The Project Gutenberg EBook of Les terres d'or, by 
Gustave Aimard and Jules Berlioz d'Auriac

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Title: Les terres d'or

Author: Gustave Aimard
        Jules Berlioz d'Auriac

Release Date: December 13, 2010 [EBook #34648]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES TERRES D'OR ***




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_1 fr. 25 c. le volume._

Gustave AIMARD & J.-B. D'AURIAC

LES

TERRES D'OR

[Illustration]

PARIS

A. DEGORCE-CADOT, diteur, 9, rue de Verneuil

_Proprit exclusive de l'diteur_




EXTRAIT DU CATALOGUE DE LA LIBRAIRIE DEGORCE-CADOT

COLLECTION DES ROMANS HONNTES

 1 fr. 25 le volume.


MADAME V. ANCELOT
                                        Vol.
Un Noeud de rubans                         1
Georgine                                   1

BERNARDIN DE ST-PIERRE

Paul et Virginie, suivi de la
Chaumire indienne (avec gravures)         1

BERTHET (LIE)

Le Capitaine Rmy                          1
La Bte du Gvaudan                        2
Les Mystres de la Famille                 1
Le Garde-Chasse                            1
Le Val d'Andorre                           1
La Dernire Vendetta                       1
Le Colporteur et la Croix de
  l'afft                                  1
La Gentilhomme verrier                     1
La Tour du Tlgraphe                      1
La Directrice des postes                   1
Antonia                                    1
Le Jur                                    1
Le Spectre de Chtillon                    1

BILLAUDEL (ERNEST)

La Mare aux Oies                           1
Un Mariage lgendaire                      1
Ma Tante Lys                               1

CHATEAUBRIAND (DE)

_Tous les volumes sont orns
Gravures sur acier._

Atala et Ren                              1
Les Natchez                                2
Gnie du Christianisme                     2

DESLYS (CHARLES)

Le Mesnil-au-Bois                          1
La Jarretire rose                         1

GONDRECOURT (A. DE)

Mademoiselle de Cardonne                   1
Le Lgataire                               1
Le Baron la Gazette                        2
Un Ami diabolique                          1
Le Rubicon                                 2

FOUDRAS (MARQUIS DE)

Lord Algernon                              1
Jacques de Brancion                        2
La Comtesse Alvinzi                        1
Madame de Miremont                         1

LANDELLE (DE LA)

Les Iles de Glaces                         1
Une Haine  bord                           1

LE TASSE

La Jrusalem dlivre

PERCEVAL (VICTOR)

Batrix                                    1
Un Excentrique                             1
La Plus laide des Sept                     1

MADAME RATTAZZI

Si j'tais Reine
Le Rve d'une Ambitieuse
Nice la Belle                              1

ROBERT (ADRIEN)

Les Diables roses                          1

THIRY (VICTOR)

La Dame au Pistolet                        1

_Cette Collection de Romans,  la fois_ =intressants et honntes=,
_s'augmente mensuellement de deux ou trois volumes_.




LES

TERRES D'OR




OEUVRES DE GUSTAVE AIMARD


A 3 fr. le volume

LES CHASSEURS MEXICAINS, avec gravure                   1 vol.
DOA FLOR                                               1 vol.
LES FILS DE LA TORTUE, 2e dition, avec gravure         1 vol.
L'ARAUCAN, 2e dition, avec gravure                     1 vol.


A 2 fr. le volume

UNE VENDETTA MEXICAINE, avec gravure                    1 vol.


OUVRAGES GRAND IN-4o ILLUSTRS

    _Voir le Catalogue gnral de la Librairie DEGORCE-CADOT,
    9, rue de Verneuil, Paris_


GUSTAVE AIMARD ET JULES D'AURIAC

A 1 fr. 25 le volume

L'AIGLE-NOIR DES DACOTAHS                               1 vol.
LES PIEDS-FOURCHUS                                      1 vol.
LE MANGEUR DE POUDRE                                    1 vol.
L'ESPRIT BLANC                                          1 vol.
LE SCALPEUR DES OTTAWAS                                 1 vol.
LES FORESTIERS DU MICHIGAN                              1 vol.
OEIL-DE-FEU                                             1 vol.
COEUR-DE-PANTHRE                                       1 vol.
LES TERRES D'OR                                         1 vol.
JIM L'INDIEN                                            1 vol.
RAYON-DE-SOLEIL                                         1 vol.
LA CARAVANE DES SOMBREROS                               1 vol.




GUSTAVE AIMARD & J.-B. D'AURIAC

LES

TERRES D'OR


PARIS

A. DEGORCE-CADOT, DITEUR
9, RUE DE VERNEUIL, 9

Tous droits de proprit expressment rservs




LES TERRES D'OR




CHAPITRE PREMIER

DEUX SOLITAIRES


Bien loin, bien loin de la civilisation, s'tendent  l'infini, dans
les vastes Amriques, des plaines immenses entrecoupes de prairies
plus immenses encore.

C'est, ou plutt, ce fut le territoire Indien.

Ces TERRES d'OR, convoites par d'acharns aventuriers, sont
devenues la proie du premier occupant; elles ont t divises,
morceles, mises en lambeaux par leurs insatiables htes: la
solitude a t mise au pillage; chacun a voulu avoir sa part  la
cure.

Arpenteurs, spculateurs, locataires, fermiers, trafiquants,
forestiers, chasseurs, et par-dessus tout chercheurs d'aventures, se
sont abattus par lgions sur le patrimoine Indien et s'en sont
empars violemment, par droit de conqute.

Les enfants perdus de la civilisation se sont installs l comme
chez eux, et bientt les noms de Kansas, de Nebraska, sont devenus
aussi familiers que ceux de New-York, Londres, ou Paris: les
Pawnies, les Ottawas, les Ottoes, les Kickappos, les Puncas, toutes
les peuplades aborignes ont disparu successivement comme des foyers
teints, refoules par l'incessante et implacable pression des
Faces-Ples.

Des ogres au dsert; des oiseaux de proie; d'insolents usurpateurs;
des voleurs sans retenue et sans conscience; les Blancs ont t tout
cela et pis encore dans ce malheureux Nouveau-Monde qui aurait bien
voulu rester toujours inconnu.

Le grand et vieux fleuve qui descend des rgions mystrieuses et
inexplores des montagnes Rocheuses a d se plier au joug des
envahisseurs: ses flots majestueux, jusqu'alors purs et calmes comme
l'azur des cieux, ont cum sous les coups redoubls de la vapeur,
se sont souills des dtritus d'usines, ont charri des fardeaux,
ont t rduits en esclavage.

En mme temps, des fermes, des parcs, des avenues, des villages, des
villes, des palais ont surgi comme par enchantement sur les rives du
vnrable cours d'eau. La solitude et son paisible silence, le
dsert et sa paix profonde, ont disparu. _V victis!_ tel a t le
premier et dernier mot de la civilisation.

Et pourtant, elle tait si grande cette belle nature, sortie des
mains du Crateur comme un reflet de son immensit, qu'aux dserts
absorbs ont succd les dserts, et que les plus effronts
chercheurs en ignorent encore les bornes!

Parmi les plus aventureux pionniers de la Nebraska, se trouvait
Thomas Newcome. Quoique venu du Connecticut, il tait n Anglais, et
s'il avait gagn le _Far-West_, c'tait moins pour chercher la
fortune, que pour satisfaire les caprices d'une imagination
fantasque, dsordonne, ennemie de toute gne.

Son existence tenait du roman;--comme cela arrive beaucoup trop
frquemment pour l'ordre et le bonheur de la socit--il avait t
le hros d'une msalliance qui avait fait grand bruit dans le monde
Londonien. A une poque o il tait jardinier dans les proprits
d'une noble famille, il avait su se faire adorer par la fille de la
maison, l'avait enleve, et avait fui avec elle en Amrique.

La malheureuse et imprudente victime de cette passion s'tait
aperue trop tard de son funeste aveuglement; il lui avait fallu
dvorer dans l'humiliation et les larmes le pain amer de la
pauvret, assaisonn de remords et d'affronts,--car son sducteur
n'tait qu'un coeur faux, un esprit misrable, tout  fait indigne
du sacrifice consomm en sa faveur.

Enchane  ce misrable poux, Mistress Newcome avait perdu
non-seulement amis et famille, mais encore sa fortune et ses
esprances, car elle avait t dshrite. Thomas n'avait convoit
en elle que la richesse; quand il la vit pauvre il la prit en
horreur. La malheureuse femme trana pendant quelques annes une
existence dsespre; puis elle mourut, laissant une fille unique 
laquelle elle lguait sa beaut, son esprit fin, distingu,
impressionnable, et, par dessus tout, les noirs chagrins qui
l'avaient tue.

La jeune Alice habitait avec son pre une _clterie_ sur les rives
du Missouri. Leur habitation, grossirement construite en troncs
d'arbres, tait installe sur la bordure des bois, et occupait  peu
prs le centre du domaine.

Ce _Settlement_, bien dlimit sur trois cts par des ruisseaux
d'une certaine importance, n'avait, sur le quatrime ct, que des
confins extrmement indcis.

Dans ces contres exubrantes d'espace la terre se mesure et se
distribue largement: les grands spculateurs,--un autre nom moins
honorable serait peut-tre plus juste,--qui revendent  la toise les
territoires achets  la lieue carre, s'inquitent peu d'attribuer
 deux ou trois acqureurs le mme lambeau de terre: dans ces
marchs troubles, auxquels personne ne comprend rien, qui commencent
par une goutte d'encre et finissent par des ruisseaux de sang, il
n'y a rien de sr, rien de dtermin; la seule chose certaine, c'est
qu'ils sont traits de coquins  sclrats, et que leur unique
sanction repose sur le droit du plus fort.

Il s'y trouve toujours _un ct douteux_. Or, le _quatrime ct_ du
Settlement de Newcome tait plus que douteux:  force d'tre disput
entre voisins, il tait sur le point de n'appartenir  personne.

Les _prtendants_ les plus signals taient quatre jeunes gens
concessionnaires d'un important territoire au milieu duquel tait
implante leur rustique habitation.

Un matin, Newcome avait trouv toute une range de pieux solidement
plants sur ce qu'il regardait comme son bien--du quatrime ct. Il
ne fut pas long  les arracher pour les replanter bien loin en
arrire, rendant ainsi, avec usure, usurpation pour usurpation. Deux
jours aprs les poteaux taient rintgrs  leur place premire:
les jeunes voisins faisaient en mme temps sommation d'avoir 
respecter leur clture; Newcome rpondait sur le champ par une
sommation contraire. Chacun, bien entendu, avait la carabine au dos,
le revolver en poche; il devint facile de prciser l'instant o la
conversation s'chaufferait et ferait parler la poudre.

La tremblante Alice ne vivait qu'au milieu des transes, mais elle ne
pouvait apporter remde  cet tat de choses, car elle tait
absolument sans influence sur l'esprit de son pre. Quoique jeune
elle tait srieuse, raisonnable, prudente, et dirigeait la maison
paternelle en mnagre accomplie. Sans se dcourager, elle plaidait
sans cesse pour la paix et la modration; mais elle prchait
littralement dans le dsert; rien ne faisait impression sur
l'esprit brutal, emport, indomptable de son pre.

Un matin qu'il s'tait rveill dans un tat d'exaspration
extraordinaire, il s'agitait dans la maison, la parcourant  grands
pas et adressant  ses voisins toutes sortes d'imprcations.

Alice, esprant faire diversion  ses penses hargneuses, se hasarda
 lui dire timidement:

--M. Mallet, du Comptoir d'change, est venu vous demander.

--Qu'est-ce qu'il me veut aussi? ce damn Franais de malheur! fut
la gracieuse rponse du pre.

--Il ne me l'a pas expliqu: seulement il m'a annonc qu'il
reviendrait dans un jour ou deux.

Newcome regarda sa fille de travers:

--En effet! poursuivit-il aigrement, il doit avoir d'importantes
affaires par ici, je le suppose! combien de temps est-il rest? Que
vous a-t-il dit, ce maroufle?

La jeune fille plit et rougit successivement..mais son motion
tait cause plutt par le ton et les manires choquantes de son
pre que par le souvenir de son entrevue avec le jeune Franais. Les
paroles empreintes de soupon qui venaient de lui tre adresses la
troublrent au point de rendre sa rponse hsitante et embarrasse.

--Je ne saurais vous rapporter ce qu'il a dit, rpondit-elle en
balbutiant; il me semble qu'il a lou l'emplacement de notre
maison;.... il a expliqu que tout ce territoire lui tait
parfaitement familier;... qu'il tait en tat de me raconter une
foule d'histoires fort intressantes sur les moeurs, les guerres,
les lgendes des Indiens... etc...

--Vraiment! j'en suis touch! Je parierais qu'il en sait une
provision d'histoires;... toutes plus intressantes les unes que les
autres! Il doit tre extrmement instruit en faons indiennes. Et,
qu'a-t-il chant encore, ce bel oiseau?...

--Il m'a demand si j'avais des frres et des soeurs. Il trouve que
je ne dois pas mener une existence agrable dans ce Settlement
sauvage et solitaire, toute seule avec vous... surtout si on pense
que vous tes dehors la majeure partie du temps.

--En vrit! Et il suppose que vous avez besoin de socit, n'est-ce
pas?... Eh bien! l, franchement! je ne suis en aucune faon de son
avis. Et, je vous le dis, Alicia Newcome! si ce polisson de Franais
vient encore rder par ici, sous prtexte de me demander; s'il a
l'effronterie de faire des pauses pour vous distraire par sa
conversation... je m'arrangerai de faon  ce que vous vous mordiez
les doigts de vous tre prte  ces familiarits l!

--Mais! comment puis-je m'y prendre pour l'empcher de venir ici, et
de me parler s'il vient?... demanda la jeune fille moiti chagrine,
moiti irrite de l'apostrophe paternelle.

--Allons! bien! il faudra que je vous fasse la leon sur ce point,
n'est-ce pas? Comme si toute femme ne connaissait pas d'instinct le
moyen de se dbarrasser d'un importun?

--Mais, je ne suis qu'une pauvre fille sans exprience, mon pre; je
ne sais rien, si ce n'est qu'il faut rpondre civilement  qui me
parle avec civilit.

--Eh! eh! eh! ricana l'irascible et grincheux Settler, tout le sang
de sa mre, damnation! Petite effronte! prenez garde de vous
montrer trop fidle  _votre sang_! vous comprenez? Je ne vous dis
que a! Et, sachez que je ne veux pas vous voir, comme votre mre,
prodiguer vos plus gracieux sourires  quiconque les sollicitera!

Il tait dans les habitudes grossires de Newcome de se venger sur
sa noble femme de la pauvret qu'elle lui avait apporte en dot; ces
brutales rcriminations avaient toujours fait grand fonds dans la
couronne d'pines que la pauvre martyre avait d supporter pendant
sa vie.

Quoique accoutume  voir sa mre rudoye par son indigne tyran et
froisse dans ses sentiments les plus dlicats, Alice, depuis la
mort de cette unique et prcieuse amie, n'avait pu supporter les
insultes adresses  sa mmoire chrie. Aux paroles cruelles de son
pre, des larmes brlantes jaillirent de ses yeux et sillonnrent
lentement ses joues plissantes: mais elle se hta de les essuyer
furtivement, de peur qu'elles ne servissent de prtexte  quelques
nouvelles cruauts.

La cabane de Newcome tait assurment bien misrable pour servir
d'habitation  cette gracieuse et mignonne fille. Mais, heureusement
pour elle, la pauvret ne lui avait jamais sembl un mal srieux; sa
mre avait fortifi sa jeune me par de salutaires enseignements;
tout en lui faisant apprcier par-dessus tout les richesses de
l'intelligence,--ce luxe du pauvre aussi bien que du riche,--elle
lui avait appris  embellir l'indigence mme, par les ressources de
l'esprit, de la grce et d'une rsignation inaltrable.

Ainsi, dans cette rustique et prosaque demeure, Alice avait su
faire rgner une atmosphre de propret, d'ordre, de distinction,
d'lgance mme, o l'oeil le moins dlicat trouvait aussitt un
reflet des prcieuses qualits dployes par la jeune mnagre.

Mais, au fond, le contraste tait frappant; il tait pnible de
songer qu'une si aimable enfant se trouvait condamne  hanter
pareille demeure.

Trs-probablement des penses de ce genre vinrent en esprit  Thomas
Newcome. Il se rendit involontairement justice, en regardant d'un
oeil furtif la pauvre Alice qui meurtrissait ses petites mains en
s'efforant de tirer  elle les lourds volets pour oprer la
fermeture quotidienne de la maison.

Probablement, dans l'me sordide de ce manant, s'leva un cri de la
conscience, lorsqu'il se demanda quelles seraient les apprciations
de la _Gentry_ civilise, si cette jeune fille lui apparaissait
malheureuse, dclasse, courbe sous la froide treinte de la misre
et de l'abandon.

Mais tout, chez cet homme, aboutissait  la colre. Il secoua
violemment ces ides importunes, se leva en sursaut et jetant sa
chaise sur le plancher, avec un bruit infernal, il se mit  marcher
de long en large, suivant son habitude, comme un ours dans sa cage.

--Au lit! fille! au lit! s'cria-t-il enfin; je veux djeuner demain
matin, de bonne heure; car il faudra aller tenir tte  ces
_rogneurs de terre_. S'ils ont besoin d'une leon je leur en
donnerai une: au point du jour je serai en observation, et malheur 
eux si je trouve un seul poteau dplac!

Jamais Alice n'avait vu son pre dployer une telle violence. Toute
tremblante, elle se retira, sans mot dire, dans le sombre rduit qui
lui servait de chambre  coucher. Thomas s'tendit sur un banc dans
la pice commune: bientt le silence--sinon le sommeil--rgna sous
le triste toit de ces deux misrables cratures.




CHAPITRE II

UNE JOYEUSE VEILLE


La soire s'tait coule tout autrement chez les _Squatters_
(concessionnaires, dfricheurs) du _Claim_ voisin. Pour donner ample
satisfaction  leurs instincts de sociabilit, de confort et
d'conomie, quatre jeunes _chasseurs de terres_ avaient imagin de
vivre ensemble dans la mme habitation: ils avaient, par cet
ingnieux moyen, conomis la construction et l'ameublement de trois
cabanes, sur quatre. Ils avaient, en mme temps, satisfait  une des
principales lois de leur concession, savoir, la prise de possession
par le fait d'un tablissement  demeure. Au moyen d'une
dlimitation artistement combine, ils avaient fait converger au
centre les quatre lignes de dmarcation, et, sur ce centre, ils
avaient bti leur rustique palais; ils avaient runi en commun
toutes leurs richesses--plus de bonne humeur que d'argent;--et ils
vivaient l, contents, insouciants, oublieux du pass, du prsent et
de l'avenir.

Au demeurant c'taient quatre beaux garons, tout de rouge habills,
barbus, chevelus, costums, quips d'une faon phnomnale.
Nanmoins, au premier coup d'oeil, on reconnaissait, dans leur
tournure et leurs manires des gens qui avaient vu de meilleurs
jours: La rude existence du dsert avait bronz leurs visages,
assur leur dmarche, durci leurs mains, tout en rpandant sur toute
leur personne la mle beaut, l'lgance robuste, la souplesse
infatigable de la force unie  la sant.

Ce quatuor d'amis tait issu de quatre professions bien diffrentes:
l'un avait t Docteur es-sciences, mais n'avait jamais _pratiqu_;
l'autre tait un Lgiste qui s'en tait galement tenu  la thorie;
le troisime tait Gomtre; le quatrime, diteur-libraire. Ces
deux derniers avaient une lgre exprience de ce qu'ils
prtendaient avoir pratiqu.

Ils vivaient paisiblement, en bonne harmonie, dans leur hutte
raboteuse et grossire, qui, pour tout mobilier, avait deux trteaux
en planches servant de lits, un fourneau de cuisine, une table en
sapin, et quelques ustensiles de mnage en fer battu.

Pour abrger, il avait t convenu entre eux que chacun serait
appel par son titre professionnel ou une abrviation de ce titre.
Ainsi donc _Doc_, _Squire_, _Ed_, et _Flag_; (Docteur), (Bachelier
lgiste ou cuyer), (diteur) et (Porte-Drapeau ou
Arpenteur-Gomtre), telles taient les appellations servant 
dsigner la personnalit de chacun de ces gentlemen. Leurs vrais
noms apparatront plus tard en temps propice.

--Je vous le dis, garons, il fait joli aujourd'hui, n'est-ce pas?..
dit _Squire_ en se dandinant sur ses jambes comme un enfant de
quatre ans. Puis il continua sa gymnastique sur un lit.

--Joli! rpta _Doc_; je pourrais croire que cette expression est
juste  votre gard, jeune homme, en vous voyant gigotter sur ce
lit. Mais, pour moi, je ne considre qu'une chose, c'est que voil
mon quatrime jour de cuisine. Vraiment, j'ai le dos rompu!

--Peuh! vous parlez comme une femme, observa _Flag_ d'un ton
superlativement ddaigneux pour ce symptme de faiblesse.

--Ah! misricorde! reprit _Doc_ piteusement, je ne voudrais qu'une
seule chose;... entendre ici la voix d'une _vraie_ femme!

--Sans aucun doute, interrompit philosophiquement _Squire_, de tous
les animaux domestiques la femme est le plus usuel. Tout homme peut
s'organiser une maison confortable sans chien, ni chat, ni cheval,
ni vache: mais, sans femme, rien ne va bien. La femme est pour moi
le rsum du monde domestique.

--Je trouve que vous parlez bien peu respectueusement du beau sexe!
observa _Doc_ avec gravit; je saurais m'exprimer sur ce point avec
plus de convenance.

--Vous croyez? fit _Squire_ d'un ton insouciant et moqueur.

--Allons! reprit _Doc_; voil le souper prt. Le caf sera,
j'espre, assez chaud pour vous brler la langue et la punir de ses
mfaits.

Le souper fut bientt termin; les plats furent empils dans un
chaudron sans tre lavs; l'intressante tche du rcurage tait
rserve  _Ed_, en ce moment hors de la maison.

--Ah! bien, oui! je ne ferai pas, durant une minute de plus,
l'ouvrage de Master Ed:--trois jours chacun, c'est la rgle; ce
paresseux a esquiv un jour de son service suivant sa coutume; et a
m'est tomb dessus, naturellement!

Parlant ainsi, Doc se jeta en gmissant sur le lit que Flag lui
abandonna par dfrence pour le lumbago dont il se plaignait.

--Oui, Ed est un _carotteur_, c'est un fait, observa Squire
sentencieusement.

Doc gardait un silence prcurseur du sommeil.

--Je suis de cet avis, compltement! appuya Flag. Master Ed sait
trs-bien s'approprier tout ce que nous avons de bon, et ce qui nous
a souvent cot bien de la peine  nous procurer: en revanche, il
n'apporte jamais rien.

--C'est parfaitement juste, approuva Doc; Ed est un fainant et un
goste.

--Si nous lui faisions une bonne farce? proposa Squire.

--Ah! certes, bien volontiers! mais que pourrions-nous imaginer?

--On peut tre sr, reprit Squire, qu'il se gardera bien de rien
apporter pour son souper; or, voici un plan dlicieux pour le
mystifier: laissons sur la table, d'une faon ngligente, le pain et
quelques rogatons froids, comme si nous les avions oublis. Je parie
cent contre un, qu'au lieu de se faire cuire la moindre chose, notre
paresseux dvorera tout cela  belles dents.

--Mais je ne vois l rien de bien farceur, interrompit Doc; c'est
prcisment ce qu'il fait toujours, sans se gner.

--Patience! jeune homme! vous n'avez pas la parole; rpondit Squire
en voix de fausset: je continue: Alors, nous sortirons tous, et nous
resterons dehors, juste assez longtemps pour qu'il ait le loisir de
bien goinfrer: puis, l'opration fatale accomplie, nous
reparatrons, nous constaterons le fait, et nous lui donnerons, d'un
air funbre, l'aimable assurance qu'il vient d'engloutir des
boulettes  loups empoisonnes, de la strychnine et tout ce qui
s'ensuit! Seigneur quelle charge! de le voir souffler, gigoter,
hurler!... il se croira perdu!!

--Charmant! s'cria Doc.

--Superlatif! appuya Flag: mais dpchons-nous, je crois l'entendre
siffler dans le lointain.

--Vite! vite! les victuailles sur la table! et... filons! camarades!

Doc, vif et alerte comme une sauterelle, oublia son lumbago; la
petite troupe des conspirateurs s'envola comme un seul passereau.

--H! les autres! o allez-vous comme a? demanda Ed qui arrivait au
mme instant.

--Nous allons vrifier, lui dit Squire prcipitamment, si cette
vieille bte de Newcome ne dmolit pas nos cltures au clair de
lune, pour les replanter  trente pas en arrire au profit de son
_claim_.

Et, toujours courant, les trois conjurs se retirrent dans un coin,
attendant la moment favorable.

Ed, sans la moindre mfiance, s'attabla avec l'empressement d'un
convive affam, et fit consciencieusement disparatre tous les
vivres qui lui tombrent sous la main. Ensuite, pour faciliter la
digestion, il tira de sa poche un journal tout _rcent_, qui datait
d'au moins quinze jours.

Pendant cet intervalle, les autres taient revenus.

--Vous tes tardif, ce soir, observa Flag pendant que ses complices
prenaient place en sourdine; apportez-vous quelques nouvelles?

--Euh! pas grand'chose. J'ai l seulement des dtails sur la Crime;
les pisodes de cette guerre sont fabuleux. Mais une vraie calamit,
c'est de n'en avoir connaissance que lorsque ce sont des nouvelles
vieilles de quinze jours. Quel malheur d'tre dans un pareil
dnuement! ne trouvez-vous pas?

--Sans doute, mon garon; mais nous ne sommes pas les seuls dans ce
cas. Ce n'est l qu'une affaire d'habitude.

--Mon Dieu, oui! comme en toute chose, du reste; appuya Doc.
Avez-vous soup, Ed? ajouta-t-il avec une indiffrence calcule.

--Oui: je me suis accommod de ces restes; je pense que cela me
suffira.

Doc se retourna vers la table avec un tressaillement admirable de
naturel.

--Misricorde du ciel! s'cria-t-il; vous avez mang ces rogatons?

--Oui. Il y avait quelques crotons de pain et deux ou trois
morceaux de viande froide: ce n'tait ni indigeste par la quantit,
ni merveilleux par la qualit. Mais pourquoi cette question effare?
Vous avez tous des airs lugubres et stupfiants!

--Ah! mon pauvre ami! vous tes un homme mort! s'cria Doc en se
laissant tomber sur un banc.

--Des boulettes  loups! farcies de strychnine! s'exclamrent  la
fois Squire et Flag d'une voix horripilante.

--Que me dites-vous? C'tait... empoisonn? bgaya Ed terrifi,
pendant que son visage passait par toutes les couleurs de
l'arc-en-ciel et que ses jambes flageolaient.

--Doc! quel est le contre-poison pour la strychnine? hurla Squire
avec des intonations convulsives; il n'est peut-tre pas encore trop
tard pour le sauver.

--Mais, c'est que la strychnine agit immdiatement! grommela Flag,
comme s'il se fut parl  lui-mme, tout en ayant soin de se faire
parfaitement entendre du patient.

--Huile! saindoux! lard! graisse! dit Doc avec volubilit; nous
avons ici du lard et de l'huile, je vais en essayer l'usage.

Ed, convaincu de son funeste sort, se roulait sur un banc avec de
piteux hoquets, et se tenait l'estomac serr  deux mains, d'un air
agonisant.

Sans perdre une seconde, Doc coupa une norme tranche de lard et la
lui prsenta.

--Oh! il n'y a pas besoin... murmura Ed; il est trop tard, le poison
a commenc son oeuvre diabolique. Oh! quelles souffrances! Oh!
cher... cher ami! comment pouvez-vous tre si imprudent?

--Pardonnez-moi, Ed! avant de mourir,... si toutefois vous
succombez; rpliqua l'autre qui avait toutes les peines du monde 
se contenir. Enfin, peut-tre en rchapperez-vous, mon bon, mon
vieux camarade: Allons, vivement, avalez-moi ce lard;--il n'y a pas
une minute  perdre:--avalez vigoureusement.

Tout mourant qu'il se croyait, Ed eut la force de penser que dvorer
 plein gosier une demie livre de lard froid tait une opration
pnible et ardue. Nanmoins il essaya d'en grignoter un petit
morceau, perdit courage, et se laissa tomber sur le lit, dsespr.

--Il ne faut pas vous dcourager ainsi, Ed, dit Flag avec autorit;
essayons de l'huile, ce sera plus facile  avaler. Allons! de
l'nergie!... que diable! vous tes un homme, je pense!

Ainsi press jusque dans ses derniers retranchements, Ed fit un
effort dsespr et avala d'une seule gorge tout le nausabond
contenu de la cruche qui lui tait prsente.

--Est-ce qu'il n'y en a pas assez, l, pour me tirer d'affaire,
docteur? demanda le patient qui,  ses souffrances imaginaires,
sentait se joindre une horrible plnitude d'estomac.

--Je ne sais trop... trouvez-vous ce remde-l plus ais  prendre
que le lard?

--Oh non! je ne trouve pas cela commode du tout. Il me semble que si
le lard tait fondu ou coup en petits morceaux je l'avalerais plus
facilement. Mais, j'y pense, si l'un de vous me frictionnait la
poitrine.

Squire et Flag se mirent  le frotter d'importance, outrepassant
mme de beaucoup ses dsirs. En mme temps Doc fit fondre du lard,
dans un vaste bol, sur la flamme de la chandelle, car le feu tait
teint.

--Je... je... trouve que les frictions me font du bien, bgaya la
triste victime en cherchant  reprendre haleine sous les poings
furibonds de ses amis.

--C'est aussi mon avis, dit Doc sentencieusement; et maintenant si
vous pouvez absorber ce bol de graisse fondue, je crois que nous
arriverons  vous sauver.

--Ah! Seigneur! misricorde! s'cria Ed, lorsque par un effort
surhumain, il et russi  ingurgiter l'atroce breuvage; c'est au
moins aussi mauvais que le poison!

--Jamais! mon bon! jamais! observa Squire: si vous en rchappez, il
faudra bnir cette mdication bienfaisante.

--Mes amis! je m'en vais! c'est fini, je le sens! voyez plutt!
hurla le patient qui se laissa tomber presque inanim sur le sol.

Les trois impitoyables farceurs eurent un moment d'anxit: Ed se
tordait dans les angoisses trs-relles d'une indigestion
monstrueuse. Heureusement la vigueur de sa constitution prit le
dessus, d'abondants vomissements le soulagrent: il s'endormit tout
bris et tout endolori, d'un profond sommeil.

La farce tait joue; les trois conspirateurs se retirrent en leurs
lits respectifs, dans le ravissement d'avoir aussi bien et aussi
compltement russi.

Puis, ils s'abandonnrent batement aux douceurs du repos.

Mais  une heure indue de la nuit, vers le matin, tous les dormeurs
furent veills en sursaut par un bruit trange; il leur sembla
entendre quelqu'un entrer furtivement dans la chambre.

--Est-ce vous Doc? demanda en baillant Squire qui occupait le mme
lit avec Flag.

--Non, rpondit l'autre: Je parie que c'est Ed: en tout cas il n'est
pas dans le lit.

--H! l'ami Ed! qu'avez-vous donc pour tre si matinal? Vous
sentiriez-vous plus mal?

--Mal...! grommela l'infortun, d'une voix de somnambule; je
voudrais bien savoir si vous ne seriez pas dolents et tourments,
ayant le corps bourr d'huile et de graisse!

Un gros rire  demi touff fut la seule rponse. Ed s'en formalisa:

--Il vous est facile de rire, Messieurs, je n'en doute pas: je
voudrais seulement que quelqu'un de vous et t aussi proche d'un
empoisonnement mortel, et qu'il et souffert toutes les preuves
qu'il m'a fallu traverser; nous verrions bien s'il trouverait la
chose aussi rjouissante!

--C'est un fait! observa Squire avec un accent sympathique. Mais
comprenez, cher, qu' prsent vous voil hors d'affaire: nous en
sommes heureux... mais heureux...! au point d'en avoir le fou rire.

--D'ailleurs, ajouta Flag! nous ne rions pas de votre accident; Dieu
nous en garde! nous trouvons seulement, que votre mdication,--si
compltement efficace,--avait un cachet,... comment dirai-je?... un
caractre... fort bizarre. Enfin, je pense, mon brave Ed, que vous
restez notre dbiteur d'au moins trois belles peaux de loups; car en
absorbant ainsi leur ragot futur, vous nous avez fait tort d'une
superbe rafle; la nuit tait magnifique pour la sortie du loup.

--Que la peste vous confonde tous! vous et les loups! gronda la
victime en continuant  se heurter  et l dans les tnbres, au
milieu de ses volutions inquites.

--Allons, ami Ed, calmez-vous, ne vous faites pas de bile! Il n'y a
eu l-dedans qu'un oubli bien involontaire. Doc va doubler ses jours
de corve, pour vous remplacer; il fera la cuisine pendant trois
jours encore, en punition de sa ngligence.

Il ne fallait rien moins que cette flatteuse promesse pour calmer le
malade: peu  peu son agitation fut calme, tout le monde se
rendormit.

Ds les premires lueurs de l'aube, le quatuor fut debout; on
expdia vivement le djener afin de mettre en train, sans retard,
les affaires de la journe.

Les jeunes _squatters_ se doutaient bien que Newcome ne manquerait
pas de draciner leurs cltures pour les reculer  sa ligne idale
de dmarcation sur le terrain de Squire et de Doc: ces deux derniers
formrent donc le projet de se tenir sur les lieux afin de s'opposer
 l'usurpation.

Flag avait rendez-vous avec une compagnie d'arpenteurs qui devaient
l'occuper  une assez grande distance, et le retenir jusqu' la
nuit.

Ed dclara que son intention tait d'aller  la chasse, si, aprs le
repas, il se sentait la force de porter son fusil.

--Vous ferez acte de bonne camaraderie  notre gard, observa Flag,
en fusillant les loups que vous avez mis hors de danger cette nuit.

--Que la peste vous confonde, Flag! Je ne sais ce qui m'a empch de
faire feu sur vous ou sur Doc, ou sur celui qui a laiss traner
cette strychnine sur la table. Je ne suis pas encore bien sr que
toute cette aventure ne serve pas de base  une bonne plainte de ma
part contre vous tous, qui amnerait parfaitement votre arrestation.

--Non, mon chri, rpliqua Doc avec un sourire agaant, car il n'y
avait pas plus de strychnine que sur ma main. Le tour a t bien
jou, croyez-moi.

Ed lana successivement un regard sur Squire et sur Flag; il les vit
gonfls d'un clat de rire tout prt  faire explosion. La vrit se
fit aussitt jour dans son esprit; il avala  la hte sa tasse de
caf, et, sans prendre aucune autre nourriture, il se leva de table,
prit son fusil et sortit sans dire un seul mot.

--Whew...! il s'en va plus ahuri qu'un chat bouillant, dit Flag en
riant; je ne serais point tonn qu'il mditt de prendre une
clatante revanche.

--Certainement: une autre bonne farce serait de faire mettre son
aventure dans les journaux. Ah! ah! ah! serait-il enrag! Sa dignit
_ditoriale_ recevrait un cruel chec. Dans tous les cas il ne nous
pardonnera pas, soyez-en srs.

--Bah! une tempte dans une thire! fit Squire en pirouettant.

--C'est cela; et l'orage sera pass d'ici  l'heure du dner: Ed n'a
presque rien mang ce matin; or, la faim est un puissant ractif
pour amener l'ennemi  composition, rpondit Doc philosophiquement.

--Eh bien! adieu mes amis, il faut que je parte, dit Flag en se
levant et faisant ses prparatifs: Ayez soin de vous, Doc; prenez
bien garde que Ed ne nous fasse aucune cuisine d'ici  quinze jours;
il nous empoisonnerait pour tout de bon.

A ces mots, le jeune arpenteur tourna les talons et s'loigna en
sifflant.

--Flag est un bon garon, observa Doc; ce serait dommage qu'il ne
russt pas.




CHAPITRE III

UNE TRAGDIE DANS LES BOIS


Les splendeurs joyeuses d'une belle matine printanire semblaient
avoir donn  toute chose une vie et une animation particulires.
Partout, dans les bois, retentissaient le chant des oiseaux, le
murmure des insectes, l'harmonie charmante et inexprimable de ces
mille petites voix confuses qui se runissent pour former l'hymne
grandiose de la nature heureuse dans sa solitude. Dans les
clairires on voyait  et l, foltrer gracieusement les jeunes
loups des prairies, glisser de monstrueux serpents rouls en anneaux
tincelants, voler des papillons, courir des cureuils aux branches
les plus ariennes des arbres.

Henry Edwards et Frdric Allen (_Doc_ et _Squire_ du prcdent
chapitre) ne pouvaient contenir leur admiration  l'aspect du
ravissant spectacle qui merveillait  chaque pas leurs regards.

Leur route ctoyait les bois des collines, en suivant un sentier qui
sparait la prairie des rgions boises: d'un ct ondulait l'Ocan
de la verte plaine; de l'autre, la fort profonde, comme une toison
luxuriante, couvrait  perte de vue les croupes fuyantes des
collines dont les pentes douces descendaient jusqu'au Missouri. Par
intervalles quelques longues avenues livraient passage aux regards,
et dans le fond lumineux de ces votes ombreuses, on voyait
scintiller les flots majestueux du _Pre des Eaux_.

Un ciel dont l'azur sans tache annonait une atmosphre pure, un
soleil radieux, dans l'air et sur la terre les effluves balsamiques
du jeune printemps, le bonheur de vivre, la force, la sant, le
courage, l'espoir, tout souriait aux jeunes voyageurs.

La hache sur leurs robustes paules, alertes, gais, heureux, ils
cheminaient enchantant, parlant et riant.

O verte jeunesse! sourire de la vie! fleur de l'existence! que ton
me reste joyeuse! ton soleil brillant! ton ciel sans nuages!...

Et pourtant, par cette douce matine, il y avait une jeune et
charmante crature qui ployait tristement la tte sous le fardeau
de la vie. Aprs avoir prpar le repas de son pre, et mis tout en
ordre dans sa pauvre cabane, Alice tait sortie  pas lents avec une
corbeille pour cueillir les fraises qui, par millions, tapissaient
le sol humide des bois.

Elle tait, au milieu de ce paysage enchanteur, une ravissante
apparition, avec son blanc chapeau de paille que dbordaient de
partout les boucles soyeuses de ses cheveux blonds, son chle
carlate crois sur la poitrine et nou derrire la taille, sa robe
gris-perle flottant au gr de la brise matinale.

Doc et Squire, en l'apercevant au sortir d'un bosquet, ne purent
retenir une exclamation admirative; leurs regards la suivirent avec
une sympathie facile  concevoir. Ils ne songeaient dj plus qu'ils
taient partis pour aller disputer, pied  pied, leur territoire 
son pre.

Alice Newcome leur tait personnellement inconnue, mais sa
rputation de beaut, bien rpandue parmi les settlers, tait depuis
longtemps parvenue jusqu' eux. Il leur suffit d'un coup d'oeil pour
deviner qu'elle tait cette charmante glaneuse de fraises, prs de
laquelle ils allaient passer.

Les deux jeunes gens lui adressrent un respectueux salut, mais
continurent leur route en ralentissant le pas et se creusant la
tte pour trouver quelque bon prtexte qui leur permt de lui
adresser la parole.

De son ct, Alice leur avait adress un timide regard, mais sans
coquetterie. Elle ignorait tout artifice, la nave enfant; ses beaux
yeux, limpides comme l'azur, refltaient son me pure, franche,
loyale.

A peine les voyageurs eurent-ils fait quelques pas, qu'un cri de
terreur se fit entendre: c'tait la jeune fille qui l'avait pouss.
Ils revinrent en toute hte vers elle, et la trouvrent immobile et
comme ptrifie par la terreur, les yeux fixs sur un grand buisson
tout proche.

Un coup d'oeil suffit aux jeunes gens pour juger de la situation:
deux normes serpents enrouls ensemble froissaient les hautes
herbes sous leurs monstrueux replis et s'avanaient vers le sentier.

--N'ayez pas peur, ces animaux ne sont point d'une espce
dangereuse; miss... miss Newcome, je prsume? dit Fred Allen.

La jeune fille poussa un soupir de soulagement:

--Merci, messieurs, rpondit-elle, je vous demande mille pardons
d'avoir interrompu votre course; je suis d'une poltronnerie extrme
en prsence des serpents, et je ne sais pas distinguer ceux qui sont
inoffensifs de ceux qui sont venimeux.

Tout en parlant, Alice et ses deux auxiliaires s'taient rapidement
loigns de l'horrible groupe des reptiles.

--Je ne m'tonne nullement de votre frayeur, miss, se hta de dire
le docteur, vos impressions sont exactement les miennes; je
frissonne toujours des pieds  la tte quand j'aperois un serpent,
venimeux ou non. Mais, permettez-moi de pendre pour quelques
instants votre corbeille, vous tes encore toute tremblante.

--Je vous remercie, sir; ma corbeille est trop petite pour me
paratre lourde; d'ailleurs elle n'est qu' moiti pleine, ajouta
Alice en souriant, et je ne pense pas qu'il m'arrive de la remplir
aujourd'hui.

--Vous avez peur d'avoir peur encore?... rpliqua gament Allen.
Puis il ajouta, en prenant la corbeille: Voyons si vous en avez
assez pour votre dner: Ah! mais non! elle n'est qu' moiti pleine.
coutez, mon claim fourmille de fraises; le docteur et moi nous
allons nous mettre  l'oeuvre et vous complter votre provision en
un clin d'oeil, si vous voulez nous le permettre.

Une expression d'inquitude vint aussitt troubler le visage
d'Alice; elle s'avana vivement, la main tendue, pour reprendre sa
corbeille.

--Non, non! rpondit-elle prcipitamment; vous tes trop bon, je ne
veux pas vous dranger plus longtemps.

Les jeunes gens furent surpris du ton avec lequel fut dite cette
phrase, et ne parvinrent pas  dissimuler leur tonnement. La jeune
fille s'en aperut fort bien, mais son trouble parut s'accrotre,
elle poursuivit avec une nuance d'amertume.

--N'tes-vous pas, je crois, les gentlemen avec lesquels mon pre
est en dispute relativement aux limites des claims? J'ignore de quel
ct est le bon droit. En conscience, je suis oblige de reconnatre
que mon pre est violent, irascible; mais, sirs, je crains qu'il
n'arrive quelque malheur si ces discussions se perptuent.

En finissant, la voix d'Alice tait tremblante, des larmes roulaient
sur ses paupires. Allen et son ami furent touchs; le chagrin d'une
aussi charmante afflige ne pouvait manquer d'tre contagieux.

--Ne vous alarmez pas pour votre pre, miss Newcome, lui dit Allen
avec la plus grande douceur; je vous donne ma parole de ne jamais
user de violence dans aucune occasion.

--Je vous fais, de tout mon coeur, la mme promesse, dit le docteur.

--C'est que je suis bien en peine, reprit douloureusement la jeune
fille: je ne dois pas vous cacher, sirs, que mon pre est sorti ce
matin avec son fusil, dans un tat d'emportement terrible.

--Eh bien! dit Allen en prenant un air d'indiffrence affecte,
votre pre n'a rien  craindre et nous seuls sommes en danger; car,
ainsi que vous pouvez le voir, nous ne sommes point arms.

Alice tait peu habitue  de semblables conversations; elle garda
timidement le silence, mais son doux regard fit  Allen une rponse
bien plus expressive que tous les discours du monde. Le jeune homme,
touch jusqu'au coeur par ce muet appel  sa bienveillante
modration, se hta de dire d'une voix mue:

--Maintenant, en signe de paix et de rconciliation, vous allez nous
permettre de cueillir nos fraises pour en remplir votre corbeille;
vous regagnerez ensuite votre logis, gentiment approvisionne, et
nous arriverons peut-tre enfin  conclure une trve  toutes ces
discussions. N'est-ce pas, docteur?

--Oui! je serais bien heureux d'en finir avec ces tiraillements
pnibles, rpliqua ce dernier en prenant doucement la corbeille o
son compagnon commenait dj  jeter des fraises.

Ainsi presse, la jeune fille les laissa faire en souriant.
Intrieurement il lui semblait que cette petite aventure n'avait
rien de dangereux, et, qu'au contraire, le retard apport dans la
marche des jeunes gens serait utile, puisqu'il les ferait arriver
moins vite sur les lieux contests; pendant ce temps la colre de
Newcome aurait le temps de s'apaiser un peu  la fracheur du matin.

Cette pense, et quelques autres sentiments dont elle ne se rendait
pas compte, ramenrent le calme dans son esprit, les teintes roses
sur ses joues, le sourire sur ses lvres: elle reut la corbeille
remplie jusqu'au bord, en remerciant avec effusion.

--Adieu maintenant, miss Newcome, dit Allen; peut-tre avant ce soir
votre pre nous invitera  en manger chez vous.

--Dieu le veuille! j'en serais bien heureuse! rpondit l'enfant avec
une nave ardeur.

Puis, tout  coup se rappelant les svres paroles de son pre, et
songeant que sa conversation avec des trangers avait dur trop
longtemps, Alice rougit, baissa la tte et s'enfuit.

Aprs l'avoir suivie des yeux jusqu' ce qu'elle et disparu
derrire les arbres, Squire et Doc continurent leur promenade
matinale.

En arrivant sur le territoire litigieux, ils trouvrent leurs pieux
arrachs entirement, une nouvelle range plante fort avant sur
leur claim, en dtachait une portion considrable. Cet empitement
audacieux, en tranchant dans le vif sur leur proprit, la
dpouillait d'un superbe pturage et d'une futaie magnifique.

Leur premier mouvement fut loin d'tre pacifique, et ils n'auraient
pas eu besoin d'tre beaucoup excits pour recourir aux moyens
violents. Quoiqu'ils eussent pour eux dj le droit lgal d'une
concession authentique, le _droit du plus fort_ commenait  leur
paratre prfrable.

Cependant, disons-le  leur louange, le souvenir des pacifiques
promesses qu'ils venaient de faire  la tremblante Alice leur revint
 l'esprit; ils formrent la bonne rsolution d'y rester fidles.

--Tout ce que nous pouvons faire en cette occurrence, dit Allen,
c'est d'imiter ce vieux singe de Newcome; arrachons ses cltures et
transportons-les  leur place lgitime.

--Adopt  l'unanimit! rpondit gament le docteur; je ne vois
gure d'autre parti  prendre.

Aussitt les jeunes gens se mirent vigoureusement  l'oeuvre. Ils
travaillrent ainsi pendant une heure et demie sans tre troubls
dans leur occupation solitaire; mais lorsqu'ils arrivrent  la
fort, ils aperurent Newcome qui, appuy sournoisement derrire un
arbre, guettait tous leurs mouvements. Ne voulant pas avoir l'air de
le reconnatre, jusqu' ce qu'il s'annont lui-mme, ils
continurent leur besogne comme si rien n'tait; arrachant,
replantant, consolidant leurs pieux.

Lorsqu'ils furent tout  fait proches de lui, l'action s'engagea:

--Vous verrez sous peu votre travail perdu, leur dit l'irascible
voisin avec un affreux sourire.

--Eh bien! nous recommencerons la partie ds que vous aurez fait
votre jeu, rpliqua aigrement le docteur.

--Oui, mais viendra le moment o vous aurez recommenc une fois de
trop, gronda l'autre.

--Est-ce une menace? par hasard! demanda le docteur d'une voix de
cuivre.

--Rappelez-vous notre promesse, Doc! murmura Allen  son oreille, de
faon  ce que Newcome ne l'entendt pas; laissez aboyer ce vieux
dogue, il ne peut nous faire grand mal.

--Oh! oh! quand je n'aboie plus, je mords, moi! riposta avec une
sauvage emphase Newcome, qui avait compris les derniers mots.

Allen se doutait bien que cette escarmouche verbale ne finirait pas
bien; pour donner  son ami le temps de se calmer, il s'empressa de
prendre la parole avant le docteur.

--Nous ne pouvons croire, M. Newcome, dit-il posment, que vous ayez
l'intention de commettre vis--vis de nous quelque acte violent ou
illgal. Si nous ne pouvons arriver au rglement de cette difficult
entre nous, il faudra la dfrer au claim-club ou  une cour de
district, comme vous aimerez mieux.

--Oh! mais non! vous ne me fourvoierez pas dans les buissons de la
chicane, mes beaux mignons! reprit Newcome en ricanant: je sais trop
bien o s'en iraient mes droits, dans cette hypothse. Des gens
comme vous ne sont pas gns par un excs d'honntet!... Je
m'entends, et je prfre rgler moi-mme mes petites affaires.

--Prenez garde  ce que vous dites! s'cria le docteur dont le sang
irlandais se mettait promptement en bullition.

--Bast! n'coutons donc pas ce pauvre fou! dit Allen en se
dtournant avec une expression de mpris.

Au mme instant Newcome lui lana sur la tte un norme gourdin
qu'il avait tenu tout prt: Allen aurait t assomm, si le docteur
n'et par le coup avec sa hache en coupant le bton, et le rejetant
sur Newcome.

Les yeux de ce dernier tincelrent comme ceux d'un loup;
instinctivement il prit et arma son fusil qui, jusque-l, tait
rest appuy contre un arbre.

--Faites attention! Newcome! Malheur  vous si vous faites feu! cria
Allen. Je retirerai si vous voulez mes propos offensants, que vous
avez pourtant provoqus. Croyez-moi, restons-en l, avant qu'il
survienne entre nous matire  quelque terrible regret.

--Pas de trve, non! cet homme doit tre mis en arrestation!
vocifra le docteur hors de lui.

--Eh bien! arrtez-moi si vous pouvez! rpondit Newcome en serrant
les dents.

A ces mots, il jeta son fusil sur son paule et disparut dans le
fourr.

Les jeunes gens restrent durant quelques minutes en dlibration,
ne sachant quelle allure donner  cette mchante affaire, en
prsence d'un tel ennemi.

Tout  coup un clair brilla dans l'ombre du bois, une dtonation se
fit entendre; le docteur tomba  la renverse en s'criant:

--Allen! mon Dieu! je suis frapp  mort!

Allen fut tellement abasourdi de cette catastrophe, qu'il resta
pendant quelques instants sans savoir que faire.

Cependant, au bout de quelques secondes, s'tant assur que le
pauvre Doc tait rellement mort, le jeune homme reprit un peu son
sang-froid et songea  poursuivre le meurtrier. Mais dsesprant de
l'atteindre, seul et sans armes, il courut au plus prs, c'est 
dire au Comptoir de la Compagnie d'Hudson: l il demanda aide et
vengeance.

Sur le champ le Settlement tout entier fut sur pied,  la recherche
du criminel. Chose trange! ce dernier n'avait pas mme song 
fuir: on le trouva dans le bois,  proximit du thtre de son
crime. Quand il vit arriver la foule menaante et irrite, il
promena sur elle des regards hautains et resta firement immobile:
mais lorsque les clameurs dont il tait le but lui eurent appris
qu'on l'accusait d'avoir commis un homicide volontaire sur la
personne d'Henry Edwards, il eut un tressaillement terrible et
renversa sa tte en arrire avec une expression de mortelle
angoisse.

Le corps inanim d'Edwards fut transport  Fairview, le chef-lieu
du comt; l il fut dpos dans un caveau provisoire, en attendant
la session des assises criminelles du district.




CHAPITRE IV

L'INFORMATION


C'tait Allen qui soutenait l'accusation contre Newcome; lorsqu'on
lui demanda quel autre tmoignage pourrait tre fourni dans
l'enqute prparatoire, il fut forc, bien  contre-coeur, de nommer
Alice Newcome comme tant la seule personne qui pt confirmer la
terrible vrit.

Cependant il devait y avoir d'autres individus informs des
sentiments hostiles que le prvenu nourrissait contre sa victime;
suivant l'usage, le juge les adjura de se produire pour clairer la
justice.

D'autre part, il semblait par trop cruel de demander  la propre
fille du prisonnier des rvlations fatales pour son pre: chacun
comprenait bien les angoisses dans lesquelles devait tre plonge la
malheureuse enfant. Allen s'offrit pour aller la trouver et entrer
en pourparlers avec elle.

La cabane de Thomas Newcome tait place au centre d'une clairire,
sur le sommet d'une colline dont la pente gazonne descendait en
ondulant jusqu' la rivire Iowa: de cette lvation la vue
dcouvrait un riant paysage tout le long du Missouri. Cette
esplanade naturelle tait couverte, sur trois cts, par une paisse
ceinture de hautes futaies; verdoyants remparts tout crnels de
festons fleuris o s'entrelaaient la liane odorante et la vigne
sauvage. Devant la maison surgissaient partout des groseillers, des
fraisiers, des ronces aux fruits rouges et des arbrisseaux disposs
en bosquets irrguliers; le tout formant un fouillis adorable comme
tous les trsors naturels que la main prodigue du Crateur a sems
au sein de cette heureuse nature vierge.

La jeune matresse du logis s'occupait diligemment de prparer le
repas de midi, mais non sans faire de frquentes pauses pour aller
sur le seuil enguirland de la chaumire rjouir ses yeux  l'aspect
des cieux, des bois, des flots joyeux: comme un cho vivant des
harmonies printanires, la gracieuse enfant chantait aussi en mme
temps que les oiseaux et les brises murmurantes.

En s'approchant de la cabane, Allen entendit la frache voix
d'Alice: ses genoux flchirent sous lui, le coeur lui manquait pour
broyer cette joie innocente sous le fardeau de la douleur!

La jeune fille trottait allgrement par la maison; Allen le
reconnaissait aux notes, tantt assourdies, tantt clatantes de sa
voix. Au moment o il apparaissait dans la clairire, Alice venait
une dernire fois sur le seuil de la porte sourire avec la belle
journe, messagre du printemps. Elle tait ravissante  voir, toute
rose de l'exercice auquel elle venait de se livrer, couronne de ses
beaux cheveux blonds flottant dans un joyeux dsordre, les yeux
anims et riants, les lvres entr'ouvertes comme une grenade en
fleur.

A l'aspect de ce visiteur imprvu, ses joues plirent un peu, sa
physionomie devint srieuse; elle tendit involontairement ses mains
comme pour repousser une vision importune.

Allen s'approcha, saisit avec un tendre respect ses doigts mignons,
encore teints des rougeurs de la fraise ou de la cerise. Il la fit
rentrer dans la maison: la table tait mise et portait sur son
milieu la belle corbeille pleine, cueillie le matin par les deux
jeunes gens.

--Ah! bgaya-t-il en essayant un sourire, vous offrirez bien, sans
doute, quelques-uns de ces beaux fruits au convive qui vous surprend
sans tre invit?

Puis il se tut, retenant toujours les mains d'Alice dans ses mains
tremblantes, et fixa ses yeux sur elle avec tristesse, mais ne put
ajouter un mot.

La jeune fille, impressionne par l'trange contenance d'Allen,
restait muette, effare, immobile, pressentant quelque chose de
terrible, n'osant mme pas faire une question.

Allen, de son ct, ne savait comment rompre le silence: tout  coup
des bruits de voix animes s'approchrent, il se vit forc de parler
pour prserver Alice de quelque secousse plus foudroyante.

--Pauvre enfant! s'cria-t-il d'une voix navre, j'ai de
malheureuses nouvelles  vous apprendre... Votre pre est en prison,
et...

Il ne put achever sa phrase; la jeune fille s'arracha de ses mains
et bondit en arrire avec garement, puis elle retomba vanouie.

Allen la relevait et s'efforait de la ranimer, lorsqu'un constable
apparut sur le seuil de la porte, accompagn de deux citoyens de
Fairview.

Le constable, au milieu de sa rude profession, avait conserv un
coeur accessible  la sensibilit: il fut mu et hsita  remplir
son pnible devoir.

--Pauvre crature! comme elle a pris cela  coeur! murmura-t-il;
ouf! je n'aime pas ces affaires-l; et puis, a me fend le coeur de
voir les femmes mles  de semblables catastrophes; elles n'ont pas
la force de supporter a comme les hommes.

Allen ne rpliqua rien. Il songeait amrement  la triste fonction
qu'il remplissait dans cette lamentable occurrence, et se figurait
l'aversion que la jeune fille allait prouver contre lui... lui,
l'accusateur de son pre!

--Eh! mais! ce n'est qu'une enfant, remarqua l'un des deux
assistants regardant par-dessus l'paule du constable: n'est-ce pas
trange qu'elle compost,  elle seule, toute la famille de
Newcome--ce vieux gredin!

--En vrit, on se demande d'o elle tient sa beaut, dit l'autre;
elle est positivement trs-jolie, c'est formel.

--Retirez-vous un peu, gentlemen, s'il vous plat, dit Allen avec un
mouvement d'impatience, vous empchez l'air d'arriver jusqu' elle.

--Elle reprend connaissance, observa le constable en se reculant
jusqu'au dehors.

Les deux citoyens de Fairview avaient moins de dlicatesse que le
recors; ils firent semblant de bouger, mais ils restrent 
proximit pour surveiller les mouvements de la jeune fille.

Allen les aurait soufflets s'il ne s'tait retenu. Il garda un
sombre silence, s'occupant avec une sollicitude et une dlicatesse
toutes fminines  rparer le dsordre des vtements d'Alice.

Quelques mouvements convulsifs entremls de sanglots annoncrent
bientt que la jeune fille revenait  elle:

--Oh! mon pre! mon pauvre pre! s'cria-t-elle.

En mme temps ses yeux s'ouvrirent et manifestrent une expression
d'effroi en rencontrant tous ces regards trangers fixs sur elle.
Cet entourage inattendu sembla lui inspirer une rsolution effare
qui ranima ses forces.

Elle comprima ses sanglots et se leva debout dans une attitude
dsole, pendant que des larmes brlantes roulaient sur ses joues
ples et glaces.

--Prenez courage, miss Newcome, dit Allen: votre pre est sain et
sauf pour le moment. Peut-tre la Providence lui ouvrira une voie de
salut; en tout cas, il est trop tt pour vous livrer au dsespoir.

Le constable qui s'tait approch pour savoir comment elle allait,
entreprit de lui fournir aussi des consolations.

--L! l! oui, miss, lui dit-il avec sa grosse voix enroue; de par
tous les diables!... je veux dire, n'ayez pas peur! Eh! il n'y
aurait plus d'hommes sur la terre si la moiti seulement des accuss
taient coupables. Qui sait s'il ne surviendra pas quelque incident
de nature , tablir que ce coup de feu a t purement accidentel?
De par tous les diables!... je veux dire, n'ayez pas peur.

--Serait-il vrai?... mon pre a donc tu quelqu'un...? s'cria Alice
avec dsespoir. Mais.... vous tes vivant, sir, continua-t-elle en
s'adressant  Allen; et... et... qui donc... a t tu?

--Mon ami, le docteur Edwards a t frapp d'un coup de fusil,
rpliqua sombrement Allen, tout palpitant au souvenir de la scne
sanglante arrive le matin.

Alice resta muette; mais les douloureuses contractions de son visage
trahissaient l'amertume intrieure de son me. Bientt elle remarqua
la prsence persistante des trangers, et comprit qu'ils attendaient
quelque chose. Allen tait rest assis prs d'elle; elle lui demanda
 voix basse quelles pouvaient tre leurs intentions.

Allen fit approcher le constable:

--Ce gentlemen, dit-il, vous expliquera ce qu'on attend de vous.

--Ma chre miss, commena celui-ci embarrass; de par tous les
diables!... je veux dire, n'ayez pas peur: c'est toujours
parfaitement dsagrable pour une fille de porter tmoignage contre
son pre; et, pour votre bonheur, j'espre que vous n'aurez pas
grand'chose  dire sur son compte, quand on vous interrogera; pour
votre bonheur, je l'espre. Mais la loi et la justice le veulent; de
par tous les diables!... je veux dire, n'ayez pas peur: oui, il faut
qu'aujourd'hui mme, devant le juge, vous dclariez ce que vous
savez sur cette affaire.

Alice avait dvor avec angoisse les moindres paroles de cet homme,
esprant, jusqu' la fin, y trouver quelque lueur de consolation.
Lorsqu'elle et compris que tout ce verbiage ne signifiait qu'une
seule chose: dposer contre son pre! le dsespoir la gagna; malgr
tous ses efforts pour se raidir contre eux, ses sanglots clatrent
 lui briser la poitrine, et elle s'cria d'une faon dchirante:

--Oh! mon pre! mon pauvre pre!

Ce spectacle navrant arracha des larmes  tous ceux qui
l'entouraient.

--De par tous les diables!... murmura le bon constable en se
plongeant les poings dans les yeux; je veux dire... non... Enfin,
bref,... nous avons encore trois bonnes heures devant nous, en
attendant que l'information commence: nous ferions bien de retourner
en ville, et de dpcher ici quelques femmes pour consoler cette
pauvre afflige. Sans cette prcaution elle ne fera qu'un cri, comme
a, jusqu' ce soir.

Allen fit un pnible effort pour parler:

--Miss Newcome, je suis oblig d'aller au village pour vaquer aux
soins funbres qui concernent mon pauvre ami. Vous enverrai-je
quelqu'un?

--Oh! non! non! non! je ne veux voir personne, si ce n'est mon pre:
pourrai-je le voir? demanda-t-elle en regardant le constable.

--Je ne puis rien vous dire l-dessus, jeune lady, je suis vraiment
dsol, de par tous les diables,... mais il vous sera impossible de
voir votre pre avant l'interrogatoire.

--Reviendrai-je vous voir dans l'aprs-midi? demanda Allen esprant
que, dpourvue d'amis comme elle l'tait, Alice accepterait ses
services, que, du reste, il lui offrait de bon coeur.

--Non! non! sir, rpondit-elle avec une nuance de froideur: j'irai
bien toute seule au village. Mais o faudra-t-il me rendre?

--Plat-il? fit l'honnte constable toujours mu; ah! trs-bien...
il sera dans la maison du Juge, je pense, car nous n'avons pas
encore de prison  Fairview. J'amnerai mon cabriolet pour vous
prendre en passant: ne vous proccupez de rien si ce n'est de
surmonter votre chagrin. Eh!... de par tous les diables!... Je veux
dire, n'ayez pas peur: tout a tournera peut-tre moins mal que nous
ne le pensons.

Sur ce propos consolant, le constable se mit en route, emmenant avec
lui ses deux _assistants_ qui ne le suivaient qu' regret, car
c'tait pour eux un grand crve-coeur de voir Allen rester encore,
et de ne pas assister jusqu'au bout  cette lamentable
_reprsentation_.

--Je tiens beaucoup  vous affirmer, miss Newcome, dit Allen, que je
n'ai nullement manqu  ma promesse de ce matin, ma conduite a t
compltement civile et calme: j'aurais donn tout au monde afin que
cette catastrophe ne vnt pas briser ainsi plusieurs existences
prcieuses.

--Ah! pauvre malheureuse que je suis! Ai-je  vous remercier pour
cela, M. Allen, puisque ce sera prcisment la condamnation de mon
pre.

--Souvenez-vous bien d'une chose, pauvre enfant, c'est que le crime
de M. Newcome n'est connu de personne, et qu'il ne rsulte d'aucune
preuve juridique. Il vous sera facile de gouverner vos paroles et
vos actions en consquence. Et maintenant je dois vous quitter afin
de me prparer pour l'information qui va avoir lieu. Pendant les
courtes heures qui vont prcder cette solennit, pesez et prparez
tout ce qui pourra tre favorable  votre pre.

--Je vous remercie sincrement de ces gnreux conseils, rpliqua
Alice pendant que le jeune homme s'en allait  grands pas, dans le
but de rejoindre le constable.

Miss Newcome n'avait mme pas song  faire quelques questions sur
l'vnement imput  son pre, tant elle tait convaincue que ce
dernier mditait depuis longtemps un acte de violence. Dans la
droiture de sa conscience elle le reconnaissait coupable, et
n'esprait pas son acquittement. Jeune et inexprimente, elle ne
comprenait pas que son tmoignage aurait une importance fatale, bien
suprieure  celle de toute autre personne,  l'exception d'un
tmoin oculaire. Comme elle ignorait les circonstances du meurtre,
naturellement elle pouvait, sans altrer la vrit, dire qu'elle ne
savait rien: elle pouvait aussi, sans blesser sa conscience,
prsenter sa dposition sous le jour le plus favorable; enfin, tout
espoir ne lui semblait pas perdu, surtout lorsqu'elle se rappelait
les dernires paroles d'Allen.

Ces rflexions rallumrent dans son me une lueur de confiance, elle
se sentit un peu plus courageuse pour comparatre devant le
tribunal.

Lorsque trois heures de l'aprs-midi furent arrives, le logement du
Juge, temporairement converti en salle d'audience, fut envahi par la
population de Fairview qui s'y touffait concurremment avec les
curieux de tout le voisinage.

Au milieu de la salle, sur une table grossire tait tendu le corps
du dfunt; un chirurgien l'avait examin, et avait extrait la balle
de sa blessure mortelle.

A une extrmit de cette table tait le prisonnier;  l'autre,
l'accusateur. Un peu en arrire, le Juge sigeait magistralement
entre ses deux assesseurs.

Lorsqu'Alice apparut  l'audience, le prvenu et un tressaillement
terrible et il frona les sourcils d'une faon convulsive: chacun le
remarqua.

Aprs le lger murmure qui avait accueilli l'entre de la jeune
fille, rgna un silence profond: les officiers de loi procdaient.

Allen fut le premier entendu: il relata avec une saisissante nergie
tous les pisodes de cette rencontre funeste et de la mort de son
ami Edwards. En parlant, il s'anima au point d'oublier totalement
Alice et l'intrt qu'elle lui avait inspir; il fut crasant pour
l'inculp.

D'autres personnes vinrent certifier ce qu'elles savaient,
concernant les ternelles discussions de Newcome au sujet de la
dlimitation des Claims, ses colres, ses propos menaants contre
ses jeunes voisins.

Dcidment la situation de l'accus ne devenait pas bonne.

Enfin Alice fut entendue: il passa un frisson dans la foule,
lorsqu'on remarqua ses joues ples et les regards dsols qu'elle
adressait  son pre. Chose trange! ce dernier tint constamment ses
yeux dtourns d'elle; tout le monde l'observa.

La pauvre enfant, d'une voix si faible qu' peine on pouvait
l'entendre, expliqua que son pre s'tait souvent exprim avec
agitation au sujet des disputes de limites, avait parl d'arracher
les pieux de ses voisins, mais qu'il n'avait jamais manifest
l'intention d'employer une arme  feu contre ses adversaires.

Questionne sur le caractre et les habitudes de Newcome, elle
confessa ingnment qu'il tait irritable et la rudoyait
quelquefois; mais, ajouta-t-elle en levant la voix avec un peu
plus de courage, au milieu de ses plus grandes vivacits il ne m'a
jamais frappe, d'o je conclus que ses colres n'ont jamais t
dangereuses.

On n'en demanda pas davantage  la jeune fille, mais d'autres
questions galement importantes et d'un grand intrt furent
dbattues. On examina la nature et la direction de la plaie; on
constata que la balle qui en avait t extraite s'adaptait
parfaitement au calibre du fusil de Newcome: on constata encore que
lorsqu'il avait t arrt, un canon de son arme tait charg tandis
que l'autre venait de faire feu.

Le dfenseur de l'inculp rappela que le premier tmoin avait parl
de _deux_ coups de feu tirs presque simultanment, et lui posa
cette question:

--Le tmoin sait-il, ou pour prciser davantage, a-t-il vu qui a
tir ces deux coups ou l'un des deux?

--Non.

--Le tmoin a-t-il remarqu quelque diffrence dans l'loignement
des deux dtonations?

--Maintenant qu'on voque mes souvenirs  ce sujet, il me semble que
j'ai observ une diffrence de proximit entre eux.

--Est-ce le premier ou le second coup qui a atteint le docteur
Edwards?

--Je ne pourrais le dire; j'avais entendu les deux coups lorsqu'il
est tomb.

Le dfenseur, poursuivant ses investigations, dsira connatre la
direction prise par l'inculp lorsqu'il s'tait loign des deux
jeunes gens: puis, par comparaison, voulut savoir en quel endroit se
trouvait le meurtrier.

--Je ne pourrais rpondre d'une faon prcise, rpliqua celui-ci:
dans l'motion du premier moment, j'ai seulement constat que le
meurtrier se trouvait dans le bois  ct de nous; mais je n'ai pas
pris garde si c'tait  droite ou  gauche.

Le chirurgien dcouvrit alors le cadavre et dmontra, par l'examen
de la blessure, que la balle avait d, pour frapper Edwards, avoir
t lance par un ennemi plac  sa gauche, et que le meurtrier
devait tre post dans un terrain plus bas que celui o se trouvait
la victime.

Au moment o le corps fut dvoil, l'assistance prouva une
sensation poignante: seul, le prisonnier ne sourcilla pas, ne
manifesta aucune motion: il laissa mme voir un certain intrt 
suivre les intelligentes dmonstrations du chirurgien. Cette froide
impassibilit n'chappa  personne, et fut l'objet de maint
commentaire.

L'enqute termine, le Juge dcida que le prvenu serait soumis 
une autre information, et qu'il devrait tre dfr aux assises du
Grand-Jury.

La foule qui, semblable  un norme serpent, ondulait du dehors 
l'intrieur de la salle, ne se montra pas satisfaite d'une sentence
qui, en temporisant, contrariait ses ides de justice expditive. On
commena  murmurer; puis on cria qu'il fallait en finir avec le
vieux sclrat! le pendre... le jeter dans le Missouri... Enfin
les cris se changrent en hurlements, et le moment arriva o les
choses prirent une tournure inquitante.

Newcome ne s'mut pas davantage de ces dmonstrations menaantes,
qu'il ne s'tait inquit de l'enqute: il resta froid, calme,
ddaigneux.

Pendant un moment de silence obtenu  grand-peine, le Juge lui
demanda s'il avait quelque chose  rpondre pour sa dfense:

--Je n'ai pas tu Edwards, rpondit-il d'une voix assure: il y
avait, avant moi, un autre individu dans la fort.

Le tumulte recommena: le shriff, le constable et plusieurs agents
entourrent le prisonnier; le Juge fit sommation  la foule de se
retirer paisiblement; il ajouta, pour la dcider, que la loi et la
justice ne failliraient point  leur mission; que le coupable serait
puni; que les citoyens raisonnables se feraient reconnatre  leur
modration..... Il ajouta mille choses auxquelles le public ne prta
l'oreille qu'en murmurant et en grondant toujours.

Enfin, peu  peu la salle fut vacue: mais alors se passa une scne
dchirante. La pauvre malheureuse Alice, dont la dposition avait
t si dfavorable  son pre, l'attendait, toute sanglottante, pour
obtenir de lui un mot de pardon, avant que les portes solitaires du
cachot se refermassent sur lui.

Se tranant  genoux sur le seuil de la porte, elle abaissa sa tte
dans ses mains, et se rpandit en plaintes dsespres.

--Oh! mon pre! pourquoi ne suis-je pas morte avant de faire cette
malheureuse dposition? Si l'on vous condamne, que je sois condamne
aussi! qu'on me tue avec vous!... Sera-t-elle assez misrable, ma
triste vie, sans pre ni mre! oh ciel! malheureuse!... malheureuse
que je suis!

Newcome la regardait d'un air rancuneux, sans manifester la moindre
motion:

--Oui! grommela-t-il sourdement, qu'elle crie, qu'elle se lamente,
celle qui a tout fait pour se dbarrasser de son pre! mais elle ne
recevra pas misricorde de celui pour lequel elle n'a eu aucune
piti!--Enfin, elle me fatigue cette fille, avec ses dolances;
allons-nous en d'ici!

A ces mots, il se leva et sortit avec ses gardiens en cartant du
pied la malheureuse enfant.

Cette cruaut dnature faillit occasionner un mauvais parti 
l'inculp; la foule fut sur le point de faire un retour agressif, et
nul n'aurait pu prvoir l'issue des choses, si on ne se fut ht de
faire disparatre l'intraitable Newcome. Dans tous les cas, sa
conduite confirma dans tous les esprits la certitude de sa
culpabilit.

Heureusement pour Alice, les assistants ne possdaient pas tous la
mme duret de coeur. La femme du constable se sentit touche du
compassion et lui offrit asile et protection:

--Pauvre petite crature du bon Dieu! murmura-t-elle, en s'essuyant
les yeux avec un immense mouchoir de cotonnade jaune, tout
barbouill de tabac; elle ne sera pas orpheline de pre et de mre,
non! je serai sa mre, et mon mari la traitera comme une fille.

--Oui!... de par tous les diables!... je veux dire, n'ayez pas peur!
ajouta en forme de conclusion l'honnte constable; oui, miss; elle a
bien parl ma femme, mistress Wyman. Oui! de par tous les
diables!... Je veux dire;... quel endurci coquin! bon  pendre!

Ces discours, pleins de bonnes intentions, furent suivis d'effets
immdiats; la jeune abandonne fut aussitt reue, soigne, choye
tendrement chez ces braves gens au coeur d'or sous une enveloppe
rustique et inculte.

Depuis ce jour mmorable mistress Hypurlock, femme de Silas Wyman,
conquit un rang lev dans l'estime et la considration du village
et conserva, jusqu' sa mort, une notable influence.




CHAPITRE V

UN REVENANT


Le mme soir, l'un des joyeux membres du _quatuor_, actuellement
rduit au _trio_, Flag le gomtre, revenait au gte, harrass de
fatigue, devanant un peu l'heure habituelle du repas.

Il se rencontra inopinment avec Ed, le camarade mystifi; ce
dernier tait mont sur un poney, et cheminait tout doucement dans
l'ombre du sentier.

--Oh! c'est vous, Ed?... comment a va-t-il, maintenant?

--a ne vous regarde pas, rpliqua Ed brutalement.

--Allons, allons! venez par ici, mon vieux; allez-vous faire une
affaire d'une plaisanterie?... Souvenez-vous de ce que dit la Bible:
Ne laissez pas coucher le soleil sur votre colre... Or, le soleil
est couch; donnez-moi donc une poigne de main, de bonne amiti,
mon cher; oublions tout a, jusqu' ce que vous puissiez me rendre
la pareille.

--Peuh! ne prenez donc pas la peine d'tre sentimental, matre Flag!
Je suppose que j'ai bien le droit d'tre de l'humeur qui me plat,
sans que vous n'ayez rien  y voir. Quant  prendre une revanche,
soyez sr que je n'y manquerai pas,  l'occasion; alors il sera
temps d'changer des poignes de main.

--Tout  votre aise, cher! rpondit Flag d'un ton de bonne humeur;
et j'espre que ce ne sera pas long. O vous tes-vous procur ce
poney?

--Je l'ai achet.

--Eh! il n'a pas mauvaise tournure: un bon et joli petit bidet.
Combien l'avez-vous pay?

--J'ai donn mon fusil en change  un Omaha.

--Avez-vous fait chasse aujourd'hui?

--Non: il m'a pris ide d'aller voir un claim sur la Platte; c'est
l que j'ai vu cet animal et que j'ai t tent d'en faire
l'acquisition.

--J'espre que Doc a prpar le souper, dit Flag lorsqu'ils furent
en vue de la maison; cependant je n'aperois aucune lumire, pas de
feu, et partant pas de souper. Cela tombe mal, car j'ai un apptit
de loup enrag.

Flag entra et se dbarrassa de son attirail de voyage; Ed resta au
dehors pour prendre soin du poney.

--Je ne puis concevoir ce que Doc et Squire peuvent faire si tard
dehors, ce soir, s'cria Flag; j'ai ide d'aller au village chercher
de quoi souper: qu'en dites-vous; allons-nous ensemble?

Ed se tenait droit comme un poteau, dans un tat de distraction si
profonde qu'il tressaillit lorsque son camarade s'approcha de lui.

--Je n'ai pas faim, rpondit-il, mais je suis horriblement las. Je
vais rester ici et me coucher.

--Trs-bien! je vous souhaite une bonne nuit, sournois, paresseux!

Et Flag s'loigna, moiti riant, moiti irrit de l'humeur farouche
manifeste par Ed.

Il tait prs de minuit lorsque Flag revint accompagn d'Allen et de
quelques habitants de Fairview qui s'taient offerts pour
transporter le corps d'Edwards. La nuit tait splendide, tide,
lumineuse. Les vnements de la terre, qui nous agitent si fort, ont
bien peu d'chos dans la nature.

Tout en marchant vers la maison, les jeunes gens entretenaient une
conversation active sur les vnements de la journe, et leur
imagination surexcite passait en revue mille circonstances
relatives  leur ami dfunt.

Toutes ces rminiscences agites avaient compltement chass le
sommeil de leurs paupires, aussi lorsque, rests seuls, ils se
couchrent enfin, ce ne fut nullement pour fermer les yeux, mais
pour reposer leurs membres fatigus: ils continurent leur
conversation.

--Nous devrions veiller Ed, je suppose, proposa Flag, et lui
apprendre cet vnement.

--Oh non! pas cette nuit, rpliqua Squire avec accablement; j'ai eu
assez d'motions aujourd'hui; il n'y a aucune ncessit de le priver
de son sommeil, puisqu'il peut dormir.

--J'ai beaucoup entendu parler de la fille de Newcome dans le
village: d'aprs ce qu'on en dit, elle parat tre une fille bien
remarquable.

--Si vous voulez dire par l qu'elle est intelligente et jolie dans
des conditions bien suprieures  sa position de famille, vous avez
raison. J'ajouterai mme qu'elle est tout  fait gentille et dvoue
 son pre plus qu'il ne le mrite: ses manires distingues, son
instruction, tout m'tonne en elle; je ne puis comprendre o elle a
pris tout cela.

--C'est bien ce que l'on dit dans Fairview. Il parat que la femme
du Juge serait trs-bien porte pour elle, et qu'elle est
extrmement contrarie de voir que la femme du constable s'en soit
empare.

--Eh bien!  mon avis, elle est tombe en trs-bonnes mains: elle en
avait besoin, la pauvre infortune, car le malheur l'a brise. Je
l'ai aperue, ce matin, avant notre funeste rencontre avec son pre;
elle tait rose, souriante, dlicieuse  voir. Maintenant toutes ces
secousses l'ont bien change; on dirait une ombre plore.

--Tout le monde s'accorde  dire que son pre s'est conduit envers
elle comme un affreux gueux, comme un gredin sans coeur. Croyez-vous
qu'il puisse y avoir quelque doute relativement  celui qu'on accuse
d'avoir fusill notre pauvre Doc? J'ai entendu quelqu'un raconter
que tout cela n'tait pas entirement clair, malgr les preuves
accablantes qui s'lvent contre Newcome.

--Oh! tout ce qui n'est pas matriellement prouv peut tre l'objet
d'un doute; quant  moi, si quelques esprits hsitent encore, je
demanderai alors ce qu'il faut pour tablir une conviction. Car
enfin, Doc n'avait pas un ennemi dans le monde entier, que je sache:
il tait si gnreux avec les hommes, si courtois avec les femmes,
que je lui ai si souvent envi ce pouvoir d'attraction avec lequel
il influenait tout ce qui l'approchait. Cette fatale querelle de
claim est la seule discussion  laquelle je l'ai vu prendre part.

--Oui, et ce qui rend la chose pire, c'est qu'il a t tu
mchamment dans cette affaire. Cependant, si, comme on le prtend,
un autre coup de feu avait t tir?...

--Eh bien! dans ce cas, comment admettriez-vous qu'il existt un
sclrat assez vil pour se cacher en pareille circonstance et
laisser peser sur un innocent une charge aussi terrible? J'avoue que
cela ne m'entre pas dans l'esprit; et si Newcome ne trouve, pour sa
dfense, rien de mieux que cette supposition, il sera
immanquablement condamn!

Les deux jeunes gens restrent pendant quelques instants silencieux;
plongs dans de pnibles rflexions. Il n'y avait pas de lumire
dans la chambre: la clart extrieure de la lune, filtrant au
travers des volets sans rideaux, clairait assez nanmoins pour
qu'on pt distinguer les objets.

Et mme, Flag se souvint plus tard, que jamais cette espce de
crpuscule n'avait rpandu plus de clart dans la maison; tellement
que les moindres dtails de l'ameublement taient trs-visibles.

Pendant qu'ils taient ainsi tous deux muets, promenant leurs
regards tout autour d'eux, une ombre passant devant la fente d'un
volet, intercepta momentanment les rayons de la lune.

Mais ils ne distingurent pas le moindre bruit. Pourtant ils
regardrent aussitt vers la porte qui s'ouvrit au bout d'une
seconde, dans le plus profond silence; et ils aperurent la figure
bien connue de leur ami dfunt, qui s'approchait de leur lit.

L, le fantme s'arrta, ouvrit son vtement, posa le doigt sur sa
blessure, pendant que sa tte vacillante, claire par la lune,
avait une expression d'agonie terrible  voir. Il se dtourna
ensuite, toujours silencieux, dsigna Ed qui dormait profondment,
et disparut lentement comme une vapeur qui se dissipe.

Les deux jeunes gens furent tellement ptrifis d'horreur et de
saisissement, qu'ils restrent pendant quelques secondes sans rien
dire, sans faire un mouvement.

Squire, le premier, reprit un peu de sang-froid et murmura:

--Avez-vous vu, Flag?...

--Que me demandez-vous? rpliqua l'autre en frissonnant; vous avez
donc vu?...

--J'ai vu Doc debout  ct de notre lit.

--Moi aussi..... serait-ce un tour de M. Ed? Il me fait l'effet de
dormir d'un sommeil trange; nos alles et venues, le bruit de nos
voix, rien ne l'a veill: a me parat louche.

--Bah! il ne sait rien. Levons-nous, allons voir dehors.

Ils sautrent  bas de leurs lits, ouvrirent la porte, et jetrent
un regard investigateur sur les environs. La clairire tait
entirement claire, sans aucun point obscur o une crature
quelconque et pu se cacher: elle tait silencieuse et dserte; le
petit poney indien achet par Ed broutait paisiblement l'herbe
humide de rose; nul tre vivant ou remuant n'apparaissait.

--C'est vraiment trange! murmura Squire debout sur le seuil de la
porte, aprs avoir avidement, regard de tous cts et s'tre
convaincu que les alentours taient dans une solitude absolue.

--Attention! dit Flag; voici Ed qui s'veille.

--Qu'y a-t-il donc? demanda ce dernier, au moment o ils se
retournrent vers lui; O est Doc? Est-ce qu'il lui est arriv
quelque chose? Pourquoi tes-vous hors du lit?

--Pourquoi me demandez-vous s'il est arriv quelque chose  Doc?
demanda Squire, en imposant, par un signe, silence  Flag.

--Je viens de rver.--Doc ne s'est pas couch. Pourquoi donc ne me
donnez-vous aucune explication? Mais parlez donc! dit-il en se
levant sur son coude.

--Ah! la chose est trs-srieuse, Ed.

--Doc a reu un coup de feu! s'cria l'autre en sautant
prcipitamment  bas du lit.

--Oui, il a t atteint d'un coup de fusil. Mais, comment le
saviez-vous?

--Ah! c'est mon rve! Et il est mort?

--Oui, mort: il a t tu deux heures aprs votre dpart.

Une exclamation de douleur chappa au jeune homme, qui,  moiti
vtu, se mit  arpenter la chambre d'un pas agit.

--Mais, au nom du ciel! pourquoi ne m'avez-vous pas parl plus tt
de a? Dites-moi comment c'est arriv.

Aprs avoir racont la scne sanglante qui avait occasionn la mort
de Doc, Squire pria Ed de lui expliquer son rve.

--J'ai rv!... dit l'autre en marchant plus vite encore, de long en
large; j'ai rv que je voyais le docteur entrer dans la chambre,
vous montrer sa blessure, en lanant des regards effrayants!... oui,
effrayants!

--A-t-il fait quelque autre signe, avant ou aprs le geste qui
indiquait sa blessure?

--Non; pourquoi cette question?

--Uniquement pour savoir jusqu'o tait alle l'identit entre ce
que vous avez _vu en dormant_, et ce que j'ai _vu veill_; car, moi
aussi, j'ai vu le docteur entrer et montrer sa blessure. Est-ce
galement ce que vous avez vu, Flag?

--Exactement!

--Grand Dieu! murmura Ed, c'est fort trange!

Squire raconta encore une fois tous les incidents de ce drame,  Ed
qui, graduellement, redevint calme et finit par ne plus manifester
que son indiffrence habituelle.

Enfin ils revinrent tous trois  leurs lits, dans l'espoir d'y
trouver un peu de repos; mais le jour les trouva veills comme au
premier moment; rien n'avait pu les arracher  leurs sombres et
pnibles penses.




CHAPITRE VI

LE JUGE LYNCH


Les funrailles du docteur Edwards furent clbres avec une
certaine pompe; lorsque son corps eut t confi  la terre de cette
prairie, vierge de spultures, la foule regagna lentement le
village, impressionne de ce spectacle toujours
mouvant,--l'ensevelissement d'un jeune homme, d'un tranger, dans
la terre trangre;--mais l'exaspration publique contre le
meurtrier ne s'tait nullement calme.

Dans la grande _log-tavern_ (taverne en troncs d'arbres rustiques)
de Fairview il y avait une grande motion et meeting en permanence.
On avait beaucoup  causer, par-dessus tout, avec les jeunes gens
qui avaient conduit le deuil de leur ami:  leur entre dans cet
illustre tablissement, ils furent entours de tout ce qui formait
la partie importante de la population: dans ce nombre taient les
habitants des villages voisins; il y avait mme des voyageurs que le
bruit de cet vnement avait retenus dans la localit.

Ordinairement dans ces contres aventureuses, on ne fait aucune
attention  un nouveau venu--le _nouveau-venu_ est le pain quotidien
du dsert;--on se borne  l'endoctriner autant que possible pour lui
vendre quelque coin de ces _Terres d'or_, quelque claim auquel on
attribue un mrite fabuleux: on cherche  voir s'il a l'_oeil
amricain_,  le sonder, pour mieux le perforer ensuite dans les
affaires.

Mais, en cette solennelle circonstance, l'esprit de spculation
s'tait assoupi, tous les instincts rapaces ou autres avaient
disparu devant la grandissime _attraction_ du jour. Un gentlemen
superbe d'aspect, entre deux ges, soutint longtemps la conversation
et fournit, sans respirer, une dissertation prodigieuse sur _la
tragique affaire_. On l'couta tant qu'il voulut parler; jamais
orateur ne fut moins interrompu.

--Je n'ai jamais vu des hommes plus affligs que deux de ces jeunes
gens, remarqua un des assistants; la perte d'un frre ne leur aurait
pas caus plus de chagrin.

--Oui, rpondit un autre, ce sont deux beaux et bons garons. L'un
d'eux est un Lgiste, fils du vieux juge Allen de l'Ohio;--j'en
viens aussi, moi, de ce pays-l;--l'autre est un arpenteur du
Michigan; je ne me rappelle plus son nom, car ils ont eu la bizarre
ide de l'appeler _Flag_, entre eux... tout comme je vous le dis. Je
ne connais gure le troisime; il a un air qui ne me convient pas
parfaitement.

--Eh bien! ni  moi non plus. Il m'a fait l'effet de ne pas rpandre
une seule larme de bon coeur... c'tait tout pleurs de crocodile, 
mon avis. Et puis, avez-vous remarqu la faon dont il regardait les
spectateurs par-dessous son chapeau? Et son mouchoir?... on aurait
dit qu'il allait s'en servir pour jouer  colin-maillard. Sans
mentir! il ne me donne pas dans l'oeil: je m tonne qu'Allen soit
tellement li avec lui.

--C'est vrai: des gens comme a ne devraient pas tre reus partout
sans examen, observa sentencieusement un assistant, qui peut-tre,
tout le premier, aurait t sujet  l'examen.

--Indubitablement! Moi, je dis que le meilleur de tous tait celui
qui vient d'aller _ad patres_. Il aimait  rire et aussi  tre
srieux; il tait encore meilleure tte qu'Allen, courageux, et
farceur dans l'occasion: un vrai luron, quoi!

--Oui, oui, oui!... Ah! je trouve que nous avons mal fait de ne pas
mettre la main sur ce vieux sorcier de Newcome, pour le suspendre
tout droit entre ciel et terre. Il n'y a pas d'autre systme 
employer vis  vis de pareils copains!--Fusiller comme a un homme,
de sang-froid! que c'est lche!

--coutez! a se serait bien pass ainsi, mais on a eu piti de sa
fille. Chacun en avait le coeur gros; vraiment elle est bien
malheureuse, cette pauvre enfant!

--Son pre a t comme une brute froce pour le malheureux docteur:
vous savez qu'il tait fianc  une jeune fille du district des
Lacs. Le matre de poste a dit qu'il a reu avant-hier une lettre
d'elle, pour lui: pensez un peu  l'impression qu'elle prouvera en
apprenant que le docteur est mort, mort assassin!

Il est certain que si elle voit Newcome du mme oeil que nous,--et 
mon avis ce serait passablement naturel,--le vieux sclrat ne doit
pas compter sur son amiti. Mais bah! quand un homme est assez
dsespr pour en tuer un autre, il ne s'arrte pas  une bagatelle
d'amiti.

--On dit que la fille de Newcome est au dsespoir d'avoir rendu
tmoignage contre son pre: elle a pleur  grands cris toute la
nuit dernire, lui demandant pardon... Ah! Messieurs, je vous le
demande, ce vieil endurci ne mrite-t-il pas d'tre pendu, rien que
pour sa duret envers cette aimable enfant?

--Oui, mais quand sa dsagrable carcasse prendra l'air entre ciel
et terre, que deviendra l'intressante orpheline? Je parie qu'elle
ne connat pas une me dans tout le district; et puis elle est si
jeune! gure plus de quinze ans, je suppose,--et si dcourage!

--Sa beaut lui servira de dot; observa un galant discoureur.

--Ah! oui, parlez-en! voil une fameuse richesse.... un beau visage,
et rien pour le soigner!

--Ceci est un fait. Cependant je me rappelle avoir entendu le vieux
Malicorne parler, avec une ardeur rutilante, de la jeune fille et de
sa beaut: c'tait justement la veille du meurtre. Ma foi, il avait
l'air d'un homme prt  faire des folies pour elle. Cependant il y
aurait danger pour lui  essayer ce mariage, car sa squaw Indienne,
qui est jalouse comme une panthre, le criblerait tout net de coups
de tomahawk: au surplus, il n'est pas sr qu'il soit dispos 
pouser la fille d'un assassin.

--Et moi, je dis qu'elle est en bonnes mains: la femme de Wyman s'en
est charge de bien bon coeur; Wyman lui-mme ferait les choses
grandement pour elle, s'il n'tait pas si pauvre; car il lui porte
un vritable intrt. Pour un constable, il a l'me sensible.

--L, l! De par tous les diables! il n'est pas si pauvre qu'il
n'ait du pain assez pour une bouche de plus, dit le constable
lui-mme, faisant tout  coup apparition: personne, mes gentlemen,
ne sait ce que l'avenir tient en rserve; et, par exemple,
pouvons-nous dire si elle perdra, ou non, son pre... Enfin,
quoiqu'il arrive, je lui donnerai tous mes soins, elle sera l'enfant
de la maison, tant qu'elle voudra y rester: ma femme l'a dit. Et
maintenant, croyez-moi, il est inutile de lui prophtiser malheur,
ou d'augurer mal de sa jolie figure.

--Hurrah pour Wyman! crirent plusieurs voix.

Mais le brave constable n'tait pas venu pour recevoir des
applaudissements ou pour prendre part aux bavardages; il n'avait eu
d'autre intention que de surveiller un peu ce qui se passait en ce
fameux meeting; aussi allait-il se retirer tout doucement, comme il
tait arriv, lorsqu'un tranger qui venait de se glisser dans la
salle, le prit par le bras, en homme qui a besoin d'un
renseignement.

--Pardonnez-moi, sir, lui dit-il, si je me permets de vous adresser
une question: j'aurais besoin de quelques renseignements relatifs 
un individu appel Thomas Newcome: le connaissez-vous?

--Oui, sir, je connais un homme de ce nom.

--Pourriez-vous me faire connatre sa nationalit?

--On le considre comme Anglais, quoiqu'il soit, je pense, du
Connecticut.

--Des environs d'Hartford, n'est-ce pas?

--Oui, c'est bien cela, j'imagine.

--Et, il a une fille.--Comment la nomme-t-on?

--Alice.

--O est cet homme--ce Thomas Newcome?

--Pour le moment, il est prisonnier dans la maison du shriff, parce
que nous n'avons pas encore de prison btie dans le village. Hier,
un homme a t tu d'un coup de fusil, on suppose que Newcome est
l'auteur de ce meurtre. Je ne puis vous dire ce qu'il y a de vrai;
je lui souhaite d'tre innocent.

--Ah! et sa fille, qu'est-elle devenue?

--Elle est chez moi.

--Pourrais-je la voir?

--Je ne saurais vous dire; tes-vous de sa connaissance?

--Hum!... j'ai... je lui porte beaucoup d'intrt; ce que j'ai  lui
dire peut tre fort important pour elle. En tout cas, il faut que je
la voie personnellement.

--Mais, sir, je crois qu'elle ne voudra pas vous recevoir,
fussiez-vous son meilleur ami; elle a la tte perdue de cette
affaire si grave pour son pre.

--Je ne veux autre chose que la voir; je ne lui dirai rien, je ne la
troublerai en aucune faon. Je veux seulement constater une question
d'identit.

--Trs-bien! je ne vois rien  objecter, en ce qui me concerne. Vous
pouvez venir  la maison avec moi, si, comme vous venez de le dire,
il y a utilit pour elle.

--J'ai dit, peut-tre, je dsire, prcisment, acqurir une
certitude.

La maison du constable n'tait pas loigne; en trois minutes ils
furent arrivs. Le constable expliqua  sa femme les prtentions du
mystrieux tranger.

--Misricorde! elle n'est plus reconnaissable, rpondit la mnagre
en se dirigeant vers une petite chambre proprette au premier tage;
le mdecin lui a fait couper hier ses beaux cheveux; c'tait piti
de voir mettre les ciseaux dans ces charmantes boucles si soyeuses.
Ah! mon Dieu! qu'elle est change, la pauvre enfant! elle fait peur.

Alice tait au lit, dvore par une fivre ardente: ses traits,
empreints de la gracilit naturelle  la jeunesse, taient ples,
amaigris, et semblaient plus grles, plus diaphanes encore  cause
de l'absence de sa chevelure. Un souffle--le souffle du
malheur,--avait fltri la fleur juvnile de sa beaut.

L'tranger la considra longtemps en silence, et demanda ensuite, en
posant le doigt sur des cheveux pars dans une corbeille.

--C'est l sa chevelure?

--Oui: rpondit mistress Wyman; j'ai voulu les conserver jusqu' ce
que les autres soient revenus. a fait piti, vraiment!

L'tranger tira de son sein une petite miniature sur ivoire, la
prsenta  mistress Wyman, en lui demandant si, tant en bonne
sant, Alice avait quelque ressemblance avec ce portrait.

--Mon doux Seigneur! s'cria la bonne femme avec admiration; peut-il
avoir exist une crature aussi jolie que a? Mon Dieu! c'est tout
comme une peinture invente! Je ne comprends pas qu'il y ait eu
quelque part, beaut semblable! C'est encore plus charmant que la
pauvre chre enfant; je ne l'aurais pas cru possible.

--Ainsi donc, reprit l'tranger, vous trouvez que miss Newcome
ressemble  ce portrait?

--Oh! oui, normment! ce sont les mmes yeux si doux; les mmes
cheveux dors; le mme sourire d'ange; Alice, seulement, a la bouche
moins parfaite, et le visage moins fier.

A ce moment, la jeune fille s'agita fivreusement dans son lit, et
murmura le cri sans cesse rpt dans son dlire. Oh! mon pre!
piti! piti pour votre enfant!

--Vous voyez son tat; dit mistress Wyman; elle ne dit pas autre
chose, depuis sa dposition devant la justice. La duret de son pre
la tuera, elle aussi.

--Peut-tre avons-nous troubl son repos, rpondit l'tranger en
sortant de la chambre: puis, il plaa une bourse dans la main de
mistress Wyman et ajouta:--Voici une somme assez importante que je
vous prie d'employer  ses besoins. Ne la laissez manquer de rien,
procurez-lui tout le confort possible.

--Mais, sir, rpliqua mistress Wyman prcipitamment et d'un ton
offens, nous n'avons pas besoin d'tre aids, ni secourus, pour
avoir soin d'elle: notre intention est de la traiter comme notre
enfant.

--Je le sais, et je m'aperois que vous avez dj commenc 
excuter vos bonnes intentions. Nanmoins ne refusez pas: l'argent
est toujours d'une grande utilit, miss Newcome peut en avoir
besoin: d'ailleurs, c'est  elle que je donne et non  vous.

--Wyman m'a dit que vous aviez  lui communiquer une nouvelle
peut-tre avantageuse. Voulez-vous revenir auprs d'elle pour lui
parler; ou bien prfrez-vous nous charger de lui rapporter votre
explication lorsqu'elle sera mieux portante?

--Non, je n'ai rien  lui communiquer; ne lui dites rien. Je peux
attendre, elle aussi.

Sur ce propos, l'tranger prit cong du constable et de sa femme
puis il revint  la log-tavern qui tait la seule htellerie
logeable du pays.

Pendant la dernire heure coule, cet tablissement important avait
vu affluer dans son enceinte une foule htroclite qui s'attribuait
le nom magnanime de peuple du territoire. Cette sage et
tumultueuse assemble avait dcid  l'unanimit qu'on ne pouvait
abandonner aux incertitudes de la justice territoriale un coquin
aussi vil que l'assassin du docteur Edwards. Malgr ses fers, il
trouverait indubitablement le moyen de s'chapper, car la maison du
shriff n'tait pas une prison srieuse. En peu de jours il
arriverait sans peine  se dbarrasser de ses chanes; d'autant
mieux que le prisonnier tait accessible  quiconque voulait
l'approcher. Il importait au salut de la socit de ne pas mme
courir le risque d'une vasion aussi dangereuse. Le prvenu avait
parfaitement trahi sa brutalit dans la faon dont il avait traita
sa fille... Il l'aurait tue, s'il l'avait pu! Et peut-tre... s'il
parvenait  s'vader, commettrait-il ce second crime plus atroce
encore!!

Tous ces raisonnements et beaucoup d'autres semblables amenrent
l'honorable assemble  conclure qu'il serait minemment opportun
d'appliquer la _loi de Lynch_. Plus on discutait, plus on
s'chauffait; enfin on tomba dans une sorte d'ivresse furieuse; les
cris, les vocifrations s'ensuivirent; le tumulte devint froce.
Vainement quelques assistants plus calmes essayrent d'arrter
l'lan sanguinaire, on faillit leur faire un mauvais parti. Bientt
la conflagration des esprits fit explosion comme un volcan; toute
cette foule hurlante, altre de sang, courut comme un seul homme 
la maison du shriff.

Cet honnte magistrat, le constable, tout le personnel de la
justice, se grouprent pour recevoir les furieux et dfendre le
prisonnier jusqu'au dernier souffle. Mais les _Lynchers_ ne parurent
mme pas s'apercevoir de ce frle rempart; on culbuta les braves
dfenseurs de la loi, on fora les portes, on dlia le prisonnier et
on l'emmena triomphalement au lieu choisi pour l'excution.

Aprs s'tre forms en bataillon carr, ils placrent leur victime
au milieu, puis ils la forcrent  suivre la marche. C'tait un
spectacle trange de voir le misrable, ple, hagard, dfait,
suivant le terrible cortge d'un pas ferme, sans se montrer effray
du sort affreux qu'on lui prparait. En rponse aux injures et aux
excrations dont il tait l'objet, il lanait  ses bourreaux des
regards de dfi et de haine, mais il ne prononait pas une parole.

Le cortge ne tarda pas  arriver dans une petite valle encaisse
profondment entre deux collines; l, un arbre et une corde avaient
t prpars; au milieu d'un profond et redoutable silence les
funbres prparatifs furent accomplis, le noeud coulant fut pass au
cou du patient, et on allait le lancer dans l'ternit lorsque Allen
survint, hors d'haleine, et s'interposa entre Newcome et les
Lynchers.

Sa subite apparition et son allure effare firent impression dans la
foule: pendant quelques instants l'attention se porta sur lui, on
couta curieusement ce qu'il avait  dire.

Ds qu'il et repris sa respiration d'une manire suffisante pour se
faire entendre, il leur adressa le speech suivant avec toute
l'nergie dont il tait capable.

--Hommes de Fairview, coutez-moi attentivement! Il s'agit d'une
chose extrmement srieuse; vous tes sur le point de commettre la
plus norme erreur!... peut tre un crime! car enfin, il n'est pas
sr que cet homme soit le vrai coupable.

--Oh! oh! que dites-vous l? s'cria la foule; la preuve!... la
preuve!... N'y a-t-il pas eu mort d'homme?

--J'en conviens, reprit Allen; oui, un homme, mon ami, a t
lchement assassin d'un coup de feu...

--Vous le voyez! il en convient! hurla la foule; mort  l'assassin!
tirez la corde!

--Arrtez! mes amis, coutez-moi! Thomas Newcome est suspect, je le
reconnais d'autant mieux que je l'ai accus moi-mme, le premier.
Voyons, rpondez, pouvez-vous douter de moi, qui suis l'accusateur?

--C'est vrai... murmurrent les moins exalts.

Allen puisa un nouveau courage dans cette ombre d'assentiment qu'il
venait d'obtenir.

--Donc, si je vous parle de modration, il faut que j'aie des
raisons extraordinairement srieuses...

--Alors, dites-les, vos raisons! et soyez bref, crirent les plus
acharns Lynchers.

--D'abord, continua Allen, il est reu qu'un homme, mme accus, est
toujours considr comme innocent, jusqu' ce que son crime soit
prouv d'une manire incontestable.

--Propos d'avocat, tout cela! cria une voix rude; le juge Lynch n'a
pas besoin de discours, il lui faut des faits...

--Oui! oui!! gronda la foule comme un sinistre cho; des faits, ou
la mort!

Allen sentit son courage chanceler, les chances favorables
diminuaient.

--Cependant, Gentlemen, reput-il en enflant sa voix, ai-je, oui ou
non, port contre Thomas Newcome une accusation terrible?... ai-je,
oui ou non, fait comparatre la propre fille de l'accus, pour
qu'elle rappelt les menaces de son pre contre moi et contre le
malheureux docteur?...

--Eh bien! vocifra-t-on, voil des preuves convaincantes; celui qui
menaait a excut ses menaces, c'est lui qui est l'assassin!

--Hommes de Fairview! continua Allen; une chose que vous ignorez, je
vais vous l'apprendre; c'est que dans la fort il y avait
certainement un autre homme, un ennemi, en mme temps que Newcome.
Deux coups de feu ont t tirs; lequel a t le coup mortel?... que
celui-l qui pourra le dire se prsente et fasse connatre la
vrit! qu'il vienne dposer sous la foi sacre du serment! qu'il
dirige un doigt accusateur contre l'inconnu ou contre Newcome, et
qu'il dise: mon choix est fait, voil le vrai coupable! Mais
aussi, que le sang innocent retombe sur sa tte s'il se trompe!

Il y eut un murmure annonant l'indcision dans la foule: le jeune
orateur avait tout gagn en gagnant du temps.

--coutez! coutez! crirent plusieurs voix.

--Il ne me reste plus que quelques mots  dire: vous n'avez song
qu'au crime, vous avez oubli les victimes. Cette jeune fille,
malheureuse enfant aujourd'hui brise par la douleur, vous allez la
rendre orpheline, sans considrer si le coup sous lequel tombera son
pre ne la tuera pas aussi. Hommes de Fairview! ne craignez-vous pas
les nuits sans sommeil, et les rves fivreux pendant lesquels vous
apparatront les ombres vengeresses de deux innocents immols par
vos froces caprices?... Lequel d'entre vous voudrait qu'on agt
envers lui, comme vous agissez envers Newcome?... Retenez bien mes
paroles; moi l'accusateur, moi le premier instigateur de cette
affaire, moi presque l'ennemi de Newcome, je vous dclare que je le
crois innocent.--Et maintenant, pour venger un assassinat,
assassinez  votre tour, si vous voulez; ce sera un compte  rgler
entre vous et Dieu.

Lorsque Allen eut fini de parler, il s'aperut avec surprise que la
solitude s'tait faite autour de lui, le choeur des Lynchers s'tait
successivement amoindri; l'accus restait seul avec quelques
personnes sages et prudentes qui ne voulaient ni le Lyncher ni le
laisser chapper.

Ce dernier n'en pouvait croire ses oreilles, et attachait sur le
jeune homme des regards stupfaits: nanmoins il resta muet, et se
laissa ramener en prison sans avoir prononc une parole.

L'orateur pt tre fier du succs de sa harangue; il avait obtenu un
vrai triomphe, et les loges ne lui furent pas pargns. L'tranger
que nous avons vu s'intresser  Alice, et qui avait t
l'impassible tmoin de toute cette scne, ne pt s'empcher
d'adresser  Allen un signe de satisfaction qu'il accompagna de
quelques mots flatteurs.

--Vous pouvez vous flatter d'avoir dbut par une victoire, Squire,
s'cria  son tour Ed en fixant sur Allen un regard scrutateur.

--Et tout ira de mieux en mieux, si l'on coute mes avis, rpliqua
Allen en accompagnant sa rponse d'un coup d'oeil aigu comme la
pointe d'une pe.

--Vous avez l'air de tenir singulirement  jeter sur quelque autre
le crime de Newcome.

--Je tiens, et tiendrai toujours  ce que _la vraie justice_ soit
faite, Ed; voil tout!

--Et mme, je suppose que vous seriez dispos  exciter les soupons
contre quelque autre, dans le but de sauver le vieux Newcome. Par ma
foi, mon honorable camarade, vous manifestez un trange intrt pour
l'homme qui, dans votre opinion intime, est le meurtrier de notre
ami.

--Comment savez-vous si bien ma pense? demanda Allen avec vivacit.

--Je vous ai entendu parler avec Flag.

--Ah! je croyais _que vous rviez_, alors: dit srieusement Allen.

Ed poussa un clat de rire bref et trange; mais il dtourna les
yeux sans rpondre et reprit le chemin du claim en grommelant qu'il
avait  se trouver  un rendez-vous.

Le lendemain matin, Ed annonait que d'importantes affaires
l'appelaient dans l'Ouest; et le mme jour il quitta le settlement.

Squire resta donc seul avec Flag, dans le claim: pendant longtemps
leurs conversations roulrent sur la fin tragique de leur ami, et
sur le mystre insondable qui continuait  planer sur l'identit du
vrai coupable. Plus d'une fois, au milieu de ces rveries pnibles,
il leur arriva des penses et des soupons si extraordinaires qu'ils
ne voulurent pas s'y arrter. Ils se contentrent de conserver au
fond de leur me leurs soupons intimes, en attendant que la vrit
se manifestt dans des circonstances imprvues.




CHAPITRE VII

UN ANNIVERSAIRE DU BON VIEUX TEMPS


--Vraiment oui! je vous le dclare, vous voil redevenue vous-mme,
ce matin; entirement vous-mme, sauf les cheveux, s'cria la bonne
mistress Wyman aprs avoir soigneusement habill, pomponn sa jeune
protge, et l'avoir confortablement installe dans un hamac, au
meilleur coin du parloir.

--Je vous crois, ma bonne mistress Wyman; en effet, je commence  me
sentir mieux. Je vous remercie mille fois de vos bons soins, vous me
gtez en me dorlotant ainsi; je suis mieux traite qu'une princesse.
Voil un beau jour, n'est-ce pas? Jamais le ciel ne m'avait sembl
plus beau que ce matin.

--Cela vient de ce que vous avez longtemps gard la chambre, sans
respirer l'air du dehors, chre enfant. Moi, je trouve qu'en juin il
fait meilleur encore: C'est en juin, dans la saison des roses, que
je me suis marie. Il est convenu avec Silas que tous les ts nous
clbrerons l'anniversaire de ce bon jour: c'est aujourd'hui cet
anniversaire, dit la brave femme du constable en riant si
joyeusement qu'elle oublia de s'asseoir sur la chaise qu'elle venait
de se prparer.

--Sans doute, vous alliez organiser une petite fte,  cette
occasion, demanda Alice; je voudrais bien tre assez forte pour vous
aider un peu.

--Oh! pourvu que vous ayez bon oeil et bon apptit, c'est tout ce
qu'on vous demande. Ce n'est plus chez nous comme autrefois; nous
n'aurons pas grande socit; tout est bien chang maintenant: notre
fils unique est mort; notre fille est marie bien loin; l'incendie a
dvor nos proprits; nous menons petite vie maintenant, afin que
cela dure jusqu' la fin de nos vieux jours. Je prpare pour nous un
petit dner; Silas a invit quelques amis pour nous aider  venir 
bout de ce festin. Ainsi tenez-vous en bonne sant, soyez riante,
car vous serez la joie de notre fte... Ah! chre! je sens mon
gteau qui brle, j'y cours.

--Seigneur! j'espre bien que ce bon gteau n'est pas avari!
s'cria Alice, en suivant de l'oeil la bonne mnagre qui trottinait
du parloir  la cuisine.

Bientt mistress Wyman reparut, une bouteille dans une main, un
bouquet dans l'autre:

--Oh! que nenni, il n'y a pas de mal, un peu de beurre rpandu; du
reste tout va bien. Mais regardez-moi les jolis cadeaux! tout a est
pour vous. Ne dirait-on pas que c'est votre anniversaire et non pas
le mien?... M. Mallet vous envoie ce flacon... il y a de la liqueur
Franaise,--_lixir de Chartreuse_--certes! la jolie couleur
d'meraude! M. Allen vous envoie ces fleurs. Avec la bouteille il y
a long comme le bras de compliments... Quant aux fleurs, un petit
garon a seulement dit qu'elles arrivaient de la part de M. Allen,
pour miss Newcome.

Alice rougit de plaisir; sans rpondre, elle prit d'abord le flacon,
le regarda avec curiosit, et admira les jolis reflets de la
liqueur: mais lorsqu'elle reut les fleurs, ses mains tressaillirent
de joie, elle leur sourit en les pressant contre son coeur. Mistress
Wyman lui offrit de les mettre rafrachir dans un verre d'eau; ce ne
fut pas sans peine qu'Alice se dcida  les lui confier, encore se
rserva-t-elle un bouton de rose qu'elle fixa  son corsage.

--N'ayez pas peur, ma mignonne, je les placerai sur la table dans un
beau vase, dit mistress Wyman en observant d'un petit air malicieux
le regard inquiet avec lequel la jeune fille suivait le cher
bouquet; ce sera l'ornement du dner. Nous y placerons aussi le
flacon d'lixir, il servira  vous mettre en apptit.

--Chre mistress Wyman! fit Alice avec un tressaillement nerveux; je
sais que mon pre ne voulait aucunement me voir accepter des cadeaux
de M. Mallet. Que me conseillez-vous de faire en cette circonstance?

--Oh! oh! votre pre penserait-il?... Ici la bonne femme
s'interrompit:--Mais, je ne vois aucun inconvnient  ce que le
riche et vieux M. Mallet envoie une bouteille de sa cave,  une
pauvre petite enfant comme vous. Je sais bien que les mchantes
langues trouvent  mal parler sur tout; cependant il faut faire une
large part aux habitudes d'un homme qui a pass presque toute son
existence chez les Indiens. Mallet, aprs tout, est un coeur
gnreux: mon mari n'a jamais eu qu' se louer de lui.

--J'aimerais envoyer cela  mon pre, rpondit tristement la jeune
fille, si je pensais qu'il voult l'accepter.

--Je crois qu'il refusera, chre enfant; nanmoins mon mari m'a dit
qu'il commenait  se radoucir. Sans nul doute, le discours adress
aux Lynchers par Allen lui a fait impression: ce jeune homme est
all visiter votre pre il y a un couple de jours.

--Qu'il est bon et gnreux, M. Allen! Je voudrais bien le voir,
pour le remercier.

--M'est avis que vous l'apercevrez un peu, rpliqua l'excellente
femme, car je crois l'avoir invit  notre dner. Allons,
tendez-vous dans votre hamac et reposez gentiment; moi, je vais
surveiller ma cuisine, mes gteaux, mon pudding.

Reste seule, Alice passa une heure  rver, demi-veille, au
milieu des alternations de crainte et d'espoir; balanant, dans sa
pense, les chances heureuses ou malheureuses que pouvait prsenter
l'affaire de son pre; s'efforant de trouver quelque bonne raison
pour avoir confiance.

Depuis le premier jour, except dans les moments o elle avait perdu
connaissance, la pauvre enfant n'avait eu que cette unique
proccupation dans laquelle elle s'absorbait tout entire. Cette
constante mlancolie l'avait un peu transforme et l'avait rendue
plus touchante, en donnant  sa beaut un caractre moins enfantin,
en imprimant  toute sa personne une gravit juvnile pleine d'un
charme particulier.

Elle resta longtemps ainsi, renverse dans son hamac, silencieuse et
absorbe dans mille penses diverses; rpondant de loin en loin, par
monosyllabes, aux questions que mistress Wyman lui faisait du fond
de sa cuisine o elle brassait avec ardeur, plats, gteaux et
pudding.

Comme il arrive toujours aux mes dlicates et faibles, le
dcouragement finit par l'emporter, les esprances furtives se
dissiprent comme le crpuscule devant la nuit; Alice sentit son
coeur se serrer, ses yeux devenir humides; quelques larmes brlantes
roulrent sur ses joues.

Mais au fond de son chagrin survivait toujours une pense qui
dominait les autres; c'tait un sentiment de reconnaissance profonde
pour _celui_ qu'elle avait trouv si bon, si dvou en ces tristes
circonstances. Elle prit  deux mains le bouquet envoy par Allen.

--Oh! comme je vous aime! bien! bien! bien fort! rptait-elle avec
une ferveur de tendresse dont elle ne se rendait pas compte.

Tout entire  ses proccupations, elle ne s'aperut pas qu'Allen
arrivait et devenait l'heureux tmoin des caresses prodigues  ses
fleurs.

Lorsqu'elle entendit sa voix douce et harmonieuse lui adresser un
salut amical et s'informer affectueusement de sa sant, elle faillit
s'vanouir et ne put lui rpondre que par des larmes mles de
sourire: finalement elle se mit  sangloter, sans savoir pourquoi.

Quoique jeune et inexpriment lui-mme, Allen comprit un peu quelle
pouvait tre la cause de ce grand trouble; il s'assit auprs de la
jeune fille.

--Ainsi donc, lui demanda-t-il d'une voix caressante, ma jeune
malade aime les fleurs que je lui ai envoyes?...

Elle rougit et trembla fort avant de pouvoir rpondre.

Tout--coup elle s'cria:

--Oh! M. Allen! c'est vous que j'aime! vous avez t si bon pour moi
depuis le premier jour o je vous ai vu.

Cette dclaration avait quelque chose de si inattendu, et en mme
temps de si extraordinaire, qu'Allen faillit perdre contenance: il
se trouva surpris et mu comme une jeune fille; en mme temps, cette
situation lui parut presque inconvenante: mais ce dernier sentiment
se dissipa comme un furtif nuage, surtout lorsqu'il et envisag
pendant quelques instants la pure, chaste et nave figure de celle
qui venait de lui parler ainsi.

--Je suis heureux, bien heureux de ce que vous me dites, rpondit-il
d'une voix mue; car, moi aussi, je vous aime tendrement.

L'innocente Alice ne fit aucune attention  la nuance exprime par
les derniers mots du jeune homme. Elle ne comprit qu'une chose,
c'est que leur amiti tait mutuelle; aussi elle lui sourit avec la
franche joyeuset d'un enfant qui rpond  une caresse maternelle.

--Avez-vous de bonnes nouvelles de mon pre? demanda-t-elle ensuite.

--Non, chre miss. Mais je peux vous confier un consolant secret:
vous le garderez, pour vous seule, et n'en parlerez  personne. Je
regarde comme certain que votre pre sera acquitt: j'ai l'oeil sur
un homme qui, pour moi, est le vrai coupable. Je ne saurais vous en
dire davantage; mais vous pouvez me croire, il y a toute certitude
que je ne me trompe pas.

Alice ne put rpondre; cette soudaine invasion de plusieurs bonheurs
inesprs lui remplissait l'me, et dbordait en pleurs de joie.

--Oh! miss, murmura Allen, ne soyez donc pas si reconnaissante
envers moi; je ne suis que l'instrument de la Providence.

--Oui, oui, insista-t-elle en lui adressant un regard anglique,
vous tes pour moi, pauvre orpheline, un envoy du ciel.

Tout a coup une voix cordiale et bien connue s'cria vivement  la
porte:

--Eh bonjour! M, Allen, comment ne vous ai-je pas vu entrer?...
trouvez-vous qu'elle va mieux notre intressante petite malade?
Excusez-moi; je vais revenir dans une minute.

Et la bonne mistress Wyman disparut comme elle tait arrive.

Son but tait uniquement de prvenir jusqu' l'ombre des
inconvnients qui eussent pu rsulter de ce tte--tte; sa
maternelle intervention produisit compltement l'effet dsir, Allen
se leva vivement pour lui rpondre et la conversation prit un autre
courant.

Bientt la mnagre revint toute rouge du feu sacr de la cuisine:

--Votre jeune pensionnaire me considre comme un phnix, mistress
Wyman, dit Allen en riant; je ne sais comment supporter tant
d'honneur.

--Oh! faites donc le modeste!.... comme si vous n'tiez pas
accoutum  entendre dire du bien de vous!

--Allons bon! vous vous mettez aussi de la partie! En vrit, si des
compliments pouvaient donner bon apptit  un convive, je serais un
vrai phnix  votre table, mistress Wyman.

--Je suis ravie de vous voir en si bonnes dispositions, car le dner
est prt. Mais Silas n'arrive pas: se mettrait-il en retard
aujourd'hui?

--Non! De par tous les diables!... je veux dire, n'ayez pas peur
qu'un galant homme soit inexact un jour d'anniversaire! s'cria du
vestibule la bonne grosse voix du constable.

Il entra, salua ses htes, embrassa sa femme sur les deux joues, et
poursuivit joyeusement.

--En ce bienheureux jeudi, il y a vingt-sept ans, tais-je en
retard, ma chre amie?

--Si vous l'tiez, rpliqua celle-ci, mon nom n'est pas Mary Wyman!

Le constable changea ensuite une poigne de main avec la jeune
convalescente; puis, avec Allen.

--Eh! donc, regardez cette enfant, observa-t-il; la voil qui
reprend bon air, bon oeil, bonne sant. Il ne lui manque que les
cheveux: on dirait qu'elle a pass par les mains d'une bande de
scalpeurs.--A propos, on a arrt  Elktown, avant-hier, trois
voleurs de bestiaux (qui font aussi un peu tous les mchants
mtiers); on les a fustigs d'importance et on les a chasss du
territoire en les prvenant qu' leur premire rapparition, la
fustigation ne les empcherait pas d'tre pendus.

--Mais, o donc ces criminels trouvent-ils un asile? demanda Alice;
j'aurais pens que la prairie devait leur offrir peu de refuges.

--Oh! ils se fourrent dans les ravins, dans des espces de terriers
creuss au flanc des collines; sur leurs petits chevaux rapides ils
traversent plus aisment la plaine que dans une rgion boise;
enfin, ils n'ont qu' traverser la rivire pour se trouver dans
l'Iowa.--Tenez, voici une histoire sur ces coquins: il y a sur le
bord des marais un gros fermier qui, la semaine dernire, avait
achet une superbe paire de chevaux. Il avait pris pour palefrenier
une espce de grand gaillard, de fort bonne mine, muni de
magnifiques certificats: cet individu faisait parfaitement son
service, et le fermier en tait ravi. Un beau matin, en ouvrant
l'curie, on n'a plus trouv ni chevaux ni palefrenier. Le filou les
avait emmens pour les vendre dans l'Iowa oriental, on l'a su
depuis. Il n'a qu' revenir dans ces parages, son compte sera
bon!...

--Assez sur les voleurs de chevaux, Silas; le dner est prt; s'il
refroidit nous n'aurons rien de bon.--Allen, chargez-vous de
conduire cette petite fille  sa place; je suis si vieille que je ne
suis plus bonne pour soigner les enfants.

Chacun obit  la mnagre; la petite fille consentit fort
gracieusement  se confier au bras empress d'Allen; on prit gament
place  table, Alice d'un ct, Allen de l'autre, vis--vis d'elle.

Les fleurs et la bouteille d'lixir figuraient honorablement devant
la jeune fille: mistress Wyman en expliqua la provenance  son mari,
avec grande abondance de priodes laudatives  l'adresse de M.
Mallet.

Le dner commena joyeusement et s'acheva de mme; on fit si bien
honneur  la liqueur de M. Mallet qu'au dessert il n'en restait plus
une goutte.

--Votre petite fille a t assez bonne pour m'accorder une
affection fraternelle, dit Allen avec une lgre pointe de malice,
lorsqu'on fut revenu s'installer au parloir; vous allez juger,
mistress Wyman, si je me conduis en bon frre. J'ai pens que
lorsque la sant de miss Newcome serait rtablie, elle dsirerait
faire quelque chose de plus que bien dormir, bien manger, bien se
promener (suivant vos prescriptions, mistress Wyman).--Il y a
maintenant un certain nombre d'enfants  Fairview; une cole serait
la meilleure, chose du monde; je propose d'en fonder une sous la
direction de miss Newcome. _J'ai calcul que vous seriez capable de
tenir cole, puisque vous tes du vieux Connecticut_, ajouta-t-il an
mimant d'une faon grotesque l'accent nasillard d'un pur yankee du
Centre.

Alice se mit  rire de bon coeur, mais elle ne sut que rpondre.

--Certainement qu'elle en sera capable, dit Wyman, mais elle a trop
de modestie pour le dire. Cependant, je trouve qu'elle n'en a nul
besoin: il y a assez pour tout le monde dans mon humble demeure;
Alice peut rester ici et servir de compagne  ma femme. Elle est
trop jeune pour entreprendre quelque chose toute seule et livre 
elle-mme.

--Que dites-vous donc par l? demanda la mnagre,

--Ah! ma chre amie, c'est Allen qui propose d'installer cette
petite fille  la tte d'une cole. Qu'en dites-vous, Mary?

--Ce que j'en dis? a n'a pas le sens commun! je ne puis comprendre
comment vous vous fourrez de pareilles ides en tte, M. Allen!
s'cria vivement mistress Wyman.

--S'il vous plat, je trouverais cela fort bien, moi! riposta Alice
avec une irritation contenue qui faisait trembler sa voix.

--Ma bonne mistress Wyman, reprit doucement Allen, je ne prtendrais
nullement vous priver de miss Newcome, si ce n'est pendant les
heures d'cole; et je me garderais bien de la soustraire aucunement
 votre maternelle protection. C'est la femme du Juge qui m'a parl
de cela, la premire; j'ai consult tous les pres de famille qui
peuplent la ville, ils ont accueilli trs-favorablement l'ide
d'avoir une cole. Sans doute ce n'est pas l une spculation de
nature  enrichir miss Newcome, mais elle y rcoltera assez d'argent
pour acheter des vtements  sa poupe;--car les jeunes personnes
s'occupent de poupes jusqu' leur mariage, n'est-ce pas, miss
Alice?...

La jeune fille rpondit par un joyeux sourire, au fond duquel se
lisait le bon accueil fait  la plaisanterie d'Allen.

--Trs-bien! fit M. Wyman, j'opine pour la chose; elle peut avoir du
bon, aprs tout, Mary: d'ailleurs si a convient  l'enfant, c'est
dj beaucoup.

--Enfin! si elle en a tant envie, elle pourra essayer lorsqu'elle
sera bien portante, grommela mistress Wyman en secouant avec nergie
des grains de poussire ou des miettes imaginaires qui auraient pu
figurer sur son tablier; dans tous les cas, elle n'a pas besoin de
faire ce mtier-l,--aucun besoin, je vous le dis. Elle a de
l'argent, en bonne quantit, et pour longtemps.

--Mais, chre mistress Wyman! s'cria Alice tonne; je ne possde
rien, vous tes dans une complte erreur.

--Oh! que nenni! ma mignonne; je ne me trompe pas; vous ignorez ce
que je sais, entendez-moi bien. _Il_ m'avait recommand de ne rien
dire; mais le voil parti, et, qui sait s'il reviendra? Je n'en ai
parl  personne autre que Silas. Mais, je dteste les secrets, et,
en ma qualit de femme, je ne sais pas mieux les garder qu'une
autre: a m'touffe, je le sens, quand il faut contenir un mystre,
aussi, je vais m'en dbarrasser le plus vite possible. Il est venu,
l'autre jour, pendant que vous tiez malade et en dlire, un
gentlemen, un vrai gentlemen, qui nous a fait,  mon mari et  moi,
beaucoup de questions sur vous. Ensuite, il a voulu vous voir de ses
propres yeux: alors, nous l'avons men dans votre chambre, o il
vous a longuement examine. On venait, justement, de vous couper les
cheveux; il les a caresss du bout des doigts sur la table o ils
taient placs, mais il n'a rien dit de plus.

Sans prendre le temps de respirer, la brave mistress Wyman narra
longuement tout le reste de son secret, puis elle courut chercher
le petit trsor confi par l'tranger.

Bientt elle revint toute triomphante, et versa dans les mains
d'Alice une poigne de brillantes pices d'or. L'blouissement naf
manifest par la jeune fille l'amusait fort.

--a ne vient pas de mes conomies, je vous l'affirme,
continua-t-elle aprs avoir joui de l'tonnement gnral. Je ne
connais personne qui soit  mme de me fournir une telle somme,
ainsi donc vous voyez que je ne me suis pas trompe.

--Laissez-moi examiner un peu cela, dit Allen; je suis lgiste de
naissance, et il m'appartient de tirer au clair ce mystre. D'abord,
cet or est Anglais; ensuite, je vois sur cette bourse des armoiries
et une couronne brodes; cela indique que le tout provient d'une
personne importante et d'un haut rang. Peut-tre allons-nous
dcouvrir que cette petite fille est une princesse dguise: du
reste ce n'est pas la premire fois que cette ide m'est venue 
l'esprit; et cet tranger est sans doute un magicien qui a
mtamorphos notre Cendrillon.

--C'est vraiment une chose curieuse, observa sentencieusement le
constable;--mais qu'avez-vous donc? vous plissez, chre enfant! je
parie que vous tes fatigue par toutes ces agitations
d'aujourd'hui.

--Oh non! merci, ce n'est rien, je n'prouve aucune fatigue. Quand
pourrai-je commencer cette bienheureuse cole? demanda
prcipitamment la jeune fille, pour dtourner la conversation.

--Seulement lorsque vous serez bien portante et forte, rpliqua
Allen; mistress Wyman ne vous le permettra pas plus tt. Vous ne
voulez donc pas faire usage de cette petite fortune, et vous
prfrez travailler comme institutrice.

--Oui, si j'en suis capable.

--Cependant votre curiosit doit tre pique  ce sujet: ne vous
semble-t-il pas qu'il y a l-dedans un mystre tout plein d'heureux
prsages?

--Oh non! rpliqua Alice avec un sourire embarrass.

--Eh bien! moi, je ne suis pas de votre avis, reprit Allen:
assurment, dans la conduite de cet tranger  votre gard, il y a
autre chose qu'une simple et vulgaire bienveillance. N'auriez-vous
pas quelque riche parent que vous ne connaissiez pas? Excusez cette
question, miss, elle n'a d'autre but que votre utilit.

--Non! personne que je sache! rpondit la jeune fille en rougissant.

--Vous voulez dire, personne que vous connaissiez _vous-mme_,...
mais, votre famille?...

--Ma mre... peut-tre;... vous me ferez plaisir, M. Allen, en ne
m'adressant plus aucune question  ce sujet.

--Certainement, miss, je serais dsol de vous paratre indiscret et
de vous peiner en aucune manire; ne parlons donc plus de cela, mais
bien de notre future cole; je vais m'occuper de trouver un btiment
convenable, ajouta le jeune homme en se levant pour partir.

--Ah oui! vous me ferez grand plaisir: mais comment pourrai-je
jamais reconnatre toutes vos bonts, M. Allen?

--En me permettant de venir quelquefois parmi vos lves, miss: mon
ducation a t cruellement nglige dans mon enfance, ce sera une
bonne fortune pour moi de combler cette lacune. Allons, adieu,
petite soeur; si mistress Wyman n'y fait pas d'objection, je
reviendrai vous voir quelquefois.

La bonne matresse de la maison rpondit gracieusement qu'il serait
toujours le bienvenu, et le jeune homme quitta la maison en
compagnie du constable.

--Je le dclare, s'cria mistress Wyman avec emphase, lorsqu'Allen
fut parti; je n'ai jamais vu un jeune homme ayant meilleur coeur; il
me rappelle mon pauvre cher fils que nous avons perdu.

Une mre ne pouvait dcerner un plus flatteur loge qu'en proclamant
la ressemblance d'Allen avec son enfant ador.




CHAPITRE VIII

TEMPTES INTRIEURES


Le Comptoir de la Cie d'Hudson tait situ  environ un mille de
Fairview, sur les confins intrieurs du claim de Newcome.
L'emplacement tait admirable, et occupait une des stations les plus
pittoresques de la rivire: adosse au flanc d'une colline boise,
protge contre les inondations par des enrochements naturels, cette
maison, importante pour toute la contre, reprsentait le monument
le plus estim de la colonie.

On avait fort habilement choisi un site qui tenait le milieu entre
la rgion habite et la rgion sauvage; on avait conserv les grands
bouquets de ronces, de vignes sauvages, de sapins touffus qui
bordaient la rivire, en groupes irrguliers. Au milieu de cette
nature luxuriante et solitaire serpentaient des sentiers isols,
mystrieux, qui conduisaient  la rivire,  la plaine ou  la
montagne, au choix des voyageurs.

Cet tat des lieux plaisait aux trappeurs Indiens ou sang-mls qui
venaient pour trafiquer de leurs fourrures ou de leurs venaisons.
Cependant les alles et venues de ces htes errants de la prairie
n'taient plus,  beaucoup prs, aussi frquentes que par le pass;
les races rouges du dsert ayant t successivement refoules par
les invasions successives de la race blanche. Par intervalles,
seulement, on voyait glisser comme des fantmes silencieux, le chef
Indien, drap dans sa couverture, ou la squaw  peine protge par
un troit vtement de calicot fan.

Au Comptoir galement, tout tait calme et inoccup; on aurait dit
une ferme des frontires. L'agent de la Cie et quelques Indiens
ou demi-sang apprivoiss composaient tout le personnel de cet
tablissement.

L'difice particulirement occup par l'agent formait un btiment en
troncs d'arbres, plus long que large, couvert d'un immense toit 
une seule pente, tout badigeonn de blanc. A chaque tage un grand
balcon extrieur; au rez-de-chausse un promenoir couvert, tels
taient les ornements apparents de cette habitation qui tait en
tout point conforme au style adopt dans les Settlements franais du
Sud.

Sur le balcon du second tage, l'agent lui-mme daignait se reposer,
en fumant un norme cigare, aux bienfaisants rayons du soleil
couchant: de temps  autre ses regards mditatifs faisaient un tour
de promenade sur les rives splendides du fleuve; ensuite ils
erraient avec nonchalance sur les dpendances du Comptoir.

Apercevant dans la cour un jeune garon sang-ml, il lui fit signe
de venir.

--Henry! arrive ici vaurien!

--Oui sir, je cours! rpondit l'enfant dont les yeux noirs et
l'allure indolente dnotaient le mlange dans ses veines du sang
Franais et Indien.

Au bout d'une seconde il fut  ct du fauteuil de son matre.

--As-tu port les cerises et le flacon  cette jeune lady, comme je
te l'ai ordonn?

--Oui, sir: rpondit l'enfant, sans laisser mouvoir un muscle de son
impassible figure.

--Qu'a-t-elle dit?

--Elle a dit: Je vous remercie; c'est trs-joli, reprit le jeune
drle, toujours avec un visage de bronze.

--Lui as-tu annonc que, vers dix heures, j'irais me promener _par
l_, en voiture?

--Oui, sir.

Et qu'a-t-elle encore dit  cela?

--Elle a dit: Je vous remercie; ce sera bien joli aussi.

Sur ce propos matre Henry touffa un furtif sourire.

--Elle a rpondu ainsi? ce sont les paroles de la jeune lady
elle-mme?... Dis-tu bien la vrit, affreux petit gredin?

--Je ne peux pas bien affirmer, parce qu'elle ne m'a pas parl;
c'est une vieille lady que j'ai rencontre, rpliqua l'enfant, sur
le qui-vive.

--Ugh! dmon! le diable te!...

Mais Henry fut plus prompt que le fouet du matre; avant qu'il et
fini son moulinet, il dgringolait l'escalier. A la dernire marche
il rencontra dame Ka-Shaw, la matresse indienne du logis.

--Qu'est-ce qu'il y a encore de nouveau? demanda-t-elle en fort bon
anglais.

--Rien! rpondit l'enfant, en essayant de s'chapper.

--Ah! vraiment, rien?... alors, parlez, et dites-moi tout! ou bien,
a ira mal! reprit-elle d'une voix pleine d'orages.

Le jeune drle savait trop bien ce qui se passait quand a allait
mal, pour en courir le risque. Il s'arrta humblement devant la
terrible questionneuse et rpondit:

--Mallet m'a charg d'un message pour une lady; et j'ai mal fait la
commission.

--Ah! ah! c'tait la fille Newcome? demanda l'indienne dont les yeux
brillrent.

Toute rflexion faite, Henry jugea plus prudent et moins
compromettant pour lui, de rpondre affirmativement. Mais cela ne
suffit pas; il lui fallut expliquer en dtail toute la teneur et
composition du message.

--Ah! ah! ah! fit la princesse _Rouge_, in crescendo, des cerises
que j'avais cueillies moi-mme ce matin! Apparemment il s'imagine
que je vais lui fournir des fruits pour en faire hommage aux ladys
blanches de son choix!

A ce moment on entendit la voix imprieuse du matre qui appelait:
Henry! Henry!

Le jeune garon remonta tout doucement les escaliers, avec mille
prcautions concernant le fouet. Cependant l'instrument redout ne
fonctionna pas, quoique lev d'une faon inquitante: il y avait
mme quelque chose de rassurant dans les yeux du matre, malgr ses
sourcils froncs.

--Ah! vous mentirez donc toujours, canaille indienne! vous devez
tre un Pawnie; ce sont tous des menteurs et des filous. Oui, vous
tes un Pawnie, jeune louveteau!

Les yeux de l'enfant tincelrent:

--Moi Omaha! Mallet! grommela-t-il.

--Eh bien! les Omahas sont des menteurs! vous n'avez rien 
rpondre. Courez vite dire  Jos d'atteler les chevaux, les noirs,
Henry. Dites-lui aussi qu'il s'arrange de manire  ce que
l'quipage ait trs-bonne faon; sans quoi je vous fouaillerai tous
les deux.

Henry disparut avec empressement; l'_Agent principal_ (comme il se
nommait lui-mme), se recueillit quelques moments pour achever son
cigare; ensuite il quitta le balcon pour rentrer dans l'appartement.
L il trouva Ka-Shaw qui l'attendait.

--O est mon plus bel habit, Ka-Shaw?

--Quel besoin avez-vous de votre plus bel habit, Mallet? quel besoin
avez-vous de descendre  la rivire aujourd'hui?

--Je veux inviter quelques amis, Ka-Shaw, et je suis fort press. O
m'avez-vous donc cach a, dites-moi?

--Mallet ne peut avoir son habit, rpliqua tranquillement
l'Indienne.

--Ah a! que signifie cette mauvaise plaisanterie? demanda Mallet
commenant  se mettre en colre.

--Vous pouvez bien aller voir cette fille Newcome avec vos vieux
habits, riposta la squaw avec un sourire malicieux qui dissimulait
mal sa fureur jalouse.

--Bah! bah! vous voil encore jalouse, Ka-Shaw, dit l'agent en
reprenant aussitt son sang-froid, et s'asseyant avec nonchalance
sur le bord du lit: est-ce que je n'ai pas t fidle  vous et 
votre tribu, depuis dix-sept ans? Ne vous ai-je pas accord tous les
privilges que vous pouviez dsirer? Toutes nos plus belles
marchandises, toute notre meilleure monnaie, toutes les prfrences
n'ont-elles pas t pour vous? que vous faut-il donc de plus?

--Je veux que vous restiez fidle  votre femme indienne, Mallet!

--Trs-bien! trs-bien! rservez votre colre pour une autre
occasion, Ka-Shaw. Mais n'ayez pas la prtention de me tenir
ternellement en lisire: si j'ai des amis dans votre tribu, j'en ai
aussi parmi mon peuple; voyons, soyez raisonnable, donnez-moi cet
habit.

--Si Mallet veut l'avoir, qu'il le cherche, rpondit la squaw, sur
un ton amer, et sans bouger de la place o elle s'tait assise par
terre.

L'agent se leva et fouilla dans une armoire  ct de la chemine.
Finalement il trouva l'objet cherch, mais dans quel tat! trou,
dchir, en haillons!

--Qu'est-ce que a signifie? hurla-t-il en fureur.

La squaw, sans rien dire, le regarda d'un air diabolique.

--Ah! vieille louve! vocifra Mallet hors de lui; je te chasserai
hors d'ici, sur l'heure!

Ka-Shaw, qui nourrissait une bonne petite vengeance  l'Indienne,
bondit exaspre, et, un couteau  la main, s'lana sur Mallet avec
l'agilit d'un chat sauvage.

L'agent, pris au dpourvu, s'effora de lui arracher son arme en la
saisissant par les deux mains: mais la squaw, souple et forte comme
tous ceux de sa race, avait pris le dessus; pesant sur lui de tout
son corps, elle le renversa sur le lit, de faon  lui rendre la
lutte impossible.

Heureusement,  cet instant critique, un employ du Comptoir survint
et s'interposa en faveur de son patron. Ka-Shaw dut battre en
retraite, et se retira, humble et repentante en apparence, mais la
rage dans l'me.

Mallet, bonhomme au fond et sans rancune, la conduisit jusqu' la
porte en lui adressant force remontrances et observations
philosophiques; en mme temps il lui promit de ne point la chasser
si elle voulait se bien conduire  l'avenir.

--Il verra! il verra un jour! grommela Ka-Shaw lorsque la porte se
fut referme sur elle: Ka-Shaw n'est pas une Pawnie, elle n'est pas
une Oto, pour souffrir une insulte pareille.

Une demi-heure plus tard, on n'aurait pu dcouvrir chez le galant
Franais aucun souvenir de cette chauffoure, lorsqu'il aidait la
tremblante Alice  monter dans sa voiture.

Ce qui agitait la jeune fille, c'tait la conscience de faire l une
chose qui dplairait aux deux personnes dont elle ambitionnait
surtout l'approbation--Allen et son pre.

Cependant elle avait t encourage par mistress Wyman qui lui avait
dclar ne voir aucun inconvnient  ce qu'elle ft une petite
promenade avec le vieux bonhomme. Dans l'opinion de la mnagre,
l'extrme distance des deux ges autorisait cette innocente
familiarit; Mallet tait un vieillard, Alice une enfant et une
enfant convalescente.

En dfinitive, il n'y avait pas une lady qui n'et tressailli de
joie, et mis ses plus belles plumes  son chapeau, en se voyant
courtise aussi civilement par le riche et aimable Franais.
D'ailleurs, Alice ne tarderait pas  tre absorbe par les travaux
de son cole, et en attendant elle ne pouvait mieux faire que
d'accepter une politesse aussi inoffensive.

Ainsi rassure, Alice se sentit bientt remise; le grand air, le
mouvement, la beaut du jour, les gracieux compliments de son
compagnon, tout contribuait  lui rendre agrable et salutaire cette
partie de plaisir.

Au trot rapide des chevaux, on traversa le village; on dpassa la
maison o Newcome tait prisonnier; on adressa un bonjour sonore 
la femme du Juge, un signe amical  Allen debout sur le seuil de son
bureau; et on se lana en pleine campagne.

--L'air vif et frais a rappel sur vos joues leurs roses
accoutumes, miss Newcome; lui dit M. Mallet avec sa fine fleur de
galanterie habituelle.

Alice reut ce compliment avec son franc et naf sourire, exempt
d'amour-propre et de coquetterie; mais elle ne rpondit rien, car
elle n'tait pas de ces jeunes filles hardies et loquaces que rien
n'intimide.

--Ce serait bien dommage de les condamner  plir dans une cole,
poursuivit Mallet.

--Je ne suppose pas que mes futures fonctions soient terribles  ce
point.

--Vous tes assez jeune pour tre encore une colire, au lieu de
devenir institutrice, ma chre miss.

--Oh oui! et assez ignorante, surtout! ajouta la jeune fille avec un
petit soupir.

--Mais non! mais non! Loin d'tre ignorante pour votre ge, vous
tes au contraire remarquablement intelligente et sympathique. Toute
jeune que vous tes, vous savez charmer quiconque vous approche. Au
surplus, je pensais qu'il serait infiniment meilleur que vous
allassiez passer un an ou deux dans quelque bon pensionnat de grande
ville, au lieu d'entreprendre la tche de pdagogue dans un pays
comme celui-ci! Ne prfriez-vous pas cela?

--Si c'tait possible! rpartit vivement Alice, je serais trop
heureuse!

--Tout ce qui est en mon pouvoir ne devient-il pas possible pour
vous? demanda M. Mallet en piant avec soin l'effet produit par ses
paroles.

--Vous... M. Mallet? s'cria-t-elle en rougissant de surprise
joyeuse.

--Certainement, riposta-t-il avec un sourire gracieux; comment ne
serais-je pas charm de me rendre utile ou agrable  une ravissante
enfant comme vous, surtout dans les circonstances actuelles?

--Moi, je ne connais rien  tout cela, M. Mallet, et ne puis rien
dcider par moi-mme; je voudrais, avant tout, consulter mes amis.
Je ne pense pas que mon pre consente  vous avoir une telle
obligation.

--Vous consulterez votre pre, miss; peut-tre ne sera-t-il pas
aussi hostile  cette ide que vous le craignez, insista Mallet en
la regardant avec une admiration visible: mais, si Newcome se dcide
 me confier l'agrable mission de veiller amicalement sur vous,
quels autres amis voudriez-vous donc consulter?

--J'aimerais avoir l'avis de mistress Wyman, et... celui de M.
Allen, rpondit Alice en hsitant.

--Vraiment, c'est  moi d'tre surpris, maintenant, miss Newcome! Je
ne sache pas qu'il soit reu ou mme convenable que les jeunes
filles consultent, sur leurs affaires, les jeunes gens de
vingt-trois ou de vingt-quatre ans. Le jugement de M. Allen vous
semble-t-il donc plus empreint de maturit que le mien?

Le ton demi-moqueur, demi-svre, pris par le rus Franais, fit
compltement perdre contenance  la jeune fille.

--Il a t si bon pour moi... balbutia-t-elle.

--Mais moi aussi, je ne demande pas mieux que d'tre bon pour
vous,... si vous voulez bien me le permettre, rpartit vivement
Mallet avec un sourire aigre-doux.

--Oh! sir, vous avez eu dj bien des bonts pour moi, et je vous en
suis trs-reconnaissante. Tout le monde m'a combl d'amitis, bien
au del de mes mrites.

--Personne n'a rien fait de trop, mignonne rose de la prairie! Qui
n'aimerait  cultiver et possder une aussi charmante fleur que
vous?--M. Allen est un garon d'avenir, et qui donne des esprances,
comme tous les jeunes gens: mais il n'est ni assez g, ni assez
sage, ni assez riche, ni assez bien pos pour devenir le protecteur
d'une charmante jeune lady comme vous.

--Et vous tes tout cela?... demanda Alice avec une intention
malicieuse.

--Mais, je pense que oui! Au surplus, afin de ne pas laisser  vos
susceptibilits enfantines l'ombre d'un prtexte, je me charge de
vous rconcilier avec votre pre. Aurez-vous quelques bons
sentiments pour moi, miss Alice, lorsque j'aurai accompli cette
promesse?

--Oh! sir, je serai si heureuse! si reconnaissante! oui, oui,
heureuse! murmura la jeune fille en tournant, avec une expression
adorable, vers Mallet, ses beaux yeux ingnus, tout humides de
larmes.

--Certes, ft-ce impossible, je le ferai! rpondit Mallet.

Elle n'osa pas lui demander par quels moyens il comptait mener 
bonne fin une tche aussi difficile. Dans sa candeur confiante et
inexprimente, elle considrait comme tout naturel qu'un homme
d'ge et d'importance, tel que Mallet, russt o elle avait chou.
Elle s'estima heureuse de rencontrer tant d'amis si chauds et si
dvous; ces penses agrables se refltrent en teintes joyeuses et
roses sur son charmant visage, sans qu'aucune mfiance ni aucune
autre ide vnt s'y mler.

Lorsqu'au retour, la voiture traversa de nouveau le village, Alice
aperut de loin Allen debout sur le seuil de son bureau: mais elle
remarqua qu'il rentra ddaigneusement chez lui sans se retourner
pour lui adresser un regard.

Cet incident, tout minime qu'il ft, inquita la jeune fille et lui
gta tout le plaisir de sa promenade.

--Adieu, miss Newcome, dit Mallet en la dposant  la porte de
mistress Wyman; ne vous installez pas dans votre cole avant que
j'aie vu votre pre.

Ensuite, aprs l'avoir salue d'un gracieux signe de main, l'aimable
sducteur fit voler son attelage au triple galop, et disparut, comme
un brillant mtore, au milieu d'un tourbillon de poussire.

Le mme soir Allen se prsenta chez mistress Wyman; il venait voir
si sa petite soeur pensait tre bientt assez forte pour
entreprendre sa grande tche d'institutrice.

La jeune fille, qui parmi ses excellentes qualits, avait surtout
une rare franchise, lui fit connatre de point en point tout ce que
l'Agent-Principal avait dit.

--Ainsi donc, vous n'hsiteriez pas  vous livrer  la gnrosit de
cet homme! demanda Allen, lorsqu'elle eut fini.

--Je ne pense pas que mon pre y consente, rpondit-elle
vasivement.

--Alors, si votre pre y consentait, vous vous abandonneriez aux
soins de ce trafiquant Indien? poursuivit Allen d'un ton amer et
ddaigneux.

Alice avait toujours les larmes proches de ses paupires; un
ruisseau coula aussitt le long de ses joues.

--Je voudrais avoir aussi votre consentement, murmura-t-elle d'une
voix humble.

--Et si je ne le donnais pas?

--Oh! alors je n'aurais aucun dsir de me prter  tout cela.

Ce fut presque en sanglottant qu'elle fit cette dernire rponse.

Le jeune homme imposa silence  ses penses tumultueuses:

--Tenez, petite soeur, vos larmes sont folles, lui dit-il en la
prenant par les mains, et la faisant lever de dessus sa chaise; la
lune brille, la brise est douce, le ciel est pur; courez vite
demander  mistress Wyman la permission de faire avec moi un tour de
promenade sur le bord de la rivire.

La permission fut gracieusement donne, avec recommandation de ne
pas aller trop loin, et de prendre des vtements chauds.

Alice ne se sentit pas de joie lorsqu'elle fut en route, le bras au
bras du jeune homme, allongeant ses petits pas pour les accorder
avec sa dmarche souple et agile.

Allen reprit, sans tergiverser, la conversation, au point o elle en
tait reste:

--Vous dites donc que vous ne vous laisserez pas envoyer en pension
par ce Franais, si je ne donne pas mon approbation  cet
arrangement? demanda-t-il avec un lger accent de triomphe dans la
voix.

--Je serais trs-malheureuse si je faisais quelque chose contre
votre gr.

--Vraiment! malgr l'assentiment de tous vos autres amis, vous
craindriez de faire quelque chose qui me dplairait? J'en conclus
que vous tenez mon avis en grande estime. Savez-vous bien, miss, que
c'est pour moi un compliment flatteur.

--Je suis sre que vous le mritez: ne m'avez-vous pas donn dj
les preuves de la plus sincre et de la plus prudente amiti? Je me
sens fire et heureuse lorsque vous m'appelez petite soeur.

--Je voudrais ne plus vous donner ce nom, chre Alice, mais _un
autre_ qui me fournt la possibilit de mettre  distance ce
_chercheur_ de liaisons avec les jeunes filles. Enfin, si ce
monsieur franais voulait vous pouser aprs vous avoir tenue en
pension un an ou deux que diriez-vous?

--Oh! M. Allen! comment pouvez-vous imaginer des choses aussi...
aussi choquantes? s'cria la jeune fille avec un accent mutin, et se
dbattant pour retirer les mains qu'Allen tenait dans les siennes.

--C'est justement ce que je pensais, moi, rpondit Allen avec un
sourire; ce serait une indignit _choquante_ de voir une frache et
charmante enfant, comme vous, unie  ce vieux singe rabougri. Eh
bien! croyez-moi, je parie qu'il tripote dans ce but odieux, et
qu'il arrivera  se procurer le consentement de votre pre.

--Comment admettre cela? Mon pre, la veille du... malheur, me
parlait de lui en fort mauvais termes, et me prvenait amrement
contre lui.

--Tout est chang pour votre pre, maintenant; Mallet est riche,
entreprenant; or les riches arrivent ordinairement  leurs fins,
dans tout pays; Mallet y arrivera. Et maintenant, poursuivit Allen
avec tendresse, que dirait petite soeur si Allen la demandait pour
pouse?

Il s'arrta, piant avec un vif battement de coeur la rponse qu'il
esprait lire sur le visage d'Alice.

Mais elle se dtourna vers l'ombre, en baissant la tte sans rien
dire.

Allen attendit quelques moments en silence; puis voyant que la jeune
fille ne faisait aucun signe:

--Vous ne me rpondez rien, chre, chre Alice! un mot, un seul mot
me rendrait heureux: je ne puis supporter cette ide, qu'un
vieillard odieux obtienne ce triomphe, et que votre pre abus,
influenc, vous abandonne  un pareil homme! Il n'y a donc rien,
dans votre coeur, qui s'indigne d'une pareille perspective? rien qui
vous parle en ma faveur?

Le silence rgna encore entre eux pendant quelques instants; enfin
Alice rpliqua d'une voix tremblante:

--M. Allen, je ne ferai jamais rien pour dsobir  mon pre; non,
je ne le dois pas.

--Ah! c'est que vous ne m'aimez pas! dit Allen sombrement.

--Mais si! M. Allen; je suis bien sre que je vous aime, plus que
personne au monde. Cependant je ne ferai jamais rien sans que mon
pre le sache et y consente. S'il m'envoie o M. Mallet le dsire,
j'irai, dt un pareil sacrifice me briser le coeur!

--Croyez-vous donc que votre pre a le droit de vous sacrifier
ainsi?

--Je ne sais... mais bien sr, jamais je n'agirai contre le gr de
mon pre! non, non, jamais! fit Alice avec une explosion de larmes.

--Alors, ma bien-aime, je dois me retirer, et disparatre de votre
existence, n'est-ce pas?

--Mais non! en vrit, la vie me semblerait dserte sans votre
amiti. Et qui sait?... ajouta la jeune fille avec un sourire
d'esprance, peut-tre non pre consentira!...

--Eh bien! dans ce dernier cas, miss Alice consentirait-elle 
devenir un jour ma femme?

--Ce sera comme M. Allen voudra, murmura Alice d'une voix plus
insaisissable qu'un souffle.

En ce moment, retentit  quelque distance la voix de M. Wyman qui
appelait les deux promeneurs les croyant perdus.

Ce fut comme une trompette clatante sonnant le rveil: on reprit 
la hte le chemin du logis. En route, Allen dit  Alice:

--Je vais, sans tarder, travailler  assurer notre bonheur: je
verrai votre pre ds demain, et, s'il ne dpend que de moi, le
vieux Franais ne vous promnera plus dans son carrosse.




CHAPITRE IX

SACRIFICE


Lorsque Alice se rveilla le lendemain matin, elle trouva la bonne
mistress Wyman debout devant son lit:

--Vous tes paresseuse ce matin, lui dit la bon femme; je parie que
vous vous tes trop fatigue hier; cependant vous seriez veille et
alerte comme une caille si vous aviez pu prvoir les bonnes
nouvelles que je vous apporte.

--Mon pre serait-il en libert, demanda vivement la jeune fille:

En mme temps, secouant un reste de sommeil, elle sauta prestement 
bas du lit.

--Non, ma petite chatte; mais je m'attendais  cette question, car
je connais votre bon coeur. Cependant il s'agit de votre pre. Il a
fait dire ce matin qu'il dsirait vous voir, et comme je savais
d'avance toute la joie que vous prouveriez, je n'ai pas eu la
patience d'attendre votre lever.--Mais quoi?... ajouta-t-elle en
remarquant la pleur et l'motion silencieuse d'Alice; a ne vous
transporte pas comme je l'aurais cru?

--Si bien! mistress Wyman; oh si! je suis heureuse, s'cria enfin la
pauvre enfant; mais le saisissement, la surprise,... je vous
remercie de m'avoir veille. Je vais m'habiller bien vite: ne
m'attendez pas pour djeuner.

--L! l! enfant; quelle agitation! Il y a une bonne heure que nous
avons djeun: Silas est parti en ville. Mais je vous ai gard
quelque chose de chaud; vous le prendrez quand vous serez prte.

Lorsque Alice descendit pour djeuner, elle trouva sur la table une
dlicieuse corbeille pleine de cerises fraches sur lesquelles tait
cette note _A ma charmante pupille._

--Le petit groom de M. Mallet, dit mistress Wyman, a expliqu que
son matre serait ici  neuf heures avec la voiture, pour vous mener
voir votre pre.--Enfin qu'avez-vous donc, ma chre fillette? Vous
ne mangez rien: prenez donc quelques fruits; ils ont si bon air, ils
sont cueillis de ce matin, j'en suis sre.

--Merci, je n'en ai pas envie. Je ne goterai qu' votre dlicieux
caf; il est fort de mon got.

--Ah! pauvre amie! je pensais que ces bonnes nouvelles vous auraient
donn bon apptit, et c'est tout le contraire. Je veux savoir
pourquoi vous ne mangez pas, chre; je ne comprends rien  votre
trouble; est-ce que tout a ne vous semble pas bon? je vous ferai
autre chose si vous voulez.

--Vraiment vous me gtez par trop, bonne mistress Wyman, rpliqua
Alice en essayant de sourire; tout le monde, ici, me choie comme un
_baby_; il n'y a que moi qui soit une petite sotte, bonne  rien.

Malgr toutes les instances de la mnagre, Alice refusa de prendre
autre chose qu'une tasse de caf, et se hta de procder  sa
toilette. A peine tait-elle prte que le pas des chevaux noirs de
l'Agent rsonna sous les fentres; en mme temps ce galant
gentilhomme vint se mettre  sa disposition.

Le trajet jusqu' la prison se fit en silence, chacun d'eux tant
agit de penses impossibles  communiquer.

Lorsque Mallet donna la main  la jeune fille pour l'aider 
descendre de voiture, il fut frapp de sa pleur extraordinaire, et,
avec un rel intrt, lui en demanda la cause. Alice lui ayant
rpondu simplement qu'elle tait dans son tat habituel, il la
laissa  l'entre du logement de son pre, puis, avec une profonde
rvrence, lui annona qu'il se tenait  sa disposition pour la
ramener chez mistress Wyman.

Lorsque la porte s'ouvrit pour la laisser entrer Alice prouva un si
affreux battement de coeur, qu'elle chancela au point d'tre oblige
de s'appuyer contre le mur pour ne pas tomber. Elle jeta un regard
effray sur le visage morne et livide du prisonnier, et y lut
quelque chose de fatal, d'implacable, qui la glaa jusqu' la moelle
des os.

--Ce n'est pas pour me rgaler de votre prsence, lui dit-il d'un
ton dur et froid, ou pour tre assailli par vos jrmiades; j'ai
seulement  vous donner des ordres concernant votre position 
venir. Prenez une chaise et coutez-moi.

--Oh! mon pre! lui rpondit-elle en tendant vers lui ses mains
crispes par l'angoisse, vous ne me pardonnerez donc pas?... si vous
saviez tout mon chagrin, si vous saviez combien je serai soumise....

--Ne me parlez donc pas d'obissance, fille d'une mre
indiscipline! je saurai bien vous rduire  la soumission; en tout
cas, voici le moment d'obir.

Il se renferma pendant quelques instants dans un sinistre silence:
la malheureuse enfant resta immobile, laissant couler de grosses
larmes amres.

--Le trafiquant franais, reprit-il avec un mchant rire, s'est
pris de votre superbe beaut; il veut, dit-il, vous _adopter_. Ce
mot, pour moi, signifie que, lorsqu'il aura russi  se dbarrasser
de sa vermine Indienne, il prtend se marier avec vous. En mme
temps, pour vous soustraire aux adorations de quelques jeunes
galantins, il se dispose  vous fourrer dans une cole o vous serez
garde  vue.

Voyant qu'elle avait reu ce premier coup de boutoir avec une
impassibilit de marbre, le mauvais pre s'irrita de cette
rsignation et continua pour la pousser  bout:

--J'ai entendu raconter que vous avez commenc  bien marcher dans
les voies de votre mre. La nuit dernire vous tes alle faire une
promenade sentimentale avec le monsieur qui a dnonc votre pre et
l'a fait arrter comme meurtrier.

--Ah! pour l'amour de Dieu! ne parlez pas ainsi, sanglotta la pauvre
crature; M. Allen est plein de bons sentiments pour vous; il s'est
montr  mon gard le meilleur, le plus gnreux ami... Nanmoins,
si cela vous dplat, je ne le reverrai plus.

--Mallet y mettra bon ordre! ricana le vieux gredin.

--Mon pre!--et elle se tranait sur ses genoux,--je romprai avec M.
Allen, je vous obirai en ce qui concerne M. Mallet, je remplirai
pieusement tous mes devoirs envers vous!... Mais je vous en supplie,
mon pre! un mot d'affection, un regard, un signe!... permettez-moi
de rester ici auprs de vous: tant que ces murs vous serviront de
prison, soyons amis, pre! je vous en conjure.

Une lueur de sensibilit faillit rchauffer le coeur de ce lche
coquin sans entrailles. Qui n'aurait eu piti de cette enfant
navre, dont l'unique proccupation tait de baiser la main qui la
meurtrissait?... Mais la brutalit reprit sur le champ son empire,
l'esprit du mal l'emportait sur l'ange.

--En voil assez, fit-il schement; j'ai fini avec vous. Je vous ai
livre  Mallet, c'est  lui que vous devez obissance. Excutez mes
ordres, ou, par l'Enfer, a ira mal!

Alice ne pt dire une parole; elle se rejeta en arrire, la tte
dans les mains, et resta ainsi perdue de douleur et de dsespoir.

L'unique sentiment prouv par Newcome fut le dsir de s'en
dbarrasser; les pleurnicheries l'ennuyaient. Il se mit  arpenter
la chambre avec humeur et ferraillant avec ses chanes.

Tout  coup le shriff ouvrit la porte et annona un nouveau
visiteur. Sans mme savoir de qui il s'agissait, Newcome le fit
introduire: c'tait une diversion extrmement opportune.

--Relevez-vous! sotte crature! dit-il  sa fille, et soyez
convenable.

Allen tait dj entr, jugeant d'un coup d'oeil la triste
situation. Il devina tout, comprit qu'il arrivait trop tard, et
faillit laisser clater son indignation. Pourtant il se contint et
adressa la parole au prisonnier, comme s'il n'et rien vu, comme
s'ils eussent t entirement seuls.

--M. Newcome, lui dit-il d'une voix ferme, j'ai dsir vous voir
pour obtenir votre consentement  mes fianailles avec votre fille:
je l'aime, et je crois que ma demande est agre par elle.

--Oh! oh!  son ge, une fille a encore longtemps pour penser au
mariage: cependant elle me parat bien hardie d'avoir os dj
dcider cette question.

--Rien, sans votre approbation, sir; elle n'a aucune pense qui ne
soit soumise  vos volonts.

--Le sort de ma fille est autrement fix, rpondit schement
Newcome.

Voyant cet homme acharn dans son implacable obstination, Allen se
tourna vers Alice qui tait reste la tte dans les mains, immobile
comme la statue du dsespoir.

--Vous avez donc t vendue  ce Franais? lui demanda-t-il d'une
voix amre, en dpit de ses efforts pour rester calme.

La malheureuse enfant fit un geste affirmatif.

--Et vous consentez  pareil march! vous vous laisserez trafiquer
comme une squaw? s'cria le jeune homme hors de lui.

--J'obis  mon pre, dit-elle d'un ton morne.

--Votre pre! ah! vraiment, il a bien droit  ce titre! Est-ce l un
pre?

Allen se tut, de peur d'en trop dire. A ce moment il avait un vif
regret d'avoir arrt les _Lynchers_ dans leur excution sommaire.

La jeune fille lui fit signe de s'approcher:

--Ne devenez pas l'ennemi de mon pre, lui dit-elle, comme si elle
eut devin ses penses secrtes; continuez de lui tre favorable
dans cette malheureuse affaire.

Allen ne rpondit que par un mouvement d'indignation, et par un
serrement de main.

--Alice, votre _Matre_ vous attend, fit le pre avec duret.

Elle se leva sur le champ pour partir.

--Pourrai-je revenir vous voir? demanda-t-elle timidement.

--Mallet dcidera cela: allez!

La pauvre crature, renfonant ses larmes, s'approcha de la chaise
sur laquelle se tenait Newcome, et lui donna un baiser d'adieu, tout
en tremblant d'tre repousse. Ensuite elle sortit  la hte sans
dire un mot ni adresser un regard  Allen.

Allen rprimant son vif dsir de la suivre, essaya de rester avec
Newcome pour lui adresser les plus chaleureuses observations.

Mais ce fut en vain qu'il se confondit en discours persuasifs,
suppliants, admirables de douceur et de patience: le prisonnier
finit par ne plus mme lui rpondre.

Alors, le jeune homme se leva, gonfl d'amertume et de dsespoir,
renonant  prolonger la lutte avec cet tre vicieux et dnatur.

--J'ai  vous apprendre une nouvelle qui pourrait bien modifier vos
intraitables rsolutions, lui dit-il au moment de partir: savez-vous
que les parents maternels de votre fille font des dmarches pour la
retrouver?

Un flamboyant regard de bte fauve, lanc par Newcome, apprit 
Allen qu'il venait d'atteindre le point vulnrable.

--Si cette protection tutlaire s'offrait  votre fille, ne la
prfreriez-vous pas  celle de l'Agent franais.

--Non! mille maldictions! hurla le prisonnier. J'aimerais mieux
pour elle l'enfer avec Mallet!

Allen s'enfuit pour ne pas succomber  une froce tentation
d'assommer ce misrable.




CHAPITRE X

CLAIRCISSEMENT DU MYSTRE


--Oh! Hup! Comment va? s'cria Flag en faisant irruption dans le
cabinet de Squire (Allen), et le trouvant plong dans ses
mditations, l'air lugubre, la tte dans les mains, les coudes sur
la table. Ah ! mon vieux garon, qu'est-ce donc que vous avez? Je
ne vous ai jamais vu si abattu; qu'est-ce qui va mal?... les
affaires, les amours, la sant?...

--Tiens! c'est vous Flag! j'ai une joie prodigieuse de vous voir;
rpondit Allen en lui errant les mains; depuis quand tes-vous ici?

--Depuis une demi-heure: ma foi, il tait temps! Je viens de faire
une tourne monstre jusqu' Elkhown et sur les confins de la
Platte... glorieuse contre! je vous le dis.

--Avez-vous dcouvert quelque emplacement meilleur que celui-ci?

--Peuh! pas prcisment! J'aime  tre proche de la rivire, de
faon  entendre quelquefois siffler le steam-boat. Que deviennent
ces Irlandais nos voisins?

--Je n'en sais rien; ils ne vont pas mal, je crois: c'est bien le
dernier de mes soucis. Avez-vous revu Ed?...

--Que le diable l'emporte! Il doit y avoir quelque cause  sa
disparition mystrieuse: voil six semaines qu'il est parti; nous
devrions bien nous occuper un peu de a.

--Je m'en suis occup, reprit Allen en se renversant dans son
fauteuil, et faisant claquer ses doigts, et j'ai trouv plus que je
ne cherchais.... Que diriez-vous si je vous apprenais que Ed est un
voleur de chevaux?

Flag fut si confondu qu'il ne put rien dire pendant quelques
instants, et resta en contemplation devant Allen.

--Mille dieux! s'cria-t-il enfin; et quand je pense que nous nous
sommes acoquins avec un pareil gredin! ah! quelle parfaite
canaille!

--Tout sclrat, pour russir doit avoir adresse, audace et
sang-froid; reprit Allen; or il possdait ces qualits au grand
complet. Je ne l'ai surpris qu'une seule fois hors de garde.

--Mais, comment avez-vous fait ces dcouvertes, Squire? Ed a-t-il
t surpris en flagrant dlit?

--Je vais vous raconter cela. Vous vous souvenez de l'apparition que
nous vmes, une nuit? Nous pensions que Ed tait endormi.

--Oh oui! je m'en souviens; je crois que je n'oublierai jamais cette
nuit-l... Mais vous ne m'avez point parl de vos doutes  cet
gard.

--Pour dire vrai, je n'ai eu d'abord qu'une ombre de soupon: ce
n'est que plus tard, au moment de la procdure dirige contre
Newcome, qu'un nouveau jour s'est fait dans mon esprit; je me suis
rappel qu'il y avait eu _deux_ coups de feu, et les terribles
indications du Fantme...--Il a bien montr du doigt Ed, dans son
lit, n'est-ce pas?

--Oh! oui certes! et avec quel regard!

--Vous concevez, on a beau n'tre pas superstitieux et ne pas croire
aux revenants... Il y avait l de quoi faire rflchir. J'ai donc
prodigieusement song  toute cette affaire; j'ai observ Ed; sa
conduite n'a pas t naturelle... vous vous rappelez ce que je vous
ai dit de mon dernier entretien avec lui, lors de l'affaire des
Lynchers...

--Oui, oui, il ne dormait pas, le tratre!

--Et, depuis lors; depuis qu'il s'est vu perc  jour, il a disparu!

Flag rflchit pendant quelques instants:

--trange! vraiment trange! dit-il enfin. Maintenant, une autre
rflexion me vient  l'esprit: le lendemain du meurtre il m'a dit
avoir, vendu son fusil. Pourquoi cela? Il y tenait normment, et,
dans une occasion prcdente, il avait refus de s'en dfaire.

--Mon cher ami, interrompit Allen, apprenez qu'il ne l'a point
vendu: j'ai fait  ce sujet des recherches de chat, et je l'ai
trouv, ce fusil, cach dans un arbre creux,  peu de distance du
thtre du meurtre, dans un creux de terrain correspondant
parfaitement aux hypothses du docteur-mdecin qui a fait
l'expertise.

--Ma foi! voil des preuves irrcusables  mon avis. Mais comment
avez-vous su que Ed tait aussi voleur de chevaux?

--Par induction certaine. Deux chevaux splendides ont t enlevs
dans une ferme; on a eu le temps d'apercevoir  distance le larron
qui les emmenait; on m'a rapport son signalement; c'est celui de
notre homme.

--Oh! vous avez raison, Ed n'est autre chose qu'un vil sclrat. Qui
aurait pu le croire tel... il faisait si bien l'hypocrite avec nous.
Et dire que peut-tre tout cela n'est qu'une suite de notre
dtestable plaisanterie envers Ed! ajouta Flag douloureusement; il
aura voulu se venger.... Ah! je ne jouerai de ma vie  pareils jeux!
Enfin, je conclus de l que Newcome doit tre acquitt.

--C'est ce qui arrivera, je suppose: aucun jury ne voudrait le
condamner en prsence de pareilles incertitudes.... Quoique,  vrai
dire, ce ne soit qu'une autre varit de coquin.

--Allons bon! il y a encore quelque chose de ce ct-l? Je le
devine  vos airs consterns. Voyons, racontez-moi toute cette
affaire.

Allen se trouvait justement dans la _priode des confidences_: il
fit  son ami le rcit minutieux de tout ce qui concernait Alice et
leurs amours plores.

--Vieux cormoran! vieux vautour! que ce Newcome, s'cria Flag: il
mrite bien d'tre pendu aussi; ce serait un fameux dbarras pour la
socit. Quant  Mallet, tout n'ira pas comme il l'espre. Mistress
Ka-Shaw est l, qui veillera au grain, je n'en doute pas... Vous
connaissez ce dragon femelle?...

--Tiens! au fait, je n'y avais pas song, rpliqua Allen dont le
visage fut illumin par un sourire. Ce sera probablement un
auxiliaire: d'autre part le mystrieux tranger reparatra; il faut
l'esprer.--Mais, que vois-je?... Wyman accourt  corps perdu, que
vient-il nous annoncer?

En effet l'honnte constable enfona la porte, plutt qu'il ne
l'ouvrit, et vint tomber sur un banc comme une bombe.

--De part tous les diables! je veux dire!... Elle est empoisonne!!
s'cria-t-il d'une voix trangle, tout en essuyant la sueur qui
baignait son visage.

--Qui?... de qui parlez-vous?... demanda Allen devenu horriblement
ple.

--Ah! mon Dieu! la petite fille... De par tous les....

--Alice! fit le jeune homme d'une voix terrible, en se levant.

--Elle est chez nous... Je devrais dire, son pauvre corps... soupira
Wyman.

--Allons! allons donc! hurla Allen en prenant ses pistolets et un
couteau de chasse; ah! malheur! si tout est fini pour elle,
d'infernales catastrophes commenceront dans Fairview!!

Et il s'lana furieusement dans la direction de la maison o gisait
la jeune fille.

En arrivant il ne vit ni mistress Wyman en pleurs, ni le mdecin qui
soignait Alice: il n'apercevait qu'elle, ple, froide, inanime,
renverse dans un fauteuil. Il lui prit les mains, elles taient
glaces; il lui parla, elle ne rpondit pas.

Cependant le mdecin cherchait, par ses questions,  tre quelque
peu renseign sur les causes de cette catastrophe.

--Qu'a-t-elle mang ce matin? demandait-il en prparant un vomitif.

--Presque, rien, rpondait mistress Wyman; elle n'a pas mme voulu
toucher  ces cerises fraches, envoyes ce matin par Mallet; elle
n'a bu qu'un peu de caf.

--Quelqu'un a-t-il touch  ces fruits?

--Personne: les voil tels que je les avais placs sur l'tagre, en
les recevant.

--Il faut les ranger, dit Allen; on les soumettra  une analyse.

Pendant la nuit entire ou s'empressa autour de la malade et, vers
le matin, quelques symptmes favorables apparurent.

Le bruit de cet vnement tait promptement arriv aux oreilles de
Mallet. Sur le champ ses soupons se portrent sur Ka-Shaw, la
terrible Indienne; mais, allant au plus press, il s'lana vers
l'curie pour enfourcher un cheval et courir chez Wyman.

Par un hasard trange, Ka-Shaw se trouva sur son passage.

--Ah! dmon! vocifra Mallet en sautant sur elle et la saisissant
par le bras; tu l'as empoisonne, cette pauvre enfant qui ne t'avait
jamais rien fait. Mais tu mourras aussi, vieille louve enrage!

--Elle est donc morte, cette fleur blanche? fit-elle, l'oeil
tincelant; ah! Ka-Shaw en est fche pour ce pauvre Mallet!

--Misrable! avoue ton crime! reprit le Matre hors de lui.

--Mallet est ivre, rpondit froidement l'Indienne, plus impassible
que le bronze.

--Que la foudre t'crase! hurla l'autre en la secouant avec
violence.

--Prends garde, Mallet! Une fille des Omahas n'oublie rien! dit
Ka-Shaw avec un calme sinistre.

--Omahas! tratres! voleurs! assassins! voil ce que vous tes!....

Il n'avait pas fini, qu'un clair brilla aux mains de l'Indienne et
s'abattit sur l'paule du Matre: le sang coula aussitt d'une large
blessure. Mais, avec une nergie double par la colre et le
sentiment du danger, Mallet se dgagea des treintes de la squaw,
lui arracha son couteau et le lui plongea dans la poitrine. Elle
poussa un cri rauque et tomba raide morte en l'entranant dans sa
chute. Tout cela s'tait pass avec la rapidit de l'clair.

--Pauvre femme! murmura Mallet en se relevant sur un genou et
contemplant sa victime, je crois en vrit que je l'ai tue.

Cette sanglante scne, toute rapide qu'elle et t, fit rassembler
autour des combattants le personnel entier du comptoir: les Blancs
n'osrent rien dire, car ils avaient peur du _Matre_, d'ailleurs
Ka-Shaw tait dteste  cause de son caractre insolent et emport.
Les Indiens seuls se rpandirent en murmures menaants.

--Je ne puis prendre beaucoup de temps pour me soigner, dit Mallet
au mdecin aussitt appel pour penser sa blessure: il faut que
j'aille  Rserve expliquer cette affaire aux Indiens, ou bien ils
seront enrags pour avoir mon scalp.

--Et vous ne feriez pas mal de porter avec vous quelques centaines
de dollars.... cela ne serait pas sans influence sur le sentiment
national des Indiens.

--Mon Dieu oui! voil une affaire qui me cotera cher. Je suis fch
d'avoir tu cette squaw, car je n'aime pas le sang; pourtant il est
certain qu'elle avait empoisonn la petite Newcome, et, voyant
qu'elle en est rchappe, la Sauvage aurait fort bien pu s'attaquer
 moi. De par tous les Diables! comme dit Wyman, il faudra que je
plante l cette existence Indienne; j'en ai assez.

Telle fut l'oraison funbre de Ka-Shaw, et la moralit de ce drame.




CHAPITRE XI

L'HISTOIRE D'UNE NUIT


Deux mois s'taient couls, Alice tait toujours chez les poux
Wyman. Sa convalescence avait t longue et chancelante; le mdecin
l'avait dclar incapable de supporter la vie de pension. Nanmoins
les projets de Mallet n'avaient nullement chang; et, sous prtexte
de lui faire un trousseau, il transformait journellement le parloir
de mistress Wyman en un bazar encombr d'toffes, de soieries et de
somptueux colifichets destins  la toilette.

Mais la jeune fille tait loin d'accorder  ces charmants objets
l'attention joyeuse qu'ils semblaient mriter. Aux interjections
admiratives mistress de Wyman elle ne rpondait que par un triste
sourire de complaisance: sa jeunesse et sa gait semblaient s'tre
vanouies ensemble.

Un jour elle annona  mistress Wyman son dsir d'aller visiter
l'ancienne demeure paternelle, au _Claim_; et sur l'offre faite par
la bonne femme de l'y accompagner, elle manifesta l'intention
formelle de s'y rendre seule.

Ce ne fut pas sans l'accabler de mille recommandations que
l'excellente femme la laissa partir; mais il fallut en revanche
promettre un trs-prompt retour.

Lorsque, aprs avoir gagn le bord de la rivire, elle se trouva au
milieu de la solitude solennelle de la prairie, ces mille penses
tumultueuses assaillirent son esprit: le souvenir du jour
terrible,--de la scne sanglante--dont le thtre tait sous ses
yeux; le souvenir des vnements sombres qui s'taient succds
depuis lors; le souvenir aim et redout  la fois de _celui_ qui
s'tait montr son seul, vrai, loyal ami; et toute une lgion de
rveries amres, anxieuses, dsoles, vinrent tourbillonner dans sa
tte, l'enveloppant, l'inondant comme un brouillard par une journe
sans soleil.

Elle marchait ainsi, le long des flots murmurants, sans voir un
canot qui se glissait sous les ronces du rivage, sans s'apercevoir
que des yeux tincelants suivaient ses pas.

Tout  coup une ombre, descendant de la colline, s'approcha d'elle,
une voix bien connue la fit tressaillir en prononant son nom.

--Quel bon gnie vous amne dans ces parages, chre Alice? demanda
Allen.

Alice prouva une commotion mle de joie et de douleur:

--Je vais revoir encore une fois la maison, rpondit-elle d'une voix
tremblante.

--Vous tes encore si faible! je vous vois chanceler! Mais aussi
vous commettez une imprudence en venant seule par ici. Songez donc
que ces dserts sont infests de bandits qui seraient fort dangereux
pour vous. Tenez, justement, je cherche vainement mon cheval depuis
ce matin; il a disparu d'une faon inexplicable: je souponne la
prsence de quelques effronts malfaiteurs. Marchons ensemble, et
causons de bonne amiti; ces bosquets verts, cette prairie en fleur,
seront pour nous un paradis terrestre.

Alice ne pouvait refuser; et tous deux accomplirent le plerinage
qu'elle projetait, babillant, rvant tout veills, oublieux du
pass et de l'avenir.

Les heures passrent rapides et heureuses, il fallut l'ombre
naissante pour les faire songer au retour.

Lorsqu'ils furent en vue du sentier bordant le fleuve, Alice poussa
un cri:

--Oh! j'aperois un homme qui marche furtivement dans le bois!

--O donc?

--Dans le ravin qui descend  la rivire; voyez-vous?

--Ah oui! mais n'ayez aucune frayeur, il ne peut nous dcouvrir 
travers les feuillages. Mais... Grand Dieu! poursuivit le jeune
homme aprs quelques instants d'examen; je connais cet homme, Alice!
c'est celui qui devrait tre  la place de votre pre.

Une motion terrible s'empara d'Allen; son front se couvrit de
gouttes de sueur.

--Vous sentez-vous capable d'un acte de bravoure, chre amie?
Voulez-vous m'aider  m'emparer de ce bandit? Oh! ne me regardez pas
avec ces yeux effrays! Vous ne courrez aucun risque: je mourrais
plutt que de hasarder un seul de vos cheveux.

--Mais vous? murmura-t-elle; seul et sans armes?

--Je saurai bien en venir  bout, soyez tranquille. Le voil qui
arrive par ici, dit Allen en suivant de l'oeil les allures de
l'ennemi: s'il me voit il sera troubl et battra en retraite; si, au
contraire, il n'aperoit que vous, rien ne l'inquitera. Et
maintenant, chrie, si vous pouvez prendre sur vous d'affronter
cette aventure, votre pre est sauv. Voulez-vous?

Alice fit un lger signe de consentement; le temps pressait; Allen
ne put que lui presser la main en forme d'encouragement, puis il se
cacha dans un gros tronc d'arbre creux.

La jeune fille se mit  marcher tout doucement, tournant le dos  Ed
(car c'tait lui), et feignant de se diriger vers la cabane de son
pre.

Le rdeur ne tarda pas  apercevoir le blanc vtement d'Alice qui
flottait au gr du vent.

--Oh! oh! dit-il; le jeune oiseau vient voltiger prs du nid,
pendant que le vieux est en cage. Ce sera peut-tre une mdiocre
rcration pour elle et pour moi de nous rencontrer. Mais, que
diable vient-elle faire par ici? et moi aussi donc, qui m'a pouss
par l? C'est bizarre... Quoi qu'il en soit, elle est furieusement
jolie pour la fille d'un assassin. Oh! oh! oh! c'est bizarre!

Et il fit entendre un ricanement sinistre. A ce moment il tait
prcisment en face de la cachette d'Allen: et il s'arrta quelques
instants, irrsolu et prs de retourner sur ses pas.

--Eh mais! il faut se mfier... reprit-il; Squire pourrait bien tre
 la recherche de son cheval, aujourd'hui. Je ne sais pas s'il prend
en bonne part ce genre de plaisanterie? Tiens, voil encore la
petite Newcome... Bah! je vais la rejoindre et faire avec elle un
petit bout de conversation; elle ne me reconnatra pas.

--Mais je te reconnais, moi! s'cria une voix forte  ses oreilles.

En mme temps les mains vigoureuses d'Allen le serraient comme dans
un tau et le contenaient dans une invincible treinte, malgr sa
furieuse dfense. Dans la lutte, tous deux roulrent par terre, mais
Allen sut garder l'avantage et russit  lui arracher ses armes.

Cependant, Ed,--ou pour lui donner son vrai nom, Jo Carnes, le
fameux voleur de chevaux,--se dbattait avec une violence
dsespre, et si Allen n'et t d'une force bien suprieure,
l'issue du combat aurait t douteuse.

--Aidez-moi, Alice! s'cria-t-il haletant; par ici! roulez ce lien
autour de ses bras: bon! serrez fort! plus fort encore! un bon noeud
maintenant! Employez toutes vos forces!

La jeune fille obit avec l'nergie que lui inspirait le sentiment
du danger; l'ardeur de ses propres efforts augmentait sa vigueur;
ses petites mains ne tremblrent plus, elle russit  lier fortement
le prisonnier.

Ce dernier, en se voyant vaincu, changea de visage: l'expression de
rage et de frocit empreinte sur ses traits disparut pour faire
place  un air sarcastique.

--Il est rare pour un homme d'avoir un tel honneur! dit-il; certes,
c'est beau d'tre fait prisonnier par une jolie fille! Squire, je
vous dois beaucoup... et un de ces jours, nous rglerons notre
compte ensemble! Mais envers vous, miss Newcome, je ne pourrai
jamais m'acquitter convenablement!

--Combien j'ai  vous remercier, courageuse amie, lui dit Allen en
se relevant; mais je crains d'avoir abus de votre dvouement, car
vous me semblez vraiment puise de crainte et d'horreur. Cependant,
il faut en finir avec cet homme: je vous propose de rester encore
quelques instants  le garder ici, pendant que je cours chercher le
constable.

--Oh! pour l'amour de Dieu! ne me laissez pas seule! s'cria Alice
avec terreur.

--Rellement, je crois que c'est le meilleur parti: voici la nuit
qui approche, il faut se hter. Je franchirai plus vite que vous ne
pourriez le faire la distance qui nous spare du village, je serai
promptement de retour. Pendant mon absence, vous n'avez rien 
craindre, cet homme est li de faon  ne pouvoir se dtacher.

--Mais s'il avait des camarades cachs dans les environs.

--Je ne le pense pas: ils seraient dj l. A tout hasard, prenez ce
couteau et ces pistolets, ils sont chargs et vous savez en faire
usage s'il le fallait. Voyons! voulez-vous?

--Je resterai, dit Alice sans pouvoir rprimer un frisson.

--Bien! merci! courageuse enfant! Soyez sans inquitude; dans
quelques instants je serai l. Et vous, prenez-garde, ajouta-t-il en
s'adressant  Carnes; au premier mouvement, miss Newcome a
l'ordre--oui l'ordre--de faire feu sur vous.

Et Allen partit eu courant.

--Ce sera vraiment un bonheur de mourir d'une aussi jolie main,
grommela le prisonnier, lorsque son adversaire fut  distance. Miss
Newcome, vous m'obligerez prodigieusement en m'envoyant une balle
dans la tte; elle est suspendue d'une faon intolrable.

--Je vais lui donner mon schall pour appui, rpliqua la jeune fille
en lui procurant de son mieux le soulagement dsir.

Jo Carnes la regarda faire avec une expression bizarre de surprise
et de raillerie.

--Vous avez donc piti de moi?

--Je remplis un devoir en vous pargnant des souffrances.

--Le prisonnier resta pendant quelques instants en silence, la
regardant fixement.

--Savez-vous pour qu'elle raison je suis ainsi trait? lui
demanda-t-il.

--Ne me faites aucune question, car je n'ai pas  causer avec vous,
rpondit-elle srieusement.

--Si votre pre avait t aussi discret que vous, il ne serait pas
dans l'embarras o il se trouve, rpliqua l'autre avec une
expression malveillante.

Voyant qu'elle ne rpondait rien, il continua  se parler 
lui-mme, tout en se dbattant sur le sol.

--Une damne situation pour un gentleman! H! jeune fille! si
j'appelais un ami  mon aide, que feriez-vous?

--Je vous tirerais un coup de pistolet, srement!

En parlant ainsi, la pauvre enfant se sentait mourir d'effroi.

--Il va pleuvoir: observa-t-il aprs quelques instants de silence;
j'ai senti une goutte d'eau sur le visage. Vous feriez bien de vous
sauver jusqu' la maison, en me laissant l: assurment je ne
pourrai m'vader. Mon seul regret sera de ne point vous servir
d'escorte.

En effet le jour s'assombrissait; d'pais et lourds nuages roulaient
menaants dans le ciel, et s'abattaient sur les bois. Un frisson
sourd grondait dans l'air et sur la terre; la nuit se faisait,
prcdant l'orage.

--Miss Newcome! dit Carnes, aprs un long silence. J'ai l-bas un
canot cach sous les broussailles, coupez mes liens, laissez-moi
fuir. Je vous garderai une reconnaissance ternelle, et je sauverai
votre pre. Je vous le jure! Rpondez-moi...

Avant qu'Alice et parl, un craquement immense dchira l'air,
accompagn d'blouissantes lueurs; les arbres s'entrechoqurent sous
le souffle de l'ouragan comme des gants en bataille. Puis il se fit
un silence effrayant, spulcral. Mais ce moment de repos dura 
peine quelques secondes; une avalanche d'clairs, de dtonations
foudroyantes, de tourbillons furieux branla la nature entire, et
la pluie se mit  tomber par torrents.

Quoique fort prs l'un de l'autre, Alice et le prisonnier ne
pouvaient s'apercevoir, tant l'obscurit tait profonde. La jeune
fille toute ruisselante d'eau, continuait  tenir machinalement le
pistolet d'une main, le couteau de l'autre, n'ayant plus la
conscience de ses actions.

Le vent arriva  un degr de violence tel, que les grands arbres
ployrent comme des roseaux, et la terre se couvrit d'normes
branches fracasses qui volaient comme des brins de paille devant la
tempte.

Un grand bruit, tout proche, annona  la jeune fille qu'un arbre
venait de tomber  proximit: en mme temps surgirent des hurlements
horribles.

--J'ai un bras cass! vocifrait Carnes; vous tes donc aussi un
bourreau, vous, fille d'assassin! puisque vous n'essayez mme pas de
me soulager en relchant mes liens!

Alice, demi-morte d'pouvante, d'horreur, de froid, chercha  ttons
le prisonnier, ne rencontrant que des branchages aigus qui
dchiraient ses mains et son visage; s'enchevtrant dans les ronces
avec ses vtements inonds; perdant, l'un aprs l'autre, les
pistolets et le couteau.

--Mon Dieu! mon Dieu! sanglota-t-elle; Allen ne reviendra donc
jamais.

Cependant Carnes hurlait toujours; c'tait une scne terrifiante que
ce mlange d'clairs, d'ombres, de tonnerre, de plaintes, de
blasphmes, d'averses ruisselantes, de rafales cheveles!

Aux clarts fulgurantes qui l'blouissaient par intervalles, Alice
distingua le prisonnier  moiti enseveli sous les branches,
formidables dbris d'un arbre gigantesque abattu par la foudre.

Elle s'puisa en vains efforts pour relcher les liens de Carnes, et
lui procurer quelque soulagement:  peine pt-elle se dgager des
lianes pineuses qui s'enlaaient comme des serpents autour de son
corps meurtri.

Enfin, puise, perdue, elle tomba sans forces dans le sol fangeux
et attendit avec une muette rsignation.

Au bout de quelques instants elle entendit un bruit de voix, et des
pas furtifs rsonnrent parmi les branchages; puis, d'horribles
hurlements retentirent  ses oreilles, et des mains brutales la
saisirent par les cheveux.

Hlas! c'taient les amis du prisonnier, et au lieu d'aide, le sort
dsastreux lui envoyait de nouvelles angoisses.

Un cri suprme, dsespr, surhumain, s'chappa de sa poitrine, et,
perant le fracas de la tempte, alla se rpercuter dans les bois;
la voix d'Allen lui rpondit.

Alors, sur quelques rapides observations du prisonnier, toute la
bande s'enfuit, laissant Alice tendue dans la boue. Jo Carnes,
dlivr de ses liens, n'avait plus le bras cass!

Quelques secondes plus tard arrivait Allen baign de sueur et de
pluie, fangeux,  peine reconnaissable; aveugl par l'orage, il
avait fait fausse route pendant quelques instants.

--Oh! pauvre chre enfant! s'cria-t-il en la relevant avec
tendresse, je ne me pardonnerai jamais l'preuve que vous venez de
subir! n'tes-vous pas blesse?

--Non, murmura Alice, mais j'ai cru que je mourrais de peur!
tes-vous seul?

--Wyman arrive avec une voiture, je l'ai devanc. Le prisonnier?

--Ses partisans sont venus, l'ont dlivr et se sont enfuis avec
lui.

Allen se frappa le front avec rage:

--Misrable lche que je suis! je vous ai abandonne ainsi aux
outrages de la tempte et des bandits!... j'ai dsert mon poste
d'honneur et de conscience; j'ai laiss chapper le salut de votre
pre; ah! je suis pour moi-mme un objet d'horreur!

--Le fait est, observa une voix svre intervenant dans la
conversation, le fait est que vous lui aviez confi une terrible
mission. De par tous les diables!... je veux dire, n'ayez pas peur,
chre miss Newcome! Est-ce qu'on abandonne ainsi une enfant dans les
bois?

Allen se tordit les mains avec un tel dsespoir qu'Alice s'empressa
de le consoler.

--Non, mes chers amis, ce ne sera rien! tout est pass maintenant;
voil le bleu du ciel qui reparat. M. Allen ne pouvait se douter de
l'affreux orage qui devait survenir.

--Et le prisonnier? demanda Wyman en cherchant autour de lui.

--vad! murmura Allen d'une voix trangle.

--Bon! De par tous les diables! il ne manquait plus que a! vous
avez fait du bel ouvrage ce soir, M. Allen!

--Oh mais! je le retrouverai! fit celui-ci en serrant les poings.

--Dieu le veuille! reprit Wyman avec dcouragement; enfin, nous
verrons cela plus tard; pour le moment, occupons-nous d'emmener
cette enfant en lieu sr: je vais chercher la voiture que j'ai
laisse  quelques pas.

Le constable s'loigna en toute hte, mais au bout de quelques
instants on entendit ses exclamations entrecoupes de jurons
nergiques.

--De par tous les diables! o sont donc les chevaux? Est-ce que les
damns coquins auraient os... Ah! c'est trop fort! il n'y a plus ni
voiture ni attelage!

Et il revint, toujours cherchant, toujours grommelant:

--Les voleurs Rouges les ont enlevs, s'cria Allen au retour de
Wyman et quand je songe que tout--l'heure nous tenions leur chef
solidement garrott!... Ah! c'est  devenir fou!

--coutez, mon pauvre Allen, dit Wyman, ce n'est pas le moment de se
lamenter; il faut agir: vous voyez, continua-t-il en montrant Alice
qui chancelait, vous voyez que le plus press est de trouver un lieu
de repos et un peu de chaleur pour cette malheureuse enfant puise
de froid et de fatigue. Conduisez-la au _claim_ de son pre qui est
proche; portez-la si elle ne peut marcher; de par tous les diables!
htez-vous; moi, je vais courir au village pour rclamer des secours
et prescrire des recherches au sujet des chevaux et de la voiture.

Allen charg de son prcieux fardeau,--car Alice ne pouvait plus se
soutenir--courut rapidement jusqu' la cabane de Newcome o il
alluma un grand feu pendant que la jeune fille se jetait dans son
lit, aprs s'tre dbarrasse de ses vtements glacs.

Lorsque le brasier fut bien chaud, et qu'Alice, au fond de sa petite
chambre, et donn avis qu'Allen pouvait en ouvrir les portes, le
lit fut roul jusqu'auprs de la chemine. Bientt, sous la
bienfaisante influence de la chaleur dont elle avait un si grand
besoin, la jeune fille s'endormit d'un profond sommeil.

Allen passa la nuit sur une chaise, veillant, entretenant le feu, et
repassant dans son esprit les vnements tranges qui venaient de se
succder.




CHAPITRE XII

UN REPAIRE DE BANDITS


Au dbut de l'orage, une caravane de gomtres du gouvernement, pris
au dpourvu en rase campagne, et n'ayant pas le temps de regagner
leur campement, avait cherch refuge dans une espce de hutte
misrable au bord de la rivire Papillon.

La porte en tait ferme:

--Voyons! qu'on frappe vivement l! dit quelqu'un de la troupe; et
voyons un peu ce qu'il y a dans cette bicoque.

--Frapper! mais il y a un quart d'heure que je ne fais pas autre
chose! rpondit une voix. Personne ne rpond; enfonons la porte.
Mais on n'y voit rien; mes allumettes ne brlent pas, elles sont
mouilles, je pense. O donc est Flag? il a une boite de _chimiques
allemandes_.

La porte enfonce, Flag claira une petite allumette bougie dont la
lueur fugitive rendit visibles des murs nus et des fentres sans
volets.

--Cap'taine! s'cria une voix; encore un peu de feu! j'ai cru
apercevoir dans un coin quelque chose qui ressemble  des provisions
de bouche.

--Ah! Dieu le veuille! rpondit Flag, car je suis plus affam que
deux loups.--Oui! a doit se manger, ajouta-t-il en promenant  la
dcouverte une nouvelle allumette; mais comment faire, en l'absence
de toute lumire?

--Bah! rpondit quelqu'un, je trouverai parfaitement, sans
chandelle, le chemin de ma bouche.

--Hurrah! voici une lanterne! je l'ai aperue aux dernires lueurs
de votre _chimique_; encore une allumette, cap'taine Flag!

La lanterne allume, on s'assit gravement par terre, et on procda 
l'examen des victuailles.

--Oh! oh! boeuf froid; venaison grille; pain; fromage; bire. Voil
ce que j'appelle un splendide _en-cas_. Parole d'honneur! le
gaillard qui niche dans ce claim n'est pas un sot! Qui, diable,
est-ce que a peut tre?

--Ma foi! c'est un bon drille! je bois  sa sant.

--Un autre toast au Flag (drapeau) de notre socit! Erin! la verte
Erin pour toujours! comme dit l'orateur irlandais de Cincinnati.

--Mes garons! dit Flag aprs quelques instants de rflexions, je
vous remercie bien sincrement et vous souhaite en retour de vivre
heureux trois fois plus longtemps que Mathusalem; mais, au lieu du
_speech_ que j'aurais pu vous dbiter, je vais vous faire une
communication intressante.--Mon opinion est que nous avons eu la
chance de tomber sur une cahutte de voleurs de chevaux; car le
propritaire de ce claim habite New-York et je suis certain qu'il
n'est pas venu par ici cette anne.

--Oh! oh! a va bien, cap'taine. J'espre que nous allons les voir
arriver pendant notre souper. C'est gal! ils feront une drle de
figure en s'apercevant que nous tirons si bon parti de leurs
provisions.

--Oui, ce serait charmant si nous tions bien arms, et s'il y avait
parmi ces rdeurs certain individu de ma connaissance.

--De votre connaissance?... Excusez! cap'taine, vous avez de belles
relations!

--Peuh! cela dpend... un de ces gredins a tu mon ami Doc. Je
donnerais mille dollars pour mettre la main sur ce bandit.

--Mais alors, vous voulez parler de l'affaire dans laquelle Newcome
est compromis?

--Prcisment; Allen partage mon opinion; il considre cet homme
comme innocent.

--Ah! Et pourquoi n'ayez-vous rien dit ni rien fait pour arriver au
salut de l'un et  la punition de l'autre?

--Les preuves nous ont manqu jusqu'ici; mais nous ne laisserons pas
chapper la premire occasion qui se prsentera.

La fureur de la tempte atteignit son apoge en ce moment, et rendit
toute conversation impossible. Les jeunes aventuriers se
ddommagrent de leur silence forc en dvorant  belles dents
jusqu'aux dernires miettes des provisions. Ensuite ils s'tendirent
cte  cte sur le sol poudreux de la cabane, et,  dfaut de
sommeil, ils gotrent un repos dsir.

Cependant, vers minuit, Flag, toujours en veil, ranima la vigilance
de ses compagnons qui commenaient  s'assoupir. Il venait de
distinguer au travers des rafales un bruit de voix qui semblaient se
rapprocher.

Comme toute clart tait teinte au dedans comme au dehors, il tait
impossible de se renseigner autrement que par l'intermdiaire des
oreilles. Les gomtres coutrent donc avec attention.

videmment trois individus s'approchaient: l'un d'eux faisait
entendre des plaintes entremles de blasphmes et de jurements
horribles: les autres le consolaient de leur mieux, dans un langage
tout aussi violemment color.

--Allons donc! Jim! damn animal! allume la lanterne, butor
infernal! je vais encore tomber sur ces cailloux et me casser
l'autre bras. Que toutes les maldictions de l'enfer crasent ce
chien de Squire! je le tuerai aussi bien que l'autre ds que
l'occasion se prsentera; il peut en tre sr.

--Entendez-vous! chuchotta Flag; c'est l'homme dont je vous parlais,
amis; je vais risquer ma vie pour m'emparer de lui: vous m'aiderez,
j'espre. Nous sommes quatre, ils ne sont que trois; qu'importe
qu'ils soient arms, nous avons l'avantage du nombre. Attention!
coutez bien mes ordres et ne faites rien sans moi.

Un des nouveaux venus mit la main sur le loquet: l'instrument, qui
tait en bois et gonfl par la pluie, rsista; la porte fut branle
mais ne s'ouvrit point.

D'ailleurs, elle avait de bonnes raisons pour rester ferme; Flag la
retenait vigoureusement.

Aprs avoir vainement essay d'ouvrir, Jim recula avec humeur et
dit:

--Ah! mille tonnerres! cet infernal loquet est ensorcel, je ne peux
le faire mouvoir. Essaie un peu, toi, Jo.

--Attention! murmura Flag  ses camarades, Voil l'homme!

Effectivement, Carnes mettait la main au loquet: Flag avait cess de
se cramponner  la porte, elle s'ouvrit donc assez facilement.

--Tu vois, animal indigne de vivre! dit Carnes  Jim; n'ayant qu'un
bras, j'ai russi o tu as chou, excrable butor! Allons! brute!
gredin! idiot! prpare une allumette, je vais chercher la lanterne;
puisque tu es si stupide, tu la...

Il ne put achever, une couverture s'abattit sur sa tte et
l'enveloppa entirement; des bras vigoureux le roulrent par terre
o il resta maintenu sans pouvoir faire un mouvement. Toute cette
opration fut accomplie avec une clrit et dans un silence tels
que les deux camarades de Carnes ne s'en aperurent point:
d'ailleurs la pluie les aveuglait, et le fracas de la tempte les
assourdissait.

Au bout de quelques minutes d'attente, Jim s'cria impatiemment:

--Eh donc! Jo que fais-tu? on ne s'amuse pas ici!

--Je ne peux pas trouver la lanterne, rpondit Flag en contrefaisant
la voix de Carnes; cette damne pluie a perc le toit, et tout
inond l-dedans. Arrivez vite pour m'clairer avec des allumettes.

Les deux bandits franchirent  ttons le seuil de la cabane, et
furent reus comme Jo, c'est--dire qu'en un clin d'oeil ils furent
troitement envelopps dans une couverture et soigneusement
garrotts.

Un assez long silence suivit, pendant lequel,  dfaut des yeux, les
oreilles s'exeraient avec la plus extrme vigilance.

--Est-ce vous Flag? demanda tout--coup Jo qui avait russi 
sortir sa tte de la couverture.

--Je connais votre voix, vous devez vous souvenir de la mienne,
rpliqua schement le jeune gomtre.

--Oh! oui, je la reconnais: reprit l'autre en touffant un
gmissement. Mais pourquoi employez-vous une telle violence  mon
gard? C'est un vil mtier que de s'embusquer ainsi la nuit pour
attaquer un homme inoffensif. J'ai eu tout  l'heure le bras cass
par une branche d'arbre qui a failli m'assommer; essayez, je vous
prie, de me faire un pansement, car je souffre comme un damn.

--Je ne m'entends point en chirurgie, rpliqua Flag; d'ailleurs on
n'y voit pas.

--Il y a une lanterne ici dans quelque coin.

--Je le sais, mais la chandelle est brle. D'ailleurs, Ed, alors
mme que j'aurais de la lumire, je ne saurais vous tre d'aucune
utilit. Votre heure est venue;  chacun son tour, apprenez-le. Je
ne suis pas haineux; mais quand la voix du sang crie vengeance, je
ne puis me dispenser de l'entendre. Vous avez t un dmon parmi
nous; aujourd'hui votre punition commence.

Carnes ne rpondit que par un sourd gmissement qui se termina en
imprcation.

--Si vous prenez ainsi les choses, vous allez pouvanter vos
camarades, lui dit Flag ironiquement.

--Que la foudre crase ces poltrons! si j'avais eu mes deux bras,
vous ne m'auriez pas pris vivant.

--Qu'est-ce qu'il dit donc l? interrompit Jim: je pense qu'il tait
bien et dment pris, ce soir, quoiqu'il et ses deux bras... et par
une fille, encore! qui lui servait de garde-du-corps.

--Quelle fille? quelle aventure? demanda Flag curieusement.

--Eh! la jolie fille de Newcome, rpondit Jim avec complaisance.

--Retiens ta langue, Jim! grommela Carnes.

--Je ne veux pas me taire. Si tu ne nous avais pas entrans dans
tes folies, nous ne serions pas pincs comme nous voil.

Carnes murmura une rponse que personne ne pt comprendre. Flag
demanda d'autres explications que le bandit s'empressa de lui
fournir.

--C'tait un bon tour, n'est-ce pas? ajouta-t-il en terminant son
rcit, d'enlever le chariot et les chevaux du bonhomme Wyman, l, 
sa barbe, on peut le dire! Oui, ce sera peut-tre le dernier, mais
le meilleur tour de ma vie. Maintenant que nous n'en pouvons rien
faire, j'aime autant vous dire o ils sont. Nous les avons cachs
dans le petit bois qui est derrire la hutte de Newcome. Ma foi! les
pauvres btes ont eu beau temps pour changer de couleur, si leur
poil n'tait pas _bon teint_.

Et le bandit s'arrta pour rire  gorge dploye de sa plaisanterie.

La nuit s'coula lentement au milieu de propos interrompus,
d'exclamations et de blasphmes lancs par Jo lorsque ses douleurs
devenaient trop intolrables.

Au point du jour, les prisonniers, solidement lis ensemble, furent
emmens  Fairview et remis aux mains des autorits judiciaires,
pour tre traits suivant leurs mrites.

Dcidment Jo n'avait pas de chance, suivant l'expression de Jim.




CHAPITRE XIII

JUSTICE DE DIEU; JUSTICE DES HOMMES


Mistress Wyman tait dans la plus grande consternation. Depuis un
grand jour et une nuit entire son mari n'avait pas reparu.--Alice
n'avait pas reparu.--Allen n'avait pas reparu!

Ajoutons que, pendant l'orage, la bonne dame avait t dans des
transes atroces; car elle craignait particulirement le tonnerre,
les clairs, le vent, la pluie, et tout ce qui ressemblait  un
orage. De telle faon, qu'aux premiers indices de tempte, elle
s'tait empresse de fermer  double tour, portes, volets et
fentres, et de baisser tous les rideaux. La maison, alors, se
trouvait  l'tat de chambre obscure au grand complet; mais le
rsultat obtenu n'tait gure en rapport avec cette laborieuse
prparation: en effet, le plus petit clair brillait d'une faon
fulgurante dans cette ombre factice additionn des obscurits
extrieures; chaque porte, serre sur ses gonds, rpondait comme une
grosse caisse aux dtonations de la foudre; en un mot, l'arrangement
lugubre de toute la maison tait fait pour tripler les frayeurs de
la tremblante mnagre.

Par une concidence malheureuse, la fureur de l'ouragan se porta
surtout au village de Fairview; les clats du tonnerre s'y
multipliaient avec le fracas d'une canonnade furieuse; le feu du
ciel tomba mme sur la maison du shriff et l'embrasa tout entire.

Au craquement affreux qui se produisit alors, mistress Wyman tomba
la face dans un oreiller et y demeura  moiti morte de terreur, le
nez dans la plume, les mains sur les oreilles, jusqu' ce qu'un
nouvel clat faisant trembler tout son logement, l'obliget 
quitter cette position asphyxiante et  s'envelopper dans un grand
rideau.

Rellement, la pauvre mistress Wyman passa une nuit bien
malheureuse! Se coucher! dormir!... impossible d'y songer!--Encore
si elle avait eu auprs d'elle, Alice, pour partager ses
terreurs!... mais non! personne!--Alors l'imagination de la brave
dame partit pour les rgions fantastiques, et Dieu sait quelles
hallucinations la tourmentrent pendant qu'elle trottinait de long
en large dans sa chambre.

... Silas tait mort!... sans doute! ou, tu par la foudre, ou noy
par la pluie, ou poignard par les bandits qui ne sortent qu'en de
pareils moments!--Et Alice!... noye, brle, massacre, enleve!...
Mais... comment savoir?... peut-tre Silas se serait enfui avec
elle!... horreur! il serait devenu ravisseur et infidle!... fuite
dans les bois! duel avec Allen! Ka-Shaw, un poignard d'une main, le
poison de l'autre! Mallet  cheval, arm de fusils! Indiens!
Sauvages! voleurs! vampires! revenants! Newcome assassin! Edwards
fusill! visions! tombeaux! valle de Josaphat! jugement dernier!
trompette des Anges de la mort! bouleversements suprmes! fin du
monde!! Tous les fantmes, toutes les terreurs vinrent excuter une
danse macabre autour de la pauvre mistress Wyman, pendant que
l'orage accompagnait ces rondes infernales de son orchestre
foudroyant.

Elle suivait mentalement une procession de squelettes portant en
guise de cierges leurs doigts allums, lorsqu'on frappa  sa porte
en l'appelant par son nom. Elle courut ouvrir la porte, persuade
que ce visiteur inattendu tait, pour le moins, un des quatre anges
de l'Apocalypse: c'tait Allen! la raction fut aussi prompte
qu'heureuse.

--Bonjour mistress Wyman, lui dit-il d'un air riant! vous n'tes pas
matinale aujourd'hui? ah! j'y songe; l'orage vous aura empche de
dormir?

--Oui; c'est que... prcisment... j'ai t bien tourmente. Je suis
bien heureuse de vous voir M. Allen, car j'tais dans une inquitude
mortelle. Mon mari?... en avez-vous quelques nouvelles? Alice?...
qu'est-elle devenue?... voici prs de vingt-quatre heures que je
n'ai vu personne.

--Rassurez-vous, ma bonne mistress Wyman; tout est pour le mieux.
J'ai laiss votre mari en parfaite sant; il en est de mme pour
Alice, quoiqu'elle ait eu  supporter cet affreux orage qui l'a
transperce jusqu'aux os.

--Oh Seigneur! racontez-moi donc cela.

Allen lui fit un rcit rapide de tous les vnements accomplis dans
cette nuit mmorable, et termina en la priant d'aller rejoindre miss
Newcome avec des vtements secs.

--Oh! la pauvrette! j'y cours! j'y vole!--Et Silas est-il revenu
avec son wagon?

--Il court aprs lui, mistress Wyman; mais une autre voiture nous
attend pour nous transporter au claim, et en ramener Alice.

Cinq minutes aprs la bonne dame s'embarquait avec une profusion
d'habits et de linges, et Allen la conduisait au grand galop vers le
claim.

Mistress Wyman trouva la jeune fille encore endormie, elle la
rveilla en l'embrassant tendrement: Alice la reut avec un joyeux
sourire.

--Non! rpondit-elle  ses questions inquites, je ne me ressens en
aucune faon des fatigues d'hier; j'ai si bien dormi: j'ai fait un
si beau rve!

--Vous allez me dire cela en vous habillant.

--Bien volontiers. J'ai revu mon pre, en dormant: il s'tait
rconcili avec moi. Nous tions revenus vivre dans cette maison;
mais tout y tait brillant et confortable. Nous tions heureux. Mon
pre me recommandait la sagesse et l'obissance: il a pos ses mains
sur ma tte, par un mouvement plein de bont, et m'a dit avec un
sourire affectueux: Sois toujours douce, bonne et sage, ma fille!
sois toujours soumise! Puis mon rve a disparu: n'est-ce pas qu'il
est beau?

--Oui, ma petite; rpondit mistress Wyman en l'aidant  sa toilette;
il y a de quoi rjouir vraiment! je pense que c'est un heureux
prsage. Ah! maintenant que vous avez fini, allons rejoindre M.
Allen. Nous prendrons une goutte du bon caf que j'ai apport tout
chaud; nous partirons ensuite.

--Allons! dit Alice avec un bond de joie.

Et, lgre comme une gazelle, elle courut dans la pice voisine o
Allen tait rest.

--Bonjour! bonjour! M. Allen, lui dit-elle avec une foltrerie
d'enfant; voyez-vous comme je suis courageuse? il ne me reste plus
aucune mmoire de nos fatigues d'hier; plus rien! ah! c'est que j'ai
si bien dormi! j'ai fait un si beau rve! N'est-ce pas, maman Wyman.

--Oui, chre enfant, oui c'est bon signe,  mon avis. Figurez-vous,
M. Allen, qu'elle a rv de son pre; il avait l'air rconcili avec
elle. C'est ce qui la rend si heureuse. Moi, j'espre que a
deviendra une ralit.

Allen ne put dissimuler un subit tressaillement:

--Je le crois aussi... dit-il avec une hsitation chagrine; dans le
royaume des Esprits, les mes doivent penser autrement et mieux que
sur cette terre.

--Que voulez-vous dire?... que signifie votre tristesse?...
demandrent les deux femmes en plissant.

--M. Newcome n'est plus de ce monde: rpliqua Allen d'une voix
grave.

--Ah! mon pre! pauvre pre! s'cria la jeune fille, touffant ses
sanglots. Parlez! M. Allen, poursuivit-elle en se raidissant contre
la douleur; dites-moi tout...!

--Dieu lui a envoy un messager de mort, dit le jeune homme; la
foudre a frapp la maison du shriff, dans laquelle M. Newcome tait
prisonnier. Le shriff et sa famille n'ont pu qu' grand'peine
s'chapper du milieu des flammes, car,  l'instant mme, tout
l'difice a t embras.--J'arrivais  ce moment; au milieu de la
confusion et des bouleversements occasionns par la tempte il a t
impossible de savoir ce qui s'est pass: mon opinion est que le
prisonnier a t frapp et comme ananti par le fluide lectrique.
Le premier choc pass, j'ai fait tous mes efforts pour pntrer dans
la maison en flammes et sauver le prisonnier. L'incendie n'avait pas
encore atteint la porte de la chambre, j'ai cherch  l'branler
pour l'ouvrir, en appelant M. Newcome  mon aide: aucune rponse ne
s'est fait entendre; il y avait dans cette pice un silence de mort.
A ce moment, les planchers se sont effondrs et la maison n'tait
plus qu'un monceau de ruines; tout espoir a disparu, le sinistre
tait accompli.

Alice ne pt prononcer un mot; elle ferma les yeux et se jeta dans
les bras de mistress Wyman.

--Partons, dit l'excellente femme; quittons ce lieu de lugubre
mmoire, j'ai hte de voir l'orpheline sous un toit ami o nous lui
remplacerons sa famille perdue.

Et elle l'emporta comme un enfant jusqu' la voiture qui partit
aussitt, conduite par Allen.

Arrivs  la porte du constable, nos voyageurs aperurent sur la
place publique une foule tumultueuse: aprs avoir dpos les deux
femmes dans la maison, Allen courut s'informer de l'aventure
nouvelle, prsage par ce rassemblement.

Aux premiers pas qu'il fit dans les groupes quelqu'un l'appela; il
se trouva en face de son ami Flag.

--Ah! ah! cria ce dernier avec animation, nous avons pinc votre
homme, et deux autres avec!

--Quel homme...?

--Eh! parbleu! notre ex-camarade Ed, ou plutt Jo Carnes. Je l'ai
empoign la nuit dernire d'une belle faon! Venez un peu le voir,
pendant que je vous raconterai cette mmorable aventure.

Allen le suivit avec force compliments, et couta curieusement le
rcit de Flag.

--Il m'a fallu dire aux gomtres de ma socit que ce Carnes tait
l'assassin prsum du pauvre Doc, continua Flag aprs avoir termin
son histoire; sans cela ils n'auraient pas voulu m'aider  cette
capture. Maintenant cela pourrait bien tourner  quelque
dsagrment: je souponne la foule d'avoir le projet de _lyncher_
ces hommes sance tenante: on se propose de vous interpeller sur ce
que vous pouvez savoir. Entendez donc, quel bruit ils font!

Allen fit le tour du chariot dans lequel taient les prisonniers:
ses yeux se croisrent avec ceux de Carnes qui lui lana un regard
audacieux tout plein de haine. Dsirant viter toute conversation
avec ce bandit, le jeune homme prit place au milieu des groupes et
se mit  rpondre aux questions qui pleuvaient sur lui de toutes
parts.

--Vous dites que cet homme a tu le docteur Edwards? demanda une
sorte d'orateur qui prorait depuis longtemps  perte d'haleine.

--C'est mon opinion, rpondit Allen.

A ce moment s'leva autour de lui un concert d'apostrophes et
d'interrogations:

--Mais, vous avez t passablement dur pour Newcome!

--Comment ce garon-l s'est-il trouv parmi les meurtriers
d'Edwards?

--Saviez-vous quelque chose contre Carnes lorsque vous vous tes
interpos entre Newcome et les Lynchers?

--Oui! oui! c'est un voleur de chevaux! il n'y a pas de coquins
pareils! C'est du gibier de potence.

--Qu'Allen s'explique, et ds que la chose sera claircie, nous
trouverons un arbre et une corde; a vitera un drangement  la
justice. Il faut un exemple pour pouvanter toute cette canaille!

--Ah! coutons donc toute l'histoire!

--Newcome est mort en prison; s'il est innocent il faut le venger!

--C'est ce que je me tue  dire: c'est bien le moins qu'on lui
accorde ce ddommagement!

--Le plus sr est toujours de pendre ces coquins-l: au moins ils ne
reviennent plus!

--a n'empche pas d'couter l'accusation: il faut bien savoir
pourquoi nous les pendrons.

--Bah! si Allen ne veut pas parler, nous les pendrons tout de mme;
il y a de quoi!

--Rien qu' les voir on juge de ce qu'ils sont.

--A la corde! tous trois;  la corde! il n'y a rien de meilleur!

Puis, mille autres propos semblables se croisrent, le tumulte
augmenta, et les cris: Un speech! un speech! Allen! des preuves!
Allen en avant! se firent entendre avec une telle force que le
jeune homme se rendit aux dsirs de la foule.

Il monta sur un tronc d'arbre renvers, et, de cette tribune
improvise, il raconta tout ce qu'il savait; en mme temps il nona
tous ses soupons.

Il ne fut que trop loquent et persuasif, car avant qu'il et fini
son discours des cris forcens l'interrompirent:

--Assez! assez!  la corde, le sclrat! il l'a bien mrit;  la
corde!

--Non, mes amis! s'cria Allen; ce que vous faites l est illgal et
injuste: si je l'avais pu prvoir, je ne vous aurais rien dit.
Croyez-moi; remettons ces gens-l aux mains de la justice et du
jury.

--Nous sommes un jury suffisant, nous!

--J'aperois parmi vous, reprit Allen, plusieurs personnes qui,
l'autre jour, voulaient pendre Newcome: ne sont-elles pas bien aises
aujourd'hui de l'avoir pargn? Je dois le croire, car je veux bien
supposer que vous ne faites pas vos dlices du mtier de bourreau.
D'ailleurs, dans l'intrt du malheureux Newcome, il faut qu'on
instruise rgulirement le procs de ces accuss; par ce moyen, sera
rhabilite la mmoire d'un innocent.

--Mais il est impossible de trouver des charges plus fortes, fit une
voix impatiente.

--Je vous demande pardon; il n'y a aucune certitude, car personne
N'A VU cet homme commettre le crime!

--Je l'ai vu, moi! s'cria Jim, l'un des prisonniers.

Ces paroles produisirent un effet lectrique; personne ne dit mot
pendant prs d'une minute.

Tout  coup le tumulte recommena plus fort qu'auparavant; on se
porta vers le chariot pour voir et entendre ce nouveau tmoin 
charge: on lui ordonna de parler.

Le hardi coquin ne se fit pas prier, car il esprait ainsi amliorer
sa propre cause, en dtournant l'attention sur l'autre.

--A l'poque du coup de feu, dit-il, Carnes n'tait pas encore le
chef de notre bande, il venait d'y tre admis rcemment. Le jour du
meurtre j'avais un rendez-vous avec lui pour prparer une affaire
superbe: j'arrivai un peu avant l'heure, et je me couchai, pour me
reposer, dans un bosquet o l'on ne pouvait m'apercevoir. Bientt,
je vis Carnes s'approcher en se glissant d'arbre en arbre; il
guettait deux jeunes gens qui traversaient la clairire; quand ils
ont t  bonne porte, il a fait feu, l'un d'eux est tomb. Jo a
aussitt recharg son fusil et je l'ai rejoint, mais sans lui dire
ce que j'avais vu... il en aurait su autant que moi... Nous nous
sommes ensuite cachs dans un ravin jusqu' ce que Newcome ait t
pris; puis, nous sommes alls sur les bords de la Platte, afin de
vendre des poneys rafls chez les Indiens Kansas.

Personne n'couta ce rcit avec plus d'attention que Flag et Allen,
car il jetait une vive lumire sur leurs soupons: ils trouvaient la
pleine confirmation d'un fait rest jusque-l mystrieux.

--N'avez-vous pas vu Newcome? demanda-t-on.

--Oui, j'tais  moiti chemin entre lui et Carnes. Je regardais
attentivement ce dernier, et, tout d'abord j'ai pens qu'il en
voulait  Newcome: ce vieux bonhomme cheminait lentement, son fusil
sur l'paule, secouant la tte d'un air mcontent, et grommelant des
mots que je n'ai pu comprendre. Il tournait le dos aux jeunes gens
lorsque Carnes a lch son coup de feu: sur-le-champ Newcome a saisi
son fusil pour se mettre en tat de dfense;  ce moment son arme
est partie accidentellement, sans atteindre personne. Sans doute
Carnes a eu connaissance de toutes les suites de cette affaire, car
il m'a dit plus tard que Newcome avait t arrt  la suite d'une
querelle avec le docteur Edwards. Voil tout ce que je sais.

--Cela est bien suffisant, observa Allen; mais pourquoi avez-vous
souffert qu'un innocent ft arrt et presque condamn?

--Ah, ma foi! a ne me regardait pas, reprit froidement le bandit;
chacun pour soi, le diable pour tous! D'ailleurs, je ne pouvais
dnoncer mon camarade.

Les grognements de la foule recommencrent avec plus de force que
jamais; on et dit les rugissements d'une Hydre  mille ttes.
Quelques citoyens, amis de l'ordre et de la lgalit, aprs de vains
efforts pour apaiser cette effervescence, se retirrent pour rentrer
chez eux. Allen, aussi, voyant que les choses prenaient mauvaise
tournure, et ne voulant pas tre tmoin des sanglantes oprations du
Juge Lynch, se hta de quitter le rassemblement et courut se
barricader dans son bureau.

Livre  ses instincts farouches, la foule organisa rgulirement
son oeuvre de mort; bientt, au milieu des cris les plus
dsordonns, retentirent ces exclamations impratives:

--Qu'on amne un barbier pour les raser!

--A-t-on apport une corde?

--Oui! mais on craint qu'elle ne soit pas assez forte!

--Qu'on n'oublie pas les pioches pour creuser leurs fosses!

Le spectacle devint hideux et horrible; toutes ces ttes
grimaantes, cheveles, respirant la colre, composaient un
pandemonium froce: les uns frappaient l'un contre l'autre leurs
poings serrs; les autres, ples d'une ivresse furieuse, roulaient
des yeux hagards et tincelants; d'autres, plus dangereux, ne
disaient rien, mais travaillaient aux funbres prparatifs avec une
telle nergie qu'ils en taient tout ruisselants de sueur.

Le lieu choisi pour l'excution fut la place publique du village; on
installa la potence juste en face des ruines de la maison du
shriff; on planta le poteau auquel les patients devaient tre lis
lorsqu'on les fouetterait.

Le char contenant les trois criminels fut tran  bras jusqu'au
milieu de la place; l on les fit descendre, on les livra au barbier
pour tre rass, et on les rangea en ligne, les pieds dans une
flaque d'eau, sans misricorde.

Les deux compagnons de Carnes faisaient assez bonne contenance,
quoique leur mine ft piteuse: mais Jo paraissait fort abattu et
tremblait de tous ses membres; lorsqu'il vit approcher le moment
fatal, il ne put retenir ses pleurs, et se mit  sanglotter
convulsivement.

Ces marques de faiblesse touchrent quelques mes sensibles, mais ce
fut le trs-petit nombre; la foula accabla le misrable de ses
hues; les deux autres bandits, eux-mmes, l'apostrophrent avec
mpris.

L'opration du barbier finie, on retira leurs vestes aux condamns,
pour les laisser en manches de chemise. Pour ter la manche o tait
le bras cass de Jo, il fallut couper l'toffe et le vtement se
trouva ainsi fort dtrior.

--Il n'y a pas de mal! cria un des assistants; ce paletot ne lui
servira plus!

Carnes se laissa tomber par terre et se rpandit en lamentations
dsespres.

--Lche! lui dit Jim; je te fouetterai moi-mme!

--Hurrah! bien parl! cria la foule: ce garon-l mrite un verre de
gin.

--Oui, il faut qu'il se rchauffe un peu avant que son tour arrive!

--Gentlemen! rpondit modestement Jim, je n'ai pas parl ainsi par
amour-propre; j'ai simplement dit ce que je pensais.

Carnes fut li au poteau, le fouet fut remis  Jim, avec injonction
de lui administrer quarante-neuf coups, frapps fort,  raison de
deux par seconde.

Alors commena une scne pouvantable; cris de douleur, hurlements,
blasphmes, menaces, railleries froces, grognements de la foule se
succdrent comme une pluie d'orage; ce fut une seconde dition de
la tempte.

Carnes fut retir du poteau, sanglant, vanoui, inerte:  sa place
on mit son autre compagnon, Jim conservant ses fonctions temporaires
de bourreau.

Le nouveau patient tait un jeune homme d'assez bonne tournure, dont
le visage dcompos attestait les profondes angoisses: nanmoins il
gardait une contenance ferme.

Quelques voix opinrent pour la clmence:

--Gentlemen, dit Jim qui se donnait de l'importance, les sentiments
bienveillants que vous manifestez sont parfaitement justes et
honorables. Voici un pauvre innocent,--et il caressa de son fouet
les paules du malheureux.--Voici un jeune homme inexpriment que
Carnes est all dbaucher,... enlever  sa vieille mre, sur les
bords les plus lointains du Missouri; je ne pourrais l'accuser d'une
mauvaise action:... il ne mrite donc pas le dernier supplice. J'ose
dire que vous ferez bonne justice en le renvoyant  ses affaires: il
a rflchi, je vous l'assure, et vous ne le rattraperez plus  se
mler de ce qui ne le regarde pas. Voil mon opinion sur lui, elle
est raisonnable, vous pouvez me croire.

Lorsque matre Jim et fini son speech, l'assemble entra en
dlibration; pendant sa dure, le patient adressait  la foule des
regards suppliants qui auraient attendri des rochers, et qui
cherchaient  lire sur tous ces visages exalts une lueur
d'esprance. Aprs quelques moments d'attente il ne se trouva
personne qui et le courage de commander la fustigation; il obtint
la sympathie gnrale et fut mis en libert avec injonction de
disparatre au plus vite et de ne jamais remettre le pied sur le
territoire de Nebraska.

Cet acte de clmence attendrit prodigieusement l'honnte Jim; il
versa un pleur ou deux en regardant partir l'adolescent qui dtalait
de toute la vitesse de ses jambes. Peut-tre cette sensibilit
s'appliquait un peu  lui-mme: nanmoins il tint bon et ne demanda
pas grce.

Du reste, l'quitable assemble ne faillit point  ses principes en
matire de justice distributive. Trente coups de fouet,
gnreusement appliqus, furent compts sur les paules de Jim.
Disons  sa gloire qu'il les reut avec une impassibilit digne
d'une meilleure cause: quelques mauvaises langues prtendirent que
son sang-froid tenait  une grande habitude de pareilles aventures.

Quoiqu'il en soit, on lui intima l'ordre de vider les lieux sans
aucun retard, et on lui fit la promesse solennelle de le pendre s'il
reparaissait dans le pays.

Tout en reprenant philosophiquement ses habits, il fit ses adieux 
la foule; mais pour cela il s'tait prudemment loign de quelques
pas.

--Gentlemen, dit-il, je vous exprime ma reconnaissance, vous m'avez
trait encore mieux que je ne le mritais; car j'ai vol dans ce
pays-ci plus de chevaux que vous ne pourriez en lever en cinq ans.
En signe d'amiti je vais vous apprendre o nous avons cach le bel
alezan du squire Allen. Il est attach  un arbre, dans le fourr,
derrire le claim du moulin; j'imagine qu'il ne sera pas fch de
recevoir une mesure de grain.

Ce dernier avis donn, Jim fit un salut dans le genre noble,
s'enfuit diligemment vers la rivire et s'y jeta  la nage.

La foule reporta alors son attention sur Carnes qui avait repris
connaissance. Quelques motions furent hasardes, tendant  le
remettre aux mains de la justice: mais le plus grand nombre rejeta
cet adoucissement, et opina pour une excution sommaire. Qu'tait-il
besoin de prendre tant de mnagements avec un coquin pareil? les
voies les plus expditives seraient les meilleures!

L'exaltation froce de la multitude se ralluma; les propos
pacifiques ne servirent qu' l'attiser; on et dit de l'huile sur le
feu.

Pourtant, quelques citoyens honntes firent de vigoureuses
reprsentations:

--C'est une honte! disait un mdecin qui s'tait introduit jusqu'au
premier rang; oui, une honte de maltraiter ainsi une crature
humaine en pareil tat. Voyez ses blessures, son bras cass! vous ne
pendrez pas cet homme, si je puis l'empcher.

--Eh! il mourra plus facilement! rpondit une voix railleuse.

--Malheureux! tes-vous donc des sauvages, ou des btes fauves?
s'cria le mdecin.

--Nous sommes des VENGEURS! hurla la foule.

Un des assistants touch de piti coupa la corde et s'en alla.

--Bien! vocifra l'assemble, s'il ne peut tre pendu on le noiera!
La rivire n'est pas loin.

Au mme instant, Carnes fut enlev par vingt bras robustes et port
vers le fleuve. Lorsqu'on fut arriv  moiti chemin, on le dposa 
terre et on le fora de marcher jusqu'au rivage. L on le jeta dans
un mauvais bateau que douze nageurs poussrent jusqu'au milieu du
fleuve: puis ils le renversrent par une brusque secousse et mirent
ainsi fin  l'agonie du misrable.

Ds que son corps inanim et disparu sous les vagues, la foule
poussa un formidable hurrah qui fit frissonner les bois d'alentour.
Un cho humain rpondit  cette clameur; il venait du rivage Iowa:
Jim envoyait, en guise d'oraison funbre, une dernire insulte  son
complice.




CHAPITRE XIV

RAPPARITIONS


Mallet avait fait un voyage  Saint-Louis pour s'occuper d'affaires
de commerce et aussi pour choisir la future pension d'Alice.

Il se considrait comme d'autant plus certain du succs de ses
projets sur la jeune fille, que maintenant Newcome mort, lui,
Mallet, restait seul matre et tuteur de l'intressante pupille. En
consquence on avait recommenc de plus belle tous les prparatifs
du trousseau; mistress Wyman tait dsormais dans les plus grandes
occupations, elle ne rvait que robes, lingerie, couture et
broderies.

Plusieurs mois, couls paisiblement depuis les scnes violentes
dont le rcit prcde, avaient successivement calm les douleurs
d'Alice et raffermi sa sant, en apportant  son me un peu d'oubli,
ce baume infaillible du temps.

Si sa gait juvnile et tourdie n'tait pas revenue tout entire,
si une mlancolie lgre avait laiss une teinte touchante sur son
visage, l'orpheline avait nanmoins repris ses bons et joyeux
sourires, ses fraches couleurs; sa beaut tait devenue accomplie,
en mme temps que son caractre avait acquis la maturit que donnent
les preuves.

Par une belle soire d'octobre, elle prenait le frais au clair de
lune, devant la porte de la maison. Depuis quelques instants, seule
et silencieuse, elle suivait la pente de ses rveries qui
voltigeaient doucement du pass  l'avenir, effleurant dans leur
course bien des tres chers et disparus.

Un lger bruit, une ombre auprs d'elle, la firent tressaillir: elle
leva les yeux et aperut Allen.

--Bonjour, chre Alice, dit le jeune homme.

--C'est vous, M. Allen! je suis bien heureuse de vous voir. Il y a
bien longtemps que vous n'aviez paru.

--Je n'tais point coupable d'oubli, chre! Il a fallu d'imprieuses
ncessits pour me retenir ainsi loign de vous.

Allen poussa un soupir et se pencha vers elle:

--Votre rsolution est toujours la mme, Alice?

--Mon devoir est d'obir aux dsirs de mon pre.

--Mais, maintenant qu'il a quitt cette terre, n'tes-vous pas
dgage des liens de l'obissance, surtout lorsqu'elle tend  causer
votre malheur? tes-vous sre, d'ailleurs, qu'aujourd'hui il
persisterait dans ses volonts? qu'il s'opposerait  notre union?

--Un sentiment secret me dit que j'agis suivant ses intentions,
rpondit la jeune fille en soupirant  son tour d'une faon qui
dmentait un peu ses paroles.

Allen se prit la tte dans les mains avec un mouvement de dsespoir:

--Trs-chre Alice, dit-il d'un ton exalt, je crois inutile de
faire assaut de paroles avec vous, car votre persistance
inexplicable dans une rsolution qui nous afflige tous deux, me
parat tre une sorte de monomanie inquitante. J'en attribue la
cause aux preuves que vous avez subies, aux dfaillances de votre
organisation trop impressionnable. Mais je ne puis supporter en
silence de vous voir ainsi sacrifie  une fausse et maladive
interprtation de vos devoirs: il n'est pas un homme de coeur,
Alice, qui ne penst et n'agt comme moi: permettez-moi de vous le
dire, si la noblesse et la puret anglique de vos penses excite
mon admiration, votre rsignation aveugle, fatale, excite ma piti
et me dsole! Pardonnez-moi, Alice, je n'ai pu me taire! Ce que je
viens de dire vous a-t-il paru excessif?

--Non, M. Allen, rpondit tristement Alice, vous ne m'avez ni
surprise ni offense. Je suis trs-sensible  l'opinion d'autrui, et
c'est l une de mes plus dures preuves. Il ne me parat pas trange
qu'on ne me comprenne pas.--Non, on ne me comprend pas.

--Vous croyez donc que je ne vous comprends pas, moi? demanda Allen
avec une certaine motion.

--Cher M. Allen il vous est impossible de savoir toutes les penses
d'une pauvre enfant comme moi: j'ai mes ides, mes opinions qui
restent incomprises, ignores par tout le monde, mme par vous.

--Dites-moi donc, jeune lady, les motifs du refus que vous opposez 
ce gentleman, interrompit une voix grave mais bienveillante.

Les deux amoureux eurent un tressaillement de surprise et de
confusion, en apercevant Mallet et un autre gentleman qu'Allen
reconnut sur-le-champ quoiqu'il ne l'et vu qu'une fois.

--Pardonnez ma brusque arrive, miss Newcome, continua le nouveau
venu. Excusez-moi M. Allen--c'est votre nom, je crois;--mais je
remplis,  cette heure, une mission qui ne souffre aucun retard. M.
Mallet pourra vous expliquer plus au long ce dont il s'agit; quant 
moi, je me bornerai  vous dire que je viens prendre en main la
tutelle de cette jeune personne et le dbarrasser de cette charge.

Ici M. Mallet ne put rprimer une grimace de dpit.

--Ma nice veut-elle accepter la protection de son oncle? poursuivit
l'tranger en prenant affectueusement la main de la jeune fille.

--Oh! oui, je le dclare! dit vivement mistress Wyman qui, au bruit
de ces voix nouvelles, intervenait avec une lampe.

--Comment allez-vous, madame? lui demanda l'tranger. Vous ne m'avez
pas oublie ce que je vois, bien que je vous aie apparu, puis, que
j'aie disparu d'une faon mystrieuse pour laquelle je vous offre
toutes mes excuses. Mais, comme dit mademoiselle ma nice, on a
quelquefois des raisons que tout le monde ne connat point, ha! ha!

--Veuillez vous asseoir, gentlemen, reprit mistress Wyman: j'ignore
votre nom, sir; mais je suis ravie de vous voir, puisque vous tes
un ami d'Alice.

--Mon nom est Carleton, madame,--sir Deming Carleton dans mon
pays,--Carleton tout court, aux tats-Unis. Je vous remercie, je
m'asseoirai volontiers.

--Bonsoir, dit Allen, du seuil de la porte.

--Non, je vous demande pardon, je ne suis point encore prt  vous
dire bonsoir, M. Allen, rpliqua vivement sir Deming en se levant et
retenant le jeune homme: Veuillez rester, sir, vous ne devez
nullement craindre d'tre de trop, en un lieu o votre prsence est
si dsirable, ajouta-t-il en lanant un regard  Alice prs de
laquelle il plaa une chaise.--Maintenant M. Mallet, veuillez
expliquer  cette jeune lady, la mission que nous venions remplir.

Mallet fit une grimace lamentable et regarda son interlocuteur d'un
air plor: mais ce dernier lui rpondit par un coup d'oeil
imprieux et hautain auquel le trafiquant ne pt rsister. Aprs
donc s'tre mouch humblement et avoir compos son visage en
prparation  ce qu'il allait dire, il bgaya le petit discours
suivant, ou plutt le rcita comme un colier fait d'une leon sous
l'oeil du matre:

--Ce gentleman, fit-il en s'adressant  Alice, malgr mes
protestations et ma rsistance, a russi  me convaincre que ses
droits  votre tutelle taient mieux fonds que les miens. En tout
cas, je le reconnais, ils ont une base lgale, tandis que rien de
semblable n'existe de mon ct. Indubitablement il est votre oncle
maternel, et trs-capable de vous procurer tout le bien-tre que
j'aurais t si heureux de vous fournir.

Ici le sieur Mallet crut devoir s'arrter pour simuler une larme; il
regarda timidement sir Deming et rencontra le mme coup d'oeil
toujours svre et disant d'une faon loquente quoique muette:
Allez!... mais allez donc!

Il continua avec un soupir grotesque:

--Toutefois, miss, je rsigne mes pouvoirs et vous remets en ses
mains: il pourra vous dire que j'avais prpar son esprit  trouver
en vous ce qu'il y a de plus charmant et de plus aimable: je vous
souhaite, chre miss Alice, tout le bonheur que vous mritez si
bien!

Le speech termin, Mallet donna jour  un nouveau soupir dont la
signification complexe indiquait  la fois le soulagement d'avoir
accompli une corve, et le dpit d'essuyer une dfaite qu'il
proclamait lui-mme.

--Malgr toutes les bonts de mon oncle pour moi, rpondit
simplement Alice, je n'oublierai point les vtres, M. Mallet, et
j'en garderai toute la reconnaissance qu'elles mritent... Croyez-le
bien, vous n'avez pas eu affaire  une ingrate.

--Je sais que vous tes aussi bonne que belle, miss! repartit
galamment le Franais.

Puis, se tournant vers sir Deming d'un air gn et craintif:

--Excusez-moi, sir: ma mission est remplie, votre nice est entre
vos mains; il ne me reste plus qu' prendre cong de vous. J'ai hte
de contremander les prparatifs d'un voyage que je devais faire
demain sur la rivire.

--Nous serions trs-aises de vous revoir ensuite, dit sir Deming
avec une intonation indiquant qu'il ne pensait pas un mot de cette
phrase.

--Mille grces, Monsieur, riposta Mallet piqu au vif; je suis fort
occup et ne peux me dranger ainsi tous les jours. Bonne nuit.

Et il partit furieux.

Tout le monde se mit  rire; surtout les deux jeunes gens:

--Mon Dieu! merci! fit Allen avec une ferveur comique.

--De quoi remerciez-vous Dieu, monsieur Allen? demanda sir Deming
avec un redoublement d'hilarit.

--De ce qu'il exauce le voeu le plus cher de mon coeur, en replaant
miss Alice sous une tutelle honorable et sre.

Sir Deming se renversa sur sa chaise en riant toujours:

--J'entends, vous teniez normment  la voir changer de
_propritaire_. Et,... continua le bon oncle en regardant
curieusement la jeune fille,... miss Alice ne vous a pas encore fait
connatre ses motifs peur refuser tout change. Peut-tre cette
chre nice est ambitieuse, et prfrerait le vieux richard
Franais?

Alice devint rouge comme une cerise et baissa les yeux en silence.
Mistress Wyman vint  son secours.

--Oh! que nenni, sir, elle n'avait pour lui aucune prfrence, j'en
rponds; ce n'tait gure le chemin qu'elle aurait voulu prendre.
Mais elle regardait l'obissance aux ordres de son pre comme une
chose sacre; elle a voulu s'y soumettre mme aprs sa mort: Oui,
sir, voil la vrit.

--Chre et douce enfant! s'cria sir Deming en embrassant tendrement
sa nice, c'est bien! trs-bien! ce que vous avez fait l. Votre
sagesse et votre soumission vous ont gagn toute mon amiti,--car
j'tais au courant de toutes vos petites affaires;--vous avez ainsi
mrit de rentrer dans les bonnes grces de votre famille et de
partager le haut rang qu'elle occupe dans le monde.

Aprs quelques instants de silence le baronnet continua:

--Je vais vous dire, M. Allen, quels ont t les motifs, entirement
raisonnables et dignes d'loges, pour lesquels cette jeune fille
refusait de suivre vos conseils et de se rendre  vos instances,
quoique ses propres dsirs en fussent contraris. Elle connaissait
l'existence malheureuse de sa mre, et savait que toutes ses
infortunes provenaient d'une premire dsobissance aux voeux de ses
parents. Sa mre (ma soeur) tait la plus aimable et la plus
charmante des femmes; mais un amour insens la fit dchoir de sa
haute position, en la poussant  une msalliance secrte avec un
_jardinier_! Une vie de misre et d'angoisses fut le fruit de cette
faute qui dsespra sa famille et ses amis. Avant sa mort, elle
donna  sa fille ses conseils suprmes pour la mettre en garde
contre les cruelles erreurs qui l'avaient perdue. De son lit de
mort, ma soeur m'crivit une longue lettre contenant sa douloureuse
histoire, et me lguant le soin de l'orpheline. Depuis lors j'ai
surveill Alice inostensiblement; sa conduite sage et prudente m'a
convaincu que si elle avait la beaut de sa mre elle, n'en avait
pas les dfauts. Oui, je suis content d'elle.--Dans mes bras! chre
enfant; vous tes ma fille d'adoption, et, comme je l'ai promis 
votre pauvre mre, Dieu aidant, je vous rendrai heureuse comme vous
le mritez!

Alice embrassa son oncle qui l'attirait  lui par un geste paternel:
moins forte pour supporter le poids du bonheur qu'elle ne l'avait
t pour soutenir celui de l'infortune, elle cacha sa tte dans les
mains de cet excellent ami envoy par la Providence, et pleura
longuement en silence.

Lorsqu'elle fut remise de son motion, le baronnet s'adressa 
Allen:

--Sir, dit-il, je vais vous faire une question bien intressante
pour vous, si je m'en rapporte  votre visage. Je lis, sur votre
figure bouleverse, une inquitude bien vive; j'y lis mme la cause
de cette anxit: vous voyez en moi un farouche ravisseur qui va
enlever cette intressante fleur de la prairie pour la transplanter
au sein du monde civilis? Rpondez-moi!

--Sir Deming, balbutia Allen, mon coeur est tranquille, car je le
sens, miss Alice est maintenant en mains sres. Quant  son dpart
avec vous,--ici la voix du jeune homme s'altra,--que pourrais-je
vous dire?... Je lui souhaite, du meilleur de mon me, dans le monde
civilis o elle ira vivre, oui, je lui souhaite des amitis
profondes, aussi loyales, aussi sincres que celles de _quelques
habitants_ de ce dsert.

Le baronnet se dtourna pour dissimuler son motion; il regarda
Alice, puis Allen; tous deux taient plus ples que des statues de
marbre; les mains d'Alice taient devenues glaces.

--Allen! mon fils! s'cria-t-il tout--coup; Alice! ma fille! Quand
clbrerons-nous votre mariage?

Tous deux restrent muets; Allen rougit comme une jeune fille.

--Seigneur! murmura mistress Wyman stupfaite.

--Bien! bien! trs-bien! reprit le baronnet; si je vous avais
annonc une sparation ternelle, vous auriez bien su m'adresser des
discours dchirants. J'mets un avis qui est parfaitement le vtre,
vous vous taisez! c'est tout naturel: Qui ne dit rien consent.

--Pardon, sir, dit Allen d'un ton grave; je ne voudrais pas placer
miss dans une alternative embarrassante: le sentiment de mon
infriorit m'impose le silence.

--Allons, bon! vous tes donc bien subitement devenu un plbien
bien infime, vous qui, il y a une heure  peine, teniez de si beaux
discours  ma nice?

--Sir Deming, tout est chang depuis votre arrive; les apparences
d'galit qui existaient entre nous ont disparu. Or, vous blmez les
msalliances... puis-je penser autrement que vous?

--De mieux en mieux! vraiment! Entendez-vous, Alice, ce jeune
rpublicain qui rejette toute alliance avec l'aristocratie anglaise!
Je vous vois oblige de renoncer  tous vos avantages de position et
de fortune pour redevenir digne de lui!

--Le ciel m'est tmoin, reprit Allen, que tous mes voeux les plus
chers, mon amour le plus pur et le plus sincre s'adressaient  miss
Newcome: mais j'en saurai faire le sacrifice, en songeant que c'est
pour son bonheur. Si j'tais riche et grand seigneur, le cas serait
bien diffrent; mais, humble et pauvre comme je suis, je ne dois pas
lui demander la charit d'une union semblable.

--Par Jupiter! jeune Yankee, j'aime votre esprit rude et droit! On y
trouve un parfum de cette terre sauvage, mais pleine de trsors.
Cependant, il faut en finir: Alice voulez-vous que j'essaie auprs
de cet hroque obstin une nouvelle demande; ou bien vous
considrez-vous comme bien et dment refuse?

--Vous avez le droit de me donner  celui que vous aurez choisi,
cher oncle, rpondit Alice toute rougissante, mais qui, nanmoins,
avait fort adroitement soulign le mot donner.

--O artifice du coeur fminin! s'cria le baronnet; qui, aussi bien
qu'une femme, aurait russi  trancher ainsi la difficult? Vous
donner!... faut-il vous donner? Pour punir ce rpublicain
orgueilleux, j'aurais bien envie de n'en rien faire. Mais, d'autre
part, si je vous emmne avec moi, je crains fort que vous ne soyiez
pas une socit fort gaie, pendant la traverse. Bah! je me dcide!
Tenez M. Allen, je vous en fait cadeau; refusez si vous osez! Je
vous adresse en mme temps mes flicitations. Mistress Wyman se
joint  moi, j'en suis sr.

--Oh! Dieu puissant et bni! s'cria la bonne femme, pendant
qu'Allen recevait dans ses mains tremblantes celles de la jeune
fille; ah Seigneur! si jamais j'ai dsir passionnment une chose,
c'est bien celle-ci!

--Mistress Wyman, reprit le baronnet, il faut que ce mariage soit
clbr cette semaine. Plus tard, je ne pourrais assister  la
crmonie.

En ce moment entra Wyman.

--Ah! voici mon complice! s'cria sir Deming en prenant amicalement
la main du nouveau venu; il y a longtemps que nous prparions
ensemble cette grande affaire; nous nous en sommes tirs, je
l'espre,  notre honneur et  la satisfaction gnrale?

--De par tous les diables! Je veux dire, n'ayez pas peur! ce n'a pas
t sans peine, rpliqua l'honnte constable avec son gros rire;
mais, voyez-vous, le proverbe dit vrai: Tout est bien qui finit
bien.




PILOGUE


Quatre ou cinq ans s'taient couls depuis la joyeuse noce clbrs
chez mistress Wyman.

Fairview tait devenu une ville: le dsert avait fui devant la
civilisation; plus de claires sauvages; plus de dsert; plus de
prairies; les TERRES D'OR avaient produit leur opulente moisson.

Flag tait devenu un _congressman_, un des hauts personnages de
Washington; il avait pous une des plus belles et des plus riches
hritires du comt.

Par une belle soire d'automne il se promenait avec sa femme dans
Pensylvania Avenue:

--Voil un couple charmant, observa lady Flag  son mari, en lui
indiquant deux jeunes promeneurs.

Flag jeta un regard dans la direction indique, et poussa une
exclamation:

--Allen! mon vieux camarade! quelle joie de vous revoir.

--Flag! est-ce vous mon excellent ami?

Et les deux jeunes gens s'embrassrent avec chaleur:

--Je vous prsente ma femme, reprit Flag.

--Lady Alicia Allen, ma bien-aime compagne, dit Allen en saluant et
prsentant sa femme.

--De quel continent arrivez-vous donc, mes charmants oiseaux de
passage? demanda Flag aprs ces premiers changes de politesses.

--Nous avons pass le printemps  Paris, l't  Londres, et nous
voil!

--Sir, demanda Alice, vous qui tes rest Amricain fidle,
dites-moi, je vous prie, ce qu'est devenu le Claim Newcome?

--Je l'ai achet, milady: c'est maintenant une belle et riche ferme,
une des plus dlicieuses rsidences du haut Missouri.

--Et Wyman?... et sa digne femme?...

--Ils sont, je crois, dans une mdiocrit voisine de la misre: ces
braves gens s'taient ports cautions pour un jeune homme qu'on leur
avait recommand, et qui les a ruins en se ruinant aussi.

Alice dit vivement quelques mots  l'oreille de son mari:

--Le Claim Newcome est-il  vendre? demanda celui-ci.

--Voudriez-vous l'acheter...? En ce cas il est  votre disposition.

--Une vraie rponse d'Yankee! rpliqua Allen en riant. Eh bien oui!
j'en ai envie.

--Pour l'habiter?

--Peut-tre... l't prochain... Lady Allen voudrait y avoir une
maison monte en forme de pied--terre, sous la direction des Wyman.

--Toujours bonne! dit Flag en regardant Alice.

Des larmes tremblaient aux longs cils de la douce et charmante jeune
femme.

Aprs un court silence, Flag amena la conversation sur un autre
terrain.

--Ah! que je vous dise une rencontre bizarre que j'ai faite il y a
quelques mois dans le Kansas. Je traversais Leavenworth, lorsqu'au
milieu d'un meeting mthodiste j'ai aperu... devinez qui...?

--Je ne saurais...

--L'un des deux compagnons de Carnes! le plus jeune, qui apparemment
s'est converti, et qui est entr en religion. Il est ministre je me
suis arrt quelques minutes pour l'couter prcher. Il parlait, ma
foi! avec une loquence persuasive. Tout  coup il s'est interrompu,
fixant les yeux sur la foule, et s'est cri: --Jim! je vous
reconnais! ne voulez-vous pas faire comme moi, vous repentir, et
songer  votre salut?--Oui! oui! a rpondu une voix que je
reconnatrai toujours; je me suis repenti, mais je ne suis pas
encore sauv. J'ai grand besoin de vos prires.--L-dessus, le
pauvre ministre s'est mis  genoux et a adress au ciel les plus
touchantes prires... en mme temps, la congrgation runie autour
de lui s'est agenouille et a pri de tout son coeur! N'tait-ce pas
un trange spectacle...?

--C'est vrai, rpondit Allen; mais je doute que les meilleures
prires puissent sauver Jim.

--Ah! encore autre chose: savez-vous ce qu'est devenu Mallet...?

--Dites.

--On l'a trouv,  demi rong par les fourmis, au coin d'un bois,
sur la Platte; il avait le corps travers par une flche Omaha.

--La tribu de Ka-shaw?

--Oui.

--Ah! il ne fait pas bon encourir une _vendetta_ Indienne.

--Sir, demanda vivement Alice pour dtourner la conversation,
voulez-vous me faire un grand plaisir?

--Si je pouvais le deviner, milady, ce serait dj fait! rpliqua
courtoisement Flag.

--Nous partirons demain pour Newcome-Claim, j'ai hte d'y installer
ma bonne mistress Wyman.

--Il sera fait comme vous le dsirez, lady Alice; et, je vous le
prdis, vos jours seront longs et heureux sur cette TERRE D'OR; car
votre arrive y est prcde d'une bonne action.

FIN




TABLE DES MATIRES


Chapitres.               Pages.

I.--Deux solitaires                             5

II.--Une joyeuse veille                        17

III.--Une tragdie dans les bois                33

IV.--L'information                              48

V.--Un revenant                                 68

VI.--Le juge Lynch                              79

VII.--Un anniversaire du bon vieux temps        99

VIII.--Temptes intrieures                     119

IX.--Sacrifice                                  140

X.--claircissements du mystre                 151

XI.--L'histoire d'une nuit                      161

XII.--Un repaire de bandits                     178

XIII.--Justice de Dieu; justice des hommes      188

XIV.--Rapparitions                             210

pilogue                                        226

FIN DE LA TABLE.






End of the Project Gutenberg EBook of Les terres d'or, by 
Gustave Aimard and Jules Berlioz d'Auriac

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     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
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     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
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     and discontinue all use of and all access to other copies of
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- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
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     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
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property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
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1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
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LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
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TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
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written explanation to the person you received the work from.  If you
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1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
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1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
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If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
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providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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