Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0009, 29 Avril 1843, by Various

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: L'Illustration, No. 0009, 29 Avril 1843

Author: Various

Release Date: January 18, 2011 [EBook #34998]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK
L'ILLUSTRATION, NO. 0009, 29 AVRIL 1843 ***




Produced by Rnald Lvesque






L'ILLUSTRATION,

No 0009, SAMEDI 29 AVRIL 1843

Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr
Prix de chaque N, 75 c.--La collection mensuelle br. 2 fr. 75.

Ab. pour les Dep.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr--Un an, 32 fr.
pour l'tranger  --       10    --        20   --       40

No 9. Vol. I.--SAMEDI 29 AVRIL 1843
Bureaux, rue de Seine, 33




SOMMAIRE.

Courrier de Paris. _Vue de la salle de vente au Palais-Royal; portrait
de Monrose_.--Court scientifique, Sorbonne: zoologie.--Une visite  la
Chambre des Dputs. _Portraits de M. Sauzet et de M. Shaw Lefebvre,
speaker de la Chambre des Communes; plan et vue intrieure de la Chambre
des Dputs_.--Femmes franaises auteurs dramatiques.--Thtres.
_Lucrce_, tragdie en cinq actes, de M. Ponsard; _Judith_, tragdie en
trois actes; _Hermance_, comdie de madame Ancelot; _une scne de Judith
et une scne d'Hermance_; le _Puits d'Amour_, opra comique en trois
actes: _une scne du Puits d'Amour_.--La Vengeance des Trpasss,
nouvelle (5e partie). _Dlire de Lonor._--Industrie. Le sucre de canne
et le sucre de betterave.--Statistique. Le Mont-de-Pit de
Paris.--Bulletin bibliographique, avec _huit gravures._--Modes. _Quatre
gravures_.--Courses au Champ-de-Mars.--Madame Viardot  Vienne.--Rbus.



Courrier de Paris.

MONROSE.--MADAME DAMOREAU.--LES BOUTIQUES ET LES COMTESSES.--M. LE
PRINCE DE MOSKOWA.--LE LILAS ET LA PIERRE DE TAILLE.--LA POLITIQUE ET
LES CASSEROLES.--M. ALEXANDRE DUMAS.--LES DEMOISELLES DE SAINT-CYR.--LES
POETES AU DSESPOIR.--UN MOT DE BOILEAU.--LE CHAMP-DE-MARS A LOUER.

La semaine a commenc tristement, avec la nouvelle de la mort de
Monrose. Comment ne pas s'occuper d'abord de ce trpas subit qui nous
enlve un de nos plus adorables et de nos plus spirituels comdiens?
L'autre jour, un millionnaire expirait dans son luxe et dans sa
magnifique oisivet. Qui s'en est inquit? Quels regrets cette mort
splendide a-t-elle excits dans la ville? On a dit: Il vivait, il est
mort, et un instant aprs, except les hritier, personne n'y songeait
plus. Monrose meurt, il meurt pauvre, et voil que partout on s'en
afflige. Ainsi la foule a d'admirables moments de discernement et de
justice; elle est ingrate parfois, et les philosophes n'ont pas manqu
de l'en accuser. Mais entre deux tombes, il est rare qu'elle se trompe
et ne se contente pas de donner un regard de curiosit au mort fastueux,
pour aller accompagner de ses adieux le mort utile. C'est ainsi que
Monrose a recueilli la part des souvenirs et des regrets, dans cette
rencontre funbre. Avec le riche s'est teint le bruit de ses ftes
retentissantes: sur la tombe de Monrose, survit la mmoire de ses
services, de son talent et de l'honnte plaisir qu'il a donn. Et qui
pourrait nier que la vie d'un comdien comme Monrose ne soit aussi
regrettable qu'elle a t agrable et utile aux autres? N'est-ce donc
rien d'avoir attir la foule, pendant plus de trente ans, aux jeux
potiques de la fantaisie et de l'esprit, pour lui offrir anims et
vivants, par une sorte de merveilleuse incarnation, tous les types
sortis du cerveau de nos meilleurs auteurs comiques? L'acteur qui
s'associe avec ce bonheur, cette vrit et cette puissance aux crations
de l'esprit et du gnie, n'honore-t-il pas,  son tour, son pays et son
poque? N'a-t-il point sa place marque  la droite des hommes illustres
dont il a t le traducteur habile et le vridique interprte?

[Illustration: Vente publique au profit de la Guadeloupe, dans la Salle
de la Reine au Palais-Royal.]

La comdie avait tout prpar pour que Monrose ne pt lui chapper. Fils
de comdien, n en pleine comdie, il fut pour ainsi dire ondoy dans la
coulisse. Vers 1785,  Besanon, naquit Monrose. Autour de son berceau,
tout jouait la comdie: pre, mre, tantes, frres et soeurs. On peut
dire que Monrose sua, au biberon, des fragments de Molire, de Regnard,
de Marivaux et de Beaumarchais. Enfant, il avait dj des airs veills
de Frontin, de Figaro, de Labranche et de Mascarille. Devenu jeune
homme, il ne dgnra point de ses pres; Monrose lit ses premires
armes en province, comme Molire peut-tre, entre quatre chandelles sur
quelques planches mal closes. Puis, il vint  Paris; ce fut un grand
jour pour notre artiste que le jour o il monta, Figaro imberbe, sur le
thtre des jeunes lves, arm de la guitare et coiff de la rsille.
On l'applaudit; car il tait difficile  cet oeil intelligent,  cette
vive et mobile physionomie,  toute cette verve et  tout cet esprit, de
ne pas russir ds son premier mot. De l, Monrose passa au thtre
Montansier; par Thalie! c'tait faire un pas de gant. Il y rencontra
Brunet et Tiercelin; Potier ne devait pas tarder  complter le
triumvirat. Monrose, tout Figaro qu'il tait, eut peur de ces grands
noms et de ces grandes renommes; dans un accs de modestie, il alla
chercher des rivaux moins en crdit; et ainsi Monrose chappa au
vaudeville. Molire s'en rjouit et l'adopta dfinitivement.

[Illustration: Monrose.]

Monrose fit rire Bordeaux, gaya Nantes, amusa l'Italie,  la suite de
mademoiselle Rancourt qui avait l'emploi de l'pouvanter; quand la
sombre Cloptre ou l'implacable Athalie avait donn le frisson  Naples
et  Milan, Monrose arrivait, et le sourire et la gaiet avec lui.
L'invasion de 1814 fora Monrose de rentrer en France, comme s'il et
t un corps d'arme ou un capitaine. Les succs qu'il obtint sur le
grand thtre de Lyon murent la Comdie-Franaise, qui l'appela enfin
et lui dit: Sois mon Figaro!

Depuis ce moment, Monrose s'tait donn corps et me  l'tude de son
art, au culte des matres de la scne,  la prosprit du thtre, aux
plaisirs du public, prtant aux potes anciens et nouveaux le feu de son
regard, l'accent vibrant de sa parole, la vivacit et l'ardeur de son
talent incisif. Et partout, en tout temps, avec tout le monde, soit
qu'il et affaire  Molire ou  Regnard,  Dancourt,  Beaumarchais, 
Boissy,  Destouches,  Marivaux,  Le Sage; soit que Picard, Alexandre
Duval, ou M. Scribe, l'appelassent  leur aide, il leur prtait  tous
avec prodigalit, vieux ou jeunes, hommes de gnie ou hommes d'esprit,
les trsors de verve comique dont il tait dou: un organe sonore,
mordant et souple, un geste prompt, net, expressif, tincelant, un coup
d'oeil plein de hardiesse, d'intelligence et de feu, la singulire
mobilit d'un masque enjou et provoquant, la charmante lgret du
jarret et de l'allure, la promptitude du trait et de la rpartie
aiguise au fil de la parole, et tous ces jets blouissants, toutes ces
fantaisies audacieuses qui caractrisent le Frontin, le Mascarille et le
Figaro; art charmant, qui faisait de Monrose le comdien le plus
piquant, le plus spirituel, le plus dli, le plus hardi, le plus
entranant, et aujourd'hui le plus regrettable.

Maintenant, cette gaiet est teinte et ensevelie. Mais le public
sait-il assez tout ce que cote  l'acteur le rire qu'il excite et le
plaisir qu'il donne? A la fin de sa vie, Monrose tait tomb dans une
sombre mlancolie; il est mort inquiet et profondment triste. O public!
amuse-toi et ris  gorge dploye!--Le cortge funbre tait nombreux:
les lettres et le thtre s'y montraient en deuil. M. Samson a prononc
sur la tombe des paroles touchantes; et qui pouvait mieux parler de
Monrose que l'homme dont le talent survivant adoucit sa perte? A ce
titre M. Rgnier, de la Comdie-Franaise, aurait pu louer Monrose 
cot de M. Samson.--Ainsi, tout est dit, en ce monde, pour ce charmant
comdien, qui fut en mme temps un homme de talent et un honnte homme.
Mais quelle voix dlicate et souple chante mlodieusement du ct de
l'Opra? Cette voix a une douceur et un charme auxquels nous ne sommes
plus accoutums; elle arrive et chatouille notre oreille meurtrie par
les efforts violents et les oeuvres assourdissantes. Qu'est-ce donc? un
gosier de fauvette ou madame Damoreau? C'est madame Damoreau! Vraiment,
nos seigneurs et matres les thtres lyriques sont de singuliers
sultans: ils avaient l, en leur pouvoir, cette voix exquise et suave,
cette mlodie qui s'appelle madame Cinti-Damoreau, et les maladroits
l'ont laisse partir et s'envoler de royaume en royaume, jusqu'au fond
de la Russie, comme un cho charmant qui s'teint en s'loignant, et
qu'on coute encore. L'cho est revenu, la fe mlodieuse vient de
reparatre au milieu de son cortge de notes gracieuses et caressantes,
mais de reparatre un soir seulement, pour recueillir la moisson dore
et parfume d'une reprsentation  bnfice. N'aurez-vous pas, cette
fois, le bon esprit de la garder et de la retenir? et faudra-t-il
qu'elle aille encore attendrir les rochers de quelque Norvge-, adoucir
et civiliser les ours du Volga ou du Don, ou faire marcher les murailles
de Novogorod?

On va le soir porter son bravo  la voix de madame Damoreau; le matin,
on avait donn son offrande aux infortunes de la Guadeloupe: ainsi l'on
passe de la charit au plaisir. Quel meilleur emploi de la vie? Si le
plaisir est ingnieux  sduire, heureusement la charit ne l'est pas
moins. Aprs les bals bienfaisants et les concerts philanthropiques, que
faire? Il semblait qu'on ft  bout d'attrayantes inventions; mais la
charit a de l'imagination, Dieu merci! Voyez-vous ce palais d'un roi
transform en bazar? Des boutiques, des marchandises, des marchandes
s'tablissent et s'talent sous ces lambris qui n'ont abrit jusqu'ici
que des princes, des rois et des empereurs. Entrez, Messieurs! entrez,
Mesdames! le vaste magasin est ouvert: choisissez  votre got, achetez
 votre fantaisie: l'or que vous jetterez ici retombera en consolations
sur une terrible infortune; il donnera du pain aux affams et relvera
les maisons incendies. Marie-Amlie a patronn de sa protection royale
cette vente publique au profit de la Guadeloupe infortune, et aussitt
la salle du Palais-Royal, dite salle de la Reine, s'est ouverte  cette
pense bienfaisante. Comtesses et duchesses, le faubourg Saint-Germain
et la Chausse-d'Antin, prennent pince au comptoir. Voulez-vous des
tableaux et des bronzes? madame de Chabot en tient un entrept complet.
Des bretelles ou des gants? voyez madame de Montesquiou. Madame de
Coigny ne laisse rien  dsirer pour la confection des chles et des
mantelets; et pour la bijouterie, mesdames d'Elchingen, de Fezensac,
d'Hautpoul et de Castellane n'ont pas leurs pareilles. N'oubliez pas
surtout mesdames de Trvise, de Praslin, de Sgur, de Montjoye,
d'Audenarde, du Roure, de Lariboissire, de Vatry, etc., etc., elles
sont assorties  la dernire mode et dans le got du jour.

_Nota bene_. On ne marchande pas, mais on est libre de donner 300 fr.
d'un paquet de plumes et 1,000 fr. d'une bote de pains  cacheter. Rare
et dlicieux trafic, o le vendeur ne garde rien pour lui, et o
l'acheteur dlie les cordons de sa bourse avec plaisir! D'une part, la
grce charmante et dsintresse des marchandes; de l'autre, la
prodigalit du chaland, et plus loin, un grand dsastre qu'on soulage!

N'ayant pas de babilles  gagner comme leurs pres, les fils des hros
de l'Empire cherchent un champ de combat dans les arts. Heureux ceux qui
trouvent  y occuper noblement leurs loisirs! Il y a quelques semaines,
l'hritier d'un nom des plus redouts et des plus vaillants a lanc, au
second Thtre-Franais, une petite comdie en vers, faute de pouvoir
jeter un escadron sur les Prussiens et les Cosaques. Aujourd'hui c'est
M. le prince de la Moscowa qui dirige une arme harmonique dont il est
le fondateur et le gnral. Les diffrents rgimens, fltes, violons,
basses, bassons, tout ce qui constitue la grande arme musicale, ont
fait l'autre jour leurs manoeuvres dans la salle de Hertz. M. le prince
de la Moscowa commandait avec un sang-froid et un talent remarquables,
et son arme a triomph sur toute la ligne. Quelle plus charmante et
plus agrable victoire, aujourd'hui que le temple de Janus est ferm!

La pierre de taille envahit Paris de plus en plus: c'est le moment de
s'crier comme Horace: Bientt les villes ne laisseront plus un sillon
 la charrue! Un pauvre jardin tait chapp, sous mes fentres,  la
frocit de la truelle; ils viennent de le dtruire! et quelle saison
ont-ils choisie pour cet assassinat? le mois de mai, le temps on la
victime me souriait dans sa jeune verdure et renaissait. Un lilas en
fleurs est rest, charmant, parfum, talant sa robe embaume. Le
premier jour,  la vue de cette fleur si tendre, le coeur leur a manqu;
mais, les maons qu'ils sont, ils la tueront demain!

Les grands prparatifs pour le bal de M. Sauzet continuent; il est
surtout question d'un souper monstre: le prsident de la Chambre des
Dputs irait sur les brises de Lucullus. M. Sauzet est pourvu, dit-on,
d'un Vatel bien capable, par ses talents superfins, de sortir
victorieusement de cette grande nuit culinaire. Un dput du centre, ami
particulier de M. Sauzet, vient d'tre mis en communication avec ce
grand homme, pour s'entendre sur le menu: M. Sauzet a bien d'autres
soins en tte, et le repas parlementaire qu'il prside tous les jours en
sance publique lui suffit et au-del. L'ami s'entretenait donc avec le
grand Vatel.--Vous savez que nous avons toute la Chambre, lui dit-il, la
gauche et la droite, le centre, le tiers-parti et les extrmits.
Comment pouvez-vous traiter tous les partis?--Monsieur, rpondit
firement Vatel, comme homme, j'ai une opinion; mais comme cuisinier, je
n'en ai pas.

A la premire reprsentation de _Lucrce_ on a remarqu que M. Alexandre
Dumas sortait  tous les entr'actes, et se promenait dans les corridors,
tte nue et dans une agitation singulire. Un de nos critiques les plus
spirituels va droit  lui, et lui prenant la main: Eh bien, mon cher,
que dites-vous de cela? M. Dumas, entr'ouvrant sa loge, et prenant
vivement sa canne et son chapeau: Mon cher M. ****, je m'en vais,
s'crie-l-il; je vais travailler! Est-ce une conversion, est-ce une
impertinence?--La veille, M. Alexandre Dumas avait lu, au
Thtre-Franais, un drame en cinq actes et en prose, intitul: _Les
Demoiselles, de Saint-Cyr. Lucrce_ n'tait pas ne, et M. Dumas aura
peut-tre oubli de travailler ces demoiselles.

Le succs de M. Ponsard jette le trouble et le dsespoir dans la nation
des dramaturges et des potes; d'abord, les trois cents auteurs qui sont
sortis du collge ou de l'cole de Droit, avec une tragdie de _Lucrce_
dans la poche, ne peuvent comprendre qu'on leur ait prfr M. Ponsard;
ils crient au passe-droit et  la trahison; les potes en exercice ne
sont pas moins blesss des couronnes qui tombent de toutes parts sur le
jeune front de M. Ponsard. Ils se plaignent amrement de la critique qui
les dpossde de leur gloire, au profit de cette muse nouvelle-venue, et
prtend que depuis vingt ans, depuis trente ans peut-tre, la Melpomne
n'a rien produit de comparable  _Lucrce_. Et ma tragdie, dit
celui-ci; et mon drame, s'crie celui-l; pour qui et pour quoi les
prenez-vous? Je dclare que j'ai reu, pour ma part, plus de vingt
ptres de reproches poignants et de rclamations attendrissantes; un
tragique, entre autres, m'crit: Monsieur, vous affirmez qu'aucun
succs, obtenu depuis trente ans, ne peut le disputer au succs de
_Lucrce_. Vous devriez savoir, monsieur, que ma tragdie de _Caracalla_
aurait t reprsente plus de deux cents fois, si le Thtre-Franais
avait voulu la jouer une seule. J'ai l'honneur de vous saluer.

Les Romains de M. Ponsard ont le grand mrite d'tre Romains; ils ne
ressemblent pas  ces hros latins  la Scudry, dont Boileau se moque
si ingnieusement.--_Mercure:_ Tiens, regarde tous ces gens-l, les
connais-tu?--_Le Franais_: Si je les connais; eh! ce sont la plupart
des gens de mon quartier. Bonjour, madame, Lucrce! bonjour, monsieur
Brutus! comment vous portez-vous?

Le Champ-de-Mars lui-mme n'chappera pas  la spculation. On annonce
qu'une socit s'est forme pour le prendre  bail, et le transformer en
caf-restaurant et dansant. Nous arriverons, peu  peu,  faire une
salle de billard de la plaine Saint-Denis.




Cours scientifiques.

SORBONNE.

ZOOLOGIE.--M. DUCROTAY DE BLAINVILLE.

M. de Blainville vient de reprendre  la Sorbonne le cours de zoologie.
Pour le clbre professeur, la zoologie n'est pas seulement une des
sciences naturelles; elle se lie au contraire aux plus hautes questions
de morale et de philosophie, et tout bon systme zoologique doit tre
catholique. Comment un pyrrhonien, par exemple, pourrait-il admettre
l'existence d'une longue srie d'tres qui se lient entre eux par des
caractres dfinis, lorsqu'il doute de l'tre lui-mme? De mme
l'clectique ne peut tre que mauvais zoologiste; son systme lui
permettant de glaner partout, il est vident qu'il choisira ce qui lui
convient, et ngligera ce qui ne rentre pas dans son systme. Nous avons
entendu M. de Blainville dfinir la zoologie par cette phrase, un peu
hardie peut-tre: _La zoologie est la pense de Dieu traduite en
animaux_. Une intelligence suprme a prsid  la cration, et l'ordre
ne peut tre que l'oeuvre d'une intelligence. Cette ide est grande et
belle, et M. de Blainville l'expose avec tout le feu de l'loquence et
de la persuasion; mais de ce que l'ordre rsulte de l'intelligence,
s'ensuit-il ncessairement que l'ordre tabli soit prcisment celui que
M. le professeur de Blainville croit voir dans le grand livre de la
nature, qui renferme encore pour nous tant de secrets et de mystres?
L'homme, dont les vues sont si courtes, les connaissances si
imparfaites, peut-il esprer jamais embrasser l'ensemble et comprendre
le plan du monde organis? M. de Blainville est rest le seul dfenseur
actuel de l'ide d'une _chelle animale_, d'une _srie continue_ telle
que l'avait rve Bonnet. Champion dtermin, il soutient encore envers
et contre tous que les animaux se suivent comme dans une chane un
chanon suit l'autre, chane dcroissante dont le premier anneau serait
_l'homme_ et le dernier _l'ponge_, qui termine la srie en liant le
rgne animal au rgne vgtal. Le cours de cette anne doit avoir pour
objet la dmonstration de cette doctrine poursuivie dans toute la srie.
Le rgne animal doit, pour ainsi dire, passer en entier devant les yeux
du public, attentif de la Sorbonne, qui pourra juger par lui-mme de la
vrit des doctrines du matre.

Afin de faire mieux comprendre  ses auditeurs ces notions si leves,
M. de Blainville affectionne la figure suivante:

                            Homme
                          Singe
                        Chat
                      Oiseau
                    Ptrodactyle.
                  Lzard.
                Grenouille.
              Serpent.
            Poisson
          Insecte.
        Crabe.
      Hutre.
    Corail.
  Infusoires.
ponges

Le point le plus lev de cette chelle est occup par l'homme, le
dernier par l'ponge, et l'espace qui les spare est rserv pour la
foule immense des animaux; chacun correspond  une ligne d'autant plus
longue que son organisation est plus parfaite. Les espces fossiles
jouent un rle trs-important dans ce systme; bien des chelons
resteraient vides si, pour les remplir, M. de Blainville n'exhumait
quelques vieux dbris des temps ant-historiques. C'est ainsi que pour
avoir un chanon qui unisse les reptiles aux oiseaux, la nature semble
avoir cr  dessein le _ptrodactyle,_ animal antdiluvien, espce de
lzard volant.

L'espace nous manque pour rfuter cette doctrine spcieuse au premier
coup d'oeil, idal plein de grandeur, mais que l'observation dnient
chaque jour. Il existe certainement une dcroissance, une sorte de
dgnration successive depuis le roi de la cration jusqu'aux derniers
des animaux; mais cette srie n'est pas continue, des _hiatus_ se
trouvent  chaque pas, et, comme le grand Linn l'a dit, les affinits
qui unissent les animaux entre eux ne pourraient peut-tre s'exprimer
jusqu' un certain point qu'en donnant au tableau du rgne animal la
forme d'une carte de gographie o chaque province a des rapports
intimes et plus ou moins tendus avec plusieurs provinces voisines.

Quoi qu'il en soit, c'est avec les arguments les plus brillants et les
plus spcieux que M. de Blainville dfend sa thse; il soutient son
systme, un peu ancien peut-tre, avec une ardeur toute juvnile, et la
srie _animale_ n'eut jamais de plus loquent dfenseur.

M. de Blainville admet compltement, et comme base fondamentale de son
systme, la thorie des causes finales. Il est parfaitement convaincu
que si l'on aborde la science sans prvention et de bonne foi, il est
impossible de ne pas reconnatre partout une relation vidente de cause
 effet: rien n'a t cr sans but, et le but de toute cration est
toujours visible aux yeux du philosophe. Bernardin de Saint-Pierre
s'tait dclar le dfenseur ingnieux de cette doctrine. S'il nous
tait permis cependant d'exposer notre manire de voir aprs celle du
savant observateur et de l'loquent crivain, peut-tre trouverions-nous
un peu hardie cette manie de tout expliquer, cette tendance de notre
esprit qui nous porte  soulever sans cesse, d'une main audacieuse, les
replis les plus cachs du voile de la nature. Ainsi, M. de Blainville
croit expliquer parfaitement pourquoi il y a de grands chats et de
petits chats, pourquoi le genre _Felis_ de Linn renferme des espces
d'aussi grande taille que le lion et le tigre, et d'aussi petite que
notre chat domestique; c'est parce qu'il existe des animaux herbivores
et rongeurs de toutes les grandeurs, depuis le cerf jusqu'au livre,
depuis le lapin jusqu'au rat. Rien de plus simple, les grands chats
dvorent les cerfs, les petits prennent les souris. Il me semble qu'on
oublie en ce moment que si le chat a t fait pour manger la souris, on
pourrait dire avec autant de raison que la souris a t cre pour tre
mange par le chat.

Ces ides sont troites et mesquines, ce sont les faibles produits de
notre intelligence borne qui veut tout comprendre. Dirons-nous pour
cela que tout n'est que mystre, que nous ne pouvons rien lire dans le
livre de la nature? Loin de l. Il est sans doute de grandes lois qu'il
a t donn  l'homme de dcouvrir  force de patience et de gnie; mais
il ne faut pas trop se hter de conclure. Soyons timides dans nos
recherches. L'homme seul met en oeuvre de petits moyens pour arriver au
but; mais les lois qui dirigent le monde sont grandes comme la cration
elle-mme.

Aprs avoir consacr la premire leon  poser les bases de son systme,
 exposer la _srie animale en ce qu'elle est et ce qu'elle n'est pas_,
suivant ses propres expressions, M. de Blainville entre en matire et
dmontre, les pices en main, la vrit de ces assertions qui semblent
d'abord un peu hypothtiques; c'est alors qu'il est vritablement grand
professeur, et qu'il exprime les ides les plus ingnieuses avec une
loquence pleine d'originalit.

M. de Blainville s'attache  dmontrer que la srie animale tant une
srie dcroissante, tous les organes doivent exprimer cette
dcroissance, toujours plus visible  mesure que l'on descend l'chelle
des tres. Ainsi, si nous prenons pour exemple la grande division des
mammifres, les quadrupdes de Buffon, le premier d'entre eux sera le
plus voisin de l'espce humaine, et le dernier le plus rapproch des
oiseaux, qui suivent immdiatement les mammifres. Les diffrences
successives se traduiront  l'extrieur par des dgnrations
correspondantes dans les organes. Les changements qui se manifestent dans
l'organisation des animaux devant influer en premier lieu sur l'appareil
digestif, puisqu'avant tout l'animal se nourrit. Olivier, pour exprimer
ces caractres diffrentiels, avait donn une trs-grande importance au
systme dentaire. Mais avant de mcher ses aliments, l'animal doit les
porter  sa bouche, et, quand c'est un tre suprieur, c'est  l'aide de
la main que ce mouvement s'excute. Aussi M. de Blainville a-t-il tabli
ces divisions sur les caractres tirs de la perfection plus ou moins
grande de cet organe. D'aprs sa dfinition, la main la plus parfaite
sera celle dans laquelle les doigts seront le plus indpendants les uns
des autres dans leurs mouvements. Or ce caractre ne se montre nulle
part dans la srie animale d'une manire plus complte que dans l'espce
humaine. Et, si nous suivons la srie des mammifres, nous trouvons que
la main se dgrade toujours davantage; les doigts, encore trs-libres
chez les singes, qui de tous les animaux sont les plus voisins de
l'homme, le deviennent bientt moins dans les chats, chez lesquels
l'ongle les recouvre en partie, et finissent par se souder entirement
chez le cheval, on l'on ne trouve plus qu'un seul doigt, rentrant pour
ainsi dire dans l'ongle qui l'enveloppe pour constituer le sabot. Dans
les ctacs, dont l'organisation est si loin de la ntre, la main a
perdu tous ses mouvements, une peau dure et coriace la recouvre et la
transforme en rame.

Un second caractre de supriorit tir de la main, et qui est encore
port au plus haut degr possible dans l'espce humaine, est la
diffrence extrme qui existe entre la main et le pied Suivant la
remarque ingnieuse de Bichat, dans la main, la partit.' la plus
considrable de l'organe est destine au mouvement; dans le pied, c'est
le contraire, la plus grande partie du membre est consacre 
l'immobilit, conformation que la station bipde rendait indispensable.
Chez les animaux il n'en est plus ainsi, la main devient toujours plus
semblable au pied, et dans certaines espces, le cheval par exemple,
cette similitude est porte  un tel point qu'il faut quelques
connaissances anatomiques pour distinguer au premier coup d'oeil le
squelette du membre antrieur de celui du membre postrieur.

Pour donner  nos lecteurs quelque ide de la manire dont M. de
Blainville expose les faits, nous avons pris la main pour exemple; mais
tout autre organe aurait pu remplir galement bien notre but. D'aprs
les ides de l'illustre professeur, tous les organes des animaux ne sont
en effet que des dpendances du systme nerveux, et sont d'autant plus
parfaits que ce systme est plus dvelopp lui-mme. De l la
dlicatesse extrme, le mcanisme admirable de nos organes, instruments
aveugles de l'intelligence. Mais de l aussi l'imperfection de ceux de
ces tres infrieurs qui sont pour ainsi dire aussi loin de l'homme sous
le rapport physique que sous le rapport intellectuel et moral.



Une visite  la Chambre des Dputs..

Tout le monde, en France, s'occupe de la Chambre des Dputs; on en
parle au moins une fois chaque jour en chaque commune de France.
L'habitant de la province, lorsqu'il vient  Paris, ne manque pas plus
de visiter le palais des reprsentants, qu'un vrai croyant de se
prosterner dans le temple de la Mecque. Cependant, peut-tre en est-il
de la Chambre comme de beaucoup de choses qu'on a sous les yeux, et
qu'on se contente de voir sans jamais les regarder; peut-tre une vue
d'ensemble manque-t-elle  ceux qui connaissent bien les dtails, une
vue des dtails  ceux qui connaissent l'ensemble. Voulez-vous, lecteur,
m'accepter pour cicrone, et me suivre au palais de ceux qui ont
l'honneur d'tre nos reprsentants, ou, si vous l'aimez mieux, qui nous
font l'honneur de nous reprsenter?

Chemin faisant, et pour semer la route de rflexions conformes  l'objet
de notre voyage, jetons un moment les yeux, s'il vous plait, sur les
vicissitudes du gouvernement reprsentatif, dans notre pays, depuis son
origine. Il n'a pas encore soixante ans d'existence, ce qui parat, pour
les gouvernements, figurer  peu prs les mois de nourrice, et pourtant
que de changements, que de retours, que de convulsions dans ce berceau!
Les peuples en rvolution semblent, sous la main de Dieu, comme un
balancier sous une main puissante. Sous cette impulsion, le pendule
dcrit d'abord un secteur norme, et atteint, du premier bond, un point
bien loign de son point de dpart; puis, par un retour subit, il
revient sur lui-mme avec furie, et dpasse dans sa course rtrograde
l'endroit d'o il avait pris son lan. Enfin, aprs quelques
oscillations, il se fixe et s'arrte sur un point intermdiaire,
rtrograde, si on ne pense qu' celui qu'il avait d'abord atteint;
progressif, si on considre celui qu'il avait quitt. Ainsi nous avons
vu le balancier populaire, une fois mis en branle par la Constituante,
s'lancer jusqu' la Convention, puis revenir jusqu'au despotisme arm
de l'Empire, plus dur, peut-tre, plus solide et plus prestigieux
certainement que celui de l'ancienne monarchie; enfin, aprs les
oscillations de 1814 et de 1815, s'asseoir et se suspendre dans ce qu'on
a nomm le rgime constitutionnel.

Les assembles diverses qui ont reprsent la France  ces poques si
profondment diffrentes, bien qu'elles ne fussent souvent spares que
par quelques jours, ont, chacune par un caractre particulier,
fidlement reflt la physionomie des ides et des vnements
contemporains. La Constituante, noble, digne, majestueuse jusque dans
ses divisions, pleine du plus pur enthousiasme qui ait jamais anim des
hommes, pntre de la grandeur de sa mission et s'levant jusqu' elle:
terrain vierge de l'loquence politique o toutes les varits de cette
loquence poussent avec les inconvnients et les grandeurs de la
vgtation primitive. Neuve arne o le docteur Guillotin, faisant son
rapport sur la funbre machine dont on lui attribue faussement
l'invention, pouvait dire avec une inexprience grotesque. Avec ma
machine, je vous coupe la tte en un clin d'oeil, et vous ne sentirez
pas; presque en mme temps qu'une voix plus grande que celle de
l'orateur antique criait; La banqueroute est  vos portes et vous
dlibrez! La Lgislative, plus tumultueuse, moins forte, dj dborde
par les passions, et avant plutt le sentiment vague que la nette
perception de ce qu'il faudrait faire. La Convention, rude, nergique,
impitoyable, semblable  une statue de bronze de la Ncessit. Les
Cinq-Cents, au 18 brumaire, jurant de _vivre libres ou de mourir_,
dernier cri du patriotisme cras sous le coursier du conqurant. Le
Snat et le Corps-Lgislatif, vieillards caducs, squelette des
assembles prcdentes, que le poison du despotisme, pareil  celui des
Borgia, a fait passer en quelques instants de la jeunesse et de la force
 la dcrpitude et  l'impuissance. Enfin les chambres de la
Restauration, anctres directs des ntres, qui, aprs avoir accept le
deuil divin des rois, ont pens, en 1830, qu'il leur appartenait
d'humaniser les trnes.

Cette rapide excursion  travers le prcdent demi-sicle nous a
conduits  la porte du Palais-Bourbon.

Si nous somme venu par la place de la Concorde, croyez-moi, ne
regardons pas long-temps l'difice. Il est lourd sans mme avoir
l'apparence de la grandeur, nu sans les semblants de la simplicit. Ces
murs aveugles qui s'attachent comme deux ailes  la colonnade du
fronton, sont du style le plus indigent, et offrent l'aspect d'un
btiment inachev. Mais Alcibiade, comment par Rabelais, nous apprend
que la docte antiquit elle-mme renfermait dans le botes les plus
bizarres les plus prcieux onguents; ne nous arrtons dont pas 
l'apparence, et entrons ensemble dans le palais.

Voici d'abord une premire salle d'attente ou se tiennent quelques
personnes de la livre de la Chambre. Elles doivent vrifier les cartes
d'admission dont il faut tre porteur pour pntrer plus avant. Telle
est la consigne rigoureuse, mais elle n'est pas toujours excute, et il
est rare, au contraire, qu'on ne puisse passer directement dans la salle
suivante, qu'en style de palais on appelle la salle des Pas-Perdus. Deux
groupe de bronze se font face aux deux extrmits.

L'un est une cent millime reproduction du Laocaon antique. Quoique dans
la salle des sances, qui ouvre sur celle-ci, on parle souvent de
l'hydre de l'anarchie, on m'a assur que le serpent mythologique n'tait
nullement une allusion. L'autre groupe se compose de Paetus et de sa
femme: ce groupe, qui, malgr la gravit du lieu, doit rappeler aux
dputs leurs plaisanteries de collge, n'est pas plus symbolique que le
premier; car l'exaltation toute stocienne du suicide et du mpris de la
vie, qu'il reprsente, n'a pas de sens applicable, que je sache,  nos
pacifiques citoyens venant discuter annuellement les affaires du pays.
Cette salle des Pas-Perdus prsente gnralement un aspect assez anim.
Des groupe affairs s'y croisent en tous sens. Ici, c'est une famille de
province qui accoste un huissier de la Chambre et l'envoie demander le
dput de l'arrondissement d'o elle vient pour qu'il lui donne des
billets d'entre. L, c'est un solliciteur de fonctions publiques qui
entretient un dput de sa ptition; le dput, soucieux, ennuy comme
un homme  qui on demande; le solliciteur, pressant, nergique,
magniloquent comme un homme qui demande. Plus loin, un dput prie un
journaliste de rectifier une erreur qui s'est glisse dans le
compte-rendu d'une des opinions qu'il a soutenues dans les bureaux. On
cause, on va, on vient dans cette salle, avant, pendant et aprs les
sances.

Je ne vous parlerai pas de la salle des Confrences, ni de la
bibliothque, ni de la buvette, qui ne sont pas des lieux ouverts au
public: je dirai seulement, comme un trait de moeurs qui n'est pas sans
importance, que la buvette ne date que de l'Empire pour les assembles
dlibrantes. Peut-tre leur avait-elle t donne pour les consoler de
ne pas dlibrer. La buvette de l'ancien rgime, que dfunte Batonette a
illustre, ainsi que les serviettes qu'elle en emportait, tait pour la
Convention, par exemple, parmi les traditions d'un pass dtruit. Ce
petit fait, si les recherches qui me l'ont fait connatre sont exactes,
en dit plus qu'on ne pense: car il est notoire qu'il faut que les
dputs, comme les autres hommes, se trouvent dans des circonstances
bien terribles pour qu'ils oublient de se rafrachir.

Un dput de nos mes nous a ouvert la salle des sances. Elle forme un
hmicycle. Le bureau du prsident, assist de deux secrtaires-dputs,
attire d'abord notre attention. Sur un gradin un peu suprieur on voit
un petit bureau rserv au secrtaire de la Chambre, employ qui ne fait
pas partie de la dputation. Au-dessous du bureau du prsident se dresse
la tribune. Capitole pour les uns. Calvaire pour les autres; pour le
plus grand nombre, lieu saint qu'on craindrait de profaner en y montant.
Aux deux cts de la tribune, deux pupitres pour les stnographe du
_Moniteur_, devant, des siges pour les huissiers. Un tableau
reprsentant le serment du 9 aot domine cette partie de la Chambre,
flanque paralllement de deux statues figurant, l'une, la Libert;
l'autre, l'Ordre public. La muraille qui supporte ce tableau et ces
statues est revtue mi-partie de marbre, mi-partie de stuc; des panneaux
vert et or et des bas-reliefs l'animent et la dcorent. En face du
prsident et venant se rattacher  son sige par les deux extrmits,
s'tagent les bancs des dputes. Les noms de droite, de centre, de
gauche donns aux fractions politiques de la Chambre, viennent de la
position respective des membres qui les composent autour du fauteuil de
la prsidence. Des tribunes garnies de drap rouge sont perces, sur un
double rang, dans toute l'tendue du demi-cercle, et embrassent tous les
banc de la Chambre: tribune des princes, tribune du corps diplomatique,
tribune des pairs de France, tribune du conseil d'tat, tribune des
journalistes, tribune du public: cette dernire tribune ne contient
gure que trente pinces. La publicit des sances de la Chambre, si on
prend le mot au pied de la lettre, est donc  peu prs une fiction. Mais
il n'tait pas dans le voeu du lgislateur de leur en donner, en ce
sens, une plus tendue. On se souvenait de ces tribunes pleines d'orages
de la Constituante et de la Convention, et on ne voulait laisser venir
qu'un public assez limit pour pouvoir, au besoin, tre mis tout entier
au corps-de-garde. La vritable tribune publique, c'est celle des
journalistes. Dputs de l'opinion, ayant aussi leur droite, leur gauche
et leur centre, silencieusement rapprochs dans l'troit espace de cette
tribune, runis par une sorte de trve de Dieu, quelque violente que
doive tre la bataille du lendemain, quelque furieuse qu'ait t celle
de la veille, ils laissent  la porte tous leurs souvenirs et tous leurs
projets; ils sont la pour ainsi dire comme les yeux attentifs de la
France, observant ses reprsentants, en attendant qu'ils deviennent les
mille et mobiles voix de la patrie.

[Illustration: (M. Sauzet, prsident de la Chambre des Dputs.)]

Les tambours ont battu aux champs. Le prsident a pass devant la haie
des gardes qui lui prsentent les armes. Il entre dans la salle, et la
sance est ouverte. On peut dire que chaque sance a sa physionomie
distincte: quelquefois agite, passionne, sombre, concentre; souvent
calme, tranquille, assoupie, selon la nature des questions qui s'y
succdent. Cependant cette varit n'est pas sans quelque fond
d'uniformit. Il y a des traits fondamentaux qui ne changent pas ou qui
du moins ne se modifient gure, et parmi lesquels on peut compter
l'absence de solennit dans la tenue de l'assemble. Presque toujours,
au commencement des sances, la Chambre ressemble, qu'on me passe la
comparaison,  une classe d'coliers indociles: les huissiers crient:
Silence! au milieu du bruit; le prsident agite en vain sa sonnette;
l'orateur qui est  la tribune s'entend  peine lui-mme et n'est
entendu de personne.

[Illustration:]

                                                  MM.
  A. Entres de MM. les Dputs.
  G. Couloir de gauche.                     14. Soult, id.
  D. Couloir de droite.                     15. Duchtel, id.
  B. Tribune des orateurs.                  16. Guizot, id.
                                            17. Berryer, dput
  1. Le prsident de la Chambre.            18. Salvandy, id.
       M. Sauzet                            19. Thiers, id.
  2. Secrtaires: MM Boissy-d'Anglax,       20. Lefebvre, id.
       Las Cases....                        21. Carn, id.
  3. Secrtaire MM. de l'Espe              22. Jaubert, id.
       Lacrosse.                            23. Sbastiani, id.
  4. Huissiers.                             24. Fulchiron, id.
  5. Secrtaire de la prsidence.           25. Gouin, id.
  6. Stnographes.                          26. Dupin, id
  7. Bnreau du Moniteur                     27. Vivien, id.
                                            28. Boudet, id.
             MM.                            29. G. de Beaumont.
                                            30. Tocquevilie, id.
  8. Cunin-Gridaine, ministre               31. Delessert, id.
  9. Teste, id.                             32. Vitet, id.
  10. Villemain, id.                        33. Duvergier de Hauranne, id.
  11. Martin (du Nord) id.                  34. Rmusat, id.
  12. Duperr, id.                          35. Billaut, id.
  13. Laplagne, id.                         36. Jacqueminot, id.



             MM.                            a. Tribune de MM. les rdacteurs
  37. Mauguin, id.                             en chef des journaux.
  38. H. Passy, id.                         b.--haute.
  39. Dufaure, id.                          c.--de MM. les journalistes.
  40. Ganneton, id.                         d.--de MM. les membres.
  41. Lamartine, id.                            du conseil municipal et
  42. La Rochejaquelein, id.                    officiers suprieurs de la
  43. La Bourdonnaye, id.                       garde nationale.
  44. mile de Girardin. id.                e.--des ardes nationaux de
  45. Laffitte, id.                             service.
  46. Arago, id.                            f.--publique.
  47. Odilon Barrot, id.                    g.--haute.
  48. Ledru-Rollin, id.                     h.--basse.
  49. Cormenin, id.                         i.--des anciens dputs.
  50. Dupont, id.                           k.--du conseil d'tat.
  51. Tracy, id.                            l.--de MM. les questeurs.
                                            m.--de MM. le prsident et
  C. Couloir.                                   vice-prsident.
  E. Ct droit.                            n.--basse.
  F. Centre droit.                          o.--basse.
  P. Ct gauche.                           p.--de la maison du roi.
  O. Centre gauche.                         p.--de MM. les pairs de France.
  I. Tribunes du premier tage.             r.--du corps diplomatique.
  L. Tribunes du deuxime tage.            s.--basse.

Il y a plusieurs causes  cette simplicit bourgeoise des sances: le
dfaut d'uniforme y est pour quelque chose, mais surtout le caractre et
la position sociale des membres de la dputation. Industriels pour la
plupart, ils n'ont ni l'habitude, ni le got, ni le besoin de ces formes
que les aristocraties se plaisent  multiplier, et qui y sont en effet
non-seulement des privilges, mais des garanties et des liberts. Au
contraire, ces formes rpugnent aux pouvoirs dmocratiques, pour qui
elles n'ont plus de sens ni d'utilit: et plus ceux-ci ont d'attrait et
de puissance relle, plus ils ddaignent l'apparat et le costume. A la
Chambre, les dputs causent entre eux avec le laisser-aller du coin du
feu; cependant ils votent une loi qui obligera trente millions d'hommes.
Ils sont l quatre cents citoyens pour la plupart dans un costume plus
que simple et que rien ne distingue; cependant ils sont en fait le
premier pouvoir de l'tat.

[Illustration: (M. Shaw Lefebvre, prsident de la Chambre des
Communes.)]

En Angleterre, la Chambre des Communes, qui, relativement au moins, joue
le rle d'une assemble dmocratique au sein d'une aristocratie, offre
un singulier mlange de ce laisser-aller, de ce ddain du costume propre
aux dmocraties, et du respect de la forme et de la tradition qui
caractrisent les pouvoirs aristocratiques. Si on compare, sous le
rapport de la tenue, les _honorables_ d'outre-Manche et nos dputs,
quelque turbulents que ceux-ci nous paraissent, ils doivent cder la
palme du tumulte, du bruit, du genre dbraill, si je puis m'exprimer de
la sorte,  leurs confrres de l'autre ct du dtruit. Les journaux
anglais eux-mmes nous peignent, au milieu des sances parlementaires,
les _members of Parliament_ tendus sur leurs bancs, les uns plongs
dans un bruyant sommeil, les autres affectant une toux opinitre, ou
mme simulant des cris d'animaux pour interrompre l'orateur du parti
oppos. La gaiet de l'_Old England,_ le sarcasme de _John Bull_, s'y
montrent dans leur rudesse mordante ou dans leur nave bonhomie. Rien ne
ressemble plus  un pugilat que certaines discussions de la Chambre
basse, et, quelque aigreur que nos reprsentants puissent apporter
parfois dans leurs luttes oratoires, ils n'approchent jamais de la
franchise toute nue des procds parlementaires anglais. A ct de cette
verve sans frein, il y a toutefois, dans la Chambre des Communes, un
pouvoir qui figure l'lment traditionnel et aristocratique, lequel,
jusqu'ici du moins, n'a jamais pri en Angleterre. Ce pouvoir, c'est le
prsident, l'orateur, le _speaker_. Au centre de cette foule qui
s'agite, qui se rue, qui semble n'avoir d'autre rgle que la passion du
moment, ne voyez-vous pas cette calme et paisible figure, cette robe
magistrale, cette perruque  flots blancs,  tournure carre, qui semble
un symbole de l'immobilit? Au milieu de ces habits modernes, ngligs,
qui dnotent que le costume n'est plus un signe de la position sociale,
n'est-ce pas le pass lui-mme qui revient au milieu du prsent, avec
ses solennelles allures, pour prsider, comme un aeul vnrable, les
dbats de ses petits-fils? Rien de plus original que le _speaker_ dans
la Chambre des Communes: si elle ne se distingue de la ntre, sous tous
les autres rapports, que par du plus ou du moins, le _speaker_ y
introduit une diffrence radicale. Notre prsident, bien qu'il remplisse
 peu prs les mmes fonctions, n'est nullement un personnage analogue.
C'est un dput comme un autre que rien ne distingue que la place au
fauteuil, et qui, lorsqu'il la quitte, peut rentrer dans les rangs sans
rien conserver de son caractre. Le _speaker_, au contraire, est le
prsident de la Chambre des Communes, et n'en fait pas vritablement
partie, ou plutt il est la figure de l'assemble tout entire. La masse
d'argent pose devant lui, attribut de l'autorit lgislative,
l'appareil quasi-judiciaire de son costume, tout indique en lui la
personnification du pouvoir des Communes. Les dputs exercent ce
pouvoir; lui, il le reprsente Toutes ses fonctions actives se bornent 
ouvrir les sances par la formule de recensement, qu'il termine en se
comptant lui-mme,  donner la parole,  consulter l'assemble, etc.
Mais ses fonctions passives, si on peut dire, sont de personnifier, de
signifier la majest, l'autorit de l'assemble qu'il prside. De ces
deux sortes de fonctions, le prsident de la Chambre des Dputs n'a que
les premires. Sa sonnette, son habit ou redingote (je ne sache pas
qu'il lui soit dfendu de prsider en redingote) ne peuvent rien
figurer. Il est le prsident des reprsentants d'un pays dans lequel le
sentiment de l'galit prvaut sur celui de la libert elle-mme. Le
_speaker_ est le chef des reprsentants d'un pays qui ne tient que peu
de compte de l'galit, et qui est pntr de ce sentiment plastique du
costume, de l'apparat, de la crmonie, videmment inspir chez lui par
une longue ducation aristocratique.

[Illustration: Chambre des Dputs.]

Pour qui arrive  la Chambre des Dputs avec la rsolution de ne voir
que les faits actuel, sans la juger au point de vue du droit et de la
thorie, l'audition des sances est encore un sujet de graves
rflexions. Ces, hommes,  qui la loi a impos le prilleux devoir de
rglementer leurs semblables, ces hommes qui dcident en dernier ressort
de toutes les questions d'autorit et de libert, de religion et de
morale, d'conomie politique et de droit public, du moins dans ce
qu'elles ont d'extrieur, pour ainsi dire, et d'applicable  la vue des
nations, ces hommes sont-ils par leurs lumires par leurs moeurs, tout 
fait  la hauteur de cette mission redoutable? Ont-ils tous  un degr
assez lev l'amour dvou de l'humanit, eux qui ont une tche cent
fois plus difficile et plus haute que de la gouverner; celle de la
rgler et de la conduire? Sont-ils tous mus par le sentiment religieux
et claire de la marche incessante des hommes vers le mieux, sans
lequel la loi troite et injuste devient une barrire qui parque les
peuples dans le malheur et dans l'ignorance, au lieu d'tre la source
fconde de leur amlioration dans la science du bien-tre ou dans la
science plus importante des moeurs? Il n'entre pas dans nos intentions
de faire ici une satire trop facile et trop commune! Aucune malveillance
ne nous anime, et ce serait sans vouloir diminuer en rien la sincrit,
la dignit, ni les talents d'aucun des membres de la Chambre, qu'aprs
nous tre pos ces questions nous hsiterions  les rsoudre par une
heureuse affirmative. Il n'est que trop vrai que ce terne matrialisme,
qui des doctrines philosophiques du dix-huitime sicle est aujourd'hui
pass dans les moeurs, et qui forme comme la religion de nos
contemporains, est trop fidlement reprsent  la Chambre par la
majorit. Qui peut le nier? La majorit y est incrdule et indiffrente.
Les questions matrielles y ont le pas sur les questions morales: et
qu'on ne dise pas que c'est l une ncessit de la politique pratique,
une tendance utile qu'il faut encourager plutt que la restreindre: car,
encore qu'il soit hors de doute que les intrts matriels d'un peuple
sont dignes de toutes les mditations du lgislateur, il n'est pas moins
incontestable que les questions d'intrt matriel elles-mmes sont
susceptibles d'tre traites dans un esprit moral, que dis-je? ne
peuvent tre compltement et efficacement rsolues que lorsqu'un esprit
moral les a tudies, claires, agrandies en les rattachant aux
questions d'ordre suprieur, dont on ne les spare jamais impunment.
Or, c'est la ce qui manque surtout  la Chambre. Certains conomistes
peuvent se plaindre qu'elle n'apporte pas assez de lumires spciales,
qu'elle n'obisse pas toujours dans ses dcisions au mouvement
progressif de la science contemporaine. Tout en admettant la justice de
ces critiques, je dirais volontiers que ce ne serait l qu'un mdiocre
mal, qu'un mal pour ainsi dire invitable. Les savants, comme les
philosophes, vont toujours plus avant que leur sicle, et on ne peut
faire un crime  celui-ci de ne les suivre qu' pas ingaux. Mais
lorsqu' des lumires spciales, mme assez bornes, se joint un grand
sens de la marche de l'humanit, une quitable conscience du droit et du
devoir, tout se rpare, tout s'accomplit dans une mesure suffisante,
rien ne se dchire vritablement dans le tissu de cette grande trame
dont Dieu a voulu que les sicles fussent les tisserands. Et, je le
rpte avec regret, c'est ce gnie de l'ensemble, cette comprhension
philosophique des choses, cette active et gnreuse passion du bien
public, ce sont toutes ces vertus essentielles du lgislateur qui sont
souvent  dsirer dans l'assemble de nos reprsentants. On y est trop
port  n'imaginer que la politique consiste dans le ddain des grands
problmes de notre destine, et se renferme tout entire dans je ne sais
quelle prudence goste, quelle administration plus ou moins habile des
intrts de l'industrie, isole de tous les autres mobiles de l'activit
humaine On dira qu'il est impossible que les reprsentants d'une socit
engourdie dans le matrialisme aient un autre gnie que le genre de la
socit qu'ils reprsentent. Sophisme, argument fataliste contre lequel
doivent armer tous les nobles instincts. Sans doute il y a dans la loi
du dveloppement des peuples une force secrte qui les entrane, mais
cette force n'est pas irrsistible: mais les socits, comme les hommes,
ne sont elles-mmes ce qu'elles sont, mais il leur reste toujours
l'initiative morale et la puissance ncessaire pour l'accomplir. Que les
dputs se souviennent que c'est d'en haut que viennent les exemples
puissants nergiques, invincibles pour les masses; qu'ils se fassent la
gnreuse avant-garde de toutes les ides de civilisation, de morale, de
droit, d'quit, d'amlioration du sort des classes souffrantes, et,
quel que soit le sommeil qui s'est appesanti sur les mes, le concours
de la nation ne leur faillira pas. Nous sommes toujours les fils de ceux
qui mouraient pour sauver l'intgrit du pays aprs avoir fond sa
libert politique: et jamais les lois de l'honneur, du courage, de
l'humanit et du patriotisme, ne seront invoqus avec sincrit et
conviction sans veiller aussitt dans toutes les fibres de la France un
long et immense frmissement.



Femmes Franaises

AUTEURS DRAMATIQUES.

La critique, s'occupant  l'avance de la tragdie de _Judith_, tombe
lundi dernier au Thtre-Franais, s'tonnait qu'une femme ost aborder
le thtre, et prtendait qu'une telle hardiesse n'avait pas d'exemple
dans notre histoire littraire. Une simple nomenclature prouve que la
tragdie nouvelle n'est pas sans antcdents.

La premire femme dont il soit parl dans l'histoire de notre thtre
est MARGUERITE NE VALOIS, soeur de Franois Ier et femme d'Henri
d'Albret, roi de Navarre; elle mourut ge de cinquante-neuf ans, le 18
dcembre 1549. Il nous reste d'elle des mystres, des comdies et des
farces: _les Innocents, la Nativit de Jsus-Christ, l'Adoration des
trois Rois, le Dsert, la Farce de trop, prou, peu, moins._

LOUISE LAB, connue sous le nom de _la Belle Cordire_, suivit de prs
la reine de Navarre; clbre par sa beaut et son esprit, elle tait
encore renomme comme musicienne. Entre autres ouvrages, elle a compos
une espce de drame intitul: _le Dbat de la Folie et de l'Amour_, o
La Fontaine a puis le sujet d'une de ses plus jolies fables.

MADELEINE DESROCHES et sa fille CATHERINE DESROCHES parurent vers la
mme poque. Dans leurs _Oeuvres potiques_ imprimes  Paris en 1578,
on trouve _Tobie_, tragi-comdie, et une pastorale  six personnages; on
a aussi imprim sous leur nom la tragdie de _Panthe_, joue par les
comdiens de l'htel de Bourgogne; mais on attribue gnralement cette
pice  Jules de Guersans, avocat au parlement de Rennes, amant
malheureux de Catherine Desroches.

Pendant le fameux sige de La Rochelle, en 1573, sous Charles IX, les
assigs, qui se comparaient volontiers, dans leur campagne biblique, au
peuple fidle de Bethulie, accueillirent avec enthousiasme une tragdie
_d'Holopherne._ Cette pice, qu'il serait sans doute curieux de comparer
avec la _Judith_ de madame de Girardin, tait aussi l'oeuvre d'une
femme, pouse d'un des chefs du parti calviniste, de CATHERINE DE
PARTHENAY, vicomtesse de Rohan.

Le dix-septime sicle a donn au thtre un assez grand nombre de
femmes auteurs; parmi elles on compte mademoiselle COSNARD, auteur de la
tragdie des _Chastes Martyrs;_ madame de SAINT-BALMONT, qui fit celle
de _Marc et Marcellin_; FRANOISE PASCAL, dont on a jou l'_Endijmion_
et le _Vieillard amoureux_, pice comique en vers de quatre pieds. Mais
une femme plus connue que celles que nous venons de citer est madame DE
VILLEDIEU (Marie Hortense Desjardins), dont les romans rendirent  la
littrature contemporaine le service de faire passer le got de ceux de
Scudri et de La Calprende; en l'anne 1662, elle fit reprsenter une
tragdie de _Manlius Torquatus_, bientt suivie de celle de _Nittis_ et
du _Carrousel du Dauphin_: cette dernire pice resta moins long-temps
au thtre que les prcdentes.

Les Petits Moutons de madame DESNOULIRES l'ont assurment rendue plus
clbre que sa tragdie de _Gensric_, joue sans aucun succs, en 1680,
par la troupe de l'htel de Bourgogne.

Parente des deux Corneille, mademoiselle BERNARD crut sans doute que le
talent dramatique appartenait  toute sa famille; elle fit reprsenter
deux tragdies: _Laodamie_, en 1689, et _Brutus_, en 1691. Nous mettons
sous les yeux de nos lecteurs un passage de cette dernire pice, que
Voltaire n'a pas ddaign d'imiter:

        BRUTUS.

        N'achve pas: dans l'horreur qui m'accable,
        Laisse encore douter  mon esprit confus
        S'il me demeure un fils, ou si je n'en ai plus.

        TITUS.

        Non, vous n'en avez point, etc.

Voici le mme passage dans Voltaire:

                                         Arrte, tmraire:
        De deux fils que j'aimais le ciel m'avait fait pre;
        J'ai perdu l'un; que dis-je! Ah! malheureux Titus,
        Parle, ai-je encore un fils?

        TITUS
                                        Mon, vous n'en avez plus.

L'envie et la mchancet contestrent  mademoiselle BERNARD la
proprit exclusive de ses oeuvres, et l'on fit honneur  Fontenelle de
ses succs dramatiques, couronns, en 1695, par la tragdie de
_Bradamante_.

Mademoiselle DE SAINTONGE termine le dix-septime sicle. Son got la
porta vers l'opra: _Didon, Circ_ et le ballet des _Saisons_ furent
reus avec applaudissement.

Mademoiselle BARRIER, au commencement du dix-huitime sicle, s'annona
par une tragdie d'_Arrie et Petus_, que l'on attribua  l'abb
Pellegrin. Pour dtruire ce soupon, elle fit jouer _Cornlie_ l'anne
suivante; mais ce fut encore  Pellegrin qu'on en attribua la gloire, en
vain donna-t-elle depuis _Tomyris, la Mort de Jules Csar_ et la comdie
du _Faucon_, on douta toujours qu'elle en ft vritablement l'auteur, et
cependant l'excessive mdiocrit de toutes ces pices semblait en
garantir l'authenticit. Il est vrai de dire aussi que cette mdiocrit
mme tait une preuve non moins forte en faveur de l'abb Pellegrin.

Mesdames BISSON DE LA COUDRAIS, MONICAU, et mademoiselle FLAMINA, ont
fait reprsenter quelques comdies, dans le dernier sicle, sur le
thtre de la Comdie-Italienne, mais peu de femmes ont crit autant
d'ouvrages dramatiques que madame de GOMEZ, fille du comdien Poisson.
Indigne de l'injustice des critiques contemporains, qui, aprs le
succs clatant de sa tragdie d'_Habis_, joue en 1714 et long-temps
reste au thtre, prtendaient qu'elle avait emprunt le secours
potique d'un _teinturier_, elle fit imprimer en tte de sa pice une
prface o elle donna  ses calomniateurs le dmenti le plus formel.

Nous devons  madame DU BOCAGE _les Amazones_. Madame de GRAFFIGNI est
l'auteur d'une seule pice de thtre intitule _Cnie_, dont le succs
a surpass celui de toutes les pices dont nous venons de donner la
liste.

OLYMPE DE GOUGES, envoye  l'chafaud par Robespierre, qu'elle avait
os attaquer, fit reprsenter  la Comdie-Italienne et au
Thtre-Franais plusieurs pices oublies, entre autres _l'Esclavage
des Ngres_, joue le 4 dcembre 1790; MM. tienne et Martainville
assurent que, sans gard pour le beau sexe, le public siffla
impitoyablement cette pice.

De nos jours, _la Suite d'un Bal_, de madame DE BAWR, et les comdies et
les vaudevilles de madame ANCELOT ont russi  la scne. Madame LOUISE
COLLET est auteur d'un drame en un acte, jou  l'Odon. _Le
Gladiateur_, tragdie reprsente en 1842 au Thtre-Franais, est
l'oeuvre de madame d'ALTENHEYM, fille de M. Soumet. La _Cosima_, de
madame SAND, a t juge avec une svrit passionne. Enfin madame DE
GIRARDIN vient terminer la liste de ces dames auteurs, parmi lesquelles
il faut aussi ranger la mre de l'auteur de _Judith_; madame SOPHIE GAY
a donn au Thtre-Franais _le Marquis de Pomenars_ et _la Pauvre
Fille_, qui, malgr tout le talent de mademoiselle Mars, ne put avoir,
en 1824, qu'une, seule reprsentation.

Dans cette liste de pices que nous avons rapidement numres, on
compte, comme il est facile de le voir, beaucoup plus de revers que de
succs. La _Judith_ de madame de Girardin vient encore grossir le
nombre de ces tentatives malheureuses.



Thtres.

_Lucrce_, tragdie en cinq actes, de M. PONSARD.--_Judith_, tragdie en
trois actes.--_Hermance_, comdie-vaudeville, de madame ANCELOT.

Depuis les tentatives rvolutionnaires de M. Hugo, jamais la curiosit
publique n'avait t plus vivement mue que par l'apparition de cette
_Lucrce_. Un fait singulier et remarquable, c'est que cette curiosit
semblait excite en sens inverse du mouvement que lui avait imprim, 
plusieurs reprises, l'auteur d'_Hernani_, de _Marion Delorme_ et de _Ruy
Blas_. Les rcits merveilleux qui se faisaient d'avance de la tragdie
de M. Ponsard, par l'indiscrtion des lectures et les confidences de
coulisses et de salons, promettaient, non pas un pas rtrograde
(personne ne veut reculer), mais un retour aux voies plus droites et
plus naturelles, aux formes plus scrupuleuses et plus contenues. Quoi
donc? l'cole dont M. Hugo est le chef inflexible aurait-elle compromis
sa cause? Le got public se retirerait-il de cette posie, aprs plus de
douze annes d'assauts persvrants, et, l'on ne saurait le nier,
d'entreprises heureuses quelquefois, audacieuses toujours, pour le
vaincre et pour le dompter? Nous n'avons ni le temps ni l'envie de
discuter ici ce point d'histoire littraire. Toujours est-il--et pour
rsumer le fait en quelques mots--que toute fois que le sentiment public
se rejette d'un ct, c'est que de l'autre, o il penchait, les
dceptions l'ont dcourag et que les excs ont fatigu sa conscience.
Sans vouloir blesser ici personne, sans mettre en suspicion aucun nom ni
aucune renomme, il nous semble prouv par cette grande manifestation
d'esprance et d'attente souleve tout  coup au bruit de la venue d'une
oeuvre annonce avec tout l'appareil d'une sorte de restauration
potique, que le parti littraire, matre du thtre depuis 1830, a mal
dirig sa conqute, qu'il a frapp fort sans frapper juste, abattu sans
reconstruire, et prch sans convaincre.--Enfin, le jour de la
reprsentation est arriv. _Lucrce_ s'est montre, et, nous le disons
avec joie, l'preuve a tourn  sa gloire. Au contraire de la plupart
des ouvrages prmaturment exalts dans la serre-chaude des amitis
emportes et des admirations prcoces, elle n'a point dmenti les bruits
qui avaient march devant elle. Elle a fait honneur  toutes les
esprances,  toutes les promesses. Et maintenant, suivez-moi, et
entrons ensemble dans les sentiers potiques de l'oeuvre.

Nous voici d'abord  Collatie, dans la maison de Lucrce; le mari de
Lucrce, Collatin, est absent,--occup au camp des Tarquins qui
assigent Arde. Lucrce cherche-t-elle dans Rome quelque distraction 
ce veuvage? Gardez-vous de le croire. Simplement et chastement retire
dans la pudeur et la modestie du foyer domestique, elle se livre aux
soins de sa maison. Ses esclaves, armes de fuseaux, filent de la laine,
et elle fait comme ses esclaves. Cependant sa nourrice s'inquite:
Lucrce aurait besoin de repos et de sommeil.

Faut-il donc que vos yeux s'usent, toujours baisss, A suivre dans vos
doigts le fil que vous tressez?

Les veilles fatigueront sa jeunesse. Un peu de plaisir et de danse
ramnerait la joie et le sourire dans ce foyer dsert. Ainsi parle la
nourrice; mais Lucrce aussitt de l'accuser de manquer de sagesse et de
pudeur. Peu lui importe que le travail ternisse sa beaut! Ce qu'elle
vont prserver, c'est la beaut de son me et sa pudeur. Son aeule l'a
instruite aux moeurs laborieuses et pures; elle restera fidle aux
leons de son aeule.

        C'est assez; le temps passe  tenir ces propos;
        Quand la langue se meut, la main reste en repos.
        Poursuivons notre tche; allons ...

Vous le voyez. Lucrce est une femme accomplie, un vritable trsor.
Elle aime la retraite, le travail, et point la coquetterie; elle est
fidle  son mari absent, et conome d'inutiles paroles. Il faut aller 
Rome pour le voir.

Cette honnte solitude de Lucrce est tout  coup trouble. Sextus,
Titus et Arons, fils de Tarquin le Superbe, arrivent du camp d'Arde,
suivis de Collatin; Brute les accompagne; mais faut-il compter Brute
pour quelqu'un et pour quelque chose? Brute n'est-il pas la brute qui
sert de jouet aux patriciens et au peuple? Nous verrons bien.--Or, nos
jeunes gens, pour se distraire de l'ennui du sige et dans la joie d'un
festin, firent tomber le discours sur la vertu de leurs femmes; chacun
tint pour la sienne, et Collatin surtout pour Lucrce. Eh bien! allons
 Rome, dirent-ils, et nous verrons qui de nous a la femme la plus sage
Vite  cheval! et les voici galopant quatre  quatre, et arrivant dans
la ville, la nuit, sans tre attendus. D'abord on va chez la femme de
Brute; elle donnait danses et festins. La femme de Sextus se consolait 
table dans un doux tte--tte. Cette autre se mirait avec insouciance
dans l'acier et se parait de roses et de parfums; cette autre encore, le
teint livide et enflamm, jouait l'or de son riche bracelet.

        Vous seule, enfin, Lucrce,  ce luxe trangre,
        Vous vous tes montre en sage mnagre,
        Diligente, excitant vos femmes du regard,
        A leurs humbles travaux vous mme prenant part.
        ........ Oui, Collatin a gagn le pari.
        Gloire  Lucrce, et joie  son heureux mari!

Cependant la passion criminelle de Sextus vient de s'allumer  l'aspect
de cette vertu pudique. O la belle matresse! s'crie-l-il, tandis que
Collatin invite ses htes au festin et ensuite au sommeil, qui doit
rparer leurs forces.

Brute reste seul avec Lucrce. Et ici la situation prend un caractre
svre et grave. Il ne s'agit plus d'innocents travaux au coin du foyer,
ni de spirituels et galants paris: Lucrce a lu dans l'me de Brute, et
Lucrce le laisse voir. Cette feinte stupidit du fou cache l'me d'un
Romain et le gnie d'un grand homme. D'abord, elle s'tonna de voir un
Junius ainsi avili:

        Son esprit recula devant cette merveille
        D'un pareil descendant d'une race pareille.

Puis, peu  peu, elle comprit que le feu couvait sous la cendre, et que
Brute ne se faisait si petit que de peur de paratre trop grand. Oui,
s'crie Brute:

        Oui, j'ai quitt mon nom, mais c'est pour le reprendre.
        J'accepte tous leurs coups, mais c'est pour les leur rendre.

Soyez prudent, dit Lucrce; un soupon, un mot peut vous dcouvrir et
faire tomber la hache. Patientez encore; j'ai voulu vous inviter  la
rsignation en vous apprenant que, moi, je vous tiens pour d'autant plus
magnanime que vous tes plus avili. Brute s'attendrit  cette confidence
de la noble pit de Lucrce: que n'a-t-il une femme forte et chaste
comme elle! il s'abriterait du moins sous le bouclier du bonheur
domestique, et l'insulte viendrait expirer  son seuil. Mais les
Tarquins lui ont tout ravi: de sa femme, Sextus a fait sa proie. Ainsi
Brute est doublement avili comme poux et comme homme.

Voici Sextus qui revient et le raille. Il raconte le voyage que Brute et
lui firent  Delphes pour consulter l'oracle d'Apollon. Celui-l sera
roi, dit le dieu, qui embrassera le premier sa mre. Et Brute de se
jeter  terre, et Sextus d'en rire.

Oui, Sextus, vraiment, tu as raison de rire. Brute a t un grand
maladroit et un grand idiot, en effet; coute-le plutt, tandis qu'il
est seul, et que, rejetant son masque de fou, il se parle  lui-mme,
dans toute la sagesse et la profondeur de son grand dessein:

        Celui qui le premier embrassera sa mre,
        Rgnera le premier.--Et j'embrassai la terre.
        N'ai-je pas accompli l'oracle? Et puis encor
        Quand j'eus offert au dieu mon bton rempli d'or.
        Brute, me fut-il dit, tu m'offres ton emblme;
        La substance est pareille et l'corce est la mme.
        Le bton brisera le sceptre, et par deux fois
        Le nom qu'on donne aux fous sera fatal aux rois.
        Qu'on donne aux fous! c'est bien le nom dont on me nomme.
        Mais alors c'est donc moi qui gouvernerai Rome?
        En effet, j'prouvais comme un lancement
        Qui m'emportait en haut vers te commandement
        Et cet homme, c'est moi qu'attend l'honneur suprme
        De venger mon pays, et mon pre, et moi-mme,
        D'affranchir l'avenir, de punir le pass,
        Et de glorifier mon surnom d'insens.

Au milieu de ce magnifique lan du gnie et du patriotisme de Brute, au
moment o le citoyen promet  Rome son sang pour la dlivrer, et lui
fait, en attendant, l'offrande de sa patience et de ses humiliations, il
est interrompu par Valre, son ami et le complice de son projet
glorieux. Valre vient l'exciter  agir et  pousser le cri
d'indpendance. Non, il n'est pas temps encore, rplique Brute; les
patriciens sont las, mais le peuple ne l'est pas; laissons la tyrannie
descendre jusqu' lui:

                                       Laisse faire;
        L'impunit les pousse, et c'est en quoi j'espre.
        Un premier attentat couronn de succs
        Est un chemin fray vers les derniers excs.

D'ailleurs, il ne s'agit pas seulement de renverser, il faut savoir
reconstruire. Qui mettra-t-on  la place des Tarquina?

--Ce sera toi, dit Valre.

        BRUTE

        Valre, si mon voeu doit prvaloir, ni moi
        Ni personne jamais ne se nommera roi;
        Tarquin fut un tyran: un autre pourrait l'tre.
        Rome, telle qu'elle est, n'a plus besoin de matre.
        Quand, faible et menace, il fallait qu'au dbut
        Elle vainquit sans cesse, au prix de son salut.
        Alors, il tait bon qu'une forte puissance
        Aux insubordonns apprt l'obissance,
        Pour mieux faire face au choc environnant,
        Doublt la rsistance en la disciplinant;
        La grandeur du danger tenait  l'me en haleine,
        Et nourrissait ainsi la fiert sous la gne;
        Je guerrier respirait dans le sujet soumis.
        Mais Rome a triomph de tous ses ennemis,
        Et ne combattant plus pour sauver ses murailles,
        N'a plus la mme ardeur  gagner des batailles.
        Cette scurit dans laquelle on s'endort
        Rend les esprits trop mous et le pouvoir trop fort.
        Depuis qu'il ne sert plus la dfense commune,
        Le sceptre ne sert plus qu' sa propre fortune;
        Affranchi du pril de nos rivaux anciens,
        Il s'essaie  prsent contre les citovens.
        Son audace s'accroit du peu de rsistance;
        Rome, trop tt sauve, a perdu sa constance,
        Et faonne aux lois, n'a mme plus au coeur
        D'un peuple impolic la sauvage vigueur.

Pour viter ce danger du pouvoir absolu, Brute destine   Rome une
autorit partage entre deux chefs:

        Rome redeviendra toute nergique et fire;
        Elle et t, chtive, esclave de ses rois;
        Libre, elle soumettra l'Italie  ses lois.

Ainsi, dans cet entretien avec Valre, qu'il faudrait citer tout entier,
Brute s'lve au sommet des plus hautes mditations du politique et du
citoyen, mais pour retomber bientt dans la torture et l'abaissement de
son courageux martyre. Tullie, sa femme, Sextus, amant de Tullie,
viennent effrontment talera ses yeux le spectacle insolent de leurs
querelles amoureuses. A quoi bon se gner devant un fou'. Sextus aime
Lucrce, et Tullie en est jalouse; de l un combat de railleries et de
colre d'o jaillissent de vifs clairs de posie. Le croiriez-vous?
Sextus a l'audace de prendre Brute pour juge, et l'invite  prononcer
entre Tullie et Lucrce. Mais Brute:

        Est-ce que les brebis aux louves sont pareilles?
        Est-ce que les frelons visitent les abeilles?
        Non, chacun suit la voie o l'entranent ses gots;
        Pourquoi donc parlez-vous de Lucrce entre vous?

Sextus se retire en raillant; alors Brute, l'me dchire:

                                        Qu'en dites-vous, Tullie?
        Pensez-vous que ce soit assez tre avilie?
        Qu'esprez-vons encor qui soit plus infamant?
        Ne vous suffit-il pas des mpris d'un amant?...
        Quand la tte voile et ceinte de verveine,
        La robe jointe au corps par un bandeau de laine,
        La quenouille  la main vous avez pntr
        Au del de ce seuil  Vesta consacr,
        Aviez-vous rsolu d'en chasser la desse?
        Si le ciel, qui voulut affaiblir ma raison,
        M'interdit de rgir moi-mme ma maison,
        Deviez-vous pas bien mieux soigner, d'un oeil austre,
        L'honneur dont vous tiez seule dpositaire?
        Et combien votre nom serait-il rehauss,
        Si vous aviez vcu pour le pauvre insens!

Il est temps que cela finisse; il est temps que Tullie songe  son
expiation. Brute le lui dit sans ressentiment: le ddain a tu en lui la
colre. A cet arrt terrible,  cette voix d'un fou qui parle comme un
sage, Tullie, pouvante, croyant reconnatre un avertissement des
dieux, va cacher sa terreur dans l'orgie.

Cependant, Sextus a rsolu de se faire aimer de Lucrce:

        Dut Vesta l'animer, dut le coeur de Lucrce
        Surpasser en airain Diane chasseresse,
        N'importe; mon amour ne peut tre en dfaut;
        Je l'aime en furieux, je l'aime, il me la faut.
        ................................................
        Le premier de vos rois n'a-t-il pas d le jour
        Aux autels profans par un divin amour?
        Lui-mme,  la faveur d'une perfide amorce,
        N'a-t-il pas demand des hymens  la force,
        Et, par ce crime heureux, prolong nos destins?
        .................................................
        Nous sommes tous les fils d'un attentat immense;
        De quel droit m'accuser si je le recommence,
        Et si mon sang, ce sang par l'audace achet,
        Fait de l'audace en moi couler l'hrdit?

Mais Sextus n'est pas dlivr de Tullie. L'amante jalouse poursuit le
sducteur qui l'abandonne; il faut qu'il s'explique: l'aime-t-il encore,
oui ou non? Non, rpond Sextus.

        Non, je n'eus pas l'ide alors, qu'il m'en souvienne,
        D'engager  jamais votre vie  la mienne;
        Je me peignis l'amour non pas voil de pleurs,
        Mais joyeux, souriant et couronne de fleurs,
        Libre des clous d'airain, de ces pesantes chanes,
        Dont Nmsis unit les implacables haines,
        Suivant sa fantaisie, et, toujours jeune et beau,
        Lier du plaisir ancien en courant au nouveau.

Tullie est maintenant grondeuse et maussade; Sextus n'en veut plus.
Qu'est devenu le temps ou elle promenait son ternel sourire sur ses
adorateurs charms, animant chaque fte et prsidant aux festins joyeux?
Enfin, Tullie, se voyant abandonne, prouve le remords de sa
fltrissure; son indignation et son repentir s'exhalent avec loquence:

        Tu m'as conduite au crime  travers la mollesse,
        Tes conseils corrupteurs prparaient ton pouvoir;
        Tes dsirs m'attendaient sur le seuil du devoir!...
        C'est par tes soins qu'ici le bruit et la splendeur
        Ont chass le travail, gardien de la pudeur.

Les dieux le puniront,  Sextus, et l'ombre de Tullie est promise  la
pleur de tes rves; mais qu'importent ces reproches au
voluptueux!--Sextus rsiste  une prdiction plus terrible encore et
plus menaante,  la prdiction directe des dieux eux-mmes, qui
s'expliquent  lui par la voix de la sibylle de Cumes: cette redoutable
pythonisse a travers les mers pour apporter  Sextus son arrt. Voici
les livres fatidiques qui annoncent et qui enseignent: Sextus peut y
lire la destine des Tarquins et leur chute prochaine:  quoi
bon?--Va-t'en, menteuse pythonisse: Sextus ne veut ni de ta science ni
de toi; et la sibylle insulte se retire devant cet endurcissement et
cette incrdulit. Alors, rencontrant Brute, elle lui dit:

Salut, premier consul romain!

C'est assez de ces passions violentes et criminelles; reposons-nous et
contemplons Lucrce; que l'innocence de cette chaste figure rappelle le
calme et pure l'air autour de nous. Lucrce, comme nous l'avons vu
dj, est modestement recueillie  l'ombre du foyer, maniant l'aiguille
et surveillant le travail de ses servantes. Pourtant elle est rveuse et
triste. Sa journe et sa nuit ont t pleines de mauvais prsages:
l'clair a sillonn la nue; un chien a hurl; le vent a siffl comme une
voix sinistre, et Lucrce s'est blesse au pied gauche. Puis un rve
affreux: il lui a sembl qu'un horrible serpent la dvorait, et de son
coeur dchir et ruisselant sous les morsures du monstre, les gouttes
fumantes enfantaient d'innombrables bataillons. C'est l'image de la
puissance future de Rome engendre du sang de Lucrce.

Ses prsages ont dit vrai, car voici Sextus. Il arrive sous prtexte de
donner des nouvelles de Collatin; Lucrce se confie navement  son hte
et loigne ses femmes. Sextus, mditant l'attentat, emploie d'ahord la
sduction de la parole, et cherche, sous le miel de son discours, 
faire passer dans l'me de Lucrce le poison du dsir et de la volupt.
Il offre tout ce qui peut tenter une femme: la richesse, l'amour et le
pouvoir; il sera roi et il la fera reine.--Lucrce ne veut qu'une
royaut: c'est la royaut de son honneur. Sextus, malgr lui, cde et
recule devant cette majest du devoir qui rayonne dans cette chaste
femme; mais, ds que Lucrce n'est plus prsente, la passion de Sextus
s'enhardit et s'exalte:

Sibylles, maudissez, mnes, rassemblez-vous!

Bien ne peut plus arrter le crime.

Lucrce a fait mander son pre Lucrtius, son mari Collatin, Valre et
Brute. Ils arrivent d'Arde, ne sachant ce que ce message de Lucrce
veut dire; elle, cependant, s'offre  eux, ple, les yeux baisss et
vtue de deuil: Pourquoi ce deuil?--Je porte le deuil de mon honneur,
dit-elle douloureusement.--O ma noble femme! s'crie Collatin.--Non, je
ne suis plus ta femme; l'pouse est morte.--Quoi, morte?

                                      .... Et qu'importe
        Que le corps soit vivant quand la pudeur est morte
        Tu n'as devant les veux qu'un corps dshonor;
        Pourtant mon me est pure, et je le prouverai.

Et Lucrce raconte le crime de Sextus: il s'est prsent chez elle, la
nuit, la menaant de la mort et de l'ignominie, car dans le lit de
Lucrce morte il placera un esclave mort, et dira que, les ayant surpris
tous les deux, il a satisfait sur eux son ami Collatin. Et ainsi Sextus
sortit triomphant. En vain Collatin: Je t'honore outrage! en vain
Lucrtius: Lve tes regards, ma fille; mon baiser efface
l'affront!--Non,

        Il ne faut pas qu'un jour, des dsordres complice,
        Mon exemple devienne un prtexte invoqu,
        Quand aux devoirs d'pouse une autre aura manqu.
        Vous verrez  punir Sextus, et je l'approuve.
        Moi, j'ai dit n'avoir pas craint la mort, je le prouve!

A ces mois, Lucrce se tue. Voil l'occasion que Brutus attendait:
saisissant le fer sanglant, il voue les Tarquins  la vengeance et 
l'excration de Rome; et tous, Lucrtius. Collatin et Valre, jurent 
son exemple, sur le poignard teint du pur sang d'une femme, de
poursuivre sans relche et d'exterminer cette race excrable. Le peuple
survient: Brute veille sa colre:

        C'est le corps de Lucrce!  destine affreuse.

        BRUTE.

        De la plus noble femme et la plus malheureuse;
        Apprenez, que chez elle un homme, cette nuit,
        Un nocturne larron, comme un hte introduit,
        A, l'pe  la main, la menace  la bouche,
        Honteusement pill la pudeur de sa couche.
        Il l'a dshonore  main arme...

Et cet homme, c'est Sextus: A bas Sextus!  bas Tarquin! plus de rois,
plus de tyrans!  Rome!  Rome! et la tragdie finit sur ce cadavre et
sur cette chute prochaine des Tarquins.

M. Ponsard est un heureux pote. Que de fils d'Apollon dont il est
besoin de cacher les vers pour faire croire  leur beaut! Citer M.
Ponsard, c'est la manire la plus habile de faire son loge, et nous
n'avons pas cru devoir employer d'autre ruse. On voit par quels heureux
dons de la muse le jeune pote a su manier toutes les cordes de la lyre
et prendre tous les tons. Ses ides et son style s'accommodent avec une
rare souplesse aux sentiments, aux situations et aux caractres; nafs
et chastes avec Lucrce, tristes, vigoureux et profonds quand c'est
Brute qui parle; lgants et sensuels en passant par la bouche de
l'insouciant et voluptueux Sextus; passionns et amers pour peindre la
jalousie et les remords de Tullie.--La politique, dans la tragdie de M.
Ponsard, parle son langage mle et concis, et la voix calme et simple de
la pudeur y contraste, dans sa simplicit adorable, avec les rudes
accents du patriotisme et les molles fantaisies du plaisir. Certes,
c'est l un mrite prcieux et rare que M. Ponsard a conquis videmment
par une tude assidue des formes svres et des modles antiques
_Lucrce_ doit son brillant succs  cette sorte de rsurrection de la
puret du fond et de la solidit de la forme. On est las  n'en pas
douter, de ces mondes impossibles o la fantaisie goste du drame
fantastique s'gare depuis dix ans sur un hippogriffe sans frein. Le
public, aprs la fatigue de ces aventures irrgulires et violentes,
s'est retrouv avec ravissement au milieu d'une posie calme, rflchie,
contenue, o la simplicit n'te rien  l'imagination, et dont la
modration double la force. Mais qu'on ne s'y trompe pas, M. Ponsard ne
se renferme point avec un scrupule outr dans les limites de la tragdie
classique; il n'a pas cette maladresse de se mettre, ni plus ni moins
dans un habit fait pour un autre temps et pour un autre monde. On a pu
voir que M. Ponsard arrivait suivant l'occasion,  des dtails de
familiarit intrieure et  une varit de tons que l'art de Racine et
de Boileau n'admettait pas. Le secret de M. Ponsard est celui d'Andr
Chnier: tre antique et nouveau tout  la fois. Nous n'entendons pas
cependant nous jeter dans les emportements d'un loge exagr. _Lucrce_
a ses beauts, mais aussi ses dfauts: M. Ponsard a trop de got et de
justesse d'esprit pour ne pas le savoir mieux que personne. Les
personnages sont trop isols les un des autres, et ne se lient pas
suffisamment par ce fil de la passion et des intrts qui fait le noeud
et la cohsion des oeuvres. La scne importante o Sextus prpare l'
attentat s'gare en dlicatesses raffines et en subtilits coteuses
que la passion n'accepte pas. Le style lui-mme mriterait,  et la,
qu'on lui fit quelques petites querelles. Il pousse la religion des
modles trop loin, jusqu' les imiter dans leurs erreurs et mme dans
leurs vices. Inspirez-vous de Corneille, rien de mieux: mais prenez
_Horace_ et de _Cinna_ la force et la clart, et n'allez pas dans votre
zle jusqu'aux subtilits et aux embarras de syntaxe et de grammaire o
la langue, mancipe et agrandie par le gnie, retombait encore,
chappant  la puissante main de Corneille et retournant quelquefois
avec lui dans ses langes. A part ces dfauts, que la rflexion et
l'exprience du thtre corrigeront dans M. Ponsard, _Lucrce_ annonce
un pote, et non-seulement un pote, mais un esprit solide et sain. Et
c'est l un fait qu'on a raison de saluer de tous le encouragements et
de tous les bravos.

Le premier jour, les acteurs ayant eu peur, leur talent n'a gagn la
bataille qu' demi; le lendemain, et depuis, affermis par le succs,
ils ont vaillamment second M. Ponsard. Bocage a donn au rle de Brutus
un caractre d'originalit incontestable. Tout acteur, tout grand acteur
a ses dfauts: Bocage a les siens; mais que de qualits nergiques et
pittoresques les compensent! Lucrce a retrouv dans madame Dorval la
chastet et la pudeur de Betty Bell mles  un vif sentiment de la
femme antique. Bouchet a donn  Sextus tout l'esprit, toute l'insolence
et toute la grce qui conviennent. La jalousie et la passion de Tullie
ont eu dans madame Halley une interprte digne de tout loge. Ainsi
chacun a eu son succs, les acteurs et le pote _Judith_ a t moins
heureuse que _Lucrce_. Le Second-Thtre-Franais, cette fois, a
remport la victoire sur son an. Et d'abord,  juger les deux rivales
en elles-mmes, abstraction faite du mrite des potes. _Lucrce_ ne
dut pas triompher de Judith. On peut, on doit s'intresser  Lucrce.
Certes, une femme de cette simplicit et de cette vertu, force dans la
chaste modestie de son honntet austre, s'immolant  la pudeur et
fcondant de son sang la libert de sa patrie, une telle femme touche
l'me et l'lve Mais, en vrit, comment s'mouvoir de Judith qui s'en
va tratreusement provoquer un homme, l'excite par sa beaut arme de
toutes les ruses d'une attrayante parure, et par l'ardeur du festin:
puis l'immole, tout ivre encore du vin et du dsir qu'elle a verss dans
ses veines? C'est l une infme et horrible action, que Dieu lui-mme,
qu'on y fait intervenir, ne saurait ni adoucir ni absoudre. Et
d'ailleurs quelle diffrence dans la gravit de la lutte et des
intrts. Que nous fait Bethulie,  ct des grandes destines de Rome?
L'aventure sanglante de Judith est donc un sujet impraticable au
thtre. Quelque adresse qu'on y mette, l'pigramme de Racine aura
toujours raison, et le parterre, s'il pleure pleurera sur ce pauvre
Holopherne, si mchamment mis  mort. Cette fois, le parterre n'a pleur
ni pour l'un ni pour l'autre.

La tragdie, s'il y a tragdie, est d'une grande simplicit et peut se
raconter en quelques lignes.

D'abord le pote nous fait assister  la dsolation de Bethulie;
assige par l'arme d'Holopherne, la faim et la soif dvorent la ville:
les mres dsoles pressent leurs enfants sur leur sein et implorent une
goutte d'eau. La misre a tu le courage, et l'on parle de se rendre.
Dans ce tumulte et ce dsespoir, une femme vtue de deuil apparat au
seuil de sa maison, c'est Judith. L'inconsolable, qui pleure son veuvage
et porte pieusement le deuil de son poux Manassos. Judith sentant en
elle l'inspiration divine, ranime la force des citoyens abattus, et, se
parant de ses habits de fte prend la rsolution d'aller trouver
Holopherne pour le sduire et pour l'immoler.

La voici dans la tente du conqurant, mais dj ce conqurant est
conquis et dsarm par les charmes de Judith Phoedime, une femme, une
femme jusque-l matresse du coeur d'Holopherne, s'arme de sa passion et
de sa jalousie contre cette trangre, cette Juive au regard sduisant.
Cependant ni les reproches ni les emportements de Phoedime ni le
mcontentement ni les cris de l'arme et des chefs qu'elle ameute contre
Judith et qui demandent si tte ne peuvent dtourner Holopherne de son
amour. Il brave les uns il punit les autres, sauve Judith de leur
fureur, et se livre ensuite aveuglment  sa dangereuse amorce.--Le
festin homicide est prpar, Holopherne vide la coupe fumante et boit le
poison amoureux dans les yeux de Judith, puis il se retire sous sa
tente. Alors Judith, saisissant son glaive, soulve le rideau de
pourpre, entre, frappe, et revient tristement au milieu des juifs, qui
saluent leur libratrice par des cris de dlivrance et du joie.

[Illustration: (Thtre-Franais.--_Judith_, tragdie--Mademoiselle
Rachel, rle de Judith; Beauvalet, rle d'Holopherne.)]

Tout manque  un pareil sujet; l'auteur a cru en adoucir la duret et en
fconder la scheresse par la passion sincre et la gnrosit
d'Holopherne; mais comment n'a-t-il pas compris qu'il aggravait ainsi
l'horreur qui rsulte naturellement de l'action de Judith?--Que pouvait
faire le public dans ce vide de sentiments et d'intrt? applaudir une
versification lgante; se rfugier, pour le reste, dans le silence, et
murmurer  et l, ce qui tait dans son droit. Peut-tre aurait-il d
se montrer courtois et patient jusqu'au bout. Mon avis est qu'il faut
tout accepter d'une femme, et singulirement d'une femme spirituelle,
tout jusqu' des tragdies; et vraiment madame Emile de Girardin mrite
par beaucoup de style gracieux et d'aimable esprit qu'on lui passe
_Judith_ sans plus de svrit. D'ailleurs, cherchez  _Judith_ un pote
tragique du ct de la barbe,  qui Molire accorde la toute-puissance,
et la barbe elle-mme y chouera. Sous les traits de mademoiselle
Rachel, Judith est d'une barbarie charmante, et je comprends que
Beauvalet-Holopherne s'y laisse prendre et y risque sa tte.

[Illustration: Thtre du Vaudeville.--_Hermance_, ou Un an trop
tard.--(Mesdames Thnard et Pag, mesdemoiselles Saint-Marc et
Castellan.)]

Revenons  des beauts moins farouches: Hermance, elle, est incapable de
dtruire le moindre Holopherne; elle a le coeur trop sensible pour se
livrer au maniement du coutelas, spare de l'homme qu'elle aime par des
vnements inonds de pleurs, Hermance le trouve mari  sa soeur. Vous
devinez la lutte et le dsespoir! Le mari est tent de revenir 
Hermance; un instant Hermance chancelle; mais sa vertu surmonte son
coeur: Hermance s'enfuit, et se sacrifie, plutt que de porter le
trouble dans la maison de sa soeur. Ce drame, trs-honnte et
trs-moral, obtient un succs de sanglots: la scne o Hermance,
retrouvant ses deux soeurs, s'assied prs d'elles et leur raconte toutes
les douleurs de son pass, mles  la joie de les revoir, est tout
aimable et toute nave: madame Ancelot n'a jamais rien fait de mieux; il
y a l trois visages qui s'encadrent agrablement: le frais visage de
mademoiselle Saint-Marc, le visage honnte et sage de madame Thnard; le
visage veill de madame Page; et derrire eux, venant, se jeter
tourdiment au milieu de ces panchements de famille, un quatrime
visage qui se compose des beaux yeux, des dents d'ivoire et des joues
apptissantes de mademoiselle Castellan.



THTRE DE L'OPRA-COMIQUE.

_Le Puits d'Amour_, opra-comique en trois actes, paroles de MM. SCRIBE
ET DE LEUVEN, musique de M. BALFE.

Il y avait une fois,  Londres, une jeune Irlandaise arrive depuis peu
de son pays, et nourrissant en secret dans son coeur une passion
profonde. Elle avait tout ce qu'il faut pour cela, une me tendre,
confiante et nave, une imagination vive et ardente. Elle avait aussi
tout ce qu'il faut pour plaire et pour tre aime: une taille svelte et
dgage, une dmarche lgante, des traits dlicats et fins, des cheveux
blonds les plus jolis du monde, des yeux bleus d'une transparence
admirable, et le regard le plus coquettement spirituel. Cette jeune
fille s'appelait Graldine. Ce n'tait d'ailleurs qu'une paysanne, ou
tout au plus la fille de quelque petit bourgeois du pays: cependant elle
avait reu une ducation des plus distingues. Elle pinait de la harpe
comme un professeur, et savait sur le bout du doigt la mythologie. Avec
tant de qualits, tant de talents et tant de charmes, comment
n'aurait-elle pas fait tourner toutes les ttes? Elle n'y manqua pas. Le
shriff de Londres, sir Bolbury, fut bientt  ses pieds. Le roi Edouard
lui-mme la remarqua, et puisa en son honneur tous les trsors de sa
rhtorique galante. Mais le coeur de la belle fut insensible  la
sduction. Elle rsista imperturbablement  l'loquence du monarque et
aux agrments du shriff. Rien ne put effacer de sa mmoire l'image de
son ami Tony le matelot, ni le temps, ni l'absence, ni la mort
elle-mme. Voil une amante modle, et comme je vous souhaite d'en
rencontrer une,  lecteur!

Cependant Tony le matelot l'avait trompe, car il n'tait pas matelot et
ne s'appelait point Tony. C'tait un jeune seigneur de la cour, le comte
de Salisbury, rien que cela! qui, voyageant en Irlande, avait imagin de
prendre momentanment la veste courte et le chapeau goudronn pour se
rapprocher d'elle et endormir sa dfiance. Mais ce qui n'avait t
d'abord  ses yeux qu'un passe-temps devint bientt, les charmes et la
vertu de Graldine y aidant, un amour vritable, et par consquent
honnte. Le faux matelot feignit d'tre rappel  bord, et fit ses
adieux  Graldine, qui pleura beaucoup, lui fit promettre de revenir,
et lui donna ce _qu'elle avait de plus prcieux,_ l'anneau de sa mre,
comme un tmoin irrcusable de l'engagement qu'elle prenait de n'tre
jamais qu' lui.

A Londres, le comte ne tarda pas  voir Graldine; mais c'tait, je vous
l'ai dit, un vertueux jeune homme, incapable de tromper plus long-temps
celle qu'il aimait, incapable surtout de tendre des piges  sa nave
confiance. Le roi lui imposait un riche et noble mariage, sous peine de
disgrce. Il tenait  la faveur, et il lui sacrifia son amour. Combien
de courtisans,  sa place, se seraient montrs moins scrupuleux, et
n'auraient renonc ni  l'amour ni  la faveur!

Va, dit-il  son page Fulby, va trouver Graldine, et sans me nommer,
dis-lui seulement que tu es charg de lui remettre cette bague de la
part d'un matelot nomm Tony. Ne lui dis pas que je ne l'aime plus,
d'abord parce que cela n'est pas vrai, et puis je serais trop malheureux
si elle me croyait parjure. Dis-lui seulement que Tony est mort, et
qu'en mourant il l'aimait.

Le page fait la commission, et se retire, tout surpris du calme stoque
avec lequel Graldine a cout la fatale nouvelle. Ce page est un enfant
sans exprience, et qui ne comprend rien aux grandes passions. Graldine
est calme parce que sa rsolution est prise; une rsolution premptoire,
qui coupe court  toute douleur, et qui dispense les gens les plus
malheureux de s'affliger. Tout auprs d'elle est un puits,--car la
cruelle confidence lui a t faite au milieu de la place publique;--elle
ne ressemblait pas au joueur, qui dit:

        J'ai cent moyens tout prts pour sortir de la vie,
        La rivire, le feu, le poison et le fer,

et qui continue  vivre. Elle n'a qu'une seule pice, dans son arsenal,
mais elle n'hsite pas un seul instant  s'en servir. Elle monte sur la
margelle d'un pas ferme et s'lance dans le gouffre bant le plus
hroquement du monde.

Ce puits avait t, une fois dj, le thtre d'une semblable aventure,
et c'est pour cela qu'on l'appelait dans le quartier le _Puits d'Amour_.
Mais la date de ce fait clbre se perdait dans la nuit des temps, et
depuis il s'tait opr dans les profondeurs du vieux monument des
rvolutions importantes, dont je ne puis me dispenser de vous raconter
l'histoire.

Ce puits s'ouvrait dans le voisinage du palais des rois d'Angleterre.
Or, le prdcesseur du roi actuel avait t un trs-mauvais roi. Les
mauvais rois sont assez naturellement dfiants et poltrons. Il leur faut
des cachettes et des portes de derrire. Le monarque dont je vous parle
avait donc fait construire en secret un appartement au fond de sa cave,
et avait pris le _Puits d'Amour_ pour porte de derrire et pour escalier
drob. Il suffisait de s'asseoir dans un fauteuil qui se trouvait l,
et de presser une dtente: brrrr! la machine se mettait en mouvement, le
fauteuil s'levait peu  peu jusqu'au niveau du sol, et vous arriviez
hors du palais et au milieu de la place publique sans que personne en
st rien. Pour rentrer, la manoeuvre n'tait pas plus difficile.
Edouard, le roi actuel, trouvant les choses si bien disposes, avait
tir un grand parti de la machine et de l'appartement souterrain. De
concert avec quelques familiers, il s'y livrait en secret, l'hypocrite!
 des plaisirs que le dcorum de la majest royale ne lui et pas permis
de goter autrement.

Lors donc que Graldine se prcipite dans le _Puits d'Amour_, au lieu de
tomber dans l'eau, comme elle s'y attendait, elle rencontre la machine
que j'ai dcrite, qui se trouvait l tout  point, et qui l'apporte au
milieu de l bande joyeuse et avine. Figurez-vous un agneau qui
tomberait au milieu des loups.

L'agneau ne voit pas d'abord tout son danger. Les loups vont venir, mais
ils ne sont pas encore venus. Le seul prsent est le moins redoutable de
tous: c'est Salisbury, accompagn de Fulby, son page, Graldine le
reconnat et n'prouve aucune surprise.--Cela vous tonne? On voit bien
que vous ne vous tes jamais jet dans un puits! Imaginez-vous donc
qu'on prenne une pareille rsolution, et qu'on fasse un pareil saut sans
que la cervelle en soit un peu branle! Graldine a voulu mourir, elle
a cru mourir, elle se croit morte, et pense que c'est seulement l'ombre
de son amant qui lui parle, et qui presse de l'ombre de ses lvres
l'ombre blanche et dlicate de sa jolie main. Le judicieux Salisbury se
garde bien de la dtromper: mais, au plus fort de ses transports
amoureux Vite! vite! cachez-vous, s'crie le page qui faisait
sentinelle: voici le roi!

Salisbury pousse Graldine dans un cabinet. Mais je vous ai dit que la
jeune Irlandaise tait une virtuose. Que trouve-t-elle dans ce cabinet?
Une harpe. Or, tout harpiste est comme les tambours, qui ne sauraient
voir leur instrument devant eux sans frapper dessus. Graldine risque
d'abord quelques arpges; puis l'inspiration lui vient; le son de sa
voix se marie bientt comme de lui-mme aux sons des cordes
harmonieuses, et le roi dit: Qu'est-ce que cela?

Or, vous savez que le roi est peu scrupuleux quand il est dans ses
petits appartements. Il fait boire  la pauvrette un vin perfide qui
l'assoupit, puis il renvoie tout le monde, et...--Vous rougissez,
madame? Rassurez-vous. Dieu protge la vertu en gnral, et Graldine en
particulier. Dieu, _qui tient dans sa main le coeur des rois_, envoie
tout  coup  Edouard un irrsistible accs de mlomanie. Au lieu de
mettre  profit ce moment si favorable, il prend le ton de l'orchestre,
et se met en mesure, et chante si bien son bonheur qu'il oublie de le
goter. Ce que c'est que d'aimer la musique! le temps fuit, et
l'occasion perdue ne revient pas. La police, introduite par Salisbury,
s'empare du monarque, qu'elle ne connaissait pas, apparemment. Edouard
se voit successivement arrt par le shriff, malmen par les
constables, bern par Salisbury, bafou par Graldine; et, aprs avoir
t dupe de tout le monde,--invitable et triste sort des rois!--il est
oblig d'unir lui-mme  son rival celle qu'il avait espre pour
matresse.

Voil l'histoire de Graldine et du _Puits d'Amour_. Elle n'est pas
trs-vraisemblable, il faut bien l'avouer. Est-elle du moins amusante?
Cette question est dlicate, et vous la dciderez mieux que moi.

J'aime mieux vous dire quelques mots de la musique de M. Balfe.

M. Balfe est ce compositeur anglais, ou plutt irlandais, dont je vous
ai annonc l'apparition il y a quelques semaines. M. Balfe a beaucoup
d'amis, amis trs-zls et trs-bruyants. Mais, quelque bruit qu'aient
fait ces messieurs, _avant, pendant et aprs_, ils n'ont pas empch
nanmoins qu'on entendit la partition de M. Balfe, et c'est l de leur
part une insigne maladresse; pour M. Balfe, c'est un malheur. Sans cela
on aurait pu du moins l'admirer de confiance.

[Illustration: Thtre de l'Opra-Comique--_Le Puits d'Amour._--Audran,
rle du comte de Salisbury; madame Thillon, rle de Graldine;
mademoiselle Darrier, rle du page.]

Avant la premire reprsentation,--cette _solennit musicale,_ comme le
disait M. Balfe lui-mme dans des _rclames_ crites de sa propre
main,--l'auteur du _Puits d'Amour_ tait un athlte formidable qui
allait tout craser, un soleil tincelant, dont l'apparition sur
l'horizon de l'Opra-Comique allait plonger dans l'ombre les ples
toiles qui se disputent un coin de ce ciel troit et nbuleux.
Aujourd'hui M. Balfe n'est plus qu'un compositeur comme il y en a tant,
crivant correctement la langue, sachant honntement son mtier, et
arrangeant assez proprement des ides qu'il a ramasses partout, dans le
cour? de ses voyages.

        Une montagne en mal d'enfant
        Jetait une clameur si haute,
        Que chacun, au bruit accourant,
        Crut quelle accoucherait sans faute
        D'une cit plus grosse que Paris:
        Elle accoucha d'une souris.




La Vengeance des Trpasss.

NOUVELLE. (Suite.--Voyez P.. 73 89, 105 et 121.)

[Illustration:]

 VI.--Lonor trouve le repos.

Don Christoval et Lonor avaient lou une petite maison dans l'le, non
loin de la demeure du chanoine Sulzer, dont ils avaient fait leur ami.
Ils vivaient la parfaitement heureux.

Don Sbastien leur envoyait tous les trois mois un quartier des rentes
de don Christoval, et ce revenu, qui dans une ville eut t  peine
suffisant, leur faisait  Reichenau une vritable opulence, jusqu' leur
donner un superflu dont Lonor soutenait quelques pauvres familles. Le
ncessaire leur cotait peu, et leurs plaisirs ne leur cotaient rien.
Ces plaisirs consistaient dans la promenade, la lecture, la musique.
Souvent ils allaient s'asseoir au pied d'une grande croix plante sur le
point le plus lev de l'le, au milieu des vignes. Du haut de ce
belvdre-, ils jouissaient d'une vue ravissante: ils dominaient tout le
lac,  l'extrmit duquel l'oeil dcouvrait, au midi, les tours de
Constance inondes de lumire, qui semblait une ville fantastique perdue
dans les nuages; de l'autre ct se dcoupaient sur un fond clair les
sombres ruines de quelques manoirs fodaux, perchs comme de vieux nids
de vautours sur ces montagnes bizarres qu'on appelle en allemand le
Mont-aux-Grues et les Monts-Jumeaux; en face s'allongeaient sur la rive
de riantes collines, et, sur un dernier-plan, beaucoup plus recul,
montaient plusieurs tages de glaciers, dont les cimes colossales,
blouissantes de neige, se confondaient avec le ciel. Cette croix tait
le but favori de leurs courses, soit au lever de l'aurore, soit au
coucher du soleil. Assis sur un banc de bois, en prsence de cette belle
nature, d'un aspect si divers et si paisible, ils aimaient  repasser le
souvenir de leurs aventures, et finissaient par remercier la Providence
qui leur avait inspir de venir se rfugier dans l'le sainte.
Quelquefois ils apportaient avec eux une guitare, et s'amusaient 
chanter les airs les plus caractristiques de l'Espagne, bolros,
tirannas, squidilles, parmi lesquels on pense bien que _Marinero del
alma_ n'tait pas oubli. Lonor prenait plaisir aussi  imiter
d'inspiration ces mlodies arabes que les Bohmiennes font entendre dans
les villages,  la porte des auberges, et qui sont connues en Espagne
sous le nom de _cagjias_. Ce sont des tenues plaintives brusquement
entremles de quelques notes rapides, au gr de la chanteuse; et ce
chant empreint d'une tristesse ardente et passionne, ce chant
capricieux, dpourvu de rhythme, impossible  noter, se prolonge
indfiniment, toujours changeant et vari, sur deux ou quatre mesures
d'un accompagnement monotone et invariable; ou plutt ce n'est pas un
chant: ce sont des sanglots, des cris, des soupirs, mme des clats de
rire, quelque chose en un mot qui bouleverse l'me et dont il est
impossible de donner une ide  qui ne l'a pas entendu. La belle voix de
Lonor, seconde d'un got exquis, rendait toutes ces motions, toutes
ces nuances avec un accent irrsistible. Les bonnes gens qui
travaillaient aux vignes s'arrtaient pour couter, et aprs une ou deux
minutes d'extase, ils reprenaient leur ouvrage en disant: Ce sont les
Espagnols.

Don Christoval avait beaucoup aim la botanique; ce got se rveilla en
prsence d'une nature qui offrait si abondamment de quoi le satisfaire.
Don Christoval et dom Sulzer, qui malgr son ge tait encore robuste et
grand marcheur, faisaient ensemble de longues excursions dans l'le ou
dans les contres avoisinantes. Lonor, dans les premiers temps, les
accompagnait; mais la naissance d'un fils, en lui imposant de nouveaux
devoirs, l'empcha de chercher au dehors des distractions. A quoi bon
d'ailleurs? Tous les plaisirs pour elle n'taient-ils pas rassembls
autour de ce berceau, autour de ce berceau une famille s'tait fonde;
le chanoine Sulzer avait t le parrain du petit Carlos; le bon
vieillard tait fou de son filleul. Il faut renoncer  dcrire la joie
triomphante de don Christoval. Enfin la venue de cet enfant tait, comme
le disait dom Sulzer, une bndiction visible du ciel, qui l'envoyait
aux pre et mre comme un gage de pardon et la promesse d'un long
bonheur dans l'avenir.

A l'poque o nous sommes arrivs, le petit Carlos pouvait avoir huit ou
dix mois; il venait  merveille. Un matin, sa mre l'avait conduit dans
un grand enclos joignant le chevet de l'glise, ou souvent elle allait
s'asseoir au soleil, cache entre les contre-forts du choeur, un livre
ou sa broderie  la main, tandis que l'enfant se roulait sur l'herbe et
cueillait des primevres et des marguerites. Ce lieu paraissait avoir
servi de cimetire aux anciens moines, car on y voyait encore  et l
quelque large pierre spulcrale, ensevelie au niveau du sol, et dont la
mousse avait effac l'inscription. Ce jour l donc, en l'absence de son
mari qui herborisait avec dom Sulzer, Lonor tait dans son boudoir,
comme elle l'appelait; elle tenait son fils sur ses genoux et le faisait
jooer, lorsqu'elle s'entendit appeler  grands cris  la porte de
l'enclos. Elle reconnut la voix du petit messager qui apportait
ordinairement les lettres de Constance. Justement on attendait des
nouvelles de don Sbastien. Lonor dposa l'enfant sur une vieille tombe
et courut vers le chemin. C'tait effectivement une lettre; mais sitt
que la pauvre femme eut jet les yeux sur l'adresse et reconnu
l'criture, elle plit et trembla au point qu'elle fut oblige de
chercher un appui contre le mur. Elle fut quelque temps avant d'oser
rompre le cachet, tant il lui semblait que ce papier sinistre tait
rempli de douleurs et d'amertume. Elle l'ouvrit enfin et lut ce qui
suit:

Ma nice (bien que vous soyez indigne de ce nom), Vous avez souill
l'antique honneur de notre famille;

Vous avez abandonn, dsol, celui qui vous avait leve et qui
remplaait votre pre;

Vous avez trahi votre Dieu!

Ne vous flattez pas que tant de crimes demeurent impunis.

La Providence n'a pas voulu que je quittasse la vie avant d'avoir
dcouvert l'asile o vous cachez votre honte. Voici _ma dernire,
volont_: Je confie au ciel le soin de l'excuter. Vous, votre complice
et vos enfants, si vous en avez, soyez Maudits! Je vous donne ma
maldiction comme prtre et comme pre! je vous la donne tant sur mon
lit de mort. Quand vous lirez ces lignes, dernier effort de ma main
dfaillante, je n'existerai plus, et ma vengeance aura commenc, car les
morts se vengent, Lonor! Vous l'prouverez. Adieu!

Lonor, en achevant cette horrible lettre, sentit un nuage descendre sur
sa vue; elle fut quelques minutes sans rien distinguer, sans rien
entendre, frappe de stupeur et prs le vanouir. Peu  peu cependant
la respiration lui revint, des pleurs se faisant passage la soulagrent,
et elle essaya de marcher. Son regard, attach  terre, tait obscurci
par les larmes: elle arriva machinalement  l'endroit o elle avait
laiss son Carlos. Tout  coup elle vit devant elle l'enfant couch  la
renverse sur la pierre, immobile, ses petits bras tendus et la bouche
ouverte, d'o sortait le chapelet que sa mre lui avait laiss pour
jouer. Le pauvre enfant l'avait port  sa bouche et en avait aval les
premiers grains; il s'tait trangl! Ce chapelet tait celui de la
soeur Dorothe, soigneusement conserve par Lonor, _afin qu'il lui
portt bonheur!_

Les cris de la malheureuse mre attirrent du monde. On s'empressa de
porter secours  l'enfant; mais on reconnut bientt que tout secours
tait inutile. Ds qu'elle eut acquis cette affreuse certitude, Lonor
tomba sans mouvement sur la pierre,  ct de son fils. Quelqu'un
survenant  l'improviste,  qui l'on aurait dit: De ces deux corps,
l'un est un cadavre, n'aurait su discerner lequel. On les emporta l'un
et l'autre. Don Christoval, qui revenait avec dom Sulzer, voyant de loin
la foule se diriger vers sa maison, courut, et put croire en arrivant
que le mme coup lui avait ravi sa femme et son fils.

Lonor ne recouvra l'usage de ses sens que pour faire craindre la perte
de sa raison. Pendant huit jours elle fut en proie  une livre ardente,
accompagne d'un dlire presque continuel. Dans ses transports, elle
demandait son fils; elle exigeait qu'on le lui apportt; elle
l'entendait pleurer dans la chambre voisine. Elle lui parlait, tchait
de l'apaiser de la voix, en lui disant les choses les plus tendres et
s'emportant contre la mchancet de ceux qui les sparaient. Dans
d'autres moments, elle voyait son oncle auprs d'elle. Alors, la maladie
lui prtant des forces, elle se mettait  genoux sur son lit, et, les
mains jointes convulsivement, elle suppliait l'archevque de lui faire
grce: Mon oncle, mon oncle, criait-elle, retirez votre main,
rendez-moi notre Carlos! c'est vous qui l'avez pris, je le sais bien!
vous l'avez cach dans votre tombeau! Laissez-moi l'y chercher; je suis
sre que je l'y trouverai. Oh! mon bon oncle! nous vous aimerions
tant!... Ah! voil mon oncle qui va nous bnir!... O ciel! il me frappe,
il me maudit, il m'crase! Mon oncle, mon oncle, pardon! retirez votre
main!

A ces crises succdaient des heures d'abattement inerte, pendant
lesquelles la malade semblait anantie. Don Christoval veillait
assidment  son chevet, et montrait une force d'me et une prsence
d'esprit incroyables. Le mdecin qu'on avait fait venir de Constance
tait un praticien habile et expriment, mais toute son habilet et son
exprience taient ici en dfaut; il ne savait que dire.

Le neuvime jour cependant il conut une lueur d'espoir; la fivre tomba
tout  coup d'elle-mme, et, pour la premire fois, Lonor reconnut son
mari. Cet tat se soutint deux jours; on essaya de la nourrir un peu;
elle s'y prta, et la tentative russit. Don Christoval, qui s'tait
prpar pour un second sacrifice, ressentit une joie aussi vive, aussi
pleine que s'il n'et prouv aucune perte. Devant l'ide de conserver
Lonor, la mort de Carlos disparut. Telle est la pauvret et
l'troitesse de l'me humaine, qu'un seul sentiment, une seule
jouissance l'absorbe tout entire; encore bien souvent est-ce trop
d'une!

Le soir de ce second jour, dom Sulzer venait de se retirer, assur,
disait-il, de la convalescence de Lonor; la garde aussi tait alle
prendre quelques instants de repos, don Christoval veillait seul prs de
la malade. Elle tait moiti assise, moiti couche, la tte
languissamment appuye contre la poitrine de son mari dont elle serrait
la main dans la sienne, et comme abrite sous le bras qui l'entourait.
Il v eut un long silence rempli de calme et de douceur; ce fut Lonor
qui le rompit d'une voix faible et sans quitter sa position:

Don Christoval, dit-elle, voyons si vous avez bonne mmoire: vous
souvenez-vous o nous nous sommes rencontrs pour la premire fois?

--Certainement, mon amie; je vous avais entrevue au salut,  la
cathdrale, mais vous ne m'aviez pas remarqu. La premire fois que nous
changemes un regard, ce fut  ce combat de taureaux sur la
Plaza-Mayor; vous tiez avec les dames de la famille de Mdina-Sidonia.

--Le bruit courait alors que vous tiez amoureux d'Ins de Mdina
Sidonia.

--Comment l'avez-vous su?

--Ins me le dit elle-mme; entre femmes on se confie bien des choses.
Cette confidence me fit de la peine, et pourtant je ne vous connaissais
que depuis quelques heures et seulement pour vous avoir aperu.

--Il avait t question de cela en effet; mais du moment que je te vis,
ma Lonor, je fis serment que tu serais ma femme, quels que fussent les
obstacles qui s'levaient entre nous.

--Tu as tenu ton serment, mais au prix de quels sacrifices, mon ami!

--Et toi, Lonor, le rappelles-tu de quelle faon je parvins  le
remettre un billet?

--Si je me le rappelle!... C'tait au Prado, o je me promenais avec ma
dugne.

--Je vous avais suivies pendant toute la promenade.

--Sans doute. Crois-tu que je ne l'eusse pas remarqu? Au moment o nous
remontions en carrosse, une espce de pauvre nous aborda sous prtexte
de nous demander l'aumne. J'eus la prsence d'esprit de faire monter
Lonise la premire, et ce fripon de mendiant, au lieu de recevoir une
pice de monnaie, me glissa effrontment une lettre dans la main; aprs
quoi, il s'loigna en me comblant de bndictions pour ma charit, si
bien que Lonise me gronda et m'appela prodigue.

--Jamais bndictions ne furent plus justes ni plus sincres; car le
pauvre mendiant tait au comble de ses voeux: il s'tait attendu  un
refus exprim avec colre, et la jeune dame en recevant le papier
s'tait contente de rougir, elle avait mme souri lgrement.

--Oh! non, je vous promets que je n'ai pas souri!

--Oh! si, j'en suis trs-sr, et vous pouvez m'en croire.

--Je vous crois donc.

--Mais mon espoir fut bientt renvers, quand j'appris que l'archevque
venait d'enfermer sa nice chez les nonnes de Sainte-Claire avec, le
projet arrt de lui faire prendre le voile. Je fus au dsespoir.
J'allai consulter Sbastien, et ce fut lui qui me suggra le plan dont
je me servis avec succs. Il savait que le jardinier du couvent avait
besoin d'un garon.

--Comment savait-il cela?

--Ma foi, je n'ai pas pouss la curiosit si loin. Mais en gnral ce
brave Sbastien avait toujours une abondante provision de renseignements
pareils. Il en recueillait de tous cts, soit pour son usage, soit pour
celui de ses amis. C'tait un hros d'aventures comparable  don Galaor.

--Quel mauvais sujet! Enfin vous sduistes ce malheureux Jos?

--Non, pas d'abord. Je me prsentai comme un vritable garon jardinier,
en lui avouant que je n'tais peut-tre pas trs au courant du mtier;
mais je promis en revanche tant de zle et de soumission qu'il
m'accepta, et pendant huit jours, Sanche travailla trs-srieusement et
trs-maladroitement au jardin. Je m'tais imagin que les religieuses
venaient quelquefois s'y promener, mais je n'en vis qu'une seule, et ce
n'tait pas celle que je cherchais ni que je pouvais essayer de mettre
dans mes intrts: c'tait l'abbesse elle-mme! Un jour que j'tais
occup  tailler des rosiers, je la vis paratre au bout de l'alle avec
votre oncle. Ils semblaient absorbs dans un entretien srieux et
venaient  moi. Et vite! je fis deux bouquets  la hte, et je m'avanai
pour les leur offrir. Ils les prirent en riant de ma tournure gauche et
de ma mine embarrasse; mais leur proccupation m'avait permis
d'approcher jusqu' entendre cette phrase de l'archevque: Oui, ma
fille, arrangez-vous comme vous l'entendrez; arrangez-vous pour le
mieux; mais il faut qu'il en soit ainsi!

 Cela me dtermina, outre que Jos, irrit de ma mauvaise besogne,
parlait de me renvoyer. Je me dcouvris  lui. L'honnte vieillard fut
pouvant, mcontent; mais l'ennemi tait dans la place, il et t bien
malais de l'en faire sortir sans esclandre. Jos prfra cder et me
servir. Nous conspirions ensemble, et tous les jours un nouveau moyen
tait propos, discut et rejet. Enfin, la mort de cette religieuse me
parut une occasion propice; il fallait la saisir et frapper un coup
hardi. Chre amie, tu sais le reste.

--Oui, je le sais; et vous, don Christoval, savez-vous quel quantime
nous avons aujourd'hui?

--Le 1er septembre. Pourquoi?

--Le 1er septembre! Cette date ne vous dit-elle rien? En ce moment nous
sommes dans l'anniversaire de cette nuit solennelle o, pour vous
appartenir, je commis un crime! C'tait une nuit tout comme celle-ci; il
me semble que je m'y retrouve, que je revois les mmes objets dans le
mme ordre, clairs par la mme lumire triste et mystrieuse. Ah!
Christoval, il fallait bien vous aimer! Mais, va, je ne regrette pas ce
que j'ai fait.

--Et pourquoi le regretterais-tu? Jusqu'ici, malgr nos traverses,
n'avons-nous pas t heureux? Et nous le serons encore davantage dans
l'avenir, j'en ai la confiance et le pressentiment.

--Crois-tu? Ah! mon ami, la maldiction de mon oncle!

--Qu'importe? Penses-tu que Dieu se laisse engager par les injustices
des hommes, quels qu'ils soient?

--Il nous a enlev notre Carlos!

--- C'est une preuve qu'il nous envoie, la plus grande et probablement
la dernire de toutes; mais ce n'est pas la consquence des paroles de
l'archevque. Quant  ce qui s'est pass dans le monastre la nuit de ta
fuite, par combien de larmes, de prires, de bonnes oeuvres, n'as-tu pas
rachet cette faute? Qu'avons-nous sacrifi, aprs tout? Un cadavre
insensible. L'me qui l'habita avait connu la violence de la passion,
puisqu'elle y avait succomb. N'en doute pas, Lonor, du sjour o Dieu
l'a mise, elle a vu notre amour, nos souffrances et tes vertus: elle
nous a pardonn.

En cet endroit, Lonor tressaillit comme rveille en sursaut; elle
s'arracha brusquement du sein de son mari et se mit sur son sant. Ses
yeux hagards taient fixs au fond de la chambre, sa respiration tait
brve et entrecoupe; d'une voix basse et pleine de terreur:
Christoval, dit-elle, Christoval! Vois donc! qui est l?

--O, mon amie?

--L! l! derrire la porte?

--Il n'y a personne.

--Si, quelqu'un.... Une ombre, un fantme enveloppe d'un suaire.... Il
porte  la main un grand cierge allum!

--C'est une illusion de la fivre; ma Lonor, calme-toi.

--Le voil au pied de mon lit.. Il se dvoile.... Ah! soeur Dorothe!...
Grce! pargnez-moi, ayez piti de moi!... O ma soeur, ma soeur!... Ah!
je suis perdue! mon lit brle!... Je brle! je brle!

A ces cris terribles, la garde, le mdecin, taient accourus. Ils se
regardaient, ils ne savaient que faire, tant l'pouvante les avait
saisis. Don Christoval, au dsespoir, s'efforait d'apaiser la malade en
la serrant dans ses bras et en lui prodiguant les noms les plus tendres.
Mais l'accent de cette voix, nagure si puissante sur elle, paraissait
lui tre devenu subitement inconnu. Malgr les supplications et les
caresses de son mari, Lonor continuait  se dbattre et  crier: De
l'eau! de l'eau!... Une goutte d'eau! On lui en prsenta: elle repoussa
le verre: C'est de la flamme que vous me donnez!... Oh ciel! quoi!
personne n'aura piti de mes tortures!... Ah! Dorothe, quelle
vengeance!... Mais vous, vous qui me regardez immobiles, tes-vous donc
aussi impitoyables qu'elle?... Oh! je brle! j'touffe!... Christoval,
tu ne m'aimes donc plus? Sauve-moi, arrache-moi de ce bcher!...
Christoval,  mon secours! Et, comme il voulait la prendre dans ses
bras pour la dposer par terre, tout  coup, par une convulsion suprme,
par un effort inou, elle se dressa tout debout, et, exhalant le reste
de ses forces dans une clameur perante, elle retomba pesamment sur son
lit. La prdiction de la bohmienne tait accomplie.

F. G.

(La fin  un prochain numro.)




Industrie

LE SUCRE DE CANNE ET LE SUCRE DE BETTERAVE..
(Suite.--Voir p. 90.)

Les sucres de la Guadeloupe et de la Martinique se vendent aujourd'hui
dans les ports, droits acquitts, 63 fr. les 50 kilogrammes, bonne
qualit ordinaire, desquels il faut retrancher 24 fr. 75 c. pour les
droits. Il restera alors 38 fr. 25 c, sur lesquels il faudra payer, tant
aux colonies que dans la mtropole, une foule de frais divers dont nous
allons donner le dtail, et qui ne peuvent s'valuer en bloc  moins
d'une vingtaine de francs et plus. Ces frais sont, aux colonies, outre
une taxe de 10 p. 100, le cot de la barrique vide, avec le fond, les
cercles et les clous, le fret de l'embarcadre au port d'embarquement,
le roulage, le pesage et le magasinage pendant un mois au moins, le
droit colonial de 1 fr. 70 c. par 100 k., et enfin, comme les colons
placs dans l'intrieur des terres ne vendent pas eux-mmes, une
commission de vente de 5 p. 100. A ces frais dj subis par le sucre au
moment o il quitte la colonie pour arriver dans un port de la
mtropole, il faut actuellement ajouter la perte de poids par suite du
coulage pendant la traverse, le coulage en magasin, la tare, les
escomptes affrents  chaque opration, l'assurance, le courtage et la
police d'assurance, et enfin le droit de douane dont nous avons parl.
Mais ce n'est pas tout encore. De nouveaux frais l'attendent aprs qu'il
est entr dans le port: ceux de tonnelier, de port en magasin, de
magasinage pendant un mois au moins, d'assurance contre l'incendie, de
courtage de vente, de commission de vente et de garantie qui sont de 3
p. 100. C'est  peine si, tous ces frais dduits, il restera un colon de
quoi couvrir son prix de revient. Dans l'hypothse la plus favorable, il
aura, en sus de ses frais de production et de fabrication, 2 fr. ou 1
fr. Avec cette somme modique et presque drisoire, il faut acquitter
l'impt local et les autres charges coloniales, pourvoir au
renouvellement,  l'entretien du matriel et du personnel de la
sucrerie, payer non-seulement l'intrt des capitaux engags, mais
encore celui des capitaux emprunts, et enfin avoir ses bnfices. Or,
c'est ce qui est matriellement impossible. Pour que le colon ft au
niveau de ses charges, il faudrait qu'il lui restt, y compris le prix
du sucre, un minimum de 23 fr. 50 c. par 50 kilog. de sucre vendu. En ce
moment, les entrepts sont encombrs de 52 millions de kilog. de sucre
colonial, qui ne peuvent trouver d'acheteurs; par consquent, ils
renferment une quantit de sucre qui peut suffire  la consommation de
la France pendant plus de cinq mois.

Qu'on ne s'tonne donc pas que les colons n'apportent  leur rgime
intrieur aucune modification, qu'ils n'amliorent pas leurs procds de
fabrication, qu'ils ne rduisent pas leurs frais par l'achat et
l'importation de machines. Les colons sentent toute l'importance de ces
progrs; ils comprennent combien leur ralisation aurait d'influence et
sur leur bien-tre et sur la prosprit future des colonies, mais leur
situation misrable les met dans l'impossibilit de faire les avances
ncessaires.

Toutefois nous ne pouvons nous empcher de parler ici d'un essai qui a
t dernirement tent  l'le Bourbon, et qui, si le succs rpond aux
esprances qu'il a fait concevoir, pourrait tre pour nos colonies le
commencement d'une nouvelle re; nous voulons parler de la sucrerie qui
s'y est tablie sous le nom de sucrerie _Vincent._

Nous avons expos plus haut la ncessit o l'on est aux colonies de
runir aujourd'hui la production et la fabrication sur la mme sucrerie;
il ne peut ainsi exister aux colonies que deux classes d'individus: les
matres et les esclaves. Les premiers sont exclusivement propritaires
du sol, et ils ne vivent qu' la condition d'tre  la fois grands
propritaires agricoles et grands fabricants. De classe moyenne, il en
existe  peine, car on ne saurait donner ce nom  quelques multres, 
des ngres affranchis,  quelques artisans, ou  des journaliers ou
ouvriers vivant de leurs salaires. Cet tat de choses complique
singulirement la grande question de l'esclavage en ce qu'elle ne permet
pas l'existence d'une proprit territoriale intermdiaire. Quelle
serait, en effet, la position d'un individu qui voudrait cultiver et
produire du sucre avec quelques hectares de terre? Ses frais iraient
immdiatement bien au-del de ses produits, et il devrait aussitt
cesser une industrie qui ne pourrait que le conduire  la misre.

A l'appui de ces rflexions, nous croyons devoir placer ici quelques
chiffres indiquant la population coloniale et ses deux grandes
divisions. Nous les trouvons consigns dans un tat publi en 1838 par
le ministre de la Marine. Ces chiffres ont depuis fort peu chang. La
Martinique comptait alors une population libre de 40,013 individus, non
compris la garnison et les fonctionnaires non propritaires. La
population esclave montait  77,459. A la Guadeloupe, il y avait 32.059
individus libres, et 95,609 esclaves des deux sexes. La Guiane franaise
comptait une population libre de 5,036 individus, sur une population
esclave de 10,592; et enfin,  Bourbon, il y avait 30,803 personnes
libres; le nombre des esclaves tait de 69,296. Depuis ce temps, il y a
eu dans chacune de ces colonies un assez grand nombre
d'affranchissements, qui, avec le temps, contribueront peut-tre  crer
le germe d'une population d'ouvriers, mais qui, avec la constitution
actuelle du travail aux colonies, convertiront difficilement les
individus librs en petits propritaires.

A Bourbon, on vient de fonder une sucrerie sur un nouveau modle, et
pourvue de toutes les machines que rclament aujourd'hui les progrs
industriels. Tout y fonctionne d'aprs les procds les plus nouveaux
et les plus avancs. La plupart des appareils qui y sont employs sont
ceux dus  l'ingnieur Degrand. Mais ce qui distingue surtout cette
sucrerie de toutes les autres, c'est que c'est une vritable usine Elle
ne fait uniquement que fabriquer le sucre avec les cannes, absolument
comme le moulin fait de la farine avec le bl qu'on lui envoie. Quelle
que soit la quantit de cannes que vous ayez rcolte, vous les portez 
la sucrerie, qui les convertit en sucre pour un salaire, qui se paie
soit en argent, soit, ce qui est plus habituel, en nature. Le succs de
cette sucrerie a dj dtermin rtablissement d'autres usines
semblables, et pour nos colonies, c'est tout un avenir, car elles
pourront alors envisager avec moins de terreur les grandes questions
dont la solution, la discussion mme, les inquitent et les tourmentent.
Du moment ou le colon pourra fabriquer ailleurs que chez lui, il se
formera une proprit agricole intermdiaire, et le sol, morcel plus
qu'il ne l'est aujourd'hui, produira la formation d'une classe moyenne
dans les rangs infrieurs de laquelle il sera facile de trouver des
travailleurs, soit cultivant par eux-mmes, soit salaris.

Examinons actuellement quelle est la production sucrire de nos Antilles
et celle de nos autres colonies  sucre. Runies, elles peuvent produire
aujourd'hui annuellement de 80  85 millions de kilogrammes. Dans ce
chiffre la Guadeloupe figure pour 33  40 millions: la Martinique pour
25  30 millions; Bourbon pour 15  20 millions; Cayenne enfin, pour 2
millions de kilogrammes. En 1810, anne du maximum, cette colonie nous
en a fourni 2.111.115 kilog.

Nos colonies toutefois n'ont pas toujours donn une semblable
production. Ruines pendant l'occupation anglaise, elles ne donnaient
plus, quand elles sont rentres en notre pouvoir, que des produits
insuffisants. Aussi une ordonnance du 23 avril 1814 dut-elle admettre
les sucres trangers  concourir sur le march, sans distinction
d'origine, avec les sucres des colonies franaises, au droit uniforme de
40 fr. par 100 kilog., droit, du reste, qui fut bientt modifi par la
loi du 17 dcembre de la mme anne.

D'aprs les recherches de M. Moreau de Jonns, le produit en sucre brut
d'un hectare cultiv en cannes dans nos colonies donne les rsultats
suivants:

Martinique..... 1,150 kilog. de sucre brut.
Guadeloupe..... 1,500
Guyane......... 1,530
Bourbon........ 1.600

Ainsi  la Guadeloupe, que nous prenons par exemple, un hectare cultiv
en cannes donne 1,500 kilog. de sucre brut qui sont fournis par 12,712
kilog. de vesou. En admettant que l'imperfection des machines ou celle
des procds de fabrication laisse au moins un tiers du jus dans la
bgasse, nous aurons  la Guadeloupe une quantit de 19,000 kilog. de
vesou par hectare. Dans l'Inde, un hectare donne aujourd'hui 32.000
kilog. En appliquant ici le mme raisonnement qu' notre colonie des
Antilles, c'est--dire en tenant compte d'un tiers de jus laiss dans la
bgasse, nous aurons pour chiffre total celui de 48,000 kilog.

La consommation du sucre, restreinte presque partout, et surtout en
France, par des droits levs, ne s'est augmente depuis un certain
nombre d'annes que d'une manire insensible. En France, elle est de 4
kilog. par tte environ. En Belgique, elle atteint  peine ce chiffre.
En Angleterre, o l'usage du th et des boissons chaudes est plus
gnral que dans les autres pays, la consommation s'lve  8 kilog. par
individu. A la Havane, elle est de 16 kilog.

Ces chiffres sont ceux qui sont le plus gnralement adopts, comme
approchant le plus de la vrit. Car Neuman, qui a voulu fixer pour
chaque pays de l'Europe la consommation en sucre, est tomb dans de
graves erreurs. Il nous suffira de dire que, l'valuant en masse 
1.011.000.000 de livres, il porte la part de l'Angleterre  321.500.000
livres, celle de la Belgique  60 millions, et fait descendre celle de
la France  178.500.000 livres. Cette proportion donnerait 
l'Angleterre une consommation annuelle par tte de 20 livres, et  la
Belgique de 15, proportion videmment exagre, tandis qu'en France la
moyenne est suprieure au chiffre des valuations de ce statisticien.

(La suite  un prochain numro.)



Statistiques

MONT-DE-PIT DE PARIS.

Le dernier compte-rendu administratif du Mont-de-Pit
de Paris prsente, pour l'anne 1811, les rsultats suivants:

Le solde du compte des fonds emprunts  3 p. 00, ou
montant des 4.120 billets en circulation au
31 dcembre 1810, tait de                      16.521.089 f.
Il a t mis, en 1841, 4.016 billets           14.818.814
Ensemble, 8.136 billets, reprsentant la       ______________
somme de                                        31.342.903 f.
                                               ______________
Il a t rembours, en 1841, 4,105 billets
pour la somme de                                16,558,202 f.

Au 31 dcembre 1811, il restait en
circulation 1,031 billets pour la somme de      14.784.701

Ensemble, 8,130 billets, reprsentant la
somme de                                        31,342,903 f.

Les bonis provenant des ventes montent  278.332 fr. 85 c.

MOYENNES DES OPRATIONS DIRECTES

Engagement            26 fr
Renouvellements       30
Dgagements           17

MOYENNES DES OPRATIONS PAR COMMISSIONNAIRES

Engagements           13 fr.
Renouvellements       19
Dgagements           12

MOYENNES GNRALES

Engagements           15 fr
Renouvellements       24
Dgagements           15

MOUVEMENT GENERAL DU MONT-DE-PIT

Articles:   2.537.291.         Sommes: 41.792.016 fr.

Les diverses oprations accomplies pendant l'exercice de
1811, soit directement par le public, soit indirectement par
l'entremise des commissionnaires, se rsument dans les proportions
suivantes:

Engagements par public, 17 p. 100 par commissionnaires. 83 fr.
Renouvellements         42                              58
Dgagements             52                              48

En 18398 la proportion des engagements effectus par le
public au Mont-de-Pit tait sur la totalit de 9 p. 00. Elle
s'est leve, en 1840,  12 p. 00. et en 1841  17 p. 00.
Ce dernier rsultat, avantageux pour les emprunteurs, est
d  la cration par l'administration de deux bureaux auxiliaires
gratuits.

Voici le rsum des oprations des bureaux auxiliaires:

1840.     Articles: 82.824.         Sommes: 1.020.113 f
1841.              177,626                  2.192.931 f. 47 c.

L'exercice de 1841 prsente donc l'augmentation suivantei
dans les oprations:

Articles:           91 825.         Sommes: 1.172.821 f. 47 c.

Un semblable rsultat, qui, du reste, a t plus important
encore pour 1842, ainsi qu'il ressortira du compte administratif
qui n'est pas encore rendu, prouve l'utilit des bureaux
auxiliaires et l'avantage que trouverait le public dans
l'extension de ces bureaux et la suppression de ceux des
commissionnaires.

DROITS PERUS PAR LE MONT-DE-PIT

1 Par les dgagements                          749.749 fr. 20 c.
2 Par les renouvellements                      603.509     10
3 Par les vente                                151.016     70
                                             _________________
                                 Ensemble     1.504.275 fr

DROITS PERUS PAR LES COMMISSIONNAIRES.

1 Par engagements                              255.277 fr 74
2 Par renouvellement                            53.052    38
3 Par dgagements                               13.956    07
4 Par boni                                         589    80
5 Commission  2 p. 00 sur 81.293 fr.
reprsentant les nantissement retirs
de leurs bureaux avant l'engagement
au Mont-de-Pit                                 13.625    80
6 Intrts de 6 p. 00 de leurs avances
sur celles du Mont-de-Pit. Pour
mmoire

                                Ensemble        391.501 fr 88

SOMMES PAYES PAR LES EMPRUNTEURS:

1 Au Mont-de-Pit, pour droits 
9 1/2 p. 00                                    1,508,275 fr   c.
2 Aux commissionnaires, pour droits 
3 p. 00                                          391,501    83
3 Aux commissionnaires, pour intrts
de leurs avances. Pour mmoire.
4 Diffrences sur les ventes. Pour
mmoire
5 Bonis acquis aux hospices (liquidation
de l'exercice de 1836)                            79,364    24

Total                                          1,979,141 fr 12 c

BENEFICES:

Vers aux hospices de la ville de Paris:
1 Bnfices d'exploitation raliss par le
Mont-de-Pit sur l'exercice de 1841.             429.979 fr 85 c.
2 Liquidation des bonis de l'exercice
de 1836.                                           79.364    24

                                    Ensemble      509.344 fr 09 c.

(Extrait du compte administratif de l'exercice
de 1841, clos le 30 juin 1842.)




Bulletin bibliographique.

[Illustration: (Un grenadier Franais aux Pyramides.)]

_Panorama d'gypte et de Nubie_, avec un portrait de Mhmet-Ali et un
texte orn de vignettes, par HECTOR MOREAU, architecte; 12 livraisons
in-folio, paraissant de deux mois en deux mois, et contenant chacune
trois planches graves sur cuivre et trois feuilles de texte ornes de
dix  douze vignettes sur bois. Prix de chaque livraison: en couleur, 25
fr.; en noir, 15 fr.--A Paris, chez l'auteur, rue
Neuve-des-Petits-Champs, 97.--En vente: 6 livraisons; la 7e paratra
prochainement.

M. Hector Moreau avait pass deux annes entires en gypte et en Nubie,
occup  en dessiner les principaux monuments anciens et modernes. De
retour en France, il s'est dcid  diter  ses propres frais, et sans
aucun secours tranger, un de ces ouvrages dont jusqu' ce jour aucun
particulier n'avait os entreprendre la publication. Heureusement pour
lui, un succs complet a rcompens son courage. Bien que le
gouvernement ne lui ait encore accord aucune souscription,-- qui sont
donc donnes les faveurs ministrielles?--ses livraisons ont paru
rgulirement aux poques fixes. La septime sera mise en vente sous
peu de jours. La huitime est sous presse. Encore quelques efforts, et
M. Moreau aura termin un des livres les plus beaux et les plus
intressants que la France possde sur l'gypte.

Ce qui donne aux dessins du _Panorama d'gypte et de Nubie_ une
supriorit incontestable sur ceux de ses rivaux, c'est la couleur. M.
Moreau ne se contente pas de dessiner, il peint. Ses grandes planches,
colories d'aprs ses modles par d'habiles ouvriers, reprsentent
l'gypte et la Nubie telles que les voient rellement les voyageurs qui
ont le bonheur d'aller les visiter: leur ciel bleu, la vgtation si
luxuriante de leurs oasis, les murailles blanches de leurs habitations,
les sables arides et jaunes de leurs dserts, et enfin les tranges et
magnifiques peintures dont sont couverts encore la plupart des grands
monuments de l'gypte ancienne. M. Moreau a de plus un autre mrite qui
n'appartient qu' lui: architecte, et architecte distingu, il est
parvenu  restaurer les principaux temples, aujourd'hui ruins,
construits sur les bords du Nil. Il nous les fait voir d'abord tels
qu'ils sont aujourd'hui, puis tels qu'ils etaient autrefois. La
restauration complte de la Ville de Thbes, publie dans la sixime
livraison, est un vritable chef-d'oeuvre.

La premire planche de la premire livraison avait ralis avec un grand
bonheur une ide des plus ingnieuses. Elle reprsentait en rarcourci
toute la valle du Nil depuis Alexandrie jusqu' la deuxime cataracte.
D'un seul coup d'oeil on embrasse ainsi les points les plus intressants
de l'gypte et de la Nubie, tout l'ensemble des vieux monuments pars
sur les deux rive du fleuve, et dont les planches suivantes doivent
reproduire en dtail les principales merveilles: Alexandrie, le Caire,
les Pyramides, Syout, Abydus, Denderah, les vastes et imposantes ruines
de la Thbaide, celles de Karnac, Luxor, Memnon, la valle des Tombeaux,
la premire cataracte ou s'arrta l'expdition franaise, et en avant de
laquelle se dtache l'le sacre de Philae; puis, enfin, le fameux
temple d'Ypsamboul.

[Illustration: (Faade restaure du temple de Denderah)]

Dans la sixime livraison, M. Moreau est arriv jusqu'il Thbes, dont il
a donn la restauration. Il a successivement reprsent dans ses grandes
planches colories: _l'Aiguille et les bains de Cloptre, la Colonne de
Pompe, un march d'Esclaves, le Panorama du Caire, la grande Rue du
Caire, la Cour d'une Mosque, Mhmet-Ali et sa suite, le Colosse de
Memphis, les Pyramides et le Sphinx de Giseh, Beni-Hassan, Syout,
Melaivel-Aricli, Denderah, la salle hypostyle de Karnac, Luxor et
Thbes._ Le texte qui accompagne ces beaux dessins est orn de
charmantes gravures sur bois, dont nous donnons ci-dessous quelques
chantillons. Nous avons choisi  dessein, outre quelques figures, deux
monuments arabes extrieur et intrieur, un monument ancien ruin et un
monument ancien restaur.

La magnifique _mosque Kaloum_ ou _grand moristan_, hpital, fut
construite l'an 684 de l'hgire (1319)', par Kaloum, qui, ayant recouvr
la sant au moristan de Damas, en Syrie, fit voeu de construire un
semblable moristan au Caire; ce superbe monument contient  la fois un
hpital pour les deux sexes, une mosque et le tombeau de Kaloum, qui
est sous le dme.

Le _minaret_ que reprsente la planche ci-jointe est un des plus beaux
minarets d'Alexandrie. La nuit, quand les toiles brillent d'une
splendeur sans gale, on entend au milieu du silence les _muezzins_
desservants, qui, du haut des minarets, chantent ces paroles
solennelles: Vrais croyants, qui pensez au salut, la prire est
prfrable au sommeil; rveillez-vous, louez Dieu; il n'y a qu'un Dieu,
et Mahomet est son prophte.

D'Alexandrie, transportons-nous  Thbes.

Malgr les ravages du temps et des hommes, les ruines de Thbes sont
encore tellement majestueuses qu'elles suffisent pour faire concevoir au
voyageur stupfait la ralit des fabuleuses descriptions de cette
mtropole extraordinaire qu'Homre a si bien dfinie par ces mots: _la
Thbes aux cent portes._

Les premires ruines que l'on trouve au nord, sur la rive droite, sont
celles de. Karnac, ruines des plus remarquables  la fois par leur
grandeur et leur vaste tendue: Qu'on se figure, en effet, dit M.
Moreau, un espace de 130 hectares environ, couvert de pylnes, de portes
triomphales, d'avenues, de sphinx, de temples, de galeries, de bassins,
d'oblisques, de statues, tout cela norme, gigantesque, riche par la
matire et couvert de magnifiques sculptures peintes; qu'on se figure,
dans cet tonnant chaos de monuments abattus, des vues toujours
majestueuses, grandes de quelque ct qu'on les envisage.

[Illustration: Ruines de Karnac.]

Au centre de la grande cour, qui a une seconde entre latrale au sud,
il y avait une avenue de douze colonnes aujourd'hui renverses; une
seule, encore debout, a chapp au bouleversement gnral; il semble que
les dvastateurs et le temps ne l'aient pargne que pour tmoigner de
sa magnificence passe, et rendre plus pnible encore le dsordre qui
l'entoure. A droite de cette culmine, surgit, des dcombres, un reste de
figure colossale en granit, qui reprsentait Rhamss III (Sesostris).
Cette figure et son pendant, aujourd'hui dtruits ou enlevs,
prcdaient un vestibule entre deux pylnes tout bouleverss, dans les
ruines desquels on trouve des hiroglyphes de grande dimension avec des
cartouches, prnom de Binothris (Skhan), et d'Amon Touonkh ou
d'Amon-Tough, auteurs de grands monuments antrieurs  ces pylnes et 
l'invasion des pasteurs, c'est--dire  2300 ans environ avant
Jsus-Christ.

C'est en traversant les montants d'une norme porte qui domine
aujourd'hui les pylnes qui la dpassaient autrefois, et en franchissant
de colossaux blocs de pierre, que l'on entre dans la magnifique salle
hypostyle de Karnac. Cette salle fut commence 1380 ans avant
Jsus-Christ, par Menephtah Ier (Ousirei), et continue par ses fils,
Rhamss II et III. Elle ne contient pas moins de cent trente-six
colonies de proportion gigantesque, couvertes, ainsi que les murs au
pourtour, de colossales figures qui donnent une si grande ide des
gyptiens, qu'on serait tent de croire  l'existence d'une race de
gants.

[Illustration: (Nubienne des environs de Philae.)]

[Illustration: (Minaret d'Alexandrie.)]

Revenons maintenant  Denderah _(Tentyra)_, dont l'imposante faade est
tourne vers le fleuve. Ce clbre temple, construit en grs, est
remarquable par sa belle conservation.--Il fut commenc par Cloptre et
Ptoleme Csarion, son fils, et continu par tous les empereurs jusqu'
Adrien et Antonin le Pieux. Il est malheureusement enterr dans les
dcombres. La gravure ci-dessus le montre tel qu'il devait tre 
l'poque de sa plus grande splendeur. Les vingt-quatre colonnes, en
partie enterres, de ce magnifique portique ou pronaos, sont couvertes,
ainsi que les murs qui les entourent, de sculptures peintes reprsentant
des souverains faisant des offrandes aux divinits; le plafond est orn
du fameux zodiaque rectangulaire; sur les quatre faces du chapiteau sont
les ttes d'Isis au gracieux sourire et aux oreilles de vache; ces
ttes, qui toutes ont t marteles probablement par les chrtiens lors
du christianisme, ou par les musulmans iconoclastes, soutiennent des
petits temples supportant les solives et les plafonds, dans lesquels
sont sculpts ses pervier dployant leurs ailes et portant des
harpies, haches d'armes des Pharaons, et o l'on retrouve des femmes
nues et allonges, qui, chez les anciens, taient l'emblme de la vote
cleste.

Aprs de vaste portique, on entre dans une salle dcore de dix colonnes
 tte d'Isis, et des sculptures peintes; cette salle communique dans
les chambres et sanctuaires sacrs, et, par une rampe  des chambres 
mi-tage dans lesquelles tait le zodiaque circulaire, aujourd'hui  la
Bibliothque Royale de Paris.

[Illustration: Femme de la Basse-Egypte.]

[Illustration: Intrieur de la Mosque de Moristan au Caire.]

[Illustration: Femmes gyptiennes offrant des rafrachissements  un
Idiot.]



_Jrme Paturot  la recherche d'une position sociale et politique,_ par
M. ***; tomes II et III, contenant huit chapitres entirement
indits.--Paris, 1843. _Paulin_, 15 fr.

Jrme Paturot est le Gil Blas du dix-neuvime sicle. Ces deux victimes
de l'organisation sociale de leur poque se ressemblent, du moins sous
tant de rapports, qu'il n'est pas permis de nier leur parent; leur
esprit seul le prouverait au besoin; ils appartiennent  la mme
famille, ils descendent du mme pre... Le bon sens franais, ayant
pour organe Le Sage, au sicle dernier, et, de nos jours, un crivain
clbre, dont nous respecterons provisoirement l'anonyme, mais que les
contrefacteurs belges persistent, malgr de justes rclamations, 
dsigner sous le nom de Rolle.

Jrme Paturot n'avait d'abord publi que la premire moiti de sa vie
le rcit de sa lutte contre la destine pendant qu'il cherchait' avec
tant d'ardeur et de simplicit une position sociale. Il complte
aujourd'hui ses confidences et nous raconte les instructives
vicissitudes d'une autre phase de son existence aventureuse. Qui n'a lu
le premier volume de ses curieux mmoires? Qui ne connat l'histoire
touchante de sa jeunesse? son mpris pour le commerce des bonnets de
coton, sa suite de la maison de son oncle, dont il ne veut pas tre le
successeur, sa passion pour la gloire, ses amours avec Malvina, ce
reprsentant si fidle de la grisette franaise? Comme tant d'autres de
ses semblables, Jrme manquait de rputation et d'argent..... Il
voulait devenir clbre et riche. Quels moyens n'employa-t-il pas pour
conqurir la fortune et la gloire! Il fut tour  tour pote chevelu,
rdacteur en chef d'un journal qui paraissait quelquefois,
feuilletoniste, administrateur-fondateur de la socit des bitumes du
Maroc, crivain ministriel, philosophe (et quel philosophe!) etc., etc.
Enfin, ayant chou dans toutes ses entreprises, ne pouvant pas se crer
la position sociale qu'il avait rve, il se dcide  s'asphyxier, en
faisant des adieux potiques  ce monde qui ne l'a pas compris... Mais
Malvina l'arrache  la mort, son oncle lui pardonne, et l'heureux
Jrme, guri de sa folie, revient de ses illusions, pouse sa matresse
et devient marchand de bonnets de coton dans la rue saint-Denis.

Aprs tant d'orages, le pauvre Jrme avait trouv un port.
Malheureusement pour lui, il n'y resta pas long-temps  l'ancre. Ds
qu'il se fut suffisamment repos, il dploya de nouveau ses voiles et
s'lana une fois encore sur l'ocan du monde. Comme il l'avoue lui-mme
avec une candeur charmante, son exemple et t incomplet et son
exprience insuffisante, s'il n'et pas fray tous les Capitoles et
gravi tous les Calvaires.

Jrme Paturot est homme, c'est tout dire. Il a de la fortune, il lui
faut des honneurs; des flatteurs trouvent qu'il ressemble, sous le
rapport physique,  Napolon: il se fait nommer successivement capitaine
d'une compagnie modle, commandant, dput; il aspire mme  devenir
ministre, quand il apprend qu'il est ruin... Ses cranciers l'enferment
 Clichy; mais le dvouement de sa femme lui ouvre les portes de la
prison pour dettes. Rapprochs par le malheur, Jrme et Malvina se
pardonnent leurs fautes mutuelles, car ils sont tous deux coupables, et,
runissant les dbris de leur fortune dtruite, ils vont s'tablir au
fond d'une province, dans une petite et charmante maisonnette, o ils
vivent en paix en levant leurs enfants, o tous leurs jours, qui se
ressemblent, s'coulent sans surprise comme sans douleur.

Ce cadre ingnieux a permis  l'auteur de _Jrme Paturot_ de fustiger
tous les vices, de fronder tous les ridicules de notre poque, si
fconde en vices et en ridicules. Ainsi, madame Paturot devient dame
patronnesse, elle donne des festivals, elle va se faire voir le samedi 
l'Exposition des tableaux, elle a l'honneur de recevoir les trois
diximes Muses; elle place chez un instituteur chevelu un de ses fils,
qui a la bosse du thme grec. Quant  son mari, ses diverses
transformations politiques l'lvent jusqu'aux plus hautes rgions. Il
dfend devant la commission d'enqute industrielle la cause du bonnet de
coton national. Veut il faire construire une maison moyen ge, il
apprend  connatre le prix d'un alignement. Tantt, se rappelant ses
aucuns triomphes littraires, il aide  faire un succs chevelu; tantt
il nous rvle les mystres des socits philanthropiques et savantes,
de la haute science et de la haute politique. Nous assistons d'abord 
une lection dans les montagnes; puis, revenant de lu province  Paris,
nous pntrons avec le nouveau _reprsentant 'du peuple_ dans
l'intrieur de la Chambre des Dputs, Paturot est bientt arrt par un
instructeur parlementaire, qui lui donne une leon de politique, pour se
consoler des petites misres de la dputation, il prpare, pendant
plusieurs semaines, une improvisation; et il fait imprimer dans le
_Moniteur_ le discours que l'hilarit gnrale l'a empch de prononcer.
Ds-lors Paturot a atteint l'apoge de sa fortune et de sa puissance:
car il reoit la confession d'un ministre; mais une crise ministrielle
renverse toutes ses esprances. La dbcle financire suit de prs la
dbcle politique. De la Chambre, Paturot passe  la Bourse, o il perd
des sommes considrables; les escompteurs achvent sa ruine. La prison
pour dettes, les philanthropes, le Mont-de-Pit, une faillite, les
cranciers, tels sont les derniers orages de cette vie agite, les types
et les institutions dont se moque avec autant d'esprit que de bon sens
l'auteur de cette satire sociale et politique, M. ***,  qui l'Acadmie
des Sciences morales et politiques rserve le premier de ses trente
fauteuils qui deviendra disponible.


Lettres de Marguerite d'Angoulme, reine de Navarre, soeur de Franois
1er, publies d'aprs les manuscrits de la Bibliothque du Roi; par F.
GNIN, professeur  la Facult des Lettres de Strasbourg. 1 vol. in-8,
de 485 pages.--Paris, _Jules Renouard_. (Publication de la Socit de
l'histoire de Fiance.)


_Nouvelles lettres de la reine de Navarre, adresses au roi Franois
Ier, son frre_, publies d'aprs le manuscrit de la Bibliothque du
Roi; par F. GNIN. 1 vol. in-8, de 300 p.

Le premier volume contient cent soixante-onze lettres, dates de 1521 
1549, et adresses  Anne de Montmorency, grand-matre, puis conntable
de France,  Franois Ier ou  d'autres personnages clbres du temps,
tels que Mlancthon, rasme, l'vque de Meaux, Guillaume Briconnet, un
certain comte de Hohenlohe, doyen du grand chapitre de Strasbourg,
ardent schismatique, qui s'efforait d'introduire en France la rforme
de Luther, etc, etc. Les poques et les vnements qui tiennent le plus
de place dans cette correspondance sont: la captivit de Franois Ier 
Madrid, aprs la bataille de Pavie, en 1525; la rforme, la perscution
contre l'hrsie nouvelle, qui fit brler Berquin en 1529, Alaman, en
1530, la grande affaire des placards, la mort de Louise de Savoie (1531),
l'empoisonnement du dauphin Franois par Montcuculli(1536), la guerre
contre Charles-Quint, dont la Provence et la Picardie furent le thtre
(1530 et 1537).

L'diteur a class les lettres dont les originaux, autographes pour la
plupart, ne portaient aucune date. Il y a joint des notes nombreuses,
soit pour claircir les passages obscurs, soit pour relever les erreurs
historiques que dment la correspondance de Marguerite.

Parmi les pices justificatives indites, on remarque une ptre de
Marot  la reine de Navarre.

La notice sur Marguerite d'Angoulme est un essai biographique assez
tendu (100 pages), dans lequel l'auteur, s'appuyant sur des tmoignages
contemporains et sur des preuves irrcusables, prsente sous un nouvel
aspect le caractre de cette princesse vertueuse et savante, calomnie
par les romanciers et les commentateurs de Marot. M. Gnin fait voir que
les amours de Marot avec la reine de Navarre sont une chimre ridicule
sortie du cerveau de l'abb Lenglet du Fresnoy, et accueillie avec une
confiance aveugle par des diteurs tels que M. Auguis, qui sont tombs,
sans s'en apercevoir, dans les contradictions et les impossibilits les
plus grossires. Marguerite, la reine de Navarre, soeur de Franois Ier,
a pay injustement pour Marguerite, reine de Navarre, femme de Henri IV.

Le second volume renferme cent cinquante lettres  Franois 1er et un
supplment  la _Notice_ (24 pages), o l'auteur discute un document
mystrieux fourni par cette nouvelle correspondance. Il s'agit de savoir
s'il a exist entre Marguerite et Franois 1er une tendresse _plus que
fraternelle_. Le secret de cette nature, aprs trois sicles
d'intervalle, est bien difficile  dcouvrir, surtout dans une lettre
dont les phrases sont voiles d'une obscurit calcule. Cette seconde
correspondance, toute confidentielle et adresse au roi exclusivement,
offre un intrt plus vif et plus serr que la premire.

L'_Avertissement_ de ce second volume porte une accusation trs-grave
contre M. Champollion-Pigeac, conservateur en chef des manuscrits de la
Bibliothque royale. Lorsque M. Gnin travaillait  son premier volume,
il dcouvrit par hasard l'indication de cette correspondance dont les
catalogues ne parlaient pas. M. Champollion nia audacieusement pendant
plusieurs mois l'existence de ce manuscrit, lequel, aprs l'impression
du volume, fut, grce  un second hasard, trouv cach _dans l'armoire
o M. Champollion-Pigeac serre ses papiers (p. VIII.) Encore, M.
Champollion ne voulait-il pas se dessaisir du volume! Il fallut que,
sur la plainte de M. Gnin, le ministre de l'Instruction publique donnt
un ordre formel. Cet _avertissement_ fut rimprim tout du long dans un
journal, avec le dfi  M. Champollion de rpondre. M. Champollion en
effet garda le silence. Mais il vient de solliciter et d'obtenir pour
son fils, M. Aim Champollion, la commission de publier un choix de
pices indites du rgne de Franois Ier. L'abus d'autorit que lui
reproche M. Gnin se rduit donc  un trait de prvoyance paternelle;
mais il est bon que le public studieux qui frquente les bibliothques
soit mis sur ses gardes et sache  qui il a affaire.


_Histoire et description des voies de communication aux tats-Unis, et
des tracaux d'art qui en dpendent_; par MICHEL CHEVALIER. 2 gros vol.
in-4, avec un atlas in-fol. renfermant 25 gravures sur acier.--Paris,
1840, 1841 et 1843. _Gosselin_.

M. Michel Chevalier a divis cet important ouvrage en six parties. Dans
la premire il jetait un coup d'oeil rapide sur la topographie et sur le
climat des tats-Unis; puis, traitant des premiers essais de travaux
publics, il donnait un aperu gnral des divers plans qui ont t
proposs pour un systme gnral de communications.--La seconde partie
tait consacre  l'tude des lignes traces de l'est  l'ouest au
travers des Alleghanys, ou entre le littoral de l'Atlantique et la
valle centrale de l'Amrique du Nord.--La troisime comprenait les
communications entre le bassin du Mississipi et celui du Saint-Laurent.
Avec cette troisime partie se terminait la premire moiti du second
volume, publi en 1841.

La seconde moiti du tome deuxime, mise en vente le mois dernier,
complte la troisime partie, et traite en outre des communications du
nord au midi, le long de l'Atlantique (quatrime partie), des lignes qui
rayonnent autour des mtropoles (cinquime partie) et des lignes
tablies autour des mines de charbon (sixime partie). A une
rcapitulation gnrale des canaux et des chemins de fer de l'Amrique
du Nord succde enfin un intressant appendice sur la construction des
ponts en Amrique.

Le plus grand loge que l'on puisse faire d'un pareil travail, c'est
d'essayer de prouver son importance et son utilit. Or si, pour se
rendre compte de la richesse comparative de l'Union-Amricaine en voies
de communication perfectionnes, on rapproche les nombres exposs dans
la rcapitulation gnrale de M. Michel Chevalier des chiffres qui
reprsentent la superficie territoriale et la population du pays, on
arrive aux rsultats ci-aprs:

L'tendue territoriale de l'Union-Amricaine tant de 26,700 myriamtres
carrs, et la population, telle que l'a constate le recensement de
1840, de 17,069,453 habitants, la longueur des canaux et des chemins de
fer, qui correspond  un myriamtre carr et a un million d'habitants,
sera exprime par les chiffres suivants:

1 En comptant les 24,794 kilom. 50 que possdera l'Union aprs
l'achvement des travaux en cours d'excution:

                                   Canaux. Chem. de fer. Totaux.

Kilom. par myriamtre carr.          41        59         1 
Kilom. par million d'habitants.     597     836        1,453 

2 En comptant seulement les lignes ou portions de ligne prsentement
acheves et livres au commerce:

                                     Canaux. Chem. de fer. Totaux.

Kilom. par myriamtre carr.            26       28        54
Kilom. par million d'habitants      409      399        808  

En tenant compte des canaux ou des chemins de fer pour lesquels, au 31
dcembre 1842, avait t obtenu un vote lgislatif accompagn d'une
allocation de fonds, la France possde 4,3.0 kilomtres de canaux
achevs ou  achever, et 1.7.10 kilomtres de chemins de fer dont prs
de la moiti est termine ou prs de l'tre. C'est un total de 6,075
kilomtres rpartis sur une superficie de 5,277 myriamtres carrs que
recouvrait, en 1840, une population de 34.500.000 mes.

Le royaume-uni de la Grande-Bretagne et de l'Irlande est en possession
de 8.500 kilomtres de canaux tous achevs, et de 3,600 kilomtres de
chemins de fer, presque tous dans le mme tat, distribus sur une
superficie de 3,120 kilomtres carrs, sur laquelle tait rpandue, en
1840, une population de 27,000,000 d'mes.

Ainsi la proportion relative  la population, celle qui peut le plus
exactement exprimer la puissance productive comparative de chacun des
trois pays en voies de communication perfectionnes, reprsente aux
tats-Unis, pour les canaux, quatre fois celle de la France, et, pour
les chemins de fer, dix-sept fois. Comparativement  la Grande Bretagne,
o les voies perfectionnes ont acquis un beaucoup plus grand
dveloppement que chez nous, la richesse de l'Union-Amricaine excde
celle du Royaume-Uni, pour les canaux, dans le rapport de trois et demi
 un, et, pour les chemins de fer, dans celui de six et demi  un.

Il est vrai qu'aujourd'hui les tats-Unis sont arrts dans leur
magnifique essor crateur, tandis que l'Angleterre et la France
poursuivent imperturbablement leur oeuvre, et personne ne saurait
prvoir en quel instant ils pourront le reprendre quand ils seront en
mesure de terminer ce qu'ils avaient commenc avec un si admirable
ensemble.


_Journal des Economistes_ revue mensuelle de l'conomie politique, des
questions agricoles, manufacturires et commerciales.--Paris, anne
1842.--3 beaux volumes in-8. Prix: 30 fr. par an.--_Guillaumin_.

Le succs toujours croissant qu'obtient ce recueil prouve qu'il s'appuie
sur une ide juste et qu'il satisfait  un besoin rel. A aucune poque,
en effet, il ne fut plus utile d'tudier, avec une entire libert
d'esprit, les questions d'intrt public livres  la discussion
quotidienne, et dans lesquelles il se mle aujourd'hui tant de passion
et de calcul personnel. Au milieu du choc et de la divergence des
opinions, la voix de la science peut seule tre prpondrante, et ainsi
s'explique la faveur qui s'est attache, ds son dbut,  une
publication cre sous les auspices et avec le concours des plus
minents conomistes que possde la France, dans l'Institut et hors de
l'Institut.

Le _Journal des conomistes_ a commenc  paratre au mois de dcembre
1842. Il forme dj quatre beaux volumes in-8, qui se vendent au prix
d'abonnement. Ses rdacteurs habituels sont MM. Rossi, Blanqui, Louis
Reyhaud. Horace Say, Wolowski, H. Passy, M. Pix, Moreau de Jonns, Ramon
de la Sagra. H. Dussard, etc. Comme on le voit par ces noms, il puise au
sein mme de l'Institut une partie importante de sa rdaction; mais il
s'adresse en outre, sans esprit d'exclusion,  tous les hommes qui
honorent et cultivent la science. Il a constamment tenu d'ailleurs plus
qu'il n'avait promis. Chacune de ses livraisons voit se raliser quelque
amlioration nouvelle. Ainsi, une _chronique_ mensuelle rsume
maintenant le mouvement des faits conomiques. On y trouve toutes les
nouvelles qui peuvent intresser le commerce l'industrie et
l'agriculture, des dtails sur les projets de loi  l'tat
d'laboration; enfin une revue rapide et substantielle de ce qui s'est
accompli ou prpar dans la rgion des affaires. La bibliographie et le
bulletin ont galement reu des dveloppements nouveaux.


_Fables_ de S. LAVALETTE, illustres par GRANDVILLE.--Paris, _Hetzel_.

L'annonce d'un nouveau recueil de fables arrache toujours  ceux qui la
lisent une exclamation involontaire. Comment, s'crie-t-on malgr soi,
peut-on faire des fables aprs La Fontaine? mais M. Viennet l'a dit
avec raison: Il y a bien long-temps qu'on n'crirait plus en France si
on avait peur d'aller se heurter contre un inimitable. Qui aurait os
prendre la plume aprs les grands auteurs du sicle de Louis XIV? Quel
homme de talent, je ne dis rien de ceux qui n'en ont pas, ils osent
tout, je parle de ceux dont le gnie ou l'esprit n'touffe point le sens
commun, quel crivain enfin et os faire des tragdies aprs Corneille
et Racine, des comdies aprs Molire et Regnard, des sermons aprs
Bossuet et Bourdaloue, des ptres aprs Boileau, des fables aprs La
Fontaine? Qui aurait os imprimer ses lettres aprs madame de Svign?

M. S. Lavalette a eu ce courage; il a os faire des fables aprs La
Fontaine, aprs Florian, et aprs M. Menuet. Il a publi un charmant
recueil de cinquante apologues, crits avec une puret remarquable et
pleins d'une malice charmante. Les portraits des principaux personnages
de ces petits drames satiriques ont t dessins par Grandville, qui,
dans cette spcialit, laissera une rputation aussi effrayante pour ses
successeurs que peut l'tre celle de l'inimitable La Fontaine pour les
fabulistes prsents et futurs.


_Notice statistique sur la Guyane franaise_, avec une carte.--Paris,
_Didot_, 1843.

La Socit d'tudes pour la colonisation de la Guyane franaise vient de
publier une _Notice statistique sur la Guyane franaise_, extraite de
l'ouvrage gnral sur la statistique de nos colonies, imprim en 1837-38
par le dpartement de la Marine. Cette notice contient sur l'tat
prsent, les ressources et les conditions climatriques de la Guyane,
tous les renseignements dsirables, on y a joint une carte o la
circonscription de la Guyane franaise est trace d'aprs les termes du
trait d'Utrecht, sur lequel s'appuient les prtentions de la France
dans la contestation des limites pendantes avec le gouvernement
brsilien.


_Bruits du Sicle_, posies, par LON MAGNIER.--Paris, 1843. _Comptoir
central de la librairie_.--Se vend au profit des salles d'asile de
Saint-Quentin.

L'auteur des _Bruits du Sicle_,--c'est lui-mme qui le dclare,--n'a
pas la prtention d'tre l'cho de toutes les voix, de rflchir tous
les rayons; il n'a pas la prsomption de se croire une voix ou un
flambeau: seulement il a cout quelques plaintes, il a cout quelques
chants, et, pendant de rares loisirs que lui laissait la rdaction d'un
journal de province, il a crit les pices du recueil qu'il offre
maintenant, avec assez d'indiffrence  la publicit.

Les _Bruits du sicle_ sont agrablement varies: il y a des _chants_.
des _satires_ et des _plaintes_, des _bruits guerriers_, des voix
_philosophiques_ et _religieuses_, des _voix d'utopistes_, et enfin des
_floscules_. Le tout runi forme environ 6,000 vers. M. Lon Magnier
termine ainsi:

        Tout m'a manqu: le temps et le calme et l'tude.
        L'art qui n'claira pas ma sombre solitude,
        Et je ne puis, au front d'un monument coquet,
        M'en venir avec joie attacher le bouquet.

Pourquoi M. Lon Magnier se juge-t-il si svrement? Quelques unes des
pices de son nouveau recueil sont aussi remarquables par la pense et
le sentiment que par le style. Que M. Lon Magnier se dfie surtout de
son extrme facilit, qu'il lague les premiers jets de son inspiration,
qu'il polisse ses vers, et il parviendra  construire un solide difice
sur lequel il pourra graver son nom.



Modes.

[Illustration.]

Comme mode nouvelle, les robes sont encore assez pauvres. Sinon les
amazones  revers et les redingotes _ la vieille_, tout ce qui parait
n'est qu'un essai incertain; et malgr l'impatience des innovateurs,
nous sommes forc de dire que la plupart des robes de ville se feront
trs-certainement  jupes unies.

Par jupes unies, je comprends la robe ronde, ouverte ou ferme; si on
sort de cela, ce sera seulement par des garnitures connues: les volants
ou les biais devant ou autour du jupon.

La redingote  la vieille a le corsage en coeur, garni d'un bouillon
aplati, qui descend par-devant dans toute la hauteur de la jupe, tout
droit ou en Mathilde. L'amazone  revers est ferme,  revers abattu, ou
un peu dcollete,  revers  chle. La premire tient de l'amazone de
drap, l'autre est plus habille.

La place nous a manqu dans notre dernier numro, pour le dessin d'une
toilette d'enfant dont nous donnions le dtail: nous rparons
aujourd'hui cette lacune, en y ajoutant une observation  propos de
cette manche demi-longue. Les modes  deux fins sont commodes pour les
enfants: cette manche, dont le bouffant figure une manche de dessous,
peut devenir facilement une manche courte, et se porter avec des
mitaines: robe de promenade et de dner tout  la foi?

[Illustration.].

Chapeau _ la vieille!_

Certes, de tous les surnoms que pt choisir une mode, celui-ci nous
parait un des plus bizarres.

La mode, c'est--dire les coquetteries de la beaut... les caprices de
la jeunesse... la mode, c'est--dire une loi impose aux femmes jeunes
et jolies.

N'est-il pas plaisant d'entendre: _Modes  la vieille_, ces deux mots
qui hurlent de se trouver ensemble?

Du reste, quand les modes  la vieille nous apparaissent comme celle-ci,
jeunes et gracieuses, nous les recommandons aux visages de vingt ans.

[Illustration.]

Rien n'est charmant comme cette opposition,--c'est l'esprit du
travestissement.

Donc voici tout  la vieille:--mantelets, chapeaux, garnitures de robes,
fichus. On dit aussi  la grand'mre. Puis encore,--autre manire de
prendre date,--bonnet ou fichu Marie-Antoinette. Il faut tout le bon
got artistique d'Alexandrine pour donner  ces formes l'lgance de la
jeunesse, et elle y russit  ravir. Ses chapeaux de paille  ruban?
froncs (modle n I) sont ce qu'une femme distingue peut porter de
plus joli.

[Illustration.]

Avec un hron, ou un esprit de deux couleurs, elle met des rubans
galement de deux couleurs; ceci n'est pas nglig, et cependant c'est
assez simple pour tre port le matin  la ville.



Courses au Champ-de-Mars.

Dimanche 30 avril, commenceront au Champ-de-Mars les courses de la
Socit d'encouragement; elles continueront le dimanche 7, le jeudi 11
et le dimanche 14 mai. Le mrite des courses est aujourd'hui un fait
acquis et presque gnralement reconnu: elles ne sont plus seulement un
plaisir, elles reprsentent un intrt national. Depuis dix ans elles
ont pris un caractre dcid d'utilit publique; depuis dix ans il s'est
cr des leveurs, il s'est cr des chevaux; chaque anne les produits
ont gagn en beaut et en vitesse, et les amliorations sont dues 
l'heureuse influence des courses. Aux adversaires des courses nous
demanderons s'ils connaissent des preuves plus dcisives et plus
compltes, et quelles garanties de vigueur leur donnerait un cheval qui
n'aurait pas pass par les essais de l'hippodrome. Un fait
incontestable, c'est que les vainqueurs du Champ-de-Mars et de Chantilly
sont plus propres  la reproduction que les chevaux fainants. On peut
esprer, on doit mme compter qu'ils transmettront leurs qualits 
leurs produits. Croisons habilement les diffrents sangs; marions la
vitesse avec le fond, et avec le temps nous obtiendrons de magnifiques
rsultats.

Un grand pas a t dj fait. Il y a quelques annes  peine, deux ou au
plus trois chevaux paraissaient au poteau de dpart. Que de courses  un
seul cheval n'avons-nous pas vues! Dimanche, trente chevaux, tous du
plus beau sang, tous en parfaite condition, tous bien faits, disputeront
quatre prix. Puis, aprs les courses, achets et emmens dans les
dpartements, ils rgnreront les races. Dans le premier prix, _la
bourse de mille francs_, onze chevaux sont inscrits, _Lawton,
Kare-Nickleby, Maid, Prospectus_ (premier favori), _Effi, Prospero_
(deuxime favori), _Remus, Cdar, Mirobolant, Romanesca_, partie pour
Bordeaux, et _Miserere_. Devant cent mille tmoins, ils dploieront une
vitesse qui, en 1830, et fait crier au miracle. N'est-ce donc pas une
immense conqute que d'avoir intress cent mille individus  ces
solennits hippiques?

Huit chevaux se disputeront _le prix de l'administration des Haras:
Vesperine, Singleton, Alcindor, Karagleuse, Drummer, Moustique, Pri_ et
_Ursule_. Les paris sont pour _Alcindor_ et _Drummer_.

Six autres sont inscrits pour _le prix du ministre du Commerce_. Puis
enfin viendra la course des haies, spectacle  motions, o chevaux et
jockeys jouent leurs bras et leur tte. Cette anne, la course des haies
sera plus brillante et plus nombreuse qu'elle n'a jamais t. Sept
chevaux: _Pesvet, Turpin, Lansquenet, Muley-Hamet, Pantalon, Paddy_ et
_Leporello_ franchiront des obstacles de quatre pieds et demi. Que
faut-il de plus aux oisifs et aux gens srieux?



Madame Viardot-Garcia  Vienne.

On nous crit de Vienne,  la date du 21 avril 1843:

Le mercredi 19 de ce mois, madame Pauline Viardot-Garcia a dbut sur
le thtre de la Porte de Carinthie, dans le rle de Rosine _del
Barbiere_. C'tait le jour de la fte de l'empereur. Le thtre,
illumin  l'extrieur, avait t envahi, ds l'ouverture des portes,
par l'lite de la socit viennoise. A son entre en scne, madame
Pauline Viardot a d'abord t accueillie avec une certaine rserve; mais
avant la fin de sa cavatine, cette froideur apparente avait cess; la
cantatrice tait sortie compltement victorieuse de cette premire
preuve. Le public enthousiasm a redemand successivement la
_cavatine_, le _duo avec Fiqaro_, le _trio du second acte_, puis enfin
le _rondo de Cenerentola_. Aprs les variations de ce rondo, les
applaudissements ont clat avec tant de force que la salle en tait
branle. Rappele plusieurs fois pendant la reprsentation, madame
Viardot a t rappele _six fois_ aprs la chute du rideau; elle est
revenue deux fois avec les autres acteurs et quatre fois seule.

A la seconde reprsentation le succs a t encore plus grand. Le
dimanche 30 avril, madame Viardot a d jouer le _Corradu d'Altamora_ de
Ricci, qui devait tre donn l'hiver dernier  Paris.

Une lettre de Donizetti, adresse  un des collaborateurs de
l'_Illustration_, confirme tous les dtails que nous envoie notre
correspondant de Vienne. Le triomphe de madame Viardot dpasse, dit le
clbre maestro, les esprances de ses plus ardents admirateurs.



Rbus.

EXPLICATION DU DERNIER RBUS.

Deux amis partis d'Orbec allant vers Surgy sans traverser Paris.

[Illustration.]








End of Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0009, 29 Avril 1843, by Various

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK
L'ILLUSTRATION, NO. 0009, 29 AVRIL 1843 ***

***** This file should be named 34998-8.txt or 34998-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.org/3/4/9/9/34998/

Produced by Rnald Lvesque

Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
http://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
