Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0007, 15 Avril 1843, by Various

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Title: L'Illustration, No. 0007, 15 Avril 1843

Author: Various

Release Date: December 2, 2010 [EBook #34547]

Language: French

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L'Illustration. No. 0007, 15 Avril 1843

Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois 16 fr.--Un an, 30 fr.
Prix de chaque N, 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.

N 7. Vol. 1.--SAMEDI 15 AVRIL 1843.
Bureaux, rue de Seine, 33.

Ab. pour les Dep.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an, 32 fr.
pour l'tranger.   --   10            --     20            --    40


SOMMAIRE.

croulement du vieux Beffroi de Valenciennes, avec _une gravure._--Un
mot sur l'Universit--Courrier de Paris. Le givre, une rconciliation,
les deux yeux, un enfant mort en bas ge, les portraits et les modles,
apptit monstre, un mari reconnaissant, l'auteur et le directeur.
Reprsentation de pices historiques. Lucrce.--Romance. Musique de M.
Flotow, paroles de M. E. de Loutay, avec _une vignette._--Chronique
musicale. Concerts du Conservatoire. _Salle du Conservatoire_.--Des
Caisses d'pargne.--Longchamp. _L'Oblisque et les Champs-Elyses, une
scne de Longchamp._--La Vengeance des Trpasss, nouvelle (3e partie),
avec une _gravure._--De l'loquence de la Chaire au XIXe sicle. _Le
dimanche des Rameaux, portraits de M. de Boulogne, de M. Deguerry, de M.
Combalot, de M. Lacordaire, de M. de Ravignan, de M. Coeur, une
prdication  Saint-Roch._--Bulletin bibliographique.--Annonces.--M. le
marchal comte d'Erlon.. _Portrait._--Sur la locomotion
arienne.--Rbus.



croulement du vieux Beffroi de Valenciennes.

Depuis la chute de la flche mtropolitaine de Cambrai en 1809, disent
les journaux du Nord, nul vnement aussi pouvantable que l'croulement
du beffroi de Valenciennes n'tait venu frapper de consternation nos
provinces.

A la suite d'interminables lenteurs, aprs avoir renvoy cette affaire
de commission en commission, aprs avoir mme fait visiter le beffroi
par un architecte de Paris, M. Visconti, le conseil municipal de
Valenciennes avait enfin vot la restauration du vieux monument:
restauration difficile, dont la direction fut confie  l'architecte de
la ville, et les travaux adjugs au rabais  un entrepreneur. Les
ouvrages commencrent il y a peu de mois, et bientt l'on s'aperut de
toutes les difficults qu'ils prsentaient: les ouvriers avaient fait de
si fortes tranches dans la vieille maonnerie, que l'architecte
lui-mme en fut effray. Des lzardes se montrrent le long de
l'difier, et dans la matine du vendredi 7 avril, les pierres
commencrent  tomber successivement du fate, avertissant les habitants
de la Place d'Armes de l'effroyable catastrophe qui les menaait.

Le mme jour,  quatre heures vingt minutes du soir, la tour s'croula
tout entire avec un fracas pouvantable, s'abattant  peu prs sur
elle-mme; le poids des pierres bleues qui couronnaient le beffroi, et
surtout celui des vingt-quatre consoles qui supportaient le balcon, et
ne pesaient pas moins de six milliers chacune, taient devenus trop
lourds pour les pitements affaiblis. On conoit ce qu'a d prsenter
d'horrible la chute d'une telle masse, qui comptait soixante-dix mtres
de hauteur depuis la base jusqu'au paratonnerre, s'croulant d'un seul
coup, et tombant sur les habitations de son pourtour et les maisons
voisines; les cloches, dont l'une ne pesait pas moins de neuf mille
livres, enfoncrent tous les tages jusqu'aux caves; enfin le dme de la
tour, violemment prcipit, alla rouler jusqu' la Place du Commerce. La
Place d'Armes et l'entre des rues voisines furent presque ensevelies
sous une montagne de pierres, de poutres, de fer, de cloches et de
pltras.

La premire victime fut le malheureux guetteur, mont  son poste en
tremblant, vendredi  midi, et qui entendit pendant quatre heures tomber
une  une autour de lui les pierres du couronnement; il fut relev
respirant encore, et tenant en sa main son ouvrage de cordonnier; mais
il expira bientt aprs, par suite de l'affreuse commotion qu'il avait
prouve. L'entrepreneur, rest sur l'chafaudage, fut dangereusement
bless, le serrurier, plac prs de lui, a t sauv miraculeusement.

Les journaux quotidiens ont donn la liste des victimes de cet affreux
vnement: ils annonaient que le chiffre exact n'en tait pas encore
connu. On sait aujourd'hui que sept personnages seulement ont perdu la
vie, mais plusieurs blesss sont dans un tat dsespr. Les habitants
et la garnison rivalisrent de zle et de dvouement pour sauver les
malheureux ensevelis sous les dcombres: la compagnie d'Anzin envoya
aussitt des travailleurs intelligents et actifs, et mit  la
disposition de la ville les chvres, les grues et tous les outils de ses
mines. Grce  ces secours runis, l'on put dblayer un peu la place, et
sauver la vie a quelques blesss gisants sous des monceaux de ruines.

[Illustration: croulement du Beffroi de Valenciennes, le 7 avril.]

Le malheur qui vient d'arriver est immense: mais si l'on considre ce
qu'il pouvait tre, il faut encore rendre grces  Dieu de ce que le
nombre des victimes ait t aussi restreint. Une ou deux heures plus
tt, l'croulement atteignait plus de cinquante individus; et si le
couronnement s'tait, dans sa chute, inclin un peu  droite ou 
gauche, une foule de maisons eussent t infailliblement crases.

La perte matrielle de la ville est considrable: Valenciennes se trouve
 la fois prive de son seul monument, du vieux souvenir de ses liberts
communales, de ses bureaux d'octroi, de son horloge, de son carillon et
d'un grand nombre de maisons attenantes au beffroi, qui taient des
proprits communales.

Une grave responsabilit va peser sur les entrepreneurs des travaux:
l'administration n'avait cess de leur recommander de prendre les plus
grandes prcautions; peu persuade d'ailleurs par les assurances
ritres de l'architecte, qui prtendait rpondre sur sa tte de la
solidit de la tour, la municipalit avait ordonn, le matin mme du 7
avril que l'on vacut immdiatement les btiments du beffroi et les
petites maisons qui y taient adosses; en mme temps elle fit cesser la
sonnerie des cloches et interdit la circulation des voitures aux
alentours du monument C'est grce  la promptitude et  l'nergie de ces
mesures que la ville n'a pas en  dplorer de plus grands malheurs.

Le beffroi de Valenciennes tait sans contredit l'un des plus anciens
et des plus remarquables monuments du nord de la France. Nos lecteurs
trouveront donc nous l'esprons, quelque intrt dans la notice
historique que nous joignons au rcit de l'vnement. Nous puisons la
plupart de nos documents dans l'histoire de Valenciennes par
_d'Oultreman_, et les deux derniers feuilletons de _l'cho de la
Frontire._

Notice historique

SUR LE BEFFROI DE VALENCIENNES.

L'antiquit du beffroi de Valenciennes remonte jusqu'au treizime sicle
En 1222, sous le rgne de la comtesse Jeanne de Flandres, fille du
fameux empereur Baudouin de Constantinople, un premier beffroi fut lev
sur la place du March: mais, soit que la construction en ft vicieuse
ou l'emplacement mal choisi, il fut dmoli ds l'an 1237, et l'on jeta
les fondements d'une nouvelle tour  l'extrmit mridionale de la
place. Cette fois la comtesse Jeanne chargea le seigneur de Materen,
gouverneur de la ville, de surveiller la construction du monument. De
1238  1240 l'difice fut achev dans toutes les normes. C'tait une
tour quadrilatrale,  angles arrondis, btie en grs dans la partie
infrieure, et en pierres blanches  partir d'une certaine hauteur
jusqu'au sommet, qui se terminait alors par quatre petites tourelles en
encorbellement, et par une plate-forme gnrale, garnie de murs d'appui
crnels. Au-dessus de cette plate-forme, couverte de plomb, s'levait
la hutte de bois du guetteur, fortement tablie sur un soubassement qui
la rehaussait encore de plusieurs toises. A la base de la tour taient
adosses plusieurs constructions servant de lieu de dpt pour
marchandises.

En l'an 1558, deux cloches furent places au beffroi. La premire grosse
cloche, dite _Blanche cloche_, du poids de 9.000 livres, et la seconde,
la cloche des ouvriers, nomme _Curiande_, du poids de 3,800 livres,
fondue par Guillaume de Saint-Omer; elle sonna pour la premire fois le
jour de la Toussaint de la mme anne.

Au commencement du seizime sicle, Jacquemart-Levayrier, dit l'_Arbre
d'or_, voulant _rjouir_ ses concitoyens, institua quatre musiciens, ou
_museux_, qui devaient, sur le balcon du beffroi, jouer du hautbois tous
les jours  midi, et du matin jusqu'au soir les jours de march. Cet
usage se perptua pendant deux sicles; mais, en l'an VII, la Rpublique
confisqua et fit vendre les biens affects  cette fondation.

Pendant les guerres de Charles-Quint avec Franois Ier et Henri VIII, on
avait prouv que le guetteur ne voyait pas d'assez loin l'approche des
partis franais qui venaient ravager les environs de Valenciennes; en
consquence, le beffroi fut exhauss en 1546; la flche fut de mme
releve de vingt-deux pieds en 1647, et l'on y plaa, comme girouette,
un grand aigle dor, emblme hraldique de l'empereur Charles-Quint.

Le beffroi resta longtemps en cet tat sans prouver de nouveaux
changements. En 1578, le baron de Harchies, voulant faire un coup de
main sur la ville, s'empara du beffroi, mais il en fut bientt chass.

En 1615, il y eut quelques agrandissements apports aux btiments du
pourtour, qui servaient alors de bourse aux marchands. De 1680  1700,
le magistrat leva devant la tour un btiment  la moderne, faisant face
 la place, surmont, aux deux ailes, de deux petites lanternes, ou
belvdres, de trs-bon got, qu'un auteur signale, dans un livre
d'architecture, comme un modle d'lgance. En 1712, on rebtit sur les
autres faces neuf maisons d'habitation, dcores de jolies sculptures,
et connues sous le nom de leurs diverses enseignes: le _Dromadaire, le
Taureau-Marin, le Cheval-Marin, le Triton, la Sirne, le Chameau, le
Castor et l'lphant._ L'octroi occupait le _Dromadaire_ et le
_Taureau-Marin._ Les six autres maisons taient loues  certaines
professions dsignes, qu'on ne pouvait changer sans la licence du
magistrat. Outre les deux pavillons, la faade de la tour se composait
encore d'une galerie dcouverte et de deux balcons aux tages
suprieurs. Les bustes des douze Csars, plus grands que nature, les
quatre Saisons, et autres sculptures dlicates, ornaient ces
constructions.

De 1782  1784, sous la prvt de M. de Pujol, qui fit reconstruire ou
rparer presque tous les monuments de Valenciennes, le couronnement du
beffroi fut remis  neuf et de nouveau exhauss. On dmolit la
plate-forme et toute la partie suprieure, jusqu' l'endroit o l'on
trouva la btisse saine et solide; l-dessus fut lev un nouveau
couronnement dans le style Louis XV. Les colonnes ornes, les balcons
contourns, les vases Pompadour, vinrent se placer sur la tour gothique
de Jeanne de Flandres. Les pierres employes pour cette restauration
taient en calcaire bleu, leur solidit ayant paru suprieure  celle
des pierres blanches,

                 ......Color deterrimus albis;

malheureusement ces pierres bleues taient d'une pesanteur norme, et
devaient tt ou tard craser l'difice: aussi prvit-on ds lors un
croulement; et _M. de Rollecour, l'un des magistrats, dfendit  son
cocher, sous peine d'tre chass, de jamais passer avec sa voiture dans
les environs du beffroi._--On oublia en mme temps de garnir de plomb
le palier du balcon, et la pluie, filtrant au travers des pierres, fit
pourrir peu  peu les dernires assises.

Le 30 mai 1795,  l'ouverture du sige de Valenciennes, la garnison et
les habitants prtant  la Rpublique le serment solennel de fidlit,
le zle patriotique des sans-culottes s'affligea de voir l'norme fleur
de lis sculpte au fate du beffroi; des ouvriers furent envoys pour
l'effacer, mais ils ne purent jamais l'atteindre; il fallut se borner 
couvrir le signe monarchique sous les plis d'un vaste drapeau tricolore.
La tour du beffroi, pendant tout le sige, servit de point de mire aux
obus de l'arme ennemie, mais elle soutint assez bien ce bombardement.
Il est vrai, dit l'_cho de la Frontire_, que les canons du duc d'York
ne lui firent pas d'aussi grandes brches que les modernes
restaurateurs.

En 1800, la girouette aux armes d'Espagne fut remplace par une
brillante Renomme sonnant de la trompette. Cette statue, debout sur un
globe dor, fut mene en triomphe par les rues de la ville avant d'tre
hisse sur son pidestal. Mais deux ans aprs, un violent ouragan
abattit la Renomme, qui heureusement n'atteignit personne dans sa
chute.--A la Restauration, on plaa sur le beffroi un lion d'or, emblme
hraldique de Valenciennes.

En 1811 le maire de la ville, M. Benoist, eut la fantaisie de remplacer
les deux lgants belvdres et tout le btiment de la faade par une
lourde construction o furent logs l'octroi et le Cercle du Commerce.
Chacun protesta contre cet acte de vandalisme, et M. le gnral
Pommereul, prfet du Nord, tmoigna l-dessus son sentiment 
l'architecte d'une faon toute militaire.

Enfin, depuis dix ans on projetait une restauration complte du beffroi;
plt  Dieu qu'on l'eut entreprise plus tt et sur de meilleurs plans!

M. le capitaine Coste, en 1824, avait pris, avec le graphomtre, les
diffrentes dimensions de la tour. On nous saura peut-tre gr de les
reproduire ici:

De la base au balcon.                             79 m. 50 c.
Du balcon au-dessus du dme.                      14    50
Du dme au-dessus de la lanterne, sous la boule.   7    50
De la lanterne jusqu'au bout du paratonnerre.      8    55

Total.                                            70 m. 05 c.

La sonnerie du beffroi tait fort belle et fort ancienne. Au moment o
nous crivons, elle est  peu prs dgage de dessous les dcombres, et
chacun se presse pour la voir.--Elle se composait de huit cloches: 1 le
gros bourdon, d'un poids norme, sans millsime apparent; 2 une cloche
 la date de 1346, avec une lgende historique dont on ne peut encore
lire qu'une partie: _Nuit et jour peut or la communaut_; le reste de
la devise est enseveli sous les pltras; 3 deux cloches de 1555, dont
l'une porte ces mots: _Rjouissant les coeurs par vrais accords_; 4
deux cloches de 1597, blasonnes du cygne valenciennois; 5 une cloche
de 1626, avec le mme signe et cette inscription: _Nous avons t fait
pour l'horloger de Valenciennes par Jean Delecourt et ses fils, en 1626_;
enfin une dernire cloche sans date, mais entoure d'ornements, parmi
lesquels on distingue des fleurs de lis, une madone, un saint Michel 
cheval et des armoiries flanques de deux btons en croix de
Saint-Andr, comme on en voit sur quelques emblmes de Charles-Quint.

Toutes ces cloches sont en parfait tat; elles n'ont prouv aucune
avarie dans leur chute.



Un mot sur l'Universit.

Parmi les diverses propositions, toutes vaines et avortes, par
lesquelles d'honorables dputs des divers bancs de la Chambre ont du
moins manifest depuis quelques jours le dsir louable de combattre
l'affaiblissement de l'esprit public et l'atonie politique o nous
tombons de plus en plus, la proposition d'admettre les candidats au
baccalaurat  subir leur examen sans avoir  justifier d'tudes
universitaires, nous semble devoir tre remarque non pour son rsultat
immdiat (elle a t repousse), mais pour l'arrire-pense politique
qui l'a inspire et pour cet esprit agressif contre l'Universit, qui
gagne et se propagerait enfin de proche en proche dans tous les partis
d'une faon bientt inquitante. En effet, au moment mme o cette
proposition tait faite par un esprit d'ailleurs clair, M. de Carn,
M. Arago, de son ct,  propos d'une ptition qui demandait que les
candidats  l'cole polytechnique ne soient pas,  l'avenir forcs
d'tre bacheliers, non content d'appuyer cette requte, comme il en a
assurment le droit plus que personne au monde, et comme dput, et
comme ancien professeur de cette cole clbre et comme savant minent,
a pris de l occasion d'attaquer aussi l'Universit, repoussant, comme
inutile, frivole et presque dangereux, son enseignement, l'tude des
belles-lettres et de la philosophie.

En temps ordinaire, et sans cette espce, de coalition fortuite, nous
l'avouons, mais gnrale et malheureuse, contre l'Universit de France,
nous laisserions volontiers cette respectable matrone se justifier
seule, par l'organe de ses rhteurs mrites et de ses philosophes en
robe et en bonnet, et dfendre seule son monopole contre M. de Carn, la
nature de son enseignement et ses traditions un peu routinires contre
M. Arago.

Mais c'est un des malheurs de ce pays d'tre en ce moment divis, non
plus seulement comme tous les pays du monde, en esprits jeunes, ardents,
aventureux et plus ou moins tmrairement novateurs, et en esprits plus
mrs, et, si l'on veut, plus dsabuss et plus ou moins sagement
conservateurs, mais bien en trois partis exclusifs, intraitables,
aveugles, qui s'anathmatisent sans relche et se damnent l'un l'autre
sans misricorde, savoir: un parti qui ne voit, ne comprend, ne veut,
et, chose trange! n'espre que le pass! un parti qui, par
compensation, ne cherche, ne voit, ne sait, ne pleure que l'avenir,
toujours en retard d'un millier d'annes au gr de son impatience;
enfin, un parti qui, naturellement effray de cette soif monstrueuse,
galement draisonnable des deux parts, et de ce qui n'est plus et de ce
qui ne saurait tre encore, se condamnerait volontiers, lui, de peur de
donner gain de cause  l'un de ses adversaires,  une impuissance
absolue,  une ternelle immobilit, sommeil perfide, torpeur
dangereuse, qui, lorsqu'elle se prolonge, n'est autre chose que la mort
mme des nations.

Et, dans la plupart des questions qui se dbattent, le parti qui veut,
au fond, revenir purement et simplement au pass, irrit de la
rsistance qu'on lui oppose justement, s'allie tout bas au parti
novateur et nie effrontment au pouvoir les facults dont il se rserve,
 part soi, d'user largement un jour contre ses imprudents amis, si
jamais il gouverne encore.

Il faut donc que les hommes sages qui croient que l'ide mme du progrs
normal implique, avec celle de ne point rtrograder, l'ide d'une
succession gradue de dveloppements mesurs et toujours plus ou moins
lents, interviennent enfin. Oui, bon gr, mal gr, quand il s'agit, par
exemple, d'une institution aussi considrable que l'Universit de
France, lie aux plus grands souvenirs et de la monarchie et de la
dmocratie franaise, au temps de Philippe, le Bel et de Louis XIV,
comme au temps de Franois Ier et de Napolon, d'une institution
vieille, mais forte encore, dont la chute, qui peut le nier? nous
livrerait demain  coup sr, sans parler des tentatives des factions, 
toute la honte de l'ducation au rabais et  je ne sais quel
maquignonnage des intelligences qui rvolte galement et le sens moral
et la raison; alors ou jamais il faut bien prter secours au pass et 
la tradition, dans l'intrt mme de l'avenir et des perfectionnements
ultrieurs du monde.

Mais  quoi servent positivement les tudes classiques, commence-t-on 
s'crier de toutes parts, et la philosophie, et son histoire, et les
monades de Leibnitz, et les tourbillons de Descartes, et la vision en
Dieu de Malebranche? Cicron ne disait-il pas dj assez navement: Je
ne sais pourquoi il n'y a rien de si absurde qui n'ait t enseign et
soutenu par quelque philosophe. Et Fontenelle: Oh! moi, la
philosophie, quand j'tais petit, tout petit, je commenais dj  n'y
rien comprendre.

Oui, sans doute, messieurs les mathmaticiens; mais ce mme Cicron que
vous citez, n'en consacra pas moins la moiti de sa vie  tudier les
philosophes de la Grce, et  faire connatre leurs ides  ses
concitoyens; et, au rapport de Pline, il tait plus glorieux d'avoir par
l recul pour les Romains les limites du gnie, que d'avoir administr
la Rpublique. Ce n'est pas apparemment faute de connatre et de
cultiver les sciences physiques et mathmatiques que l'illustre gomtre
Descartes et l'illustre savant Leibnitz se sont tant occups de
philosophie; et Fontenelle, l'un des esprits les plus sceptiques, mais
les plus polis et les plus fins qui aient jamais t, s'il vivait de
notre temps, ne se hterait pas tant de nier l'ducation gnrale ou de
la dfinir un apprentissage, et non plus une culture librale et
prparatoire. Il lui semblerait que, sans donner tte baisse dans aucun
systme exclusif, et  ne considrer mme la philosophie que comme
l'idal suprme non encore ralis de la raison humaine en qute de la
vrit divine, il y a bien quelque profit pour l'me, qu'elle russisse
ou non,  chercher encore  conqurir cet idal par le mle exercice de
la pense, de mme qu'il y a encore profit pour le corps et
dveloppement dans les exercices, en apparence et immdiatement
inutiles, du gymnase. Et quant  l'histoire de la philosophie, ne
fit-elle que nous enseigner la tolrance et l'indulgence, par le
spectacle des grandes erreurs o sont tombs de tous temps les plus
grands esprits, apprit-elle seulement  ceux qui ne doutent de rien
qu'il y a de grands mathmaticiens qui ont dout de tout, et que
Socrate, le plus sage des hommes, disait volontiers dans les rues  qui
voulait l'entendre, et surtout en prsence des sophistes de son temps,
si pleins de morgue et de pdantisme, qu'_il ne savait rien_;
serait-elle donc, cette histoire, si inutile de nos jours?

On insiste: mais le reste des tudes universitaires, o est son utilit?
D'abord, cette utilit ft-elle impossible  dmontrer positivement,
nous n'admettons pas que ce ft l une raison si premptoire de les
condamner et de les supprimer dans le haut enseignement. On ne peut pas
ainsi rendre compte de tout; et les choses les plus ncessaires, les
plus divines, sont prcisment celles-l mme qui se laissent le moins
analyser, tant simples de leur nature. Aprs cela, nous laisserons
rpondre un homme dont les savants ne rcuseront pas la comptence,
l'illustre Cuvier: Il est plus ncessaire qu'on ne croit, pour
apprendre  bien raisonner, de se nourrir des ouvrages qui ne passent
d'ordinaire que pour tre bien crits En effet, les premiers lments
des sciences n'exercent peut-tre pas assez la logique, prcisment
parce qu'ils sont trop vidents; et c'est en s'occupant des matires
dlicates de la morale et du got, qu'on acquiert cette finesse de tact
qui conduit seule aux hautes dcouvertes. Ajoutons que ceux qui se
livrent  l'tude des sciences positives, ne rencontrant point sur leur
route les passions des hommes, s'accoutumeraient volontiers  ne croire
qu' ce qui est susceptible d'tre mesur, pes, calcul
mathmatiquement. L'tude rflchie de la littrature est un
contre-poids  cette tendance troite et fausse.

Il y a plus; notre civilisation est tellement base sur celle des Grecs
et des Latins, qu'il serait presque impossible d'exposer avec clart
l'histoire du monde chrtien, et en particulier celle de notre pays, 
qui ne connatrait pas la civilisation des anciens par leur littrature.

Ceux qui contestent si fort l'utilit du grec et du latin ne voudraient
pas apparemment supprimer celle de la langue maternelle. Ils ignorent
donc que le latin contenant les racines, c'est--dire, _la raison_ du
franais, si on en supprime l'tude, un enseignement suprieur de la
langue franaise devient par l mme impossible. Et ce coup, port  la
langue nationale, atteindrait, qu'on ne s'y trompe pas, l'intelligence,
le got, la vie mme de la France! L'allemand, dit-on, tiendra lieu du
latin. Quand l'allemand aurait la perfection du latin, ce qui n'est pas,
l ne sont pas nos origines. Gardons-nous bien de soumettre ainsi
gratuitement l'esprit franais au gnie germanique, en altrant ou en
brisant nous-mmes l'idal du type collectif auquel la pense publique
emprunte ses formes.

Tout ceci ne va pas  nier,  Dieu ne plaise! l'utilit de quelques-unes
des rformes proposes par l'esprit de _ralisme_ qui, on en conviendra,
nous domine de plus en plus; et si l'on reconnat avec nous, que nul
homme, nul peuple vritablement grand ne fut raliste, nous sommes prts
 accorder que le temps consacr  l'tude des langues anciennes est
beaucoup trop long; que les mthodes d'enseignement ont grand besoin
d'tre perfectionnes; qu'une distribution plus rationnelle, sinon une
rpartition plus gale des divers lments de l'instruction publique,
opre avec sagacit et mesure, et l'admission dans les collges de
certaines branches d'tude qui se rapportent  l'exercice des
professions non littraires et mme non librales, seraient des
innovations  la fois largement bienfaisantes et conservatrices 
l'poque, o nous vivons.

Au reste, pour dterminer un peu nettement ce que doit tre l'Universit
de France au dix-neuvime sicle, il faudrait s'entendre sur cette
question: Qu'est-ce que la France? Comme pour les Grecs au temps de
Socrate, il nous semble qu'aprs tant d'utopies sans fondement, de
thories sans lvation et de luttes sans moralit, le temps est venu
pour les grandes nations de l'Europe de s'appliquer cette sage maxime:
Connais-toi toi-mme. Qu'est-ce donc que la France? Est-il impossible
de trouver  rette simple et grande question une rponse  la fois
positive et satisfaisante pour toute l'me? Cette question rsolue
mettrait fin  tant de discussions? Que nos lecteurs y pensent un peu;
nous y rflchirons beaucoup de notre ct, et nous saisirons quelque
occasion d'arriver ensemble, s'il est possible,  la lumire sur ce
point capital.



Courrier de Paris.

LE GIVRE.--UNE RCONCILIATION.--LES DEUX YEUX.--UN ENFANT MORT EN BAS
AGE.--LES PORTRAITS ET LES MODLES.--APPTIT MONSTRE.--UN MARI
RECONNAISSANT.--L'AUTEUR ET LE DIRECTEUR.

C'est une vritable trahison, et le printemps se conduit avec nous d'une
manire indcente. Eh quoi! il nous sourit d'abord de son sourire le
plus doux, il nous envoie de charmants rayons de soleil, il nous inonde
de brises caressantes, il agite, sous nos fentres, des bouquets de
feuilles et de fleurs prcoces pour nous engager  sortir de nos
demeures et pour nous attirer dehors, nous, pauvres innocents, coeurs
crdules, mes confiantes; nous, prisonniers des villes, que tout coin
d'azur ravit et console, nous allons sur la foi de ces belles promesses.

Voici Paris qui se rpand de tous cts, d'un air de fte, s'battant
dans ses rues et dans ses promenades pareilles  une cage immense qui
laisserait envoler ses oiseaux par milliers. Puis, tandis qu'on se fie 
ces perfides caresses d'avril, tout  coup le ciel se voile, le vent
souffle de sa bouche glace des tourbillons de pluie et de grsil. Il
faut voir comme cette foule gazouillante cesse ses joyeux bats et
s'enfuit par voles; les mains rentrent dans les profondeurs du paletot;
les nez reprennent l'abri du foulard; mille gracieux petits visages
fminins, qui commenaient  s'panouir sous le frais chapeau de couleur
printanire, s'enveloppent de velours et disparaissent sous le voile et
dans la fourrure. Le printemps, qui se permet de pareilles
plaisanteries, ne ressemble-t-il pas  ces soldats d'escarmouches,
grands fabricants de surprises et d'embuscades? De mme que ceux-ci se
cachent derrire les haies et au dtour des monts, pour lancer leurs
fusillades de mme avril masque de quelques rayons de soleil sa
mitraille de neige et de vent. Pour nous, arbustes  deux pieds et trop
souvent sans fleurs et sans fruits, le mal n'est pas mortel. Le premier
moment parat dsagrable, je le confesse; il est toujours pnible de
dcouvrir un tratre dans un ami plein de sourires, et d'tre gel quand
on a la bonhomie de compter sur le soleil.--Aprs tout, il nous reste
l'abri du foyer et le toit de nos maisons.--Mais qui sauvera ces frles
habitants des vergers qu'avril a tromps et attirs dans ses piges? Ils
ont mis prmaturment au jour leurs fleurs d'une blancheur blouissante
et d'un rose virginal, fleurs dlicates, promesses embaumes des plus
beaux fruits. Le givre leur donne le frisson et les tue; le fruit meurt
dans sa fleur.--Et ce jeune enfant, plein d'esprances, qui succombe aux
bras de sa mre, et ces gnies qui s'teignent  leurs premiers rayons,
et ces rves de bonheur, d'amour, de gloire, morts et ensevelis sur le
seuil, n'est-ce pas aussi quelque givre d'avril qui les a glacs?

Comment Longchamp n'aurait-il pas souffert de cette froidure? Comment ce
vent aigu aurait-il pargn sa couronne?

Madame Charles B... s'y est fait voir; c'est une des lionnes les plus
rugissantes de la Chausse-d'Antin; elle a cependant un mrite que
beaucoup de panthres se refusent: madame Charles B... n'est ni
mdisante ni jalouse. Quoique coquette et fte, elle ne hait pas les
jolies femmes; elle fait plus que ne pas les har, elle semble les aimer
et les recherche. Ses soires et ses bals offrent la collection,  peu
prs complte, de ce que Paris possde de plus exquis et de plus
charmant en brunes et en blondes; ce sont les deux nuances qu'elle
prfre  juste raison. Son plus grand souci est d'apprendre qu'il y a
quelque part un piquant visage fminin dont elle n'a pas encore eu la
visite. Aussitt elle en entreprend la recherche avec l'ardeur de ces
bibliomanes passionns, de ces furieux antiquaires qui poursuivent un
Elzvir ou une mdaille, et maigrissent tant qu'ils ne les ont pas
trouvs. Je vois cette diffrence entre eux et madame Charles B....,
qu'ils aiment la mdaille et l'Elzvir d'un amour goste et pour
eux-mmes, tandis que madame B.... ne fait des fouilles que pour les
autres; elle veut qu'on dise: tiez-vous, hier, au bal de madame B...?
il y avait toutes les jolies femmes de Paris!--Les plus fins valseurs
et le plus fin orchestre, les plus jolies femmes et les meilleures
glaces, voil l'ambition de madame de B...; de tout le reste, elle s'en
inquite fort peu.--Mercredi dernier, elle tait  l'Opra. Dans la loge
place en face de la sienne, une jeune femme, d'une remarquable beaut,
attirait l'attention. On se demandait son nom, mais personne ne le
connaissait.--Ah! dit madame B..... qui n'en savait pas plus qu'une
autre, il faudra que l'hiver prochain j'aie ces deux yeux-l dans mon
salon?

Dans la trilogie des _Burgraves_, Job, g de cent ans, devait dire 
Magnus, son fils, qui en compte soixante: Jeune homme, taisez-vous!
Cette apostrophe m'a rappel le mot d'un autre patriarche; celui-ci
n'avait que quatre-vingts ans, et son fils en possdait cinquante. Le
fils s'avisa de mourir subitement; on alla trouver le pre; et lui,
apprenant la fatale nouvelle, de s'crier: J'avais bien dit que je ne
pourrais pas lever cet enfant-l!

Le salon de peinture est rest ferm toute la semaine; cette clture de
huit jours a jet la dsolalion dans le peuple des dsoeuvrs; il y a
toujours  Paris quelque lieu d'asile pour cette nation qui n'a rien 
faire. Mais le salon est son paradis de prdilection; au 15 fvrier, le
flneur, cette espce errante de le flore parisienne, entre en
possession du Louvre et n'en sort qu'au 15 mai. Le flneur a donc t
oblig de porter, cette semaine, sa tente ailleurs: le matin,  la place
du Carrousel, au moment de la garde montante; et, le reste de la
journe,  la grce de Dieu. Aprs tout, le flneur est philosophe et
prend volontiers son parti: aujourd'hui au Champ-de-Mars, demain au
rond-point de la Bastille, peu lui importe! Mais la classe vritablement
et douloureusement frappe par cette clture momentane du salon, c'est
l'estimable classe qui a son portrait  l'exposition de 1843. M. de
Cailleux ne sait pas le mal qu'il lui a fait. Tous ces honntes gens
avaient pris, depuis un mois, la douce habitude d'aller, de dix heures 
quatre heures, se contempler eux-mmes sur tuile et encadrs; les uns
aimaient  se voir dans l'attitude hroque d'un garde national
patrouillant autour de sa mairie; les autres, majestueusement coiffs de
leur bonnet d'avocat ou de leur toge magistrale; ceux-ci plongs dans la
posie du registre en partie double; ceux-l arrosant leurs tulipes, ou
jouant au cheval fondu avec leur dernier n, ou souriant agrablement 
la compagne de leur vie, occupe de leur broder des pantoufles. tre
priv, pendant huit jours, de sa propre image, quelle douleur et quelle
abstinence! Les portraits en bustes ne savaient que devenir, les
portraits en pied tombaient dans la tristesse, les poitraits de famille
perdaient le boire et le manger. Je ne plaisante pas; j'ai des preuves
de ce que j'avance. Un de mes voisins s'est fait peindre cette anne,
lui et son chien, sa femme et son chat, son fils et son serin; c'est une
peinture de famille au grand complet. Or, je n'ai pas mis le pied une
seule fois au Louvre, sans rencontrer le pre, la mre et l'eufant, se
promenant de long en large devant leur propre tableau. Le serin
manquait, il est vrai et le chat aussi. Le gardien avait sans doute
exig qu'on les laisst au dpt des cannes.--Eh bien! toute cette
semaine, mon voisin a t d'une humeur de dogue: il ne pouvait plus se
mirer  l'huile dans sa propre image ni dans l'image des siens.
Assurment, si on avait besoin d'apprendre combien l'homme s'adore
lui-mme, il suffirait de se mettre en vedette dans la galerie des
portraits. L vous rencontrez  chaque pas les modles en extase devant
leurs copies; et, par un admirable don de la Providence, ce sont les
plus laids en ralit et en peinture, qui paraissent s'aimer le plus et
faire avec le plus de satisfaction des petites mines  leurs portraits.

En vrit, c'est effrayant! Avez-vous examin le relev statistique et
officiel de la consommation de la bonne ville de Paris, pendant le mois
de mars qui vient de finir? Mais on n'a jamais vu un pareil ogre! Le
mois de mars 1842 s'tait distingu par un assez bel apptit, je
l'avoue; il avait fait cuire et assaisonner, en trente jours 5.721
boeufs, 1.281 vaches, 5.439 veaux, 52.000 moutons. C'est quelque chose,
surtout quand on songe ce que cette effroyable cuisine exige de grils,
de casseroles et de marmites; mais enfin on peut s'en tirer. Interrogez
le mois de mars 1843, s'il vous plat; il vous rpondra, en haussant les
paules, que son frre an de 1842 s'est tenu  la dite, et que, lui,
1843 n'aurait fait de tout cela qu'une bouche. 6.987 boeufs, 1.458
vaches. 6.051 veaux. 38.128 moutons, voil le menu de ce terrible mois.
Quel petit souper!--On attribue gnralement cette consommation
extraordinaire de moutons et de veaux,  l'apparition des _Margraves,_
ces hommes gants.

M. V..... esprait en vain depuis longtemps le bonheur d'tre pre.
Le ciel vient de mettre fin  son attente, et de combler tous ses voeux.
M. V.... en a reu hier l'heureuse nouvelle. Je ne chercherai pas  vous
donner une ide de sa joie. Dans son transport, il a crit  madame
V.... la lettre que voici: Ma chre amie, je te remercie beaucoup du
fils que tu as bien voulu me donner.

On parle beaucoup, dans le monde dramatique, d'une aventure qui aurait
un directeur et un auteur pour acteurs principaux. Le directeur se croit
le droit d'accuser l'auteur de lui avoir fait une de ces dlicates
blessures dont plus d'un hros de Molire se plaint assez navement. Le
directeur exposait son grief  un de ces amis intimes qui n'a jamais
crit une ligne de sa vie. Celui-ci cherchait  le consoler. Me
consoler, rpliqua l'autre, me consoler, jamais! Si cela venait de ta
part, si c'tait toi, je ne dis pas; mais un homme d'esprit, un homme
qui fait des pices, c'est humiliant!

Le bruit court qu'un prince hrditaire d'Allemagne a retrouv, au
comptoir d'un caf du boulevard Palien, la princesse sa fille, qui lui
avait t enleve au berceau il y a dix ans, sans qu'on et jamais
retrouv ses traces. Nous claircirons cette nouvelle singulire dans
notre prochain courrier.



Premires Reprsentations.

DE PICES DE THTRE HISTORIQUES.
TUDES SUR LUCRCE.

Lorsqu'une oeuvre dramatique dont le sujet est emprunt  l'histoire
s'annonce dans le monde littraire, l'homme d'tude se prpare  l'aller
entendre en voquant ses souvenirs; l'homme du monde interroge sa
bibliothque, et veut connatre au moins les donnes principales sur
lesquelles l'auteur a construit sa fable. Ce travail, que font
quelques-uns, pourquoi la presse ne le ferait-elle point pour tous?
Toutes les fois que serait prochaine la reprsentation d'une grande
pice dont les rcits de l'histoire forment la trame principale,
pourquoi ne la ferait-on pas prcder d'une analyse des sources
historiques o l'auteur a pu s'inspirer? Nous tentons de commencer ce
travail par l'oeuvre d'un jeune homme qui nous est tout  fait inconnu,
mais qui est dj cit par quelques hommes de got et de sens, comme
ayant fait consciencieusement un de ces ouvrages srieux que repousse,
depuis longtemps une dcourageante ironie.

L'vnement qui fait le sujet de la tragdie que l'Odon annonce n'est
pas seulement un fait domestique plein d'intrt et de grandeur, c'est
aussi toute une rvolution politique qui renversa la royaut romaine.
Sextus Tarquin, dit Montesquieu, en violant Lucrce, fit une chose qui
presque toujours a fait chasser les tyrans; car le peuple  qui une
action pareille fait sentir sa servitude, prend d'abord une rsolution
extrme.

Disons quelques mots des personnages qui figurent dans la tradition
historique.

La haine de tous les sicles, malgr quelques apologistes, a poursuivi
Sextus Tarquin digne fils du Superbe. C'est ce mme Sextus qui
s'introduisit dans Gabies assige, en se donnant pour victime de la
colre paternelle, et qui, lorsqu'il se fut rendu matre de ses dupes,
interprta avec tant d'esprit les ttes des hauts pavots coupes par son
pre devant l'envoy charg de le consulter sur le sort des vaincus.

Lucrce, fille de Lucrtius Tricipitinus, pousa Collatin, parent de
Tarquin. Collatin ne doit qu' la vertu et au courage de sa femme, et
son nom historique et l'honneur d'avoir t un des deux premiers consuls
de Rome.

Enfin un hasard providentiel comme on le verra par le rcit qui suit,
donna pour tmoin  ce grand drame un homme dont la grandeur inconnue
jusqu'alors cra la force et la gloire de Rome. L. Junius appartenait 
une famille considrable: son pre avait pous une fille de Tarquin
l'Ancien; Tarquin le Superbe, redoutant son crdit, le fit assassiner.
Son fils an aurait pu le venger; il eut le mme sort. Lucius Junius,
son second fils, quoique fort jeune, comprit, dit Tite-Live qu'il ne
devait laisser au tyran rien  redouter dans son caractre, et rien 
dsirer dans sa fortune. En effet. Tarquin, comme tuteur, administra les
biens de l'orphelin qu'il avait fait, et, Junius contrefit l'insens,
cherchant dans le mpris la sret qu'il ne trouvait pas dans la
justice. Il se hissa mme surnommer Brute, pour qu' l'abri de ce surnom
le genie librateur du peuple romain pt atteindre son heure. Th. Howe a
runi avec fidlit, dans sa vie de Junius Brutus, les traits de feinte
dmence que les auteurs ont rapports de lui.

Les principaux personnages tant ainsi esquisss, nous ne pouvons mieux
faire, aprs avoir indiqu en passant le rcit de Denys d'Halicarnasse
et les vers ingnieux, mais froids d'Ovide dans ses Fastes, que
d'essayer de traduire l'excellente narration de Tite-Live. Niebuhr
n'hsite pas  l'appeler le chef-d'oeuvre de toute son histoire.

La scne se passe au sige d'Arde, que les Romains voulaient prendre
par la famine.

Les jeunes princes passaient assez souvent leurs loisirs entre eux 
des festins et des parties de plaisir. Un jour on buvait chez Sextus, ou
soupait aussi Collatin Tarquin, fils d'grius; la conversation des
convives tomba sur leurs femmes: chacun exalta la sienne. La discussion
s'animait: Il n'y a pas besoin de tant de paroles, dit Collatin; en peu
d'heure, vous pouvez savoir combien ma Lucrce l'emporte sur les autres.
Si nous sommes jeunes et forts, montons  cheval, et allons voir par
nous-mmes ce que font nos femmes; chacun de nous tiendra pour preuve
dcisive ce qui frappera ses veux au retour d'un mari qu'on n'attend
pas. On tait chauff par le vin: Allons! c'est le cri gnral. Ils
volent  Rome de toute la vitesse de leurs chevaux. Ils y arrivent  la
tombe de la nuit, et de l poursuivent jusqu' Collatie. Ils trouvent
Lucrce, non pas comme les brus rivales, dans la pompe d'un festin avec
leurs compagnes, mais au milieu de ses appartements, et, malgr la nuit
avance, travaillant  la laine, entoure de ses femmes, qui veillaient
comme elle. Dans la lutte engage, le prix est dcern  Lucrce; elle
accueille avec grce son mari et les Tarquins, et le vainqueur se fait
un plaisir d'inviter les jeunes princes. C'est l que Sextus est saisi
du criminel dsir de dshonorer Lucrce par la violence, dsir qu'irrite
tant de beaut jointe  tant de vertu. Aprs une joyeuse nuit, ils
retournent au camp.

Peu de jours aprs, Sextus Tarquinius,  l'insu de Collatin, n'ayant
qu'un seul homme de suite, vint  Collatie. On ignorait ses projets, on
lui fait bon accueil, et aprs souper il est conduit  la chambre des
htes. Quand tout lui parat tranquille et livr au sommeil, brlant
d'amour, l'pe  la main, il va  Lucrce endormie, et lui appuyant la
main gauche sur la poitrine; Silence. Lucrce, lui dit-il, je suis
Sextus Tarquin, j'ai mon pe; tu meurs si tu dis un mot. Ainsi
veille et saisie de terreur. Lucrce ne voit aucun secours, et la mort
est devant elle. Alors Tarquin fait l'aveu de son amour, conjure, mle
les menaces aux prires, emploie tous les moyens qui peuvent mouvoir
l'esprit d'une femme; elle demeure inbranlable, insensible mme  la
crainte de la mort; il y ajoute la crainte du dshonneur. Il la tuera,
dit-il, et prs d'elle il placera le corps nu d'un esclave gorg comme
elle, afin qu'on dise qu'elle a pri surprise dans un ignoble adultre.
Par cette terreur, le crime triomphe de la vertu obstine de Lucrce, et
Tarquin part glorieux de sa victoire sur l'honneur d'une femme.

Inconsolable d'un si grand malheur. Lucrce envoie un messager  Rome
et  Arde, vers son pre et son mari. Elle leur mande de venir chacun
avec un ami fidle: qu'il fallait agir et se hter: qu'il tait arriv
une chose affreuse. Sp. Lucrtius amne P. Valerius, fils de Volesus, et
Collatin L. Junius Brutus, avec qui il retournait  Rome quand il avait
rencontr le courrier de son pouse. Ils la trouvent assise dans sa
chambre et dsole. A leur arrive, ses larmes jaillirent: son mari lui
demande si tout va bien: Non, rpond-elle, il ne peut y avoir rien de
bien pour une femme qui a perdu l'honneur. Les traces d'un tranger sont
dans ton lit, Collatin. Au reste, le corps seul a t souill, l'me est
pure; ma mort en rendra tmoignage. Mais donnez-moi vos mains et votre
serment que l'adultre ne restera pas impuni. C'est Sextus Tarquin, qui,
lche ennemi quand j'avais cru recevoir un hte, et s'armant de
violence, a emport d'ici, la nuit dernire, une joie mortelle pour moi,
mortelle aussi pour lui, si vous tes des hommes. Tous, l'un aprs
l'autre, lui donnent leur parole; ils veulent consoler son dsespoir en
rejetant la faute de la victime sur le coupable; ils lui rptent que
l'me seule peut faillir, et non le corps, et qu'o il n'y a pas eu de
consentement, il ne peut y avoir de crime. Vous verrez, leur
rpond-elle, ce qui lui est d. Quant  moi, si je m'absous de la faute,
je ne m'exempte pas du chtiment: nulle femme ne citera Lucrce pour
pouvoir vivre sans honneur. Alors elle s'enfonce dans le coeur un
couteau qu'elle tenait cach sous sa robe; elle tombe expirante sous le
coup. Son mari, son pre, poussent ensemble un cri d'horreur.

Tandis qu'ils sont en proie  leur douleur, Brutus retire de la blessure
le couteau d'o le sang dgoutte, et le tenant devant lui: Par ce sang
si pur avant l'outrage royal, je jure, et vous, dieux, je vous prends 
tmoins, je jure de poursuivre Tarquin le Superbe et sa sclrate
pouse, et ses enfants et sa race, par le fer, par le feu, par toutes
les armes qui seront en mon pouvoir; je jure de ne jamais souffrir ni
qu'eux ni qu'un autre rgnent dans Rome! Il passe ensuite le couteau 
Collatin, puis  Lucrtius et  Valerius, stupfaits du prodige qui met
une nouvelle me dans la poitrine de Brutus. Ils font le serment qu'il
leur dicte, et passant tout entiers du dsespoir  la fureur, ils
suivent Brutus qui les appelle et les guide  la destruction de la
royaut.

C'est l sans contredit un grand et magnifique tableau.

Quoique Valre-Maxime ait appel Lucrce l'honneur et la gloire de la
chastet romaine, son hrosme n'en a pas moins t l'objet de doutes
railleurs et de suppositions peu bienveillantes. On a eu tort cependant
de ranger saint Augustin au nombre de ses dtracteurs. Saint Augustin
n'examine que la question du suicide. Mais une foule d'crivains
infrieurs qui trouvent moyen de faire de petits quatrains avec de
grandes choses, ont eu le triste courage de s'gayer au prix de tant de
noblesse et de malheur. Depuis l'pigramme latine rapporte par Henri
Etienne, jusqu' la chanson de Marmontel, on pourrait citer une assez
longue liste de ces esprits malheureux pour qui la chastet n'est qu'une
vertu quivoque et qui prte  rire. Un de nos plus grands crivains
n'a-t-il pas essay de dshonorer la vierge qui sauva la France!

Parmi les auteurs qui ont srieusement discut le mrite de Lucrce, il
en est qui ont port l'garement jusqu' ne voir dans sa mort qu'un acte
de fanatisme politique qui voulait  tout prix l'expulsion des Tarquins.
D'autres ont cru que l'amour n'tait pas tranger  la premire partie
de l'histoire de Lucrce. Parmi ces derniers, il faut citer surtout le
comte Verri dans ses Nuits romaines aux tombeaux des Scipions, en
prsence des ombres des plus glorieux Romains; l'ombre de Pomponius
accuse Lucrce de ne s'tre tue qu'aprs avoir reconnu que son
dshonneur  demi volontaire serait rvl par l'indiscrtion de Sextus.
Cicron la dfend mollement; Brutus le Jeune, avec plus de chaleur, veut
repousser l'accusation et interpelle l'ombre de Lucrce: Lucrce, sourde
 cet appel, s'appuie sur un tombeau, se tait et pleure.



[Illustration et partition musicale: Tout mon amour.]

Chronique musicale.--Concerts du Conservatoire

Il va,  l'cole royale de musique et de dclamation, une petite salle
destine originairement  servir de thtre aux exercices des lves, et
dispose de telle sorte qu'elle peut devenir alternativement et selon
qu'il convient, salle de spectacle, ou salle de concert. L, point de
lustre tincelant, point de tapis, de peintures, de dorures, rien de ce
qui attire et blouit la foule. Aucune salle peut-tre, dans nos
quatre-vingt-six dpartements, n'est plus modestement dcore, ni
claire avec plus d'conomie: aucune n'affecte un plus profond ddain
pour le luxe et pour l'lgance extrieure. En revanche, il n'en est
aucune assurment dont les portes soient assiges chaque anne avec
plus d'empressement, et qui se remplisse d'un auditoire plus clair,
plus attentif, plus difficile  satisfaire, et plus prompt  la
reconnaissance et  l'enthousiasme, lorsqu'il est satisfait.

[Illustration: (Salle des Concerts du Conservatoire.)]

Voil quinze ans que la socit des artistes qui concourent 
l'excution des concerts du Conservatoire s'est organise. Ce fut M.
Habeneck qui, en 1828, les runit et jeta les fondements de leur
association. Depuis cette poque, il n'a pas cess de les diriger. Le
but de cet habile et savant musicien tait, dans l'origine, de faire
connatre au public les productions d'un homme de gnie depuis longtemps
illustre et vnr en Allemagne, mais que la France n'avait pas encore
compris. Seul, Habeneck avait dj fait une tude consciencieuse et
approfondie des procds et du style de Beethoven; il avait devin tous
les secrets de ce gnie mystrieux, et lui avait vou dans son coeur un
culte pour lequel il cherchait partout des proslytes. Dj deux fois, 
l'Acadmie royale de Musique, il avait tent d'introduire les artistes,
ses confrres, dans ce monde inconnu et merveilleux, cr par l'auteur
des modernes symphonies. Deux fois il avait chou. La formation de la
socit des concerts fut le signal de la troisime tentative. Celle-ci
russit plus compltement qu'Habeneck lui-mme n'eut peut-tre os
l'esprer.

Nous n'essaierons pas de dcrire les transports d'admiration et
d'enthousiasme qui clatrent de toutes parts  l'apparition de ces
chefs-d'oeuvre si hardiment conus, si neufs de pense et de forme, si
riches de coloris, si vastes de proportions, si magnifiques
d'ordonnance. Ce fut, pour la France artiste, comme la dcouverte d'un
nouvel univers, et la rvlation d'un nouveau dieu.

L'orchestre, form et dirig par Habeneck, tait en mme temps une chose
merveilleuse et tout  fait inattendue. On n'avait pas encore vu
d'exemple d'une excution purement instrumentale aussi intelligente,
aussi habilement nuance, aussi chaleureuse, aussi puissante. Ds le
premier jour, cet orchestre incomparable parut avoir atteint les limites
extrmes de l'art, et pourtant il s'est perfectionn, depuis cette
poque, d'anne en anne. Aujourd'hui sa rputation est tablie dans
toute l'Europe, et l'Allemagne, cette patrie de la musique
instrumentale, n'en a pas un seul qu'elle puisse ni qu'elle ose lui
comparer.

Tous les ans la socit donne huit ou neuf concerts. Chacun est consacr
 l'excution d'une des oeuvres symphoniques de Beethoven. Cela dure
depuis quinze annes, et l'admiration publique parat encore aussi vive,
aussi jeune que le premier jour.

Malgr cette large place accorde  Beethoven, les autres matres de
l'art ancien et moderne ont nanmoins conserv la leur. Marcello,
Pergolse, Haendel, Gluck, Haydn, Mozart, Weber, Mhul, Chrubini,
viennent figurer tour  tour dans cette lice glorieuse, et si les
reprsentants de l'art italien y paraissent plus rarement et en plus
petit nombre, c'est sans doute  cause de la difficult qu'il y aurait 
leur trouver des interprtes dignes d'eux. L'cole italienne est
essentiellement vocale, et malheureusement le chant, sauf de rares
exceptions, a toujours t jusqu'ici la partie faible des concerts du
Conservatoire.

Nous ne pourrions nous tendre sur ce sujet, sans nous exposer 
raconter ce qui est su de tous nos lecteurs. Cependant on ne nous saura
pas mauvais gr, nous l'esprons, de jeter un coup d'oeil rapide sur les
sances de cette anne.

Il y en a dj eu six, et plusieurs ont excit un vif intrt.

Trois symphonies nouvelles ont t essayes:--La premire, de M.
Mendelshon-Bartholdy, l'un des compositeurs vivants les plus renomms en
Allemagne;--la seconde, de M. Swencke, Allemand aussi, mais qui habite
Paris depuis longtemps;--la troisime, de M. Rousselot. Celui-ci est
Franais, lve de notre Conservatoire, et mme, si nous ne nous
trompons, fit partie, pendant plusieurs annes, de la Socit des
Concerts.

M. Rousselot est jeune, et probablement l'ouvrage qu'il a fait entendre
tait son coup d'essai en ce genre. Du moins l'tendue excessive de
quelques parties, l'abondance et peut-tre la prolixit de ses
dveloppements, semblent nous donner le droit de le supposer. L'art de
se borner, la force et le courage ncessaires pour supprimer sans piti
certains dtails, et pour aller droit au but, sont presque toujours les
fruits prcieux et tardifs des annes et de l'exprience. Peut-tre
encore pourrait-on dsirer, dans la symphonie de M. Rousselot, plus de
chaleur, plus de verve, et des ides d'une plus grande valeur; mais,
s'il y a quelques dfauts, il s'y trouve aussi de belles qualits, une
entente remarquable de l'instrumentation, une extrme habilet de
contre-pointiste. Personne ne sait mieux que lui prendre un sujet, lui
donner mille positions, mille formes diffrentes, le prsenter sous
mille aspects divers. C'est mme parce qu'il abuse quelquefois de ses
ressources et de sa fcondit en ce genre, qu'il tombe dans
l'inconvnient que nous signalions tout  l'heure. Son dfaut n'est que
l'excs d'une qualit. C'est donc,  tout prendre, un heureux dfaut, et
tout le monde comprendra qu'il est plus facile de modrer une facult
que l'on a, que de suppler  une facult qui nous manque. La symphonie
de M. Rousselot est, en rsum, une oeuvre consciencieuse et fort
estimable, et qui atteste un remarquable talent.

A quelques modifications prs, on en peut dire autant des ouvrages de
MM. Swencke et Mendelshon-Bartholdy. Peut-tre y a-t-il chez ces deux
compositeurs une dmarche plus assure, une disposition de parties plus
rgulire. Cela prouve qu'ils n'en taient pas  leur dbut, et que M.
Rousselot est plus jeune qu'eux. Nous ne doutons pas qu'il ne se console
aisment de ce malheur.

Dans une discussion entre deux soeurs, l'une, faute de meilleures
raisons, faisait prvaloir son droit de primogniture. Je suis
l'ane, dit-elle.--C'est--dire la plus vieille, rpondit l'autre, je
ne t'envie pas cet avantage.

Parmi les oeuvres de musique religieuse excutes cette anne, on a
surtout distingu un magnifique motet de Chrubini, et deux fragments
d'une messe de J. Haydn. Ces trois morceaux ont paru galement
admirables par l'lvation de la pense et la puissance de l'excution.

Quand un artiste tranger vient  Paris, le plus grand honneur auquel il
puisse aspirer c'est d'tre admis  figurer aux concerts du
Conservatoire. C'est l que Sigismond Thalberg s'est fait entendre pour
la premire fois. Ces! l que, cette anne, Camille Sivori est venu
tablir ses droits  la succession de Paganini, qui tait jusqu'
prsent reste vacante.

La sixime sance a t remarquable, non par la rvlation d'un talent
nouveau, mais par l'exhumation d'un chef-d'oeuvre oubli, ou peut-tre
inconnu en France. Madame Viardot, cette jeune cantatrice dont nous
avons apprci, dans notre dernier numro, en parlant du
Thtre-Italien, le talent si brillant et si vari, a fait entendre un
air de Pergolse, qui est assurment l'une des plus charmantes crations
de ce grand homme. Rien de plus piquant, de plus gracieux, de plus
lgant, de plus frais, et mme de plus neuf que ce morceau.
L'auditoire, d'abord surpris, bientt mu et transport, l'a salu
d'acclamations unanimes, et l'a redemand tout d'une voix. Madame
Viardot s'est prte  ce dsir avec une grce parfaite, et n'y a rien
perdu pour son propre compte. Moins proccup cette fois du compositeur,
le public, a concentr son attention sur la cantatrice, et a compris
tout ce qu'il y avait d'esprit, de dlicatesse, d'lgance et de charme
dans son excution. Il s'est merveill surtout, et  juste titre, de
voir ces qualits appliques  une composition qui date de plus d'un
sicle. Pour retrouver avec tant de prcision les intentions d'un matre
ancien, pour pntrer tous les secrets d'un style qui a si peu
d'analogie avec le style moderne, pour rompre aussi rsolument avec
toutes les habitudes et tous les prjugs musicaux d'aujourd'hui, il
faut joindre  une intelligence suprieure un tact exquis et une
rudition peu commune. Soutenir un compositeur vivant est beau, sans
doute; mais il faut une bien autre puissance pour ressusciter un mort,
et l'on ne s'tonnera pas que ce prodige, opr si victorieusement par
madame Viardot, l'ait encore leve dans l'estime de tous les
connaisseurs.



Des Caisses d'pargne.

Les _Caisses d'pargne et de Prvoyance_ ont pour objet de recevoir au
fur et  mesure en dpt les moindres conomies des citoyens qui n'ont
que leur travail journalier pour vivre, de faire fructifier ces modestes
pargnes au moyen des ressources de l'intrt compos, de les grossir
enfin insensiblement jusqu'au moment o elles sont suffisantes pour
avoir une destination utile, ou former un placement avantageux.

Le dix-huitime sicle, qui ne connut, lui, que les tontines, ne pouvait
que mettre en avant l'ide d'appliquer les intrts composs. C'est ce
qu'il fit. Mais ce fut seulement en 1810 qu'on vit surgir en Angleterre,
pays de calcul et d'application pratique, la premire caisse d'pargne
vritablement digne de ce nom, une caisse gre gratuitement et dote
des fonds ncessaires pour garantir ses engagements. Le nombre des
caisses d'pargne depuis lors alla toujours en augmentant, et il y a
quelques annes, on en comptait dans le Royaume-Uni environ 500,
dpositaires de 600 millions, qui appartenaient  plus de 500,000
personnes. En 1818, une socit anonyme,  la tte de laquelle taient
des hommes dont les noms ont t constamment entours de l'estime et de
la reconnaissance, publiques, fonda la Caisse de Paris sur des principes
qui depuis ont servi de modle aux autres. Outre le vnrable
Larochefoucault-Liancourt, il nous sera permis de citer, parmi les
fondateurs, deux honorables citoyens dont les noms se retrouvent  ct
de toutes les institutions utiles et bienfaisantes, MM. Franois et
Benjamin Delessert.

Malgr l'exemple donn par la Caisse d'Epargne de Paris, on ne comptait
en France,  la fin de la Restauration, que treize tablissements de ce
genre. Depuis cette poque, leur nombre s'accrut dans une progression
rapide, et qui indiquait suffisamment que les masses commenaient 
apprcier les bienfaits de cette institution. En 1836, il existait dj
220 caisses qui avaient au trsor 93 millions, dont la moiti environ
avait t verse par la Caisse de Paris. Au 31 dcembre 1839, le solde
total des caisses tait de 167,474,629 fr. 25 cent.

Les lois des 5 juin 1835 et 31 mars 1837 modifirent les bases sur
lesquelles avaient t primitivement tablies les Caisses d'pargne. Le
minimum de la somme  dposer est toujours cependant de 1 fr., sans
fraction de franc. On ne peut verser plus de 500 fr. par semaine, et la
somme appartenant  chaque dposant ne peut excder 5,000 fr.; les
socits de secours mutuels sont seules admises  avoir un dpt de
6,000 fr. La dernire de ces lois ralisa en mme temps une grande
amlioration en autorisant les Caisses  verser en compte courant leurs
fonds au Trsor public, qui leur en paie un intrt de 4 pour 100. Il
opre aussi sans frais le transfert d'une Caisse  l'autre dans toute la
France. L'tat devient ainsi l'administrateur de la fortune publique et
prive; payant un intrt de 4 p. 100, il est dans la ncessit
d'employer les sommes qui, auparavant, restaient inactives dans ses
coffres. La Caisse, de son ct, paie aux dposants un intrt, non plus
de 5 p. 100, comme dans le principe, mais seulement de 3 fr. 75 cent.
pour 100 fr. La diffrence entre 5 fr. 75 cent. et 4 fr. est bonifie au
profit de la Caisse, qui subvient, au moyen des ressources qu'elle en
tire,  ses frais d'administration. Cette rduction d'intrts s'est
opre sans secousse ni perturbation; car on avait dj reconnu que les
dposants avaient moins en vue un intrt considrable qu'une
accumulation successive de petits capitaux, la facilit de les retirer 
volont et la sret du placement.

H y a trois classes d'individus auxquels les Caisses d'pargne peuvent
surtout tre utiles; les domestiques et autres gens  gages, les
ouvriers, les habitants des campagnes.

Les premiers placent gnralement mal leurs conomies, en des mains peu
sures. Dsabuss aujourd'hui par tous les mcomptes et toutes les pertes
qu'ils ont subis, ils commencent  se servir des Caisses d'pargne.

Les ouvriers ont eu plus de peine  en prendre le chemin. Les prjugs
particuliers  cette classe, les tentations, de funestes habitudes, de
mauvaises connaissances, les en ont bien longtemps empchs. Peu  peu,
toutefois, ils sont arrivs  se convaincre que les Caisses d'pargne
sont, suivant l'expression de M. de Cormenin, des coles de moralit, o
le travail, fond sur l'intrt personnel, matrise les vices et les
mauvaises passions des hommes. Il n'y a pas d'exemple, dit M. B.
Delessert, qu'un porteur de livret ait t condamn par les tribunaux. 
Le nombre des ouvriers dposants s'accrot dans une rapide progression.
Aujourd'hui, ils forment la majorit des dposants nouveaux. Mais il
n'en est pas de mme dans les dpartements, pour les habitants des
campagnes. Dfiants et souponneux, ils ne veulent pas qu'on sache
qu'ils ont de l'argent, ou bien ils se croiraient perdus s'ils le
sortaient de la cachette o ils l'ont enfoui, et o il dort improductif
jusqu' ce qu'ils achtent un petit lot de terre. Que de capitaux ces
habitudes inintelligentes n'enlvent-elles pas  la circulation.

En tte de toutes les Caisses d'pargne du royaume, se place
naturellement celle de Paris. Il ne sera sans doute pas sans intrt
d'extraire du rapport prsent par M. B. Delessert quelques dtails sur
sa situation.

En 1841, la Caisse a reu  divers titres. 40,041,548 f. 50 c.
Elle a rembours par contre. ......        26,911,458    78

Augmentation des versements sur les remboursements.
                                           13,130,009    52

Au 31 dcembre 1841, le solde du aux
dposants tait de...........              83,485,457    50

En 1841, il y a eu 34,303 dposants nouveaux, dont 18,875 ouvriers, et
7,200 domestiques. La moyenne de chaque versement a t de 141 fr.;
celle de chaque remboursement, de 410 fr.; celle de chacun des 134,000
livrets existants au 31 dcembre 1841, de 619 fr. A cette mme poque,
les 285 Caisses d'pargne des dpartements, non compris celle de Paris,
avaient en compte courant  la Caisse des dpts et consignations,
157,988,002 fr.; en y joignant ce qui tait d  la Caisse de Paris,
nous trouvons un total de 241,661,552 fr. et une augmentation totale de
32,921,001 fr. pour la seule anne 1841.

Que de passions domptes, que de mauvais conseils repousses, que de
vertus acquises pour amasser et conserver ces 241 millions! En prvenant
de nombreuses douleurs, ces habitudes d'ordre et d'conomie donnent de
nouveaux gages  la paix,  la tranquillit publiques; car il ne faut
pas s'y tromper, le pauvre qui commence  avoir une petite proprit
cherche ds lors  se garantir, par une conomie soutenue, contre les
privations de l'indigence, et du moment o il a un petit pcule plac
sur l'tat, non-seulement il n'y attache pas moins d'importance que le
plus fort capitaliste  ses trsors, mais il cherche sans cesse  le
grossir. Si nous en voulions une preuve, il nous suffirait de citer un
exemple. A l'occasion du mariage du duc et de la duchesse d'Orlans,
40.000 fr. furent distribus entre 1,760 livrets, qui furent rpartis 
Paris entre autant d'enfants. Le nombre de ces livrets est encore
aujourd'hui de 1,698, et la somme due aux jeunes dposants est de
136.000 fr.: en quatre ans et demi elle s'est accrue de 97.000 fr.

On voit donc de quel intrt il peut tre pour le pays et pour les
individus d'augmenter le nombre des Caisses d'pargne. Seconder le
mouvement qui porte les petits capitaux vers ces utiles tablissements,
c'est rpandre dans la population des lments de scurit et de
bonheur.



Longchamp.

L'abbaye de Longchamp.--Mort de Philippe le long.--Henri IV et Catherine
de Verdun.--Lettre de Saint Vincent de Paul.--Sermons prchs 
Boulogne.--Ermites du mont Valrien.--Conversion de mademoiselle
Lemaure.--Les _Tnbres_  Longchamp.--Le musicien Lalande.--Longchamp
sous Louis XV.--La Guimard et ses _armes portantes._--Equipage de
mademoiselle Duth.--Mademoiselle Clophile.--Anecdote--M. le comte
d'Artois (Charles X).--Efforts de l'archevque de Paris contre
Longchamp.--Arrestation de mademoiselle Rancourt.--Longchamp de
1780--Carrosses de porcelaine.--Les princes  Longchamp--Modes de
1784.--Voitures anglaises.--Mesdemoiselles Adeline et
Deschamps.--Longchamp de 1787.--Parodie de Longchamp, par le marquis de
Villette.--Interruption de Longchamp.--Modes de 1793.--Dmolition de
l'abbaye.--Renaissance de Longchamp.--Semaine sainte de l'an VIII.--Vol
d'un couvert.--Longchamp de l'an X.--Verts indits de Luc de Lancival.
Longchamp en 1815.--Conclusion.

En racontant l'histoire des moutons de Dindenout, Rabelais a crit celle
du genre humain. Dans la foule qui pitine, roule, ou chevauche 
Longchamp, peu de gens se demandent l'origine de cette promenade
annuelle. Nous y venons parce que nos pres y sont venus, c'est une des
clauses de l'hritage que nous ont lgu les gnrations prcdentes, et
que nous transmettrons  nos descendants. Les usages, une fois tablis,
trouvent une raison d'tre dans leur existence mme; plus ils durent,
plus ils se consolident, et on les observe encore longtemps aprs en
avoir oubli la cause premire. Pourquoi ces flots vont-ils  la mer?
parce qu'ils sont pousss par d'autres flots, et que, derrire ceux-ci,
d'autres encore suivent la mme pente invincible.... Mais qui s'inquite
de la source?

On a beaucoup dissert sur Longchamp sans approfondir ce sujet si
important dans l'histoire des moeurs parisiennes. Chaque crivain,
jugeant plus commode de copier servilement ses prdcesseurs que de
recourir aux pices originales, s'est content d'allgations
incompltes, de vagues gnralits, de notions acceptes sans examen.
Ces maladroits dfrichements ont laiss le sol vierge encore, et nos
tudes sur Longchamp seront, nous osons l'esprer, moins imparfaites que
celles de nos devanciers.

Au nord du village de Boulogne, entre le bois et la Seine, s'tend une
plaine troite qui doit  sa configuration le nom de Longchamp _(longus
campus)_, et non pas Longchamps, comme on l'crit sans gard pour la
syntaxe et pour l'tymologie. Ce fut l que dame Isabelle de France
btit, en 1250, le monastre de _l'Humilit de Notre-Dame_. Elle avait
crit  Mmric, chancelier de l'Universit: Je veux assurer mon salut
par quelque pieuse fondation; le roi Louis IX, mon frre, m'octroie
trente mille livres parisis; dois-je tablir un couvent ou un hpital?
Le chancelier opta pour qu'on ouvrit un asile  des nonnes de l'ordre de
Sainte-Claire. La Rvolution lui a donn tort: elle et conserv
l'hpital, elle a dmoli le couvent.

L'origine royale de Longchamp lui valut le patronage des souverains.
Saint Louis en visitait souvent les religieuses; Marguerite et Jeanne de
Brabant. Blanche de France, Jeanne de Navarre et douze autres princesses
y prirent le voile. Philippe le Long y mourut le 2 janvier 1321, d'une
dysenterie complique de fivre quarte. Pendant qu'il agonisait, l'abb
et les moines de Saint-Denis vinrent processionnellement l'assister,
apportant comme remdes un morceau de la Vraie Croix, un saint clou et
un bras de saint Simon. L'application de ces pieuses reliques parut
soulager le moribond; mais, suivant la chronique du _continuateur de
Nangis_, la maladie tant revenue par la faute du roi, il fit son
testament et expira.

Longchamp, comme tous les autres monastres, comme toutes les
institutions humaines, passa de la grandeur  la dcadence, de la
ferveur au relchement, de la rgularit au dsordre. Saint Louis y
avait maintenu la stricte observance de la rgle; son petit-fils, Henri
IV, y prit une matresse, Catherine de Verdun, jeune religieuse de
vingt-deux ans,  laquelle il donna le prieur de Saint-Louis de Vernon,
et dont le frre, Nicolas de Verdun, devint premier prsident du
Parlement de Paris. Cet exemple parat avoir t fatal  la moralit de
l'abbaye,  en juger par une lettre que saint Vinrent de Paul crivait,
le 25 octobre 1632, au cardinal Mazarin: Il est certain, disait-il,
que, depuis deux cents ans, ce monastre a march vers la ruine totale
de la discipline et la dpravation des moeurs. Les parloirs sont ouverts
aux premiers venus, mme aux jeunes gens sans parents. Les frres
mineurs recteurs aggravent le mal; les religieuses portent des vtements
immodestes, des montres d'or. Lorsque la guerre les fora  se rfugier
dans la ville, la plupart se livrrent  toute espce de scandale, en se
rendant seules et en secret dans les maisons de ceux qu'elles dsiraient
voir.....

Nous citons ce curieux passage, non pour dnigrer les nonnes de
Longchamp, mais pour tablir que les relations du couvent avec la
capitale taient frquentes, et que les Parisiens prludaient par des
promenades partielles  la grande promenade priodique. Plusieurs
circonstances contribuaient  les entraner vers ces parages. Ds le
quinzime sicle, on allait  Boulogne entendre prcher le carme par
les cordeliers aumniers de Longchamp. En 1429, selon le _Journal de
Charles VII_, frre Richard, cordelier, revenu depuis peu de Jrusalem,
fit un si beau sermon, qu'aprs le retour des gens de Paris qui y
avaient assist, on vit plus de cent feux  Paris, en lesquels les
hommes brlaient tables, cartes, billes, billards, boules, et les femmes
les atours de leur tte, comme _bourreaux de truffes_, pices de cuir et
de baleine, leurs _cornes_ et leurs _queues._ En outre, il fallait
passer par Longchamp pour monter au Mont-Valrien, habit par des
ermites qui, au temps o Mercier rdigeait son _Tableau de Paris_, en
1782, attiraient encore, aprs quatre ou cinq sicles, _un concours
tonnant de peuple et de bourgeois_ Il y avait _fluxion_ sur ce point,
et l'autorit ecclsiastique fut souvent oblige d'employer des mesures
corcitives. Les vques de Paris, dit l'abb Leboeuf, ont toujours
veill  ce qu'un trop grand concours  Longchamp n'en troublai la
retraite. La bulle du pape Grgoire XIII, sur un jubil, en avait
assign l'glise pour une des sept stations. Pierre de Gondi, vque,
mit l'glise de Saint-Roch  la place de celle de Longchamp; et lorsque
le pape eut appris ces raisons, il loua sa prudence par un bref que j'ai
vu, dat du 10 mars 1584.

Ce fut au commencement du rgne de Louis XV que se rgularisrent les
excursions qui avaient pour fut l'abbaye. Une cantatrice clbre,
mademoiselle Le Maure, quitta thtre en 1727,  la vive douleur du
public, qui regrette toujours ceux qui prennent envers lui l'initiative
de l'abandon. Des scrupules religieux avaient dtermin la retraite de
mademoiselle Le Maure; mais le chant tait sa vie; elle n'y put renoncer
d'une manire absolue, et lasse de dire les amours _d'Armide_ ou
d'_Alceste_, elle fit retentir de ses notes clatantes les votes de
l'glise de Longchamp. Les saintes filles se formrent aux leons de
l'actrice; leur psalmodie lugubre devint un anglique concert et tout
Paris accourut les entendre chanter _Tnbres_ pendant la semaine
sainte. L'abbesse, tonne de ce succs, se mit en qute de belles voix,
et demanda aux choeurs de l'Opra. Les _dryades_ du _Triomphe de
l'Amour_, les _divinits infernales_ de _Perse_, entonnrent,
concurremment avec les vierges du Seigneur, _quare fremuerunt gentes_,
ou _miserere mei, Deus_. Les Parisiens se crurent au spectacle. On
assigea les portes, on s'amoncela dans la nef, on escalada les
galeries, on monta sur les chaises, sur les tombeaux, sur les autels des
chapelles. Ce fut, pendant plusieurs annes, une effroyable cohue, une
avalanche de bruyants visiteurs, l'invasion d'une petite glise par une
grande ville. Le jour enfin, les curieux, arrivant le mercredi saint aux
portes de Longchamp, les trouvrent fermes par ordre de M. de Beaumont,
archevque de Paris. Le plerinage annuel n'en continua pas moins.
C'tait une inauguration des promenades, une fte publique du printemps,
une manifestation joyeuse en l'honneur du soleil et des toilettes
d'avril, des nouvelles feuilles et des nouvelles modes, des beaux jours
renaissants et des jolies femmes ranimes. C'tait,  dfaut des
cantiques de Longchamp, un hommage rendu  celui qui vivifie la nature
aprs l'hiver.

En recherchant ce qui concerne les premiers Longchamp, nous n'avons
exhum qu'une seule anecdote. Lalande, musicien de la chapelle du roi,
voulant aller  Longchamp, se rend chez le loueur de chevaux Mousset, et
loue un cheval avec selle de velours, housse galonne, bride et bridon
d'or; il donne 9 fr. d'arrhes. En sortant de l'curie, il rencontre
trois de ses collgues, Daigremont, Douillet et Mondoville, qui
l'invitent  monter avec eux dans une calche et  les accompagner 
Longchamp. Lalande rpond qu'il vient de louer un cheval, mais que s'il
peut retirer ses arrhes il sera volontiers de la partie. On retourne
chez le loueur: M. Mousset, dit Lalande, montrez-moi donc encore une
fois le cheval que j'ai arrt.--Le voici. Monsieur.--Savez-vous qu'il
est bien court, votre cheval, et qu'il y a peu d'espace entre le cou et
la queue? Car enfin, c'est moi qui paie: je prends la premire place,
voici celle de Daigremont, Doublet se tiendra l; mais je ne vois pas o
diable sera plac Mondoville, et celui-l compte!

Le loueur, aprs avoir cout attentivement ce calcul, se hte de
restituer les arrhes.

De 1750  1760 Longchamp atteignit son apoge. C'tait alors une
solennit: grands seigneurs, diplomates, fonctionnaires publics,
financiers et fermiers-gnraux y faisaient assaut de luxe et
d'lgance. A Naples,  Madrid, le roi lui-mme par un sentiment de
pieuse vnration, n'aurait pas os monter en voiture pendant la semaine
sainte:  Paris, au contraire, l'aristocratie prparait longtemps 
l'avance les plus somptueux quipages, et les bourgeois modestes, ceux
qui allaient ordinairement  pied, drogeaient durant trois jours  leur
habitude. Calches, fiacres, cabriolets, carrosses de remise, chevaux,
chaises  porteur, vinaigrettes, tous les vhicules disponibles taient
mis en rquisition. Ds le mercredi saint, une immense cohue encombrait
les alles des Champs-Elyses et du bois de Boulogne. Les actrices y
venaient briguer les applaudissements que les vacances de Pques les
empchaient de chercher sur le thtre. Les femmes qu'on appelait alors
_les impures_, et qui doivent leur nom actuel au quartier qu'elles
habitent, se montraient resplendissantes de diamants qui les paraient
sans les clipser. Les journalistes, les pamphltaires, les peintres de
moeurs, ne manquaient pas au rendez-vous gnral, et les nombreux
documents qu'ils ont recueillis nous mettent  mme de tracer, presque
anne par anne, une monographie de Longchamp.

La promenade de mars 1768 fut favorise par la beaut du temps et de la
douceur de la temprature. Les princes, les grands du royaume, disent
les _mmoires_ contemporains, s'y rendirent dans les quipages les plus
lestes et les plus magnifiques. L'hrone de la fte fut la danseuse
Guimard, que Marmontel avait surnomme la _belle damne_. Elle parut
_dans un char d'une lgance exquise,_ sur les panneaux duquel, pour
mieux rivaliser avec les grandes dames, elle avait fait peindre des
_armes parlantes_. L'cusson portait un _marc d'or,_ d'o s'levait une
plante parasite, un gui de chne; les grces servaient de supports et
les amours de cimier. Ce blason rvlait un lucre honteux; mais, sous ce
rgne, la licence taient trop commune pour qu'il lui ft possible
d'tre effronte, et l'un oublia l'imprudence de l'aveu pour ne songer
qu' l'esprit des emblmes.

Quelques annes plus tard, en avril 1774, nous voyons la chanteuse Duth
succder  mademoiselle Guimard dans les fonctions de _beaut  la
mode_. Cet quipage dor, verniss, tran par six chevaux fringants,
n'appartient point, comme on pourrait le croire,  une princesse du sang
royal; il porte tout simplement la Duth. Le mercredi et le jeudi saints
elle excite l'admiration; on la proclame et elle se croit sans rivale;
mais, le troisime jour un autre quipage, non moins dor, tran par
six chevaux non moins superbes, galope  ct du sien. Quelle tait donc
celle qui dressait ainsi carrosse contre carrosse, celle qui opposait sa
piquante physionomie  la beaut fade et rgulire de la Duth? Une
obscure lve d'Audinot, _danseuse en double_  l'Opra, la demoiselle
Clophile, qui devait une subite opulence  la protection du comte
d'Aranda.

Un an aprs, la Duth faisait l'preuve de l'inconstance du public. Au
moment o son quipage entrait en ville, des groupes menaants
l'environnrent; des hues, des sifflets, des cris d'indignation
l'assaillirent avec tant de violence qu'elle fut oblige de rtrograder.
Des bruits vagues, calomnieux peut-tre, avaient provoqu cette
explosion de mcontentements. Le comte d'Artois, mari depuis deux ans 
Marie-Thrse de Savoie, venait souvent _incognito_ de Versailles 
Paris. Las de _biscuit de Savoie_, disait M. de Bievre, il venait 
Paris prendre _du th_; et les Parisiens, d'ordinaire peu scrupuleux,
avaient pris parti pour la comtesse dlaisse.

L'affluence d'actrices et de femmes quivoques faisait de Longchamp un
spectacle assez scandaleux pour que l'archevque de Paris chercht  en
arrter les progrs, aprs en avoir entrav la naissance. Il pria le
ministre de faire fermer les portes du bois de Boulogne durant la
semaine sainte, par respect pour le jubil de 1776; mais ses
rclamations avortrent, et la promenade eut son cours.

La tragdienne Rancourt, la _prima donna_ du Longchamp de 1777 faillit
n'y pas assister. Le 29 mars, resplendissante et fire comme si elle et
jou Roxane, elle s'apprtait  monter en voiture. Vous pensez aller 
Longchamp, madame; vous tes toute au dsir de plaire et de briller;
mais vous avez compt sans vos cranciers. Vous n'avez pas aperu les
recors en embuscade autour de votre htel; les voici, ils vous
entourent, ils s'emparent de votre personne, ils vous invitent poliment
 coucher au Fort-l'vque. Heureusement qu'un homme gnreux, mais peu
dsintress, en sacrifiant quelques milliers de louis, va vous rendre 
l'ovation qui vous attend.

Le Longchamp de 1780 fut des plus brillants, en dpit de la vivacit du
froid. La file des voitures allait sans interruption depuis la place
Louis XV jusqu' la porte Maillot, entre deux haies de soldats du guet.
Les voitures circulaient plus librement dans le bois, dont la garde
avait t confie  la marchausse. On signala comme des merveilles
deux carrosses de porcelaine. L'un, occup par la duchesse de
Valentinois, avait pour attelage quatre chevaux gris-pommel, dont les
harnais taient de soie cramoisie brode en argent, le second
appartenait  _une impure_, mademoiselle Beaupr. Il reparut l'anne
suivante avec un prince du sang, le duc de Chartres pour cuyer
cavalcadeur, ce qui, disent les _mmoires_ de Bachaumont, n'augmenta
pas pour lui la vnration publique.

Malgr la prsence de Monsieur, du comte et de la comtesse d'Artois, du
duc et de la duchesse de Bourbon. Le Longchamp de 1781 fut triste.
Pendant quelques aimes, il y eut diminution progressive dans le luxe et
le nombre des quipages, quoique les modes eussent atteint un degr
d'extravagance qui aurait du donner de la splendeur  la fte annuelle
de la mode. C'tait le temps des toffes, _entrailles de petit-matre,
soupir touff, jambe de nymphe mue, centre de puce en fivre de lait:_
les hommes taient coiffs _ l'oiseau royal, au cabriolet,  la
Ramponneau,  la grecque,  l'hrisson;_ les femmes portaient de
gigantesques bonnets _ la Belle-Poule,  la d'Estaing, au ballon,  la
Montgolfier, au Port-Mahon, au compte-rendu, aux relevailles de la
reine_. Les carrosses massifs avaient t remplacs par des cabriolets
imports d'Angleterre, _wiskys_ ou _garricks_, voitures lgres, mais
d'une si prodigieuse hauteur que le peuple disait, en les voyant passer:
Voil des gens qui vont allumer les rverbres. Il parut, au Longchamp
de 1786, un _wisky_ dont la caisse disparaissait dans le brancard. Les
laquais taient assis sur le devant, et le cocher, plac derrire sur un
sige lev, dirigeait les chevaux par-dessus la tte de ses matres.
Les beauts remarquables et remarques de cette mme anne furent les
demoiselles Adeline et Deschamps, appartenant toutes deux  la
_Comdie-Italienne_ La premire avait reu de M. de Weymeranges,
intendant des postes et relais, un prsent de mille louis pour son
_longchamp_. La seconde est nomme par Delille dans _une ptre sur le
luxe:_

               Cette beaut vnale, mule de Deschamps,
               Des dbris de vingt ducs scandalise Longchamps.

Une modification essentielle, introduite au Longchamp de 1787. lui
rendit momentanment son clat primitif. On renona  suivre la route
ingale et sablonneuse de l'abbaye, pour adopter l'alle qui va de la
Muette  Madrid. Depuis longtemps, crit l'annaliste Bachaumont, on ne
se rappelle pas avoir vu tant de monde, tant de voitures aussi belles et
aussi bizarres: les _wiskys_ y brillaient surtout. Beaucoup de
petits-matres, beaucoup de dames avaient fait faire une voiture
diffrente pour chaque jour. Un _wisky_ plus bizarre et plus galant que
les autres a fait pendant ce temps la matire des conversations. Ce
_wisky_ tait surmont d'une Folie avec sa marotte; dedans taient
quatre marionnettes, deux de chaque sexe, saluant  droite et gauche
sans cesse; tout cela tait men par un non joliment harnach, et un
jockey dirigeait l'animal. On lisait sur la voiture: _D'o viens-je? o
vais-je? o suis-je?_ On l'a appel la _parodie de Longchamp_, dont en
effet on semblait vouloir faire la critique. Quoi qu'il en soit, ce
concours a d satisfaire le marquis de Villette, qui passe aujourd'hui
pour l'auteur.

La rvolution suspendit Lonchamp. Comment l'aurait-on solennis? Tous
les chevaux avaient t accapars pour le service des quatorze armes,
et le sang coulait sur la place ci-devant de Louis XV. Si quelques
voitures avaient os s'aventurer dans les Champs-Elyses, elles auraient
rencontr chemin faisant les charrettes charges de victimes. Longchamp
tomba en mme temps que la monarchie. Ne pensez pas toutefois que la
mode ait compltement perdu son empire. Exile de Longchamp, elle se
rfugiait dans les _galeries de bois_ C'tait au Palais-galit qu'on
voyait les redingotes _ la Zutime_ en _pkin velout et lact;_ les
douillettes _ la laponne_ en _florence unie_; les habits _ la
rpublicaine_: les _caracos  la Nina_; les robes _ la turque,  la
persienne,  la Psych, au lever de Venus_. O diable la mythologie
va-t-elle se nicher?

Cependant l'on abattait sans piti le vieux monastre; on brisait les
nombreux tombeaux de l'glise difie par sainte Isabelle, et les
cendres de la fondatrice, de Jeanne de Bourgogne, femme de Philippe le
Long, de Jeanne de Navarre, de Jean II, comte de Dreux, taient
disperses par des mains profanes. Longchamp semblait mort avec la
religion qui l'avait enfant; les vainqueurs de thermidor le
ressuscitrent. Nous sommes en germinal an V (avril 1797). La terreur
est anantie, l'chafaud renvers, la _jeunesse dore_ triomphante;
Longchamp va renatre pour les bats des parvenus du Directoire. Le
peuple, dit le _Miroir_ du 26 germinal, commence  voir que ces
opulentes niaiseries lui sont de la plus grande utilit. On ne peut
compter le nombre des couturires, des marchandes de modes, que nos
jolies promeneuses ont fait travailler, pour fixer les regards pendant
cette fte, qui, en elle-mme, ne ressemble  rien. Pendant que les
amours s'occupent de leur parure, les forgerons, les charpentiers, les
selliers, travaillent sans cesse  confectionner,  quiper les chars et
les chevaux qui doivent traner cette foule lgante et badine. Gloire 
Longchamp, aux niais qui y galopent, aux badauds qui les considrent!
Ils font travailler, ils font vivre le pauvre monde.

En vertu de ces doctrines, exprimes dans un style qui exhale un parfum
d'ancien rgime, les Parisiens se portent  Longchamp, le jour du
_ci-devant_ mercredi saint. On brave la pluie; on veut reconnatre les
lieux; mais il y a encore peu d'lgantes voitures, et l'on ne distingue
qu'un seul quipage  quatre chevaux, conduits par des jockeys vtus 
l'anglaise. Le jeudi, les quipages, plus nombreux, vont et reviennent
sur deux lignes parallles. La citoyenne Tallien, la citoyenne Rcamier,
la citoyenne Lange, la citoyenne Mzerai, du thtre Louvois, la
danseuse Lanxade, ont les honneurs de la journe. Le vendredi, on compte
deux mille voitures. Les hrones de la veille reparaissent avec des
toilettes diffrentes. L'cuyer Franconi a runi ses musiciens dans une
vaste _gondole_, qu'escorte une foule d'cuyers, et donne un concert
ambulant aux promeneurs, depuis la place Louis XV jusqu' Bagatelle. Des
troupes  pied et  cheval, des agents de police, sont distribus sur
toute la route; car le gouvernement est averti qu'une _grande
conspiration_ se prpare, et qu'on doit profiter de Longchamp pour
prendre le _Chemin de Ia Rvolte_. Comme un symbole, de l'aristocratie
dchue, se montre  cette fte une calche de forme antique, lourde et
vermoulue, conduite par deux maigres laquais, et pniblement tiraille
par deux maigres haridelles. A l'entre des Champs-Elyses s'est form
un groupe d'humoristes, qui narguent le faste des nouveaux enrichis.
Tiens, voici un ex-jacobin.--Celui-ci est un valet qui a dnonc son
matre.--Voil un comit rvolutionnaire: le pre, la mre, le fils,
tout en tait... Le soir, les _citoyennes_, en costume d'amazone, ou
habilles _ la grecque_ et tincelantes de diamants, vont au thtre
Feydeau entendre Garat chanter _Enfant chri des Dames_ et l'air
d'_Alceste: Au nom des Dieux._ Voil Longchamp reconstitu!

Diverses particularits signalrent la semaine sainte de germinal an
VIII (1798). Le _vendredi saint_ fut en mme temps le _mardi-gras;_ on
confondit le carme et le carnaval. Il y eut un _bal masqu_ le _jeudi
saint_, et le lendemain on excuta le _Stabat_, au grand mcontentement
des vieux hbertistes. Les _merveilleux_ de l'an VIII figurrent 
Longchamp en habits gros bleu, brods en soie bleu-de-ciel,  _collet
triplement juponn_, avec cravates noues sur le ct gauche, gilets _
la dbcle_, et demi-chemises de batiste. Les couleurs chamois, serin et
violet, dominaient dans les ajustements des dames. Quelques robes
taient bleu-clair recouvertes de linon. La coiffure en vogue tait le
fichu-marmotte sur un chapeau de paille.

Le soir du vendredi saint, un jeune homme entre chez le restaurateur
Naudet; il commande une _bisque aux crevisses,_ un vol-au-vent, une
_suprme_, des biscuits  la crme et une bouteille de Volney. Il mange
vite; et, comme par distraction, met un couvert dans sa poche. Madame
Naudet s'en aperoit, et sans esclandre, elle ajoute sur la carte: un
couvert d'argent, 54 fr. Le _merveilleux_, en payant, se contenta de
dire: Je ne croyais pas que la carte montt si haut.

En l'an X, Longchamp a repris racine, et inspir des vers  Luce de
Lancival, un des grands potes de l'Empire:

       Clbre qui voudra les plaisirs de Longchamps:
       Pour moi, je choisis mieux le sujet de mes chants;
       Mon pinceau se refuse  la caricature.
       J'abandonne  Callot la grotesque figure
       Du ddaigneux Mondor, brillant fils du hasard,
       Pompeusement assis au fond du mme char
       Dont nagure il ouvrait et fermait la portire;
       Ce fat, tout rayonnant de son luxe phmre,
       Et qui, pour trois louis, s'estime trop heureux
       De louer un coursier qui sera vendu deux;
       Et nos Vnus, sortant de l'cume de l'onde,
       ui prennent le grand ton pour le ton du grand monde,
       Et pensent ennoblir leurs vulgaires appas,
       En affichant le prix que les paie un Midas.
       Ce qui dplat  voir n'est point aimable  peindre,
       Et Longchamp me dplat,  parler sans rien feindre.
       Tout Paris  Longchamp vole. Qu'y trouve-t-on?
       Maint badaud  cheval, en fiacre, en phaton,
       Maint piton vomissant mainte injure grossire,
       Beaucoup de bruit, d'ennui, de rhume et de poussire.

Tel est encore Longchamp de nos jours; car depuis l'an VIII, il n'a plus
t interrompu, mme lorsque les chevaux des Cosaques rongeaient les
arbres des Champs-Elyses, et que la hache des sapeurs ennemis dcimait
le Bois de Boulogne.

C'est toujours le mme programme, excut de la mme manire; ainsi,
cette anne, on s'est occup de Longchamp plusieurs mois  l'avance. La
_fashion_ noble ou financire a fait renouveler ses quipages. Les
_lions_ ont demand des tilburys et des _wurks_  Desouches-Touchard,
des habits  Humann, des cannes  Verdier. Les lgantes se sont
pourvues des capotes d'Alexandrine, des chapeaux de Lemonnier-Pelvey,
surmonts des plumes de Zacharie. Et que d'toffes nouvellement
inventes par nos industriels! _chelle orientale, droguet catalan,
pkin en camaeux, lampas burgrave, toile polaire, camlon fleuri,_
etc. Tout cela a t prpar sous l'influence d'un printemps htif, et
le retour inattendu du froid a du bien des esprances, retenu bien des
promeneurs au coin du feu, bien des voitures sous la remise; nanmoins,
quoique les Champs-Elyses fussent dserts le mercredi, jour de pluie et
de giboules, on y a vu, malgr l'incertitude du temps, un public de
choix le jeudi, et une trs-grande affluence le vendredi. M. Gabriel
Delessert avait, suivant l'usage, publi une ordonnance pour prvenir
tous accidents et dsordres pendant les promenades de Longchamp, avec
dfense de rompre la file, de conduire des voitures dans les
contre-alles, de monter sur les arbres et sur les candlabres destins
 l'clairage public. Ces mesures n'ont pas t inutiles le dernier
jour, car la foule est revenue avec le soleil; deux lignes de voitures
s'tendaient de la place de la Concorde  la porte Maillot; c'tait le
mardi-gras, moins les masques. Au milieu de la chausse, circulaient les
quipages armoris, les calches de la Chausse-d'Antin, et celles de
quelques actrices assez jolies pour avoir voiture avec deux mille francs
d'appointements. A l'entour, des _sportsmen_, en habit _fume de
Londres_, caracolaient sur leurs nouvelles montures; des commis
s'vertuaient  modrer le langage de leurs _locatis_; de gracieuses
cavalires paradaient en amazones de _casimirienne_  boutons d'or, 
manches _amadis_. Dans les contre-alles erraient les curieux vulgaires,
les spectateurs dsoeuvrs, qui contribuent eux-mmes  former le
spectacle.

[Illustration.]

Voil le Longchamp de cette anne; ce sera sans doute, avec de lgres
variantes, celui de 1844. Longtemps encore, toujours peut-tre, on verra
les modes nouvelles s'panouir durant ces trois jours consacrs. Comment
voulez-vous que cet usage prisse? Il est devenu en quelque sorte une
des fonctions de note organisme. Il est protg par la coquetterie des
femmes, l'orgueil des riches, l'intrt des commerants. Qui pourrait
branler un difice assis sur les bases aussi ternelles?



La Vengeance des Trpasss.

NOUVELLE.
(Suite.-Voyez p. 73 et 89.)

[Illustration.]

 3.--Le Moulin.--La famille de Ponce-Pilate.

Mille terreurs, mille soupons s'levaient dans le coeur des fugitifs,
qui n'osaient encore se les communiquer. Ils allaient sans parler,
respirant  peine, livrs tour  tour  l'espoir d'tre sauvs et  la
crainte d'tre trahis. Tout  coup on leur barre le chemin; dans la
nuit, une figure humaine est debout devant eux, une main se pose sur
l'paule de don Christoval qui marchait le premier, et une douce voix
connue leur dit: _C'est moi_. Trop tard! don Christoval avait dj
frapp. La pauvre Rachel ne jeta pas un cri; mais elle ajouta aussitt:
Je suis morte! vous avez tu votre libratrice. En mme temps
l'abme tnbreux dans lequel ils taient plongs tous trois s'ouvrit
comme par enchantement et laissa apercevoir l'immensit du ciel brillant
d'toiles. Rachel, par un dernier effort, poussa en avant ses protgs,
et lorsque, aprs avoir fait un pas, ils se retournrent vers elle, la
porte s'tait remise  sa place, le rocher tait referm, tout tait
silencieux et immobile.

Leur premier mouvement fut de tomber  genoux pour remercier Dieu. Ils
se trouvaient dans une prairie couverte d'une herbe haute et touffue;
derrire eux s'levait un norme massif de rochers sur lesquels avaient
cr  et l des chnes et des pins, dont les spectres noirs et
mlancoliques se dessinaient sur le ciel doucement clair d'une lueur
crpusculaire. La sinistre maison devait tre situe derrire ces
rochers, car on ne la dcouvrait nulle part, en sorte que rien ne
souillait la puret de ce paysage. Au sortir d'une atmosphre charge de
vapeurs de sang. Lonor et Christoval respiraient avec dlices, et cet
air embaum leur rendait les forces dont ils avaient tant besoin.

Don Christoval cherchait la meilleure direction  suivre, quand leur
oreille fut frappe d'un bruit lointain et rgulier. Ils reconnurent le
tic-tac d'un moulin; ils se dirigrent de ce ct, en marchant avec
toute la vitesse possible dans cette grande herbe o il leur et t
facile de se cacher, mme en plein jour. Le bruit devenait plus
distinct; il semblait que ce ft une voix amie qui les appelt. Au bout
d'un quart d'heure, ils distingurent la maisonnette du meunier. Mais un
obstacle imprvu les arrta court: ce fut le ruisseau qui faisait
tourner le moulin. Heureusement ils crurent distinguer quelqu'un prs de
la maison. Don Christoval, d'une voix forte dont il tchait pourtant de
calculer et de mnager la porte, cria: _Au secours!_ et aussitt un
homme accourut vers eux. Quand il fut sur le bord du ruisseau. Lonor ne
put se tenir de lui crier  son tour _sauvez-nous!_ l'homme ne rpondit
qu'un mot _attendez!_ et il disparut. Au bout de cinq minutes il revint
avec une planche qu'il jeta sur le ruisseau, et les amants se crurent
sauvs en touchant l'autre rive.

Le meunier n'attendit pas leurs questions: Vous venez de
l-bas?--Hlas! oui.--Par quel miracle vous tes-vous chapps?--Nous
avons t dlivrs par un ange qui a t bien mal pay de ce bienfait.
Mais vous savez donc....--Je sais tout. Vous n'tes pas les premiers qui
se sauvent ici. Oui, la Rachel est un ange parmi les dmons. Aussi je
commence  leur devenir suspect; mais n'importe, venez; nous trouverons
moyen de vous cacher comme ceux d'il y a un mois.

Ils touchaient au seuil de la porte, lorsqu'on vit soudain des lanternes
courir le long de l'eau, dans la prairie. Elles descendaient vers le
moulin, et l'air retentissait de ces cris: Juan! Juanito! Juan! Juan!
Les voici, dit le meunier; ils veulent passer. Carmen, dit-il  la
meunire qui tait sortie au-devant d'eux, Carmen, cache ces trangers.
 En mme temps, il tourna les talons; et, comme l'on continuait 
crier: Juan! Juanito! il se mit  rpondre de toutes ses forces: Oui,
matre, oui! me voil! me voil!

--Ils seront bientt ici, dit la meunire; vite, vite, fourrez-vous dans
le bluteau. L!... bon!... Entassez-vous tant que vous pourrez dans la
farine. C'est cela! et ne bougez. La bonne Carmen ayant laiss retomber
le couvercle de toile et fait un signe de croix sur le bluteau, alla
s'asseoir prs du berceau de son enfant, et se mit  le bercer en
chantant une vieille romance sur le Cid.

Bientt la porte s'ouvrit avec imptuosit, et trois hommes se
prcipitrent dans la chambre. Juan les suivait. Sans dire une parole,
ils coururent au lit, le visitrent par-dessous avec leurs lanternes;
ils levrent mme les couvertures. Ensuite ils ouvrirent l'armoire; en
un mot, ils fouillrent dans tous les coins et recoins dont ils purent
s'aviser, mais, par bonheur, ils ne s'avisrent pas du bluteau. Enfin
l'un d'eux rompit le silence, et ce fut pour s'crier avec des jurements
horribles: Malheur  eux, si nous les rattrapons, les tratres, les
sclrats, qui ont vol nos bons matres! ils le paieront cher! Et toi,
Juan, si l'on dcouvrait que tu aies favoris leur fuite, que tu es leur
complice, ton affaire serait bientt faite, ainsi qu' ta femme et  ton
marmot!

--Vous me faites tort, mes braves camarades, rpondit le meunier.
J'atteste le ciel que je voudrais avoir ces coquins en ma seule
puissance, les tenir l,  ma discrtion, et je vous montrerais bientt
quel homme je suis! Mais je puis vous garantir qu'ils n'ont pas pris de
ce ct; ou, s'ils y sont venus, le ruisseau leur aura fait rebrousser
chemin, et je n'en ai point vu. Probablement ils se seront jets sur la
route de Jaen. En tout cas, ils ne peuvent manquer d'tre rejoints,
puisque vous me dites que toute la maison est  leurs trousses. Mais
vous n'avez plus rien  faire ce soir; vous devez tre fatigus; ne
voulez-vous pas vous rafrachir?

--Volontiers, ami Juan, rpondit un autre qu' sa voix, don Christoval
reconnut pour le portier qui les avait d'abord repousss; mais nous
avons dj soup, il nous faut peu de chose.

--Un bon beignet de pte,  l'huile, arros d'une outre de vin vieux,
dit Carmen. Nous avons de l'huile admirable; et quant au vin, vous m'en
direz des nouvelles.

Les quatre hommes s'assirent autour de la table. Carmen prit un plat
creux, s'approcha du bluteau, leva le couvercle, et puisa de la farine
pour faire son beignet, affectant de rester longuement devant le bluteau
ouvert. Cependant un des bandits qui n'avait pas encore parl: Que
j'aurais du plaisir, dit-il,  planter mon poignard au coeur de ces
misrables, comme cela!... En achevant ces mots, il enfonait son
poignard au milieu de la table avec rage. L'arme se tint debout en
tremblant; la lame avait pntr dans le bois  six lignes au moins de
profondeur.

Carmen, dit le meunier, arrte le moulin. Il est une heure passe;
c'est aujourd'hui dimanche..., et apporte-nous l'outre. Le souper
commena et la conversation continua de plus en plus anime et enjolive
de mille plaisanteries atroces ou indcentes. Le meunier faisait le bon
compagnon, enchrissant sur ses convives, et avait soin de les faire
boire largement, en s'pargnant lui-mme sans qu'il y part. Enfin, il
joua si bien son jeu, qu'ils sortirent du moulin plus assurs que jamais
du dvouement du meunier et compltement ivres,  ce point, qu'en
repassant le ruisseau, l'un de ces honntes gens y tomba, et y ft
rest, s'il se ft trouv en la seule compagnie de l'honnte Juan.

Lonor et Christoval furent tirs de leur asile, tellement enfarins de
la tte aux pieds, que leur visage et leurs mains ressemblaient  ceux
d'une statue de marbre blanc. En les voyant dans cet tat, le meunier et
sa femme firent de grands clats de rire, auxquels eux-mmes prirent
part trs-volontiers. Vous voil hors du plus grand pril, dit Juan;
mais ce n'est pas tout: il faut trouver moyen de gagner la ville voisine
sans tre dcouverts, car nous sommes toujours sur le domaine de vos
ennemis. Or, ils sont puissants et vigilants! et, s'ils vous
surprennent, il n'est point de violence qu'ils ne se permettent pour
s'assurer de vous et vous empcher de dcouvrir leurs crimes  la
justice. Le point du jour approche; voici ce qu'il faut faire: vous
allez prendre un de mes habits, et cette jeune dame fera  ma femme
l'honneur de revtir un des siens. Nous partirons avec ma voiture. Vous
savez conduire une voiture? Vous conduirez donc la mienne  pied, et
madame et moi serons assis sur les sacs: elle pourra mme faire semblant
de dormir, cela fera que, si l'on nous rencontre, l'on aura moins de
soupons; car je suis connu dans le pays, et vous passerez pour mon
garon de moulin.

--Rien n'est mieux arrang, reprit don Christoval; dites-moi seulement
comment il se peut faire qu'un si honnte homme que vous soit au service
d'une troupe d'assassins.--Je vous conterai tout cela en route, dit le
meunier. Nous n'avons pas de temps  perdre.

Les travestissements finis et la voiture prpare, l'on partit. L'aurore
n'tait pas encore leve, mais une ligne rouge, qui enflammait l'horizon
du ct de l'orient annonait son approche. Au fond de la vote cleste
les toiles avaient disparu sous un voile gristre; et,  l'extrmit
oppose, la lune brillait encore, pale et lgre, dans un ciel bleu.
L'air tait frais et calme; les oiseaux se taisaient, endormis dans les
vieux oliviers qui bordaient la route, et le silence universel attestait
que la nature n'tait pas encore rveille. On sait que, par l'effet
d'un de ces mystres dont notre vie est tissue, cette heure matinale
verse au coeur de l'homme l'espoir et la confiance, comme la venue des
tnbres y jette le dcouragement et la terreur. Nos voyageurs, dans
cette heureuse disposition qu'inspire le retour de la clart, sortirent
du moulin, Christoval, en quipage de garon meunier, un fouet  la
main, Lonor en habit de paysanne. Ils embrassrent la bonne Carmen, qui
pleurait et ne pouvait s'empcher d'avoir peur, et l'on se spara pour
ne jamais se revoir, selon toutes les apparences. Ainsi va la vie!

Tous trois tant monts sur la voiture, Juan et Lonor assis cte  cte
et don Christoval sur le devant, comme celui qui conduisait les chevaux,
le meunier prit la parole en ces termes: Regardez entre les arbres:
voyez-vous l bas la maison isole enveloppe d'une petite vapeur
blanche? Tenez, voil le premier rayon du soleil qui l'clair. C'est l
que vous devriez tre  cette heure, tendus sans mouvement et sans une
goutte de sang dans les veines, au lieu de rouler tranquillement comme
nous faisons, sur une bonne route bien sable. Il est certain que Dieu a
opr miraculeusement en votre faveur.

Il y a trois ans que cette famille vint s'tablir dans le pays. Nul ne
les connaissait, et personne, aujourd'hui mme, ne pourra vous dire d'o
ils sortaient. Ils achetrent cette maison avec ses dpendances, qui
sont trs-vastes. C'tait un vieux manoir inhabit depuis des sicles:
on le disait hant par des apparitions; ainsi vous voyez que ce n'est
pas d'hier que c'est un lieu redoutable. Ils firent rparer
l'habitation. On y travailla longtemps; et je me souviens, moi, d'y
avoir men du sable et des pierres. Dans ce temps-l, je n'tais pas
encore mari et je n'avais pas lou leur moulin. Je ne pensais qu' me
faire soldat; c'tait bien loin de songer  devenir meunier! Pour en
revenir  eux, ils se sont mis  vivre trs-mystrieusement, et ont
toujours continu depuis. Ils se donnent pour Moresques, mais la vrit
est que ce sont des Hbreux, ou, si vous l'aimez mieux, des juifs. Ils
sont trs-riches, et on les croit profondment verss dans les secrets
de la cabale. Mais ce n'est pas l le plus extraordinaire de leur
histoire; le voici: ils sont tous venus au monde avec une main lpreuse,
la main droite; aussi vous avez d remarquer qu'ils portent tous un gant
 cette main, et ne la dcouvrent jamais. Cette lpre reste immobile et
ne se rpand pas sur le reste du corps avant un certain ge, qui est
trente ans pour les femmes, et quarante ans pour les hommes. Alors cette
horrible maladie se met en mouvement; elle commence par les jambes, et
monte lentement, lentement, jusqu' ce qu'elle envahisse le corps tout
entier; et, au fur et  mesure qu'elle gagne du terrain, elle tue les
endroits par o elle a pass, de manire qu'il y a dans le mme individu
une moiti morte et une moiti vivante. Quand le mal s'est empar de la
tte, c'est fini! mais il faut beaucoup de temps pour en arriver l.

Il est impossible de gurir ce mal, et vous croirez sans peine que les
hommes n'y peuvent rien, quand vous saurez que c'est un chtiment de
Dieu sur toute une race. Ces gens descendent,  ce qu'on dit, de
Ponce-Pilate, qui signa l'arrt de mort de notre Sauveur, et ils doivent
porter jusqu' la consommation des sicles le signe et la peine du crime
de leur anctre.

Mais, s'ils ne peuvent vaincre cette lpre hideuse, ils ont du moins
trouv moyen de la combattre et de retarder ses progrs: c'est en
prenant des bains tides dans du sang de chrtien.

 La situation de leur demeure, au milieu de cette immense plaine
dserte, au sortir d'un dfil de la montagne Noire, les sert
admirablement. Quelque voyageur gar ou attard vient de temps  autre
leur demander asile, et ces infortuns voyageurs disparaissent sans
laisser aucune trace de leur passage. Ils ont chez eux une demi-douzaine
de domestiques, ou plutt d'assassins  leur solde, qui, en un clin
d'oeil, et  l'aide de certaines machines, vous expdient un homme dans
l'autre monde. Aprs quoi, le vieux pre, qui est le plus avanc dans sa
maladie, prend son bain, et l'on assure que les trois autres membres de
la famille se plongent successivement dans cette cuve sanglante.

Ici don Christoval interrompit le rcit du meunier: Je ne croirai
jamais, dit-il, que deux cratures aussi charmantes que le sont Amine et
Rachel participent ni  ce bain atroce, ni au meurtre qui a servi  le
prparer.

--Je ne sais ce qui est d'Amine; quant  Rachel, vous avez raison. Comme
elle est la plus jeune, il n'y a pas longtemps qu'elle est instruite des
sombres mystres de la maison paternelle, et elle ne demanderait pas
mieux que de s'enfuir; mais comment? avec le secours de qui? et o se
rfugier?

--Mais, demanda Lonor, comment avez-vous su tous ces dtails!

--Par deux domestiques qui se sont chapps de cet affreux repaire, il y
a un mois; et qui se sont sauvs, comme vous, dans mon moulin, jusque-l
je ne me doutais pas de la moindre chose. Ce moulin appartient  la
famille de Ponce-Pilate: ils me la louent bon march et j'y gagne
beaucoup d'argent. Mais il n'est argent ni intrt qui tiennent! je ne
puis souffrir en silence qu'on gorge ainsi mon prochain  deux pas de
moi, surtout tant, comme je suis, d'une famille de vieux chrtiens!
Mais nous voil arrivs  Huescar sans avoir, grce  Dieu, fait de
mauvaise rencontre. Ds que, vous serez en sret, j'irai avertir la
justice.

--Hlas, dit Lonor, dans votre dposition, n'oubliez pas de justifier
la pauvre Rachel! c'est  elle que nous devons la vie, et probablement
elle nous et accompagns, sans la cruelle mprise qui, peut-tre, 
l'heure qu'il est, lui a ravi l'existence. Que sera-t-elle devenue, sans
secours, dans ce couloir vot? Aura-t-elle pu en sortir? Quel
traitement aura-t-elle reu du reste de sa famille? Je vous avoue que
ces penses me tourmentent beaucoup!

 4.--La Bohmienne.

Sur ces entrefaites, la voiture tait entre dans les rues d'Huscar. Ils
allrent descendre  l'enseigne du Saint-Sacrement, dont l'hte tait un
ancien ami du meunier. Il se trouvait justement dans cette auberge des
marchands qui retournaient  Murcie aprs avoir termin leurs affaires 
Hescar: ils consentirent  prendre dans leur compagnie don Christoval et
Lonor, qui passait pour sa femme. Ceux-ci ne quittrent pas le brave
Juan sans mille protestations d'amiti et sans l'avoir forc d'accepter
une gnreuse rcompense.

De Murcie, il leur fut ais de gagner Alicante, o, trouvant encore une
occasion toute prte, ils s'embarqurent pour Barcelone. Lonor
regrettait les chevriers de la montagne Noire; mais don Christoval lui
fit comprendre qu'il n'y avait de sret pour eux en aucun endroit de
l'Espagne,  cause du grand crdit de l'archevque, qui, tt ou lard,
finirait par les dcouvrir dans la retraite la plus cache. Lonor se
rendit  ces raisons.

Leur dessein tait de se retirer quelque part en France, et d'y attendre
que la mort du prlat ou son indulgence, sur laquelle,  vrai dire, ils
ne comptaient gure, leur permit de rentrer en Espagne.

Ils descendirent  Barcelone, et rsolurent de continuer leur route par
terre, parce que la navigation fatiguait trop Lonor. Ils taient trop
loin pour risquer beaucoup d'tre poursuivis, outre qu'ils taient
toujours dguiss; et une fois au del des Pyrnes, ils n'avaient plus
rien  craindre.

Aucun incident remarquable ne troubla leur voyage jusqu' Llivia, petit
village situ  l'entre de la montagne. Ils y arrivrent avec la nuit.
L'unique auberge de l'endroit tait un cabaret d'apparence assez
chtive, mais, comme il n'y avait pas  choisir, ils allrent y
descendre.

On remisa leur chaise, ensuite ils demandrent une chambre: on leur dit
qu'il n'y en avait point de disponible pour l'heure, mais que srement
ils en auraient une pour coucher. En attendant, ils devaient se
contenter d'une espce de salle commune, o taient entasss bon nombre
de buveurs, qui faisaient grand bruit, car la mchante fortune de nos
voyageurs voulut que ce ft prcisment la fte de l'endroit. Ils se
soumirent et prirent place dans un coin. Peu  peu, cependant, les
pratiques du cabaretier se retirrent pour aller danser ou voir danser
dans une grange voisine, et les nouveaux venus luirent souper plus
tranquillement qu'ils ne l'avaient espr. Ce souper fut meilleur aussi
qu'on n'aurait d s'y attendre: il se composait de gibier, de
ptisseries et de fruits, le tout relev par un trs-bon vin. Avant la
fin du repas, Lonor et don Christoval taient demeurs tout  fait
seuls; cependant la prudence ne leur permit pas de s'entretenir de leurs
affaires, de peur d'tre espionns et entendus  travers une simple
cloison de planches mince comme du pallier. Ils causrent de choses
indiffrentes, et bien leur en prit. Aprs le dessert, don Christoval
sortit pour faire prparer enfin leur chambre, y transporter leur bagage
et s'occuper avec l'hte d'autres dtails touchant le dpart du
lendemain et la route  suivre. Lonor, pensive, accoude sur la table,
la tte appuye sur sa main, prtait l'oreille au bruit de la danse
lointaine, et son regard se perdait dans la partie obscure et profonde
de cette salle dserte. Tout  coup en face d'elle, dans l'angle oppos,
il lui sembla distinguer une forme humaine qui se mouvait et grandissait
dans l'ombre. La lampe de cuivre qui brlait devant elle, suspendue 
une crmaillre en bois, lui donnait sur le visage, et la vivacit de la
lumire formait une sorte de rempart devant ses yeux blouis. Lonor ne
put se dfendre d'un sentiment de surprise et mme de frayeur. La
personne inconnue s'approcha lentement jusqu'au bord de la table qui la
sparait de Lonor. C'tait une grande femme maigre avec de beaux traits
rguliers, un teint cuivr et des yeux noirs brillants comme deux
flammes sombres. Elle tait coiffe d'une espce de turban rouge, vtue
d'une longue robe grise qui s'en allait en guenilles, et paraissait
avoir quarante ans ou un peu plus. Il tait facile de reconnatre une
Egyptienne ou Bohmienne. Madame, dit-elle en bon espagnol, n'ayez pas
peur de moi; je m'tais endormie l, sur une natte: la faim m'a
rveille tout  l'heure; voulez-vous me donner 
manger?--Trs-volontiers; tout ce qui est l est  votre service. Prenez
une chaise, ma pauvre femme, et buvez et mangez. L'gyptienne ne se le
fit pas rpter: elle s'assit en face de Lonor, qui la considrait avec
compassion, et se mit  souper silencieusement, en personne affame.
Quand elle fut rassasie: Que le ciel, ma bonne dame, vous rcompense
de votre charit, dit-elle d'une voix grave et mue; je n'ai pas d'autre
moyen de reconnatre le bien une vous m'avez fait; cependant, si vous le
dsirez, je vous dirai votre bonne aventure. C'est un art dans lequel je
passe pour habile.--Oh! que vous me feriez plaisir! dit Lonor. 

L'gyptienne, sans rpondre, remplit un verre d'eau; puis, tirant de sa
poche unie petite bote oblongue dans laquelle taient renfermes des
plantes et des graines dessches, elle y chercha une feuille de buis,
une feuille de romarin et un grain de genivre, qu'elle plaa dans une
cuiller d'argent soigneusement essuye, au-dessus de la flamme de la
lampe. Tandis que ces substances se calcinaient avec un faible
ptillement et une odeur aromatique, l'gyptienne marmottait des paroles
rapides dans une langue inconnue. Sans s'interrompre, elle versa les
cendres dans le verre d'eau; et comme elles flottaient lgrement  la
surface, elle pria Lonor de souffler trois fois dessus pour les
submerger. Enfin, elle sortit de sa poche deux autres objets: un morceau
de parchemin charg de caractres et de figures cabalistiques qu'elle
glissa sous le verre; plus, un petit volume galement crit sur
parchemin, qu'elle ouvrit  un endroit marqu, et posa ainsi ouvert
au-dessus de l'eau, comme un toit. Elle l'y laissa environ une minute,
pendant laquelle elle continuait toujours ses prires et ses vocations.
Enfin elle remit le livre dans sa poche, et dit: Tout est prt. 

Elle s'agenouilla alors. Le verre tait au niveau de ses yeux; elle y
regarda, et traduisait ce qu'elle voyait dans l'eau, Vous avez t
religieuse, au moins avez-vous port l'habit de novice.--Vous vous tes
enfuie de votre couvent,--la nuit,--avec un cavalier.--Vous avez
travers un bois,--ensuite une plaine;--on vous reoit dans une vaste
maison;--vous avez chapp  un grand pril....--Attendez! interrompit
Lonor: ne pouvez-vous me donner des nouvelles de notre libratrice?--Je
ne puis vous parler que de vous seule; je ne vois que vous. Au sortir
d'ici, vous voyagerez encore longtemps.... La Bohmienne resta quelques
minutes sans parler, comme absorbe dans une contemplation plus
attentive, puis elle reprit d'une voix attendrie: Ah! ma fille! vous
avez dj support bien des peines; mais ce n'est rien, au prix de
celles qui vous attendent!--Quelles sont ces peines?--Je n'ai pas le
courage de vous en faire le dtail. Armez-vous de force et de
patience!--N'est-il aucun moyen de prvenir mon sort?--Aucun! Tout ce
que je puis vous dire et encore cela ne vous servira de rien, c'est que
vous devez prendre garde au rosaire, et que vous mourrez au milieu de
l'eau, par le feu.--Au milieu de l'eau, par le feu! rpta Lonor
pouvante de ces sinistres paroles. Grand Dieu! n'est-il donc sur la
terre aucun refuge pour moi? Oh! cherchez, indiquez-moi un asile o je
puisse trouver le repos. La Bohmienne, cette fois, ne regarda plus
dans le verre; elle mit sa main sur ses yeux, rflchit profondment, et
dit: Le repos? vous ne le trouverez qu'en terre sainte!

Sur ce mot, elle se leva, et sortit de la chambre.

F. G.

_(La suite  un prochain numro.)_



Sur l'loquence de la Chaire
AU DIX-NEUVIME SICLE.

L'histoire de la chaire sacre en France, depuis le commencement de ce
sicle, offre trois priodes bien distinctes dont chacune a une
physionomie particulire, en grande partie dtermine par les
vnements.

Nous ne pouvons qu'effleurer ici un sujet si vaste. Nous passerons
rapidement sur les deux premires priodes surtout. Notre but sera
atteint si nous pouvons en mettre les traits distinctifs et
caractristiques en relief, dans une esquisse impartiale de
quelques-unes des figures principales.

Au commencement de ce sicle, la France sortait  peine d'une crise
violente et douloureuse. La lutte subsistait toujours, au dehors contre
les ennemis de la nationalit, au dedans entre les anciennes traditions
vivantes encore et les ides issues de la Rvolution. Alors il se
prsenta un homme singulirement propre  dfendre et  gouverner la
France, dans cette situation difficile. Quoi qu'on ait dit des ides
absolues de Napolon, c'tait aussi l'homme des transactions, et il le
montra en cette occasion. Pour satisfaire les partisans de l'ordre
nouveau, tout en conservant la puissance royale, il en abolit le titre
et consacra l'galit civile. Il rouvrit ensuite les glises pour
attirer  lui les hommes du pass; car, en rtablissant le culte,
Napolon semble avoir t guid plutt par ses vues de domination que
par une conviction religieuse bien profonde. Le trait conclu avec le
Saint-Sige en est une preuve clatante: au lieu de creuser les ides,
on s'appliquait plus particulirement  polir les formes. Dans la
crainte sans doute d'effrayer ceux que l'on voulait attirer dans le
giron de l'glise, par la rigidit d'une morale trop austre, on prcha
presque exclusivement sur le dogme. Au reste, cette mthode ne laissait
pas que d'tre logique; il tait assez naturel, avant de dduire les
consquences pratiques, de chercher  pntrer les esprits de la
doctrine qui leur sert de base.

Il y eut sous l'Empire plusieurs prdicateurs qui jouirent d'une grande
rputation, et qui la mritaient  bien des titres. Ne pouvant les citer
tous, nous nous bornerons  parler de MM. de Boulogue et Frayssinous,
qui nous semblent les plus remarquables. Ils rsument en quelque sorte
l'illustration de la chaire pendant cette priode  laquelle ils ont
survcu, mais dans laquelle permettent de les classer le temps de leur
plus grande vogue et surtout le genre de leur talent.

M. de Boulogne avait dj acquis quelque gloire avant la Rvolution. N
de parents pauvres, il avait tudi un peu tard; mais ses dispositions
naturelles, jointes  beaucoup d'ardeur pour l'tude, supplrent 
l'ducation premire qui lui manquait. Ordonn prtre, il vint  Paris
pour tenter la fortune de la chaire. Il y vcut longtemps solliciteur
obscur. Il trouva enfin des protecteurs puissants, fut prsent au roi,
et prcha devant lui en 1787, M de Boulogne avait alors quarante ans.

Pour bien juger la longue carrire de M. de Boulogne, tour  tour
pamphltaire et journaliste, mais prdicateur avant tout, il faut se
faire une ide nette de son caractre, sous peine de trouver en lui des
contradictions inexplicables. Avec une conscience droite, des intentions
pures et un grand amour pour le bien, il tait dans sa conduite plein
d'hsitation; souvent mme il paraissait agir par boutade. Cela
provenait de cette imagination vive et mobile qui tait le fond de son
talent. Il tait de ces hommes sur qui l'impression du moment est
toute-puissante; aussi l'action des vnements est-elle plus visible
chez lui que chez tout autre. Avant de se montrer l'adversaire ardent de
toute concession librale et de tout progrs en politique, il avait
partag, du moins jusqu' un certain point, les ides qui avaient cours
 la fin du dix-huitime sicle. On lit en effet dans un de ses discours
imprims de cette poque: Le peuple seul a des droits, les rois n'ont
que des devoirs. Ces paroles sont curieuses dans la bouche de celui qui
a prch plus tard le sermon: La France veut son Dieu! la France veut
son roi! Mais il faut, pour les comprendre, se reporter  un autre
temps, et faire la part d'une poque o l'orateur[1] appel  prcher
devant Louis XVI, le matin mme de l'ouverture des tats-Gnraux, avait
pris pour texte de son discours ce verset prophtique: _Deposuit
potentes de sede et exaltavit humiles._

     [Note 1: M. l'abb de Laboissire.]

M. de Boulogne n'aimait pas beaucoup l'Empereur; on assure mme qu'il ne
l'pargnait pas dans la libert de ses entretiens intimes. Cependant il
le loua beaucoup dans ses sermons et dans ses mandements. Il fut nomme
chapelain de l'Empereur et vque de Troyes. Mais, aprs avoir joui
quelque temps de la faveur du matre, il encourut aussi sa disgrce.
Voici  quelle occasion.--Nomm en 1809 pour prcher l'anniversaire du
sacre et de la bataille d'Austerlitz, M. de Boulogne fut oblig de
soumettre son discours  la censure d'un personnage en crdit. Celui-ci
corrigea les passages qui lui semblaient trop hardis, et en retrancha
mme quelques-uns tout entiers. Le prlat consentit  ces modifications.

La crmonie eut lieu  Notre-Dame, o l'Empereur se rendit avec son
cortge de rois. La fte fut brillante: mais il arriva que, dans la
chaleur du dbit, M. de Boulogne, qui avait appris son discours par
coeur, oublia de supprimer les passages nots. Quoiqu'il n'y et dans
ces passages rien de blessant pour personne, Napolon n'tait pas homme
 oublier un manque de soumission. Trois ans de cachot et d'exil
prouvrent plus tard  l'vque de Troyes comment Napolon savait se
venger.

Les perscutions essuyes sous l'Empire furent un titre sous la
Restauration. M. de Boulogne fut fait pair en 1822. Deux ans aprs, il
mourut  Paris  l'ge de soixante-dix-sept ans.

M. de Boulogne avait une physionomie spirituelle et douce. Il avait un
talent d'orateur incontestable; sa manire un peu ampoule et pompeuse
le rendait surtout propre  prcher dans les grandes occasions. On voit
que ses sermons sont travaills avec soin; mais on y trouve plus de
style que de penses, plus d'images que de sentiments. Ce prdicateur,
si agrable  entendre, perd beaucoup  tre lu, surtout aujourd'hui. En
effet, il faisait aux affaires de son temps des allusions dont
l'-propos est perdu pour nous. Ce qui a fait son plus grand succs est
peut-tre ce qui rend aujourd'hui la lecture de ses sermons un peu
froide et monotone.

M. Frayssinous tait, sous tous les rapports, un homme suprieur .M. de
Boulogne. Sa vie a t aussi plus consquente avec elle-mme. Les
commencements en furent cependant obscur et difficiles. En 1804, il
n'tait encore que simple vicaire dans une commune du diocse de Rhodes.
A la suite d'un petit dml avec son cur, il s'en vint  Paris, qu'il
n'aurait peut-tre jamais vu sans cela. Il tait sans argent: et, ne
connaissant personne dans cette ville o il devait plus tard arriver aux
plus grands honneurs, il alla demander un asile  Saint-Sulpice, o il
fut accueilli avec plaisir. Les prtres taient rares alors, ainsi que
le talent, et il n'est pas tonnant que celui de M. Frayssinous parvint
bientt  se faire jour. Il avait t suivi  Paris par M. Royer, son
parent, et ils se runirent tous deux pour faire des confrences dans
l'glise des Carmes. La nouveaut de l'enseignement et l'loquence des
deux prdicateurs firent du bruit, et bientt la petite glise de la rue
de Vaugirard ne suffit pas pour contenir la foule. Grce  ce succs, M.
Frayssinous vit s'ouvrir devant lui les portes de l'glise
Saint-Sulpice, o il tablit dsormais ses confrences.

L, ses succs et sa rputation furent croissants de jour en jour. On
venait l'entendre une premire fois attir seulement par la curiosit;
on y revenait sduit par les charmes de l'loquence.

Rien n'tait en effet plus attrayant que la minire de M. Frayssinous.
Sa figure imposante, la douceur et la puret de son style, sa grce
touchante et persuasive, son loquence tout entire, taient ce qu'il
fallait alors pour captiver les auditeurs. Au lieu de jeter de fiers
mpris  la raison rvolte, il cherchait  la soumettre en dmontrant
qu'aucune philosophie n'avait, comme le christianisme, rsolu les grands
problmes de l'existence et dvoil le mystre de la destine, apport
plus de consolation dans la douleur et mis plus d'esprances dans la
mort. M. Frayssinous avait dans le talent beaucoup d'analogie avec celui
de Chateaubriand. Tous les deux procdent par l'motion, et s'adressent
au coeur plutt qu' l'intelligence.

M. Frayssinous tait trop prudent; il craignait trop de blesser
inutilement les auditeurs, pour mler de la politique  ses confrences.
Mais la police impriale tait trop ombrageuse pour se contenter de la
neutralit. On trouva mauvais que le confrencier ne parlt que de Dieu.
On lui en fit des reproches, et il fut oblig d'accorder aussi quelque
chose  Csar, et de parler de _celui que Dieu avait ramen
miraculeusement des bords du Nil, et de la main qui avait t suscite
pour relever les autels._

Malgr ces concessions, les confrences furent suspendues en 1809, pour
n'tre reprises qu' la Restauration. Cinq annes de silence et de
mditations mrirent encore un talent si remarquable. En 1814. M.
Frayssinous remonta dans la chaire, et continua ses confrences, presque
sans interruption jusqu'en 1822. Cette poque ferma, pour ainsi dire, sa
carrire oratoire, en lui ouvrant celle des honneurs. M fut sacr vque
d'Hermopolis, et appel  siger  l'Acadmie et  la Chambre des Pairs.
Bientt il fut nomm grand-matre de l'Universit et ministre des
affaires ecclsiastiques. Nous ne le suivrons pas sur ce terrain brlant
de la politique.[2] Nous dirons seulement que l'vque d'Hermopolis n'a pas
fait oublier l'abb Frayssinous, et que ses confrences de Saint-Sulpice
restent son plus beau titre.

     [Note 2: On sait que la loi du sacrilge, si victorieusement
     combattue par M. Royer-Collard et dsapprouve par une partie
     du clerg, fut prsente par M. Frayssinous.]

Ces confrences ont t recueillies et publies par leur auteur sous le
titre de _Dfense du christianisme_. Le plan en est vaste,
ingnieusement rempli, et les grces d'une littrature toujours lgante
n'en excluent ni la science thologique ni la profondeur des vues
sociales. Aussi lorsque l'on songe que la nomination  l'Acadmie de
l'loquent vque a fait crier dans le temps, on s'tonne moins des
rcriminations auxquelles a donn lieu celle de son successeur.

Aprs 1830, M. Frayssinous refusa le serment et renona  la pairie.
Dvou  la branche ane des Bourbons qui l'avait combl de ses
bienfaits, il se rendit  Prague en 1835, pour diriger l'ducation du
duc de Bordeaux. Il est revenu en France en 1838, et y a vcu dans la
retraite jusqu' sa mort arrive en 1842.

La prdication catholique qui avait t sous l'Empire, timide et
soumise, je dirais presque rsigne, prit un autre caractre sous la
Restauration.

Dans les dernires annes de son rgne. Napolon s'tait alin le
clerg en s'immisant aux affaires ecclsiastiques, et surtout par ses
dmls avant le Saint-Sige. Il tomba. Les prtres accueillirent les
Bourbons avec enthousiasme et fondrent sur leur retour de grandes
esprances qui ne se sont pas toutes ralises. En effet, la Charte
excitait parmi eux beaucoup de dfiance. Ils croyaient que la religion
tait la seule base solide de la socit, et que la monarchie etait le
seul gouvernement conciliable avec la religion. Ainsi ils eurent le tort
d'tablir une sorte de solidarit entre la foi et les formes
gouvernementales, si variables de leur nature. Mais on ne s'arrtait
point l. Ce que voulait la majorit du clerg qui s'tait rallie 
cette faction royaliste appele les _ultra_, ce n'tait pas
l'absolutisme proprement dit, ce n'tait pas non plus l'ancien rgime,
c'tait quelque chose de nouveau. On rvait alors une fodalit
constitutionnelle.

Partant de la ncessit de l'union de la royaut et de la religion, la
prdication devait avoir un caractre expressif et politique. C'est
aussi ce qui arriva. Le clerg, en dfendant la cause de la royaut,
croyait dfendre la cause de la religion, et s'habitua  comprendre dans
une mme rprobation les ennemis de Dieu et ceux du roi. Le trne et
l'autel devinrent le thme ordinaire des prdications. Cette alliance
entre la politique et le culte fit  la religion beaucoup de tort. Elle
en loigna d'abord tous ceux qui avaient t blesss, soit dans leurs
intrts, soit dans leurs opinions, soit dans leurs sentiments
nationaux, par les vnements de 1815. Quelques paroles ractionnaires
alinrent aussi les hommes positifs, qui, habitus aux affaires,
avaient accueilli les institutions nouvelles, mais qui ne croyaient pas
qu'il ft possible de ne tenir aucun compte des vnements et de l'tat
o se trouvaient alors les esprits.

Cette situation explique les troubles qui, suivant les lieux se
manifestaient alors  l'occasion des misions nombreuses qui furent
faites, souvent avec trop-peu de prudence, pendant la Restauration. Elle
explique aussi les justes reproches dont ces missions furent l'objet de
la part des organes de la presse. Chaque prdicateur tait alors un
adversaire politique. Les missionnaires prchant au milieu des passions
mues en avaient toute la vhmence. Mais combien de prdicateurs
rellement loquents dont la renomme ne s'est pas mme tendue bien
loin! Telle est la destine des succs oratoires les plus brillants, les
plus flatteurs de tous pour l'amour-propre. Ils sont fugitifs comme
l'motion qu'ils produisent Quelquefois, lorsque l'impression a t bien
profonde, il se conserve quelque trace dans le souvenir des auditeurs.
Mais aprs que reste-t-il, surtout lorsqu'ils n'ont pas crit? un nom
qui s'efface de jour en jour.

[Illustration: (Le dimanche des Rameaux.--Portail latral de
Saint-Eustache.)]

Au reste, quand mme ils auraient publi leurs sermons et pu exprimer
par le style les mouvements passionns de leur loquence, est-il bien
sr que cela les aurait sauvs de l'oubli? nous ne le croyons pas. Comme
ils avaient subordonn leur enseignement  un point de vue particulier,
lorsque les circonstances ont chang, ils ont d ncessairement beaucoup
perdre de leur importance. C'est pour ce motif que nous n'insisterons
pas sur la biographie des prdicateurs sous la Restauration. Nous
citerons simplement les Maccarthi, les Guyon, les Fayet, les Ollivier,
les Deguerry, et nous pourrions facilement tendre la liste. Mais nous
avons hte d'arriver  la priode ouverte par la rvolution de juillet.
Les vnements de 1830 n'apportrent pas un grand changement dans les
relations qui existaient entre l'glise et l'tat. Quelques mots furent
remplacs dans la Charte par des mots  peu prs quivalents, mais les
lois rglementaires du culte ne furent point modifies: on les excuta
seulement avec plus de rigueur, dans le principe surtout. Nanmoins
cette rvolution, dynastique pour ses rsultats, mais dmocratique par
ses moyens, jeta dans les esprits une activit et une agitation qui se
communiqurent aussi au clerg.

[Illustration: M. de Boulogne.]

Nous sommes oblig de reprendre encore ici la marche des ides depuis le
commencement du sicle; M.. Chateaubriand et M. Frayssinous avaient
cherch  calmer les rpugnances que le catholicisme inspirait alors:
ils avaient voulu en faire aimer la posie, mais l s'tait arrte leur
action. Les mditations, les harmonies rveuses et un peu sensuelles de
M. Lamartine, ont t l'expression du degr de foi qui rgnait alors
dans la socit. D'un autre ct la Restauration avait mis en honneur la
pratique extrieure du culte; tout serviteur dvou de la monarchie
voulait, par cela mme, paratre bon chrtien. Mais la religion ainsi
pratique, s'arrtait videmment  l'corce, si je puis m'exprimer
ainsi, et occupait plus de place dans les habitudes que dans les
consciences.

[Illustration: M. Deguerry.]

Tout  coup apparut l'_Essai sur l'indiffrence_, de M. de Lamennais.
Ce livre, qui alors tait aussi un vnement, fit peut-tre autant de
bruit qu'en ont fait plus tard les _Paroles d'un Croyant._ Rome n'osa se
dcider d'abord, et le clerg de France se partagea, en attendant la
dcision, en deux camps ennemis. Il y eut alors une guerre de pamphlets
et de brochures qui ne sera pas un des pisodes les moins curieux de
l'histoire des ides religieuses au dix-neuvime sicle.

L'ide philosophique dveloppe dans _l'Essai_ tablissait le _sens
commun_, c'est--dire la manifestation gnrale de la raison humaine
comme la rgle de la certitude. Ce n'tait rien moins qu'introduire le
principe dmocratique dans l'ordre des faits intellectuels; et, de
consquence en consquence, M. de Lamennais et ses disciples devaient
ncessairement transporter les mmes ides sur le terrain de la
politique. La rvolution de juillet aidant, c'est ce qui arriva bientt.
On sait l'histoire orageuse de l'_Avenir_. Quelque courte que ft la
dure de ce journal, son action fut grande sur le jeune clerg. S'il ne
fit pas beaucoup de partisans au gouvernement nouveau, il lui rendit du
moins un grand service, en ce qu'il habitua les prtres  voir avec
indiffrence la chute du trne qui venait de s'crouler, mais
l'influence de M. Lamennais s'est perptue par l'lite du clerg, dont
il s'tait entour pour la rdaction de son journal. Ses disciples ont
t disperss par les foudres du Saint-Sige; ils se sont spars de lui
en reniant l'ensemble de ses doctrines, mais ils n'en ont pas moins
conserv, peut-tre  leur insu, beaucoup de la manire et aussi
quelques-unes des ides de leur ancien matre. Sous la Restauration, le
comble de l'audace, pour un prdicateur, tait de dclarer que le salut
de la religion ne dpendait pas de celui de la lgitimit. Depuis 1830,
la prdication a souvent ctoy les opinions radicales et dmocratiques,
quelquefois mme elle s'y est lance  pleines voiles. Et ce qui prouve
que M. de Lamennais est pour beaucoup dans cette tendance nouvelle du
clerg, c'est que ce sont ceux qui l'ont approch de plus prs qui ont
t le plus loin en ce sens.

Aujourd'hui, l'loquence de la chaire tient plus par la manire gnrale
 l'Empire qu' la Restauration. A cette dernire poque il eut trop de
reproches directs et de rcriminations violentes; mais,  prsent, le
clerg, loin de se montrer hostile au mouvement, cherche  s'y associer
dans certaines limites afin de le diriger.

Il y a une remarque qui n'est pas non plus sans intrt c'est que jamais
plus qu'aujourd'hui le clerg ne s'tait montr satisfait des progrs de
l'glise. Il se plat  montrer la croix triomphant partout, et de la
meilleure foi du monde il exagre ses dernires victoires. On dirait
qu'il cherche  attirer ainsi les esprits indcis et toujours prts 
imiter les autres, et les mes timides qui n'embrassent jamais que le
parti de la victoire.

Il nous reste  entrer dans quelques dtails biographiques sur les
prdicateurs les plus en vogue. Malheureusement, la vie des
prdicateurs, comme la vie de tous les hommes d'tude, est rarement
fconde en incidents. Nous serons donc forc d'tre court, et nous
parlerons seulement de quatre des prdicateurs qui ont en ce moment le
plus de rputation.

M. Combalot est n en 1794  Chastenay (Isre). On assure qu'il s'tait
destin d'abord  la profession d'avocat, et qu'une retraite spirituelle
changea tout  coup sa vocation. Quoi qu'il en soit, il fut ordonn
prtre  25 ans. Il vint  Paris quelque temps aprs et entra chez les
jsuites. Il n'y fut qu'un an, et  peine rentr dans la vie sculire
il commena ses prdications. Il parcourut d'abord les dpartements, et
s'il faut tout dire, il ne fut pas celui qui rveilla sur son passage le
moins d'irritation.

Depuis ce temps. M. Combalot s'est vou tout entier  la prdication et
aux retraites ecclsiastiques. Si Combalot est un vritable orateur: il
a toute la fougue, toute l'imptuosit d'un tribun. Sa parole est anime
et brlante; ses images sont belliqueuses et pleines d'actualit. Il y
a, dans sa physionomie bilieuse et fortement caractrise, le cachet
d'une indomptable fermet. La manire de ce prdicateur n'est pas
cependant exempte de tout reproche: il est quelquefois incorrect: ses
comparaisons sont parfois triviales et ses mtaphores heurtes. Un
logicien svre pourrait aussi lui demander plus de suite dans ses
raisonnements. Souvent un mot rveille en lui une ide soudaine, qu'il
saisit au passage, et il semble alors rompre, pour la suivre, le plan
qu'il s'tait trac d'abord. On suit l'improvisation dans ses discours,
mais, malgr ces dfauts,  cause de ces dfauts peut-tre. M. Combalot
domine son auditoire et le remue profondment.

[Illustration: M. Combalot.]

Le talent du M. Lacordaire a beaucoup d'analogie avec celui de M.
Combalot: sa puissance d'entranement est la mme, il a ses qualits
brillantes et quelques-uns de ses dfauts. Il s'carte moins de son
sujet, ou, pour parler plus juste, il y revient souvent. L'loquence de
M. Lacordaire se compose surtout d'lans enthousiastes qui enlvent les
jeunes imaginations. On n'a pas encore oubli le sermon qu'il prcha 
Notre-Dame le 15 janvier 1841. Comme il avait exalt les gloires de la
France! comme il avait attir  lui tous ceux qui se sentaient au coeur
quelque fiert nationale! S'il suffisait, pour tre un orateur parfait,
d'exercer sur son auditoire...... influence toute-puissante, M.
Lacordaire serait le premier des orateurs: mais, malheureusement, le
moment qui suit n'est pas aussi favorable que celui pendant lequel on
l'coute. Ainsi, dans ce sermon dont nous venons de faire mention, et
qu'il prcha avec son froc de dominicain, beaucoup d'auditeurs
parfaitement disposs en sa faveur furent frapps de son exagration.

[Illustration: M. Lacordaire.]

M. Lacordaire tait avocat avant d'tre prtre. Il est n 
Recey-Sur-Ource (Cte-d'Or), et peut avoir aujourd'hui 41 ans, il eut, 
ce qu'il dit lui-mme, une enfance turbulente, et ses ides, au sortir
du collge, n'annonaient gure un futur prdicateur. Au grand chagrin
de sa pieuse mre, il dclarait,  qui voulait l'entendre, que Dieu
tait une chimre, et le catholicisme une sottise. Son droit termin, il
vint faire son stage  Paris et travailla chez un avocat. Deux ans
aprs, c'est--dire en 1824, le jeune athe, subitement converti, tait
entr au sminaire de Saint-Sulpice. Il ne se proposait rien moins, 
cette poque, que d'aller en Amrique convertir les peuplades sauvages,
et respirer, loin de cette Europe dcrpite, l'air pur du Nouveau-Monde.
M. de Lamennais, dont les ouvrages avaient beaucoup contribu  sa
conversion, l'en dissuada, et pour donner carrire  son insatiable
activit l'attacha depuis  l'_Avenir_, dont il fut un des principaux
rdacteurs.

Le journal tomba. M. Lacordaire accompagna  Rome M. de Lamennais et le
quitta brusquement. Il publia bientt une rtractation, o il dclarait
qu'il n'avait jamais adhr par _conviction_ aux doctrines de M. de
Lamennais, qu'il n'avait fait que cder par _lassitude_ aux
sollicitations qui lui taient faites en s'associant  son oeuvre.

C'est  dater de cette poque que la rputation de M. Lacordaire, comme
orateur, a commenc. Elle grandit en peu de temps. On lui proposa de
prcher le Carme  Notre-Dame en 1835, mais  condition qu'il
soumettrait  M. Affre, alors vicaire-gnral, le plan de ses sermons.
On redoutait la fougue et les ides dmocratiques du jeune prdicateur.
Cependant on ne put si bien faire, que ses discours ne portassent
l'empreinte du catholicisme libral et un peu rvolutionnaire de
l'_Avenir_. Il y tait question de souverainet du peuple et d'ides
analogues qui ne devaient pas flatter beaucoup un lgitimiste inflexible
comme M. de Qulen. Un auteur assure avoir vu l'archevque s'agiter sur
son sige pendant que l'orateur dveloppait devant lui ses thories
nationales. Aussi n'est-il pas tonnant que, malgr le succs qu'il
avait obtenu dans cette station du Carme, on l'engaget  faire un
voyage  Rome. Il en revint l'anne suivante et prcha encore 
Notre-Dame; comme on trouvait que son style et ses ides n'taient gure
amends, on lui conseilla un nouveau voyage. On assure que ce fut alors
que M. Lacordaire, pour s'affranchir de la censure piscopale, rsolut
d'entrer dans l'ordre de Saint-Dominique, dont il prit l'habit en juin
1840.

La figure maigre et allonge de M. Lacordaire s'anime, quand il parle,
d'une expression enthousiaste et potique. C'est un homme  imagination
ardente, dont les opinions peuvent changer; mais on sent que sa parole
exprime la conviction.

[Illustration: (M. de Ravignan.)]

M. de Ravignan a une manire plus pose et plus rflchie que M.
Lacordaire. Il se tient aussi plus en garde contre tout ce qui pourrait
donner  la prdication un caractre politique. C'est l le motif qui
l'a fait probablement substituer  ce dernier pour les prdications de
Notre-Dame. Il suit une marche rigoureusement logique. Malgr la science
dont il brille, il ne transporte cependant point son auditoire; on sent
comme quelque chose de factice dans la chaleur de son dbit et dans la
vivacit calcule de son geste.

O est n M. de Ravignan? les biographes ne sont pas d'accord sur ce
point. Les uns le font natre  Paris, les autres  Bordeaux ou dans les
environs. La dernire opinion nous parat la plus vraisemblable.

En 1816, poque  laquelle il fut nomm conseiller-auditeur, M. de
Ravignan pouvait avoir vingt-trois ans. Sept ans aprs, il entra dans la
magistrature et occupa avec distinction pendant dix-huit mois la place
de substitut du procureur du roi prs le tribunal de la Seine. Il
renona au monde, disposa de sa fortune en faveur de ses hritiers
naturels et entra au sminaire de Saint-Sulpice, qu'il quitta bientt
pour entrer  Montrouge dans la maison des jsuites. On assure que M. de
Ravignan fut tonsur par M. Frayssinous, que l'on venait de sacrer
vque, et qui, prvoyant ds lors sa gloire future, dit en s'adressant
 ceux qui l'entouraient: Voil celui qui doit me succder dans
l'oeuvre des confrences.

Aprs avoir pass plusieurs annes  tudier les Pres de l'glise et 
s'instruire dans la science des prdicateurs. M. de Ravignan fut nomm
pour prcher le Carme  Notre-Dame. Ce fut le 12 fvrier 1837 qu'il y
ouvrit sa premire confrence. Il les a continues depuis avec un succs
dont rien n'annonce le dclin. Prchant presque toujours sur des
matires qui ont rapport au dogme, M. de Ravignan a peu excit la
critique des journaux.

[Illustration: Une prdication  Saint-Roch.]

M. Coeur n'est pas avocat. Sa vocation semble l'avoir port d'abord vers
le professorat et l'tat ecclsiastique. Aprs avoir achev ses tudes,
qui furent brillantes, il fut quelque temps rgent de rhtorique et de
philosophie dans un petit sminaire de province. Puis, il vint  Paris
en 1827 pour suivre les cours publics professs par les hommes clbres
qui ont abandonn depuis les triomphes pacifiques de la Sorbonne et du
Collge de France pour une scne plus orageuse. Il y passa deux ans et
alla ensuite passer quelque temps dans la solitude de la Chartreuse pour
se prparer  recevoir la prtrise, qui lui fut confre en juin 1829.
Il venait d'atteindre sa vingt-quatrime anne.

La rputation de M. Coeur a commenc en province, lors des prdications
qu'il fit  Lyon en 1833, et plus tard  Nantes et  Bordeaux. Paris
devait appeler  lui un talent dj si distingu, et la Sorbonne a rendu
justice  M. Coeur en le nommant  remplir  la Facult de Thologie la
chaire d'loquence sacre.

M. Coeur a une figure assez commune, un geste lourd et un timbre de voix
un peu voil. Il manque de ces qualits extrieures qui concourent 
faire un orateur. Mais sa parole est d'une lucidit admirable. On lui
sait gr de tous les efforts qu'on n'est pas oblig de faire pour saisir
sa pense. Sa manire est savante et philosophique; il excelle 
exprimer de ces vrits que tout le monde sait, mais que personne
n'avait encore exprimes. Son style est abondant et fleuri.--un peu trop
fleuri peut-tre; mais c'est l un dfaut dont il aurait tort de se
corriger tout  fait. Ce qui serait de la recherche dans tout autre
semble naturel en lui et il y a tel passage de ses cours et de ses
sermons qui rappelle les plus, charmantes page de Bernardin de
Saint-Pierre.

[Illustration: M. Coeur.]

M. Coeur n'a pas encore dit son dernier mot comme prdicateur. Mais tout
annonce qu'il s'lvera avant qu'il soit de la rputation de MM.
Lacordaire et de Ravignan,  moins qu'il ne soit absorb compltement
par l'enseignement de la Sorbonne.



Bulletin bibliographique.

_Histoire des tats-Gnraux et des institutions reprsentatives en
France depuis l'origine de la monarchie jusqu'en_ 1789; par A.-C.
THIBAUDEAU, auteur des _Mmoires sur la Convention_ et de _L'Histoire du
Consulat et de l'Empire_. 2 vol. in-8. Paris, 1843. Paulin, 15 fr.

Les tats-Gnraux ont eu, dit M. Thibaudeau, une influence immense sur
les destines de la nation Franaise. Dpositaires de ses pouvoirs, ils
l'ont claire sur ses intrts et sur ses besoins; ils lui ont rvl
et enseign ses droits, ils ont mis  dcouvert les abus criants du
pouvoir, les plaies profondes de la socit; ce sont eux qui en ont
indiqu et rclam les rformes et les remdes. Ils ont contribu 
former l'opinion,  crer un esprit public. De temps en temps ils ont
secou et rveill la royaut par l'expression du voeu national. Ils
l'ont, par l'empire du droit et de la raison, force  sortir de son
ornire et  marcher avec le sicle. Elle a march  pas lents, de
mauvaise grce, de mauvaise foi, mais elle n'est pas reste
stationnaire. Les clbres ordonnances qui formaient notre droit publie,
dont nos pres se glorifiaient et que l'Europe admirait, ce ne sont ni
les rois ni leurs conseillers qui en eurent la pense: les
tats-Gnraux en ont fourni la matire; elles ont t calques sur
leurs cahiers. C'est au cri des tats-Gnraux qu'clata la plus
glorieuse des rvolutions. Qui peut dire o en serait la France, si elle
n'avait pas en les tats-Gnraux. 

L'histoire des tats-Gnraux, en d'autres termes, l'histoire de la
longue lutte de la royaut et de la nation, de la lgitimit et de la
souverainet du peuple, de l'absolutisme et de la lgalit, tel est le
vaste et beau sujet que M. Thibaudeau s'est propos de traiter, car
cette histoire ne tient qu'une petite place dans les histoires de
France. Quelques crivains avaient, il est vrai, essay,  diverses
poques, de combler cette importante lacune; mais leurs travaux sont
trs-abrgs, superficiels, incomplets et fautifs. D'ailleurs, M.
Thibaudeau s'est aid surtout de documents prcieux rests indits
jusqu' ce jour, et dont ses prdcesseurs n'avaient pas pu profiter.

Les tats-Gnraux ne datent que de 1502. Cependant ils n'ont pas t
improviss. D'autres institutions analogues les ont amens et leur ont
servi de base. Il faut ncessairement connatre ces prcdents pour
apprcier l'origine des tats, leur constitution, leurs vices, leur
utilit. Une longue et savante introduction place en tte du premier
volume contient l'expos des vicissitudes diverses qu'avait subies,
pendant sept sicles, depuis sa fondation jusqu'au rgne de Philippe le
Bel, la monarchie franaise.

Ces prmisses poses, M. Thibaudeau aborde franchement son sujet. Il
montre les tats-Gnraux naissant sous Philippe le Bel (1302), se
dveloppant sous ses successeurs, empitant peu  peu sur l'autorit
royale, essayant d'tablir un gouvernement reprsentatif, gouvernant un
instant, pendant la captivit du roi Jean, puis, mal compris et mal
seconds par le peuple, laissant chapper une partie du pouvoir dont ils
s'taient empars, ne cessant pas cependant, malgr l'inutilit de leurs
rclamations, d'adresser  la couronne des remontrances qui ne seraient
pas tolres dans les gouvernements constitutionnels, prparant autant
qu'il tait en eux la grande rgnration du royaume, remplacs pendant
une priode de prs de deux sicles, de 1614 jusqu'en 1789, par des
assembles de notables, instruments dociles de la monarchie absolue,
rappels enfin en 1789, et disparaissant pour toujours dans cette
tempte qui engloutit clerg, noblesse, tiers-tat, toute distinction
d'ordres, et cra la nation franaise.

_History of the House of Commons_, from the convention-parliament of
1688-9 to the passing of the reform bill in 1832; by W. CHARLES
TOWNSEND, Esq., recorder of Macclesfield.

_Histoire de la Chambre des Communes_ depuis la convention de 1688-9,
jusqu'au vote du bill de rforme en 1832; un vol. in-8. Londres.
Colburn, 14 schellings (non traduite.)

A en juger par le premier volume qui vient de paratre, cet ouvrage de
M. Townsend ne tiendra pas les promesses de son titre. Il n'est jusqu'
prsent qu'un recueil assez indigeste d'anecdotes ou de biographies.
S'il se ft prsent avec un air plus convenable et plus modeste, il et
t sans aucun doute beaucoup mieux accueilli par la critique; mais il
lui sied trop mal d'avoir de telles prtentions. M. Townsend ne peut pas
croire qu'il a crit une histoire de la chambre des communes: il ne le
persuadera pas au lecteur, que son annonce mensongre aura tromp.

L'histoire que M. Townsend s'tait propos d'crire renferme une priode
de 144 annes; car elle s'tend depuis la convention de 1688-9 jusqu'
la promulgation du bill de rforme en 1832. Cette priode, M. Townsend
la divise en trois poques. La premire de ces poques, qui commence 
l'abdication de Jacques II et finit  la mort de Georges Ier, en 1727,
se trouve comprise tout entire dans le premier volume que le libraire
Colburn vient de mettre en vente.

Ce volume, divis en treize chapitres, se compose des biographies de
tous les _speakers_ qui ont prsid la chambre des communes pendant ces
39 annes, et de celle des principaux _lawyers_, ou jurisconsultes qui y
ont jet quelque clat, Somers, sir Robert Sawyer, sir William Williams,
Robert Prie, sir Bartholomew Shower et lord Lechmere. On y trouve en
outre trois curieux chapitres sur les divers _privilges_ dont
jouissaient les membres de la chambre des communes. Mais, nous le
rptons une fois encore, pourquoi cette compilation a-t-elle pris un si
beau titre?

_Les Annales du Parlement franais_, ou Compte-rendu mthodique des
dbats de la Chambre des Pairs et de la Chambre des Dputs, publi par
une socit de publicistes, sous la direction de M. FLEURY (4e anne de
la publication). Chaque anne, 1 volume in-4 du prix de 25 fr.--Chaque
discussion se vend sparment 25 cent. la feuille. Paris, Firmin Didot.

MM. Firmin Didot suivent, depuis quatre annes, l'exemple que leur avait
donn le libraire Hansard:  la fin de chaque session ils rimpriment,
en un beau volume in-4, les _Parliamentary debates_ des Chambres
franaises. Cette publication, faite avec le plus grand soin, ne pouvait
manquer d'obtenir un grand succs. D'une part, en effet, elle s'adresse
non-seulement aux pairs et aux dputs, mais aux administrateurs, aux
jurisconsultes,  tous les hommes qui se livrent  des tudes srieuses
sur la politique, la lgislation, et  l'conomie politique; d'autre
part, elle ne peut tre remplace par aucune collection, car elle est
conue sur un plan entirement nouveau. Tandis que toutes les autres
publications priodiques offrent, pour chaque session, une srie de
sances, les _Annales du Parlement franais_ offrent, pour la mme
priode, une srie de discussions compltes. Tout ce qui concerne le
mme sujet, depuis la _premire_ prsentation du projet jusqu'au
_dernier_ vote, est runi sans interruption. Les exposs des motifs et
les rapports dans les deux Chambres sont transcrits _in extenso_. Les
discours prononcs sont tantt reproduits en entier d'aprs le
_Moniteur_, tantt analyss avec soin, le plus souvent en conformit des
procs-verbaux qui offrent la meilleure garantie d'exactitude et
d'impartialit. Les textes des projets prsents, amends et vots, sont
transcrits en entier sur plusieurs colonnes, de manire que l'oeil peut
suivre facilement les transformations subies dans la discussion.

Chaque volume comprend ainsi une session entire; mais pour que cette
classification mthodique ne fasse pas perdre de vue l'ordre naturel des
dbats, les sommaires des sances, en ordre chronologique, indiquent
_tous_ les travaux des deux Chambres et tous les noms des pairs et des
dputs qui ont pris part aux dbats.

Enfin des tables alphabtiques permettent de rechercher facilement les
travaux des deux Chambres et de chacun de leurs membres.

_Des Monts-de-Pit et des Banques de prt sur nantissement_ en France,
en Belgique, en Angleterre, en Italie, en Allemagne, par A. BLAIZE. 1
vol.. in-8 de 440 pages. Paris, 1843. Pagnerre, 9 francs.

Frapp des inconvnients et des abus actuels des Monts-de-Pit, M. A.
BLAIZE a consacr plusieurs annes de sa jeunesse  examiner cette
question, qui intresse  un si haut degr la condition prsente et
peut-tre mme l'avenir des classes infrieures. Il a runi en un seul
volume une masse norme de documents indits ou dissmins dans de
nombreux ouvrages; mais il ne s'est pas content de signaler le mal, il
a en outre essay d'indiquer les remdes capables de le gurir. Le livre
qu'il vient de publier est tout  la fois un ouvrage de statistique et
de thorie, qui s'adresse aux hommes srieux et positifs. Toutes les
rformes qu'il propose sont, non-seulement possibles, mais immdiatement
ralisables.

M. A. BLAIZE a divis son travail en trois parties. La premire comprend
l'histoire des banques de prts sur nantissement depuis le Moyen-Age
jusqu' nos jours Un fait curieux, l'apparition des aventuriers italiens
dsigns, au Moyen-Age, sous le nom de Caoursins et de Lombards, et qui
paraissent avoir t d'abord les agents de la cour de Rome, l'a conduit
 des recherches du plus haut intrt pour l'histoire des finances et de
l'conomie politique. Ainsi M. BLAIZE a surtout puis aux sources
officielles; les ordonnances du Louvre lui ont fourni des matriaux
prcieux.

La seconde partie est consacre  l'examen de l'organisation des
Monts-de-Pit en gnral, mais principalement de celui de Paris, le
plus considrable de tous. M A. Blaize a tudi ses oprations dans le
plus grand dtail, et s'est appuy uniquement sur les comptes
administratifs. Il discute avec un soin tout particulier la question des
commissionnaires, dbattue depuis plusieurs annes entre eux et
l'administration, et dont la solution, quelle qu'elle soit, ne peut tre
loigne et exercera une grande influence sur l'avenir du Mont-de-Pit.
Est-il ncessaire d'ajouter qu'il considre en fait et en droit leur
suppression comme chose juste, utile et lgale.

Dans la troisime partie, M. A Blaize expose et dveloppe les rformes
qu'il voudrait voir introduire dans le rgime des Monts-de-Pit. Les
institutions ne sauraient rester stationnaires; elles doivent se mettre
en harmonie avec le dveloppement progressif des socits. M. A. Blaize
propose douze rformes principales qui feraient, dit-il, des monts
d'_impit_, comme les appelait Nicolas Barianno, des banques populaires
et de vritables institutions de bienfaisance et contiendraient le germe
d'une transformation sociale.

Enfin, pour complter son travail, M. A. Blaize a runi dans un
appendice tous les documents qu'il a pu recueillir sur les banques
trangres de prts sur nantissement. Il passe successivement en revue
l'Angleterre, l'cosse, l'Irlande, la Belgique, la Hollande,
l'Allemagne, l'Italie, le Pimont, l'Espagne, la Russie et la Chine.
Trois curieux paragraphes, intituls: Lgislation, Jurisprudence et
Bibliographie des Monts-de-Pit, terminent cet appendice.

M. A. Blaize a rempli son but; il russira certainement  appeler sur
cette matire, si importante  ses yeux et si ignore, l'attention des
hommes de bien,  provoquer des tudes srieuses et les rformes que
commandent, en faveur des classes dshrites, la justice et la raison.
Son livre mrite  un double titre nos loges. C'est une bonne action et
de plus un ouvrage consciencieux, mthodique, clair, et crit dans
certaines parties avec cette noble chaleur qui vient plus encore du
coeur que de l'esprit.

_De la cration de la Richesse_, ou des intrts matriels en France,
statistique compare et raisonne, par J.-H SCHNITZLER; 2 vol. in-8.
Paris, 1842. Lebrun, 15 fr.

M. J-H. Schnitzler a entrepris, depuis plusieurs annes, un important
ouvrage, intitule _Statistique gnrale de la France_. Cet ouvrage,
accompagn de nombreux tableaux et divis en deux parties, doit former 4
vol. in-8. La seconde partie seule a paru, sous le titre de: _Cration
de la Richesse_. M Schnitzler l'a publie sparment, malgr son
imperfection trop relle, afin de mieux dbrouiller l'norme amas de
matriaux qu'il lui a fallu mettre en oeuvre, et, afin de puiser, dans
les indulgents suffrages du public, l'encouragement dont il a besoin
pour mener  bien une entreprise si difficile.

Le premier volume de la _Cration de la Richesse_ est consacr  la
_production_, c'est--dire  l'industrie dans son acception la plus
gnrale (agriculture, exploitation des mines, industrie manufacturire,
etc.) Le second volume traite de la _circulation_ ou du commerce (des
importations et des exportations de la France, de ses relations
mercantiles avec tous les pays du monde, des transports par terre et par
mer, de l'tat de tous les ports du royaume, etc.).

Ces deux volumes embrassent ainsi les _intrts matriels_ dans leur
vaste ensemble et les examinent sous toutes leurs faces.

Les _intrts moraux_ seront l'objet des deux premiers volumes qui
paratront dans le courant de cette anne. Aprs avoir trait avec
dtail du territoire, de la population et de la consommation, M.
Schnitzler annonce qu'il exposera d'une manire complte et dans un
ordre mthodique, tous les faits relatifs  l'tat (constitution,
gouvernement, administration, force publique, etc.),  l'glise et aux
coles.

_Voyage en Bulgarie_ pendant l'anne 1841, par M. BLANQUI, membre de
l'institut; 1 vol. in-18. Paris, 1843. W. Coquebert, 3 fr. 50 c.

Vers le milieu de l'anne 1841,  la suite de quelques exactions
financires plus rudes que de coutume, une partie des populations
chrtiennes de la Bulgarie se souleva contre les Turcs. Ce mouvement,
mal combin, fut bientt comprime par la force militaire. Pendant
plusieurs semaines, des bandes d'Albanais, dchanes contre les
insurgs mirent  feu et  sang la malheureuse Bulgarie. Le bruit de
leurs dvastations retentit bientt dans toute l'Europe chrtienne, dont
les cabinets venaient de se concerter d'une manire si clatante en
faveur de l'Empire ottoman. La France s'en montra surtout vivement
proccupe, et M. Guizot, ministre des affaires trangres, chargea
alors M Blanqui d'aller constater le vritable tat des choses, en
traversant la Turquie d'Europe dans sa plus grande longueur, depuis
Belgrade jusqu' Constantinople.

M. Blanqui tait parti de Paris publiciste de l'opposition, il est
revenu de Constantinople candidat ministriel. A son retour, il a rdig
un travail officiel qui ne lui appartient plus; mais il publie
aujourd'hui la relation personnelle de son voyage. On ne peut refuser 
M. Blanqui un esprit vif et prompt et un style net et facile. Son
_Voyage en Bulgarie_ a en outre le mrite de nous faire connatre,
superficiellement il est vrai, l'tat physique, conomique et moral
d'une vaste contre bien rarement visite et plus rarement dcrite par
les voyageurs franais ou trangers.

M. Blanqui s'embarque  Vienne sur le Danube, et descend ce beau fleuve
jusqu' Belgrade, o il rend une visite au prince Michel et  la
princesse Lioubitza. A Belgrade il prend la voie de terre pour gagner
Constantinople; il traverse successivement Vidin, dont le pacha, le
fameux Hussein, l'exterminateur des janissaires, lui fait une magnifique
rception, Nissa, Sophie, Ousonnjava, Andrinople et Constantinople. Un
bateau  vapeur le ramne ensuite  Malte et  Marseille. L'importance
actuelle et future du Danube, les dernires rvolutions de la Servie, le
caractre, l'agriculture et le commerce des Bulgares, la quarantaine et
la navigation  vapeur en Orient, forment les sujets de plusieurs
chapitres qui permettent au lecteur de reprendre haleine.... car M.
Blanqui ne s'arrte pas longtemps dans le mme pays. Enfin un rapport
sur les prisons de la Turquie termine ce joli petit volume, dont la
lecture est aussi agrable qu'instructive.

_Posies_ d'ANTOINETTE QUARR, de Dijon; 1 vol. in-8, 1843. Paris,
Ledoyen.--Dijon, Lamarche.

Mademoiselle Antoinette Quarr est une jeune lingre qui a toujours
habit Dijon, sa ville natale. Ds son enfance, elle aima passionnment
la posie. A peine les travaux de l'atelier lui laissaient-ils un
instant du repos, elle lisait les tragdies de Racine; elle en rcitait
les plus belles tirades. Enfin, un jour le hasard fit tomber entre ses
mains un volume des _Mditations potiques_ de M. de Lamartine. Il me
sembla, dit-elle, qu'un monde nouveau se rvlait  ma pense, et je
m'abandonnai avec dlices  l'enivrement de cette lecture, qui venait de
complter en quelque sorte mon existence intellectuelle. Ce livre chri
ne me quitta plus, et,  force de le relire, j'en appris bientt toutes
les pages. C'est ainsi que, accoutume  cette langue harmonieuse des
vers, j'en vins tout naturellement  la parler  mon tour; mes propres
penses se revtirent d'elles-mmes d'expressions potiques, et j'y
trouvai du plaisir. 

A dater de cette poque, mademoiselle Antoinette Quarr composa, dans
ses moments de loisir, quelques petites pices pleines de fautes et
d'incorrections; car les rgles de l'art lui taient tout  fait
inconnues; mais dj un homme d'esprit et de got. M. Roget de
Belloguet, ayant pris connaissance de ces premiers essais, y dcouvrit
les germes d'un beau talent. Il alla trouver la jeune fille ignorante,
l'aida de ses conseils et de ses leons, et plus tard lui fit ouvrir les
colonnes d'une revue littraire qui s'imprimait alors  Dijon. Les
premiers vers publis par mademoiselle Antoinette Quarr furent
accueillis avec faveur. M. de Lamartine adressa  la jeune lingre
dijonnaise une de ses plus gracieuses ptres; ds lors la rputation de
mademoiselle Quarr s'accrut dans la mme proportion que son talent. Une
souscription qui fut bientt remplie s'ouvrit  Dijon pour l'impression
de ses oeuvres choisies. Le Conseil municipal et l'Acadmie des
sciences, arts et belles-lettres de Dijon, s'empressrent de s'associer
 ce gnreux mouvement d'une ville que sa rputation littraire place
au premier rang parmi les villes de la France.

Telle est l'histoire de ce charmant volume qui nous arrive de la
capitale de la Bourgogne. Disciple de M. de Lamartine, mademoiselle
Antoinette Quarr imite parfois un peu servilement les rhythmes de son
matre; mais alors mme qu'elles paraissent trop monotonement
harmonieuses, ses strophes renferment toujours quelque pense dlicate
ou profonde. Pour elle, la forme n'est videmment qu'un moyen, qu'un
accessoire. Elle a un but plus lev, elle cherche  parler  l'me ou
au coeur. On a peine  comprendre, en lisant ses posies, comment, au
milieu des soucis d'une vie laborieuse et pauvre, en gagnant pniblement
son pain de chaque jour, une jeune fille a pu atteindre  une pareille
perfection de style, dvelopper si largement son intelligence et trouver
en elle de tels trsors de sentiment. Cependant le doute est-il
possible? Les preuves ne sont-elles pas l dans nos mains, sous nos
yeux? N'avons-nous pas lu _Un fils, la rponse  M. de Lamartine,  mon
Perroquet,  Dijon, la Madone, l'Invocation,_ et tant d'autres petits
chefs-d'oeuvre qui nous autorisent  ajouter ds  prsent le nom de
mademoiselle Antoinette Quarr  la liste dj si longue des crivains
auxquels Dijon s'enorgueillit d'avoir donn le jour.

_Rimes hroques_, par AUGUSTE BARBIER. 1 joli vol. in-18. Paris, 1843.
Paul Masgana, 3 fr. 50.

En feuilletant les oeuvres lyriques de Torquato Tasso, M. A. Barbier y a
trouv un recueil de sonnets intitul: _Rime hroque_. Ce sont des vers
adresses  diffrents princes de l'Italie, en l'honneur de leur mariage
ou de la naissance de leurs enfants. L'auteur des _Iambes_ a pens que
ce titre pouvait s'appliquer avec plus de raison encore aux chants
inspirs par ceux qui se sont dvous au bien de leurs semblables. Il a
donc recueilli toutes les pices, de vers que, dans ses lectures ou dans
ses voyages, l'motion d'un pieux souvenir, un grand acte de vertu ou de
patriotisme avaient pu lui inspirer, et les groupant par ordre de temps,
il en a compos une sorte de galerie qu'il a dcore du titre de _Rimes
hroques._--La forme du sonnet est celle que sa pense a revtue, car,
dit-il, ce petit pome, d'invention moderne, a le mrite d'encadrer avec
prcision l'ide ou le sentiment.



M. le Marchal comte d'Erlon.

M. le lieutenant-gnral Drouet, comte d'Erlon, vient, par ordonnance
royale du 9 avril, d'tre lev  la dignit de marchal de France.

Aux termes de la loi du 4 aot 1839, sur l'organisation de
l'tat-major-gnral de l'arme, le nombre des marchaux de France est
de six au plus en temps de paix, et pourra tre port  douze en temps
de guerre. Lorsqu'en temps de paix le nombre des marchaux de France
excdera la limite fixe, la rduction s'oprera par voie d'extinction;
toutefois, il pourra tre fait une promotion sur trois vacances.

A l'poque o cette loi fut rendue, le nombre des marchaux de France
tait de douze. Depuis, six d'entre eux sont morts, et sur ces six
vacances, deux promotions ont t faites: celles de M. le
lieutenant-gnral comte Horace Sbastiani et de M. le
lieutenant-gnral comte Drouet d'Erlon.

[Illustration: M. le marchal comte d'Erlon.]

Aujourd'hui, le nombre des marchaux de France est de huit, dont un
seul, M. le duc de Dalmatie, est de la premire promotion, faite par
Napolon, le 19 mai 1804, le lendemain de son lvation au trne
imprial. Voici les noms des huit marchaux actuels: Duc de DALMATIE
(Soult), prsident du conseil et ministre de la Guerre; duc de REGGIO
(Oudinot), gouverneur de l'htel royal des Invalides; comte MOLITOR;
comte GRARD, grand-chancelier de l'ordre, royal de la Lgion-d'Honneur;
marquis de GROUCHY; comte VALE; comte Horace SBASTIANI; comte DROUET
D'ERLON.

Les six derniers marchaux morts sont: comte de Lobau (Mouton); marquis
Maison; duc de Tarente (Macdonald); duc de Bellune (Victor); duc de
Congliano (Moncey); comte Clauzel.

La dignit de marchal de France, en vertu de la mme loi du 4 aot
1839, n'est confre qu'aux lieutenants-gnraux qui auront command en
chef devant l'ennemi: 1 une arme ou un corps d'arme compos de
plusieurs divisions de diffrentes armes; 2 les armes de l'artillerie
et du gnie dans une arme compose de plusieurs corps d'arme. Le
nouvel lu, doyen des lieutenants-gnraux depuis quelques annes, et
dont la nomination  ce grade remonte au 27 aot 1803, satisfait depuis
longtemps  la premire de ces conditions, puisqu'il plusieurs reprises,
sous l'Empire, il a command en chef des corps d'arme forms de
plusieurs divisions.

M. le marchal Drouet d'Erlon, n  Reims le 29 juillet 1765, dbuta
dans la carrire militaire par tre soldat dans un bataillon de
volontaires nationaux, o il s'enrla en 1792. Son courage et son
intelligence l'ayant fait distinguer par le gnral Lefebvre, il devint
son aide-de-camp, et fit sous ses ordres les campagnes de 1793, 1794,
1795 et 1796, aux armes de la Moselle et de Sambre-et-Meuse. En 1799,
il fut nomm, gnral de brigade. Attach  l'arme qui, en 1803,
s'empara du Hanovre, il fut lev au grade de gnral de division. Il
servit en cette qualit  la grande arme d'Allemagne, prit une part
active  la bataille d'Ina, et contribua  la prise de Halle. Chef
d'tat-major-gnral du corps d'arme du marchal Lannes, il se signala
 la bataille de Friedland, le 14 juin 1807, et y fut bless. Le 29 mai,
il fut nomm grand-officier de la Lgion-d'Honneur. En 1809, il
contribua  soumettre le Tyrol. Charg du commandement du 9e corps
d'arme d'Espagne, il obtint, en 1810, des succs en Portugal, et lit sa
jonction avec Massna, le 26 dcembre 1811 A la fin de dcembre 1812, il
fora le gnral anglais Hill  se retirer sous les murs de Lisbonne. En
1815, il commandait l'arme du centre et obtint des succs sur la
Guenna. Vers la lin de juillet, il emporta de vive force le Col-de-Maya,
aprs la plus vigoureuse rsistance de la part des Espagnols. Il
commandait un corps d'arme  la bataille de Vittoria, devint un des
lieutenants du marchal Soult lors de l'invasion de l'arme anglaise
dans le midi de la France, et combattit, en 1814, dans toutes les
affaires o le territoire national fut nergiquement disput  l'ennemi,
notamment  Orthez et  Toulouse.

A la premire Restauration, M. le comte d'Erlon fut nomm commandant de
la 16e division militaire (Lille), chevalier de Saint-Louis et grand
cordon de la Lgion-d'Honneur. Aprs le dbarquement de l'Empereur au
golfe Juan, le gnral Lefebvre-Desnouettes ayant form le projet de
rassembler toutes les forces qui se trouvaient dans le nord de la
France, pour tenter un coup de main sur Paris, M. le gnral Drouet
d'Erlon fut prvenu de complicit dans ce hardi dessein, et arrt, le
13 mars 1813, par ordre du duc de Feltre (Clark), alors ministre, de la
Guerre. Le cours des vnements le rendit bientt  la libert, et lui
permit de s'emparer de la citadelle de Lille, o il se maintint jusqu'au
20 mars. Le 28 du mme mois, il fit proclamer et reconnatre l'Empereur
dans la 16e division. Napolon l'leva  la pairie par dcret du 2 juin,
et lui confia le commandement du premier corps de son arme,  la tte
duquel il fit,  Fleuras et  Waterloo, des prodiges de valeur que la
fortune rendit inutiles. Le gnral d'Erlon commanda ensuite l'aide
droite de l'arme sous Paris, et aprs la capitulation, il se retira au
del de la Loire. Compris dans l'ordonnance de proscription du 24
juillet 1815, il quitta son corps d'arme, et fut assez heureux pour
arriver  Bayreuth, en Bavire, o il trouva un asile. Plus tard il
s'tablit aux environs de Munich et y vcut, dans une modeste retraite,
de l'exploitation industrielle d'une brasserie. Il fut cit, le 12 juin
1815, devant le conseil de guerre de la 11e division militaire, 
Bordeaux, pour tre jug par contumace; mais l'instruction n'ayant pas
t trouve suffisante, l'affaire fut suspendue jusqu' plus ample
inform et n'eut pas d'autre suite.

La rvolution de Juillet 1830 rappela en France le comte d'Erlon, et il
fut rintgr dans son grade. Son nom figura de nouveau sur la liste des
lieutenants-gnraux en activit, publie par l'_Almanach royal et
national_ de 1831, aprs en avoir t effac pendant quinze annes. Pair
de France, le 19 novembre 1831, M. le comte d'Erlon fut nomm, par
ordonnance royale du 27 juillet 1834, gouverneur-gnral des possessions
franaises dans le nord de l'Afrique, et conserva ce commandement
jusqu'au 8 aot 1833, jour o il quitta Alger, une ordonnance du 8
juillet lui ayant donn pour successeur le marchal Clauzel, qu'il vient
de remplacer  son tour dans la dignit de marchal de France. Peu de
temps aprs son retour d'Algrie, M. le lieutenant-gnral d'Erlon fut
appel de nouveau au commandement de la 12e division militaire, qu'il
avait occup avant son dpart pour l'Afrique, et qu'il occupait encore
au moment de sa promotion au marchalat.



Sur la Locomotion arienne

LETTRE

A M. LE DIRECTEUR DE L'ILLUSTRATION.

Monsieur,

Vous avez insr dans le dernier numro de votre _Journal universel_ une
description, avec figures, d'une machine  vapeur arienne. Il parat
que la curiosit publique est vivement excite, en Angleterre, par cette
prtendue invention, et qu'il en a t mme question au Parlement. En
mettant vos lecteurs au courant du sujet, vous n'avez fait, ce me
semble, que justifier votre titre et la promesse de ne rien laisser
chapper de ce qui attire l'attention gnrale,  tort ou  raison. Vous
avez eu soin, d'ailleurs, de ne parler de la _dcouverte_ de M. Henson
qu'avec une prudente rserve, et je suis convaincu que tous vos
lecteurs, mis en garde par la manire dont vous la leur avez expose, ne
l'auront accueillie qu'avec une extrme dfiance, peut-tre mme la
plupart avec une complte incrdulit.

Pour moi, Monsieur, j'avoue que je me range dcidment au nombre de
ceux-ci, et je vous demande la permission de vous soumettre quelques
rflexions au sujet du problme que M. Henson s'est propos et de la
solution qu'il s'imagine en avoir trouve. Si vous jugez convenable de
les communiquer  mes co-abonns, j'ose croire que ceux qui prendront la
peine de les lire tomberont d'accord avec moi sur l'absurdit thorique
de cette solution; et quant  l'impossibilit pratique, je laisse  M.
Henson lui-mme le soin de la dmontrer, s'il ne l'a dj fait.

Le principe fondamental de la nouvelle machine consiste, dit-on, en ce
qu'elle _emprunte  la Nature_ la force ncessaire pour se mettre en
mouvement et s'lever dans l'air; la machine  vapeur qu'elle porte lui
restitue d'ailleurs,  chaque instant, la vitesse que lui fait perdre la
rsistance de l'air. On ajoute fort judicieusement, comme exemple 
l'appui de cette ide, qu'un oiseau s'envole beaucoup plus facilement
lorsqu'il est perch au sommet d'un rocher ou d'un arbre, que lorsqu'il
lui faut s'lever de terre.

Je trouve  ceci, monsieur Henson, une petite difficult qui m'arrte
tout d'abord. Vous lancez votre machine dans les airs, de l'extrmit
suprieure d'un plan inclin: fort bien! Mais comment l'aurez-vous
hisse au sommet de ce plan?-- grand renfort de poulies, de cordes, de
cabestans, d'engrenages, etc.; le tout mis en action par des hommes, par
des chevaux, par la vapeur, que sais-je? En tout cas, par un moteur
qu'il faut payer; car si la _Nature_ consent  vous prter de la force,
ce n'est, assurment, pas pour rien. Puis, lorsque vous aurez abandonn
l'appareil  lui-mme, dans quel sens pensez-vous donc que s'exercera la
vitesse qu'il acquiert en vertu de sa chute? Tout le monde ne rpond-il
pas, dans le sens vertical, de haut en bas.--Comment voulez-vous donc
que cette vitesse puisse servir  un mouvement de progression horizontal
dans un sens perpendiculaire  sa direction? Bien plus! comment oser
dire qu'elle puisse changer de direction, et que votre arostat d'un
nouveau genre ait plus de vitesse  la descente? Ne voyez-vous pas que
vous nous proposez tout simplement le mouvement perptuel? Nierez-vous
que votre histoire soit tout  fait analogue  celle du couvreur qui,
venant de glisser le long d'un toit, passe, pendant sa chute, devant une
fentre ouverte au premier tage, et profite de cette heureuse
circonstance pour entrer de plain-pied dans l'appartement,  la grande
surprise des locataires? Si le grand Newton ne s'est pas avis de cette
importante modification aux lois de la pesanteur universelle, c'est
qu'il n'a philosoph qu' propos de la chute d'une simple pomme dans son
jardin. Nous, au contraire, n'avons-nous pas appris par nos bonnes
l'anecdote de la chute du couvreur? tonnez-vous donc un peu des progrs
de la mcanique applique!

Mais votre comparaison de l'oiseau me parat tout  fait ingnieuse, et
je dsire vous y suivre, monsieur Henson! Oui, sans doute, votre oiseau
vole avec moins de peine quand, d'un point culminant, il s'lance dans
les airs, pour se maintenir  la mme hauteur ou pour descendre, que
lorsqu'il lui faut d'abord s'lever de terre  la hauteur qu'il veut
atteindre. Vous-mme, j'en suis sr, vous prouvez moins de fatigue 
descendre qu' monter un escalier. Il est vraiment  regretter que ces
grandes vrits n'aient pas t vulgarises, depuis longtemps, par
quelque couplet _ad hoc_, dans la chanson de M. de la Palice; vous
auriez moins de mal  nous les faire comprendre.--Mais comment votre
oiseau a-t-il gagn le sommet de l'arbre sur lequel vous le perchez si
gratuitement? Comment tes-vous parvenu au haut de l'escalier que vous
n'avez plus qu' descendre? Je vous vois, vous et votre oiseau, dans un
cruel embarras! Il va falloir que vous commenciez, vous, par monter,
lui, par s'envoler de bas en haut. Tirez-vous de l si vous pouvez.

Encore quelques mots, Monsieur le Directeur.--M. Henson nous promet une
machine de la force de 20 chevaux, ne pesant pas plus de 500 kil., avec
l'eau ncessaire pour l'entretenir. Je regrette qu'il ne nous ait pas
parl du temps du voyage. Mais jele suppose d'une heure seulement. Or,
jusqu' ce jour, on n'a jamais russi  brler moins de 2 kil. et demi
de charbon par heure et par force de cheval; ce qui, pour 20 chevaux
fait 50 kilog.--Il faut aussi compter au moins 12 kilog. et demi d'eau
par heure et par cheval; et, pour la machine en question, 250
kilog.--Comme 50 et 250 l'ont 300 kilog., voil, si je ne m'abuse, la
totalit du poids de la machine absorb uniquement par
l'approvisionnement d'une heure en eau et en charbon. Quant  la machine
elle-mme, il parat qu'elle ne pse rien du tout. Ce rsultat n'est pas
moins merveilleux que le reste; car on n'a pas encore, que je sache,
rduit le poids d'une machine  vapeur  moins de 500  400 kilog. par
force de cheval dveloppe; ce qui coterait  6.000 kilog., au bas mot,
le poids de celle de M. Henson.

Il y a donc quelques raisons de croire, Monsieur le Directeur, que la
nouvelle invention doit tre classe au premier rang parmi les
_puffs_-monstres dont l'imagination fconde de nos voisins d'outre-mer
nous gratifie si souvent aujourd'hui. Mais ce qui me semble fort
divertissant, c'est que, cette fois, o ils paraissent avoir dpass les
limites du genre, ils se sont dups eux-mmes, semblables aux conteurs
qui finissent par se persuader de la ralit des aventures qu'ils ne
peuvent plus faire croire  personne.

Agrez, je vous prie, etc.

UN DE VOS ABONNS



Rbus.

EXPLICATION DU DERNIER RBUS.. L'approche de la Comte a effray les
vieilles bonnes femmes.

[Illustration: Rbus.]








End of Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0007, 15 Avril 1843, by Various

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