Project Gutenberg's L'Illustration, No. 3735, 3 Octobre 1914, by Various

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Title: L'Illustration, No. 3735, 3 Octobre 1914

Author: Various

Release Date: November 27, 2010 [EBook #34456]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Ce numro contient un portrait hors texte en couleurs du gnral Joffre

L'ILLUSTRATION

_Prix du Numro: 1 Franc._
SAMEDI 3 OCTOBRE 1914
_72e Anne.--No 3735._


[Illustration: KAMERAD... PARDON!

C'est par ce cri, en jetant leurs armes et en levant les mains ouvertes,
que les soldats allemands (ici un dragon dmont) dclarent qu'ils se
rendent et implorent la piti; d'autres crient: Pas Kapout (_ne me
tuez pas_) ou Kaptif. _Dessin de L. SABATTIER d'aprs une photographie
instantane prise par un dragon franais._]


LE GNRAL JOFFRE

Pour tre prts aujourd'hui, il faut avoir, par avance, orient avec
mthode, avec tnacit, toutes les ressources du pays, toute
l'intelligence de ses enfants, toute leur nergie morale vers un but
unique: la victoire. Il faut avoir tout organis, tout prvu. Une fois
les hostilits commences, aucune improvisation ne sera valable. Ce qui
manquera alors manquera dfinitivement. Et la moindre lacune peut causer
un dsastre.

L'homme qui, moins d'un an avant le formidable conflit, s'exprimait
ainsi, parlant  coeur ouvert  des camarades,  une assemble de
polytechniciens--une lite--tait celui-l mme  qui incombait la
lourde tche de prparer une guerre que sa sagesse, son discernement,
croyaient, savaient inluctable: le chef d'tat-major gnral de l'arme
franaise, le gnral Joffre. Et ainsi l'on peut se tenir pour bien
assurs que, pour ce qui dpendait de lui, aucune des mesures de dfense
et de salut qu'avait prvues son lucide esprit ne fut oublie ni
nglige.

Or, cet organisateur, le voici maintenant face  face avec la
gigantesque tche, la tche quasi surhumaine qu'il avait depuis
longtemps envisage, pour laquelle il a mnag toutes ses ressources
intellectuelles et veill  conserver toute sa vigueur physique: le
voici gnral en chef des armes franaises, en prsence du plus
redoutable des ennemis, galement fort, galement prpar pour la lutte
implacable,--si sr de lui qu'il l'a dchane.

D'autres diront avec autorit les qualits minentes qu'il fallut au
gnral Joffre dployer dans la premire partie de la campagne, dans
cette savante retraite qui amena l'ennemi jusqu'aux bords tmoins de ses
premiers revers et du changement de front de l'quitable Fortune.
Jusque-l, on a admir son sang-froid, sa pondration, sa
constance,--des vertus militaires qui voquaient, dans les mmoires
fidles aux vieux souvenirs classiques, la figure du sagace et froid
adversaire d'Annibal, de Fabius le Temporiseur.

L'heure enfin sonne o il tient l'avantage. Il va prendre l'offensive.
Alors, soudainement il se dresse dans une attitude o le retrouvent
mieux, plus ressemblant  lui-mme, ses amis, ses fidles, ceux qui le
connaissent et l'admirent de longue date. Avant l'action, il parle  ses
soldats. Il leur dicte le devoir qui, dsormais, va s'imposer  eux
jusqu' l'accomplissement de la suprme besogne, jusqu'au succs
dcisif:

Au moment, leur dit-il, o s'engage une bataille d'o dpend le salut
du pays, il importe de rappeler  tous que le temps n'est plus de
regarder en arrire; tous les efforts doivent tre employs 
attaquer... Une troupe qui ne peut plus avancer devra, cote que cote,
garder le terrain conquis et se faire tuer sur place plutt que de
reculer.

--Voil le vrai Joffre! s'crie notre confrre Louis Latapie, attach de
longtemps  ce grand chef par la plus profonde et la plus respectueuse
affection, et qui a publi de lui, ces jours derniers, dans la
_Libert_, un portrait retouch, aussi vivant, aussi crne que tous
ceux qu'on en avait donns jusqu'ici taient impavides et figs, et
autrement sduisant pour nos mes franaises, prises avant tout de
l'offensive et toujours prtes  bondir en avant.

Oui, voil le vrai Joffre: croyons-en fermement ce tmoin de toute sa
vie.

D'ailleurs, observez bien, dans la nerveuse esquisse peinte que nous
reproduisons, ce menton volontaire, nergique, et cet oeil, surtout, cet
oeil calme, mais rsolu, et non dpourvu de malice, cet oeil pntrant
derrire lequel semble se prparer un bon tour... Attendre, sans doute,
s'il est ncessaire,--guetter son heure; reculer, mais, comme dit le
peuple, pour mieux sauter. Et puis, rappelez-vous, d'autre part, le
pass, qu'on semble avoir un peu trop oubli, de cet homme, toute sa vie
d'action ardente, les Pescadores avec Courbet; le Soudan et les travaux
du chemin de fer de Kayes au Niger; puis la marche vers Tombouctou, au
secours des dbris de la colonne Bonnier, l'occupation et l'organisation
de la Ville Mystrieuse; Madagascar, enfin... tant d'oeuvres, tant de
postes o se rvla le chef de grande race abondant en ressources.

Mais quel champ inou, effrayant aussi, s'ouvre aujourd'hui devant cette
activit, devant cette intelligence! Et quelles responsabilits, en
prsence desquelles une me de trempe moyenne se sentirait dfaillir!

Des millions d'hommes aux prises, de part et d'autres, assaillants et
dfenseurs; une bataille engage sur des lieues et des lieues, et qu'il
faut suivre heure par heure,--suivre et conduire, renforant tel point
faible, dgarnissant cet autre d'un contingent superflu, dterminant ici
ou l une pousse dcisive qui emportera la position chrement
conquise;... cela et tant de proccupations encore, ravitaillement en
munitions et en vivres, haute direction de tous les convois... tant de
dtails, enfin, qui ne viennent pas mme  l'esprit du profane. Non,
jamais nous n'imaginerons la fivre qui doit rgner, d'une aube 
l'autre, dans le bureau improvis d'o se manoeuvrent les pices
vivantes du formidable chiquier, ni l'crasant labeur, ni la lucidit
d'esprit, ni les ressources d'nergie intellectuelle et physique que
peut bien exiger de celui qui l'assume un si lourd et si glorieux rle.
Il nous suffit de savoir que le gnral Joffre n'en est point accabl
d'esprit ni de corps.

Mthodiquement il y fait face, soumis par sa volont  une svre
hygine morale et corporelle. Debout  l'aube, le gnralissime reprend
ds six heures la rude tche. A dix heures chaque soir, par raison
encore, il se met au lit, et ceux qui l'approchent, ceux qui le servent
avec un dvouement dont l'affection et l'enthousiasme centuplent
l'nergie, affirment que le grand Cond mme,  la veille de Rocroy, ne
reposa pas plus paisiblement qu'il ne fait chaque nuit.

Et ils admirent, autant qu'ils l'aiment, cette grande force quilibre,
discipline, cette force indomptable  laquelle la Patrie confiante a
remis la sauvegarde de ses destines.

                                                       GUSTAVE BABIN.




LES GRANDES HEURES

LA PATIENCE

Comme il est de vieille coutume, au fond des clotres et des chartreuses
d'inscrire dans chaque pice, sur l'austre tableau du mur, au-dessus de
la porte, des prceptes et des devises ayant pour but, en peu de mots,
d'imposer une rgle de conduite immuable et de droite rigueur, ainsi
nous ferions bien, pendant ces jours continuellement tourments, de
tracer partout, en belles lettres liturgiques, pour le rendre visible 
chacun de nos regards, invitable  chacun de nos pas, ce seul mot:
PATIENCE, et qu'il devienne aussitt la rgle mme et la consigne
militaire de notre existence trouble.

La patience doit tre notre mot d'ordre, notre loi.

Les plus imprieuses raisons nous somment de la pratiquer.

C'est une vertu. Une des plus grandes, sinon la plus considrable, et
vertu d'action, vertu mouvemente, fconde, sous son apparence passive.
Nos amis les Anglais qui l'exercent avec une rsolution suprieure, en
savent l'hygine morale et le bnfice, ils en ont une sculaire
exprience couronne de loyaux succs.

Ne croyez pas tout d'abord que cette patience, dont le calme nom dj
vous irrite et vous rabaisse, soit un article de femme et de vieillard,
qu'elle rsume un programme adapt  la mdiocre taille des craintifs,
des faibles et des petits... Non. Si vous tes altrs de mrite et de
risques, si vous ne pouvez pas renoncer  l'ide d'_endurer_, dites-vous
que la patience accordera large matire  vos ambitions et qu'en vous la
prsentant on ne vous offre pas un jeu de tout repos. Car la patience
n'a point son tymologie dans la mollesse et le dtachement. La patience
est une souffrance ainsi que l'exprime avec une indubitable clart le
mot _ptir_ qui l'a enfante dans la douleur. Et la patience, au-dessus
d'une souffrance, est le plus rare et le plus distingu des courages,
puisqu'elle prouve et ncessite l'absolue matrise de soi, l'entire et
complte possession de toutes ses forces. Elle rclame un sang-froid
ininterrompu, l'abngation du succs immdiat, le perptuel sacrifice
de la minute, le renoncement  ce qui plairait davantage. Dieu me garde
de mdire de l'irrsistible feu, de l'imptueuse ardeur qui sont la
caractristique envie de notre temprament! Mais, en leur rendant
hommage, il ne faut pas craindre de reconnatre que la promptitude de
l'lan, si russis qu'en soient les effets, n'est quelquefois qu'une
heureuse et violente diversion, une admirable impuissance  se possder,
une imprudence de gnie, une virtuosit dans l'excs. Du moment que l'on
clate, _c'est qu'on ne peut plus se retenir_, que l'on cesse par
consquent d'tre le matre et le directeur de son nergie. En beau
dsespoir de cause on la laisse alors jaillir, faire explosion. Ainsi
l'on se soulage, on se libre, on s'en donne  coeur joie, on assouvit
une passion, une des plus hautes, celle de l'intrpidit, mais on
l'assouvit. Le patient est celui qui la rprime et la rserve, aussi
longtemps qu'il faut, pour ne la contenter en plein et d'un seul coup
qu' l'heure de la permission. Mnageant, sans les attnuer, ses
fureurs, il les rumine, les mche et les remche comme des balles, il
les garde jusqu' l'extrme limite, et mme  la fin, quand il leur
donne carrire, il sent qu'il pourrait, s'il en tait besoin, les
maintenir encore. C'est lui qui les mne au lieu de cder  leur
entranement.

Pour bien observer, jusque dans les plus tragiques circonstances de la
vie, cette vertu de tnacit spciale, il ne suffit pas d'tre un brave
et d'avoir du coeur, il faut tre une me ayant une foi. De ceux qui la
courtisent, la sereine et pure patience exige une volont de source
religieuse. Sans cela elle rebute, elle fait semblant d'tre surhumaine
et l'on se souvient avec effroi que le privilge n'en est attribu
qu'aux anges: patience anglique.

Mais aussi le beau travail, accessible au plus saint des orgueils!
Quelle fire tentation! Et comment ne pas s'y jeter puisque l'on
s'attaque au plus difficile? D'ailleurs on dcouvre bien vite, sans
avoir la peine de les chercher, les avantages de l'entreprise. Le
patient, celui qui attend, qui veut, qui sait, qui peut attendre, qui en
a les moyens--et l'on en a toujours les moyens ds qu'on en a la
volont--cet homme-l possde une force inbranlable et contre laquelle
tout se brise. Il est en situation de tout oser, plus que l'audacieux,
de ngliger des chances sres parce qu'il a la confiance d'en saisir de
plus sres encore. Au jour le jour,  l'heure, il se charge et
s'accumule de puissance lectrique  la faon d'une bouteille de Leyde
et au lieu de se dpenser il s'accrot. Par la patience il obtient
rapidement l'quilibre, la lucidit, une vue ferme et gnrale de
l'ensemble. Les choses, dranges, regagnent leur place, petite ou
grande, et le patient, qui occupe  prsent les crtes morales, domine
le panorama. Enfin la patience a ceci de magnifique et de mystrieux: de
son propre fait elle dgage une certitude de dure qui aussitt la cre,
l'anime et l'entretient... Au _patiens quia ternus_ qui glorifie le
Saint-Sige, on pourrait substituer avec autant de raison, comme juste
devise: _ternus quia patiens_.

Mais assez de philosophie sur ce thme. Je ne m'y suis volontairement
arrt  regret que pour mieux prparer le terrain o je voulais venir.
Le voil libre et solide sous nos pieds. Vous m'avez tous compris.
_Cette guerre est une guerre de patience._ Il faut que tout le monde,
sans exception, se consacre au culte monastique et persvrant de cette
vertu.



[Illustration: LE GNRAL JOFFRE
_COMMANDANT EN CHEF DES ARMES_]

Au dbut des hostilits nous avons commis la faute, gnreuse et bien
naturelle, d'tre trop impatients. Quatre fois par jour au moins nous
prtendions  de bonnes nouvelles. Une victoire le matin au rveil, pour
nous mettre en joie, une  midi, une  quatre heures, une dernire le
soir avant de nous coucher. A chaque courrier nous voulions des lettres
de nos combattants, de nos parents, de nos amis, et longues, nourries de
dtails... Nous voulions des communiqus frquents et prcis de notre
tat-major, ne nous dissimulant rien de ses penses, de ses intentions,
de son but. Nous voulions tout le temps des prisonniers, des drapeaux,
des canons... Que ne voulions-nous pas? Aprs que cette fougue un peu
prsomptueuse et reu quelques justes et chres rcompenses, nous avons
d nous plier  une acceptation plus dure et plus serre de la ralit,
mettre au pas nos grands dsirs et discipliner nos espoirs. Et nous nous
sommes enrgiments dans la patience.

Or, voici qu'au bout de trois semaines de la rude cole nous commenons
 en ressentir les bienfaits librateurs. Tout ce que nous avons mrit
davantage en cessant de le demander avec une hte intempestive, le
destin, providentiel et munificent, nous l'apporte et nous le distribue
dans une rpartition croissante. La chance, captive, gagne  notre
vaillante sagesse, tourne comme un brusque vent, nous avanons, l'ennemi
recule, et notre coeur bat plus fort et plus vite dans nos poitrines qui
se dgagent... Victoires prcieuses, laborieuses, prpares, tisses fil
 fil, sur le prudent canevas de la retenue, de la rflexion, sur la
solide trame de la dfensive... en attendant les victoires futures et
dbrides qui seront le couronnement des coteuses contraintes. Gloire
donc  la patience! Nous la souhaitons  tous.

Nous voulons d'abord qu'elle n'abandonne jamais ceux qui l'ont eue bien
avant nous,  qui seuls nous la devons, dont elle est le grave soutien,
c'est--dire nos chefs aims, bnis, prodigieux. Que notre patience aide
et secoure la leur! La ntre est infime et la leur est sublime.
Respectons au moins la splendide glace de leur conduite, collaborons au
chef-d'oeuvre anonyme de leur renoncement. Que ces guides vigilants,
impassibles, sacrs, absents de tout ce qui n'est pas le salut de la
patrie, se sentent soulevs, obligs par notre docile et confiante
ignorance de leurs secrets. Ne commettons pas le crime d'essayer de
dchiffrer  tout prix les nigmes de leur silence, ne les injurions pas
de nos doutes, ne cherchons pas  les entamer de nos curiosits.
Laissons-nous conduire par eux, aveuglment, comme les troupes dont ils
sont l'me lumineuse et ferme.

Et si les chefs ont cette patience de montagne et de pyramide, s'ils
sont capables de la garder, comment les soldats ne l'auraient-ils pas 
leur tour, ne seraient-ils pas jaloux de la partager avec eux, de leur
en allger le poids? Rien ne leur sera plus aguichant et plus ais. Nul
ne sait, pas mme eux, les ressources de leur nergie. Patience donc au
fantassin qui s'nerve de la retraite, au cavalier qui piaffe, 
l'artilleur qui ne tire pas,  tous ceux dont les bras et les jambes
fourmillent.

Patience galement aux choses elles-mmes, aux choses vivantes de la
guerre, aux armes prtes et dcides qui se morfondent, patience  la
gueule des canons, aux fusils chargs stupfaits de ne pas partir,
patience  la baonnette fainante, au fourreau qui vomit le sabre.
Patience  l'aroplane exaspr de ne pas dcoller.

Patience  toute l'arme,  l'_active_,  la _rserve_,  la
_territoriale_,  tous ceux qui sont dj l,  ceux qui n'y sont pas
encore.

Patience au bless bourru qui morigne sa plaie, trop press de revenir
se battre, au sortir du lit d'ambulance. Qu'il prenne le temps de
gurir, de digrer les coups qu'il a reus et ceux plus lourds qu'il a
ports!

Patience aux parents... Ah oui!... Grande et cruelle patience, aux mres
toutes droites et blanches, aux femmes  l'oeil fixe, aux jeunes filles
qui cousent en soupirant, aux soeurs ples et srieuses,  toutes celles
qui ne savent rien, qui voudraient savoir et ne pas savoir, qui ne
savent plus ce que veut leur coeur et qui debout vont et viennent, comme
des somnambules, dans la monotonie d'un drame sans nom, sans prcdent,
sans fin... Patience! Elles _les_ reverront. Toutes ont le devoir, le
droit d'esprer et d'tre exauces.

Patience aux enfants, aux petits qui ne jouent plus, dont on s'occupe
moins--ou davantage!--qui voient des larmes dans des yeux sans demander
pourquoi, auxquels on ne parle de rien mais qui devinent tout...
Patience! Ils crieront de nouveau dans la maison en fte, ils
grandiront, se souviendront... Ils oublieront...

Patience  tous ceux qui crivent... qui crivent des lettres et n'en
reoivent pas! Patience des deux cts, ici et l-bas, sur tout le
front de la famille disjointe et plus unie.

Patience aux civils mcontents, humilis,  tous ceux qui tiraills par
des devoirs contraires et souvent gaux se sont rsigns au plus simple,
ont accept le moins voyant, ont fait avec humilit le sacrifice de
l'amour-propre belliqueux et de l'orgueil flatteur. A ceux-l patience
aussi. Leur tour viendra, plus tard, au train pacifique et terre--terre
des preuves.

Patience  toutes les forces et  toutes les faiblesses. Patience au
pays entier, aux dsols, aux sans-abri de Belgique et de France...
Patience  Louvain, aux sols profans, aux murs bants, aux toits
dtruits, aux flammes vengeresses qui se rallumeront _ailleurs_, aux
carillons interrompus dont nous saluerons le rveil...

Et patience mme aux empires en marche... qu'ils prennent bien leurs
mesures!... Patience aux flottes, aux armes de la divine cause, portant
crit sur leurs drapeaux, en paraphe de feu, l'inexorable arrt du
Souverain Juge. Ecoutez!... Ce grondement... les voil!

                                                    HENRI LAVEDAN.

_P.-S._--Et voici que j'apprends le crime, l'inoubliable sacrilge de
Reims qui ne sera jamais pardonn. Ils ont dtruit la cathdrale! La
cathdrale de Reims! Ah! le bruit terrible, le fracas sinistre, affreux,
dchirant, le tonnerre de gloire et de consternation que dchanent en
s'croulant ces mots qui font mal  dire, qui ne sortent que comme un
cri: La cathdrale de Reims n'est plus! Les larmes encombrent mes
yeux. Et pourtant  ma rvolte,  mon immense chagrin ne se rattache
aucun souvenir personnel qui les ravive... Je ne suis jamais all 
Reims. Jamais, hlas! je n'ai franchi le seuil du sanctuaire fameux et
vnr. Mais tant de fois j'ai vu, tudi, admir sur l'image ce
monument de beaut radieuse que je le connais comme si je l'avais
souvent visit. J'en sors  l'instant mme sans y tre entr,... et ma
peine s'augmente du tardif regret de l'irrparable!

                                                             H. L.



LA GUERRE
DE LA SOMME AUX KARPATHES.

La bataille s'est poursuivie, toute la semaine, de la Somme  la Meuse,
avec des accalmies tantt sur un point, tantt sur l'autre, des avances
ici, plus loin de lgers reculs bientt suivis de reprises de terrain.
Au total, nous progressons, et notamment au Nord-Ouest, o la lutte est
la plus ardente.

Au commencement de la bataille de l'Aisne, les fronts des deux armes
occupaient deux lignes parallles entre elles, orientes suivant la
direction Soissons-Reims-Verdun. Actuellement, notre aile gauche, par
une avance rgulire, a repouss, vers le Nord-Est, l'aile droite
allemande.

Ainsi, dans cette vritable lutte de sige engage depuis vingt jours
par nos soldats infatigables contre un ennemi solidement retranch; dans
cette bataille  propos de laquelle on a rappel celle de
Moukden--qu'elle passe dj, en longueur--nous avanons toujours.

Or, c'tait une maxime d'un capitaine de chez eux, du grand Frdric,
que vaincre, c'est avancer.

Solidement appuyes sur le camp retranch d'Anvers, les troupes belges
harclent sans relche l'ennemi et lui disputent nergiquement le
terrain qu'il occupe. Les Allemands ont tent une diversion sur
Schooten, au Nord-Est d'Anvers; ils ont t repousss avec des pertes
srieuses. D'autre part, l'arme belge a remport un gros avantage prs
de Termonde. Enfin, elle a coup sur plusieurs points le chemin de fer
de Lige  Hasselt, entre Tongres et Bilsen.

Les Allemands, prvoyant la ncessit de se replier de France, se
prparent  la rsistance en territoire belge et y excutent
d'importants travaux.

Nous devons mentionner ici plusieurs protestations qui nous arrivent de
Hollande, au sujet d'une carte publie dans notre numro du 8 aot.
Cette carte, o taient tracs les itinraires de l'invasion allemande,
tendait  faire croire que les armes du kaiser avaient viol le
territoire nerlandais. La vhmence avec laquelle nos
correspondants--et mme un communiqu officiel--s'indignent qu'on ait pu
supposer la Hollande assez complaisante pour avoir tolr le passage de
nos ennemis nous touche profondment. Ils nous affirment de toute leur
nergie que leur pays saurait dfendre au besoin par les armes sa
neutralit, et nous le croyons. Nous esprons que la Hollande aura le
mme souci de garder la neutralit commerciale et se fera scrupule
d'viter sur ce terrain jusqu'au soupon.

En Galicie, nos allis russes ont obtenu d'importants avantages.

Matres de Jaroslav aprs une srie de combats dont l'un, celui de
Sadava-Visznia, ne dura pas moins de sept jours, ils ont aussitt
poursuivi leur marche en avant, enlevant d'abord Rzeszov, progressant
vers Cracovie et tendant videmment  atteindre au plus vite la Silsie.
Ils ont pris Khyrof et pouss jusqu' Przemysl, place trs forte au Sud
de Jaroslav qu'ils ont investie. Les deux grandes voies ferres qui la
relient au centre du pays, l'une vers Cracovie, l'autre par Lisko, sont
en leur possession. Sans doute, Lisko, sur le San, a t occupe  son
tour. Le _Messager de l'arme russe_ annonce qu' la date du 28 la
Galicie est compltement purge de forces ennemies, qui s'enfoncent dans
les Karpathes. Les Russes ont fait un butin de guerre considrable.
Enfin, Tarnovitz, en Silsie, est dj occup.

L'arme russe du Nord qui, sous le commandement du gnral Rennenkampf,
s'tait avance d'abord en Prusse orientale, obligeant l'Allemagne  y
remener une partie des forces qu'elle avait lances contre nous, s'tait
ensuite replie, dans une retraite admirable, vers les rgions de Kovno
et de Grodno. Elle a repris l'offensive. Elle a arrt l'ennemi et le
poursuit actuellement dans la fort d'Augustov,  la hauteur de Lyck.
Une autre arme cerne progressivement Koenigsberg.

L'activit des Serbes et des Montngrins ne se ralentit pas non plus.
Des combats aussi longs et aussi vifs que ceux que nous livrons
nous-mmes se sont drouls sur le front
Mitrovitza-Lovnitza-Zvornik-Lioubovia. La dernire et la meilleure
nouvelle qui nous parvient de Serbie est que les allis arrivent devant
Sarajevo et occupent le massif de la Romania, qui domine la capitale de
la Bosnie.

Sur mer, l'Angleterre a eu malheureusement  dplorer la perte des trois
croiseurs _Aboukir_, _Hogue_ et _Cressy_, couls par des sous-marins
allemands dans la mer du Nord.

Dans l'Adriatique, la flotte franco-anglaise a occup l'le de Lissa et
commenc le bombardement de Cattaro.

La cueillette des colonies allemandes se poursuit mthodiquement. Les
soldats et marins de l'Angleterre et de la France collaborent 
l'occupation du Cameroun; Douala, le port le plus important de cette
colonie, s'est rendu le 27. Nous avons repris la plus grande partie des
territoires du Congo que nous avions cds en 1911. Des forces
britanniques ont occup la Nouvelle-Guine. Enfin, les Japonais viennent
d'craser les Allemands  10 kilomtres de Kiao-Tchou.



[Illustration: L'INCENDIE DE LA CATHDRALE DE REIMS _Dessin de G.
Fraipont, d'aprs le croquis d'un tmoin._]

[Illustration: Un contrefort et une verrire, prouvs par le feu et par
le bombardement.]

[Illustration: La faade mridionale de Notre-Dame de Reims aprs
l'incendie. Les lignes pointilles indiquent les profils des toitures
dtruites.]

[Illustration: _Phot. Neurdein._ Avant.] [Illustration: Aprs. _Phot.
Branger._]

LE PORTAIL DE LA CATHDRALE DE REIMS QUI A LE PLUS SOUFFERT

[Illustration: LA GRANDE NEF, DCOIFFE PAR L'INCENDIE, DE LA CATHDRALE
DE REIMS Vue prise de la tour Nord-Ouest, en regardant vers le chevet de
la basilique.]

[Illustration: Le dfil du premier rgiment allemand, drapeau en tte,
sur la place de l'Htel-de-Ville,  Bruxelles.--_Phot. G. Chrau._]



EN BELGIQUE ENVAHIE

UN HROS DU DEVOIR CIVIQUE: LE BOURGMESTRE
DE BRUXELLES, M. ADOLPHE MAX.

(DE NOTRE ENVOY SPCIAL)

_M. Gaston Chrau, qui s'tait rendu en Belgique au mois d'aot, pour y
assister aux efforts de l'hroque arme du roi Albert rsistant  la
formidable invasion germanique, s'est trouv enferm dans Bruxelles
quand les Allemands y sont entrs. Ce n'est que trois semaines aprs
qu'il a russi  regagner la France, par Ostende et l'Angleterre. Nous
avons dj publi (numro des 12 et 19 septembre) ses notes sur la
destruction de Louvain. Voici maintenant son rcit de l'occupation de
Bruxelles par l'envahisseur:_

Je venais de quitter un Paris silencieux, contenu, courageux, actif--un
beau Paris conscient de son devoir, dispos  tous les sacrifices,
assur qu'aprs le dernier claterait l'aurore de la victoire; j'tais
en route pour la Belgique ensanglante et je me persuadais que je
retrouverais la mme atmosphre, plus pre peut-tre, car la lutte tait
commence... Ah! bien oui!... En approchant de Bruxelles, on ne pouvait
plus douter qu'il s'agissait d'une kermesse, et  Bruxelles, vraiment,
c'tait une kermesse! On criait des ditions spciales, on vendait des
cocardes, les cafs regorgeaient de clients, les maisons taient
pavoises, les tramways taient bonds, les automobiles et les voitures
ne circulaient qu'avec peine, et, dans cette foule mridionale, il y
avait des gardes civiques en armes, les soldats du dimanche, ceux des
parades et des concours de tir.

La Belgique hroque tait pourtant tout prs,  quelques pas elle tait
ici mme, un peu trop joyeuse, me semblait-il, mais vibrante, prte aux
sacrifices, elle aussi, bien qu'il ne lui part pas qu'on dt lui en
demander de nouveaux.

Soudain, on apprit qu'une grave affaire avait t engage  Haelen et je
crois bien que ce fut  partir de ce jour que le Bruxelles du boulevard
Anspach, de la place de la Bourse et de la place de Broukre finit par
se persuader que la guerre tait  ses portes. Il n'en demeura pas moins
badaud et pas moins _zuanzeur_.

Or, dans la matine du mercredi 19 aot, des rfugis de la rgion de
Tirlemont apparurent, le regard perdu et comme tonns de se retrouver
vivants aprs un cauchemar. Ils arrivaient par la gare et par les
routes, dans tous les quipages.

Je dcidai, aussitt, de partir pour Louvain: je fus arrt avant d'y
entrer par une patrouille de dragons allemands. Un peu plus tard, 
l'instant o je fus autoris  me retirer, j'aperus une longue bande
grise qui ondulait  la crte d'un repli de terrain. C'tait un rgiment
d'infanterie--d'infanterie allemande--qui se dirigeait sur Louvain.

Lorsque, ds mon retour  Bruxelles, je fis part de la rencontre que
j'avais faite, on me rpondit qu'il ne s'agissait que de petites
infiltrations d'ennemis et qu'au surplus on prenait les prcautions que
la situation commandait.

En effet, depuis le matin, les gardes civiques faisaient des tranches
et posaient des ronces artificielles aux portes de la ville. Le pont du
canal de Charleroi tait barr par deux lignes de tombereaux. Tous les
soldats du dimanche travaillaient avec le mme entrain, et les
chemises fines se plaquaient sur les paules en sueur.

A 9 heures du soir, on travaillait encore.

Les cafs devaient fermer  minuit; on y commentait l'affiche du
bourgmestre invitant les possesseurs d'armes  les dposer sans retard
dans les bureaux de police de leur quartier.

A 10 heures du soir, un coup de clairon clata place de la Bourse. Les
gardes civiques accoururent, formrent les rangs, se mirent en route....
On ne devait plus les revoir. A minuit on dirigeait le premier ban sur
Gand et l'on dsarmait le deuxime, qui tait renvoy dans ses foyers.

A 6 heures du matin, un Taube se promenait au-dessus de la ville, tandis
que, trs loin, le canon tonnait vers le Nord-Ouest;  8 heures, on me
signalait que des Allemands avaient t rencontrs  5 kilomtres de
Bruxelles. Cependant, les journaux paraissent: ils affirmaient qu'il n'y
avait rien  craindre, que les ennemis ne pntreraient pas de si tt
dans les faubourgs, que des mesures avaient t prises...

Je songeai aux petits terrassements qu'avaient excuts, avec tant de
coeur, les gardes civiques, et je me reprsentai une division se
heurtant  ces taupinires... Je dcidai donc de regagner Paris, pour ne
pas risquer d'tre inutilement enferm dans Bruxelles.

A 11 heures, mon train s'branla;  une heure et demie, il me ramenait 
mon point de dpart.

A 2 h. 10 minutes, une berline grise dbarquait deux officiers  l'htel
de ville!

Je la reverrai toute ma vie, cette automobile, comme, toute ma vie, je
reverrai le spectacle qui suivit!

La place de l'Htel-de-Ville avait t vide. Les petites rues
adjacentes taient barres par les agents de police. La vie tait comme
suspendue; il rgnait un silence d'excution capitale.

Combien de temps avons-nous attendu l?... Je me souviens qu' ce moment
des hommes se sont montrs sous le porche de l'htel de ville, que du
regard ils ont inspect la place et les faades des maisons, puis ils
ont disparu.

Soudain, des pas de chevaux rsonnrent sur les pavs, du ct de la rue
de la Colline... Trois cavaliers allemands apparurent; puis la tte d'un
rgiment d'infanterie dboucha, derrire eux. Aussitt, une pe sortit
du fourreau, un commandement clata, rauque, inhumain, pareil  un cri
de menace ou de terreur qui s'trangle dans la gorge et... (je ne puis
penser  cet instant sans prouver de nouveau l'treinte qui m'a
touff) des fifres et des tambours entamrent une marche lente, si
lente qu'on aurait cru  une marche funbre et si durement scande
qu'elle paraissait joue par un mauvais orgue de Barbarie.

Derrire eux, aussitt, la compagnie se mit au pas de parade; les bottes
frapprent lourdement le pav en mesure, la place rsonna et, de la
foule qui se pressait dans la rue du March-aux-Herbes s'leva une
sorte de rumeur intraduisible, un Ho! de stupfaction, d'effroi, de
rprobation, un grondement, vite rprim par les agents:

--Silence!... Pas un mot!

Ce n'tait pas une menace de sergent de ville; c'tait un conseil
imprieux et fraternel.

Enfin, le drapeau allemand dfila; le cri de halte! retentit. Le
rgiment s'immobilisa...

Puis d'autres compagnies apparurent. Deux chevaux d'officiers glissrent
sur les pavs et s'abattirent; des voitures et les cuisines roulantes se
massrent devant la maison des Brasseurs. Un soldat tranant une petite
vache, un autre charg de jambons fermaient la marche...

La place tait grise d'uniformes, de ce gris que je ne puis plus voir
sans en prouver une nause.

Sur la faade de l'htel de ville, trois grands drapeaux flottaient: un
drapeau belge, encadr d'un drapeau franais et d'un drapeau anglais. Au
bout d'un temps que je ne puis prciser, ils disparurent et,  l'angle
de gauche du bijou gothique, orgueil de la capitale, monta le long
drapeau noir, blanc et rouge, qui pendit, morne et menaant.

Au dire des Allemands, Bruxelles tait allemand.

A partir de ce moment, tandis que les aroplanes qui volaient sur la
ville faisaient des signaux  l'aide de leurs fuses lumineuses, le
fleuve d'ennemi commena de couler par la chausse de Louvain, le
boulevard Bischoffsheim, le boulevard du Jardin-Botanique et le
boulevard d'Anvers. Deux autres bras empruntaient des routes  l'Est de
Bruxelles.

Il y avait de la cavalerie, de l'infanterie, de l'artillerie, des
mitrailleuses, des projecteurs, des chariots de tlgraphie; surtout, il
y avait d'inimaginables, d'indescriptibles processions de
voitures,--ambulances, caissons de munitions, wagons de dmnagements,
chars  bancs, chars de betteraves, breaks, calches, tonneaux,
victoria... (Je n'invente pas!) Cela donnait l'impression d'un
formidable dplacement de romanichels, et ce qui s'accumulait dans tant
de voitures disparates n'tait pas fait pour modifier cette ide. Un
landau tait charg de foin, de cages de lapins et de pigeons voyageurs,
d'un mouton vivant aux pattes lies et de chaises de cuisine au dossier
coup. Une lgante charrette anglaise portait des sous-officiers et des
paniers de vin; un superbe saint-germain, un des plus beaux, vraiment,
que j'aie jamais vus, tait attach par une grosse corde  l'essieu de
la voiture... Il y avait beaucoup de chiens dans le convoi, chiens de
berger, terriers, colleys, griffons de chasse, qui suivaient en tirant
sur leur laisse, encore inaccoutums au voyage. Ils ne venaient pas de
loin, les malheureux, et leur sort devait tre court: les Allemands sont
friands de leur viande. Mais ce qu'il y avait, surtout, c'taient des
chevaux, des chevaux en quantit, de toutes les tailles, de toutes les
couleurs, des chevaux rquisitionns ou vols, tous les chevaux qu'ils
avaient rencontrs.

[Illustration: Le fanion blanc improvis par la municipalit de
Bruxelles, pour entrer en pourparlers avec l'tat-major allemand.]

Cela dura trois jours et trois nuits, avec des arrts subits, qui se
prolongeaient parfois des heures pendant lesquelles on faisait bavarder
les soldats.

Quelques-uns taient srs de se trouver sur la route de la victoire. Un
homme du 74e me dit:

--Nous sommes quinze millions!

En me voyant sourire, il eut un accs de colre et appela un de ses
camarades.

--Combien sommes-nous qui allons en France?

Et l'autre de rpliquer imperturbablement:

--Quinze millions.

C'tait l'officier qui l'avait dit, le matin mme.

Mais la majorit de ceux que j'ai interrogs avaient d'autres
convictions. Ils taient mornes, parlaient du pays qu'ils avaient
quitt, que si peu reverraient... L'un, devant qui je m'exclamais:

--Que voulez-vous! c'est la guerre...

--C'est la guerre? grommela-t-il. On voit bien que vous tes garon!

[Illustration: Un intermde dans le dfil des troupes allemandes, le
jour de l'occupation de Bruxelles.

_Phot. G. Chrau._]

Je sortis mon carnet de notes, sur lequel tait colle une photographie
de mon fils; le soldat se pencha, sa figure s'illumina et, avec une
motion dont j'ai t remu, il me tendit un portefeuille qui contenait
un groupe compos d'une femme et de cinq enfants.

--Vous les voyez? fit-il. Eh bien, maintenant que je n'y suis plus, ma
femme touche un mark par jour. Il faut que cela suffise pour sept, car
il y a ma mre avec eux. Un mark par jour, pour sept!

Il eut un juron, et, frappant son portefeuille, il mchonna:

--Vous croyez que c'est  cause d'eux que je me battrais? C'est  cause
d'eux que je ne me battrai pas!

Et ce que j'en ai entendu d'invectives  l'adresse de l'empereur et de
son arme!

C'est ainsi qu'ils traversrent Bruxelles, les terribles soldats de
cette majest pacifique.

Avec plus de sobrit, les officiers, d'ailleurs, ne montraient pas plus
d'enthousiasme. Un de ceux qui prenaient leur repas  l'htel pronona
tristement:

--La Belgique sera notre tombeau.

Et ses camarades ne protestrent pas. Cela, du moins, n'empcha pas
qu'ils burent du champagne draisonnablement, mais ils buvaient en
silence, rageusement,  pleins verres.

Pendant cette fin de semaine, si lourde de menaces et endeuille,
Bruxelles ne s'est pas dout qu'un hros tait n de la poussire mme
que soulevait la horde des envahisseurs. Ce n'est qu'au bout de quelques
jours qu'il a connu la conduite de son bourgmestre Adolphe Max.

Cet homme-l sera, dsormais, une des grandes figures du Brabant
bourgeois.

Avec un tact, une nergie, une diplomatie au-dessus de tout loge, et
aussi avec une lucidit spirituelle dont il n'est pas commun de trouver
l'exemple dans des circonstances aussi tragiques, il est entr vivant
dans le livre des patriotes illustres de la Belgique.

Son heure a sonn quand on l'a prvenu que l'arme allemande approchait
de la ville. Aussitt, il runit son collge et dcida d'aller
parlementer. Sur un jonc brut, on cloua htivement une grande serviette
de toilette et, prcd de ce fanion improvis, que portait le
secrtaire communal, accompagn des chevins Steens et Jacqmain, le
bourgmestre se mit en route. Ce fut le lieutenant d'tat-major
Kriegsheim qu'il rencontra et c'est  lui qu'il demanda de renoncer 
faire traverser Bruxelles par les troupes allemandes. Il le fit avec un
beau courage, parlant du droit des gens, alors qu'on ne parlait devant
lui que du droit du plus fort;  bout d'arguments, et devant le refus
qu'on lui imposait, il annona qu'il dsirait tlgraphier  l'empereur
d'Allemagne, ne pouvant tolrer, dit-il, que l'arme d'un souverain
qu'on avait ft  Bruxelles pntrt dans Bruxelles sans y tre
autorise par ceux qui administraient la ville. Et il tint si bon,
qu'il fallut en passer par sa volont. L'officier prit la dpche et
s'en fut la prsenter  son chef. Au bout d'une demi-heure, les
pourparlers reprirent. L'officier informa le bourgmestre que la dpche
serait transmise, mais qu'il tait ncessaire, en attendant, de se
soumettre aux ordres du gnral commandant le 4e corps, savoir: l'arme
traverserait la ville; l'agglomration serait tenue de pourvoir 
l'entretien des troupes allemandes pendant leur sjour.

Le capitaine Kriegsheim, poursuit-on dans le procs-verbal, a requis
d'autre part la ville de Bruxelles et les communes de l'agglomration de
payer,  titre de contribution de guerre, dans les trois jours, une
somme de 50 millions de francs en or, argent ou billets de banque, la
province de Brabant ayant  payer pour le surplus,  titre de
contribution de guerre, une somme de 450 millions de francs, somme
pouvant tre paye en traites au plus tard le 1er septembre 1914.

Le bourgmestre de Bruxelles, protestant contre la violence qui lui a
t faite, a dclar ne cder qu' la contrainte...

Il a fait connatre son intention de siger en permanence  l'htel de
ville pour veiller  la bonne marche des services.

M. le capitaine Kriegsheim a communiqu qu'il avait reu mandat de
retenir provisoirement  la disposition du commandant allemand, pour
garantir la bonne conduite de la population bruxelloise, le bourgmestre
de Bruxelles, le conseil communal et cent notables de la ville...

A ce moment, le bourgmestre interrompit la lecture:

[Illustration: La salle de l'Indpendance,  l'Htel de Ville de
Bruxelles, o le bourgmestre, M. Max, a dress son lit depuis le dbut
de l'occupation allemande.

_Phot. Gaston Chrau._]

--Si vous voulez un otage, pronona-t-il, sans se dpartir de son calme,
me voici! Faites de moi ce que vous voudrez. En cas de troubles, il
m'importe peu de perdre la vie pour garantir la vie et les proprits de
mes concitoyens. Mais, si vous persistez dans votre dcision de retenir
le collge communal et cent notables de la ville, je dclare ne plus me
porter garant de rien.

Ce que l'on traduisit, sur le document officiel, par:

Aprs un change de vues  ce sujet, le capitaine Kriegsheim a
spontanment renonc  cette exigence, sous rserve de ratification de
son mandant...

Et cela se terminait ainsi:

Fait en double  Bruxelles, le 20 aot 1914.

_Sign_: KRIEGSHEIM, lieutenant d'tat-major au 4e corps d'arme.

On chercherait en vain une autre signature.

Quand, enfin, l'tat-major pntra dans l'htel de ville et annona son
intention d'y coucher, le bourgmestre rpliqua:

--Vous y serez trs mal; mais, puisque telle est votre dcision, je
coucherai moi-mme ici, me considrant toujours comme chez moi.

Et, sans attendre une rponse, il fit monter un lit dans la salle de
l'Indpendance; c'est l que, depuis l'invasion, il passe ses nuits.

[Illustration: Le bourgmestre Adolphe Max.]

Tous ses gestes sont marqus du mme sceau:

Au gnral qui le priait de faire enlever sur l'heure les drapeaux
belge, franais et anglais qui flottaient devant le beffroi, il lanait:

--Voil une besogne qui n'est pas pour moi; et, si je m'y prtais, je ne
trouverais pas un homme  mes ordres pour l'excuter.

De telles rponses sont faites sans colre, par un homme qui consulte 
la fois deux consciences: la sienne et celle de la grande cit dont il a
la charge.

C'est  cette fermet raisonne et bourgeoise, et aussi  la complte
entente qui rgne entre le bourgmestre et ses chevins, que les
Bruxellois doivent en grande partie d'avoir chapp  un dsastre et,
sous la botte mme de l'Allemand, d'avoir gard intacte la fiert dont
ils ont tant souci.

Le commandant de corps d'arme hausse-t-il le ton? Le bourgmestre se met
au diapason; il ne provoque pas, mais il ne perd pas une occasion de
rpliquer. Les deux affiches qu'on trouvera ici sont assez loquentes
pour ne pas tre commentes, et si le commandant militaire s'imagine
avoir eu le dernier mot dans cette affaire, c'est que les espions qui
sillonnent Bruxelles ne lui ont pas rapport l'cho des rires malicieux
qui ont accueilli sa littrature.

Quoi qu'il en pense, la germanisation de Bruxelles n'est pas commence.

GASTON CHRAU.

[Illustration:

VILLE DE BRUXELLES

Le Gouverneur Allemand de
la Ville de Lige, Lieutenant-Gnral
von Kolewe, a fait afficher hier
l'avis suivant:

_Aux habitants de la Ville de Lige._

Le Bourgmestre de Bruxelles a fait savoir au
Commandant allemand que le Gouvernement
franais a dclar au Gouvernement belge
l'impossibilit de l'assister offensivement en
aucune manire, vu qu'il se voit lui-mme forc
 la dfensive.

J'oppose  cette affirmation le
dmenti le plus formel.

Bruxelles, le 30 aot 1914.

_Le Bourgmestre_,
ADOLPHE MAX.


Une courageuse affiche de M. Max
pour protester contre un mensonge allemand.]

[Illustration:

Wichtige
Bekanntmachung.

Ich verbiete hierdurch auf das
strengste einen jeden Maueranschlag,
auch von seiten der Stadtverwaltung,
ohne meine ausdrueckliche
Genehmigung.

Brssel, 31 August 1914.

_Der Militaergouverneur_,
(_Gez._) von LUETTWITZ,
Generalmajor.



Avis
important.

Il est strictement dfendu, aussi
 la municipalit de la ville, de
publier des affiches sans avoir reu
ma permission spciale.

Bruxelles, le 31 aot 1914.

_Le Gouverneur militaire allemand_,
(_Sign_) von LUETTWITZ,
Gnral.

La rplique, en allemand et en franais, du gouverneur militaire allemand,
le gnral von Luettwitz.]

[Illustration: LA PLUS FORMIDABLE LUTTE DE L'HISTOIRE.--Notre ligne de
front, de Pont--Mousson au Nord de la Somme, telle qu'elle
est dfinie par le communiqu officiel du 29 septembre.]

Ce panorama reprsente toute l'immense rgion o, de la Moselle  la
Somme, se poursuit la gigantesque bataille qui dpasse en dure, en
efforts, en sacrifice de vies humaines tout ce que le monde a vu
jusqu'ici. Le front sur lequel nous tenons invinciblement, en dpit
d'efforts que l'on devine dsesprs, se continue mme de Nancy aux
Vosges  hauteur de Strasbourg et, descendant par une partie des crtes
de ces nobles montagnes, va finir,  travers le Sundgau d'Altkirch,  la
frontire suisse.

Le panorama s'tend donc seulement de la Moselle, destine bientt 
redevenir franaise dans la partie de son cours qui nous a t arrache,
 la Somme qui prend en ce moment le caractre de foss contre
l'invasion. Cette ligne dcrit une forte courbe sur un dveloppement de
plus de 300 kilomtres, dont chaque extrmit marque un point capital de
l'effort allemand. C'est aux ailes, en effet, que l'ennemi agit avec le
plus de violence.

A l'Est, c'est la plaine de Wovre, rgion de grandes cultures aux
terres paisses, collantes, tendues entre les vastes tangs aux rives
sinueuses, goutts par un lacis de ruisseaux lents, aux bois parcourus
par des routes rares, faciles  couper, aux fondrires o l'on s'enlise
facilement quand les paisses brumes de ce pays palustre voilent les
mornes horizons. L s'avancent des rgiments que le dpart des corps
d'arme allemands envoys vers l'Oise, la Somme et l'Escaut, a librs
de notre farouche et victorieuse rsistance oppose sur les bords de la
Meurthe et sur le Couronn de Nancy.

Nous ne savons rien de la force de cette arme de Lorraine, ni de
l'itinraire qu'elle suit  travers ce pays rappelant en trs petit la
contre de Mazurie o l'arme russe de Pologne avance contre les
Allemands.

Ces plaines palustres sont domines par les raides pentes des Ctes ou
Hauts de Meuse, dveloppant sur 25 lieues, de Toul  Dun-sur-Meuse,
leurs lignes gomtriques du ct de la Wovre, plus molles mais parfois
trs fires du ct du beau fleuve descendant avec lenteur vers Lige et
Rotterdam. Ces Ctes de Meuse sont le thtre d'actions encore
mystrieuses. Nous les tenons au Sud-Est de Verdun; elles ont t
forces  hauteur de Saint-Mihiel. Mais les colonnes allemandes qui les
ont traverses occupent seulement un troit couloir dont nous tenons la
paroi Nord par les hauteurs de Spada, au nom guerrier, et la paroi Sud
par les collines fortifies portant le nom de position de Commercy.

Situation dangereuse, celle des Allemands vers Saint-Mihiel, si nous
parvenons  serrer l'tau!

Sur l'autre rive de la Meuse, la situation nous est moins prcise
encore. Nous occupons une ligne allant de la rgion de Varennes 
Reims,  travers l'Argonne et les parties les plus moroses de la morose
Champagne pouilleuse. Varennes, c'est l'humble ville qui doit une
renomme sans doute ternelle  l'arrestation de Louis XVI et de
Marie-Antoinette pendant leur fuite. Elle est  la lisire des bois de
l'Argonne, sur la sinueuse rivire d'Aire. Entre la ville et la Meuse
s'tend un pays de grands bois, de lourdes croupes revtues de villages
aux toits rouges, de vallons troits mais profonds. L une arme
allemande, celle que le kronprinz commande et qui semble arrte par la
Meuse, s'est retranche sur des positions contre lesquelles notre action
se poursuit.

A hauteur de Varennes, l'Argonne se rtrcit. Cette Argonne o Dumouriez
voyait les Thermopyles de la France, o il s'appuyait  la veille de
Valmy, c'est une fort paisse, autrefois de traverse trs difficile,
rendue accessible par les travaux de vicinalit moderne, mais offrant
encore un srieux obstacle  la marche d'une grande arme. Que
tenons-nous de l'Argonne? Rien ne permet de le deviner.

A l'Ouest de l'Argonne, jusqu' Reims, le front occup par nos troupes
s'tend  travers la Champagne rmoise d'abord zone de collines
crayeuses trs accidentes, parseme de petits bois de pins, puis vastes
plaines aux horizons sans fin o se multiplient les pindes jalonnes de
rares villages, jusqu'aux abords de Reims.

Ici les donnes sont vagues. Nous occupons les _avances_ de Reims,
terme que l'on peut difficilement expliquer si nous ne connaissons pas
l'orientation de ces avances. Mais nous devinons mieux la disposition
de nos troupes au Nord-Ouest de la ville; leurs avant-gardes tiennent la
route de Laon jusqu' Berry-au-Bac o l'Aisne, sortant de la plaine,
entre dans le couloir du Soissonnais. Nos lignes se poursuivent jusqu'au
pied des hauteurs de Craonne conquises au prix de tant d'efforts.

L, brusquement, la ligne du front se replie  l'Ouest pour pouser
l'troite arte d'une singulire horizontalit qui, pendant vingt
kilomtres, domine la valle de l'Ailette au Nord, tandis qu'au Sud
elle s'tend vers l'Aisne en tentacules sparant les multiples vallons
du Soissonnais aux flancs escarps, coups de carrires, dont les
Allemands ont fait des dfenses formidables. Cette arte de Craonne est
si rgulire et plane que le chemin qui la parcourt en vue des horizons
immenses du Laonnais a pris le nom de chemin des Dames. Cette chausse
est comme le chemin de ronde de la fortification naturelle, haute de
cent mtres, dont l'Ailette est le foss.

A partir de la route de Soissons  Reims, o le chemin des Dames
aboutit, le plateau, la _pnplaine_, du Soissonnais s'largit. L passe
la ligne de nos avant-postes dont le jalonnement est laiss dans le
vague par le communiqu de l'tat-major. Elle atteint l'Oise au-dessous
de Noyon o nous paraissons tenir le vaste prolongement de la fort de
Compigne qui porte le nom de fort de Laigue,--et non de l'Aigle.

Sur cet immense front de l'Argonne  l'Oise, la bataille se poursuit
avec avance progressive pour nous. Plus  l'Ouest, entre l'Oise et la
Somme, elle atteignait mardi et mercredi toute son intensit. Il serait
malais de tracer exactement les fronts d'aprs les indications de
l'tat-major. Si nous sommes  Ribcourt, sur l'Oise, en aval de Noyon
et  Roye, sur le chemin de fer de Montdidier  Pronne, on signale
l'ennemi  Lassigny, entre Roye et Ribcourt, et, plus au Nord, 
Chaulnes. Les lignes de chaque parti semblent ainsi se pntrer.

Au Nord de Chaulnes, la Somme droule ses replis dans une valle o les
eaux refluent en tangs, se tranent entre les marais et les tourbires,
au pied de plateaux trs onduls, domaine des grandes cultures de
crales, d'oeillette et de betteraves. Dans cette contre, l'Ancre
coule au fond d'une valle large et marcageuse dont la vieille cit de
Corbie et l'industrieuse ville d'Albert sont les points vitaux. A Albert
commence une autre ligne de front tendue  travers des campagnes amples
et placides jusqu'au gros bourg de Combles qui prcde Pronne.

Cette disposition singulire des armes rvle que, sur cette extrme
aile gauche, non loin de la plaine o Faidherbe remporta sa victoire de
Bapaume, la lutte se poursuit avec acharnement. Ce n'est plus la
bataille de l'Aisne qui s'y poursuit, mais la bataille de la Somme.

                                                      ARDOUIN-DUMAZET.



[Illustration: Le transfert en lieu sr de l'_Assomption de la Vierge_,
par Rubens, de la cathdrale d'Anvers.]

[Illustration: LES DVASTATIONS ALLEMANDES EN BELGIQUE.--Termonde aprs
le bombardement et l'incendie.]

[Illustration: Une chapelle de l'glise de Notre-Dame de Malines, aprs
leur passage.]

[Illustration: Statuette de Madone miraculeusement prserve de
l'incendie, dans un couvent de Termonde.]



LES DVASTATIONS ALLEMANDES EN BELGIQUE.

[Illustration: Pice allemande de 77 millimtres d'une batterie qui fut
anantie par le tir de notre 75 prs du Plessis-Placy (Seine-et-Marne).]

[Illustration: Obusier lger de 105 millimtres d'une batterie dtruite
en un quart d'heure,  Fromentires (Marne), par une batterie franaise
de 75, tirant  7.500 mtres.]



L'ARTILLERIE ALLEMANDE QUI A SUBI LE FEU DE LA NTRE

[Illustration: DANS LA TRANCHE.--La lecture du _Bulletin des Armes de
la Rpublique_.

_Dessin de GEORGES SCOTT_]

C'est un de nos meilleurs collaborateurs, sous-officier dans un rgiment
de l'arme de Lorraine, qui nous fournit le vivant commentaire de ce
dessin de Georges Scott: Je ne sais pas, nous crit-il, comment le
_Bulletin des Armes de la Rpublique_ est apprci  Paris et mme si
on l'y connat. Mais je puis vous assurer que cette petite feuille, qui
nous donne les nouvelles et les assaisonne souvent de l'loquence d'un
Lavisse ou d'un de Mun, fait--quand elle arrive--le bonheur de nos
hommes... On vient de la distribuer  la compagnie. Un lieutenant a
remis un exemplaire au chef de demi-section. Nous sommes dans une
tranche; mais l'ennemi est loin aujourd'hui; on est tranquilles. Tout
le monde se groupe auprs des faisceaux, les uns couchs, les autres
assis ou debout. Visages fatigus, pas rass ou mal rass (depuis dix
jours nous ne nous sommes pas lavs et nous dormons peu); mais de
l'entrain, de la plaisanterie dans les yeux. Un soldat prend le
_Bulletin_ et le lit  claire voix, de la premire ligne  la dernire.
Silence religieux, mu parfois... N'est-ce pas l un joli sujet de
dessin pour _L'Illustration_,  laquelle je ne cesse pas de penser?...

[Illustration: Le _Knigin-Luisa_, btiment poseur de mines allemand,
coul par l'estafette anglaise _Amphion_ et la flottille des
contre-torpilleurs britanniques.

_D'aprs le croquis d'un officier anglais, publi par_ The Illustrated
London News.]

[Illustration: Le croiseur estafette anglais _Amphion_ touche une mine
flottante et coule quelques minutes aprs.]

[Illustration: Comment on repche les mines: deux remorqueurs ou deux
torpilleurs, que leur faible tirant d'eau met  l'abri, tirent un cble
immerg  la profondeur voulue et qui ramasse les mines par le filin les
reliant  leur ancre.]

LE DANGER DES MINES FLOTTANTES SEMES PAR LES ALLEMANDS DANS LA MER DU
NORD _Dessins de Henri Rudaux._



[Illustration: Une bombe, lance par un aroplane franais, ayant
atteint une patrouille ennemie dans le voisinage d'un de nos champs
d'aviation, nos aviateurs et sapeurs vont relever les soldats allemands
morts ou blesss.]


[Illustration: PISODES DE GUERRE.--Interrogatoire d'un prisonnier
allemand.]

[Illustration: Il y a huit jours, on se battait l.]

[Illustration: A Baron, prs de Nanteuil-le-Haudoin: la maison incendie
du compositeur franais Albric Magnard, qui tua deux uhlans et fut
fusill.]

[Illustration: La foudre n'en fait pas autant: comment l'explosion d'un
obus franais de 75 a dchiquet un arbre dans le parc du chteau de
Mondement.]

[Illustration: Les marais de Saint-Gond, o une de nos armes a dcim
et mis en droute la Garde prussienne.

CHAMPS DE BATAILLE]

[Illustration: Trois morts allemands sur une place de Soissons.
_A la pointe du jour, le 20 septembre, trois Allemands pntraient en
automobile dans la ville de Soissons. Surpris par des sentinelles
franaises au moment o ils s'apprtaient  faire sauter ce qui restait
du pont sur l'Aisne, ils furent tus, tous les trois, en pleine ville._]

[Illustration: Ce qui reste d'un convoi allemand de munitions sur la
route de Soissons  Villers-Cotterts.

_Ce convoi, compos de camions automobiles chargs de munitions, fut
assailli par les dragons franais qui turent le conducteur de la 1re
voiture. Les suivantes entrrent en collision et prirent feu._]

PISODES DE GUERRE

[Illustration: Trophes de guerre devant le pavillon allemand de
l'Exposition de Lyon.--_Phot. Bouvard_]



LE PAVILLON ET LES TROPHES

Lyon, 19 septembre 1914.

Ils avaient mis leur pavillon au terme de l'avenue des Nations,  cette
Exposition de Lyon qu'un mauvais sort a poursuivie: un grand pavillon 
rotonde, avec un pristyle  huit colonnes normes; sur l'entablement on
lisait Pavillon allemand, et, au-dessus, s'levait un monstrueux dme
vert en forme de casque, de ce vert pteux qu'ils ont invent et qui
fait reconnatre de loin leur architecture aussi bien que leurs
flanelles de voyage. Toute l'avenue des pays trangers aboutissait  ce
pavillon; toute la perspective convergeait vers ce dme et vers cette
rotonde. Grande-Bretagne et Belgique, Etats-Unis, Perse, Japon, Brsil,
Inde et Russie n'taient devant lui que petits personnages, modestement
aligns sur deux files, cortge du Puissant qui avait pris la place
centrale. Ah! la fameuse place au soleil ne manquait pas cette fois
aux Germains; et la lumire du Rhne, meilleure encore que celle du
Rhin, clairait gnreusement l'insupportable architecture, la fresque
o ils avaient reprsent nue leur force, et les chapiteaux faits de
quatre ttes d'hommes mergeant d'une gangue de pltre, tendant le cou
vers les quatre coins de l'univers. Tout cela d'un style si exagr, si
caricatural du style allemand normal, qu'on avait pu se demander si
l'insolence de cette laideur et de ce volume n'en cachait pas une autre,
le plaisir de mettre l, comme une injure, quelque chose qu'ils savaient
grossier.

Maintenant, le pavillon est ferm... Pour cause de faillite, disent
les passants, et le mot propage un bon rire dans la foule. La
municipalit a fait effacer l'inscription qui impliquait la proprit de
l'Allemagne, et invit la population  ne point dtriorer un monument
qui, dsormais, appartient  la Ville.

Depuis la guerre, on avait bien oubli l'Exposition. Les gardiens
n'enregistraient pas dix entres par jour. Les bons ngres souriants du
Village sngalais avaient beau montrer leurs dents blanches et
afficher quotidiennement l'annonce allchante d'une naissance au
village, on ne les venait plus visiter; et tout dormait l-bas, entre
le Rhne et la plaine infinie de l'Isre...

Brusquement tout a chang. Devant l'orgueilleux pavillon, il y a depuis
hier trente-huit canons allemands, un aroplane, une quarantaine de
caissons de munitions, un fourneau de campagne, deux voitures de
pharmacie d'ambulance, et une file de fourgons de dmnagement.
L'aroplane est au centre, et les canons s'alignent de chaque ct de
lui, en une range parfaite, aussi longue que les ailes du btiment,
comme pour une bataille. Les caissons et les fourgons sont  l'arrire.
Partout, et jusqu'au fate du hideux casque vert des faisceaux de
drapeaux tricolores...

Trophes: le rve se dveloppe  l'entour de ces rudes prises de guerre.
Ces canons-l viennent de servir; ce n'est pas une parade, le feu a
pass par ces bouches, ils ont t hisss sur les collines, braqus sur
nous; autour d'eux et par eux le vacarme des batailles a empli une
journe; puis des Franais obscurs ont fait taire ces engins, les ont
capturs et trans  leur tour. On vient les voir maintenant; le peuple
se presse devant eux, curieux et grave. Ils sont couverts de boue,
heurts par les balles, fatigus, aussi visiblement abattus que des
hommes ou des chevaux. C'est un trait de gnie que d'avoir rveill
l'Exposition morte par l'attrait de ces trophes devant le pavillon
dress par l'adversaire; c'est une habile diversion  la torpeur d'une
entreprise ruine par cette lutte mme. Il y a des canons ailleurs, il y
en aura bientt par toute la France, mais ici, devant ce tmoignage
d'une longue arrogance, ils prennent une valeur de moquerie que les
Franais comprennent bien. Des soldats blesss, encore en convalescence
dans les hpitaux lyonnais, passent sans rancune devant ces ennemis
dsarms.

Les canons sont tous du calibre 77. Ils sont lourds et larges, le sige
des servants est protg au dehors par un rideau de cuir, et les
artilleurs franais qui dfilent se gaussent de tant de confort. Le
grand aigle marque le bronze peint en gris, ainsi que la double devise
_Pro gloria Patri_, et _Ultima ratio regis_.

Impossible de les toucher. Des territoriaux zls, pour se ddommager de
n'avoir point  dfendre la patrie, dfendent une corde tendue. Mais on
peut leur voir le coeur,  ces monstres, et l'on se penche. L'intrieur,
ray de brillantes rainures dores comme emportes dans un double et
hardi mouvement de giration, prsente l'image inattendue d'une belle
gerbe de bl qu'on tord et qu'on va lier.

L'aroplane est un biplan. Il est blind, d'un mtal mince et chatoyant,
le mme sans doute qui faisait au Taube de Paris un ventre si rose au
soleil couchant. Les ailes et la carapace sont troues de balles; plus
que les ntres, ces avions allemands ont l'air vivants; et celui-ci
ressemble  un insecte, une grosse sauterelle, avec des mandibules, des
antennes, des pinces, tout un systme compliqu d'organes tactiles,
comme ceux qui rendent si sr et si inform le vol de la moindre cigale.
La grande hlice d'acajou est haute, effile, belle de bois et de forme.

Quant aux fourgons de pharmacie, ils contiennent les petits tiroirs les
plus sduisants pour une mnagre.

Dans quelques jours, tous ces trophes, conquis par quelles luttes! vont
tre disperss sur les places et dans les jardins de la ville. Comme en
tant d'autres cits de France, on pourra tout  son aise et pour des
gnrations se familiariser avec ces emblmes de gloire. Mais il fallait
les avoir vus ici, runis comme une humiliante rponse devant le
pavillon germanique. Ils y parlent un langage qu'on ne se lasse pas
d'entendre. D'ici combien d'annes, dans un monde hostile  son me,
l'Allemagne n'osera-t-elle pas envoyer aux Expositions universelles une
image d'elle-mme? Si c'est ici de longtemps le dernier pavillon
allemand de stuc et de faux bronze, regardons-le et pensons avec un
juste effroi que nous fmes menacs et atteints par la contagion de
ceci; que cette me s'insinua entre les ntres, qu'elle chercha et
entreprit notre avilissement; et que ces canons-l ont tonn de leur
brutal fracas notre rveil et la fin d'une demi-servitude.

                                            E. SAINTE-MARIE PERRIN.



L'OEUVRE DES TRAINS DE BLESSS

La Presse franaise dsireuse d'amliorer le sort des blesss pendant
leur transport des champs de bataille aux hpitaux, a pris sous son
patronage les cantines des trains d'vacuation et des gares avec ce
programme: soins immdiats et distribution rapide et suffisante d'une
alimentation hyginique, de linge et de vtements chauds.

L'oeuvre a son sige, 37, rue de Chteaudun, au Syndicat de la Presse,
o doivent tre adresss les dons en nature et en argent.
_L'Illustration_, qui est reprsente dans le comit et s'est inscrite
parmi les donateurs, fait un pressant appel  ses lecteurs. Elle compte
sur l'lan de la reconnaissance franaise envers ceux qui souffrent si
vaillamment pour le salut du pays.




LA GUERRE DES TAUPES

On a dit quelles vritables fortifications les Allemands, retranchs sur
leurs nouvelles lignes, aprs leur dfaite de la Marne, ont tablies
pour se maintenir contre nos vigoureux assauts.

Il faut reconnatre qu'ils sont parfaitement organiss pour effectuer
ces travaux de terrassements. Sous le feu de l'artillerie qui les
protge, leurs pionniers arrivent sur la position choisie munis
d'outils portatifs  manches courts et suivis du fourgon qui contient
les outils plus lourds,  longs manches. Chaque compagnie a son fourgon.
Le travail est conduit avec une mthode rigoureuse, selon des principes
prcis comme une quation. On sait que chaque fusilier a tel espace, et
sa place lui est mathmatiquement mnage. Le feu meurtrier de nos 75
peut arroser une de ces tranches si parfaitement rglementaires,
protges en avant par le talus o l'on a accumul toute la terre de
l'excavation, les morts n'auront pas mme la place de tomber,--et cela
explique les descriptions qu'on a donnes, aprs la bataille, de
certaines tranches o les cadavres demeuraient debout dans la position
de tir.

En avant de ces tranches de front, d'autres moins spacieuses sont
tablies pour les sentinelles. En arrire on a construit de vritables
habitations de troglodytes, des fosss recouverts en partie de
terrassements et de branchages tays par des pieux. Il y a l des
dortoirs quasi confortables, les cuisines, les magasins de vivres et de
munitions, tout cela reli par des passages aux lignes de front. Le fond
est souvent ciment. On dirait, en vrit, que ces gens ont jur de
passer l leur hiver. Enfin, les mitrailleuses ont aussi leurs places
rserves. Et, tout  fait  l'arrire, est installe l'artillerie,
pices de sige montes sur des plates-formes improvises et gros
obusiers.

Tout cela forme comme une immense taupinire, un terrier difficile 
enlever, mais dont, finalement, nos baonnettes auront bien raison,
esprons-le.

[Illustration: Intrieur d'une tranche abri, sur les positions
allemandes.]



TAISEZ-VOUS!

MFIEZ-VOUS!

_Les oreilles ennemies
vous coutent._

_Supplment  L'ILLUSTRATION
du 30 Octobre 1915._

_L'ILLUSTRATION attire l'attention de ses lecteurs
sur cet Avis que le ministre de la Guerre a eu l'heureuse
initiative de faire imprimer, qui sera affich dans tous les
wagons, tramways, bateaux, etc., et qui ne saurait tre
trop rpandu... et suivi._





End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 3735, 3 Octobre
1914, by Various

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