Project Gutenberg's Raison et sensibilit (tome second), by Jane Austen

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Title: Raison et sensibilit (tome second)
       ou les deux manires d'aimer

Author: Jane Austen

Translator: Isabelle de Montolieu

Release Date: February 3, 2011 [EBook #35151]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK RAISON ET SENSIBILIT TOME SECOND ***




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  Au lecteur

  Madame de Montolieu a traduit librement Sense and Sensibility.
  Elle a notamment chang les prnoms de certains personnages du roman
  de Jane Austen, dont le nom n'apparat pas dans la version papier.

  La ponctuation n'a pas t modifie hormis quelques corrections
  mineures.

  L'orthographe a t conserve. Seuls quelques mots ont t modifis.
  La liste des modifications se trouve  la fin du texte.




  RAISON

  ET

  SENSIBILIT.




  RAISON

  ET

  SENSIBILIT,

  OU
  LES DEUX MANIRES D'AIMER.


  PAR


  JANE AUSTEN


  TRADUIT LIBREMENT DE L'ANGLAIS,
  PAR

  MME ISABELLE DE MONTOLIEU.


  TOME SECOND.


  A PARIS,
  CHEZ ARTHUS-BERTRAND, LIBRAIRE,
  RUE HAUTEFEUILLE, N. 23.

  1815.




RAISON

ET

SENSIBILIT.




CHAPITRE XXI.


Les Palmer repartirent le jour suivant; et la famille de Barton-Park et
celle de Barton-Chaumire, restrent seules chacune chez soi,  la
grande satisfaction de la dernire. Mais ce ne fut pas pour long-temps.
Ces dames avaient  peine eu celui d'oublier la joyeuse madame Palmer et
son rude _amour_, et de rflchir  la diffrence d'humeur de ce couple,
(ce qui ne se trouve au reste que trop souvent dans le mariage) que sir
Georges et madame Jennings leur procurrent matire  d'autres
observations.

Il leur tait impossible de ne pas chercher une socit nouvelle; et
pour se dsennuyer dans leur solitude, ils firent un matin une excursion
 Exeter; ils rencontrrent l par hasard deux parentes loignes de
madame Jennings; mais ce fut assez pour que sir Georges les invitt tout
de suite  venir passer quelque temps au Parc. Extrmement flattes
d'tre appeles _cousines_ par un baronnet et de faire la connaissance
de leur illustre parente, lady Middleton, elles n'eurent rien de plus
press que d'accepter l'invitation pour le lendemain, et de laisser les
amis obscurs chez qui elles logeaient.

Lady Middleton fut au dsespoir, au retour de son mari, d'apprendre
qu'elle allait avoir chez elle,  sa table, dans son lgant salon, deux
provinciales qu'elle ne connaissait point, qui sans doute seraient
gauches, mal mises et qui auraient mauvaise tournure. En vain son mari
et sa mre la rassuraient et lui disaient que mesdemoiselles Steles
taient deux charmantes personnes. Elle se dfiait de leur got, et
tremblait de les voir arriver. Ce titre de _cousine_ qui n'tait point
du bon ton, et qu'elles lui donneraient sans doute  tout propos la
faisait frmir. Mais qu'y faire? elles taient invites, elles avaient
accept, il fallait bien les recevoir; lady Middleton s'y rsigna. Elle
connaissait trop bien l'usage pour manquer  la politesse; mais elle se
promit seulement d'y joindre toute la dignit et la froideur
convenable; elle fut d'ailleurs un peu console en apprenant que
mesdemoiselles Steles taient jeunes encore et qu'on pouvait au moins
les faire danser et les lier avec mesdemoiselles Dashwood, qui ne lui
plaisaient pas infiniment.

Elles arrivrent; et lady Middleton en fut beaucoup plus contente
qu'elle ne se l'tait imagin. Leur toilette n'tait pas trop loigne
de la mode; leur abord fut trs poli sans trop d'empressement; et le
terrible mot de _cousine_ ne sortit pas de leur bouche. En change celui
de _milady_ fut souvent rpt, avec des extases sans fin sur le got de
ses appartemens, sur la beaut des meubles. Quand ce vint au tour des
enfans ce fut un enchantement dont on ne peut se faire d'ide. Jamais
elles n'avaient vu d'aussi charmantes petites cratures; c'taient
vraiment de petits anges. Enfin le hasard les servit si bien pour
prendre lady Middleton par ses faibles, qu'avant une heure elle avait
fait rparation entire aux protges de sa mre et de son mari  qui
elle dclara que c'taient les deux plus charmantes jeunes filles qu'il
y et au monde, et les remercia de les avoir invites. L'loge et
l'hyperbole taient si rares dans sa bouche, que sir Georges en fut
aussi fier que si cela l'et regard lui-mme, et que, press de faire
parade de ses aimables cousines et de son discernement, il partit 
l'instant pour la Chaumire. Il fallait, toute affaire cessante,
apprendre  mesdemoiselles Dashwood l'arrive des deux plus _charmantes
filles qu'il y et au monde_. Dans sa joie de l'approbation de sa femme,
il mettait ses parentes mmes avant les siennes propres. Elinor sourit 
cet loge qui allait toujours en croissant.--Venez, venez, disait-il; il
faut que vous veniez tout de suite; vous serez enchantes, ravies! elles
ont gagn le coeur de lady Middleton au premier moment; ce sera de mme
avec vous, vous verrez. Lucy, la cadette, qui est trs-belle, est aussi
gaie qu'agrable! mes enfans sont dja autour d'elle comme autour de
leur maman. Elles ont rempli leur voiture de joujoux et de bonbons.
N'est-ce pas une charmante attention? elles languissent de vous voir, et
vous tes proches parentes; elles sont les cousines de ma femme, et
vous, les miennes. On leur a dit  Exeter, que vous tiez aussi les
plus belles personnes du monde. Je le leur ai confirm, et j'ai dit bien
d'autres choses encore, en sorte qu'elles meurent d'impatience de se
lier avec vous.... Vous riez, Elinor.

--Oui, sir Georges, j'admire le hasard tonnant qui rassemble  Barton
les cinq plus belles personnes de l'univers.

--Eh bien! vous verrez si je mens, et si ce n'est pas comme je vous le
dis. Venez donc, vous regretterez ensuite tous les momens o vous
n'aurez pas t ensemble.

Tout ce qu'il put obtenir, ce fut la promesse d'aller le lendemain faire
visite aux nouvelles venues. Il s'en alla surpris de cette indiffrence.
Tout autre que lui aurait souponn qu'elle avait pour motif la rivalit
de perfections; mais sir Georges n'imaginait jamais le mal, et n'en eut
pas l'ide. De retour chez lui, il vanta ses cousines aux demoiselles
Steles avec le mme feu, en sorte que chacune d'elles devait s'attendre
 voir des tres parfaits. Mais Elinor qui connaissait l'optimisme du
baronnet et son enchantement pour les nouvelles connaissances, rabattait
beaucoup de ses loges, et Maria ne s'en occupait point.

Quand elles arrivrent le lendemain au Parc pour faire leur visite, sir
Georges les prsenta les unes aux autres avec la mme emphase qu'il
avait mise  leurs loges; et l'on comprend qu'elles s'examinrent avec
attention.

L'ane des demoiselles Steles, miss Anna, avait prs de trente ans,
assez d'embonpoint, un de ces visages insignifians qui n'expriment rien
du tout, et de qui on n'a rien  dire ni en bien ni en mal. Lucy, le
prodige de beaut de sir Georges, tait en effet trs jolie; ses traits
taient rguliers, son regard, perant. Elle avait dans sa tournure
quelque chose qui n'tait ni de la grace ni de l'lgance, mais qui la
faisait remarquer. Leur abord fut trs-poli. Avec lady Middleton c'tait
plus que de la politesse, c'taient des attentions recherches, de la
souplesse, une flatterie adroite, quoique continuelle, et qui persuada 
Elinor qu'elles ne manquaient pas d'une sorte d'esprit. Elles parlaient
avec ravissement des enfans, de leur beaut, de leur intelligence; elles
jouaient avec eux, supportaient tous leurs caprices, rpondaient sans se
lasser  leurs questions importunes; avec milady elles admiraient
l'arrangement de la maison, la bont des mets, le got de sa parure, lui
demandaient des patrons de ses broderies, des modles de ses chiffons,
lui offraient de lui aider dans ses ouvrages, ou de faire mille
bagatelles pour amuser les enfans. Lady Middleton coutait
complaisamment toutes ces flatteries, et trouvait ses nouvelles cousines
toujours plus aimables et d'une affection inpuisable. Les enfans en
gnral tourmentent  proportion de ce qu'on les gte; et ceux qui
s'occupent sans cesse d'eux et qui cdent  toutes leurs fantaisies, en
sont les premires victimes. Mais les demoiselles Steles souffraient
tout avec une patience qui leur gagna en entier le coeur de la faible
mre. Les rubans de leur ceinture dnous, leurs cheveux dfaits, leurs
boucles d'oreilles tordues, leurs bracelets dcrochs, toutes leurs
bagues tires de leurs doigts et roulant sur le plancher, leur corbeille
d'ouvrage renverse, leurs ciseaux perdus; tout cela tait charmant. Ils
avaient une activit adorable, une grce parfaite dans leurs petits
mouvemens. On les laissait grimper sur les genoux, chiffonner les robes;
tout tait dlicieux! La maman applaudissait par un sourire, et ne
s'tonnait que de l'apathie de mesdemoiselles Dashwood qui ne prenaient
nulle part  ces jeux. Pour l'ordinaire elles caressaient les enfans,
mais sans s'en laisser tourmenter. Ce jour-l les nouvelles venues s'en
emparrent tellement, et les rendirent si insupportables qu'elles se
tinrent prudemment  l'cart.

Georges est trs-gentil, trs-anim aujourd'hui, dit lady Middleton en
voyant son fils an prendre le mouchoir de mademoiselle Anna et le
jeter par la fentre; c'est un petit malicieux. Williams sera votre
petit amoureux, miss Lucy, je vois cela. L'enfant lui pinait le bras 
lui faire un noir; il eut un baiser pour rcompense de la souffrante
Lucy. Et ma chre petite Selina, dit cette dernire, en prenant sur ses
genoux une petite fille de trois ans, l'idole de sa mre, et par
consquent la plus mchante. Elle resta par hasard sans bouger pendant
deux minutes. Charmante enfant! est-elle toujours si douce, si
tranquille? c'est un modle de sagesse. Malheureusement en
l'embrassant, une des pingles de Lucy toucha le cou de la petite, et
ce modle de sagesse fit de tels cris et donna des coups si violens de
sa petite main sur celle de Lucy, qu'elle fut oblige de la mettre 
terre; mais elle s'y mit aussi  ct d'elle, et la couvrait de baisers
en jetant la coupable pingle, et en demandant mille et mille pardons 
l'enfant et  sa mre, qui avait couru chercher de l'eau, et qui
bassinait la plaie, qu' peine on pouvait voir, pendant que Lucy,
toujours  genoux, donnait  la petite des morceaux de sucre l'un aprs
l'autre. Mais l'enfant voyant ce que lui procuraient ses cris, n'avait
garde de se taire; au contraire elle les redoublait et battait tout le
monde avec un de ses petits poings ferms: l'autre tait plein de
morceaux de sucre. Ses frres voulurent lui en prendre, ils eurent
chacun un bon coup de pied. Enfin rien ne pouvant l'appaiser, sa mre se
rappela que sa chre petite Selina qui souffrait srement beaucoup,
aimait passionnment la marmelade d'abricot; et l'enfant  ce mot ayant
cess ses cris une seconde, elle lui en promit et l'emporta pour lui
donner de cet excellent remde. Ses frres qui espraient en avoir leur
part, la suivirent, quoique leur mre leur ordonnt de rester; et pour
quelques momens les jeunes dames furent tranquilles. Charmante petite
crature, dit miss Anna, cet accident aurait pu tre affreux!

--Je ne crois pas qu'il y ait danger de mort, dit Maria en souriant
ironiquement; elle en reviendra.

--Je ne me consolerai jamais d'avoir t la cause de cet accident, dit
Lucy; une enfant si aimable, et que sa mre aime si passionnment!
Quelle femme enchanteresse que lady Middleton! si belle, si lgante et
si sensible! ne le trouvez-vous pas, mademoiselle?

Maria garda le silence; il lui tait impossible de dire ce qu'elle ne
pensait pas. Elinor toujours prte  rparer ses impolitesses, loua les
grces et l'air noble de lady Middleton.

--Et sir Georges, dit l'ane, quel homme aimable! je le crois plein
d'esprit; du moins il en annonce beaucoup.

--C'est le meilleur des hommes, dit Elinor, toujours de bonne humeur,
excellent mari, bon pre, bon ami.

--Et quelle charmante petite famille! je n'ai jamais vu de plus beaux
enfans. On comprend facilement l'excessive tendresse de leur mre pour
ces angliques petites cratures. On pourrait peut-tre les trouver un
peu gts, un peu turbulens; mais j'aime les enfans pleins de vie et de
feu; je ne puis les supporter timides et tranquilles; aussi j'adore
ceux-ci.

--C'est ce qui m'a paru, dit Elinor, et je vous trouve heureuse d'avoir
ce got  Barton.

On se tut sur ce sujet. Aprs une pause, mademoiselle Steles l'ane
demanda brusquement  Elinor: Aimez-vous le Devonshire? Je suppose que
vous avez bien regrett Sussex.

Un peu surprise de la familiarit de cette question, Elinor rpondit
seulement, oui, mademoiselle.

--Je comprends cela; Norland est une magnifique habitation, et passer de
l dans une chaumire, c'est assez triste.

--Une chaumire telle que celle o notre parent sir Georges Middleton a
bien voulu nous placer, ne donne lieu  aucun regret, dit vivement
Maria.

Lucy lana  sa soeur un regard terrassant et se hta de dire que dans
tout ce que sir Georges et milady arrangeaient, on reconnaissait leur
got; mais qu'ils leur avaient dit que Norland tait une des plus belles
campagnes de l'Angleterre.

--Elle est trs-belle en effet, dit Elinor, mais je crois qu'il y en a
de plus belles encore, et il n'y a que peu ou point de chaumire comme
la ntre.

--Mais aussi pourquoi lui donner ce nom, dit miss Anna, cela prsente
une ide?...

--Ne voyez-vous pas, ma soeur, dit Lucy, que c'est un nom de fantaisie,
un nom romanesque?

Anna se tut humblement; puis elle reprit bientt ainsi: Aviez-vous des
lgans  Sussex? Je suppose qu'ici ils sont assez rares, et quant  moi
je trouve que rien n'embellit plus un sjour que d'y voir beaucoup
d'lgans. Cela anime la vie; ne le trouvez-vous pas aussi? Encore un
regard de Lucy fit baisser les yeux  sa soeur. Qu'est-ce que vous
voulez dire, Anna? et sur quoi pensez-vous qu'il n'y ait pas de jeunes
gens trs-bien  tout gard en Devonshire comme  Sussex?

--Je sais bien, Lucy, qu'il y a de trs-jolis garons  Exeter, dit
Anna; mais ils ne sont pas reus ici; et je craignais que les
demoiselles Dashwood ne s'ennuyassent  Barton si elles n'en voient
point; c'est pourquoi je leur demandais si elles en voyaient beaucoup 
Norland. Je voudrais par exemple qu'elles pussent rencontrer M. Rose
d'Exeter, le clerc de M. Simpson, vous savez bien, Lucy; c'est un beau
jeune homme celui-l, et tout--fait lgant. Je pense que si votre
frre vous ressemble, il devait tre charmant avant d'tre mari, et il
tait si riche! c'tait un merveilleux, n'est-ce pas, un vritable
lgant? j'aurais bien voulu le rencontrer.

--Je ne puis en vrit vous rpondre l-dessus, dit Elinor; je ne
comprends pas parfaitement ce que vous entendez par un merveilleux. Tout
ce que je puis vous dire, c'est que si mon frre en tait un avant son
mariage, il l'est encore, car il n'est pas du tout chang.

--Ah mon Dieu, quelle ide! un homme mari lgant! je ne puis me
reprsenter cela. Les hommes maris me sont  moi trs-indiffrens.

--Mais, Anna, lui dit sa soeur, n'avez-vous rien autre chose  dire que
de parler des jeunes gens et des lgans? Mesdemoiselles Dashwood vont
croire que vous n'avez rien autre chose dans l'esprit. Alors changeant
de propos elle parla de chiffons, de modes, et d'autres objets aussi
intressans.

Les _deux plus charmantes personnes du monde_ taient juges dans
l'esprit d'Elinor et de Maria. La commune familiarit de l'ane et son
mauvais ton, la mirent entirement de ct. La cadette tait mieux
certainement; mais comme Elinor n'tait ni aveugle par sa beaut, ni
prvenue par son regard, elle ne trouva rien  ct de cela qui ft en
rapport avec elle et qui pt lui plaire. Elles quittrent donc la maison
sans dsirer de les mieux connatre.

Il n'en tait pas ainsi chez mesdemoiselles Steles. Elles arrivaient
d'Exeter, dcides  trouver tout parfait  Barton; et les matres, et
la maison, et les enfans, et les chevaux, et les chiens, et les meubles,
et les belles cousines: tout tait l'objet des loges les plus outrs.
Il tait difficile d'exagrer sur mesdemoiselles Dashwood; aussi
furent-elles dclares les personnes les plus belles, les plus
lgantes, les plus accomplies en tout point qu'il ft possible de
voir, et celles dont elles dsiraient le plus passionnment faire des
intimes amies. Sir Georges ne le dsirait pas moins, et fit tout ce qui
dpendait de lui pour former cette liaison. Elinor vit qu'elle ne
pouvait s'y refuser tout--fait; et qu'il fallait au moins se soumettre
 tre assises  ct les unes des autres quelques heures dans la
journe. Sir Georges n'en demandait pas plus: dans ses ides d'amiti,
il suffisait de se voir en socit, et de causer ou de danser ensemble
pour tre intimes amies. De son ct pour acclrer cette intimit, il
confia aux demoiselles Steles tout ce qu'il savait ou supposait de la
situation des dames de la Chaumire. Et ds leur troisime rencontre,
mademoiselle Steles l'ane flicita Elinor sur ce que sa soeur avait
fait la conqute du beau, de l'lgant Willoughby. Il est sr, lui
dit-elle, que c'est une chose trs-agrable que de se marier jeune avec
un si bel homme; car on m'assure qu'il est vraiment d'une figure
remarquable, que c'est un vritable lgant; et votre soeur est bien
heureuse. J'espre que vous trouverez aussi bientt un bon parti, car il
n'est point agrable, je vous assure, de voir passer ses cadettes avant
soi: mais peut-tre votre choix est-il dj fait en secret. Elinor se
sentit rougir; elle ne pouvait pas se flatter que sir Georges ft plus
discret dans ses soupons et dans ses conjectures sur elle que sur sa
soeur; il la plaisantait mme de prfrence depuis la visite d'Edward.
Il n'avait jamais dn ensemble sans qu'il bt  la lettre F. depuis le
commencement du dner jusqu' la fin, en regardant Elinor. Ds que les
miss Steles eurent entendu cette plaisanterie, elles furent
trs-curieuses d'en savoir davantage, et tourmentrent sir Georges pour
qu'il leur dt en entier le nom de l'heureux mortel au sujet duquel il
raillait Elinor; il se fit peu presser, et il eut autant de plaisir  le
dire que miss Anna  l'entendre.

--Son nom est Ferrars, dit-il  demi voix; mais je vous en prie n'en
parlez pas, c'est encore un secret.

--Ferrars! rpta Anna, est-il possible? Le jeune Ferrars, le frre de
votre belle-soeur, miss Elinor, est donc l'heureux mortel dont parle
sir Georges; eh bien! j'en suis charme pour plusieurs raisons: c'est un
trs-agrable jeune homme, je le connais trs-bien, c'est un lgant.
Cette dnomination ne convenait nullement  Edward, mais c'tait le mot
favori d'Anna pour parler d'un jeune homme du bon ton. Elinor mue de
l'entendre nommer comme son amant avou, fit peu d'attention  ce mot;
elle fut plus surprise d'entendre Lucy dire assez aigrement  sa soeur,
qu'elle contrariait sans cesse. Comment pouvez-vous dire, Anna, que nous
le connaissons trs-bien? nous l'avons vu par hasard une fois ou deux
chez mon oncle, et ce n'est pas le connatre? vous savez fort bien que
je ne connais pas du tout messieurs Ferrars.

--Elinor coutait avec attention: Qui tait cet oncle? o demeurait-il?
comment Edward le connaissait-il? Elle aurait voulu que l'entretien
continut, sans pourtant s'y joindre elle-mme; mais on ne dit rien de
plus, et pour la premire fois elle trouva madame Jennings bien peu
curieuse ou bien discrte. La manire dont Lucy avait parl d'Edward
l'avait frappe et lui donnait l'ide qu'elle savait ou croyait savoir
quelque chose  son dsavantage. Sa curiosit ne fut point satisfaite,
le nom de M. Ferrars ne fut plus prononc ni par les deux soeurs ni par
sir Georges.




CHAPITRE XXII.


Maria ne pouvait avoir la moindre indulgence pour des personnes aussi
communes, aussi peu instruites, et qui n'avaient avec elle aucune espce
de rapport d'esprit et de got; elle les coutait  peine, ne leur
parlait jamais, et par sa froideur soutenue leur ta bientt tout espoir
de liaison. Elles se retournrent entirement du ct d'Elinor, plus
affable et plus honnte, et qui l'tait plus encore pour rparer les
torts de Maria. Lucy principalement parut s'attacher vritablement 
elle, cherchait toutes les occasions de s'en rapprocher, de l'engager
dans des conversations particulires, enfin de lui tmoigner une amiti
 laquelle un bon coeur, tel que celui d'Elinor n'est jamais insensible.
Lucy Steles d'ailleurs ne manquait pas d'une sorte d'esprit naturel;
ses remarques taient souvent justes et amusantes, et pour une
demi-heure elle pouvait tre une compagne assez agrable; mais elle
n'avait aucune des ressources que donne une bonne ducation. Elle tait
ignorante autant qu'on peut l'tre; toute sa littrature se bornait 
quelques mauvais romans; elle ne pouvait parler sur aucun sujet un peu
relev, et malgr tous ses efforts pour paratre  son avantage, et se
mettre autant que possible au niveau d'Elinor, qui tchait de son ct
de se mettre au sien, il y avait trop de distance entr'elles, pour que
mademoiselle Dashwood pt jamais en faire une amie. Le manque
d'ducation et de connaissances n'aurait pas t peut-tre un obstacle
insurmontable; un bon coeur, un caractre aimable lui auraient bien vte
fait pardonner son ignorance, mais Elinor eut bientt remarqu chez Lucy
un manque de dlicatesse, de sincrit, et de cette rectitude de
principes qui sont la premire base d'une intime liaison. Il lui fut
impossible alors de trouver quelque plaisir dans la socit d'une
personne qui joignait la fausset  l'ignorance, dont le manque
d'instruction rendait l'entretien insipide, et qui par ses basses
adulations pour les habitans du Parc, dont elle se moquait ensuite avec
Elinor, tait  celle-ci toute espce de confiance dans l'amiti
qu'elle lui tmoignait. Elle aurait voulu en consquence l'loigner un
peu plus, mais Lucy mettait tant de zle et d'activit  se rapprocher
d'elle, que cela n'tait pas facile.

Un jour Lucy l'avait accompagne du Parc  la Chaumire; elles taient
seules, et aprs quelques momens d'hsitation, Lucy dit  Elinor: vous
allez trouver ma question bizarre; dites-moi, je vous en prie si vous
connaissez particulirement la mre de votre belle soeur, madame
Ferrars? Elinor trouva en effet la question extraordinaire, et, sa
contenance l'exprima, en rpondant qu'elle n'avait jamais vu madame
Ferrars.

--En vrit, dit Lucy, c'est tonnant! je pensais que vous l'aviez vue
au moins quelquefois  Norland, et que vous pourriez me donner quelques
dtails sur sa manire, sur sa tournure, sur son caractre.

--Non, rpondit Elinor, en s'efforant de cacher son opinion relle sur
la mre d'Edward, et n'ayant aucune envie de satisfaire ce qui lui
paraissait une impertinente curiosit, non, je ne sais rien d'elle.

--Je vois, lui dit Lucy, en la regardant attentivement, que vous me
trouvez trs-trange de vous questionner ainsi sur cette dame; mais
peut-tre ai-je mes raisons. Je voudrais pouvoir vous les dire,
cependant, j'espre que vous me rendrez la justice de croire que ce
n'est point une sotte curiosit.

Elinor rpondit quelques mots polis. Elles se promenrent quelques
minutes, en gardant le silence. Il fut rompu par Lucy qui renouvela
l'entretien, en disant avec hsitation: Je ne puis supporter que
vous me souponniez d'tre une curieuse impertinente; tout, tout au
monde plutt que d'tre mal juge par une personne dont j'ai une si
haute opinion. Et comme je suis sre de n'avoir rien  risquer en me
confiant entirement  vous, je m'y dcide. Je serais charme aussi
d'avoir votre avis sur la manire dont je dois me conduire dans une
situation trs dlicate, trs critique; je suis trs fche que vous ne
connaissiez pas madame Ferrars.

--J'en suis fche aussi, dit Elinor, toujours plus tonne, si mon
opinion sur elle pouvait vous tre de quelque utilit; mais je ne puis
le comprendre. Je n'ai jamais entendu dire que vous eussiez la moindre
relation avec cette famille, et je suis, je l'avoue, un peu surprise de
votre excessive curiosit sur le caractre de cette dame.

--Votre surprise est trs naturelle, reprit Lucy, et je ne dois pas m'en
tonner, mais elle cesserait bientt si j'osais tout vous dire. Madame
Ferrars ne m'est certainement rien  prsent, mais le temps peut
venir.... et.... cela dpend d'elle, o nos relations seront trs
intimes: elle baissa les jeux avec l'air d'une aimable confusion, mais
les releva bientt sur Elinor, pour observer l'effet de sa demi
confidence.

--Bon Dieu, s'cria Elinor, que voulez-vous dire? Etes-vous engage avec
M. Robert Ferrars? Elle ne pouvait imaginer autre chose, mais elle
n'tait pas du tout flatte de l'ide d'avoir Lucy Steles pour
belle-soeur.

--Non, rpliqua Lucy, non pas  Robert Ferrars, que je n'ai jamais vu,
mais....  son frre an; et en disant cela son regard perant tait
attach sur Elinor, comme pour lire au fond de son me.

Qu'est-ce qu'Elinor sentit dans ce moment! Une surprise qui aurait t
aussi pnible que violente, si une incrdulit presque complte ne
l'avait pas suivie. Elle regarda Lucy dans un silencieux tonnement,
incapable de deviner le motif d'une telle confidence, et quoiqu'elle et
pli et qu'elle se sentt trs mue, elle n'et aucune crainte de
s'vanouir ou d'avoir une attaque de nerfs, et persista dans sa dfiance
de la vracit de Lucy. Je vois et je comprends votre surprise, lui dit
cette dernire, car vous ne pouviez en avoir aucune ide. Jamais il ne
m'est chapp un seul mot ni avec vous ni avec personne, qui ait pu
trahir notre secret; il a t si fidlement gard par moi que pas un
seul de mes parens ni de mes amis, except Anna, ne peut s'en douter, et
jamais je ne vous l'aurais confi, si je n'avais pas eu la certitude de
votre discrtion, et si je n'avais pas t entrane par la crainte que
mes questions sur madame Ferrars ne vous parussent aussi trop ridicules.
Quant  M. Ferrars, je ne crains nullement qu'il soit fch de ma
confiance envers une personne qu'il estime autant; je connais la haute
opinion qu'il a de toute votre famille, et je sais qu'il vous regarde
vous et Maria comme des soeurs.... Elle s'arrta.... Elinor aussi garda
quelque temps le silence; son tonnement tait trop grand pour pouvoir
lui rpondre; mais enfin elle s'effora de parler et de parler
tranquillement, et dit avec assez de calme: Puis-je vous demander si
votre engagement existe depuis long-temps?

--Oh oui! bien long-temps; il y a quatre ans.

--Quatre ans!

--Oui, j'tais bien jeune alors, et c'est mon excuse.

--Je ne me suis pas doute, dit Elinor, que vous le connussiez jusqu'
l'autre jour que votre soeur en parla.

--Oui, la pauvre Anna; je tremble toujours ds quelle ouvre la bouche.
Notre connaissance est cependant de vieille date, elle a commenc
lorsqu'il tait prs de Plymouth sous les soins de mon oncle.

--De votre oncle!

--Oui, M. Pratt, son tuteur, chez qui sa mre l'avait plac. Est-ce
qu'il ne vous a jamais parl de M. Pratt?

--Oui, je me le rappelle, rpondit Elinor, avec une force d'esprit qui
s'augmentait ainsi que son motion.

--Il a vcu prs de cinq ans chez mon oncle,  Longstaple, prs de
Plymouth, depuis quinze ans jusqu' vingt; c'est l o notre
connaissance a commenc. Ma soeur et moi nous tions souvent chez notre
oncle; notre engagement s'est form une anne aprs qu'il ft hors de
tutelle, et il avait alors vingt-un ans. Il en a vingt-cinq  prsent,
et nous ne sommes pas plus avancs, parce que quoiqu'il soit majeur et
que son engagement soit valable, il dpend entirement de sa mre pour
la fortune. Sans doute j'eus tort de consentir  ce qu'il s'engaget
sans l'aveu et l'approbation de sa mre, mais j'tais trop jeune et je
l'aimais trop pour tre aussi prudente que je l'aurais d. Quoique vous
ne le connaissiez pas aussi bien que moi, miss Elinor, vous l'avez vu
assez souvent pour convenir qu'il a tout ce qu'il faut pour attacher
sincrement une femme qui prfre les qualits de l'me et de l'esprit
aux avantages frivoles.

--Certainement, dit Elinor, sans rflexion et entrane par la vrit de
cette assertion; mais cette vrit mme renouvela ses doutes sur la
sincrit de Lucy, et sa confiance en l'honneur et l'amour d'Edward.
Engage avec M. Ferrars, reprit-elle, je vous avoue que je suis
tellement surprise de ce que vous me dites que.... je vous demande mille
pardons, mais il y a srement quelque erreur de nom; nous ne parlons
srement pas du mme M. Ferrars.

--Nous ne pouvons parler d'un autre, dit Lucy en souriant. M. Edward
Ferrars, le fils an de madame Ferrars de Park-street, le frre de
votre belle-soeur madame Fanny Dashwood: voil celui que j'entends, et
vous m'accorderez je pense, que je ne puis pas me tromper sur le nom de
celui de qui mon bonheur dpend.

--Il est trange, dit Elinor, que je ne l'aie jamais entendu parler ni
de vous ni de votre soeur.

--Mais non! pas du tout! si vous considrez notre position, rien n'est
moins trange. Notre premier soin  tous deux tait de cacher
entirement notre secret; vous ne connaissiez ni moi ni ma famille, il
n'avait donc aucune occasion de me nommer devant vous. Il avait surtout
un extrme effroi que sa soeur n'et quelque soupon; il valait mieux
laisser ignorer et mon nom et mon existence, jusqu' ce qu'elle ft
tout--fait lie  la sienne.

La scurit d'Elinor commena  diminuer, mais non pas son empire sur
elle-mme.

--Vous tes donc engage avec lui depuis quatre ans, dit Elinor d'une
voix assez ferme.

--Oui; et le ciel sait combien nous attendrons encore! Ce pauvre Edward!
Il est prs de perdre patience. Sortant alors de sa poche une petite
bote  portrait, elle ajouta: Pour prvenir tout soupon d'erreur, et
vous prouver que c'est bien votre ami Edward que j'aime et dont je suis
aime, ayez la bont de regarder cette miniature; sans doute elle lui
fait tort, mais il est cependant trs reconnaissable; il me l'a donne
il y a environ trois ans. Elle la mit en parlant entre les mains
d'Elinor, qui ne put alors conserver de doute sur la vracit de Lucy.
C'tait bien Edward; c'taient ses traits si bien gravs dans son coeur
et dans son souvenir. Elle le rendit en touffant un profond soupir, et
en convenant de la ressemblance.

--Je n'ai jamais pu, continua Lucy, lui donner le mien en retour, ce qui
me chagrine beaucoup, car il le dsire passionnment; mais je suis
dcide  prsent  saisir la premire occasion de me faire peindre pour
lui. Vous qui peignez si bien, chre Elinor, si sous le prtexte de le
faire pour vous mme, vous tiez assez bonne.

--Je ne me suis jamais applique  la ressemblance, dit Elinor; mais
vous trouverez srement d'autres moyens, et vous en avez tout--fait le
droit.

Elles marchrent quelque temps en silence. Lucy parla la premire.

--Je ne doute pas, lui dit-elle, de votre fidlit  garder un secret
dont vous devez sentir toute l'importance. Nous serions perdus si sa
mre venait  l'apprendre; elle ne consentira jamais volontairement 
cette union; je n'ai ni rang ni fortune, et je la crois trs haute et
fort avare.

--Je n'ai certainement pas cherch votre confiance, rpondit Elinor, et
vous me rendez justice en croyant que je ne la trahirai pas. Votre
secret est en sret avec moi; mais pardon si je vous exprime ma
surprise d'une confidence inutile. Vous auriez d sentir que de me le
dire n'ajoutait rien  cette sret, et vous ne connaissez pas depuis
assez long-temps _la belle-soeur de madame John Dashwood_ pour tre
parfaitement sre qu'elle ne soit pas indiscrte. A prsent je puis vous
rassurer, mais je ne le pouvais pas avant de le savoir. En disant cela
elle regardait fixement Lucy, esprant de dcouvrir quelque chose dans
son regard, peut-tre la fausset d'une grande partie de ce qu'elle
avait dit; mais sa physionomie ne changea pas du tout; elle serra
doucement la main d'Elinor.--Je crains, lui dit-elle, que vous ne
trouviez que j'aie pris avec vous une trop grande libert, en vous
confiant ma situation; je ne vous connais pas depuis long-temps, il est
vrai, pas du moins personnellement; car je connaissais parfaitement et
vous et toute votre famille depuis bien des annes par tout ce que m'en
avait dit Edward. Aussi ds le premier instant o je vous ai vue, il m'a
sembl que je voyais une ancienne connaissance; et puis, pensez comme je
suis malheureuse. Je n'ai pas une amie  qui je puisse demander des
_conseils_; Anna est la seule personne qui sache ma position, et vous
avez pu vous apercevoir qu'elle n'a aucun jugement. Elle m'est plutt 
charge qu'utile, et me met continuellement en crainte sur notre secret.
J'eus une affreuse motion l'autre jour quand sir Georges nomma Edward;
je crus qu'elle allait tout dire. En vrit, je m'tonne que je vive
encore aprs tout ce que j'ai souffert pour lui pendant ces quatre
annes! Toujours en suspens, en crainte, en incertitude. Le voyant si
rarement, nous nous rencontrons  peine deux fois l'anne; je ne
comprends pas que mon coeur ne se soit pas bris. Ici elle mit son
mouchoir sur ses yeux; mais Elinor  l'ordinaire si bonne, si
compatissante ne se sentit pas la moindre piti.

--Quelquefois, continua Lucy, je pense qu'il vaudrait mieux pour tous
deux rompre entirement; mais je n'en ai pas le courage. Je ne puis
supporter la pense de le rendre si malheureux et je sais que cette
ide seule aurait cet effet; d'ailleurs il m'est si cher  moi-mme! Je
ne crois pas que cela me soit possible.... Quelle est l-dessus votre
pense, mademoiselle Dashwood? qu'est-ce que vous feriez  ma place? Et
toujours ce regard perant tait attach sur elle.

--Pardonnez-moi de grce, rpondit Elinor; il m'est impossible de vous
donner de conseils dans de telles circonstances. Votre propre jugement
doit vous diriger.

--Il est sr, dit Lucy, aprs quelques minutes, que sa mre ne
l'abandonnera jamais entirement. Elle est si riche que mme en
diminuant sa fortune de moiti, il lui resterait encore de quoi vivre,
et pourvu que je vive avec lui, le plus ou le moins m'est bien gal.
Mais le pauvre Edward se dsole de ce que rien ne se dcide; ne
l'avez-vous pas trouv bien triste quand il est venu ici? Il tait si
abattu, si malheureux quand il me quitta  Longstaple, que je tremblais
que vous ne le crussiez trs-malade.

--Venait-il de chez votre oncle quand il nous a fait visite?

--Oh oui, sans doute! Il a pass quinze jours avec nous; avez vous cru
qu'il venait de la ville?

--Non, rpliqua Elinor, toujours plus frappe des preuves de la vracit
de Lucy; je me souviens qu'il nous a dit qu'il avait pass quinze jours
avec des amis prs de Plymouth; elle se rappela aussi sa propre surprise
dans le temps, de ce qu'il ne parlait plus de ses amis, et semblait mme
viter de prononcer leur nom.

--Avez-vous remarqu son abattement, dit Lucy?

--Oui en vrit, principalement  son arrive.

--Je l'avais suppli cependant de surmonter sa douleur, de peur de vous
donner des soupons; mais il tait si triste de ne pouvoir passer plus
de quinze jours avec nous, et il me voyait si affecte! Pauvre Edward!
Je crains qu'il ne soit encore dans le mme tat. Ses lettres sont
tout--fait mlancoliques; j'en ai reu une de lui la veille de mon
dpart d'Exeter: Elle la tira d'un porte-feuille, et ngligemment laissa
voir l'adresse  Elinor. Vous connaissez srement sa main, lui dit-elle;
son criture est charmante, mais elle n'est pas aussi soigne qu'
l'ordinaire. Il tait fatigu, car le papier est compltement rempli.
Elinor vit que c'tait bien de la main d'Edward, et ne put plus
conserver de doutes. Le portrait pouvait avoir t obtenu par quelque
hasard; mais une correspondance suivie tait une preuve positive de leur
attachement. Aucune autre raison ne pouvait l'autoriser. Pendant
quelques momens elle fut sur le point de se trahir; son coeur battait
avec violence, elle pouvait  peine marcher. Mais elle combattit avec
tant de force contre son sentiment, que le succs fut prompt et complet,
et que mme le regard perant de sa compagne, ne put pntrer dans son
intrieur.

--Nous crire continuellement l'un  l'autre, dit Lucy en renfermant sa
lettre, est le seul moyen de nous consoler dans nos longues
sparations. Moi cependant j'en ai un autre dans son portrait; mais le
pauvre Edward en est priv. Il dit que s'il avait le mien il serait
moins malheureux. Je lui ai du moins donn dernirement une boucle de
mes cheveux renferme dans le cristal d'une bague: c'est un
ddommagement; mais non pas tel qu'un portrait. N'avez-vous fait aucune
attention  cet anneau? Le portait-il  Barton?

--Oui, dit Elinor d'une voix ferme avec laquelle elle cherchait  cacher
une motion et une souffrance telles qu'elle n'en avait point encore
prouve. Elle tait  la fois dsole, blesse, mortifie, confondue;
elle prouvait tout ce qu'il y a de plus cruel et de plus dchirant.

Heureusement elles arrivrent  la Chaumire; et la conversation finit.
Aprs s'tre repose quelques minutes, mademoiselle Steles retourna au
Parc; et la malheureuse Elinor fut en libert de se livrer  ses tristes
rflexions.




CHAPITRE XXIII.


Quelque peu de confiance qu'et en gnral Elinor dans la vracit de
Lucy, il lui tait impossible de la suspecter dans cette occasion, ni de
comprendre quel motif aurait pu l'engager d'inventer cette histoire. Il
y avait non-seulement des probabilits, mais des preuves; et rien ne
contredisait Lucy, except son propre dsir. Leur liaison presqu'au
sortir de l'enfance dans la maison de M. Pratt; et la visite d'Edward
prs de Plymouth; et sa mlancolie, et l'ingalit de sa conduite avec
Elinor; et la grande connaissance que mesdemoiselles Steles avaient de
Norland, et de toutes les relations de la famille Dashwood, ce qui
l'avait souvent surprise; et le portrait, et la lettre, et l'anneau:
tout cela lui fournissait des preuves si convaincantes, que sa raison ne
pouvait se refuser  la croire. Au premier moment, lorsqu'elle fut
force d'admettre la parfaite vrit de tout ce que Lucy venait de lui
dire, son ressentiment contre Edward, son indignation d'avoir t
trompe l'emportrent mme sur sa douleur. Mais bientt d'autres ides,
d'autres considrations s'levrent. Edward avait-il eu l'intention de
la tromper? avait-il feint avec elle un sentiment qu'il n'avait pas? Son
coeur tait-il de moiti dans ses engagemens avec Lucy? Non; et s'ils
ont t une fois dicts par un amour de jeunesse, elle ne peut croire
que cet amour existe encore  prsent; elle a trop bien vu que c'tait
elle qu'il aimait pour n'en tre pas convaincue. Un homme peut tromper
avec de fausses paroles; Edward n'a pas prononc le mot d'amour 
Elinor; mais tout chez lui l'a prouv, et son trouble, et ses regards,
et le son tremblant de sa voix, et ses attentions si soutenues. Non, ce
n'est point une erreur; ni son coeur ni son amour-propre ne l'ont
gare. Sa mre, ses soeurs, Fanny, tout ce qui l'entourait  Norland
s'en est aperu. Certainement elle est aime; et cette persuasion
console son coeur, calme ses peines et la dispose  pardonner. Il tait
blmable cependant, hautement blmable d'tre rest  Norland lorsqu'il
sentit qu'il l'aimait plus qu'il ne devait l'aimer. A cet gard elle ne
pouvait le justifier; mais s'il lui avait fait du mal par cette
imprudence, combien ne s'en tait-il pas fait davantage  lui-mme! La
situation d'Elinor tait triste sans doute, mais celle d'Edward tait
sans espoir. Elle tait bien malheureuse dans ce moment, mais la raison
gurirait peut-tre la plaie de son coeur; tandis qu'Edward en dtachant
le sien de la femme  qui il tait engag, s'tait priv lui-mme de
tout espoir de bonheur. Elle retrouverait sa tranquillit, mais lui
serait pour la vie livr  l'infortune. Pouvait-il esprer d'tre
heureux avec une femme telle que Lucy Steles? A prsent que le bandeau
de l'amour tait lev, mme en mettant son inclination pour Elinor hors
de la question, pouvait-il avec sa loyaut, sa dlicatesse, son esprit
cultiv tre heureux avec une compagne ignorante, artificieuse, sans
ducation, vaine, flatteuse, intresse? A dix-huit et dix-neuf ans il
est si facile  un homme d'tre entran par la beaut, par les
prvenances d'une jeune fille qui peut-tre cherchait  l'attirer, et
d'tre aveugl sur ses dfauts. Mais les quatre annes suivantes,
pendant lesquelles il avait acquis chaque jour plus de connaissances,
plus d'exprience, une raison plus claire, devaient avoir ouvert ses
yeux sur les vices de caractre de cette jeune personne, augments sans
doute par la pauvre socit o elle avait vcu, par un got vif de
plaisir et de frivolit, qui peut-tre lui avait t cette simplicit de
la premire jeunesse, qui donne un caractre si intressant  une jolie
figure. Si, comme Elinor devait le croire d'aprs les insinuations de
sa belle-soeur, il y avait des difficults du ct de la mre d'Edward
pour l'pouser, combien en trouverait-il davantage lorsqu'il serait
question d'une personne qui lui est aussi infrieure en naissance, en
bonne ducation, et probablement mme en fortune? Ces difficults, il
est vrai, ne devaient pas l'effrayer beaucoup; mais quel triste sort que
d'attendre peut-tre sa libert du mcontentement de sa mre et de son
opposition  ses volonts.

Ces penses, ces rflexions qui se succdaient les unes aux autres
augmentrent beaucoup sa tristesse. Elle pleura sur lui plus que sur
elle mme. Soutenue par la conviction de n'avoir rien fait pour mriter
son malheur, et console par la croyance qu'Edward tait encore digne
de son estime, elle espra qu'elle pourrait actuellement supporter ce
cruel chagrin avec courage, et prendre assez de force sur elle-mme pour
le cacher  sa mre et  sa soeur. Elle en tait si capable que, deux
heures aprs avoir perdu pour jamais tout espoir d'tre unie  celui
qu'elle aimait si tendrement, elle parut  dner avec un tel calme qu'on
n'aurait jamais souponn, en la voyant  ct de la mlancolique Maria,
que c'tait elle qui tait spare pour toujours de l'objet de son
amour, et que Maria convaincue de possder en entier les affections de
celui qu'elle aimait, esprait le voir arriver d'un moment  l'autre.

La ncessit de cacher  sa famille l'_important_ secret que Lucy lui
avait confi, fut un motif de plus pour elle de s'exercer  cacher en
mme temps le sien. Ce fut aussi une consolation de leur pargner ce qui
leur aurait srement donn beaucoup d'affliction, et,  elle-mme celle
d'entendre blmer Edward. Elles ne l'aimaient pas comme elle. Il
n'aurait pas trouv autant d'indulgence; et prendre son parti, le
dfendre avait bien aussi son danger. Elle voulait chercher peu--peu 
s'en dtacher, au lieu de nourrir son sentiment; elle savait qu'elle ne
trouverait auprs d'elles ni conseil, ni aide pour une peine de cette
nature. Leur chagrin, leur colre ajouteraient  son malheur; et son
courage ne pourrait que s'affaiblir. Elle tait plus forte seule; sa
propre raison la servait mieux; et sa fermet se soutint si bien qu'on
n'aperut pas chez elle le moindre changement, et qu'elle fut
invariablement aussi gaie, aussi sereine en apparence, quoique ses
regrets et sa douleur intrieure fussent chaque jour plus poignants.

Mais plus elle avait souffert de sa premire conversation avec Lucy,
plus elle dsirait connatre mieux en dtail les particularits de leurs
engagemens, dcouvrir ce que Lucy sentait rellement au fond de son
coeur, si son amour pour Edward tait vraiment tendre et sincre, et
s'il y avait pour lui quelque chance de bonheur dans cette union. Alors
elle aurait moins souffert. Elle voulait aussi prouver  Lucy par sa
promptitude  parler d'Edward la premire avec calme, qu'elle ne le
regardait que comme un ami. Elle craignait que son agitation
involontaire dans leur entretien du matin n'et dcouvert en entier 
Lucy ce qui jusqu'alors avait du moins t incertain. Il lui paraissait
tout--fait probable que Lucy ft jalouse d'elle. Sans doute Edward lui
avait parl d'Elinor avec loge, avec intrt; Lucy elle-mme en tait
convenue. Les railleries de sir Georges sur les lettres initiales de son
nom, devaient aussi avoir veill les soupons; et d'ailleurs Elinor
tait elle-mme trop sre d'tre aime d'Edward pour ne pas l'tre de la
jalousie de Lucy dont la confiance tait une preuve. Quel autre motif
donner pour excuser la rvlation d'un secret important, et jusqu'alors
si bien gard, que celui de lui apprendre que Lucy avait des droits plus
anciens et plus sacrs, et de l'engager  viter  l'avenir la socit
d'Edward. Il tait facile  Elinor de comprendre les intentions de sa
rivale. Mais dcide comme elle l'tait  se conduire d'aprs les
principes que l'honneur et la dlicatesse lui dictaient, elle rsolut de
combattre son affection pour Edward, de le voir aussi peu qu'il lui
serait possible. Elle ne pouvait se refuser la consolation de tcher de
convaincre Lucy que ce sacrifice lui cotait peu, et qu'elle ne
regardait M. Ferrars que comme un ami de la famille. Elle ne pouvait
plus rien entendre qui lui ft plus de peine que ce qu'elle avait dja
entendu; elle n'aurait plus l'motion de la surprise, et elle se croyait
sre d'apprendre sans trop d'agitation ce qu'elle ignorait encore.

Mais il lui fut impossible de satisfaire immdiatement sa curiosit;
quoique Lucy ft aussi bien dispose  parler encore qu'elle-mme
l'tait  l'entendre. Une suite de mauvais temps empcha de se promener,
et quoiqu'elles se vissent tous les jours soit au Parc soit  la
Chaumire, c'tait au salon en prsence de tout le monde. Elles
n'avaient aucun prtexte pour se retirer  l'cart; sir Georges ne
l'aurait pas permis,  peine tolrait-il quelques momens de conversation
gnrale. On se runissait pour manger et rire ensemble, pour jouer aux
cartes, danser, chanter, faire du bruit et des folies.

On s'tait dja rencontr plusieurs fois de cette manire, sans
qu'Elinor et la moindre occasion d'engager avec Lucy un entretien
particulier, quand sir Georges vint un matin  la Chaumire, et demanda
aux dames Dashwood comme une charit de venir dner avec lady Middleton.
Il tait oblig pour une affaire d'aller  Exeter, et lorsqu'il n'tait
pas l, tout languissait au Parc, et ces dames couraient le risque de
mourir d'ennui. Elinor esprant trouver plus de moyens d'arriver  son
but et de causer avec Lucy dans l'absence de sir Georges, accepta
d'abord l'invitation. Madame Dashwood aimait toujours mieux rester chez
elle avec ses livres et sa petite Emma; et Maria qui aurait prfr
rester aussi dans sa romanesque solitude, ne put refuser d'accompagner
sa soeur ane.

Elles allrent donc au Parc, et lady Middleton fut heureusement
prserve de l'effrayante solitude qui la menaait. L'insipidit de
cette journe fut telle que mesdemoiselles Dashwood l'avaient prvu.
Comme il n'y avait rien pour l'amour et le mariage, madame Jennings fut
plus silencieuse qu' l'ordinaire, et mesdemoiselles Steles encore plus
prodigues de flatteries. Les enfans vinrent au dessert faire leur tapage
accoutum, et pendant qu'ils furent l, Lucy s'en occupa toute seule.
Ils restrent jusqu'aprs le th, qui fut remplac par la table de jeu.
Elinor commenait  dsesprer d'tre un instant seule avec Lucy. On
proposa un jeu gnral, et toutes les dames se levrent pour se placer
autour de la table.

--Je suis charme, dit lady Middleton  Lucy, que vous ne finissiez pas
le panier de ma pauvre petite Selina cette soire; vous seriez fatigue
en travaillant  ce petit filigramme  la lumire. La chre petite
pleurera peut-tre un peu demain matin lorsqu'elle ne le trouvera pas
fini; mais nous lui donnerons quelqu'autre chose et j'espre qu'elle se
consolera. Ce mot tait assez pour faire sentir  l'humble cousine ce
que la faible mre attendait d'elle; aussi rpondit-elle  l'instant:
vous vous trompez, milady; pour rien dans le monde, je ne manquerai de
parole  ma chre petite amie. J'attendais avec impatience que tout le
monde ft au jeu pour me mettre  l'ouvrage; je ne voudrais pas
chagriner mon doux petit ange pour tous les plaisirs possibles. Il n'y
en a pas de plus vif pour moi que de travailler pour elle; et j'ai
rsolu de finir ce soir son panier.

--Vous tes trop bonne, chre Lucy: sonnez, je vous prie pour qu'on
vous donne des lumires; mnagez vos yeux, je vous en conjure. Combien
ma petite fille sera contente! je lui ai dit que je ne croyais pas qu'il
ft fini; et elle m'a rpondu en secouant sa petite tte, que je ne
savais ce que je disais, et que sa chre Lucy lui ferait srement son
panier.

Lucy courut auprs de la table d'ouvrage avec vivacit et gat, comme
si le plus grand bonheur de sa vie et t de faire un panier de
filigramme pour une enfant gte.

Lady Middleton proposa alors de faire un wisk. Personne ne fit
d'objection que Maria, qui avec son impolitesse ordinaire demanda qu'on
voult bien l'excuser. Milady, dit-elle, sait que je dteste le jeu; je
prfre si vous le permettez toucher du piano; et sans attendre la
rponse, sans aucune crmonie, elle alla s'asseoir devant l'instrument.
Lady Middleton leva les yeux au ciel comme pour le remercier de ce
qu'elle tait plus polie et mieux leve que Maria. Elinor avait espr
de pouvoir se dispenser de jouer pour causer avec Lucy; le refus de sa
soeur la contrariait donc plus que personne, et cependant elle chercha 
l'excuser auprs de lady Middleton. Ma soeur, lui dit-elle, ne sait pas
rsister quand elle vient au Parc au plaisir de jouer sur votre piano;
c'est le meilleur, dit-elle, qu'elle ait jamais rencontr; et lady
Middleton enchante d'avoir le meilleur des pianos, fut tout--fait
remise.

On n'tait plus que quatre pour la partie. Elinor allait se soumettre 
son sort; lorsque Lucy s'cria tout--coup: ah! comme je suis fche que
mademoiselle Emma ne soit pas ici; elle m'aurait aide  rouler le
papier. Je crains fort que malgr mon dsir, je ne puisse pas achever ce
soir mon panier.

--Si je n'tais pas oblige de jouer, dit Elinor, je m'offrirais bien
volontiers pour cet ouvrage, d'autant plus que j'aurais dsir apprendre
de vous  faire ces jolis paniers.

--Eh bien, ma chre, nous vous laisserons libre, dit lady Middleton, qui
tremblait que sa petite Selina n'et pas tout ce dont elle avait envie.
N'est-ce pas, mesdames, nous jouerons fort bien nous trois, en laissant
un jeu dcouvert? Puisque vous voulez bien aider  Lucy, ma chre
Elinor, Selina en sera fort reconnaissante. Je n'aime pas  la faire
pleurer; cela drange sa jolie physionomie..... Ne le trouvez-vous pas?

Les choses s'arrangrent ainsi: la partie  trois commena gament.
Maria touchait son piano comme si elle et t seule dans le salon. La
table d'ouvrage tait assez loigne pour qu'Elinor pt esprer de
n'tre pas entendue; les deux belles rivales s'assirent donc  ct
l'une de l'autre dans la plus touchante harmonie pour travailler
ensemble au panier de Slina.




CHAPITRE XXIV.


Elinor rassembla toutes ses forces et commena ainsi: Je ne mriterais
pas la confiance dont vous m'avez honore, mademoiselle, si je n'avais
aucun dsir de la conserver, et si je ne m'intressais  vous. Je ne
vous fais donc nulle excuse de reprendre l'entretien de l'autre jour.

--Je vous remercie, dit vivement Lucy, de m'en parler la premire; vous
me mettez tout--fait  mon aise. Je craignais de vous avoir offense,
et je n'osais plus entamer un sujet qui ne peut avoir beaucoup d'intrt
pour vous.

--M'offenser! dit Elinor; comment pouvez-vous le supposer? Jamais ce ne
fut mon intention de vous donner cette ide. Quel motif auriez-vous pu
avoir pour cette confiance qui ne fut pas peu honorable et peu flatteuse
pour moi?

--Et cependant, je vous assure, reprit Lucy, (ses petits yeux plus
perans que jamais fixs sur Elinor) je vous assure qu'il m'a sembl que
vous l'aviez reue avec une froideur, un dplaisir qui me fit un vrai
chagrin. Vous aviez l'air fche contre moi; et je m'tais vivement
reproch de vous avoir ennuye de mes affaires; mais je suis enchante
de trouver que cette crainte tait imaginaire et que je n'ai pas encouru
votre blme. Si vous saviez quelle consolation j'prouve  vous ouvrir
mon coeur,  pouvoir vous parler de ce qui m'occupe sans cesse! je
connais assez votre bont pour tre sre de votre indulgence.

--Je comprends trs-bien, dit Elinor, le plaisir qu'on trouve  parler
de ce qu'on aime, et soyez assure que vous n'aurez jamais sujet de vous
en repentir. Votre situation est malheureuse; vous semblez entoure de
difficults, et vous avez besoin de votre mutuelle affection pour la
supporter. M. Ferrars  ce que je crois dpend entirement de sa mre.

--Il a seulement deux mille pices  lui. Ce serait une folie de se
marier avec cela; quoique de mon ct je renoncerais  la fortune de sa
mre sans un soupir. Je suis accoutume  vivre sur un mince revenu, et
je supporterais mme la pauvret avec lui, mais je l'aime trop pour
vouloir le priver de tout ce que sa mre fera pour lui, si elle le
marie  son gr. Il nous faut donc attendre, et peut-tre plusieurs
annes encore. Avec tout autre homme qu'avec Edward ce dlai serait
inquitant, mais je me repose entirement sur son amour et sur sa
constance.

--Cette conviction est tout pour vous, et sans doute M. Ferrars attend
la mme chose de vous. Si la constance de l'un des deux s'tait
dmentie, comme il n'est que trop souvent arriv, l'autre aurait t
bien  plaindre.

Lucy la regarda encore de manire  la dconcerter, si Elinor n'avait
pas rassembl d'avance toutes ses forces pour que sa contenance ne pt
donner aucun soupon.--L'amour d'Edward, dit Lucy, a t mis  de
grandes preuves par de bien longues absences depuis notre engagement,
et il les a si bien soutenues, que je serais impardonnable d'en douter
un instant; je puis affirmer qu'il ne m'a jamais donn une minute
d'alarme ou d'inquitude. Elinor sourit et soupira  cette assertion;
Lucy n'eut pas l'air de s'en apercevoir, et continua. Je suis jalouse
par caractre, dit-elle, et nos diffrentes situations, lui vivant dans
le grand monde et moi si retire, et nos continuelles sparations
auraient pu facilement rveiller ma jalousie. La plus lgre altration
dans sa conduite avec moi, une tristesse dont je n'aurais pu deviner la
cause, ou s'il avait parl d'une femme avec plus d'intrt que de toutes
les autres, ou si je l'avais vu moins heureux que de coutume 
Longstaple, tout cela m'aurait d'abord mise sur le chemin de la vrit,
et je suis sre qu'il lui serait impossible de me tromper.

Elinor garda encore quelques instans le silence; elle se rappelait
confusment toutes les preuves d'une affection tendre et sincre qu'elle
avait remarques chez Edward; enfin elle se surmonta autant qu'il lui
ft possible.--Quels sont donc vos projets? lui dit-elle, n'en avez-vous
point d'autres que celui d'attendre la mort de madame Ferrars? Ce serait
une extrmit bien triste et bien cruelle! Ou bien son fils est-il
dcid  se soumettre  l'ennui de plusieurs annes d'attente, et  vous
envelopper dans le malheur et dans les dsagrmens qui en seront la
suite invitable, plutt que de courir le risque de dplaire  sa mre
en lui avouant la vrit? peut-tre aussi que son courroux cderait au
temps,  l'amour maternel, aux bons procds,  la tendresse de sa
belle-fille.

--Oh, si nous pouvions en tre srs! mais non, madame Ferrars est
orgueilleuse, intresse, opinitre, et dans le premier moment de sa
colre donnerait tout  son fils Robert qui est son favori; et cette
seule ide m'effraie pour Edward au point de ne pouvoir me dterminer 
prendre un parti dcisif.

--Mais je trouve que dans cette occasion, Lucy, vous vous oubliez trop
vous-mme; votre dsintressement passe les bornes de la raison.

--Lucy chercha encore  lire avec son regard pntrant jusqu'au fond de
l'me d'Elinor, et il y eut un grand moment de silence.

--Connaissez-vous M. Robert Ferrars? demanda Elinor.

--Non, du tout; je ne l'ai jamais vu, mais je le crois bien diffrent de
son frre; avec une plus belle figure, qu'il ne songe qu' parer, c'est
un petit matre, un lgant dans toute la force du terme.

--Ici Maria finit une des parties de son concerto, et Anna Steles
entendit cette dernire phrase. Un petit matre, un lgant, dit-elle!
tout en faisant leur panier, ces dames se font leurs confidences, elles
parlent de leurs amoureux.

--Je puis rpondre pour Elinor, dit madame Jennings en clatant de rire,
et vous dire que vous vous trompez; son amoureux loin d'tre un petit
matre, est le jeune homme le plus simple, le plus modeste, le plus
rserv que j'aie vu de ma vie. Pour Lucy, je ne connais pas le sien,
mais  en juger par ses yeux, je crois qu'il lui en faut un plus gentil,
plus empress, plus veill, n'est-ce pas?

--Eh bien! madame, vous vous trompez aussi, reprit Anna; je puis assurer
que l'amoureux de Lucy ressemble en tout point  celui de miss Elinor.

--Elinor se sentit rougir en dpit d'elle-mme. Lucy mordit ses lvres,
et regarda sa soeur  la faire rentrer en terre. Le jeu recommena, le
piano aussi et les deux rivales aprs un peu de silence recommencrent
leur entretien. Ce fut Lucy qui rapprochant sa chaise de celle
d'Elinor, lui dit  demi voix.

--Je vais donc, chre miss Dashwood, puisque vous tes assez bonne pour
y prendre quelque intrt, vous dire le plan que j'ai form depuis
quelque temps; j'espre qu'Edward l'approuvera, et je dsire d'autant
plus de vous en parler que vous pourrez nous servir. J'ose tout attendre
de votre amiti pour lui et de votre bont pour moi, et voici ce que
c'est. Vous connaissez assez Edward pour avoir remarqu que dans le
choix d'une vocation, son got aurait t pour l'glise, et que si sa
mre l'avait permis, il aurait prfr cet tat  tout autre. Mon plan
actuel serait donc qu'il se dcidt  entrer dans les ordres, et  se
faire consacrer aussitt qu'il pourrait; alors j'ose tre sre que vous
useriez de tout votre pouvoir sur votre frre pour lui persuader de lui
donner le bnfice de sa terre de Norland, qu'on dit trs-considrable.
Le plus grand obstacle  notre mariage serait lev; nous aurions assez
pour vivre en attendant la chance du reste.

--Je serais heureuse, dit Elinor, de pouvoir donner  M. Ferrars des
preuves de mon estime et de mon amiti, mais je ne vois pas en vrit
que vous ayez besoin de moi dans cette occasion, je vous serais
tout--fait inutile. M. Ferrars est frre de madame John Dashwood, et sa
recommandation vaudra mieux que la mienne auprs de son mari.

--Mais madame John n'approuverait pas plus que sa mre, que son frre
entrt dans les ordres et m'poust.

--Alors je souponne que ma recommandation aurait peu de poids.

Il y et un assez long silence; Lucy le rompit par un profond soupir. Je
crois, dit-elle, oui je crois que ce qu'il y aurait de plus sage serait
de finir cette affaire en rompant d'un mutuel accord notre engagement.
Nous sommes de tous les cts si entours de difficults, que quoique
cette rupture nous rendit bien malheureux pour le moment, nous serions
peut-tre plus heureux tous les deux par la suite.... Qu'en pensez-vous,
miss Dashwood, ne voulez-vous pas me donner votre avis?

--Non, rpondit Elinor avec un sourire qui cachait l'agitation de son
coeur, non: sur un tel sujet cela ne m'est pas possible; vous savez
trs-bien que mon opinion n'aurait aucun poids sur vous,  moins qu'elle
ne ft conforme  vos dsirs.

--En vrit vous me faites tort, dit Lucy d'un ton de dignit; je ne
connais personne dont j'estime autant le suffrage et dont le jugement me
paraisse aussi sr que le vtre. Je crois de bonne foi que si vous me
disiez: je vous conseille de rompre tout engagement avec Edward Ferrars,
vous en serez tous les deux plus heureux, oui, je crois que je me
dciderais  les rompre immdiatement avec lui.

Elinor tait si convaincue du contraire qu'elle rougit de la fausset de
la future femme d'Edward. Ce compliment, dit-elle, augmenterait mon
effroi de vous dire mon opinion, si j'en avais une. Vous levez
beaucoup trop mon influence. Le pouvoir de dsunir deux amans si
tendrement attachs l'un  l'autre, est beaucoup trop grand pour une
personne indiffrente.

--C'est parce que vous tes absolument trangre  cette affaire, dit
Lucy d'un ton un peu piqu, que votre opinion aurait sur moi beaucoup
d'influence et pourrait me dcider; si on pouvait supposer que vous
eussiez l-dedans le moindre intrt personnel, elle n'aurait plus aucun
poids.

Elinor crut plus sage de ne rien rpondre; elle se trouvait entrane
par cet entretien dans une espce de rserve qui lui semblait toucher 
la dissimulation avec une personne qui n'en avait point pour elle.
D'ailleurs elle n'en avait que trop appris, et se promit bien de ne
plus renouveler cette pnible et inutile confidence: elle parla de leur
ouvrage, de quelques autres sujets indiffrens, aprs lesquels Lucy lui
demanda du ton de la plus tendre amiti, si elles comptaient passer une
partie de l'hiver  Londres.

--Certainement non, dit Elinor.

--J'en suis trs-fche, reprit Lucy pendant que ses yeux brillaient de
plaisir, j'aurais t si heureuse de vous y rencontrer. Mais je suis
sre que vous y viendrez; votre frre et votre belle-soeur vous
inviteront srement chez eux.

--Il ne me sera pas possible d'accepter leur invitation.

--Combien c'est malheureux pour moi! je m'tais rjouie d'avance de
vous y retrouver. Anna et moi nous comptons y aller  la fin de janvier
chez des parens  qui nous l'avons promis depuis bien des annes; mais
moi j'y vais seulement pour voir Edward qui doit y tre en fvrier, sans
cet espoir Londres n'aurait aucun attrait pour moi. Ici l'entretien
confidentiel fut interrompu; Elinor fut demande auprs de la table 
jeu pour la dcision d'un coup; et lady Middleton ayant envie de voir
faire le joli panier de sa petite Slina, pria Elinor de prendre sa
place, ce qu'elle accepta avec plaisir. Elle n'avait plus rien  dire 
Lucy, de qui elle n'avait pas pris une ide plus avantageuse; elle avait
au contraire une persuasion plus positive encore, et bien douloureuse,
qu'Edward ne pouvait pas aimer la femme qu'il avait promis d'pouser,
et qu'il n'avait aucune chance de bonheur dans une union avec une
personne sans aucun rapport avec lui, qui serait repousse de toute sa
famille, et qui avait assez peu de dlicatesse pour vouloir, malgr
cela, forcer un homme  tenir ses engagemens, quand elle paraissait
elle-mme persuade qu'il serait malheureux.

De ce moment elle ne chercha plus les confidences de Lucy; mais cette
dernire ne laissait chapper aucune occasion de les continuer, de lui
parler de son bonheur quand elle avait reu une lettre d'Edward. Quand
Elinor ne pouvait les viter, elle les recevait avec une tranquillit et
un calme apparent sans faire de rflexions, sans alonger un entretien
dangereux pour elle-mme et inutile  Lucy, dont elle trouvait chaque
jour le caractre moins agrable.

La visite de mesdemoiselles Steles chez leurs parens de Barton-Park se
prolongea bien au-del du temps qu'on leur avait d'abord demand. Leur
faveur croissait au point qu'on ne pouvait penser  se sparer. Slina
jetait les hauts cris quand Lucy feignait de vouloir la quitter, et sa
maman lui demandait alors en grce de rester; en sorte que malgr leurs
nombreux engagemens  Exeter, elles restrent au Parc plus de deux mois,
et y passrent les ftes de Nol, que sir Georges rendit aussi
brillantes et aussi animes qu'il lui fut possible.




CHAPITRE XXV.


Madame Jennings s'attachait tous les jours davantage aux habitans de la
Chaumire et surtout  Elinor. La parfaite bont du caractre de cette
femme, l'amiti qu'elle leur tmoignait si franchement, leur faisaient
oublier ses petits dfauts, si lgers en comparaison de ses excellentes
qualits. Madame Dashwood qui voyait en elle la meilleure, la plus
indulgente des mres, lui pardonnait bien volontiers son ton un peu trop
trivial et ses manires un peu vulgaires, Emma s'amusait de sa franche
et grosse gat; Elinor toujours bonne, toujours simple, indulgente par
caractre, dispose  la bienveillance et  trouver que les qualits du
coeur valent bien celles de l'esprit, aimait beaucoup la bonne Jennings,
et ne s'apercevait presque plus de ce qui lui manquait: mais Maria, la
sensible, la dlicate Maria ne pouvait s'accoutumer  son langage,  ses
manires, et tout en convenant cependant qu'elle avait assez de chaleur
dans les sentimens, et de complaisance pour ceux des jeunes gens, elle
ajoutait toujours: Quel dommage que son esprit et son got n'y rpondent
pas! et fuyait sa socit autant qu'il lui tait possible.

Aux approches de la fin de l'anne, madame Jennings commena  tourner
ses penses vers Londres, et  dsirer d'y retourner. Aprs la mort de
son mari, qui s'tait enrichi dans le commerce, elle quitta la cit et
prit une trs-lgante maison prs de Portman Square. Ses filles
avaient pous l'une un baronnet, l'autre un bon gentilhomme; elle
passait toute la belle saison chez l'une ou chez l'autre, et l'hiver les
runissait  la ville. Cette anne elle avait prolong son sjour 
Barton en faveur du voisinage; mais lorsqu'enfin elle se fut dcide 
partir, elle demanda un jour aux demoiselles Dashwood de l'accompagner 
Londres et d'y demeurer quelque temps avec elle, en les assurant avec sa
cordialit accoutume, qu'elle ne pouvait plus se passer de leur
socit. Maria rougit de plaisir  cette invitation, et ses yeux
s'animrent. Elinor n'y fit nulle attention, et croyant que sa soeur
pensait l-dessus comme elle, elle exprima sa reconnaissance  madame
Jennings en l'accompagnant d'un refus positif. Le motif qu'elle
allguait tait leur rsolution dcide de ne point quitter leur mre,
et surtout pendant l'hiver.

Madame Jennings parut surprise et rpta son invitation, en les pressant
vivement de l'accepter. Vous comprenez bien, jeunes filles, dit-elle,
que j'ai dj demand l'avis de la maman, il est tout--fait conforme au
mien. Elle est charme que vous alliez un peu respirer l'air de Londres;
ainsi c'est tout arrang, et j'ai mis dans mon coeur de vous avoir chez
moi. Vous ne me gnerez pas du tout; ma maison est assez grande 
prsent, que j'ai mari Charlotte, et quant au voyage, j'envoie Betti la
premire par le coche pour nous recevoir. Nous pouvons trs-bien tenir
trois dans ma chaise; une fois en ville, tout ira de soi-mme. Si vous
me trouvez trop vieille, si vous vous ennuyez chez moi ou dans ma
socit, vous pourrez toujours aller avec l'une de mes filles. Vous
voyez comme je les ai bien maries; si je n'en fais pas autant de vous
ce ne sera pas ma faute, et peut-tre avant la fin de l'hiver le
serez-vous toutes les deux.

--J'ai un soupon, dit sir Georges, que si on consulte mademoiselle
Maria, elle n'aura aucune objection contre ce projet; mais sa soeur
ane sera plus difficile  gagner. Ai-je devin miss Maria? je parie
que oui.

--Et vous avez raison, dit-elle avec sa franchise ordinaire, oui, je
l'avoue, je serai parfaitement contente d'aller  Londres cet hiver; ce
serait un si grand bonheur pour moi, qu' peine puis-je l'exprimer.
C'est vous dire, chre dame, que votre invitation vous assure pour
jamais ma plus tendre reconnaissance.

Elinor entendit trs-bien ce que sa soeur voulait dire et ce qui
l'attirait si puissamment  Londres. Elle devait y trouver Willoughby;
que fallait-il de plus? Elinor aimait Maria trop tendrement pour pouvoir
se rsoudre  l'affliger en mettant trop d'obstacles  ce qu'elle
dsirait avec tant d'ardeur; presse donc de nouveau par madame
Jennings, elle se contenta cette fois de s'en remettre  la dcision de
leur mre, qui par bont pour ses filles, disait-elle, avait cd 
l'envie de leur procurer un plaisir, mais qui souffrirait certainement
de se sparer d'elles. A peine eut-elle achev cette phrase, que Maria
reprit la parole avec plus de vivacit encore que la premire fois en
s'criant: Ah, mon Dieu! ma soeur, croyez vous rellement que notre
dpart lui serait si pnible? alors il n'y faut pas songer. Ma bonne, ma
tendre mre! non, non, nous ne devons pas la quitter, si notre absence
la chagrine, si elle est moins heureuse, moins bien soigne. Ah! non,
non, rien au monde ne pourrait me forcer  la laisser; n'est-ce pas,
Elinor, il n'en est plus question.

Elinor embrassa tendrement sa soeur, et reconnut l cette chaleur de
sentiment qui l'entranait galement d'un ct ou d'un autre suivant
l'avis de son coeur, mais elle n'osa pas se flatter qu'elle persistt
long-temps dans cette sage rsolution. En effet, lorsqu'elles
rentrrent chez elles, elles trouvrent leur bonne maman transporte de
l'ide de ce voyage et des plaisirs que ses filles auraient  Londres;
et sans doute aussi son orgueil maternel tait flatt, en pensant
combien elles seraient admires. Maria reprit bien vte alors son envie
de partir, ds qu'elle se crut sre de ne plus chagriner sa mre; et ds
que celle-ci vit combien sa fille chrie le dsirait, elle devint plus
pressante et finit par l'ordonner positivement. Elle ne voulut entendre
aucune objection, insista pour le dpart, et dtailla avec sa vivacit
ordinaire, tous les avantages qui devaient en rsulter.

C'est prcisment, disait-elle, ce que je souhaitais le plus au monde,
sans oser le demander  cette bonne madame Jennings, mais les coeurs de
mre s'entendent; et le sien a devin mon dsir. Emma a t un peu trop
dissipe cet t; son ducation en a souffert. Seule avec elle, je m'en
occuperai uniquement, je lui donnerai des leons. Nous lirons; nous
ferons de la musique ensemble; et lorsque vous reviendrez, vous serez,
j'en suis sre, surprises de ses progrs. J'ai aussi un petit plan de
quelques rparations dans vos chambres, qui se feront sans inconvnient
pendant votre absence; et je suis charme que vous ayez l'occasion de
voir et de connatre les manires et les amusemens de la bonne compagnie
de Londres, o peut-tre votre got et vos talens se perfectionneront.
Vous entendrez de la musique excellente, Maria. Vous verrez des
collections de superbes tableaux, Elinor, et ce qui vaut mieux encore
vous retrouverez l votre frre; et, quels que soient ses torts, ou
plutt ceux de sa femme, quand je songe qu'il est le fils de mon cher
Henri, je ne puis supporter que vous soyez si entirement trangers les
uns aux autres. Vous n'avez pas l'air aussi contente que je le voudrais,
ma chre Elinor.

--Je l'avoue, maman, dit-elle; quoique votre extrme bont pour nous
vous fasse lever tous les obstacles  ce voyage, j'en vois encore un
cependant qui me parat presque insurmontable.

Maria fit un mouvement de dpit et baissa la tte d'un air boudeur.

--Eh quoi donc? dit madame Dashwood, qu'est-ce que ma prudente Elinor
trouve  redire  ce plan? Quel formidable obstacle sa raison va-t-elle
mettre en avant? Je vous prie au moins de ne pas dire un mot sur la
dpense; je pourvoirai  tout ce qu'il faudra; et les filles de M. Henri
Dashwood, paratront dans le monde comme elles doivent y paratre;
Allons, parlez sage Elinor, dit-elle avec son charmant sourire, quelles
sont vos objections?

--Mon objection, ma mre, me coterait  dire, si ce n'tait pas
absolument entre nous. J'aime madame Jennings de tout mon coeur; j'ai la
meilleure opinion d'elle et de son caractre; je sais que nous pouvons
compter sur des soins vraiment maternels. Mais son ton, et peut-tre ses
relations de socit ne sont pas ce que vous dsirez pour vos filles.
Elle ne peut ni nous protger ni nous donner aucune considration dans
le monde; et mon frre lui-mme trouvera mauvais peut-tre, ou du moins
ma belle-soeur, que nous demeurions chez elle.

--C'est vrai  quelques gards, rpliqua sa mre; mais vous serez trs
peu dans sa socit, et vous paratrez toujours en public avec lady
Middleton. D'ailleurs madame Jennings est riche, tient une bonne maison,
est belle-mre d'un baronnet; il n'en faut pas davantage  Fanny, et
mme  John, pour la trouver de trs bonne compagnie.

--Si Elinor est effraye d'aller  Londres avec madame Jennings, dit
Maria, elle peut rester ici. Moi, je n'ai point de tels scrupules, et il
m'en cotera peu de me mettre au-dessus de cet inconvnient avec une
personne aussi bonne, aussi obligeante.

Elinor ne put s'empcher de sourire en pensant combien elle avait eu de
peine  persuader Maria d'tre seulement polie avec cette femme qu'elle
avait dclare, ds le premier abord, tre la personne la plus commune
et la plus ennuyeuse qu'elle et jamais rencontre. Son indulgence
actuelle tait une si forte preuve de son envie de rejoindre Willoughby,
que, malgr toute la rpugnance qu'Elinor avait pour ce voyage, vu
qu'elle pouvait y rencontrer Edward, elle rsolut de ne pas abandonner 
elle-mme une jeune personne aussi passionne, et la pauvre madame
Jennings au soin de veiller sur elle et  l'ennui de n'avoir pas mme
l'agrment de sa socit; car elle tait convaincue que Maria passerait
seule dans sa chambre tous les momens o elle ne serait pas avec
Willoughby, pour penser  lui en libert. Elle se dcida donc  tre du
voyage, d'autant plus qu'elle se rappela que Lucy lui avait dit
qu'Edward ne serait  la ville qu'au mois de fvrier, et qu'elle
esprait tre alors de retour  la Chaumire.

--Allons c'est donc arrang, dit madame Dashwood; vous y irez toutes
deux, et vous verrez que vous vous amuserez extrmement  Londres,
surtout en y tant ensembles. Elinor principalement y trouvera un grand
avantage, en ayant l'occasion de faire la connaissance de la famille de
sa belle-soeur et de voir madame Ferrars.

Elinor rougit; elle avait eu souvent le dsir de prvenir sa mre de
l'tat des choses, pour que le coup ft moins frappant quand elle
apprendrait la vrit; mais c'tait le secret de Lucy, qu'elle ne
pouvait pas trahir. Elle se contenta donc de dire avec beaucoup de
calme: J'aime Edward Ferrars, et je serai toujours charme de le voir;
mais quant au reste de sa famille, il m'est compltement indiffrent de
les connatre ou non.

Madame Dashwood sourit et ne dit rien. Maria leva les yeux au ciel avec
l'air de l'tonnement et du scandale. La chose tant dcide, madame
Jennings reut dans la journe les remercmens de la mre et
l'acceptation de ses filles, qui la mit dans une grande joie; elle donna
toutes les assurances imaginables des soins qu'elle en aurait, ce dont
madame Dashwood n'avait aucun doute. Sir Georges aussi fut enchant,
c'taient deux personnes de plus pour ses dners, ses bals et ses
assembles. Lady Middleton leur dit en termes choisis et civils qu'elle
serait charme de les retrouver  Londres. Les deux miss Steles, et
surtout Lucy, assurrent que cette nouvelle les rendait tout--fait
heureuses.

Elinor prit enfin son parti de ce voyage; quoique trs-raisonnable, elle
n'tait pas insensible au plaisir de voir Londres pour la premire fois.
D'ailleurs sa mre en tait si contente, et sa soeur si transporte de
joie, qu'elle ne put se dfendre de partager leur plaisir. Maria n'tait
plus pensive, plus soupirante, plus mlancolique; elle reprit toute sa
gat, tout son enthousiasme, et redevint plus belle, plus brillante
qu'elle ne l'avait jamais t. Elle attendait le moment de partir avec
une grande impatience, et, quand le jour si dsir arriva, quand il
fallut dire adieu  sa mre, son coeur parut prs de se rompre; elle
tait baigne de larmes, et dans cet instant elle aurait volontiers
consenti  rester, quitte  en pleurer tout le reste de l'hiver. Madame
Dashwood tait aussi trs-affecte. Elinor fut la seule qui par son
courage adoucit le chagrin de la sparation, en rptant combien elle
serait courte, et en parlant du jour du retour.

C'taient les premiers jours de janvier. Les Middleton devaient suivre
dans une semaine; et les chres cousines Steles rester avec eux au
Parc, jusqu'au jour du dpart.




CHAPITRE XXVI.


La prudente Elinor ne pouvait pas se trouver dans l'quipage de madame
Jennings, commenant un voyage sous sa protection et devant vivre chez
elle, sans s'tonner beaucoup de cette situation. Une si courte
connaissance, tant de diffrence dans leurs ges, dans leurs manires,
dans leur tat, lui auraient paru des objections insurmontables. Mais
ces objections avaient cd sans la moindre difficult  la passion de
sa soeur, au dsir de sa mre. La bonne Elinor en dpit de ses
rflexions et de ses doutes sur la constance de Willoughby, ne pouvait
pas tre tmoin du ravissement de Maria, de l'espoir du bonheur qui
brillait dans ses yeux, sans se rappeler douloureusement combien son
sort tait diffrent, et que tout espoir, tout bonheur taient anantis
pour elle. Il ne lui restait pas mme le doute. Elle excusait d'autant
plus volontiers Maria, qu'elle sentait combien ce voyage aurait eu aussi
de charmes pour elle, s'il avait t anim par la mme perspective; elle
tait aussi bien aise d'accompagner sa soeur, ou pour partager son
bonheur si son Willoughby tait fidle et lui offrait sa main, ou pour
adoucir ses peines dans le cas contraire. La chose serait bientt
dcide; suivant les apparences il tait  Londres, puisque Maria tait
si presse de s'y rendre. Elinor qui n'avait plus d'autre objet en vue
et qui prenait un si vif intrt au bonheur de sa soeur, tait bien
dcide  tcher d'acqurir toutes les lumires possibles sur le vrai
caractre d'un homme qui avait autant d'influence sur sa soeur et de
surveiller sa conduite avec tout le zle de l'amiti. Si le rsultat de
ses observations n'tait pas favorable  Willoughby, elle voulait  tout
prix clairer sa soeur sur les dangers de son attachement; si au
contraire elle l'en jugeait digne, elle voulait se prserver elle-mme
de faire des comparaisons, et d'envier son sort, et pouvoir se livrer
entirement  la satisfaction de la voir heureuse.

Leur voyage dura trois jours. La conduite de Maria pendant ce temps l
fut la preuve de ce que madame Jennings pouvait attendre d'elle, si
elles avaient t en tte  tte. Dans ses regards anims brillaient,
il est vrai, la joie et l'esprance; mais toute entire  ses sentimens,
 ses penses, plonge dans ses tendres mditations, elle n'ouvrait la
bouche que pour s'informer de la distance o on tait de Londres, dire
au cocher d'aller plus vte, ou s'extasier sur quelques points de vue
romantiques, et ne s'adressait alors qu' sa soeur. En change, Elinor
prit le parti d'tre polie pour deux, et de tcher  force d'attentions
que madame Jennings ne remarqut pas la conduite de sa soeur; elle
causait avec elle, riait avec elle, coutait des histoires triviales
cent fois rptes; et madame Jennings de son ct leur tmoignait 
toutes deux toute la bont imaginable, tait en continuelle sollicitude
pour leur bien-tre et leur plaisir, consultait leurs gots pour
commander leur dner aux auberges, et ne se fchait contre Maria que
lorsqu'elle se refusait  le dire ou qu'elle ne mangeait pas.

Elles arrivrent  la ville le troisime jour,  quatre heures de
l'aprs-midi, charmes de sortir de leur voiture o elles taient fort
serres, et de se reposer auprs d'un bon feu.

La maison tait belle; les appartemens meubls avec lgance; tout
annonait le bien-tre d'une riche veuve. Mesdemoiselles Dashwood furent
mises en possession des chambres que lady Middleton et madame Palmer
occupaient avant leur mariage. Elles taient encore ornes de paysages
brods en soie, en chenille, preuve parlante de la bonne ducation
qu'elles avaient reue dans les meilleures pensions de Londres. Comme
l'heure du dner de madame Jennings tait fixe  sept, Elinor voulut
employer cet intervalle  crire  sa mre, et s'assit pour cet effet
devant une table. Maria vint bientt la joindre et se plaa vis--vis
d'elle, en prenant aussi une feuille de papier et en choisissant une
plume.

--J'cris  maman, lui dit Elinor, qui avait dja commenc; ne
feriez-vous pas mieux, Maria, de diffrer votre lettre d'un jour ou
deux?

--Je ne veux pas crire  la Chaumire, dit Maria; et commenant
trs-vte comme pour viter les questions. Elinor n'en fit point,
persuade sans qu'elle l'et demand, qu'elle crivait  Willoughby, et
concluant de l que quelque mystrieuse que ft leur correspondance,
elle existait certainement, et que Maria tait sre de ses intentions,
et vraisemblablement engage avec lui. Cette ide qui traversa
rapidement sa pense lui fit un grand plaisir et anima son style. Elle
voulut le faire partager  sa bonne mre. Maria, lui dit-elle, vous
crira par le premier courrier, et vous dira sans doute combien elle est
heureuse, etc., etc., etc. Sa lettre se remplissait des dtails de leur
voyage et de leur arrive, etc. Celle de Maria qui n'tait qu'un billet
fut bientt finie, plie et cachete. Elinor jeta un regard sur
l'adresse et distingua un grand W, qui ne lui laissa plus de doute.
Maria sonna, et pria le laquais qui vint de porter cette lettre  la
petite poste; elle continua  tre trs-anime; mais c'tait plutt de
l'agitation que de la gat, et cette agitation s'augmentait
graduellement. Elle pt  peine manger quelque chose, et, quand elles
furent rentres dans le salon, elle n'coutait pas mme ce qu'on disait,
n'tait attentive qu'au roulement des carosses et courait sans cesse du
coin du feu  celui de la fentre, o elle resta enfin debout, pour voir
tout ce qui se passait dans la rue. Elinor tait charme que madame
Jennings occupe ailleurs, n'en ft pas tmoin.

L'heure du th les runit. Maria tait alors dans un tat d'motion
presque douloureux  force d'tre vif. Chaque coup de marteau dans les
maisons voisines la faisait rougir et plir, lorsqu'elle voyait qu'elle
s'tait trompe. Enfin un beaucoup plus fort fut l'annonce d'une
visite. Aucune autre personne que celle  qui elle avait crit ne
pouvait savoir encore leur arrive. Elinor ne douta pas qu'on ne vnt
annoncer M. Willoughby; et Maria s'approcha de la porte par un mouvement
involontaire, l'ouvrit, couta au-dessus de l'escalier et entendit une
voix d'homme demander si mesdames Dashwood taient au logis; elle rentra
dans un trouble qui tenait presque du dlire, et s'approchant d'Elinor,
elle lui dit en se jetant dans ses bras: Oh! c'est lui, c'est bien lui!
Elinor lui avait  peine dit: Au nom du ciel! chre Maria,
calmez-vous,.... que la porte s'ouvre, et.... le colonel Brandon parat.
Maria au dsespoir, sort de la chambre, mme sans le saluer. Il la
suivit des yeux avec un tonnement douloureux; mais se remettant
promptement, il s'approcha d'Elinor, et lui souhaita le bonjour, ayant
l'air content de la revoir. Elinor tait fche sans doute du
_dsapointement_ de sa soeur; mais elle l'tait encore plus de son
impolitesse pour un homme aussi estimable. Il tait cruel pour lui
d'tre reu de cette manire par une femme  qui il tait si tendrement
attach. Elle espra que peut-tre il n'y avait pas fait attention; mais
 peine l'et-elle salu avec l'air de l'amiti, qu'il lui demanda d'une
voix altre si mademoiselle Maria tait malade.

--Oui, monsieur, lui dit-elle, en saisissant cette ide, elle est sujte
 des vertiges; et la fatigue du voyage a augment cette disposition:
c'est sans doute ce qui l'a oblige  sortir. Il l'couta avec la plus
grande attention, tomba dans une sorte de rverie dont il sortit
tout--coup en parlant  Elinor de leur sjour  Londres, du plaisir
qu'il avait eu  l'apprendre, et en lui donnant des nouvelles de madame
Dashwood, d'Emma, de ses amis du Parc.

Ils continurent  s'entretenir en apparence avec calme, mais tous les
deux occups de tout autre chose que de leur conversation. Elinor
mourrait d'envie de lui demander si Willoughby tait  Londres; mais
elle craignait d'augmenter sa peine, en lui parlant de son rival; enfin
pour amener peut-tre l'entretien sur ce sujet, elle lui demanda si
lui-mme avait toujours habit Londres depuis qu'il avait quitt
Barton-Park.

--Oui, rpliqua-t-il, avec quelque embarras, presque toujours; j'ai t
deux ou trois fois  Delafort pour peu de jours; mais bien malgr moi,
je vous assure, je n'ai pu retourner au Parc.

La manire de rpondre triste, embarrasse, rappela  Elinor le moment
de son dpart et toutes les conjectures de madame Jennings. Elle
craignait d'avoir tmoign une curiosit indiscrte, et se tut.

Madame Jennings entra, et salua le colonel avec sa gat accoutume.--Je
suis enchante de vous voir, cher colonel, et bien fche de ne m'tre
pas trouve l quand vous tes entr; j'avais comme vous comprenez mille
choses  faire et  ranger chez moi, aprs une si longue absence; mais 
prsent je puis sortir de mon salon quand je voudrai, on ne le trouvera
pas vide, et personne ne s'apercevra que la vieille maman Jennings
n'est pas l. N'est-ce pas, colonel, que j'ai fait de jolies recrues?
Mais, je vous en conjure, comment avez-vous appris que nous tions  la
ville; je n'ai pas encore vu une me?

--J'ai eu le plaisir de l'apprendre chez madame Palmer o j'ai dn.

--Ah! ah! chez ma Charlotte: donnez m'en bien vte des nouvelles.
Aurai-je bientt un petit fils?

--Madame Palmer est trs-bien; et je suis charg de vous dire qu'elle
viendra srement vous voir demain.

--Je l'espre. O donc est Maria? Vous ne l'avez pas vue encore,
colonel? Ne suis-je pas bonne de vous l'avoir amene? Mais comment vous
arrangerez vous avec M. Willoughby? J'ai grand peur pour vous, colonel.
Ah! la charmante chose que d'tre jeune et belle! J'ai t jeune aussi,
et si je n'tais pas belle comme Maria, ni jolie comme Elinor, je n'en
ai pas moins eu un bon mari qui m'aimait de tout son coeur. Qu'aurais-je
pu avoir de mieux avec la plus grande beaut? Si seulement il vivait
encore! Voici huit ans que je le pleure: (et sa physionomie panouie de
joie comme  l'ordinaire, prit une expression un peu moins anime, ses
yeux brillans de gat s'humectrent.) Allons, allons ne parlons plus de
cela, c'est inutile, les larmes ne me le rendront pas, parlons plutt
des vivans. Vous tes-vous bien amus, colonel, depuis que vous nous
avez quitts si cruellement  Barton? Eh bien! aprs avoir bien cri
contre vous, on prit son parti de votre absence, et on s'amusa tout
autant: demandez  mademoiselle Maria si elle s'en aperut. Je devinai 
l'instant o elle tait alle avec son beau conducteur; mais pour votre
affaire si pressante, je n'ai que des conjectures:  prsent que tout
est fini, dites-moi ce que c'tait. Point de secrets entre amis.

Il rpondit avec sa douceur et sa politesse accoutumes, mais sans
satisfaire en rien sa curiosit. Elinor se mit  prparer le th. Madame
Jennings fit appeler Maria qui fut oblige de paratre. Elle salua le
colonel avec une profonde tristesse et une parfaite indiffrence. Il
devint peu--peu tout aussi triste et aussi absorb qu'elle, et malgr
les perscutions de madame Jennings pour qu'il passt la soire avec ces
dames, il s'en alla immdiatement aprs le th.

Aucune autre visite ne se prsenta. L'abattement de Maria augmentait 
mesure qu'elle perdait l'espoir; et de trs-bonne heure chacune alla se
coucher.

Maria se leva le lendemain rayonnante d'esprance; _son dsapointement_
de la veille tait oubli. Il tait impossible que cette journe ne ft
pas plus heureuse. Le djener tait presque fini quand madame Palmer
entra en riant aux clats, et pouvant  peine dire et rpter combien
elle tait contente de revoir sa bonne mre et ses chres amies. Elle
tait -la-fois surprise de leur arrive, en colre de ce qu'elles
avaient refus son invitation, bien aise qu'elles eussent accept celle
de sa mre. Et M. Palmer, ajouta-t-elle, comme il s'impatiente de vous
voir! Il n'a jamais voulu venir, quoi qu'il n'et rien autre chose 
faire; mais il tait de mauvaise humeur, il est toujours si drle, M.
Palmer.

Aprs une heure ou deux passes  causer sans rien dire,  rire sans
sujet,  parler de plusieurs individus dont les demoiselles Dashwood ne
connaissaient pas le nom, madame Palmer leur proposa de les mener dans
quelques magasins pour faire leurs empltes. Maria aurait prfr de
rester; mais enfin dsirant aussi d'acheter quelques parures, esprant
faire quelque heureuse rencontre, elle se laissa entraner. Partout o
elles allrent, son unique occupation fut de veiller  la porte des
magasins o elles entraient sur tout ce qui passait dans la rue. Ses
yeux taient sans cesse en activit, attachs sur les trottoirs, et
pntraient au fond des voitures; et quand elle tait force de venir
donner son opinion sur quelque objet de mode, c'tait avec une telle
distraction, qu'il tait facile de voir qu'elle pensait  toute autre
chose. Les couleurs de son teint variaient  chaque instant. Sa soeur
souffrait presqu'autant qu'elle de la voir dans cette agitation. On ne
put obtenir son avis sur aucune emplte; rien ne lui plaisait, rien
n'attirait son attention. Elle ne tmoignait qu'une extrme impatience
de retourner  la maison. Elinor qui voyait  regret sa soeur se donner
en spectacle, aurait aussi dsir la ramener; mais il n'tait pas facile
de l'obtenir de madame Jennings et de sa fille. La premire causait avec
tous les marchands, s'informait des modes, des nouvelles, etc.; l'autre
se faisait tout montrer, essayait tout, admirait tout, n'achetait rien
et riait sans cesse. Il tait donc assez tard lorsqu'elles rentrrent au
logis. Maria courut  perdre haleine; et quand Elinor entra, elle la
trouva avec un mlange de dpit de ce que Willoughby n'tait pas venu,
et de plaisir de ne l'avoir pas manqu.

--Est-ce qu'il n'est venu aucune lettre pour moi? dit-elle au laquais
qui apportait les papiers.--Non, madame.--En tes-vous sr?
informez-vous s'il n'est venu personne me demander. Il ressortit, et
revint bientt en disant: non, madame, personne. C'est cruel, c'est
tonnant, dit-elle  voix basse en retournant vers la fentre. Elinor la
regarda avec inquitude. Oh ma mre! pensait-elle, combien vous avez eu
tort de permettre un engagement de coeur entre une fille si jeune et si
passionne et un jeune homme si peu connu et si mystrieux.--Chre
Maria, dit-elle  sa soeur, vous tes mal  votre aise, je le vois, et
je le comprends.

--Pas du tout, dit Maria en s'efforant de sourire, je n'prouve qu'une
impatience trs-naturelle en vrit; mais je n'ai pas le moindre doute,
et je serais trs-blesse qu'on me tmoignt la moindre dfiance sur un
ami que j'estime autant que j'aime, et qui m'expliquera srement
aujourd'hui ce qui m'tonne sans me fcher. Elinor se tut;
qu'aurait-elle pu dire? mais elle se promit si Willoughby ne paraissait
pas de quelques jours de reprsenter  sa mre la ncessit de parler 
Maria.

Madame Palmer et une amie intime de madame Jennings, qu'elle avait
rencontre, vinrent dner et passer la soire avec elles. La
complaisante Elinor consentit  faire un wisk avec ces dames. Maria ne
savait aucun jeu, et n'tait pas complaisante. Sa soire, bien plus
pnible que celle de sa soeur, s'coula dans le trouble, l'anxit, et
le tourment d'une attente sans cesse trompe. Elle essaya de lire, mais
sans le pouvoir; son ouvrage de broderie n'eut pas plus de succs. Elle
rva au coin du feu, se promena, de la porte  la fentre, soupira
beaucoup, et fit bien piti  sa soeur.




CHAPITRE XXVII.


--Si le temps continue d'tre aussi beau pour la saison, dit madame
Jennings en djenant, sir Georges ne quittera pas encore Barton; il lui
en coterait trop de perdre un jour de chasse.

--Ah! c'est vrai, s'cria Maria avec gat, et en courant  la fentre
pour examiner le temps, je n'y avais pas pens. Ces beaux jours d'hiver
doivent inviter tous les chasseurs  rester  la campagne. Cette ide
releva ses esprits et lui rendit tout son espoir. Willoughby chasseur
dtermin, n'tait srement pas  Londres; il n'avait pas reu sa
lettre. Son absence, son silence taient expliqus; et tous les nuages
levs dans l'me de Maria furent dissips. Madame Jennings avait eu l
une heureuse ide.

--Il est sr, dit Maria en s'asseyant  la table du djener, et en
prenant une tartine qu'elle mangea avec apptit, il est sr qu'il fait
un dlicieux temps de chasse; comme ils doivent tre heureux! mais
j'espre cependant... je crois, veux-je dire, qu'il ne durera pas
long-temps; dans cette saison, c'est impossible. Nous aurons bientt de
la neige, de la gele, qui rappellera tous les chasseurs et tout le
monde en ville. Cette extrme douceur de temps ne peut pas durer; dans
un jour ou deux peut-tre il y aura du changement: voyez comme le jour
est clair! il peut geler cette nuit, et demain....

--Et dans peu de jours nous aurons sir Georges et lady Middleton, dit
Elinor pour dtourner l'attention de madame Jennings. Actuellement,
pensait-elle, je suis sre que Maria crira  Haute-Combe par le
courrier de ce soir.

Ecrivit-elle en effet? c'est ce qu'il fut impossible de dcouvrir. Mais
elle continua d'tre de trs-bonne humeur; heureuse de penser que
Willoughby tait  la chasse, plus heureuse encore d'esprer qu'il
arriverait bientt.

La matine se passa en course chez des marchands, ou  laisser des
cartes chez les connaissances de madame Jennings pour les informer de
son retour en ville. Maria qui n'avait plus la crainte de manquer
Willoughby en sortant, ou l'espoir de le rencontrer dehors, alla o l'on
voulut et fut assez bonne enfant. Mais sa principale occupation tait
d'observer la direction du vent et les variations de l'atmosphre. Ne
trouvez-vous pas qu'il fait beaucoup plus froid qu'hier, Elinor, lui
disait-elle? cela augmente sensiblement; je suis sre qu'il glera cette
nuit, et..... Elle se taisait; mais Elinor achevait intrieurement sa
phrase, et les chasseurs rentreront en ville. Elle tait en mme temps
amuse et peine de cette vivacit de sentiment qui faisait passer
tour--tour sa soeur du dsespoir  la joie, et rapporter tout 
l'unique objet dont elle tait occupe.

Quelques jours se passrent sans gele et sans Willoughby; et Maria les
trouva longs et ennuyeux. Ni elle ni Elinor ne pouvaient cependant se
plaindre en aucune manire de leur genre de vie chez madame Jennings;
il tait tout autre qu'Elinor ne l'avait imagin. La maison situe dans
le beau quartier de _Berkeley-Street_ tait monte sur un grand ton
d'lgance et d'aisance. A l'exception de quelques vieilles
connaissances de la cit, dont lady Middleton n'avait pu obtenir
l'expulsion, toute la socit de madame Jennings tait trs-distingue.
Elle prsenta ses jeunes amies de manire  leur attirer mille
politesses. La figure trs-remarquable de Maria, les grces d'Elinor,
leur gagnrent bientt l'admiration et l'amiti de tous ceux  qui
madame Jennings les prsentait. Mais dans les premiers temps de leur
sjour  Londres leurs plaisirs se bornrent  quelques rassemblemens
peu nombreux, soit chez madame Jennings, soit ailleurs, o Elinor
faisait tous les soirs un grave wisk, tandis que Maria s'ennuyait  la
mort, en comptant les jours et les heures, en soupirant aprs les
frimats qui devaient lui ramener son ami.

Le colonel Brandon ayant reu une invitation de madame Jennings pour
tous les jours, n'en laissait point passer sans venir prendre le th
avec ces dames, lorsqu'elles restaient  la maison. Il regardait Maria;
il parlait  Elinor, qui le trouvait chaque jour plus aimable et plus
intressant, et qui voyait avec un vrai chagrin que son amour pour
Maria, loin de diminuer le moins du monde, augmentait visiblement. Il
lui parlait peu; mais ses regards ne l'abandonnaient pas; il suivait
tous les mouvemens de cette figure si belle, si expressive, paraissait
au ciel lorsqu'elle lui adressait la parole, et tombait dans une sombre
mlancolie, quand elle ne lui parlait pas.

Environ une semaine aprs leur arrive en ville, en rentrant un matin
aprs une promenade en voiture, elles trouvrent une carte sur la table
avec le nom de Willoughby. Maria la saisit avec une motion qui fit
craindre  sa soeur qu'elle ne se trouvt mal; Bon Dieu, s'cria-t-elle,
quel bonheur, il est enfin  Londres! Mais quel chagrin qu'il soit venu
pendant notre absence! et que je suis fche que nous soyons sorties ce
matin! Des larmes remplirent ses beaux yeux. Elinor trs-touche, lui
dit, qu'il reviendrait srement le lendemain. J'en suis sre  prsent,
dit Maria en pressant contre son coeur la prcieuse carte. Madame
Jennings entra; elle s'chappa en emportant avec elle la carte et le
nom qui lui annonait un bonheur si passionnment dsir. Elinor fut
contente et de la joie de Maria et de pouvoir enfin tudier Willoughby.
Mais Maria reprit toutes ses agitations  un plus haut degr; elle n'eut
plus un instant de tranquillit. L'attente de voir d'un instant 
l'autre entrer cet tre ador, la rendait incapable de tout. Elle ne
parlait ni n'coutait plus, et ds le lendemain, elle refusa
positivement, sur un lger prtexte, d'accompagner madame Jennings et sa
soeur  la promenade accoutume du matin. Elinor n'insista pas et n'osa
refuser  madame Jennings d'aller avec elle; mais malgr tous ses
efforts elle fut presque d'aussi mauvaise compagnie que l'aurait t sa
soeur. Elle ne pouvait dtourner ses penses de la visite de
Willoughby, dont elle n'avait aucun doute; elle voyait, elle sentait
l'motion de Maria, et regrettait de n'tre pas avec elle pour la
soutenir, et pour juger avec plus de calme les dispositions de
Willoughby.

A son retour qu'elle pressa autant qu'il lui fut possible, elle vit au
premier regard qu'elle jeta sur sa soeur, que Willoughby n'tait pas
venu. Maria tait l'image parlante d'un abattement tout prs du
dsespoir. Elinor la regardait avec la plus tendre compassion, lorsque
le laquais entra en tenant un billet. Maria courut au devant de lui,
l'arracha de ses mains, en disant vivement: Pour moi! est-ce qu'on
attend?

--Non, madame, c'est pour ma matresse. Elle avait dja lu l'adresse et
jet le billet avec dpit sur la table.--Pour Madame Jennings, et rien
pour moi! c'est dsesprant en vrit, c'est pour en mourir.

--Vous attendiez donc une lettre? dit Elinor, incapable de garder plus
long-temps le silence. Maria ne rpondit rien; ses yeux taient pleins
de larmes.

--Vous n'avez aucune confiance en moi, chre Maria, continua Elinor
aprs une courte pause.

--Ce reproche est singulier de votre part, Elinor, vous qui n'avez de
confiance en personne.

--Moi! rpondit Elinor avec quelque embarras, je n'ai rien  confier.

--Ni moi, sans doute, rpondit Maria avec nergie; nos situations sont
donc tout--fait semblables. Nous n'avons rien  nous dire l'une 
l'autre, vous parce que vous cachez tout, moi parce que je ne cache
rien. Mais quand vous me donnerez l'exemple d'une confiance plus
particulire, alors je le suivrai. Elinor se tut en touffant un soupir;
qu'aurait-elle pu dire? Le secret qui oppressait son coeur n'tait pas
le sien; elle ne pouvait le trahir; et pourquoi parler d'un homme
qu'elle voulait oublier, d'un sentiment dont elle voulait triompher.
Mais elle sentit qu'elle ne pouvait pas dans de telles circonstances
exiger la confiance de Maria.

Madame Jennings entra, ouvrit son billet et le lut tout haut. Il tait
de sa fille lady Marie Middleton qui lui annonait leur arrive 
Londres le soir prcdent, et la priait ainsi que ses belles cousines de
venir passer la soire chez elle. Les occupations de sir Georges, et de
son ct un peu de rhume, les empchaient de venir  Berkeley-Street.
L'invitation fut accepte; mais quand l'heure d'y aller arriva, Elinor
eut beaucoup de peine  persuader  Maria qu'elle ne pouvait honntement
s'en dispenser. Willoughby n'avait point paru, n'avait point crit; et
le tourment d'une attente continuelle et toujours trompe, avait
tellement irrit les nerfs de cette pauvre jeune fille, qu'elle
assurait, sans en dire la cause, n'tre pas en tat de sortir. Mais un
motif plus fort de rester au logis, tait la crainte de manquer encore
la visite tant dsire. Madame Jennings vint de nouveau au secours
d'Elinor par ses sages rflexions.--Il faut bien que vous veniez, Maria,
lui dit-elle, car je parie que sir Georges, aura rassembl tous les
amis de Barton-Park. Maria rougit et courut chercher son schall.

Elles furent reues  Conduit-Street, comme elles l'taient au Parc,
avec l'lgante crmonie et la froide politesse de lady Middleton, et
avec la bruyante cordialit et la bonne humeur de sir Georges. Soyez les
bien-venues, mes belles voisines, dit-il en leur serrant la main, j'ai
invit pour ce soir une douzaine de couples de jeunes gens. J'aurai deux
violons, et nous nous amuserons. Ce n'tait pas trop l'avis de ma femme;
mais le mien a prvalu, et je pense que vous serez de mon parti. J'ai
bien couru ce matin pour arranger cela. A Londres, c'est plus difficile
qu' Barton; il y a plus de monde, mais aussi plus de plaisirs.

En effet lady Middleton, quoiqu'elle aimt la danse, aimait mieux encore
une belle reprsentation; elle trouvait qu' la campagne un bal
impromptu pouvait passer; mais  Londres elle craignait de compromettre
sa rputation d'lgance, lorsque l'on saurait que l'on avait dans chez
lady Middleton avec deux violons seulement et une simple collation.

M. et madame Palmer taient de la partie. Mesdemoiselles Dashwood
n'avaient point vu le premier depuis leur arrive, non plus que sa
belle-mre, qu'il traitait avec une indiffrence mal dguise sous un
air de dignit et d'importance. Il les salua lgrement lorsqu'elles
entrrent, sans avancer d'un pas et sans les regarder, pendant que sa
femme les touffait de caresses, et riait aux clats de ce que _son
cher amour_ n'avait pas l'air de les reconnatre.--Ce sont
Mesdemoiselles Dashwood, M. Palmer. Il fit comme s'il ne l'entendait
pas...--M. Palmer, c'est ma mre. Eh bien! voyez comme il est drle, il
est dans ses humeurs de ne pas m'couter.

Maria en faisait bien autant. En entrant elle parcourut le salon d'un
regard; il n'y tait pas, et pour elle il n'y avait personne. Elle
s'assit tristement dans un coin, galement mal dispose pour avoir du
plaisir ou pour en donner. Il y avait environ une heure qu'ils taient
rassembls, lorsque M. Palmer sortant de sa rverie, s'avana en
billant auprs d'Elinor, exprima sa surprise de les voir en ville,
quoique ce ft chez lui que le colonel Brandon et appris leur arrive.
D'honneur, je croyais que vous passiez tout l'hiver en Devonshire.

--Vraiment, dit Elinor en riant.

--Quand y retournez-vous?

--Je l'ignore. Les violons arrivrent; la conversation finit; on se
prpara  danser. Jamais Maria n'avait t si peu en train. Enfin cette
mortelle soire finit, sans avoir encore vu Willoughby. Je n'ai de ma
vie t plus fatigue, dit Maria en entrant dans la voiture; le parquet
n'a point d'lasticit.

--Ne cherchez pas chicane  ce pauvre parquet, dit en riant madame
Jennings; vous l'auriez trouv assez bon si vous l'aviez parcouru avec
quelqu'un que je ne veux pas nommer; vous ne seriez alors pas du tout
fatigue. A dire vrai, ce n'est pas trop honnte  lui de ne pas venir
danser avec vous, quand il tait invit.

--Invit! s'cria Maria, il tait invit!

--Oui, ma fille me l'a dit, et sir Georges aussi, qui l'a rencontr ce
matin, et l'a fort press de venir.

Maria ne dit plus rien, mais sa contenance annonait combien elle tait
blesse. Elinor l'tait aussi, et rsolut d'crire  sa mre le matin
suivant, d'veiller ses craintes sur la sant de Maria, et de l'engager
 exiger sa confiance. Elle fut confirme dans cette rsolution en
s'apercevant le lendemain aprs djener que Maria crivait 
Willoughby. Car  qui d'autre qu' lui pouvait-elle crire?

Avant dner madame Jennings sortit pour quelques affaires. Elinor
commena sa lettre. Maria trop inquite pour lire, trop agite pour
travailler, allait d'une fentre  l'autre, ou se promenait dans la
chambre les bras croiss, ou assise devant le feu dans une attitude
mlancolique.

Elinor fut trs-pressante dans ses supplications  leur mre; elle lui
racontait tout ce qui s'tait pass depuis leur arrive, ses soupons
sur l'inconstance de Willoughby, et la conjurait au nom de ses devoirs
de mre et de sa tendresse pour Maria, d'exiger d'elle un aveu positif
de sa situation.

Sa lettre tait  peine finie, qu'un coup de marteau annona une visite.
Maria fatigue d'esprer, se hta de sortir pour ne pas entendre
annoncer une autre personne que Willoughby. Un regard amical sur Elinor
fut interprt par cette dernire comme une prire muette de la faire
demander si c'tait _lui_. Ce n'tait pas _lui_; c'tait encore le bon
colonel Brandon. Il paraissait plus triste qu' l'ordinaire. Aprs avoir
exprim  Elinor sa satisfaction de la trouver seule, comme s'il avait
quelque chose de particulier  lui dire, il s'assit  ct d'elle en
silence, et comme oppress de ses penses. Elinor persuade qu'il avait
quelque chose  lui communiquer qui concernait sa soeur, attendait
impatiemment qu'il comment. Ce n'tait pas la premire fois qu'elle
avait cette conviction. Souvent dja, quand Maria sortait ou restait
rveuse dans un coin du salon, le colonel s'approchait d'Elinor, lui
disait avec l'air du plus grand intrt: mademoiselle Maria n'est pas
bien aujourd'hui, ou bien: Votre soeur est bien absorbe.... Il
s'arrtait, il hsitait. Elle voyait dans son regard qu'il avait quelque
chose  dire de plus, qu'il n'osait pas prononcer. Cette fois aprs
quelques instans d'hsitation, aprs s'tre lev et rassis, il lui
demanda d'une voix tremblante quand il pourrait la fliciter de
l'acquisition d'un frre. Elinor n'tait pas prpare  cette question,
et n'ayant pas de rponse prte, elle fut oblige de dire, comme on dit
toujours: je n'entends pas.... je ne comprends pas.... parlez-vous de
mon frre John! Sont-ils arrivs!.....

Il essaya de sourire et rpliqua avec une espce d'effort: Vous ne
voulez pas me comprendre. J'entends.... les engagemens de votre soeur
avec M. Willoughby de Haute-Combe.... Ils sont connus gnralement; et
j'ai cru....

--Ils ne peuvent tre connus, dit Elinor, puisque la famille les ignore.

Il parut trs-surpris.--Je vous demande mille pardons, dit-il; je crains
 prsent que mes questions n'aient t trs-indiscrtes; mais je ne
pouvais imaginer qu'il y et du mystre, puisqu'ils correspondent
ouvertement, et que tout le monde parle de leur mariage.

--Tout le monde en parle dites-vous! vous me surprenez toujours
davantage. Dites-moi, je vous en prie, par qui vous en avez t inform.

--Par plusieurs personnes. Il y en a que vous ne connaissez pas,
d'autres avec qui vous tes trs-lie, comme par exemple madame
Jennings, les Palmer, les Middleton. Malgr cela, je ne l'aurais pas
cru, parce qu'on cherche toujours  douter de ce que l'on craint, mais
l'autre matin en entrant ici, je vis accidentellement une lettre entre
les mains du domestique, qui ne cherchait pas  la cacher. Elle tait
adresse  M. Willoughby et de l'criture de votre soeur. Je vous ai
demand si elle se mariait, mais j'en tais dja convaincu. Est-ce que
tout est conclu dfinitivement? ne me reste-t-il aucun espoir? Mais non,
lors mme qu'il y aurait des obstacles insurmontables, je n'ai aucun
droit, aucune chance de jamais succder.... De grace excusez-moi, bonne
Elinor; j'en dis trop sans doute et j'ai grand tort, mais je sais 
peine ce que je dis et je me confie entirement en votre prudence.
Dites-moi que tout est arrang quoiqu'il faille encore garder le secret
quelque temps. Ah! combien j'ai besoin d'tre sr que mon malheur soit
dcid, de ne plus rester en suspens, et d'employer toutes les forces de
mon ame  me gurir d'un sentiment inutile et coupable!

Ces paroles incohrentes, cet aveu positif de son amour pour Maria,
affectrent beaucoup Elinor, au point mme de l'empcher de parler; et,
quand elle se sentit un peu remise, il succda  ce trouble un extrme
embarras de rpondre convenablement. L'tat rel des choses entre sa
soeur et M. Willoughby lui tait trop peu connu pour qu'elle ne craignt
pas de la compromettre en disant trop ou trop peu. Cependant, comme elle
tait convaincue de l'affection de sa soeur pour Willoughby, qui ne
laissait aucun espoir au colonel quelque ft l'vnement, tant bien
aise d'ailleurs d'pargner  Maria le blme auquel elle donnait lieu si
souvent, elle jugea plus prudent d'en avouer davantage qu'elle n'en
croyait elle-mme: elle lui dit donc que quoi qu'elle n'et jamais t
informe par eux-mmes des termes o ils en taient, elle n'avait aucun
doute de leur affection mutuelle, et qu'elle n'tait pas surprise
d'apprendre leur correspondance.

Le colonel l'couta avec une silencieuse attention, et, quand elle eut
cess de parler, il se leva et dit avec une voix mue: Je souhaite 
votre soeur tous les bonheurs imaginables. Puisse-t-elle, puisse
Willoughby mriter la flicit qui leur est destine! Il la salua de la
main, leva les yeux au ciel avec l'expression la plus douloureuse, et
partit.

Elinor resta triste et pensive. Cet entretien loin de lui avoir apport
quelque consolation, laissait un poids sur son coeur. Ses esprances du
mariage de sa soeur s'taient, il est vrai, renouveles; mais
serait-elle heureuse? Les voeux du colonel avaient quelque chose de
sombre; il semblait en douter. Le malheur de cet homme intressant
l'affligeait aussi. Elle dplorait la fatalit qui l'avait entran dans
un amour sans espoir; et cette conformit dans leur situation redoublait
encore l'intrt qu'il lui inspirait. Pauvre Brandon! s'criait-elle; et
son coeur oppress disait ainsi: Pauvre Elinor! Elle ne savait plus ce
qu'elle devait dsirer, et, sur quelque objet qu'elle arrtt sa pense,
c'tait avec un sentiment douloureux.




CHAPITRE XXVIII.


Trois ou quatre jours s'coulrent sans qu'Elinor et  regretter
d'avoir averti sa mre. Willoughby ne vint, ni n'crivit. L'inquitude
de Maria se calma peu--peu, et fut remplace par un abattement, un
dcouragement complets. Elle restait, des heures entires assise  la
mme place, presque sans mouvement, ne faisant plus nulle attention aux
coups de marteau ni  ceux qui entraient, ni  ce qu'on disait autour
d'elle; elle aurait oubli de manger, de s'habiller, de se coucher, de
se lever, si Elinor n'y avait pas pens pour elle, et ne l'et pas
avertie absolument de tout ce qu'il fallait faire; alors sans dire oui
ou non, elle faisait machinalement ce que lui disait sa soeur; elle
sortait ou restait avec une gale indiffrence, et sans avoir jamais une
expression de plaisir ou d'espoir. Sur la fin de la semaine, elles
taient engages dans une grande assemble o lady Middleton devait les
conduire. Madame Palmer trs-avance dans sa grossesse tait indispose;
et sa mre restait auprs d'elle; elle avait pri ses jeunes amies de ne
pas manquer  cet engagement. Elinor dsirait aussi faire sortir Maria
de son apathie; et cette runion chez une femme trs-riche et trs  la
mode, devait tre fort belle. Comme  l'ordinaire la triste Maria ne se
mit en peine de rien, se laissa parer par sa soeur, sans mme se
regarder au miroir, s'assit dans le salon jusqu'au moment de l'arrive
de lady Middleton, penche sur sa main sans ouvrir la bouche, perdue
dans ses penses, et sans paratre s'apercevoir de la prsence d'Elinor;
quand on l'avertit que lady Middleton les attendait dans sa voiture,
elle tressaillit, comme si elle n'et attendu personne.

Aprs avoir eu assez de peine  s'approcher de la maison o se tenait
l'assemble,  cause de la foule des quipages qui obstruaient la rue,
elles firent leur introduction dans un salon splendide, trs-illumin,
et si rempli de monde, qu'on pouvait  peine respirer, et que la chaleur
tait insupportable. Lady Middleton les amena auprs de la dame qui les
avait invites. Elles la salurent, et il leur fut permis de se mler
dans la foule et de prendre leur part de la presse et de la chaleur,
que leur arrive augmentait encore. Aprs quelques momens employs  se
promener avec grand peine d'un coin du salon  l'autre, lady Middleton
arrangea une partie de cassino qui tait son jeu favori. Mesdemoiselles
Dashwood prfrrent ne pas jouer, et s'assirent  peu de distance de la
table de jeu. Maria retomba dans ses sombres rveries; Elinor s'amusait
 regarder cette quantit d'individus qui se rassemblaient avec l'espoir
du plaisir, et qui plus ou moins avaient tous l'air ennuy et fatigu.
En promenant ses regards de ct et d'autre, ils tombrent sur un objet
qui lui donna une forte motion.... C'tait Willoughby debout devant une
jeune personne mise dans toute la recherche de la mode, et avec qui il
tenait une conversation trs-anime. Dans un mouvement ses yeux
rencontrrent ceux d'Elinor; il la salua, mais sans faire un pas pour se
rapprocher d'elle et de Maria, qu'il voyait aussi trs-bien; il continua
 parler  la jeune dame. Involontairement Elinor se tourna vers sa
soeur pour la prvenir, si elle ne l'avait pas encore vu, de peur
qu'elle ne se donnt en spectacle; mais c'tait trop tard, elle venait
de l'apercevoir. Toute sa physionomie exprimait un bonheur qui tenait
presque du dlire.--C'est lui! s'cria-t-elle en se levant pour courir 
lui, si sa soeur ne l'avait pas retenue. Bon Dieu! il est l, dit-elle 
Elinor, il est l; oh! s'il pouvait me voir! Pourquoi ne me regarde-t-il
pas? Pourquoi m'empchez-vous d'aller lui parler? Oh! laissez moi
aller.

--Je vous en prie, dit Elinor  voix basse, soyez plus calme; ne
trahissez pas ainsi vos sentimens devant tout le monde; est-ce  vous,
Maria,  faire un seul pas? Laissez-le venir. Peut-tre il ne vous a pas
vue encore.

Etre calme et dans un tel moment, ah! c'tait bien plus qu'elle ne
pouvait l'esprer de Maria. Aussi voyant qu'elle l'coutait  peine,
elle lui serra tendrement la main: Pour l'amour de moi, Maria, lui
dit-elle, rasseyez-vous; si vous m'aimez je vous en demande cette
preuve. Maria se rassit  l'instant mme, en lui rendant son serrement
de main, mais avec un mouvement convulsif; elle avait un tremblement
gnral; ses joues et ses lvres taient ples comme la mort et tous ses
traits taient altrs.

Enfin Willoughby aprs les avoir regardes encore toutes deux,
s'approcha lentement. Alors Maria pronona son nom; ses yeux se
ranimrent; et un faible sourire parut sur ses lvres. Il s'avana, et
s'adressa plutt  Elinor qu' Maria sans regarder cette dernire; il
cherchait visiblement  viter son regard; il s'informa de madame
Dashwood, de mademoiselle Emma, demanda s'il y avait long-temps qu'elles
taient  la ville. Toute la prsence d'esprit d'Elinor l'avait
abandonne. Elle tait incapable de prononcer une parole, et s'attendait
que Maria allait tomber sans connaissance. Celle-ci reprit au contraire
toute sa vivacit; un rouge vif colora ses joues; et d'une voix
trs-altre, elle dit: Bon Dieu! Willoughby, est-ce bien vous? Que vous
ai-je fait? N'avez-vous pas reu ma lettre? Ne voulez-vous pas me
regarder, me parler? n'avez-vous rien  me dire? Elinor examinait avec
soin la physionomie et la contenance de Willoughby pendant que Maria lui
parlait. Il changea plusieurs fois de couleur et paraissait videmment
trs-mal  son aise; il faisait des efforts inous pour paratre
tranquille; il y parvint et rpondit avec politesse: J'ai eu l'honneur,
mesdames, de me prsenter chez vous jeudi pass; j'ai beaucoup regrett
de n'avoir pas eu le bonheur de vous rencontrer  la maison, non plus
que madame Jennings. Vous avez trouv ma carte, j'espre.

--Mais avez-vous reu mes billets? s'cria Maria dans la plus grande
anxit. Il y a entre nous quelque erreur, j'en suis sre, quelque
terrible erreur! Quelle peut tre la cause de cette inconcevable
froideur? Willoughby, pour l'amour du ciel, dites-le moi, expliquez
vous.

--Pour l'amour du ciel, parlez plus bas, dit Elinor qui tait sur les
pines qu'on ne l'entendt, ou plutt taisez-vous, ce n'est pas le
moment.

Ce conseil ne pouvait regarder Willoughby, qui ne rpondait pas un mot.
Il plit et reprit sa contenance embarrasse. Elinor jeta les yeux sur
la jeune dame  qui il avait parl prcdemment; elle rencontra un
regard inquiet, curieux, impratif. Willoughby le vit aussi; alors se
retournant vers Maria, il lui dit  demi-voix: Oui, mademoiselle, j'ai
eu le plaisir de recevoir la nouvelle de votre arrive  Londres, avec
bien de la reconnaissance; et les saluant toutes deux assez lgrement,
il alla rejoindre sa socit.

Maria qui s'tait leve pour lui parler, fut oblige de se rasseoir, si
ple, si tremblante, qu'Elinor s'attendait  chaque instant  la voir
s'vanouir. Elle avait dans son sac un flacon de sel qu'elle lui donna,
en se penchant vers elle pour empcher qu'elle ne ft remarque. Allez
auprs de lui, chre Elinor, dit Maria ds qu'elle put articuler un mot;
je ne puis me soutenir; mais vous, vous qui tes si bonne, allez, exigez
de lui de venir me parler, me dire un seul mot, un seul. Je ne puis
rester ainsi, je ne puis avoir un instant de paix jusqu' ce qu'il m'ait
expliqu.... Quelque affreux malentendu, quelque calomnie.... Oh! qu'il
vienne, qu'il parle, ou je meurs.

--C'est impossible, chre Maria, dit Elinor, tout--fait impossible! Il
n'est pas seul; nous ne pouvons nous expliquer ici. Quelques heures de
patience; attendez seulement  demain.

Si l'motion de Maria ne l'avait pas retenue forcment sur son sige,
jamais sa soeur n'aurait pu l'obtenir; mais heureusement aprs quelques
minutes elle vit Willoughby sortir par la porte d'entre; elle le dit 
Maria. Jusqu'alors l'excs de son agitation, et le dsir et l'espoir de
lui parler avaient retenu ses larmes; mais lorsqu'elle sut qu'il avait
quitt la salle, elle sentit qu'elle allait ou se trouver mal ou fondre
en larmes; elle supplia sa soeur d'aller prier lady Middleton de la
ramener en Berkeley-street; elle ne pouvait pas, lui dit-elle, rester
une seule heure de plus.

Quoique lady Middleton ft au milieu d'un robers, elle tait trop polie
pour ne pas quitter sa partie au moment o elle apprit que Maria n'tait
pas bien; elle remit son jeu  une amie, et partit ds qu'on put avoir
le carosse. Elinor prit pour prtexte que la chaleur avait incommod
Maria. Celle-ci ne dit pas un mot; ce ne fut qu' des soupirs qu'on
s'apercevait qu'elle tait l. A leur arrive  la maison, Elinor apprit
avec plaisir que madame Jennings n'tait pas encore rentre; elle se
hta de conduire Maria dans leur chambre; elle la dshabilla, la mit au
lit, lui donna quelques calmans pour ses nerfs qui taient
trs-attaqus, ne lui fit ni question, ni reproche, et  sa prire la
laissa seule. Elle alla au salon attendre le retour de madame Jennings,
et eut tout le loisir de mditer sur ce qui venait de se passer.

Elle ne pouvait plus douter qu'il n'y et quelque espce d'engagement
entre sa soeur et Willoughby, et il lui paraissait tout aussi positif
que ce dernier avait chang, et voulait rompre. Sa conduite ne pouvait
avoir pour excuse aucune erreur, aucun malentendu, puisqu'il avouait
avoir reu ses lettres. Rien autre chose qu'un changement total dans ses
sentimens ou dans ses intentions ne pouvait l'expliquer. L'indignation
d'Elinor contre lui aurait t  son comble, si elle n'avait pas t
tmoin de son extrme embarras, de sa rougeur, de sa pleur: ce qui
prouvait au moins qu'il reconnaissait ses torts, et empchait qu'on le
crt un homme sans principes de morale et d'humanit, qui aurait cherch
 gagner l'affection d'une pauvre jeune fille, sans amour et sans une
intention honorable. Bonne Elinor! elle ignorait encore combien un tel
caractre est commun dans le grand monde! combien d'hommes vraiment
cruels se font un jeu d'inspirer un sentiment qu'ils ne partagent pas,
de blesser  mort un coeur innocent et sensible, et d'assimiler ainsi,
dans leurs plaisirs criminels, l'imprudente jeune fille qui les coute,
au gibier qu'ils poursuivent, et qu'ils blessent ou tuent sans remords.
Elinor n'avait pas cette ide de Willoughby; elle se rappelait cet air
de franchise et de bont qui ds le premier moment les avait toutes
captives; elle voyait encore ses regards pleins d'amour sur Maria, et
ses paroles si tendres, si pleines d'un sentiment honnte, vrai,
dlicat, lorsqu'il conjurait madame Dashwood de ne rien changer  la
Chaumire. Non, non, Willoughby, ne peut les avoir trompes; il aimait
passionnment Maria; elle n'a l-dessus aucun doute. Mais l'absence peut
avoir affaibli cet amour; un autre objet peut l'avoir entran.
Peut-tre aussi est-il forc d'agir comme il le fait par quelque
circonstance imprieuse. Il lui en cote au moins beaucoup; elle l'a vu
dans chacun de ses traits; et l'excellente Elinor dans son dsir de le
trouver moins coupable, lui savait presque gr d'avoir le courage
d'viter sa soeur s'il ne l'aimait plus, et de ne pas chercher 
entretenir un sentiment inutile. Mais pour le moment Maria n'en tait
pas moins trs-malheureuse! Elinor ne pouvait penser sans le plus
profond chagrin  l'effet que cette rencontre si dsire et si cruelle
devait avoir sur un caractre aussi peu modr et qui s'abandonnait avec
tant de violence  toutes les impressions. Sa propre situation gagnait 
prsent dans la comparaison; elle tait aussi spare pour toujours
d'Edward, mais elle pouvait encore l'estimer entirement, elle pouvait
au moins se croire encore aime tendrement comme _une amie_. Puisqu'un
autre titre lui tait interdit, celui-l et l'ide de pouvoir encore
tre quelque chose pour lui, consolaient un peu son coeur; mais toutes
les circonstances agravaient le sort de Maria, et plus que tout encore
son caractre. Une immdiate et complte rupture avec Willoughby devait
avoir lieu, et comment la soutiendrait-elle?

Lorsqu'elle rentra dans leur appartement, Maria tait assoupie ou
feignait de l'tre. Elinor se jeta toute habille sur son lit, laissant
la porte de communication ouverte pour voler  son secours au moindre
bruit. La nuit fut passablement tranquille. Elinor lasse de rflchir
s'tait endormie, lorsqu'elle fut rveille par des sanglots. Le jour
d'une sombre matine de janvier commenait  poindre; elle se leva
promptement et passa dans la chambre de Maria; elle la trouva leve
aussi,  moiti habille,  genoux, dans l'embrsure de la fentre pour
avoir plus de clart, et devant un sige sur lequel elle crivait,
aussi vte qu'un dluge de larmes qui coulaient sur son papier pouvait
le lui permettre. Elinor la considra quelque temps en silence avec le
coeur dchir; puis elle lui dit avec l'accent le plus tendre: Chre
Maria, combien je m'afflige de vous voir dans cet tat. Le temps du
mystre est pass, ne voulez-vous pas me confier....

--Non, non, Elinor, rpondit-elle, ne demandez rien en ce moment:
bientt vous saurez tout. Elle continua d'crire et de pleurer avec une
telle violence, qu'elle tait souvent oblige de poser sa plume pour se
livrer  l'excs de son chagrin. Elinor s'tait assise  quelque
distance, et si sa douleur tait plus concentre, elle n'en tait pas
moins vive. Ces mots: _Bientt vous saurez tout_, la glaaient de
terreur. Grand Dieu que lui restait-il encore  apprendre! Cependant ses
craintes taient vagues, obscures, incertaines, ne portaient pas sur la
conduite de Maria; Elinor avait elle-mme l'me trop pure pour concevoir
une pareille ide; elle connaissait d'ailleurs trop bien la noblesse du
caractre de Maria, ses sentimens levs, son enthousiasme de la vertu
pour imaginer mme un instant qu'elle et pu les oublier.

Lorsque Maria et fini sa lettre, elle sonna pour que la fille de la
maison vnt allumer le feu. Pendant ce temps-l elle acheva de
s'habiller, cacheta sa lettre et la lui remit pour l'envoyer  l'instant
 son adresse, puis vint s'asseoir sur le sopha  ct d'Elinor, et la
tte enfonce sur un des coussins, recommena  s'abandonner  son
dsespoir. Elinor fit tout ce qui dpendait d'elle pour la
tranquilliser, la calmer, ne se permit aucune question, et lui dit
seulement qu'elle ne dsirait de savoir le dtail de ses peines que pour
les adoucir. Mais lorsque Maria pouvait parler, c'tait pour la conjurer
de ne lui rien demander encore, et vritablement ses nerfs taient dans
un tel tat d'irritabilit, qu'elle n'aurait pas pu avoir une
conversation suivie. Je vous fais un mal affreux, chre Elinor, lui
dit-elle; il vaut mieux nous sparer jusqu' ce qu'il me soit
possible.... Ma tte... mes yeux, j'ai besoin d'un peu d'air. Elle
ouvrit la fentre, y resta quelque temps, sortit de la chambre, rentra,
ressortit encore; elle tait dans une agitation qui ne lui permettait
pas de rester en place, mais ce mouvement parut la calmer assez pour
pouvoir descendre avec Elinor, lorsqu'on vint les avertir pour le
djener.




CHAPITRE XXIX.


Elle descendit donc appuye sur le bras de sa soeur, s'assit  la table
du djener, mais n'essaya pas mme de boire ni de manger la moindre
chose; toute l'attention d'Elinor tait employe, non  la plaindre ou 
la presser, mais  dtourner entirement sur elle-mme celle de madame
Jennings. Comme le djener tait le repas favori de la matresse de la
maison, il durait long-temps; quand il fut fini elles s'assirent autour
d'une table d'ouvrage. Elinor montrait le sien  madame Jennings et lui
expliquait quelque chose; Maria travaillait pour avoir un prtexte de
baisser les yeux et de se taire, lorsque le domestique entra et lui
remit une lettre. Elle s'en saisit vivement, regarda l'adresse, devint
ple comme la mort, et se hta de sortir de la chambre. Elinor comprit
de qui elle tait, comme si elle avait vu la signature, et fut si mue
qu'elle craignit de ne pouvoir le cacher  madame Jennings. La bonne
dame vit seulement que Maria avait reu une lettre de Willoughby, et
l'en plaisanta, mais comme elle tait trs-occupe  mesurer des
aiguilles de laine pour le morceau de tapisserie qu'elle brodait, elle
ne s'aperut pas du trouble d'Elinor. Aussitt que Maria fut sortie,
elle dit en riant: En vrit, chre Elinor, je n'ai encore vu de ma vie
une tte de jeune fille aussi compltement tourne que celle de Maria;
la pauvre enfant se meurt d'amour! Si elle n'en devient pas folle
tout--fait, elle sera bienheureuse. J'espre qu'on ne la fera pas
attendre trop long-temps, car il est vraiment triste de la voir ainsi
rveuse, mlancolique, et ayant l'air si abattu. Dites-moi, je vous en
prie, quand le mariage aura lieu, et pourquoi Willoughby ne vient pas
ici tous les jours pour l'gayer? A-t-il peur de moi? Il a tort, j'aime
beaucoup les jeunes gens bien amoureux, quand le mariage doit suivre, et
il serait le bien venu.

Jamais Elinor n'avait t moins en train de causer que dans ce moment,
mais la question tait trop directe pour n'y pas rpondre; elle essaya
donc de sourire. Avez-vous donc rellement, madame, lui dit-elle, une
srieuse persuasion que ma soeur est engage avec M. Willoughby? J'ai
toujours cru que vous plaisantiez, mais une question si positive n'est
plus, un badinage, et il faut aussi que j'y rponde srieusement, et que
je vous assure que rien au monde ne me surprendrait plus que ce mariage,
et qu'il n'en est pas question.

--Fi donc! Miss Dashwood, dit toujours en riant madame Jennings, comment
pouvez-vous parler ainsi! Est-ce que nous n'avons pas tous vus que leur
mariage tait arrt? N'avons-nous pas t tmoins de la naissance de
leur passion au premier moment o ils se sont rencontrs et de ses
progrs? Ne les ai-je pas vus  Barton, chaque jour et tous les jours
ensemble, du consentement de madame Dashwood, qui traitait dja
Willoughby comme un fils. Allons, allons, vous ne me ferez pas croire
qu'elle se ft conduite ainsi, si elle n'avait pas t sre de son fait.
J'aime l'amour moi, dans le coeur des jeunes gens, c'est de leur ge;
mais j'aurais bien voulu voir que sir Georges et M. Palmer eussent
affich ainsi mes filles, avant d'avoir dit en toutes lettres: Nous
voulons les pouser. Non, non cela n'est pas possible! Et quand je
demandai  votre maman de vous emmener avec moi, c'est prcisment, me
dit-elle, ce que je dsirais le plus au monde que mes filles apprissent
 connatre le genre de vie de Londres avant leur mariage, qui ne peut
tarder. Et le jour du dpart elle me dit: Je vous recommande ma chre
Maria. Elinor est assez prudente pour que je n'en sois pas en peine;
mais je vous prie, madame Jennings, d'aider  Maria dans ses empltes;
je veux bien qu'elle s'achte tout ce qui sera ncessaire, et j'y
pourvoirai, mais non pas tout ce qui lui passera par la tte. N'est-il
pas positif qu'elle entendait les empltes de noce? Et  prsent vous
allez me nier qu'il soit question de mariage; parce que vous tes
mystrieuse pour vous-mme, vous croyez que personne n'a ni d'yeux ni
d'oreilles; mais quant  moi j'en suis si sre que je l'ai dit  tout le
monde, et Charlotte en a fait de mme.

--En vrit, madame, dit Elinor trs-srieusement, vous tes dans
l'erreur. Vous avez mal fait de rpandre une chose dont vous n'aviez pas
une assurance positive; vous en conviendrez vous-mme, quoique vous ne
vouliez pas me croire  prsent.

Madame Jennings rit encore, appela Elinor, une petite mystrieuse, etc.
Mais Elinor n'tait pas d'humeur de plaisanter, et trs-impatiente
d'ailleurs de savoir ce que Willoughby avait crit, elle se tut et
sortit. En ouvrant la porte de la chambre de Maria, elle la vit couche
 demi sur son lit dans l'agonie de la douleur, tenant une lettre
ouverte et deux ou trois autres autour d'elle. Elinor s'approcha sans
parler, s'assit sur le lit, prit la main de sa soeur, la baisa plusieurs
fois avec la plus tendre affection, et en versant elle-mme des larmes
presque aussi abondantes que celles de Maria.

Cette dernire quoiqu'incapable de parler semblait sentir parfaitement
la tendresse de cette conduite. Elle pressait la main d'Elinor contre ce
pauvre coeur dchir, comme pour en adoucir la blessure. Aprs quelque
temps ainsi pass dans une affliction mutuelle, elle mit la lettre
qu'elle tenait entre les mains d'Elinor, et couvrant son visage de son
mouchoir, jeta presque des cris de dsespoir. Elinor qui pensait qu'un
chagrin aussi violent devait avoir son explosion, et que sa soeur
souffrirait bien davantage en tchant de le rprimer, si mme cela lui
tait possible, la laissa s'y livrer, et ouvrant vivement la lettre de
Willoughby, lut ce qui suit.

  MADEMOISELLE,

  Je viens de recevoir dans ce moment la lettre dont vous avez bien voulu
  m'honorer, et dont je vous tmoigne toute ma reconnaissance. Je suis
  constern d'apprendre qu'il y ait eu quelque chose hier au soir dans ma
  conduite avec vous qui n'ait pas mrit votre approbation, quoiqu'il me
  soit impossible de dcouvrir en quoi j'ai eu le malheur de vous
  dplaire; je vous en demande mille pardons, et je vous assure que
  c'tait absolument sans intention. Je n'ai jamais pens  mon sjour en
  Devonshire, et  ma connaissance avec votre famille sans le plus grand
  plaisir, et j'ose me flatter que ce lger malentendu n'y portera nulle
  atteinte. Mon estime pour toutes les dames Dashwood est trs-sincre,
  mais si j'ai t assez malheureux pour avoir donn lieu de croire 
  quelques sentimens plus vifs ou particuliers, je me reprocherais
  beaucoup d'avoir peut-tre tmoign trop vivement cette estime. Vous
  serez bien convaincue, mademoiselle, qu'il m'tait impossible d'aller
  au-del quand vous apprendrez que depuis long-temps mes affections
  taient engages ailleurs, et que dans quelques semaines ma main suivra
  le don de mon coeur.

  C'est avec grand regret que j'obis  vos ordres en vous rendant toutes
  les lettres dont vous m'avez honor, et la boucle de vos beaux cheveux
  que vous aviez bien voulu me donner avec tant de complaisance.

  Je suis, mademoiselle, avec une parfaite estime, votre trs-humble et
  trs-obissant serviteur,

  James WILLOUGHBY.

Il est facile de comprendre avec quelle profonde indignation, Elinor lut
cette trange lettre, crite avec cette froideur, cette duret  celle
dont il connaissait si bien les qualits distingues et l'excessive
sensibilit, que cependant il blessait si cruellement. Oh! combien son
intrt, sa tendre piti redoubla pour son innocente Maria, qui n'avait
 se reprocher que des imprudences presque autorises par sa mre et la
noble confiance d'un coeur trop tendre et trop crdule, dont elle tait
si punie. En commenant  lire cette lettre, Elinor tait dja bien
convaincue qu'elle contenait l'aveu de l'inconstance de Willoughby; mais
jamais jamais elle ne l'aurait souponn capable d'un tel manque de
dlicatesse, et de toute espce de procds et de sensibilit en
crivant une lettre aussi cruelle, une lettre qui non-seulement
n'exprimait aucun regret, aucun aveu d'inconstance ou d'obstacles
insurmontables, mais par laquelle il niait mme d'avoir eu pour sa
victime aucune espce d'affection, une lettre enfin dont chaque ligne
tait une insulte, et prouvait combien celui qui l'avait crite tait
mprisable. Elle resta quelque temps dans un muet tonnement et ne
pouvant  peine en croire ses yeux. Elle la relut encore, et encore, et
chaque lecture ne servait qu' augmenter sa haine contre cet homme.
L'amertume de ce sentiment tait telle qu'elle n'osait essayer de parler
de peur d'enfoncer encore plus avant le poignard dans le coeur de la
pauvre Maria. Elle regardait cependant comme un bonheur qu'elle et
chapp  l'horreur d'tre lie pour la vie  un homme sans principes,
sans honneur, sans dlicatesse, enfin tel qu'il lui paraissait, le plus
faux et le plus dur des hommes; mais ce n'tait pas le moment de le
faire sentir  Maria. Ses mditations sur le contenu de cette lettre, et
sur l'insensibilit et la fausset de celui qui l'avait crite, la
conduisirent naturellement  rflchir sur le caractre d'autres
personnes qui sans tre peut-tre aussi dpraves que Willoughby, ne
pouvaient non plus que rendre malheureux ceux  qui elles seraient lies
pour la vie. Lady Steles vint se placer dans son imagination pas
trs-loin de Willoughby; elle oublia quelques instans les peines de sa
soeur pour s'occuper des siennes, ou plutt elles se confondirent et
formrent une masse de penses douloureuses qui l'absorbrent tellement
qu'elle ne songea pas  lire les trois autres lettres que Maria avait
poses sur ses genoux, et qui sans doute taient celles que Willoughby
lui avait renvoyes. Les sanglots de Maria avaient cess, mais elle
avait encore la tte dans les coussins, elle tait encore incapable de
parler et d'entendre. Elinor perdue dans ses rflexions ne savait pas
elle-mme combien il y avait de temps qu'elle tait l, quand elle
entendit rouler un carosse devant la porte. Elle regarda  la fentre
pour savoir qui pouvait venir de si bonne heure; c'tait la voiture de
madame Jennings, avec qui elle devait sortir. Dcide  ne pas quitter
Maria, quoique sans espoir de la soulager, elle courut s'excuser auprs
de leur bonne htesse, en lui disant que sa soeur tait indispose.
Madame Jennings l'approuva, sortit seule; et bien vte Elinor retourna
prs de Maria. Elle la trouva essayant de se lever, mais ses jambes
tremblantes ne pouvaient la soutenir, et sa soeur vint fort  propos
pour l'empcher de tomber sur le plancher, ce qui n'aurait pas t
tonnant depuis plusieurs jours, elle ne mangeait presque rien, et ses
nuits se passaient sans sommeil. Beaucoup de faiblesse et de vertige en
taient la suite invitable. Jusqu'alors elle avait t soutenue par la
fivre de l'attente et de l'esprance; tout tait fini pour elle, plus
d'attente, plus d'espoir, mme de revoir celui qui remplissait encore en
entier son coeur; elle succombait sous le poids du chagrin. Un mal de
tte violent, des crispations d'estomac, et plusieurs faiblesses
alarmrent Elinor. Elle eut recours  tout ce qu'elle put imaginer pour
la remettre et la ranimer, elle y parvint avec peine. Maria reprit ses
sens, et put lui tmoigner combien elle tait touche de sa bont.
Pauvre Elinor, lui dit-elle, combien je vous rends malheureuse, combien
de peine je vous donne!

--Je voudrais seulement, lui rpondit Elinor, savoir comment je pourrais
vous donner quelques consolations.

Ce mot tait trop pour Maria; mais quelle que chose qu'Elinor et pu lui
dire il en et t de mme. Ah! non, non, dit-elle, plus de consolation
pour moi! je suis trop malheureuse! et sa voix s'teignit de nouveau
dans les sanglots et les larmes. Elinor ne pouvait presque plus
supporter de la voir dans cet tat.

--Tchez de vous calmer, chre Maria, lui dit-elle, si vous ne voulez
pas vous tuer vous-mme et tous ceux qui vous aiment. Pensez  votre
mre, pensez combien vos souffrances l'affligeraient. Pour elle vous
trouverez des forces dans votre coeur.

--Je ne le puis, je ne le puis, s'cria Maria; laissez-moi, si je vous
tourmente, laissez-moi, hassez-moi, abandonnez-moi, mais ne me torturez
pas en exigeant l'impossible. Oh! combien il est facile  ceux qui n'ont
aucune peine personnelle de parler de force et de courage. Heureuse!
mille fois heureuse Elinor! vous ne pouvez avoir aucune ide de ce que
je souffre.

--Vous me nommez heureuse, Maria, ah! si vous saviez.....

Maria la regarda avec un tel effroi, qu'elle se hta d'ajouter.--Si
vous saviez combien je sens votre douleur! Pouvez-vous me croire
heureuse quand je vous vois aussi souffrante!

--Pardonnez-moi, oh! pardonnez-moi, lui dit Maria en jetant ses bras
autour du cou de sa soeur; je connais votre coeur, je sais qu'il souffre
pour moi, mais je voulais dire que vous seriez srement heureuse une
fois. Edward vous aime, il n'a jamais aim que vous seule au monde. Ah!
qu'est-ce qu'un tel bonheur ne peut pas compenser, et rien ne peut vous
l'ter.

--Rien, Maria! Mille, mille circonstances peuvent le dtruire  jamais.

--Non, non, non, s'cria Maria avec vhmence, il vous aime, vous serez
 lui pour la vie; le malheur ne peut vous atteindre.

--Le malheur, chre Maria, va presque toujours  la suite de la vie; et
je ne puis avoir aucun plaisir tant que je vous verrai dans cet tat.

--Et jamais vous ne me verrez autrement; mon malheur durera autant que
moi. Oh! puissions-nous bientt finir ensemble!

--Vous ne devez pas parler ainsi, Maria. N'avez-vous donc point d'amis?
L'amour est-il tout pour vous? Est-ce que vous ne voyez autour de vous
nulle consolation? Pensez, Maria, que vous auriez souffert mille fois
plus encore si vous aviez quelque chose  vous reprocher de vraiment
rprhensible, si seulement cet homme faux et cruel s'tait amus 
prolonger votre erreur,  ne dvoiler son odieux caractre qu'aprs vous
avoir entrane dans une suite d'imprudences. Chaque jour de confiance
en sa foi, en son honneur, augmentait le danger, et aurait rendu le coup
plus cruel, lorsqu'il aurait enfin, comme aujourd'hui, rompu ses
engagemens, et trahi ses sermens et sa foi.

--Ses sermens, ses engagemens, dit Maria, que voulez-vous dire, Elinor?
il ne m'a point fait de serment, il n'y avait entre nous nul engagement.

--Bon Dieu! nul engagement s'cria Elinor.

--Non, non, s'cria aussi Maria, il n'est pas aussi indigne, aussi
mprisable que vous paraissez le croire; il n'a du moins trahi nul
serment; il n'a pas manqu de foi. Et au milieu de sa douleur une
expression de joie brilla dans ses yeux, en pouvant justifier celui
qu'elle adorait encore.

--Mais du moins il vous a dit qu'il vous aimait.

--Oui.... non.... jamais entirement. Vous l'avez vu, vous l'avez
entendu. Jamais il ne m'a parl plus clairement, plus positivement en
particulier que devant vous et ma mre. Tout dans sa conduite me le
prouvait; mais sa bouche ne me l'a pas prononc. C'est moi, moi seule
qui me suis trompe; et jamais il ne m'a aime! Un nouveau dluge de
larmes suivit cette dchirante pense.

--Cependant vous lui aviez crit; vous saviez par lui sans doute que
vous le trouveriez  Londres?

--Il me dit en me quittant qu'il y serait, _s'il vivait encore_, dans
les premiers jours de janvier. Ah! pouvais-je croire, pouvais-je penser
que celui qui supposait que la douleur de se sparer de moi pouvait le
faire mourir, ne m'avait jamais aime! Il me dit qu'il ne m'crirait
pas de peur que sir Georges ne vt ses lettres, mais il me donna son
adresse. Je n'ai pas os lui crire de la Chaumire, puisque nos lettres
partaient du Parc, mais je lui crivis d'ici  l'instant de mon arrive.
Oh! Elinor, pouvais-je faire autrement? Les voil mes lettres,
mprises, ah Dieu, Dieu! elle cacha encore son visage sur le coussin.
Elinor prit les trois lettres, et lut ce qui suit.

  Berkeley-Street, janvier.

  Comme vous allez tre surpris, mon cher Willoughby! et laissez-moi me
  flatter que ce n'est pas seulement de la surprise que vous prouverez,
  en apprenant que je suis  Londres. Une invitation de la bonne madame
  Jennings tait un bonheur auquel je n'ai pas pu rsister, non plus qu'
  vous l'apprendre  l'instant mme de mon arrive. Je suis bien sre que
  si mon billet vous parvient  temps, vous viendrez ds ce soir et que
  vous partagerez mon impatience; du moins je vous verrai bien srement
  demain; et croyez qu' Londres comme  la Chaumire vous trouverez
  toujours une fidle et tendre amie.

  M. D.

Son second billet avait t crit le lendemain du petit bal des
Middleton, et contenait ce qui suit:

  Je ne puis vous exprimer mon chagrin de vous avoir manqu avant hier,
  lorsque j'ai trouv votre carte au retour d'une promenade; mais enfin
  vous tes  la ville et vous savez o je suis. Mais pourquoi n'ai-je pas
  reu un seul mot de vous en rponse au billet que je vous ai crit il y
  a huit jours, au moment de mon arrive? D'une heure  l'autre, d'un
  instant  l'autre, j'esprais vous voir entrer ou du moins avoir une
  lettre. Je vous en conjure Willoughby, ne prolongez pas ce supplice;
  revenez le plutt qu'il vous sera possible; venez m'expliquer ce que je
  ne puis comprendre. Venez plus matin; madame Jennings sort toujours 
  une heure, et je n'ose lui refuser de l'accompagner, quoique je l'aie
  dj fait dans un vain espoir. Ce mme espoir toujours tromp, m'avait
  engage d'aller hier chez lady Middleton, o nous emes un petit  bal.
  On m'assure que vous y tiez invit; mais je ne puis le croire, puisque
  vous n'y tes pas venu. Il faudrait que vous fussiez trangement chang
  depuis notre sparation, si vous refusiez volontairement l'occasion de
  revoir vos amies de la Chaumire; mais je ne veux pas mme le supposer,
  et j'espre que je recevrai bientt de votre bouche l'assurance que vous
  tes toujours le mme pour votre M. D.

La troisime date de ce matin mme tait ainsi conue:

   Que dois-je penser Willoughby? A quoi dois-je attribuer votre trange
  conduite d'hier au soir? Je vous en demande encore l'explication.
  J'tais prpare  vous revoir  avec tant de plaisir aprs une absence
  qui m'avait paru si longue,  vous retrouver tel que vous tiez au
  moment de notre sparation, aimable, tendre, affectionn, enfin ce que
  vous tiez  Barton du matin au soir, et ce que vous n'tes plus 
  Londres. Quelques semaines peuvent-elles avoir chang  ce point vos
  sentimens? Qu'est-il arriv? Que vous ai-je fait, moi qui n'ai cess de
  penser  vous, de hter par mes voeux le moment de vous revoir, ce
  moment qui devait tre si doux, et que vous avez su rendre si cruel!
  J'ai pass une nuit entire sans sommeil, tchant en vain de comprendre
  ou d'excuser une conduite aussi barbare, aussi contraire  ce que
  j'attendais de vous; je n'ai pu  dcouvrir aucun motif, rien qui pt me
  l'expliquer; mais je n'en suis pas moins prte  entendre votre
  justification,  croire encore qu'elle dpend de vous. Peut-tre qu'on
  m'a calomnie auprs de vous; je ne croyais pas avoir d'ennemis, ni que
  Willoughby pt ajouter foi  des rapports contre moi; mais comment
  puis-je expliquer autrement votre inconcevable froideur? Dites-moi ce
  que c'est avec cette franchise dont vous faites profession et que
  j'aimais tant  trouver en vous; dites-le moi, et j'aurai la
  satisfaction inexprimable de vous rassurer sur tous les points. Je
  serais bien malheureuse en vrit, si j'tais force de penser mal de
  vous, d'apprendre que vous n'tes pas ce que  j'ai cru, que vous n'avez
  pas t sincre dans vos expressions d'attachement pour ma famille, et
  pour moi particulirement; mais s'il en tait ainsi, je veux aussi le
  savoir. Je suis actuellement dans un tat d'indcision et de trouble
  plus affreux mille fois que la certitude du malheur. Je dsire bien
  vivement que vous puissiez vous justifier; mais ce que je demande,
  _c'est la vrit_. Si elle vous cote trop  dire, renvoyez-moi
  seulement mes billets et la boucle de cheveux que vous avez emporte; je
  vous comprendrai et..... Ah! Willoughby, il est impossible que vous ne
  vouliez plus tre l'ami de M. D.




CHAPITRE XXX.


Elinor avait trembl de lire ces lettres, elle s'attendait qu'elles
taient crites avec tout le feu de la passion qui dvorait sa pauvre
soeur, et qu'elle trouverait peut-tre dans l'excs de cette passion la
cause si ce n'est l'excuse de la conduite de Willoughby. Les hommes trop
souvent incapables de ressentir la passion qu'ils inspirent en sont
ennuys lorsque le got lger qui les a entrans n'existe plus. Mais
ces lettres si simples, si tendres, si pleines d'affection et d'une
confiance illimite et celle de Willoughby si dure, si glace, si
insultante, redoublrent sa tendre piti pour sa soeur; mais cependant
elle n'en blmait pas moins son imprudence d'avoir donn de telles
preuves de tendresse  un homme qui ne les demandait pas, qui lui avait
 peine prononc le mot d'amour, et qui leur tait connu depuis si peu
de temps. Sir Georges leur avait fait l'loge de ses talens pour la
chasse, pour la danse, mais n'avait pas dit un mot de son caractre.
Lui-mme il est vrai s'tait annonc d'une manire aimable; mais tout
jeune homme qui veut plaire, et qui en a les moyens, s'annonce de mme;
et bien certainement du moins, il avait voulu plaire  Maria, et n'avait
pu se faire illusion sur la nature du sentiment qu'il lui inspirait, et
qu'il avait si bien l'air de partager que la prudente Elinor mme y
avait t trompe, et que la crdulit de la vive et sensible Maria
tait bien excusable. Son seul tort tait de s'tre trop livre  son
sentiment et  ses esprances; et certes elle en tait trop punie pour
pouvoir le lui reprocher.

Lorsque Maria vit que sa soeur avait fini sa lecture et rflchissait en
silence, elle lui fit observer que ses lettres ne contenaient rien que
toute autre qu'elle n'et crit dans la mme situation: je me regardais,
dit-elle, comme tant aussi solennellement engage avec lui, que si un
contrat lgal nous et lis. Cette sympathie qui nous avait entrans
l'un vers l'autre au premier instant, ce rapport de nos gots, de nos
caractres: tout enfin me paraissait la voix du ciel qui nous avait
destins l'un  l'autre.

--Malheureusement, dit Elinor, il ne voyait ni ne sentait de mme.

--Oui, Elinor, pendant tout le temps qu'il a pass prs de nous il
voyait, il sentait comme moi, j'en suis aussi sre que de mon propre
coeur. Sans doute le sien a chang, mais ce n'est pas sa faute; l'art le
plus diabolique a t employ pour le dtacher de moi. Quand il me
quitta je lui tais aussi chre que mon coeur pouvait le dsirer, et
qu'il m'tait cher  moi-mme! Cette boucle de cheveux qu'il m'a
renvoye si vte  ma premire demande, par combien d'instances
ritres ne l'avait-il pas obtenue? Si vous aviez vu son regard, si
vous aviez entendu le son de sa voix lorsqu'il me suppliait de la lui
laisser couper; et la dernire soire de la Chaumire, l'avez-vous
oublie, Elinor? et le matin quand il vint prendre cong de moi, son
dsespoir, ses larmes! Les hommes peuvent-ils pleurer  volont? Les
larmes, cette espce de soulagement que la nature accorde aux femmes, ne
sont-elles pas chez eux la preuve d'un coeur vraiment touch? Oh! si
vous aviez vu son affliction  la seule pense de se sparer de moi pour
quelques semaines! Non jamais, jamais je ne puis l'oublier!

Elle fut quelques instans sans pouvoir parler; mais quand son motion
fut un peu calme, elle ajouta avec fermet: Elinor, on m'a traite
cruellement; mais ce n'est pas Willoughby.

--Chre Maria, quel autre que lui faut il en accuser? Par qui peut-il
avoir t influenc?

--Par tout le monde, plutt que par son propre coeur. Je croirais
plutt que tous ceux que je connais se sont ligus contre moi, que de le
croire coupable d'une telle cruaut. Cette femme de qui il parle peut
tre.... ou tout autre, je n'excepte que vous, maman, Emma et Edward,
tous, tous les autres peuvent m'avoir calomnie. Except vous quatre, il
n'existe personne que je ne puisse souponner, plutt que Willoughby
dont le coeur m'est si bien connu. On s'est veng sans doute de ce que
je prfrais la socit de l'homme du monde le plus aimable,  la
sottise,  l'insipidit, au manque total de got et d'esprit. Je me suis
fait des ennemis par la franchise de mon caractre qui ne peut se plier
ni  dissimuler, ni  flatter.

Elinor ne voulut pas dans ce moment disputer avec elle; elle lui dit
seulement: Chre Maria, si vous croyez avoir des ennemis assez mchans,
assez dtestables pour vous nuire par des calomnies, laissez leurs torts
retomber sur eux-mmes, et que le sentiment de votre innocence et de vos
bonnes intentions relve votre me; ne leur donnez pas l'indigne
triomphe de vous avoir rendue aussi malheureuse. C'est un louable et
raisonnable orgueil que celui qui nous donne le sentiment de notre
propre dignit et qui nous lve au-dessus de la mchancet et de la
malveillance.

--Non, non, s'cria Maria, un malheur tel que le mien ne laisse aucun
orgueil; il m'est gal que tout le monde sache combien je souffre. Que
m'importe leur triomphe? il ne peut rien ajouter  ma misre. Elinor,
Elinor, il est bien faible le chagrin qui peut s'adoucir par la fiert,
qui peut s'lever au-dessus de l'insulte et de la mortification; il peut
alors s'effacer entirement, tandis que le mien ne s'effacera jamais; je
ne puis le surmonter. On peut jouir du mal qu'on m'a fait tant qu'on
voudra, sans l'augmenter ni l'affaiblir. Je n'ai plus aucun sentiment de
fiert; je n'ai, je ne puis avoir que celui de mon malheur.

--Mais pour l'amour de ma mre, pour le mien, Maria, ne pouvez-vous rien
sur vous-mme?

--Ah! pour vous deux je voudrais faire tout ce qui dpendrait de moi;
mais paratre heureuse quand je suis au dsespoir, ah! qui pourrait
l'exiger.

Elles restrent quelque temps en silence. Elinor, se promenait du feu 
la fentre et de la fentre au feu, les bras croiss, les yeux baisss,
absorbe dans ses penses, sans sentir la chaleur du feu et sans rien
voir au travers des vitres. Maria assise sur le pied de son lit, sa tte
appuye contre une des colonnes, tenant dans ses mains la lettre de
Willoughby, la relisant phrase par phrase, s'cria enfin tout--coup:
Ah! c'est trop, c'est trop cruel! Ah! Willoughby, Willoughby, est-ce
bien vous qui m'crivez ainsi? Ne fais-je pas un songe affreux? Non
rien, rien ne peut vous justifier; non rien, Elinor, quoiqu'on ait pu
lui dire contre moi. Ne devait-il pas suspendre son jugement?
Envoie-t-on un criminel au supplice sans l'entendre? Ne devait-il pas me
le dire quand je le lui demandais instamment, et me donner le pouvoir de
me justifier. (Elle reprit la lettre.) _Cette boucle de cheveux que
vous m'aviez donne avec tant de complaisance._ Ah! cela seul est
impardonnable, Willoughby. Est-ce votre coeur, est-ce votre conscience
qui vous a dict cette insolente phrase? Non, Elinor, rien ne peut
l'excuser.

--Non, Maria, je le pense aussi.

--Mais cette femme, cette femme,  qui il va dit-il donner son coeur et
sa main, cette heureuse femme! qui sait avec quel art, quelle sduction,
elle l'aura enchan. Il l'aimait dj, dit-il, et depuis long-temps.
Ah! sans doute quand elle a vu qu'il allait lui chapper et combien il
m'tait attach, elle aura tout fait pour le retenir, pour me bannir de
son coeur; mais qui peut-elle tre? Jamais je ne l'ai entendu parler
d'une seule femme jeune, belle, sduisante: L'est-elle, Elinor? Vous
l'avez vue; moi, je n'ai vu que Willoughby. Est-elle mieux, beaucoup
mieux que la pauvre Maria? Ah! sans doute puisqu'il m'abandonne pour
elle; mais peut-elle l'aimer comme moi. Ah! Willoughby, pourquoi ne
m'avoir jamais parl d'elle? Alors j'aurais respect ses droits sur
vous: mais jamais jamais il ne m'a parl que de moi-mme.

Il y eut une autre pause. Maria tait trs-agite; elle se leva et
s'approchant d'Elinor, elle saisit sa main: Chre Elinor, lui dit-elle,
je veux retourner  Barton auprs de maman; ne pouvons-nous partir
demain?

--Demain, Maria!

--Oui demain. Pourquoi resterai-je ici? J'y suis venue seulement pour
Willoughby; qui ferai-je? Qui m'intresse  Londres? Ah personne,
personne! J'y suis comme dans un dsert.

--Il serait je crois impossible de partir demain, dit Elinor; nous
devons  madame Jennings plus que de la politesse; et la quitter aussi
brusquement aprs les bonts qu'elle a pour vous, ce serait
trs-malhonnte.

--Eh bien donc! dans deux jours; mais en vrit, je ne puis rester plus
long-temps, je ne puis m'exposer aux remarques, aux questions de tous
ces gens, des Middleton, des Palmer; comment supporter leur piti? La
piti de lady Middleton!.... Ah! que dirait-il lui-mme s'il le savait?

--Je crois, chre Maria, qu'un si prompt dpart ferait beaucoup plus
causer encore. Mais dans ce moment, chre amie, tchez de trouver un peu
de repos; couchez-vous; soyez physiquement tranquille; et vos esprits
se calmeront insensiblement. Maria suivit un instant ce conseil, mais
reprit bientt toute son agitation. Aucune place, aucune attitude ne lui
convenait. Sa soeur ne put obtenir d'elle qu'elle restt couche. Il lui
reprit une attaque de nerfs assez violente. Elinor craignait d'tre
oblige d'appeler quelqu'un  son secours; mais elle craignait encore
plus de la laisser voir dans cet tat. Une forte dose d'ther la remit
peu  peu; elle resta assez faible pour tre tranquille, et sans bouger
sur un sopha jusqu'au retour de madame Jennings, qui entra immdiatement
dans leur chambre sans se faire annoncer. Elle entr'ouvrit la porte et
regarda avec l'air trs-afflig. Elinor alla au-devant d'elle; elle
entra. Comment allez-vous, ma chre? dit-elle  Maria, avec le ton de
la compassion. (Celle-ci dtourna la tte sans rpondre.) Comment
est-elle, mademoiselle Elinor? Pauvre petite! Elle a l'air bien malade,
et cela n'est pas tonnant. Hlas! il n'est que trop vrai, il se marie
bientt ce grand vaurien. Je viens de l'apprendre; madame Taylor me l'a
dit il n'y a pas une demi-heure; elle le tenait d'une intime amie de
miss Grey elle-mme, sans quoi je n'aurais pu le croire: j'tais prs de
tomber d'tonnement. Eh bien! lui ai-je dit, tout ce que je sais, et ce
qui est la vrit mme, c'est qu'il s'est conduit abominablement avec
une jeune dame de ma connaissance,  qui il a fait croire qu'il l'aimait
 la passion, tandis qu'il en courtisait une autre. Je dsire de tout
mon coeur, pour le bien que je lui veux, que sa femme le rende bien
malheureux: ainsi j'ai dit, ainsi je dirai, vous pouvez y compter, mes
chres amies. Je n'ai aucune ide qu'un homme se conduise de cette
manire. Et qu'il ne dise pas que non; car je l'ai vu de mes propres
yeux, et comme miss Maria l'aimait, et comme j'aurais pari ma tte
qu'il l'aimait aussi et qu'il n'pouserait qu'elle. Ah! si jamais je le
rencontre, ft-ce  ct de sa femme, je lui reprocherai bien sa
conduite, je vous en rponds. Mais consolez-vous, chre Maria, ce n'est
pas le seul jeune homme dans le monde, et avec votre jolie mine vous ne
manquerez pas d'admirateurs. Allons, courage, ma pauvre petite! je ne
veux pas vous troubler plus long-temps; vous vous retenez de pleurer
pour moi je parie; il vaut mieux pleurer tout -la-fois, et que cela
soit fait. J'ai invit pour ce soir mesdames Parcy et les Sawnderson;
elles sont gaies comme vous savez, elles vous distrairont. Elle s'en
alla doucement sur la pointe des pieds, comme si le bruit avait pu
augmenter l'affliction de sa jeune amie.

Le reste de la matine s'coula assez tranquillement. Maria tait
sombre, parlait peu, soupirait beaucoup, mais fut plus calme, et  la
grande surprise de sa soeur, elle voulut descendre pour le dner. Elinor
s'y opposait, mais elle le voulut; elle le supporterait trs-bien,
dit-elle, et donnerait moins de peine que de la servir en haut. Elinor
approuva ce motif, l'habilla en malade aussi bien qu'elle pt, et se
tint prte pour la conduire  la salle  manger quand on les
appellerait.

Elles descendirent; Maria appuye sur sa soeur, ple, abattue et les
yeux bien rouges, se mit  table et plus calme que sa soeur ne l'avait
espr. Si elle avait essay de parler ou qu'elle et entendu la moiti
de tout ce que madame Jennings disait, son calme ne se serait pas aussi
bien soutenu, mais pas un mot n'chappa de ses lvres, et la
concentration de ses penses l'empcha de faire attention  ce qui se
passait autour d'elle. La bonne madame Jennings ne pensait pas que ses
attentions pousses jusqu'au ridicule, la tourmentaient plutt que de
lui faire du bien: Elinor qui rendait justice  ses bonnes intentions,
lui en tmoignait sa reconnaissance et faisait son possible pour
qu'elle laisst Maria tranquille, mais elle ne pouvait pas lui persuader
que les peines de l'me ne doivent pas tre traites comme une migraine
ou des maux purement physiques. Madame Jennings voyait Maria
malheureuse, et la traitait avec l'indulgente tendresse d'une mre pour
un enfant malade. Maria devait avoir la meilleure place vers le feu, le
meilleur mets, le meilleur vin, le meilleur fauteuil; elle cherchait
tout ce qu'elle pouvait imaginer pour l'amuser, ou la tenter de manger
en lui prsentant une varit d'entremets, de dessert, de confitures de
toute espce. Si Elinor n'avait pas vu par la contenance de sa soeur que
toute plaisanterie lui serait insupportable, elle n'aurait pu s'empcher
de rire avec elle des recettes de la bonne dame contre un chagrin
d'amour. A la fin cependant elle fut si pressante et lui rpta si
souvent que tout ce qu'elle lui prsentait lui ferait srement du bien,
que Maria ne pouvant ni l'accepter, ni s'en dfendre, prit le parti de
retourner dans sa chambre; elle se leva avec une expression douloureuse,
et fit signe  sa soeur de ne pas la suivre.

--Pauvre enfant! s'cria madame Jennings aussitt qu'elle fut loin,
combien je suis peine de la voir ainsi! Voyez, elle s'est en alle sans
finir ses cerises  l'eau-de-vie; rien ne l'aurait mieux fortifie; mais
plus rien ne lui fait plaisir. Si je pouvais dcouvrir quelque chose
qu'elle aimt, j'irai le lui chercher au bout de la ville. N'est-ce pas
odieux qu'un homme abandonne ainsi une si jolie personne! Mais voil ce
que c'est; quand il y a tant d'argent d'un ct et presque point de
l'autre, la balance l'emporte.

--Cette dame donc, dit Elinor, cette miss Grey (n'est-ce pas ainsi que
vous l'appelez), vous dites qu'elle est trs-riche!

Cinquante mille pices, ma chre; on est toujours belle avec une telle
dot. L'avez-vous vue  l'assemble? elle est lgante, bien faite, mais
point jolie. J'ai connu son oncle dont elle a hrit; toute cette
famille est riche  millions, et cela tente un jeune homme qui aime la
dpense, et les chiens, et les chevaux, et les caricles, et les
quipages de toute espce, et la bonne table. Je veux bien cela, mais il
ne faut pas tourner la tte  une pauvre jeune fille qui n'a rien, lui
faire esprer le mariage, et puis la planter l quand il en trouve une
qui veut payer sa belle figure et toutes ses fantaisies.

--Savez-vous, madame, si miss Grey est aimable?

--Je n'ai jamais entendu faire d'elle d'autre loge que d'tre riche et
lgante; elle a toujours les premires modes; seulement madame Taylor
m'a dit aujourd'hui que monsieur et madame Elison ne seraient pas fchs
du tout qu'elle se marit, parce qu'ils n'allaient point ensemble.

--Et qui sont ces Elison?

--Son tuteur, ma chre, chez qui elle vit; mais ds qu'elle a pu
choisir, elle a prfr le beau Willoughby. Le joli choix qu'elle a fait
l! elle le payera sur ma parole.--Elle s'arrta un moment. Elle est
alle dans sa chambre la pauvre petite je suppose; il faut retourner
auprs d'elle, ce serait cruel de la laisser seule, la pauvre enfant!
J'ai quelques amis ce soir, il faut qu'elle vienne; on jouera  tout ce
qu'elle voudra; elle n'aime pas le wisk, c'est trop srieux, je
comprends cela; nous ferons un vingt et un, un trente et quarante, une
macdoine, enfin tout ce qui pourra l'amuser. Chre dame, dit Elinor,
votre bont est tout--fait inutile; ma soeur n'est pas en tat de
quitter sa chambre ce soir. Je vais lui persuader de se mettre au lit de
bonne heure; un parfait repos est ce qui convient le mieux  ses nerfs.

--Oui, oui, je crois que c'est le mieux; il faut qu'elle ordonne
elle-mme son souper, et qu'elle dorme. C'est donc cela qui la rendait
si triste ces dernires semaines? Je suppose qu'elle s'en doutait la
pauvre enfant, quand elle ne voyait point venir son amoureux; moi je n'y
comprenais rien, et lorsqu'il ne vint pas au bal chez ma fille, j'aurais
bien pu alors me douter de quelque chose. Mais ce sont des querelles
d'amans, pensai-je en moi-mme; ils se raccommoderont et ne s'en
aimeront que mieux. C'est donc cette lettre qu'elle a reue ce matin qui
a tout fini? Pauvre petite! Si j'avais pu deviner ce que c'tait, je me
serais bien garde de la railler, mais qui pouvait penser une telle
chose? Ah! combien sir Georges et Mary vont tre tonns quand ils
l'apprendront! Je suis fche de n'tre pas alle chez eux en revenant
pour le leur dire, mais j'irai demain srement.

Il est inutile j'en suis sre, chre dame, de vous recommander de prier
vos filles et vos gendres de ne pas nommer M. Willoughby devant ma
soeur, de ne pas faire la moindre allusion  ce qui s'est pass; leur
bon coeur et le vtre suffiront pour prvenir ce qui serait vraiment une
cruaut. Et  moi-mme moins on m'en parlera plus on m'pargnera de
peine, et certainement vous devez le comprendre, vous qui tes la bont
mme.

Mon Dieu cela va sans dire, il serait terrible pour vous et pour votre
pauvre soeur d'en entendre parler; on la ferait tomber en faiblesse,
j'en suis sre; je ne lui en dirai pas un mot. Vous avez bien vu  dner
que j'ai parl de tout autre chose. J'en avertirai sir Georges et sa
femme, et ils se tairont aussi;  quoi sert-il de parler?

--Souvent  faire beaucoup de mal, dit Elinor,  dire plus qu'on ne
sait, plus qu'il n'y a. Le public juge sur l'vnement, ignore les
circonstances et parle de ce qu'il ne sait qu'imparfaitement. Dans ce
cas par exemple, tous nos amis, je suppose, blmeront beaucoup M.
Willoughby; et sans doute il a eu des torts, mais non pas celui dont on
l'accusera srement. Je dois lui rendre la justice que s'il a manqu aux
procds il n'a pas manqu  ses sermens, et qu'il n'avait nul
engagement positif avec ma soeur.

--Bon Dieu, ma chre, vous n'allez pas  prsent le dfendre! Point
d'engagement positif, dites-vous! Aprs l'avoir mene au chteau
d'Altenham, et lui avoir montr l'appartement qu'ils devaient habiter un
jour.

Pour l'amour de sa soeur, Elinor ne voulut pas presser cette discussion.
Maria pouvait y perdre, et Willoughby y gagnait trs-peu. Aprs un court
silence madame Jennings reprit la parole avec son hilarit ordinaire.

--Eh bien! ma chre, il n'y a pas grand perte dans le fond, et le
colonel Brandon n'en sera pas fch. Voulez-vous parier qu'il pousera
Maria vers le milieu de l't. Mon Dieu, quelle joie va lui donner cette
nouvelle! j'espre qu'il viendra ce soir, j'aime  voir des gens
heureux. C'est un bien meilleur parti pour votre soeur; deux mille
pices de revenu valent mieux que six cents: c'est je crois tout ce que
rapporte Haute-Combe, et madame Smith n'est pas encore morte. Delafort,
la terre du colonel, est bien autre chose que Haute-Combe, et mme que
Barton. Il y vient les meilleurs fruits possibles; il y a un canal
dlicieux, une grande route, une jolie glise, qui n'est pas  un quart
de mille, et le presbytre  ct, qui peut faire un bon voisinage. Je
vous assure que c'est une charmante terre; je me rjouis d'y aller voir
Maria quand elle y sera tablie, et cela ne peut manquer. Il y a bien
l'obstacle de sa fille, de cet enfant de l'amour, miss Williams, comme
on l'appelle; mais il la mariera; une bonne petite dot en fera
l'affaire, et il n'en sera pas moins un excellent parti, si nous pouvons
mettre Willoughby hors de la tte de votre soeur.

--J'espre bien que nous y parviendrons, madame, et mme sans le
colonel, dit Elinor; alors elle se leva et alla joindre Maria, qu'elle
trouva comme elle s'y attendait rvant  ses chagrins,  ct d'un feu 
demi-teint, et sans autre lumire.

--Pourquoi revenir, Elinor? vous feriez mieux de me laisser, ce fut tout
ce qu'elle lui dit.

--Je vous laisserai, lui rpondit-elle, si vous voulez vous coucher.
Elle s'y refusa d'abord; mais Elinor ne se rebuta pas, la pressa
doucement, lui aida  se dshabiller, et moiti par persuasion, moiti
par complaisance Maria y consentit. Sa soeur eut la consolation de voir
sa pauvre tte fatigue de pleurs sur son oreiller, et de la laisser sur
le point de trouver un peu de repos et d'oubli de ses peines dans un
doux sommeil. Elle alla rejoindre madame Jennings, et la rencontra
tenant un gobelet  moiti plein. Ma chre, lui dit-elle, je me suis
rappel que j'avais encore une bouteille de vieux vin de Constance, et
je suis alle la chercher pour votre soeur. Mon pauvre mari en faisait
un grand usage quand il avait une goutte remonte: il assurait que rien
ne lui faisait plus de bien. Faites en prendre  votre soeur; j'allais
lui en porter. Chre dame, dit Elinor en souriant de l'efficacit d'un
remde contre la goutte dans cette circonstance, vous tes trop bonne,
en vrit. Je viens de faire mettre Maria au lit, elle dort j'espre 
ce moment, et rien ne peut lui faire plus de bien que le repos. Si vous
voulez me le permettre, dit-elle en prenant le gobelet, c'est moi qui
boirai cet excellent vin  la sant de la meilleure des femmes et des
amies.

--Et  celle de la pauvre petite malade d'amour, dit la bonne dame.
N'est-il pas bon? Je vous le dis, il la gurira et fortifiera son coeur;
nous lui en donnerons demain, et tout ira  merveille.

Quelques momens aprs la socit attendue arriva. Madame Jennings les
reut, et Elinor alla prsider  la table  th.




CHAPITRE XXXI.


Ainsi que madame Jennings l'avait prvu, le colonel Brandon entra
pendant qu'Elinor prparait le th, et par sa manire de regarder autour
de la chambre, elle comprit  l'instant qu'il s'attendait  n'y pas
trouver Maria, qu'il le dsirait et qu'il savait dja ce qui
occasionnait son absence. Madame Jennings n'eut pas la mme ide, car
ds qu'il fut entr, elle traversa la chambre, vint prs de la table 
th o Elinor prsidait, et lui dit  l'oreille: le colonel a l'air bien
srieux, ma chre, srement il ne sait rien de l'affaire. Dites-lui bien
vte que Maria est libre; vous verrez comme il changera de physionomie.
Elinor sourit sans rpondre. Quelques momens aprs le colonel s'approcha
d'elle, et avec un regard qui lui confirma qu'elle n'avait rien  lui
apprendre, il s'assit  ct d'elle et lui demanda des nouvelles de sa
soeur.

--Maria n'est pas bien, dit-elle, elle a t indispose tout le jour, et
nous lui avons persuad de se mettre au lit.

--Peut-tre, dit-il en hsitant beaucoup, ce que j'ai entendu dire ce
matin.... peut-tre est-ce plus vrai que je n'ai d'abord voulu le
croire?

--Qu'avez-vous entendu dire?

--Qu'un gentilhomme que j'avais de fortes raisons de penser..... de
croire..... d'tre sr mme qu'il tait engag..... avec votre soeur.
Mais pourquoi me le demander? vous le savez, j'en suis certain. Je l'ai
vu en entrant  l'altration de vos traits,  l'absence de votre soeur;
pargnez-moi la peine de le dire.

--Eh bien donc! dit Elinor, je suppose que vous entendez le mariage de
M. Willoughby avec mademoiselle Grey; il parat que c'est aujourd'hui
que ce bruit a clat, o l'avez vous appris?

--Dans un magasin  Pall-Mall o j'avais affaire. Deux dames en
parlaient ensemble si haut qu'il m'tait impossible de ne pas les
entendre. Le nom de James Willoughby frquemment rpt attira mon
attention; celui de mademoiselle Grey s'y joignit, et fut suivi d'une
assertion positive de leur mariage, qui doit avoir lieu dans quelques
semaines. Aussitt que la crmonie sera faite, a ajout l'une d'elles,
ils partiront pour Haute-Combe, la terre que M. James Willoughby possde
en Sommerset-Shire.... Ah! miss Elinor, mon tonnement  cette
nouvelle.... Mais il me serait impossible d'exprimer ce que j'ai senti.
Cette dame,  ce que j'ai appris, se nomme Elison, son mari est tuteur
de mademoiselle Grey; ainsi elle doit tre bien informe, et l'on ne
peut en douter.

--Nous n'en doutons nullement, dit Elinor; mais vous a-t-on dit aussi
qu'elle a cinquante mille livres? Il me semble que ce mot explique tout.

--Peut-tre, mais n'excuse rien, dit le colonel, et Willoughby..... Il
s'arrta un moment, et sans achever sa phrase commence, il ajouta en
changeant de ton: Et votre soeur, comment est elle?

--Elle a beaucoup souffert, mais j'ai l'espoir que plus son chagrin a
t violent, plus il sera court; elle a t, et elle est encore dans une
cruelle affliction. Jusqu' hier elle n'avait eu je crois aucun doute
sur ses sentimens et mme actuellement elle voudrait encore pouvoir le
justifier. Quant  moi je suis presque convaincue qu'il ne lui a jamais
t rellement attach. Mais combien il a t trompeur, artificieux, et
mme en dernier lieu il a montr une duret de coeur qui m'a
excessivement surprise.--L'habitude d'avoir, ou de feindre de l'amour
pour toutes les jolies femmes qu'on rencontre doit produire cet effet,
reprit le colonel, et Willoughby..... Mais ne disiez-vous pas que votre
soeur ne voit pas sa conduite sous le mme jour que vous.--Vous
connaissez l'extrme sensibilit de Maria, colonel; il lui en cote
trop de condamner svrement quelqu'un qu'elle a autant aim.

Il ne rpondit rien. Le th tait fini, on arrangea les parties de jeu,
et l'entretien fut interrompu. Madame Jennings tout en jouant regardait
le colonel avec surprise. Elle s'tait attendue que la nouvelle du
mariage de son rival le transporterait de joie, et qu'elle aurait le
plaisir de le voir aussi gai, aussi anim que s'il n'avait que vingt
ans, et il lui paraissait au contraire plus srieux encore qu'
l'ordinaire. Il se dispensa de jouer et sortit bientt. On ne comprend
plus rien aux hommes, dit-elle le soir  Elinor, j'aurais jur aussi
qu'il aimait Maria.

La nuit fut meilleure pour cette dernire qu'Elinor ne l'avait espr;
son abattement lui procura un peu de sommeil; mais en s'veillant le
lendemain elle retrouva le mme poids sur son coeur. Elinor pour la
soulager l'engagea  parler du triste sujet qui l'oppressait, et avant
qu'on les appelt pour le djener, elles avaient trait  fond ce
sujet, avec la mme conviction du ct d'Elinor, et avec ses tendres et
raisonnables conseils, et du ct de Maria avec les mmes sentimens
imptueux et les mmes variations. Quelquefois elle croyait Willoughby
aussi malheureux et aussi innocent qu'elle mme; dans d'autres momens
elle repoussait toute consolation et toute excuse, et le voyait le plus
coupable des hommes: quelquefois elle tait absolument indiffrente au
jugement du public et voulait se montrer avec toute sa douleur;
l'instant d'aprs elle voulait se squestrer pour toujours: tantt
abattue  ne pouvoir presque pas parler ni faire un mouvement, tantt se
relevant avec nergie. Dans un seul point elle ne changeait jamais,
c'tait d'viter autant que possible la prsence de madame Jennings, et
quand elle ne le pouvait, de garder un opinitre silence. Il fut
impossible  sa soeur de lui persuader que madame Jennings entrait dans
ses peines avec une vraie compassion. Non, non, rpondait elle, c'est
impossible; la sensibilit n'est pas dans sa nature. Vous le voyez, elle
connat et sent si peu mon chagrin, qu'elle croit pouvoir l'adoucir par
des boissons ou par des mets plus recherchs. Elle me plaint comme elle
plaindrait son chat, si on lui avait march sur la patte, et rien de
plus. Tout ce qu'elle aime c'est de causer, de raconter, et elle n'est
pas fche dans le fond d'en avoir un nouveau sujet.

Quoiqu'il y et bien l-dedans quelque vrit, Elinor connaissait trop
bien l'excellent coeur de madame Jennings pour ne pas repousser ce
qu'elle appelait une injustice; mais elle ne put convaincre Maria, qui
tait presque toujours influence dans ses jugemens par la grande
importance qu'elle mettait  une sorte de dlicatesse raffine et de
sensibilit romanesque, au bon got, au bon ton, aux grces. Maria de
mme que bien des personnes, avec un caractre bon, gnreux, un esprit
lev, une sincrit parfaite, n'tait ni juste ni raisonnable, et
paraissait quelquefois exactement le contraire de ce qu'elle tait
rellement lorsqu'elle se laissait aller  ses impressions exagres.
Elle exigeait des autres les mmes sentimens, les mmes opinions qu'elle
avait, et jugeait de leurs motifs par l'effet immdiat de leurs actions
sur son esprit. Sa mre -peu-prs dans le mme genre, et fire de
trouver dans une fille aussi jeune, cet esprit vif et pntrant, ce
sentiment du beau, cet enthousiasme qui la rendait si loquente et qui
animait si bien sa charmante physionomie, avait plutt augment cette
disposition qu'elle n'avait cherch  l'affaiblir ou  la rgler.
Lorsque Maria alla trop loin, sa mre riait et disait: mon Elinor est
raisonnable pour deux et cela se calmera avec les annes; oubliant que
les annes ne changent point le caractre, et peuvent tout au plus le
modifier: et madame Dashwood elle-mme en tait la preuve.

Une lgre circonstance vint encore mettre madame Jennings plus bas dans
l'estime de Maria, en lui causant une nouvelle source de peines, et
cependant cette bonne femme n'tait guide que par l'impulsion de son
excellent coeur et de sa bonne volont.

Les deux soeurs taient remontes dans leur chambre aprs djener;
elles discutaient encore sur madame Jennings, lorsque celle-ci entra
avec une lettre sortant  demi de ses mains, et la figure aussi gaie,
aussi contente, aussi riante, que si elle rapportait  Maria tout son
bonheur. Que me donnerez-vous, lui dit elle, en entrant, pour ce que je
vous apporte? Voil le meilleur des remdes, (en montrant un bout de la
lettre.) Le coeur de Maria lui battait au point de lui ter la force
d'aller arracher des mains de madame Jennings cette prcieuse lettre;
son imagination la lisait dj en entier. Elle tait de Willoughby, cela
n'tait pas douteux, pleine de tendresse, de repentir, expliquant tout
ce qui s'tait pass, satisfaisante, convaincante, et bientt suivie de
Willoughby lui-mme, se prcipitant dans la chambre, tombant  ses
pieds, et confirmant par l'loquence de son regard les assurances de sa
lettre. D'aprs l'expression des yeux de madame Jennings et de ses
signes  Elinor, elle crut que lui-mme tait le porteur de cette lettre
et qu'il attendait en bas la permission d'entrer; comment sans cela
madame Jennings aurait-elle su ce que renfermait cette lettre.--Hlas!
ce tableau si rapide et si charmant fut bientt effac. La lettre est
pose devant elle d'un air triomphant, et dja Maria a reconnu sur
l'adresse l'criture de sa mre, qui, pour la premire fois de sa vie,
serra douloureusement son coeur. Son esprance avait t si complte et
si vive, que l'instant qui la dtruisit fut un des plus cruels qu'elle
et encore passs! Il lui semblait n'avoir souffert que dans ce moment.

La cruaut de madame Jennings en la trompant ainsi, (car elle lui
supposa une intention qu'elle n'avait jamais eue) lui parut au-dessus du
reproche; elle n'eut d'autre expression qu'un dluge de larmes, qui ne
furent pas interprtes de cette manire par celle qui les faisait
couler. Elle crut au contraire que c'tait un excs d'attendrissement
caus par la vue d'une lettre de sa mre, et aprs avoir rpt: Pauvre
enfant, pauvre enfant! Elle est si nerveuse que le plaisir mme la fait
pleurer; elle sortit sans avoir le moindre sentiment de sa maladresse;
car c'tait un manque de tact d'annoncer ainsi une lettre qui devait
arriver tout naturellement. Toute autre qu'elle aurait prvu l'erreur de
Maria et la lui aurait pargne.

Pass le premier moment, Maria prouva un sentiment de remords d'avoir
aussi mal reu une lettre de sa mre. Elle la reprit, la pressa contre
ses lvres, essuya ses yeux et la lettre mme mouille de ses larmes,
et l'ouvrit avec un tendre respect; hlas! elle n'y trouva aucune
consolation. Le nom de Willoughby remplissait chaque page; madame
Dashwood se confiant encore en son amour, en son honneur, ne croyant pas
possible qu'on pt se lasser d'aimer sa Maria, mais rveille par les
craintes et les soupons d'Elinor, cherchait  relever l'esprance de sa
fille chrie, sollicitait seulement son entire confiance, lui
tmoignait une affection sincre pour Willoughby, qui ne pouvait,
disait-elle, les avoir trompes, et une telle conviction de leur bonheur
lorsqu'ils seraient unis, que le dsespoir de Maria en lisant cette
lettre devint une espce d'agonie. Heureusement ses larmes avaient
commenc avant de la lire; elles continurent et furent un soulagement.
Elle cessa enfin de pleurer, et tmoigna alors la plus vive impatience
de retourner auprs de sa mre; elle seule entrerait dans ses sentimens,
comprendrait sa douleur; elle seule avait senti combien Willoughby
mritait d'tre aim; elle seule lui pardonnerait de l'aimer encore
malgr sa perfidie. Elle voulait partir ce matin mme, et pria Elinor de
sonner pour demander une voiture.

Ce dpart si prompt, si soudain n'tait pas du tout de l'avis d'Elinor;
outre l'motion affreuse que ce retour inattendu donnerait  leur mre,
qu'il fallait au moins en prvenir, et ses doutes sur le bien qu'il
ferait  Maria, elle craignait avec raison qu'une absence si brusque
dans un tel moment ne nuist  sa rputation, et redoutait mme les
soupons et les propos de madame Jennings, excite par la colre o ce
dpart la mettrait srement: elle tcha donc sans lui dire les motifs
qui l'auraient encore plus exaspre, de faire entendre raison  sa
soeur. Elle lui dit qu'il fallait au moins avoir le consentement de leur
mre; que leur frre tant attendu tous les jours  Londres, trouverait
fort mauvais qu'elles partissent au moment de son arrive; et la raison
se fit enfin entendre  Maria.

Madame Jennings sortit ce matin l plutt que de coutume, et ne demanda
point  Elinor de la suivre; il lui tardait que les Middleton et les
Palmer sussent tout ce qui se passait, et pussent aussi s'affliger sur
Maria et s'indigner contre Willoughby. Ds qu'elle fut partie, Maria
conjura sa soeur d'crire  leur mre, de lui dire toute sa douleur, et
de lui demander la permission de retourner auprs d'elle. Elinor s'assit
pour cette pnible tche; Maria place vis--vis d'elle, dans le salon
de madame Jennings, appuye sur la mme table o sa soeur crivait,
tantt suivait le mouvement de sa plume, tantt rvait, sa main sur ses
yeux, et s'affligeait aussi du chagrin que cette lettre causerait  sa
bonne mre: il y avait une heure qu'elles taient ainsi, quand un coup
de marteau  la porte fit tressaillir Maria.

Qui peut venir, dit Elinor, de si bonne heure? J'esprais que nous
tions  l'abri d'une visite. Maria tait dja  ct de la fentre.

Qui serait-ce que le colonel Brandon, dit-elle avec humeur? est-on
jamais  l'abri de le voir entrer? je ne veux pas le voir, et je
m'chappe. Un homme qui ne sait que faire de son temps envahit toujours
celui des autres; elle sortit par la salle  manger pour viter de le
rencontrer.

Elinor qui voulait achever sa lettre, hsitait si elle le recevrait dans
l'absence de madame Jennings, mais il ne se fit point annoncer; il
entra, et son regard mlancolique, le son de voix altr avec lequel il
demanda des nouvelles de Maria, convainquit Elinor que c'tait le seul
but de sa visite; elle pouvait  peine pardonner  sa soeur l'espce
d'aversion qu'elle tmoignait  ce digne homme.

J'ai rencontr madame Jennings  Bonds-street, dit-il ensuite  Elinor;
elle m'a engag  venir auprs de vous, et j'tais charm, je vous
l'avoue, mademoiselle, de cette occasion de vous parler sans tmoins; je
le dsirais d'autant plus, que je vous jure que mon seul motif, mon seul
voeu, mon seul espoir est de donner peut-tre quelques _consolations_.
Mais, non; ce n'est pas le mot, bien au contraire, et je ne sais de
quelle expression me servir... de donner  votre soeur une conviction
dchirante peut-tre au premier moment, mais qui puisse contribuer 
gurir son coeur. Mon attachement pour elle et mon estime pour vous, et
pour votre excellente mre m'ont dcid  vous confier quelques
circonstances.... Mais je vous en conjure, bonne Elinor, ne voyez dans
cette confiance que mon ardent dsir de vous tre utile et aucun intrt
personnel. Je sais bien que quelque chose qu'il arrive, je n'ai aucun
espoir; mais quoique j'aie pass bien des heures  me convaincre
moi-mme qu'il tait de mon devoir de vous parler, j'ai besoin encore de
votre aveu pour m'y dcider.

Je vous entends, dit Elinor, vous avez quelque chose  me dire sur M.
Willoughby qui dvoilera son caractre. Vous dites que c'est la plus
forte preuve d'amiti que vous puissiez donner  ma soeur: ma
reconnaissance vous est donc bien assure. Si ce que vous avez  me
confier tend  la gurir plutt de sa malheureuse inclination, parlez,
je vous en conjure, je suis prte  vous entendre.




CHAPITRE XXXII.


Vous me trouverez, dit le bon colonel  Elinor, un trs-maussade
narrateur; je sais  peine par o commencer le rcit que j'ai  vous
faire. Quand je quittai Barton le dernier octobre.... mais il faut que
je prenne mon rcit de plus loin, il faut que je vous parle de ma propre
histoire. Je vous promets d'tre bref, et vous pouvez vous fier  moi;
c'est un sujet sur lequel je crains de demeurer long-temps, (et ces mots
furent accompagns d'un profond soupir). Il s'arrta un moment comme
cherchant  rassembler ses ides; ensuite il poursuivit.

--Vous avez probablement miss Dashwood, oubli une conversation que
j'eus avec vous un soir  Barton-Park pendant qu'on dansait; je vous
parlais d'une dame que j'avais connue autrefois, qui ressemblait 
beaucoup d'gards  votre soeur Maria.

--Je ne l'ai point oublie, s'cria Elinor; je pourrais, je crois, vous
dire vos mmes paroles; mais qui pourrait rendre l'expression de
sentiment avec lequel vous parliez de cette femme?

--Je l'avoue, dit le colonel, c'tait avec une bien vive motion que je
remarquai dans votre soeur une ressemblance frappante  plusieurs gards
avec cette femme qui n'existe plus depuis long-temps. Ce n'est pas
peut-tre dans le dtail des traits que ce rapport existe, quoi qu'il y
en ait aussi; la figure de Maria est plus belle, mais c'est la mme
expression de physionomie, le mme regard, la mme chaleur de coeur, la
mme vivacit d'imagination, le mme caractre. Elisa tait ma proche
parente. Orpheline ds son enfance, elle fut mise sous la tutelle de mon
pre. Je n'avais qu'une anne de plus qu'elle, et nous tions levs
ensemble. Elle tait la compagne de mes jeux et mon intime amie; je ne
puis me rappeler le temps o je n'aimais pas Elisa, et mon affection
croissant avec les annes devint enfin un sentiment passionn. En me
jugeant sur ma gravit actuelle, vous m'avez cru peut-tre incapable
d'un sentiment exalt; il l'tait au point que ni le temps ni sa mort
n'ont pu l'teindre, et qu'au moment o je vis votre soeur, qui me la
rappelait si parfaitement, il se rveilla avec une nouvelle force.
Elisa m'aimait aussi; son attachement pour moi tait aussi vif, aussi
passionn que celui de votre soeur pour Willoughby; jugez donc si je
l'excuse, si je le comprends. Vous, sage Elinor, vous qui savez placer
vos sentimens, sous l'gide de la raison, vous ne devez pas comprendre
le moment o l'on n'entend plus sa voix, o celle de l'amour est seule
coute; (ici des larmes remplirent les yeux d'Elinor) mais votre
sensibilit vous rend indulgente pour les faiblesses du coeur, et j'en
abuse peut-tre. Un sourire d'Elinor et mme ses larmes lui dirent de
continuer.

La fortune d'Elisa tait considrable; nous n'y avions jamais pens.
Elle tait destine  mon frre an; nous l'ignorions tous les deux. Il
voyageait avec un gouverneur et connaissait  peine sa jeune cousine,
qu'il avait jusqu'alors regarde comme un enfant. Lorsqu'il revint dans
la maison paternelle il avait vingt-quatre ans, Elisa dix-sept, et moi
dix-huit. Mon pre alors nous dvoilant ses desseins, ordonna  sa nice
de se prparer  donner sa main  mon frre; il aimait passionnment ce
fils, qui pendant six ans avait t son fils unique, et ne pouvant lui
laisser assez de fortune  son gr, il voulait lui assurer celle de sa
pupille. Voil je crois la seule excuse que je puisse allguer pour
celui qui tait  la fois l'oncle et le tuteur de cette jeune victime.
Prosterne  ses pieds, Elisa en avouant notre amour implora en vain sa
piti; en vain offrmes-nous d'un commun accord de cder  mon frre
cette fortune qui nous rendait si malheureux. Mon pre traita et notre
attachement et cette proposition de folies enfantines, qu'il ne lui
tait pas mme permis d'couter, et persista durement dans ses projets,
en disant qu'il saurait bien se faire obir d'elle ainsi que de mon
frre, qui sans aimer du tout sa cousine, consentait cependant 
l'pouser. Au dsespoir, et dcids  tout plutt qu' renoncer l'un 
l'autre, nous formmes un projet d'vasion. Le jour tait fix; nous
devions fuir en Ecosse: nous fmes trahis par la femme-de-chambre de ma
cousine. Mon pre en fureur me bannit de sa maison; il m'envoya chez un
parent dont les terres taient trs-loignes, avec l'injonction de me
surveiller, ce dont il s'acquitta avec duret. Elisa renferme dans sa
chambre, prive de toute socit, de tout plaisir, fut traite plus
rigoureusement encore. Elle me promit en nous sparant que rien au monde
ne pourrait branler sa constance, et avant que l'anne ft coule, on
m'apprit en me rendant ma libert que j'avais trop compt sur le courage
d'une fille de dix-sept ans, que celui d'Elisa avait cd  l'ennui de
sa situation, (peut-tre aux mauvais traitemens,) et que celle qui
devait tre ma femme, ma compagne, tait actuellement ma belle-soeur.

Ce coup qui nous sparait  jamais fut terrible! Cependant j'tais bien
jeune, et si j'avais pu croire qu'elle ft heureuse avec mon frre,
peut-tre aurais-je fini par prendre mon parti. Mais pouvait-elle l'tre
avec un homme qui sans l'aimer, et seulement pour sa fortune,
consentait  l'pouser malgr elle, lui connaissant un autre
attachement, et condamnant son frre au dsespoir et  l'exil; car mon
pre sans mme me revoir, me plaa dans un rgiment qui passait aux
Grandes-Indes, ce qui me fit plaisir. Je n'aurais pas pu revoir Elisa
dans notre nouvelle situation, et je n'aurais pas voulu l'exposer aux
soupons de son mari ni renouveler par ma prsence le souvenir d'un
sentiment que je dsirais alors qu'elle pt oublier.

Je vous ai dit qu'elle ressemblait  votre soeur; vous savez donc dj
qu'elle tait belle, sduisante, que son coeur et son imagination
taient toujours en mouvement. En un seul point elle diffrait de Maria;
elle n'avait pas comme votre soeur la sauve-garde d'un systme arrt,
celui de n'aimer qu'une fois en sa vie (ici il soupira profondment).
Elinor qui ne croyait pas aux systmes arrts d'une fille de dix-huit
ans ne put s'empcher de sourire  demi. Le colonel continua, mais avec
une peine visible. Combien ce qu'il me reste  vous apprendre me cote 
prononcer, dit-il avec un accent touff; il ne faut pas moins que le
motif qui me conduit ici pour m'y dcider.

Elinor l'encouragea par un regard plein d'amiti.

Mon pre mourut peu de mois aprs ce mariage. Elisa si jeune encore,
sans exprience, livre  elle-mme avec une vivacit de caractre qui
aurait demand d'tre guide, se trouvait unie  un mari qui n'avait
pour elle ni attachement ni aucune de ces attentions qui gagnent par
degr un coeur aimant; il la traitait mme avec duret. Oh! qui
pourrait ne pas la plaindre; si elle avait eu seulement un ami pour
l'avertir des dangers de sa situation! mais la malheureuse Elisa ne
trouva qu'un sducteur qui la conduisit  sa perte.... Si j'tais rest
en Angleterre peut-tre... mais je croyais assurer son bonheur par mon
absence bien plus que par ma prsence, et dans le seul motif de rendre
la paix  son coeur, je la prolongeai plus que je n'aurais d. Ce que
j'avais ressenti en apprenant son mariage n'tait rien auprs de ce que
j'prouvai lorsque deux ans aprs j'appris son divorce, demand par un
poux justement outrag. C'est l ce qui m'a jet dans cette tristesse
que je n'ai pu vaincre.... mme actuellement le souvenir de ce que j'ai
souffert....

Il ne put continuer, et se levant il se promena vivement dans le salon
pendant quelques minutes. Elinor affecte par ce rcit, et plus encore
par l'motion qu'il lui avait cause, ne pouvait lui parler; aprs
quelques instans elle fut  lui, et le conjura de cesser une narration
qui lui faisait autant de peine. Non, lui dit-il, aprs avoir bais sa
main avec un tendre respect, il faut que vous sachiez tout; je n'ai pas
touch encore ce qui peut vous intresser; daignez m'couter quelques
instans de plus: ils se rassirent  ct l'un de l'autre, et il reprit
ainsi.

Je fus encore trois annes depuis ce malheureux vnement sans retourner
en Angleterre. Mon premier soin quand j'arrivai fut de la chercher, mais
mes recherches furent vaines. Je ne pus arriver qu' son premier
sducteur, qu'elle avait abandonn, et tout donnait lieu de penser que
ds lors elle s'tait toujours plus enfonce dans le mal. Mon frre en
se sparant d'elle pour raison d'inconduite, n'avait pas t oblig de
lui rendre toute sa fortune, et ce qu'il lui donnait annuellement ne
pouvait lui suffire. J'appris de lui qu'une autre personne s'tait
prsente pour toucher cette rente; il imaginait donc, et avec un calme
dont je fus rvolt, que ses _extravagances_ l'avaient oblige de
disposer dans un moment de pressant besoin de la seule chose qui lui
restt pour vivre. Je ne pus supporter cette ide; ma cousine, l'amie de
mon enfance, l'amante de ma jeunesse, ma soeur, mon Elisa rduite  la
misre, me poursuivait sans relche. Je recommenai de nouveau mes
recherches dans tous les lieux o le malheur et le dsespoir pouvait
l'avoir conduite, sr qu'elle n'tait pas morte, puisque son annuit se
payait encore. L'individu qui la touchait ne put me donner que des
renseignemens obscurs. Enfin aprs six mois de courses inutiles, je la
trouvai par hasard. J'appris qu'un ancien domestique de mon pre avait
eu du malheur et venait d'tre enferm pour dettes; j'allai le dlivrer,
et dans la mme maison d'arrt, et pour la mme cause, tait aussi mon
infortune soeur, si change, si fltrie par des peines de toute espce,
qu' peine pus-je la reconnatre. Ce fut elle qui me reconnut 
l'instant, et qui me nommant avec un cri dchirant et en se cachant le
visage entre les mains, m'apprit que j'avais devant moi l'objet de tant
de recherches: cette figure si maigre, si triste, o l'on voyait  peine
quelque trace de beaut, c'tait mon Elisa, c'tait celle que j'avais
adore, et quitte dans la fleur de la jeunesse, de la sant, d'une
surabondance de vie et de sentimens. Ce que je souffris en la retrouvant
ainsi!.... Mais non, je n'ai pas le droit d'exciter votre sensibilit
pour une trangre, quand vous avez assez de vos peines; je me suis mme
trop tendu sur un sujet si douloureux. Suivant les apparences, Elisa
tait au dernier degr de la consomption, et son malheur et le mien
taient au point, que ce fut une consolation. La vie ne pouvait plus
avoir d'autre prix pour elle, que celui de lui donner le temps de se
prparer  la mort, et ce temps lui fut accord. Ce jour mme elle fut
place dans un bel appartement, entoure de tous les soins ncessaires:
je la visitai chaque jour pendant le reste de sa courte vie, et je reus
son dernier soupir.

Il s'arrta encore. Elinor lui tmoigna avec l'expression la plus
sincre, la part qu'elle prenait au triste sort de son amie.

Votre soeur, j'espre, dit-il, ne peut-tre offense par la ressemblance
qui m'a frapp entre elle et ma pauvre infortune parente. Leur destin
ne peut jamais avoir le moindre rapport, et si les dispositions
naturelles de mon Elisa avaient t soutenues par une soeur comme
Elinor, ou par un heureux mariage, elle aurait t srement tout ce que
Maria sera un jour, quand cet orage de son coeur aura dissip les
illusions, trop romanesques peut-tre, mais bien sduisantes, auxquelles
son imagination s'est livre. Mais  quoi mne cette dplorable
histoire? Allez-vous penser. Peut-tre  avancer le moment o votre
soeur bannira de sa pense celui qui ne la mritait pas; pardonnez donc,
si dans ce but j'ai risqu de vous faire partager la pnible motion que
ce rcit m'a donn. Depuis quinze ans que j'ai ferm les yeux d'Elisa,
c'est la premire fois que ce nom toujours prsent  ma pense est sorti
de ma bouche; je n'ai pas mme voulu que sa fille le portt.

--Sa fille! interrompit Elinor, serait-ce?....

--Madame Jennings vous a peut-tre parl de miss Williams? J'ai vu par
quelques mots qu'elle connaissait son existence et le tendre intrt
que je prends  cette jeune personne, qui ne sera pas hlas! plus
heureuse que celle qui lui fit le triste prsent de la vie sous de si
fcheux auspices. Cette enfant fruit de sa coupable liaison, ge de
trois ans, tait avec elle; elle la chrissait et ne l'avait point
quitte, ce qui m'a prouv qu'elle tait vraie lorsqu'elle m'a jur
qu'elle n'avait pas d'autre faute  se reprocher, et que le repentir
seul lui avait fait quitter le pre de cet enfant. Elle me le dit encore
en expirant et en me recommandant sa fille, que je promis de regarder
comme si elle tait la mienne. Je sentis tout le prix de sa confiance,
et je lui aurais bien volontiers servi de pre dans le sens le plus
strict, en veillant moi-mme sur son ducation, si ma situation me
l'avait permis, mais je n'avais ni famille, ni demeure qui
m'appartinssent; ainsi je fus forc de placer ma petite pupille dans une
pension, sous le nom de Caroline Williams; ce dernier est mon nom de
baptme que je me plus  lui donner. Je la vis aussi souvent qu'il me
fut possible, et depuis la mort de mon frre, arrive il y a cinq ans,
qui me laissa la proprit de tous les biens de la famille, elle m'a
souvent visit  Delafort. Je la prsentais comme une parente dont
j'avais t nomm le tuteur, mais je me doute qu'on a souponn dans le
monde qu'elle me tenait de plus prs. Rsolu de la traiter comme ma
fille, je n'ai pas dmenti ce bruit, puisqu'galement sa naissance
n'tait ni lgitime ni avoue. Il y a trois ans que la trouvant grande
et forme pour son ge, (elle avait alors quatorze ans), je l'tai de
la pension o elle tait depuis la mort de sa mre, pour la placer sous
les soins d'une femme trs-respectable qui rside en Dorsetshire, et
s'est charge de surveiller l'ducation de cinq ou six jeunes personnes.
Pendant deux ans je fus parfaitement content de ma fille adoptive. Aussi
jolie que sa mre, elle paraissait plus pose, plus calme: sa matresse
qui l'aimait beaucoup avait en elle tant de confiance, qu'elle me
sollicita de lui permettre de passer quelques semaines  Bath, avec les
parens de l'une de ses jeunes amies qui dsiraient sa socit pour leur
fille. Je connaissais cette famille sous un jour avantageux. La sant de
Caroline avait toujours t dlicate; je pensais que cette course et les
bains la fortifieraient, et j'eus l'imprudence d'y consentir: c'est l
sans doute o elle fit la connaissance qui lui a t si fatale! J'ai su
depuis que le pre de son amie ayant t retenu par la goutte  la
maison, tait soign par sa femme, et que les deux jeunes amies allaient
seules dans les promenades ou  leurs empltes du matin. Quoique l'amie
de Caroline n'ait jamais voulu convenir de rien, j'ai lieu de croire
qu'elle tait confidente de son inclination et la favorisait. De retour
 leur pension, Caroline ne fut plus la mme; rveuse, ingale
inattentive, elle s'chappait souvent pour se promener seule dans les
environs: la matresse la menaa de m'avertir. Enfin au mois de fvrier,
il y a  prsent une anne, elle sortit un jour comme  l'ordinaire, et
ne revint pas. Aprs un jour ou deux passs en recherches inutiles, je
fus averti de sa disparition. J'accourus, et tout ce que je pus
apprendre c'est qu'elle s'en tait alle. Pendant huit mois je fus livr
 des conjectures dont l'une dtruisait l'autre et me replongeait dans
une incertitude cruelle! Tout ce que je pus dcouvrir, c'est qu'un jeune
homme d'une figure, d'une beaut remarquable, avait souvent t vu dans
les environs, se promenant avec elle; mais je ne pus avoir aucune
lumire sur son nom.

Oh ciel! s'cria Elinor, serait-ce?.... Est-il possible que ce soit
Willoughby! Sans lui rpondre le colonel continua.

Toutes les recherches pour dcouvrir quelques traces de sa demeure ayant
t inutiles, je tombai dans un sombre abattement, dont mon ami sir
Georges Middleton eut la bont de s'inquiter; il m'invita de passer
quelque temps  Barton-Park pour me distraire. Je ne lui avais point
confi la cause de mon chagrin, esprant d'un jour  l'autre retrouver
ma brebis gare, et sauver au moins sa rputation. J'avais besoin de
fuir les lieux o je l'avais vue, o je ne la voyais plus, et j'acceptai
la proposition de mon ami. C'est alors que je fis la connaissance des
intressantes parentes de sir Georges; c'est l que je vis avec un
trouble que je ne pus cacher l'image vivante de ma pauvre Elisa, image
qui me fit une impression d'autant plus vive, d'autant plus douloureuse,
qu'elle me retraa en mme-temps et la perte de la mre et celle du
dpt qu'elle avait confi  mes soins. Vous ftes souvent tmoin de ma
mlancolie; elle vous intressa et rebuta peut-tre la vive et brillante
Maria. Bientt un autre objet vint l'occuper en entier, et m'enlever
mme la faible esprance de pouvoir jamais lui plaire. Je combattais
entre la ncessit de partir et le dsir de rester, lorsque je reus
inopinment une lettre de Caroline elle-mme, dans les premiers jours
d'octobre; elle me fut renvoye de ma terre de Delafort o elle tait
adresse. Je la reus le matin du jour o nous devions tous aller 
Withwell; vous vtes l'motion qu'elle me donna et qui fut d'autant plus
vive que l'criture, les expressions de ma pauvre repentante pupille me
firent prsumer qu'elle tait trs-malade et qu'elle avait un pressant
besoin de mon secours. Elle me disait o je la trouverais, c'tait dans
un hameau tellement retir, que je ne fus pas surpris qu'elle et
chapp  toutes mes recherches: je n'avais donc pas un instant 
perdre, et je rsolus de partir tout de suite pour aller la chercher. Je
parus fort trange, fort entt; vous seule ne ftes aucun effort pour
me retenir, et pardonnez si j'ose croire que vous tiez celle qui me
regrettait le plus. Je partis trs-inquiet de l'tat o je trouverais ma
fille adoptive, et le coeur serr du regard courrouc de Maria, qui ne
me pardonnait pas de faire manquer cette partie. Oh! combien j'tais
alors loin de me douter que cet heureux Willoughby, dont les regards me
reprochaient l'impolitesse de mon dpart, fut celui qui en tait la
cause, et lui-mme s'il avait su que j'allais au secours de celle qu'il
avait perdue, abandonne! mais en aurait-il t moins gai, moins
satisfait? Un sourire de Maria ne lui faisait-il pas oublier les larmes
de ma pauvre Caroline. Non, non, l'homme capable de laisser la jeune
fille dont il a sduit l'innocence, de la laisser dans la misre et dans
l'abandon, sans asile, sans amis, sans secours, ignorant sa retraite, et
qui pendant que sa victime meurt de sa douleur, mdite peut-tre la
perte d'une autre, non un tel tre n'est pas susceptible de remords! Il
avait quitt Caroline en lui promettant de revenir bientt; il n'tait
pas revenu, il ne lui avait pas crit, il ne pensait plus  elle.

Un mouvement involontaire avait fait baisser les yeux  Elinor, comme si
elle avait eu honte pour sa soeur d'avoir t mme sans le savoir
complice d'une telle perfidie; elle les releva pleins d'indignation:
c'est au-dessus, dit-elle, de tout ce que je pouvais imaginer! Mais mon
cher colonel, pourquoi... Elle s'arrta tremblant elle-mme du reproche
qu'elle se croyait en droit de lui faire.

Je vous entends, dit-il, pourquoi ne vous ai-je pas avertie plutt? Non,
je ne puis vous exprimer ce que j'ai souffert depuis mon retour!
Combattant chaque jour, chaque instant avec moi-mme, pour vous cacher
ou vous dcouvrir cette histoire. Lorsque je vis que Willoughby ne
retournait point  Barton, j'esprai que quelque incident vous avait
dvoil son caractre, ou que sa lgret l'avait entran loin de
Maria, et qu'il n'tait plus dangereux pour elle; mais quand je vis,
quand j'appris de vous-mme qu'elle l'aimait plus tendrement, plus
passionnment que jamais; quand le bruit de leur mariage se rpandit
gnralement; quand je sus qu'ils taient en correspondance, alors
qu'aurais-je pu dire? Mon intrt personnel dans toute cette affaire
tait si grand, si.... compliqu, qu'il m'tait peut-tre interdit de
m'en mler, lorsque tout tait conclu. Je n'aurais peut-tre persuad
personne, et Maria blesse, dsespre, et par moi! m'offrait un tableau
affreux  soutenir. Willoughby sans doute avait t rendu  la vertu par
l'empire irrsistible d'une famille telle que la vtre, et des charmes
de Maria; il avait continu  l'adorer, et j'osais esprer que revenu de
ses erreurs de jeunesse, il la rendrait heureuse. Jamais je n'avais eu
l'espoir que ma pauvre Caroline pt devenir sa compagne, vu la tache de
sa naissance, celle mme de sa sduction. Sans doute il fut bien
coupable avec elle; mais dans ce sicle, si l'on comptait trop
svrement les torts de cette espce, quel jeune homme serait digne
d'obtenir la main d'une femme honnte? et celle qui allait appartenir 
Willoughby runissait tant de perfections, qu'elle devait sans doute
fixer son inconstance. Voil, chre Elinor, les motifs de mon silence;
j'allais jusqu' me persuader que dans ma situation, c'tait un devoir
de me taire; cependant un sentiment intrieur m'a souvent engag 
m'ouvrir entirement  vous, et si je vous avais trouve seule la
semaine passe, quelques rapports sur Willoughby, sur la cour qu'il
faisait publiquement  miss Grey et la tristesse de Maria, m'auraient
enfin dcid  vous parler. Je vins ici dtermin  vous faire connatre
la vrit, je commenai une explication; vous m'interromptes en
m'assurant que vous ne croyiez point que le mariage de votre soeur et
lieu; alors je me retins. Pourquoi nuire sans ncessit  un homme qui
me regarde dja comme son ennemi, que j'ai dja puni de sa perfidie?
Mais actuellement qu'il en agit aussi indignement avec Maria, je n'ai
plus de mnagement  garder, et je dois faire connatre  votre soeur le
danger qu'elle a couru en s'attachant  un homme sans principes, sans
moeurs, sans dlicatesse, qui lui destinait sans doute le mme sort qu'
ma pauvre Caroline, s'il avait pu triompher aussi facilement. Ah!
quelque soit son chagrin actuel, il doit se changer en reconnaissance
pour l'tre-Suprme qui a veill sur elle, et l'a garantie des piges
dont elle tait environne. Qu'elle compare son sort avec celui de ma
pauvre enfant trompe aussi dans le premier choix de son coeur, et
n'ayant plus la consolation de sa propre innocence; qu'elle se
reprsente cette jeune fille avec une passion dans le coeur aussi forte,
aussi vive que la sienne, et peut-tre augmente par ses sacrifices,
tourmente de l'abandon de celui qu'elle aime, et pour qui elle a
renonc  sa propre estime, et des reproches cruels de sa conscience,
qui ne cesseront jamais. Il est impossible que Maria ne trouve pas alors
ses souffrances bien lgres; elles ne procdent pas d'elle-mme, elle a
conserv dans son entier sa propre estime et celle de tous ses amis.
Une tendre compassion de son malheur, le respect pour la dignit avec
laquelle elle le supportera sans doute, ne peuvent qu'augmenter leur
amiti; et peut-tre que celui qu'elle regrette, parce qu'elle le voit
encore sous le bandeau des illusions de l'amour, cessera de l'intresser
quand il lui sera mieux connu. Usez, chre Elinor, de votre prudence, de
votre discernement pour lui communiquer ce que je viens de vous dire.
Vous pouvez bien mieux que moi juger de son effet et de ce que vous
devez lui apprendre ou lui cacher; mais si je n'avais pas cru de bonne
foi et dans ma conscience que cette histoire pt vous tre utile pour
adoucir ses regrets, je ne me serais jamais permis de vous troubler par
le dtail de mes propres afflictions et par un rcit d'o l'on peut
prsumer que je cherchais  me relever aux dpens des autres.

Elinor le remercia avec l'expression de la plus tendre reconnaissance,
et lui dit qu'elle pensait comme lui que cette communication serait
avantageuse  sa soeur. J'ai t plus peine, dit-elle, de la voir
essayer de le justifier que de tout le reste. Elle ne peut supporter
qu'on l'accuse ni qu'on le souponne; mais ici il y a plus que des
soupons, c'est une certitude de son indignit qui doit faire effet sur
un caractre tel que celui de Maria. Quoique d'abord elle en souffrira
beaucoup, je suis presque sre de l'efficacit de ce remde.... Aprs un
court silence elle ajouta: Avez-vous revu M. Willoughby depuis que vous
l'avez quitt  Barton?

--Oui, rpondit gravement le colonel, je l'ai vu une fois.... notre
rencontre tait invitable.

--Elinor frappe de son accent le regarda avec tonnement, en lui
disant, expliquez-vous! comment? o l'avez-vous rencontr?

--Il n'y avait qu'une seule manire..... Caroline m'avoua enfin,
quoiqu'avec beaucoup de peine le nom de son sducteur; je ne pouvais pas
laisser passer son indigne action sans lui dire mon opinion sur sa
conduite avec la jeune fille confie  mes soins. Je lui crivis 
Altenham dans des termes qui l'obligrent  se rendre directement 
Londres, o je lui donnais rendez-vous. Il y fut exact, car l'homme qui
manque aux lois de l'honneur avec un sexe faible et sans dfense, n'a
garde d'y manquer avec son propre sexe. Nous nous rencontrmes donc, lui
pour dfendre et moi pour punir sa conduite. Il fut bless au bras; je
n'en voulais pas  sa vie, et lors mme que le dsir de la conserver
l'aurait engag  m'offrir de rparer ses torts en pousant Caroline, je
n'y aurais pas consenti. L'exemple de sa mre m'a trop fait sentir les
dangers d'une union qui n'est pas fonde sur un attachement et une
estime rciproques. J'aime mieux consoler mon enfant d'une faiblesse
excusable, peut-tre, dans un ge aussi tendre, que de l'exposer 
devenir bien plus coupable, en l'unissant  un homme dont les principes
sont aussi relchs. Dsol de n'avoir pas su prvenir le malheur de la
fille de mon Elisa, d'avoir si mal rpondu  sa confiance, je consacre
le reste de ma vie  adoucir ses peines,  la rconcilier avec
elle-mme,  la consoler d'une faute qu'elle peut encore rparer  force
de vertus, et en remplissant tous les devoirs qui lui sont imposs.

--Est-elle  Londres?

--Non, sa sant avait besoin d'un air plus pur. Je la trouvai prs de
devenir mre. Son fils qui sera le mien, l'occupe uniquement. Je l'ai
place  la campagne chez des gens dont je suis sr, comme une jeune
veuve; et si l'on peut croire  l'efficacit d'un profond et sincre
repentir, le ciel lui a pardonn une faute aussi chrement paye.

Se rappelant tout--coup que Maria avait peut-tre besoin de sa soeur,
que madame Jennings allait rentrer, il termina sa visite, recevant
encore tous les remercmens d'Elinor, et la laissant pleine d'estime
pour lui, de compassion pour sa fille adoptive et d'indignation contre
Willoughby.




CHAPITRE XXXIII.


Elinor trouva bientt l'occasion de rpter cette conversation  sa
soeur; mais l'effet fut trs-diffrent de ce qu'elle avait imagin.
Maria n'eut pas l'air d'avoir un seul doute; elle couta le rcit avec
la plus ferme et la plus soumise attention, sans faire aucune remarque,
aucune objection, sans interrompre cette narration par la moindre
exclamation douloureuse. Elle n'essaya point de justifier Willoughby;
elle versait des larmes, et semblait convenir par son silence qu'elle
sentait que c'tait impossible. Toute sa conduite prouva  Elinor que la
conviction de cette perfidie avait frapp son esprit, mais sans gurir
son coeur. Elle vit aussi avec satisfaction, mais avec une grande
surprise, qu'elle ne cherchait plus  viter le colonel Brandon. Quand
il entrait dans le salon elle ne sortait plus; elle ne lui parlait pas
la premire, mais elle lui rpondait avec beaucoup de politesse et mme
avec une sorte de respect, et ne se permettait plus un seul mot contre
lui. Ce pauvre colonel, disait-elle  Elinor, comme je l'ai mal jug! Il
a aim passionnment, et il a t trahi; ah! combien je le plains. En
tout elle tait plus calme, plus rsigne en apparence; mais elle n'en
paraissait pas moins malheureuse. Son esprit avait pris une assiette
plus tranquille, mais aussi plus mlancolique; et toujours elle tait
plonge dans un profond abattement. Elle sentit plus pesamment la perte
des vertus et du caractre qu'elle avait supposs  Willoughby, qu'elle
n'avait senti celle de son coeur. La sduction de mademoiselle Williams;
l'abandon qui en avait t la suite; la misre de cette pauvre jeune
fille, qui contrastait si fort avec la gat brillante de son sducteur;
un doute sur les desseins qu'il pouvait avoir eus sur elle-mme,
lorsqu'il feignait si bien un amour qu'il n'avait peut-tre pas: tout
cela runi l'oppressait au point de ne pouvoir plus mme en parler avec
Elinor; et nourrissant en silence le chagrin qui la dvorait, elle
causait plus de peine  sa soeur que si elle le lui avait confi du
matin au soir.

Elles recevaient de leur mre de frquentes lettres qui n'taient qu'une
rptition de tout ce que Maria avait dit et senti. Sa douleur galait
presque celle de cette dernire, et son indignation surpassait celle
d'Elinor. Des pages entires arrivaient tous les jours, pour dire et
redire toutes ses penses, tous ses sentimens, pour exprimer sa
sollicitude sur sa chre Maria, pour la supplier d'avoir un courage dont
elle ne lui donnait pas l'exemple, et pour la recommander  Elinor.
Malgr son dsir de les revoir toutes les deux, elle insistait
positivement pour qu'elles ne revinssent pas encore  Barton; ce lieu
plus que tout autre retracerait  sa pauvre Maria son bonheur pass, et
nourrirait son amour et son affliction:  chaque place, disait-elle,
elle verrait en imagination Willoughby comme elle l'avait vu, tendre,
empress, uniquement occup d'elle et des moyens de lui plaire.... et
l'imprudente mre ne songeait pas qu'en prsentant elle-mme ce tableau
 Maria, elle lui faisait tout le mal qu'elle voulait viter. Elinor vit
avec chagrin que chaque lettre de la Chaumire redoublait la tristesse
de sa soeur; elle en vint  croire qu'en effet madame Dashwood faisait
mieux de ne pas la rappeler auprs d'elle, et qu'elles ne feraient que
s'exciter ensemble aux regrets et  la douleur. Madame Dashwood les
engageait  profiter de l'invitation et de la gnrosit de madame
Jennings, et  rester au moins pendant les six semaines qu'elle avait
fixes pour leur sjour  Londres: une varit d'objets, d'occupations,
de socit, pourraient peut-tre, disait-elle, distraire sa chre Maria
de ses tristes penses et lui procurer quelqu'autre objet d'intrt. La
rencontre fortuite de Willoughby ne l'inquitait point; elle n'tait pas
 craindre; tous leurs amis, toutes leurs connaissances partageaient
sans doute son indignation et n'auraient garde de l'inviter. Maria avait
mme moins de chance de le rencontrer qu' Barton; il pouvait tre
oblig d'un jour  l'autre de faire une visite  madame Smith 
Altenham,  l'occasion de son mariage, et mme d'y amener sa femme, ce
qui serait absolument insupportable, et ne manquerait pas d'arriver. Un
autre motif se joignait encore  ceux-l pour engager ses filles 
rester  Londres. Une lettre de M. John Dashwood lui avait annonc que
dans le milieu de fvrier ils y seraient tablis en famille. Elle
dsirait beaucoup que ses filles fussent  mme de voir leur frre; sans
le dire elle pensait aussi que son Elinor gagnerait srement le coeur de
madame Ferrars, et qu'elle verrait au moins une de ses filles heureuse
et bien tablie. Maria avait promis de se laisser guider par l'opinion
de sa mre; elle s'y soumit donc sans opposition, quoique la sienne ft
absolument contraire. Maman se trompe sur tous les points, pensait-elle;
en me faisant rester  Londres, elle me prive des consolations que je
trouverais dans sa tendre sympathie pour l'excs de mon malheur, et je
ne serais pas force de voir une socit dont le manque total de got et
de sentimens me repousse et me blesse, et avec laquelle je ne puis
esprer un seul instant de repos. La seule chose qui lui ft prendre
son parti sur cette dcision, fut l'avantage d'Elinor, qui pourrait voir
Edward journellement chez sa soeur. Elinor de son ct, pensant qu'avec
des relations de famille aussi intimes, elle ne pourrait pas toujours
viter Edward, fortifiait son me pour s'accoutumer  le voir, non plus
comme son futur poux, mais comme celui de Lucy Steles, et croyait
ainsi que sa mre, que dans les dispositions mlancoliques de Maria, un
peu des distractions de la ville lui valait mieux qu'une solitude,
remplie de si dangereux souvenirs.

Ses soins pour que sa soeur n'entendt jamais le nom de Willoughby
prononc devant elle, ne furent pas sans succs. Ni madame Jennings, ni
aucun de ses enfans, sans en excepter la babillarde petite dame Palmer,
ne parlaient jamais de lui devant elle; mais ils s'en ddommageaient
amplement lorsqu'elle n'tait pas avec eux, ce qui arrivait souvent; et
la pauvre Elinor tait oblige de supporter seule leur curiosit, leur
indignation, et, ce qui tait pire encore, leur piti pour sa soeur. Sir
Georges pouvait  peine croire que cela ft possible; un homme dont il
avait toujours eu bonne opinion, un si bon garon, le meilleur cuyer et
le plus habile chasseur de l'Angleterre! et quel danseur infatigable!
C'tait une chose incroyable; il le donnait  tous les diables du plus
profond de son coeur; il ne lui dirait plus une seule parole pour tous
les biens du monde,  ce sclrat,  ce trompeur! pas mme, disait-il,
s'il m'offrait une de ses charmantes petites chiennes; non, non, tout
est fini avec lui.

Madame Palmer exprimait aussi sa colre  sa manire, sans savoir ce
qu'elle disait; elle tait dcide aussi  rompre avec lui, et
remerciait le ciel de ne pas le connatre. Elle le hassait au point de
ne pouvoir parler de lui, et contait  tout le monde ce qu'elle en
savait: ce fut par elle qu'Elinor apprit toutes les particularits du
mariage, chez quel sellier les voitures se faisaient, et quel peintre
peignait les miniatures de l'poux et de l'pouse, et dans quel magasin
on pouvait voir les parures tales, etc. etc. Lady Middleton dit le
premier jour: en vrit un homme de la bonne socit ne devait pas se
conduire ainsi. N'avoir pas l'air de connatre une personne chez qui il
a t reu si poliment, une parente de sir Georges, c'est trs-mal.
Ensuite elle n'en parla plus du tout; mais ayant appris que madame
Willoughby tait une lgante qui donnait le ton et se mettait 
merveille, elle pensa qu'elle embellirait ses assembles, et se promit
de lui envoyer des cartes de visites et de l'inviter au premier _rout_
qu'elle donnerait. En attendant sa polie indiffrence plaisait mieux 
Elinor que le bruyant et humiliant intrt des autres personnes de leur
socit, que celui mme de madame Jennings, qui disait  tout le monde,
comme cette pauvre Maria tait malade de chagrin; comme c'tait une
piti de la voir  table sans manger, quoiqu'elle lui donnt les
meilleures choses du monde. Mais qu'y faire? tout cela n'est pas le
tratre Willoughby; c'est lui qu'elle voudrait, et je ne puis pas le lui
rendre, etc. etc. M. Palmer qui n'avait pas l'air de se douter qu'il y
et au monde une Maria Dashwood et un James Willoughby, tait dans ce
moment celui de leur socit qui convenait le mieux  Elinor, except
cependant le bon colonel qui ne parlait de Maria que sur le ton de la
plus extrme dlicatesse, et, avec qui Elinor pouvait causer avec une
confiance entire. Il trouvait dans l'amiti que cette aimable fille lui
tmoignait et dans la manire beaucoup plus affable de Maria, la
rcompense du zle amical qu'il avait montr, en dcouvrant et ses
chagrins et ses humiliations. Depuis qu'elle savait qu'il tait
trs-sensible, et qu'il avait t malheureux en amour, elle le voyait
sous un tout autre point de vue: il l'intressait, et Elinor se flattait
que cet intrt s'augmenterait peu--peu. Mais madame Jennings qui avait
mis dans sa tte que ce mariage se ferait au milieu de l't, trouvait
que les choses ne s'avanaient point assez. Le colonel lui paraissait
tout aussi grave et silencieux qu' l'ordinaire, malgr les petits
encouragemens qu'elle lui donnait en lui disant tous les soirs: Colonel,
vous reviendrez demain, n'est-ce pas? et en jetant un coup-d'oeil fin
sur la pensive Maria. Malgr tout cela, il ne s'tait pas encore adress
 elle pour parler en sa faveur, et n'osa pas s'offrir lui-mme. Au bout
de quelques jours elle commena  penser que ce mariage n'aurait lieu
qu'en automne, et  la fin de la semaine elle dcida qu'il ne se ferait
jamais. La bonne intelligence qui rgnait entre Elinor et le colonel, et
leurs _apart_, lui persuadrent qu'il s'tait tourn du ct de
l'ane, et que la belle terre de Delafort, le canal, les bosquets et le
matre seraient bientt en sa possession. Edward Ferrars ne paraissait
point; Elinor n'en parlait jamais, et madame Jennings l'oublia
compltement.

Au commencement de fvrier, quinze jours aprs la rception de la lettre
de Willoughby, Elinor eut la pnible tche d'apprendre  sa soeur qu'il
tait mari. Elle avait pri madame Jennings, qui savait tout par madame
Palmer, de l'informer ds que la crmonie aurait eu lieu, pour que
Maria ne l'apprt pas par les papiers qu'elle lisait tous les matins
avec empressement.

Elle reut cette nouvelle avec un calme affect, auquel on voyait
qu'elle s'tait prpare. Elle ne fit nulle observation, elle ne versa
point de larmes; mais elle s'enferma dans sa chambre toute la matine,
et quand elle en sortit, elle tait presque dans le mme tat que le
jour qu'elle reut la fatale nouvelle.

Les nouveaux poux quittrent la ville ds qu'ils furent maris. Elinor
fut soulage de sentir qu'il n'y avait plus de danger de les rencontrer,
et que sa soeur, qui n'tait pas sortie une seule fois de la maison
depuis son chagrin, pourrait au moins prendre l'air, se promener, et
reprendre par degrs sa vie accoutume.

Peu de jours aprs, les deux demoiselles Steles arrivrent chez un de
leurs modestes parens  Holborn; mais elles n'eurent rien de plus press
que de se prsenter chez leurs connaissances du bon ton, chez leur
cousine milady Middleton, et  Berkeley-Street chez leur tante madame
Jennings. Elles y furent reues avec cordialit, quoique la politesse de
lady Middleton et une nuance de protection de plus qu'elle n'avait 
Barton. Elinor fut la seule qui dans le fond de son coeur ft fche de
les voir; la prsence de Lucy lui faisait prouver une vritable peine;
elle ne savait comment rpondre  ses exagrations de fausse amiti qui
la rendaient toujours plus mprisable.--J'aurais t dsespre, ma
chre miss Dashwood, de ne pas vous trouver _encore_ ici, lui
disait-elle, en pesant sur ce mot avec emphase; mais j'avais toujours
espr que vous y _seriez_. J'tais sre que vous _resteriez_  Londres,
au moins tout le mois _de fvrier_, quoique vous m'eussiez _dit_ et
assur  Barton que vous repartiriez _avant_; mais dja alors j'tais
convaincue que vous changeriez d'ide. Il aurait t cruel, il est vrai,
de partir avant l'arrive de votre frre, de votre belle-soeur..... et
de _la famille_. Actuellement je suis sre que vous n'tes pas du tout
presse de vous en aller. Je suis au comble de la joie que vous n'ayez
pas tenu _votre parole_.

Elinor la comprit parfaitement, et mit en usage toute la force de son
esprit pour qu'elle ne s'en apert pas.--Je suppose que vous irez
demeurer avec monsieur et madame John Dashwood ds qu'ils seront  la
ville, reprit Lucy avec affectation.

--Non, je ne le crois pas, rpondit Elinor.

--Oh! oui, oui, j'en suis sre, il en sera tout de mme que de votre
retour  la Chaumire au bout d'un mois. Elinor lui laissa croire ce
qu'elle voulait et ne rpondit rien.

--Comme c'est dlicieux pour vous, chre Elinor, que votre maman vous
permette une si _longue_ absence et puisse se passer de vous aussi
long-temps.

--Aussi long-temps! s'cria madame Jennings; ne dites donc pas cela,
Lucy; leur visite ne fait que de commencer.

Lucy se tut avec l'air mcontent.

--Je suis fche que nous ne puissions pas voir votre soeur, dit
mademoiselle Anna, est-ce qu'elle est malade? On prtend qu'elle a ses
raisons, et je les comprends bien. On ne trouve pas facilement un homme
tel que M. Willoughby, et c'est vraiment une grande perte. Elle est donc
bien dsole, la pauvre Maria?

--Elle le sera certainement, mesdames, de n'avoir pas le plaisir de vous
voir, dit Elinor avec une noble simplicit; elle a aujourd'hui un
trs-grand mal de tte qui la force  garder sa chambre.

--Un mal de tte! quel malheur! je la plains beaucoup je vous assure;
mais ne pourrait-elle pas galement voir d'anciennes amies de campagne
comme nous, avec qui elle peut ouvrir son coeur en entier? Rien ne
soulage mieux: nous allons monter chez elle.

--Je crois, dit Elinor un peu schement, que pour la migraine le silence
et le repos valent mieux. Elle commenait  les trouver impertinentes au
point qu'elle ne pouvait presque plus se modrer. Lucy lui pargna la
peine d'une rprimande; elle en fit une trs-sche  sa soeur ane sur
son manque d'usage et de politesse. Elinor trouva que celle qui grondait
aurait mieux encore mrit la gronderie, et la vit partir avec plaisir.

FIN DU SECOND VOLUME.


       *       *       *       *       *


  Liste des modifications:

  page  12: Midleton remplac par Middleton
  page  32: suppression d'un avec (en disant avec hsitation)
  page  39: suppression d'un que (voil celui que j'entends)
  page  43: peut-rte par peut-tre
  page  68: piano par pianos (le meilleur des pianos)
  page  72: enchant par enchante (mais je suis enchante de
              trouver)
  page  88: suppression d'un en (et sa maman lui demandait alors
              en grce)
  page  97: ayiez par ayez (et je suis charme que vous ayez)
  page  98: obstacle par obstacles (lever tous les obstacles)
  page 100: barronnet par baronnet (est belle-mre d'un baronnet)
  page 113: courier par courrier (vous crira par le premier
              courrier)
  page 118: suppression d'un vous (Je suis enchante de vous voir)
  page 123: trotoirs par trottoirs
  page 128: toute par tout (et lui rendit tout son espoir)
  page 129: Cet par Cette (Cette extrme douceur)
  page 161: regret par regrett (j'ai beaucoup regrett)
          : suppression de n'a (j'ai beaucoup regrett de n'avoir
              pas eu le bonheur)
          : suppression d'un plus (dans la plus grande anxit)
  page 162: rajout il ( qui il avait parl)
  page 175: l'attentention par l'attention
  page 185: souponn  par souponn (jamais elle ne l'aurait
              souponn)
  page 205: Malheusement par malheureusement
  page 206: la par le (et le matin quand il vint)
  page 229: l'a par la (mais il la mariera)
  page 230: touva par trouva (qu'elle trouva)
  page 238: ving par vingt (s'il n'avait que vingt ans)
  page 260: fuire par fuir (nous devions fuir)
  page 262: aurai par aurais (et je n'aurais pas voulu l'exposer)
  page 267: suppression d'un le (dans tous les lieux o le malheur)
  page 268: suppression d'un droit (je n'ai pas le droit d'exciter)
  page 277: expression par expressions (les expressions de ma
              pauvre)
  page 283: suppression d'un un (en s'attachant  un homme)
            triomper par triompher (s'il avait pu triompher)
  page 286: chercher par cherchais (que je cherchais  me relever)
          : reconaissance par reconnaissance (la plus tendre
              reconnaissance)
  page 309: vraiement par vraiment (c'est vraiment une grande
              perte)

  homognisation:
    Berkeley-street pages: 139, 165
    politesse pages: 140, 214
    Willoughby pages: 160, 182, 247






End of Project Gutenberg's Raison et sensibilit (tome second), by Jane Austen

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the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
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terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
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1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

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electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
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Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
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request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
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- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
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     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
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- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

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     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
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providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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