The Project Gutenberg EBook of Aimer quand mme, by Jean de La Brte

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Title: Aimer quand mme

Author: Jean de La Brte

Release Date: November 29, 2010 [EBook #34496]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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AIMER QUAND MME


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PARIS. TYP. PLON-NOURRIT ET Cie, 8, RUE GARANCIRE--12647.




JEAN DE LA BRTE

AIMER QUAND MME

PARIS

LIBRAIRIE PLON
PLON-NOURRIT ET Cie, IMPRIMEURS-DITEURS
8, RUE GARANCIRE--6e

_Tous droits rservs_

Tous droits de reproduction et de traduction
rservs pour tous pays.

Published 2 July 1909.

Privilege of copyright in the United States
reserved under the Act
approved March 3d 1905
by Plon-Nourrit et Cie.




AIMER QUAND MME




I


Bernard Cbronne, fils d'un chirurgien qui avait eu ses heures de
clbrit, et lui-mme mdecin minent, traversait un soir de mai le
jardin du Luxembourg. Absorb dans une rverie, il regardait
distraitement les vieux arbres, tmoins de tant de vieilles choses, les
fleurs de printemps plantes  profusion dans les massifs, toutes les
beauts nouvelles qui rajeunissaient les grandes alles.

C'tait un de ces soirs doux et paisibles, o les promesses de la terre
refleurie excitent les bons espoirs, calment les penses douloureuses,
o le bien semble maner de la nature entire, o rien ne fait prvoir
le mal.

Quelques promeneurs remarquaient la haute taille de M. Cbronne, son
visage intelligent aux traits accentus, et peut-tre se demandaient-ils
quel tait le sujet de sa mditation profonde.

La rponse leur et t donne si, le voyant s'arrter devant des
jacinthes magnifiques, ils l'avaient entendu murmurer: Elle les aime...
ces fleurs lui rappellent une poque heureuse de sa vie. Pauvre enfant!

Il s'assit sur un banc et s'absorba dans ses penses jusqu'au moment o
il se sentit frapp sur l'paule.

--Ah! c'est toi enfin, Henri! Il y a une demi-heure que je t'attends,
dit-il au nouveau venu en lui serrant la main.

L'ami, qui venait de le rejoindre, contrastait avec lui de la faon la
plus complte. De taille moyenne, lgante, il n'avait pas cette
apparence de force qui frappait chez M. Cbronne. Avec son visage fin,
termin par une barbe en pointe, il ressemblait, moins l'expression
d'astuce et de libertinage, aux portraits d'hommes peints  l'poque des
Valois.

De vieille famille parlementaire, avocat de talent, M. des Jonchres
tait li depuis son enfance avec le docteur Cbronne.

--Quoi! c'est toi qui rves si profondment, Bernard?

--Je rve, oui! Cela t'tonne chez un homme de travail et d'action.

--Non, rien ne m'tonne d'une nature comme la tienne... Je souponne
depuis longtemps que tu es amoureux, mais comme, videmment, tu dsirais
cacher tes sentiments, je n'ai pas questionn... L'heure des confidences
est-elle venue?

--Elle est venue... Voil pourquoi je t'ai pri de me rejoindre ici.

--Eh bien?

--Eh bien, dit M. Cbronne, passant son bras sous celui de son ami et
marchant lentement avec lui, eh bien, dans une heure j'aurai demand la
main de Mlle Gertrude Deplmont.

--Deplmont? rpta M. des Jonchres, je ne vois pas ce nom dans tes
relations.

--Non... ce ne sont pas des relations mondaines. Il y a cinq mois, Mme
Deplmont est tombe gravement malade, un de mes clients que je soigne
depuis dix ans, parent de ces dames, m'a appel auprs d'elles.

--Et alors?

--Alors, pendant des semaines, deux fois par jour, j'ai approch Mlle
Deplmont. C'est une femme idale, dit-il en s'arrtant tout  coup.

--La femme qu'on aime est toujours idale, rpliqua en riant M. des
Jonchres.

--Plus ou moins, Henri... et celle-ci a fait ses preuves dans le
malheur.

--Dans le malheur... quel malheur?

--Ce sont des femmes du monde ruines. D'aprs un mot de leur ami, M.
Deplmont ne valait pas cher.

--Elles sont de Paris?

--Non, de province. Il y a cinq ans qu'elles se sont installes ici et
travaillent pour vivre; elles n'ont, en effet, qu'une rente viagre de
quinze cents francs que leur a laisse une parente.

--Hum! ce sont de bien minces renseignements pour une dmarche aussi
grave...

--Il suffit de les voir pour tre renseign, et je sais par leur cousin
tout le bien que l'on doit penser d'elles. Aujourd'hui mme, je vais
poser des questions directes sur leur situation et leur pass. Elles ont
certainement des souvenirs trs douloureux; lorsque, en causant avec
Mlle Deplmont, je lui ai parl de son pre, elle m'a rpondu avec une
motion telle que je m'en suis voulu d'avoir touch  un deuil qui
remonte, je crois,  quelques annes.

L'avocat fronait les sourcils d'un air mcontent.

--Drle de mariage! Bien au-dessous de ta position.

--Si tu voyais mesdames Deplmont, tu changerais d'avis.

--Elles peuvent tre charmantes, mais...

--Mais, interrompit le docteur Cbronne, je me suis mari une premire
fois d'aprs toutes les convenances mondaines, et j'ai t assez
malheureux pour ne recommencer qu' bon escient.

--A bon escient? Prcisment! je ne vois pas que ce soit le cas.

--Pourquoi?... Mme Deplmont me dira la vrit, quelle qu'elle soit.
Mais serai-je accept? Quels sont les sentiments de Gertrude?

--Tu crois que des femmes, dans une situation aussi prcaire, refuseront
une pareille aubaine? s'cria M. des Jonchres.

--Une pareille aubaine! rpta Bernard mcontent. Ce n'est pas  ce bas
point de vue qu'elles envisageront ma demande. Nous n'avons pas affaire
 des femmes vulgaires.

--Une fille sans relations, dans une situation peut-tre trs fausse si
son pre a fait quelque grosse sottise...

--Et aprs?... Je n'ai ni pre, ni mre, ni soeur, ni frre que mon
mariage puisse froisser. Ma position est trs tablie, et tu sais qu'une
certaine sympathie...

--Si je le sais! interrompit M. des Jonchres. Je sais aussi que la
sympathie qui t'accueille partout n'a jamais t plus mrite; je sais
que...

--Je ne te demande pas de compliments, dit Cbronne, secouant en riant
le bras de son ami. Mais, pour conclure, cette position solide, ma
fortune personnelle et mon travail me permettent de me marier comme je
l'entends.

--C'est certain... et je ne te dis pas de penser  un mariage vaniteux,
mais entre cela et une union comme celle dont tu parles, il y a loin.

--Oui, rpondit gaiement Cbronne, il y a loin... il y a toute la
distance qui spare le bonheur exultant des petites joies d'une union
terne et conventionnelle. De plus, ce mariage est une bonne action.
N'est-il pas navrant de voir une femme, une jeune fille dlicieuse
s'tioler sur un travail qui n'est pas fait pour elle et lui donne 
peine le ncessaire?

--Rflexion digne de toi, rpondit M. des Jonchres. Mais cet aperu
philanthropique ne doit rien dcider.

--C'est l'amour qui dcide, rpliqua Bernard en souriant. Toutefois, mon
coeur bat de joie  l'ide de l'entourer du bien-tre dont la ruine
l'a prive, et de mettre  sa porte tous les moyens de suivre les
penchants gnreux de sa belle nature, que je connais bien!

--Comment la connais-tu si bien? Trop souvent, aprs un temps beaucoup
plus long, on ne connat pas les gens que l'on croit avoir pntrs.

--Oui, mais, dans certaines crises douloureuses, le caractre se montre
 nu. Frquemment, je suis venu voir la malade  une heure o, plus
libre de mon temps, je pouvais rester et causer un peu avec Mlle
Deplmont. Je lui ai prt des livres que nous avons discuts ensemble.
Elle a une intelligence ouverte, leve; je l'ai toujours vue dlicate
et sense dans ses jugements, calme dans le malheur. Elle a t faonne
par une ducatrice austre: la douleur! qui a dvelopp et mri
plusieurs de ses qualits principales.

--Ah! tu es bien pris! s'cria M. des Jonchres avec motion.

Il aimait profondment le docteur Cbronne, le regardant comme l'homme
le plus droit, comme la nature la plus sympathique qu'il et jamais
rencontrs. Il avait beaucoup souffert de le voir malheureux dans une
premire union, dnoue par la mort aprs trois annes trs tourmentes,
et il redoutait une seconde erreur.

--Je devais, dit-il, te soumettre diffrentes rflexions, mais,  ton
ge, surtout dans une carrire comme la tienne, un homme possde une
grande exprience, aussi peut-tre as-tu raison. Maintenant, je t'en
veux d'tre arriv  un moment dcisif sans m'avoir parl.

--Je m'en veux  moi-mme... et si tu n'avais pas t absent depuis
quelque temps, je n'aurais pas attendu si tard. Je pouvais t'crire, il
est vrai, mais...

--Mais tu redoutais mes observations et tu voulais y rpondre de vive
voix... je le comprends! O demeure cette femme idale?

--A deux pas d'ici... rue Vavin.

--Alors je me sauve... tu meurs d'envie d'tre dbarrass de moi et de
marcher de ton pas ferme vers la ralisation du rve!

--Ne plaisante pas... tout mon avenir heureux dpend de l'heure
prsente.

--Mon cher Bernard! Tu connais mon affection? Dieu me garde de te
froisser dans un moment aussi srieux! Et j'espre de tout mon coeur
que tu as bien jug.

--En la voyant, tu comprendras qu'il ne faut ni un grand jugement, ni
une grande exprience pour apprcier une femme comme elle.

Il serra de nouveau la main de son ami, et s'loigna rapidement.

Il est foncirement bon, se disait M. des Jonchres; pourvu que ces
femmes ne soient pas des intrigantes!

En trois minutes, M. Cbronne arriva devant une maison d'apparence
ordinaire bien qu'elle contnt d'assez grands appartements. Le premier
tait habit par le parent de madame Deplmont, mais la maison tant
double, celle-ci avait pris au dernier tage, sur le derrire, un
modeste logement compos de quatre petites pices claires et ares.

M. Cbronne monta lentement les cinq tages et fut introduit dans une
chambre qui servait en mme temps de salon et de salle  manger. Elle
tait propre et fort bien tenue, mais d'aspect si mesquin que jamais
Bernard n'y pntrait sans un serrement de coeur.

Mme Deplmont et sa fille cousaient devant une table couverte des objets
ncessaires  leur travail.

--Comment va mon ancienne malade? demanda le docteur Cbronne en prenant
la main de Mme Deplmont.

--Trs bien, docteur, rpondit-elle, bien que sa pleur et une sorte de
fbrilit la missent en contradiction avec sa rponse.

--La convalescence a t rapide, grce  votre science et  vos bons
soins, docteur, dit Gertrude avec un sourire qui laissait voir des dents
superbes.

--Je voudrais la mine meilleure, rpondit Cbronne. Il y a huit jours,
c'tait mieux. Avez-vous souffert depuis ma dernire visite?

--Je vous assure que je vais trs bien, rpondit Mme Deplmont.

--Alors, insista Bernard en la regardant attentivement, vous avez eu
quelque vive motion?

--C'est vrai! dit Gertrude. Une trs vive motion! Mais maintenant, tout
va bien.

M. Cbronne pensa que le ton contraint de la jeune fille et la tristesse
qui pesait videmment sur elle et sur sa mre, indiquaient, au
contraire, que tout allait mal.

Il remarquait galement que Gertrude, dont la belle sant rsistait 
des preuves multiplies et  une vie de travail assidu, tait ple et
fatigue. Il avait toujours vu de la douleur au fond des grands yeux
d'un bleu presque noir, mais l'expression douloureuse s'accentuait ce
jour-l au point de devenir presque sombre.

Le docteur Cbronne n'tait pas un homme hsitant; il prenait
promptement ses dcisions et les excutait non moins rapidement. La
conviction qu'un nouveau chagrin frappait celle qu'il aimait n'tait pas
faite pour modifier ses habitudes, et, dans cette circonstance dlicate,
il parla sans aucun prliminaire diplomatique.

--Je suis venu, dit-il, non pour revoir ma malade, mais pour lui poser
quelques questions.

--Des questions? rpta Mme Deplmont en regardant sa fille avec
anxit.

--Il faut m'en reconnatre le droit, madame, dit-il doucement; j'aime
mademoiselle Gertrude et je viens vous dire mon espoir.

Se tournant vers la jeune fille, il s'aperut que son beau visage tait
boulevers.

--Si vos sentiments rpondaient aux miens, dit-il avec ardeur, je serais
le plus heureux des hommes!

En le voyant entrer, elle avait pressenti le motif de sa visite. Plus
d'une fois, elle s'tait crue aime, elle aimait elle-mme passionnment
l'homme qu'elle avait vu, pendant des mois, attentif et dvou,
intelligent de faon suprieure dans les ides discutes avec elle, bon
dans tous les sentiments qu'il laissait entrevoir.

Il avait puissamment adouci l'impression amre de Gertrude sur la vie,
juge souvent par elle avec une misanthropie bien naturelle chez un tre
jeune qui a pass par de terribles et humiliantes souffrances.

Elle l'aimait pour lui-mme, elle l'aimait galement parce qu'il avait
dissip les tnbres qui assombrissaient sa vie morale.

Cependant elle se demandait quelquefois s'il lui tait attach au point
d'pouser une femme non seulement sans fortune, mais assez pauvre pour
vivre du travail de ses mains. Etait-il au-dessus du singulier prjug
franais qui met en tat d'infriorit sociale la femme du monde oblige
de travailler? Elle rpondait affirmativement; elle croyait avoir assez
justement observ le caractre de Cbronne pour tre en droit de se dire
 elle mme:

Il est au-dessus de prjugs plus srieux que celui-l, et s'il demande
ma main, je ne le quitterai pas pour toujours sans lui avouer mes
sentiments; je veux savourer cette seconde de bonheur.

Le moment tait arriv; il l'inondait en mme temps de joie et de
douleur. Elle luttait contre les sentiments presque irrsistibles qui
l'entranaient vers un amour partag, et le regard de dtresse qu'elle
jeta  sa mre impressionna pniblement M. Cbronne.

--Parle, Gertrude, rponds toi-mme, dit Mme Deplmont d'une voix
altre.

Bernard observait avec surprise l'effort de Gertrude pour se dominer et
parvenir  exprimer sa pense.

--Rpondez, je vous en conjure, dit-il. Je vous aime tant! que je saurai
me faire aimer, si vous m'honorez assez pour m'pouser.

--Je ne puis ni ne veux me marier, rpondit-elle sans hsiter, et je
regrette infiniment pour vous que votre coeur se soit gar de mon
ct.

--Egar! rpta Cbronne avec tonnement.

--Oui... Ma mre vous dira le pourquoi de mon refus.

--Vous avez parl de questions, dit Mme Deplmont. Il y a dans notre
pass des points trop douloureux pour que nous les abordions, et nous
vous supplions de comprendre  demi-mot.

Ces allusions n'apprenaient rien  M. Cbronne, mais il n'admettait pas
qu'on et la pense de couper court  une explication.

--Mademoiselle, dit-il, si ce pass, dont parle madame votre mre,
n'existait pas, m'accepteriez-vous comme mari?

--Oui... avec joie!

--Gertrude, que dis-tu? s'cria Mme Deplmont avec un accent de
reproche.

Mais Gertrude, se rappelant ses rsolutions, voulait vivre dans sa
plnitude la seule minute de bonheur que la vie, selon elle, pt verser
dans son coeur affam de tendresses.

--Dois-je croire que vous m'aimez? dit M. Cbronne qui se leva avec
vivacit pour s'approcher d'elle.

Les grands yeux expressifs rpondaient clairement  la question.

--Vous devez le croire, dit-elle simplement. Il faudrait que je n'eusse
ni coeur, ni intelligence pour ne pas apprcier...

Sa voix, faiblissant, se perdit dans un sanglot.

--Alors, reprit Cbronne avec joie, il n'y a pas d'obstacle. Pourquoi
pleurez-vous, chre Gertrude? Et si vous m'aimez, si vous croyez en mon
amour, de quel droit briseriez-vous ma vie et la vtre?

--Ce n'est pas moi... ce sont les circonstances.

--Ces circonstances... je dois les connatre. C'est  moi de juger si
vraiment elles mettent l'irrparable entre nous. Parlez! je vous en
prie! confiez-moi tout! Je suis de ceux qui savent trancher et surmonter
les difficults.

--C'est impossible! rpondit-elle pendant que certains souvenirs
empourpraient subitement son visage.

--Croyez  notre reconnaissance, dit Mme Deplmont d'un ton qui disait
assez ses amers regrets, mais n'insistez pas; renoncez  un projet
irralisable. Quant  nous, nous n'oublierons jamais la dmarche qui
honore si grandement ma fille.

--Singulire obstination! rpliqua Cbronne. Qui vous dit que je ne
devine pas la nature de votre malheur? Ce que vous cachez...

Il s'arrta, mais Mme Deplmont, sur un signe d'entente avec Gertrude,
rpondit comme si la pense de Bernard avait t clairement formule:

--Oui, notre rsolution cache de la honte; cette honte ne nous atteint
pas personnellement, ma fille et moi, mais elle pse sur notre nom. Nous
nous sommes loignes de notre pays pour vivre ici inconnues, perdues.

Il regardait Gertrude dont l'expression ne dissimulait pas la plus vive
souffrance.

--Je suis seul juge de mes actions, rpondit-il. Vous savez, je vous
l'ai dit, que je suis veuf depuis cinq ans et sans famille. J'ai donc ma
libert d'agir tout entire, et je briserai les difficults relles ou
chimriques.

--Rien n'est chimrique, rpliqua Mlle Deplmont, et ce bonheur que vous
m'offrez est inacceptable. Vous tes riche, aim, estim de tous, je le
sais! et j'aimerais mieux souffrir indfiniment que de jeter l'ombre du
malheur sur votre vie honorable et honore.

Ces paroles gnreuses et l'accent passionn de Gertrude murent
jusqu'au fond de l'me M. Cbronne.

--Vous parlez en femme dvoue dont j'admire depuis cinq mois le courage
et l'abngation, mais vous jugez trop vite. Encore une fois, moi, moi
seul dois tre juge de la situation. En avouant que vous m'aimez, vous
me reconnaissez un droit sur vous, sur votre vie.

Un droit sur elle!... elle n'avait pas prvu cette rponse, lorsque,
vivant en imagination la scne qui se passait alors, elle prparait ses
phrases et pesait ses mots.

--Laissez-nous rflchir, dit-elle, et revenez aprs-demain soir.

--Il serait si simple de vous dcider aujourd'hui! La question
n'est-elle pas rsolue par votre aveu mme?

--Il faut que nous causions seules, ma mre et moi...

L'altration croissante de ses traits et sa voix tremblante semblaient
un appel  la piti de Cbronne.

--Soit! dit-il; et d'ailleurs puis-je vous obliger  rpondre malgr
vous? Mais vous n'tes pas insensible  mon amour et vous me faites
souffrir!

--Ah! si vous saviez!... vous ne m'adresseriez pas de reproches. Si je
vous aimais moins, hsiterais-je  accepter?...

Surpris et touch, il avait l'impression dconcertante de marcher lui
l'homme droit, l'esprit net, sur un terrain vague, fuyant...

--Je m'y perds! et comme un coeur fminin a de singulires subtilits!
s'cria-t-il. Tout mon bonheur  venir est contenu dans votre
acceptation, et vous hsitez parce que vous m'aimez... Du moins vous me
laissez un espoir sans lequel je serais bien malheureux! et dj, je
veux, entendez bien, je veux vous regarder comme ma fiance.

--Nous en reparlerons, dit-elle prcipitamment en lui tendant la main;
adieu!

--Quoi! n'ajouterez-vous rien  ce mot dsolant?

--Je vous ai avou mes sentiments, dit-elle avec une angoisse que M.
Cbronne devait se rappeler plus tard, et je vous suis infiniment
reconnaissante de penser  moi...

--Le mot de reconnaissance est le dernier  prononcer, dit-il vivement.
Je vous aime et vous prie de me rendre heureux, c'est tout!

Il attendit vainement une rponse et reprit avec chagrin:

--Je vous quitte malheureux, alors que je croyais... Enfin  lundi,
n'est-ce pas?

Elle fit un signe qui fut interprt par Cbronne comme une rponse
affirmative.

Il habitait un vaste appartement dans une ancienne et belle maison au
coin de la rue de Vaugirard et de la rue Bonaparte. M. des Jonchres,
qui voulait savoir sans retard le rsultat de sa dmarche, l'attendait
dans son salon.

--Comment, dj toi? dit l'avocat.

Et devant l'expression attriste de son ami, il ajouta affectueusement:

--Tu n'as pas le visage d'un homme heureux, mon pauvre Bernard!

M. Cbronne lui raconta presque mot pour mot sa conversation avec Mmes
Deplmont.

--Comprends-tu, devines-tu, quelle peut tre la honte qui,  leurs yeux,
rend impossible, au premier moment, une rponse favorable  mes dsirs?

--M. Deplmont a d commettre quelque acte dshonorant, et ces femmes,
qui sont dlicates, ne supportent pas l'ide de te faire des
rvlations.

--C'est absurde! car je parviendrais facilement, sans leur concours, 
savoir la vrit.

--Sans doute... mais pour elles il n'y a pas que des rvlations
douloureuses... Mlle Deplmont t'aime et ne veut pas t'entraner dans un
mariage qui pserait sur toi un jour ou l'autre. C'est d'une me
honnte.

--Il ne pserait jamais sur moi!... Qu'importent les sottises d'un homme
que la mort a fait oublier!

--La mort?... Es-tu bien certain qu'il soit mort?

--Comment certain? Je n'en ai jamais dout: Mme Deplmont et sa fille
n'en parlent qu'au pass.

--Mais elles n'en parlaient pas souvent?

--Trs rarement... par des allusions.

--Il est vivant, affirma M. des Jonchres.

--C'est possible! rpondit Cbronne, affectant un ton tranquille. Mme
Deplmont se sera spare,  l'amiable ou non; c'est une situation qui
se voit tous les jours et ne peut tre considre comme une entrave 
mon mariage.

--D'aprs les propres paroles de Mme Deplmont, il y a autre chose
certainement! As-tu remarqu un fait anormal dans ta visite de ce soir?

--Rien!... si ce n'est que Mme Deplmont paraissait souffrante, et,
comme explication de sa mine dfaite, m'a parl d'une vive motion...

--Ah! ah!

--Eh bien... quoi?

--La honte vient videmment du mari. Tu ignores absolument s'il avait
une position?

--Mlle Deplmont, lorsque je l'ai questionne, m'a rpondu: Mon pre
avait une trs belle position; il l'a perdue avec sa fortune.

--Perdue par sa faute!... peut-tre a-t-il t condamn  une peine
quelconque; le temps de cette peine termin, il est revenu ces jours-ci,
et sa femme,  peine remise de sa maladie, a support difficilement
l'motion de ce retour.

--La manie des dductions est bien forte chez un avocat, rpondit
Bernard en haussant les paules.

--Ces dductions se tiennent admirablement si tu veux bien y rflchir.
Elles expliquent parfaitement l'attitude et les rponses de ces pauvres
femmes que je plains maintenant de tout mon coeur. Elles ne sont pas
des intrigantes ainsi que je le craignais, mais des victimes, comme j'en
ai tant rencontr dans ma carrire.

--Je changerai leur sort, dit Cbronne avec ardeur.

L'avocat s'approcha vivement de son ami qui regardait vaguement par la
fentre.

--Quoi! si mes prvisions sont justes, tu persisterais? Es-tu fou,
Bernard?

--Si l'amour est une folie, certes je suis fou, rpliqua posment
Cbronne.

--L'amour se gurit.

--Non... pas  mon ge, quand on aime... comme j'aime!

M. des Jonchres rprima un mouvement d'humeur et alla se jeter dans un
fauteuil.

--Et tu ne connais personne les connaissant? demanda-t-il aprs un
silence prolong.

--Mais si! je t'ai parl de leur ami qui m'a mis en rapport avec elles;
il connat certainement leur histoire!

--L'as-tu questionn?

--Indirectement... et les rponses ont t vasives. Mais lui aussi
parle au pass de M. Deplmont.

--Quel genre d'homme? T'inspire-t-il confiance?

--Il est excellent, mais original au dernier point. Il est ordinairement
clou dans son fauteuil par la goutte et, depuis une semaine, ne quitte
pas son lit.

--En quoi consiste son originalit?

--On le dit riche, et il refuse d'avoir des domestiques chez lui sous
prtexte qu'il les hait. Pour le servir, il a une sorte de femme de
charge qui tient et fait son mnage, mais ne couche pas auprs de lui,
malgr ce que je lui ai dit  ce sujet. Quand il parle de Gertrude,
c'est avec une affection enthousiaste qui m'a souvent touch.

--A ta place, avant de revoir cette jeune fille, je dirais  monsieur...
comment l'appelles-tu?

--M. de Chantepy.

--Eh bien, quand M. de Chantepy connatra tes intentions, il te dira
tout. Avant une dmarche dcisive, tu aurais d causer avec lui.

--Ma rsolution tait prise, rpondit tranquillement M. Cbronne. J'irai
le voir, en effet, afin d'pargner  ces pauvres femmes des rvlations
humiliantes. Je leur dirai alors que je connais le mobile de leur
dtermination et que,  mes yeux, rien n'est un obstacle  mon union
avec Gertrude.

Il pronona ces mots avec une nergie qui contraria M. des Jonchres.

--Voyons, Bernard, examinons la question sous son jour le plus noir.
Supposons que M. Deplmont ait subi une condamnation, te vois-tu le
gendre d'un dport?

Le docteur vint s'asseoir auprs de son ami pour discuter.

--Si cet homme est mort comme je le crois...

--Il vit!

--Tu n'en sais rien... S'il est mort, quelle qu'ait t sa vie,
j'pouserai Gertrude.

--Et s'il ne l'est pas?

Bernard rougit lgrement.

--Nous nous arrangerons de faon  ne jamais le voir paratre. Il vivra
et mourra  l'tranger.

--Et cependant, tu n'envisages pas sans rougir l'ventualit dont nous
parlons; ah! puisque cette jeune fille t'aime, elle a bien raison de
rpondre  ta demande par un refus!

--Oui, elle m'aime! dit Bernard avec joie. Elle m'aime, elle me l'a
avou, et, grce  Dieu, elle ne refusera pas toujours.

M. des Jonchres se sentait irrit plus qu'tonn. Il savait qu'un
coeur chaud, gnreux, dvou s'alliait aux qualits d'nergie et
d'amour du travail si dveloppes chez son ami.

--Aprs-demain soir, dit Cbronne, j'irai te rendre compte de mes deux
visites. Je saurai mettre fin aux scrupules et aux hsitations qui
s'lvent entre moi... et le bonheur, Henri!

--Je t'attendrai, rpondit simplement M. des Jonchres.

Mais il pensait:

Tu ne trouveras personne... Je suis bien convaincu qu'en ce moment
mme, ces pauvres femmes cherchent le moyen de se drober  l'entrevue.

S'il avait pntr dans l'appartement de Mme Deplmont, il et constat
que son opinion tait fonde.

Aprs le dpart de M. Cbronne, Gertrude pleura longtemps, abme dans
une douleur que sa mre contemplait avec dsespoir.

--Ainsi c'est vrai!... tu l'aimes! ma pauvre enfant!

Mme Deplmont, femme intelligente et distingue, dont les preuves
n'avaient pas abattu l'nergie, perdait cependant son courage en pensant
 Gertrude.

Secrtement, elle versait bien des larmes sur sa fille trempe dans le
malheur, et qui ne connatrait jamais les douceurs d'un heureux foyer.
Beaut et qualits devaient mourir dans l'ombre sans avoir vcu, et la
mre ne s'en consolait pas.

Elle avait t trop malade pour observer sa fille dans ses rapports avec
M. Cbronne, et, en dpit de quelques soupons, l'aveu de Gertrude tait
un coup amer. Nature fire et naturellement concentre, Mlle Deplmont
et gard trs secrets ses sentiments si Bernard n'avait pas parl.

Elle rprima son accs de chagrin et rpondit:

--Oui, je l'aime! de toute mon me! et il vient de me donner une grande
joie.

--Une joie!... qui te fait pleurer bien amrement, pauvre petite!

La fiert ombrageuse de Gertrude se rvoltait facilement, elle n'aimait
pas qu'on la plaignt, et le ton de sa mre l'aida  se ressaisir.

--Il est bien doux de se savoir aime... aime d'un homme comme lui!
Nous n'en parlerons plus, ma chre mre. Et maintenant, prenons nos
dispositions pour partir ds demain, ou plutt lundi matin; je ne veux
pas le revoir. Qui sait si je rsisterais toujours  ses instances!

--Et tu es dcide  rsister?

--Quoi! ne l'tes-vous pas vous-mme? Devons-nous rougir devant lui? Lui
raconter... c'est impossible! plus impossible que jamais, vous le savez
bien!

--Te voir ce nouveau chagrin! s'cria Mme Deplmont. Je partirai avec
_lui_, j'irai vivre  l'tranger, et toi, du moins, tu seras heureuse.

--Heureuse! dans de pareilles conditions! ma pauvre mre! Ne le croyez
pas. Nous resterons ensemble, et nous lutterons ensemble.

--M. Cbronne apprendra tout quand il le voudra.

--Qu'il l'apprenne! mais voyez la situation si, instruit par nous et
regrettant alors sa dmarche, il se croyait engag d'honneur 
poursuivre un projet qui lui rpugnerait aprs une telle confidence...
Je ne supporte pas une semblable ide!

--Je le crois homme, quand il aime,  passer outre...

--Nous n'en savons rien... et ce n'est pas  nous  le lui demander.
Nous devions refuser.

Quelle que ft l'nergie naturelle de Mme Deplmont, sa fille avait une
nature plus forte et une intelligence beaucoup plus prompte.

--Nous quittions cet appartement  la fin du mois, reprit Gertrude, nous
le quitterons immdiatement sous le prtexte d'un voyage. Dans deux ou
trois semaines, nous crirons que nous le laissons, et nous prendrons
des mesures pour faire enlever, sans nous dcouvrir, notre trs mince
mobilier. Mon cousin nous aidera par l'entremise de sa femme de charge;
on peut se fier entirement  la discrtion de Sophie.

--Je sais bien, elle nous est dvoue; mais comment trouver si vite un
nouveau logement?

--Ce doit tre facile... nous chercherons demain, dans un quartier
loign d'ici. Il nous faut seulement trois mansardes avec le
ncessaire. C'est un malade, ajouta-t-elle en baissant la voix; je le
crois mme trs atteint, il aura besoin de quelques douceurs; sa
prsence complique notre situation, et nous sommes obliges d'conomiser
sur le loyer.

--Oui... mais crois-tu que M. Cbronne abandonnera si facilement
l'espoir de t'pouser. Il t'aime, et te cherchera...

--Je lui crirai... je lui dirai que notre dcision est irrvocable et
tout sera fini.

Ce mot, prononc par elle-mme, lui parut insupportable, et la nuit, qui
enveloppait les deux femmes, donnait  Gertrude la sensation physique
d'une ombre paisse qui planait sur sa vie et ne se dissiperait jamais.

--Le seul lien, entre le docteur et nous, est M. de Chantepy, dit-elle
d'une voix fatigue, notre vieil ami ne nous trahira pas et comprendra
mieux que personne les raisons de notre refus.

Elle convint donc avec sa mre de chercher, ds le lendemain matin, un
nouveau logement, et se retira dans sa chambre pour se livrer sans
contrainte  la dsolation de son me.

Elle regarda son malheur en face, elle en puisa imaginairement la
grande amertume, puis descendit chez M. de Chantepy.

Elle revint un peu apaise auprs de sa mre.

--Il partage notre manire de voir, dit-elle.

--Et il approuve notre dpart prcipit?

--Je ne lui en ai pas parl; nous le lui dirons demain, si nous
russissons dans nos recherches. Qu'importent pour lui et pour nous
quelques jours plus tt? Il sait que nous devons partir; nanmoins, je
n'avais pas le courage, ce soir, de lutter contre des objections, et
nous parlerons quand tout sera rgl.




II


A midi, le lendemain, M. Cbronne reut, par pneumatique, la lettre
suivante:

       *       *       *       *       *

Cher docteur et ami,

Je vous donne ce nom d'ami parce que vous tes l'homme que j'estime le
plus au monde, et je vous serre affectueusement la main pour votre
dmarche d'hier. Je la pressentais, je l'esprais mme, car je vous
crois assez d'indpendance d'esprit et de caractre pour ne pas reculer
devant les rvlations que j'entends vous faire.

Gertrude m'a tout confi, mais, bien qu'ayant l'air d'abonder dans son
sens, j'ai rsolu de ne rien vous cacher. Instruit par un tiers, vous
serez libre de vous retirer si bon vous semble, et l'honneur sera sauf
puisque le refus d'hier est bien suffisant pour couvrir votre retraite.
Mais si vous persistez, comme je le crois, votre amour saura vaincre les
scrupules dlicats de cette charmante fille.

Venez me voir ds aujourd'hui si vous le pouvez, ou alors demain dans
la matine.

Du reste, j'ai besoin de votre visite comme mdecin; cette crise de
goutte est plus longue que les prcdentes, et vous me direz si vous
prvoyez le moment o je sortirai enfin de mon lit.

A vous trs amicalement.

CHANTEPY.

       *       *       *       *       *

Cbronne rpondit aussitt par tlgramme.

Je pars dans une heure pour Orlans o j'ai deux rendez-vous qu'il
m'est impossible de remettre, n'tant libre, ou  peu prs, que le
dimanche. Malgr ma hte de vous voir, il faut attendre  demain matin,
vers dix heures, et encore je n'aurai  moi qu'une vingtaine de minutes,
tant je suis dbord par mes consultations.

Vous ne souponnerez jamais le bien que m'a fait votre lettre, et vous
avez mille fois raison: j'aime trop profondment Mlle D... pour que des
malheurs passs, dont je connais dj la nature, me fassent reculer.

A nous deux, nous triompherons, cher monsieur, et votre appui suffirait
pour lever les difficults. Mais il y a dans un amour partag--car elle
m'aime!--une force irrsistible. Demain soir, je la reverrai, et ne la
quitterai pas sans qu'elle se soit engage.

Bien cordialement vtre.

CBRONNE.

       *       *       *       *       *

Il revint chez lui au milieu de la nuit et rva longtemps aux toiles,
pendant que les bruits sourds de la ville et les senteurs qui sortaient
du jardin de Marie de Mdicis s'associaient  sa joie intime.

Aprs son veuvage, il avait quitt la maison qui lui rappelait de
tristes souvenirs, et nulle femme n'tait entre dans son appartement
actuel.

Il voyait dj Gertrude apportant  son foyer solitaire la grce de sa
beaut, le charme de son intelligence et de ses qualits fminines. Son
refus la lui rendait plus chre, car une vive admiration se mlangeait
dsormais  ses sentiments. Il avait la plus haute estime pour le
courage silencieux et l'nergie dans le travail, mais il lui semblait
surhumain qu'on refust, par dlicatesse excessive, de prononcer le mot
qui doit terminer une existence malheureuse.

A dix heures, dans la matine, son coup s'arrtait rue Vavin. La
concierge se prcipita au-devant de lui.

--Vous avez vu mon fils, monsieur le docteur?

--Votre fils? Mais non! Est-il venu chez moi? Est-il malade? Je ne
reois jamais le matin.

--Non, non... il est all vous chercher pour M. Chantepy qui est mort
cette nuit.

--Mort! s'cria Bernard.

Dans son saisissement, il demeura sans voix, sans entendre la concierge
qui parlait avec volubilit.

--Mort? rpta-t-il; ce n'est pas possible! Il m'a crit hier et ne
parlait que de son accs de goutte qui n'offrait aucun danger, je le
sais.

--C'est une attaque, je pense, monsieur le docteur. Montez, je vous en
prie.

M. Cbronne monta promptement, bien que le coup imprvu et t si vif
qu'il se sentait bris, courbatur comme s'il venait de passer par une
extrme fatigue physique.

Encore un chagrin pour ces pauvres femmes!... se disait-il.

La porte lui fut ouverte par la femme de charge qui pleurait et, dans la
chambre il trouva le concierge avec un ami de M. de Chantepy qu'on tait
all chercher prcipitamment. Sans tre trs li avec le dfunt, M.
Verchaire, qui demeurait rue d'Assas, venait le voir assez souvent.

--C'est affreux, docteur! dit-il. J'ai caus avec lui hier mme; il
tait assez gai, parce qu'il souffrait moins que les jours prcdents.

Cbronne s'approcha du lit; son examen fut long et minutieux.

--C'est une attaque, ou la goutte est remonte au coeur, n'est-ce pas,
docteur? demanda M. Verchaire un peu tonn de la longueur de l'examen.

Quelques secondes se passrent encore avant que Cbronne se retournt
pour rpondre  la question.

--Non, dit-il du ton froid et un peu bref qu'il avait toujours dans ses
consultations, non, rien de tout cela! M. de Chantepy est mort
empoisonn.

--Empoisonn! rptrent M. Verchaire et le concierge.

--Empoisonn! dit la femme de charge consterne. Comment se serait-il
empoisonn? C'est affreux!

--Et j'ai lieu de croire que c'est avec de l'aconitine. En avait-il en
sa possession, Sophie? demanda-t-il  la femme de charge qu'il voyait
depuis dix ans et appelait par son petit nom.

--Je ne pense pas, monsieur, je ne lui ai jamais apport d'aconitine.

--Vous lui faisiez toutes ses commissions?

--Oui... toujours! il marchait si lentement! Et depuis deux semaines, il
tait clou dans son lit. M. le docteur le sait bien.

--Oui, rpondit distraitement Cbronne. D'ailleurs on ne dlivre pas
d'aconitine sans ordonnance, et moi, son mdecin, je n'ai jamais eu 
lui en ordonner. Il n'a pas consult un spcialiste en dehors de moi?

--Non, monsieur.

Sauf Bernard, qui avait recouvr son calme, ils se regardaient d'un air
effray.

--Alors? Vous concluez? dit M. Verchaire.

--Je n'ai pas encore le droit de conclure, mais je souponne un crime.
O est la seringue Pravaz dont M. de Chantepy se servait pour ses
injections de morphine?

Personne ne rpondant, il regarda autour de lui et aperut l'instrument
sur la chemine. Il l'examina attentivement et ne vit aucun indice; mais
un papier froiss, jet derrire un candlabre, attira son attention.

Il le dplia avec prcaution et aperut quelques parcelles
cristallises. De plus, le fond d'un verre, dans lequel avait
probablement t dissoute l'aconitine, conservait encore un peu de
liquide qu'il serait ais d'analyser.

Cbronne, posant le verre et le papier, jeta un coup d'oeil vers un
secrtaire o la clef tait reste.

--Prvenez le commissaire de police, dit-il au concierge, pour moi je
reviendrai dans deux heures; cette affaire est du ressort de la justice.

--M. le docteur ne veut pas attendre le commissaire? dit le concierge
tout tremblant.

--Ce serait normal, videmment! mais j'ai, avec un confrre, une
consultation urgente, et je suis dj en retard.

Il prit  part M. Verchaire.

--Voulez-vous tre assez bon pour rester ici afin qu'on ne touche  rien
en attendant la police. Ces pauvres gens sont assez bouleverss pour
commettre une maladresse.

--J'attendrai, je vous le promets.

--Vous devriez dj tre parti, dit Cbronne au concierge.

Puis il s'approcha de la femme de charge qui sanglotait.

--Allons, allons, ma pauvre Sophie!

--Ah! monsieur, un si bon matre! Si j'avais t auprs de lui, ce ne
serait pas arriv! Je n'aurais pas d l'couter!

--On n'en sait rien... En tout cas, vous ne pouviez pas l'obliger  vous
garder, et vous n'avez rien  vous reprocher. Ne touchez  aucun objet
avant l'arrive du commissaire.

--Oh! non... mais je ne veux pas rester seule.

--M. Verchaire reste avec vous.

Dans le dsarroi o le jetait cette mort que les circonstances rendaient
si pnible, Cbronne ne songea pas  demander si Mme Deplmont avait t
prvenue. Au bas de l'escalier, l'ide lui vint de monter chez elle,
mais en regardant sa montre, il changea aussitt d'avis.

Dj une demi-heure de retard! dit-il avec impatience. D'ailleurs, si
elles ignorent encore leur malheur, les pauvres femmes l'apprendront
toujours trop tt. En revenant, j'irai chez elles. Quelle terrible
chose!...

Aprs ses visites qui l'absorbrent jusqu' une heure et demie de
l'aprs-midi, il revint rue Vavin sans prendre le temps de djeuner.

--Le magistrat vous attend avec impatience, monsieur, lui dit la
concierge.

--Ah! dj l?

--Oui, monsieur, depuis longtemps... M. le procureur de la Rpublique
est mme parti aprs avoir interrog tout le monde dans la maison. M. le
juge d'instruction voulait qu'on court vous chercher, mais nous avons
dit que vous deviez venir tout de suite aprs vos visites, sans rentrer
chez vous.

Le juge d'instruction, M. de Monvoy, homme de soixante ans, magistrat
intgre et bon, avait t trs li avec le pre de Bernard. Il reut
Cbronne dans le salon et lui serra la main avec un plaisir vident.

--Ah! mon cher docteur, dit-il  voix basse, il y a longtemps que je
n'ai eu la satisfaction de causer avec vous, et nous nous revoyons dans
de tristes circonstances.

--Le reproche que vous m'adressez parat mrit, mais si vous saviez
comme je suis dbord!

--Je sais... et ne vous adresse aucun reproche, croyez-le bien. Voyons!
passons sans tarder  notre affaire. Selon vous, il y a empoisonnement?

--Assurment!... Voulez-vous entrer chez M. de Chantepy, je vous
montrerai la preuve matrielle?

Dans la chambre, un greffier crivait, un agent de la sret tait assis
prs du lit, et le concierge, que M. de Monvoy avait gard auprs de
lui, attendait qu'on voult bien le laisser partir.

Le docteur s'approcha de la chemine.

--Voici, dit-il au magistrat, un morceau de papier qui contient encore
quelques parcelles d'aconitine.

--Oui, nous l'avons dj examin sur l'indication que vous-mme aviez
donne avant de partir. C'est vous, docteur, qui l'avez dcouvert?

--C'tait facile... l'assassin l'a jet maladroitement sur la chemine.
De plus, dans ce verre, il y a un reste de liquide qu'on analysera.

--Pourquoi dites-vous l'assassin? M. de Chantepy n'a-t-il pu
s'empoisonner lui-mme? Il souffrait beaucoup de la goutte et...

--Il n'tait pas homme  commettre une lchet pour viter quelques
souffrances, d'autant qu'il avait des principes religieux
intransigeants. D'ailleurs, matriellement, la question de suicide ne se
pose mme pas. M. de Chantepy, depuis deux semaines, ne mettait pas le
pied par terre. Il est mort dans son lit, et la seringue, qui a servi 
l'injection d'aconitine, est encore sur la chemine, fort loin de la
victime.

--En effet! la conclusion s'impose. La mort a-t-elle t foudroyante?

--Foudroyante? Non! Mais trs prompte certainement. Employe  cinq
milligrammes, l'aconitine tue un homme; la dose employe tant
videmment beaucoup plus forte, un arrt du coeur a d se produire
rapidement. Trente minutes, peut-tre, aprs l'injection.

--A quelle heure, d'aprs vous, M. de Chantepy est-il mort?

--Probablement vers dix heures.

--Personne, vous me l'avez affirm, n'est mont chez M. de Chantepy hier
au soir? dit M. de Monvoy au concierge.

--Personne, monsieur le juge, je n'ai pas quitt ma loge.

--Les habitants de la maison ont t interrogs, chacun tait chez soi
et n'a rien entendu.

--Comme je l'ai dj dit  monsieur le juge, Mlle Deplmont est
peut-tre alle chez M. de Chantepy sans que je le sache, car elle avait
une clef et passait par l'escalier qui relie les deux maisons et sert
d'escalier de service au btiment du devant. Mais si mademoiselle avait
vu ou entendu quelque chose, elle m'aurait prvenu.

--Vous m'avez dit qu'elle faisait souvent la lecture le soir  M. de
Chantepy?

--Oui, monsieur... mais il n'est pas supposable qu'elle soit sortie de
son appartement hier.

--Pourquoi?

--Elle a dit  ma femme qu'elle avait fait ses adieux  M. de Chantepy
avant le dner,  cause des prparatifs de son dpart.

--Comment, son dpart? dit M. Cbronne en se tournant vivement vers le
concierge.

--Oui, monsieur! Ces dames sont parties aujourd'hui  six heures pour un
petit voyage. Je crois bien qu'elles sont alles voir une amie de
mademoiselle qui demeure en Suisse. Mademoiselle en recevait souvent des
lettres.

--Est-ce pour longtemps?

--Je ne crois pas, monsieur.

M. de Monvoy observait l'tonnement pnible et non dissimul du docteur
Cbronne.

--Nous allons passer dans le salon pour continuer notre enqute, dit-il.
Nous n'avons plus besoin de vous, ajouta-t-il en s'adressant au
concierge qui se retira avec empressement.

--Ces dames habitaient ici depuis quelques annes, et vous les
connaissez beaucoup, docteur?

--Beaucoup... quoique depuis peu de temps. Elles taient trs lies avec
leur parent, c'est par lui que je les ai connues. Pauvres femmes! Quel
chagrin pour elles en apprenant la mort de leur vieil ami!

--Je regrette leur dpart, reprit le magistrat, car elles nous
donneraient sans doute des renseignements prcieux. Croyez-vous qu'elles
vous crivent?

--Oui... je suis sr de ne pas tarder  recevoir des nouvelles, mais
j'ai des raisons particulires pour tre tonn de ce dpart subit.

--Ce sont des femmes du monde ruines, parat-il?

Cbronne allait rpondre quand une ide traversa son esprit.

--Je pense, dit-il en riant, que la justice ne se couvrira pas de
ridicule en souponnant des femmes comme Mme Deplmont et sa fille?

--Qui parle de soupons? Mais la prsence de personnes aussi lies avec
la victime nous serait utile.

--Demain ou aprs demain j'aurai une lettre.

M. de Monvoy, qui examinait un papier, leva les yeux et rencontra le
regard ferme, presque irrit du docteur.

--Revenons aux causes de la mort, dit-il froidement.

Il interrogea minutieusement Cbronne qui lui promit son rapport pour le
jour mme.

--Maintenant, dit le juge au greffier, allez m'attendre dans la chambre
de M. de Chantepy, j'ai un mot confidentiel  dire au docteur Cbronne.

Il referma la porte avec soin et attira Bernard  l'autre extrmit de
la pice.

--Docteur, dit-il aussitt, il y a des concidences fcheuses! J'ignore
quels sont vos rapports exacts avec Mmes Deplmont, mais tenez-vous sur
vos gardes, car je vous confie que l'enqute se tournera, se tourne dj
de leur ct.

--De leur ct! rpta Cbronne avec stupfaction. Etes-vous fou? Oh!
pardon!... Mais savez-vous bien de qui vous parlez?

--Non... et c'est pour le savoir que nous allons chercher.

Le premier mouvement de Cbronne avait t de rpondre par un rire
moqueur.

--Je m'excuse de ma franchise, mais vous allez me faire croire, dit-il,
en haussant les paules, que la magistrature est...

--Imbcile, voulez-vous dire? Allons, Bernard, dit M. de Monvoy avec
bont, laissez-moi vous appeler toujours par votre petit nom, je vous ai
tant choy enfant! et dites-moi quel intrt particulier il y a pour
vous dans cette affaire?

--J'ai demand la main de Mlle Deplmont avant-hier, et je la considre
comme ma fiance.

--Votre fiance... et vous ignoriez son dpart?

Cbronne, frapp au coeur, recula de quelques pas, domin par la
colre la plus violente qu'il et jamais prouve.

--Si vous n'tiez pas un magistrat dans l'exercice de son mandat, si
vous n'tiez pas un ancien ami que j'honore, Dieu sait ce qui
arriverait! dit-il d'une voix touffe.

M. de Monvoy tait loin de s'attendre  la rvlation de rapports aussi
srieux entre Bernard et Mlle Deplmont. Pour des raisons particulires,
il en tait presque boulevers, et se sentait toutes les indulgences
pour les carts de langage o une violente irritation entranait
Cbronne.

--Mon cher Bernard, calmez-vous, je vous en prie, et conservons l'un et
l'autre notre sang-froid. Raisonnez un instant:  ma place, vous
penseriez comme moi que le dpart de ces dames dans la matine qui suit
la nuit du crime, sans mme que vous ayez t prvenu, est au moins
singulier?

--Simple concidence!... et si c'est l toute la base de votre soupon,
il est ais de l'branler, dit vivement Cbronne. Ma demande a t
repousse sur ce prtexte que des faits dshonorants pour leur nom ne
permettaient pas  Mlle Deplmont de se marier. J'ai insist, afin
d'obtenir une explication qui m'a t refuse. Mais je devais, ou, du
moins, j'esprais la voir ce soir mme et enlever la position. Elles ont
fui par dlicatesse dans la crainte de cder, et elles auraient cd
d'autant plus facilement que M. de Chantepy, leur conseiller et leur
parent, tait mon alli: il me l'a crit.

--Quand cela?

--Hier... me donnant un rendez-vous ce matin.

M. de Monvoy, les yeux baisss, rflchissait, et ses apprhensions, en
pensant  Cbronne, devenaient plus vives et plus pnibles. Il ne lui
disait pas que les rponses de certains interrogatoires taient une
charge bien autrement grave qu'un dpart prcipit, bien que cette
dernire circonstance ft un nouvel anneau ajout  la chane.

--Bernard, mon cher enfant, dit-il tout  coup, mon ge m'autorise 
vous parler comme autrefois. Je m'intresse  vous et vous aime toujours
comme le fils trs cher d'un excellent ami, je veux donc vous donner un
conseil tout paternel, que je vous supplie d'couter et de suivre. Votre
rputation grandit chaque jour, votre caractre est universellement
respect; croyez-moi, acceptez la fuite de Mlle Deplmont comme le moyen
normal de ne plus la revoir; c'est, du reste, son dsir  elle-mme.
Paraissez seulement dans l'affaire comme le mdecin appel pour les
constatations lgales.

Chaque mot, chaque intonation ajoutaient  la stupeur de Cbronne. Il
comprenait que M. de Monvoy,  demi convaincu, cachait les raisons
principales de sa conviction. Il sentait, en outre, que ses propres
paroles avaient apport un appui aux ides du magistrat.

Il russit momentanment  contenir sa colre; avec la promptitude de
jugement qui tait, en temps ordinaire, une des qualits de son
intelligence, il vit les consquences, pour lui et pour Gertrude, de
cette erreur  ses yeux monstrueuse, mme si elle tait promptement
reconnue.

Jamais son amour n'avait t plus fort, plus ardent; la gnrosit de sa
nature le poussait  se poser en protecteur de la femme aime qu'il
savait tre innocente, et si, malgr tout, les paroles paternelles de M.
de Monvoy le touchaient, elles le rvoltaient galement jusqu'au fond du
coeur.

--C'est Mme Deplmont que vous souponnez particulirement?
demanda-t-il.

--Non... sa fille.

Cbronne s'avana vers M. de Monvoy dans un mouvement violent, mais il
s'arrta court pour rpondre avec une chaleur inexprimable:

--Rien n'est meilleur, plus pur, plus innocent que Mlle Deplmont. Je le
rpte et le dirai hautement partout: elle est ma fiance, je me
considre comme son protecteur naturel et malheur  ceux...

Il leva la main dans un geste loquent.

--Mon cher Bernard! de grce ne cdez pas  un entranement irrflchi,
lui dit M. de Monvoy.

--Entranement irrflchi!... Allons donc! Suis-je un homme que l'on
taxe d'irrflexion? Mais je soutiens que je serais le dernier des lches
si je ne prenais pas en main la cause de la femme innocente  laquelle,
il y a quelques heures, j'avouais mon amour. Vous ne persisterez pas
dans votre accusation! Ce serait odieux si ce n'tait le comble du
ridicule.

Il suivait son ide sans peser ses mots, et c'est  peine s'il pensait 
M. de Monvoy en parlant avec tant d'ardeur et d'autorit.

Dans toute autre circonstance, le magistrat et t vivement froiss,
mais il jugeait avec son coeur la situation, et rpondit avec
bonhomie:

--Odieux, ridicule... soit! Ce que vous dites l, vous devez le dire!
Mais vous ne savez pas tout, et ce tout je ne vous le rvlerai pas
aujourd'hui.

--Pourquoi? Dites, dites! Je vous rpondrai, j'anantirai d'un mot ces
absurdits!

M. de Monvoy secoua ngativement la tte.

--Je ne parlerai pas maintenant, mais, je vous le rpte, Bernard,
suivez mon conseil.

--Jamais, jamais!

Le visage nergique de Cbronne exprimait une angoisse et une
indignation qui achevrent d'mouvoir M. de Monvoy. Il laissa passer
quelques instants avant de dire d'un ton conciliant:

--Je reviens  des questions de professionnel. Pouvez-vous me fournir
des indications sur les habitudes de Mmes Deplmont? Avez-vous quelque
ide sur le moyen pratique de dcouvrir rapidement leur nouvelle
adresse? Il est dans leur intrt, remarquez-le bien, de ne pas se
cacher.

--Je ne connais rien, rpondit schement Bernard.

Il tait sincre, mais,  peine la rponse prononce, il se souvint que
la maison, pour laquelle travaillait Gertrude, tait  Nanterre.

Pendant la maladie de Mme Deplmont, la jeune fille avait pri Bernard
de jeter une lettre  la poste en disant:

Je prviens la maison qui me donne du travail que je n'irai pas
reporter mon ouvrage d'ici un certain temps.

Machinalement, il avait regard l'adresse et se rappelait parfaitement
le nom de l'endroit. C'tait un renseignement intressant qu'il
entendait garder pour lui.

--Eh bien, vous ne vous rappelez rien?

--Si... mais je ne parlerai pas jusqu' nouvel ordre.

--Cependant, il y a intrt pour la cause que vous soutenez  ne pas
dissimuler.

--J'agirai comme bon me semblera... C'est moi-mme qui veux chercher
Mlle Deplmont et la prvenir des soupons que vous faites peser sur
elle.

--Bien, bien... c'est entendu, rpliqua M. de Monvoy qui sentait Bernard
sur le point de s'emporter.

Il lui restait  poser une question importante et se demandait comment
elle allait tre accueillie.

--Docteur, veuillez rpondre  la question suivante: Mme Deplmont,
m'a-t-on dit, a t longtemps malade; entrait-il de l'aconitine dans son
traitement?

--Oui...

--Oui? s'cria M. de Monvoy en levant les sourcils d'un air
significatif.

--Oui, reprit Cbronne irrit, mais vous devez savoir  quelle dose
infime cette substance est employe, et, jamais  l'tat pur comme celle
qui a t dissoute pour l'injection. Vous savez que...

Tout  coup il s'interrompit, frapp par un souvenir. Il se rappelait
avoir donn  Mlle Deplmont des explications sur la violence du poison
et sur la dose relativement faible qui tuerait un homme. Etrange
rapprochement! qui le faisait plir malgr lui.

Lorsqu'il entrait dans ces explications, une seconde personne allait et
venait dans la chambre, mais qui tait-ce? Et  quel moment cette
conversation sur les proprits de l'aconitine avait-elle eu lieu?
Pendant la priode aigu de la maladie ou plus tard? Dans le premier
cas, la personne prsente devait tre simplement la soeur
garde-malade, et alors...

Il souffrait cruellement de son dfaut de mmoire, et M. de Monvoy,
observant sa physionomie tourmente, comprenait qu'il et t trs
utile pour l'instruction de connatre les penses secrtes de Cbronne.

Celui-ci sortit de son mutisme pour dire fermement:

--C'est aussi monstrueux que de me souponner moi-mme!

--Tant mieux! Je dsire de tout mon coeur m'garer, rpondit avec
empressement M. de Monvoy, mais il faut les dcouvrir et me les amener.
Un mot d'elles changera peut-tre entirement la face de la question.

--Ce sera fait, soyez-en certain. Elles ne sont pas femmes  se drober
devant une accusation aussi norme et ridicule.

Il salua avec raideur, descendit l'escalier en courant, et se jeta dans
sa voiture aprs avoir dit au cocher de le conduire chez M. des
Jonchres.

L'avocat fumait tranquillement dans son cabinet, au milieu d'une
montagne de livres et de papiers.

Il se leva  l'entre de son ami et s'cria:

--Qu'as-tu, mon Dieu! Qu'est-il arriv?

L'aspect de Cbronne motivait bien cette question effraye. Ple,
dfait, le regard troubl, il avait perdu le calme extrieur sous lequel
se dissimulaient habituellement les impressions d'une nature pondre,
mais doue toutefois d'une grande sensibilit.

Il tomba pesamment sur un sige et ne rpondit pas  son ami. M. des
Jonchres, inquiet, lui prit la main.

--Mais tu as la fivre, Bernard?

--C'est possible! Qu'importe! Il ne s'agit pas de moi. Gertrude...

--Eh bien?

Cbronne raconta les vnements et, d'un ton emport que son ami ne lui
connaissait pas, parla des soupons de M. de Monvoy.

--Elle! s'cria-t-il, elle! Comme je l'ai rpt  ce juge imbcile,
c'est aussi monstrueux que de souponner moi ou toi! La pauvre enfant!
La pauvre enfant!

Quoique habitu  recevoir des confidences extraordinaires, M. des
Jonchres n'avait jamais prouv un tel tonnement.

--C'est inou! dit-il. Quoi! la femme que tu voulais pouser est
souponne d'avoir commis un assassinat! Rvons-nous? Ou sommes-nous
dans la ralit?

Les lvres de Cbronne tremblaient.

--Nous sommes trop veills, rpondit-il.

--Voyons, reprit M. des Jonchres en avocat qui veut pntrer dans la
cause, voyons, pourquoi Mlle Deplmont est-elle souponne avant sa
mre? L'as-tu demand  M. de Monvoy?

--Non... J'tais hors de moi. Mais je devine en partie pourquoi. En me
disant que je ne savais pas tout, il a fait allusion  des circonstances
que je connais, rvles par les concierges ou par Sophie.

--Qui est Sophie?

--La femme de charge de M. de Chantepy.

--Quelles circonstances?

--M. de Chantepy, lorsque ses douleurs taient trop vives, se servait de
morphine sous forme de piqres. Mlle Deplmont employait une ou deux
heures de la soire  lui faire la lecture et, avant de le quitter,
prparait souvent elle-mme...

--Oh! interrompit avec effroi M. des Jonchres.

--Selon toutes probabilits, elle n'est pas alle hier soir chez M. de
Chantepy. On le prouvera... il n'y a rien  craindre, dit Cbronne d'un
ton saccad.

--Il faut retrouver ces femmes le plus tt possible... N'as-tu pas parl
tout  l'heure d'un moyen pratique pour arriver jusqu' elles?

--Oui... et il me faut quelqu'un pour agir aujourd'hui mme. Moi je suis
retenu imprieusement par mes malades et par le rapport que je dois
envoyer ce soir au magistrat.

--J'irai moi-mme, dit M. des Jonchres. Je suis libre et vais partir.
O faut-il aller?

--A Nanterre. Elle travaille pour une maison qui fabrique les gants de
laine dont on se sert pour frictions. J'ignore l'adresse, mais l-bas tu
te renseigneras facilement.

--Oui... J'ai un client  Nanterre. C'est un ngociant, si je le
rencontre, tout sera vite fait. Je pars  l'instant.

Mais il se ravisa en observant l'air fatigu de Cbronne.

--Au milieu de ces choses terribles,  quelle heure as-tu djeun,
Bernard?

--Djeun! Est-ce qu'on peut penser  la vie physique quand...

--Pas djeun... et il est trois heures et demie! Si tu voyais ton
visage, mon pauvre ami! Et dois-tu aller chez tes malades pour leur
offrir le spectacle d'un mdecin qui dfaille? On va t'apporter ici un
repas froid.

Il sonna son valet de chambre, donna ses ordres et revint s'asseoir
auprs de M. Cbronne.

--Voyons, mon cher Bernard, remets-toi. L'erreur sera, sans doute,
rapidement constate. Il n'y a pas lieu probablement de tant se
bouleverser. En tout cas, il faut conserver ton nergie et ton
sang-froid; ces deux qualits ne t'ont jamais manqu.

--Je ne flchirais pas s'il s'agissait de moi... Mais savoir cette femme
exquise, que j'aime passionnment, accuse, elle, ne ft-ce qu'une
minute! C'est pouvantable! Le plus indiffrent, la connaissant, serait
transport de fureur ou d'indignation.

--Ds aujourd'hui, il peut se produire un fait qui anantira tout
soupon. Ainsi, agissons! Dcouvrons-la, et nous verrons aprs.

--Oui, rpondit Cbronne avec ardeur, agissons! Elle aura, dans cette
circonstance extraordinaire, tout l'appui que je lui donnerais si
j'tais son mari.

Cette ide le calma, et, cdant aux instances de son ami, il mangea
rapidement.

--Ce magistrat est un brave, un excellent homme, je le sais bien, malgr
mon irritation contre lui! et, cependant, il me conseillait d'abandonner
lchement Gertrude.

--Comment! quel conseil? Tu ne m'avais pas dit cela!

--Oui... M. de Monvoy, se plaant sur le terrain de mon intrt
personnel, et de la vieille affection qu'il m'a conserve, affirmait que
mon caractre universellement respect, ma rputation qui grandit
chaque jour (ce sont ses propres expressions) ne devaient pas tre
compromis dans cette affaire. Profitez du moyen qu'elle-mme, en
fuyant, vous a fourni de ne plus la revoir. Suivez mon conseil
paternel, etc... Telles sont ses affectueuses, mais absurdes paroles.

M. des Jonchres affectait, par contenance, de ranger des papiers.

Les conseils du magistrat sont une preuve de sa conviction, pensait-il,
et pour qu'il y ait conviction dj forme, il faut des prsomptions
bien graves... Malheureux Bernard!

Cbronne, reculant la petite table sur laquelle on lui avait servi son
repas, se prpara  partir.

--Et toi? Tu vas tout de suite  Nanterre, n'est-ce pas, Henri?

--Oui... rpondit en hsitant M. des Jonchres.

--Qu'est-ce que tu as? Ta physionomie est singulire!

--Ecoute, Bernard, et ne t'emporte pas... ne penses-tu pas que...

--Quoi donc?

--Enfin, rflchis! Ne serait-il pas sage de suivre, au moins
momentanment, le conseil de M. de Monvoy?

--Et c'est toi, homme d'honneur, homme de coeur, qui parles ainsi!
s'cria Cbronne.

--Je t'aime... et alors j'hsite. O allons-nous dans cette aventure?

--Nous allons dans le droit chemin, et moi je n'hsite pas un instant,
rpondit froidement Cbronne, auquel l'hsitation de l'avocat rendait sa
rsolution naturelle. Je ne crois pas, mais je sais, entends-tu bien, je
sais que Gertrude est une femme admirable; mon amour ne reculera devant
rien pour la soutenir, et ds maintenant! Je suis aussi sr d'elle que
je suis sr de moi.

--Soit! partons! dit brusquement M. des Jonchres.

Il prit son chapeau et suivit le docteur Cbronne dans la rue.

--Tu viendras ce soir chez moi? dit Bernard.

--Oui... je m'installerai rue Vaugirard et t'attendrai.




III


L'avocat prit une automobile et se fit conduire  Nanterre.

Il eut la bonne fortune de rencontrer le ngociant dont il avait parl 
son ami et d'obtenir aussitt le renseignement dsir.

--Cette maison est boulevard du Nord, 23; suivez ma rue, vous y
arriverez en deux minutes.

M. des Jonchres, s'empressant de mettre  profit l'indication, fut
reu, boulevard du Nord, par une femme encore jeune, au visage avenant
et  l'accueil aimable. Cependant, quand il exposa sa requte, beaucoup
de dfiance perait dans la question que Mme Cardier lui posa.

--Pourquoi, monsieur, dsirez-vous connatre l'adresse de Mlle
Deplmont?

--Je suis avocat, rpondit-il en tendant sa carte, et, pour une affaire
trs srieuse, il est ncessaire que je voie Mlle Deplmont, ou plutt
sa mre.

Mme Cardier connaissait la rputation comme avocat de M. des Jonchres;
elle se rassura, et un lger sourire passa sur son visage.

Il est amoureux, pensa-t-elle, sans rflchir que, dans ce cas, il
n'et pas demand une adresse qu'il devait connatre.

--Ces dames demeurent rue Vavin, 6. Mlle Deplmont est venue ici ce
matin.

--Ce matin? rpta l'avocat en dissimulant son vif tonnement.

--Oui... elle me rapportait son ouvrage, et venait en chercher pour
quinze jours. Elle et sa mre sont des femmes bien distingues,
monsieur! C'est triste de les voir dans le malheur. Mlle Gertrude est si
bonne, si courageuse! elle sera un trsor pour l'homme qui l'pousera.

Tout en souriant intrieurement des ides matrimoniales de Mme Cardier,
M. des Jonchres constatait, non sans surprise, qu'elle ignorait le
dpart de Mmes Deplmont.

--Je connais l'adresse de la rue Vavin, dit-il; mais ces dames sont
parties aujourd'hui pour un court voyage; elles ont omis de laisser leur
adresse au concierge, et il est urgent qu'elles reoivent les nouvelles
qui les intressent.

--Je ne puis rien vous dire, monsieur, rpliqua Mme Cardier dont la
dfiance s'veilla de nouveau. Leur voyage ne me regarde pas; si elles
sont parties pour deux ou trois jours, elles n'avaient pas besoin de
laisser d'adresse. Certainement leur absence sera courte, puisque Mlle
Deplmont ne m'a parl de rien et a emport beaucoup d'ouvrage. On ne
travaille pas en voyage.

--Evidemment! mais je dsirais leur envoyer une dpche aujourd'hui
mme, c'est pourquoi, sachant que vous les faisiez travailler, je me
suis permis de vous questionner.

--Je regrette, monsieur, de ne pas mieux vous renseigner, rpondit assez
froidement Mme Cardier.

M. des Jonchres revint  Paris trs ennuy de son insuccs.

Pour moi, pensait-il, elles ne font aucun voyage et sont caches 
Paris. Il s'agit de les dcouvrir, mais la police y parviendra avant
nous;  notre poque, comment se cacher longtemps? Dans quelle affaire
est engag mon pauvre Bernard! Amoureux comme un fou, il n'en fera qu'
sa tte. Qu'est-ce que cette jeune fille? Est-elle coupable comme c'est
 craindre? Ou est-ce une malade qui a su tromper un homme expriment?
Le fait ne serait pas nouveau, il se voit souvent, et, dans l'histoire,
nous en avons des exemples clatants...

Sept heures sonnaient quand il arriva rue Vaugirard, mais le docteur
Cbronne n'tant pas rentr, il alla dner chez Foyot, puis revint
s'installer dans la bibliothque de son ami.

C'tait une grande pice arrange avec un sens artistique trs
remarquable. Rempli d'objets d'art, de livres curieux, elle rvlait les
gots qui, dans la famille de Bernard, se transmettaient de gnration
en gnration. Son aeul avait t lui-mme un peintre de grand talent.

Cbronne, dans ses rares moments de loisir, venait se reposer au milieu
d'une atmosphre intellectuelle qui le transportait loin de ses travaux
trop positifs et trop absorbants. Il affectionnait plus particulirement
sa bibliothque, depuis qu'en imagination, il y voyait rayonner la
beaut de Gertrude.

En l'attendant, M. des Jonchres essaya de lire, mais les mots prenaient
des apparences fantastiques et le sens des phrases se rapportait
toujours  ses proccupations.

Quelle lamentable affaire! dit-il avec impatience.

Le docteur Cbronne, qui avait t oblig de remettre au soir plusieurs
visites, rentra  neuf heures passes.

--Eh bien, Henri?

--Eh bien, rien! J'ai dcouvert facilement la maison, mais la personne,
 qui j'ai parl, m'a renvoy rue Vavin. Elle ne connaissait pas le
dpart sur lequel je ne me suis pas tendu. Mais, circonstance
surprenante, Mlle Deplmont est alle, ce matin mme, chercher de
l'ouvrage.

--Ce matin!... s'cria Bernard.

--Ce matin... Elles ont quitt leur maison, m'as-tu dit,  six heures?

--Oui...

--A prsent, je comprends leur dessein. Elles ont emport du travail
pour quinze jours, afin de n'avoir pas  sortir, et se terrent dans un
quartier quelconque o elles n'ont aucune chance de te rencontrer.

--Tu ne crois pas au voyage?

--Non...

--Pourquoi?

--Parce qu'il est inutile... parce que Mme Deplmont est l. Elles
donneront, par lettre, cong de leur appartement,  moins qu'elles
n'aient charg un tiers d'agir pour elles.

--Oui... M. de Chantepy.

L'avocat ne rpondit pas et dtourna son regard qui et peut-tre trahi
sa secrte pense.

--Comment la dcouvrir avant l'intervention brutale de la police?
s'cria Cbronne.

--Elle t'crira, crois-tu?

--Oui, elle m'crira... elle ne peut pas ne pas m'crire. Mais elle ne
donnera pas son adresse.

--Est-elle catholique? A-t-elle des habitudes pieuses?

--Oui, rpondit Bernard tonn d'une question qui lui semblait bien
intempestive, elle va tous les jours  la messe de six heures. Si elle
est catholique! Convaincue et mme ardente. Rien n'tait charmant comme
ses discussions avec moi quand nous abordions certains sujets.

--Tu m'as dit que le malheureux Chantepy te parlait d'elle frquemment?

--Chaque fois que j'allais le voir, et, depuis quelques mois, il
m'appelait souvent. Il l'aimait sincrement; d'aprs un mot, j'ai lieu
de croire qu'elle sera son hritire.

--Ah!... pourvu qu'il n'ait pas fait de testament en sa faveur!...

--Tu considres que ce serait une charge contre elle!... tu la
souponnes! alors que nulle charge n'existe parce que le soupon ne peut
pas l'effleurer!

--Pour toi, oui! mais pour ceux qui n'ont aucun intrt  la dfendre,
pour la justice?

Cbronne s'irritait, mais M. des Jonchres voulait le prparer sans
faiblesse  un avenir cruel.

--Bernard, coute-moi de sang-froid. Cette jeune fille appartient
peut-tre  la catgorie de certaines malades que tu connais aussi bien
et mme mieux que moi. Tu sais combien elles sont habiles et
dissimulatrices.

--Pas plus malade que coupable, rpondit avec fermet Cbronne. Tu
t'gares, mon pauvre ami.

Il passa dans la salle  manger pour dner, mais presque aussitt il
repoussa son assiette et revint avec M. des Jonchres dans la
bibliothque.

--Tu as tort de ne pas mieux te soigner, Bernard. Quelles que soient les
consquences de cette singulire affaire, tu as et tu auras besoin de
tes forces.

--Je suis nourri par l'angoisse et l'inquitude, rpondit distraitement
Cbronne. Mon rapport est envoy  M. de Monvoy.

--Dj!

--En te quittant tantt, je suis rentr chez moi pour rdiger ce
rapport. C'tait horrible! connaissant les soupons qui psent sur la
femme que j'aime... Chaque mot peut tre un appui pour l'accusation.

Il marchait, agit, dans la vaste pice.

--Je ne veux plus tre questionn sur cette mort... J'ai rempli mon
devoir, je ne rpondrai plus rien... c'est horrible, horrible!

--Tu es libre d'agir comme il te plaira, mon cher Bernard.

--Je n'en sais rien... mais je ferai comme si j'tais libre, en effet,
rpondit-il brivement.

Et sa pense s'en alla vers Gertrude seule, accuse et innocente. Dans
son coeur plein de piti et d'amour gnreux, il n'y avait aucun
mouvement goste. Il ne songeait qu' la dfendre, la protger et les
soupons de son ami, loin de l'branler, stimulaient ses sentiments.

--Mais pourquoi ta question sur ses ides religieuses? demanda-t-il en
s'arrtant tout  coup devant M. des Jonchres.

--Nous avons probablement l un moyen rapide de les retrouver.

--Comment cela?

--C'est bien simple... si Mlle Deplmont t'crit, elle oubliera qu'il
est imprudent de porter sa lettre  une poste du quartier, car je ne
crois pas que ces pauvres femmes soient bien habiles. Rien de plus ais
alors que de surveiller l'glise ou la chapelle la plus voisine.

--Excellente ide, Henri... mais hlas! je n'ai pas encore la lettre. Et
vois ton inconsquence! tu admets qu'une femme soit, en mme temps,
criminelle et pieuse!

--C'est admissible... j'ai rencontr le cas.

--Tu as rencontr de la superstition, ou une vague sensibilit
religieuse trs fminine et trs inapte  bien conduire la volont. Mais
chez Mlle Deplmont la foi claire, base sur un fonds d'instruction
solide, se manifeste non par des sensations, mais par l'effort sur
elle-mme, le courage et l'abngation. Les deux cas n'ont aucun rapport.
J'ai observ de prs Gertrude sur ce point spcial; elle m'a souvent
vivement intresse, et m'a mme suggr des rflexions qui, avant que
je la connusse, ne s'taient pas prsentes  ma pense.

Cette rponse frappa l'avocat sous bien des rapports; il s'en souvint
plus tard lorsqu'il vit voluer l'esprit de son ami. Elle lui tait, en
attendant, une preuve nouvelle d'un attachement videmment irrductible.

Le jeudi, M. de Monvoy envoya un mot au docteur Cbronne pour le prier
de venir le voir  cinq heures.

Bernard entra dans le cabinet, treint par une angoisse qu'il sut
dissimuler.

--C'est  titre amical et non officiel que je vous ai appel, mon cher
Cbronne, lui dit M. de Monvoy. L'enqute, que je pousse vivement, a
march depuis trois jours; j'ai bien des choses  vous dire;
malheureusement, elles sont d'un ordre trs pnible.

--Vous connaissez mon opinion, rpondit froidement Bernard, elle ne
variera pas. Si la justice persiste dans sa premire voie, elle
s'garera d'une faon monstrueuse.

Beaucoup de compassion se lisait dans l'expression de M. de Monvoy et le
docteur s'en irrita.

--Je doute, reprit le juge d'instruction, que vous conserviez votre
opinion en face de l'vidence. Vous n'avez reu aucune lettre? Vous
n'avez rien dcouvert sur la nouvelle adresse de Mme Deplmont?

--Non... et vous?

--Non plus... mais nous arriverons vite. Vous ne savez pas encore leur
histoire?

--Non... elles ne m'ont pas dissimul, je vous l'ai dit, qu'une honte
pesait sur elles. Quant  leur honorabilit personnelle, elle est
inattaquable.

Il s'tait promis de rester calme, mais sa voix le trahissait malgr
lui.

--M. Deplmont, reprit le magistrat, a fait des faux et des
dtournements comme administrateur d'une Compagnie. Condamn  cinq ans
de prison, il est arriv ces jours derniers  Paris aprs avoir purg sa
peine. Sa femme lui envoyait frquemment un peu d'argent.

--Elles en gagnaient, dit Cbronne d'un ton bref.

--Oui, mais leur situation tait prcaire, et le retour de M. Deplmont
la complique encore. Il est malade et a d se rfugier auprs de sa
femme et de sa fille, car, sans laisser d'adresse, il a quitt
subitement le petit htel o il tait descendu.

--Vous saviez o il s'tait log?

--Oui, je l'ai su tout de suite par la prfecture de police, et
j'esprais ainsi parvenir  mon but. Il faut chercher autrement... Le
testament de la victime est connu; M. de Chantepy donne tout  Mlle
Deplmont.

Le magistrat se tut un instant, attendant vainement une observation de
Cbronne.

--Continuez, je vous prie, dit celui-ci; mais avant, pourquoi Mlle
Deplmont est-elle souponne, et non sa mre?

--Chaque soir, cette jeune fille allait faire la lecture  son cousin;
quelquefois sa mre l'accompagnait, mais rarement depuis sa maladie.
C'est Mlle Deplmont qui prparait souvent la piqre dont M. de Chantepy
avait besoin.

--C'est moi qui lui ai appris, dit avec calme Cbronne. Aprs?

--Aprs? Un reste d'aconitine tait cach dans la commode de Mlle
Deplmont. Le papier, trouv par vous sur la chemine de M. de
Chantepy, s'adapte  la dchirure du papier dcouvert dans le tiroir et
contenant le reste d'aconitine dont je viens de parler.

Une pleur de cendre se rpandait sur les traits de M. Cbronne.

--Sait-on si Mlle Deplmont est alle dimanche soir chez M. de Chantepy?
demanda-t-il d'un ton encore ferme.

--Oui... on le sait.

Ecras par ces rponses successives, Cbronne sentait tourbillonner ses
ides.

--Une seule observation fera crouler cet chafaudage, dit-il avec
effort. Elles se cachent... Comment, se cachant, pourraient-elles
hriter? C'est un non-sens.

--Ces non-sens ne sont pas rares dans l'histoire des crimes... Elles ont
entass maladresses sur maladresses, les malheureuses! Enfin votre
objection ne tient pas devant la ncessit o elles taient d'avoir de
l'argent. Elles en ont pris, voil tout!

--Vous dites elles, vous souponnez donc galement la mre?

--Peu... c'est une manire de dire. Pardonnez-moi de parler aussi
crment, mais, pour moi, Mlle Deplmont a videmment tout conduit. Un
secrtaire tait ouvert dans lequel M. de Chantepy mettait ses valeurs;
valeurs au porteur, remarquez bien. De plus, pour une raison inconnue,
il avait ralis une somme de dix mille francs que le Crdit Lyonnais
lui envoya, le samedi,  trois heures.

--Alors, il et fallu que Mlle Deplmont ft au courant des affaires
d'argent de M. de Chantepy?

--Pourquoi pas?... C'est trs supposable.

Cbronne ne pouvait nier ni les faits, ni leur enchanement, mais quel
que ft le poids qui l'crasait intrieurement, il conservait une
contenance ferme.

--Vous affirmez, dit-il, que M. Deplmont, rentr  Paris, a vu sa
femme?

--Oui, j'en suis sr.

--Est-ce samedi?

--Samedi matin, en effet; d'aprs le concierge, un homme, ayant l'air
trs malade, est mont chez ces dames.

--Ah!... je comprends maintenant!

M. de Monvoy se trompa sur le sens de cette exclamation, et, malgr sa
sympathie pour la douleur de Cbronne, il prouvait un vague soulagement
 le sentir branl.

--Mon opinion s'est vite forme, dit-il, parce que, ds l'abord, les
faits semblaient probants. A prsent, voyez-vous que mon conseil tait
bon?

--Je ne vois rien, parce que je ne pense pas et ne penserai jamais comme
vous! Jamais je ne serai gar par les apparences quand il s'agira d'une
femme comme Mlle Deplmont! Si on vous affirmait, avec semblant de
preuves, que je suis un assassin, que diriez-vous?

--Je hausserais les paules...

--C'est prcisment mon geste sur l'accusation porte contre ma fiance.
Ma fiance! vous entendez bien?

--Trop bien! rpondit le magistrat. Puissiez-vous avoir raison, Bernard!
mais, pour vous-mme, je crois mieux faire en ne vous cachant rien. Je
vous sais homme  regarder le malheur en face.

--Assurment! dit Cbronne d'une voix irrite.

--Expliquez-moi votre phrase de tout  l'heure: Je comprends
maintenant!

--Samedi soir, j'ai remarqu l'air souffrant de Mme Deplmont qui sort
seulement de convalescence, et j'ai su qu'elle avait prouv une vive
motion; or, vous me dites que son mari tait venu le jour mme?

--Oui... elle devait d'ailleurs tre informe de sa visite. Elle et sa
fille lui crivaient rgulirement en lui envoyant de petites sommes
conomises sur leur travail. J'ajoute que Mme Deplmont, dans le
dsastre amen par les turpitudes de son mari, n'a pas retir un centime
de sa fortune personnelle. Le dossier du procs de M. Deplmont est
entre mes mains depuis ce matin, et l'attitude de Mme Deplmont, dans
cette preuve, a t absolument correcte.

--Comment ose-t-on les souponner? s'cria Cbronne. Leurs efforts si
honorables pour vivre et pour soulager ce misrable, ne sont-ils pas des
garanties suffisantes?

--Mon cher docteur, ces femmes luttaient pour gagner le pain quotidien
et, aprs de longues habitudes de bien-tre, on se fatigue vite d'une
pareille lutte!...

--Nous sommes en plein dans l'absurde! s'cria Bernard. M. de Chantepy,
dans cette phase nouvelle, leur serait venu en aide.

--En tes-vous certain? On le croyait dans une grande aisance, il avait
 peine sept mille francs de rente. Enfin c'tait un original, vous le
savez bien.

--Oui... je sais, dit impatiemment Cbronne; mais il avait assez de
gnrosit dans le caractre pour faire un sacrifice.

--Soit!... Croyez-vous qu'on puisse souponner quelqu'un de la maison?
La femme de charge, par exemple?

--Sophie Brion!... mais non! C'est la meilleure et la plus sre des
femmes de confiance; elle servait son matre depuis bien des annes.

--Comment expliquer l'aconitine chez Mlle Deplmont? Comment expliquer
la prsence de cette jeune fille chez son parent,  l'heure mme du
crime?

--L'heure du crime?... Elle ne peut tre prcise  une demi-heure
prs... J'ai parl par hypothse.

--Hypothse confirme par le mdecin lgiste... Quand nous aurons
questionn Mlle Deplmont, peut-tre verrons-nous une autre piste;
jusque-l...

--Jusque-l, j'affirme que vous faites fausse route! L'affirmation d'un
homme qui connat si bien Mlle Deplmont devrait compter pour beaucoup,
surtout quand cet homme est habitu  observer et  juger... Vous avez
du coeur, et vous vous repentirez d'accuser, de traquer une femme
innocente... une jeune fille!

--Bernard, mon cher enfant, dit M. de Monvoy avec une vive motion,
croyez que ma tche est bien pnible... Je pourrais la passer  un
autre, j'y ai pens, et c'est  cause de vous que je la garde. A un
moment donn, vous trouverez bon que le magistrat soit un ami...

Cbronne ne pouvait tre insensible  des paroles aussi bonnes et
affectueuses, mais il tait en proie  des sentiments trop violents pour
exprimer sa gratitude.

M. de Monvoy le comprit et ne fut pas offens de son silence.

--Convenez vous-mme, reprit-il, que la justice ne souponne pas
lgrement, mais souponne sur des prsomptions fort graves qui sont
presque des preuves matrielles.

Pendant l'entretien, M. de Monvoy avait vit ce dernier mot, il le
pronona alors  dessein, tant il avait  coeur de combattre, jusque
dans ses derniers retranchements, la dcision du docteur Cbronne.

Preuves matrielles... le mot atterra Bernard, mais il n'en laissa rien
voir et rpondit simplement:

--Prsomptions ou preuves sont des leurres, vous le saurez un jour.

En quittant le juge d'instruction, il avait encore  faire quelques
visites, et, dans le dsarroi de son esprit, il eut la tentation de se
drober  sa tche; mais, se ressaisissant presque aussitt, il examina
ses malades avec autant de soin et aussi longuement que si son coeur
n'avait pas t tortur.

On lui demanda plusieurs fois s'il n'tait pas souffrant; il rpondit:

--J'ai sur les bras une affaire proccupante; il est possible que, dans
deux ou trois jours, je sois oblig de m'absenter et de me faire
remplacer auprs de mes malades; je m'en excuse  l'avance.

Une dame lui parla de la mort de M. de Chantepy.

--C'est vous qui avez t appel, docteur? C'est affreux vraiment!
personne n'est en sret. Savez-vous si on est sur la trace des
assassins?

--J'ai fait mon rapport, rpondit-il brivement; mon rle est termin.

Mais cette question l'avait boulevers. Dj, il le savait, un journal
parlait mystrieusement d'une femme, jeune et belle, qui devait tre la
coupable. Quel bruit, lorsque, Gertrude arrte, il se placerait auprs
d'elle en disant: C'est ma fiance, il est impossible qu'elle soit
coupable, je le jure! Aprs avoir renvoy sa voiture, il dna
htivement dans un restaurant et se dirigea  pied vers la rue
Solfrino. L'clat auquel il pensait ne l'inquitait pas; cependant, les
journaux du monde entier parleraient de ce procs, qui deviendrait
sensationnel,  cause de son amour pour l'accuse.

Le monde entier!... c'est bien peu de chose, se dit-il avec lassitude.

Et, habitu  tirer des dductions de ses penses, il songeait:

La douleur extrme d'une situation extraordinaire m'amne  penser que
le monde est bien petit, et, en considrant le rien de ce monde, mes
facults tombent dans le vide. Cependant, elles ne sont pas cres pour
le vide... Chre et croyante Gertrude! je connais sa rponse si je lui
parlais de mon impression.

Il raconta d'un trait  son ami sa terrible conversation avec le
magistrat.

M. des Jonchres l'interrompait de temps en temps pour poser une
question, prciser un fait, et quand M. Cbronne cessa de parler,
l'avocat fut frapp d'un mutisme trop significatif pour Bernard.

--N'exprime pas ta pense... elle est atroce! s'cria-t-il. Oh! ma chre
Gertrude!

La tte dans ses mains, il pleura comme un homme sait pleurer quand il
est vaincu par la douleur.

Constern, son ami marchait avec agitation, sans oser parler.

--Bernard... mon pauvre Bernard! dit-il enfin en lui touchant l'paule;
je t'en prie!...

Cbronne se redressa vivement.

--Pardonne cette faiblesse et prpare-toi  me rendre service, dit-il
rsolument.

--Quel service?

--D'abord, c'est toi qui la dfendras si elle est arrte; j'ai une
confiance absolue dans ton jugement et ton talent.

--Soit! je la dfendrai, non avec mon talent, mais avec mon coeur,
puisque tu l'aimes!

--Merci, Henri!... je sais que je peux toujours compter sur toi.
Maintenant, je t'en prie, va ds ce soir chez M. de Monvoy. Dis-lui que
tu seras l'avocat, fais-le parler; tu sauras questionner, alors que moi
je suis trop mu, surtout trop irrit pour penser...

--Mais cette jeune fille n'est pas arrte! rpliqua M. des Jonchres.
Me poser comme son avocat est prmatur, et ce sera le premier mot de M.
de Monvoy.

--Est-ce que, dans un cas pareil, la famille n'a pas le droit de
choisir un avocat pour la dfense?

--Si, certainement!

--Eh bien, je reprsente le seul protecteur de Mlle Deplmont. Je suis
implicitement son mari, j'agis en consquence et je prends un conseiller
pour elle. Si c'est contre l'usage, la correction, qu'importe! Comme
avocat, te donnera-t-on les pices qui concernent l'enqute?

--Un peu plus tard... quand je serai officiellement et non
officieusement l'avocat de la dfense.

--Tu crois que M. de Monvoy ne rpondra pas ds ce soir  tes questions?

--Si! il me rpondra... C'est, du reste, au juge d'instruction 
apprcier s'il doit ou non parler dans telle ou telle circonstance, et
il agit avec toi d'une faon trs particulire.

--Alors, pars, Henri.

Aprs un peu d'hsitation, l'avocat dit  voix basse:

--Ainsi, tu ne changes pas d'avis?

--Je ne suis ni un cuistre, ni un lche...

M. des Jonchres partit, sans essayer de discuter, et fut accueilli
cordialement par M. de Monvoy.

--Ah! mon cher Jonchres, charm de vous voir! Quoi de nouveau?

--Je suis envoy par le docteur Cbronne.

L'expression du magistrat changea aussitt.

--Il vous a tout racont?

--Tout... il me prend, ds aujourd'hui, comme avocat de cette pauvre
fille... si on l'arrte.

--Si on l'arrte?... Doute-t-il encore?

--Il ne doute pas, non! il est sr d'aimer une femme admirable, idale!

--C'est dsolant!... je n'ai pas ferm l'oeil de la nuit, en
rflchissant aux consquences de cette obstination. J'ai beaucoup aim
le pre de Cbronne, et si, lui, je l'ai peu vu depuis quelques annes,
je lui conserve nanmoins une amiti sincre, et c'est avec le plus vif
intrt que j'ai suivi les succs de sa brillante carrire. Je voudrais,
avant tout, que son nom ne part pas dans cette triste affaire.

--Quoi! votre opinion est-elle donc dj et srieusement forme?

--Du moins, les charges sont accablantes.

--Est-ce que personne, dans la maison, en dehors de Mlle Deplmont, ne
peut tre souponn?

--Chacun, elle excepte, tait chez soi le soir du crime. Tous les
locataires ont t minutieusement interrogs; ils n'ont rien vu, rien
entendu. Seule, Sophie Brion, la femme de charge qui habite une chambre
voisine du petit appartement occup par Mmes Deplmont, a ouvert sa
porte au moment o la jeune fille descendait chez M. de Chantepy. Mlle
Deplmont lui a dit: Je compte sur vous, demain matin, avant six
heures; vous mettrez les chambres en ordre, aprs notre dpart. Ma mre
dort, et je vais dire adieu une fois encore  notre parent. Donc, Mlle
Deplmont est alle seule, lundi soir, chez M. de Chantepy.

--Mais, cette Sophie Brion... est-on sr d'elle? N'avait-elle pas,
galement, une cl qui lui permettait d'entrer pour son service, et
comme elle l'entendait, chez M. de Chantepy?

--Elle est trs estime et a la confiance de toute la maison. C'est la
veuve d'un employ de commerce, qui lui a laiss un petit avoir, qu'elle
a presque entirement sacrifi pour lever son fils et lui donner une
bonne instruction. Malgr l'estime dont elle est entoure, j'ai dirig
mes investigations de ce ct, et rien ne peut la faire souponner.
Quant  la cl, qui lui permettait d'entrer chez M. de Chantepy, elle
tait reste hier soir chez le concierge, qui,  huit heures, le matin,
devait remplacer la femme de charge chez le vieillard.

--Pourquoi?

--Parce que, de bonne heure, elle allait voir son fils, assez souffrant.
Elle est rentre  neuf heures. C'est donc le concierge qui devait
servir  M. de Chantepy son petit djeuner.

--Et ce concierge?

--Un brave homme, qui a caus dans la loge, avec sa femme et deux amis,
jusqu' une heure avance de la soire.

--Mais, il a pu entrer quelqu'un... les concierges ont bien des
distractions. D'aprs Cbronne, M. de Chantepy n'avait ni verrou, ni
chane de sret  la porte de l'escalier de service.

--Non... il s'tait born  une serrure, plus forte et plus complique
que les serrures ordinaires; il avait des manies singulires, comme vous
savez. Personne, le soir, n'est entr dans la maison, car la porte de la
rue est ferme  neuf heures.

--Dans la journe, on a pu se glisser et se cacher...

--Jusqu'ici, aucun indice ne le fait prsumer; et puis, ce personnage
suppos connaissait donc intimement M. de Chantepy, pour tre au courant
de ses habitudes?

--Tant de choses invraisemblables sont vraies! dit M. des Jonchres,
d'un ton dcourag.

Bien qu'il ne ft pas intress personnellement dans l'affaire, il
prouvait l'crasement d'une conviction terrible.

--Dcidez votre ami  ne pas paratre comme fianc, reprit le magistrat,
suppliez-le! Mettons les choses au mieux: l'innocence de la jeune fille
est prouve, bien! reste le pre... Son procs a eu lieu au fond de la
province, il n'est pas connu, mais, dans les circonstances actuelles, la
honte s'talera au grand jour.

--Bernard est amoureux fou; de plus, l'honneur, chez lui, est
chevaleresque, et il est homme, quand il aime,  ne reculer devant aucun
dvouement. Le pre ne l'arrtera pas.

--Bien, bien! j'admets... d'autant que ce malheureux est trs malade et
n'a peut-tre pas trois mois  vivre. Mais, hlas! vous voyez vous-mme
l'enchanement des faits; jamais cause, au premier abord, n'a t plus
lumineuse.

--Cbronne est trop affirmatif et connat trop bien cette jeune fille
pour que je la croie coupable, rpliqua M. des Jonchres, qui entrait
dans son rle de dfenseur. N'avez-vous aucun indice sur la nouvelle
demeure de Mme Deplmont?

--Non... il est plus malais de dcouvrir deux femmes d'apparence
honnte que des rdeurs de barrire.

L'avocat revint trs malheureux chez lui. Il n'omit aucun mot de sa
conversation avec M. de Monvoy et supplia Cbronne de renoncer  sa
fatale ide.

--Et toi, dit schement Bernard. Tu abandonnerais la femme que tu aimes,
que tu sais innocente?

--Innocente... c'est la question douteuse, et pour mon affection, il
s'agit de toi! Attends, du moins! ne te mets pas en avant. Moi, son
avocat, je ferai tout au monde pour la sauver.

Il dveloppa ses ides pendant que la physionomie de M. de Cbronne,
ordinairement calme et ferme, exprimait peu  peu une si violente colre
que M. des Jonchres s'arrta court...

--Tais-toi! ou je ne sais...

Sans achever, Bernard quitta subitement son ami dsol, et revint chez
lui  grands pas, coudoyant, sans les voir, les rares passants, et se
demandant s'il n'allait pas devenir fou de chagrin.




IV


Il tait onze heures environ quand il entra dans son cabinet. Plusieurs
lettres, arrives par le courrier du soir, taient poses sur son
bureau. Il les examina d'une main fivreuse et jeta une exclamation: il
venait de reconnatre l'criture de Gertrude qui, plusieurs fois, lui
avait crit pendant la maladie de Mme Deplmont.

Enfin, enfin!...

Il dchira l'enveloppe sans penser au timbre de la poste. La lettre
n'tait pas longue; il la lisait debout, et ses traits, altrs par tant
d'motions violentes, s'adoucissaient, se dtendaient.

Nous nous sommes retires loin de vous, lui disait Gertrude, parce que
nous ne voulons pas vous entraner dans notre malheur. Il faut nous
oublier; jamais nous ne reviendrons sur notre dcision. Une femme doit
s'effacer pour sauver du dsastre l'homme qu'elle aime.

Des choses que vous ne savez pas, des choses affreuses nous sparent
pour toujours. Si vous les apprenez (et je sais que vous les apprendrez
quand vous voudrez, mais ce n'est pas nous qui devons vous les rvler),
si vous les apprenez, dis-je, vous comprendrez, avec votre sentiment
lev de l'honneur, pourquoi nous fuyons les hommes, pourquoi nous
fuyons le bonheur!...

Il faut se soumettre  la volont de Dieu qui permet, sans doute, que
ma vie ne soit claire par aucune joie.

Du moins, vous vous consolerez, c'est mon voeu le plus cher, et si,
un jour, je vous sais heureux, un rayon de votre propre bonheur viendra
jusqu' moi. La pense d'avoir t aime de vous sera ternellement la
douceur de mon coeur endolori.

Adieu, donc! oubliez-moi. Je vous en supplie, ne me cherchez pas; une
nouvelle circonstance nous oblige plus que jamais  vivre seules et
caches. Que tout soit fini! et soyez bni pour l'affection que vous
m'avez offerte.

Gertrude D.

       *       *       *       *       *

Bernard s'assit et mdita chaque mot de cette lettre; il la relut vingt
fois avec attendrissement; elle le calmait; malgr les passages qui
eussent paru significatifs  bien des gens, elle dissipait le doute
pouvantable que son ami avait presque gliss dans son esprit et qui
avait t, au fond, la cause de son emportement. Il revoyait le visage
de la jeune fille, ses yeux bleu fonc, si intelligents et si pleins de
douleur quand elle ne se savait pas observe.

Tout  coup il se rappela le timbre de la poste; dans sa prcipitation,
il l'avait dchir; mais, en rejoignant les deux parties, il dchiffra
le nom de la rue du Temple, imparfaitement marqu.

Elles sont dans le Marais, se dit-il; quelle est l'glise la plus
rapproche de la rue du Temple?

Il passa dans sa bibliothque pour tudier un plan de Paris et,
dcouvrant l'glise de Notre-Dame-des-Blancs-Manteaux, rsolut d'y
aller le matin mme, car une heure venait de sonner.

Il appela son valet de chambre, qui se leva  la hte.

--Monsieur est malade? dit-il, en entrant un peu effar dans la
bibliothque.

--Non... mais il faut que je sorte demain matin... ou plutt ce matin, 
cinq heures et demie. Prvenez le cocher.

--Mais, monsieur, Pierre dort depuis longtemps. Je le prviendrai  cinq
heures, il aura le temps...

--Non, non, rveillez-le pour le prvenir il pourrait tre en retard;
et, surtout, recommandez-lui d'tre exact.

Cbronne expdia sa correspondance, rgla sa journe du lendemain et
passa le reste de la nuit tendu sur un canap.

Quand il sortit de son demi-sommeil, le jour paraissait; un jour pur et
limpide qu'il trouva livide, et, en regardant autour de lui, il
s'tonnait d'avoir attach quelque importance  la possession
d'oeuvres belles et charmantes qui, dans la dtresse de son coeur,
taient sans voix pour l'encourager ou le consoler.

Et lorsque je la verrai, se disait-il, comment lui apprendre cette
normit?

Il monta en voiture avec le pressentiment de russir dans ses
recherches.

Sauf la place des Vosges, il ne se rappelait rien du Marais, o il
n'avait aucun client et n'allait jamais. Malgr ses sombres
proccupations, il remarquait l'aspect curieux d'un quartier que le
vandalisme contemporain n'a pas encore entirement ravag. Son cocher,
s'tant tromp de rue, s'arrta pour se renseigner prs d'un concierge
qui venait d'ouvrir les deux battants d'une immense porte. Au fond et 
droite de la cour, un htel, dont le grand air frappa Cbronne, tait
habit par des fabricants de bronzes. Une plaque,  l'entre de
l'escalier principal, indiquait  quel abaissement les revirements du
got et de la mode avaient rduit l'htel austre du grand Lamoignon.

Cbronne se demandait si, il y a deux cent quarante ans, un homme
passant dans ces mmes rues, entrant peut-tre chez le premier
prsident au Parlement, avait eu  protger,  dfendre une femme adore
accuse d'un assassinat...

Absorb, il ne vit pas que son cocher prenait la rue des
Francs-Bourgeois, et il sortit brusquement de sa douloureuse rverie
lorsque la voiture s'arrta devant l'glise de
Notre-Dame-des-Blancs-Manteaux.

Cette glise, ancienne chapelle du couvent des Guillemites, n'a qu'une
nef sans chapelles latrales. La messe de six heures se disait donc au
grand autel, devant un public d'une trentaine de personnes. Il demeura
dans l'glise jusqu' sept heures et demie, mais ne vit aucune femme
qui, de prs ou de loin, ressemblt  Mlle Deplmont.

Il alla dans la sacristie, pour parler au bedeau.

--Y a-t-il, tout proche d'ici, des chapelles o l'on entend la messe
tous les jours?

--Non, monsieur... je n'en connais pas.

--Je cherche une dame et sa fille qui habitent dans ce quartier, et j'ai
perdu leur adresse. Je croyais voir l'une d'elles  la messe de six
heures.

Connu! pensait le bedeau.

--Comment sont-elles, ces dames?

--La jeune fille, qui assiste ordinairement  une messe matinale, est
grande, avec les cheveux trs noirs, un teint mat et des yeux bleu
fonc; peut-tre vous a-t-elle questionn sur les habitudes de cette
paroisse, car elle y est trs nouvellement arrive.

--Je ne me rappelle pas, monsieur.

--Et vous tes certain qu'il n'y a pas de chapelle dans un voisinage
immdiat?

--Certain! rpondit le bedeau, du ton dsagrable trop souvent
particulier  ce genre d'individus.

M. Cbronne, dont l'attente ne pouvait se prolonger, descendit l'glise
pour se retirer, mais voyant un jeune abb auprs d'un confessionnal, il
l'accosta et lui expliqua le motif de sa prsence 
Notre-Dame-des-Blancs-Manteaux.

--Pour une raison capitale, il faut que je retrouve les personnes que je
viens de vous dcrire et dont je suis oblig de vous taire le nom.
Depuis trois jours, n'avez-vous vu aucune femme leur ressemblant? Aux
messes matinales, il y a si peu d'assistants, qu'il est facile de
remarquer une nouvelle venue, surtout si elle contraste avec le reste de
l'assistance?

--Mon Dieu, monsieur, non... je n'ai remarqu personne. Vous me
paraissez avoir entrepris une tche bien difficile.

--J'arriverai... il le faut!

L'abb, remarquable par ses joues roses et son regard d'enfant, laissa
percer quelque inquitude et s'effora de prendre une attitude svre,
bien que la physionomie de Bernard lui plt infiniment.

--Je suis le docteur Cbronne, monsieur l'abb, si vous connaissez mon
nom, j'espre qu'il vous inspirera de la confiance.

L'air soucieux du jeune prtre disparut aussitt.

--Qui ne connat le nom brillant et surtout si honorable du docteur
Cbronne, rpondit-il aimablement. Que puis-je faire pour vous, docteur?

--Mon Dieu, je ne sais! dit Bernard avec angoisse. Si vous aviez
remarqu les personnes dont je parle, vous me le diriez.

--Elles ont l'habitude quotidienne de la messe? Et vous tes sr
qu'elles sont dans ce quartier?

--Oui, monsieur l'abb, trs sr!

--Reviendrez-vous demain matin, docteur?

--Oui, certainement!

--Si j'ai eu lieu de faire des remarques utiles  vos recherches, je
vous les soumettrai. Je suis toujours le matin auprs de ce
confessionnal.

--Merci, monsieur l'abb! Aujourd'hui, je n'entre pas dans de plus
amples explications, mais ces explications... tous les journaux les
donneront d'ici peu de jours, malheureusement!

Cbronne se fit reconduire chez lui, expdia un tlgramme  M. des
Jonchres, en le priant de passer le soir rue de Vaugirard, puis il
partit pour ses consultations.

En route, il parcourut un journal du matin. Une colonne tait consacre
 la mort de M. de Chantepy. On savait de source certaine, disait le
journal, que ce crime mystrieux avait t accompli par une femme
jeune, belle, dont on taisait encore le nom. On ajoutait que des
circonstances romanesques rendraient sensationnel le procs qui suivrait
l'arrestation de la coupable, la jeune femme tant aime d'un homme en
vue  Paris.

Cbronne se dit: Voici le commencement! demain, mon nom et le sien
seront jets au public. Soit! je parlerai moi-mme et la dfendrai avec
toute l'nergie dont je suis capable.

Il prvint ses malades qu'il se ferait remplacer le lendemain et les
deux jours suivants, et, soit ralit, soit par esprit prvenu, il crut
que, dans certaines maisons, on l'observait avec curiosit.

Le travail forc d'une journe trs charge le dtendit, en lui faisant
perdre de vue l'ide fixe qui le harcelait.

Mais il fut violemment repris par elle, lorsque, le soir, la lettre de
Gertrude sous les yeux, il mdita de nouveau chaque phrase et chaque
mot.

La veille, cette lettre l'avait calm; en la relisant, il voyait qu'elle
serait facilement une charge contre la jeune fille par ses allusions 
des choses affreuses et  une circonstance nouvelle qui les obligeait 
se cacher...

C'est videmment une allusion  son pre, pensait-il, mais M. de Monvoy
y puiserait la confirmation de sa propre logique. Il ne l'aura pas!...

M. des Jonchres arriva, fort anxieux.

--Il y a du nouveau, Bernard?

--Oui, elle m'a crit... et, d'aprs le timbre de la poste, elles sont
dans le Marais.

--Bien choisi! rpondit l'avocat. C'est un quartier o personne ne va,
mais qui n'est pas excentrique. Tu as cherch dj?

--Ce matin... et recherche vaine. Je me suis libr pour trois jours;
demain, si je ne la vois pas  l'glise, je chercherai dans les rues
avoisinantes. Elles sont srement dans le quartier, puisque la lettre
est timbre de la rue du Temple.

--C'est mon avis... Et cette lettre... puis-je la lire?

Cbronne hsita un instant.

--Oui... lis!

Aprs avoir lu attentivement, M. des Jonchres tendit la lettre 
Bernard et, sans mot dire, s'appuya le dos  la chemine.

--Eh bien, Henri, qu'est-ce que tu penses?

--Rien!... c'est simplement la lettre d'une femme qui aime et s'exalte
un peu dans le sacrifice qu'elle se voit oblige d'accepter...

--O vois-tu de l'exaltation? La lettre est rflchie, au contraire, et
presque contrainte. Si elle avait os, c'est sur un autre ton qu'elle
m'et crit, j'en suis sr!

--Je n'aime pas sa phrase sur la volont de Dieu.

--Tu es superbe, vraiment! Elle parle en femme chrtienne, qui puise ses
forces dans un sentiment, ou plutt une conviction, que nous ne
partageons pas, mais que, du moins, nous pouvons comprendre.

--J'ai vu des femmes, des femmes d'ducation soigne, qui jouaient du
sentiment religieux pour mieux garer le jugement des autres.

--Elle est incapable de jouer la comdie, incapable de la moindre
fausset, mais si ton parti est pris, n'en parlons plus!

--Mais non, mon cher ami, je n'ai pas de parti pris; tu t'irrites, et je
le comprends! Pour moi, j'tudie chaque nouveau fait. Je doute, c'est
vrai, car, jusqu'ici, je ne vois aucune flure  l'accusation, sauf sur
un point.

--Lequel? dit vivement Bernard.

--L'aconitine... comment en avoir une aussi grande quantit en sa
possession? C'est incomprhensible! Mais, enfin, elle en avait. Quant 
cette lettre, je te concde qu'elle indiquerait une nature en mme temps
courageuse et dlicate, si...

--Si?

--Si une ombre noire ne planait pas sur chaque ligne.

Cbronne garda un assez long silence.

--Tu la verras, dit-il, et ce sera suffisant pour te convaincre.

En ce moment, le valet de chambre prvint le docteur qu'on dsirait lui
parler.

--Qu'est-ce que c'est? Vous savez bien que je ne reois jamais  cette
heure-ci?

Il avait rpondu avant de regarder la carte, mise sous enveloppe ferme,
que le valet de chambre lui prsentait.

--Ah! bien!... faites entrer.

--Un inspecteur de la sret... un M. Gardais, dit-il  son ami.

L'avocat fit un petit mouvement qui signifiait:

Nous allons bien voir.

Trs correct dans sa mise et dans sa tenue, l'inspecteur expliqua sa
mission.

--Je suis charg de dcouvrir l'adresse de Mlle Deplmont, monsieur. M.
de Monvoy demande si vous avez des nouvelles?

--Je prviendrai M. de Monvoy quand ce sera ncessaire, rpondit
Cbronne d'un ton glacial, et je n'admets pas cette insistance.

--L'insistance ne vient pas du juge d'instruction, dit tranquillement
l'avocat en regardant assez insolemment l'inspecteur qui lui tait
antipathique, M. Gardais agit pour son propre compte.

--M. de Monvoy dsire vivement aboutir; ainsi il m'est permis de
demander au docteur Cbronne si, depuis hier, il a quelques donnes. Il
a pu recevoir une lettre qui simplifierait notre tche.

--J'ai des donnes, en effet, mais j'entends agir seul.

L'air perplexe de l'inspecteur fit sourire M. des Jonchres.

--Vous n'avez rien  craindre, dit-il; ni moi, l'avocat, ni mon ami nous
n'aurions l'ide de prter la main  la fuite de Mlle Deplmont.
Aussitt l'adresse dcouverte, M. de Monvoy sera prvenu.

Tout en parlant, M. des Jonchres se demandait pourquoi les yeux de M.
Gardais inspectaient obstinment le bureau de Cbronne. La lettre de
Gertrude tait en sret, mais l'enveloppe avait t oublie.

Ah! pensa-t-il, il reconnat l'criture.

Les trois hommes taient debout, et Bernard dit schement:

--Je n'ai aucun renseignement  donner, par consquent...

--Je pars, monsieur.

Plus prompt que M. des Jonchres qui s'approchait ngligemment du
bureau, il saisit l'enveloppe.

--C'est de Mlle Deplmont, dit-il froidement; je connais l'criture,
j'ai vu une des lettres de cette jeune fille  M. de Chantepy; une
belle criture, lgante et hardie.

Profitant de la stupfaction du docteur Cbronne, il approcha
l'enveloppe de la lumire.

--Rue du Temple, et date d'hier; voici enfin une indication.

--Donnez-moi ce papier immdiatement, s'cria Cbronne en marchant sur
l'inspecteur, vous n'avez pas le droit de faire une inquisition ici!

--C'est vrai, docteur, et veuillez me pardonner. Ma tche est difficile,
vous ne voulez pas me venir en aide, je prends la libert de m'aider
tout seul.

--Vous allez me remettre cette enveloppe, ou je...

M. des Jonchres l'interrompit.

--Bah! laisse-le faire son mtier... Il nous importe peu qu'il emporte
ou non ce papier. La lettre a t mise  la poste rue du Temple, trs
loin de la demeure de Mlle Deplmont.

--Pourquoi trs loin? demanda M. Gardais.

--Parce que ces dames dsirant se cacher, il est vident qu'elles n'ont
pas choisi une poste tout prs d'elles. Elles savent bien que le timbre
les trahirait, ou, pour ne rien exagrer, aiderait  les trahir.

--Elles n'ont pas pens au timbre, croyez-moi, rpliqua l'inspecteur, et
je suis convaincu que M. Cbronne a dj commenc ses recherches dans le
Marais.

--Serais-je espionn? s'cria Bernard.

--Non, monsieur! on compte trop sur votre promesse  M. de Monvoy.

--Alors, si on compte sur ma promesse, pourquoi vient-on chez moi et
pourquoi emploie-t-on des moyens dont la brutalit me rvolte et contre
lesquels je proteste nergiquement? Sortez d'ici, monsieur!

--Docteur, rpondit M. Gardais, vous nuirez  la cause que vous dfendez
d'abord si vous cachez la vrit, ensuite si vous vous emportez au point
de ne pas vouloir raisonner.

--On m'accusera peut-tre moi-mme, dit Bernard ironiquement. Ce serait
le digne corollaire de l'accusation imbcile porte contre Mlle
Deplmont. Allons, en voil assez! Sortez, monsieur, et ne vous avisez
pas de me donner des leons ou...

M. des Jonchres l'interrompit et dit d'un ton grave:

--Nous nous engageons sur l'honneur, mon ami et moi,  conduire Mlle
Deplmont chez M. le juge d'instruction ds que nous l'aurons
dcouverte. La police n'a donc point  s'inquiter de nos mouvements.

--Bien, monsieur! je suis maintenant trs tranquille.

Il salua le docteur Cbronne, qui lui tourna le dos, et disparut.

Bernard eut quelque peine  se calmer, car il touffait de colre.

--Heureusement, dit-il, que ce personnage n'a pas la lettre.

M. des Jonchres rflchissait aux consquences du fait qui venait de se
passer.

--Puisque tu veux absolument arriver avant la police, il est bien
regrettable que l'enveloppe ait t prise...

--Comment si je veux absolument!... vois-tu cette pauvre enfant prvenue
brutalement des soupons qui... C'est impossible! je ne vis pas en
pensant  cela!

--Tu russiras, Bernard, je l'espre de tout mon coeur. Mais les
investigations commenceront demain dans le Marais. Tu n'aurais pas d
opposer une rsistance aussi vive; c'tait confirmer ce policier dans
l'ide que tu as l'adresse et que le timbre de la poste ne le trompe pas
sur le quartier...

--C'est possible! mais mon regret est de ne l'avoir pas jet par la
fentre. Je parlerai au Prfet de police; je suis son mdecin et nos
rapports sont excellents. Nous verrons si un misrable agent de la
sret a le droit, mme en semblable occurrence, de mettre la main sur
mes papiers!

--Droit ou non, je te conseille de ne pas donner une importance trop
grande  l'incident. Nous avons autre chose  faire!

--Tu as raison... mais je ne suis plus moi-mme, car je vis dans un tat
continuel de douleur et d'exaspration.

--Je le sais, mon pauvre ami, rpondit affectueusement M. des Jonchres,
et je comprends admirablement ton tat d'esprit; il est affreux! mais,
avant tout, il faut se possder pour mener  bien l'entreprise. Demain
matin, tu retournes  Notre-Dame-des-Blancs-Manteaux? Veux-tu que je
t'accompagne?

--Non... je prfre agir seul. Si elle n'est pas dans l'glise, j'irai
dans les rues avoisinantes, de porte en porte.

--Sais-tu si elles ont crit  leur ancienne adresse?

--Je l'ignore... Au cas o elles auraient crit  M. de Chantepy, la
lettre serait entre les mains des magistrats.

--Une lettre  la victime... voil qui branlerait les soupons. A
quelle heure pars-tu demain matin?

--A cinq heures et demie.

--Attends-toi  voir M. Gardais l-bas.

--Je serai fil, tu crois?

--C'est inutile... il ira tout droit  Notre-Dame-des-Blancs-Manteaux.
Tu comprends que la police est au courant des habitudes de Mlle
Deplmont, elle aura la mme ide que nous-mmes: surveiller l'glise.

--Que faire alors?

--Rien... la chercher simplement, sans se proccuper de l'inspecteur. Il
te verra, mais te laissera agir, j'en suis convaincu. Tu seras
surveill, c'est tout.

--Et s'il intervient?

--C'est un risque  courir... mais ne voyant aucun pril en la demeure,
il usera de mnagements vis--vis de toi. D'ailleurs son objectif est de
la dcouvrir, non de l'arrter. Il n'y a pas de mandat d'amener lanc
contre elle. Quand il saura o elle demeure, il prviendra la justice et
prendra de nouveaux ordres. Donc plus j'y rflchis, plus je suis
rassur. Tu es entirement libre pour trois jours?

--Entirement, non! j'irai  ma clinique. Mais je n'aurai pas  faire de
visites. J'ai travaill aujourd'hui sans arrt, et Dieu sait si, dans
mon tat d'esprit, il est dur de traner la charrue!

--C'est un bien quand mme...

--Oui, dit Cbronne avec fatigue, et je sais me ddoubler; le mdecin
est  son devoir, pendant que l'homme souffre amrement quand il retombe
sur lui-mme.

Quelle que fut la compassion de M. des Jonchres, il n'osait donner sur
le fond de la situation ni un espoir, ni un encouragement.

Peut-tre n'est-elle qu'une malade irresponsable, se rptait-il 
lui-mme, mais le cas est toujours terrible.

--Et si tu la dcouvres, dit-il tout haut, tu viendras directement avec
elle au Palais, Bernard?

--Directement!  moins que je ne doive pas rencontrer M. de Monvoy?

--Si; demain il sera dans son cabinet ds huit heures. Moi galement
j'irai au Palais; si tu as besoin de mes services, tu me feras demander.

--Besoin de tes services, Henri? rpta M. Cbronne avec tonnement.

--Tu sais, rpondit M. des Jonchres en hsitant, qu'on n'interroge pas
un accus sans la prsence de son avocat.

--Grand Dieu! en sommes-nous l? s'cria Bernard avec clat.

--Non, j'espre, si Mlle Deplmont fournit immdiatement un alibi...
Mais enfin, au point o nous en sommes, le juge d'instruction, en effet,
lui parlera tout d'abord d'un avocat... maintenant elle peut refuser.

--Elle refusera! dit Cbronne avec conviction, parce que, ds ses
premires rponses, elle anantira l'accusation.

--C'est possible! rpondit l'avocat d'un ton encourageant.

Il n'ajouta point, afin de ne pas exasprer son ami, que, par suite des
circonstances, le juge d'instruction interrogerait aussitt la jeune
fille, mais que normalement elle devrait tre conduite d'abord devant le
procureur de la Rpublique.

Sans rien dire  Bernard, il quitta la rue Vaugirard pour aller causer
avec M. de Monvoy et obtenir, si c'tait possible, que le docteur
Cbronne, bien que suivi, ne ft pas entrav le lendemain dans ses
projets s'il dcouvrait Mlle Deplmont.




V


En arrivant dans l'glise de Notre-Dame-des-Blancs-Manteaux, la premire
personne qu'aperut Cbronne fut l'inspecteur de la sret qui ne
cherchait mme pas  se dissimuler. Il s'tait plac  droite, au milieu
du bas ct, de faon  surveiller l'entre de la rue des Archives et
celle de la rue des Blancs-Manteaux.

Il s'approcha aussitt de Bernard et lui dit tout bas:

--Ne vous tourmentez pas, docteur, quoique vous m'ayez fort maltrait
hier, je suis content de vous dire que je n'ai pas mission d'arrter
Mlle Deplmont. Au contraire! j'ai reu l'ordre de ne pas vous
contrecarrer.

--Et cependant vous tes ici, monsieur?

--Ah! ceci est diffrent... Je surveille, et dois savoir le rsultat de
vos dmarches. Le docteur Cbronne comprendra que j'ai  remplir un
devoir strict?

--Je comprends, monsieur, et suis sensible aux gards contenus dans vos
paroles, mais hier...

Il fit un lger signe de tte moiti menaant, moiti courtois, et
s'avana vers le jeune abb qui, sortant de la sacristie, semblait le
chercher.

--Auriez-vous dcouvert quelque chose, monsieur l'abb?

--Docteur, de l'autre ct de l'glise, derrire le pilier le plus
proche de l'autel, il y a une jeune femme que je n'ai jamais vue  la
messe de six heures, et dont l'aspect rpond  ce que vous me disiez
hier.

Cbronne se tourna vivement.

--Vous ne pouvez pas la voir d'ici, faites le tour par le bas de
l'glise. Du reste, je vais vous accompagner. J'ai devin, grce aux
journaux, le motif de vos recherches. Selon vous, elle n'est pas
coupable?

--Non, mille fois non! et elle ne sait rien encore!

--Ah! c'est affreux!... Vous avez toute ma sympathie, docteur! dit
l'abb avec l'lan d'une bonne nature et la chaleur de la jeunesse.

--Merci, monsieur l'abb! Mon nom et le sien taient-ils dans les
journaux dont vous parlez?

--Non... mais c'tait transparent pour ceux qui suivent avec intrt les
discussions sur l'assassin mystrieux de M. de Chantepy, et qui savent
que vous tiez son mdecin.

Ils changeaient trs bas ces quelques mots en s'avanant d'un pas
discret vers l'endroit indiqu par le prtre. Bernard s'arrta court en
apercevant Mlle Deplmont. Agenouille, la tte dans ses mains, elle
pleurait, et son attitude afflige acheva de troubler Cbronne.

--C'est elle! dit-il.

L'abb le regardait avec compassion et, avant de s'loigner, lui serra
la main en disant chaleureusement:

--Courage, docteur! elle est innocente, vous la sauverez!

Cette sympathie encourageante d'un inconnu, dont le coeur jeune et bon
n'hsitait pas  le croire, devait, longtemps aprs, se prsenter 
l'imagination de Bernard comme le trait d'une douce lumire au milieu de
tnbres bien paisses...

L'inspecteur de la sret toucha le bras du docteur en montrant Gertrude
d'un geste interrogateur.

--Oui!... dit simplement Cbronne.

Il attendit avec une impatience  peine contenue qu'elle se levt pour
partir.

Les yeux baisss, elle passa prs de lui, sans le remarquer; il
l'accosta  la sortie de l'glise.

--Prenez mon bras, dit-il en la voyant plir et chanceler sous le coup
de l'motion.

--Ah! c'est mal, c'est mal! dit-elle avec prcipitation. Je vous avais
suppli de ne pas me chercher.

--Bien vaines supplications! dit-il. O demeurez-vous? Il faut que je
vous parle, ainsi qu' votre mre?

--Non, rpondit Gertrude d'une voix mal assure, non! je ne veux pas
renouveler ses motions.

--Ne discutons pas, dit imprativement Cbronne, je ne puis viter 
votre mre des motions. Vous ne savez pas ce que j'ai  dire: ce sont
des nouvelles excessivement graves qui vous intressent.

Il avait pris le ton et l'air rsolu d'un homme qui entend qu'on lui
obisse. Gertrude chercha d'autant moins  discuter que la joie de le
revoir branlait ses rsolutions antrieures.

--Est-ce loin? demanda Bernard.

--A deux pas d'ici, de l'autre ct de l'glise.

Le docteur dit  son cocher de les suivre et de l'attendre  la porte de
la maison o il allait entrer.

--Mais, qu'y a-t-il? dit Gertrude. Comment nous avez-vous trouves?
Est-ce par M. de Chantepy?

Il tressaillit en lui entendant prononcer le nom du vieillard.

--Non... j'ai trouv seul, par le timbre de la poste.

--Le timbre!... ah! je n'avais pas pens  cela. Mais quelles nouvelles?
dit-elle en s'arrtant; il vaut mieux que je sache avant ma mre, car ce
sont sans doute des nouvelles tristes?

--Elles sont tristes, en effet! Il s'agit de votre vieux cousin.

--Il est malade, trs malade? dit-elle vivement.

--Oui... Vous n'avez lu aucun journal depuis quatre jours?

--Aucun... nous sommes trop absorbes et trop proccupes. Pourquoi
cette question?

Le regard de Cbronne, la faon dont il lui prit la main clairrent
Gertrude aussi bien que ses paroles.

--Il est mort?

--Oui... il est mort.

Elle avait appris depuis longtemps  se possder et ne manifesta son
chagrin que par son expression dsole.

--Mort! rpta-t-elle. Mort subitement? Vous l'avez vu, vous l'avez
soign?

--Je vous dirai tout dans un instant. Arrivons-nous?

--C'est l! dit Gertrude, en dsignant un curieux et trs vieux
btiment.

Sur la faade, des constructions  toits plats, formant terrasse 
mi-hauteur d'un premier tage, avaient sans doute t ajoutes il y a
cent cinquante ans et servaient de petits magasins borgnes. Des vases en
fonte,  l'air sale et piteux, les uns  moiti briss, ornaient encore
prtentieusement la longue terrasse.

Cette antique maison tait une partie de l'ancien couvent des
Guillemites. Ces moines aux blancs manteaux, sortis d'Italie pour
essaimer en France et ailleurs, quittrent leur monastre de Montrouge
pour s'installer au Marais en 1298.

Du ct de la rue des Blancs-Manteaux, les murailles d'une demeure jadis
sainte renfermaient des boutiques lpreuses, ignobles dbits de vins
frelats, infimes magasins de charbon, tenus par des femmes bouriffes,
 l'air effront et  la voix criarde.

Mais l'intrieur mme de la maison tait assez bien habit par des
commerants, des travailleurs, des ouvriers horlogers que leurs
affaires obligeaient  demeurer dans le quartier.

Mme Deplmont, force d'agir vite et bien, car l'tat de son mari
s'tait subitement aggrav, avait pris pour un mois, en attendant de
dcouvrir un loyer moins cher, un petit appartement meubl qui, par
hasard, se trouvait  louer. La rue des Guillemites, que traversa
Gertrude pour pntrer dans la maison, a certainement t perce dans
l'ancien jardin des moines qui reliait  la chapelle cette partie du
couvent.

Avant d'entrer, Cbronne regarda derrire lui et vit que l'inspecteur de
la sret, trs dcid  exercer rigoureusement sa surveillance,
s'appuyait patiemment contre le mur servant d'enclos aux derniers restes
de ce qui fut le jardin des Blancs-Manteaux.

Gertrude gravit promptement un sombre escalier et, parvenue au second,
dit  Bernard:

--Voulez-vous m'attendre quelques minutes ici? Je veux prparer ma mre,
lui apprendre moi-mme.

--J'attendrai.

Il eut le temps de regarder les troits corridors sur lesquels
s'ouvraient autrefois des cellules. Avaient-elles t habites par des
heureux? Sans connatre le nom du fondateur de la congrgation,
Guillaume de Malavalle, Cbronne l'enviait en pensant qu'il avait
probablement ignor les angoisses extraordinaires de la vie.

Comment lui apprendre, mon Dieu, comment?

Gertrude ouvrit la porte et le fit entrer dans l'appartement. Mme
Deplmont, les yeux pleins de larmes, vint  lui:

--Ah! docteur, quelle nouvelle! notre pauvre ami! Et comment assez vous
remercier de nous avoir cherches, d'tre venu vous-mme...

Le revoir auprs d'elles tait pour Mme Deplmont un puissant
adoucissement, car, sans oser l'avouer  sa fille, elle conservait
l'espoir que Bernard n'abandonnerait pas facilement son rve.

--Et moi, dit Gertrude, qui reprochais  M. de Chantepy de ne m'avoir
pas encore crit, comme il me l'avait promis!

--Il connaissait votre adresse?

--Mais oui... lui seul! Sophie elle-mme ne devait la connatre que plus
tard, quand nous aurions enlev nos meubles. J'allais envoyer ce matin
un mot  mon cousin.

--Votre lettre est-elle crite? demanda Cbronne avec une vivacit qui
tonna Gertrude.

--Non, pas encore...

Elle se pencha pour embrasser sa mre, qui pleurait.

--C'est encore une dure preuve, ma pauvre mre!

M. Cbronne pensait:

Si Henri la voyait, l'entendait, il serait compltement clair.

Surprise de son silence, Gertrude leva les yeux vers lui et remarqua son
expression trouble, qu'elle attribua  sa sympathie pour leur propre
chagrin.

--Ne vous affligez pas  ce point pour nous, lui dit-elle, nous sommes
habitues  souffrir. Et maintenant, donnez-nous des dtails sur
l'vnement. Les rhumatismes sont-ils remonts au coeur, comme vous le
craigniez?

Le moment terrible tait venu, Cbronne ne pouvait plus reculer.

--Il est mort assassin.

--Assassin! s'crirent-elles avec horreur. Assassin?

--Assassin.

Mme Deplmont mit la main sur ses yeux:

--Mais, c'est horrible!

Le regard terrifi de Gertrude ne quittait pas le visage angoiss de
Cbronne.

--Qui l'a assassin? demanda-t-elle tout bas. Le sait-on?

--Quelqu'un est souponn... une femme innocente. Ah! pourquoi, pourquoi
tes-vous parties d'une faon si singulire?

--Que voulez-vous dire?... dit-elle avec effroi.

Soudain, il s'approcha d'elle et la prit dans ses bras.

--Qui est souponn? C'est vous, Gertrude, vous, ma fiance, bientt ma
femme! C'est vous, vous! qu'on accuse.

Le mouvement subit et passionn de Bernard, ses tranges paroles
remplirent Gertrude de terreur.

Elle se dgagea pour se rfugier auprs de sa mre, qui crut, comme
elle,  un accs de folie.

Il les devina et leur dit posment:

--Gertrude, je ne suis pas en dmence... je vous ai cherche pour vous
apprendre, avant tout autre, les soupons qui psent sur vous... et pour
vous adoucir la secousse.

--Mais, docteur, qu'est-ce que vous dites? s'cria Mme Deplmont. Quels
sont les fous qui accusent ma fille d'un crime?

--Personne ne l'accuse... mais les circonstances sont des preuves
accablantes.

--Je n'en crois pas mes oreilles! dit Gertrude avec indignation. Quoi!
un homme comme vous se fait l'interprte d'une pareille sottise?

Elle tait exactement dans le mme tat d'esprit que celui de Cbronne
quand il avait rpondu au magistrat:

C'est ridicule! et aussi monstrueux que de m'accuser moi-mme!

--J'ai pens et rpondu comme vous, reprit-il en la conduisant vers la
fentre qui ouvrait sur la rue des Guillemites. Vous voyez cet homme
qui fait les cent pas devant le petit jardin?

--Oui, je le vois! quel rapport?...

--C'est un inspecteur de la sret, Gertrude. Il m'a suivi pour vous
dcouvrir. A prsent, il sait o il devrait venir pour... vous arrter.

--Arrter ma fille!

Mme Deplmont mit dans ce cri tout son coeur et tout son tonnement.
Mais Gertrude se contenta d'un geste ddaigneux.

--C'est absolument stupide!... Et quelles sont les circonstances qui
m'accusent?

--M. de Chantepy est mort empoisonn par une piqre d'aconitine.

--Eh bien?

--Eh bien, vous tes alle le soir lui dire adieu, et c'est vous qui lui
prpariez souvent...

--Oui, interrompit Gertrude, mais dimanche il a refus, en disant qu'il
ne souffrait pas assez pour employer la morphine.

--Il a refus!... pourrez-vous le prouver? dit Cbronne avec ardeur.

--Ma parole suffit, je suppose, rpondit-elle en se troublant un peu.

--Et le poison?

--Quel poison?

--L'aconitine?

--Je n'ai jamais eu d'aconitine en ma possession, si ce n'est ce que
vous avez ordonn  ma mre.

--De l'aconitine tait cache sous des papiers, dans un tiroir de votre
commode.

Les yeux dilats par l'tonnement, elle demeura stupfaite, pendant que
Mme Deplmont l'entourait de ses bras, en s'criant:

--Mais, que dit le docteur? Gertrude, mon enfant, c'est pouvantable! Ne
t'effraie pas, je te dfendrai...

--M'effrayer... me dfendre... rpta machinalement Gertrude.
Calmez-vous! dit-elle, en voyant sa mre clater en sanglots. C'est une
mprise extraordinaire, facile  dtruire. O faut-il aller crier la
vrit? demanda-t-elle  Bernard.

--La crier ne suffit pas... il faudra la prouver.

--Quoi! je n'ai jamais menti... je dirai ce qui est, ce sera suffisant.

Cette rponse d'une me honnte, qui n'admet pas un instant qu'on doute
de sa droiture, remua le coeur de Cbronne.

--Le juge d'instruction, auquel vous aurez  rpondre, est un homme bon
et bienveillant, dit-il; en vous voyant, en vous entendant, j'espre que
ses doutes se dissiperont.

--Le juge d'instruction! rpta-t-elle en plissant. Comment! c'est
vrai? On m'accuse, on me cherche?

--Vous ne parvenez pas  le croire, pauvre enfant! et c'est bien
naturel. Mais, ne craignez pas, l'orage passera!

--Je saurai lui tenir tte! dit-elle avec la subite nergie d'une fiert
irrite.

--Et vous aurez l'appui de mon nom, de mon amour, Gertrude! Au
magistrat, je me suis dit votre fianc, bientt votre mari, et on verra
bien!

--Vous avez fait cela! balbutia-t-elle, les yeux brillants de joie.

Alors tout s'vanouit pour la laisser en face du bonheur qu'elle avait
fui. Les sentiments les plus varis se refltaient sur son visage
expressif: jamais elle n'avait paru plus belle  Cbronne et plus digne
d'tre aime.

--Oh! mon Dieu! j'oublie! s'cria-t-elle. Vous vous tes prononc, et
vous ne savez pas... Je ne parle pas de ces soupons absurdes, mais...

Elle regarda sa mre, qui assistait silencieusement  cette scne.

--Je sais, dit Bernard, en attirant Gertrude  lui, je sais! Votre pre?
Qu'importe! Vous ne savez pas, vous, comment aime un homme qui sait
aimer ardemment, profondment! Mon amour est plus fort que toutes les
circonstances, et il les brave!

En ce moment, Mme Deplmont oubliait presque le pass, ses chagrins
prsents, l'trange communication qui venait de leur tre faite, pour
contempler sa fille, en se disant avec joie:

Elle mrite si bien un tel amour!

L'appartement,  cette heure, tait inond de soleil; les rayons
glissaient autour de ces vivants et riaient, dans leur vieillesse
toujours jeune, des sentiments qui, dans leur intensit, donnaient tant
de vie  cette chambre enveloppe jadis de recueillement et de
mditations tranquilles. Ils savaient que cette vie serait emporte dans
l'inconnu, tandis qu'eux-mmes viendraient encore,  la mme place, se
glisser au milieu de nouveaux vivants, comme une esprance, une joie ou
une ironie...

--Mon pre est ici... malade, trs malade, dit Gertrude en levant vers
Cbronne ses beaux yeux, dans lesquels il lisait un amour  l'unisson du
sien.

Mme Deplmont ne lui laissa pas le temps de rpondre.

--Va chez ton pre, Gertrude! Prviens-le qu'un nouveau mdecin va
l'examiner.

Elle obit aussitt, et Mme Deplmont, ne se contraignant plus, dit 
Cbronne, d'un ton angoiss:

--Je l'loigne pour vous parler librement. Docteur, est-il vrai, est-il
possible que ma fille court quelque danger? Ces soupons ne sont-ils pas
le comble de la folie?

--Le comble de la folie, assurment! et le danger sera cart, dit-il en
hsitant.

--Mais, il existe?

--Non, j'espre... le coupable est peut-tre dcouvert  l'heure o je
vous parle. Mais on ne peut viter certains ennuis, et il faut
absolument que Mlle Deplmont vienne avec moi pour s'expliquer avec le
magistrat... il le faut absolument!

--Elle reviendra? On n'aura pas l'ide monstrueuse de l'arrter! Je
voudrais l'accompagner et mon mari se meurt!

--Rassurez-vous, dit-il avec une tranquillit affecte, elle reviendra;
je la ramnerai moi-mme. Soyez calme, je vous en prie, il ne faut pas
l'agiter. Remarquez que, pour le moment, il s'agit d'une formalit...

Gertrude rentra et dit  Bernard:

--Il vous attend... il est bien mal, je crois. Si vous pouviez le
soulager!

Le docteur Cbronne voyait bien qu'il n'avait pas fait passer dans
l'esprit de Mlle Deplmont ses propres inquitudes sur la gravit des
soupons. Huit heures sonnaient, il savait que son devoir tait trac et
avait hte d'agir.

--Je suis oblig de vous emmener, ma chre Gertrude; il faut absolument
que vous veniez avec moi chez le magistrat charg de l'instruction.

--Chez le magistrat? Tout de suite? dit-elle en reculant.

--L'aventure est idiote, rvoltante... c'est vident! mais elle existe,
il faut y mettre fin le plus tt possible.

--Vous croyez? dit-elle timidement. Cette dmarche est ncessaire?

--Ncessaire, rpondit Cbronne qui, la mort dans l'me, n'osait
ajouter: Si ncessaire que peut-tre ne reviendrez-vous pas ici!...

--De toute faon, vous serez interroges, vous et votre mre, comme les
parentes et amies de M. de Chantepy.

L'agitation vidente de Mme Deplmont fit comprendre  Gertrude la
ncessit de se contraindre.

--Vous avez raison, dit-elle, il faut en finir le plus vite possible. Je
vous accompagne, mais, pendant que je me prpare, allez, je vous en
prie, voir mon pre.

Bernard suivit Mme Deplmont; quand il revint, il tait seul et dit 
Gertrude prte  partir:

--Il est trs mal, en effet! On ne doit pas le laisser seul. Mme
Deplmont ne le quittera pas jusqu' votre retour.

--Je vais leur dire adieu.

Les portes tant restes ouvertes, Cbronne l'entendit parler  sa mre
et l'embrasser.

--A bientt!

--Le docteur croit que tu seras retenue assez longtemps, Gertrude.

--Alors, ne m'attendez pas pour djeuner.

Elle tait trs mue en revenant auprs de Bernard.

--Il est certainement beaucoup plus mal qu'hier, dit-elle d'une voix
tremblante.

Cette douloureuse proccupation attnuait l'effet qu'auraient d
produire les nouvelles apportes par Cbronne; la mort affreuse de M. de
Chantepy avait boulevers Gertrude, mais l'accusation, si elle la
rvoltait, ne pntrait pas en elle comme une inquitude poignante. A
son sens, aprs avoir rempli la formalit exige par la justice, cette
pnible et bizarre aventure serait termine.

Enfin elle revoyait l'homme qu'elle aimait de toutes ses forces, il lui
donnait les preuves d'un attachement complet, irrductible.

Toutefois, quand elle fut assise dans le coup de Cbronne, les faits
lui apparurent plus rels; il la vit plir et se troubler.

--Ce sont trop de secousses! dit-elle, c'est dcourageant! Je ne peux
plus supporter tant de malheurs!

--Ah! ma pauvre bien-aime!...

Il s'effora de la rassurer, il lui parla avec une tendresse qui la
ravit, et, aprs l'avoir calme, il fit appel  son nergie.

--Il faut, lui dit-il, que vous soyez bien vous-mme, c'est--dire calme
et forte pour rpondre aux questions qui vous seront poses.

Une expression de colre passa dans le regard de Gertrude.

--C'est irritant! dit-elle en se tournant vers lui.

Il constata avec satisfaction l'irritation de la jeune fille, la
considrant comme le meilleur des stimulants pour la sortir de
l'affaissement qui s'emparait d'elle un instant auparavant.

--Je bouillonne, lui dit-il, en pensant  l'imbcillit de cette
affaire! Mais le calme est une grande force, vous le savez, et je vous
crois femme  en avoir mme dans un cas aussi anormal. Maintenant mon
meilleur ami, M. des Jonchres, est au Palais; si vous le voulez auprs
de vous pour vous conseiller?

--Me conseiller? Un avocat...? pourquoi faire? dit Gertrude avec une
vague terreur. Vous m'avez parl de formalit, me trompez-vous?

--Non... tout se passera bien, ma chre Gertrude. Mais, parfois, un
conseil est utile.

--Je veux rpondre seule aux questions qu'on m'adressera, dit-elle
vivement.

--C'est entendu.

Il garda sa main troitement serre dans la sienne jusqu'au moment o la
voiture s'arrta devant le Palais de Justice.

Appuye sur le bras de Cbronne, elle monta avec assez de fermet le
large escalier du Palais et entra dans une salle o il la pria de
l'attendre.

Il fit passer sa carte  M. de Monvoy et fut aussitt introduit auprs
du juge.

--Eh bien, docteur?

--Mlle Deplmont est l, rpondit schement Cbronne.

--Elle est l!... Gardais avait donc raison. C'est vous qui l'amenez?

--Sans doute... et croyez-vous qu'une femme innocente se drobe  des
questions?

--Qu'elle vienne!

--Un instant! dit Bernard. Quelle dcision comptez-vous prendre?

--La question ne doit pas m'tre pose, docteur! En tout cas, je ne puis
rien dcider avant l'interrogatoire. Est-elle seule? Il faut que je voie
la mre.

--Mme Deplmont est auprs de son mari, qui, selon moi, n'a pas
quarante-huit heures  vivre: je l'ai examin.

--Je ne le croyais pas aussi mal, rpondit M. de Monvoy; c'est une
complication. Jonchres est au Palais; on va le prvenir, pour qu'il
vienne auprs de Mlle Deplmont.

--Elle ne veut pas d'avocat pour le moment, elle me l'a dit de la faon
la plus formelle.

--Ah!... Je crains qu'elle n'ait une ide imparfaite de la situation.

--L'important est qu'elle rponde d'une faon satisfaisante  vos
questions, dit Bernard d'un ton impatient, et je me suis efforc de ne
pas la troubler inutilement.

--Je comprends!... Mais nous devons procder avec quelque rgularit.
Voulez-vous, docteur, faire entrer vous-mme cette jeune fille, ou
bien?...

--Ai-je le droit d'assister  l'interrogatoire?

--Non, certes!

--Alors... faites-la entrer, rpondit Bernard d'une voix touffe. Je ne
suis plus matre de moi...

M. de Monvoy se leva et serra nergiquement la main de Cbronne.

--J'aurai peut-tre besoin de vous, docteur!

--Je vais descendre dans une des galeries, et quand Mlle Deplmont sera
dans votre cabinet, je remonterai et attendrai dans le couloir.

--Trs bien!




VI


Pendant que le docteur Cbronne parlait au juge d'instruction, M. des
Jonchres, accompagn d'un vieil avou, traversa la salle o Mlle
Deplmont attendait.

--Quelle belle personne! dit-il.

--Oui... mais comme elle a l'air pensif!

--Et inquiet, ce me semble! Elle dsire sans doute un renseignement, car
elle a fait un mouvement vers nous, je vais le lui demander.

Il s'approcha de Gertrude.

--Cherchez-vous quelque chose, madame? Puis-je vous renseigner?

--Oh! non, merci! J'attends seulement quelqu'un.

--Mille pardons, madame! J'avais cru, en passant prs de vous, que vous
dsiriez nous questionner.

--Non, monsieur.

Il s'loigna sans se douter qu'il avait parl  la femme dont la dfense
lui tait confie. Il ne croyait pas au succs immdiat des recherches
de son ami, et, malgr sa conversation de la veille avec Cbronne, il ne
fit aucun rapprochement. Mais, avant de quitter la salle, il se retourna
machinalement et aperut encore le joli profil de Gertrude.

Aprs le petit incident, qui venait d'interrompre pendant une seconde le
cours de ses rflexions, Mlle Deplmont s'absorba de nouveau dans ses
penses, sans remarquer les regards des jeunes avocats qui passaient et
que son attitude, jointe  sa beaut, frappait ou intriguait.

Elle ne songeait pas  l'accusation porte contre elle, mais  l'amour
de Bernard.

Cet amour si fort, qui ne reculait devant rien, la remplissait d'une
joie si profonde, si envahissante qu'elle oubliait mme le motif de sa
prsence au Palais de Justice. Son pre, la mort de M. de Chantepy
taient relgus au second plan, et quand un huissier  qui Cbronne
avait dsign de loin la jeune fille, s'approcha d'elle en la priant de
le suivre, elle avait pris une dcision.

Pourquoi refuserais-je plus longtemps? Il sait tout, et il veut bien.

Elle se sentait rconforte au point que les fardeaux de sa vie ne
pesaient plus sur elle; cette impression la soutenait encore et donnait
 sa physionomie une expression rsolue quand elle entra dans le cabinet
du juge. Mais elle se troubla en n'apercevant pas M. Cbronne.

--Veuillez vous approcher, mademoiselle, lui dit M. de Monvoy en
dsignant un sige.

--O est le docteur Cbronne? demanda-t-elle avec inquitude; je croyais
me retrouver ici avec lui?

--Il reviendra plus tard... il n'avait pas le droit d'assister 
l'interrogatoire.

--Pourquoi donc? Je lui reconnais tous les droits, et j'aimerais mille
fois mieux qu'il ft auprs de moi.

--Moi seul dois trancher cette question, mademoiselle, rpondit le juge
qui ne put rprimer un sourire. Mais si vous dsirez que M. des
Jonchres, l'avocat choisi pour vous par M. Cbronne, vienne ici, nous
allons le faire appeler.

--L'avocat choisi pour moi par M. Cbronne? rpta-t-elle lentement,
non, je n'en veux pas!

De ce moment, comprenant mieux la gravit de la situation, elle
s'effraya. Nanmoins, elle remarqua l'air bienveillant du magistrat et
l'expression d'un greffier qui, le menton dans sa main, la regardait
curieusement.

Ce regard, o quelque chose dplut violemment  Mlle Deplmont, veilla
chez elle un sentiment de hauteur qui lui rendit toute sa prsence
d'esprit.

Malgr l'invitation qui lui fut encore adresse, elle resta debout, la
main appuye sur le dossier d'une chaise, et rpondit d'un ton bref aux
questions sur son nom, son ge et sa demeure.

--Vous savez dj, mademoiselle, pourquoi j'ai dsir vous voir et...

--M. Cbronne me l'a dit, interrompit-elle, et je ne m'explique pas
qu'un homme comme vous,  l'air bon et intelligent, ait une ide aussi
absurde.

Cette attaque nave, en mme temps trs ferme, et amus M. de Monvoy
sans le srieux des circonstances. Quant au greffier, il sourit
franchement.

--Laissez-moi achever, mademoiselle... Je dois vous dire moi-mme,
puisque je reprsente la Justice, que vous tes souponne, pour
diffrentes raisons, d'avoir empoisonn M. de Chantepy.

--Ridicule! dit-elle avec un geste de ddain.

--Je l'espre!... Mais pesez vos paroles. Je vous prviens que, au point
o en est arrive l'instruction, chacune de vos rponses pourrait
devenir une charge contre vous.

Les grands yeux de Mlle Deplmont exprimrent une surprise mlange de
rvolte.

--Que m'importe l'instruction! Je dirai la vrit, monsieur, ni plus ni
moins.

--M. de Chantepy est mort  la suite d'une injection d'aconitine. Vous
aviez l'habitude de lui faire la lecture aprs le dner, et, avant de le
quitter, de prparer la piqre de morphine dont il faisait souvent
usage?

--Il a refus dimanche soir.

--Ah!... Pouvez-vous en donner la preuve?

--Mais je l'affirme sur l'honneur, monsieur, c'est suffisant.

M. de Monvoy eut un mouvement d'impatience.

--Non, mademoiselle, ce n'est pas suffisant. Voulez-vous me dire
pourquoi, vous et votre mre, vous avez quitt  six heures, lundi
matin, votre appartement sous prtexte d'un voyage, en ralit pour vous
cacher?

Une vive rougeur envahit jusqu'au front de la jeune fille.

--Vous touchez l, monsieur,  une question intime, absolument
personnelle,  laquelle je ne rpondrai rien, dit-elle presque en
balbutiant.

--Mieux vaudrait rpondre, dans votre intrt, mais enfin comme vous
voudrez! Nous claircirons ce point sans votre concours.
Connaissiez-vous les proprits de l'aconitine?

--Oui, monsieur... Pendant une longue maladie, ma mre a t traite par
ce poison, et le docteur Cbronne m'en avait expliqu les effets.

--Vraiment? Et comment vous tes-vous procur l'aconitine?

--Je n'ai jamais eu d'aconitine en ma possession.

--Dans un tiroir de votre commode, on a trouv un papier contenant
encore de l'aconitine. Ce papier tait dchir, et la dchirure s'adapte
au morceau du mme papier jet sur la chemine de M. de Chantepy par la
personne qui, aprs avoir apport le poison, l'a fait dissoudre dans de
l'eau.

--A tout ceci je ne puis rien rpondre, car je n'y comprends rien.

--Prenez garde, mademoiselle! tel systme de dfense tournera  votre
dsavantage.

--Je ne me dfends pas, monsieur, car je n'ai pas  me dfendre. Je dis
ce qui est, c'est tout!

--Et vous tes bien alle chez M. de Chantepy dimanche soir?

--Oui, monsieur.

--A quelle heure?

--A neuf heures.

--Faites attention  vos paroles, mademoiselle! s'cria le juge.

--Pourquoi?

--Mais, malheureuse jeune fille, c'est  quelques minutes prs, entre
neuf et dix heures, que le crime a t commis. On m'avait dit, mais sans
prciser le moment, que vous tiez descendue chez votre cousin dimanche
soir. Tout vous charge, et vous dites avoir t chez M. de Chantepy 
l'instant presque prcis du crime. Rappelez vos souvenirs! N'est-ce pas
plutt  huit heures que vous tes alle dire adieu  votre parent?

--Non, monsieur.

--Vous tes sre?

--Trs sre... Je suis descendue  neuf heures. Au moment de quitter M.
de Chantepy, il m'a demand si sa pendule allait bien; elle retardait,
et je l'ai mise  l'heure de ma montre. Il tait exactement dix heures
moins vingt.

M. de Monvoy se renversa sur son sige et contempla avec infiniment de
piti cette belle jeune fille qui rpondait avec tant de nettet, tant
d'insouciance apparente du danger,  des questions si graves.

J'ai vu, se disait-il, des femmes au visage de vierge n'tre que des
coquines, mais elles ne ressemblaient gure  celle-l! Joue-t-elle la
comdie? Et croit-elle drouter la Justice en se chargeant elle-mme?
Habile tactique, car elle a l'air aussi sincre qu'intelligent?

--Mademoiselle, dit-il avec une subite brusquerie, saviez-vous que M. de
Chantepy vous instituait son hritire?

--Je ne le savais pas d'une faon certaine, mais je m'en doutais d'aprs
quelques mots prononcs par lui il y a quelque temps. Le fait nous avait
toujours paru probable; il m'aimait beaucoup et n'avait pas de parents
plus proches.

--Il y a peu de temps... Avez-vous donc jur de vous perdre vous-mme?

--Me perdre! Pourquoi? Devant l'absurdit de vos soupons, pourquoi
dissimulerais-je la moindre chose? rpliqua-t-elle d'un ton plus
vibrant.

Une violente irritation commenait  la dominer; le magistrat s'en
aperut et ne laissa pas de s'en tonner.

Ou innocente ou trs forte, pensait-il.

--Saviez-vous, mademoiselle que M. de Chantepy mettait des valeurs dans
son secrtaire?

--Oui... j'ai entendu ma mre lui reprocher plus d'une fois son
imprudence, presque toute sa fortune tant, parat-il, en valeurs au
porteur.

--En effet! et vous le saviez!... Saviez-vous galement que votre cousin
avait ralis une somme de dix mille francs qu'un employ du Crdit
Lyonnais lui apporta la veille mme de sa mort?

--Non... J'ignorais ce dtail.

--Un dtail important, mademoiselle! Le testament a t ouvert... M. de
Chantepy vous laisse sa fortune. Elle est peu considrable,  la vrit,
mais vous met  l'abri du besoin.

--Pauvre ami!

Pour la premire fois, depuis son entre dans le cabinet du juge
d'instruction, elle dfaillit en se rappelant l'affection perdue qui
avait t un si grand secours pour elle et sa mre pendant les annes
navrantes qui venaient de s'couler.

En la voyant pleurer, M. de Monvoy espra obtenir l'aveu qu'il
attendait.

--Vous saviez que vous hritiez, dit-il, et vous avez voulu profiter
d'une fortune qui vous sortait d'une position prcaire, trs prcaire,
trs pnible.

--Et c'est moi, dit-elle avec une angoisse mouvante, moi, qui provoque
une telle pense! Ne savez-vous pas que je travaillais avec courage,
avec succs! et il nous faut bien peu pour vivre,  ma mre et  moi!

--Vous... oui! Mais vous n'tiez pas, vous n'tes pas seules. Votre
pre?...

Elle baissa la tte et croisa les mains avec dsolation.

--Avouez donc, dit doucement le juge; vous le voyez, je sais tout!

--Je n'ai rien  avouer! s'cria Gertrude en se redressant d'un air
indign. M. de Chantepy tait notre meilleur, presque notre seul ami;
dans notre malheur, il nous a soutenues non seulement moralement, mais
encore autrement. Il tait excellent et gnreux, mais, malgr les
apparences, il n'tait pas riche, et d'ailleurs nous ne voulions tre 
la charge de personne et mon travail doublait la rente de ma mre. En
quoi donc avions-nous besoin d'une fortune acquise par un crime? C'est
fou, c'est honteux de me souponner!

La colre la rendait plus belle, et son nergie, son sang-froid, en
rpondant au magistrat, frappaient le greffier d'admiration.

--Je ne demande qu' croire  votre innocence, mademoiselle, reprit M.
de Monvoy, mais veuillez me dire si vous souponnez quelqu'un parmi les
personnes qui approchaient M. de Chantepy.

--Non, monsieur... Un tranger se sera introduit.

Rponse fcheuse dont elle ne comprit pas la maladresse.

--C'est inadmissible, mademoiselle! Quelqu'un a prpar l'injection qui
a caus la mort; ce ne peut tre un tranger. En voyant, chez lui, un
intrus, un voleur, M. de Chantepy et sonn. Vous devez savoir qu'une
sonnette lectrique, communiquant avec la chambre de la femme de charge,
lui permettait de l'appeler. Pendant que vous tiez dans l'appartement,
vous n'avez rien vu de suspect, rien entendu?

--Rien?

--Et cette femme de charge? Quelle est votre opinion sur elle?

--Sophie! Pas plus que moi, elle ne doit tre souponne. Du reste, elle
tait dans sa chambre ce soir-l.

--Vous en tes certaine?

--Absolument certaine... Comme je descendais, elle m'a dit quelques
mots, puis est rentre chez elle pour se coucher. C'est la meilleure des
femmes.

Le magistrat, qui avait espr qu'un indice, un dtail tournerait
l'enqute d'un autre ct, se sentait dcourag et fort dsol en
pensant  Cbronne.

--Mais, reprit Gertrude, puisque vous connaissez notre malheur et notre
honte, c'est donc vous, monsieur, qui en avez parl  M. Cbronne?

--En effet, c'est moi! N'avez-vous rien de plus  dire aujourd'hui,
mademoiselle?

--Aujourd'hui!... N'est-ce pas fini? J'ai dit la vrit, et je proteste
de toutes mes forces contre l'accusation dont je suis victime!

--Mademoiselle, cet interrogatoire succinct ne suffit pas. De plus,
remarquez bien que vos rponses ont confirm, non dtruit les soupons.
Lorsque je vous reverrai, ce sera en prsence de votre avocat qui vous
conseillera et...

--Mon avocat! interrompit Gertrude avec dsespoir; je n'ai pas besoin
d'avocat, car je ne suis pas coupable, je ne suis pas coupable!

M. de Monvoy tait trs perplexe; en outre de sa bont naturelle, la vue
de Gertrude veillait toute sa bienveillance.

--Pourquoi votre mre n'est-elle pas venue avec vous, mademoiselle? De
toutes faons elle devait le faire.

--Mon pre se meurt, rpondit simplement Gertrude.

--Si les soupons contre vous sont fonds, il me parat impossible que
vous ayez agi  l'insu de Mme Deplmont.

--Il y a six ans que je lutte contre le malheur; c'est une terrible
cole qui vieillit bien vite et apprend  avoir de la dcision. Si
j'avais commis un crime, je l'eusse fait sans en parler  ma mre.

--Il faut qu'elle soit interroge. Quelqu'un peut-il la remplacer auprs
du malade?

--Moi seule, murmura Gertrude  bout de forces.

Elle se laissa tomber sur un sige et fit des efforts surhumains pour ne
pas sangloter tout haut.

M. de Monvoy passa dans le couloir o Cbronne attendait.

--Le pre est-il vraiment mourant, docteur?

--Mourant... Mais dites-moi si...

--Tout  l'heure!

Pouss par sa bont et puis par sa piti en regardant Bernard, il arrta
sa manire d'agir.

--La justice n'est pas un bourreau, et il serait trop cruel, en ce
moment, de la sparer de sa mre. Je vais donc la laisser partir pour
rentrer chez elle, jusqu' ce que... tout soit termin. En attendant
elle sera sous la surveillance de la police.

Cbronne respirait difficilement.

--Les rponses? dit-il brivement.

--Elle n'avoue rien, et les rponses sont  sa charge.

--Que voulez-vous qu'elle avoue? s'cria Bernard en s'emportant
aussitt.

M. de Monvoy, tout  son affaire, avait rpondu sans rflchir et en
suivant son ide.

--Allons, Bernard, vous m'inspirez une sympathie extrme... Mais du
calme, je vous en conjure. Entrez dans mon cabinet, je dsire que vous
voyiez devant moi Mlle Deplmont.

En apercevant Cbronne, Gertrude,  laquelle un accablement subit ne
permettait mme pas d'entendre les paroles encourageantes du greffier,
se leva vivement.

--Mademoiselle affirme avoir t chez M. de Chantepy  dix heures moins
vingt, dit froidement M. de Monvoy.

Gertrude regardait en face Cbronne qui avait pli.

--Je dis simplement la vrit, rpondit-elle, pourquoi me faire souffrir
plus longtemps?

--Ne vous trompez-vous pas sur l'heure? dit Bernard. Avez-vous rflchi
 la gravit de cette affirmation?

--Je n'ai pas  rflchir, et le vrai serait-il dix fois plus grave que
je ne le dissimulerais pas.

Et tout  coup, sous l'influence d'un doute terrible, elle tendit les
bras vers Cbronne en criant avec un accent qui bouleversa les
assistants:

--Ah!... Vous doutez de moi!

Elle serait tombe si Bernard, courant  elle, ne l'avait soutenue dans
ses bras.

--Gertrude! Ma bien-aime!... Quelle ide avez-vous eue? Non! Je ne
doute pas! je ne douterai jamais, jamais! C'est inepte et monstrueux de
vous souponner!

Il la serrait contre lui et rptait tout haletant:

--L'erreur tombera d'elle-mme, ne craignez rien! Pensez  moi,  mon
amour, il ne vous fera jamais dfaut. Je vous aime! je crois en vous
plus qu'en moi-mme...

Elle pleurait, la tte appuye sur le coeur dont elle entendait les
battements prcipits.

Le greffier contenait difficilement son motion, et M. de Monvoy, trs
ple, n'osait lever les yeux vers les infortuns. Son opinion tait
arrte et il voyait se drouler l'avenir cruel...

--Docteur, dit-il, vous reconduisez chez elle Mlle Deplmont?

--Oui, oui... tout de suite.

--Partons! oh! partons! dit Gertrude qui se ressaisissait.

--Un instant seulement, mademoiselle!

M. de Monvoy dit un mot confidentiel au greffier qui sortit
immdiatement, et rentrant quelques minutes aprs, fit un signe
affirmatif.

--Vous pouvez partir, mademoiselle, mais vous restez  ma disposition,
car, d'ici peu, j'aurai  vous questionner encore. Veuillez dire  votre
mre que je voudrais la voir aujourd'hui  quatre heures.

--Oui, murmura Gertrude qui sortit  pas prcipits.

Cbronne prit avec autorit la main de Mlle Deplmont, la passa sous son
bras et descendit l'escalier qui conduisait presque directement dans la
galerie des Marchands.




VII


Soit par une indiscrtion du greffier, soit pour une autre cause, le
bruit se rpandit parmi les avocats, qui se promenaient nombreux dans la
galerie des Marchands, que la femme souponne d'avoir assassin M. de
Chantepy tait dans le cabinet du juge charg de l'instruction.

--L'a-t-on vue? demanda vivement M. des Jonchres, qui causait encore
avec l'avou. Est-elle seule?

--Elle est arrive, dit-on, avec le docteur Cbronne. C'est donc bien
lui, Jonchres, l'homme amoureux dsign par les journaux? J'en suis
fch pour lui.

--Cette femme est-elle grande, avec un teint mat et des yeux admirables?
demanda l'avocat sans rpondre  la question qui lui tait pose.

--Vous la connaissez donc? Vous la dcrivez comme le greffier, qui en
parle avec enthousiasme.

M. des Jonchres reconnaissait la jeune femme,  laquelle il avait
adress la parole une heure auparavant.

Et Bernard a suivi son ide! Il se pose ouvertement en protecteur!

--Les voil! dit quelqu'un.

Le docteur Cbronne, tte nue, entrait dans la galerie, avec Gertrude. A
l'attitude des groupes,  leur curiosit manifeste, il comprit que la
personnalit de Mlle Deplmont tait connue. Il s'irrita des regards
curieux jets sur elle et, bien qu'il et aperu des amis, il rpondit 
quelques saluts de faon  tenir les gens  distance.

M. des Jonchres s'avana vers lui, et Bernard lui tendit la main, en
disant gravement:

--Henri, je te prsente ma fiance, Mlle Deplmont. Gertrude, voici M.
des Jonchres, mon meilleur ami. Je crois vous avoir dj parl de lui.

La jeune fille, trop bouleverse pour prononcer un mot ou rien
remarquer, regarda, sans le voir, M. des Jonchres.

--Traversons par ici, dit Cbronne.

Mais, comme Gertrude pressait le pas, il la retint doucement, ne voulant
pas avoir l'air de fuir.

Des reporters, venus pour une autre cause, circulaient, affairs, de
groupe en groupe, afin d'obtenir des dtails. L'un d'eux s'approcha mme
de Cbronne.

--Docteur, me permettez-vous de passer chez vous, aujourd'hui?

--Qui tes-vous, monsieur?

--J'appartiens au journal _X_...

--Ah! dit le docteur en le toisant du haut en bas, venez, monsieur! vous
serez jet  la porte par mon valet de chambre.

Il sortit du Palais de Justice, accompagn par M. des Jonchres.

Cbronne fit monter Gertrude dans son coup, et resta un instant avec
son ami sur le trottoir.

--Eh bien, Henri, tu l'as vue? Comprends-tu, maintenant, la stupidit
des soupons?

--Je ne crois pas que cette femme-l soit coupable! dit chaleureusement
l'avocat.

--Evidemment!... et il est invraisemblable qu'elle soit mme souponne;
mais M. de Monvoy en tient pour son ide.

--Mon pauvre ami... son ide est taye, l'enqute est l! Qui ou quoi
amnera un renversement des choses? je n'en sais rien!

--Il faut bien qu'il arrive, ce renversement! s'cria Bernard.

--Et M. de Monvoy la laisse retourner chez elle?

--Oui, troitement surveille, dit Cbronne avec amertume. Regarde 
droite, tu verras l'inspecteur de la sret et deux sergents de ville
qui se prparent  nous suivre; comme si nous pensions  fuir! Les
imbciles!

--Qu'on vous suive ou non, qu'importe!

--C'est toi qui agiras, Henri, pour la tirer de cette situation
impossible! Son pre se meurt, c'est pourquoi on la laisse encore libre.
Aujourd'hui, je ne la quitte pas; demain, dimanche, viens chez moi  une
heure. Prpare un plan, tu me le soumettras.

--Compte sur moi!

Tout constern, il regarda partir la voiture et allait remonter au
Palais, quand il pensa aux reporters.

Ah! non, par exemple!... pas de questions! Et ce soir, quel tapage dans
les journaux! Vingt personnes ont entendu Bernard me prsenter cette
jeune fille comme sa fiance...

Il appela un fiacre et rentra chez lui pendant que, dans la voiture de
Cbronne, il se passait une scne de dsespoir.

Le coeur dchir, Bernard renonait  parler pour consoler une douleur
inconsolable.

--Je comprends,  prsent, dit Gertrude d'une voix entrecoupe, que
cette accusation est relle; jusque-l, je ne le croyais pas!

--Nous l'anantirons, soyez-en certaine! Ne vous effrayez pas outre
mesure, Gertrude! M. des Jonchres est un habile avocat, et il prouvera
trs vite l'inanit des soupons.

--Les soupons!... vous ne me dites pas tout! Ce ne sont pas seulement
des soupons, c'est une accusation formelle, et si, d'ici peu de jours,
on ne dcouvre rien, on me conduira en...

Elle balbutia le mot de prison, qui se perdit dans un sanglot.

Cbronne jeta son bras autour d'elle, comme pour la protger, la
dfendre contre un ennemi voqu.

--On dcouvrira le coupable, ma chrie, je vous le jure!

Mais sa voix tremblante effraya Gertrude en la confirmant dans ses
craintes, et ils ne prononcrent plus un mot jusqu' la rue des
Guillemites.

Ce mme jour, aprs tre all au greffe chercher les pices concernant
l'enqute, M. des Jonchres se mit en face de l'affaire, non plus en ami
de Cbronne, mais, bien qu'il n'et pas eu d'entretien particulier avec
Mlle Deplmont, en avocat charg de la dfense.

Il s'aperut avec dpit que la logique de M. de Monvoy s'imposait
fortement  son esprit. L'enchanement des faits tait tel, chaque
anneau, sauf sur un point, paraissait si bien soud que, oubliant son
impression du matin, l'avocat se rptait:

C'est elle! c'est vident!... comment la dfendre, comment la sauver?

Il entra dans des suppositions varies pour expliquer le crime sans que
la jeune fille y ft mle, et s'arrta longuement sur la seule
supposition vraisemblable: Mlle Deplmont pouvait tre victime d'une
habile machination. Mais alors, seule, une personne de la maison,
approchant librement M. de Chantepy, et agi; or, l'enqute prouvait
premptoirement que chacun, sauf Gertrude, tait chez soi  l'heure du
crime.

M. des Jonchres tournait dans un cercle pour revenir au mme point,
c'est--dire  la conviction mme du magistrat. La pense de Cbronne
paralysait ses efforts, obscurcissait son sens, ordinairement fin et
subtil. Il se leva avec impatience, pour aller s'accouder  la fentre.
Il regarda vaguement les tramways et le mouvement de la rue, tout en
creusant le problme, sans parvenir  briser les fils qui attachaient
son jugement.

Tout  coup, il jeta sa cigarette et revint  son bureau.

Essayons de ce moyen... j'aurais d y penser plus tt.

Il crivit un tlgramme et alla lui-mme le porter  la poste du
boulevard Saint-Germain; puis il se rendit chez M. de Monvoy.

Le juge d'instruction n'tait pas chez lui, mais, comme il devait
rentrer d'un instant  l'autre, M. des Jonchres l'attendit.

--Ah! je me doutais que vous viendriez, Jonchres, dit M. de Monvoy en
arrivant. Et j'apporte, dans ma serviette, des papiers pour vous; je
vous les aurais envoys si je n'avais pas compt sur votre visite.

Il paraissait fatigu, malheureux, et aborda, sans tarder, le sujet qui
l'absorbait.

--La vue de cette jeune fille et de sa mre est faite pour branler...
cependant, chaque rponse a confirm l'accusation.

--Quelle a t l'attitude de la mre?

--La malheureuse, affole, s'est accuse pour sauver sa fille.

--Ah! quelle maladresse! s'cria l'avocat.

--Maladresse trs touchante, en tout cas... Nous avons eu, dans mon
cabinet, une scne comme je n'en voudrais pas voir souvent. Fort
heureusement, Cbronne avait amen lui-mme Mme Deplmont et attendait,
dans le couloir, la fin de l'interrogatoire. Ah! le rle d'un magistrat
est souvent bien pnible! Je suis l, entre mon devoir et ma piti...
car, enfin, tout l'accuse!

--Je ne la crois pas coupable, dit rsolument l'avocat.

--Voil bien l'homme! La femme est jeune, charmante, alors elle n'est
pas coupable!

--Un tel regard ne trompe pas, et vous-mme tes influenc par lui...

--Sans doute! dit M. de Monvoy, en se promenant avec agitation; oui,
sans doute! elle n'a pas plus l'air d'une criminelle que vous et moi...
Et, cependant, Jonchres, votre assurance m'tonne! vous avez assez
d'exprience pour savoir qu'une physionomie, mme dlicieuse, peut
tromper. Bien que vous n'ayez pas mon ge, votre carrire est dj assez
longue pour que vous ayez vu des choses bien tranges.

--Oui... plus tranges mme que cette affaire, qui ne serait qu'un crime
vulgaire, sans la personnalit de l'accuse et sans l'amour de Cbronne.

--Ah! c'est dsolant! dit le juge avec chagrin. Un tel homme, dans une
telle situation! son nom est dsormais livr  la malignit publique.

--Il est bien au-dessus de cela! rpliqua vivement M. des Jonchres, et
son attitude forcera, au contraire, l'estime gnrale. Envers et contre
tout, il aime avec passion cette jeune fille, il lutte pour elle, il
s'oublie entirement pour la soutenir, et vous croyez que le public lui
jettera la pierre! J'ai meilleure opinion de lui! Pour moi, je crois,
avec Cbronne,  l'innocence de Mlle Deplmont.

--Alors, au nom du ciel, basez votre opinion, je ne demande que cela!
Prouvez que je m'gare, que je suis un imbcile, un idiot, ce que vous
voudrez, enfin! et toute ma vie, je vous en serai reconnaissant.

--Il est toujours facile de prouver la bont de votre coeur, rpondit
M. des Jonchres, mu par le ton et les paroles de M. de Monvoy, car
vous agissez avec humanit et prudence. Je sais trop bien que les faits
accusent Mlle Deplmont; toutefois, en la voyant, je pense que nous
sommes dupes d'apparences. Moi, je vais commencer une enqute.

--Vous n'irez jamais assez vite... En mon me et conscience, la libert
laisse  cette jeune fille ne peut tre que provisoire, et encore parce
que les circonstances m'imposent des mnagements.

--Je sais!... je sais aussi que Cbronne fournirait n'importe quelle
caution pour que la libert de Mlle Deplmont ft prolonge?...

--Jonchres, dit M. de Monvoy avec motion, je donnerais beaucoup pour
que mon devoir me permt d'accepter la caution... Mais vous savez bien
qu'un pauvre diable serait dj arrt, si les apparences, dont vous
parliez, l'accusaient de la mme faon.

--C'est vrai... et, cependant, les deux cas sont trs diffrents. Il est
plus ais de croire  la culpabilit d'un malheureux sans feu, ni lieu,
ni ducation qu' celle d'une jeune fille de bonne naissance,
d'ducation affine et, de plus, aime d'un homme suprieur qui la
connat  fond...

--Sans doute, sans doute! sans cela... mais il y a des bornes
impossibles  franchir.

--Je sais...

Un lourd silence pesa quelque temps sur les deux hommes.

--Vous parlez d'enqute, reprit M. de Monvoy; croyez-vous que, depuis
cinq jours, je me sois born  m'occuper de Mlle Deplmont?

--Non, videmment... les pices que j'ai tudies cet aprs-midi,
quoique incompltes, prouvent que l'enqute a t mene rondement sur
divers points  la fois.

--Toujours poursuivi par la pense de Cbronne, et par l'espoir de
dcouvrir un fait qui justifit Mlle Deplmont, j'ai activ, par tous
les moyens  ma porte, le commencement de l'enqute. Par malheur, le
rsultat est dsolant. Rcapitulons: en dehors de Mlle Deplmont, deux
personnes taient en cause: le concierge et la femme de charge, Sophie
Brion. Le premier est inattaquable, tant par son honorabilit que par
les circonstances. La seconde galement; toutefois, j'ai pouss assez
loin de ce ct. Les renseignements pris confidentiellement dans son
pays,  Lieusaint, auprs d'une famille qu'elle a servie autrefois et
avec laquelle elle a conserv des rapports, auprs des personnes qu'elle
frquente, ont concord exactement pour affirmer l'estime gnrale dont
elle jouit.

--Vous l'avez souponne, en somme?

--Oui et non!... elle tait au nombre des trois personnes qui,
approchant de trs prs M. de Chantepy, devaient, pour cette seule
raison, inspirer des doutes. Mais aucune charge, ni directe ni
indirecte, n'a t releve contre elle, au contraire! Je l'ai interroge
deux fois avec minutie; elle a rpondu fort naturellement, et sans
aucune contradiction, comme une femme que le soupon ne peut atteindre.
Enfin, son alibi est sr, confirm mme par Mlle Deplmont, dont elle
parle, du reste, avec respect, affection, et en dclarant que jamais
elle ne la croira coupable.

--Je ne dis pas que je souponne quelqu'un, rpondit l'avocat, mais je
chercherai et ferai chercher, car je crois l'infortune jeune fille
innocente.

--Usez de tous vos droits... et Dieu veuille que la suite vous donne
raison!

--Les ordonnances du docteur Cbronne ont-elles t retrouves?

--Oui... il n'y a aucune falsification. D'ailleurs, vous savez que
l'aconitine, employe par l'assassin, tait pure et a t dissoute dans
de l'eau. En potion, la dose est infime.

--Je sais tout cela, rpondit M. des Jonchres en dissimulant son
dcouragement.

Comme toujours, en quittant le magistrat, il avait une sensation
d'accablement contre laquelle il ragissait mal, et il chercha
vainement, pendant la nuit,  secouer l'obsession.

Il tait sous la mme impression en arrivant, le lendemain, chez
Cbronne.

--Le malheureux M. Deplmont est mort, lui dit Bernard, sans prambule.

--Mort! dj?... On ne le croyait pas aussi malade, lors de son retour 
Paris?

--Non... mais un changement de vie complet et les motions ont amen des
complications qui ne pardonnent pas. Il y a quelques heures seulement,
ce malheureux a soulev le lourd rideau qui borne notre vue.

Le ton du docteur Cbronne tait plus significatif que ses paroles, et
M. des Jonchres, qui avait toujours vu son ami passionn pour les
questions humanitaires, mais, par une inconsquence frquente, presque
indiffrent  l'ide religieuse, se demandait avec surprise quel travail
s'oprait dans sa pense.

Bernard n'attendit pas la question pour y rpondre.

--Tu essaies de creuser mon tat d'esprit? Vois-tu, j'ai tant souffert
depuis une semaine, que j'ai cherch un appui en moi, autour de moi...
je n'ai aperu que le vide.

--Et l'homme n'est pas fait pour le vide, je te l'ai dit bien des fois.

--Je le sais... ou plutt je le vois! Jusqu'ici, j'avais cru qu'un
homme, entran par la douleur dans certains courants d'ides, cdait 
de simples impressions; je m'aperois qu'il tait pris par une loi
imprieuse.

Cbronne se parlait  lui-mme, et M. des Jonchres jugea plus sage de
ne pas insister.

--Quelle semaine, Henri! quelle semaine! Il y a juste huit jours, je
t'apprenais mes projets, et quelque chose d'atroce va nous broyer, nous
broie dj!

--Mais non, Bernard, dit l'avocat, navr des paroles dsespres de son
ami, tu exagres! Une erreur, quelle qu'elle soit, se reconnat, se
dtruit. Parlons d'elle et de nos moyens d'action.

--Oui, parlons d'elle, pauvre Gertrude! As-tu un plan  me proposer?

--Un plan qui me soit personnel, non! J'ai pass une partie de la nuit 
me dbattre contre l'vidence de l'accusation.

--Contre l'vidence de l'accusation!! et cependant, tu l'as vue? Et
quelle incohrence! Tu viens de parler d'une erreur,  prsent, tu me
fais part d'un doute?

--L'incohrence s'explique; en la voyant, j'ai t convaincu de son
innocence, mais, quand je me place devant les faits bruts, je change
d'avis.

--Influenc  ce point!... Alors? Alors, tu renonces  la dfendre?

--Allons donc! pour qui me prends-tu, Bernard?

--Le sais-je? Pourquoi es-tu dcourag quand l'innocence de ma chre
Gertrude est aussi certaine que ta propre honorabilit? Et enfin, quoi?
Que vas-tu faire? Quel plan?

--Voici: j'ai tlgraphi  un homme, que j'emploie souvent dans les
affaires criminelles, de venir ici  deux heures. Nous allons lui
raconter les faits sans une rflexion, sans un commentaire. N'tant
influenc par rien, ni par personne, il aura une impression neuve et
peut-tre trs diffrente de la mienne.

--Qui est-ce?

--Un pauvre diable intelligent, un rfractaire, comme dirait Valls. Il
a t dans l'aisance, s'est ruin, ou plutt, tout jeune, a t ruin
par une coquine. Depuis, il a fait un peu de tout, a mme t policier,
mais, ne supportant aucune discipline, est sorti de la police
officielle. Je lui ai presque sauv la vie avec des travaux d'criture,
puis, comme il a du flair et un vritable esprit d'intuition, je
l'emploie pour des recherches et des contre-enqutes. Deux ou trois
fois, ses dcouvertes m'ont aid  gagner la partie.

--Ma pauvre Gertrude!... Son sort entre les mains d'un tel individu!

--Je t'assure que c'est un brave homme  sa manire, et il m'est
entirement dvou. S'il nous rend service, le ct bohme de sa vie
nous est bien indiffrent. Mais le secret le plus absolu doit tre
gard, et tes domestiques eux-mmes ne doivent pas souponner qui vient
ici. Je lui ai donc crit de se prsenter de ma part comme malade.

--Ah! bien...

Cbronne sonna et dit  son valet de chambre:

--Un malade, recommand par M. des Jonchres, viendra tout  l'heure. Je
le recevrai par exception.

Il attendit que la porte ft referme pour demander  l'avocat:

--Tu as lu les journaux, Henri?

--Un seulement!... il tait sobre dans ses renseignements.

--Lis.

Cbronne tendait un journal de la veille o son nom s'talait dans un
long article qui prenait deux colonnes de la premire page. La scne du
jour prcdent, dans la galerie des Marchands, tait raconte de faon 
frapper le public par son ct romanesque. On parlait avec enthousiasme
de la beaut de Gertrude, et l'article se terminait par ces mots:

Il suffit de voir cette jeune fille pour penser que la justice s'gare;
cependant nous sommes en mesure d'affirmer que tout l'accuse. Quant 
l'minent docteur Cbronne, que nous avons eu l'honneur d'aborder, il a
des manires un peu rudes, nous les lui pardonnons en faveur de sa belle
fiance.

--Que ferais-tu? dit Cbronne.

--Rien... Les circonstances ne nous permettent pas d'imposer silence aux
journaux.

--Quel soulagement d'administrer une correction  ce goujat!

--Il faudrait la renouveler... et puis,  quoi bon?

--Oui,  quoi bon? rpta Cbronne avec un geste d'indiffrence. Rien ne
me touche, hormis ce qui la concerne.

M. des Jonchres savait bien que le grand coeur de son ami ne pensait
ni  lui, ni aux graves ennuis de voir son nom ml  une tnbreuse
aventure.

--Je ne m'explique pas, je ne m'expliquerai jamais, reprit Bernard, que
tu ne parviennes pas  envisager la question sous son jour rel...

--J'ai tort, je ne le nie pas, mais il me faut une influence trangre
pour entamer la logique qui s'impose trop fortement  mon esprit...

Le valet de chambre l'interrompit en annonant que le malade attendu
tait arriv.

Ils passrent alors dans le cabinet de consultation, et Cbronne se vit
en face d'un homme ni jeune, ni vieux, de taille moyenne, trapu, avec
une tte carre et une physionomie qui frappa le docteur par son
impassibilit voulue ou relle.

--Aubrun, dit M. des Jonchres, nous avons besoin de votre exprience et
de toute votre habilet dans une affaire trs douloureuse pour mon ami,
le docteur Cbronne. Vous la connaissez, sans doute, par les journaux?

--Oui... J'ai lu diffrents articles. Vilaines apparences pour cette
jeune femme!

--Prcisment! Apparences... et nous sommes persuads que la justice
s'gare, malgr les prcautions dont elle s'entoure. Je vais vous
exposer minutieusement les faits; malheureusement, tels que les prsente
l'enqute, ils sont probants et...

--Et vous gardent prisonnier, dit Aubrun saisissant aussitt la
question; vous ne parvenez pas  vous en dgager pour la dfense? Je
comprends! et dsire connatre jusqu'au dtail le plus infime.

M. des Jonchres commena son rcit d'une faon nette et mthodique.
Cbronne, la tte appuye sur sa main, ne disait pas un mot, mais
observait attentivement le visage d'Aubrun et la contension qui rendait
immobiles les yeux intelligents fixs sur ceux de l'avocat.

Malgr lui, M. des Jonchres, entran peu  peu, plaidait l'accusation
beaucoup plus qu'il ne la combattait, et Cbronne souffrait affreusement
d'une exposition dont la rigueur lui paraissait tout  coup crasante.

Quand l'avocat s'arrta, un sourire clairait les traits de M. Aubrun.

--Je la tiens! dit-il avec assurance.

--Vous la tenez? Qui?

--La coupable!... et assurment ce n'est pas Mlle Deplmont; elle n'est,
en effet, accuse que par des apparences.

--Ah! dit Bernard en se levant brusquement, et vous ne l'avez mme pas
aperue!... Tu vois, Henri!

--Dveloppez vos ides, Aubrun.

--Je mets de ct l'ducation et la valeur morale de cette jeune fille;
pour moi, c'est insignifiant, car on voit des femmes tomber de plus haut
encore. La vie est un tissu d'invraisemblances, par consquent, passons!
J'en viens aux faits. Comment se ft-elle procur de l'aconitine en
aussi grande quantit? C'est impossible! Il faudrait l'avoir vole; mais
o et comment?

--C'est, en effet, le ct faible de l'accusation; il saute aux yeux.
Mais il est certain que, dans un tiroir de sa chambre, il y avait un
papier dchir contenant encore quelques morceaux d'aconitine
cristallise. Non seulement cela, mais le morceau de papier jet sur la
chemine de M. de Chantepy s'adapte exactement  la dchirure du papier
trouv dans la commode de Mlle Deplmont.

--A mon avis, preuve de son innocence! On a beau tre novice dans le
crime, il n'est pas possible d'accumuler ainsi les charges contre soi,
d'autant que l'action tait prmdite et bien conue. Le coupable et
donc t trs habile dans l'excution de son dessein, et
invraisemblablement maladroit pour se cacher? C'est une hypothse
inacceptable.

--Vous avez cent et cent fois raison! s'cria Cbronne avec ardeur.

--Eh bien? dit l'avocat.

--Eh bien, quelqu'un, ayant besoin d'une forte somme, a form le plan
sclrat de rejeter son propre crime sur la jeune fille.

--Alors, dit le docteur, ce serait une personne habitant la maison, et
M. de Monvoy prtend que c'est impossible, chacun tant chez soi?...

--Quelqu'un a pu, a d tre soudoy.

--C'est difficile  admettre, tant donne l'heure du crime; tant
donn surtout le moyen employ; il faut que ce soit un individu
approchant souvent M. de Chantepy et ml, en quelque sorte,  ses
habitudes.

--C'est le point  dbrouiller; s'il l'tait, nous ne serions pas dans
l'embarras. Le certain, continua Aubrun, c'est que l'assassin est une
femme parce qu'un homme, tout mauvais soit-il, n'a pas cette malice
noire.

--Je connais vos ides sur ce point, dit M. des Jonchres avec un lger
sourire.

--Elles sont justes! rpliqua schement Aubrun. En cette occasion
particulire, j'espre bien vous le prouver. La trame est tisse avec
une grande perfection, nanmoins je vois un gros fil; tout consistera 
en saisir le bout.

--Mais qui souponnez-vous?

--Je ne dis pas que mes soupons portent directement sur quelqu'un,
rpondit Aubrun vasivement. Ds demain, j'entre en campagne, mais...

Un regard sur ses pauvres habits complta sa pense.

Cbronne ouvrit un tiroir et prit quatre billets de mille francs qu'il
tendit  Aubrun.

--Si vous menez  bien cette affaire, si vous prouvez promptement
l'innocence de Mlle Deplmont, vous aurez pour vous seul vingt-cinq
mille francs.

--Vingt-cinq mille francs! s'cria Aubrun  qui cette promesse gnreuse
fit perdre son impassibilit.

--Oui, rpliqua froidement Cbronne, et je veillerai pour que vous soyez
toujours  l'abri du besoin.

--Je pars!...

Le docteur le retint d'un geste.

--Combien de temps vous faudra-t-il? Le prvoyez-vous? Vous savez que
l'arrestation de cette malheureuse enfant est imminente.

--Ah! monsieur, je ne puis faire l'impossible!... Il me faudra
certainement un certain temps,  moins d'un hasard sur lequel il serait
draisonnable de compter. Mon plan se dessine dans ma tte, et
l'excution demandera plusieurs semaines.

--Mais Aubrun, observa M. des Jonchres, ne serait-il pas sage de
soumettre vos ides au juge d'instruction? Cette dmarche n'aurait-elle
pas pour effet d'arrter l'action de la justice sur le point capital qui
nous intresse?

--Non... tout est trop vague encore dans ma pense. Les personnes qui, 
la rigueur, pouvaient tre souponnes, ont t interroges; l'enqute
sur leur vie est  peu prs complte, vous venez de me l'apprendre, et
qu'a-t-on dcouvert? Rien! si ce n'est une preuve nouvelle contre Mlle
Deplmont.

--Et cependant vous avez des soupons... il serait invraisemblable que
la justice ne les ait pas eus?

--D'aprs votre rcit, elle a, jusqu'ici, agi trs rationnellement.

Cbronne ouvrait la bouche pour questionner et insister, mais M. des
Jonchres lui fit signe de se taire. Il savait Aubrun trs jaloux de sa
libert de mouvements.

--Faites comme vous voudrez, Aubrun! je me fie entirement  votre
habilet.

--Ds demain, je serai en chasse, aprs m'tre habill de la tte aux
pieds.

--Quand vous n'aurez plus d'argent, venez me trouver et n'pargnez
rien, lui dit Cbronne. Les quatre mille francs vous suffisent-ils pour
le moment? En voulez-vous le double?

--C'est amplement suffisant pour le moment.

--Mais il vous faudra des aides?

--Non, non, rpondit Aubrun avec la plus grande vivacit; personne ne
doit connatre mes menes. J'agirai seul, et seul j'arriverai! peut-tre
beaucoup plus vite que je ne le crois. Mais puis-je dire un mot en
particulier  M. des Jonchres.

--Je vous laisse... tu me rejoindras dans la bibliothque, Henri.

Quand il fut bien sr de n'tre pas entendu, Aubrun dit  l'avocat:

--A vous, je vais confier mon ide, si vous m'affirmez que le docteur ne
la connatra pas, car je me dfie de son tat d'esprit qui le porterait
probablement  se jeter au travers de mes oprations, lesquelles doivent
tre conduites prudemment?

--Soyez tranquille... je ne le mettrai pas en tentation de compromettre
vos plans... Quels sont-ils?

--D'abord, par mes habits et mes allures, je me transforme en rentier;
je loue un appartement meubl aux alentours de la rue Vavin, et prends 
mon service la femme de charge, Sophie Brion.

--Vous la souponnez fortement? Les soupons de la justice sont tombs
d'eux-mmes.

--Elle est  couvert, vous me l'avez prouv, nanmoins je veux la
surveiller de prs. Si elle n'est ni coupable, ni complice, j'en serai
pour mes frais et chercherai une autre piste; mais...

--Mais?

--Nous verrons!... Je vous crirai demain le nom d'emprunt que j'ai
choisi, et je vous demanderai de m'envoyer des lettres, de temps en
temps, sous diffrentes critures, et de diffrents points de Paris,
afin que j'aie l'air d'avoir autant de relations que de bonnes rentes.

--C'est entendu!... Mais si cette femme sait quelque chose et qu'elle
ait intrt  le cacher, que dcouvrirez-vous?

--Ma conviction est que Sophie Brion est engage jusqu' la garde dans
l'affaire.

--Elle passe pour la plus honnte des cratures; et pourquoi et-elle
attendu quatorze ans avant de voler son matre?

--Il y a une heure psychologique pour les criminels, rpliqua
sententieusement Aubrun. Je vais m'efforcer de gagner sa confiance, au
moins en ce qui concerne ses affaires d'intrt. Enfin et surtout, je
compte sur des maladresses.

--Vous vantiez, il y a un instant, l'habilet du plan conu par le
meurtrier?

--Sans doute! mais lorsque le coupable veut profiter de son crime, la
srie des maladresses commence, c'est fatal!

--Cette femme de charge, honnte et dvoue, l'assassin!...

--Je ne dis pas qu'elle ait excut elle-mme; mais elle doit tre
complice. Dans quelle mesure? Je le saurai. En attendant, je suis mon
ide. Ecrivez, monsieur, les lettres que je demande; il ne serait pas
mal de m'envoyer des invitations que je laisserai traner.

--Ce sera fait... Pour me tenir au courant, vous viendrez chez moi?

--Oui... mais pas avant un bon nombre de jours; je ne compte pas sur le
hasard, mais sur une marche prudente. Et surtout pas d'indiscrtion!

--Voyons, Aubrun, vous renversez les rles... Je ne dirai rien  mon
ami, jusqu' ce que vous parliez vous-mme.

M. des Jonchres retrouva le docteur inquiet et dfiant.

--Quelle confiance doit-on avoir dans cet homme, Henri?

--Une confiance complte!... Tu ne dcouvrirais pas dans Paris un agent
plus prudent et plus habile.

--Il n'a pas une mauvaise expression... Qu'avez-vous dit lorsque vous
avez t seuls?

--Nous nous sommes concerts pour communiquer ensemble... Tu as vu qu'il
n'tait pas entr une seconde dans l'accusation.

--Il n'agira jamais assez vite! rpondit Cbronne douloureusement.

--Il le dit lui-mme: il ne peut pas l'impossible; mais ta gnrosit
dcuplera son activit.




VIII


Le coeur trs humain de M. de Monvoy, les liens d'intime amiti qui
avaient exist entre lui et le pre de Cbronne, son estime, sa vieille
affection et sa piti pour celui-ci le portaient  mettre des formes
inusites dans les actions que lui imposait sa conscience.

Le vendredi suivant, il appela M. des Jonchres pour lui dire:

--C'est demain matin!... Voyez si vous devez prvenir le docteur
Cbronne. J'agis ce soir de manire anormale, mais Bernard m'inspire
tant d'estime et tant de piti!

--Bientt, il n'aura plus besoin de piti quand l'innocence de cette
pauvre jeune fille sera reconnue. Et elle sera reconnue dans peu de
temps, je vous l'affirme!

--Dieu vous entende, Jonchres! Mais vous avez vu  quel rsultat nous
avons abouti dans les deux interrogatoires de Mlle Deplmont? Mon
opinion et celle du procureur de la Rpublique, qui l'a longuement
questionne, sont arrtes jusqu' nouvel ordre, c'est--dire jusqu' ce
que des faits, dont vous paraissez si certains, se soient produits.

--Et c'est demain que vous agissez!

--Oui... Nous avons attendu la fin d'une contre-enqute qui n'a rien
rvl pour modifier notre conviction, malheureusement! Mlle Deplmont
est convoque dans mon cabinet pour demain neuf heures. On l'emmnera en
fiacre du Palais de Justice. Par gard pour Cbronne, je veux y mettre
tous les mnagements compatibles avec la situation.

--Il ne saurait trop vous en remercier, rpondit M. des Jonchres, et,
mieux que jamais, je comprends  prsent que la position prise par
Bernard protge Mlle Deplmont. Sans lui, vous ne songeriez pas  tant
de formes adoucissantes...

--C'est probable!... Car, de plus en plus, je la crois coupable. Vous
trouverez au greffe une pice intressante pour la dfense. J'ai de
nouveau interrog les concierges de la rue Vavin; bien qu'ils dfendent
Mlle Deplmont, ils se sont rappel des propos tenus par elle le jour
mme de la mort de M. de Chantepy; ces propos la chargent. A prsent,
voyez si vous devez prvenir Cbronne. Vous lui direz alors comment, le
procureur et moi, nous nous y sommes pris pour amortir le coup  la
femme qu'il aime, et  lui... surtout  lui!

M. des Jonchres s'attendait bien au fait brutal absolument invitable,
il n'en tait pas moins excessivement affect.

--Non, non, dit-il tout haut, je ne prviendrai pas Cbronne avant le
fait accompli.

Mais, en quittant le magistrat, il se demanda s'il ne devait pas aller
chez Mlle Deplmont. Peut-tre aurait-elle des dispositions  prendre
vis--vis de sa mre qui tait malade.

La veille, dans une longue conversation avec Gertrude, il avait admir
son courage, sa force de caractre qu'il qualifiait d'tonnante.

Je sais, lui avait-elle dit, que je n'viterai pas l'arrestation... je
l'envisage avec calme, tant je suis sre que mon innocence sera
reconnue. Mais je voudrais savoir si on me laissera encore un rpit...

Le souvenir de ce mot mit fin aux hsitations de M. des Jonchres.

Dix heures sonnaient quand il arriva rue des Guillemites. Les habitants
du quartier profitaient de la soire chaude et tranquille pour deviser
encore sur le pas des portes, deux sergents de ville surveillaient
l'ancien couvent des Blancs-Manteaux en se promenant sur le trottoir.
Les rayons de la lune versaient leur posie sur l'glise, le coin du
jardin, les vieilles maisons comme si, depuis six cents ans, rien
n'avait boug, rien ne s'tait transform.

Mme Deplmont dormait; Gertrude, accoude  la fentre ouverte,
regardait mlancoliquement ce coin de Paris en se remmorant les
violentes secousses qui, en quinze jours, s'taient accumules pour
ravager, de faon si trange, sa vie dj si malheureuse. La pense
brillante d'un amour, comme il est rare d'en inspirer, traversait ses
rflexions navres.

Il restera, et le reste passera, se disait-elle.

Sans cette certitude, elle sentait bien qu'elle et dfailli...

Le coup discret de M. des Jonchres la fit sursauter. Elle eut
immdiatement l'ide qu'on venait l'arrter et recula au fond de la
chambre, en regardant avec effroi la porte, comme si elle allait
s'ouvrir seule pour laisser entrer des policiers.

Il ne restait rien de ses rsolutions sur le calme que, en thorie, elle
voulait conserver, et il fallut un second coup lger pour lui faire
comprendre que des agents de la sret ne seraient pas aussi discrets.

Dans ses vtements de grand deuil, son teint mat ressortait plus blanc,
plus pur, et, quand elle se dcida  ouvrir la porte, M. des Jonchres
fut impressionn par sa beaut; beaut qui ne retarderait ni la honte,
ni la prison.

--Ah! dit-elle en le reconnaissant, vous venez m'annoncer une mauvaise
nouvelle?

--Le juge d'instruction vous a convoque pour demain, mademoiselle, je
serai auprs de vous.

--Parlons bas... ma mre sommeille.

Elle le fit entrer et ferma doucement la porte.

--Vous n'tes pas venu  cette heure tardive seulement pour me dire
cela... il y a autre chose. Je ne reviendrai pas ici, n'est-ce pas?

--Je le crains.

Elle porta instinctivement les mains  son front dans un geste de
souffrance dsespre.

--Mademoiselle, commena l'avocat fort mu, je ne doute pas que...

--Chut! N'ajoutez rien!... je serai forte, croyez-le, dit-elle d'un ton
qui dmentait ses paroles.

--J'hsitais  vous prvenir... mais je redoutais la surprise pour vous
et madame votre mre.

--Vous avez bien fait... je prfre de beaucoup tre prpare.

--Dois-je parler au docteur Cbronne? Dsirez-vous le voir demain matin?

Ce nom acheva d'branler Gertrude; elle alla s'appuyer  la fentre et
l'avocat l'entendit sangloter. Mais cette dfaillance fut courte.

--Non, je ne veux pas! dit-elle en revenant auprs de M. des Jonchres.
Quand je serai partie, il viendra auprs de ma mre pour lui apprendre
cette chose inique, affreuse! Je la confie  ses soins pendant mon
absence qui ne peut tre longue; la vrit se fera jour bientt, je le
crois fermement.

--Soyez-en persuade, rpondit M. des Jonchres avec conviction; et moi,
votre avocat, je prends des dispositions pour que cette vrit clate
promptement et de manire irrfutable.

Il y eut un assez long silence pendant lequel M. des Jonchres ne savait
s'il devait rester ou se retirer.

--C'est donc entendu! reprit Gertrude. Vous verrez M. Cbronne aprs mon
dpart. Ma mre connat la convocation du juge d'instruction; je
laisserai une lettre qui la prparera  la nouvelle que vous et le
docteur achverez de lui apprendre... Soyez sans crainte! tout se
passera sans scne, sans clat. Puis-je emporter avec moi des objets de
premire ncessit?

--Je le crois.

--Je vais tout arranger.

--Combien je suis afflig que vous ayez une nuit  passer en face d'un
tel cauchemar!

Dans l'excitation d'une position qui avait un ct exasprant, les
qualits nergiques de Gertrude revtaient un caractre pre, un peu
hautain, et ce fut avec une certaine rudesse qu'elle rpondit
vhmentement:

--Quoi donc, monsieur! ne suis-je pas innocente? Et cette conviction ne
me fera-t-elle pas supporter vaillamment l'preuve qui m'attend?

--Je vous crois trs vaillante, courageuse entre les courageuses! dit-il
en la regardant avec une respectueuse admiration.

Dans cet instant, loin de la juger coupable, il entrait compltement
dans les ides et les sentiments du docteur Cbronne.

Il passa une nuit blanche et vers midi, le lendemain, entra chez Bernard
avec l'air malheureux d'un homme qui vient d'prouver une grande
motion.

Il avait assist au court interrogatoire de Gertrude, il l'avait
entendue protester encore de son innocence et vue partir pour la prison
avec une dignit qui ddaignait de se plaindre.

--Eh bien, demanda Cbronne, que viens-tu m'apprendre, Henri?

--Mon pauvre ami...

Cbronne comprit aussitt et bien que, la veille encore, il et parl
avec Gertrude de la terrible ventualit, il chancela comme un homme
terrass.

--Ah! Bernard... elle est plus forte, plus vaillante que toi...

--Elle ne le serait pas, si c'tait moi l'accus innocent... Je l'aime,
vois-tu... je l'aime tant!

--Pense au moment o ce mauvais rve sera termin...

--Mais quand, quand sera-t-il termin? En attendant, nous sommes dans
une ralit atroce. Parle! Comment tout s'est-il pass?

--Avec une dignit, un courage admirables de la part de Mlle Deplmont.
Hier, je l'avais prvenue...

--Hier! quand je l'ai vue, elle ne savait rien?

--Non... C'est dans la soire,  dix heures que, instruit par M. de
Monvoy, je suis alle chez elle. Elle est arrive, ce matin, avec un sac
de voyage  la main, et aprs quelques rponses hautaines, elle est
partie avec une tranquillit apparente... Elle te confie sa mre qu'elle
a prpare  l'vnement, te laissant le soin d'accomplir le reste.

Cbronne, debout, les bras croiss, ple comme un mort, luttait contre
la douleur et la colre. Un quart d'heure, qui parut interminable  M.
des Jonchres, passa sans que Bernard pronont un mot.

--Quand la verrai-je? dit-il enfin. S'il faut aller jusqu'au chef de
l'Etat pour obtenir des permissions spciales, j'irai!

--C'est inutile! Je me suis dj occup des autorisations ncessaires;
tu la verras demain. M. de Monvoy et le procureur de la Rpublique sont
remplis de bienveillance pour ta situation, Bernard. Les plus larges
autorisations te seront et te sont dj donnes. Elle n'est pas au
secret.

--Elle n'est pas au secret! Ils ont daign ne pas la mettre au secret!
s'cria Cbronne, cdant  une fureur qui le faisait trembler de la tte
aux pieds. La bienveillance! tu parles de leur bienveillance! et ils ont
arrt cette enfant! en dpit de mes affirmations qui ne tromperaient
aucun tre sens... Quand je pense avec quelle facilit moi, homme
cultiv et pacifique, je tuerais ces magistrats, j'excuse dsormais tous
les criminels!

Ce n'tait pas la premire fois que M. des Jonchres assistait  une
sortie en opposition avec le vritable caractre de Cbronne. Il laissa
passer la tempte, vitant une discussion vingt fois reprise, vingt fois
abandonne. Pour lui, aprs une longanimit vidente, la justice
remplissait son devoir sans manquer ni  l'humanit, ni  la prudence.

--Bernard! assez de rcriminations! Assez de dcouragement! nous avons
mieux  faire que de gmir et de nous dpenser en vaines paroles.
Partons! allons chez Mme Deplmont. Elle est malade, tu le sais bien; sa
fille te la confie, et tu prendras,  son gard, telles dispositions que
tu jugeras convenables. Moi, dans la fin de l'aprs-midi, je verrai Mlle
Deplmont.

--As-tu pens aux adoucissements possibles? dit Cbronne avec effort.
Jette tout l'argent qu'on demandera...

--C'est fait!... j'ai parl au directeur de la... maison. Mlle Deplmont
a refus que je l'accompagne, mais je la suivais en voiture.

--Elle est seule dans une chambre, j'espre bien? Ce serait trop
horrible si...

--Elle est seule...

Le docteur Cbronne n'ajouta rien et fit signe  M. des Jonchres de le
suivre.

La lettre de Gertrude avait clair Mme Deplmont. Aprs un violent
accs de fivre, elle tait tombe dans une prostration qui facilita la
tche de Cbronne. Sans qu'elle en et conscience, il la fit transporter
dans une maison de sant dont il tait un des mdecins en titre.

Quand il vint la voir le jour suivant, elle n'tait pas encore sortie de
sa stupeur.

--Malheureuse femme! mieux vaut cela, dit-il  la garde-malade.

--Mieux vaudrait pour vous aussi, monsieur! lui dit-elle en le regardant
avec consternation. Votre figure fait piti!

Cette hardiesse lui et dplu s'il n'avait t dans une de ces
dispositions morales o la moindre marque d'intrt vibre jusqu'au fond
du coeur.

Il rpondit par un geste d'indiffrence pour lui-mme, donna des ordres
minutieux afin que la malade ft entoure des soins les plus complets,
et continua ses visites qu'il tait rsolu  ne pas interrompre malgr
le lourd fardeau qui pesait sur lui.

Il se sentit entour d'une sympathie intelligente; deux fois seulement
il fut indiscrtement questionn, et dans ces questions, il crut
percevoir plus de curiosit que de bienveillance.

--Mlle Deplmont est victime d'une machination et d'une erreur,
rpondit-il avec autorit, je le sais! et dans quelque temps, personne
n'en doutera.

Son ton tait tel que les indiscrets ne s'aventurrent pas  insister.
Mais le docteur Cbronne avait t si vivement bless que, le soir mme,
il envoya sa carte pour prvenir qu'il ne continuerait plus ses soins.

Il savait bien que son attitude suscitait des dbats passionns. Il
savait galement que sa fermet inspirait des doutes  ceux qui eussent
cru, sans plus rflchir,  la culpabilit de Gertrude. Jamais il
n'avait autant apprci l'autorit que lui donnaient son caractre et sa
haute situation.

Ce mme matin, pendant qu'il se raidissait contre sa douleur, une dame,
dont il soignait la fille, le reconduisit  la porte pour lui dire d'un
accent convaincu:

--Je ne croirai jamais que cette infortune jeune fille est coupable.
Quand un homme comme vous, docteur, l'aime quand mme, malgr tout,
c'est que sa cause est bonne. Vous la connaissez et la dites innocente,
alors, pour moi, c'est vrai!

Ces paroles dlicates furent un baume pour le coeur ulcr de
Cbronne, et il devait en garder une reconnaissance immense.

A la fin de l'aprs-midi, il fut reu, avec un empressement, nuanc de
respect, par le directeur de la prison.

--Vous aurez toutes les permissions exceptionnelles, docteur! On va vous
conduire _comme mdecin_ chez Mlle Deplmont, et vous la verrez souvent.
Tous les adoucissements compatibles avec les circonstances, je les
accorderai.

--Merci, monsieur! je me souviendrai de cet accueil et de votre bonne
volont pour nous aider  supporter l'intolrable.

Lorsqu'il fut auprs de Gertrude, il ne put que lui prendre les deux
mains en rptant d'une voix entrecoupe.

--Ma bien-aime, ma Gertrude...

Et ses larmes, qu'il ne cherchait pas  retenir, furent plus efficaces
que des paroles consolantes pour calmer la propre motion de Mlle
Deplmont.

C'est elle qui, s'efforant de l'apaiser, montrait un sang-froid
relatif, puis dans son innocence et dans un sentiment de violente
rvolte.

--Gertrude, ma pauvre, pauvre enfant! si courageuse, si digne dans ce
malheur extraordinaire! disait-il en contemplant la femme qu'il rvait,
quinze jours auparavant, d'envelopper de tendresse, de joies, des
affinements d'un got lev en harmonie avec la beaut et l'ducation
dlicate de Gertrude.

--C'est une pouvantable preuve, dit-elle, mais je sortirai d'ici
bientt, demain peut-tre!

--Oui, oui, affirma-t-il avec ardeur, oui, bientt ce sera fini. Nous
avons mis un fin limier  la recherche du coupable.

--Ma mre? dit Gertrude avec angoisse. Vous m'avez crit, et M. des
Jonchres m'a rpt, qu'elle serait admirablement soigne?

--Elle est dans une excellente maison de sant o je la verrai sans
cesse. Ne vous inquitez pas! sa vie n'est pas en danger, et il est
heureux pour elle d'chapper  la douleur du moment prsent.

Peu  peu, apaiss l'un et l'autre, ils envisagrent diffrents points
de l'avenir.

M. des Jonchres avait vit de s'tendre sur les moyens employs par
lui pour son enqute personnelle; d'abord dans la crainte de donner trop
d'espoir  Gertrude, et surtout parce que, en dpit de la sympathie
qu'elle lui inspirait, il retombait frquemment dans ses doutes.

Il s'tait efforc, la veille, de causer avec elle, de l'intresser  la
dfense, mais il n'avait obtenu que cette rponse:

--Je suis innocente... j'ai dit la vrit et la dirai toujours! il
importe peu qu'elle me charge. Je n'ai rien  ajouter et n'ajouterai
rien! Faites comme vous voudrez.

Cbronne insista au contraire sur Aubrun, sur sa quasi-certitude de
parvenir trs vite  une solution.

--Il n'a pas dvelopp son ide, mais, si j'ai bien compris, selon lui
quelqu'un, en dehors des gens de la maison, a d s'introduire chez M. de
Chantepy et...

--M. des Jonchres m'a vaguement parl de ces suppositions,
interrompit-elle. Il est certain que quelqu'un est entr avant ou aprs
moi. Comment? On le saura; j'ai confiance que ce sera bientt, et cette
confiance me soutient. Vous voyez que je ne suis pas abattue; et puis...

--Et puis?

--Et puis, continua-t-elle avec la plus vive motion, et puis votre
amour gnreux serait une compensation  l'horreur de cette preuve si
vous-mme n'tiez entran dans mon malheur.

--Comment parlez-vous de malheur pour moi! alors que j'ai en vous une
foi absolue, Gertrude, que je vous aime de toute mon me, et qu'il y a
une joie dilatante dans la pense d'adoucir vos angoisses, de vous tre
utile et, jusqu' un certain point, de vous protger.

Si elle l'aimait passionnment depuis longtemps, il se mlait dsormais
 ses sentiments une reconnaissance qui exaltait sa nature gnreuse et
la soulevait au-dessus des choses extrieures.

Avec cet amour auprs d'elle, avec les aperus lumineux qui peraient
les tnbres de l'heure prsente, la prison elle-mme perdait son
apparence habituelle.

Il n'tait plus question pour Gertrude, lorsque son innocence serait
proclame, de fuir le bonheur. De ses rsistances passes, il ne restait
naturellement rien, et Cbronne, qui saisissait les impressions
complexes de la jeune fille, insista longuement sur l'avenir heureux qui
les attendait.

--Ces angoisses, ce cauchemar tomberont dans le pass, l'oubli, et nous
entrerons, ma chrie, dans une existence que je veux pour vous toute
baigne de lumire.

--Ah! rpondit-elle, la lumire c'est vous! c'est votre tendresse... le
reste n'est rien! Dans la vie la plus restreinte, elle suffirait  mon
bonheur.

--Mais, moi, je veux que vous perdiez jusqu'au souvenir de la vie
troite et douloureuse dont vous avez tant souffert.

Il continua  lui parler de l'avenir avec une assurance qui fit un bien
extrme  Gertrude, et cette premire entrevue, dans des circonstances
si terribles, leur laissa une impression de rconfort et d'espoir.

--L'heure est passe, dit-il, on va me prier de partir. Que
dsirez-vous? Des livres, n'est-ce pas? je vous en enverrai.

--Oui... des livres et du travail pour tromper les longues heures.
Pourtant je ne suis pas abandonne, une soeur est venue me voir et m'a
procur diffrents objets, entre autres une _Imitation de Jsus-Christ_.
Depuis mon entre, j'ai senti votre influence dans la faon dont j'tais
traite.

Il la quitta, non rassrn, mais avec la conviction que les ides
religieuses de Gertrude, son nergie, sa confiance en lui, la vue
prcise d'un heureux avenir enlevaient  la situation ce que, sans cela,
elle et eu d'intolrable.

Il se reportait au jour si lointain et si proche o M. des Jonchres
combattait son projet d'pouser Mlle Deplmont.

Lorsque l'accusation qui pesait sur elle serait dtruite, qui donc
penserait encore aux fautes du pre?

Il y avait pour Cbronne une grande ironie dans ce contre-coup des
vnements qui ferait que Mlle Deplmont, victime belle et charmante
d'une odieuse erreur, mriterait, aux yeux du monde, le sort trs doux
qu'il mettrait  ses pieds.

L'opinion du monde... pour lui-mme, elle lui tait bien indiffrente!
il suivait son droit chemin sans se soucier des autres, mais la pointe
tait acre en pensant  la femme qu'il aimait...




IX


En quittant le docteur et M. des Jonchres, le premier geste d'Aubrun,
sans le jour fri, et t de se faire habiller convenablement. Avec
raison, il dcidait de ne rien tenter avant d'tre vtu de faon 
inspirer la confiance.

En errant autour de la rue Vavin, il ne vit aucun appartement meubl 
louer, sauf dans la rue d'Assas.

Il ne pouvait pas le visiter avant le lendemain et retourna dans la rue
Vavin afin d'apercevoir le pharmacien, M. Darrault, dont le nom, au
sujet de l'enqute, avait t dans tous les journaux. Il n'aperut qu'un
commis et s'abstint d'entrer.

Plus tard, je serais reconnu, se dit-il; d'ailleurs je ne veux pas
questionner sans y tre amen. Demain, j'entrerai quand il y aura des
acheteurs, et ce serait bien tonnant si on ne parlait pas du crime qui
meut tant le quartier et dont s'occupe la France entire...

Malgr son grand dsir de ne pas perdre un instant, il fut bien oblig
d'attendre au jour suivant pour poser les premiers jalons de son plan.

Quand il revint rue d'Assas, entirement transform, il ressemblait  un
propritaire breton et avait l'aplomb d'un homme auquel l'argent ne
manquera pas.

Son premier soin fut de se diriger vers la maison o il avait aperu un
appartement meubl  louer.

Cet appartement tait celui d'un jeune crivain qui, voyageant pendant
l't, dsirait le louer pour plusieurs mois. L'installation tait
lgante, commode et d'un prix assez lev. Toutefois, Aubrun, sans
hsiter, sacrifia une partie de la somme remise par le docteur Cbronne.
Il lui importait normment, pour russir dans ses combinaisons, de
passer pour un homme riche, habitu  un large confortable.

Aprs un examen minutieux, il dclara que l'appartement lui plaisait.

--Il est charmant, vraiment! c'est le mieux compris,  beaucoup prs, de
tous ceux que j'ai visits.

--Je ne le louerai pas  moins de quatre mois, monsieur, lui dit la
concierge. Le locataire trouve inutile de louer pour un mois ou deux.

--Je comprends cela! et je le prends pour quatre mois. Je prolongerai
peut-tre si votre locataire continue  voyager. Je veux passer l't
dans un quartier tranquille et  proximit du Luxembourg. Quand
entrerai-je? Le plus tt possible, car je suis fatigu de l'htel.

--Demain matin, si monsieur veut.

--Ah! trs bien... Mais pour le linge de maison, en fournit-on?

--Certainement, monsieur! Il y a un placard plein de linge, laiss  la
disposition du locataire. Je vais montrer  monsieur.

Elle le conduisit dans une petite pice attenante  la cuisine et qui
servait de lingerie.

--C'est parfait, en vrit! dit Aubrun. Mais maintenant il me faut
quelqu'un pour me servir?

--Monsieur dsire prendre une domestique?

--Non, je ne resterai pas assez longtemps  Paris pour m'installer aussi
compltement, et puis je dnerai dehors tous les jours. Je veux une
femme qui viendra plusieurs heures; elle prparera le petit et le grand
djeuner. Il faut donc qu'elle sache faire la cuisine, et je suis assez
difficile. Avez-vous quelqu'un en vue?

--Je rflchirai, monsieur. Si Mme Brion voulait!... ce serait tout 
fait l'affaire de monsieur.

--Qui est-ce Mme Brion?

--Monsieur n'a pas vu son nom dans les journaux? Elle tait la femme de
confiance de M. de Chantepy.

--Ah! oui... j'ai lu l'histoire d'un oeil et ne me rappelais pas le
nom dont vous parlez. Elle fait des mnages?

--Oh! non, monsieur! elle ne va pas partout; ce n'est pas une vritable
femme de mnages. Mais si elle se remet  travailler, il me semble que
le service de monsieur lui conviendrait trs bien.

--Vous tes sre d'elle?

--Sre d'elle? Sre de Sophie Brion? Autant que de moi-mme, monsieur!

--O demeure-t-elle?

--Mais, rue Vavin, 6, monsieur! Dans la maison o le crime a t commis.
Seulement elle n'y restera pas, je crois bien! Elle m'a dit  moi-mme
que, depuis la mort de son matre, elle prenait cette maison en grippe.

--J'irai chez elle tout  l'heure.

Mais Sophie Brion tait sortie, et, aux questions d'Aubrun, la concierge
de la rue Vavin rpondit:

--Je ne sais pas si elle dsire se replacer, elle est presque malade de
chagrin. On l'a dj demande dans diffrentes maisons, et elle a
refus. Il est vrai que l'ouvrage ne lui convenait pas. Le service d'un
monsieur seul serait bien son affaire.

--Comme elle voudra! mais il faut que je sois fix; c'est la concierge
de la maison que je vais habiter qui m'a donn le nom de Mme Brion, en
me disant que c'tait une femme trs sre.

--Je crois bien qu'elle est sre! et bonne mnagre! Monsieur verra, si
elle veut bien entrer  son service!

--Qu'elle vienne me parler demain matin... Voici mon nom et mon adresse:
M. de Lucel, 180, rue d'Assas.

--Je ferai la commission, monsieur!

Tout mon plan s'effondrera si elle n'accepte pas, se disait-il en s'en
allant. Mais elle acceptera... ne pas se remettre au travail serait bien
malhabile de sa part!

Dans la fin de l'aprs-midi, il arriva rue d'Assas avec deux malles
contenant des livres et des effets.

--Je serai ici demain matin de bonne heure, dit-il  sa concierge  qui
il donna un fort denier  Dieu. J'ai rendez-vous avec cette Mme Brion;
si je ne m'arrange pas avec elle, vous me chercherez une autre personne.

Assez satisfait de sa journe, il la termina en allant flner autour de
la pharmacie.

Il vit M. Darrault qui causait avec un ami, et en profita pour entrer
dans le magasin. Trs dcid  questionner, et voulant en avoir le
temps, il demanda diffrentes choses. Le pharmacien appela un commis et
continua la conversation interrompue par Aubrun.

--C'est une triste affaire, dit l'ami de M. Darrault. Une jeune fille
comme elle devenir criminelle!

--Ce n'est pas prouv...

--Bah! mon cher, c'est clair! Elle tait pauvre, fatigue d'un travail
auquel son ducation premire ne l'avait pas habitue, et elle a perdu
la tte en mme temps que le courage.

--Elle n'a pas l'air d'une femme  perdre la tte, je vous assure! Ceux
qui l'approchaient la dfendent nergiquement.

--C'est possible... mais les faits sont les faits.

--Vous parlez du vieillard assassin dans cette rue, dit Aubrun.
J'arrive de loin, et ne suis pas bien au courant, car les rapports des
journaux se contredisent. Qu'y a-t-il de vrai pour la jeune fille?

--On n'en sait rien encore, rpondit le pharmacien, mais on affirme que
l'arrestation de Mlle Deplmont est imminente.

--Evidemment! s'cria son ami. Je m'tonne qu'elle ne soit pas encore
arrte. Il est tellement clair que c'est elle!

--Quand on la connat, on ne trouve pas que ce soit clair, rpliqua M.
Darrault d'un ton chagrin.

--Vous la connaissez donc? demanda Aubrun.

--Sans doute! elle demeurait presque en face de moi. Je l'ai vue
souvent; j'tais son pharmacien et celui de la victime. Il est difficile
de la croire coupable, c'est l'avis de tout le monde dans la maison. Mme
Brion en est malade de chagrin.

--Qu'est-ce que c'est que Mme Brion? Une parente de l'accuse?

--Oh! non... c'est l'ancienne femme de charge de M. de Chantepy. Elle
aidait quelquefois Mmes Deplmont dans leur mnage et leur tait trs
attache. C'est une si brave femme! elle se consolera difficilement.

--Triste, triste affaire! rpta l'ami de M. Darrault en secouant la
tte.

--Oui, reprit Aubrun d'un ton indiffrent, les crimes se multiplient
dans ce Paris. Mais les tmoins  dcharge sauveront sans doute cette
jeune fille  laquelle vous vous intressez.

--Oui... je m'y intresse vivement! rpondit M. Darrault dont l'honnte
figure tait des plus sympathiques. En vrit j'y pense sans cesse; si
elle est innocente, comme je le crois, c'est tellement affreux!

--N'est-elle pas aime d'un grand mdecin de Paris?

--Oui... le docteur Cbronne. Il se dit son fianc, la proclame
innocente, tient tte aux magistrats, dit-on, en un mot se conduit
admirablement. Il n'y a pas de mots pour exprimer l'estime qu'il
m'inspire.

--C'est vrai! appuya le visiteur. Un amour aussi dsintress et dvou
est un bel exemple.

--Mais, reprit Aubrun, cette Mme Dion, Bion, non! Brion, que vous
connaissez et employez, saura la dfendre.

--Je n'emploie pas Sophie Brion, rpondit le pharmacien, elle ne servait
que M. de Chantepy. Une ou deux fois, comme j'tais dans un grand
embarras, elle est venue mettre de l'ordre dans le magasin, mais c'tait
par pure complaisance, car je la connais beaucoup et depuis longtemps.

--Et elle dfend Mlle Deplmont?

--Elle la dfend... oui! c'est--dire elle soutient qu'elle n'est pas
coupable, continua M. Darrault tout possd de son sujet,
malheureusement elle n'est pas un tmoin  dcharge, au contraire! Sa
dposition,  son grand chagrin, tait crasante... Elle m'a dit 
moi-mme en pleurant: Mais il fallait bien ne rien cacher... c'est une
question de conscience...

--Elle a raison... pauvre femme! Je comprends sa douleur, rpondit
Aubrun d'un ton dont l'ironie chappa  ses interlocuteurs.

--Voulez-vous que je vous envoie ces petits paquets, monsieur?

--Inutile! je rentre chez moi.

Il alla dner et coucher dans un htel de la rue de Rennes, et passa la
nuit, comme l'avait fait dernirement M. des Jonchres,  creuser le
mystre,  rcapituler les vnements, mais, au rebours de l'avocat, 
suivre imaginairement une piste qui le conduisait, dans sa pense, droit
au but. Il employa ces heures sans sommeil  parachever son plan,  en
prvoir les diffrentes tapes et  se bien pntrer du rle qu'il
devait jouer.

Si la piste est bonne, comme je le crois, j'espre marcher rondement.
Mais il y a l'imprvu. Quant  la justice... bouh!...

Il ignorait qu'une enqute avait prcd la sienne, seulement pour
arriver  une conclusion diamtralement oppose.

M. Darrault, interrog, n'avait point omis un dtail qui allait devenir
un point d'appui solide pour les soupons d'un esprit prvenu comme
celui d'Aubrun. Aux questions pressantes et minutieuses du juge
d'instruction sur la possibilit d'un vol d'aconitine, le pharmacien
avait rpondu:

Si un vol d'aconitine a t commis, ce n'est pas chez moi, c'est de
toute impossibilit! Jamais la clef de l'armoire aux poisons ne reste 
la serrure. Moi seul et un de mes aides pharmaciens surveillions
l'armoire. Depuis que j'ai perdu cet aide, mort dernirement, mes
nouveaux aides tant trs jeunes, je ne confie la clef  personne. Quant
 Sophie Brion, que je connais depuis toujours, elle ne peut, en aucun
cas, tre suspecte...

Ces rponses, concluantes et premptoires, confirmaient tous les
rapports favorables  la femme de charge.

Aubrun entra dans son appartement avec une vive satisfaction. Pendant la
nuit, il s'tait mont la tte sur les rsultats certains de son plan,
et il se voyait dj arrtant les coupables et gagnant avec aisance
vingt-cinq mille francs.

Il dfit ses malles, qui contenaient des emplettes faites la veille au
Bon March, mit sous clef quelques papiers et n'entendit pas sonner sans
motion.

Il laissa sonner une seconde fois, ouvrit la porte sans empressement et
introduisit une femme d'aspect minemment respectable et correct.

--Je suis Mme Brion que vous dsiriez voir, monsieur.

--Ah! parfaitement.

Il la fit entrer dans un petit salon, se plaa  contre-jour et lui
demanda s'il devait compter sur elle.

--On m'a dit que vous tiez souffrante, et que vous n'accepteriez
peut-tre pas de reprendre du travail?

--J'ai pass par de si grandes motions, monsieur, que j'ai t malade
en effet! Mais, d'une part, je suis mieux; ensuite j'ai besoin de
gagner, et il faut bien que je prenne sur moi.

Elle parlait avec la correction, presque l'lgance de certaines gens du
peuple dont le choix d'expressions,  Paris, est parfois tonnant.

--Rponse courageuse! dit Aubrun avec onction. Mon mnage, d'ailleurs,
ne sera pas compliqu.

--Monsieur passera l't ici?

--Probablement... sauf un mois o je ferai une fugue au bord de la mer.
J'ai  travailler beaucoup; des recherches  entreprendre dans les
bibliothques, et ce quartier tranquille me parat favorable au travail.
Alors c'est entendu? Je compte sur vous?

--Oui, monsieur, c'est entendu.

Il convint du prix, donna les explications ncessaires, et lui demanda
si elle se chargeait de mettre l'appartement en ordre le matin mme.

--Oui, monsieur, trs bien.

--Plus vite vous travaillerez, plus vite vous carterez les ides
noires, lui dit Aubrun avec bont.

--Monsieur a raison... Et puis le courage ne me manque pas; il m'en a
fallu beaucoup dans ma vie.

--Combien de temps tes-vous reste chez M. de Chantepy?

--Quatorze ans, monsieur!

--C'est la meilleure des rfrences, rpondit Aubrun sans accorder
d'attention  l'motion vidente de la femme de charge quand il avait
prononc le nom de son ancien matre. Si vous vous organisiez pour que
je djeune chez moi demain, j'en serais trs satisfait. Voici cent
francs, je vous laisse carte blanche pour les achats ncessaires.

--Tout sera prt, monsieur, j'espre bien.

Aubrun passa plusieurs jours sans chercher  causer avec Sophie Brion.
Il manifestait simplement sa grande satisfaction sur la faon dont il
tait servi, mais ne posait aucune question, bien que la femme de charge
et essay de parler avec son nouveau matre.

Le samedi, il lisait son journal tout en observant l'expression inquite
et proccupe de Sophie.

--Ah! dit-il tout  coup, voici une nouvelle qui vous intressera.

--Laquelle, monsieur?

--L'arrestation de l'assassin du pauvre M. de Chantepy. Mlle Deplmont,
d'aprs ce journal qui annonce l'vnement pour ce matin, doit tre sous
les verrous.

--J'ai entendu crier la nouvelle par un camelot, monsieur! J'en suis
dsole, malade. Pour moi, elle n'est pas coupable!

--Pas coupable! Comment pouvez-vous en douter? Elle est prise, pour
ainsi dire, la main sur le poison, et il y a des gens assez nafs pour
nier sa culpabilit!

--Mais monsieur sait bien qu'on ne l'a pas arrte tout de suite?

--La justice a bien fait en s'entourant de prcautions, en ne mettant
aucune prcipitation, mais son opinion doit tre faite depuis la
premire heure.

Il reprit son journal, non sans remarquer la pleur de Sophie Brion dont
la main tremblait en posant une cafetire auprs de lui.

Toutefois ces signes, pour un homme qui n'et rien suspect, prouvaient
la sincrit des paroles de la femme de charge, quand elle s'cria d'un
ton trs mu:

--La pauvre jeune fille! moi qui l'ai tant connue! Elle est attachante,
monsieur, je vous assure! et si courageuse dans une si triste position!
travaillant toute la journe pour adoucir le sort de son pre!

--Prcisment! elle tait excde de ce travail forc; et puis elle a su
dissimuler un mauvais fonds. C'est un fait ni rare, ni bien
extraordinaire, je vous assure!

--En vrit, monsieur! Pour moi, je conserve mon ide, et ne me
consolerai jamais d'un tel chagrin.

--Vous avez bon coeur, mais il faut que justice se fasse. Irez-vous la
voir dans la prison?

--La voir! s'cria-t-elle en reculant. Voir Mlle Deplmont en prison...

Elle se laissa tomber sur un sige, le visage dcompos par une motion
qui ressemblait  de la frayeur.

--Mais, ma pauvre Sophie, rien ne vous y oblige, dit Aubrun avec
commisration. Et vous ferez bien d'viter de nouvelles secousses, car
vous ne me paraissez pas encore bien sre de vos nerfs... Je comprends
que, en dehors des sentiments que vous avez eus autrefois pour Mlle
Deplmont, il vous rpugne d'approcher une criminelle... car elle est
coupable, croyez-le bien!

Si Sophie Brion avait tremp, indirectement ou non dans le crime, il la
confirmait, en assurant que Gertrude tait coupable, dans la conviction
qu'elle-mme tait dsormais  l'abri d'une poursuite.

Elle se domina assez vite et se leva en s'excusant.

--Que monsieur veuille bien m'excuser... C'est bien vrai que je ne suis
pas encore forte.

--Comment en serait-il autrement? Il faut vous distraire de ces
tristesses et prendre bravement votre parti de l'invitable.

Un peu plus tard, elle revint elle-mme sur le sujet.

--Monsieur dit qu'il faut tre bien naf pour croire innocente Mlle
Deplmont. Mais qu'a-t-elle fait des valeurs qui ont t drobes? Et
qu'en aurait-elle fait si elle n'avait pas t dcouverte?

--Elle les a caches en attendant... Elle ou sa mre les aurait
ngocies.

--Les ngocier? C'et t un grand danger, il me semble, monsieur?

--Oui, puisque les soupons se sont ports sur elles et que leur nom est
jet  tous les vents. Mais pour moi, pour vous, pour n'importe qui, la
ngociation de valeurs au porteur n'offre jamais aucun danger,
prcisment parce qu'elles ne sont pas nominatives. Or, M. de Chantepy
ne possdait que des valeurs au porteur, plus dix mille francs en
espces, parat-il. Mlle Deplmont se dcidera sans doute, un jour ou
l'autre,  rvler l'endroit o elle a cach l'argent.

Il fut frapp de l'attention avec laquelle la femme de charge coutait
ses explications. Comme elle ne fit aucune objection, il vit clairement
qu'il n'avait pas vainement compt sur son ignorance. Elle ne savait pas
certainement que, soit par un agent de change, soit par la socit
financire  laquelle s'adressait habituellement M. de Chantepy, il
tait facile  la Justice de connatre les numros des valeurs drobes,
et que ces numros, confis sous le sceau du secret aux diffrents
centres financiers, feraient immdiatement connatre le coupable s'il
s'avisait de vouloir ngocier les titres.

Aubrun se plongea dans la lecture et, pendant que ses yeux parcouraient
les lignes sans les voir, il coordonnait ses diffrentes impressions.

Je mettrais ma main au feu que je suis sur une bonne piste... Que sait
cette femme? Dans quelle mesure est-elle compromise? Malgr sa vive
motion de tout  l'heure, elle est bien matresse d'elle-mme. Il
faudra une surprise ou une maladresse pour qu'elle se livre. Je compte
sur la maladresse et sur son besoin vident de parler. Dans peu de
temps, je la questionnerai sur les difficults de sa vie, car une
manifestation d'intrt russit toujours. La clef pour entrer chez M. de
Chantepy tait chez le concierge, mais elle en avait une troisime,
parbleu! Cependant c'est difficile  concilier avec les rponses de Mlle
Deplmont au juge d'instruction, et avec la prsence de la jeune fille
chez son cousin vers dix heures...

Les jours suivants, il avana  trs petits pas, posant une question
d'un ton indiffrent, puis restant deux jours sans parler, ou tellement
occup au dehors qu'il voyait  peine la femme de charge.

Ce jeu lui russit, et trois semaines aprs son installation, il avait
gagn la confiance de Sophie Brion, d'autant qu'il se montrait matre
trs gnreux, nullement familier, et facile  servir.

Il tait all directement  son coeur en lui parlant de son fils, en
compatissant aux difficults qu'elle avait surmontes pour lever son
unique enfant, la passion de sa vie. Il apprit ainsi que ce fils
travaillait dans un magasin de rubans et de fleurs artificielles. Son
espoir, disait-elle, tait de le voir un jour, peut-tre prochainement,
possesseur du fonds de magasin.

--Mais il faudrait une forte somme sans doute, dit Aubrun.

--Assez forte, je suppose, monsieur; mais depuis que mon fils gagne,
j'ai fait des conomies; on paierait par acomptes, et puis
j'emprunterais...

Ah! ah! pensa Aubrun, nous avanons vers quelque chose.

Malgr son grand dsir de pousser plus loin, il eut la prudence de
laisser tomber la conversation et d'attendre que Sophie revnt elle-mme
sur le sujet.

Ce moment ne devait pas tarder, car plus la femme de charge connaissait
M. de Lucel, plus elle apprciait sa bont et pensait qu'il ne
refuserait pas, le cas chant, de l'aider dans la ralisation de ses
projets.

Elle vint donc le trouver pour lui dire:

--J'ai un service  demander  monsieur; j'espre que ce ne sera pas
indiscret.

--Indiscret? Pourquoi donc? rpondit Aubrun d'un ton satisfait. Vous
avez l'air d'une si brave femme, et vous vous tes si bien dbattue pour
lever votre fils, que je serai enchant de vous rendre service.

--Merci, monsieur! Le nom du patron de mon fils est Marait, 60, rue du
Bac. Il parle de se retirer, mais je ne connais pas ses ides sur le
prix du fonds de commerce...

--Mais alors vous ne pouvez former aucun projet!

--Non, monsieur; c'est bien cela! Il me faudrait des informations.

--Et vous dsireriez que je les prisse moi-mme, afin qu'on ne sache pas
que c'est pour votre fils?

--Oui, monsieur, nous ne voudrions pas nous avancer avant de savoir si
notre projet est ralisable.

--Je puis crire  M. Marait, c'est bien facile.

--Je remercie beaucoup monsieur.

Aubrun parut rflchir, puis reprit:

--Au lieu d'crire, je passerai rue du Bac. Ce n'est pas bien press,
j'imagine?

--Mon Dieu, monsieur... je serais heureuse d'tre fixe, voil tout!

--Eh bien, j'irai bientt. Aujourd'hui, c'est impossible, je suis pris
toute la journe, mais j'irai demain si je ne reois pas un rendez-vous
dont on m'a parl.

Le soir, il alla voir M. Marait. Il apprit que, pour des raisons de
sant et de famille, ce commerant dsirait se retirer des affaires le
plus tt possible.

--Je suis en pourparlers pour vendre, monsieur, mais j'hsite encore,
l'acqureur qui se prsente ne remplissant pas exactement mes
conditions.

--Et ces conditions?

--Quinze mille francs verss immdiatement et quinze mille en deux ans
avec les intrts, bien entendu! Est-ce pour vous, monsieur?

--Non... Je me suis charg d'une commission.

Il quitta M. Marait convaincu que la femme de charge connaissait
parfaitement--sauf le prix--les intentions immdiates du commerant.

Le matin suivant, il dit  Sophie que, s'tant trouv libre dans la
soire, alors qu'il n'y comptait pas, il en avait profit pour se rendre
chez M. Marait. En quelques mots, il la mit au courant du rsultat de sa
dmarche.

--La somme me parat leve pour ce genre de marchandises, ajouta-t-il;
il est vrai que je n'y connais rien.

--Trente mille francs... c'est beaucoup, en effet, monsieur! Mais la
clientle est bonne, le magasin a de l'avenir, et nous emprunterons,
s'il le faut,  une socit.

Ah! se dit Aubrun, voil une rponse qui me dmonterait sans mes fortes
prsomptions. Si on acquiert par un emprunt, ce sera plus difficile et
plus long  dcouvrir.

--Et M. Marait est si press de vendre? reprit la femme de charge.

--Excessivement press, m'a-t-il affirm. Je crois qu'il conclura
l'affaire avec l'acqureur dont il m'a parl. Si vous n'tes pas en
mesure d'acheter, vous chercherez plus tard un autre fonds de commerce,
c'est bien simple!

--Ah! monsieur, ce ne serait pas la mme chose pour mon fils! D'abord,
il est au courant des affaires de la maison, il connat la clientle
dont il est aim, ce qui est beaucoup pour russir. Et puis, monsieur
comprendra que devenir patron de la maison o on est simple employ...
c'est bien agrable!

--Je comprends! j'entre dans tous vos sentiments, ma bonne Sophie. Mais
qu'allez-vous faire?

--Je vais causer avec mon fils et, s'il est de mon avis, j'irai parler 
M. Marait.

--C'est votre affaire! rpondit indiffremment Aubrun.

Elle lui raconta, le lendemain, que M. Marait, fort tonn, avait mis
des doutes assez blessants sur la russite d'un projet irralisable,
selon lui, pour une femme qui gagnait pniblement sa vie.

Elle lui avait rpondu en parlant de ses conomies et d'un emprunt.

--Il a hauss les paules, monsieur, dit-elle avec une certaine
irritation! Cependant, comme il aime mon fils, il m'a promis de ne rien
conclure sans me prvenir et m'a laiss trois semaines pour me
dbrouiller.

--Eh bien, vous rflchirez.

Il passa la journe  rdiger des notes, en se demandant quelle serait
l'invention de la femme de charge pour atteindre son but sans se
compromettre, si elle tait coupable.

Mais tait-elle coupable? Peut-tre, poursuivi comme M. des Jonchres
par une ide, avait-il mis des visires qui l'obligeaient  ne regarder
qu'un point.

Nanmoins, bien qu'il et hte d'aboutir dans un sens ou dans un autre,
il conservait sa marche prudente.

Il tait convaincu que cette femme avait de l'argent, car le chiffre de
trente mille francs, norme pour elle, ne la dcourageait pas. Si elle
savait que, dans bien des cas, on empruntait au Crdit foncier, elle
devait savoir galement qu'il fallait donner des garanties srieuses, et
le fonds d'un petit commerce paratrait-il une garantie suffisante?
Mais, selon Aubrun, l'emprunt n'tait qu'une manire de parler, une ide
passagre, comme transition  une autre ide. Elle avait l'argent et,
presse d'acheter, elle inventerait un moyen rationnel pour en expliquer
la provenance.

A la fin de la semaine, un incident parut confirmer ces prvisions;
Sophie demanda  son matre de lui accorder un cong de quelques jours.

--Un cong! Etes-vous malade?

--J'ai perdu un cousin loign, monsieur, et il faut que j'aille dans le
pays o il tait tabli.

--Est-ce loin?

--Auprs de Blois, monsieur... un petit endroit qui s'appelle Mnars.
Monsieur connat sans doute?

--Non, pas du tout! J'espre que vous ne serez pas longtemps, car votre
excellent service me manquera bien.

--Si monsieur veut que je cherche quelqu'un pour me remplacer?

--Ma foi non! la concierge fera ma chambre et je djeunerai au
restaurant. Combien de temps resterez-vous l-bas? Vous vous drangez
pour un cousin loign?

--J'y suis oblig, monsieur... car il parat que je suis sur le
testament. L'enterrement a lieu demain; je partirai dans l'aprs-midi et
resterai le moins longtemps possible.

--Ah! si vous hritez... c'est bien diffrent? Connaissez-vous le
montant de l'hritage?

--Non, monsieur; le notaire me dit seulement que je suis lgataire
universelle.

--Votre cousin tait marchand?

--Non, monsieur; mon cousin Rollant tait maon, et patron depuis de
longues annes.

--Je vous souhaite un bon hritage.

Il eut d'abord l'ide de la suivre, mais le moyen tait dangereux, et
non moins dangereuse la pense d'aller, sur un prtexte, causer avec le
fils pour savoir si vraiment sa mre avait quitt Paris.

Aprs rflexion, il rsolut d'attendre patiemment le retour de Sophie
Brion et de partir plus tard pour Mnars afin de vrifier si elle avait
dit la vrit.

Mais le soir de ce mme jour,  sa grande surprise, il reut la visite
du fils Brion, un grand garon qui se prsentait avec assurance, mais
dont les manires taient polies et le visage honnte.

--Pardon, monsieur! je vous drange?

--Du tout, du tout, entrez donc!

--Je voulais savoir, monsieur, si ma mre est partie aujourd'hui pour
Mnars? Chez elle, la concierge n'en savait rien; elle m'a dit seulement
qu'elle tait sortie. Mais ce n'est pas la peine que j'attende si elle
est partie.

--Elle est partie... N'tait-ce pas convenu?

--Ma mre hsitait entre aujourd'hui et demain de grand matin, et comme
j'avais un mot  lui dire, je suis venu voir...

--Et vous ne l'avez pas accompagne?

--Mon Dieu, monsieur, je n'ai jamais vu ce cousin, que je croyais mort,
d'ailleurs! La prsence de ma mre, comme elle me l'a bien dit, suffit
largement; et puis, au magasin, on a besoin de moi. Alors, comme ce
n'tait pas ncessaire, je suis rest.

--Combien de jours, votre mre compte-t-elle rester l-bas?

--Deux ou trois, quatre au plus... Je suis tonn que mon cousin, avec
lequel nous n'avions plus de rapports, ait pens  nous pour son
hritage; c'est bien bon de sa part.

Aprs le dpart du jeune homme, Aubrun demeura longtemps  la mme
place, absorb dans une mditation qui n'avait rien d'agrable.

Elle aurait donc dit la vrit! N'importe! J'irai  Mnars.




X


Pendant qu'Aubrun suivait sa piste avec une confiance  peu prs
inbranlable, Gertrude recevait frquemment la visite de son avocat et
de Cbronne.

Avec prcautions, M. des Jonchres lui apprit que l'affaire passerait
aux assises dans le courant de l't, ajoutant que, selon les plus
grandes probabilits, son innocence serait reconnue bien avant la date
fixe pour le procs.

--Les assises! murmura-t-elle avec consternation.

--Nous n'irons pas jusque-l, croyez-le bien!

Mais il vit que le coup tait terrible et brisait une partie des
esprances de la malheureuse femme.

Elle tait forte en apparence, mais sa pleur, son expression qui, de
jour en jour, devenait tragiquement douloureuse, indiquaient un
flchissement moral et physique.

En voyant passer les jours et mme les semaines, elle avait des accs de
dsesprance qu'elle combattait courageusement, mais qui laissaient des
traces poignantes sur son visage.

Elle ne voulait plus tre questionne et rpondait invariablement au
juge d'instruction:

--A quoi bon? Je suis innocente, les faits m'accusent, et ce sont les
faits que vous croyez. Si vous ne me croyez pas quand je crie mon
innocence, pourquoi me croiriez-vous sur d'autres points?

Mme Deplmont, toujours malade, bien que devenue consciente des
vnements, avait essay de se lever pour venir auprs de sa fille, mais
l'effort ayant provoqu un vanouissement inquitant, Cbronne imposa sa
volont et l'obligea  demeurer couche.

Il raconta l'incident  Gertrude qui rpondit:

--J'aime mieux ne pas la voir, ce serait dchirant pour elle et... pour
moi. Dites-lui de se soigner jusqu' mon retour auprs d'elle; dites-lui
que je lis et travaille, que vos visites bnies me raniment, me
consolent de tout. Rptez-lui que j'attends tranquillement la fin de
cette cruelle aventure.

--Tranquillement, Gertrude! Je lis dans vos yeux votre douleur
grandissante. Vous vous dsesprez!

--Non, je ne me dsespre pas! C'est impossible avec une tendresse comme
la vtre qui me soutient, me transporte si loin dans une rgion
ensoleille!

--Pauvre enfant! Je vous aime trop pour ne pas pntrer dans les penses
que vous ne dites pas... Mais reposez votre esprit dans la rgion dont
vous venez de parler. Que de joies dans l'avenir, Gertrude, quand je
vous emmnerai dans la proprit o mon enfance s'est coule... Nous y
passerons le premier mois de notre union.

--Notre union... rpta-t-elle avec une intonation dcourage qui fit
tressaillir Cbronne.

Il l'attira  lui et, avec une tendresse inexprimable, porta la main de
la jeune fille  ses lvres.

--Notre union! dit-il avec une fermet persuasive. Elle sera complte,
absolue, plus encore que vous ne le supposez. Vous n'avez pas suivi
l'volution de mes ides, sous l'influence des souffrances de ces
dernires semaines. Vous ignorez que votre force d'me, qui vient d'un
sentiment religieux trs lev et trs pur, a complt la leon. Vous
achverez de m'instruire et nous n'aurons qu'une me, qu'une pense.

Le coeur de Gertrude battait plus vite en coutant de telles paroles
qui la rconfortaient et lui faisaient oublier le lieu o elles taient
prononces. Elle pntrait plus avant dans un caractre loyal, dans une
intelligence qui abaissait sa superbe avec simplicit pour aborder
franchement des questions que Bernard savait lui tre chres.

Elle essayait d'entrer dans les projets d'avenir qu'il lui soumettait et
le questionna sur la proprit dont il parlait.

--Est-elle prs de Paris?

--J'ai une maison de campagne  vingt minutes de Paris, mais ce n'est
pas celle-l. La proprit dont je parle est en Bretagne, sur les bords
de la Rance. Nous n'avons jamais voulu la vendre, malheureusement elle
est presque abandonne, quoique la maison soit meuble comme jadis.
C'est l que nous irons, dans un cadre ancien qui vous plaira, et loin
de tous les vivants.

Elle souriait et se prenait  esprer, mais il n'tait pas toujours
auprs d'elle et,  chaque nouvelle visite, il avait la sensation que la
solitude et le dcouragement accomplissaient leur oeuvre destructive.

Le lendemain du jour o Sophie Brion avait demand un cong, Aubrun fut
appel le soir par M. des Jonchres qui causait avec le docteur Cbronne
quand le policier arriva.

--Eh bien, Aubrun, vous m'avez crit que vous suiviez votre piste avec
beaucoup d'espoir; c'est bien long, n'avez-vous rien dcouvert?

--Ma piste est bonne... de plus en plus j'en suis convaincu, rpondit
Aubrun vasivement.

--Rien de prcis?

--Rien.

--Grand Dieu, s'cria Cbronne, et cette malheureuse enfant est en
prison! J'assiste  sa douleur sans plaintes, sans rcriminations, mais
si terrible que je la vois changer de jour en jour. Si elle tombe
malade, si elle meurt, ce seront ces misrables magistrats qui l'auront
tue.

--Bernard, je t'en prie,  quoi penses-tu? Mlle Deplmont n'est pas
malade; une certaine dpression est naturelle, invitable, mais non
dangereuse.

--Qu'en sais-tu? Tu n'es pas mdecin, rpondit brusquement Cbronne; tu
ne connais pas le rsultat souvent fatal de telles secousses sur un
organisme dlicat. Il ne faudrait pas que l'preuve se prolonget, c'est
le mdecin qui parle en ce moment. Sans l'nergie, le ressort de son me
d'lite, Gertrude serait dj trs malade.

--Tu t'gares! De grce, ne grossis pas les faits, rpte-toi ce que tu
rptes sans cesse  Mlle Deplmont, c'est--dire, vois la fin heureuse
de cette situation. Nous y touchons peut-tre; n'est-ce pas, Aubrun?

--Je le crois.

--Alors, parlez, parlez! s'cria Cbronne dans un lan de douleur
irrite.

Aubrun se flicitait tout bas d'avoir exig le secret sur ses recherches
et observait avec piti les ravages du chagrin sur la forte constitution
du docteur. Dix ans avaient pass sur lui et bien que, dans ses
occupations habituelles, il conservt son empire sur lui-mme, on
sentait l'homme nergique sur le point de s'affaisser.

Aubrun, quels que fussent les carts de sa vie, avait beaucoup de
coeur, il sut le mettre dans le ton de sa rponse.

--Je suis dsol, docteur, dsol de ne pas avancer plus vite, et je
comprends trop bien votre profonde angoisse, mais je vous assure que,
plus que jamais, la prudence est ncessaire. Croyez-en mon exprience,
tout va bien! Et j'ai lieu de croire que je touche au but.

--Vous, au moins, vous ne doutez pas de Mlle Deplmont! dit Bernard.

--Je n'en ai jamais dout... J'ai des raisons actuellement pour en
douter encore moins.

--Aubrun, dit M. des Jonchres, il est temps de ne plus agir en dehors
de la justice; elle vous aidera, et un mot de vous, si vos prsomptions
sont fondes, mettrait fin  une situation intolrable.

--Pour qu'un mot de moi mette fin  une situation intolrable, il est
indispensable, n'est-ce pas, que je fournisse une preuve ou un
enchanement logique?

--Oui, c'est indispensable.

--Eh bien! je n'en suis pas l... Accordez-moi encore une semaine. Ou
j'aurai obtenu la preuve dont je vous parle, ou j'aurai vu que je suis
un sot et que ma piste ne valait rien.

--Faites pour le mieux, dit Cbronne qui marchait de long en large.
Avez-vous besoin d'argent?

--Non!... Mes recherches seront termines j'en ai la conviction, avant
que j'aie dpens les quatre mille francs que vous m'avez remis.

M. des Jonchres suivit Aubrun dans l'antichambre.

--Vos soupons se basent-ils vraiment, Aubrun?

--Oui!... J'observe cette femme  loisir et je continue  la croire
coupable, bien qu'elle ait su se mettre  l'abri. A-t-elle excut
elle-mme le crime? A-t-elle un complice et a-t-elle partag avec lui le
produit du vol? Nous le saurons bientt.

--Mais vous affirmez simplement! Il faut bien autre chose qu'une
affirmation!

--Je le sais! et c'est pourquoi je demande un dlai, trs court du
reste. Elle dit avoir fait un hritage; un de ses parents serait mort
auprs de Blois,  Mnars. Aussitt son retour, j'irai  Mnars entre
deux trains. Si elle a menti, c'est un indice.

--Ce ne serait pas une preuve... et l'enqute sur cette femme a t
minutieuse.

--L'enqute a-t-elle dcouvert que deux ou trois fois dans l'hiver, M.
Darrault a confi son magasin  Sophie Brion, de grand matin? elle y est
reste seule pour le mettre en ordre?

--Oui, je connais ce dtail... Mais les poisons taient sous clef, M.
Darrault est absolument premptoire sur ce point. Il est non moins
affirmatif sur l'honorabilit de la femme de charge.

--Serait-il impossible que le pharmacien et ignor un incident
quelconque; par exemple l'oubli de la clef dans la serrure de l'armoire
aux poisons?

--Ce n'est pas impossible, mais c'est invraisemblable. Il rpond de
l'aide qui s'occupait seul avec lui de l'armoire.

--Oui, et cet aide est mort, dit Aubrun.

--Evidemment, reprit l'avocat, l'aconitine a t vole, mais M. Darrault
affirme que le vol n'a pas pu tre commis chez lui.

Ensuite si Sophie est la coupable, comment expliquer son alibi trs sr?
Et elle et prmdit aussi longuement son crime!

--Certainement, dans mes soupons, mieux que cela, dans ma conviction,
il y a des invraisemblances, mais pas plus,  mon avis, que dans
l'accusation porte contre la jeune fille. Devant le juge d'instruction,
M. Darrault n'a pas spcifi exactement le moment o il avait accept
les services de la femme de charge?

--Si... c'est dans les premiers jours de mars.

--Epoque o Mme Deplmont tait trs malade?

--Oui.

--Et pendant cette maladie, le docteur Cbronne, qui employait de
l'aconitine dans le traitement, a bien expliqu  Mlle Gertrude les
effets violents du poison?

--Oui.

--Il ne se rappelle pas  quelle date... mais une troisime personne,
croit-il, tait prsente?

--Parfaitement!... mais, pour lui, cette tierce personne tait la
soeur garde-malade.

--Il n'en est pas sr... et j'ai bien not le fait qui me parat
important. Je sais pertinemment que Sophie Brion avait besoin d'argent,
et d'une somme assez forte, trs grosse pour elle en tout cas!

--Ah! nous entrons dans le prcis... pouvez-vous le prouver?

--Je prouverai mieux probablement! J'ai gagn la confiance de Sophie
Brion, prcisment en affectant de ne pas la dsirer. Comment, au
reste, se dfierait-elle de M. de Lucel, bon rentier et bon matre? En
outre, vous savez quel besoin imprieux ont les femmes, surtout de cette
classe, de parler d'elles et de leurs affaires?

--Oui, je sais.

--J'ajoute que celle-ci est relativement rserve. Quoi qu'il en soit,
elle est engage dans une affaire qui, devenue chez elle une ide fixe,
le but de tous ses efforts, la fera dcouvrir si elle est coupable. Elle
me consultera, je crois, sur des questions d'argent, et c'est alors que,
s'il y a lieu, je mettrai la main sur la preuve... Ah! j'oubliais! dit
Aubrun en se frappant le front. N'a-t-on pas les numros des valeurs
drobes  M. de Chantepy?

--Je les ai dans mon cabinet.

--Il me les faut demain matin.

--Je vous les enverrai par pneumatique ce soir mme; ils vous
parviendront demain  la premire heure.

--Aucune indiscrtion n'a t commise sur ces numros?

--Aucune... on a pris les plus extrmes prcautions pour que les
journaux n'y fassent aucune allusion. Dans un cas semblable, on espre
toujours une imprudence des coupables, les valeurs au porteur passant
pour pouvoir se ngocier sans danger...

--C'est l'ide de la femme de charge, ide que j'ai eu le soin de
fortifier.

--Quand votre accusation aura une forme prsentable, Aubrun, vous
n'attendrez pas plus longtemps pour prvenir le magistrat. Je l'exige
absolument.

--Je vous le promets; dans trois jours peut-tre... mais n'oubliez pas
les numros.

--Je n'oublierai rien... Htez, htez les choses, si c'est possible.
Vous avez vu combien mon pauvre ami est chang?

--Il me fait piti... mais si je n'agissais pas avec prudence, nous nous
loignerions du but. Si j'ai une communication importante  vous faire,
le matin, est-ce au Palais qu'il faut aller?

--Oui, d'ici huit jours et plus, j'y serai tous les matins.

--Et M. de Monvoy?

--C'est moins sr... cependant il y a chance pour que vous l'y trouviez
galement.

Cbronne attendait impatiemment M. des Jonchres.

--Je me dfie d'Aubrun, Henri! il n'a rien dcouvert et veut faire
l'important.

--Mon impression est trs diffrente, et nous avanons vers une
solution.

--Il te l'a dit, mais... Je ne l'aurais pas reconnu sous son nouvel
aspect. Il espionne, et ne ressemble pas  un espion. Quel mtier!

--Ce mtier sauvera une innocente...

--C'est vrai, mais penser que ces dessous honteux l'effleurent, elle!
Hlas! continua Cbronne avec amertume, nous n'en sommes plus  souffrir
de ces cts secondaires, puisque ces hommes l'ont mise en prison...
pauvre Gertrude!

--Ne pensons qu'au rsultat probable et prochain... Dans une
circonstance aussi grave, Aubrun est incapable de se vanter par
vanit... Qu'est-ce que c'est? dit-il au valet de chambre qui entrait.

--Un tlgramme, monsieur!

L'avocat lut tout haut:

Mon cher Jonchres, venez me voir ce soir si ces mots vous arrivent 
temps.

Bien cordialement.

MONVOY.

--Une dcouverte heureuse sans doute! s'cria Cbronne. Va vite, Henri!
je t'attends ici.

M. des Jonchres partit prcipitamment.

--Qu'y a-t-il? dit-il vivement en entrant chez le magistrat.

--C'est moi qui vous le demande...

--Comment?

--Aubrun est fil... je sais qu'il espionne la femme de charge.

--Ah! bah! dit M. des Jonchres qui ne put retenir un sourire. Et lui
qui se croyait si sr d'agir  votre insu!

--On le connat... on sait que vous l'avez plus d'une fois employ, et
j'ai t prvenu par la prfecture de police qui voyait, avec raison,
une connexion entre le changement de domicile d'Aubrun, ses allures
nouvelles et l'affaire qui nous occupe. D'autant que, influenc par les
dngations de Cbronne, et bien que croyant  la culpabilit de Mlle
Deplmont, j'ai continu  faire surveiller Mme Brion. J'ai su ainsi
qu'elle tait entre au service d'un M. de Lucel... Enfin qu'a-t-il
dcouvert?

--Il demande encore quelques jours pour donner de la tangibilit  ses
soupons. Il sait que Sophie Brion avait besoin d'argent, et il croit 
l'innocence de Mlle Deplmont.

--Ceci est une opinion... et le besoin d'argent ne prouve pas que cette
femme soit un assassin.

--Assurment... mais l'aconitine a t vole, Aubrun sait que le magasin
de M. Darrault a t confi  la femme de charge, et ce dtail, auquel
nous n'attachions aucune importance  cause des affirmations du
pharmacien, ce dtail, dis-je, est un jalon solide pour les dductions
de mon agent.

--C'est bien faible tout cela, Jonchres!

--Cependant si la femme de charge tait alle le soir chez M. de
Chantepy, le fait deviendrait une prsomption?

--Oui, et son besoin d'argent galement... mais elle n'y tait pas!

--Aubrun suppose un complice...

--Comment l'et-elle introduit? Comment et-il t dans l'appartement au
moment o Mlle Deplmont y tait elle-mme? Rien dans les enqutes n'a
confirm ou simplement indiqu une telle hypothse? Cependant nous avons
cherch. Quel complice? Son fils alors, seul intress au vol? C'est un
excellent garon, et nous connaissons l'emploi de sa soire le jour du
crime.

--Si Aubrun se trompe, nous le saurons d'ici peu. Mais je crois prudent
de n'entraver en rien sa marche.

--C'est mon avis... aussi nous le laissons agir sans intervenir, bien
que convaincus de l'inutilit de son espionnage. Ce ne sera jamais
qu'une perte de temps et d'argent.

M. des Jonchres rpta  Cbronne sa conversation avec M. de Monvoy; il
le chargea de mettre  la poste le tlgramme dans lequel il copia les
numros demands par Aubrun.

--Le juge d'instruction n'a pas branl ma confiance dans l'habilet de
mon agent, dit-il; ses dductions se tiennent.

En recevant les numros, Aubrun s'empressa de les apprendre par
coeur. Il esprait, par une adroite manoeuvre, amener la femme de
charge  lui montrer les valeurs de son hritage fictif... ou rel.
Mais, selon toutes probabilits, il ne pourrait pas les garder pour
contrler les numros; il tait donc ncessaire de les avoir nettement
prsents dans sa mmoire.

Trois jours aprs, Sophie revint prendre son service. Elle paraissait
trs satisfaite, et, sans attendre de questions, parla de son hritage.

--Puisque monsieur s'intresse  moi, je suis contente de lui apprendre
que mon cousin a laiss de belles conomies.

--Je suis bien heureux de cette bonne nouvelle, Sophie, et vous flicite
sincrement. Votre cousin ne s'tait pas mari?

--Si monsieur, mais il n'a jamais eu d'enfants, et ma cousine est morte
il y a dix ans. Il a mis de ct une douzaine de mille francs, plus sa
maison et son jardin. C'tait un homme trs rang.

--Malheureusement cet hritage n'est pas suffisant pour vous permettre
d'acheter le fonds de commerce que vous dsiriez.

--Pourquoi donc, monsieur? Je ne vois plus de difficults, au contraire!
La somme exige par M. Marait se compltera avec les bnfices du
commerce ou un emprunt. Je suis heureuse, heureuse de cette bonne
aubaine, parce que le rve de mon fils va se raliser.

--Et le vtre aussi; vous mritez bien votre bonheur, mais en bonne
mre, vous ne pensez qu' votre fils. Il est venu me parler l'autre soir
pour me demander si vous tiez partie; c'est un charmant garon.

--Oh! oui, monsieur, il est charmant! Tout le monde l'aime, et, 
prsent, il est bien sr de russir, d'tre indpendant.

Aubrun dsirait ardemment une ouverture sur les valeurs dont se
composait cet hritage prsum, mais la femme de charge ajouta seulement
que, dans la journe, elle irait parler au patron de son fils et
s'entendre dfinitivement avec lui.

Quelques heures plus tard, Aubrun descendait  Mnars.

Ce joli endroit, que domine l'ancien chteau de Mme de Pompadour, tait
plein de roses, de lumire, de verdure, et Aubrun, pote jadis  ses
moments perdus, alors qu'il aimait une femme par laquelle il avait t
indignement trahi, fut saisi par la saveur embaume de la campagne. Le
contraste entre son mtier et la pure nature dont la vue, la douceur,
les parfums le reportaient  d'heureuses annes de jeunesse, lui fut
pnible.

Il carta les regrets pour penser  la jeune fille accuse et
prisonnire alors que le mois de juin fleuri rayonnait!...

Il eut tout  coup, sans savoir pourquoi, l'impression si vive de la
culpabilit de Sophie Brion, de sa noire sclratesse qu'il prouva une
violente colre contre cette femme. Puis il sourit de lui-mme.

Et si elle n'est pas coupable?...

Il entra dans une petite auberge bien place au bord de la route et trs
frquente par les rouliers. De la salle, orne de dressoirs reluisants,
chargs de vaisselle  grosses fleurs, on apercevait l'eau miroitante de
la Loire au del d'un jardin plein de gueules de loup, de lis et de
girofles.

A cette heure de l'aprs-midi, il n'y avait personne dans l'auberge, et,
aprs avoir demand des rafrachissements, Aubrun questionna la femme
qui le servait.

--N'aviez-vous pas ici un maon nomm Rollant?

--Rollant?... Non, monsieur, je ne connais pas.

--Un patron dcd il y a quelques jours, m'a-t-on dit?

--Personne n'est dcd  Mnars il y a quelques jours, monsieur.

--C'est singulier! alors on m'a donn une fausse indication?

--Oh! oui, monsieur, trs fausse! Il n'y a personne ici, ni dans les
environs, s'appelant Rollant.

--Mais autrefois? Ce Rollant a peut-tre habit le pays?

--Non, monsieur, certainement! Je ne suis pas jeune, j'ai toujours t
dans cette auberge, ma dfunte mre y tait galement, et jamais je n'ai
entendu ce nom; je connais tous les maons des alentours.

--Je cherche les traces de cet homme pour une question d'hritage. Vous
avez un notaire  Mnars?

--Oui, monsieur... il habite une grande maison  l'extrmit du bourg,
au milieu d'un jardin; il y a une grille.

Aubrun luda les questions de l'aubergiste, paya sa dpense et se
dirigea vers la maison indique.

Le notaire tait sorti, mais un clerc rpondit:

--Ni dcs, ni hritage de maon ici dernirement. Je connais deux
patrons retirs  Mnars, mais ils ne s'appellent pas Rollant et sont
aussi vivants que vous et moi.

--Alors on m'a induit en erreur... Ce Rollant a pu mourir  Blois?

--C'est facile  vrifier... nous avons l'tat civil de Blois et des
environs dans un journal hebdomadaire.

Le clerc, trs complaisant, examina le journal, puis le passa au
policier:

--Voyez vous-mme!... il n'y a aucun nom ayant quelque ressemblance avec
celui de Rollant. Si j'entends parler de cet individu, faudra-t-il vous
crire? Laissez-moi votre adresse, je me ferai un plaisir de vous
rendre ce petit service.

--Merci mille fois, mais c'est tout  fait inutile... On s'est tromp ou
j'ai mal compris.

Il se dirigea d'un pas rapide vers le chemin de fer; il se sentait
lger, heureux en pensant  Gertrude et au docteur Cbronne, car il
avait assez de coeur pour que les promesses de Bernard fussent
relgues au second plan.

C'est suffisant, se disait-il en revenant  Paris, pour la dnoncer,
cependant un mensonge n'est pas encore la preuve concluante. Mais la
voici entre dans la voie des maladresses, je compte sur une maladresse
plus grosse encore que son invention d'hritage. Elle a confiance en
moi, se croit compltement  couvert et enfin est hypnotise par l'ide
d'tablir son fils. Il a l'air d'un honnte garon; pauvre diable!

Il fut tent d'aller le soir mme chez M. de Monvoy, mais il se ravisa
en rflchissant que l'attente au lendemain n'offrait aucun
inconvnient, puisque ses renseignements taient maintenant assez prcis
pour lui permettre de prcipiter les vnements.

Il avait jou son rle avec tant de tact, l'intrt, qu'il avait
manifest  la femme de charge, tait rest dans des limites si justes
que la confiance de Sophie tait absolue.

Elle lui dit, assez tard dans la matine du lendemain:

--Je suis alle hier chez M. Marait, monsieur.

--Ah!... vous vous tes dcide. Avez-vous t contente de lui?

--Trs contente, monsieur! nous signerons le march dans quelques jours.

--Tant mieux, tant mieux! mais votre cousin n'a pas laiss quinze mille
francs en argent comptant?

--Oh! non, monsieur... il avait plac en valeurs auxquelles je n'entends
rien; moi j'ai toujours plac  la caisse d'pargne.

--Je croyais que M. Marait tenait  de l'argent en espces?

--C'est vrai, il y tient absolument; alors je voulais consulter
monsieur.

--Consulter sur quoi, ma bonne Sophie?

--Sur les valeurs de mon parent.

--Eh bien, vous les ferez ngocier par une socit financire, rien
n'est plus simple, si elles sont bonnes.

--Comment bonnes, monsieur! pourquoi ne seraient-elles pas bonnes?

--Parce que des valeurs, excellentes au dbut, tombent quelquefois 
rien, ou ne prsentent pas des garanties srieuses. Esprons que votre
cousin avait bien choisi...

--Et comment le savoir, monsieur? Le notaire ne m'a pas parl de cela.

Je le crois bien! pensa Aubrun.

--Portez vos valeurs  un bureau quelconque du Crdit Lyonnais ou de la
Socit Gnrale, on vous renseignera, et vous donnerez vos ordres pour
la vente.

Il la voyait embarrasse, hsitante, et attendait anxieusement sa
dcision, dtermin, si elle n'allait pas plus loin,  brusquer le
dnouement.

--Monsieur m'inquite en me disant que mes valeurs ne sont pas bonnes.

--Mais je n'en sais rien du tout, ma brave femme! C'est une
supposition... et une rponse  vos paroles prcdentes.

--Monsieur veut-il les voir? Il me dira ce qu'il en pense et ce que je
dois demander  la Socit Gnrale.

--Vous n'avez pas besoin de moi...  la Socit vous serez amplement
renseigne.

--Mais, monsieur, je n'ai jamais eu ce genre de valeurs entre les mains,
et j'aurai l'air de ne rien savoir.

--Vous n'avez donc pas questionn le notaire qui vous les a remises?

--Trs peu, monsieur! mais il m'a dit qu'elles reprsentaient une somme
de douze mille francs. Il n'a pas d se tromper.

--Mon Dieu... je veux bien! montrez-les-moi; je vous expliquerai le
ncessaire et vous dirai, d'aprs mon journal,  quel cours vous devez
faire vendre.

--Je voudrais bien en avoir le coeur net... Monsieur va sortir?

--Oui, je djeune chez un ami; j'ai oubli de vous prvenir hier.

--Alors, si monsieur le permet, je vais aller chercher mes papiers.

--Faites!

Aubrun, dvor d'impatience, eut quelque peine  attendre de sang-froid
le retour de la femme de charge. Il comptait les secondes, et, comme
elle tardait, il craignit d'avoir veill sa dfiance. Mais, aprs
rflexion, il comprit que cette crainte n'tait que le rsultat d'une
ide toujours fixe sur le mme point. Mme en cette minute si
palpitante pour lui, il n'avait tmoign ni hte ni empressement 
rpondre.

La femme de charge, au contraire, se flicitait d'tre tombe sur un
matre assez bon pour s'intresser  son affaire et l'aider  viter un
faux pas, car se sentant sur un terrain inconnu, elle tait heureuse
d'obtenir des conseils dsintresss.

En parlant un jour de Mme Deplmont, elle tait revenue sur le point,
capital pour elle, de la ngociation des valeurs. Aubrun, avec prudence,
mais autorit, avait saisi cette nouvelle occasion pour dissiper ses
vagues inquitudes.

Ce fut donc fort tranquillement qu'elle lui remit des actions et des
obligations de chemins de fer, dont il reconnut aussitt les numros.

Quelles que fussent ses habitudes d'impassibilit, Aubrun craignit de se
trahir, tant son motion fut extrme. Son premier mouvement et t de
se jeter sur elle pour l'arrter, mais, prolongeant simplement son
examen afin de se remettre, il lui dit de sa voix calme:

--Ces valeurs sont excellentes... M. Marait devrait les accepter, au
lieu de vous entraner  des frais en les ngociant.

--Et s'il ne veut pas?

--Alors, vous les vendrez... mais, je vous conseille de les lui
soumettre. A moins de placer son argent dans des affaires industrielles
que j'ignore, il ne trouvera pas de meilleurs placements,  mon sens du
moins.

--Je suivrai l'avis de monsieur.

Devant lui, elle roula les papiers de faon  les introduire dans sa
poche, dont elle attacha l'ouverture avec une pingle ferme.

--C'est trop gros... ces papiers vous gneront pour travailler, dit
Aubrun en riant.

--Ce n'est pas bon  laisser traner, monsieur. De cette faon, je suis
sre de ne rien oublier et rien perdre.

Il la laissa sortir, puis, un instant aprs, il sonna:

--Je vous ai dit, je crois, que je djeunais chez un ami? Si vous voulez
en profiter pour vous en aller ds une heure, je vous laisse toute
latitude, puisque vous avez des affaires  rgler?

--Monsieur est bien bon... j'accepte volontiers; j'irai, entre une heure
et deux, voir M. Marait et lui montrer les valeurs.

Aubrun sortit sans se presser, mais, dans la rue, il se jeta dans un
fiacre automobile qu'il eut la bonne fortune de rencontrer au coin de la
rue Madame et, un quart d'heure aprs avoir quitt son appartement, il
gravissait en courant les marches du Palais de Justice.

--M. des Jonchres est-il l? Et M. de Monvoy? demanda-t-il tout
haletant  un huissier.

--Si M. des Jonchres est l? Oui! vous le trouverez dans la salle des
Pas-Perdus, et il y a longtemps que M. de Monvoy est arriv.

Aubrun, suivant les indications qu'on lui donnait, parvint  la clbre
salle o il aperut M. des Jonchres, en robe d'avocat, la toque en
arrire, qui causait avec animation au milieu d'un groupe de confrres.

Aubrun se prcipita vers lui.

--Ah! vous avez perdu votre impassibilit d'emprunt, Aubrun! Eh bien?

--Eh bien, elle est prise! j'ai la preuve matrielle.

--La preuve indiscutable? s'cria M. des Jonchres avec la plus grande
motion.

--Indiscutable! je viens de tenir entre mes mains les valeurs de M. de
Chantepy.

--Qu'est-ce, Jonchres? demandrent les avocats qui assistaient  ce
colloque. S'agit-il de Mlle Deplmont?

--Vivat, messieurs! Elle est innocente!

Il saisit Aubrun par le bras, courut avec lui au cabinet de M. de Monvoy
et demanda  tre introduit d'urgence.

L'huissier, tonn de son agitation, voulut protester, mais M. des
Jonchres, passant devant lui, frappa vigoureusement  la porte et
attendit  peine la permission d'entrer pour se prcipiter dans le
cabinet o le juge tait seul avec son greffier.

Stupfait d'une entre si peu en rapport avec la correction habituelle
de M. des Jonchres, le magistrat se leva en s'criant:

--Mon Dieu! mais qu'y a-t-il? C'est donc bien important?

--Parlez vite, Aubrun, en deux mots!

--En deux mots: je viens de voir les valeurs de M. de Chantepy entre les
mains de son ancienne femme de charge.

--Bravo, bravo! s'cria le greffier, dans un lan d'enthousiasme,
pendant que M. de Monvoy, interdit et trs ple, se rasseyait lentement.

--Vous tes certain de votre dire? Il n'y a pas d'erreur possible?

--Pas d'erreur possible! cette femme est chez moi, elle y restera
jusqu' midi ou une heure. Qu'on l'envoie chercher; elle a les valeurs
sur elle.

M. de Monvoy fit venir aussitt deux agents de la sret; il donna 
l'un l'ordre de lui amener Mme Brion.

--Vous la trouverez chez M. de Lucel, 180, rue d'Assas.

--Si elle s'inquite et refuse de me suivre, que faudra-t-il faire?

--L'arrter immdiatement. Mais vous pouvez ne pas l'effrayer, en lui
parlant de renseignements  donner sur M. de Chantepy; je l'ai
questionne plusieurs fois. Vous dites, Aubrun, qu'elle a les valeurs
sur elle?

--Oui... dans sa poche; je les lui ai vues mettre, elle a attach
soigneusement l'ouverture.

--Vous veillerez  ce qu'elle vienne ici sans modifier sa toilette, dit
M. de Monvoy  l'agent. Allez vite!

Il crivit un mot au directeur de la prison et le remit  l'autre agent.

--Trouvez une automobile, et courez chercher Mlle Deplmont.

Aprs cela, il cacha un instant son visage dans ses mains et on
l'entendit rpter plusieurs fois:

La pauvre enfant, la pauvre enfant!... j'en serai malade de chagrin.

--Et Cbronne, et la mre? dit-il en relevant la tte.

--Je cours chez Bernard! dit l'avocat. Ma plaidoirie est termine.

--Allez! il est prs de midi, peut-tre sera-t-il rentr. Ah! un mot...
Et l'aconitine? Cette femme en connaissait donc les proprits?

--Rien de plus vraisemblable, rpondit M. des Jonchres. Vous savez, par
Mlle Deplmont elle-mme, que Cbronne lui avait donn des explications
sur les effets du poison. Une tierce personne tait l, mais ni Bernard
ni la jeune fille ne se sont rappel si c'tait la femme de charge ou la
garde-malade; ils penchaient pour cette dernire hypothse.

--Et Cbronne, du reste, s'est bien gard d'insister sur cette
conversation si compromettante pour l'infortune jeune fille, dit M. de
Monvoy.

Il accompagna M. des Jonchres en dehors du cabinet.

--Je suis dsol, dsol en pensant  Mlle Deplmont... Que sont nos
prtentions de discernement et de dductions logiques quand le hasard
et un pauvre policier de fantaisie dtruisent nos savants chafaudages?
C'est piti, Jonchres, n'est-ce pas?

--Les faits accusaient Mlle Deplmont, et, je vous l'avoue maintenant,
je partageais votre manire de voir.

--L'astuce et la prmditation de cette femme sont inoues! s'cria M.
de Monvoy.

Il rentra dans son cabinet et questionna Aubrun, qui ne demandait qu'
raconter par quelles dductions logiques, et prenant le contre-pied de
l'enqute officielle, il tait parvenu  la vrit.

--J'ai cru plus d'une fois ne pas russir, car cette misrable se
possde tonnamment, au point que, en constatant son absence apparente
de crainte, j'ai dout... Mais j'ai commenc  tre sr de ma piste
quand, aprs avoir gagn sa confiance en lui parlant avec intrt de son
fils, elle me parla d'acheter pour lui un fonds de commerce. C'tait son
rve, son ide fixe, et les circonstances la pressaient.

--Comment cela?

--Le patron de son fils tait en march avec un autre acqureur et
n'avait donn qu'un mois  Sophie Brion pour se dcider et trouver les
fonds.

--Pourquoi n'attendait-elle pas pour un autre fonds de commerce? Ils
sont tous les mmes! ils combinent habilement, et creusent eux-mmes le
trou o ils tomberont.

--Elle poursuivait son ide de voir son fils devenir patron de la maison
o il travaillait comme petit commis. J'ai vu sa vanit pique au vif,
parce que M. Marait haussait les paules quand elle lui parlait
d'acheter le magasin.

--La ngociation des valeurs l'aurait toujours trahie... elle l'ignorait
absolument?

--Oui, et j'ai eu deux fois l'occasion de la maintenir dans son erreur.
Enfin, il fallait une invention quelconque pour expliquer qu'elle
possdait la somme demande par le commerant. Elle me dit donc, il y a
cinq jours, qu'elle hritait d'un cousin loign, mort  Mnars, auprs
de Blois. J'y suis all hier et j'ai constat son mensonge. Ce matin, un
peu embarrasse de ses valeurs sur lesquelles j'mettais des doutes,
elle m'en a montr une partie en me demandant des explications pour les
ngocier...

Pendant qu'Aubrun entrait dans les dtails de son habile campagne, M.
des Jonchres courait chez le docteur Cbronne.

Il venait d'arriver, plus fatigu, plus malheureux que jamais.

--Sauve! lui cria son ami; sauve, Bernard, mon cher Bernard!

--Voici un mois qu'on me leurre avec cet espoir, rpondit Cbronne d'un
ton incrdule.

--Ce n'est plus de l'espoir, mais une certitude. La femme de charge est
la coupable... Aubrun a vu entre ses mains les valeurs de M. de
Chantepy.

--Est-ce certain? dit Cbronne d'une voix touffe.

--Je te le jure!... vite! viens avec moi chez le juge d'instruction.
Aubrun fait sa dposition, on a envoy chercher cette horrible crature,
qui sera arrte sance tenante, et Mlle Deplmont arrivera au Palais
dans un instant! Partons! j'ai dit en passant  ton cocher de ne pas
dteler... ta voiture est prte.

--Et la mre? dit vivement le docteur.

--Tu lui amneras sa fille... mais, je suppose qu'il ne faut pas
brusquer, pour elle, le dnouement, quelque heureux qu'il soit?

--Ce serait la tuer.

Cbronne appela son valet de chambre.

--Prenez un fiacre et allez  la maison de sant... Vous direz  la
directrice que l'innocence de Mlle Deplmont est reconnue... qu'elle
prpare doucement Mme Deplmont  voir sa fille. Partez sans retard.

--Le fiacre qui m'a amen m'attend  la porte, qu'il le prenne, dit M.
des Jonchres, puisque je vais avec toi.




XI


Dans la hte de rgler ses affaires, la femme de charge n'avait fait que
le ncessaire de son travail et se prparait  partir quand l'agent de
la sret sonna  la porte du prtendu M. de Lucel.

Il lui transmit le dsir du juge d'instruction.

--Il m'est impossible d'y aller  prsent, rpondit-elle; j'irai 
quatre heures comme toujours.

--Ce n'est pas  quatre heures qu'il veut vous voir, c'est maintenant!

--Pourquoi est-ce si press? Les autres fois, c'tait  quatre heures et
je recevais une lettre pour m'avertir que M. le juge d'instruction
dsirait me questionner?

--Il n'a pas eu le temps d'crire... un fait nouveau s'est produit, et
vous seule fournirez les renseignements que M. de Monvoy dsire avoir
avant de quitter le Palais pour rentrer chez lui.

--Mais, je suis en costume de travail, il faut que j'aille chez moi
m'habiller convenablement pour me prsenter devant M. le juge
d'instruction.

--C'est inutile... nous serions retards, et c'est trs press.

--Je veux au moins passer chez moi pour prendre un chapeau, dit-elle en
commenant  lever la voix; il me faut deux minutes pour monter dans ma
chambre.

--Assez discut! je ne connais que ma consigne, ainsi, partons! Une
voiture nous attend  la porte.

Extrmement alarme, elle fut tente de rsister, mais, comprenant
aussitt l'erreur qu'elle commettrait, elle se borna  rpondre:

--Comme c'est ennuyeux, d'tre mle  une affaire de justice! on est
toujours drange pour des interrogatoires. C'est la cinquime fois que
je vais au Palais.

--Cela ne durera pas... soyez tranquille.

Elle lui lana un regard inquiet, mais le suivit sans rien ajouter.

En route, elle essaya de faire parler l'agent, mont avec elle dans la
voiture, mais elle n'obtint que des rponses brusques et laconiques qui
la dconcertrent.

Elle se remmorait sa vie depuis un mois et ne voyait aucun acte
maladroit  se reprocher.

Par qui le mensonge de l'hritage pourrait-il tre contrl? Sauf son
fils, personne ne s'intressait assez  ses affaires pour observer ses
mouvements et regarder de prs dans sa vie. Aucune enqute n'tait
dsormais  redouter, pas un mauvais renseignement n'ayant t donn sur
elle.

Pour l'hritage, elle avait eu l'habilet, afin de ne pas tonner son
fils, de parler, non d'un parent proche, mais d'un cousin loign avec
lequel les rapports taient rompus depuis longtemps et qu'elle croyait
mort.

Le jeune homme jouissait donc, sans grande surprise, de l'aubaine qui
leur arrivait. A toutes ses questions, elle avait rpondu de la faon la
plus plausible.

Avec le juge d'instruction, jamais elle n'avait vari dans ses
dpositions. Ensuite, elle s'tait remise simplement  travailler et
manifestait, sans exagration, un chagrin trs comprhensible.

Enfin, les charges s'accumulaient contre Mlle Deplmont, dont la
culpabilit paraissait vidente  la justice, et, en grande partie, 
l'opinion publique.

Rien donc, ni dans les faits ni dans ses actes, n'tait de nature  la
mettre en suspicion.

Cependant, elle pressentait un danger, et se prparait intrieurement 
le braver ou  le tourner.

Son air pos, quand elle entra dans le cabinet du juge d'instruction,
et tromp plus d'un observateur. Elle s'excusa d'arriver en costume de
travail, mais M. de Monvoy l'interrompit d'un ton qui branla son
assurance, et il lui demanda, sans aucun prambule:

--O tiez-vous, le soir o votre excellent matre, M. de Chantepy, a
t assassin?

La question,  laquelle elle avait dj rpondu, la tournure de la
phrase et la scheresse du magistrat troublrent la misrable;
toutefois, elle rpondit assez tranquillement.

--Mais, j'ai dj dit  monsieur le juge que j'tais dans ma chambre; je
n'en ai pas boug.

--Bien! appelez Aubrun, dit M. de Monvoy au greffier.

En voyant son nouveau matre, Sophie Brion devint pourpre.

--M. de Lucel! s'cria-t-elle. Ici!

--Non... Aubrun tout bonnement! dit-il froidement. Agent au service de
M. des Jonchres, l'avocat de Mlle Deplmont.

Une expression d'affolement passa sur le visage de la femme de charge,
elle parut chercher autour d'elle un moyen de fuir, puis, par un effort
de volont extraordinaire, elle se composa un maintien tranquille.

--Monsieur le juge, dit Aubrun, cette femme, appele par vous comme
tmoin, est l'assassin de M. de Chantepy.

--L'assassin de M. de Chantepy! de mon cher matre! s'cria-t-elle en
faisant un pas vers Aubrun. C'est un fou... Monsieur le juge
d'instruction, est-il possible que je me sois mise au service d'un fou!

--Il n'est pas plus fou que vous et moi, vous le savez bien... Je vous
ferai observer qu'une pareille comdie ne peut pas vous servir.

--Alors, on m'a fait venir ici pour m'injurier! Et un magistrat supporte
qu'on insulte devant lui une honnte femme! dit-elle avec une
indignation trs bien feinte.

--On vous a fait venir pour vous expliquer. Vous avez t interroge
jusqu'ici comme tmoin et vos tmoignages ont t  charge pour Mlle
Deplmont. Mais voici un homme qui, vous observant depuis prs d'un
mois, affirme que Mlle Deplmont est innocente et qu'il a vu, entre vos
mains, la preuve matrielle de votre crime. Si vous ne vous disculpez
pas, je vous fais arrter et conduire au procureur de la Rpublique.

--Comment! ce prtendu M. de Lucel tait un espion! s'cria la femme de
charge, que cette ide mettait hors d'elle-mme. Ah! comme on est
tromp! A prsent, je prendrai des renseignements minutieux avant de
servir les gens.

Personne ne daigna lui rpondre.

--Vous avez dit  M. Aubrun, reprit le juge d'instruction, que vous
hritiez d'un cousin qui vous laissait une petite fortune?

--Mais, c'est la pure vrit, monsieur le juge! je le jure!

--Parlez, Aubrun.

--Aussitt le retour de cette femme, c'est--dire hier, je suis all 
Mnars, o aucun patron maon du nom de Rollant n'a demeur.

--A qui vous tes-vous adress pour vos renseignements? dit Sophie. Ils
sont absolument faux.

--Prouvez-le! Inutile, du reste, puisque...

--Alors, reprit-elle en l'interrompant, j'aurais invent un nom et parl
de Mnars, sans savoir, au hasard? Pour sauver Mlle Deplmont, son
avocat aurait bien d choisir un agent plus habile et capable de
meilleures inventions.

--En effet! c'est par hasard que vous avez pris le nom de votre cousin
suppos et de l'endroit o soi-disant il habitait. Il est certain que
rien n'tait vrai, et que ce matin, vous m'avez montr les valeurs qui
appartenaient  M. de Chantepy.

--C'est faux! les valeurs sont bien  moi et me viennent d'un hritage,
dit-elle nergiquement.

--Et les numros?

--Les numros! quels numros? rpta-t-elle en se troublant.

--Je vous ai laiss croire qu'il n'y avait aucun danger  ngocier des
valeurs au porteur, mais les numros de ces valeurs sont toujours connus
de l'agent de change et de la socit chargs des achats. Ces numros,
je les sais par coeur et les ai reconnus aussitt.

--C'est faux, c'est faux! qu'est-ce que cela me fait, vos numros? Il
peut y en avoir de pareils.

Et, perdant sa correction de surface, elle accabla d'injures l'homme qui
l'avait espionne.

--Continuez! dit Aubrun en souriant. Ce n'est pas  moi que vous nuisez,
mais  vous! J'ajoute que je n'ai jamais rencontr une coquine plus
remarquable.

--Pas d'insultes, Aubrun!... Ne m'avez-vous pas certifi que Mme Brion
avait sur elle les valeurs dont vous parlez?

--Oui, j'en suis certain.

--Si les valeurs sont bien  vous, continua M. de Monvoy, en s'adressant
 la femme de charge, et qu'Aubrun se soit tromp, il doit vous tre
indiffrent de me les remettre.

Si Aubrun s'est tromp... ce mot fut comme un clair pour Sophie
Brion. Il lui rendait l'espoir qui, malgr son insolence, commenait 
l'abandonner.

Elle prit un ton soumis et poli pour rpondre:

--Que monsieur le juge me pardonne mon mouvement de colre bien
naturel... Oui, cet espion s'est tromp, et je n'ai aucune raison pour
ne pas remettre mes papiers  monsieur le juge.

Tout en parlant, elle avait cherch le rouleau de valeurs et le tendit
au magistrat.

M. de Monvoy contrla avec la liste des numros qu'il avait sur sa
table, puis passa les papiers  son greffier.

--Voyez! c'est bien cela... Voulez-vous aller chercher qui vous savez.
Ils sont certainement l.

Mlle Deplmont, son avocat et Cbronne attendaient depuis un instant
qu'on les ft entrer dans le cabinet.

La rclusion et une angoisse sans nom avaient mis sur le visage de
Gertrude quelque chose d'indfinissable, qui impressionnait pniblement.
Le docteur Cbronne avait raison d'affirmer que certaines secousses, en
se prolongeant, peuvent briser un organisme dlicat. En mditant les
charges qui pesaient sur elle, en suivant, dans ses nuits sans sommeil,
la logique de l'accusation, en ne russissant pas  briser le rseau des
preuves qui l'enserraient, elle perdait toute esprance et voyait sa vie
condamne de la faon la plus atroce.

Depuis quelques jours surtout, l'ide de sa perte dfinitive la hantait
et dtendait, heure par heure, les ressorts de son nergie.

Nanmoins, elle avait toujours l'attitude digne et un peu hautaine dont
elle ne s'tait jamais dpartie avec le procureur de la Rpublique et
le juge d'instruction.

Cbronne, entr avec M. des Jonchres par une autre porte que Gertrude,
courut  elle:

--Sauve, Gertrude! dit-il d'une voix vibrante en lui prenant les deux
mains.

M. de Monvoy s'tait lev.

--Mademoiselle, vous avez t victime d'apparences qui semblaient
convaincantes. Vous tes libre! et je ne trouve pas de mots pour vous
exprimer mes regrets et mon respect.

En quittant la prison, elle avait sign sur un registre, elle ne savait
pourquoi, et entendu le directeur lui affirmer qu'elle ne reviendrait
pas, mais, dans son bouleversement, elle comprenait vaguement les
paroles qui lui taient adresses.

En coutant M. de Monvoy, en voyant la physionomie radieuse de Cbronne,
l'motion fut trop forte pour ses nerfs branls, et elle s'affaissa
dans les bras de son fianc.

Aux diffrents mouvements des assistants, le docteur rpondit par un
geste qui signifiait:

Ne bougez pas... ce ne sera rien!

Elle n'tait pas vanouie, et il se penchait vers elle en disant:

--Gertrude, tout est fini! Vous n'avez plus rien, rien  craindre.
Regardez-moi!...

Chacun, sauf la femme de charge, observait anxieusement le visage
dcolor de la jeune fille. Elle ouvrit enfin les yeux et sourit
faiblement  Bernard.

--Sauve! murmura-t-elle. C'est bien vrai, on ne nous trompe pas?

--C'est bien vrai, ma Gertrude!

Elle se redressa avec effort et des larmes conjurrent la crise que
Cbronne redoutait.

Il la fit asseoir et s'lana vers la femme de charge.

--Odieuse, horrible femme! j'ai le droit de vous assommer comme...

Aubrun se jeta devant elle, pendant que M. des Jonchres saisissait le
bras de Cbronne.

--A quoi penses-tu, Bernard! Cette misrable n'chappera pas  la
punition. Tu n'as pas le droit de te faire justice  toi-mme.

--Pas le droit d'craser un animal venimeux! alors, les lois sont bien
mal faites.

Mlle Deplmont, que cette scne achevait de rendre  elle-mme, se leva
pour aller vers le docteur.

--Bernard, Bernard! dit-elle. Laissez-la, venez auprs de moi.

Il se retourna, ses traits s'adoucirent et, aprs un moment
d'hsitation, il revint prs d'elle.

--Vous avez tous raison, dit-il; il n'y a que le bourreau qui puisse
toucher  cette femme sans s'avilir.

Sophie Brion, terrifie, accule, comprenant enfin que ses dngations
ne serviraient  rien devant les preuves videntes, prit soudain la
rsolution de se taire et ne rpondit pas un mot aux questions
successives que M. de Monvoy lui adressa.

--Comme vous voudrez! dit-il. Vous tes dsormais en tat d'arrestation
et vous comparatrez devant le procureur de la Rpublique. Je vais
envoyer chercher votre fils; il nous donnera, sans doute, des
renseignements utiles, et, s'il est complice, comme c'est supposable,
peut-tre fera-t-il des aveux.

En entendant prononcer le nom de son fils, cette femme, qui, un instant
auparavant, bravait avec insolence, devint si ple, si tremblante qu'on
l'et jete par terre en posant la main sur son bras.

--Mon fils!

Elle lana ce mot dans un cri de rage et d'effroi.

--Mon fils! rpta-t-elle, mon fils complice... il ne savait rien!

--Il ne savait rien, rpta lentement le juge d'instruction... vous
venez d'avouer.

Elle leva les bras et les laissa tomber avec consternation.

--Je dsire que votre fils n'ait pas tremp dans ce crime vraiment
horrible, mais il doit tre interrog. Lui seul tait intress dans la
question, et il me parat difficile que vous ayez agi entirement seule.

--Qu'on ne l'inquite pas, qu'on ne l'inquite pas! cria-t-elle; il n'y
est pour rien; moi seule, seule! je le jure, ai tout combin. Je vais
tout raconter; mon fils, mon fils! c'tait pour lui, pour lui seul que
j'avais agi... il est honnte, bon! il ne se doute pas que sa mre a
tout risqu pour le rendre heureux...

Gertrude, tremblante, s'appuyait sur le bras de Cbronne; les traits
contracts, celui-ci regardait avec colre la femme devenue odieusement
criminelle sous le couvert d'un sentiment honorable.

--Parlez! dit M. de Monvoy. Expliquez comment vous avez agi seule, sans
l'aide de votre fils ou d'un autre complice?

Elle n'avait jamais rflchi que son fils pt tre accus ou compromis,
et la pense du danger pour lui la surexcitait singulirement.

--Il y a bien des mois, dit-elle, que cette ide me poursuivait. M. de
Chantepy tait vieux, malade... deux ou trois annes de plus  vivre,
c'tait,  mon avis, bien peu de chose... Mais je voulais mettre toutes
les chances de mon ct, et, sans ce misrable espion, je russissais!
s'cria-t-elle en se tournant vers Aubrun dans un transport de fureur.

--Aubrun! dit le docteur Cbronne, j'admire, j'estime votre habilet, et
je double la somme promise.

--Merci, docteur! votre premire offre tait assez gnreuse, et le fait
d'avoir dcouvert cette coquine serait une rcompense suffisante.

--C'est possible! mais je ne reviendrai pas sur ma dcision; vous aurez
cinquante mille francs.

L'expression de la femme de charge prouvait que Cbronne frappait juste
et qu'elle recevait un coup de poignard en entendant parler d'une telle
rcompense pour son dnonciateur.

--Continuez vos aveux, dit le juge d'instruction, et sachez bien que,
tt ou tard, vous eussiez t dcouverte par la ngociation des valeurs.
Comment connaissiez-vous les proprits de l'aconitine?

--J'avais entendu M. le docteur donner des explications  Mlle Gertrude,
parler de la grande violence du poison et dire qu'il en faudrait bien
peu dans une injection pour tuer un homme. De ce moment, l'ide grandit,
grandit dans ma tte, car je m'inquitais beaucoup pour l'avenir de mon
fils, et voyais le moyen d'arriver  mes fins sans me compromettre.

--Mais l'aconitine? Comment l'avez-vous eue?

--Le hasard me servit peu de temps aprs cette conversation du docteur
Cbronne et de Mlle Deplmont. Je nettoyais, de grand matin,
l'arrire-magasin de M. Darrault, quand je vis que la clef de l'armoire
aux poisons avait t oublie. En l'ouvrant, j'aperus l'tiquette
aconitine, et j'en pris une petite quantit.

--M. Darrault affirmait que jamais la clef n'tait reste  l'armoire?
Savez-vous comment la chose est arrive?

--Oui... l'aide pharmacien, qui est mort depuis, avait fait cet oubli.
Ce matin-l, il arriva trs inquiet avant que j'eusse quitt le magasin.
Il me confia sa faute et je lui promis de n'en rien dire. M. Darrault
n'a jamais rien su.

--En prenant l'aconitine, votre dessein tait dj arrt?

--Pas encore, monsieur le juge... c'est plus tard, quand j'appris que le
patron de mon fils voulait vendre son fonds... Lorsque je voyais mon
pauvre enfant, il me parlait toujours de son grand dsir d'acqurir ce
commerce et se dsolait de ne pas pouvoir. Alors, je me dcidai, tout en
attendant l'instant favorable. Quand je sus que Mmes Deplmont allaient
partir subitement, je compris bien que c'tait le moment d'agir. J'avais
une troisime clef que l'on croyait perdue... Le dimanche soir, je suis
descendue dans l'appartement, aprs mademoiselle, et me suis cache dans
la cuisine. Si on m'avait entendue, j'aurais dit que je rentrais pour
mon service. Aprs le dpart de mademoiselle, je n'ai pas attendu une
minute pour aller chez M. de Chantepy...

--Mais s'il n'avait pas refus la piqre propose par Mlle Deplmont, il
n'en et pas accept une seconde; comment auriez-vous fait?

--C'tait une chance  courir, elle m'a servie... Il n'employait pas la
morphine tous les jours.

--Comment, aprs avoir refus, a-t-il consenti  votre proposition?

--Je lui ai dit que, le voyant souffrir quand je l'avais quitt, j'tais
inquite; qu'mu par le dpart de Mlle Deplmont, il ne dormirait pas
sans piqre.

--Et il a accept comme une preuve de sollicitude l'acte qui allait le
tuer... c'est pouvantable!

--C'tait pour mon fils, pour mon pauvre enfant, dit-elle tout bas.

--Et le malheureux M. de Chantepy n'a pas vu que vous preniez une autre
substance que de la morphine?

--J'avais fait dissoudre  l'avance le poison, dit-elle en hsitant, et
le tube de morphine que j'ai pris devant lui, je l'ai gliss dans ma
poche. De son lit, il ne voyait rien...

--C'est extraordinaire! dit Aubrun. Elle avait pens  tout.

--Alors, ds le dbut, reprit M. de Monvoy, vous songiez  laisser
accuser Mlle Deplmont,  la perdre dans vos machinations?

--C'tait mon seul moyen d'arriver, monsieur le juge, et un moyen qui
semblait trs sr. Et puis, pourquoi pas? Elle n'tait pas mre, elle!
Mon plan tait bien conu, si bien que la justice s'y est laisse
prendre.

--Vous avez mme pens  mettre un reste de poison dans le tiroir de
Mlle Deplmont?

--Oui... aprs le dpart de ces dames.

--Infme misrable! s'cria Cbronne.

Elle regarda un instant les hommes prsents, qui ne dissimulaient pas
leur horreur et leur dgot.

--Infme? dit-elle. Pourquoi, infme? Je voulais le bonheur de mon
enfant, et on n'est pas heureux, sans argent. Il n'y a que les riches,
pour dire qu'on peut se passer d'argent. Si je n'avais pas t
dcouverte, mon fils et t heureux!

--Et vous? demanda M. de Monvoy, vous auriez t sans remords?

--a... c'tait mon affaire, et il ne s'agissait que de mes souffrances
personnelles.

--Mais vous deviez craindre d'tre dcouverte?

--Dans le commencement... mais tout s'arrangeait si bien!

--Vous ne voyiez jamais l'chafaud au bout d'un tel chemin?

--L'chafaud? Pourquoi? Pourquoi me condamnerait-on quand des gens qui
tuent sont acquitts parce que leur crime est, dit-on, un crime
passionnel; j'ai lu cela souvent dans les journaux. Eh bien, moi, j'aime
mon enfant, je l'aime avec passion et le voulais heureux.

--Vous l'avez vou au malheur par votre crime qui n'a aucun rapport avec
ceux dont vous parlez, quelque terribles qu'ils soient. Il est affreux!
et d'une lchet inoue! dit M. de Monvoy. L'ide de le prmditer si
longuement et de le rejeter sur une jeune fille innocente... cela
dpasse toutes les bornes de l'odieux.

--Mon fils vou au malheur... et je russissais sans cet espion!
s'cria-t-elle exaspre en cherchant  se jeter sur Aubrun.

On la maintint, et M. de Monvoy la fit emmener.

Il s'approcha de Mlle Deplmont.

--Je n'espre pas votre pardon, dit-il avec motion, l'preuve a t
trop cruelle. Acceptez nanmoins les regrets d'un vieux magistrat qui
ne se consolera jamais de l'erreur commise  votre gard.

La physionomie, le ton de M. de Monvoy exprimaient plus encore que ses
paroles le sentiment profond qui l'agitait.

Gertrude lui tendit la main.

--Je pardonne! dit-elle d'une voix mue.

--Et vous, Bernard? Oubliez ces jours angoissants.

--Jamais! rpondit Cbronne avec nergie. Je rends justice  la bont
que vous avez tmoigne, mais jamais je n'oublierai! jamais je ne
pardonnerai!

--Je le comprends! dit le magistrat avec une bonhomie rsigne.

Quelques minutes plus tard, le docteur Cbronne traversait avec Gertrude
et M. des Jonchres les galeries des Marchands et de la Sainte-Chapelle.
Il avait tenu  suivre le mme chemin que trois semaines auparavant, et
ce fut au milieu d'une vritable ovation qu'ils arrivrent dans la cour
du palais de justice.

Au dehors, la nouvelle s'tait rpandue, et, sans qu'on sache comment,
ainsi que, si frquemment, il arrive  Paris, une multitude s'tait
amasse.

La foule se dcouvrit respectueusement en apercevant Gertrude et
Cbronne.

--Les voil! ce sont eux!

--Comme elle est ple!

On se pressait pour les voir, on acclamait Cbronne et ils parvinrent
avec peine  la voiture du docteur.

--A la maison de sant! cria-t-il au cocher.

Ils partirent au milieu d'acclamations vigoureuses et de cris de mort
contre la femme qui venait d'tre arrte.

--Gertrude, ma bien-aime, s'cria Bernard, nous commenons l're
heureuse.

Gertrude, entre dans la crise de raction, se sentait  peine la force
de rpondre.

--Dieu vous entende! dit-elle avec doute.

Le coeur de Cbronne se serra en devinant la pense secrte de la
jeune fille.

--L'branlement passera comme le reste, dit-il avec autorit; vous
renatrez auprs de votre mre et... de votre mari, ajouta-t-il en lui
baisant la main.

--Et on ne me parlera plus jamais, jamais! de ces moments pouvantables,
dit-elle en frissonnant.

--Jamais! j'y veillerai!




XII


Le docteur Cbronne tait transfigur quand M. des Jonchres le revit
trois jours plus tard.

--Aubrun sort d'ici, Henri; je l'ai mand par tlgramme et lui ai remis
son chque. Il vaut mieux que son mtier, et je m'en souviendrai pour
qu'il ne connaisse plus la misre.

--Avec la grosse somme que tu lui donnes et les copies que je lui
fournirai, il vivra suffisamment bien. Et ces pauvres femmes? Parle-moi
d'elles! Comment s'est passe leur premire entrevue?

--Sans scne, sans crises nerveuses, Dieu merci! Elles se sont
embrasses longuement, mais tant habitues  souffrir et  se dominer,
il n'y a pas eu de dmonstrations extrieures exagres. Cet empire sur
soi-mme, cette modration dans une circonstance exceptionnelle me
plaisent normment. C'est une garantie pour leur rtablissement.

--Mais tu ne crains rien pour Mlle Deplmont? Elle ne tombera pas
malade?

--Je craindrais si elle s'abandonnait elle-mme... heureusement sa mre
a besoin de ses soins, elle le sent et s'efforce de surmonter
l'accablement amen par la raction. Pour toutes les deux, la scurit
et la paix feront le reste. Gertrude, qui s'inquitait, comprend
maintenant qu'aucune corde n'est brise chez elle.

--La paix et la scurit!... elles produisent le mme effet sur toi, mon
cher Bernard, rpliqua M. des Jonchres en regardant avec joie
l'expression rassrne de son ami. En trois jours, tu as rajeuni
tonnamment. De ces angoisses, de cette aventure extraordinaire, il ne
te restera que quelques cheveux blancs. Le mauvais rve, dont je
souffrais, en vrit, presque autant que vous, a disparu, Dieu soit
lou!

--Oui, dit Cbronne, tu entrais dans ma douleur avec toute l'affection
d'un ami... Mais ce mauvais rve... aurait-il pris un caractre odieux
si vos lois n'taient pas si mal faites?

--Explique-toi?

--On a refus d'accepter la caution que je proposais pour viter  Mlle
Deplmont la brutalit de sa position... et cependant mon honorabilit
n'est mise en doute par personne, et, au besoin, ma parole d'honneur
fait loi, tu le sais bien!

--Sans doute, mon pauvre cher, mais si on appliquait ta thorie, combien
de coupables chapperaient  la justice?

--Pourquoi? On mettrait des conditions strictes  l'acceptation de la
caution.

--Et tu fais entrer dans ces conditions l'honorabilit de celui qui
offre caution? Mais l'homme le plus honnte, le plus sr est souvent
tromp!

--Aussi je ne dis pas de laisser un prvenu ou accus sans surveillance;
on le surveillerait de prs, soit! mais,  moins qu'il n'y ait aucun
doute sur la culpabilit d'un homme, la prison prventive est
rvoltante! Vois la contradiction flagrante dans le fait suivant
d'aprs un principe de jurisprudence: Tout homme est innocent, tant
qu'il n'est pas reconnu coupable; on ouvre des dbats pour apporter ou
discuter la preuve de la culpabilit, et on enferme l'individu avant que
la question ne soit plus douteuse!

--Mon cher ami, tout ceci est complexe et ne se rsout pas de cette
faon simpliste. Remarque, je te prie, que les erreurs judiciaires sont
rares et que la justice est inspire, de nos jours, par un grand esprit
d'humanit.

--Je le sais!... mais n'y aurait-il qu'un seul fait comme celui dont
trois tres viennent de tant souffrir, que,  mon sens et sans parti
pris, ce serait suffisant pour modifier la loi sur la prison prventive.

Deux mois aprs, par un temps chaud de mois d'aot, le docteur Cbronne
et Gertrude venaient passer leur lune de miel en Bretagne.

Bernard avait envoy ses domestiques pour prparer la maison et la
mettre en tat de recevoir la jeune femme.

Aucun endroit ne pouvait tre mieux choisi, loin du bruit, loin des
hommes, dans un cadre qui, reportant l'esprit bien loin en arrire,
aidait  l'oubli et  l'apaisement.

La maison longue, assez basse, aux toits arrondis, datait du
dix-huitime sicle. On lui avait conserv ses volets verts, chants par
le got romantique d'autrefois. Un perron de quelques marches donnait
accs au jardin dont les carrs rguliers, parsems de bosquets en
miniature, s'tendaient jusqu' la Rance aux bords singulirement
escarps et sauvages. Des statues, voiles de lichen, ajoutaient  la
mlancolie du vieux jardin, que cultivait l'homme charg de garder la
proprit.

Cbronne conservait un souvenir attendri de l'habitation o s'tait
passe son heureuse enfance; ni lui ni son pre, appels par des
carrires brillantes loin de leur pays natal, n'avaient voulu la vendre,
bien qu'ils n'y fissent que de courts sjours,  trs longs intervalles.

Bernard observait, sur le visage de sa femme, l'effet produit par
l'aspect surann mais,  ses yeux, trs potique de la proprit.

--C'est charmant! dit-elle avec le sourire un peu souffrant qu'elle
conservait depuis ses preuves.

--Ai-je bien fait de vous amener ici?

--Oh! oui... ce sera le repos enfin loin de Paris! loin de souvenirs
affreux.

--Ils disparatront ici, vous verrez! Plus de regards en arrire, ma
chre Gertrude! dit-il d'un ton ferme; et ne pensons qu' nous. Nous
sommes seuls, nous sommes heureux.

Ils taient compltement seuls, en effet, Mme Deplmont ayant refus de
les accompagner pour ne pas tre en tiers indiscret dans leur bonheur.

Cbronne avait bien augur de l'atmosphre de paix et de joies dans
laquelle ils vcurent plusieurs semaines, et bientt il ne revit plus
l'expression souffrante qui lui faisait mal.

Gertrude, aimante, passionnment reconnaissante, et, malgr le
dveloppement de son nergie par la lutte et le travail, reste femme
jusqu'au fond de l'me, veillait sur elle-mme pour que nul reflet du
pass ne vnt attrister son mari. Puis l'effort disparut, car elle
s'panouissait dans un bonheur que les anciennes douleurs rendaient plus
pntrant, plus profond, et les objets qui l'entouraient s'imprgnaient
des douceurs de sa vie actuelle.

Mon cher ami, crivait le docteur Cbronne  M. des Jonchres, tu te
rappelles cet endroit o tu m'as accompagn il y a quelques annes? En
vrai Parisien, tu y voyais seulement une solitude absolue, un air triste
sous sa verdure et sa vtust, sous le sicle qui a jauni les toits et
patin les murs. Moi je t'en dcrivais le charme mystrieux, vu par mon
coeur et mes souvenirs... Je l'aimais jadis, maintenant je l'adore
dans son rajeunissement produit par l'amour heureux.

Tu te souviens aussi d'une pense que nous avions discute ensemble:
Le coeur de la femme est un miroir qui reflte l'univers entier? La
comprenions-nous bien? Je ne le crois pas, et un mariage malheureux me
l'avait rendue amre.

Aujourd'hui, je ne la comprends pas, je la vis!... Le coeur honnte
d'une femme intelligente renferme toutes les nuances infinies, toutes
les dlicatesses exquises qui sont, pour l'homme, l'essence de sa paix
et de son bonheur.

Le coeur fminin, qui comprend tout, est bien le miroir qui reflte
l'univers entier. Ma vieille amiti te souhaite de le possder un jour.

Adieu et  bientt!

CBRONNE.


PARIS.--TYP. PLON-NOURRIT ET CIE, 8, RUE CARANCIRE.--12647.







End of the Project Gutenberg EBook of Aimer quand mme, by Jean de La Brte

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number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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