                     Chignole (la guerre aerienne)

                             Marcel Nadaud


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Title: Project Gutenberg book of Chignole (la guerre aerienne)

Author: Marcel Nadaud

Release Date: February 02, 2011 [EBook #35150]

Language: French

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*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHIGNOLE (LA GUERRE AERIENNE)
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Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team
at http://www.pgdp.net.

    _A Monsieur Georges Berthoulat,_

    _qui a bien voulu etre le parrain de "Chignole",_ _en lui
    offrant les colonnes robustes de "La Liberte"_ _pour etayer sa
    silhouette legere._

    _Avec toute ma reconnaissance._

                                                        ---- _M. N._


*CHIGNOLE*

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    *Ma P'tite Femme.*

_Droits de traduction et de reproduction_

_reserves pour tous pays._

_Copyright by Albin Michel, 1917._


Marcel NADAUD

LA GUERRE AERIENNE

*CHIGNOLE*

PARIS

ALBIN MICHEL, Editeur

22, Rue Huyghens, 22




TABLE DES MATIERES


  - I--CHIGNOLE SE PRESENTE.
  - II--CHIGNOLE A UNE IDEE!...
  - III--CHIGNOLE SE DEBROUILLE.
  - IV--CHIGNOLE A DIT: CA GAZE!...
  - V--CHIGNOLE FAIT DE LA PHOTO.
  - VI--CHIGNOLE ECRIT A SA MAMAN.
  - VII--CHIGNOLE ET BOUDOU-BA-DABOU.
  - VIII--CHIGNOLE, ROI DES HIBOUX.
  - IX--CHIGNOLE SAUVE SON PATRON.
  - X--CHIGNOLE VEUT UNE SAUCISSE.
  - XI--CHIGNOLE A PARIS.
  - XII--CHIGNOLE FAIT DE LA POLITIQUE.
  - XIII--CHIGNOLE RAMASSE UNE BUCHE.
  - XIV--CHIGNOLE SE CROIT A WATERLOO.
  - XV--CHIGNOLE A DU CHAGRIN.
  - XVI--CHIGNOLE A SON BOCHE.
  - XVII--CHIGNOLE RECOIT DU MONDE.
  - XVIII--CHIGNOLE PREND UN BAIN.
  - XIX--CHIGNOLE FAIT UNE BETISE.
  - XX--CHIGNOLE S'EN VA.
  - XXI--CHIGNOLE ECRIT A VIEUX CHARLES.
  - XXII--CHIGNOLE DANS LA BIFFE.
  - XXIII--CHIGNOLE N'EST PLUS CHIGNOLE.


CHIGNOLE




I--CHIGNOLE SE PRESENTE.


Au fond du parc, pres de l'etang tranquille, je suis profondement occupe
a donner la pature aux carpes nonchalantes.

Leurs museaux viennent affleurer a la surface de la nappe, bleutee par
le soleil de midi; l'eau se ride de plis minuscules qui se prolongeant
jusqu'aux bords, caressent, avant de disparaitre, des petites herbes
fremissantes.

Je renais peu a peu a la vie; a cette resurrection, j'eprouve des joies
de gamin.

Il semble que l'on fait la reeducation complete de ses sens.

L'aspect des choses sur lequel vous etiez blase au point de
l'indifference la plus absolue vous parait tout nouveau, tout neuf, et
vous decouvrez le monde avec de grands yeux eblouis.

Ah! la douceur de revivre, de sentir sa machine humaine fonctionner
normalement, sans a-coups, le plaisir de ne plus souffrir, la joie de
respirer librement, sans contrainte physique, le bonheur d'etre heureux
parce qu'on a retrouve son appetit, son sommeil, sa sante.

Finie, l'amertume des heures d'hopital longues, longues comme une
journee grise, ou l'eau pleure sur les vitres; fini le desenchantement
d'etre un inutile, un impotent, un _vide_, forme pale dans les vetements
reglementaires, que soutiennent d'autres paleurs. Je vais retourner au
front, je suis gueri.

Ma cantine est deja dans ma chambre, et je considere mes vetements de
_travail_, usages, salis, quelque peu rapieces, avec attendrissement.

Bonjour copains!... Camarades de misere, d'infortune et d'un tout petit
peu de gloire, vieux habits deformes, limes aux entournures, defroques
des randonnees d'hier, vous qui avez connu mes enthousiasmes et mes
craintes, je vous reprends joyeusement car vous personnifiez le passe
enfin retrouve, la vie de la-haut, la bataille en plein ciel, le frisson
de l'aile.... Bonjour copains!...

..... Dans l'allee, un pas presse, puis un cri bien connu de mes
oreilles, sonore comme une fanfare, joyeux comme un cocorico.

"T'soin! T'soin!!!..."

"T'soin ... T'soin!!..." C'est Chignole qui me saute au cou:

--Chignole!... soi-meme en personne naturelle!... Chignole qui a quitte
Nancy ce matin avec une _perm_ de six jours et qui n'a pas voulu venir a
_Panam_, sans _radiner_ en vitesse pour secouer les _cuillers_ de son
patron!...

Alors, ma vieille!... cette petite sante?... On prend le dessus....
Dis-donc ... c'est pas un hopital ou tu es ... c'est un chateau ...
c'est un Palace!... Des fleurs ... de la _flotte_ a volonte ... de la
verdure jusqu'a _perpete_ ... et avec ca des chaises longues, des
_rockinges_.... On ne doit pas avoir l'esprit ouvrier dans ces
meubles-la.... On doit y devenir nerveux comme une eponge ou un plat de
nouilles.

... Chignole est mon premier mecanicien. Vingt ans; ne a Paris, bien
entendu, et a Montmartre, naturellement. Son enfance s'est deroulee de
la place Blanche a la place du Tertre; la rue Lepic et la rue des Saules
ont connu ses glissades savantes ou resterent plus d'un fond de culotte,
et Poulbot campa certainement d'apres lui ses premiers "gosses".

Il a garde de son sejour sur la Butte Sacree une conversation imagee
avec un accent particulierement savoureux. Sa philosophie se resume dans
la puissante maxime "Ne pas s'en faire", aussi son humeur est-elle d'une
egalite parfaite. Sur les bancs de la _laique_, le sport hanta son
imagination; dans ses reves, il se voyait champion de la pedale,
succombant sous les ovations des _populaires_ du Vel-d'Hiv. Mais son
pere ayant eu le tort de mourir quand il etait encore dans les langes,
sa mere, ouvriere de fabrique, ne pouvant lui offrir une bicyclette, il
entra chez un serrurier, brocanteur, loueur de becanes.

Un clou chasse l'autre, l'auto tua le velo; Chignole, jeune homme de
progres, suivit le mouvement.

Chez un constructeur d'automobiles de Puteaux, il gravit laborieusement
la penible echelle qui mene de l'apprentissage a la mise au point. La
mobilisation le surprit au retour du Grand Prix de l'A. C. F., ou
mecanicien de l'un des champions francais, il l'avait accompagne dans
une course "a tombeau ouvert".

Engage volontaire dans l'aviation, ses precieuses qualites se firent
jour rapidement, et j'eus la chance de me l'attacher comme premier
_mecano._ Minutieux en paraissant desordonne, travailleur en affectant
d'etre nonchalant, c'etait un _as_; il n'y avait personne pour lui damer
le pion, quand il s'agissait de ramener une _magneto_ recalcitrante a
une plus juste conception des lois de l'allumage.

Son flair etait legendaire.

Apres quelques aspirations de son nez en pied de marmite, pointe vers le
ciel, il laissait tomber dedaigneusement ses previsions atmospheriques,
rarement inexactes.

--Aujourd'hui, vous serez _balances_.... S'agira de ne pas _cherrer_ ...
_de ne pas faire les zouaves_.... En revenant, vous trouverez de la
_crasse_ a 400 metres.... Vous en faites pas quand meme!...

Ou bien:

--Un temps pour demoiselle ... un vrai voyage de noces.... Ca
_gazera_!... Vous en faites pas!...

Sa virtuosite manuelle surprenait: ses doigts couraient sur le moteur,
le caressaient, le chatouillaient; a tout moment, il criait a son
second, un petit gars de la Beauce _pas tres a la page_:

--_Grouille-toi_ ... depeche-toi.... Faut que ca saute!... Passe-moi la
clef anglaise ... passe-moi la pince universelle ... passe-moi la
_chignole_....

La _chignole_, dans notre argot, s'applique a un vilebrequin portatif.
Mon premier mecano affectionnait particulierement cet outil qu'il
n'abandonnait que pour le reclamer a son second affole, d'une voix
imperative; d'ou son surnom qui avait assis sa popularite.

.....

Les derniers potins de l'escadrille contes, Chignole prend un air
serieux qui lui va mal, et en rougissant:

--Mon vieux ... j'ai un grand service a te demander....

--Je t'ecoute....

--J'ose pas....

--Besoin d'argent?

--Penses-tu.... Ca ne me generait pas de t'en demander.... Ca ne serait
pas la premiere fois!...

--Alors?

--Voila.... Tu vas repartir au front.... Qui as-tu choisi pour remplacer
ce pauvre V ...?...

--Pas encore fixe.

--Continueras-tu a prendre des observateurs a droite et a gauche?...

--Rien de decide.

--Parce que voila ce que je voudrais te proposer... Prends-moi comme
observateur....

"... T'en fais pas ... je continuerais a soigner le _taxi_ ... mais
comprends-tu ... ma vieille, j'en ai plein le dos d'etre un
_reste-a-terre_, tandis que vous vous baladez dans le bleu.... Je me
mange le _foie_.... Ca me ronge d'etre comme ca.... Alors tu veux bien
me prendre avec toi?..."

--Ecoute ... je ne demande pas mieux ... mais ta maman qui n'a plus que
toi ... qu'est-ce qu'elle va dire?... Tu ne risquais pas ta vie, mais
enfin tu faisais quand meme ton devoir.... Pourquoi chercher le danger
.... Que va dire ta maman?

--Maman!... Mais c'est elle-meme qui ne veut plus que je sois un
embusque!... Il faut que son petit ait la Croix de guerre comme les
autres ... car les types de Montmartre en ont fichu un coup.... Des
_as_, quoi!... Alors ... tu veux bien...? dis que tu veux bien...? on va
former equipe ... et quelle equipe!... On ne s'en fera pas une miette
... mais pour _gazer_ ... ca gazera!... Ca, je te le promets....

Sans parler, j'ai pris ses mains dans les miennes, ses mains rugueuses
d'ouvrier, et dans le parc frivole, ou, le soir, l'ombre de la Pompadour
vient roder dans une robe clair de lune, nous avons scelle un double
pacte avec l'inconnu, le destin ... avec demain....




II--CHIGNOLE A UNE IDEE!...


Ca y est!... Chignole vient d'etre designe comme "observateur en avion".
Un homme de bien qui s'interesse a mon mecano a su triompher des
resistances des bureaux. Mon camarade porte l'aile au bras gauche et la
grenade au col; il appartient desormais au personnel navigant. C'en est
_un_, et il en ressent quelque fierte:

--On a beau etre soldat de 2e classe ... un simple _bibi_ ... pas meme
un _premier jus_, rapport a ce que tu portes sur ta manche ... eh bien,
mon vieux ... on a de la consideration pour toi!... Exemple: la
_pipelette_ a maman qui, jusqu'a present, me disait "Bonjour Arthur" est
restee ce matin completement _baba_ devant mon nouvel uniforme, et s'est
ecriee: "Ah! comme vous etes beau, Monsieur Arthur!" T'as saisi....
Monsieur.... Elle dit Monsieur, maintenant.... C'est une nuance!...

Et Chignole se regarde complaisamment dans la glace de mon cabinet de
toilette.

--A propos, vieux Charles!... (Chignole m'a toujours designe ainsi), je
crois qu'il va etre temps de _mettre les batons_. Le commandant m'a dit
hier soir de demander a mon pilote s'il comptait moisir jusqu'a la fin
de la guerre a la Reserve Generale....

--Il y a seulement deux jours qu'on a pris livraison du _taxi_....

--Je ne te dis pas le contraire ... mais le _vieux_ ronchonne....

--Pour le calmer ... on ira ce matin faire un petit tour ... histoire de
se remettre le _manche_ en mains ... et demain en route pour
l'escadrille!...

Je m'habille sans hate; je vais abandonner bientot et pour toujours
peut-etre une atmosphere que j'aime, des objets redevenus familiers,
aussi j'eprouve l'imperieux besoin de prolonger le moindre geste pour
m'impregner de tout ce que je quitte....

                                  ----

... C'est la douceur de Paris en septembre ... un Paris tiede, heureux
d'etre calme, les plus turbulents de ses habitants etant a la mer, a la
montagne, n'importe ou....

Nous descendons les Champs-Elysees a toute allure dans ma torpedo grise
... une fidele amie que je vais laisser avec quelque regret.

--_Ca gaze!..._ _Ca gaze!..._ Mais je t'en supplie ne va pas si vite ...
que les gens aient le temps de bien nous voir ... je tiens a me montrer
... comprends-tu?...

Et Chignole bombe la poitrine, en coulant des regards langoureux aux
personnes du beau sexe qui s'arretent effrayees par la rapidite de notre
vehicule....

Ah! Paris!... mon Paris merveilleux que j'aime comme une fiancee!...
Apres tout, ne peut-on pas epouser une ville comme une femme, l'etudier,
la comprendre, l'aimer dans les prunelles de ses passantes, dans le
parfum de ses jardins et dans la couleur de son ciel!...

--T'es tout pensif.... Tu dois combiner quelque blague ... je vois
ca....

... Un coin de la banlieue parisienne ... foret de cheminees ...
batisses lepreuses ... une grande gare avec ses rails qui se nouent et
se denouent comme les fils d'un gigantesque echeveau.

Au milieu de tout cela, un terrain denude, des hangars: la Reserve
Generale d'Aviation, la R. G. A. en termes techniques. Grand bazar de
l'aviation militaire, c'est la que les appareils receptionnes sont a la
disposition des pilotes pour les convoyer vers le front.

...--Ca colle!... Le _moulin_ n'a aucun rate.... Le _stabilo_, est bien
regle.... T'as vu?... Les _commandes_ ne sont plus molles....

... Nous rentrons d'un petit tour d'essai.

--Ca va.... Assez pour aujourd'hui.... Demain ... au jour on
decollera....

--Eh vieux Charles!... midi ... direction _Panam_.... Ca m'a creuse la
hauteur....

--Well!...

... Nous nous dirigeons vers la porte de sortie; au moment ou nous en
franchissons le seuil, nous nous trouvons nez a nez avec le commandant
du Champ qui nous interpelle de sa voix la plus douce:

--C'est tres bien mes enfants d'etre la.... Beau temps pour voyager....

--Mon commandant....

--Vous partirez dans une demi-heure ... je viens de signer votre ordre
de route....

--Mon commandant ... nous n'avons pas dejeune....

--Vous dinerez mieux....

--Mon commandant....

--Vous pouvez disposer ... j'assisterai a votre depart....

Et le terrible commandant s'eloigne en souriant; nous sommes atterres.

--Moi qui devais produire mon costume cet apres-midi aux copains de
Montmartre.... Ah! quelle barbe!...

En maugreant nous retournons au hangar: en rechignant, nous passons les
combinaisons. Quelques ordres aux mecanos pour qu'ils fassent suivre les
bagages, garent ma voiture et decommandent quelques rendez-vous....

... Le commandant vient nous serrer la main.

--Ravi que vous partiez par ce temps-la.... Vous arriverez a Nancy pour
le the.... A bientot n'est-ce pas.... Quand vous aurez besoin d'un
nouvel appareil.... Allons bon voyage!..."

Et ses yeux gris petillent de malice.

De rage, je pousse sur la manette des gaz.... Nous decollons et piquons
droit sur Meaux laissant loin derriere nous Paris qui, peu a peu,
s'efface dans une large tache grise.

--Tu pourrais t'occuper des _cloches a huile_?

--Ah! vieux Charles!... Je n'ai le coeur a rien.... Dire qu'en ce moment
on devrait prendre un petit quelque chose sur les boulevards en
regardant passer les autobus....

... Nous suivons la bataille de la Marne, et, d'evoquer les combats
passes, nous oublions deja notre deconvenue recente; notre pensee,
precedant notre oiseau, est deja pres de la frontiere, pres du nid ou
nous coucherons ce soir....

--Dis donc, vieux Charles?.... Ralentis un peu.... L'huile coule mal par
les _cols de cygne_....

--Turellement.... Il me semblait bien aussi que le _moulin_ commencait a
chauffer....

... 800 tours.... Chignole, une clef anglaise en mains, visse,
devisse....

--Alors?

--Un tuyau est bouche.

--Quelle guigne!... Je ne veux tout de meme pas _griller_ mon moteur....

--Plus qu'a descendre....

--Ah! la ... la....

... Nous nous trouvons a peu pres a mi-chemin entre Epernay et Chalons:
la Champagne pouilleuse; des champs immenses tout designes pour un
facile atterrissage.

... Banale descente: deux spirales ... je redresse et je pose l'avion
entre deux meules de paille comme un gros frelon entre deux ruches.
Chignole s'est precipite immediatement sur le moteur, et apres une
auscultation minutieuse laisse tomber son diagnostic aussi sechement
qu'un Professeur de l'Academie de medecine.

--Pompe a huile _grippee_ ... demonter toute la tuyauterie ... nettoyage
a la seringue ... vidange de l'huile....

--Combien de temps pour tout ca?...

--En s'y mettant tout de suite on ne pourra repartir que demain apres
dejeuner....

... Une petite sueur me coule entre les epaules....

--Nous voila propres!!...

--Pourquoi?... En v'la t'y pas une affaire!...

--T'as de l'argent sur toi?...

--Ah! non! vieux Charles!... Comme on ne devait partir que demain ... je
n'avais pas encore pris mes dispositions.... Je dois avoir dans les
seize sous ... non ... dix-sept sous ... voila....

--Moi la meme chose!... Est-ce que je pouvais supposer ce depart
precipite?... D'ailleurs je n'avais pas compte avec la panne. Arrives en
escadrille nous etions sauves....

Je fais l'examen de mes nombreuses poches; en les raclant a fond
j'arrive a constituer le capital de quarante-six sous qui joints a la
"fortune" de Chignole, forment trois francs quinze centimes....

--Et il faut vivre jusqu'a demain; soit quatre repas et deux
"couchages". Que faire?... As-tu une idee?...

Chignole se gratte longuement la tete, puis laisse tomber:

--Allons toujours dejeuner ... les idees viennent en mangeant....

... Pour manger, nous avons bien mange; mais les idees ne sont pas
venues; nous ne sommes pas plus avances qu'avant, sinon que nous avons
deja un serieux passif a l'auberge du village ou l'on nous a traites
comme des princes.

--Faut commander ce qu'il y a de meilleur.... Ca donne confiance!...
m'avait assure Chignole, et j'avais suivi son conseil. Sur le cafe, les
solutions les plus saugrenues s'offrent a mon esprit en deroute, mais
aucune n'est pratique.

Tout a coup Chignole appelle l'aubergiste....

--Avez-vous une bicyclette?

--Non Monsieur.... Il y en a une seule dans le pays.... C'est celle de
Monsieur le Cure.... Il vous la pretera surement....

--J'y vais... J'ai trouve... J'ai une idee, me souffle-t-il a l'oreille,
puis, en sortant, il me crie:

--Avec la bicyclette de M. le Cure!... Et y en a qui disent que le
clerge n'est pas dans le mouvement!!!...

... Vers quel destin roule Chignole?... Je l'ignore; toutes ces emotions
m'ont brise, aussi je m'endors sur la table et dans un reve je vois
Chignole juche sur le char de la Fortune, tenant dans ses bras des
cornes d'abondance d'ou ruisselle une pluie d'or....




III--CHIGNOLE SE DEBROUILLE.


--Un cigare, Monsieur l'aviateur?...

L'aubergiste, cordial et deferent, me tend une boite entr'ouverte, d'ou
s'epanche un parfum de tabac tout a fait "au point". Ma main a une
hesitation. Dois-je prendre ce cigare?... Ce cigare que je ne suis pas
certain de pouvoir payer?...

--Vous pouvez y aller, Monsieur l'aviateur ... en confiance ... c'est
ceux que je mets en reserve pour mon fiston qu'est la-bas ... dans les
tranchees.... Il aime bien ceux qui ont des taches dessus.... Parait que
ce sont les meilleurs.... Mes scrupules s'evanouissent dans la fumee
legere qui s'envole vers les poutres du plafond, ou sechent d'opulentes
saucisses.

Que devient mon brave Chignole, parti a la conquete de l'or, ou plus
exactement du modeste billet couleur d'azur qui nous aidera a sortir
dignement d'une situation plutot embarrassee?

Je fais d'ameres reflexions sur les vicissitudes de la Fortune, et mon
pessimisme subit une forte hausse.

D'autant que Chignole ne m'a rien dit quant a la duree de sa tentative;
et cette incertitude ne fait qu'aggraver mon souci.

--Un doigt de marc, Monsieur l'aviateur?...

--Heu....

--Allons ... laissez-vous faire.... Je suis bien certain que vous m'en
ferez des compliments...; je l'avais enterre quand les Boches sont
venus.... C'est comme qui dirait un marc historique....

J'ai tente de noyer mon anxiete dans ce venerable alcool champenois,
mais helas!... je ne suis arrive qu'a une recrudescence de tristesse et
d'impatience; aussi, pour secouer mon inaction, je me suis mis dans la
tete de demonter la _pompe a huile_, cause initiale de nos malheurs.

Tout le village s'est transporte pres de notre _coucou_; au moment ou
j'arrive, le cercle se transforme en une double haie de curieux, qui me
considerent avec une satisfaction amusee qui n'est pas exempte d'un
certain respect.

En toute circonstance, je me serais beaucoup diverti a repondre a leurs
questions souvent biscornues, mais le moment n'est pas a l'humour; sans
une parole, le regard detache des humaines contingences, je me mets en
devoir de reparer le moteur. Quelques minutes plus tard, les mains
engluees d'un cambouis malodorant, je me debats dans le labyrinthe des
canalisations d'huile.

Ma pensee s'envole vers Chignole.... Chignole ... tout mon espoir!...

En revenant de sa mysterieuse randonnee, aura-t-il le nez en l'air ou le
nez en bas?

Son nez est, en effet, un veritable barometre: il est doue d'une sorte
d'elasticite, grace a laquelle il traduit spontanement les sentiments
multiples qui agitent son proprietaire.

Je l'ai vu, congestionne, raidi, splendide, inquietant le ciel les jours
de victoire, d'expeditions "dont on parlait", puis exsangue, mou,
navrant, rasant terre, les jours de mauvais temps, de guigne....

Comment sera ton appendice expressif, lorsque tu vas revenir, mon vieux
Chignole?... Pour m'etourdir, je travaille avec une hate febrile; couche
sur le dos, afin d'acceder plus facilement a des ecrous bizarrement
places, je ne vois que le ciel, un ciel de septembre, d'un bleu
transparent et pale, ou quelques petits nuages blancs trainent, comme
oublies....

... Et le soir vient peu a peu; les meules quittent leur capuchon dore
pour une mante grise; une brume violette monte et s'enroule aux troncs
lisses des pins comme une fumee d'encensoir aux colonnes des eglises, et
les grillons redisent dans l'herbe emperlee de rosee l'eternelle chanson
des soirs d'ete.

--Ca ne va donc pas l'appetit, Monsieur l'aviateur?...

Je dine, mais mon gosier, serre par une invisible main, ne laisse passer
que difficilement la nourriture....

--Cependant on raconte que le travail ca creuse.... Pour ce qui est de
travailler, on peut dire que vous ne vous etes pas amuse.... Il est
repare maintenant, votre aero?...

--Oui ... oui....

--Ou est-il donc passe, Monsieur votre mecanicien?

--Je ne sais pas ... ou plutot si ... si ... je sais ... il est alle
faire un petit tour ... un petit tour ... il avait des amis dans les
environs....

Je mens avec assurance ... au point ou je me trouve!...

Je suis d'autant plus bouleverse que mon hote a mis les grands plats
dans les petits, c'est-a-dire qu'il a transforme son "gargotage"
ordinaire en une cuisine soignee pour palais delicats, et mes dettes
s'accumulent.

Que faire?... Telegraphier?... Impossible, je suis dans la zone des
armees.

Chignole ne revient toujours pas!... Une auto stoppe devant la porte ...
battements de coeur ... desillusion. Ce sont trois officiers, qui, tres
courtoisement me saluent:

--C'est vous l'aviateur en panne?...

--Soi-meme.

--Mes collegues et moi venons vous adresser une priere....

--Enchante....

--Voila.... Monsieur est officier gestionnaire d'une ambulance voisine;
Monsieur, major a la meme ambulance ... et moi, commissaire a la gare
regulatrice....

--Tres heureux....

--Nous sommes trois fervents joueurs de bridge ... mais, le
croiriez-vous, nous n'avons jamais pu trouver un quatrieme.... Aussi des
que nous avons su qu'un aviateur avait atterri dans les environs et ne
repartait que le lendemain....

--Vous vous etes dit: "Voila le quatrieme".

--C'est cela meme....

--C'est que....

J'hesite en tatant instinctivement dans ma poche les debris de la
fortune de Chignole et de la mienne.

--Voyons ... cher Monsieur ... vous ne pouvez pas nous refuser ... un
petit jeu au demi-centime....

Tout de meme, si la chance m'etait favorable!... Ces officiers ne
sont-ils pas envoyes par ma bonne etoile, et tels les rois mages, ne
vont-ils pas me laisser--malgre eux--tous les presents dont ils sont
charges....

... Helas!... Ca n'est certainement pas mon etoile qui les a diriges sur
ma route. Vers dix heures, apres des _sans atouts_ hardis, et quelques
_contre_ irresistibles, je dois vingt-sept francs et des centimes.

Afin de retarder l'heure des reglements de comptes, je fais monter
quelques flacons poussiereux, et mes partenaires, extremement gais, ne
tarissent pas d'eloges sur mon amabilite et ma science du jeu!... Mais
tout a une fin; leur service les reclame; ils se levent pour partir et
je vais passer pour le dernier des mufles, quand la porte s'ouvre et
Chignole, un Chignole au nez conquerant, demesurement grandi, entre en
criant:

--Patron!... le Champagne!... et du meilleur!...

Je lui saute au, cou, et l'aubergiste, emu en nous regardant, confie aux
officiers:

--Ah!... Comme ils sont unis dans l'aviation!... Quelle belle
camaraderie!... Comme ils s'aiment!... Ca fait plaisir a voir!...

... Nous sablons le champagne ... je sens que Chignole me glisse quelque
chose dans la main; c'est un billet bleu.... Sauves ... nous sommes
sauves!...

                                  ----

... Une demi-heure plus tard, dans une imposante chambre a deux lits,
grande comme une salle de bal, ou une couronne de fleurs d'orangers
dormait sous une cloche de verre, nous echangions nos impressions
joyeuses.

--Enfin ... ou as-tu trouve l'argent?...

--Ca ... c'est mon affaire, vieux Charles.

--Tout de meme....

--Eh bien ... voila ... je nie suis rappele que j'avais un parent a
Chalons ... avec la _becane_ de M. le Cure j'y suis alle ... alors, il
m'a rendu le service ... voila....

Je n'insiste pas....

--Demain au petit jour ... on decolle.... Tu verras mon brave Chignole
que ton pilote s'est souvenu de ses debuts de mecano ... le _moulin_ est
au point.... A propos ... prete-moi ta montre ... comme je me
reveillerai surement avant toi ... la mienne est arretee....

--Ma montre!... et Chignole se trouble comme un enfant pris en faute....

--Ma montre ... mais je ne l'ai pas ... je l'ai laissee a Paris....

--Tu l'avais ce matin....

--Mais non ... et puis, avec un bon sourire:

--Eh bien, oui ... je l'avais ... mais je ne l'ai plus la _toquante_
d'or au _paternel_, le vieil _oignon_ des familles!... On l'a mangee!...
On l'a bue!... Qu'est-ce que tu veux ... fallait bien en sortir!...
Alors, je l'ai vendue a Epernay.... Ca ete dur ... parce qu'un
militaire, le _birbe_ ne voulait rien savoir.... Bah! elle devait finir
comme ca.... Quand j'etais civil, le quinze du mois, elle allait chez ma
_tante_ jusqu'au premier suivant ou je la retirais.... Ah! elle les a
connus les coffre-forts du _clou_!... Ca n'etait pas glorieux, tandis
qu'aujourd'hui, elle me quitte en soldat, elle meurt en service commande
pour sauver l'honneur de l'aviation.... Eh bien! vieux Charles ... elle
en a de la chance, c'est moi qui te le dis!...




IV--CHIGNOLE A DIT: CA GAZE!...


--Les uhlans!... Les uhlans!...

Je me reveille en sursaut; mais au lieu des faces patibulaires des
cavaliers boches qu'une pareille exclamation me laissait pressentir,
j'ai devant moi le spectacle rejouissant de Chignole qui, en chemise,
banniere au vent, execute un pas anglais en sifflotant la _Marche
Lorraine_.

--Comme c'est drole!... Tu as trouve tout ca pour me faire lever!...

--On fait ce qu'on peut.... Et puis, tu n'es pas honteux d'etre au
_plumard_ a neuf _plombes_ et quelques _broquilles_!... Alors, tu te
prends pour un rentier!...

Ces fortes paroles, ponctuees de gestes vehements, m'ont rendu a la
juste appreciation des choses d'ici-bas, et dans un superbe effort je me
jette au pied de mon lit, non sans ebranler serieusement le plancher.

--Ah! vieux Charles!... T'as un demarrage epatant!

--Depechons!... Depechons!... Pas de phrases!... Pas de phrases!... On
devrait deja etre partis!...

--Partis!... Par ce temps!... Mais c'est la _flotte_ que je te dis ...
les grandes eaux!... Rien a faire ... meme pas a pleurer, car ca ferait
deborder la Marne!...

... Dehors, c'est la campagne mouillee, les toits rouges laves et la
vigne vierge de notre fenetre voit poindre a l'extremite de chacune de
ses vrilles une goutte de diamant.

--Notre _coucou_ doit etre en train de prendre quelque chose pour son
rhume!...

--On va lui dire un petit bonjour?

... Toilette rapide; toutefois Chignole apporte le plus grand soin dans
l'enroulement de ses bandes molletieres qui dessinent une musculature
harmonieuse.

--Vois-tu, mon fils, si le style c'est l'homme, comme l'a explique jadis
un type de la haute ... la jambe, c'est le soldat!...

Un cafe au lait, flanque d'epaisses tartines beurrees, nous attend dans
la salle commune; l'aubergiste s'informe de notre sante et nous consulte
sur notre menu du dejeuner. Puis, sous nos caoutchoucs hermetiques, nous
allons a travers champs.

La douche continue aussi dense; notre appareil, cloue entre deux meules,
la recoit tristement. Par instants, le vent secoue ses ailes; il prend
alors le pauvre air malheureux de l'oiseau surpris hors de son nid et
qui grelotte dans ses plumes frisees par la pluie.

--Ca se levera-t-il?...

Chignole pointe son nez vers les nuages tres bas qui courent rapides
dans le ciel brumeux, aspire l'air longuement puis, sentencieux comme un
oracle:

--M'est avis que le temps est bien _pris_ ... beaucoup de _crasse_!...
Sur le soir ... ca pourra s'arranger....

--Autrement dit, s'il ne pleut pas, il fera beau!...

L'automne a deja marque les choses de son empreinte; les arbres ont
echange leur manteau vert pour un manteau dore, et les ornieres du
chemin creux se comblent peu a peu des feuilles tombees.

--J'en tiens un!

Chignole brandit victorieusement entre le pouce et l'index un monstrueux
escargot.

--Fiche-moi cette salete-la en l'air!...

--Une salete!... Appelez ca une salete!... Ah! vieux Charles! Faut pas
mepriser ainsi les biens du bon Dieu!... En chasse au contraire! La
pluie les fait sortir et la recolte sera fructueuse....

Une heure apres, Chignole rapportait precieusement dans son mouchoir un
cent d'escargots deniches dans les buissons.

                                  ----

--Les jours se suivent et ne se ressemblent pas!...

--Hier la puree.... Aujourd'hui l'opulence....

Nous achevons de dejeuner, et, sur le cigare, nous echangeons quelques
reflexions resolument optimistes.

--Je me doutais bien qu'avec un pilote comme toi, un observateur ne
devait pas s'embeter!...

--Trop aimable, cher ami!... Mais ton pilote aurait ete rudement plus
heureux de t'amener directement a Nancy ... sans escale....

--Le passe est le passe....

--Tu pourrais dire: Le passif est le passif!... Je ne puis oublier que
mon camarade a vendu hier sa montre pour nous eviter le deshonneur.

--Notre equipe commencant par planter un _drapeau_!... Joli debut!...

Les nuages s'eclaircissent; dans leur transparence, on devine deja le
fond bleu d'un ciel apaise.

--_Ca gaze_!... D'ici deux heures, on pourra s'envoler....

--Je crains que ca ne soit un peu juste pour aller jusque la-bas.... La
nuit vient vite....

--T'en fais pas!... _Laisse flotter les rubans_....

Preparatifs: reglement de comptes sur le ton de la parfaite courtoisie.
Chignole jette sur le _coucou_ des yeux fureteurs et fait ranger les
curieux afin qu'ils ne genent pas notre depart.

--Tache de faire un decollage _maous_.... Faut qu'ils aient une bonne
opinion, si jamais on revenait....

Une gamine nous offre un bouquet rustique.

Chignole remercie, plus emu qu'il ne voudrait le paraitre, et fixe les
fleurs dans la _carlingue_, ainsi que le petit panier ou ses escargots
font d'innocentes montagnes russes.

Nous partons et nous grimpons tres vite, car j'apprehende les remous; je
me guide sur la riviere, en continuant a prendre de la hauteur, car nous
_encaissons_ quelques coups durs.

--Vent dans le dos.... Le voyage ne sera pas long!...

--Regarde un peu devant!

Je designe a Chignole une nappe qui barre l'horizon....

--Il serait plus sage de chercher un terrain....

--Atterrir?

--Dans ces nuages, jamais on ne s'en sortira....

--Tant pis!... Mais je ne descends pas.... On sera ce soir a Nancy coute
que coute.... On dirait que nous le faisons expres.... Assez de
pannes.... Ca deviendrait une specialite....

--Comme tu voudras....

Les nuages sont si epais que nous marchons absolument a l'aveuglette, en
nous dirigeant uniquement a la boussole.... Volons-nous? Roulons-nous?
Nageons-nous? On ne saurait rien affirmer, car c'est un nouvel element
qui est le notre desormais.

C'est l'air, naturellement, mais qui revet une forme palpable, puisque
nous le voyons tout autour de nous, sous forme de paquets ou d'echarpes;
c'est egalement de l'eau si nous en jugeons par nos combinaisons
ruisselantes.

--Gentil un moment ... mais si ca doit durer!...

--Allume-moi donc une cigarette au lieu de gueuler dans le vide....

L'atmosphere s'assombrit.... Notre montre marque six heures; c'est la
nuit a n'en pas douter.

Chignole avait raison; il aurait ete prudent de se poser.

--La nuit....

--Oui ... et pas d'eclairage....

--Alors?

--Descente....

--Pas trop vite, mes escargots auraient le mal de mer....

Je pique prudemment ... 1.500 metres. ...

--Ou se trouve-t-on?

--Sans la derive, on doit etre dans la bonne direction a la hauteur de
Saint-Mihiel....

--Oui ... mais avec la derive!...

1.000 metres.... Rien.... Chignole, la tete penchee en dehors, _prend_
le vent comme un limier.... 500 metres ... les nuees s'eclairent.... Je
pousse sur le _manche_ et a 200 metres nous sortons enfin de la brume
comme d'un tunnel.

--On n'est pas loin du front.... Regarde les tranchees.

Chignole me designe des sinuosites pales, pretes a s'effacer dans le
soir....

--Il etait temps de s'arreter....

Je n'ai pas acheve la phrase qu'a cent metres devant nous un globe blanc
caracteristique, suivi de plusieurs autres, arrive a notre hauteur.

--En pleine _poire_!

--Ca y est ... on est chez les Boches!....

--On va se faire _sonner_....

--_Ca gaze_!...

--T'es pas difficile!...

--Qu'est-ce que tu veux? On debute comme on peut!...

Je tire sur le _manche_ et nous regrimpons vers l'inconnu, suivis par
les eclatements qui nous serrent de plus en plus....

--Ouf! J'ai eu chaud!

--Tant mieux. Maintenant y peuvent toujours tirer, leurs _artiflos_!...

--La situation n'en est guere, meilleure....

--N'y a qu'a marcher jusqu'au bout....

--Jusqu'a la derniere goutte!

--Ca se chante!

--Ca se boit aussi ... mais pas en ce moment....

Nos pensees ne sont pas extremement folichonnes.... Dans une heure, le
reservoir sera vide, d'ou l'obligation de descendre en pleine nuit, sur
une maison, dans une riviere, sur une foret, au hasard de la veine ...
et, par-dessus le marche, tres vraisemblablement chez les Boches, car
j'ai beau essayer de corriger la derive, il est incontestable que nous
sommes deportes dans une proportion impossible a definir. Chignole doit
faire, lui aussi, de tres ameres reflexions et je n'ose pas me
retourner. Tout a coup, il me frappe sur l'epaule:

--Ah! les cochons!... Ils f ... le camp!...

--Quoi?

--Mes escargots qui se _barrent_!...

Dans le chahutage que nous subissons, leur panier s'est entr'ouvert, et
les pensionnaires de mon compagnon se promenent tres a leur aise sur le
plancher de la _carlingue_.

--Tache de nous reperer, au lieu de m'embeter avec tes animaux!...

--Ca, vieux Charles! la route je m'en contre f ..., je m'en _tamponne le
coquillard_! mes escargots c'est sacre!... Je n'veux pas qu'ils
m'abandonnent! Au moins, si on couche ce soir chez les Boches, on aura
de quoi _bouffer_!...

Le moteur bafouille, reprend, s'arrete....

--Plus de _coco_!...

Descente que je m'applique a faire la plus lente possible, afin de
prolonger le plane....

--Des qu'on sera au sol, si je ne _loupe_ rien, je saute de l'appareil
... et me rends compte si on est chez les Boches ... si oui ... je
siffle et tu mets le feu....

--_Ca gaze!_....

Nous ne parlons plus; les nerfs tendus, je m'efforce de dechiffrer le
mystere de l'ombre.... Il fait extremement froid, cependant la sueur
coule sur mon front. Ah! cette glissade dans un puits noir n'ayant pour
seule indication que celles de l'altimetre eclaire par la lueur fugitive
d'une allumette.

--Vingt metres....

--Cramponne-toi ... je vais asseoir le _zinc_....

--Dix metres....

... Je cabre ... les commandes deviennent molles; c'est la perte de
vitesse cherchee. Nous partons sur l'aile gauche.... Un choc....
Allons-nous capoter?... Non.... Une roue est fauchee ... mais l'appareil
est sauf.

Je saute; c'est un champ ... une ligne d'arbres assez proche. Peut-etre
une route?... J'y cours en trebuchant dans les sillons. C'est bien une
route; en tatonnant je cherche une borne. En voici une.... Allumettes
... les rosses ne veulent pas prendre.... France?... Allemagne?... Le
sang afflue a mes tempes a les briser.... Lumiere ... je lis:

DEPARTEMENT DE MEURTHE-ET-MOSELLE

NANCY.--18 _kilometres_




V--CHIGNOLE FAIT DE LA PHOTO.


Depuis notre arrivee en escadrille, la chance ne nous a pas favorises.
Une pluie continue retient les appareils aux hangars strictement clos.
Le vent d'est, deja rude, arrache violemment leurs dernieres feuilles
aux arbres en bordure du plateau, et les collines environnantes portent
sur leurs croupes le lourd manteau brun de l'automne.

Cette inaction forcee rend Chignole nerveux, car il attend impatiemment
son premier raid. Un temps, il put tromper son attente par une serie de
courses organisees avec le gracieux concours des escargots rapportes de
Champagne, mais ses pensionnaires, engourdis par le froid, restent
desormais cloitres dans leurs coquilles; il a beau leur presenter des
feuilles de salade, d'une fraicheur incontestable, ils ne veulent plus
rien savoir.

Chignole, en combinaison fourree depuis le reveil, etudie sur la carte
pour la vingtieme fois peut-etre le trajet a effectuer.

Mon ancien mecanicien en second, le doux Racine, nomme premier depuis
que Chignole fait partie du personnel navigant, est completement
submerge sous le flux d'ordres et de contre-ordres que son _patron_ lui
jette avec forces gestes.

--Allons Racine ... _grouille-toi_!... Non mais, tu prends racine!... Je
t'ai dit de mettre un peu de glycerine dans les radiateurs. Et ma
pince?... Ou est ma pince coupante?... Alors avec quoi est-ce que je
couperai les freins de mes bombes?... Avec mes dents!...

Et se tournant vers moi, il ajoute avec pitie:

--Ces gens de la campagne ... c'est pas de la mauvaise volonte, mais pas
d'idees ... pas d'idees ... voila le malheur.... Ah! je me fais un sang
de navet avec toutes ces histoires-la....

Racine recoit la douche stoiquement, en homme de la terre, en paysan qui
ne craint pas les averses.

                                  ----

Le rassemblement a ete commande pour deux heures; en tenue de vol, nous
sommes au pied des _coucous_.

--J'ai pris un appareil photo.... Si on voit quelque chose
d'interessant.... Clac.... Ca y est!...

Et Chignole fixe son casque par-dessus le passe-montagne.

Attente.... Les nuages sont toujours bas, mais, par une large dechirure,
on apercoit un coin du ciel bleu.

... Arrivee du capitaine.

--Temps trop incertain.... Le raid est remis.... Messieurs vous etes
libres!...

--Ah! c'est la barbe! ne peut s'empecher de s'exclamer mon camarade.

--C'est egalement mon avis ... mon brave Chignole ... je sais que vous
avez hate d'aller la-bas.... Resignez-vous ... il faut attendre.... Pour
vous distraire, faites un vol d'essai ... j'autorise votre pilote....

... Nous partons, un peu remues.

--Tu aurais pu enlever les bombes ... le _zinc_ serait plus maniable....

--Je n'y ai pas pense.... T'en fais pas ... ca _gazera_!...

... Vent debout, nous montons rapidement vers le trou bleu qui dans le
bandeau noir du _plafond_ nous hypnotise.

--C'est idiot d'avoir contremande le bombardement ... on y voit tres
bien!...

... En effet, le soleil luit chez les Boches et les nuages sont la-bas
beaucoup moins epais.

--Oui ... on aurait pu le faire....

--Il ne tient qu'a nous d'y aller!... Les dragees sont la ... et il me
designe les bombes avec leurs percuteurs soigneusement visses.

--Je comprends maintenant que tu ne les aies pas fait decharger....
Monsieur avait son idee....

--Ce que tu es malin tout de meme!...

--Y aller seuls ... qu'est-ce que les Boches vont nous envoyer. D'autant
qu'au retour, le capitaine pourra bien nous _ramasser_ pour avoir
enfreint ses ordres.

--Il nous dira quelque chose pour le principe ... au fond il sera tres
heureux.... D'ailleurs il n'est pas prouve qu'on en revienne....

--Evidemment....

--Alors, si on n'en revient pas ... on ne sera pas _ramasse_.... On aura
tout de meme fait quelque chose de chic!... Qu'est-ce que tu decides mon
gros?

... 1.400 tours ... plein regime ... nous passons les lignes....
Broum!... Trois boules blanches....

--Je crois qu'ils nous ont vus!...

... Broum!... Nous sommes environnes d'eclatements.

--On dirait qu'ils _installent_ un peu!...

... Nous montons et disparaissons ainsi dans la brume.

--On est juste dans la bonne direction et vent debout ... aucune
derive.... Ca va _gazer_!...

... Dans les nuages, la sensation est identique a celle eprouvee en
bateau par gros temps; roulis, tangage et paquets de mer....

--Oh! cette brume!

--C'est une brume qui m'a charme!... chantonne Chignole....

... Les minutes passent ... longues ... longues. Je ne vois meme pas
l'extremite des ailes, et la position de notre biplan doit etre plutot
baroque.

--On n'est pas loin de l'objectif....

... Descente rapide.... Eclaircie ... la terre se dessine comme un
visage derriere une voilette....

--Tu te reperes?

--Oui ... un peu sur la gauche ... la gare ...

... Nous sommes bien sur le point a bombarder; de nouveaux eclatements
nous le confirment.

--Descendez ... on vous demande!

... Chignole declenche les bombes qui en dessous de nous decrivent de
grandes circonferences avant de trouver leur perpendiculaire. Demi-tour
et vent dans le dos, nous fuyons vers la France. Les nuages se sont
eleves, et voila bien notre guigne, nous allons revenir dans un ciel
d'une limpidite parfaite.

--Ne t'endors pas!

--J'ouvre l'oeil, Vieux Charles....

--En voila un....

... A travers la glace du plancher, j'observe un fokker qui monte vers
nous....

--Heureusement on a le vent!...

... Leurs canons se sont tus; l'oiseau aux croix noires se rapproche ...
et nos lignes sont encore a dix kilometres.... Nous sommes obliges
d'accepter le combat, dans des conditions defavorables, puisque c'est un
avion de chasse.

Je pense a mon compagnon dont ce sont les debuts. Comment va-t-il
affronter le Boche? Comment va-t-il nous defendre? Une main a la bande,
l'autre a la crosse de la mitrailleuse, les yeux fixes sur l'agresseur,
Chignole me parait faire bonne figure. L'ennemi est a notre hauteur; il
vire brusquement et pique pour nous prendre en dessous; je fais la meme
manoeuvre en sens inverse et nous nous trouvons nez a nez pendant
quelques secondes. Sa mitrailleuse crepite.... Tac ... tac ... tac ...
tac ... je n'entends pas la notre....

--Tire ... tire....

--Enrayage!...

--Ta carabine!...

--On a oublie les chargeurs!...

... Un cri de rage.... Je plonge pour donner au Boche l'impression qu'il
nous a descendus; mais c'est un vieux du metier, il connait le truc, car
il nous accompagne dans la chute.

Son appareil colle litteralement au notre, tout en continuant son
implacable tir.

--Chignole!!... Chignole!!!...

-- ...

-- ...

--Es-tu blesse? Reponds-moi?...

Il a du etre touche ... et git sans doute ecroule au fond de la
_carlingue_. Cramponne au manche, pousse a fond, je me retourne:
Chignole debout, le sourire aux levres, la poitrine offerte aux balles
et le Kodak au poing, photographie le Boche a bout portant.




VI--CHIGNOLE ECRIT A SA MAMAN.


Aux Armees... octobre 1916.

    Ma bonne vieille,

Tu dois penser que ton aviateur t'oublie; a part les cartes postales
forcement breves que tu as sans doute recues, tu n'as encore aucune
nouvelle detaillee de lui. Ca n'est pas ma faute tu sais? D'abord notre
panne en Champagne ou je me suis fait pas mal de cheveux; ensuite, notre
arrivee en escadrille, il y a une quinzaine. Quand on s'amene quelque
part, faut le temps de s'acclimater, de voir clair; enfin, avant de
t'ecrire, je voulais que mon premier bombardement ait eu lieu, pour que
tu te rendes bien compte que je ne suis pas un "feignant", un propre a
rien!

Premierement et avant tout, sois bien persuadee que je suis heureux,
tres heureux; mon plus cher desir a ete exauce, du jour ou j'ai ete
nomme observateur.

Je ne suis plus un "ras-terre"!... Ah! je ne _crosse_ pas ... va,
maman!... ca n'est pas dans ma nature. Hier encore j'etais mecano, je ne
l'oublie pas; j'en suis fier, et ca ne m'est pas inutile. Tu comprends,
c'est pas avec moi que les mecanos affectes a notre _coucou_ le feront a
l'influence. Ils pourront me repeter: "Il _gaze_ ton moteur!..." Si je
leur reponds: "Il ne _gaze_ pas ..." ils n'auront plus qu'a la _boucler_
et a turbiner sur le _moulin_.

Et puis mon pilote n'y connait rien en mecanique. Surtout il serait
embete de se salir les mains, alors il ne s'en occupe pas....

Pour etre tranquille, j'ai quitte la popote ou L ..., dit "Fil de Fer",
a cause de sa maigreur, joue en ce moment du piano avec les pieds; je me
suis refugie dans le hangar; dans la _carlingue_, assis a la place du
pilote, mon bloc-notes sur les genoux, je suis tout seul avec toi, et je
puis ainsi bien te parler.

Je vais te presenter mes camarades, tous des types a la hauteur. D'abord
mon patron: un gros, tres amusant; par exemple, toujours habille en
noir, sans doute ca l'amincit!... On l'a surnomme "l'aviateur noir". Il
ne s'en fait jamais, plus on est canonne, plus il rigole ... il rit aux
eclats!

Puis le vicomte de P ..., proprietaire d'une ecurie de courses. Au
dernier meeting de Moulins, ses _canards_ ont decroche plusieurs prix;
alors l'escadrille a bu le champagne huit jours de suite.

W ... Americain engage au service de la France, ca c'est chic!... Wisky
est son surnom, en raison d'un faible non dissimule pour cette boisson
qui sent la punaise. Il a fait venir un outillage complique pour
confectionner des cocktails; seulement la glace est introuvable; il
attend la neige avec impatience. Ah! c'est un _as_!... L'autre jour, il
reussit une mission speciale; le capitaine lui demande:

--W ... Que voulez-vous comme recompense?

--Vingt-quatre heures pour Paris....

--Pourquoi?...

--Pour faire un tour a "mon petit mise a pied"....

Etonnement.... Au bout d'un quart d'heure d'explications assez
embrouillees, on comprit qu'il designait ainsi sa garconniere, son
pied-a-terre.

C. ... le fils d'un peintre fameux, celui qui voit tout en vert. Sa
devise serait: "En vert ... et contre tous!" Son tableau celebre, _La
Femme verte_ est au Luxembourg. Si le papa voit la vie en vert, lui la
voit en rose. Avec mon pilote, ce sont les deux boute-en-train de
l'escadrille.... Ils passent leur temps a combiner des blagues et a
monter des bateaux formidables. Hier, il faisait tres mauvais temps:
tout vol etant impossible, les officiers sont autorises a descendre en
ville.

Sur le coup de minuit, C. ... se leve, ainsi que mon patron: froidement
ils vont tirer des fusees d'alarme.

Quelques minutes plus tard, une dizaine d'autos ramenaient les officiers
arraches a leur sommeil ... ou a leur plaisir!... Nous buvions du petit
lait.... Quand je me suis trouve dans la compagnie de tout ce monde
chic, je me suis dit: "Mon fils, tache de te tenir.... Faut pas les
effaroucher. S'agit de savoir _nager_, de se faufiler en douce ... de se
faire bien voir!..."

A mon pilote, je fais des compliments; c'est un type qui veut bien qu'on
pense du mal de lui ... mais pas qu'on en dise!...

J'assure la correspondance du vicomte de P. ... Il recoit un courrier
comme un ministre; mais le plus souvent il classait les lettres dans ses
poches sans les decacheter; j'ai mis un peu d'ordre dans tout ca.

Je suis le meilleur ami de Wisky; j'ai decouvert dans l'arriere-boutique
d'une epicerie quelques vieilles bouteilles de Blakenweit, et les lui ai
portees. Il a pleure d'attendrissement.

Quant a C. ..., du moment que je suis a sa disposition pour machiner une
blague ... ca va!... Qu'est-ce que ca f ... pourvu qu'on rigole!

Toute la journee, j'entends: "Chignole par ci ... Chignole par la ..."
Je suis gate, choye, chouchoute.. On s'm'arrache que je te dis!!...

Pour te donner une idee s'ils me gobent. Avant mon arrivee, ils jouaient
le poker, le bridge, le bac ... des jeux de princes! Je n'aurais jamais
pu tenir le coup. Eh bien! Pour que je ne reste pas en carafe, ils m'ont
demande de leur apprendre la manille, celle de Montmartre, des bistros
de la rue des Abbesses. Tu peux voir tous les jours (c'est une facon de
parler) Chignole faire la _manoche_ avec le vicomte de P.....

Ce sont des relations pour plus tard. Si j'en reviens, ma bonne vieille,
grace a eux, je trouverai un _boulot_ interessant. Je serai _plein aux
as_ et t'auras plus besoin de t'en faire!... Ca sera bien ton tour.

Je t'envoie inclus une photo assez interessante: a mon premier
bombardement--il y a huit jours--nous avons ete pris en chasse par un
fokker; ma mitrailleuse s'est enrayee aux premiers coups; le Boche qui
ne nous lachait pas nous assaisonnait ... heureusement il tirait comme
feu pied ... Ca devenait monotone ... alors, pour passer le temps, je
l'ai photographie a 10 metres....

Mon pilote a tenu a consigner la chose dans son rapport.... Ca en a fait
un bruit! J'ai recu autant de compliments que si je l'avais abattu....
Les photos ont ete versees au Livre d'or de l'escadrille.... Beaucoup de
_chichis_ pour rien!...

Tu le vois, je n'ai guere le temps de m'embeter.... N'empeche ... je
pense souvent a toi ... a Montmartre ... a _Panam_! Le soir surtout: il
est une heure ou le ciel a des reflets.... Ah! c'est epatant.... Je
voudrais posseder l'instruction pour t'ecrire ce que je ressens
alors.... Il y a de l'or, du rouge, du mauve ... toutes les couleurs
qu'on connait ... d'autres aussi qu'on a jamais vues et qu'on ne reverra
jamais ... car tous les soirs elles changent. Au meme moment, dans la
petite cuisine de notre logement de la rue des Saules, tu prepares ton
repas du soir sur la lampe a petrole; je te vois tourner lentement ton
tapioca pour qu'il cuise bien. Par la fenetre, le Moulin de la Galette
grimace dans le ciel, et les cheminees sous la lune ont des silhouettes
tristes de Pierrots en deuil.

Ah! maman!... je suis certain que ta pensee est bien lointaine ... elle
n'est pas a ce que tu fais.... Elle vient pres de moi, et ses ailes
rencontrent les miennes.

Maman!... ton petit est quelqu'un desormais.... Le gamin de Paris,
l'ancien mecano, l'apprenti en cotte est devenu, par la guerre, le rival
des plus grands. Il a eprouve des sensations que des beaux messieurs,
riches et savants, ne connaitrons jamais....

Monter dans le ciel par un matin superbe, avec le soleil en pleine
figure qui vous rentre par les yeux, par le nez, par la bouche, qui vous
impregne tout entier.... Monter toujours ... comme un Dieu ... et vers
Dieu!... En dessous, la terre n'est plus rien ... un panorama pour la
visite duquel on ne paierait pas dix ronds d'entree.... Avancer dans
l'inconnu, avec le danger qui vous environne, que meme vous portez....
Redescendre, saoule de lumiere, avec dans le coeur du bleu pour toute la
vie ... et revenir au sol en s'eveillant comme d'un conte de fees ...

Si tu savais!... Si tu savais!...

Soignes-toi, ma pauvre vieille....

Vieille...? tu ne l'es pas!... Seulement, faut pas t'ennuyer de moi....
Faut pas qu'il neige sur tes cheveux ... tes cheveux que tu tires
beaucoup trop sous ta coiffe de veuve. Tu serais si jolie si tu voulais
ne pas etre triste!...

Maman ... ce soir, comme autrefois, je grimpe sur tes genoux en me
cramponnant a ta robe, j'entoure ton cou de mes bras, et je te dis tout
bas a l'oreille: "Tu peux bien m'embrasser maman.... Aujourd'hui, j'ai
ete bien sage!..."




VII--CHIGNOLE ET BOUDOU-BA-DABOU.


--Je parie sur le bleu....

--Deux _ronds_ sur le vert!

--Moi je vais jusqu'a dix sous sur le rouge.... Il me parait tout a fait
en forme....

Apres diner, autour de la table de la popote, nous nous employons
febrilement aux derniers preparatifs d'une course d'escargots, organisee
par Chignole.

Chaque partant porte sur sa coquille une marque distinctive en couleur,
ce qui permet de suivre la lutte, dans toutes ses peripeties.

Jusqu'a present, ces manifestations sportives comprenaient exclusivement
des courses plates; Mais notre camarade de P ... est un fervent du
steeple-chase; aussi pour contenter ce turfiste celebre, ce soir nous
donnons une course d'obstacles.

La grosse difficulte pour nos "poulains" sera le passage de la riviere,
constituee par une boite en fer blanc, remplie d'eau, encastree dans la
table.

Ce passage de la riviere mettra fin a une interminable discussion qui
occupa plusieurs repas; elle solutionnera egalement de nombreux paris.

Nous sommes, en effet, divises en deux clans, depuis que la question
"riviere" est a l'ordre du jour.

--C'est tres indique de faire une riviere dans notre steeple ... mais
les escargots nagent-ils?

... La-dessus conciliabules, palabres, echanges de vues, interpellations
... tumultueux debats ... et, enfin, enjeux....

... L'instant est solennel: les champions sont places sur la ligne de
depart; le Paris-Mutuel est ferme; Chignole, auquel les fonctions de
starter ont ete confiees, prend un revolver d'ordonnance, et tire un
coup.... Ca y est!... Ils sont partis ... doucement.

Le premier ne passera pas avant une heure le poteau d'arrivee,
c'est-a-dire la feuille de salade tentatrice, attractive. Aussi, a part
quelques camarades fanatiques qui n'abandonneront pas la piste, les
autres cherchent en attendant une autre distraction.

Chignole et moi, nous sortons et nous dirigeons vers le hangar.

Chaque jour, a la meme heure, instinctivement, nous allons jusqu'a notre
biplan, comme pour lui souhaiter une bonne nuit. D'ailleurs Chignole a
toujours des observations le plus souvent justes a faire a Racine, notre
_mecano_; et les ordres sont donnes sur un ton qui n'admet pas la
replique.

--Pourquoi y a-t-il un chiffon par terre?...

--Mais....

--Et ces gouttes d'huile?... Ta pompe fuit, triple gourde!... T'as donc
pas la force de serrer les ecrous?!...

--Mais.... Monsieur!...

--Monsieur!... Il m'appelle Monsieur! C'est-y qu'il se f ... de moi!...
T'entends bien ... si jamais je retrouve de l'huile sur les plans ... je
te la fais lecher!...

... Ce soir, Chignole n'est pas satisfait; il a beau tourner autour de
l'appareil, il ne trouve rien a dire a Racine, impressionne par ce
silence inaccoutume.

Chignole plonge dans la _carlingue_ son nez fureteur et pousse un
rugissement:

--C'etait trop beau pour durer!... Je me doutais bien que j'allais
decouvrir quelque chose de pas ordinaire!...

--Quoi!... Quoi!... bafouille Racine, en roulant ses gros yeux de
faience bleue.

--Je n'en veux plus d'un mecano a la _manque_!... Regarde ce que tu as
laisse la ... contre le siege....

Et il designe une sorte de paquet brun, que dans l'ombre on distingue
mal.

Racine s'arc-boute aux montants, disparait a mi-corps et ramene au bout
de son bras ... un chien.... Le paquet etait un chien qui avait pris
pour niche notre _carlingue_.

Une tete de bull-terrier, ridee, camuse, un corps de fox, et pour
completer, une queue d'epagneul, panache disproportionne. Bref un
ensemble imprevu, ridicule, monstrueux, s'il n'etait comique.

--Tu parles d'un _klebs_....

--Il porte en lui au moins trente races....

--Pige cette gueule de Senegalais!...

--Faut le baptiser.

--Eh bien!.... Boudou-Ba-Dabou....

--C'est bien long!... On en a pour une journee a dire ce nom-la.

--On l'appellera Boudou, tout court.... Et puis je me charge de son
education.... Avec un precepteur comme _sa pomme_.... Ah! vieux
Charles!... Il va _gazer_ le _cabot_!...

... Boudou a ete adopte d'enthousiasme. Nanti d'un collier portant la
marque distinctive de l'escadrille, il est des notres. Independant,
frondeur, il ne parait temoigner d'affection qu'a Chignole; quand il le
regarde, son museau fremit, son panache balaie l'espace et ses yeux
prennent une expression singuliere de bonte, de reconnaissance.

Il fait une cour assidue a Diane, dite Didy, superbe chienne de berger
belge, dont son maitre, de P ..., est justement fier. Mais elle, souple,
fine, longue, n'accorde qu'une attention distraite au manege de cet
obscur pretendant.

--Ah! c'est bien une chienne de vicomte.... Vois-tu mon pauvre Boudou
... les ancetres ont eu beau renverser la _Bastoche_ ... les _aristos_
seront toujours les _aristos_.... Tu penses que Didy devrait elle aussi
sacrifier a l'union sacree ... Faut pas demander l'impossible aux
femmes!... Et puis, pourquoi qu't'as des visions de grandeur?... Elle se
fiche pas mal de toi! ... de tes graces.... Ce qu'elle doit _rigoler_
tout de meme.... T'es jeune ... t'aimes flirter ... je vois ca ... mais
ca te passera ... va, mon vieux ... comme ca a passe a Chignole ... et
t'aimeras mieux les autres ... d'avoir perdu ton temps avec celle-la!...

Chignole continue son monologue devant Boudou qui, bien assis, les
oreilles fremissantes, semble tres interesse, parait comprendre et
souffrir....

                                  ----

Dans le bureau du capitaine.

--Vous voila, mes enfants ... j'ai besoin de vous. Depuis deux jours,
une ou plusieurs pieces a longue portee bombardent Nancy. Les saucisses
et les avions de reglage n'ont pu arriver a les reperer. L'etat-major de
l'armee demande des volontaires pour tenter de prendre des photographies
au moment ou ces batteries tireront.... J'ai pense a vous, Chignole ...
qui etes un specialiste de la photo aerienne depuis celle de votre
boche.... Ca vous interesse?...

--Et comment, mon capitaine!...

--Partez quand vous voudrez....

... Travail de choix et tout a fait personnel; mon camarade ne peut
retenir un pas de gigue en signe d'allegresse. Nous brusquons les
preparatifs.

--Ca colle?...

--Ca _gaze_!...

Le biplan commence a rouler, quand "Plouf!" Boudou saute dans la
_carlingue_.

--Arrete.... Arrete....

--Trop tard mon vieux ... Je suis au bout du champ ... je n'ai plus le
temps de _couper_ et je ne marche pas pour virer a vingt metres!...

--On ne peut tout de meme pas l'emmener!...

--Tant pis!... Garde-le ton roquet.... Tiens le bien sur tes genoux....

--N'y a qu'a nous qu'arrivent des blagues comme ca!...

Boudou n'est nullement emu; il prend le vent, renifle, tremble un peu,
mais uniquement de froid, car le chien de Chignole ne saurait avoir
peur.

... Les lignes; premiers eclatements. Je fais le point, le plus
exactement possible, d'apres les indications du capitaine. La, au pied
de ce coteau, les pieces doivent etre placees sous un serieux
camouflage; mais impossible de rien distinguer a la hauteur ou nous
sommes.

--Tu vois quelque chose?

--Rien.... Boudou non plus ... et mon chien a de bons yeux ...
t'sais!...

Je pique: plus nous descendons, plus le tir des boches devient precis;
aux remous que nous subissons, nous sentons que les coups se
rapprochent.

--Ca doit etre un joli spectacle pour ceux qui nous zieutent!...

--Que tu dis!... Et maintenant les mitrailleuses....

--Le grand jeu alors!

... Tres a son aise, Chignole prend forces cliches; Boudou s'est
endormi.

Un remous brusque; nous penchons ... glissons ... et j'entends nettement
malgre le ronflement du moteur un craquement sinistre; des eclats de
bois sautent a l'avant. Je baisse la tete; Chignole se couche sur mes
epaules.... Je retablis a grand'peine....

--Alors?... Touche?...

--J'sais pas.... J'crois pas!...

Je vire, et, plein gaz, je pousse a fond vers nos lignes, accompagne par
la rafale des obus et le crepitement des mitrailleuses.

Enfin, nous franchissons nos tranchees; le calme.

Content, je me retourne; mon sourire se fige devant la figure decomposee
de Chignole.

--Regarde.... Regarde.... Boudou est blesse!...

Des convulsions secouent son pauvre petit corps crispe; ses pattes se
raidissent; sa tete, a l'abandon, roule lamentable a chaque mouvement du
biplan; de son ventre, le sang coule lentement....

                                  ----

Boudou va mourir. Nous l'avons etendu sur l'herbe. Autour de lui, nous
formons cercle, comme pour un ami.

--Je pouvais l'aimer mon _cabot_ ... murmure Chignole.... C'est lui qui
a pris l'eclat d'obus a ma place.... Mon Boudou!... Mon Boudou!...

... Ses paupieres se ferment sur ses yeux deja vitreux. Mais voila que
Didy se faufile parmi nous. Elle s'arrete devant le camarade dont elle
avait meprise les avances.... Elle le flaire un instant, puis doucement
le leche.

Boudou a rouvert les yeux sous la chaude caresse; il enveloppe _sa_ Didy
d'un long regard heureux, presque humain, et meurt en commencant un
reve.

... Au bout du plateau, dans le bois tranquille, ou les pins, sous le
vent, font le bruit de la mer, il y a un petit tertre couvert de mousse.
Dessus, une pancarte:

Escadrille V. B...

BOUDOU--BA--DABOU

--CHIEN--

_Mort en service commande_

(10 novembre 1916)




VIII--CHIGNOLE, ROI DES HIBOUX.


Ce matin, au rapport, on demande des volontaires pour les vols de nuit.

--Qu'est-ce que t'en penses de faire les hiboux?

--Ceux que l'annee derniere j'ai entrepris avec V. se sont regulierement
termines par des rhumes sensationnels. Plutot malsains les vols de nuit,
en cette saison, mon petit Chignole!...

--Je me cotiserai pour t'offrir de la jujube....

--Alors ... ca te chante?...

--Tout nouveau ... tout beau ... et puis j'ai idee que ca sera du
_boulot_ interessant.... Tu comprends, de jour, quand tu bombardes, n'y
a pas meche pour descendre aussi bas que tu le voudrais a cause des
canons, des fokkers; par suite, la visee ne peut etre epatante!... Mais,
de nuit, nous, on s'amenera sur l'objectif a deux cents metres ... et la
... en plein dans le mille ... lachez-les ... valse lente!... Enfin, tu
dis souvent que je suis un vilain moineau, eh bien! je veux etre un
hibou ... le Roi des Hiboux!...

... Chignole surveille les modifications qu'on apporte a notre biplan,
en vue de sa nouvelle adaptation.

Il revise soigneusement les canalisations electriques qui distribuent la
lumiere produite par une petite dynamo, aux phares et aux lampes de
bord.

--T'entends bien ce que je te dis, Racine?... Je veux que tu enroules
les fils dans de la gutta ... double isolement ... ca n'est pas de
trop!... Tu nous vois-en l'air avec un court-circuit.... Ca serait du
propre!... Pendant ce temps, tu serais dans ton _pieu_, tranquille comme
Baptiste, et nous, la-haut, sans lumiere, on se preparerait a se casser
la g ... tout simplement!...

                                  ----

... Deux heures du matin.... Les autos viennent de nous amener de la
popote, ou nous avons trompe l'attente dans une manille aux phases
homeriques, tandis que Chignole, en contemplation devant une carte,
tracait methodiquement notre itineraire.

Deux equipes, seulement, sont commandees pour ce raid: la premiere,
Chignole et moi, la deuxieme, de P. et Wisky, mais nos camarades ont
tous tenu a assister au depart.

--Etes-vous prets?

--Oui, mon capitaine.

--Vous avez bien marque les points qui vous serviront de reperes?... Je
viens de telephoner afin que les terrains d'atterrissage auxiliaires
pres des lignes restent eclaires jusqu'au jour. Par suite, en cas de
panne, inutile d'essayer de revenir ici.... Avez-vous des lampes de
poche? Bien.... Alors partez a un quart d'heure d'intervalle ...
l'equipe Wisky a deux heures trente, l'equipe Chignole a deux heures
quarante-cinq. Attention hein?... Le vent est plein est ... vous etes
obliges de decoller assez vite ... face au petit bois.... Mefiez-vous de
ne pas vous _emboutir_....

... Nous passons une derniere inspection.

--Combien d'essence?

--200. J'ai fait remettre une heure de plus. Si l'on est pris par la
_crasse_ ... on pourra aller jusqu'au jour....

--Ca _gaze_?...

--T'soin!... T'soin!... clame Chignole, le nez en bataille.

--Fais tourner.... On restera au ralenti.... Je prefere que le moteur
soit chaud.

--S'agit pas qu'il nous lache!

... Racine cale les roues et lance l'helice; nous n'avons plus qu'a
attendre.

--A tout a l'heure sur D ....

--En revenant, un chic coktail!...

De P. et Wisky partent et en passant, nous interpellent joyeusement.

Ils decollent, puis virent pour prendre de la hauteur au-dessus du
terrain. Ils s'elevent normalement, quand le ronflement de leur moteur
devient irregulier.

--Il a des _rates_ leur _moulin_!

--Ils descendent.... Ils font bien....

... Ils amorcent un large virage et s'appretent a piquer pour atterrir,
quand un coup de vent les deporte sur le petit bois a quelques metres a
peine de la cime des pins.

--Passeront-ils?...

--Mais oui....

--Ca sera juste!...

--Vas-y ... tire sur le _manche_, crie Chignole comme si Wisky pouvait
l'entendre....

... Il cabre en effet desesperement et va reussir a franchir l'obstacle,
lorsque la queue accroche la tete d'un arbre.

... Cris d'horreur ... quelques secondes d'angoisse ... un bruit
sinistre d'ecrasement....

--Pauvres vieux!... Pauvres vieux!...

... Une longue flamme jaillit brusquement.

--Le reservoir a pris feu!...

--Les malheureux!... Les malh....

... Une explosion coupe le mot; au contact du feu, les bombes ont
explose. Ils ont saute avec leur cargaison.

Nous restons seuls, toute l'escadrille s'etant precipitee sur les lieux
de l'accident.

Nous voudrions parler, crier, pleurer, courir avec nos camarades vers le
sinistre, et nous restons stupides, les yeux fixes sur les pins dont les
silhouettes greles, se detachant sur le rougeoiement de l'incendie,
prennent un aspect fantastique.

--C'est notre tour....

... Chignole me designe les aiguilles de la montre du bord. J'ai un
sursaut; j'imagine la scene qui se deroule la-bas, la recherche des
corps, disputes au feu; malgre moi, je ne puis arriver a refrener
l'apprehension qui me trouble, m'etreint.

--Une minute de retard....

... Mes mains tremblent a la direction....

--Il le faut!... Il le faut, vieux Charles!...

Ses traits, volontairement, rageusement tendus, son regard fixe, disent
le Devoir malgre la douleur, le Devoir quand meme!...

Ah! mon brave compagnon ... ton coeur simple, degage de sensibilite
vaine, a percu mieux et plus vite la voix de la Conscience.

Les cales sont enlevees ... depart: le bois se rapproche ... je tire ...
l'appareil obeit.

Nous montons.... L'horreur de la terre nous abandonne....

Nous montons.... La faucille de la lune a fait au champ du ciel une
moisson d'etoiles.

Nous montons.... Aldebaran est un enorme rubis, Orion est fier de sa
Betelgeuse, Fomalhaut parait lointaine.

Nous montons.... La-bas, au bout de l'horizon il y a deux etoiles que je
ne connais pas.... Serait-ce les ames de mes camarades qui vont entrer
chez Dieu?...

                                  ----

--L'usine.... Surement c'est elle....

... Des serpents de flammes rampent a terre ... des lueurs....

--Les hauts-fourneaux?...

--Oui.... Envoie le paquet.

--Gy!

... Je vire pour le retour....

--Une bombe qu'est pas tombee!...

--Comment?

--Elle est restee coincee dans sa case....

--Pousse dessus a fond.... _Grouille-toi_ puisqu'elle est amorcee....
Pousse....

--J'peux pas davantage!

--Alors, amene-la a toi ... et _balance-la_ par-dessus....

... Un projecteur, qui depuis longtemps nous cherchait, nous saisit; par
de brusques manoeuvres, j'essaye de lui echapper ...

--Eh bien! La bombe?...

... Des vapeurs nitrees me saisissent a la gorge. La bombe etant
amorcee, la reaction chimique des liquides qui la composent doit
commencer.

Je me retourne; Chignole est evanoui; sa tete pend en dehors, et il
tient le projectile dans ses bras croises.

Lachant le _manche_, je me precipite et le lui arrache; au meme moment,
un remous fait pencher l'appareil; je tombe a la renverse au fond de la
_carlingue_; les gaz s'echappent d'abondance; une invisible main
m'etrangle; je me raidis....

--Chignole!... A moi!...

... Le biplan, livre a lui-meme, _s'engage_; j'etouffe ... mes oreilles
tintent.... Pitie!... je ne veux pas mourir!... Des images passent ...
rapides ... rapides.... C'est fini.... Je ne sais pas ... je ne sais
plus....




IX--CHIGNOLE SAUVE SON PATRON.


--Vieux Charles!... Vieux Charles!... Reveille-toi ... mais reveille-toi
donc!...

Ces mots m'arrivent indistincts, tres lointains, comme au cours d'un
reve.

Je sens que mes paupieres sont ouvertes, neanmoins, je ne vois rien....
Mes membres, engourdis refusent d'obeir. J'essaye de comprendre, de
retrouver le fil de mes idees, mais je ne puis arriver a coordonner mes
pensees....

--Leve-toi.... Remue-toi!... Nous sommes fichus!...

La voix se precise; je la reconnais. C'est celle de Chignole. Soudain,
la notion exacte des choses reparait dans mon esprit obscurci.... La
bombe qui ne tombe pas.... Chignole l'arrachant de son alveole pour la
jeter par-dessus bord ... le melange des liquides deja commence ... les
gaz suffocants qui s'echappent ... mon compagnon inerte, mort
peut-etre?... Moi essayant de nous debarrasser de l'engin ... a mon tour
saisi par les exhalaisons nocives ... l'etouffement ... l'avion livre a
lui-meme ... puis, la nuit.

L'horreur du tableau qui a precede mon evanouissement, ressuscite dans
tous ses details, l'instinct de la conservation, me donnent un sursaut
d'energie et j'arrive a me dresser sur les genoux. Mais il me semble
porter sur mes epaules un manteau de plomb. Jamais ... non jamais ... je
n'arriverai a me relever.

--Un petit effort, mon gros....

... Une main me saisit par le cou, me tire, et je me retrouve a moitie
assis, coince entre le siege du pilote et le bord de la _carlingue._
L'air m'arrive en pleine figure, sa fraicheur me fait du bien.

--Allons ... prends le _manche_ ... retablis ... Regarde l'altimetre ...
cinquante metres ... depeche-toi.... Vas-y ... vas-y, mon vieux ... il
est encore temps!...

... Machinalement, je saisis la direction, mes pieds retrouvent le
_palonnier_; par la force de l'habitude, par mouvements reflexes,
j'arrive a rendre a l'appareil sa stabilite.

Nous remontons, et Chignole, serre contre moi, son visage presque colle
au mien, parle d'une voix hachee:

--Je me reveille.... Je te vois au fond, la bombe entre les _pattes_....
Je la saisis et hop!... disparaissez.... Ce qui m'a sauve, c'est que
j'etais tombe la tete en dehors de la _carlingue_....

--Le courant d'air t'a remis....

--Tandis que toi, t'avais respire tous les gaz.... Quelle prise mon
prince!... Mais je n'avais pas le temps de m'occuper de ta petite
sante.... Le _taxi_ sans cocher pirouettait comme une folle ... un vrai
tango!... Alors, j'ai quitte mon siege, j'ai passe sur le tien.... Je
t'ai tasse du mieux que j'ai pu.... Entre parentheses, ce que tu as de
grandes jambes, il serait urgent d'en rogner un bout ... et je me suis
employe a remettre de l'ordre.... Voila.... Seulement on piquait ferme
et je laissais descendre ... je ne voulais pas m'amuser a tirer sur le
_manche_ pour risquer une perte de vitesse ... la glissade ... et le
_gadin_ final....

--Ou est-on?

--Tu en demandes trop.... Encore heureux qu'on ait bombarde d'un peu
haut....

--Sans ca, on arrivait au sol avant d'avoir rouvert les yeux....

--C'est-a-dire qu'on ne les aurait jamais rouverts!...

... Je cherche a fixer notre position d'apres les etoiles et la
boussole.

--Plein sud ... et tant que ca peut!...

... Chignole, par une habile gymnastique, regagne son siege derriere
moi. Brusquement nos lampes s'eteignent.

--Pas veinards ce soir!

--Plus de _loupiotes_!

--Rien d'etonnant.... Dans tout ce chahutage, les fils ont ete pinces,
cisailles ... et le court-circuit....

--J'ai ma lampe de poche....

... A sa faible lumiere, nous examinons les connexions electriques; rien
d'anormal.

--- On ne trouvera pas ... c'est dans un joint ... ou bien une vis s'est
_barree_....

--Et le niveau d'essence?

--Intact.

... Chignole braque sa lampe sur le fuselage ... sur le
stabilisateur....

--Oh!... Regarde!...

... Le kepi de Chignole est accroche a l'un des haubans qui entretoisent
les plans de l'aile gauche. S'il part dans l'helice ... elle casse et
les eclats coupent la queue!...

--Charmante soiree!

... Chignole, a chaque depart, emporte son kepi dans la _carlingue_ pour
le substituer, en cas d'atterrissage, au casque disgracieux. Au moment
ou notre appareil a pris des positions bizarres, il s'est envole, et
nous pourrons payer cher la coquetterie de mon camarade.

--Je te le dis.... Y a des jours comme ca ... rien ne _colle_.... Je ne
puis tout de meme pas aller le chercher....

--Il ne tient probablement que par la vitesse.... Laisse la lampe dessus
et ne le quitte pas des yeux.... Si tu le vois se sauver ... frappe-moi
sur l'epaule ... je coupe les gaz ... et s'il va dans l'helice il n'y
aura pas de bobo....

--Ainsi soit-il!

... Crispe a la direction, je scrute l'ombre, cherchant le point
lumineux qui me guidera; mais la terre est recouverte d'un voile opaque
qui s'enfle peu a peu et monte vers nous.

L'atmosphere, si limpide, que les etoiles nous paraissent etre a portee
de la main, se trouble; le _plafond_ du ciel s'eloigne et la lune repose
desormais sur un coton leger, comme un joyau dans un ecrin.

--Hop!... le kepi....

... Je ramene nerveusement la manette des gaz ... et j'attends le dos
rond, sans me retourner.

--Bon voyage.... Remets la _sauce_!...

... Le moteur reprend son plein regime.

--Jamais deux sans trois.... Qu'est-ce qui va bien encore nous arriver?

--La brume tout simplement.... Combien d'essence?

--Une bonne heure.... Il fera jour et l'on felicitera son petit Chignole
d'avoir emporte du _coco_ en supplement!

... Chevaliers de la brume, nous poursuivons avec elle notre lugubre
chevauchee. Roules, emprisonnes dans sa traine froide, humide, gluante,
nous avons l'impression de ce que doit etre un linceul.... Nous
survolons sans doute des villes silencieuses, des campagnes muettes, des
champs de bataille enfin endormis par la treve de la nuit. Mais
avons-nous regagne la France ou descendrons-nous chez l'ennemi?

--L'aube....

... La brume s'eclaircit, mais la visibilite reste nulle. Je descends
prudemment.

Nous glissons mollement en denouant des echarpes d'un gris sale.

--Rien.... Toujours rien....

... Il fait jour.... Ah! si l'on pouvait voir....

--Trente metres.... Je ne peux pas aller plus bas ... on va rentrer dans
un clocher!...

... La ronde decevante continue.

--Cabre!... Cabre!... hurle Chignole, en designant devant nous une masse
sombre dont les formes se precisent, obstacle sur lequel nous allons
nous ecraser.

Je tire tout a moi et nous passons de justesse.

--Je sais ou l'on est.... Ce sont les "crassiers" de Jarville ou d'un
peu plus on s'aplatissait.... Regarde les quatre cheminees.... Ca
_gaze_!... Pas besoin de t'indiquer le champ....

Et mon compagnon, le nez au ciel, pousse d'une voix claironnante son
celebre "T'soin!... T'soin!..."

                                  ----

Une spirale et nous nous posons.

Nos camarades ne se pressent nullement d'accourir; sur deux rangs, ils
sont places comme pour une prise d'armes; les mecaniciens, en tenue, ont
le mousqueton.

--Sans doute pour l'enterrement de Wisky et de P ....

... Nous roulons jusqu'a eux; alors la voix du capitaine s'eleve:

--Garde a vous.... Portez armes!...

... Nous restons interloques.

--Ah! c'est plus fort que de jouer au bouchon avec des pains a cacheter!
murmure Chignole.... Je crois que c'est a nous qu'on rend les honneurs!

... Notre chef s'approche:

--Oui, mes enfants ... je vous ai fait cette surprise ... vous l'avez
meritee.... Partir quand meme, apres avoir vu sauter deux de vos
camarades.... C'est bien ... c'est chic.... C'est tres aviation.... Vous
etes dignes de ceux de la tranchee ... de ces heros.... Les emotions
n'ont pas du vous manquer cette nuit?

--Et vous ne savez pas tout!... Figurez-vous, mon capitaine, qu'une
_rosse_ de bombe n'a pas voulu....

... Chignole arrete brusquement son debit joyeux et tres doucement,
comme un gosse pris en faute:

--Mais sufficit ... Si je vous disais tout ce qui nous est arrive ... eh
bien, mon capitaine ... vous en seriez jaloux!...




X--CHIGNOLE VEUT UNE SAUCISSE.


--On demande un quatrieme pour la manille....

--Prenons Chignole....

--Sorti, il y a quelques minutes....

--Ou est-il?... ou est Chignole?

--Je vais le chercher.... Preparez la table ... je vous le ramene.

... Je quitte la popote et vais au hangar, ou je suppose trouver
Chignole. Mais, seul, Racine est occupe a remplacer une _corde a piano_
des haubans du fuselage.

--Tu as vu Chignole?

--Oui ... il vient de partir.... Pas de bonne humeur aujourd'hui ... Il
trouve que je ne vais pas assez vite.... Si l'on peut dire.... C'est-il
de ma faute si les _bougies_ s'encrassent?... Faut etre juste tout de
meme ... Ah! s'il n'etait pas au fond un si bon garcon, je finirais par
me facher, et le doux Racine brandit sa pince coupante d'un air qui
voudrait etre tragique.

... Derriere les hangars, Chignole, les jambes ecartees, les mains dans
les poches, regarde fixement du cote des lignes.

--Ca n'a pas l'air d'aller aujourd'hui ... hien?

--Non, ca ne va pas, Vieux Charles....

--Ton araignee travaille?

--Possible qu'elle ait les pattes en l'air.... Mais je te jure ...
t'entends bien ... je te jure que j'en aurai une....

--Une?

--Non, mais des fois ... elle ont l'air de se f ... du monde!

--Qui?

--Je les ai tout le temps devant moi ... meme la nuit j'en reve.... Ca
devient du cauchemar....

--Quoi?

--T'as rien saisi?... T'_entraves pas_? C'est bien ca les types
superieurs!... Des reputations quoi!... Ah! Monsieur! Monsieur!... Faut
alors que je donne des details ... des paroles quand on demande des
actes!... Ca ne te gene donc pas de voir leurs sales saucisses?... Moi,
je les ai assez vues, je veux une saucisse!...

... Et il me designe, au fond de l'horizon, deux drachens qui se
detachent tres nettement sur le ciel clair....

--Que veux-tu que j'y fasse? Plusieurs fois, des avions de chasse ont
essaye de les descendre ... chaque fois les boches les ont a temps
ramenees a terre.

--Justement.... Nous avons des chances de les avoir.... Ils ne se
defieront pas de notre biplan. Ils croiront que nous partons en
bombardement.... Comprends-tu.... Moi, je me fais vieux a la vie qu'on
mene ... Toujours le temps trop incertain pour des raids ... je moisis
... j'ai besoin de prendre l'air.... Dis-en un mot au capitaine....

                                  ----

L'autorisation est obtenue. Notre chef a pousse la prudence jusqu'a
envoyer deux Nieuport croiser sur les lignes, au cas ou nous serions
attaques.

Afin de rendre notre appareil tres maniable et plus "vite", nous
l'allegeons autant que possible; seulement, une heure et demie
d'essence, pas de bombes, la mitrailleuse et un dispositif incendiaire
special.

--On decolle comme les _as_!

--Une vraie _chandelle_....

... Nous prenons de la hauteur chez nous et, pour derouter l'adversaire,
nous longeons les lignes comme pour une innocente promenade....

A notre altitude, le reseau des tranchees est un canevas qui se poursuit
indefiniment, une immense fourmiliere abandonnee, car rien ne semble
vivre au long de ces filaments blanchatres, qui enserrent les coteaux,
ou deploient leurs sinuosites dans la plaine, devides d'un interminable
echeveau.

Nos deux camarades de chasse qui nous convoient font des pirouettes pour
passer le temps. Notre manege commence certainement a intriguer les
boches, car leurs batteries contre avions nous envoient quelques salves.

--On y va?

--Oui.

--Laquelle des deux?

--Celle de droite.... Elle se presente mieux....

... Nous entrons chez eux, mais au lieu de nous diriger sur le drachen,
nous marchons franchement devant nous, comme pour un raid vers
l'Allemagne.

Les obus nous accompagnent, mais sans dommage. Nous faisons un rapide
crochet, et un long virage nous amene a mille metres au-dessus de notre
but qui balance sa panse jaunatre d'ou traine un chapelet de petits
ballonnets.

Je reduis les gaz et pique. Cette fois, ils ont compris notre manoeuvre;
leur tir devient intense et precis.

--He! mon gros? Y a un fokker qui monte!...

--Laisse-le monter.... Les Nieuport ne sont pas la pour des prunes!...

... J'accelere la descente; nous abritons le plus possible notre tete du
vent qui tend a la rejeter en arriere....

--Ah! saucisse de cochons! hurle Chignole ... voila qu'ils la
descendent....

J'ai beau pousser sur le _manche_, ils l'auront ramenee a terre avant
que nous ayons pu arriver a bonne portee; leurs mitrailleuses se mettent
de la partie.

--C'est perdu!... la piece est jouee!... me dit-il, mais rentrons en
vitesse ... j'ai une idee....

--Ah! si tu as une idee!...

... Nous n'echangeons aucune parole, mais a peine arrives sur notre
terrain, Chignole m'empoigne par les epaules et s'explique avec
vehemence:

--La voila ... mon idee.... Tu comprends, j'ai saisi leur malice.... Des
que nous approchons, ils rentrent le drachen au magasin ... par suite,
il faut l'atteindre de loin. Il n'y a qu'a prendre l'avion-canon. J'ai
appris le maniement du joujou a l'Ecole de tir aerien ... le
quartier-maitre Plobanalec, son pointeur, est en permission.... Ca
_gaze_!... Dis-en un mot au capitaine.

                                  ----

Je retourne encore une fois en quemandeur aupres de notre chef, dont la
courtoisie est inlassable. Il ne fait pas trop de difficultes, car je me
porte garant des capacites de pointeur de mon coequipier.

... Nous partons.... Nos positions respectives dans l'appareil ont
change. Mon compagnon est a l'avant, une main a la culasse de son canon
de 37, l'autre,--c'est un geste familier--posee sur le rebord de la
_carlingue_.

Un seul drachen est en l'air; nous n'avons pas le choix et nous piquons
dessus a toute allure, le vent etant pour nous.

Les boches ont reconnu un avion-canon et ils nous _sonnent_
d'importance.

--Pourvu qu'ils ne le ramenent pas avant que nous arrivions.

--Ils l'auraient deja fait....

--Nos copains des tranchees doivent preparer une attaque, et les Boches
tiennent a garder un oeil le plus longtemps possible.

... Par des crochets repetes, j'arrive a derouter leur tir.

--Je place mes bonbons?...

--Attends un peu ... au moment du virage.

--_Grouille-toi_.... Les fokkers grimpent....

--Hop!...

--Boum.... Voila ... faites chauffer la colle!...

... Chignole envoie successivement deux boites a mitraille.

Quelques secondes, puis une flamme court a la surface du drachen.

--La saucisse est en train de griller!

... Brusquement, l'embrasement complet de la masse qui s'effondre comme
une torche.

Chignole, dresse dans l'appareil, pousse des cris de victoire, mais un
bruit de crecelle, un "tac ... tac ... tac" bien connu, nous fait
tressaillir. Nous avons abattu le drachen, mais arriverons-nous a
rentrer dans nos lignes, c'est assez problematique; a trente metres
derriere nous un fokker nous fusille. Je tente une manoeuvre desesperee;
je cabre; le Boche, surpris, nous depasse, emporte par sa vitesse;
Chignole en profite pour lui tirer quelques salves auxquelles il
n'echappe qu'en piquant comme un fou.

... Au retour, compliments, felicitations que Chignole recoit tres
digne; un leger fremissement de son nez indique seul son contentement.

Le capitaine ne lui menage pas les eloges.

--Un joli morceau que vous avez descendu!... Le general, commandant le
secteur, est enchante.... Quelle recompense voulez-vous? Allons,
demandez ... je ne puis rien vous refuser....

Chignole hesite, puis, avec son grasseyement inimitable:

--Quarante-huit heures pour aller voir _ma gosse_!

                                  ----

A la popote, Chignole ecrit avec soin une lettre; cela prend les
proportions d'un evenement, car il dedaigne habituellement la
correspondance.

--Pour qui la _babillarde_?

--Ca ne vous regarde pas....

--Monsieur fait des cachotteries!

... Chignole redresse la tete, et, craneur:

--Eh bien! vous n'etes guere intelligents avec vos airs malins.... C'est
a _ma gosse_ que j'ecris, voila tout....

... Je profite de son inattention pour lire par-dessus son epaule:

Ma chere bonne Vieille,

Ton fils sera demain pres de toi ... tu penses si je suis content de....




XI--CHIGNOLE A PARIS.


--Si ca ne te derange pas, vieux Charles, tu me passeras les radis?...

... Dans le wagon-restaurant, nous attaquons les hors-d'oeuvre, et c'est
le prelude des quarante-huit heures de permission que nous vaut la
saucisse descendue.

Avec nous, des officiers de toutes les armes et de tous les grades;
quelques civils ages, naturellement.

--Dans quel secteur, maintenant?... Votre batterie, ou etait-elle en
dernier lieu?... _Ca marmitait dur_.... Oui, le petit chemin creux....
Nous avons ete releves, le deuxieme jour ... alors.... Evacue, ce pauvre
vieux?... Vous dites ... les deux jambes?... Moi, je preferais la
Champagne.... Il est traitre, leur 87 autrichien!... La prise du
blockhaus ne fut pas commode.... Faudra bien que ca finisse un jour....
Du beau temps, alors ca irait!... Venez un matin a la popote.... On les
aura....

... Mon compagnon s'absorbe dans la contemplation des poteaux
telegraphiques. Des trains nous croisent, charges de fers aux profils
differents, de piquets, de caissons sous des baches.... La campagne
mouillee est deserte; seul, un convoi gris, sur la route blanche,
l'anime un peu.

--Pas mal, ce dining-car, comme disent les Tommies.... Mais, entre nous,
ca manque de femmes!...

--Il est certain que la guerre en manque....

Chignole avait commence le voyage en petit jeune homme bien sage, plonge
dans les journaux illustres, mais, d'heure en heure, une sorte de fievre
le gagne, et, le dejeuner commence posement, s'acheve moins bien.

--Combien as-tu a ta montre?

--Deux heures.

--Tu retardes!... C'est impossible.... Alors, il ne _gaze_ pas, ce
train!... Quel _outil_!

... Malgre le froid et les timides protestations de ses voisins, il
baisse la glace et, la tete entierement en dehors, il aspire l'air
longuement, comme un parfum....

--Ah! ca sent _Panam_, mon gros!... Je ne puis plus tenir en place. Et
il abandonne le dessert, sa serviette et le wagon....

... Je le retrouve dans le couloir, occupe a discourir, au milieu d'un
groupe d'auditeurs complaisants.

--Pensez-vous qu'il fasse du soixante a l'heure!... Non mais, vous avez
des visions de cinema!... C'est une charrette ou alors il a des
rhumatismes!... Ah! M'sieur le chef de train ... qu'est-ce que vous
attendez pour nous faire arriver a l'heure?...

... En bordure de la voie, ce sont maintenant des villas, serrees les
unes contre les autres; jardins minuscules, soigneusement ratisses,
bassins en rocher artificiel, globes en verre de couleur, comme des
ballons d'enfant ...

Chignole pousse un cri:

--Je le vois.... C'est lui!... C'est le Sacre-Coeur.... Ah! la Butte!...
la Butte!! Et j'ai toutes les peines du monde a le persuader qu'il est
inutile d'etre deja sur le marchepied.

                                  ----

La gare ... bousculade. Une amie m'attend a la sortie; fine, elegante
dans sa robe grise, je la reconnais de suite, entre cent, cette amie
fidele, ma jolie torpedo au joyeux ronron.

--Monte.... Ou veux-tu que je te depose?

--Non ... c'est pas la peine, vieux Charles.... J'aime mieux prendre le
Metro.... Si ta _bagnole_ c'est ton amie ... le Metro c'est mon
copain!... A ce soir sept heures, sans faute.... Tu sais ce qui est
convenu?...

--Entendu! sept heures tapant.

... Chignole m'a fait promettre de diner chez lui. J'avoue que j'ai
accepte tout de suite son invitation; je suis curieux de connaitre son
logis, sa mere surtout, qui est un peu la mienne. Chignole n'est-il pas
mon frere, puisque nos sangs differents fusionneront peut-etre dans la
mort, un jour de bataille, de chute?...

La ville s'allume discretement; les trottoirs sont brillants, car il a
plu; au coin d'une rue, il y a une poussette chargee de violettes et de
mimosas, eclairee par une bougie dont la flamme tremblote dans un cornet
de papier; un souffle tiede nous impregne, odeurs de serre et d'usine,
de fleurs et de frites, de luxe et de misere.

... Quelques courses et j'escalade les flancs de la Butte.

Au seuil de la maison, comme je saute de ma voiture, une grosse femme,
l'air enjoue, m'accueille avec une cordialite empreinte d'une certaine
deference.

--Surement, vous etes le _patron_ de notre Arthur ... de votre Chignole,
comme vous le nommez....

... J'ai une impression desagreable; je ne m'etais pas imagine ainsi sa
mere; elle continue:

--C'est moi la concierge....

--Tant mieux!...

Ca m'echappe malgre moi; elle n'a d'ailleurs pas compris....

--Oui, je suis _Mame_ Bassinet.... On est du diner avec ma fille Sophie
et M. Bassinet, qui ne va pas tarder a rentrer. Je lui ai bien
recommande de relayer de bonne heure. Je passe devant pour vous montrer
le chemin.... Mefiez-vous ... _l'escayer_ est noir, rapport a la
crise!...

--T'soin!... T'soin!...

Chignole m'accueille; a son serrement de mains, je sens la joie que ma
presence lui cause.

--Maman ... v'la mon _patron_!...

Dans la penombre du corridor, une aureole de cheveux blancs et une voix
douce:

--Entrez Monsieur ... debarrassez-vous.... Je suis heureuse de vous
voir.

--Ah oui! on peut le dire qu'on parlait de vous ... on s'en faisait des
idees!... Arthur n'etant pas _ecrivassier_, on en etait reduit a des
suppositions ... conclut Madame Bassinet....

... Sous la suspension, dont l'abat-jour vert adoucit la lumiere crue,
la table est mise.

--Viens ma Sophie ... viens que je te presente.... C'est ma fille,
Monsieur.... _La_ meme age que votre Chignole a quelques mois pres. Ca
s'est eleve ensemble. Ca a joue dans "le maquis" avant qu'on le
demolisse.... C'etait le bon temps ... les locataires etaient serieux
... et polis ... et propres....

... Mademoiselle Bassinet est une blonde; ses yeux bleus vous regardent
avec une curiosite un peu genante, attenuee par le sourire gamin,
malicieux.

--Elle est dactylo ... steno dactylo, declare solennellement sa mere,
avec une nuance de respect.

... Dans la cheminee rougeoie un feu de coke; une bouilloire chante. Sur
une etagere, une photographie dans un cadre en peluche: un Chignole de
trois mois, nu sur un fauteuil, tend ses bras poteles.

--Tu trouves que ca me ressemble?...

--Y a de ca ... la moustache!!!...

... A cote, un Polichinelle auquel manque une jambe, une locomotive sans
tender, quelques soldats de plomb a la peinture eraillee.

--Fais pas attention.... C'est mes vieux jouets.... Tu sais.... Maman
aime les bric-a-brac ... et Chignole debouche soigneusement les
bouteilles.

--Ah! Voila nos _as_!...

... La porte s'est ouverte avec fracas.

--La _fifille_ et la _bourgeoise_ sont la ... alors _ca gaze_! comme
vous dites Messieurs les Aviateurs!

Monsieur Bassinet m'ecrase les doigts dans sa robuste main.

Avec son vetement marron, a gros boutons argentes, son gilet rouge a
rayures noires et son chapeau cire, c'est bien le plus beau cocher de
l'Urbaine.

Nous nous asseyons; je suis place a la droite de la mere de Chignole;
son visage est fin, regulier, singulierement jeune; mais les yeux uses
disent les veillees, le travail, les pleurs. Elle remplit mon assiette,
mon verre; je ne sais pourquoi elle evoque ma maman a moi. Les mamans ne
se ressemblent-elles pas un peu?

Chignole dit tout bas des petits riens enormes a Mademoiselle Sophie qui
rougit un peu; Monsieur Bassinet, congestionne dans son faux-col en
celluloid, decoupe le gigot en perorant; sa femme le regarde avec
admiration, et "maman Chignole" me conte mille choses pueriles et
touchantes....

--Pensez-vous qu'il sera assez couvert pour le froid?... La-haut ca ne
doit pas etre chaud!... Est-il raisonnable?... Au fond c'est une bonne
nature.... Tenez, avant la guerre, il sortait de temps en temps le soir
avec des amis ... vous savez ce que c'est. Eh bien! il rentrait toujours
... quelquefois a cinq heures du matin ... mais il rentrait tout de
meme.... On ne peut pas appeler ca decoucher. Et puis il etait si beau
... tout petit....

Elle branle la tete, ses levres murmurent plusieurs fois:

--Tout petit!... Tout petit!...

... Et ses yeux embues de larmes voient le passe qui ressuscite ...

--Si on _causait_ un brin d'aviation.... J'ose dire que ca serait de
circonstance ... indique Monsieur Bassinet aux prises avec la salade.

"Quant a moi, j'ai toujours ete emballe par ce _truc-la_. Tenez, depuis
que je roule dans Paris, je n'ai jamais eu qu'un accident, le seul de ma
carriere ... Eh bien! c'est a cause des aeros. C'etait dans les debuts,
au moment de Paris-Madrid: je me trouvais avec Lolotte--c'est ma
bete--place du Carrousel. V'la un avion qui passe.... Je leve le nez et
vous pensez que je ne le perds pas de vue.... Eh bien! Monsieur, je ne
sais pas-si Lolotte a fait comme moi ... mais on a escalade le trottoir
et c'est la statue a Gambetta qui m'a arrete, sans ca je crois que je
rentrais au Louvre ... oui Monsieur ... tout attele!..."

                                  ----

... Chignole a tenu a m'accompagner, et nous nous laissons glisser le
long de la rue Lepic.

--Mefie-toi vieux Charles!... le pave est gras ... moins vite ... gare
les agents ... c'est pas le front ici!... Tu ne t'es pas trop ennuye?...
Si tu savais comme tu nous as fait plaisir....

... Pas de vent; le ciel est crible d'etoiles.

--Il y aura raid ce soir....

... Chignole a dit cela machinalement, par habitude, et nous pensons a
la-bas.

--Oui ... les copains vont _remettre_ ca!

... Nous nous taisons, genes d'etre la, loin de cette famille de guerre
que nous cherissons, loin du danger qui la menace; la moiteur de la
ville endormie nous fait regretter le vent sec des hauteurs, qui secoue,
fouaille et mord, et nous foncons dans la nuit muette, eperdument
etreints par l'apre nostalgie de notre vie errante....




XII--CHIGNOLE FAIT DE LA POLITIQUE.


La table en citronnier est blonde sous le soleil au declin; ma poupee
ancienne est toujours une mysterieuse petite fille, dont la figure de
cire defie la griffe du temps; sa robe d'infante, roide et doree, garde
les plis que j'avais traces d'un index amuse, en la couchant dans sa
chasse de verre.

Les gosses de Poulbot sont bien sages dans leur cadre, et le Pierrot de
Villette poursuit toujours son impossible reve.

Bonjour mon logis ... je te retrouve.... Chut.... Ca n'est que moi ...
ne te derange pas. Tu me reconnais?... J'ai change ... oui ...; toi ...
pas. Tu es tel que je t'ai laisse. Je te reviens de loin, pas longtemps
... jusqu'a ce soir.... Je veux te respirer un peu.... J'ai besoin de
reeprouver la caresse des choses....

Tu es le passe, mon passe calme d'avant-guerre, l'un des derniers
temoins des minutes heureuses d'autrefois, car tu sais, mon logis, tu as
perdu des amis dans la tourmente: beaucoup d'entre eux ne reviendront
jamais.

Mais il en est que tu as conserves jalousement dans la bibliotheque;
ceux-la sont immortels. Je suis certain de leur accueil.

Quand je m'absorbais dans leur contemplation, m'efforcant de les
comprendre, je croyais que c'etaient eux qui me comprenaient.

Bonjour Bataille!... Tu vas me reparler du "Beau Voyage" et de "La
Chambre Blanche", et toi Michelet quels vont etre les premiers mots que
je vais trouver au coeur de ton livre pour me souhaiter la bienvenue:
"Vous etes payes, heros, qui, en mourant, en donnant a la Patrie, tous
vos reves, aviez dit: dans l'avenir, les vierges en pleureront."

... Et puis, voici mes pinceaux, ma palette, une ebauche. Je veux
essayer de la parfaire, mais c'est deja la fin du jour, et la lumiere
pourrait chasser les fantomes cheris que je devine dans les coins
d'ombre.

... Le divan aux coussins affaisses semble encore garder l'empreinte
d'un corps. J'y serai bien pour attendre l'heure de mon depart; je veux
une fois de plus gouter au poison merveilleux des souvenirs evoques
malgre soi, parce qu'on est seul et qu'il fait nuit.

                                  ----

Dans une taverne des Boulevards, Chignole boit a petits coups une fine,
mise par le garcon dans une tasse "pour que ca n'ait pas l'air d'en
avoir l'air". Il aspire beatement la fumee d'un cigare imposant, et la
projette au plafond en cercles capricieux dont le dessin l'interesse.

A la table a cote, deux messieurs, plonges dans les journaux du soir,
commentent le communique.

--Pas fameux.... Apres la Serbie, la Roumanie.... Pauvre Roumanie!... A
la place de Joffre, j'aurais dit a Sarrail....

... Chignole sourit a cette politique de cafe, a cette tactique de
soucoupes et devisage ses voisins; l'examen ne doit pas le satisfaire,
car il plisse son nez dedaigneusement:

--Ces civils!... Ca ne doute de rien, ronchonne-t-il entre ces dents.

... L'un d'eux, rond, asthmatique, suant et soufflant entre chaque
phrase, continue:

--Et puis ... ca n'en finit plus.... C'est long!... ces pauvres poilus
doivent commencer par etre fatigues....

--Fatigues!... hurle Chignole, qui se dresse brusquement, renversant
tasse et carafe....

--Fatigues, les poilus!... On voit bien que vous ne nous connaissez
pas.... Dame ... entre l'arriere et l'avant, il y a quelques
kilometres.... Si on l'etait, ca serait d'entendre vos _bobards a la
noix_ et vos raisonnements _a la graisse de chevaux de bois_!...
Fatigues!... Est-ce qu'on vous demande quelque chose?... Pas meme d'y
venir, propres a rien!... Seulement voila ... faudrait voir a la
_boucler_ un peu....

On forme cercle; le gros monsieur est congestionne; il souffle de plus
en plus; son compagnon, maigre, sec et bleme, replique hargneux:

--Un aviateur ... naturellement ... des qu'il y a un scandale....

--Un scandale!... Ah! elle est bonne celle-la!... C'est peut-etre moi
qui _a_ commence?... Faudrait ecouter vos betises et dire _Amen_....
Faudrait digerer votre sale cuisine sans avoir des aigreurs!... Non,
mais, vous me prenez pour un embusque et non pour un poilu?

--Oh! un aviateur!...

--Eh bien! les aviateurs ne sont peut-etre pas des poilus!... Ils se
font _demolir_ comme les autres.... Dans la boue ou dans le ciel, dans
le noir ou dans le bleu, taupe ou oiseau, tous, on en est. Les poilus
sont fatigues que vous dites, et vous avez l'air de vous apitoyer sur
notre sort.... Allons donc ... c'est vous que vous plaignez ... c'est
pour vos santes que vous craignez!... Ah! la la!... Vous _mouillez_
parce que vous ne pourrez plus siroter votre _apero_, voir des
cochonneries aux beuglants, et vos petits estomacs ont peur de la carte
de viande.... Autrement dit, vous avez, les _foies_.... Nous, on a la
foi, on a confiance....

"Evidemment, je ne suis ni Petain, Mangin ou Nivelle ... mais je suis
sur qu'ils vous parleraient comme moi ... bande de "jamais contents".

"Hier, vous criiez apres le gouvernement: "Marchez ... marchez, prenez
des mesures, aujourd'hui qu'il vous obeit, vous avez la _frousse_ que
_Poleon_ descende de sa Colonne!"

... La foule prend gout a la harangue de Chignole; les cheveux en
bataille, le nez agressif et les poings tendus, il continue:

--Oui, on a confiance. On sent qu'on se bat pour quelque chose de grand
qui vous depasse, et qu'apres on pourra gouter tranquillement tout ce
qu'il y a de bon dans ce monde, la liberte, la lumiere.... On se _cogne_
pour que notre Marianne ne subisse pas leur kaiser, et Marianne, c'est
une _mome_ comme il n'y en a pas trente-six!

... Les deux adversaires de Chignole sont tres ennuyes d'etre la,
d'autant que le public commence a gronder et parait anime de
dispositions belliqueuses.

--Pour finir, je dirai un mot, un seul, aux _coliquards_ de l'arriere:
"La ferme!..." Voila....

                                  ----

... La sonnerie du telephone m'arrache de mon sommeil ...

--Allo ... oui, c'est moi.... Comment...! Le commissaire ... que j'aille
chez le commissaire de police?... Bon ... bien ... tout de suite....

... Qu'est-il arrive.... Pendant le trajet, je laisse travailler mon
imagination, echafaudant d'improbables romans.

... Le commissariat.... Jusque dans l'escalier, des hommes et des femmes
s'interpellent....

--Si on ne le relache pas de suite ... faut tout casser.... Il a eu
raison ce gosse-la.... C'est une bonne lecon....

... Je me nomme a un employe; on m'introduit de suite dans le bureau, et
je trouve un Chignole tres surexcite, auquel on met un pansement sur un
oeil.

--Brasserie ... discussion avec de _faux-freres_ ... le _populo_ prend
parti pour moi, veut les boxer ... je m'interpose pour qu'on ne les
_abime_ pas trop ... et je prends dans la _tirelire_ un _marron_ qui
leur etait destine.... Ca ne _gaze_ plus!...

... M. le Commissaire est un tres brave homme; il a un faible non
dissimule pour l'aviation; je crois meme qu'il partage l'indignation de
mon ami contre les sinistres bavards.

--Allons, Monsieur Chignole ..., vous pouvez partir avec votre pilote,
et au plaisir de vous revoir a votre prochaine _saucisse_!...

... Chignole, calme, lui secoue les mains, et un peu confus, avec son
bon sourire:

--Ah! vous au moins vous m'avez compris.... Vous etes un bon _zig_....
Ne m'en voulez pas, hein!... J'ai l'impression d'avoir un peu _cherre
dans les glaieuls_.

... Nous sortons par une porte derobee, la foule le reclamant a grands
cris pour une ovation. Nous avons juste le temps de gagner la gare de
l'Est, afin de ne pas manquer l'express qui nous ramenera la-bas.

--Qu'es-ce que tu veux, vieux Charles ... faut prendre le parti d'en
_rigoler_....

Et me designant le bandeau qui entoure sa tete:

--Apres vingt-trois mois de front, revenir se faire blesser a
l'arriere.... N'y a qu'a Chignole qu'arrivent ces blagues-la!...




XIII--CHIGNOLE RAMASSE UNE BUCHE.


"L'appareil V. 967 sera de garde cet apres-midi sur Pont-Saint-Vincent,
de quatorze heures a la nuit."

--Chic ... on aura le temps de bien dejeuner auparavant, assure
Chignole.

Depuis deux jours, plusieurs appareils de notre groupe ont ete affectes
specialement a la protection des tres importantes usines qui composent
cette petite ville, sur lesquelles s'acharnent les aviatiks, en pure
perte d'ailleurs.

... Mon passager et moi, nous sommes a l'heure prevue sur le terrain.

Une legere brise vient de l'Est, mais n'arrive pas a dissiper les nuages
qui s'effilochent en longues echarpes grises sur un ciel bleu anemique.

--Il n'y a pas a tortiller, c'est l'hiver.... On devrait emporter un
calorifere la-haut!

--Qu'est-ce que tu dirais d'un bar a 2.000 metres et d'un bon cocktail?

... Le ronflement du moteur arrete le dialogue et c'est la fievre
habituelle des departs: coup d'oeil rapide a l'appareil ... quelques
recommandations a Racine ... et hop!... bientot, entre quinze cents et
deux mille metres d'altitude, nous faisons la navette entre Nancy et
Pont-Saint-Vincent.

La premiere heure passe vite: echange d'impressions:

--Regarde la gare.... Et le train!... Il va surement a _Panam_....

--Le veinard!!!

--Je vois l'heure a la cathedrale....

--Compliments a tes yeux....

--Merci pour mes jumelles.

... La deuxieme est moins drole; on se lasse a faire d'interminables
spirales en montee ou en descente.

--Oh! Ce froid!... je ne sens plus mes pieds!...

--Passe-les moi que je les rechauffe!...

--Comme c'est malin!...

--Si l'on descendait prendre le the....

--Tu ne penses qu'a boire!

--Tu ne penses qu'a grogner!...

--La brume maintenant.... Je donne ma demission!...

Peu a peu, la terre devient moins distincte, se dissout lentement,
acquiert une apparence de fluidite.... On a l'impression qu'on ne la
reverra jamais, et l'on se sent tres seul ... perdu....

--Ca n'est pas pour aujourd'hui les aviatiks!...

--Qu'en sais-tu?

--Ces messieurs seront restes au coin du feu! La peur du froid!...

--Du vent plutot....

... La brise va croissant et nous deporte franchement. Dans la brume, je
ne puis corriger ma derive qu'au juge, et je travaille ferme car la
_danse_ commence!...

Bien que je fasse mon possible pour tenir tete au vent, il est
incontestable que nous sommes entraines loin de notre atterrissage, et
dans une direction difficile a determiner avec exactitude.

... Les minutes passent a attendre une eclaircie, mais la brume loin de
se lever, s'epaissit avec la nuit qui vient.

--Plus que dix litres d'essence, vieux Charles.... Il serait temps
d'aller voir ce qui se passe en bas....

... Pas d'hesitation.. il faut descendre. Je reduis le moteur a 1.000
tours ... je pousse le _manche_.... C'est amusant un elegant "pique" par
beau temps, avec la terre qui se rapproche, qui devient de plus en plus
nette et semble vous attirer. Mais aujourd'hui, c'est un "pique" dans le
noir, qui a tout l'air d'un plongeon dans un gouffre sale et plein
d'embuches....

Six cents metres ... toujours la nuit.... Je ralentis encore le moteur
pour planer davantage ... 750 tours....

--C'est bien la notre veine!... Qui aurait cru ca quand nous sommes
partis!...

--Tu ne vois rien?

--Non.... Comme soeur Anne, je ne vois rien venir!...

--Ca va durer cette plaisanterie-la?

... Cinq cent metres.... Toujours l'impenetrable voile....

--L'essence se _debine_!... Dans cinq minutes, nous avons beaucoup de
chance--c'est une facon de parler--de passer dans un autre monde ... mon
compagnon imperturbable, sifflote un refrain a la mode; le sang-froid
est contagieux, aussi je fais bonne figure.

... Un brusque bafouillage du moteur ... des rates ... de fugitives
reprises ... l'helice s'arrete de tourner ... s'emballe ...
s'immobilise....

--Zut ... l'helice est calee!...

--C'est la _carafe_!... la panne seche!

--Tableau!

--Pour une affaire ... c'est une affaire! Je fais jouer nerveusement les
manettes, en pure perte.... L'appareil, prive de vitesse, pique
brusquement de cent metres.

--Terre!...

Le voile est dechire; c'est bien la terre, cette masse sombre, de teinte
indecise. D'un coup d'oeil je l'examine. Ah! ca n'est pas le reve! Des
bois, un canal, une route nationale, un ravin, un champ rocailleux coupe
de haies.

--Le champ....

--Oui.... N'y a que ca!

--On s'en _tirera_?

--On peut toujours essayer....

... Le moteur etant arrete, on percoit le moindre bruit. Le vent siffle
dans les radiateurs et fait gemir les cables; je serre mon _manche_ a le
briser, et mes pieds font corps avec le _palonnier_; la terre se
rapproche a une vitesse vertigineuse.... Sensation d'ecrasement. De
Chignole, je ne vois que ses mains crispees a ma hauteur, sur le rebord
de la _carlingue_.... Oh! le langage de ces mains, qui s'y agrippent
convulsivement, comme a la vie!... Comme nous voulons vivre a cette
minute ou nous sommes si pres de la mort. Un brin de priere monte a mes
levres, comme une ultime imploration....

--C'est l'instant!... C'est le moment!... Qui n'a pas gagne va
gagner!...

... Je frole la cime des arbres....

--Pour l'hopital ... en voiture!

--Detache-toi....

--C'est fait....

... Je touche terre a plus de cent a l'heure; je cabre l'appareil, il
obeit, rebondit sur les roues arriere ...; le ravin et la route sont
franchis....

--Et de deux!...

Meme manoeuvre, mais en raison de la perte de vitesse, les commandes
repondent moins bien, et c'est de justesse que nous sautons le canal.

--D'un peu plus on faisait les canards!

... Nous abordons le champ a vive allure....

--Gare la haie!...

--Voyez Grand-Prix d'Auteuil....

... Nous foncons dessus, les roues avant sont fauchees, l'appareil pique
du nez et pirouette sur la _carlingue_.... C'est le capotage....
Chignole, projete par le choc, passe au-dessus de ma tete comme une
balle ... Je donne un vigoureux coup de reins pour suivre le meme
chemin; je saute bien hors de la _carlingue_, mais insuffisamment loin,
puisque l'appareil en se renversant m'ensevelit sous lui en me plaquant
ventre a terre.

Un coup de massue.... Vive douleur.... Etouffement.... Tout mouvement
impossible.... Aneantissement.... puis une angoisse horrible: et mon
camarade? grievement atteint? Tue peut-etre?...

Soudain, sa voix:

--Reponds-moi.... Es-tu blesse?...

--J'etouffe.... Degage-moi....

--Ne remue pas....

... Je l'entends qui se demene; avec sa carabine, il fait levier pour
ecarter les pieces les plus lourdes.

--Ca ne sera rien!... Ne remue pas surtout!...

... Je percois sa respiration haletante. Il ne menage pas ses efforts;
la volonte de m'arracher a l'etau qui m'etreint decuple ses forces.

--Voila des poilus qui viennent!... Ohe!... Par ici ... en vitesse....
Un coup de mains, les copains, pour degager le camarade.... Oh!
hisse!... En choeur!... Oh hisse!... Tous ensemble.... Zou!...

La masse de l'appareil s'ebranle, se souleve d'un cote.... On me tire
par les pieds.... Chignole me palpe, me frictionne:

--Rien de casse, mon gros!... Ca n'est rien que ca!

--Et toi?

--Rien.... Tu demandes si je suis verni! Je me suis recu sur la tete....
C'est le casque qui a tout pris.

... Une paysanne, accourue, apporte un cordial. Ca va mieux.... Une
bonne nuit, quelques massages, demain il n'y paraitra plus rien.

Nous nous laissons entrainer par les temoins de l'accident au village
voisin, mais auparavant nous restons a contempler l'amas de toile, de
cables et de ferraille qui fut notre oiseau de combat.

Pendant les quelques mois ou nous l'avions monte, il avait ete notre
compagnon-fidele. Sans defaillance, de jour et de nuit, il nous avait
permis de semer la panique sur les villes ennemies, dans de justes et
necessaires represailles, et celui que malgre ses blessures les Boches
n'avaient pu descendre, etait venu s'effondrer en terre francaise, a la
suite d'un accident banal, victime du brouillard, de la malchance.

Aussi, en le quittant, il nous semblait qu'un peu de notre ame restait
pour toujours dans sa carcasse brisee, et nous avons pleure ... oui
pleure, notre grand oiseau mort!...




XIV--CHIGNOLE SE CROIT A WATERLOO.


Au premier jour favorable, nous devons tenter un grand bombardement sur
les usines d'un des centres les plus importants de la "Badische Anilin",
pres du Rhin.

Ce raid constitue, aller et retour, quatre cent cinquante kilometres; il
a ete specialement confie a notre escadrille, avec d'allechantes
promesses au cas ou nous le reussirions. Nous sommes tres fiers de
l'honneur qui nous est ainsi fait, et les preparatifs se poursuivent
avec fievre.

Chignole, dans un etat d'agitation extreme, met au point le moteur
auquel nous allons confier notre fortune. En tenue de travail, les
manches retroussees, les mains souillees de cambouis, les yeux
fureteurs, les sourcils fronces, le nez renifleur, il accable Racine de
recommandations:

--J'ai dit que je ne voulais pas qu'on remplacat les pieces usees par
des neuves.... Les neuves, on ne sait pas ce qu'elles ont dans le ventre
... triple _gourde_!... Tiendront-elles?... On ne sait pas. Je veux des
pieces ayant deja _travaille_....

--Mais le sergent-mecanicien m'a donne....

--Le sergent-mecano n'a rien a voir a mon appareil!... s'ecrie-t-il en
levant les bras au ciel. C'est-il lui qui s'abimera le _portrait_, si on
reste en _carafe_? C'est-il lui qui mangera le pain K K? Dis ...
c'est-il lui qui le _bouffera_?

... La bourrasque passee, il ajoute:

--Tu mettras au moins deux peaux de chamois sur l'entonnoir quand tu
feras le plein, et si jamais il y a une goutte d'eau dans l'essence ...
je ne sais pas encore ce qui t'arrivera, mais compte sur moi ... ca sera
_gratine_!...

Et Racine, dans son imagination simple, voit se profiler d'effarants
systemes de torture.

Sur la carte, mon camarade a trace d'un trait bleu, prononce,
l'itineraire. Il a pointe meticuleusement l'emplacement des batteries
speciales a eviter. Il a demonte la mitrailleuse, a huile soigneusement
ses organes, l'a remontee avec des minuties d'horloger et l'a essayee au
stand. Enfin, la fiole de cognac est remplie ... c'est dire que nous
sommes _fin_ prets!

--Emporteras-tu tes escargots?

--Non _mossieur_ ... non ... repond-il l'air pince, car il n'aime pas
plaisanter dans l'attente des heures graves, non _mossieur_ ... mes
_poulains_ dorment; comme les tortues, les marmottes et autres gens
serieux, ils ne vivent que six mois par an....

... Le barometre monte regulierement; le vent souffle de l'est, mais
faible. Ce soir, le capitaine nous a quittes en se frottant les mains.

--C'est pour demain, mes enfants.... Ne jouez pas trop tard aux cartes
... A cinq heures, reveil en fanfare!...

--Enfin!...

Chignole pousse un soupir de soulagement et abandonne son air renfrogne,
quitte a le reprendre si le depart est ajourne.

                                  ----

Nous sommes sur le champ bien avant le jour.

Notre moteur, a l'essai, tourne merveilleusement.

--Alors, mon petit Racine ... _ca gazera_?

... Il est pale; il sent toute la responsabilite morale qui pese sur
lui. Il tourne vers nous ses bons gros yeux ou les larmes sont pres de
monter, et simplement:

--J'ai fait tout ce que j'ai pu.... Vous pouvez y aller!...

... Les appareils partent a quelques secondes d'intervalle, dans le
matin qui se leve, comme de grands oiseaux qui sechent aux premiers
rayons du soleil leurs ailes humides de rosee.

--On n'peut pas dire qu'on _soye_ paresseux!

... Nous prenons de la hauteur en allant vers les Vosges. Le froid vif
donne a l'atmosphere une limpidite absolue.

--Tu es bien couvert?

--T'en fais pas!... J'ai mis deux chandails.... _Colle-toi_ toujours ce
biscuit dans le _fusil_.... T'auras pas ouvert la bouche pour rien!

... Les premiers contreforts de la chaine montagneuse sont blancs de
neige; nous nous groupons et piquons droit sur l'Alsace; l'endroit ou
nous coupons les lignes a ete bien choisi, car nous sommes peu canonnes.

--Ils se reservent pour le retour!...

... Chignole regarde le paysage alsacien avec admiration.

--- Ah! les sales tetes de lard! Ils ne se sont pas embetes en nous
_barbotant_ ce-patelin-la.... Mais faudra le rendre ... vous
entendez?... faudra le rendre! Et, de la hauteur de trois mille metres,
il menace du poing les ravisseurs.

... A l'horizon, une ligne brillante se precise, s'elargit a mesure que
nous avancons.

--Le Rhin....

--Le Rhin!... Ah! le Rhin!...

... Chignole lui fait instinctivement le salut militaire, et, apres une
minute de recueillement:

--Eh bien! vieux Charles.... Il est aussi beau que la Seine ... et la
Seine pour _bibi_ ... c'est de la creme ... du _nanan_!

... Nous n'avons qu'a le suivre, l'objectif etant sur ses bords.

--Pas de fokker?

--Non ... mais quand on reviendra j'ai idee qu'il y aura un petit
barrage bien soigne ... _aux oignons!_

... De loin, un epais nuage de fumee decele l'usine; sur le fleuve, les
bateaux minuscules sont des jouets d'enfant.

--Tu placeras la camelote en plein milieu des halls.

... Un oeil a la lorgnette du viseur, Chignole attend l'instant
favorable. Plusieurs des notres ont deja bombarde, car, a terre, des
eclatements jaunatres marquent les explosions avec des commencements
d'incendie.

--A nous!...

... Il declenche les engins, un a un.

--Je ne me presse pas.... Ca fait durer le plaisir!...

... Nous nous etions ecartes les uns des autres pour ne pas nous gener
pendant le tir; maintenant, nous nous regroupons et virons de bord.

--T'endors pas.... Ca va chauffer!...

... Telegraphe et telephone ont fonctionne; leurs obus nous encadrent au
point que nous sommes obliges de nous eparpiller a nouveau, pour offrir
une cible reduite et plus mouvante.

--Ecoute le moteur....

--Il n'a rien....

--Il a baisse de cent tours.

--Sans blague?

--Comme je te le dis....

... Je modifie la carburation sans ameliorer le regime; l'aiguille
continue a indiquer la baisse.

--Le compte-tours est peut-etre detraque?

--Mais non ... nous n'avancons pas.... Regarde ... nous sommes en queue
... les copains nous distancent.... Envoie les fusees de secours....

--Tu _jardines_! Implorer du secours.... Ca me _defrise_!... A quoi bon?
Qu'est-ce qu'ils feraient?... Nous attendre.... Bah! on n'a besoin de
personne....

--Merci de la lecon, monsieur Chignole.

... Les appareils, d'ailleurs tres dissemines, s'effacent peu a peu, au
loin, et nous avons la soudaine impression de notre solitude.

--Seuls!

--C'est une facon de parler ... Des "croix noires" montent nous tenir
compagnie.

... Leur ascension ne nous inquiete guere; la baisse du moteur est
autrement angoissante.

--Graissage regulier.... Radiateurs chauds normalement.... C'est un
roulement a billes qui doit etre en train de se manger!...

Les Vosges sont la ... tres proches....

Brusquement, l'aiguille tombe de cinq cents tours, s'immobilise quelques
secondes et s'effondre a 0.... L'helice tourne encore puis se cale.

--Combien de kilometres jusqu'aux tranchees?

--Vingt-cinq environ.

... Notre altitude est 2.600; notre biplan plane dix fois sa hauteur.

--On doit arriver.

--On arrivera.... En attendant, je prends des precautions.

... Chignole dechire la carte, les papiers du bord, puis il jette la
mitrailleuse et la carabine en morceaux detaches.

... Nous passons le sommet des Vosges en rasant, les sapins et en
_encaissant_ des remous.

--Le plus dur est fait!... N'y a plus qu'a se laisser glisser.

... Mais au fur et a mesure que nous descendons, le tir de nos
adversaires devient plus nourri.

--Vois-tu nos lignes?

--Je n'y reconnais rien.... Ah! les cochons.... Qu'est-ce qu'ils nous
envoient!... Ils ne regardent pas a la depense!... Maladroits!... Pas la
peine de vous escrimer... on est assure!...

... Rendez-vous ... rendez-vous... chante la crecelle des mitrailleuses.

--Nous avoir!... Faudrait vous lever de bonne heure!... Hardi mon gros!
Je vois nos tranchees ... Je les vois!!...

... Rendez-vous ... rendez-vous ... sifflent les balles.

--Chignole meurt, mais n'atterrit pas! Eh _ballots_!

... Rendez-vous.... Rendez-vous ... grondent leurs canons.

Alors l'ame de Cambronne ressuscite dans le gamin de Paris; le vent
d'epopee qui passa sur le dernier carre le secoue. Il ne peut plus se
defendre; aphone, il ne peut plus parler; mais il sent la necessite d'un
geste qui bafoue l'adversaire et desarme la mort, aussi Chignole, dresse
sur son siege, fait pipi sur les Boches, heroiquement.




XV--CHIGNOLE A DU CHAGRIN.


A cinquante metres au-dessus des lignes, nous sommes dans la situation
du pigeon d'argile, sur lequel s'acharnent les tireurs.

--On est chez nous.... Ca _gaze_!...

--Penses-tu?... On recoit des coups de face ... et je lui designe le
"bord d'attaque" d'une aile qui vient d'etre a moitie sectionne par une
balle.

--On est en France que je te dis!...

--Alors les copains nous _arrosent_ aussi.... C'est complet!...

--Tous les bonheurs a la fois!...

... Le sol, crible de trous d'obus, ressemble a une carte en relief de
la lune, avec ses bourrelets, ses crateres.

--Il va etre joli, l'atterrissage!...

--T'en fais pas!... mon gros!... pas de barbeles.... C'est toujours
ca!...

--Accroche-toi.

--J'tiens bons la rampe ... l'_escayer_ est glissant!!...

... A cinq metres je cabre; l'appareil se balance d'une aile sur
l'autre, glisse sur la queue, touche, rebondit et s'asseoit un peu plus
loin en ecrasant le train d'atterrissage. La canonnade redouble
d'intensite. Les balles tissent un invisible reseau qui semble resserrer
peu a peu autour de nous sa trame impalpable.

--S'agit pas d'attendre la fin de la piece!...

... Nous arrachons la boussole et l'altimetre, et nous courons vers des
tranchees que nous devinons a la chenille de leurs parapets. Mais au
bout de vingt pas, nous nous trouvons pris sous un barrage de fusants.

--Laissons passer l'orage!...

... Et nous tombons dans un trou d'obus a moitie rempli d'eau.

--Pour des aigles, c'est vexant de devenir des canards!

--On verra tout dans cette guerre....

... Relativement a l'abri, nous pouvons nous rendre compte exactement de
notre situation.

Nous avons atterri, entre les lignes, au flanc d'un mamelon. En bas,
derriere nous, les tranchees francaises; la crete, battue et
contre-battue n'est a personne; les Boches sont sur l'autre versant.

--Ils ne peuvent pas nous voir....

--Y a bon!...

--Tu penses bien que le terrain est repere....

--Restons _planques_.... Quant ils auront assez fait joujou, on flambera
le _zinc_ et on _les mettra_ en douce chez nous.... Passe-moi toujours
une _cibiche_....

... Malheureusement, mon etui est completement mouille, car nous sommes
dans l'eau a mi-cuisse.

--De quoi qu'on se plaindrait!... On descend d'appareil pour prendre son
tub!... Tout le confort moderne....

--Oui ... mais pour dejeuner ... ca sera une autre paire de manches....

--Que tu dis!... avant la nuit rien a faire....

... Est-ce le choc du aux emotions eprouvees, le froid qui nous gagne
insensiblement et nous engourdit, mais sans le vouloir, sans le desirer
meme, nous nous endormons dans le fracas des explosions, sans nous
demander si nous nous reveillerons un jour.

                                  ----

... Une clarte m'aveugle.

--Etes-vous blesse?

... Il fait nuit ... je suis toujours dans la boue; agenouillees pres de
moi, des ombres dont l'une braque sur ma figure un falot.

--Alors.... N'y a pas moyen de _roupiller_ dans cette _creche_!

... C'est Chignole qui, lui aussi, ouvre les yeux, sans savoir encore ou
il est.

--Oh! du monde!

... Le lieutenant, chef de patrouille s'explique:

--- On peut dire que vous nous avez fichu le trac!... On vous croyait
plutot _amoches_.... J'avais amene les brancards, le _toubib_ et
l'aumonier....

--Charmante attention!... Mais vous auriez mieux fait de ne pas tirer
sur nous quand on se debattait la-haut.

--Vous n'avez donc pas vu le fokker, fixe derriere vous comme une
punaise!... On essayait de vous degager ... les artilleurs aussi....

--Y avait egalement un fokker.... Ah! ils font bien les choses!... Tous
les honneurs!... Comme c'est gentil d'etre venus! Monsieur le cure mes
respects ... mais ca sera pour une autre fois!...

... Chignole se nomme, me presente, serre les mains, plaisante.

--Pressons ... pressons! abrege le lieutenant.

--Et le _taxi_?...

--Les Boches paraissent tranquilles.... J'enverrai une equipe le
demonter cette nuit.... S'ils s'en apercoivent et rendent ce travail
impossible, avec un 75 bien place, nous le mettrons en miettes.

... En rampant, a la file indienne, nous allons vers nos tranchees. Par
instant, l'eclair blafard d'une fusee illumine l'espace; alors, plaques,
le nez dans la terre, nous attendons l'obscurite qui nous sauvera. Nous
suivons maintenant les boyaux, et me voila reporte a deux ans en
arriere, quand j'etais leur hote quotidien. Nous croisons des corvees
qui montent silencieuses avec des piquets, des rondins, des rouleaux de
barbeles. Nous frolons des tas informes, recouverts de toiles; un
grognement s'en echappe; ce sont des hommes endormis.

... Un village aux maisons ecroulees.... Une maison decoiffee de son
toit; son escalier branlant, sa cave.

--Voila notre popote; le _cuistot_ est a vos ordres. Deux bottes de
paille dans ce coin, c'est le lit moelleux que nous pouvons vous
offrir.... Ne vous inquietez de rien.... Votre escadrille est
prevenue.... Bon appetit et bonne nuit....

... Nous faisons honneur au menu frugal; puis, dans la paille, nous
attendons la venue de Morphee dont l'etreinte est singulierement
douloureuse a nos membres endoloris, ce qui fait dire a mon compagnon:

--Tu sais, vieux Charles!... l'infanterie ... c'est pas le _filon_!...

... Le lendemain, de bon matin, la voiture legere de l'escadrille vient
nous chercher et nous depose, en moins d'une heure, a notre port
d'attache. Effusions, explications avec le capitaine, rapports, coups de
telephone a l'etat-major, compliments; enfin, nous nous dirigeons vers
notre cantonnement pour de necessaires ablutions, quand nous rencontrons
Racine, dont la figure s'epanouit du plaisir de nous retrouver.

Mais Chignole violemment l'interpelle:

--Ah! tu peux te presenter et faire le joli coeur!... C'est pas de ta
faute si on est ici.... Naturellement, le _moulin_ nous a _laches_....

--J'avais fait tout ce que j'ai pu....

--Eh bien! c'est pas grand'chose!... Je te le repete ... d'un peu plus,
on etait bons comme la _romaine_!... Des mecanos comme toi ... ca sert a
faire casser la _bouillotte_ aux copains....

... J'essaye de m'interposer, mais il continue agressif:

--D'abord, t'es un mecano a la _manque_ ... a la _mords-moi le
pouce_!... Un paysan, t'es bon a ta charrue et puis c'est tout.

--- Je ne travaillais pas aux champs ... j'etais chez le
marechal-ferrant.

--- Le marechal-ferrant!!... et Chignole trepigne.... Un
marechal-ferrant!!... Il appelle ca un mecano!... Tu _charries_ ou tu as
le _beguin_!... Et puis, ne me regarde pas avec des yeux comme ca ... je
ne suis pas un train....

... Un petard de signalisation.

--Les Boches!

... Une dizaine d'avions ennemis sont en vue; les "bebes" Nieuport
decollent pour leur barrer la route.

Nous courons aux abris casemates et nous nous y entassons tous, en
disant mille betises. Par les meurtrieres, nous suivons les peripeties
du bombardement; les Boches sont maintenant au-dessus de nos tetes; un
hululement significatif, les projectiles descendent.

--Quel est donc l'idiot qui est reste sur le champ?!?...

... C'est Racine qui, sans doute abattu par les reproches de Chignole,
desoriente, desame, est reste a decouvert.

--Racine.... Racine....

... Chignole et moi nous nous regardons; j'ai le coeur atrocement serre.

Nos camarades poussent un cri; une bombe vient d'eclater pres de l'arbre
contre lequel il etait appuye; la fumee l'enveloppe; quand elle s'eleve,
Racine est affale, sans mouvement.

Nous bondissons, Chignole le premier; il asseoit le malheureux et le
tient enlace; son sang coule de ses manches, de son col, de partout....
Chignole, les yeux fous, regarde ses mains rouges.

... N'attendez pas votre fils, vieux parents de la-bas, courbes sur les
sillons.... Il ne reverra plus vos champs calmes de la Beauce.... Il
n'entendra plus la voix douce de son clocher.... Il ne connaitra plus ni
la forge, ni l'enclume, ni le marteau qui faisait jaillir des
etincelles. C'est fini pour lui des soirees tiedes, ou, assis sur le
banc de votre seuil, il vous aidait a tresser des liens pour les
gerbes.... C'est fini des dimanches fleuris ou il partait en carriole
pour la ville, avec sa belle blouse neuve....

La terre l'a repris ... la terre de l'Est, dure et seche; mais il est en
elle, des ramifications infinies et mysterieuses, et la votre aussi sera
fecondee par son sang.

N'attendez pas votre fils ... il ne reviendra pas.




XVI--CHIGNOLE A SON BOCHE.


--V'la le jus!...

--Quoi!... Quoi!...

... Je me reveille en sursaut. C'est Hilaire, dit Sirotin, notre
_cuistot_, qui, d'une main tient une lampe electrique et de l'autre un
bol de cafe.

--Tu dormais ... c'etait un plaisir ... mais fallait bien te secouer
puisque tu prends la garde au jour.

--Quel temps?

--Epatant.... Il a gele toute la nuit. Je te verse un peu de _raide_ ...
ca te rechauffera l'interieur....

... Sirotin, son surnom l'indique, a un gout assez prononce pour les
liqueurs fortes. Des qu'il parle, les mots: _gnole_, _cric_, _dur_,
_raide_, viennent spontanement a ses levres avec les expressions _faire
le plein_, _plein la lampe_, _s'en fourrer jusque la_. Il discute
longuement sur les merites relatifs des marcs de vin et de prune, et ce
Normand pur sang--pur pomme--s'emeut en vous disant:

--C'etait un certain Calvados ... un _calva_ de 1893 ... et la phrase
s'acheve sur un claquement de langue significatif.

Dans le "civil", il occupe les fonctions necessaires de fossoyeur et
accessoires de debitant, d'un village joyeux au pays de Corneville. Par
quelle filiere est-il parvenu a tenir l'emploi de cuisinier d'une popote
d'escadrille? Mystere, administration et piston, oui, piston, car ce
poste est particulierement recherche; en effet, son titulaire n'ira
jamais qu'au feu de son fourneau.

--Et Chignole?... ou est-il?

--Sur le terrain, pres du _zinc_....

... J'avale le breuvage odorant, j'allume une bougie et m'habille sans
bruit pour ne pas deranger mes camarades endormis.

... L'herbe du plateau, durcie par le froid, crisse sous les pas. Chaque
sapin, poudre a frimas, avec ses aigrettes de givre, est un gigantesque
arbre de Noel.

Il ne fait plus nuit; cependant, les etoiles brillent encore dans le
ciel bleme; on est eclaire par une lumiere dont on ne voit pas la
source.

Le hangar est ouvert, mon biplan est sorti. Les mecaniciens, engonces
dans leur cache-nez, le bonnet de police rentre jusqu'aux oreilles,
s'empressent autour de lui; ils ne suspendent leur activite que pour
souffler dans leurs doigts, engourdis par l'onglee.

Assis sur une caisse a essence, Chignole, en tenue de vol, s'acharne
avec une tenaille a donner une forme a du fil de fer qu'il tord et
pince.

--Tu te demandes a quoi je m'occupe?

--Evidemment ... de si bon matin a l'ouvrage!

--Ah! ca me donne du fil a retordre, c'est le cas de le dire.... Eh
bien!... vieux Charles ... c'est un modele de museliere....

--Tu as adopte un nouveau chien?...

--Non ... depuis notre pauvre Boudou ... c'est fini les _klebs_.... Non
... c'est une museliere pour mes escargots....

--???...

--Oui, tu vas saisir la _combinaise_ ...; la chaleur de la popote les
trompe sur la saison ..., ils croient deja que le printemps chante ...
alors ils se _barrent_, et c'est tout ce qu'il y a de plus malsain, car
ils pourraient chiper des affections de poitrine.... Tu vois d'ici mon
ecurie compromise pour les courses de l'annee!... J'ai donc pense a leur
installer a chacun une museliere ... comme ca ils seront bien obliges de
rester dans leurs coquilles....

... Des echarpes roses flottent dans l'air calme ..., la crete des
vagues montagneuses emerge de la brume laiteuse qui couvre encore les
bas-fonds ..., les etoiles s'eteignent une a une, et le croissant de la
lune s'efface dans le bleu....

--Allons-y....

... Les mecaniciens lancent l'helice, mais le moteur refuse de partir.

--Avez-vous mis de la glycerine dans le _radia_?... Si jamais vous avez
oublie ... ca va _barder_!... vous vous ferez corriger....

... Je pense a Racine qui serait si heureux d'etre ainsi morigene.

--Il a tousse!... ca va _gazer_!

... Une explosion s'est produite, l'helice a decrit quelques tours, puis
s'est arretee.

--Mettez de l'essence dans les cylindres avec la seringue, et
_grouillez-vous_.... On devrait deja _nager_!...

                                  ----

Nous montons dans le froid qui larde la figure de mille coups
d'epingles. Le soleil pompe le brouillard, aussi la visibilite est
restreinte.

--Un copain....

... Au loin, un point noir.

--Ca n'est pas sur.... Mefie-toi.

--T'en fais pas ma grosse ... j'ai le flair ... d'ailleurs je le
_zieute_....

... Chignole braque ses jumelles et apres un mur examen:

--C'est un Voisin ... une etoile sur la _carlingue_ ... c'est un
_aminche_ de l'escadrille d'armee....

... Nous allons vers les lignes en nous rapprochant de lui; deja
au-dessus d'elles, il ne s'aventure pas au-dela.

--Regarde ... le camarade syndique se contente de tirer des bordees ...
c'est que le temps doit etre _bouche_ de l'autre cote.

... Nous gagnons sur lui; mon passager ne s'est pas trompe, c'est bien
un frere.

--A deux ... la croisiere sera moins monotone....

... Nous sommes entre deux nuages et il neige de l'un a l'autre; par une
trouee, le soleil plonge ses rayons et de chaque flocon fait une perle.
Chignole, generalement insensible aux somptuosites de la nature, reste
bouche bee d'admiration.

--Ca mon gros ... c'est du beau theatre ... c'est mieux que du
cinema!... et brusquement sautant sur la mitrailleuse:

--Pique!... Pique!...

... Du nuage superieur, cinq ennemis en embuscade se laissent tomber sur
notre camarade au moment ou, sans les voir, il passait au-dessous d'eux.
Ils le prennent par l'arriere. Revenu de sa surprise, il leur tient
tete; Chignole commence le tir, mais au bout de quelques secondes est
oblige de l'arreter; nous risquerions de le descendre tellement les
boches le serrent de pres. Soudain, une flamme jaillit....

--Ah! les vaches!... Ils ont troue le reservoir!...

... Ils s'ecartent en eventail pour laisser passer l'avion en feu suivi
d'un noir panache.

--Pauvres vieux!... pauvres vieux!...

... Tremblants de rage impuissante, nous refoulons nos larmes.

Du bolide fulgurant, deux formes s'en detachent.

--Ils n'ont pas voulu griller!...

... Oh! l'horreur de ces corps precipites, leur tournoiement, leur chute
longue ... longue.... Vision de cauchemar, avec la sensation de ce que
sera leur arrivee a terre, la bouillie finale.

Le "tac ... tac ... tac" des mitrailleuses nous libere de cette
epouvante; les boches marchent maintenant en un demi-cercle qu'ils vont
essayer de fermer sur nous.

--On y va?

--Pas de betise.... C'est la grillade inutile.... La fuite.

... Je pique plein moteur, tout en virant bord pour bord; nous nous
trouvons heureusement a marcher vers le soleil; ils sont eblouis par la
lumiere, tandis que Chignole, qui lui tourne le dos, peut tirer avec
precision a travers le fuselage et protege ainsi notre retraite.

Ils n'insistent pas longtemps; etant dans nos lignes, ils doivent
apprehender la venue de quelque Nieuport.

--Bande de froussards! leur crie-t-il en leur lachant les dernieres
cartouches d'un rouleau.

-- ... Oh! mais ca n'est pas possible.... Encore un! et il me designe un
avion qui parait se diriger vers nous.

--Ils sont donc aussi nombreux que les _totos_!...

--Mais il vient de chez nous....

--Quelque pirate en _vadrouille_!

--Drole de forme ... je n'en ai pas encore vu comme ca....

--Un nouveau modele ... Tu sais, vieux Charles, je ne le laisse pas
approcher.... C'est plus prudent!....

... Il place un rouleau neuf et a huit cents metres commence les salves.

--Il se _trotte_!... Il en _joue_! Ah! mon cochon ... qu'est-ce que je
vais te mettre....

... Chignole continue son arrosage, tandis que l'adversaire accelere sa
descente.

--Ca y est!... On l'a eu! Il prefere atterrir.... On va le cueillir
comme une rose....

... J'arrete notre pique vers cinq cents metres, les terrains etant
defectueux dans ce secteur, mais nous voyons tres nettement le boche se
poser.

--N'y a rien a craindre.... Ils vont etre _faits aux pattes_!... C'est
farci de poilus ce coin-la....

                                  ----

... Nous roulons encore sur notre piste que Chignole hurle:

--J'ai mon boche!... J'ai mon boche!!!... Dans nos lignes ... homologue
... comme les _as_.... Telephonez partout....

... L'escadrille, enthousiasmee, saute dans les autos et Chignole la
guide vers l'endroit repere.

Nous arrivons; autour de l'appareil, rassemblement.

--C'est la!... C'est la!... Vous en _bavez_!... Mais c'est comme ca que
nous sommes!, et, la main sur la hanche, pompeux, solennel, avec un ton
royal de commandement:

--Faites avancer mes prisonniers!...

... La foule compacte leur livre passage, alors ... alors ... il me
semble que le sol sous mes pas se derobe; les prisonniers portent les
insignes de l'aviation britannique ... Nous avons descendu un avion
anglais!...

Stupeur ... ahurissement, puis un rire homerique nous saisit; Chignole,
un instant abasourdi, reprend son aplomb:

--Ecoutez-moi, s. v. p. Tout d'abord, dans votre _patois_ ... _j'entrave
que pouic_ ... vous c'est _itou_ pour le mien ... alors c'est pas la
peine de discourir ... mais tout de meme a-t-on idee de balader un
nouveau _coucou_ sans prevenir ... sans envoyer de faire-part ... Vos
cocardes ne sont pas assez grosses ... a huit cents metres je n'ai rien
vu ... et puis vous n'avez que quelques trous dans vos ailes.... Tout de
meme, a cette distance, ca n'etait pas mal comme carton ... vous qui
etes tres amateurs de sport?...

--_I dont understand, but he is a good fellow!_... replique l'un de nos
allies, gagne par l'hilarite generale.

--Il nous reste a offrir nos excuses et le champagne a ces messieurs,
conclut notre capitaine.

... Chignole les conduit jusqu'a l'une de nos voitures, s'efface pour
les laisser monter, et, se rappelant son histoire, leur dit en
s'inclinant ceremonieusement:

--Apres vous.... Messieurs les Anglais ... puis, s'adressant a nous:

--Ce que Jeanne d'Arc a du rigoler tout a l'heure!...




XVII--CHIGNOLE RECOIT DU MONDE.


--Oui ou non ... veux-tu garder la pose?

--J'ai des fourmis....

--Si tu continues a bouger je ne pourrai jamais _piger_ les expressions
multiples de ton nez inoubliable.

--Tu _charries_?...

... Apres dejeuner, C. ... fixe sur la toile les traits celebres de
Chignole. Fils d'un portraitiste pour milliardaires, lui-meme paysagiste
de talent, il fignole la silhouette de mon observateur avant de la
placer dans notre galerie de tableaux, que notre pauvre de Losques
commenca.

--Reste tranquille ou je te fais lecher un tube de garance.

--Ah! la, la!... Esperons que ton _vieux_ ne fait pas _poireauter_ les
clients comme toi ... sans ca ils en auraient rapidement _marre_,
surtout les Americains!...

... Sirotin circule parmi nous, les bras charges de flacons aux
etiquettes multicolores. Avec son allure inimitable d'ex-_chand de vin_,
il propose la voix mouillee:

--Pour ces Messieurs ... qu'est-ce que ca sera?...

... La porte s'ouvre; c'est un territorial, de ceux qui gardent notre
plateau.

--L'aviateur Chignole, _siouplait_?...

--Present!

--Un civil vous demande....

--Envoie-le moi.

--Ben oui ... mais y a une difficulte ... rapport a une demoiselle qui
est avec lui.... Et la consigne, c'est la consigne.... Je puis tout de
meme vous dire qu'elle est bougrement mignonne, la _poulette_ ... bien
_roulee_ ... foi d'R.A.T.!...

Chignole se leve, se campe les mains dans les poches, la cigarette en
equilibre sur la levre inferieure, les sourcils fronces, le bout du nez
plisse, mefiant.

--Ca va, ca va ... c'est la journee des blagues.... Je reste une heure
en place sous pretexte qu'on dessine ma _pomme_ ... et l'on veut
poursuivre a se payer ma tete par une autre plaisanterie ... le montage
de coup ... le _bourrage_ de crane.... Ca va ... ca va ... un bateau par
jour, ne vous suffit plus ... on veut monter a cet ami Chignole une
compagnie de bateaux!...

--C'est pas une compagnie de bateaux ... c'est une compagnie de
voitures!...

... M. Bassinet vient d'apparaitre sur le seuil.

--Bassinet ... de l'_Urbaine_.... Messieurs ... j'ai bien l'honneur ...
Chignole, dans mes bras ... et, dans une accolade vehemente, il plaque
sur sa panse notre camarade qui ouvre des yeux ronds.

--C'est une surprise, mon petit gars ... hein?... Quoi que tu en
penses?... Le temps nous tardait apres toi ... et puis tu donnais de tes
nouvelles au compte-gouttes, comme le communique. Alors, j'ai pris une
decision; a _Mame_ Bassinet et a ta mere, qui, entre parentheses se
maintient, je leur-z-y ait dit: "Puisque l'avant ne peut venir a
l'arriere, c'est a l'arriere d'aller a l'avant!" En consequence passant
de la parole aux actes, avec _fifille_ on a pris le _dur_ pour Nancy....
Voila.

--Sophie est la?... questionne Chignole les yeux brillants.

--Voyez-vous ca ... il ne demande pas si j'ai fait bon voyage, si
_Panam_ tient toujours ... mais tout de suite si la _fifille_ est bien
la ... Ah! jeunesse!... jeunesse!... Mais oui elle est la.... Seulement
les _terribles torriaux_ l'ont empechee de passer ... mais moi je
brulais d'arriver, alors je l'ai laissee avec les factionnaires....

... Nous nous efforcons de recevoir de notre mieux notre hote, et,
tandis que je fais les presentations, Chignole disparait sans etre
remarque pour filer vers un but qu'il est aise de deviner.

... Le soir, dans un hotel tranquille de Nancy, nous sommes tous reunis
autour d'une table que M. Bassinet preside avec autorite et urbanite;
n'est-il pas cocher de l'_Urbaine_?

--Ah! Messieurs les aviateurs ... pour moi quelle journee!... Songez
que, depuis que je suis alle en Auvergne epouser _Mame_ Bassinet et la
ramener ... je n'avais jamais quitte la capitale que pour des courses
_extra-muros_.... Pensez a ce que _Lolotte_, ma bete, doit dire a
l'ecurie en ne me voyant pas.... Ah! quelle journee!... Je ne vous ai
pas vu voler a cause du mauvais temps ... mais j'ai touche a vos
oiseaux, j'ai vecu dans votre popote, vous m'avez photographie sur un
biplan.... Cre nom!... Si j'avais vingt ans et mon ventre en moins!...

... Chignole et Sophie s'isolent de la conversation pour vivre dans un
monde tres loin de nous, ou des amours enrubannes se posent sur des
guirlandes de fleurs d'oranger; leurs tetes se rapprochent souvent par
une sorte d'attraction lente, et les boucles blondes de la petite
frolent les levres de mon ami. M. Bassinet n'en est encore qu'a
l'exorde; les yeux humides d'emotion douce et de digestion heureuse, il
poursuit:

--Ma sale generation, Messieurs, a eu le malheur de naitre entre deux
guerres, trop jeune pour l'une, trop vieille pour l'autre; par-dessus le
marche, ma chere femme ne m'a donne qu'une fille, et je le regrette....

... Je suis certain que Chignole lui, ne le regrette pas.

--J'avais bien _Lolotte_, mais on ne l'a pas requisitionnee ... trop
vieille aussi pour servir le pays....

... Et son soupir profond semble renfermer un hennissement douloureux.

... La sirene....

--Les Boches!...

--Quoi!... Quoi!...

--Les Boches, M. Bassinet....

--Tant mieux ... la fete est complete! Je vais les revoir, comme a
_Panam_, en aout 1914; mais cette fois-ci, ils _crosseront_ moins ...
ils _degusteront_ quelque chose les salauds!...

... La trompe d'une auto; Sirotin entre en courant:

--Avions boches signales ... tout le monde au plateau ... les _coucous_
prets a partir ... voiture en bas.... Ca va _gazer_!...

--Allez, Messieurs, je ne vous retiens pas....

... Debout, appuye sur l'epaule de sa fille qui essuie furtivement une
larme, M. Bassinet ne manque pas d'une certaine majeste. Il nous ecoute
degringoler l'escalier quatre a quatre et murmure rageur, entre ses
dents:

--Vingt ans!... vingt ans de moins!... puis caressant de sa grosse patte
les joues de Sophie:

--_A_ pas de chagrin ma _fifille_.... Ils ne l'abimeront pas ton
Chignole ... _A_ pas de chagrin....

                                  ----

... Mille metres ... la neige ... la nuit ... pas une etoile ... pas une
lumiere....

--Ils en ont du vice de venir sur Nancy par ce temps-la....

--Tu te retrouves?

--Pas meche, mon vieux Charles.... Peu de vent ... la boussole et la
montre ... n'y a que ca....

... _Manche_ en mains, j'ecoute le moteur; de temps en temps, Chignole
passe un mouchoir sur mes lunettes pour enlever les flocons qui s'y
deposent.

--Une fois sur Metz ... ne perds pas ton temps ... mission de
represailles ... c'est bon partout.

... Le froid m'endort peu a peu; le bruit du moteur s'affaiblit comme un
ronron; il me semble que mon sang quitte mes veines, sans douleur, sans
souffrance; mes paupieres lourdes ... lourdes ne demandent qu'a se
fermer sur mes prunelles, sur ma vie....

--- Comment la trouves-tu?

--Hein?

--S'agit pas de _roupiller_, mon gros! Je te demande comment tu la
trouves?...

--_Moche_ ... _tres moche_ ... cette nuit-la.

--Il n'est pas question de la nuit ... mais de Sophie....

... Chignole ne voit ni la neige, ni le noir, ni la tete de mort livide
et camuse qui pour moi se trace sur l'ecran des nuages, a chaque coup de
nos projecteurs de bord. Il voit des cheveux fous ... des yeux bleus
cilies d'or, des petites mains dont il garde la tiedeur; il n'a pas
froid mon compagnon....

                                  ----

M. Bassinet est descendu dans la cave non sans difficultes.

--Dans la cave! Vous _bousculez_!

... Enfin il a cede aux objurgations du personnel et des clients de
l'hotel, en faisant bien remarquer que c'etait a cause de sa fille.

Maintenant, juche sur un casier a bouteilles, avec, a ses pieds, un
voyageur en margarine assez mou et une dame en camisole assez flasque,
il continue son discours:

--A Paris ... quand _ils_ sont venus ... on etait sur les boulevards ...
nez en l'air et bouche en porte cochere.... Pour descendre avec les
barriques ... il nous faudrait autre chose a nous!...

--Eh! ne parlez pas tant, Monsieur le Parisien.... Vous nous feriez
reperer!... coupe le placier en margarine, pas tres a son aise. Je suis
de Bordeaux ... pas vrai ... cependant je sais me taire quand la
necessite est imperieuse.

--Serait-ce une lecon des Quinconces aux Tuileries ... du Midi a la
capitale!

--Sans doute ... le Midi! le Midi; Ils l'ont bien trouve a leur gout les
Parisiens au debut de la guerre!...

--Ca va _barder_! clame M. Bassinet.

--Papa! crie Sophie.

--Achille!!! sanglote la dame flasque.

... Fracas epouvantable ... bruit de verre brise ... poussiere de platre
... appels dechirants....

--Une bombe!... Au secours!!...

... C'est tout simplement le casier a bouteilles qui a cede sous le
poids de M. Bassinet.

... Profitant du desarroi general, Sophie s'est esquivee; elle monte a
une mansarde, et, accoudee a la fenetre, elle regarde anxieusement du
cote de Malzeville....

Le jour commence a poindre; le plateau barre l'horizon de son mur au
profil net. A l'est, avec la lumiere, des avions reviennent tres bas,
leurs ailes claires dans le bandeau rose de l'aurore.

Sont-ils au complet? Ne lui est-il rien arrive? D'evoquer les dangers
courus, son coeur grossit a l'etouffer. Mais voila qu'au lieu
d'atterrir, un biplan pique droit sur sa maison ... vers elle. Vivant!
Il est vivant!... Et la petite Parisienne, qui depuis bien longtemps
n'avait pas parle au Bon Dieu, voit ses doigts se croiser naturellement,
et sa bouche, sans qu'elle le veuille, recite avec ferveur une priere
retrouvee.




XVIII--CHIGNOLE PREND UN BAIN.


...--Je ne regrette qu'une chose, mes enfants!... c'est que ma Lolotte
n'ait pas ete des notres cette nuit ... elle aurait rue de joie
patriotique!...

... Nous sommes revenus du bombardement de Metz, juste a temps pour
exhumer M. Bassinet du tas de gravats ou il etait enfoui en compagnie du
meridional souffle de faconde, maintenant degonfle par l'emotion, et de
la dame repandue dans sa camisole, dont une crise de nerfs secouait les
mollesses.

--Eh! je vous l'avais bien dit, Monsieur le Parisien! Il est imprudent
de parler si fort!... Vous l'avez eu votre bombe?...

--C'est pas une bombe ... vous voyez bien que c'est le casier a
bouteilles qui a _flanche_ sous mon _posterieur_.... Cent neuf kilos,
Monsieur.... Cent neuf kilos!...

--Maman!... bele la dame le nez dans la poussiere.

--On vous la rendra ta mere, murmure Chignole qui serre tres fort dans
ses mains les menottes de Sophie.

... Dans la salle a manger de l'hotel, M. Bassinet nous offre un
_remontant_; il reste un moment silencieux, abime dans de profondes
reflexions, puis il laisse tomber cette phrase definitive:

--Messieurs, je me permets d'affirmer, sans exageration, que j'ai recu
le bapteme du feu.... Et, sur un ton leger:

--Alors ce petit voyage sur Metz s'est bien passe?... Ca a _gaze_!

--Pas trop mal.... un peu froid....

--Dans le ciel aussi ... c'est la crise du charbon....

--Pour nous rechauffer ... nous _remettons_ ca ce matin....

--Alors vous ne nous raccompagnez pas au train? Vous nous laissez
_tomber_.... Enfin France d'abord!...

... Sophie reprime un leger tressaillement; elle regarde Chignole, elle
ne voit que lui; elle ne veut voir que lui; il semble qu'elle cherche
ainsi a graver en elle pour toujours les traits de celui qu'elle aime;
ses yeux auront tellement absorbe son image qu'elle n'aura qu'a les
fermer pour la revoir.

--Au fait, vous n'etes pas curieux, mes p'tits gars? Vous etes-vous
demande comment le pere Bassinet et sa demoiselle ont pu venir a Nancy,
dans la zone des armees, avec laissez-passer, autorisations ... enfin
tout le _fourbi_ en regle. C'est un vrai roman ... s'pas fifille?...

... Il avale une gorgee de son cafe-rhum, tousse, assure son chapeau et
jette une main en avant pour preceder la parole:

--Il est bien entendu que je ne suis qu'un cocher, mais on a tout de
meme ses petites relations.... J'en ai _balade_ dans ma bagnole des
types aujourd'hui a la hauteur. Si mes coussins pouvaient parler! Ainsi
... tenez ... mais je la _ferme_ ... il y a une jeune fille. Pour en
revenir a mes relations, il se trouve que j'ai comme client le senateur
Bichon (Rhone-Inferieur), le rapporteur de la loi sur la protection des
filles-meres de Tombouctou ... un homme considerable! L'autre jour, je
le _charge_ a la Concorde pour le Bois. En faisant le tour du lac, il
elabore ses projets de loi qui tomberont ...

--Dans le lac!

--Comme vous dites.... Mais que voulez-vous, j'etais tellement
distrait--je pensais sans doute a vous, mes aviateurs, a vous mes
_as_--que j'enfile la rue de Rivoli et que j'emmene mon pere conscrit a
la _Bastoche_....

--Il a du la trouver mauvaise?

--Non.... Il m'a dit "Bassinet ... mon ami Bassinet--il n'est pas fier
avec moi--mon ami Bassinet, vous avez eu une idee geniale de me conduire
ici.... La Bastille! nid de notre Republique!... La Bastille!... berceau
de l'humanite! La Bastille! origine du progres!..."

--La Bastille!... Tout le monde descend! conclut Chignole.

--Bref, il m'en fait tout un _plat_! puis, brusquement: "Mon ami
Bassinet ... pourquoi avez-vous eu cette distraction?" Alors, en cinq
sec ... je lui expose mon desir de venir vous voir.... Ah! mes enfants
... ca n'a pas traine!... Le lendemain, j'avais les papiers.... N'y a
pas que les militaires qui connaissent le systeme D!...

                                  ----

... Broum.... Notre appareil recoit la poussee d'un eclatement qui s'est
produit derriere nous.

--Dis-donc, vieux Charles?... Crois-tu qu'elle m'aime?

... Broum.... Nous rentrons dans l'ouate jaunatre d'un eclatement, cette
fois-ci devant nous.

--Moi ... je l'aime bien t'sais?... Je me sens de plus en plus
_pince_....

... Broum ... Un eclat coupe un hauban et fait sauter un morceau de
contreplaque du nez de la _carlingue_ ...

--Je la trouve distinguee ... on croirait jamais la fille de son
pere.... C'est ton avis?

--On en reparlera une autre fois.... Tu ne te rends donc pas compte du
danger?

--Non ... je suis amoureux....

... Nous arrivons a la gare des Sablons; la raquette des voies de garage
va en s'elargissant jusqu'a Metz.

--Repere le poste central d'aiguillages....

--Il y a des fokkers qui decollent des hangars de Frascati....

--Laisse monter.... Fais ta visee....

... Chignole, l'oeil au viseur, donne de breves indications.

--Gauche ... droite ... un peu en arriere....

... Tout a coup, je vois passer, a quelques metres, une masse d'aspect
metallique, suivie de plusieurs autres. Je leve la tete; un camarade
juste au-dessus de nous, lache ses bombes sans avoir la precaution de
regarder s'il n'a pas un avion dans son champ de tir.

Je vire en piquant, mais nous coupons quand meme plusieurs trajectoires
parcourues pas les projectiles.

--Qu'est-ce qu'ils vont recevoir comme engueulade!...

--Si leurs _crottes_ nous avaient rencontres ... on etait _chocolat_!...

... Chignole libere les bombes et prend quelques cliches. Nos
adversaires s'obstinent, et avec precision, car nous voyons l'un des
notres descendre.

--Encore un qui est _bon_!

--Il plane normalement ... sans doute des _dragees_ dans le moteur ...
Il n'a pas flambe ... c'est deja ca ...

--Voila des copains qui ne prendront pas l'_apero_ ce soir.

--Moi, je prefererais etre _zigouille_ que prisonnier.

--Tu ne penses pas a Sophie, quand tu dis ca....

--Fokker en-dessous ... au moins huit cents metres....

--On sera chez nous bien avant qu'il nous accroche....

--Il _gaze_ notre _moulin_!... C'est un plaisir de l'ecouter....

--Touche du bois ... _Touch Wood_....

... Je n'ai pas acheve que le moteur commence a bafouiller.

--Tu entends? Tu viens de nous porter la _cerise_....

--Tu t'en fais pour un _rate_?...

--Un _rate_ ... il a baisse de 200 tours ... regarde aussi l'altimetre
... on descend.... Tu avais bien besoin d'annoncer que ca _gazait_!

... Nous sommes sur une foret que nous ne pourrons franchir.

--Il va etre _gratine_ l'atterrissage!... On va encore _rectifier_ le
_taxi_....

--Tu n'es pas force de te poser sur les arbres....

--Ou alors? Tu as un perchoir sous la main?...

--Non ... mais a ta place, j'atterrirais sur cet etang ... la ... dans
la clairiere... il y aurait moins de casse....

... Sous le soleil, il brille comme un joyau dans l'ecrin vert sombre
des pins.

--C'est de l'hydroplane alors!

... A deux metres, je tire sur le _manche_ ... perte de vitesse,
glissade.... Plouff.... Le choc est plus dur que nous ne nous y
attendions, car il n'y a pas cinquante centimetres d'eau, et nous sommes
projetes hors du biplan.

Nous nous sortons de ce marais tant bien que mal, couverts de vase et
completement trempes. Nous grelottons; une femme qui ramasse du bois
mort nous guide jusqu'a sa maison. Tandis que son mari, un garde
forestier, court a un bureau de poste telephoner a notre escadrille,
nous essayons de nous secher devant le poele de faience brune, bardee de
lames de cuivre; mais il faut y renoncer, nos vetements sont trop
mouilles. Nous nous deshabillons; la femme me prete les nippes de son
mari, a peu pres a ma taille; quant a Chignole, a qui elles seraient
beaucoup trop vastes, nous l'installons dans une jupe et un fichu, ce
qui lui donne un aspect des plus rejouissants.

L'auto vient nous querir et nous y montons dans notre accoutrement peu
banal. Au bout de quelques kilometres, sur la route, un brigadier de
gendarmerie arrete notre voiture. En nous voyant ainsi affubles, il
s'ecrie:

--_Que_ c'est une mise de Carnaval _que_ je constate ... de plus _que_
je trouve une femme dans une automobile militaire ... _que_ je dresse
proces-verbal de ces faits _que_ je juge non explicites et
condamnables....

--Mais je suis un homme! M'sieur le gendarme ... j'ai une moustache!...

--_Que_ ca ne suffit pas ... _qu_'elle pourrait etre postiche ... _que_
vous seriez des espions ... _que_ je vous conduis a la prevote ... _que_
la loi ... _que_ c'est la loi....

--Brigadier, vous avez raison, affirme Chignole solennellement, puis,
sautant au cou du pandore ebaubi, et avec des petits cris flutes de
femme chatouillee:

--Tu ne seras pas trop mechant avec moi ... dis mon coco!...




XIX--CHIGNOLE FAIT UNE BETISE.


Les hangars sont clos. Chaque deux heures, les mecaniciens se hissent
au-dessus pour deblayer la neige dont le poids compromettrait la
solidite des toiles.

Notre popote prend l'allure d'un chalet suisse; autour du rechaud a
petrole, nous sommes assis dans des positions variees, depourvues
d'elegance; Sirotin prepare des grogs avec une attention particuliere:

--Je ferai remarquer que s'il n'y a pas _besef_ de sucre et de rhum ...
c'est a cause de la crise ... Je dis ca afin que vous ne supposiez pas
que c'est moi qui me les _refile_ en douce ...

... C'est l'apres-midi morne, incroyablement long, des mauvais jours
d'escadrille, ou les conditions atmospheriques defavorables empechent
tout travail.

Parfois le silence est rompu par un baillement prolonge, puis il retombe
pesant, implacable, et s'epaissit comme le lourd manteau blanc qui
recouvre la baraque:

--Drole de dimanche!...

--Tiens ... oui ... c'est dimanche.... On ne sait plus comment on
vit.... Sans la messe, on n'y aurait pas fait attention.

... Chaque dimanche, sur notre invitation, un vicaire d'une des
paroisses de Nancy prend la peine de monter sur notre plateau. Chignole
s'est de suite impose comme l'organisateur de la ceremonie; grace a son
ingeniosite, l'autel est toujours fleuri, les burettes remplies, et
l'encensoir en etat; il a meme appris avec une prodigieuse facilite les
repons, et il sert l'office comme un enfant de choeur "de carriere".

--C'est epatant, vieux Charles, ce que je retiens facilement le latin.

--Sans doute, parce que tu ne le comprends pas....

--Y a pas ... c'est une belle langue t'sais, ca chante comme une
musique. Ah! mon gros ... qui aurait pu supposer qu'un jour je serais si
bien avec les cures. Ce que le Bon Dieu doit etre surpris. Quand, avec
son grand telescope, il me voit repondre tous les _Amen_ et les _spiritu
tuo_, il doit dire: "Chignole.... Chignole ... mais je croyais que
c'etait un gosse de la _laique_. Faudra le recompenser. Je veux qu'il
ait un Boche.... Notez Saint Pierre ... un Boche pour Chignole".

... Enfin aujourd'hui, avec le concours d'un mecano qui joue adroitement
du violon, il a chante un _O Salutaris_ avec gout et justesse.

--A-t-on felicite Chignole?

--C'est une revelation!

--Tenor des _as_.... _As_ des tenors!

--Ca faisait plus que _gazer_ ... ca _gazouillait_!

--On va te mettre en sursis d'appel pour que tu te produises a la
chapelle Sixtine!...

Chignole, les yeux eteints, le nez obstinement dirige vers le sol, la
cigarette pendante, ne parait pas d'excellente humeur.

--Tu t'embetes?

--Non....

--Tu t'amuses?

--.....

--Tes escargots te donneraient-ils des tracas?

--Mes escargots, ils sont comme moi ... ils ne veulent plus rien savoir
... Ils ont les pieds _nickeles_ ... moi aussi....

... Il va chercher tres loin un soupir, l'etale, puis s'epanche:

--J'en ai _marre_ de l'aviation.... Le capitaine a encore refuse de
m'envoyer piloter....

--C'est bien ca ... tu veux me _plaquer_.

--Ecoute, mon vieux Charles.... Suis-moi bien ... observateur, c'est
tres joli ... mais enfin on n'est jamais qu'en second. J'en ai assez de
jouer les colis ... les ballots! C'est la troisieme demande qu'on refuse
... alors....

... En moi-meme, je donne raison a mon camarade, quelque puisse etre mon
regret de supposer possible notre separation. Souvent, en l'air, je l'ai
fait passer a ma place, et lui ai donne les premieres notions. Il m'est
apparu evidemment tres doue; de plus, ses nombreuses heures de vol lui
ont donne une pratique preferable a toutes les theories d'ecole; il
deviendrait un excellent pilote et je comprends son amertume.

--Ainsi notre ami veut tater du _manche_! Naturellement sur avion de
chasse...., une _cage a poules_ ... fi!... Messieurs, notre Chignole a
des visions de bebe Nieuport ou de Spad! plaisante C ... qui coiffe sa
tete d'un fez les jours de mauvais temps; il affirme que cet accessoire
ressuscite pour lui des souvenirs precis d'Orient, de soleil, de mer
bleue et de minarets aigus.

--Pas la peine de craner, Messieurs les pilotes.... Ne vous montez donc
pas le _bobechon_!... Piloter ... ca n'est pas si _cale_ que ca!...

... Ce dialogue anime a secoue quelque peu notre torpeur, mais elle nous
reprend bien vite, et Chignole en s'ecriant:

--Oh! et puis apres tout je m'en f ...! nous donne satisfaction a tous
en arretant la discussion.

... Le secretaire entre:

--Le _pitaine_ telephone: quartier libre en raison du temps ... pouvez
descendre a Nancy.

... L'ennui disparait instantanement; les figures se derident; nouveaux
bans d'enthousiasme.

--Ca c'est un chic type!... Ou va-t-on?... Au cinema.... En avant!! pas
les tracteurs ... les voitures legeres....

... Nous nous empilons dans les autos.

--Manque personne?

--Si ... Chignole ...

--_Magne-toi!_.... Qu'est-ce que tu attends?... La fin de la guerre?...

--Non ... partez sans moi.... Je ne suis pas ohe ... ohe.... Je vais me
_pieuter_....

... Au Cinema-Palace, nous assistons au penultieme episode du "Masque
aux dents blanches"; nous nous delassons a suivre l'abracadabrant
scenario qui se deroule sur l'ecran. De plus, Rigadin a toutes nos
faveurs. Max ne nous deplait pas et le _Two Step_ de l'orchestre porte
notre joie enfantine a son maximum.

... Bssi.... Bssi.... Poum.... Une fusee de signalisation! C'est une
plaisanterie.... Un Boche en vue avec la neige?... on veut nous
mystifier....

... Bssi.... Bssi.... Poum.... Le Boche a passe les lignes.... C'est
invraisemblable!...

... Nous nous ruons vers la sortie. Dehors, les gens ont deja le nez au
ciel; la neige a cesse; quelques flocons dansent encore, attardes comme
des petales d'oranger dans l'air tiede.

Nous ne voyons pas l'ennemi, mais nous entendons les batteries
speciales.

--Au plateau ... vivement....

... Le capitaine, qui vient de nous rejoindre, prend lui-meme le volant
de la premiere voiture.

Nous traversons la ville a une allure de course; les habitants, qui se
garent prudemment, nous contemplent un peu anxieux mais confiants; ils
nous connaissent de longue date; ils savent nos raids, nos victoires et
aussi nos pertes. Des femmes nous regardent; admiration, pitie, les deux
certainement. Quelques-unes nous jettent des violettes, et leurs levres
se tendent en fremissant un peu, comme pour une ultime caresse.

A travers les siecles, c'est la repetition de gestes de legendes: le
baiser d'une Popee au gladiateur mourant, le sourire d'une chatelaine en
hennin au vainqueur du tournoi, l'oeillade d'une Carmen au toreador
avant l'estocade.

A ce moment, chacun de nous sent monter en lui tout le passe combatif
d'ancetres inconnus: chevalerie et croisades, "Dieu, le roy, les dames",
guerre en dentelles, tambours fleuris, "Marie-Louise", tout l'heroisme
leger, facile, impromptu, inutile ... tout le panache!...

--N'y a plus qu'a _se laisser mourir_ apres des trucs comme ca!...
murmure L., dit "Fil de Fer" en essuyant une larme avec l'un des
bouquets saisi au vol.

... Nous arrivons a l'escadrille, mais notre etonnement est grand de
voir l'un de nos appareils deja parti a la poursuite du Boche.

Les mecaniciens, embarrasses, penauds, expliquent:

--Quand Chignole a entendu le petard, il nous a obliges de sortir un
_coucou_. On ne voulait pas ... mais vous savez comme il est ... il l'a
mis en route et a decolle.

... Pales, ahuris, nous suivons ses evolutions; il grimpe avec tant de
resolution vers le Boche que celui-ci fait un brusque demi-tour et fuit
vers la frontiere. Maintenant notre camarade descend lentement, sans se
presser; il esquisse meme, involontairement, sans doute, une _feuille
morte_; il atterrit enfin en _penard_, un peu durement, mais sans casser
une _corde a piano_. Il saute de la _carlingue_, et, en se dandinant
legerement, vient a nous. Le capitaine mordille sa moustache:

--Chignole ... mon enfant ... c'est fou ... c'est idiot ... c'est chic
... je vais demander pour vous la medaille militaire ... mais....

... Il hesite, se raidit, et se decidant:

--Mais ... pour acte d'indiscipline grave ... je suis oblige ... de
demander aussi votre renvoi dans l'infanterie....

... Il s'arrete, puis l'empoignant a pleins bras:

--Pardonne-moi mon p'tit gosse ... mais je ne peux pas faire
autrement.... J'peux pas....




XX--CHIGNOLE S'EN VA.


--Pourquoi insistez-vous mon ami?... Esperez-vous me convaincre?
Croyez-vous que j'aie pris a la legere cette decision de demander la
radiation de Chignole du personnel navigant, et par suite son renvoi
dans l'infanterie?...

--Mon capitaine ... s'il y a faute, il l'a rachetee.

--Je recompense son acte de grand courage, mais je punis celui
d'indiscipline....

--Oh! la discipline!...

--Halte ... vous allez dire des betises. Je devine votre raisonnement:
la discipline n'a que faire en l'espece. Detrompez-vous; si je ferme les
yeux sur la faute lourde de votre camarade, quelle sera ma situation de
chef responsable d'une escadrille, a l'avenir?

"Demain, le premier mecanicien venu, qui aura la hardiesse de Chignole,
mais non l'habilete, voudra lui aussi reediter le meme geste crane.
Seulement il brisera l'appareil et s'abimera par-dessus le marche.

"Alors?... ou sera mon autorite?...

"Non ... non ... dans l'aviation comme dans toutes les autres armes, la
discipline est necessaire. Elle peut etre plus douce, plus paternelle,
car, en somme, nous nous trouvons groupes en petites familles.
Indulgente certes, mais ferme, le cas echeant, comme celle d'un pere ...
et c'est le cas."

--Punissez-le, mon capitaine ... mais moins severement.

--Entendons-nous bien; il n'est pas question d'une vetille entrainant
des jours d'arrets, sur le nombre desquels nous pourrions marchander. Il
s'agit d'une faute de principe, entrainant une punition de principe ...
tout ou rien. Elle a de plus une circonstance aggravante; la publicite;
demain elle sera la fable de la ville, heroique peut-etre, mais fable
tout de meme, avec ses inexactitudes et ses deformations. Je ne vous
apprendrai rien en vous disant que l'aviation est guettee dans ses
moindres manifestations; celles-ci sont arrangees, amplifiees,
diminuees, _cuisinees_ enfin, au gre du talent ou de la fantaisie de
l'informateur plus ou moins renseigne ou bienveillant. Que d'idioties
n'a-t-on pas colportees sur quelques-uns de nos _as_? Sous le couvert de
compliments et de louanges, que de traits ne leur a-t-on pas decoches;
ils ont nui a leur carriere ... et a celle des copains!... Je vous en
prie ... n'insistez pas ... ma decision est irrevocable.

--C'est bien, mon capitaine.

... Je salue reglementairement et pivote sur les talons.

--Attendez....

... Je demeure fixe, appuye a la porte que j'allais ouvrir. Le capitaine
reste un moment reveur; dans ses yeux, passe comme un nuage; sa voix se
fait sourde, dolente, presque eteinte.

--Les hommes.... Les hommes!... n'ayez jamais a commander. Les
galons.... les galons!... ils sont lourds a porter quelquefois ... trop
lourds.... Tenez, en ce moment, je suis certain d'accomplir, en
conscience, tout mon devoir ... eh bien! si jamais il arrive malheur a
ce gosse, ou je l'envoie, je sens que je ne m'en consolerai jamais.

... J'etais entre chez mon chef, hautain, contracte, "encapuchonne",
avec, toutes pretes, des paroles mauvaises, blessantes; j'en sors, un
peu honteux de la lecon que je viens de recevoir, simple et grande, d'un
homme et d'un soldat.

                                  ----

Le dejeuner d'adieux. Chignole prend le train, dans l'apres-midi, pour
rejoindre son depot. Nous avons tous la mort dans le coeur, mais ne
voulons rien en laisser paraitre; notre camarade nous facilite cette
tache, en affectant de plaisanter sur sa nouvelle situation.

--Dans la _biffe_!... Hein, vieux Charles!... Je te le disais bien qu'on
verrait tout dans cette guerre.

--Tout ... sauf la paix!...

--Une ... deusse!... Une ... deusse!... Notre _as_ va etre epatant avec
l'_as de carreau_.

... Sirotin circule autour de la table, en chaloupant un peu; par mesure
preventive contre l'emotion du depart, il a juge bon de prelever
quelques echantillons sur nos bouteilles.

--Comment les trouvez-vous?

--A point....

--Tout a fait "t'soin ... t'soin...."

--Moi j'aurai prefere un peu plus d'ail ... une pointe ... un
soupcon....

... Chignole a tenu a nous donner un dernier gage de son amitie; il a
livre au _cuistot_ ses fideles escargots, sacrifiant ainsi toute son
ecurie de courses.

--Je le reconnais celui-la ... c'est "Gue du Roy" ... le cochon!... il
m'en a eu des sous!...

--Voila "Sardanapale".... Qui aurait cru sa carriere si courte!... Il
promettait!... De longtemps on ne verra un escargot ayant une pareille
_allonge_.

--Tu sais, Chignole.... Ne t'en fais pas ... On va secouer ses
relations, et quand on devrait f ... en bas le ministere ... tu ne
resteras pas longtemps dans les tranchees; et C. assene un violent coup
de poing sur la table, qu'il prend un instant pour la tribune de la
Chambre.

--Et puis apres?... l'infanterie, je verrai bien ce qui en retourne ...
je m'y ferai aussi bien casser la g ... qu'ici ... un peu moins
chiquement peut-etre ... sans fla-fla ... comme les autres ... mais
quoi, faut pas etre trop difficile en ce moment!... D'ailleurs,
j'emporte de vous, de l'aviation, un souvenir ... la _banane_ ... et ses
yeux glissent furtivement au bijou emaille qui pend sur sa poitrine, au
ruban jaune et vert.

--Et la-bas ... p'tit gars ... tu decrocheras la croix.... Alors tu
auras la _batterie de cuisine_ complete!...

... Poum.... Sirotin envoie au plafond le premier bouchon de champagne.

                                  ----

... Une voiture emporte ses bagages; il est convenu qu'il ira a pied,
seul; il se mefie des adieux sur le quai d'une gare ... nous aussi.

Il s'est separe de nos camarades avec des mots gentils, qui leur
auraient arrache des larmes s'ils ne s'etaient jure d'etre forts.

Nous sommes tous deux seuls, sous le hangar; Chignole rode autour du
_zinc_, passe ses mains sur les plans, les cables, le caressant comme un
chien.

--Tu vas y veiller mon gros?... Ca va t'embeter un peu ... car t'aimes a
garder les pattes blanches.... T'auras plus Chignole pour secouer les
mecanos ... Surtout avant de partir, ferme bien les robinets de la pompe
a main et du niveau.... Je te le repete ... je te connais distrait ...
et tu pourrais _griller_....

... Nous traversons maintenant le plateau; que de souvenirs
n'evoque-t-il pas a mon compagnon?... Son arrivee de Parigot, degourdi
mais timide, regardant les pilotes avec envie.... Son desir, violent, de
devenir comme eux.... Son premier sursaut d'horreur devant la mort
incroyablement rapide d'un camarade tout a l'heure plein de vie, et que
l'on ramasse a la _cuiller_, dans une bache.... Sa venue avec moi, cette
fois comme observateur ... nos raids ... nos aventures ... nos _gadins_
... la bonne vie de la popote ... et jusqu'a cet ivrogne de Sirotin qui,
tout a l'heure, sanglotait sur son marc, et avait la figure completement
noire, d'essuyer ses yeux avec son tablier sale.

--Puisqu'on est que tous les deux ... je puis bien t'avouer que je suis
en _rogne_ de vous quitter.... Surtout ne crois pas que j'aie le _trac_
de l'infanterie et que je regrette notre bien-etre.... Non ... mais que
veux-tu?... c'est bete ... a votre contact j'etais devenu ambitieux....
Oui ... c'est comme ca. Moi ... qu'est-ce que je savais de la vie?...
Rien. Gosse de Montmartre ... puis ouvrier ..., mes plus chers desirs se
resumaient a faire le dimanche une partie de _becane_ ou de _moto_, a
manger une friture a Nogent.... Je me bornais la ... Maintenant, j'ai
frequente, j'ai vecu intimement avec des copains d'une condition
superieure a la mienne ... alors ... je l'avoue ... je souffre de
degringoler ... car l'infanterie, c'est la masse ... le nombre ... je
serai un numero ... n'importe qui ...: ici, je commencais a etre
quelqu'un. Je sens tellement de choses s'eveiller en moi. Je feuilletais
la vie comme un livre d'images ... et c'est dur de fermer le bouquin
sans aller jusqu'au bout ... sans connaitre la fin de l'histoire.

... J'essaye d'arreter son emotion grandissante:

--Tu vas passer par _Panam_.... Tu vas revoir ta maman.... Sophie....

--Penses-tu que j'irai les voir.... Raye de l'aviation ... je n'oserai
jamais.... Comment leur expliquer?... On me prendrait pour une
_galette_!

... Nous sommes a l'extremite du plateau; il regarde les hangars, les
baraques, un biplan qui s'enleve; il entend le choc des marteaux, le
grincement des limes, les chansons et les rires des mecanos au travail;
il respire l'odeur speciale, d'huile, d'essence, d'emaillite, melee a
celle de la terre, des arbres et du vent.

... Le soleil s'est efface, et un mince croissant de lune apparait tres
net, dans le ciel encore clair.

--Ce soir, il y aura raid....

--Oui.... Chignole....

--Avec qui tu iras?...

--Je ne sais pas....

... Nancy s'allume lentement. Derriere chaque lumiere qui tremble, on
croirait voir aussi trembler des ames.

--Je me sauve.... Je raterais mon train.... Adieu, vieux Charles....

... Sans se retourner, il descend l'etroit sentier. Je reste longtemps a
deviner sa silhouette, petite, toute petite ... dans la nuit bleue qui
joue a travers les pins noirs....




XXI--CHIGNOLE ECRIT A VIEUX CHARLES.


Depot de ....

Je profite de la pause, vieux Charles, pour causer un peu avec toi.
Imagine un terrain pierreux qui serait _tartre_ pour l'aviation. Il est
entoure de courtes futaies, sauf sur un cote ou une carriere a pic fait
belvedere sur la vallee--une supposition, la terrasse de Saint-Germain.
De ce coin-la, on decouvre une assez jolie vue: des champs a la terre
brune, ou de larges sillons sont graves; une ferme avec son pigeonnier
blanc; une eglise dont le clocher penche, et des meules coiffees de
travers. Tout cela, dans le petit jour, parait rapetisse, simplifie,
comme les jouets d'Andre Helle, que tu m'as montres sur un catalogue
d'etrennes.

Pas besoin de te le dire, j'ai quitte mon uniforme fantaisie pour une
capote trop courte et une culotte trop grande, en attendant "ma
collection de guerre"; seulement, j'ai cousu les ailes a ma manche; on
m'a _charrie_, mais tant _pire_!

Un mot sur mes nouveaux camarades; ce sont des blesses maintenant
gueris, des recuperes comme on les appelle, et des _momes_ de la jeune
classe, de la mienne.

Ils sont bons vieux, mais pas _dessales_; je m'emploie a les mettre au
point; puisqu'on doit vivre ensemble, il vaut mieux qu'ils prennent mes
habitudes que moi les leurs.

On est cantonne dans un village a quelques kilometres de Dreux: la
chambree de mon escouade est installee dans une grange; la paille, c'est
tres chaud, je ne l'aurais jamais cru. Ce que j'en ai appris des _trucs_
en peu de temps ... les voyages forment la jeunesse!...

Le capitaine est un retraite qui a repris du service pour la guerre; on
l'a baptise Dudule. Un vrai numero; il ne peut pas parler sans racler
son gosier: "Cra ... cra...."

Hier, au rassemblement, il nous a _sorti_ un de ces speech!... Jugez-en:

--Mes enfants ... cra ... cra ... prenez exemple sur vos aines ... cra
... cra ... content d'eux ... cra ... cra ... ils se sont tres bien
conduits ... cra ... cra ... tous morts ... cra ... cra.. vous ferez
comme eux....

... Par exemple, notre existence manque d'imprevu; le matin, exercice;
apres-midi, marche ou tir; de cinq a sept, liberte; l'unique
distraction, c'est le debit de tabac, tenu par la mere Saucisson, ainsi
nommee parce que le cervelas pousse sur son comptoir.

Tu ne me croirais pas si je t'affirmais qu'il ne m'est arrive aucune
histoire. En voila une. Au reveil, le froid pince, et notre _carree_
etant eloignee de la _cuistance_, le _jus_ arrive froid. Or, notre
grange est contigue a une etable ou rumine une bretonne; moi aussi, j'ai
rumine ... une idee, et, chaque matin, je trais la vache. Les premieres
fois, elle gigotait, j'ai cru meme qu'elle m'_emboutissait_ d'un coup de
corne; mais le doigte est venu; maintenant, je fais ca entre le pouce et
l'index ... comme un professionnel.

Tete du paysan qui ne comprend pas qu'elle soit seche; veterinaire,
medicaments, rien n'y fait. Mais un beau jour, le finaud s'embusque et,
au moment ou je prends position, qu'est-ce qui degringole sur ma
_pomme_!... Toute une histoire; Dudule est prevenu, les "cra ...
cra...." ne s'arretent plus; moi, je raconte que c'est la vache qui est
venue la premiere me chercher parce que son lait lui pesait; Dudule lui
reconnait des sentiments patriotiques de s'etre adressee d'abord a un
militaire; rapports sur rapports; pendant huit jours, on delibere ... et
ca finit par l'achat de la bete sur le boni de l'ordinaire.

... Tu le vois, je me suis fait une raison; j'ai pris du bon cote mon
renvoi dans l'infanterie. Naturellement, je suis du premier depart; ca
ne _gazait_ pas a cause d'un fichu reglement qui impose un stage de
trois mois au depot avant d'aller au front; seulement, je me suis
adresse a Dudule:

--Mon capitaine ... si vous ne m'envoyez pas aux tranchees, je ne
reponds de rien....

... Il a craint de nouvelles complications; aussi a-t-il donne son
assentiment en ajoutant:

--Vous venez d'une escadrille?... C'est plutot d'un asile d'alienes?...
Cra ... cra.... Vous etes donc tous fous dans l'aviation?

--Tous, mon capitaine ... c'est la mode ...

Merci pour les bouquins que tu m'as adresses. J'ai termine _Les Trois
Mousquetaires_. Ils en ont accompli des exploits, ces types-la.... Nous
aussi ... en plus petit ... mais dans le meme esprit ... avec les meme
chichi!... Si autrefois j'ai deja vecu ... surement j'etais un soldat
avec un feutre et une grande plume.

Je vais t'etonner; j'aime a lire maintenant; oui, moi qui ne pouvais pas
demeurer en place, je reste facilement des heures devant mon livre. Mais
plus je m'instruis, plus je me decourage, me rendant bien compte de tout
ce que j'ignore, de tout ce que je ne pourrai apprendre jamais.

... Bien qu'a deux heures de _Panam_, je n'y ai pas mis les pieds ... je
me le suis jure.... Ecris-leur n'importe quoi ... surtout ne leur
indique pas mon adresse.... Non ... non ... je ne veux pas y retourner
avant d'avoir accompli dans la _biffe_ quelque chose de _bath_ qui fera
oublier mon _vidage_.

C'est dur tout de meme. Quand je pense a Sophie ... a maman ... si pres
de moi; j'ai brusquement des envies de sauter dans le premier train qui
passe et d'aller me jeter dans leurs bras. Je sens encore la chaleur
douce du cou de maman quand j'y cachais ma figure; les yeux de Fifi me
poursuivent au point que, souvent, je les vois dans le ciel, dans un
buisson, dans l'eau du puits.

Mais toute ma grande peine, c'est de vous avoir quittes. De toutes mes
forces je ne veux plus me souvenir; un instant, je crois y reussir en me
livrant a quelques excentricites ... et je retombe a nouveau dans ma
douleur....

Je suis comme ces anges dechus, aux ailes cassees. Les ailes!... nos
ailes blanches qui nous portaient si bien dans la lumiere ou dans
l'ombre, pour la rigolade ou pour la bataille....

... Je te vois ... tu arrives sur le terrain ... tu leves la tete:

--Ya du _zef_ ... mais il va tourner au Nord ... sortez le _coucou_....

... Tu mets tes gants, tu rabats ton passe-montagne, tu rallumes ton
eternelle cigarette en prenant bien ton temps, pour que les territoriaux
de garde aient le loisir de t'admirer a leur aise, car tu es un brin
cabot, vieux Charles!...

Et voila un peu de ce que ton Chignole ne pourra oublier, mon gros, mon
patron, mon grand frere indulgent que j'aime....

                                  ----

... La nuit est d'encre, au point que j'allume les lampes de bout d'aile
pour m'assurer de la position de l'appareil, ce qui redouble l'intensite
du tir ennemi; j'eteins ... peu a peu il s'attenue ... puis se tait.

C'est la ruee aveugle, interminable; le moteur ronfle, monotone; de
chaque soupape, jaillit une aigrette bleuatre....

Je fais corps avec la machine au point d'etre insensible a la griffure
du givre; il me semble que l'aiguille du compte-tours marque mes propres
pulsations.

Je me retourne; derriere moi, je devine une forme muette: mon
observateur; sous son casque et ses cuirs fourres, il pourrait etre
Chignole. Je pense au sort qui guette ce nouveau compagnon, troisieme a
occuper la place.

D'abord V. tue en apprenant a piloter; d'evoquer son image, celles de
tous mes chers disparus de la guerre ressuscitent, et je suis un peu
honteux de vivre, alors qu'eux ne sont plus.

Mais comme en mourant, chacun de vous a emporte un peu de moi, de ce que
j'avais mis en vous d'affection, de tendresse, oh! mes camarades, ne
m'enviez pas de vivre, ne me reprochez pas d'etre reste!...

Vivant, Chignole est cependant des votres, puisqu'il est mort pour moi;
de toutes les separations, la sienne m'est la plus cruelle.

Il etait le benjamin, l'enfant terrible, le "bleuet" de l'escadrille, et
je me demande si, envers lui, nous avons accompli entierement notre
devoir. A-t-il eu toujours de nous l'exemple que nous lui devions, comme
ses aines et ses superieurs sur l'echelle sociale?

Je m'en veux de m'etre attache a lui, de ne pas avoir un coeur de vrai
soldat, d'acier d'une telle trempe que l'amitie ou l'amour n'y puissent
mordre.

Combien est vraie cette pensee de saint Augustin: "Quelle folie de ne
savoir pas se borner a n'aimer les hommes que comme on doit aimer ce qui
est sujet a mourir."

... Notre biplan se cabre, pris dans un remous soudain.

--Allume les phares!... Allume!...

... J'obeis machinalement.... Une grande ombre coupe notre route,
quelques metres devant nous; c'est un camarade, que nous avons failli
rencontrer.




XXII--CHIGNOLE DANS LA BIFFE.


--Un Boche signale ... _planquez-vous_.... Faites passer....

... La phrase court monotone, transmise de bouche en bouche.

Ils s'arretent de piocher, jettent leur pelle-beche et s'incrustent dans
les alveoles.

--Quel est l'idiot perche sur l'echelle du parapet?

--Chignole, naturellement....

--Il va nous faire reperer!...

Chignole, nez en l'air, machoires contractees, contemple l'oiseau aux
croix noires qui survole les tranchees a faible hauteur.

--On ne lui donne donc pas la chasse?... Ou qui sont les Nieuport? Et
les Spad?... Tout de meme, il en a dans le _buffet_!...

... Chignole est en premiere ligne depuis la veille. Que d'evenements en
peu de jours!

La depeche demandant un renfort arrive au depot; un frisson sur l'echine
... ce coup-ci ... ca y est!... Le magasin d'habillement; tenue neuve,
courroies luisantes, bidon etincelant. L'armurerie; le flingot et sa
jolie aiguille a tricoter. Les preparatifs sous l'oeil des anciens,
blesses inaptes, employes comme instructeurs.

--Ne f ... pas en l'air vos vivres de reserve!... bande de
_bleuzailles_!... Quand vous n'aurez rien a _becqueter_ ... vous serez
bien heureux de les trouver.... T'as de l'alcool de menthe?... N'oubliez
pas de la ficelle....

... Les adieux chez la mere Saucisson qui offre la _tournee_ de la
patronne. La revue sur le quai; Dudule s'empetre les jambes dans son
grand sabre; l'emotion exagere son "cra ... cra"; on s'entasse avec des
bouteilles et des paquets qui suent. _Marseillaise._ Stationnement dans
les gares. La "regulatrice" de Noisy-le-Sec; au loin, la Tour-Eiffel et
le Sacre-Coeur sur un ciel etrangement calme de paix et de douceur;
seule, une grille separe de l'avenue le convoi arrete; un tramway passe
se dirigeant sur Paris: ah! les flaneries rue Lepic en remontant a "La
Galette" ... les nuits d'ete ou la chaleur de la ville monte, vous
enveloppe et vous grise un peu de tous ses parfums lourds.... Puis le
train glisse dans la nuit; les copains s'endorment, ronflent sur un
dernier coup de _pinard_; la lumiere du plafond dessine des ombres
grimacantes; le chapelet des heures; un grondement lointain, un
martellement sourd ... le canon!...

--Faites passer ... prets pour l'attaque a midi quinze....

... Les chefs de section, les caporaux se prodiguent:

--Les bidons pleins d'eau ... preparer les masques ... deux hommes par
escouade pour les grenades....

... Chignole, assis dans sa _cagna_, attend, le fusil entre les jambes.

C'est le premier assaut; il n'a ni courage, ni peur; pas d'enthousiasme,
mais le sentiment obscur d'un grand devoir.

Ca n'est plus l'aviation avec l'attrait de l'exploit individuel, son
chic, son escalade ailee. Desormais, fils de cette terre dechiree par le
fer ennemi, il va lutter pour l'arracher au ravisseur; enfonce en elle
jusqu'aux chevilles, il est le glorieux forcat rive a son martyre.

Jamais l'idee de patrie n'avait germe dans son cerveau simple, impropre
aux abstractions, et voila qu'elle se leve, cachant la boue et la fange
sous son manteau aux trois couleurs.

La France est la, devant lui:

--Va mon p'tit gars!... tu seras brave parce que je marcherai devant
toi. Prends ma main ... elle est fievreuse, mais sa tiedeur te
rappellera celle de mains cheries....

Regarde mes yeux.... Tu les reconnais, n'est-ce pas? Ce sont ceux de ta
mere, de toutes les meres, aveugles d'avoir tant pleure ... et puisque
tu peux mourir ... eh bien! sur mes levres sechees au vent de la
bataille, viens cueillir le baiser de celle que tu aimes....

--Grenadier, aux parapets!... Baionnette ... au canon!...

                                  ----

Par des amis de l'etat-major, j'ai su l'emplacement du regiment de
Chignole: a une soixantaine de kilometres de Nancy. J'ai obtenu de mon
capitaine l'autorisation d'atterrir a son cantonnement de repos au
retour d'un raid.

... Je viens d'abandonner le groupe de mes camarades, a la grande joie
d'un Fokker qui, me croyant en difficultes avec mon moteur, se rue dans
mon sillage.

Heureusement, les lignes sont la; je suis surpris de l'activite qui y
regne; des fumees trainent sur le sol.

--Tu vois le village?

--J'en vois bien un ... mais j'ai un clocher sur la carte et je ne le
trouve pas....

--C'est qu'il est par terre!

... Ce village est bombarde: de breves lueurs fusent sur ses maisons
qui, privees de leurs toits, sont autant de boites sans couvercles.

Je descends en cherchant minutieusement un terrain.

--Mefie-toi des trous d'obus....

--T'en fais pas!... On va se poser la-bas ... hors de portee du canon.

... Un vaste champ, borde d'arbres qui deroberont l'appareil a la vue
aigue des drachens.

--Regarde bien ... on dirait des tas ... la....

... Je lui designe des monticules gris, poses irregulierement.

--Du fumier, sans doute....

... Trente metres ... je coupe et pique.

--Cabre!... cabre!!...

... Les monticules sont des moutons couches qui, au bruit, partent dans
toutes les directions.

Je n'essaye meme pas de _redresser_, car je ne pourrais pas franchir le
rideau d'arbres; une roue accroche un mouton, l'assomme, mais, notre
vitesse etant reduite, nous amorcons seulement un _cheval de bois_ que
j'arrive a corriger.

--On mangera du gigot ce soir!...

... Tandis que mon observateur garde le biplan, je saute dans un camion
de ravitaillement.

--Tu auras des renseignements dans la cour de la mairie ... les
_roulantes_ y sont....

... La mairie est en partie effondree; les eclats d'obus ont laboure sa
facade; l'un d'eux n'a meme laisse, par ironie, que "Fraternite" de la
devise gravee au fronton du seuil.

--Ils _marmitent_ les marmites! clame un _cuistot_ en remuant
tranquillement son fricot avec une louche gigantesque.

--C'est Chignole ... l'aviateur ... que tu demandes?... Je l'ai vu ce
matin a la corvee de soupe ... mais il est remonte.... Parait qu'on
attaque.... Midi ... je te conseille d'attendre ici.... Veux-tu un
morceau?

--C'est loin, la premiere ligne?

--Dans les cinq kilometres.... Si le coeur t'en dit ... prends le boyau
qui commence a l'eglise ... mais tu seras probablement arrete avant
d'arriver.... Ne dis pas que c'est moi qui t'ai donne le tuyau....

... Les vitraux brises sont autant de pierreries, ou le soleil allume
des couleurs; la cloche a ecrase l'autel dans sa chute; la porte du
tabernacle pend sur un gond; un christ tient par une seule main a sa
croix ebrechee; on le dirait vivant. Je depasse les abris blindes des
75; je croise des infirmiers qui, sur leur brancard recouvert d'une
toile, portent de la chair blessee qui se plaint. Les bruits se
precisent: au-dessus de moi, c'est un hululement continu, d'une tonalite
differente suivant la nature du projectile et la tension de la
trajectoire.

Vivant?... vais-je le trouver vivant?... je cours en trebuchant; j'ai
jete mon kepi ... mes tempes battent: il me semble que je n'arriverai
jamais.

Des boyaux lateraux deversent de longues files d'hommes qui montent
lentement, impassibles. Je debouche dans une tranchee plus large ou des
postes de secours sont installes. Je questionne un aide-major.

--Le petit aviateur qu'on nous a envoye dernierement?... Il attaque en
ce moment.... Inutile d'aller plus loin ... vous ne passeriez pas ...
c'est deja beau que vous soyez ici.... Entrez dans la casemate, ils
envoient des fusants.... Vous aurez des nouvelles par les agents de
liaison....

... Un fanal fumeux pend de la voute etablie avec des rails et des
poutres entrecroisees; sur une table emaillee, des instruments brillent;
dans un coin des pansements ouverts, de l'ouate souillee; dans un autre,
des chaussures, des armes, des capotes dechiquetees avec de grandes
taches brunes; ca sent la sueur, l'iodoforme, l'humidite.

... La porte s'ouvre; tout le bruit du dehors entre dans la cave; un
homme est amene, la figure en sang. On l'etend. Le major braque sur lui
une lampe electrique.

--Ca n'est rien.... Du sable que l'obus, en eclatant, t'a renvoye....

--Mes yeux!... mes yeux!... je ne vois plus ...

--Je te dis que ca n'est rien ... en bas ... a l'ambulance.... Allons,
mon vieux, depeche-toi ... fais de la place aux autres.... Il lui tapote
familierement l'epaule.

--- Mais il me semble que je te reconnais ... tu es de la douzieme? Tu
as dans ton escouade un bonhomme qu'on appelle Chignole?...

--Oui....

... J'essaye de deviner la reponse de ce spectre dont la tete mutilee
saigne ... saigne....

--Chignole!... il aurait bien pu rester dans l'aviation ... parce
que....

--Il est tombe??

--Je crois bien qu'il est _clamse_ ... oh! mes yeux! mes yeux!! C'est
bien sur que je verrai clair, monsieur le Major?...

                                  ----

... Chignole est enseveli a mi-corps. Il vient de se reveiller; c'est le
declin du jour. Il n'eprouve aucune douleur; pourtant, il est tres
faible.

Mourir?... Ca n'est pas possible.... Non ... non ... j'ai vingt ans....
Vingt ans!... Cependant, si cela etait....

Il leve les yeux pour implorer une pitie derniere. En plein ciel, un
oiseau qu'il reconnait plane dans l'apotheose du couchant.... Il
reve?... C'est la fievre?... Non ... ca n'est pas lui ... cependant, sur
sa _carlingue_ ... il y a bien une etoile noire.... Alors ca serait
Vieux Charles ... c'est lui!... c'est toi!... Ah! mon vieux!... mon
vieux!...

Le fracas redouble....

--Ils n'ont donc pas fini de gueuler ceux-la!... crie-t-il vers les
canons.

... Puis, avec une infinie resignation, faite de sacrifice de tout son
etre, accepte, beni, offert a ces ailes deja lointaines, il se renverse
doucement.

Mais, avant d'embrasser la terre gelee, un refrain de caf' conc' remonte
aux levres du gamin de Paris, et il gouaille, tandis que la mort rampe
vers lui:

--Bonsoir.... M'sieurs.... dames!...




XXIII--CHIGNOLE N'EST PLUS CHIGNOLE.


Paris ... fevrier.

    Mon cher Arthur,

Oui, c'est moi.... Sophie qui t'ecris. Ne te fache pas; tu ne voulais
pas qu'on te sache dans l'infanterie. Tu avais combine une histoire avec
ton patron; tu lui envoyais tes lettres qu'il nous retournait, timbrees
de l'escadrille. Mais ton vieux Charles ment maladroitement; quand tu as
ete blesse, il nous a tout avoue.

Papa est entre dans une fureur folle:

"S'il est mort ... je ne le lui pardonnerai jamais!..."

... Qu'etais-tu devenu? Je les ai courus les bureaux de "la Guerre", du
boulevard Saint-Germain a l'Ecole Militaire, en passant par les
Invalides.

Maman qui m'accompagnait prenait de ces impatiences!...

Elle s'attrapait avec les _auxis_; elle etait suffoquee qu'ils ne te
connaissent pas. Tu penses?... son futur gendre!... Je te jure qu'elle
t'a fait de la reclame.

Enfin, a force de _raser_ les gratte-papier, on a appris ton evacuation,
d'abord dans un hopital de la zone des armees, puis maintenant a Cannes.

C'est bien ca ... notre Chignole est a present de la haute ... l'hiver
sur la Cote d'Azur!

Et puisque tu vas mieux ... laisse-moi ... laisse-nous te gronder, car
je t'ecris pour tout le monde. Pourquoi nous as-tu prives de nouvelles
pendant plus d'un mois? Pense a ce que nous avons endure. Le soir, dans
la loge, ta mere, la mienne et moi, on se regardait sans rien dire, et
puis v'lan ... on pleurait:

--J'en ai assez de vous voir _chialer_!... C'est plus des femmes ...,
c'est des arrosoirs!... J'en ai assez ... je vais faire un tour avec
Lolotte ... et papa s'en allait cacher son chagrin.

... Pourquoi ne nous avoir pas mis au courant de tes ennuis? Je ne suis
plus ta Sophie, si tu ne veux pas que je partage tes peines. Crois-tu
que je t'aimais seulement parce que tu etais aviateur? Grosse bete!...
C'est depuis longtemps qu'on s'aime ... avant la guerre....

Tout de meme, moi je te pardonne ..., oui, je suis fiere de penser que
c'est pour moi ... pour me plaire, que tu voulais etre un _as_. Ca sera
pour plus tard, quand tu seras gueri, bien d'aplomb. Mais avant de
repartir, tu auras surement une longue convalescence, alors ... eh
bien!... je vais t'apprendre une nouvelle. Garde-la bien pour toi ...
n'en parle pas ... c'etait une surprise pour ton arrivee. La mere ne
voulait toujours pas qu'on se marie avant la fin de la guerre; mais papa
a pris son air des grands jours et a declare:

--_Mame Bassinet_ ... la paix n'est pas encore pour aujourd'hui ... il
ne serait pas humain de laisser _poireauter_ ces enfants.... Ca n'est
pas une situation. Si autrefois on vous avait obligee a tirer ainsi la
langue ... vous l'auriez trouvee mauvaise.... _Mame_ Bassinet!...

... Elle n'a rien repondu, mais le lendemain, nous sommes allees acheter
une piece de madapolam, et mon trousseau est commence.

Ta maman nous aide des qu'elle a fini ses menages; elle a renonce a
l'atelier, ca la fatiguait trop; elle brode nos initiales au plumetis,
que c'est a se mettre a genoux devant.

Les locataires demandent apres toi; le pere Fondu, l'employe de la
Ville, celui qui laisse pousser l'ongle de son petit doigt, a lu ta
citation au _Journal officiel_; papa l'a placee a la tete de son lit,
sous ta photo avec une branche de buis.

--Parce que si ca ne fait pas de bien ... ca ne peut pas faire de mal
...

... Voila ce qu'il y a de neuf, mon cher Arthur; mais ce qui n'est pas
nouveau, c'est que je t'aime tres fort ... tres vrai ... sans blague, et
ca ... tu en es bien sur....

Recois tous les baisers de celle qui sera bientot ta femme.

Ta SOPHIE BASSINET.

Je rouvre ma lettre pour te recommander d'etre serieux et de bien te
soigner.

                                  ----

Escadrille V. B...

    Mon petit frere,

C. qui connait une _huile_ au Service de Sante, recoit une depeche
donnant ton adresse.

Ainsi tu me boudes d'avoir dit la verite aux Bassinet, et tu laisses ton
_patron_ comme ca ... sans un mot.... L'aurais-tu deja oublie? Je ne
t'en voudrais pas; je te considererais quand meme et toujours comme mon
petit frere de l'aviation, mais j'aurais une peine reelle.

Nous avons vecu ensemble des heures fremissantes, splendides dans leur
misere; a la table sainte de la guerre, nous avons communie avec la meme
hostie. Je ne puis songer a ma campagne aerienne sans que ta silhouette
reapparaisse; elle est dans le filigrane a chaque page de mes souvenirs.

Ici, on se demene pour toi, y compris le _pitaine_. T'en fais pas!... Tu
seras reintegre.... _Ca gaze!_

Reprends vite des forces sous les mimosas fleuris.... Veinard!...
Reviens-nous avec ta belle humeur, tes bons mots, tes loufoqueries et
l'anneau d'or d'un mariage heureux; je suis dans la confidence, etant
ton premier temoin.

Je t'embrasse mon cher petit frere.

Vieux CHARLES.

                                  ----

Chignole a quitte son hopital, le somptueux palace en bordure de la
plage. Il a traverse le Vieux Cannes, et par la rue des Suisses a gagne
le sentier qui conduit a la Croix-des-Gardes.... La, accote au tronc
tourmente d'un olivier, il relit ses lettres, mais bientot ses yeux ne
suivent plus le texte et regardent dans le vague.

Le soleil se couche derriere les Maures, et les rochers saignent dans la
mer d'un bleu violet de scabieuse, ou les Lerins sont deux taches
noires.

Le feu du mole s'allume et la courbe de la baie se perd dans la
grisaille de la brume qui monte.

Chaque villa, suspendue au flanc de la montagne comme une cage blanche,
rentre dans l'ombre, absorbee par son jardin.

Une cloche tinte faiblement, comme tiree par des mains d'enfant.

Ca n'est plus le scintillement dur des etoiles dans un ciel froid qui
les fait paraitre si etrangement proches; lointaines, elles sont
lointaines, elles sont lointaines dans l'air trouble par des parfums.

... Chignole est malheureux, Chignole n'est plus le Chignole impulsif,
le fantaisiste aux actes irreflechis. Le choc recu a-t-il reveille dans
son cerveau des centres endormis? Le sang vierge qui remplace celui
perdu par sa blessure agit-il autrement sur son coeur?

Il est un homme tres different, qui commence a sentir, a comprendre, et
ce premier emoi est cruel.

Une annee d'escadrille, le contact permanent de camarades d'un autre
milieu que le sien lui avait donne un apercu d'une vie nouvelle, a
l'ideal plus eleve, avec des ambitions plus hautes et des plaisirs plus
delicats.

La mollesse de ce climat, ses couleurs, ses chansons, ses odeurs
poivrees d'oeillets et sucrees de jacinthes, lui font paraitre Paris
triste, et le logis de la rue des Saules etroit et sombre.

Les petits ports mediterraneens, recuits de lumiere, eveillent en lui
des idees de departs pour des pays d'enchantement, et l'usine qui a
devore sa jeunesse lui semble monstrueuse et funebre avec le panache
noir de ses cheminees.

Ses infirmieres, qu'il devine elegantes et raffinees, sous leurs blouses
de toile, la musique de leurs voix, les yeux de velours d'une porteuse
de fleurs du marche de Nice, amoindrissent l'image de Sophie, la petite
dactylo, trop pale et trop blonde.

Il prevoit un avenir tourmente, de luttes, d'aprete, de rancoeurs et de
desillusions. Il souffrira et fera souffrir. Pourquoi n'est-il pas mort
quand il croyait si bien mourir, son corps deja prisonnier de la terre,
et sa pensee, dans le ciel, sous les ailes de vieux Charles, qui venait,
comme son ange gardien, assister son ame hesitante a l'instant du grand
voyage.

Et parce que la mort le hante, il pense a sa maman.

--Mon tout petit ... n'ai-je pas deja assez pleure dans cette vie pour
les autres et pour toi?... Je suis ta vieille qui a besoin de tes
caresses ... je t'ai eu si tard que je t'aime comme un petit-fils. Tant
que je te resterai, je serai la meme; de tout ce qui t'entoure, moi
seule ne changerai pas, invariablement fidele, indulgente et passive.
Mes paupieres ne seront bien fermees que sous tes doigts. Mon cheri ...
tu dois vivre ... mon cheri ... il faut revenir ... mon cheri....

... De la caserne des Senegalais, le clairon sonne l'appel du soir.

_Aout 1916--Fevrier 1917._


IMPRIMERIE DE L'EDITION, 104, rue Didot, PARIS (XIVe)

ALBIN MICHEL, Editeur, 22, rue Huyghens

    Georges DOCQUOIS: *Nos Emotions pendant la guerre*

1 vol.

    Jeanne LANDRE: *L'Ecole des Marraines*

1 vol.

    Gabriel SEAILLES: *La Guerre et la   Republique*

1 vol.

    Arnould GALOPIN: *Les Poilus de la 9e* (462 pages)

1 vol.

    *La Poilue*, par une Premiere de la rue de la Paix

1 vol.

    Andre AVEZE: *Martha Steiner*, gouvernante allemande

1 vol.

    HANS DE KAHLENBERG: *Misere* (_Moeurs militaires allemandes_)

        Traduction francaise de Louis DE HESSEM

1 vol.

    Henry W. FISCHER: *Guillaume II inconnu*, _Memoires d'Ursula_,
    _Comtesse d'Eppinghoven_,

        Traduction francaise de A. MEVIL

1 vol.

    Henry W. FISCHER: *Memoires secrets de Frau Bertha Krupp*

        Traduction francaise de Charles LAROCHE

1 vol.

    Lieutenant O. BILSE: *Petite Garnison* (_Roman de moeurs
    militaires_)

1 vol.

    Docteur CABANES: *Une Allemande a la Cour de France* (_La
    Princesse Palatine_, _Les Petits Talents du Grand Frederic_, _Un
    Medecin prussien espion dans les salons diplomatiques_) orne de
    85 gravures

    Henry BARBY, Correspondant de guerre du _Journal_: *Au Pays de
    l'Epouvante* (_L'Armenie martyre_) 16 hors texte

1 vol.

Chaque volume, franco     *3* fr. *50*

IMPRIMERIE DE L'EDITION, 104, rue Didot, PARIS (XIVe)



[Note concernant la transcription: La ponctuation a ete normalisee.]





*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHIGNOLE (LA GUERRE AERIENNE)
***




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array of equipment including outdated equipment. Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements. We do not solicit donations in locations where
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While we cannot and do not solicit contributions from states where we
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International donations are gratefully accepted, but we cannot make any
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Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
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including checks, online payments and credit card donations. To donate,
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works.


Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg(tm)
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg(tm) eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg(tm) eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. unless
a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily keep eBooks
in compliance with any particular paper edition.

Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's eBook
number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
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Corrected _editions_ of our eBooks replace the old file and take over
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