Project Gutenberg's Les Rues de Paris, Vol. 3 (of 3), by Bathild Bouniol

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Title: Les Rues de Paris, Vol. 3 (of 3)
       Biographies, portraits, rcits et lgendes

Author: Bathild Bouniol

Release Date: January 24, 2011 [EBook #35054]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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  lorsque les mots se trouvaient crits de diffrentes faons; seules
  les erreurs videntes de typographie ont t corriges. Les
  majuscules qui le demandaient ont toutefois t accentues. Dans
  cette version texte les textes en italiques sont placs entre tirets
  bas (_italique_) et les textes en gras sont placs entre des =
  (=gras=). La page annonant les autres oeuvres de l'auteur a t
  dplace  la fin de cette version lectronique.




     LES

     RUES DE PARIS

     TOME TROISIME.




     LES
     RUES DE PARIS

     BIOGRAPHIES,
     PORTRAITS, RCITS ET LGENDES,

     PAR

     M. BATHILD BOUNIOL

     TOME TROISIME

     PARIS

     BRAY ET RETAUX, LIBRAIRES-DITEURS
     82, RUE BONAPARTE, 82.

     1872

     (Droits de traduction et de reproduction rservs).




     LES RUES DE PARIS




L'ABB DE LA SALLE

I


Jean-Baptiste de la Salle, n  Reims en 1651, tait fils d'un
conseiller au prsidial de cette ville et de mademoiselle Moit de
Brouillet. Il reut au baptme le nom de Jean-Baptiste. On aura lieu de
juger dans la suite, dit le pre Garreau qui crit d'aprs des mmoires
originaux et authentiques, qu'il mritait bien de porter ce nom
puisqu'on le verra joindre la vie la plus pnitente  une innocence qui
ne s'est jamais dmentie.

Aprs avoir fait ses humanits au collge de Reims, il dclara  ses
parents qu'il se croyait appel  l'tat ecclsiastique, et reut, 
l'ge de dix-sept ans, la tonsure des mains de son archevque. Puis,
quoique pourvu immdiatement selon l'usage du temps d'un canonicat dans
l'glise mtropolitaine, il se rendit  Paris pour y faire ses tudes
thologiques au sminaire de St-Sulpice. C'tait le dsir de ses
parents, dsir auquel il tait heureux de se conformer. Moins de deux
annes aprs, une double et douloureuse catastrophe vint l'arracher  sa
studieuse retraite. Il perdit,  quelques mois de distance, son pre et
sa mre qu'il aimait tendrement, et, quoique g de vingt et un ans 
peine, devenu chef de famille comme l'an de tous, il dut revenir 
Reims pour veiller sur ses frres et soeurs plus jeunes. Il se mit au
fait des affaires domestiques et pourvut  tout par sa prudence. Les
conseils qu'il sut demander supplrent  son peu d'exprience, de sorte
qu'on n'eut point de fautes  lui reprocher. Du reste, il restait
fidle  sa vocation; mais, sa profonde humilit, dit son historien, lui
fit prolonger beaucoup le temps des interstices prescrits par l'glise.
Ordonn diacre en 1676, il ne reut la prtrise que deux annes aprs,
la veille de Pques.

Un de ses amis, l'abb Roland, chanoine et thologal de l'glise de
Reims, lui avait, en mourant, recommand la communaut des Filles ou
soeurs de _l'Enfant Jsus_, tablie par ses soins dans cette ville et 
laquelle se montraient peu favorables le maire et les chevins.
Cependant on avait peine  s'expliquer ces prventions, car les pieuses
filles s'acquittaient avec toute la fidlit possible des fonctions de
zle propres  leur institut. Depuis qu'elles instruisaient les
orphelines et les autres enfants de leur sexe, on remarquait le
changement le plus consolant dans cette jeunesse qui donnait auparavant
de justes craintes pour l'avenir.

L'abb de la Salle, avec un grand zle, s'employa pour les soeurs et,
grce  ses efforts, la communaut fut approuve dfinitivement par
l'ordinaire et confirme par lettres patentes du roi. Il
s'applaudissait de cet heureux rsultat lorsque, par une suite de
circonstances dans lesquelles pour lui se montrait le doigt de la
Providence, il fut amen  s'occuper d'une oeuvre bien autrement
importante, la fondation de l'Institut, dit des Frres de la Doctrine
chrtienne. Un certain Adrien Niel, natif de Laon, tait venu  Reims
pour y fonder une cole dont une pieuse dame, du nom de Maillefer,
s'offrait  faire les frais. L'cole s'ouvrit en effet sur la paroisse
Saint-Maurice et le rsultat fut tel qu'une autre dame, appele de
Croyres, veuve sans enfants et fort riche pique d'une sainte
mulation, voulut qu'une cole semblable ft tablie sur la paroisse
Saint-Jacques. Dans ce but, elle donna une premire somme de 500 livres,
et, tombe gravement malade, elle lgua par son testament,  la mme
intention, une somme de 10,000 livres. L'abb de la Salle, ayant servi
d'intermdiaire pour ces diverses bonnes oeuvres, devint tout
naturellement le protecteur des nouvelles coles et dut s'occuper aussi
de la direction et surveillance des matres; car M. Niel plein de pit
dans le fond, dit le P. Garreau, ne savait ce que c'tait que se tenir
dans les bornes d'une juste modration; il roulait dans sa tte mille
projets d'tablissements. Il ne vit pas plutt l'cole Saint-Jacques
ouverte qu'il pensa aux moyens d'en faire ouvrir plusieurs autres, et
pour cela il se donna des mouvements infinis. Ce n'tait que visites
continuelles qu'il se croyait oblig de rendre; par consquent point
d'assiduit  ses devoirs; nulle attention  veiller sur la conduite des
matres  l'gard de leurs coliers; chacun faisait  sa guise....
Non-seulement il n'y avait point d'ordre dans les classes, mais les
matres n'taient encore assujettis  aucune discipline extrieure.

L'abb de la Salle tcha de remdier  ce dsordre en les runissant
dans le mme local et les soumettant de leur propre consentement  un
rglement dont profitrent les lves comme les matres. L'preuve ayant
paru suffisante au bout de quelques mois, M. de la Salle loua pour la
petite communaut une maison plus grande qu'il vint lui-mme habiter
accompagn d'un de ses frres. Mais ds lors pour lui commencrent les
tribulations par lesquelles Dieu a coutume d'prouver les siens. D'abord
la famille de l'abb de la Salle blma vivement ce genre de vie qu'on
trouvait, pour un homme de sa condition, extraordinaire et sauvage. Puis
M. Niel, avec l'inconstance de son caractre, voulut se rendre  Rouen
pour y fonder de nouvelles coles. L'abb de la Salle, ayant vainement
insist pour le retenir  Reims, se vit dans le plus grand embarras;
car n'ayant jamais prtendu que favoriser de son pouvoir
l'tablissement des coles, il se trouvait rduit  en soutenir tout le
poids s'il ne voulait pas les voir tomber entirement.... Aprs bien des
rflexions, sans se proposer de devenir fondateur d'ordre, il se
dtermina  ajouter les soins fatigants de la conduite des coles aux
peines incroyables qu'il prenait  former des matres.

La tche en effet tait laborieuse et dit son historien, on ne peut
exprimer les dgots qu'il eut d'abord  essuyer en vivant avec des
hommes si peu disposs par l'ducation qu'ils avaient reue pour la
plupart  la perfection du christianisme. Des inquitudes sur l'avenir
agitrent ces hommes attachs encore  la terre.  quoi nous servira la
vie dure que nous menons, se dirent-ils, les uns aux autres? Il n'y a
rien de solide dans l'tat que nous avons pris. Nous perdons notre
jeunesse dans cette maison. Ne ferions-nous pas mieux d'apprendre des
mtiers qui fourniraient srement  notre subsistance? Que
deviendrons-nous si notre pre nous abandonne ou si la mort nous
l'enlve?

Ces rflexions, on les faisait mme devant M. de la Salle qui reprit
vivement ses disciples en leur reprochant leur manque de confiance en la
Providence. Il vous est bien facile de parler ainsi, lui fut-il
rpondu, vous qui, en outre de votre canonicat, possdez un riche
patrimoine dont les revenus, quoi qu'il arrive, vous mettent  l'abri du
besoin. M. de la Salle ne put se dfendre de quelque sensibilit en
entendant cette objection plus spcieuse cependant que relle, car tous
ses revenus passaient en bonnes oeuvres. Toutefois, il comprenait que,
pour parler  ses disciples avec toute l'autorit ncessaire, il devait
prcher d'exemple et, aprs avoir pris conseil d'hommes clairs et
pieux, il se dmit de son canonicat en faveur d'un autre ecclsiastique.
Il fit plus, il se dpouilla de tous ses biens et par une conduite qui
semble extraordinaire selon la prudence humaine, mais qui lui tait
dicte par une inspiration suprieure, il se sentit invinciblement
port  ne rien donner mme  ses disciples et  ne rien rserver pour
lui-mme. Il trouva un got infini  penser au bonheur de ceux qui se
confient uniquement dans les soins de la Providence. L'ide de tout
tenir chaque jour de sa pure libralit le ravit et il se dtermina 
faire aux pauvres la distribution de tout ce qu'il possdait.

On tait alors dans l'anne 1684, o svissait, en Champagne comme par
toute la France, une cruelle disette. M. de la Salle par son gnreux
abandon put venir en aide  un grand nombre de malheureux et donner du
pain  beaucoup de ceux qui en manquaient. Aussi sa famille qu'avait
vivement mcontente la cession du canonicat en faveur d'un tranger,
n'osa blmer l'emploi qu'il faisait de ses biens. Il n'en fut pas de
mme de ses disciples qui murmurrent vivement de n'avoir point t
compris dans la rpartition et disaient bien haut qu'une partie de ces
richesses aurait pu tre utilise pour la fondation des coles. Mais par
rflexion ils se calmrent et le sentiment goste fit place 
l'admiration,  la vnration pour celui que ds lors ils se plurent 
nommer leur pre et qui devint tout naturellement leur suprieur quand
la communaut, sous son influence, avisa  se constituer en
congrgation.


II

Dans cette grave circonstance, M. de la Salle ne voulut pas s'en
rapporter  lui seul; douze des matres les plus vertueux furent par lui
appels  Reims et, aprs une retraite faite en commun avec la plus
grande ferveur, les principaux rglements relatifs  la nouvelle
congrgation furent proposs et adopts. Le choix de l'habillement fut
laiss  M. de la Salle qui, aprs avoir longtemps rflchi, se dcida
pour celui que les frres portent aujourd'hui encore et dans lequel le
fondateur avait eu en vue surtout la simplicit jointe  la solidit.
Mais cette simplicit parut de la rusticit et de la bizarrerie  de
certains esprits chagrins qui surent faire partager leurs prventions 
beaucoup d'autres. On ne saurait croire combien cette sorte de
vtement, dit le P. Garreau, attira d'outrages  M. de la Salle et  ses
enfants. Ds que les frres parurent avec leur nouvel habit, la populace
s'attroupa autour d'eux. On les hua, on en vint jusqu' leur jeter de la
boue au visage, sans que personne s'avist de prendre leur dfense. Les
magistrats, qui auraient d arrter ce dsordre, se tinrent tranquilles
et virent de sang-froid les insultes qu'on faisait  tout moment  des
hommes que leurs services devaient rendre prcieux  la ville.

M. de la Salle eut sa large part des affronts. Comme il se rendait,
couvert de la soutane de bure et de la capote,  l'cole Saint-Jacques
pour faire la classe, en remplacement d'un matre malade, il ne put
viter de passer devant la demeure de quelques-uns de ses plus proches
parents: Ceux-ci, anims plus que jamais contre lui plus parce qu'ils
le regardaient comme un homme qui les dshonorait absolument et qui ne
gardait plus aucune mesure, tmoignrent ouvertement le mpris qu'ils
faisaient de sa personne. La populace, n'tant plus retenue par aucune
considration, se laissa aller  tout ce que lui inspira sa grossiret
ordinaire. On osa lui donner des soufflets dans les rues; et l'humble
disciple d'un Dieu outrag par les hommes montra toujours une patience
inaltrable.

Qui peut comprendre ces entranements irrflchis des multitudes si
promptes  l'ingratitude contre leurs plus zls bienfaiteurs? Car que
voulaient M. de la Salle et ses gnreux disciples en se condamnant
eux-mmes  toute une vie de privations et de fatigues, sinon arracher
les enfants du peuple  la grossire ignorance, au vagabondage source de
tous les vices, et leur assurer gratuitement, avec l'instruction
lmentaire suffisante, une solide ducation chrtienne?

Au mois de fvrier 1688, M. de la Salle se rendit, avec deux frres 
Paris, o l'appelait le cur de la paroisse Saint-Sulpice, M. de la
Barmondire, pour lui confier la direction d'une partie des coles. Il
trouva celles-ci dans un affreux dsordre auquel il se hta de remdier
et, ds la premire visite que le cur rendit  l'cole, frapp du
changement en ce qui concernait les enfants placs sous la direction des
frres, il en tmoigna vivement sa satisfaction  M. de la Salle. Cet
loge irrita, comme un blme indirect, le matre qui s'occupait des
autres enfants; il s'en vengea par des calomnies qui un moment firent
impression sur le cur mme tout prt  retirer l'cole aux Frres et 
les renvoyer  Reims. Mais prompt  reconnatre son erreur, il se plut 
leur faire rparation. M. C*** ayant chou de ce ct eut recours  une
autre machination dans le but de ruiner le nouvel Institut. Il ameuta
contre les Frres la corporation des matres d'cole de Paris qui se
crurent menacs par la concurrence des coles chrtiennes et gratuites.
Ils intentrent procs  M. de la Salle pardevant le grand chantre de
l'glise de Paris. Celui-ci rendit une sentence que supprimait les
coles _chrtiennes gratuites_ comme _contraires aux privilges des
matres d'cole_.

Malgr son horreur des procs, l'abb de la Salle, estimant avec raison
la dcision inique, en appela au juge mieux inform. Aprs une journe
passe avec ses frres dans le jeune et la prire plein d'une sainte
confiance, le lendemain, il alla plaider pour les pauvres. Il parla avec
tant d'onction et de force tout ensemble qu'il fit changer l'arrt
prononc contre lui. Les matres de Paris perdirent  leur tour et le
pre des pauvres fut maintenu dans ses fonctions de charit.

C'est ainsi que la consolation succdait  l'preuve et il en devait
tre de mme jusqu' la fin. Alors que M. de la Salle avait la joie de
voir sa pense tous les jours mieux comprise et des coles chrtiennes
et gratuites s'ouvrir sur tous les points de la France,  Calais, 
Troyes,  Avignon, (etc.), il lui fallait lutter contre des obstacles,
des contradictions de la part de ceux-l mme qui semblaient dsigns
comme les protecteurs naturels de son oeuvre! Des hommes excellents,
zls et pieux, des suprieurs ecclsiastiques, tout en applaudissant au
bien qui se faisait et heureux qu'il se ft, auraient voulu qu'il
s'accomplt chacun suivant ses vues particulires. Plusieurs, et des
plus haut placs, se laissaient ainsi prvenir contre le fondateur que
sa profonde humilit ne sauvait pas toujours du reproche d'obstination
dans son propre sens. Parfois la tribulation se changea en vritable
perscution comme il advint  propos de l'achat de la maison de
Saint-Denis, o par la mauvaise foi des intermdiaires, M. de la Salle,
non-seulement perdit une somme de 6,000 livres, mais se vit expos  des
accusations injustes autant qu'odieuses. Dans une autre circonstance,
la svrit outre du matre des novices de Vaugirard et celle du
directeur des coles de Saint-Sulpice excitrent des plaintes dont
l'cho retentit jusqu' l'archevch; l'on rendit, des torts des deux
frres, responsable leur suprieur, non point sans quelque apparence de
raison, car, disait-on, il n'avait pu les ignorer, ce qui tait vrai.
Mais l'abb de la Salle avait jug ces plaintes exagres; il croyait
aussi que le bon gouvernement demandait qu'il ne part jamais donner
gain de cause aux infrieurs de peur d'affaiblir l'autorit. Ainsi, d'un
ct, il exhortait  l'obissance,  l'humilit,  la patience, 
l'observation des rgles; de l'autre, il avertissait le frre directeur
d'avoir plus de douceur et de condescendance, de dissimuler  propos; il
lui faisait voir les inconvnients funestes d'une svrit qui ne
connat point d'gards, qui s'en tient toujours rigoureusement  la
lettre. Ces avertissements avaient leur effet; mais il n'tait pas de
longue dure.

Dans cette circonstance, M. de la Salle reut une grande consolation de
l'affection toute filiale que lui tmoignrent ses disciples
inbranlables dans leur rsolution de le conserver comme suprieur
gnral quoique lui-mme insistt pour se dmettre de ses fonctions. Ce
ne fut que plusieurs annes aprs, dans les derniers temps de sa vie
que, se sentant trop g et infirme, l'abb de la Salle obtint de se
voir remplac par un des frres du nom de Barthlemy.

Ds lors, avec cette humilit singulire qui lui tait comme naturelle,
l'abb de la Salle, dans l'tat d'infrieur, n'tait occup qu' donner
tous les jours de nouveaux exemples de vertu; il tait surtout un
modle d'obissance; il ne faisait rien sans permission encore que le
Frre suprieur,  qui une si grande exactitude tait  charge autant
qu'elle l'difiait, voult lui donner des dispenses gnrales en lui
disant qu'il trouverait toujours bien fait ce qu'il aurait fait.

Ce fut dans l'exercice de ces vertus et la pratique des austrits dont
il faisait ses dlices, que l'abb de la Salle se vit atteint de la
maladie  laquelle il succomba. Lorsqu'on lui apporta le saint Viatique,
confus d'tre assis devant son crateur et son juge, il se laissa
emporter par un mouvement imptueux de ferveur, sans faire attention 
l'tat d'puisement o il tait: il se jeta  genoux pour l'adorer et
s'anantir devant sa souveraine majest. Il n'y eut que l'ardeur de sa
charit qui le soutint; aussi son visage parut tout enflamm en ce
moment: on et cru,  le voir, qu'il jouissait d'une parfaite sant; et
quelques-uns des assistants marqurent leur tonnement qu'on et
communi en Viatique un homme qui semblait si bien se porter.

Le surlendemain, dans la nuit (7 avril 1719), il expirait  l'ge de
soixante-dix-huit ans. J'espre, dit le P. Garreau, que, sur le rcit
fidle que je viens de faire des principales actions de sa vie, tout
lecteur judicieux et non prvenu s'en formera l'ide qu'on doit en
avoir.

Il conviendra que ce fut une me vraiment gnreuse, qui fit les
sacrifices les plus hroques; qu'il fut d'une humilit profonde qui le
rendit comme insensible aux outrages et aux affronts les plus sanglants;
d'une mortification continuelle dont on ne trouve d'exemples que dans
les plus grands saints; d'une confiance en Dieu sans bornes, d'un
abandon total  la Providence.

Il jugera que les dfauts qu'on a prtendu trouver en lui n'taient
rien moins que des dfauts, mais des qualits excellentes; que
l'enttement et l'imprudence, dont on l'a accus tmrairement,
n'taient qu'une fermet digne de tous les loges parce qu'elle ne
savait point trahir la cause de Dieu, et une participation de cette
sagesse toute cleste qui confond les vues de la prudence humaine. En un
mot, il connatra que M. de la Salle fut un modle des plus sublimes
vertus, un homme prcieux  l'glise par ses travaux et par ceux d'un
nouvel Institut dont il l'a enrichi; et que, semblant se reproduire dans
ses enfants, il acquiert chaque jour de nouveaux droits  la
reconnaissance publique.

Six ans aprs la mort du fondateur des Frres des coles chrtiennes,
son ordre fut approuv par le Saint-Sige. Plus tard, lui-mme tait
dclar vnrable par un illustre pontife, heureux de rendre ce solennel
hommage  la vertu du grand serviteur de Dieu, dont un contemporain nous
a laiss ce portrait quant  l'extrieur: Il avait le front large, le
nez bien tir, des yeux grands et beaux, presque bleus; les traits du
visage doux et agrables, la voix forte, l'extrieur gai, serein,
modeste; le teint un peu basan  cause de ses frquents voyages, et
anim pour l'ordinaire par un peu de feu et de vermeil. Ses cheveux
crpus et chtains dans sa jeunesse, devenus blancs avec les annes, le
rendaient vnrable. Ses manires taient gracieuses et honntes sans
affectation; enfin, tout paraissait aimable dans sa personne et
inspirait la pit.




EUSTACHE LESUEUR

OU LE SUEUR.

I


Soyez sr qu'un peintre se montre dans son ouvrage autant et plus qu'un
littrateur dans le sien disait  ses lves David, qui ne faisait que
rpter ce qu'avait crit Diderot. C'est l une vrit (quoiqu'on puisse
et doive admettre des exceptions) qui ne saurait mieux s'appliquer qu'
notre Lesueur par ce que nous savons de sa vie, encore que sur celle-ci
on souhaiterait plus de dtails, de ces dtails intimes qui rvlent
l'homme et que, pour les obtenir, nous n'ayons cependant plaint aucune
fatigue, nglig nulle recherche. Il s'en faut peu que nous ayons lu
tout ce qui a t crit et publi depuis deux sicles sur Lesueur et qui
formerait bien des volumes, mais sans pouvoir connatre autrement que
dans ses grandes lignes la vie du grand artiste, cette vie si courte et
si remplie, dit un crivain contemporain, et qui est presque un
mystre.

Eustache Lesueur tait n  Paris, rue de la Grande-Truanderie, le 18 ou
19 novembre 1616, 1617 et mme 1619 suivant d'autres. Il eut pour pre
Cathelin Lesueur, d'une famille plbenne, originaire de Montdidier,
pour mre lisabeth Torroude. Quoique simple tourneur en bois et non
sculpteur, comme l'ont dit des biographes, Cathelin Lesueur, apprciant
de bonne heure les dispositions remarquables de son fils pour le dessin,
le fit entrer dans l'atelier de Simon Vouet, premier peintre du roi, o
il se rencontra avec Ch. Lebrun, son futur rival. Il commena  peindre
sous M. Vouet, (dit Guillet de Saint-Georges, le premier en date comme
biographe et dont le tmoignage est d'autant plus prcieux) et en retint
quelque temps la manire, mais ensuite il la changea avantageusement, et
tant secouru de nouvelles tudes, de la force de son gnie et de ses
dispositions naturelles, il peignit enfin d'une correction et d'une
grce qui l'ont fait entirement admirer[1].

Mais ce qui fut plus prcieux  Lesueur que les conseils de Vouet, ce
furent ceux du Poussin  qui il avait t prsent ou se prsenta, lors
du sjour en France de l'illustre artiste; et, dit-on, celui-ci garda si
bon souvenir du jeune homme que, retourn en Italie, il prenait la peine
de dessiner  son intention les plus belles statues antiques et lui
envoyait ces tudes, trsor inapprciable aujourd'hui suppos qu'on pt
le retrouver. Le procd d'ailleurs n'a rien qui puisse surprendre de la
part de Poussin; et il faut louer M. Vitet d'avoir maintenu, contre M.
Dussieux[2], dans sa nouvelle dition de l'_tude sur Lesueur_[3],
cette tradition ancienne des relations de matre  disciple entre
Poussin et Lesueur, car,  dfaut de preuves matrielles, elle a pour
elle non pas seulement la vraisemblance, mais une sorte de certitude
morale. Lesueur, en outre, s'aidait de tous les renseignements qui
pouvaient servir  l'clairer et le mettre dans la voie la meilleure, au
point de vue de l'art: Son got, crit Ch. Perrault, lui avait fait
prendre, dans l'tude des figures et des bas-reliefs antiques, ce qu'ils
ont de grand, de noble et de majestueux, sans en imiter ce qu'ils
peuvent avoir de sec, de dur et d'immobile, et lui faisait tirer des
ouvrages modernes ce qu'ils ont de gracieux, de naturel, d'ais, sans
tomber dans le faible et le mesquin.

D'aprs un biographe, une circonstance particulire acheva de lui ouvrir
les yeux et lui fut comme une sorte d'illumination: La Couronne
possdait quelques-uns de ces tableaux-diamants d'o jaillit le feu
crateur, trsors trop cachs alors, peut-tre aujourd'hui trop montrs
aux regards; Raphal apparat enfin  Lesueur. La posie du peintre
d'Urbin fit sur ses organes dlicats la mme impression que l'harmonie
de Malherbe sur ceux de la Fontaine: l'artiste s'veilla compltement.
Il comprit que l'imitation des formes et des couleurs doit avoir pour
but celle du mouvement et du sentiment; la peinture ne lui sembla un art
que lorsqu'elle est l'image potique et l'expression accentue de la
vie. De ce moment, il fut peintre de l'me plus que de la matire,
c'est--dire que la reprsentation matrielle ne fut pour lui qu'un
moyen de peindre les passions[4].

Combien Lesueur n'enviait-il pas l'heureux sort de son camarade Lebrun
qui, grce  la gnrosit du chancelier Seguier, prodigue pour lui de
ses bienfaits et lui ouvrant si largement sa bourse, avait pu suivre
Poussin en Italie. Pourtant ce fut peut-tre pour notre artiste un
bonheur de n'avoir pu raliser ce rve et quitter la France. Qui sait
s'il ne dut pas  ce contretemps, cause pour lui de si vifs regrets, de
rester lui-mme et de ne pas exposer son talent  perdre quelque chose
de sa sincrit, de sa candeur, de son originalit? M. Vitet est de cet
avis et il le dit en meilleurs termes que nous: Il ne savait pas que
c'tait sa bonne toile qui le retenait loin de cette Italie si belle et
si dangereuse. Sans doute il perdit l'occasion de fortes et savantes
tudes; mais que de piges, que de contagieux exemples n'vita-t-il pas!
Aurait-il su, comme le Poussin en fut capable, rsister aux sductions
du prsent pour ne lier commerce qu'avec l'austre puret du pass? Son
me tendre tait-elle trempe pour cette lutte persvrante, pour cet
effort solitaire? N'aurait-il pas cd? Et alors que seraient devenues
cette candeur, cette virginit de talent, qui font sa gloire et la
ntre, et qui, par un privilge unique, lui ont fait retrouver dans un
ge de dcadence quelques-unes de ces inspirations simples et naves qui
n'appartiennent qu'aux plus beaux temps de l'art.

Dou d'une me tendre, port mme  la mlancolie, d'ailleurs
profondment chrtien et honnte, Lesueur, presque  ses dbuts encore
comme artiste et nullement connu, se prit d'affection pour la soeur d'un
camarade d'atelier, ou comme dit un crivain du temps: Quel-qu'un qui
faisait de la peinture chez Lesueur. Genevive Gouss tait fille d'un
marchand picier-cirier de la place Maubert, un notable bourgeois, mais,
 cause de son fils sans doute, n'ayant nulle prvention contre les
artistes. Il donna sans difficult  Lesueur la main de la jeune
personne (1644); la dot dut tre assez mince, car nous voyons que les
embarras de sa position et les exigences du mnage entravrent
momentanment l'essor du peintre par la ncessit de s'occuper de
travaux d'un produit immdiat et certain. C'est ainsi qu'il dessina et
grava des frontispices pour des thses de thologie, qu'il peignit des
mdaillons pour des religieuses, des portraits de saints, etc.
Heureusement, Vouet, alors surcharg de commandes, eut besoin de son
aide et lui confia des travaux plus srieux, notamment une _Assomption_
pour une communaut. Vers la mme poque, Lesueur peignit pour le
cardinal de Richelieu, dans l'htel Bouillon, rue Platrire, huit sujets
tirs du pome bizarre du _Songe de Poliphile_; la manire dont il
excuta ces tableaux, destins  servir de modles de tapisseries,
commena  le faire connatre, mais bien plus encore le _Saint Paul
gurissant les malades par l'imposition des mains_, une toile
remarquable et qui ne trahissait plus en rien l'lve de Vouet.

Il fit ensuite divers autres tableaux et enfin s'occupa de la dcoration
du _Clotre des Chartreux_ qui lui avait t commande par le prieur et
suivant d'autres par Anne d'Autriche la srnyssime reyne qui tait si
lgitimement prvenue du mrite de M. Lesueur, dit Guillet de
Saint-Georges. Il n'y a donc rien de fond dans cette imagination, chre
mme  des biographes srieux, et dont la _Nouvelle Biographie_ de
Didot, par exemple, se faisait tout rcemment l'cho aprs
l'_Encyclopdie des gens du monde_, qui l'avait emprunte  la _Galerie
Franaise_: Au dix-septime sicle, on rcompensait les savants et les
artistes par des emplois; Lesueur fut nomm inspecteur des recettes  la
barrire de l'Ourcine. Dans l'exercice de cet emploi, il eut une
discussion avec un gentilhomme qui ne voulait pas se soumettre aux
exigences lgales. Un duel s'ensuivit et fut vid sous les murs des
Chartreux du Luxembourg. Lesueur, ayant tu son adversaire, se rfugia
dans le couvent et attendit que sa famille calmt celle de la victime.
Ce fut l que, pour occuper ses loisirs et rcompenser l'hospitalit des
frres, il peignit cette belle srie de tableaux de la _Vie de saint
Bruno_.

M. Vitet rpond premptoirement  M. Miel qui, le premier[5], avait
racont cette anecdote: C'est l un fait dont avant lui personne
n'avait dit un mot, et comme il n'indique aucune preuve  l'appui de son
allgation, comme nous savons au contraire par d'infaillibles indices
que Lesueur,  l'poque o il le gratifie de cet emploi de _commis_,
tait entirement absorb par l'tude de son art, on doit tenir pour
aussi peu srieux l'emploi d'inspecteur des octrois que le fait d'armes
de la barrire de l'Ourcine. Qu'on fasse bon march de semblables
sornettes, qu'on en dmontre le ridicule, rien de mieux. Il ne faut pour
cela ni documents nouveaux, ni preuves indites: le simple bon sens
suffit; et c'est sans aucun secours, sans autorit que nous-mme, il y a
plus de vingt ans, nous en avons fait justice. Et en effet, quoi de
plus ridiculement invent que ce duel fantastique qui nous montre le
sage et religieux Lesueur transform en ferrailleur mrite et couchant,
du premier coup, sur le pr son adversaire?

D'ailleurs, ainsi que nous l'avons dit, les tableaux de la Vie de saint
Bruno, ayant t tout probablement commands par la reine, il n'y a pas
plus de vrit, quoique plus de vraisemblance, dans l'autre version qui
assigne pour cause  la retraite de Lesueur chez les Chartreux le
chagrin profond qu'il ressentit de la mort de sa femme. Or, quand il
commena son travail (1645), mari depuis une anne  peine, il venait
d'tre pre de son premier enfant qui ne devait pas tre le dernier. La
_Galerie des chartreux_, excute en trois ans, fut termine en 1648 ou
1649; mais Lesueur, pour rpondre  l'impatience des bons pres, presss
de jouir de leur clotre, avait d se faire aider par son beau-frre,
Thomas Gouss, et par ses frres, Pierre, Philippe et Antoine, qui
peignirent, d'aprs ses dessins et compositions, plusieurs panneaux ou
parties de panneaux. Cette collaboration, force en quelque sorte,
explique l'infriorit de certains morceaux, et elle eut aussi
l'inconvnient d'enlever  l'artiste une partie du prix convenu, qui fut
plus que modeste; on le comprend, mme alors que la reine en et fait
les frais, l'tat des finances ne lui permettant gure d'tre gnreuse.
Pour les vingt-deux tableaux,  ce qu'on assure, l'artiste ne reut pas
plus que tel peintre mdiocre d'Italie pour un seul tableau command par
des religieux de Bologne.

 cette poque (1649), fut cre l'Acadmie royale de peinture dont
Lesueur fut un des douze premiers membres. Cette mme anne, charg par
la Confrrie des orfvres de Paris de peindre le tableau de Mai 
Notre-Dame, il fit le _Saint Paul prchant  phse_, une oeuvre
magistrale, remarquable par la composition, l'animation des figures et
la richesse du coloris. Ce chef-d'oeuvre lui fut pay 400 livres, je
dis, 400 livres.

L'artiste excuta, en 1650 et 1651, pour le monastre de Marmoutiers et
d'autres communauts, divers tableaux dont ceux qui nous restent sont
empreints, en outre du mrite artistique, de ce caractre profondment
religieux, qui, par la sublimit de l'expression, ne laisse rien 
envier aux vieux matres de l'Ombrie. C'est que comme eux Lesueur
n'tait pas seulement un peintre, mais un chrtien fervent, et qu'il ne
faisait que traduire sur la toile les sentiments dont son coeur tait
rempli. Pour faire pareille peinture il ne faut pas tre sceptique, a
dit M. Ch. Blanc qui n'est pas suspect. Quoi de plus admirable, de plus
mouvant, par exemple, que le beau tableau des _Martyrs saint Gervais et
saint Protais_, entrans pour sacrifier aux idoles, et peint pour
l'glise Saint-Gervais?

[1] _Notice sur Lesueur_, lue  l'Acadmie, le 5 avril 1690, l'anne de
la mort de Lebrun.

[2] _Archives de l'Art franais_, t. III.

[3] _tudes sur l'Art_, t. III.

[4] Miel. _Encyclopdie des gens du monde_.

[5] Galerie franaise, 1821.


II

Avec le caractre rserv de Lesueur, avec sa pit sincre, on aurait
peine  comprendre qu'il et accept de peindre  l'htel Lambert,
appartenant au prsident de Thorigny les sujets les moins graves de la
mythologie, les amours, les nymphes et les muses, dit M. de Gence, si
l'on ne se rappelait la toute-puissance du prjug rgnant alors en
faveur de l'antiquit, qui faisait dire si trangement  Boileau:

    De la foi d'un chrtien les mystres terribles
    D'ornements gays ne sont point susceptibles, etc.

Bien plus, un vque, l'un des plus illustres comme des plus pieux de
l'poque, Fnelon, c'est tout dire, n'crivait-il pas,  l'usage de son
royal lve, le _Tlmaque_, en dguisant, ou parant, comme on disait
alors, des riantes fictions de la Fable ses utiles et prcieuses leons,
qui auraient gagn beaucoup  tre prsentes, sans tous ces
enjolivements d'emprunt, sous une forme attrayante, sans doute, mais
franchement chrtienne. Avec ce prjug dominant, souverain alors, il
est facile de comprendre que Lesueur n'ait pas eu l'ombre d'une
hsitation  la lecture de ce programme, quoique assez nouveau pour lui,
et qu'il ne se soit pas effarouch du choix de pareils sujets qu'il
avait vu traiter maintes fois par ses contemporains, voire par le plus
illustre d'entre eux, le Poussin. Mais il est juste de dire qu'aucun
d'eux, y compris le dernier mme, ne fit preuve de plus de rserve en
peignant avec autant d'amabilit que de dcence ces sujets
mythologiques. Il fallait que, chez le noble artiste ce sentiment de
l'honnte ft bien profond pour que, dans des peintures o le nu tient
une si large place, son pinceau ne se permt aucun cart, et, conduit
par une main discrte obissant au coeur le plus droit, demeurt
d'habitude tellement chaste, que ces toiles, dont l'ide est toute
paenne, ne choquent pas mme vis--vis des grandes et saintes pages de
la _Vie de saint Bruno_.

Lesueur d'ailleurs et prfr traiter toujours des sujets plus en
harmonie avec son caractre; mais apprci surtout, ou plutt
uniquement, par des amateurs d'lite, il n'avait pas, tant s'en faut, le
choix des commandes, et ne jouissait pas pour les contemporains de la
renomme et de la considration de Ch. Lebrun, quoique la postrit ait
lev sur un bien autre pidestal celui qu'elle a surnomm le _Raphal
franais_. Ainsi, dans cet htel Lambert mme, Lebrun avait obtenu la
commande des travaux les plus importants en laissant  son mule la
dcoration des pices moindres, cabinets, salle de bains etc. Pourtant,
mme alors, les connaisseurs ne se trompaient pas sur leur mrite
relatif. On raconte que, certain jour, le Nonce vint  l'htel Lambert
pour visiter les peintures nouvelles dont il tait fort parl dans le
monde, celles de Lebrun bien entendu, et en particulier la galerie de
_l'Apothose d'Hercule_. Aprs une longue station devant ce tableau, on
passa dans le salon voisin, o se trouvaient, peints au plafond,
l'_Apollon_ et le _Phaton_ de Lesueur. Comme Lebrun doublait le pas, le
prlat moins press le retint en disant: Doucement, arrtons-nous,
monsieur! car voil de bien belles peintures!

Suivant des auteurs mmes, le Nonce aurait exprim son admiration en
termes bien autrement nergiques, mais trs-peu flatteurs pour Lebrun:
 la bonne heure, voici des tableaux dignes d'un matre italien, le
reste est _una coglioneria_ (sottise, niaiserie).

Cette seconde version n'est peut-tre pas trs-vraisemblable; mais la
premire, qui parat plus fonde, suffit pour expliquer ces sentiments
de rivalit, d'ardente mulation, sinon de jalousie, qu'on attribue 
Lebrun, artiste trop minent lui-mme pour ne pas reconnatre, dans son
for intrieur, la supriorit de son ancien camarade et peut-tre s'en
inquiter. Ne se croyait-il pas, sans ce rival, assur de la faveur du
public comme de celle du roi prodigue pour lui de ses rcompenses, dont
pas une, on a regret  le dire, n'alla chercher Lesueur? Ainsi
s'expriment  tour de rle et assez tourdiment les biographes qui
oublient que Louis XIV avait dix-sept ans  peine quand mourut Lesueur.
La _Biographie universelle_, aprs d'autres, n'en fait pas moins d'un
air contrit cho  ces dolances: Lebrun cherchait  s'attirer
exclusivement par l'allgorie de ses louanges les bienfaits de Louis
XIV, auxquels on sait qu'en effet Lesueur comme le bon la Fontaine n'eut
point de part.

D'ailleurs, il faut reconnatre que notre artiste ignorait l'art de se
produire modeste, inoffensif, incapable d'adulation, il disait en
parlant de ses rivaux: J'ai toujours tout fait et toujours je ferai
tout pour tre aim d'eux. Il ajoutait: Est-ce donc un crime d'tre
studieux, de chrir son art et de faire tous ses efforts pour y
russir? Ce langage, conforme  son caractre comme  ses principes,
nous ferait un peu douter de l'ide que lui ont prte sans doute
certains biographes. D'aprs eux, il se serait peint, dans une
allgorie, pas prcisment modeste, triomphant comme le Poussin de tous
ses rivaux.

Nous avons dit plus haut ce qu'il fallait penser de la retraite de
Lesueur chez les Chartreux et de la sotte invention du duel dont le
sieur Miel est seul coupable. Les biographes, presque jusqu' ces
derniers temps, ne semblent pas avoir t mieux renseigns sur d'autres
circonstances et des plus importantes de la vie du Matre. M. Ch. Blanc,
d'ordinaire plus exact, nous dit rondement: Il ne fut point mari et
n'a laiss que des neveux. Or, on a la date non-seulement de son
mariage, mais celle aussi de la naissance de ses six enfants dont quatre
lui survcurent: Eustache Lesueur, 11 juillet 1645--Genevive
Marguerite, 9 novembre 1648--Louise, 23 fvrier 1651--Michelle 1655--et
deux autres dont A. Jal donne les noms. Voil qui est dcisif.

_L'Encyclopdie des gens du monde_ n'est pas mieux informe quand elle
crit: La perte de sa femme qu'il aimait tendrement l'ayant plong dans
un chagrin profond, il tomba dans une maladie de langueur et se retira
chez les Chartreux, dont le prieur reut son dernier soupir. La
nouvelle dition de la _Biographie de Michaud_, dit galement:
Perscut, rest veuf et seul, une maladie de langueur dtermina sa
retraite chez les Chartreux, o la reconnaissance l'avait souvent
accueilli. Plus tard, rpte la _Nouvelle Biographie_ de Didot qui
fait si volontiers cho  l'autre, lorsque Lesueur eut perdu sa femme et
que, dcourag, il lui sembla que sa vie tait accomplie, il vint
mourir aux Chartreux!

Autant d'erreurs que de mots, si incroyable que cela paraisse! Autant
d'erreurs grossires et que n'autorise aucunement le langage des
premiers biographes quoique d'un laconisme extrme, ainsi que le fait
observer M. Vitet, en ce qui concerne la personne et la vie de l'artiste
et ne s'occupant que de ses tableaux. Guillet, l'acadmicien, qui
parlait devant des confrres dont plusieurs avaient connu Lesueur, se
borne  dire: Il tait naturellement officieux, sociable, d'une humeur
gaie et d'une sage conduite. Il se maria et laissa deux enfants[6] qui
sont pourvus  leur avantage.

Donc, malgr le ct potique de cette lgende tablie, qui sait
comment? et passe si gnralement  l'tat de tradition historique, il
ne faut pas hsiter  reconnatre,  dclarer que ce n'tait qu'une
_lgende_ (qu'on le regrette on non). Cela rsulte jusqu' l'vidence de
l'examen des documents et en particulier des pices publies dans les
tomes III et V des _Archives de l'Art Franais_.

Lesueur, dont la femme relevait de couches depuis quelques semaines
seulement, tant tombe malade, sans doute par suite d'un excs de
travail, fut forc de s'aliter, et au bout de quelques jours, il
expirait dans les bras de Genevive Gouss. Hlas! le grand artiste, peu
de temps avant,  ce qu'on raconte, ne se croyant pas si gravement
atteint: se flattait encore de vivre de longs jours dans l'espoir
d'excuter plus de vingt tableaux dj conus, qui effaceraient ce
qu'il avait dj fait et lui procureraient peut-tre la rputation 
laquelle il aspirait. Tant, dans sa modeste opinion de lui-mme, il se
croyait encore loin du but que pour la postrit il a, non pas atteint,
mais presque dpass.

Lebrun lui-mme en jugeait ainsi, s'il est vrai qu'tant venu voir son
confrre mourant, aprs lui avoir ferm les yeux, il n'ait pu s'empcher
de murmurer en sortant: _que la mort lui tirait une grosse pine du
pied_[7]. Le mot a t rapport par un chartreux mme, Bonaventure
d'Argonne, qu'on en peut croire, malgr la contradiction d'A. Jal qui
s'appuie, pour innocenter Lebrun, cet ennemi prtendu de Lesueur de
cette circonstance qu'en 1649, celui-ci fut choisi par Mme Lebrun,
pour tre son compre au baptme de Suzanne Lebrun, fille de Nicolas
Lebrun, le paysagiste. Il ne semble pas qu'il y ait l un motif
suffisant pour invalider le tmoignage du bon chartreux, alors qu'au
contraire la visite de Lebrun au malade prouve ces relations d'intimit
et de camaraderie qui n'avaient cess d'exister entre eux et
n'empchaient pas, ft-ce  son insu et comme malgr lui, chez Lebrun,
les apprhensions que l'on sait.

Landon[8], avant Jal, avait contest l'exactitude de l'assertion de
Bonaventure d'Argonne, mais par un autre motif et en s'appuyant aussi de
faits qui tendraient plutt  la confirmer: De pareils sentiments et
un pareil langage ne s'accorderaient point avec le caractre bien connu
d'un homme tel que Lebrun, et sont encore dmentis par le tmoignage
d'un artiste digne du foi. Simonneau, graveur, raconte que, se trouvant
un jour dans le clotre des Chartreux, il vit arriver Lebrun; et que
s'tant mis  l'cart pour entendre ce que dirait ce rival de Lesueur,
Lebrun, _qui se croyait seul_, s'criait  chaque tableau:

Que cela est beau! que cela est bien peint! que cela est admirable!

Il n'en faut pas savoir moins gr  feu A. Jal des renseignements
prcieux et prcis qu'il nous a donns d'aprs examen des pices
officielles (actes de naissance, de dcs, etc.), et desquels il rsulte
que Genevive Gouss survcut de longues annes encore  son mari
puisqu'elle mourut seulement le 24 dcembre 1669, place Maubert, au
coin de la rue de Bivre, au logis mme o elle tait ne... Par
prudence, par amour pour le mtier de son pre, peut-tre par respect
pour la mmoire de son mari, au lieu d'lever Eustache II, son fils,
pour la peinture, o il aurait pu compromettre un beau nom, elle lui fit
prendre le tablier de l'picier. Ainsi, le grand Lesueur, alli 
l'picerie par sa femme, eut un fils picier; et comme si ce n'tait
point assez, il eut une fille picire... car sa veuve avait mari,
treize mois avant sa mort (9 octobre 1668), Marie-Genevive, sa fille, 
Franois Violaine, picier-cirier qui demeurait aussi sur la place
Maubert[9].

Ces dtails, tels tranges qu'ils nous paraissent, ne permettent pas le
doute; ils tendent  confirmer ce qu'on souponnait par la tradition, 
savoir la position modeste et peut-tre mme gne dans laquelle a vcu
trop longtemps l'illustre artiste, aussi bien que l'injustice ou plutt
l'incroyable indiffrence de ses contemporains qui semblent avoir eu si
peu conscience de la sublimit de son gnie. Il mourut honor,
regrett, comme homme de bien, dit avec trop de vrit M. Vitet, estim
comme artiste, mais  peu prs au mme titre que ses onze confrres de
l'Acadmie et le jour o son gnie fut enlev aux arts personne, dans
tout le royaume, ne mesura la perte que venait de faire la France.

Aussi combien douloureuse, combien dsolante, cette mort prmature pour
le grand artiste si, comme tant d'autres, il n'et travaill que dans un
but humain et en vue de ce qu'on appelle la gloire! Quoi! au moment
peut-tre d'atteindre au but rv, quand tout lui souriait dans la vie,
entour des chers objets de ces affections qui la rendent plus douce et
plus aimable, une tendre pouse, des enfants adors, des frres, des
parents, des amis dvous, jouissant enfin de l'aisance acquise au prix
de tant d'efforts, voil qu'il faut entendre prononcer l'arrt de la
suprme sparation, dire  tout ce qu'on aimait l'ternel adieu! Avec
quelles angoisses, avec quel dchirement! si Lesueur n'avait pas t
fortement chrtien, s'il n'et pas trouv le courage de la rsignation
dans la pense que la providence de Dieu le voulait ainsi pour le plus
grand bien de tous et qu'il tait sr de trouver ailleurs la rcompense
de ses vertus comme celle de ses talents dont il avait su faire un si
noble usage.

Disons, pour terminer, que Lesueur, habitant, lors de sa mort, sur la
paroisse _Saint-Louis en l'le_, fut port cependant, pour y tre
inhum,  l'glise Saint-tienne du Mont ainsi que le constate le
registre de cette paroisse: Le samedi, 1er mai 1655, fut inhum dans
l'glise dfunt M. Lesueur, vivant peintre sculpteur (sic) ordinaire du
Roy, apport dans un carrosse de la paroisse Saint-Louis en l'le.

Mais pourquoi, dit A. Jal, Lesueur dsira-t-il tre enterr dans cette
glise? Maintenant que vous savez que c'est l qu'il se maria ne
devinez-vous pas que ce fut un dernier tmoignage de tendresse qu'il
voulut donner  sa chre et bien-aime Genevive?

L'pitaphe de Lesueur grave sur la pierre tumulaire  Saint-tienne du
Mont s'est efface par le laps de temps ou par d'autres causes. On se
demande comment elle n'a pas t rtablie ainsi qu'on a fait pour celles
de Racine et Pascal.

[6] Erreur, comme on l'a vu.

[7] _Mlanges de littrature et d'histoire_, publis sous le pseudonyme
de Vigneul de Marville, t. 1er, p. 184.

[8] _Galerie des artistes clbres_, in-4, 1807-1809.

[9] A. Jal, _Notice sur Lesueur_.--_Archives de l'Art franais._


III

Un critique  qui l'on peut faire des reproches srieux au point de vue
historique et biographique, parce que, sans les appuyer des preuves
dcisives qui seules pourraient les faire accepter, il a racont sur
Lesueur des faits nouveaux, singuliers, contraires  toute
vraisemblance, le rdacteur de l'_Encyclopdie des gens du monde_ et de
la _Galerie franaise_, Miel enfin, ne semble point avoir fait ainsi
fausse route quand il s'est agi de juger l'artiste. Bien au contraire,
son apprciation sympathique et motive prouve qu'il ne parlait point
au hasard ni de ce qu'il connaissait mal ou peu, mais en Aristarque
clair, consciencieux et d'autant de sens que de got. On sent qu'il
s'tait recueilli de longues heures devant les chefs-d'oeuvre du matre
illustre qu'il a su comprendre et louer dignement comme peintre si, par
une regrettable mprise ou le dsir exagr d'ajouter un lment nouveau
d'intrt  cette vie trop courte, il a su moins heureusement nous
parler de l'homme. Aussi, pour que le lecteur n'incline point  le juger
trop svrement, semble-t-il juste de citer cette excellente page entre
autres dans laquelle l'oeuvre de Lesueur nous parat dans l'ensemble
excellemment apprci:

Lesueur n'blouit pas, mais il attache, sa peinture est douce,
persuasive, pntrante; elle tient le spectateur sous le charme et ce
charme est celui de la vertu. Rien de thtral, ni de recherch, ni
d'ambitieux dans son talent; point d'accessoires parasites ni de
mensonges pompeux dans ses oeuvres; partout la mesure unie 
l'enthousiasme et cette sagesse de jugement qui, conduisant au beau par
le vrai, s'arrte l o il convient au sujet plutt que l o il
pourrait convenir au peintre; partout cette fcondit d'imagination qui
produit facilement, abondamment comme la nature mme, et ce pouvoir
d'excution qui ne demeure jamais au-dessous de ce que l'esprit conoit
et de ce que l'me sent... Quelle varit, quelle aptitude  prendre
tous les tons! Quelle puissance de talent! Qu'on ne s'y trompe point,
c'est  la rigidit mme de ses principes modifie par une me tendre,
une imagination vive, et un gnie original que le peintre doit la
flexibilit de son style.

Tout cela est aussi bien pens que bien dit. Un autre biographe
antrieur  Miel et  qui l'on peut, sous le rapport historique, faire
galement quelques reproches mais moins graves, Landon, a su aussi en
quelques lignes admirablement caractriser Lesueur: L'influence de
Vouet est sensible dans les premiers ouvrages de son lve et lui nuisit
beaucoup sous le rapport du coloris et du clair-obscur; toutefois il ne
laissa pas d'y faire des progrs dans la suite et ses dernires
productions laissent sous ce rapport beaucoup moins  dsirer. Mais par
quelles beauts minentes ce grand peintre ne rachte-t-il pas ce qui
peut lui manquer dans les parties les plus essentielles de l'art! Un
gnie lev, la sagesse dans la composition et dans l'ordonnance,
l'lgance du dessin, le naturel et la simplicit dans les attitudes et
dans les airs de tte, un got parfait dans l'ajustement des draperies,
la noblesse, la grce et la douceur de l'expression; enfin la franchise
et la libert de la touche dans ses peintures excutes au premier coup;
telles sont les qualits qui distinguent le talent de Lesueur et l'ont
fait nommer  juste titre le _Raphal de la France_.




MICHEL-ANGE ET TITIEN

I


Oui, Monsieur, que l'ignorance rabaisse tant qu'elle voudra l'loquence
et la posie, et traite les habiles crivains de gens inutiles dans les
tats: nous ne craindrons point de le dire  l'avantage des lettres, du
moment que des esprits sublimes, passant de bien loin les bornes
communes, se distinguent, s'immortalisent par des chefs-d'oeuvre, comme
ceux de Monsieur votre frre (Pierre Corneille), quelque trange
ingalit que, durant leur vie, la fortune mette entre eux et les plus
grands hros, aprs leur mort cette diffrence cesse. La postrit qui
se plat, qui s'instruit dans les ouvrages qu'ils lui ont laisss, ne
fait point difficult de les galer  tout ce qu'il y a de plus
considrable parmi les hommes, fait marcher de pair l'excellent pote et
le grand capitaine. Le mme sicle qui se glorifie aujourd'hui d'avoir
produit Auguste, ne se glorifie gure moins d'avoir produit Horace et
Virgile. Ainsi lorsque, dans les ges suivants, on parlera avec
tonnement des victoires prodigieuses et de toutes les grandes choses
qui rendront notre sicle l'admiration de tous les sicles  venir,
Corneille prendra sa place parmi toutes merveilles[10].

Ce que Racine disait des potes  propos de Corneille, ne peut-on pas,
ne doit-on pas le dire, des grands artistes, de ceux-l surtout qu'on
nomme des matres et dont les chefs-d'oeuvre, sujet d'ternelle
admiration pour la postrit, nous ravissent non pas seulement par les
merveilles de l'excution, mais par la grandeur de la conception, la
majest du sujet, la noblesse et la sublimit des penses! Michel-Ange
et Titien, pour le plus grand nombre de leurs oeuvres, et, sauf quelques
rserves que nous indiquerons avec sincrit, mritent entre tous cette
louange et sont au rang des plus illustres.

La vie du Titien (Tiziano-Vecelli) n  Cador, dans le Frioul, en 1477,
offre peu d'vnements; elle est surtout dans ses oeuvres. On raconte
que, tout enfant encore, sa vocation se rvla par une figure de la
Vierge qu'il peignit sur une muraille, avec du jus d'herbes,  dfaut de
couleurs. Son pre le surprit au milieu de ce travail dont l'excution
l'tonna et dit  l'enfant:

--Voudrais-tu donc tre peintre par hasard? Il n'est pas besoin de dire
la rponse du bambin, envoy, ds l'ge de dix ans,  Venise o
demeurait un de ses oncles qui le plaa d'abord chez Gentil Bellin, et
ensuite chez Jean Bellin, plus clbre que son frre. Titien tudia
assez longtemps dans l'atelier de ce matre. Mais un jour, ayant vu
certains tableaux de Giorgione remarquables par la libert de la touche
et surtout la magie du coloris, il voulut connatre cet artiste et se
mit sous sa direction. Ds l'ge de dix-huit ans, Titien tait devenu si
habile que le Giorgione, craignant en lui un rival, par suite des
prfrences marques d'un amateur, prit de l'ombrage, et ils durent se
sparer.

Un _Jugement de Salomon_, peint  Vicence, et plusieurs tableaux
excuts pour l'glise de Padoue, commencrent  faire connatre Titien;
aussi le Snat, lors de son retour  Venise, n'hsita pas  lui confier
l'achvement, dans la grande salle du conseil, du travail commenc par
Jean Bellin qui venait de mourir. Titien s'acquitta de cette tche
difficile avec un tel succs que le Snat, outre le prix convenu, lui
donna, dit d'Argenville, un office de trois cents cus de revenu.

Bientt aprs, il fut appel  Ferrare par le duc pour y terminer
galement les peintures commences par Jean Bellin dans le palais, et le
prince, prompt  apprcier son talent, lui fit faire, en outre, son
portrait, celui de la duchesse sa femme, et d'autres tableaux.  la cour
de Ferrare, Titien connut plusieurs personnages clbres de l'Italie,
entre autres l'Arioste, qui composa,  la louange du jeune peintre, des
vers rpts bientt par tous les chos de la Pninsule et dont Titien
voulut le remercier en faisant son portrait.

tre peint par cette main dj merveilleusement habile, c'tait un
honneur et un bonheur dont les souverains mmes se montraient jaloux;
successivement Titien fit les portraits du pape Paul III, pendant son
sjour  Ferrare, du duc et de la duchesse d'Urbin, de Franois 1er,
 son retour en France, de Soliman II empereur des Turcs; plus tard,
ceux de l'empereur Charles Quint, en 1530, et de beaucoup de princes,
cardinaux, seigneurs. Le portrait ne lui faisait pas ngliger la partie
la plus leve de l'art. Il excuta alors, entre autres grandes
compositions, son fameux tableau de _saint Pierre martyr_, pour l'glise
Saint-Jean Saint-Paul des Dominicains. Aprs la mort du Giorgione, son
ancien ami, il fut charg de terminer plusieurs de ses tableaux, et l'on
n'eut pas  le regretter: Le Titien, dit d'Argenville, avait plus de
finesse que ce peintre, et une plus grande recherche dans tous les
accompagnements de ses ouvrages. Ses portraits sont inimitables.... On
pouvait regarder ses tableaux de prs comme de loin. Son grand travail
tait cach par quelques touches hardies qu'il rpandait partout ce qui
trompe ceux qui veulent copier ses tableaux. Enfin, il ne travaillait
que pour dissimuler les efforts du travail.

Titien avait dans le caractre de la grandeur et de la gnrosit. Il se
trouvait non loin de Parme, lorsqu'il apprit qu'il tait question, pour
je ne sais quels projets imagins par certains architectes d'accord avec
d'autres ignorants, de dtruire la coupole peinte  l'intrieur par le
Corrge.  cette nouvelle, plein d'indignation, il accourt, et par
l'autorit de son talent et de sa position, empche cet acte inou de
vandalisme en conservant  la postrit ce chef-d'oeuvre que le temps
par malheur n'a pas assez respect.

Lors du sjour de Titien  Rome en 1543, Paul III, dont il fit de
nouveau le portrait, voulut qu'il loget au Belvdre; le pape fut
trs-satisfait de ce portrait, mais bien plus encore d'un _Ecce Homo_,
et ne pouvant se lasser de le contempler, il le fit placer dans la
chambre o il se tenait habituellement. Dans son admiration pour
l'artiste, l'illustre Mcne eut la pense d'lever son fils Pomponio 
quelque haute dignit ecclsiastique, mais Titien s'y refusa:

Non, trs Saint-Pre, je ne crois pas que telle soit la vocation de mon
fils; et sa vertu ne serait point  la hauteur de ces graves fonctions.

L'artiste refusa pareillement pour lui-mme d'autres faveurs, prfrant
retourner  Venise au milieu de ses amis.  quelque temps de l, il
reut, dans son atelier, la visite de Henri III, nomm roi de Pologne,
qui lui demanda le prix de tableaux qu'il avait fort admirs.

--Sire, ils sont  vous! dit l'artiste, veuillez les accepter comme un
petit prsent du peintre.

Le roi remercia et fit emporter les toiles, mais, comme on le pense
bien, sut ddommager l'artiste.

Titien, auquel son talent avait donn tout  la fois la gloire et la
fortune, ne cessa de travailler mme lorsque l'ge semblait lui
conseiller le repos. On rapporte que, soit que sa vue ou son
intelligence eut faibli,  cette poque, il eut la malheureuse ide de
retoucher plusieurs tableaux de son meilleur temps et qu'il jugeait,
bien  tort, peu dignes de son gnie. Quelques-uns en souffrirent; par
bonheur, ses lves, avertis par cette exprience, mlrent aux couleurs
de l'huile d'olive qui ne sche point. Puis, le matre sorti, ils
effaaient avec une ponge toute trace du nouveau et malencontreux
travail.

Titien, qui pendant de longues annes avait eu ce rare bonheur d'une
sant presque parfaite, avait atteint l'ge de 99 ans lorsque la peste
clata  Venise, et il fut une des victimes. Quoique,  cause du flau
qui svissait cruellement, on et interdit toutes les crmonies
funbres, le Snat ordonna qu'il serait fait une exception pour
l'illustre artiste, honor de magnifiques funrailles dans l'glise _Dei
Frari_ (1575).

Le Titien n'a t tranger  aucun genre: son talent vari les embrassa
tous, et il brilla tour  tour dans les sujets sacrs, profanes,
mythologiques et champtres. Svre dans le choix des figures, il ne le
fut pas moins pour les dtails; dans ses compositions rien n'est inutile
et tout parat ncessaire. On n'oserait supprimer les moindres
accessoires sans craindre de dtruire l'harmonie de l'ensemble. Peintre
inimitable de la nature, il a excell surtout  exprimer les nuances les
plus dlicates, les sentiments les plus opposs. C'est le mme pinceau
qui a imprim l'horreur de la mort sur le visage de saint Pierre martyr,
la rsignation sur le front du Sauveur, la pudeur dans la Vierge, la
honte dans Caliste, l'innocence dans les anges, la volupt dans Vnus,
la douleur dans Marie, l'ivresse dans les bacchanales. Il ne se bornait
pas  bien saisir le caractre d'une passion; il la nuanait de
plusieurs manires en marquant, pour ainsi dire, les degrs de
souffrance de chacun des principaux acteurs. Dans la _Dposition du
Christ au tombeau_, par exemple, tout le monde est frapp de douleur;
mais l'on voit la Vierge souffrir plus que la Madeleine et saint Jean,
qui sont  leur tour plus accabls que Joseph et Nicodme.

Ce jugement, port sur le Titien par un critique distingu[11] qui
n'est que l'cho de beaucoup d'autres, ne saurait tre adopt sans
restriction, et malgr notre admiration enthousiaste pour le gnie du
grand artiste, au premier rang dans l'cole Vnitienne, nous oserons
dire qu'il y a peut-tre ici exagration dans la louange. Le talent du
Titien n'est point aussi complet et surtout aussi constamment gal que
l'affirme le critique. La composition chez lui parfois se sent de la
hte du travail, et n'en dplaise au pangyriste, on pourrait ajouter ou
retrancher sans inconvnient. Si les expressions parfois sont heureuses,
sont admirables, d'autres fois aussi elles semblent banales, et certains
personnages, venus au hasard du pinceau, ne sont gure que des comparses
et n'ont point t assurment tudis d'aprs nature. Le relief laisse
peu  dsirer de mme que le model pour lequel Titien, si merveilleux
dans la fonte des couleurs et le maniement du pinceau, se montre souvent
incomparable. Le dessin parfois pourrait tre plus svre encore qu'on
doive trouver exorbitante cette parole prte peut-tre  Michel-Ange 
la vue de la _Dana_:

--Quel dommage qu' Venise on n'apprenne pas  bien dessiner! Si le
Titien tait second par l'art comme il a t favoris par la nature,
personne au monde ne ferait si vite ni mieux.

Ce jugement excessif est d'un homme de parti pris qui ne voyait l'art
qu' un point de vue restreint sinon personnel. Le fait est que Titien,
auquel on peut reprocher des ngligences, des lacunes, par suite de la
rapidit du travail, n'est pas, tant s'en faut, un mdiocre
dessinateur. Il a, quand son pinceau se surveille, la suprme lgance
des formes, la puret de la ligne, la grce et la vrit des attitudes,
la morbidesse des chairs, la finesse et la dlicatesse extrme du model
unies  une fermet de contours et  une franchise de tons qu'on
trouverait difficilement ailleurs. Il jette magnifiquement ses draperies
tmoin sa descente au _Tombeau_, pour moi son chef-d'oeuvre parmi les
tableaux du matre que nous possdons au Louvre. La composition est
superbe, unissant grandeur et simplicit. Quelle noblesse dans les
personnages, le saint Jean, la Madeleine, le saint Pierre, dont les
figures pathtiques nous remuent si profondment, nous saisissent si
fortement que l'motion ne permet pas de s'apercevoir que la tte du
Christ, perdue dans l'ombre, est la moins belle de toutes et ne rayonne
point de ce grand et divin caractre qui devrait la transfigurer. Ce
n'est pas impunment, quoiqu'on ait dit, que, par une erreur qui fut
trop celle de son temps et d'autres temps, Titien traita, tour  tour et
souvent  la fois, des sujets divers et opposs, sacrs et profanes.

Il ne me parat pas du tout prouv d'ailleurs qu'en gnral l'artiste
russt aussi bien les sujets tirs des vangiles ou de l'Ancien
Testament que ceux emprunts  la mythologie, j'entends au point de vue
des expressions et de l'impression produite par le tableau. Que l'on
compare par exemple, au Louvre, sa _sainte Famille_ avec la _Nymphe et
le Satyre_, et l'on verra combien celui-ci l'emporte sous le rapport de
l'art, j'entends d'un art qui brille surtout par la perfection
extrieure. Mais o peut-tre Titien est suprieur encore, du moins
pour les toiles que nous possdons au Louvre, c'est dans ses portraits
qui le disputent aux plus admirables toiles de Van Dyck mme, par la
noblesse, la fiert des attitudes, le relief puissant, le model
merveilleux, et surpassent peut-tre le peintre de Charles Ier pour
la solidit des tons. Aussi je suis tout  fait de l'avis de M. des
Angelis quand il dit: C'est beaucoup sans doute de retracer fidlement
la physionomie d'un homme; mais c'est bien un autre mrite de laisser
sur ses traits l'empreinte ineffaable de ses vertus et de ses vices. 
toutes ces qualits plus que suffisantes pour constituer le grand
peintre, Titien runit celle d'tre le premier coloriste de l'Italie.
C'est en vain qu'on a examin, qu'on a sacrifi mme quelques-uns de ses
tableaux pour surprendre son secret; il demeure cach sous l'clat des
couleurs et l'oeil le plus exerc se flatterait en vain de suivre les
traces d'un pinceau dont on ne peut assez admirer les prodiges.

On comprend, en contemplant tel de ces chefs-d'oeuvre, l'admiration des
contemporains et en particulier de l'empereur Charles-Quint pour le
grand artiste. En vrit je me sens de l'estime et presque de la
sympathie pour cet illustre ambitieux, l'opinitre ennemi de la France,
mais qui, glorieux Mcne, savait si magnifiquement honorer, rcompenser
le gnie. On sait que, non content de prodiguer au Titien l'or et les
pensions, en public,  la promenade,  cheval, il lui cdait toujours la
droite, et comme certains courtisans paraissaient s'en tonner, il leur
dit:

--Je puis bien crer un duc; mais o trouverai-je un second Titien?

Et un autre jour, l'artiste, grimp sur son chelle, ayant laiss
chapper son pinceau, le prince le ramassa et le lui rendit en disant:

--Titien mrite d'tre servi par un Empereur.

D'Argenville, selon son habitude, dans son tude sur Titien mle  sa
prose quelques rimes, je n'ose dire, de la posie en l'honneur du
matre. Or, la pice se termine par ces deux vers:

    Heureux si son pinceau plus sage
    N'et bless la pudeur par trop de libert.

Et ce reproche qui fait honneur  la sincrit de d'Argenville, Titien
l'a mrit. Pendant son sjour  la cour de Ferrare, l'artiste, connut,
avec l'Arioste, le trop fameux Artin dont le nom seul est une injure,
et pour lequel dj, Jules Romain, entran  illustrer, je ne sais quel
pome immonde, avait souill ses crayons. Sa liaison, quoique passagre
avec ce dtestable gnie, fut-elle aussi fatale au Vnitien, en poussant
son pinceau  de fcheux carts? Ou Titien, par une illusion, qui alors
comme aujourd'hui trompa trop d'artistes, crut-il, par l'habitude de
vivre dans un certain milieu, que les tmrits du pinceau s'emportant
jusqu' la licence, n'taient que l'exercice lgitime de la libert de
l'art? Je ne saurais le dire, mais ce qui n'est pas douteux, c'est que
dans son oeuvre,  ct de tant de pages de l'ordre le plus lev, s'en
trouvent d'autres d'une inspiration bien diffrente, toute paenne, et
qu'un peintre d'Athnes ou de Corinthe, au temps o fleurissait le culte
de Venus d'Amathonte, n'eut pas dsavoues! Fussent-elles de cette
poque de la vie de l'artiste qu'un moraliste a appeles la fivre de
la raison, il ne faut pas songer  les excuser, et lui-mme sans doute,
dans le recueillement des dernires annes, les aura regrettes.

[10] Jean Racine.--_Discours prononc  l'Acadmie franaise_ pour la
rception de MM. Thomas Corneille et Bergeret.

[11] Taillasson, _Observations sur quelques grands peintres_, 1807.


II

Mais voici qui semble plus extraordinaire et qui prouve que les princes
de l'art, ces autres demi-dieux de la terre, auxquels la toute puissance
du gnie conquiert une royaut plus enviable sans doute que l'autre, eux
aussi sont exposs  de formidables tentations dans cette atmosphre
enivrante o ils vivent, fatigus d'hommages, de louanges, d'adulations
incessantes. Ce reproche, que l'honnte d'Argenville ne peut s'empcher
d'adresser au Titien, son illustre contemporain, Michel-Ange pouvait en
prendre sa part, Michel-Ange qui cependant, par la gravit de son
caractre et la svrit de ses moeurs, semblait devoir rester tranger
toujours  ces carts. D'aprs le tmoignage de Milizia, critique peu
sympathique au grand Florentin: Michel-Ange n'tait pas seulement
dsintress, ddaigneux des vains honneurs comme de l'argent, mais
aussi frugal, austre, dur  lui-mme comme aux autres et, s'il et vcu
dans les temps antiques, on l'et glorifi comme un stocien modle....
Il vivait solitaire, fuyant la socit des grands d'autant plus
empresss  le rechercher, comme celle des artistes.

Tous les contemporains, biographes et autres, rendent hommage, et en
termes bien plus accentus, au caractre srieux de Michel-Ange que
l'art seul proccupait ds la premire jeunesse et qui rpondait plus
tard  un ami s'tonnant qu'il ne se ft pas mari: J'ai une femme de
trop qui m'a toujours perscut, c'est mon art et mes ouvrages sont mes
enfants.

J'ai souvent entendu Michel-Ange raisonner et discourir sur l'amour,
dit Condivi[12] et j'ai appris des personnes prsentes qu'il n'en
parlait pas autrement que d'aprs ce qu'on en lit dans Platon. Je ne
sais pas ce qu'en dit Platon (ignorant le grec), mais je sais bien que
j'ai beaucoup connu Michel-Ange et je n'ai jamais entendu sortir de sa
bouche que des paroles trs-honntes et capables de contenir les dsirs
drgls qui naissent chez les jeunes gens. Michel-Ange, ce qui est
certain, n'oublia jamais l'ducation forte et saine de sa jeunesse et
les principes que, ds le berceau, lui avait inculqu une famille
chrtienne.

N le 6 mars 1475, prs d'Arezzo, dans le Valentino, il eut pour pre
Lonardo Buonarroti Simoni, alors podestat de Castello di Chiusi et
Caprese. Bien diffrent du pre de Vecelli, Lonardo, destinant son fils
aux sciences et aux lettres, l'envoya tout enfant  l'cole de grammaire
que tenait  Florence Francisco de Urbino, et il ne voyait pas sans un
profond dplaisir le peu de progrs que faisait dans cette tude
Michel-Ange moins paresseux pour le dessin; car, toujours arm d'un
crayon, il employait tout le temps des rcrations  illustrer ses
livres ou les murs de la maison paternelle. Ses premiers essais, dit M.
Ch. Clment, existaient encore au milieu du XVIIIe sicle, et Gori
raconte que le cavalier Buonarroti, descendant de l'oncle de
Michel-Ange, lui montra une de ces esquisses entre autres, dessine au
crayon noir sur le mur d'un escalier de la Villa de Seltignano,
reprsentant un homme, le bras droit lev, la tte renverse, d'un
dessin ferme et vivant, qui dnotait toute la prcocit du gnie de
l'enfant[13].

Le pre ne s'obstinait pas moins  contrarier cette vocation et pour
cela ne s'abstenait ni des remontrances, ni des reproches, ni mme des
coups: Plus d'une fois, dit Condivi,  cette poque il fut grond et
terriblement battu. Mais l'enfant avait dj ce vouloir indomptable, et
cette tnacit dont plus tard l'homme fait donnera tant d'exemples, et
le pre, vaincu par sa persvrance, se rsigna. Il plaa Michel-Ange
dans l'atelier de Ghirlandajo, charg de la dcoration de Santa-Maria
Novella, et les progrs de l'lve furent si rapides qu'adolescent
encore, il excuta deux tableaux, l'un original et l'autre copie, qui
attirrent l'attention de Laurent de Mdicis, dit le Magnifique.
Celui-ci, par la protection gnreuse et intelligente qu'il accordait
aux arts, aux lettres et aux sciences, par sa libralit, ses bienfaits
en tout genre, faisait oublier aux Florentins que la rpublique
n'existait plus que de nom. Devinant, avec son got passionn pour les
arts, le gnie de Michel-Ange, il l'admit  sa table et le donna pour
compagnon  ses fils en lui laissant d'ailleurs toute facilit pour le
travail. Michel-Ange en profita, car ds lors, prenant got  la
sculpture, il excuta le bas-relief des _Centaures_ et la _Madone_
qu'on voit  Florence. Dans le mme temps, il copiait les fresques de
Masaccio, dans l'glise _del Carmine_, et tudiait avec passion
l'anatomie dans l'hpital de Santo-Spiritu dont le prieur lui avait
ouvert l'entre. Par ces continuels efforts, ses progrs furent tels
qu'ils excitrent la jalousie de ses camarades, et l'un d'eux, le brutal
Torrigiano, dans une discussion, lui assna sur la figure un coup de
poing dont Michel-Ange eut le nez presque cras et garda la marque
toute sa vie.

La protection de Laurent de Mdicis n'en fut que plus empresse pour le
jeune artiste; par malheur, au bout de trois annes, une brusque mort
priva de son Mcne Buonarroti attach sincrement, profondment au
prince et qui resta plusieurs jours sans pouvoir travailler tant il
tait afflig, dit Condivi. Pour faire diversion  son chagrin,
Michel-Ange alla passer quelques mois dans sa famille, d'o il se rendit
 Venise et  Bologne et dans ces deux villes il sjourna un certain
temps aussi. Il revint an bout d'une anne  Florence gouverne par
Pierre Franois de Mdicis, fils an de Laurent, qui lui fit le
meilleur accueil. C'est alors que l'artiste excuta le _Cupidon dormant_
qui fit tant de bruit et dont l'histoire singulire a t bien des fois
raconte. Laurent, fils de Pierre-Franois de Mdicis, ayant vu cette
statue, la trouva si parfaite qu'il donna le conseil  Michel-Ange de
l'envoyer  Rome et de la faire enterrer dans une vigne qu'on devait
fouiller, et o, la dcouvrant, on la prendrait certainement pour un
antique, ce qui lui donnerait une tout autre valeur. La chose arriva
comme il l'avait prvu; la statue, aprs quelques mois, fut dterre;
les connaisseurs avertis s'empressrent d'accourir et proclamrent 
l'envi, dans leur admiration, ce morceau, une oeuvre des plus
remarquables, un chef-d'oeuvre de Phidias peut-tre. Le cardinal de
saint Georges, un des plus anims, l'acheta au prix de deux cents cus
romains.

On doutait d'autant moins de l'origine ancienne de la statue qu'il lui
manquait un bras, cass adroitement nagure par Michel-Ange. Celui-ci,
instruit de ce qui se passait  Rome, s'y rendit et se fit reconnatre
pour le vritable auteur de _Cupidon dormant_ au moyen du bras qu'il
apportait et qui s'adaptait parfaitement  la fracture. Cette aventure
accrut beaucoup sa rputation et le cardinal de Saint-Georges lui-mme,
loin de lui garder rancune, voulut lui donner l'hospitalit dans son
palais o Michel-Ange demeura toute une anne. Il resta quatre autres
annes (de 1496  1501) dans la ville pour l'excution de diverses
commandes. On cite de lui  cette poque le _Bacchus_, _l'Amour_ du
muse de Kemington, l'_Adonis_ des Offices de Florence et surtout la
fameuse _Piet_ aujourd'hui dans l'glise Saint-Pierre.

Aprs cette longue absence, Michel-Ange revint  Florence, o il ne
retrouva plus les Mdicis qu'une rvolution en avait chasss. L'artiste
n'en tait pas moins sr d'un favorable accueil de la part de ses
concitoyens; car il venait, d'aprs l'invitation de quelques-uns des
plus notables d'entre eux, pour l'excution du colossal _David_ qu'on
voit sur une des places de Florence. Le gonfalonier Soderini, un
bourgeois gonfl de son importance, tant venu le voir travailler
pendant qu'il faisait quelques retouches, et s'tant avis de critiquer
le nez du David qu'il trouvait trop gros, l'artiste se permit de le
railler cruellement. Il monta sur son chafaud, aprs avoir ramass un
peu de poussire de marbre, qu'il laissa tomber sur son critique pendant
qu'il faisait semblant de corriger le nez avec son ciseau; puis se
tournant vers le gonfalonier, il lui dit:

Eh bien? qu'en pensez-vous maintenant?

--Admirable! rpondit Soderini, vous lui avez donn la vie.

Michel-Ange descendit de l'chafaud en riant de ce magistrat semblable
 tant d'autres doctes connaisseurs qui parlent sans savoir ce qu'ils
disent[14].

 cette mme poque, il excuta, dans la salle du Grand-Conseil, en
concurrence avec Lonard de Vinci, le grand carton de la _Guerre de
Pise_, admir de tous les amateurs et artistes et en particulier de
Raphal.

Bientt aprs, Jules II, lu pape en 1503, le fit venir  Rome pour
l'excution de grands travaux, son tombeau d'abord, qui ne devait pas se
composer, d'aprs le dessin original de Michel-Ange, de moins de
quarante figures. Mais l'artiste dut interrompre l'excution de ce
monument, d'abord  cause d'une absence, puis pour s'occuper des
peintures de la chapelle Sixtine pour lesquelles Jules II montrait une
singulire impatience. Michel-Ange, dit d'Argenville[15] remplit
dignement cette grande carrire, en vingt mois de temps. Neuf sujets de
l'Ancien Testament parurent dans la partie plate du plafond; et, dans ce
qui est vot, les _Prophtes_ et les _Sibylles_ dans des attitudes
savantes et hardies.

Ce ne fut que plusieurs annes aprs, sous le pontificat de Paul III,
que Michel-Ange complta les peintures de la Chapelle par l'excution de
son fameux _Jugement dernier_, qui veilla tant d'admiration, mais
auquel n'ont pas manqu les critiques. D'Argenville, plus enclin  la
louange qu'au blme, dit cependant: Un nombre infini de figures, dans
des attitudes trs-extraordinaires, mais peu convenable  la saintet du
lieu, forment une composition aussi grande que terrible.... Sa peinture
est fire et terrible; comme il a cherch le difficile et le surprenant,
elle tonne plus qu'elle ne plat. Son got austre fait souvent fuir
les Grces; ses ttes sont trop fires et dnues d'expression; ses
couleurs sont tranchantes et tirent un peu sur la brique. Grand
anatomiste, il affectait de charger trop les muscles de ses figures et
d'en outrer les attitudes. S'il n'a pas t le premier peintre de
l'univers, il a t du moins le plus grand dessinateur, et le premier
artiste qui ait fait paratre ce qu'il y avait de plus grand dans cet
art.

Mariette, le clbre amateur du XVIIIe sicle, est plus svre. On lit
dans les Observations sur la vie de Michel-Ange: Quant au premier
reproche, il est plus difficile d'excuser Michel-Ange. En tous pays, en
tous temps, pour quelque motif que ce soit, _il n'est pas permis de rien
faire qui puisse nuire aux moeurs, ni qui soit contraire  la religion_.
Par consquent, Michel-Ange est fort rprhensible d'avoir expos tant
de nudits  dcouvert, et surtout dans un lieu destin au culte divin.
Il voulait montrer son savoir, mais  quelles conditions? Aussi
dlibra-t-on dans la suite de faire effacer la peinture sous le
pontificat de Paul IV; si on la laissa subsister, ce ne fut qu'au moyen
de quelques draperies dont on fit couvrir (_habiller_, dit un peu
ironiquement M. Ch. Clment) les figures qui semblaient les moins
convenables, par un peintre du temps.

Domin soit par l'orgueil comme le prtend Milizia, soit par l'esprit de
systme au point de vue de l'art, ce qui parat plus probable,
Michel-Ange jugeait que c'taient l de vains scrupules. Car quelqu'un
lui parlant du mcontentement du pontife au sujet de ces peintures, il
rpondit: Dites au pape qu'il ne s'inquite point de cette misre, mais
un peu plus de rformer les hommes ce qui est beaucoup moins facile que
de corriger des peintures.

On aurait peine  comprendre ce langage si l'on ne savait, hlas! quelle
est chez les artistes la force de certains prjugs qui, par l'habitude,
arrivent  fausser la conscience la plus droite et nous expliquent cette
grande nigme des plus prodigieuses contradictions. M. Ch. Clment
lui-mme, si partial pour Michel-Ange, est contraint d'avouer que dans
cette oeuvre qu'il exalte comme un de ces actes inous de l'esprit
humain qui, malgr toutes les critiques qu'on en peut faire, pouvantent
et subjuguent, jamais Michel-Ange n'est autant tomb du ct o il
penchait; jamais il ne s'est moins souci de plaire et de sduire;
jamais il n'a entass plus de difficults, de poses violentes, de
pantomimes, ni autant abus de ces formes, de ces mouvements, de ces
postures, sorte de rhtorique de son art qui devait prcipiter ses
lves dans de si monstrueux excs.

Les loges les plus passionns font difficilement contrepoids  de
pareils aveux.

[12] Vita de Michel-Angelo Buonarroti.

[13] Ch. Clment: _Michel-Ange, Lonard de Vinci et Raphal_.

[14] Ch. Clment, d'aprs Condivi.

[15] _Vies des Peintres Italiens._


III

Michel-Ange au reste tait plus sculpteur que peintre et les immortelles
figures de _Moyse_, de la _Nuit_, du _Pensiero_ ne laissent pas de doute
 cet gard. Ce qui ne parat pas moins certain, malgr les carts
signals plus haut, c'est qu'il avait sur l'art en gnral, sur son but,
sa mission, les ides les plus sublimes. Un document d'une haute
importance puisqu'il mane d'un tmoin oculaire, document dcouvert
rcemment, confirme de la faon la plus explicite cette opinion qui
rsulte pour tout judicieux critique de l'oeuvre de Buonarroti pris dans
son ensemble. Un contemporain de Michel-Ange, matre Franois de
Hollande, architecte et enlumineur, avait t envoy en Italie par le
gouvernement portugais pour y tudier l'tat des arts.  son retour, il
crivit la relation de son voyage ayant pour titre: _Dialogue de la
Peinture dans la ville de Rome_. Cet ouvrage dont l'authenticit ne
parat point douteuse, quoiqu'il soit rest manuscrit jusqu' ces
derniers temps[16], fut crit vers 1549. Il renferme, dans sa narration
un peu diffuse, quelques pages relatives  Michel-Ange d'un intrt
singulier et qui donnent un caractre tout nouveau, admirable et
puissamment sympathique  cette tonnante figure qui nous apparaissait,
dans son lointain, non pas seulement austre, mais rbarbative et
farouche. La narration si navement sincre de matre Franois de
Hollande nous la montre sous un jour tout diffrent.

Dans le nombre de jours que je passai ainsi dans cette capitale, il y
en eut un, ce fut un dimanche, o j'allai voir, selon mon habitude,
messire Lactance Tolome qui m'avait procur l'amiti de Michel-Ange par
l'entremise de messire Blosio, secrtaire du pape. Ce messire Lactance
tait un grave personnage, respectable autant par la noblesse de ses
sentiments et de sa naissance que par son ge et par ses moeurs. On me
dit chez lui qu'il avait laiss commission de me faire savoir qu'il se
trouvait  Monte-Cavallo, dans l'glise Saint-Silvestre, avec madame la
marquise de Pescara, pour entendre une lecture des ptres de saint
Paul; je me transportai donc  Monte-Cavallo. Or, madame Vittoria
Colonna, marquise de Pescara, soeur du Seigneur Ascanio Colonna, est une
des plus illustres et des plus clbres dames qu'il y ait en Italie et
en Europe, c'est--dire dans le monde. Chaste et belle, instruite en
latinit et spirituelle, elle possde toutes les qualits qu'on peut
louer chez une femme. Depuis la mort de son illustre mari[17], elle mne
une vie modeste et retire; rassasie de l'clat et de la grandeur de
son pass, elle ne chrit maintenant que Jsus-Christ et les bonnes
tudes, faisant beaucoup de bien  des femmes pauvres et donnant
l'exemple d'une vritable pit.

.... M'ayant fait asseoir, et la lecture se trouvant termine, elle se
tourna vers moi et dit: Il faut savoir donner  qui sait tre
reconnaissant, d'autant plus que j'aurai une part aussi grande aprs
avoir donn que Franois de Hollande aprs avoir reu. Hol! un Tel, va
chez Michel-Ange, dis-lui que messire Lactance et moi nous sommes dans
cette salle bien frache, qui est ferme et agrable, demande-lui s'il
veut bien venir perdre une partie de la journe avec nous, pour que nous
ayons l'avantage de la gagner avec lui.

Quelques instants aprs, on frappait  la porte qui fut ouverte, et
Michel-Ange, que le serviteur par fortune avait rencontr  peu de
distance, entra. La marquise se leva pour le recevoir, puis le fit
asseoir entre elle et messire Lactance. Aprs un court silence, la
marquise, suivant sa coutume d'ennoblir toujours ceux  qui elle parlait
ainsi que les lieux o elle se trouvait, commena avec un art que je ne
pourrais imiter ni dcrire, et parla de choses et d'autres avec beaucoup
d'esprit et de grce sans jamais toucher le sujet de la peinture, pour
mieux s'assurer du grand artiste. On voyait la marquise se conduire
comme celui qui veut s'emparer d'une place inexpugnable par ruse et par
tactique, et le peintre se tenir sur ses gardes, vigilant comme s'il et
t l'assig.

Vous avez, dit-elle entre autres choses  Michel-Ange, vous avez le
mrite de vous montrer libral avec sagesse, et non pas prodigue avec
ignorance; c'est pourquoi vos amis placent votre caractre au-dessus de
vos ouvrages, et les personnes qui ne vous connaissent pas estiment de
vous ce qu'il y a de moins parfait, c'est--dire les ouvrages de vos
mains. Pour moi certes, je ne vous considre pas comme moins digne
d'loges pour la manire dont vous savez vous isoler, fuir nos inutiles
conversations, et refuser de peindre pour tous les princes qui vous le
demandent.

--Madame, dit Michel-Ange, peut-tre m'accordez-vous plus que je ne
mrite... mais les oisifs ont tort d'exiger qu'un artiste, absorb par
ses travaux, se mette en frais de compliments pour leur tre agrable,
car bien peu de gens s'occupent de leur mtier en conscience, et certes
ceux-l ne font pas leur devoir qui accusent l'honnte homme dsireux de
remplir soigneusement le sien... Je puis assurer  Votre Excellence que
mme Sa Saintet me cause quelquefois ennui et chagrin en me demandant
pourquoi je ne me laisse pas voir plus souvent.... Alors je rponds  Sa
Saintet que j'aime mieux travailler pour elle  ma faon que de rester
un jour entier en sa prsence, comme tant d'autres.

--Heureux Michel-Ange! m'criai-je  ces mots, parmi tous les princes
il n'y a que les papes qui sachent pardonner un tel pch.

La conversation continua trs intressante sur ce sujet, mais la
rapporter nous entranerait trop loin. La marquise cependant ne perdait
point de vue son but qui tait d'amener la peintre  parler de son art:
Demanderai-je  Michel-Ange, dit-elle enfin  Lactance, qu'il
claircisse mes doutes sur la peinture?

--Que Votre Excellence, rpondit Michel-Ange, me demande quelque chose
qui soit digne de lui tre offert, elle sera obie.

--Je dsire beaucoup savoir, reprit en souriant la marquise, ce que
vous pensez de la peinture de Flandre?

--Cette peinture, reprit Michel-Ange, semblera belle surtout  ceux qui
sont sourds  la vritable harmonie. En Flandre, on peint de prfrence,
pour tromper la vue extrieure, soit des objets qui vous charment, soit
des objets dont vous ne puissiez dire du mal, tels que des saints et des
prophtes. D'ordinaire, ce sont des chiffons, des masures, des champs
trs verts ombrags d'arbres, des rivires et des ponts, ce que l'on
appelle paysages et beaucoup de figures par-ci par-l; quoique cela
fasse bon effet  certains yeux, en vrit, il n'y a l ni raison ni
art, point de symtrie, point de proportions, nul soin dans le choix,
nulle grandeur; enfin cette peinture est sans corps et sans vigueur, et
pourtant on peint plus mal ailleurs qu'en Flandre. Si je dis tant de mal
de la peinture flamande (celle de l'poque) ce n'est pas qu'elle soit
entirement mauvaise, mais elle veut rendre avec perfection tant de
choses, dont une seule suffirait par son importance, qu'elle n'en fait
aucune d'une manire satisfaisante. C'est seulement aux ouvrages qui se
font en Italie que l'on peut donner le nom de vraie peinture. Et c'est
pour cela que la bonne peinture est appele italienne. La bonne peinture
est noble et dvote par elle-mme, car chez les sages rien n'lve plus
l'me et ne la porte davantage  la dvotion que la difficult de la
perfection qui s'approche de Dieu et qui s'unit  lui: Or, _la bonne
peinture n'est qu'une copie de ses perfections, une ombre de son
pinceau_, enfin une musique, une mlodie, et il n'y a qu'une
intelligence trs vive qui en puisse sentir la grande difficult; c'est
pourquoi elle est si rare que peu de gens y peuvent atteindre et savent
le produire.

 ces paroles si vraies, les dernires surtout, de Michel-Ange, on ne
peut qu'applaudir, comme firent ses auditeurs, matre Franois de
Hollande et le docte Lactance qui dit entre autres choses: Sachez,
matre Franois, que celui qui ne comprend et qui n'estime pas la trs
noble peinture, agit ainsi par son propre dfaut: la faute n'en est pas
 l'art si illustre et si grand. Il agit ainsi parce qu'il est barbare
et priv du jugement de la plus noble partie de l'intelligence humaine.

--Quel homme vertueux et sage en effet, ajouta la marquise, n'accordera
toute sa vnration aux contemplations spirituelles et dvotes de la
sainte peinture? Le temps manquerait, je crois, plutt que la matire
pour les louanges de cette vertu. Elle rappelle la gat chez le
mlancolique, la connaissance de la misre humaine chez le dissip et
l'exalt; elle rveille la componction chez l'obstin, guide le mondain
 la pnitence, le contemplatif  la mditation,  la crainte et au
repentir. Elle nous reprsente les tourments et les dangers de l'enfer,
et autant qu'il est possible, la gloire et la paix des bienheureux et
l'incomprhensible image du Seigneur Dieu. Elle nous fait voir bien
mieux que de toute autre manire la modestie des saints, la constance
des martyrs, la puret des vierges, la beaut des anges et l'amour de
charit dont brlent les sraphins. Elle lve et transporte notre
esprit et notre me au-del des toiles et nous fait contempler
l'ternel empire. Elle nous rend prsents les hommes clbres qui
depuis longtemps n'existent plus et dont les ossements mme ont disparu
de la face de la terre. Elle nous invite  les imiter dans leurs hauts
faits en mme temps qu'elle offre  la vue leurs penses, leurs plaisirs
et leurs dangers dans les batailles, ainsi que leur pit, leurs moeurs
et leurs grandes actions.... La peinture ne s'arrte point l: si nous
dsirons voir et connatre l'homme que ses actions ont rendu clbre,
elle nous en montre l'image. Elle nous prsente celle de la beaut dont
un grand nombre de lieues nous sparent, chose que Pline tient pour
trs-grande. La veuve afflige retrouve des consolations dans la vue
journalire de l'image de son mari; les jeunes orphelins sont
satisfaits, une fois devenus hommes, de connatre les traits d'un pre
chri et son image leur inspire le respect et les bons sentiments.

La marquise se tut alors mue jusqu'aux larmes, et Michel-Ange s'inclina
en signe d'assentiment, car ce langage d'une femme pour laquelle sa
vnration tait profonde, exprimait admirablement sa propre pense.
Dans le troisime entretien, Michel-Ange dit entre autres choses: La
gravit et la dcence sont d'une grande importance dans la peinture.
Bien peu de peintres s'efforcent de s'approprier ces qualits; aussi
parmi eux y en a-t-il beaucoup qui n'ont d'artiste que le nom. Ceux qui
estiment ces qualits sont seuls vraiment grands.

Parlant ensuite des sujets religieux, il dit: Cette entreprise est si
grande qu'il ne suffit pas pour imiter en quelque partie l'image
vnrable de Notre-Seigneur qu'un matre soit grand et habile, je
soutiens qu'il lui est ncessaire d'avoir de bonnes moeurs ou mme,
s'il tait possible, d'tre saint afin que le Saint-Esprit puisse
inspirer son entendement.... Si Dieu voulut que l'arche de la sainte loi
ft bien dcore et bien peinte, avec combien plus de rflexion et
d'tude doit-on chercher  imiter sa divine figure et celle de son fils
Notre-Seigneur, ou la rsignation, la chastet, la beaut de la
glorieuse Vierge-Marie retrace par saint Luc l'vangliste... Souvent
les images mal peintes causent de la distraction et font perdre la
dvotion. Celles au contraire qui sont peintes parfaitement excitent 
la contemplation et aux larmes jusqu'aux moins dvots en leur inspirant
la vnration et la crainte par la gravit de leur aspect.

[16] Retrouv par le comte Razynski dans la bibliothque du Jsus 
Lisbonne, il a t publi par ce savant amateur dans son livre: _Les
arts en Portugal_. 1846.

[17] Le marquis de Pescara, qui commandait l'arme espagnole  Pavie, et
mourut par suite des blessures qu'il avait reues dans la bataille.


IV

Aprs avoir lu ces admirables pages, on s'tonnera davantage sans doute
des trangets du _jugement dernier_, mais bien plus encore que
Michel-Ange ait pu peindre cette _Lda_, destine d'abord au duc de
Ferrare, mais qui, donne par l'artiste  son lve Memmi, passa en
France et fut achete par Franois Ier. Elle fut transporte 
Fontainebleau sous Louis XIII, dit d'Argenville; M. du Noyer, ministre
d'tat, fit brler dans la suite cette peinture  cause de son caractre
trop libre. Un cardinal en a fait autant en jetant au feu des peintures
un peu lascives: _Pereant tabul_, dit-il, _ne pereant anim_!
Prissent les tableaux plutt que les mes. D'une note de Mariette il
rsulterait que cette oeuvre n'avait point t dtruite, mais qu'elle
subit des retranchements.

Quoique d'ailleurs prtendent messieurs les biographes et les critiques,
prompts  railler M. du Noyer de ses scrupules, il est impossible
qu'avec un tel sujet Michel-Ange pt faire un tableau exempt de tout
blme au point de vue de la morale, et dont plus tard l'artiste, clair
par la rflexion, n'ait pas ressenti quelques remords. Quand plusieurs
annes aprs l'poque dont nous parlions plus haut (celle des entretiens
avec Matre Franois de Hollande), il fut prouv par de si cruelles
douleurs, ne dut-il pas voir l une expiation?

Vittoria Colonna, si belle et honnte dame, dit Brantme dans la _vie
du marquis de Pescara_, qu'elle fut de son temps estime une perle en
toutes vertus et beauts, n'tait pas moins remarquable par la
distinction de son esprit dont tmoignent ses posies. Michel-Ange,
quoiqu'il l'et connue tardivement, l'aima d'une affection profonde, qui
s'exaltait par le respect mme et la vnration.

L'illustre artiste, comme on l'a vu, avait toujours vcu seul comme le
bourreau, disait un peu durement Raphal. Dj presque sexagnaire,
clbre entre tous et rassasi de gloire pour ainsi dire, il n'tait
plus autant tourment de cette fivre de produire qui le dvorait
autrefois. Il semble mme qu' cette poque il ait jet un regard
mlancolique sur la carrire parcourue, et que la solitude pour lui
perdit de son attrait. Peut-tre souffrit-il un peu tardivement de ce
regret si fatal de nos jours  l'infortun Lopold Robert? Peut-tre,
par cette illusion ordinaire qui abuse les plus expriments dans la
science de la vie, en leur faisant croire que le bonheur, en ce monde,
se trouve prcisment dans ce qui leur manque, peut-tre Michel-Ange, un
beau jour, se dit que l'homme ne vit pas seulement par l'intelligence et
qu' son coeur aussi il faut un aliment? Qui sait si, dupe de ce mirage,
il ne rva pas ou mieux ne regretta pas la douceur du foyer domestique
dont il ne voyait que les cts riants, n'ayant pu connatre ses
preuves ou ses chagrins, et ne sentit pas son me se remplir d'une
morne tristesse et des larmes monter  ses yeux par la pense qu'il
avait sacrifi toutes ces joies  la jalouse Muse qui maintenant, dans
sa vieillesse, le dlaissait?

C'est alors qu'il se rencontra avec la marquise de Pescara, cette autre
Batrice, qui ralisait merveilleusement son idal et dont l'esprit
divin l'avait sduit selon l'expression de Condivi. Michel-Ange eut
tout--coup, dans sa vie, un intrt nouveau, puissant, d'autant plus
que l'illustre veuve tmoignait pour lui de la plus haute estime et
d'une amiti sincre. D'aprs certains sonnets de Michel-Ange (car
l'artiste tait pote aussi), on peut croire qu'il espra davantage et
que la marquise, libre d'elle-mme, ne refuserait pas sa main  celui
qui l'aimait d'une affection si srieuse et dont le front, s'il
s'ombrageait de cheveux gris, rayonnait pour tous de cette magnifique
aurole du gnie et de la gloire.

S'il se bera de cet espoir (chose probable), Michel-Ange se vit
cruellement du; la marquise voulut rester fidle  la mmoire de son
premier mari,  cette chre ombre qui semblait l'appeler de loin, et
qu'elle ne devait pas tarder, malgr les nobles amitis qui voulaient
la retenir sur la terre,  rejoindre dans la tombe. Buonarroti
connaissait, admirait, vnrait cette illustre amie depuis quatre annes
 peine quand il eut la douleur de la perdre.

Vittoria Colonna, dont la sant avait toujours t dlicate, au
commencement de l'anne 1547, tomba malade. Se sentant gravement
atteinte, elle se fit transporter dans la maison de sa parente, Guilia
Colonna, qui lui tait tendrement dvoue et se montra pour elle
garde-malade des plus zles.

Michel-Ange, prvenu, accourut au chevet de la malade qu'il ne quitta
pas jusqu' ce qu'elle et rendu le dernier soupir. Quand Vittoria
Colonna ne fut plus qu'un cadavre, il prit dans ses mains tremblantes sa
main dj glace qu'il approcha respectueusement de ses lvres, puis il
s'loigna et sa douleur fut si violente, Condivi nous l'atteste,
qu'elle le rendait comme priv de sens.

On n'en doute pas quand on lit ces vers o le regret de l'artiste se
trahit si poignant:  sort fatal  mes dsirs,  esprit pur, o es-tu
maintenant? La terre couvre ton corps et le ciel a reu ton me divine.

... Je reste glac comme un corps dfaillant qu'un reste de vie
abandonne.

Ah! mort cruelle! combien tes coups auraient t doux si, quand tu as
frapp l'un de nous deux, l'autre et t atteint de la mme blessure.

Je ne tranerais point maintenant ma vie dans les larmes et, libre de
la douleur qui me tourmente, je ne remplirais pas l'air de tant de
soupirs[18].

On ne peut douter, d'aprs tous ces tmoignages, que Michel-Ange prouva
de cette mort un grand vide et que le travail, pour lequel il n'avait
plus d'autre aiguillon que le devoir, ne suffit pas toujours  le
combler. Dans les seize annes qu'il vcut encore, il eut des jours
d'amre tristesse, alors surtout qu'un nouveau deuil ft venu attrister
son logis dj si solitaire. Vers 1556, il perdit Urbino, son fidle
serviteur, qu'aprs tant d'annes de vie commune et de dvouement, il
regardait plus comme un ami que comme un domestique, et qui jeune encore
semblait, selon le cours de la nature, devoir lui fermer les yeux. Une
anecdote raconte par Condivi prouve, avec la gnrosit de l'artiste,
sa vive affection pour Urbino.

Si je venais  mourir, que ferais-tu? dit un jour Michel-Ange  son
serviteur.

--Je serais oblig de servir un autre matre.

--Oh! mon pauvre Urbino, je ne veux pas que tu sois malheureux aprs
moi! et il lui donna  l'instant 2,000 cus.

Durant toute la maladie d'Urbino, il ne le quitta pas, le soigna comme
il et fait d'un parent et le pleura comme un frre. Mais si douloureuse
qui lui ft cette mort, on est heureux de voir que, par une grce
spciale de la Providence, il y vit un motif pour raviver sa foi plutt
que pour se dcourager, tmoin cette lettre en rponse  Vasari qui lui
avait crit pour le consoler:

Messer Giorgio, mon cher ami, j'crirai mal; cependant il faut que je
vous dise quelque chose en rponse  votre lettre. Vous savez comment
Urbino est mort; a t pour moi une trs-grande faveur de Dieu et un
chagrin bien cruel. Je dis que ce fut une faveur de Dieu, parce que
Urbino, aprs avoir t le soutien de ma vie, m'a appris non-seulement 
mourir sans regret, mais mme  dsirer la mort. Je l'ai gard vingt-six
ans avec moi et je l'ai toujours trouv parfait et fidle. Je l'avais
enrichi, je le regardais comme le bton et l'appui de ma vieillesse, et
il m'chappe en ne me laissant que l'esprance de le revoir en paradis.
J'ai un gage de son bonheur dans la manire dont il est mort. Il ne
regrettait pas la vie, il s'affligeait seulement en pensant qu'il me
laissait accabl de maux, au milieu de ce monde trompeur et mchant. Il
est vrai que la majeure partie de moi-mme l'a suivi et tout ce qui me
reste n'est plus que misres et que peines. Je me recommande  vous.

Je ne sais rien de plus admirablement touchant que cette lettre qui
atteste tout  la fois une sensibilit si vraie et une rsignation si
courageuse. Michel-Ange survcut six annes  Urbino. Pendant l'anne
1562,  plusieurs reprises, il souffrit de graves indispositions. Puis,
au commencement de l'anne 1563, sa sant s'altra de plus en plus; la
fivre le fora de s'aliter et, le 17 fvrier, il expira,  l'ge de 89
ans, aprs avoir dict ce testament o l'homme tout entier se retrouve:
Je laisse mon me  Dieu, mon corps  la terre, et mes biens  mes plus
proches parents.

Le pote, d'ailleurs si vraiment pote d'_Il Pianto_, a-t-il donc tout 
fait raison quand il dit, dans son sonnet sur Michel-Ange?

    Hlas! d'un lait trop fort la Muse t'a nourri,
    L'art fut ton seul amour et prit ta vie entire;
    Soixante ans tu courus une triple carrire,
    Sans reposer ton coeur sur un coeur attendri.

    Pauvre Buonarroti! ton seul bonheur au monde
    Fut d'imprimer au marbre une grandeur profonde,
    Et, puissant comme Dieu, d'_effrayer comme lui_.

    Aussi, quand tu parvins  ta saison dernire,
    Vieux lion fatigu, sous ta blanche crinire,
    Tu mourus longuement _plein de gloire et d'ennui_.

Dieu ne veut effrayer que les mchants et mme pour eux, ds qu'ils se
repentent, il a dans sa misricorde des trsors de bout. Michel-Ange
mourut _plein de gloire_ sans doute, mais non pas _plein d'ennui_,
tmoin cet admirable sonnet qu'il crivait trois ans avant sa mort, et
qu'on lit avec plusieurs autres dans une lettre adresse  Vasari:

Port sur une barque fragile, au milieu d'une mer orageuse, j'arrive au
port commun o tout homme vient rendre compte du bien et du mal qu'il a
faits.

Maintenant je reconnais combien mon me fut sujette  l'erreur en
faisant de l'art son idole et son souverain matre.

Pensers amoureux, imaginations vaines et douces, que deviendrez-vous
maintenant que j'approche de deux morts, l'une certaine, l'autre
menaante?

Ni la peinture ni la sculpture ne peuvent suffire pour calmer une me
qui s'est tourne vers toi,  mon Dieu, qui as ouvert pour nous tes bras
sur la croix.

Ne sent-on pas ici le calme d'une grande me battue nagure par les
orages, mais pour laquelle la lumire s'est faite de plus en plus, et
qui, dans la srnit de sa foi, dans la certitude de son esprance,
n'aspire qu' dire  la terre son dernier adieu attire qu'elle est vers
la cleste patrie?

Michel-Ange tant mort  Rome, par l'ordre du pape, son corps fut dpos
dans l'glise de _Santo-Apostolo_, en attendant le tombeau qu'on devait
lui lever  Saint-Pierre. Mais Lonardo, le neveu de Buonarroti,
instruit, par des amis prsents  ses derniers moments, que son oncle
avait tmoign de son dsir d'tre enterr  Florence, fit, pendant la
nuit, en grand secret, par crainte de la jalousie des Romains, enlever
le corps transport rapidement  Florence. Dans cette ville, ds que la
nouvelle s'en rpandit, il y eut une motion profonde mle de joie et
de tristesse qui mit toute la population en rumeur. Aprs des
funrailles magnifiques, dont les prparatifs avaient dur plusieurs
mois, le corps fut dpos dans l'glise de _Santa-Croce_, o se voit
encore aujourd'hui le tombeau de Michel-Ange. Il fut excut par Lorenzo
d'aprs les dessins de Vasari empress de donner ce dernier tmoignage
d'affection  son matre, le plus grand artiste qui et jamais t,
suivant ses expressions excessives sans doute, mais qui dans sa bouche
ne peuvent tonner.

[18] 1 Traduction de M. Lanneau-Rolland.




TOUSTAIN


Il y eut en France deux personnages de ce nom tous deux distingus dans
des carrires fort diffrentes encore que leur mrite ne ft point tel
qu'il pt donner  leur nom la grande clbrit. Le premier de ces deux
hommes minents, bndictin de la congrgation de saint Maur (Toustain,
dom Charles Franois), tait n au Repos, diocse de Sez, le 13 octobre
17.. d'une ancienne famille du pays de Caux. Ses tudes termines au
collge de l'abbaye de Jumiges, il fit profession dans cette mme
abbaye. Avec la vocation religieuse, il avait celle de la science.
Sachant le grec et l'hbreu, il voulut avoir aussi des notions sur les
langues orientales, et en mme temps, il tudiait les langues modernes,
l'italien, l'anglais, l'allemand et le hollandais. Mais sa passion pour
la science et son amour de l'tude ne refroidirent jamais sa pit.
Ordonn prtre en 1729, il ne disait jamais la messe sans un tremblement
caus par le respect et l'amour, et son action de grces, d'aprs ce
qu'on raconte, tait souvent accompagne de larmes abondantes. En 1747,
le gnral de son ordre l'appela dans le couvent de St-Germain d'o il
passa dans celui des Blancs-Manteaux. Les austrits du rgime en mme
temps que les excs de travail avaient fort affaibli sa sant; pourtant
il ne pouvait se rsigner  quitter ses livres et ses pieuses pratiques.
Ce ne fut que dans l'anne 1754 que, par obissance, il consentit  se
rendre  St-Denis pour y prendre le laitage. Il mourut dans cette
rsidence, la mme anne, laissant plusieurs savants ouvrages imprims
ou manuscrits. Le plus important a pour titre _La Nouvelle
Diplomatique_.

Dans le 18e sicle galement, vcut un personnage du mme nom et de la
mme famille. Toustain (Gaspard Franois) n  Richebourg, le 23 fvrier
1716, ayant embrass l'tat militaire, s'leva jusqu'au grade de
lieutenant des marchaux. Il avait fait avec distinction les campagnes
de 1733, 1741, 1756, bless deux fois  la bataille de Dettingen en
1743. La Rvolution, en dpit de ses loyaux services, lui supprima
(1792) la pension de retraite dont il jouissait depuis une anne 
peine. Bien plus, emprisonn comme suspect sous la Terreur, et menac de
perdre la vie, le vtran ne recouvra sa libert qu'aprs le 9
thermidor. Il mourut en avril 1799. Cet homme de guerre tait aussi un
homme d'tude: il cultivait les lettres avec zle; on a de lui plusieurs
dissertations qui prouvent de l'rudition, entre autres deux _Mmoires
sur Jeanne d'Arc_.




LA TRMOUILLE OU LA TRMOILLE

(LOUIS, SIRE DE)


Louis XI qui, d'aprs Commines, tait dou d'une sagacit si rare pour
juger des hommes ds leurs premires annes, avait devin ce que serait
un jour le jeune La Trmouille, venu  la cour pour tre l'un de ses
pages.

Ce jeune Louis, dit Bouchet, historien contemporain, fut amiablement
reu par le roi ( qui son pre n'avait pas os le refuser, quoiqu'il en
et bonne envie), et mis au nombre des enfants d'honneur. Et il les
surmonta bientt tous en hardiesse, finesse, cautelles et ruses, comme 
lutter, chasser, lancer la barre, chevaucher et tous autres jeux
honntes et laborieux, en sorte qu'on ne parlait en cour que du petit
Trmoille: dont le roi fut fort joyeux. Et lui voyant parfois faire ces
bons tours, disait aux princes et seigneurs de sa compagnie:

--Ce petit Trmoille sera quelquefois le soutnement (soutien) et la
dfense de mon royaume: je le veux garder pour un fort cu (bouclier)
contre Bourgogne[19].

Un autre jour, montrant le jeune page qui avait si bonne grce, beau
comme un semi-dieu, son corps tant de moyenne stature, ni trop grand ni
trop petit, bien organis de tous ses membres, la tte leve, le front
haut et clair, les yeux pers, le nez moyen et un peu aquilin, petite
bouche, son teint net et brun, plus tirant sur vermeille blancheur que
sur le noir, et les cheveux crpels et reluisant comme fin or, Louis
XI dit aux ambassadeurs du duc de Bourgogne:

La maison de Bourgogne a nourri et entretenu longtemps ceux de la
Trmoille, dont j'ai retir ce rejeton, esprant qu'il tiendra barbe aux
Bourguignons.

La Trmouille ne trompa point ces esprances, arriv promptement aux
premiers grades de l'arme, surtout aprs la mort de Louis XI, dont Jean
de Troyes, dans sa chronique, dit admirablement: Ce prince fut si
craint et redout qu'il n'y avait si grand en son royaume et mmement
ceux de son sang qui dormt ni repost srement en sa maison... Et avant
son dit trpas, fut moult (beaucoup) molest de plusieurs maladies pour
la gurison desquelles furent faites par les mdecins qui avaient la
cure de sa personne de terribles et merveilleuses mdecines.

La rgente Anne de Beaujeu, soeur et tutrice du jeune roi Charles VIII,
connaissait ds longtemps La Trmouille, et confiante en sa loyaut
comme en ses talents, elle lui donna le commandement des troupes royales
qui dfirent  Saint-Aubin-du-Cormier (Ile-et-Vilaine) l'arme des
grands seigneurs et des princes rvolts, dont le duc d'Orlans, depuis
Louis XII, tait le chef. Celui-ci se trouvait au nombre des
prisonniers.

Lors de l'expdition d'Italie par Charles VIII, La Trmouille avait
galement sous le roi le commandement en chef, et toujours il se montra
 la hauteur de sa position, tour  tour capitaine et soldat, et payant
au besoin de sa personne comme au passage de l'Apennin.

Lui-mme, dit Jean Bouchet, ses vtements laisss, fors chausses et
pourpoints, se mit  pousser aux charrois et porter gros boulets de fer,
en si grand labeur et diligence qu' son exemple la plupart de ceux de
l'arme, mmement les Allemands, de son grand et bon vouloir bahis, se
rangrent  cette oeuvre, et par ce moyen fut toute l'artillerie passe
par monts et valles avec les munitions.

... Et l'oeuvre mise  louable fin, le seigneur de La Trmoille, noir
comme un Maure, pour l'extnuante chaleur qu'il avait supporte, en fit
rapport au roi qui lui dit:

--Par le jourd'hui, mon cousin, vous avez fait plus que purent faire
oncques Annibal de Carthage, ni Jules Csar, au danger de votre personne
que ne voultes oncques pargner, dont vous sais  toujours gr.

La victoire de Fornoue (1495), le seul fait clatant de cette campagne,
fut due aux habiles dispositions de La Trmouille au moins autant qu'au
vaillant exemple donn par le monarque. Il en fut de mme de la bataille
d'Agnadel (1509), livre et gagne plus tard par Louis XII dans les
mmes conditions. C'est  propos de La Trmouille que ce prince, en
montant sur le trne, dit cette mmorable parole que l'histoire s'est
plu  enregistrer:

Le roi de France ne venge pas les querelles du duc d'Orlans. Si La
Trmoille a bien servi son matre contre moi, il me servira de mme
contre ceux qui seraient tents de troubler l'tat.

Le _Chevalier sans Reproche_, comme l'appelle Jean Bouchet, ne trompa
point ces esprances. Charg de nouveau par Louis XII (en 1500) du
commandement en chef de l'arme d'Italie, il conquit rapidement le
Milanais en faisant prisonniers Louis Sforce et son frre. En 1509,
repassant les monts avec le roi, il prit, comme nous l'avons dit, une
part glorieuse  la victoire d'Agnadel. Marignan, la _Journe des
Gants_, fut pour lui encore une illustre journe, mais aussi
douloureuse, car son fils unique, le prince de Talmont, s'tant lanc
trop avant, fut retir de la presse, navr de soixante-deux blessures,
dont plusieurs mortelles, et le lendemain il succomba. Le duc, malgr
son chagrin profond, sut ne point se laisser abattre; mais la mre du
jeune homme, Gabrielle de Bourbon, fut inconsolable: dont en son coeur
s'engendra une mortelle aposthume non curable aux remdes... Une fivre
lente accompagne de langueur, en decevant les mdecins, la conduisit
jusqu'au tombeau... Je n'oublierai, ajoute Jean Bouchet, sa trs-louable
mort, portant tmoignage de sa sainte vie... Quant au bon seigneur de La
Trmoille, fut son deuil si grand qu'il ne prenait repos assur ni
consolation pour laquelle il pt l'excs de ses soupirs modrer.

Nanmoins, trois ans aprs, il pousa par honneur, c'est--dire dans
l'espoir de laisser un hritier, la fille du duc de Valentinois dont le
chroniqueur ne parle pas avec moins de complaisance que de la premire
pouse. La jeune demoiselle tait humble sans rusticit, grave sans
orgueil, bnigne sans sottise, affable sans trop grande familiarit,
dvote sans hypocrisie, joyeuse sans folie et bien parlante sans fard de
langage, librale sans prodigalit et prudente sans prsomption. Une
merveille pour tout dire, et la perfection incarne si le portrait n'est
point flatt.

Pourtant le vieux guerrier n'hsita point  la quitter pour suivre le
roi Franois Ier en Italie. Il se trouvait prs du prince  la
bataille de Pavie (1525) et l fut abattu mort d'un coup d'arquebuse.
Et en la bataille de Pavie, dit  son tour Brantme, aprs avoir
combattu vaillamment et plus que son vieil ge ne lui concdait, il
mourut au champ de bataille et lit d'honneur, montrant par sa mort au
monde que si quelquefois les grands capitaines sont dfavoriss de la
fortune en quelques exploits, pourtant il ne les en faut blmer ni eux
ni leurs courages, ni leurs valeurs, mais que la fortune qui tient
toutes choses mondaines en sa main et se plat en faveur, en disgrce,
en gloire et dshonneur, les donne en abondance et en pargne, ainsi que
porte sa volont, aux uns et aux autres.

Or, le fidle Bouchet (qui sans doute se mlait de rimer) fit  La
Trmouille cette pitaphe:

    Au lit d'honneur il a perdu la vie,
    Le bon Louis Trmoille ci-gisant,
    Au dur conflit qui fut devant Pavie,
    Entre Espagnols et Franais par envie;
    Dont son renom en tous lieux est luisant.
    Il n'eut voulu mourir en languissant
    En sa maison, ni sous obscure roche,
    De lchet, comme il allait disant;
    Pour ce est nomm: _Chevalier sans Reproche_.

Molire dirait:

    La rime n'est pas riche et le style en est vieux.

Mais, au point de vue de l'histoire, ce document contemporain est
prcieux, et Clio s'accommode volontiers de ce qui ne suffirait pas  sa
soeur.

[19] _Vie de la Trmouille._




VAUCANSON


Il est des vocations innes, des natures heureuses, privilgies chez
lesquelles les aptitudes se trahissent par une facilit merveilleuse
pour le genre de travail qui veille leur gnie. Aussi l'effort ne leur
cote point et l'obstacle est pour eux un aiguillon. Ils produisent des
chefs-d'oeuvre comme l'arbre tout naturellement porte des fleurs et des
fruits, comme l'abeille dans ses courses matinales, fait le miel en
pompant le suc des fleurs. Tel un Giotto dessinant sur le sable les
chvres de son troupeau, avant de savoir mme ce que c'est que le
dessin; tel Pascal inventant, en quelque sorte, les mathmatiques; tel
enfin, Vaucanson devinant l'art de la mcanique, tmoin ce trait de sa
premire enfance, qu' l'envi nous racontent les biographes.

N  Grenoble, 24 fvrier 1690, d'une famille d'artisans, ou mieux de
petits bourgeois, il eut pour pre Jacques _Vocanson_ (car, d'aprs
l'acte de baptme relev sur les registres de la ville par M. Pilot,
telle serait la vraie orthographe du nom), pour mre Dorothe Lacroix.
Celle-ci, femme d'une pit svre, dit la _Biographie universelle_, ne
permettait  l'enfant d'autre distraction que celle de venir avec elle
le dimanche chez des dames d'une dvotion gale  la sienne. Pendant
leurs pieuses conversations, le jeune Vaucanson s'amusait  examiner, 
travers les fentes d'une cloison, une horloge place dans la chambre
voisine. Il en tudiait le mouvement, s'occupait  en dessiner la
structure et  dcouvrir le jeu des pices dont il ne voyait qu'une
partie. Cette ide le poursuivait partout. Enfin, il saisit tout d'un
coup le mcanisme de l'chappement qu'il cherchait depuis plusieurs
mois. Ds ce moment, toutes ses ides se tournrent vers la mcanique.
Il fit en bois, et avec des instruments grossiers, une horloge qui
marquait les heures assez exactement. Il composa pour une chapelle
d'enfant des petits anges qui agitaient leurs ailes, des prtres
automates qui imitaient quelques fonctions ecclsiastiques.

Ces premiers et tonnants rsultats taient faits pour l'encourager;
mais il dut, pour un temps, interrompre ses travaux pour d'autres
tudes, plac par ses parents dans le collge des Jsuites, o se fit
son ducation. On ne peut douter, d'ailleurs, que, pendant ses heures de
loisir, il ne continut ses travaux de prdilection. Il tait au collge
encore peut-tre, ou l'avait quitt rcemment, lorsqu'il entendit parler
d'une machine hydraulique projete par la ville de Lyon. Sa tte
aussitt s'enflamme; pendant plusieurs jours il s'absorbe dans une
proccupation profonde, il rflchit, il combine et, enfin, il excute
un modle de machine, qu'il n'osa prsenter crainte d'tre accus de
prsomption et de vanit. Mais venu  Paris quelque temps aprs, quelle
ne fut pas sa joie quand il constata que la fameuse _Samaritaine_,
aujourd'hui dtruite et que longtemps les Parisiens virent fonctionner
sur le Pont-Neuf, tait prcisment la machine qu'il avait imagine et
que, dans son mcanisme simple et ingnieux, elle amenait l'eau par les
mmes moyens.

Le jeune homme ne put se dfendre d'un mouvement de vive satisfaction,
mais exempt d'orgueil; comprenant que ses connaissances en anatomie, en
mcanique, etc., ne pouvaient lui suffire et qu'il avait beaucoup 
apprendre encore, car savoir sert beaucoup pour inventer, ainsi que
l'a dit Mme Stal; il se mit de nouveau et courageusement aux tudes
spciales. Il n'eut pas  le regretter; car son horizon s'agrandit et
une connaissance plus srieuse, plus complte de l'organisme humain,
comme des diverses sciences se rattachant de prs ou de loin  la
mcanique, donnrent une singulire lucidit  son esprit
d'investigation comme d'imitation; en voici la preuve!

Un jour qu'il se promenait dans le jardin des Tuileries, s'tant arrt
devant le _Flteur_, l'ide lui vint d'excuter une statue qui jouerait
des airs et,  l'aide d'un mcanisme intrieur, ferait ce que fait un
musicien vivant. Tout plein de ce projet, en rentrant  la maison, chez
un oncle qui lui donnait l'hospitalit, il en parla avec un enthousiasme
qui, par malheur, trouva peu d'chos. L'oncle, en homme positif, lui
dit:

--Tu es fou, mon neveu, de rver de telles chimres! Si c'est l tout le
fruit de tes lectures et de tes expriences, en vrit, je ne t'en fais
point compliment, et je ne puis m'empcher de dire qu'il est fcheux de
te voir ainsi perdre un temps que tu pourrais mieux employer. En ce qui
me concerne, je m'opposerai trs-fermement  la mise  excution de ce
projet extravagant, qui ne pourrait qu'entraner inutilement des
sacrifices considrables. Tu n'as donc pas  compter sur moi, au
contraire.

Tout confus de ces reproches assez rudement formuls, Vaucanson, quoique
 regret, n'insista point; mais, toutefois, il n'abandonna pas son ide,
et trois ans aprs, pendant une maladie qui le retint de longs jours,
soit au lit, soit dans sa chambre, il revint  son projet, qu'il
ralisa. Telle tait la nettet de sa conception et la lucidit de sa
pense, que la machine put tre excute sur ses dessins par divers
ouvriers qui ne se connaissaient point entre eux, et dont chacun excuta
telle ou telle partie du mcanisme. Or, toutes ces parties runies
s'embotrent, se soudrent si parfaitement, aprs avoir t mises
chacune en sa place, qu'au premier ordre de l'inventeur, elles
fonctionnrent avec une merveilleuse rgularit. On vit les mains et les
doigts du _Flteur_ remuer en cadence comme ceux d'un musicien ordinaire
et la flte fit entendre des sons harmonieux et non diffrents de ceux
d'une flte relle. Le domestique de Vaucanson, seul prsent  cette
premire exprience, et que la curiosit avait port  se cacher dans
l'appartement derrire un rideau de lit, saisi d'une sorte de terreur
semblable  celle qui ptrifia Sganarelle quand il vit la statue du
commandeur incliner la tte, ne put retenir un cri et vint perdu se
jeter aux pieds de son matre, qu'il jugeait un vrai sorcier. Vaucanson,
tout  la joie de sa dcouverte, et avec des larmes dans les yeux,
l'embrassa en murmurant comme Archimde: _Eureka! Eureka!_ Je l'ai
trouv! je l'ai trouv!

Aprs cette machine, l'inventeur fit un automate qui jouait  la fois
du tambourin et du galoubet; puis deux canards si parfaitement imits
qu'on les voyait agiter les ailes, la queue, les pattes, en un mot
barboter dans la mare, prendre ensuite dans l'auge le grain et, en
remuant le col, l'avaler. Ce grain subissait dans leur estomac une
espce de trituration et passait ensuite dans les intestins, suivant
ainsi tous les degrs de la digestion animale.

Ces curieuses inventions firent connatre au loin le nom de l'habile
mcanicien, et le roi de Prusse, Frdric II, qui cherchait  attirer
dans ses tats les hommes clbres en tout genre, lui fit faire, en
1740, des offres magnifiques que Vaucanson, par l'inspiration d'un
patriotisme que tous n'imitrent pas, dclina noblement; il refusa de
quitter la France. Il en fut rcompens; car, peu de temps aprs, le
cardinal de Fleury, qui sans doute avait t instruit de ce gnreux
refus, nomma Vaucanson inspecteur en chef des manufactures de soie.
Cette position permit au savant d'appliquer son gnie d'invention  des
rsultats utiles, pratiques. Il imagina, d'aprs ce qu'on nous apprend,
des machines propres  donner  volont de l'apprt aux diverses espces
de soie,  rendre cet apprt gal pour toutes les bobines ou tous les
cheveaux d'un mme travail, et pour toute la longueur du fil qui
formait chaque bobine ou chaque cheveau. Il imagina de plus les
instruments ncessaires pour excuter avec rgularit et d'une manire
uniforme les diffrentes parties de ces machines. Ainsi une _chane_
sans fin donnait le mouvement  son moulin  organsiner; il inventa une
machine pour fermer la chane de mailles toujours gales: elle est
regarde comme un chef-d'oeuvre.

Mais des intrts menacs, ou du moins qui croyaient l'tre par ces
inventions, s'inquitrent, s'irritrent et peu s'en fallut qu'il n'en
cott cher  l'inventeur. Vaucanson tant venu  Lyon pour les besoins
de son inspection, les ouvriers en soie furent prvenus de son arrive.
Aussitt la fermentation commence dans les ateliers que bientt on
dserte.

--Cet homme, murmurent les meneurs, ou plutt ce diable, par ses
inventions maudites qui tendent  rendre les mtiers inutiles, veut nous
ter notre pain et nous rduire  l'aumne, le souffrirons-nous, le
souffrirons-nous?

--Non, non, vengeance, vengeance!

Sur ces entrefaites, Vaucanson arrive au milieu des groupes, soit par un
effet du hasard, soit par un dessein prmdit, afin de les clairer et
de dmontrer aux ouvriers que leurs alarmes n'taient nullement fondes
et qu'ils se mprenaient sur la nature de ses inventions. Il se voit
accueilli par des injures et des hues, puis les pierres commencent 
pleuvoir. Contraint  la retraite par cette grle de projectiles dont
plus d'un l'atteint, il lance en fuyant, comme le Parthe, sa flche,
c'est--dire cette menace aux assaillants:

--Vous prtendez que vous seuls tes capables d'excuter un dessin; eh
bien! je prouverai le contraire, car j'en chargerai un ne.

En effet, bientt aprs, il fit construire une machine avec laquelle un
ne excutait un dessin  fleurs et par l coupa court aux intrigues
dont le gouvernement se voyait assig et qui avaient pour but d'obtenir
de nouveaux privilges pour les fabriques, dont les ouvriers,
disait-on, pour excuter leurs travaux, devaient tre dous d'une
intelligence peu commune.

Vaucanson s'occupa ensuite d'un automate des plus curieux et dans
l'intrieur duquel on devait voir s'oprer tous les phnomnes de la
circulation du sang, cette rcente et admirable dcouverte d'Harvey. Le
roi Louis XV avait fort encourag l'artiste (on peut certes lui donner
ce nom), dans l'excution de ce travail qui inspirait  Voltaire ces
vers qui ne sont point des pires qu'il ait faits:

    Le hardi Vaucanson, rival de Promthe,
    Semblait, de la nature imitant les ressorts,
    Prendre le feu des cieux pour animer les corps.

Comme posie c'est pauvre sans doute, mais il y a du vrai dans la
pense. Vaucanson cependant n'acheva pas cette machine, dgot, dit-on,
par les lenteurs qu'prouvaient les ordres du roi: c'est--dire qu'il ne
touchait pas l'argent qui lui avait t promis. Cette bureaucratie est
toujours et en tout temps la mme.

Attaqu par une cruelle maladie, dont il souffrit pendant plusieurs
annes, Vaucanson, presque jusqu'au dernier jour, s'occupa de ses
travaux et en particulier de l'excution d'une machine invente pour
composer la chane sans fin. De son lit de douleur, o il languit
pendant dix-huit mois, il surveillait le travail des ouvriers, rptant
incessamment:--Htez-vous, htez-vous! pas de temps  perdre; je ne
vivrai pas assez peut-tre pour expliquer toute mon ide.

Enfin son tat s'aggravant de plus en plus, il prta l'oreille aux
exhortations de parents chrtiens qui, avec le courage et la sincrit
de la vraie affection, lui rappelaient ces croyances et ces devoirs
qu'il avait un peu trop ngligs, soit par l'entranement de la science,
soit par l'influence de certaines et fatales amitis. Docile  leurs
conseils, il accueillit avec reconnaissance la visite du prtre auquel
il se confessa et mrita que sur sa tombe, place dans l'glise
Sainte-Marguerite, on inscrivt cette pitaphe:

_Bonis omnibus, pietate, caritate, verecundi, flebilis._

Vaucanson, par son testament avait lgu son cabinet  la reine
Marie-Antoinette. Par suite de regrettables malentendus, le legs n'ayant
point t accept, le cabinet fut dispers et les merveilles qui le
composaient se trouvent aujourd'hui dans les divers muses de l'Europe.

Une jolie anecdote pour terminer. Vaucanson,  la demande de Marmontel,
avait fait pour la _Cloptre_ de celui-ci, tragdie plus que mdiocre,
un aspic qui sifflait en mordant le sein de la reine.

--Que pensez-vous de cette pice? demanda un spectateur  son voisin.

--Moi, je suis de l'avis de l'aspic! fut-il rpondu.

Ce mot inspira-t-il  Lebrun son pigramme?

    Au beau drame de Cloptre
    O fut l'aspic de Vaucanson,
    Tant fut siffl qu' l'unisson
    Sifflaient et parterre et thtre;
    Et le souffleur, oyant cela,
    Croyant encor souffler, siffla.




SAINT VICTOR


Peu aprs le massacre de la lgion thbaine, le csar Maximien vint 
Marseille o, comme la bte froce plus terrible quand elle a got du
sang, il dclara avec une fureur nouvelle la guerre aux chrtiens, aux
_Christocoles_, comme il les appelait par drision. Ds le lendemain de
son arrive, il fait annoncer que tous ceux qui refuseront de sacrifier
aux idoles priront par les plus cruels supplices. Au milieu de la
consternation que ces menaces rpandent dans la ville, Victor, soldat
chrtien que la foi rend intrpide, court de maison en maison, pour
raffermir et consoler ses frres. Arrt dans ce pieux office, il est
tran devant le tribunal militaire o d'un visage assur, d'une voix
ferme, il se dclare hautement, hardiment chrtien. Alors du milieu de
la multitude paenne qui se pressait autour du tribunal, s'lvent des
cris et des murmures qui bientt sont des maldictions et des outrages.
Le prfet militaire ordonne que la cause, la premire sans doute depuis
l'entre du Csar, soit renvoye  celui-ci. Victor en effet comparat
devant Maximien qui, tour  tour employant les promesses et les menaces,
le presse de sacrifier aux idoles; mais le martyr ne rpond  ces
sollicitations que par une gnreuse profession de foi:

--Je suis le soldat du Christ, dit-il, de Jsus, Seigneur et Sauveur,
qui par amour pour nous s'est fait homme! Mort parce que lui-mme l'a
voulu de la main des impies, et ressuscit le troisime jour par la
toute puissance de sa vertu divine, il est remont au ciel o il rgne
et rgnera ternellement. Lui seul est Dieu, lui seul mrite nos
adorations et nos hommages!

Maximien, plein de colre, ordonne que le brave soldat soit  l'instant
dpouill de ses vtements et qu'on lui te ses armes. Aprs cette
espce de dgradation, le lgionnaire, les mains lies derrire le dos,
devra tre promen par toute la ville pour y tre livr aux rises et
aux insultes de la populace. Mais Victor, le front serein, souriait aux
insulteurs dont plusieurs aux outrages joignaient les coups, et
s'applaudissait de souffrir pour Jsus-Christ.

Aprs qu'il et t ainsi quelque temps le jouet de cette sauvage
multitude, le Martyr, souill de boue et de crachats, tout dchir et
tout sanglant, est ramen au tribunal du prfet militaire. L de nouveau
on le presse de sacrifier aux idoles:

Aprs avoir appris par une premire exprience, lui dit le prsident,
ce qu'il en cote de dsobir en oubliant ce que tu dois  Csar et  la
Rpublique, oseras-tu bien t'obstiner encore? Seras-tu assez aveugle
pour ddaigner la faveur des Dieux et celle de notre invincible prince,
assez insens pour sacrifier toutes les joies du monde, la gloire,
l'honneur et la vie mme qui est d'un si grand prix,  je ne sais quel
Jsus, obscur malfaiteur que les Juifs eux-mmes, ses compatriotes, ont
crucifi? Voudras-tu de gat de coeur attirer sur toi la colre des
Dieux et des hommes; et, en dsesprant tous ceux qui te sont chers, te
condamner toi-mme  la plus cruelle des morts? Va, crois-moi plutt,
renonce  cette chimre d'un Dieu que tu n'as jamais vu, qui toujours
d'ailleurs a vcu pauvre et misrable, et par sa triste fin a prouv
combien faible tait sa puissance. Si tu obis, non-seulement par cet
acte de sagesse tu vites l'horreur des supplices, mais tu t'acquiers la
bienveillance de Csar et tu peux esprer de te voir un jour port aux
plus hauts honneurs. Que si follement au contraire tu t'obstines,
malheur  toi, malheur! Pour cette gloire chimrique que tu rves, il
faut t'attendre au sort du Crucifi et mme  une destine pire.

Victor inbranlable, et le coeur plein de l'esprit divin qui se reflte
sur son visage intrpide, rpond:

Pourquoi ces injustes reproches au sujet de Csar et de la Rpublique;
jamais je n'oubliai, le ciel m'en est tmoin, ce que je dois  l'une et
l'autre. Chaque jour, je prie, matin et soir, pour le salut de notre
prince et la conservation de tout l'empire; chaque jour, devant Dieu
j'immole ces hosties spirituelles pour la prosprit de l'tat.

Aprs avoir montr ce qu'taient les faux dieux, tous abominables et
infmes non moins qu'impuissants, le Martyr repousse loquemment les
attaques diriges contre Jsus-Christ qu'il glorifie en ces termes:

Oui, ce doux Sauveur s'est fait homme, mais, en se revtant de notre
chair mortelle, il n'a rien perdu de sa divinit; car, dans les
merveilles de sa vie, il nous a laiss un modle accompli de toutes les
vertus, un immortel exemple  imiter. S'il a voulu tre ici bas le plus
pauvre de tous, lui si riche, c'est afin d'enrichir les indigents. Par
sa mort glorieuse et toute volontaire, il a acquitt pour toujours notre
dette envers son pre. Oh! qu'elle est riche cette pauvret qui, quand
il lui a plu, sut nourrir tout un peuple avec quelques poissons! Qu'elle
est forte cette faiblesse qui a guri tant de langueurs et tant
d'infirmits! Qu'elle est vivante cette mort qui nous ressuscite, nous
tous qui croyons!

Et, pour que vous ne puissiez douter de la vrit de toutes ces choses,
elles ont t prdites ds le commencement et appuyes par un grand
nombre de miracles. Puis, si vous savez en bien juger, combien il est
grand celui  qui tout l'univers obit! celui dans lequel il n'y a ni
ombre ni dfaut, dont la charit accueille tous ceux qui le veulent et
dont nul ne peut tromper l'infaillible justice.

Lequel de vos dieux lui est semblable? Lequel peut lui tre compar?
Lui qui a fait les cieux et la terre et tout ce qu'ils renferment selon
la parole du prophte. Les dieux des nations au contraire ne sont que
des dmons et ils brlent et brleront ternellement dans les flammes
inextinguibles avec leurs adorateurs.

C'est pourquoi, vous tous, hommes prudents, hommes doctes, dans la
plnitude de votre raison et le calme de votre esprit (afin de ne pas
vous perdre  jamais), examinez la vrit de ce que je vous dclare et
dont vous serez bientt, Dieu aidant, convaincus. Et alors obissez 
votre trs saint, trs clment, trs juste Crateur et Sauveur, dont
l'humilit, si vous adhrez de coeur  sa loi, vous lvera, dont la
pauvret vous enrichira, dont la mort vous fera vivre de la vraie vie en
attendant la gloire de la bienheureuse immortalit.

Ce discours du nouvel tienne ne fit qu'irriter davantage les juges et
l'auditoire. Astrius, le juge principal, ordonne que Victor soit mis 
la torture. Pendant que les bourreaux dchiraient ses membres sanglants,
le saint Martyr, les yeux levs au ciel, remerciait Jsus de l'prouver
par ces souffrances qu'il bnissait comme une grce. Alors le divin
Sauveur, attendri par ce zle sublime, apparut  son vaillant athlte,
et, lui montrant le signe de la victoire, la croix qui rayonnait entre
ses mains divines, il dit:

--Paix  toi, Victor, je suis Jsus qui souffre dans mes saints les
tourments et les injures. Continue et sois ferme; moi qui suis ta force
dans le combat, je serai ta rcompense aprs la victoire.

 la voix du Sauveur, les souffrances du Martyr cessrent soudain. Son
coeur fut inond d'une joie cleste qui faisait resplendir son visage et
s'exhalait en actions de grces pour son divin Visiteur.

Les licteurs, puiss de fatigue autant qu'tonns de voir la
merveilleuse constance du Martyr, durent s'arrter. Victor fut conduit 
la prison et jet dans un cachot, lieu horrible o le jour n'arrivait
pas, o l'air manquait. Mais l encore, il se vit fortifi par les
consolations divines; des anges, envoys par le Sauveur, vinrent le
visiter, et, au milieu de la nuit la plus profonde, la prison s'illumina
soudain d'une clart cleste. Trois soldats prposs  la garde de
Victor, blouis de cette lumire miraculeuse, tombent aux pieds du
martyr, et se frappant  l'envi la poitrine, en confessant Jsus
crucifi, ils demandent le baptme. Victor, dlivr dj de ses chanes,
aprs avoir instruit en quelques mots, comme les circonstances le
permettaient, les nouveaux convertis, les conduit  une fontaine voisine
et rpand tour  tour sur leurs ttes, pieusement inclines, l'eau qui,
par la vertu des paroles saintes, fait les paens enfants de l'glise;
puis tous reviennent  la prison. Le matin venu, la nouvelle de cette
prodigieuse conversion se rpandit dans toute la ville. Maximien, l'un
des premiers, en est instruit; transport d'une rage nouvelle, forcen
de colre, surtout contre Victor qu'il accuse de ce qu'il appelle la
trahison des autres, il fait venir le Martyr et les soldats convertis en
sa prsence et leur ordonne de sacrifier immdiatement, montrant tout
prts les bourreaux arms du glaive en cas de refus.

--Nous sommes chrtiens, rpondent avec Victor les nouveaux convertis,
Alexandre, Flicien, Longin; nous ne manquerons pas aux promesses de
notre rcent baptme! Nous ne pouvons offrir l'encens aux idoles.

Les trois soldats  l'instant sont gorgs; mais Victor est rserv  de
plus cruelles preuves. On le livre aux licteurs qui, arms de nerfs de
boeufs et de btons, le frappent furieusement et sans relche. Mais le
sang coule en vain, les instruments du supplice tombent par la fatigue
des mains des bourreaux sans qu'ils aient pu triompher de la constance
du Martyr. On le reconduit dans sa prison. Trois jours aprs, Maximien
le fait amener de nouveau devant lui, puis il ordonne qu'un autel de
Jupiter soit apport. Alors s'adressant  Victor:

--Offre l'encens au grand Jupiter, et, par cet honneur rendu au
Souverain des Dieux, rachte ton crime et rentre en grce auprs de
nous.

Victor garde le silence, mais tout bouillant au dedans d'une gnreuse
colre, il s'avance comme pour obir vers l'autel que portait le prtre
et d'un coup de pied il le jette  quelques pas. Maximien, par la
violence de sa colre, reste quelques instants muet et comme interdit,
puis avec un geste terrible, il crie aux licteurs:

--Qu'on coupe le pied du sacrilge!

L'ordre est excut. Pendant la cruelle opration, le Martyr, joignant
les mains, le visage radieux, s'applaudit de pouvoir offrir au Seigneur
Jsus ce sanglant dbris comme les prmices de son corps.

Le Csar cependant regardait d'un oeil farouche le Martyr, et paraissait
hsiter, sans doute incertain sur le choix du supplice qui pourrait
rendre la mort plus douloureuse. Enfin, comme fix, il sourit d'une
faon sinistre et dit aux licteurs:

-- la Boulangerie publique cet impie et qu'il soit broy sous les
meules. Allez!

Les licteurs s'loignent entranant ou plutt portant Victor, toujours
calme et souriant, et qu'on peut suivre  la trace du sang qui coule 
flots de l'horrible blessure. Le Martyr n'a pas l'air de s'en
apercevoir. On arrive  la Boulangerie publique o de lourdes meules,
mises en mouvement par une machine et par des esclaves, servaient 
broyer le grain qu'on versait par monceaux sur l'arne.  la place du
grain, c'est Victor qu'on tend sur la dalle o la meule passe et
repasse; bientt on entend crier les os du Martyr et son sang jaillit
de tous les membres et du tronc, comme le jus sort des raisins mrs
quand on les foule. Et le Martyr, les mains jointes, autant qu'il le
peut, continue  prier. Mais soudain on entend un affreux craquement;
les meules s'arrtent et les esclaves font de vains efforts pour les
branler. Ils y renoncent bientt en reconnaissant que la machine, par
un miracle  ce que crurent les chrtiens, s'tait brise soudainement.
Cependant le Martyr respirait encore et ses regards toujours aussi
sereins disaient assez que dans ce corps, qui n'tait plus que tronons
et dbris, l'me, comme dans une forteresse ruine la sentinelle
hroque, l'me restait invaincue. Le Martyr n'eut pas besoin de ranimer
son courage pour le dernier combat que devait couronner la victoire. Un
licteur s'tant approch:

--Par Jupiter, s'cria-t-il, il vit encore; mais ses membres sont donc
d'airain ou de fer! Nous allons voir pourtant.

Et d'un coup de hache, il spara la tte du saint de son corps, si l'on
pouvait appeler encore de ce nom cette masse informe et sanglante
aplatie par la meule. Au mme instant, on entendit une voix cleste qui
disait:

--Heureux Victor, tu as vaincu, tu as vaincu!

Maximien cependant n'tait point satisfait encore; car il lui fallait
bien confesser sa dfaite. Esprant au moins triompher des morts
puisqu'il n'avait pu vaincre les vivants, il ne permit pas qu'on
ensevelt les corps des Martyrs.

--Non, dit-il, on sait la folie des Christocoles qui en feraient des
reliques et des dieux  leur mode. Que les corps des rebelles soient
jets  la mer pour tre la pture des poissons, digne spulture de ces
impies.

L'ordre fut excut; mais les anges du Seigneur veillaient sur les
saintes dpouilles et, protges par eux, elles furent portes
rapidement vers le rivage oppos o de pieux chrtiens s'empressrent de
les recueillir. On les dposa avec les crmonies accoutumes au fond
d'une crypte creuse dans le rocher; et l Dieu glorifia ses hros par
de nombreux miracles dus  leur intercession[20].

[20] _Acta Sanctorum._




VILLE-HARDOUIN


La famille de Ville-Hardouin, une des plus illustres de la Champagne,
habitait le chteau de ce nom,  une demi-lieue de l'Aube, entre Arcis
et Bar. C'est l que naquit Geoffroy vers 1164, d'autres disent 1167.
Lorsque Foulques, cur de Neuilly, prcha la quatrime croisade,
Geoffroy, chef de la famille, remplissait les fonctions de marchal de
Champagne et son noble caractre lui avait conquis l'estime universelle.
L'un des premiers, il prit la croix  l'exemple du jeune et brillant
Thibaut, comte de Champagne, son suzerain et chef dsign de la
croisade. Mais Thibaut ne devait pas voir la Terre Sainte. Pendant qu'il
faisait ses prparatifs de dpart, tomb malade, il se mit au lit et,
peu de temps aprs, il serrait pour la dernire fois la main au marchal
de Champagne qui nous a racont cette mort prmature en quelques lignes
mues.

La croisade perdait ainsi son chef et plusieurs semblaient dcourags;
mais Ville-Hardouin, non moins loquent et insinuant que brave,
diplomate autant que guerrier, sut runir en faisceau toutes les
volonts dj dtournes de leur but. Envoy en ambassade  Venise, il
se concilia la sympathie du doge et des snateurs, et obtint, avec les
navires de transport ncessaires aux croiss, des secours considrables
en hommes et chevaux. Le doge Dandolo lui-mme, vieillard presque
octognaire, voulut commander les troupes de la Rpublique, et prit en
grande affection le marchal ce qui aplanit bien des difficults. On
sait que, par un concours inattendu de circonstances et certaines
ambitions aidant, la croisade, dtourne de son premier but, aboutit 
la prise de Constantinople et  la fondation d'un empire latin dans
cette ville en faveur de Baudouin, comte de Flandre. Aprs un rgne fort
court, celui-ci eut pour successeur son frre Henri, gendre du marquis
de Montferrat, Boniface, qui avait t le chef de la croisade en
remplacement de Thibaut, et au lendemain de la victoire, avait obtenu
pour sa part la royaut ou principaut de Thessalonique. Il tenait
Ville-Hardouin en trs haute estime, et l'appelant dans son royaume, il
lui fit don de plusieurs cits formant ensemble un domaine considrable
o le marchal de Champagne mourut en 1213.

Ce serait ici le lieu, dit excellemment Du Cange dans son _loge de
Ville-Hardouin_[21], d'taler les belles qualits qui le firent admirer
et le rendirent recommandable mme parmi les trangers: sa pit envers
Dieu, sa prudence et sa dextrit dans les affaires qui le firent
rputer, en plusieurs occasions o il porta la parole, comme le mieux
disant, le plus loquent et le plus judicieux de son temps, son courage
et son adresse dans la conduite des armes, sa fidlit inviolable
envers ses princes, et tant d'autres vertus qui clatent dans toute la
suite de l'_Histoire_ qu'il a dresse non tant de cette fameuse
conqute, comme de ses belles actions, lesquelles toutefois il a
dcrites avec tant de retenue et de candeur qu'il est ais de juger
qu'il en a plus pass sous silence qu'il n'en a mis au jour. Mais il
suffit que lui-mme ait dress matire  ses louanges et qu' l'exemple
de ces grands capitaines des sicles passs qui ont mieux aim rdiger
eux-mmes les principales actions de leur vie que d'en laisser la charge
 des crivains ignorants, il ait laiss  la postrit de quoi relever
sa mmoire par ce monument qui durera plus que le marbre et le bronze.

Citons, comme un spcimen du langage de Ville-Hardouin, ce passage
relatif  la prise de Constantinople. Il suffira de modifier non le
style, mais l'orthographe, pour qu'il soit intelligible  la plupart des
lecteurs. .... Et les autres gens, qui furent espandus parmi la ville,
gagnrent. Et fut si grand le gain fait que nul ne vous en saurait dire
la fin, et d'or et d'argent, et vaisselemente, et de pierres prcieuses,
et de corps saints (reliques), et de draps de soie, et de robes vaires
(multicolores), grises et hermines, et tous les chers avoirs qui oncques
furent trouvs en terre. Et bien tmoigne Geoffroy de Ville-Hardouin, le
marchal de Champagne,  son escient et pour vrit, que, puis que le
monde fut estor (cr), ne fut tant gagn en une ville. Chacun prit
htel tant comme lui plut, car il y en avait assez.

Ainsi se hbergrent les plerins (croiss) et les Vnitiens. Et fut
grande la joie de l'honneur et de la victoire que Dieu leur avait
donne. Et bien en durent Notre-Seigneur louer, car ils n'avaient pas
plus de _vingt mille_ hommes d'armes, et par l'aide de Dieu, en avaient
pris plus de _trois cent_ mille, et en la plus forte ville du monde qui
grande ville fut et la mieux ferme.

Lors fut cri par tout l'ost, de par le marquis de Montferrat, qui sire
(chef) tait de l'arme et des autres barons: que tous les avoirs qu'ils
avaient gagns fussent apports ensemble, si comme ils l'avaient assur
et jur et fait sous peine d'escommuniement. Et furent nomms le lieu en
trois glises; et le mit-on en la garde des Franais et des Vnitiens et
des plus loyaux qu'on put trouver. Lors commencrent  apporter le gain
et mettre ensemble. Les uns apportrent bien, les autres mauvaisement;
car convoitise, qui est racine de tous maux, ne leur laissa (permit).
Ainsi commencrent d'ici en avant les convoiteux  retenir des choses et
Notre Sire les commena moins  aimer qu'il n'avait devant fait. Ha!
comme ils s'taient loyalement maintenus jusqu' ce point! Et Notre Sire
leur avait bien montr, car de toutes leurs affaires les avait Dieu
exaucs et honors sur toutes les autres gens. Et maintes fois ont mal
les bons pour les mauvais.

Au fond, ce qui ressort le plus clairement de ce rcit, c'est que la
grande cit prise par les croiss fut entirement pille. C'tait le
droit de la guerre  cette poque. Il faut se fliciter que le progrs
des moeurs condamne de plus en plus aujourd'hui ces faons d'agir, et
que les nations civilises soient unanimes  considrer le pillage d'une
ville, d'une capitale en particulier, comme un procd sauvage, un abus
odieux de la victoire qui ferait honte  Attila lui-mme. Revenons au
Chroniqueur.

Voici, pour terminer, le dramatique rcit de la mort du marquis du
Montferrat, tu malheureusement dans une rencontre: Et quand le marquis
fut  Messinople (Mosynopolis) ne tarda plus que six jours qu'il fit une
chevauche par le conseil des Grecs de la terre, en la montagne de
Messinople, plus d'une grande journe loin. Et comme il eut t en la
terre et vint au partir, les Bougres (Bulgares) se furent assembls de
la terre; et virent que le marquis tait avec peu de gens; et vinrent de
toutes parts et l'assaillirent  l'arrire-garde. Et quand le marquis
out le cri, si sali (sauta) en un cheval tout dsarm une glave[22] en
sa main. Et quand il vint l o ils taient assembls, 
l'arrire-garde, si leur courut sus et les cacha (rejeta) une grande
pice arrire. L fut fru d'une sagette (_flche_) parmi le gros du
bras et sous l'paule mortellement, si qu'il commena moult  rpandre
de sang. Et quand sa gent virent ce si se commencrent fort  esmayer
(effrayer) et  dconfire et mauvaisement maintenir. Et cil (ceux) qui
furent entour le marquis le soutinrent. Et il perdit moult de sang. Si
commena  pmer. Et quand ses gens virent qu'ils n'avaient nulle aide
de lui si se commencrent  dconfire (dbander) et  lui laisser. Ainsi
furent dconfits par cette msaventure et cils qui restrent avec lui
furent morts. Et le marquis eut la tte coupe; et la gent du pays
envoyrent  Johannis (roi des Bulgares) la tte et ce fut une des plus
grandes joies qu'il eut oncques. Hlas! quel dommage en eut l'Empereur
et tous les latins de la terre de Roumanie, de tel homme perdre par
telle msaventure, un des meilleurs chevaliers et des plus vaillants et
des plus larges (gnreux) qui fut au remanant (reste) du monde. Et
cette msaventure si advint en l'an de l'Incarnation mil deux cent
sept.

Ce rcit termine l'_Histoire de la Conqute de Constantinople_, par
Ville-Hardouin. La premire dition imprime parut  Venise en 1573; la
seconde, faite d'aprs celle-ci sans doute, fut publie  Paris en 1585.

[21] En tte de son dition de la _Chronique de Ville-Hardouin_.

[22] Espce d'pieu  bout ferr.




SAINT VINCENT DE PAUL

I


Cet homme de Dieu qu'on pourrait appeler, si l'expression ne semblait
hasarde, un saint surtout moderne, naquit, le 24 avril 1576, 
Ranquine, petit hameau du canton de Pouy, prs de Dax (Landes). Son pre
se nommait Guillaume de Paul et sa mre Bertrande de Moras. Ses
premires annes, dit Godescard, se passrent  garder le troupeau de
son pre qui, apercevant en cet enfant de bndiction les dispositions
les plus rares, se dtermina  le faire tudier et le mit en pension
chez les cordeliers d'Acqs. Abelly, le bon vque, de Rodez,
contemporain et ami de Vincent de Paul, et auteur d'une vie du Saint qui
passe pour un des chefs-d'oeuvre du genre, Abelly dit mieux encore:
Quoique les perles naissent dans une nacre mal polie et souvent toute
fangeuse, elles ne laissent pas que de faire clater leur vive blancheur
au milieu de cette bourbe qui ne sert qu' en relever le lustre et faire
mieux connatre leur valeur. La vivacit d'esprit dont Dieu avait dou
notre jeune Vincent, commenant  paratre parmi ces bas emplois o il
tait occup, elle en fut d'autant plus remarque; et son pre reconnut
bien que cet enfant pouvait faire quelque chose de meilleur que de
mener patre les bestiaux!

Ses progrs furent tels qu'au bout de quatre annes, il entrait comme
prcepteur chez M. de Commet, avocat de la ville. Son sjour dans cette
maison fut assez court malgr la grande estime qu'on lui tmoignait; il
en sortit  l'ge de vingt ans pour se rendre  Toulouse o il fit son
cours de thologie. Sous-diacre et diacre en 1598, il fut ordonn prtre
deux ans aprs.

En 1605, il dut faire un voyage  Marseille pour y recevoir une somme de
1500 livres qu'un ami lui avait lgue. Or, voici ce qui au retour lui
arriva et ce qu'il nous a racont lui-mme avec une singulire vivacit
de style et un rare bonheur d'expressions:

Je m'embarquai, dit-il, pour Narbonne, pour y tre plutt et pour
pargner, ou pour mieux dire, pour n'y jamais tre et pour tout perdre.
Le vent nous fut autant favorable qu'il fallait pour nous rendre ce
jour-l  Narbonne, qui tait faire cinquante lieues, si Dieu n'et
permis que trois brigantins turcs, qui ctoyaient le golfe de Lyon pour
attraper les barques qui venaient de Beaucaire, ne nous eussent donn la
chasse et attaqus si vivement que, deux ou trois des ntres tant tus
et le reste bless, et mme moi qui eus un coup de flche qui me servira
d'horloge tout le reste de ma vie, n'eussions t contraints de nous
rendre  ces flons. Les premiers clats de leur rage furent de hacher
notre pilote en mille pices, pour avoir perdu un des principaux des
leurs, outre quatre ou cinq forats que les ntres turent; cela fait,
ils nous enchanrent, et aprs nous avoir grossirement panss, ils
poursuivirent leur pointe faisant mille voleries, donnant nanmoins
libert  ceux qui se rendaient sans combattre, aprs les avoir vols;
et enfin chargs de marchandises, au bout de sept ou huit jours, ils
prirent la route de Barbarie, tanire et splonque de voleurs sans aveu
du Grand-Turc, o tant arrivs il nous exposrent en vente avec un
procs-verbal de notre capture, qu'ils disaient avoir t faite dans un
navire espagnol, parce que sans ce mensonge nous aurions t dlivrs
par le consul que le roi tient dans ce lieu l, pour rendre libre le
commerce aux Franais.... Les marchands nous vinrent, sur la place,
visiter tout de mme qu'on fait  l'achat d'un cheval ou d'un boeuf,
nous faisant ouvrir la bouche pour voir nos dents, palpant nos ctes,
sondant nos plaies, et nous faisant cheminer le pas, trotter et courir,
puis lever des fardeaux, et puis lutter pour voir la force d'un chacun
et mille autres sortes de brutalits.

Je fus vendu  un pcheur qui fut contraint de se dfaire bientt de
moi, pour n'avoir rien de si contraire que la mer; et depuis, par le
pcheur  un vieillard, mdecin spagirique, souverain tireur de
quintessences, homme fort humain et traitable lequel,  ce qu'il me
disait, avait travaill l'espace de cinquante ans  la pierre
philosophale. Il m'aimait fort et se plaisait  me discourir de
l'alchimie, et puis de sa loi,  laquelle il faisait tous ses efforts
pour m'attirer, me promettant force richesses et tout son savoir. Dieu
opra toujours en moi une croyance de dlivrance par les assidues
prires que je lui faisais, et  la Vierge-Marie, par la seule
intercession de laquelle je crois fermement avoir t dlivr.
L'esprance donc et la ferme croyance que j'avais de vous revoir,
Monsieur, me fit tre plus attentif  m'instruire du moyen de gurir la
gravelle, en quoi je lui voyais journellement faire des merveilles; ce
qu'il m'enseigna et mme me fit prparer et administrer les ingrdiens.

Je fus donc avec ce vieillard depuis le mois de septembre 1605 jusqu'au
mois d'aot 1606, qu'il fut pris et men au Grand-Sultan, pour
travailler pour lui, mais en vain; car il mourut de regret par les
chemins. Il me laissa  un sien neveu, vrai anthropomorphite, qui me
revendit bientt aprs la mort de son oncle... Un rengat de Nice, en
Savoie, ennemi de nature, m'acheta et m'emmena en son temar (lisez
timar), ainsi s'appelle le bien que l'on tient comme mtayer du
Grand-Seigneur, car l le peuple n'a rien, tout est au Sultan: le temar
de celui-ci tait dans la montagne, o le pays est extrmement chaud et
dsert. L'une des trois femmes qu'il avait tait Grecque chrtienne,
mais schismatique; une autre tait Turque, qui servit d'instrument 
l'immense misricorde de Dieu pour retirer son mari de l'apostasie, et
le remettre au giron de l'glise, et me dlivrer de mon esclavage.
Curieuse qu'elle tait de savoir notre faon de vivre, elle me venait
voir tous les jours aux champs, o je fossoyais; et un jour elle me
commanda de chanter les louanges de mon Dieu. Le ressouvenir du _Quomod
cantabimus in terr alien_ des enfants d'Isral, captifs en Babylone,
me fit commencer, la larme  l'oeil, le psaume _Super flumina
Babylonis_, et puis, le _Salve Regina_ et plusieurs autres choses, en
quoi elle prenait tant de plaisir que c'tait merveille. Elle ne manqua
pas de dire  son mari, le soir, qu'il avait eu tort de quitter sa
religion, qu'elle estimait extrmement bonne, pour un rcit que je lui
avais fait de notre Dieu, et quelques louanges que j'avais chantes en
sa prsence: en quoi elle disait avoir ressenti un tel plaisir qu'elle
ne croyait point que le paradis de ses pres et celui qu'elle esprait
ft si glorieux, ni accompagn de tant de joie, que le contentement
qu'elle avait ressenti pendant que je louais mon Dieu; concluant qu'il y
avait en cela quelque merveille. Cette femme, comme un autre Caphe, ou
comme l'nesse de Balaam, fit tant par ses discours que son mari me dit
ds le lendemain qu'il ne tenait qu' une commodit que nous nous
sauvassions en France; mais qu'il y donnerait tel remde que dans peu de
jours Dieu en serait lou. Ce peu de jours dura dix mois qu'il
m'entretint en cette esprance, au bout desquels nous nous sauvmes avec
un petit esquif, et nous rendmes, le 28 juin 1607,  Aigues-Mortes, et
tt aprs en Avignon, o M. le vice-lgat reut publiquement le rengat,
avec la larme  l'oeil et le sanglot au coeur, dans l'glise de
St-Pierre,  l'honneur de Dieu et dification des assistants[23].

Cette narration est parfaite  tous gards. Nous y regrettons cependant
une lacune, relative  la bonne crature qui fut l'instrument de la
dlivrance de saint Vincent de Paul. On aimerait  savoir ce qu'elle
devint, heureux d'apprendre qu'elle ne demeura point sur la terre
infidle et fut rcompense de sa charit par la grce de la conversion.

Vincent, aprs un voyage fait  Rome, sa dvotion satisfaite, revint en
France. Arriv  Paris, il se logea dans le faubourg St-Germain, non
loin de l'hpital de la Charit dont il allait souvent servir et
consoler les malades. Dans le mme htel, habitait un juge du village de
Sore, dans le district de Bordeaux. Certain jour que ce juge tait
sorti, une somme de 400 cus lui fut drobe. On ne dcouvrit l'auteur
du vol que cinq ou six annes aprs, parce qu'arrt pour un autre
mfait, il avoua son premier crime, en proclamant l'innocence de Vincent
de Paul trop injustement accus. En effet, le juge, exaspr de sa
perte, n'avait pas craint d'accuser le saint prtre qu'il dcriait, par
cette calomnie, auprs de toutes ses connaissances et amis. Le Saint,
dit l'hagiographe, se contenta de nier le fait, en ajoutant: Dieu sait
bien la vrit. Mais, d'ailleurs, il ne lui chappa aucune plainte
contre son accusateur.

Aprs avoir t quelque temps cur de Clichy, Vincent quitta cette
paroisse pour se charger de l'ducation des enfants de M. de Gondi,
comte de Joigny, gnral des galres de France. Il tait depuis peu dans
cette maison quand il fut averti que ce seigneur devait provoquer en
duel un de ses ennemis. Suivant l'usage des temps chevaleresques, M. de
Gondi voulut entendre la messe avant d'aller se battre. Vincent, ayant
quitt l'autel, aborde le comte  la sortie de la chapelle, et lui dit:
Souffrez, monsieur, souffrez que je vous dise un mot en toute humilit.
Je sais de bonne part que vous avez dessein d'aller vous battre en duel.
Mais je vous dis, de la part de mon Sauveur, que je vous ai montr
maintenant et que vous venez d'adorer, que si vous ne quittez ce mauvais
dessein, il exercera sa justice sur vous et sur votre postrit.

tonn d'abord de ce langage qui mnageait si peu son orgueil, le comte,
qui dans le fond du coeur tait chrtien, se sentit touch, et en
remerciant l'homme de Dieu, dclara renoncer  son coupable projet.
Quelque temps aprs, Vincent donna la mission  Folleville, sur les
terres de la famille de Gondi, dans le diocse d'Amiens, et les
rsultats furent admirables. Cette mme anne, de l'aveu de son guide,
Brulle, il quitta la maison du comte de Joigny pour aller desservir la
cure de Chtillon-les-Dombes, dans la Bresse. On ne saurait croire tout
le bien que fit cet homme apostolique pendant le court espace de temps
(cinq mois) qu'il resta charg de cette paroisse o, dans l'intrt des
pauvres et des infirmes, il institua _une confrrie de charit_ devenue
le modle de toutes celles qui s'tablirent par la suite en France.
Cdant aux instances de la comtesse de Joigny, Vincent de Paul revint
dans cette maison vers la fin de 1617; mais  la condition que, charg
seulement de la haute surveillance de l'ducation des enfants, il aurait
toute libert de se livrer  son got pour les missions, ce qu'il fit
dans les diocses de Sens, Soissons, Beauvais. Pendant les loisirs que
lui laissait l'intervalle entre les missions, il eut la pense de
visiter les prisons o les forats taient dtenus avant de partir pour
les ports de mer et fut grandement contrist de ce qu'il trouva: Il
vit, dit un biographe, des malheureux renferms dans d'obscures et
profondes cavernes, mangs de vermine, attnus de langueur et de
pauvret et entirement ngligs pour le corps et pour l'me.

Vincent s'occupa avec zle de l'une et de l'autre. Par les aumnes
qu'il recueillit, il amliora fort la situation matrielle des pauvres
prisonniers, et, par ses instructions pleines de simplicit et
d'onction, il n'aida pas moins au soulagement de leurs maux spirituels.
Le changement qui s'opra chez ces malheureux fut tel qu'il frappa tous
les yeux; le comte de Joigny en entretint le roi Louis XIII qui voulut
que Vincent de Paul ft tabli aumnier gnral des galres (8 fvrier
1619). Deux annes aprs, Vincent partit _incognito_ pour Marseille afin
de s'assurer par lui-mme de l'tat des forats sur les galres, et se
drober en mme temps aux honneurs qu'on ne pouvait manquer de rendre 
sa dignit.

[23] Lettre crite  M. de Commet (24 juillet 1607).


II

En 1623,  la suite d'une mission, il tablit  Mcon _deux Confrries
de Charit_ pour l'assistance des pauvres et des malades, mais non sans
grande difficult d'abord comme on voit par une lettre crite 
mademoiselle Legras qui fut sa principale et zle auxiliaire dans ses
oeuvres: Quand j'tablis la _Charit_  Mcon, dit-il, chacun se
moquait de moi; on me montrait au doigt par les rues, croyant que je
n'en pourrais jamais venir  bout; et quand la chose fut faite, chacun
fondait en larmes de joie; et les chevins de la ville me faisaient tant
d'honneur au dpart que, ne le pouvant porter, je fus contraint de
partir en cachette, pour viter cet applaudissement; et c'est l une des
charits les mieux tablies.

L'anne suivante, il fonda la congrgation des _Prtres de la Mission_.
L'on peut dire avec vrit que cette Congrgation a t en son
commencement comme le petit grain de snev de l'vangile, qui, tant la
moindre entre toutes les semences, devient un arbre sur les branches
duquel les oiseaux peuvent se poser. Ces prtres furent aussi appels
_Lazaristes_ par suite du don que fit  la compagnie naissante le prieur
de Saint-Lazare, Adrien Lebon, de sa maison et de tous ses biens pour
concourir  l'instruction et au soulagement, suivant le but de
l'institution, des peuples de la campagne.  la premire ouverture que
Lebon lui fit  ce sujet, Vincent n'en pouvait croire ses oreilles.
J'avais, dit-il, dans une de ses lettres, les sens interdits comme un
homme surpris du bruit d'un canon, lorsqu'on le tire proche de lui sans
qu'il y pense; il reste comme tourdi de ce coup imprvu et moi, je
demeurai sans parole, si tonn d'une telle proposition que lui-mme
s'en apercevant me dit: _Quoi!_ vous tremblez?

En effet, dans sa modestie, Vincent tait comme pouvant de la
proposition si fort au-dessus, dit-il, de lui et des prtres de sa
compagnie, qu'il se ferait scrupule d'y penser. Il fallut deux annes
au prieur de Saint-Lazare pour triompher des scrupules de Vincent et ce
ne fut qu'au mois de janvier 1632 que le vnrable bienfaiteur eut la
joie de mettre les Prtres de la Mission en possession de ses biens. De
Lestocq, cur de saint Laurent, crivait  ce sujet: Dans les visites
que nous avons rendues plus de trente fois, l'espace de plus d'un an, 
M. Vincent, nous avons eu mille peines  l'branler et  le disposer 
accepter Saint-Lazare. Vincent de Paul avait coutume de rpondre 
ceux qui le pressaient de profiter de son crdit dans l'intrt de sa
Congrgation: Pour tous les biens de la terre je ne ferai jamais rien
contre Dieu ni contre ma conscience. La compagnie ne prira pas par la
pauvret; je crains plutt que, si la pauvret lui manque, elle ne
vienne  prir. Aussi vit-on, certain jour, Vincent de Paul refuser une
somme de 600,000 mille francs qu'on lui offrait pour construire une
nouvelle glise. Il rpondit que les pauvres taient trop nombreux en
ce moment et que les premiers temples que demande Jsus-Christ sont ceux
de la charit et de la misricorde.

Ds l'anne 1634, il avait tabli la Congrgation des _Filles de
Charit_, dites aussi soeurs de saint Vincent de Paul. Ces filles,
disait admirablement le saint, n'ont ordinairement pour monastres que
les maisons des malades, pour cellule qu'une chambre de louage, pour
chapelle que l'glise de leur paroisse, pour clotre que les rues de la
ville ou les salles des hpitaux, pour clture que l'obissance, pour
grille que la crainte de Dieu, et pour voile qu'une sainte et exacte
modestie. Et cependant, comme dit trs-bien la _Biographie_ de
Michaud, elles se prservent de la contagion du vice, et font germer
partout sous leurs pas la vertu. Mles au monde, elles sont demeures
les fidles servantes de Dieu et n'ont point jusqu'ici dgnr de la
ferveur de leur premire et sainte institution.

Une des dernires fondations de saint Vincent de Paul, et qui n'est pas
la moins touchante, fut celle relative aux Enfants-Trouvs dont Abelly
nous dit: On a remarqu qu'il ne se passe aucune anne qu'il ne se
trouve au moins trois ou quatre cents enfants exposs tant en la ville
qu'aux faubourgs; et, selon l'ordre de la police, il appartenait 
l'office des commissaires du Chatelet de lever ces enfants... Ils les
faisaient porter ci-devant en une maison qu'on appelait la Couche, en la
rue Saint-Landry, o ils taient reus par une certaine veuve qui y
demeurait avec une ou deux servantes, et se chargeait du soin de leur
nourriture; mais ne pouvant suffire pour un si grand nombre, ni
entretenir des nourrices pour les allaiter ni nourrir et lever ceux qui
taient sevrs, faute d'un revenu suffisant, la plupart de ces pauvres
enfants mouraient de langueur en cette maison, ou mme les servantes,
pour se dlivrer de l'importunit de leurs cris, leur faisaient prendre
une drogue pour les endormir, qui causait la mort  plusieurs. Ceux qui
chappaient  ce danger taient ou donns  qui les venait demander, ou
vendus  si vil prix, qu'il y en a eu pour lesquels on n'a pay que
vingt sous.... Et on a su qu'on en avait achet pour servir aux mauvais
desseins de personnes qui supposaient des enfants dans les familles ou
(ce qui fait horreur) pour servir  des oprations magiques et
diaboliques. Saint Vincent, touch de si grandes misres, dans sa
tendre compassion, avait recueilli un grand nombre de ces malheureuses
victimes du vice et de la misre, places par lui dans diverses maisons.
Tout  coup il apprend que, par des motifs trop longs  dvelopper ici,
on voulait abandonner les orphelins. L'homme de Dieu, sous le coup de
son motion, convoque une assemble gnrale des dames qui l'aidaient
dans ses bonnes oeuvres et, aprs avoir expos nettement la situation,
il conclut en ces termes:

Or, sus, Mesdames, la charit et la compassion vous ont fait adopter
ces petites cratures pour vos enfants; vous avez t leurs mres selon
la grce, depuis que leurs mres selon la nature les ont abandonnes:
voyez maintenant si vous voulez aussi les abandonner. Cessez d'tre
leurs mres pour devenir  prsent leurs juges: leur vie et leur mort
sont entre vos mains: je m'en vais prendre les voix et les suffrages; il
est temps de prononcer leur arrt et de savoir si vous ne voulez plus
avoir de misricorde pour eux. Ils vivront si vous continuez d'en
prendre un charitable soin; et au contraire, ils mourront et priront
infailliblement si vous les abandonnez: l'exprience ne permet pas d'en
douter.

 ces mots sortis du plus profond des entrailles et prononcs avec un
accent qu'on ne peut rendre, un frmissement parcourt l'assemble, les
sanglots clatent, des larmes coulent de tous les yeux et il est rsolu
 l'unanimit que la bonne oeuvre sera continue. Les orphelins taient
sauvs!...

Quelques annes aprs, eut lieu la cration du vaste hospice de la
Salptrire pour lequel la reine, Anne d'Autriche, avait donn l'enclos
et la maison de ce nom o plus de cinq mille mendiants furent admis et
pourvus de toutes les choses ncessaires  la vie. Combien d'autres et
excellentes oeuvres dues  l'initiative de cet homme apostolique qui
savait si bien concilier le zle avec la tolrance, ou mieux la charit!

Franchement oppos  la secte jansniste, il sut, dit un de ses
historiens, sans jamais franchir les bornes d'une juste modration,
s'arranger si bien qu'il carta l'erreur de tous les lieux dont la garde
tait commise  ses soins.

Saint Vincent de Paul parlait avec une merveilleuse onction, et l'on a
vu, par nos citations, comment il crivait. Collet nous apprend que, de
son temps il existait encore plus de sept mille lettres du saint dont il
a crit la vie. Vincent de Paul fut li avec tous les personnages
illustres et vnrables de son temps, saint Franois de Sales, Olier, le
cardinal de Brulle, Bossuet, etc., Anne d'Autriche qui, veuve de Louis
XIII et devenue rgente, nomma Vincent prsident du tribunal de
conscience. On sait que l'homme de Dieu avait assist le roi  son lit
de mort (1643).

Saint Vincent de Paul fut longuement prouv par la maladie, ainsi que
nous l'apprend l'vque de Rodez: Pour ne pas ennuyer le lecteur par le
rcit de toutes les autres maladies que Dieu a envoyes de temps en
temps  M. Vincent pour exercer sa vertu, il suffira de dire qu'il y a
peu d'infirmits et d'incommodits corporelles qu'il n'ait prouves,
Dieu l'ayant ainsi voulu afin qu'il ft capable de compatir  celles du
prochain.... Mais pour venir  la plus grande et  la plus fcheuse de
toutes les incommodits de M. Vincent, que l'on peut appeler une espce
de martyre, qui a enfin termin sa vie... il faut savoir qu'il a port
l'incommodit de l'enflure de ses jambes et de ses pieds l'espace de
_quarante-cinq ans_; et elle tait quelquefois si forte, qu'il avait
grand peine de se soutenir ou de marcher, et d'autres fois, si enflamme
et si douloureuse, qu'il tait contraint de se tenir au lit... sur la
fin de l'anne 1659, il fut oblig ( cause de son infirmit), de
clbrer en la chapelle de l'infirmerie; mais les jambes lui ayant enfin
manqu tout  fait en l'anne 1660, qui fut sa dernire, il ne put plus
dire la sainte messe, mais il continua de l'entendre jusqu'au jour de
son dcs quoiqu'il souffrt une peine incroyable pour aller de sa
chambre  la chapelle, tant contraint de se servir de potences
(bquilles) pour marcher. Pendant les quatre dernires annes de sa
vie, par suite de ses infirmits et de l'ge, il ne pouvait plus du tout
sortir. Aprs de cruelles souffrances, supportes avec une admirable
rsignation, il expira dans la maison de Saint-Lazare,  l'ge de
quatre-vingt-cinq ans, (27 septembre 1660). Il est mort sans fivre et
sans accident extraordinaire, ayant cess de vivre par une pure
dfaillance de la nature, comme une lampe qui s'teint insensiblement
quand l'huile vient  lui manquer... Ayant rendu le dernier soupir, son
visage ne changea point, il demeura dans sa douceur et srnit
ordinaire, tant dans sa chaise en la mme posture qu'il et sommeill.
(ABELLY). Les grands et le peuple, la cour et la ville, disent les
biographes, les magistrats et les religieux versrent des larmes  la
nouvelle de sa mort. Jamais on n'avait entendu un concert si unanime de
louanges. Et ce concert il s'est continu jusqu' nos jours; ce grand
homme de bien est vnr, malgr sa qualit de saint[24], mme des
incroyants, de ceux tout au moins qui, victimes de l'erreur, auraient
honte de l'injustice et de la grossire impit.

Une anecdote encore avant de terminer. Ce ne fut point sans effort que
notre Saint arriva  ce haut degr de vertu, tmoin ce qu'il racontait
lui-mme: Je m'aperus, dit-il, en m'examinant, d'une certaine rudesse
et brusquerie de manires surtout avec les grands du monde et je sentis
qu'il y avait ncessit d'y apporter remde. Je m'adressai alors 
Notre-Seigneur et je le priai instamment de me changer cette humeur
sche et rebutante et de me donner un esprit doux et bnin.

Le Saint fut exauc et sut ds lors si bien veiller sur lui-mme que sa
douceur et son affabilit passrent en commun proverbe[25].

Saint Vincent de Paul, au reste, ne recommandait rien tant que la
douceur tant, dit Abelly, comme la fleur de cette divine vertu de
charit, qui relve d'autant plus par son excellence qu'il y a plus de
difficult  rprimer les saillies de la nature qui se couvre souvent du
manteau du zle pour se laisser aller plus librement aux emportements de
ses passions.

Il tenait encore pour une autre maxime de cette vertu, de ne contester
jamais contre personne, non pas mme contre ceux qu'on tait oblig de
reprendre; mais il voulait qu'on se servt toujours de paroles douces et
affables, selon que la prudence et la charit le requraient. Par ce
mme principe, il dfendait aux siens d'entrer en des altercations ou
aigreurs quand il tait question de confrer avec les hrtiques, parce
qu'on les gagne bien plutt par une douce et amiable remontrance: Quand
on dispute, disait-il, contre quelqu'un, la contestation dont on use en
son endroit lui fait bien voir qu'on veut emporter le dessus; c'est
pourquoi il se prpare  la rsistance plutt qu' la reconnaissance de
la vrit: de sorte que, par ce dbat, au lieu de faire quelque
ouverture  son esprit, on ferme ordinairement la porte de son coeur;
comme au contraire la douceur et l'affabilit le lui ouvrent. Nous avons
sur cela un bel exemple en la personne du bienheureux Franois de
Sales, lequel, quoiqu'il ft trs-savant dans les controverses,
convertissait nanmoins les hrtiques plutt par sa douceur que par sa
doctrine.

.... Il faisait nanmoins une grande diffrence entre la vritable
vertu de douceur et celle qui n'en a que l'apparence; car la fausse
douceur est molle, lche, indulgente; mais la vritable douceur n'est
point oppose  la fermet dans le bien,  laquelle mme elle est plutt
toujours conjointe par cette connexion qui se trouve entre les vraies
vertus; et  ce sujet, il disait: Qu'il n'y avait point de personnes
plus constantes et plus fermes dans le bien que ceux qui sont doux et
dbonnaires; comme au contraire ceux qui se laissent emporter  la
colre et aux passions de l'apptit irascible sont ordinairement fort
inconstants parce qu'ils n'agissent que par boutades et par
emportements; ce sont comme des torrents qui n'ont de la force et de
l'imptuosit que dans leurs dbordements, lesquels tarissent aussitt
qu'ils sont couls; au lieu que les rivires, qui reprsentent les
personnes dbonnaires, vont sans bruit, avec tranquillit, et ne
tarissent jamais.

L'glise de saint Vincent de Paul, leve, il y a peu d'annes, rue La
Fayette, comme monument, ne manque pas de grandeur. Elle est orne 
l'intrieur de fresques en harmonie avec l'architecture, et qui sont
dignes du pinceau de cet illustre matre, Hippolyte Flandrin. Dans
l'glise ou chapelle des Lazaristes (rue de Svres, 93), ddie
pareillement  saint Vincent de Paul, se voit, dans une chsse vitre,
le corps tout entier du Saint, prcieuse relique, expose plus
particulirement, certains jours,  la vnration des fidles dont le
concours est merveilleux.

[24] Il fut canonis, en 1737, par Clment XIII qui fixa sa fte au 19
juillet.

[25] Il existe plusieurs Vies de saint Vincent de Paul. La dernire et
la plus complte, dit-on, est celle de M. l'abb Meynard en 4 volumes.
(Bray et Retaux diteurs).




LES VIEILLES RUES

ET LES AUTRES.


LE VIEUX PARIS


Beaucoup de rues nouvelles, bties si vite, s'improvisent en quelque
sorte, ce qui fait qu'on les dsigne d'une faon assez arbitraire, et le
plus souvent comme le plus facilement, par un nom propre. Il n'en tait
point ainsi autrefois alors que, dans la ville ou les faubourgs, les
maisons, s'levant successivement et lentement, finissaient, comme au
village, par former une rue aprs un laps de temps plus ou moins long.
La dnomination sortait de la nature mme des choses, et presque
toujours originale et pittoresque, tellement que d'habitude le nom
adopt par le populaire se conservait par la tradition seule de longues
annes, des sicles; car ce n'est qu'en 1728, qu'on a commenc  placer
des inscriptions  l'entre des rues pour rappeler leur nom. Les
origines de nos anciennes voies sont donc pour la plupart curieuses et
singulires; elles proviennent, dit trs bien Saint Victor, ou du nom
de quelque personnage distingu qui y possdait une maison remarquable,
ou de quelque enseigne singulire qui avait frapp les yeux du peuple,
ou de quelque vnement extraordinaire qui y tait arriv. Plusieurs
devaient leur titre  leur malpropret habituelle, d'autres aux vols et
assassinats qui s'y commettaient; quelques-unes enfin ont des noms dont
l'origine et le sens sont entirement inconnus.[26] Afin d'ajouter 
l'intrt de ces rcits historiques, nous nous proposons de faire
connatre les dites origines aussi bien que les souvenirs qui s'y
rattachent. Grce  tant d'pisodes, d'anecdotes, de dtails varis, et
souvent presque indits, cette Seconde Partie de notre travail n'offrira
pas moins d'attrait, nous osons l'esprer, que la Premire compose de
biographies dveloppes.

Mais avant de commencer, afin que rien ne soit perdu pour le lecteur, il
nous semble utile de rsumer en quelques pages les rcits des
historiens[27], formant souvent d'normes volumes, et relatifs aux
origines du vieux Paris lui-mme.

Les origines de cette ville, pour nous servir d'une expression banale
mais force, _se perdent dans la nuit des temps_. Vers l'an 54 avant
Jsus-Christ, on voit ses habitants, membres de la tribu gauloise des
_Parisii_, combattre courageusement les Romains qui voulaient les
soumettre; mais aprs avoir repouss Labinus, lieutenant de Csar, ils
furent vaincus par celui-ci qui s'empara de l'le o s'levait Lutce
(_Lutetia_); car tel tait le nom que portait alors la cit; nom que
les uns drivent de _lutum_, boue, argile, parce que le territoire de
cette ville tait marcageux, dit M. Louvet, et auquel d'autres trouvent
une origine celtique, en sorte qu'il signifierait ville entoure d'eau,
ou encore _le du Corbeau_.

Quoiqu'il en soit, Csar, pour s'assurer de sa conqute, la fit entourer
de murailles et deux tours ou forteresses s'levrent  la tte des
ponts de bois jets sur le fleuve  l'endroit o se trouvent aujourd'hui
le Petit-Pont et le Pont-au-Change. Ds lors, Lutce devint la rsidence
des gouverneurs romains dans les Gaules. On sait qu'elle tait
particulirement chre  Julien, qui y reut le titre d'auguste. Vers
l'an 245[28], saint Denis vint y prcher l'vangile avec ses compagnons
et leur martyre prpara le triomphe de la foi.

Chilpric Ier, roi des Francs, eut la gloire de chasser les Romains
de Paris qui devint sous Clovis, son fils et son successeur, la capitale
du royaume. Probablement c'est alors que la cit changea son nom ancien
de _Lutce_ contre celui de Paris, _Parisius_, dit saint Grgoire de
Tours. Ce nom lui vient selon toute apparence de ses premiers habitants
les _Parisii_, cette origine parat beaucoup plus vraisemblable que
l'opinion, chre  nos vieux auteurs pourtant, qui, par une tradition
fabuleuse sans nul doute, fait descendre la famille royale des Francs et
les fondateurs de Paris des Troyens et du fils de Priam.

Les princes mrovingiens tmoignrent tous d'une grande prdilection
pour Paris, leur capitale; il n'en fut pas de mme des Carlovingiens
qui n'y rsidrent que par intervalles. Sous les descendants dgnrs
de Charlemagne, on sait que la ville fut plus d'une fois expose aux
ravages des barbares du Nord, dits Normands, et le sige qu'elle soutint
contre eux, au temps d'Eudes et de l'vque Gozlin, est clbre. Hugues
Capet, le fondateur de la 3e dynastie, s'tablit de nouveau  Paris qui
n'a plus cess d'tre la capitale du royaume. Dj la ville commenait 
s'tendre sur les deux cts du fleuve, aussi Philippe Auguste ordonna
la construction d'un nouveau mur d'enceinte qui, partant du Louvre,
s'arrtait au quai des Ormes et des Clestins, en passant par la rue
St-Honor, la pointe Ste-Eustache, la place Baudoyer, etc.

Une quatrime enceinte s'leva au temps o Marcel tait prvt des
marchands (1356). La ville s'agrandit encore ce qu'elle ne cessa de
faire, au point qu'il fallait constamment reculer les fortifications,
tantt d'un ct tantt d'un autre, tantt au nord, tantt au midi. Car
Paris, si rudement prouv pendant les guerres religieuses du 16e
sicle, resta ville de guerre jusqu'au rgne de Louis XIV qui fit
abattre les murailles, combler et planter d'arbres les fosss changs en
boulevards pour la promenade[29]. La ville alors put s'tendre en toute
libert. La Rvolution fut un temps d'arrt pour ce mouvement
d'expansion, les travaux s'tant ralentis ou mme arrts alors que,
sous ce rgime abominable autant qu'inepte de la Terreur, la richesse,
l'apparence mme de la fortune devenait un crime. Le calme rtabli,
Napolon, consul et surtout empereur, se proccupa constamment de
l'agrandissement et de l'embellissement de Paris qui lui dut de nombreux
monuments, la Bourse, la colonne de la Place Vendme, les ponts
d'Austerlitz, d'Ina, des Arts, etc.

Sous la Restauration comme pendant le rgne de Louis Philippe,
d'importants travaux s'excutrent  Paris qui cependant gardait
toujours un peu, dans certains quartiers surtout, la Cit, la rue
St-Jacques, le faubourg St-Germain, etc., sa vieille physionomie qu'il
perd tous les jours davantage depuis les dernires et colossales
entreprises qui font de la ville entire un vaste chantier de dmolition
et de construction. On ne saurait nier assurment que la ville y gagne
au point de vue de l'hygine et que beaucoup de ces grands travaux
n'aient leur utilit, ne fussent mme d'une absolue ncessit; il est
permis toutefois de regretter qu'on ait voulu tout faire  la fois et en
outre que les plans gnralement adopts semblent avoir pour rsultat de
donner  la grande capitale, remarquable nagure par ses aspects varis
et pittoresques, un caractre monotone d'uniformit. Qu'y a-t-il pour le
rve et la posie dans l'interminable rue Lafayette, aux maisons
ennuyeusement pareilles, ou dans l'ternel boulevard Haussmann[30]?

Faut-il rpter, aprs bien d'autres, que dans toutes ces habitations
nouvelles, luxueuses en dpit de l'architecture banale, il n'y a place
que pour les riches et mme richissimes et que, nous ne dirons pas les
pauvres gens, mais les gens modestes, lettrs, artistes et autres, ne
trouvent plus  se loger.  cela on rpond que les dites demeures
royales et princires ne sont mie faites pour eux, pas plus que les
cages dores, enlumines, sculptes pour les vulgaires pierrots. Fort
bien alors, mais c'est les forcer  percher sur les arbres et pignons,
ce qui n'est gure commode et rcratif en hiver, outre que dame Police
ne le tolre point.

Un mot encore avant de terminer. Voici des Parisiens et Parisiennes un
assez joli portrait que Sauval traait, il y a longtemps dj[31], et
qui aujourd'hui encore ne manque ni de vrit, ni d'actualit: Les
Parisiens sont bons, dociles, fort civils, aiment les plaisirs, la bonne
chre, le changement de modes, d'habits, d'affaires.... Les gens riches
et qualifis se traitent et s'habillent aussi magnifiquement qu'ils se
logent... Les dames de qualit et les riches n'y font rien que jouer, se
promener, faire des visites, aller au bal et  la comdie; elles sont si
superbement vtues qu'elles dpensent en gants, en passementeries et
autres galanteries plus que des princesses trangres en toute leur
maison. Les Grands en un mot (les Riches), hommes et femmes, font tant
d'excs que leur revenu, quelque prodigieux qu'il soit, n'y pouvant
suffire, ils dissipent en peu d'annes ce que leurs pres, durant toute
leur vie, ont eu bien de la peine  amasser.

[26] Saint-Victor: _Tableau historique et pittoresque de Paris_; 3 vol.
in-4 ou 8 vol. in-8, 2e dit. 1822.

[27] Corrozet, Sauval, Flibien et Lobineau, l'abb Leboeuf, Jaillot,
Ste-Foix, St-Victor, Piganiol de la Force, etc.

[28] D'aprs une ancienne tradition, ds le premier sicle de l're
chrtienne, et au temps des aptres mmes.

[29] Est-il besoin de rappeler qu'en 1840, grce  M. Thiers, les
fortifications ont t releves et plus formidables?

[30] Nous crivions cette introduction avant les derniers vnements.

[31] Sauval est mort en 1670. Son livre, en 3 volumes in-f, a pour
titre: _Recherches des Antiquits de la ville de Paris_.




APRS LES DEUX SIGES (1870-1871)

I


Le chapitre qu'on vient de lire tait crit, on le comprend, depuis
assez longtemps dj, car notre livre allait tre mis sous presse quand
clata la guerre (juillet 1870). Au lendemain de l'armistice, nous
crivions:

Ce paragraphe, qui nous avait paru si curieux  reproduire nagure, a
singulirement perdu de son actualit et de son piquant aujourd'hui.
Dans Paris assig, dans Paris ville de guerre, plus de bourgeois
passionns du luxe et du bien-tre, plus de ngociants et de banquiers
ne songeant qu' la Bourse et aux affaires, mais des milliers et des
milliers de braves soldats, ardents  l'exercice et soucieux seulement
de bonnes armes, afin de pouvoir faire hardiment face  l'ennemi. Les
Parisiennes, elles aussi, ne se proccupent plus, oh! plus du tout, de
la toilette, mais des graves devoirs de la mre de famille et des soins
de la mnagre, et simplement vtues, courent ds le matin au march 
moins qu'elles ne s'empressent pour aider ou suppler au besoin la soeur
de charit dans les ambulances.

C'est donc en toute vrit qu'un minent acadmicien auquel cette fois
on ne peut qu'applaudir, disait rcemment dans une confrence au profit
des blesss: Je ne vous dirai pas, comme on le rpte trop, que vous
tes sublimes, que vous emportez l'admiration du monde; non! Je vous
dirai simplement, ce qui est bien plus fort, selon moi, que vous tes
redevenus honntes! Avec l'honntet a reparu un mot que je n'ai pas
entendu vingt fois en vingt ans sur les boulevards, et que je trouve
maintenant sur toutes les bouches; c'est le mot _devoir_. Vous
rencontrez un ami qui revient du rempart, fatigu, blmi; vous le
plaignez: Que voulez-vous, mon cher, vous rpond-il, il faut faire son
devoir.

.... Brave et cher Paris! je m'tonne toujours d'entendre dire qu'il
est triste d'aspect! Paris triste! Je ne l'ai jamais trouv si beau!
Oui, ce Paris cern, bloqu, bastionn, sans chemins de fer, sans
spectacles, sans gaz, et se dcouronnant par ses propres mains des
forts qui l'environnent comme une veuve qui coupe sa chevelure en signe
de deuil, ce Paris me semble mille fois plus brillant que dans ses beaux
jours de fte!... Que dis-je? plus brillant mme que dans ces
incomparables mois de l'Exposition universelle, o il donnait une
hospitalit si loyale et si cordiale  ceux qui l'gorgent aujourd'hui.
Car Paris alors n'exposait que son gnie; aujourd'hui, il expose aux
yeux du monde quelque chose qui vaut mille fois plus que toutes les
merveilles de l'industrie, de la science et de l'art: son me.

Un confrre de M. E. Legouv, M. Vitet, auquel nous devons tant de beaux
travaux sur l'art, faisant trve  ses chres tudes, a crit aussi sur
_Paris assig_ des pages loquentes dont nous dtachons avec bonheur ce
fragment: ... En attendant et quoi qu'on fasse, je demande  Paris de
reprendre au plus vite cette mle attitude qui pendant six semaines lui
a fait tant d'honneur.... Laissons-l ces ides d'atermoiements, de
suspension de sige, d'armistice et d'accommodement; pensons  la
dfense et ne pensons qu' elle.

Ne rvez plus thtres rouverts, promenades, voyages, libres
correspondances; ne laissez pas votre imagination savourer ces fruits
dfendus; parcourez le rempart, et, du dehors surtout, regardez cette
ville  l'aspect si nouveau, si dsol, si nu, si grandiose et si fier.
Regardez cet immense espace qui vous spare des bastions, puis, en
levant la tte, ces longues files horizontales qui vous transportent en
ide au fond des grandes landes ou devant les dunes de la mer.

Il y a des gens  qui ce spectacle, ces audacieux travaux et ces canons
montrant leur gueule aux chancrures des tertres de gazon, causent une
sorte de serrement de coeur; qui en dtournent les yeux, ne pensant
qu'aux douleurs et aux larmes dont ils ont devant eux le triste
avertissement. Sans me croire insensible, je confesse que chez moi le
premier mouvement devant ce Paris transfigur est une sorte de
satisfaction intrieure que tout cela soit comme sorti de terre, si
promptement, si noblement, sous les yeux et avec le concours de cette
population frivole et gnreuse. Tout n'est donc pas perdu, puisque de
tels lans partent encore de nous! Aussi, quand il m'arrive de penser
que peut-tre nos maux auront un terme, et qu'on pourrait encore
s'occuper quelque jour des embellissements de Paris, le premier que je
rve est de lui maintenir sa couronne guerrire, ses ponts-levis, ses
cavaliers et ses glacis immenses qui l'isolent et lui forment un si beau
pidestal. Cette parure lui sied, je veux qu'il la conserve.

Nous sommes pleinement de l'avis de M. Vitet.

Ce qui rend mmorable  toujours cet effort prodigieux du patriotisme,
mme non couronn par la victoire suprme, ce sont les preuves que
Paris, le Paris des ftes et des plaisirs et des jouissances (trop,
hlas! mais noblement expies) a d subir et qui, chose singulire!
semblent avoir chapp aux prvisions des crivains cits par nous.
Faut-il parler de ces citadins habitus, routins, si l'on me permet le
mot, aux dlices de Capoue et, du jour au lendemain, condamns aux plus
rudes exercices de la vie militaire, aux veilles de nuit sur le rempart
par la pluie, le vent, la neige, le froid (et quel froid!), et plus tard
 l'entre en campagne par la saison la plus rigoureuse, quand le gel
fait que le fusil vous brle presque les mains! Dirons-nous les
privations en tout genre et pour beaucoup si pnibles! Plus de lait,
plus d'oeufs, plus de lgumes frais quand les autres vont s'puisant
tous les jours comme la viande de cheval, d'non, de mulet; quand la
volaille devient un mythe, les gourmets ayant peine mme  prix d'or[32]
 se procurer un chat maigre ou quelque rat d'got. Pouvons-nous
oublier les pauvres femmes, souvent si dlicates, et dans l'intrt du
mnage, par le temps le plus rude, pour obtenir un morceau de viande, ou
leur part de pommes de terre, se rsignant  faire queue de longues
heures, des nuits entires parfois! Faction qui valait celle du rempart
et, s'il faut le dire mme, tout autrement pnible souvent!

Aussi M. Cochin n'avait pas tort d'crire dans le _Franais_ (13
dcembre 1870): C'est encore un beau spectacle, un bon rsultat, qui
fait honneur aux femmes plus qu'aux hommes, car ce mot que me disait un
jour un pauvre enfant est toujours vrai:

Que fait ta maman?

--Elle fait la soupe.

--Et ton papa?

--Il la mange.

Celles qui font la soupe ont en ce moment une admirable vertu.
Assurment. Toutes ces cruelles misres d'ailleurs, dont les crivains
en question ne semblaient point s'tre dout, elles ont t supportes
bravement, courageusement, gament mme, non pas quelques semaines, mais
des mois et de longs mois.

[32] Quelques chiffres seulement. Un poulet ordinaire se vendait de 30 
40 francs, un lapin idem; une oie ou une dinde 90 et 100 francs, la
livre de beurre 36 francs, un oeuf 2 fr. 50 et 3 francs (etc.). Quand
tant d'autres faisaient preuve d'un si gnreux patriotisme, il faut
bien reconnatre que Messieurs les marchands de comestibles songeaient
surtout  faire leurs affaires en spculant sur notre dtresse!


II

Voil donc ce que nous crivions au lendemain du sige de Paris dont,
sans faire prcisment l'histoire, nous racontions quelques pisodes
glorieux en les faisant suivre de considrations ou restrictions.
Celles-ci taient relatives au caractre trop humain des vertus mmes
que nous avions eu plaisir  louer; aprs M. Vitet, nous regrettions
que l'immense majorit, dans cette grande et noble ville, au milieu de
circonstances si graves, continut de tmoigner de sa profonde
insouciance au point de vue religieux, et, dans ce pril suprme, au
lieu d'invoquer l'intervention de Celui qui peut tout, part s'tonner,
s'indigner qu'on essayt de la rappeler  son devoir en l'invitant 
lever ses mains vers le ciel. Nous dplorions la tolrance coupable du
gouvernement comme de la population en face de scandales d'impit qui
auraient d soulever l'indignation gnrale; nous tions comme forc
d'attribuer le malheur de la dfaite  cette demi-complicit comme 
l'orgueil insens qui avait fait qu'en s'exaltant dans la confiance
exagre de sa force, on n'avait jamais paru compter (au moins le grand
nombre) que sur soi-mme et sur son courage aid de bonnes armes,
chassepots et canons. Dans cette capitulation nouvelle et dernire,
hlas! qui avait t pour nous comme pour tout bon Franais une
humiliation profonde et une si poignante douleur, il nous tait
difficile de ne pas voir un chtiment, chtiment pour la France comme
pour Paris.

Mais combien nous tions loin de prvoir que, pour celle-ci, pour la
cit reine, ce n'tait qu'un avant-got, et comme un lger essai, une
sorte d'avertissement des justices d'en haut, avertissement qui,
ddaign bien loin d'tre compris, (tmoin les lections attestant,
bientt aprs, une aberration si prodigieuse et de si furieux instincts
de dsordre,) allait attirer sur nous, par l'insurrection du 18 mars, un
tel dluge de calamits! On sait le reste et la folie furieuse de cette
tyrannie jacobine, socialiste, athe qui, pendant deux mois, a tenu la
France en chec et Paris dans un si rude esclavage en pillant les
caisses publiques, emprisonnant les prtres et les notables, profanant
et dvastant les glises, forant, sous peine de mort, les citoyens 
combattre pour une cause  leurs yeux excrable et maudite. Puis, quand
enfin cette abominable cause semble dfinitivement perdue, ces
sclrats, les pires de tous, se vengent par des crimes sans nom, par
l'assassinat de sang-froid d'un archevque, de prtres vnrables, de
courageux magistrats, de pauvres soldats dsarms! Ils se vengent, les
infmes, avec le concours des galriens et autres, par l'incendie allum
sur tous les points de la capitale et par des moyens, comme avec un
ensemble qui annonce une satanique prmditation. Les paroles manquent
pour qualifier de tels forfaits qui rendront infmes  jamais ces noms
de Commune, Communeux, Internationale, et, il faut bien le dire, font
maudire par la France, par l'Europe entire, ceux qui servent
d'instruments toujours dociles aux sectaires et rvolutionnaires,
j'entends les _Parisiens_! Mais nous Parisien, et vraiment natif de la
grande cit, chose assez rare parmi ceux qui l'habitent, nous croyons
qu' cela, il y a manque de rflexion comme de justice et nous sommes
heureux de voir que nous ne sommes pas seul de notre avis et que
d'autres aussi protestent. Nous ne pouvons qu'applaudir du coeur et des
mains au langage de M. Victor Cochinat, quand il dit dans la _Petite
Presse_ (juin 1871):

Parmi les soixante mille insurgs qui ont t tus ou faits prisonniers
il n'y a pas six mille Parisiens rels. La plus grande partie de ces
routiers sont venus de l'tranger ou sont ns, hlas! dans nos
dpartements.

Ce fait nous a t affirm  Versailles, par un militaire de grande
comptence, sous les yeux duquel passent presque tous les fdrs qu'on
dirige vers nos ports.

Oui, tous ces rvolts de l'ordre social sont en majorit de
nationalit trangre, et--chose ennuyeuse  dire--c'est parmi les
irrguliers ns dans les dpartements que le Comit central a recrut la
partie la plus nergique de sa triste arme.

       *       *       *       *       *

Ce renseignement nous a soulag, car enfin il tait pnible de penser
que la ville aux moeurs si douces, cette patrie de l'lgance et de la
politesse ft le nid de tant de voleurs et de ptroleurs!

Aussi, comme  l'avenir le gouvernement devra veiller sur tous ces
aventuriers, ces bohmes et ces vagabonds qui viennent  Paris de tous
les coins de l'horizon!

Ce sont eux qui forment les lgions des guerres civiles, et qui se
montrent les excuteurs les plus dociles et en mme temps les plus
farouches des ordres de leurs excrables chefs!

Ils se soucient bien de Paris, de sa beaut, de ses richesses et de ces
monuments qui font sa grandeur! Ils sont trangers! Pour gagner le
salaire avilissant que les chefs de l'_Internationale_ leur envoient
sous forme d'assistance, ils seront toujours prts  porter le fer et le
feu dans la cit o ils se sont abattus.

       *       *       *       *       *

Singulire injustice!

Nous entendons toujours les trangers et les provinciaux murmurer et
crier contre les Parisiens. Ce sont les Parisiens qui font tout le mal;
ce sont eux qui troublent le repos public en France et en Europe!

Maudits Parisiens! Sans eux tout serait tranquille, et les campagnards
vendraient leurs denres  des prix fabuleux... Or, quels sont ceux qui
font les rvolutions  Paris? quels sont les meutiers de profession? Ce
sont les trangers, ou bien des gens ns hors Paris.

Il faut tre juste aussi et ne pas toujours mettre sur le compte des
Parisiens les mauvaises actions des aventuriers du monde!

M. Thiers a fort bien expliqu la cause de cette injustice dans le
discours qu'il fit  Bordeaux  propos de l'installation de l'Assemble
 Versailles.

--Paris ne fait pas les rvolutions, a dit l'habile orateur, il est le
lieu o on vient les faire.

       *       *       *       *       *

Aprs ces rflexions et observations qu'il nous a paru prfrable de ne
point renvoyer aux _Varia_, venons  l'historique des rues vieilles et
nouvelles.




A


_Abattoir_ (rue de l'): Elle porte ce nom parce qu'elle se dirige vers
l'abattoir Montmartre.

_Abbaye_ (rue de): Ce nom vient de l'ancienne _abbaye_ de St-Germain des
Prs dont l'glise actuelle n'tait qu'une dpendance.

_Acacias_ (rue des):  Neuilly se trouvent non-seulement une rue mais un
passage et une impasse qui portent ce nom. Aussi, nulle part ailleurs
aux environs de Paris, ces beaux arbres, imports d'Afrique, ne se
voient en plus grand nombre.  l'poque de la floraison, tout chargs et
constells de ces longues grappes blanches qui rpandent dans l'air un
parfum dlicieux, ils offrent  l'oeil un ravissant spectacle. Aux
premiers rayons du soleil et par une belle matine, se promener dans les
alles des Sablons est un plaisir que, je ne dis pas le citadin, mais
l'habitant des villas d'alentour n'apprcie pas autant qu'il le devrait.

Il y a une rue des _Acacias_  Montmartre et un passage de ce nom 
Vaugirard.

_Adam_, (rue): Adam Billaut, dit matre Adam, le pote menuisier de
Nevers, mort en 1662. Matre Adam, dit Feller, tait contemporain de
Malherbe; mais loin de vivre comme lui dans le monde lettr ou au milieu
de la cour, un travail pnible et grossier prenait tous ses instants.
Nanmoins dans ses beaux morceaux, dans ceux o il est pote par le
coeur. Matre Adam est peut-tre plus correct que Malherbe et
l'inspiration lui rvle tout  coup des secrets d'harmonie qu'une tude
laborieuse apprenait lentement au rival de Ronsard.

La premire dition des posies d'Adam Billaut parut en 1644: En tte du
volume se lisait un sonnet  la louange du pote menuisier et sign de
ce grand nom: Pierre Corneille. Citons seulement les deux tercets:

    Nous savons, dirent-ils[33], le pouvoir d'un mtier;
    Il sera fameux pote et fameux menuisier,
    Afin qu'un peu de bien suive beaucoup d'estime.

     ce nouveau parti l'me les prit au mot,
    Et, s'assurant bien plus au rabot qu' la rime,
    Elle entra dans le corps de matre Adam Billaut.

_Affre_ (rue): Un monument, dans l'glise Notre-Dame, a t lev  la
mmoire de ce prlat dont l'histoire comme la posie se sont plu 
glorifier l'hroque dvouement, lors des journes de juin 1848. Est-il
besoin de rappeler que, victime ou plutt martyr de son zle, il tomba
mortellement atteint d'une balle en franchissant une barricade, alors
que, pour mettre fin  la guerre civile, il portait des paroles de paix
aux insurgs du faubourg St-Antoine? _Le bon Pasteur donne sa vie pour
ses brebis_! Cette sainte parole du divin Matre s'applique
admirablement au disciple, Denis Auguste Affre.

_Aguesseau_ (rue d'): Franois d'Aguesseau, chancelier de France, ne 
Limoges en 1668, mort en 1751. Cet illustre magistrat se distinguait par
la fermet du caractre, la gravit des moeurs, la haute intelligence
unie  une science profonde. Sa vertu toutefois n'tait pas exempte de
quelque alliage, et d'aprs son dernier historien, M. Marc Monnier, ce
chrtien des anciens jours ne savait pas assez se dfendre des prjugs
de son Ordre et de certaines tendances gallicanes, jansnistes (etc).

_Aiguillerie_ (rue de l'): Ce nom lui vient des marchands d'aiguilles
qui y demeuraient. Leboeuf et Robert ont cru reconnatre dans cette rue
celle que Guillot appelle: _Rue  petits souliers de Bazenne_.

_Alembert_ (rue d'):.... M. d'Alembert, crivait Ducis, qui a vcu si
agit et si tourment, repose maintenant peut-tre  ct de quelque
porteur d'eau qui a support sa condition avec patience et par caractre
tait cent fois plus philosophe que lui.

On connat les vers de Gilbert:

    Et ce froid d'Alembert, chancelier du Parnasse,
    Qui se crot un grand homme et fit une prface.

_Alain Chartier_ (rue): Le pote Alain Chartier, n en 1386, mourut en
1458; il ne faut pas le confondre avec Jean Chartier auteur d'une
_Histoire de Charles VII_, crite un peu trop sans doute sur le ton du
pangyrique, mais qui d'ailleurs offre des dtails intressants. Le
dfaut de critique est compens, dans une certaine mesure, par le charme
de la narration, les agrments du style et des portraits bien touchs.

_Aligre_ (rue d'): tienne d'Aligre (1560-1635) fut chancelier de France
aussi bien que son fils n en 1592 et mort en 1677. Le dernier
descendant de cette famille, le marquis d'Aligre, n en 1770, mort en
1847, en laissant une immense fortune, dut aux millions qu'il avait su
acqurir, dans ce sicle positif, une sorte de clbrit. Mais qui
maintenant songe  ce dfunt Crsus, non pas mme peut-tre ceux qui
jouissent de ses trsors?

_Ambroise Par_ (rue): N en 1517, mort en 1590, ce clbre praticien,
dont le zle galait la science, et qui fut cher au roi Henri II comme 
ses trois fils, doit tre regard comme le Pre de la chirurgie en
France. Il a laiss de nombreux crits qui prouvent que chez lui la
thorie savante se dduisait de l'exprimentation et de la pratique.

_Amlie_ (rue): Cette rue n'est point trs ancienne. Elle s'appelait
autrefois _Rue Projete_, nom qu'en 1824, par suite d'une dcision du
ministre de l'intrieur, elle changea contre celui qu'elle porte
actuellement en souvenir de Mlle Amlie, fille de M. Pihan de la
Forest, l'un des principaux propritaires riverains. Cette jeune
personne, morte  l'ge de 15 ans, avait t, dans sa courte existence,
un modle accompli des plus touchantes vertus.

    Et rose, elle a vcu ce que vivent les roses!

Mais n'tait-ce pas plutt un lys, et le plus beau de tous, que cette
cleste enfant, cette soeur des anges,  qui sa robe d'innocence servit
de linceul et qui laissait aprs elle un tel parfum de pit et de
saintet?

_Amelot_ (rue): Amelot, ministre du roi Louis XVI, est mort dans la
prison du Luxembourg en 1794. Est-ce lui qui a donn son nom  la rue et
non pas plutt cet Amelot dont La Bruyre nous a laiss le portrait et
qui demeurait rue Vieille du Temple: Un bourgeois (Amelot) aime les
btiments; il se fait btir un htel si beau, si riche et si orn qu'il
est inhabitable: le matre honteux de s'y loger, ne pouvant peut-tre se
rsoudre  le louer  un prince ou  un homme d'affaires, se retire au
galetas o il achve sa vie pendant que l'enfilade et les planchers de
rapport sont en proie aux Anglais et aux Allemands qui voyagent et qui
viennent l du Palais-Royal, du palais Lesdiguires et du Luxembourg. On
heurte sans fin  cette belle porte: tous demandent  voir la maison et
personne  voir Monsieur.

_Anglais_ (rue des):

    Et parmi la rue aux _Anglais_
    Vins  grand feste et  grand glais (bruit)[34].

Ce nom lui vient, selon toute apparence, du long sjour que les Anglais
firent en France, au temps de Charles VI et de Charles VII (1415 
1450). De l, suivant les vieux auteurs, le proverbe: _Il y a des
Anglais dans cette rue_, pour dire: je dois de l'argent  quelqu'un de
ceux qui y demeurent, je n'y veux pas passer. Car enfin, ajoute
Sauval, l'glise de Notre-Dame, ni la Bastille et quelques autres
difices semblables ne sont point d'eux; ils n'ont rien fait ici ni par
toute la France, qu'entasser ruines sur ruines. J'en excepte le duc de
Bedfort, car celui-l prenait plaisir  agrandir ses palais et  les
rendre plus logeables; pour les autres, ils n'ont eu autre soin que de
s'enrichir de la dpouille des Parisiens.

L'opinion de Sauval, quant  l'origine de cette rue, adopte par le plus
grand nombre des auteurs et qui a pour elle la vraisemblance, est
nanmoins contredite par le savant Jaillot: Cette opinion, dit-il, ne
me parat pas admissible, la rue des Anglais tant ainsi nomme plus de
deux sicles avant le rgne de Charles VI. N'est-il pas plus
vraisemblable d'en attribuer l'origine aux Anglais que la clbrit de
notre Universit engagea de venir s'instruire  Paris, et dont le nombre
tait si grand ds les commencements qu'ils formrent une des quatre
Nations qui composaient ce corps,  laquelle on a depuis donn le nom de
Nation d'_Allemagne_, au lieu de celui d'Angleterre qu'elle portait
auparavant et qu'elle n'a gard que jusque en 1436, poque  laquelle on
ne la retrouve plus sur les registres de l'Universit[35].

Quoiqu'on dise Jaillot, la premire opinion me parat prfrable.

_Anglade_ (rue de l'): Nom d'un propritaire de l'un des terrains sur
lequel s'ouvrit la rue.

_Sainte-Anne_ (rue). (Quartier du Palais-Royal): Ce nom lui fut donn en
l'honneur d'Anne d'Autriche, femme de Louis XIII qui, dit un
contemporain[36] n'aima point la reine autant qu'elle le mritait; car
il courut toute sa vie aprs des btes ou se laissa gouverner par des
favoris.

Quel sduisant portrait cependant l'historien, qui peint d'aprs nature,
nous fait de la princesse! Grande et bien faite, elle a une mine douce
qui ne manque jamais d'inspirer l'amour et le respect... Ses yeux sont
parfaitement beaux, le doux et le grave s'y mlent agrablement.... Sa
bouche est petite et vermeille, et la nature lui a t librale de
toutes les grces dont elle avait besoin. Par un de ses sourires elle
peut acqurir mille coeurs. Ses cheveux sont beaux et leur couleur
chtain-clair; elle en a beaucoup. Ses mains qui ont reu des louanges
de toute l'Europe, qui sont faites pour le plaisir des yeux, pour porter
un sceptre et pour tre admires, joignent l'adresse avec une extrme
blancheur... Elle n'est pas esclave de la mode, mais elle s'habille
bien.

La nature lui a donn de belles inclinations; ses sentiments sont tous
nobles: elle a l'me pleine de douceur et de fermet. Dans sa plus
grande jeunesse, elle a donn des marques de dvotion et de charit...
Les vertus avec les annes se sont fortifies en elle, et nous la voyons
sans relche prier et donner... La vertu de la reine est solide et sans
faon; elle est modeste sans tre choque de l'innocente gat et son
exemplaire puret pourrait servir d'exemple  toutes les femmes. Elle
croit facilement le bien et n'coute pas volontiers le mal... Elle est
douce, affable, familire avec tous ceux qui l'approchent et ont
l'honneur de la servir. Elle a beaucoup d'esprit et ce qu'elle en a est
tout  fait naturel... Il semble que la reine tait ne pour rendre par
son amiti le feu roi le plus heureux mari du monde; et certainement _il
l'aurait t s'il avait voulu l'tre_.

Tant il est vrai, comme dit le Saint Livre _qu'on est toujours puni par
o l'on pche_.

_Antin_ (chausse d'): Cette rue est relativement rcente; car, au
commencement du 17e sicle, ce n'tait qu'un chemin tortueux qui, de la
porte Gaillon, se dirigeait vers les Porcherons (barrire des Martyrs).
On l'appelait indiffremment _chemin de l'got Gaillon_, des
_Porcherons_, de la _Chausse d'Antin_. Le pr des _Porcherons_ tait
pour les rous de la Rgence ce que le _Pr aux Clercs_ avait t
nagure pour ceux du moyen-ge. Par un arrt du Conseil du 31 juillet
1720, le chemin fut rectifi et largi; des maisons s'levrent
rgulirement de chaque ct, la nouvelle voie prit le nom de rue de
l'_Htel Dieu_, parce qu'elle conduisait  une ferme de cet hpital:
puis ce nom fut chang en celui de _Chausse d'Antin_ parce que la rue
commenait au rempart en face duquel avait t bti l'htel d'Antin.

En 1791, nouveau changement. Mirabeau, le grand orateur de la
Rvolution, tant mort dans cette rue,  l'htel qui porte aujourd'hui
le n 42, l'Assemble Nationale, sur la proposition de Bailly, dcida
que la rue s'appellerait dsormais rue de _Mirabeau_. Au-dessus de la
porte de l'htel o le clbre tribun avait rendu le dernier soupir, on
plaa une plaque de marbre noir sur laquelle se lisaient ces vers en
lettres dores:

    L'me de Mirabeau s'exhala dans ces lieux,
    Hommes libres, pleurez, tyrans, baissez les yeux.

La mmoire de Mirabeau devenue impopulaire, l'inscription fut enleve et
la rue se nomma du _Mont-Blanc_, en souvenir de la runion de ce
dpartement  la France.

En 1816, elle reprit son appellation monarchique de _Chausse d'Antin_
qui, cette fois, parat devoir lui rester.

 propos des constructions nouvelles et luxueuses qui s'levaient dans
la Chausse d'Antin au commencement du XVIIe sicle, je trouve dans un
auteur contemporain (1725) une page des plus curieuses et qu'on me saura
gr de transcrire: Tout ce quartier, dit Germain Brice[37], ainsi que
bien d'autres de la ville autrefois ngligs et absolument inhabits, se
remplissent de nos jours d'une quantit extrme de maisons pour
lesquelles on fait des dpenses prodigieuses par le secours des
nouvelles fortunes; si ces entreprises continuent de la sorte, la ville
de Paris, sans bornes, comme elle a t jusqu' prsent, s'tendra 
l'infini et pourra, dans la suite des temps, tomber dans le triste
inconvnient de ces fameuses et superbes villes dont l'histoire fait
mention, qui se sont dtruites par le luxe immodr, et par leur
grandeur mme, telles que Thbes, Memphis, Palmyre, Babylone,
Hliopolis, Perspolis, Leptis et Rome mme, qui n'est plus  prsent
qu'un squelette dcharn de ce qu'elle tait dans sa splendeur, sans
parler de beaucoup d'autres villes fameuses dont l'histoire fait
mention. Si l'on consulte la bonne politique, on ne doit pas souffrir
qu'il se trouve une ville dans un tat qui surpasse autant les autres
par sa grandeur, et par consquent par sa puissance et par le nombre de
ses habitants.

Ne dirait-on pas ce paragraphe crit d'hier? L'auteur cependant tenait
la plume il y a quelque cent quarante ans. Que dirait-il aujourd'hui?

_Saint-Antoine_ (rue): Formait autrefois plusieurs voies portant des
noms diffrents: rue de la _Porte Baudoyer_, de l'_Aigle_, et du _Pont
Perrin_. Son nom unique lui vient d'une abbaye  laquelle le chemin
conduisait. Dans cette rue, prs de la premire porte ou bastille
Saint-Antoine, fut massacr tienne Marcel, le trop fameux prvt des
marchands, qui voulait livrer Paris au roi de Navarre, Charles-le-
Mauvais (1358).

Dans cette rue encore eut lieu le dernier tournoi o Henri II tomba
frapp  mort par le tronon de lance du comte de Montgommery, meurtrier
involontaire d'ailleurs (1559).

 l'extrmit de cette voie enfin, sur la place qui porte ce nom,
s'levait la forteresse dite de la _Bastille_, btie par Hugues Aubriot,
prvt de Paris, sous le rgne de Charles V (1369), et qui, dfendue
seulement par quelques soldats invalides, fut prise par le peuple, le 14
juillet 1789, puis dmolie.

 l'entre de la rue, on voyait autrefois aussi une Porte triomphale,
construite par l'architecte Blondel, qui donna les dessins des portes
Saint-Denis et Saint-Martin. Elle fut dmolie en 1777 parce qu'elle
gnait la circulation.

_Arbalte_ (rue de): Ce nom vient d'une enseigne.

_Arago_ (rue): Franois Arago, notre contemporain, clbre astronome, n
en 1786, mort  Paris en 1853, secrtaire perptuel de l'acadmie des
sciences, directeur de l'Observatoire. Dou d'une rare facilit
d'locution, d'une parole singulirement lucide, il avait au plus haut
degr le talent, en vulgarisateur mrite, de mettre la science  la
porte des ignorants. Il a laiss de nombreux ouvrages et en particulier
trois volumes de _Notices_ crites avec lgance et avec l'accent de la
sincrit. Celle de _Gay-Lussac_ en particulier nous a frapp.

_Arbre-Sec_ (rue de l'): A pris son nom d'une enseigne. Suivant quelques
auteurs, c'est  l'extrmit de cette rue,  l'endroit o elle fait
angle avec la rue saint Honor et l mme o s'lve la Fontaine, qu'eut
lieu l'excution de la reine Brunehilde ou Brunehaut, trane  la queue
d'une cavale indompte par l'ordre de Clotaire II. Lors commanda le roi
qu'elle ft lie, par les bras et par les cheveux,  la queue d'un jeune
cheval qui oncques (jamais) n'et t dompt, et trane par tout l'ost
(arme). Ainsi comme le roi commanda fut fait; au premier coup que celui
qui tait sur le cheval frit des perons, il le lana si raidement
qu'il fit la cervelle voler des deux pieds de derrire. Le corps fut
tran parmi les buissons, par pines, par monts et valles, tant
qu'elle (Brunehaut) fut toute drompue des membres[38].

_Jeanne d'Arc_ (rue et place): Dans les notes du chant XIe de la
traduction de l'_nide_ par Barthlemy, je trouve sur notre Hrone une
page remarquable et qui emprunte un intrt particulier au nom de
l'auteur. Il est admirable de voir le satirique passionn de la
_Villliade_, de la _Nmsis_, des _Journes de la Rvolution_, etc.,
tenir ce langage que nous avons plaisir  reproduire: La seule grande
figure de femme qui _surpasserait_ et Clorinde et Camille et toutes les
guerrires et amazones des temps fabuleux ou modernes, _la seule digne
encore aujourd'hui de monter sur le pidestal pique_, et de donner 
notre littrature une illustration qui lui manque, c'est notre Jeanne
d'Orlans si guerrire, si sainte, si inspire, si chevaleresque, si
digne du respect de toutes les gnrations et _si lchement assassine_
par les Anglais, par Chapelain et par Voltaire.

Ces lignes sont de celles qui honorent la mmoire de Barthlemy mort
rcemment et presque oubli aprs avoir fait tant de bruit nagure.

_Argenson_ (rue d'): Trois personnages de ce nom furent ministres, sous
la rgence et sous Louis XV.

_Argenteuil_ (rue d'): S'appela ainsi parce qu'elle fut btie sur
l'ancien chemin qui conduisait au village d'Argenteuil. Le 1er
septembre 1684, au n 18, mourut l'auteur de _Polyeucte_, de _Cinna_,
des _Horaces_, etc., le grand Corneille, rduit  une telle dtresse que
Boileau devait solliciter pour lui un secours du roi. Peu de temps avant
qu'il s'alitt, d'aprs ce qu'on raconte, le pote auquel on devait plus
tard lever des statues, descendait pniblement sa rue et s'arrtait
devant l'choppe d'un savetier pour faire raccommoder sa chaussure, sans
doute faute d'une seconde paire qui lui permt de changer. Pourtant M.
Th. Gautier a eu tort, dans sa pice, l'_Anniversaire de Corneille_, o
se trouvent d'excellents vers, de dire en terminant:

    Louis, ce vil dtail, que le bon got ddaigne,
    Ce soulier recousu me gte tout ton rgne.

Car le roi, ds qu'il fut instruit par Boileau de la position de
Corneille, lui envoya deux cents louis d'or qui furent ports au malade
par Besset de la Chapelle, inspecteur des Beaux-Arts.

_Beaux-Arts_ (cole des): Cette cole a t leve sur l'emplacement
qu'occupait l'ancien couvent des Petits-Augustins, devenu aprs la
Rvolution le Muse des Petits-Augustins. Ce Muse supprim a fait place
 l'cole par suite d'un dcret du 24 avril 1816. En outre des
constructions nouvelles leves du ct du quai, comme dans les cours
intrieures, le Palais s'est enrichi de prcieux dbris provenant de
l'ancien chteau de Gaillon. Dans le grand Amphithtre, dit
_Hmicycle_, se voient les remarquables peintures qui sont le plus beau
titre de gloire de Paul Delaroche.

_Saint-Andr-des-Arts_ (rue): La rue _St-Andr-des-Arts_, qui commence
au pont _Saint-Michel_ et finit  la porte de Bussy, dit Sauval, est une
des plus anciennes de l'Universit et bien que les vieilles chartes lui
donnent quantit de noms, rarement pourtant y lit-on celui qu'elle
devrait porter et qu'elle portait originairement. Tantt c'est la rue
_St-Germain des Prs_, parce qu'elle conduit au faubourg St-Germain et 
l'abbaye de ce nom; tantt c'est la grande rue St-Andr  cause qu'elle
passe devant l'glise St-Andr (aujourd'hui dmolie), tantt c'est la
rue _St-Andr-des-Arts_ comme tant place tout  l'entre de
l'Universit[39], o s'enseignent les arts et les sciences. Il y a mme
des gens qui l'appellent _Saint-Andr-des-Arcs_ parce qu'ils prtendent
qu'elle tait habite par les faiseurs d'arcs avant qu'on et trouv la
poudre  canon, et qu' la guerre, au lieu de mousquets, on se servait
d'arcs, de flches et d'arbaltes; et ce qui les rend doublement
opinitres l dessus est le nom de quelques rues voisines qui aide  les
tromper comme celui de la _Bouclerie_ o ils s'imaginent qu'on faisait
les boucliers, et tout de mme l'autre de la rue des _Sachettes_, mot
corrompu,  ce qu'ils disent, des _Sagettes_,  raison que l
s'achetaient les flches.

Le vritable nom cependant de la rue _Saint-Andr-des-Arts_, est la rue
_St-Andr-de-Haas_, nom que mme on a donn longtemps  la rue de la
Huchette qui continuait la rue St-Andr jusqu'au Petit Chtelet: et
c'tait celui tant du territoire o sont situes ces deux rues que des
vignes mmes qui le couvrirent jusqu'en 1179; car ce fut en ce temps l
que Hughues, abb de Saint-Germain des Prs, donna ce vignoble  btir.

Mais dom Flibien et dom Lobineau, les savants bndictins, contredisent
formellement Sauval et non sans quelque vivacit. Des gens qui croient
deviner plus juste que les autres prtendent que c'est du nom de _Laas_
que s'est form le surnom de _Saint-Andr-des-Arcs_, qu'il faudrait
plutt appeler selon eux, _Saint-Andr-de-Laas_ ou de _Leas_. Mais ils
se trompent dans leur conjecture. Saint Louis, dans une charte de l'an
1261, l'appelle _parochia sancti Andre de Arsiciis_ (paroisse de
Saint-Andr-des-Arsis). Ainsi, le vrai nom de cette rue doit tre des
Ars par abrg des Arsis[40]. Mais sur le sens de ce dernier mot ou
n'est pas d'accord et Jaillot  son tour combat cette affirmation, d'o
forcment il faut conclure que, si l'origine de cette dnomination quant
 la premire partie (_Saint-Andr_) n'est point douteuse, on ne peut
avoir aucune certitude sur l'origine du mot: _Arts_ ou _Arcs_.

Nagure,  l'extrmit de cette rue, on voyait encore quelques maisons
sur pied, reste des sicles passs, dit Germain Brice, entre lesquelles
on en distingue une, o sur la porte, on remarque un lphant en
sculpture charg de sa tour. C'est l que demeurait le mdecin de Louis
XI, le fameux Coyetier lequel, dit Commines, lui tait si trs rude
qu'on ne dirait pas  un valet les outrageantes et dures paroles qu'il
lui disait et si (or) le craignait tant le dit seigneur qu'il ne l'et
os envoyer hors d'avec lui parce que le dit mdecin lui disait
audacieusement ces mots:

--Je sais bien qu'un matin vous m'envoyerez comme vous avez fait
d'autres, mais (par un grand serment qu'il lui jurait) vous ne vivrez
pas huit jours aprs. Ce mot pouvantait si fort le roi qu'il ne
cessait de le flatter et de lui donner, ce qui lui tait un grand
purgatoire en ce monde.

Coyetier, riche des prsents de Louis XI, s'tait fait btir l'htel en
question. Il avait pris pour devise ou pour symbole selon l'usage
grossier de ce temps-l, un abricotier dans un cusson pench qu'il
avait fait sculpter au-dessus de la porte d'entre parce que, dit
Germain Brice, le mot tait compos de son nom (Coyetier) et d'_abri_,
pour faire entendre que Coyetier tait  l'abri et en sret dans ce
lieu de retraite loign de la cour. Il y vcut et mourut en effet
tranquillement.

_Arras_ (rue d'): Ce nom vient du collge qui trs anciennement se
voyait dans la rue.

_Arsenal_ (rue de l'): Les btiments qu'occupe aujourd'hui la
bibliothque sont ceux de l'ancien arsenal.

_Aubry-le-Boucher_ (rue): On l'appelait ainsi ds le XIIIe sicle. Ce
nom lui vient parat-il, d'un boucher nomm Aubry qui y demeurait; car,
outre qu'elle tait voisine de la Grande-Boucherie, on la dsigne ainsi
dans les plus anciens titres.  une certaine poque, le peuple, par
corruption ou pour abrger, prononait: _Briboucher_.

_Aubign_ (rue d'): Agrippa d'Aubign, n en 1550, mort en 1630, a
laiss des _Mmoires_ sur les guerres de religion auxquelles il prit une
part active. Il tait grand'pre de Mme de Maintenon.

_Audran_ (rue): Grard Audran, n  Lyon en 1640, mort  Paris en 1703,
a laiss un grand nombre de gravures qui sont des chefs-d'oeuvre.
Maniant avec une rare habilet la pointe et le burin, ayant au plus haut
degr l'intelligence du dessin, il savait au besoin faire disparatre
les incorrections et les ngligences des originaux qu'il reproduisait
d'ailleurs avec une rare fidlit. On cite entre ses planches les plus
remarquables l'_Ene_, la _Sainte-Agns_, d'aprs le Dominiquin, la
_Femme adultre_,--_le Temps_--_Pyrrhus_, d'aprs Poussin; les
_Batailles d'Alexandre_, d'aprs Lebrun, etc. Audran sut mlanger
parfois heureusement l'eau forte et le burin. Milzia va jusqu' dire de
cet minent artiste: Il n'a point eu d'imitateurs et ne pouvait en
avoir; pour graver comme Audran, il faudrait tre ce matre lui-mme.

_Augustins_ (rue des vieux): Elle s'appela ainsi parce que ce fut en cet
endroit que les religieux Augustins eurent leur premier tablissement.

_Austerlitz_ (quai et pont d'): On leur donna ce nom en mmoire de la
bataille gagne, le 2 dcembre 1805, par les Franais sur les
Austro-Russes.

_Ave Maria_ (rue de): Ce nom fut donn par le roi Louis XI  un couvent
de religieuses de la _Tierce-Ordre pnitente et observante de
St-Franois_. Ce couvent sert aujourd'hui de caserne.

       *       *       *       *       *

Parmi les crits que nous aurons l'occasion de citer dans notre travail
sur les vieilles rues, il s'en trouve de singuliers, et les plus anciens
de tous peut-tre: ce sont des pomes descriptifs, si l'on peut appeler
du nom de _pomes_ ces litanies peu harmonieuses de vers sur des sujets
qu'on ne s'aviserait gure aujourd'hui de mettre en rimes, comme le dit
le judicieux abb Leboeuf. Mais les trouvres du XIIe et du XIIIe
sicle, dont la langue rime tait la langue habituelle, trouvaient
plaisir  certaines difficults. Il faut convenir cependant qu'ils ne
russissaient pas toujours  les surmonter, et la sche nomenclature des
_Moustiers de Paris_, de Ruteboeuf, par exemple, n'a pas la grce de
quelques-uns de ses autres pomes. Plus curieux, pour le fond comme pour
la forme, me parat le pome de Guillaume de la Villeneuve, _les
Crieries de Paris_, que j'aurai plus d'une fois l'occasion de citer et
qui commence ainsi:

    Or vous dirai en quelle guise
    Et en quelle manire vont
    Cil (ceux) qui denres  vendre ont
    Et qui pensent de leur preu (profit) faire,
    Qui j ne finiront de braire (crier).
    Parmi Paris jusqu' la nuit
    Ne cuidiez-vous (pensez-vous) qu'il leur (anuit) ennuie
    Que j ne seront  sjour:
    Oiez qu'on crie au point du jour:
    ...............
    Oisons, pigeons et chair sale,
    Chair frache moult (beaucoup) bien conrae (pare),
    Et de l'allie (sauce  l'ail)  grand plant (abondance).
    Et puis aprs, pois chauds pils,
    Et fves chaudes par delez (auprs),
    Aulx et oignons  longue haleine,
    Puis aprs, cresson de fontaine,
    Cerfeuil, pourpier tout de venue (tout de mme),
    Puis aprs, porte (poire) menue,
    ...............
    J'ai bon fromage de Champagne,
    Or y a fromage de Brie.
    ...............
    Li (les) autres dit autres nouvelles:
    Qui vend vieux pots et vieilles pelles! etc.

Il se trouve aussi parfois des vers bien frapps dans _Le Dit des Rues
de Paris_, de Guillot, publi pour la premire fois par l'abb Leboeuf
(T. II de son livre), et dont voici le dbut:

    Maint dit a fait de Rois, de Comte,
    Guillot de Paris en son conte;
    Les rues de Paris briment
    A mis en rime, oyez comment.

La pice se termine par ces vers tmoignant des bons sentiments de
l'auteur encore que tels autres passages soient moins difiants:

    Le doux Seigneur du firmament
    Et sa trs douce chre Mre
    Nous dfende de mort amre.

Quoique assez heureux, ces vers pourtant ne valent pas, pour
l'originalit de l'ide et mme pour la forme, le dbut d'un autre pome
du mme genre, par un anonyme, et publi sous ce titre: _Les Rues de
Paris en vers_, dans le savant ouvrage de M. Giraud: _Paris sous le
rgne de Philippe-le-Bel_.

    Aucunes gens m'ont demand
    Pourquoi me suis si empir.
    Ne me vient pas de maladie,
    Il me vient de mlancolie.
    L'autre jour  Paris al (allai),
    Oncques mais (jamais) n'y avais t.
    Avecque moi menai ma femme.
    Emprs (prs) rue Neuve-Notre-Dame,
    La perdis en un carrefour;
    On n'y voit non plus qu'en un four:
    D'un ct alla et moi d'autre;
    Oncques puis ne vmes l'un l'autre.
    Or ai-je bien fait mon devoir.
    Vous saurez bien si je dis voir (vrai),
    Quand vous saurez o je l'ai quise (cherche),
    En quel (quelle) manire et en quel (quelle) guise.

En effet, il n'est aucune rue ni ruellette de la ville que l'poux
dolent ne visite et ne nomme; mais  la parfin, la chose faite en
conscience et la dame ne se retrouvant point, non plus que la Crese
d'Ene, notre homme en prend son parti assez vite, ce semble, et sur un
ton qui ne tmoigne pas d'un chagrin bien profond:

    Tant l'ai quise que j'en suis las:
    Or, la quire qui voudra,
    Jamais mon corps ne la querra.

Ce mari-l n'est pas difficile  consoler du veuvage. J'aime  croire
qu'il n'en tait pas beaucoup alors sur ce patron.

Maintenant revenons  l'historique des rues.

[33] Apollon et Orphe.

[34] _Le dit. des Rues de Paris_.

[35] Jaillot.--_Recherches sur Paris_, 1772.

[36] Madame de Motteville.

[37] _Description de la Ville de Paris_--4 vol. in-12--1725.

[38] _Chroniques de Saint-Denis_, T. 1er.

[39] On appelait l'Universit cette partie mridionale de la ville o se
trouvaient alors  peu prs exclusivement les collges et les coles.

[40] Histoire de Paris, T. Ier.


B

_Babille_ (rue): Laurent Jean Babille fut chevin de la ville de Paris
en 1762 et 1763. Quels services a-t-il rendus qui lui mritrent un
souvenir spcial, on ne nous le dit pas. Peut-tre seulement
demeurait-il dans cette rue.

_Babylone_ (rue): Elle doit son nom  Bernard de Sainte-Thrse, vque
de Babylone, qui possdait plusieurs maisons et jardins sur
l'emplacement desquels fut construit le sminaire des Missions
trangres.

_Bailleul_ (rue): C'tait le nom d'un prsident qui y demeurait.

_Baillif_ (rue): Pour _Baillifre_, nom du surintendant de la musique de
Henri IV, qui lui donna des terrains bordant cette voie pour y btir.

_Balzac_ (rue de): De Jean Louis de Balzac (1586-1655) on a dit qu'il
fut l'un des crivains qui ont le plus contribu  former la langue
quoique aujourd'hui on ne lise plus gure ou mme pas du tout ses
ouvrages. Ce n'est pas lui d'ailleurs qui a donn son nom  la rue, mais
notre contemporain, Honor de Balzac, qui y est mort en 1850,  l'ge de
51 ans, au milieu de sa plus grande vogue comme romancier. On ne peut
lui refuser, en dpit de sa fcondit, un talent peu ordinaire. La
_Comdie humaine_ atteste une puissance singulire de conception et
d'observation; mais cette dernire et prcieuse qualit trop souvent se
gte par l'exagration; comme l'a dit fort bien M. de Pontmartin, Balzac
presque toujours vers la fin se grise avec son sujet, et il ne voit
plus ses personnages qu' travers une lentille qui grossit dmesurment
leurs traits dfectueux surtout. Puis le sens moral trop frquemment lui
fait dfaut, et il est peu d'ouvrages de lui qu'on puisse lire sans
inconvnient. Rien qui repose, rien qui rassrne dans ces pages si
souvent dsolantes par l'implacable dissection de l'me humaine. Cet
trange moraliste (car il avait cette prtention) calomnie la nature
humaine mme vicie, et  Dieu ne plaise que notre socit, encore que
malade, soit telle qu'il nous la reprsente d'habitude. Le monde
aristocratique en particulier, qu'il faisait vanit de bien connatre,
lui parat surtout tranger d'aprs les types qu'il nous en a laisss,
et qu'on n'y rencontre, assurment, que par une trs-rare exception.

D'aprs ce que nous venons de dire, faut-il s'tonner que l'OEuvre
entier de Balzac ait t condamn par la congrgation de l'Index?

_Barbette_ (rue): Elle s'appela ainsi parce qu'elle passait devant un
htel de ce nom clbre dans l'histoire de Charles VI et construit par
tienne Barbette, prvt des marchands sous Philippe-le-Bel. Le duc
d'Orlans, frre du roi (Charles VI), sortant de l'htel dit le petit
Sjour de la Reine qu'habitait Isabeau de Bavire, fut assassin  la
porte Barbette par Jean-sans-Peur et ses mauvais garons.

_Barillerie_ (rue de la): Vis--vis le Palais. Elle porte dj ce nom
dans un concordat pass en 1280 entre Philippe-le-Hardi et les couvents
de Saint-Maur et de Saint-loi. Mais Robertus Cenalis, dans sa
_Hirarchie franaise_, l'appelle la rue de la _Babillerie_, via
_locutuleia_,  cause sans doute du parlement voisin o pour plaider il
faut parler ce qui se fait de vive voix dit assez navement Sauval.

_Barouillre_ (rue): Elle s'appela tour  tour des _Vieilles Tuileries_,
_Saint-Michel_, et enfin de la Barouillre. Je ne sais, dit Jaillot,
quand on lui donna ce nom, mais il est certain qu'elle le doit  Nicolas
Richard, sieur de la Barouillre,  qui l'abb de Saint-Germain cda, le
8 octobre 1644, huit arpents  la charge d'y btir, et sous la condition
que, si l'on perait des rues sur ce terrain, on leur donnerait le nom
d'un saint indiqu, qu'on en ferait mettre la statue au coin de la rue
et au dessous les armes de l'abbaye.

_Barrs_ (rue des): Cette rue doit son nom aux Carmes qu'on dsignait
sous le nom de Barrs, en raison de leurs manteaux peints de diffrentes
couleurs et formant des barres.

_Beaubourg_ (rue): Au commencement du XIe sicle, de pauvres paysans
levrent en cet endroit quelques chaumires. L'agrment du site en
attira d'autres qui s'y tablirent galement et le hameau, qui devint un
village, s'appela _Beau-Bourg_.

Voil ce que racontent plusieurs historiens d'aprs une tradition
conteste par Sauval. Suivant lui, cette rue doit son nom  Jean
Beaubourg natif de Beau-Bourg, village ou bourg et paroisse de Brie,
duquel descendait le prsident Beaubourg, conseiller d'tat souvent
charg par le roi Louis XIII de missions importantes.

_Batignolles_ (rue, place, boulevard des): Ce nom vient de l'ancien
village des Batignolles qui, aussi bien que celui de Monceaux auquel il
fut runi en 1830, ne se composait que de quelques chaumires ou pauvres
maisons. Mais dans le mouvement de translation rapide qu'prouve la
population de Paris du sud-est au nord-ouest, l'humble hameau des
Batignolles a acquis une grande importance.... C'est aujourd'hui une
ville plus tendue, plus riche, plus peuple que beaucoup de
prfectures.

Ainsi s'exprimait, en 1861, un des rdacteurs du _Dictionnaire de la
Conversation et de la Lecture_. Depuis lors, les Batignolles n'ont fait
que s'accrotre et ce quartier est  prsent l'un des plus populeux de
la capitale dont par suite de l'annexion il fait partie.

_Battoir_ (rue du): Ce nom vient d'une enseigne.

_Beaujolais_ (rue): Ouverte en 1784, elle fut nomme ainsi en l'honneur
du comte de Beaujolais, fils du duc d'Orlans.

_Beaumarchais_ (boulevard): Caron de Beaumarchais (1732-1799) doit
surtout sa clbrit  sa comdie: _Le Mariage de Figaro_, une oeuvre
qu'on pourrait qualifier diabolique au point de vue du talent comme de
la morale, et si malheureusement autorise par la royaut, si follement
applaudie par l'aristocratie dont elle prparait la chute. Dans cette
pice profondment immorale, mais avec tous les raffinements de l'art le
plus savant, rien qui soit respect, et j'admire que des femmes, des
jeunes filles mme, ft-ce en s'abritant derrire l'ventail pour cacher
leur rougeur, osent assister jusqu'au bout  ce spectacle qui n'est
qu'un long scandale. Qu'importe le talent quand on en fait cet indigne
usage! Qu'importe la verve, qu'importe l'esprit quand ce rire qui
provoque le ntre n'est que le rire du dmon!

_Beaurepaire_ (rue de): S'appelait ainsi ds le commencement du XIVe
sicle (1313). Ce mot, dans le vieux langage, signifie belle demeure,
belle retraite, _beau repaire_.

_Beautreillis_ (rue de): Autrefois rue Girard Becquet. On l'appela rue
_Beautreillis_  cause d'une belle treille ou, pour parler  la faon
du temps pass, d'un beau treillis qui faisait une des principales
beauts du jardin de l'htel royal de Saint-Paul.... Je dirai encore que
les treilles ont fait longtemps un des principaux ornements des jardins
de nos rois et que, pendant plusieurs sicles, les mriers, les ormes et
les chnes n'ont pass que pour des arbres champtres et sauvages qui ne
devaient paratre et faire ombre que dans les forts. (Sauval).

_Belle-Chasse_ (rue de): Elle doit son nom au clos de Belle-Chasse sur
lequel fut bti le couvent des religieuses du Saint-Spulcre,
vulgairement appeles Religieuses de Belle-Chasse.

La communaut se composait de vingt religieuses seulement qui suivaient
la rgle de saint Augustin. On les avait nommes d'abord les Filles 
Barbier  cause d'un fameux traitant (financier) qui leur avait donn
une partie du vaste espace qu'elles occupaient.

_Bellefond_ (rue de): Elle dut son nom  Mme de Bellefond, abbesse de
Montmartre.

_Saint-Benot_ (rue): Se nomma ainsi parce qu'elle s'tendait le long du
jardin des religieux de Saint-Germain des Prs qui suivaient la rgle de
saint Benot. Il n'y a pas plus de vingt ans, dit Sauval, qu'elle
s'appelait la rue des _gots_, parce que, jusqu' ce temps-l, elle a
t coupe en deux et empuantie par un got dcouvert qui maintenant
passe sous le pav, ce qui est cause qu'on la nomme quelquefois la rue
de l'got couvert.

_Bergre_ (rue): Dans la table des rues de Valleyre, elle est appele du
Berger dont on a fait rue _Bergre_.

_Berryer_ (cit): Antoine Pierre Berryer, n en 1788, mort en 1869,
comptait au premier rang de nos orateurs politiques. Un discours de
Berryer  la Chambre s'annonait comme un vnement et les huissiers se
trouvaient fort empchs  l'ouverture des portes par l'empressement des
amateurs, curieux et curieuses. Mais les triomphes de Berryer au
Palais-Bourbon s'alternaient (chose rare et qui semble l'exception) avec
ses succs au barreau. Dans les dramatiques procs de cours d'assises
surtout, il avait peu d'gaux parmi ses confrres qu'il a fait pleurer
plus d'une fois, et aussi les jurs et les juges, sans compter les bons
gendarmes. On comprend ds lors l'influence toute puissante de cette
parole mue, passionne, ardente, de ce geste pathtique, sur la partie
fminine de l'auditoire bientt tout entier noy dans les larmes.

Dans notre volume: _Je Politique_, se trouve une _tude_ dveloppe sur
_Berryer_ que nous avons eu maintes fois, comme journaliste, l'occasion
d'entendre dans nos assembles politiques. Du reste, il fallait
l'entendre plutt que le lire, car l'originalit de la forme manquait un
peu  sa phrase trop facilement faite, alors qu'elle n'tait plus
soutenue par l'accent fivreux de la voix et la fougue du geste.

_Bertin Pore_ (rue): Elle portait ce nom ds l'anne 1240, et le tenait
d'un bourgeois qui y demeurait.

_Btizy_ (rue de): a pris ce nom de Jacques Btizy, avocat au Parlement.
Ce fut dans la deuxime maison  gauche, en entrant par la rue de la
Monnaie, que l'amiral de Coligny fut assassin, dans la nuit de la
Saint-Barthlemy, (1572), par les sides du duc de Guise, dit le
Balafr. Deux des meurtriers, Le Besme et Ptrucci, aprs avoir perc de
coups l'amiral, jetrent le cadavre dans la cour o le duc de Guise,
pour le reconnatre, essuya avec son mouchoir le sang qui couvrait le
visage, et sr que sa victime n'avait pu lui chapper, il dit: C'est
bien commenc, allons continuer.

Faut-il croire au fait suivant rapport par Pierre Mathieu? Il affirme
avoir entendu raconter plusieurs fois  Henri IV que, le soir du 26
aot, peu d'heures avant le massacre, jouant aux ds avec le duc de
Guise, il parut des gouttes de sang sur la table, et que les ayant fait
essuyer, elles reparurent encore, ce qui le frappa au point qu'il quitta
le jeu.

Il existait trs anciennement une rue de ce nom, tmoin ce distique du
_Dit des Rues de Paris_:

    En la rue de _Bthisi_
    Entr, ne fus pas thisi (malade d'thisie).

_Bibliothque Nationale._ Ce fut en 1721 seulement que les btiments de
la rue Richelieu furent affects au service de la Bibliothque Royale.
Les livres se trouvaient en dernier lieu placs dans deux maisons ayant
appartenu  Colbert et voisines de son htel, rue Vivienne. Mais leur
nombre allant toujours en s'augmentant, sur la proposition de l'abb
Bignon, conservateur, le duc d'Orlans donna l'ordre de transporter
toutes ces richesses dans le local qu'elles occupent aujourd'hui. Ces
vastes btiments taient un dmembrement de l'htel Mazarin divis en
deux parties par les hritiers.

On sait que Charles V doit tre regard comme le fondateur de la
Bibliothque Royale. La collection d'ouvrages recueillis par lui et
placs dans une tour du Louvre, dite Tour de la Librairie, occupait
trois tages et comptait 910 volumes, nombre considrable pour le temps.
La collection forme par Charles V fut disperse sous le rgne
dsastreux de Charles VI; ce fut plus tard Louis XI qui recueillit les
livres pars dans les diverses maisons royales et dont le nombre
s'augmenta vite grce  la dcouverte rcente de l'Imprimerie. Cette
Bibliothque, d'abord installe  Blois, puis  Fontainebleau et
constamment augmente, ne fut transporte  Paris qu'en juin 1595 par
l'ordre de Henri IV. Place d'abord dans le collge de Clermont, puis
dans une maison de la rue de la Harpe, elle comptait,  la mort de
Louis XIV (1715), environ 70,000 volumes transfrs, comme on l'a dit,
ds l'anne 1666, rue Vivienne, dans les deux grandes maisons
appartenant  Colbert.

_Bictre_ (hospice de): Bictre tait un chteau appartenant  la reine
Anne d'Autriche. Destin d'abord aux Enfants-Trouvs, il est devenu un
vaste hospice pour la vieillesse en mme temps qu'un hpital pour les
alins pauvres qu'on y soigne avec sollicitude, et qui, bien entendu,
occupent un btiment spar.

_Bienfaisance_ (rue de la): Elle a pris ce nom en souvenir du docteur
Goetz, qui demeurait au n 13 et tait devenu par son zle et son
dvouement la Providence du quartier. Il mourut en 1813.

_Bivre_ (rue de): Ainsi appele de la rivire voisine.

_Billaut_ (rue): Ci-devant de l'_Oratoire du Roule_, maintenant rue
Jules Favre.

_Blancs-Manteaux_ (rue des):

    En la rue des Blancs-Mantiaux
    Entrai, o je vis maintes piaux
    Mettre en conroi[41] et blanche et noire,

lisons-nous dans le _Dit des Rues de Paris_, ce pome trs peu potique
mais si curieux de Guillot publi par l'abb Leboeuf[42]. Celte rue se
nommait au XIIIe sicle (vers 1268) de la _Petite Parcheminerie_, quand
les religieux de l'ordre des Serviteurs de la Vierge Marie, mre de
Jsus, vinrent s'y tablir et y btirent leur couvent: que nous voyons
encore  l'un de ses bouts, dit un auteur ancien; mais le peuple qui
aime la brivet quand il s'agit de nommer une chose, voyant l'habit
blanc de ces religieux, laissa l bien vite cette longue trane de mots
dont tait compos leur nom et les appela simplement _Blancs-Manteaux_,
et tout de mme leur rue des Blancs-Manteaux, nom qui se trouve dans
les actes de l'anne 1289.

_Bl_ (Halle au): Cet difice, bti sur l'emplacement de l'ancien htel
de Soissons, fut commenc en 1763 et termin en 1767, d'aprs les
dessins de Camus de Mzires. La coupole, construite en 1783 par MM.
Legrand et Molina, mais dont la charpente tait en bois, fut dtruite
par un incendie dans l'anne 1802. Aussi la remplaa-t-on par une
armature en fer et fonte de fer, couverte de planches de cuivre tam,
sous laquelle la marchandise en toute saison se trouve  l'abri. Nulle
crainte d'incendie maintenant.

_Boeldieu_, (rue): Franois-Adrien Boeldieu, compositeur clbre,
auteur de la _Dame Blanche_, la _Tante Aurore_, le _Calife de Bagdad_,
le _Pr aux Clercs_, etc. N  Rouen le 15 dcembre 1775, il est mort 
Paris, le 8 octobre 1834. Boeldieu joignait au gnie de l'artiste, les
plus nobles qualits du coeur et de l'esprit. En lisant certains traits
de sa vie, on serait tent de croire que c'est  lui que pensait Mme
de Bawr quand elle crivait dans ses _Souvenirs_: Une remarque que j'ai
toujours eu lieu de faire c'est que les personnes que l'on pleure le
plus longtemps, quand la mort les a frappes, sont celles _qui taient
bonnes_. Depuis que j'existe j'ai vu mourir bien des gens distingus; la
douleur de leur famille, de leurs amis tait vive; mais le temps
produisait sur elle son effet accoutum, mme lorsque ceux dont je parle
laissaient aprs eux une grande clbrit. En un mot j'ai reconnu que
l'on peut oublier assez promptement l'homme d'esprit ou l'homme de
talent avec lequel on a vcu, mais qu'on n'oublie jamais celui dont
mille circonstances de la vie viennent sans cesse nous rappeler la
bont.

_Boissy d'Anglas_ (rue): Le comte de Boissy d'Anglas (1756-1826), dput
 la Convention Nationale qu'il prsidait dans la fameuse journe du
1er prairial an III (26 mai 1795) et par la fermet hroque de son
attitude sauva de l'envahissement des factieux jacobins. Il a suffi de
cette noble page dans sa vie pour rendre son nom  jamais clbre.

_Bouloi_ (rue du): En 1359, elle est dsigne sous le nom de rue aux
Bouliers, dite la _Cour Basile_. Au XVe sicle, c'tait la rue Baizile.
Au XVIe, on la nomme rue des Bouliers, dite la cour Basile. Elle prend
ensuite le nom de rue du Bouloi, mot dont l'origine est inconnue.

_Bourgogne_ (rue de): Louis XIV ordonna, par un arrt de son conseil du
23 aot 1707, que la rue prendrait ce nom en l'honneur de son
petit-fils, le duc de Bourgogne, dont la naissance fut accueillie avec
de tels transports. Chacun, dit Choisy, se donnait la libert
d'embrasser le roi. La foule le porta depuis la surintendance o madame
la Dauphine accoucha jusqu' ses appartements; il se laissait embrasser
 qui voulait. Le bas peuple paraissait hors de sens; on faisait des
feux de joie, et tous les porteurs de chaises brlaient familirement
la chaise dore de leur matresse. Ils firent un grand feu dans la cour
de la galerie des Princes, et y jetrent une partie des lambris et des
parquets destins pour la grande galerie. Bontemps, en colre, le vint
dire au roi qui se mit  rire et dit: Qu'on les laisse faire, nous
aurons d'autres parquets. La joie parut aussi vive  Paris et parut de
bien plus longue dure; les boutiques furent fermes trois jours durant;
toutes les rues taient pleines de tables o les passants taient
convis et forcs de boire sans payer; et tel artisan mangea cent cus,
dans ces trois jours, qu'il ne gagnait pas dans une anne.

Voici de ce jeune prince, dont la mort prmature et presque tragique
devait tromper tant d'esprances, un remarquable portrait: Ce prince,
dit St-Simon, naquit terrible et sa premire jeunesse fit trembler: dur
et colre jusqu'aux derniers emportements, et jusque contre les choses
inanimes; imptueux avec fureur; incapable de souffrir la moindre
rsistance, mme des heures et des lments, sans entrer en des fougues
 faire craindre que tout se rompt dans son corps; opinitre  l'excs,
passionn pour toute espce de volupt. Il n'aimait pas moins le vin, la
bonne chre, la chasse avec fureur, la musique avec une sorte de
ravissement, et le jeu encore o il ne pouvait supporter d'tre vaincu,
et o le danger avec lui tait extrme; enfin, livr  toutes les
passions et emport  tous les plaisirs, souvent farouche, naturellement
port  la cruaut, barbare en railleries et  produire les ridicules
avec une justesse qui assommait. De la hauteur des cieux, il ne
regardait les hommes que comme des atmes avec qui il n'avait aucune
ressemblance quels qu'ils fussent.  peine messieurs ses frres lui
paraissaient-ils des intermdiaires entre lui et le genre humain,
quoiqu'on et toujours affect de les lever tous trois ensemble dans
une parfaite galit.

Il fallait un miracle pour lutter contre un pareil temprament, arriver
 le modifier,  le transformer. Le miracle eut lieu grce  l'influence
religieuse et  des prcepteurs tels que Fnelon, Fleury et le duc de
Beauvilliers. De cet abme sortit un prince affable, doux, humain,
modr, patient, modeste, pnitent et autant et quelquefois au del de
ce que son tat pouvait comporter, humble et austre pour soi.

Le caractre du jeune prince alors peut se rsumer dans ces paroles
mmorables qu'il prononait un jour devant Louis XIV  Marly:

Un roi est fait pour ses sujets et non les sujets pour le roi.

La mort si cruelle, si soudaine, qui le frappait  la fleur de ses
annes et le ravissait  l'espoir de la plus belle couronne de la terre,
selon l'expression d'un grand pape, le trouva rsign, courageux,
admirable. Que de larmes fit couler cette catastrophe dont les plus
indiffrents furent navrs et consterns! Fnelon lui ne put jamais s'en
consoler et depuis lors il ne fit plus que languir.

_Bons Enfants_ (rue des): En 1208, alors que s'achevait l'glise
St-Honor, un bourgeois de Paris, nomm Ada, et sa femme rsolurent de
fonder un collge auprs de la nouvelle glise. En consquence, ils
firent construire un btiment assez grand pour recevoir _treize_
tudiants de Paris, mis sous la direction d'un chanoine de St-Honor. Le
collge s'appela d'abord _Hpital des Pauvres coliers_, pauvres en
effet puisque logs seulement, chaque jour, ils devaient aller quter
leur nourriture dans les rues de la capitale comme nous l'apprennent les
vers du vieux pote:

    Les Bons Enfants orrez crier
    Du pain nes veuil pas oublier.

Mais, grce  des donations successives importantes, le collge put
s'agrandir en mme temps que s'amliorait la position des pensionnaires
dont le nom de: _les pauvres coliers_ fut chang en celui des _Bons
Enfants_, on ne dit pas prcisment  quelle occasion.

_Bourdonnais_, (rue des): A pris son nom des sires Adam et Guillaume
Bourdon.

_Bourg l'Abb_ (rue de):

    Si m'en allai au Bourg l'abb,
    O l'on parlait bien d'un abb.

Le Bourg l'Abb, ainsi appel parce qu'il dpendait de l'abb de
St-Martin, existait dj sous les rois de la seconde race. Il fut
enferm dans Paris sous le rgne de Philippe-Auguste, lors de la
construction de la nouvelle enceinte, et le principal chemin du Bourg
prit, en 1210, le nom de _Bourg l'Abb_. Les habitants de l'endroit
passaient pour peu spirituels quoique d'humeur foltre, et l'on disait
d'eux en faon de proverbe: Ce sont gens de Bourg l'Abb, ils ne
demandent qu'amour et simplesse.

_Bourse_ (palais de la): Un dcret imprial du 16 mars 1808 ordonna la
construction de l'difice dont la premire pierre fut pose le 24 du
mme mois. L'architecte Brogniart dirigea les travaux jusqu' sa mort
arrive en 1813. Il eut pour successeur M. Labarre; mais par suite du
ralentissement des travaux, aprs les dsastres de 1815, le monument ne
put tre achev et inaugur que dans l'anne 1827.

_Boucheries_ (rue des): Vis--vis du grand Chtelet, avait pris son nom
de la Grande-Boucherie qui s'y trouvait, la plus ancienne et longtemps
mme la seule de la ville; elle avait t tablie en 1153. Autrefois,
dit Germain Brice, elle appartenait  une communaut de bourgeois qui
faisaient comme une espce de petite rpublique entre eux dont le crdit
tait si grand, sous le rgne de Charles VI, qu'il arrivait souvent de
grands dsordres lorsqu'ils taient mcontents.

_Boutebrie_ (rue): S'appelait vers la fin du XIIIe sicle _Erembourg de
Brie_, nom d'un propritaire riverain. D'_Erembourg de Brie_ on a fait
_Boutebrie_.

_Billettes_, (rue des): Elle devait ce nom aux religieux hospitaliers de
Notre-Dame qui portaient sur leurs habits de petits scapulaires, dits
_billettes_. Dans certains actes on l'appelle aussi la _rue o Dieu fut
bouilli_, la _rue du Dieu bouilli_, voici pour quel motif. La maison,
qui fut depuis le couvent, appartenait  un juif riche sans doute. Ce
juif, d'aprs une tradition ancienne, dit G. Brice, par une impit
excrable, pera de plusieurs coups de couteau une hostie consacre et
voulut ensuite la brler; mais miraculeusement elle lui chappa en
s'levant dans la pice et fut recueillie par une vieille femme qui
entra inopinment chez cet impie et porta l'hostie au cur de St-Jean o
depuis elle a t conserve avec beaucoup de vnration. Ce malheureux
juif fut brl et sa maison confisque.

_Brantme_ (rue): P. de Bourdeilles, seigneur de Brantme (1527-1614),
gentilhomme gascon, est auteur de nombreux crits qui se distinguent par
le style original et verveux, mais o trop souvent le lecteur honnte
regrette le choix du sujet, les pisodes et les dtails scabreux de
moeurs contemporaines que la libert ou mieux la crudit du langage
gaulois ne met que trop en relief. Ce reproche s'adresse beaucoup moins
aux _Vies des grands capitaines franais et trangers_ qu' tel des
autres ouvrages de l'auteur dont la lecture vaut celle des pires romans.
L'histoire crite de cette faon n'est qu'un pamphlet ordurier. Il
semble pourtant que le Seigneur de Bourdeilles n'en avait pas
conscience, et qu'il crivit ce qu'il voyait ou entendait en toute
sret de conscience et en s'estimant un parfait chrtien.

_Breda_ (rue de): Ouverte en 1830 sur les terrains appartenant  M.
_Breda_.

_Bridaine_ (rue): Jacques Bridaine (1701-1767), prdicateur populaire
clbre, dont l'apostolat eut des rsultats prodigieux. Ses sermons
n'ont pu tre recueillis soit parce qu'il prchait d'abondance et en
vrai missionnaire, soit  cause de son humilit qui prenait peu souci de
conserver  la postrit ces pieux discours. Tout le monde cependant a
lu l'exorde de l'un d'eux publi pour la premire fois, je crois, par
Maury et qui suffirait  la gloire de Bridaine.

_Brise-Miche_ (rue): La distribution des pains ou miches qu'on faisait,
suivant l'usage, aux chanoines de la collgiale St-Merry avait lieu dans
cette rue, d'o la dnomination _brise-miche_.

_Bout du monde_ (rue du): S'appela ainsi, disent les vieux auteurs, 
cause d'un mchant rbus de Picardie qui s'y voyait dans une enseigne o
l'on avait reprsent un _os_, un _bouc_, un _duc_ (oiseau), et un
_monde_ (globe), avec cette inscription au bas: _Au bouc du monde_.

Ce qui prouve qu'on cultivait le calembourg bien avant la venue du
fameux M. de Bivre, et qu'on le faisait alors tout aussi bon ou tout
aussi mauvais que lui et ses successeurs.

_Braque_ (rue de): Elle doit son nom  Arnould de _Braque_ qui, en 1348,
y fit lever,  ses frais, une chapelle et un hpital.

_Brosse_ (rue Guy de la): Mdecin de Louis XIII, Guy de la Brosse,
savant botaniste, donna au roi le terrain o fut trac le jardin des
Plantes, aujourd'hui si clbre. Il obtint de Richelieu son patronage
bienveillant pour le nouvel tablissement dont un dit spcial, du mois
de janvier 1626, autorisa la cration. Guy de la Brosse, nomm intendant
(directeur), ne s'occupa plus que de dvelopper l'tablissement pour
lequel une maison d'habitation fut construite en mme temps que le
jardin s'enrichissait des plantes les plus rares. Guy de la Brosse
mourut dans un ge trs avanc et fut enterr dans la chapelle de la
maison.

_Broussais_ (rue): Ce clbre mdecin, n en 1772, mort  Paris en 1838,
avait le tort d'tre trop systmatique, et ce qui est pire,
matrialiste.

_Bcherie_ (rue de la): Ainsi nomme  cause du voisinage du _port aux
bches_. L'cole de Mdecine s'levait autrefois dans cette rue o elle
fut construite vers 1472.  cette poque les professeurs de la facult
taient clercs et s'engageaient  garder le clibat.

_Buci_ (rue de): Elle doit son nom  Simon de Buci qui acheta en 1350 le
terrain et la porte St-Germain  laquelle il donna galement son nom.
Cette porte, reconstruite sans doute, s'levait autrefois  l'extrmit
de la rue St-Andr-des-Arts aboutissant au carrefour. C'est par l qu'on
entrait dans le faubourg St-Germain. En 1673, par suite d'un arrt
spcial, la _porte de Buci_ fut dmolie parce qu'elle gnait la
circulation.

_Buffon_ (rue de): Georges-Louis Leclerc, comte de Buffon, le clbre
naturaliste, n en 1707, mourut en 1788,  la veille de la Rvolution.
Quand on a lu M. de Buffon, on se croit savant. On se croit vertueux,
quand on a lu Rousseau. On n'est cependant pour cela ni l'un ni
l'autre. Malgr ce jugement svre de Joubert, Buffon n'est pas le
premier venu et l'on ne peut dire qu'il ait escamot sa rputation. Il
sait peindre, par malheur pour lui plus que pour son modle, regardant
la nature  distance et du fond de son cabinet, il semble peu soucieux
de se dranger pour elle. Celle-ci se venge, et ne se montrant  ce
crmonieux qu'en grande parure, elle lui drobe ses secrets les plus
intimes et sa mystrieuse posie. On dit que l'illustre acadmicien, au
lieu de courir les bois et les prairies, comme Bernardin de St-Pierre,
sans nul souci de son costume et des accrocs, ne quittait gure son
fauteuil et qu'il crivait toujours en grande toilette, avec jabot et
manchettes de dentelles et l'pe au ct. On s'en aperoit  sa phrase
trop faite, mais qui pourtant a du nombre et de l'ampleur. C'est un
crivain assurment et aussi un savant que Buffon, mais on le voudrait
plus homme et surtout plus chrtien, ce qui lui donnerait la cl de bien
des nigmes. Son gnie manque d'entrailles; ce lumineux foyer lance des
rayons, mais sans donner de chaleur. On souhaiterait qu'une si belle
intelligence prt davantage conseil du coeur. L'auteur du _Gnie du
Christianisme_ est donc fond  dire: Il ne manquerait rien  Buffon
s'il avait autant de sensibilit que d'loquence. Remarque trange, que
nous avons lieu de faire  tous moments, que nous rptons jusqu'
satit, et dont nous ne saurions trop convaincre le sicle: sans
religion, _point de sensibilit_. Buffon surprend par son style, mais
rarement il attendrit. Lisez l'admirable article du chien: tous les
chiens y sont: le chien chasseur, le chien berger, le chien sauvage, le
chien de grand seigneur, le chien petit-matre, etc. Qu'y manque-t-il
enfin? Le chien de l'aveugle. Et c'est celui-l dont se ft d'abord
souvenu un chrtien.

[41] Pour tre corroyes.

[42] Histoire de la ville et du diocse de Paris, T. II.


C

_Cadran_ (rue du): Ainsi nomme  cause d'un grand cadran qui ornait
l'une des maisons.

_Caire_: La rue, la place et le passage du _Caire_ ne remontent pas
au-del de ce sicle. Ils furent construits sur l'emplacement du couvent
des Filles-Dieu, fondation en faveur des vieilles femmes pauvres et
rduites  la mendicit. En 1790, le couvent, dont les religieuses
avaient t chasses, fut dclar proprit nationale, et plus tard
dmoli.

_Caille_ (rue de la): La Caille, astronome clbre, n en 1713, mort en
1762.

_Canettes_ (rue des): Ce nom vient d'une enseigne.

_Capucines_ (boulevard des): Ce nom vient de l'ancien couvent des
Capucines qui se trouvait dans ce quartier.

_Cassette_ (rue): Altration du mot Cassel, nom donn  un htel qui
s'levait dans cette rue.

_Cassini_ (rue): Cassini (Jean-Dominique), clbre astronome, tait n 
Perinaldo, dans le comt de Nice (8 juin 1625). Il mourut  Paris en
1712.

_Caumartin_ (rue): Ouverte en 1780. Messire Antoine Louis Lefebvre de
Caumartin, chevalier, marquis de Saint-Ange, comte de Moret, seigneur de
Caumartin, fut prevt des marchands de 1778  1784.

_Calandre_ (rue de la): Ce nom vient d'une enseigne qui reprsentait
certaine machine avec laquelle on tabisait, polissait ou _calandrait_
les toffes de soie. Vers le milieu de la rue en effet, dit Sauval,
pend une enseigne  demi-rompue, o cette grande machine est peinte et,
pas plus que dans les autres enseignes, il n'y a ni grive ni patte pelue
ni alouette. Car certains auteurs voulaient que la calandre ft le
charanon qui ronge le froment, d'autres qu'elle dsignt la grive,
d'autres encore une grosse alouette. Tous ces gens-l se sont
tourments l'esprit bien mal  propos pour vouloir trouver dans leur
fantaisie une chose qui se voit et qu'ils pouvaient trouver dans cette
rue mme.

_Petit-Carreau_ (rue du). On disait autrefois des _Petits-Carreaux_.
Il court, dit un ancien auteur, un proverbe des habitants de la rue des
Petits-Carreaux dont je ne sais point l'origine:

    Les enfants des Petits-Carreaux
    Se font pendre comme des veaux.

S'il n'y a de la raison, du moins y a-t-il de la rime; mais pour moi je
pense qu'il a plus de rime que de raison.

_Canivet_ (rue de): En vieux langage _canif_ ou petit couteau.

_Capucines_ (rue des): Ce nom vient d'un couvent qui existait autrefois
en cet endroit. Les religieuses s'appelaient aussi les _Pauvres Dames_
ou Filles de la Passion.

_Carmes_ (rue des): Elle doit son nom aux religieux Carmes qui vinrent
s'y tablir, en 1318.

_Carnot_ (rue): Carnot (L. N. M.), n en 1753, mort en 1823, l'un des
hommes clbres de la Rvolution et qui, par l'nergique impulsion
donne  la dfense nationale, comme  tous les services militaires,
mrita qu'on dt de lui _qu'il avait su organiser la victoire_. Le mot
semble devenu banal  force d'avoir t rpt, qu'importe s'il est
vrai!

_Carrousel_ (place du): C'tait autrefois un terrain vague qui
s'tendait entre les anciens murs de Paris et le palais des Tuileries.
On y traa, en 1600, un jardin qui plus tard s'appela _Jardin de
Mademoiselle_ parce que Mademoiselle de Montpensier habitait le palais
des Tuileries et possdait ce jardin dtruit en 1655. Louis XIV choisit
cet emplacement pour les grandes ftes qu'il voulut donner les 5 et 6
juin 1662, et qui se composrent surtout de courses et du fameux
_carrousel_ o figuraient le roi, les princes et tous les grands
seigneurs de la cour. Depuis lors, l'endroit s'appela place du
_Carrousel_.

_Cerisaie_ (rue de la): Au commencement du XVIe sicle, s'levait,  la
place des maisons qui forment cette rue, une superbe alle de cerisiers,
ravissante  voir dans la saison des fleurs comme dans celle des fruits.
Mais un beau jour,  la grande dsolation des coliers et des moineaux,
les cerisiers furent abattus et remplacs par des maisons, quelques-unes
grandes et belles; car c'est dans cette rue que se trouve l'htel de
Philibert Delorme, le clbre architecte, et construit par lui-mme.
Avant la Rvolution, on y voyait aussi l'htel de Lesdiguires, bti
pour le financier Zamet.

En 1742, dit M. Lazare, ses magnifiques jardins ne contenaient plus
qu'un seul monument, c'tait le tombeau d'une chatte qui avait appartenu
 Franoise Marguerite de Gondy, veuve d'Emmanuel de Lesdiguires, duc
de Crquy. On y lisait une pitaphe dont le tour lgant rvle un
gosme bien naf:

    Ci-gt une chatte jolie,
    Sa matresse, qui n'aima rien,
    L'aima jusqu' la folie.
    Pourquoi le dire? On le voit bien.

_Champ-de-Mars._ Jusqu'en 1770, ce terrain fut occup par les cultures
des marachers.  cette poque, toutes les plantations furent enleves,
et,  leur place, on traa un immense paralllogramme de 1,000 mtres
environ sur 500 de largeur qui s'appela le _Champ-de-Mars_ parce qu'il
servait aux exercices de l'cole militaire.

_Champs-lyses._ Au commencement du XVIIe sicle, des horticulteurs et
des marachers occupaient ce quartier maintenant l'un des plus
magnifiques, on pourrait dire le plus magnifique de Paris par ses
jardins vritablement dignes de leur nom, et ses monuments, ou plutt
ses maisons moins recommandables au point de vue de l'architecture,
hlas! que pour leur air d'aisance et de richesse: le luxe  dfaut
d'art. En 1616, Marie de Mdicis fit planter la promenade dite le _Cours
la Reine_, ferme aux deux extrmits par une grille et borde au nord
et au midi par des fosss.

Vers 1670, en mme temps qu'avaient lieu de nouvelles plantations on
traait la grande avenue des Champs-lyses, dans l'axe du palais des
Tuileries. Puis deux autres avenues, o s'levaient de grands et beaux
htels, furent galement ouvertes, partant du faubourg Saint-Honor pour
aboutir aux Champs-lyses qui devinrent de plus en plus la promenade
favorite des Parisiens et qui le seront longtemps encore en dpit des
craintes ou des prvisions manifestes par M. Louis Lazare. La
transformation rcente des Champs-lyses, nagure arides et poudreux,
en un vritable Eden, peut rassurer sur l'avenir et l'on n'a plus 
redouter que les rues et les maisons envahissent les terrains o
s'panouissent ces magnifiques corbeilles de fleurs, o verdoient tant
de beaux gazons, et qu'ornent tant d'arbustes aux espces varies. Nous
esprons mme quelque chose de plus, c'est que nos diles, si prompts
aux dmolitions, comprendront la ncessit de mettre le marteau dans
cet norme tas de mollons qui s'appelle le _Palais de l'Industrie_, une
lourde btisse, aussi dplaisante  voir que peu utile et qui pourrait
tre avantageusement remplace par des eaux jaillissantes, des statues,
des arbres et des parterres. On trouverait sans peine un local plus
favorable pour les expositions de peinture et de sculpture; car dans
celui-ci au moindre froid on gle; et dans la belle saison au contraire,
par le manque de ventilation, sous la toiture en verre, la chaleur
devient vite intolrable et fait d'une visite au _Salon_ un supplice
plutt qu'un plaisir.

_Champollion_ (rue): J. F. Champollion, n  Figeac (1791) mort  Paris
en 1831, est devenu clbre par ses travaux sur l'gypte ancienne et en
particulier sur la langue des hiroglyphes qu'il parat avoir
dchiffre.

_Championnet_ (rue): Jean tienne Championnet (1762-1800) commandant en
chef de l'arme d'Italie fit, en 1798, la conqute du royaume de Naples.

_Charonne_ (rue de): Nom d'un village auquel la voie conduisait.

_Chteaudun_ (rue): Ce nom a remplac la dsignation prcdente: rue du
_Cardinal Fesch_. Il n'est pas besoin de rappeler la rsistance hroque
de cette toute petite ville lors de la grande invasion prussienne (8
octobre 1870).

_Croix des petits Champs_ (rue): La construction d'une partie de cette
voie publique remonte au rgne de Philippe-Auguste. Elle fut ouverte sur
un terrain qui consistait en jardins, ou _petits champs_ dont elle a
tir une partie de son nom. Une _croix_, place  ct de la seconde
maison aprs la rue du Plican, a complt la dnomination.

_Chanoinesse_ (rue): A pris son nom des chanoines qui l'habitaient. On
l'appelait aussi _Clotre-Notre-Dame_.

_Sainte-Chapelle._ Ce monument auquel une restauration intelligente a
rendu toute sa beaut, fut lev par les ordres de saint Louis qui le
destinait  renfermer les prcieuses Reliques acquises par lui des
Vnitiens et de l'empereur de Constantinople. Un clbre architecte de
ce temps, nomm Eudes de Montreuil, fut charg de la construction de la
nouvelle chapelle. Il y fit preuve d'une grande habilet, et y dploya
tout le luxe d'ornements, toute la lgret de construction que
l'architecture gothique avait emprunte des Arabes et qui en faisait
alors le caractre. Ce monument est travaill avec toute la dlicatesse
d'une chsse en orfvrerie; et aprs six cents ans, c'est encore un des
difices les plus curieux et les plus lgants de Paris.

.... Les vitraux qui existent encore sont un monument prcieux de ce
qu'tait la peinture sur verre au XIIIe sicle.... Ds le sixime
d'ailleurs, il est question de vitres peintes dans les chroniques.
Celles de la Sainte-Chapelle sont remarquables par leur hauteur, la
varit et la vivacit de leurs teintes. L'ordonnance des tableaux
qu'elles reprsentent est bizarre, leur fabrication plate et sans effet;
le dessin des figures, trac sur un fond uni, est accompagn seulement
de quelques hachures afin de donner un peu de relief au sujet et ce
dessin est tout  fait barbare; mais cette vivacit blouissante de
couleurs, que tant de sicles n'ont pu altrer, fait encore l'tonnement
et l'admiration des connaisseurs. (SAINT-VICTOR).

Le zle religieux de saint Louis n'clata pas seulement dans l'rection
de ce beau monument, tous les ans, le jour du Vendredi-Saint, il se
rendait en grand appareil  la sainte Chapelle; et l, revtu de ses
habits royaux, il exposait lui-mme les monuments de la Passion  la
vnration du peuple, exemple suivi par plusieurs de ses successeurs.
Il semble, dit Saint-Victor, que le prsident Hnault n'ait point assez
senti tout ce qu'il y avait d'admirable dans ce pieux et grand roi. Il
l'admire sans doute lorsqu'il le voit rduisant les rebelles, combattant
les ennemis de son royaume, rendant  ses peuples une justice exacte et
vigilante, etc.; mais cet historien, abusant d'un mot employ par le
pre Daniel, le trouve _singulier_ lorsqu'il le voit dans son intrieur
donnant  la prire le temps qu'il pouvait drober aux affaires,
tmoignant une entire dfrence  sa mre, une douceur paternelle  ses
domestiques. Peu s'en faut qu'il ne le prsente alors comme tomb dans
un tat d'imbcillit. Dans ces moments, dit-il, ses domestiques
devenaient ses matres, sa mre lui commandait, et les pratiques de la
dvotion la plus simple remplissaient ses journes. Ce qui semble petit
au prsident Hnault  nos yeux est sublime; et comme d'aprs son propre
aveu, les vertus solides et la noble fermet qui composaient le
caractre de saint Louis _ne se sont jamais dmenties_, ce mlange
touchant de grandeur et d'humilit nous offre un tre presque au-dessus
de l'humanit, un hros tel que le paganisme n'en pouvait produire, le
vritable hros chrtien.

_Chardonnet_ ou _Chardonneret_ (rue _St-Nicolas_ du): S'appelle ainsi 
cause de l'glise St-Nicolas btie  l'une de ses extrmits; puis d'un
certain terroir en friche, dit Sauval, voisin de l'glise et tout
rempli de chardons qui couvraient un grand espace de ce quartier l. Si
le peuple dit la rue du _Chardonneret_ et non du _Chardonnet_, c'est que
le petit oiseau qui porte ce nom lui est plus connu que celui de
_chardonnet_. Dans le _Dit des Rues de Paris_, on lit ces deux vers:

    En la rue de _Saint-Nicolas_
    _Du Chardonnet_ ne fus pas las.

_Charlot_ (rue): C'est le nom d'un riche financier qui, vers le milieu
du XVIIe sicle, y possdait plusieurs belles maisons. Charlot, pauvre
paysan du Languedoc, venu  Paris en veste et sabot, put, au bout de
quelques annes, se rendre adjudicataire des gabelles et de cinq grosses
fermes et fit une grosse fortune.

_Chtelet_ (place du): La justice ordinaire de la ville de Paris, dit
un auteur ancien, est le Chtelet. Elle s'exerce sous le nom du Prvt
de Paris. Tous les jugements qui se rendent au Chtelet et tous les
actes des notaires sont intituls en son nom.

_Chat qui pche_ (rue du): Ce nom vient d'une enseigne.

_Chauchat_ (rue): Chauchat (Jacques) avocat au parlement, conseiller
d'tat, fut lu chevin le 17 aot 1778.

_Chnier_ (rue): Andr Chnier bien plus que son frre Marie-Joseph a
donn son nom  cette rue.

    Sur des pensers nouveaux faisons des vers antiques,

a dit ce pote dont quelques pices, l'_Aveugle_, la _Libert_, le
_Jeune Malade_, etc., sont d'admirables chefs-d'oeuvre qu'on ne peut
trop louer pour l'exquise puret de la forme. On regrette que, dans les
_Idylles_, et surtout les _lgies_, cette belle langue devienne le plus
souvent celle de la passion, et d'une passion qui parle aux sens bien
plus qu' l'me. Le pote semble traduire Catulle et Properce plus
encore que Thocrite et Virgile.

On sait qu'Andr Chnier, n  Constantinople (1762), prit  Paris sur
l'chafaud l'avant-veille du 9 thermidor, et qu'il fut l'une des
dernires et illustres victimes de la Terreur dont il avait fltri les
coryphes, ces bourreaux barbouilleurs de lois, dans des iambes
immortels.

_Cherche-Midi_ (rue du): Autrefois des _Vieilles Tuileries_, puis
_chasse-midi_ et enfin _cherche-midi_ qui tait le nom d'une enseigne
que je pense y avoir vue, dit Sauval, o se voyait peint un cadran et
des gens qui cherchaient midi  quatorze heures. Ce nom, tout corrompu
et faux qu'il est, plat si fort  ceux du faubourg St-Germain, o cette
rue est situe, qu'ils l'ont transport aux filles de la congrgation de
Notre-Dame qui y ont un monastre.... L'enseigne aprs a sembl si belle
qu'elle a t grave et mise  des almanachs tant de fois qu'on ne
voyait autre chose: et mme on en a fait un proverbe: _Il cherche midi 
quatorze heures_; c'est un chercheur de midi  quatorze heures, dit-on
en parlant de gens qui cherchent  reprendre quelque chose mal  propos
o il n'y a rien  reprendre, ou qui s'embarrassent pour des choses
qu'ils ne sauraient avoir.

_Chrubini_ (rue): Chrubini, compositeur de musique clbre surtout par
sa belle _Messe_ et son grand _Requiem_ (1760-1842).

_Chevalier du Guet_, (rue du): Ce nom vient d'une maison que le roi
avait acquise pour loger le chevalier ou commandant du guet (garde de
Paris alors). La compagnie du chevalier du guet se composait d'un
capitaine, quatre lieutenants, un guidon, huit exempts, cinquante
archers  cheval, un enseigne, huit sergents de commandement et cent
hommes de pied, ayant tous des provisions du roi  la nomination du
capitaine, deux greffiers contrleurs, un payeur de solde.

Ces archers taient habills de bleu avec des bandoulires semes
d'toiles d'argent et de fleurs de lys d'or, bordes d'un galon or et
argent.

Les huit sergents portaient des justes-au-corps galonns d'argent et les
ceinturons de mme sans bandoulires.

_Cit_ (rue de la): En 1834, on confondit sous cette seule dnomination
les trois rues de la _Lanterne_, (nom qui vient d'une enseigne); de la
_Juiverie_, ainsi nomme parce qu'au XIIe sicle elle tait habite par
les juifs; du _March-Palu_; ce nom venait d'un march qui s'y tenait de
temps immmorial et que le sol boueux et marcageux, qui ne fut que
tardivement pav, avait fait surnommer _palu_ de _palus_, marais.

_Clry_ (rue de): Ce nom vient de l'htel Clry qui s'y trouvait situ
et qui aboutissait sur les fosss de la ville. Pour moi ce nom rappelle
celui du pieux serviteur de Louis XVI, et rayonne comme le symbole du
dvouement et de l'hroque fidlit.

_Vieux-Colombier_ (rue du): Elle doit son nom  un colombier que les
religieux de St-Germain des Prs y avaient fait btir au XVe sicle. La
caserne des Pompiers, qui se voit aujourd'hui vers le milieu de la rue,
formait avant la Rvolution le couvent ou asile des Orphelins de
St-Sulpice ou de la Mre de Dieu, fond par le vnrable Olier, en 1648,
pour les enfants, filles et garons, de la paroisse qui restaient sans
parents.

_Cocatrix_ (rue):

    En la rue Cocatrix vins,
    O l'on boit souvent de bons vins,
    Dont maint homme souvent se varie (s'enivre).

Cocatrix tait le nom d'une famille bien connue au XIIIe sicle et du
fief qui lui appartenait, situ entre la rue St-Pierre-aux-Boeufs et
celle des Deux-Ermites.

_Colomb Christophe_ (rue): Cet illustre Gnois  qui la dcouverte de
l'Amrique valut tant de gloire et que l'Espagne, dote par lui d'un
immense empire, rcompensa par l'ingratitude, joignait au grand
caractre,  l'intelligence suprieure, les vertus d'un saint. Des
historiens vont jusqu' lui attribuer le don des miracles; l'auteur
d'une consciencieuse et intressante _Histoire de Christophe Colomb_ en
deux volumes, de date assez rcente, M. Roselly de Lorgnes est de
ceux-l et rclame, pour son hros et le ntre, les honneurs de la
canonisation.

_Salle au Comte_ (rue):  la fin du XIIIe sicle, dans cette rue
s'levait un htel appartenant au comte de Dammartin et qu'on appelait
la _Salle du Comte_ ou au comte.

_Concorde_ (place de la): S'appelait _Place Louis XV_, parce qu'elle fut
trace sous le rgne de ce prince dont la statue questre s'levait au
milieu de la place qui s'appela _de la Rvolution_  cette poque si
triste de nos annales o se dressait en permanence, en face du jardin
des Tuileries, l'chafaud sur lequel montrent tour  tour Louis XVI,
Marie-Antoinette, Mme lisabeth, Malesherbes, Beauharnais, Chnier,
Barnave, et tant d'autres illustres victimes auxquelles bientt
d'ailleurs, par un juste jugement de Dieu, succdrent les bourreaux.

Par suite d'un dcret du 26 octobre 1795, la place se nomma de la
_Concorde_, dsignation qui parat devoir lui rester dfinitivement et
qu'elle reprit aprs 1830; car, pendant la Restauration, elle s'appela
de nouveau place _Louis XV_.

Au milieu de la place s'lve le grand oblisque rapport d'gypte en
1833 et qui s'encadre entre deux fontaines en bronze d'un assez bel
aspect. Des autres embellissements de ce vaste pourtour nous n'avons
rien  dire; ils nous semblent d'un got fort contestable, en
particulier les maisonnettes servant de pidestaux aux statues, et les
ennuyeux dallages en bitume qui ne servent gure qu'aux exercices des
amateurs du patin  roulettes. Assurment de frais gazons et des
corbeilles de fleurs rcreraient bien mieux la vue.

_Cond_ (rue de): Elle a pris ce nom lorsque Henri de Bourbon, prince de
Cond, vint loger  l'htel de Gondy. On connat les beaux vers de
Boileau sur Cond.

    Un bruit s'pand qu'Enghien et Cond sont passs;
    Cond, dont le seul nom fait tomber les murailles,
    Force les escadrons et gagne les batailles;
    Enghien, de son hymen le seul et digne fruit,
    Par lui ds son enfance  la victoire instruit.

    ptre IV.--_Au Roi._

_Coq-Hron_ (rue du): L'impasse de ce nom (origine inconnue) devint une
rue en 1543, sous le rgne de Franois Ier qui ordonna de dmolir
l'htel de Flandre pour vendre le terrain  des particuliers avec la
facult de btir.

Dans cette rue se voient, d'un ct, les btiments de la Caisse
d'pargne, et de l'autre, des dpendances de l'Htel-des-Postes dont la
principale entre se trouve rue Jean-Jacques Rousseau.

_Coquillire_ (rue): Elle aurait d d'abord son nom  Pierre
Cocquettier, bourgeois de Paris, qui, en 1292, y possdait une belle
maison qu'il vendit  Guy de Dampierre, comte de Flandre. Le peuple
changea ce nom en celui de _Coquetire_,  cause des coquetiers ou
marchands d'oeufs qui passaient par cette voie pour se rendre aux halles
ou qui peut-tre y tenaient leurs boutiques. Au temps de Clment Marot,
elle prit le nom de rue _Coquillart_ d'un certain gentilhomme qui avait
trois coquilles d'or dans ses armes. Le pote lui fit, aprs sa mort,
cette pitaphe:

    La mort est jeu pire qu'aux quilles,
    Ni qu'aux checs, ni qu'au gaillard,
     ce mchant jeu Coquillart
    Perdit sa vie et ses coquilles.

On ne dit point  quelle poque la rue prit son nom dfinitif de:
_Coquillire_.

_Corbeau_ (rue du): Ouverte en 1826 sur un terrain appartenant  M.
Corbeau.

_Corbineau_ (rue): Corbineau
(Claude-Louis-Constant-Esprit-Juvenal-Gabriel), n  Laval le 7 mars
1772, s'engagea, ds l'ge de seize ans, dans la compagnie des gendarmes
de la reine. Il tait gnral lorsqu'il fut tu  Eylau par un boulet.
On cite de lui dans cette bataille un trait non moins curieux
qu'admirable.

Il sabrait vigoureusement un corps de Russes lorsque tout  coup l'arme
chappe de ses mains.

Ramasse-moi mon sabre, et rends-le moi! cria-t-il au Russe qui se
trouvait le plus prs de lui.

Stupfait, le soldat ennemi, qui peut-tre ne comprenait pas notre
langue mais cdait  l'loquence du geste et  la fascination du regard,
se baisse, ramasse le sabre et le remet  Corbineau et celui-ci continue
 charger.

L'Empereur, en apprenant la mort de Corbineau, fut vivement impressionn
et il murmura: Quoi! rduit  rien par un boulet!

_Cordonnerie_ (rue de la): Son nom lui vint des vendeurs de cuirs et
cordonniers qui l'habitaient. Ce n'est que par syncope que ceux qui font
et vendent des souliers sont nomms cordonniers, car originairement on
les appelait _cordouanniers_, parce que le premier cuir dont les
Franais se servirent, venant de Cordoue, tait appel _Cordouan_.

_Cossonnerie_ (rue de la): Est fort ancienne. Au XIIe sicle, on
l'appelait _via cochoneria_ ou de la cochonnerie. Il semblerait, dit un
vieil auteur, qu'autrefois on y ait tenu le march aux cochons et celui
de la volaille, ou qu'elle ait t longtemps habite par des
charcutiers et des poulaillers, car anciennement _cossonniers_ et
_cossonnerie_ voulaient dire la mme chose que _poulaillers_ et
_poulaillerie_; j'apprends mme de quelques vieillards qu' certains
jours de la semaine on y tenait un march de cochons et de volailles.

_Cours._ Le nombre des rues et places qui portaient autrefois ce nom
tait considrable. La plupart taient des maisons accompagnes d'une
cour comme la _cour des Miracles_, _la cour des Fontaines_, etc.

_Coupe-Gorge_ et _Coupe-Gueule_ (rues): Toutes deux dans le quartier de
la Sorbonne; elles prirent des noms si tranges, dit Sauval,  cause
des brigandages et massacres qui s'y faisaient toutes les nuits, et par
ce motif furent fermes de portes et de fait supprimes. Ces
dnominations sinistres, trs-multiplies dans le vieux Paris, sont,
pour le dire en passant, la meilleure preuve qu'il ne faisait pas si bon
 vivre  cette poque que le croient et le disent des crivains rudits
et bien intentionns d'ailleurs, mais aux opinions systmatiques et qui
volontiers nous reprsentent ces temps comme un autre ge d'or. Ce n'est
point ainsi qu'en jugeaient les contemporains, chroniqueurs et potes,
qui, regardant autour d'eux, ne trouvaient gure qu' blmer, mais par
une autre exagration, et par suite de cet effet d'optique singulier qui
fait que, pour bien voir un tableau, il ne faut tre plac ni trop prs
ni trop loin. Je ne parle point ici des auteurs de _fabliaux_ et
_contes_, illisibles pour la plupart par tant de passages licencieux qui
nous donnent des moeurs du temps une ide assez fcheuse. Mais des
auteurs plus srieux, des hommes graves, dans leurs histoires et
chroniques, semblent trop confirmer par ce qu'ils racontent les dits
scandaleux des trouvres. Les potes satiriques parlent de leur sicle
comme parleront du leur plus tard Mathurin, Regnier, Boileau, Gilbert et
de nos jours tel moraliste qui, dans ses plus violentes sorties, ne
saurait gure aller plus loin que l'honnte Guyot, le pote du XIIIe
sicle (1204).

    Du sicle puant et horrible
    M'estuet (m'meut) commencer une bible (livre)
    Pour poindre et pour aiguillonner
    Et pour grand exemple donner.

Suit une longue description des travers et des vices du temps dans
laquelle abondent les portraits qui ne sont pas flatts, aussi bien que
les tableaux fort peu couleur de rose. Citons quelques passages comme
pices  l'appui.

    Le monde nos (nous) ont encombr
    D'ort sicle de dsespr;
    Trop est notre loi au-dessous,
    Qui bien nos (nous) voudroit juger tous,
    Si, comme je sais et comme je crois,
    J (dj) n'en eschaperoient trois
    Qu'ils ne fussent damns sans fin.
    O sont li (les) bon, o sont li fin (vrai),
    O sont li (les) sage, o sont li prou (braves)?
    S'il estoient tuit (tous) en un fou (feu),
    J des Princes, si comme je cuit (pense),
    N'y auroit un brl ni cuit.

Un pote  qui sa haute position permettait de mieux juger encore et
qui, dans ses voyages, avait acquis une longue exprience par la
comparaison des divers pays, le Seigneur de Berze (dans la _Bible au
Seigneur de Berze_), n'est pas moins svre que Guyot:

    Li (les) uns usent lor (leur) temps en guerre,
    Et as (aux) autres taut-on (enlve) leur terre;
    Li (les) uns languist d'infirmit,
    Li autres choit en pauvret.
    L'autre est blasm et en vergogne
    Et cil (celui) qui mieux a sa besogne,
    C'est cil qui convoite encor plus:
    Nul rien de bien je n'y truis (trouve).
    Il soloit (avait coutume) estre un temps jadis
    Que li sicles estoient jolis
    Et pleins d'aucune vaine joie:
    Or, n'est solaz (plaisir) que je y voie
    En quoi li (les) hom (hommes) se delitoit (dlectait),
    En faire ce que il cuidoit (pensait)
    Qui venist  l'autre  plaisir:
    Or ( prsent) se delitent en trahir,
    Et li uns de l'autre engeingnier (tromper);
    Cil qui mieux sait deschevauchier (renverser)
    Son compagnon, cil vaut ores ( prsent) miex (mieux).
    Convoitise, angoisse et orgueix (orgueil)
    Ont si (ainsi) toute joie prie
    Qu'elle est par tout le mont (monde) faillie.
    ...............
    Le pauvre brait toujours et crie
    Qu'il ait avoir et manantie (richesse),
    Et le riche meurt de paor (peur)
    Qu'il ne la perde chacun jor (jour).
    ...............
    Li (le) mariage dont Dieu dist
     quoi le sicle se tenist (tint)
    Pour garder ailleurs de pch,
    Sont tuit (tout) corrompu et bris,
    Et la foi et la loyaut
    Sont changs en fausset;
    Et li (les) chevaliers, qui devoient
    Dfendre de cil (ceux) qui roboient
    Les menues gens et garder,
    Sont or ( prsent) plus engrant (ardents) de rober (voler)
    Que li autres et plus angoisseus:
    Tout tourne et  gas et  geus (rise et jeu)
    Quanques (tout ce que) Dieu avait establi.
    Des laboureurs je vous di (dis)
    Que li un conquiert (prend) volontiers
    Sur son compagnon deux quartiers
    De terre, s'il peut, en emblant (volant),
    Et boute adez (ensuite) la borne avant.
    En plusieurs manires sont faux
    Et tricheors (tricheurs) li plusieurs d'aux (d'eux);
    Et li Provoire (prtre) et li Clerg
    Sont plus dsirant de pch
    Que li autre ne sont assez.
    Tout est le sicle bestornez (renvers)
    D'ensi (depuis) comme il fut establiz,
    Tuit (tous) s'atornent (s'adonnent) ms aux deliz (dlits).
    ...............
    Molt (beaucoup) eussions fait bel exploit
    Si les Ordres (religieux) fussent tenues;
    Mais elles sont si corrompues,
    Que petit (peu) en tient nului (aucun) ores ( prsent)
    Ce qui leur fut command lores (autrefois).
    ...............
    Ainsi chacune se discorde
    De Dieu servir d'aucune rien (faon).
    Et Nonnains a-t-il molt de bien
    S'elles tenissent (tinssent) chaste (chastet)
    Si comme elle estoit ordene (ordonne);
    Mais elles ont maisons plusors (plusieurs)
    O l'on pense  de vainz ators (atours),
    Plus qu'on ne fait de Dieu servir;
    Toute voie (toutefois) et (est)  souffrir;
    Car s'aucune mprend (agit mal) de rien,
    Il y a d'autres qui font bien.

Suppos que de notre temps les gens du monde mritassent les mmes
reproches et un blme aussi nergique, assurment si l'on parlait de
notre Clerg, des prtres rguliers et sculiers, comme le font Guyot et
le Seigneur de Berze, on crierait  la calomnie, et l'on aurait raison.
Mais quoi,  toutes les poques, nous voyons moralistes, satiriques,
prdicateurs, mme ceux de l'esprit le plus large et le plus lev,
faire la leon aux contemporains, blms comme les pires de tous.
N'est-ce pas Bossuet qui, en plein XVIIe sicle, dans ce grand XVIIe
sicle, illustr par tant de gloires et l'honneur de notre histoire,
s'criait avec un accent, d'amre douleur: _Eh! quel sicle fut plus
dbord que le ntre!_

_Croissant_ (rue du): Ce nom vient d'une enseigne.

_Croix-Rouge_ (carrefour de la): Il s'appelait au XVe sicle _Carrefour
de la Maladrerie_  cause de plusieurs btiments ou granges dans
lesquelles on logeait les pauvres malades. Ce nom fut remplac par la
dsignation actuelle qui vient d'une _croix peinte en rouge_ qu'on
voyait au milieu de la place, laquelle, sous la Rvolution, s'appela du
_Bonnet rouge_.

_Cujas_ (rue): Cujas (Jacques), clbre jurisconsulte n  Toulouse en
1520 et mort en 1590, se recommandait par la vertu autant que par la
science. Ses Commentaires sur le Droit romain font encore autorit.

_Culture Ste-Catherine_ (rue): On prononait _coulture_. Cette rue et
plusieurs autres avec elle s'appelrent de ce nom qui signifie un
endroit propre  _tre cultiv_. Il y avait jadis  Paris un grand
nombre de ces terrains appartenant  des glises,  des abbayes, la
culture Saint-loi, la culture Saint-Gervais, Saint-Lazare, etc.

Au coin de cette rue _Culture Ste-Catherine_, dans la nuit du 13 au 14
juin 1391, Pierre de Craon tenta par vengeance d'assassiner le
conntable de Clisson. Il le laissa pour mort sur la place, mais le
conntable n'tait que bless et gurit assez promptement. Les biens de
Pierre de Craon furent confisqus, son htel dmoli et l'emplacement o
il s'levait servit ds lors de cimetire  la paroisse Saint-Jean.

_Cuvier_ (rue): Georges Cuvier, n en 1769 mourut en 1832. L'illustre
naturaliste, qui fut un minent crivain, a jet les bases de cette
branche nouvelle de la science qu'on appelle la _Palontologie_, dont
les progrs ont t si rapides. Un des rsultats les plus considrables
des rcentes dcouvertes gologiques, fruit de patientes investigations,
a t de prouver le merveilleux accord de la cosmogonie de Mose avec
les faits mis en lumire par la science. Chose admirable, dit Cuvier,
les dpts et les dbris fossiles suivent absolument, dans les degrs de
leur enfoncement dans le sein de la terre, l'ordre des jours o les
substances auxquelles elles ont rapport furent cres d'aprs le rcit
de Mose... lev dans toute la science des gyptiens, Mose nous a
laiss une _Cosmogonie_ dont l'exactitude se vrifie chaque jour. Les
observations gologiques s'accordent parfaitement avec la _Gense_ sur
l'ordre dans lequel ont t successivement crs tous les tres
organiss[43].

[43] Cuvier:--_Recherches sur les ossements des quadrupdes fossiles._


D

_Daguerre_ (rue): L. Jacques Daguerre (1788-1851) inventeur du
_Diorama_, en 1822, l'est aussi du _Daguerrotype_ (1839) rserv  une
bien autre fortune grce aux perfectionnements de la dcouverte. Le
procd, qui consistait d'abord  fixer les images sur la plaque
mtallique par la seule action de la lumire, est devenu surtout
populaire par la _Photographie_ qui,  l'aide du verre dpoli, reproduit
l'empreinte sur le papier et tire autant d'preuves que l'on dsire.

L'engouement pour les cartes-portraits et les albums parat cependant
trs-refroidi.

C'est une question de savoir si le peintre Daguerre, avec sa dcouverte
qui donne trop aux procds matriels, n'a pas nui  l'art plus qu'il ne
l'a servi. Toppffer assez comptent est pour l'affirmative. J'inclinais,
moi-mme  cette opinion lorsque j'ai lu, d'un crivain minent, une
page loquente qui m'a fait rflchir et m'a converti, peu s'en faut, 
la photographie.

Voici que, depuis peu de jours, dit le pre Gratry dans les _Sources_
(2e partie), l'art de fixer l'image de la figure humaine devient si
populaire et si facile, que les peintres, aids du soleil, parcourent
dans toute l'Europe jusqu'aux moindres villages, et font si bien que
fort souvent ils ne laissent pas dans la contre une seule figure
humaine sans la saisir. Eh bien! voil les portraits des anctres. Ce
qui n'tait possible, il y a plusieurs sicles, qu'aux rois et aux
seigneurs, sera bientt ralis pour tous; l'usage de ces collections
s'tendra; on mettra les noms et les dates, puis quelques faits
saillants: fonctions, honneurs, services, actes de dvouement. Les
maires et les curs signeront les portraits, constateront les souvenirs.
Voil les parchemins, voil les titres de noblesse!  mon frre qui que
vous soyez, devenez fondateur ou bien rgnrateur d'une race noble!
Portez avec vigueur  son grand but, qui est la multiplication des
justes et des enfants de Dieu, celles des lignes humaines, dont vous
tes un anneau: en cela seul, vous aurez t un bienfaiteur de la patrie
et de l'humanit.

Nous voil bien loin de Daguerre et de sa plaque!

_Davoust_ (rue): Davoust (Louis-Nicolas) marchal de France et prince
d'Eckmhl, joignait  de grands talents militaires, prouvs surtout par
la victoire d'Auesterdt, une honorable indpendance de caractre. N en
1770, il est mort en 1823.

_Dauphin_ (rue du): Relativement rcente, car elle ne date que du XVIIe
sicle. Elle s'appelait d'abord St-Vincent; mais vers 1744, le Dauphin
(pre de Louis XVI) prit l'habitude de suivre cette rue pour aller
entendre la messe  St-Roch. Un matin, pendant qu'il priait, le peuple,
 qui ce prince tait cher par ses vertus, enleva l'ancienne inscription
pour la remplacer par une nouvelle, celle de _rue du Dauphin_.

_Dauphine_ (rue): Ce nom lui fut donn en l'honneur du Dauphin, depuis
Louis XIII (1606).

_Dauphine_ (place): Fut faite sous le rgne de Henri IV, et  cette
poque Paris ne comptait comme places publiques que la Grve, les
Halles, le parvis Notre-Dame, la place Maubert, celle du
Chevalier-du-Guet, de Sainte-Opportune et de la Croix-du-Tiroir.

Lorsque le projet de btir le Pont-Neuf avait t conu, dit
Saint-Victor, on avait coup l'le de la Gourdaine du ct du grand
cours de l'eau, le moulin de la Monnaie avait t dtruit, et sur les
deux cts du triangle qui forme ce terrain avaient t construits les
deux quais que nous voyons aujourd'hui. Commencs en 1580, puis
interrompus, ils furent repris vers le temps o l'on finissait le pont
et achevs en 1611. Tout l'espace qui s'tendait depuis l'peron
jusqu'au jardin du Palais tait encore en prairies: c'tait, dit
Sauval, une solitude strile, dserte et abandonne qui, tous les ans,
tait noye et cache sous l'eau. Henri IV en fit don, en 1607, au
premier prsident de Harlay,  la charge d'y btir, suivant les plans et
devis qui lui seraient donns par le grand voyer et sous la condition de
quelques redevances. Ce magistrat fit construire d'abord, le long des
murs du jardin, une rue de maisons uniformes qui aboutit aux deux quais
du grand et du petit cours d'eau et qui fut nomme rue du _Harlay_. Sur
le plateau triangulaire qui formait le reste de l'le, on ouvrit une
place qui fut environne de maisons  double corps de logis dont l'un a
vue sur la place et l'autre sur les quais. Le plan en fut donn par le
roi qui la nomma place _Dauphine_, en mmoire de la naissance de son
fils Louis XIII.

Sous la Rvolution, la place s'appela _Place_ de Thionville, et garda ce
nom jusqu' la Restauration. C'est au milieu de cette place,  l'endroit
 peu prs o se voit le monument de Desaix, que furent brilles, sous
Philippe IV dit le Bel, Jacques Molay, grand matre des Templiers et le
matre de Normandie. L'le dite de la Gourdaine appartenait alors 
l'abbaye de St-Germain des Prs et le roi crut devoir crire aux
religieux de l'abbaye que par cette excution il n'avait aucunement
prtendu porter atteinte  leurs droits de proprit. Le fait est assez
curieux pour ne pas l'oublier.

_David_ (rue): Louis David, n en 1748, mort en 1825. Trs vraie nous
parat cette rflexion de Raczynski  propos de ce matre: Dans les
_Sabines_ de David par exemple, il y a de trs grandes beauts. Les
enfants dans ce tableau sont dignes du Dominiquin.... Si au lieu de
brler de l'encens sur les autels du paganisme et de la Rvolution, il
avait lev son me aux inspirations chrtiennes, s'il avait t donn 
ce coeur de connatre la charit, la pit et le calme religieux, il eut
sans doute atteint le sublime de l'art.

Dans la bouche du critique, ces observations ont plus de porte encore.

_Delaroche_ (rue): Paul Delaroche, n en 1797, mort en 1856. Lenormant a
dit de cet illustre peintre: Tous les moyens employs par l'artiste
sont pour ainsi dire sa cration, et par un bonheur sans gal il trouve
le secret de s'adresser  tout le monde; tandis que le peuple, dans le
sens vritable et tendu du mot, est sduit et captiv par une ralit
saisissante, l'homme de l'art reconnat un talent original, des
ressources tonnantes, et son suffrage, _arrach peut-tre_, n'en est
que plus sincre et plus profond.

... Aprs ce que j'ai dit, j'ai peu de chose  ajouter sur son
caractre pour faire juger l'homme en mme temps que le peintre. On
s'arrange mieux aujourd'hui d'pines dorsales plus souples que la
sienne: mais il s'inquitait peu qu'on le trouvt raide pourvu que sa
conscience lui dt qu'il tait bon. Il tait par-dessus tout l'homme du
devoir et du travail; il avait  un degr suprieur le sentiment de la
dignit de l'artiste: et ceux qui dpendaient de lui, enfants, lves et
domestiques, savaient seuls qu'il n'y avait pas de bornes  la douceur
intime de son caractre.... Il laisse de beaux exemples et n'a donn que
de bonnes leons.

_Casimir Delavigne_ (rue): N en 1793, mort en 1843, Casimir Delavigne a
prouv, (comme Racine avec _Athalie_), par sa tragdie des _Enfants
d'douard_ que, sans une intrigue amoureuse, un drame pouvait offrir
l'intrt le plus soutenu, le plus profond, tenir jusqu' la fin le
spectateur haletant sous le coup de son motion croissant de scne en
scne, et le conduire le coeur serr par l'angoisse, les yeux pleins de
larmes, au dnouement des plus pathtiques. La plupart des autres pices
de l'auteur, les _Vpres siciliennes_, le _Paria_, _Marino Faliero_,
etc, ont vieilli, pour la forme comme pour le fond; la tragdie des
_Enfants d'douard_, de beaucoup suprieure, vraiment remarquable mme,
a gard tout son attrait reste  bon droit au thtre. Beaucoup de vers
sont devenus proverbe, celui-ci par exemple:

    Quand ils ont tant d'esprit les enfants vivent peu.

On y regrette seulement quelques hmistiches malveillants  l'adresse du
clerg. Delavigne par malheur tait imbu de prjugs rtrogrades et
voltairiens, qui, dans le _Don Juan d'Autriche_, s'accentuent jusqu'
l'ineptie et au ridicule. Le caractre honorable du pote, qui n'tait
point un bohme comme tels autres de nos contemporains, rend plus
extraordinaire le penchant  ces sottises peu dignes d'un esprit aussi
lev, penchant qui doit tenir  une premire et fausse ducation. Mais
il dpendait de Casimir Delavigne de s'clairer par l'exprience, par
l'tude, la rflexion aides de la conscience; et prcisment parce
qu'il eut plus de lumires, il semble moins excusable d'avoir persvr
dans ces vulgaires errements.

Les _Messniennes_, posies lyriques, qui eurent nagure tant de
retentissement et commencrent la rputation de l'auteur, ne se lisent
plus gure.

_Saint-Denis_ (rue): Est l'une des plus anciennes de Paris. Elle
existait comme rue avant la fin du XIe sicle, et avait pris tout
naturellement son nom du chemin qui conduisait au village de St-Denis
(ancienne Catalocum), o l'on vnrait le tombeau du saint martyr, et de
ses compagnons. C'tait et ce fut longtemps un plerinage des plus
clbres.

    La rue  l'abb de Saint-Denis
    Sied assez prs de Saint-Denis[44].

 deux lieues est l'abbaye laquelle est d'excellent difice, dit un
vieil auteur[45]: l sont les corps de St-Denis et ses compagnons
St-Ruth et St-Eleuthre, en grandes riches fiertes (chsses). Si y est
une maisoncelle (petite maison) dessus appele _tgurion_, toute
d'argent,  riches pierres, laquelle fit saint loi. Si fut d'abord la
couverture de l'glise d'argent; mais puis, pour une grande guerre, fut
dcouverte et fut pour ce baill  l'glise un des saints Clous, une
partie de la sainte Couronne, une partie de la Lance, une partie de la
sainte Croix, le Suaire de Notre-Seigneur, la destre de saint Simon,
une chemise de Notre-Dame et autres notables reliques. Illec (l) sont
moult de riches spultures de rois et de princes; l prend le roi
l'oriflamme quand il va en guerre; c'est un gonfanon dont la hampe est
dore et la bannire vermeille  cinq franges o l'on met houppes de
vert.

C'tait par la rue St-Denis que les rois et les reines de France
faisaient leur entre solennelle dans Paris. Toutes les rues sur leur
passage taient tendues d'toffes magnifiques de soie et de drap. Voici
ce que Froissard nous raconte  propos de l'entre dans Paris de la trop
fameuse Isabeau, femme de Charles VI:  la Porte aux Peintres, rue
St-Denis, on voyait un ciel nu et toil trs richement, et Dieu par
figure sant en sa majest, le Pre, le Fils et le Saint-Esprit; et dans
ce ciel petits enfants de choeur chantaient moult doucement en forme
d'anges; et lorsque la reine passa dans sa litire dcouverte sous la
porte de ce paradis, deux anges descendirent d'en haut tenant en leur
main une trs riche couronne d'or, garnie de pierres prcieuses et la
mirent moult doucement sur le chef de la reine, chantant en vers:

    Dame enclose entre fleurs de lys,
    Reine tes-vous de paradis,
    De France et de tout pays.
    Nous remontons au paradis.

On sait que saint Denis, aptre des Gaules, qui fut le premier vque de
Paris, souffrit le martyre dans cette ville avec ses compagnons,
Rustique, prtre, et Eleuthre, diacre, et que tous trois eurent la tte
tranche. Les Actes nous apprennent de plus qu'aprs l'excution, les
corps des saints furent jets dans la Seine par les bourreaux; mais une
pieuse chrtienne du nom de Catulla,  la faveur des tnbres et aide
de quelques serviteurs sans doute, put les retirer et les enterrer
honorablement non loin du lieu o les confesseurs avaient t dcapits.
Sur cette tombe vnre, les fidles levrent une chapelle, comme on
l'a dit plus haut, remplace au cinquime sicle par une glise. Puis,
lorsque le roi Dagobert fonda la clbre abbaye de St-Denis, il y fit
transporter les prcieuses reliques.

Mais  quelle date faut-il placer le martyre de saint Denis? L'opinion
la plus probable, dit Godescard, est qu'il souffrit durant la
perscution de Valrien, en 272. Mais une tradition fort ancienne et
respectable autant que vraisemblable, d'aprs des hagiographes
consciencieux, veut que saint Denis, premier vque de Lutce, ft
celui-l mme que saint Paul convertit  Athnes et qui est connu sous
le nom de _l'Aropagite_. Ds le temps des aptres, et envoy par eux,
il avait port l'vangile dans les Gaules; son martyre remonterait donc
au premier sicle de l're chrtienne. Il ne nous appartient pas,  nous
trop peu vers dans ces matires, de dcider  ce sujet; il nous semble
toutefois, en ne consultant que les simples lumires du bon sens, que
le triomphe dfinitif de cette opinion, s'appuyant de preuves srieuses,
ne pourrait qu'ajouter  la gloire de l'glise gallicane puisque
l'vch de Paris remonterait ainsi  la plus haute antiquit.

_St-Denis_ (porte): En 1671, le prvt des marchands et les chevins
dcidrent qu'on rigerait un arc de triomphe en mmoire des glorieux
exploits de Louis XIV dans la Flandre et la Franche-Comt. La ville de
Paris fit les frais de cette construction. Ils s'levrent  500,122 f.
Les sculptures, commences par Girardon d'aprs les dessins donns par
Franois Blondel, furent acheves par Michel Anguier. L'arc de triomphe
fut restaur en 1807 par M. Cellerier.

_Descartes_ (rue): Ren Descartes, mathmaticien et mtaphysicien
clbre, n en 1596, mourut en 1650. Il a fait dire de lui: Tout est
tellement plein dans le systme de Descartes que la pense ne peut s'y
faire jour et y trouver place. On est toujours tent de crier comme au
parterre: De l'air! de l'air! On touffe, on est moulu! J'en crois
plus volontiers ici Joubert que le pote quand il dit:

    Descartes, ce mortel dont on et fait un Dieu!

_Desze_ (rue): Romain ou Raymond, comte Desze, n  Bordeaux en 1750,
mort en 1828, l'un des dfenseurs de Louis XVI.

_Diamants_ (rue des cinq): Ce nom vient d'une enseigne.

_St-Dominique St-Germain_ (rue): S'appelle ainsi depuis l'an 1643, que
les Jacobins obtinrent la permission de lui donner ce nom au lieu de
celui de _Rue aux Vaches_, _Chemin aux Vaches_, qu'elle portait parce
que les vaches du faubourg St-Germain passaient par ce sentier pour
aller patre au Pr aux Clercs. (Il y a longtemps de cela).

_Dragon_ (rue et cour du): Ce nom vient d'un _dragon_ sculpt au-dessus
de l'une des portes de la Cour.

_Draperie_ (rue de la _Vieille_): Aprs l'expulsion des Juifs, en 1183,
Philippe-Auguste tablit dans cette rue des drapiers auxquels il donna
24 maisons moyennant 100 livres de rentes. De l le nom de la draperie
qui devint, en 1313, la _Viez Draperie_.

_Du Sommerard_ (rue): Du Sommerard est le savant antiquaire  qui l'on
doit la cration du Muse de Cluny, par suite du don qu'il fit  la
ville de Paris de sa prcieuse collection. N en 1779, il mourut en
1842.

[44] _Le Dit des Rues._

[45] Guillebert de Metz.


E

_bl_ (rue): Engag volontaire ds l'ge de 9 ans comme fils d'un
officier, bl (Jean-Baptiste) tait capitaine au moment de la
Rvolution qui lui ouvrit une plus large carrire. Gnral de brigade en
septembre 1793, on lui dut une nouvelle et meilleure organisation de
l'artillerie. Aprs avoir fait la plupart de nos grandes campagnes, il
fut, lors de la guerre de Russie, nomm commandant en chef des quipages
et rendit, en cette qualit, des services inapprciables.

Quand vinrent les dsastres de la retraite, bl dirigea la
construction des ponts qui permirent aux dbris de l'arme de franchir
la Brsina et sauvrent la vie  tant d'infortuns. Le brave gnral,
pour hter l'excution du travail, et rparer, au besoin, les accidents,
resta trois jours et trois nuits sur la rive du fleuve les pieds dans
l'eau et dans la glace. Victime ou plutt martyr de son dvouement, par
suite de la fatigue et du froid, il s'loigna malade. Quelques jours
aprs, il expirait  Koenisberg au moment o l'Empereur le nommait
inspecteur-gnral et commandant en chef de l'artillerie de l'arme.

_chaud_ (rue de l'): On appelle chaud un lot de maisons en forme
triangulaire qui donne sur trois rues.

_chelle_ (rue de l'): On nommait chelles autrefois certains lieux
d'excution  cause d'une espce d'chelle sur laquelle on attachait les
coupables.

_cole_, (rue de l'): Voici ce que nous en apprend _Le Dit des Rues de
Paris_:

    En aprs est, rue de l'cole,
    La demeure  dame Nicole;
    En cette rue, ce me semble,
    Vend-on foin et fouarre (paille).

Le vieux pote Ruteboeuf nous a laiss de l'colier d'alors un portrait
pris sur le vif et curieux aujourd'hui encore  reproduire:

    Quand il est  Paris venuz
    Por faire  quoi il est tenuz
    Et por (pour) mener honeste vie,
    Si bestorne (renverse) la prophtie.
    Gaing de soc et d'arrure (labourage)
    Nos convertit en armure (armure);
    Por chacune rue regarde
    O voie la belle musarde;
    Partout regarde, partout muse;
    Ses argenz faut (gaspille) et sa robe uze:
    Or est tout au recoumancier (recommencer).
    Ne fait or bien ce semancier
    En carme que l'on doit faire,
    Chose qui  Dieu doive plaire.
    En lieu de haires haubers vestent,
    Et boivent tant qu'ils s'enttent.

_cole Polytechnique_: Cette cole clbre, fonde, en 1794, sous le
titre de: _cole centrale des Travaux publics_, parce qu'elle tait
destine surtout  former des ingnieurs, prit le nom d'_cole
Polytechnique_ que lui donna la loi du 1er septembre 1795, modifiant
son organisation. Les savants les plus illustres de l'poque, Lagrange,
Laplace, Berthollet, Fourcroy, Monge, etc., tinrent  honneur d'y
professer. Les lves se runissaient dans les amphithtres du
Palais-Bourbon; mais, aprs le dcret du 16 juillet 1804, qui dclara
qu' l'avenir ils seraient caserns, l'cole fut transfre sur la
montagne Sainte-Genevive, dans le local qu'elle occupe aujourd'hui.

L'admission a toujours lieu par voie de concours, et des examinateurs
spciaux en dcident. La dure des cours est de deux ans, suivis de
nouveaux et rigoureux examens. Les lves s'ils n'ont pas chou, en
sortant _fruits-secs_, ont le droit de choisir, d'aprs le rang qu'ils
occupent sur la liste dresse par le jury, le service public
(ponts-et-chausses, mines, artillerie, tat-major, etc.) dans lequel
ils veulent entrer. Aux derniers ncessairement les moins bonnes
places: _tard venientibus ossa_.

_Deux-cus_ (rue des): Guillot, en 1300, la nomme des cus seulement.
C'est l que naquit, il y a pas mal d'annes dj, certain auteur assez
de nos amis, et qui, nous l'esprons, n'est point tout  fait
indiffrent au lecteur. Pas n'est besoin de dire son nom. Avoir son
berceau rue des _Deux-cus_, pour un pote ou un littrateur, cela ne
vous semble-t-il pas un prsage et un indice assur de la vocation?

_Elzevir_ (rue): Ce nom fut rendu clbre par plusieurs imprimeurs du
XVIe et du XVIIe sicle tablis  Amsterdam et  Leyde, et dont les
bibliophiles recherchent curieusement aujourd'hui encore les belles
ditions comme d'autres amateurs font des tableaux, dessins, sculptures
etc.

_Enfants-Rouges_ (rue des): Ce nom lui vient d'un hpital qui se
trouvait rue _Portefoin_ et s'appelait ainsi au XVIe sicle. Par
lettres patentes du mois de janvier 1536, Franois Ier se dclare
fondateur de cet hospice spcialement destin  recevoir les enfants
orphelins natifs de Paris. Il est ordonn par les mmes lettres que ces
enfants seront perptuellement appels _Enfants-Dieu_ et qu'on les
vtira d'toffe rouge, pour marquer que c'est la charit qui les fait
subsister. C'est ce qui leur fit donner par le peuple, en dpit de
l'ordonnance royale, le nom d'_Enfants-Rouges_.

_Enfer_ (rue d'): Ce n'tait au XIIIe sicle qu'un chemin nomm de
Vanves et d'Issy parce qu'il conduisait  ces deux villages. On le
dsigna ensuite sous la dnomination de Vauvert, parce qu'il se
dirigeait vers le chteau de ce nom que remplaa plus tard le couvent
des Chartreux. Cette voie publique prit successivement le nom de
_Porte-Gibard_, de rue _Saint-Michel_, et faubourg _Saint-Michel_. Enfin
on l'appela rue d'_Enfer_ parce qu'elle devint, dit M. L. Lazare, un
lieu de dbauches et de voleries, un enfer pour les pauvres bourgeois
qui se hasardaient le soir dans ce quartier perdu.

D'aprs Sainte-Foix, le chteau de Vauvert, bti par le roi Robert, fut
abandonn par ses successeurs. Le hasard voulut que des esprits ou
revenants s'avisrent de s'emparer de ce vieux chteau. On y entendait
des hurlements affreux. On y voyait des spectres tranant des chanes,
et entre autres un monstre vert, avec une grande barbe blanche, moiti
homme et moiti serpent, arm d'une grosse massue et qui semblait
toujours prt  s'lancer sur les passants. Que faire d'un pareil
chteau? Les Chartreux le demandrent  saint Louis; il le leur donna
avec toutes les appartenances et dpendances. Les _revenants_ n'y
_revinrent_ plus; le nom d'_Enfer_ resta seulement  la rue, en mmoire
de tout le tapage que les diables y avaient fait.

Dans la rue d'Enfer, au n 74, se trouve, comme on sait, l'hospice des
Enfants-Trouvs, dit aujourd'hui des Enfants-Assists.

_pe de Bois_ (rue de l'): Ce nom vient d'une enseigne.

_Deux-Ermites_ (rue des): Ce nom vient galement d'une enseigne.

_Vieille-Estrapade_ (rue de la): Autrefois rue des Fosss Saint-Marcel,
nom qu'elle changea contre celui de l'_Estrapade_ parce que c'tait
l'endroit o s'infligeait ce supplice alors en usage dans l'arme. Voici
en quoi il consistait: On soulevait au moyen d'une poulie le condamn
jusqu' une certaine hauteur d'o on le laissait retomber violemment 
terre, ce qui lui disloquait les bras d'habitude lis sur la poitrine.
Ce supplice barbare, a disparu depuis longtemps du code militaire;
n'eut-il pas mieux valu n'en point perptuer le souvenir par le nom
donn  cette rue?

_tienne du Mont_ (glise Saint): Il existait une chapelle de ce nom ds
les premires annes du XIIIe sicle (1221). Elle fit place plus tard 
la basilique actuelle, commence sous Franois Ier (1517), mais
termine bien des annes aprs, et remarquable par son jub, le seul qui
se voie  Paris. Le tombeau de sainte Genevive, rest dans cette glise
bien que les reliques aient t transportes au Panthon
(Sainte-Genevive), attire tous les ans un grand concours de plerins.

Sur les murailles des inscriptions rappellent que dans cette paroisse
reposaient les corps de plusieurs hommes illustres dans les lettres, les
sciences et les arts: Eustache Lesueur, B. Pascal, Racine et Tournefort.
Des vitraux remarquables qui datent du XVIe sicle, et plusieurs beaux
tableaux dont un sign Largillire, ornent l'glise.

_toile_ (rue et place de l'): Ce nom vient de la disposition de la
place o les rues viennent aboutir comme autant de _rayons_. Au milieu
du primtre s'lve l'_Arc de Triomphe_ de l'_toile_. Un dcret du 18
juillet 1806 ordonna la construction de ce monument gigantesque  la
gloire des armes franaises. Le premier architecte fut M. Chalgrin
auquel succdrent MM. Goust et Blouet; le monument, par suite des
vicissitudes politiques, n'ayant pu tre termin qu'aprs bien des
annes, fut inaugur le 29 juillet 1836. D'un aspect vraiment imposant,
l'_Arc de Triomphe_ a inspir  Victor Hugo plusieurs odes qui sont
assurment de ses meilleures.

_Vieilles-tuves_ (rue des): Une rue des plus anciennes et autrefois des
plus curieuses du vieux Paris. En sortant de la rue du _Chastiau-ftu_,
(nom que portait la partie de la rue Saint-Honor situe entre la rue
Tirechape et celle de l'Arbre-Sec), on entrait, dit M. L. Lazare, en
tournant  droite, dans la rue des Vieilles-tuves. Le matin, une heure
aprs l'ouverture des boutiques, on entendait le barbier tuviste qui
vous criait:

    Seignor, quar vous allez baingner;
    Et estuver sans dilayer (tarder);
    Li bains sont chaut, c'est sans mentir[46].

En ce moment, de joyeux tudiants, couverts de capes ou de mantes
dchires, entraient dans ces tuves en fredonnant l'acrostiche suivant
compos sous le rgne de Louis XII pour le blason de la ville de Paris:

    =P=aisible domaine,
    =A=moureux vergier,
    =R=epos sans dangier,
    =I=ustice certaine
    =S='est Paris entier.

D'autres clercs s'arrtaient devant un homme portant un broc d'une main
et tenant de l'autre un panier rempli de cornes semblables  celles des
moissonneurs. Cet homme chantait  tue-tte:

    Bon vin  bouche bien espic.

Puis des femmes de la Halle, aux larges paules, aux manches
retrousses, criaient de toute la force de leurs poumons:

    J'ai chastaignes de Lombardie!
    J'ai raisin d'outre mer--raisin!
    J'ai porcs et j'ai naviaux (navets),
    J'ai pois en cosse tout noviaux!

Plus loin, on voyait une grosse et joyeuse commre qui portait sur le
ventre tout l'attirail d'un restaurateur. Elle arrtait les passants en
leur dbitant cette petite chanson:

    Chaudes oublies renforcies,
    Galettes chaudes, chauds,
    Roinsolles (sortes de gaufres),  denre aux dez.

Parfois de jeunes et jolies filles de la campagne venaient offrir les
plus belles fleurs et les meilleurs fruits de la saison, en murmurant
d'une voix douce:

    ... Aiglantier,
    Verjux de grain  faire allie!
    Alies y a d'alisier.

Souvent on voyait quelques fripiers de la rue Tirechape qui arrtaient
les clercs aux mantes rapes en leur disant:

    Cotte et surcot je rafetorie (raccommode).

Et comme ces coliers avaient plus de trous aux genoux et aux coudes
que de _blancs d'angelots_ et de _sous parisis_ dans leurs surcots, ils
s'esquivaient tout honteux pour se soustraire  l'importunit de ces
chevaliers de l'aiguille.

Telle tait, aux XIVe et XVe sicles, la physionomie de la rue des
_Vieilles-tuves_.

Les bains auxquels elle devait son nom taient en grand renom dans la
ville o, ce dont nous ne nous doutons gure aujourd'hui, les tuves,
Sauval l'affirme, taient si communes qu'on ne pouvait faire un pas sans
en trouver.

L'usage des tuves, dit un plus ancien auteur, tait aussi commun en
France, mme parmi le peuple, qu'il l'est et l'a toujours t dans la
Grce et l'Asie. On y allait presque tous les jours: saint Rigobert fit
btir des bains pour ses chanoines et leur fournissait le bois pour
chauffer leur eau. Il parat que les personnes qu'on priait  dner ou
souper taient en mme temps invites  se baigner, tmoin ce passage de
la _Chronique_ de Louis XI: Le mois suivant, le roi soupa  l'htel du
sire Denis Hasselin, son panetier, o il fit grande chre, et y trouva
trois beaux bains richement tendus pour y prendre son plaisir de se
baigner ce qu'il ne fit pas parce qu'il tait enrhum.

Par malheur ce n'tait pas peut-tre l'amour seul de la propret chez
nos aeux qui avait fait se multiplier ainsi les bains; car ces
tablissements n'taient pas des mieux fams dans la cit. Le chapitre
LXXXIII du _Livre des Mtiers_, d'tienne Boileau, contient relativement
aux _tuveurs_ des rglements fort svres, celui-ci entre autres: Que
nuls ne crient, ne fassent crier leurs tuves jusques  temps qu'il soit
jour.

Un fait curieux et plus ignor encore, c'est que le monopole des bains
appartenait  la communaut des matres barbiers perruquiers. Aussi sur
leur enseigne on lisait: _Cans, on fait le poil proprement et l'on
tient bains et estuves._

_Eugne_ (Boulevard _du Prince_): Eugne Beauharnais, fils de
l'Impratrice Josphine, nomm vice-roi d'Italie en 1805 par Napolon
qui mme l'avait dsign pour son successeur (et certes il pouvait plus
mal choisir), fit preuve de talents militaires autant que d'honntet et
de patriotisme  l'heure des suprmes prils. On ne saurait donc que
blmer la dcision rcente, prise par un pouvoir intrimaire, n'ayant
aucune autorit pour cela, et qui d'un trait de plume a substitu, pour
le boulevard, au nom du _Prince Eugne_ celui de Voltaire. On a fait
plus sinon pis, et la statue, une laide effigie de l'insulteur de la
Pucelle, a remplac sur son propre socle, dshonor et usurp presque
clandestinement, celle du brave soldat, franais si loyal. Voil certes
de la raction et puerile et misrable. N'tait-ce pas d'ailleurs assez
et trop qu' Paris une grande voie portt le nom de cet Arouet
naturalis Prussien par l'abjection de ses flatteries envers Frdric,
et pour tout homme de coeur ne reste-t-il point  jamais infme par le
cynisme de son impit comme par l'absence de tout patriotisme? Ces
vrits nous les avons dites ailleurs, mais on ne saurait trop les
rpter quand se reproduisent, avec obstination, les mmes scandales qui
prouvent une aberration si inconcevable.

[46] _Les Crieries de Paris._


F

_Fagon_ (rue): Fagon, mdecin de Louis XIV, (1638-1718) n'tait point un
mdecin  la Molire, d'aprs le tmoignage de Boileau.

_Ferronnerie_ (rue de la): Elle s'appelait ainsi depuis que le roi saint
Louis avait permis  de pauvres _frons_ d'occuper les places rgnant le
long des charniers. Aussi, devenue par l trop troite, cette rue se
trouvait constamment obstrue; Henri II, pour l'largir et rendre la
circulation plus facile, donna l'ordre d'enlever les choppes des
_Ferronniers_, ordre qui ne fut point excut, soit par crainte du
mcontentement populaire, soit  cause de la mort du roi.

En 1648 seulement, ces chtives boutiques disparurent; elles devaient
tre remplaces, d'aprs un nouveau plan, par des maisons qui auraient
davantage encore rtrci la voie. Mais lorsqu'on commenait  creuser
les fondations, au risque de mettre  dcouvert les ossements
remplissant les charniers du cimetire, une meute violente clata qui
ne s'apaisa que par la cessation des travaux. Sauval dit avec raison que
si en 1554, les choppes eussent t ruines, notre Henri-le-Grand
n'et pas t l malheureusement assassin comme il fut en 1610.

Avant la Rvolution, on voyait, vis--vis de la place o fut commis le
crime, un buste de Henri IV avec cette inscription:

    Henrici Magni recreat prsentia cives,
    Quos illi terno foedere junxit amor.

Je trouve, dans Germain Brice,  propos du procs de Ravaillac ce
passage qui me parat curieux  reproduire: Son procs lui fut fait
avec toute l'attention requise dans une si importante affaire; et  la
question qui lui fut donne avec toute rigueur, il avoua des choses si
tranges que les juges, surpris et effrays, jurrent entre eux sur les
Saints vangiles de n'en jamais rien dcouvrir  cause des suites
horribles qui en pourraient arriver; ils brlrent mme les dpositions
et tout le procs-verbal au milieu de la Chambre et il n'en est rest
que quelques lgers soupons sur lesquels on n'a pu fonder jusqu'ici
aucun vritable jugement.

La narration de Germain Brice, suivant Sainte-Foix, manque d'exactitude.
Ravaillac soutint toujours  la question qu'il n'avait point de
complices, et s'il avoua des choses tranges, ce ne fut que lorsqu'il
eut demand,  la premire tirade des chevaux,  tre relch.... Il
dicta alors un testament de mort que le greffier affecta d'crire si mal
que les experts en criture n'ont jamais pu y rien dcouvrir.

_Frou_ (rue): Ce nom vient d'une famille notable de la bourgeoisie, 
qui appartenait trs anciennement le terrain ou clos sur lequel la rue
fut ouverte au commencement du XVIe sicle.

_Femme sans tte_ (rue de la): A pris son nom d'une enseigne
reprsentant une femme qui n'avait point de tte et qui tenait un verre
 la main. Au-dessous se lisait cette lgende: _Tout en est bon_.

_Feuillantines_ (rue des): Ce nom vient des religieuses Feuillantines
dont le couvent se trouvait dans l'impasse. Elles taient venues
s'tablir  Paris, en 1622,  la sollicitation de Anne Gobelin, veuve du
sieur d'Estourmel de Plainville, capitaine des gardes du roi. Pour la
construction des btiments et de la chapelle cette dame fit don d'une
somme de vingt-sept mille livres. Elle dota galement la communaut
d'une rente annuelle de 2,000 livres.

_Feydau_ (rue): Ce nom tait celui d'une famille autrefois trs-connue
dans la magistrature.

_Fidlit_ (rue de la): Ouverte sur les terrains et btiments occups
jadis par la communaut des Filles de la charit. En 1793, on chassa les
religieuses et les jardins et btiments, dclars proprit nationale,
furent vendus sauf rserve d'une portion de terrain ncessaire pour la
rue projete. Son nom lui vint du voisinage de l'glise St-Laurent
appele sous la Rvolution: _Temple de l'Hymen et de la Fidlit_.

_Figuier_ (rue du): Ds l'anne 1300 cette rue tait tout entire btie.
Elle prit le nom de rue du Figuier parce qu'on voyait trs anciennement,
au carrefour form par les rues du _Fauconnier_, de la _Mortellerie_ et
des _Barrs_, un magnifique figuier qui fut toujours renouvel jusqu'en
1655;  cette poque, les besoins de la circulation le firent abattre.

_Filles-Dieu_ (rue des): Ce nom vient du couvent des religieuses dites
_Filles-Dieu_ qui s'levait dans le voisinage.

_Filles St-Thomas_ (rue des): Ce nom vient d'un couvent de religieuses
de l'ordre de St-Dominique qui se trouvait prs du Temple et dans
lequel les soeurs s'installrent en 1632.

_Flchier_ (rue): Flchier (Esprit), prdicateur clbre sous Louis XIV,
mourut vque de Nmes en 1710.

_Florentin_ (rue _St_): Cette rue s'appela ainsi  cause de l'htel qu'y
fit construire, vers 1678, le ministre Phlippeaux, duc de la Vrillire
et comte de St-Florentin.

_Florian_ (rue): J. P. Claris de Florian, n en 1755, mort en 1794, a eu
la gloire, et seul, de laisser, aprs La Fontaine, un recueil de fables
populaire et avec toute justice. Si Florian reste au second rang et,
dans sa forme agrable, choisie, dlicate pourtant, n'atteint pas 
l'art merveilleux de celui qu'on a nomm par excellence le Fabuliste, il
a d'autres mrites qui le rendent prfrable  mettre aux mains des
enfants. Sa morale, davantage  leur porte, d'habitude est trs saine
et l'on admire, chez l'officier de dragons devenu pote, cette parfaite
honntet de sentiments, cette bont, cette tendresse, cet accent mu et
sincre o l'on sent  chaque instant vibrer le coeur. Est-il besoin de
citer Le _Lapin et la Sarcelle_, _l'Enfant et les Sarigues_, etc.

Florian avait crit aussi plusieurs romans, _Estelle_ et _Nemorin_,
_Gonzalve de Cordoue_, etc., dans le genre pastoral et sentimental et,
chose singulire! ils reurent le meilleur accueil de la socit
corrompue du XVIIIe sicle. Aussi faux de ton que certaines peintures
de Boucher ou Lancret, mais non point malhonntes comme les toiles de
ces messieurs, ils firent larmoyer nos bisaeules promptes au sourire
comme aux larmes. On ne lit plus aujourd'hui ces rcits dmods qui tous
ensemble ne valent pas une des fables du pote.

_For l'vque_ (rue du): C'est--dire le Sige de la juridiction
temporelle de l'vque.

_Fouarre_ (rue de): Fut ainsi nomme  cause de la paille ou _fouarre_
qu'on y vendait et dont les coliers se servaient, aux jours de leurs
assembles et actions publiques, pour joncher les coles et s'asseoir
tandis que les rgents et docteurs se tenaient dans des chaires ou sur
des siges levs.

_Four St-Germain_ (rue du): Elle fut ainsi appele  cause du _four_
banal de l'abbaye St-Germain des Prs construit au coin de la rue
Neuve-Guillemin. Des fours semblables existaient dans les divers
quartiers de Paris, et les habitants taient obligs, sous peine
d'amende et de confiscation, d'y faire cuire leur pain, ce qui
produisait un revenu assur et considrable au propritaire laque ou
ecclsiastique. Mais de ce monopole il rsultait des abus qui le
rendirent oppressif et gnant pour les habitants. Des plaintes
s'levrent et si vives, si persistantes qu'enfin Philippe-Auguste, par
une ordonnance de l'anne 1200, supprima les privilges en autorisant
les boulangers  faire construire des fours dans leurs maisons,
moyennant une redevance annuelle par chacun d'eux de neufs sols trois
deniers une obole.

Plus tard, le mot _four_, eut, parat-il, une autre signification. On
lit dans le journal de la cour de Louis XIV, du 10 janvier 1695: Il y
avait plusieurs soldats et mme des gardes du corps qui, dans Paris et
sur les chemins voisins, prenaient par force des gens qu'ils croyaient
en tat de servir et les menaient dans des maisons qu'ils avaient pour
cela dans Paris, o ils les enfermaient et ensuite les vendaient malgr
eux aux officiers qui faisaient ces recrues; ces maisons s'appelaient
fours.

Le roi, inform de ces faits odieux, ordonna de saisir  la fois tous
ces racoleurs interlopes, et d'instruire immdiatement leur procs. Huit
des plus coupables furent pendus. De leurs interrogatoires et de leurs
aveux il rsulta que Paris ne comptait pas moins de _vingt-huit_ de ces
_fours_ ou prisons anonymes dans lesquelles, en outre des conscrits, on
entranait par force ou par ruse des femmes et des enfants qu'on vendait
pour servir  peupler les colonies d'Amrique. De pareils crimes, non
moins odieux qu'audacieux, pouvaient-ils tre trop svrement chtis?

_Francs-Bourgeois_, au marais, (rue des): Vers le milieu du XIIIe
sicle, cette rue dj construite s'appelait des _Viez Poulies_ d'un jeu
alors fort en vogue et dont les exercices avaient lieu dans une des
maisons de la rue. Vers le milieu du sicle suivant (1350), Jean Roussel
et Alix sa femme firent construire un grand htel destin  servir
d'asile  _vingt-quatre_ pauvres. En 1315, la fille de Jean Roussel,
marie  Pierre le Mazurier, du consentement de celui-ci, donna cet
hpital au grand prieur de France avec 70 livres de rente,  condition
de loger deux pauvres dans chaque chambre. La rue s'appela ds lors des
_Francs-Bourgeois_ parce que les pauvres de l'asile taient _francs_,
c'est--dire exempts de toutes taxes et impts.

_Franois-Miron_ (rue): Ce fut par les soins de ce prvt des marchands
justement clbre que l'_Htel de Ville_ put s'achever en 1606. Franois
Miron ne se borna pas  faire preuve de zle en stimulant l'architecte
et les ouvriers; il n'hsita pas devant des sacrifices personnels
considrables pour diminuer les dpenses  la charge de l'tat, et donna
900 livres de son propre argent et plus de vingt-deux mille livres qui
lui revenaient par les droits de sa charge. On lui doit les ornements de
la faade, le grand perron, les escaliers, le portique et la statue
questre de Henri IV place au-dessus de la porte d'entre.

_Franois Ier_ (rue): Nous avons t svre peut-tre, dans la
_France hroque_, pour Franois Ier homme d'tat et souverain. Voici
sur le Restaurateur des lettres une belle page qu'il nous parat juste
de reproduire: Mais depuis, dit le seigneur de la Planche, la bont de
Dieu s'est dploye sur nous et sur toute la France, par la main de ce
grand roi, Franois Ier de nom, qui nous a tirs comme d'un tombeau
les sciences, les arts, les lettres et bonnes disciplines ensevelies en
une fondrire d'ignorance; et  l'aide d'un Amyot, d'un Jacques Colin et
de tant d'autres excellents ouvriers, nous a rendu les outils de sagesse
tranchants en notre langue maternelle; tellement qu'ils n'y a artisan
qui ne puisse s'il veut, de lui-mme, et sans rien drober  sa besogne,
se rendre savant.

Citons un autre passage non moins curieux de Brantme: De plus, ce roi
a t trs bon catholique, sans jamais s'tre drog de la sainte foi et
religion catholique pour entrer le moins du monde en l'hrsie de Luther
qui commena  venir de son temps: comme fit le roi Henri d'Angleterre,
son bon frre et son contemporain, encore que toutes choses nouvelles
plaisent; mais telle nouveaut ne lui plut point, et ne l'approuva
jamais, disant qu'elle tendait du tout  la subversion de la monarchie
divine et humaine. Il aima et embrassa fort l'glise catholique,
apostolique et romaine, la servant fort rvremment sans aucune
bigoterie et hypocrisie.

_Franklin_ (rue): Benjamin Franklin, n  Boston, en 1706, simple
ouvrier d'abord, puis prote, et enfin matre imprimeur et devenu l'un
des personnages considrables de la colonie, fut, lors de la guerre avec
la mtropole, envoy en France pour proposer un trait d'alliance qu'il
sut faire accepter par le roi Louis XVI. Il eut galement l'honneur de
ngocier et signer le trait de paix qui assura l'indpendance des
tats-Unis. On lui doit, comme savant, l'invention du paratonnerre.

_Frochot_ (rue): Nicolas-Thrse-Benoist Frochot (1760-1828), fut prfet
de la Seine de 1800  1812, et Paris eut beaucoup  se louer de cet
administrateur minent.

_Frondeurs_ (rue des): Les troubles de la Fronde, pendant la minorit de
Louis XIV sont clbres dans notre histoire. Cet endroit sans doute fut
un de ceux o se runissaient les _Frondeurs_.


G

_Galande_, (rue): Ce nom est visiblement une altration de celui de
Garlande que portait une famille bien connue au XIe sicle:

    ..... La rue de Gallande
    O il n'a foret ni lande.

    (_Le dit des Rues_).

_Gaillon_ (rue): A pris ce nom d'un htel qui s'appelait ainsi et sur
l'emplacement duquel s'leva l'glise Saint-Roch.

_Galvani_ (rue): Mdecin et physicien italien, n  Bologne le 9
septembre 1737, Galvani mourut dans cette mme ville le 4 novembre 1798.
Sa dcouverte la plus importante est celle de l'_lectricit animale_,
comme il l'appelait et que les savants, d'un accord unanime, ont appele
_Galvanisme_ du nom de son auteur.

_Mauvais Garons_ (rue des): Cette rue s'appela d'abord rue de Craon,
parce que les seigneurs de Craon y avaient bti leur htel; mais depuis
le rgne de Charles VI, comme ce fut, dit Sauval, dans ce logis-l que
Pierre de Craon se cacha avec d'autres dtermins pour assassiner le
conntable de Clisson, cela fut cause que la rue changea de nom et fut
appele la rue des _Mauvais-Garons_.

Il y avait une rue du mme nom donnant d'un bout dans la rue des
Boucheries Saint-Germain; son nom, parat-il, lui venait d'une enseigne.

_Geindre_ (rue): Jaillot fait venir ce mot de _junior_ employ dans les
anciens titres pour dsigner un compagnon, un aide, un commis.

_Geoffroy Saint-Hilaire_ (rue): tienne Geoffroy Saint-Hilaire
(1772-1844), clbre naturaliste franais, cra l'enseignement de la
Zoologie et par suite les collections et la mnagerie du Jardin des
Plantes. Le nom de cet homme illustre est  bon droit populaire, car,
cher aux savants, il ne doit pas tre moins cher aux familles
d'artisans comme aux coliers de tout ge auxquels, pour les jeudis et
dimanches, il a mnag un lieu de promenade qui offre tant d'attrait 
la curiosit et o le plaisir s'unit  l'instruction.

_Germain-Pilon_ (rue): Ce clbre sculpteur (1515-1590), l'mule de Jean
Goujon, mrite une place  part dans l'histoire de l'art, par son talent
original qui n'est point gt par l'affectation du savoir et la fausse
imitation qu'on pourrait qualifier la parodie de l'antique.

_Saint-Germain des Prs_ (glise de): L'abbaye de Saint-Germain des
Prs, dit Sainte-Foix, proche et hors des murs de Paris, ressemblait 
une citadelle; ses murailles taient flanques de tours et environnes
de fosss. Un canal, large de treize  quatorze toises, qui commenait 
la rivire et qu'on appelait la _petite Seine_, coulait le long du
terrain o est  prsent la rue des Petits-Augustins (Bonaparte) et
allait tomber dans ces fosss. La prairie, que ce canal partageait en
deux, fut nomme le _grand et le petit prs aux Clercs_, parce que les
coliers, que l'on appelait autrefois _clercs_, allaient s'y promener
les jours de fte. Le _petit pr_ tait le plus proche de la ville.

En 1460, les fosss furent combls et sur le terrain qu'ils occupaient
on btit un des cts des rues Saint-Benot, Sainte-Marguerite et du
Colombier.

_Gouvion Saint-Cyr_ (rue): Le marchal Gouvion Saint-Cyr (Laurent)
(1764-1830), aprs avoir pris une part glorieuse aux guerres de la
Rpublique et de l'Empire, devint, sous la Restauration, de 1815  1821,
ministre de la guerre. On lui dut la rorganisation de l'arme et sur
des bases qui ont mrit les loges des juges les plus comptents. Les
lois sur le recrutement, dit quelque part Gouvion Saint-Cyr, sont des
institutions.

_Grenelle_ (rue de): Elle s'appelait autrefois _chemin de Grenelle_
parce qu'il conduisait  ce village.

_Guillemin_, (rue _Neuve_): S'appelait d'abord rue de la _Corne_, nom
qui lui fut donn  cause de quelque tte de cerf (que le peuple
appelle _corne_) scelle dans les murs de la maison qui en fait le coin
vers la rue du _Vieux Colombier_. Ce nom fut ensuite chang en celui de
Guillemin parce que sur le terrain que couvre la rue se trouvait
auparavant un jardin appartenant  une famille de ce nom. Et parce que
ce mot de Guillemin est un peu proverbial, le peuple, qui se plat 
tourner tout en raillerie, non content d'avoir ajout au nom de
Guillemin, propritaire du jardin, l'pithte de _Croque-sol_, le donna
encore  la rue de sorte qu'il l'appelle plus souvent la rue _Guillemin
Croque-sol_ que la rue Guillemin.

_Saint-Germain l'Auxerrois_. Cette glise est une des plus anciennes et
des plus remarquables de Paris, et il n'en est aucune pourtant dont
l'origine prsente plus d'obscurit. Il est certain qu'elle existait au
VIIe sicle, puisque saint Landri, vque de Paris, mort vers l'an 655
ou 656, y fut inhum. L'glise subsista, telle qu'elle avait t btie
d'abord, jusqu'au sige de Paris par les Normands. Ces barbares
l'pargnrent tant qu'elle leur parut utile  leur dfense; ils la
fortifirent  cet effet d'un foss dont on retrouve encore la trace
aujourd'hui dans la rue qui en porte le nom; mais lorsqu'ils furent
forcs de battre en retraite, ils la dtruisirent de fond en comble.
Helgaud, moine de Fleury, nous apprend que le roi Robert la fit rebtir.
 diffrentes reprises, elle fut reconstruite ou rpare par l'ordre de
nos rois qui la considraient comme leur paroisse quand ils eurent fait
du Louvre leur demeure habituelle. Ce qu'on voit de plus ancien dans
l'difice est le grand portail qui parat tre du sicle de
Philippe-le-Bel; le vestibule ou portique qui le prcde ne fut
construit que sous le rgne de Charles VII.

_Gesvres_ (quai de): Il faut se figurer, dit Jaillot, qu'au
commencement du sicle pass, le terrain, qui est entre le
Pont-au-Change et le pont Notre-Dame, allait en pente jusqu' la
rivire, et qu'il n'tait couvert que par quelques vilaines maisons qui
formaient la _Tuerie_ et l'_corcherie_. En 1641, le marquis de Gesvres
demanda ce terrain au Roi et, sur l'avis des trsoriers de France, il
obtint des lettres-patentes, au mois de fvrier 1642, lettres qui,
malgr l'opposition des bouchers et des propritaires de forges du
Pont-au-Change, furent enregistres le 30 aot de la mme anne: En
voici la teneur:

Louis (etc.) savoir faisons que Nous, ayant pris en considration les
signals recommandables services que le marquis de Gesvres nous a rendus
ds sa tendre jeunesse, tant en nos armes qui ont tenu la campagne
qu'es siges les plus importants dans l'Allemagne, la Flandre et
l'Espagne o, en divers combats et entreprises, il a donn telle preuve
de son courage et de sa valeur, qu'au prix de son sang et de plusieurs
blessures et d'une prison de neuf mois, il a mrit de Nous et du public
l'estime et les gratifications qui sont dues  ceux qui nous servent
avec tant de coeur et de fidlit.  quoi ayant gard comme aux grandes
et excessives dpenses qu'il a faites jusques  prsent dans nos armes
et qu'il est encore oblig de continuer  l'avenir  icelui avons....
accord, donn, octroy, cd, quitt, transport et dlaiss du tout 
toujours les places qui sont entre les ponts Notre-Dame et aux
Changeurs, du ct de l'corcherie, sur la largeur qui se rencontrera
depuis la cule du pont Notre-Dame jusqu' la premire pile d'icelui,
pour en quelle place y faire construire,  ses frais et dpens, un quai
port sur arcades et piliers poss d'alignement, depuis le point de la
dite premire pile du dit pont Notre-Dame jusques  celles du
Pont-aux-Changeurs de prsent construit de neuf: et quatre rues, l'une
de vingt pieds de large avec maisons, qui prendra son embouchure sur le
pont Notre-Dame, etc., etc.

_Gt-le-Coeur_ (rue): Il y a contestation sur l'origine de cette
dnomination. Piganiol prtend qu'elle vient d'un descendant de Jacques
Coeur, propritaire d'une des maisons. Cette opinion parat peu fonde;
la plus vraisemblable et la plus suivie veut que le mot _Gt-le-Coeur_
soit une corruption de _Gilles queux_ ou _Gui le queux_, Gilles le
cuisinier dans le vieux langage.

Au coin de cette rue, Franois Ier avait fait btir un petit palais
communiquant par un escalier avec l'htel habit par la duchesse
d'tampes. Vers le commencement du sicle, Sainte-Foix voulut visiter
cette rsidence jadis fameuse et voici ce qu'il raconte: Le cabinet de
la duchesse d'tampes sert  prsent d'curie  une auberge qui a retenu
le nom de la Salamandre. Un chapelier fait sa cuisine dans la chambre
du lever de Franois Ier, et la femme d'un libraire tait en couches
dans le petit salon de dlices lorsque j'allai pour examiner les restes
du palais.

    _Sic transit gloria mundi._

_Glatigny_ (rue de): Des titres anciens disent qu'on voyait en cet
endroit une maison de _Glatigny_, qui, en 1241, appartenait  Robert et
Guillaume de Glatigny. Au XIVe sicle, cette rue fort mal habite
s'appela le _Val d'Amour_.

_Gluck_ (rue): Gluck (Christophe Willibald), clbre compositeur de
musique, (1714-1787), auteur d'_Alceste_, _Iphignie en Aulide_, etc.

_Gobelins_ (rue et manufacture des): L'tablissement des Gobelins, dont
la rputation est europenne, doit son nom  une famille qu'on croit
originaire de Reims et dont le chef Jhan Gobelin, teinturier en
escarlate fonda en 1450 une fabrique bientt des plus prospres, et qui
resta la proprit de l'un des membres de la famille jusqu'au
commencement du XVIIe sicle.  cette poque, dans une des maisons
qu'il avait acquises de la famille Gobelin, Henri IV fonda
l'tablissement que la perfection de ses produits a rendu si fameux.

_Godot de Mauroy_ (rue): Ouverte en 1818 seulement et qui doit son nom
aux frres Godot de Mauroy, propritaires du terrain.

_Goujon_ (rue _Jean_): _Jean-Goujon_, sculpteur d'un talent dlicat
autant qu'original, prit malheureusement dans la fatale journe de la
Saint-Barthlemy (1572). Il fut tu, disent les biographes, d'un coup
d'arquebuse tir sur lui pendant qu'il travaillait aux sculptures du
Louvre. Possible qu'il se trouvt sur son chafaud, mais je doute qu'en
un pareil moment, il songet  tenir l'bauchoir ou le ciseau. Maudite
d'ailleurs la balle et maudit l'assassin, quel qu'il ft, qui nous ont
privs de tant de chefs-d'oeuvre qu'on pouvait attendre encore de
l'artiste dans toute la vigueur de l'ge et le plein panouissement de
son gnie!

_Gracieuse_ (rue): Ce nom vient de Jean _Gracieuse_ qui habitait dans
cette rue, vers 1243, une maison  lui appartenant.

_Grande-Truanderie_ (rue de la): Deux tymologies: les uns font venir ce
nom du vieux mot _truand_ qui signifiait un gueux, un vagabond, un
diseur de bonne aventure, espce de gens qu'on suppose avoir occup
cette rue autrefois. D'autres, et c'est le plus grand nombre, font
driver ce nom du vieux mot _tru_, _truage_ qui signifie tribut, impt,
subside; Jaillot incline  cette opinion.

_Grange aux Belles_ (rue): Dsignation pittoresque dont l'origine est
inconnue.

_Grange-Batelire_ (rue): Origine douteuse: tout ce qu'on sait de plus
prcis, c'est que, dans une dclaration faite en 1522, les religieuses
de l'abbaye Saint-Antoine reconnaissent que, le 12 avril 1204, on leur
donna un muids de grains  prendre sur la Grange-Batelire. L'abb
Leboeuf pense que cette dnomination de _Granchia Batelleria_ provient
des jotes ou exercices militaires qui se faisaient en cet endroit.

_Gravilliers_ (rue des): En 1250, elle s'appelait _Gavelier_, nom d'un
bourgeois notable qui l'habitait. Par corruption, ce nom s'est chang
en celui des _Gravilliers_, qui sait comment?

_Grentat_ (rue): On comprend plus difficilement toutefois que ce nom de
_Grentat_ vienne de d'_Arnetal_, transform en _Garnetal_ et enfin
_Grentat_.

_Grgoire de Tours_ (rue Saint): Saint Grgoire de Tours, n  Tours en
559, mourut en 593, dans cette mme ville dont il tait vque. Son
grand ouvrage, ayant pour titre _Histoire ecclsiastique des Francs_,
est admirable par la candeur et la sincrit de la narration, quoiqu'il
laisse  dsirer au point de vue de la critique historique. Sans ce
trsor, ou cet ensemble inapprciable de faits recueillis par le bon
vque avec une sollicitude si persvrante, que saurions-nous des
premiers temps de nos annales?

_Grs_ (rue des): Autrefois le passage des _Jacobins_; ds l'anne 1220,
les Frres Prcheurs ou Dominicains eurent, dans la rue Saint-Jacques,
avec un couvent, une glise ddie  saint Jacques le Majeur, leur
patron. C'est de l que leur vint le nom de _Jacobins_, sous lequel
furent gnralement connus ds lors les Dominicains de Paris. Ce nom de
_Jacobins_, trangement dtourn de sa signification primitive, sert
aujourd'hui  dsigner la pire espce des rvolutionnaires, parce que
les sances d'un club trop fameux sous la rvolution, et dont
Robespierre tait l'idole, se tenaient dans un ancien couvent des
Jacobins (Dominicains).

_Gungaud_ (rue): Ce nom vient d'un htel appartenant  Henri de
Gungaud, ministre et secrtaire d'tat en 1641.

_Guisarde_ (rue): On lui donna ce nom en souvenir de l'htel du
Petit-Bourbon qui, du temps de la Ligue, tait habit par la fameuse
duchesse de Montpensier et servait de quartier-gnral  la faction des
Guises.


H

_Halles_ (les): Avant Philippe-Auguste, le terrain occup depuis par les
Halles, n'tait qu'un grand espace vague appel _Champeaux_. Les
malades de la prieur de St-Ladre, dit Corrozet, avaient dans ce temps
et d'anciennet acquis le droit de march et foire publique pour
distribuer toutes marchandises, lequel march se tenait prs de leur
maison. Mais le roi Philippe-Auguste, ayant fait fermer sa ville de
Paris, acheta le droit d'iceux et ordonna qu'il serait tenu dedans une
grande place vague nomme les _Champeaux_ (petits-champs), auquel lieu
furent difis maisons, habitations, ouvroirs, boutiques et places
publiques, pour y vendre toutes sortes de marchandises et les tenir et
serrer en sret et fut appel ce march les _Halles_, ou _alles_ de
Paris, pour ce que chacun y allait.

C'est un endroit qu'il faut viter, suivant G. Brice,  cause des
embarras continuels qui s'y trouvent. Cette remarque porterait  faux
maintenant que les rglements de police y ont mis bon ordre en
facilitant la circulation et empchant l'encombrement par des heures
fixes pour l'arrive et le dpart des voitures qui apportent les
comestibles.

_La Harpe_ (rue de):

    Vins en la rue de la Harpe,
    Je n'avais hareng ni carpe.

lisons-nous dans _Le Dit des Rues_. Cette voie fort ancienne fut ainsi
nomme  cause d'une enseigne. Du Breuil assure qu'elle s'appelait
auparavant _Ste-Cme_ sans dire d'o lui vient ce renseignement.

Au fond d'une assez vilaine maison, dit de son ct Ste-Foix, qui a
pour enseigne la _Croix de fer_, on voit une salle trs vaste vote et
haute d'environ quarante pieds. C'est un reste de l'ancien palais des
Thermes, et un prcieux monument de la faon dont btissaient les
Romains... Ce fut la demeure ordinaire de nos rois de la premire race.
Childebert, crit Fortunat, allait de son palais par ses jardins,
jusqu'aux environs de l'glise St-Vincent. Les princesses Gisla et
Rotrude, filles de Charlemagne, y furent relgues aprs sa mort. Ce
grand homme avait un peu trop ferm les yeux sur leur conduite,
apparemment par cette mme tendresse qui l'avait empch, dit le P.
Daniel, de les marier.

Beaucoup de gens se trompent donc qui croient que cette rue s'appelle
ainsi en souvenir de La Harpe, l'auteur du _Cours de Littrature
ancienne et moderne_.

_Haussmann_ (boulevard): Notre introduction, ainsi qu'on l'a vu,
contenait une apprciation en quelques lignes de l'oeuvre de M.
Haussmann, le Paris transform, comme disaient les courtisans. Nous
revenions ici sur ce sujet plus longuement et plus svrement, mais dans
les circonstances actuelles, il nous parat convenable de retrancher de
cet article tout ce qui concernait M. Haussmann puisque nous aurions
plus  blmer qu' louer; car dans cette gigantesque entreprise,
poursuivie avec une hte et une activit fivreuses, et l'on sait au
prix de quels sacrifices, ou plutt de quelles ruines, si l'on voit
d'excellentes choses, des choses urgentes, indispensables, habilement
excutes, combien qui ne sont que pour l'ostentation et font de Paris
une ville impossible!

_Haxo_ (rue): Il y eut deux gnraux de ce nom, le premier, Nicolas
Haxo, qui prit au combat de la Roche-sur-Yon (Vende) en 1794; le
second, Franois-Nicolas, baron de Haxo, neveu du prcdent, gnral de
division du gnie, mort en 1838,  l'ge de soixante-quatre ans.

Cette rue Haxo est devenue clbre par un rcent et trop tragique
vnement! C'est l, dans une sorte d'enclos qui s'y trouve, qu'ont t
fusills ou plutt assassins, ple-mle et Dieu sait avec quelles
horribles circonstances! (le 26 mai 1871), comme otages de la Commune et
martyrs du devoir, onze prtres ou religieux et trente-neuf gendarmes ou
gardiens de la paix. Parmi les ecclsiastiques, nous citerons, l'abb
Planchat, aumnier du patronage Ste-Anne, le sminariste Seigneuret, et
les jsuites Olivain, Caubert, de Bengy, dont les tombes se voient
maintenant, dans l'glise du Js, avec celles de leurs deux confrres,
morts comme eux pour la foi,  la Roquette.

_Hautefeuille_ (rue): D'aprs Jaillot, elle a pris ce nom  cause des
arbres hauts et touffus qui bordaient jadis la voie. Il appuie son
opinion, dit Lazare, sur un article des premiers statuts faits pour les
Cordeliers, d'aprs lequel le jeu de paume est interdit aux religieux
sous la _Haute-feuille_.

_Haudriettes_ (rue des _Vieilles_): Ce nom vient du couvent des
religieuses dites _Haudriettes_, qui avaient pour fondateur tienne
Haudri.

_Heaumerie_ (rue de la): Elle doit son nom  une enseigne reprsentant
un _heaume_ (casque). La plupart des maisons d'ailleurs taient occupes
par des _Heaumiers_ (armuriers.)

_Honor_ (rue _St_): On ne sait pas quel nom elle portait avant de
prendre celui qu'elle porte actuellement, et qui n'est pas fort ancien;
car il ne lui fut donn parat-il, qu'aprs la construction de l'glise
St-Honor. C'est une des rues les plus marchandes de Paris, dit Sauval,
surtout, depuis le _cimetire_ St-Innocent jusqu' St-Honor, non pas
toujours des deux cts  la fois, mais alternativement et avec
interruption tantt d'un ct tantt de l'autre. Et de fait, depuis la
rue des _Dchargeurs_ jusqu' la rue _Tirechape_, les maisons sont
habites par de riches drapiers qui les louent bien chrement et dont
les boutiques et les magasins sont pleins de marchandises et de draps de
toute sorte. De l'autre ct vis--vis, elle n'est occupe que par des
fripiers mal fournis et autres semblables artisans qui ne font pas grand
trafic et qui louent peu leurs logis.... De savoir maintenant la raison
de cette alternative de trafic si bizarre dans une mme rue, c'est une
chose difficile autant que de dire pourquoi les drapiers sont sortis de
la rue de la _Vieille Draperie_, les Passementiers de la rue de la
_Vieille Monnaie_, etc.

_Honor-Chevalier_ (rue): Nom d'un des principaux propritaires
riverains au XVIe sicle.

_Huchette_ (rue de la):

    La rue de la Huchette  Paris
    Premire dont pas n'a mpris,

doit son nom  une enseigne. Au commencement du XVIIe sicle, on
l'appelait aussi des _Rtisseurs_  cause du grand nombre d'industriels
en ce genre qu'on y voyait et dont les tablissements par leur grandeur
et la multitude des fourneaux, causrent, disent les auteurs du temps,
un tel tonnement au pre Bonaventure Catalagirone, l'un des
ngociateurs de la paix de Vervins, qu' son retour en Italie, il ne
parlait de cette rue pantagrulique qu'avec stupeur: _Veramente queste
rotisserie sono causa stupenda._

 toute heure du jour, dit l'auteur du _Tableau de Paris_, on y trouve
des volailles cuites; les broches ne dsemparent point le foyer le plus
ardent; un tourne-broche ternel, qui ressemble  la roue d'Ixion,
entretient la torrfaction. La fournaise des chemines ne s'teint que
pendant le carme; et si le feu prenait dans cette rue dangereuse par la
construction de ses antiques maisons, l'incendie serait inextinguible.

_Hurleur_ (rue du _Grand_): Origine douteuse. L'opinion la plus probable
est celle qui fait venir cette dnomination du nom propre Heu-leu,
Hugues le Loup, par corruption _Hurleur_.


I

_Imprimerie Nationale_: Franois Ier, par lettres patentes du 17
janvier 1538, nomma Conrad Nobard, son imprimeur, l'imprimeur du roi et
jouissant de privilges trs-tendus. Mais l'Imprimerie royale,
proprement dite, ne fut cre que beaucoup plus tard, sous Louis XIII;
elle doit sa fondation  Richelieu, en 1640, et ds l'origine, elle se
distingua par la perfection de ses produits. Des types choisis, une mise
en page intelligente, un beau et bon papier, le tirage trs net,
recommandent le premier livre imprim dans l'tablissement. C'tait un
in-folio: _de Imitatione Christi_, que suivit ou prcda un _Novum
Testamentum_ dans le mme format.

Les ateliers taient tablis dans une des ailes du Louvre, o ils
restrent jusqu' l'anne 1808. Alors, par un dcret en date du 6 mars,
l'Imprimerie Impriale fut transfre rue Vieille-du-Temple, dans
l'ancien Palais-Cardinal, appropri  cet effet, et elle s'y trouve
encore. Les ateliers, vastes et bien ars, non moins bien clairs, se
divisent en ateliers de fonderie, composition, impression, schage,
brochage, reliure, etc. Le nombre des ouvriers et ouvrires, en temps
ordinaire, s'lve  1,000 environ, d'aprs M. L. Lazare, et chacun
d'eux, aprs trente annes de service, a droit  une pension de
retraite.

Une anecdote en terminant. Lors de la visite que le pape Pie VII, venu 
Paris pour sacrer l'Empereur, fit  l'Imprimerie Impriale, quand il
entra dans les ateliers, les ouvriers, compositeurs, imprimeurs, etc.,
se dcouvrirent soudain respectueusement, un seul except qui d'un air
rogue, malgr les observations et les murmures de ses camarades,
s'obstinait  garder sa casquette.

Mon ami, dit le pape avec douceur en s'approchant de lui,
dcouvrez-vous, la bndiction d'un vieillard porte toujours bonheur.

 ces mots non-seulement l'ouvrier fut prompt  retirer sa casquette,
mais, tremblant d'motion et les yeux pleins de larmes, il voulut
s'agenouiller pour recevoir la bndiction du souverain pontife.

_Innocents_ (_March des_): tabli sur l'emplacement du cimetire et de
l'glise des _Saints-Innocents_, construite au temps de Louis VII, dit
le Jeune. Ce ne fut que longtemps aprs (1786) qu'on dmolit avec
l'glise les fameux charniers, contigus au cimetire. Ils consistaient
en une grande galerie vote dans laquelle se faisaient enterrer les
privilgis de la fortune. Cette galerie pave de tombeaux, tapisse de
monuments funbres, servait nanmoins de passage aux pitons, et pour ce
motif tait encombre de boutiques de mercerie, lingerie, modes (trange
rapprochement!) et de bureaux d'crivains publics. Elle occupait une
partie de la largeur actuelle de la rue de la Ferronnerie. C'est au
milieu des dbris vermoulus de trente gnrations qui n'offrent plus que
des os en poudre, dit Mercier, c'est au milieu de l'odeur ftide et
cadavreuse qui vient offenser l'odorat, qu'on voit celles-ci acheter
des modes et celles-l dicter des lettres amoureuses.

Lors de la dmolition de l'glise, en 1786, fut construite la fontaine
dite des Innocents dont les matriaux, pour la plus grande partie,
provenaient d'un monument adoss  l'glise et formant l'angle des rues
aux Fers et Saint-Denis. L'ide et l'excution font honneur 
l'ingnieur nomm Six. Cinq des figures de Naades sont de Jean Goujon,
et ajoutent beaucoup, par leur admirable excution,  la valeur du
monument.

_Institut._ Ancien collge des Quatre-Nations fond par Mazarin et pour
lequel il avait lgu une somme de deux millions en argent, plus 45,000
livres de rentes sur l'Htel-de-Ville de Paris. Le collge s'appelait
des Quatre-Nations, pour indiquer les pays appels  jouir des bnfices
de cette fondation. L, devaient tre levs les enfants des
gentilshommes ou principaux bourgeois de Pignerol et son territoire, de
l'Alsace et pays d'Allemagne, de l'tat ecclsiastique, de Flandre et de
Roussillon. Le collge a subsist jusqu' la Rvolution franaise.

_Invalides_, (Htel des): Commenc sous Louis XIII par les ordres de
Richelieu qui confia la direction des travaux  Libral Bruant, il fut
complt et achev sous Louis XIV. La partie de l'difice excute sur
les plans de L. Bruant se compose de la cour d'honneur entoure
d'arcades, des btiments qui l'environnent et de l'glise. Le reste est
l'oeuvre de Mansart.

Plus les ges qui ont lev nos monuments ont eu de pit et de foi,
dit un loquent crivain[47], plus ces monuments ont t frappants par
la grandeur et par le caractre. On en voit un exemple remarquable dans
l'Htel des Invalides et dans l'cole militaire; on dirait que le
premier a fait monter ses votes dans le ciel  la voix du sicle
religieux, et que le second s'est abaiss vers la terre  la parole du
sicle athe.

Trois corps de logis, formant avec l'glise un carr long, composent
l'difice des Invalides. Mais quel got dans cette simplicit! quelle
beaut dans cette cour qui n'est pourtant qu'un clotre militaire o
l'art a ml les ides guerrires aux ides religieuses, et mari
l'image d'un camp de vieux soldats aux souvenirs attendrissants d'un
hospice! C'est  la fois le monument du _Dieu des Armes_ et du _Dieu de
l'vangile_. La rouille des sicles qui commence  le couvrir lui donne
de nobles rapports avec ces vtrans, ruines animes, qui se promnent
sous ces vieux portiques. Dans les avant-cours, tout retrace l'ide des
combats: fosss, glacis, remparts, canons, tentes, sentinelles.
Pntrez-vous plus avant, le bruit s'affaiblit par degrs, et va se
perdre  l'glise, o rgne un profond silence. Ce btiment religieux
est plac derrire les btiments militaires, comme l'image du repos et
de l'esprance, au fond d'une vie pleine de troubles et de prils.

Le sicle de Louis XIV est peut-tre le seul qui ait bien connu ces
convenances morales, et qui ait toujours fait dans les arts ce qu'il
fallait faire, rien de moins, rien de plus. L'or du commerce a lev les
fastueuses colonnades de l'hpital de Greenwich en Angleterre; mais il y
a quelque chose de plus fier et de plus imposant dans la masse des
Invalides. On sent qu'une nation qui btit de tels palais pour la
vieillesse de ses armes a reu la puissance du glaive ainsi que le
sceptre des arts.

On sait qu'aux votes de l'glise se voient suspendus les drapeaux de
toutes couleurs, glorieux trophes conquis sur l'ennemi.

Est-il permis de ne pas dire, quoique personne ne l'ignore, que, dans la
crypte de l'glise, se trouve le tombeau de Napolon Ier, dont le
corps, jusqu'en 1840, reposa sous le saule de Sainte-Hlne et qui fut
alors, aprs vingt-cinq ans, rapport de la terre d'exil.

    _Il est l, sous trois pas un enfant le mesure._

    (LAMARTINE).

[47] Chateaubriand. _Gnie du Christianisme._


J

_Jacob_ (rue): Doit son nom  la reine Marguerite de Valois qui avait
fait voeu de btir un autel et fit construire le couvent et l'glise des
Petits-Augustins o s'leva l'autel _Jacob_.

_Saint-Jacques de la Boucherie_ (Tour): Lors de la dmolition de
l'glise, vendue, en 1797, comme proprit nationale, cette Tour avait
t conserve. La ville de Paris l'ayant achete des hritiers Dubois
pour la somme de 250,000, elle fut classe parmi les monuments
historiques, ce qui la mettait pour toujours  l'abri de la pioche des
dmolisseurs. La tour, habilement restaure par l'architecte Th. Ballu,
s'lve maintenant au milieu des frais ombrages d'un square bien connu
des mres de famille du quartier et de leurs gentils bambins.

    Voyez se dresser, veuve et seule,
    Du sein des arbustes fleuris,
    La tour Saint-Jacque, une autre aeule
    Des difices de Paris.
    Longtemps son destin fut prcaire;
    Mais, comme un riche reliquaire
    Que quelque amoureux antiquaire
    Conserve prcieusement,
    Qu'il tonne, qu'il vente ou qu'il pleuve,
    Elle est dsormais  l'preuve
    Et, sur sa base, au bord du fleuve,
    Assise inbranlablement.

a dit un pote contemporain[48]. Au premier tage se voit une statue de
Pascal, et une inscription place sur l'une des parois rappelle que ce
fut dans la Tour St-Jacques que Blaise fit ses premires expriences
relatives  la pesanteur de l'air.

_St-Jacques_ (rue): A longtemps t divise en plusieurs tronons
appels de noms divers: _Grande rue du Petit-Pont_, _Grande rue
St-Benot_, _Grande rue St-tienne des Grs_. Son nom actuel, qu'elle
porte dans toute sa longueur, vient originairement de la chapelle
St-Jacques qui s'y trouvait et que desservaient, depuis l'anne 1218,
les religieux dominicains.

_Japy_ (rue): Elle doit son nom  une famille d'horlogers clbres, dont
le chef, Frdric Japy, tait fils d'un marchal ferrant de Beaucourt,
arrondissement de Bfort (Haut-Rhin). Aprs avoir fait son apprentissage
en Suisse, chez un horloger distingu du pays, nomm Perrelet, il vint 
Paris en 1789 ayant pour toute mise de fonds, dit M. Lazare, ses bras
et son coeur. Trente ans aprs, il cdait  ses trois fils son
tablissement trs-prospre et l'un des plus considrables de France et
mme d'Europe.

_Jardinet_ (rue du): A pris ce nom du jardin du collge de l'htel
Vendme situ entre cette rue et celle du Battoir.

_Jean de l'pine_ (rue): C'tait le nom du greffier criminel du
Parlement qui habitait cette rue en 1426 et probablement fit remplacer
par son nom propre celui de la _Tonnellerie_ qu'elle portait. De mme la
rue Jean-Pain-Mollet, voisine, cessa de s'appeler du _Croc_, en 1263, 
cause d'un notable bourgeois qui y possdait une fort belle maison et
s'appelait Jean-Pain-Mollet.

_Jeneurs_ (rue des): Altration du mot _Jeux-Neufs_, nom que portait la
rue vers 1643, parce qu'elle avait t construite sur l'emplacement des
jeux de boules.

_Joubert_ (rue): L'minent crivain auquel, dans nos Biographies, nous
avons consacr toute une _tude_, en ralit cependant n'est point celui
qui, dans la pense de nos diles, a donn son nom  la rue; mais, comme
on l'a dit, Joubert (Barthlemy-Catherine) n  Pont-de-Veaux en 1769 et
qui se distingua plus avec l'pe qu'avec la plume. Engag volontaire en
1791, il s'leva promptement aux premiers grades, gnral en chef des
Armes de Hollande, Mayence, Italie. Lorsqu'il fut tu  la bataille de
Novi, il comptait trente ans  peine.

_Juifs_ (rue des): Aujourd'hui supprime. Les Juifs, dit Sauval, ont
log  Paris dans plusieurs rues outre la rue des _Juifs_; on croit
qu'ils avaient encore la rue des _Rosiers_, la rue de la _Juivrerie_, la
rue _Violette_, la rue de la _Tixeranderie_, la rue _St-Bon_, de la
_Halle au Bl_, de la _Grande et petite Friperie_, et mme qu'ils
taient propritaires de toutes les maisons composant ces rues.

_Joquelet_ (rue): Nom d'un bourgeois de Paris, propritaire d'une des
maisons de cette rue.

_Jour_ (rue du): Appele au XIIIe sicle rue _Raoul-Roissolle_, tmoin
ce vers de Guillot:

    Par la rue de la Croix-Neuve
    Ving en la rue _Raoul-Roissolle_.

nom d'un des propritaires riverains. En 1350, Charles V fit construire,
entre les rues Montmartre et Coquillire, un mange dit Sjour du roi,
et la rue bientt s'appela du _Sjour_, que le populaire abrgea et dont
il fit la rue du _Jour_.

_Jouy_ (rue de): Ainsi nomme d'un htel qui s'y trouvait et qui
appartenait  l'abb de Jouy (XIIIe sicle).

_Juillet_ (rue du 29): Ouverte en 1826, elle s'appelait rue _du Duc de
Bordeaux_, nom qui fut chang en celui du 29 _Juillet_ par une
ordonnance ministrielle du 19 aot 1830, signe Guizot.

_Julienne_ (rue de): Julienne est le nom d'un artiste et amateur clbre
au temps de Louis XV.

_Jussienne_ (rue de la): Altration un peu bien forte du nom de sainte
Marie l'gyptienne dont une chapelle s'levait jadis dans cette rue.

_Jussieu_ (rue de): Les de Jussieu forment une famille dont tous les
membres ont bien mrit de la science. (1606-1758). Au botaniste Antoine
de Jussieu, on dut une mthode de classification qui remplaa celle de
Linne;--Son frre, Bertrand (1699-1777), est auteur des familles
naturelles. Joseph, autre frre, (1704-1779), voyagea dans l'Amrique
mridionale, d'o il rapporta d'intressants matriaux. Laurent de
Jussieu, neveu du prcdent (1746-1836) publia le _Genera plantarum_ et
laissa un fils du nom d'Adrien (1797-1853) qui fut aussi botaniste
distingu.

_Justice_ (palais de): Existait dj comme difice public au temps de la
domination romaine. Rpar et agrandi par les maires du palais, il
devint la demeure des rois sous le rgne de Hugues Capet et plusieurs de
ses successeurs l'habitrent; Louis-le-Gros entre autres y mourut. De
nouvelles constructions s'levrent successivement; puis l'difice
presque en entier fut rebti par Philippe-le-Bel qui y installa son
parlement.

Les votes de la Grande salle, dite aujourd'hui des _Pas Perdus_,
taient alors en bois et soutenues par des piliers de mme matire,
enrichis de dorures sur un fond couleur d'azur. Dans les espaces qui les
sparaient, s'levaient les statues de nos rois depuis Pharamond. Le 7
mai de l'an 1618, un incendie dont la cause est reste inconnue
dtruisit cette salle antique et magnifique et une grande partie des
btiments voisins. La salle alors fut reconstruite, mais en pierres de
taille et mollons, par Desbrosses, l'architecte du palais du
Luxembourg. Les travaux, pousss avec une grande activit, taient
compltement termins en 1622.

[48] Amde Pommier.


K

_Klber_ (rue): Jean-Baptiste Klber, fils d'un terrassier de la maison
de Rohan, n  Strasbourg en 1754; d'abord officier au service de
l'Autriche, il rentra en France aprs avoir donn sa dmission et devint
inspecteur des btiments publics. Engag volontaire en 1792, il s'leva
promptement aux premiers grades et s'illustra dans les armes du Nord et
de Sambre et Meuse. Il prit, comme on sait, en gypte, assassin par un
fanatique du nom de Soleiman (14 juin 1800.) Klber, c'tait le dieu
Mars en uniforme, a dit de lui Napolon dans ses Mmoires; courage,
conception, il avait tout.

Si l'on en croit Rovigo, l'aide-de-camp de Desaix, le caractre chez
Klber n'tait point  la hauteur des talents militaires: C'tait un
homme de bien et incontestablement un gnral brave et habile, mais
d'une bont et d'une faiblesse de caractre qui contrastaient
singulirement avec sa haute stature qui avait quelque chose
d'imposant.... Son caractre naturel tait frondeur et il disait
lui-mme qu'il n'aimait la subordination qu'en sous-ordre. Son esprit,
quoique agrable, n'tait pas d'une porte trs-tendue...  tous ces
inconvnients se joignait celui d'une ignorance totale dans la conduite
des affaires de cabinet, en sorte qu'il ne pouvait manquer d'tre  la
merci de tout le monde et particulirement de ceux qui voulaient faire
de lui un moyen de rentrer en France.

Encore que politiquement Klber en gypte ait fait des fautes
glorieusement et compltement rachetes par l'homme de guerre, ce
jugement parat trop svre et la position particulire de Savary,
auprs de l'Empereur, nous le rend suspect. (Voir _la France hroque_,
article Marceau).


L

_La Feuillade_ (rue de): La Feuillade, de la maison d'Aubusson,
gouverneur du Dauphin, et colonel du rgiment des Gardes-Franaises,
qui a rig la statue de Louis XIV  la place des Victoires, a fait sa
fortune par mille quolibets qu'il disait au roi.[49] Il y a des gens
qui gagnent  tre extraordinaires: ils voguent, ils cinglent dans une
mer o les autres chouent et se brisent, dit La Bruyre; ils
parviennent en blessant toutes les rgles de parvenir; ils tirent de
leur irrgularit et de leur folie tous les fruits d'une sagesse la plus
consomme; .... ils s'attirent  force d'tre plaisants des emplois
graves, et s'lvent par un continuel enjouement jusqu'au srieux des
dignits;... ce qui reste d'eux sur la terre, c'est l'exemple de leur
fortune, fatal  ceux qui voudraient le suivre.

_Laffite_ (rue): On sait la part considrable que ce clbre banquier
prit  la rvolution de 1830 et dont pour sa fortune il n'eut pas  se
fliciter. Il est mort en 1844.

_Lancry_ (rue de): Ouverte en 1776 sur un terrain appartenant aux sieurs
Lancry et Lollot.

_Lard_ (rue au): Ainsi nomme parce qu'on y vendait force lard et
charcuterie.

_La Reynie_ (rue): La Reynie (Gabriel-Nicolas) fut le premier lieutenant
(prfet de police) de Paris et il rendit dans ce poste de grands
services dont Louis XIV le rcompensa par le titre de conseiller d'tat.
Il mourut en 1709.

_La Rochefoucauld_ (rue de): On ne peut refuser  l'auteur des _Maximes_
le mrite d'un style net, incisif et qui met fortement en relief une
pense rarement banale; mais le moraliste chez lui ne vaut pas
l'crivain, car il exagre en calomniant la nature humaine qu'il semble
avoir pris  tche de nous montrer par ses cts les plus dfectueux. De
la mdaille il ne veut voir et dcouvrir que le revers.  Dieu ne plaise
que l'gosme, que l'amour-propre soient les mobiles uniques de nos
actions mme les meilleures en apparence! Il est (et non par exception)
d'humbles vertus, d'hroques dvouements, de sublimes sacrifices
d'autant plus admirables que le motif qui les inspire vient de plus
haut, entirement gnreux et dsintress.

_Las Cases_ (rue de): Ouverte en 1828, elle a pris en 1830 le nom de
_Las Cases_, auteur du _Mmorial de Sainte-Hlne_. Las Cases est mort
en 1842.

_Lavoisier_ (rue): Lavoisier (Antoine-Laurent), clbre chimiste qui, 
l'ge de 23 ans (il tait n en 1743), avait remport le prix propos
par l'Acadmie des Sciences pour le meilleur mode d'clairage de la
ville de Paris. Il fut l'une des victimes de la Terreur. (8 mai 1794).

_Lazare_ (prison de Saint): Ce monument remonte  la plus haute
antiquit puisqu'il est mentionn dans un titre de l'anne 1110; c'tait
alors une maladrerie. Plusieurs sicles aprs, en 1632, cette maison
devint la proprit des Prtres de la Mission, institus par
Saint-Vincent de Paul, qui s'y installrent en l'agrandissant par de
nouvelles constructions; ils l'habitrent jusqu'au mois de juillet 1789
o l'meute les en chassa. En 1793, l'tablissement devint une prison
trop clbre sous la Rvolution. Andr Chnier, qui la quitta pour
marcher  l'chafaud en compagnie de Roucher, l'auteur des _Mois_ (7
thermidor 1794), y composa ses magnifiques iambes:

    Quand au mouton blant la sombre bergerie
    Ouvre ses cavernes de mort,

Et le reste.

_Lgion-d'Honneur_ (palais de la): Construit en 1786 par le prince de
Salm, cet difice, devenu proprit nationale, fut affect par Napolon
1er  la demeure du grand chancelier de la Lgion-d'Honneur et au
service des bureaux.

_Le Graverend_ (rue): Jurisconsulte minent, le Graverend, n  Rennes
en 1776, y mourut le 5 novembre 1827.

_Cardinal Lemoine_ (rue du): Jean Lemoine, cardinal, fonda, en 1302, un
collge longtemps clbre  l'intention des _pauvres matres et coliers
de la rue du Chardonnet_, ainsi qu'il les appelait. Cet tablissement
fut, comme tant d'autres, supprim par la Rvolution et devint proprit
nationale.

_Lions St-Paul_ (rue des): Cette rue prit son nom du btiment et des
cours o taient renferms les grands et les petits lions du roi. Un
jour que Franois Ier s'amusait  regarder un combat de ses lions,
une dame, ayant laiss tomber son gant, dit  de Lorges: Si vous voulez
que je croie que vous m'aimez autant que vous me le jurez tous les
jours, allez ramasser mon gant. De Lorges descend, ramasse le gant au
milieu de ces terribles animaux, remonte, le jette au nez de la dame, et
depuis, malgr toutes les avances et les agaceries qu'elle lui faisait,
il ne voulut jamais la voir. (_Sainte-Foix._)

Excellente leon donne  la coquetterie!

_Licorne_ (rue de la): Ce nom vient d'une enseigne qu'on y voyait en
1297, et qui reprsentait un _unicorne_, comme on disait alors, et la
rue s'appelait de l'_Unicorne_. Cependant j'ai ou dire que bien des
gens prtendaient que ce nom ne lui avait t donn qu' l'occasion
d'une licorne qu'on y montrait autrefois pour de l'argent; pour quoi je
serais de leur opinion volontiers s'ils pouvaient nous faire voir une
licorne en vie; mais qu'ils ne se mettent point en peine d'en chercher,
car il n'y en a jamais eu au monde, si ce n'est en peinture.
(_Sauval._)

_Lobau_ (rue): Georges Mouton, comte de Lobau, naquit le 21 fvrier 1770
 Phalsbourg. Engag volontaire en 1792, sa bravoure  l'arme du Rhin
lui valut l'paulette d'officier. Aide-de-camp de Joubert  Novi, il
reut dans ses bras le gnral frapp mortellement et qui bientt
expira. Colonel en 1800, gnral de brigade en 1805, Mouton mrita  la
bataille d'Essling (1809) d'tre nomm comte de _Lobau_, pour avoir
sept fois, aux termes du dcret, repouss l'ennemi et par l assur la
gloire de nos armes.

Quelques temps aprs, l'Empereur voyant  la Cour arriver la comtesse
Lobau, s'approcha d'elle et lui dit: Votre mari est brave comme son
pe et lui aussi mritait d'tre prince d'Essling.

Aprs 1830, Lobau fut fait commandant en chef des gardes nationales de
France. Tout le monde se rappelle le moyen original autant qu'efficace
employ par lui pour dissiper, place Vendme, une meute sans effusion
de sang. Les pompes remplacrent, et avec un plein succs, les canons.
Les Parisiens mis en gat par l'expdient ne purent garder beaucoup
rancune au vieux brave, mais nanmoins se vengrent par d'interminables
plaisanteries, dont le marchal[50] riait tout le premier sous sa
moustache grise. Lobau mourut en 1838 (27 novembre.)

_Lombards_ (rue des): Elle a pris son nom de certains usuriers et
cranciers si impatients que par ironie on disait autrefois  Paris la
_Patience des Lombards_.

_Louis-le-Grand_ (rue): Il est assez curieux de voir le jugement port
sur Louis XIV par Napolon et les motifs pour lesquels il l'exalte ou le
blme: Louis XIV fut un grand roi: c'est lui qui a lev la France au
premier rang des nations de l'Europe; c'est lui qui _le premier a eu
400,000 hommes sur pied_ et 100 vaisseaux en mer; il a accru la France
de la Franche-Comt, du Roussillon, de la Flandre, etc;.... Mais les 200
millions de dettes, mais Versailles, mais Marly, ce favori sans mrite,
mais mademoiselle de Maintenon, Villeroi, Tallard, Marsin, etc! Eh! le
soleil n'a-t-il pas ses taches? Depuis Charlemagne, quel est le
souverain, roi de France, qu'on puisse comparer  Louis XIV sur toutes
ses faces[51]?

_Louis-Philippe_ (passage): Autrefois rue de _Lappe_, nom d'un jardinier
qui l'habitait en 1635.

_Lourcine_ (rue de): Cette rue dpendait au XIIe sicle du fief de
Lourcine (_Laorcinis_) appartenant  la commanderie de St-Jean de
Latran. Elle porte dans certains actes le nom de rue Franchise  cause
du privilge dont les artisans jouissaient sur son territoire.

_Louvre_ (palais du): La vritable origine de ce chteau est ignore et
l'tymologie de son nom n'est pas mieux connue; la plus vraisemblable
est celle qu'on tire du mot saxon _louer_ qui en franais signifie
chteau. Presque tous nos historiens font honneur de sa fondation 
Philippe-Auguste; mais il n'est pas difficile de prouver que ce prince
n'a fait que le rparer et l'augmenter. Le Louvre, habit par nos rois,
fut par eux continuellement agrandi et embelli. Franois Ier
commena, en 1528, un nouveau btiment qui ne fut achev que vingt ans
aprs, sous le rgne de Henri II. Louis XIII le fit augmenter aussi et
posa la premire pierre des nouvelles constructions au mois de juillet
1624. Sous Louis XIV, les augmentations furent plus considrables
encore; c'est alors que s'leva la magnifique colonnade excute d'aprs
les dessins de Perrault qui de mdecin devint architecte. Napolon
Ier donna une impulsion nouvelle aux travaux que la Rvolution avait
interrompus, et, de notre temps, nous avons vu se raliser le projet
longtemps ajourn de la runion du Louvre aux Tuileries, projet dont le
premier, dit-on, Henri IV eut la pense.

Dans les _Mmoires de Tavannes_, on lit un passage singulirement
curieux pour l'poque et relatif  l'achvement du Louvre: ... Mais 
la vrit, pour faire de tels btiments, dit le contemporain de Franois
Ier, il faudrait que le roi de France ft au moins seigneur de tous
les Pays-Bas, en bornant son tat de la rivire du Rhin, en occupant les
comts de Ferrette, de Bourgogne, Franche-Comt et Savoie qui seraient
les limites devers les montagnes d'Italie, et d'autre part le comt de
Roussillon et ce qui va jusqu'au proche des Pyrnes.

La galerie des tableaux, ou Muse du Louvre, est une des plus riches de
l'Europe. Toutes les grandes coles Italienne, Flamande, Espagnole,
Franaise y sont reprsentes par d'admirables chefs-d'oeuvre, peinture
et dessins.

Dans le Louvre se voient galement le Muse des Souverains, le Muse de
la Marine, la galerie Sauvageot, etc.

_Lune_ (rue de la): Ce nom vient d'une enseigne.

_Luxembourg_ (palais et jardin du):

    J'aime du Luxembourg la pose solennelle:
    Aux quatre points du ciel il largit une aile;
    Sous une Mdicis, le ciseau florentin
    Voulut donner ce Louvre au vieux quartier latin;
    Le temps, qui ronge tout de ses dents incisives
    N'a pas encor mordu sur ces pierres massives;
    Vierge d'impur ciment, fort de son unit,
    Ce compacte chteau vit pour l'ternit.
    Il tale au dehors de ses murs granitiques
    La colonne toscane aux bracelets antiques,
    Et semble ddaigner dans son style grossier
    Ces frles ornements que cartonne Percier,
    Ces colonnes d'un jour qui, pour tre immortelles,
    Coiffent leurs chapiteaux de bonnets de dentelles,
    Ces feuillets de sculpture o, par quatrains gaux
    L'architecte galant crit ses madrigaux.
    J'aime surtout ses bois, terrestres lyses;
    Ses pelouses de fleurs par des talus brises;
    La mousse en relief sur les murs dcrpits;
    L'alle o le gramen droule ses tapis;
    Ses autels o la fable a sculpt ses idoles;
    Les cygnes du bassin, gracieuses gondoles;
    Et les lacs de gazon qu'un balustre pineux
    Borde, en faisant courir ses losanges de noeuds.
    L, toujours indocile au got systmatique,
    Quelque plan imprvu rompt les lignes d'optique;
    L, rien n'attriste l'oeil, car un heureux ddain
    Au compas de Lentre enleva ce jardin.

Ces vers du pote de la _Nmsis_, crits en 1831, et si remarquables au
point de vue historique et descriptif, taient plus vrais alors
qu'aujourd'hui, surtout en ce qui concerne le jardin si malheureusement
mutil et diminu en dpit des rclamations les plus instantes. La
suppression de la Ppinire en particulier, en vue de mesquins calculs
financiers, a t un acte vritable de vandalisme qui te beaucoup au
jardin de son caractre pittoresque. Esprons maintenant que les
terrains, distraits par un plan malencontreux du Luxembourg, lui seront
rendus, plants  nouveau d'arbres et d'arbustes pour l'agrment des
promeneurs et de la nombreuse population enfantine du quartier 
laquelle c'est un devoir comme un bonheur de penser.

[49] La Feuillade d'ailleurs, brave jusqu' la tmrit, avait des
talents militaires.

[50] Il avait t nomm en 1831.

[51] Gourgaud et Montholon: _Mmoires dicts  Sainte-Hlne_, T. VII.


M

_Macdonald_ (rue): Macdonald (tienne), duc de Tarente, n en 1765, mort
en 1840. Il tait de ceux dont les dehors heureux sont, d'une me pure
et gnreuse, la digne et fidle image. Rien en lui ne dissimulait. Son
me ressortait dans tous les traits de sa noble figure. Ainsi s'exprime
M. de Sgur qui n'est point dmenti par les faits. Deux pisodes
seulement:

 Wagram, avec deux divisions, Macdonald enfonce le centre de l'arme
autrichienne couvert par plus de 200 pices de canon.

C'est  prsent entre nous  la vie,  la mort! lui dit, en le nommant
marchal de France sur le champ de bataille, l'Empereur qui avait conu
contre le brave gnral des prventions mal fondes.

Aprs cette mme bataille, Macdonald fut laiss  Gratz avec un corps
d'arme. L'ordre et la discipline qu'il maintint parmi ses troupes
furent tels que le pays s'aperut  peine de leur prsence. Aussi, les
tats reconnaissants vinrent offrir au marchal, lors de son dpart, un
prsent de 200,000 florins. Il les refusa ainsi qu'un magnifique crin,
en disant:

Si vous croyez me devoir quelque chose, je vous laisse un moyen de
vous acquitter par les soins que vous prendrez des 300 malades laisss
par nous dans votre ville.

Lamartine n'est que juste quand il dit dans le _Chant du Sacre_:

    Macdonald, des hros le juge et le modle,
    Sous un nom tranger il porte un coeur fidle;
    Dans nos sanglants revers moderne Xnophon,
    La France et l'avenir ont adopt son nom,
    Et son bras, dans les champs d'Arcole et d'Ibrie,
    En sauvant les Franais a conquis sa patrie.

_Madame_ (rue de): Ouverte en 1790 sur un terrain appartenant  S. A. R.
Monsieur (depuis Louis XVIII) qui lui donna ce nom en l'honneur de la
princesse de Sardaigne, Marie Louise Josphine, sa femme.

_Madeleine_, (glise de la): Louis XV posa la premire pierre de cette
glise le 3 avril 1764. L'architecte, charg de la construction, tait
Coutant d'Ivry auquel succda, aprs sa mort arrive en 1777, Couture
qui modifia heureusement le plan un peu mesquin de son prdcesseur.
Mais le monument sortait de terre  peine lorsque clata la rvolution
qui fit suspendre les travaux. Ils ne furent repris qu'en 1806 par suite
d'un dcret de Napolon, dat de Posen. Mais l'glise devenait d'aprs
le dcret: un monument ddi  la Grande Arme, portant sur le fronton:
L'_Empereur Napolon aux soldats de la Grande Arme_. Ce _Temple de la
Gloire_, comme on l'appelait, et dont Claude Vignon avait trac le plan,
tait plus d' moiti construit, quand les vnements de 1814 et 1815,
arrivrent. Par suite d'une ordonnance royale du 14 fvrier 1816,
l'difice fut rendu  sa destination primitive et redevint l'glise de
la Madeleine. Claude Vignon nanmoins conserva la direction des travaux
jusqu' sa mort, arrive en 1828. Il eut pour successeur M. Hur qui put
enfin terminer l'difice consacr au culte le 4 mai 1842.

L'extrieur de ce monument, dit M. L. Lazare, a toute la noblesse des
temples antiques. loge mrit sans doute mais qui pour une glise
quivaut presque  une critique d'autant plus que l'difice assez
magnifique au dehors entour qu'il est de colonnes d'ordres
corinthiens, surmontes de chapiteaux d'une richesse remarquable laisse
beaucoup  dsirer pour l'intrieur, qu'il s'agisse de la prdication ou
des crmonies du culte. Faute de bas-cts la circulation est
difficile, et il n'y a point  proprement parler de chapelles
particulires.

_Malebranche_ (rue): N  Paris en 1638, mort en 1715, cet illustre
mtaphysicien fut aussi un minent crivain. La nature de nos travaux ne
nous a pas permis d'tudier assez longuement les questions
philosophiques et les oeuvres de Malebranche en particulier pour oser
formuler une opinion sur celui-ci. Aussi nous en rfrons-nous  ce
qu'en a dit un Aristarque plus expriment  qui nous laissons,
d'ailleurs, toute la responsabilit de son jugement, ce semble, un peu
svre:

Malebranche a fait une mthode pour ne pas se tromper et il se trompe
sans cesse. On peut dire de lui, en parlant son langage, que son
entendement avait bless son imagination.... Ce Malebranche est bien
hardi  se moquer des hardiesses. Les siennes ont plus d'excs que
toutes celles qu'il reprend. Il y a pourtant en lui des choses
admirables; mais ce n'est pas ce qu'on a cit... Son indpendance des
opinions de Descartes est toute cartsienne. Il est rebelle par
fidlit.

Malebranche me semble avoir mieux connu le cerveau que l'esprit
humain. (JOUBERT).

_Mail_ (rue du): Ce nom vient d'un grand _mail_ ou jeu de paume, qui se
trouvait dans cette rue et disparut en 1633, lorsque la ville commena 
s'tendre de ce ct.

_Malaquais_, (quai): Le bord de la Seine en cet endroit, s'appelait
anciennement port _Malaquest_.

Voici une jolie anecdote raconte dans les mmoires du temps. Aprs la
paix de Vervins, Henri IV, au retour d'une chasse, vtu fort simplement,
et accompagn de trois ou quatre gentilshommes, vint passer la rivire
au port de _Malaquest_, vis--vis la grande galerie du Louvre. Assur
que le batelier ne le connaissait pas, il prit plaisir  le questionner
et lui demanda en particulier ce que l'on pensait de la paix. L'autre
lui rpondit:

Pour moi je ne sais pas de quelle paix vous parlez; mais on a plus de
mal que devant et nous payons plus d'impts que pendant la guerre.
Tenez, il n'y a pas jusqu' ce mchant _bachot_ qui ne paie impt et
pourtant j'ai assez de peine  vivre sans cela.

--Et que dit le roi l dessus? reprit Henri IV, ne parle-t-il point d'y
donner ordre?

--Le roi est assez bon homme, et je crois, entre nous, que cela ne vient
pas de lui; mais par malheur il a pour amie une certaine dame, comtesse
ou duchesse, qui nous ruine tous; car, sous ombre de belles robes et
affiquets qu'elle se fait donner tous les jours, le pauvre peuple ptit;
vu que c'est lui qui paie tout, et pour sr, ce n'est pas un bon emploi
de l'argent qui cote si cher.

--Vous trouvez, mon brave homme? et de vrai, vous n'avez pas trop tort,
dit le roi en riant et sautant du bateau qui venait d'aborder. Mais il
avait oubli (avec intention sans doute) de payer le pauvre batelier
dsappoint qui se mit  crier, donnant les passagers  tous les
diables.

--Retirons-nous, Messieurs, dit le prince  ses compagnons, et riant
plus fort, nous avons cette fois notre charge.

Le lendemain, il fait venir au Louvre l'honnte batelier et lui commande
de rpter, devant la duchesse de Beaufort, tout ce qu'il avait dit la
veille. Notre homme, sans s'intimider, obit et rpta sa tirade en
n'omettant rien des dures pithtes et des vrits rudes pour l'oreille
de la duchesse. Aussi la dame furieuse le voulait faire pendre.

--Eh! doucement, doucement, dit le roi qu'amusait fort la colre de la
dame; je prends sous ma protection ce brave homme, qui y va tout de la
bonne foi et ne rpte que ce qu'il a ou dire; c'est  nous d'en
profiter. Non-seulement il ne lui sera rien fait, mais je veux qu'
l'avenir il ne paie plus d'impt pour son bateau, car c'est de l qu'est
venu tout le tapage.

--Vive le roi, notre bon roi! s'cria le batelier tout joyeux. Sire,
grand merci, n'oubliez pas que mon bateau est  votre service et gratis
toutes les fois qu'il vous fera plaisir de passer.

_Marais-St-Germain_ (rue des): Ouverte en 1540 sur une partie de
l'emplacement dit le _Pr aux Clercs_. Sa dnomination vient des
terrains marcageux qui l'environnaient. Au XVIe sicle, elle tait
presque tout entire habite par les protestants et pour ce motif on
l'appelait petite Genve. Racine demeurait au n 21 et il y mourut en
1699.

_Marigny_ (avenue de): Doit son nom au marquis de Marigny, directeur
gnral des btiments et jardins du roi Louis XV, grce  Madame de
Pompadour, la trop clbre favorite, dont il tait frre. Triste
parent!

_Saint-Marcel_ ou _Marceau_ (rue): On rapporte au temps des empereurs
Gratien et Thodore le pontificat de saint Marcel, le plus illustre et
le plus connu des vques de Paris depuis saint Denis. Il prit naissance
dans Paris mme, d'une famille dont il devint le principal ornement.
Instruit de bonne heure dans les devoirs de la religion chrtienne, il
passa sa jeunesse dans les exercices de la pit la plus exacte; humble,
modeste, chaste, mortifi, et d'une maturit au dessus de son ge. Une
conduite si rgle porta son vque nomm Prudence, successeur de Paul,
aussi vque de Paris,  lui donner rang dans le clerg. Il le fit
d'abord lecteur, puis sous-diacre, et ensuite prtre. Il exera les
fonctions de ces diffrents ordres avec tant d'dification du clerg et
du peuple, que nul ne parut plus digne que lui de remplir le sige
piscopal aprs la mort de l'vque Prudence. Quelque rpugnance qu'il
et  se charger d'un si grand fardeau, il soumit sa volont  celle de
Dieu qui se dclarait trop ouvertement par la voix des hommes. On sait
peu de chose du reste du pontificat de saint Marcel. Son historien,
Fortunat, s'est bien moins tendu sur ses actions que sur ses miracles
selon le gnie de son sicle[52].

_Marie_ (pont): A pris son nom de Christophe Marie, associ avec
Poulthier et Franois le Regrattier, trsoriers des Cents-Suisses, qui
le construisirent  leurs frais (1613  1635)  condition que, pour se
ddommager des dpenses excessives qu'ils taient obligs de faire, dit
Germain Brice, on leur donnerait des places dans l'le Notre-Dame et sur
les bords de la rivire, qui leur appartiendraient en propre, ce qui
leur fut accord.

_Trois-Maries_ (place des): Ce nom vient d'une enseigne.

_Marivaux_ (rue de): Marivaux (1688-1763) est connu surtout par son
thtre. Le dialogue a de la finesse et de la grce, mais avec trop de
recherche. Aussi la critique, en exagrant peut-tre, pour qualifier la
manire de l'auteur, inventa le mot: _marivaudage_.

_Marmousets_ (rue des):

    En la rue du Marmouset
    Trouvai homme qui m'eut fait
    Une muse corne bellourde[53].

C'est de temps immmorial, dit le vieux du Breuil[54], que le bruit a
couru qu'il y avait en la cit de Paris, rue des Marmousets, un
ptissier-meurtrier, lequel avait occis en sa maison un homme, aid  ce
par un sien voisin barbier, feignant raser la barbe, de la chair
d'icelui faisait des pts qui se trouvaient meilleurs que les autres
d'autant que la chair de l'homme est plus dlicate,  cause de la
nourriture, que celle des autres animaux. Et que cela ayant t
dcouvert, la Cour du Parlement ordonna qu'outre la punition du
ptissier, sa maison serait rase, et outre ce, une pyramide ou colonne,
rige au dit lieu, en mmoire ignominieuse de ce dtestable fait, de
laquelle reste encore part et portion en la dite rue des Marmousets.

Une maison, dite des _Marmousets_, existait dans cette rue en 1206 et
lui donna son nom. tait-ce la maison dont la dmolition avait t
faite pour grand crime commis en celle ainsi qu'il est dclar, sans
autrement spcifier, dans les lettres patentes octroyes par Franois
Ier  Pierre Belut, conseiller au Parlement, pour rebtir la place
tant demeure vague pendant plus de cent ans.

Bien qu'on ne trouve nulle part ni procdure ni arrts relatifs  ce
crime horrible, il ne s'ensuivrait point forcment qu'il ne ft pas
commis et que des crivains soient fonds  le dclarer purement
lgendaire, un conte  la faon de ceux de _Barbe-Bleue_ ou
_Croquemitaine_. On sait que, dans les crimes atroces et
extraordinaires, il a toujours t d'usage, et mme dans les derniers
temps de la monarchie, dit Saint-Victor, de jeter au feu les
informations et la procdure pour ne pas la rendre croyable.

Quoique ce systme soit condamn par la pratique actuelle, on se demande
si la manire de nos pres n'tait point prfrable, et si le silence,
en certains cas, n'avait pas moins d'inconvnient que cette publicit
bruyante, excitant fatal pour les imaginations malades et cause
peut-tre de nouveaux crimes.

 propos de cette mme rue, voici une anecdote assez curieuse que nous
aurions regret d'oublier. Bien que sous Philippe-Auguste on et pav la
plupart des grandes voies de Paris, ce bienfait ne s'tendit point
immdiatement  tout le reste de la ville, et mme par le malheur des
temps, sous les successeurs du vainqueur de Bouvines, aprs saint Louis
surtout, soit l'entretien, soit l'excution des travaux, fut souvent
nglig. Il n'y eut enfin pour la voirie de police rgulire que sous le
rgne de Louis XIV. Or, dit  ce sujet, un contemporain, le commissaire
Delamarre, ceux d'entre nous qui ont vu le commencement du rgne de Sa
Majest, se souviennent encore que les rues de Paris taient si remplies
de fange que la ncessit avait introduit l'usage de ne sortir qu'en
bottes; et quant  l'infection que cela causait dans l'air, le sieur
Courtois, mdecin, qui demeurait alors rue des _Marmousets_, a fait
cette petite exprience par laquelle on jugera du reste. Il avait, dans
sa salle sur la rue, de gros chenets  pomme de cuivre et il a dit
plusieurs fois aux magistrats et  ses amis que, tous les matins, il les
trouvait couverts d'une teinture paisse de vert de gris, qu'il faisait
nettoyer pour faire l'exprience du jour suivant; et que, depuis l'an
1663, que la police du nettoiement des rues a t rtablie, ces taches
n'avaient pas reparu.

Depuis cette poque pareillement on n'a plus vu  Paris de contagions
et beaucoup moins de ces maladies populaires dont la ville tait si
souvent effraye dans les temps que le nettoiement des rues tait
nglig.

Une anecdote encore: Louis, fils du roi Philippe Ier, avait fait
abattre, de son autorit, partie d'une maison de cette rue des
Marmousets prs de la porte du clotre qui appartenait au chanoine
Duranci: elle _saillait trop_  son gr et rendait peut-tre le passage
incommode. Le chapitre de Notre-Dame rclama en invoquant ses privilges
et immunits. Louis reconnut son tort, promit de ne plus rien attenter
de semblable et consentit  payer l'amende qui fut fixe d'un commun
accord.

Ainsi le souverain, dans ce temps qu'on nous reprsente parfois sous
d'aussi tranges couleurs, donnait le premier l'exemple en tmoignant de
son respect pour le droit.

_Marsollier_ (rue): Compositeur de musique, n  Paris en 1750,
Marsollier est mort  Versailles, le 22 avril 1817.

_Martignac_ (rue de): Jean-Baptiste-Sylvre Gaye, vicomte de Martignac,
n  Bordeaux (20 juin 1770), est mort  Paris, le 3 avril 1832. On voit
au pre La Chaise la tombe de cet homme d'tat, l'un des ministres de la
Restauration. Orateur loquent, par la noblesse de son caractre et ses
qualits prives, il avait su se concilier de nombreuses sympathies.

_Saint-Martin_ (porte): Elle fut leve en 1674, d'aprs les dessins de
Pierre Bullet, lve de Blondel, et en l'honneur de Louis XIV
victorieux, comme la porte Saint-Denis.

_Saint-Martin_ (rue):

    Et en la rue St-Martin
    L ous chanter en latin
    De Notre-Dame moult de chants.

La rue _St-Martin_ a pris son nom de la grande abbaye  laquelle elle
conduisait et du Saint qui est une des grandes gloires de l'glise de
France.

_Martyrs_ (rue des): Elle doit son nom  une chapelle rige  l'endroit
o l'on croit que saint Denis et ses compagnons furent dcapits.

_Massna_ (rue): Massna, prince d'Essling, et marchal de France,
s'illustra pendant les guerres de la Rpublique et de l'Empire. On sait
que le constant bonheur, qui l'accompagna sur tant de champs de
bataille, lui avait fait donner par ses soldats le surnom envi de:
_l'Enfant chri de la Victoire_.

_Massillon_ (rue): Ce prdicateur clbre, n  Hyres en Provence
(1663), mourut  Paris en 1742. Son _Petit Carme_ est dans toutes les
mains. On lui reproche d'tre plus enclin  la svrit qu'
l'indulgence malgr les fleurs dont il maille volontiers son style. On
cite de lui ce mot fameux, dbut de l'_Oraison funbre_ de Louis XIV:
_Dieu seul est grand, mes frres_. Mais il s'lve  une bien autre
loquence dans cette page sublime  l'adresse des conqurants, exhume
rcemment avec tant de bonheur et d'-propos par M. de Beauchesne[55] et
que Bossuet aurait signe des deux mains. Il faut ici se taire et
admirer:

Sire, si le poison de l'ambition gagne et infecte le coeur du prince;
si le souverain, oubliant qu'il est le protecteur de la tranquillit
publique, prfre sa propre gloire  l'amour et au salut de ses
peuples; s'il aime mieux conqurir des provinces que rgner sur les
coeurs; s'il lui parat plus glorieux d'tre le destructeur de ses
voisins que le pre de son peuple; si le deuil et la dsolation de ses
sujets est le seul chant de joie qui accompagne ses victoires; s'il fait
servir  lui seul une puissance qui ne lui est donne que pour rendre
heureux ceux qu'il gouverne; en un mot, s'il n'est roi que pour le
malheur des hommes, et que, comme le roi de Babylone, il ne veuille
lever la statue impie, l'idole de sa grandeur, que sur les larmes et
les dbris des peuples et des nations, grand Dieu! quel flau pour la
terre! quel prsent faites-vous aux hommes dans votre colre, en leur
donnant un tel matre! Sa gloire, Sire, sera toujours souille de sang.
Quelque insens chantera peut-tre ses victoires; mais les provinces,
les villes, les campagnes en pleureront. On lui dressera des monuments
superbes pour immortaliser ses conqutes; mais les cendres encore
fumantes de tant de villes autrefois florissantes; mais la dsolation de
tant de campagnes dpouilles de leur beaut; mais les ruines de tant de
murs sous lesquels les citoyens paisibles ont t ensevelis; mais tant
de calamits qui subsisteront aprs lui, seront des monuments lugubres
qui immortaliseront sa folie et sa vanit. Il aura pass comme un
torrent pour ravager, et non comme un fleuve majestueux pour y porter la
joie et l'abondance; son nom sera crit dans les annales de la postrit
parmi les conqurants; mais il ne le sera pas parmi les bons rois; on ne
se rappellera l'histoire de son rgne que pour rappeler le souvenir des
maux qu'il a faits aux hommes... Et tout cet amas de gloire ne sera plus
 la fin qu'un monceau de boue, qui ne laissera aprs elle que
l'infection et l'opprobre[56].

_Mathurins_ (rue des): Son nom lui vient d'une chapelle ddie 
St-Mathurin. Les religieux de la Trinit, dont les fondateurs furent
Jean de Matha et Flix de Valois, et qui se dvouaient au rachat et  la
rdemption des captifs, tant venus s'tablir dans l'aumnerie dont la
chapelle dpendait, ajoutrent  leur nom celui de _Mathurins_.
Ruteboeuf, si malveillant dans son pome des _Ordres de Paris_, pargne
cependant ces moines humbles autant que dvous:

    Ci gt le lal Mathurin,
    Sans reproche bon serviteur,
    Qui cans garda pain et vin,
    Et fut des portes gouverneur.
    Paniers ou hottes, par honneur,
    Au march volontiers portoit;
    Fort diligent et bon sonneur;
    Dieu pardon  l'me lui soit.

_Matignon_ (rue): Doit son nom  Jacques de Matignon, marchal de
France, qui l'habitait. Mais je prvois, dit Sauval, qu'elle
s'appellera bientt la rue _Maquignon_, parce que le peuple commence
dj  prendre ce nom l pour l'autre comme lui tant plus connu, ce qui
lui est ordinaire.

_Maubert_ (place): Altration du mot _Aubert_. C'tait le nom du second
abb de Ste-Genevive qui, au XIIe sicle, avait permis de construire
des taux de boucherie sur ce terrain compris dans la censive de
l'abbaye.

_Maubue_ (rue): Existait ds le XIIIe sicle. La dnomination n'est
pas  son honneur, car _Maubu_ en vieux langage signifie _mal propre_.

_Mauconseil_ (rue): Ce nom lui vient, d'aprs Cenalis, du mauvais
conseil qu'on tint, en 1407, dans l'htel de Bourgogne, qui s'y
trouvait, conseil o fut rsolu l'assassinat du duc d'Orlans. D'autres
auteurs pensent que ce nom vient plutt de quelque seigneur de
Mauconseil qui aurait demeur dans cette rue. Mauconseil tait un
chteau en Picardie dont il est fort parl dans les _Chroniques_ de
Froissart.

Dans _Le Dit des Rues de Paris_ se lisent ces vers:

    .... Et puis en la rue Mauconseil,
    Une dame vis sur un seil (seuil),
    Qui moult se portait noblement.
    Je la saluai simplement,
    Et elle, moi, par saint Louis.

_Maures_ (rue des _Trois_): Il existait dans cette rue, au XVIe sicle,
une auberge trs achalande et qui avait pour enseigne aux _Trois
Maures_.

_Mazarine_ (rue): Doit son nom  l'ancien collge Mazarin aujourd'hui
palais de l'Institut dont les dpendances bordent une partie de cette
voie. On sait le rle considrable qu'a jou dans notre histoire le
clbre cardinal, successeur au ministre de Richelieu.

_Mazagran_ (rue): Elle doit son nom  l'un des pisodes les plus
glorieux de nos guerres d'Afrique: 123 braves de la 10e compagnie du
1er bataillon d'infanterie lgre d'Afrique,  peine couverts par une
faible muraille en pierres sches brche par le canon ont repouss
pendant quatre jours les assauts de plusieurs milliers d'Arabes... Le
capitaine Lelivre, commandant cette garnison, a t promu chef de
bataillon... La 10e compagnie est autorise  conserver dans ses rangs
le drapeau cribl de balles qui flottait sur le rduit de Mazagran dans
les journes des 3, 4, 5 et 6 fvrier 1840, et  chaque anniversaire de
cette dernire journe, le prsent _Ordre du jour_ sera lu devant le
front du bataillon.

_Mazas_ (rue, boulevart, place): Ce nom fut donn au boulevart, en
souvenir du colonel Mazas, qui commandait le 41e de ligne et fut tu 
Austerlitz.

_Mchain_: Astronome clbre, n  Laon en 1744, mort en 1805.

_Mdecine_ (cole de): Construite sur l'emplacement de l'ancien collge
de Bourgogne et de quatre maisons y contigus d'aprs un arrt du
conseil du 7 dcembre 1768. L'excution du monument, confie 
l'architecte Gondouin, marcha rapidement et la nouvelle cole s'ouvrit
aux lves et professeurs. Le grand amphittre peut contenir au moins
1,200 auditeurs. Dans la cour on voit la statue de Bichat, mort si
jeune, au commencement du sicle, et cependant dj illustre.

_Mgisserie_ (quai de la): Doit son nom aux mgissiers qui s'y taient
tablis anciennement et l'habitrent jusqu'en 1673, o l'on parvint 
les relguer dans un quartier moins central. C'est sur ce quai, comme
sur le quai voisin dit de la _Ferraille_, que se tenaient, avant la
Rvolution, les trop fameux racoleurs. Quelques-uns d'entre eux ne se
bornaient pas  prorer sur une chaise ou sur une table. Installs en
permanence, ils avaient des boutiques  la faon des baraques en toile
et en bois de la foire. Au-dessus de la porte flottait un drapeau sem
de fleurs de lis. Mercier, dans son livre sur Paris, affirme avoir lu
sur une de ces boutiques le vers clbre de Voltaire:

    Le premier qui fut roi fut un soldat heureux!

C'tait l assurment le pire mode de recrutement pour l'arme et l'on
comprend que, dans notre langue, ce mot de _racoleur_ soit marqu d'une
fltrissure et se prononce comme une injure. Combien de malheureux
autrefois, dupes d'impudents mensonges et conscrits par surprise, furent
les victimes de cet odieux ngoce, qui pouvait aller de pair avec la
_Traite des Ngres_!

_Merri_ ou Mderic (glise saint): Il existait de toute anciennet en
cet endroit une chapelle ddie  saint Pierre. Vers 697, Merry ou
Mderic vint habiter, avec Frodulfe, son disciple, une cellule btie
prs de la chapelle, et il y mourut trois annes aprs en odeur de
saintet. Vers 936, l'difice fut reconstruit aux frais d'un certain
Odon le fauconnier, _Odo Falconarius_, qui y reut la spulture.
L'glise actuelle, construite sur de plus vastes plans, et commence
sous le rgne de Franois Ier, fut acheve seulement en 1612.

_Mesnil-Montant_ (rue): Autrefois _Mesnil-Maudan_. Anciennement on
appelait _Mesnil_ une maison de campagne et l'on se servait aussi de ce
mot pour dsigner un village ou un hameau. Si l'on a corrompu le nom
primitif de Mesnil-Maudan, en celui de _montant_, la position l'explique
et le justifie.

_Mignon_ (rue): A pris son nom du collge Mignon, cr en 1343, par Jean
Mignon, archidiacre de Blois, et matre des comptes  Paris.

_Militaire_ (_cole_): Dans le prambule de l'dit du roi du mois de
janvier 1751, pour la cration de cette cole, on lit entre autres
choses: Nous avons rsolu de fonder une _cole militaire_ et d'y faire
lever sous nos yeux cinq cents gentilshommes, ns sans biens, dans le
choix desquels nous prfrerons ceux qui, en perdant leurs pres  la
guerre, sont devenus les enfants de l'tat. Nous esprons mme que le
plan qui sera suivi dans l'ducation des _cinq cents_ gentilshommes que
nous adoptons servira de modle aux pres qui sont en tat de le
procurer  leurs enfants; en sorte que l'ancien prjug, qui a fait
croire que la valeur seule fait l'homme de guerre, cde insensiblement
au got des tudes militaires que nous aurons introduit, etc., etc.

Voil un langage vraiment royal. La construction de l'difice commena,
ds l'anne suivante, sous la direction de Gabriel, architecte du roi.
L'cole Militaire aujourd'hui sert de caserne  plusieurs rgiments de
la garnison de Paris, infanterie et cavalerie.

_Miromnil_ (rue de): Elle a pris son nom de Armand Thomas Hue de
Miromnil, nomm garde des sceaux en aot 1774, deux annes avant
l'ouverture de la rue.

_Minimes_ (rue des): Cette rue tire son nom de l'ancien couvent des
Minimes qui s'y trouvait. Ces religieux, tablis en France, en 1609,
avaient pour fondateur Franois de Paule, le saint ermite de la Calabre.
Il avait voulu que ses religieux s'appelassent _Minimes_, c'est--dire
les plus petits, les plus humbles de tous.

Supprim en 1790, l'tablissement devint proprit nationale et sert
aujourd'hui de caserne.

_Molay_ (rue): Fut nomme ainsi en l'an IX,  cause de la proximit du
Temple et en souvenir de Jacques Molay, dernier grand matre dont nul
n'ignore la fin tragique.

_Monnaies_ (htel des): La premire pierre du monument fut pose, le 30
avril 1777, par l'abb Terray au nom et comme ministre du roi Louis XV.
Ce vaste tablissement, tant pour ses amnagements intrieurs que pour
son organisation et l'excellence de son outillage, est regard comme le
premier de son genre en Europe.

_Monsieur_ (rue de): Ouverte en 1779 sur un terrain appartenant 
Monsieur, depuis roi sous le nom de Louis XVIII.

_Monsieur le Prince_ (rue): Ce nom lui vient du prince de Cond dont
l'htel s'tendait par les jardins jusqu' cette voie publique.

_Monsigny_ (rue): Clbre compositeur de musique, Monsigny, n en 1729,
est mort en 1817.

_Montaigne_ (rue): Montaigne (Michel de) naquit au chteau de
Saint-Michel de Montaigne, le 29 fvrier 1533 et il y mourut en 1592.
Douze annes auparavant, avait paru  Bordeaux la premire dition du
livre des _Essais_. Si Montaigne s'y montre crivain des plus
remarquables, joignant la vigueur de la pense  l'originalit de
l'expression, il laisse fort  dsirer sous d'autres rapports. On
regrette, dans son ouvrage, plus encore peut-tre que la tendance au
scepticisme, une libert de langage que lui-mme il confesse, ce qui ne
l'en rend que plus blmable: Moi qui ai la bouche si effronte! dit-il
en propres termes au livre III des _Essais_. Ailleurs, il parle du
suicide comme un paen et un stocien. Et pourtant on trouverait dans
son livre plus d'un passage par lequel il se refute loquemment lui-mme
et tmoigne d'une me naturellement chrtienne, selon l'expression de
Tertullien. Sa mort non plus ne fut pas celle d'un impie d'aprs le
rcit d'un tmoin oculaire, tienne Pasquier.

_Montfaucon_ (rue de): Bernard de Montfaucon, religieux clbre de la
congrgation de St-Maur, n en 1655, mourut en 1741,  l'abbaye
St-Germain des Prs. Il est auteur de savants ouvrages, entre autres les
_Antiquits expliques_, et une _Collection des Pres_.

La rue ne doit donc pas son nom, comme on pourrait le croire, au fameux
gibet de Montfaucon, sur lequel on nous saura gr d'ailleurs de donner
quelques dtails. Il fut construit ou plutt reconstruit par Enguerrand
de Marigny, suivant les uns, suivant d'autres, par Pierre Rmy, seigneur
de Montigny. Ce qui est certain, c'est qu'il devint fatal  tous deux et
qu'ils y furent pendus.

Montfaucon, dit Sauval, est une minence douce, insensible, leve
entre le faubourg St-Martin et celui du Temple, dans un endroit que l'on
dcouvre de plusieurs lieues  la ronde. Sur le haut, est une masse
accompagne de seize piliers o conduit une rampe de pierre assez large,
qui se fermait autrefois avec une bonne porte. Les piliers, gros,
carrs, hauts chacun de trente-deux  trente-trois pieds, et faits de
trente-deux ou trente-trois grosses pierres refondues ou rustiques,
poses sur des assises faites de gros quartiers de pierres bien lies et
cimentes, taient rangs en deux files sur la largeur et en une sur la
longueur. Pour les joindre ensemble, et pour y attacher les criminels,
on avait enclav dans leurs chaperons deux gros liens de bois qui
traversaient de l'un  l'autre, avec des chanes de fer, d'espace en
espace. Au milieu tait une cave o se jetaient apparemment les corps
des criminels quand il n'en restait plus que les carcasses, ou que
toutes les chanes et les places taient remplies. Prsentement cette
cave est comble, la porte de la rampe rompue, ses marches brises; des
piliers  peine en reste-t-il sur pied trois ou quatre... En un mot, de
ce lieu patibulaire si solidement bti,  peine la masse est-elle encore
debout.... Maintenant, la Grve, la Croix du Tiroir, la Porte de Paris
et l'Estrapade sont les lieux d'excution les plus ordinaires de la
ville.

Entre les personnages clbres pendus au gibet de Montfaucon, mais cette
fois avec toute justice, il faut citer le fameux Olivier le Dain, dit le
Diable, barbier et ministre de Louis XI. Aprs la mort du roi, comme il
tait charg de grands mfaits et que d'ailleurs les princes lui en
voulaient  cause de son insolence, il fut livr  la justice et pendu
au gibet de Montfaucon.

On y pendit aussi le corps de l'amiral de Coligny assassin, dans la
nuit de la Saint-Barthlemy, par les ordres du duc de Guise, dit le
Balafr.

_Montesquieu_ (rue): Doit son nom  Charles de Secondat, baron de Brda
et de Montesquieu (1689-1755), l'auteur clbre du livre de l'_Esprit
des Lois_, qu'un malicieux critique qualifiait: _De l'Esprit sur les
lois_. La tte de Montesquieu, dit Joubert, est un instrument dont
toutes les cordes sont d'accord, mais qui est trop mont et rend des
sons trop aigus. Quoiqu'il n'excute rien contre les rgles, il a, dans
ses vibrations trop contenues et trop prcipites, quelque chose
d'au-del de toutes les clefs d'une belle et sage musique.

Montesquieu fut une belle tte sans prudence.

_Montgolfier_ (rue): Montgolfier (Joseph-Michel) fut, avec son frre
tienne, non pas prcisment l'inventeur mais le propagateur en France
de la navigation arienne au moyen des arostats, vulgairement ballons,
que Joseph de Maistre se plaint de ne pas entendre appeler
_Montgolfires_. Le problme si important de la direction des ballons
est encore  trouver. Le sera-t-il jamais? Et pourtant que d'essais
rests infructueux en dpit de la rclame! Montgolfier, n 
Vidalon-lez-Aunay, mourut en 1810.

_Montholon_ (rue): De Montholon, qui a donn son nom  cette rue, tait
conseiller d'tat avant la Rvolution. De lui descendait le gnral
comte de Montholon, excuteur testamentaire de Napolon et qui, aprs
l'avoir soign avec un absolu dvouement, pendant de longs jours et de
plus longues nuits, lui ferma les yeux.

_Montmartre_ (rue): Son nom lui vient de la montagne  laquelle elle
conduit; mais celle-ci doit-elle son nom  un temple de Mars ou de
Mercure, qui s'y levait ou bien au martyre de saint Denis et de ses
compagnons? Sur ces opinions longtemps et vivement controverses,
Jaillot hsite d'abord  se prononcer; il adopte cependant la premire
ou plutt l'une et l'autre; car il croit que saint Denis et ses
compagnons furent dcapits sur le mont que dominait le temple de Mars.

_Mont-de-Pit_ (htel du grand): Le grand Mont-de-Pit fut tabli ou
autoris par lettres patentes du 9 dcembre 1777, signes du roi. On
peut douter que les rsultats actuels, par le taux lev de l'intrt,
rpondent pleinement aux intentions bienveillantes du monarque qui
disait d'une faon si admirable: Ce moyen nous a paru le plus capable
de faire cesser les dsordres que l'usure a introduits, et qui n'ont que
trop frquemment entran la perte de plusieurs familles.... Nous avons
cru devoir rejeter tous les projets qui n'offraient que des spculations
de finances pour nous arrter  un plan form uniquement par des vues de
bienfaisance et digne de fixer l'attention publique, puisqu'il assure
des secours d'argent peu onreux aux emprunteurs dnus d'autres
ressources.

_Montorgueil_ (rue): Trs-anciennement il y avait en cet endroit un
chemin appel: _Vicus superbi_, le chemin de l'Orgueil. Pourquoi? nul
ne le dit. Dans certains actes on lit: _Vicus montis superbi_: Le chemin
du mont orgueilleux.

_Mont-Parnasse_ (rue): Sur un monticule voisin de l'ancienne barrire,
les tudiants de l'Universit avaient coutume autrefois de se runir
pour discuter sur la posie ou l'loquence et lire sur ces divers sujets
leurs lucubrations d'o cette butte prit le nom de _Mont-Parnasse_.

Maintenant on ne voit plus l de joyeux bats d'tudiants, mais tout au
contraire les corbillards se rendant au cimetire du mme nom.

_Morgue_ (la): Autrefois place sur le quai dit du _March-Neuf_, la
Morgue se cache en quelque sorte maintenant derrire le square
Notre-Dame, et, ce dont il faut se fliciter, les curieux, loin de la
trouver sur leur passage, doivent l'aller chercher. S'il faut en croire
Vaugelas, dit M. Lazare, _Morgue_ serait un vieux mot franais qui
signifie _visage_.  l'entre des prisons, on trouvait autrefois un
endroit portant le nom de _Morgue_ o l'on retenait quelques instants
les prisonniers au moment o on les crouait pour que les gardiens
pussent bien voir leur _morgue_ ou visage afin de les reconnatre en cas
d'vasion. Plus tard, on exposa dans les _morgues_ les cadavres que la
Justice voulait faire reconnatre. L'exposition s'tendit ensuite 
toutes les victimes (n'importe la cause de l'accident) dont les corps
taient relevs sur la voie publique ou retirs de la rivire. Les
filets de Saint-Cloud  ce sujet sont clbres. Un pote a dit:

    Et la Morgue au teint vert qui jette chaque nuit
            Son hameon dans la rivire.

_La Mothe-Picquet_ (rue de): La Mothe-Picquet, marin clbre pendant la
guerre d'Amrique, mourut lieutenant-gnral  Brest en 1791. Il tait
n en 1720.

_Mouffetard_ (rue): Altration du mot _Montctard_, nom qu'on donnait 
cette voie dans le XIIIe sicle.

_Moulins_ (rue des): Elle doit son nom  deux Moulins situs sur la
butte Saint-Roch et qui furent dtruits lorsqu'aprs avoir aplani la
butte, on couvrit de maisons l'espace qu'elle occupait.

_Mozart_ (rue): Un critique distingu de notre temps a caractris
admirablement en peu de lignes, le talent de ce matre illustre: Mozart
est aussi grand musicien que pote sublime. Il chante la grce et les
sentiments exquis des natures suprieures, les douleurs mystrieuses de
l'me qui entrevoit des horizons infinis, les tristesses et les volupts
d'une civilisation avance. Il a l'lgance, la profondeur et la
personnalit des patriciens. Son gnie ddaigne les apptits grossiers
de la foule; jamais il n'emploie de formules banales pour capter
l'approbation du vulgaire. Il dit ce qu'il veut dire sans se proccuper
du public qui l'coute, et ses cadences s'arrtent o s'arrte sa
pense. Il est le musicien des nuances, mais des nuances qui
rflchissent la dlicatesse de l'me, et non pas de celles qui
expriment les raffinements de l'esprit. Il a la pit d'un enfant, la
tendresse et la pudeur d'une femme; et son langage passionn, mais
chaste et religieux, ne s'adresse qu' ces natures d'lite qui sont
toujours en minorit sur la terre..... Ah! disait-il un jour  un
protestant de ses amis, vous avez votre religion dans la tte et non
dans le coeur; vous ne sentez pas comme nous ce que veulent dire ces
mots: _Agnus Dei qui tollis peccata mundi, dona nobis pacem_; mais
lorsqu'on a t comme moi introduit ds sa plus tendre enfance dans le
sanctuaire, que, l'me agite de vagues dsirs, on a assist au service
divin o la musique traduisait ces saintes paroles: _Benedictus qui
venit in nomine Domini!_ oh! alors, c'est bien diffrent. Plus tard,
lorsqu'on s'agite dans le vide d'une existence vulgaire, ces impressions
premires, restes ineffaables au fond du coeur, se ravivent et
montent  l'esprit comme un soupir qui se dilate.

On voit que Mozart avait le secret de son gnie[57].

_Murillo_ (rue de): Bartholom-Esteban Murillo (1608-1682), l'un des
matres les plus clbres de l'cole Espagnole. Son talent sans doute
est grand, mais ne saurait justifier l'engouement prodigieux qui, depuis
un temps, donne  ses tableaux une plus value exagre. Peintre
naturaliste, admirable dans le _Petit Mendiant_ par exemple, Murillo,
malgr la facilit de sa touche et la magie du coloris, nous parat,
dans les sujets levs, chrtiens, surtout, le plus souvent au-dessous
de sa tche. Ses types manquent de grandeur bien loin de raliser notre
idal, tmoin cette _Immacule Conception_ du Louvre, acquise  la folle
enchre (oh! vraiment folle!) et paye dix fois sa valeur. Que de
chefs-d'oeuvre de matres divers et qui nous manquent on aurait eus pour
les six cents et quelques mille francs si lgrement donns!

Nous avons vu de Murillo, l'lve de Velasquez, des portraits
splendides, le sien en particulier.

_Muse de Cluny_: Grce  l'acquisition faite par l'tat de l'ancien
htel de Cluny et  la cession par la ville de Paris du vieux Palais des
Thermes, ce Muse, avec ses jardins et ses btiments d'une architecture
aussi varie que curieuse, offre aux visiteurs tous les genres
d'attrait. La collection, donne par M. du Sommerard, fut le noyau de
cet important Muse archologique, dont les richesses se sont accrues
successivement soit par des dons soit par des acquisitions
intelligentes.

L'htel de Cluny, tel que nous le voyons aujourd'hui, fut construit ou
reconstruit par Jacques d'Amboise, l'un des neuf frres du clbre
ministre de Louis XII. Cet htel servait d'habitation aux abbs de
l'Ordre.

_Petit-Muse_ (rue du): Corrozet la nomme de la _Petite Puce_. En 1358,
dit Sauval, elle s'appelait la rue du _Petit-Muce_, la rue du
_Pute-y-Muce_ et la rue du _Pul-y-Muce_  raison peut-tre que c'tait
alors une voirie et un lieu o chacun faisait son ordure. D'aprs
Germain Brice, elle aurait d s'appeler la rue _Petimus_ (nous
demandons) parce que, dans l'espace que cette rue occupe  prsent, se
trouvait autrefois l'htel des quatre matres des requtes que l'on
nommait l'htel _Petimus_, sur ce que les requtes que l'on prsentait
alors en langue latine ainsi que tous les actes judiciaires commenaient
toujours par le terme _Petimus_.

Piganiol a relev cette erreur en prouvant que l'htel des matres des
requtes s'levait dans la rue Saint-Paul.

_Musset_ (rue _Alfred de_): Pote et auteur dramatique, Alfred de
Musset, n en 1810, est mort en 1857. Quel dommage de voir un pareil
talent se dvoyer aussi misrablement! Musset semble se complaire dans
ce scepticisme absolu qui cependant le torturait et le faisait s'crier
dans une heure de dsespoir:

    ..... L'Infini me tourmente.

Au point de vue moral, il n'est pas moins dangereux pour les jeunes gens
parce que sa corruption raffine te au vice la laideur qui repousse et
pare la dbauche de toutes les lgances de la posie. L'absinthe avec
laquelle, dit-on, Musset s'empoisonna n'tait rien auprs des philtres
mortels qu'il composait trop bien et nous offrait dans des vases cisels
avec un art des plus savants, merveilleux parfois.

[52] Flibien et Lobineau:--_Histoire de Paris_.

[53] Homme qui me fait une cornemuse.

[54] _Thtre des Antiquits de la Ville de Paris._

[55] L'historien de Louis XVII adressait, le 4 novembre 1870, ce
fragment au roi Guillaume, avec une lettre d'envoi remarquable et qui
conciliait tout  la fois le respect et la fermet.

[56] (Massillon. _Mmoires de la minorit de Louis XV_, page 9.)

[57] Note manquante


N

_Napolon_: Quai de ce nom, impasse  Montrouge, square  Belleville.
(Voir _la France hroque_).

_Necker_ (rue): Jacques Necker, ministre de Louis XVI, esprit plus
spculatif que pratique. N  Genve en 1732, il mourut dans cette ville
en 1804. Les Necker et leur cole. Jusqu' eux on avait dit quelquefois
la vrit en riant; ils la disent, toujours en pleurant, ou du moins
avec des soupirs et des gmissements.  les entendre, toutes les vrits
sont mlancoliques. Aussi M. de Pange m'crivait-il: Triste comme la
vrit. Aucune lumire ne les rjouit; aucune beaut ne les panouit;
tout les concentre. Leur potique est hraclitienne. (_Joubert_).

_Necker_ (hpital): S'appelle ainsi en souvenir de Madame Necker qui
fonda l'tablissement  l'aide d'une somme annuelle de 42,000 livres
accorde par le roi Louis XVI, en 1779, pour la cration de 120 lits.
Madame Necker, frappe autant qu'attriste des abus qui s'taient
introduits ailleurs, voulut inaugurer un nouveau systme et dcida que
chaque malade aurait un lit  lui seul.

Sous la Rvolution, l'hpital s'appela: _Hospice de l'Ouest_; mais plus
tard il reprit le nom de la charitable fondatrice, ce qui n'tait que
justice.

_Neuve-du-Luxembourg_ (rue): Elle doit son nom  un htel que le
marchal de Luxembourg avait fait construire sur une partie de l'ancien
emplacement des Capucines.

_Nicolet_ (rue): Nicolet fut un joueur de marionnettes clbre dans la
seconde moiti du XVIIIe sicle. Entre les amateurs empresss  ses
reprsentations se trouvait souvent Joseph Vernet, avec son fils Carle
ou Charlot encore enfant. Joseph Vernet, dit Lon Lagrange, ne prenait
pas moins de plaisir que le graveur Ville  voir les huit sauteurs
catalans dont un fait le paillasse et est suprieur aux autres, quoique
tous fassent des prodiges en divers jeux et des sauts tonnants et
neufs[58].

_Nicole_ (rue): Pierre Nicole, n en 1625, est mort en 1695; moraliste
et thologien dont on a dit qu'il tait, aprs Pascal, l'crivain le
plus distingu de Port-Royal. On ne peut que regretter davantage qu'un
homme de ce mrite n'ait pas su s'affranchir des enttements de parti et
des prjugs de secte. On lit encore ses _Penses_ et son trait de
l'_Unit de l'glise_.

_Notre-Dame-de-Lorette_ (glise): Un de ces difices religieux qui
rappellent les glises d'Italie. C'est en quelque sorte, dit M. L.
Lazare, un spcimen curieux, ayant sa raison d'tre dans une ville comme
Paris, dont le magnifique panorama plat surtout par la diversit, les
contrastes que prsentent les oeuvres des artistes.

Parmi les nombreuses peintures qui dcorent ce monument de construction
rcente, il faut citer tout d'abord celles de la _Chapelle du Mariage_
par Orsel, et de la _Chapelle de la Communion_, par M. Perrin, deux
artistes vraiment et profondment chrtiens comme leur oeuvre l'atteste.

_Nonnains d'Hyres_, (rue des): En 1182, ve, abbesse d'Hyres, acheta
en cet endroit une maison, dite _de la Pie_,  Richard Villain,
moyennant 25 livres de cens annuel. Cette rue prit alors le nom des
religieuses.

    Et parmi la rue aux Nonnains
    D'Ire, vis chevaucher deux nains
    Qui moult estoient esjo (rjouis).

    (_Le Dit des Rues_).

[58] L. Lagrange: _Joseph Vernet et la Peinture au XVIIIe sicle_.


O

_Observatoire_ (l'): Construit par l'ordre de Louis XIV, de 1667  1672.
Perrault, dont Colbert avait fait choix comme architecte, dessina les
plans et dirigea les travaux. Mais les dveloppements que prit plus tard
l'tablissement, rendirent ncessaires de nouvelles constructions,
faites  diffrentes poques. En 1834 notamment quatre ailes furent
ajoutes.

Cet tablissement, que domine une tour leve par les conseils de
Cassini, est destin, on le sait, aux observations astronomiques. Il
compte un assez nombreux personnel, compos du directeur, des
astronomes-adjoints et d'autres employs.

_Odon_ (Thtre de l'): Ce monument qui a donn son nom  la place et
 la rue voisine, fut termin en 1782, et s'appela _Thtre-Franais_,
conformment  sa destination. En 1790, on le nomma _Thtre de la
Nation_, puis, (1798) Odon, (_odeion_); les Grecs appelaient ainsi le
lieu o les potes et les musiciens se faisaient entendre. En 1799,
l'Odon ayant brl, les Comdiens Franais s'installrent au
Palais-Royal dans la salle, o ils sont encore et qu'on avait approprie
et restaure  leur intention. L'Odon fut reconstruit en 1807 seulement
et prit le nom de: _Thtre de l'Impratrice_ qui fut chang, lors de la
Restauration, en celui de _Second Thtre-Franais_. Quoique longtemps
seul sur la rive gauche, ce thtre, par un singulier phnomne,
rarement attira la foule mme avec de bonnes pices, aussi bonnes du
moins qu'ailleurs o chaque soir la salle tait comble. Plus d'une fois,
en entrant  l'orchestre ou au parterre, le spectateur dut se rappeler
ces vers de la _Nmsis_ crits en 1831:

    La tombe o gt Bossange[59] et le triste Odon
    Qui, ravivant sans fruit la tragi-comdie,
    Ne peut se rchauffer que par un incendie.

Il est vrai que le Satirique ne traitait gure mieux le premier Thtre
Franais:

    Tantt, sacrifiant une heure solitaire,
    J'entrerai dans le vide habit par Voltaire.

_Oiseaux_ (rue des): Ce nom lui fut donn  cause d'un march aux
oiseaux qui s'y tenait.

_Olier_ (rue): L'abb Olier, n  Paris le 20 septembre 1608, et mort le
lundi de Pques, de l'anne 1657 entre les bras de saint Vincent de
Paul, tait cur de Saint-Sulpice.  peine ordonn prtre (21 mars
1633), il se montra proccup de l'oeuvre importante  laquelle il se
sentait appel, l'tablissement en France des grands sminaires. Mais
avec la prudence du zle clair, il sut ne rien prcipiter et ce ne fut
qu'en 1642, que la premire de ces saintes maisons fut fonde 
Vaugirard; trois ans aprs, s'ouvrit celle de Saint-Sulpice, puis
successivement furent tablis les sminaires de Nantes, de Viviers, du
Puy, de Clermont, de Qubec, au Canada, etc.

Le cur de Saint-Sulpice ne s'occupait pas avec moins de sollicitude de
sa paroisse o sa charit, dans les temps les plus calamiteux (l'anne
1649 par exemple), trouvait moyen de venir au secours de toutes les
misres. Frre Jean m'a assur, crit  ce sujet un contemporain, que
si, dans les autres temps, M. Olier tait libral, pendant cet hiver,
qui fut trs-rigoureux, on pouvait en quelque sorte lui reprocher d'tre
prodigue. Une personne, charge de la distribution de ses aumnes,
tant venue le prvenir d'un air d'inquitude qu'elle n'avait plus
d'argent: Vous n'avez point de foi, rpondit M. Olier; Dieu peut-il
nous manquer?

_Orfvres_ (quai des): Ce nom lui vient du grand nombre d'orfvres qui
jadis y avaient leurs boutiques. Dans la rue conduisant au quai,
s'levait nagure une maison appele l'_Htel des Trois Degrs_. Cette
maison fut achete par la corporation des Orfvres qui successivement
acquit huit autres maisons voisines; et ces divers btiments, rpars
ou reconstruits, devinrent un vaste hpital ou hospice destin 
recevoir les confrres malheureux aussi bien que leurs veuves laisses
sans ressources. Les orfvres pauvres et infirmes, dit Jaillot, ont
retrouv dans la gnrosit de leurs confrres les secours dont ils
avaient besoin (pour le corps et pour l'me)... Il y en a parmi eux qui
ont employ une partie considrable de leur fortune pour procurer, dans
l'hpital des Incurables, tous les secours ncessaires  leurs confrres
assez malheureux pour n'avoir pas mme la seule consolation que laisse
l'esprance.

Cette dernire phrase, j'en demande pardon  l'honnte Jaillot,
ressemble fort  un galimatias, mais le reste est assez clair et met en
relief un exemple bon  imiter et qui prouve en faveur des corporations,
supprimes brutalement quand il n'et fallu que modifier les statuts.

_Ormes_ (quai des): Ce nom lui vient d'une alle d'arbres qu'avait fait
planter Charles V et qui conduisait  l'htel St-Paul. Ce chemin
s'appela d'abord des _Ormetaux_, puis des _ormes_ quand les jeunes
plants furent devenus de grands arbres.

_Orsay_ (quai d'): La premire pierre de ce quai fut pose le 6 juin
1705. Ce nom lui fut donn en l'honneur de Charles Boucher, seigneur
d'Orsay, alors prvt des marchands et qui remplit ces fonctions de 1700
 1708.

_Orties_ (rue des): Ce nom lui vient trs-anciennement des orchides qui
foisonnaient en cet endroit avant que la rue ft btie, et quand elle
n'tait qu'un sentier ou chemin.

_Oudinot_ (rue): Oudinot, duc de Reggio et marchal de France, n en
1767, mort en 1847, gouverneur des Invalides. Ce volontaire de la
Rpublique, qui avait gagn tous ses grades  la pointe de l'pe,
joignait,  de grands talents militaires,  une bravoure hroque, la
probit, le dsintressement et le sentiment de l'honneur au plus haut
degr. Aussi les contemporains ont-ils applaudi  ces beaux vers du
_Chant du Sacre_ qui rsument admirablement cette vie glorieuse:

    ..... Reggio! Ce nom,  son aurore,
    Du saint vernis du temps n'est pas couvert encore;
    Mais ses titres d'honneur sont partout drouls:
    Regarde avec respect ses membres mutils!
    Ce nom, comme les noms des Dunois, des Xaintrailles,
    A germ tout  coup sur vingt champs de batailles:
    J'aime mieux, pour orner le bandeau qui me ceint,
    Un grand nom qui surgit qu'un vieux nom qui s'teint.

La postrit, en ce qui concerne Oudinot, a dj confirm le jugement de
Lamartine.

_Ours_ (rue aux): Elle s'appelait, au XIIe sicle, rue aux Oies, rue o
l'on cuit les oies; mais, vers 1552, le peuple, on ne sait comment, ni
pourquoi, lui donna le nom de _rue aux Ours_ qui est bien un autre
oiseau, dit plaisamment Sauval. Il ajoute: Le peuple, qui veut  toute
force que ce soit son vritable nom, et qu'elle n'en doit point avoir
d'autre, allgue qu'anciennement on y gardait et vendait des ours et
pour preuve montre l un logis  porte cochre o, au-dessus de la
porte,  la cl de l'arcade, on voit un ours sculpt....Mais en cela il
se trompe et cette preuve manque de solidit. Le vrai nom de la rue est
celui de _rue aux Oues_ (oies) parce que de tout temps c'tait une
rtisserie publique: et comme alors on n'_tait pas si friand
qu'aujourd'hui_ les oisons du voisinage chargeaient plus de broches que
les chapons du Mans ni les autres viandes dlicates qu'on apporte de
loin. Et de fait, dans toutes les anciennes chartes, elle est appele:
_la rue o l'on cuit les oies_. Ce changement de nom vient de ce que nos
anciens prononaient la lettre O comme nous prononons _Ou_, et ainsi
appelaient _oue_ ce que nous appelons _oie_ si bien qu'il faudrait dire
la _rue aux Oies_ et non pas la _rue aux Ours_.

 l'appui de cette opinion de Sauval on peut citer ces deux vers du _Dit
des Rues de Paris_:

    Et si fus en la rue aux Oues
    O l'on me fit force moues.

[59] Directeur du Thtre des Nouveauts.


P

_Pagevin_ (rue): Ce nom lui vient de Jean Pagevin, huissier au
parlement, qui y demeurait.

_Paix_ (rue de la): Ouverte en 1806 sur l'emplacement de l'ancien
couvent des Capucines, elle s'appela rue _Napolon_, nom qui fut chang
en 1814. La rue prit alors celui qu'elle porte aujourd'hui.

_Paon-Blanc_ (rue du): Ce nom vient d'une enseigne.

_Palais-Royal_: Ce monument, bti par le cardinal de Richelieu, n'tait
d'abord qu'une modeste habitation connue sous le nom d'_htel
Richelieu_. Mais, par suite d'agrandissements nombreux, il devint un
vaste et magnifique palais, tel mme que le cardinal jugea qu'il ne
pouvait plus tre habit que par des Majests ou des Altesses. Dans
l'anne 1639, il en fit donation entre vifs au roi Louis XIII, donation
confirme par son testament (1642). Cette mme anne, la reine rgente,
Anne d'Autriche, tant venue habiter le palais avec la famille royale,
l'inscription de: _Palais-Cardinal_ fut remplace par celle de
_Palais-Royal_. Des constructions et des modifications successives
donnrent une meilleure apparence  l'difice de forme assez irrgulire
d'abord. Le jardin fut dessin et plant par l'ordre du duc d'Orlans,
rgent. Auparavant ce n'tait qu'un terrain  moiti inculte, renfermant
un mail, un mange et deux bassins, le tout dispos sans ordre et sans
symtrie. Les Galeries furent construites, les trois premires par
Philippe galit, et la quatrime, dite d'Orlans, par le roi
Louis-Philippe. Elle remplaa cette double range de baraques en bois,
qu'on y voyait il n'y a pas bien des annes encore, et qui, par la foule
des promeneurs et des curieux, faisait que l'endroit ressemblait  une
grande foire de village.

_Panoramas_ (passage des): Construit en 1800, il dut son nom aux
_panoramas_ qui y furent tablis et disparurent vers 1831.

_Papillon_ (rue): Ouverte en 1781, elle dut son nom  M. Papillon de la
Fert, contrleur gnral de l'argenterie, menus plaisirs et affaires de
la chambre du roi, qui prit sur l'chafaud en 1794 (7 juillet).

_Papin_ (rue): Denis Papin, clbre physicien franais, naquit  Blois,
le 22 aot 1647, et mourut  Marbourg, vers 1714. Papin, dit F. Arago,
a imagin la premire machine  vapeur  piston; il a vu le premier que
la vapeur aqueuse fournit un moyen simple de faire rapidement le vide
dans la capacit du corps de pompe; il est le premier qui ait song 
combiner dans une mme machine  feu l'action de la force lastique de
la vapeur avec la proprit dont cette vapeur jouit, et qu'il a
signale, de se condenser par ce refroidissement.

Nous ajouterons que Papin a invent aussi la soupape de sret; car elle
forme la partie essentielle de son digesteur, ou _marmite de Papin_,
employe  extraire, par la vapeur  haute pression, la partie
glatineuse des os. Papin, le premier encore, dmontra, en 1678, que les
liquides, par exemple l'eau et l'alcool, entrent en bullition  une
trs faible chaleur dans le vide.

_Paradis_ (rue): Ce nom vient d'une enseigne.

_Parcheminerie_ (rue de la): Ainsi nomme en 1287. C'tait auparavant la
rue des _crivains_.

_Paul_ (rue _Saint_): Dans cette rue se trouvait l'htel St-Paul,
rsidence de plusieurs de nos rois, Charles V et Charles VI, entre
autres. L'htel St-Paul tait magnifiquement dcor comme l'affirment
plusieurs auteurs anciens. D'aprs Germain Brice, un historien du temps
dit que l'appartement du roi consistait en une grande antichambre, une
chambre de parade appele _la chambre  parer_, _la chambre au gte du
Roi_, deux cabinets, une garde robe, la chambre des _napes_ (lingerie),
celle de _l'tude_, celle des _bains_ et des _Tourterelles_; la chambre
du _conseil_; avec cela deux chapelles, des tuves que l'on nommait
_chauffe-doux_; une volire, un jeu de paume, une mnagerie pour les
grands lions, une autre pour les petits; la chambre de _Charlemagne_ qui
avait quinze toises de long sur six de large. Les mmes Mmoires
ajoutent que les poutres des chambres les mieux ornes taient enrichies
de fleurs de lis d'tain dor; que les lits taient de drap d'or et que
les chenets de fer pesaient cent quatre-vingts livres.

_Pas de la Mule_ (rue du): Aucune dnomination, dit M. Lazare, n'ayant
t affecte  ce prolongement d'une autre rue, le peuple voulut y
suppler en baptisant la rue  sa manire. Son nom  lui c'tait un
conseil; son nom semblait dire aux pauvres pitons: Si vous tenez  ne
pas vous casser le cou, imitez la patience et _le pas de la mule_ en
gravissant cette pente escarpe et glissante.

(_Pastourelle_): Ce nom vient de Roger Pastourelle qui habitait la rue
en 1331.

_Pave_ (rue):

    En la rue _Pave_ al (allai)
    O a maint visage hl,

dit Guillot. Dans cette rue _Pave_ alors que beaucoup d'autres taient
prives de cet avantage, logeaient sans doute des vignerons et des
voituriers au teint hl. On disait aussi, suivant Leboeuf, la rue
_Pave d'Andouilles_. tait-ce parce qu'il s'y trouvait force
charcutiers?

_Trois Pavillons_ (rue des): Elle fut ainsi nomme d'une maison situe 
l'angle de cette rue et de celle des Francs-Bourgeois et qui se faisait
remarquer par ses Trois Pavillons. Le peuple, de sa propre autorit,
remplaa par ce nom celui de _Diane_ qui venait de la duchesse de
Valentinois, trop clbre sous le rgne de Henri II.

_Payenne_ (rue): S'appelait anciennement _Payelle_, nom d'un
propritaire riverain.

_Ppinire_ (rue de la): Trace vers 1782, sur les terrains faisant
partie de la ppinire dite du roi. Quel besoin de changer ce nom en
celui de _Abattucci_?

_Perle_ (rue de la): Ce nom lui vient d'un tripot carr qui a pass
longtemps pour le mieux entendu de Paris, dit Sauval.

_Plagie_ (_Sainte_): Cette prison tait, avant la Rvolution, une
communaut de femmes fonde en 1665, par madame Beauharnais de Miramion.
Dans cette maison on recevait ou renfermait les filles ou femmes tombes
dans le dsordre et qu'on esprait ramener  une vie meilleure. Une
partie de l'tablissement s'appelait: _Le Refuge_; l'autre,
_Sainte-Plagie_. Cette sainte, comdienne clbre d'Antioche au Ve
sicle, s'tant convertie, fit oublier par une hroque pnitence les
scandales de sa vie antrieure.

Lors de la Rvolution, le couvent fut supprim, les religieuses se
virent dpossdes et de leur paisible demeure on fit une prison.

On sait que, dans un corps de btiment spar, sont renferms, depuis
1828, les dtenus politiques et en particulier les condamns pour dlits
de presse.

_Plican_ (rue du): Ce nom vient d'une enseigne. Je lis dans Bernardin
de St-Pierre, (_tudes de la Nature_) un curieux passage sur le plican:
Le plican ou grand-gosier est un oiseau blanc et brun, qui a un large
sac au-dessus de son bec qui est trs-long. Il va tous les matins
remplir son sac de poisson; et quand sa pche est faite, il se perche
sur quelque pointe de rocher  fleur d'eau, o il se tient immobile
jusqu'au soir, dit le pre Dutertre, comme tout triste, la tte penche
par le poids de son long bec, et les yeux fixs sur la mer agite, sans
bouger non plus que s'il tait de marbre.

_Perre_ (rue): C'est le nom d'un intrpide marin qui, en 1800, soutint
avec un seul vaisseau, le _Gnreux_, un combat acharn contre _quatre_
vaisseaux anglais, l'un d'eux, le _Foudroyant_, command par Nelson. Le
_Gnreux_ n'abaissa point son pavillon et si l'ennemi put s'en emparer,
c'est qu'il ne restait personne pour le dfendre. Quand les Anglais
arrivrent sur le pont, ils n'y trouvrent plus que des mourants et des
morts et, entre ceux-ci, le capitaine Perre, tomb sur son banc de
quart qu'il n'avait pas voulu quitter quoique bless grivement.

_Penthivre_ (rue de): Doit son nom au vertueux duc de Penthivre si
clbre dans le sicle dernier par sa bienfaisance. La physionomie de
M. le duc de Penthivre annonce de l'esprit, de la douceur et mme un
peu de coquetterie; on dirait qu'il vous oblige en vous regardant et,
lorsqu'il vous a parl, vous vous sentez attir  l'aimer autant qu' le
respecter.

Voil ce que j'ai prouv au premier aspect, mais lorsque ses bonts
m'ont donn des rapports plus particuliers avec lui, j'ai trouv que son
me tait au-dessus de tout le reste, qu'il tait mille fois suprieur 
tout ce que sa figure annonait,  tout ce que ses manires laissaient
entrevoir. Cette me est d'une trempe si peu commune que je ne trouverai
point l'expression qu'il faudrait pour ce que je vois et encore plus
pour ce que je sens; toutes les vertus y sont dans un quilibre parfait
parce que la sagesse les conduit toutes dans les bornes qu'elles ne
peuvent franchir sans devenir vice ou dfaut. Gnreux sans prodigalit,
pieux sans minutie, tendre sans faiblesse, modeste avec dignit, chez
lui actions, paroles, maintien, regards, tout est  sa place; il semble
que rien ne pourrait tre autrement.

Ce prince m'a paru un tre si diffrent des autres hommes que, pendant
deux annes, j'ai plus d'une fois, je l'avoue, pi ses dfauts pour
essayer de consoler mon amour-propre: recherche vaine; mes observations
n'ont servi qu' me faire mieux sentir sa supriorit, et je me suis dit
que je ne devais point aspirer  une perfection fonde par la nature
dans un de ses plus heureux moments.

Ce portrait, si remarquable par la finesse de la touche et qu'on sait
d'une parfaite ressemblance, emprunte un intrt particulier au nom de
celui qui l'a trac. Il a pour auteur cet autre homme de bien, M. de
Montyon.

_Pres_ (rue des _Saints_): Son vrai nom est Saint-Pierre, provenant de
la chapelle Saint-Pierre qui s'y trouvait. Ce nom fut chang d'abord en
celui de _Saint-Pre_, puis _Saints-Pres_.

_Ptrelle_ (rue): C'tait le nom d'un propritaire riverain.

_Pigalle_ (rue): Le sculpteur Pigalle, n  Paris en 1714, y mourut en
1785. Pigalle avait reu de la nature un oeil savant qui, dans chaque
trait, dcouvrait mille traits, et dans chaque partie, une infinit de
parties. Il aimait  peindre ce qu'il savait voir. Aucun artiste n'avait
reprsent avant lui cette multitude de dtails que l'art aime 
considrer nus, parce qu'il peut avoir besoin de les reproduire, mais
que le bon got se plat  couvrir de voiles. Jamais il ne pouvait
exprimer assez  son gr tous les reliefs du corps humain, comme les
anciens ne pouvaient jamais assez les ramener au contour. Il semblait
s'tre fait une loi rigoureuse de n'imiter que la vrit, telle non
seulement que les yeux peuvent la voir, mais telle que les mains
pourraient la toucher... On voit presque toujours, dans ses ouvrages,
les deux extrmes de la vie humaine, celui o la nature, animant le
corps avec vigueur, en fait saillir toutes les parties, et celui o,
l'abandonnant, elle les dcouvre et les dsunit. Sans doute il a peint
quelquefois la beaut, mais non cette ravissante beaut d'un corps hte
d'une belle me, pour employer avec le pote une expression qui semble
ne au pied de quelque statue antique. (_Joubert._)

_Picpus_ (rue): Vers 1775, c'tait un chemin qui traversait le
territoire, dit de _Pique-puce_ dont on a fait par corruption _picpus_.
L'origine de cette dnomination est assez singulire, si l'on en croit
M. L. Lazare, qui ne la donne, d'aprs d'anciens auteurs, que sous
rserves. Un mal pidmique se manifesta dans les environs de Paris vers
le milieu du XVIe sicle. On voyait sur les bras des femmes et des
enfants de petites tumeurs rouges qui ressemblaient  plusieurs piqres
faites par un insecte qui s'attachait de prfrence aux mains blanches
et dlicates des personnes jeunes.

Un religieux du couvent de Franconville prs Beaumont, diocse de
Beauvais, venu pour fonder une maison dans les environs de Paris, 
l'aide d'une certaine liqueur, gurit nombre de malades. On le retint
par reconnaissance dans le village et le couvent qu'il y fonda s'appela
_Picpus_.

Dans cette mme rue, se trouve le cimetire o furent enterres les
victimes de la Rvolution qui prirent sur l'chafaud dress prs la
porte Saint-Antoine. On en compta 1350, dans l'espace de quarante jours
seulement.

_Poissonnire_ (rue et faubourg): Elle s'appelle ainsi  cause que
c'tait par cette voie qu'arrivaient les marchands de mare.

_Pierre Sarrazin_ (rue): A pris son nom d'un bourgeois nomm Pierre
Sarrazin qui demeurait en cet endroit et y mourut vers 1255.

    La rue Pierre Sarrazin
    O l'on essaie maint roncin (cheval)
    Chacun an, comment on le happe.

_Pinel_ (rue): Pinel, mdecin aliniste clbre, n  Saint-Paul, prs
Castres, en 1745, mourut  Paris, le 25 octobre 1826. L'humanit doit
une ternelle reconnaissance au docteur Pinel par le changement radical
qu'il apporta, en dpit des oppositions venant de la routine, dans le
traitement des infortuns privs de la raison par une cause ou par une
autre. Sa conviction, que par ses crits et son langage, il sut faire
partager  beaucoup de ses confrres comme aux chefs de
l'administration, c'tait que _les fous sont des malades_ qu'il faut
traiter avec mnagement, justice et douceur, mais, une douceur o l'on
sent au besoin la fermet. Nomm en 1793, mdecin en chef de l'hospice
de Bictre, il y introduisit peu  peu, d'aprs ces principes, d'utiles
et humaines rformes qui s'tendirent par la suite  toutes les maisons
d'alins. Honneur  Pinel!

_Planche_ (rue de la): Ce nom lui vient du sieur Raphal de la Planche,
trsorier gnral des btiments de Henri IV, lequel avait donn au dit
seigneur des lettres de privilge pour l'tablissement d'une manufacture
de tapisseries de haute-lice.

_Pont-au-Change_: Ce pont, qui aboutit d'un ct au quai de l'Horloge,
de l'autre au quai de la Mgisserie et qui fut pendant longtemps le seul
moyen de communication de la cit avec la rive septentrionale, s'appela
d'abord le Grand-Pont. Construit en bois, il fut  diverses reprises
soit emport par les inondations soit dtruit par l'incendie comme en
1621, et rebti mais non pas toujours exactement au mme endroit.
D'aprs un usage qui a persist presque jusqu' la moiti du sicle
actuel, des maisons avec boutiques s'levaient de chaque ct du pont
dans toute sa longueur. En 1141, Louis VII, dit le Jeune, ordonna que le
Change se ferait sur ce pont  l'exclusion de tous autres endroits, d'o
il prit son nom de _Pont-au-Change_.

_Pont-Neuf._ La construction de ce pont fut commence sous le rgne de
Henri III qui, accompagn de sa mre, Catherine de Mdicis, de Louise de
Lorraine, son pouse, et entour des plus illustres personnages de la
cour, en posa la premire pierre avec grand appareil le 30 mai 1578. Les
travaux furent poursuivis d'abord avec une grande activit, et les
quatre piles, du ct de la rue Dauphine, s'levrent  fleur d'eau ds
la premire anne; mais l'ouvrage ensuite demeura suspendu sans doute
par le manque d'argent. Pourtant, afin de fournir aux dpenses
considrables de l'entreprise, on avait tabli un impt spcial ou dme
sur le peuple et le produit, dit Germain Brice, aurait fourni quatre
fois plus qu'il n'tait ncessaire, si cet argent, selon le terme des
auteurs, n'avait pas t englouti par les favoris qui ne se mettent
gure en peine du bien de la patrie, parce qu'ils ne songent qu' leur
fortune et  leur agrandissement.

La paix rtablie partout aprs les guerres de la Ligue, Henri IV, qui
aimait la ville de Paris parce que le peuple l'aimait infiniment fit
reprendre les travaux et, ds l'anne 1604, le pont tait compltement
achev. Personne ne peut disconvenir que ce pont ne soit un des plus
beaux et des mieux ordonns de toute l'Europe. Guillaume Marchand, dans
cette seconde priode, dirigeait, comme architecte, les travaux. Le pont
avait t commenc d'aprs les dessins et sous la direction du clbre
Du Cerceau  qui l'on doit le dessin de la galerie du Louvre.

La statue de Henri IV,

    Le seul roi dont le peuple ait gard la mmoire,

qui s'lve sur le terre-plein du Pont-Neuf, due au sculpteur Lemot, fut
rige dans les premires annes de la Restauration en remplacement de
celle que la Rvolution avait eu le tort de renverser.

Ce monument, dit le judicieux Saint-Victor, est une preuve des plus
frappantes de l'inconstance de la multitude et du mpris que mritent
galement sa haine et son amour. Pendant prs de deux sicles, le
souvenir de Henri IV fut cher au peuple de Paris et sa statue tait pour
ce peuple l'objet d'une sorte de culte. Dans les premiers jours de la
Rvolution, on l'avait vu forcer les passants  s'agenouiller devant
l'image de ce bon roi: environ deux ans aprs, il l'abattit avec des
cris de rage comme celle du plus affreux tyran.

Ce n'tait pas le vrai peuple qui agissait ainsi, mais cette triste
plbe, sdiment impur de toute socit que les Rvolutions font remonter
 la surface, et dont les passions aveugles, fruit de l'ignorance,
s'exaltent encore par les prdications des meneurs et les diatribes et
calomnies de bas folliculaires.

De la statue nouvelle, celle de Lemot, Saint-Victor nous dit: C'est un
monument d'un grand style, d'un dessin correct et savant: l'artiste a su
allier la beaut des formes  la vrit de l'attitude; la noblesse et la
ressemblance parfaite des traits avec la franchise et la navet de
l'expression. Il s'est montr d'une exactitude scrupuleuse dans les
dtails de costume et jusque dans les moindres accessoires, sans jamais
descendre  l'imitation servile d'un copiste; le mouvement du cheval est
neuf et vraiment admirable; toutes les parties en sont tudies avec le
plus grand soin et traites dans la plus grande manire; enfin,  la
place d'une statue mdiocre[60], s'est leve une statue digne d'un de
nos plus grands rois.

_Poissonnerie_ (rue de la): Jadis le chemin dit de la _Valle aux
voleurs_, puis des _Poissonniers_, parce que les marchands de mare
suivaient cette voie pour se rendre aux halles.

_Popincourt_ (rue de): Elle doit son nom  Jean de Popincourt, premier
prsident du parlement de Paris sous Charles VI, qui possdait en cet
endroit une maison de campagne.

_Postes_ (Htel des): Appartenait au comte de Morville, ministre et
secrtaire d'tat des affaires trangres, lorsque le roi en ordonna
l'acquisition en 1757, pour l'affecter au service des Postes.

_Poulies_ (rue des): D'aprs Sauval, ce nom lui vient des _Poulies_ de
l'htel d'Alenon et ces Poulies taient un jeu ou exercice encore en
usage en 1543. Jaillot croit que cette dnomination provient d'Edmond de
Poulie qui possdait dans cette rue une grande maison et un jardin qu'il
vendit  Alphonse, comte de Poitiers, frre de saint Louis.

_Prouvaires_, (rue des):

    M'en ving en la rue  _Prouvaires_,
    O il a maintes pennes vaires (toffes de couleurs varies).

Dans cette rue s'levait l'htel de matre Jacques Duchi, dont
Guillebert de Metz, dans son livre original (1435), nous a laiss cette
trs-curieuse description:

La porte duquel est entaille de art merveilleux; en la court estoient
paons et divers oiseaux  plaisance. La premire salle est embellie de
divers tableaux et critures d'enseignements attachs et pendus aux
parois. Une autre salle remplie de toutes manires d'instruments,
harpes, orgues, vielles, guiternes (guitares), psaltrions et autres
desquels le dit matre Jacques savait jouer de tous. Une autre salle
tait garnie de jeux d'checs, de tables et d'autres diverses manires
de jeux,  grand nombre. _Item_, une belle chapelle o il y avait des
pupitres  mettre livres dessus, de merveilleux art, lesquels on faisait
venir  divers siges loin et prs,  dextre et  senestre. _Item_ une
tude o les parois taient couvertes de pierres prcieuses et d'pices
de souefve (suave) odeur. _Item_, une chambre o taient fourrures de
plusieurs manires. _Item_, plusieurs autres chambres richement adoubes
(ornes) de lits, de tables engigneusement (ingnieusement) entailles
et pares de riches draps et tapis  or frais. _Item_, en une autre
chambre haute, taient grand nombre d'arbaltes dont les aucunes taient
peintes  belles figures. L taient tendarts, bannires, pennons, arcs
 main, piques, faussarts, planchons, haches, guisarmes, mailles de fer
et plomb, pavois, targes, cus, canons et autres _engins_, avec plant
(quantit) d'armures; et brivement il y avait aussi comme toutes
manires d'appareils de guerre. _Item_, l tait une fentre faite de
merveillable artifice par laquelle on mettait hors une tte de plaques
de fer creuse, parmi laquelle on regardait et parlait  ceux du dehors,
si besoin tait, sans douter (craindre) le trait. _Item_, par dessus
tout l'htel, tait une chambre carre, o taient fentres de tous
cts pour regarder par dessus la ville. Et quand on y mangeait, on
montait et avalait (descendait) vins et viandes  une poulie, pour ce
que trop haut et t  porter. Et par dessus le pinacle de l'htel
taient belles images dores. Cestui matre Jacques Duchi tait bel
homme, de honnte babil (langage) et moult notable; si tenait serviteurs
bien morigns et instruits, d'avenante contenance, entre lesquels tait
un matre charpentier qui continuellement ouvrait (travaillait) 
l'htel. Grand foison de riches bourgeois avait et d'officiers qu'on
appelait petits _royeteaux de grandeur_[61].

_Prud'hon_ (rue): Pierre-Paul Prud'hon n  Dijon en 1760, mort  Paris
en 1822. Ce peintre, dit Quatremre de Quincy, mettait aux moindres
ides un tel agrment; ce qu'il touchait recevait de lui l'empreinte
d'une si aimable navet, d'une vrit si ingnue; son maniement de
crayon avait une suavit si particulire que le peintre habile s'y
trahissait de toute part.... C'est que tout ce que le souffle du
sentiment anime a la proprit de faire apercevoir plus qu'il ne
montre.

On peut regretter souvent chez l'artiste le choix des sujets emprunts 
la Fable, mais qu' force de talent, et en dpit de la nudit, il
levait jusqu' l'idal. Sous le pinceau dlicat de Prud'hon, la
volupt, s'il tait possible, deviendrait chaste.

_Puits qui parle_, (rue du): Ce nom vient d'un puits qui faisait cho et
qu'on voit encore au coin de la rue des _Poules_.

[60] La Premire, de Jean de Bologne.

[61] Guillebert de Metz. _Description de Paris_; dition de Leroux de
Lincy; in-8 1855.


Q

_Quatre-Fils_ (rue des): Ce nom vient d'une enseigne.

_Quatre-Vents_ (rue des): Une enseigne aussi lui donna ce nom.

_Quinault_ (rue): Auteur dramatique n en 1635 et mort en 1688. Malgr
la vogue de quelques-unes de ses pices, il ne fut pas mnag par
Boileau:

    Les hros chez Quinault parlent bien autrement,
    Et jusqu': _Je vous hais_, tout s'y dit tendrement.
    On dit qu'on l'a drap dans certaine satire;
    Qu'un jeune homme...--Ah! je sais ce que vous voulez dire,
    A rpondu notre hte: Un auteur sans dfaut,
    La raison dit Virgile et la rime Quinault.
    --Justement,  mon gr la pice est assez plate.
    Et puis blmer Quinault!... Avez-vous lu l'_Astrate_?
    C'est l ce qu'on appelle un ouvrage achev.

    _Satire III._

    Puisque vous le voulez, je vais changer de style.
    Je le dclare donc: Quinault est un Virgile.

    _Satire IX._

_Quincampoix_ (rue): Elle fut ainsi appele, dit-on,  cause du seigneur
de Quincampoix qui, vers l'an 1300, fit construire la premire maison.
Suivant d'autres auteurs, ce nom lui venait de sa situation, parce
qu'elle tait de cinq paroisses diffrentes: _quinque campanis_.

Dans les annes 1719 et 1720, cette rue dit Germain Brice, a rendu son
nom fameux par le concours prodigieux des _agioteurs_ d'actions de la
nouvelle Banque Royale (cration de Law), entre lesquels quantit ont
fait des fortunes immenses et bien au-del de ce qu'on peut imaginer. Le
commerce de papier que l'on y a vu, pendant ces deux annes, de
plusieurs centaines de milliards, y avait attir tous les juifs les plus
ardents de divers endroits de l'Europe et tous les plus actifs
usuriers.

_Quinze-Vingts_ (Hospice des): La fondation de cet tablissement remonte
 saint Louis. On choisit pour lever les btiments un terrain nomm le
_Champourri_, situ  peu de distance du Louvre. D'aprs la tradition,
l'hospice, dont le clbre Eudes de Montreuil avait donn les plans,
tait destin  servir d'asile  trois cents chevaliers pauvres et
revenus aveugles de la croisade.

Dans l'anne 1701, l'tablissement des _Quinze-Vingts_ (ou des _trois
cents_) ayant t transfr rue de Charenton, le roi autorisa la vente
des anciens btiments et des terrains qui en dpendaient, et c'est alors
que s'ouvrirent les rues de Beaujolais, de Chartres, Rohan, Montpensier,
etc.


R

_Rambuteau_ (rue): Elle a pris ce nom en l'honneur de M.
Claude-Philibert Berthelot, comte de Rambuteau, prfet de la Seine,
lorsque cette voie fut ouverte en 1838.

_Rameau_ (rue): Rameau, compositeur de musique, n en 1683 mourut 
Paris en 1764. Il est auteur de plusieurs ouvrages sur la musique.

_Ramponneau_ (rue de): Elle doit son nom  un certain Ramponneau,
cabaretier et comdien  la faon de Gautier Garguille, et qui, vers
1760, attirait la foule dans son tablissement par des joyeusets et des
facties.

_Rats_ (rue des): Cette rue fut btie sous la prvt de Hugues Aubriot,
au temps de Charles VI. Guillot nous dit:

    ..... rue d'Aras
    O l'on rencontre maints gros rats.

_Regard_ (rue du): Elle aboutissait, du ct de la rue de Vaugirard,
vis--vis d'un _regard_ de la fontaine aujourd'hui supprime, d'o lui
vint son nom.

_Reuilly_ (rue de): Ce nom est d  un territoire remarquable par son
antiquit o se voyait nagure un ancien palais de nos rois de la
premire race. Ce fut dans ce palais que Dagobert Ier rpudia sa
femme Gomatrude pour pouser Nanthilde.

_Richelieu_ (rue): Dans notre tude sur le clbre cardinal (_France
hroque, III_) se trouve un portrait de Richelieu par Labruyre,
portrait tir des Caractres. Mais il en est un second par le mme et
illustre crivain qui nous a paru curieux  reproduire. Nous laissons
d'ailleurs au moraliste, devenu si ardent pangyriste, la responsabilit
de ses jugements:

Gnie fort suprieur, il a su tout le fond et tout le mystre du
gouvernement; il a connu le beau et le sublime du ministre; il a
respect l'tranger, mnag les couronnes, connu le poids de leur
alliance; il a oppos des allis  des ennemis; il a veill aux intrts
du dehors,  ceux du dedans; il n'a oubli que les siens: une vie
laborieuse et languissante, souvent expose, a t le prix d'une si
haute vertu.

Comparez-vous, si vous l'osez, au grand Richelieu, hommes dvous  la
fortune, qui, par le succs de vos affaires particulires, vous jugez
dignes que l'on vous confie les affaires publiques; qui vous donnez pour
des gnies heureux et de bonnes ttes; qui dites que vous ne savez rien,
que vous n'avez jamais lu, que vous ne lirez point, ou pour marquer
l'inutilit des sciences, ou pour paratre ne devoir rien aux autres,
mais puiser tout de votre fonds.

Il savait quelle est la force et l'utilit de l'loquence, la puissance
de la parole qui aide la raison et la fait valoir, qui insinue aux
hommes la justice et la probit, qui porte dans le coeur du soldat
l'intrpidit et l'audace, qui calme les motions populaires, qui excite
 leurs devoirs les compagnies entires ou la multitude: il n'ignorait
pas quels sont les fruits de l'histoire et de la posie, quelle est la
ncessit de la grammaire, la base et le fondement des autres sciences;
et que, pour conduire ces choses  un degr de perfection qui les rendt
avantageuses  la rpublique, il fallait dresser le plan d'une compagnie
o la vertu seule ft admise, le mrite plac, l'esprit et le savoir
rassembls par des suffrages.

_Richepance_ (rue): Le gnral Richepance, n en 1770, mourut  la
Guadeloupe en 1802.

_Roch_ (glise _Saint_): Construite dans les dpendances et sur
l'emplacement de l'htel Gaillon, cette glise eut pour architecte
Lemercier, architecte du roi Louis XIV qui posa la premire pierre en
1653.

Plusieurs des hommes illustres du XVIIe sicle y furent enterrs:
Pierre Corneille, Le Ntre, Mignard, le duc de Crquy, etc.

_Rivoli_ (rue de): Ainsi nomme en souvenir de la bataille gagne par
les Franais sur les Autrichiens en Italie, le 1er janvier 1797.

_Roch_ (rue de _St_): S'appelait d'abord rue Michaut _Rignaut_, et
Michaud Regnaut en 1521. Elle prit plus tard le nom de rue St-Roch parce
que la principale entre de l'ancienne glise se trouvait dans cette
rue.

Aux nos 10 et 12, dit M. Lazare, tait la communaut de Sainte-Anne.
Nicolas Formont, grand audiencier de France, rsolut de fonder un
tablissement dans lequel on apprendrait aux pauvres filles de la
paroisse Saint-Roch  gagner honorablement leur vie, en multipliant
ainsi en leur faveur les instructions religieuses dans le but de les
prserver des sductions si nombreuses dans les grandes villes. Cette
cration, empreinte d'un si noble et si touchant caractre, date du 4
mai 1683, et les lettres patentes d'autorisation accordes par le roi
sont du mois de mars 1686. Cette oeuvre toute de charit ne devait-elle
pas tre pargne par la Rvolution qui la supprima cependant en 1790;
et la maison de Sainte-Anne fut vendue comme proprit nationale.

_Roi-Dor_ (rue): Fut ainsi appele  cause d'un buste du roi Louis XIII
qui se voyait  l'une des extrmits de la rue.

_Rollin_ (rue): Charles Rollin, n le 30 janvier 1661,  Paris, mourut
dans cette ville le 14 septembre 1741. Fils d'un coutelier, il obtint
une bourse au collge des Dix-huit dont il fut l'un des plus brillants
lves.  peine g de 22 ans, il remplaait Hersan dans la chaire de
seconde, puis dans celle de rhtorique et enfin dans la chaire
d'loquence du Collge royal. Aprs dix annes de professorat, il quitta
l'enseignement pour se livrer tout entier  l'tude. Le succs de son
_Histoire ancienne_, parue, de 1730  1738, dpassa de beaucoup les
esprances ou les prvisions de l'auteur. Cet ouvrage avait t prcd
par le _Trait des tudes_, publi en 1736, et dont un critique minent,
M. Villemain, n'hsitait pas  dire: Monument de raison et de got,
livre l'un des mieux crits dans notre langue aprs les livres de
gnie.

L'_Histoire Romaine_ de Rollin, reste inacheve, fut termine par
Crevier.

_Roquette_ (rue de la): La Roquette est une plante crucifre  fleurs
jaunes qui crot abondamment dans les lieux incultes.

La prison de la Roquette, o furent enferms les otages de la Commune,
reste  jamais clbre par le martyre de six des plus illustres ou des
plus vnrables d'entre eux, Monseigneur Darboy, archevque de Paris, le
prsident Bonjean, l'abb Deguerry, cur de la Madeleine, les pres
Clerc et Ducoudray, jsuites, l'abb Allard, missionnaire.

Nous connaissons par divers rcits, comme par le procs des assassins,
les dtails de cette horrible tragdie, et l'on ne sait ce qu'il faut
admirer le plus, ou la magnanime attitude des victimes ou la froide et
imbcile frocit des bourreaux. Les Iroquois et les Hurons n'auraient
rien appris aux Peaux-Rouges de la Commune.

_Rossini_ (rue): De cet illustre mastro dont la mort rcente a caus
tant de regrets, Scudo, critique si comptent mais svre parfois pour
les contemporains, disait, il y a quelques vingt ans: C'est au milieu
de ces ides et de ces formes musicales sonores, tendues et un peu
creuses, qui ne sont pas sans analogie avec ce que nous appelons en
France la littrature de l'Empire, que s'leva Rossini, plein de
jeunesse et d'audace, prenant son bien partout o il le trouvait parce
qu'il savait s'approprier tout ce qu'il drobait. Son oeuvre, aussi
considrable que vari, se fait remarquer par l'clat de l'imagination,
par l'abondance et la fracheur des motifs, par la puissance des
accompagnements et la nouveaut des harmonies, par la vhmence, la
splendeur et la limpidit qu'il donne au langage de la passion. Gnie
minemment italien, tout empreint de l'esprit bruyant et sensuel de son
poque, Rossini rompt violemment avec les matres qui l'ont prcd. Il
dbouche du huitime sicle comme d'une valle ombreuse et paisible, et
s'avance vers l'avenir en dominateur.

Ailleurs le critique dit encore, comparant l'auteur de _Guillaume Tell_
avec Mozart: Homme de son temps et de son pays, press de vivre et de
jouir des progrs accomplis, Rossini flatte la foule, il marie
l'instrumentation allemande  la mlodie italienne dont il dveloppe les
proportions et retrempe la vigueur. Il excelle  peindre le choc des
passions, l'irradiation de la gat et de la jeunesse, les agitations
infinies de la vie, mais _d'une vie qui ne doit pas avoir de lendemain_.
Jamais le rayon de l'invisible ne descend sur cette musique pleine de
sang et de lumire qui respire la volupt. Le rgne de Rossini est de ce
monde, tandis que Mozart chante l'amour qui, faute de la terre, aura le
ciel pour rcompense[62].

_Roule_ (faubourg du): A pris son nom de l'ancien village de _Roule_ que
Paris, en s'tendant, a compltement absorb. Ce village, d'aprs
l'opinion de plusieurs savants, aurait t le _Criolum_ dont il est
parl dans la vie de St-loi. Des actes du XIIIe sicle nomment ce
hameau _Rolus_, _Rotulus_, dont on fit Rolle et enfin _Roule_.

_Roule_ (rue du): Ce nom lui vient de l'ancien fief du _Roule_ dont le
chef-lieu tait situ  l'angle des rues du Roule et des Fosss
Saint-Germain l'Auxerrois.

_Rousseau_, (rue J. Jacques): Elle s'appelait d'abord rue _Pltrire_,
 cause d'une fabrique de pltre qu'on y voyait au XIIIe sicle.  une
certaine poque de sa vie, l'auteur de la _Nouvelle Hlose_, de
l'_mile_, et autres livres fort gots du XVIIIe sicle, habita un
petit appartement au 4e tage de la maison n 2. La municipalit, de
Paris, en souvenir de cette circonstance, sur la motion d'un de ses
membres plus ou moins lettr, vota d'enthousiasme le changement de nom,
et la rue _Pltrire_ s'appela rue _J. Jacques Rousseau_ au lendemain de
cette glorieuse sance. (4 mai 1791).

Rien n'est nouveau sous le soleil. Au n 20 de cette mme rue, tait
tablie la communaut de _Ste-Agns_, fonde, en 1681, par Lonard de
Lamet, cur de Saint-Eustache, et qui avait pour but de procurer aux
jeunes filles pauvres du quartier des moyens d'existence en leur
apprenant un tat, couture, broderie, tapisserie, etc. C'tait,  bien
dire, ce qu'on appelle aujourd'hui une _cole professionnelle_, pour
laquelle les dames de la paroisse vinrent  l'envi en aide au bon cur.
Aussi moins de quatre annes aprs, la maison qui, au dbut, se
composait de trois soeurs seulement, comptait quinze sous-matresses et
plus de deux cents lves ou apprenties. Confirm et consolid par des
lettres patentes du roi Louis XIV et dot par Colbert, sur sa fortune
particulire, d'une rente de 500 livres, cet tablissement, de plus en
plus prospre, rendit d'immenses services  la classe indigente. Il n'en
fut pas moins supprim en 1790, par de prtendus amis du peuple, et tous
les btiments se trouvrent confisqus.

Pour en revenir  Rousseau, voici le jugement port sur lui par Joubert:
Une pit irreligieuse, une svrit corruptrice, un dogmatisme qui
dtruit toute autorit; voil le caractre de la philosophie de
Rousseau. Donner de l'importance, du srieux, de la hauteur et de la
dignit aux passions, voil ce que J. J. Rousseau a tent. Lisez ses
livres: la basse envie y parle avec orgueil; l'orgueil s'y donne
hardiment pour une vertu; la paresse y prend l'attitude d'une occupation
philosophique et la grossire gourmandise y est fire de ses apptits.
Il n'y a point d'crivain plus propre  rendre le pauvre superbe. On
apprend avec lui  tre mcontent de tout, hors de soi-mme. Il tait
son Pygmalion.

_Rousselet_ (rue): S'appelait au XVIe sicle _chemin des Vaches_, nom
qui fut chang, vers 1721, en celui de Rousselet, l'un des propritaires
riverains.

_Royer-Collard_ (rue): Pierre-Paul Royer-Collard, homme d'tat clbre
sous la restauration, membre de l'Acadmie Franaise, tait n en 1773,
 Sompuis, prs Vitry-le-Franais: il mourut  Paris le 2 septembre
1845.

_Rubens_ (rue): Pierre-Paul Rubens, n en 1577, est mort en 1640. Un
matre et un grand matre que ce Flamand, pour les jeunes gens plus 
admirer qu' imiter et dont il faut un peu se dfier, mais pas au point
que voulait feu Ingres qui rondement l'excomunie en le dclarant
hrtique. D'ailleurs quelle palette plus riche pour l'clat et la
fracheur des tons, encore que la couleur de Pierre Paul n'ait pas la
solidit de celle du Titien! On peut regretter sans doute, dans ces
pages tonnantes par l'ampleur de la composition et la vigoureuse
excution, l'abus de certaines formes qui pchent, mme et surtout chez
les femmes, au point de vue de l'lgance. Mais pourtant les ttes de
ces corpulentes viragos sont rarement vulgaires; on dirait autant de
reines. Puis quelle vie dans ces personnages! Comme tout chez eux semble
d'accord, l'expression ainsi que le geste encore que l'un et l'autre se
sentent de l'art dcoratif! Il faut l'avouer, malgr notre admiration
pour ce matre, Rubens est le peintre des corps bien plus que des mes,
et si la lumire ruisselle  flots sur ses toiles tincelantes et met
admirablement en relief les personnages, rarement elle les transfigure
en faisant rayonner l'me  travers la splendide enveloppe.

[62] _Critique et littrature musicales_, par Scudo.


S

_La Sablire_ (rue de la): Madame de La Sablire fut la gnreuse
protectrice de La Fontaine (1636-1693) qui l'immortalisa dans ses vers
dont nous citerons quelques-uns seulement:

    Iris, je vous louerais; il n'est que trop ais:
    Mais vous avez cent fois notre encens refus
    En cela peu semblable au reste des mortelles
    Qui veulent tous les jours des louanges nouvelles.
    ...............
    Ce breuvage vant par le peuple rimeur,
    Le nectar, que l'on sert au matre du tonnerre,
    Et dont nous enivrons tous les dieux de la terre,
    C'est la louange, Iris, vous ne la gotez point;
    D'autres propos chez vous rcompensent ce point:
        Propos, agrables commerces.
    O le hasard fournit cent matires diverses;
        Jusque l qu'en votre entretien
    La bagatelle  part: le monde n'en croit rien (etc.)[63].

_Sabot_, (rue du): Ce nom vient d'une enseigne. Dans le terrier de
l'abbaye de Saint-Germain des Prs, de 1523, on lit: Maison rue du
Four, faisant le coin de la rue _Copieuse_ o pend le Sabot. Le mot
_Sabot_ remplaa celui de _Copieuse_ qui sait par quel caprice
populaire?

_Sablon_ (rue du): Au temps de Sauval servait d'got: Elle est toute
puante des immondices qu'on y jette de la salle de l'Htel-Dieu et des
maisons de la rue Neuve-Notre-Dame. Deux portes de bois treillisses et
armes de fichons de fer la ferment par les deux bouts. On les fit, en
1511, pour empcher que la rue du _Sablon_ ne servt de retraite aux
vagabonds et aux voleurs.

 la bonne heure! mais par l'entassement des immondices qui y
sjournaient indfiniment, l'impasse devenait un foyer permanent
d'infection, ce qui ne valait certes pas mieux.

_Sandri_ (passage): Ce nom lui vient d'un certain Franois-Jrme
Sandri,  qui le terrain sur lequel fut ouvert plus tard le passage,
avait t lou  bail emphytotique par les religieux Mathurins. La
Rvolution cassa le bail en dpossdant les propritaires.

_Sant_ (rue et boulevard de la): Cette rue s'appelait primitivement
chemin de _Chantilly_. Ce nom fut chang en celui de la _Sant_ parce
que la voie conduisait  la maison de Sant ou hpital fond par la
reine Anne d'Autriche.

_Sartine_ (rue): Antoine-Raymond-Jean-Guilbert-Gabriel de Sartine fut
lieutenant-criminel de police  Paris en 1774, puis ministre. Forc au
moment de la Rvolution de quitter la France, il mourut dans l'exil 
Tarragone (7 septembre 1801).

_Saussaies_ (rue des): S'appelait d'abord des _Carriers_, puis de la
_Couldraie des Saussaies_, en raison des Coudriers, des saules qu'on
voyait en grand nombre prs de cet emplacement.

_Sauval_ (rue): Sauval (Henri), reu avocat au parlement de Paris,
abandonna l'exercice de sa profession pour se consacrer aux tudes
historiques. Quoiqu'il et employ plus de vingt annes  ses recherches
comme  la rdaction de son grand ouvrage: _Histoire et Recherches des
Antiquits de Paris_, 3 vol. in-f, ce livre,  sa mort, n'tait pas
entirement termin. Il ne put tre publi qu'en 1724, par l'ami de
Sauval, le conseiller Rousseau qui avait pris soin de combler les
lacunes. On regrette  et l quelques dtails de moeurs sur lesquels
mieux et valu glisser, parfois aussi de la prolixit et des
rptitions; l'auteur d'ailleurs fait preuve d'rudition et de sens
critique; assez souvent mme il se montre crivain.

_Scipion_ (rue): Ce nom lui fut donn, non pas, comme on pourrait le
croire, en l'honneur de l'illustre Romain, vainqueur d'Annibal, mais 
cause d'un certain Scipion Saldini, gentilhomme italien, qui y fit
construire un htel, sous le rgne de Henri III.

_Scribe_ (rue): Eugne Scribe (1791-1861), auteur dramatique
contemporain des plus fconds, mais d'ailleurs aid par de nombreux
collaborateurs. Il dut  des mrites rels quoique d'un ordre infrieur,
une vogue prodigieuse; aujourd'hui son nom a presque disparu des
affiches. On peut critiquer dans son oeuvre souvent le manque de style,
le terre  terre des ides et la sentimentalit bourgeoise qui n'a pas
peu contribu, ce semble,  l'nervement des caractres.

_Saint-Sverin_, glise fort ancienne dans la rue de ce nom. Quant 
Saint-Sverin dont saint Cloud fut le disciple, comme on n'a aucune
histoire de ce saint, tout ce qu'on sait, c'est qu'il s'enferma dans une
cellule ou monastre dans les faubourgs de Paris; qu'il y vcut reclus
pendant plusieurs annes, tout occup des exercices de la contemplation
et que sa haute pit, qui porta saint Cloud  se ranger sous sa
discipline, lui mrita aussi la vnration des peuples pendant sa vie et
aprs sa mort[64].

Le patron de l'glise cependant ne parat point avoir t le saint
solitaire, mais un autre Sverin qui fut abb d'Ayanne et dont la fte
se clbre le 24 novembre, jour de sa mort.

C'est dans le cimetire de cette glise qu'eut lieu la premire
opration de la pierre. Au mois de janvier, dit Sainte-Foix, les
mdecins et chirurgiens de Paris reprsentrent  Louis XI que
plusieurs personnes de considration taient travailles de la pierre,
colique, passion et mal de ct; qu'il serait trs-utile d'examiner
l'endroit o s'engendraient ces maladies; qu'on ne pouvait mieux
s'clairer qu'en oprant sur un homme vivant et qu'ainsi ils demandaient
qu'on leur dlivrt un _Franc-Archer_ qui venait d'tre condamn  tre
pendu pour vol et qui avait t souvent fort molest des dits maux.

On leur accorda leur demande et cette opration qui est, je crois, la
premire qu'on ait faite pour la pierre, eut lieu publiquement dans le
cimetire de l'glise Saint-Sverin. Aprs qu'on eut examin et
travaill, ajoute la Chronique, on remit les entrailles dans le corps du
dit _Franc-Archer_ qui fut recousu et par l'ordonnance du roi trs-bien
pans; et tellement qu'en quinze jours il fut guri et eut rmission de
ses crimes sans dpens et il lui fut mme donn de l'argent.

_Svign_ (rue): C'est  madame de Svign que La Bruyre, quoiqu'il ne
la nomme pas, pensait sans doute lorsqu'il crivait dans son chapitre
des _Ouvrages de l'Esprit_: Je ne sais si l'on pourra jamais mettre
dans des lettres plus d'esprit, plus de tour, plus d'agrment, et plus
de style que l'on en voit dans celles de Balzac et Voiture. Elles sont
vides de sentiments, qui n'ont rgn que depuis leur temps, et qui
doivent aux femmes leur naissance. Ce sexe va plus loin que le ntre
dans ce genre d'crire. Elles trouvent sous leur plume des tours et des
expressions qui souvent en nous ne sont que l'effet d'un long travail et
d'une pnible recherche: elles sont heureuses dans le choix des termes
qu'elles placent si juste, que, tout connus qu'ils sont, ils ont le
charme de la nouveaut, et semblent tre faits pour l'usage o elles les
mettent. Il n'appartient qu' elles de faire lire dans un seul mot tout
un sentiment, et de rendre dlicatement une pense qui est dlicate.
Elles ont un enchanement de discours inimitable, qui se suit
naturellement et qui n'est li que par le sens. Si les femmes taient
toujours correctes, j'oserais dire que les lettres de quelques-unes
d'entre elles seraient peut-tre ce que nous avons dans notre langue de
mieux crit.

_Sainte-Avoie_ (rue): Reut son nom d'un couvent de religieuses fond,
sous ce titre, par saint Louis pour les femmes infirmes. On nommait
auparavant ces religieuses _Bguines_ dit G. Brice parce qu'elles
suivaient quelques constitutions donnes par sainte Bgue dont la rgle
est fort connue dans les Pays-Bas.

_Svres_ (rue de): Ce nom vient du village auquel la rue conduit.

_Sorbonne_ (rue de la): Elle doit son nom  Robert dit de Sorbon, d'un
village prs de Rhtel qui fut le lieu de sa naissance. Robert fut le
fondateur du collge si clbre depuis: Le benot Roi, dit le
confesseur de la Reine Marguerite, fit acheter maisons qui sont en deux
rues assises  Paris, devant le palais des Thermes, squelles il fit
faire maisons bonnes et grandes pour ce que les coliers, tudiant 
Paris, demeurassent l toujours.

Richelieu fit rebtir le collge et l'on voit son tombeau dans l'glise.

_Suger_ (rue): Cette rue existait ds la seconde moiti du XIIe sicle
(1179) et s'appelait alors rue aux Sachettes, parce qu'il s'y trouvait
une maison des dites soeurs, ainsi nommes  cause de leur costume
compos d'une robe en forme de sac. Ces religieuses vivaient d'aumnes
et tous les matins elles se rpandaient  cet effet dans les rues de
Paris:

    a du pain por Dieu aux _Sachesses_!
    Par ces rues sont granz les presses,

lit-on dans les _Crieries de Paris_. Cette congrgation supprime vers
1350, la rue s'appela des _Deux Portes_, puis du _Cimetire St-Andr des
Arts_. Ce n'est que rcemment, par une ordonnance du 5 aot 1844,
qu'elle a pris le nom de Suger, le sage ministre de Louis VI et Louis
VII.

_Sully_ (rue): Maximien de Bthune, duc de Sully, le fidle ministre et
ami de Henri IV, naquit  Rosny en 1560, et mourut  Villebon en 1641.
(Voir _la France hroque_.)

_Sulpice_ (glise _Saint_): Elle existait comme paroisse ds le
commencement du XIIIe sicle. L'glise actuelle ne date que du XVIIe
sicle. Anne d'Autriche en posa la premire pierre en 1646, mais les
circonstances contraires firent plus d'une fois interrompre les travaux,
et plusieurs architectes, Christophe Gamard, Louis le Veau, Daniel
Gittard et Gille-Marie Oppenord concoururent  sa construction. Le
portail tout entier est de Servandoni, qui l'avait presque termin en
1745, lors de la conscration solennelle de l'glise.

En 1793, l'glise St-Sulpice devenait le _Temple de la Victoire_; et,
sous le Directoire, elle se vit profane par les parades des
Thophilanthropes dont la Reveillre-Lpaux s'tait constitu le grand
pontife. Le ridicule suffit d'ailleurs pour faire justice de ces
sottises.

Devant l'glise se trouve la place St-Sulpice, orne d'une fontaine
monumentale d'un bel effet.  gauche s'lve le sminaire de
St-Sulpice[65], qui a donn et donne encore  l'glise de France tant de
prtres instruits, zls, vertueux et saints. Des noms par centaines se
pressent sous ma plume, je n'en citerai qu'un seul rest entre tous
populaire, celui du prtre intrpide qui, prisonnier lui-mme, fut en
quelque sorte l'aumnier des prisons pendant la Terreur, l'abb mery
dont Feller nous fait ce portrait admirable autant que fidle:

Il savait combiner l'attachement aux rgles avec les tempraments que
ncessitaient les circonstances. Il n'tait point ami des mesures
extrmes, et se dfiait de l'exagration en toutes choses; quelques-uns
lui ont mme reproch d'avoir pouss trop loin la condescendance et la
modration; mais dans tout le cours de la Rvolution, il marcha
constamment sur la mme ligne. Il ne fut point ardent dans un temps, et
modr dans un autre; il n'allait pas chercher l'orage, il l'attendait
sans crainte; il ne bravait pas l'injustice des hommes, mais il ne s'en
laissait pas intimider; l'intrt de la religion le guidait toujours.
Ceux qui ne jugent que d'aprs l'impulsion du moment lui trouvrent trop
de fermet, quand ils en manquaient eux-mmes, ou trop de mollesse quand
ils taient exalts; mais c'taient eux qui changeaient. Pour lui, il
fut toujours le mme, sage, gal, mesur; sachant cder lorsqu'il le
croyait utile: sachant aussi rsister quand il le jugeait
ncessaire[66].

[63] _Fables_, livre Xe: _Discours  Madame de la Sablire_.

[64] Flibien et Lobineau.

[65] Il eut pour fondateur le vnrable M. Olier, cur de St-Sulpice,
dont il est parl plus haut.

[66] Feller.--_Dictionnaire historique._


T

_Tombe-Isoire ou Isouard_ (rue de la): Ce nom vient d'une maison ainsi
appele et situe prs de l'ancienne barrire St-Jacques, au-dessus des
carrires Montrouge.

Un puits fut creus dans le petit enclos attenant  cette maison, et
les ossements, enlevs des charniers des Halles, y furent descendus et
dposs sur deux lignes parallles et  six pieds de hauteur. Des
prtres en surplis et chantant l'office des morts suivaient les
chariots. Lorsque le transport fut entirement achev, on leva un mur
en maonnerie qui spara ces nouvelles catacombes des autres parties des
carrires, et l'archevque lui-mme y descendit pour les bnir.
(St-Victor).

_Turgot_ (rue): Turgot, conomiste distingu et ministre du roi Louis
XVI, n en 1727, mourut en 1781. Il n'y a que vous et moi qui aimions
le peuple crivait Louis XVI  son ministre. Cependant, peu longtemps
aprs, cdant  de fatales influences, il remplaait Turgot par le
gnevois Necker dont la fausse popularit lui faisait illusion.

_Taitbout_ (rue): M. Taitbout, tait greffier de la ville  l'poque o
la rue fut ouverte (1775).

_Talma_ (rue): Talma, le dernier grand tragdien et qui n'a point t
remplac (1766-1826).

_Taranne_ (rue): Appele indiffremment au XIVe sicle rue aux
_Vaches_, rue de la _Courtille_, rue _Forestier_, elle prit en 1418 le
nom de rue Tarrennes en l'honneur de Simon de Tarrennes, chevin en
1417. _Taranne_ n'est qu'une altration.

_Temple_ (rue du): Elle doit son nom au manoir des Templiers qui dj
s'y voyait  la fin du XIIe sicle. Dans ses vastes dpendances, le
manoir enfermait tout l'espace compris entre le faubourg du Temple et la
rue de la Verrerie, en englobant partie du marais qu'on appelait la
_Culture du Temple_. Entour de hautes et solides murailles et de
fosss profonds, le Temple tait une vritable forteresse o l'Ordre
renfermait ses trsors et qu'une milice nombreuse et aguerrie semblait
pouvoir dfendre avec succs mme contre l'autorit royale. De l sans
doute, la cupidit aidant, les ombrages de Philippe le Bel.

Maintenant quelques mots sur l'ordre des Templiers. Guigues ou Hugues
des Paens, Geoffroi de St-Omer et sept autres chevaliers franais le
fondrent, en 1118, dans le but de secourir, de soigner et de protger
les plerins sur les routes de la Palestine, devoir auquel s'ajouta plus
tard celui de dfendre la religion chrtienne et le saint Spulcre
contre les Sarrazins. Baudouin II, roi de Jrusalem, donna aux
chevaliers, pour leur servir d'habitation, un palais attenant 
l'emplacement de l'ancien Temple, et c'est de l que vint leur nom.
Forcs, en 1291, d'abandonner la Terre-Sainte avec ses derniers
dfenseurs, ils revinrent en Europe et tablirent dans l'le de Chypre
le sige de l'Ordre plac jusqu'alors  Jrusalem. La mme anne, 1291,
fut lu le dernier grand matre Jacques-Bernard de Molai, qui, avec Guy,
grand prieur de Normandie, g de plus de 80 ans, fut brl vif (18 mars
1314) par l'ordre de Philippe le Bel qu'on ne saurait gure, dans toute
cette grave affaire du procs des Templiers, excuser de passion et de
cruaut. D'ailleurs, ces moines taient-ils innocents ou coupables?
Cette question, sur laquelle aucun historien raisonnable n'a jamais os
rien affirmer, est sans contredit la plus difficile, la plus obscure de
toute l'histoire moderne, et les tnbres qui la couvrent ne seront
probablement jamais claircies. Cependant Sainte-Foix, avec son audace
et sa lgret ordinaires, ne manque point,  l'occasion du supplice de
ces deux personnages, de renouveler en leur faveur ces dclamations si
multiplies dans le sicle dernier; dclamations dont le but tait moins
de prouver l'innocence des Templiers que d'insulter, avec quelque
apparence de raison, l'autorit politique et religieuse.

.... Ceux qui dfendent les Templiers ont souvent allgu en leur faveur
l'invraisemblance des crimes qu'on leur reproche: Est-il probable,
s'crient-ils, que tant d'illustres guerriers, tant d'hommes d'une si
haute qualit fussent coupables de crimes aussi atroces, d'aussi
honteuses turpitudes? Est-il vraisemblable, pourrait-on leur rpondre
avec un auteur contemporain (Baluze), que ces personnages si nobles
eussent jamais avou de telles infamies si l'accusation n'et t
vraie?

Si les apologistes rpliquaient que la torture leur arracha beaucoup
d'aveux, il serait facile de donner la preuve que la plupart d'entre eux
firent des aveux sans qu'on les et torturs, de manire que les deux
opinions, offrant un gal degr de vraisemblance, la question n'en
deviendrait que plus embrouille et plus indcise pour les esprits sages
et non prvenus. (_St-Victor._)

L'ancien couvent du Temple servit, comme on sait, de prison au roi Louis
XVI et  sa famille. C'est de l que l'infortun monarque partit pour se
rendre  la place de la Rvolution. Nous avons racont ailleurs (_France
hroque_) la mort admirable du Roi-martyr.

_Thtre_ (rue du):  Grenelle, Montmartre, etc. Quelques mots  ce
sujet sur les origines de thtre en France ou mieux  Paris. Par
lettres patentes du 4 dcembre 1402, Charles VI autorisa _les Confrres
de la Passion_  ouvrir, dans l'hpital de la Trinit, un thtre o
l'on jouait des mystres et des farces appeles _sotties_. De ce mlange
du sacr et du profane rsultrent des abus qui firent fermer le
thtre. Mais les confrres obtinrent, en 1548, de le rouvrir et
s'installrent, rue _Franoise_, dans l'htel dit de Bourgogne, parce
qu'il avait appartenu  Jean-sans-Peur. Plus tard, ils cdrent leur
privilge  une troupe nomme des _Enfants sans souci_ qui devinrent les
comdiens de l'htel de Bourgogne.

En 1659, deux nouvelles troupes leur firent concurrence, celle de
Molire qui tait venue se fixer  Paris, et celle du Marais, installe
rue de la Poterie,  l'htel d'Argent. Mais par l'ordre de Louis XIV,
quelques annes aprs, les trois troupes durent se runir et ne
formrent qu'une socit qui devint le Thtre Franais. L'Opra, lui,
fut constitu en 1672, par lettres patentes accordes au musicien Lully.
On connat les vers de Boileau, un peu svres peut-tre,  l'adresse du
musicien:

    Et tous ces lieux communs de morale lubrique
    Que Lully rchauffa des sons de sa musique.

La Bruyre dit de son ct,  propos de ce genre de spectacle alors tout
nouveau: L'on voit bien que l'Opra est l'bauche d'un grand spectacle,
il en donne l'ide.

Je ne sais pas comment l'opra, avec une musique si parfaite, et une
dpense toute royale, a pu russir  m'ennuyer.

    Cet homme assurment n'aime pas la musique,

aurait dit Sosie.

Pour la premire fois cette anne (1870), on a vu tous les thtres
ferms  cause du sige et la plupart mme se sont convertis en
ambulances. Puissent-ils avoir ainsi rachet au moins en partie les
scandales donns par certains d'entre eux depuis quelques annes
surtout!

On a remarqu que, pendant la Terreur mme et sous la premire invasion,
les thtres taient rests ouverts. Grce  Dieu, cette fois, Paris en
face du danger, s'est montr digne et srieux, en se prparant  devenir
hroque.

_Thomas d'Aquin_ (glise _St_): Elle fut construite par les religieux de
l'ordre des Jacobins (Dominicains), tablis  Paris vers 1632. Les
travaux, dirigs par l'architecte Pierre Bullet, commencrent ds
l'anne 1682, mais, par le manque d'argent, le monument ne put tre
termin qu'en 1740.

Le Muse et le Comit d'Artillerie occupent aujourd'hui les btiments de
l'ancien couvent.

_Tiquetonne_ (rue): Ce nom vient par altration de Roger de Quiquetonne,
un riche boulanger qui demeurait dans cette rue vers 1339.

_Tirechape_ (rue): tait tout entire btie ds le commencement du
XIIIe sicle. Des fripiers surtout, juifs pour la plupart, occupaient
les petites boutiques du rez-de-chausse et y exeraient leur industrie.
Ils ne se contentaient pas d'inviter les passants  entrer chez eux,
mais, joignant le geste  la parole, ils les tiraient par leurs chapes,
espces de robes, pour les dcider. De l le nom de rue _Tirechape_
donn  la rue par nos anctres si prompts  saisir le ct pittoresque
des choses.

_Croix du Tiroir_ (rue de la): Elle n'existe plus, grce  l'infatigable
marteau des dmolisseurs; il nous semble utile nanmoins, tant de gens
ayant connu cette rue dont le nom parat trange, de lui consacrer
quelques lignes. Au milieu de la rue de l'_Arbre-Sec_ et prs de la
fontaine construite par l'ordre de Franois Ier, on voyait
anciennement une croix appele du Tiroir, _Trailhouer_, _Traihoir_,
_Tirauer_, _Tyrouer_, _Tiroi_, car l'orthographe a constamment vari. On
comprend ainsi l'incertitude relative  l'origine de cette dnomination
sur laquelle les historiens ont des opinions diffrentes et assez
vagues.

Ce qui parat certain, c'est que, dans l'anne 1636, la Croix, qui
gnait la circulation, fut place  l'angle du rservoir des eaux
d'Arcueil, que le prvt des marchands avait fait construire 
l'extrmit de la rue de l'_Arbre-Sec_, du ct de la rue _St-Honor_.
Cette place tait un lieu patibulaire ou place d'excution et Sauval,
dit St-Victor, en a tir cette conjecture fort raisonnable que la croix
y avait t place pour offrir une dernire consolation et montrer dans
ces tristes moments le signe du salut aux malheureux qu'on y faisait
mourir.

_Tixeranderie_ (rue de la): Ce nom lui vient d'une grande maison qui s'y
trouvait et des nombreux tisserands qui autrefois l'habitaient.

_Tournelles_ (rue des): Elle fut ainsi appele de l'htel de ce nom
qu'avait fait btir, sous le rgne de Jean II dit le Bon, Pierre
d'Orgemont, chancelier de France et de Dauphin. Il appartint, aprs sa
mort,  son fils qui le vendit au duc de Berry, lequel le cda au duc
d'Orlans. Henri II y tant mort, par l'accident que l'on sait, Charles
IX,  l'instigation de sa mre Catherine, en ordonna la dmolition et
sur le terrain dblay s'ouvrit la _Place-Royale_, aujourd'hui _Place
des Vosges_.

_Tournon_ (rue de): Franois de Tournon, archevque et cardinal, fut
l'un des principaux conseillers de Franois Ier. Tour  tour
ambassadeur en Italie, en Espagne, en Angleterre, il mourut  Paris en
1562.

_Tronchet_ (rue): Franois-Denis Tronchet (1726-1806), avocat au
parlement, s'honora comme l'un des dfenseurs de Louis XVI. Aprs le 18
brumaire, cet minent jurisconsulte prit une part active  la rdaction
du _Code Civil_.

_Trne_ (place du): Doit son nom  un trne lev aux frais de la ville
de Paris et sur lequel Louis XIV et Marie-Thrse d'Autriche se
placrent, le 26 aot 1660, pour recevoir le serment de fidlit de
leurs sujets.

_Les Tuileries._ Vers le milieu du XIVe sicle, sur le terrain dit de
la _Sablonnire_, s'levaient trois grandes maisons o se fabriquait la
tuile. Pendant le XVe et le XVIe sicle, ces btiments furent
remplacs par deux htels, appels tous deux _htels des Tuileries_. Ce
fut aussi le nom que Catherine de Mdicis donna au palais qu'elle fit
construire sur ce mme terrain achet par elle. Les architectes
Philibert Delorme et Jean Brillant dirigeaient les travaux interrompus
par un caprice de Catherine et repris plus tard par l'ordre de Henri
IV, mais sans doute avec lenteur; car le monument ne s'acheva que sous
Louis XIV, d'aprs les dessins de Ducerceau qui modifia pour une bonne
partie les plans de ses prdcesseurs. On s'explique ainsi la diversit
d'ornements et d'ordonnances dont se trouve compose, tant sur la faade
du jardin que sur celle du Carrousel, la masse totale de l'difice. De
nouveaux travaux, ayant pour but d'attnuer les disparates qui
choquaient dans les constructions et de mettre plus d'ensemble dans les
parties, s'excutrent par l'ordre de Louis XIV, sous la direction des
architectes Lerau et d'Orsay. Le palais fut ds lors,  quelques
changements prs, ce que nous le voyons aujourd'hui. Le pavillon et la
galerie, du ct de la rivire, viennent, comme on sait, d'tre
reconstruits.

Le jardin, cr par un nomm Renard, en 1630, sur un terrain dfrich
exprs, fut agrandi considrablement plus tard et plant tout de nouveau
d'aprs les dessins du clbre Le Ntre.

Pas n'est besoin de dire que le jardin anglais, trac devant le chteau,
n'est pas de celui-ci; car il y a peu d'annes, il n'existait pas non
plus que les fosss profonds qui lui servent de clture.

Qui nous et dit, quand nous crivions ces lignes, que ce glorieux
monument, bientt ne serait plus qu'une lamentable ruine, aprs tre
devenu la proie des flammes allumes par des misrables qui n'avaient
assurment de Franais que le nom!

Comme les Tuileries n'ont-ils pas incendi le palais du quai d'Orsay, la
Lgion-d'Honneur, l'Htel-de-Ville, le Ministre des Finances, le Palais
de Justice, le Grenier d'Abondance, et combien d'autres difices,
l'orgueil de Paris comme de la France? Et assurment, si le temps ne
leur et manqu  ces infmes, et que leur plan dans son ensemble et
russi, ils auraient pareillement brl la Sainte-Chapelle, Notre-Dame,
le Louvre, toutes nos glises, tous nos monuments, aussi bien les
maisons et habitations du pauvre que celles du riche. Ce Paris en un
mot, dont ils avaient fait leur conqute, on sait comment, plutt que de
le rendre, dans leur furieux dsespoir de se voir arracher ce magnifique
butin, ils voulaient tout entier le dtruire!...

Paris  cette heure, sans l'hrosme et l'indomptable lan de l'arme,
ne serait plus qu'un immense monceau de cendres, une vaste ncropole
avec des milliers et des milliers de cadavres enfouis sous les
dcombres.

_Turenne_ (rue): Quel plus bel loge et plus complet que celui qui est
contenu dans cette courte page de Madame de Svign crite  propos de
la mort du grand homme:

Ne croyez point, ma fille, que son souvenir soit dj fini dans ce
pays-ci; ce fleuve qui entrane tout n'entrane pas sitt une telle
mmoire, elle est consacre  l'immortalit.

.... Vous ne sauriez croire comme la douleur de sa perte est
profondment grave dans les coeurs: vous n'avez rien par dessus nous
que le soulagement de soupirer tout haut et d'crire son pangyrique.
Nous remarquions une chose, c'est que ce n'est pas depuis sa mort que
l'on admire la grandeur de son coeur, l'tendue de ses lumires et
l'lvation de son me; tout le monde en tait plein pendant sa vie, et
vous pouvez penser ce que fait sa perte par dessus ce qu'on tait dj;
enfin, ne croyez point que cette mort soit ici comme celle des autres.
Vous pouvez en parler tant qu'il vous plaira sans croire que la dose de
votre douleur l'emporte sur la ntre. Pour son me, c'est encore un
miracle qui vient de l'estime parfaite qu'on avait pour lui; il n'eut
tomb dans la tte d'aucun dvot qu'elle ne ft pas en bon tat: on ne
saurait comprendre que le mal et le pch pussent tre dans son coeur;
sa conversion si sincre nous a paru comme un baptme; chacun conte
l'innocence de ses moeurs, la puret de ses intentions, son humilit
loigne de toute sorte d'affectation, la solide gloire dont il tait
plein, sans faste et sans ostentation, aimant la vertu pour elle-mme,
sans se soucier de l'approbation des hommes, sa charit gnreuse et
chrtienne. Vous ai-je dit comme il rhabilla ce rgiment anglais? il lui
en cota quatorze mille francs et il resta sans argent. Les Anglais ont
dit  M. de Lorges qu'ils achveraient de servir cette campagne pour
venger la mort de M. de Turenne; mais qu'aprs cela ils se retireraient,
ne pouvant obir  d'autres qu' lui. Il y avait de jeunes soldats qui
s'impatientaient un peu dans les marais, o ils taient dans l'eau
jusqu'aux genoux; et les vieux soldats leur disaient:

Quoi! vous vous plaignez? on voit bien que vous ne connaissez pas M. de
Turenne; il est plus fch que nous quand nous sommes mal; il ne songe,
 l'heure qu'il est, qu' nous tirer d'ici; il veille quand nous
dormons; c'est notre pre: on voit bien que vous tes jeunes et ils les
rassuraient ainsi.

Tout ce que je vous mande est vrai; je ne me charge point des fadaises
dont on croit faire plaisir aux gens loigns; c'est abuser d'eux, et
je choisis bien plus ce que je vous cris, que ce que je vous dirais si
vous tiez ici. Je reviens  son me; c'est donc une chose  remarquer
que nul dvot ne s'est avis de douter que Dieu ne l'et reue  bras
ouverts, comme une des plus belles et des meilleures qui soient jamais
sorties de ses mains; mditez sur cette confiance gnrale de son salut,
et vous trouverez que c'est une espce de miracle qui n'est que pour
lui. Vous verrez dans les nouvelles les effets de cette grande perte.
(Svign).

La vie de Turenne, a dit quelque part Montesquieu, est un hymne  la
louange de l'humanit. (Voir pour les dtails la (_France hroque_)).


U

_Ulrich_: Avenue, ci-devant, de l'_Impratrice_. Le nom du gnral
Ulrich sera dsormais lgendaire. Il mrite d'tre inscrit en lettres
d'or dans nos annales le nom du vaillant soldat qui commandait  cette
population hroque, ne se rsignant qu' regret, et faute de munitions
et de vivres,  capituler, alors qu'elle eut prfr s'ensevelir sous
les ruines de la cit glorieuse et si opinitrement dfendue. Le sige
de Strasbourg est  jamais mmorable, et qui n'eut pas applaudi, avec
tout Paris ou mieux toute la France,  cet effort du patriotisme qui,
dans la dfaite mme, apparat sublime et nous offre un si magnifique
exemple!

_Universit_ (rue de l'): En 1639, l'Universit, ayant alin le terrain
dit le _Pr aux Clercs_, des constructions s'levrent le long de
l'ancien _chemin des Treilles_, qui prit le nom de rue de
l'_Universit_.

_Ursins_ (rue des): Elle doit son nom  Jean Juvnal des Ursins, le
clbre prvt des marchands sous Charles VI.

_Ursulines_ (rue des): Nom qui vient des religieuses de cette observance
tablies autrefois dans le faubourg Saint-Jacques, et dont la fondation
offre d'intressants dtails. En 1608, Franoise de Bermont et Lucrce
de Monte, appartenant  la congrgation des Ursulines d'Aix, vinrent 
Paris. D'abord loges  l'htel Saint-Jacques, et assez  l'troit,
elles s'occupaient de l'ducation des jeunes filles. Une dame de la
paroisse, Madeleine Leullier, veuve du prsident Sainte-Beuve, personne
d'une grande pit et dont l'intelligence galait le coeur, les ayant
connues, fut touche de leur zle et songea aux moyens de leur assurer
un tablissement stable. Elle acheta un terrain prs de l'htel
Saint-Andr, et fit btir une maison vaste et commode qu'elle donna aux
Ursulines  la condition, disent les historiens, que ces filles, qui,
jusque-l taient sculires et sans clture, fussent dsormais
religieuses et clotres, et qu'outre les trois voeux ordinaires de
religion, elles en fissent un quatrime particulier de vaquer 
l'instruction des jeunes filles. Elle passa, en outre, un contrat de
2,000 livres de rente perptuelle pour l'entretien de douze religieuses.

La chapelle attenant au couvent par la suite devint trop petite et la
prsidente Sainte-Beuve fit construire une nouvelle glise termine en
1627. Elle y fut enterre l'anne suivante et jusqu' la Rvolution qui
dtruisit l'glise, on y vit son tombeau, objet de vnration pour les
Ursulines reconnaissantes comme pour leurs lves.


V

_Val-de-Grce_ (glise du): Cette glise fut construite ou reconstruite
par les ordres d'Anne d'Autriche qui avait fait voeu, si Dieu mettait un
terme  sa longue strilit, de lui btir un temple magnifique. Aprs
vingt-deux ans d'attente, la reine eut un fils qui fut Louis XIV.
L'glise, commence en 1645, ne put,  cause des troubles de la Fronde,
tre termine qu'en 1665. Les architectes du monument furent Franois
Mansard, Jacques Lemercier, Pierre Lemrut et Gabriel Leduc. Les
peintures de la coupole sont dues  Mignard.

La communaut des religieuses du _Val-de-Grce_ de _Notre-Dame de la
Crche_, qui avait donn son nom  l'glise, fut supprime en 1790. Les
btiments, que les soeurs occupaient, prs de l'glise, d'abord
transforms en vastes magasins, devinrent, sous l'Empire, l'hpital
spcial des malades de la garnison.

_Valhubert_ (place): Le gnral Valhubert, dont le nom est inscrit sur
l'Arc-de-Triomphe de l'toile, fut tu  Austerlitz. Ayant eu la jambe
emporte par un boulet, il tomba de cheval. Des soldats aussitt
s'empressent pour le relever et le porter  l'ambulance.

Laissez, mes amis, laissez, leur dit ce martyr de la discipline;
souvenez-vous de l'ordre du jour qui dfend de quitter les rangs quoi
qu'il arrive. Si vous tes vainqueurs, vous m'enlverez du champ de
bataille; si vous tes vaincus, que m'importe un reste d'existence!
Puis il ajoute aprs quelques instants: Que n'ai-je perdu plutt un
bras, je pourrais combattre encore avec vous et mourir pour mon pays.

Valhubert succomba le lendemain  ses blessures. L'empereur, par un
dcret, ordonna qu'une des rues nouvelles de Paris porterait son nom.

_Vanneau_ (rue): Ainsi nomme, en souvenir de l'lve de l'cole
Polytechnique, tu  l'attaque de la caserne de Babylone (29 juillet).

_Vaugirard_ (rue de): Signifie _valle_ de Girard. Girard de Moret, abb
de St-Germain des Prs, avait fait btir dans cette rue une maison de
convalescence pour les malades.

_Vendme_ (place): Ouverte, par suite d'un arrt du conseil de l'anne
1686 et de lettres patentes du roi (1699), sur l'emplacement qu'occupait
l'htel Vendme dmoli  cet effet. Mansart, le clbre architecte, fut
charg des nouvelles constructions. Au milieu de la place s'levait, ds
l'anne 1699, une statue questre en bronze de Louis XIV, qui fut
renverse en 1792. Elle se voyait  l'endroit o maintenant se dresse la
Colonne en l'honneur de la Grande Arme.

_Ventadour_ (rue): Nom d'une famille qui y avait un htel.

_Verdelet_ (rue): Cette rue se nommait autrefois rue _Merderiau_,
_Merderai_ ou _Merderet_, expressions tant soit peu rabelaisiennes, mais
que nos pres eux-mmes trouvaient assez mal sonnantes. Le mot fut
adouci par le changement de deux lettres et, ds le commencement du
XVIIe sicle, la rue s'appelait comme aujourd'hui: _Verdelet_.

_Vertbois_ (rue): Comme cet endroit tait, au XVIe sicle, tout en
marais et en jardins, il est assez vraisemblable que le nom de
_Vertbois_ lui vient des arbres qui environnaient de ce ct l'enclos du
prieur St-Martin avant qu'on et perc la rue.

_Verrerie_ (rue de la): Primitivement (1386) de la Voisie, puis de la
Verrerie sans doute  cause de plusieurs verreries qui s'y trouvaient.

_Verneuil_ (rue de): Doit son nom  Henri de Bourbon, duc de Verneuil,
abb de Saint-Germain des Prs, qui la fit ouvrir en 1640.

_Vertus_ (rue des): Ce nom lui fut donn par antiphrase  cause de
certaines dames ou demoiselles qui l'habitaient et dont la conduite ne
faisait point honneur au sexe.

_Vero-Dodat_ (passage): L'un des premiers construits  Paris, ce passage
doit son nom au propritaire qui avait fait une grande fortune dans la
boutique de charcuterie tablie  l'angle de la rue Croix-des-Petits-
Champs et de la rue Montesquieu.

_Victoires_ (place des): Elle fut construite par Franois, vicomte
d'Aubusson, de la Feuillade, marchal de France, qui fit, dans ce but,
abattre, en 1684, une partie de l'htel de la Fert qu'il avait achet.
Ayant reu de la cour des bienfaits extraordinaires, il a voulu laisser
 la postrit une marque clatante de sa reconnaissance dit G. Brice.

Pour ce motif, il fit riger au milieu de la place une statue de Louis
XIV, renverse pendant la Rvolution et dont voici la description faite
par un contemporain:

La statue est leve sur un grand pidestal de marbre blanc vein, de
vingt-deux pieds de hauteur en y comprenant un soubassement de marbre
bleutre, avec des corps avancs du mme profil. Sur ce pidestal, le
Roi est reprsent dans les habits dont on se sert aux crmonies du
sacre  Reims, et que l'on conserve dans le trsor de Saint-Denis. Il a
un Cerbre  ses pieds, et la Victoire derrire lui, monte sur un
globe, qui semble d'une main lui mettre une couronne de laurier sur la
tte, et de l'autre, elle tient un faisceau de palmes et de branches
d'olivier dans une attitude noble et hardie. Toutes ces choses ensemble
font un groupe de treize pieds de hauteur, d'un seul jet, o l'on a
employ prs de trente milliers de mtal. Et ce qui rend encore ce
monument d'une apparence plus magnifique, quoique bien des gens de bon
got n'en soient pas contents, c'est qu'on l'a dor entirement pour le
faire paratre et briller plus loin.

Sur le pidestal de la statue on lisait cette inscription:

    VIRO IMMORTALI.

_Notre-Dame-des-Victoires_, (rue): Elle s'appelait anciennement le
_chemin Herbu_ mais, depuis qu'une enseigne haute en couleur et t
pendue  l'une de ses maisons, enseigne o, sous le nom de
Notre-Dame-des Victoires, la Vierge est reprsente, aussitt elle
quitta son premier nom pour celui-ci, dit un historien. On la nomme
aussi des _Petits Pres_ ou des _Petits Augustins_  cause des
Augustins dchausss qui y avaient un couvent.

On sait que, depuis vingt ou vingt-cinq ans, ce sanctuaire est devenu un
lieu de plerinage des plus clbres. Qui de nous n'y va pas de temps en
temps prier?

_Victoire_ (rue de la): S'appelait d'abord _Chantereine_, nom qu'elle
changea contre celui de la _Victoire_ quand le gnral Bonaparte, au
retour de la premire campagne d'Italie, vint l'habiter.

_Vierge_, (rue de la): Ce nom vient d'une statue de la sainte Vierge qui
se voyait  l'une des extrmits de la rue.

_Vignes_ (impasse des): Ce nom lui fut donn parce que les maisons
s'levrent dans un grand clos de vignes appartenant aux religieuses de
Sainte-Genevive.

_Htel-de-Ville_ (l'): En 1357, le Prvt des marchands et les chevins
de la Ville de Paris achetrent, au prix de 2,880 livres, la _Maison de
Grve_, autrement la _maison aux piliers_, parce qu'elle tait soutenue
par devant sur des piliers. Elle avait appartenu aux deux derniers
dauphins du Viennois; Charles V, n'tant que dauphin, y avait demeur,
et l'avait donne  Jean d'Auxerre, receveur des gabelles, en
considration des services que le dit Jean lui avait rendus. Ce fut sur
l'emplacement de cette maison et de plusieurs autres qui l'environnaient
que l'on commena  btir l'Htel-de-Ville en 1553; il ne put tre
achev qu'en 1605. Dans ces derniers temps, il a t fort augment et en
partie reconstruit.

Pourquoi maintenant nous faut-il ajouter: ce monument si superbe, ce
palais splendide, il y a si peu de mois encore, incendi comme tant
d'autres par les sectaires de la Commune et les sides de
l'Internationale, n'est plus qu'une ruine, ruine imposante d'ailleurs et
que nous serions assez d'avis (comme on l'a propos) de laisser dans cet
tat pour l'enseignement des gnrations  venir. Mais de cet
enseignement, de ces leons si formidables, profiteront-elles quand sur
les contemporains il semble que l'impression en ait t trop fugitive?
Quel miracle de la Providence faudrait-il pour gurir ce malheureux
peuple de la ccit comme de la surdit?

_Ville-l'vque_ (rue de la): Son nom lui vient du territoire sur lequel
elle est situe et qui appartenait  l'vque et au chapitre.

_Lonard de Vinci_ (rue): Peintre, pote, crivain, cet illustre Italien
(1459-1519) est connu de nous surtout par ses tableaux et ses dessins et
aussi par une prcieuse et ancienne copie de la _Cne_, cette fresque
clbre, hlas! aujourd'hui presque entirement efface. Le portrait de
la _Joconde_ (Monna Lisa) une des merveilles de l'art, suffirait, seul,
 la gloire du matre. Dans cette figure trange on ne sait ce qu'il
faut admirer davantage ou la finesse prodigieuse et l'intensit de
l'expression, ou la touche si savamment dissimule et le model qui
tient du miracle. Quel tonnant visage! et la main donc, la main!

_Vivienne_ (rue): Elle a pris ce nom d'une famille connue au XVIe
sicle et qui fit btir les premires maisons de la rue. Louis Vivien,
seigneur de Saint-Marc, tait chevin de la ville de Paris en 1599, sous
la prvt de Jacques Dans.

_Trois-Visages_ (rue des): Le nom qu'elle a maintenant, dit Sauval,
vient de _trois ttes_ ou _trois visages_ de pierre et tous trois de
relief que j'ai vus autrefois  l'une de ses maisons. Prsentement il en
reste encore une.

_Volta_ (rue): Volta, physicien clbre par la dcouverte de
l'lectro-moteur, naquit  Cme en 1745. Appel  Paris en 1801 par
Bonaparte qui l'avait connu en Italie, il rpta devant l'Acadmie des
Sciences ses curieuses expriences sur l'lectricit. Combl d'honneur
par Napolon Ier, fait snateur et comte, Volta jouit paisiblement de
sa gloire  laquelle, ds lors, il parut peu soucieux d'ajouter. Il
mourut, octognaire, le 6 mars 1826.

_Voltaire_ (rue et quai): Joubert, dont feu Ste-Beuve faisait si grand
cas et qu'il a lou pour son got exquis comme pour sa modration,
n'hsite pas  dire de Voltaire: Voltaire avait le jugement droit,
l'imagination riche, l'esprit agile, le got vif et _le sens moral
dtruit_. .... Voltaire est l'esprit le plus dbauch, et ce qu'il y a
de pire, c'est qu'on se dbauche avec lui. La sagesse, en contraignant
son humeur, lui aurait incontestablement t la moiti de son esprit. Sa
verve avait besoin de licence pour circuler en libert. Et cependant
jamais homme n'eut l'me moins indpendante. Triste condition,
alternative dplorable, de n'tre, en observant les biensances, qu'un
crivain lgant et utile, ou d'tre, en ne respectant rien, un auteur
charmant et funeste. Ceux qui le lisent tous les jours s'imposent 
eux-mmes, et d'une invincible manire, la ncessit de l'aimer. Mais
ceux qui, ne le lisant plus, observent de haut les influences que son
esprit a rpandues, se _font un acte d'quit, une obligation rigoureuse
et un devoir de le har_.... Voltaire a, comme le singe, les mouvements
charmants et les traits hideux. On voit toujours en lui, au bout d'une
habile main, un laid visage.

Quand le sage critique parle ainsi, faut-il s'tonner d'entendre le
pote satirique qu'on vt:

    Fouetter d'un vers sanglant les grands hommes du jour,

faire tonner, lui victime infortune de la secte, contre l'Idole son
alexandrin nergique?

    Sous peine d'tre un sot, nul plaisant tmraire
    Ne rit de nos amis et surtout de Voltaire.
    On aurait beau montrer ses vers tourns sans art,
    D'une moiti de rime habills au hasard,
    Seuls et jets par ligne exactement pareille;
    De leur chute uniforme importunant l'oreille,
    Ou, bouffis de grands mots qui se choquent entre eux,
    L'un sur l'autre appuys, se tranant deux  deux;
    Et sa prose frivole, en pointes aiguise,
    Pour braver l'harmonie incessamment brise;
    Sa prose, sans mentir, et ses vers sont parfaits;
    Le _Mercure_, trente ans, l'a jur par extraits;
    Qui pourrait en douter? Moi, cependant j'avoue
    _Que d'un rare savoir  bon droit on le loue_;
    Que ses chefs-d'oeuvre faux, trompeuses nouveauts,
    tonnent quelquefois par d'antiques beauts;
    Que par ses dfauts mme il peut encore sduire.
    Talent que peut absoudre un sicle qui l'admire[67].

 propos du vers soulign par nous, on peut rappeler ce passage de
l'minent critique dj cit: Mpriser et dcrier, comme Voltaire, les
temps dont on parle, c'est ter tout intrt  l'histoire qu'on crit.

_Vosges_ (place des): Autrefois _Place Royale_, commence eu 1604 par
l'ordre de Henri IV, et termine en 1612. Au milieu de la place ou
plutt du jardin, se voit une statue questre de Louis XIII qui rappelle
en partie celle que le cardinal de Richelieu fit riger, le 27 septembre
1639, en l'honneur du roi. Elle tait leve sur un pidestal de marbre
blanc, dit Saint-Victor. Le prince y tait reprsent le casque en tte,
vtu  la romaine, retenant d'une main la bride de son cheval et
tendant l'autre en signe de commandement.

Sur les diverses faces du pidestal on lisait de longues inscriptions en
franais et en latin, et entre autres un curieux sonnet de Desmarets de
Saint-Sorlin qui n'y fut grav, il est juste de le dire, qu'aprs la
mort du roi et de son ministre.

    Que ne peut la vertu? Que ne peut le courage?
    J'ai dompt pour jamais l'hrsie et son fort;
    Du Tage imprieux j'ai fait trembler le bord,
    Et du Rhin jusqu' l'Ebre accru son hritage.

    J'ai sauv par mon bras l'Europe d'Esclavage;
    Et si tant de travaux n'eussent ht mon sort,
    J'eusse attaqu l'Asie, et d'un pieux effort
    J'eusse du saint Tombeau veng le long servage.

    Armand, le grand Armand, l'me de mes exploits,
    Porta de toutes parts mes armes et mes lois,
    Et donna tout l'clat aux rayons de ma gloire.

    Enfin il m'leva ce pompeux monument
    O, pour rendre  son nom mmoire pour mmoire,
    Je veux qu'avec le mien il vive incessamment.

La grille qui entoure la place ne fut place qu'en 1685. On la dut  la
libralit des propritaires des 35 pavillons qui composent ce
quadrilatre et qui souscrivirent chacun pour une somme de 1,000 livres.
Au commencement de XIXe sicle, Saint-Victor crivait: Ces maisons,
regardes nagure comme les plus grandes et les plus superbes de Paris,
servaient autrefois de demeure  ce qu'il y avait de plus illustre  la
cour et  la ville, elles sont aujourd'hui presque abandonnes ainsi
qu'une partie de celles qui les environnent, ou du moins elles sont
devenues l'asile de la mdiocrit ou mme de l'indigence.

Il n'en est plus ainsi maintenant, et il ne faut pas tre pauvre pour
habiter mme l'tage le plus lev de l'un de ces pavillons.

[67] Gilbert: _Mon Apologie_.


W

_Watt_ (rue de): James de Watt, n  Greenock en cosse, le 19 juin
1736, mourut le 25 aot 1819. On l'a surnomm, dit un biographe, le
_Christophe Colomb_ de la mcanique.

_Watteau_, (rue): Antoine Watteau, n  Valenciennes, en 1684, mourut 
Paris en 1721. Le fameux connaisseur Mariette a dit de ce matre:
Quoique la vie de Watteau ait t fort courte, le grand nombre de ses
ouvrages pouvait faire croire qu'elle aurait t trs-longue, au lieu
qu'il montre seulement qu'il tait trs-laborieux. En effet, ses heures
mme de rcration et de promenade ne se passaient point sans qu'ils
tudit la nature et qu'il la dessint dans les situations o elle lui
paraissait plus admirable.

La nature cependant qu'il nous montre d'habitude est une nature toute de
convention; Taillasson a donc eu raison de dire: Il a surtout bien
saisi l'esprit des hommes qui portaient ces costumes, leur gat de
comdie, leur finesse recherche, leur sensibilit de masque; se
revtant d'habits de bal, ils prenaient aussi une me de bal; c'est
cette me que Watteau a parfaitement sentie.

_Waterloo_ (passage): Je comprends qu' Londres, une rue, un passage, un
pont, porte ce nom si pnible  des oreilles franaises, je ne le
comprends pas  Paris.


X

_Xaintrailles_ (rue): Bien place entre la rue de _Domrmy_ et la place
_Jeanne d'Arc_.


Z

_Zacharie_ (rue): S'appelait autrefois _sac--lie_.

_Zouaves_ (sentier des): Conduit  Vanves et...  la gloire.




VARIA

HOSPICE DES ENFANTS TROUVS


Nous voyons dans les historiens que, de toute anciennet on avait senti
la ncessit de crer un asile pour ces pauvres et innocentes victimes.
Ce fut encore l'glise qui en donna les premiers exemples: l'vque et
le chapitre de Notre-Dame destinrent  cet usage une maison situe au
bas du port l'vque, et l'on mit dans l'glise une espce de berceau o
l'on plaait ces enfants pour exciter la piti et la libralit des
fidles, coutume qui s'est conserve jusqu'aux temps qui ont prcd la
Rvolution.... Par un arrt du 13 aot 1552, le Parlement ordonna que
les enfants seraient mis  l'hpital de la Trinit, et que les seigneurs
de Paris contribueraient d'une somme de 960 livres par an, rpartie
entre eux  proportion de l'tendue de leur justice. (_Saint-Victor._)

Malgr ce sage rglement, trop peu observ sans doute, par suite de
nouveaux abus, la position des enfants redevint des plus fcheuses. Le
chapitre de Notre-Dame s'en mut et offrit derechef pour les recevoir
deux maisons situes au port St-Landry et dans lesquelles ils furent
transfrs en 1530. Mais cet asile mme devint bientt insuffisant, et
le nombre des enfants abandonns, s'augmentant sans cesse, beaucoup se
trouvaient dans un tat qui fait frmir l'humanit; et le dtail qu'en
donne l'auteur de la _Vie de St-Vincent de Paul_ est si horrible qu'on
serait tent de le souponner d'exagration.

Ce qu'on ne peut rvoquer en doute, c'est le zle admirable que dploya
cet homme apostolique pour remdier aux abus et assurer, par un
tablissement fixe et durable, l'avenir des pauvres orphelins. On ne
peut se rappeler, sans un attendrissement profond les paroles si
navement loquentes qu'il adressait aux dames dont il sollicitait le
zle et la charit en faveur de ces pauvres petits malheureux.

Or sus, Mesdames, s'cria-t-il, voyez si vous voulez dlaisser  votre
tour ces petits innocents, dont vous tes devenues les mres suivant la
grce, aprs qu'ils ont t abandonns par leurs mres suivant la
nature.

Les nobles et pieuses Franaises, dit St-Victor, ne rpondirent  ce
discours que par des sanglots; et le mme jour, dans la mme glise, au
mme instant, l'hpital des Enfants-Trouvs fut fond et dot.

L'asile fut d'abord tabli dans une maison voisine de la porte
St-Victor, puis dans le chteau de Bictre cd  cet effet par la reine
Anne d'Autriche. Mais l'air trop vif qu'on respirait dans une situation
d'ailleurs assez loigne de la ville, parut nuisible aux enfants
ramens dans l'intrieur, prs de St-Lazare. Puis, leur nombre
augmentant toujours, on fit choix, au faubourg St-Antoine, d'un local
plus vaste avec ses dpendances et qui devint l'hpital dfinitif. Une
succursale avec chapelle fut en outre tablie, vers 1672, vis--vis de
l'Htel-Dieu.

Pour suffire aux dpenses de toute nature, la charit prive vint en
aide; puis l'hospice eut des revenus fixes provenant d'une donation de
4,000 livres de rente annuelle faite par le roi Louis XIII et d'une
autre donation de 8,000 livres due  Louis XIV. En outre, par un arrt
du parlement, la taxe  payer par les seigneurs haut-justiciers de Paris
pour l'entretien des enfants recueillis dans leur ressort fut convertie
en une rente annuelle de 15,000 livres rparties en proportion de
l'tendue de fiefs. Dans l'hospice comme dans la succursale, les enfants
taient reus en tout temps,  toutes les heures du jour et de la nuit,
sans questions et sans formalit. Ces pauvres orphelins, dit
l'historien dj cit, confis aux soeurs de la charit, taient levs
avec un soin paternel dans l'amour du travail et dans la pit; et on
les y gardait jusqu' ce qu'ils fussent en ge de faire leur premire
communion et d'apprendre un mtier.

Cet tat de choses subsista jusqu' la Rvolution. On sait que
maintenant l'hospice des Enfants-Trouvs, c'est--dire _assists_, comme
on l'appelle aujourd'hui, est tabli rue d'Enfer, 74. Les btiments,
occups jadis par la succursale place du parvis Notre-Dame, servent de
pharmacie centrale pour tous les hospices de Paris. Dans une autre aile
sont installs les bureaux de l'administration de l'Assistance publique.

Lors des terribles vnements, dont Paris fut le thtre, dans les
derniers jours de mai dernier (1871), l'hospice des Enfants-Trouvs de
la rue d'Enfer faillit lui aussi tre la proie des flammes. Ici se place
tout naturellement un admirable pisode:

Les insurgs s'taient tablis  l'hospice des Enfants-Trouvs de la rue
d'Enfer. Voyant les troupes de Versailles dans Montrouge, les fdrs
allaient incendier l'hospice, qui renferme ordinairement cinq cents
enfants, et qui contenait en plus une division des Jeunes Aveugles qu'on
y avait transports. Le directeur de l'tablissement, M. Morisot, avait
d se drober par la fuite aux menaces de mort des envahisseurs. Sa
noble femme, ayant entendu l'ordre de mettre le feu  l'hospice, se jeta
courageusement au-devant du capitaine qui donnait cet ordre aux
ambulancires de la Commune; elle le supplia avec larmes de ne pas
commettre une telle barbarie et d'pargner d'innocentes victimes qui
n'offraient aucune rsistance et n'avaient ni armes ni dfenseurs. Ce
sont vos enfants, s'cria-t-elle, les enfants du peuple que vous vouez
sans raison  la mort la plus cruelle! Ces gnreuses paroles murent
le capitaine, qui retira l'ordre d'incendie.

Mais bientt il paya de sa vie cet acte d'humanit: Mme Morisot le
vit fusiller sur la barricade voisine. Effraye de cet horrible
spectacle et voyant d'ailleurs que la flamme qui consumait un couvent
plac tout auprs menaait de les envahir, elle rassembla  la hte les
soeurs et les employs de l'tablissement: tous se dcidrent  fuir.
Une petite porte du jardin donnait sur le boulevard, encore au pouvoir
des troupes de la Commune, et, pour le traverser, il fallait affronter
une pluie de balles! N'importe, l'arme franaise tait de l'autre
ct. Toute la colonie se mit en marche pour tenter ce dangereux
passage. Mme Morisot marchait en tte, tenant de chaque main un de
ses propres enfants; trois autres de la maison se cramponnaient par
derrire aux plis de sa robe; les bonnes soeurs portaient les infirmes
et les malades dont plusieurs taient atteints de la petite vrole.
Venaient ensuite les nourrices avec leurs nourrissons suspendus au sein;
il y avait mme un enfant d'un jour, dpos la veille dans cet asile
cr par la charit de saint Vincent de Paul. La colonne fugitive,
compose de huit cents personnes, traversa lentement le boulevard;
toutefois aucune ne fut atteinte par les projectiles.

Les hroques soldats de l'ordre pleuraient attendris en recevant ces
orphelins, ces aveugles, ces malades et ces religieuses dvoues, qui
venaient chercher un refuge dans leurs rangs librateurs.




BASTILLE (PLACE DE LA)


Ce nom lui vient de la forteresse qui s'y levait et dont Hugues
Aubriot, prvt de Paris, posa la premire pierre, le 22 avril 1370.
Elle servit pendant plusieurs sicles de prison d'tat o furent
enferms beaucoup de personnages considrables et aussi nombre
d'inconnus, des crivains clbres comme des gazetiers anonymes.

Peu d'annes avant la Rvolution, l'avocat Linguet fut envoy  la
Bastille o, pour occuper ses loisirs, il se mit  rdiger ses Mmoires.
Un matin qu'il tait dans le feu de la composition, la porte de la
chambre s'ouvre et donne passage  un personnage dont la figure longue,
maigre, ple, n'tait rien moins que gaie avec un costume  l'avenant.

--Qui tes-vous? Que voulez-vous? Pourquoi venir me dranger? demande
l'avocat brusquement et avec un accent marqu de mauvaise humeur.

--Pardon, monsieur, rpond le nouveau venu du ton le plus poli, je
regrette de venir si mal  propos et d'interrompre votre travail. Je ne
voulais que vous tre agrable et utile en me mettant  votre
disposition; je suis le barbier de la Bastille.

--Alors, c'est diffrent, reprend Linguet d'un air moins rogue, mon
cher, puisque vous tes le barbier de la Bastille, _faites-moi le
plaisir de la raser_.

Lors de la dmolition de la forteresse, qui eut lieu  la suite du 14
juillet 1789, la plus grande partie des matriaux servit  la
construction du pont de la Concorde, et ne pouvait recevoir un plus
utile emploi.

On a vu, pendant de longues annes, au sud-est de la place, le modle en
pltre d'un lphant colossal, destin  orner la fontaine projete pour
la place et qui devait tre coul en bronze avec les canons pris dans la
campagne de Friedland. Ce monument n'a point t excut, et l'on a fini
par dmolir l'lphant o toute une colonie de rats avait lu domicile.
La place a pour seul ornement aujourd'hui la colonne en bronze, rige
en souvenir des victimes de juillet 1830. Une statue en bronze dor, de
feu Dumont, surmonte cette colonne; elle reprsente _le Gnie de la
Libert_ tenant un flambeau d'une main, des fers briss de l'autre et
agitant ses ailes.

Cette statue dansante est d'un effet mdiocre et l'allgorie de tout
point fausse et menteuse; car l'histoire impartiale aujourd'hui sait
reconnatre que la Restauration fut une re de vraie libert au dedans
comme de glorieuse indpendance au dehors. Nul n'ignore, par exemple, la
fire attitude de notre diplomatie vis--vis de l'Angleterre, lors de
l'expdition d'Alger.




L'GLISE DES CARMES

I

CE QUI SE PASSAIT AUX CARMES LE 2 SEPTEMBRE 1792.


Le lendemain du 10 aot 1792, commencrent les arrestations des prtres
qui avaient refus le serment. Ds le 11, cinquante taient arrts et
amens au comit de la section du Luxembourg; de l, ils furent
transfrs, vers dix heures du soir, dans le couvent des
_Carmes-Dchaux_ d'o les religieux avaient t chasss.

Les jours suivants, aprs des perquisitions faites dans les rues de
Vaugirard, Cassette et des Fossoyeurs (Servandoni), principalement
habites par des ecclsiastiques, beaucoup de prtres encore furent
arrts et conduits aux Carmes. Entre eux se trouvait Monseigneur Dulau,
archevque d'Arles. Des visites eurent lieu ensuite dans la banlieue,
notamment dans les sminaires d'Issy et de Vaugirard, et d'autres
prisonniers vinrent rejoindre les premiers. Par suite de ces
arrestations successives, au bout d'une semaine, le nombre des prtres
incarcrs s'levait  plus de _cent cinquante_.

Les premiers jours, ils eurent beaucoup  souffrir, manquant des choses
les plus ncessaires, n'ayant pour lit qu'une chaise ou mme le pav nu
de l'glise, jusqu' ce qu'enfin, dit l'abb Barruel, les fidles
eurent la permission de leur porter les objets de premire ncessit...
Aussitt on les vit apporter  l'envi dans l'glise des Carmes des lits
et du linge et une abondante nourriture.

... Ds lors, on et pris le lieu qui renfermait les prisonniers pour
une vritable catacombe des anciens jours. Qu'on se reprsente une
glise d'une grandeur trs-mdiocre et, dans tout son contour, sur le
pav de la nef, mme sur celui des chapelles, jusque sur le marchepied
des autels, des matelas serrs les uns contre les autres. C'tait l
qu'ils dormaient plus tranquillement que leurs perscuteurs ne le firent
jamais sur le duvet. Quand l'aurore venait leur annoncer un nouveau
jour, le coeur lev vers le ciel, ils flchissaient ensemble les
genoux! ils adoraient ce Dieu qui les avait choisis pour lui rendre
tmoignage; ils le remerciaient de la force cleste dont il les animait;
la seule grce qu'ils demandaient encore tait de le confesser jusqu'
la fin[68]...

Et cependant voici, d'aprs le rcit d'un prisonnier, ce qu'tait cette
prison: L'air tait entirement corrompu... Pendant notre courte
absence, on brlait des herbes fortes et des liqueurs spiritueuses qui
rendaient l'air moins contagieux, mais non moins dsagrable. Quel moyen
de purifier parfaitement un air mphitis par la respiration de cent
vingt personnes, dont une grande partie taient des vieillards infirmes
et couverts de plaies, et qui n'avaient pas mme d'endroits assez
spars pour les plus pressants besoins. Cette contagion devint
insupportable dans les derniers jours, o notre nombre monta jusqu'
_cent soixante_ et _un_. Il n'y avait plus d'espace suffisant pour que
chacun pt se placer. Une partie taient obligs de rester sur les lits
des anciens qui restaient toujours tendus autour de la prison. Les
jeunes ne plaaient les leurs que le soir aprs le dernier rappel. La
prison tait tellement garnie de matelas qu'il restait  peine une voie
troite pour que les sentinelles pussent se promener parmi nous et
remplir leur consigne[69].

Les prisonniers avaient aussi beaucoup  souffrir parfois de leurs
gardes, soldatesque brutale et fanatiquement rvolutionnaire.
Monseigneur l'archevque d'Arles en particulier tait l'objet de leurs
drisions et de leurs insultes,  ce point qu'un jour l'un de ces
misrables vint s'asseoir auprs du vnrable prlat, et, aprs l'avoir
outrag par les plus grossires invectives, furieux de lui voir toujours
la mme et radieuse srnit, il lui lana en plein visage la fume de
sa pipe. Le prlat se contenta de dtourner doucement la tte, et sur
son visage on ne vit pas d'autre expression que celle de la rsignation
touchante mle de commisration.

Messeigneurs les vques de Beauvais et de Saintes se trouvaient aussi
parmi les prisonniers. Lorsqu'ils arrivrent, dit un tmoin oculaire,
un grand nombre de nous se levrent pour les recevoir au milieu de la
nuit... Il y eut un combat entre notre dvouement  leurs Grandeurs et
leur zle  refuser toute distinction. Ils voulaient tre parmi nous
comme nos frres et nos gaux, nous voulmes les honorer comme nos pres
et nos modles!

Cependant au dehors l'agitation allait grandissant et prenait pour les
prisonniers un caractre de plus en plus menaant. On savait que les
Prussiens avaient investi Verdun et des rumeurs sinistres commenaient 
circuler  cette occasion dans le peuple, ou mieux la populace abuse
par d'odieux calculs, fanatise par de dtestables menes la surexcitant
dans le sens de ses mauvaises passions. Le 1er septembre, au comit
de dfense gnrale, on entendait Danton s'crier: Mon avis est que,
pour dconcerter les mesures de nos adversaires et arrter l'ennemi, il
faut _faire peur aux royalistes_ (ou allis). Oui, vous dis-je, _leur
faire peur_.

Il tint le mme langage  la Commune, et ce fut comme le mot d'ordre
auquel d'autres firent cho, et qui fut rpt partout ailleurs, avec ou
sans commentaires. Maintenant, laissons la parole  l'historien le plus
rcent et le mieux inform,  ce qu'il semble, de cette terrible poque.
Nous nous rservons d'ailleurs de complter par quelques pisodes le
rcit dramatique et rapide de M. Mortimer-Ternaux, forc d'tre court et
de rsumer.

...  peine le massacre des prtres amens de la mairie est-il achev
qu'une voix se fait entendre:--Il n'y a plus rien  faire ici, allons
aux Carmes! C'tait l qu'taient enferms les principaux
ecclsiastiques mis en arrestation par le comit de surveillance.

Le matin, le dmagogue Joachim Ceyrat, depuis le 10 aot, juge de paix
et prsident de la section du Luxembourg, tait venu faire l'appel
nominal des prisonniers, renferms au nombre de 150 environ aux Carmes
de la rue de Vaugirard. Aprs cet appel, ils avaient t tous runis
dans le jardin de l'ancien couvent. C'est l que les trouvent les
assassins.

Le premier qu'ils rencontrent est l'abb Girault, si profondment
occup  lire qu'il ne les a pas entendus entrer. Ils l'charpent 
coups de sabre. Puis, frappant de droite et de gauche tous ceux qui se
trouvent  leur porte, ils se prcipitent vers l'oratoire plac au fond
du jardin, demandant  grands cris l'archevque d'Arles. Celui-ci
s'avance  leur rencontre, cartant ceux de ses compagnons qui veulent
le retenir.

--Laissez-moi passer, leur dit-il; puisse mon sang les apaiser!

--C'est donc toi, vieux coquin, qui est l'archevque d'Arles? dit l'un
des chefs des assassins.

--Oui, messieurs, c'est moi, rpond le prlat.

--C'est toi qui as fait verser le sang de tant de patriotes  Arles?

--Je n'ai jamais fait de mal  qui que ce soit.

--Eh bien! moi, je vais t'en faire, rplique le misrable; et il assne
un coup de sabre sur le front de l'archevque. L'infortun en reoit un
second sur le visage, puis un troisime et un quatrime. tendu sur le
sol, il est achev d'un coup de pique.

Des coups de fusil, tirs  bout portant sur les groupes voisins,
abattent un grand nombre de prtres. Une poursuite furieuse commence
dans le jardin, d'arbre en arbre, de buisson en buisson. Traqus comme
des btes fauves, un grand nombre d'ecclsiastiques tombent sous les
balles des assassins. Quelques-uns cependant parviennent  s'chapper en
escaladant les murs, et trouvent un refuge dans les cours et maisons du
voisinage.

Mais bientt les assassins voient que _cette chasse au prtre_ n'est
pas le meilleur moyen d'avancer la besogne dont ils sont chargs. Les
chefs donnent l'ordre de rassembler tous les prisonniers dans l'glise;
on y apporte jusqu'aux blesss. Un commissaire de la section du
Luxembourg, porteur de la liste dresse quelques heures auparavant par
Ceyrat, procde  l'appel nominal. On force chaque prtre dont le nom
est prononc,  descendre l'escalier qui conduit au jardin: sur les
dernires marches, les assassins les attendent et les tuent.

Aprs l'archevque d'Arles, les principaux ecclsiastiques renfermes
aux Carmes taient deux frres du nom de Larochefoucauld, l'un vque de
Saintes, l'autre vque de Beauvais. Ce dernier avait eu la cuisse
casse par une balle  la premire dcharge faite dans le jardin et
avait t transport dans l'glise o il gisait sur un mauvais matelas.
L'vque de Saintes n'avait pas quitt son frre; on l'appelle, il donne
un dernier baiser au bless et va courageusement  une mort qui
rachtera, il l'espre du moins, la vie de celui qu'il laisse mourant.

Mais  peine l'vque de Saintes a-t-il succomb sous le fer des
assassins qu'on appelle l'vque de Beauvais. Le malheureux prlat se
soulve sur son lit de douleur et dit aux sicaires qui l'entourent:

--Je ne refuse pas d'aller mourir comme les autres, mais, vous voyez,
je ne puis marcher; ayez, je vous prie, la charit de me soutenir et
d'aider vous-mmes  me porter o vous voulez que j'aille.

On satisfait  son dsir, on le porte  la place mme o vient d'tre
assassin l'vque de Saintes; on le jette tout sanglant sur le cadavre
de son frre qu'il treint en expirant.

 quelques pas de l, dans l'glise de Saint-Sulpice, sigeait
l'assemble de la section du Luxembourg, sous la prsidence de Joachim
Ceyrat. L'gorgement durait encore, quand plusieurs citoyens viennent
demander aide et assistance pour les victimes et s'offrent  arrter
l'effusion du sang.

Mais Ceyrat rpond:--Nous avons bien d'autres choses  penser, _il faut
laisser faire_; d'ailleurs, tous ceux qui sont aux Carmes sont
coupables. (Coupables! et de quoi!) Un des commandants de la force arme
de la section[70] ne se paie cependant pas de cette rponse, rassemble
une centaine de gardes nationaux et se dirige avec eux vers la rue de
Vaugirard. Mais il tait trop tard; quand ils arrivrent tout tait
consomm[71].

Maintenant, quelques pisodes. Dans l'oratoire, o plusieurs de ses
confrres s'taient rfugis, un prtre se prcipite en criant:

--Voici les Marseillais!

--Messieurs, dit alors l'abb Desprs, nous ne pouvons tre mieux qu'au
pied de la croix pour faire  Dieu le sacrifice de notre vie.

 ces mots tous se mettent  genoux et se donnent mutuellement
l'absolution. Ce fut dans cette position que les assassins les
trouvrent, dit M. Sorel. Que se passa-t-il alors? Dieu seul le sait!
Mais le nombre des cadavres qui jonchrent le sol, le sang qui ruissela
partout le long des murs, prouvrent suffisamment avec quelle rage ces
malheureux sans dfense avaient t assaillis[72].

.... Quand vint le tour de l'abb Galais (lors du massacre dans
l'glise), celui qui, depuis deux jours, s'tait fait l'conome des
autres dtenus et n'avait pas eu le temps de rgler ses comptes, il prit
son portefeuille et s'adressant au commissaire Violette:

--Monsieur, lui dit-il, je n'ai pu voir le traiteur pour lui solder
notre dpense. Je ne crois pas pouvoir dposer en des mains plus sres
ce que nous lui devons. Je vous prie donc de lui remettre ces 325
livres[73].

Puis il ajouta:--Je suis trop loign de ma famille, et d'ailleurs elle
n'a pas besoin de moi. Voici mon portefeuille et ma montre, veuillez en
consacrer la valeur au soulagement des pauvres.

Le _seul_ laque, avait-on crit, qui se trouvt parmi les prtres,
tait M. Rgis de Valfons, arrt avec l'abb Guillaume, prtre de
St-Roch, son confesseur et son ami. On l'engageait  dcliner ses
qualits qui pouvaient le sauver peut-tre; il s'y refusa, rpondant aux
bourreaux qu'il n'avait d'autre profession que celle de catholique
romain, et demandant pour toute grce de mourir  ct du saint prtre
auquel il devait les sentiments dont il tait pntr.

Mais M. de Valfons n'tait pas le _seul_ laque ml aux prisonniers. Le
document dont nous avons dj parl nous en fait connatre un autre plus
intressant encore peut-tre, le jeune Dereste. Furieux que le pre,
crivain royaliste, leur et chapp, les factieux firent tomber sur le
fils, g de quinze ans, les coups qu'ils voulaient lui porter. Mais le
fils se montra digne du pre... En proscrivant la vertu, les impies en
firent paratre une nouvelle.--Je suis bien aise d'tre ici, rptait le
gnreux enfant, puisque j'y suis dans la place de mon papa.

La mort de l'vque de Beauvais mit fin au massacre gnral, aprs
lequel la plupart des meurtriers, Maillard  leur tte, retournrent 
l'Abbaye, en chantant ou plutt hurlant des refrains rvolutionnaires.
Les autres assassins restrent dans l'glise ou dans les salles  boire,
avec les individus du poste, le vin que le traiteur voisin avait t
forc de livrer pendant le massacre, et qui probablement ne lui fut
jamais pay.

Vers neuf heures, ceux qui se trouvaient dans l'glise entendirent un
lger bruit venant d'une chapelle latrale. Aussitt, comme les btes de
proie quand elles flairent une piste, ils dressent l'oreille, et, arms
de flambeaux, se htent d'accourir. L, ils aperoivent le pauvre abb
Dubray qui, cach jusqu'alors entre deux matelas, mais prs de
suffoquer, s'tait vu forc de faire un mouvement pour respirer. Des
hurlements de joie saluent cette dcouverte. On arrache l'infortun
prtre de son asile et on le trane au milieu du sanctuaire o un coup
de sabre lui fend le crne. Ce fut la dernire victime.

Le nombre total des prtres, massacrs aux Carmes seulement, est valu
 115 ou 120. Il n'a pu tre absolument fix, parce qu'un certain nombre
de prisonniers chapprent, les uns, grce  l'intervention d'amis
puissants, qui les avaient fait sortir  l'avance; d'autres moins
nombreux se sauvrent en escaladant les murs du jardin. De ces derniers
fut l'abb Frontault, comme lui-mme le raconte: Les tambours qui
battaient la gnrale, le son du tocsin, le bruit du canon d'alarme,
nous annoncrent bientt que le peuple tait en fureur, qu'il demandait
des victimes, et que nous tions celles qu'on lui destinait. La
tranquillit de la prison n'en fut pas trouble un moment. Chacun rentra
dans son coeur, rappela sa foi, demanda la grce de Dieu, lui offrit sa
vie et continua en paix ses exercices. La rcration aprs le repas ne
se ressentit pas de la froideur de la mort qui s'avanait. La mme
gaiet et la mme srnit rgnrent dans la conversation.

... Vers quatre heures du soir, un bruit pouvantable, des hurlements
furieux, tels que les pousseraient des tigres affams, pntrrent tout
 coup dans notre enceinte. La nature parla un moment: des cris de:
_nous allons prir_! se font entendre. Mais la grce triomphe bientt:
le plus morne silence annonce que chacun se prpare et se dpouille pour
aller au bcher ou monter  l'chafaud. Je me runis  plusieurs qui,
les yeux fixs sur une image de la sainte Vierge, attendaient de son
intercession la force et le courage de verser leur sang en esprit de
foi et de religion. Au mme instant, nous jugeons par les cris redoubls
des cannibales que la garde est force. Leurs blasphmes affreux nous
rappellent que c'est en haine de Dieu et de sa religion que nous allons
tre immols. Je cours au devant des bourreaux; je les vois, la rage les
transporte; la soif du sang les prcipite sur nous; un d'eux me touche
dj de son arme tranchante; j'allais prir; mais le mouvement qu'il
fait pour frapper son coup plus vigoureusement m'en laisse faire un
autre, qui met entre lui et moi un mur de sparation. Il lui importait
peu quelle victime frapper. Il m'abandonne et je franchis prcipitamment
le jardin o j'tais tomb.

Quelques-unes des victimes durent la vie aux septembriseurs eux-mmes,
pris tout  coup d'un sentiment d'humanit qui ressemblait  un remords.
Une dizaine de prtres  peine restaient  gorger; parmi eux un
ecclsiastique tout jeune encore,  la figure noble et sympathique.

Un des assassins s'approche:

--Tiens-tu beaucoup  la vie? lui dit-il.

--Sans craindre la mort, s'il dpendait de moi, je l'viterais
volontiers, pourvu...

--C'est bien, suis-moi!

Et l'gorgeur, subitement attendri, l'entrane dans un endroit connu de
lui seul, o il le fait cacher et o dj se trouvaient deux autres
pauvres prtres, pargns par lui. Le soir, il revint avec des habits de
gardes nationaux qui permirent  tous d'chapper.

Mais ces traits d'humanit si inattendus furent rares, et les monstres
ne faisaient pas grce aisment. Au reste, il faut dire que les affids
de Maillard, quoique d'affreux sclrats, n'taient que des meurtriers
en sous-ordre, pays pour le crime, de misrables instruments. Les vrais
coupables, dit M. Mortimer-Ternaux, ce furent Marat, Danton,
Robespierre, Manuel, Hbert, Billaud-Varennes, Panis, Sergent, Fabre
d'glantine, Camille Desmoulins et une douzaine d'autres individus plus
obscurs, membres du Comit de surveillance ou seulement du Conseil
gnral de la Commune. Quant aux mobiles qui les poussrent  ces
horribles attentats, pour les uns, ce fut le dsir de se perptuer dans
la dictature, pour les autres, un moyen de ne pas rendre certains
comptes, en imposant  tous silence par la terreur.

L'heure des justices d'ailleurs ne se fit pas attendre; l'anne n'tait
pas coule, que tous ou presque tous, ils avaient t rendre compte au
Juge infaillible, guillotins les uns par les autres, comme a dit un
vigoureux pote, dans sa langue originale:

    Qui donc nierait l'tre qui venge
    Le droit et punit le mchant,
    En voyant tous ces coeurs de fange
    S'entr'accusant, s'entr'gorgeant,
    Jusqu'au jour fatal et suprme,
    O tombe enfin, frapp lui-mme,
    Cet homme  l'oeil terne, au teint blme,
    Qui, trnant en roi dans ce lieu,
    Comme un joueur qui longtemps gagne,
    Avec la terreur pour compagne,
    Lgifrait sur la _Montagne_,
    Sina digne d'un tel dieu?

[68] Barruel: _Histoire du Clerg pendant la Rvolution_.

[69] Extrait d'une lettre intressante de l'abb Frontault, l'un des
prtres chapps au massacre, et publie tout rcemment dans les _tudes
religieuses, historiques et littraires_ (Dcembre 1867).

[70] Il se nommait Tanche.

[71] Mortimer-Ternaux.--_Histoire de la Terreur_, t. III.

[72] SOREL.--_Le Couvent des Carmes et l'ancien sminaire de
St-Sulpice._

[73] Le sieur Violette, parat-il, peu digne de cette confiance, ne
remit rien au pauvre traiteur.


II

LA CHAPELLE DES MARTYRS.

L'oratoire, dont il a t parl plus haut, ferm pendant la Rvolution
ou peut-tre converti en orangerie, devint plus tard, grce  une pieuse
initiative, un sanctuaire qui prit le nom de: _Chapelle des Martyrs_. Le
22 aot 1807, madame de Soyecourt, s'tant rendue acqureur du terrain
o s'levait le petit difice, songea tout d'abord  restituer 
celui-ci son caractre sacr. Elle ordonna les rparations ncessaires,
tout en veillant avec sollicitude  ce qu'on conservt religieusement
les traces sanglantes visibles encore sur les murs et mme les bancs.
Puis, au mois de mai 1815, la chapelle fut bnite, sous l'invocation de
saint Maurice et ses compagnons, par M. l'abb d'Astros, grand vicaire
de Paris, depuis archevque de Toulouse.

En 1851, les R. PP. Dominicains tant venus occuper les btiments de
l'ancien couvent des Carmes, l'glise leur fut rserve exclusivement.
M. Cruise, directeur de l'cole des hautes tudes, fit alors clbrer
l'office divin dans la chapelle des Martyrs; mais, pour la rendre plus
accessible aux fidles du dehors comme aux lves, on construisit un
btiment d'environ 15 mtres de profondeur qui se relia  la chapelle et
dont l'entre fut mnage du ct de l'alle d'acacias o l'archevque
d'Arles avait t massacr. Par suite d'un testament de la pieuse madame
de Soyecourt, le terrain avec ses dpendances tait devenu proprit
diocsaine.

Tel tait l'tat des choses, lorsque, quelques annes aprs, tout  coup
on apprit que, par suite du trac adopt pour la continuation de la rue
de Rennes, la chapelle des Martyrs et tout l'entourage devaient
disparatre. Grande motion parmi les fidles et tous ceux qui ont 
coeur le culte des souvenirs! Des protestations et des rclamations
s'levrent, et le premier pasteur du diocse, en particulier, se
faisant l'cho de ces gnreux sentiments qu'il partageait, fut prompt 
lever la voix et insista avec force pour que, le sanctuaire des Martyrs
pargn, le trac se modifit. Aprs de nouvelles tudes, les
ingnieurs,  tort ou  raison, dclarrent la chose impossible. Il
fallut se rsigner, quelque regret qu'on en et; du moins, Monseigneur
l'Archevque voulut que tout ce qui pouvait tre sauv ft sauv, et,
aprs avoir consult les hommes comptents, il dcida qu'une chapelle
souterraine serait difie dans les caveaux de l'glise des Carmes et
que l seraient recueillis et runis, avec les dalles taches de sang,
tous les dbris, toutes les reliques ayant appartenu aux Martyrs. Or, ce
pieux trsor des reliques, il allait singulirement s'enrichir par suite
d'une dcouverte des plus inattendues dont les travaux furent
l'occasion.

M. Sorel et d'autres, aprs comme avant lui, avaient dclar, en
s'appuyant de documents officiels, que les corps des victimes entasss
sur trois grands chariots, ds le lendemain ou le surlendemain du crime,
avaient t conduits dans l'ancien cimetire de Vaugirard et enterrs
dans une fosse profonde creuse  l'avance en face de la petite porte.
Cependant il existait une tradition d'aprs laquelle un puits voisin de
l'enclos, dans la direction de la rue d'Assas, avait servi de spulture
au plus grand nombre des morts dont les chariots en question ne
pouvaient contenir que la moindre partie. Pour en finir plus vite et
crainte aussi peut-tre d'attirer trop l'attention par un second et un
troisime voyage, les individus, chargs de la triste besogne, n'avaient
trouv rien de mieux que de combler le puits voisin trs-profond avec
les cadavres, en fermant l'orifice avec des pierres, des tessons, de la
terre. Malgr les doutes exprims  ce sujet par M. Sorel, la tradition
persistait.

Les architectes, choisis par Monseigneur l'Archevque de Paris, qui
n'eut qu' s'en applaudir, MM. Douillard frres, convaincus que cette
tradition persvrante ne pouvait tre sans quelque fondement, firent
des recherches en ce sens bientt couronnes d'un plein succs. Le puits
en question fut retrouv, et l'on reconnut qu'en effet l'orifice tait
ferm avec de la terre, des pierres, des fragments de bouteille, mais
seulement  la surface. Ces dbris enlevs non sans une certaine
anxit, on aperut serrs, entasss, des crnes, des ossements retirs
successivement, et, le puits vid entirement, on compta, nous a-t-on
dit, prs de quatre-vingts squelettes ou tronons de squelettes. On ne
pouvait douter qu'ils ne fussent, au moins pour la plupart, les restes
des victimes du 2 septembre, puisque beaucoup des crnes et des os
portaient encore la marque des entailles faites par le sabre ou des
trous rsultant des balles. Aussi ces restes vnrables pour lesquels,
par ce motif, le doute n'tait pas possible, furent mis  part; ce sont
ceux qu'on voit exposs sous les deux grandes vitrines,  droite et 
gauche, dans la seconde pice de la crypte qui forme  proprement parler
le sanctuaire, puisque dans le fond s'lve l'autel dont la simplicit
tonnerait, choquerait mme le visiteur, s'il n'tait prvenu que c'est
l'autel mme de l'ancienne chapelle qu'on a tenu avec raison 
conserver. Au-dessus des vitrines, on voit, pour achever la dcoration
gnrale, une ornementation symbolique surmonte d'une large croix
soutenue par deux enfants, ou mieux des anges dus au ciseau intelligent
de M. E. Cabuchet, l'auteur de cette remarquable statue du _Cur d'Ars_
qui fit tant de sensation au salon de 1867. Ces figures savamment
composes et modeles ne sont pas un des moindres ornements du
sanctuaire. Sur les parois de la muraille, de tous les cts, et sur des
plaques de marbre noir, se lisent diverses inscriptions et les noms des
martyrs.

Aux quatre angles se voient de grandes urnes funraires, voiles en
partie, et au milieu de la chapelle, suspendu  la vote, un superbe
luminaire, d'un style svre et compos de sept grandes lampes se
retenant l'une  l'autre par des chanettes.

 gauche, dans une espce de caveau ferm par une grille, mais clair
pareillement par la lumire des lampes, se trouvent les dbris
d'ossements qui n'ont pas pris place dans les vitrines, comme aussi les
dbris ayant servi  combler le puits et qu'on regarde comme sanctifis
par le contact et le sang des victimes.

 droite, un escalier de quelques marches conduit dans une pice carre,
d'une dcoration noble et svre et dont les murs sont recouverts avec
les dalles enleves  l'ancienne chapelle et qu'avait taches le sang
des martyrs gorgs dans l'oratoire.

On revient par un autre escalier dans le sanctuaire, en face de l'autel
derrire lequel s'ouvre une porte qui conduit dans une salle plus
grande, jusqu'ici  peu prs vide, o du moins se trouvent seulement,
dresses contre la muraille, les pierres tumulaires renfermes
antrieurement dans les caveaux. Dans les inscriptions un nom surtout
nous a frapp, celui de madame de Soyecourt.

On descend dans la crypte, ce que nous aurions d dire d'abord, par un
grand et bel escalier creus dans l'glise mme, non loin de la porte
d'entre, et qui aboutit  une premire salle prcdant le sanctuaire.
Dans cette pice, les yeux tout d'abord sont attirs par une
reproduction ou mieux une rduction de l'ancienne chapelle, claire 
l'intrieur, ce qui permet d'en saisir du premier coup d'oeil l'ensemble
et les dtails, et dispose aux impressions solennelles qui vous
attendent dans le sanctuaire  la vue des vnrables reliques, et au
souvenir de la tragique scne, digne, comme l'a dit un grand crivain,
des plus beaux sicles de l'glise.

Nous ne serons que juste en disant que l'excution de cet important
travail fait le plus grand honneur aux architectes, MM. Douillard
frres, qui, dans la construction de la crypte, comme dans l'arrangement
et l'ornementation, ont prouv non moins d'intelligence et de got que
de pit. Ils ont rpondu pleinement  la mission de confiance dont les
avait honors Monseigneur Darboy, et l'impression est telle, qu'aprs
une visite  la nouvelle chapelle, ceux-l mmes que le changement
propos ou plutt oblig avait le plus dsols d'abord, sentent diminuer
leur regret. Disons mieux, ils sont heureux de s'avouer qu'on n'a
maintenant qu' s'en applaudir et que le nouveau sanctuaire, si riche
des rcentes dcouvertes, tmoigne d'autant d'admiration que de respect
pour la gloire des Martyrs. Nul doute qu'on y verra le mme concours
empress des fidles. Plus d'un lecteur, plus d'une lectrice peut-tre,
aprs avoir lu notre article, voudra juger par ses yeux et n'attendra
pas sans quelque impatience le matin ou l'aprs-midi du vendredi, car la
crypte n'est ouverte que ce jour-l, sans doute par la ncessit de la
surveillance, comme aussi  cause de la dpense occasionne par le
luminaire.




LES CATACOMBES


Les Catacombes sont d'anciennes carrires dans lesquelles sont dposs
les ossements extraits des cimetires supprims successivement  Paris.
M. Guillaumot, premier inspecteur gnral, fit excuter, au commencement
de l'anne 1786, les travaux ncessaires pour la consolidation des
galeries et la disposition des lieux destins  recevoir les ossements
exhums du cimetire des Innocents, le premier supprim. Les travaux
continus constamment depuis firent des Catacombes ce qu'elles sont
aujourd'hui. On y descend par trois escaliers, le premier creus rue
d'Enfer, le second situ  la Tombe Isoard, le troisime dans la plaine
Mont-Souris.

Avant les travaux dont nous parlons plus haut, beaucoup de monuments,
l'Observatoire le Luxembourg, l'Odon, le Val-de-Grce, le Panthon,
l'glise Saint-Sulpice, etc., se trouvaient comme suspendus dans le vide
au-dessus de vastes abmes o d'un instant  l'autre, ils pouvaient
s'engloutir: Dans nos recherches et nos travaux, dit M. Hricart de
Thury, nous nous sommes particulirement attachs  tablir le rapport
le plus rigoureux, ou si l'on veut me permettre l'emploi de ce mot, la
corrlation la plus intime et la plus rciproque des dtails de la
surface et de l'tat des vides. C'est en suivant ce plan d'une manire
uniforme que nous avons trac, ouvert et conserv au-dessous et 
l'aplomb de chaque rue, une ou deux galeries suivant la largeur de la
voie, de manire  diviser respectivement les quartiers,  isoler les
massifs,  prparer la reconnaissance des proprits,  dterminer leur
tendue,  fixer leurs limites au-dessous de celles de la surface, 
tracer,  plus de _quatre-vingts_ pieds de profondeur, le milieu des
murs mitoyens sous le milieu mme de leur paisseur,  rappeler le
numro de chaque maison exactement au-dessous de celui de la proprit;
enfin, je le rpte,  tablir un tel rapport entre le dessus et le
dessous qu'on peut en voir et en vrifier la rigoureuse correspondance
sur les plans de l'inspection.

On doit  M. Frochot, prfet de la Seine sous le premier Empire,
d'importantes amliorations dans la disposition et l'arrangement des
galeries et ossuaires qui ajoutent beaucoup  l'intrt pour le
visiteur. Nous citerons, aprs la chapelle, une curieuse collection
_pathologique_ o sont classs avec mthode toutes les espces
d'ossements dforms par quelque maladie. Une autre collection, dite
_minralogique_, nous offre la srie complte des bancs de terre et de
pierre qui constituent le sol et les parois des Catacombes.

On value  peut-tre sept ou huit fois le nombre des vivants de la
grande cit le total des individus dont les ossements reposent dans la
ville souterraine. Le cimetire des Innocents,  lui seul, d'aprs ce
qu'on calcule, dans une priode de sept sicles, aura d dvorer tout au
moins douze cent mille cadavres. En 1780, un rapport constatait que le
nombre des corps dposs dans une fosse commune voisine de la rue de la
_Lingerie_, excdant toute mesure et ne pouvant se calculer, en avait
exhauss le sol de plus de huit pieds au-dessous des rues et habitations
voisines.

La ncessit de supprimer le cimetire parut donc vidente  M. Lenoir
lieutenant-gnral de police,  qui est due la premire ide des
Catacombes, ralise en 1786 seulement. Tous les ossements recueillis
dans les chapelles spulcrales ou cimetires dtruits depuis cette
poque, ont trouv place dans cette immense Ncropole o pareillement
ont t dposs les restes d'un grand nombre des victimes de la
Terreur.




CIMETIRE DU PRE LA CHAISE


Ce cimetire, le plus vaste de Paris, a t form dans l'enclos de la
maison du Mont-Louis[74], dite du Pre La Chaise; puis successivement il
s'est agrandi de tous les terrains environnants. Dans cette immense
ncropole, qui ne remonte gure qu'aux premires annes du sicle, se
voient les tombeaux de presque tous les contemporains illustres et aussi
d'innombrables inconnus. On ne peut nier qu'il n'y ait du vrai dans ces
rflexions mlancoliques de Saint-Victor qui disait, en 1822, dans le
tome quatrime de la 2e dition de son grand ouvrage:

C'est  notre avis le spectacle le plus curieux et en mme temps le
plus dplorable que prsente cette grande ville et nulle description
n'en pourrait donner une juste ide.... Au milieu du silence des
tombeaux, les pierres lvent la voix et retracent toutes les passions
qui fermentent dans la socit et ce dsordre effrayant des esprits qui,
pour la premire fois depuis l'existence du monde, la menace d'une
entire dissolution. L s'lve comme une ville compose de monuments
funbres o les rangs sont confondus, non pas seulement dans la mme
poussire, mais dans le mme orgueil; le dernier artisan y a les
honneurs de l'pitaphe; des marchands y btissent des mausoles qui le
disputent  ceux des ducs et des princes; les familles des banquiers s'y
font faire des caveaux comme faisaient autrefois les Chtillon et les
Montmorency;  ct du mdaillon d'un magistrat s'lve la statue d'une
courtisane ou d'un histrion dont le marbre raconte les talents et les
vertus. Dans ce nombre infini d'inscriptions funraires, dont cette
enceinte est comme pave, reparaissent les attachements terrestres dans
toute leur misre, c'est--dire _sans esprance et sans rsignation_;
elles prsentent quelquefois des diffamations et des confidences
scandaleuses; de toutes parts des loges qui ressemblent  des
apothoses. Ces inscriptions nous apprennent que l sont confondues
toutes les religions; souvent mme elles expriment l'indiffrence
religieuse dans ce qu'elle a de plus rvoltant, et en cherchant bien, on
y trouverait jusqu' la profession de foi du matrialiste et de
l'athe[75]. On rencontre presque  chaque pas de ces pierres
spulcrales couvertes de fleurs sans cesse renouveles, sans que cette
offrande purile, faite  de froids dbris, soit accompagne de la
prire que demandent les mes des trpasss: ainsi faisaient les paens,
il n'y manque plus que leurs libations...

Enfin, d'espace en espace, la croix y distingue les tombes des
chrtiens qui y ont fait bnir les places qu'ils occupent; et bientt
sans doute il n'y en aura plus pour eux parce qu'il ne restera pas un
seul coin de cette terre qui n'ait t profan.

Le sceptique Docteur Noir, dans le _Stello_ de Vigny, dira, bien des
annes aprs, avec plus d'exagration et l'accent de la raillerie amre:
Quand la foi est morte au coeur d'une nation vieillie, ses cimetires
(et ceci en tait un) ont l'aspect d'une dcoration paenne. Tel est
votre _Pre La Chaise_. Amenez-y un Indou de Calcutta, et demandez-lui:

--Quel est ce peuple dont les morts ont sur leur poussire des petits
jardins remplis de petites urnes, de colonnes d'ordre dorique ou
corinthien, de petites arcades de fantaisie  mettre sur sa chemine
comme pendules curieuses; le tout bien badigeonn, marbr, enjoliv,
verniss; avec des grillages tout autour, pareils aux cages des serins
et des perroquets; et sur la pierre des phrases semi-franaises de
sensiblerie _Riccobonienne_, tires des romans qui font sangloter les
portires et dprir toutes les brodeuses?

L'Indou sera embarrass; il ne verra ni pagode de Brahma, ni statues de
Wichnou aux trois ttes, aux jambes croises et aux sept bras; il
cherchera le turban de Mahomet et ne le trouvera pas; il cherchera la
Junon des morts et ne la trouvera pas; il cherchera la croix et ne la
trouvera pas, ou la dmlant avec peine,  quelques dtours d'alle,
enfouie dans des bosquets et honteuse comme une violette, il comprendra
bien que les chrtiens font exception dans ce grand peuple; il se
grattera la tte en la balanant et jouant avec ses boucles d'oreilles
en les faisant tourner rapidement comme un jongleur. Et voyant des noces
bourgeoises courir, en riant, dans les chemins sabls et danser sous les
fleurs et sur des fleurs des morts; remarquant l'urne qui domine les
tombeaux; n'ayant vu que rarement: _Priez pour lui, priez pour son
me._ Il vous rpondra: Trs-certainement ce peuple brle ses morts et
enferme leurs cendres dans ces urnes. Ce peuple croit qu'aprs la mort
du corps tout est dit pour l'homme. Ce peuple a coutume de se rjouir de
la mort de ses pres, et de rire sur leurs cadavres parce qu'il hrite
enfin de leurs biens ou parce qu'il les flicite d'tre dlivrs du
travail et de la souffrance.

Puisse Siwa aux boules dores et au col d'azur, ador de tous les
lecteurs du Vda, me prserver de vivre parmi ce peuple qui, pareil  la
fleur _dou-rouy_, a, comme elle, deux faces trompeuses!

Comme nous l'avons dit d'abord, il y a du vrai dans ces rflexions
d'ailleurs trop chagrines; mais pourtant, tout en regrettant que le
tendre ressouvenir des dfunts s'exalte ainsi jusqu'au culte presque
idoltrique, qu'on sacrifie de nouveau en quelque sorte aux dieux Mnes;
d'autre part, ne faut-il se fliciter que dans l'branlement de tous les
pouvoirs, dans notre socit secoue par de continuels bouleversements,
malgr notre tendance  tout railler comme  tout dtruire, quelque
chose surnage, un sentiment persiste, nergique au point de s'exagrer,
le respect pour les morts, la vnration pour les tombeaux dont la vue
rappelle, ne fut-ce qu'un instant, aux srieuses penses les plus
distraits, les plus enivrs des vanits de la terre et des folles
illusions. Puis dans ce culte excessif de la tombe, qui semble aux deux
crivains cits la preuve d'une complte indiffrence religieuse, nous
serions port tout au contraire  reconnatre,  saluer le tmoignage
consolant de la croyance instinctive  l'immortalit.

[74] Maison de campagne des Pres Jsuites.

[75] Le scandale de ces inscriptions a t port si loin que, depuis
quelque temps, dit-on, il a t nomm des inspecteurs chargs
d'examiner, d'admettre ou de rejeter les pitaphes. (St-V.)




SAINTE GENEVIVE (GLISE)


L'glise _Sainte-Genevive_ est, comme on sait, une basilique dont la
construction, au moins quant  l'achvement, est moderne. L'difice,
aprs avoir, suivant les vicissitudes des temps, chang plusieurs fois
de destination, fut enfin, par un dcret du Prince-Prsident, depuis
l'Empereur Napolon III, consacr sous l'invocation de sainte Genevive,
la glorieuse patronne de Paris,  laquelle dans cet ouvrage nous ne
saurions refuser quelques pages. Mais les travaux d'hagiographie n'ont
gure t qu'occasionnellement le but de nos tudes; aussi nous sommes
heureux de trouver, dans le savant ouvrage de Flibien et Lobineau, une
Notice sur la Sainte crite avec un singulier charme et qui, par ce
qu'un crivain illustre appelait la candeur de la narration, nous a
ravi. Il nous sera permis d'en dtacher quelques feuillets.

Il y avait pour lors (451),  Paris, une sainte vierge nomme
Genevive, dont le pre s'appelait Svre et la mre Gronce. Sa
saintet avait t prdite ds son enfance par saint Germain, vque
d'Auxerre, lorsqu'allant combattre l'hrsie des Plagiens dans l'le de
Bretagne, il passa par Nanterre, village  deux lieues de Paris. Un
tmoignage d'un tel poids, joint au genre de vie que cette sainte fille
pratiquait depuis plusieurs annes, l'avait mise en grande rputation
dans le public. Elle ne voulut toutefois user de son crdit que pour le
bien des autres. Voyant toute la ville en meute sur la nouvelle des
ravages d'Attila, elle essaya de calmer les esprits de ses concitoyens.
Elle les exhorta  mettre leur confiance en Dieu,  flchir sa
misricorde par la prire et par le jene,  ne point quitter la ville,
en les assurant qu'ils n'auraient rien  craindre et que Paris ne
recevrait aucun mal. Plusieurs dfrrent aux paroles de la Sainte, mais
il y en eut d'autres qui prirent occasion de sa prophtie pour conspirer
contre elle et la faire passer pour une magicienne tandis que l'ennemi
tait prt  fondre sur eux. La rage et l'animosit allrent jusqu'
dlibrer de quel genre de mort ils la feraient prir: si elle serait
lapide ou jete  la rivire; lorsque l'archidiacre d'Auxerre arriva 
Paris et dissipa ce complot. Gardez-vous bien, dit-il, d'excuter un
dessein si criminel; j'ai souvent ou le saint vque Germain louer la
vertu de cette fille devant tout le monde.

La suite justifia la prdiction de la Sainte; Attila changea sa marche
et n'approcha pas de Paris. Cette ville, quelques annes aprs, fut
assige par les Francs que commandait Chilpric. Bientt les vivres
manqurent et la famine se faisait vivement sentir lorsque sainte
Genevive, s'tant rendue  Arcis-sur-Aube et  Troyes, en ramena
plusieurs grands bateaux chargs de bl qu'elle fit entrer dans la ville
 la vue des ennemis qui vainement tentrent de s'y opposer. Chilpric
nanmoins s'empara de Paris dont il fit sa capitale et, quoique paen,
ce prince tmoigna pour la Sainte d'une vnration singulire au point
de ne jamais rien lui refuser. Certain jour cependant rsolu  employer
la dernire svrit contre des criminels condamns  mort, il sortit de
la ville dont il fit fermer les portes, pour se mettre  couvert des
sollicitations de la Sainte. Mais celle-ci, parvenue  s'chapper de la
ville dont les portes s'ouvrirent d'elles-mmes pour lui donner passage,
arriva jusqu'au roi qui ne put lui refuser la grce des condamns.

C'est au zle de sainte Genevive qu'on dut, sous le rgne du mme
Chilpric, la construction d'une glise; la premire que l'on sache
avoir t leve sur la spulture de saint Denis et de ses compagnons.
D'aprs d'autres historiens cependant, une chapelle existait en cet
endroit avant l'invasion des Francs.

Sainte Genevive, quoique trs ge et use d'austrits, vcut encore
plusieurs annes pendant lesquelles elle eut la joie de voir le grand
Clovis, fils de Chilpric, renoncer au culte des idoles pour embrasser
la religion chrtienne.... Enfin, comble d'annes et de mrites, elle
mourut  Paris le 3 janvier de l'an 509. Clovis, qui avait eu toujours
pour la Sainte une profonde vnration, voulut qu'une grande glise ou
basilique s'levt sur le lieu mme de sa spulture o dj les fidles
s'taient empresss d'riger un petit oratoire en bois. Cette glise fut
ddie sous l'invocation des aptres St-Pierre et St-Paul.

L'glise de _Sainte-Genevive_, qui la remplace, commence en 1757,
d'aprs les dessins de Soufflot, ne fut termine que vers 1789 ou 1790,
et, l'anne suivante, un dcret de la Convention dcida qu'elle
servirait, sous le nom de _Panthon_,  la spulture des grands hommes.
En 1806, un dcret de Napolon Ier rendit l'difice au culte
catholique, et pendant la Restauration, des travaux considrables furent
excuts  l'intrieur pour la dcoration de l'glise qui n'en fut pas
moins, aprs les vnements de 1830, de nouveau transforme en Panthon.
Ce scandale heureusement a cess.

Dans la basilique, au-dessus d'un autel  droite, se voit la chsse
renfermant les reliques de la Sainte. Cette chsse, dit le chanoine
Godescard, se portait en procession dans les calamits publiques, et on
a plusieurs fois prouv les effets sensibles de la puissante protection
de la servante de Dieu auprs du Seigneur. On lui dut surtout la
cessation de la cruelle maladie, connue sous le nom de _Mal des
Ardents_, parce qu'elle consumait ceux qui en taient attaqus par un
feu secret et meurtrier.

Le village de Nanterre o la Sainte naquit, vers l'an 422, reste le lieu
d'un plerinage clbre qui, chaque anne,  l'poque de la fte, attire
un grand concours de fidles comme plus tard de curieux pour le
couronnement de la Rosire. Prs de l'glise on montre encore le puits
tmoin d'un miracle que racontent tous les hagiographes. Genevive qui,
ge de sept ans  peine, dclarait  saint Germain ne vouloir pas
d'autre poux que Jsus-Christ, ne s'estimait jamais plus heureuse que
quand elle pouvait aller  l'glise. Sa mre un jour refusant de l'y
conduire, elle ne put retenir ses larmes, et la supplia de la faon la
plus pressante de ne pas lui refuser cette grce. La mre, obstine 
dire non, voyant que l'enfant insistait, perdit patience, et emporte
par la colre, elle donna  Genevive un soufflet. La punition fut
prompte, car  peine le coup tait port, que Gronce sentit un voile
s'tendre sur ses yeux; la clart du jour devint pour elle comme les
plus profondes tnbres de la nuit; et maintenant c'tait elle qui
devait emprunter la main de l'enfant pour la conduire non pas seulement
 l'glise ou au village, mais mme au jardin. Ce ne fut que prs de
deux ans aprs, dit Godescard, qu'elle recouvra la vue en se frottant
les yeux avec de l'eau que sa fille avait tire du puits et sur laquelle
elle avait fait le signe de la croix[76].

[76] _Vies des Saints_, T. Ier.




ST-GERMAIN-DES-PRS (GLISE DE)


Cette glise est sans contredit une des plus anciennes de Paris,
puisqu'elle fut construite par le roi Childebert au retour de son
expdition en Espagne. Quoique pas trs-heureux dans cette campagne, le
roi des Francs en avait rapport de grands trsors enlevs aux Visigoths
de l'Ebre, et, ce qu'il regardait comme plus prcieux, la tunique de
saint Vincent,  lui donne par les habitants de Sarragosse. L'glise,
destine  recevoir la sainte relique, fut leve, vers la fin de son
rgne, par Childebert, et consacre sous la vocable du saint. L'difice
tait magnifique, dit un docte crivain moderne; il avait la forme d'une
croix latine; il tait soutenu par de grandes colonnes de marbre, perc
de nombreuses fentres, et couvert d'un lambris dor. Des peintures 
fond d'or embellissaient les murs; une riche mosaque formait le pav,
et des lames de cuivre dor, qui formaient la toiture, jetaient un si
vif clat que le peuple ne tarda pas  surnommer cette basilique
Saint-Germain le Dor[77].

Le nom de Germain lui tait donn, concurremment avec celui de Vincent,
 cause de Germain, le saint vque de Paris, enterr dans cette glise
prs de laquelle s'leva un monastre qui, par diverses donations des
rois et des particuliers, devint une des abbayes les plus considrables
de France. Les religieux qui l'habitaient et que saint Germain avait
fait venir d'Autun, suivaient d'abord la rgle de saint Antoine et de
saint Basile,  laquelle fut substitue celle de saint Benot le grand
rformateur de la vie monastique en Occident.

Dans cette glise fut enterr Childebert et jusqu' la fondation de
l'abbaye de Saint-Denis au septime sicle, elle servit de spulture aux
rois et reines de la dynastie mrovingienne.

Lors des grandes invasions des pirates normands, l'glise de
Saint-Germain et Saint-Vincent fut, en 853, le jour mme de Pques,
pille par les barbares qui, de plus, avant de s'loigner, y mirent le
feu; mais il put tre teint par les religieux cachs dans les environs,
et qui promptement accoururent. En 886, l'glise fut de nouveau envahie
et pille par les Normands, et, dit un vieil historien, mise quasi rs
pied rs terre. Elle se releva cependant grce au zle et  la pit
des religieux, aids par le roi de France, mais s'appela ds lors du nom
de saint Germain seul Saint-Germain-des-Prs,  cause qu'elle est
situe proche des prs que l'on nommait des Prs-aux-Clercs.

Au neuvime sicle, d'aprs un inventaire laiss par Irmion, abb de
Saint-Germain-des-Prs, l'abbaye comptait dans ses domaines ou _manses_
plus de 10,000 personnes qui relevaient d'elle, hommes libres, colons,
lides (demi-serfs), serfs et esclaves, ces derniers au nombre de six
cents seulement. Les sujets de l'abbaye n'avaient pas  se plaindre de
leur condition, relativement trs-heureuse, car comme le dit trs-bien
l'crivain dj cit: Alors que l'glise exerait sur le pauvre une
autorit pleine de mansutude et disputait le terrain aux envahissements
de la force brutale et du sabre, cette grande puissance territoriale
attestait, quoiqu'on puisse dire, un incontestable progrs social.
L'glise, en effet, assurait seule aux masses un peu de scurit et de
paix; elle stipulait pour le faible et pour l'opprim, et ne cessait de
transformer l'esclavage en servage, le servage en colonat.

L'glise Saint-Germain-des-Prs, restaure assez rcemment 
l'intrieur, est orne de remarquables peintures d'Hippolyte Flandrin 
qui, par reconnaissance, un petit monument commmoratif, orn du buste
de l'artiste, a t rig dans une trave latrale (celle de gauche).

Disons un mot, avant de terminer, du fameux _Pr-aux-Clercs_, dont il
est fort parl dans les vieilles histoire et qui a donn son nom  l'une
de nos rues. Le Pr-aux-Clercs tait un grand terrain appartenant 
l'abbaye Saint-Germain-des-Prs et qui d'abord, se droulant en forme de
plaine, occupait tout l'espace compris entre la rue Mazarine et les
Invalides. Il fut rduit peu  peu par les constructions qui s'levrent
de divers cts; dans le champ qui restait, trs-vaste encore, les
tudiants de l'Universit avaient pris l'habitude de se donner
rendez-vous pour s'esbattre et par le long temps, une sorte de
prescription s'tablit en leur faveur. Ce qui n'tait qu'une tolrance
devint un droit que l'abbaye Saint-Germain-des-Prs volontairement et
gracieusement leur reconnut.

[77] Gabourg: _Histoire de Paris_, t. 1er.




SAINT EUSTACHE (GLISE)


C'tait, dit Sauval, une chapelle ddie  Sainte-Agns et qu'avait
fait difier Jean Alais  qui la conscience reprochait d'avoir mis un
impt d'un denier sur chaque panier de poisson.

Cette chapelle existait avant le XIIe sicle, puisque, sous
Philippe-Auguste, elle devint une annexe de St-Germain l'Auxerrois; ce
ne fut que longtemps aprs, au XVIe sicle, qu'on l'rigea en paroisse
sous le vocable de St-Eustache. Mais la chapelle, tombant en ruines,
avait fait place  la magnifique glise que nous admirons encore
aujourd'hui, et qui fut rebtie en 1532, d'une architecture gothique
mais dlicate et fort exhausse. Il semble que David n'en tait pas le
premier architecte et ait voulu faire revivre l'architecture gothique
que nous avons vue mourir en France dit Sauval, ayant contre ces
merveilles du moyen-ge tous les prjugs de son temps. Car il ne parle
pas autrement que La Bruyre, et chose plus inconcevable que Fnelon,
dont le savoir galait la pit, dou au plus haut degr du sens
artistique, et qui pourtant, tout  fait aveugle relativement  cet
admirable art gothique, crivit sur ce sujet des normits.

Faut-il s'tonner aprs cela d'entendre Sauval nous dire
sentencieusement: Du Breul, Corrozet et les _bonnes gens_ disent
merveilles tant de son architecture que des piliers grles et chargs de
colonnes en l'air. Cette grande lvation de colonnes et un tas de
moulures qu'ils ne voient point ailleurs, cette prodigieuse longueur de
pilastres et exhaussement des votes, _qui sont toutes les parties
vicieuses de l'architecture_ (_sic_), les ont surpris. Vritablement il
y a quelques chapiteaux de colonnes au portail de l'aile droite dont les
feuilles sont fort tendres et qui seraient des plus beaux de Paris et
des meilleurs, s'ils n'taient un peu gothiques par en haut. Il y en a
de pareille manire et aussi bonne au ct gauche; et c'est _la seule
bonne chose_ qui se trouve dans cette glise.

Voil! et ces sottises, l'honnte Sauval, qui n'tait point un _sot_
certes, les dbite en toute sret de conscience et de l'air le plus
content du monde.  quel point le prjug, suc ds l'enfance, peut-il
paissir ce bandeau que la ccit nous met sur les yeux, puisque Sauval
les fermait compltement alors  ce qui nous semble aujourd'hui niais
d'vidence comme et dit Toppffer! Qui de nous, maintenant, en entrant
dans cette magnifique basilique, n'est saisi d'une motion religieuse
mle d'admiration et presque de stupeur, devant cette immensit,
j'allais dire cette _vastitude_ de l'difice, ces colonnes qui montent 
une si prodigieuse hauteur, soutenant des votes qui semblent plus prs
du ciel que de la terre? Dirai-je la majestueuse simplicit du style et
ce je ne sais quoi de mystrieux, qu'on sent partout dans l'enceinte et
que favorise la lumire vague et voile tamise par les vitraux. Cette
impression profonde que de fois ne l'ai-je pas ressentie dans cette
glise qui fut longtemps ma paroisse, impression de recueillement et de
pit qu'on ne s'attend pas  prouver  la vue de cette dplorable
faade d'un style si diffrent et qui jure tellement avec tout le reste.
Il avait t question nagure de faire disparatre cet anachronisme
grossier et de mettre la faade en harmonie avec le style de l'difice.
Combien n'est-il pas  regretter que, par des motifs d'conomie sans
doute, ce projet si raisonnable n'ait pu tre ralis.

Il parat qu'anciennement dans l'glise on voyait le tombeau du
fondateur de la chapelle et que sur la pierre spulcrale on lisait cette
curieuse pitaphe que nous n'avons pas retrouve:

    Ci gist Alain de la rue de Grenelle,
     qui Dieu doint (donne) vie sempiternelle
    En paradis, o sont harpes et luts,
    Non en enfer o damns sont bouluts.
    Que dirons-nous de ce grand purgatoire?
    Il en est un, ouy d, tredame voire (vraiment)!

On remarque, dans cette glise, le grand autel du choeur en marbre blanc
artistement travaill, et la chapelle de la Sainte-Vierge, une des plus
belles qu'on voie  Paris, mme en dpit de peintures assez tranges,
faites,  ce qu'on prtend, pour l'orner.




NOTRE DAME ET L'HOTEL-DIEU

I

NOTRE DAME.


Ce chef-d'oeuvre d'architecture gothique, dit un judicieux historien,
est situ dans l'le de la Cit,  la place d'une chapelle consacre 
la Vierge,  St-Denis et  St-tienne, mais dont l'origine est inconnue.
Un second temple, qui y avait t lev au VIe sicle par les soins de
Childebert, fut rduit en cendres par les Normands en 867. Robert dit le
Pieux rsolut la reconstruction de Notre-Dame; son fils, Henri, commena
l'excution de ce projet, et, en 1161, Maurice de Sully, vque de
Paris, aid des fidles, fit poursuivre les travaux avec diligence.
Continue par ses successeurs, l'glise arriva enfin  son achvement
vers 1257 ou 1259: les constructions en taient alors diriges par
l'architecte Jean de Chelles. On croit que le pape Alexandre III en a
pos la premire pierre. Btie en forme de croix latine, l'glise
Notre-Dame a 390 pieds de long dans oeuvre, 144 pieds de large et 104
pieds de haut; 120 gros piliers soutiennent les votes principales. La
nef et le choeur sont accompagns de doubles bas-cts crass par de
spacieuses galeries qui rgnent tout autour de l'difice. La faade
principale se fait remarquer par son imposante architecture, son
lvation, sa sculpture pleine de dtails. Elle est termine par deux
grosses tours carres ayant 280 pieds de haut: on y monte par 380
degrs, et les deux tours sont lies entre elles par deux galeries hors
d'oeuvre que soutiennent des colonnes gothiques d'une dlicatesse
surprenante. Dans la tour du sud est la fameuse cloche nomme _bourdon_
qui pse prs de 32 milliers. Fondue en 1682 et refondue en 1685, elle
eut Louis XIV et la reine pour parrain et marraine. Son battant pse 976
livres. Il faut 16 hommes pour la mettre en branle. La faade de
l'glise est perce de trois portes, pratiques sous des voussures en
ogives et charges de sculptures[78].

Quelques passages de cet article tendraient  faire croire que Maurice
de Sully ne fit que donner une impulsion plus vive aux travaux tandis
qu'en ralit c'est  lui que Paris doit sa cathdrale; car, pendant les
33 annes de son piscopat, il ne cessa de consacrer tous ses soins 
cette grande entreprise. L'difice sans doute ne s'acheva que sous Eudes
ou Odon, son successeur, et mme certaines parties ne furent construites
que plus tard, mais ce qui ne parat pas moins certain, c'est que dj
l'on couvrait le choeur lorsque Maurice de Sully mourut dans l'abbaye
Saint-Victor qu'il habitait depuis quelques mois seulement.

Ce prlat se distinguait entre les plus pieux et les plus savants de son
temps, et ses contemporains avaient en trs grande estime ses vertus,
encore qu'il n'ait pas jou un rle important dans les affaires de
l'poque et que la construction de la cathdrale ait surtout donn
l'illustration  son nom. Voici un trait de sa vie qu'on nous saura gr
de rappeler et qui est tir d'un sermon attribu par quelques-uns 
saint Bonaventure et par d'autres  un thologien du XVe sicle nomm
Godescal Hollen:

Maurice tait n de parents trs pauvres dans le village de Sully
(_Solliaco_) sur les bords de la Loire. Rduit dans son enfance et sa
jeunesse  vivre d'aumnes, il trouva moyen, en mendiant, de gagner
Paris o, d'abord tudiant mrite, il ne tarda pas  monter lui-mme
dans l'une des chaires comme professeur et ses clatants succs dans
l'enseignement lui valurent un canonicat  Bourges, puis  Paris mme,
o il fut promu galement  la dignit d'archidiacre. C'est alors qu'eut
lieu l'vnement auquel il est fait allusion plus haut.

Un matin, une femme ge, vtue d'une robe de bure use et rapice, un
bton blanc  la main, arrive dans la capitale et s'informe o demeurait
le docteur Maurice dont elle se dclare la mre. Sans doute elle en
fournit la preuve; car de pieuses dames s'empressrent de lui donner
l'hospitalit, et, craignant que l'archidiacre ne ft humili s'il
voyait sa mre dans un si pauvre costume, ils habillrent la voyageuse
de vtements neufs couverts d'un manteau galement neuf, puis, dans cet
tat, la conduisirent  son fils. Mais  leur grande stupfaction,
celui-ci, quoiqu'il et paru vivement mu d'abord, se remit vite et
froidement il rpondit:

--Que me voulez-vous et que prtend-on? Je ne connais point cette femme
et je ne saurais l'avouer pour ma mre; car ma mre, qui se fait gloire
de la pauvret si chre  Notre-Seigneur, ne porta jamais que des
vtements grossiers et ddaigne tous les vains ornements du sicle.

Puis, non sans qu'il part lui en coter, baissant les yeux et
dtournant la tte, il s'loigna pendant que l'trangre, interdite, le
regardait avec une stupeur douloureuse; bientt de ses yeux on vit
couler des larmes et les sanglots gonflaient sa poitrine.

--Ne pleurez pas ainsi, bonne et digne femme, reprit l'une des dames qui
l'accompagnaient. Ne croyez pas surtout que le docteur rougit de vous,
non, pas plus qu'il ne vous mconnat. Son motion d'abord en vous
voyant a trahi son coeur de fils. Mais, par sa grande vertu et sa haute
sagesse, dominant mme les mouvements les plus vifs de la nature, il a
voulu sans doute nous donner une leon,  nous, mais non pas  vous, sa
mre. Venez, nous lui prouverons que nous avons compris.

La voyageuse suivit ses protectrices qui, aprs lui avoir fait reprendre
ses premiers et humbles vtements, en lui rendant son bton, la
ramenrent vers Maurice qu'elles trouvrent au milieu d'une nombreuse et
brillante assemble. La pauvre femme tremblait plus que jamais en
approchant de ce cercle compos des personnages les plus importants de
la ville; mais du plus loin que Maurice l'aperut, quittant sa place et
courant  elle  travers la foule, il la serra tendrement dans ses bras
et s'cria avec l'accent d'une motion profonde:

--Oh! cette fois, je la reconnais, c'est bien ma mre, ma chre bonne et
vnrable mre!

D'aprs les auteurs qui croient authentique cette anecdote, elle
contribua tout particulirement  rendre populaire l'archidiacre et 
lui mriter le plus grand nombre des suffrages lorsque le sige de Paris
devint vacant par la mort de l'vque Pierre Lombard (1160).

Un mot encore avant de terminer relatif aux constructions de l'glise
Notre-Dame. L'vque Maurice, dit Sauval, la rehaussa sur treize
grandes marches qu'on fut contraint d'enterrer sous Louis XII et tout de
mme de rehausser la rue de la Juiverie sitt que le Petit-Pontet le
pont Notre-Dame qu'on rebtissait eurent t achevs. Jusque-l Paris
n'avait t qu'une ville fort basse et sujette en hiver  souffrir
beaucoup de l'eau quand la rivire tait haute.

Corrozet, le bon vieil auteur, avait sans doute fourni ce renseignement
 Sauval, car on lit dans sa _Fleur des antiquits et singularits_ de
la ville de Paris (1552): On montait jadis treize degrs pour entrer
dans cette glise, lesquels sont sous le pav  cause que les rues de la
cit ont t hausses pour obvier  l'inondation de la Seine.

Il nous dit de l'glise: Ce temple est la merveille de France pour sa
grandeur et sa forme.... Au plus haut se prsentent en vue deux hautes
tours carres, de grandeur merveilleuse, mieux ressemblantes  deux
forteresses de dfense sur un rocher qu' des clochers lesquelles ont
trente-quatre toises de hauteur. Les cloches sont si grosses qu'il faut
dix-huit ou vingt hommes pour branler la plus matrielle appele
_Marie_, le son de laquelle en temps coi et de nuit se peut entendre de
sept lieues loin de la ville.

 l'entour des deux tours sont doubles galeries  deux tages dont la
plus haute est soutenue de colonnes ayant leur pidestal dessus la
premire; tout au plus haut il y a une plate-forme le regard de laquelle
en bas fait sembler les hommes aussi petits qu'un oiseau... Brief, c'est
le spectacle le plus grand et le mieux bti de la chrtient. Est-il
besoin de rappeler, que pendant la Commune, ce monument des vieux ges
n'a chapp que par miracle et grce au dvoment des internes de
l'Htel-Dieu,  l'incendie allum par des mains sacrilges.

[78] Louvet.


II

L'HOTEL-DIEU.

La fondation de cet hospice est attribue  saint Landry d'aprs une
lgende insre au Brviaire de 1492, mais qui, parat-il, ne s'appuie
sur aucun document trs-certain. Il y a plus.

Saint Landry est mort vers l'an 656, et tout porte  croire, dit le
judicieux Saint-Victor[79], qu' cette poque l'Htel-Dieu n'existait
point encore. On trouve mme qu'en 690, il y avait sur l'emplacement o
il est situ un monastre de filles dont Landetrude tait abbesse. Alors
c'tait la maison de l'vque qui tait l'asile des malheureux, de la
veuve et de l'orphelin. Le pauvre et le malade y trouvaient des secours
et des consolations; elle servait encore de retraite aux plerins et aux
voyageurs; et les annales de l'glise, celles de la monarchie, les
actes, les rcits les plus authentiques nous reprsentent les vques de
Paris, dignes successeurs des aptres, livrs par dessus tout  ces
pieux devoirs. On les voyait, excitant le clerg par l'ardeur de leur
zle et de leur charit, se faire un plaisir et une gloire de recevoir
tous ceux que leur affliction ou leurs besoins conduisaient vers eux,
leur laver les pieds, les servir eux-mmes  table, leur administrer les
sacrements et leur prodiguer ainsi tous les secours de l'me et du
corps.

Tel tait saint Landry, qu'il ait ou non fond l'hospice connu depuis
sous le nom de l'Htel-Dieu qui certainement existait dj sous le rgne
de Charlemagne puisque nous voyons, par un acte de l'an de grce 829,
que l'vque Inchade assigne  cette maison les dmes des biens dont il
avait gratifi son chapitre, ce qui prouve que l'Htel-Dieu existait
antrieurement et que l'vque et son chapitre y avaient certains droits
soit pour l'avoir fond, soit pour avoir contribu  le doter.

Le nombre des pauvres et des malades allant en augmentant avec la
population, l'tablissement dut s'accrotre en proportion. Nous voyons
qu'en 1217, d'aprs les nouveaux statuts dresss par tienne, doyen de
Paris, de concert avec le chapitre, il est tabli, pour l'administration
de cette maison, quatre prtres, quatre clercs laques, et vingt-cinq
soeurs; tous doivent garder la chastet, vivre dans la pauvret et en
commun, soumis au Chapitre, aux proviseurs et  celui des prtres que
l'on qualifiait du titre de _Matre de la maison de Dieu_.

Au commencement du seizime sicle, l'hpital ou l'hospice (car il fut
longtemps l'un et l'autre) fut mis sous la direction des chanoines
rguliers de saint Augustin et ds lors desservi par des soeurs dites
_augustines_ dont le nombre, dans le sicle suivant, s'levait  plus de
_cent_ occupes  soigner les malades de tout ge, de toute condition,
de tout pays, de toute religion qui y taient admis dit un crivain du
temps; il s'en trouvait d'ordinaire plus de 3,000 sans les pauvres.
Voici l'admirable portrait qu'un tmoin oculaire (Helyot) nous fait de
ces saintes filles:

Le cardinal de Vitry a sans doute voulu parler des religieuses de
l'Htel-Dieu lorsqu'il dit qu'il y en avait qui se faisaient violence,
souffraient avec joie et sans rpugnance l'aspect hideux de toutes les
misres humaines et qu'il lui semblait qu'aucun genre de pnitence ne
pouvait tre compar  cette espce de martyre.

Il n'y a personne qui, en voyant les religieuses de l'Htel-Dieu,
non-seulement panser, nettoyer les malades, faire leurs lits, mais
encore, au plus fort de l'hiver, casser la glace de la rivire qui passe
au milieu de cet hpital, et y entrer jusqu' la moiti du corps pour
laver leurs linges pleins d'ordures et de vilenies, ne les regarde comme
autant de saintes victimes qui, par un excs d'amour et de charit pour
secourir leur prochain, courent volontiers  la mort qu'elles
affrontent, pour ainsi dire, au milieu de tant de puanteur et
d'infection, causes par le grand nombre des malades.

Grce au ciel et  de continuelles amliorations, ce tableau dans
certaines parties n'est plus exact et l'on ne respire aujourd'hui ni
puanteur ni infection dans ces vastes salles de l'Htel de Dieu dont le
visiteur ne se lasse pas d'admirer la merveilleuse propret. Comme au
sicle d'Helyot d'ailleurs, il voit au chevet des malades les bonnes
religieuses _augustines_, vigilantes, empresses, souriantes, donner
l'exemple de l'abngation et du zle, et, s'il le faut, comme dans les
temps d'pidmie, l'exemple du plus hroque dvoment.

[79] Tableau historique et pittoresque de Paris.




LES BOUES DE PARIS


Tous les ans, il se lve _cent mille francs_, pour charrier les boues
de Paris, cependant il n'y a point de ville au monde plus boueuse et
plus sale; et quoique on ait assez fait de propositions pour le rendre
net, jamais elles n'ont t coutes, ou parce que la chose passait pour
impossible, ou parce que c'est un revenu considrable pour quelques
grands qui en profitent.

Ces boues au reste sont noires, puantes, d'une odeur insupportable aux
trangers, qui pique et se fait sentir trois ou quatre lieues  la
ronde. De plus cette boue, outre sa mauvaise odeur, quand on la laisse
scher sur de l'toffe, y laisse de si fortes taches qu'on ne saurait
les ter sans emporter la pice, et ce que je dis des toffes doit
s'entendre de tout le reste, parce qu'elle brle tout ce qu'elle touche;
ce qui a donn lieu au proverbe: _Il tient comme boue de Paris_.

Pour dcouvrir la cause de cette tenacit et puanteur, il faut savoir
que les salptriers, d'une part, y trouvent du soufre, ou du salptre et
du sel fix et que les hermtiques, d'autre part, y sparent beaucoup de
sel volatil et nitreux; tellement qui si elle tache et brle, c'est par
le moyen du soufre qui est plein de feu, et sa grande puanteur lui vient
du sel volatil qui est subtil et sent fort mauvais, et peut-tre est-ce
lui qui corrompt l'eau des puits: on l'appelle volatil  cause qu'il
s'vapore, et se rpand au loin: et de l vient aussi qu'on sent de si
loin les boues de Paris.... Aprs tout, Paris serait moins sale si les
rues avaient plus d'air, de largeur et de pente.

Sauval, s'il revenait au monde aujourd'hui, aurait lieu de se montrer
satisfait; car ce n'est ni l'air ni la largeur qui manquent  nos rues,
non plus que le soleil, soit dit en passant. Quant aux boues, dont il se
plaignait si fort, et avec raison, elles n'existent plus, sauf dans
quelques rues troites en petit nombre, que pour mmoire, alors que
chaque matin, des voitures spciales enlvent les immondices dposes
devant les maisons. Les eaux des ruisseaux entranent le reste avec
elles dans les gots; ceux-ci, comme on sait, par de rcents et
immenses travaux, forment sous la ville elle-mme une autre cit
souterraine sillonne en tous sens par des canaux qui ne se jettent plus
comme autrefois  et l dans la Seine souille de leurs impurets, mais
vont se perdre dans le grand got collecteur, situ au-dessous de
Paris.

Combien cet tat de choses est-il diffrent de celui que dplorait
Sauval, et auquel il ne fut remdi d'abord que trs-insuffisamment.
Pendant longtemps, ce qu'on appelait  Paris le _grand got_, n'tait
que le lit d'un grand ruisseau descendant de Mnilmontant, qui avec le
temps n'avait plus fait qu'un foss boueux et profond, serpentant 
travers la ville, du faubourg du Temple jusqu'au Roule et  Chaillot, et
recevant dans ce long parcours tous les embranchements d'gots venant
des autres quartiers, le tout  ciel ouvert. On imagine, dans la saison
d't, quelles odeurs rpandait sur son passage ce fleuve immonde, pire
que l'Achron ou le Cocyte. Cet tat de choses dura pourtant jusqu'au
commencement du XVIIIe sicle o l'on chercha par des amliorations
successives  remdier au mal. Les plus importantes furent dues 
Turgot, prvt des marchands en 1737; il conut le projet de changer le
cours du grand got qui irait en ligne droite d'un point  un autre, ce
qui fut excut sous la direction de l'architecte Beausire. Le nouvel
got fut creus plus profondment, dall en pierres tailles en
caniveaux, avec des berges maonnes. De plus, rue des Fosss du Temple,
un vaste rservoir, solidement construit et aliment par deux grandes
machines hydrauliques, fournissant une masse d'eaux considrable, en
quelques heures, permettait de laver le grand got. Tout tait termin
en 1740.

Vingt ans aprs seulement (1760), les propritaires des terrains
longeant le canal avisrent  le faire couvrir d'une vote en
tablissant partout des ventilateurs. Mais alors comme longtemps aprs,
il n'existait pas d'autres gots souterrains, et les ruisseaux
continuaient de charrier  travers la ville, jusqu'au grand rceptacle,
tout ce que les eaux d'vier et autres leur amenaient. Les immenses
travaux dont nous avons parl plus haut, et qui ont contribu si fort 
l'assainissement de Paris, ne datent que du commencement du sicle, et
les plus importants remontent seulement  quelques annes. Il semble
qu'il y ait peu de chose  faire pour que la capitale de la France soit,
au point de vue de la propret, la cit modle. Elle a dj tout  fait
cess de mriter son nom de _Lutetia_, ville de Boue.




LA COLONNE DE LA GRANDE ARME


Dans la rue de la Paix, au milieu de la place Vendme qui la spare en
deux parties, s'lve la _Colonne_ dite de la Grande Arme, rige en
l'honneur de celle-ci par l'ordre de Napolon Ier. Elle n'est pas
seulement une Colonne triomphale, mais un vritable trophe, puisque, de
la basse au sommet, le bronze qui servit pour les nombreux bas-reliefs,
est le bronze mme des canons enlevs  l'ennemi: ce qui fait, comme on
l'a dit, de cette colonne un monument tout  fait original encore que la
forme soit imite des colonnes triomphales antiques.

On sait que la Colonne, crit M. Miel, commence en 1806 et acheve en
1810, fut un hommage de Napolon  la Grande Arme. L'histoire de la
campagne d'Allemagne en 1805, termine par la bataille d'Austerlitz et
la paix de Presbourg, au bout de deux mois, est crite en bronze dans la
srie des bas-reliefs qui forment le revtement du ft. Nous
n'insisterons ni sur la grandeur homrique des images, ni sur le mrite
de la statuaire confie  l'lite de nos sculpteurs, ni sur l'art et
l'habilet avec laquelle cette spirale se dveloppe, ni sur
l'intelligence qui en a combin l'excution de manire que les saillies
et les renfoncements de la sculpture altrassent le moins possible la
puret du galbe, la premire recommandation d'une colonne. Toutes ces
qualits sont apprcies depuis longtemps. Nous nous bornerons 
quelques dtails relatifs  la construction.

L'architecte du monument fut M. Le Pre. Ce n'est pas lui qu'on avait
choisi tout d'abord, mais M. Gondoin, qui, quoique homme de talent,
hsitant devant les difficults d'excution, proposa l'essai d'une
colonne provisoire sur laquelle on appliquerait les modles devant
servir au moulage des bronzes. Cette ide fut peu gote par M. Denon
qui, se rappelant l'esprit inventif de M. Le Pre, son collgue 
l'Institut d'gypte, voulut aprs l'avoir consult, qu'il ft associ 
l'entreprise. Le Pre, repoussant vivement le projet d'une colonne
provisoire, fit des dessins et des plans pour un monument dfinitif. Il
dmontra, par des calculs rigoureux, la manire de placer les bronzes,
sans aucun scellement dans la pierre; il dtermina le nombre et la forme
de toutes les pices en tenant compte de la dilatation et de la
condensation du mtal.

Le projet fut adopt, et ce qui fait le plus grand honneur  M. Gondoin,
c'est qu'aprs l'avoir examin dans tous ses dtails, il dit  son
collgue.

Mon ami, votre travail est parfait; je ne vois rien  y ajouter:
demeurez-en charg; je m'en rapporte  vous.

L'excution russit  souhait et  la complte satisfaction de
l'Empereur qui, dj proccup de la pense d'un autre monument  riger
sur le terre-plein du Pont-Neuf, dit  plusieurs reprises:

C'est Le Pre qui fera l'oblisque.

Mais de ce dernier monument le soubassement seul fut excut et mme pas
entirement. Pour en revenir  la Colonne, la figure de l'Empereur se
trouvant dans presque tous les bas-reliefs, Le Pre n'tait point d'avis
que la statue du grand capitaine surmontt le monument, et il dclara
qu'une figure de la Victoire serait prfrable. Mais cette opinion ne
prvalut point et M. Denon, qui sans doute recevait de haut ses
inspirations, fit couler en bronze la statue de Napolon, renverse en
1814 par les ennemis triomphants et dont le bronze servit ensuite pour
la statue de Henri IV.

Aujourd'hui, une statue, faite sur le mme modle et drape  l'antique
par M. Dumont, surmonte de nouveau la colonne en remplacement du
Napolon moins acadmique, avec le petit chapeau et la redingote
lgendaires, qui s'y voyait depuis les premiers temps du rgne de
Louis-Philippe.  vrai dire, on peut douter que le changement soit
heureux, et que le peuple reconnaisse aussi facilement le hros des
temps modernes, dans ce personnage dont les traits  cette hauteur ne
peuvent se distinguer, et qui nous apparat affubl de son banal costume
d'empereur romain. Je ne puis tre sous ce rapport de l'avis de feu M.
Hittorf, l'minent architecte, qui crivait, en 1836, dans
l'_Encyclopdie des gens du monde_:

En fait d'art, le costume consacr des hros convenait mieux que le
vtement ingrat de l'poque.... C'est surtout en voyant la belle tte de
Napolon, telle qu'elle existe sur nos monnaies, telle qu'elle est
grave dans la mmoire de ses contemporains, avec son front tout
puissant disparatre sous ce chapeau  trois pointes, la coiffure la
plus laide, comme elle est la plus insense (oh! oh!); c'est surtout 
cette vue que tout homme de got s'afflige et regrette que l'application
des principes les plus faux ait ainsi _dpar_ le monument le plus
populaire de la capitale.

L'lvation totale du monument, compris la statue et le pidestal, est
de 136 pieds. L'escalier intrieur compte 180 marches. Le poids total du
bronze employ pour la construction et les diffrentes pices au nombre
de 378, est de 513,920 livres.

Victor Hugo a fait une _Ode  la Colonne_ qui est assurment une de ses
meilleures posies lyriques[80]. Il tait pote alors et pote national:

     monument vengeur! trophe indlbile!
    Bronze qui, tournoyant sur ta base immobile,
    Sembles porter au ciel ta gloire et ton nant,
    ...............
    Dbris du grand Empire et de la Grande Arme,
    Colonne d'o si haut parle la renomme,
    Je t'aime: l'tranger t'admire avec effroi.
    J'aime les vieux hros sculpts par la Victoire,
            Et tous ces fantmes de gloire
            Qui se pressent autour de toi.

Bravo! Et les autres vingt-sept strophes valent celle-ci.

Le pote n'avait que vingt-cinq ans! Oh! s'il fut rest fidle  ses
premires croyances religieuses et patriotiques,  quelles hauteurs il
planerait aujourd'hui!

Voil ce que nous crivions en 1869 ou 1870, bien loign de prvoir ce
que personne alors n'eut imagin possible, ce crime de lse-patriotisme
qui souleva nagure d'indignation la France presque entire, trop tt,
faut-il le dire? trop tt calme, trop vite oublieuse!...

On sait pourtant comment, dans quelles circonstances, par quelles mains,
des mains franaises! hlas! est tomb ce monument entre tous glorieux
et qui, grce au vote de l'Assemble nationale, ne tardera pas  se
relever. Seulement, d'aprs le dcret, la statue de la France doit
remplacer au sommet celle de Napolon Ier.

[80] _Odes et Ballades_, Livre VII.




COUR DES MIRACLES


De tant de _Cour des Miracles_, il n'y en a point de plus clbre que
celle qui conserve encore, comme par excellence, ce nom. Elle consiste
en une place d'une grandeur trs-considrable, et en un trs-grand
cul-de-sac puant, boueux, irrgulier, qui n'est point pav; elle se
trouve entre la rue Montorgueil, le couvent des Filles-Dieu et la rue
Neuve Saint-Sauveur, comme dans un autre monde. Pour y venir, il se faut
souvent garer dans de petites rues, vilaines, puantes, dtournes; pour
y entrer, il faut descendre une assez longue pente de terre, tortueuse,
raboteuse, ingale. J'y ai vu une maison de boue  demi-enterre, toute
chancelante de vieillesse et de pourriture, qui n'a pas quatre toises en
carr, et o logent nanmoins plus de cinquante mnages chargs d'une
infinit de petits enfants, lgitimes, naturels et drobs. On m'assura
que, dans ce petit logis et dans les autres, vivaient plus de cinq cents
grosses familles entasses les unes sur les autres. Quelque grande que
soit cette _cour_, elle l'tait autrefois bien davantage, borde d'un
ct par exemple aujourd'hui de jardins qui autrefois taient des logis
bas, enfoncs, obscurs, difformes, faits de terre et de boue et tout
pleins de mauvais pauvres.

.... Comme en la rue des Francs-Bourgeois, on ne savait ce que c'tait
en ce lieu que de payer taxes et impositions civiles; les commissaires
et sergents n'y venaient que pour y recevoir des injures et des coups.
On s'y nourrissait de brigandages, on s'y engraissait dans l'oisivet,
dans la gourmandise, et dans toutes sortes de vices et de crimes; l,
sans aucun soin de l'avenir, chacun jouissait  son aise du prsent, et
mangeait le soir avec plaisir ce qu'avec bien de la peine, et souvent
avec bien des coups, il avait gagn tout le jour; car on y appelait
gagner ce qu'ailleurs on appelle drober; et c'tait une des lois
fondamentales de la cour des miracles de ne rien garder pour le
lendemain. Chacun y vivait, dans une grande licence; personne n'y avait
ni foi ni loi; on n'y connaissait ni baptme, ni mariage, ni sacrements.
Il est vrai qu'en apparence ils semblaient reconnatre un Dieu; pour cet
effet, au bout de leur cour, ils avaient dress, dans une grande niche,
une image de Dieu le Pre, qu'ils avaient vole dans quelque glise, et
o tous les jours, ils venaient adresser quelques prires; mais ce
n'tait en vrit qu' cause que superstitieusement ils s'imaginaient
que par l ils taient dispenss des devoirs dus par les chrtiens 
leur Pasteur et  leur Paroisse, mme d'entrer dans l'glise que pour
gueuser (mendier) et couper les bourses. (SAUVAL).

Les gueux se nommaient _Argotiers_ de leur langage appel Argot: Ils
sont tant qu'ils composent un gros royaume: ils ont un roi, des lois,
des officiers, des tats et un langage tout particulier.... Leurs
officiers se nommaient Cagoux, Archisuppts de l'Argot, Orphelins,
Marcandiers, Rifods, Malingreux, et Capons, Pitres, Francs-mitoux,
Narquois, Calots, Sabouleux, Hubins, Coquillarts, Courteaux de
Boutanche. Tous ces noms leur venaient des diffrentes manires
d'exercer la gueuserie. Les _Narquois_ par exemple taient des
misrables qui, l'pe au ct, et vtus de guenilles, contrefaisaient
les soldats estropis. Les _Marcandiers_ grands pendards qui
d'ordinaire allaient deux  deux vtus d'un bon pourpoint et de
mchantes chausses, se disaient de pauvres marchands ruins par la
guerre, le feu ou tels autres accidents. De petits coquins, qu'on voyait
mendier par troupes de trois ou quatre, s'appelaient les _Orphelins_.
Les _Rifods_ accompagns de femmes et d'enfants, exhibaient un
certificat attestant qu'ils taient des infortuns brls avec tout
leur bien du feu du ciel ou par fortune. Les _Malingreux_
contrefaisaient les hydropiques ou montraient leurs bras, leurs jambes
couverts de faux ulcres; les _Pitres_, ne marchant qu'avec des
potences (bquilles), simulaient d'autres infirmits, de mme que les
_Francs-mitoux_ et les _Sabouleux_; ceux-ci contrefaisaient les
pileptiques, etc.

Tous ils avaient pour roi un gueux nomm le _Grand Cosre_, quelquefois
le _roi de Thumes_,  cause d'un sclrat appel de la sorte qui fut
roi trois ans de suite, et qui se faisait traner par deux grands chiens
dans une petite charrette et mourut  Bordeaux sur une roue.

N'est-il pas trange de voir un pareil tat de choses florissant encore
en plein XVIIe sicle et qu'il ait pu se perptuer si longtemps par la
tolrance ou l'impuissance de l'administration? En 1630, les diles du
temps avaient imagin de faire passer une rue tout au travers de la
_Cour des Miracles_, ce qui et forc beaucoup de ses locataires 
dloger et dtruit en tout ou partie le quartier gnral de la
gueuserie. Mais, quand les ouvriers arrivrent arms de la pioche et du
marteau, ils furent reus de telle faon,  coups de pierre et de bton,
sans compter les injures, qu'ils prirent la fuite et ne revinrent plus.
Les choses en restrent l pour la plus grande gloire du roi de Thumes
et de ses vassaux.

Certes il n'en pourrait plus tre ainsi aujourd'hui et il faut bien
convenir que la police est autrement faite. La _Cour des Miracles_ en
particulier n'abrite plus un peuple  part, pour qui toutes les lois
divines et humaines sont lettre morte. On y paie la cote personnelle,
comme l'impt des portes et fentres et aussi les autres. Pas plus de
vacarme l qu'ailleurs; le commissaire de police comme le sergent de
ville et le gendarme peuvent s'y promener tranquillement sans le moindre
risque d'tre assomms. Plus d'un mme leur tire en passant sa
casquette.

Faut-il ajouter en terminant que le socialisme dont il se fait
aujourd'hui tant et trop de bruit, est un mot, un grand mot, nouveau
pour une chose qui ne l'est gure, vieille comme le monde et la paresse
laquelle est ne avec l'homme. Les braves _Argotiers_ avaient rsolu le
problme dont force gens se tracassent la cervelle aujourd'hui: vivre et
vivre joyeusement en travaillant le moins possible ou mme pas du tout.
Tous ces drles, avec leurs industries si diverses et peu fatigantes,
faisaient du _socialisme pratique_, comme M. Jourdain de la prose sans
le savoir. Prsentement au contraire, nos gens les uns charlatans et les
autres dupes, prenant la chose au srieux, font des programmes et des
coalitions qui ruinent patrons et ouvriers; ils rdigent des journaux,
s'enrlent dans les socits secrtes, exploitent leurs adhrents au
profit d'ambitions et de convoitises sournoises, qui, pour arriver 
leurs fins et raliser leurs chimres, s'inquitent peu de bouleverser
le monde. Et tout cela se fait avec des airs solennels de Carme-Prenant
en deuil de Mardi-Gras, et des mots longs d'une aune, et des phrases qui
sonnent creux pour le bon sens, mais font dresser des milliers
d'oreilles d'autant plus charmes que la langue est plus inconnue. C'est
une musique avec variations  laquelle chaque auditeur fait dire ce qui
lui plat.

Franchement l'autre systme valait mieux, il semble plus gai et la
langue des Argotiers plus intelligible et plus plaisante que celle de
MM. les humanitaires. Mais les _Argotiers_, au dire des nouveaux
adeptes, taient des _feignants_, tandis qu'aujourd'hui les confrres,
qui veulent au fond les mmes choses, _ne rien faire et joyeusement
vivre_, invoquent leurs droits et se qualifient _travailleurs_.

Je doute qu'entre ceux qu'en voit les plus zls il soit beaucoup de
millionnaires.




LE PRVOT DES MARCHANDS

I


Dans les circonstances actuelles, il nous a paru qu'il tait intressant
de rechercher et de montrer ce qu'tait autrefois, et ce que fut pendant
toute une longue suite de sicles, la Municipalit de Paris. Car,
d'aprs la manire dont s'crit l'histoire dans les journaux comme dans
les livres d'un certain parti, que de gens aujourd'hui ne se doutent pas
de ce qu'tait l'institution sous cet _ancien Rgime_ trop calomni
ainsi que l'a prouv loquemment et victorieusement feu M. de
Tocqueville dans un livre remarquable qui emprunte aux antcdents de
l'auteur une singulire autorit! Combien d'autres, en plus grand nombre
peut-tre, dans leur nave ignorance ne souponnent pas mme qu'il
existt, avant 89, une institution analogue  celle dont Paris vient
d'tre dot de nouveau rcemment. Mais l'ancienne, sous plus d'un
rapport prfrable, s'appuyait sur des bases autrement solides et
offrait  la cit comme au gouvernement de bien plus srieuses
garanties. En dpit des flagorneries  l'adresse des contemporains et de
leurs prtentions au progrs, nous croyons, nous, fort de l'exprience
du pass, que les deux organisations mises en prsence et dans la
balance, la comparaison ne serait pas toute  l'avantage du prsent. Le
lecteur en jugera.

Lorsque Paris eut enfin t subjugu par les Romains et rduit au rang
des villes tribulaires, dit un historien[81], on voit, sous la
protection immdiate du proconsul, qui tait seul charg du gouvernement
de la Gaule celtique, s'lever dans ses murs un corps d'officiers
subalternes charg de rendre la justice en son nom, et dans des cas peu
importants, dont on pouvait mme appeler encore devant ce magistrat
suprme. Ces officiers, qui prenaient le nom de _Dfenseurs de la Cit_,
taient tirs d'une socit de _Nautes_ ou commerants par eaux,
laquelle tait elle-mme compose des premiers citoyens de la ville. Ces
_nautes_ jouissaient d'une grande considration; on les retrouve dans
toutes les principales villes de l'empire, et plusieurs taient mme
dcors du titre de chevaliers romains.

Ces _nautes_ devinrent, dans les premiers sicles de la monarchie, les
marchands d'eau, composs pareillement de notables de la cit et
constiturent une sorte d'organisation municipale ayant un chef qui prit
le nom de Prvt[82] des marchands. Philippe-Auguste, ainsi que nous
l'apprend le savant Duchesne, contribua beaucoup  dvelopper
l'institution en lui accordant de grands privilges et prcisant les
attributions du Prvt: Philippe-Auguste leva cette dignit au plus
haut tage de grandeur, et comme s'il l'eut nouvellement rige, lui
donna tant d'autorit que nulle autre, quoique grande et leve, n'gale
point aujourd'hui la grandeur de son lustre. Il enrichit ces magistrats
de glorieux titres, le Prsident de celui de Prvt des marchands,  la
diffrence du Prvt de justice qu'on qualifie simplement Prvt de
Paris, et ses quatre assesseurs s'appelrent les chevins.

De son ct, Jaillot nous dit[83]: Nos historiens font mention de
quatre endroits o les officiers municipaux ont tenu leurs assembles.
Le premier tait situ  la Valle de Misre, et connu sous le nom de
_Maison de la Marchandise_. Le second a t plac prs de l'glise
St-Leufroi et du Grand-Chtelet, et tait nomm le _Parlouer aux
Bourgeois_. Le troisime, sous le mme nom, tait  la porte St-Michel.
Enfin, en 1357, la ville acheta une grande maison situe  la place de
Grve. Elle s'appelait la _Maison de Grve_, lorsque, en 1212,
Philippe-Auguste l'acquit de Philippe Cluin, chanoine de Notre-Dame. On
la nomma ensuite la _Maison aux piliers_ parce qu'elle tait porte sur
une suite de piliers. Enfin elle prit le nom de _Maison aux Dauphins_,
parce qu'elle avait t donne aux deux derniers Dauphins du Viennois.
Charles de France,  qui elle appartenait en cette qualit, la donna 
Jean d'Auxerre, receveur des gabelles de la prvt de Paris, qui la
vendit  la Ville par contrat du 7 juillet 1357, moyennant 2880 livres
parisis. Cette maison n'tait pas alors aussi considrable qu'elle l'est
aujourd'hui; diffrentes acquisitions successives des maisons voisines
mirent la ville en tat de la faire rebtir. La premire pierre du
nouvel difice fut pose le 15 juillet 1533. Termin sous le rgne de
Henri IV, l'Htel-de-Ville, par suite d'agrandissements rcents et de
plus en plus considrables, tait devenu le magnifique palais que l'on
sait, tonnant de ses splendeurs les nombreux visiteurs qui ne
s'tonnent pas moins aujourd'hui devant l'immense ruine et les pans de
murs noircis attestant les ravages de l'incendie allum par les sides
de la Commune. Revenons:

Les fonctions de Prvt des marchands, d'chevin et de Conseiller
s'obtenaient par l'lection. Le Prvt des marchands, les chevins, au
nombre de quatre, les Conseillers, taient tous lus pour _deux_ ans, et
tous aussi rligibles trois fois de suite, mais non plus. Pour
prtendre  cet honneur, il fallait (notez ces conditions) qu'ils
_fussent ns  Paris_, bourgeois de la ville, et membres d'une des
confrries des marchands. Ajoutons que le pre et le fils, les deux
frres, l'oncle et le neveu, les deux cousins germains, soit par
alliance, soit par consanguinit, ne pouvaient tre lus ensemble, et
siger simultanment dans le _Parloir aux Bourgeois_.

Maintenant voici comment il tait procd  l'lection pour le Prvt
des marchands et les chevins. Le scrutin avait lieu le lendemain de la
Notre-Dame d'aot. Quelques jours auparavant, le Prvt des marchands et
les chevins enjoignaient aux Quartiniers[84] de runir les
Cinquanteniers[85] et Dizainiers[86] sous leurs ordres, avec _six_
bourgeois notables du quartier. Ces lecteurs dsignaient parmi eux
_quatre_ personnes au scrutin secret, et les noms de ces quatre lus
taient remis par chaque Quartinier au Prvt des marchands. Ce dernier
choisissait, avec l'aide des chevins et des _vingt-quatre_ Conseillers,
_deux_ de ces lus; puis le Prvt des marchands, les chevins, les
Conseillers de ville, les Quartiniers et les Bourgeois lus, formant un
nombre total de _soixante dix-sept_ personnes, procdaient  la
nomination des nouveaux magistrats aprs avoir prt serment d'agir dans
l'intrt de l'tat et de la municipalit. Tous, aussi, avant de se
rendre au bureau de l'Htel-de-Ville, assistaient  une messe solennelle
du St-Esprit. Pour le dpouillement du scrutin secret, on choisissait,
avant le vote, quatre scrutateurs, mais ceux-ci nomms de vive voix.

Les vingt-quatre conseillers taient pareillement nomms  l'lection,
entoure, comme la prcdente, de toutes les garanties dsirables. Les
Quartiniers taient nomms par les Cinquanteniers et Dizainiers,
eux-mmes lus par les Bourgeois. Ne pouvaient prendre part aux
lections que les _Parisiens de naissance_ et jouissant depuis trois
annes du droit de bourgeoisie.

Ce droit, d'aprs un dit de l'an 1286, s'acqurait de la manire
suivante: Si quelqu'un veut entrer en une bourgeoisie ou commune, il
doit aller trouver le Prvt en se faisant assister de deux ou trois
bourgeois et s'engager  btir ou acheter, dans l'espace d'un an, une
maison de la valeur de soixante sous parisis.

Le Prvt des marchands, dont les attributions se rapprochaient beaucoup
de celles du prfet d'aujourd'hui, devenait noble (s'il ne l'tait
dj) par le fait mme de son lection et jouissait d'autres singulires
et trs-honorables prrogatives. Aussi l'on ne s'tonne pas qu'un
illustre magistrat ait pu dire: Que le plus beau rve que puisse faire
un enfant de Paris, c'est de songer qu'il est Prvt des marchands.

Il faut se garder de confondre, comme l'ont fait quelques historiens, le
Prvt de Paris avec le Prvt des marchands lu par les notables,
tandis que le premier (sorte de prfet de police), tenait du Roi seul
toute son autorit.

[81] Saint-Victor. _Tableau historique et pittoresque de Paris._

[82] Prvt, de _prpositus_, prpos.

[83] _Recherches sur Paris._

[84] Commandant un quartier de la ville.

[85] Cinquantenier: qui commandait  50 hommes.

[86] Dizainier: qui commandait  10 hommes.


II

Il nous est tomb rcemment sous la main,  propos de nos anciennes
institutions municipales, un document des plus curieux et trs
intressant comme trs utile  reproduire: Car, dit trs bien un
judicieux historien[87], dans ce discours si honnte, si habile sont
exposs des principes qui ont le privilge de ne pas vieillir.

Sa date pourtant n'est pas rcente; il y a tantt un sicle et demi (146
ans) que ce discours fut prononc par le Prvt des marchands, messire
de Castagnre qui, presque octognaire, croyait devoir en conscience se
dmettre d'une fonction qu'il sentait, vu son grand ge, ne pouvoir
remplir dans toute la sincrit du devoir.

On ne peut assez admirer l'indpendance et la noble fiert de ce
langage,  une poque qui ne passe point prcisment pour _librale_,
comme on dit  prsent. Nous croyons cependant que bien des gens
aujourd'hui pourraient faire leur profit des conseils de ce magistrat
d'autrefois, qui comptait _quarante-cinq_ annes d'tudes
administratives. Voici donc comment s'exprimait messire de Castagnre,
le 27 aot 1725, en assemble gnrale des chevins, conseillers,
quartiniers et dizainiers de la ville de Paris:

Assez parl de moi, c'est chose plus utile de vous entretenir de cette
noble et belle institution municipale que l'Europe vous envie.

Or donc, coutez, mes enfants, et faites profit des conseils d'un
vieillard. Dieu, croyez-moi, accorde  ceux qui vont mourir un dernier
rayon de sagesse qui fait que le jugement s'claire et que l'me
s'pure.

Voil plus de cinq sicles que la Prvt existe sans avoir subi de
grave altration. Comme  ses premiers jours, elle est pleine de sve; 
quoi cela tient-il?

 la stricte observance de nos devoirs.

Nos devanciers ont tous compris qu'ils devaient se renfermer dans leurs
attributions.

Chercher  les tendre, ce _serait nous briser et nous perdre_.

Quand vous entrez dans ce palais, n'oubliez jamais, alors que vous
endossez vos costumes d'chevins ou de conseillers, de _laisser au
vestiaire_, avec vos habits de ville, _toutes vos opinions politiques et
philosophiques_. En mettant le pied dans ce palais, vous tes les
magistrats, les tuteurs de la ville. Ces titres sont assez beaux pour
contenter une honnte ambition.

Aimez et respectez vos rois, _sans tre les courtisans du pouvoir_;
faites du bien aux pauvres, _sans tre les flatteurs du peuple_.

En amliorant d'abord, comme c'est votre devoir, les quartiers
malsains; en augmentant ensuite la prosprit des quartiers riches, ne
sollicitez pas, ne briguez pas la reconnaissance de vos administrs;
laissez-la monter plus haut, jusqu' Celui qui a consacr vos dcisions,
afin que l'amour de son peuple rende sa tche plus facile et,
consquemment, plus heureuse.

Sous peu de jours, vous allez procder  l'lection de mon successeur.
Portez vos voix, non sur le plus habile, mais avant tout sur le plus
honnte.

Que le prvt que vous allez choisir soit d'humeur conciliante et de
manires distingues et polies.

Si cette robe de satin et ce manteau de velours couvraient des formes
vulgaires, on rirait d'abord du magistrat, puis on se moquerait de
l'institution. En France, ne l'oubliez pas, le ridicule tue plus
srement que le glaive.

Lorsque la ville donne des ftes, comme ce n'est pas le Prvt qui paye
les violons, mais bien ses administrs, faites que le premier magistrat
honore la cit en conviant ses enfants les plus dignes.

Comme dernire recommandation du plus grand intrt, vitez, mes
enfants, de choisir pour magistrat un homme qui aurait figur dans nos
discordes civiles. L'homme politique nuirait au magistrat, et puis _les
gens de dsordre sont incapables d'administrer_. Finalement, en ce qui
concerne le Prvt, tchez qu'il runisse trois qualits, qui sont:
_honntet_, _talent_ et _courtoisie_.

Passons maintenant aux _conseillers de ville_, qui doivent tre les
_contrleurs_ des actes du Prvt.

Bien que les conseillers susdits tiennent les cordons de la bourse, il
ne faut pas qu'ils soient les cerbres hargneux du trsor de la ville,
mais bien les _dispensateurs clairs de ses finances_.

Pour remplir ces fonctions, il faut, non des hommes  petites ides
troites et mesquines, mais des magistrats  vues larges et leves. On
n'administre pas une ville comme Paris de la mme faon qu'un marchand
de la rue aux Lombards gre son commerce de pruneaux ou de pistaches.
Quand on a l'honneur d'tre conseiller, il faut lever son me 
l'unisson de la grandeur et de l'importance d'une ville qui a son poids
dans les destines du monde...

Or, quels sont les hommes qu'il faut que vous choisissiez de l'oeil ou
touchiez de la main?

Il m'est de science certaine que les hommes de loisir et _indpendants
de fortune et de position_ sont ce qu'il y a de mieux. Des preuves, j'en
ai les mains pleines.

Si l'on prend un conseiller faisant le commerce, par exemple, dans le
coeur du magistrat il y aura deux affections: ses chers intrts et ceux
de la ville. Dans cette position, il y a toujours lutte, et souvent le
marchand, trop occup, sacrifie l'administrateur.

Si l'on choisit un mdecin en exercice, qu'un de ses clients tombe
subitement malade, par devoir il appartient  l'administration. Placer
un magistrat entre deux obligations aussi saintes, c'est l'exposer 
n'en remplir aucune.

Si vous jetez les yeux sur des financiers, tamisez leurs antcdents;
il y a un vieux proverbe qui dit: _Quand la main touche trop  l'argent,
le coeur devient mtal._

Mes enfants, les malheurs causs par le dplorable systme de Law ne
sont pas si loigns que vous n'en ayez souvenance.

Je le rappelle avec douleur: deux conseillers de ville, hommes de
finance, eurent des accointances avec l'cossais.

       *       *       *       *       *

Loin de moi la pense de jeter une dfaveur quelconque sur ces
professions qui, loyalement exerces, concourent  la prosprit de
l'tat. Ces principes administratifs, je les applique d'ailleurs 
toutes les professions, sans en excepter aucune.

Et puis, il est une vrit devant laquelle nous devons tous nous
incliner chapeau bas; cette vrit, la voici: _Pour faire un conseiller,
il faut dix annes d'tudes en travaillant pour la ville six heures par
jour._ C'est par un tel labeur qu'on acquiert son prix.

Impossible,  mon avis,  un magistrat d'accommoder les intrts de sa
profession avec ceux de la ville et de les _dorloter_ sur le mme
oreiller.

Mais, me direz-vous, je suis bien pointilleux, et il faudrait une
lanterne de Diogne pour trouver des conseillers. Mon Dieu! Paris est
assez riche en hommes de loisir et de coeur pour ne pas tre embarrass.
Choisissez, si vous voulez, pour conseillers d'anciens marchands,
d'anciens mdecins et d'anciens banquiers, devenus libres; mais
n'enlevez pas le marchand  son comptoir, le mdecin  ses malades et le
banquier  ses cus.

Adieu, mes chers enfants; en vous quittant votre magistrat vous fait
une dernire recommandation: Vivez dans la crainte de Dieu et le
respect du roi.--J'ai dit.

D'aprs tout ce qu'on vient de lire, on comprend le langage du vieil
auteur (Corrozet) au sujet de la Prvt et de l'chevinage: Je ne veux
passer sans vous dclarer la manire et quels sont les chevins de cette
notable ville; je dis que nul ne peut parvenir  la dignit de Prvt
des marchands, ni d'chevin, qui ne soit enfant des habitants et n en
icelle ville, afin que les trangers ne soyent instruits aux secrets de
la ville, et que la communication d'iceux ne soit prjudiciable  la
communaut et de mauvais exemple  la postrit. Mais encore y a-t-il
une autre observation qui est qu'on pluche de si prs la vie de ceux
qui aspirent  ces dignits qu'il est impossible qu'homme y puisse
parvenir qui soit le moins du monde marqu de quelque note d'infamie,
ressentant dnigrement de renomme, ou qui, pour quelque mfait, et
ft-il lger, aurait t mis en prison, tant est sainte cette autorit
et honneur de l'chevinage, que la seule opinion de vice lui peut donner
empchement.

[87] M. Louis Lazare.




 PROPOS DE LA RUE DES ROSIERS


Il a t beaucoup question, rcemment de cette rue des _Rosiers_, 
Montmartre o, le 18 mars 1871, furent assassins, de la faon que l'on
sait, les gnraux Lecomte et Clment Thomas. Dtachons du rapport si
remarquable de M. le commandant Rustant, un passage relatif  la mort
des deux nobles victimes. Car de cette catastrophe comme de plusieurs
autres, crivait nagure un journaliste, une haute moralit, une grande
leon se dgageront, esprons-nous, et dont pourront faire leur profit
ceux qui, dans leur prsomption insense, pensent qu'on peut impunment
agiter et dchaner les multitudes et qu'il est toujours facile de faire
rentrer dans son lit le torrent dont on a rompu les digues.

Maintenant laissons la parole au commandant: ... Vers cinq heures,
dit-il, une pousse du dehors fit envahir la chambre des prisonniers par
les portes et par les fentres en mme temps.... Un caporal du 3e
bataillon des chasseurs, et quelques autres soldats ont remarqu plus
spcialement que les gardes nationaux crirent:  mort! qu'on les
fusille, sinon ils nous feront fusiller demain!

 ces mots, le gnral Clment Thomas fut saisi, expuls de la chambre
et pouss  coups de crosse et  coups de poing dans le jardin. Pendant
le trajet, quelques coups de fusils tirs  bout portant l'atteignirent
et le couvrirent de sang; il ne tomba cependant pas. Il put se tenir
debout jusqu' ce qu'on l'et accul le dos au mur. Le gnral tait
debout, tenant son chapeau de la main droite et essayant de garantir son
visage avec le bras gauche.

De nouveaux coups de fusil, tirs de toutes parts, finirent par
l'abattre sur le ct droit, la tte au mur et le corps pli en deux.
Des sclrats s'approchrent encore et tiraient toujours  bout portant
ou frappaient sur le cadavre  coups de pied ou  coups de crosse.

Pendant ce temps, le gnral Lecomte tait encore dans la chambre; il
entendait les coups de feu et comprenait que lui aussi allait mourir de
cet horrible mort. Il conserva tout son calme; il remit son argent au
commandant de Poussargues, lui fit des recommandations pour sa famille
et marcha devant ses assassins avec une dignit si ferme que plusieurs
officiers le salurent; il leur rendit leur salut. Une rsignation aussi
sublime aurait trouv grce devant des barbares; elle ne toucha pas les
modernes civiliss de Montmartre.

 peine avait-il fait une dizaine de pas dans le jardin qu'un de ses
bourreaux lui tira par derrire un coup de fusil qui le fit tomber sur
les genoux. Aussitt un groupe le releva  moiti et le fit approcher du
cadavre de Clment Thomas. Ce fut l qu'il fut achev par une dizaine de
coups tirs  bout portant et que son cadavre fut mutil, fouill, et
que deux soldats--l'excration de l'arme--vinrent dcharger leurs armes
sur lui.

Ce rcit n'a pas besoin de commentaires.

La rue _des Rosiers_,  Montmartre est de cration rcente tellement
qu'elle ne se trouve pas mentionne, dans le _Livret-Choix des Rues de
Paris_, de l'anne 1869. La seule qui soit indique dans ce recueil,
d'ailleurs assez exact, est l'ancienne rue des _Rosiers_ du quartier du
Temple dont _Jaillot_ nous dit:

Elle aboutit d'un ct  la vieille rue du Temple et de l'autre  celle
des Juifs: elle portait ce nom ds l'anne 1233. Nos historiens nous ont
conserv le souvenir de l'attentat commis sur une statue de la
Sainte-Vierge qui fut mutile, la nuit du 31 mai au 1er juin 1528:
elle tait place _en la rue des Rosiers_. Franois Ier fit faire une
autre statue d'argent qu'il plaa _au lieu mme o tait l'ancienne de
pierre_. Cette crmonie se fit, le 12 du dit mois,  la fin d'une
procession gnrale ordonne  cet effet. Cette statue ayant t vole
en 1545, on en substitua une autre de bois qui fut brise par les
Hrtiques, la nuit du 13 au 14 dcembre 1551. On fit une semblable
procession et on remit une statue de marbre. Les actes qui constatent
ces diffrents faits indiquent que ces rparations furent faites _rue
des Rosiers_ devant l'huis de derrire du petit Saint-Antoine.

Il existait nagure aussi dans le faubourg St-Germain une rue _des
Rosiers_, maintenant disparue: Elle traverse, dit Saint-Victor, de la
rue Saint-Dominique  celle de Grenelle. Il parat qu'elle fut ouverte
au commencement du XVIIe sicle. On la nommait alors rue
_Neuve-des-Rosiers_. Il est probable qu'elle fut perce sur un terrain
o les roses taient abondantes, ce qui lui aura fait donner ce nom.

Puisque nous tenons la plume et que l'occasion ne s'en est pas offerte
ailleurs, donnons un souvenir, souvenir d'admiration et de sympathie, 
d'autres nobles victimes ou plutt martyrs de la Commune. Car, comme le
disait l'un d'eux, l'hroque pre Captier, en tombant sous les balles
des fdrs: _Mes amis, c'est pour le bon Dieu!_

Et cependant n'auraient-ils pas d tre sacrs entre tous pour les
bourreaux ces gnreux prtres, ces dignes frres qui, pendant tant de
mois, infatigables, s'taient dvous pour soigner dans leur ambulance
d'Arcueil les gardes nationaux blesss comme plus tard les fdrs. Chez
ce pauvre peuple qui, livr  lui-mme, serait si diffrent, c'est un
prodige que cette haine sauvage du prtre, et cette monstrueuse
ingratitude qui ne s'expliquent que par sa malheureuse crdulit aux
prdications sclrates des meneurs, journalistes et autres. Comment,
aprs tant d'expriences, en est-il encore  comprendre qu'il n'a pas de
pires ennemis que ces dtestables flagorneurs?

Il n'avait que trop raison ce ministre d'une Rpublique qui disait en
1798,  l'ambassadeur de France, Lombard: Que les grands mots de
progrs, de libert ne vous fassent pas illusion; de tout temps les
jongleurs politiques ont mis les mots  la place des choses. Ils
fourvoient la multitude, trompent les coeurs gnreux, renversent
l'idole pour s'approprier l'offrande et l'encens. Le peuple sera
toujours peuple: il lui faut un ftiche, il y aura donc toujours des
charlatans.




ANGLAIS ET PRUSSIEN


Dans le Prologue de son livre, le bon Corrozet, avant de venir aux
rarets de ce qui se voit de grand et remarquable  Paris, nous donne,
 la louange de cette grande et illustre cit, deux pices de vers des
plus curieuses, encore qu'elles laissent un peu  dsirer au point de
vue de la posie et mme de la prosodie. Mais elles ont ceci de
particulier, surtout pour l'poque, que les deux auteurs qui se sont
employs  singulariser cette ville mre et nourrice des bonnes
lettres, sont _deux trangers_, d'abord un Anglais, nomm _Architen_,
homme de singulire rudition et pote fort ingnieux, lequel, dcrivant
Paris, l'effigie avec ses vers en telle sorte:

    ...... C'est Paris, la rose de la terre,
    O le baume flairant de l'univers s'enserre:
    Qui en son ornement imite la grandeur
    Des Sidons, et l'apprt des banquets pleins d'honneur.
    Paris riche en ses champs et en vins abondante,
    Courtoise au laboureur, les moissons recueillante
     foison, o les champs ne sont point offenss
    De halliers pineux: l, l'on voit entasss
    Ses raisins, comme s-bois les feuilles pandues:
    Tu y vois les forts de verdeur revtues
    Fourmiller en gibier et toute venaison;
    Elle a un puissant roi et fort en sa maison,
    Auquel elle obit, qu'elle sert et caresse.
    L est l'air bon et doux, et l'assiette sans cesse
    Pleine de tout bonheur: car tout y est plaisant,
    Tout est joyeux et beau, si l'heur n'tait nuisant
    Aux bons qui sont presss d'une faute commune,
    Ayant toujours au dos les rigueurs de fortune.

Les deux derniers vers ne manquent pas d'-propos si, pour une bonne
partie, on n'en peut dire autant de la description; car le Paris
d'aujourd'hui ne ressemble gure  la cit champtre que nous dpeint
Corrozet et dans laquelle le paysage tient une si large place.

Moins plaisante sous ce rapport semble la seconde pice de vers quoique
beaucoup plus longue. Ni gazons ni verdure, ni vignes ni raisins!
L'auteur prend plaisir surtout  dcrire ce qu'un peintre appellerait
les fabriques, c'est--dire les constructions et monuments de la
ville, par exemple les Ponts, et il le fait avec un certain bonheur
d'expression:

    H! Dieu! que de maisons, que de beaux btiments!
     peine dois-tu rien, Paris, aux ornements
    De celle qui jadis commanda sur l'empire
    De tout cet univers: et ce que plus j'admire
    Sont les Ponts, cinq en nombre et tellement dresss
    Qu'on y voit des maisons les fondements hausss,
    Et le tout si bien fait qu'on jugerait  peine
    Que ce fussent des ponts, que dessous ft la Seine,
    N'tait que l'on le sait, car les rangs des logis,
    Les places, les cantons se voient vis--vis,
    Tout ainsi disposs, en mme rang et terme
    Qu'on btit les maisons en pleine terre ferme.

Le coup de crayon, dans ce fragment, ne manque ni de prcision ni
d'agrment. L'auteur ensuite ne marchande pas les compliments  la cit,
prs de laquelle phse, Corinthe, Athnes seraient des bourgades.

    Je ne sais qui premier fonda le plant (plan) aimable
    De Paris, la cit sur toute autre admirable.
    Il s'en faut rapporter au recteur des hauts cieux,
    Qui de nous, plus que nous, est ami et soigneux.
    ...............
    Rien ne dsire l'oeil, et rien ne veut le coeur
    Qu'acheter on n'y puisse, car ce que le labeur,
    Ce que la terre et l'air produisent, on en fine (trouve)
    En cette cit grande et province divine,
    Seule, la France on voit si riche et de tel heur
    Qu'elle-mme ne sait sa force ou sa valeur.

Passons sur les hiatus et autres menues fautes en faveur de la bonne
intention, et de l'accent si sympathique qui se trahit mme dans les
incorrections de la langue. D'ailleurs, pour tre indulgent  cet gard,
il suffit de nous rappeler que le pote est un tranger, et que cet
tranger est... un Allemand, bien plus un Prussien, oui, vraiment, un
Prussien, lequel, en 1561, Corrozet nous l'affirme: a compos ces vers
pour loz et recommandation de cette notre ville, afin que ses louanges
se voient pandues et au chaud midi et  l'humide occident, au levant
tempr et au gel et froidureux septentrion.

Il faut avouer, hlas! que les temps sont bien changs; nous n'avons pas
 nous louer aujourd'hui de messieurs les Prussiens autant que nos
aeux de cet excellent seigneur _Eustache de Knobelstorff_, qui sut si
bien, lui, reconnatre l'hospitalit de la bonne ville de Paris.

FIN DU TROISIME ET DERNIER VOLUME.




TABLE


    L'abb de la Salle                         1

    Eustache Le Sueur                         13

    Michel-Ange et Titien                     32

    Toustain                                  65

    Trmouille (La)                           67

    Vaucanson                                 73

    Victor (Saint)                            81

    Ville-Hardouin                            90

    Vincent-de-Paul (Saint)                   96


    LES VIEILLES RUES (Le Vieux Paris).      113

    Aprs les Deux Siges                    119

    Les Vieilles Rues (suite)                128


    VARIA                                    334

    Hospice des Enfants-Trouvs              id.

    La Bastille (Place de)                   338

    L'glise des Carmes                      340

    Les Catacombes                           358

    Cimetire du Pre La Chaise              362

    Sainte-Genevive (l'glise)              365

    Saint-Germain-des-Prs (l'glise)        370

    Saint-Eustache (l'glise)                373

    Notre-Dame et l'Htel-Dieu               375

    Les Boues de Paris                       385

    La Colonne de la Grande Arme            388

    Cour des Miracles                        394

    Le Prvt des Marchands                  398

    La Rue des Rosiers                       409

    Anglais et Prussien                      413

FIN DE LA TABLE DU TROISIME ET DERNIER VOLUME.

CAMBRAI.--IMPRIMERIE DE A. RGNIER-FAREZ, PLACE-AU-BOIS, 28.




    OUVRAGES DU MME AUTEUR.

    =La France hroque=, vies et rcits dramatiques d'aprs les
    chroniques et les documents originaux, 3e d. 4 vol. in-12.  10 fr. 

    =Les Marins Franais=, suite et complment de la France
    hroque, 2 fort vol. in-12.                                  6 fr. 

    =Les Combats de la vie=, 2e dit. 4 vol.                      8 fr. 

    = l'Ombre du Drapeau=, 3e dit. 4 vol. in-12.                2 fr. 

    =Le Soldat=, chants et rcits, 3e dit. 1 vol. in-18           fr. 60

    =La filleule d'Alfred=, 2e dit. 1 vol. in-12.                2 fr. 

    =La Caverne de Vaugirard=, 1 vol.                             2 fr. 

    =Quand les Pommiers sont en fleurs=, 1 vol.                   2 fr. 

    =La joie du Foyer=, (3e dit.) 1 vol. in-18                   1 fr. 50

    =Les soires du dimanche=, (2e d.) 1 Vol.                    1 fr. 50

    =La Femme=, ses vertus et ses dfauts, (Tir des crits du
    P. Caussin), 1 fort vol. in-12                                3 fr. 50

    =Je Politique=, (Rcits et portraits), 1 vol. in-12.          3 fr. 50

 CAMBRAI.--IMP. DE RGNIER-FAREZ, PLACE-AU-BOIS, 28.





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Bathild Bouniol

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
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increasing the number of public domain and licensed works that can be
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($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
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particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
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