The Project Gutenberg EBook of Le Bossu Volume 5, by Paul Fval

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Title: Le Bossu Volume 5
       Aventures de cape et d'pe

Author: Paul Fval

Release Date: December 4, 2010 [EBook #34559]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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  LE BOSSU.


  Brucelles.--Imp. de E. GUYOT, succ. de STAPLEAUX,
  rue de Schaerbeck, 12.


  COLLECTION HETZEL.


  LE BOSSU

  AVENTURES DE CAPE ET D'PE


  PAR


  PAUL FVAL.

  5

  dition autorise pour la Belgique et l'tranger,
  interdite pour la France.


  LEIPZIG,

  ALPHONSE DRR, LIBRAIRE-DITEUR.

  1857




LE CONTRAT DE MARIAGE.

(SUITE.)




II

--Un coup de bourse sous la rgence.--


Le bossu tait entr l'un des premiers  l'htel de Gonzague, et ds
l'ouverture des portes on l'avait vu arriver avec un petit
commissionnaire qui portait une chaise, un coffre, un oreiller et un
matelas.

Le bossu meublait sa niche et voulait videmment en faire son domicile,
comme il en avait le droit par son bail.

Il avait, en effet, succd aux droits de Mdor, et Mdor couchait dans
sa niche.

Les locataires des cahutes du jardin de Gonzague eussent voulu des
jours de vingt-quatre heures. Le temps manquait  leur apptit de
ngoce. En route pour aller chez eux ou en revenir, ils agiotaient; ils
se runissaient pour dner afin d'agioter en mangeant. Les heures seules
du sommeil taient perdues.

N'est-il pas humiliant de penser que l'homme, esclave d'un besoin
matriel, ne peut agioter en dormant!

La veine tait  la hausse. La fte du Palais-Royal avait produit un
immense effet. Bien entendu, personne, parmi ce petit peuple de
spculateurs, n'avait mis le pied  la fte; mais quelques-uns, perchs
sur les terrasses des maisons voisines, avaient pu entrevoir le ballet.
On ne parlait que du ballet. La fille du Mississipi, puisant  l'urne de
son respectable pre de l'eau qui se changeait en pices d'or, voil une
fine et charmante allgorie, quelque chose de vraiment franais et qui
pouvait faire pressentir  quelle hauteur s'lverait dans les sicles
suivants le gnie dramatique du peuple qui, n malin, cra le
vaudeville!

Au souper, entre la poire et le fromage, on avait accord une nouvelle
cration d'actions. C'taient les _petites-filles_. Elles avaient dj
dix pour cent de prime avant d'tre graves. Les _mres_ taient
blanches, les _filles_ jaunes; les _petites-filles_ devaient tre
bleues: couleur du ciel, du lointain, de l'espoir et des rves!

Il y a, quoi qu'on en dise, une large et profonde posie dans un
registre  souche!

En gnral, les boutiques qui faisaient le coin des rues baraques
taient des dbits de boissons dont les matres vendaient le ratafia
d'une main et jouaient de l'autre. On buvait beaucoup: cela met de
l'entrain dans les transactions.--A chaque instant, on voyait les
spculateurs heureux porter rasade aux gardes-franaises, posts en
sentinelles aux avenues principales.

Ces tours de faction taient trs-recherchs. Cela valait une campagne
aux Porcherons.

Incessamment, des portefaix et voituriers  bras amenaient des masses de
marchandises qu'on entassait dans les cases ou au dehors, au beau milieu
de la voie. Les ports taient pays un prix fou. Une seule chose, de nos
jours, peut donner l'ide du tarif de la rue Quincampoix, c'est le tarif
de San-Francisco, la ville du _golden-fever_, o les malades de cette
_fivre d'or_ payaient, dit-on, deux dollars pour faire cirer leurs
bottes.

La rue Quincampoix avait du reste d'tonnants rapports avec la
Californie. Notre sicle n'a rien invent en fait d'extravagances.

Ce n'tait ni l'or ni l'argent, ce n'taient pas non plus les
marchandises qu'on recherchait; la vogue tait aux petits papiers. Les
blanches, les jaunes, les _mres_, les _filles_, enfin ces chers anges
qui allaient natre, les _petites-filles_, les bleues, ces tendres
actions dont le berceau s'entourait dj de tant de sollicitudes! voil
ce qu'on demandait de toutes parts,  grands cris, voil ce qu'on
voulait, voil ce qui vritablement excitait le dlire de tous!

Veuillez rflchir: un louis vaut vingt-quatre francs aujourd'hui,
demain il vaudra encore vingt-quatre francs, tandis qu'une
_petite-fille_ de mille livres qui, ce matin, ne vaut que cinq cents
pistoles, peut valoir deux mille cus demain soir.

A bas la monnaie, lourde, vieille, immobile! vive le papier lger comme
l'air! le papier prcieux, le papier magique qui accomplit, au fond mme
du portefeuille, je ne sais quel travail d'alchimiste! Une statue  ce
bon M. Law! une statue haute comme le colosse de Rhodes!

sope II, dit Jonas, est le bnficiaire de cet engouement. Son dos, ce
pupitre commode dont lui avait fait cadeau la nature, ne chmait pas un
seul instant. Les pices de six livres et les pistoles tombaient sans
relche dans sa sacoche de cuir.--Mais ce gain le laissait impassible.
C'tait dj un financier endurci.

Il n'tait point gai, ce matin; il avait l'air malade. A ceux qui
avaient la bont de l'interroger  ce sujet, il rpondait:

--Je me suis un peu trop fatigu cette nuit.

--O cela, Jonas, mon ami?

--Chez M. le rgent qui m'avait invit  sa fte.

On riait, on signait, on payait: c'tait une bndiction!

Vers dix heures du matin, une acclamation immense, terrible,
foudroyante, fit trembler les vitres de l'htel de Gonzague. Le canon
qui annonce la naissance des fils du souverain ne fait pas  beaucoup
prs autant de bruit que cela. On battait des mains, on hurlait, les
chapeaux volaient en l'air, la joie avait des clats et des spasmes, des
trpignements et des dfaillances.

Les actions bleues, les _petites-filles_, avaient vu le jour! Elles
sortaient toutes fraches, toutes vierges, toutes mignonnes, des presses
de l'imprimerie royale.

N'y avait-il pas de quoi faire crouler la rue Quincampoix? Les
_petites-filles_! les actions bleues! les dernires-nes, portant la
signature vnrable du sous-contrleur Labastide!

--A moi! dix de prime! quinze!

--Vingt!  moi!... comptant, espces!

--Vingt-cinq payes en laine du Berry!...

--En pices de l'Inde... en soie grge... en vins de Gascogne!

--Ne foulez pas, mordieu, la mre!... Fi!  votre ge!...

--Oh! le vilain qui malmne les femmes!... n'avez-vous pas de honte!

--Gare! gare!... une partie de bouteilles de Rouen.

--Gare! toiles de Quintin! plein la main... trente de prime!

Cris de femmes bouscules, cris de petits hommes touffs,--glapissement
de tnors,--grands murmures de basses-tailles.

Horions changs de bonne foi!

Ces actions bleues avaient l un succs tout  fait digne d'elles.

Oriol et Montaubert descendirent les marches du perron de l'htel. Ils
venaient d'avoir leur entrevue avec Gonzague qui les avait gourmands
d'importance. Ils taient silencieux et tout penauds.

--Ce n'est plus un protecteur, dit Montaubert en touchant le sol du
jardin.

--C'est un matre! grommela Oriol, et qui nous mne l o nous ne
voulions point aller!... j'ai bien envie...

--Et moi donc! interrompit Navailles.

Un valet  la livre du prince les aborda, et leur remit  chacun un
paquet cachet.

Ils rompirent le sceau. Les paquets contenaient chacun une liasse
d'actions bleues.

Oriol et Montaubert se regardrent.

--Palsambleu! fit le gros petit financier dj tout ragaillardi, en
caressant son jabot de dentelles, j'appelle ceci une attention dlicate!

--Il a des faons d'agir, rpliqua Montaubert attendri, qui
n'appartiennent qu' lui!

On compta les _petites-filles_ qui taient en nombre raisonnable.

--Mlons! dit Montaubert.

--Mlons! accepta Oriol.

Les scrupules taient dj loin. La gaiet revenait.

Il y eut comme un cho derrire eux:

--Mlons! Mlons!

Toute la bande folle descendait le perron: Navailles, Taranne, Noc,
Albret, Gironne et le reste. Chacun d'eux avait galement trouv, en
arrivant, un chasse-remords et une consolation. Ils se formrent en
groupe.

--Messieurs, dit Albret, voici des croquants de marchands qui ont des
cus jusque dans leurs bottes... En nous associant, nous pouvons tenir
le march aujourd'hui et faire un coup de partie...

Ce ne fut qu'une voix:

--Associons-nous! Associons-nous!

--En suis-je? demanda une petite voix aigrelette, qui semblait sortir de
la poche du grand baron de Batz.

On se retourna. Le bossu tait l prtant son dos  un marchand de
faence qui donnait le fond de son magasin pour une douzaine de
chiffons, et qui tait heureux.

--Au diable! fit Navailles en reculant, je n'aime pas cette crature!

--Va plus loin! ordonna brutalement Gironne.

--Messieurs, je suis votre serviteur, repartit le bossu avec politesse;
j'ai lou une place et le jardin est  moi comme  vous.

--Quand je pense, dit Oriol, que ce dmon qui nous a tant intrigus
cette nuit, n'est qu'un mchant pupitre ambulant...

--Pensant... coutant... parlant..., pronona le bossu en piquant
chacun de ces trois mots.

Il salua, sourit et alla  ses affaires.

Navailles le suivit du regard.

--Hier, je n'avais pas peur de ce petit homme..., murmura-t-il.

--C'est qu'hier, dit Montaubert  voix basse, nous pouvions encore
choisir notre chemin!

--Ton ide, Albret, ton ide! s'crirent plusieurs voix.

On se serra autour d'Albret qui parla pendant quelques minutes avec
vivacit.

--C'est superbe! dit Gironne; je comprends.

--C'est ziberpe! rpta le baron de Batz; ch gombrends... mais
egsbliguez-moi engore!

--Eh! fit Noc, c'est inutile!...  l'oeuvre!... Il faut que dans une
heure la rafle soit faite!

Ils se dispersrent aussitt. La moiti environ sortit par la cour et la
rue Saint-Magloire, pour se rendre rue Quincampoix par le grand tour.
Les autres allrent seuls ou par petits groupes, causant  et l
bonnement des affaires du temps.

Au bout d'un quart d'heure, environ, Taranne et Choisy rentrrent par la
porte qui donnait rue Quincampoix. Ils firent une perce  grands coups
de coude, et interpellant Oriol qui causait avec Gironne:

--Une fureur! s'crirent-ils,--une folie!... Elles font trente et
trente-cinq au cabaret de Venise... quarante et jusqu' cinquante chez
Foulon... Dans une heure, elles feront cent... Achetez! achetez!

Le bossu riait dans son coin.

--On te donnera un os  ronger, petit, lui dit Noc  l'oreille, sois
sage.

--Merci, mon digne monsieur, rpondit sope II humblement, c'est tout ce
qu'il me faut.

Le bruit s'tait cependant rpandu en un clin d'oeil que les bleues
allaient faire cent avant la fin de la journe. Les acheteurs se
prsentaient en foule. Albret, qui avait toutes les actions de
l'association dans son portefeuille, vendit en masse  cinquante, au
comptant; il se fit fort en outre pour une quantit considrable 
livrer au mme taux sur le coup de deux heures.

Alors, dbouchrent, par la mme porte donnant sur la rue Quincampoix,
Oriol et Montaubert, avec des visages de deux aunes.

--Messieurs, dit Oriol  ceux qui lui demandaient pourquoi cet air
constern, je ne crois pas qu'il faille volontiers rpter ces fatales
nouvelles... cela ferait baisser les fonds...

--Et quoi que nous en ayons, ajouta Montaubert avec un profond soupir,
la chose se fera toujours assez vite!

--Manoeuvre! manoeuvre! cria un gros marchand qui avait ses poches
gonfles de _petites filles_.

--La paix, Oriol! fit Montaubert, vous voyez  quoi vous nous exposez!

Mais le cercle avide et compact de curieux se massait dj autour
d'eux.

--Parlez, messieurs, dites ce que vous savez! s'cria-t-on; c'est un
devoir d'honnte homme!

Oriol et Montaubert restrent muets comme des poissons.

--Ch fais fus le tire, moi, dit le baron de Batz qui arrivait, tpcle!
tpcle! tpcle!

--Dbcle? pourquoi?

--Manoeuvre, vous dit-on!

--Silence, vous, le gros homme!... Pourquoi dbcle?

--Ch sais bas! rpondit gravement le baron; Zinguande bur zen te
paisse!

--Cinquante pour cent de baisse!

--En tix minides!

--En dix minutes! mais c'est une dgringolade!

--Ia! c'est eine tcrincolate!... ein tsasdre!.. eine banigue!...

--Messieurs! messieurs! dit Montaubert, tout beau!... n'exagrons
rien!...

--Vingt bleues, quinze de prime! criait-on dj aux alentours.

--Quinze bleues, quinze!...  dix de prime et du temps...

--Vingt-cinq au pair!...

--Messieurs, messieurs! c'est de la folie!... l'enlvement du jeune roi
n'est pas encore un fait officiel...

--Rien ne prouve, ajouta Oriol, que M. Law ait pris la fuite...

--Et que M. le rgent soit prisonnier au palais royal! acheva Montaubert
d'un air profondment dsol.

Il y eut un silence de stupeur, puis une grande clameur, compose de
mille cris.

--Le jeune roi enlev! M. Law en fuite! Le rgent prisonnier!

--Trente actions  cinquante de perte!

--Quatre-vingts bleues  soixante!

--A cent!...  cent cinquante...

--Messieurs! messieurs! faisait Oriol, ne vous pressez pas.

--Moi, je vends toutes les miennes  trois cents de perte! s'cria
Navailles qui n'en avait plus une seule, les prenez-vous?

Oriol fit un geste d'nergique refus.

Les bleues firent aussitt quatre cents de perte.

Montaubert continuait:

--On ne surveillait pas assez les du Maine... ils avaient des
partisans... M. le chancelier d'Aguesseau tait du coup, M. le cardinal
de Bissy, M. de Villeroy et le marchal de Villars... ils ont eu de
l'argent par M. le prince de Cellamare... Judical de Malestroit,
marquis de Pontcallec, le plus riche gentilhomme de Bretagne, a pris le
jeune roi sur la route de Versailles et l'a emmen  Nantes... le roi
d'Espagne passe en ce moment les Pyrnes avec une arme de trois cent
mille hommes: c'est l un fait malheureusement avr!

Soixante bleues  cinq cents de perte! cria-t-on dans la foule toujours
croissante.

--Messieurs, messieurs, ne vous pressez pas... il faut du temps pour
amener une arme des monts Pyrnens jusqu' Paris!... D'ailleurs, ce
sont des on dit... rien que des on dit!...

--Tes on tit!... tes on tit!... rpta le baron de Batz; ch'ai engore
eine action... ch la tonne pur zing zents vrancs!... foil!

Personne ne voulut de l'action du baron de Batz, et les offres
recommencrent  grands cris.

--Au pis aller, reprit Oriol, si M. Law n'tait pas en fuite...

--Mais, demanda-t-on, qui dtient le rgent prisonnier?

--Bon Dieu! rpondit Montaubert, vous m'en demandez plus que je n'en
sais, mes bonnes gens! moi je n'achte ni ne vends, Dieu merci!... M. le
duc de Bourbon tait mcontent,  ce qu'il parat... on parle aussi du
clerg pour l'affaire de la constitution... il y en a qui prtendent que
le czar est ml  tout cela et veut se faire proclamer roi de France.

Ce fut un cri d'horreur. Le baron de Batz proposa son action pour cent
cus.

A ce moment de panique universelle, Albret, Taranne, Gironne et Noc qui
avaient les fonds sociaux firent un petit achat et furent signals
aussitt. On se les montrait au doigt comme une partie carre d'idiots.
Ils achetaient! En un clin-d'oeil, la foule les entoura, les assigea,
les touffa.

--Ne leur dites pas vos nouvelles! fit-on  l'oreille d'Oriol et de
Montaubert.

Le gros petit traitant avait grand'peine  s'empcher de rire.

--Les pauvres innocents! murmura-t-il.

Puis il ajouta en s'adressant  la foule:

--Je suis gentilhomme, mes amis; je vous ai dit mes nouvelles _gratis et
pro Deo_... faites-en ce que vous voudrez, je m'en lave les mains.

Montaubert, poussant encore plus loin la complaisance, criait aux
innocents:

--Achetez, mes amis, achetez; si ce sont de faux bruits, vous allez
faire une magnifique affaire.

On signait deux  la fois sur le dos du bossu. Il recevait des deux
mains et ne voulait plus que de l'or. Raliser! raliser! c'tait le
cri gnral.

Ce qu'on appelait le pair pour les actions bleues ou _petites-filles_,
c'tait 5,000 livres, taux de leur mission, bien que leur valeur
nominale ne ft que de mille livres. En vingt minutes, elles tombrent 
quelques centaines de francs.

Taranne et ses lieutenants firent rafle. Leurs portefeuilles se
gonflrent comme le sac de cuir d'sope II, dit Jonas, lequel riait tout
tranquillement en prtant son dos  ces fivreuses transactions.

Le tour tait fait. Oriol et Montaubert disparurent.

Bientt, de toutes parts, des gens arrivrent essouffls:

--M. Law est en son htel!

--Le jeune roi est aux Tuileries!

--Et M. le rgent assiste prsentement  son djeuner!

--Manoeuvre! manoeuvre! manoeuvre!

--Manfre! manfre! manfre! rpta le baron de Batz indign; ch fus
tisais pien qu z'daient tes manfres...

Il y eut des gens qui se pendirent.

Sur le coup de deux heures, Albret se prsenta pour livrer ses actions
vendues au taux de cinq mille cinquante francs. Malgr les gens pendus
et ceux qui firent banqueroute en se bornant  s'arracher les cheveux,
Albret ralisa encore un fabuleux bnfice.

En signant le dossier transfert sur le dos du bossu, Albret lui glissa
une bourse dans la main. Le bossu cria:

--Viens a, la Baleine!

L'ancien soldat aux gardes vint, parce qu'il avait vu la bourse. Le
bossu la lui jeta au nez.

Ceux de nos lecteurs qui trouveront le stratagme d'Oriol, Montaubert et
compagnie par trop lmentaire, n'ont qu' lire les notes de Cl. Berger
sur les mmoires secrets de l'abb de Choisy. Ils y verront des
manoeuvres bien plus grossires, couronnes d'un plein succs.

Le rcit de ces coquineries amusait les ruelles. On faisait sa
rputation d'homme d'esprit en mme temps que sa fortune en montant ces
audacieuses escroqueries.

C'taient de bons tours qui faisaient rire tout le monde, except les
pendus.

Pendant que nos habiles taient  partager le butin quelque part, M. le
prince de Gonzague et son fidle Peyrolles descendirent le perron de
l'htel. Le suzerain venait rendre visite  ses vassaux. L'agio avait
repris avec fureur. On jouait sur nouveaux frais. D'autres nouvelles,
plus ou moins controuves, circulaient. La maison d'or, un instant
tourdie par un spasme, avait pris le dessus et se portait bien.

M. de Gonzague tenait  la main une large enveloppe  laquelle pendaient
trois sceaux, retenus par les lacets de soie. Quand le bossu aperut cet
objet, ses yeux s'ouvrirent tout grands, tandis que le sang montait
violemment  son visage ple.

Il ne bougea point et continua son office. Mais son regard tait clou,
dsormais sur Peyrolles et Gonzague.

--Que fait la princesse? demanda celui-ci.

La princesse n'a pu fermer l'oeil de cette nuit, rpondit le factotum;
sa camriste l'a entendue qui rptait: Si c'tait pourtant la fille de
Nevers!

--Vive Dieu! murmura Gonzague, en est-elle l dj?... Si jamais elle
voyait cette belle fille, tout serait dit!

--Il y a ressemblance? demanda Peyrolles.

--Tu verras cela!... deux gouttes d'eau!... Te souviens-tu de Nevers?

--Oui, rpliqua Peyrolles; c'tait un beau jeune homme!

--Sa fille est belle comme un ange... le mme regard... le mme
sourire...

--Est-ce qu'elle sourit dj?

--Elle est avec dona Cruz... elles se connaissent... Dona Cruz la
console... Cela m'a fait quelque chose de voir cette enfant-l!... Si
j'avais une fille comme elle, ami Peyrolles, je crois... Mais ce sont
des folies! s'interrompit-il; de quoi me repentirais-je? ai-je fait le
mal pour le mal?... J'ai mon but, j'y marche... S'il y a des
obstacles...

--Tant pis pour les obstacles! murmura Peyrolles en riant.

Gonzague passa le revers de sa main sur son front.

Peyrolles toucha l'enveloppe scelle.

--Monseigneur pense-t-il que nous ayons rencontr juste?

--Il n'y a pas  en douter, rpondit le prince; le cachet de Nevers et
le grand sceau de la chapelle paroissiale de Caylus-Tarrides.

--Vous croyez que ce sont les pages arraches au registre?

--J'en suis sr.

--Monseigneur pourrait, du reste, vrifier le fait en ouvrant
l'enveloppe.

--Y penses-tu! s'cria Gonzague, briser des cachets! de beaux cachets
intacts! Vive Dieu! chacun de ceux-ci vaut une douzaine de tmoins...
nous briserons les sceaux, ami Peyrolles, quand il en sera temps, quand
nous reprsenterons au conseil de famille assembl la vritable
hritire de Nevers...

--La vritable?... rpta involontairement Peyrolles.

--Celle qui doit tre pour nous la vritable... et l'vidence sortira de
l tout d'une pice!

Peyrolles s'inclina. Le bossu regardait.

--Mais, reprit le factotum; que ferons-nous de l'autre jeune fille,
monseigneur?

--Damn bossu! s'cria l'agioteur qui signait en ce moment sur le dos
de Jonas; pourquoi remues-tu comme cela?

Le bossu, en effet, avait fait un mouvement involontaire pour se
rapprocher de Gonzague.

Celui-ci rflchissait.

--J'ai song  tout cela, dit-il en se parlant  lui-mme; que ferais-tu
de cette jeune fille, toi, ami Peyrolles, si tu tais  ma place?

Le factotum eut son quivoque et bas sourire.

--Non... non..., murmura Gonzague; dis-moi quel est le plus perdu... le
plus ruin de tous nos satellites?...

--Chaverny, rpondit Peyrolles sans hsiter.

--Tiens-toi donc tranquille, bossu! fit un nouvel endosseur.

--Chaverny! rpta Gonzague dont le visage s'claira; je l'aime, ce
garon-l!... mais il me gne... cela me dbarrasserait de lui!




III

--Caprice de bossu.--


Nos heureux spculateurs, Taranne, Albret et compagnie ayant fini leurs
partages, commenaient  se remontrer dans la foule. Ils avaient grandi
de deux ou trois coudes. On les regardait avec respect.

--O donc est-il, ce cher Chaverny? demanda Gonzague.

Au moment o M. de Peyrolles allait rpondre, un tumulte affreux se fit
dans la cohue. Tout le monde se prcipita vers le perron o des
gardes-franaises entranaient un pauvre diable qu'ils avaient saisi aux
cheveux.

--Fausse! disait-on, elle est fausse!

--Et c'est une infamie!... falsifier le signe du crdit!

--Profaner le symbole de la fortune publique!

--Entraver les transactions! ruiner le commerce!

--A l'eau! le faussaire!  l'eau! le misrable!

Le gros petit traitant Oriol, Montaubert, Taranne et les autres criaient
comme des aigles. Avoir besoin d'tre sans pch pour jeter la premire
pierre, c'tait bon du temps de Notre-Seigneur!

On amena le pauvre malheureux terrifi,  demi mort, devant Gonzague.
Son crime tait d'avoir pass au bleu une action blanche pour bnficier
de la petite prime affecte temporairement aux titres  la mode.

--Piti! piti! criait-il; je n'avais pas compris toute l'normit de
mon crime!

--Monseigneur! dit Peyrolles, on ne voit ici que des faussaires.

--Monseigneur, ajouta Montaubert, il faut un exemple!

Et la foule:

--Horreur! Infamie! Un faux! Ah! le sclrat! point de pardon!

--Qu'on le jette dehors! dcida Gonzague en dtournant les yeux.

La foule s'empara aussitt du pauvre diable, en criant:

--A la rivire!  la rivire!

Il tait cinq heures du soir. Le premier son de la cloche de fermeture
tinta dans la rue Quincampoix. Les terribles accidents qui chaque jour
se renouvelaient avaient dtermin l'autorit  dfendre les
ngociations des actions aprs la brume tombe. C'tait toujours
 ce dernier moment que le dlire du jeu arrivait  son comble. Vous
eussiez dit une mle. On se prenait au collet, les clameurs se
croisaient si drues qu'on n'entendait plus qu'un seul et mme hurlement.

Dieu sait si le bossu avait de la besogne! mais son regard ne quittait
point M. de Gonzague.

Il avait entendu ce nom de Chaverny.

--On va fermer!... on ferme! criait la cohue. Dpchons! dpchons!

Si sope II, dit Jonas, avait eu plusieurs douzaines de bosses, quelle
fortune!

--Que vouliez-vous me dire du marquis de Chaverny, monseigneur? demanda
Peyrolles.

Gonzague tait en train de rendre un signe de tte protecteur et hautain
au salut de ses affids.

Il avait rellement grandi depuis la veille, par rapport  ceux qui
s'taient rapetisss.

--Chaverny, rpta-t-il d'un air distrait; ah oui... Chaverny...
Fais-moi penser tout  l'heure qu'il faut que je parle  ce bossu.

--Et la jeune fille? n'est-il pas dangereux de la laisser au pavillon?

--Trs-dangereux... Elle n'y restera pas longtemps... Pendant que j'y
songe, ami Peyrolles, nous soupons chez dona Cruz... une runion
d'intimes... que tout soit prt...

Il ajouta quelques mots  son oreille. Peyrolles s'inclina et dit:

--Monseigneur, il suffit.

--Bossu! s'cria un endosseur mcontent, tu trpignes comme un petit
fou!... tu ne sais plus ton mtier... Messieurs, il nous faudra
reprendre la Baleine!

Peyrolles s'loignait; M. de Gonzague le rappela.

--Et trouvez-moi Chaverny! dit-il, mort ou vif, je veux Chaverny.

Le bossu secoua son dos sur lequel on tait en train de signer.

--Je suis las, dit-il, voici la cloche, j'ai besoin de repos.

La cloche tintait en effet et les concierges passaient en faisant sonner
leurs grosses clefs.

Quelques minutes aprs, on n'entendait plus d'autre bruit que celui des
cadenas que l'on fermait. Chaque locataire avait sa serrure, et les
marchandises non vendues ou changes restaient dans les loges. Les
gardiens pressaient vivement les retardataires.

Nos spculateurs associs, Navailles, Taranne, Oriol, etc., s'taient
approchs de Gonzague qu'ils entouraient chapeau bas.

Gonzague avait les yeux fixs sur le bossu qui, assis sur un pav  la
porte de sa niche, n'avait point l'air de se disposer  sortir. Il
comptait paisiblement le contenu de son grand sac de cuir et avait, en
apparence du moins, beaucoup de plaisir  cette besogne.

--Nous sommes venus ce matin savoir des nouvelles de votre sant,
monsieur mon cousin, dit Navailles.

--Et nous avons t heureux, ajouta Noc, d'apprendre que vous ne vous
tiez point trop ressenti des fatigues de la fte d'hier.

--Il y a quelque chose qui fatigue plus que le plaisir, messieurs,
rpondit Gonzague, c'est l'inquitude.

--Le fait est, dit Oriol qui voulait  tout prix placer son mot; le fait
est que l'inquitude... moi, je suis comme cela... quand on est
inquiet...

Ordinairement, Gonzague tait bon prince et venait au secours de ses
courtisans qui se noyaient, mais cette fois, il laissa Oriol perdre
plante.

Le bossu riait sur son pav.

Quand il eut achev de compter son argent, il tordit le cou  son sac de
cuir et l'attacha soigneusement avec une corde.--Puis, il se disposa 
rentrer dans sa cabane.

--Allons, Jonas! lui dit un gardien; est-ce que tu comptes coucher ici?

--Oui, mon ami, rpondit le bossu; j'ai apport ce qu'il me faut pour
cela.

Le gardien clata de rire. Ces messieurs l'imitrent, sauf le prince de
Gonzague qui garda son grand srieux.

--Voyons! voyons! fit le gardien; pas de plaisanteries, mon petit homme!
Dguerpissons... et vite!

Le bossu lui ferma la porte au nez.

Comme le gardien frappait  grands coups de pied dans la niche, le bossu
montra sa tte plotte au petit oeil de boeuf qui tait sous le
toit.

--Justice! monseigneur! s'cria-t-il.

--Justice! rptrent joyeusement ces messieurs.

--C'est dommage que Chaverny ne soit pas ici, ajouta Navailles; on
l'aurait charg de rendre cette importante et grave sentence.

Gonzague rclama le silence d'un geste:

--Chacun doit sortir au son de cloche, dit-il, c'est le rglement.

--Monseigneur, rpliqua sope II dit Jonas du ton bref et prcis d'un
avocat qui pose ses conclusions; je vous prie de vouloir bien considrer
que je ne suis pas dans la position de tout le monde... tout le monde
n'a pas lou la loge de votre chien...

--Bien trouv! crirent les uns.

Les autres dirent:

--Que prouve cela?

--Mdor, rpondit le bossu, avait-il coutume, oui ou non, de coucher
dans sa niche?

--Bien trouv! bien trouv!

--Si Mdor avait, comme je puis le prouver, l'habitude de coucher dans
sa niche, moi qui suis substitu, moyennant trente mille livres, aux
droits et privilges de Mdor, je prtends faire comme lui et je ne
sortirai d'ici que si on m'expulse par la violence.

Gonzague sourit cette fois. Il exprima son approbation par un signe de
tte. Le gardien se retira.

--Viens a, dit le prince.

Jonas sortit aussitt de sa niche.

Il s'approcha et salua en homme de bonne compagnie.

--Pourquoi veux-tu demeurer l dedans? lui demanda Gonzague.

--Parce que la place est sre et que j'ai de l'argent.

--Penses-tu avoir fait une bonne affaire avec ta niche?

--Une affaire d'or, monseigneur... je le savais d'avance.

Gonzague lui mit la main sur l'paule.--Le bossu poussa un petit cri de
douleur.

Cela lui tait arriv dj cette nuit dans le vestibule des appartements
du rgent.

--Qu'as-tu donc? demanda le prince tonn.

--Un souvenir de bal, monseigneur... une courbature.

--Il a trop dans, firent ces messieurs.

Gonzague tourna vers eux son regard o il y avait du ddain.

--Vous tes disposs  vous moquer, messieurs, dit-il; moi aussi
peut-tre... mais que nous aurions grand tort et que celui-ci pourrait
bien plutt se moquer de nous...

--Ah!... monseigneur!... fit Jonas modestement.

--Je vous le dis comme je le pense, messieurs, reprit Gonzague, voici
votre matre...

On avait bonne envie de se rcrier.

--Voici votre matre! rpta le prince. Il m'a t plus utile  lui tout
seul que vous tous ensemble... il nous avait promis M. de Lagardre au
bal du rgent... nous avons eu M. de Lagardre!...

--Si monseigneur et bien voulu nous charger..., commena Oriol.

--Messieurs, reprit Gonzague sans lui rpondre, on ne fait pas marcher
comme on veut M. de Lagardre... je souhaite que nous n'ayons pas
bientt  nous en convaincre de nouveau.

Tous les regards interrogrent.

--Nous pouvons parler ici la bouche ouverte, dit Gonzague; je compte
m'attacher ce garon-l... j'ai confiance en lui...

Le bossu se rengorgea firement  ce mot.--Le prince poursuivit:

--J'ai confiance et je dirai devant lui, comme je le dirais devant vous,
messieurs: Si Lagardre n'est pas mort, nous sommes tous en danger de
prir!

Il y eut un silence. Le bossu avait l'air le plus tonn de tous.

--L'avez-vous donc laiss chapper? murmura-t-il.

--Je ne sais... nos hommes tardent bien!... je suis inquiet... je
donnerais beaucoup pour savoir  quoi m'en tenir.

Autour de lui, financiers et gentilshommes tchaient de faire bonne
contenance. Il y en avait de braves: Navailles, Choisy, Noc, Gironne,
Montaubert avaient fait leurs preuves.--Mais les trois traitants et
surtout Oriol taient tout ples.

--Nous sommes, Dieu merci, assez nombreux et assez forts..., commena
Navailles.

--Vous parlez sans savoir! interrompit Gonzague; je souhaite que
personne ici ne tremble plus que moi s'il nous faut enfin frapper un
grand coup.

--De par Dieu! monseigneur! s'cria-t-on de toutes parts, nous sommes
tout  vous.

--Messieurs, je le sais bien, rpliqua le prince schement; je me suis
arrang pour cela.

S'il y eut des mcontents, on ne le vit point.

--En attendant, reprit Gonzague, rglons le pass... L'ami, vous nous
avez rendu un grand service.

--Qu'est-ce que cela, monseigneur?

--Pas de modestie, je vous prie!... vous avez bien travaill... demandez
votre salaire.

Le bossu avait encore  la main son sac de cuir; il se prit  le
tortiller.

--En vrit, balbutia-t-il, cela ne vaut pas la peine...

--Tte-bleu! s'cria Gonzague. Tu veux donc nous demander une bien forte
rcompense?

Le bossu le regarda en face et ne rpondit point.

--Je te l'ai dit, continua le prince avec un commencement d'impatience;
je n'accepte rien pour rien, l'ami... Pour moi, tout service gratuit est
trop cher, car il cache une trahison... fais-toi payer, je le veux!

--Allons, Jonas, mon ami! cria la bande; fais un souhait! Voici le roi
des gnies!...

--Puisque monseigneur l'exige, dit le bossu avec un embarras croissant;
mais comment faire cette demande  monseigneur...?

Il baissa les yeux, tortilla son sac et balbutia:

--Monseigneur va se moquer, j'en suis sr!...

--Cent louis que notre ami Jonas est amoureux! s'cria Navailles.

Il y eut un long clat de rire, Gonzague et le bossu furent les seuls
qui ne prirent point part  cette gaiet.

Gonzague tait convaincu qu'il aurait encore besoin du bossu.

Gonzague tait avide, mais non pas avare. L'argent ne lui cotait rien;
 l'occasion, il savait le rpandre  pleines mains.

En ce moment, il voulait deux choses: acqurir ce mystrieux instrument
et le connatre.--Or, il manoeuvrait pour atteindre ce double but.

Loin de le gner, ses courtisans lui servaient  rendre plus vidente la
bienveillance qu'il montrait au petit homme.

--Pourquoi ne serait-il pas amoureux? dit-il srieusement; s'il est
amoureux et que cela dpende de moi, je jure qu'il sera heureux... il y
a des services qui ne se payent pas seulement avec de l'argent.

--Monseigneur, pronona le bossu d'un ton pntr; je vous remercie...
Amoureux, ambitieux, curieux... sais-je quel nom donner  la passion
qui me tourmente?... Ces gens rient... ils ont raison: moi je souffre.

Gonzague lui tendit la main. Le bossu la baisa, mais ses lvres
frmirent:

Il poursuivit d'un ton si trange, que nos rous perdirent leur gaiet:

--Curieux, ambitieux, amoureux... qu'importe le nom du mal... la mort
est la mort, qu'elle vienne par la fivre, par le poison, par l'pe.

Il secoua tout  coup son paisse chevelure, et son regard brilla.

--L'homme est petit, dit-il, mais il remue le monde!... Avez-vous vu
parfois la mer, la grande mer en fureur? Avez-vous vu les vagues hautes
jeter follement leur cume  la face voile du ciel?... Avez-vous
entendu cette voix rauque et profonde, plus profonde et plus rauque que
la voix du tonnerre lui-mme... C'est immense, c'est immense!... Rien ne
rsiste  cela, pas mme le granit du rivage qui s'affaisse de temps en
temps, min par la rude sape du flot... je vous le dis et vous le savez:
c'est immense!... Eh bien, il y a une planche qui flotte sur un gouffre,
une planche frle qui tremble et gmit... sur la planche, qu'est-ce? Un
tre plus frle encore qui parat de loin plus chtif que l'oiseau noir
du large... et l'oiseau a ses ailes... un tre... un homme... il ne
tremble pas... je ne sais quelle magique puissance est sous sa
faiblesse... elle vient du ciel... ou de l'enfer... l'homme a dit, ce
nain tout nu, sans serres, sans toison, sans ailes, l'homme a dit: Je
veux; l'ocan est vaincu!...

On coutait--le bossu, pour tous ceux qui l'entouraient, changeait de
physionomie.

--L'homme est petit, reprit-il, tout petit!... Avez-vous vu parfois la
flamboyante chevelure de l'incendie? le ciel de cuivre o monte la fume
comme une coupole paisse et lourde?... Il fait nuit, nuit noire... mais
les difices lointains sortent de l'ombre  cette autre et terrible
aurore... les murs voisins regardent, tout ples... La faade, avez-vous
vu cela? C'est plein de grandeur et cela donne le frisson; la faade,
ajoure comme une grille, montre ses fentres sans chssis, ses portes
sans vantaux, tout ouvertes comme des trous derrire lesquels est
l'enfer,--et qui semblent la double ou triple range de dents de ce
monstre qu'on appelle le feu!... Tout cela est grand aussi, furieux
comme la tempte, menaant comme la mer. Il n'y a pas  lutter contre
cela, non! Cela rduit le marbre en poussire, cela tord ou fond le
fer, cela fait des cendres avec le tronc gant des vieux chnes... Eh
bien! sur le mur incandescent qui fume et qui craque, parmi les flammes
dont la langue ondule et fouette, couche par le vent complice, voici
une ombre, un objet noir, un insecte, un atome... c'est un homme... il
n'a pas peur du feu... pas plus du feu que de l'eau... il est le roi...
il dit: Je veux!... Le feu impuissant se dvore lui-mme et meurt!

Le bossu s'essuya le front. Il jeta un regard sournois autour de lui et
eut tout  coup ce petit rire sec et crpitant que nous lui connaissons.

--Eh! eh! eh! eh!... fit-il tandis que son auditoire tressaillait;
jusqu'ici j'ai vcu une misrable vie... h! h! h!... Je suis petit,
mais je suis homme!... Pourquoi ne serais-je pas amoureux, mes bons
matres? Pourquoi pas curieux? pourquoi pas ambitieux?... Je ne suis
plus jeune... Je n'ai jamais t jeune... Vous me trouvez laid, n'est-ce
pas?... J'tais plus laid encore autrefois... C'est le privilge de la
laideur: l'ge l'use comme la beaut... Vous perdez, je gagne... dans le
tombeau, nous serons tous pareils.

Il ricana en regardant tour  tour chacun des affids de Gonzague.

--Quelque chose de pire que la laideur, reprit-il, c'est la pauvret...
J'tais pauvre... je n'avais point de parents... je pense que mon pre
et ma mre ont eu peur de moi le jour de ma naissance et qu'ils ont mis
mon berceau dehors... Quand j'ai ouvert les yeux, j'ai vu le ciel gris
sur ma tte, le ciel qui versait de l'eau froide sur mon pauvre petit
corps tremblotant... Quelle femme me donna son lait?... Je l'eusse
aime... ne riez plus!... S'il est quelqu'un qui prie pour moi au ciel,
c'est elle... La premire sensation dont je me souvienne, c'est la
douleur que donnent les coups... Ainsi appris-je que j'existais: par le
fouet qui dchira ma chair... Mon lit, c'tait le pav... Mon repas,
c'tait ce que les chiens repus laissaient au coin de la borne... Bonne
cole, messieurs, bonne cole!... Si vous saviez comme je suis dur au
mal!... Le bien m'tonne et m'enivre comme la goutte de vin monte  la
tte de celui qui n'a jamais bu que de l'eau!

--Tu dois har beaucoup, l'ami! murmura Gonzague.

--Eh! eh!... beaucoup... oui, monseigneur... J'ai entendu  et l des
heureux regretter leurs premires annes... Moi, tout enfant, j'ai eu de
la colre dans le coeur... Savez-vous ce qui me faisait jaloux?
C'tait la joie d'autrui... Les autres taient beaux, les autres avaient
des pres et des mres... Avaient-ils du moins piti, les autres, de
celui qui tait seul et bris? Non... tant mieux! ce qui a fait mon me,
ce qui l'a durcie, ce qui l'a trempe, c'est la raillerie et c'est le
mpris... Cela tue quelquefois... cela ne m'a pas tu... la mchancet
m'a rvl ma force... une fois fort, ai-je t mchant?... Mes bons
matres... ceux qui furent mes ennemis ne sont plus l pour le dire!

Il y avait quelque chose de si trange et de tellement inattendu dans
ces paroles, que chacun faisait silence. Nos rous, saisis 
l'improviste, avaient perdu leurs sourires moqueurs. Gonzague coutait,
attentif et surpris.

L'effet produit ressemblait au froid que donne une vague menace.

--Ds que j'ai t fort, poursuivit le bossu, une envie m'a pris: j'ai
voulu tre riche... Pendant dix ans, peut-tre plus, j'ai travaill au
milieu des rires et des hues... le premier denier est difficile 
gagner, le second moins, le troisime vient tout seul... Il faut douze
deniers pour faire un sou tournois, vingt sous pour faire une livre...
J'ai su du sang pour conqurir mon premier louis d'or... je l'ai
gard... Quand je suis las et dcourag, je le contemple... Sa vue
ranime mon orgueil... c'est l'orgueil qui est la force de l'homme.

Sou  sou, livre  livre, j'amassais. Je ne mangeais pas  ma faim; je
buvais mon content parce qu'il y a de l'eau gratis aux fontaines...
J'avais des haillons, je couchais sur la dure... Mon trsor
augmentait... J'amassais, j'amassais toujours!

--Tu es donc avare! interrompit Gonzague avec empressement, comme s'il
et eu intrt ou plaisir  dcouvrir le ct faible de cet tre
bizarre.

Le bossu haussa les paules.

--Plt  Dieu! monseigneur! rpondit-il; si seulement le ciel m'et fait
avare! si seulement je pouvais aimer mes pauvres cus comme l'amant
adore sa matresse... c'est une passion, cela!... j'emploierais mon
existence  l'assouvir... Qu'est le bonheur, sinon un but dans la vie?
Un prtexte de s'efforcer et de vivre?... Mais n'est pas avare qui
veut... J'ai longtemps espr que je deviendrais avare... je n'ai pas
pu... je ne suis pas avare!...

Il poussa un gros soupir et croisa ses bras sur sa poitrine.

--J'eus un jour de joie, continua-t-il, rien qu'un jour... Je venais de
compter mon trsor... Je passai un jour tout entier  me demander ce que
j'en ferais... J'avais le double, le triple de ce que je croyais... Je
rptais dans mon ivresse: Je suis riche! je suis riche... Je vais
acheter le bonheur...

Je regardai autour de moi... personne...

Je pris un miroir. Des rides et des cheveux blancs dj!

Dj!... N'tait-ce pas hier qu'on me battait enfant?

--Le miroir ment! me dis-je.

Je brisai le miroir.--Une voix me dit:

--Tu as bien fait! ainsi doit-on traiter les effronts qui parlent franc
ici-bas!

Et la mme voix encore:

--L'or est beau! l'or est jeune! Sme l'or, bossu! Vieillard, sme l'or!
Tu rcolteras jeunesse et beaut.

Qui parlait ainsi, monseigneur?... Je vis bien que j'tais fou.

Je sortis. J'allai au hasard par les rues, cherchant un regard
bienveillant, un visage pour me sourire.

--Bossu! bossu! disaient les hommes  qui je tendais la main.

--Bossu! bossu! rptaient les femmes vers qui s'lanait la pauvre
virginit de mon coeur.

--Bossu! bossu! bossu!

Et ils riaient. Ils mentent donc ceux qui disent que l'or est le roi du
monde!...

--Il fallait le montrer, ton or! s'cria Navailles.

Gonzague tait tout pensif.

--Je le montrai, reprit sope II dit Jonas; les mains se tendirent, non
point pour serrer la mienne, mais pour fouiller dans mes poches... je
voulais amener chez moi des amis, une matresse... je n'y attirai que
des voleurs!...

Vous souriez encore... moi, je pleurai... je pleurai des larmes
sanglantes... mais je ne pleurai qu'une nuit. L'amiti, l'amour,
extravagances!  moi le plaisir!  moi la dbauche!  moi tout ce qui du
moins se vend  tout le monde!...

--L'ami, interrompit Gonzague avec froideur et fiert, saurai-je enfin
ce que vous voulez de moi?

--J'y arrive, monseigneur, rpliqua le bossu qui changea encore une fois
de ton; je sortis de nouveau de ma retraite, timide encore, mais
ardent... la passion de jouir s'allumait en moi: je devenais
philosophe... j'allai... j'errai... je me mis  la piste, flairant le
vent des carrefours pour deviner d'o soufflait le vent de la volupt
inconnue...

--Eh bien? fit Gonzague.

--Prince, rpondit le bossu en s'inclinant, le vent venait de chez
vous!




IV

--Gascon et Normand.


Ceci fut dit d'un ton allgre et gai. Ce diable de bossu semblait avoir
le privilge de rgler le diapason de l'humeur gnrale. Les rous qui
entouraient Gonzague et Gonzague lui-mme, tout  l'heure si srieux, se
prirent incontinent  rire.

--Ah! ah! fit le prince, le vent soufflait de chez nous?

--Oui, monseigneur... j'accourus... ds le seuil j'ai senti que j'tais
au bon endroit... je ne sais quel parfum a saisi mon cerveau... sans
doute le parfum du noble et opulent plaisir... je me suis arrt pour
savourer cela... cela enivre, monseigneur: j'aime cela.

--Il n'est pas dgot, le seigneur sope! s'cria Navailles.

--Quel connaisseur! fit Oriol.

Le bossu le regarda en face.

--Vous qui portez des fardeaux, la nuit, dit-il  voix basse, vous
comprendrez qu'on est capable de tout pour satisfaire un dsir...

Oriol plit. Montaubert s'cria:

--Que veut-il dire?...

--Expliquez-vous, l'ami! ordonna Gonzague.

--Monseigneur, rpliqua le bossu bonnement; l'explication ne sera pas
longue. Vous savez que j'ai eu l'honneur de quitter le Palais-Royal hier
en mme temps que vous... J'ai vu deux gentilshommes attels  une
civire; ce n'est pas la coutume: j'ai pens qu'ils taient bien pays
pour cela.

--Et sait-il...? commena Oriol tourdiment:

--Ce qu'il y avait dans la litire? interrompit le bossu, assurment...
il y avait un vieux seigneur ivre  qui j'ai prt plus tard le secours
de mon bras pour regagner son htel.

Gonzague baissa les yeux et changea de couleur. Une expression de
stupeur profonde se rpandit sur tous les visages.

--Et savez-vous aussi ce qu'est devenu M. de Lagardre? demanda Gonzague
 voix basse.

--Gauthier Gendry a bonne lame et bonne poigne, rpondit le bossu;
j'tais tout prs de lui quand il a frapp... le coup tait bien donn,
j'y engage ma parole... ceux que vous avez envoys  la dcouverte vous
apprendront le reste...

--Ils tardent bien!...

--Il faut le temps!... matre Cocardasse et frre Passepoil...

--Vous les connaissez donc?... interrompit Gonzague abasourdi.

--Monseigneur, je connais un peu tout le monde...

--Palsambleu! l'ami!... Savez-vous que je n'aime pas beaucoup ceux qui
connaissent tant de monde et tant de choses!

--Cela peut tre dangereux, monseigneur, j'en conviens, repartit
paisiblement le bossu; mais cela peut servir aussi... Soyons juste... si
je n'avais pas connu M. de Lagardre...

--Du diable si je me servirais de cet homme-l! murmura Navailles
derrire Gonzague.

Il croyait n'avoir point t entendu, mais le bossu rpondit:

--Vous auriez tort!

Tout le monde, du reste, partageait l'opinion de Navailles.

Gonzague hsitait. Le bossu poursuivit, comme s'il et voulu jouer avec
son irrsolution:

--Si l'on ne m'et point interrompu, j'allais rpondre d'avance  vos
soupons... Quand je m'arrtai au seuil de votre maison, monseigneur,
j'hsitais, moi aussi, je m'interrogeais, je doutais... C'tait l le
paradis... le paradis que je voulais... non point celui de l'glise,
mais celui de Mahomet... toutes les dlices runies: les belles femmes
et le bon vin: les nymphes auroles de fleurs, le nectar couronn de
mousse... tais-je prt  tout faire... tout... pour mriter l'entre de
cet den voluptueux?... pour abriter mon nant sous le pan de votre
manteau de prince?... Avant d'entrer, je me suis demand cela. Et je
suis entr, monseigneur.

--Parce que tu te sentais prt  tout? interrogea Gonzague.

--A tout! rpondit le bossu rsolment.

--Vive Dieu! quel furieux apptit de plaisirs et de noblesse!

--Voici quarante ans que je rve!... mes dsirs couvent sous des cheveux
gris.

--coute... la noblesse peut s'acheter... demande  Oriol.

--Je ne veux point de la noblesse qui s'achte.

--Demande  Oriol aussi ce que pse un nom.

sope II montra sa bosse d'un geste cynique:

--Un nom pse-t-il autant que cela?...

Puis il reprit d'un accent plus srieux:

--Un nom... une bosse... deux fardeaux qui n'crasent que les pauvres
d'esprit... je suis un trop petit personnage pour tre compar  un
financier d'importance comme M. Oriol... si son nom l'crase, tant pis
pour lui!... ma bosse ne me gne pas... le marchal de Luxembourg est
bossu: l'ennemi a-t-il vu son dos  la bataille de Neerwinden? le hros
des comdies napolitaines, l'homme invincible  qui personne ne rsiste,
Pulcinella est bossu par derrire et par devant... Tyrte tait boiteux
et bossu... bossu et boiteux tait Vulcain, le forgeron de la foudre...
sope, dont vous me donnez le nom glorieux, avait sa bosse qui tait la
sagesse... La bosse du gant Atlas tait le monde... Sans placer la
mienne au mme niveau que toutes ces illustres bosses, je dis qu'elle
vaut, au cours du jour, cinquante mille cus de rente... Que serais-je
sans elle? J'y tiens. Elle est d'or!

--Il y a du moins de l'esprit dedans, l'ami, dit Gonzague; je te
promets que tu seras gentilhomme.

--Grand merci, monseigneur... quand cela?

--Peste! fit-on, il est press!

--Il faut le temps, dit Gonzague.

--Ils ont dit vrai, rpliqua le bossu; je suis press... Monseigneur,
excusez-moi... vous venez de me dire que vous n'aimiez pas les services
gratuits... cela me met  l'aise pour rclamer mon salaire tout de
suite.

--Tout de suite! se rcria le prince, mais c'est impossible!

--Permettez! il ne s'agit plus de gentilhommerie!

Il se rapprocha, et d'un ton insinuant:

--Pas n'est besoin d'tre gentilhomme pour s'asseoir... auprs de M.
Oriol par exemple... au petit souper de cette nuit.

Tout le monde clata de rire, except Oriol et le prince.

--Tu sais aussi cela? dit ce dernier en fronant le sourcil.

--Deux mots entendus par hasard, monseigneur..., murmura le bossu avec
humilit.

Les autres criaient dj:

--On soupe donc? on soupe donc?

--Ah! prince! fit le bossu d'un ton pntr; c'est le supplice de
Tantale que j'endure!... une petite maison! mais je la devine, avec ses
issues drobes, son jardin ombreux, ses boudoirs o le jour pntre
plus doux  travers les draperies discrtes... il y a des peintures aux
plafonds: des nymphes et des Amours, des papillons et des roses... je
vois le salon dor! Je le vois, le salon des ftes voluptueuses, tout
plein de baisers, tout plein de sourires... je vois les girandoles!
Elles m'blouissent!...

Il mit sa main au devant de ses yeux:

--Je vois des fleurs; je respire leurs parfums... et qu'est-ce que cela
auprs du vin exquis dbordant de la coupe, tandis qu'un essaim de
femmes adorables...

--Il est ivre dj, dit Navailles, avant mme d'tre invit.

--C'est vrai, fit le bossu qui avait le front rouge et les yeux
flamboyants comme un satyre, je suis ivre.

--Si monseigneur veut, glissa le gros Oriol  l'oreille de Gonzague, je
prviendrai mademoiselle Nivelle.

--Elle est prvenue, rpliqua le prince.

Et comme s'il et voulu exalter encore l'extravagant caprice du bossu:

--Messieurs, ce n'est pas ici un souper comme les autres.

--Qu'y aura-t-il donc?... aurons-nous le czar?

--Devinez ce que nous aurons.

--La comdie?... M. Law?... les singes de la foire Saint-Germain?

--Mieux que cela, messieurs!... renoncez-vous?

--Nous renonons, rpondirent-ils tous  la fois.

--Il y aura une noce, dit Gonzague.

Le bossu tressaillit, mais on mit cela sur le compte de sa bonne envie.

--Une noce! rpta-t-il en effet, les mains jointes et les yeux tourns;
une noce  la fin d'un petit souper!

--Une noce relle, reprit Gonzague, un vrai mariage en grande crmonie.

--Et qui marie-t-on? fit l'assemble d'une seule voix.

Le bossu retenait son souffle. Au moment o Gonzague allait rpondre,
Peyrolles parut sur le perron et s'cria:

--Vivat! vivat! voici enfin nos hommes!

Cocardasse et Passepoil taient derrire lui, portant sur leurs visages
cette fiert calme qui va bien aux hommes utiles.

--L'ami, dit Gonzague au bossu; nous n'avons pas fini tous deux... ne
vous loignez pas.

--Je reste aux ordres de monseigneur, rpondit sope II qui se dirigea
vers sa niche.

Il songeait. Sa tte travaillait. Quand il eut franchi le seuil de sa
niche et ferm la porte, il se laissa choir sur son matelas.

--Un mariage, murmura-t-il, un scandale... mais ce ne peut tre une
inutile parodie... cet homme ne fait rien sans but... qu'y a-t-il sous
cette profanation?... Sa trame m'chappe... et le temps presse...

Sa tte disparut entre ses mains crispes.

--Oh! qu'il le veuille ou non, reprit-il avec une trange nergie, je
jure Dieu que je serai du souper!

--Eh bien! eh bien! quelles nouvelles? criaient nos courtisans curieux.

Les histoires de Lagardre commenaient  les intresser
personnellement.

--Ces deux braves ne veulent parler qu' monseigneur, rpondit
Peyrolles.

Cocardasse et Passepoil, reposs par une bonne journe de sommeil sur la
table du cabaret de Venise, taient frais comme des roses. Ils passrent
firement  travers les rangs des rous de bas ordre et vinrent droit 
Gonzague qu'ils salurent avec la dignit foltre de vritables matres
en fait d'armes.

--Voyons, dit le prince, parlez vite.

Cocardasse et Passepoil se tournrent l'un vers l'autre.

--A toi, mon noble ami, dit le Normand.

--Je n'en ferai rien, mon bon, rpliqua le Gascon,  toi.

--Palsambleu, s'cria Gonzague, allez-vous nous tenir en suspens!

Ils commencrent alors tous deux  la fois, d'une voix haute et avec
volubilit.

--Monseigneur, pour mriter l'honorable confiance...

--La paix! fit le prince tourdi, parlez chacun  votre tour!

Nouveau combat de politesse. Enfin Passepoil reprit:

--Comme tant le plus jeune et le moins lev en grade, j'obis  mon
noble ami et je prends la parole... J'ai rempli ma mission avec bonheur,
je commence par le dire... si j'ai t plus heureux que mon noble ami,
cela ne dpend point de mon mrite...

Cocardasse souriait d'un air fier et caressait son norme moustache.

Nous n'avons point oubli qu'il y avait dfi de mensonge entre ces deux
aimables coquins.

Avant de les voir lutter d'loquence comme les Arcadiens de Virgile,
nous devons dire qu'ils n'taient point sans inquitude. En sortant du
cabaret de Venise, ils s'taient rendus pour la seconde fois  la maison
de la rue du Chantre.

Point de nouvelles de Lagardre.

Qu'tait-il devenu? Cocardasse et Passepoil taient  ce sujet dans la
plus complte ignorance.

--Soyez bref! ordonna Gonzague.

--Concis et prcis! ajouta Navailles.

--Voici la chose en deux mots, dit frre Passepoil; la vrit n'est
jamais longue  exprimer... et ceux qui vont chercher midi  quatorze
heures, c'est pour enjler le monde... tel est mon avis... Si je pense
ainsi, c'est que j'en ai sujet. L'exprience... mais ne nous
embrouillons pas. Je suis donc sorti ce matin avec les ordres de
monseigneur... mon noble ami et moi, nous nous sommes dit: Deux chances
valent mieux qu'une, suivons chacun notre piste... En consquence de
quoi nous nous sommes spars devant le march des Innocents... Ce qu'a
fait mon noble ami, je l'ignore... Moi, je me suis rendu au Palais Royal
o les ouvriers enlevaient dj les dcors de la fte. On ne parlait l
que d'une chose. On avait trouv une mare de sang entre la tente
indienne et la petite loge du jardinier-concierge, matre le Brant...
Voil donc qui est bon: j'tais sr qu'un coup d'pe avait t donn...
Je suis all inspecter la mare de sang qui m'a paru raisonnable... Puis
j'ai suivi une trace... ah! ah! il faut des yeux pour cela!... depuis la
tente indienne jusqu' la rue Saint-Honor, en passant par le vestibule
du pavillon de M. le rgent... les valets me demandaient: L'ami,
qu'as-tu perdu?... Le portrait de ma matresse, rpondais-je, et ils
riaient comme de plats coquins qu'ils sont... si j'avais fait faire le
portrait de toutes mes matresses, jarnicoton! je payerais un fier loyer
pour avoir o les mettre.

--Abrge! fit Gonzague.

--Monseigneur, je fais de mon mieux... Voil donc qui est bon... Dans la
rue Saint-Honor il passe tant de chevaux et de carrosses que la trace
tait efface... je poussai droit  l'eau.

--Par o? interrompit le prince.

--Par la rue de l'Oratoire, rpondit Passepoil.

Gonzague et ses affids changrent un regard. Si Passepoil et parl de
la rue Pierre-Lescot, la folle aventure d'Oriol et de Montaubert tant
dsormais connue, il aurait perdu du coup toute crance.

Mais Lagardre avait bien pu descendre par la rue de l'Oratoire.

Frre Passepoil reprit ingnument:

--Je vous parle comme  mon confesseur, illustre prince... Les traces
recommenaient rue de l'Oratoire, et je les ai pu suivre jusqu' la rive
du fleuve... L, plus rien... cependant, il y avait des mariniers qui
causaient... je me suis approch... l'un deux qui avait l'accent picard
disait: Ils taient trois; le gentilhomme tait bless; aprs lui avoir
coup sa bourse, ils l'ont jet du haut de la berge du Louvre. Mes
matres, ai-je demand, s'il vous plat, l'avez-vous vu ce
gentilhomme?...  quoi ils n'ont voulu rpondre, pensant d'abord que
j'tais une mouche de M. le lieutenant. Mais j'ai ajout: Je suis de la
maison de ce gentilhomme, qui se nomme de Saint-Saurin, natif de Brie,
et bon chrtien. Dieu ait son me! ont-ils fait alors: nous l'avons
vu...--Comment tait-il costum, mes vrais amis?--Il avait un masque
noir sur la figure, et sur le corps un pourpoint de satin blanc.

Il y eut un murmure. On changea des signes. Gonzague secoua la tte
d'un air approbatif.

Matre Cocardasse junior conservait seul son sourire sceptique.

Il se disait:

--La caillou est un fin normand, sandiou!... mais apapur! apapur! notre
tour va venir!

--Voil donc qui est bon! poursuivit Passepoil, encourag par le succs
de son conte; si je ne m'exprime pas comme un homme de plume: mon mtier
est de tenir l'pe... et puis la prsence de monseigneur m'intimide: je
suis trop franc pour le cacher... mais enfin, la vrit est la vrit...
fais ton devoir et moque-toi du qu'en dira-t-on!... Je descends le long
du Louvre, je passe entre la rivire et les Tuileries jusqu' la porte
de la Confrence... Je suis le cours la Reine, la route de Billy, le
halage de Passy; je passe devant le Point-du-Jour et devant Svres...
j'avais mon ide, vous allez voir... J'arrivai au pont de Saint-Cloud...

--Les filets!... murmura Oriol.

--Les filets! rpta Passepoil en clignant de l'oeil; monsieur a mis
le doigt dessus.

--Pas mal! pas mal! se disait matre Cocardasse; nous finirons par faire
quelque chose de c'ta couquin de Passepoil!

--Et qu'as-tu trouv dans les filets? demanda Gonzague qui frona le
sourcil d'un air de doute.

Frre Passepoil dboutonna son justaucorps.--Cocardasse ouvrait de
grands yeux.--Il ne s'attendait pas  cela.

Ce que Passepoil tira de son justaucorps, ce n'tait pas dans les filets
de Saint-Cloud qu'il l'avait trouv. Il n'avait jamais vu les filets de
Saint-Cloud. Alors, comme aujourd'hui, les filets de Saint-Cloud taient
peut-tre une erreur populaire.

Ce que Passepoil tira de son pourpoint, il l'avait trouv dans
l'appartement particulier de Lagardre, lors de sa premire visite, le
matin de ce jour. Il avait pris cela sans aucun dessein arrt,
uniquement par la bonne habitude qu'il avait de ne rien laisser traner.

Cocardasse ne s'en tait seulement pas aperu.

Ce n'tait rien moins que le pourpoint de satin blanc, port par
Lagardre au bal du rgent.

Passepoil l'avait tremp dans un seau d'eau, au cabaret de Venise.

Il le tendit au prince de Gonzague, qui recula avec un mouvement
d'horreur.

Chacun prouva quelque chose de ce sentiment, car on reconnaissait
parfaitement la dpouille de Lagardre.

--Monseigneur, dit Passepoil avec modestie,--le cadavre tait trop
lourd;--je n'ai rapport que cela!...

--Ah! Capdbiou! pensa Cocardasse, je n'ai qu' bien me tenir!

--Et tu as vu le cadavre? demanda M. de Peyrolles.

--Je vous prie, rpondit frre Passepoil en se redressant, quels
troupeaux avons-nous gards ensemble?... Je ne vous tutoie point...
mettez de ct cette familiarit malsante... sauf le bon plaisir de
monseigneur.

--Rponds  la question, dit Gonzague.

--L'eau est trouble et profonde, rpliqua Passepoil;  Dieu ne plaise
que j'affirme un fait quand je n'ai point une complte certitude.

--Eh donc! s'cria Cocardasse, je t'attendais l!... Si mon cousin avait
menti, sandiou! je ne l'aurais revu de ma vie.

Il s'approcha du Normand et lui donna l'accolade chevaleresque en
ajoutant:

--Mais tu n'as pas menti, ma Caillou!... Dieuva!... comment le cadavre
serait-il aux filets de Saint-Cloud, puisque je viens de le voir  deux
bonnes lieues de l, en terre ferme!

Passepoil baissa les yeux.--Tous les regards se tournrent vers
Cocardasse.

--Mon bon, reprit ce dernier en s'adressant toujours  son compagnon,
monseigneur va me permettre de rendre un clatant hommage  ta
sincrit... les hommes tels que toi sont rares... et je suis fier de
t'avoir pour frre d'armes...

--Laissez! dit Gonzague en l'interrompant, je veux adresser une question
 cet homme.

Il montrait Passepoil qui tait debout devant lui, l'innocence et la
candeur peintes sur le visage.

--Et ces deux hommes? demanda le prince;--les dfenseurs de la jeune
femme en domino rose?...

--J'avoue, monseigneur, repartit Passepoil, que j'ai donn tout mon
temps  l'autre affaire.

--Apapur! fit Cocardasse junior en haussant lgrement les paules, ne
demandez pas  un bon garon plus qu'il ne peut vous donner!... mon
camarade Passepoil a fait ce qu'il a pu, eh donc, entends-tu,
Passepoil?... Je t'approuve hautement!... je suis content de toi, ma
caillou!... mais je ne prtends pas dire que tu sois  ma hauteur!

--Vous avez fait mieux? demanda Gonzague d'un air de dfiance.

--_Oun'per poc_! monseigneur, comme disent ceux de Florence!... quand
Cocardasse se mle de chercher, sandiou! il trouve autre chose que des
guenilles au fond de l'eau!...

--Voyons ce que tu as fait...

--D'abord, primo, j'ai caus avec les deux couquins, comme j'ai
l'avantage de causer avec vous en ce moment... Secondo, deuximement,
j'ai vu le corps...

--Tu en es sr? ne put s'empcher de dire Gonzague.

--En vrit! parlez!--Parlez! ajoutrent les autres.

Cocardasse mit le poing sur la hanche.

--Procdons par ordre, dit-il; j'ai l'amour de mon tat... et ceux qui
croient que le premier venu peut russir dans notre partie, sont des
cervels... on peut tre dans les bons comme le cousin Passepoil sans
atteindre  mon niveau... il faut des dispositions naturelles, en plus
de l'acquis et des connaissances spciales! de l'instinct, morbioux!...
du coup d'oeil!... du flair et l'oreille fine... bon pied, bon bras,
coeur solide! apapur! nous avons tout cela, Dieu merci!... En quittant
mon cher camarade, au march des Innocents, je me suis dit: Eh donc!
Cocardasse, mon trsor, rflchis un peu, je te prie... o trouve-t-on
les traneurs de brette?... A la taverne... Bien!... Je cherchais deux
traneurs de brette; j'ai t de porte en porte... j'ai mis le nez
partout... Connaissez-vous la Tte Noire, l-bas, rue Saint-Thomas?...
C'est toujours plein de ferraille... Vers deux heures, mes deux couquins
sont sortis de la Tte Noire... Adieu, pays, j'ai dit... Eh! bonjour,
Cocardasse!... je les connais tous comme pre et mre... Va bien!... je
les ai mens sur la berge, de l'autre ct de Saint-Germain-l'Auxerrois,
dans l'ancien foss de l'abbaye... Nous avons caus oun'per poc en
tierce et en quarte... Diou bon! Ceux-l ne dfendront plus personne, ni
la nuit ni le jour!...

--Vous les avez mis hors de combat? dit Gonzague qui ne comprenait
point.

Cocardasse se fendit deux fois, faisant mine de dtacher deux bottes 
fond coup sur coup.

Puis il reprit sa posture grave et fire.

--Voil! dit-il effrontment; ils n'taient que deux... j'en ai,
capdbiou! aval bien d'autres.




V

--L'invitation.--


Passepoil regardait son noble ami avec une admiration mle
d'attendrissement.

A peine Cocardasse tait-il au dbut de sa menterie que cet honnte
Passepoil s'avouait dj vaincu dans la sincrit de son coeur.

Douce et bonne nature, me modeste, sans fiel! Presque aussi
recommandable par ses humbles vertus que Cocardasse junior lui-mme avec
toutes ses brillantes qualits.

Les courtisans de Gonzague changrent des regards tonns. Il y eut un
silence, coup de longs chuchotements.

Cocardasse redressait superbement les crocs gigantesques de sa
moustache.

--Monseigneur m'avait donn deux commissions, reprit-il, et d'une!...
j'arrive  l'autre... Je m'tais dit en quittant Passepoil: Cocardasse,
ma caillou, rponds avec franchise: o trouve-t-on les cadavres?... Le
long de l'eau... Va bien!... Avant de chercher mes deux bagassas, j'ai
fait un petit tour de promenade le long de la Seine... il faut tre
matinal: le soleil tait dj sur le Chtelet; rien au bord de la
Seine... Eh donc! la rivire ne charriait que des bouchons!... Pcare!
nous avions manqu le coche!... Ce n'tait pas tout  fait de ma faute,
mais c'est gal, capdbiou! Je me suis dit comme cela: Cocardasse, ma
fille, tu prirais de honte si tu revenais vers ton illustre matre
comme oun'pigeoun, sans avoir rempli ses petites instructions... Va
bien! quand on a le fil, les ressources ne manquent pas, non!... j'ai
pass le Pont-Neuf, tout en me promenant les mains derrire le dos... et
je dis: Tron de l'air! que la statue d'Henri IV y fait bien l o elle
est... j'ai mont le faubourg Saint-Jacques... H! Passepoil!

--Cocardasse?

--Te souviens-tu, mon bon, de ce petit couquin de Provenal? le rousseau
Massabiou de la Cannebire, qui tirait les manteaux au tournant
Notre-Dame?

--Il a t pendu!

--Non pas, vivadiou!... Joli garon!... bon vivant!... Massabiou gagne
sa vie  vendre aux chirurgiens de la chair frache...

--Passez! dit Gonzague.

--Eh! donc! monseigneur!... il n'y a pas de sot mtier... mais si
j'abuse des instants de monseigneur, sandiou! me voil muet comme un
brochet!...

--Arrivez au fait! ordonna Gonzague.

--Le fait, c'est que j'ai rencontr le petit Massabiou qui descendait le
faubourg vers la rue des Mathurins... Adieu, Massabiou, petit, que j'ai
dit.--Adieu, Cocardasse, qu'il a fait.--La sant, clampin?--Tout
doucement... Et toi?--Tout doucement... et d'o viens, petit?--De
l'hpital l-bas porter de la marchandise...

Cocardasse fit une pause. Gonzague s'tait retourn vers lui.

Chacun coutait avidement.

Passepoil avait l'envie de flchir les genoux pour adorer un petit peu
son noble ami.

--Vous entendez, reprit Cocardasse, sr dsormais de son effet; la
caillou revenait de l'hpital... et il avait encore son grand sac sur
l'paule... Va bien, mon bon, j'ai dit... et pendant que Massabiou
descendait, moi j'ai continu de monter jusqu'au Val-de-Grce.

--Et l?... interrompit Gonzague; qu'as-tu trouv?

--J'ai trouv matre Jean Petit, le chirurgien du roi, qui dissquait,
pour l'instruction de ses lves, le cadavre vendu par l'ami
Massabiou...

--Et tu l'as vu?

--De mes deux yeux, sandiou!

--Lagardre?...

--Oui bien! apapur!... en propre original... ses cheveux blonds... sa
taille...

--Sa figure...

--Le scalpel tait dedans...--Mais le coup de couteau! reprit-il en
montrant son paule d'un geste terrible de cynisme, parce qu'il voyait
le doute assombrir les visages; le coup!... Pour nous autres, les
blessures sont aussi reconnaissables que les visages.

--C'est vrai, cela, dit Gonzague.

On n'attendait que cela. Un long murmure de joie s'leva parmi les
courtisans.

--Il est mort! bien mort!

Gonzague lui-mme poussa un long soupir de soulagement, et rpta:

--Bien mort!

Il jeta sa bourse  Cocardasse qui fut entour, interrog, flicit.

--Voil qui va donner du montant au champagne! s'cria Oriol; tiens,
brave, prends ceci!

Et chacun voulut faire quelque largesse au hros Cocardasse. Celui-ci,
malgr sa fiert, prenait de toute main...

Un valet descendit les degrs du perron. Le jour tait dj bas. Le
valet tenait un flambeau d'une main, de l'autre un plat d'argent sur
lequel il y avait une lettre.

--Pour monseigneur! dit le valet.

Les courtisans s'cartrent. Gonzague prit la lettre et l'ouvrit.

On vit son visage changer, puis se remettre aussitt.

Il jeta sur Cocardasse un regard perant. Frre Passepoil eut la chair
de poule.

--Viens a! dit Gonzague au spadassin.

Cocardasse s'avana aussitt.

--Sais-tu lire? demanda le prince qui avait aux lvres un sourire amer.

Et pendant que Cocardasse pelait:

--Messieurs, reprit Gonzague, voici des nouvelles toutes fraches!

--Des nouvelles du mort! s'cria Navailles; abondance de biens ne nuit
pas.

--Que dit le dfunt? demanda Oriol transform en esprit fort.

--coutez, vous allez le savoir... Lis tout haut, toi, prvt!

On fit cercle. Cocardasse n'tait pas un homme trs-lettr, mais il
savait lire en y mettant le temps. Nanmoins, en cette circonstance, il
lui fallut l'aide de frre Passepoil qui n'tait pas beaucoup plus
savant que lui.

--Accousta, mon bon! dit-il, j'ai la vue trouble!

Passepoil s'approcha et jeta les yeux sur la lettre  son tour. Il
rougit, mais en vrit, on et dit que c'tait de plaisir.

On et dit galement que Cocardasse junior avait grande peine 
s'empcher de rire.

Ce fut l'affaire d'un instant. Leurs coudes se rencontrrent. Ils
s'taient compris.

--Voil une histoire! s'cria le candide Passepoil.

--Apapur! il faut le voir pour le croire! rpondit le Gascon qui prit un
air constern.

--Qu'est-ce donc? qu'est-ce donc? cria-t-on de toutes parts.

--Lis, Passepoil, la voix me manque!... Eh! donc! j'appelle cela un
miracle.

--Lis, Cocardasse, j'en ai la chair de poule!

Gonzague frappa du pied. Cocardasse se redressa et dit au domestique:

--claire!

Quand il eut le flambeau  porte, il lut d'une voix haute et distincte:

  Monsieur le prince, pour rgler d'une fois nos comptes divers, je
  m'invite  votre souper de ce soir... Je serai chez vous  neuf
  heures...

--La signature! s'crirent dix voix en mme temps.

Cocardasse acheva sa lecture:

  Chevalier Henri de Lagardre.

Chacun rpta ce nom qui dsormais tait un pouvantail.

Un grand silence se fit.

Dans l'enveloppe qui avait contenu la lettre, un objet se trouvait.
Gonzague l'avait pris. Personne n'en avait pu reconnatre la nature.
C'tait un gant.

C'tait le gant que Lagardre avait arrach  Gonzague chez M. le
rgent.

Gonzague le serra. Il reprit la lettre des mains de Cocardasse.

Peyrolles voulut lui parler, il le repoussa.

--Eh bien! fit-il en s'adressant aux deux braves, que dites-vous de
cela?

--Je dis, rpliqua doucement Passepoil, que l'homme est sujet  faire
erreur... j'ai rapport fidlement la vrit... d'ailleurs ce pourpoint
est un tmoignage irrcusable.

--Et cette lettre, la rcusez vous?...

--Apapur! s'cria Cocardasse, moi je dis que lou coquin de Massabiou
peut certifier si je l'ai rencontr dans la rue Saint-Jacques!... qu'on
le fasse venir!... Matre Jean Petit est-il chirurgien du roi, oui ou
non? J'ai vu le corps!... j'ai reconnu la blessure...

--Mais cette lettre!... fit Gonzague dont les sourcils se froncrent.

--Il y a longtemps que ces drles vous trompent! murmura Peyrolles  son
oreille.

Les courtisans de Gonzague s'agitaient et chuchotaient.

--Ceci passe les bornes! disait le gros petit traitant Oriol; cet homme
est un sorcier!

--C'est le diable! s'cria Navailles.

Cocardasse dit tout bas, contenant la fivre qui lui faisait battre le
coeur:

--C'est un homme, capdbiou! pas vrai, mon bon!

Passepoil lui serra la main  la drobe et murmura:

--C'est Lagardre!

--Messieurs, reprit Gonzague d'une voix lgrement altre, il y a
l-dessous quelque chose d'incomprhensible... nous sommes trahis... par
ces hommes sans doute...

--Ah! monseigneur! protestrent  la fois Cocardasse et Passepoil.

--Silence! le dfi qu'on m'envoie, je l'accepte.

--Bravo! fit Navailles faiblement.

--Bravo! bravo! rptrent les autres  contre-coeur.

--Si monseigneur me permet un conseil, dit Peyrolles, au lieu du souper
projet...

--On soupera, de par le ciel! interrompit Gonzague qui releva la tte.

--Alors, insista Peyrolles, portes closes,  tout le moins.

--Portes ouvertes... portes grandes ouvertes!...

--A la bonne heure! dit encore Navailles.

Il y avait l de vigoureuses lames: Navailles lui-mme, Noc, Choisy,
Gironne, Montaubert et d'autres. Les financiers taient l'exception.

--Vous portez tous l'pe, messieurs, reprit Gonzague.

--Nous aussi! murmura Cocardasse en clignant de l'oeil  l'adresse de
Passepoil.

--Saurez-vous vous en servir  l'occasion? demanda le prince.

--Si cet homme vient seul..., commena Navailles sans prendre souci de
cacher sa rpugnance.

--Monseigneur! monseigneur! dit Peyrolles; ceci, croyez-moi, est affaire
 Gautier-Gendry et  ses cousins!

Gonzague regardait ses affids, les sourcils froncs et la lvre
tremblante.

--Sur ma vie! s'cria-t-il au dedans de lui-mme; ils y viendront!... Je
les veux esclaves!... ou la Sainte-Barbe sautera!

--Fais comme moi, dit tout bas Cocardasse junior  Passepoil; c'est le
moment!

Ils s'avancrent tous deux, solennellement draps dans leurs manteaux de
bravaches et vinrent se camper au devant de Gonzague.

--Monseigneur, dit Cocardasse, trente ans d'une conduite honorable, je
dirai mme chevaleresque, militent en faveur de deux braves que les
apparences dcevantes semblent accuser... ce n'est pas en un seul jour
que l'on ternit ainsi le lustre de toute une existence!... Regardez-nous
et regardez M. de Peyrolles, notre accusateur...

Il tait superbe, ce Cocardasse junior en disant cela. Son accent
ultra-gascon prtait je ne sais quelle saveur  ces paroles choisies.
Quant  frre Passepoil, il tait toujours bien beau de modestie et de
candeur.

Ce malheureux Peyrolles semblait fait tout exprs pour servir de point
de comparaison. Depuis vingt-quatre heures sa pleur chronique tournait
au vert-de-gris. C'tait le type parfait de ces audacieux poltrons qui
frappent en tremblant, qui assassinent avec la colique.

Gonzague songeait. Cocardasse reprit:

--Monseigneur, vous qui tes grand, vous qui tes puissant, vous pouvez
juger de haut. Ce n'est pas d'aujourd'hui que vous connaissez vos
dvous serviteurs... souvenez-vous des fosss de Caylus o nous tions
ensemble...

--La paix! s'cria Peyrolles pouvant.

Gonzague, sans s'mouvoir, dit en regardant ses amis:

--Ces messieurs ont dj tout devin... s'ils ignorent quelque chose,
on le leur apprendra... Ces messieurs comptent sur nous comme nous
comptons sur eux. Il y a entre nous rciprocit d'indulgence... Nous
nous connaissons les uns les autres.

M. de Gonzague appuya sur ces derniers mots. Y avait-il un seul de ces
rous qui n'et quelque pch sur la conscience... Quelques-uns d'entre
eux avaient eu dj besoin de Gonzague dans leurs dmls avec les lois;
en outre, leur conduite de cette nuit les faisait complices. Oriol se
sentait dfaillir... Navailles, Choisy et les autres gentilshommes
tenaient les yeux baisss.

Si l'un d'eux et protest, tout tait dit, les autres eussent suivi.
Mais nul ne protesta.

Gonzague dut remercier le hasard qui avait loign le petit marquis de
Chaverny.

Chaverny, malgr ses dfauts, n'tait point de ceux qu'on fait taire.
Gonzague pensait bien se dbarrasser de lui cette nuit et pour
longtemps.

--Je voulais seulement dire  monseigneur, reprit Cocardasse, que de
vieux serviteurs comme nous ne doivent point tre condamns
lgrement... Nous avons, Passepoil et moi, de nombreux ennemis, comme
tous les gens de mrite... Voici mon opinion que je soumets 
monseigneur avec ma franchise ordinaire; de deux choses l'une: ou le
chevalier de Lagardre est ressuscit, ce qui me parat invraisemblable,
ou cette lettre est un faux, fabriqu par quelque coquin pour nuire 
deux honntes gens... J'ai dit.

--Je craindrais d'ajouter un seul mot, dit frre Passepoil, tant mon
noble ami a rendu loquemment ma pense.

--Vous ne serez pas punis, pronona Gonzague d'un air distrait;
loignez-vous!

Ils n'eurent garde de bouger.

--Monseigneur ne nous a pas compris! fit Cocardasse avec dignit.

Le Normand ajouta, la main sur son coeur:

--Nous n'avons pas mrit d'tre ainsi mconnus!

--Vous serez pays!... fit Gonzague impatient, que voulez-vous de
plus?...

--Ce que nous voulons, monseigneur!... c'tait Cocardasse qui parlait et
il avait dans la voix ce tremblement qui vient du coeur, ce que nous
voulons, c'est la preuve pleine et entire de notre innocence!...
Apapur! je vois que vous ne savez pas  qui vous avez affaire!

--Non! dit Passepoil qui avait les larmes aux yeux tout naturellement et
par infirmit, non!... oh! non!... vous ne le savez pas!

--Ce que nous voulons, c'est une justification clatante... et pour y
arriver, voici ce que je vous propose: cette lettre dit que M. de
Lagardre ira vous trouver cette nuit jusque chez vous... nous
prtendons, nous, que M. de Lagardre est mort... Que l'vnement soit
juge! nous nous rendons prisonniers... si nous avons menti et que
Lagardre vienne, nous consentons  mourir... n'est-il pas vrai,
Passepoil?

--Avec joie! rpondit le Normand, qui, pour le coup, fondit en larmes.

--Si au contraire, reprit le Gascon, M. de Lagardre ne vient pas,
rparation d'honneur!... monseigneur ne refusera pas de permettre  deux
bons garons de continuer  lui dvouer leurs existences...

--Soit, dit Gonzague, vous nous suivrez au pavillon... l'vnement
jugera.

Les deux braves se prcipitrent sur ses mains et les baisrent avec
effusion.

--La justice de Dieu! prononcrent-ils ensemble en se redressant comme
de vrais Romains.

Mais ce n'tait pas  eux que Gonzague faisait attention en ce moment.
Il contemplait avec dpit la piteuse mine de ses fidles.

--J'avais ordonn qu'on ft venir Chaverny, dit-il en se tournant vers
Peyrolles.

Celui-ci sortit aussitt.

--Eh bien! messieurs, reprit le prince,--qu'avez-vous donc?... Dieu me
pardonne, vous voil ples et muets comme des fantmes!...

--Le fait est, murmura Cocardasse, qu'ils ne sont pas d'une gaiet
folle... Eh donc!

--Avez-vous peur? continua Gonzague.

Les gentilshommes tressaillirent et Navailles dit:

--Prenez garde, monseigneur!

--Si vous n'avez pas peur, reprit le prince,--c'est donc que vous
rpugnez  me suivre.

Et comme on gardait le silence:

--Prenez garde vous-mmes, messieurs mes amis! s'cria-t-il;
souvenez-vous de ce que je vous disais hier dans la grand'salle de mon
htel... Obissance passive!... je suis la tte, vous tes le bras... Il
y a pacte entre nous...

--Personne ne songe  rompre le pacte, dit Taranne, mais...

--Point de mais!... je n'en veux pas!.. songez bien  ce que je vous ai
dit et  ce que je vais vous dire... hier, vous auriez pu vous sparer
de moi, aujourd'hui, non! vous avez mon secret... aujourd'hui, celui qui
n'est pas avec moi est contre moi... si quelqu'un de vous manquait 
l'appel, cette nuit...

--Eh! fit Navailles, personne n'y manquera!

--Tant mieux!... nous sommes tout prts du but... Vous me croyez entam;
depuis hier, j'ai grandi de moiti!... votre part a doubl... vous tes
riches dj sans le savoir autant que des ducs et pairs... Je veux que
ma fte soit complte; j'en ai besoin.

--Elle le sera monseigneur, dit Montaubert qui tait parmi les mes
damnes.

La promesse contenue dans les dernires paroles de Gonzague ranimait les
chancelants.

--Je veux qu'elle soit joyeuse! ajouta-t-il.

--Elle le sera, pardieu! elle le sera!

--Moi, d'abord, dit le petit Oriol qui avait froid jusque dans la moelle
des os,--je me sens dj tout guilleret... nous allons rire!

--Nous allons rire! nous allons rire! rptrent les autres prenant leur
parti en braves.

Ce fut  ce moment que Peyrolles ramena Chaverny.

--Pas un mot de ce qui vient de se passer, messieurs, dit Gonzague.

--Chaverny! Chaverny! s'cria-t-on de toutes parts en affectant la plus
aimable gaiet,--arrive donc! on t'attend!

A ce nom, le bossu qui tait immobile comme une pierre au fond de sa
niche sembla s'veiller. Sa tte s'encadra dans l'oeil-de-boeuf et
il regarda.

Cocardasse et Passepoil l'aperurent  la fois.

--Attention! fit le Gascon.

--On est  son affaire, rpondit le Normand.

--Voil! voil! fit Chaverny.

--D'o viens-tu donc? demanda Navailles.

--D'ici prs... de l'autre ct de l'glise... Ah! cousin! il vous faut
deux odalisques  la fois?...

Gonzague plit. A l'oeil-de-boeuf, la figure du bossu s'claira,
puis disparut.

Le bossu tait derrire sa porte et contenait les battements de son
coeur  deux mains.

Ce seul mot venait de le frapper comme un trait de lumire.

--Fou! incorrigible fou! s'cria Gonzague presque gaiement.

Sa pleur avait fait place au sourire.

--Mon Dieu! reprit Chaverny, l'indiscrtion n'est pas grande!... j'ai
tout simplement escalad le mur pour faire un petit tour de promenade
dans le jardin d'Armide... Armide est double... il y a deux Armides...
manquant toutes les deux de Renaud!

On s'tonnait de voir le prince si calme en face de cette insolente
escapade.

--Et te plaisent-elles? demanda-t-il en riant.

--Je les adore toutes deux!... Mais qu'y a-t-il, cousin? se reprit-il,
pourquoi m'avez-vous fait appeler?

--Parce que tu es de noce, rpliqua Gonzague.

--Ah! bah! fit Chaverny, vraiment!... on se marie donc encore?... Et qui
se marie?

--Une dot de cinquante mille cus.

--Comptant?...

--Comptant.

--De beaux yeux, la cassette... avec qui?

Son regard faisait le tour du cercle.

--Devine! rpliqua Gonzague qui riait toujours.

--Voil bien des mines de maris, repartit Chaverny; je ne devine pas:
il y en a trop... Ah! si fait!... c'est peut-tre moi?

--Juste! fit Gonzague.

Tout le monde clata de rire.

Le bossu ouvrit doucement la porte de sa niche et resta debout sur le
seuil.

Sa figure avait chang d'expression: ce n'tait plus cette tte pensive,
ce regard avide et profond: c'tait sope II dit Jonas, le ricanement
vivant.

--Et la dot? demanda Chaverny.

--La voici, rpondit Gonzague qui tira une liasse d'actions de son
pourpoint; elle est prte.

Chaverny hsita un instant. Les autres le flicitaient en riant.

Le bossu s'avana lentement et vint prsenter son dos  Gonzague, aprs
lui avoir donn la plume trempe dans l'encre et la planchette.

--Tu acceptes?... demanda Gonzague avant de signer les endos.

--Ma foi oui, rpondit le petit marquis; il faut bien se ranger.

Gonzague signa. En signant, il dit au bossu:

--Eh bien! l'ami, tiens-tu toujours  ta fantaisie?

--Plus que jamais, monseigneur!

Cocardasse et Passepoil regardaient cela bouche bante.

--Pourquoi plus que jamais? demanda Gonzague.

--Parce que je sais le nom du mari, monseigneur.

--Et que t'importe ce nom?

--Je ne saurais pas vous dire cela... Il est des choses qui ne
s'expliquent point... comment vous expliquer par exemple la conviction
o je suis que, sans moi, M. de Lagardre n'accomplira point sa promesse
fanfaronne?...

--Tu as donc entendu?

--Ma niche est l tout prs... Monseigneur, je vous ai servi une fois.

--Sers-moi deux fois et tu ne souhaiteras plus rien...

--Cela dpend de vous, monseigneur!

--Tiens, Chaverny, dit Gonzague en lui tendant les actions signes.

Et, se tournant vers le bossu, il ajouta:

--Tu seras de la noce, je t'invite!

Tout le monde battit des mains, tandis que Cocardasse changeait un
regard rapide avec Passepoil, en murmurant:

--Le loup dans la bergerie! Capdbiou! ils ont raison: nous allons
rire!

Tous les courtisans de Gonzague avaient entour le bossu. Il partageait
les flicitations avec le mari.

--Monseigneur, dit-il en s'inclinant pour remercier, je ferai de mon
mieux pour me rendre digne de cette haute faveur... Quant  ces
messieurs, nous avons dj jout de paroles... ils ont de l'esprit, mais
pas tant que moi... h! h! sans manquer au respect que je dois 
monseigneur, j'aurai le mot pour rire, je vous le promets... vous
verrez le bossu  table; il passe pour bon vivant... vous verrez! vous
verrez!...




VI

--Le salon et le boudoir.--


Il existait encore sous le rgne de Louis-Philippe, dans la rue
Folie-Mricourt,  Paris, un chantillon parfait de cette petite et
prcieuse architecture des premires annes de la rgence. Il y avait l
dedans un peu de fantaisie, un peu de grec, un peu de chinois. Les
ordonnances faisaient ce qu'elles pouvaient pour se rattacher 
quelqu'un des quatre styles hellniques, mais l'ensemble tenait du
kiosque et les lignes fuyaient tout autrement qu'au Parthnon.

C'taient des bonbonnires dans toute l'acception du mot. Au Fidle
Berger on fabrique encore quantit de ces botes en carton  renflures
turques ou siamoises, hexagones pour la plupart, et dont la forme
heureuse fait le ravissement des acheteurs de bon got.

La petite maison de Gonzague avait la figure d'un kiosque, dguis en
temple. La Vnus poudre du XVIIIe sicle y et choisi ses autels.

Un petit pristyle blanc, flanqu de deux petites galeries blanches,
dont les colonnes corinthiennes supportaient un premier tage cach
derrire une terrasse. Le second tage, sortant tout  coup des
proportions carres du btiment, s'levait en belvdre  six pans
surmont d'une toiture en chapeau chinois.

C'tait hardi, selon l'opinion des amateurs d'alors.

Les possesseurs de certaines villas _dlicieuses_, rpandues autour de
Paris, pensent avoir invent ce style macaron. Ils sont dans l'erreur:
le chapeau chinois et le belvdre datent de l'enfance de Louis XV.
Seulement, l'or jet  profusion donnait aux excentricits d'alors un
aspect que nos villas conomiques, quoique _dlicieuses_, ne peuvent
point avoir.

L'extrieur de ces cages  jolis oiseaux pouvait tre blm par un got
svre; mais il tait mignon, coquet, lgant. Quant  l'intrieur,
personne n'ignore les sommes extravagantes qu'un grand seigneur aimait 
enfouir dans sa petite maison.

M. le prince de Gonzague, plus riche, lui tout seul, qu'une
demi-douzaine de trs-grands seigneurs ensemble, n'avait pu manquer de
sacrifier  cette mode fastueuse. Sa Folie passait pour une merveille.

C'tait un grand salon hexagone, dont les six pans formaient les
fondations du belvdre. Quatre portes s'ouvraient sur quatre chambres
ou boudoirs qui eussent t de formes trapzodes sans les
serres-enclaves qui les rgularisaient. Les deux autres portes, qui
taient en mme temps des fentres, donnaient sur des terrasses ouvertes
et charges de fleurs.

Nous avons peur de nous exprimer mal. Cette forme tait un raffinement
exquis dont le Paris de la rgence offrait tout au plus trois ou quatre
exemples. Pour tre mieux compris, nous prierons le lecteur de se
figurer un premier tage qui serait un parterre, et de tailler dans ce
parterre, sans s'occuper des rognures, une pice centrale  six pans,
escorts de quatre boudoirs carrs, placs comme les ailes d'un moulin 
vent: les deux pans principaux s'ouvraient sur des terrasses. Les
rognures, telles quelles ou modifies par l'adjonction de cabinets,
formaient un parterre intrieur, communiquant avec les deux terrasses en
laissant pntrer, ds qu'on le voulait, l'air avec le jour.

Le duc d'Antin avait dessin lui-mme cette mignarde croix de
Saint-Andr pour la folie supplmentaire qu'il avait au hameau de
Miromesnil.

Dans le salon de la Folie-Gonzague, le plafond et les frises taient de
Vanloo l'an et de son fils Jean-Baptiste qui tenait alors le sceptre
de la peinture franaise. Deux jeunes gens, dont l'un n'avait encore que
quinze ans, Carle Vanloo, frre cadet de Jean-Baptiste, et Jacques
Boucher avaient eu les panneaux. Ce dernier, lve du vieux matre
Lemoine, fut clbre du coup, tant il mit de charme et de voluptueux
abandon dans ses deux compositions: les _Filets de Vulcain_ et la
_Naissance de Vnus_. L'ornement des quatre boudoirs consistait en
copies de l'Albane et de Primatice, confies au pinceau de Louis Vanloo,
le pre.

C'tait princier dans toute la force du terme. Les deux terrasses en
marbre blanc avaient des sculptures antiques: on n'en voulait point
d'autre, et l'escalier, aussi de marbre, tait cit comme le
chef-d'oeuvre d'Oppenort.

Il tait huit heures du soir, environ. Le souper promis avait lieu. Le
salon tait plein de lumires et de fleurs. La table resplendissait sous
le lustre, et le dsordre des mets prouvait que l'action tait dj
depuis longtemps engage.

Les convives taient nos rous  la suite, parmi lesquels le petit
marquis de Chaverny se distinguait par une ivresse prmature. On
n'tait encore qu'au second service, et dj il avait perdu  peu prs
compltement la raison.

Choisy, Navailles, Montaubert, Taranne et Albret avaient meilleure tte,
car ils se tenaient droit encore et gardaient conscience des folies
qu'ils pouvaient dire.

Il y avait des dames, bien entendu, et bien entendu, ces dames
appartenaient en majeure partie  l'Opra: noble institution qui, depuis
tantt deux cents ans, n'a jamais failli  fournir en abondance tout ce
qui concerne son tat.

C'tait d'abord mademoiselle Fleury, reine de la fte, pour qui M. de
Gonzague avait des bonts; c'taient ensuite mademoiselle Nivelle, la
fille du Mississipi, la grosse et ronde Cidalise, bonne fille, nature
d'ponge, qui absorbait madrigaux et mots spirituels pour les rendre en
sottises, pour peu qu'on la presst; mademoiselle Desbois, mademoiselle
Dorbigny et cinq ou six autres demoiselles, galement ennemies de la
gne et des prjugs.

Elles taient toutes belles, jeunes, gaies, folles et prtes  rire,
mme quand elles avaient envie de pleurer; telle est la qualit de
l'emploi: on ne prend pas un avocat pour qu'il ne plaide point. Une
danseuse triste est un pernicieux produit qu'il faut laisser pour
compte.

Certaines gens pensent que le plus lugubre point de ces existences
navrantes et parfois navres qui frtillent dans la gaze rose comme le
poisson dans la pole, c'est de n'avoir point le droit de pleurer.

Gonzague tait absent. On venait de le mander au Palais-Royal.

Outre le sige qui l'attendait, il y avait trois autres siges vides.

D'abord celui de dona Cruz qui s'tait sauve lors du dpart de
Gonzague.

Nous disions tout  l'heure que mademoiselle Fleury tait la reine de la
fte: ceci doit tre entendu en l'absence de dona Cruz.

Dona Cruz avait ensorcel tout le monde autour de la table, bien qu'elle
et empch l'entretien d'arriver  ce haut diapason qu'atteignait,
dit-on, ds le premier service, une orgie de la rgence.

On ne savait pas bien au juste si le prince de Gonzague avait forc dona
Cruz  venir, ou si la charmante fille avait forc le prince  lui faire
place. La chose certaine, c'est qu'elle avait t blouissante, et que
tout le monde l'adorait, sauf le bon petit Oriol qui restait fidlement
l'esclave de mademoiselle Nivelle.

Le second sige vide n'avait point encore t occup.

Le troisime appartenait au bossu sope II, dit Jonas, que Chaverny
venait de vaincre en combat singulier,  coup de verres de champagne.

Au moment o nous entrons, Chaverny, abusant de sa victoire, entassait
des manteaux et des douillettes, des mantes de femme, sur le corps de ce
malheureux bossu, enseveli dans une immense bergre.

Le bossu, ivre-mort, ne se plaignait point. Il tait compltement cach
sous ce monceau de dpouilles, et Dieu sait qu'il courait grand risque
d'touffer.

Au reste, c'tait bien fait! Le bossu n'avait point tenu ce qu'il avait
promis. Il s'tait montr taciturne, maussade, inquiet, proccup. A
quoi pouvait penser ce pupitre?

Ces dames l'avaient lutin vainement. Dona Cruz elle-mme ayant voulu
lui parler de trop prs, le bossu avait recul son sige comme un
malotru qu'il tait.

A bas le bossu! C'tait bien la dernire fois qu'il assistait 
semblable fte!

Une question que l'on s'tait adresse plusieurs fois avant d'tre ivre,
c'tait  savoir pourquoi dona Cruz elle-mme y assistait.

Gonzague avait l'habitude de ne rien faire au hasard. Jusqu'alors il
avait cach cette dona Cruz aussi soigneusement que s'il et t son
tuteur espagnol. Et maintenant, il la faisait souper avec une douzaine
de vauriens... C'tait pour le moins fort trange.

Chaverny avait demand si c'tait l sa femme; Gonzague avait secou la
tte ngativement. Chaverny avait voulu savoir o tait sa fiance; on
lui avait rpondu: Patience.

Quel avantage Gonzague pouvait-il avoir  traiter ainsi une jeune fille
qu'il voulait produire  la cour sous le nom de mademoiselle de Nevers?

C'tait son secret. Gonzague disait ce qu'il lui plaisait de dire, rien
de plus.

On avait bu en conscience. Ces dames taient fort animes, except la
Nivelle qui avait le vin mlancolique. Cidalise et Desbois chantaient
la gaudriole; la Fleury s'gosillait  demander les violons.

Oriol, rond comme une boule, racontait des prouesses d'amour auxquelles
personne ne voulait croire. Les autres buvaient, riaient, chantaient; le
vin tait exquis, la chre dlicieuse: nul ne gardait souvenir des
menaces qui planaient sur ce festin de Balthazar.

M. de Peyrolles seul conservait sa figure de carme-prenant. La gaiet
gnrale, qu'elle ft ou non de bon aloi, ne le gagnait pas.

--Est-ce que personne n'aura la charit de faire taire monsieur Oriol?
demanda la Nivelle d'un ton triste et ennuy.

Sur dix femmes galantes, il y en a cinq pour le moins qui ont cette
manire de se divertir.

--La paix! Oriol, fit-on.

--Je ne parle pas si haut que Chaverny, rpondit le gros petit traitant;
Nivelle est jalouse... Je ne lui dirai plus mes fredaines.

--Innocent!... murmura la Nivelle qui se gargarisait avec un verre de
champagne.

--Des bleues? demanda Cidalise  Fleury.

--Deux bleues et une blanche.

--Et tu le reverras?...

--Jamais... Il n'en a plus.

--Mesdames, dit la Desbois, je vous dnonce le petit Mailly qui veut
tre aim pour lui-mme.

--Quelle horreur! fit tout d'une voix la partie fminine de l'assemble.

En face de cette prtention blasphmatoire, volontiers eussent-elles
rpt comme M. le baron de Barbanchois:

--O allons-nous! o allons-nous!

Chaverny tait revenu s'asseoir.

--Si ce coquin d'sope s'veille, dit-il, je le noie!...

Son regard alourdi fit le tour de la table.

--Je ne vois plus la divinit de notre Olympe, s'cria-t-il; j'ai besoin
de sa prsence pour vous expliquer ma position.

--Pas d'explications, au nom du ciel! fit Cidalise.

--J'en ai besoin, reprit Chaverny qui chancelait sur son fauteuil; c'est
une affaire de dlicatesse... Cinquante mille cus! ne voil-t-il pas le
Prou!... Si je n'tais pas amoureux...

--Amoureux de qui? interrompit Navailles; tu ne connais pas ta
fiance!...

--Voil l'erreur!... Je vais vous expliquer ma position.

--Non, non!... si, si!... gronda le choeur.

--Une petite blonde ravissante, contait Oriol  Choisy, qui dormait;
elle me suivait comme un bichon. Impossible de me dbarrasser
d'elle!... Vous sentez, j'avais peur que Nivelle ne nous rencontrt
ensemble... Au fond, il n'y a pas de tigresse pour tre jalouse comme
cette Nivelle... Enfin, vers trois heures du matin...

--Alors, cria Chaverny, si vous ne voulez pas me laisser, dites-moi o
est dona Cruz... Je veux dona Cruz.

--Dona Cruz! dona Cruz! rpta-t-on de toutes parts; Chaverny a raison!
Il nous faut dona Cruz.

--Vous pourriez bien dire mademoiselle de Nevers! pronona schement
Peyrolles.

Un long clat de rire couvrit sa voix, et chacun rpta:

--Mademoiselle de Nevers! c'est juste! mademoiselle de Nevers.

On se leva en tumulte.

--Ma position..., commena Chaverny.

Tout le monde se sauva de lui et courut  la porte par o dona Cruz
tait sortie.

--Oriol!... fit la Nivelle; ici, tout de suite!

Le gros petit traitant ne se fit point prier; il et voulu seulement que
cette familiarit n'chappt  personne.

--Asseyez-vous prs de moi, ordonna Nivelle en billant  se fendre la
mchoire, et contez-moi l'histoire de Peau-d'Ane: j'ai sommeil.

--Il tait une fois..., commena le docile Oriol.

--As-tu jou aujourd'hui? demanda Cidalise  Desbois.

--Ne m'en parle pas!... Sans Lafleur, mon laquais, j'aurais t oblig
de vendre mes diamants!

--Lafleur!... comment?...

--Lafleur est millionnaire depuis hier et me protge depuis ce matin.

--Je l'ai vu! s'cria la Fleury; il a, ma foi, fort bon air!...

--Il a la maison du vicomte de Villedieu qui s'est pendu.

--Il a achet les quipages du marquis de Bellegarde qui est en fuite.

--On parle de lui!

--Je crois bien! Il a fait une chose adorable... une distraction  la
Brancas!... Aujourd'hui, comme il sortait de la Maison d'Or, son
carrosse l'attendait dans la rue... l'habitude l'a emport... il est
mont derrire...

--Dona Cruz! dona Cruz! criaient ces messieurs.

Chaverny frappa  la porte du boudoir o l'on supposait que la charmante
Espagnole s'tait retire.

--Si vous ne venez pas, menaa Chaverny, nous faisons le sige.

--Oui, oui!... un sige!

--Messieurs, messieurs!... disait Peyrolles.

Chaverny le saisit au collet.

--Si tu ne te tais pas, toi, hibou! s'cria-t-il,--nous nous servons de
toi comme d'un blier pour enfoncer la porte!

Dona Cruz n'tait point dans le boudoir, dont elle avait ferm la porte
 clef en se retirant. Le boudoir communiquait avec le rez-de-chausse
par un escalier drob.--Dona Cruz tait descendue au rez-de-chausse o
se trouvait sa chambre  coucher.

Sur le sofa, la pauvre Aurore tait l toute tremblante et les yeux
fatigus de larmes.

Il y avait quinze heures qu'Aurore tait dans cette maison. Sans dona
Cruz, elle ft morte de chagrin et de peur.

Dona Cruz tait dj venue la voir deux fois depuis le commencement du
souper.

--Quelles nouvelles? demanda Aurore d'une voix faible.

--M. de Gonzague vient d'tre mand au palais, rpondit dona Cruz. Tu
as tort d'avoir peur, va, pauvre petite soeur: l-haut ce n'est pas
bien terrible... et si je ne te savais pas ici, inquite, triste,
accable, je m'amuserais de tout mon coeur.

--Que fait-on dans ce salon?... le bruit vient jusqu'ici...

--Des folies... on rit  gorge dploye... le champagne coule... ces
gentilshommes sont gais, spirituels, charmants... un surtout que l'on
nomme Chaverny...

Aurore passa le revers de sa main sur son front comme pour rappeler un
souvenir.

--Chaverny! rpta-t-elle.

--Tout jeune... tout brillant... ne craignant ni Dieu ni
diable!...--Mais il m'est dfendu de m'occuper trop de lui,
s'interrompit-elle;--il est fianc!

--Ah! fit Aurore d'un ton distrait.

--Devine avec qui, petite soeur.

--Je ne sais... que m'importe cela?

--Il t'importe assurment... c'est avec toi que le jeune marquis de
Chaverny est fianc!

Aurore releva lentement sa tte ple et sourit tristement.

--Je ne plaisante pas! insista dona Cruz.

--De ses nouvelles,  lui, murmura Aurore--ma soeur! ma petite Flor!
ne m'apportes-tu point de ses nouvelles?

--Je ne sais rien... absolument rien.

La belle tte d'Aurore retomba sur sa poitrine, tandis qu'elle
poursuivait en pleurant:

--Hier, ces hommes ont dit, lorsqu'ils nous attaqurent: Il est mort...
Lagardre est mort!

--Quant  cela, fit dona Cruz, moi je suis sre qu'il n'est pas mort!

--Qui te donne cette certitude? demanda vivement Aurore.

--Deux choses: la premire, c'est qu'ils ont encore peur de lui
l-haut... la seconde, c'est cette femme qu'ils ont voulu me donner pour
mre...

--Son ennemie?... Celle que j'ai vue la nuit dernire au Palais-Royal?

--Oui, son ennemie... d'aprs ta description, je l'ai bien reconnue...
La seconde raison, disais-je, c'est que cette femme le poursuit
toujours: son acharnement n'a point diminu... Quand j'ai t me
plaindre aujourd'hui  M. de Gonzague du singulier traitement qu'on
m'avait fait subir chez toi, je l'ai vue, cette femme, et je l'ai
entendue: elle disait  un seigneur en cheveux blancs qui sortait de
chez elle: Cela me regarde; c'est mon devoir et c'est mon droit; j'ai
les yeux ouverts; il ne m'chappera pas!... et quand la vingt-quatrime
heure sonnera, il sera arrt, fallt-il pour cela ma propre main!

--Oh! dit Aurore,--ce ne peut tre que la mme femme!... je la reconnais
 sa haine... et voil plus d'une fois que l'ide me vient...

--Quelle ide? demanda dona Cruz.

--Rien... je ne sais... je suis folle!

--Il me reste une chose  te dire, reprit dona Cruz avec
hsitation;--c'est presque un message que je t'apporte... M. de Gonzague
a t bon pour moi, mais je n'ai plus de confiance en M. de Gonzague....
Toi, je t'aime de plus en plus, ma pauvre petite Aurore.

Elle s'assit sur le sofa auprs de sa compagne et poursuivit:

--M. de Gonzague m'a certainement dit cela pour que je te le rpte...

--Que t'a-t-il dit? interrogea Aurore.

--Tout  l'heure, rpondit dona Cruz, quand tu m'as interrompue pour me
parler de ton beau chevalier, Henri de Lagardre, j'en tais 
t'apprendre qu'on voulait te marier avec le jeune marquis de Chaverny.

--Mais de quel droit me marier?

--Je l'ignore... mais on ne semble pas se proccuper beaucoup de la
question de savoir si l'on a droit ou non... Gonzague a li conversation
avec moi... Dans le cours de l'entretien, il a gliss ces paroles: Si
elle se montre obissante, elle sauvera d'un mortel danger tout ce
qu'elle a de plus cher au monde.

--Lagardre!... s'cria Aurore.

--Je crois, rpondit l'ancienne gitanita, qu'il voulait parler de
Lagardre.

Aurore cacha sa tte entre ses mains.

--Il y a comme un brouillard sur ma pense! murmura-t-elle;--Dieu
n'aura-t-il point piti de moi?

Dona Cruz l'attira contre son coeur.

--N'est-ce pas Dieu qui m'a mise l prs de toi! fit-elle doucement;--je
ne suis qu'une femme, mais je suis forte et n'ai pas peur de mourir...
s'ils t'attaquaient, Aurore, tu aurais quelqu'un pour te dfendre.

--Aurore lui rendit son treinte.--On commenait  entendre les voix
tumultueuses de ceux qui appelaient dona Cruz.

--Il faut que je m'en aille, dit celle-ci!

Puis, sentant qu'Aurore tremblait tout  coup dans ses bras:

--Pauvre chre enfant! reprit-elle,--comme la voil ple...

--J'ai peur, ici, quand je suis toute seule, balbutia Aurore;--ces
valets, ces servantes... tout me fait peur...

--Tu n'as rien  craindre, rpondit dona Cruz;--ces valets, ces
servantes savent que je t'aime... ils croient que mon pouvoir est grand
sur l'esprit de Gonzague...

Elle s'interrompit et parut rflchir.

--Il y a des instants o je le crois moi-mme, poursuivit-elle;--l'ide
me vient parfois que Gonzague a besoin de moi...

A l'tage suprieur le bruit redoublait.

Dona Cruz se leva et reprit le verre de champagne qu'elle avait dpos
sur la table.

--Conseille-moi... Guide-moi! dit Aurore.

--Rien n'est perdu s'il a vraiment besoin de moi! s'cria dona Cruz. Il
faut gagner du temps...

--Mais ce mariage... je prfrerais mille fois la mort!

--Il est toujours temps de mourir, chre petite soeur!

Comme elle faisait un mouvement pour se retirer, Aurore la retint par sa
robe.

--Vas-tu donc m'abandonner tout de suite? dit-elle.

--Ne les entends-tu pas?... ils m'appellent!... Mais, fit-elle en se
ravisant tout  coup, t'ai-je parl du bossu?

--Non, rpondit Aurore,--quel bossu?

--Celui qui me fit sortir d'ici hier au soir par des chemins que je ne
connaissais pas moi-mme... celui qui me conduisit jusqu' la porte de
ta maison... il est ici!

--Au souper?

--Au souper... Comme je me suis souvenue de ce que tu m'as dit... de cet
trange personnage qui seul est admis dans la retraite de ton beau
Lagardre...

--Ce doit tre le mme! fit Aurore.

--J'en jurerais!... je me suis rapproche de lui pour lui dire que, le
cas chant, il pouvait compter sur moi.

--Eh bien?...

--C'est le bossu le plus bizarre qui ait abus jamais du droit de
caprice!... il a fait semblant de ne me point reconnatre: impossible de
tirer de lui une parole! il tait tout entier  ces dames qui
s'amusaient de lui et le faisaient boire furieusement... si bien qu'il
est tomb sous la table.

--Il y a donc des femmes en haut? demanda Aurore.

--Je crois bien! rpondit dona Cruz.

--Quelles femmes?

--De grandes dames, rpliqua la gitanita de bonne foi;--va! ce sont bien
l les Parisiennes que j'avais rves dans notre Madrid!... Point de
voiles jaloux! point de dentelles prudes!... les dames de la cour, ici,
chantent, rient, boivent, jurent comme des mousquetaires... c'est
charmant!...

--Es-tu bien sre que ce soient des dames de la cour?

Dona Cruz fut presque offense.

--Je voudrais bien les voir, dit encore Aurore. Sans tre vue,
ajouta-t-elle en rougissant.

--Et ne voudrais-tu point voir aussi ce joli petit marquis de Chaverny?
demanda dona Cruz avec un peu de moquerie.

--Si fait, rpondit Aurore simplement;--je voudrais bien le voir.

La gitanita, sans lui donner le temps de la rflexion, la saisit par le
bras en riant et l'entrana vers l'escalier drob.

Les clameurs de l'orgie s'engouffraient dans l'troit couloir. Aurore
faillit tomber dix fois avant d'arriver au boudoir du premier tage.

L, les deux jeunes filles n'taient plus spares de la fte que par
l'paisseur d'une porte.

On entendait vingt voix qui criaient, parmi le choc des verres et les
clats de rire.

--Faisons le sige du boudoir!  l'assaut!  l'assaut!




VII

--Une place vide.--


M. de Peyrolles, reprsentant peu accrdit du matre de cans, voyait
son autorit compltement mconnue. Chaverny et deux ou trois autres lui
avaient dj demand des nouvelles de son oreille. Il tait dsormais
impuissant  rprimer le tumulte.

De l'autre ct de la porte, Aurore, plus morte que vive, regrettait
amrement d'avoir quitt sa retraite.

Dona Cruz riait, l'espigle et l'intrpide,--il et fallu, pour
l'effrayer, bien autre chose que cela!

Elle souffla les bougies qui clairaient le boudoir, non point pour
elle, mais pour que, du salon, personne ne pt voir sa compagne.

--Regarde, dit-elle en montrant le trou de la serrure.

Mais l'humeur curieuse d'Aurore tait passe.

--Allez-vous nous laisser longtemps pour cette demoiselle? demanda
Cidalise.

--Voil qui en vaut la peine! ajouta la Desbois.

--Elles sont jalouses, les marquises! pensa tout haut dona Cruz.

Aurore avait l'oeil  la serrure.

--Cela, des marquises! fit-elle avec doute.

Dona Cruz haussa les paules d'un air capable et dit:

--Tu ne connais pas la cour!

--Dona Cruz! dona Cruz! nous voulons dona Cruz! criait-on dans le salon.

La gitanita eut un naf et orgueilleux sourire.

--Ils me veulent!... murmura-t-elle.

On secoua la porte. Aurore se recula vivement. Dona Cruz mit l'oeil 
la serrure  son tour.

--Oh! oh! oh! s'cria-t-elle en clatant de rire, quelle bonne figure a
ce pauvre Peyrolles.

--La porte rsiste, dit Navailles.

--J'ai entendu parler, ajouta Noc.

--Un levier!... une pince!...

--Pourquoi pas du canon?... demanda la Nivelle en s'veillant  demi.

Oriol se pma.

--J'ai mieux que cela! s'cria Chaverny, une srnade!...

--Avec les verres, les couteaux, les bouteilles et les assiettes,
enchrit Oriol en regardant sa Nivelle.

Celle-ci sommeillait de nouveau.

--Il est charmant, le petit marquis! murmura dona Cruz.

--Lequel est-ce? demanda Aurore en se rapprochant de la porte.

--Mais je ne vois plus le bossu, dit la gitanita au lieu de rpondre...

--Y tes-vous? criait en ce moment Chaverny.

Aurore, qui avait maintenant l'oeil  la serrure, faisait tous ses
efforts pour reconnatre son galant de la calle Major  Madrid. La
confusion tait si grande dans le salon qu'elle n'y pouvait point
parvenir.

--Lequel est-ce? rpta-t-elle.

--Le plus ivre de tous, rpliqua cette fois dona Cruz.

--Nous y sommes! nous y sommes! gronda le choeur des excutants.

Ils s'taient levs presque tous, les dames aussi, chacun tenait  la
main son instrument d'accompagnement. Cidalise avait un rchaud, sur
lequel la Desbois frappait. C'tait, avant mme qu'et commenc le
chant, un charivari pouvantable.

Peyrolles ayant essay une observation timide, fut saisi par Navailles
et Gironne, et provisoirement accroch  un portemanteau.

--Qui est-ce qui chante?

--Chaverny! Chaverny! c'est Chaverny qui chante!

Et le petit marquis, pouss de main en main, fut jet contre la porte.

Aurore le reconnut en ce moment et se rejeta violemment en arrire.

--Bah! fit dona Cruz; parce qu'il est un peu gris?... C'est la mode de
la cour... il est charmant!

Chaverny rclama le silence d'un geste avin. On se tut.

--Mesdames et messieurs, dit-il, je tiens avant tout  vous expliquer ma
position.

Il y eut une tempte de hues.

--Pas de discours!... Chante ou tais-toi!

--Ma position est simple, bien qu'au premier abord elle puisse
sembler...

--A bas Chaverny!... un gage!... accrochons Chaverny auprs de
Peyrolles.

--Pourquoi veux-je vous expliquer ma position? reprenait le petit
marquis avec l'imperturbable tnacit de l'ivresse. C'est que la
morale...

--A bas la morale!...

--C'est que les circonstances...

--A bas les circonstances!...

Cidalise, la Desbois et la Fleury taient comme trois louves autour de
lui. Nivelle dormait.

--Si tu chantes, reprit Noc, on te laissera expliquer ta position.

--Le jurez-vous? demanda Chaverny srieusement.

Chacun prit la pose d'un Horace  la scne du serment.

--Nous le jurons! nous le jurons!...

--Alors, dit Chaverny, laissez-moi expliquer ma position auparavant.

Dona Cruz se tenait les ctes.

Mais les gens du salon se fchaient. On parlait de pendre Chaverny par
les pieds, en dehors de la fentre.

Le XVIIIe sicle aussi avait de bien agrables plaisanteries.

--Ce ne sera pas long, continuait le petit marquis; au fond ma position
est bien claire. Je ne connais pas ma femme, ainsi je ne peux pas la
dtester... j'aime les femmes en gnral... c'est donc un mariage
d'inclination.

Vingt voix clatant comme un tonnerre, se mirent  hurler:

--Chante! chante! chante!

Chaverny prit une assiette et un couteau des mains de Taranne.

--Ce sont de petits vers, dit-il, composs par un jeune homme...

--Chante! chante! chante!

--Ce sont de simples couplets... attention au refrain!

Il chanta en s'accompagnant sobrement sur son assiette:

    Qu'une femme
  Ait deux maris,
    On la blme
  Et moi j'en ris.

  Mais un mle bigame
  A mon sens est infme,
  Car aujourd'hui la femme
    Est hors de prix
        A Paris!

--Pas trop mal! pas trop mal! fit la censure.

--Oriol connat le cours du jour!

--Au refrain! au refrain!

  Mais un mle bigame
  A mon sens est infme
  Car aujourd'hui la femme
    Est hors de prix
        A Paris!

--Qui est ce qui me donne  boire? dit Nivelle en sursaut.

--Comment trouvez-vous cela, charmante? demanda Oriol.

--C'est bte comme tout!... bravo! bravo!

--Mais n'aie donc pas peur! disait  la pauvre Aurore dona Cruz qui la
tenait embrasse.

--Le second couplet!... Courage, Chaverny!

Il continua:

  A la banque
  Du bon rgent
  Rien ne manque
  Sinon l'argent...

A cet irrvrencieux dbut, Peyrolles fit un haut-le-corps si dsespr
qu'il se dcrocha lui-mme et tomba  plat ventre.

--Messieurs! messieurs! au nom de M. le prince de Gonzague!... fit-il en
se relevant.

Mais on ne l'entendait pas.

--C'est faux! criaient les uns.

--Calomnie! calomnie!

--M. Law a tous les trsors du Prou dans sa cave!

--Pas de politique!

--Si fait!... Non pas!

--Vive Chaverny!... A bas Chaverny!

--Billonnez-le!... Laissez-le continuer!...

Et ces dames qui cassaient fanatiquement les assiettes et les verres!

--Chaverny, viens m'embrasser! cria Nivelle.

--Par exemple! protesta le gros petit traitant.

--Il fait la hausse pour nous! grommela Nivelle en refermant les yeux;
il est gentil, ce petit marquis!... il a dit que la femme est hors de
prix  Paris... ce n'est pas encore assez cher... Les hommes sont des
pot-au-feu! Tant que je vois un homme garder une pistole au fond de son
sac, moi, a m'nerve!

Dans le boudoir, Aurore, le visage cach derrire ses deux mains,
disait d'une voix altre:

--J'ai froid... j'ai froid jusqu'au fond de l'me... l'ide qu'on veut
me livrer  un pareil homme!...

--Va! dit dona Cruz! Il ne te mangerait pas!... je me chargerais bien,
moi, de le rendre doux comme un agneau... Tu ne le trouves donc pas bien
gentil?

--Viens! emmne-moi!... Je veux passer le reste de la nuit en prires...

Elle chancelait. Dona Cruz la soutint dans ses bras.

La gitanita tait bien le meilleur petit coeur qui ft au monde, mais
elle ne partageait point du tout les rpulsions de sa compagne.

C'tait bien l le Paris qu'elle avait rv.

--Viens donc, dit-elle, pendant que Chaverny, profitant d'une courte
chappe de silence, demandait avec larmes qu'on lui permt d'expliquer
sa position.

En descendant l'escalier, dona Cruz dit:

--Petite soeur, gagnons du temps... fais semblant d'obir,
crois-moi... plutt que de te laisser dans l'embarras je l'pouserais,
moi, le Chaverny.

--Tu ferais cela pour moi!... s'cria Aurore dans un lan de nave
gratitude.

--Mon Dieu oui... Allons... prie, puisque cela te console... ds que je
pourrai m'chapper, je viendrai te revoir.

Elle remonta l'escalier, le pied leste, le coeur lger, en brandissant
dj son verre de champagne.

--Certes..., murmurait-elle, pour l'obliger... Avec ce Chaverny on
passerait sa vie  rire... quoi de mieux!

En arrivant  la porte du boudoir, elle s'arrta pour couter.

Chaverny disait d'un accent indign:

--M'avez-vous promis, oui ou non, que je pourrais expliquer ma
position?...

--Jamais!... Chaverny abuse de sa position!...  la porte!...

--Dcidment, messieurs, fit Navailles en ce moment, il faut donner
l'assaut!... la petite se moque de nous.

Dona Cruz saisit ce moment pour ouvrir la porte.

Elle parut sur le seuil, souriante et gaie, levant son verre au-dessus
de sa tte.

Il y eut un long et bruyant applaudissement.

--Allons donc! messieurs! dit-elle en tendant son verre vide; un peu
d'entrain!... est-ce que vous croyez que vous faites du bruit?...

--Nous tchons, fit Oriol.

--Vous tes de pauvres tapageurs, reprit dona Cruz qui vida son verre
d'un trait; on ne vous entend pas seulement derrire cette porte!

--Est-ce vrai? s'crirent nos rous humilis.

Ils se croyaient de taille  empcher Paris de dormir.

Chaverny contemplait dona Cruz avec admiration.

--Dlicieuse! murmurait-il, adorable!

Oriol voulut rpter ces mots qui lui semblaient jolis, mais Nivelle se
rveilla pour le pincer jusqu'au sang.

--Voulez-vous bien vous taire! dit-elle.

--Oui, ma charmante! rpondit le docile Oriol.

Il essaya de s'esquiver, mais la fille du Mississipi le retint par la
manche.

--A l'amende! fit-elle; une bleue!

Oriol tira son portefeuille et donna une action toute neuve, tandis que
Nivelle chantonnait:

  Car aujourd'hui, la femme
    Est hors de prix,
        A Paris!

Dona Cruz cependant cherchait des yeux le bossu. Son instinct lui disait
que, malgr ses rebuffades, cet homme tait un secret alli.

Mais elle n'avait l personne  qui adresser une question.

Elle dit seulement, pour savoir si le bossu avait accompagn Gonzague:

--O donc est monseigneur?

--Son carrosse est de retour, rpondit Peyrolles qui rentrait;
monseigneur donne des ordres.

--Pour les violons, sans doute, ajouta Cidalise.

--Allons nous vraiment danser? s'cria la gitanita dj rouge de
plaisir.

La Desbois et la Fleury lui jetrent un ddaigneux regard.

--J'ai vu un temps, dit sentencieusement Nivelle, o nous trouvions
toujours quelque chose sous nos assiettes quand nous venions ici.

Elle releva son assiette et reprit:

--Nant! pas le moindre grain de mil!... Ah! mes belles, la rgence
baisse!...

--La rgence vieillit!... appuya Cidalise.

--La rgence se fane!... Quand nous aurions eu chacune deux ou trois
bleues au dessert, Gonzague aurait-il t plus pauvre?

--Qu'est-ce que c'est que des bleues? demanda dona Cruz.

Que dire pour peindre la stupfaction gnrale? Figurez-vous, de nos
jours, un souper  la Maison dore, un souper compos de rats et de
Tortoniens, et figurez-vous une de ces dames ignorant ce que c'est que
le crdit mobilier!

C'est impossible. Eh bien, la candeur de dona Cruz tait tout aussi
invraisemblable.

Chaverny fouilla prcipitamment dans sa poche o tait la dot. Il prit
une douzaine d'actions qu'il mit dans la main de la gitanita.

--Merci, fit-elle, M. de Gonzague vous les rendra.

Puis, parpillant les actions devant Nivelle et les autres, elle ajouta
avec une grce charmante:

--Mesdames, voil votre dessert!

Ces dames prirent les actions et dclarrent que cette petite tait
dtestable.

--Voyons! voyons! poursuivit dona Cruz, il ne faut pas que monseigneur
nous trouve endormis!...  la sant de M. le marquis de Chaverny!...
votre verre, marquis!

Celui-ci tendit son verre et poussa un profond soupir.

--Si vous saviez!... murmura-t-il; si je pouvais vous dire...

Il but, et pendant cela, Navailles s'cria:

--Prenez garde! il va vous expliquer sa position.

--Pas  vous! rpliqua Chaverny; je ne veux pour auditeur que la
charmante dona Cruz!... vous n'tes pas dignes de comprendre...

--C'est pourtant bien simple, interrompit Nivelle, votre position est
celle d'un homme gris!

Tout le monde clata de rire. On crut que le gros petit Oriol allait
touffer.

--Morbleu! fit le marquis en brisant son verre sur la table, y a-t-il
ici quelqu'un d'assez hardi pour se moquer de moi!... Dona Cruz! je ne
plaisante pas!... vous tes ici comme une toile du ciel, gare parmi
des lampions!...

Bruyante protestation de ces dames!

--C'est trop fort!... trop fort, dit Oriol.

--Tais-toi, fit Chaverny; la comparaison ne peut blesser que les
lampions... d'ailleurs, je ne vous parle pas  vous autres... je somme
M. de Peyrolles d'arrter vos indcentes vocifrations... et j'ajoute
qu'il ne m'a jamais plu qu'un instant dans sa vie... c'est quand il
tait accroch au portemanteau... il tait bien!..

Il eut un attendrissement involontaire et ajouta les larmes aux yeux:

--Ah!.. il tait trs-bien!... Mais pour en revenir  ma position,
s'interrompit-il en prenant les deux mains de dona Cruz.

--Je la sais sur le bout des doigts. M. le marquis, fit la gitanita;
vous pousez cette nuit une femme charmante...

--Charmante?... interrogea le choeur.

--Charmante! rpta dona Cruz; jeune, spirituelle, bonne, et n'ayant pas
la moindre ide des bleues...

--Une pigramme! fit Nivelle, cela se forme!

--Vous montez en chaise de poste, continua dona Cruz en s'adressant
toujours  Chaverny, vous enlevez votre femme...

--Ah!... interrompit le petit marquis; si c'tait vous, adorable
enfant!...

Dona Cruz lui emplit son verre jusqu'aux bords.

--Messieurs, dit Chaverny avant de boire, dona Cruz vient d'clairer ma
position... je ne l'aurais pas mieux fait moi-mme... cette position est
romanesque...

--Buvez donc? fit la gitanita en riant.

--Permettez... depuis longtemps dj je nourris une pense!...

--Voyons! voyons la pense de Chaverny!

Il se leva et prit une pose d'orateur.

--Messieurs, dit-il; voici plusieurs siges vides... Celui-ci
appartient  mon cousin de Gonzague... celui-ci au bossu... ils ont t
occups tous deux... mais celui-l...

Il montrait un fauteuil plac juste en face de celui de Gonzague, et
dans lequel en effet, depuis le commencement du souper personne ne
s'tait assis.

--Voici la pense que j'ai, poursuivit Chaverny; je veux que ce sige
soit occup!... je veux qu'on y mette la marie!

--C'est juste! c'est juste! cria-t-on de toutes part; l'ide de Chaverny
est raisonnable!... La marie! la marie!...

Dona Cruz voulut saisir le bras du petit marquis, mais rien n'tait
capable de le distraire.

--Que diable! grommela-t-il en se tenant  la table et la figure inonde
de ses cheveux, je ne suis pas ivre, peut-tre!

--Buvez et taisez-vous! lui glissa dona Cruz  l'oreille.

--Je veux bien boire, astre divin... oui... Dieu m'est tmoin que je
veux bien boire... mais je ne veux pas me taire!... mon ide est
juste... elle dcoule ma position... je demande la marie... car...
coutez donc vous autres!

--coutez! coutez!... Il est beau comme le dieu de l'loquence!

Ce fut Nivelle qui s'veilla tout  fait pour dire cela.

Chaverny frappa du poing la table et continua en criant plus fort:

--Je dis qu'il est absurde... absurde!...

--Bravo, Chaverny!... superbe, Chaverny!

--Absurde!... de laisser une place vide...

--Magnifique!... magnifique!... Bravo, Chaverny.

L'assistance entire applaudissait. Le petit marquis faisait des efforts
extravagants pour suivre sa pense.

--De laisser une place vide, acheva-t-il en se cramponnant  la nappe,
si l'on n'attend pas quelqu'un!

Au moment o une salve de bravos allait accueillir cette laborieuse
conclusion, Gonzague parut  la porte de la galerie et dit:

--Aussi attend-on quelqu'un!




VIII

--Une pche et un bouquet.--


La figure de M. le prince de Gonzague parut  chacun svre et mme
soucieuse. On posa ses verres sur la table et le sourire s'vanouit.

--Cousin, dit Chaverny, retomb au fond de son fauteuil; je vous
attendais pour vous parler un peu de ma position...

Gonzague vint jusqu' la table et lui prit le verre qu'il tait en train
de porter  ses lvres.

--Ne bois plus! dit-il d'un ton sec.

--Par exemple! protesta Chaverny.

Gonzague jeta le verre par la fentre et rpta:

--Ne bois plus.

Chaverny le regardait avec de gros yeux tonns.

Les convives se rassirent. La pleur avait dj remplac sur plus d'un
visage les vives couleurs et l'ivresse naissante.

Il y avait une pense qu'on avait tenue  l'cart depuis le commencement
de cette fte, mais qui planait dans l'air.

L'aspect soucieux de M. de Gonzague la ramenait.

Peyrolles essaya de se glisser vers son matre, mais dona Cruz le
prvint.

--Un mot, s'il vous plat, monseigneur, dit-elle.

Gonzague lui baisa la main et la suivit  l'cart.

--Que veut dire cela? murmura Nivelle.

--Je crois, ajouta Cidalise, que nous n'aurons point les violons.

--Ce ne peut tre une banqueroute, insinua la Desbois; Gonzague est trop
riche!

--On voit des choses si tranges!... rpliqua Nivelle.

Ces messieurs ne se mlaient point  l'entretien. La plupart avaient
les yeux sur la nappe et semblaient rflchir.

Chaverny seul chantait je ne sais quel pont-neuf grillard et ne prenait
point garde  cette sombre inquitude qui venait d'envahir tout  coup
le salon.

Oriol grommela  l'oreille de Peyrolles:

--Est-ce que nous aurions de mauvaises nouvelles?

Le factotum lui tourna le dos.

--Oriol!... appela Nivelle.

Le gros petit traitant se rendit  l'ordre aussitt, et la fille du
Mississipi lui dit:

--Quand le prince en aura fini avec cette petite, vous irez lui dire que
nous demandons les violons...

--Mais..., voulut objecter Oriol.

--La paix! vous irez! Je le veux!

Le prince n'en avait pas fini, et  mesure que le silence durait,
l'impression de gne et de tristesse devenait plus vidente.

Ce n'tait pas une franche gaiet que celle qui avait rgn dans cet
essai d'orgie. Si le lecteur a pu croire que nos gens se divertissaient
de bon coeur, c'est que nous n'avons point russi dans notre peinture.

Ils avaient fait ce qu'ils avaient pu. Le vin avait mont le diapason
des voix et rougi les visages, mais l'inquitude n'avait pas cess
d'exister un seul instant derrire les clats de cette joie mensongre.

Et pour la faire tomber  plat, toute cette allgresse factice, il avait
suffi du sourcil fronc de Gonzague.

Ce que le gros Oriol avait dit, tout le monde le pensait.

--Il y avait de mauvaises nouvelles!

Gonzague baisa pour la seconde fois la main de dona Cruz.

--Avez-vous confiance en moi? lui dit-il d'un ton paternel.

--Certes, monseigneur, rpondit la gitanita dont le regard tait
suppliant, mais c'est ma seule amie... ma soeur!...

--Je ne sais rien vous refuser, chre enfant... Dans une heure, quoi
qu'il arrive, elle aura sa libert.

--Est-ce vrai, cela, monseigneur? s'cria dona Cruz toute joyeuse;
laissez-moi lui annoncer ce grand bonheur!...

--Non... pas maintenant... restez!... Lui avez-vous dit mon dsir?...

--Ce mariage?... oui, sans doute... mais elle a de vives rpugnances...

--Monseigneur..., balbutia Oriol qu'un signe imprieux de la Nivelle
avait mis en mouvement; pardon si je vous drange... mais ces dames
rclament les violons.

--Laissez! dit Gonzague qui l'carta de la main.

--Il y a quelque chose! murmura Nivelle.

Gonzague reprit en serrant les deux mains de dona Cruz:

--Je ne vous dis qu'une chose, j'aurais voulu sauver celui qu'elle
aime...

--Mais, monseigneur!... s'cria dona Cruz; si vous vouliez m'expliquer
en quoi ce mariage est utile  M. de Lagardre, je rapporterais vos
paroles  ma pauvre Aurore...

--C'est un fait, interrompit Gonzague; je ne puis rien ajouter  mon
affirmation... Pensez-vous que je sois le matre des vnements?... En
tout cas je vous promets qu'il n'y aura point de contrainte.

Il voulut s'loigner; dona Cruz le retint.

--Je vous en prie, dit-elle, donnez-moi la permission de retourner prs
d'elle... vos rticences me font peur!

En ce moment, rpondit Gonzague, j'ai besoin de vous.

--De moi!... rpta la gitanita tonne.

--Il va se dire ici des paroles que ces dames ne doivent point entendre.

--Et moi?... les entendrai-je?

--Non... ces paroles n'ont point trait  votre amie... Vous tes ici
chez vous; faites votre devoir de matresse de maison... emmenez ces
dames dans le salon de Mars...

--Je suis prte  vous obir, monseigneur.

Gonzague la remercia et regagna la table. Chacun cherchait  lire sur
son visage.

Il fit signe  Nivelle qui s'approcha de lui.

--Vous voyez bien cette enfant, dit-il en montrant dona Cruz qui restait
toute pensive  l'autre bout du salon, tchez de la distraire et faites
qu'elle ne prenne point attention  ce qui va se passer ici.

--Vous nous chassez, monseigneur?

--Tout  l'heure on vous rappellera... il y a dans le petit salon une
corbeille de mariage.

--J'ai compris, monseigneur... Nous donnez-vous Oriol?

--Non; pas mme Oriol... allez!...

--Mes belles petites, dit la Nivelle, voici dona Cruz qui veut nous
emmener voir la toilette de la marie.

Ces dames se levrent toutes  la fois et entrrent prcdes par la
gitanita dans le petit salon de Mars qui faisait face au boudoir o
nous avons vu nagure les deux amies.

Il y avait en effet, dans le petit salon, une corbeille de mariage. Ces
dames l'entourrent.

Gonzague donna un coup d'oeil  Peyrolles qui alla fermer les portes
derrire elles.

A peine la porte fut-elle ferme que dona Cruz s'en rapprocha, mais la
Nivelle courut  elle et la ramena par la main.

--C'est  vous de nous montrer tout cela, bel ange, dit-elle; nous ne
vous tenons pas quitte!

Dans le salon il n'y avait plus que des hommes.

Gonzague vint prendre place au milieu d'un silence profond. Ce silence
mme veilla le petit marquis de Chaverny.

--Eh bien! Eh bien! fit-il, o sont ces dames?

Et comme personne ne rpondait:

--Je me souviens bien, murmura-t-il en se parlant  lui-mme, que j'ai
vu deux ravissantes cratures dans le jardin... mais dois-je vraiment
pouser l'une d'elles? ou n'est-ce qu'un rve?... ma foi, je n'en sais
rien!... Cousin! s'interrompit-il brusquement, il fait lugubre ici!...
je vais avec les dames...

--Reste! ordonna Gonzague.

Puis promenant son regard sur l'assemble:

--Avons-nous notre sang-froid, messieurs? demanda-t-il.

--Tout notre sang-froid, lui fut-il rpondu.

--Pardieu! s'cria Chaverny, c'est toi, cousin, qui as voulu nous faire
boire!

Il avait raison. Le mot sang-froid avait ici pour Gonzague une
signification purement relative: il lui fallait des ttes chauffes et
des bras sains.

Except Chaverny, tout le monde tait  point.

Gonzague avait dj regard le petit marquis en secouant la tte d'un
air mcontent. Il consulta la pendule et reprit:

--Nous avons juste une demi-heure pour causer... Trve de folies... je
parle pour vous, marquis!

Celui-ci, au moment o Gonzague lui avait ordonn de rester, s'tait
rassis, non sur son sige, mais sur la nappe.

--Ne vous inquitez pas de moi, cousin, dit-il en prenant la gravit des
ivrognes; souhaitez seulement que personne ne soit plus gris que moi!...
je suis proccup de ma position: c'est tout simple...

--Messieurs, interrompit Gonzague, nous nous passerons de lui, s'il le
faut. Voici le fait: En ce moment, une jeune fille nous gne... nous
gne, entendez-vous?... nous gne tous... car nos intrts sont
dsormais unis bien plus troitement que vous ne pensez... On peut dire
que votre fortune est la mienne... et j'ai pris mes mesures pour que le
lien qui nous unit ft une vritable chane.

--Nous ne saurions tenir de trop prs  monseigneur, dit Montaubert.

--Certes, certes, fit-on.

Mais il n'y avait pas d'lan.

--Cette jeune fille,... reprit Gonzague.

--Puisque les circonstances semblent s'aggraver, dit Navailles, nous
avons le droit de chercher la lumire... cette jeune fille enleve hier
par vos hommes est-elle la mme que celle dont on parlait chez M. le
rgent?...

--Celle que M. de Lagardre avait promis de conduire au Palais? ajouta
Choisy.

--Mademoiselle de Nevers, enfin! conclut Noc.

On vit Chaverny changer de visage. On l'entendit rpter tout bas d'un
accent trange:

--Mademoiselle de Nevers!

Gonzague frona le sourcil.

--Que vous importe son nom? dit-il avec un mouvement de colre; elle
nous gne... elle doit tre carte de notre chemin.

On fit silence. Chaverny prit son verre, mais il le dposa sans avoir
bu.

Gonzague reprit avec lenteur:

--J'ai horreur du sang, messieurs mes amis, autant et plus que vous...
l'pe ne m'a jamais russi... En consquence je ne veux plus de
l'pe... je suis pour la douceur... Chaverny, je dpense cinquante
mille cus et les frais de ton voyage pour garder la paix de ma
conscience!

--C'est cher, grommela Peyrolles.

--Je ne comprends pas, dit Chaverny.

--Tu vas comprendre... Je laisse une chance  cette belle enfant.

--Est-ce mademoiselle de Nevers? demanda le petit marquis, reprenant
machinalement son verre.

--Si tu lui plais..., commena Gonzague au lieu de rpondre.

--Quant  cela, interrompit Chaverny en buvant, on lui plaira!

--Tant mieux!... en ce cas elle t'pouse de son plein gr...

--Je ne le veux pas autrement! dit Chaverny.

--Ni moi non plus! fit Gonzague qui avait aux lvres un sourire
quivoque; une fois maris, tu emmnes ta femme au fond de quelque
province... tu fais durer la lune de miel ternellement...  moins que
tu ne prfres revenir seul... dans un temps moral...

--Et si elle refuse? demanda le petit marquis.

--Si elle refuse?... ma conscience ne me reprochera rien... elle sera
libre...

Gonzague baissa les yeux malgr lui en prononant ce dernier mot.

--Vous disiez, murmura Chaverny, qu'elle n'avait qu'une chance... si
elle accepte ma main, elle vit... si elle refuse, elle est libre... je
ne comprends pas!

--C'est que tu es ivre! rpliqua schement Gonzague.

Les autres gardaient un silence profond.

Sous ces lustres tincelants qui clairaient les riantes peintures du
plafond et des murailles, parmi ces flacons vides et ces fleurs fanes,
je ne sais quelle sinistre impression planait.

De temps en temps, on entendait le rire des femmes dans le salon voisin.

Ce rire faisait mal.

Gonzague seul avait le front haut et la gaiet aux lvres.

--Vous, messieurs, reprit-il, je suis sr que vous me comprenez?

Personne ne rpondit, pas mme ce coquin endurci, M. de Peyrolles.

--Il faut donc une explication, continua Gonzague en souriant; elle sera
courte, car nous n'avons pas le temps... Posons d'abord l'axiome de la
situation: l'existence de cette enfant nous ruine de fond en comble...
Ne prenez pas ces airs sceptiques... cela est... Si demain, je perdais
l'hritage de Nevers, aprs-demain nous serions en fuite.

--Nous!... se rcria-t-on de toutes parts.

--Vous, mes matres! repartit Gonzague qui se redressa; vous tous sans
exception... Il ne s'agit plus de vos anciennes peccadilles... le prince
de Gonzague a suivi la mode: il a des livres comme le moindre
marchand... vous tes tous sur les livres du prince de Gonzague...
Peyrolles sait arranger admirablement ces choses-l! ma banqueroute
entranerait votre perte complte...

Tous les regards se tournrent vers Peyrolles qui ne broncha pas.

--En outre, poursuivit le prince, aprs ce qui s'est pass hier...--Mais
point de menaces! s'interrompit-il, vous tes lis solidement, voil
tout!... et vous me suivrez dans l'adversit comme des compagnons
fidles... il s'agit donc de savoir si vous tes bien presss de me
donner cette marque de dvouement?

On ne rpondit point encore.

Le sourire de Gonzague devint plus ouvertement railleur.

--Vous voyez bien que vous me comprenez, dit-il; avais-je tort de
compter sur votre intelligence?... La jeune fille sera libre... je l'ai
dit et je le maintiens... libre de sortir d'ici... d'aller o bon lui
semblera... oui, messieurs... cela vous tonne!...

Tous les yeux stupfaits l'interrogeaient.

Chaverny buvait lentement et d'un air sombre.

Il y eut un long silence.

Gonzague emplit pour la premire fois son verre et ceux de ses voisins.

--Je vous l'ai dit souvent, messieurs mes amis, reprit-il d'un ton
lger, les bonnes coutumes, les belles manires, la posie splendide,
les parfums exquis, tout cela nous vient d'Italie... On n'tudie pas
assez l'Italie!... coutez et tchez de profiter.

Il but une gorge de champagne et continua:

--Voici une anecdote de ma jeunesse... douces annes qui ne reviennent
plus... Le comte Annibal Canozza, des princes Amalfi, tait mon
cousin... un joyeux vivant, ma foi, et qui fit avec moi plus d'une
quipe... Il tait riche, trs-riche... jugez-en: il avait, mon cousin
Annibal, quatre chteaux sur le Tibre, vingt fermes en Lombardie, deux
palais  Florence, deux  Milan, deux  Rome et toute la clbre
vaisselle d'or des cardinaux Allaria, nos oncles vnrs... J'tais
l'hritier unique et direct de mon cousin Canozza... mais il n'avait que
vingt-sept ans et promettait de vivre un sicle... je ne vis jamais plus
belle sant que la sienne... Vous prenez froid, messieurs mes amis:
buvez, je vous prie, une rasade pour vous remettre le coeur.

On obit, on avait besoin de cela.

--Un soir, poursuivit M. de Gonzague, j'invitai mon cousin Canozza  ma
vigne  Spolte... un site enchanteur! et des treilles!... nous passmes
la soire sur la terrasse, humant la brise parfume et causant, je
crois, de l'immortalit de l'me... Canozza tait un stocien, sauf le
vin et les femmes... Il me quitta frais et dispos, par un beau clair de
lune... il me semble le voir encore monter dans son carrosse...
assurment, il tait libre, n'est-ce pas? bien libre d'aller, lui aussi,
o bon lui semblerait...  un bal...  un souper... il y a de tout cela
en Italie,  un rendez-vous d'amour... mais libre aussi d'y rester.

Il acheva son verre. Et comme tous les yeux l'interrogeaient, il acheva:

--Le comte Canozza, mon cousin, usa de cette dernire libert, il y
resta!

Un mouvement se fit parmi les convives. Chaverny serrait son verre
convulsivement.

--Il y resta!... rpta-t-il.

Gonzague prit une pche dans une corbeille de fruits et la lui jeta. La
pche resta sur les genoux du petit marquis.

--tudie l'Italie, cousin! reprit Gonzague.

Puis se ravisant:

--Chaverny, continua-t-il,--est trop ivre pour me comprendre... et c'est
peut-tre tant mieux... tudiez l'Italie, messieurs...

En parlant, il roulait des pches  la ronde. Chaque convive en avait
une.

Puis il dit, d'un ton bref et sec:

--J'avais oubli de mentionner cette circonstance frivole: avant de me
quitter, le comte Annibal Canozza, mon cousin, avait partag une pche
avec moi...

Chaque convive dposa prcipitamment le fruit qu'il tenait  la main.

Gonzague emplit de nouveau son verre.--Chaverny fit de mme.

--tudiez l'Italie! rpta pour la troisime fois le prince;--L
seulement, on sait vivre... Il y a cent ans qu'on ne s'y sert plus du
stylet idiot...  quoi bon la violence?... En Italie, par exemple, vous
dsirez carter une jeune fille qui fait obstacle sur votre route...
c'est notre cas... vous faites choix d'un galant homme qui consent 
l'pouser et  l'emmener je ne sais o... trs-loin... c'est encore
notre cas... Accepte-t-elle? tout est dit... Refuse-t-elle?... c'est son
droit, en Italie comme ici... alors, vous vous inclinez jusqu' terre,
demandant pardon de la libert grande... vous la reconduisez avec
respect... Tout en la reconduisant, par galanterie pure, vous lui faites
accepter un bouquet...

Ce disant, M. de Gonzague prit un bouquet de fleurs naturelles au
surtout qui ornait la table.

--Peut-on refuser un bouquet? poursuivit-il en arrangeant les
fleurs;--elle s'loigne... libre, assurment, tout comme mon cousin
Annibal, d'aller o bon lui semblera... chez son amant, chez son amie,
chez elle... mais libre aussi d'y rester...

Il tendit le bouquet...--Tous les convives reculrent en frmissant.

--Elle y reste!... fit Chaverny entre ses dents serres.

--Elle y reste, pronona froidement Gonzague qui le regardait en face.

Chaverny se leva.

--Ces fleurs sont empoisonnes!... s'cria-t-il.

--Assieds-toi, fit Gonzague en clatant de rire;--tu es ivre.

Chaverny passa sa main sur son front qui dgouttait de sueur.

--Oui, murmura-t-il;--je dois tre ivre!... s'il en tait autrement...

Il chancela. Sa tte tournait.




IX

--Le neuvime coup.--


Gonzague promena sur les convives un regard de matre.

--Il n'a pas la tte  lui, murmura-t-il; je l'excuse... mais s'il en
tait un parmi vous...

--Elle acceptera!... balbutia Navailles pour l'acquit de sa conscience.

C'tait peu; les autres n'en firent pas autant.

La menace de ruine avait port; depuis Oriol, abruti par la terreur,
jusqu' Noc, Gironne, Choisy et autres qui taient gentilshommes, on ne
voyait l que misrables esclaves.

La honte est comme les morts de Burger qui vont vite.

Et c'est surtout en ces sicles trafiquants que la chute est rapide et
profonde.

Gonzague savait qu'il lui tait permis dsormais de tout oser. Ces gens
taient tous ses complices. Il avait une arme.

Gonzague remit le bouquet  sa place.

--Assez sur ce sujet, dit-il, nous sommes d'accord. Il est quelque chose
de plus grave... neuf heures ne sont point sonnes...

--Monseigneur a-t-il appris du nouveau? demanda Peyrolles.

--Rien!... J'ai seulement pris mes mesures... Tous les abords du
pavillon sont gards... Gauthier Gendry, avec cinq hommes, garde le bout
de la ruelle... La Baleine et deux autres sont en dehors de la porte du
jardin... Lavergne et cinq hommes font sentinelle dans le jardin... Au
vestibule, nous avons nos domestiques en armes...

--Et ces deux drles?... demanda Navailles.

--Cocardasse et Passepoil?... Je ne leur ai point donn de poste... ils
attendent comme nous... Ils sont l!

Il montrait l'entre de la galerie o l'on avait teint les lustres lors
de son arrive; la porte de la galerie tait grande ouverte depuis ce
mme instant.

--Qui attendent-ils et qui attendons-nous? demanda tout  coup Chaverny
dont l'oeil morne eut un clair d'intelligence.

--Tu n'tais pas l, hier, quand j'ai reu cette lettre, cousin, dit
Gonzague.

--Non... qui attendez-vous?

--Quelqu'un pour remplir ce sige, rpliqua le prince en montrant le
fauteuil rest vide depuis le commencement du souper.

--La ruelle, les jardins, le vestibule, l'escalier, tout cela plein
d'estafiers! pronona Chaverny avec un geste de mpris; tout cela pour
un seul homme.

--Cet homme s'appelle Lagardre, dit Gonzague avec une emphase
involontaire.

--Lagardre! rpta Chaverny.

Puis, se parlant  lui-mme:

--Je le hais!... ajouta-t-il; mais il m'a tenu sous lui... renvers...
et il a eu piti de moi!

Gonzague se pencha pour l'couter mieux, et secoua de nouveau la tte.

Puis il se redressa.

--Messieurs, dit-il, pensez-vous que les prcautions prises soient
suffisantes?

Chaverny haussa les paules et se mit  rire.

--Vingt contre un! murmura Navailles, c'est honnte.

--Parbleu! s'cria Oriol rassur par le compte de cette formidable
garnison, nous n'avions pas peur!

--Pensez-vous, reprit Gonzague, que vingt hommes pour l'attendre, le
surprendre, le saisir vivant ou mort, ce soit assez?

--Trop! monseigneur, c'est trop! s'criait-on de toutes parts.

--Alors, vous me rpondrez d'avance que nul ne me reprochera d'avoir
manqu de prudence?...

--Je me porte caution pour tous! s'cria Chaverny; ce qui manque, ce
n'est pas la prudence!

--J'avais besoin de ce tmoignage, dit Gonzague; et maintenant,
voulez-vous que je vous dise mon avis  moi?...

--Dites, monseigneur, dites!

Ils s'taient remis  boire.

M. le prince de Gonzague se leva.

--Mon avis, pronona-t-il d'une voix haute et grave, c'est que rien n'y
fera... Rien!... je connais l'homme!... Lagardre a dit: A neuf heures,
je serai parmi vous...  neuf heures, nous verrons Lagardre face 
face... Je le sais... j'en jurerais!... il n'y a pas d'arme qui puisse
empcher Lagardre de venir au rendez-vous assign... Descendra-t-il par
la chemine, sautera-t-il par la fentre, surgira-t-il du plancher, je
ne sais... mais  l'heure dite... ni avant ni aprs... nous le verrons
s'asseoir  cette table.

--Pardieu! s'cria Chaverny, qu'on me le donne!... mais homme contre
homme...

--Tais-toi! interrompit Gonzague durement, je n'aime les combats de nain
contre gant qu' la foire. Cette conviction est chez moi si profonde,
messieurs, ajouta-t-il en se tournant vers les autres convives, que tout
 l'heure j'prouvais la trempe de ma rapire...

Il dgaina, et fit plier sa lame d'acier souple et brillante.

--L'heure vient, acheva-t-il en regardant la pendule du coin de
l'oeil; faites comme moi... Je vous engage fort  ne compter que sur
vos pes!

Tous les regards suivirent le sien et interrogrent le cadran de la
magnifique pendule  poids qui grondait dans sa caisse de bois de rose.

L'aiguille allait marquer neuf heures.

Les convives coururent prendre leurs pes dposes  et l sur les
meubles.

--Qu'on me le donne! rptait Chaverny; seul  seul.

--O vas-tu? demanda Gonzague  Peyrolles qui se dirigeait vers la
galerie.

--Fermer cette porte, rpondit le prudent factotum.

--Laisse cette porte!... J'ai dit qu'elle resterait grande ouverte...
grande ouverte elle restera. C'est un signal, messieurs, continua-t-il
en s'adressant aux convives en armes... si les deux battants se
referment, rjouissez-vous: cela voudra dire: L'ennemi a succomb!...
mais tant qu'ils restent ouverts, veillez!

Peyrolles se mit au dernier rang avec Oriol, Taranne et les financiers.
Auprs de Gonzague se tenaient Choisy, Navailles, Noc, Gironne, tous
les gentilshommes. Chaverny tait de l'autre ct de la salle et le plus
prs de la porte.

Ils avaient tous l'pe  la main. Tous les regards taient ardemment
fixs sur la galerie sombre.

Certes, cette attente inquite et solennelle donnait une grande ide de
l'homme qui allait venir.

La pendule eut ce grondement sourd que rendent les rouages  l'instant
o l'heure va sonner.

--Vous y tes, messieurs? dit-il l'oeil sur la porte.

--Nous y sommes! fut-il rpondu tout d'une voix.

Ils venaient de se compter. Le nombre fait souvent le courage.

Gonzague, qui avait la pointe de sa rapire fiche dans le parquet, prit
son verre sur la table, et dit d'un air fanfaron, au moment mme o
sonnait le premier coup de neuf heures:

--A la sant de M. de Lagardre... le verre d'une main, l'pe de
l'autre!

Il leva son verre.

--Le verre d'une main!... l'pe de l'autre! rpta le choeur sourd.

Puis ils restrent muets; la tasse emplie jusqu'aux bords, la brette au
poing.

Ils attendaient, l'oeil au guet, l'oreille attentive.

Pendant ce grand silence, un bruit de fer se fit au dehors.

L'horloge sonnait lentement. Elle fut un sicle  tinter ses neuf coups.

Au huitime, ce bruit de fer qui avait lieu au dehors cessa. Au
neuvime, les deux battants de la porte se refermrent brusquement.

Il y eut un hourra prolong. Les pes s'abaissrent.

--A Lagardre, mort! cria Gonzague.

--A Lagardre, mort! rptrent les convives en vidant leurs verres d'un
trait.

Chaverny seul ne bougea point et garda le silence.

Mais on vit tout  coup Gonzague tressaillir au moment o il portait son
verre  ses lvres.

Au milieu de la chambre, les capes et les manteaux entasss sur le bossu
oscillrent et se soulevrent.

Gonzague ne songeait plus au bossu. Il ignorait d'ailleurs la fin de sa
folle quipe.

Gonzague avait dit: Je ne sais pas s'il sautera par la fentre, s'il
tombera par la chemine, s'il surgira du sol; mais  l'heure dite, il
sera parmi nous.

A la vue de cette masse qui remuait, il s'arrta de boire et tomba en
garde.

Un clat de rire sec et strident sortit de dessous les manteaux.

--Je suis des vtres! fit une voix grle, me voici! me voici!

Ce n'tait pas Lagardre.

Gonzague se prit  rire et murmura:

--C'est notre ami, le bossu.

Celui-ci sautilla sur ses pieds, saisit un verre et se mlant aux
buveurs qui trinquaient:

--A Lagardre! dit-il; le poltron aura su que j'tais ici!... il n'aura
pas os venir!...

--Au bossu! au bossu! cria le choeur en riant; vive le bossu!

--Eh! eh! messieurs, fit celui-ci avec simplicit, quelqu'un qui ne
connatrait pas comme moi votre vaillance, et qui vous verrait si
joyeux, croirait que vous avez eu une belle peur!... Mais que veulent
ces deux braves?

Il montrait devant la porte de la galerie, Cocardasse et Passepoil
immobiles comme deux statues. Ils avaient l'air triomphant.

--Nous venons apporter nos ttes, dit le Gascon hypocritement.

--Frappez! ajouta le Normand; envoyez deux mes de plus au ciel!

--Rparation d'honneur! s'cria gaiement Gonzague; qu'on donne un verre
de vin  ces braves; ils trinqueront avec nous!

Chaverny les regardait avec ce dgot qu'on a en avisant le bourreau. Il
s'loigna de la table quand ils s'en approchrent.

--Sur ma parole! dit-il  Choisy, qui se trouvait prs de lui, je crois
que si Lagardre ft venu, je me serais mis avec lui!

--Chut! fit Choisy.

Le bossu, qui avait entendu, montra du doigt Chaverny  Gonzague et lui
demanda:

--Monseigneur est-il bien sr de cet homme-l?

--Non, rpondit le prince.

Cocardasse et Passepoil trinquaient avec ces messieurs. Chaverny,
dgris, les coutait.

Passepoil parlait de pourpoint blanc ensanglant; Cocardasse racontait
de nouveau l'histoire de l'amphithtre du Val-de-Grce.

--Mais tout cela est infme! dit Chaverny en poussant droit  Gonzague;
mais il est vident qu'on parle ici d'un homme assassin!

--Hein!... fit le bossu en feignant un tonnement profond; d'o vient
celui-ci?...

Cocardasse, insolent et moqueur, prsentait en ce moment son verre 
Chaverny, qui se dtourna avec horreur!

--Palsambleu! fit encore sope II, ce gentilhomme me parat avoir de
singulires rpugnances!

Les autres convives taient muets. Gonzague mit sa main sur l'paule de
Chaverny.

--Prends garde, cousin!... murmura-t-il; tu as trop bu!...

--Au contraire, monseigneur, fit sope II  son oreille, je trouve, moi,
que le cousin n'a pas bu assez... croyez-moi... je m'y connais!...

Gonzague fixa sur lui son oeil souponneux.

Le bossu riait et secouait la tte doucement, comme un homme sr de son
fait.

--C'est bien, dit Gonzague; tu as peut-tre raison... Je te le livre.

--Merci, monseigneur, rpondit sope II.

Puis s'approchant du petit marquis, le verre  la main, il ajouta:

--Ddaignerez-vous aussi de trinquer avec moi?... C'est une revanche!

Chaverny se mit  rire et tendit son verre.

--A vos noces, beau fianc! s'cria le bossu.

Ils s'assirent en face l'un de l'autre, entours dj de leurs parrains
et juges du camp. Le duel bachique recommenait entre eux.

Dans ce salon, o l'orgie avait fait long feu jusqu'alors, chacun avait
un poids de moins sur le coeur: un poids norme! Lagardre tait mort
puisqu'il avait manqu  sa parole fanfaronne. Lagardre vivant et
dsertant le rendez-vous assign, c'tait l'impossible!

Gonzague lui-mme, ne doutait plus. Et s'il ordonna  Peyrolles de faire
une ronde au dehors et d'inspecter les sentinelles, c'tait excs de
prudence italienne.

Prcaution ne nuit jamais. Les estafiers chelonns au dehors taient
pays pour la nuit entire. Il n'en cotait rien de les laisser  leur
poste.

Plus on avait eu peur, plus on tait joyeux. C'tait le vrai
commencement de la fte. L'apptit naissait; la soif aussi. La gaiet
refoule faisait invasion de toutes parts.

Tubleu! nos gentilshommes ne se souvenaient plus d'avoir trembl; nos
financiers taient braves comme Csar.

Cependant  tout ridicule comme  toute faute, il faut un bouc
missaire. Le pauvre gros Oriol avait t choisi pour victime: il
expiait la poltronnerie gnrale. On le harcelait, on le pillait: tous
les frissons, toutes les pleurs, toutes les dfaillances taient
accumuls sur sa tte.

Oriol seul avait trembl: ceci fut bien convenu entre ces messieurs.

Il se dbattait comme un beau diable et proposait des duels  tout le
monde.

--Ces dames! ces dames! cria-t-on, pourquoi ne fait-on pas revenir ces
dames?

Sur un signe de Gonzague, Noc alla ouvrir la porte du boudoir.

Ce fut comme une nue d'oiseaux s'lanant hors de la volire. Elles
entrrent parlant toutes  la fois, se plaignant de la longue attente,
riant, criant, minaudant.

Nivelle dit  Gonzague en montrant dona Cruz:

--Voici une petite curieuse!... Je l'ai bien arrache dix fois au trou
de la serrure.

--Mon Dieu! rpondit le prince innocemment, qu'aurait-elle pu voir?...
Nous vous avons loignes, charmantes, dans votre propre intrt... Vous
n'aimez pas les discussions d'affaires.

--Nous a-t-on rappeles pour quelque chose? s'cria la Desbois.

--Est-ce enfin la noce? demanda la Fleury.

Et Cidalise, prenant d'une main le menton brun de Cocardasse junior, de
l'autre la joue rougissante d'Amable Passepoil, fit cette question
hardie:

--Est-ce vous qui tes les violons?

--Capdbiou! rpliqua Cocardasse, roide comme un piquet, nous sommes
des gentilshommes, la belle!

Frre Passepoil tressaillit de la tte aux pieds au contact de cette
main douce qui avait bonne odeur.

Il voulut parler, la voix lui manqua.

--Mesdames, disait cependant Gonzague qui baisait les bouts des doigts
de dona Cruz, nous ne voulons point avoir de secrets pour vous... si
nous nous sommes privs un instant de votre prsence, c'tait pour
rgler les prliminaires de ce mariage qui doit avoir lieu cette nuit.

--C'est donc vrai! s'crirent d'une voix toutes ces folles, nous allons
avoir la comdie.

Gonzague protesta d'un geste.

--Il s'agit d'une union srieuse, pronona-t-il gravement.

Comme si le lieu mme et l'entourage ne lui donnaient pas d'avance un
suffisant dmenti, il se pencha vers dona Cruz et ajouta:

--Il est temps d'aller prvenir votre amie.

Dona Cruz le regarda d'un air inquiet.

--Vous m'avez fait une promesse, monseigneur, murmura-t-elle.

--Tout ce que j'ai promis, je le tiendrai, rpondit Gonzague.

Puis en reconduisant dona Cruz vers la porte, il ajouta:

--Elle peut refuser... Je ne m'en ddis point... mais, pour elle-mme...
et pour un autre que je ne veux pas nommer, souhaitez qu'elle accepte!

Dona Cruz ignorait le sort de Lagardre et Gonzague comptait l-dessus.
Dona Cruz ne pouvait pas mesurer la profonde hypocrisie de ce tartufe
paen. Cependant elle s'arrta avant de passer le seuil.

--Monseigneur, dit-elle avec un accent de prire; je ne doute point que
vous n'ayez pour agir des motifs nobles et dignes de vous... mais ce
sont de bien tranges choses qui se passent depuis hier... Nous sommes
l deux pauvres jeunes filles et nous n'avons point l'exprience qu'il
faut pour deviner ces nigmes... Par amiti pour moi, monseigneur, par
compassion pour cette pauvre enfant que j'aime et qui se dsole,
dites-moi un mot... un mot qui explique... un seul mot qui puisse
m'clairer et servir d'argument contre ses rsistances... Je serais bien
forte, si je pouvais lui dire en quoi ce mariage peut sauvegarder la vie
de celui qu'elle aime...

Gonzague l'interrompit:

--N'avez-vous pas confiance en moi, dona Cruz? dit-il d'un ton de
reproche; et n'a-t-elle point confiance en vous?... J'affirme, vous
croyez: affirmez, elle croira. Et faites vite! acheva-t-il en donnant 
ses paroles un accent plus imprieux; je vous attends.

Il salua et dona Cruz se retira.

En ce moment, un grand tumulte se faisait dans le salon. Ce n'taient
que clameurs joyeuses et retentissants clats de rire.

--Bravo! Chaverny! disaient les uns.

--Hardi! le bossu! criaient les autres.

--Le verre de Chaverny tait plus plein!

--Ne trichons pas!.. C'est un combat  mort!

Et les femmes:

--Ils vont se tuer!.. Ils sont fous!...

--Ce petit bossu est un diable!

--S'il a autant d'actions bleues qu'on le dit, murmura la Nivelle; moi,
d'abord, j'ai toujours eu un faible pour les bossus!

--Mais voyez donc ce qu'ils absorbent!

--Deux entonnoirs!... deux madrpores!...

--Deux gouffres!.. Bravo! Chaverny.

--Hardi, le bossu!.. deux abmes!

Ils taient l en face l'un de l'autre, sope II dit Jonas et le petit
marquis, entours d'un cercle qui allait toujours s'paississant.
C'tait la seconde fois qu'ils en venaient aux mains.

L'invasion des moeurs anglaises, qui date de cette poque, avait mis 
la mode ces tournois de la bouteille.

Auprs d'eux, une douzaine de flacons vides tmoignait des vaillants
coups ports, ou plutt avals de part et d'autre.

Chaverny tait livide; ses yeux dj injects de sang semblaient vouloir
s'chapper de leurs orbites, mais il avait l'habitude de ces joutes.
C'tait, malgr l'lgance de sa taille et le peu de capacit apparente
de son estomac, un buveur redoutable. On ne comptait plus ses exploits.

Le bossu, au contraire, montrait un teint anim. Ses yeux brillaient
d'un clat extraordinaire. Il s'agitait; il parlait, ce qui est, comme
chacun sait, une condition mauvaise.

Le bavardage enivre presque autant que le vin.

Tout champion de la bouteille doit tre muet, dans une rencontre
srieuse; voyez les poissons.

Les chances semblaient tre du ct du petit marquis.

--Cent pistoles pour Chaverny! cria Navailles; le bossu va retourner
sous les manteaux.

--Je tiens, riposta le bossu qui chancela sur son fauteuil.

--Mon portefeuille pour le marquis, fit la Nivelle qui vit cela.

--Combien dans le portefeuille? demanda sope II entre deux lampes.

--Cinq actions bleues... toute ma fortune, hlas!

--Je les tiens contre dix! s'cria le bossu; passez du vin!

--Laquelle aimerais-tu le mieux? demanda Passepoil  l'oreille de son
noble ami.

Il regardait tour  tour Cidalise, Nivelle, Fleury, Desbois et les
autres.

--Le pcare va se noyer, vivadious! rpondit Cocardasse junior qui ne
quittait pas des yeux le bossu. Je n'ai jamais vu qu'un seul homme boire
comme cela!

sope II quitta son sige et s'assit sur la nappe.

--N'avez vous pas de plus grands verres? s'cria-t-il en jetant le sien
au loin; avec ces coquilles de noisettes, nous pourrions rester l
jusqu' demain!




X

--Triomphe du bossu.--


C'tait encore cette chambre du rez-de-chausse, o nous avons vu Aurore
et dona Cruz aux premires heures du petit souper. Aurore tait seule,
agenouille sur le tapis; mais elle ne priait pas.

Le bruit qui venait du premier tage avait redoubl depuis quelques
instants. C'tait le combat singulier entre Chaverny et le bossu. Aurore
n'y prenait point garde.

Elle songeait. Ses beaux yeux, fatigus par les larmes, s'garaient dans
le vide. Elle ne donna point attention, tant tait profonde sa rverie,
au bruit lger que fit dona Cruz en entrant dans la chambre.

Celle-ci s'approcha sur la pointe des pieds et vint baiser ses cheveux
par derrire.

Aurore tourna la tte lentement; le coeur de la gitanita se serra en
voyant ces pauvres joues ples et ces yeux teints dj par les pleurs.

--Je viens te chercher, dit-elle.

--Je suis prte, rpondit Aurore.

Dona Cruz ne s'attendait point  cela.

--Tu as rflchi, depuis tantt?

--J'ai pri... Quand on prie, les choses obscures deviennent claires...

Dona Cruz se rapprocha vivement.

--Dis-moi ce que tu as devin? fit-elle.

Il y avait l encore plus d'intrt affectueux que de curiosit.

--Je suis prte, rpta Aurore; prte  mourir.

--Mais il ne s'agit pas de mourir, pauvre petite soeur...

--Il y a longtemps, interrompit Aurore d'un ton de morne dcouragement,
que j'ai eu cette ide pour la premire fois... C'est moi qui suis son
malheur, c'est moi qui suis le danger dont il est menac sans cesse...
C'est moi qui suis son mauvais ange... Sans moi, il serait libre, il
serait tranquille, il serait heureux!

Dona Cruz l'coutait et ne la comprenait pas.

--Pourquoi, reprit Aurore en essuyant une larme, pourquoi n'ai-je pas
fait hier ce que je mdite aujourd'hui?... Pourquoi ne me suis-je pas
enfuie de la maison?... Pourquoi ne suis-je pas morte?...

--Que dis-tu l!... s'cria la gitanita.

--Tu ne peux savoir, Flor ma soeur chrie, la diffrence qu'il y a
entre hier et aujourd'hui... J'ai fait un rve, depuis hier... J'ai vu
s'entr'ouvrir pour moi le paradis... Une vie tout entire de belles
joies et de saintes dlices m'est apparue... Il m'aimait, Flor!...

--Ne le sais-tu donc que depuis hier? demanda dona Cruz.

--Si je l'avais su plus tt, Dieu seul peut dire si nous eussions
affront les inutiles dangers de ce voyage... Je doutais... J'avais
peur... Oh! folles que nous sommes, ma soeur!... Il faudrait frmir,
et non s'extasier, quand s'offrent  nous ces grandes allgresses qui
feraient descendre sur terre les flicits... Cela est impossible,
vois-tu... Le bonheur n'est point ici-bas.

--Mais qu'as-tu rsolu? interrompit la gitanita dont la vocation
n'allait point dans le sens du mysticisme.

--Obir, rpondit Aurore, afin de le sauver.

Dona Cruz se leva enchante.

--Partons! s'cria-t-elle; partons... le prince nous attend.

Puis, s'interrompant tout  coup, tandis qu'un nuage voilait son
sourire:

--Sais-tu, dit-elle, que je passe ma vie  faire de l'hrosme avec
toi!... Je n'aime pas comme toi, certes, mais j'aime  ma manire, et je
te trouve toujours sur mon chemin.

Le regard tonn d'Aurore l'interrogeait.

--Ne t'inquite pas trop, reprit dona Cruz en souriant; moi, je n'en
mourrai pas, je te le promets... Je compte aimer ainsi plus d'une fois
avant de mourir... mais il est certain que, sans toi, je n'eusse pas
renonc ainsi au roi des chevaliers errants... au beau Lagardre!... Il
est certain encore qu'aprs le beau Lagardre, le seul homme qui m'ait
fait battre le coeur, c'est cet tourdi de Chaverny...

--Quoi? voulut dire Aurore.

--Je sais! je sais!... Sa conduite peut paratre lgre... mais que
veux-tu?... Sauf Lagardre, moi, je dteste les saints... Ce monstre de
petit marquis me trotte dans la cervelle...

Aurore lui prit la main en souriant.

--Petite soeur, dit-elle, ton coeur vaut mieux que tes paroles...
Et pourquoi, d'ailleurs, aurais-tu ces dlicatesses altires des grandes
races?...

Dona Cruz se pina les lvres.

--Il parat, murmura-t-elle, que tu ne crois pas  ma haute naissance?

--C'est moi qui suis mademoiselle de Nevers, rpondit Aurore avec calme.

La gitanita ouvrit de grands yeux.

--Lagardre te l'a dit? murmura-t-elle sans mme songer  faire des
objections.

Celle-l n'tait pas ambitieuse!

--Non, rpondit Aurore; et c'est l le seul tort que je puisse lui
reprocher en sa vie... S'il me l'et dit?...

--Mais alors, fit dona Cruz, qui donc?

--Personne... Je le sais, voil tout... Depuis hier, les divers
vnements qui se sont passs depuis mon enfance ont pris pour moi une
nouvelle signification. Je me suis souvenue; j'ai compar; la
consquence s'est dgage d'elle-mme... L'enfant qui dormait dans les
fosss de Caylus pendant qu'on assassinait son pre, c'tait moi... Je
vois encore le regard de mon ami, quand nous visitmes ce lieu funeste:
c'tait moi... Mon ami ne me fit-il pas baiser le visage de marbre de
Nevers au cimetire Saint-Magloire?... Et ce Gonzague dont le nom me
poursuivit depuis mon enfance, ce Gonzague qui aujourd'hui va me porter
le dernier coup, n'est-il pas le mari de la veuve de Nevers?...

--Puisque c'est lui, interrompit la gitanita, qui voulait me rendre  ma
mre...

--Ma pauvre Flor, nous n'expliquerons pas tout, je le sais bien. Nous
sommes des enfants, et Dieu nous a gard notre bon coeur: comment
sonder l'abme des perversits, et  quoi bon? Ce que Gonzague voulait
faire de toi, je l'ignore; mais tu tais un instrument dans ses mains...
Depuis hier, j'ai vu cela... Et depuis que je te parle, tu le vois
toi-mme.

--C'est vrai, murmura dona Cruz qui avait les paupires demi-closes et
les sourcils froncs.

--Hier seulement, reprit Aurore, Henri m'a avou qu'il m'aimait...

--Hier seulement?... interrompit la gitanita au comble de la surprise.

--Pourquoi cela?... Il y avait donc un obstacle entre nous?... Et quel
pouvait tre cet obstacle, sinon l'honneur ombrageux et scrupuleux de
l'homme le plus loyal qui soit au monde: c'tait la grandeur de ma
naissance; c'tait l'opulence de mon hritage qui l'loignait de moi!

Dona Cruz sourit. Aurore la regarda en face, et l'expression de son
charmant visage fut une fiert svre.

--Faut-il me repentir de t'avoir parl comme je l'ai fait?
murmura-t-elle.

--Ne me gronde pas, fit la gitanita qui lui jeta les deux bras autour du
cou; je souriais en songeant que je n'aurais point devin cet
obstacle-l, moi qui ne suis pas princesse.

--Plt  Dieu qu'il en ft ainsi de moi! s'cria Aurore les larmes aux
yeux; la grandeur a ses joies et ses souffrances... Moi qui vais mourir
 vingt ans, de la grandeur je n'aurai connu que les larmes!

Elle ferma d'un geste caressant la bouche de sa compagne qui allait
protester encore, et reprit:

--Je suis calme. J'ai foi en la bont de Dieu qui ne nous prouve pas au
del des limites de ce monde... Si je parle de mourir, ne crains pas que
je puisse hter ma dernire heure... Le suicide est un crime: un crime
qu'on ne peut expier et qui ferme la porte du ciel... Si je n'allais pas
au ciel, o l'attendrais-je?... Non... d'autres se chargeront de ma
dlivrance; ceci, je ne le devine point: je le sais.

Dona Cruz tait toute ple.

--Que sais-tu? interrogea-t-elle d'une voix altre.

--J'tais ici, toute seule, rpondit lentement Aurore; je rflchissais
 tout ce que je viens de dire... et  d'autres choses encore... Les
preuves abondaient.... C'est parce que je suis mademoiselle de Nevers
qu'on m'a enleve hier; c'est parce que je suis mademoiselle de Nevers
que la princesse de Gonzague poursuit de sa haine Henri, mon ami... Et
sais-tu, Flor, c'est cette dernire pense qui m'a pris tout mon
courage... L'ide de me trouver entre ma mre et lui, tous deux ennemis,
m'a travers le coeur comme un coup de poignard... L'heure viendrait
o il faudrait choisir... que sais-je? Depuis que je connais le nom de
mon pre, j'ai l'me de mon pre. Le devoir m'apparat pour la premire
fois, et sa voix, la voix du devoir, est dj en moi aussi imprieuse
que la voix du bonheur lui-mme... Je ne sais rien ici-bas qui ft
capable, hier, de me sparer d'Henri... aujourd'hui...

--Aujourd'hui?... rpta dona Cruz voyant qu'elle s'arrtait.

Aurore dtourna la tte pour essuyer une larme.

Dona Cruz la regardait tout mue.

Dona Cruz abandonnait ces brillantes illusions que Gonzague avait fait
natre en elle, sans efforts et sans regrets. Elle tait comme l'enfant
qui sourit au rveil aux chimres dores d'un beau songe.

--Ma petite soeur, reprit-elle, tu es Aurore de Nevers; je le crois...
Et il n'y a pas beaucoup de duchesses pour avoir des filles comme toi...
Mais tu as prononc tout  l'heure des paroles qui m'inquitent et qui
me font peur.

--Quelles paroles? demanda Aurore.

--Tu as dit, rpliqua dona Cruz:--D'autres se chargeront de ma
dlivrance!...

--J'oubliais..., fit Aurore; j'tais donc ici toute seule, la tte
pleine et brlante... C'est la fivre sans doute qui m'a donn ce
courage... Je suis sortie de cette chambre... J'ai pris le chemin que tu
m'avais montr... l'escalier drob, le couloir... et je me suis
retrouv dans ce boudoir o nous tions toutes deux nagure... Je me
suis approche de la porte derrire laquelle ces hommes t'appelaient, le
bruit avait cess. J'ai mis mon oeil  la serrure. Il n'y avait plus
aucune femme autour de la table.

--On nous avait loignes..., dit dona Cruz.

--Sais-tu pourquoi, ma petite Flor?

--Gonzague nous a dit..., commena la gitanita.

--Ah! fit Aurore en frissonnant, cet homme qui semblait commander aux
autres, c'tait donc Gonzague?

--C'tait le prince de Gonzague.

--Je ne sais pas ce qu'il vous a dit, reprit Aurore; mais il a d
mentir.

--Pourquoi supposes-tu cela, petite soeur?

--Parce que, s'il avait dit vrai, tu ne viendrais pas me chercher, ma
Flor chrie!

--Quelle est donc la vrit?... Tu me rendras folle!

Il y eut un silence, pendant lequel Aurore sembla rver, le front appuy
contre le sein de sa compagne.

--As-tu remarqu, dit-elle, ces bouquets de fleurs qui ornent la table?

--Oui... de belles fleurs.

--Et Gonzague ne t'a-t-il pas rpt:--Si elle refuse, elle sera libre!

--Ce sont ses propres paroles.

--Eh bien, poursuivit Aurore en posant sa main sur celle de dona Cruz,
c'tait ce Gonzague qui parlait quand j'ai regard par le trou de la
serrure... Les convives l'coutaient immobiles, muets, tous la pleur au
front. J'ai mis mon oreille  la place de mon oeil... J'ai entendu...

Un bruit se fit du ct de la porte.

--Tu as entendu?... rpta dona Cruz.

Aurore ne rpondit point. La figure blme et doucereuse de M. de
Peyrolles se montrait sur le seuil.

--Eh bien! mesdames, dit-il, on vous attend!

Aurore se leva aussitt.

--Je suis prte, dit-elle.

En montant l'escalier, dona Cruz se rapprocha d'elle et dit tout bas:

--Achve!... Que parlais-tu de ces fleurs?

Aurore lui serra la main doucement et rpondit avec un calme sourire:

--De belles fleurs! Tu l'as dit... M. de Gonzague a des galanteries de
grand seigneur... En refusant, non-seulement je serai libre... mais
j'aurai un bouquet de ces belles fleurs...

Dona Cruz la regarda fixement. Elle sentait qu'il y avait derrire ces
paroles quelque chose de menaant et de tragique. Mais elle ne devinait
point.

--Bravo! bossu!... On te nommera roi des tanches!

--Tiens bon, Chaverny! ferme! ferme!

--Chaverny vient de verser un demi-verre sur ses dentelles!... C'est
trich!

--Au moins sope II boit rubis sur l'ongle!

On apportait les grands verres demands par le bossu. Il y eut un long
cri de joie: c'taient deux _vidrecomes_ de Bohme dont on se servait
l't pour les boissons  la glace. Chacun d'eux tenait bien une pinte.

Le bossu versa dans le sien une bouteille de champagne. Chaverny voulut
l'imiter; mais sa main tremblait.

--Vas-tu me faire perdre mes cinq petites filles! s'cria la Nivelle.

--Comme elle aurait bien prononc le _qu'il mourt_, cette Nivelle! dit
Navailles.

--Dame! riposta la fille du Mississipi, on a assez de peine  gagner son
argent!

Il y avait foule de paris engags dans le cercle, et chacun tait un peu
de l'avis de la Nivelle. La Fleury qui n'tait point joueuse, ayant
risqu l'avis qu'il tait temps de mettre le hol, il y eut un cri
gnral de rprobation.

--Nous ne sommes qu'au commencement, dit le bossu en riant; aidez M. le
marquis  remplir son verre.

Noc, Choisy, Gironne et Oriol taient autour de Chaverny. On remplit
son vidrecome jusqu'aux bords.

--Eh! donc! soupira Cocardasse junior, c'est perdre le vin du bon Dieu!

Passepoil se tenait  quatre pour rsister  ses passions. Ses yeux
blancs caressaient tour  tour la Nivelle, la Fleury, la Desbois. Il
murmurait  vide des paroles enflammes, il se trmoussait, il suait
sang et eau.

Certes, cette organisation riche et tendre est faite pour inspirer
beaucoup d'intrt.

--A votre sant! messieurs! dit le bossu qui leva son norme verre.

--A votre sant, balbutia Chaverny.

Gironne et Noc soutenaient son bras tremblotant.

Le bossu reprit en saluant  la ronde:

--Cette rasade doit tre bue d'un trait et sans reprendre haleine.

--C'est un bijou que ce pcare! pensa Cocardasse.

--Vous aller le tuer?... dirent quelques voix de femmes.

--Ferme, marquis! ferme, ferme! cria Nivelle pour ses actions.

Le bossu approcha le verre de ses lvres et but sans se presser, mais
d'une seule lampe.

On battit des mains avec fureur.

Chaverny, dj soutenu par ses parrains, absorba aussi son vidrecome,
mais chacun put augurer que c'tait son dernier effort.

--Encore un! proposa le bossu dispos et gai en tendant son verre vide.

--Encore dix! rpondit Chaverny chancelant.

--Tiens bon, marquis! s'crirent les joueurs; ne regarde pas le
lustre.

Il eut un rire idiot.

--Restez tranquilles, balbutia-t-il; arrtez la balanoire... et
empchez la table de tourner.

Nivelle prit aussitt son parti. Elle tait brave.

Elle mit un retentissant baiser sur la joue du bossu,--un baiser qui
retentit jusqu'au fond du coeur sensible de Passepoil et faillit le
faire tomber en syncope.

--Petit trsor, dit-elle, c'tait pour rire... On m'tranglerait plutt
que de me faire parier contre toi!

Elle fourra son portefeuille dans sa poche et passa, accablant Chaverny
d'un ddaigneux regard.

--Allons! allons! fit le bossu;  boire! j'ai soif.

--A boire! rpta le petit marquis; je boirais la mer!... Arrtez la
balanoire!

Les verres s'emplirent. Le bossu prit le sien d'une main ferme.

--A la sant de ces dames! s'cria-t-il.

--A la sant de ces dames! murmura Passepoil  l'oreille de Nivelle.

La fille du Mississipi le regarda du haut en bas. Passepoil laissa
chapper un roucoulement, ses pistoles chantrent d'elles-mmes dans son
gousset.--Nivelle sourit et dit:

--Pourquoi pas, mon brave?

Cette Nivelle, affable et pleine d'amnit, ne repoussait jamais les
gens du commun quand ils avaient la poche garnie.

Chaverny fit un suprme effort pour lever son verre. Le vidrecome plein
s'chappa de sa main tremblante,  la grande indignation de Cocardasse.

--Apapur! grommela-t-il, on devrait mettre en prison ceux qui perdent le
vin.

--A recommencer! dirent les tenants de Chaverny.

Le bossu offrit galamment son vidrecome qu'on remplit.

Mais les paupires de Chaverny se prirent  battre comme les ailes de
ces papillons martyrs que les enfants clouent  la tapisserie avec une
pingle. C'est la fin.

--Tu faiblis, Chaverny! s'cria Oriol.

--Chaverny, tu plis! ajouta Navailles.

--Chaverny! tu chancelles! Chaverny, tu t'en vas!

--Hourra! le petit homme!... vive sope II!

--Portons le bossu en triomphe!

Ce fut un tumulte gnral, puis un grand silence.

On avait cess de soutenir Chaverny.

Son corps se prit  vaciller sur le fauteuil, tandis que ses mains
amollies essayaient en vain de saisir un point d'appui.

--On n'avait pas dit que la maison tomberait..., murmura-t-il; la maison
avait l'air solide... Ce n'est pas de jeu!

--Chaverny bat la campagne...

--Chaverny menace ruine..., Chaverny perd plante...

--Submerg, Chaverny... Chaverny disparu!

Chaverny venait de glisser sous la table.--Un second hourra retentit.

Le bossu triomphant leva le verre qu'on venait d'emplir pour le vaincu
et l'avala, debout sur la nappe.--Il tait ferme comme un roc.

La salle faillit crouler sous les applaudissements.

--Qu'est-ce que cela? demanda le prince de Gonzague qui s'approcha.

sope II sauta lestement  bas de la table.

--Vous me l'avez donn, monseigneur, dit-il.

--O est Chaverny? fit encore Gonzague.

Le bossu poussa du pied les jambes du petit marquis qui passaient.

--Le voici! rpondit-il.

Gonzague frona le sourcil et murmura:

--Ivre mort!... c'est trop... Nous avions besoin de lui.

--Pour les fianailles, monseigneur? repartit le bossu qui chiffonna, ma
foi, son jabot en grand seigneur et salua en jetant son feutre sous
l'aisselle.

--Oui, pour les fianailles, rpondit Gonzague.

--Palsambleu! fit sope II d'un ton dgag, un de perdu, un de
retrouv... Tel que vous me voyez, monseigneur, je ne serais pas fch
de m'tablir et je m'offre  faire votre affaire.

Un grand clat de rire accueillit cette proposition inattendue. Gonzague
regardait attentivement le bossu qui s'tait camp devant lui, tenant
toujours un vidrecome  la main.

--Sais-tu ce qu'il faudrait faire pour remplacer celui qui est l?
demanda tout bas Gonzague en montrant Chaverny.

--Oui, rpondit le bossu; je sais ce qu'il faudrait faire.

Et, te sens-tu de force...? commena le prince.

sope II eut un sourire  la fois orgueilleux et cruel.

--Vous ne me connaissez pas, monseigneur, dit-il; j'ai fait mieux que
cela!




XI

--Fleurs d'Italie.--


On entourait de nouveau la table. On avait recommenc  boire.

--Bonne ide! disait-on  la ronde, marions le bossu au lieu de
Chaverny.

--C'est bien plus amusant!... Le bossu fera un mari superbe!

--Et la figure de Chaverny quand il va se rveiller veuf!

Oriol fraternisait avec Amable Passepoil, sur l'ordre de mademoiselle
Nivelle qui avait pris ce dbutant timide sous sa haute protection. On
n'avait plus de ces ridicules dlicatesses: Cocardasse junior trinquait
avec tout le monde.

Il trouvait cela tout simple et n'en tait pas plus fier. Ici, comme
partout, Cocardasse junior se comportait avec une dignit au-dessus de
tout loge.

Apapur! le gros petit Oriol, ayant voulu le tutoyer, fut remis
svrement  sa place.

Le prince de Gonzague et le bossu taient un peu  l'cart. Le prince
considrait toujours le petit homme avec attention et semblait scruter
sa pense secrte  travers le masque moqueur qui couvrait son visage.

--Monseigneur, dit le bossu, quelles garanties vous faut-il?

--Je veux savoir d'abord, rpondit Gonzague, ce que tu as devin.

--Je n'ai rien devin... J'tais l... J'ai entendu la parabole de la
pche, l'histoire des fleurs et le pangyrique de l'Italie!

Gonzague suivit de l'oeil son doigt pointu qui montrait la bergre o
les manteaux taient encore amoncels.

--C'est juste, murmura-t-il, tu tais l... Pourquoi cette comdie?

--Je voulais savoir... et je voulais rflchir... Ce Chaverny n'tait
point votre fait.

--C'est vrai... J'avais un faible pour lui.

--La faiblesse est toujours un tort, parce qu'elle fait natre toujours
un danger... Ce Chaverny dort maintenant... mais il s'veillera...

--Savoir!... murmura Gonzague. Mais laissons-l ce Chaverny... Que
dis-tu de la parabole de la pche?

--C'est joli... mais trop fort pour vos poltrons.

--Et de l'histoire des fleurs?

--Gracieux... mais toujours trop fort... ils ont eu peur!

--Je ne te parle pas de ces messieurs, dit Gonzague; je les connais
mieux que toi...

--Savoir! interrompit  son tour le bossu.

Gonzague se prit  sourire en le regardant.

--Rponds pour toi-mme, continua-t-il.

--Tout ce qui vient d'Italie me plat, fit sope II; je n'ai jamais ou
conter d'anecdote plus rjouissante que celle du comte Canozza  la
vigne de Spolte... mais je ne l'aurais pas dite  ces messieurs.

--Tu te crois donc beaucoup plus fort que ces messieurs? demanda
Gonzague.

sope II eut un sourire suffisant et ne daigna mme pas rpondre.

--Eh bien! demanda de loin Navailles, est-ce arrang le mariage?

Un geste de Gonzague lui imposa silence. La Nivelle dit:

--a doit avoir gros comme soi de bleues, cette petite espce... Moi, je
l'pouserais!

--Vous seriez madame sope II! fit Oriol piqu au vif.

--Madame Jonas!... ajouta Noc.

--Bah! fit Nivelle qui montra du doigt Cocardasse junior, Plutus est le
roi des dieux... Voyez-vous bien ce bon garon?... avec un peu de poudre
du Mississipi, je me chargerais d'en faire un courtisan!

Cocardasse se rengorgea et dit  Passepoil qui fut jaloux:

--La Pcare a le got fin!... Elle en tient pour moi, capdbiou!

--Qu'as-tu de plus que Chaverny? demandait en ce moment Gonzague.

--Des prcdents, rpondit le bossu; j'ai dj t mari.

--Ah!... fit Gonzague dont le regard devint plus perant.

sope II se caressa le menton et ne baissa point les yeux.

--J'ai t mari, rpta-t-il, et je suis veuf.

--Ah!... fit encore Gonzague, en quoi cela te donne-t-il un avantage sur
Chaverny?

La figure du bossu se rembrunit lgrement.

--Ma femme tait belle, pronona-t-il en baissant la voix; trs-belle!

--Et jeune? demanda Gonzague.

--Toute jeune... son pre tait pauvre.

--Je comprends... l'aimais-tu?

--A la rage!... mais notre union fut courte.

La figure du bossu devenait de plus en plus sombre.

--Combien de temps dura votre mnage? interrompit Gonzague.

--Deux nuits et un jour, rpondit sope II.

--Voil qui est trange!... explique-toi.

Le petit homme eut un rire forc.

--Pourquoi m'expliquer, si vous me comprenez?... murmura-t-il.

--Je ne te comprends pas, fit le prince.

Le bossu baissa les yeux et sembla hsiter.

--Aprs tout, dit-il, je me suis peut-tre tromp... Vous n'aviez
peut-tre besoin que d'un Chaverny!

--Explique-toi, te dis-je! rpta imprieusement Gonzague.

--Avez-vous expliqu l'histoire du comte Canozza?...

Le prince lui mit la main sur l'paule.

--Aprs la premire nuit, poursuivit le bossu, je lui donnai un jour
pour rflchir et s'habituer  ma tournure... Elle ne put pas.

--Et alors?... fit Gonzague, qui le considrait avidement.

Le bossu saisit un verre sur un guridon et se prit  regarder le prince
en face. Leurs yeux se choqurent. Ceux du bossu exprimrent tout  coup
une cruaut si implacable, que le prince murmura:

--Si jeune... si belle... tu n'eus pas piti?

Le bossu, d'un mouvement convulsif, crasa le verre sur un guridon.

--Je veux qu'on m'aime! dit-il avec un accent de vritable frocit;
tant pis pour celles qui ne peuvent pas!

Gonzague resta un instant silencieux. Le bossu avait repris sa mine
froide et railleuse.

--Hol! messieurs, s'cria tout  coup le prince qui poussa du pied
Chaverny endormi, qu'on emporte cet homme!

La poitrine d'sope II se souleva. Il fit effort pour cacher son
triomphe.

Navailles, Noc, Choisy, tous les amis du petit marquis voulurent tenter
un dernier effort en sa faveur. Ils le secourent; ils l'appelrent.
Taranne lui donna le fouet, Oriol lui jeta une carafe d'eau au
visage.--Ces dames eurent la charit de le pincer jusqu'au sang.

Et tous criaient, ardents  la besogne:

--veille-toi! Chaverny, veille-toi! on te prend ta femme.

--Et tu seras oblig de restituer la dot! ajouta Nivelle, toujours
occupe de penses solides.

--Chaverny! Chaverny! veille-toi!

Vains efforts! Cocardasse junior et Amable Passepoil, chargeant le
vaincu sur leurs paules, l'emportrent dans les tnbres extrieures.

Gonzague leur avait fait un signe.--Quand ils passrent prs d'sope II,
celui-ci dit tout bas:

--Pas un cheveu de sa tte... sur votre vie! et la lettre  son adresse!

Cocardasse et Passepoil sortirent avec leur fardeau.

--Nous avons fait ce que nous avons pu, dit Navailles.

--Nous avons t fidles  l'amiti jusqu'au bout, ajouta Oriol.

--Mais, en dfinitive, le mariage du bossu est bien plus drle! dcida
Noc.

--Marions le bossu! Marions le bossu! criaient ces dames.

sope II sauta d'un bond sur la table.

--Silence! fit-on de toutes parts, voici Jonas qui va prononcer un
discours.

--Mesdames et messieurs, dit le bossu en gesticulant comme un avocat en
la grand'chambre; je suis touch jusqu'au fond de l'me de l'intrt
flatteur que vous daignez me tmoigner... Certes, la conscience de mon
peu de mrite devrait me rendre muet...

--Trs-bien! fit Navailles;--il parle comme un livre!

--Jonas, dit Nivelle, votre modestie fait encore mieux ressortir vos
talents.

--Bravo, sope II! bravo! bravo!

--Merci, mesdames! merci, messieurs! votre indulgence me donne du
courage. Je veux tcher de m'en rendre digne, ainsi que des bonts de
l'illustre prince  qui je devrai ma compagne...

--Trs-bien!... Bravo, sope!... un peu plus de voix!

--Quelques gestes de la main gauche! demanda Navailles.

--Un couplet de circonstance! cria la Desbois.

--Un pas de menuet!... une gigue sur la nappe!

--Si tu n'es pas un ingrat, Jonas, dit Noc d'un ton
pntr,--dclame-nous la scne d'Achille et d'Agamemnon!

--Mesdames et messieurs, rpondit gravement sope II,--ce sont l des
vieilleries... je compte vous tmoigner ma reconnaissance par quelque
chose de mieux... Je compte vous donner la comdie nouvelle... une
premire reprsentation!

--Les oeuvres de Jonas!... bravissimo!... Il a fait une comdie!

--Mesdames et messieurs, je vais du moins la faire... Ce sera un
impromptu... Je prtends vous montrer comment l'art de la sduction,
plus fort que la nature elle-mme...

Pour le coup, les vitres du salon grincrent. Une immense acclamation
s'leva.

--Il va nous donner une leon! criait-on.

--_L'art de plaire_, par sope II, dit Jonas!

--Il a dans sa poche la ceinture de Vnus!

--Les jeux, les ris, les grces et le dard du jeune Cupidon!

--Bravo! bossu!... Bossu, tu es superbe!

Il salua  la ronde et acheva en souriant:

--Qu'on m'amne ma jeune pouse et je ferai de mon mieux pour divertir
la socit!

--Je te fais engager  l'Opra, si tu veux! s'cria Nivelle
enthousiasme;--on manque de queues rouges!

--La femme du bossu! vocifraient ces messieurs;--servez la femme du
bossu!

En ce moment, la porte du boudoir s'ouvrit.--Gonzague rclama le
silence.

Dona Cruz entra, soutenant Aurore chancelante et plus ple qu'une
morte.--M. de Peyrolles suivait.

Il y eut un long murmure d'admiration  la vue d'Aurore. Au premier
abord, ces messieurs oublirent toute cette gaiet folle qu'ils venaient
de se promettre.

Le bossu lui-mme ne trouva point d'cho, lorsqu'il dit, le binocle 
l'oeil et d'un accent cynique:

--Corbleu! ma femme est belle!

Au fond de tous ces coeurs, plutt engourdis que perdus, un sentiment
de compassion s'veillait.

Un instant, les femmes elles-mmes eurent piti, tant il y avait de
douleur profonde et de douce rsignation sur cet adorable visage de
vierge!

Gonzague frona le sourcil en regardant son arme. Taranne, Montaubert,
Albret, les mes damnes, eurent honte de leur motion et dirent:

--Est-il heureux, ce diable de bossu!

C'tait l'avis de frre Passepoil qui rentrait en compagnie de
Cocardasse, son noble ami. Mais ce premier mouvement de convoitise fit
place  l'tonnement quand il reconnut, ainsi que Cocardasse, les deux
jeunes filles de la rue du Chantre.

La jeune fille que le Gascon avait vue au bras de Lagardre  Barcelone,
la jeune fille que frre Passepoil avait vue au bras de Lagardre 
Bruxelles.

Ils n'taient ni l'un ni l'autre dans le secret de la comdie: ce qui
allait se passer restait pour eux un mystre.--Mais ils savaient qu'il
allait se passer quelque chose d'trange.

Ils se touchrent le coude. Le regard qu'ils changrent voulait dire:
Attention!

Ils n'avaient pas besoin d'prouver leurs rapires pour savoir qu'elles
ne tenaient point au fourreau.

A un coup d'oeil que le bossu lui lana, Cocardasse rpondit par un
lger signe de tte.

--Eh donc! grommela t-il en s'adressant  Passepoil,--il veut savoir si
sa lettre est remise;--nous n'avions pas loin  courir.

Dona Cruz cherchait des yeux Chaverny.

--Peut-tre que le prince a chang d'avis..., murmura-t-elle 
l'oreille de sa compagne;--je ne vois point M. le marquis.

Aurore ne releva point ses paupires baisses. On la vit seulement
secouer la tte avec tristesse.

videmment, elle n'esprait point de merci.

Quand Gonzague se tourna vers elle, dona Cruz la prit par la main et la
fit avancer.

Ce Gonzague tait trs-ple bien qu'il affectt de sourire.

Le bossu se tenait  ses cts, faisant ce qu'il pouvait pour prendre
une pose galante et tortillant son jabot d'un air vainqueur.

Les yeux de dona Cruz rencontrrent les siens. Elle voulut mettre une
interrogation dans son regard. Le bossu demeura impassible.

--Ma chre enfant, dit Gonzague dont la voix parut  tous lgrement
altre,--mademoiselle de Nevers vous a-t-elle dit ce que nous attendons
de vous?

Aurore rpondit sans relever les yeux,--mais la tte haute et la voix
ferme:

--C'est moi qui suis mademoiselle de Nevers.

Le bossu tressaillit si violemment, que son motion fut remarque, au
milieu mme de la surprise gnrale.

--Palsambleu! s'cria-t-il en dominant aussitt son trouble;--ma femme
est de bonne maison!

--Sa femme! rpta dona Cruz.

On chuchotait d'un bout  l'autre du salon.

Les femmes n'avaient point pour cette nouvelle venue l'animadversion
jalouse qu'elles tmoignaient nagure  la gitanita. Sur cette tte
candide et charmante dans sa fiert le nom de Nevers leur semblait  sa
place.

Gonzague se tourna vers dona Cruz et lui dit avec colre:

--Est-ce vous qui avez mis ce mensonge dans l'esprit de cette pauvre
enfant?

--Ah! fit le bossu dsappoint;--c'est donc un mensonge?... Tant pis!...
j'aurais aim  m'allier avec la maison de Nevers.

Quelques rires clatrent.--Mais il y avait un froid.

Peyrolles tait sombre comme un bedeau en deuil.

--Ce n'est pas moi, rpliqua dona Cruz que le courroux du prince
effrayait peu;--mais s'il tait vrai?...

Gonzague haussa les paules avec ddain.

--O est M. le marquis de Chaverny? reprit la gitanita,--et que
signifient les paroles de cet homme?

Elle montrait le bossu qui faisait bonne contenance au milieu du groupe
des courtisans.

--Mademoiselle de Nevers, rpondit Gonzague,--votre rle en tout ceci
est fini... si vous tes en humeur de dserter vos droits, je suis l,
Dieu, merci, pour les sauvegarder... Je suis votre tuteur... Ceux qui
nous entourent appartiennent tous au tribunal de famille qui s'est
rassembl hier en mon htel... C'en est presque la majorit... Si
j'eusse cout l'avis gnral, peut-tre me serais-je montr moins
clment envers une imposture hardie, effronte... mais j'ai jug suivant
la bont de mon coeur et les tranquilles habitudes de ma vie... Je
n'ai point voulu donner une porte tragique  des choses qui sont du
domaine de la comdie.

Il s'arrta.--Dona Cruz ne comprenait point: ces paroles taient pour
elle de vains sons.

Peut-tre Aurore comprenait-elle mieux, car un sourire triste et amer
vint autour de ses lvres.

Gonzague promena son regard sur l'assemble. Tous les yeux taient
baisss, sauf ceux des femmes qui coutaient curieusement et ceux du
bossu qui semblait attendre impatiemment la fin de cette homlie.

--Je parle ainsi pour vous seule, mademoiselle de Nevers, reprit
Gonzague s'adressant toujours  dona Cruz,--car vous seule ici avez
besoin d'tre persuade... Mes honorables amis et conseils partagent mon
opinion; ma bouche exprime toute leur pense.

Nul ne protesta. Gonzague poursuivit:

--Ce que j'ai dit prcdemment sur mon dessein d'loigner tout chtiment
trop svre, vous explique la prsence de nos belles amies... S'il
s'agissait d'une punition proportionne  sa faute, elles ne seraient
point ici...

--Mais quelle faute?... demanda Nivelle,--nous sommes sur le gril,
monseigneur!

--Quelle faute? rpta Gonzague faisant mine de rprouver un mouvement
d'indignation;--c'est assurment une faute grave... la loi la qualifie
crime... que de s'introduire dans une famille illustre pour combler
frauduleusement le vide caus par l'absence ou par la mort...

--Mais la pauvre Aurore n'a rien fait..., voulut s'crier dona Cruz.

--Silence! interrompit Gonzague;--il faut un matre et un frein  cette
belle coureuse d'aventures... Dieu m'est tmoin que je ne lui veux point
de mal... Je dpense une notable somme pour dnouer gaiement son
Odysse... je la marie...

--A la bonne heure! fit sope II, voici la conclusion.

--Et je lui dis, continua Gonzague en prenant la main du bossu: Voici un
honnte homme qui vous aime et qui aspire  l'honneur d'tre votre
poux.

--Mais vous m'avez trompe, monsieur! s'cria la gitanita rouge de
colre; mais ce n'est pas celui-l... Est-ce qu'il est possible de se
donner  un tre pareil?

--S'il a beaucoup de bleues..., pensa Nivelle entre haut et bas.

--Pas flatteur!... pas flatteur du tout! murmura sope II; mais j'espre
que la jeune personne changera bientt d'avis.

--Vous! fit dona Cruz, je vous devine!... C'est vous qui emmlez tous
les fils de cette intrigue... C'est vous, je le devine bien maintenant,
qui avez dnonc la retraite d'Aurore...

--Eh! eh!... fit le bossu d'un air content de lui-mme; eh! eh! eh!...
j'en suis pardieu bien capable!... Monseigneur, cette jeune fille a le
dfaut du bavardage... Elle a empch ma femme de rpondre...

--Si c'tait encore le marquis de Chaverny..., commena dona Cruz.

--Laisse, petite soeur, dit Aurore de ce ton ferme et glac qu'elle
avait pris ds l'abord; si c'tait M. de Chaverny, je le refuserais
comme je refuse celui-ci.

Le bossu ne parut point dconcert le moins du monde.

--Bel ange, dit-il, ce n'est pas votre dernier mot.

La gitanita se mit entre lui et Aurore. Elle ne demandait pas mieux que
de se battre avec quelqu'un.

M. de Gonzague avait repris son air insoucieux et hautain.

--Point de rponse? fit le bossu en avanant d'un pas, le chapeau sous
le bras, la main au jabot. C'est que vous ne me connaissez pas, ma toute
belle!... Je suis capable de passer ma vie entire  vos genoux!

--Quant  cela, c'est trop, fit la Nivelle.

Les autres femmes coutaient et attendaient. Il y a chez les femmes un
sens suprieur qui ressemble  la seconde vue; elles sentaient je ne
sais quel drame lugubre sous cette farce qui, malgr l'effort du bouffon
principal, se droulait si pniblement.

Ces messieurs, qui savaient  quoi s'en tenir, grimaaient la gaiet.

Mais la gaiet ne vient pas  bille nomme.--La gaiet rebelle tenait
rigueur.

Quand le bossu parlait, sa voix aigre et grinante agaait les nerfs de
tous,--quand le bossu se taisait, le silence tait sinistre.

--Eh bien, messieurs! dit tout  coup Gonzague, pourquoi ne boit-on
plus?

Les verres s'emplirent  bas bruit. Personne n'avait soif.

--coutez-moi, belle enfant! disait cependant le bossu; je serai votre
petit mari... votre amant... votre esclave!

--C'est un rve affreux! fit dona Cruz; quant  moi, j'aimerais mieux
mourir!

Gonzague frappa du pied; son regard menaa sa protge.

--Monseigneur, dit Aurore avec le calme du dsespoir; ne prolongez point
ceci;--je sais que le chevalier Henri de Lagardre est mort...

Pour la seconde fois, le bossu tressaillit comme s'il et reu un choc
soudain.--Il ne parla plus.

Un silence profond rgna dans le salon.

--Mais qui donc vous a si bien instruite, mademoiselle? demanda Gonzague
avec une grave courtoisie.

--Ne m'interrogez pas, monseigneur... Arrivons au dnoment de ceci qui
est marqu d'avance. Je l'accepte... Je le dsire.

Gonzague sembla hsiter. Il ne s'attendait pas  ce qu'on lui demandt
le bouquet d'Italie.--La main d'Aurore avait fait un visible mouvement
vers les fleurs.

Gonzague regardait cette fille toute jeune et si belle.

--Prfrez-vous un autre poux?... murmura-t-il en se penchant  son
oreille.

--Vous m'avez fait dire, monseigneur, rpondit Aurore, que si je
refusais, je serais libre. Je rclame l'accomplissement de votre parole.

--Et vous savez...? commena Gonzague toujours  voix basse.

--Je sais, interrompit Aurore qui releva enfin sur lui son regard de
sainte, et j'attends que vous m'offriez ces fleurs!




XII

--La fascination.--


Pour ne point comprendre ce que la situation avait de terrible, il n'y
avait l que dona Cruz et ces dames.

Toute la partie mle de l'assemble, financiers et gentilshommes,
avaient le frisson dans les veines.

Cocardasse et Passepoil avaient les yeux fixs sur le bossu comme deux
chiens tombs en arrt.

En prsence de ces femmes tonnes, inquites, curieuses, en prsence de
ces hommes, nervs par le dgot, mais qui n'avaient point ce qu'il
fallait de force pour rompre leur chane, Aurore seule tait calme.

Aurore avait cette douce et radieuse beaut, cette tristesse profonde,
mais rsigne, de la sainte qui subit son preuve suprme sur cette
terre de deuil et qui dj regarde le ciel.

La main de Gonzague s'tait tendue vers les fleurs, mais la main de
Gonzague retomba.

Cette situation le prenait  l'improviste. Il s'tait attendu  une
lutte quelconque,  la suite de laquelle ces fleurs donnes
ostensiblement  la jeune fille eussent scell la complicit de ses
adhrents.

Mais en face de cette belle et douce crature, la perversit de Gonzague
s'tonna. Ce qui restait de coeur au fond de sa poitrine se
souleva.--Le comte Canozza tait un homme.

Le bossu fixait sur lui son regard tincelant.

Trois heures de nuit sonnrent  la pendule.

Au milieu du profond silence, une voix s'leva derrire Gonzague.

Il y avait l un coquin dont le coeur dessch ne pouvait plus battre.
M. de Peyrolles dit  son matre:

--Le tribunal de famille se rassemble demain...

Gonzague dtourna la tte et murmura:

--Fais ce que tu voudras.

Peyrolles prit aussitt le bouquet de fleurs dont Gonzague lui-mme
avait rvl la destination.

Dona Cruz, saisie d'une vague crainte, dit  l'oreille d'Aurore:

--Que me parlais-tu de ces fleurs?....

--Mademoiselle, prononait en ce moment Peyrolles, vous tes libre...
Toutes ces dames ont un bouquet... Permettez que je vous offre...

Il fit cela gauchement--son visage,  cette heure, suait l'infamie.

Aurore, cependant, avana la main pour prendre les fleurs...

--Capdbiou! fit Cocardasse qui s'essuya le front; il y a l quelque
diablerie.

Dona Cruz, qui regardait Peyrolles avidement, s'lana d'instinct, mais
une autre main l'avait prvenue.

Peyrolles, repouss rudement, recula jusqu' la cloison. Le bouquet
s'chappa de ses mains, et le bossu le foula aux pieds froidement.

Toutes les poitrines furent dcharges d'un fardeau.

--Qu'est-ce  dire? s'cria Peyrolles qui mit l'pe  la main.

Gonzague regarda le bossu avec dfiance.

--Pas de fleurs! dit celui-ci; moi seul ai dsormais le droit de faire
de ces cadeaux  ma fiance... Que diable! vous voil tous consterns
comme des gens qui ont vu tomber la foudre... Rien n'est tomb qu'un
bouquet de fleurs fanes... J'ai laiss aller les choses pour avoir tout
le mrite de la victoire... Rengainez, l'ami,... et vite!

Il s'adressait  Peyrolles.

--Monseigneur, reprit-il, ordonnez  ce chevalier de la triste figure de
ne point troubler nos plaisirs... Bont du ciel! je vous admire!... vous
jetez comme cela le manche aprs la cogne... vous rompez les
ngociations... Permettez-moi de ne pas renoncer si vite!

--Il a raison! il a raison! s'cria-t-on de toutes parts.

Chacun se raccrochait  ce moyen de sortir du noir.--La gaiet n'avait
pu prendre dans le salon de Gonzague cette nuit.

Il va sans dire que Gonzague lui-mme n'esprait rien de la tentative du
bossu.

Cela lui donnait seulement quelques minutes pour rflchir. C'tait
prcieux.

--J'ai raison, pardieu! je le sais bien, poursuivit sope II; que vous
ai-je promis? Une leon d'escrime amoureuse... Et vous agissez sans moi!
Et vous ne me laissez mme pas dire un mot!... Cette jeune fille me
plat; je la veux; je l'aurai!

--A la bonne heure! fit Navailles; voil qui est parler!

--Voyons, dit le gros petit traitant, arrondissant avec soin sa phrase,
voyons si tu es aussi fort aux tournois d'amour qu'aux luttes bachiques!

--Nous serons juges, ajouta Noc; entame la bataille.

Le bossu regarda Aurore, puis le cercle qui les entourait.

Aurore, puise par le suprme effort qu'elle venait de faire,
s'affaissait entre les bras de dona Cruz. Cocardasse roula vers elle un
fauteuil. Aurore s'y laissa tomber.

--Les apparences ne sont pas pour ce pauvre sope II! murmura Noc.

Comme Gonzague ne riait pas, on restait srieux.

Les femmes ne s'occupaient que d'Aurore, except Nivelle qui pensait:

--J'ai ide que ce petit homme est un Crsus!

--Monseigneur, dit le bossu, permettez-moi de vous adresser une
requte... Vous tes trop haut plac assurment pour avoir voulu vous
jouer de moi... Si l'on dit  un homme: Courez! Il ne faut pas
commencer par lui lier les deux jambes... la premire condition du
succs dans un assaut galant, c'est la solitude... O vtes-vous une
femme se rendre quand elle se voit entoure de regards curieux? Soyez
juste: c'est l l'impossible!

--Il a raison! fit encore le choeur des convives.

--Tout ce monde l'effraye, reprit sope II; moi-mme, je perds une
partie de mes moyens, car, en amour, le tendre, le passionn,
l'entranant est toujours tout prs du ridicule... Comment trouver de
ces accents qui enivrent les faibles femmes en prsence d'un auditoire
moqueur?

Il tait vraiment drle, ce petit homme, prononant son discours d'un
air avantageux et fat, le poing sur la hanche et la main au jabot.

Sans le sinistre vent qui soufflait cette nuit dans la petite maison de
Gonzague, on aurait bien ri!

On rit un peu. Navailles dit  Gonzague:

--Accordez-lui sa requte, monseigneur.

--Que demande-t-il? fit Gonzague toujours distrait et soucieux.

--Qu'on nous laisse seuls, ma fiance et moi; rpondit le bossu; j'ai
quelques petits talents... je ne vous demande que cinq minutes pour
faire taire les rpugnances de cette charmante enfant!

--Cinq minutes! se rcria-t-on; comme il y va!... On ne peut pas lui
refuser cela, monseigneur!

Gonzague gardait le silence.--Le bossu s'approcha de lui tout  coup et
lui dit  l'oreille:

--Monseigneur, on vous observe!... vous puniriez de mort celui qui vous
trahirait comme vous vous trahissez vous-mme!

--Merci, l'ami, rpondit le prince qui changea de visage; l'avis est
bon... nous aurons dcidment un gros compte  rgler ensemble... et je
crois que tu seras grand seigneur avant de mourir!--Messieurs,
reprit-il, je songeais  vous... Nous avons gagn cette nuit une
terrible partie... Demain, suivant toute apparence, nous serons au bout
de nos peines... mais il ne faut pas chouer en entrant dans le port...
Pardonnez ma distraction et suivez-moi.

Il s'tait fait un visage riant. Toutes les physionomies s'clairrent.

--N'allons pas trop loin, dirent ces dames; il faut jouir du coup
d'oeil!

--Dans la galerie! opina Noc; nous laisserons la porte entre-bille.

--En besogne, Jonas!... Tu as le champ libre!

--Surpasse-toi, bossu! Nous te donnons dix minutes au lieu de cinq!...
montre  la main!

--Messieurs, dit Oriol, les paris sont ouverts.

On jouait sur tout et  propos de tout.--Le cours des gageures fut cot
 un contre cent pour sope II, dit Jonas.

En passant auprs de Cocardasse et de Passepoil, Gonzague leur dit:

--Pour une bonne somme, retourneriez-vous bien en Espagne?

--Nous ferions tout pour obir  monseigneur, rpliqurent nos deux
braves.

--Ne vous loignez donc pas! fit le prince en se mlant  la foule de
ses affids.

Cocardasse et Passepoil n'avaient garde.

Quand tout le monde eut quitt le salon, le bossu se tourna vers la
porte de la galerie derrire laquelle on voyait une triple range de
ttes curieuses.

--Bien! fit-il d'un air guilleret, trs-bien!... comme cela vous ne me
gnez pas du tout... Ne pariez pas trop contre moi... et consultez vos
montres! J'oubliais une chose, s'interrompit-il en traversant le salon
pour se rapprocher de la galerie; o est monseigneur?

--Ici, rpondit Gonzague; qu'y a-t-il?

--Avez-vous un notaire tout prt? demanda le bossu avec un magnifique
srieux.

Pour le coup, personne n'y put tenir. Il y eut un franc clat de gaiet
dans la galerie.

--Rira bien qui rira le dernier! murmura sope II.

Gonzague rpliqua, non sans un mouvement d'impatience:

--Fais vite, l'ami, et ne t'inquite point... Il y a un notaire royal
dans ma chambre.

Le bossu salua et revint vers les deux femmes groupes.

Dona Cruz le regardait venir avec une sorte d'effroi. Aurore avait
toujours les yeux baisss.

Le bossu vint se mettre  genoux devant le fauteuil d'Aurore.

Gonzague, au lieu de regarder ce spectacle qui avait tant de succs
auprs de ses affids, se promenait  l'cart au bras de Peyrolles.

Ils allrent s'accouder tout au bout de la galerie.

--D'Espagne, disait Peyrolles, on peut revenir.

--On meurt en Espagne comme  Paris, murmura Gonzague.

Il reprit aprs un court silence:

--Ici, l'occasion est manque... Ces femmes devineraient... Dona Cruz
parlerait...

--Chaverny?... commena M. de Peyrolles.

--Celui-l sera muet, interrompit Gonzague.

Ils changrent un regard dans l'ombre et Peyrolles ne demanda point
d'autre explication.

--Il faut, poursuivit Gonzague,--qu'au sortir d'ici, elle soit libre...
absolument libre... jusqu'au dtour de la rue...

Peyrolles se pencha tout  coup en avant et prta l'oreille.

--C'est le guet qui passe, dit Gonzague.

Un bruit d'armes se faisait au dehors.

Mais ce bruit s'touffa sous le grand murmure qui s'leva tout  coup
dans la galerie.

--C'est tonnant! s'criait-on;--c'est prodigieux!

--Avons-nous la berlue?... que diable lui dit-il?

--Parbleu! fit Nivelle,--ce n'est pas difficile  deviner!... Il lui
fait le compte des actions qu'il a!

--Mais voyez donc!... dit Navailles;--qui a pari cent contre un?

--Personne, rpondit Oriol;--Je ne gagerais seulement pas  cinquante...
fais-tu vingt-cinq.

--Pas, s'il vous plat!... Voyez donc!

Le bossu tait  genoux auprs du fauteuil d'Aurore.

Dona Cruz voulut se mettre entre deux.--Le bossu l'carta en disant:

--Laissez... je ne lui ferai pas de mal.

Il avait parl bas. Sa voix tait si trangement change que dona Cruz
s'carta comme malgr elle et ouvrit de grands yeux.

Au lieu des accents stridents et discords qu'on tait accoutum 
entendre sortir de cette bouche, c'tait une voix mle et douce,
harmonieuse et profonde.

Cette voix pronona le nom d'Aurore.

Dona Cruz sentit sa jeune compagne tressaillir faiblement entre ses
bras.

Puis elle l'entendit murmurer:

--Je rve!...

--Aurore!... rpta le bossu toujours  genoux.

La jeune fille se couvrit la tte de ses mains.

De grosses larmes coulrent entre ses doigts qui tremblaient.

Ceux qui regardaient dona Cruz par la porte entr'ouverte croyaient
assister  une sorte de fascination.

Dona Cruz tait debout, la tte rejete en arrire, la bouche bante,
les yeux fixes.

--Par le ciel! s'cria Navailles,--voil qui tient du miracle.

--Chut!... regardez!... l'autre semble attire comme par un irrsistible
pouvoir.

--Le bossu a un talisman... un charme...

Nivelle seule donnait un nom au charme et au talisman... Cette jolie
fille, immuable en ses opinions, croyait au surnaturel pouvoir des
actions bleues.

C'tait vrai, ce que l'on disait derrire la porte,--Aurore se penchait,
comme malgr elle, vers la voix qui l'appelait.

--Je rve!... Je rve!... balbutiait-elle parmi ses sanglots;--c'est
affreux... je sais qu'il n'est plus!

--Aurore! rpta le bossu pour la troisime fois.

Et comme dona Cruz allait ouvrir la bouche, il lui imposa silence d'un
geste imprieux.

--Ne tournez pas la tte, reprit-il doucement en s'adressant 
mademoiselle de Nevers;--nous sommes ici au bord mme de l'abme... un
mouvement... un geste... tout est perdu!

Dona Cruz fut oblige de s'asseoir auprs d'Aurore. Ses jambes
chancelaient.

--Je donnerais vingt louis pour savoir ce qu'il leur dit! s'cria
Navailles.

--Palsambleu! fit Oriol,--je commence  croire... Et cependant, il ne
lui a rien donn  boire.

--Cent pistoles pour le bossu, au pair! proposa Noc.

sope II, dit Jonas, poursuivait:

--Vous ne rvez point, Aurore... votre coeur ne vous a point
trompe... C'est moi.

--Vous!... murmura la jeune fille;--je n'ose ouvrir les yeux... Flor, ma
soeur... regarde!

Dona Cruz la baisa au front pour lui dire plus bas et de plus prs:

--C'est lui!

Aurore entr'ouvrit ses doigts et glissa un regard. Son coeur sauta
dans sa poitrine, mais elle parvint  touffer son premier cri.--Elle
demeura immobile.

--Les hommes qui ne croient pas au ciel, dit le bossu aprs avoir lanc
un coup d'oeil rapide vers la porte,--croient  l'enfer... Ils sont
faciles  tromper... pourvu qu'on feigne le mal... Obissez, non pas 
votre coeur, Aurore, ma bien-aime, mais  je ne sais quelle bizarre
attraction qui est, suivant eux, l'oeuvre du dmon... Soyez comme
fascine par cette main qui vous conjure...

Il fit quelques passes au-dessus du front d'Aurore, laquelle se pencha
vers lui obissante.

--Elle y vient! s'cria Navailles stupfait.

--Elle y vient! rptrent tous les convives.

Et le gros Oriol s'lanant tout essouffl, vers la balustrade:

--Vous perdez le plus beau, monseigneur! s'cria-t-il;--du diable si
cela ne vaut pas la peine d'tre vu!

Gonzague se laissa entraner vers la porte.

--Chut!... chut!... ne les troublons pas! disait-on au moment o le
prince arrivait.

On lui fit place.--Il demeura muet d'tonnement.

Le bossu continuait ses passes. Aurore, entrane et charme,
s'inclinait de plus en plus vers lui.

Le bossu avait eu raison. Ces hommes qui ne croyaient point en Dieu
avaient grande foi en ces billeveses qui venaient d'Italie: les
philtres, les charmes, les pouvoirs occultes, la magie.

Gonzague murmura, Gonzague, l'esprit fort:

--Cet homme possde un malfice!

Passepoil, qui tait auprs de lui, se signa ostensiblement et
Cocardasse junior grommela:

--Lou couquin a de la graisse de pendu!... apapur, cela se voit!

--Ta main..., disait cependant le bossu;--lentement... bien lentement...
comme si une invincible puissance te forait  me la donner malgr
toi...

La main d'Aurore se dtacha de son visage et descendit par un mouvement
automatique.

Si les gens de la galerie avaient pu voir son adorable sourire!

Ce qu'ils voyaient, c'tait son sein agit, sa jolie tte renverse dans
les masses de ses cheveux.

Ils regardaient maintenant le bossu avec une sorte d'pouvante.

--Capdbiou! fit Cocardasse,--elle donne sa main, la pcare!

Et tous rptrent avec un bahissement profond:

--Il fait d'elle tout ce qu'il veut!... quel dmon!

--Apapur! ajouta Cocardasse en adressant un coup d'oeil 
Passepoil,--ces choses-l, il faut les voir pour y croire!

--Quand je les vois, moi, dit M. de Peyrolles derrire Gonzague,--je n'y
crois point.

--Eh! pardieu! protesta-t-on de toutes parts,--on ne peut pas nier
l'vidence pourtant!

Peyrolles secoua la tte d'un air chagrin.

--Ne ngligeons rien, continuait le bossu, qui avait ses raisons sans
doute pour compter sur la simplicit de dona Cruz;--Gonzague et son me
damne sont l maintenant... Il s'agit de les tromper aussi... Quand ta
main va toucher la mienne, Aurore, il faut tressaillir et jeter autour
de toi un regard stupfait... Bien!

--J'ai jou cela dans _la Belle et la Bte_  l'Opra, dit Nivelle qui
haussa les paules;--j'tais plus tonne que cette petite... n'est-ce
pas, Oriol?

--Vous tiez charmante, comme toujours, rpondit le gros petit
financier;--mais quel choc la pauvre enfant a prouv quand leurs mains
se sont rencontres!

--Preuve qu'il y a antipathie et domination diabolique! pronona
gravement Taranne.

Le baron de Batz, qui n'tait pas un ignorant, dit:

--Ia! andibadie! Ia! Ia!... Tminazion tiapolique!... sacramente!

--Maintenant, reprenait le bossu,--tourne-toi vers moi... tout d'une
pice... lentement... lentement...

Il se leva et la domina du regard.

--Lve-toi, poursuivit-il,--comme un automate... Bien!... regarde-moi...
Fais un pas... et laisse toi tomber dans mes bras.

Aurore obit encore,--dona Cruz restait immobile comme une statue.

Il y eut derrire la porte, qui s'ouvrit toute grande, un tonnerre
d'applaudissements.

La charmante tte d'Aurore s'appuyait contre la poitrine d'sope II, dit
Jonas.

--Juste cinq minutes! s'cria Navailles;--montre  la main!

--Est ce qu'il a chang la jolie senorita en statue de sel? demanda
Noc.

Le flot des spectateurs envahissait le salon en tumulte.

On entendit le petit rire sec du bossu qui disait en s'adressant 
Gonzague:

--Monseigneur, ce n'est pas plus difficile que cela!

--Monseigneur, disait de son ct Peyrolles,--il y a ici quelque chose
d'incomprhensible... ce drle doit tre un adroit jongleur.

--As-tu peur qu'il ne t'escamote ta tte? demanda Gonzague.

Puis se tournant vers sope II, dit Jonas, il ajouta:

--Bravo! l'ami... nous donneras-tu ta recette?

--Elle est  vendre, monseigneur, rpliqua le bossu.

--Et cela tiendra-t-il jusqu'au mariage?

--Jusqu'au mariage, oui... mais pas au del.

--Combien le vends-tu, ton talisman, bossu? s'cria Oriol.

--Presque rien... mais il faut pour s'en servir une denre qui cote
cher.

--Quelle denre? demanda encore le gros petit financier.

--De l'esprit, rpondit sope II.--Allez donc d'abord au march, mon
gentilhomme.

Oriol fit le plongeon dans la foule. On battit des mains. Choisy, Noc,
Navailles entourrent dona Cruz et l'interrogrent avidement.

--Qu'a-t-il dit?... Parlait-il latin?... Avait-il  la main quelque
fiole?

--Il parlait hbreu! rpondit la gitanita qui se remettait par degrs.

--Et cette jolie fille le comprenait?...

--Couramment... il a fourr sa main gauche dans son sein et en a tir
quelque chose qui ressemblait... comment dirais-je?

--A une corne de bouc?  un miroir magique?  un grimoire?

--A une liasse d'actions plutt? demanda Nivelle.

--Cela ressemblait  un mouchoir de poche, repartit la gitanita qui
tourna le dos.

--Pardieu! tu fais un homme prcieux, l'ami, dit Gonzague qui lui mit la
main sur l'paule;--je t'admire!

--Pour un dbutant, n'est-ce pas, monseigneur?... fit sope II avec un
sourire modeste. Mais, s'interrompit-il,--priez ces messieurs de se
reculer un peu...  distance!...  distance!... Qu'on n'aille pas me
l'effaroucher... j'ai eu assez de peine... O est le notaire?

--Qu'on fasse venir le notaire royal! ordonna M. de Gonzague.


  FIN DU TOME CINQUIME.




TABLE DES CHAPITRES

DU CINQUIME VOLUME.


                                            Pages.
  LE CONTRAT DE MARIAGE.

  (Suite.)

    II. Un coup de bourse sous la rgence        5

   III. Caprice de bossu                        25

    IV. Gascon et Normand                       47

     V. L'invitation                            67

    VI. Le salon et le boudoir                  89

   VII. Une place vide                         111

  VIII. Une pche et un bouquet                129

    IX. Le neuvime coup                       147

     X. Triomphe du bossu                      165

    XI. Fleurs d'Italie                        183

   XII. La fascination                         203


FIN DE LA TABLE.


       *       *       *       *       *


  Liste des modifications:

  page  10: Ces actions bleues-l avaient remplac par Ces actions
            bleues avaient l
  page  15: compacte remplac par compact (Mais le cercle avide
            et compact)
  page  21: lacs par lacets (retenus par les lacets de soie)
  page  27: brune par brume (aprs la brume tombe.)
  page  30: soignement par soigneusement (l'attacha soigneusement)
  page  41: un par une (vingt sous pour faire une livre...)
  page  68: Tron de l'ar! par Tron de l'air!
  page  89: quatres par quatre (un des quatre styles hellniques)
  page  90: siamoisies par siamoises ( renflures turques ou
            siamoises)
  page 103: sr par sre (je suis sre qu'il n'est pas mort!)
  page 112: le trou de de la serrure par le trou de la serrure
  page 114: coeur par choeur (gronda le choeur des excutants)
  page 121: Il par Ils (Ils se croyaient)
  page 125: lontemps par longtemps (depuis longtemps dj je
            nourris une pense)
  page 127: vite par vide (De laisser une place vide)
  page 133: tous par tout (En tout cas je vous promets)
  page 141: suivriez par suivrez (et vous me suivrez dans
            l'adversit)
  page 162: mumura par murmura (murmura la Nivelle)
          : Il par Ils (Ils taient l en face)
  page 221: amenda par demanda (demanda Nivelle.)





End of the Project Gutenberg EBook of Le Bossu Volume 5, by Paul Fval

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE BOSSU VOLUME 5 ***

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
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