abdominal
est pourvu, qui distille sans cesse une matire visqueuse analogue  la
soie.

De larve carnassire, le triongulin va devenir larve mellivore. Le
lecteur sait comment. Mais ici se place une observation fort
intressante, dont il n'existe aucune trace dans les mmoires de M.
Fabre.

Sur les six cents cellules environ que j'ai emportes et observes dans
mon cabinet, poursuit M. Mayet, j'en ai trouv trente ou quarante qui
n'taient habites ni par des _Colletes_, ni par des _Sitaris_. J'ai
ouvert toutes ces cellules. Dans toutes j'ai trouv la provision de miel
intacte, et  la surface de ce miel, ou immergs dans cette substance,
de deux  cinq triongulins morts.

Sans doute, me suis-je dit, ou l'oeuf a t insuffisant pour nourrir
plusieurs convives, ou une lutte acharne, fatale  tous les
combattants, s'est livre sur cette arne d'un nouveau genre. Mais ce
n'tait l qu'une hypothse. Il me restait  la confirmer par
l'observation.

Dsireux d'approfondir ce point intressant, j'ai attendu le mois de
septembre avec impatience. Je me suis appliqu  observer un grand
nombre d'abeilles en train d'approvisionner leurs cellules. Avec un
petit carr de papier blanc fix dans le talus au moyen d'une pingle,
je marquais le matin les galeries o j'avais vu entrer les abeilles
charges de pollen, et si le soir l'approvisionnement tait termin, je
m'emparais de la cellule, sinon, je remettais au lendemain.

J'ai transport ainsi dans mon cabinet quarante de ces cellules, toutes
closes du jour ou de la veille...

Huit renfermaient chacune un triongulin occup, soit  essayer
d'entamer la peau de l'oeuf, soit, y ayant russi,  s'abreuver du
liquide albumineux qu'il contient. Quatre enfin renfermaient plusieurs
triongulins, qui, dans une agitation extrme, se livraient soit sur
l'oeuf, soit contre les parois de la cellule,  une lutte acharne,
qui parfois durait vingt-quatre heures.

J'avais en ce moment-l quatre ou cinq pontes de _Sitaris_ closes dans
des tubes, c'est--dire plus de deux mille triongulins qui ne
demandaient que le combat. J'en mis un ou deux dans chacune des cellules
qui n'en renfermaient qu'un seul, et j'eus ainsi une douzaine de champs
de bataille  observer. La lumire ne parat nullement gner les
combattants. Tantt ils se prcipitent l'un contre l'autre, les
mandibules ouvertes; tantt ils se poursuivent sur les parois de leur
troit domaine, au risque de tomber dans le miel. Chacun des champions
cherche  saisir son ennemi entre les plaques cailleuses qui recouvrent
les anneaux. C'est la plus rigoureuse application de la lutte pour la
vie, de Darwin. Quand le plus vigoureux ou le plus habile a russi 
introduire ses crocs dans le dfaut de la cuirasse, il soulve son
adversaire  la force des mandibules, et le met ainsi dans l'impuissance
la plus complte. Le cou tendu, fortement cramponn au moyen des
crochets de ses tarses et de l'appareil fixateur dont j'ai parl plus
haut, le vainqueur reste ainsi immobile des heures entires, abaissant
seulement de temps en temps son ennemi pour le mieux saisir et le mieux
transpercer. Quand le vaincu, puis par ses blessures, est jug hors de
combat, il est prcipit dans le miel, o, bientt englu, il achve de
mourir.

Pendant ce temps-l, il arrive souvent qu'un troisime larron profite
de la bataille pour s'emparer de l'oeuf et y plonger la tte. Quand le
vainqueur vient prendre possession du prix de sa victoire, il trouve
ainsi la place occupe. Alors c'est une nouvelle lutte qui commence;
mais elle ne ressemble en rien  la premire: la ruse seule est
employe. Le triongulin occup  sucer l'oeuf ne se drange jamais; il
est passif sous les coups de son ennemi; se faisant le plus petit
possible, il resserre tant qu'il peut les anneaux de son abdomen; mais,
en gnral, s'il n'est pas vaincu le premier jour, il l'est le second.
Son appareil digestif, gonfl par les sucs nourrissants qu'il absorbe,
ne tarde pas  dtendre les anneaux de l'abdomen, et alors l'ennemi, qui
veille, a bientt fait de le blesser  mort. Il est  son tour prcipit
dans le miel.

Dbarrass de tout concurrent, notre triongulin peut enfin arriver 
cette nourriture tant dsire. Il a bientt trouv l'ouverture pratique
 l'oeuf par sa dernire victime, et il y plonge la tte avec ardeur.
Mais il n'est pas au bout de ses peines. L'oeuf de l'abeille est juste
suffisant pour un triongulin. Au bout de quatre  cinq jours, notre
affam est, la tte en bas, au niveau du miel, sur la dpouille fane de
l'oeuf, qui, dtendue, s'est affaisse le long des parois de la
cellule. Il lui manque toute la nourriture que son dernier ennemi a
absorbe avant de mourir; et, incapable de subir la premire mue, il
meurt  son tour, reste suspendu  la peau de l'oeuf, ou va augmenter,
dans le liquide sucr, le nombre des noys.

Ce qui s'est pass l, sous mes yeux, dans mon cabinet, se passe
videmment dans les cellules enfonces dans les parois des talus; et
c'est ce qui explique le nombre relativement considrable de cellules
pleines de miel et qui ne renferment que des triongulins englus et la
dpouille fltrie de l'oeuf du _Colletes_.

Quelquefois cependant le triongulin victorieux parvient  la premire
mue. Mais s'il franchit sans y succomber cette phase critique, tt ou
tard il meurt avant d'arriver  l'tat parfait; ou, s'il y parvient (une
fois sur cent peut-tre, dit M. Mayet), son volution est
considrablement retarde, et prend deux annes au lieu d'une.

L'tonnante histoire que celle de ces _Sitaris_! Est-elle le propre du
seul parasite des _Colletes_? Il est probable que non. Bien que les
observations de M. Fabre n'aient fait souponner rien de semblable, il y
a tout lieu de croire que les cellules des Anthophores doivent tre le
thtre de scnes analogues. Il est constant, en effet, que chez ces
abeilles, comme chez celles dont il vient d'tre question, un certain
nombre de cellules contiennent des provisions que nul insecte ne
dvore. On se l'expliquait, ou par une ngligence (peu probable!) de la
mre, qui aurait clos la cellule sans y pondre, ou par la mort de
l'oeuf lui-mme. Nous savons maintenant qu'une autre explication est
possible, et il y aurait intrt  la vrifier.

Ces luttes acharnes, ces duels successifs, o la victoire ne sauve
pas--ou bien rarement--le vainqueur lui-mme, mritent bien de fixer
notre attention. Que l'Abeille travaille en pure perte pour sa
progniture, cela importe peu, au fond, quand un parasite profite de son
labeur, et s'approprie le repas qu'elle avait prpar pour ses enfants.
Mais que dire, quand le festin servi n'est mang par personne? Un
finalisme outr trouvera-t-il encore ici  se satisfaire et  soutenir
que tout est rgl pour le mieux? A quoi bon alors cette pte livre 
la moisissure? Le cas est prjudiciable  la ligne de l'Abeille; il
l'est autant, et plus,  celle du parasite. La fin serait-elle peut-tre
la restriction de l'une et de l'autre? Mais le bon sens, timidement,
pourrait objecter qu'il tait alors plus simple, plus humain--si le mot
est permis--de rduire d'autant la fcondit des deux races.




LES PROSOPIS.


Les Prosopis sont des abeilles de taille en gnral fort petite,
remarquables, au premier aspect, par la nudit de leur tgument, dont le
fond, le plus souvent noir, quelquefois partiellement rougetre, est
presque toujours orn de taches ou de traits blancs ou jauntres. Les
espces mridionales sont souvent trs richement et trs gaiement
barioles. Le nom de _Prosopis_ (du grec _prosopis_, masque) vient mme
des taches colores qui ornent la face des femelles, et qui,
confluentes chez les mles, la cachent pour ainsi dire sous un masque
blanc ou jauntre (fig. 113).

Le corps, avec les formes des Collts, est plus lanc. La langue est 
peu prs ce qu'elle est dans ce genre, courte, obtuse et bilobe. Mais
l'aile suprieure n'a plus que deux cellules cubitales au lieu de trois.

[Illustration: Fig. 113.--Prosopis signata.]

Les Prosopis sont les moins pubescentes des Abeilles. On constate
nanmoins, dans quelques-unes de leurs espces, des rudiments, bien
lgers, bien fugaces, il est vrai, des bandes marginales de l'abdomen,
si dveloppes chez tous les Collts, leurs parents trs proches.

A ce dfaut de villosit se rattache l'absence de tout organe
collecteur. Il n'existe de brosse d'aucune sorte. Ce trait particulier
et caractristique de l'organisation des Prosopis a amen bien des
incertitudes, donn lieu  bien des controverses sur leur vritable
genre de vie. Lepeletier, et d'autres aprs lui, en ont conclu au
parasitisme de ces abeilles. D'autres, et c'est l'opinion aujourd'hui
tablie, les regardent comme nidifiantes.

Un fait met hors de doute le non-parasitisme des Prosopis, c'est la
nature de leurs cellules, qui, semblables  celles des Collts,
prsentent cette dlicate enveloppe que nous connaissons. Et l'on ne
peut pas dire, comme le pensait sans doute Lepeletier, que ces cellules
appartenaient  des Collts, que des Prosopis auraient supplants.
Elles sont trop petites de beaucoup, surtout trop troites, pour les
premiers, et tout  fait  la taille des seconds. Elles sont donc leur
bien propre, qu'ils n'ont drob  personne. Et l'on n'a pas  s'tonner
que la langue des Prosopis soit faite comme la langue des Collts.

Mais toute difficult n'est pas supprime pour cela. Reste  savoir
encore comment, sans organe de rcolte, les Prosopis peuvent rcolter.
On les voit parfois le corps souill de quelques grains de pollen
colls  leurs tguments. On a dit que c'tait de la sorte que les
Prosopis amassaient le pollen, qu'ils brossaient ensuite dans leurs
cellules. Bien maigre rcolte, il faut en convenir, et qui demanderait
bien du temps, bien des alles et venues, pour un pauvre rsultat. Non,
ce n'est pas ainsi que les Prosopis amassent la nourriture de leurs
larves. Comme ils avalent le miel, ils avalent le pollen. Il est facile
de s'en rendre tmoin. Il n'y a qu' observer les faits et gestes d'une
de ces abeilles sur une des fleurs qu'elles frquentent. On la voit, de
ses pattes antrieures, brosser rudement les tamines, pour en dtacher
le pollen, que leur bouche engloutit ensuite avec avidit. Cette
poussire ingurgite se retrouve d'ailleurs, abondante, dans le jabot,
en suspension dans le liquide sucr que contient cet organe. Il est vrai
que toutes les Abeilles,  quelque genre qu'elles appartiennent, et les
mles eux-mmes, absorbent aussi du pollen, pour s'en nourrir. Mais
aucune ne le fait avec autant d'avidit, de gloutonnerie, que la femelle
de Prosopis.

C'est donc dans le jabot de ces mignonnes abeilles que se fait le
mlange des deux lments qui composent la bouillie destine aux larves.
Cette bouillie est trs fluide, plus encore que celle des Collts, et
ncessite encore davantage l'impermable vessie qui l'englobe.

Les Prosopis nous reprsentent, en dfinitive, les plus simples, les
moins diversifies des Abeilles. Leur adaptation au rle d'insecte
rcoltant est nulle, en ce sens qu'elle n'a donn naissance  aucun
organe spcial. Aussi Hermann Mller, appliquant ici le principe de
Darwin, considre-t-il les Prosopis comme les reprsentants actuels des
Abeilles primitives, de la souche d'o seraient issues, par des
modifications en sens divers, toutes les Abeilles du monde actuel.

* * *

Les Prosopis affectionnent particulirement les fleurs des _Rsdas_,
soit cultivs, soit sauvages. Mais on les voit souvent aussi butiner
sur les Ombellifres, et quelques espces, le _Pr. bifasciata_ entre
autres, le plus grand de nos contres, a un got marqu pour les fleurs
d'oignon.

Shuckard a not que la plupart de ces abeilles laissent exhaler, quand
on les saisit entre les doigts, une forte odeur de citron. L'observation
n'est point complte, et il existe  cet gard une grande variation
suivant les espces.

Certaines, en effet, rpandent, comme Shuckard le dit, une odeur de
citron, ou plutt des feuilles d'une Verbnace fort rpandue dans les
jardins, le _Lippia citriodora_. De ce nombre sont les _Prosopis
clypearis_, _bifasciata_, _dilatata_, etc.

D'autres ont une odeur plus douce, celle du _Pelargonium odoratissimum_
(_Pr. variegata_, _signata_, etc.).

Il en est, au contraire, qui exhalent une odeur infecte de Punaise des
bois (_Pr. lineolata_, _angustata_).

Ce qu'il y a de curieux, c'est que ces odeurs si diffrentes se trouvent
diversement combines dans certaines espces, qui rpandent une odeur
tenant  la fois de la verveine et du _Pelargonium_ (_Pr. communis_), ou
de l'une de ces deux plantes et de la punaise, ce qui produit
sensiblement le parfum, point dsagrable, d'un certain autre hmiptre,
le _Syromastes marginatus_. Le _Pr. brevicornis_ est dans ce dernier
cas.

Enfin, suivant des circonstances difficiles  apprcier, ces odeurs
indcises s'affirment plus ou moins dans un sens ou dans un autre chez
diffrents individus de la mme espce. Le _Pr. confusa_ est  cet gard
des plus inconstants: on ne sait trop dire parfois s'il sent plus le
_Pelargonium_ que la punaise, ou celle-ci que la verveine.

* * *

Dous de pattes peu robustes et de faibles mandibules, les Prosopis ne
sont pas outills pour fouir le sol. Toutes les espces dont la
nidification a t observe pratiquent, dans la moelle des ronces
sches, des galeries, o elles tablissent un nombre variable de
cellules, ressemblant beaucoup, nous l'avons dit,  celles des
Collts. Ces cellules sont ordinairement empiles bout  bout, spares
par un petit tampon fait de fragments de moelle. Quelquefois, ainsi que
Giraud l'a observ, on les voit disposes comme chez les Collts,
c'est--dire des diverticules s'ouvrant obliquement dans la galerie
principale, qui se trouve ainsi ramifie. Le mme auteur a trouv des
nids du _Pr. confusa_, ordinairement log dans la ronce, dans de
vieilles galles d'un _Cynips_ du chne (_C. Kollari_).

Un petit Chalcidien, l'_Eurytoma rubicola_, la plaie de plus d'un des
nombreux habitants de la ronce, est souvent parasite des Prosopis, dont
il dvore la larve repue, pour s'vader plus tard, non point par le haut
de la cellule, mais par un trou qu'il pratique dans la paroi, et qu'il
continue au del,  travers la moelle et le bois de la ronce. Enfin, on
a plus d'une fois rencontr des Prosopis porteurs de Stylopiens, ces
tranges parasites que nous avons appris  connatre  propos des
Andrnes.

* * *

Le genre Prosopis a des reprsentants dans toutes les parties du globe.
On en trouve des espces dans le nouveau comme dans l'ancien monde, en
Australie, en Ocanie. Cette universelle extension est une preuve
vidente de la grande anciennet de ce type, et confirme d'une manire
clatante l'opinion, nonce plus haut, de H. Mller.




FLEURS ET ABEILLES.


Lorsque Linn eut fait connatre les merveilles de la fcondation des
Plantes, les naturalistes s'appliqurent  tudier les conditions de cet
acte essentiel de la vie vgtale. On crut d'abord, et cette opinion
rgna longtemps, que dans les fleurs compltes, c'est--dire munies  la
fois d'tamines et de pistils, toutes sortes de prcautions organiques
taient prises pour assurer le contact du pollen et du stigmate, en un
mot, que l'_autofcondation_, comme on dit aujourd'hui, tait une rgle
sans exception.

A la fin du sicle dernier, Sprengel, dans un ouvrage ayant pour titre
_Rvlation du Mystre de la nature touchant la structure et la
reproduction des fleurs_, introduisit un point de vue tout nouveau dans
la thorie de la fcondation vgtale. Le titre navement ambitieux de
ce livre dit assez l'importance attache par l'auteur aux faits qu'il
apportait. Sprengel reconnat d'abord que tout est dispos dans les
fleurs pour donner un accs facile aux insectes qui viennent les visiter
et recueillir leur nectar. La scrtion du liquide sucr n'a pas d'autre
but que d'attirer les insectes, appels encore par la coloration des
ptales, et dirigs par la coloration propre de la gorge, ou par les
stries de la corolle, vers le lieu o rsident les nectaires.

Toutes ces attentions de la nature en faveur des Insectes ne sont pas
moins avantageuses aux Plantes. Sprengel constate en effet que, dans la
majorit des fleurs, la fcondation est impossible sans l'intervention
des Insectes. Le fait est indubitable, tout au moins dans les cas de
_dichogamie_, c'est--dire dans les fleurs o les tamines et les
pistils n'arrivent pas simultanment  maturit. Il est alors de toute
ncessit que le pistil reoive le pollen d'une autre fleur. Les
Insectes sont le vhicule le plus ordinaire du pollen tranger, et sont
ainsi les agents indispensables de la fcondation. Sprengel alla mme
jusqu' reconnatre cette loi, que Ch. Darwin devait mettre en lumire
clatante, savoir que la nature semble rpugner  ce qu'une fleur
complte se fconde au moyen de son propre pollen; que la fcondation
_croise_ est le but vers lequel la nature tend de tous ses efforts.

Divers observateurs, aprs Sprengel, constatrent les effets avantageux
de la fcondation croise sur le nombre des graines qu'une fleur peut
donner, sur la vitalit et la persistance des races vgtales.

La plupart de ces travaux taient tombs dans l'oubli, ou peu s'en faut,
lorsque l'apparition du livre clbre de Darwin sur l'_Origine des
espces_ vint leur donner la considration qu'ils mritaient. Darwin, en
effet, y formulait la proposition suivante, de tout point conforme aux
vues de Sprengel: C'est une loi gnrale de la nature, quelque
ignorants d'ailleurs que nous soyons sur le pourquoi d'une telle loi,
que nul tre organis ne peut se fconder lui-mme pendant un nombre
indfini de gnrations, mais qu'un croisement avec un autre individu
est indispensable de temps  autre, quoique parfois  de trs longs
intervalles.

Quelques annes aprs, Darwin donnait une conscration dfinitive  la
thorie nouvelle, en dcrivant, avec une pntration incomparable, les
phnomnes d'adaptation rciproque des Insectes et des Plantes. Ses
observations se trouvent consignes dans ses deux ouvrages sur la
_Fcondation des Orchides par les Insectes_ et sur les _Effets de la
fcondation croise et de la fcondation directe dans le rgne vgtal_:
Darwin y dmontre que la fcondation croise est la rgle; que, dans les
cas rares d'autofcondation, on reconnat encore des dispositions
propres  faciliter le transport du pollen d'une fleur  une autre. Les
Plantes se trouvent ainsi sous la dpendance des Insectes, agents de ce
transport, si bien que nombre d'entre elles disparatraient du globe, si
les Insectes cessaient d'exister ou de les visiter.

Ce que Sprengel n'avait gure fait qu'entrevoir, l'horreur de la nature
pour les perptuelles autofcondations, Darwin l'tablit par des preuves
aussi multiplies qu'irrcusables. Des expriences varies de cent
faons lui montrent avec une constance tonnante que, dans la lutte pour
l'existence, les plantes soumises  la fcondation croise l'emportent
sur les individus de mme espce astreints  l'autofcondation.
Fcondit augmente, vitalit accrue, tels sont les avantages du
croisement. Et ces effets bienfaisants sont l'oeuvre des Insectes.

* * *

Une consquence des rapports troits qui unissent les Plantes et les
Insectes, est leur adaptation rciproque. Les rsultats en sont
merveilleux, et laissent bien loin toutes les perfections vraies ou
supposes devant lesquelles aimaient  s'extasier les contemplateurs
finalistes des beauts de la nature. C'est dans la dcouverte de ces
faits d'adaptation qu'clate dans toute sa supriorit le gnie
pntrant de l'illustre naturaliste anglais.

L'impression que produisirent ses dcouvertes fut norme, et de tous
cts les naturalistes se jetrent  l'envi dans le vaste champ qu'il
venait d'ouvrir aux recherches. La moisson fut abondante, et le fonds
est encore loin d'tre puis. Parmi les savants qui, depuis Darwin, ont
contribu  enrichir de faits nouveaux de la thorie florale, il faut
citer surtout Delpino, Hildebrandt, Hermann Mller, Dodel-Port; la liste
entire ne compterait pas moins d'une soixantaine de noms.

Tous les ordres d'Insectes interviennent  des degrs divers dans la
fcondation des plantes. Mais le rle prdominant appartient aux
Hymnoptres, et parmi eux les Abeilles occupent incontestablement le
premier rang.

L'existence des Abeilles, plus que celle d'aucun autre groupe
d'Insectes, est troitement lie  celle des fleurs. Seules, ds leur
sortie de l'oeuf, elles consomment du pollen et du miel, alors que les
autres insectes ne recherchent les fleurs que pour leur alimentation
personnelle,  l'tat adulte. Encore n'y puisent-ils gure que le miel,
et ngligent-ils souvent le pollen. Les Abeilles recueillent avidement
l'un et l'autre; et les mieux doues d'entre elles, les Sociales, en
accumulent d'normes rserves. Ne vivant que des fleurs, elles sont
mieux adaptes aux fleurs, et cette adaptation atteint mme chez elles
une incomparable perfection. Si elles le cdent, pour la longueur de la
trompe, aux Lpidoptres, ce qui leur interdit l'accs d'un certain
nombre de fleurs tubuleuses, ce sont elles qui, aprs eux, sont encore
le mieux doues  cet gard; et le nombre de fleurs que les Abeilles
sont seules  pouvoir visiter, et dont seules par suite elles assurent
la fcondation, est incalculable.

Quant  l'appareil collecteur de pollen, il est la proprit exclusive
des Abeilles. Il constitue, dans les diverses formes qu'il affecte, la
plus parfaite adaptation possible au but qu'il est destin  remplir.

[Illustration: Fig. 114.--Brosse ventrale de Gastrilgide.]

Chez les Gastrilgides, la brosse ventrale (fig. 114), par l'tendue de
sa surface, la quantit, par suite, considrable de pollen qu'elle peut
transporter, est suprieure  la brosse tibiale ou fmoro-tibiale des
autres Anthophiles. Elle est aussi mieux adapte peut-tre  la rcolte
du pollen sur de larges surfaces. Aussi les Gastrilgides
affectionnent-ils plus particulirement les fleurs ouvertes; ils sont
les visiteurs assidus, et pour ainsi dire attitrs, des capitules des
Synanthres. Sur ces larges champs d'tamines portes  une hauteur
uniforme, leur ventre velu n'a qu' se promener, avec ses trpidations
rapides, pour se charger en peu de temps d'une grande masse de poussire
fcondante. Ces Abeilles ne sont point pour cela inhabiles  recueillir
le pollen des autres fleurs. Mais ce sont les Abeilles  brosses
tibiales, qui excellent dans l'exploitation de ces dernires, sans
ddaigner nanmoins les fleurs ouvertes ou composes. En somme, moins
spcialises dans un sens, les Podilgides et Mrilgides sont plus
aptes  tirer parti des fleurs les plus varies, et l'on peut mme dire
que, chez elles, la perfection de l'appareil collecteur est
proportionne au degr d'industrie des diverses espces. Le premier rang
appartient encore ici aux Abeilles Sociales, et parmi elles aux espces
du genre _Apis_.

[Illustration: Fig. 115.--Patte d'Andrne.]

[Illustration: Fig. 116.--Brosse tibiale d'Anthophore.]

[Illustration: Fig. 117.--Brosse et corbeille de l'Abeille domestique.]

On peut prciser davantage encore et tablir une chelle de gradation
entre les divers types d'Abeilles, au point de vue de l'appareil
collecteur. Cette srie, on doit s'y attendre, n'est point continue, et
le perfectionnement n'y suit point une ligne rgulirement ascendante.

Tout au bas de l'chelle, se placent sans contredit les espces dnues
de tout appareil collecteur, les Prosopis, dont le corps plus ou moins
glabre ne prsente de brosses d'aucune sorte. Ces espces, qu'on a pu,
par suite de cette absence, considrer quelquefois comme non
rcoltantes, n'en rcoltent pas moins cependant. Seulement, c'est leur
estomac qui remplace brosses et corbeilles; elles ingurgitent le pollen,
qu'elles dgorgent ensuite, avec le miel, dans leurs cellules.

Tout  ct des Prosopis, nous trouvons les Collts, dont le corps est
velu, les pattes postrieures garnies de poils abondants et fort longs,
quelquefois mme extrmement dvelopps aux trochanters et aux fmurs.
L'appareil collecteur est ici constitu; c'est une vritable brosse
tibio-fmorale, plus fmorale que tibiale, avec adjonction d'une brosse
mtathoracique, car les poils du mtathorax, longs et recourbs, se
chargent de pollen en mme temps que les pattes postrieures.

La mme forme absolument existe chez d'autres Abeilles  langue courte,
les Halictes et les Andrnes, qui possdent, comme les Collts, des
poils collecteurs au mtathorax et aux pattes postrieures; mais, tandis
que la houppe coxale s'amoindrit chez les Halictes, elle se dveloppe et
se perfectionne chez les Andrnes, o elle devient longue et touffue
(fig. 115).

Dj chez les Cilisses, allies des Collts, les poils collecteurs
abandonnent le thorax, les hanches et les fmurs, et se localisent sur
les tibias et le premier article des tarses; la brosse tibiale est
faite, et se maintiendra dans toute la srie restante des Apiaires. Il
ne faut pas oublier cependant que les Dasypodes, plus voisines des
Cilisses que des Collts, ont conserv de ces derniers les poils
collecteurs des fmurs, mais non des hanches et du thorax; de plus,
particularit qui leur est propre, les poils de la brosse du tibia et du
tarse acquirent une longueur exceptionnelle.

Les Anthophorides, Podilgides de Lepeletier de Saint-Fargeau,
prsentent, dans sa forme typique, la brosse tibio-tarsienne ou plus
simplement tibiale, car celle du tarse tend  s'effacer chez ces
Abeilles (fig. 116). Suprieures  tant d'gards aux Abeilles  courte
langue, elles leur cdent peut-tre le pas au point de vue de l'appareil
collecteur, si l'on considre, non point la perfection de sa structure,
mais son tendue. Les poils du tibia, chez l'Anthophore, sont longs et
raides, et constituent une brosse parfaite; mais, si lourdement charge
qu'elle soit, cette brosse porte relativement moins de pollen que
l'ensemble des poils collecteurs chez le Collts ou l'Andrne.

Si ce dernier type d'appareil collecteur n'est pas de tous le plus
parfait, eu gard  la somme de travail produit, il a l'avantage de
fournir la transition  celui qui ralise l'adaptation la plus parfaite.
La brosse tibiale de l'Anthophore mne  la corbeille de l'Abeille
sociale (fig. 117). Cette brosse perd tous ses poils et se creuse; les
deux bords de la surface dnude restent garnis d'une range de longs
cils. Une pte faite de pollen et de miel ptris n'et pu s'intercaler
entre les poils d'une brosse. Cette pte adhre trs bien au fond lisse
de la corbeille. Il y a sans doute quelque avantage  ce que cette
mixture soit faite au moment mme de la rcolte, puisqu'elle s'opre en
tout cas, et  l'entre de la cellule, chez l'Abeille solitaire.
Probablement l'conomie du temps est-elle la raison principale. Le
premier article des tarses perd aussi ses longs poils; il devient
impropre  se charger de pollen; il n'est plus qu'un instrument de
raclage, de nettoyage, par sa face interne: il devient mme, chez
l'Abeille domestique, une vritable trille,  ranges rgulires de
courtes pines. L'appareil collecteur a atteint son plus haut degr de
perfection, et l'hymnoptre rcoltant le dernier terme de son
adaptation.

On voit ainsi,  mesure qu'on s'loigne des Abeilles infrieures,
l'tendue de la brosse se rduire, les poils collecteurs quitter
successivement le mtathorax, les hanches, les fmurs. Ils diminuent
aussi d'autre part sur la face externe du premier article des tarses. En
sorte que le perfectionnement de l'Abeille est le rsultat d'une
tendance manifeste  la localisation des poils collecteurs dans la
rgion moyenne des pattes postrieures, dans le tibia.

Ces gradations permettent de se faire une ide de ce que purent tre les
premires Abeilles, qui commencrent  renoncer au procd primitif et
imparfait de rcolte conserv par les Prosopis jusqu' l'poque
actuelle, l'ingurgitation. Les formes les plus velues, parmi des espces
 peu prs glabres, comme les Prosopis de nos jours, rentraient au nid
plus ou moins saupoudres de poussire pollinique. Aprs avoir dgorg
la bouillie de pollen et de miel amasse dans son jabot, l'Abeille
faisait, comme aujourd'hui, sa toilette au fond du nid, brossait le
pollen qui la couvrait et l'embarrassait,  l'entre de la cellule, et
la pte s'augmentait d'autant.

Il y eut donc avantage, pour l'espce,  charger sa toison de pollen. De
l naquit l'instinct de le recueillir  l'aide des poils, et non plus
seulement par la bouche. Amass d'abord par n'importe quelle partie du
corps, mais surtout par les parties infrieures, les pattes d'une part,
la face infrieure de l'abdomen de l'autre, s'adaptrent, dans deux
sries diffrentes d'Abeilles,  cette fonction nouvelle. Ainsi prirent
naissance les Podilgides, dans le sens le moins restreint du mot, et
les Gastrilgides.

Dans la premire de ces lignes de Rcoltants, les pattes postrieures,
laissant  d'autres usages les pattes des deux premires paires,
restrent seules charges, d'abord avec les rgions du corps les plus
voisines, de la cueillette du pollen. L'appareil collecteur form, des
rductions successives n'avaient qu' le localiser de plus en plus,
jusqu' la brosse tibiale des Anthophores, jusqu' la corbeille des
Abeilles sociales.

Pendant que l'organe  cueillir le pollen se formait et se
perfectionnait, simultanment la lvre infrieure s'adaptait  l'usage
de puiser le nectar au fond des fleurs. Extrmement courte chez les
Abeilles primitives, tout au plus propre  lcher des nectaires
facilement accessibles, comme chez les Prosopis et les Collts, elle
s'allongeait graduellement, devenait trompe, et apte  atteindre le
liquide sucr dans des fleurs de plus en plus profondes. Les
Gastrilgides, au point de vue de cette facult, ne sont point
infrieures aux Abeilles solitaires ordinaires, et ne cdent le pas
qu'aux sociales. Chez ces dernires, la trompe acquiert le maximum de
longueur, de mme que la corbeille est l'instrument le plus parfait pour
emmagasiner le pollen.

* * *

Arrivons aux fleurs maintenant, et passons en revue les tonnants
rsultats que l'adaptation a produits en elles, tant pour rendre leur
visite profitable aux Insectes, que pour procurer aux fleurs mmes les
avantages du croisement.

Nous commencerons par les Orchides, dont l'organisation, merveilleuse
entre toutes, est si bien adapte aux services que ces plantes reoivent
des Insectes, et particulirement des Abeilles, que toute fcondation
est impossible chez elles sans le secours de ces animaux.

C'est  l'incomparable gnie d'observation de Darwin que l'on doit la
rvlation du mystre de leur fcondation. Dans son immortel ouvrage sur
la _Fcondation des Orchides_, le clbre naturaliste tudie avec un
soin minutieux l'organisation florale des principaux types indignes et
exotiques de la famille, et dcrit avec une tonnante sagacit les
curieuses dispositions organiques, effets de l'adaptation, qui assurent
 ces plantes les bnfices de la fcondation croise.

Nous nous contenterons de choisir un de ces types pris parmi les plus
communs dans nos contres, l'_Orchis mascula_.

Dans cette plante, comme dans la trs grande majorit des Orchides, les
tamines sont rduites  une seule, et cette unique tamine  son
anthre. Celle-ci, considrablement dveloppe, a ses deux loges
pollinigres ouvertes,  maturit, par une fente longitudinale. Dans
chacune de ces loges se trouve un pollen, non point pulvrulent, comme
dans les fleurs ordinaires, mais  gros grains en forme de coin, pris en
un seul corps en forme de massue, qu'on appelle une _pollinie_ (fig.
118, 5).

[Illustration: Fig. 118.--Orchis mascula.

1, Fleur vue de profil; 2, vue de face (spales et ptales enlevs, sauf
le labelle); 3, rostellum et pollinies vues de face; 4, id. sectionns;
5, pollinie; _l_, labelle; _st_, stigmate; _ros_, rostellum; _ant_,
anthre; _po_, pollinie; _n_, nectaire; _m_, caudicule; _r_, rtinacle.]

Chaque pollinie repose, par sa base rtrcie ou _caudicule_, _m_, sur un
petit corps visqueux, le _rtinacle_, _r_, lequel est log dans une
sorte de sac appel _rostellum_, _ros_. Ce dernier organe est revtu
d'une membrane, que le plus lger contact fait clater suivant une ligne
transversale sinueuse; la partie infrieure de la membrane s'abaisse
alors comme une lvre, et les deux rtinacles sont mis  dcouvert.

Le rostellum fait saillie dans la gorge de la corolle, au-dessus de
l'ouverture du tube nectarifre, et au-dessus en mme temps de deux
saillies, situes du mme ct que lui,  la partie suprieure de ce
tube. Ces deux saillies sont les stigmates.

Les pollinies ne peuvent pas sortir spontanment de leurs loges. A
supposer qu'elles le pussent, jamais elles ne pourraient rencontrer les
saillies stigmatiques; elles tomberaient ou hors de la fleur sur le
labelle, ou dans le tube nectarifre.

[Illustration: Fig. 119.--Pollinies d'orchide fixes sur un crayon.]

De l la ncessit de l'intervention des Insectes, dont Ch. Darwin a
admirablement analys le mcanisme par ses expriences.

Si l'on introduit dans le tube de la corolle un bout de crayon taill
(fig. 119), afin de simuler un insecte qui vient y puiser le nectar, il
est impossible que cet objet ne vienne pas buter contre la saillie du
rostellum. La membrane qui l'enveloppe se rompt aussitt, la lvre
infrieure s'abaisse, les rtinacles sont mis  nu, et l'un d'eux au
moins, sinon l'un et l'autre, se colle au crayon qui le touche; le
crayon, alors retir, emporte la pollinie.

L'air a bientt dessch la matire visqueuse du rtinacle, et la
pollinie adhre solidement au support. Si, ds qu'elle vient d'tre
saisie, on prsente de mme le crayon  une autre fleur, la petite
massue dresse viendrait heurter le rostellum, et rien de nouveau ne se
produirait,  moins que le fait dj observ ne se renouvelt; mais la
pollinie en question ne pourrait atteindre le stigmate.

Mais si l'on attend quelques instants, on ne tarde pas  voir la
pollinie s'inflchir sur sa base, par un effet de dessiccation de la
partie infrieure du caudicule, jusqu' faire un angle  peu prs droit
avec sa position premire, de manire  se coucher suivant la pointe du
crayon. Il faut de trente  cinquante secondes pour que ce mouvement
soit effectu.

Si, en l'tat, on introduit le crayon dans une autre fleur, la pollinie
abaisse ne heurtera plus le rostellum, passera dessous, et ira
naturellement buter contre les stigmates; les grains de pollen se
dtachent alors, et la fcondation se produit.

Si, au lieu du crayon, nous concevons qu'une abeille cherche 
introduire sa tte dans la gorge de la corolle, pour allonger sa trompe
vers le nectaire, le front, les yeux ou telle autre partie de la face de
l'insecte toucheront le rostellum, et l'abeille se retirera, le nectar
bu, charge d'une ou deux pollinies. La premire fleur qu'elle ira
l'instant d'aprs visiter, ou la seconde, pourra recevoir les grains de
pollen et subir la fcondation croise.

Il faut noter, dans ce mcanisme ingnieusement compliqu, que le degr
d'inclinaison de la pollinie sur sa base est mathmatiquement calcul
pour que la partie renfle de la massue vienne exactement  la hauteur
du stigmate. De plus, cette inflexion se fait et ne peut se faire que
d'un ct, pour tre efficace; si la pollinie, au lieu de se pencher en
avant, tombait  droite, ou  gauche, ou en arrire, elle ne toucherait
point le stigmate. Et pour qu'elle ait lieu dans le sens voulu, il faut
que la partie rtrcie du caudicule ait la proprit de se raccourcir
par la dessiccation seulement d'un ct. C'est donc en vertu de sa
structure particulire que le caudicule s'incline, et non, comme on
pourrait le croire, par l'effet de la pesanteur. Si l'on rpte
l'exprience de Darwin, on verra toujours la pollinie se coucher vers la
pointe du crayon.

Remarquons enfin la prcaution prise pour que la substance adhsive du
rtinacle, si prompte  se desscher  l'air, reste humide jusqu'au
moment opportun. Une membrane l'enveloppe dans le rostellum et oppose 
l'air extrieur un obstacle infranchissable; et cet obstacle tombe comme
par enchantement et dcouvre le rtinacle,  l'instant prcis o cela
est ncessaire.

[Illustration: Fig. 120.--Tte d'Anthophore, portant des pollinies
d'orchide.]

On rencontre souvent, dans les prairies o fleurissent des Orchides,
des Abeilles, des Papillons, dont la tte porte des pollinies ravies 
ces plantes. C'est ordinairement aux yeux qu'elles adhrent, quelquefois
en assez grand nombre pour dfigurer l'insecte et, sans doute, gner
sensiblement sa vision (fig. 120).

L'examen d'autres Orchides nous montrerait des exemples d'une
adaptation aussi parfaite que celle de l'_Orchis mle_, avec d'infinies
varits dans les dtails. Nous nous bornerons  signaler quelques
curieux procds propres  certains genres de la famille, pour fixer les
pollinies  la tte des insectes.

Chez les _Listera_, le pollen, au lieu d'tre pris en masse comme dans
les _Orchis_, est pulvrulent. Il ne pourrait adhrer  l'insecte si, au
moment o il heurte le rostellum, cet organe ne dardait sur lui, en
s'ouvrant, une gouttelette de liquide, qui permet au pollen d'adhrer 
la tte du visiteur.

Chez les _Catasetum_, de la tribu des Vandes, du voisinage des
stigmates s'lve,  droite et  gauche, une longue antenne recourbe,
que l'insecte doit ncessairement toucher. Le caudicule de la pollinie,
qui est lastique, est recourb et maintenu dans cette position, avec
une tension assez nergique, par une mince membrane. Au moindre
frlement d'une antenne, ce ressort se dtend, et la pollinie est lance
violemment contre la tte de l'insecte,  laquelle il adhre. Telle est
la force de projection, en certains cas, que la pollinie est porte 
prs d'un mtre. Elle est d'ailleurs toujours projete le rtinacle en
avant, de faon qu'elle ne peut jamais manquer le but.

* * *

La famille des Asclpiades nous offre certaines formes dont
l'adaptation aux Insectes n'est pas moins merveilleuse que celle des
Orchides.

[Illustration: Fig. 121.--Asclepias cornuti.

1, Fleur vue d'en haut (spales et ptales enlevs); 2, id. vue de ct,
les cornets enlevs.--_p_, cornets; _p_', base des cornets enlevs;
_po_, pollinies; _r_, rtinale; _st_, fentes stigmatiques.]

Hildebrandt et H. Mller ont parfaitement tudi la fcondation de
l'_Asclepias cornuti_. Les ovaires, dans cette plante, sont surmonts
d'une sorte de colonne charnue, reprsentant les anthres des tamines
et les stigmates. Ceux-ci prsentent la forme de cinq fentes
longitudinales, modrment bantes. Les anthres alternent avec eux et
contiennent, dans chacune de leurs deux loges, une pollinie, dont le
caudicule se porte sur le ct,  la rencontre, au-dessus d'une fente
stigmatique, de la pollinie de l'anthre voisine; deux pollinies
concourent ainsi  un petit corps glandulaire, auquel elles se soudent,
et qui leur constitue un rtinacle commun (fig. 121).

Quand une abeille ou tout autre insecte vient butiner sur une de ces
fleurs, le nectar tant contenu dans des appendices en forme de cornet,
ports par les tamines tout autour de la colonne charnue, il faut que
l'insecte se pose ncessairement sur le haut de la colonne. Dans ses
mouvements pour passer d'un cornet  un autre, il ne peut manquer de
poser quelque patte, sinon plusieurs, sur les rtinacles, qui se fixent
invitablement  ses tarses.

[Illustration: Fig. 122.--Patte de Bourdon portant des pollinies
d'Asclepias.]

Les doubles pollinies, quand elles viennent de se dtacher de leurs
loges, sont trs cartes l'une de l'autre; elles ne peuvent, en cet
tat, s'engager dans les fentes stigmatiques, trop troites pour les
recevoir, en sorte que la fleur qui vient de livrer ses pollinies ne
pourrait tre fconde par son propre pollen. Mais, au bout de quelque
temps, les caudicules se contractent, et les deux pollinies se
rapprochent, presque  se toucher. Le temps qu'il faut pour que ce
mouvement s'effectue est trs court, et sensiblement gal au temps qu'il
faut  l'insecte pour passer d'une fleur  une autre. Quand il y arrive,
les pollinies sont donc en tat de pntrer dans les chambres
stigmatiques, et la fcondation se produit. Le croisement est donc ici
tout aussi srement atteint que chez les Orchides.

* * *

Les Sauges, de la famille des Labies, sont parfaitement adaptes aussi
 la fcondation croise par l'intermdiaire des Insectes.

Elles diffrent des Labies normales en ce qu'elles n'ont que deux
tamines au lieu de quatre. De plus, ces tamines ont une conformation
bien singulire. Les deux loges de l'anthre, au lieu d'tre adosses
l'une  l'autre, sont portes  une grande distance,  chaque bout d'un
long balancier trs arqu, articul vers son tiers infrieur au sommet
du filet. Des deux anthres, la plus bas situe est la plus petite, et
contient peu ou point de pollen. L'autre, la plus grande et la plus
leve, en contient beaucoup (fig. 124).

[Illustration: Fig. 123.--Sauge.

1, Section de la fleur; 2, abeille dans la fleur, frappe par les
anthres; 3, fleur plus avance, stigmate accru, _a_, tamine; _a_',
tamine avorte; _st_, stigmate.]

Quand une Abeille ou un Bourdon vient se poser sur la lvre infrieure,
qui semble s'taler tout exprs pour recevoir le visiteur, celui-ci, en
s'avanant vers l'intrieur de la corolle, ne peut manquer de donner de
la tte contre les petites anthres. Le balancier bascule aussitt, les
grandes anthres viennent frapper les flancs de l'animal, et l'aspergent
de pollen (fig. 123, ^{2}).

[Illustration: Fig. 124.--tamines de sauge.

1, avant; 2, aprs l'abaissement.]

La fleur qui vient de livrer ainsi son pollen n'est pas actuellement
fcondable. Les tamines sont mres avant le stigmate, cas trs frquent
dans le rgne vgtal, et la fleur est dite alors _protrandre_. Le
stigmate, au moment o le pollen est mr, est tout au haut du capuchon
form par la lvre suprieure de la corolle, au sommet d'un long style.
L'insecte que les tamines saupoudrent de pollen ne peut donc toucher le
stigmate. Mais  mesure que les tamines vieillissent et se dpouillent
de leur pollen, le style s'allonge en se recourbant en bas et en avant,
et quand les tamines sont fltries, le stigmate, avec ses deux branches
tales, est arriv  la place mme o les grandes anthres venaient
prcdemment frapper l'insecte. Le Bourdon, dj garni de pollen pour
avoir frquent des fleurs plus jeunes, ne pourra manquer, en entrant
dans celle-ci, d'en dposer quelques grains sur son stigmate. Et encore
ici la fcondation croise est seule possible.

* * *

L'exemple le plus tonnant peut-tre de parfaite adaptation d'une fleur
 la fcondation croise par l'intermdiaire des Insectes, nous est
donn par une Scrofularine, le _Pedicularis sylvatica_. H. Mller a
fait une tude complte de cette fleur, et dcouvert la raison d'tre
des moindres dtails de sa structure ingnieusement complique (fig.
125).

La lvre suprieure de la corolle, en forme d'troit capuchon, enferme
le style et les tamines. Le premier, recourb  son sommet, laisse
saillir le stigmate au dehors. Les anthres, troitement appliques, ont
leurs ouvertures en regard, se fermant l'une l'autre, de manire 
empcher leur pollen de tomber. Impossibilit absolue, par consquent,
d'autofcondation.

L'entre de la corolle est fort trange. Le haut laisse chapper le
style au dehors du capuchon. Vient ensuite une fente, assez large dans
sa portion suprieure, pour laisser passer la tte d'un Bourdon,
rtrcie au-dessous et garnie de denticules sur ses deux bords, qui se
contournent vers l'extrieur. Il faut ajouter encore, que la paroi
oppose de la corolle porte deux enfoncements ou sillons longitudinaux,
dont le fond fait saillie dans l'intrieur de la fleur.

[Illustration: Fig. 125--Pedicularis sylvatica.

1, Fleur vue de dos; 2, vue de face; 3, tamines et pistil; _ant_,
anthres; _st_, stigmate; _f_, capuchon de la corolle renfermant les
anthres; _d_, lvre suprieure denticule; _h_, enfoncement du dos de
la corolle, faisant saillie en avant.]

Voyons maintenant les consquences et le but de cette complexe et
bizarre structure. Un Bourdon se pose sur la plate-forme de la lvre
infrieure, et, pour atteindre le nectar, qui se trouve  la base de
l'ovaire, tout au fond du tube de la corolle, il insinue sa tte dans le
haut de la fente de la corolle, o elle s'engage sans peine, tandis que
l'insecte allonge sa trompe vers le nectaire. Il donne ainsi de la tte
contre les saillies internes de la corolle, les carte l'une de l'autre,
distend par suite les bords de la fente, au-dessous de lui. Or, ces
bords sont munis, non loin du stigmate, de deux sortes de dents, dont
l'usage est de retenir les tamines dans l'intrieur du capuchon. Les
tamines pressent, par un effet de ressort, contre cet obstacle. Ds
qu'il cde, comme un dclenchement s'opre, les tamines se projettent
brusquement au dehors, et s'abattent sur le dos du Bourdon.

Si les tamines frappaient l'insecte en conservant leur disposition
relative, pas un grain de pollen n'en sortirait, puisque leurs orifices
se bouchent rciproquement. Mais un artifice aussi simple qu'ingnieux
vient  bout de la difficult. La lvre infrieure de la corolle, au
lieu d'tre symtrique et horizontale, est irrgulire et oblique, au
point qu'un ct est plus haut que l'autre de quelques millimtres. Le
Bourdon pos dessus ne peut avoir lui-mme qu'une position incline. Il
en rsulte que sa tte ne heurte que l'une aprs l'autre les saillies de
la corolle. C'est donc successivement aussi que se produit le
dclenchement des tamines, et, l'une, puis l'autre, viennent frapper
l'insecte, leur orifice libre, et l'asperger de poussire fcondante.

Quand le Bourdon passe ensuite  une autre fleur, il la fconde
invitablement, car, dtail omis  dessein, ce qu'il rencontre tout
d'abord en poussant sa tte  l'entre de la corolle, c'est le stigmate
qui le frle, juste  l'endroit o il va, l'instant d'aprs, tre
atteint par le choc des tamines, l'endroit prcisment o l'ont dj
touch les tamines de la fleur qu'il vient de quitter.

* * *

Les exemples qui prcdent disent assez quelle est l'intimit des
rapports unissant les Fleurs aux Insectes et plus particulirement aux
Abeilles; ils montrent  quel degr de perfection peut atteindre leur
adaptation rciproque. Pour avoir t choisis, les faits que nous avons
cits ne doivent pas tre tenus pour exceptionnels. C'est par milliers
que d'autres, tout aussi probants, moins saisissants peut-tre dans les
dtails, enrichissent les livres des Darwin, Hildebrandt, H. Mller,
Delpino et bien d'autres. Tous proclament avec non moins d'loquence la
gnralit de la grande loi de fcondation croise, l'intervention
imprieusement exige des Insectes pour la produire.

Telles sont, sans exception, toutes les plantes _diclines_, c'est--dire
 sexes spars, chez lesquelles, au lieu de fleurs compltes, pourvues
 la fois d'tamines et de pistils, n'existent que des fleurs stamines
d'une part, des fleurs pistilles de l'autre. Que les fleurs de mme
ordre soient portes par le mme pied (plantes monoques), ou par des
individus diffrents (plantes dioques), en aucun cas il n'y a
possibilit d'autofcondation. Sans doute les courants d'air, les vents,
peuvent transporter  distance le pollen des fleurs mles sur les fleurs
femelles. Certaines plantes ne sont gure fcondes autrement (plantes
_anmophiles_). Mais le plus souvent la fcondation est subordonne,
chez les plantes diclines,  l'action des Insectes; elles sont
_entomophiles_.

Les plantes que Sprengel a appeles _dichogames_, celles dans lesquelles
les tamines et les pistils ne sont pas mrs en mme temps, rclament
encore l'intervention des Insectes. Qu'il s'agisse de fleurs
protrandres, dont nous avons dj vu quelques exemples, ou qu'il
s'agisse de fleurs protrogynes, dans les deux cas l'autofcondation est
impraticable, et la fcondation par les Insectes seule possible. Aux
Hymnoptres, et parmi ceux-ci aux Mellifres, appartient le rle
prpondrant dans le transport du pollen chez ces plantes.

Il est encore un autre type de disposition florale tout aussi favorable
que les prcdents  la fcondation croise, et tout aussi exigeante,
quant au secours qu'elle exige des Insectes. C'est l'_htrostylie_,
dont les Primevres fournissent un exemple devenu classique, depuis les
tudes de Darwin. Elle consiste en ce que, dans la mme espce,
certaines fleurs sont pourvues de longs styles et d'tamines courtes,
d'autres fleurs ont au contraire des styles courts et des tamines
longues (fig. 126).

[Illustration: Fig. 126.--Primevres.]

Cette disposition, connue de Sprengel, attendait de Darwin sa vritable
et seule explication. Elle a pour but de favoriser la fcondation
croise, dont les agents, chez les Primevres, sont surtout les
Bourdons. Quand un de ces insectes visite une de ces fleurs  long
style, sa trompe, au contact des tamines, se charge de pollen,
prcisment  la hauteur qui viendra au contact du stigmate, quand il
visitera une fleur  style court. Par contre, s'il allait sur une fleur
 long style, ce pollen ne pourrait tre dpos sur son sommet. Lorsque
l'insecte visite une fleur  style court, le pollen s'attache  la
trompe plus prs de la tte, et  une hauteur correspondante  celle du
stigmate d'une fleur  long style (fig. 127).

Les deux dispositions ne sont donc pas seulement inverses; les
dimensions des tamines sont de plus calcules de telle faon, que les
Insectes ne puissent communiquer le pollen de l'une des formes qu' la
forme oppose, qu'ils n'oprent en un mot que la fcondation croise.

Darwin ne s'est pas d'ailleurs content de la dtermination de ces
rapports. Par des expriences nombreuses et prcises, il s'est assur
que l'change du pollen entre les deux formes est favorable aux fleurs;
qu'elles donnent un plus grand nombre de graines quand il a lieu, que
lorsque le pollen et le pistil d'une mme forme agissent l'un sur
l'autre, auquel cas elles produisent beaucoup moins, sans rester
toutefois infcondes, ainsi que cela s'observe ailleurs.

[Illustration: Fig. 127.--Schma des unions lgitimes (sens horizontal)
et illgitimes (sens vertical) chez les Primevres.]

La Salicaire (_Lythrum salicaria_) nous offre un exemple plus curieux
encore que la Primevre, car il existe chez elle trois formes au lieu de
deux, trois longueurs de styles et trois longueurs d'tamines; tamines
et styles des trois sortes combins de telle faon dans trois formes de
fleurs, qu'il existe les trois systmes suivants (fig. 127):

Fleurs  pistil long,  tamines moyennes et petites.

Fleurs  pistil moyen,  tamines longues et petites.

Fleurs  pistil court,  tamines longues et moyennes.

Le lecteur peut concevoir, aprs ce qui a t dit de la Primevre, que,
dans chaque forme de fleur, le pistil ne pourra tre fcond que par le
pollen d'tamines de mme longueur, et par consquent venant d'une fleur
de l'une des deux autres formes. Ainsi que Darwin l'a observ, les
tamines de longueur diffrente n'abandonnent leur pollen que sur des
parties diffrentes du corps de l'Insecte qui les visite. Quand les
Abeilles sucent les fleurs, dit Darwin, les anthres des plus longues
tamines pourvues de grains polliniques verdtres sont portes contre
l'abdomen et contre les cts internes des pattes postrieures, et il en
arrive de mme au stigmate de la forme  long style. Les anthres des
tamines moyennes et le stigmate de la forme  style moyen sont frotts
contre la surface infrieure du thorax et entre la paire de pattes
antrieures. Enfin, les anthres des plus courtes tamines et le
stigmate de la forme  style court sont frotts contre la trompe et le
menton.

[Illustration: Fig. 128.--Salicaire. _a_, tamines longues; _a'_,
tamines moyennes; _a''_, tamines courtes; _st_, stigmate.]

Aprs des faits aussi frappants, et qui tous parlent dans le mme sens,
est-il besoin d'insister sur une foule de donnes accessoires?
Hsitera-t-on, par exemple,  admettre que la grandeur et la coloration
des fleurs, qui augmentent leur visibilit, les odeurs, tantt suaves,
tantt dsagrables pour nous, qu'elles rpandent et qui rvlent au
loin leur prsence, aient pour but unique d'attirer les Insectes qui les
fcondent? Le rle de protection pour les organes reproducteurs qu'on a
voulu attribuer aux enveloppes florales, serait autrement bien rempli
par des feuilles rsistantes et vertes comme les autres, plutt que par
ces ptales au tissu dlicat, aux brillantes couleurs. A peine la
fcondation opre, pourquoi, ce prtendu appareil protecteur, le
voit-on se fltrir et tomber? Son rle de protection du pistil est-il
donc tout  coup devenu inutile? Non, mais son rle vritable est
termin; le rle d'_enseigne_, la _fonction vexillaire_,--expression de
Delpino,--a fait son temps.

* * *

En change des services rendus par les Insectes, les Fleurs scrtent
pour eux, rien que pour eux, le nectar, car ce liquide n'est d'aucune
utilit pour les Fleurs elles-mmes. C'est l le plus puissant moyen
d'attraction que les Plantes possdent, et l'effet en est dmontr par
toutes les observations, par les expriences sans nombre de Ch. Darwin
et des savants qui l'ont suivi.

Tout semblable est le rle du pollen, qui n'est pas moins utile que le
nectar aux Insectes, et surtout aux Abeilles. Aussi la poussire
fcondante est-elle produite en quantit beaucoup plus considrable
qu'il n'est ncessaire  la fcondation des Plantes. Une plus grande
part en est donc par avance destine aux Abeilles.

* * *

Concluons, enfin, qu'une admirable harmonie existe entre le monde des
Fleurs et le monde des Abeilles. C'est bien justement que ces utiles
Insectes ont reu le nom d'Anthophiles. Les Abeilles ne vivent que par
les Fleurs. Aucun insecte n'a, autant qu'elles, son existence
troitement lie  celle des Fleurs. Le Papillon lui-mme n'en vit qu'un
court instant; il est mangeur de feuilles  son premier ge. L'Abeille
vit des Fleurs  tout ge. Diffrentes comme elles le sont, ces deux
sortes de cratures, par l'intimit de leurs relations mutuelles, font
une des plus tonnantes merveilles de la nature anime. La structure des
Abeilles est admirablement adapte  tirer le meilleur parti possible
des Fleurs. Les Fleurs, d'autre part, prsentent une richesse inoue
d'inventions pour les attirer, et elles ne payent pas trop cher leur
libralit, grce aux avantages qu'elle leur procure. Cent mille
espces de Plantes, dit Dodel-Port, disparatraient rapidement de la
surface du globe, si elles cessaient tout  coup de produire des fleurs
colores et nectarifres. Toutes les espces d'Abeilles disparatraient
sans exception, si les Fleurs cessaient d'exister, ou si elles cessaient
de produire du nectar et du pollen.




TABLE DES MATIRES


AVANT-PROPOS                                                           V

INTRODUCTION                                                         VII

Qu'est-ce qu'une Abeille? Organisation gnrale et fonctions           1

Classification des Abeilles                                           29


APIDES SOCIALES                                                       31

L'Abeille domestique                                                  32

Physiologie de la ruche                                               38

Parasites et ennemis de l'Abeille                                     87

Extension gographique de l'Abeille domestique.--Ses principales
  races.--Autres espces du genre _Apis_                              95

Les Bourdons                                                         100

Les Psithyres                                                        130

Les Mlipones                                                        137


APIDES SOLITAIRES                                                    155

Les Xylocopides                                                      155

Les Anthophorides                                                    163

Les Gastrilgides                                                    183
    Les Osmies                                                       185
    Les Anthidies                                                    202
    Les Mgachiles                                                   209
    Les Chalicodomes                                                 222

Les Abeilles parasites                                               253
    Les Stlides                                                     256
    Les Nomadines                                                    258


ANDRNIDES                                                           266

ACUTILINGUES                                                         266

Les Andrnes                                                         266

Les Halictes                                                         277
    Les Sphcodes                                                    287

Les Dasypodes                                                        290

Les Panurgues                                                        302
    Les Cilisses                                                     305

OBTUSILINGUES                                                        307

Les Collts                                                         307

Les Prosopis                                                         307

FLEURS ET ABEILLES                                                   322

17413.--Paris, imprimerie A. Lahure, 9, rue de Fleurus.


NOTES:

[1] Shuckard, _British Bees_.

[2] A. Lefebvre, _Note, sur le sentiment olfactif des antennes. Ann. de
la Soc. Entomologique de France_, 1838.

[3] Perris, _Mmoire sur le sige de l'odorat dans les Articuls. Actes
de la Soc. Linnenne de Bordeaux_, 1850.

[4] John Lubbock, _Fourmis_, _Abeilles et Gupes_, tome II, p. 49.

[5] Sourb, _Trait thorique et pratique d'apiculture mobiliste_.

[6] _Origine des espces_, dition franaise dfinitive, p. 296.

[7] Voir plus loin les mtamorphoses des _Sitaris_, parasites des
Anthophores.

[8] Assmuss, _Die Parasiten der Honigbiene_.

[9] Eduard Hoffer, _Biologische Beobachtungen an Hummeln und
Schmarotzerhummeln_.

[10] _Origine des espces_, 2e dition franaise, p. 77.

[11] Page. _La Plata, the Argent. Confeder. and Paraguay_, London, 1859.

[12] Shuckard, _British Bees_.

[13] Compagnon assidu de la femelle autour de laquelle, tandis qu'elle
suce le nectar des fleurs, il vole joyeusement (traduction "Distributed
Proofreaders" du texte latin)

[14] Ch. Horne, _Notes on the habits of some Hymenopterous Insects from
the Nord-West Provinces of India_.

[15] Le Chalicodome de Sicile, propre aux les mditerranennes et 
l'Algrie, ne se trouve point en France. C'est, par erreur que M. Fabre,
dans le 1er volume de ses _Souvenirs entomologiques_, dsigne sous ce
nom les _Ch. pyrenaica_ et _rufescens_, qu'il confond en une seule
espce, erreur corrige dans les _Nouveaux souvenirs_.

[16] proverbe latin: (mot  mot) _L'a fait qui en profite_ c'est--dire,
de faon plus explicite: _celui-l a commis un crime,  qui le crime est
utile_ (_traduction du PG_)

[17] Fabre, _Souvenirs_, 3e srie.

[18] J. Prez. _Sur les effets du parasitisme des Stylops sur les
Apiaires du genre Andrena_, dans _Actes de la Soc. Linn. de Bordeaux_,
t. XL.

[19] J. H. Fabre. _tudes sur la parthnognse des Halictes_, dans les
_Annales des sc. nat._ 9e srie, t. IX.

[20] H. Mller. _Ein Beitrag zur Lebensgeschichte der Dasypoda
hirtipes_.

[21] V. Mayet. _Mm. sur les moeurs et les mtamorphoses d'une
nouvelle espce de la famille des Vsicants_, _le_ Sitaris Colletis.
(_Ann. Soc. entomologique de France_, 1875.)






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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

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effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
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property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
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LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
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in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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