The Project Gutenberg EBook of Childric, Roi des Francs, T. 1 (of 2), by 
Anne-Marie de Beaufort d'Hautpoul

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: Childric, Roi des Francs, T. 1 (of 2)

Author: Anne-Marie de Beaufort d'Hautpoul

Release Date: January 17, 2011 [EBook #34991]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHILDERIC, ROI DES FRANCS, T. 1 (of 2) ***




Produced by Hlne de Mink, Tor Martin Kristiansen and the
Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
(This file was produced from images generously made
available by the Bibliothque nationale de France
(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)







    Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par
    le typographe ont t corriges. L'orthographe d'origine a t
    conserve et n'a pas t harmonise.




   CHILDRIC,

   ROI DES FRANCS.




   _Cet ouvrage se trouve aussi chez les Libraires
   suivans_:

   TREUTTEL et WURTZ, rue de Lille, n 17.

   DONDEY-DUPR et Cie, rue Neuve Saint-Marc, n 10,
   prs le Boulevard des Italiens.




   CHILDRIC,

   ROI DES FRANCS;

   PAR MADAME

   DE BEAUFORT D'HAUTPOUL.

   DDI

   A SA MAJEST L'IMPRATRICE REINE.


   Je suis venue vers vous, parce que je vous en crois le plus
     digne. Si j'eusse connu un plus grand roi, j'eusse travers les
     mers pour aller le joindre.

     BAZINE.




   TOME PREMIER.

   PARIS,

   F. COCHERIS fils, libraire, successeur de CH. POUGENS,
   quai Voltaire, n 17.

   1806.




PITRE DDICATOIRE

A

SA MAJEST L'IMPRATRICE REINE.


   Mon hros ne dut qu' ses armes,
   Et sa couronne et ses grandeurs;
   Vous devez la vtre  vos charmes,
   Et vous la tenez de nos coeurs.
   Si Bazine lui parut belle,
   C'est qu'elle possda vos traits;
   Il soumit un peuple rebelle,
   Et vous n'en trouverez jamais.




Rome avoit perdu ses anciennes vertus, et avec elles sa puissance et
sa gloire; ses provinces toient devenues la proie des barbares qui
vengeoient les Grecs et les Carthaginois. Parmi ces barbares nomms
Goths, Alains, Vandales, on distingue d'abord les Francs (_ce nom
veut dire indomptable et libre_): ds qu'ils se montrent dans
histoire, on admire dj leurs succs, et ce courage au-dessus des
revers, matrisant partout la fortune. Ce peuple sorti des forts de
la Germanie, avide de prils et se confiant en sa valeur, attaqua
les Romains dans les Gaules; l'Empire tourna toutes ses forces
contre un ennemi aussi audacieux que redoutable. Aurlien, en 270,
parvint  le repousser, et sa rputation guerrire toit dj si
bien tablie, que l'on chanta dans tout l'Empire une espce de
romance, dont voici le refrain:

   Mille Francos et mille Sarmatas, semel, semel occidimus.

_Gallien_ exposa dans un spectacle,  la curiosit, trois cents
Franais faits prisonniers. Quelle toit dj la gloire de ce
peuple,  peine sorti de ses dserts, puisque de si lgers avantages
toient clbrs avec tant d'clat!

       *       *       *       *       *

L'an 258, sous _Valrien_, un gros des Francs traversa toutes les
Gaules, passa en Espagne, se fit une place forte de Tarragone, d'o
il pilla l'Espagne durant douze annes. Un dtachement osa mme
passer en Afrique, en revint charg de butin, et retourna dans ses
forts, traversant encore impunment toutes les Gaules.

       *       *       *       *       *

_Probus_, l'an 279, repoussa les Francs au-del du Rhin; mais un
d'eux, nomm _Magnance_, parvint par son courage au trne des
Csars, et ses compatriotes faisoient la plus grande force de ses
armes. _Sylanus_, autre franc, pouss par les injustices de
_Constance_, qu'il avoit servi avec autant de zle que de fidlit,
se fit proclamer empereur: cependant _Julien_ et _Valentinien_
eurent plusieurs avantages sur ces braves.

       *       *       *       *       *

_Stilicon_ sut les maintenir au-del du Rhin; mais _Honorius_ ayant
fait massacrer ce grand homme, _Alaric_ l'en punit, et s'empara de
Rome en 410.

       *       *       *       *       *

Jusques-l les Francs s'toient contents de ravager les Gaules, et
de s'y tablir passagrement, tantt par force et en conqurans,
d'autrefois comme allis et tributaires; mais lasss des marais
incultes de la Germanie, qui n'offroient aucune ressource  leurs
besoins sans cesse renaissans, presss sans doute par le gnie
ardent qui devoit porter au plus haut degr de gloire cette nation
courageuse et superbe, ils repassrent le Rhin en 420, sous la
conduite de _Pharamond_, prince saxon, d'une figure noble et d'un
caractre dtermin: ce fut sous les ordres de ce gnral qu'ils
quittrent  jamais leur patrie, et s'tablirent dans les Gaules, en
s'emparant de la Toxandrie, aujourd'hui pays de Lige et de l'le
Batave, o se trouvoient renfermes les villes de Bois-le-duc, Breda
et Anvers.

Les Francs devoient  _Pharamond_ des conqutes rapides, un tat
certain, de riches possessions; il falloit lui devoir plus encore,
les lois, l'ordre et la paix intrieure. Il fut nomm roi; mais
cette monarchie naissante devoit se ressentir long-tems de la
barbarie et de l'esprit turbulent d'un peuple toujours sous les
armes, et amant de la libert: s'il prouvoit le besoin d'un chef,
il ne dsiroit pas moins ardemment conserver son indpendance; et
les premires lois tinrent long-tems de ce mlange de soumission, de
rvolte, d'obissance et d'insubordination. Le peuple voulut rester
matre d'lire ses rois, de nommer ses gnraux ou chefs. On levoit
sur un pavois, large bouclier, le roi que l'on s'toit choisi; on le
montroit ainsi au peuple assembl, et cette crmonie simple et
guerrire toit suivie de respect et d'amour. Le roi avoit des
braves ou forts qui lui toient particulirement attachs, et
tellement dvous, qu'ils mouroient souvent pour lui ou avec lui; il
leur distribuoit des terres en raison de leur valeur et de leurs
services; de l vinrent sans doute les bnfices militaires et
amovibles. L'aspirant au rang de _brave_ toit prsent au roi par
un parent, et dans l'assemble gnrale, il recevoit des mains de
son matre la lance et le bouclier; le roi lui adressoit ces mots:
_Je te tiens pour brave et  jamais._ De l sans doute naquit la
chevalerie.

       *       *       *       *       *

Le roi devoit tre choisi parmi la noblesse, qui se composoit des
princes et des ducs; il commandoit les armes, mais soumettoit les
lois  l'acceptation du peuple assembl, qui demeuroit matre de les
rejeter.

       *       *       *       *       *

Les Francs suivoient la religion des Gaulois; leur mythologie toit
celle des Grecs,  laquelle ils avoient joint l'Odin du Nord; leurs
prtres se nommoient Druides, et tous, jusqu'au monarque,
trembloient devant eux. Ministres des autels, mdecins, magistrats
et instituteurs de la jeunesse, ils avoient une influence d'autant
plus grande, que les hommes n'en mesuroient ni la force ni
l'tendue. Clibataires et retirs dans les forts, cette vie
mystrieuse et chaste tonnoit ce peuple toujours charm du
merveilleux, et qui, adorateur des femmes, portant l'amour jusqu'au
dlire, admiroit ce refus volontaire d'un bien qui lui sembloit si
doux.

       *       *       *       *       *

Les Francs n'aimoient pas moins leurs potes qu'ils appeloient
_Bardes_; ce nom en langue celtique veut dire _chantre_: c'toient
eux qui dans les combats ranimoient par leurs chants belliqueux le
courage des combattans, et ternisoient une belle action par des
vers qui en transmettoient le souvenir. En leur prsence le brave
levoit audacieusement sa tte, tandis que le lche la cachoit avec
honte. Dans les festins, ils chantoient les louanges du matre, en
s'accompagnant sur des harpes lgres. On les appeloit encore
_parasites_; ce nom, devenu depuis une injure, signifioit en langue
celtique _dsirable_ et _dvou_.

       *       *       *       *       *

Les Francs n'estimoient que la profession des armes; ils laissoient
l'agriculture et les mtiers aux esclaves; tout citoyen toit soldat
et se prsentoit toujours arm; ils se servoient de lances, de
javelots, de haches, d'pes, qu'ils appeloient francisques, de
casques et de boucliers. Au signal du combat, ils s'lanoient avec
une telle imptuosit, que rien ne rsistoit  leur choc. Souvent
ils brisoient  coups de hache le bouclier de leur ennemi, et
sautant sur lui l'pe  la main, ils le tuoient. Ne reconnot-on
pas  cette peinture les Franais si redoutables  l'attaque, 
l'abordage,  l'arme blanche? L'ardeur de ce grand peuple ne le
laissoit jamais jouir de la paix; il se battoit en duel pour les
sujets les plus lgers, aimoit le jeu, les festins, les chants,
toit hospitalier, curieux, exact  remplir ses sermens et  payer
les dettes du jeu. Les Francs toient de haute taille, leur
chevelure toit blonde, abondante et naturellement boucle; les rois
seuls la laissoit crotre. Leur physionomie toit douce et riante,
leur esprit fin, dlicat, enjou, ardent; enfin ils toient alors ce
qu'ils sont de nos jours, courageux, lgers, tmraires et
inconstans. Les femmes comptoient avec orgueil les blessures de
leurs poux, combattoient  leurs cts, et vengeoient leur mort;
elles toient fires, sensibles et fidelles: les Francs avoient pour
elles autant de respect que d'amour; au temple on croyoit  leurs
oracles, au conseil on dfroit  leurs avis.

       *       *       *       *       *

Telle fut  sa naissance cette nation belliqueuse, et ce grand
peuple vainqueur de Rome, qui par de si rapides victoires, prludoit
glorieusement  la puissance,  la splendeur dont il tonne
aujourd'hui l'univers. _Pharamond_ laissa le trne en 428  son fils
_Clodion_, dit _le Chevelu_, qui habita le chteau de Dispargum,
aujourd'hui Duisbourg. Ce roi ayant travers secrtement la fort
charbonnire, aujourd'hui le Hainaut, s'empara de Tournay, Bavay,
Cambrai; mais repouss par Atius, gnral romain, il le dfit
compltement en 444, prit l'Artois, s'empara d'Amiens, tendit son
royaume jusqu' la Somme, et mourut en 448, laissant trois fils,
Clodebaud, Clodomir et Mrove. Le peuple, assembl au champ de
Mars, prfra _Mrove_  ses frres, que leur mre emmena au-del
du Rhin. A peine sur le trne, le nouveau roi signala son rgne par
d'clatans succs; il s'empara de toute la Germanie premire, ou
territoire de Mayence, de ce que l'on nomma depuis Picardie et
Normandie, et de presque toute l'Ile-de-France; mais un terrible
ennemi vint lui offrir des dangers et des triomphes, et rpandre
sur des jours jusque l si heureux, ces douleurs dont le rang ni la
gloire ne peuvent consoler ou mme distraire une ame sensible.




CHILDRIC.

LIVRE PREMIER.

SOMMAIRE

DU PREMIER LIVRE.

  Childric annonce, ds son enfance, les vertus qu'il doit
    dvelopper un jour. Les Huns attaquent les Francs; ce
    qu'toient ces peuples. Portrait d'Attila. Childric, g de
    douze ans, s'arme secrtement du javelot de Pharamond, et se
    cache parmi les guerriers. Il ne se dcouvre  son pre que
    loin de Tournay; il en obtient la permission d'assister au
    combat. Mrove le confie aux soins de son ami Viomade. Le roi,
    attaqu par un gros d'ennemis, est secouru par Viomade qui
    reoit le coup destin  son matre, et tombe baign dans son
    sang. Mrove poursuit la victoire. Il chasse les Huns, et
    revient dans sa tente, o l'on a transport le _brave_. Son
    inquitude sur son fils, qui ne parot point. Recherches
    inutiles. Mrove reprend avec tristesse la route de Tournay.
    La reine vole  sa rencontre, et n'apercevant pas son fils,
    tombe vanouie; rendue  la vie, elle se livre  toute sa
    douleur.




LIVRE PREMIER.


Aboflde toit l'heureuse et sensible pouse que le ciel avoit
accorde  Mrove; belle et vertueuse, elle adoucissoit pour lui
les fatigues de la guerre, les soins du gouvernement; partageoit ses
triomphes, le consoloit dans ses revers, portoit  ses pieds la
plainte de la timide infortune et l'hommage de sa reconnoissance. De
cette union heureuse toit n un fils, l'espoir et l'amour des
auteurs de sa naissance. Childric,  peine g de douze ans, flatte
dj l'orgueil d'un pre. A sa chevelure blonde,  ses yeux d'azur,
on reconnot le descendant d'un Germain;  son coeur avide de
gloire, on reconnot un Franais: tandis que la justesse de son
esprit charme les Druides qui l'instruisent, sa beaut ravit sa
mre, et ses nobles vertus remplissent d'une orgueilleuse joie l'ame
superbe de Mrove.

Aboflde en est plus chre  son poux et  son peuple, elle-mme
s'applaudit d'un si bel ouvrage. O mon fils! se disoit-elle
quelquefois;  vous! objet de crainte et d'espoir! que d'attachement
vous auriez pour moi, si vous pouviez sentir ce trouble sans cesse
renaissant que l'amour plaa dans le coeur de votre mre prvoyante;
si vous pouviez connotre ces soins toujours actifs et jamais
_lasss_, cette tendresse constante et nouvelle, qui naquit avec
vous et ne finira qu'avec moi. Childric rpondoit  une si vive
amiti par un gal attachement, adoroit sa mre, admiroit les
exploits et le grand coeur de Mrove, se promettoit de le prendre
pour modle, rvroit les dieux et se sentoit impatient de courage.
Un bonheur si constant et si pur ne devoit pas durer toujours, et
la sensible Aboflde alloit voir se changer en une douleur mortelle
les douces jouissances d'une mre.

Les Huns, peuple hideux et froce, sans civilisation comme sans
industrie, habitoient au Nord de la Chine, plus de deux mille ans
avant notre re. Sans cesse en guerre avec les Chinois, ils avoient
t chasss par eux loin des frontires de leur empire, vers le
quatrime sicle, et repousss jusques sur les bords du Jak, d'o
les Alains toient partis avant eux; de l ils descendirent vers
l'Orient du Palus-Motides. Sortant tout--coup du Palus, ils
prcipitrent les Alains sur les Ostrogoths; bientt ils repassrent
le Tanas, tournrent le Pont-Euxin, ravagrent l'Asie, et
s'tablirent tumultueusement de l'autre ct du Danube et du Rhin,
non loin du Volga; l, diviss en familles ou hordes, ils se
btissoient des huttes grossires, dans lesquelles ils se tenoient
renferms pendant la mauvaise saison; ils les quittoient
imptueusement au printems, ravageant tout ce qui s'offroit sur leur
passage, et chargs du fruit de leurs rapines, ils retournoient avec
la mme rapidit dans les forts qui leur servoient d'asile; ce
peuple sauvage et guerrier mprisoit la foiblesse, et abandonnoit
aux monstres des bois les vieillards qui ne pouvoient plus
combattre; les femmes marchoient  la tte des armes, conduisant
leurs enfans, et charges de ceux qui ne les suivoient pas encore:
ds leur naissance, elles les plongeoient dans l'onde glace des
fleuves, les exposoient aux ardeurs du soleil, les exeroient  la
chasse,  la course et  la lutte, et quand l'ge, anantissant
leurs forces, les menaoit du mpris et des maux attachs  la
dcrpitude, elles recevoient la mort de la main de leurs propres
enfans; le fils qu'une tendre mre avoit nourri croyoit, en la
dlivrant d'une vie qui alloit lui devenir douloureuse et importune,
acquitter la dette de la reconnoissance; ils massacroient galement
leurs blesss aprs la bataille. En 450, Attila, roi de ces
sauvages, aprs avoir assassin son frre Bleda, auquel il ravit le
trne, voulut saccager l'Occident, et ayant travers la Franconie et
la Germanie,  la tte de cinq cent mille combattans, il entra dans
les Gaules sous le prtexte d'aller attaquer les Visigoths dans
l'Aquitaine; mais aprs avoir ravag et brl Metz, Trves, Tongres,
Bar, Arras, il continua sa marche, passa prs de Paris, et vint
assiger Orlans. La ville avoit dj capitul, quand Atius,
gnral des Romains, ayant appel  son secours Thodoric, roi des
Visigoths, Mrove et sa redoutable arme, attaqua ce terrible
ennemi, qu'il dfit compltement, et le fora  une prompte fuite,
laissant deux cent mille morts sur le champ de bataille. Ce fut en
Sologne, prs d'Orlans, que cette grande victoire fut remporte;
elle cota la vie  Thodoric. Son fils Trasimond fut lu aprs sa
mort. Attila, de retour dans ses forts, contemploit avec plus
d'espoir que de douleur les dbris encore menaans de son immense
arme: on pouvoit le repousser, non l'abattre; il se promettoit de
le prouver. Ce Hun trop clbre par ses crimes et son indomptable
courage, se faisoit appeler le _flau de Dieu_; il toit d'une
stature au-dessous de la mdiocre, avoit une tte d'une grosseur
dmesure, le nez extrmement large et cras, le front applati, la
barbe claire et entrecoupe de cicatrices, dont ses joues toient
couvertes; ses yeux petits, et qu'il ne fixoit jamais, toient
toujours en mouvement comme son corps. Cette figure hideuse sembloit
dire au monde qu'il toit destin  en troubler le repos; son palais
toit une cabane, son trne une chaise de bois place sous un arbre,
et son drapeau flottant lui servoit de tente. Tel toit l'ennemi qui
devoit porter au coeur d'Aboflde une blessure si profonde.

A peine les glaces qu'avoit durcies le sombre hiver se
dtachoient-elles des monts, les vents toujours irrits troubloient
le calme des forts, la douce approche du printems ne ranimoit
point encore la nature mourante, et cependant l'impatient Attila
devanant la saison guerrire, assemble dj son arme. Clodebaud,
qu'irrite la gloire d'un frre, presse lui-mme l'ardeur du Hun, et
s'il pouvoit triompher des obstacles que lui opposent les terribles
avantages d'un long hiver, il seroit dj veng de sa dernire et
sanglante dfaite; enfin les vents sont enchans; la terre
raffermie offre  la marche des troupes un terrain solide. Attila, 
la tte des siens, s'avance sur les bords du Rhin, ils construisent
 la hte une quantit innombrable de petites barques, et s'lanant
du milieu de l'onde, ils marchent jusqu' Cologne. Mrove apprend
les victoires de son ennemi en apprenant son attaque: alarm d'un si
rapide avantage, il assemble promptement ses troupes, et entour de
ses braves, il alloit quitter encore la tremblante reine, dont il
recevoit les tendres adieux. Childric, tmoin des craintes de sa
mre, ne put voir ses pleurs sans dsirer suivre et dfendre l'objet
chri qui les faisoit couler; le chant des _Bardes_, l'aspect des
armes, le noble courage qui s'imprimoit en traits augustes sur le
front du roi, l'ardeur guerrire qui animoit l'arme, le secret
sentiment de sa valeur, tout inspire et entrane l'enfant aimable et
sensible; saisissant d'une main tmraire le javelot rvr, sceptre
et arme du grand Pharamond, il l'agite avec audace, le baise avec
respect, jure sur cette arme sacre de s'en servir pour dfendre le
roi, et de ne l'abandonner qu'avec la vie. Cependant il craint les
refus d'un pre, les dfenses d'une mre timide:  l'ide des
alarmes qu'il va lui causer, des pleurs s'chappent de ses yeux et
coulent sur ses joues vermeilles; mais tandis que Mrove reoit son
casque et son pe des mains d'Aboflde baigne de ses larmes,
tandis qu'il lui jette un dernier regard et s'lance au milieu d'une
arme sre de vaincre, et qu'Aboflde vanouie ne peut s'apercevoir
de sa fuite, Childric se mle parmi les soldats, se drobe aux yeux
d'un pre dont il redoute la prudence, et ne s'offre  ses regards
qu'aux portes de Cologne, quand il ne craint plus d'tre rendu 
Aboflde. Le roi, surpris et charm, l'admire avec un orgueil ml
de crainte. O mon fils! lui dit-il en l'embrassant, et votre mre?
Cependant Childric a l'air si fier et si heureux, sa physionomie
douce a dans le moment tant de noblesse et d'audace, ses yeux
brillans de courage, sont si expressifs, son geste si anim, que
Mrove cdant  son tour, lui permet d'assister au combat, et
recommande l'objet de son amour  Viomade, le plus cher de ses
braves; rassur par la confiance que lui inspirent et l'air
majestueux de son fils et la fidlit de son ami, il vole o
l'appelle la victoire.

Dans ces premiers tems de simplicit, le trne ne s'environnoit
point encore des prestiges brillans qui l'entourent aujourd'hui; le
roi n'toit que le premier soldat de son arme, le butin se
partageoit au sort, on n'avoit de rang que celui que l'on tenoit de
la gloire, la voix publique en dcidoit, non la volont du prince;
l'intrigue et la flatterie ne rampoient point pour s'lever, on
aimoit la personne du roi, non sa grandeur; on chrissoit ses
vertus, non sa puissance; il comptoit sur ses _braves_ qu'aucun
intrt ne portoit  feindre; le roi toit aim, le roi aimoit, et
la dfiance n'obscurcissoit point pour lui l'clat du trne; la
noblesse, fire de sa gloire dj acquise par des anctres respects
des nations, s'efforoit de surpasser encore l'clat d'un nom dj
fameux, on la reconnoissoit  ses actions comme  ses vertus, et le
roi, au milieu des fermes dfenseurs de sa couronne et de sa vie,
trouvoit dans chaque brave un soutien, un ami, un hros. Qu'elle est
belle cette noblesse antique, cette vertu qui, transmise pure et
d'ge en ge, enrichie sans cesse et de sicle en sicle, de faits
hroques ou gnreux, rpand autour du nouveau rejeton qui va
l'honorer encore, cette gloire dont l'clat le guide, et doit le
forcer  l'imiter! Osera-t-il donc tre un lche, montrer un coeur
coupable, celui pour qui le nom d'un pre est une leon, un exemple,
et deviendroit un reproche? Non, sans doute, et notre histoire en
est la preuve auguste, puisqu'on y retrouve sans cesse les mmes
noms s'inscrivant, de nouveau, glorieux et sans tache dans le temple
de mmoire.

Mais dj Mrove a repris Cologne, et poursuivant sa victoire, il
attaque l'ennemi en pleine campagne. Plusieurs fois Ulric, Arthaut,
Amblar, Mainfroy se sont placs entre le roi et le danger; lui-mme
a reu une lgre blessure en dtournant le trait prt  percer
Ulric. O bon tems! o de pareils traits n'tonnoient personne, o
l'admiration ne le rptoit mme pas, et laissoit  la seule
reconnoissance le soin d'en perptuer le souvenir!

Mais les Huns, rallis par Attila, s'lancrent de nouveau sur
l'arme franaise, en jetant d'horribles cris; ce choc imprvu
branla l'arme, et ce rare avantage animant les ennemis, ils
chargrent en furieux; Mrove contenant l'ardeur de ses troupes,
attaqua  son tour avec sang-froid et en bon ordre, et culbuta sans
peine une arme tumultueuse qui, plus tmraire qu'habile, ignoroit
l'art de se dfendre; cependant quelques-uns de ces barbares
dploient un courage presque inou; la mort suit par-tout leurs
traits, ils pressent Mrove lui-mme, et on reconnoit Attila  sa
force,  sa rage,  son adresse. Viomade voit le danger de son
matre, et oubliant pour un moment le dpt trop cher qui lui a t
confi, il s'lance en s'criant: A moi, braves! On entoure le roi,
on le suit, lui seul eut la gloire de recevoir dans la poitrine le
coup de hache dont Mrove alloit tre la victime; le roi le voit
tomber baign dans son sang, il se prcipite vers lui, le relve,
mais appel au combat, il le confie aux soins d'Ulric, et court le
venger par une clatante victoire. Les Huns, vaincus et poursuivis
jusqu'au fleuve, se rembarquent  la hte et en dsordre; les Francs
ddaignant l'ennemi qui fuit, cessent de combattre; le roi
triomphant revient  Cologne, et vole plein d'une double inquitude
auprs de son ami dont on a dj pans la profonde blessure. Rassur
sur ses jours,  Viomade! o est mon fils, s'crie-t-il? Hlas!
Viomade l'ignore, un long vanouissement a suivi sa blessure, et il
n'a pu, malgr ce zle pur, ardent et sans gal, veiller au dpt
sacr qui lui avoit t remis. Ciel!  ciel! que me dis-tu, rpond
Mrove;  Childric!  mon Aboflde! Mais les braves se sont
disperss, on cherche le jeune prince dans la ville, dans l'arme,
au bord du fleuve, sur le champ de bataille, parmi les blesss, au
milieu des morts; on interroge les soldats, les habitans, les
prisonniers, par-tout un silence terrible jette l'alarme dans les
coeurs; de fidles sujets traversent le fleuve, ils pntreront dans
les forts, jusqu'au camp mme d'Attila; toutes les rcompenses leur
sont promises, mais la seule qu'ils dsirent, c'est de ramener le
fils des rois.

Qui cependant apprendra  la plus tendre mre,  cette reine adore,
une absence si alarmante? Qui aura le froce courage de dchirer ce
coeur sensible, douce retraite de vertu, de paix et d'amour? Qui
pourra faire couler ces larmes abondantes, dont la seule ide est
dj un supplice pour tous les Francs? Mrove, plong dans sa
muette douleur, la tte appuye sur sa main, les yeux baisss,
ajoute  ses terribles inquitudes par l'ide des maux qui vont
accabler l'objet de sa tendresse; il en prvoit l'excs, il en est
dchir, et Viomade en soupirant regarde la blessure qui l'excuse,
et le roi qui ne vivroit plus sans elle. Sa faute est grande, mais
sauver la vie  Mrove est une action plus grande encore; il gmit,
il s'afflige; cependant il ne peut pas plus se repentir, que le roi
n'ose lui adresser un reproche. Pour la premire fois Mrove craint
de revoir Aboflde, et ce moment qui fut toujours le plus doux prix
de sa victoire, trouble et effraie sa grande ame.

Depuis le dpart de son poux, depuis celui de son fils, la tendre
reine, livre  toutes les alarmes, a gmi comme pouse et comme
mre. O mon fils!  mon Childric! s'crioit-elle, pourquoi fuir
loin de mes bras caressans? pourquoi m'abandonner? Hlas! je
comptois encore, avec une douce scurit, les annes de bonheur que
m'accordoit ta jeunesse! Pourquoi, cher et cruel enfant, hter les
instans du danger? pourquoi, plus barbare que le devoir, me ravir
dj mon fils? Cependant la renomme, prompte  clbrer la
victoire, a dj port jusqu'au palais de la reine le bruit glorieux
des triomphes de son poux, et la nouvelle de son retour. Aboflde
ne peut contenir sa trop vive impatience; pleine de joie et d'amour,
elle relve ses beaux cheveux en dsordre, essuie ses pleurs, et
n'coutant que les douces motions qui agitent si dlicieusement son
coeur, court au-devant de son poux et de son fils; de loin elle
entend les chants guerriers, son ame s'exhale et s'unit aux chants
des hros; elle presse sa marche et vole au-devant de l'arme; dj
elle distingue le casque clatant du roi, son oeil maternel cherche
prs de lui cet autre objet de ses alarmes, il ne parot point;
tremblante, elle en accuse encore sa taille enfantine; elle
distingue Viomade appuy sur le bras glorieux de son matre;
l'arme chante la victoire, le roi ne s'unit point  ses chants; il
approche, elle cherche en vain Childric, Childric ne se montre
point  sa mre. Mrove l'a aperue, son sang s'est glac dans ses
veines, il a pli. A ce signal de dtresse pour un si grand courage,
Aboflde a dj devin son malheur, elle tombe vanouie en nommant
son fils. Mrove la voit chanceler; mais il soutient son ami, il
contient sa douleur, son impatience, et renferme avec effort dans
son sein le cri prt  s'en chapper. Viomade, affoibli par ses
souffrances, dchir par ses regrets, marche lentement et les yeux
baisss; il ne s'attend pas au spectacle douloureux dont il va tre
le tmoin; ils approchent enfin de la belle reine, que les femmes de
sa suite ont releve, et qu'elles soutiennent dans leurs bras. La
pleur couvre ses traits, elle est glace, immobile, et sans aucun
sentiment; la mort semble avoir dj frapp cette tendre victime;
insensible aux soins qui lui sont prodigus, elle reste plonge dans
un vanouissement qui lui drobe au moins la connoissance de ses
malheurs; transporte jusques dans son palais, tous les secours lui
sont prodigus; elle renat enfin  la vie, mais pour apprendre,
mais pour sentir tout l'excs de son infortune: pour la premire
fois, la voix toute-puissante d'un poux ador ne porte point dans
son ame le bonheur ou la consolation, ses caresses ne la touchent
point, son retour ne lui suffit pas, elle ne songe, ne demande, ne
semble aimer que son fils. Le roi lui dit tout ce qui peut la
rassurer, lui nomme les fidles missaires envoys  la recherche du
prince, lui rpte qu'il ne s'est trouv ni parmi les morts, ni
parmi les blesss, que son javelot si remarquable n'est point rest
sur le champ de bataille; l'infortune l'coute, lui fait redire ce
qu'elle vient dj d'entendre. Hlas! elle a trop besoin d'esprance
pour la rejeter, mais elle aime avec trop d'ardeur pour s'en
contenter long-tems; occupe d'un seul objet, possde d'une seule
ide, elle interroge tout ce qui l'approche, le silence l'inquite,
aucune rponse ne la satisfait, les jours lui semblent des sicles,
l'incertitude la tue, et cependant l'incertitude soutient sa vie; si
le roi s'absente un moment,  son retour elle plit de crainte et
frmit d'espoir; dans son sommeil agit, elle revoit et embrasse
son fils; le rveil lui rend son absence, et elle pleure sur son
heureux songe. O amour maternel! sentiment pur, vrai, constant,
hlas! que souvent vous tes cruellement rcompens! Plusieurs
missaires toient dj revenus, le roi seul leur avoit parl; ils
ignoroient tous la destine du jeune prince; on cachoit leur retour
 la malheureuse mre. O Viomade! pourquoi ta blessure retient-elle
tes pas, et met-elle des bornes  un zle qui, sans cet obstacle
insurmontable, n'en auroit point connu? pourquoi, ami dvou, ne
peux-tu voler toi-mme sur les traces du fils de ton matre? Ah! si
cet effort toit en ta puissance, qui oseroit te disputer l'avantage
de servir encore ton roi? mais tu es foible, mourant, ton coeur seul
rempli d'ardeur, partage et adoucit les tourmens de ta reine; ou tu
portes  son ame les paroles consolantes de l'esprance, ou tu gmis
avec elle, quand sa douleur trop vive ferme son coeur  tes sages
discours.

FIN DU PREMIER LIVRE.




CHILDRIC.

LIVRE SECOND.

SOMMAIRE

DU LIVRE SECOND.

  Le bruit de la mort de Childric s'est rpandu. Dsespoir du roi.
    Ulric, de retour du camp d'Attila, confirme ces tristes
    nouvelles. On les cache  la reine, toujours livre  sa
    douleur. Attila attaque de nouveau les Francs. Mrove marche 
    sa rencontre. Aboflde le suit. Son projet. Elle profite de la
    nuit pour l'excuter; elle est charge de chanes. Le roi qui
    dcouvre sa dmarche vole  son secours, la dlivre  la faveur
    des tnbres, ainsi que tous les prisonniers. Attila veut s'en
    venger, il est vaincu, demande et obtient la paix. Mrove
    toujours vainqueur rentre dans sa capitale, et y ramne son
    pouse dsespre. Aprs de longues souffrances, elle expire.
    Ses funrailles. Douleur du roi.




LIVRE SECOND.


Une anne entire s'toit coule sans apporter aucune lumire sur
le sort de Childric; le tems sembloit emporter sur ses ailes le
bonheur et l'espoir: dj Ulric, celui des braves qui tient la
seconde place dans le coeur du roi, est revenu des bords du
Pont-Euxin avec tous ceux qu'il a disperss adroitement autour du
camp d'Attila; mais il n'a pu ni dtruire, ni confirmer la crainte
du monarque. Aboflde, renferme au fond de son palais avec ses
chagrins et ses souvenirs, ignore son arrive, on la lui drobe avec
soin; il est depuis long-tems dans Tournay, et l'infortune l'attend
encore. Un bruit, d'abord lger, mais qui peu--peu se rpand et
s'accrdite, jette un nouveau dsespoir dans le coeur du roi. On
assure que le jeune prince ayant suivi l'arme qui poursuivoit les
Huns, et s'tant laiss entraner par l'inexprience de son ge,
toit tomb dans le fleuve en essayant de passer sur une des barques
ennemies. L'apparence et le tems semblent confirmer ce rcit.
Mrove craint, doute, et s'abandonne  la douleur qui le dchire;
mais il pargne encore le coeur de la reine, il lui laisse ses
fugitives esprances, et l'ame dvore d'inquitudes, il sourit aux
douces penses de retour que sa tendre mre exprime quelquefois. Il
gmit seul ou dans les bras de Viomade; mais prs d'Aboflde, il
reprend son courage et son front serein. La reine se confiant  la
tendresse d'un pre, se rassure de la tranquillit de son poux;
elle ne croit pas qu'une douleur violente puisse se contraindre,
elle sent trop bien qu'un tel effort seroit au-dessus d'elle; la
nature, l'amour et son coeur dans ce moment s'accordent avec le roi
pour la mieux tromper. Cependant Ulric tarde bien selon elle 
revenir; ce dlai commence  l'inquiter; Aboflde voit chaque jour
renatre et finir, et Ulric ne parot point; la reine ne peut
souponner son zle, le danger s'offre  sa pense sous mille formes
effrayantes. Attila, fier d'un si illustre prisonnier, aura sans
doute refus les changes et le prix qu'Ulric devoit lui offrir;
une ide plus terrible encore glace tout--coup ses esprits,
Clodebaud, ce frre irrit, exerant sur le fils la vengeance qu'il
mditoit contre le pre. Elle voit Childric rduit par la haine de
Clodebaud au plus cruel, au plus honteux esclavage. Peut-tre, 
ciel! a-t-il port plus loin sa fureur.... Un jour mme son
imagination frappe lui fait apercevoir son fils ple, baign dans
son sang; elle croit entendre ses longs gmissemens et recevoir son
dernier soupir... Tremblante, perdue, elle jette des cris
douloureux, ses larmes sont taries, son sang ne circule plus, un
froid mortel la saisit, elle tombe vanouie, et l'on doute long-tems
de sa vie.

Cependant, l'intrpide Attila supportoit avec une gale peine, et sa
honte et la longue paix o l'a rduit sa dernire dfaite. tonn de
son inaction, indign de ses revers, et retenu depuis deux ans dans
ses forts, il n'a pu revoir la _saison guerrire_, sans resaisir
son arme terrible; les premiers feux de l'astre du jour ont ranim
toute son ardeur; il assemble son arme, et quittant encore ses
dserts, il va pour la troisime fois traverser ce fleuve
majestueux, barrire antique et naturelle de la France. Mais ses
revers multiplis ont dcourag ses soldats; il ne lit plus sur
leurs fronts mornes et sourcilleux l'audacieuse esprance; il ne
voit plus en eux cette impatience du combat, prsage certain de la
victoire ou d'une glorieuse rsistance; sa voix formidable se fait
entendre sans ranimer l'ardeur teinte; il commande, on obit, mais
en silence, et sans cette joie martiale qu'il a si souvent admire.
Il revoit avec rage ces plaines fameuses par ses malheurs; son
courroux valeureux s'en augmente, tandis que ces sanglans souvenirs
affligent et effrayent ses troupes nagures si valeureuses. Les
Francs, au contraire, volent avec transport au-devant d'un ennemi
dvastateur et qu'ils sont srs de repousser; ils chantent d'avance
une victoire certaine.

Au nom d'Attila, Aboflde a joint dans son ame celui de ravisseur,
d'assassin de son fils; elle sait qu'il marche contre son peuple,
elle sait encore que ces barbares tranent  leur suite tous les
prisonniers de guerre; elle conoit un projet hardi: le coeur seul
d'une mre est capable de le former, de l'entreprendre, de
l'excuter! Elle annonce au roi surpris qu'elle va le suivre au
combat, et en disant ces mots, ses yeux cessent de verser des
larmes, et l'esprance jette une lgre teinte de joie sur sa figure
douloureuse. Mrove s'oppose en vain  un dsir dont il ne connot
pas encore le vrai motif; la raison ni la prudence ne peuvent rien
contre tant d'amour. Hlas! Aboflde est mre, et elle a perdu son
fils! que peut-elle craindre encore? Deux seules penses lui
restent, le retrouver ou mourir. La reine, monte sur un char, se
mle aux combattans et s'expose sans en tre mue; son ame n'est
trouble ni par le bruit des armes, ni par les horribles cris que
jettent les Huns pendant les batailles, ni par le spectacle sanglant
dont elle est environne. Elle ne voit point voler le trait
homicide, elle n'entend point les gmissemens des blesss; elle
seule, au milieu de ce rgne de la mort, conserve l'oubli
d'elle-mme, et porte au loin sa pense et ses regards, sans
chercher  dfendre ou  conserver une vie dont elle cesse de
s'occuper. Il parot enfin  ses yeux ce groupe d'infortuns chargs
de fers; ils sont peu loigns des Huns, des gardes nombreuses les
environnent. A peine cet objet de douleur et d'espoir a-t-il frapp
la reine, que son regard et son coeur ne s'en cartent plus. Sans
doute c'est l, c'est parmi les malheureux captifs qu'elle trouvera
son fils; elle s'assure du chemin qui conduit  cette partie spare
du camp; on peut s'en approcher par un bois voisin. Aboflde a tout
vu et n'oubliera rien. La nuit abaissant sur la terre ses voiles
pais, force enfin les combattans  se sparer. Aboflde invoque
depuis long-tems les tnbres dont la favorable obscurit servira sa
tmraire entreprise. A peine la tranquille desse a-t-elle enchan
dans un doux sommeil les fiers enfans de Mars, que revtue d'habits
guerriers, cachant ses membres dlicats et la beaut de son sexe
sous le casque et l'armure, Aboflde, jusque-l craintive, chappant
 ses gardes, et guide par son amour, s'avance vers le camp ennemi;
son coeur palpite d'une joie vive, elle ne sent ni le poids du
casque qui la blesse, ni celui de ses armes si trangres  ses
belles mains; aucun danger n'effraie sa pense, un seul sentiment la
soutient et l'entrane, tout disparot devant lui. La reine, malgr
l'obscurit que l'ombrage du bois rend plus profonde encore, ne
s'est point gare, elle est parvenue au but dsir de son voyage;
elle aperoit les prisonniers attachs les uns aux autres, la
plupart sont couchs, et la nuit est trop obscure pour qu'elle
puisse les reconnotre. Aboflde s'approche; les gardes, surpris de
tant d'audace, vont la saisir. Loin d'en tre alarme, leur cruaut
semble obir  ses voeux, elle tend ses beaux bras aux chanes
qu'elle va partager avec son fils. Presse de les obtenir, elle se
livre sans rsistance, et se mle avec transport parmi les
infortuns qui sont pour la plupart ses sujets. claire par les
feux du camp, la reine a reconnu Mainfroy, ce fidle gnral pris
devant Cologne qu'il dfendoit; elle s'approche de lui, et d'une
voix basse, elle lui dit: Mainfroy, reconnois une mre  ma dmarche
audacieuse, je suis Aboflde, et je cherche mon fils prisonnier
d'Attila; rends-moi mon fils! je veux mon fils! Mainfroy admire la
mre, et tombe respectueusement aux genoux de la reine; mais ce ne
sont point des hommages, du respect qu'elle attend de lui, c'est un
fils qu'il faut lui rendre; le gnral l'assure vainement qu'il n'en
sait aucune nouvelle, et qu'il n'a pas t fait prisonnier; il le
jure  la reine dsole, et lui ravit ainsi sa dernire esprance;
mais elle doute encore et interroge plusieurs Francs; leur rponse
est la mme, et elle perd l'espoir qui soutenoit sa vie. Aboflde
alors s'arrte immobile en s'appuyant sur Mainfroy, ses larmes ne
coulent point, un froid mortel la saisit, une sueur glace dcoule
de son front, un silence effrayant rpond assez aux discours
terribles qu'elle vient d'entendre. Mainfroy, n'ose lui offrir du
secours, il craint d'exposer son sexe et son rang; retenu par ses
chanes, il ne sait ce qu'il doit faire. Aboflde penche sa belle
tte, son casque se dtache, elle tombe dans les bras de ses
sujets enchans  ses genoux. Que feront-ils?  qui confier
ces jours sacrs, ce dpt si cher  la France? le barbare Attila
respectera-t-il l'pouse auguste de son ennemi? Tandis qu'ils
dlibrent, incertains, ils sont tout--coup envelopps, leurs
gardes saisis jettent d'horribles cris auxquels tous les Huns
rpondent promptement; mais plus promptement encore, une troupe
nombreuse et hardie pntre jusqu' eux, brise leurs chanes en
s'criant: A nous, Francs! Aboflde est enleve des bras de Mainfroy
et place sur un char; la troupe se rallie, mle aux prisonniers,
et tous reprennent le chemin du camp de Mrove avec tant de
prcipitation, que les Huns, tromps d'ailleurs par les tnbres,
n'ont pu porter aucun secours  leurs gardes, ni dfendre leurs
prisonniers. Attila, furieux d'une attaque qu'il regarde comme une
trahison, attend impatiemment que le jour claire sa vengeance; et
Mrove, que l'amour a entran et qui prvoit sa rage imptueuse,
se prpare au combat avec autant de courage et plus de prudence.
Aprs la fuite d'Aboflde, le roi n'avoit pas tard  s'apercevoir
de son absence: trop sr du chemin qu'elle avoit pris, tremblant sur
les dangers qui alloient l'entourer, il l'avoit suivie avec l'lite
de son arme; et certain que l'espoir de retrouver Childric
l'auroit dcide  pntrer jusqu'aux prisonniers, parmi lesquels
elle le croyoit toujours, Mrove s'toit dcid  les dlivrer
tous, afin de sauver la reine de la captivit, de la mort, et de
tous les excs terribles qui la menaoient. Revenue dans son camp et
prive de tout avenir, muette et la vue gare,  peine elle a
reconnu son poux. Aprs un long silence, elle a fix sur lui ses
yeux teints, et d'une voix mourante, elle a prononc ces mots: Il
n'est donc plus! Retombant dans sa morne tristesse, elle a cess
d'couter, de rpondre. Dj l'toile du matin, avant-coureur de
l'aurore, avertit les guerriers de se tenir prts: ils sont dj
sous les armes, brillans de jeunesse, de sant, de valeur, ceux-l
qui ne verront pas se coucher le soleil qui commence  les clairer.
O mort!  toi  qui on ne peut chapper! toi qui dvores toutes les
gnrations, avois-tu donc besoin pour assurer ton terrible empire,
du secours de la guerre!

Attila, fier de venger une injure, et d'avoir, pour la premire
fois, un juste motif de prendre les armes, fut cependant encore
surpris par l'active sagesse de son ennemi. La victoire ne fut pas
longue  se dcider, et Mrove offrit la paix qui fut accepte; il
renvoya  Attila tous les prisonniers, en mmoire de la dlivrance
d'Aboflde, y joignit de riches prsens; mais sa clmence n'adoucit
point la haine de son ennemi, et ne calma point sa honte; il en
conserva mme une si vive douleur, qu' peine de retour dans ses
bois, on le trouva mort dans son lit  ct de son pouse. Ainsi
finit ce guerrier qui cota tant de sang  sa patrie et  ses
ennemis. Mrove, couvert d'une gloire nouvelle, rentra dans Tournay
aux acclamations du peuple, et ramenant la malheureuse Aboflde,
qui, de retour dans son palais, reprit sa vie solitaire et
silencieuse. Plonge dans une tristesse destructive, ses traits en
reoivent la douloureuse empreinte, et cette tte si belle se penche
dj fltrie comme le lis superbe dtach de la tige qui le nourrit.
L'aspect du malheur, si puissant sur l'ame tendre de la reine, ne
l'meut plus; la bienfaisance a perdu pour elle tous ses charmes.
Aboflde n'est plus belle, n'est plus reine, n'est plus pouse,
n'est plus amante; elle n'est plus, hlas! qu'une mre en deuil,
descendant au tombeau par la route lente et pnible de la douleur.
En vain tout s'empresse encore autour d'elle; proccupe et isole
au milieu de tous, elle ne s'aperoit d'aucun soin; le dsespoir de
son poux, jadis si aim, ne pntre plus jusqu' son coeur ferm 
jamais. L'amour de son peuple, l'amiti, tout a perdu son empire sur
cette ame tendre. Puissance de la douleur, que vous avez de force
sur le coeur d'une mre! Chaque jour semble l'entraner vers la
tombe, son unique dsir. C'est l, c'est prs du trne de Teutats
qu'elle espre retrouver son fils, pour ne plus le quitter jamais.
C'est dans ces clestes demeures, o la mort est sans puissance,
dans ces champs toujours verds, au pied de l'ternel, et dans un
bonheur ineffable et constant, qu'Aboflde, dgage des liens
terrestres, demande aux dieux de la recevoir promptement. Et tandis
que le roi et son peuple surchargent les autels de victimes et
demandent aux dieux de prolonger ses jours, elle seule, formant des
voeux contraires, lve au ciel ses mains pures et le conjure de
terminer sa vie. Ils vont tre exaucs ces cruels voeux du
dsespoir; Aboflde sent les approches de la mort, comme on
entrevoit le moment de sa dlivrance; son ame s'exhale comme la
fume de l'encens s'lve vers les cieux. Le roi, qui devoit prvoir
depuis long-tems ce nouveau malheur, n'en est pas moins frapp comme
d'un coup inattendu; le deuil est gnral; Viomade a l'emploi triste
et flatteur de recevoir les plaintes, de partager la douleur de son
matre; s'il ne le console pas, du moins il pleure avec lui.

Les obsques de la reine furent ordonnes. Ce dernier hommage du
regret, qui tient du sentiment et de la religion, s'il ne soulage
point le coeur, adoucit son dsespoir. Ce fut aux bords de l'Escaut
que les restes glacs de la reine furent conduits. On creusa d'abord
une fosse ronde, o l'on plaa, selon l'usage, tout ce qui pouvoit
tre utile  la vie. Etrange superstition de ces tems, qui alloit
mme jusqu' immoler des esclaves, afin que les morts fussent servis
par eux dans un autre monde! Mais Aboflde, prte  mourir, avoit
exig que l'on ne suivit point cette barbare coutume, et Mrove
voulut qu'elle ft obie. La fosse creuse, on amena une charrue
dont le soc toit d'airain; elle toit attele de deux boeufs
blancs; on traa d'un sillon le tour de la tombe, et  mesure que la
charrue ouvroit la terre, on remplissoit de fleurs le sillon qu'elle
avoit form; on eut soin de la relever  l'entre de la tombe, sans
en continuer la trace. Aprs cette crmonie, on plaa le corps dans
la fosse, et revtu de ses plus riches ornemens; chaque assistant
eut soin de jeter sur ces restes sacrs une poigne de la terre
natale de la reine; on la recouvrit de fleurs, de gazons, puis de
terre, et enfin d'une grande table de plomb sur laquelle on grava
ces mots:

   PLEUREZ LA REINE ABOFLEDE,
         AMOUR ET EXEMPLE
             DU MONDE.

Les Druides assistrent  cette lugubre fte couverts de longues
tuniques de lin; ils versrent sur la tombe l'eau lustrale du guy de
chne, invoquant les dieux pour qu'ils accordassent sans dlai
l'entre cleste  la victime de l'amour et du malheur. Mrove
n'assista point  ces funrailles, le deuil toit trop avant dans
son coeur; il n'et pu soutenir ce terrible spectacle. Priv d'une
pouse et d'un fils, le voil seul sur le trne dj isol; il va
marcher sans compagne dans les routes pineuses de la vie, et quand
l'ange de la mort dveloppera sur lui ses ailes glaces, il ne
laissera pas, aux mains d'un fils ador, le sceptre des rois qu'il a
illustr, et son glorieux hritage; il ne revivra pas dans une
nombreuse postrit. Ah! s'il gmit de la mort d'Aboflde, c'est sur
lui seul qu'il rpand des larmes; il sent trop que le seul
malheureux est celui qui survit  ce qu'il aime.

FIN DU LIVRE SECOND.




CHILDRIC.

LIVRE TROISIME.

SOMMAIRE

DU TROISIME LIVRE.

  Mrove s'abandonne  sa douleur. Ses blessures se r'ouvrent. On
    craint pour sa vie. Egidius, qui aspire au trne, en conoit
    une esprance nouvelle; il craint Viomade, et cherche 
    l'carter. Draguta sert ses projets, et trompe ce brave par un
    faux rapport, qui dcide Viomade  suivre le tratre jusque
    dans le camp des Huns. Le roi,  la nouvelle qu'il reoit du
    dpart prochain de son ami, et de l'espoir qui le dtermine,
    prouve autant de joie que d'inquitude. Viomade lui conseille
    de se montrer  l'arme. Mrove se rend  cet avis. Il
    harangue les troupes, et ordonne un sacrifice. Description du
    sacrifice. L'oracle est favorable, il promet le retour de
    Childric. Un festin termine cette journe.




LIVRE TROISIME.


Le tems ne consoloit point Mrove. De tous les biens dont l'amour
l'a fait jouir, le souvenir seul lui reste, il le conserve comme le
dernier trsor de son coeur; le regret, qui le suit par-tout, charme
douloureusement sa solitude, et quand il a perdu tout ce qu'il aime,
les tendres images d'Aboflde, de Childric, ne s'effacent point de
sa pense; il chrit sa mlancolie, et refuseroit de se consoler: il
n'a plus que sa douleur, il craindroit de la perdre et mme de
l'affoiblir; mais il cherche et soulage les malheureux, il a besoin
du bonheur des autres quand il n'en existe plus pour lui; l'accent
de la joie, celui de la reconnoissance, jettent encore un son doux
au fond de son ame. Bless dans plusieurs batailles, le roi ne
s'toit que foiblement occup de ses souffrances lgres; mais les
chagrins, les fatigues, les annes, avoient enflamm son sang; une
cicatrice mal ferme s'toit r'ouverte, et le peu de soin apport 
un mal d'abord sans danger, avoit envenim la blessure au point que
sa vie toit menace; les remdes pourront la prolonger, mais ils
laissent craindre une mort prochaine ou des souffrances habituelles;
le monarque s'affoiblit de jour en jour; Viomade en est troubl,
tandis que l'ambitieux Egidius jouit en secret et s'abandonne  une
grande esprance. Egidius, gnral de la milice romaine, et
gouverneur pour les Romains dans la Gaule, commandoit  Soissons, et
avoit la faveur de l'arme; brave et adroit, il s'toit fait une
reputation guerrire, et passoit galement pour runir toutes les
vertus: il savoit se montrer aux hommes sous l'aspect le plus
favorable  ses projets, et cachoit avec art son vrai caractre et
ses desseins. Depuis la perte du jeune prince, il s'toit toujours
flatt de succder  Mrove; c'toit dans cette pense qu'il avoit
rpandu le bruit de la mort de Childric, passant dans une barque
ennemie; un roi sans hritier, et mourant lui-mme, n'toit plus
qu'un foible obstacle  son ambition; il se plat  rpandre dans
l'arme de secrtes inquitudes sur la sant chancelante du
souverain, sur l'inaction dans laquelle il va tenir ses troupes si
accoutumes  combattre et  vaincre, sur la ncessit d'lire un
chef pour le remplacer pendant les combats; mais son parti n'est pas
assez fort: il craint l'horreur qu'inspire le nom romain, l'amour du
peuple pour son roi, les Druides dont il ne suit pas la religion, et
dont il redoute l'empire; mais ce qu'il craint bien plus encore que
la haine ou l'amour lger d'un peuple inconstant, extrme, facile 
mouvoir,  contenir,  exciter, qui n'ayant pas de volont qui lui
soit propre, cde  tout ce qui le matrise, et semblable  cette
mme onde qui s'irrite, se soulve, dborde au gr du vent qui
l'agite, se calme et s'coule lentement, sans que sa fureur ni sa
tranquillit viennent d'elle-mme; ce qu'il craint enfin plus que
les Druides, le roi et toute l'arme, c'est Viomade, ce brave
toujours occup de son matre, djouant les projets, et le
surveillant avec autant de zle que d'activit et d'intelligence,
aim du monarque comme de la France entire. Egidius n'a pas de plus
forte barrire entre lui et le trne; la renverser parot
impossible, la force du moins seroit impuissante; Egidius aura
recours  la ruse, arme du lche, et l'ingrat Draguta va servir ses
odieux projets. Draguta, n parmi les Huns, avoit poursuivi Viomade
avec audace et tmrit devant Cologne; bless dangereusement, il
toit tomb parmi les morts, on l'avoit trouv pendant la crmonie
funbre qui suit les sanglans exploits, il respiroit encore, il fut
transport parmi les blesss par ordre de Viomade, il fut trait
avec soin et gnrosit. Sa blessure toit si dangereuse, qu'il fut
plus d'une anne sans se rtablir entirement; par reconnoissance il
tmoigna le dsir de rester encore prs de son bienfaiteur. Egidius
l'ayant souvent aperu, crut dmler dans ses regards l'ame d'un
tratre, et l'ayant fait sonder adroitement, il vit qu'il ne s'toit
point abus, et que Draguta joignoit aux connoissances qu'il avoit
su acqurir depuis son arrive en France, et pendant un sjour de
plusieurs annes, la frocit de sa patrie, et la haine du nom des
Francs, que des secours et tant de bienfaits n'avoient pu teindre.

Instruit des volonts d'Egidius, flatt des rcompenses normes qui
lui sont promises, heureux surtout de satisfaire sa fureur et
d'assouvir sa vengeance, Draguta se prsente  son bienfaiteur; il
s'efforce de donner  ses traits plus de douceur,  son sourire
moins de perfidie; mais il n'a rien  redouter du coeur franc et
sans dfiance du plus vertueux des braves, qui, incapable de
feindre, l'est aussi de souponner. Je vous dois, lui dit le fourbe,
le bonheur et la vie, m'acquitter est un devoir et un besoin; je
viens satisfaire mon coeur, en rendant au vtre et la joie et
l'espoir. Viomade l'coute, et lui tendant la main avec cette
franchise d'une grande ame: Parle, ami, lui rpond-il, mais crois
qu'en te conservant le jour, j'ai dj reu ma rcompense.

Draguta, loin d'tre attendri par ces paroles et l'air plein de
douceur dont elles furent accompagnes, s'applaudit au contraire
d'avoir  tromper un si facile ennemi, et reprenant son discours, il
dit: Vous pleurez Childric depuis cinq annes; mon amour pour
Attila, mes sermens de fidlit, mon devoir, m'ont dfendu de vous
instruire de sa destine; mais mon roi n'est plus, et ce que je vous
dois m'ordonne aujourd'hui de vous rvler ce que j'ai d vous
taire: Childric est prisonnier. Clodebaud l'ayant aperu pendant la
terrible bataille qui cota tant de sang  ma malheureuse patrie,
nous ordonna de nous emparer du jeune prince, et je fus du nombre de
ceux qui l'enlevrent; je le remis  Clodebaud, qui fier et heureux
d'une si belle proie, jura d'pargner ses jours, mais de le vouer 
un ternel esclavage.

Aprs avoir ainsi obi  mon gnral, je revins au combat, o je
vous attaquai avec une rage dont je fus puni; vos soins gnreux
ouvrirent mon ame au repentir, et souvent en voyant les douleurs que
vous causoit l'absence du prince, je fus sur le point de vous tout
avouer; retenu par mon attachement pour Attila, je rsistai au
mouvement qui m'entranoit; j'ignorois d'ailleurs si Clodebaud avoit
rellement laiss la vie au prince; mais depuis qu'Attila n'est
plus, j'ai su par ceux qui sont venus apporter la nouvelle de sa
mort, que Childric toit vivant, et rduit  la plus honteuse
servitude; que Clodebaud, qui conserve le commandement d'une partie
des troupes, insulte sans cesse  son malheur, et qu'il n'est pas
impossible de le dlivrer, si vous voulez suivre mes avis et
accompagner mes pas. Je le veux! s'cria Viomade en se levant et
avec une noble vivacit;  Draguta! je le veux, sois mon guide, mon
interprte, mon bienfaiteur; ma reconnoissance sera sans bornes
comme tes bienfaits, compte sur celle d'un grand roi, d'un pre 
qui tu rendras le bonheur. Eh bien! reprit Draguta, partons
promptement et sans suite, car nous serions arrts, et le nombre ne
nous sauveroit pas; je vous promets le secours de mes frres, tous
jeunes, vaillans et hardis; je vous conduirai par de secrtes
routes, qui nous viteront des rencontres fcheuses. Au reste, je
rpondrai de vous, et vous n'aurez rien  craindre. Je ne crains
rien non plus, lui dit Viomade, ma vie est  mon roi; vivre et
mourir pour lui, voil ma noble destine; mais retire-toi, Draguta,
je vais porter  mon auguste matre l'esprance que tu as rpandue
dans mon coeur; reois cette bourse d'or, non comme une rcompense;
ah! Draguta, qui jamais pourra te rcompenser! Le brave  ces mots
embrasse avec attendrissement le perfide qui, sans repentir et sans
trouble, approche de ce coeur d'o s'manent tant de vertus.

Viomade, l'ame ouverte  la plus vive joie, s'empresse de verser
dans le sein paternel l'espoir dont lui-mme est enivr, et vole
rejoindre son matre; sa physionomie exprime tant de bonheur, que
Mrove en est frapp, et sourit  la flicit d'un ami. Quelle fut
son motion au rcit anim et consolateur de Viomade! Childric
esclave et malheureux! quelle pense pour un pre et pour un roi!
Mais Childric vivant! et rendu  son amour! Hlas! pourquoi ce
bonheur ne peut-il plus tre partag par Aboflde? A cette triste
pense, le front de Mrove s'obscurcit, et la douce joie dont il
rayonnoit s'est teinte. Ah! sans le douloureux mlange de regrets
et d'espoir, le bonheur inespr du roi seroit trop vif, il auroit
peine  le supporter. Viomade ne trouble point les mditations de
son matre, il lit dans son ame, il voit se succder les sentimens
tristes et doux, et attend que le calme y renaisse pour lui parler
avec cette franchise qui le distingue. Mrove, reprenant bientt un
noble empire sur lui-mme, lve sur son ami des regards paisibles,
et Viomade lui parle ainsi:

Je n'ai pas besoin de dire au plus aim des rois que je suis prt 
partir; mais je dois l'instruire qu'Egidius agite l'arme
turbulente, et que la paix dont nous jouissons, aprs tant de
combats et de victoires, est dj le sujet d'audacieux murmures. Cet
ambitieux romain, que nous avons tant de fois vaincu et repouss,
s'est fait de ses dfaites mme un titre  la gloire; son adresse
gare les troupes, et vous dpeint, accabl par les chagrins et les
souffrances, incapable de combattre, ananti sous le poids des maux;
il annonce que les Saxons sont prts  vous attaquer; un mot de vous
peut dtruire ses orgueilleuses esprances; le danger s'accrot: 
mon roi! pargnez aux Francs l'ingratitude et le repentir; daignez
assembler votre arme, et vous montrer  elle plein d'esprance.
Annoncez le retour du descendant de Pharamond; le peuple aime
l'aspect du roi, et vos malheurs ont trop long-tems priv les Francs
de votre auguste prsence.

Mrove,  ce discours, reconnot la prudence et l'amiti de
Viomade; il donne  l'instant ses ordres pour que l'arme soit
assemble le lendemain au champ de Mars, et pour qu'un grand
sacrifice soit prpar: il veut, et remercier les dieux du bonheur
qu'il prouve, et attirer leur toute puissante protection sur le
voyage que mdite son gnreux ami, et sur ce fils qui semble dj
lui tre rendu. L'arme apprend avec joie qu'elle reverra le hros
sous lequel elle a si souvent triomph, et le grand Diticas prpare
la fte solennelle qui doit suivre la crmonie guerrire.

Dj l'arme est assemble, et attend impatiemment le roi: il
parot, son front auguste ne porte point l'empreinte de l'abattement
et de la tristesse, il se montre fier et anim comme aux jours du
combat. L'arme pousse des cris de joie, et frappe  grands coups
les boucliers retentissans; Mrove, mu par ces tmoignages
d'affection, promne ses regards bienveillans sur cette troupe
valeureuse, et que l'amour anime.

Soldats! leur dit-il, braves amis, chers compagnons de mes
victoires, cessez de gmir sur les malheurs qui m'ont accabl, et
partagez en ce grand jour la joie dont mon coeur est rempli. Ce fils
que je regrette depuis plus de cinq annes, ce Childric, mon
esprance et la vtre, qui, encore enfant, osa se mler parmi vous,
que j'ai cru mort, et dont l'absence a cot la vie  votre reine, 
mes amis! il existe, il vit pour combattre au milieu de vous, pour
vous aimer et vous dfendre. Mon fidle Viomade va partir pour la
contre lointaine o les hasards de la guerre l'ont conduit; dans
peu ils seront de retour, dans peu nous reverrons ce descendant du
grand Pharamond; et si Odoacre, envieux de notre puissance, ose
attaquer nos armes victorieuses, nous irons l'en faire repentir;
mon fils apprendra de moi comment on guide les Francs valeureux et
dvous; comment on dfend sa patrie!.... De nouveaux cris de joie
interrompent le monarque, son nom, runi  celui de Childric,
retentit dans les airs. Qu'il est doux de rgner sur ces coeurs
enthousiastes et pleins d'amour! Pourquoi, galement barbares,
passent-ils si facilement de cette ardente fidlit  la rvolte
cruelle?

Le roi, aprs avoir donn  l'arme le tems d'exhaler ses
transports, lui annonce le sacrifice prpar sous les chnes sacrs,
et le long et joyeux festin qui terminera cette journe. Il retourne
 son palais, suivi d'un peuple immense, et aux acclamations
rptes. A l'heure fixe pour le sacrifice, le roi revtu d'habits
royaux, la couronne sur la tte et tenant son sceptre, entour de
ses braves, suivi de l'arme, se rendit au lieu choisi pour cette
solennit. C'toit dans un bois sombre, pais et mystrieux, que la
crmonie sanglante et religieuse toit prpare. Le clbre
Diticas, grand prtre des Druides, parut d'abord; ses cheveux blancs
toient couronns de feuilles de chne, arbre des dieux; sa tunique
blanche toit serre d'une ceinture d'or, le plus pur des mtaux. De
jeunes et belles vierges, les cheveux pars et le front couvert d'un
voile lger, suivent le grand prtre, et s'occupent des apprts du
sacrifice. Trois d'entre elles, les yeux baisss, belles de jeunesse
et de pudeur, portent un autel; sa forme est celle d'un trpied,
soutenu sur trois consoles, dont le bas a la figure d'un pied de
lion, le milieu celle d'un poisson qui tend ses nageoires, et le
haut une tte de serpent qui se recourbe. Le dessus de l'autel est
un bassin rond, propre  recevoir le sang des victimes; derrire les
vierges qui soutiennent l'autel, marchent celles qui doivent
prsenter au grand prtre la cuiller d'argent  manche pointu, dont
il se servira pour prendre l'encens et les autres parfums, l'acarra,
ou coffret rond, orn de deux anneaux d'or, enclavs l'un dans
l'autre pour le lever et l'ouvrir, et qui renferme l'encens et le
succin jaune; la prficule  anse qui contient le vin et autres
liqueurs que l'on versoit sur les victimes; enfin la patre et
l'amula, vases d'airain qui servoient  renfermer l'eau lustrale, et
 cuire les victimes aprs le sacrifice. Les chastes prtresses,
ayant plac au pied d'un chne choisi pour l'auguste fte, les
divers instrumens destins  la crmonie, se retirent dans leur
temple, et laissent aux seuls Druides consommer le sacrifice. Ils
approchent alors de l'autel; dans la main d'un des plus renomms,
brille le superbe sespita ou coutelas, qui sert  gorger les
victimes. A la suite d'une invocation, aprs avoir brl l'encens,
Diticas invite le roi  s'approcher. Le monarque s'abaissant devant
les dieux, auxquels cde toute puissance mortelle, se dpouillant
des augustes marques de la royaut, place au pied de l'autel sa
couronne, son manteau, son sceptre et sa redoutable pe: recevant
alors des mains de ses braves deux jeunes taureaux blancs qui n'ont
pas encore subi le joug, il les prsente respectueusement au grand
prtre, qui les immole en les frappant  la jugulaire. Les Druides
entourent l'autel, reoivent le sang dans un bassin, interrogent
leurs entrailles, invoquent et consultent les dieux; un silence
profond rgne dans le reste de l'assemble; on craindroit
d'interrompre ou de profaner d'aussi augustes mystres. Les Druides
se sparent en deux files loignes l'une de l'autre: Diticas parot
au milieu;  son regard lev et prophtique,  ses traits anims,
au dsordre de ses pas, on pressent que l'esprit divin l'agite, et
qu'organe des dieux, il va annoncer aux hommes les oracles qui
fixeront leur destine. Le coeur palpitant et rempli d'une
religieuse terreur, l'arme se courbe vers la terre; le roi, le
front baiss, imite sa respectueuse attitude. Diticas parle enfin.
Les dieux sont satisfaits; ils promettent  Viomade le succs de son
entreprise, au roi un fils, aux Francs un roi; et aprs avoir
rpandu sur tous l'eau lustrale, il rend  Mrove sa couronne et
ses armes, en lui disant: Souvenez-vous que vous les tenez des
dieux. Le roi les reoit avec respect, et plein de confiance dans
les paroles favorables de l'oracle, il rend grace au ciel de tant de
bienfaits, et sort du bois sacr, mais en se reculant et sans perdre
de vue l'autel, les Druides et les victimes; ce ne fut que dans la
plaine et loin de l'enceinte consacre, qu'il marcha la tte orne
de sa couronne, et suivi du peuple. Les festins l'attendoient:
assises autour de cent tables dresses devant les portes du palais
et des chefs, les troupes animes par la gaiet et le vin d'Italie
qu'elles aimoient passionnment, s'abandonnoient  la joie; tous
chantoient l'amour et la gloire, et une heureuse ivresse termina une
journe qui sembloit fatale  l'ambitieux Egidius, mais qui ne
dtruisit point ses esprances.

FIN DU LIVRE TROISIME.




CHILDRIC.

LIVRE QUATRIME.

SOMMAIRE

DU LIVRE QUATRIME.

  Dpart de Viomade. Son arrive dans les forts de la Germanie.
    Dangers de sa route. Alarmes que lui inspire Draguta. Un songe
    l'inquite. Viomade sauve la vie  Draguta. Il en est
    abandonn. Orage terrible. Viomade reprend sa route. Le chemin.
    La tombe. Chant franc. Le vieillard.




LIVRE QUATRIME.


Mrove et son ami ont assist  ces festins, mais sans en partager
le dlire; impatiens de se retrouver seuls, et de donner  la
confiance le peu d'heures qui leur reste avant le dpart de Viomade,
fix  la prochaine aurore, ils n'ont plus qu'une nuit, et l'amiti
la disputera au sommeil. Le roi voudroit qu'au moins Ulric, Amblar,
Arthaut accompagnassent Viomade; il s'y refuse. S'il toit possible,
disoit-il, que je fusse attaqu, ce seroit par un si grand nombre,
que vous exposeriez sans aucun avantage les nobles dfenseurs de
votre couronne. Seul avec Draguta je n'inspirerai aucune dfiance,
et si je devois prir, conservez au moins vos plus fidles sujets.
Cette pense jettoit un trouble extrme dans l'ame du roi. Toi
prir! disoit-il;  toi! mon ami, toi qui seul peut m'aider 
supporter les orages de la vie; toi qui en partageant mes maux, en
diminue toujours le poids! Je ne prirai point, reprit Viomade, les
dieux l'ont promis: en douter est une impit. Je reviendrai
bientt remettre Childric dans vos bras. Mrove, malgr la juste
impatience d'un pre, voudroit que Viomade attendit au moins le
printems; l'hiver dj est avanc; mais cette saison qui retient les
Huns dans l'inaction, offre  Viomade plus d'esprance de retrouver
le jeune prince. Il combat la rsistance du roi, qui redoute la
rigueur de la saison; il calme les craintes du monarque, excite ses
esprances, et verse des torrens de bonheur dans cette ame si
long-tems la proie des souffrances. Le roi veut du moins
l'accompagner jusqu'au bord du fleuve; des barques sont prpares;
plusieurs braves les suivront mme jusqu'au chteau de Clodion,
situ sur l'autre bord du fleuve: l, Viomade devoit se sparer
d'eux, et mont sur de forts chevaux chargs de provisions, il
s'arme de flches, ainsi que Draguta. C'est ainsi qu'il devoit
revoir, et suivi seulement du Hun, cette Germanie, antique berceau
de ses pres. Au premier rayon du jour, les deux amis se sont
regards et se sont prcipits dans les bras l'un de l'autre.
Mrove craindroit de retarder le dpart, et cependant il sent
toute l'amertume d'une telle sparation; Viomade se reprocheroit le
moindre dlai, mais il quitte avec peine son auguste matre. Tous
deux mus et opresss se tiennent long-tems embrasss; tout est prt
pour le dpart; dj le farouche Draguta, revtu de ses sauvages
vtemens, parot et s'unit aux guerriers qui attendent le roi. Ses
cheveux noirs, friss, ingaux et pars, couvrent une partie de son
visage, et ajoutent, dans leur dsordre,  la frocit de ses
traits; la jeunesse est sans grace sur le front sourcilleux du Hun;
son courage est celui d'un barbare, et sa joie celle du crime. Sur
ses paules nues sont attachs son arc et ses flches, armes
lgres, et les seules qui puissent leur tre utiles dans les forts
qu'ils ont  traverser, soit qu'ils s'en servent pour se dfendre
contre leurs dangereux habitans, soit qu'ils recourent  la chasse
pour suppler  leurs provisions puises. Le roi et Viomade ne se
font pas attendre long-tems; dj ils atteignent les antiques
ombrages de la fort des Ardennes; ses arbres dpouills de verdure,
offrent aux regards qu'ils attristent, les sombres ravages de
l'hiver. Viomade n'en est point mu; le roi seul prouve d'avance
toutes les fatigues que ce brave est loin de calculer. Quelques
tentes dresses sous les arbres servent  reposer la troupe, et en
peu de jours elle dcouvre ce fleuve superbe qui spare les Gaules
de la Germanie. C'est-l que Mrove quitte  regret un ami dvou
et cher; leurs adieux honorrent galement l'amiti et le courage
qui les distinguoient. Oh! qu'elles sont unies ces grandes ames,
qu'aucun vice ne spare! Les barques ont reu Viomade, Amblar,
Ulric, Arthaut, Draguta; les tranquilles ondes obissent aux rames
qui fendent leur sein et soutiennent la fragile nacelle qui les
sillonne. Parvenus au pied de Dispach, les voyageurs abordent ces
rives paisibles et dbarquent. Pendant le trajet, Mrove, entour
de ses gardes, a long-tems suivi de l'oeil la barque qui entranoit
son ami, et quand il ne l'avoit plus distinguee, son coeur et sa
pense la suivoient encore. Enfin, il avoit repris le chemin de son
palais, dont la solitude troubla son ame; tous les dangers d'une
aussi hardie entreprise s'offrirent devant lui; mais les dieux
avoient parl, et Mrove esproit. Ses braves,  leur retour, lui
apprirent que Viomade et son guide, pourvus de trois chevaux, dont
un portoit une tente et des provisions, traversoient dj la
Germanie, et que Viomade, plein de force et de joie, marchoit avec
rapidit sous la conduite d'un guide fidle et intrpide. En effet,
Viomade avoit dj travers heureusement une partie de la Germanie,
quand ils furent tout--coup arrts par des marais que les pluies
d'hiver avoient rendus impraticables; il fallut abandonner la route
connue, chercher  travers les forts. Cet obstacle ralentissoit
leur marche; par-tout ils le retrouvoient, et s'garant dans de
nouveaux dtours, s'loignoient au lieu d'avancer. Mais la bise, qui
descendue des montagnes du nord, souffle avec fureur dans ces
climats voisins du Danube, a glac ces eaux stagnantes. Viomade
propose  son guide de se hasarder sur cette surface solide. Un
renard qu'a tu Draguta, et qu'ils dpouillent de la peau dont ils
environnent leurs pieds, rend cette entreprise facile; les chevaux
seuls les embarrassent; ils craignent de s'en sparer, et n'osent
hasarder de les conduire sur la glace qui va se briser sous leurs
pieds; ils essaient d'en conduire un qui glisse bientt, malgr
toutes les prcautions qu'ils prennent; sa chute brise le fragile
appui qui supportoit  peine ses pas; il disparot sous la glace et
s'enfonce sous les eaux. Cette exprience effraye les voyageurs;
mais Viomade, qui s'aperoit que tant de dtours l'garent, se
dcide  renoncer aux chevaux, qui dj las, et ne trouvant pour se
nourrir que des joncs secs et mal sains, retardent plus leur marche
qu'ils ne la favorisent. Appuys sur leur arc, et les pieds
envelopps de fourrures, ils traversent les marais dont l'tendue
est immense. Viomade, charg comme Draguta des provisions qui leur
restoient, a peine  se soutenir; le froid glace ses veines; son
coeur palpite, et ses membres s'engourdissent, tandis que Draguta,
n sur les bords toujours glacs du Palus, sourit  la foiblesse de
son compagnon, et s'lance gaiement de l'autre ct des marais.
Viomade, puis de fatigue, mourant, et hors d'tat de faire un seul
pas, arrive long-tems aprs lui: il se couche un moment sur la
terre; mais sentant le froid s'augmenter, craignant de s'abandonner
au dangereux sommeil qu'il provoque, et qui n'est d'ordinaire que
l'avant-coureur de la mort, il se relve avec effort, rassemble du
bois, frappe le caillou qui jaillit en tincelles, et allume un feu
brillant qui le rchauffe et redonne  son sang sa circulation.
Draguta ne veut point s'en approcher; il semble dfier la douleur de
l'atteindre, et triompher de la nature. Que votre mre toit peu
prvoyante, disoit-il au brave; que n'a-t-elle eu le courage de la
mienne; que ne vous a-t-elle expos aux glaces des fleuves, au
soleil devorant, comme je l'ai t; que ne vous a-t-elle habitu 
combattre les monstres des bois, et form  la lutte,  la course, 
l'extrme fatigue: loin d'tre accabl comme un foible enfant, vous
supporteriez sans les sentir le froid et les maux qui vous
accablent. Sans doute, Draguta, reprenoit avec douceur Viomade, mon
enfance fut moins exerce que la tienne, et les moeurs, comme l'air
de ma patrie, sont diffrens de ceux dont tu t'enorgueillis; mais
songe, ami, que si plus de force arme ton bras, plus d'amiti
remplit mon coeur. Tandis que vous gorgez vos blesss, nous
secourons nos ennemis mmes. Pardonne  ces hommes  qui tu dois la
vie, une sensibilit dont ils s'honorent, puisqu'elle ne leur dicte
que des bienfaits. La vie! reprit Draguta, est-ce un si grand bien
que de vivre? Mais n'en sens-tu pas le prix aujourd'hui, que tu
t'acquittes envers un ami; que tu me guides, que tu me conduis au
bonheur? Ton ame n'est-elle pas mue de l'ide dcevante de faire
tant d'heureux, de rendre un fils  son pre, un roi  ses peuples,
un matre  ses serviteurs brlans de zle et d'amour pour son
prince? Draguta ne rpondit rien  ce discours; les provisions
furent tales devant le feu que Viomade entretenoit soigneusement.
Un roc creus par le tems lui offrit un abri pour la nuit; envelopp
d'un manteau, il s'endormit. Draguta, loin de regretter la tente
qu'il a laisse avec les chevaux, se jette sans prcaution sur la
terre humide et dort paisiblement. O Dieu! le mchant peut donc
dormir!

Viomade, veill par les premiers rayons du jour, quitte sa roche
protectrice, non sans remercier la divinit qui y prside, non sans
lever jusqu'aux votes clestes ses voeux et sa reconnoissance. Un
spectacle s'offrit  ses yeux; derrire lui d'immenses forts;  sa
droite et tournant devant lui, paroissoit au loin le Danube, ce
fleuve superbe, qui prenant sa source en Souabe, parcourt un
territoire de deux cent quarante lieues, et va par plusieurs bouches
se jeter dans la mer Noire; ce fleuve qui eut la gloire, entre tous
les fleuves, de voir sur ses ondes rivales des mers, plusieurs
combats entre les Turcs et les Chrtiens. Le soleil qui se levoit
derrire la fort, n'clairoit encore que foiblement cette
magnifique surface; les oiseaux, que la froidure retenoit cachs
dans le creux des rocs ou des troncs des arbres, ne chantoient pas;
un silence auguste rgnoit sur toute la nature. Viomade seul, dans
cette dserte contre, admire la profonde solitude qui l'environne,
et se livre aux mditations animes qui rapprochent l'homme de son
crateur. Plong dans ce songe pieux, il n'a pas vu que Draguta, de
retour, prpare le gibier qu'il rapporte de la chasse o il a t
avant le rveil de son compagnon. Tir de sa rverie par la voix qui
l'appelle et l'invite au repas, Viomade rallume les feux teints, et
se prpare  faire cuire les animaux; mais Draguta les dvore sans
tant d'apprts, et Viomade dtourne les yeux du repas sanglant de
son compagnon. La faim satisfaite, tous deux reposs de leurs
fatigues, reprirent leur route entre le Danube et les bois, mais
dans un chemin sablonneux, humide et qui s'enfonce  chaque pas.
Viomade s'aperoit avec motion que cette route devient impraticable,
il en avertit son guide; celui-ci l'engage  la continuer jusqu'
une chane de montagnes qu'il lui montre: mais la route est encore
plus longue; la journe est prte  finir, les provisions
consommes, la faim commence  se faire sentir; la soif, besoin
dvorant, et plus insupportable encore, brle et puise le brave. Eh
quoi! se disoit-il  lui-mme, la nature met donc des bornes  mon
zle, et je succomberai dans une si grande entreprise! O Hsus! dieu
du courage, ranime mes forces abattues, que je meure aprs le
succs! Quelques racines sauvages lui offrent une ressource contre
la mort; il les reoit du ciel comme un bienfait, remercie les
dieux, et par de nouveaux efforts, en obtient enfin de pntrer dans
les montagnes du Witoska. L une source qui s'chappe en cascade du
sein d'une roche immense, le dsaltre. Draguta s'loigne et revient
charg d'oiseaux inconnus  son compagnon; un repas, dsir depuis
long-tems, calme une partie de ses maux, et Draguta l'assure que
derrire ces montagnes, dont ils vont suivre les diffrentes
sinuosits, ils parviendront au but qu'ils se proposent. Cet espoir
rend  Viomade un nouveau courage: chargs des restes du repas
qu'ils viennent de prendre, ils continuent leur route, et
rencontrent encore quelques chvres sauvages qu'ils tuent  coups de
flches. Les nuits ils se couchoient sur la terre,  l'abri des
monts sourcilleux. Ils parvinrent ainsi  une fort que Draguta
sembla reconnotre avec une joie froce. C'est ici, dit-il, en
fixant ses regards sur Viomade. Reposez-vous, ajouta-t-il, dans
cette caverne tapisse d'une mousse paisse, et avant deux jours...
Il s'arrte  ces mots, et semble proccup d'une ide sinistre.
Viomade le regarde avec surprise; une secrte inquitude saisit son
coeur; cependant il s'endort, et d'heureux songes charment son
sommeil. Il voit Aboflde s'lever dans une nue transparente; elle
applaudit  sa dmarche, et la voix du grand Teutats l'assure de
cette divine protection sans laquelle il n'est point de succs, avec
laquelle il n'est point de revers. Ces flatteuses illusions, que
lui retrace le rveil, le pntrent d'une religieuse confiance; et
il revoit, plein d'espoir, natre un jour pur, et qui semble
rpondre par son clat  la joie dont son coeur est rempli. O
divinit de ces monts orgueilleux! dit-il, et vous, Naade
bienfaisante, dont l'onde a rafrachi mes sens dvors d'une ardeur
douloureuse, recevez l'hommage de ma pieuse reconnoissance. Et toi,
Dieu puissant! ame du monde! souverain des airs!  grand Teutats,
qui dans l'erreur d'un songe, apparut  ce foible mortel indigne de
ta divine prsence, achve ton ouvrage, rends Childric  mes voeux,
rends-le au pre qui l'attend! Draguta parot prt  marcher, et
lance au brave un coup d'oeil de mpris et de haine; il semble qu'en
approchant des lieux o il reut le jour, il en retrouve toute la
barbarie; ce n'est plus ce guerrier, jadis si farouche, mais adouci
par la reconnoissance;  prsent on le prendroit pour un ennemi qui
entrane sa victime. Le bois o ils pntrent est pais, aucune
route n'est fraye, le terrain en est humide, et plus ils avancent,
moins il a de solidit. On entend de tous cts les rugissemens des
ours, les hurlemens des loups; quelques oiseaux de proie remplissent
l'air de leurs cris aigus, et l'aigle au regard altier, s'abat sur
les arbres branls par sa chute. Viomade voit arriver la nuit avec
inquitude, il redoute les monstres des forts; il ne sait pas que
l'homme qui cache un coeur mchant, est alors le plus dangereux
ennemi de l'homme et le plus cruel. Pour viter d'tre surpris
pendant le sommeil, ils dormiront tour--tour, et ils allumeront de
grands feux qui carteront les btes froces. Draguta ayant
rassembl avec le bout de son arc, un amas de feuilles sches,
invite insolemment le brave  s'y coucher et  se livrer au sommeil.
Viomade, que le changement qui s'est opr dans son guide remplit de
crainte et de surprise, a peine  trouver le repos. S'il alloit le
trahir, le livrer  Clodebaud! Ah! ce ne sont pas les supplices qui
l'effrayent, ce n'est pas la mort; l'inquitude seule du roi, son
espoir tromp, sa douleur, voil ce qui alarme son ame. Ces ides
sinistres le poursuivent dans son sommeil; il croit entendre le roi
lui redemander son fils, il croit entendre Childric l'appelant 
son secours, il croit voler vers lui, et prt  l'atteindre, se
sentir perc d'une flche que lui lance Draguta. Ce songe affreux
l'agite; la sueur dcoule de son front; il croit encore arracher de
son sein le trait qui le dchire, et s'lancer vers son prince,
quand une seconde flche plus aigu le blesse de nouveau; la douleur
de ce songe l'veille tout--coup, et il se relve anim d'un
trouble extraordinaire; il voit devant lui Draguta ple et en
dsordre, ses cheveux sont hrisss, son air est celui du repentir;
le feu qui brle devant lui jette sur sa figure une lueur sombre,
qui ajoute une expression plus farouche  ses traits. Le barbare
avoit promis  Egidius de conduire Viomade dans ces lieux, et l de
lui donner la mort. L'instant choisi pour le crime toit arriv, et
Draguta alloit percer de flches le coeur du brave, lorsqu'agit par
un songe, secret avis de la providence, il avoit prononc le nom du
perfide et s'toit veill. Surpris, le Hun plit, et laisse tomber
ses armes. Le souvenir des bienfaits de Viomade l'avoit frapp; il
eut horreur du sang qu'il alloit rpandre, et resta muet et
combattu. Viomade s'tonnoit de plus en plus et perdoit sa scurit;
tous deux passent le reste de la nuit en silence, mais sans se
livrer au sommeil. Draguta, aux premiers rayons du jour, propose
brusquement de partir. Il se lve et marche agit d'un trouble
visible; Viomade le suit; l'heure du repas les force  s'arrter,
mais Draguta a l'air rveur et sombre, il ne mange point. Viomade
l'interroge sur le mal qu'il semble prouver, mais il ne lui rpond
pas et reprend sa route. Le terrain, constamment humide, devient si
fangeux que l'on ne peut plus avancer; Viomade s'arrte et regarde
Draguta, dont les traits altrs et inquiets sont loin de le
rassurer. Nous ne marchons, lui dit il, vers aucun sjour habitable;
tu t'es gar, Draguta, car me prservent les dieux de t'accuser!
reprenons vers la gauche du bois, le chemin parot plus solide; nous
attendrons le jour sous quelqu'abri, et monts sur un arbre lev,
nous chercherons  dcouvrir la fume des habitations. Sans couter
la rponse du Hun, Viomade, revenant sur ses pas et tirant vers la
gauche, s'avanant avec rapidit, parvint, suivi de Draguta toujours
en silence, jusqu' une petite esplanade o plusieurs chnes verds
leur offrent une constante et noire verdure. La lune, astre
mystrieux et doux, commenoit alors sa silencieuse carrire, et
jettoit sur les sombres bois cet clat pur et argent, si cher 
l'ame sensible. Viomade, mu par sa beaut, par l'aspect de la vote
des cieux seme d'toiles, et que parcourt l'astre lumineux, sent
s'teindre ses soupons; il plaint les maux dont Draguta semble
dchir, et se livre aux plus douces penses, tandis que le Hun,
lass de ses combats intrieurs, cde  la nature et dort sur la
mousse verdtre. Viomade le considre, prie les dieux d'appaiser les
temptes de son ame; et tandis qu'il les invoque en faveur de celui
qui au fond du coeur mdite sa ruine, un loup furieux et affam
s'approche de Draguta et va le dvorer. Viomade saisit son arc et sa
flche, qu'il tenoit prs de lui dans la crainte d'tre surpris,
lance le trait d'une main gnreuse et sre, perce le coeur du
monstre, qui tombe et meurt en se dbattant aux pieds de Draguta,
que le bruit rveille. Le Hun voit le danger et le bienfait; il
parot mu, tend sa main au brave et jette un douloureux soupir;
puis le pressant de se reposer, promet de ne plus s'endormir et de
le dfendre  son tour. Viomade, que le plaisir qui suit une bonne
action a rendu au bonheur, accepte son offre, et se livre au sommeil
paisible dont jouit la seule vertu. Draguta ne peut plus supporter
son sort; il a promis la mort du brave, mais il lui doit la vie une
seconde fois, et la voix de la reconnoissance parle  son barbare
coeur. Viomade commence  le souponner. Doit-il se laisser
pntrer? lui avouer le complot odieux dans lequel il a tremp?
Doit-il le ramener en France? tromper l'espoir d'Egidius, manquer 
ses promesses et servir l'ennemi triomphant de sa patrie? Draguta
hsite: la reconnoissance comme le bienfait, sont de tous les pays,
de tous les climats. Le sauvage habitant des dserts, possde mme
peut-tre mieux ces vertus naturelles que l'homme civilis, et le
Hun reconnot leur empire: tremper ses mains dans le sang de son
bienfaiteur n'est plus en sa puissance, son coeur s'y refuse, il a
horreur de cette seule pense. Tu dors, vertueux Viomade, ton ame
est en paix, aucune crainte ne la trouble, aucun songe ne l'avertit:
tu dors, et le lche veille autour de toi; il va te trahir sans
doute. Ah! prolonge long-tems ce doux sommeil. Il est troubl
pourtant; Viomade s'veille, mais sa belle ame conserve sa srnit;
il voit encore tendu ce loup terrible dont il dlivra son guide; il
jouit du bonheur de lui avoir sauv la vie; il se reproche les
soupons dont, depuis quelques jours, il s'est senti agit. Draguta,
sans doute, se disoit-il  lui-mme, est encore  la chasse, et
s'occupe de conserver mes jours, comme j'ai sauv les siens. O
soupons injustes! sombres et lgres vapeurs qui obscurcissez mon
ame, fuyez  jamais! Et toi, jeune Draguta, pardonne  l'erreur qui
m'a gar, et puissent les dieux que j'implore pour toi, te payer de
tes services et m'acquitter de tes bienfaits! Que la matine est
belle! ajoutoit Viomade; que les arbres verds, et seuls couronns de
leur noire verdure au milieu de ces bois dpouills, produisent un
effet doux et consolateur! De quels dons immenses le ciel
n'enrichit-il pas les hommes; pourquoi n'en savent-ils pas mieux
jouir? pourquoi, ingrats envers la nature, cruels envers eux-mmes,
cherchent-ils, dans de vains dsirs, des regrets et des tourmens,
quand ils pourroient tre si facilement heureux? Le brave tomba
bientt dans une douce rverie, s'y abandonna, oublia les heures,
et s'aperut avec inquitude que celle du retour de Draguta toit
passe depuis long-tems. Il ne lui restoit aucune provision; la faim
qu'il prouvoit ajoutoit  sa crainte. Sans doute, se disoit-il, la
chasse l'a entran, gar peut-tre: peut-tre attaqu de nouveau
par quelque monstre, a-t-il succomb? peut-tre mme a-t-il besoin
de mon secours? A ces mots, cdant  l'humanit qui lui parle, et ne
lui parle jamais en vain, Viomade se lve et cherche son arc et ses
flches. Mais,  trahison!  barbarie! ses armes, sa seule dfense,
sa seule ressource pour se nourrir; ses armes, dont il vient de se
servir pour lui sauver la vie, dont il alloit se servir encore pour
le dfendre, le cruel les a enleves! Que reste-t-il au brave dans
ce dsert, sans armes et sans alimens? que lui reste-t-il? son
courage, sa grande ame, ses vertus et sa confiance en la divinit.
Avec de tels secours, l'homme s'lve au-dessus de l'infortune; il
peut mourir, mais non se laisser accabler; tel est Viomade; il se
rasseoit pourtant et dlibre avec lui-mme; il ne doute plus que
Draguta, rendu  la barbarie de sa patrie,  la haine, ne l'ait
abandonn  dessein, et loin de tout secours. Mais l'a-t-il aussi
tromp sur le sort de Childric? mdidoit-il  Tournay cette action
coupable? est-elle le fruit d'un complot raisonn ou d'un mouvement
criminel? Voil ce qu'il ignore, ce qu'il ne peut pas mme
claircir, ce qui trouble son esprit, dtruit son espoir, ou du
moins le rend incertain. O va-t-il porter ses pas? Le voil sans
guide dans la solitude, sans interprte parmi les hommes trangers 
sa patrie, et vers lesquels il s'avance, en qui seulement il espre
encore! O trouvera-t-il des ressources contre la faim? il ne
dcouvre aucune racine, il n'entend le bruit d'aucune cascade; le
murmure d'aucun ruisseau ne l'invite  venir s'y dsaltrer. Malgr
la faim qui le presse et l'affoiblit, il quitte promptement son
azile, et se livrant au hasard, ou plutt  la volont des dieux, il
marche  travers les bois, suivant toujours le cours du Danube et
remontant vers sa source. Sa faim augmentoit, il craignoit de ne
pouvoir vaincre ses souffrances; mais les dieux ne l'ont point
abandonn: un arbrisseau couvert de fruits sauvages, et mris
sous les neiges, s'offre  ses yeux. O Mrove! s'crie-t-il,
en tendant les bras vers l'arbre nourricier; mais il ne connot
point ces fruits; sont-ils amis de l'homme? Est-ce la vie ou la
mort qu'il va recevoir? Il hsite; le besoin l'emporte, ses lvres
sont rafrachies des sucs doux et balsamiques qui sortent en
abondance de ces fruits; ils le dsaltrent, le fortifient, et
ce secours inattendu semble le prsage de plus grands bienfaits.
Abandonnera-t-il le buisson couvert encore de cette prcieuse
richesse? doit-il s'y arrter et s'puiser dans une inaction
coupable? Non sans doute: Viomade saura et profiter des dons du
ciel, et suivre la route qu'il semble lui-mme lui indiquer par ses
bienfaits. Riche de ce butin inespr, il marche lgrement et plein
de joie: mais tout--coup le ciel s'obscurcit; de sombres nuages
descendus prcipitamment des hautes montagnes du nord, assombrissent
les airs; les vents imptueux agitent la cime altire des chnes;
une horrible tempte se prpare; en peu de momens l'univers parot
branl: la pluie tombe abondante et glace, elle forme des
ruisseaux qui sillonnent par-tout la fort, et les cascades
loignes se rpandent de tous cts; la pluie irrite et soulve un
torrent dj furieux, et dont les flots vagabonds et rapides
entranent avec fracas les roches et les arbres qu'ils dracinent.
Tout cde  la nature en courroux. Viomade sans abri, les vtemens
percs par la pluie qui tombe avec violence, repouss par le vent
qui souffle avec fureur, sent son ame prte  quitter son enveloppe
fragile. O Mrove! disoit-il, si je succombe, j'aurai combattu;
je te dvoue ma vie, mais je la dfendrai comme un bien qui
t'appartient. Alors, cartant de lui ce dsespoir insens qui
n'enfante que le dcouragement ou l'imprudente tmrit, il s'arme
d'une forte branche qu'il arrache, s'en sert comme d'un appui, et
marche encore  travers les racines des bois et les rameaux enlacs
qui embarrassent ses pas et les arrtent. Le bois semble s'paissir,
le jour baisse de plus en plus, le froid augmente et glace l'eau
dont ses vtemens sont tremps; la ronce rampante s'attache  ses
pieds et les dchire; il chancelle et tombe; sa tte frappe sur un
tronc d'arbre que l'obscurit ne lui a pas laiss distinguer; il
jette un cri douloureux, l'cho le redit aux cavernes, qui le
rptent  leur tour, et Viomade s'effraie de sa propre plainte;
mais le sang qui coule de sa blessure et la douleur l'ont affoibli;
il reste sans mouvement sur la terre. Son vanouissement fut si
long, que l'orage toit dj pass depuis long-tems, la nuit mme
toit entirement coule et le jour dans tout son clat, quand il
r'ouvrit les yeux, reprit ses esprits, le sentiment et la vie. Ce
fut lentement et par degrs que Viomade se retraa sa position et
ses malheurs. Sa mmoire, quelque tems incertaine, ne lui rappela
que peu--peu et successivement les faits; mais le sang qui a
dcoul de son front et baign la terre, la douleur qu'il prouve,
les pines qui dchirent ses pieds, le dsordre qui suit la tempte
et dont il voit autour de lui les tristes effets, tout lui peint son
isolement et sa dtresse. Viomade n'toit jamais plus grand qu'au
comble de l'infortune; jamais il ne croyoit se devoir  lui-mme
plus de force et de prudence, que lorsqu'il restoit seul: alors,
rempli d'audace, il se disputoit au malheur, et plus il en toit
accabl, plus il s'armoit contre lui. Dtermin, il se relve,
contemple ces lieux, il s'approche d'un ruisseau qu'a form la
pluie, lave la blessure de son front, cueille des herbes dont il
connot l'usage, en exprime les sucs sur sa plaie, arrache de ses
pieds les nombreuses pines qui les blessent, les plonge dans le
ruisseau, allume un grand feu, se dpouille entirement de ses
habits, les sche  la flamme brillante, se rchauffe lui-mme, et
revtu de ses vtemens secs, il recourt  ses fruits, son heureuse
fortune, remercie les dieux, et souriant au sort qui lui mnage
encore tant de biens, il se rassure et espre.

Repos de ses fatigues, revenu de ses premires douleurs, Viomade
marche encore, et du haut des airs la nuit s'approche, les cieux lui
montrent la lune dans toute sa pompe, aucun nuage n'obscurcit de son
voile transparent le bel astre qui sort des monts et s'lance
majestueusement. Viomade, qu'un nouveau jour claire, s'aperoit
avec ravissement que les arbres sont moins rapprochs, que sa marche
devient plus facile; il redouble d'ardeur jusqu'au moment, o
disparoissant  ses yeux, le flambeau qui l'claire cde aux
tnbres des airs. Alors Viomade va s'arrter, mais il a senti sous
ses pieds un chemin battu; s'est-il flatt d'un vain espoir? Il
essaie encore quelques pas; est-ce erreur, dsir, pressentiment,
vrit? Il craint, s'il marche encore, de quitter la trace en
laquelle il met dans ce moment tout son bonheur; il attendra que le
jour confirme ou dtruise une aussi chre esprance. L'aurore parot
 peine  travers l'obscure nuit, elle jette  peine sur la terre
ses premiers rayons ples et incertains, Viomade interroge dj le
sentier qu'il croit avoir dcouvert. Il rpond  ses voeux, et le
jour en s'levant met le comble aux bienfaits de l'aurore: on
distingue parfaitement sur le sentier, les pas de l'homme, il
conduit sans doute  un sjour habit, et dj Viomade n'est plus
seul: comment peindre sa joie, surtout sa reconnoissance! Il suit
avec une douce ivresse les pas dont l'empreinte lui est si chre, il
aperoit sous quelques arbres rapprochs un banc de mousse, elle est
foule  deux places peu distinctes l'une de l'autre, et atteste que
deux tres s'y sont souvent reposs ensemble;  ces traces d'amiti
son coeur s'meut et palpite: Oh! s'crie-t-il, ici deux amis
changeant leurs plaisirs ou leurs peines, se sont reposs dans une
heureuse confiance. Oh! que puis-je craindre dans des lieux
consacrs  l'amiti? Arbres, et vous vertes hamadryades, qui
prsidtes  leur naissance, et vous jouez dans leurs rameaux;
gazons, que l'homme sensible a fouls, non, ce n'est point un
tranger qui pntre dans vos retraites; son coeur est de tous les
climats o l'on aime, o l'on est gnreux; mais qu'aperois-je 
travers les branches et prs de ce ruisseau? une tombe leve comme
le sont celles de ma patrie! approchons. O ciel! une inscription la
dcore, et elle est crite dans la mme langue que je parle, je lis
ces mots:

   PLEUREZ LA JEUNE TALAS.

Quels vnemens semblent m'attendre dans ces lieux, o je dcouvre
dj tant d'objets d'espoir et de mlancolie? mais je ne veux pas
quitter cet asile de la mort, sans l'orner de quelques fleurs telles
que me les offrent la saison et ces lieux. Bientt il dcouvrit la
htive primevre, la feuille piquante du houx toujours verd, les
grappes du buisson ardent que rougissent les geles; et formant une
guirlande bigarre, il dpose ce don de la sensibilit sur la froide
et dernire demeure de Talas. Aprs avoir satisfait  ce devoir de
la douce pit, aprs avoir adress  Teutats la prire funbre, il
suivit de nouveau le sentier qui l'avoit conduit vers la tombe, et
qui parut se diviser en deux petites routes bordes de gazon; l'une
descendoit dans une valle sombre et boise; l'autre conduisoit, en
serpentant, sur une petite monticule couronne d'arbres verds.
Viomade, incertain d'abord entre les deux routes, prfra bientt
celle qui conduisoit sur la petite colline si bien cultive, et d'o
il esproit dcouvrir quelque habitation; le chemin toit bord
d'arbrisseaux enlacs, il toit tortueux et agrable; parvenu sur la
cime de cette lvation, Viomade y vit un sige, des fleurs
sauvages, enfin tout lui assura qu'une main soigneuse la cultivoit
chaque jour; son oreille fut bientt frappe par les sons d'un
instrument qui lui toit inconnu, et qu'il apprit par la suite tre
un instrument chinois; il couta, et fut encore plus surpris, quand
il entendit une voix, qui encore forte, quoique dj casse par
l'ge, chantoit en langue latine, commune  toutes les Gaules comme
 l'Italie, ces paroles guerrires:

   CHANTS GUERRIERS.

   O sont-ils ces beaux jours de gloire,
   Ces jours de force, de valeur,
   O digne enfant de la victoire,
   Des miens je surpassois l'ardeur?
   Pourquoi faut-il de la vieillesse,
   Eprouvant la lche foiblesse,
   Loin des combats et des dangers,
   N'attendre la mort qu'avec peine,
   Et tomber ainsi qu'un vieux chne
   Que dracine un vent lger?

   Honneur au hros qui succombe,
   Et qui, vainqueur dans les combats,
   Descend firement vers la tombe
   O la valeur guide ses pas.
   Il ne verra point sa vieillesse
   Dans une honteuse foiblesse,
   Loin de la gloire et du danger,
   N'attendre la mort qu'avec peine,
   Et tomber ainsi qu'un vieux chne
   Que dracine un vent lger.

FIN DU LIVRE QUATRIME.




CHILDRIC.

LIVRE CINQUIME.

SOMMAIRE

DU LIVRE CINQUIME.

  Viomade reconnot dans le vieillard, qui est aveugle, un des
    compagnons de Draguta; il demande l'hospitalit, qu'il
    n'obtient qu'avec peine; il est conduit par Gelimer dans sa
    grotte, o il fait un repas depuis long-tems ncessaire.
    L'espoir se glisse dans son coeur; il dcouvre le javelot de
    Childric; sa joie gale sa surprise. Son entretien avec
    Gelimer sous les chnes. Un jeune chasseur parot, c'est
    Childric, qui s'lance dans les bras de Viomade. Leurs
    transports. Alarmes de Gelimer. Le jeune prince, dont il
    ignoroit la naissance, lui expose les motifs de son silence, et
    le rassure. Ils rentrent dans la grotte; l Viomade raconte 
    Childric tous les vnemens qui l'intressent, lui fait sentir
    combien son retour en France est ncessaire pour contenir les
    troupes et l'ambition d'Egidius; lui peint la douleur que son
    absence cause au roi, la mort d'Aboflde. Childric verse des
    larmes, et l'heure du sommeil interrompant cet entretien, le
    prince conduit Gelimer sur la couche sauvage, et partage la
    sienne avec Viomade.




LIVRE CINQUIME.


Tandis que le vieillard chantoit, Viomade qui suivoit sa voix,
s'toit approch et l'examinoit;  son habillement,  ses traits, il
reconnut bientt un des compatriotes de Draguta, succombant sous le
poids des annes, et rchauffant aux rayons du soleil ses membres
glacs. Comment a-t-il pu apprendre la langue inusite dans sa
patrie? sans doute c'est lui qui a grav l'inscription que vient de
lire Viomade; un sentiment confus s'empare de son coeur; cependant
il demande avec confiance l'hospitalit. Aux premiers sons de sa
voix, le vieillard a frmi, un terrible courroux a enflamm tous
ses traits. Qui es-tu? s'crie le Hun palissant; qui es-tu,  toi
qui osa approcher de la caverne de Gelimer? Viens-tu pour en
troubler la paix? viens-tu perscuter un malheureux vieillard
que le tems accable, priv de la clart des cieux et sans dfense?
Rassurez-vous, reprit Viomade; je suis moi-mme un malheureux gar;
la faim me tue; secourez ma misre; accordez-moi un peu de
nourriture et quelques heures de repos, ensuite je continuerai ma
route. Oh! reprit Gelimer, il fut un tems o la plainte du
malheureux parvenoit vte  mon coeur, o je lui tendois les bras,
plein de confiance et d'humanit. Dans ce tems, je ne les
connoissois pas encore ces hommes si mchans; ils ne m'avoient point
banni de ma patrie comme un criminel, spar de mon pouse et de mon
fils; je n'avois pas, sur une autre terre, retrouv d'autres
barbares. J'avois encore des yeux pour interroger ceux de l'homme,
pour lire sur son front, sige de l'ame. Tu me trompes, cruel
tranger; ta voix me semble celle des destins, et tes paroles ont
l'accent sinistre du chant de mort; oui, tu viens ici conduit par la
haine, tu viens me drober mon trsor! O vieillesse douloureuse!
odieuse impuissance!  rage et dsespoir inutiles! A ces mots,
Gelimer penche sa tte et parot accabl de sensations terribles;
Viomade respectant sa douleur, en laisse calmer les trop vifs
ressentimens. Alors le vieillard reprenant la parole ajouta: Ces
lieux sont loigns de toute habitation, aucune route n'y conduit;
comment, malheureux, les as-tu dcouverts? Parle; quel toit ton
dessein? Ah! si tu es un Franc, si tu viens dans de barbares
projets, fuis cruel, fuis la caverne de Gelimer! il recevroit plutt
tous les monstres affams des bois, qu'un de ces Francs qu'il
abhorre. D'o venois-tu, quand tu as parcouru la route ignore de ma
sombre retraite? Pourquoi, comment se peut-il que tu y sois parvenu?
que venois-tu y chercher? Hlas! j'aurai confi mes jours et mon
bonheur aux entrailles de la terre, et les hommes ne me laisseront
pas mourir paisible! J'aurai creus le sein des rochers pour y
cacher mes derniers jours, et leur barbarie viendra m'y poursuivre!
Eloigne-toi, te dis-je; ne m'adresse pas des paroles trompeuses; on
ne trompe plus Gelimer. Je ne puis m'loigner, reprit Viomade,
dcid  demeurer auprs de cet homme extraordinaire, et  se
procurer, par adresse ou par force, une nourriture dont il a besoin,
et des renseignemens auxquels il a confiance, sans trop s'en rendre
raison. Je ne puis m'loigner; mes forces sont puises par la faim,
j'ai perdu mes flches pendant le dernier orage, et je n'ai pu
chasser; j'expire, si tu me refuses des secours; je vais attendre
la mort  tes cts. Oh! cruel, dit Gelimer avec un geste passionn,
tu le sais, tu le sais donc que le mortel jeune et bienfaisant doit
venir bientt, qu'il aura piti de ta peine et horreur de mes refus?
Eh bien! puisqu'il le faut, aide-moi  me soulever, et regarde
l-bas; en face de ces chnes qu'entoure un banc de mousse, tu dois
apercevoir l'entre d'une caverne dont les arbrisseaux cachent une
partie; c'est-l qu'il faut guider mes pas, c'est-l que je
t'offrirai la nourriture des sauvages habitans des cavernes et des
dserts. Viomade, toujours appuy sur la branche d'arbre qu'il a
arrache pendant l'orage, soutient les pas chancelans du vieillard,
et parvient  une grotte spacieuse et charmante, qu'il trouve
remplie de meubles et d'objets inconnus dans ces climats. Sur une
table sont des viandes cuites; dans un vase d'une terre argileuse et
durcie au feu, il trouve un vin de fruit excellent, des gteaux
faits de diffrentes sortes d'amandes, du miel et des fruits secs.
Viomade s'attendoit peu  des mets si abondans, et qui lui
paroissent si trangers  ces climats; il admiroit l'intrieur de la
grotte, que tapissoient les longs rameaux toujours verds du Tuga de
Chine, les branches piquantes et ornes de leurs grappes rouges du
buisson ardent; un ruisseau limpide traversoit la grotte et
murmuroit sur de petits cailloux, lgers obstacles qui s'opposent
foiblement  son cours et irritent ses flots volontaires; deux
cavits pratiques dans l'enfoncement, renferment deux lits de peaux
d'ours: ils sont deux, cela est certain. Viomade excit par une
secrte esprance, mle adroitement  l'expression de la
reconnoissance, des tmoignages d'tonnement sur la langue que parle
Gelimer. Je l'appris, lui rpondit le Hun, d'un prisonnier fait
devant Cologne,  cette fameuse journe qui cota tant de sang  ma
triste patrie. Ce combat fut le dernier o ma valeur s'est signale.
Hlas! depuis ce tems, enchan par la douloureuse vieillesse,
inutile  ma patrie, spar de tous les miens, poids honteux que la
terre porte  regret, sans la piti d'un enfant, j'aurois depuis
long-tems succomb, et cette terre qui autrefois m'a vu lev, fier
et superbe, auroit reu mes restes inanims et abandonns aux
monstres des forts. O empire du tems! que n'ai-je pu t'chapper par
une mort glorieuse au milieu des combats, et avant d'tre devenu,
de vaillant et robuste, foible et languissant. Viomade qui a
recueilli chaque parole du Hun, en a reu une vie nouvelle; l'espoir
remplit son coeur: une secrte inquitude l'agite, il se lve de
table, examine chaque meuble, interroge chaque objet, il sent qu'il
a raison d'esprer. Cependant rien ne lui avoit encore rpondu; il
cherche dans les cavits qui reclent les couches sauvages; celle
qu'il examine d'abord n'offre rien  sa curiosit; il s'approche de
la seconde, et tombe  genoux muet de surprise, d'admiration; la
joie inonde son ame. L, suspendu  la roche, il voit le javelot
mme de Childric; il n'en croit pas ses yeux seuls, ses mains le
dtachent, ses lvres le pressent, et des larmes qu'il ne peut
retenir tombent brlantes sur l'arme sacre. Les mouvemens de
Viomade ont chapp  Gelimer; mais surpris et inquiet du silence
qu'observe l'tranger, il lui demande firement  quoi il s'occupe,
et Viomade rougissant du mensonge qu'il prononce, s'excuse en
tremblant sur la fatigue et sur le besoin de sommeil qu'il prouve.
Gelimer lui montre son lit; mais avant qu'il y cherche le repos, il
se fait conduire sur le banc de mousse et sous les chnes. Viomade
libre de s'abandonner aux penses qui le ravissent, rentre
promptement dans cette grotte o il a trouv le bonheur; il prend
encore ce javelot, signal de sa prochaine flicit; il cherche 
dcouvrir quelque autre objet qui confirme son espoir, mais rien ne
se prsente  ses yeux. O est-il, ce fils du roi? pourquoi ne se
montre-t-il point encore? Gelimer n'a point fix l'heure de son
retour, il l'attendoit pourtant; mais il tarde trop  l'impatience
de Viomade: il ne peut demeurer plus long-tems dans l'inaction, il
sort de la grotte et va voler sur les pas du jeune prince; mais s'il
s'gare, si en s'loignant il perdoit l'instant du retour? Ces
craintes l'arrtent, il revient sur ses pas et va s'asseoir prs de
Gelimer, dont il espre obtenir quelques dtails. Mais  son
approche le Hun a frissonn, une vive terreur s'est peinte sur son
visage, il est demeur triste et rveur; revenant  lui: Etranger,
dit-il, te voil repos, prends dans ma caverne tout ce qui peut
t'tre ncessaire, prends mon arc et mes flches, choisis dans tout
ce que je possde ce qui peut servir  ton voyage; mais au nom de
l'hospitalit mme, quitte ces lieux dans l'instant. En vrit, je
ne le puis, rpondit Viomade; mes pieds sont tellement douloureux,
qu'il me seroit impossible de suivre mon chemin. Ah! Gelimer,
permettez que je reste encore. Fatal tranger, reprit le vieillard,
tu abuses de mon triste sort. O dieux de ma patrie! protgez-moi.
Alors s'loignant de Viomade autant que le permet le banc sur lequel
ils sont assis, posant sa tte sur ses mains, il parot rflchir
profondment. Interrompant tout--coup sa rverie: Quel ge as-tu,
dit-il  Viomade? J'ai vu cinquante fois la saison de Mars, reprit
le brave. Age terrible, s'cria Gelimer avec violence; ge o
l'homme est ennemi cruel de l'homme, o il a dj perdu sa
franchise, sa candeur; o le feu des passions dlicieuses ne le
brle plus, o il connot et jouit de la vengeance, de la rapacit,
de l'ambition; ge o encore dans toute sa force, il n'est plus
sensible, o tous les secrets mobiles des hommes lui sont connus, o
enfin, refroidi par la jouissance, dtach par la rflexion, il
cesse d'esprer, parce qu'il a cess de croire; il cesse d'aimer,
parce qu'il n'estime plus; o il cesse d'tre heureux, parce que,
priv des illusions qui enchantent les premires annes de la
jeunesse, il marche avec la vrit austre, vers le triste but de la
vie. Mais,  dieux! ajoutoit-il avec une motion plus douce, et se
parlant  lui-mme: il ne vient point, celui dont l'approche loigne
de moi les souvenirs dchirans et les noirs soucis, tel qu'un vent
lger carte loin du soleil les sombres nuages; il ne vient pas
celui dont la voix douce comme le chant de l'oiseau matinal, rjouit
mon coeur, y porte la paix, le rchauffe d'une vive amiti. Tcie, 
mon cher Tcie! o es-tu? O toi! encore aux beaux jours de la candeur
et de la bont, hlas! tu subiras la loi immuable du tems, de ce
tems qui dtruira tes vertus, comme il altrera ta beaut; tu seras
coupable, tu deviendras vieux. Oh! puisse l'ange de la mort te
frapper brillant encore de jeunesse et d'innocence!

Viomade coutoit cet homme extraordinaire, il s'tonnoit de ses
discours; il toit surpris qu'au fond des bois, il et acquis une si
profonde et si triste connoissance des hommes. Il rflchissoit sur
ce qu'il venoit d'entendre, lorsqu'un lger bruit fixa l'attention
du Hun; il se leva et tendit les bras vers le petit monticule avec
un mouvement passionn. Viomade jeta les yeux sur l'endroit d'o le
bruit partoit; il distingua celui d'une marche rapide qui froissoit
les feuilles dessches, et se sentit l'ame bouleverse; cet instant
alloit dcider de son sort. Bientt il voit parotre sur la hauteur
un jeune homme d'une figure mle et douce, ses cheveux blonds et
boucls flottent au gr des vents, son arc et ses flches sont
attachs sur ses paules; il tient deux louveteaux qu'il vient de
drober  leur mre. La jeunesse dans toute sa fracheur brille sur
son front et anime ses joues vermeilles; c'est Blnus lui-mme qui
se montre aux mortels surpris et charms. Mais Viomade a dj
reconnu Childric; le jeune prince, frapp  l'aspect d'un tranger,
s'toit arrt dans le chemin et l'examinoit; tout--coup, jetant
les louveteaux dont il est charg, il s'lance, et plus lger que la
flche qui poursuit et atteint l'oiseau, il tombe dans les bras de
Viomade en s'criant:  Viomade!  tendre et fidle ami de mon pre!
est-ce bien toi que j'embrasse?  jour heureux qui te conduit vers
nous, qu'il soit  jamais cher et sacr! Le brave, trop mu, ne
peut rpondre; il a voulu se jeter aux pieds du fils des rois, mais
Childric l'a retenu contre son coeur, et l'amour l'emportant sur le
respect, le brave a os presser dans ses bras vainqueurs et fidles,
celui pour qui ils ont combattu, pour qui ils combattront encore. O
Viomade! reprit le prince, rassure-moi promptement: comment se porte
la reine et mon pre? Hlas! que j'ai d leur coter de larmes! Le
brave, qui veut loigner encore le rcit de la mort d'Aboflde,
rpondit: Vous connoissez leur amour, vous devinez leur douleur.
Mrove est toujours le plus grand comme le meilleur des rois. J'en
rends grace aux dieux qui le protgent, reprit le prince. Mais
pendant cet entretien, que devenoit Gelimer? L'infortun!... il se
livroit  la plus profonde douleur. Childric s'en aperut, s'avana
vers lui, lui prit la main avec tendresse:  fils des rois! lui dit
Gelimer, tu m'as cach ta naissance; pourquoi? Mon ami, lui rpondit
Childric, avant de vous connotre, je craignis d'tre livr 
Claudebaud; depuis que je vous aime, j'ai cru devoir vous laisser
ignorer de quel rang, de quelle fortune je me privois pour vous.
Oh! oui, dit Gelimer en l'embrassant, c'toit bien l ta pense; ton
ame est pure comme le cristal des fontaines; ta bouche n'a jamais
profr le mensonge, la vertu habite ton coeur, un rayon divin
t'anime. Ah! tous les hommes naissent bons, ajouta-t-il avec
douleur, et se jetant sur son banc de mousse; c'est le tems qui
dtruit tout.

Viomade, l'heureux Viomade admiroit en silence le jeune et beau
prince; on voyoit runis en lui les traits superbes de Mrove aux
graces d'Aboflde; c'toit bien le front auguste du roi, ses yeux
bleus, altiers et brillans; mais les belles paupires de la reine en
voiloient l'clat, en modroient l'ardeur; c'est son teint dlicat
et frais, sa bouche, son dlicieux sourire. Childric a la taille
majestueuse du roi, sa marche noble; mais ses mouvemens gracieux et
doux rappellent encore Aboflde; il a atteint sa dix-huitime anne;
il est  cet ge o la beaut s'panouit chaque jour, o, conservant
encore sa fracheur et ses graces, l'homme annonce dj ce qu'il
sera dans peu d'annes; semblable  la fleur du pommier, qui  peine
panouie, laisse dj entrevoir le fruit.

Les vents du soir commenoient  agiter la cime des arbres, le jour
toit sur son dclin; Childric offrit  Gelimer de rentrer dans la
grotte; il l'y conduisit lui-mme, prs de la table o Viomade avoit
dj pris un premier repas; alors Childric alluma un grand feu
devant l'entre de la caverne, dont il clairoit et rchauffoit tout
l'intrieur; ensuite, ayant couvert la table de diffrens gibiers et
de fruits secs, il se plaa entre Viomade et Gelimer. Ami, dit-il au
vieillard, mangez avec nous sans inquitude; je suis toujours Tcie,
le fidle Tcie. Va, reprit le Hun, je te connois mieux que toi-mme,
je ne crains rien de toi, ni prs de toi; le son de ta voix
rafrachit mon coeur, comme l'eau qui dsaltre le voyageur gar.
Prs de toi je suis en paix, comme le timide oiseau sous l'aile de
sa mre; tu fus le charme de mes yeux, je t'aime avec idolatrie,
mais je t'enlve  ton pre, au trne. Cher Tcie, voil  quoi je
pense! N'y pensez-pas, mon ami, je vous dois tout; que ce sacrifice
est dj pay! Permettez qu'avant l'heure du sommeil, l'ami de mon
pre nous raconte comment et par quel vnement il a pu parvenir
jusqu' nous. Le Hun y consentit, malgr l'horreur que lui inspire
toujours le brave, et la haine qu'il a conue pour lui.

Viomade commena sa narration au moment o Childric se prsenta 
Mrove devant Cologne; il parla peu de la victoire par gard pour
Gelimer, encore moins de la blessure qu'il avoit reue en sauvant le
roi; peignit la douleur de ce tendre pre, de la reine, celle de
l'arme, la sienne, quand on se fut aperu de la perte du prince;
les soins et les recherches inutiles, la dmarche tendrement
tmraire de la belle reine, son retour, sa douleur et sa mort. A ce
rcit, Childric versa des larmes abondantes; Gelimer en laissa
tomber de ses yeux depuis long-tems ferms; il se reprochoit les six
annes de bonheur dont il avoit joui; tous ces maux toient son
ouvrage, Gelimer le sent et gmit. Viomade reprit son rcit, peignit
Mrove souffrant, Egidius aspirant au trne, la trahison de
Draguta; enfin, son abandon, la joie qu'il avoit prouve en
trouvant un chemin, l'hommage qu'il a rendu  la tombe, sa surprise
en entendant chanter Gelimer, l'hospitalit qu'il en a reue. Mais
il manqua d'expressions quand il voulut peindre l'motion que lui
avoit cause la vue du javelot qui lui annonoit son jeune matre;
il put encore moins exprimer ce qu'il prouva  sa vue, ce qu'il
prouve encore de joie et d'amour. On aime les rois, comme on ne
peut aimer un homme ordinaire. Il rgne autour d'eux une
magnificence auguste, un rayon de gloire presque divin. Le coeur se
plat  s'lever avec cet objet qu'il difie; l'exaltation de ce
sentiment, son idolatrie mme, ont quelque chose qui entrane et
enflamme; cet amour a un langage particulier, il est plus dvou,
n'ose tre tendre, mais il est courageux, intrpide; il sait
vaincre, il sait mourir. Tel est Viomade, telles sont les motions
qu'il prouve, et qu'il n'essaye pas mme d'exprimer. Childric a
souvent interrompu son rcit; Gelimer s'est tu constamment. L'heure
du repos est arrive; Childric teint les feux, ferme la grotte
d'une pierre taille pour cet usage, conduit Gelimer sur la couche
sauvage, l'invite au sommeil, lui rpte qu'il ne l'abandonnera
jamais, et partageant avec son ami son lit de plumes d'oiseaux, et
recouvert de peaux d'ours, ils se livrent tous deux au bonheur
d'tre runis. Viomade n'et pas donn l'honneur d'tre aussi prs
de son matre pour toutes les fortunes du monde, et Childric sent
avec joie  ses cts l'ami de son pre. Cependant, ils s'endorment,
et le plus profond silence rgne dans la grotte.

FIN DU LIVRE CINQUIME.




CHILDRIC.

LIVRE SIXIME.

SOMMAIRE

DU LIVRE SIXIME.

  Gelimer se reproche d'avoir enlev Childric  tant de gloire; il
    l'aime avec tendresse, son coeur est combattu par la gnrosit
    et l'amour que lui inspire son lve; il hait Viomade.
    Childric raconte ses aventures depuis le jour o il suivit son
    pre  la dfense de Cologne. Il dit comment ayant t renvers
    par le mouvement que fit une partie de l'arme pour voler au
    secours de son roi, il toit rest long-tems vanoui, et
    n'avoit repris ses sens que la nuit; qu'alors il s'toit trouv
    dans une barque. Arriv sur le bord du fleuve, et clair des
    rayons du jour, il avoit reconnu son ravisseur pour un des
    ennemis de son pre, avoit sollicit sa libert par des signes,
    voyant qu'ils ne parloient pas la mme langue. L'tranger toit
    demeur inflexible, et l'avoit conduit dans cette grotte, aprs
    plusieurs jours de marche. Portrait du gnreux Hun. Education
    du jeune prince. Gelimer obtient de sa piti et de sa tendresse
    le serment de ne jamais le quitter, et de ne jamais l'arracher
     ses forts. Childric passe plusieurs annes dans l'espoir de
    revoir un jour sa patrie. Quels sont ses tudes et ses
    plaisirs. Gelimer est tourment par ses penses; il ne sait qui
    l'emportera dans son coeur de tous les sentimens qui le
    dvorent. La nuit interrompt le rcit du prince.




LIVRE SIXIME.


Les rayons du jour pntroient  peine dans la caverne, que dj ses
trois habitans s'toient veills. Gelimer agit avoit moins dormi
que les autres, il sentoit la faute qu'il avoit commise,
s'affligeoit; mais il aimoit si tendrement Childric, qu'il ne
pouvoit se repentir d'une action coupable sans doute, mais autorise
par les lois de la guerre. Viomade seul runissoit son courroux, sa
haine, et tout en admirant son dvouement, il voyoit en lui la cause
de son malheur; injuste comme la passion, il le charge de son
infortune: un grand trouble l'agite, il est peint sur son visage
dcompos. Childric lui reproche ce qu'il prend pour un soupon qui
l'outrage. Moi t'outrager! lui dit Gelimer;  mon cher Tcie! car tu
l'es toujours pour mon coeur, ne sais-tu dj plus lire dans mon
ame? Le prince se jeta dans ses bras, et le conduisit, ainsi que
Viomade, sur la colline; l, les bras levs vers les cieux, ils
implorrent la divinit. Aprs ce juste hommage, auquel sembloit
s'unir toute la nature, ils firent un lger repas, vinrent ensuite
s'asseoir sous les chnes, et Childric commena,  son tour, le
rcit des vnemens qui, depuis six annes, le tenoient spar de
son pre et de sa patrie. Gelimer appuya tristement sa tte sur ses
mains en coutant, et Viomade, l'oeil avide de voir son matre,
l'oreille attentive, sembloit avoir son ame suspendue aux lvres du
prince.

Je commencerai comme toi mon rcit, dit-il. A la journe de Cologne,
mon pre, inquiet de ma grande jeunesse, me confia  tes soins, et
tu m'loignas du danger, jusqu'au moment o tu vis le roi entour;
plus prompt que la foudre, tu cours  sa dfense, les braves te
suivent. Je veux me mler  eux; le mouvement qui se fit autour de
moi, fut si violent et si rapide, que j'en fus renvers; foul aux
pieds, je m'vanouis, et j'ignore ce que je devins, jusqu'
l'instant o je repris mes esprits. C'toit au milieu de la nuit,
elle toit calme, le ciel tincelloit du feu des toiles, et je me
sentis dans une petite barque qui voguoit lgrement sur le fleuve.
Le bruit des rames, cette barque, objet qui m'toit encore inconnu,
le spectacle qui s'offroit pour la premire fois  ma curiosit
enfantine, me causrent une innocente joie: cependant je demandai o
j'allois, avec qui j'tois; une voix trangre me rpondit dans une
langue que je n'entendis pas: on me prsenta du pain, des fruits,
j'acceptai gaiement sans m'inquiter. Cependant le lever du jour me
faisant apercevoir que j'tois avec un de nos ennemis, et que
j'abordois sur une rive oppose  la notre, je conus quelques
alarmes, et conjurai mon guide de me ramener. Je vis avec joie que
je n'avois pas perdu mon javelot, et que le Hun qui toit avec moi
ne s'en toit point empar; j'en conclus qu'il n'toit point
mchant, et quand nous fmes dbarqus, voyant qu'il ne m'entendoit
pas, je me jetai  genoux, en lui faisant signe de me ramener; je
lui montrai le ciel comme rcompense, mon coeur comme reconnoissant;
je lui offris une pice d'or, en lui faisant entendre que mon pre
lui en donneroit beaucoup. Il secoua la tte, je compris qu'il me
refusoit, je me mis  pleurer; il parut mu, me tendit les bras. Je
m'y jetai tout en pleurs, je le caressai d'un air suppliant, il
dtourna la tte, je vis qu'il hsitoit; je joignis les mains; il
me regarda un moment, puis comme triomphant de sa propre motion,
m'entrana avec rapidit loin de la rive. Ce Hun toit le mme
vieillard que tu vois sous tes yeux; mais avant de continuer cette
narration, je veux te faire connotre, ami, ses aventures, quoiqu'il
ne me les ait confies que plus de deux ans aprs notre arrive dans
ces lieux.

Gelimer est Hun d'origine; sa nation, long-tems voisine des Chinois,
fit de frquentes incursions sur leur territoire, plusieurs familles
mme se divisrent, et tandis qu'une partie demeuroit attache aux
Huns, l'autre s'allioit aux Chinois, et s'tablissoit dans leur
pays. Ainsi s'toit divise la famille de Gelimer; son pre mme
avoit t mandarin et favori de l'empereur. Gelimer s'toit mari 
Pkin; il toit pre d'un fils encore en bas ge, quand la dynastie
venant  changer, il passa de l'tat le plus doux et le plus fait
pour son ame tendre,  l'tat le plus cruel,  l'isolement le plus
affreux. Pardonnez, mon ami, dit en l'interrompant Childric 
Gelimer, si je vous rappelle dans ce moment de douloureux souvenirs;
mais je ne puis laisser ignorer  Viomade les vertus et les
malheurs de celui que j'honore et que j'aime.

Le pre de Gelimer devoit de fortes sommes au dernier empereur, qui
lui avoit dit plusieurs fois qu'il les lui abandonnoit, et il en
avoit dispos; son successeur, dj prvenu contre le favori, exigea
si promptement le remboursement de ces sommes, que le vieillard ne
put y satisfaire; il fut d'aprs la loi condamn au bannissement,
hors de la grande muraille qui spare la Chine de la Tartarie. Un
jugement si terrible ta au pre de Gelimer tout son courage dj
affoibli par les annes; sa sant s'altra, et l'approche du jour
marqu pour son arrt, le jetoit dans le dsespoir. Gelimer ne put
sans tre mu et entran, voir couler les larmes de son pre; il
courut rclamer l'indulgente modification, qui permet en Chine
l'change du fils lorsqu'il s'offre volontairement pour subir la
condamnation inflige  son pre; cette faveur terrible lui fut
accorde. Spar d'une pouse qu'il adoroit, d'un fils qui venoit
par sa naissance de resserrer d'aussi doux noeuds, et qu'il ne
pouvoit entraner l'un et l'autre dans les fatigues, la honte et la
misre auxquelles il s'toit condamn, il vit arriver l'instant de
consommer son sacrifice. Conduit en coupable au-del de la grande
muraille, il sentit renatre toutes ses forces en pensant  son
pre; dpouill de tous ses biens, spar de tout ce qu'il aime, il
emportoit cependant un trsor au fond de son coeur, le sentiment
sublime de l'action magnanime qu'il venoit de faire, l'approbation
de sa conscience! Rejet de sa vraie patrie, car c'est o l'homme
est fils, poux et pre, c'est l o il a form tous les doux liens
de la nature et de l'amour, qu'il a une patrie chre  son ame,
errant dans les vastes dserts de la Tartarie, il s'abandonnoit
alors  des regrets trop justes pour n'tre pas excuss. Cependant,
relevant son ame abattue, se sentant fier de lui-mme, il eut honte
de son dsespoir, et prenant le chemin qu'avoient jadis choisi ses
aeux, il suivit les bords du Jack, ceux du Palus-Motides, et
enfin se runit  la partie de sa famille qui servoit sous les
ordres d'Attila: il lui offrit son bras, qui fut accept. Mais la
barbarie de ce peuple indignoit la grande ame d'un disciple de
Confucius: le meurtre de Bleda, frre d'Attila, lui fit horreur; il
gmissoit de ne pouvoir faire passer au coeur de ses frres une
tincelle de ce feu pur qui le brloit. Fatigu des hommes, dgot
de la vie, il chercha une retraite qui leur ft inconnue; il
dcouvrit cette grotte,  laquelle il travailla avec soin; il venoit
s'y drober aux regards, quand, l'ame trop oppresse, il avoit
besoin d'tre seul avec son Dieu et son coeur; calm par la
mditation, il retournoit combattre pour sa patrie, jusqu'au moment
o redevenu inutile, il pouvoit se drober  elle sans lchet et
sans ingratitude. C'toit ici qu'il pensoit  son pouse bien-aime,
 son fils, qu'il faisoit ses meubles, ses instrumens sonores qu'il
mloit aux sons de sa voix; c'toit ici qu'il suivoit sa religion,
s'attachoit  ses principes, s'encourageoit contre les souffrances.
Mais sa raison, sa pit, sa force, ne purent l'armer contre la
crainte de la vieillesse abhore des Huns: il ne pouvoit sans frmir
se figurer cette poque de la vie, o dj malheureux par les
souffrances, il seroit encore mpris et abandonn par les hommes,
o foible et ayant besoin de secours, il seroit livr  lui-mme et
en opprobre  sa patrie. En Chine, il toit pre; dans ce pays,
l'amour filial gale presque l'amour paternel; dans ce pays,
l'adoption rpare les erreurs de la nature, et donne au pre
gnreux un fils sensible et tendre: mais chez les Huns barbares
l'adoption ne sauve pas des cruauts, auxquelles mme condamne la
paternit. Insensiblement Gelimer vit s'altrer sa sant et son
noble caractre; rduit  ne rien aimer, et possdant une ame de
feu, il en toit dvor; cet asile lui devint plus cher, et la
vieillesse l'inquita davantage. Sa religion lui dfendoit de
recourir  une mort volontaire; il courut la chercher dans les
combats, et ne put y rencontrer que la gloire. Le tems fuyoit  pas
prcipits, sa marche rapide effrayoit Gelimer, et la tristesse de
son coeur ajoutant au poids des annes, on lui dclara, lors de la
bataille de Cologne, que ce seroit le dernier jour qu'il auroit
l'honneur de se mler aux guerriers. C'toit la seconde fois que les
hommes jugeoient Gelimer, et la seconde fois qu'ils se montroient
cruels et injustes. Son ame vive, expansive et tendre, en fut
rvolte; elle se ferma  son tour  la douce piti qu'elle n'avoit
jamais pu attirer  elle, il se promit de devenir froce, et
s'lana dans la mle, plein d'une rage qu'il perdit en
m'apercevant vanoui, prt  tre cras sous les nombreux chariots
qui suivoient et embarrassoient notre arme: l'aspect de mes dangers
dtruisit toutes les rsolutions de sa colre; plein d'une tendre
compassion, il me souleva, m'entrana hors de la mle, et me donna
des secours. Un sentiment gnreux l'avoit seul inspir, un
sentiment personnel, un retour sur lui-mme lui succda; il m'avoit
vu abandonn et ne souponnoit gure que cet enfant, laiss sans
secours sur le champ de bataille, toit le fils du grand Mrove.
Une ide subite s'leva dans son coeur, il y cda promptement,
craignant ou, que reprenant mes sens, je ne refusasse de le suivre,
ou que je ne fusse rclam; telle fut la pense qui le dcida 
s'embarquer avec moi  la hte; il se proposoit de m'aimer, de
retrouver en moi tous les objets de sa tendresse, de m'asservir
d'abord, de m'enchaner aprs par le sentiment. Toutes ces ides
vinrent en foule s'offrir  son coeur, elles l'enivrrent d'une
dlicieuse flicit; il renona ds-lors  sa seconde patrie, au
monde entier, et rsolut de vivre avec moi dans cette grotte; il en
prit la route secrte, m'entranant  sa suite, soit en me montrant
quelque objet nouveau, soit en me faisant entendre que si je
l'abandonnois, je mourrois de faim, soit en prenant un air farouche,
soit en me tendant les bras: la nuit, il me couchoit sur sa poitrine
pour me garantir de l'humidit. Nous parvnmes ainsi  un
souterrain; je ne voulois pas y entrer, parce qu'il toit obscur;
mais Gelimer, ayant frapp des cailloux et fait du feu, alluma une
branche de pin qu'il venoit de couper, et marcha devant moi; je le
suivis sans rpugnance, et aprs avoir march long-tems ainsi
clairs, nous nous arrtmes; il me donna  manger des oeufs
d'oiseaux, que j'aimois beaucoup, quelques fruits, et je m'endormis
dans ses bras comme  l'ordinaire; mais quelle fut ma douleur le
lendemain en me trouvant dans l'obscurit! je poussai des cris
affreux. Gelimer me caressa, m'encouragea de la voix, reprit la
route en me tenant par la main; mais je n'tois point rassur. Nous
dormmes encore une fois dans ce souterrain; mon sommeil fut si
agit, que Gelimer, qui me sentit brlant, se dcida  hter notre
marche, et  m'arracher promptement de ce sjour malsain, et qui
lui parut altrer ma sant. Il m'a dit depuis que jamais il n'avoit
autant souffert que cette nuit, en me voyant si inquiet, sentant sa
poitrine baigne de mes pleurs, ma tte brlante, il croyoit dj me
voir tomber mourant dans ses bras. Son coeur toit dchir, il
s'affligeoit immodrment. Nous reprmes notre route, il voulut me
porter sur ses paules, je ne le voulus pas, et je m'obstinai 
marcher; mais bientt quelle fut ma joie, quand j'aperus une vive
clart parotre  l'extrmit du souterrain; j'oubliai tout--coup
mes chagrins, mes maux, mes alarmes, et courant vers l'endroit que
le jour m'indiquoit, je sortis avec une joie inexprimable de cette
retraite des tnbres, et me trouvai dans une prairie dlicieuse,
toute couverte de fleurs: les gouttes de rose suspendues aux
feuilles, aux brins d'herbes, aux diffrentes plantes des prs,
brilloient de mille couleurs qu'elles recevoient du soleil; des
chvres bondissoient, mille oiseaux chantoient dans les airs: aussi
innocent qu'eux mme, j'avois retrouv toute l'insouciance de mon
ge, sa gaiet, sa joie; les chagrins et ma nuit toient  un sicle
de moi; je ne me lassois point d'admirer le jour et les lieux
charmans qui m'environnoient; j'apercevois de loin un grand fleuve,
je crus revoir le Rhin, revenir dans ma patrie, et retrouver bientt
ma mre et le roi. Gelimer jouissoit de ma joie, de ma sant, et me
regardoit avec l'expression de la tendresse; j'entendois ses
regards: le sentiment sait toujours s'exprimer quand il est vrai,
l'ame parle  l'ame, et si l'homme n'toit que bienfaisance et
qu'amour, comme sans doute ce fut sa premire destine, il et pu se
passer du langage. Nous restmes tout le jour dans le lieu que
j'aimois tant; le lendemain je le quittai avec regret; nous
marchmes encore deux jours dans les bois, et nous parvnmes le
troisime dans cette grotte, que je trouvai dlicieuse. J'tois
extrmement fatigu; Gelimer tira d'une des cavits un vase rempli
de vin, de fruits secs; il avoit tu plusieurs animaux  coups de
flches, il les fit cuire, et ayant patri une farine qu'il prit
dans un vase de la mme matire que celui qui contenoit le vin, il
fit un espce de gteau; tous ces apprts m'amusrent beaucoup.
Gelimer me fit coucher sur un lit qui se trouvoit dans une autre
cavit; je dormis profondment; le lendemain il me fit baigner dans
ma jolie fontaine, me mena  la chasse, et cette vie active et
nouvelle m'enchantoit. Je n'oubliois pourtant ni ma mre, ni le roi,
ni la France; me confiant en leur amour, je m'attendois chaque jour
 voir arriver quelqu'un pour me chercher, et j'attendois sans
impatience, sr de leurs soins et de leur tendresse. Gelimer ne me
laissoit jamais sortir sans lui, mais il toit d'une complaisance
infatiguable; il avoit appris  m'entendre avec une tonnante
facilit, ses progrs toient pour moi une source de plaisirs
toujours nouveaux; j'attendois impatiemment qu'il pt me parler, et
avant l'hiver j'eus cette satisfaction. Le changement qu'opra cette
saison ne fut pour moi qu'une varit de plaisirs. Gelimer m'avoit
enseign sa langue en apprenant la mienne, et je parlois
indiffremment l'une et l'autre. Comme nous ne sortions que
rarement, et seulement pour quelques heures, il profita des longues
soires pour m'apprendre  faire diffrens meubles, des flches d'un
bois dur et qui supple au fer, des vases d'argile; il m'enseigna 
cultiver des plantes qui fleurissent dans l'hiver,  jouer d'un
instrument bizarre et sonore, que j'aimois beaucoup. Il me nomma
_Tcie_, nom chinois, qui veut dire runion, mlange, parce qu'il
trouvoit en moi diffrens objets qui lui toient chers. Le printems
nous rendit nos premiers plaisirs. Gelimer toit, quoique g,
encore lger  la course, adroit  la chasse; mais il ne vouloit pas
me confier son arc, et malgr mes prires, il ne me laissoit ni
chasser ni sortir sans lui. Je voyois qu'il craignoit de me perdre,
et se faisoit un bonheur de me conserver prs de lui; je riois en
moi-mme de cette pense, car je m'attendois toujours  voir arriver
un des braves de mon pre: je t'attendois surtout, mon cher Viomade,
et souvent mme dans mes songes, je croyois te voir, t'entendre,
partir avec toi, et m'lancer dans les bras de mon pre; je croyois
couvrir de mes tendres baisers les mains de la reine, et me
retrouver au milieu de vous. Gelimer, qui avoit rapport de la Chine
de grandes connoissances en agriculture, m'apprit  multiplier les
fleurs du printems, les grains et les fruits de l'automne; il ne
borna point  ces lgres instructions les leons qu'il me donna, il
m'enseigna  connotre le cours des astres, la forme et la
description de la terre, les maximes de Confucius; je lui
communiquois ce que j'avois appris du sage Diticas; il admira sa
morale, sa religion: sous d'autres noms il adoroit les mmes dieux
que moi, chrissoit et honoroit surtout la vertu, et s'efforoit
d'en remplir mon jeune coeur. Je rpondois  ses soins, le tems
s'couloit sans que je m'en aperusse, je grandissois; l'air,
l'exercice, une nourriture frugale, des jours sereins, tout
contribuoit  ma sant; et lorsque plus press de vous revoir, un
lger nuage de tristesse obscurcissoit mes traits, Gelimer
l'effaoit promptement en m'enseignant une chose nouvelle, qui
s'emparoit tout--la fois de mon tems et de mes penses. Cependant
mon ami devenoit triste, languissant, il s'affoiblissoit, je
m'affligeois de ses souffrances, je cherchois  les adoucir; je le
questionnois sur ce qui pouvoit les causer.

Une belle matine de printems, aprs avoir salu l'aurore, invoqu
les dieux, respir l'air parfum des bois, je conjurai Gelimer, que
j'entendois soupirer, de m'ouvrir son coeur; nous nous assmes sur
ce mme banc de mousse. Tcie, me dit le sage vieillard, m'aimes-tu?
Je le lui jurai. Sais-tu bien que je t'ai sauv la vie? tu prissois
sans moi sous des chariots prts  t'craser... Je ne l'avois pas
oubli, et je lui tmoignai ma reconnoissance. Eh bien! me dit-il,
je vais te dire tous mes secrets; mais une promesse encore, et je te
rends ta libert, je te donnerai mes armes, tu seras plus matre
dans ma caverne que moi-mme; tout ce que j'ai t'appartiendra; loin
de me devoir encore de la reconnoissance, c'est moi qu'elle engagera
 jamais. Jure moi sur l'honneur, serment si sacr dans ta patrie,
jure moi  la face du ciel qui t'claire, de ne point m'abandonner,
de protger mes derniers jours, de me laisser mourir dans cette
grotte paisible, et lorsque mon ame s'envolant vers les cieux, ou
s'emparant d'un autre corps, aura quitt sa demeure passagre,
promets moi d'ensevelir ma dpouille mortelle dans cette mme grotte
o je t'ai prodigu tant de soins. J'hsitois  prendre un tel
engagement; j'avois toujours conserv le vague espoir de retourner
dans ma patrie, j'allois pour ainsi dire y renoncer, j'tois mu,
attendri; mais je me taisois. Eh quoi! cher Tcie, reprit Gelimer,
pourrois-tu m'abandonner vieux et mourant, et me refuser
quelques-uns de ces nombreux instans que te prpare la nature? A
peine aux portes de la vie, une longue carrire est devant toi,
tandis que je touche  ma dernire heure; bouton naissant, tu vas
crotre encore plus d'un printems avant de fleurir, et moi, dj
fltri, je suis pench vers la terre; demain je tomberai, demain on
dira de Gelimer: Il a vcu; et j'aurai disparu comme mes anctres. O
enfant digne d'amour! prends piti de ma dernire heure; dj mes
yeux commencent  se fermer  la clart du jour, dj un voile pais
s'tend pour moi sur toute la nature; ah! veux-tu donc m'abandonner!
Il dit, et tendit vers moi ses mains tremblantes, quelques larmes
tombrent de ses yeux: c'en toit trop, je me jetai  genoux, et
m'criai! O dieux! qui punissez le parjure, recevez le serment que
je fais d'aimer, de servir Gelimer, et de n'abandonner ces lieux que
lorsqu'il sera endormi du sommeil ternel. Gelimer me serra dans ses
bras, me pressa sur son coeur, je lui rendis ses caresses. Ce jour
fut un jour bien intressant pour tous deux. Gelimer, sans crainte
pour l'avenir, venoit d'acqurir un fils, et moi je venois
d'assurer son bonheur. Bientt aprs, il me fit part de sa
naissance, et du sacrifice qu'il avoit fait  son pre; enfin de
tout ce que je vous ai racont. Il m'avoua qu'aprs m'avoir secouru,
le dsir d'chapper aux lois barbares des Huns, le besoin surtout
d'aimer encore, l'avoient dcid  s'emparer de moi; j'admirai son
dvouement, l'essor de sa vertu leva mon ame, je fus heureux
d'embellir les jours d'un fils gnreux, de consoler sa vieillesse.
Il me demanda alors qui toit mon pre; jamais il ne m'avoit fait
cette question, il craignoit trop de me rendre  cette ide. Je lui
rpondis que je devois la vie  un grand guerrier, et que je le
priois de ne plus m'en rappeler le souvenir. Il se soumit, me donna
un arc, des flches, vint encore quelques fois  la chasse, plus
souvent m'y laissa aller seul, et enfin n'y vint plus du tout. A
force de m'exercer, mon adresse surpassa mon esprance; j'atteignois
l'oiseau dans son vol, et  la course tous les animaux les plus
agiles. Le soir, Gelimer continuoit  m'instruire de l'histoire des
hommes, j'coutois surtout celle des rois, la chute de Rome, la
destruction des empires, les grands changemens de dominations, tous
les effets immenses du gnie souvent d'un seul homme, frappoient mon
coeur: combien, sans se douter qu'il me parloit de mon pre, Gelimer
me vanta le courage et la sagesse de Mrove! Ces entretiens chaque
jour me plaisoient d'avantage; mais en revenant de la chasse une
belle soire d'automne, je trouvai Gelimer assis devant la grotte,
et dans une attitude mlancolique; il me parut frapp d'une grande
douleur; alarm, je me prcipitai vers lui: Qu'avez-vous, mon ami,
lui dis je? O Tcie! me rpondit-il, je ne verrai plus ce soleil, les
fleurs ni la verdure; je ne verrai plus ton riant visage, plus doux
pour moi que le printems dans toute sa pompe; c'en est fait,
d'paisses, d'ternelles tnbres enveloppent Gelimer, je suis
aveugle! Un cri m'chappa, je m'attendois chaque jour  cette
nouvelle, et pourtant elle m'atteignit au coeur. Depuis ce jour,
Gelimer fut l'objet de mes plus tendres soins, de mon culte, de ma
vive amiti. Je l'aimai avec excs, je craignois de m'en loigner,
je ne chassois que pour nous nourrir; j'aurois jur ds-lors de ne
jamais le quitter, si dj je n'en eusse fait le serment. Il
redevint calme enfin, je le consolai, et au bout de quelques mois,
il s'toit accoutum  son sort. Mais, ajouta le prince, ce rcit a
r'ouvert toutes les blessures de mon ami. Interrompons-nous ici, il
est tems d'ailleurs de nous reposer; ce qui me reste  dire,
renferme un triste vnement qui a troubl la paix de mes jours;
demain je vous raconterai cette douloureuse histoire, demain nous
donnerons des pleurs  la jeune Talas. Ce soir, retirons-nous, et
cherchons  oublier dans un doux sommeil les sombres ides qu'a fait
natre mon rcit. O mon ami! disoit-il  Gelimer, chassez
l'inquitude empreinte sur votre front, ne gmissez point comme le
font les infortuns, Childric n'est point un parjure, et tous les
trnes du monde ne peuvent le sduire ni changer son coeur. Gelimer
poussa un profond soupir, et s'appuya sur le bras du prince; ils
rentrrent dans la grotte, claire comme la veille. Viomade
regardoit avec respect le sensible Gelimer; il admiroit les soins
que Childric prenoit, soit pour rassurer son ame trouble, soit
pour lui servir de guide, le nourrir, veiller sur ses jours.
Cependant le serment qu'avoit prononc le prince l'alarmoit, il ne
peut le trahir; Gelimer consentiroit-il volontairement  se sparer
de ce dernier objet de tendresse? Viomade ne peut le croire, il
s'inquite et n'ose exprimer son inquitude. Gelimer, plus tourment
par ses penses, se taisoit galement: Childric seul ne dissimuloit
rien; et soit que le souvenir d'Aboflde excitt sa tristesse, soit
que la gloire dont s'toit couvert Mrove exaltt son ame, soit que
l'ambition et l'audace d'Egidius l'enflamassent de courroux, soit
qu'il parlt de sa tendresse pour Gelimer, de la joie qu'il
prouvoit d'avoir retrouv Viomade, son coeur l'inspiroit; la vrit
toute entire s'en chappoit, se peignoit sur son visage charmant,
et donnoit  sa voix mlodieuse un accent plus persuasif. Aprs le
repas, ayant ferm la grotte, et conduit Gelimer sur sa couche,
Childric et le brave se retirrent de leur ct. Gelimer passa la
nuit dans la plus terrible agitation; il chrissoit trop ardemment
Childric pour lui enlever plus long-tems le rang suprme o
l'appeloit la destine; il n'aimoit pourtant plus le monde, et
n'estimoit plus les hommes; mais Childric toit dans l'ge des
riantes penses, des dlicieuses esprances; les plaisirs alloient
l'environner, l'enivrer, le ravir. Ces instans passagers
ddommagent l'homme des pleurs de l'enfance, de la prvoyante
inquitude de l'ge mur, de l'infirme vieillesse, de la douloureuse
mort. Doit-il lui enlever sa part des biens de la terre, et ne lui
en laisser que les maux? mais peut-il vivre sans Childric! Ces
combats le dchirent, sa belle ame ne peut encore se rsigner.

FIN DU LIVRE SIXIME.




CHILDRIC

LIVRE SEPTIME.

SOMMAIRE

DU LIVRE SEPTIME.

  Childric, forc d'aller  la chasse, et inquiet de l'tat dans
    lequel toit plong le vieillard, l'avoit recommand aux soins
    de Viomade. Gelimer  son rveil jette un cri d'effroi, en
    reconnoissant le brave au lieu de son cher lve; mais il se
    rassure, et le retour du prince le console bientt. Il veut
    s'asseoir sous les chnes. Childric reprend son rcit, et
    raconte avec sensibilit la rencontre qu'il fit  la pche,
    d'une jeune fille nomme Talas, leurs jeux, leurs plaisirs,
    l'amour qu'elle conut pour lui, le trouble qu'il en ressentit;
    les conseils de Gelimer en garantissent. Progrs de la passion
    de Talas; son dsespoir; sa mort. C'est sa tombe que Viomade a
    aperue, et sur laquelle il a dj plac la guirlande
    funraire. Childric y conduit de nouveau ce brave, et dpose
    le tribut du regret et de la pit sur la pierre funbre. De
    retour dans la grotte, le prince engage Viomade  partir
    promptement pour la France, afin de rassurer le roi, et le
    charge de lui dire qu'un serment sacr l'enchane dans ces
    lieux. Gelimer est agit. Viomade refuse de partir sans le fils
    du roi. Childric ordonne. Le brave offre de remplacer le
    prince auprs du vieillard, qui le repousse, et promet de lui
    rendre rponse le lendemain. Il gmit sur sa couche; en vain le
    prince le rassure. Le jour renat, Gelimer n'est plus, il s'est
    perc le coeur du javelot mme du prince. Juste douleur.
    Crmonie funbre. Adieux ternels  la grotte, aux forts, 
    la tombe de Talas. Childric part suivi du brave.




LIVRE SEPTIME.


Childric s'toit lev ds le point du jour pour aller  la chasse,
car les provisions alloient manquer; il avoit dfendu  Viomade de
le suivre. Le chagrin qu'prouvoit Gelimer l'affligeoit, il ne
voulut pas le laisser seul, et recommanda au brave de ne point
s'loigner de son vieil ami, de pourvoir  ses besoins, sur-tout de
ne lui rien dire qui pt exciter sa tristesse. Songe que je l'aime,
disoit ce prince; que sa peine est ma peine, que le rendre
malheureux, c'est me dchirer le coeur. Viomade promit d'obir aux
ordres du prince, celui-ci s'loigna doucement pour ne pas troubler
le repos de Gelimer, qui s'toit endormi depuis quelques momens.
Viomade attendit silencieusement son rveil; mais Gelimer jeta un
cri d'effroi en le reconnoissant. O est Childric? dit-il, avec
imptuosit; o est-il? A la chasse, reprit Viomade; il m'a ordonn
de rester prs de vous jusqu' son retour. Gelimer parut frapp
d'une vive douleur; mais revenant  lui, et tendant les bras avec
passion, il s'cria: Oh! pardonne,  toi! dont l'ame est innocente;
 toi! l'ange tutlaire de mes jours, pardonne au soupon injurieux
qui vient de s'lever dans mon coeur. Ah! je l'abjure; et plein de
confiance, je t'aime et t'admire. Alors le vieillard quitta sa
couche; Viomade lui prsenta le repas que Childric lui avoit
prpar; il le repoussa, sortit de la grotte, se plaa sous les
chnes, et tomba dans une sombre rverie, dont rien ne put le tirer.
En vain on l'auroit entrepris, ses ides s'toient empares de
toutes ses facults; il parloit avec lui-mme, se rpondoit,
s'accusoit de foiblesse, cherchoit  ranimer l'tincelle de
gnrosit qu'il sentoit dans son coeur; mais l'amour de la vie, la
crainte de perdre ce qu'il aimoit, le faisoit retomber dans ses
premires perplexits. Childric ne se fit pas long-tems attendre,
il revint charg de diffrens gibiers. A son approche, le front
sourcilleux de Gelimer s'panouit, le sourire reparut sur ses
lvres, le bonheur rentra dans son ame. Les soins qu'exigeoient les
provisions achevrent d'employer la matine; le jour toit froid et
pluvieux: cependant l'hiver toit coul, et le printems alloit
prendre lentement sa place, rparer ses ravages, et prparer les
fleurs de l't, les fruits de l'automne. Il fallut passer dans la
grotte cette journe destine  terminer le rcit de Childric:
aprs le repas, il commena en ces termes.

J'tois depuis quatre annes dans ce sjour, et rien n'avoit troubl
le cours paisible de ma vie; les leons de Gelimer avoient fortifi
mon ame contre mes secrets chagrins; je m'affligeois pourtant de
l'abandon dans lequel me laissoit le roi; je songeois aux larmes que
rpandoit sans doute ma mre; ma pense, plus forme, me retraoit
mieux mes malheurs; mais j'avois aussi plus d'attachement pour
Gelimer, plus de respect, et mes sermens me sembloient chaque jour
plus sacrs. Loin de renoncer  ma patrie, je me peignois le moment
o priv de mon ami, fuyant des lieux qu'il auroit cess de me
rendre chers, je volerois dans les bras de mon pre. Cette pense
donnoit le change  mes dsirs; heureux du prsent, sr de l'avenir,
je me livrois  l'tude et  la chasse, sans ngliger mes plantes,
mon chemin, mes bancs de mousse, notre colline, et les soins plus
utiles  notre subsistance. En chassant j'avois poursuivi prs d'une
journe un oiseau qui m'toit inconnu, et que je n'avois pu
atteindre; il m'avoit men si loin, que je craignis de ne pouvoir
retrouver la grotte avant la nuit; je me reprochai mon tourderie en
pensant  Gelimer,  ses inquitudes,  l'abandon o je l'avois
laiss; et quoiqu'accabl de fatigue, je me condamnai moi-mme  le
rejoindre  quelque prix que ce ft. En vain je me htai, il toit
nuit quand j'arrivai, et j'entendis de loin l'instrument chinois que
vous connoissez; Gelimer, qui me croyoit gar, faisoit retentir les
airs de ces sons, pour qu'ils me servissent de guide dans
l'obscurit; j'arrivai hors d'haleine, ne pouvant plus me soutenir,
et je tombai dans les bras de mon ami en m'accusant d'imprudence, en
le suppliant de me pardonner; il m'embrassa tendrement, ne se
plaignit point, m'invita au repos. Je lui contai pourtant mon
aventure; aprs quoi nous nous mmes  table, et la nuit je dormis
profondment; le lendemain je ne le quittai point, mais il exigea
que je reprisse mes exercices, me promit de ne plus s'inquiter de
mes absences prolonges; je promis de mon ct de ne plus
m'carter. Cependant la partie du bois que j'avois dcouverte dans
ma dernire chasse m'avoit parue charmante, elle entouroit un beau
lac dont les eaux paisibles offroient une pche facile. Ce nouvel
amusement me plt beaucoup, et tandis que je m'en occupois, je
remarquai qu'un jeune homme, du moins je le crus d'abord,
m'examinoit attentivement, et qu'il me suivit quand je m'loignai;
c'toit une heureuse rencontre pour moi que celle d'un compagnon de
mon ge; je rsolus de retourner au lac et de m'approcher de lui
quand il me suivroit; mais ds que je marchai vers lui, il s'enfuit
rapidement, et le lendemain il en fit autant. Chaque jour je
retrouvois le jeune chasseur qui m'vitoit en me cherchant, et je
crus  sa taille,  sa couronne de fleurs dont depuis peu il ornoit
sa chevelure, que ce n'toit point un homme, mais une femme. J'eusse
mieux aim d'abord un compagnon de mon sexe; il me sembloit que,
plus fort et plus agile, il partageroit mieux mes plaisirs; bientt
l'ide d'une femme me parut plus douce; mais surpris de son
empressement  me suivre et  me fuir, je n'essayai point de la
poursuivre, comme elle m'a dit depuis qu'elle l'avoit espr. Lass
mme de cette singularit, craignant de me laisser encore entraner
et d'inquiter Gelimer, je n'allai plus au lac, je renonai  mon
nouveau plaisir, et ne m'occupai que de ma chasse. Mon indiffrence
l'emporta sur la ruse de la jeune fille; ne me voyant plus vers le
lac, elle me chercha dans les bois, et m'ayant rencontr, elle
s'avana vers moi en souriant. Elle toit vtue d'un habit de toile
de coton d'une couleur clatante, son corsage laissoit voir ses
bras, ses paules et son sein, ses cheveux noirs et friss toient
mls de feuillages et de fleurs, ses jambes et ses pieds toient
nuds. Son teint toit brun et anim de vives couleurs; ses yeux
extrmement noirs, ardens, et son regard audacieux, sa bouche
grande, ses dents blanches et bien ranges: telle toit Talas;
c'est ainsi que j'appris d'elle-mme qu'elle s'appeloit. Hlas! pour
son malheur, l'infortune m'avoit aperu prs de ce lac, o elle
cherchoit des perles qui y sont abondantes; ma chevelure blonde
l'avoit frappe, elle m'avoit suivi, entrane par sa curiosit.
Depuis elle m'avoit revu, et si elle avoit fui, c'toit pour
m'attirer jusqu' son habitation; mais ne pouvant me dcider  la
suivre, elle toit venue, disoit-elle, pour me voir. Elle parloit le
mme langage que Gelimer m'avoit enseign; je l'entendis donc sans
peine, je lui rpondis galement. L'expression de ses traits me
parut vive et hardie. Talas ne connoissoit point l'art, et
s'abandonnait  la nature; ses charmes sans pudeur, ses mouvemens
sans graces, ne firent aucune impression sur mon ame. Nous chassmes
le reste du jour; le lendemain elle vint encore partager mes jeux; 
la course, elle l'emporta pendant quelque tems, mais je devins plus
agile qu'elle; elle m'apprit  dcouvrir les perles dans leur
coquillage,  prendre du poisson sans le tuer  coup de flches,
comme je le faisois d'abord; j'avois fait part de cette rencontre 
Gelimer; il m'avoit recommand de ne pas m'carter avec elle,
d'viter l'habitation de ses parens, de crainte qu'ils ne me
gardassent de force parmi eux; mais il ne s'opposa pas  ce qu'elle
se mlt  mes plaisirs. L'hiver je la vis moins; cependant elle
venoit quelquefois sur la colline, j'allois l'y joindre et nous
courions en riant sur les neiges. Le printems revint, et tous nos
jeux recommencrent avec lui. Je m'apercevois que Talas devenoit
rveuse, elle tressailloit  mon approche, soupiroit, me tendoit les
bras, ses regards enflamms avoient souvent une expression que je ne
pouvois soutenir; je baissois les yeux en rougissant; loin d'elle,
j'en tois encore troubl; mon sommeil toit inquiet, mes songes me
rendoient Talas. La hardiesse de ses mouvemens, l'audace de ses
traits, sa parure, si contraire  celle de la chaste Aboflde, et
qui d'abord m'avoient repouss, me firent tout--coup une impression
bien diffrente. Le printems, en ranimant toute la nature, offroit
de nouveaux piges  ma raison dj trouble, et je n'abordois plus
Talas qu'avec un coeur palpitant. Elle s'aperut de son ouvrage et
rsolut de m'enchaner pour toujours; elle ignoroit que j'avois dans
mon ami une seconde prudence, qui veilloit encore quand la mienne
toit endormie; elle me proposa de la suivre, de venir habiter avec
elle; enfin, d'tre son poux; elle m'y invita par les plus tendres
caresses; mon trouble s'en augmenta, un feu brlant circuloit dans
mes veines et me dvoroit. Pourquoi, lui dis-je, loigner l'instant
du bonheur? pourquoi te suivre? n'avons-nous pas ici un abri assez
paisible et ne sommes-nous pas deux? Talas crut que dans ce moment
je ne lui refuserois rien; elle me pressa de la suivre, et s'arracha
de mes bras. Abandonner Gelimer n'toit pas un sacrifice que l'amour
mme pt obtenir, et je n'avois que des dsirs; je refusai Talas,
elle devint ple de fureur, m'accusa d'indiffrence, m'accabla de
reproches, m'assura de sa haine, me dit adieu et me quitta
brusquement. Je m'tois calm pendant qu'elle s'abandonnoit  la
colre, je ne cherchai ni  l'appaiser ni  la suivre; content de
moi, en paix avec ma conscience, je rejoignis Gelimer avec plus de
plaisir encore: je lui contai ce qui venoit de se passer entre
Talas et moi; il m'couta attentivement. Mon ami, me dit-il, les
passions sont les maladies de l'ame, la morale et la religion en
sont les seuls remdes; heureux qui y a recours avant que leurs
progrs soient tels, que rien ne puisse les gurir! Talas, simple
lve d'une nature toujours sauvage quand la raison ne l'a point
adoucie, se livre sans dtour et sans crainte; c'est  toi, clair
par des principes,  l'carter de l'erreur qui la sduit. Elle te
veut pour poux; ce noeud peut-il faire ton bonheur? Le mariage,
sans doute, est le lien unique de flicit pour l'homme pur et
sensible; le plaisir l'enflamme, l'entrane et l'abuse; mais il ne
le satisfait que pendant sa courte dure; veux-tu faire ton pouse
de Talas? Non, sans doute, rpondis-je  Gelimer, je ne renonce
point  ma patrie, je ne veux point former, loin de mon pre, ces
noeuds saints et ternels. Eh! que feras-tu de ton amie, me dit-il
alors, si tu l'as sduite, si elle s'est donne  toi, si tu lui as
ravi sa puret? Abandonneras-tu celle qui aura t la tienne? la
laisseras-tu pleurer jusqu' la mort, sur l'instant qui l'aura unie
 toi? Je ne veux point sduire Talas, rpondis-je; ses caresses me
troublent, mais elle n'a point enflamm mon coeur. Eh bien! fuis-l,
me dit Gelimer, crains la jeunesse et la nature; fuis la vierge
brlante qui fera passer dans tes veines le feu qui la consume; les
dieux, l'honneur, l'humanit t'en conjurent. N'excite point son
amour par ta vue, sois son dfenseur contre toi-mme; protge l'tre
foible que l'amour te livre. Gelimer continua long-tems 
m'entretenir; je l'coutois avec admiration; je sentois s'teindre
la flamme passagre des dsirs; je me disois, la paix seule est un
bien pur et parfait; je me promis de ne point chercher  troubler le
repos qui rentroit si doucement dans mes sens, et d'viter Talas.
Je ne sortis point dans la matine, et le soir je chassai d'un ct
oppos  celui de nos rendez-vous. Ma chasse ne fut point heureuse,
le tems toit sombre, je rentrai plutt que de coutume, et je parlai
beaucoup moins qu' l'ordinaire; j'coutois mme avec distraction;
j'attendois impatiemment l'heure du sommeil, elle arriva sans
m'apporter le repos que j'esprois; je revis le jour sans plaisir,
il s'coula comme la veille, et plus tristement encore; en vain un
ciel pur et serein, le charme d'un beau jour, le chant des oiseaux,
la fracheur des vents, le parfum des fleurs, tout m'invitoit  un
doux ravissement: je ne voyois autour de moi que l'absence de
Talas. De son ct, elle me cherchoit, l'amour l'avoit emport,
elle s'toit reproch sa fureur, elle vouloit me trouver,
m'appaiser, car elle me croyoit offens, sur-tout ne m'ayant point
trouv  nos rendez-vous accoutums. Elle toit venue jusqu' la
grotte, et s'toit enfuie en ne trouvant que Gelimer. Enfin, elle
m'aperut comme je revenois lentement et livr  une mlancolie
profonde; un cri qu'elle jeta ranima en un moment toute mon ame;
elle s'lana vers moi, se jeta  mes pieds, me conjura d'oublier
ses emportemens, me jura de m'aimer, de m'obir, de m'tre  jamais
esclave soumise. Attendri par des expressions si touchantes, je la
relevai avec empressement, je la fis asseoir prs de moi sur un banc
de mousse. L, sans lui avouer la grandeur de ma naissance, je lui
confiai les vnemens qui m'avoient conduit dans ce sjour, mon
intention de m'en loigner ds que je le pourrois, pour me runir 
mon pre. J'eus le courage de lui dire que ma religion, mes devoirs,
les moeurs de ma patrie, s'opposoient  mon union avec elle; je lui
conseillai de me fuir et de m'oublier. Mais la crainte de l'affliger
me fit mler  mes sages discours, des expressions si tendres, des
soupirs si passionns, que Talas y puisa de nouvelles esprances.
Nous nous sparmes contens tous deux, moi d'avoir t sincre et de
la trouver si rsigne, elle de m'avoir vu si tendre. Elle me promit
mme de vaincre son amour, si je consentois  la revoir comme avant
notre querelle; j'y consentis et elle s'loigna; je revins dans la
grotte avec toute ma scurit. Gelimer la troubla de nouveau, et
m'effraya sur le pige cach que j'tois loin d'apercevoir;
cependant Talas remplit sa promesse, et ne pronona plus les noms
d'hymen ni d'amour; ses yeux seuls m'en parloient encore, sa bouche
observoit le silence, et je ne paroissois pas entendre ce qu'elle se
dfendoit de me dire. Mais ces efforts lui coutoient beaucoup, et
insensiblement devinrent si pnibles, qu'ils altrrent sa sant et
presque sa raison; elle versoit des pleurs et sourioit tout--coup.
A mon aspect, elle devenoit ple et rougissoit au mme moment; elle
ne pouvoit ni demeurer prs de moi ni me quitter; si ses regards
rencontroient les miens, elle en toit comme blesse. Elle ne
chassoit plus, et ngligeoit jusqu'au soin de sa vie, passoit
quelquefois la nuit dans les bois, sans abri et sans nourriture; je
la retrouvois le matin  la place o je l'avois laisse la veille,
immobile et baigne de pleurs. Sa douleur, son abandon, un amour si
vrai, si soumis, un malheur si profond et si tendrement exprim ne
pouvoient pas m'tre indiffrens, j'en fus mu jusqu'au dsespoir.
Elle se meurt! disois-je  Gelimer; hlas! elle prit comme la
plante dlicate expose au soleil ardent; elle se meurt, et je
pourrois lui sauver la vie; la raison doit-elle ordonner sa mort?
Gelimer trouvoit dans la religion des armes puissantes contre ma
foiblesse; son flambeau sacr dont il m'clairoit, me fit voir la
corruption et le vice, l o je n'avois entrevu que la tendre
compassion; m'arrta prt  tomber, et me soutint au bord du
prcipice. Talas lasse de souffrir et de combattre, Talas cessa
tout--coup de venir me joindre. Gelimer profita de cet loignement
pour me retracer mes devoirs; il ne savoit pas qu'il en existoit un
encore dans ma naissance et mon glorieux espoir, dans l'image que je
conservois des graces de ma mre, des vertus modestes dont elle
embellissoit l'amour, l'hymen et le trne; c'toit comme elle que
devoit tre mon pouse, la mre de mes fils, et non comme
l'infortune Talas. Sa vue me rendoit mes dsirs, son absence seule
me laissoit ma raison. Depuis long-tems je ne l'avois pas revue, et
j'tois tranquille; mais un matin, comme j'cartois la pierre qui
ferme l'entre de la grotte, je l'aperus assise sous ces chnes.
Hlas! la malheureuse attendoit depuis long-tems mon rveil; je
frissonnai  sa vue, elle me fit signe d'approcher, je courus lui
dire que Gelimer avoit besoin encore de ma prsence. Je t'attendrai,
me rpondit-elle avec un profond soupir; libre d'aller la rejoindre,
je ne pouvois m'y dterminer; un secret pressentiment retenoit mes
pas, et je me sentois agit de sombres penses; enfin, je marchai
vers elle, elle paroissoit tranquille; mais en l'examinant, je la
trouvai languissante et abattue, sa main toit brlante, l'approche
de la mienne la fit tressaillir, ses cheveux toient en dsordre et
couvroient son visage; elle essaya de se lever et retomba sur le
gazon. O ciel! je n'en puis plus, dit-elle: je l'aidai  se relever,
elle pouvoit  peine se soutenir, elle s'arrta incertaine et reprit
sa marche comme par une rflexion dtermine; elle trembloit, sa
respiration toit pnible, son sein palpitant, j'tois moi-mme
violemment agit. Mais observant qu'elle chanceloit  chaque pas, je
passai mon bras autour d'elle pour la soutenir, elle se laissa aller
sur mon paule, un froid mortel la saisit, elle demeura comme
vanouie; peu--peu elle reprit ses sens, continua sa marche lente
et dans un profond silence. Son regard austre s'levoit jusqu'aux
cieux et retomboit vers la terre; une fivre brlante la dvoroit;
le souffle de son haleine sembloit un air embrs. A ces terribles
effets, on reconnoissoit la passion dans toute sa violence; j'en
tois effray autant qu'mu, et je n'osois troubler la mditation
dans laquelle elle toit plonge. Nous fmes ainsi une assez longue
route, et nous parvnmes  un charmant bocage, au milieu duquel
s'levoit une roche couverte de pampres; du sein de cette roche
s'lanoit en cascade une onde abondante et limpide qui, tombant
dans un bassin profond, contrastoit par le bruit de sa chte, avec
la paix de ces lieux si rians et si calmes. La fracheur des ondes
conservoit encore au feuillage et aux gazons toute leur beaut
printannire, quoique nous fussions aux premiers jours de l'automne.
Arrivs sur la cime de la roche, Talas me fit signe de m'asseoir;
elle se plaa prs de moi, passa un de ses bras autour de mon col,
appuya sa tte sur ma poitrine, et demeura en silence; je me sentis
baign de ses pleurs, mon agitation toit  son comble; Talas
sembloit rflchir profondment. Aprs s'tre ainsi doucement
repose, elle parut plus calme; bientt elle releva sa tte et me
regarda. Son visage ple et dcolor toit baign de larmes, ses
yeux remplis de tristesse, tous ses traits peignoient la dsolation;
je pressentois une partie de ce que prparoit si lentement son
dsespoir. Ah! me dit-elle, avec un accent inexprimable, et qui
retentit encore autour de moi, je suis venue pour t'offrir encore
l'infortune Talas... Dis, oh! dis-moi que tu la veux pour pouse!
O ma bien aime, lui rpondis-je, en passant mes bras autour d'elle;
oh! coute-moi, tu ne sais pas tous mes secrets; tu ignores...
Barbare! me dit-elle, en m'interrompant et s'arrachant de mes bras,
garde tes funestes secrets; si je n'ai pas su plaire, je sais
mourir. A ces mots, plus prompte que le regard, elle s'lance du
rocher dans l'abme, j'entendis le bruit de sa chte... Je volai 
son secours, hlas! tous mes soins furent inutiles, le rocher toit
lev et l'abme toit profond. En vain je m'lanai dans l'onde, en
vain j'eus recours  tous les moyens que m'inspira mon coeur; la
nuit et la pnible certitude de la mort de l'infortune,
m'arrachrent de ce lieu funeste. Gelimer partagea mes justes
regrets. Le lendemain je courus vers l'abme qui renfermoit la
tendre victime de l'amour; je ne m'en loignai que le soir; j'y
retournai jusqu' ce que son corps reparut sur les ondes; alors je
l'emportai jusqu' la grotte; je lui avois destin pour dernire
demeure le lieu consacr  nos entretiens; j'y creusai une large
fosse, que je remplis de fleurs et d'herbes odorifrantes; j'y
plaai le corps de Talas, que je recouvris de fleurs, de
feuillages, de gazon; j'y plaai une pierre grave. Gelimer vint y
chanter l'hymne de la mort; et depuis j'y retourne chaque jour gmir
sur son sort et appaiser son ombre. Une perte aussi cruelle a jet
dans mon ame une profonde amertume; mes premiers plaisirs ont cess
de me plaire; ces bois sont dserts pour moi, ou ne m'offrent que
Talas mourante; mon seul bonheur est d'couter Gelimer, de lui
prodiguer mes soins, de m'instruire  supporter les revers, 
combattre,  surmonter la douleur,  triompher d'un souvenir qui a
troubl mes sens et mon ame. Childric se tut, on vit qu'il pensoit
 Talas, chacun respecta son silence. On approchoit de l'heure
destine au sommeil; Childric en avertit Gelimer. Ce ne fut que le
lendemain qu'il conduisit Viomade sur la tombe de Talas; celui-ci
lui raconta comment il l'avoit dcouverte, et montra au prince la
guirlande fltrie qu'il y avoit dpose lui-mme. Childric
renouvella le simple hommage qu'il avoit coutume d'offrir  la tombe
de sa malheureuse amante. De retour dans la grotte, le jeune prince
s'assit  table entre ses deux amis; il voyoit sur le front de
Gelimer la douleur et l'inquitude, et dans les yeux de Viomade une
secrete esprance mle d'alarmes; il sentoit lui-mme combien ces
dserts alloient devenir affreux pour le vieillard; mais Childric
n'hsitoit point, il vouloit seulement rassurer Gelimer et donner
ses ordres  Viomade. A peine eurent-ils achev leur repas, que
Childric dit au brave: Je te dois, ami, une bien vive reconnoissance,
tu as travers pour moi les dserts et les sombres bois, tu as
souffert, tu as expos ta vie, et au milieu de tous les prils,
tu es venu me parler de mon pre... Reois les remercmens que
je te dois, mais prpare-toi  recevoir bientt ceux de Mrove.
Demain, ds l'aurore, tu quitteras ces lieux, et je t'enseignerai
une route sre et peu longue; le printems qui commence, embellira
ton voyage, je t'armerai de mes meilleures flches, tu porteras 
mon pre des tablettes sur lesquelles j'crirai tout ce que je
croirai propre  le consoler de mon absence. Mais quand il apprendra
que la reconnoissance, la tendre amiti, dit-il, en se jetant dans
les bras de Gelimer et le pressant sur son coeur; quand il saura que
des sermens sacrs me retiennent ici, son noble coeur sera
satisfait; un fils ingrat, insensible et parjure ne seroit plus
digne de lui. O dieux! s'crioit Gelimer, ne permettez pas que
j'accepte son sacrifice. Viomade, emport par son zle et sa
guerrire franchise, osa refuser de partir, reprsenta au jeune
prince que son retour sans lui couteroit la vie au monarque;
qu'Egidius, profitant de cet instant favorable, monteroit sur le
trne, que la couronne seroit  jamais perdue pour lui. Viomade, lui
dit le prince avec fiert, vous peignez mon pre comme un roi sans
courage et sans vertu. Heureusement le ciel m'a fait un plus auguste
prsent. Mrove a survcu  la nouvelle de ma mort,  la perte
d'Aboflde, il ne succombera point, quand il sera sr que je vis
pour l'aimer, et me rendre, s'il est possible, le digne hritier de
sa valeur et de ses vertus. Viomade dsol, offrit de conduire avec
eux Gelimer. Barbare! dit le prince, veux-tu donc sa mort? Comment,
tu peux proposer  un vieillard aveugle et mourant de l'arracher de
sa retraite, pour traverser un pays immense, accabl par l'ge,
expos  la pluie, au vent, aux ardeurs du soleil, couchant sur la
terre, quand il ne peut faire un pas sans un appui! Tu veux
l'entraner des Palus dans les Gaules! Eh bien! dit Viomade, qu'il
reoive mes soins, mes services; je m'engage, par tous les sermens,
 vous remplacer prs de lui. Le remplacer! remplacer Tcie!  dieux!
s'crie Gelimer, l'univers entier ne le pourroit pas. Mais,
ajouta-t-il, d'un air sinistre et terrible, demain je vous
rpondrai. Non, mon ami, reprit le prince avec douceur, j'ai rpondu
et Viomade m'entend; c'est comme fils de Mrove que je lui ordonne
de renfermer  l'avenir un noble zle que j'admire, tant qu'il ne
sort pas des bornes que je dois lui prescrire. Demain il partira, il
ira remplir de joie l'ame de mon pre. J'ai encore des tablettes que
j'ai apportes de France; je sors pour crire plus librement sous
ces chnes; venez, mon cher Gelimer, le tems est calme et doux;
venez, appuyez-vous sans crainte sur le bras de votre cher Tcie,
toujours votre fidle appui. O Tcie! disoit Gelimer, que tu es beau
aux yeux de la divinit! qu'ils seront heureux les peuples gouverns
par toi! Oh! si ta sensibilit ne t'gare point, si tu peux rsister
aux passions du monde, quel roi sera plus grand, et quels peuples
seront mieux gouverns! O moeurs pures de nos bois solitaires!  vie
simple! et qui ne laisse point d'amertume, paix de l'ame,
n'abandonnez jamais celui pour qui je forme mes derniers voeux!
Childric entrana Gelimer hors de la grotte, et s'loigna de lui et
de Viomade pour crire au roi. Le jeune prince toit plus mu qu'il
n'avoit voulu le parotre; il chrissoit son pre, et ce n'toit pas
sans effort qu'il avoit ordonn le dpart du brave; il lui sembloit
aussi qu'il porteroit avec gloire le sceptre des rois, et il
connoissoit toute l'tendue de son sacrifice. Il se peignoit le
moment o tombant aux pieds de son pre, il recevroit encore ses
douces caresses si chres  son souvenir; ce moment o, au milieu
des siens, entour de sujets fidles, il verroit dans tous les yeux
la joie de son retour. Il ignoroit quand un jour si beau se
leveroit pour lui; il sentoit ce que le tems pouvoit lui coter. En
crivant au roi, ses larmes coulrent, son coeur fut dchir; mais
il ne lui vint pas mme  l'esprit qu'il ft possible de changer son
sort. Pendant qu'il crit, Gelimer dfend  Viomade de troubler ses
mditations, et reste sous les arbres. La nuit les runit dans la
grotte, et Childric loigne tout entretien affligeant. Le vieillard
presse sur son coeur le jeune prince, l'embrasse et gagne son lit.
Childric ferme la grotte et s'loigne avec Viomade; il ne songe
point encore au repos, et remet ses tablettes  l'ami fidle qui les
reoit  regret; dj il a tout prpar, jusqu' l'arc, jusqu'aux
flches dont il doit l'armer; il se propose mme de l'accompagner
quelques heures, si Gelimer l'approuve. Childric ne cesse de
rpter  Viomade tout ce dont il le charge pour son pre, pour
Ulric, pour son fils Eginard, ami de son enfance et compagnon de ses
jeux. Une partie de la nuit s'est coule avant qu'il cherche le
sommeil; aussi toit-il grand jour depuis long-tems lorsque les deux
amis s'veillrent. Surpris de voir dj la matine si avance, et
tonns du silence de Gelimer, ils se levrent  la hte; Viomade
courut ouvrir l'entre de la grotte, et le prince s'approcha
doucement du vieillard; il paroissoit dormir profondment: hlas!
c'toit du sommeil de la mort. Le gnreux Gelimer, ne pouvant
supporter la vie loin de l'objet de sa vive et unique affection, ne
voulant pas l'arracher plus long-tems au bonheur et  la gloire,
s'toit perc le coeur du javelot mme du jeune prince; le trait
toit encore dans son sein. A ce spectacle, digne d'admiration et de
larmes, Childric jeta un grand cri; Viomade s'approcha avec
empressement, et le prince lui montra en silence le corps glac de
son gnreux ami. En vain ils retirrent l'arme meurtrire du sein
vertueux qu'elle dchiroit; la mort avoit saisi sa proie; les soins
tardifs et impuissans ne rappelleront point son ame dj parvenue
aux demeures clestes. O Gelimer! disoit Childric, tu revis encore
dans mon coeur; puissent tes leons n'en sortir jamais, et cette
action sublime et cruelle m'apprendre  mourir! Triste et dsol,
Childric resta tout le jour prs du corps de son ami; il y passa la
nuit entire, et le lendemain il songea  lui obir. Terribles et
derniers devoirs!... Tous deux creusent au milieu de la grotte la
tombe que le sage a ordonne. Childric ne put l'y placer sans
verser des pleurs; il contempla encore cet ami qu'il alloit cesser
de voir. O mort! disoit-il, mort cruelle! dj deux fois ma main,
innocemment coupable, t'a livr deux victimes. O Gelimer!  Talas!
Le corps est recouvert de gazon;  mesure qu'il disparot, la
douleur du prince est plus violente. Viomade place une large pierre
qu'il a trouve prs de la grotte, et qui recouvre la tombe; il y
grave ces mots:

   HONNEUR AUX MANES
      DE GELIMER.

La nuit le surprit encore occup  graver cette inscription simple,
et au point du jour, arms de flches, sur-tout de ce javelot qui
n'est, hlas! que trop cher  son triste possesseur, ils vont
quitter des lieux devenus si funestes; mais ce ne fut pas sans
adresser  la tombe les plus tendres adieux. Childric salua les
chnes et les hamadryades, remonta sa petite colline, jeta sur
chaque arbrisseau, sur chaque fleur un regard attendri, redescendit
lentement ce petit sentier tortueux et bord de gazon. Ces lieux qui
l'avoient vu grandir, penser, aimer, lui retraoient -la-fois tous
les premiers mouvemens de son ame. Il alla encore sur la tombe de
Talas porter des regrets et des fleurs, et ne quitta sa retraite
qu'aprs avoir pay  tous ces objets, qui la lui rendirent si
chre, le tribut d'une juste douleur.

FIN DU LIVRE SEPTIME.




CHILDRIC.

LIVRE HUITIME.

SOMMAIRE

DU LIVRE HUITIME.

  Mrove, tromp par Draguta, pleure et son fils et son ami; tant
    de maux l'entranent vers la tombe; il est mourant, et l'arme
    qu'excite Egidius, demande un chef. Elle le choisit, c'est
    Egidius; il doit recevoir le commandement de Mrove mme; le
    jour est choisi pour son triomphe, et l'arme s'assemble au
    champ de Mars. Dj Egidius va recevoir la lance et le
    bouclier. Ulric aperoit dans le lointain voler la poussire,
    et distingue deux hommes  cheval; il croit les reconnotre, il
    s'crie. Childric s'lance dans les bras de son pre, et
    Viomade presse les genoux de son roi. L'arme en tumulte
    partage la joie de son matre; on entoure, on coute, on admire
    Childric. Egidius est oubli, et va cacher sa fureur. Mrove
    rentre dans la ville suivi de son fils, de son ami, et de toute
    son arme. Il ordonne un pompeux sacrifice, et Diticas, aprs
    la crmonie, annonce au peuple la fte du Guy, et ordonne de
    la part des dieux de choisir le jour pour lever Childric sur
    le pavois; l'arme y consent avec transport, et des prires
    solennelles terminent le sacrifice.




LIVRE HUITIME.


Tandis que Mrove, plein de confiance dans les paroles de l'oracle
et dans les soins d'un ami, attend avec une impatience mle
d'espoir, et compte les momens, Egidius qui a obtenu des secours de
Rome, et  qui Odoacre, roi des Saxons, en promet de nouveaux
encore, augmente chaque jour son parti. Il accuse dj de lenteur le
tratre Draguta; mais il est de retour, et se prsente aux yeux du
roi, qui le voyant seul et accabl d'une feinte douleur, se sent
frapp, prt  mourir. Le Hun, les regards baisss, le front abattu,
restoit en silence. Oh! parle, parle, malheureux! dit le roi,
quoique je ne t'entende dj que trop. O pre infortun! dit
Draguta; coutez ce triste rcit.... Nous arrivmes sans accident
jusqu' l'habitation de ma nombreuse famille; je retrouvai encore
mon pre plein de force et de sant, je lui avouai le motif de mon
voyage; je l'instruisis que je devois la vie  mon compagnon: mais
mon pre en un moment dtruisit mes esprances.... il m'apprit.... 
ciel!... il m'apprit qu'Attila, furieux de sa dernire dfaite,
avoit fait massacrer tous les prisonniers, sans en excepter votre
fils. Mon pre m'assura l'avoir vu prir!... Je rsolus de
n'apprendre cette affreuse nouvelle  Viomade que lentement et avec
prcaution; mais son zle impatient hta mon aveu. Ah! comment vous
peindre sa douleur? jugez-en par les effets. Son sang dj chauff
par la fatigue d'une aussi longue route, s'enflamma; une fivre
ardente le dvoroit: il tomba dans un affreux dlire, nous lui
prodigumes inutilement nos soins; tout--coup la raison lui revint,
et il me fit appeler. Pars, Draguta, me dit-il, va porter au roi,
mon matre, ces tristes dtails; dis-lui que Viomade est mort de
douleur, porte-lui mes flches, et donne-moi mes tablettes, je veux
y tracer un dernier adieu. Mais tandis que je les lui prsente... il
expire en nommant son roi.... Voici ses tablettes et ses flches....
Depuis long-tems Mrove n'coutoit plus, et Draguta auroit pu
parler long-tems encore, sans tre interrompu. Le roi immobile et
glac, l'oeil fixe et l'ame suspendue, cessoit de le voir et mme de
l'entendre; sa douleur trop vive avoit comme ananti tout son tre,
il ne la sentoit plus. Ceux qui l'entouroient en furent effrays,
sa blessure se r'ouvrit, il tomba baign dans son sang, on craignit
pour sa raison et pour sa vie; plus malheureux il vcut, et se
rappella tous ses revers. Draguta, satisfait du succs de sa
trahison, courut en recevoir le prix. Egidius lui remit la somme
qu'il lui avoit promise, et le nomma au grade dont il l'avoit
flatt; mais sachant que l'homme qui s'est dj vendu au crime est
toujours prt  se vendre de nouveau, et  trahir celui qu'il a
servi, il le fit empoisonner dans un festin. Rcompense digne d'un
tratre.

Egidius, dlivr de ceux qu'il redoutoit le plus, apprit avec une
extrme joie, que la sant de Mrove laissoit peu d'espoir de le
conserver long-tems. La paix toit loin de disposer les Francs  se
nommer un chef qui pt remplacer le roi mourant, et les conduire aux
combats; mais Egidius annonoit toujours les Saxons, et le seul
espoir des batailles suffisoit pour enflammer ces Francs valeureux.
Ce bruit d'ailleurs n'toit pas sans fondement: Odoacre menaoit
Angers; dans ce moment, attaqu lui-mme par les Visigoths, il ne
songeoit qu' se dfendre; mais il toit facile de dterminer les
troupes  ne pas attendre l'ennemi, elles furent assembles
tumultueusement et sans connotre elles-mmes la main qui les
faisoit agir. Bientt l'air retentit de leurs murmures; elles
osrent accuser le roi d'inaction, d'oisivet, et enfin demander 
haute voix un chef et la guerre. Mrove mourant, ignoroit ces
clameurs sditieuses, mais il fallut l'instruire du voeu de ce
peuple barbare et insens. Egidius avoit t nomm au champ de Mars;
il devoit commander les armes sous les ordres du monarque; de l au
trne il n'toit qu'un pas; ce pas Egidius comptoit le faire
bientt. L'arme, cruelle jusques dans ses respects, voulut que
l'ambitieux romain ret le commandement des mains du roi: on
choisit le jour le plus prochain, et les plus hardis parmi les
mutins se chargrent de porter au monarque le voeu du peuple. Ce
voeu pourtant n'toit pas gnral; les guerriers qui avoient march
contre les Romains, se voyoient avec honte sous les ordres d'un
ennemi vaincu par eux. Mrove ne put, sans surprise, apprendre un
choix si humiliant pour les Franais. Quoi, leur dit-il, c'est le
stipendiaire des Romains qui va conduire mes guerriers! c'est celui
 qui j'ai enlev la moiti des Gaules, qui va commander les mmes
troupes qui l'ont renferm dans Soissons! N'est-il donc parmi vous
aucun soldat courageux, aucun gnral vainqueur? Prt  descendre
vers la tombe, accabl de douleur, aurois-je celle de prvoir
l'instant o mon peuple, libre du joug romain, dont il fut dlivr
par les Mrovingiens, ira de lui-mme s'offrir  ses ennemis? Ce
discours jeta le dsespoir dans le coeur des braves qui
l'entendirent; mais il ne toucha point les rebelles, qui se
retirrent, en suppliant respectueusement le roi de consentir 
parotre au champ de Mars. Cette dmarche rvoltoit sa noble fiert,
affligeoit son ame; cependant le conseil l'engagea  conserver par
l l'apparence du commandement, et quoique avec une profonde
tristesse, il s'y dcida.

Mrove cependant ne tenoit plus  sa grandeur; il n'avoit plus de
fils  qui la transmettre; il ne tenoit pas plus  la vie, il
n'avoit plus d'pouse, plus d'ami pour l'embellir;... mais il
chrissoit son peuple, et aimoit sa gloire.

Il parut ce jour que htoient les voeux d'Egidius. On toit dans le
plus beau mois de l'anne, et le soleil fier d'clairer le monde,
planoit du haut des airs, brillant et couronn de ses rayons; les
troupes dj revtues de leurs armes qui tinceloient frappes des
feux du dieu du jour, se rendoient au champ de Mars, et se livroient
 cette joie immodre que cause toujours au peuple un spectacle,
quel qu'en soit l'effet ou la cause. Mrove parut entour de ses
braves, qui pouvoient  peine contenir leur indignation; il toit
sur un char tran par des taureaux superbes, revtu de ses habits
royaux; la majest de son visage n'toit point teinte par la
douleur dont il conservoit la trace; son aspect noble et touchant
mut tous les coeurs; on voyoit tomber des yeux des plus grands
guerriers, ces pleurs qui honorent le courage. Les cris de vive le
roi! ces cris si chers aux Franais, se firent entendre, et Mrove,
malgr les maux sans nombre dont il toit dvor, ne les entendit
pas sans motion; il sentit qu'il toit aim, ce mouvement fut doux
pour son ame. Un trne lev attend le roi; Egidius, palpitant
d'impatience et de joie, comptoit les instans; agit d'une secrte
inquitude, il voudroit encore presser son triomphe qui s'apprte.
L'arme se range en bataille, chacun reprend son rang. Le roi monte
sur son trne; dj on lui prsente la lance et l'pe dont il doit
armer Egidius, dj le perfide romain enlve firement son casque,
va le remettre  Valrius, et pour la dernire fois se prosterne
devant le roi, qu'il se propose de renverser; les braves dtournent
les yeux d'un spectacle qui les dsespre, l'arme attentive observe
un profond silence. Ulric porte au loin ses regards,... un objet l'a
frapp, son coeur en est mu;... il fixe encore ses yeux sur l'objet
qui s'approche, il ne s'est pas tromp!... S'lanant tout--coup,
repoussant Egidius, et paroissant au milieu de l'arme... Soldats!
arrtez, arrtez! s'cria-t-il; voici Childric; voici Viomade,
voici le fils du roi! et tombant aux genoux de Mrove: O roi! digne
d'un si grand bienfait, voil votre fils... En croira-t-il ce
discours? ah! s'il en doute, ce doute fera bientt place  la plus
dlicieuse certitude. Mrove,  peine descendu de son trne, voit
sauter de cheval, lgrement  terre, le plus beau des hommes, et
sent dans ses bras le plus tendre des fils; Viomade se prsente 
son tour; Mrove le presse contre son coeur, l'arme partage
l'attendrissement et la joie de son maitre. La beaut, dont l'empire
est si prompt et si assur, leur parle dj en faveur de Childric;
on le presse, on l'entoure; Egidius est oubli, il le voit, il le
sent, plit de fureur, et frmit de rage.... O tratre Draguta!
osoit-il dire: c'est  prsent qu'il regrette que la tombe o il l'a
prcipit, le drobe  sa vengeance. Childric se rend aux voeux du
peuple, impatient de le voir; il se mle  l'arme. Le tems qui a
dvelopp ses traits ne les a point changs, mais son vtement
sauvage donne  ce visage doux et riant, une grace inconnue qui
entrane. Les Francs admirent surtout sa belle chevelure blonde et
boucle, ornemens des rois... Lui-mme reconnot une foule de
guerriers, il les nomme, se rappelle leurs exploits, revoit grands
et hardis ceux qu'il a laisss enfans comme lui; enfin il aperoit
le jeune et charmant Eginard, le fils du brave Ulric, celui qu'il
aima ds le berceau; Eginard attendoit un souvenir de son matre, il
reut les caresses de son ami; Childric parut transport de joie en
le voyant; tant de marques de sensibilit ravirent les coeurs. La
mmoire est sans doute le prsent le plus magique que le ciel puisse
faire aux grands de la terre, celui qui leur attire le plus d'amour.
Quand un regard est une faveur, un mot une distinction, combien un
souvenir honore! combien cette marque de bienveillance flatte le
sujet qu'elle norgueillit! O rois, qu'il vous est facile d'tre
aims, et d'tre aims avec idoltrie! O vous! qui entours de la
majest du trne, de ces rayons presque divins, paroissez dj  nos
yeux si imposans et si fiers, quand vous adoucissez pour nous cette
effrayante splendeur, que nous passons rapidement du respect 
l'amour! mais, hlas! pourquoi ne suffit-il pas que vous soyez
sensibles pour nous rendre heureux? pourquoi les rois bons, ne
furent-ils jamais les bons rois? pourquoi, enfant mutin et
indisciplin, l'homme abuse-t-il de tout, et a-t-il besoin d'un
frein svre?

Le retour de Viomade n'est pas moins cher  l'arme; ce brave qui a
combattu tant de fois au milieu de ces rangs, et dont on dploroit
la mort, lui est rendu. Les soldats veulent connotre par quels
miraculeux vnemens le prince a disparu, comment Viomade l'a
retrouv; chacun l'interroge, il rpond: ce qu'il dit vole de bouche
en bouche; le jour se passe tout entier dans ce dsordre heureux.
Childric s'est rapproch plusieurs fois de son pre, de ce tendre
pre, qui le contemple avec cette joie paternelle que son coeur ne
peut contenir; il croit, lorsqu'il sourit, revoir Aboflde, il
croit l'entendre, c'est sa voix douce et persuasive. Egidius, qui
n'a pu dtourner l'attention du peuple des objets qui le captivent,
va cacher sa honte auprs d'Egsippe qu'il adore; et le roi,
accompagn de son fils, reprend le chemin de Tournay. Viomade,
entour des braves, suit le char royal, et le roi rentre dans son
palais, aux acclamations gnrales. En revoyant sa famille, chacun
raconta ce dont il avoit t tmoin, ce qu'il avoit entendu.
Childric, si visiblement protg par les dieux, chapp
miraculeusement aux barbares, aprs avoir vcu dans les forts;
Childric, si sensible  l'amiti, si beau sous ces vtemens de peau
d'ours, arm de ses flches lgres, et porteur du javelot;
Childric enfin toit l'objet de tous les discours; dj on
l'aimoit, dj on l'levoit en pense sur le pavois; le peuple se
prcipite en foule par-tout o il porte ses pas; plus il se montre,
plus on est impatient de le voir encore. Amiens, cette premire
capitale de la France, supplia Mrove de revenir dans ses murs; il
y consentit, et fier de son bonheur, il accompagna Childric dans
les diffrentes villes o il se fit voir aux peuples, charms de sa
prsence. Childric avoit dj quitt les vtemens qu'il portoit
dans les bois, et revtu ceux d'un guerrier franais; tous deux le
parent galement, et cette main qui lanoit adroitement la flche de
Blnus, brandit avec grace la lance de Mars. Le casque brille sur
ce front rempli de candeur, ses yeux si beaux en paroissent plus
fiers, et les boucles blondes, qui voltigent autour du casque,
mlent leurs ondulations  l'clat guerrier des armes; c'est ainsi
que le jeune prince parot form pour la gloire et pour l'amour.

Mrove, impatient de connotre  quels vnemens il devoit le
retour inespr d'un fils et d'un ami, n'avoit pas attendu si
long-tems pour s'en instruire; ds le soir mme de leur arrive, il
avoit interrog Viomade et son fils. Mrove admiroit moins les
circonstances extraordinaires du rcit de Childric, que la
vivacit, l'loquence de ses discours. Ce n'toit point le farouche
lve de la nature, le sauvage enfant du dsert qui s'exprimoit,
mais un prince noble et rempli de grace, qui dveloppoit  ses yeux
une ame pure, des sentimens dlicats, des penses sublimes. Malgr
tous les maux que lui a causs Gelimer, le roi sent combien il doit
rvrer la mmoire de l'homme vertueux, qui a sem dans le coeur du
prince de si prcieux principes, et il adresse  son ombre un pieux
hommage. Ce n'est point assez encore, Mrove ordonne un pompeux
sacrifice pour remercier les dieux protecteurs de son fils; mais il
ordonne aussi qu'il soit clbr en l'honneur de Gelimer. Les Bardes
consacrrent dans leurs vers sa vie sublime et sa mort gnreuse:
c'est ainsi que son histoire, transmise d'ge en ge, nous est
parvenue.

Le jour fix pour le sacrifice, Diticas le clbra selon l'usage
accoutum. Aprs la crmonie, il monta sur une lvation
triangulaire, dont chaque ct portoit un des noms des trois plus
puissans dieux des Druides, Teutats, Taranis, Esus: de cette
lvation, il flicita le roi, loua Viomade, et versa sur le prince
l'eau lustrale. Mais alors, prenant une voix terrible, et que
l'arme crut tre celle des dieux mmes, il reprocha aux Francs
d'avoir dout du retour de Childric, quoique lui-mme, inspir du
divin esprit, le leur et annonc; il leur reprocha d'avoir cru les
perfides paroles d'un tratre, de prfrence  celles des oracles,
dont lui-mme avoit t l'interprte; il les menaa du courroux
cleste, lana l'imprcation contre ceux qui vouloient confier le
commandement  Egidius; annona les tnbres ternelles, fit
trembler les soldats, par-tout ailleurs intrpides, et qui,
prosterns devant le ministre d'un dieu terrible, se croyoient dj
prcipits dans les abmes du monde. Diticas voyant la consternation
gnrale, s'arrta, puis d'une voix plus douce, conjura les dieux de
s'apaiser, et s'adressant encore au peuple muet et effray, il lui
promit de ne pas quitter le pied des autels sans avoir obtenu leur
pardon. Je vous annonce, ajouta-t-il, que je clbrerai, la sixime
lune du solstice d'hiver, la fte du Guy de chne, cette fte si
chre  vos coeurs, et qui est toujours suivie d'une heureuse anne;
que ce jour soit beau pour tous les Francs, que ce jour soit
consacr par tout ce qui peut le rendre auguste, qu'il rpare vos
fautes et assure votre bonheur, qu'il soit enfin le jour choisi pour
donner  Mrove un successeur, et la rcompense de son courage et
de ses vertus; enfin, qu'en sortant de la crmonie qui vous
rconciliera tous avec vos dieux outrags, nous volions au champ de
Mars lever Childric sur le pavois: puisse-t-il, sous l'exemple du
meilleur des rois, apprendre long-tems encore  gouverner!...
Est-ce l votre volont, reprit Diticas, Francs, acceptez-vous ce
que je vous propose? Depuis son arrive, Childric toit l'amour de
tout le peuple; l'offre de Diticas toit dj le voeu de l'arme, le
consentement fut gnral. Diticas promit qu' ce prix les dieux
seroient satisfaits, et congdia l'arme; le roi quitta aussi le
bois sacr, et se retira rempli de reconnoissance envers les dieux,
leur demandant encore de prolonger sa vie, jusqu' l'instant o il
auroit vu lever sur le pavois ce fils qu'il aimoit, chaque jour,
avec plus d'ardeur. L'heureux Viomade jouissoit du bonheur de son
roi, du fruit de ses travaux, de la reconnoissance du jeune prince,
et de l'estime de toute la France, rcompense mrite, mais la seule
digne de ce coeur gnreux.

FIN DU LIVRE HUITIME.




CHILDRIC.

LIVRE NEUVIME.

SOMMAIRE

DU LIVRE NEUVIME.

  Egidius espre encore. Mrove, ranim par le bonheur, retrouve
    des forces momentanes, et instruit son fils des devoirs des
    rois. La fte du Guy est clbre, et aprs la crmonie, le
    grand prtre, suivi du roi, du prince, des braves et de
    l'arme, se rend au champ de Mars. Fureur d'Egsippe. Elle vole
    au champ de Mars. Trouble de Childric  la vue de la belle
    romaine. Premiers mouvemens d'un amour extrme. Egsippe voit
    son triomphe et se promet une grande vengeance. Viomade lit
    dans le coeur du jeune prince, et s'afflige; il essaie en vain
    de l'clairer. La fte est acheve; Childric n'a vu
    qu'Egsippe, et ne songe qu' elle. Mrove s'affoiblit et
    expire dans les bras de son fils. Il est regrett de tous les
    Francs; son corps est runi  celui de la reine Aboflde. La
    douleur de Childric est vive et constante. Il parot mme
    oublier Egsippe. La gloire l'entrane encore loin d'elle; il
    combat Odoacre, il est vainqueur; et prt  rentrer dans
    Tournay, il est reu par Egsippe, qui, entoure des pouses
    des guerriers, porte comme elles des couronnes aux vainqueurs.
    Une fte superbe attend le roi. Egsippe y dveloppe autant
    d'art que de charmes; la nuit se passe dans les jeux, et
    Childric, entirement livr  l'amour, ne quitte Egsippe
    qu'avec effort et plein du dsir de la revoir. Il vite tout
    entretien avec Viomade. Le brave dsespr se tait; le sommeil
    fuit l'un et l'autre.




LIVRE NEUVIME.


La fte du Guy toit la plus agrable aux Francs; l'anne o l'on
pouvoit le dcouvrir toit ordinairement abondante; le peuple, loin
de voir dans cette fertilit une suite naturelle des combinaisons du
tems et des saisons, la croyoit au contraire un effet particulier
attach  la religieuse crmonie. Egidius esproit en vain
s'opposer  cette journe redoutable; il lui reste des partisans, de
l'or, une arme; le prince est jeune et sans dfiance, son coeur
s'ouvre facilement  l'amiti, il est ardent et sensible; Egidius
compte sur ses ressources, se flatte encore, et va cacher dans
Soissons son inquitude et ses esprances, aprs avoir dispers et
instruit de nouveau tous ceux dont il connot l'adresse, l'intrigue,
la fidlit et les moyens.

Mrove, pour qui le bonheur est une nouvelle source de vie, a
retrouv ses forces puises; il sent que ce nouvel effort du
flambeau prt  s'teindre, ne fera qu'en hter la fin, et il
profite de ses derniers instans pour instruire son fils de ses
devoirs si pnibles et si grands; de l'tat de son royaume, de ses
ressources, et des imperfections du gouvernement. Childric s'tonne
que l'autorit royale ait tant de bornes. Ce n'est pas ainsi que
commande l'empereur  Pkin, il s'en indigne; cette dpendance du
trne, qui s'oppose  la force du gouvernant en la divisant,  sa
paix intrieure en multipliant les pouvoirs et les volonts, irrite
son gnie et son ame. Mrove essaie en vain de lui faire sentir que
ces lois, suite d'un tablissement encore peu assur, ont t
ncessaires; Childric a peine  y soumettre sa raison, encore moins
son coeur. Gardez-vous, disoit Mrove, de tenir vos peuples dans
une longue paix, ils tourneroient leur activit contre vous et
contre eux. Vos troupes, par-tout triomphantes, remplissent de
terreur leurs ennemis. Profitez de l'instant que vous mnage la
victoire. Le meurtre d'Atius, la mort de Valentinien, celle de
Maximus, les ravages de Genseric, la division des chefs de l'empire,
l'ignorance de leurs gnraux, l'exprience et les victoires des
vtres, les revers qui ont dcourag vos ennemis; tout enfin vous
dit de combattre. Tournez d'abord vos armes contre Odoacre;
rduisez-le  une retraite prompte; attaquez-le avant qu'il ne soit
repos de ses combats; chassez-le des les de la Loire; repoussez
les Allemands qui se prparent  envahir les Gaules; chassez les
Romains loin de vous, et tendez votre royaume sur l'Oise et la
Seine: ensuite soyez lgislateur; car les sages lois font plus pour
le bonheur des peuples que les grandes conqutes.

Ainsi parloit Mrove, et Childric, impatient de se distinguer
aussi, attendoit la saison guerrire pour marcher contre les Saxons;
mais l'hiver commenoit  peine, et il falloit qu'il s'coult tout
entier. La fte du Guy devoit se clbrer, et Childric devoit tre
lev sur le pavois. Ce jour mmorable que redoute Egidius, parot
enfin, et dj l'entre du bois est remplie d'un peuple immense;
toutes les prtresses avoient le droit d'assister  ces ftes; mais
les vierges s'y distinguoient par leur voile et les apprts de la
crmonie, qui n'toient confis qu' elles. Le grand prtre, revtu
de ses plus magnifiques habits d'un lin clatant et parsem d'or,
couronn de feuilles de chnes, parut au milieu des vierges
qu'entouroient les prtresses et les Druides; la foule sainte marche
pompeusement jusqu' l'arbre possesseur du Guy sacr. Diticas,
soutenu par ses Druides, monte sur l'arbre, grave sur son tronc et
sur deux de ses plus belles branches, le nom des dieux; alors,
recevant des mains d'une des vierges, la serpe d'or destine 
couper le Guy, il chante plusieurs fois ces paroles que rptent les
vierges, les prtresses, les Druides, et toute l'arme:

   AU GUY L'AN NEUF.

Ensuite il coupe le Guy, que les vierges reoivent dans le sagum
blanc qu'elles tiennent tendu. Le grand prtre redescendu, plonge
le Guy dans l'amula rempli d'eau, et prenant l'aspersoir des mains
virginales qui le lui prsentent, il rpand au loin l'eau lustrale.
Le peuple croyoit alors tre dlivr de tous maux, et surtout des
sortilges qu'il redoutoit beaucoup.

Cette crmonie eut lieu l'an 458, la sixime lune du solstice. A
peine fut-elle termine, que Diticas promit aux Francs les
bienfaits du ciel, et marcha vers le champ de Mars, suivi des
Druides et de toute l'arme. Mrove, toujours languissant, fut
transport sur un brancard form de lances croises et de drapeaux
conquis. Ce moment toit le plus beau de sa vie; il remercioit les
dieux de l'en avoir rendu tmoin, et jetoit un regard satisfait sur
le sceptre qu'il alloit dposer dans de si chres mains.

La renomme, toujours prompte  parler des rois, a dj port le
dsespoir et la fureur dans l'ame d'Egsippe. L'altire romaine,
venue dans les Gaules pour retrouver Egidius qu'elle aime, et  qui
sa main est promise, avoit espr le trne, et ne peut voir sans une
secrte rage le jour qui doit le lui ravir. Elle habitoit un chteau
prs de Tournay, et c'toit pour servir son amant qu'elle ne l'avoit
pas rejoint. A une rare et majestueuse beaut, Egsippe joignoit un
esprit adroit, un caractre violent, mais dissimul. Eloquente, elle
sduisoit par ses discours ceux qui chappoient  ses charmes;
habile  lire dans les coeurs, prompte  changer de formes, elle
empruntoit jusqu'au caractre mme de ceux qu'elle vouloit
subjuguer, sre de les vaincre. Egidius ne devoit ses partisans
qu'aux graces ou  l'adresse de son amante; elle seule avoit
entran les volonts en charmant les coeurs. Le retour de Childric
avoit dj dtruit une partie des esprances de l'ambitieuse; le
jour qui va le couronner les anantit; elle voue une ternelle haine
 cet ennemi, qu'elle ne connot pas encore. Tout--coup, un vague
espoir de vengeance la ranime; elle ordonne que son char soit
attel, elle-mme conduira ses coursiers dociles et impatiens; elle
sera tmoin de cette fte, dont la seule pense l'enflamme de
courroux; elle monte sur le char lger, qu'entranent rapidement
deux chevaux superbes; debout, elle tient les rnes, et s'lance
vers le champ de Mars. Telle toit Diane avant qu'Endimion et
touch son ame, et avant que l'amour et adouci son sourire.

L'auguste crmonie toit commence, et Childric lev sur le
pavois; une brillante couronne ornoit sa tte, le manteau royal
toit attach sur ses paules, un riche baudrier ceignoit sa taille
lgante; il tenoit en main le javelot, sceptre de Pharamond, et que
l'amiti sanctifia si cruellement. La joie prtoit  ses traits
nobles et rguliers, un nouvel clat; la reconnoissance, plus de
douceur: il promenoit sur toute l'arme ses regards attendris; on
voyoit dans ses yeux tout ce qui se passoit dans son coeur; il toit
beau de ses traits, de sa jeunesse et de son ame... Egsippe le
voit, s'tonne, et le hait encore davantage; plus elle le trouve
suprieur  son amant, plus sa jalouse envie s'en accrot; elle fait
le tour de l'enceinte, y pntre, et vient se placer en face du
pavois. Le murmure qu'excite son audace, se change en admiration;
Childric l'aperoit et rougit, il la regarde, il plit et
chancelle. Egsippe jouit de son triomphe, un lger sourire
l'embellit. Ce n'est pas une ame pure et neuve encore, qui pourroit
chapper  sa beaut; sur son front, d'une clatante blancheur, sont
tresss des cheveux d'bne que runissent des liens de pourpre et
d'or; ses yeux fiers et indiffrens commandent l'amour; cette bouche
frache et vermeille laisse entrevoir les plus belles dents, et ce
col d'albtre, qui porte avec grace cette tte magnifique, s'entoure
de ces riches parures qui n'ont jamais frapp les regards du jeune
prince, accoutum aux sauvages couronnes de Talas; une lgre
tunique blanche, serre d'une riche ceinture, couvre des charmes
qu'elle laisse deviner; un manteau de pourpre, et qu'agite les
vents, flotte avec grace autour de sa taille majestueuse. Jamais une
semblable divinit ne parut aux yeux du jeune monarque; il ne peut
les en dtacher, oublie le pavois, le trne et sa grandeur. Viomade,
qui prs de son matre et heureux comme lui, suit tous les mouvemens
du jeune roi, a vu le trouble qu'excitoient en lui les charmes
d'Egsippe; il a senti avec effroi tout ce que sa fatale beaut
prenoit d'empire sur un coeur ardent et tourment du besoin d'aimer.
Viomade sait que l'on ne s'oppose qu'en vain  l'amour, qu'il
s'irrite mme des obstacles, qu'enfant lger des dsirs, il meurt
avec lui trop souvent, ds qu'ils sont satisfaits, mais qu'il
s'enflamme par la rsistance. Cependant le caractre et l'ambition
d'Egsippe, effraient Viomade; il n'ose inquiter le roi de ses
tristes rflexions, et les renferme dans son coeur. La crmonie
s'est acheve, Childric est descendu de dessus le pavois; rappel 
lui-mme par le mouvement qui se fait autour de lui: Soldats,
dit-il, je jure de vivre pour vous aimer, et de mourir, s'il le
faut, pour vous dfendre. Volant alors vers le roi, se jetant  ses
genoux, tant promptement la couronne de dessus sa tte, et la
plaant sur celle de son pre: Grand roi, dit-il, portez la
long-tems pour le bonheur des Francs et pour le mien. Dtachant de
mme son manteau et toutes les marques extrieures de la royaut, il
se revtit de l'armure d'un simple soldat, et prenant des mains d'un
d'entre eux le brancard qu'il portoit  l'aide de plusieurs autres,
le jeune roi marcha charg d'un fardeau glorieux et cher, de son
auguste pre. Le peuple versa des larmes, Viomade adoroit son jeune
matre, Ulric ne pouvoit retenir son admiration, tous les braves
vouloient mourir pour lui. O sensibilit! premier et prcieux don
que Dieu fit  l'homme dans un jour tout de bienveillance, source
des douces larmes et des plaisirs parfaits!  bien de l'ame et
charme de la vie! pourquoi le mchant peut-il abuser de votre
abandon, emprunter vos traits et dchirer le coeur que vous lui
ouvrez?

De retour au palais, o s'apprte un somptueux festin, Childric
parot distrait et rveur; ses regards inquiets s'garent sans
espoir: Viomade sait ce qu'ils cherchent vaguement; il croit qu'en
tant l'esprance au prince, il arrtera ce sentiment ds sa
naissance; il ne connot pas encore le coeur brlant de Childric,
il ne sait pas que l'amour espre, malgr l'amour mme. Enfin
s'tant approch du jeune roi, il le flicita sur les vnemens du
jour, et celui-ci lui rpondit avec grace, que c'toit lui surtout
qu'il falloit en fliciter, puisque ce jour toit son ouvrage.
Avez-vous pu remarquer, continua Viomade, votre superbe ennemie,
l'ambitieuse Egsippe, l'amante et bientt l'pouse d'Egidius? son
adresse vous et enlev le trne sans votre retour. Que de haine
remplissoit ses yeux  votre aspect! que de courroux clatoit dans
ses regards!... Childric rougit, et se tut; la haine, il ne l'a
jamais conue, et cependant il sent qu'il peut har Egidius. Le
prince, agit de ce qu'il apprend comme de ce qu'il prouve, tombe
dans une profonde rverie; Viomade seul en connot la cause, et
cherche  l'en distraire par son entretien, par le chant des Bardes,
et en lui prsentant tour--tour les braves dont il reoit
l'hommage. Childric se rappelant Eginard, s'approche avec respect
du roi, et lui demande de vouloir bien admettre ce jeune soldat au
rang des braves. Mrove y consent avec joie; c'toit rcompenser
Ulric dans ce qui lui toit le plus cher; il avoit encore d'autres
fils plus jeunes qu'Eginard, qui touchoit  sa vingtime anne, et
qui joignoit au courage d'un Franais, la gaiet, les graces, la
franchise et la lgret de sa nation. Eginard avoit des yeux
spirituels, un sourire fin, la fracheur de son ge, une taille
lgante, dansoit, chantoit, montoit bien  cheval, se battoit
encore mieux, aimoit, plaisoit surtout, et paroissoit s'attacher
plus srieusement  la tendre Grislidis, fille de Mainfroy. Ulric
apprit de Mrove l'honneur qu'alloit recevoir son fils; il
s'empressa de le chercher, de le prsenter lui-mme  Childric, qui
le conduisant aux pieds du roi, remit au monarque la lance et le
bouclier dont il devoit armer Eginard. En vain Mrove se
dfendit-il de recevoir les hommages, en vain pressa-t-il Childric
d'armer lui-mme son ami.--Non, non, rpondit le jeune prince, ce
n'est pas  ce bras sans gloire qu'appartient un tel avantage;
faites plus,  mon pre! dit-il en se jetant  genoux, acceptez mes
services, que je sois du nombre de vos plus dvous sujets; si je
n'ai pas encore, comme eux, l'honneur d'avoir vaincu sous vos
ordres, je vous porte un coeur aussi fidle que le leur... Mrove,
attendri de ces marques de respect et d'amour, ne put refuser  son
fils une demande si modeste; il le reut avec les crmonies
accoutumes, ainsi qu'Eginard, et tous deux se tenant par la main,
allrent embrasser les compagnons d'armes, parmi lesquels ils
venoient d'tre admis. Depuis ce jour, Childric ne parut  la cour
du roi que comme les autres braves, n'accepta aucune distinction,
refusa tout autre hommage, et fut le plus empress comme le plus
respectueux de tous. Ces soins cependant ne pouvoient distraire
entirement sa pense de la superbe romaine; l'ambition qui l'a
sduite n'tonne pas le prince, elle est faite pour le trne, se
disoit-il. Ah! qui n'obiroit  ses lois?... Mais cette couronne
qu'elle envie, ne puis-je pas la lui promettre, la lui donner?...
Elle aime, hlas! elle aime l'heureux Egidius! Et qu'importe un
trne, quand on aime? Childric, depuis l'instant o Viomade lui a
parl d'Egsippe, craint tout entretien avec lui; il redoute
d'entendre encore nommer Egidius, il craint d'entendre redire ce
qu'il s'efforce d'oublier. Eginard, plus jeune, sera sans doute
moins svre; mais Eginard est l'ennemi du nom romain, il connot
les sductions de l'ambitieuse, il aime trop son matre pour ne pas
har Egsippe, et Childric voyant tant de coeurs irrits contre ce
qu'il aime, sent l'amour l'enflammer davantage encore; il croit se
devoir  lui-mme de venger au fond de son ame l'objet de son
dlire; il cherche en vain  la voir: renferme dans son chteau,
elle mdite en secret et espre encore, rien ne la dsarme, et ce
jeune roi, dont on lui redit les actions modestes et gnreuses, ce
prince, par de tant de vertus, n'est pour elle qu'une victime
qu'elle veut immoler  son ambition et  son amant.

Le bonheur sembloit retenir encore l'ame fugitive de Mrove; mais
la mort rclamoit sa proie, et il sentoit sa fin s'approcher.
Childric n'entrevoyoit ce moment qu'avec une vive douleur; les
braves, dsols, le voyoient approcher avec effroi. Mrove seul
toit tranquille, et attendoit la mort comme le repos de la vie: il
prioit souvent Viomade de conserver  Childric l'amiti qu'il
avoit eue pour lui-mme, le conjuroit de l'clairer de ses conseils,
de l'environner de sa prudence; il adressoit la mme demande 
Ulric, il recommandoit  son fils de voir en Viomade un second pre.
Childric  genoux pressoit tendrement les mains glaces du roi,
prioit les dieux de le lui conserver encore; mais il s'teignit dans
ses bras, dans ceux de Viomade qui couvrirent de pleurs ce corps
inanim. La douleur fut gnrale, le deuil clatant et sincre.
Grand guerrier, roi juste, homme sensible, Mrove, craint et admir
des ennemis, toit encore le pre aim de ses sujets. C'est  la
mort d'un roi que l'on juge tout--coup son rgne; la crainte ne
retient plus la vrit, l'ambition ni l'intrt ne dictent plus la
flatterie, l'envie mme ne distille plus son venin, toutes les
passions qu'excitoit la grandeur expirent avec elle, l'auguste
renomme plane sur la tombe. O rois! mortels comme les sujets qui
vous sont soumis, mritez que la reconnoissance ternise votre
glorieuse mmoire; coutez ce peuple entier qui chante encore: _Vive
Henri quatre!_

De vifs regrets, une profonde douleur, le respect le plus pur,
loignent du coeur du nouveau roi toute ide trangre  son auguste
pre. Ses restes sacrs sont runis  ceux d'Aboflde; tous les
derniers ordres qu'a donns Mrove sont excuts; Viomade et tous
les braves conservent leur rang auprs du trne et du souverain:
quand Mrove n'est plus, il gouverne encore. La gloire, rivale de
l'amour, va entraner Childric loin des piges que lui prpare
Egsippe. Joint  Trasimond, roi des Visigoths, il marche contre
Odoacre. Ses premires armes furent heureuses, il fit des prodiges
de valeur, mnageant ses troupes, s'exposant le premier, cherchant
sans cesse l'ennemi, et rencontrant par-tout la victoire; il ramena
son arme triomphante, et fire de son gnral. Prs de Tournay, un
groupe charmant attendoit les combattans; c'toient leurs pouses,
leurs filles, leurs soeurs, celles qui leur toient promises. Elles
portoient des branches de lauriers, des couronnes, semoient des
feuillages sur les pas des vainqueurs, et voloient au devant d'eux.
Parmi cette troupe aimable, on distinguoit sans peine la ravissante
Egsippe; tel brille le lys audacieux au milieu des fleurs d'un
parterre. Childric,  sa vue, sentit renatre tous ses premiers
feux; mais que devint-il, dans quel dlire s'gara son ame, dans
quelle rgion divine crut-il tre transport, lorsqu'Egsippe,
imitant ses compagnes qui offrent leurs dons aux guerriers, lui
prsenta,  lui-mme, une simple couronne de feuillage, en lui
disant: O roi des Francs! recevez-la, puisque vous la mritez.
Tremblant d'amour, perdu, le roi reoit la couronne des belles
mains qui la lui prsentent. Oh! combien il la prfre  celle qu'il
tient de la fortune! Une fte charmante toit prpare dans le
chteau de l'enchanteresse; elle invite le roi  s'y rendre, ainsi
que ses braves et les gnraux. Childric accepte avec empressement,
et suit la belle romaine, qui le conduit dans un jardin dcor, o
plusieurs tables sont dresses; des instrumens se font entendre; les
Bardes chantent la gloire du jeune roi; on danse;  l'heure du
festin, cent flambeaux remplacent le jour; au parfum des fleurs,
s'unissent les parfums d'Arabie, brlant dans des cassolettes
embrases. Egsippe, ornement de ces beaux lieux, s'est entoure,
sans les craindre, des plus belles comme des plus jeunes compagnes
qu'elle a pu runir; aucune ne l'efface: on admiroit pourtant la
voluptueuse langueur de Grisledis, la taille parfaite de Lantilde,
les cheveux d'un blond argent d'Ingonde, les graces innocentes
d'Astregilde, la danse lgre d'Amalasuinte; mais Egsippe
runissoit tous ces charmes, dont un seul suffisoit pour tre belle.

A la table, place prs celle du roi, sont assis ses gnraux; de
l'autre ct sont ses braves; Viomade, Ulric et Mainfroy occupent
les premires places; Amblare, Arthaut, Recimer, l'aimable Eginard,
tous jeunes et courageux, sont placs au dessous, le roi est seul au
milieu des dames, qui s'empressent de le servir; le vin d'Italie
remplit les coupes dores; les vieux gnraux, couverts de lauriers
et de blessures, retrouvent une nouvelle gaiet et l'oubli des ans
dans les dons de Bacchus; la joie, ame des festins, ranime les yeux
et les discours. Mais Childric n'a vu que la matresse de ces lieux
charmans; l'art qu'elle emploie pour le sduire toit inutile, il
suffisoit qu'elle se laisst admirer. Le jeune roi, dans toute la
simplicit d'un coeur qui s'ignore, ne sait ni taire, ni
contraindre, ni exprimer ce qu'il prouve; l'amour est dans ses
yeux, dans son air, dans ses discours, dans ses mouvemens, il
embrse tout son tre. Egsippe a reu sans courroux, mais avec un
trouble adroit, l'aveu rpt qu'elle brloit d'entendre. Childric
n'a point recours aux sermens; mais qui peut douter de la vrit de
ses paroles? leur dsordre, l'expression de sa douce et tendre
physionomie, l'oubli entier de tout ce qui n'est pas celle qu'il
aime, cet empressement qui ne connot plus la prudence, tout peint 
Egsippe son empire, et l'assure de sa puissance. Viomade n'a point
partag les plaisirs de cette soire dcisive; il voit les dangers
du roi, il s'afflige, et l'adroite romaine interprte ses regards,
qu'elle suit comme malgr elle. Viomade toit l comme une seconde
conscience,  laquelle elle ne pouvoit chapper. Souvent elle fixoit
ses yeux sur lui avec une espce de terreur; mais sre enfin de son
triomphe, ne redoutant plus rien de sa prudence ni de ses conseils,
elle porta sur lui des regards satisfaits et menaans. Viomade les
entendit, n'osa leur rpondre, et conjura les dieux de l'inspirer.

En vain la nuit devoit terminer des jeux, dont la ruse et l'amour
mettent les instans  profit; ils se prolongent encore, et
Childric s'tonne que le jour ose interrompre une si belle nuit. Il
faut la quitter, celle qui captive toute son ame; il faudra vivre
loin d'elle des heures entires, des heures qui d'avance effrayent
le roi; ses adieux sont aussi pnibles que s'il craignoit de ne la
revoir jamais. Il part enfin, suivi de ses compagnons d'armes;
rentr dans son palais, il se hte de se mettre au lit, pour
chapper  Viomade qui ne le quitte point, et couche dans sa chambre
royale, comme du vivant de Mrove. Childric feint de dormir, pour
viter tout entretien, et le brave qui sent lui-mme combien ce
qu'il a  dire est inutile, soupire et se tait. Comment persuader au
prince, ce dont lui seul est convaincu, qu'Egsippe le trompe?
Comment se flatter qu'il croira une vrit si cruelle, prononce par
lui, de prfrence aux doux mensonges dont elle l'enivre elle-mme?
Mais comment le dfendre d'un si dangereux ennemi? Voil ce que
Viomade ne peut dcider, ce qui l'agite et lui ravit le repos. Il
sait trop, hlas! qu'Egsippe n'aime point le roi; il n'a vu, dans
sa conduite, qu'un mange adroit, le dsir et l'orgueil de plaire,
non ce trouble de l'ame qui s'accrot de celui qu'il fait natre.
Childric est trop jeune, trop ignorant encore de tout ce qui tient
 l'art, trop amoureux sur-tout pour s'en douter; il s'est enivr
d'esprance; Egsippe elle-mme auroit peine  la lui ravir. Oh!
combien la prvoyance strile de Viomade le dsespre!

FIN DU LIVRE NEUVIME.




CHILDRIC.

LIVRE DIXIME.

SOMMAIRE

DU LIVRE DIXIME.

  Childric a moins de confiance en Viomade. L'Empire d'Egsippe
    s'tend chaque jour. Valrius est reu parmi les braves.
    Mcontentement du conseil. Ulric est dpouill du champ qui lui
    appartient. Murmures du peuple. Egsippe l'excite, et s'en
    plaint au roi qu'elle irrite. Elle accuse Ulric, il est charg
    de fers. L'arme se soulve. Viomade l'appaise et obtient du
    roi la libert d'Ulric. Crime de Valrius impuni. Fureur du
    peuple. Egsippe en profite pour accuser Viomade. Les
    injustices se multiplient. Le roi propose un impt, le conseil
    s'y oppose; le peuple le rejette et s'irrite. Egidius travaille
    les esprits. Egsippe, par ses artifices, charme et gare
    Childric. Elle obtient enfin l'exil de Viomade.




LIVRE DIXIME.


Cependant le partage du butin, les rangs  accorder aprs la
victoire, l'assemble gnrale du peuple occuprent fortement le
jeune monarque. Il consultoit Viomade avec respect, suivoit ses
avis, mais n'avoit plus en lui cette confiance abandonne, qu'un
seul secret altre, et qu'il et si bien mrite. Les paroles de
Viomade contre Egsippe ne s'effaoient point du souvenir du roi; et
quoiqu'il cesst de les croire, il renonoit mme  dsabuser
Viomade, et  dfendre celle qu'il aimoit, dans la crainte de
l'entendre l'accuser de nouveau. Cependant il la voyoit sans cesse,
et loin d'elle il s'en occupoit; c'toit pour lui plaire qu'il
n'attaquoit point Egidius: Viomade ne cessoit de l'inviter  le
chasser de la Champagne, de Soissons, enfin, de bannir loin de lui
cet ennemi trop voisin: retenu par les charmes d'Egsippe, par la
crainte d'une ternelle sparation dont elle le menaoit, il
n'coutoit ni Viomade ni ses braves. A sa prire mme, Valrius,
jeune romain qu'elle avoit prsent au roi, fut admis dans son
conseil secret et parmi ses braves. Jamais un tranger ne devoit
obtenir un tel honneur; les murmures furent sans effet; Viomade osa
s'lever avec force contre cette infraction aux lois. J'en
renverserai bien d'autres, lui dit firement Childric. Viomade,
bless au coeur, sortit du conseil, Ulric l'imita; Valrius fut arm
des mains du roi. Valrius,  un caractre faux et intriguant,
joignoit l'adresse d'un courtisan et des moeurs corrompues. Egsippe
l'employoit avec succs, quand elle avoit besoin d'un secours
artificieux; elle le plaa auprs du monarque, moins encore pour
l'environner, que pour pier Viomade qu'elle redoutoit, que pour
tre instruite des dlibrations du conseil. Valrius lui fit part
de la rponse de Childric  Viomade; du mcontentement du brave, de
celui d'Ulric, et ces heureux commencemens la flattrent d'un succs
plus prompt qu'elle ne l'avoit d'abord espr. De nouvelles ftes
furent prpares; Egsippe enivroit le souverain de mille plaisirs
inconnus pour lui; chaque jour plus charm de sa prsence, plus
enflamm, plus pris, tout  l'amour, il toit prt  laisser
chapper les rnes du gouvernement, que dj il ne tenoit plus d'une
main ferme et assure. Oh! qu'est devenu ce grand caractre, ces
projets glorieux? Comme il est tomb, ce noble descendant de
Pharamond, ce vertueux lve de Gelimer, ce protecteur de
l'innocence de Talas! Un regard l'a vaincu, l'amour en a fait un
esclave. Valrius, par des conseils trop d'accord avec son coeur, y
verse chaque jour le poison; et Viomade, livr  la plus profonde
douleur, voit s'vanouir ses esprances. Mais a-t-il donc perdu tous
ses droits sur l'ame du prince? n'y reste-t-il aucune tincelle
d'amiti, de reconnoissance? Viomade va bientt s'en assurer.
Valrius a envahi un champ qu'Ulric avoit reu de Mrove; le
vieillard en porta des plaintes au conseil: mais Egsippe avoit dj
prvenu l'esprit du roi. Ulric n'obtint point justice; furieux, il
s'exprima en soldat outrag; ses paroles tmraires, prononces dans
un premier mouvement, dsavoues par son coeur, expies par vingt
blessures qu'il avoit reues, offensrent le roi, qui lui ordonna de
sortir du conseil. Eginard suivit son pre, et ne reparut plus  la
suite de Childric. Cette nouvelle marque de ressentiment d'Ulric,
fut reprsente comme un nouveau crime. Jusques  quand, lui disoit
Egsippe, vous laisserez-vous ainsi gouverner? est-ce donc pour
obir  Viomade,  Ulric, que vous tes roi? Au nom de Viomade,
Childric a fait un mouvement; Egsippe a pressenti que l'instant de
l'carter n'toit pas venu. Cependant on rpand dans l'arme tous
les bruits propres  l'inquiter; on alarme le peuple sur sa
libert; on lui peint le monarque comme un prince lger, injuste,
livr  ses passions, et sans respect pour les lois. On assure qu'il
doit rendre aux Romains une partie de ses conqutes; qu'Egsippe,
qui seule rgne sous son nom, dissipe en ftes les trsors, et
entrane l'esprit du roi. On murmure; ces plaintes, que recueille
Egsippe, et qu'elle rpte elle-mme au monarque, blessent son
amour, irritent sa fiert; la belle bouche de la romaine accuse
Ulric; Ulric est arrt, charg de fers, honte que jamais brave
n'avoit subie. Eginard clate, il porte dans tous les coeurs son
sditieux courroux: l'arme, qu'il excite, s'assemble, et veut
demander la libert d'Ulric. Viomade, toujours fidle, toujours
prudent, toujours dvou, toujours tel enfin que doit tre un
brave, marche au-devant des mutins et les arrte. A son aspect les
clameurs cessent: il va parler, on coute.

Soldats, dit-il, mes compagnons, mes amis, qu'est devenue votre
vertueuse obissance? Est-ce ainsi, est-ce avec des cris sditieux
que vous devez demander la grace d'Ulric; d'Ulric, coupable des
mmes murmures; d'Ulric, qui a lui-mme provoqu le courroux de son
matre par un ressentiment inconsidr? Nous sentons le besoin d'un
chef, nous l'avons choisi, notre obissance fait sa force, comme sa
force fait notre sret. Ne retombons plus dans ces tems malheureux,
o le chemin ouvert jusqu'au trne, laissoit  chacun le droit d'y
monter; ces tems, o nous tions tous rivaux; ces tems, o dsunis,
on nous chassa au-del du Rhin: rappellons-nous quelle gloire suit
nos armes depuis l'tablissement de l'empire, et soyons soumis  ces
lois qui nous rendent heureux et invincibles. O mes amis!
retirez-vous, je vais tomber aux pieds du roi, je vais lui demander,
au nom du peuple, la grace d'Ulric; je vais lui porter vos respects
et vos voeux; j'espre tout obtenir de sa clmence. Ces paroles
calmrent les esprits; ils en attendirent l'effet, et Viomade
supplia le roi de rendre  Ulric sa libert; il osa lui rappeler ses
longs services, l'attachement de Mrove; il osa mme lui faire
sentir son injustice en faveur de Valrius. Childric toit jeune et
bouillant, il toit fier, mais son ame toit pure, son esprit juste,
son coeur sensible; il ouvrit ses bras  son cher Viomade, rendit 
Ulric sa libert, le reut avec bienveillance, pardonna mme 
Eginard. Childric, plus content de lui, se trouva mieux avec
Viomade, et se dcida  lui confier son secret. Son secret, ah! les
rois ne peuvent en avoir; l'clat suit de trop prs la grandeur,
pour lui laisser le doux mystre; esclaves de leur brillante
destine, comment chapperoient-ils aux regards, lorsque tout les
dcle? Childric, cependant, se livre aux charmes de la confiance;
il aime, il est aim, mais il dsire en vain; toujours attir et
repouss, il a fait inutilement l'offre de partager son trne; il
n'a point t accept, et sa couronne ne s'embellit point encore de
cet heureux partage. Viomade aime le roi avec cette franchise qui
peut tout et ose tout; il rend hommage aux beauts d'Egsippe, 
son esprit et  ses graces, mais il doute de sa sincrit, il doute
de son amour. Si Egsippe aimoit le roi, pourquoi loigneroit-elle
le jour de son bonheur et de son brillant hymne? pourquoi
s'opposeroit-elle  ce qu'il marcht vers Soissons pour punir
Egidius de ses ambitieux desseins? pourquoi, si elle l'aime enfin,
lui dicter des injustices, et mettre des bornes  sa gloire? Les
femmes, plus sensibles, portent l'exaltation plus loin que les
hommes; l'amour en elle est gnreux et fier, il ne leur inspire que
de grandes actions, et ne leur dicte aucune foiblesse; une femme
n'aima jamais un lche, et fire de la gloire de son amant, elle la
prfre toujours au bonheur,  sa vie mme. Eh bien!  roi! disoit
Viomade, quels faits d'armes, quelle glorieuse journe, quels traits
vertueux avez-vous offert  l'amour? Hlas! rien de grand, de noble,
de gnreux, de digne enfin de Childric montant au trne, ne vous
distingue. Egsippe, loin d'exciter en vous les mouvemens sublimes
que l'amour dvelopperoit d'un regard, semble enchaner votre belle
ame. Dj les trsors, que la sage prvoyance de Mrove avoit
amasss pendant la guerre, sont dissips malgr la paix. On a vu
s'lever  des postes distingus, ceux que la gloire n'en avoit
point dclars dignes; rester dans l'oubli ceux dont les actions
avoient parl; par-tout les Romains l'emportent. Qui sait,  mon
roi! jusqu'o l'adresse se propose de vous entraner? qui sait, si
elle n'espre point altrer l'amour de vos peuples, ranimer le parti
d'Egidius, et... Childric l'interrompant: C'est assez, Viomade,
dit-il, je connois votre ame et vos longs services; je viens de vous
prouver ma reconnoissance, en coutant un discours qui outrage celle
que j'aime; vous seul pouviez le faire impunment. Valrius a
entendu ces dernires paroles, il les rpte  Egsippe, qui peut 
peine contenir sa colre contre Viomade. Elle le hait, parce qu'elle
le craint; mais que peut craindre la plus belle des mortelles,
bravant l'amour, et d'autant plus sre de ses succs, qu'aucun
sentiment ne l'entrane? Elle revoit son amant, et lit avec peine
dans ses yeux, l'effet qu'ont produit les conseils qu'il a en vain
repousss. Il n'a plus cet air de triomphe et de bonheur; ses
empressemens mmes sont moins ardens, une inquite mlancolie
l'oppresse, non cette douce langueur de l'ame qui s'abandonne, mais
cette sombre rverie qui peint la dfiance. Egsippe va la dissiper;
elle ne se plaindra point de la libert rendue  Ulric; un doux
sourire va embellir ses traits, un tendre regard, un mot chapp au
coeur, un instant de ce trouble dlicieux qui semble annoncer 
l'amant sa victoire, et implorer sa clmence, rendent au roi sa
confiance et son bonheur. Il accuse Viomade d'injustice, et il
enfonce le trait qui le blesse. Valrius entretient son espoir,
irrite ses feux par tout ce qui peut les accrotre, et Childric
reprendroit sa scurit, si Egsippe acceptoit sa main. Elle ne l'a
point refuse, mais elle ne fixe point l'instant du bonheur, et cet
injuste caprice rveille les soupons du roi. Malheureux, il ne sait
o porter ses alarmes; l'amour le ramne aux pieds de celle qui fait
son tourment; plus il souffre, plus il cherche celle qui le tue,
plus il a besoin de la voir et de l'entendre. Indign pourtant de
son malheur et de sa foiblesse, un noble dpit va l'arracher  ses
fers. Egsippe le prvoit, l'enchanteresse le rattache par
l'esprance; et d'un amant mcontent, jaloux, honteux d'un esclavage
sans rcompense, elle sait d'un mot, d'un regard, en faire l'amant
le plus fier et le plus heureux. Mais ce n'est point assez pour elle
que d'exciter  son gr sa joie ou ses larmes: Egidius l'accuse de
lenteur; il fait plus encore, il devient jaloux; dguis, il
parvient jusqu'auprs de la perfide, se plaint, s'irrite, menace et
parle en amant sr d'tre aim; ce n'est plus ce prince soumis,
respectueux et tendre, aimant jusqu'aux rigueurs de celle qu'il
adore, c'est un matre audacieux qui ordonne et qui prtend tre
obi. Egsippe, si fire, tremble  son tour devant l'arbitre de son
bonheur, et promet une prompte et clatante preuve de son amour.
Egidius se retire, aprs lui avoir fait de nouvelles menaces; il a
revu les chefs de son parti; l'orage s'apprte de toutes parts, et
la victime qu'elle doit frapper est loin d'en prvoir les coups.
Valrius, en sortant d'un festin, anim par la joie, entran par
l'ivresse, a rencontr sur ses pas la jeune Valderade, promise au
courageux Rodric: anim par les feux du vin, il a os s'approcher
d'elle, et la vierge effraye l'a repouss; plus tmraire, il l'a
prise dans ses bras; Valderade, trouble, s'est vanouie, et le
monstre en a profit pour son ternelle honte. Valderade, prive 
jamais de son clat virginal, se livre au dsespoir. En vain le
coupable, revenu de son dlire, cherche  l'apaiser, elle lui
chappe, et court demander vengeance  son pre et  son amant, non
moins dsesprs qu'elle-mme. La loi toit terrible, et condamnoit
le coupable  la mort et  une rparation publique. Valrius alla
chercher un azile dans le chteau d'Egsippe, qui obtint du roi
qu'il seroit respect. En vain le peuple en tumulte demanda
Valrius; en vain la loi parloit, il fut sauv. Les secrets
missaires d'Egidius se rpandirent dans toute la France; par-tout
on peignit le jeune roi sous les plus odieuses couleurs; par-tout on
agite le peuple; on lui fait voir son prince esclave de l'amour,
encourageant la licence, protgeant le vice auquel lui-mme
s'abandonne. Viomade entend ces clameurs, son coeur se dchire; il
se jette aux pieds du roi, qui le relve avec motion; il alloit
triompher peut-tre. On lui remet des tablettes, elles sont
d'Egsippe; il vole lui rpondre. Dieu! quel spectacle l'attendoit!
elle est triste, abattue, celle qui d'un regard fait sa destine;
jamais l'amour ne se peignit si tendrement dans ses yeux; un mot
dit en tremblant, une douce plainte qui chappe  son coeur,
remplissent d'motion le jeune monarque. Egsippe craint de n'tre
plus aime; pour la premire fois elle frmit et soupire; pour la
premire fois, les sons enchanteurs d'une voix entrecoupe par des
pleurs, expriment une flatteuse inquitude. Oh! dans quel transport
elle jeta le roi! Il aime, et il veut en convaincre; c'est  prsent
le premier, le seul de ses dsirs; il tombe aux genoux de cette
matresse de sa vie, n'aime qu'elle, ne veut aimer qu'elle, ne veut
obir qu' ses lois, ne possder que son coeur, dt-il lui en coter
et le trne et la vie. La perfide Egsippe parot peu--peu se
rassurer, le calme renat par degrs dans ses traits, bientt le
bonheur les anime, et Childric rend grace  l'amour. Egsippe,
assure de son empire, avertit secrtement Egidius; elle va frapper
enfin un dernier coup. Ses demandes indiscrtes, ses profusions ont
dissip le trsor royal; elle persuade au roi de lever un impt; il
le propose au conseil; Viomade s'y oppose avec force. Que fera-t-on
pendant la guerre, dit-il, si on met des impts pendant la paix?
Mnageons le cultivateur, lui seul nourrit le peuple et le roi,
gardons ces dernires ressources, toujours pnibles  employer, pour
l'instant o nous attaquerons les Romains. Ulric appuya l'avis de
Viomade: mais le roi exigea que sa demande fut soumise  l'assemble
du peuple, et chargea Viomade de l'y porter. Ce fidle serviteur y
consentit, afin de juger par lui-mme de l'effet qu'elle produiroit,
et de calmer le ressentiment du peuple, si les circonstances
l'exigeoient. L'impt fut rejet d'une voix unanime; on accusoit
Egsippe; on se plaignoit du roi; Viomade ne put contenir la
rvolte, elle clatoit dans tous les yeux, se communiquoit,
s'tendoit, et alloit devenir gnrale: cependant, la modration, la
sagesse de ses discours, son amour pour la patrie, son dvouement
pour son roi, eurent tant d'ascendant sur le peuple, qu'il prit un
maintien plus tranquille, se contenta de rejeter l'impt, et de
demander le dpart d'Egsippe. Viomade, charg d'une telle rponse,
ne craignit pas de la transmettre avec fidlit; mais il savoit
qu'elle seroit sans effet. Childric est courageux, fier, amant et
roi; il ne sacrifiera point ce qu'il aime, et tandis que le brave
dlibre sur ce qu'il va dire, qu'il cherche dans sa pense les
paroles qui iront au coeur du prince, et le toucheront sans
l'offenser, veilleront la fiert sans irriter l'orgueil,
claireront les yeux sans les blesser, Egsippe, dj prvenue de ce
qui se passe, renverse ses projets, dtruit ses plans et anantit
son espoir. Childric mand chez elle, y vole avec empressement; des
femmes plores l'introduisent dans l'appartement o il est attendu;
leur abattement, leur trouble, l'ont dj frapp. Mais qui pourra
peindre sa douleur  la vue d'Egsippe mourante; ses beaux cheveux,
dtachs, flottent sur ses paules et tombent en anneaux autour de
sa taille; son sein, baign de larmes, se soulve et palpite; le
dsordre de sa parure, les sanglots qui s'chappent de sa poitrine,
son silence, ses pleurs, tout prpare le roi  la plus terrible
nouvelle; il s'approche en tremblant, s'assied prs d'elle et la
conjure de s'expliquer. Les larmes d'Egsippe redoublent, et le roi
perdu, la supplie, la presse de lui rpondre. Elle essaye de
parler, sa voix s'y refuse, les paroles expirent sur ses lvres, sa
tte se penche, elle tombe dans les bras de son amant; ses voiles se
sont dtachs, mille charmes nouveaux, et toujours cachs  ses
yeux, se laissent entrevoir. Childric presse contre son coeur la
beaut, trop foible et trop languissante, qui cesse de le repousser.
Surpris, charm, il n'ose, et cependant jamais il n'prouva tant
d'ardeur. Mais revenue  elle comme d'un songe, Egsippe le
repousse, et levant sur lui des yeux trop srs de leur empire: O
m'emportent, dit-elle, et l'amour et la douleur? est-ce ainsi que je
dois vous dire adieu et retrouver le courage de vous quitter? Me
quitter! reprit Childric, me quitter,  ciel! et qu'osez-vous
penser? Il le faut, reprit-elle avec anxit, il le faut, cdons au
peuple, ou plutt  Viomade. Hlas! il me hait, je le sais, et sa
haine a pass dans tous les coeurs. Dj l'impt est rejet, et ma
perte est promise; dj votre peuple attend mon dpart. Que
dites-vous,  ciel! s'crie le prince. La vrit, rpond la perfide.
Vous le savez depuis long-tems; Viomade, jaloux peut-tre de votre
coeur.... Oh! madame, n'accusez point Viomade, si vous voulez que
j'en croye vos discours... Eh bien! reprit firement Egsippe, n'en
parlons plus, j'y consens; mais souffrez, je vous prie, que je parte
 l'instant mme, et que je n'attende point l'ordre odieux:
aujourd'hui, je pars libre et sans honte; demain, chasse par un
peuple en fureur... Adieu,  roi! dit-elle, en s'abandonnant de
nouveau au dsespoir; adieu, je vais porter au fond de ma patrie le
trait qui m'a blesse, et implorer une mort prochaine, qui seule
peut mettre un terme  mes regrets; puissiez-vous, heureux loin
d'Egsippe... De grace, cessez de tels discours, s'cria Childric;
est-ce bien vous qui voulez me quitter? est-ce  moi qu'un peuple
insolent viendroit enlever celle que j'aime? ne suis-je donc plus
son roi?--Viomade l'a promis, lui-mme vous cherche pour vous
l'annoncer.--Ah! s'il l'osoit...--Il l'osera.--Non, non, je ne puis
le croire. Egsippe,  belle Egsippe! calmez-vous et demeurez: mon
bras saura vous dfendre; acceptez mon trne; daignez y monter;
venez rgner sur des rebelles, qui tomberont  vos pieds; venez
assurer mon bonheur. Allons rpondre  ces clameurs en allumant les
flambeaux d'hymne, en plaant ma couronne sur votre front.
Egsippe parut attendrie; elle se laissa aller un moment  une
profonde mditation, et regardant le roi, elle lui dit: mes chars
sont prts, ma suite m'attend; ce moment va dcider de mon sort. Ou
je reste, et je suis  vous, ou je pars  l'instant mme et pour
toujours; mais j'exige que Viomade me soit livr, et je reste  ce
prix. O ciel! s'cria le roi en s'loignant d'Egsippe, livrer
Viomade, l'ami de mon pre, mon librateur! jamais, jamais, dt
m'accabler l'amour de toutes ses rigueurs: et il cacha son visage
dans ses mains. Il dit qu'il m'aime, il prtend qu'il m'aime, et il
me refuse, s'crie Egsippe, c'en est assez, adieu, adieu,
sparons-nous. Elle se lve; Childric ne la retient pas, il
souffre, il gmit, mais il ne dit rien; Egsippe frmit: Tu hsites,
barbare! s'crie-t-elle, en tombant  ses genoux, tu veux ma mort!
Ah! me crois-tu moins de courage et d'amour qu' Talas? Childric
ne sait plus ce qu'il veut, ce qu'elle exige, ce qu'il prouve. O
ciel! disoit-il, inspirez-moi: comment les sauver tous deux? Eh
bien! reprit Egsippe, je veux encore te prouver que je t'aime; le
roi la relevoit avec empressement; elle rsiste et demeure  ses
pieds: laisse-moi, dit elle, t'implorer contre l'ennemi qui nous
dsunit, contre celui qui me dispute ton coeur, qui promet aux
Francs mon dpart, irrite le peuple, et veut ma mort: accorde-moi
seulement son exil et je suis  toi; mais je ne puis combattre sans
cesse sa haine, ni rprimer la mienne; car, je te l'avoue, je hais
Viomade; cde au nom de l'amour, vois mes pleurs, cde, dit-elle, en
se levant, en l'entourant de ses beaux bras, cde une fois, pour
rgner toujours. En disant ces mots, elle presse sur son coeur cet
amant jeune et sensible; ses yeux se confondent avec les siens, elle
attend la vie ou la mort. Qui rsisteroit  sa beaut,  sa
sduction,  ses caresses,  ses larmes? Childric est vaincu, et
Valrius est charg de porter  Viomade l'ordre de son exil. Mais le
roi peut se repentir, il faut l'enivrer de bonheur, charmer sa
raison, carter toute ide trangre  l'amour. Egsippe lui peint
sa joie, sa vive reconnoissance: je suis aime autant que j'aime,
disoit-elle, rien n'gale mon bonheur et mon amour. Alors,
s'apercevant du dsordre de sa parure, elle le rpare avec lenteur;
les mains guerrires du roi rattachent, avec une heureuse
maladresse, ses voiles lgers, ses longues tresses qui lui chappent
cent fois; il craint de blesser mille charmes qu'il touche  peine,
sourit en admirant son ouvrage, et se livre  cette innocente joie
de l'amour qui espre encore: ces lgres faveurs le contentent; il
attend de l'hymen un dernier bienfait; ils en fixent le jour; ils en
projettent les ftes; il faut que tous les coeurs soient heureux de
sa flicit. Cette journe et une partie de la nuit se sont couls;
une des femmes d'Egsippe entre, et lui parle bas; elle sourit,
avertit le roi qu'il est l'heure de se retirer. Il reprend le chemin
de son palais, entour de ses gardes, et encore enivr de son
bonheur et de ses esprances.

FIN DU LIVRE DIXIME.





End of the Project Gutenberg EBook of Childric, Roi des Francs, T. 1 (of 2), by 
Anne-Marie de Beaufort d'Hautpoul

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHILDERIC, ROI DES FRANCS, T. 1 (of 2) ***

***** This file should be named 34991-8.txt or 34991-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.org/3/4/9/9/34991/

Produced by Hlne de Mink, Tor Martin Kristiansen and the
Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
(This file was produced from images generously made
available by the Bibliothque nationale de France
(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
http://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
