The Project Gutenberg EBook of Les trois villes: Paris, by mile Zola

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Title: Les trois villes: Paris

Author: mile Zola

Release Date: November 26, 2010 [EBook #34451]
[Last updated: August 25, 2017]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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LES TROIS VILLES

PARIS

PAR

MILE ZOLA

QUATRE-VINGT-TROISIME MILLE

PARIS

BIBLIOTHQUE-CHARPENTIER

G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, DITEURS

11, RUE DE GRENELLE, 11

1898

Tous droits rservs.




PARIS




LIVRE PREMIER




I


Ce matin-l, vers la fin de janvier, l'abb Pierre Froment, qui avait
une messe  dire au Sacr-Coeur de Montmartre, se trouvait ds huit
heures sur la butte, devant la basilique. Et, avant d'entrer, un instant
il regarda Paris, dont la mer immense se droulait  ses pieds.

C'tait, aprs deux mois de froid terrible, de neige et de glace, un
Paris noy sous un dgel morne et frissonnant. Du vaste ciel, couleur de
plomb, tombait le deuil d'une brume paisse. Tout l'est de la ville, les
quartiers de misre et de travail, semblaient submergs dans des fumes
rousstres, o l'on devinait le souffle des chantiers et des usines;
tandis que, vers l'ouest, vers les quartiers de richesse et de
jouissance, la dbcle du brouillard s'clairait, n'tait plus qu'un
voile fin, immobile de vapeur. On devinait  peine la ligne ronde de
l'horizon, le champ sans bornes des maisons apparaissait tel qu'un chaos
de pierres, sem de mares stagnantes, qui emplissaient les creux d'une
bue ple, et sur lesquelles se dtachaient les crtes des difices et
des rues hautes, d'un noir de suie. Un Paris de mystre, voil de nues,
comme enseveli sous la cendre de quelque dsastre, disparu  demi dj
dans la souffrance et dans la honte de ce que son immensit cachait.

Pierre regardait, maigre et sombre, vtu de sa soutane mince, lorsque
l'abb Rose, qui semblait s'tre abrit derrire un pilier du porche,
pour le guetter, vint  sa rencontre.

--Ah! c'est vous enfin, mon cher enfant. J'ai quelque chose  vous
demander.

Il semblait gn, inquiet. D'un regard mfiant, il s'assura que personne
n'tait l. Puis, comme si la solitude ne suffisait pas  le rassurer,
il l'emmena  quelque distance, dans la bise glaciale qui soufflait, et
qu'il paraissait ne pas sentir.

--Voici, c'est un pauvre homme dont on m'a parl, un ancien ouvrier
peintre, un vieillard de soixante-dix ans, qui naturellement ne peut
plus travailler, et qui est en train de mourir de faim, dans un taudis
de la rue des Saules... Alors, mon cher enfant, j'ai song  vous, j'ai
pens que vous consentiriez  lui porter ces trois francs de ma part,
pour qu'il ait au moins du pain pendant quelques jours.

--Mais pourquoi n'allez-vous pas lui faire votre aumne vous-mme?

De nouveau, l'abb Rose s'inquita, s'effara, avec des regards peureux
et confus.

--Oh! non, oh! non, je ne peux plus, moi, aprs tous les ennuis qui me
sont arrivs. Vous savez qu'on me surveille et qu'on me gronderait
encore, si l'on me surprenait  donner ainsi, sans bien savoir  qui je
donne. Il est vrai que, pour avoir ces trois francs, j'ai d vendre
quelque chose... Je vous en supplie, mon cher enfant, rendez-moi ce
service.

Le coeur serr, Pierre considrait le bon prtre tout blanc, avec sa
grosse bouche de bont, ses yeux clairs d'enfant, dans sa face ronde et
souriante. Et l'histoire de cet amant de la pauvret lui revenait en un
flot d'amertume, la disgrce o il tait tomb, pour sa candeur sublime
de saint homme charitable. Son petit rez-de-chausse de la rue de
Charonne, dont il faisait un asile, o il recueillait toutes les misres
de la rue, avait fini par devenir une cause de scandale. On y abusait de
sa navet, de son innocence, et des abominations se passaient chez lui,
sans qu'il les souponnt. Des filles y allaient, lorsqu'elles n'avaient
pas trouv d'hommes pour les emmener. D'infmes rendez-vous s'y
donnaient, toute une promiscuit monstrueuse. Enfin, une belle nuit, la
police y avait fait une descente, pour y arrter une fillette de treize
ans, accuse d'infanticide. Trs mue, l'autorit diocsaine avait forc
l'abb Rose  fermer son asile, et l'avait dplac de l'glise
Sainte-Marguerite, en l'envoyant  Saint-Pierre de Montmartre, o il
avait retrouv sa place de vicaire. Ce n'tait pas une disgrce, mais un
simple loignement. On l'avait grond, on le surveillait, comme il le
disait lui-mme, et il tait trs honteux, trs malheureux de ne pouvoir
plus donner qu'en se cachant, tel qu'un prodigue cervel qui rougit de
ses fautes.

Pierre prit les trois francs.

--Je vous promets, mon ami, de faire votre commission, ah! de tout mon
coeur.

--Allez-y aprs votre messe, n'est-ce pas? Il s'appelle Laveuve, il
habite la rue des Saules, une maison avec une cour, avant d'arriver  la
rue Marcadet. Vous trouverez bien... Et, si vous tiez gentil, vous
viendriez me rendre compte de votre visite, ce soir, vers cinq heures,
 la Madeleine, o j'irai entendre la confrence de monseigneur Martha.
Il a t si bon pour moi!... N'y viendrez-vous pas l'entendre vous-mme?

Pierre rpondit d'un geste vasif. Monseigneur Martha, vque de
Perspolis, trs puissant  l'archevch, depuis qu'il s'tait employ 
dcupler les souscriptions pour le Sacr-Coeur, en propagandiste
vraiment gnial, avait en effet soutenu l'abb Rose; et c'tait lui qui
avait obtenu qu'on le laisst  Paris, en le replaant  Saint-Pierre de
Montmartre.

--Je ne sais si je pourrai assister  la confrence, dit Pierre. En tout
cas, j'irai srement vous y retrouver.

La bise soufflait, un froid noir les pntrait tous deux, sur ce sommet
dsert, dans le brouillard qui changeait la grande ville en un ocan de
brume. Mais un pas se fit entendre, et l'abb Rose, repris de mfiance,
vit un homme passer, trs grand, trs fort, chauss en voisin de
galoches, et la tte nue, d'pais cheveux blancs, coups ras.

--N'est-ce point votre frre? demanda le vieux prtre.

Pierre n'avait pas eu un mouvement. Il rpondit d'une voix tranquille:

--C'est mon frre Guillaume, en effet. Je l'ai retrouv, depuis que je
viens parfois ici, au Sacr-Coeur. Il possde l, tout prs, une
maison qu'il habite depuis plus de vingt ans, je crois. Quand je le
rencontre, nous nous serrons la main. Mais je ne suis pas mme all chez
lui... Ah! tout est bien mort entre nous, rien ne nous est plus commun,
des mondes nous sparent.

Le sourire si tendre de l'abb Rose reparut, et il eut un geste de la
main, comme pour dire qu'il ne fallait jamais dsesprer de l'amour.
Guillaume Froment, un savant d'intelligence haute, un chimiste qui
vivait  l'cart, en rvolt, tait maintenant son paroissien; et il
devait rver de le reconqurir  Dieu, lorsqu'il passait prs de la
maison qu'il occupait avec ses trois grands fils, bourdonnante de
travail.

--Mais, mon cher enfant, reprit-il, je vous tiens l, dans ce froid
noir, et vous n'avez pas chaud... Allez dire votre messe. A ce soir, 
la Madeleine.

Puis, suppliant, s'assurant de nouveau que personne ne les coutait, il
ajouta de son air d'enfant toujours en faute:

--Et pas un mot  personne de ma petite commission. On dirait encore que
je ne sais pas me conduire.

Pierre le regarda s'loigner dans la direction de la rue Cortot, o le
vieux prtre habitait un rez-de-chausse humide, qu'un bout de jardin
gayait. La cendre de dsastre qui noyait Paris semblait s'paissir,
sous les rafales de la bise glace. Et il entra enfin dans la basilique,
le coeur ravag, dbordant de l'amertume que venait d'y remuer cette
histoire, cette banqueroute de la charit, l'ironie affreuse du saint
homme puni pour avoir donn, se cachant pour donner toujours. Rien ne
calma la cuisson de la blessure rouverte en lui, ni la paix tide dans
laquelle il pntrait, ni la solennit muette du large et profond
vaisseau, d'une nudit de pierres neuves, sans tableaux, sans dcoration
d'aucune sorte, la nef  demi barre par la charpente qui bouchait la
coupole du dme, encore en construction. A cette heure matinale, sous la
lumire grise que laissaient tomber les hautes et minces baies, des
messes de supplication taient dj dites  plusieurs autels, des
cierges d'imploration brlaient au fond de l'abside. Et il se hta
d'aller,  la sacristie, revtir les vtements sacrs, pour dire sa
messe  la chapelle de Saint-Vincent-de-Paul.

Mais les souvenirs venaient d'tre lchs, Pierre n'tait plus qu' sa
dtresse, tandis que, machinalement, il accomplissait les rites, faisait
les gestes professionnels. Depuis son retour de Rome, depuis trois ans,
il vivait dans la pire angoisse o puisse tomber un homme. D'abord, pour
retrouver la croyance perdue, il avait tent une premire exprience, il
tait all  Lourdes chercher la foi nave de l'enfant qui s'agenouille
et qui prie, la primitive foi des peuples jeunes, courbs sous la
terreur de leur ignorance; et il s'tait rvolt davantage devant la
glorification de l'absurde, la dchance du sens commun, convaincu que
le salut, la paix des hommes et des peuples d'aujourd'hui ne saurait
tre dans cet abandon puril de la raison. Ensuite, repris du besoin
d'aimer, tout en faisant la part intellectuelle de cette raison
exigeante, il avait jou sa paix dernire dans une seconde exprience,
il tait all  Rome voir si le catholicisme pouvait se renouveler,
revenir  l'esprit du christianisme naissant, tre la religion de la
dmocratie, la foi que le monde moderne, boulevers, en danger de mort,
attendait pour s'apaiser et vivre; et il n'y avait trouv que des
dcombres, que le tronc pourri d'un arbre incapable d'un nouveau
printemps, il n'y avait entendu que le craquement suprme du vieil
difice social, prs de crouler. C'tait alors, rendu au doute immense,
 la ngation totale, qu'il tait revenu  Paris, rappel par l'abb
Rose, au nom de leurs pauvres, pour s'oublier, pour s'immoler, pour
croire en eux, puisque eux seuls restaient, avec leurs effroyables
souffrances; et c'tait alors qu'il s'tait heurt, depuis trois ans, 
cet effondrement, cette banqueroute de la bont elle-mme, la charit
drisoire, la charit inutile et bafoue.

Ces trois annes, Pierre venait de les vivre dans une tourmente sans
cesse accrue, o son tre entier avait fini par sombrer. Sa foi tait
morte  jamais, son esprance mme tait morte d'utiliser la foi des
foules pour le salut commun. Il niait tout, il n'attendait plus que la
catastrophe finale, invitable, la rvolte, le massacre, l'incendie,
qui devaient balayer un monde coupable et condamn. Prtre sans croyance
veillant sur la croyance des autres, faisant chastement, honntement son
mtier, dans la tristesse hautaine de n'avoir pu renoncer  son
intelligence, comme il avait renonc  sa chair d'amoureux et  son rve
de sauveur des peuples, il restait quand mme debout, d'une grandeur
solitaire et farouche. Et ce ngateur dsespr, qui avait touch le
fond du nant, gardait une attitude si haute et si grave, parfume d'une
bont si pure, qu'il avait, dans sa paroisse de Neuilly, acquis la
rputation d'un jeune saint, aim de Dieu, dont la prire obtenait des
miracles. Il tait la rgle, il n'avait plus que le geste du prtre,
sans l'me immortelle, tel qu'un spulcre vide o ne restait pas mme la
cendre de l'espoir; et des femmes douloureuses, des paroissiennes en
larmes l'adoraient, baisaient sa soutane, et c'tait une mre torture,
ayant un enfant au berceau en danger de mort, qui l'avait suppli de
venir demander la gurison  Jsus, certaine que Jsus la lui
accorderait, dans ce sanctuaire de Montmartre, o flambait le prodige de
son coeur incendi d'amour.

Cependant, Pierre, revtu des vtements sacrs, avait gagn la chapelle
de Saint-Vincent-de-Paul. Il y monta le degr de l'autel, il commena la
messe; et, quand il se retourna, les mains largies, pour bnir, il
apparut avec sa face creuse, sa bouche de douceur amincie d'amertume,
ses yeux de tendresse devenus noirs de souffrance. Ce n'tait plus le
jeune prtre, au visage brl de fivre tendre allant  Lourdes, au
visage illumin d'aptre partant pour Rome. Sa double hrdit en
ternelle lutte, son pre dont il tenait la tour inexpugnable de son
front, sa mre qui lui avait donn ses lvres altres d'amour,
continuaient le combat, toute la bataille humaine du sentiment et de la
raison, dans cette face aujourd'hui ravage, o montait aux minutes
d'oubli le chaos de la dtresse intrieure. Les lvres avouaient encore
la soif inassouvie d'aimer, de se donner et de vivre, qu'il croyait bien
ne devoir plus contenter jamais; tandis que le front solide, la
citadelle dont il souffrait, s'enttait  ne point se rendre, sous les
assauts de l'erreur. Mais il se raidissait, cachait l'pouvante du vide
o il se dbattait, demeurait superbe, taisait les gestes, disait les
paroles, souverainement. Et la mre qui tait l, parmi les quelques
femmes agenouilles, la mre qui attendait de lui une intercession
suprme, qui le croyait en colloque avec Jsus pour le salut de son
enfant, le voyait rayonner au travers de ses larmes, d'une beaut
d'ange, messager des grces divines.

Aprs l'Offertoire, lorsque Pierre dcouvrit le calice, il se prit en
ddain. L'branlement tait trop profond, il pensait quand mme  ces
choses. Quel enfantillage, dans ses deux expriences,  Lourdes et 
Rome, quelle navet de pauvre tre perdu, dvor du besoin d'aimer et
de croire! S'tre imagin que la science actuelle, en lui, allait
s'accommoder avec la foi de l'an mille, et surtout avoir eu la sottise
d'esprer que lui, petit prtre, allait faire la leon au pape, le
dterminer  tre un saint et  changer la face du monde! Il en tait
plein de honte, comme on avait d rire de lui! Puis, c'tait aussi son
ide d'un schisme qui le faisait rougir. Il se revoyait  Rome, rvant
d'crire un livre, o il se sparerait violemment du catholicisme, pour
prcher la religion nouvelle des dmocraties, l'Evangile pur, humain
et vivant. Quelle ridicule folie! Un schisme! il avait connu  Paris un
abb de grand coeur et de grand esprit, qui avait tent de
l'accomplir, ce fameux schisme annonc, attendu. Ah! le pauvre homme, la
triste et drisoire besogne, au milieu de l'incrdulit universelle, de
l'indiffrence glace des uns, des moqueries et des injures des autres!
Si Luther revenait de nos jours, il finirait  un cinquime des
Batignolles, oubli et mourant de faim. Un schisme ne peut russir dans
un peuple qui ne croit plus, qui s'est dsintress de l'Eglise, pour
mettre ailleurs son espoir. C'tait tout le catholicisme, c'tait mme
tout le christianisme qui allait tre emport, car l'Evangile, en dehors
de quelques maximes morales, n'tait plus un code social possible. Et
cette certitude augmentait son tourment, les jours o la soutane pesait
plus lourde  ses paules, o il finissait par se mpriser, de clbrer
ainsi le mystre divin de cette messe, qui tait devenue pour lui le
geste d'une religion morte.

Pierre, qui avait empli le calice  demi du vin des burettes, se lava
les mains et aperut de nouveau la mre, avec son visage d'ardente
supplication. Alors, il pensa que c'tait pour elle, dans une pense
charitable d'homme li par un serment, qu'il tait rest prtre, prtre
sans croyance nourrissant du pain de l'illusion la croyance des autres.
Mais cette hroque attitude, ce devoir hautain o il s'enfermait,
n'allait plus pour lui sans une angoisse croissante. La simple probit
ne lui commandait-elle pas de jeter la soutane, de retourner parmi les
hommes? Sa situation fausse,  certaines heures, l'emplissait du dgot
de son hrosme inutile, et il se demandait de nouveau s'il n'tait pas
lche et dangereux de laisser vivre les foules dans leur superstition.
Certes, le mensonge d'un Dieu de justice et de vigilance, d'un paradis
futur o taient rachetes toutes les souffrances d'ici-bas, avait
longtemps sembl ncessaire aux misres des pauvres hommes; mais quel
leurre, quelle exploitation tyrannique des peuples, et combien il serait
plus viril d'oprer les peuples brutalement, en leur donnant le courage
de vivre la vie relle, mme dans les larmes! Dj, s'ils se
dtournaient du christianisme, n'tait-ce pas qu'ils avaient le besoin
d'un idal plus humain, d'une religion de sant et de joie, qui ne
serait pas une religion de la mort? Le jour o l'ide de charit
croulerait, le christianisme croulerait avec elle, car il 'tait bti
sur la charit divine corrigeant l'injustice fatale, ouvrant les
rcompenses futures  qui aurait souffert en cette vie. Et elle
croulait, les pauvres n'y croyaient plus, se fchaient devant ce paradis
menteur dont la promesse avait si longtemps entretenu leur patience,
exigeaient qu'on ne les renvoyt pas au lendemain du tombeau, pour le
rglement de leur part de bonheur. Un cri de justice montait de toutes
les lvres, la justice sur cette terre, la justice pour ceux qui ont
faim, que l'aumne est lasse de secourir depuis dix-huit sicles
d'Evangile, et qui n'ont toujours pas de pain  manger.

Lorsque, les coudes sur la table de l'autel, Pierre eut vid le calice,
aprs y avoir bris l'hostie, il se sentit tomber  une dtresse plus
grande. Ainsi donc, c'tait une troisime exprience qui commenait pour
lui, ce combat suprme de la justice contre la charit, o allaient se
dbattre son coeur et sa raison, dans ce grand Paris, si voil de
cendre, si plein d'un terrible inconnu? Le besoin du divin luttait
encore en lui contre l'intelligence dominatrice. Comment contenterait-on
jamais, chez les foules, la soif du mystre? En dehors de l'lite, la
science suffirait-elle pour apaiser le dsir, bercer la souffrance,
rassasier le rve? Et qu'allait-il devenir lui-mme, dans la banqueroute
de cette charit qui, seule, depuis trois ans, le tenait debout, en
occupant toutes ses heures, en lui donnant l'illusion de se dvouer,
d'tre utile aux autres? D'un coup, la terre manquait sous ses pieds, il
n'entendait plus que le cri du peuple, du grand muet, demandant justice,
grondant et menaant de reprendre sa part, qu'on dtenait par la force
et la ruse. Plus rien ne pouvait retarder la catastrophe invitable, la
guerre fratricide des classes qui emporterait le vieux monde, condamn 
disparatre sous l'amas de ses crimes. A chaque heure, il en attendait
l'effondrement, Paris noy de sang, Paris en flamme, dans une tristesse
affreuse. Et son horreur de la violence le glaait, il ne savait o
prendre la croyance nouvelle qui devait conjurer le pril, ayant bien
conscience que le problme social et religieux ne faisait qu'un, tait
seul en question dans l'effroyable et quotidien labeur de Paris, mais
trop troubl lui-mme, trop mis  l'cart par la prtrise, trop dchir
de doute et d'impuissance, pour dire encore o tait la vrit, la
sant, la vie. Ah! tre sain, vivre, contenter enfin sa raison et son
coeur, dans la paix, dans la besogne certaine, simplement honnte, que
l'homme est venu accomplir sur la terre!

La messe tait dite, et Pierre descendait de l'autel, quand la mre en
larmes, prs de laquelle il passait, saisit de ses mains tremblantes un
coin de la chasuble et la baisa perdument, comme on baise la relique du
saint dont on attend le salut. Elle le remerciait du miracle qu'il avait
d faire, certaine de retrouver son enfant guri. Il fut profondment
mu de cet amour, de cette foi brlante, malgr la brusque dtresse
qu'il prouva plus affreuse,  n'tre pas le ministre souverain que
cette femme croyait, capable d'obtenir un sursis de la mort. Mais il la
renvoyait console, raffermie, et ce fut d'un voeu ardent qu'il
supplia la Force ignore et consciente, s'il en existait une, de venir
en aide  la pauvre crature. Puis, lorsqu'il se fut dvtu, dans la
sacristie, et qu'il se retrouva dehors, devant la basilique, fouett par
la bise d'hiver, un frisson mortel le reprit et le glaa, tandis qu'il
regardait, au travers de la brume, si l'ouragan de colre et de justice
n'avait pas balay Paris, la catastrophe attendue qui devait l'engloutir
un matin, en ne laissant, sous le ciel de plomb, que le marais empest
de ses dcombres.

Tout de suite, Pierre voulut faire la commission de l'abb Rose. Il
suivit la rue de Norvins, sur la crte de Montmartre, gagna la rue des
Saules, dont il descendit la pente raide, entre des murs moussus, de
l'autre ct de Paris. Les trois francs qu'il tenait dans sa main, au
fond de la poche de sa soutane, l'emplissaient  la fois d'une motion
attendrie et d'une sourde colre contre l'inutile charit. Mais, 
mesure qu'il dvalait, par les raidillons, par les tages d'escaliers
interminables, des coins de misre entrevus le reprenaient, une infinie
piti lui serrait le coeur. Il y avait l tout un quartier neuf en
construction, le long des larges voies ouvertes, depuis les grands
travaux du Sacr-Coeur. De hautes et bourgeoises maisons se dressaient
dj, au milieu des jardins ventrs, parmi des terrains vagues,
entours encore de palissades. Et, avec leurs faades cossues, d'une
blancheur neuve, elles ne faisaient que rendre plus sombres, plus
lpreuses, les vieilles btisses branlantes restes debout, des
guinguettes louches aux murs sang de boeuf, des cits de souffrance
aux btiments noirs et souills, o du btail humain s'entassait. Ce
jour-l, sous le ciel bas, la boue noyait le pav dfonc par les
charrois, le dgel trempait les murs d'une humidit glaciale, tandis
qu'une tristesse atroce montait de tant de salet et de souffrance.

Pierre, qui tait all jusqu' la rue Marcadet, revint sur ses pas. Il
entra, rue des Saules, certain de ne pas se tromper, dans la cour d'une
sorte de caserne ou d'hpital, que trois btiments irrguliers
entouraient. Cette cour tait un cloaque, o les ordures avaient d
s'amasser pendant les deux mois de terrible gele; et tout fondait
maintenant, une abominable odeur s'exhalait du lac de fange immonde. Les
btiments croulaient  demi, des vestibules bants s'ouvraient comme des
trous de cave, des taies de papier bariolaient les vitres crasseuses,
des loques pendaient infmes, telles que des drapeaux de mort. Au fond
de l'choppe qui servait de loge au concierge, Pierre n'aperut qu'un
homme infirme, roul dans le lambeau sans nom d'une ancienne couverture
de cheval.

--Vous avez ici un vieil ouvrier du nom de Laveuve. Quel escalier, quel
tage?

L'homme ne rpondit pas, arrondit des yeux inquiets d'idiot qui
s'effare. Sans doute la concierge tait dans le voisinage. Un instant,
le prtre attendit; puis, apercevant une petite fille au fond de la
cour, il se hasarda, traversa le cloaque sur la pointe des pieds.

--Mon enfant, connais-tu, dans la maison, un vieil ouvrier qui s'appelle
Laveuve?

La petite fille, dont le maigre corps n'tait vtu que d'une robe de
toile rose, en guenilles, grelottait, les mains couvertes d'engelures.
Elle leva son fin visage, joli sous les morsures du froid.

--Laveuve, non, sais pas, sais pas...

Et, de son geste inconscient de mendiante, elle tendit l'une de ses
pauvres mains, gourdes et massacres. Puis, lorsqu'il lui eut donn une
petite pice blanche, elle se mit  galoper, telle qu'une chvre
joyeuse, au travers de la boue, en chantant d'une voix aigu:

--Sais pas, sais pas, sais pas...

Il prit le parti de la suivre. Elle avait disparu dans un des vestibules
bants, et il monta derrire elle un escalier sombre et ftide, aux
marches  demi rompues, rendues si glissantes par des pluchures de
lgumes, qu'il dut s'aider de la corde graisseuse, grce  laquelle on
se hissait. Mais toutes les portes taient closes, il frappa inutilement
 plusieurs, il n'obtint  la dernire que des grognements touffs,
comme si quelque animal dsespr tait enferm l. Redescendu dans la
cour, il hsita, puis s'engagea dans un autre escalier. Et, cette fois,
il fut assourdi par des cris perants, des cris d'enfant qu'on gorge.
Il monta au bruit, il finit par se trouver devant une chambre grande
ouverte, dans laquelle un enfant, laiss seul, attach sur sa petite
chaise, sans doute pour qu'il ne tombt pas, hurlait sans reprendre
haleine. Il redescendit de nouveau, boulevers, le sang glac par tant
de dnuement et d'abandon.

Mais une femme rentrait, rapportant trois pommes de terre dans son
tablier; et, comme il la questionnait, elle regarda sa soutane avec
mfiance.

--Laveuve, Laveuve, je ne peux pas dire. Si la concierge tait l, elle
vous dirait peut-tre... Vous comprenez, il y a cinq escaliers, on ne se
connat pas tous, et puis a change si souvent... Voyez tout de mme l,
au fond.

Cet escalier du fond tait plus abominable que les autres, les marches
djetes, les murs gluants, comme tremps d'une sueur d'angoisse. A
chaque palier, les plombs soufflaient une haleine de peste, et de chaque
logement sortaient des plaintes, des querelles, un affreux dgot de
misre. Une porte battit, un homme apparut, tranant une femme par les
cheveux, pendant que trois mioches pleuraient. A l'tage suprieur, ce
fut, dans une pice entrevue, la vision d'une fille chtive et toussant,
la gorge fltrie dj, qui promenait violemment un poupon, pour le faire
taire, dsespre de n'avoir plus de lait. Puis, ce fut encore, dans un
logement d' ct, la vue poignante de trois tres,  demi vtus de
haillons, sans sexe ni ge, qui, au milieu de la nudit absolue de la
chambre, mangeaient gloutonnement,  la mme terrine, une pte dont les
chiens n'auraient pas voulu. Ils levrent  peine la tte, grondrent,
ne rpondirent pas aux questions.

Pierre allait redescendre, lorsque, tout en haut,  l'entre d'un
couloir, il tenta une dernire fois de frapper  une porte. Une femme
ouvrit, dont les cheveux dpeigns grisonnaient dj, bien qu'elle ne
dt pas avoir plus de quarante ans; et ses lvres plies, ses yeux
meurtris, dans sa face jaune, exprimaient une lassitude extrme, un air
d'effacement et de continuelle crainte, sous l'acharne misre. Elle se
troubla,  la vue de la soutane, elle balbutia, inquite:

--Entrez, entrez, monsieur l'abb.

Mais un homme, que Pierre n'avait pas vu d'abord, un ouvrier d'une
quarantaine d'annes aussi, grand, maigre, chauve, un roux dcolor, les
moustaches et la barbe rares, eut un geste de violence, la sourde menace
de jeter le prtre  l'a porte. Il se calma, s'assit prs d'une table
boiteuse, affecta de tourner le dos. Et, comme il y avait l encore une
fillette blonde, de onze  douze ans, la figure longue et douce, avec
cet air intelligent et un peu vieux que la grande misre donne aux
enfants, il l'appela, la tint entre ses genoux, sans doute pour la
protger du contact de la soutane.

Pierre, le coeur serr par cet accueil, sentant le profond dnuement
de cette famille,  la pice nue et sans feu,  la dtresse morne de ces
trois tres, se dcida pourtant  poser sa question.

--Madame, vous ne connaissez pas dans la maison un vieil ouvrier du nom
de Laveuve?

La femme, tremblante maintenant de l'avoir fait entrer, puisque cela
paraissait dplaire  son homme, essaya d'arranger les choses,
timidement.

--Laveuve, Laveuve, non... Dis, Salvat, tu entends? Est-ce que tu
connais, toi?

Salvat se contenta de hausser les paules. Mais la petite fille ne put
tenir sa langue.

--Ecoute donc, maman Thodore... C'est peut-tre le Philosophe.

--Un ancien ouvrier peintre, continua Pierre, un vieillard malade, qui
ne peut plus travailler.

Madame Thodore, du coup, fut renseigne.

--Alors, c'est a, c'est bien a... Nous l'appelons le Philosophe, un
surnom qu'on lui a donn dans le quartier. Tout de mme, rien n'empche
qu'il ne s'appelle Laveuve.

D'un de ses poings levs au plafond, vers le ciel, Salvat sembla
protester contre l'abomination d'un monde et d'un Dieu qui laissaient
crever de faim les vieux travailleurs, tels que des chevaux fourbus.
Mais il ne parla pas, il retomba dans un silence sauvage et lourd, dans
la sorte de mditation affreuse o il se trouvait, lorsque le prtre
avait paru. Il tait mcanicien, et il regardait obstinment, pos sur
la table, son sac  outils, un petit sac de cuir, o quelque chose
faisait bosse, une pice  reporter sans doute. Il devait songer au long
chmage,  sa recherche vaine d'un travail quelconque, pendant ces deux
derniers mois de terrible hiver. Ou peut-tre songeait-il aux
reprsailles prochaines et sanglantes des meurt-de-faim, dans la rverie
incendiaire qui allumait ses grands yeux bleus, singuliers, vagues et
brlants. Tout d'un coup, il s'aperut que sa fille avait pris le sac,
tchait de l'ouvrir, pour voir. Il eut un frmissement, et enfin il
parla, la bouche bonne et amre, cdant  la brusque motion qui le
plissait.

--Cline, veux-tu bien laisser a! Je t'ai dfendu de toucher aux
outils.

Il prit le sac, le dposa derrire lui, contre le mur, avec de grandes
prcautions.

--Alors, madame, demanda Pierre, ce Laveuve habite  cet tage?

Madame Thodore, d'un regard craintif, consulta Salvat. Elle n'tait pas
pour qu'on bouscult les curs, quand ils se donnaient la peine de
venir, parce qu'il y avait parfois  gagner des sous avec eux. Et,
lorsqu'elle comprit que Salvat, retomb dans sa noire rverie, la
laissait agir  sa guise, elle s'offrit tout de suite.

--Si monsieur l'abb le veut bien, je vais le conduire. C'est justement
au fond du corridor. Mais il faut savoir, parce qu'il y a encore des
marches  monter.

Cline, voyant l un amusement, s'chappa des genoux de son pre,
accompagna le prtre, elle aussi. Et Salvat resta seul dans la chambre
de pauvret et de souffrance, d'injustice et de colre, sans feu, sans
pain, hant de son rve ardent, les yeux de nouveau fixs sur le sac,
comme s'il y avait eu l, avec les outils, la gurison du monde.

En effet, il fallut gravir quelques marches; et, derrire madame
Thodore et Cline, Pierre se trouva dans une sorte d'troit grenier,
sous le toit, une soupente de quelques mtres carrs, o l'on ne pouvait
se tenir debout. Le jour n'entrait que par une lucarne  tabatire;
mais, comme la neige bouchait la vitre, on dut laisser la porte grande
ouverte, pour y voir clair. Ce qui entrait, c'tait le dgel, la neige
qui fondait et qui, goutte  goutte, coulait, inondait le carreau. Aprs
ces longues semaines de froid intense, la noire humidit noyait tout de
son frisson. Et l, sans une chaise, sans mme un bout de planche, dans
un coin du carreau nu, sur un tas de loques immondes, Laveuve gisait,
tel qu'une bte  demi creve parmi un tas d'ordures.

--Tenez! dit Cline de sa voix chantante, le voil, c'est le Philosophe!

Madame Thodore s'tait penche, pour couter s'il vivait toujours.

--Oui, il respire, je crois qu'il dort. Oh! s'il mangeait seulement tous
les jours, il se porterait bien. Mais, que voulez-vous? il n'a plus
personne, et quand on marche sur ses soixante-dix ans, le mieux serait
d'aller se jeter  l'eau. Dans son mtier de peintre en btiment, ds
cinquante ans parfois, on ne peut plus travailler sur les chelles. Lui,
d'abord, a trouv des travaux de plain-pied  faire. Puis, il a eu la
chance d'avoir des chantiers  garder. Et c'est fini, on l'a congdi de
partout, voici deux mois qu'il est venu tomber dans ce coin, pour y
mourir. Le propritaire n'a point os encore le jeter  la rue, bien que
ce ne soit pas l'envie qui lui en manque... Nous autres, n'est-ce pas?
nous lui apportons parfois un peu de vin, des crotes. Mais, quand on
n'a rien soi-mme, comment voulez-vous qu'on donne  un autre?

Epouvant, Pierre regardait cet effroyable reste, ce que cinquante
annes de travail et de misre, d'injustice sociale, avaient fait d'un
homme. Il finissait par distinguer la tte blanche, use, dprime,
dforme. Toute la dbcle du travail sans espoir sur une face humaine.
La barbe inculte, embroussaillant les traits, l'air d'un vieux cheval
qu'on ne tond plus, avec les mchoires de travers, depuis que les dents
taient tombes. Des yeux vitreux, un nez qui sombrait dans la bouche.
Et surtout cet aspect de bte djete par les fatigues du mtier,
clope, croule, bonne uniquement pour l'abattoir.

--Ah! le pauvre tre! murmura le prtre frmissant. Et on le laisse
mourir de faim, tout seul, sans une aide! et pas un hospice, pas un
asile ne l'a recueilli!

--Dame! reprit madame Thodore de sa voix dolente et rsigne, les
hpitaux sont faits pour les malades, et il n'est pas malade, il
s'achve simplement,  bout de forces. Puis, il n'est pas toujours
commode, on est venu encore dernirement, pour le mettre dans un asile;
mais il ne veut pas tre enferm, il rpond grossirement  ceux qui le
questionnent, sans compter qu'il a la mauvaise rputation de boire et de
mal parler des bourgeois... Ah! Dieu merci, il sera dlivr bientt!

Pierre s'tait pench, en voyant les yeux de Laveuve s'ouvrir tout
grands, et il lui parla avec tendresse, il raconta qu'il venait de la
part d'un ami lui apporter quelque argent, pour s'acheter ce dont il
aurait le plus besoin. D'abord,  la vue de la soutane, le vieillard
avait grond de gros mots. Mais, tout de mme, dans son extrme
faiblesse, il gardait la goguenardise de l'ouvrier parisien.

--Je boirai volontiers un coup alors, dit-il d'une voix distincte, et
avec un bout de pain, s'il y a de quoi, car voil deux jours que je n'en
connais plus le got.

Cline s'offrit, et madame Thodore l'envoya chercher un pain et un
litre de vin, avec l'argent de l'abb Rose. Puis, en attendant, elle dit
 Pierre comment Laveuve avait d entrer  l'Asile des Invalides du
travail, une bonne oeuvre dont les dames patronnesses taient
prsides par la baronne Duvillard; mais l'enqute rglementaire avait
abouti sans doute  un tel rapport, que l'affaire en tait reste, l.

--La baronne Duvillard, je la connais, je vais aller la voir
aujourd'hui! s'cria Pierre, dont le coeur saignait. Il est impossible
qu'on laisse plus longtemps un homme dans une situation pareille.

Et, comme Cline revenait avec le pain et le litre, ils installrent 
eux trois Laveuve, le remontrent sur son tas de loques, le firent boire
et manger, puis laissrent prs de lui le reste du vin et du pain, un
grand pain de quatre livres, en lui recommandant d'attendre pour le
finir, s'il ne voulait pas touffer.

--Monsieur l'abb devrait me donner son adresse, dans le cas o j'aurais
quelque chose  lui faire savoir, dit madame Thodore, lorsqu'elle se
retrouva devant sa porte.

Pierre n'avait pas de carte de visite, et tous trois rentrrent, dans la
chambre. Mais Salvat n'y tait plus seul. Debout, il causait bas, trs
vite, de trs prs, bouche  bouche, avec un jeune homme d'une vingtaine
d'annes. Celui-ci, fluet, brun, les cheveux taills en brosse et la
barbe naissante, avait des yeux clairs, un nez droit, des lvres minces,
dans une face ple de vive intelligence, seme de quelques taches de
rousseur. Sous sa jaquette use, il grelottait, le front dur et ttu.

--C'est monsieur l'abb qui veut me laisser son adresse, pour l'affaire
du Philosophe, expliqua madame Thodore doucement, contrarie de trouver
l du monde.

Les deux hommes avaient regard le prtre, puis s'taient regards,
l'air terrible. Brusquement, ils ne dirent plus un mot, dans le froid de
glace qui tombait du plafond.

Salvat, avec de nouvelles et grandes prcautions, alla prendre son sac 
outils, contre le mur.

--Alors, tu descends, tu vas encore chercher du travail?

Il ne rpondit pas, il n'eut qu'un geste de colre, comme pour dire
qu'il ne voulait plus du travail, puisque le travail, depuis si
longtemps, n'avait plus voulu de lui.

--Tout de mme, tche de rapporter quelque chose, car tu sais qu'il n'y
a rien... A quelle heure rentreras-tu?

D'un nouveau geste, il sembla rpondre qu'il rentrerait quand il
pourrait, jamais peut-tre. Et, des larmes, malgr son effort
d'hrosme, tant montes  ses vagues yeux bleus, o brlait une
flamme, il saisit sa fille Cline, l'embrassa violemment, perdument,
puis s'en alla, son sac sous le bras, suivi de son jeune compagnon.

--Cline, reprit madame Thodore, donne ton crayon  monsieur l'abb, et
tenez! monsieur, mettez-vous l, vous serez mieux pour crire.

Puis, lorsque Pierre se fut install devant la table, sur la chaise que
Salvat avait occupe:

--Il n'est pas mchant, continua-t-elle pour excuser son homme de n'tre
gure poli, mais il a eu trop d'embtements dans l'existence, a l'a
rendu un peu braque. C'est comme ce jeune homme que vous venez de voir,
monsieur Victor Mathis, en voil encore un qui n'est pas heureux, un
jeune homme trs bien lev, trs instruit, et dont la mre, une veuve,
a juste de quoi manger du pain. Alors, on comprend, n'est-ce pas? que a
leur tourne sur la tte et qu'ils parlent de faire sauter tout le monde.
Moi, ce ne sont pas mes ides, mais je leur pardonne, oh! bien
volontiers.

Troubl, intress par tout ce qu'il sentait d'inconnu et d'effrayant
autour de lui, Pierre ne se hta pas d'crire l'adresse, coutant,
poussant aux confidences.

--Si vous saviez, monsieur l'abb, ce pauvre Salvat! un enfant
abandonn, sans pre ni mre, qui a couru les chemins, qui a d faire
d'abord tous les mtiers pour vivre. Puis, il est devenu mcanicien, et
un trs bon ouvrier, je vous assure, trs adroit, trs travailleur. Mais
il avait dj ses ides, il se querellait, voulait embaucher les
camarades, si bien qu'il ne pouvait rester nulle part. Enfin,  trente
ans, il a fait la btise de partir pour l'Amrique avec un inventeur,
qui l'a exploit l-bas,  ce point qu'au bout de six ans il est revenu
malade et sans un sou... Il faut vous dire qu'il avait pous ma soeur
cadette, Lonie, et qu'elle tait morte, avant son dpart pour
l'Amrique, en lui laissant la petite Cline ge d'un an. Moi, j'tais
alors avec mon mari Thodore Labitte, un maon; et ce n'est pas pour me
vanter, mais j'avais beau me tuer les yeux  la couture, il me battait 
me laisser morte sur le carreau. Il a fini par me planter l, en filant
avec une jeunesse de vingt ans, ce qui m'a caus plus de plaisir que de
peine... Et, naturellement, quand Salvat,  son retour d'Amrique, m'a
retrouve seule, avec sa petite Cline, qu'il m'avait confie  son
dpart et qui m'appelait maman, nous nous sommes mis ensemble par la
force des choses. Nous ne sommes pas maris, mais, n'est-ce pas?
monsieur l'abb, c'est tout comme.

Elle avait pourtant prouv une gne, et elle reprit, pour montrer
qu'elle n'tait point sans parents convenables:

--Moi, je n'ai pas eu de chance, mais j'ai une autre soeur, Hortense,
qui a pous un employ, monsieur Chrtiennot, et qui habite un joli
appartement du boulevard Rochechouart. Nous tions trois, d'un second
lit, Hortense, la plus jeune, Lonie qui est morte, et moi, l'ane, qui
m'appelle Pauline... Et j'ai encore, du premier lit, un frre, Eugne
Toussaint, plus g que moi de dix ans, mcanicien lui aussi, qui
travaille depuis la guerre dans la mme maison, l'usine Grandidier, 
cent pas d'ici, rue Marcadet. Le malheur est qu'il a eu une attaque
dernirement... Moi, j'ai perdu les yeux, je me les suis brls 
travailler pendant des dix heures par jour  la couture. Maintenant, je
ne puis seulement faire un raccommodage sans que des larmes m'aveuglent.
J'ai cherch des mnages, et je n'en trouve plus, la mauvaise chance
s'acharne contre nous. Alors, voil, nous manquons de tout, une misre
noire, souvent des deux et trois jours sans manger, une vie de chien qui
se nourrit au hasard de ce qu'il rencontre; et, avec a, ces deux
derniers mois de gros froids qui nous ont gels,  croire des fois, le
matin, que nous ne nous rveillerions plus... Que voulez-vous? moi, je
n'ai jamais t heureuse, battue d'abord,  prsent finie, balaye dans
un coin, vivant je ne sais mme pas pourquoi.

Sa voix s'tait mise  trembler, ses yeux rouges se mouillaient, et
Pierre la sentit ainsi pleurante dans l'existence, brave femme sans
volont, comme efface dj de la vie, en mnage sans amour, au hasard
des vnements.

--Oh! je ne me plains pas de Salvat, dit-elle encore. C'est un brave
homme, il ne rve que le bonheur de tous; et il ne boit pas, il
travaille quand il peut... Seulement, il est certain que, s'il
s'occupait moins de politique, il travaillerait davantage. On ne peut
discuter avec les camarades, aller dans les runions, et tre 
l'atelier. Il est fautif en cela, c'est vident... a n'empche qu'il a
raison de se plaindre, on ne s'imagine pas un pareil acharnement du
malheur, tout s'est abattu sur lui, tout l'a cras. Un saint lui-mme
en deviendrait fou, et l'on comprend qu'un pauvre, qu'un malchanceux
finisse par en tre enrag... Depuis deux mois, il n'a rencontr qu'un
bon coeur, un savant, install l-haut, sur la butte, monsieur
Guillaume Froment, qui lui a donn quelque travail, de quoi avoir
parfois de la soupe.

Trs surpris d'entendre le nom de son frre, Pierre voulut poser
certaines questions; puis, un sentiment singulier, un malaise de
discrtion et de peur, le fit se taire. Il regarda Cline, qui avait
cout, debout devant lui, muette, de son air grave et chtif. Et madame
Thodore, en le voyant sourire  l'enfant, eut une dernire rflexion.

--Tenez! c'est surtout l'ide de cette petite qui le jette hors de lui.
Il l'adore, il tuerait tout le monde, quand il la voit se coucher sans
souper. Elle est si gentille, elle apprenait si bien,  l'cole
communale! Maintenant, elle n'a plus mme de chemise pour y aller.

Pierre, qui avait enfin crit son adresse, glissa une pice de cinq
francs dans la main de la fillette; et, dsirant couper court aux
remerciements, il se hta de dire:

--Vous saurez o me trouver, si vous avez besoin de moi, pour Laveuve.
Mais je vais m'occuper de son affaire ds cet aprs-midi, et j'espre
bien que, ce soir, on viendra le chercher.

Madame Thodore n'coutait pas, se confondait en bndictions; tandis
que Cline, saisie de voir cent sous dans sa main, murmurait:

--Oh! ce pauvre papa, qui est parti  la chasse des sous! Si l'on
courait lui dire qu'il y a de quoi pour aujourd'hui?

Et le prtre, dj dans le couloir, entendit la femme rpondre:

--Il est loin, s'il marche toujours. Il reviendra bien peut-tre.

Comme Pierre s'chappait de l'affreuse et douloureuse maison, la tte
bourdonnante, le coeur ravag de tristesse, il eut l'tonnement de
revoir Salvat et Victor Mathis, arrts et debout, dans un coin de la
cour immonde, aux odeurs pestilentielles de cloaque. Ils taient
descendus continuer l l'entretien interrompu dans la chambre. Ils
causaient de nouveau bas et trs vite, bouche  bouche, tout  la
violence dont leurs yeux brlaient. Mais ils entendirent le bruit des
pas, ils reconnurent l'abb; et, soudainement froids et calmes, sans
ajouter un mot, ils changrent une rude poigne de main. Victor remonta
vers Montmartre. Salvat hsita, de l'air d'un homme qui consulte le
destin. Puis, allant au hasard farouche, redressant sa taille maigre de
travailleur las et affam, il tourna dans la rue Marcadet, marcha vers
Paris, son sac  outils sous le bras.

Un instant, Pierre eut l'envie de courir, de lui crier que sa fillette
le rappelait, en haut. Mais le mme malaise l'avait repris, de la
discrtion, de la peur, la sourde certitude que rien n'arrterait la
destine. Et lui-mme n'tait plus calme, n'avait plus sa dtresse
glace et dsespre du matin. En se retrouvant dans le brouillard
frissonnant de la rue, il sentit sa fivre, la flamme de charit que la
vue de l'effroyable misre, toujours renaissante, venait de rallumer en
lui. Non, non! c'tait trop de souffrance, il voulait lutter encore,
sauver Laveuve, rendre un peu de joie  tant de pauvres gens.
L'exprience nouvelle se posait avec ce Paris qu'il avait vu si voil
de cendre, si mystrieux et si troublant, sous la menace de l'invitable
justice. Et il rvait d'un grand soleil de sant et de fcondit, qui
ferait de la ville l'immense champ de fertile moisson, o pousserait le
monde meilleur de demain.




II


Il y avait, ce matin-l, comme presque tous les jours, djeuner intime
chez les Duvillard, quelques amis qui s'invitaient plus qu'on ne les
invitait. Et, dans la glaciale journe de dgel et de brume, le royal
htel de la rue Godot-de-Mauroy, prs du boulevard de la Madeleine,
tait fleuri des fleurs les plus rares, la passion de la baronne, qui
changeait les hautes pices somptueuses, encombres de merveilles, en
serres tides et odorantes, o le triste jour blme de Paris devenait
une caresse d'une infinie douceur.

Les grands appartements de rception taient au rez-de-chausse, sur la
vaste cour, prcds d'un petit jardin d'hiver qui servait de vestibule
vitr, et dans lequel deux laquais en livre gros vert et or se tenaient
constamment. Une clbre galerie de tableaux, value  des millions,
occupait tout le ct nord. Et l'escalier d'honneur, d'une richesse
galement fameuse, montait  l'appartement occup d'habitude par la
famille, un grand salon rouge, un petit salon bleu et argent, un cabinet
de travail aux murs recouverts de vieux cuirs, une salle  manger tendue
de vert ple, meuble  l'anglaise, sans compter les chambres  coucher,
ni les cabinets de toilette. L'htel, bti sous Louis XIV, avait gard
toute une grandeur de noblesse, comme conquis et asservi au got
jouisseur de la bourgeoisie triomphante, rgnant depuis un sicle par la
toute-puissance nouvelle de l'argent.

Midi n'tait pas sonn, le baron Duvillard se trouva, contre son
habitude, tre le premier, en avance, dans le petit salon bleu et
argent. C'tait un homme de soixante ans, grand et solide, au nez fort,
aux joues paisses,  la bouche large, charnue, avec des dents de loup
restes belles. Mais il tait devenu chauve de bonne heure, il teignait
ses rares cheveux, il se rasait compltement, depuis que sa barbe avait
blanchi. Ses yeux gris disaient son audace, son rire sonnait sa
conqute. Et toute sa face exprimait la possession de cette conqute, la
royaut du matre sans scrupule, qui usait et abusait du pouvoir vol et
gard par sa caste.

Il fit quelques pas, s'arrta devant une merveilleuse corbeille
d'orchides, prs de la fentre. Sur la chemine, sur la table, des
touffes de violettes embaumaient; et il vint s'asseoir, s'allonger au
fond d'un des fauteuils de satin bleu, lam d'argent, dans
l'assoupissement de ce parfum, du grand silence chaud qui semblait
tomber des tentures. Il avait tir un journal de sa poche, il se mit 
relire un article, tandis que l'htel entier, autour de lui, voquait sa
fortune immense, son pouvoir devenu souverain, toute l'histoire du
sicle qui avait fait de lui le matre. Son grand-pre, Jrme
Duvillard, fils d'un petit avocat du Poitou, tait venu  Paris, comme
clerc de notaire, en 1788,  l'ge de dix-huit ans; et, trs pre,
intelligent, affam, il avait gagn les trois premiers millions, d'abord
dans l'agio sur les biens nationaux, plus tard comme fournisseur des
armes impriales. Son pre, Grgoire Duvillard, le fils de Jrme, n
en 1805, le vritable grand homme de la famille, celui qui avait rgn
le premier rue Godot-de-Mauroy, aprs que le roi Louis-Philippe lui eut
concd le titre de baron, restait un des hros de la finance moderne
par ses gains scandaleux sous la monarchie de Juillet et sous le second
empire, dans tous les vols clbres des spculations, les mines, les
chemins de fer, Suez. Et lui, Henri, n en 1836, ne s'tait mis
srieusement aux affaires qu' trente-cinq ans, au lendemain de la
guerre,  la mort du baron Grgoire, mais avec une telle rage d'apptit,
qu'il avait encore doubl la fortune en un quart de sicle. Il tait le
pourrisseur, le dvorateur, corrompant, engloutissant tout ce qu'il
touchait; et il tait le tentateur aussi, l'acheteur des consciences 
vendre, ayant compris les temps nouveaux, en face de la dmocratie  son
tour affame et impatiente. Infrieur  son pre et  son grand-pre,
ayant la tare du jouisseur, moins de la conqute, et plus de la cure;
mais un terrible homme tout de mme, un triomphateur gras, oprant 
coup sr, ramenant des millions  chaque coup de rteau, traitant de
plain-pied avec les gouvernements, pouvant mettre, sinon la France, du
moins un ministre dans sa poche. En un sicle d'histoire, en trois
gnrations, la royaut s'tait incarne en lui, dj menace, branle
par la tempte de demain. Et la figure, par moments, grandissait,
dbordait, devenait la bourgeoisie elle-mme, qui, dans le partage de
89, a tout pris, qui s'est engraiss de tout, aux dpens du quatrime
Etat, et qui ne veut rien rendre.

L'article que le baron relisait, dans un journal  un sou,
l'intressait. _La Voix du Peuple_ tait une feuille de vacarme qui,
sous le prtexte de dfendre la justice et la morale outrages, lanait
chaque matin un scandale nouveau, dans l'espoir de faire monter son
tirage. Et, ce matin-l, en gros caractres, s'y talait ce titre:
l'Affaire des Chemins de fer africains, un pot-de-vin de cinq millions,
deux ministres vendus, trente dputs et snateurs compromis. Puis, dans
un article, d'une violence odieuse, le rdacteur en chef, le fameux
Sanier, annonait qu'il possdait et qu'il publierait la liste des
trente-deux parlementaires, dont le baron Duvillard avait achet les
voix, lors du vote des Chambres sur les Chemins de fer africains. Toute
une histoire romanesque se mlait  cela, les aventures d'un certain
Hunter, que le baron avait employ comme rabatteur, et qui tait en
fuite. Trs calme, le baron reprenait les phrases, pesait chaque mot;
et, bien qu'il ft seul, il haussa les paules, en parlant  voix haute,
dans la tranquille certitude d'un homme qui est couvert, trop puissant
pour tre inquit.

--L'imbcile! il en sait encore moins qu'il n'en dit!

Mais, justement, un premier convive arrivait, un garon de trente-quatre
ans  peine, mis lgamment, joli homme brun, aux yeux rieurs, au nez
fin, la barbe et les cheveux friss, avec quelque chose d'tourdi,
d'envol dans l'allure, l'air d'un oiseau. Ce matin-l, par exception,
il paraissait nerveux, inquiet, le sourire effar.

--Ah! c'est vous, Dutheil, dit le baron en se levant. Vous avez lu?

Et il lui montra _la Voix du Peuple_, qu'il repliait, pour la remettre
dans sa poche.

--Mais oui, j'ai lu. C'est insens!... Comment Sanier a-t-il pu avoir la
liste des noms? Il y a donc eu quelque tratre?

Le baron le regardait paisiblement, amus de son angoisse secrte. Fils
d'un notaire d'Angoulme, presque pauvre et trs honnte, envoy par
cette ville  Paris comme dput, fort jeune encore, grce au bon renom
de son pre, il y faisait la fte, il avait repris sa vie de paresse et
de plaisir d'autrefois, quand il y tait tudiant; mais son aimable
garonnire de la rue de Surne, ses succs de joli homme dans le
tourbillon de femmes o il vivait, lui cotaient gros; et, gaiement,
sans le moindre sens moral, il avait gliss dj  tous les compromis, 
toutes les dchances, en homme lger et suprieur, en charmant garon
inconscient qui ne donnait aucune importance  ces sortes de vtilles.

--Bah! dit enfin le baron, Sanier l'a-t-il seulement, la liste? J'en
doute, car il n'y a pas eu de liste, Hunter n'a pas commis la btise
d'en dresser une... Et puis, quoi? l'affaire est courante, il ne s'y est
fait que ce qu'on a toujours fait dans les affaires semblables.

Anxieux pour la premire fois de sa vie, Dutheil l'coutait, avec le
besoin d'tre rassur.

--N'est-ce pas? s'cria-t-il. C'est ce que je me suis dit, il n'y a pas
dans tout cela un chat  fouetter.

Il tchait de retrouver son rire, et il ne savait plus au juste comment
il avait pu toucher une dizaine de mille francs dans l'aventure,  titre
de vague prt, ou sous le prtexte d'une publicit fictive, car Hunter
s'tait montr trs adroit pour mnager la pudeur des consciences, mme
des moins virginales.

--Pas un chat  fouetter, rpta Duvillard que la tte de Dutheil
amusait dcidment; et, d'ailleurs, mon bon ami, c'est connu, les chats
retombent toujours sur leurs pattes... Vous avez vu Silviane?

--Je sors de chez elle, je l'ai trouve furieuse contre vous... Ce
matin, elle a su que son affaire de la Comdie tait dans l'eau.

Brusquement, un flot de colre empourpra la face du baron. Lui si calme,
si goguenard devant la menace du scandale des Chemins de fer africains,
perdait pied, le sang en tempte, ds qu'il s'agissait de cette fille,
la passion dernire, imprieuse de ses soixante ans.

--Comment, dans l'eau! mais, avant-hier encore, aux Beaux-Arts, on
m'avait donn une promesse presque formelle!

C'tait un caprice ttu de cette Silviane d'Aulnay, qui n'avait eu
jusque-l, au thtre, que des succs de beaut, et qui s'obstinait 
entrer  la Comdie-Franaise, pour y dbuter dans le rle de Pauline,
de _Polyeucte_, un rle qu'elle tudiait avec acharnement depuis des
mois. Cela semblait fou, tout Paris en riait, car la demoiselle avait
une renomme de perversion abominable, tous les vices, tous les gots.
Mais elle, superbement, s'affichait, exigeait le rle, certaine de
vaincre.

--C'est le ministre qui n'a pas voulu, expliqua Dutheil.

Le baron tranglait.

--Le ministre, le ministre! ah! ce que je vais le faire sauter, ce
ministre-l!

Il dut se taire, la baronne Duvillard entrait dans le petit salon. A
quarante-six ans, elle tait fort belle encore. Trs blonde, grande, un
peu engraisse seulement, des paules et des bras rests admirables,
toute une peau de soie sans une tare, elle n'avait que le visage qui
s'abmt, une fltrissure lgre, des rougeurs envahissantes; et c'tait
l son tourment, sa proccupation de toutes les heures. Son origine
juive se trahissait dans la face un peu longue, au charme trange, aux
yeux bleus d'une douceur voluptueuse. Indolente comme une esclave
d'Orient, dtestant se mouvoir, marcher, mme parler, elle semblait
faite pour le harem, en continuels soins de sa personne. Ce jour-l,
elle tait tout en blanc, une toilette de soie blanche, d'une dlicieuse
et clatante simplicit.

L'air ravi, Dutheil la complimenta, lui baisa la main.

--Ah! madame, vous me remettez un peu de printemps dans l'me. Paris est
si noir, si boueux, ce matin!

Mais un second convive arrivait, un grand et bel homme de trente-cinq 
trente-six ans, et le baron, que sa passion agitait, en profita pour
s'chapper. Il emmena Dutheil dans son cabinet, qui tait voisin, en
disant:

--Venez donc, mon cher. J'ai encore un mot  vous dire sur l'affaire en
question... Monsieur de Quinsac va tenir un instant compagnie  ma
femme.

Et, ds qu'elle fut seule avec le nouveau venu, qui lui avait, lui
aussi, bais la main trs respectueusement, elle le regarda en silence,
longuement, tandis que ses beaux jeux tendres s'emplissaient de larmes.
Dans le grand silence un peu gn qui s'tait fait, elle finit par dire
trs bas:

--Mon Grard, que je suis heureuse de me trouver un moment seule avec
vous! Voici plus d'un mois que vous ne m'avez donn ce bonheur.

La faon dont Henri Duvillard avait pous la fille cadette de Justus
Steinberger, le grand banquier juif, tait toute une histoire reste
lgendaire. Comme les Rothschild, les Steinberger taient au dbut
plusieurs frres, quatre, Justus  Paris, les trois autres  Berlin, 
Vienne,  Londres, ce qui donnait  leur secrte association un pouvoir
formidable, une souverainet internationale et toute-puissante sur les
marchs financiers de l'Europe. Justus tait cependant le moins riche
des quatre, et il avait, dans le baron Grgoire, un redoutable
adversaire, contre lequel il devait lutter, devant toutes les grandes
proies. Et c'tait  la suite d'une rencontre terrible entre eux, aprs
l'pre partage du butin, que l'ide profonde lui tait venue de donner
en mariage, comme pingles, Eve, sa fille cadette, au fils du baron,
Henri. Jusque-l, celui-ci n'avait pass que pour un aimable garon,
homme de cheval, homme de club; et le calcul de Justus tait sans doute,
 la mort du redout baron, condamn dj, de mettre la main sur la
banque rivale, s'il ne restait en face de lui qu'un gendre facile 
vaincre. Justement, Henri s'tait pris pour la beaut blonde d'Eve,
alors clatante, d'une violente passion. Il l'avait voulue, et le pre,
qui connaissait son fils, avait consenti, trs amus au fond de
l'affaire excrable que faisait Justus. Elle devint en effet dsastreuse
pour ce dernier, lorsque, chez Henri, succdant  son pre, l'homme de
proie apparut sous l'homme de plaisir, et qu'il se tailla sa grosse
part, dans l'exploitation des apptits dchans de la dmocratie
bourgeoise, matresse enfin du pouvoir. Non seulement, Eve n'avait pas
mang Henri, devenu  son tour le banquier tout-puissant, le baron
Duvillard, matre plus que jamais du march; mais c'tait le baron qui
avait mang Eve, qui l'avait dvore en moins de quatre ans. Aprs lui
avoir fait coup sur coup une fille et un garon, il s'tait brusquement
loign d'elle, pendant sa dernire grossesse, comme s'il en avait eu le
dgot, dans l'ardeur qu'il avait mise  la possder, telle qu'un fruit
dont on est rassasi et qu'on rejette. D'abord, elle tait reste
surprise et dsole de l'aventure, en apprenant qu'il retournait  sa
vie de garon et qu'il aimait ailleurs. Puis, sans rcriminations
d'aucune sorte, sans colre, sans mme trop chercher  le reconqurir,
elle avait de son ct pris un amant. Elle ne pouvait vivre sans tre
aime, elle n'tait ne srement que pour tre belle, plaire, passer les
jours dans des bras d'adoration et de caresse. L'amant qu'elle avait
choisi,  vingt-cinq ans, elle le garda pendant plus de quinze ans, elle
lui fut parfaitement fidle, comme elle aurait t fidle  son mari.
Et, lorsqu'il mourut, ce fut pour elle une grande tristesse, un
vritable veuvage. Et, six mois plus tard, ayant rencontr le comte
Grard de Quinsac, elle ne put rsister de nouveau  son besoin de
tendresse, elle se donna.

--Mon bon Grard, reprit-elle, de son air de maternit amoureuse, en
voyant le jeune homme embarrass, avez-vous donc t souffrant, me
cachez-vous quelque contrarit?

Elle avait dix ans de plus que lui; et, cette fois, c'tait en
dsespre qu'elle s'attachait  ce dernier amour, adorant ce beau
garon de tout son tre rvolt de vieillir, prte  lutter pour le
garder quand mme.

--Non, je ne vous cache rien, je vous assure, rpondit le comte. Ma mre
m'a beaucoup retenu, ces jours-ci.

Elle continuait  le regarder avec une passion inquite, le trouvant de
si grande et de si noble mine, la face rgulire, les moustaches et les
cheveux bruns, toujours trs soigns. Il appartenait  une des plus
vieilles familles de France, il habitait avec sa mre, veuve, ruine par
un mari d'esprit aventureux, et qui gardait son rang, un rez-de-chausse
de la rue Saint-Dominique, o elle vivait d'une quinzaine de mille
francs au plus. Lui, n'avait jamais rien fait, s'tait content de son
anne de service obligatoire, renonant aux armes, ainsi qu'il renonait
 la carrire diplomatique, la seule qui lui ft dignement ouverte. Il
passait ses jours dans cette oisivet si occupe des jeunes hommes qui
mnent l'existence de Paris. Et sa mre elle-mme, d'une svrit
hautaine, semblait l'en excuser, comme si elle et jug que, sous une
rpublique, un homme de son sang devait, par protestation, se tenir 
l'cart. Mais sans doute elle avait des raisons d'indulgence plus
intimes, plus angoissantes. A sept ans, elle avait failli le perdre
d'une fivre crbrale. A dix-huit, il s'tait plaint du coeur, et les
mdecins recommandaient de le mnager en toutes choses. Derrire la
noble faade de la race, cette grande taille, cette mine fire, elle
savait donc quel tait le mensonge. Il n'tait que cendre, toujours
menac de la maladie et de l'croulement. Au fond de sa virilit
apparente, il n'y avait qu'un abandon de fille, un tre faible et bon,
capable de toutes les dchances. C'tait, pendant une visite faite avec
sa mre, trs pieuse,  l'Asile des Invalides du travail, qu'il avait
rencontr Eve pour la premire fois. Elle l'avait pris en se donnant, il
continuait  frquenter chez elle, parce qu'il la trouvait dsirable
encore et qu'il ne savait comment la quitter; et sa mre fermait les
yeux sur cette liaison coupable, dans un monde qu'elle mprisait, comme
elle les avait ferms dj sur tant d'autres sottises, qu'elle lui
pardonnait ainsi qu' un enfant malade. Puis, Eve avait fait sa conqute
par un acte qui venait de stupfier le monde. Brusquement, on avait
appris que monseigneur Martha l'avait convertie au catholicisme. Ce
qu'elle n'avait pas accord au mari lgitime, elle venait de le faire,
afin de s'assurer  jamais l'amour d'un amant. Et tout Paris tait
encore mu de la magnificence dploye,  la Madeleine, pour le baptme
de cette Juive de quarante-cinq ans, dont la beaut et les larmes
avaient boulevers les coeurs.

Grard restait flatt de cette grande tendresse touchante. Mais la
lassitude venait, il avait tent de rompre, en esquivant les
rendez-vous; et il comprenait bien ce qu'elle lui demandait, de ses yeux
suppliants.

--Je vous assure, rpta-t-il faiblissant dj, ma mre ne m'a pas
laiss un jour. Naturellement, j'aurais t si heureux...

Sans une parole, elle continuait de l'implorer, et des larmes parurent
au bord de ses paupires. Depuis un grand mois, il ne l'avait plus reue
dans la petite chambre o ils se rencontraient, rue Matignon, au fond
d'une cour. Et, bon et faible comme elle, dsespr de cette minute de
solitude o on les avait laisss, il cda, incapable de se refuser
davantage.

--Eh bien! cet aprs-midi, si vous voulez. A quatre heures, comme
d'habitude.

Il avait baiss la voix, mais un lger bruit lui fit tourner la tte,
avec le tressaillement d'un homme pris en faute. C'tait Camille, la
fille de la baronne, qui entrait. Elle n'avait rien entendu, mais au
sourire des deux amants, au frmissement mme de l'air, elle venait de
tout comprendre: un rendez-vous encore, l-bas, dans la rue qu'elle
souponnait, et pour le jour mme. Il y eut une gne, un change
d'inquiets et mauvais regards.

Camille,  vingt-trois ans, tait une petite personne trs brune,  demi
contrefaite, l'paule gauche plus haute que la droite. Elle n'avait rien
de son pre, ni de sa mre: un de ces accidents imprvus, dans
l'hrdit d'une famille, qui fait qu'on se demande d'o ils peuvent
venir. Sa seule fiert tait ses beaux yeux noirs et sa chevelure noire
admirable, qui, dans sa petite taille, disait-elle, aurait suffi  la
vtir. Mais le nez tait long, la face dvie  gauche, avec des traits
heurts et un menton pointu. La bouche fine, spirituelle, mchante,
disait la rancune amasse, la colre perverse, qu'il y avait au fond de
cette laide, enrage de l'tre. Srement, la crature qu'elle excrait
le plus au monde tait sa mre, cette amoureuse si peu mre, qui ne
l'avait jamais aime, ne s'tait jamais occupe d'elle, aprs l'avoir
ds le berceau abandonne aux soins de servantes. De sorte qu'une
vritable haine avait grandi entre ces deux femmes, muette et froide
chez l'une, active et passionne chez l'autre. La fille hassait la mre
parce qu'elle la trouvait belle et qu'elle l'accusait de ne pas l'avoir
faite  son image, belle de cette beaut dont elle l'crasait. Sa
souffrance de chaque jour tait de ne pas tre dsire, de sentir tous
les dsirs aller encore  sa mre. Comme elle tait d'une mchancet
amusante, on l'coutait, on riait; seulement, les regards de tous les
hommes, mme des plus jeunes, surtout des plus jeunes, retournaient
ensuite  cette mre triomphante qui ne voulait pas vieillir. Et c'tait
alors qu'elle avait dcid, dans sa volont froce, de lui prendre son
dernier amant, de se faire pouser par ce Grard, dont la perte la
tuerait sans doute. Grce  ses cinq millions de dot, elle ne manquait
pas d'pouseurs; mais, peu flatte, elle avait coutume de dire, avec son
rire mauvais: Pardi! pour cinq millions, ils iraient en choisir une 
la Salptrire. Puis, elle s'tait mise elle-mme  aimer Grard, qui
se montrait gentil  l'gard de cette demi-infirme, par bont d'me. Il
souffrait de la voir dlaisse, il s'abandonnait peu  peu  la
tendresse reconnaissante qu'elle lui tmoignait, heureux, lui, bel
homme, d'tre le dieu, d'avoir cette esclave; et, dans sa tentative de
rupture avec la mre, devenue lourde  ses bras, il entrait
certainement la pense de se laisser pouser par la fille, ce qui tait
en somme une fin trs douce, bien qu'il ne l'avout pas encore, honteux,
gn par son nom illustre, par toutes les complications, toutes les
larmes qu'il prvoyait.

Le silence continua. Camille, de son regard aigu, meurtrier comme un
couteau, avait dit  sa mre qu'elle savait; puis, elle s'tait plainte
 Grard, d'un autre regard douloureux. Et celui-ci, pour rtablir
l'quilibre entre les deux femmes, ne trouva qu'un compliment.

--Bonjour, Camille... Ah! cette robe havane! C'est tonnant comme les
couleurs un peu sombres vous habillent!

Camille jeta un coup d'oeil sur la robe blanche de sa mre, puis
regarda sa robe fonce, qui laissait voir  peine son cou et ses
poignets.

--Oui, rpondit-elle en riant, je ne suis passable que lorsque je ne
m'habille pas en jeune fille.

Eve, mal  l'aise, soucieuse de sentir grandir une rivalit,  laquelle
elle ne voulait pas croire encore, changea la conversation.

--Est-ce que ton frre n'est pas l?

--Mais si, nous sommes descendus ensemble.

Hyacinthe, qui entrait, serra la main de Grard, d'un air de lassitude.
Il avait vingt ans, il tenait de sa mre ses ples cheveux blonds, sa
face allonge d'orientale langueur, et de son pre, ses yeux gris, sa
bouche paisse d'apptits sans scrupules. Ecolier excrable, il avait
dcid de ne rien faire, dans un mpris gal de toutes les professions;
et, gt par son pre, il s'intressait  la posie et  la musique, il
vivait au milieu d'un monde extraordinaire d'artistes, de filles, de
fous et de bandits, fanfaron lui-mme de vices et de crimes, affectant
l'horreur de la femme, professant les pires ides philosophiques et
sociales, allant toujours aux plus extrmes, tour  tour collectiviste,
individualiste, anarchiste, pessimiste, symboliste, mme sodomiste, sans
cesser d'tre catholique, par suprme bon ton. Au fond, il tait
simplement vide et un peu sot. En quatre gnrations, le sang vigoureux
et affam des Duvillard, aprs les trois belles btes de proie qu'il
avait produites, tombait tout d'un coup, comme puis par
l'assouvissement,  cet androgyne avort, incapable mme des grands
attentats et des grandes dbauches.

Camille, qui tait trop intelligente pour ne pas sentir ce nant chez
son frre, le plaisantait; et elle reprit, en le regardant, pinc dans
la longue redingote  plis, une rsurrection romantique qu'il exagrait:

--Maman te demande, Hyacinthe... Viens donc lui montrer ta jupe. C'est
toi qui serais joli en fille.

Mais il s'esquiva, sans rpondre. Il avait une peur sourde de sa
soeur, son ane, bien qu'ils vcussent dans une intimit de
confidences perverses, se disant tout, essayant en vain de s'tonner
l'un l'autre. Et il donna un regard de ddain  la corbeille
merveilleuse d'orchides, de mode use, devenue bourgeoise. Il avait
travers les lis, il en tait  la renoncule, la fleur de sang.

Les deux derniers convives attendus arrivrent presque ensemble. Ce fut
d'abord le juge d'instruction Amadieu, un intime de la maison, un petit
homme de quarante-cinq ans, qu'une rcente affaire anarchiste venait de
mettre en vidence. Il avait une face plate et rgulire de magistrat, 
gros favoris blonds, qu'il tchait de rendre aigu, en se servant d'un
monocle, derrire lequel son oeil ptillait. D'ailleurs, trs mondain,
il tait de la nouvelle cole, psychologue distingu, auteur d'un livre
en rponse aux abus de la physiologie criminaliste, d'une ambition
tenace, amoureux de publicit, guettant toujours l'occasion des affaires
retentissantes qui donnent la gloire. Enfin, parut le gnral de
Bozonnet, l'oncle maternel de Grard, un vieillard grand et sec, au nez
en bec d'aigle, que ses rhumatismes avaient forc rcemment  prendre sa
retraite. Fait colonel aprs la guerre, en rcompense de sa belle
conduite  Saint-Privat, il avait gard  Napolon III la foi jure,
malgr ses attaches profondment monarchistes. On lui passait, dans son
monde, cette sorte de bonapartisme militaire, pour l'amertume qu'il
mettait  accuser la rpublique d'avoir tu l'arme. Et, brave homme,
adorant sa soeur, madame de Quinsac, il semblait surtout obir  un
dsir secret de celle-ci, en acceptant les invitations de la baronne,
comme pour rendre plus naturelle et plus excusable la continuelle
prsence chez elle de Grard.

Mais le baron et Dutheil revenaient du cabinet, en riant trs haut, d'un
rire exagr, sans doute afin de faire croire  la parfaite libert de
leur esprit. Et l'on passa dans la salle  manger, o brlait un grand
feu, dont les flammes joyeuses luisaient telles qu'un rayon de
printemps, au milieu des fins meubles anglais d'acajou clair, chargs
d'argenterie et de cristaux. La pice, d'un vert mousse tendre, avait un
charme discret sous le jour ple, et la table, au centre, avec la
richesse de son couvert et la blancheur de son linge, orn d'un point de
Venise, semblait avoir miraculeusement fleuri, toute une floraison de
grosses roses th, d'admirables fleurs pour la saison, et d'un parfum
dlicieux.

La baronne fit asseoir le gnral  sa droite, Amadieu  sa gauche. Le
baron prit  sa droite Dutheil,  sa gauche Grard. Puis, les enfants se
placrent aux deux bouts, Camille entre Grard et le gnral, Hyacinthe
entre Dutheil et Amadieu. Et, tout de suite, ds les oeufs brouills
aux truffes, la conversation s'engagea, familire et gaie, cette
conversation des djeuners de Paris, o dfilent les vnements grands
et petits de la veille et de la matine, les vrits ainsi que les
mensonges de tous les mondes, le scandale financier, l'aventure
politique, le roman paru, la pice joue, les histoires qui ne peuvent
se dire qu' l'oreille, et qu'on raconte tout haut. Et, sous la lgret
de l'esprit qui se dpense, sous les rires qui sonnent souvent faux,
chacun garde sa tourmente, sa dbcle intrieure, une dtresse parfois
qui va jusqu' l'agonie.

Bravement, avec sa tranquille impudence habituelle, le baron parla le
premier de l'article de _la Voix du Peuple_.

--Dites donc, vous avez lu l'article de Sanier, ce matin. C'est un de
ses bons, il a de la verve, mais quel fou dangereux!

Cela mit tout le monde  l'aise, car cet article aurait srement pes
sur le djeuner, si personne n'en avait souffl mot.

--Encore le Panama qui recommence! cria Dutheil. Ah! non, nous en avons
assez!

--L'affaire des Chemins de fer africains, reprit le baron, mais elle est
claire comme de l'eau de roche! Tous ceux que Sanier menace peuvent
dormir bien tranquilles... Non, voyez-vous, c'est un coup pour jeter
Barroux  bas de son ministre. Il y aura pour sr tantt une demande
d'interpellation, vous allez voir le beau tapage.

--Cette presse de diffamation et de scandale, dit posment Amadieu, est
un dissolvant qui achvera la France. Il faudrait des lois.

Le gnral eut un geste de colre.

--Des lois,  quoi bon? puisqu'on n'a pas le courage de les appliquer!

Il y eut un silence. D'un pas discret, le matre d'htel prsentait des
rougets grills. Le service silencieux, dans la douceur tide et
embaume de la pice, ne laissait pas mme entendre un bruit de
vaisselle. Et, sans qu'on st comment, la conversation avait brusquement
chang, une voix demanda:

--Alors, la reprise de la pice est recule?

--Oui, dit Grard, j'ai su ce matin que _Polyeucte_ ne passerait pas
avant avril, au plus tt.

Camille, muette jusque-l, occupe du jeune homme, s'efforant de le
reconqurir, regarda sa mre et son pre de ses yeux luisants. Il
s'agissait de la reprise o Silviane s'enttait  dbuter. Mais le baron
et la baronne gardrent une srnit parfaite, n'ayant plus depuis
longtemps rien  ignorer l'un de l'autre. Eve tait si heureuse du
rendez-vous obtenu pour l'aprs-midi! Elle songeait uniquement  ce
bonheur, l'imagination dj l-bas, dans le nid d'amour, tandis qu'elle
souriait d'une faon inconsciente  ses convives. Et le baron tait bien
trop occup de la nouvelle dmarche qu'il comptait faire en tempte aux
Beaux-Arts, pour emporter de haute lutte l'engagement. Il se contenta de
dire:

--Comment voulez-vous qu'ils remontent les pices,  la Comdie? Ils
n'ont plus de femmes.

--Oh! reprit simplement la baronne, hier, dans cette pice du
Vaudeville, Delphine Vignot avait une robe exquise, et il n'y a qu'elle
pour savoir se coiffer.

Alors, Dutheil raconta, en gazant un peu,  cause de Camille, l'aventure
de Delphine et d'un snateur bien connu. Puis, ce fut un autre scandale,
la mort d'une amie de la maison, opre trop brutalement par un
chirurgien, affaire qui avait failli chouer entre les mains d'Amadieu;
et le gnral en profita, sans transition d'ailleurs, pour placer son
amertume, sa sortie accoutume contre l'organisation imbcile de l'arme
actuelle. Le vieux bordeaux luisait comme un sang vermeil dans le fin
cristal des verres, un filet de chevreuil aux truffes venait de mler
son fumet un peu pre au parfum mourant des roses, lorsque des asperges
apparurent, une primeur, si rare autrefois, et qui n'tonnait mme
plus.

--Maintenant, dit le baron avec un geste dsenchant, il y en a tout
l'hiver.

--Alors, demandait au mme moment Grard, c'est cette aprs-midi, la
matine de la princesse de Harth?

Camille vivement intervint.

--Oui, cet aprs-midi. Irez-vous?

--Non, je ne pense pas, je ne pourrai pas, rpondit le jeune homme gn.

--Ah! cette petite princesse, s'cria Dutheil, elle est dcidment
toque. Vous n'ignorez pas qu'elle se dit veuve. La vrit serait que
son mari, un vrai prince, alli  une famille royale, et beau comme le
jour, voyagerait par le monde en compagnie d'une cantatrice. Elle, avec
sa tte de gamin vicieux, a prfr venir rgner  Paris, dans cet htel
de l'avenue Klber, qui est bien l'arche la plus extraordinaire, o le
cosmopolitisme pullule en pleine extravagance.

--Taisez-vous, mauvaise langue, interrompit doucement la baronne. Ici,
nous aimons beaucoup Rosemonde, qui est une charmante femme.

--Mais certainement, reprit de nouveau Camille, elle nous a invits, et
nous irons tantt chez elle, n'est-ce pas, maman?

La baronne, pour ne pas rpondre, affecta de n'avoir pas entendu,
pendant que Dutheil, qui paraissait trs renseign, continuait 
s'gayer sur la princesse et sur la matine qu'elle donnait, o elle
devait produire des danseuses espagnoles, d'une mimique si lascive, que
tout Paris, averti, allait s'craser chez elle. Et il ajouta:

--Vous savez qu'elle a lch la peinture, elle s'occupe de chimie. C'est
plein d'anarchistes,  prsent, dans son salon... Il m'a sembl qu'elle
vous poursuivait, mon cher Hyacinthe.

Jusque-l, Hyacinthe n'avait pas desserr les lvres, comme dtach de
tout.

--Oh! elle m'assomme, daigna-t-il rpondre. Si je vais  sa matine,
c'est dans l'espoir d'y rencontrer mon ami, le jeune lord Elson, qui m'a
crit de Londres pour m'y donner rendez-vous. J'avoue que c'est le seul
salon o je trouve avec qui causer.

--Ainsi, demanda ironiquement Amadieu, vous voil pass  l'anarchie?

Imperturbable, de son air de haute lgance, Hyacinthe fit sa profession
de foi.

--Mais, monsieur, il me semble qu'en ces temps de bassesse et
d'ignominie universelles, un homme de quelque distinction ne saurait
tre qu'anarchiste.

Un rire courut autour de la table. On le gtait beaucoup, on le trouvait
trs drle. Son pre surtout s'amusait  l'ide d'avoir, lui! un fils
anarchiste; et le gnral, dans ses heures de rancune, parlait de
chambarder une socit assez bte pour se laisser mener par quatre
polissons. Seul, le juge d'instruction, qui tait en train de se faire
une spcialit des affaires anarchistes, lui tint tte, dfendit la
civilisation menace, donna des dtails terrifiants sur ce qu'il
appelait l'arme de la dvastation et du massacre. Mais les autres
convives continuaient de sourire, en mangeant d'un pt de foies de
canard vraiment dlicieux, que passait le matre d'htel. Il y avait
tant de misre, il fallait tout comprendre, les choses finiraient par
s'arranger. Le baron lui-mme dclara d'un air conciliant:

--C'est certain, on pourrait faire quelque chose. Quoi? personne ne le
sait au juste. Les revendications sages, oh! je les accepte d'avance.
Par exemple, amliorer le sort de l'ouvrier, crer de bonnes oeuvres,
tenez! comme notre Asile des Invalides du travail, dont nous avons
raison d'tre fiers. Mais il ne faut pas qu'on nous demande
l'impossible.

Au dessert, il se fit un moment de brusque silence, comme si, dans le
papotage des conversations, sous l'tourdissement du copieux djeuner,
la proccupation, la dtresse de chacun serrait de nouveau les coeurs,
reparaissait sur les faces effares. Et l'on vit renatre l'inconscience
inquite de Dutheil, menac de dlation, la colre anxieuse du baron, se
demandant comment il allait pouvoir contenter Silviane. Cette fille
tait sa tare,  lui, si solide, si puissant, le mal secret qui finirait
peut-tre par le ronger et le dtruire. Et l'on vit surtout passer
l'affreux drame sur les visages de la baronne, de Camille et de Grard,
cette rivalit haineuse de la mre et de la fille, se disputant l'homme
qu'elles aimaient. Les lames de vermeil pelaient dlicatement les
fruits, il y avait des grappes de raisin dores, d'une admirable
fracheur, et des sucreries, des gteaux dfilrent, une infinit de
friandises, o s'attardaient complaisamment les apptits repus.

Puis, comme on servait les rince-bouches, un valet vint se pencher 
l'oreille de la baronne, qui rpondit  demi-voix:

--Eh bien! faites-le entrer au salon. Je vais l'y retrouver.

Et, plus haut, aux convives:

--C'est monsieur l'abb Froment qui est l et qui insiste pour tre
reu. Il ne nous gnera pas, je crois que vous le connaissez tous. Oh!
un vritable saint, pour lequel j'ai beaucoup de sympathie!

On s'oublia quelques minutes encore autour de la table, et l'on quitta
enfin la salle  manger, tout odorante des mets, des vins, des fruits et
des roses, toute chaude des grosses bches qui taient tombes en
braise, dans la gaiet un peu en droute des cristaux et de
l'argenterie, sous le jour ple et fin clairant la dbandade du
couvert.

Au milieu du petit salon, bleu et argent, Pierre tait rest debout. Il
regrettait maintenant d'avoir insist, en voyant, sur une table, le
plateau o le caf et les liqueurs taient servis. Puis, son embarras
augmenta, lorsque les convives entrrent un peu bruyamment, les yeux
brillants et les joues roses. Mais sa flamme de charit s'tait rallume
en lui si ardente, qu'il vainquit cette gne. Et il ne lui resta que le
sourd malaise d'apporter l'effroyable matine de misre qu'il avait
vcue, tant de noir et de froid, tant de salet et de faim, dans cette
richesse si claire, si tide, si parfume, dbordante d'inutile et de
superflu, au milieu de ces gens qui semblaient trs gais d'avoir bien
djeun.

Tout de suite, la baronne s'avana avec Grard, car c'tait par
celui-ci, dont il connaissait la mre, que le prtre avait t prsent
aux Duvillard,  l'poque de la fameuse conversion. Et, comme il
s'excusait de se prsenter  cette heure:

--Mais vous tes toujours le bienvenu, monsieur l'abb... Vous permettez
que je m'occupe de mes htes, je suis  vous dans un instant.

Elle retourna prs du plateau, pour servir le caf et les liqueurs,
aide de sa fille. Grard demeura, et justement il entretint Pierre de
l'Asile des Invalides du travail, o tous deux s'taient rencontrs
rcemment,  l'occasion d'une crmonie, la pose de la premire pierre
d'un nouveau pavillon, que l'on btissait grce au don superbe de cent
mille francs, fait  l'oeuvre par le baron Duvillard. L'oeuvre ne
comptait encore que quatre pavillons, et le projet primitif en prvoyait
douze, sur le vaste terrain donn par la Ville, dans la presqu'le de
Gennevilliers; de sorte que la souscription restait ouverte et qu'il se
menait un grand bruit de cet effort charitable, rponse retentissante et
premptoire aux mauvais esprits qui accusaient la bourgeoisie repue de
ne rien faire pour les travailleurs. La vrit tait qu'une magnifique
chapelle, rige au milieu du terrain, avait absorb les deux tiers des
fonds runis. Des dames patronnesses, prises dans tous les mondes,
madame la baronne Duvillard, madame la comtesse de Quinsac, madame la
princesse Rosemonde de Harth, vingt autres, avaient la charge de faire
vivre l'oeuvre,  l'aide de qutes et de ventes de charit. Mais,
surtout, le succs tait venu de l'heureuse ide d'avoir dbarrass ces
dames des gros soucis de l'organisation, en choisissant pour
administrateur gnral le rdacteur en chef du _Globe_, le dput
Fonsgue, un brasseur d'affaires prodigieux. Et _le Globe_ faisait une
propagande continue, rpondait aux attaques des rvolutionnaires par
l'inpuisable charit des classes dirigeantes; et, lors des dernires
lections, l'oeuvre avait ainsi servi d'arme lectorale triomphante.

Camille se promenait, une petite tasse fumante  la main.

--Monsieur l'abb, prenez-vous du caf?

--Non, merci, mademoiselle.

--Un petit verre de chartreuse alors?

--Non, merci.

Et, tout le monde tant servi, la baronne revint, pour demander
aimablement:

--Voyons, monsieur l'abb, que dsirez-vous de moi?

Pierre commena presque  voix basse, la gorge serre, envahi d'une
motion qui lui faisait battre le coeur.

--Je viens, madame, m'adresser  votre grande bont. J'ai vu, ce matin,
dans une affreuse maison de la rue des Saules, derrire Montmartre, un
spectacle qui m'a boulevers l'me... Vous n'avez point ide d'une
pareille maison de misre et de souffrance, les familles sans feu, sans
pain, les hommes rduits au chmage, les mres n'ayant plus de lait pour
leurs nourrissons, les enfants  peine vtus, toussant et grelottant...
Et, parmi tant d'horreurs, j'ai vu la pire, la plus abominable, un
vieil ouvrier terrass par l'ge, mourant de faim, tomb sur un tas de
loques, dans un rduit dont un chien ne voudrait pas.

Il tchait d'y mettre le plus de discrtion possible, pouvant des mots
qu'il disait, des choses qu'il racontait, dans ce milieu de grand luxe
et de jouissance, devant ces heureux combls des joies de ce monde; car
il sentait bien qu'il dtonnait d'une faon discourtoise. Quelle trange
ide d'tre venu  l'heure o l'on finit de djeuner, lorsque l'arme du
caf brlant caresse les digestions ravies! Pourtant, il continuait, il
finissait mme par lever la voix, cdant  la rvolte qui le soulevait
peu  peu, allant jusqu'au bout de son rcit terrible, nommant Laveuve,
prcisant l'injuste abandon, demandant au nom de la piti humaine aide
et secours. Et tous les convives s'taient approchs pour l'couter, il
voyait devant lui le baron, et le gnral, et Dutheil, et Amadieu, qui
buvaient  petites gorges leur caf, silencieux, sans un geste.

--Enfin, madame, conclut-il, j'ai pens qu'on ne pouvait pas laisser une
heure de plus ce vieil homme dans cette effroyable position, et que, ds
ce soir, vous auriez la grande bont de le faire admettre  l'Asile des
Invalides du travail, o sa place me semble marque tout naturellement.

Des larmes avaient mouill les beaux yeux d'Eve. Elle tait consterne
d'une si triste histoire, tombant dans la joie qu'elle se promettait
pour l'aprs-midi. Trs molle, sans initiative, trop occupe de sa
personne, elle n'avait accept la prsidence du comit qu' la condition
de se dcharger sur Fonsgue de tous les soucis administratifs.

--Ah! monsieur l'abb, murmura-t-elle, vous me fendez le coeur. Mais
je ne puis rien, rien du tout, je vous assure... Ce Laveuve, d'ailleurs,
je crois bien que nous avons dj examin son affaire. Vous savez que,
chez nous, les admissions sont entoures des garanties les plus
srieuses. On nomme un rapporteur qui doit nous renseigner... Et
n'est-ce pas vous, monsieur Dutheil, qui vous tiez charg de ce
Laveuve?

Le dput achevait un petit verre de chartreuse.

--Mais oui, c'est moi... Monsieur l'abb, ce gaillard-l vous a jou une
comdie. Il n'est pas malade du tout, et, si vous lui avez laiss de
l'argent, il sera descendu le boire, derrire votre dos. Car il est
toujours ivre, et avec a l'esprit le plus excrable, criant du matin au
soir contre les bourgeois, disant que, s'il avait encore des bras, ce
serait lui qui ferait sauter la boutique... D'ailleurs, il ne veut pas y
entrer,  l'Asile, une vraie prison o l'on est gard par des bguines
qui vous forcent  entendre la messe, un sale couvent dont on ferme les
portes  neuf heures du soir! Et il y en a tant comme cela, qui
prfrent leur libert, avec le froid, la faim et la mort!... Que les
Laveuve crvent donc dans la rue, puisqu'ils refusent d'tre avec nous,
d'avoir chaud et de manger, dans nos Asiles!

Le gnral et Amadieu approuvrent d'un hochement de tte. Mais
Duvillard se montrait plus gnreux.

--Non, non, un homme est un homme, il faut le secourir malgr lui.

Eve, tout  fait dsespre  l'ide qu'on allait lui prendre son
aprs-midi, se dbattit, trouva des raisons.

--Je vous assure que j'ai les mains absolument lies. Monsieur l'abb ne
doute ni de mon coeur ni de mon zle. Mais comment veut-on que je
runisse avant quelques jours le comit de ces dames, sans lequel je
tiens formellement  ne prendre aucune dcision, surtout dans une
affaire dj examine et juge?

Et, brusquement, elle eut une solution.

--Ce que je vous conseille de faire, monsieur l'abb, c'est d'aller
voir tout de suite monsieur Fonsgue, notre administrateur. Dans un cas
pressant, il peut seul agir, car il sait que ces dames ont en lui une
confiance sans bornes et qu'elles approuvent tout ce qu'il fait.

--Vous trouverez Fonsgue  la Chambre, ajouta Dutheil en souriant;
seulement, la sance va tre chaude, je doute que vous puissiez
l'entretenir  l'aise.

Pierre, dont le coeur s'tait serr davantage, n'insista pas, tout de
suite rsolu  voir Fonsgue,  obtenir quand mme avant le soir
l'admission du misrable, dont l'atroce image le hantait. Et il resta l
quelques minutes encore, retenu par Grard, qui, obligeamment, lui
indiquait le moyen de convaincre le dput, en allguant le mauvais
effet d'une pareille histoire, si elle s'bruitait dans les journaux
rvolutionnaires. D'ailleurs, les convives commenaient  partir. Le
gnral, avant de se retirer, vint demander  son neveu s'il le verrait
l'aprs-midi, chez sa mre, madame de Quinsac, dont c'tait le jour:
question  laquelle le jeune homme se contenta de rpondre d'un geste
vasif, lorsqu'il s'aperut qu'Eve et Camille le regardaient. Puis, ce
fut le tour d'Amadieu, qui se sauva, en disant qu'une grave affaire le
rclamait au Palais. Et bientt Dutheil le suivit, pour se rendre  la
Chambre.

--De quatre  cinq chez Silviane, n'est-ce pas? lui dit le baron en le
reconduisant. Venez m'y raconter ce qui se sera pass  la Chambre,  la
suite de cet article odieux de Sanier. Il faut pourtant que je sache...
Moi, j'irai aux Beaux-Arts, pour arranger l'affaire de la Comdie; et
puis, j'ai des courses, des entrepreneurs  voir, une grosse affaire de
publicit  rgler.

--Entendu, de quatre  cinq, chez Silviane, comme d'habitude, dit le
dput, qui partit, repris d'un vague malaise, inquiet de la faon dont
tournerait cette vilaine histoire des Chemins de fer africains.

Et tous dj avaient oubli Laveuve, le misrable qui agonisait, et
tous couraient  leurs soucis,  leurs passions, ressaisis par
l'engrenage, retombs sous la meule, dans cette rue de Paris dont la
fivre les charriait, les heurtait en une ardente bousculade,  qui
arriverait le premier, en passant sur le corps des autres.

--Alors, maman, demanda Camille, qui continuait  dvisager sa mre et
Grard, tu vas nous mener  la matine de la princesse?

--Tout  l'heure, oui... Seulement, je ne pourrai y rester avec vous,
j'ai reu ce matin une dpche de Salmon, pour mon corsage, et il faut
absolument que j'aille l'essayer,  quatre heures.

La jeune fille fut certaine du mensonge, au lger tremblement de la
voix.

--Tiens! je croyais que l'essayage n'tait que pour demain... Alors,
nous irons te reprendre chez Salmon, avec la voiture, en sortant de la
matine?

--Ah! pour cela, non, ma chre! On ne sait jamais quand on est libre;
et, d'ailleurs, si j'ai un moment, je passerai chez la modiste.

Une sourde rage fit monter une flamme meurtrire aux yeux noirs de
Camille. Le rendez-vous tait vident. Mais elle ne pouvait, elle
n'osait pousser les choses plus loin, dans son besoin passionn
d'inventer un obstacle. Elle avait vainement tent d'implorer Grard,
qui dtournait la tte, debout pour partir. Et Pierre, au courant de
bien des choses, depuis qu'il frquentait la maison, eut conscience, 
les sentir si frmissants, de l'inavouable drame silencieux.

Allong dans un fauteuil, achevant de croquer une perle d'ther, la
seule liqueur qu'il se permt, Hyacinthe leva la voix.

--Moi, vous savez que je vais  l'Exposition du Lis. Tout Paris s'y
crase. Il y a surtout l un tableau, le viol d'une me, qu'il faut
absolument avoir vu.

--Eh bien! mais, je ne refuse pas de vous y conduire, reprit la baronne.
Avant d'aller chez la princesse, nous pouvons passer par cette
Exposition.

--C'est cela, c'est cela! dit vivement Camille, qui plaisantait durement
d'ordinaire les peintres symbolistes, mais qui devait projeter
d'attarder sa mre, avec l'espoir encore de lui faire manquer le
rendez-vous.

Puis, s'efforant de sourire:

--Vous ne vous risquez pas au Lis avec nous, monsieur Grard?

--Ma foi, non! rpondit le comte, j'ai besoin de marcher. Je vais
accompagner monsieur l'abb Froment jusqu' la Chambre.

Et il prit cong de la mre et de la fille, en leur baisant la main 
toutes deux. Pour attendre quatre heures, il venait de songer qu'il
monterait un instant chez Silviane, o il avait ses petites entres, lui
aussi, depuis qu'il y tait rest un soir  coucher. Dans la cour vide
et solennelle, il dit au prtre:

--Ah! a fait du bien, de respirer un peu d'air froid. Ils chauffent
trop, chez eux, et toutes ces fleurs portent  la tte.

Pierre s'en allait tourdi, la fivre aux mains, les sens lourds de tout
ce luxe, qu'il laissait l, comme le rve d'un brlant paradis embaum,
o ne vivaient que des lus. Son besoin nouveau de charit s'y tait
d'ailleurs exaspr, il ne rflchissait qu'au moyen d'obtenir de
Fonsgue l'admission de Laveuve, sans couter le comte qui lui parlait
trs tendrement de sa mre. Et, la porte de l'htel tait retombe, ils
avaient fait quelques pas dans la rue, lorsque la conscience d'une
brusque vision lui revint. N'avait-il pas vu, au bord du trottoir d'en
face, regardant cette porte monumentale, close sur de si fabuleuses
richesses, un ouvrier arrt, attendant, cherchant des yeux, dans lequel
il avait cru reconnatre Salvat, avec son sac  outils, cet affam
parti le matin en qute de travail? Vivement, il se retourna, inquiet
d'une telle misre devant tant de possession et de jouissance. Mais
l'ouvrier, drang dans sa contemplation, craignant peut-tre aussi
n'avoir t reconnu, s'loignait d'un pas tranard. Et,  ne plus
l'apercevoir que de dos, Pierre hsita, finit par se dire qu'il s'tait
tromp.




III


Quand l'abb Froment voulut entrer au Palais-Bourbon, il rflchit qu'il
n'avait pas de carte; et il allait se dcider  faire demander
simplement Fonsgue, bien qu'il ne ft pas connu de lui, lorsque, dans
le vestibule, il aperut Mge, le dput collectiviste, avec lequel il
s'tait li, autrefois, pendant ses journes de charit militante, 
travers la misre du quartier de Charonne.

--Tiens! vous ici? Vous ne venez pas nous vangliser?

--Non, je viens voir monsieur Fonsgue pour une affaire presse, un
malheureux qui ne peut attendre.

--Fonsgue, je ne sais pas s'il est arriv... Attendez.

Et, arrtant un jeune homme qui passait, petit et brun, d'un air de
souris fureteuse:

--Dites donc, Massot, voici monsieur l'abb Froment qui dsire parler
tout de suite  votre patron.

--Le patron, mais il n'est pas l. Je viens de le laisser au journal, o
il en a encore pour un grand quart d'heure. Si monsieur l'abb veut bien
attendre, il le verra ici srement.

Alors, Mge fit entrer Pierre dans la salle des Pas perdus, vaste et
froide, avec son Laocoon et sa Minerve de bronze, ses murs nus, que les
hautes portes-fentres, donnant sur le jardin, clairaient du ple et
triste jour d'hiver. Mais, en ce moment, elle tait pleine et comme
chauffe par toute une agitation fivreuse, des groupes nombreux qui
stationnaient, des alles et venues continuelles de gens qui
s'empressaient, se lanaient au travers de la cohue. Il y avait l des
dputs surtout, des journalistes, de simples curieux. Et c'tait un
brouhaha grandissant, de sourdes et violentes conversations, des
exclamations, des rires, au milieu d'une gesticulation passionne.

Le retour de Mge, dans ce tumulte, parut y redoubler le bruit. Il tait
grand, d'une maigreur d'aptre, assez mal soign de sa personne, dj
vieux et us pour ses quarante-cinq ans, avec des yeux de brlante
jeunesse, tincelants derrire les verres du binocle qui ne quittait
jamais son nez mince, en bec d'oiseau. Et il avait toujours touss, la
parole dchire et chaude, ne vivant que par l'pre volont de vivre, de
raliser le rve de socit future dont il tait hant. Fils d'un
mdecin pauvre d'une ville du Nord, tomb jeune sur le pav de Paris, il
avait vcu sous l'empire de bas journalisme, de besognes ignores, il
s'tait fait une premire rputation d'orateur dans les runions
publiques; puis, aprs la guerre, devenu le chef du parti collectiviste
par sa foi ardente, par l'extraordinaire activit de son temprament de
lutteur, il avait russi enfin  entrer  la Chambre; et, trs
document, il s'y battait pour ses ides avec une volont, une
obstination farouche, en doctrinaire qui avait dispos du monde selon sa
foi, rglant  l'avance, pice  pice, le dogme du collectivisme.
Depuis qu'il margeait comme dput, les socialistes du dehors ne
voyaient plus en lui qu'un rhteur, un dictateur au fond, qui ne
s'efforait de refondre les hommes que pour les conqurir  sa croyance
et les gouverner.

--Vous savez ce qui se passe? demanda-t-il  Pierre. Hein? encore une
propre aventure!... Que voulez-vous? nous sommes dans la boue jusqu'aux
oreilles.

Il s'tait pris autrefois d'une vritable sympathie pour ce prtre,
qu'il voyait si doux aux souffrants, si dsireux d'une rgnration
sociale. Et le prtre lui-mme avait fini par s'intresser  ce rveur
autoritaire, rsolu  faire le bonheur des hommes malgr eux. Il le
savait pauvre, cachant sa vie, vivant avec une femme et quatre enfants
qu'il adorait.

--Vous pensez bien que je ne suis pas avec Sanier, reprit-il. Mais,
enfin, puisqu'il a parl ce matin, en menaant de publier la liste des
noms de tous ceux qui ont touch, nous ne pouvons cependant pas avoir
l'air d'tre complices davantage. Voici longtemps dj qu'on se doute
des sales tripotages dont cette affaire louche des Chemins de fer
africains a t l'occasion. Et le pis est que deux membres du cabinet
actuel se trouvent viss; car, il y a trois ans, lorsque les Chambres
s'occuprent de l'mission Duvillard, Barroux tait  l'Intrieur et
Monferrand aux Travaux publics. Maintenant que les voil revenus,
celui-ci  l'Intrieur, l'autre aux Finances, avec la prsidence du
Conseil, est-il possible de ne pas les forcer  nous renseigner sur
leurs agissements de jadis, dans leur intrt mme?... Non, non! ils ne
peuvent plus se taire, j'ai annonc que j'allais les interpeller
aujourd'hui mme.

C'tait cette annonce d'une interpellation de Mge qui bouleversait
ainsi les couloirs,  la suite du terrible article de _la Voix du
Peuple_. Et Pierre restait un peu effar de toute cette histoire tombant
dans sa proccupation unique de sauver un misrable de la faim et de la
mort. Aussi coutait-il sans bien comprendre les explications
passionnes du dput socialiste, tandis que la rumeur grandissait et
que des rires disaient l'tonnement de voir ce dernier en conversation
avec un prtre.

--Sont-ils btes! murmura-t-il, plein de ddain. Est-ce qu'ils croient
que je mange une soutane, chaque matin,  mon djeuner?... Je vous
demande pardon, mon cher monsieur Froment. Tenez! asseyez-vous sur cette
banquette, pour attendre Fonsgue.

Lui-mme se lana dans la tourmente, et Pierre comprit que le mieux, en
effet, tait de tranquillement s'asseoir. Le milieu le prenait,
l'intressait, il oubliait Laveuve pour se laisser envahir par la
passion de la crise parlementaire, dans laquelle il se trouvait jet. On
sortait  peine de l'effroyable aventure du Panama, il en avait suivi le
drame avec l'angoisse d'un homme qui attend chaque soir le coup de
tocsin sonnant l'heure dernire de la vieille socit en agonie. Et
voil qu'un petit Panama recommenait, un nouveau craquement de
l'difice pourri, l'aventure frquente dans les parlements de tous les
temps, pour toutes les grandes affaires d'argent, mais qui empruntait
une gravit mortelle aux circonstances sociales o elle se produisait.
Cette histoire des Chemins de fer africains, ce petit coin de boue
remue, exhalant d'inquitantes odeurs, soulevant brusquement  la
Chambre cette motion, ces craintes, ces colres, ce n'tait en somme
qu'une occasion  bataille politique, un terrain o allaient s'exasprer
les apptits voraces des divers groupes; et il ne s'agissait, au fond,
que de renverser un ministre pour le remplacer par un autre. Seulement,
derrire ce rut, cette pousse continue des ambitions, quelle lamentable
proie s'agitait, le peuple tout entier, dans sa misre et dans sa
souffrance!

Pierre s'aperut que Massot, le petit Massot comme on le nommait,
s'tait assis prs de lui, sur la banquette. L'oeil veill, l'oreille
ouverte, coutant et enregistrant tout, se glissant partout de son air
de furet, il n'tait pas l comme chroniqueur parlementaire, il avait
simplement flair une grosse sance et il tait venu voir s'il ne
trouverait pas quelque article  glaner. Sans doute, ce prtre perdu au
milieu de cette cohue l'intressait.

--Ayez un peu de patience, monsieur l'abb, dit-il, avec une gaiet
aimable de jeune monsieur qui se moquait de tout. Le patron ne peut
manquer de venir, il sait que le four va chauffer ici... Vous n'tes
point un de ses lecteurs de la Corrze, n'est-ce pas?

--Non, non, je suis de Paris, je viens pour un pauvre homme que je
voudrais faire entrer tout de suite  l'Asile des Invalides du travail.

--Ah! trs bien. Moi aussi, je suis un enfant de Paris.

Et il en riait. Un enfant de Paris, en effet: fils d'un pharmacien du
quartier Saint-Denis, un ancien cancre du lyce Charlemagne, qui n'avait
pas mme fini ses tudes. Il avait tout rat, il s'tait trouv jet
dans la presse, vers dix-huit ans,  peine avec l'orthographe
suffisante; et, depuis douze ans dj, comme il le disait, il roulait sa
bosse  travers les mondes, confessant les uns, devinant les autres. Il
avait tout vu, s'tait dgot de tout, ne croyait plus aux grands
hommes, disait qu'il n'y avait pas de vrit, vivait en paix de la
mchancet et de la sottise universelles. Il n'avait naturellement
aucune ambition littraire, il professait mme le mpris raisonn de la
littrature. Au demeurant, ce n'tait point un sot, il crivait
n'importe quoi dans n'importe quel journal, sans conviction ni croyance
aucune, affichant avec tranquillit ce droit qu'il avait de tout dire au
public,  condition de l'amuser ou de le passionner.

--Alors, vous connaissez Mge, monsieur l'abb? Hein? quel bon type! En
voil un grand enfant, un rveur chimrique, dans la peau du plus
terrible des sectaires! Oh! je l'ai beaucoup pratiqu, je le possde 
fond... Vous savez qu'il vit dans la perptuelle certitude qu'avant six
mois il aura mis la main sur le pouvoir et qu'il ralisera, du soir au
matin, sa fameuse socit collectiviste qui doit succder  la socit
capitaliste, comme le jour succde  la nuit... Et, tenez! avec son
interpellation d'aujourd'hui, le voici convaincu qu'il va renverser le
cabinet Barroux pour hter son tour. C'est son systme, user ses
adversaires. Que de fois je l'ai entendu faire son calcul, user
celui-ci, user celui-l, puis cet autre, pour rgner enfin! Toujours
dans six mois, au plus tard... Le malheur est que, sans cesse, il en
pousse d'autres, et que son tour ne vient jamais.

Le petit Massot s'gayait librement. Puis, il baissa un peu la voix.

--Et, Sanier, le connaissez-vous? Non... Voyez-vous cet homme roux, 
cou de taureau, qui a l'air d'un boucher... L-bas, celui qui cause dans
un petit groupe de redingotes rpes.

Pierre l'aperut enfin. Il avait de larges oreilles cartes, une bouche
lippue, un nez fort, de gros yeux ternes,  fleur de tte.

--Celui-l aussi, je puis dire que je le possde  fond. J'ai t avec
lui,  _la Voix du Peuple_, avant d'tre au _Globe_, avec Fonsgue... Ce
que personne ne sait au juste, c'est d'o il sort. Longtemps il a tran
dans les bas-fonds de la presse, journaliste sans clat, enrag
d'ambition et d'apptits. Vous vous rappelez peut-tre son premier coup
de tintamarre, cette affaire assez malpropre d'un nouveau Louis XVII,
qu'il essaya de lancer et qui fit de lui l'extraordinaire royaliste
qu'il est rest. Puis, il s'avisa d'pouser la cause du peuple, il
afficha un socialisme catholique vengeur, dressant le procs de la libre
pense et de la rpublique, dnonant les abominations de l'poque, au
nom de la justice et de la morale, pour les gurir. Il avait dbut par
des portraits de financiers, un ramassis d'ignobles commrages, sans
contrle, sans preuves, qui auraient d le conduire en police
correctionnelle, et qui, runis en volume, ont eu l'tourdissant succs
que vous savez. Et il a continu, et il continue dans _la Voix du
Peuple_, qu'il a lance, au moment du Panama,  coups de dlations et de
scandales, et qui est aujourd'hui la bouche d'gout vomissant les
ordures contemporaines, en inventant ds que le flot se tarit, pour
l'unique besoin des grands tapages dont vivent son orgueil et sa
caisse.

Il ne se fchait pas, le petit Massot, et il s'tait remis  rire, ayant
au fond, sous sa cruaut insouciante, du respect pour Sanier.

--Oh! un bandit, mais tout de mme un homme fort! Vous ne vous imaginez
pas la vanit dbordante du personnage. Dernirement, vous avez vu qu'il
s'est fait acclamer par la populace, car il joue au roi des Halles.
Peut-tre bien qu'il s'est pris lui-mme  sa belle attitude de
justicier et qu'il finit par croire qu'il sauve le peuple, qu'il aide 
la vertu... Ce qui m'merveille, moi, c'est sa fertilit dans la
dnonciation et dans le scandale. Pas un matin ne se passe, sans qu'il
dcouvre une horreur nouvelle, sans qu'il livre de nouveaux coupables 
la haine des foules. Non! jamais le flot de boue ne s'puise, il y
ajoute sans cesse une moisson imprvue d'infamies, c'est un redoublement
d'imaginations monstrueuses, chaque fois que le public coeur donne
des marques de lassitude... Et, voyez-vous, monsieur l'abb, c'est l
qu'est le gnie, car il sait parfaitement que le tirage monte ds qu'il
lance, comme aujourd'hui, la menace de tout dire, de publier les noms
des vendus et des tratres... Voil sa vente assure pour plusieurs
jours.

Pierre coutait cette gaie parole qui se moquait, et il comprenait mieux
des choses dont le sens exact, jusque-l, lui avait chapp. Il finit
par lui poser des questions, surpris que tant de dputs fussent ainsi
dans les couloirs, lorsque la sance tait ouverte. Ah! la sance, on
avait beau y discuter la plus grave des affaires, une loi d'intrt
gnral, tous les membres la dsertaient, sous cette brusque nouvelle
d'une interpellation qui pouvait emporter le ministre! Et la passion
qui s'agitait l, c'tait la colre contenue, l'inquitude grandissante
des clients du ministre au pouvoir, craignant d'tre dlogs, d'avoir 
cder la place  d'autres; et c'tait aussi l'espoir subit, la faim
impatiente et vorace de tous ceux qui attendaient, les clients des
ministres possibles du lendemain.

Massot montra Barroux, le chef du cabinet, qui avait pris les Finances,
bien qu'il y ft dpays, pour rassurer l'opinion par son intgrit
hautement reconnue, aprs la crise du Panama. Il causait  l'cart avec
le ministre de l'Instruction publique, le snateur Taboureau, un vieil
universitaire, l'air effac et triste, trs probe, mais d'une ignorance
totale de Paris, qu'on tait all chercher au fond d'une Facult de
province. Barroux tait, lui, trs dcoratif, grand, avec une belle
figure rase, dont un nez trop petit gtait la noblesse. A soixante ans,
il avait des cheveux boucls, d'un blanc de neige, qui achevaient de lui
donner une majest un peu thtrale, dont il usait  la tribune. D'une
vieille famille parisienne, riche, avocat, puis journaliste rpublicain
sous l'empire, il tait arriv au pouvoir avec Gambetta, honnte et
romantique, tonitruant et un peu sot, mais trs brave, trs droit, d'une
foi reste ardente aux principes de la grande Rvolution. Le jacobin en
lui se dmodait, il devenait un anctre, un des derniers soutiens de la
rpublique bourgeoise, dont commenaient  sourire les nouveaux venus,
les jeunes politiques aux dents longues. Et, sous l'apparat de sa tenue,
sous la pompe de son loquence, il y avait un hsitant, un attendri, un
bon homme qui pleurait en relisant les vers de Lamartine.

Ensuite, ce fut Monferrand, le ministre de l'Intrieur, qui passa et qui
prit Barroux  part, pour lui glisser quelques mots dans l'oreille. Lui,
au contraire, g de cinquante ans, tait court et gros, l'air souriant
et paterne; mais sa face ronde, un peu commune, entoure d'un collier de
barbe brune encore, avait des dessous de vive intelligence. On sentait
l'homme de gouvernement, des mains aptes aux rudes besognes, qui jamais
ne lchaient la proie. Ancien maire de Tulle, il venait de la Corrze,
o il possdait une grande proprit. C'tait srement une force en
marche, dont les observateurs suivaient avec inquitude la monte
constante. Il parlait simplement, avec une tranquillit, une puissance
de conviction extraordinaires. Sans ambition apparente, d'ailleurs, il
affectait un complet dsintressement, sous lequel grondaient les plus
furieux apptits. Un voleur, crivait Sanier, un assassin qui avait
trangl deux de ses tantes, pour hriter d'elles. En tout cas, un
assassin qui n'tait point vulgaire.

Et puis, ce fut encore un des personnages du drame qui allait se jouer,
le dput Vignon, dont l'entre agita les groupes. Les deux ministres le
regardrent, tandis que lui, tout de suite trs entour, leur souriait
de loin. Il n'avait pas trente-six ans, mince et de taille moyenne, trs
blond, avec une belle barbe blonde, qu'il soignait. Parisien, ayant fait
un chemin rapide dans l'administration, un moment prfet  Bordeaux, il
tait maintenant la jeunesse, l'avenir  la Chambre, ayant compris qu'il
fallait en politique un nouveau personnel, pour accomplir les plus
presses des rformes indispensables; et, trs ambitieux, trs
intelligent, sachant beaucoup de choses, il avait un programme, dont il
tait parfaitement capable de tenter l'application, au moins en partie.
Il ne montrait du reste aucune hte, plein de prudence et de finesse,
certain que son jour viendrait, fort de n'tre encore compromis dans
rien, ayant devant lui le libre espace. Au fond, il n'tait qu'un
administrateur de premier ordre, d'une loquence nette et claire, dont
le programme ne diffrait de celui de Barroux que par le rajeunissement
des formules, bien qu'un ministre Vignon  la place d'un ministre
Barroux appart comme un vnement considrable. Et c'tait de Vignon
que Sanier crivait qu'il visait la prsidence de la rpublique, quitte
 marcher dans le sang pour arriver  l'Elyse.

--Mon Dieu! expliquait Massot, il est trs possible que, cette fois,
Sanier ne mente pas et qu'il ait trouv une liste de noms sur un carnet
de Hunter, qui serait tomb entre ses mains... Dans cette affaire des
Chemins de fer africains, pour obtenir certains votes, je sais
personnellement depuis longtemps que Hunter a t le racoleur de
Duvillard. Mais, si l'on veut comprendre, on doit d'abord tablir de
quelle manire il procdait, avec une adresse, une sorte de dlicatesse
aimable, qui sont loin des brutales corruptions, des marchandages
salissants qu'on suppose. Il faut tre Sanier pour imaginer un parlement
comme un march ouvert, o toutes les consciences sont  vendre, o
elles s'adjugent au plus offrant, avec impudence. Ah! que les choses se
sont passes autrement, et qu'elles sont explicables, excusables mme
parfois!... Ainsi, l'article vise surtout Barroux et Monferrand, qui,
sans y tre nomms, y sont dsigns de la faon la plus claire. Vous
n'ignorez pas qu'au moment du vote Barroux tait  l'Intrieur et
Monferrand aux Travaux publics, de sorte que les voil accuss d'tre
des ministres prvaricateurs, le plus noir des crimes sociaux. Je ne
sais dans quelle combinaison politique Barroux a pu entrer, mais je jure
bien qu'il n'a rien mis dans sa poche, car il est le plus honnte des
hommes. Quant  Monferrand, c'est une autre affaire, il est homme  se
faire sa part; seulement, je serais trs surpris s'il s'tait mis dans
un mauvais cas. Il est incapable d'une faute, surtout d'une faute bte,
comme celle de toucher de l'argent, en en laissant traner le reu.

Il s'interrompit, il indiqua d'un mouvement de tte Dutheil, l'air
fivreux et souriant quand mme, parmi un groupe qui venait de se former
autour des deux ministres.

--Tenez! ce jeune homme l-bas, le joli brun qui a une barbe si
triomphante.

--Je le connais, dit Pierre.

--Ah! vous connaissez Dutheil. Eh bien! en voil un qui a srement
touch. Mais c'est un oiseau. Il nous est arriv d'Angoulme pour mener
la plus aimable des existences, et il n'a pas plus de conscience ni de
scrupules que les gentils pinsons de son pays, toujours en fte d'amour.
Ah! pour celui-l, l'argent de Hunter a t comme une manne qui lui
tait due, et il ne s'est pas mme dit qu'il se salissait les doigts.
Soyez sr qu'il s'tonne qu'on puisse donner  a la moindre importance.

De nouveau, il dsigna un dput, dans le mme groupe, un homme
d'environ cinquante ans, malpropre, l'air plor, d'une hauteur de
perche, et la taille un peu courbe par le poids de sa tte, qu'il avait
longue et chevaline. Ses cheveux jauntres, rares et plats, ses
moustaches tombantes, toute sa face noye, perdue, exprimait une
continuelle dtresse.

--Et Chaigneux, le connaissez-vous? Non... Regardez-le, et demandez-vous
s'il n'est pas tout naturel aussi que celui-ci ait touch... Il est
dbarqu d'Arras. Il avait l-bas une tude d'avou. Lorsque sa
circonscription l'a envoy ici, il s'est laiss griser par la politique,
il a tout vendu pour venir faire fortune  Paris, o il s'est install
avec sa femme et ses trois filles. Alors, vous vous imaginez son
dsarroi au milieu de ces quatre femmes, des femmes terribles, toujours
dans les chiffons, les courses, les visites  recevoir et  rendre, sans
compter la chasse aux pouseurs qui fuient. C'est la malchance acharne,
l'chec quotidien du pauvre homme mdiocre, qui a cru que sa situation
de dput allait lui faciliter les affaires, et qui s'y noie... Et vous
ne voulez pas que Chaigneux ait touch, lui qui est toujours en
souffrance d'un billet de cinq cents francs! J'admets qu'il ne ft pas
un malhonnte homme. Il l'est devenu, voil tout.

Massot tait lanc, il continua ses portraits, la srie qu'il avait un
instant rv d'crire, sous le titre de Dputs  vendre. Les nafs
tombs dans la cuve, les exasprs d'ambition, les mes basses cdant 
la tentation des tiroirs ouverts, les brasseurs d'affaires se grisant et
perdant pied,  remuer de gros chiffres. Mais il reconnaissait
volontiers qu'ils taient relativement peu nombreux et que ces quelques
brebis galeuses se retrouvaient dans tous les parlements du monde. Le
nom de Sanier revint encore, il n'y avait que Sanier pour faire de nos
Chambres des cavernes de voleurs.

Et Pierre, surtout, s'intressait  la tourmente que la menace d'une
crise ministrielle soulevait devant lui. Autour de Barroux et de
Monferrand, il n'y avait pas que les Dutheil, que les Chaigneux, ples
de sentir le sol trembler, se demandant s'ils n'iraient pas coucher le
soir  Mazas. Tous leurs clients taient l, tous ceux qui tenaient
d'eux l'influence, les places, et qui allaient s'effondrer, disparatre
dans leur chute. Aussi fallait-il voir l'anxit des regards, l'attente
livide des figures, au milieu des conversations chuchotantes, des
renseignements et des commrages qui couraient. Puis, dans le groupe d'
ct, autour de Vignon trs calme, souriant, c'tait l'autre clientle,
celle qui attendait de monter  l'assaut du pouvoir, pour tenir enfin
l'influence, les places. Les yeux y luisaient de convoitise, on y lisait
une joie encore  l'tat d'esprance, une surprise heureuse de
l'occasion brusque qui se prsentait. Aux questions trop directes de ses
amis, Vignon vitait de rpondre, affirmait seulement qu'il
n'interviendrait pas. Et son plan tait videmment de laisser Mge
interpeller, renverser le ministre, car il ne le craignait pas, et il
n'aurait ensuite, croyait-il, qu' ramasser les portefeuilles tombs.

--Ah! Monferrand, disait le petit Massot, en voil un gaillard qui prend
le vent! Je l'ai connu anticlrical, mangeant du prtre, monsieur
l'abb, si vous me permettez de m'exprimer ainsi; et ce n'est pas pour
vous tre agrable, mais je crois pouvoir vous annoncer qu'il s'est
rconcili avec Dieu... Du moins, on m'a cont que monseigneur Martha,
un grand convertisseur, ne le quitte plus. Cela fait plaisir, par les
temps nouveaux d'aujourd'hui, lorsque la science a fait banqueroute et
que, de tous cts, dans les arts, dans les lettres, dans la socit
elle-mme, la religion refleurit en un dlicieux mysticisme.

Il se moquait, comme toujours; mais il avait dit cela d'un air si
aimable, que le prtre dut s'incliner. D'ailleurs, un grand mouvement
s'tait produit, des voix annonaient que Mge montait  la tribune; et
ce fut une hte gnrale, tous les dputs rentrrent dans la salle des
sances, ne laissant que les curieux et quelques journalistes dans la
salle des Pas perdus.

--C'est tonnant, reprit Massot, que Fonsgue ne soit pas arriv. a
l'intresse pourtant, ce qui se passe. Mais il est si malin, qu'il y a
toujours une raison, quand il ne fait pas ce qu'un autre ferait...
Est-ce que vous le connaissez?

Et, sur la rponse ngative de Pierre:

--Une tte et une vraie puissance, celui-l!... Oh! j'en parle
librement, je n'ai gure la bosse du respect, et mes patrons, n'est-ce
pas? c'est encore les pantins que je connais le mieux et que je dmonte
le plus volontiers... Fonsgue est, lui aussi, dsign clairement dans
l'article de Sanier. Il est, d'ailleurs, le client ordinaire de
Duvillard. Qu'il ait touch, cela ne fait aucun doute, car il touche
dans tout. Seulement, il est toujours couvert, il touche pour des
raisons avouables, la publicit, les commissions permises. Et, si j'ai
cru le voir troubl tout  l'heure, s'il tarde  tre l comme pour
tablir un alibi moral, c'est donc qu'il aurait commis la premire
imprudence de sa vie.

Il continua, il raconta tout Fonsgue, un Corrzien encore, qui s'tait
mortellement fch avec Monferrand  la suite d'histoires inconnues, un
ancien avocat de Tulle venu  Paris pour le conqurir, et qui l'avait
rellement conquis, grce au grand journal du matin, _le Globe_, dont il
tait le fondateur et le directeur. Maintenant, il occupait, avenue du
Bois de Boulogne, un luxueux htel, et pas une entreprise ne se lanait,
sans qu'il s'y taillt royalement sa part. Il avait le gnie des
affaires, il se servait de son journal comme d'une force incalculable,
pour rgner en matre sur le march. Mais quel esprit de conduite,
quelle longue et adroite patience, avant d'arriver  son solide renom
d'homme grave, gouvernant avec autorit le plus vertueux, le plus
respect des journaux! Ne croyant au fond ni  Dieu ni  Diable, il
avait fait de ce journal le soutien de l'ordre, de la proprit et de la
famille, rpublicain conservateur depuis qu'il y avait intrt  l'tre,
mais rest religieux, d'un spiritualisme qui rassurait la bourgeoisie.
Et, dans sa puissance accepte, salue, il avait une main au fond de
tous les sacs.

--Hein? monsieur l'abb, voyez o mne la presse. Voil Sanier et
Fonsgue, comparez-les un peu. En somme, ce sont des compres, ils ont
chacun une arme, et ils s'en servent. Mais quelle diffrence dans les
moyens et dans les rsultats! La feuille du premier est vraiment un
gout, qui le roule, qui l'emporte lui-mme au cloaque. Tandis que la
feuille de l'autre est certainement du meilleur journalisme qu'on puisse
faire, trs soigne, trs littraire, un rgal pour les gens dlicats,
un honneur pour l'homme qui la dirige... Et, grand Dieu! au fond, quelle
identit dans la farce!

Massot clata de rire, heureux de cette moquerie dernire. Puis,
brusquement:

--Ah! voici Fonsgue enfin.

Et il prsenta le prtre, trs  l'aise, en riant encore.

--Monsieur l'abb Froment, mon cher patron, qui vous attend depuis plus
de vingt minutes... Moi, je vais voir un peu ce qui se passe l dedans.
Vous savez que Mge interpelle.

Le nouveau venu eut une lgre secousse.

--Il y a une interpellation... Bon, bon! j'y vais.

Pierre le regardait. Un petit homme d'une cinquantaine d'annes, maigre
et vif, rest jeune, avec toute sa barbe noire encore. Des yeux
tincelants, une bouche perdue sous les moustaches et qu'on disait
terrible. Avec cela, un air d'aimable compagnon, de l'esprit jusqu'au
bout du petit nez pointu, un nez de chien de chasse toujours en qute.

--Monsieur l'abb, en quoi puis-je vous tre agrable?

Alors, Pierre, brivement, prsenta sa requte, conta sa visite du matin
 Laveuve, donna tous les dtails navrants, demanda l'admission
immdiate du misrable  l'Asile.

--Laveuve? mais est-ce que son affaire n'a pas t examine?... C'est
Dutheil qui nous a prsent un rapport l-dessus, et les faits nous ont
paru tels, que nous n'avons pu voter l'admission.

Le prtre insista.

--Je vous assure, monsieur, que, si vous aviez t avec moi, ce matin,
votre coeur se serait fendu de piti. Il est rvoltant qu'on laisse
une heure de plus un vieillard dans cet effroyable abandon. Ce soir, il
faut qu'il couche  l'Asile.

Fonsgue se rcria.

--Oh! ce soir, c'est impossible, absolument impossible. Il y a toutes
sortes de formalits indispensables. Et moi, d'ailleurs, je ne puis
prendre seul une pareille dcision, je n'ai pas ce pouvoir. Je ne suis
que l'administrateur, je ne fais qu'excuter les ordres du comit de nos
dames patronnesses.

--Mais, monsieur, c'est justement madame la baronne Duvillard qui m'a
envoy  vous, en m'affirmant que vous seul aviez l'autorit ncessaire
pour dcider une admission immdiate, dans un cas exceptionnel.

--Ah! c'est la baronne qui vous envoie, ah! que je la reconnais bien l,
incapable de prendre un parti, trop soucieuse de sa paix pour accepter
jamais une responsabilit!... Pourquoi veut-elle que ce soit moi qui aie
des ennuis? Non, non, monsieur l'abb, je n'irai  coup sr pas contre
tous nos rglements, je ne donnerai pas un ordre qui me fcherait
peut-tre avec toutes ces dames. Vous ne les connaissez pas, elles
deviennent terribles, ds qu'elles sont en sance.

Il s'gayait, il se dfendait d'un air de plaisanterie, trs rsolu, au
fond,  ne rien faire. Et, brusquement, Dutheil reparut, se prcipita,
nu-tte, courant les couloirs pour racoler les absents, intresss dans
la grave discussion qui s'ouvrait.

--Comment, Fonsgue, vous tes encore l? Allez, allez vite  votre
banc! C'est grave.

Et il disparut. Le dput ne se hta pourtant pas, comme si l'aventure
louche qui passionnait la salle des sances ne pt le toucher en rien.
Il souriait toujours, bien qu'un lger mouvement fbrile ft battre ses
paupires.

--Excusez-moi, monsieur l'abb, vous voyez que mes amis ont besoin de
moi... Je vous rpte que je ne puis absolument rien pour votre protg.

Mais Pierre ne voulut pas encore accepter cette rponse comme
dfinitive.

--Non, non! monsieur, allez  vos affaires, je vais vous attendre ici...
Ne prenez pas un parti, sans y rflchir mrement. On vous presse, je
sens que vous ne m'coutez pas avec assez de libert. Tout  l'heure,
quand vous reviendrez et que vous serez tout  moi, je suis certain que
vous m'accorderez ce que je demande.

Et, bien que Fonsgue, en s'loignant, lui affirmt qu'il ne pouvait
changer d'avis, il s'entta, il se rassit sur la banquette, quitte  y
rester jusqu'au soir. La salle des Pas perdus s'tait presque
compltement vide, et elle apparaissait plus morne et plus froide, avec
son Laocoon et sa Minerve, ses murs nus, d'une banalit de gare, o la
bousculade du sicle passait, sans chauffer le haut plafond. Jamais
clart plus blme, plus indiffrente, n'tait entre par les grandes
portes-fentres, derrire lesquelles on apercevait le petit jardin
endormi, avec ses maigres gazons d'hiver. Et pas un bruit n'arrivait des
temptes de la sance voisine, il ne tombait du lourd monument qu'un
silence de mort, dans un sourd frisson de dtresse, venu de trs loin
sans doute, du pays entier.

C'tait cela, maintenant, qui hantait la songerie de Pierre. Toute la
plaie ancienne, envenime, s'talait avec son poison, dans sa virulence.
La lente pourriture parlementaire avait grandi, s'attaquait au corps
social. Certes, au-dessus des basses intrigues, de la rue des ambitions
personnelles, il y avait bien la haute lutte suprieure des principes,
l'histoire en marche, dblayant le pass, tchant de faire dans l'avenir
plus de vrit, plus de justice et de bonheur. Mais, en pratique,  ne
voir que l'affreuse cuisine quotidienne, quel dchanement d'apptits
gostes, quel unique besoin d'trangler le voisin et de triompher seul!
On ne trouvait l, entre les quelques groupes, qu'un incessant combat
pour le pouvoir et pour les satisfactions qu'il donne. Gauche, droite,
catholiques, rpublicains, socialistes, les vingt nuances des partis,
n'taient que les tiquettes qui classaient la mme soif brlante de
gouverner, de dominer. Toutes les questions se rapetissaient  la seule
question de savoir qui, de celui-ci, de celui-l ou de cet autre, aurait
en sa main la France, pour en jouir, pour en distribuer les faveurs 
la clientle de ses cratures. Et le pis tait que les grandes
batailles, les journes et les semaines perdues pour faire succder
celui-ci  celui-l, et cet autre  celui-ci, n'aboutissaient qu'au plus
sot des pitinements sur place, car tous les trois se valaient, et il
n'y avait entre eux que de vagues diffrences, de sorte que le nouveau
matre gchait la mme besogne que le precdent avait gche, forcment
oublieux des programmes et des promesses, ds qu'il rgnait.

Invinciblement, la songerie de Pierre retournait  Laveuve, qu'il avait
un instant oubli, qui maintenant le reprenait, d'un frisson de colre
et de mort. Ah! qu'importait au vieux misrable, crevant de faim sur ses
haillons, que Mge renverst le ministre Barroux, et qu'un ministre
Vignon arrivt au pouvoir! A ce train, il faudrait cent ans, deux cents
ans, pour qu'il y et du pain dans les soupentes o rlent les clops
du travail, les vieilles btes de somme fourbues. Et, derrire Laveuve,
c'tait toute la misre, tout le peuple des dshrits et des pauvres
qui agonisaient, qui demandaient justice, pendant que la Chambre, en
grande sance, se passionnait pour savoir  qui la nation serait, et qui
la dvorerait. La boue coulait  pleins bords, la plaie hideuse,
saignante et dvorante, s'talait impudemment, tel que le cancer qui
ronge un organe, gagnant le coeur. Et quel dgot, quelle nause  ce
spectacle, et quel dsir du couteau vengeur qui ferait de la sant et de
la joie!

Pierre n'aurait pu dire depuis combien de temps il tait enfonc dans
cette rverie, lorsqu'un brouhaha, de nouveau, remplit la salle. Des
gens revenaient, gesticulaient, formaient des groupes. Et il entendit
brusquement le petit Massot qui s'criait,  ct de lui:

--Il n'est pas par terre, mais il n'en vaut gure mieux. Je ne ficherais
pas quatre sous de son existence.

Il parlait du ministre. D'ailleurs, il conta la sance  un confrre
qui arrivait. Mge avait trs bien parl, avec une fureur d'indignation
extraordinaire contre la bourgeoisie pourrie et pourrisseuse; mais,
comme toujours, il avait dpass le but, effrayant la Chambre par sa
violence mme. De sorte que, lorsque Barroux tait mont  la tribune
pour demander l'ajournement de l'interpellation  un mois, il n'avait eu
qu' s'indigner, trs sincrement du reste, plein d'une hautaine colre
contre les infmes campagnes que menait une certaine presse. Est-ce que
les hontes du Panama allaient renatre? Est-ce que la reprsentation
nationale allait se laisser intimider par de nouvelles menaces de
dlation? C'tait la rpublique elle-mme que ses adversaires essayaient
de noyer sous un flot d'abominations. Non, non! l'heure tait venue de
se recueillir, de travailler en paix, sans permettre aux affams de
scandales de troubler la paix publique. Et la Chambre, impressionne,
craignant  la longue la lassitude des lecteurs, devant ce dbordement
continu d'ordures, avait ajourn l'interpellation  un mois. Seulement,
quoique Vignon et vit d'intervenir en prenant la parole, tout son
groupe avait vot contre le ministre, si bien que la majorit obtenue
par celui-ci n'tait que de deux voix, une majorit drisoire.

--Mais alors, demanda une voix  Massot, ils vont donner leur dmission.

--Oui, le bruit en court. Pourtant, Barroux est bien tenace... En tout
cas, s'ils s'obstinent, ils seront par terre avant huit jours, d'autant
plus que Sanier, furieux, dclare qu'il va publier demain la liste des
noms.

Et l'on vit passer, en effet, Barroux et Monferrand, qui se htaient,
l'air affair et soucieux, suivis de leurs clients inquiets. On disait
que tout le cabinet tait en train de se runir, pour aviser et prendre
un parti. Et ce fut ensuite Vignon qui reparut, au milieu d'un flot
d'amis.

Lui tait radieux, d'une joie qu'il s'efforait de cacher, calmant sa
troupe, ne voulant pas chanter victoire trop tt; mais les yeux de la
bande luisaient, toute une meute  l'heure prochaine de la cure. Et il
n'tait pas jusqu' Mge qui ne triompht. A deux voix prs, il avait
renvers le ministre. Encore un us! et il userait celui de Vignon! et
il gouvernerait enfin!

--Diable! murmura le petit Massot, Chaigneux et Dutheil ont des mines de
chiens battus. Et, tenez! il n'y a encore que le patron. Regardez-le,
est-il beau, ce Fonsgue!... Bonsoir, je file.

Il serra la main de son confrre, il ne voulut pas rester, bien que la
sance continut, une nouvelle question d'affaire, trs importante, et
qui se discutait devant les bancs vides.

Chaigneux tait all s'accouder prs de la grande Minerve, de son air
plor; et jamais dtresse besogneuse ne l'avait pli davantage, sous
l'angoisse continue de sa malchance. Dutheil, lui, prorait quand mme
au centre d'un groupe, affectait une insouciance moqueuse; mais un tic
nerveux plissait son nez, tirait sa bouche, toute sa face de joli homme
suait la peur. Et il n'y avait rellement que Fonsgue tranquille et
brave, toujours le mme, dans sa petite taille remuante, avec ses yeux
tincelants d'esprit, voils  peine d'une ombre de malaise.

Pierre s'tait lev, pour renouveler sa demande. Mais Fonsgue le
prvint, lui dit avec vivacit:

--Non, non, monsieur l'abb, je vous rpte que je refuse de prendre sur
moi une telle infraction  nos rglements. Il y a eu rapport, et il y a
chose juge. Comment voulez-vous que je puisse passer outre?

--Monsieur, dit douloureusement le prtre, il s'agit d'un vieillard qui
a faim, qui a froid et qui va mourir, si l'on ne vient pas  son
secours.

D'un geste dsespr, le directeur du _Globe_ sembla prendre les murs 
tmoin qu'il n'y pouvait rien. Sans doute craignait-il quelque mauvaise
histoire pour son journal, o il avait abus de l'OEuvre des Invalides
du travail, comme arme lectorale. Peut-tre aussi la terreur secrte o
la sance venait de le jeter, lui durcissait-elle le coeur.

--Je ne puis rien, je ne puis rien... Mais, naturellement, je ne demande
pas mieux que vous me fassiez forcer la main par ces dames du comit.
Vous avez dj madame la baronne Duvillard, ayez-en d'autres.

Rsolu  lutter jusqu'au bout, Pierre vit l une suprme tentative.

--Je connais madame la comtesse de Quinsac, je puis aller la voir tout
de suite.

--C'est cela! excellent, la comtesse de Quinsac! Prenez une voiture et
allez voir aussi madame la princesse de Harth. Elle se remue beaucoup,
elle devient trs influente... Ayez l'approbation de ces dames,
retournez chez la baronne  sept heures, obtenez d'elle une lettre qui
me couvre, et venez alors me trouver au journal. A neuf heures, votre
homme couchera  l'Asile.

Il y mettait, maintenant, une sorte de rondeur joyeuse, n'ayant plus
l'air de douter du succs, du moment qu'il ne risquait plus de se
compromettre. Le prtre fut repris d'un grand espoir.

--Ah! monsieur, je vous remercie, c'est une oeuvre de salut que vous
allez faire.

--Mais vous pensez bien que je ne demande pas mieux. Si nous pouvions,
d'un mot, gurir la misre, empcher la faim et la soif...
Dpchez-vous, vous n'avez pas une minute  perdre.

Ils se serrrent la main, et Pierre se hta de sortir. Ce n'tait point
chose facile, les groupes avaient grandi, les colres et les angoisses
de la sance refluaient l, en un tumulte trouble, de mme qu'une pierre
jete au milieu d'une mare remue la vase du fond, fait remonter  la
surface les dcompositions caches. Il dut jouer des coudes, s'ouvrir un
passage au travers de cette cohue, de la lchet frissonnante des uns,
de l'audace insolente des autres, des tares salissantes du plus grand
nombre, dans l'invitable contagion du milieu. Mais il emportait un
nouvel espoir, et il lui semblait que, s'il sauvait ce jour-l une vie,
s'il faisait un heureux, ce serait le commencement du rachat, un peu de
pardon sur les sottises et sur les fautes de ce monde politique, goste
et dvorant.

Dans le vestibule, un dernier incident arrta Pierre une minute encore.
Il y rgnait une motion,  la suite d'une querelle entre un homme et un
huissier, qui l'avait empch d'entrer, aprs avoir constat que la
carte qu'il prsentait tait une carte ancienne et dont on avait gratt
la date. L'homme, d'abord brutal, n'avait pas insist, comme saisi d'une
timidit soudaine. Et Pierre eut la surprise de reconnatre, dans cet
homme mal vtu, Salvat, l'ouvrier mcanicien qu'il avait vu partir le
matin en qute de travail. Cette fois, c'tait bien lui, grand, maigre,
ravag, avec ses yeux de flamme et de rve, incendiant sa face blme de
meurt-de-faim. Il n'avait plus son sac  outils, son veston en loques
tait boutonn, gonfl sur le flanc gauche par une grosseur, sans doute
quelque morceau de pain cach l. Et, repouss par les huissiers, il se
remit en marche, il prit le pont de la Concorde, lentement, au hasard,
de l'air d'un homme qui ne sait o il va.




IV


Dans le vieux salon fan, un salon Louis XVI aux boiseries grises,
madame la comtesse de Quinsac tait assise prs de la chemine,  sa
place habituelle. Elle ressemblait singulirement  son fils, la figure
longue et noble, le menton un peu svre, avec de beaux yeux encore,
sous la neig des cheveux fins, coiffe  la mode suranne de sa
jeunesse. Et, dans sa froideur hautaine, elle savait tre aimable, d'une
bonne grce parfaite.

Elle reprit aprs un long silence, avec un petit geste de la main, en
s'adressant au marquis de Morigny, assis  l'autre coin de la chemine,
o il occupait le mme fauteuil depuis tant d'annes:

--Ah! mon ami, vous avez bien raison, le bon Dieu nous a oublis dans
une abominable poque.

--Oui, nous avons pass  ct du bonheur, dit-il lentement, et c'est
votre faute, c'est sans doute la mienne aussi.

Elle le fit taire d'un nouveau geste, avec un triste sourire. Et le
silence retomba, pas un bruit ne venait de la rue, dans ce sombre
rez-de-chausse, au fond de la cour d'un vieil htel, situ rue
Saint-Dominique, presque  l'angle de la rue de Bourgogne.

Le marquis tait un vieillard de soixante-quinze ans, de neuf ans plus
g que la comtesse. Petit et sec, il avait pourtant grand air, avec sa
face rase, aux profondes rides correctes. Il appartenait  une des plus
antiques familles de France, et il restait un des derniers lgitimistes
sans espoir, trs pur, trs haut, gardant sa foi  la monarchie morte,
dans l'croulement de tout. Sa fortune, estime encore  des millions,
se trouvait comme immobilise, par son refus de la faire fructifier, en
la mettant au service des travaux du sicle. Et l'on savait qu'il avait
aim discrtement la comtesse, du vivant mme de M. de Quinsac, et qu'il
s'tait offert, aprs la mort de celui-ci, lorsque la veuve, ge au
plus de quarante ans, tait venue se rfugier dans cet humide
rez-de-chausse, avec une quinzaine de mille francs de rente, sauvs 
grand'peine. Mais elle adorait son fils Grard, alors dans sa dixime
anne, d'une sant dlicate. Elle lui avait tout sacrifi, par une sorte
de pudeur de mre, par une crainte superstitieuse de le perdre, si elle
remettait une autre tendresse et un autre devoir dans sa vie. Et le
marquis, qui s'tait inclin, avait continu  l'adorer de toute son
me, lui faisant la cour comme au premier soir o il l'avait vue,
empress et discret aprs un quart de sicle de fidlit absolue. Il n'y
avait jamais rien eu entre eux, pas mme un baiser.

A la voir si triste, il craignit de lui avoir dplu, il ajouta:

--Je vous aurais voulue plus heureuse, mais je n'ai pas su, et la faute
n'en est srement qu' moi... Est-ce que Grard vous donnerait des
inquitudes?

Elle dit non de la tte. Puis, tout haut:

--Tant que les choses resteront o elles en sont, nous ne saurions nous
en plaindre, mon ami, puisque nous les avons acceptes.

Elle parlait de la liaison coupable de son fils avec la baronne
Duvillard. Toujours elle s'tait montre faible pour cet enfant qu'elle
avait eu tant de peine  lever, sachant elle seule l'puisement, la
lamentable fin de race qui se cachait en lui, sous le beau dehors de sa
mine fire. Elle tolrait sa paresse, son oisivet, le dgot d'homme de
plaisir qui l'avait cart des armes et de la diplomatie. Que de fois
elle avait rpar des sottises, pay des petites dettes, en les taisant,
en refusant l'aide pcuniaire du marquis, qui n'osait mme plus offrir
ses millions, tant elle s'enttait  vivre hroquement des dbris de sa
fortune! Et c'tait ainsi qu'elle avait fini par fermer les yeux sur le
scandale des amours de son fils, se doutant bien comment les choses
s'taient passes, par abandon, par inconscience, l'homme qui ne sait se
reprendre, la femme qui le tient et le garde, en se donnant. Le marquis,
lui, n'avait pardonn que le jour o Eve s'tait faite chrtienne.

--Vous savez, mon ami, que Grard est si bon, reprit la comtesse. C'est
ce qui fait sa force et sa faiblesse. Comment voulez-vous que je le
gronde, quand il pleure avec moi?... Il se lassera de cette femme.

M. de Morigny hocha la tte.

--Elle est encore trs belle... Et puis, il y a la fille. Ce serait plus
grave, il l'pouserait.

--Oh! la fille, une infirme!

--Oui, et vous entendez ce qu'on dirait: un Quinsac pousant un monstre
pour ses millions.

C'tait leur terreur  tous deux. Ils n'ignoraient rien de ce qui se
passait chez les Duvillard, l'amiti mue entre la disgracie Camille et
le beau Grard, l'idylle attendrissante sous laquelle se cachait le plus
atroce des drames. Et ils protestaient de toute leur indignation.

--Oh! a, non, non, jamais! dclara la comtesse. Mon fils dans cette
famille, non! jamais je ne donnerai mon autorisation!

Justement le gnral de Bozonnet entra. Il adorait sa soeur, il venait
lui tenir compagnie, les jours o elle recevait, car l'ancien cercle
s'tait peu  peu clairci, ils n'taient plus que quelques fidles  se
risquer dans ce salon gris et morne, o l'on se serait cru  des
milliers de lieues du Paris actuel. Tout de suite, pour l'gayer, il
conta qu'il venait de djeuner chez les Duvillard, nomma les convives,
dit que Grard tait l. Il savait qu'il faisait plaisir  sa soeur,
en allant dans cette maison, dont il lui rapportait des nouvelles, qu'il
dcrassait un peu par le grand honneur de sa prsence. Et lui ne s'y
ennuyait pas, gagn au sicle depuis longtemps, trs accommodant sur
tout ce qui n'tait pas l'art militaire.

--Cette pauvre petite Camille adore Grard, dit-il. A table, elle le
dvorait des yeux.

Le marquis de Morigny intervint gravement.

--L est le danger, un mariage serait une chose absolument monstrueuse,
 tous les points de vue.

Le gnral parut s'tonner.

--Pourquoi donc? Elle n'est pas belle, mais si l'on n'pousait que les
belles filles! Et il y a aussi ses millions: notre cher enfant en serait
quitte pour en faire un bon usage... Et puis, c'est vrai, il y a encore
la liaison avec la mre. Mon Dieu! l'aventure est si commune
aujourd'hui!

Rvolt, le marquis eut un geste de souverain dgot. Pourquoi discuter,
quand tout sombrait? Que rpondre  un Bozonnet, au dernier vivant de
cette illustre famille, lorsqu'il en arrivait  excuser les moeurs
infmes de la rpublique, aprs avoir reni son roi et servi l'empire,
en s'attachant d'une passion fidle  la fortune,  la mmoire de Csar?
Mais la comtesse elle-mme s'indignait.

--Oh! mon frre, que dites-vous? Jamais je n'autoriserai un tel
scandale. J'en faisais tout  l'heure le serment.

--Ma soeur, ne jurez pas! s'cria le gnral. Moi, je voudrais notre
Grard heureux, voil tout. Et il faut bien convenir qu'il n'est pas bon
 grand'chose. Qu'il ne se soit pas fait soldat, je le comprends, car
c'est un mtier aujourd'hui perdu. Mais qu'il ne soit pas entr dans la
diplomatie, qu'il n'ait pas accept une occupation quelconque, je le
comprends moins. Sans doute il est beau de taper sur le temps actuel, de
dclarer qu'un homme de notre monde ne saurait y faire une besogne
propre. Seulement, il n'y a plus, au fond, que les paresseux qui disent
cela. Et Grard n'a qu'une excuse, son peu d'aptitude, son manque de
volont et de force.

Des larmes taient montes aux yeux de la mre. Elle tremblait toujours,
elle savait bien le mensonge de la faade: un coup de froid aurait
emport son fils, tout grand et solide qu'il paraissait. Et n'y avait-il
pas l le symbole de cette noblesse, d'apparence encore si haute et si
fire, et qui, au fond, n'tait que cendre?

--Enfin, continua le gnral, il a trente-six ans, il retombe sans cesse
 votre charge, et il faudra bien qu'il fasse une fin.

Mais elle le fit taire, elle se tourna vers le marquis.

--Mon ami, n'est-ce pas? confions-nous  Dieu. Il est impossible qu'il
ne vienne pas  mon aide, car je ne l'ai jamais offens.

--Jamais! rpondit le marquis, en mettant dans ce simple mot toute sa
peine, toute sa tendresse, tout son culte, pour cette femme qu'il
adorait depuis tant d'annes, sans qu'ils eussent pch ni l'un ni
l'autre.

Un nouveau fidle entrait, et la conversation changea. M. de
Larombardire, vice-prsident  la cour, tait un grand vieillard de
soixante-cinq ans, maigre, chauve, ras, ne portant que de minces
favoris blancs; et ses yeux gris, sa bouche pince, trs carte du nez,
son menton carr et ttu, donnaient  sa longue face une grande
austrit. Le dsespoir de sa vie tait qu'afflig d'un zzaiement un
peu enfantin, il n'avait pu, dans la magistrature debout, remplir son
mrite, car il se piquait d'tre un grand orateur. Ce tourment secret le
rendait morose. En lui s'incarnait la vieille France royaliste et
boudeuse, servant la rpublique  contre-coeur, l'ancienne
magistrature, svre, ferme  toute volution,  tout sens nouveau des
choses et des tres. Et, d'une petite noblesse de robe, lgitimiste
ralli  l'orlanisme, il se croyait l'homme de sagesse et de logique,
dans ce salon, o il tait trs fier de rencontrer le marquis.

On causa des derniers vnements. Les conversations politiques,
d'ailleurs, s'puisaient vite, se rsumaient dans l'amre condamnation
des hommes et des faits, tous les trois se trouvant d'accord sur les
abominations du rgime rpublicain. Ils n'taient l que des ruines, les
restes des vieux partis, rduits  l'impuissance presque absolue. Le
marquis, lui, planait dans son intransigeance totale, fidle  une
morte, un des derniers de cette noblesse riche encore, haute et entte,
qui mourait sur place. Le magistrat, qui avait au moins un prtendant,
comptait sur un miracle, en dmontrait la ncessit, si la France ne
voulait tomber aux plus graves malheurs,  la disparition prochaine et
complte. Et, quant au gnral, il ne regrettait des deux empires que
les grandes guerres, il laissait de ct le maigre espoir d'une
restauration bonapartiste, pour dclarer qu'en ne s'en tenant pas aux
armes impriales, qu'en dcrtant le service obligatoire, la nation en
armes, la rpublique avait tu la guerre, et tu la patrie.

Lorsque le domestique vint demander  la comtesse si elle voulait bien
recevoir monsieur l'abb Froment, celle-ci parut un peu surprise.

--Que me veut-il? Faites entrer.

Elle tait trs pieuse, et elle l'avait connu dans des oeuvres de
charit, touche de son zle, difie par le renom de jeune saint que
lui faisaient ses paroissiennes de Neuilly.

Lui, tout  sa fivre, se sentit intimid, ds le seuil du salon.
D'abord, il n'y distingua rien, il crut entrer dans un deuil, une ombre
o des formes semblaient se fondre, o des voix chuchotaient. Puis,
lorsqu'il eut reconnu les personnes qui taient l, il fut dpays
davantage, en les trouvant si lointaines et si tristes, si  l'cart du
monde d'o il venait, o il retournait. Et, la comtesse l'ayant fait
asseoir prs d'elle, devant la chemine, ce fut  voix basse qu'il lui
conta l'histoire lamentable de Laveuve, en lui demandant son appui pour
le faire entrer  l'Asile des Invalides du travail.

--Ah! oui, cette OEuvre dont mon fils a dsir que je fusse... Mais,
monsieur l'abb, je n'ai jamais mis les pieds aux sances du comit.
Comment voulez-vous que j'intervienne, n'ayant  coup sr aucune
influence?

De nouveau, les figures unies de Grard et d'Eve venaient de se dresser
devant elle, car la rencontre premire des deux amants avait eu lieu 
l'Asile. Et dj elle faiblissait, dans sa maternit toujours
souffrante, bien qu'elle et le regret d'avoir donn son nom, pour une
de ces entreprises charitables  grand tapage, dont elle rprouvait les
abus intresss.

--Madame, insista Pierre, il s'agit d'un pauvre vieillard qui meurt de
faim. Ayez piti, je vous en supplie.

Bien que le prtre et parl bas, le gnral s'approcha.

--C'est encore pour votre vieux rvolutionnaire que vous courez. Vous
n'avez donc pas russi prs de l'administrateur?... Dame! il est
difficile de s'attendrir sur des gaillards, qui, s'ils taient les
matres, nous balayeraient tous, comme ils disent.

M. de Larombardire approuva d'un hochement du menton. Depuis quelque
temps, il tait hant par le pril anarchiste.

Et Pierre recommena son plaidoyer, navr et frmissant. Il dit
l'affreuse misre, les logis sans nourriture, les femmes et les enfants
grelottant de froid, les pres battant le boueux Paris d'hiver, en qute
d'un morceau de pain. Ce qu'il demandait, ce n'tait qu'un mot sur une
carte de visite, un mot bienveillant de la comtesse, qu'il porterait
tout de suite  la baronne Duvillard, pour la dcider  passer
par-dessus les rglements. Et ses paroles, tremblantes de larmes
touffes, tombaient une  une, dans le salon morne, comme venues de
trs loin et se perdant dans un monde mort, sans cho dsormais.

Madame de Quinsac se tourna vers M. de Morigny. Mais il semblait s'tre
dsintress. Il regardait fixement le feu, de son air hautain
d'tranger, indiffrent aux choses et aux tres, parmi lesquels une
erreur des temps le forait  vivre. Cependant, il releva la tte, en
sentant sur lui ce regard de la femme adore; et leurs yeux se
rencontrrent, avec une infinie douceur, la douceur si triste de leur
hroque tendresse.

--Mon Dieu! dit-elle, je sais vos mrites, monsieur l'abb, et je ne
veux pas me refuser  une de vos bonnes oeuvres.

Elle quitta le salon un moment, elle y revint, tenant une carte, o elle
avait crit qu'elle tait de tout son coeur avec monsieur l'abb
Froment, dans les dmarches qu'il faisait. Et celui-ci la remercia, les
mains frmissantes de gratitude, et il s'en alla ravi, comme s'il
emportait un nouvel espoir de salut, en sortant de ce salon, o,
derrire lui, un flot d'ombre et de silence sembla retomber, sur cette
vieille dame et ses derniers fidles, au coin de leur feu, tout un monde
en train de disparatre.

Dehors, Pierre remonta allgrement dans son fiacre, aprs avoir donn
l'adresse de la princesse de Harth, avenue Klber. S'il obtenait de mme
une approbation de celle-ci, il ne doutait plus de russir. Mais le pont
de la Concorde tait obstru d'un tel encombrement, que le cheval dut
aller au pas. Et, l, sur le trottoir, il revit Dutheil, qui, correct et
charmant, le cigare aux lvres, riait  la foule, dans son aimable
insouciance d'oiseau, heureux de retrouver le pav sec et le ciel bleu,
au sortir de l'anxieuse sance de la Chambre. En l'apercevant si gai,
si triomphant, il eut une inspiration brusque, il se dit qu'il devrait
conqurir, mettre avec lui ce garon, dont le rapport avait eu un effet
si dsastreux. Justement, la voiture ayant d s'arrter tout  fait, le
dput venait de le reconnatre et lui souriait.

--O allez-vous donc, monsieur Dutheil?

--Mais  ct, aux Champs-Elyses.

--Je passe par l, et comme je dsire vous entretenir un instant, vous
seriez bien aimable de prendre place prs de moi. Je vous poserai o
vous voudrez.

--Trs volontiers, monsieur l'abb. a ne vous gne pas que j'achve mon
cigare?

--Oh! pas du tout.

Le fiacre se dgagea, traversa la place, pour monter les Champs-Elyses.
Et Pierre, songeant qu'il avait quelques minutes  peine, entreprit
Dutheil sans tarder, prt  lutter pour le convaincre. Il se souvenait
de la sortie que le jeune homme avait faite contre Laveuve, chez le
baron. Aussi fut-il tonn de l'entendre l'interrompre, pour dire
gentiment, la mine ragaillardie par le clair soleil qui se remettait 
luire:

--Ah! oui, votre vieil ivrogne! Alors, vous n'avez donc pas arrang son
affaire, avec Fonsgue? Et qu'est-ce que vous voulez? qu'on le fasse
entrer l-bas aujourd'hui?... Moi, vous savez, je ne m'y oppose pas.

--Mais il y a votre rapport.

--Mon rapport, oh! mon rapport, les questions changent selon les points
de vue... Et, si vous y tenez,  votre Laveuve, je ne refuse pas de vous
aider, moi!

Pierre le regardait, saisi, trs heureux au fond. Il n'eut plus mme
besoin de parler.

--Vous avez mal pris l'affaire, continua Dutheil en se penchant, d'un
air de confidence. Chez lui, c'est le baron qui est le matre, pour des
raisons que vous sentez, que vous connaissez sans doute; la baronne
fait tout ce qu'il demande, sans mme discuter; et, ce matin, au lieu de
vous lancer dans des courses inutiles, vous n'aviez qu' vous faire
appuyer par lui, d'autant plus qu'il paraissait dans d'excellentes
dispositions. Aussitt, elle aurait cd.

Il se mit  rire.

--Alors, vous ne savez pas ce que je vais faire?... Eh bien! je vais
gagner le baron  votre cause. Oui, je me rends prcisment dans une
maison o il est, une maison o l'on est certain de le trouver tous les
jours,  cette heure-ci...

Et il riait plus haut.

--Enfin, la maison que vous n'ignorez peut-tre pas non plus, monsieur
l'abb. Quand il est l, on est sr qu'il ne refuse rien... Je vous
promets de lui faire jurer que, ce soir, il exigera de sa femme
l'admission de votre homme. Seulement, il sera un peu tard.

Puis, soudain, frapp d'une ide:

--Mais pourquoi ne venez-vous pas avec moi? Vous obtenez un mot du baron
et, tout de suite, sans perdre une minute, vous vous mettez  la
recherche de la baronne... Ah! oui, la maison vous gne un peu, je
comprends. Voulez-vous n'y voir que le baron? Vous l'attendrez dans un
petit salon du bas, je vous l'y amnerai.

Cette proposition acheva de l'gayer, tandis que Pierre, ahuri,
hsitait,  l'ide d'tre introduit de la sorte chez Silviane d'Aulnay.
Ce n'tait gure sa place. Pourtant, il serait all chez le diable, et
il y tait all parfois dj, avec l'abb Rose, dans l'espoir de
soulager une misre.

Dutheil, qui se mprenait, baissa encore la voix, pour une suprme
confidence.

--Vous savez qu'il a tout pay l dedans. Oh! vous pouvez venir sans
crainte.

--Mais, certainement, je vais avec vous, dit le prtre, qui ne put
s'empcher de sourire  son tour.

Le petit htel de Silviane d'Aulnay, trs luxueux, d'un luxe dlicat et
un peu galant de temple, tait situ avenue d'Antin, prs de l'avenue
des Champs-Elyses. La prtresse de ce sanctuaire, o les orfrois des
vieilles dalmatiques luisaient sous le reflet mauve des vitraux, venait
d'avoir vingt-cinq ans, petite et mince, d'une beaut brune adorable; et
tout Paris connaissait son dlicieux visage de vierge, le doux ovale
allong, le nez fin, la bouche petite, avec des joues candides et un
menton naf, sous les bandeaux de ses cheveux noirs, qu'elle portait
pais et lourds, cachant le front bas. La raison de sa clbrit tait
prcisment cet air tonn et joli, cette infinie puret de ses yeux
bleus, toute cette innocence pudique, quand elle voulait, faisant
contraste avec l'abominable fille qu'elle tait au fond, de la
perversit la plus monstrueuse, avoue, affiche, telle qu'il en pousse
dans le terreau des grandes villes. On racontait sur ses gots, sur ses
fantaisies, des choses extraordinaires. Les uns la disaient fille d'une
concierge, les autres d'un mdecin. En tout cas, elle avait d se faire
une instruction et une ducation, car elle ne manquait,  l'occasion, ni
d'esprit, ni de style, ni de tenue. Elle roulait dans les thtres
depuis dix ans, applaudie pour sa beaut, et elle avait mme fini par
obtenir de gentils succs, dans les rles de jeunes filles trs pures,
de jeunes femmes aimantes et perscutes. Mais, depuis qu'il tait
question de son entre  la Comdie-Franaise, pour y jouer le rle de
Pauline, dans _Polyeucte_, des gens s'indignaient, d'autres s'gayaient,
tellement l'ide paraissait saugrenue, attentatoire  la majest de la
tragdie classique. Elle, tranquille et ttue, voulait cette chose, et
la voulait bien, certaine de l'obtenir, avec l'insolence de la fille 
qui les hommes n'avaient jamais rien pu refuser.

Ce jour-l, ds trois heures, Grard, qui ne savait comment tuer son
temps, avant d'aller attendre Eve, rue Matignon, avait eu l'ide de
monter patienter dans le voisinage, chez Silviane. Celle-ci tait un
ancien caprice, il tait rest un des intimes du petit htel, il s'y
oubliait mme encore parfois, quand la jolie fille s'ennuyait. Mais il
venait de la trouver furieuse, et il tait l, en simple ami, allong
dans un des profonds fauteuils du salon vieil or, en train d'couter sa
plainte. Elle, debout, en toilette blanche, toute blanche, comme Eve
tait elle-mme, au djeuner, parlait avec passion, achevait de le
convaincre, gagn  tant de jeunesse et de beaut, la comparant
inconsciemment  l'autre, dj las du rendez-vous qu'il attendait, et
envahi d'une telle paresse morale et physique, qu'il aurait prfr
demeurer au fond de ce fauteuil.

--Tu entends, Grard, s'cria-t-elle enfin, en s'oubliant jusqu' le
tutoyer, pas a! je ne lui accorderai pas a! tant qu'il ne m'apportera
pas ma nomination.

Le baron Duvillard entrait. Elle se fit tout de suite de glace, elle le
reut en jeune reine offense, qui attend des explications; tandis que
lui, prvoyant l'orage, apportant d'ailleurs des nouvelles dsastreuses,
souriait, mal  l'aise. Elle tait la tare, chez cet homme si solide et
si puissant encore, dans le dclin de sa race. Elle tait aussi le
commencement de la justice et du chtiment, reprenant  mains pleines
l'or amass, vengeant par ses cruauts ceux qui avaient froid et faim.
Et cela faisait piti que de voir cet homme redout, adul, sous lequel
les Etats tremblaient, plir l d'inquitude, se plier trs humble,
retomber  l'enfance snile et zzayante du dsir.

--Ah! ma chre amie, si vous saviez comme j'ai couru! Un tas d'affaires
ennuyeuses, des entrepreneurs  voir, une grosse question de publicit 
rgler. J'ai cru que jamais je ne pourrais vous venir baiser la main.

Il la lui baisa, mais elle laissa retomber son bras froid et
indiffrent, elle se contentait de le regarder, attendant ce qu'il
avait  lui dire, l'embarrassant  un tel point, qu'il suait, bgayait,
ne trouvait plus les mots.

--Sans doute, je me suis aussi occup de vous, je suis all aux
Beaux-Arts, o l'on m'avait fait une promesse formelle... Oh! ils sont
toujours trs chauds en votre faveur, aux Beaux-Arts!... Seulement,
imaginez-vous, c'est cet imbcile de ministre, ce Taboureau, un vieux
professeur de province, ignorant tout de notre Paris, qui s'est
formellement oppos  votre nomination, en disant que, lui rgnant,
jamais vous ne dbuteriez  la Comdie.

Elle ne dit qu'un mot, toute droite et rigide.

--Alors?

--Eh bien! alors, ma chre amie, que voulez-vous que je fasse?... On ne
peut pourtant pas renverser un ministre pour que vous jouiez Pauline.

--Pourquoi pas?

Il affecta de rire, mais sa face se congestionnait, tout son grand corps
s'agitait d'angoisse.

--Voyons, ma petite Silviane, ne vous enttez pas. Vous tes si
gentille, quand vous voulez... Lchez donc l'ide de ce dbut. Vous-mme
y risquez gros jeu, car quels seraient vos ennuis, si vous alliez
chouer. Vous pleureriez toutes les larmes de votre corps... Et puis,
vous pouvez me demander tant d'autres choses, que je serai si heureux de
vous donner. Allons, l, tout de suite, faites un souhait, et je le
raliserai sur l'heure.

En plaisantant, il cherchait  lui reprendre les mains. Mais elle se
recula, trs digne. Et elle le tutoya, comme elle avait tutoy Grard.

--Tu entends, mon cher, plus rien, pas a! tant que je n'aurai pas jou
Pauline.

Il avait compris, c'tait l'alcve ferme, mme les petits jeux, les
petits baisers sur la nuque dfendus; et il la connaissait assez, pour
savoir avec quelle rigueur elle le svrerait. Sa gorge trangle ne
laissa chapper qu'une sorte de grognement, tandis qu'il continuait 
vouloir prendre la chose en plaisanterie.

--Est-elle mchante aujourd'hui! reprit-il en se tournant vers Grard.
Qu'est-ce que vous lui avez donc fait, pour que je la trouve dans un
tat pareil?

Mais le jeune homme, qui se tenait coi, par crainte des claboussures,
resta mollement allong, sans rpondre.

Alors, la colre de Silviane dborda.

--Il m'a fait, qu'il m'a plainte d'tre  la merci d'un homme tel que
vous, si goste, si insensible aux injures dont on m'abreuve. Est-ce
que vous ne devriez pas bondir d'indignation le premier? Est-ce que vous
n'auriez pas d exiger mon entre  la Comdie comme une rparation
d'honneur? Car, enfin, c'est un chec pour vous, et si l'on me juge
indigne, vous tes atteint en mme temps que moi... Alors, une fille,
n'est-ce pas? dites tout de suite que je suis une fille, qu'on chasse
des maisons qui se respectent!

Elle continua, en arriva aux gros mots, aux paroles abominables, qui
finissaient toujours par repousser sur ses lvres si pures, dans la
colre. Vainement, le baron, sachant bien qu'une simple phrase de lui
amnerait un dgorgement plus fangeux, implorait-il du regard
l'intervention du comte. Celui-ci, dont le dsir de paix les
rconciliait parfois, ne bougeait pas, trop somnolent pour s'en mler.
Et, tout d'un coup, elle reprit le tutoiement, elle conclut, par son
coup de hache, coupant toute faveur:

--Enfin, mon cher, arrange-toi, fais-moi dbuter, ou plus rien, tu
entends! pas mme le bout de mon petit doigt!

--Bon! bon! murmura Duvillard, ricanant et dsespr, nous arrangerons
cela.

Mais,  ce moment, un domestique entra, disant que monsieur Dutheil
tait en bas et demandait monsieur le baron dans le fumoir. Ce dernier
fut surpris, car Dutheil d'ordinaire montait comme chez lui. Puis, il
pensa que le dput lui apportait sans doute, de la Chambre, des
nouvelles graves, qu'il dsirait lui apprendre tout de suite,  part. Et
il suivit le domestique, laissant ensemble Grard et Silviane.

Dans le fumoir, une pice qui ouvrait directement sur le vestibule par
une baie, dont la portire tait releve, Pierre, debout, attendait avec
son compagnon, en regardant curieusement autour de lui. Ce qui le
frappait, c'tait le recueillement presque religieux de cette entre,
les lourdes draperies, les clarts mystiques des vitraux, les meubles
anciens baignant dans une ombre de chapelle, aux parfums pars de myrrhe
et d'encens. Trs gai, Dutheil tapait du bout de sa canne, sur le divan
bas, lit d'amour autant que lit de repos.

--Hein? elle est joliment meuble. Oh! une fille qui sait son affaire!

Le baron entrait, encore boulevers, l'air inquiet. Et, sans mme
apercevoir le prtre, il voulut savoir.

--Qu'ont-ils fait, l-bas? les nouvelles sont donc graves?

--Mge a interpell, en demandant l'urgence, pour renverser Barroux.
Vous voyez d'ici son discours.

--Oui, oui! contre les bourgeois, contre moi, contre vous. C'est
toujours le mme... Et alors?

--Alors, ma foi, l'urgence n'a pas t vote; mais Barroux, malgr une
trs belle dfense, n'a eu qu'une majorit de deux voix.

--Deux voix, fichtre! il est par terre, c'est un ministre Vignon pour
la semaine prochaine.

--Tout le monde le disait dans les couloirs.

Le baron, les sourcils froncs, comme s'il et pes ce qu'un tel
vnement pouvait apporter au monde de bon ou de mauvais, eut un geste
mcontent.

--Un ministre Vignon... Diable! ce ne serait gure meilleur. Ces jeunes
dmocrates s'avisent de poser pour la vertu, et ce ne serait pas encore
un ministre Vignon qui ferait entrer Silviane  la Comdie.

Il n'avait d'abord rien vu d'autre, dans la catastrophe dont tremblait
le monde politique. Aussi, le dput ne put-il s'empcher de laisser
percer sa propre anxit.

--Eh bien! et nous autres l dedans, qu'est-ce que nous devenons?

Cette parole ramena Duvillard  la situation. Avec un nouveau geste,
superbe cette fois, il dit sa belle et insolente confiance.

--Nous autres, mais nous restons ce que nous sommes, nous n'avons jamais
t en pril, je pense! Ah! je suis bien tranquille, Sanier peut publier
sa fameuse liste, dans le cas o cela l'amuserait. Si nous n'avons pas
achet depuis longtemps Sanier et sa liste, c'est que Barroux est un
parfait honnte homme, et que, moi, je n'aime pas jeter mon argent par
la fentre... Je vous rpte que nous ne craignons rien.

Puis, comme il reconnaissait enfin l'abb Froment, rest dans l'ombre,
Dutheil lui expliqua le service que celui-ci attendait de lui. Et, dans
l'motion o il se trouvait, le coeur encore meurtri par la rigueur de
Silviane, il dut avoir le sourd espoir qu'une bonne action lui porterait
chance, il consentit immdiatement  s'entremettre, pour l'admission de
Laveuve. Ayant sorti de son carnet une carte de visite et un crayon, il
s'approcha de la fentre.

--Mais tout ce que vous voudrez, monsieur l'abb, je serai bien heureux
d'tre de moiti dans cette bonne oeuvre... Tenez! voici ce que
j'cris. Ma chre amie, faites donc ce que monsieur l'abb Froment
demande en faveur de ce malheureux, puisque notre ami Fonsgue n'attend
qu'un mot de vous pour agir.

A ce moment, Pierre, par la baie ouverte, aperut Grard que Silviane
accompagnait, jusque dans le vestibule, calme, curieuse sans doute de
savoir ce que Dutheil venait faire. Et l'apparition de la jeune femme le
frappa d'tonnement, tellement elle lui sembla simple et douce, dans sa
candeur immacule de vierge. Jamais, au jardin de l'innocence, il
n'avait rv un lis d'une plus dlicieuse et plus discrte floraison.

--Alors, continua Duvillard, si vous voulez remettre cette carte tout de
suite  ma femme, il faut que vous alliez chez madame la princesse de
Harth, o il y a une matine.

--J'y allais, monsieur le baron.

--Trs bien... Vous y trouverez certainement ma femme, elle doit y
conduire les enfants.

Il s'interrompit, il venait aussi d'apercevoir Grard, qu'il appela.

--Dites donc, Grard, ma femme a bien dit qu'elle allait  cette
matine, vous tes certain que monsieur l'abb l'y trouvera?

Le jeune homme, qui se dcidait  se rendre rue Matignon, pour y
attendre Eve, rpondit trs naturellement:

--Si monsieur l'abb se dpche, je crois bien qu'il l'y trouvera, car
elle doit y aller en effet, avant son essayage, chez Salmon.

Et il baisa la main de Silviane, il s'en alla, de son air de bel homme
indolent et sans malice, que le plaisir lui-mme lassait.

Un peu gn, Pierre dut se laisser prsenter  la matresse de la maison
par Duvillard. Il s'inclina en silence, tandis qu'elle, muette aussi,
lui rendait son salut, avec une pudique rserve, un tact appropri  la
circonstance, dont aucune ingnue n'tait alors capable, mme  la
Comdie. Et, pendant que le baron accompagnait le prtre jusqu' la
porte, elle rentra dans le salon avec Dutheil. A peine derrire une
portire, il lui avait pass un bras  la taille, il voulait la baiser
aux lvres. Mais elle se dfendait encore, elle le savait si peu
srieux, et puis il fallait auparavant qu'il se montrt gentil.

Lorsque Pierre, convaincu maintenant du succs, arriva devant l'htel de
la princesse de Harth, avenue Klber, toujours avec sa voiture, il
retomba dans un grand embarras. L'avenue tait obstrue d'quipages,
amens par la matine musicale, et la porte de l'htel, garnie d'une
sorte de tente de rception, aux lambrequins de velours rouge, lui parut
inabordable, tellement le flot des arrivants s'y pressait. Comment
allait-il pouvoir entrer? comment surtout, avec sa soutane, pourrait-il
voir la princesse et demander  entretenir un instant la baronne
Duvillard? Dans sa fivre, il n'avait point song  ces difficults. Et
il prenait le parti de gagner la porte  pied, il se demandait de quelle
faon il se glisserait parmi la foule, inaperu, lorsqu'une voix joyeuse
le fit se tourner.

--Eh! monsieur l'abb, est-ce possible? voil que je vous retrouve ici!

C'tait le petit Massot. Lui allait partout, faisait dix spectacles en
un jour, sance parlementaire, enterrement, mariage, fte ou deuil
quelconque, lorsqu'il tait en mal de chronique, ainsi qu'il disait.

--Comment! monsieur l'abb, vous venez chez notre aimable princesse voir
danser les Mauritaines!

Et il se moquait, car ces Mauritaines taient une troupe de six
danseuses espagnoles, qui faisaient alors courir tout Paris aux
Folies-Bergre, par la sensualit brlante de leurs dhanchements. Le
ragot tait que ces filles rservaient pour les salons des danses plus
libres encore, d'un tel abandon charnel, qu'on ne les aurait
certainement pas autorises dans un thtre. Et le beau monde se ruait
chez les matresses de maison hardies, les excentriques, les trangres,
telles que la princesse, qui ne reculaient devant aucune attraction.

Lorsque Pierre eut expliqu au petit Massot qu'il courait toujours pour
la mme affaire, celui-ci, trs obligeant, offrit tout de suite de le
piloter. Il connaissait le logis, il le fit passer par une porte de
derrire, l'amena par un couloir dans un coin du vestibule,  l'entre
mme du grand salon. De hautes plantes vertes garnissaient ce vestibule,
on tait l  peu prs cach.

--Ne bougez pas, mon cher abb. Je vais, si je puis, vous dterrer la
princesse. Et vous saurez si la baronne Duvillard est arrive dj.

Ce qui surprenait Pierre, c'tait l'htel entirement clos, les fentres
fermes, les moindres fentes bouches pour que le jour n'entrt pas, et
toutes les pices flambant de lampes lectriques, dans une intensit
surnaturelle de lumire. La chaleur tait dj trs forte, des senteurs
violentes de fleurs et de femmes alourdissaient l'air. Et il semblait 
Pierre, aveugl, touff, qu'il entrait dans l'au-del luxurieux d'un de
ces antres de la chair, tel que le Paris du plaisir en ralise le rve.
Maintenant, en se haussant sur la pointe des pieds, il distinguait, par
la porte ouverte du salon, les dos des femmes dj assises, des ranges
de nuques blondes ou brunes. Sans doute, les Mauritaines dansaient une
premire fois. Il ne les voyait pas, mais il pouvait suivre l'ardeur
lascive de leur danse, dans le frisson de toutes ces nuques, qui
s'agitaient comme sous un grand vent. Puis, ce furent des rires, une
tempte de bravos, tout un tumulte pm.

--Impossible de mettre la main sur la princesse, il faut que vous
attendiez un peu, revint dire Massot. J'ai rencontr Janzen, et il a
promis de me l'amener... Vous ne connaissez pas Janzen?

Et il se mit  commrer, par mtier et par plaisir. La princesse tait
une de ses bonnes amies. C'tait lui qui avait rendu compte de sa
premire soire, l'anne d'auparavant, lorsqu'elle avait dbut dans cet
htel, ds son installation  Paris. La vraie vrit sur son compte, il
la connaissait, autant qu'on pouvait la connatre. Riche, elle l'tait
peut-tre, car elle dpensait normment. Marie, elle avait d l'tre,
et  un vritable prince; sans doute mme l'tait-elle encore, malgr
son histoire de veuvage, car il semblait certain que son mari, d'une
beaut d'archange, voyageait avec une cantatrice. Mais quant  tre une
bonne toque, une folle, cela tait hors de discussion, prouv,
clatant. Trs intelligente d'ailleurs, elle avait des sautes
continuelles et brusques. Incapable d'un effort prolong, elle allait
d'une curiosit  une autre, sans se fixer jamais. Et c'tait ainsi
qu'aprs s'tre occupe ardemment de peinture, elle venait de se
passionner pour la chimie. A prsent, elle se laissait envahir par la
posie.

--Alors, vous ne connaissez pas Janzen?... C'est Janzen qui l'a jete
dans la chimie, dans l'tude des explosifs surtout; car, pour elle, vous
vous doutez bien que la chimie a l'unique intrt d'tre anarchique...
Elle, je la crois vraiment Autrichienne, bien qu'il faille en douter,
ds qu'elle affirme une chose. Quant  Janzen, il se dit Russe, mais il
doit tre Allemand... Oh! l'homme le plus discret, le plus nigmatique,
sans logis, sans nom peut-tre, un terrible monsieur au pass inconnu, 
la vie ignore. Personnellement, j'ai des preuves qui me font penser
qu'il a particip  l'effroyable attentat de Barcelone. En tout cas,
voici prs d'un an que je le rencontre  Paris, surveill sans doute par
la police. Et rien ne m'tera de l'ide qu'il n'a consenti  tre
l'amant de notre toque de princesse, que pour dpister les agents. Il
affecte de vivre ici dans les ftes, il y a introduit des gens
extraordinaires, des anarchistes de toutes nationalits et de tous
poils, tenez! un Raphanel, ce petit homme rond et gai, l-bas, un
Franais celui-l, dont les compagnons feront bien de se mfier! un
Bergaz, un Espagnol, je crois, vague coulissier  la Bourse, dont
l'paisse bouche de jouisseur est si inquitante! et d'autres, et des
aventuriers, et des bandits, venus des quatre coins du monde!... Ah! les
colonies trangres, quelques beaux noms sans tache, quelques grandes
fortunes relles, et par-dessous quelle tourbe!

C'tait le salon mme de Rosemonde, des titres retentissants, de vrais
milliardaires, puis, dessous, le plus extravagant mlange des mensonges
et des bas-fonds internationaux. Et Pierre songeait  cet
internationalisme,  ce cosmopolitisme, au vol d'trangers qui, de plus
en plus dense, s'abat sur Paris. Certainement, il y venait pour en
jouir, comme  une ville d'aventures et de joie, et il le pourrissait un
peu davantage. Etait-ce donc ncessaire, cette dcomposition des grandes
cits qui ont gouvern le monde, cet afflux de toutes les passions, de
tous les dsirs, de tous les assouvissements, ce terreau accumul,
apport du globe entier, o s'panouit en beaut et en intelligence la
fleur de la civilisation?

Mais Janzen arrivait, un grand garon maigre d'une trentaine d'annes,
trs blond, les yeux gris, ples et durs, la barbe en pointe, les
cheveux boucls et longs, allongeant encore le visage blme, comme noy
de brume. Il parlait assez mal le franais,  voix basse, sans un geste.
Et il dit que la princesse tait introuvable, il venait de la chercher
partout. Peut-tre, si quelqu'un lui avait dplu, tait-elle monte
s'enfermer dans sa chambre et se coucher, laissant ses invits s'amuser
librement chez elle,  leur guise.

--Eh! la voici! dit tout d'un coup Massot.

Rosemonde tait l, en effet, dans le vestibule, guettant, comme si elle
et attendu quelqu'un. Petite, mince, plutt trange que jolie, avec son
visage fin, aux yeux vert de mer, au nez lger et frmissant,  la
bouche un peu forte et trop saignante, montrant d'admirables dents,
elle avait ce jour-l une robe bleu de ciel paillete d'argent, des
bracelets d'argent, un cercle d'argent dans ses cheveux cendrs, dont la
toison pleuvait en boucles, en frisons, en mches folles, comme envole
sous un continuel coup de vent.

--Mais tout ce que vous voudrez! monsieur l'abb, dit-elle  Pierre, ds
qu'elle connut le motif de sa dmarche. Si on ne vous le prend pas 
notre Asile, votre vieillard, envoyez-le-moi donc, je le prends, moi! je
le coucherai ici quelque part.

Elle restait agite, regardait toujours la porte. Et, quand le prtre
lui demanda si madame la baronne Duvillard tait arrive dj:

--Eh! non, cria-t-elle. Vous m'en voyez toute surprise. Elle doit amener
ses deux enfants... Hier, Hyacinthe m'a formellement promis de venir.

Son nouveau caprice tait l. Si la passion de la chimie, en elle,
laissait place  un got naissant pour la posie dcadente et
symbolique, c'tait qu'elle avait, un soir, en causant occultisme avec
Hyacinthe, dcouvert en lui une extraordinaire beaut, la beaut astrale
de l'me voyageuse de Nron. Du moins, disait-elle, les signes taient
certains.

Brusquement, elle quitta Pierre.

--Ah! enfin, murmura-t-elle, soulage, heureuse.

Et elle se prcipita. Hyacinthe entrait avec sa soeur Camille. Mais,
ds le seuil, il venait de rencontrer l'ami pour lequel il venait, le
jeune lord Elson, un phbe languide et ple,  la chevelure de fille;
et ce fut  peine s'il daigna remarquer l'accueil tendre de Rosemonde;
car il professait que la femme tait une bte impure et basse,
salissante pour l'intelligence comme pour le corps. Dsole de cette
froideur, elle suivit les deux jeunes gens, elle rentra derrire eux
dans la vivante odeur, dans l'aveuglante fournaise du salon.

Massot avait eu l'obligeance d'arrter Camille, pour l'amener  Pierre,
qui, ds les premiers mots, se dsespra.

--Comment! mademoiselle, madame votre mre ne vous a pas accompagne
jusqu'ici?

La jeune fille, vtue,  son habitude, d'une robe sombre, bleu paon,
tait nerveuse, les yeux mauvais, la voix sifflante. Et, dans le
redressement rageur de sa petite taille, sa difformit s'accusait
davantage, l'paule gauche plus haute que la droite.

--Non, elle n'a pas pu... Elle avait un essayage chez son couturier.
Nous nous sommes attards  l'Exposition du Lis, elle nous a forcs de
la mettre  la porte de Salmon, en nous rendant ici.

C'tait elle qui, habilement, avait fait traner la visite, au Lis,
esprant encore empcher le rendez-vous de sa mre, rue Matignon. Et sa
rage venait de l'aisance avec laquelle celle-ci s'tait quand mme
dbarrasse d'elle, grce  ce mensonge d'un essayage.

--Mais, dit Pierre ingnument, si j'allais tout de suite chez ce Salmon,
peut-tre pourrais-je faire passer ma carte?

Elle eut un rire aigu, tant l'ide lui parut drle.

--Oh! qui sait si vous l'y trouveriez! Elle avait un autre rendez-vous
press, elle y est sans doute dj.

--Alors, mon Dieu! je vais l'attendre ici. Elle viendra srement vous y
chercher, n'est-ce pas?

--Nous chercher, oh! non! puisque je vous dis qu'elle a des affaires, un
autre rendez-vous trs important. La voiture doit nous ramener seuls,
mon frre et moi.

Et sa douloureuse ironie s'empoisonnait d'une amertume croissante. Il ne
comprenait donc pas, ce prtre, avec ses questions naves, qui lui
retournaient le couteau dans le coeur! Il devait savoir pourtant,
puisque tout le monde savait.

--Ah! que je suis contrari, reprit-il, si chagrin, en effet, que les
larmes lui en montaient aux yeux. C'est toujours pour ce pauvre vieil
homme, dont je m'occupe depuis ce matin. J'ai un mot de monsieur votre
pre, et monsieur Grard m'avait dit...

L, il se troubla, il vit clair tout d'un coup, dans la divine
insouciance o il tait du monde, l'esprit hant de sa seule passion
charitable.

--Oui, je viens de revoir monsieur votre pre avec monsieur de
Quinsac...

--Je sais, je sais, dit-elle, de son air souffrant et railleur de fille
qui n'ignorait rien. Eh bien! monsieur l'abb, si vous tes all
relancer papa, et si vous avez un mot de lui pour maman, il faudra que
vous attendiez que maman ait fini son affaire... Elle est longue, des
fois. Vous pouvez venir  l'htel vers six heures, mais je doute que
vous la trouviez, pour peu que son affaire la retienne.

Ses yeux meurtriers luisaient, chacun de ses mots prenait une frocit
de moquerie affreuse, ainsi que des couteaux dont elle aurait voulu
trouer la gorge, si adorable encore, de sa mre. Jamais certainement
elle ne l'avait excre  ce point, dans l'envie de sa beaut, de sa
joie, du bonheur qu'elle gotait  tre aime. Et son ironie, sortie de
ses lvres de vierge, devant ce prtre innocent, tait comme un flot de
boue cache, dont elle cherchait  la noyer.

Mais Rosemonde revint, fbrile, dans son ternel coup de vent. Elle
emmena Camille.

--Ah! ma chre, arrivez donc! Elles sont extraordinaires, dlicieuses,
enivrantes!

Janzen et le petit Massot suivirent la princesse. Tous les hommes
accouraient des pices voisines, se bousculaient, s'engouffraient dans
le salon,  la nouvelle que les Mauritaines venaient d'y reprendre leurs
danses. Cette fois, ce devait tre le galop dont chuchotait Paris,
cette rue frntique o elles bondissaient, hennissaient comme des
cavales, sous le fouet du grand rut; car Pierre vit osciller et se
tordre les ranges de ttes, les nuques blondes, les nuques brunes, sur
lesquelles sembla passer un vent lourd. Fentres closes, l'incendie des
lampes lectriques allumait un brasier, fumant d'une odeur de chair. Et
ce fut une pmoison, des rires encore, des bravos, une volupt, une
dbauche qui dbordait.

Lorsque Pierre se retrouva sur le trottoir, il resta un moment ahuri,
les paupires battantes, tonn de retomber dans le plein jour. La demie
de quatre heures allait sonner, il avait prs de deux heures  attendre,
avant de se prsenter  l'htel de la rue Godot-de-Mauroy. Qu'allait-il
faire? Il paya son cocher, prfrant descendre  pied les
Champs-Elyses, doucement, puisqu'il avait du temps  perdre. Cela,
peut-tre, calmerait la fivre qui lui brlait les mains, dans cette
passion de charit qui, peu  peu, depuis le matin, l'avait envahi de
nouveau,  mesure qu'il rencontrait des obstacles, sans cesse
renaissants. Maintenant, il n'avait plus qu'une hte, achever sa bonne
oeuvre, qu'il croyait enfin certaine. Et il s'efforait d'attarder son
pas, de prendre une allure de promenade, le long de l'avenue magnifique,
que le clair soleil venait de scher et qu'une foule gayait, sous le
ciel redevenu bleu, d'un bleu lger de printemps.

Prs de deux heures  perdre, pendant que le misrable Laveuve, l-bas,
sur ses loques, dans son taudis glac, agonisait. De brusques rvoltes,
des flots d'irrsistible impatience, remontaient chez Pierre, le
secouaient d'un besoin de courir, de trouver  l'instant la baronne
Duvillard, pour obtenir d'elle l'ordre sauveur. Il se doutait bien
qu'elle tait par l, dans une de ces rues discrtes, et quel trouble en
lui, quelle colre dsole d'avoir  attendre de la sorte, pour sauver
une existence, qu'elle et fini cette affaire, dont sa fille parlait
avec des regards assassins! Il lui semblait entendre un craquement
formidable, la famille bourgeoise qui s'effondrait: le pre chez une
fille, la mre aux bras d'un amant, le frre et la soeur sachant tout,
l'un glissant aux perversits imbciles, l'autre enrage, rvant de
voler cet amant  sa mre pour en faire un mari. Et les quipages
descendaient au grand trot la triomphale avenue, et la foule coulait
avec son luxe le long des contre-alles, et tout ce monde tait joyeux
et superbe, sans paratre se douter qu'il y avait au bout, quelque part,
un gouffre bant, o ils allaient tous culbuter et s'anantir.

Comme Pierre arrivait  la hauteur du Cirque d't, il eut la surprise
de reconnatre de nouveau, sur un banc, Salvat. L'ouvrier devait tre
venu l s'chouer, aprs bien des recherches vaines, terrass par la
fatigue et la faim. Pourtant, sous son veston, on voyait toujours une
bosse, le morceau de pain, sans doute, qu'il rapportait au logis. Et,
adoss, les bras abandonns, il regardait de ses yeux de rve jouer de
tout petits enfants, qui, devant lui, faisaient laborieusement des tas
de sable, avec des pelles, puis qui,  coups de pied, les dtruisaient.
Ses paupires rougies se mouillaient, un sourire d'une infinie douceur
tait sur ses pauvres lvres dcolores. Cette fois, Pierre, envahi
d'une inquitude, voulut l'aborder, le questionner. Mais Salvat,
mfiant, se leva, s'en alla du ct du Cirque, dans lequel s'achevait un
concert; et il rda devant la porte de ce monument de fte, o deux
mille heureux, entasss, coutaient de la musique.




V


Comme il arrivait  la place de la Concorde, Pierre se rappela
brusquement le rendez-vous que l'abb Rose lui avait donn, vers quatre
heures,  la Madeleine, et qu'il oubliait, au milieu de la fivre de ses
dmarches. Il tait en retard, il hta le pas, heureux de ce rendez-vous
qui allait l'occuper et le faire patienter.

Quand il entra dans l'glise, il fut surpris d'y trouver la nuit tombe
presque entirement. Quelques cierges seuls brlaient, de grandes ombres
avaient envahi la nef; et, au milieu de ces demi-tnbres, une voix trs
haute, trs claire, parlait d'un flot continu, sans qu'on distingut
d'abord rien autre chose du nombreux auditoire, que la masse ple et
confuse des ttes, immobiles d'attention. C'tait monseigneur Martha,
qui, en chaire, achevait sa troisime confrence sur l'Esprit nouveau.
Les deux premires avaient eu un grand retentissement. Et tout Paris
tait l, des femmes du monde, des hommes politiques, des crivains,
sduits par l'art de l'orateur, une diction adroite et chaude, des
gestes amples de grand comdien.

Pierre ne voulut pas troubler cette attention recueillie, ce silence
frissonnant o sonnait seule la parole du prtre. Et il attendit pour
chercher l'abb Rose, il se tint debout prs d'un pilier. Un reste de
jour, la lueur oblique et mourante d'une fentre clairait justement le
confrencier, grand et fort dans la blancheur de son surplis,  peine
grisonnant, bien qu'il et dpass la cinquantaine. Il avait de beaux
traits, des yeux noirs et vifs, un nez plein d'autorit, un menton
surtout et une bouche du dessin le plus ferme. Mais ce qui frappait, ce
qui gagnait les coeurs, c'tait l'effort de sympathie, l'expression
constante d'extrme amabilit, qui dtendait et noyait l'imprieuse
autorit du visage.

Autrefois, Pierre l'avait connu cur de Sainte-Clotilde. Il devait tre
d'origine italienne, n  Paris d'ailleurs, sorti de Saint-Sulpice avec
les meilleures notes, esprit trs intelligent, trs ambitieux, d'une
activit qui avait mme commenc par inquiter ses suprieurs. Puis,
nomm vque de Perspolis, il avait disparu, tait all passer cinq ans
 Rome, dans des besognes restes obscures. Et, depuis son retour, il
merveillait Paris par son heureuse propagande, s'occupant des affaires
les plus multiples, trs aim  l'archevch, o il tait devenu
tout-puissant. Mais surtout il s'employait, avec une miraculeuse
efficacit,  dcupler les souscriptions pour l'achvement de la
basilique du Sacr-Coeur. Rien ne lui cotait, ni les voyages, ni les
confrences, ni les qutes, ni les dmarches chez les ministres, et
jusque chez les Juifs et les francs-maons. Dans les derniers temps, il
avait encore largi la sphre d'action o il oprait, il en tait 
rconcilier la science avec le catholicisme,  rallier toute la France
chrtienne  la rpublique, prchant partout la politique de Lon XIII,
pour le triomphe dfinitif de l'Eglise.

Malgr les avances de cet homme influent et aimable, Pierre ne l'aimait
gure. Il ne lui gardait qu'une reconnaissance, celle d'avoir fait
nommer le bon abb Rose vicaire  Saint-Pierre de Montmartre, sans doute
afin d'empcher le scandale d'un vieux prtre menac d'tre puni pour
s'tre montr trop charitable. Et,  le retrouver,  l'entendre ainsi,
dans cette chaire retentissante de la Madeleine, poursuivant sa campagne
de conqute, il venait de le revoir, chez les Duvillard, au printemps
dernier, lorsqu'il y avait men  bien, avec son ordinaire matrise, la
conversion d'Eve au catholicisme, son plus beau triomphe. Le baptme
avait eu lieu dans cette mme glise, une crmonie d'une extraordinaire
pompe, un vritable gala, donn au public de tous les grands vnements
parisiens. Grard, agenouill, tait mu aux larmes; tandis que le baron
triomphait, en bon mari, heureux de voir la religion tablir enfin
l'harmonie parfaite en son mnage. On racontait, dans les groupes, que
la famille d'Eve, le vieux Justus Steinberger, son pre, n'tait pas au
fond trop fch de l'aventure, ricanant, disant qu'il connaissait assez
sa fille pour la souhaiter  son pire ennemi. En banque, il est des
valeurs qu'on aime  voir escompter chez les rivaux. Sans doute, avec
l'espoir entt du triomphe de sa race, se consolant de l'chec de son
premier calcul, se disait-il qu'une femme comme Eve tait un bon
dissolvant dans une famille chrtienne, dont l'action aiderait  faire
tomber aux mains juives tout l'argent et toute la puissance.

Mais la vision disparut, la voix de monseigneur Martha s'levait avec
une ampleur croissante, clbrant, au milieu du frmissement de
l'auditoire, les bienfaits de l'esprit nouveau, qui allait enfin
pacifier la France, lui rendre son rang et sa force. Est-ce que, de
toutes parts, des signes certains n'annonaient pas cette rsurrection?
L'esprit nouveau, c'tait le rveil de l'idal, la protestation de l'me
contre le bas matrialisme, le triomphe du spiritualisme sur la
littrature fangeuse; c'tait aussi la science accepte, mais remise en
sa place, rconcilie avec la foi, du moment qu'elle ne prtendait plus
empiter sur le domaine sacr de celle-ci; et c'tait encore la
dmocratie accueillie paternellement, la rpublique lgitime, reconnue
 son tour comme la bien-aime fille de l'Eglise. Un souffle d'idylle
passait, l'Eglise ouvrait son coeur  tous ses enfants, il n'y aurait
plus que concorde et que joie, si le peuple, obissant  l'esprit
nouveau, se donnait au matre d'amour comme il s'tait donn  ses rois,
reconnaissait l'unique pouvoir de Dieu, souverain absolu des corps et
des mes.

Maintenant, Pierre coutait avec attention, et il se demandait o il
avait entendu dj des paroles presque identiques. Et, brusquement, il
se souvint, il croyait de nouveau entendre,  Rome, monsignor Nani, dans
la dernire conversation qu'ils avaient eue ensemble. Il retrouvait l
le rve d'un pape dmocrate, lchant les monarchies compromises,
s'efforant de conqurir le peuple. Puisque Csar tait abattu, le pape
ne pouvait-il raliser l'ambition sculaire, tre empereur et pontife,
le Dieu souverain, universel? C'tait le rve que lui-mme, dans sa
navet humanitaire d'aptre, avait fait autrefois, en crivant sa _Rome
nouvelle_, et dont la Rome relle l'avait si rudement guri. Au fond,
simple politique d'hypocrite mensonge, et rien de plus, cette politique
de prtre qui a les sicles pour elle, tenace, s'acharnant  la conqute
avec une extraordinaire souplesse, rsolue  profiter de tout. Et quelle
volution, l'Eglise venant  la science, aux dmocraties, aux
rpubliques, convaincue qu'elle les dvorera, si on lui en laisse le
temps! Ah! oui, l'esprit nouveau, l'antique esprit de domination qui
sans cesse se renouvelle, toujours avec la mme faim de vaincre et de
possder le monde!

Parmi l'auditoire, Pierre croyait reconnatre certains des dputs qu'il
avait vus  la Chambre. N'tait-ce pas une crature de Monferrand, ce
grand monsieur  la barbe blonde, qui coutait d'un air dvot? On disait
que Monferrand, autrefois mangeur de prtres, tait  prsent en
coquetterie souriante avec le clerg. Toute une volution sourde
commenait dans les sacristies, des mots d'ordre venus de Rome
couraient, il s'agissait de se rallier au gouvernement nouveau et de
l'absorber en l'envahissant. La France tait toujours la fille ane de
l'Eglise, la seule grande nation assez saine, assez forte, pour rtablir
un jour le pape en sa royaut temporelle. Il fallait donc l'avoir  soi,
elle mritait qu'on l'poust, mme rpublicaine. Dans cette lutte pre
d'ambitions, entre diplomates, l'vque se servait du ministre, qui
croyait avoir intrt  s'appuyer sur l'vque. Et qui des deux finirait
par manger l'autre? Et  quel rle tombait la religion, arme lectorale,
appoint de voix dans les majorits, raison dcisive et secrte pour
obtenir ou pour conserver un portefeuille! La divine charit tait
absente, une amertume noya le coeur de Pierre, au souvenir de la mort
rcente du cardinal Bergerot, le dernier des grands saints, des purs
esprits de l'piscopat franais, o il ne semblait plus y avoir,
dsormais, que des intrigants et des sots.

Cependant, la confrence s'achevait. Monseigneur Martha, dans une chaude
proraison, qui voquait la basilique du Sacr-Coeur, l-haut, sur le
mont sacr des Martyrs, dominant Paris du symbole sauveur de la croix,
montrait ce grand Paris redevenu chrtien, matre du monde, grce  la
toute-puissance morale que lui donnait le divin souffle de l'esprit
nouveau. L'auditoire, ne pouvant applaudir, eut un murmure de
ravissement approbateur, heureux de cette fin miraculeuse, qui rassurait
les intrts et les consciences. Puis, monseigneur Martha quitta
noblement la chaire, pendant qu'un grand bruit de chaises troublait la
paix noire de l'glise,  peine claire par les quelques cierges,
luisant tels que les premires toiles au ciel crpusculaire. Tout un
flot de foule, d'ombres vagues et chuchotantes, s'en alla. Seules, des
femmes restrent, agenouilles et priant.

Pierre, immobile, se haussait, cherchait  reconnatre l'abb Rose,
lorsqu'une main le toucha. C'tait le vieux prtre, qui l'avait aperu
de loin.

--J'tais l-bas, prs de la chaire, et je vous ai bien vu, mon cher
enfant. Seulement, j'ai prfr attendre, pour ne dranger personne...
Quel beau discours, comme monseigneur a parl!

Il paraissait en effet trs mu. Mais c'tait de la tristesse qui
navrait sa bouche de bont, ses yeux clairs d'enfant, dont le sourire
d'habitude clairait sa douce figure ronde, toute blanche.

--J'avais peur que vous ne repartiez sans m'avoir vu, car j'avais une
chose  vous dire... Vous savez, ce pauvre vieil homme, prs de qui je
vous ai envoy ce matin, et auquel je vous ai pri de vous intresser...
Eh bien! en rentrant chez moi, j'ai trouv une dame qui m'apporte
parfois un peu d'argent pour mes pauvres. Alors, j'ai song que les
trois francs que je vous avais remis, taient vraiment un trop maigre
secours; et, comme cette pense me tourmentait, ainsi qu'un remords, je
n'ai pas pu rsister, je suis all cet aprs-midi rue des Saules...

Il baissait la voix par respect, afin de ne pas troubler le profond
silence spulcral de l'glise. Une sourde honte aussi le rendait
bgayant, la honte d'tre retomb dans son pch de charit imprudente,
aveugle, comme le lui reprochaient ses suprieurs. Il acheva trs bas,
frissonnant.

--Alors, mon enfant, imaginez-vous ma peine... J'avais cinq francs 
remettre au pauvre homme, et je l'ai trouv mort.

Pierre frmit, dans une brusque secousse. Il ne voulait pas comprendre.

--Comment, mort? Ce vieillard est mort, ce Laveuve est mort!

--Oui, je l'ai trouv mort, oh! dans quelle affreuse misre! tel qu'une
vieille bte qui est alle finir sur un tas de loques, au fond d'un
trou. Aucun voisin ne l'avait assist, il s'tait simplement tourn vers
le mur. Et quelle nudit, quel froid! et quel abandon, quel dchirement
pour un pauvre tre de partir ainsi, sans une caresse! Ah! mon coeur
en a bondi, et il en saigne encore!

Dans son saisissement, Pierre n'eut d'abord qu'un geste de rvolte
contre l'imbcile cruaut sociale. Etait-ce donc le pain, laiss prs de
ce malheureux, et que celui-ci avait achev trop goulment peut-tre,
aprs de longs jours d'abstinence? N'tait-ce pas plutt le dnouement
fatal d'une existence finie, use par le travail et les privations?
Qu'importait, d'ailleurs, la cause? La mort tait venue, avait dlivr
le misrable.

--Ce n'est pas lui que je plains, murmura-t-il enfin, c'est nous autres,
nous tous qui assistons  cela, qui sommes coupables de cette
abomination.

Mais, dj, le bon abb Rose se rsignait, ne voulait que du pardon et
de l'esprance.

--Non, non! mon enfant, la rbellion est mauvaise. Si nous sommes tous
coupables, nous ne pouvons qu'implorer Dieu, pour qu'il oublie nos
fautes... Je vous avais donn rendez-vous ici, esprant une bonne
nouvelle, et c'est moi qui viens vous y apprendre cette chose
affreuse... Faisons pnitence, prions.

Et il s'agenouilla sur les dalles, prs du pilier, derrire les femmes
qui taient l en prire, noires, indistinctes dans l'ombre. Sa tte
blanche s'tait courbe, il s'humilia longuement.

Mais Pierre ne pouvait prier, tant la rvolte grondait en lui. Il ne
plia pas mme les genoux, debout et frmissant. Son coeur tait comme
broy, ses yeux ardents n'avaient pas une larme. Laveuve mort, l-bas,
tendu sur son fumier de guenilles, les mains crispes, dans le dsir
ttu de se retenir  sa vie de torture, pendant que lui, repris de sa
flamme de charit, brl d'un zle d'aptre, battait Paris afin de lui
trouver un lit propre et sauveur pour le soir! Ah! l'atroce ironie de
cela! Il devait tre chez les Duvillard, dans le tide salon bleu et
argent, pendant que le vieil homme mourait; et c'tait pour ce misrable
mort qu'il avait couru ensuite  la Chambre, chez madame de Quinsac,
chez cette Silviane et chez cette Rosemonde; et c'tait pour ce libr
de la vie, cet vad de la misre, qu'il avait fatigu les gens, troubl
les gosmes, inquit la paix des uns, menac les plaisirs des autres!
A quoi bon courir de la caverne parlementaire au froid salon o se
glaait la poussire du pass, aller de la dbauche bourgeoise 
l'extravagance cosmopolite, puisqu'on arrivait toujours trop tard,
sauvant les gens quand ils taient morts? Quel ridicule, que de s'tre
laiss embraser de nouveau par cette flambe de charit, un dernier
incendie dont il ne sentait plus en lui que la cendre! Cette fois, il se
crut mort lui-mme, il n'tait plus qu'un spulcre vide.

Et tout cet affreux vide, ce nant qu'il avait prouv le matin, au
Sacr-Coeur, aprs sa messe, se creusait plus profond, dsormais
insondable. Avec la charit illusoire, inutile, l'Evangile croulait, la
fin du Livre tait prochaine. Aprs des sicles d'obstines tentatives,
la rdemption par le Christ chouait, il fallait un autre salut au
monde, en face du besoin exaspr de justice qui montait des peuples
dups et misrables. Ils ne voulaient plus du paradis menteur dont on
berait depuis si longtemps l'iniquit sociale, ils exigeaient qu'on
remt sur la terre la question du bonheur. Comment? par quel culte
nouveau? par quelle entente heureuse entre le sentiment du divin et la
ncessit d'honorer la vie, dans sa souverainet et sa fcondit? L
commenait l'angoisse, le problme torturant o il achevait de sombrer,
lui prtre, avec ses voeux d'homme chaste et de ministre de l'absurde,
mis  l'cart des autres hommes.

Mais la constatation n'en tait que plus redoutable: il cessa de croire
 l'efficacit de l'aumne, tre charitable ne suffisait pas, il
s'agissait dsormais d'tre juste. Avant tout, tre juste, et
l'effrayante misre disparatrait, sans qu'il ft besoin d'tre
charitable. Certes, ce n'taient pas les bons coeurs qui manquaient
dans ce Paris douloureux, les oeuvres de charit y pullulaient comme
les feuilles vertes aux premires tideurs du printemps. Il y en avait
pour tous les ges, pour tous les dangers, pour toutes les infortunes.
On secourait les enfants, avant qu'ils fussent ns, en s'inquitant des
mres; puis, venaient les crches, les orphelinats, prodigus aux
diverses classes; puis, aprs s'tre occup de l'adulte, on suivait
l'homme dans la vie, on s'empressait surtout ds qu'il vieillissait,
multipliant les Asiles, les Hospices, les Refuges. Et c'taient encore
toutes les mains tendues aux abandonns, aux dshrits, aux criminels
mme, toutes sortes de Ligues pour protger les faibles, de Socits
pour prvenir les crimes, de Maisons pour recueillir les repentirs.
Propagation du bien, patronage, sauvetage, assistance, union, il aurait
fallu des pages et des pages, si l'on avait voulu numrer seulement
cette extraordinaire vgtation de la charit qui pousse entre les pavs
de Paris, dans un bel lan, o la bont d'me se mle  la vanit
mondaine. Qu'importait d'ailleurs? la charit rachetait, purifiait tout.
Mais quel terrible argument, l'inutilit absolue, drisoire, de cette
charit! Aprs tant de sicles de charit chrtienne, pas une plaie ne
s'tait ferme, la misre n'avait fait que grandir, que s'envenimer
jusqu' la rage. Le mal, aggrav sans cesse, arrivait  ne pouvoir tre
tolr un jour de plus, du moment que l'injustice sociale n'en tait ni
gurie, ni mme diminue. Et, du reste, ne suffisait-il pas qu'un
vieillard mourt de froid et de faim, pour que s'effondrt l'chafaudage
d'une socit btie sur l'aumne? Une seule victime, et cette socit
tait condamne.

Pierre sentit un tel flot d'amertume dborder en lui, qu'il ne put
rester davantage dans cette glise, o l'ombre lente continuait 
pleuvoir, noyant les sanctuaires, les grands Christs ples, clous sur
les croix. Tout allait sombrer, et il n'entendait plus que le murmure
mourant des prires, une plainte des femmes qui priaient l,
agenouilles, disparues au fond des tnbres.

Cependant, il hsitait  s'loigner, sans dire un mot  l'abb Rose,
dont l'imploration de foi nave s'en remettait au bon vouloir de
l'invisible, pour la flicit et la paix des hommes. Il craignait de le
dranger, il se dcidait  partir, lorsque l'abb, de lui-mme, releva
la tte.

--Ah! mon enfant, qu'il est difficile d'tre bon, sagement! Monseigneur
Martha m'a encore grond, et sans Dieu qui me pardonne, je tremblerais
pour mon salut.

Un instant, Pierre s'arrta sous le portique de la Madeleine, en haut du
vaste perron qui domine la place, par-dessus les grilles. Devant lui, il
avait la rue Royale qui s'enfonait, jusqu'aux tendues de la place de
la Concorde, o s'rigeaient l'oblisque et les deux fontaines
jaillissantes; et, plus loin encore, la colonnade plie de la Chambre
des dputs fermait l'horizon. C'tait une perspective d'une souveraine
grandeur, sous le ciel clair, envahi par le lent crpuscule, qui
largissait les voies, reculait les monuments, leur donnait l'au-del
tremblant et envol du rve. Aucune ville au monde n'avait ce dcor de
faste chimrique et de grandiose magnificence,  l'heure vague o la
nuit commenante apporte aux villes un air de songe, l'infini de
l'immensit humaine.

Immobile, hsitant en face de ces espaces qui s'ouvraient, Pierre se
demandait avec dtresse o il allait maintenant, dans le brusque
croulement de tout ce qu'il avait passionnment voulu depuis le matin.
Etait-ce donc toujours  l'htel Duvillard qu'il se rendait, rue
Godot-de-Mauroy? Il ne savait plus. Puis, l'irritant souvenir revenait,
avec sa cruelle ironie. A quoi bon, puisque Laveuve tait mort?  quoi
bon tuer le temps, battre le pav, pour attendre six heures? L'ide
qu'il avait une demeure, que le plus simple tait d'y rentrer, ne se
prsentait mme pas  son esprit. Il lui semblait qu'une chose
considrable lui restait  faire, sans qu'il lui ft possible de dire
laquelle. C'tait partout et trs loin, si confus, si pnible, qu'il n'y
arriverait certainement jamais. Et, les pieds lourds, le crne empli de
tumulte, il descendit le perron, il s'entta un moment  parcourir le
march aux fleurs, un march de fin d'hiver, o les premires azales
s'panouissaient frileusement. Des femmes achetaient des violettes et
des roses de Nice. Il les regarda, comme s'il se ft intress  ce luxe
embaum, tendre et dlicat. Puis, il en eut une soudaine horreur, et il
s'en alla, il s'engagea sur les boulevards.

L, Pierre marcha devant lui, sans savoir o, sans savoir pourquoi.
L'ombre qui tombait, le surprenait, ainsi qu'un phnomne inattendu. Il
avait lev les yeux vers le ciel, il s'tonnait de le voir plir, trs
doux, ray  l'infini par les minces tuyaux noirs des chemines; et
c'tait aussi pour lui une singularit que de dcouvrir,  tous les
balcons, les grandes lettres d'or des enseignes, dans lesquelles se
mourait le jour. Jamais il n'avait remarqu le bariolage des faades,
les glaces peintes, les stores, les trophes, les affiches violentes,
les magasins magnifiques, d'une indiscrtion de salons et d'alcves,
ouverts  la pleine lumire. Puis, sur la chausse, le long des
trottoirs, entre les colonnes et les kiosques, bleus, rouges, jaunes,
quel encombrement, quelle cohue extraordinaire! Les voitures roulaient
avec un grondement de fleuve; et, de toutes parts, la houle des fiacres
tait sillonne par les manoeuvres lourdes des grands omnibus,
semblables  d'clatants vaisseaux de haut bord; tandis que le flot des
pitons ruisselait sans cesse, des deux cts,  l'infini, et jusque
parmi les roues, dans une hte conqurante de fourmilire en rvolution.
D'o sortait tout ce monde? o allaient toutes ces voitures? Quelle
stupeur et quelle angoisse!

Et Pierre marchait toujours devant lui, machinal, emport par sa noire
rverie. La nuit venait, on allumait les premiers becs de gaz, c'tait
l'entre chien et loup de Paris, l'heure o les tnbres ne sont pas
encore, o les globes lectriques flamboient dans le jour qui va
s'teindre. De tous cts, les tincelles des lampes luisaient, les
magasins clairaient leurs vitrines. Bientt, les boulevards allaient
charrier les toiles vives des voitures, ainsi qu'une voie lacte en
marche, entre les deux trottoirs incendis par les lanternes, les
rampes, les girandoles, un luxe aveuglant de plein soleil. Et, dans les
cris des cochers, dans la bousculade des pitons, grondait la hte
dernire du Paris des affaires et des passions, la lutte sans merci pour
l'amour et pour l'argent. La dure journe tait faite, le Paris du
plaisir s'illuminait, commenait la nuit de fte. Les cafs, les
marchands de vin, les restaurants braisillaient, talaient, derrire les
hautes glaces sans tain, leurs comptoirs de mtal clair, leurs petites
tables blanches, la tentation des beaux fruits et des paniers d'hutres,
 leurs portes. Et ce Paris qui s'veillait ainsi, aux premiers becs de
gaz, tait pris dj d'une gaiet de jouissance, cdant  l'apptit
dchan de tout ce qui s'achte.

Mais Pierre manqua d'tre renvers. Un troupeau de crieurs dbouchait,
se lanait au travers de la foule, en criant les journaux du soir. Une
nouvelle dition de la Voix du Peuple, surtout, faisait un vacarme
assourdissant, dominant le bruit des roues. Des voix rauques jetaient,
reprenaient le cri,  intervalles rguliers: Demandez _la Voix du
Peuple_, le nouveau scandale des Chemins de fer africains, l'chec du
ministre, les trente-deux vendus de la Chambre et du Snat! Et, sur
les exemplaires du journal, agits comme des tendards, se lisaient ces
titres, en caractres normes. La foule continuait  galoper, sans
prter grande attention, habitue  cette boue, sature d'infamie.
Quelques hommes s'arrtaient, achetaient le journal, pendant que des
filles, descendues en qute d'un dner, tranaient leurs jupes,
attendaient l'amant de hasard, en interrogeant du coin de l'oeil la
terrasse des cafs. Et ce cri dshonorant des journaux, ce cri qui
souillait et souffletait, semblait tre le glas dernier de la journe,
sonnant les funrailles de la nation, au dbut de la nuit de plaisir qui
commenait.

Alors, Pierre se souvint une fois encore de sa matine, de cette
effrayante maison de la rue des Saules, o s'entassaient tant de misre
et tant de souffrance. Il revit la cour fangeuse comme un cloaque, les
escaliers nausabonds, les logements sordides, glacs, et nus, des
familles se disputant des ptes dont n'auraient pas voulu les chiens
errants, des mres aux mamelles taries promenant des poupons qui
hurlaient, des vieux tombs dans des coins ainsi que des btes,
agonisant de faim dans l'ordure. Et puis, ce fut encore sa journe, la
magnificence, la quitude, la joie des salons qu'il avait traverss,
tout l'clat insolent du Paris financier, du Paris politique et mondain.
Et il aboutissait enfin, au crpuscule,  ce Paris Gomorrhe,  ce Paris
Sodome, s'allumant pour la nuit, pour les abominations de cette nuit
complice, dont la cendre fine, peu  peu, noyait l'ocan des toitures.
Et l'excrable monstruosit de cela clamait sous le ciel ple, o
scintillaient les premires toiles, pures et tremblantes.

Pierre eut un grand frisson devant cet amas des iniquits et des
douleurs, tout ce qui se passait en bas dans la misre et dans le crime,
tout ce qui se passait en haut dans la richesse et dans le vice. La
bourgeoisie, au pouvoir, ne voulait rien lcher de la souverainet
conquise, vole tout entire, tandis que le peuple, l'ternelle dupe, le
grand muet, serrait les poings, grondait en rclamant sa lgitime part.
Et c'tait cette injustice affreuse qui emplissait de colre l'ombre
naissante. De quel nuage, aux flancs de tnbres, la foudre allait-elle
tomber? Il l'attendait depuis des annes dj, cette foudre vengeresse
que de sourds fracas annonaient, de tous les points de l'horizon. S'il
avait crit un livre de candeur et d'espoir, s'il tait all innocemment
 Rome, c'tait pour en conjurer l'effroyable clat. Mais toute
esprance tait morte en son coeur, il sentait la foudre invitable,
rien dsormais ne pouvait retarder la catastrophe. Jamais encore il ne
l'avait sentie si prochaine, dans l'impudence heureuse des uns, dans la
dtresse exaspre des autres. Et elle s'amassait, et elle allait
srement clater au-dessus de ce Paris de rut et de bravade, qui, le
soir venu, attisait sa fournaise.

Au moment o il arrivait  la place de l'Opra, Pierre, bris de
fatigue, perdu, leva les yeux. O tait-il donc? Le coeur de la
grande ville semblait battre l, dans la vaste tendue de ce carrefour,
comme si le sang des quartiers lointains et afflu de tous les cts,
par de triomphales avenues. Il regarda se perdre  l'horizon les troues
de l'avenue de l'Opra, des rues du Quatre-Septembre et de la Paix,
claires encore d'un reste de jour, dj toiles d'un fourmillement
d'tincelles. Le boulevard traversait la place du torrent de sa
circulation, o venaient se heurter les afflux des rues voisines, en de
continuels remous, qui faisaient de ce point le gouffre le plus
dangereux du monde. Vainement les gardiens de la paix tchaient de
mettre l quelque prudence, le flot des pitons dbordait quand mme,
les roues s'enchevtraient, les chevaux se cabraient, au milieu du bruit
de mare humaine, aussi haute, aussi incessante que la voix de tempte
d'un Ocan. Puis, c'tait la masse isole de l'Opra, peu  peu noy
d'ombre, norme et mystrieux, tel qu'un symbole, et dont l'Apollon,
porteur de lyre, tout en haut, gardait un dernier reflet de lumire,
dans le ciel blme. Et toutes les fentres des faades s'clairaient,
une allgresse naissait de ces milliers de lampes qui tincelaient une 
une, un besoin de dtente universelle, de libre assouvissement
s'pandait avec l'ombre croissante, tandis que, de loin en loin, les
globes lectriques clataient comme les lunes des nuits claires de
Paris.

Pourquoi donc se trouvait-il l? Pierre s'interrogeait, irrit et bant.
Puisque Laveuve tait mort, il n'avait qu' rentrer chez lui, qu' se
terrer dans son coin, porte et fentres closes, comme un tre dsormais
inutile, sans croyance, sans esprance, n'attendant plus que
l'anantissement final. La course tait longue, de la place de l'Opra 
sa petite maison de Neuilly. Malgr l'crasement de sa lassitude, il ne
voulut point prendre de voiture, il revint sur ses pas, retourna vers la
Madeleine, se replongea parmi la bousculade des trottoirs, au milieu de
l'assourdissement de la chausse, avec l'pre dsir d'aggraver sa plaie,
de se saturer de rvolte et de colre. N'tait-il donc pas au coin de
cette rue, au bout de ce boulevard, le gouffre attendu, o devait
crouler ce monde pourri, dont il entendait craquer la vieille socit, 
chaque pas?

Lorsqu'il voulut traverser la rue Scribe, un encombrement l'arrta.
Devant un caf luxueux, deux grands diables, mal vtus, fort sales,
criaient alternativement _la Voix du Peuple_, les scandales, les vendus
de la Chambre et du Snat, d'une telle voix de cuivre fl, que les
passants s'attroupaient. Et, l, il eut de nouveau la surprise de
reconnatre Salvat, dans un homme hsitant, errant, qui, aprs avoir
cout, s'tait approch du grand caf, pour regarder  travers les
glaces. Cette fois, cette rencontre le frappa, l'emplit d'un soupon,
au point qu'il s'arrta lui aussi, rsolu  l'observer. Il ne pouvait
croire qu'il allait le voir entrer, s'asseoir  une des petites tables,
sous la gaiet tide des lampes, lui d'aspect si misrable, avec ce
morceau de pain qui faisait bosse sous le vieux veston en loques. Un
instant, il attendit. Puis, il le vit simplement qui s'loignait d'un
pas bris, ralenti, comme si le caf, presque vide, ne lui et pas
convenu. Que cherchait-il donc, o courait-il, depuis le matin, dans
cette chasse solitaire et sauvage, lanc de la sorte au travers du Paris
de la richesse et de la joie, avec sa faim qui lui battait les talons?
Il ne se tranait plus que difficilement, il paraissait  bout de
volont et d'nergie. L'air vaincu, il s'approcha d'un kiosque, s'adossa
un moment. Et il se redressa, et il marcha encore, cherchant toujours.

Alors, un incident se produisit qui acheva d'motionner Pierre. Un homme
grand et fort, dbouchant de la rue Caumartin, venait d'apercevoir et
d'aborder Salvat. Et le prtre, aprs une hsitation, reconnut son frre
Guillaume, au moment o il serrait sans honte la main de l'ouvrier.
C'tait bien lui, avec ses pais cheveux taills en brosse, d'une
blancheur de neige, malgr ses quarante-sept ans  peine. Il avait gard
ses grosses moustaches trs brunes, sans un fil d'argent, ce qui donnait
toute une vie nergique  sa grande face, au front haut, en forme de
tour. Il tenait de son pre ce front de logique et de raison
inexpugnables, que Pierre avait lui aussi. Mais le bas du visage de
l'an tait plus solide, le nez plus fort, le menton carr, la bouche
large, au dessin ferme. Une cicatrice ple, une blessure ancienne
balafrait la tempe gauche. Et cette physionomie trs grave, rude et
ferme, au premier aspect, s'clairait d'une mle bont, lorsqu'un
sourire dcouvrait les dents, restes trs blanches.

Pierre se rappela ce que madame Thodore lui avait cont le matin. Son
frre Guillaume, touch de tant de misre, s'tait arrang pour occuper
chez lui Salvat pendant quelques jours. Et cela expliquait l'air
d'intrt avec lequel il semblait le questionner, tandis que le
mcanicien, l'air troubl de la rencontre, pitinait, comme ayant hte
de reprendre sa course dolente. Un moment, Guillaume parut s'apercevoir
de ce trouble, des rponses sans doute embarrasses qu'il obtenait.
Cependant, il quitta l'ouvrier. Mais, presque tout de suite, il se
retourna, il le regarda s'loigner de son allure harasse et ttue, au
travers de la foule. Et les rflexions qu'il fit alors durent tre bien
graves et bien pressantes, car il se dcida tout d'un coup  revenir sur
ses pas,  le suivre de loin, comme pour s'assurer de la direction qu'il
prenait.

Gagn par une inquitude croissante, Pierre avait regard la scne.
L'attente nerveuse o il tait d'un grand malheur indtermin, le
soupon o venaient de le jeter les rencontres successives,
inexplicables de Salvat, la surprise de voir maintenant son frre ml 
l'aventure, l'avaient envahi tout entier d'un besoin de savoir,
d'assister, d'empcher peut-tre. Il n'hsita pas, lui-mme suivit les
deux hommes, prudemment.

Ce fut pour lui un moi nouveau, lorsque Salvat, puis son frre
Guillaume, tournrent brusquement dans la rue Godot-de-Mauroy. Quel
destin le ramenait dans cette rue, o il avait eu la hte fivreuse de
revenir, d'o la mort de Laveuve l'avait seule cart? Et son
saisissement grandit encore, lorsque, aprs l'avoir perdu un instant, il
retrouva Salvat debout sur le trottoir, en face de l'htel Duvillard, 
la place mme o, le matin, il avait cru le reconnatre. Justement, la
porte cochre de l'htel tait grande ouverte,  la suite d'une
rparation du pav, sous le porche; et, les ouvriers partis, ce vaste
porche demeurait bant, empli par la nuit qui tombait. La rue troite,
 ct du boulevard tincelant, se noyait d'une ombre bleue, que les
becs de gaz piquaient de rares toiles. Des femmes passrent, qui
obligrent Salvat  descendre du trottoir. Mais il y remonta, il alluma
un bout de cigare, quelque reste ramass sous les tables d'un caf, et
il reprit sa faction, immobile en face de l'htel, patientant.

Agit de penses obscures, Pierre s'effrayait, se demandait s'il ne
devait pas aborder cet homme. Ce qui l'arrtait, c'tait la prsence de
son frre, qu'il avait vu s'embusquer sous une porte voisine, guettant,
prt  intervenir lui aussi. Et il se contentait de ne pas perdre des
yeux Salvat, toujours  l'afft, le regard sur le porche, ne le
dtournant que pour le porter vers le boulevard, comme s'il et attendu
quelqu'un ou quelque chose, qui devait arriver par l. En effet, le
landau des Duvillard parut enfin, avec son cocher et son valet de pied
en livre gros vert et or, un landau trs correctement attel de deux
grands carrossiers superbes.

Contrairement  l'habitude, la voiture qui,  cette heure, ramenait la
mre ou le pre, n'tait occupe, ce soir-l, que par les deux enfants,
Camille et Hyacinthe. Ils revenaient de la matine de la princesse de
Harth, et ils causaient librement, avec la tranquille impudeur dont ils
essayaient de s'tonner.

--Les femmes me dgotent. Et leur odeur, ah! la peste! Et cette
abomination de l'enfant qu'on risque toujours avec elles!

--Bah! mon cher, elles valent bien ton George Elson, cette fille
manque. D'ailleurs, tu te vantes, et tu as tort de ne pas t'arranger
avec la princesse, puisqu'elle en meurt d'envie.

--Ah! la princesse, en voil encore une qui m'assomme!

Hyacinthe en tait  la ngation des sexes,  la pose alanguie du
renoncement universel. Mais Camille, frmissante, irrite, parlait dans
une fivre mauvaise. Aprs un silence, elle reprit:

--Tu sais que maman est l-bas, avec lui.

Elle n'avait pas besoin de prciser davantage, son frre comprenait, car
ils parlaient souvent de cette chose, en toute libert.

--Son essayage chez Salmon, hein? la bte d'histoire!... Elle a fil par
l'autre porte, elle est avec lui.

--Qu'est-ce que a te fiche, qu'elle soit avec le bon ami Grard?
demanda paisiblement Hyacinthe.

Puis, en la sentant bondir sur la banquette:

--Tu l'aimes donc toujours, tu le veux?

--Oh! oui, je le veux, et je l'aurai!

Elle avait mis dans ce cri toute sa rage jalouse de fille laide, toute
sa souffrance d'tre dlaisse, de savoir sa mre, si belle encore, en
train de lui voler son plaisir.

--Tu l'auras, tu l'auras, reprit Hyacinthe, heureux de torturer un peu
sa soeur, qu'il redoutait, tu l'auras, s'il veut bien se donner... Il
ne t'aime pas.

--Il m'aime! reprit furieusement Camille. Il est gentil avec moi, a me
suffit.

Il eut peur de son regard noir, de ses petites mains d'infirme qui se
crispaient comme des griffes. Puis, aprs un silence:

--Et papa, qu'est-ce qu'il dit?

--Oh! papa, pourvu que, de quatre  six, il soit chez l'autre.

Hyacinthe se mit  rire. C'tait ce qu'ils appelaient entre eux le petit
goter de papa. Et Camille s'en gayait gentiment, except les jours o
maman, elle aussi, gotait dehors.

Le landau ferm tait entr dans la rue, et il s'approchait au trot
sonore des deux grands carrossiers. A cette minute, une petite blonde de
seize  dix-huit ans, un trottin de modiste, qui avait au bras un large
carton, traversa vivement, pour entrer sous la porte avant la voiture.
Elle apportait un chapeau  la baronne, elle avait mus tout le long du
boulevard, avec ses yeux d'un bleu de pervenche, son nez rose, sa bouche
qui riait toujours, dans le plus adorable des petits visages qu'on pt
voir. Et ce fut  ce moment, aprs un dernier coup d'oeil vers le
landau, que Salvat, d'un bond, pntra sous le porche. Presque aussitt,
il reparut, il jeta au ruisseau son bout de cigare allum; et, sans
courir, il s'en alla, il s'effaa, au fond des tnbres vagues de la
rue.

Alors, que se passa-t-il? Plus tard, Pierre se souvint qu'un camion du
chemin de fer de l'Ouest s'tait mis en travers, arrtant, attardant une
minute le landau, tandis que le trottin disparaissait sous la porte. Il
avait vu, avec un serrement de coeur inexprimable, son frre Guillaume
s'lancer  son tour, entrer dans l'htel, comme sous le coup d'une
rvlation, d'une certitude brusque. Lui, sans comprendre nettement,
sentait l'approche de l'effroyable chose. Mais, voulant courir, voulant
crier, il tait clou sur le trottoir, il avait la gorge serre par une
main de plomb. Soudainement, ce fut le grondement de la foudre, une
explosion formidable, comme si la terre s'ouvrait, comme si l'htel
foudroy s'anantissait. Toutes les vitres des maisons voisines
clatrent, tombrent avec un bruit retentissant de grle. Une flamme
d'enfer avait embras un instant la rue, la poussire et la fume furent
telles, que les quelques passants aveugls hurlrent d'pouvante, dans
le saisissement de cette fournaise o ils croyaient culbuter.

Et Pierre, alors, fut illumin par cet clair. Il revit la bombe
gonflant le sac  outils, que le chmage faisait vide et inutile. Il la
revit sous le veston en loques, cette bosse qu'il avait prise pour un
morceau de pain ramass contre une borne, rapport au logis,  la femme
et  l'enfant. Aprs avoir couru, menac tout le Paris heureux, elle
venait de flamber l, d'clater telle que le tonnerre,  ce seuil de la
bourgeoisie souveraine, matresse de l'or. Lui,  ce moment, ne pensa
qu' son frre Guillaume, se jeta sous ce porche o semblait s'tre
ouverte une bouche de volcan. Et, d'abord, il ne distingua rien, la
fume cre noyait tout. Puis, il aperut les murs fendus, l'tage
suprieur ventr, le pav dfonc, sem de dcombres. Dehors, le landau
qui allait entrer, n'avait rien eu, ni un cheval atteint, ni mme la
caisse rafle par un projectile. Mais, tale sur le dos, la jeune
fille, le petit trottin blond et joli gisait, le ventre ouvert, avec son
fin visage intact, les yeux clairs, le sourire tonn, dans le coup de
foudre de la catastrophe; tandis que, tomb prs d'elle, le carton, dont
le couvercle s'tait dtach simplement, avait laiss rouler le chapeau,
un chapeau rose trs fragile, rest charmant en sa fleur.

Guillaume, par un prodige, tait vivant, debout dj. Seule, sa main
gauche ruisselait de sang, des clats qui lui avaient dchir le
poignet. Il avait eu les moustaches brles, et l'explosion, en le
renversant, l'avait branl et meurtri  un tel point, qu'il grelottait
de tout son tre, comme dans un grand froid. Pourtant, il reconnut son
frre, sans mme s'tonner de le voir l, ainsi qu'il arrive aprs les
dsastres, o l'inexpliqu devient providentiel. Ce frre, perdu de vue
depuis si longtemps, tait l naturellement, parce qu'il fallait qu'il y
ft. Et il lui cria tout de suite, dans le frisson fou qui l'agitait:

--Emmne-moi, emmne-moi!... Chez toi,  Neuilly, oh! emmne-moi!

Puis, pour toute explication, parlant de Salvat:

--Je me doutais bien qu'il m'avait vol une cartouche, une seule
heureusement, sans quoi le quartier aurait saut... Ah! le malheureux!
je n'ai pu arriver  temps pour mettre le pied sur la mche.

Avec une lucidit parfaite, telle que la donne parfois le danger,
Pierre, sans parler, sans perdre une seconde, se souvint que l'htel
avait une sortie par derrire, rue Vignon. Il venait de comprendre le
grave pril o son frre serait, s'il se trouvait ml  cette affaire.
Vivement, quand il l'eut emmen, dans l'ombre de la rue Vignon, il lui
noua son mouchoir autour du poignet, qu'il lui fit cacher ensuite sous
son veston, contre sa poitrine.

--Emmne-moi, rptait Guillaume hant et grelottant, chez toi, 
Neuilly... Pas chez moi.

--Oui, oui, sois tranquille. Tiens! attends l un instant, je vais
arrter une voiture.

Il l'avait ramen sur le boulevard, dans sa hte de trouver un fiacre.
Mais le tonnerre de l'explosion bouleversait le quartier, les chevaux se
cabraient, des gens galopaient au hasard, pris de dmence. Et des agents
taient accourus, une foule se ruait, encombrait dj l'entre de la rue
Godot-de-Mauroy, noire comme un gouffre, les lumires s'tant toutes
teintes; tandis que, sur le boulevard, un crieur de _la Voix du Peuple_
s'enttait  clamer le nouveau scandale des Chemins de fer africains,
les trente-deux vendus de la Chambre et du Snat, la chute prochaine du
ministre.

Pierre, enfin, arrtait un fiacre, lorsqu'il entendit un passant qui
courait, dire  un autre:

--Le ministre, ah bien! voil une bombe qui le raccommode!

Les deux frres montrent dans la voiture, qui les emmena. Et, au-dessus
de Paris grondant, la nuit noire s'tait faite, une nuit sans pardon o
les toiles sombraient, sous la brume de crimes et de colre monte des
toitures. Le grand cri de justice passait, dans le bruit d'ailes
terrifiant que Sodome et Gomorrhe avaient entendu venir, de toutes les
tnbres de l'horizon.




LIVRE DEUXIME




I


Dans cette rue carte de Neuilly, o personne ne passait plus ds le
crpuscule, la petite maison,  cette heure, sous la nuit noire, dormait
d'un sommeil profond, les persiennes closes, sans qu'une lumire filtrt
au dehors. Et il semblait qu'on sentt aussi, derrire, la grande paix
du petit jardin, vide et mort, engourdi par le froid de l'hiver.

Pierre, dans le fiacre qui le ramenait avec son frre bless, avait
craint plusieurs fois de le voir s'vanouir. Guillaume, adoss,
affaiss, ne parlait pas; et quel terrible silence entre eux, si plein
des interrogations, des rponses, qu'ils sentaient inutile et douloureux
d'changer en ce moment! Pourtant, le prtre s'inquitait de la
blessure, se demandait  quel chirurgien il allait avoir recours,
dsireux de ne mettre dans le secret qu'un homme sr et dvou, en
voyant avec quel pre dsir de disparatre le bless se cachait.

Jusqu' l'Arc de Triomphe, pas un mot ne fut prononc. L seulement,
Guillaume sembla sortir de l'accablement de son rve, pour dire:

--Et, tu sais, Pierre, pas de mdecin. Nous allons soigner a tous les
deux.

Pierre voulut protester. Puis, il n'eut qu'un simple geste, signifiant
qu'il passerait outre, s'il le fallait. A quoi bon discuter en ce
moment? Mais son inquitude avait grandi, et ce fut avec un soulagement
vritable, lorsque le fiacre enfin s'arrta devant la maison, qu'il vit
son frre en descendre sans trop de faiblesse. Vivement, il paya le
cocher, trs heureux aussi de constater que personne, pas un voisin
mme, n'tait l. Et il ouvrit avec sa clef, il soutint le bless pour
l'aider  gravir les trois marches du perron.

Une faible veilleuse brlait dans le vestibule. Tout de suite, au bruit
de la porte, une femme, Sophie, la servante, venait de sortir de la
cuisine. Age de soixante ans, petite, maigre et noire, elle tait dans
la maison depuis plus de trente annes, ayant servi la mre avant de
servir le fils. Elle connaissait Guillaume, qu'elle avait vu jeune
homme. Sans doute elle le reconnut, bien qu'il y et dix ans bientt
qu'il n'et franchi ce seuil. Mais elle ne tmoigna aucune surprise,
elle parut trouver tout naturel cet extraordinaire retour, dans la loi
de discrtion et de silence qu'elle s'tait faite. Elle vivait en
recluse, elle ne parlait que pour les strictes ncessits de son
service.

Et elle se contenta de dire:

--Monsieur l'abb, il y a, dans le cabinet, monsieur Bertheroy, qui vous
attend depuis un quart d'heure.

Guillaume intervint, d'un air ranim.

--Bertheroy vient donc toujours ici?... Ah! lui, je veux bien le voir,
c'est un des meilleurs, un des plus larges esprits de ce temps. Il est
rest mon matre.

Ami autrefois de leur pre, l'illustre chimiste Michel Froment,
Bertheroy tait aujourd'hui,  son tour, une des gloires les plus hautes
de la France,  qui la chimie devait les extraordinaires progrs qui en
ont fait la science mre, en train de renouveler la face du monde.
Membre de l'Institut, combl de charges et d'honneurs, il avait gard
pour Pierre une grande affection, il le visitait ainsi parfois avant le
dner, afin de se distraire, disait-il.

--Tu l'as mis dans le cabinet, bon! nous y allons, dit l'abb  la
servante, qu'il tutoyait. Porte une lampe allume dans ma chambre, et
prpare mon lit, pour que mon frre puisse se coucher tout de suite.

Pendant que, sans une surprise, sans un mot, Sophie excutait cet ordre,
les deux frres passaient dans l'ancien laboratoire de leur pre, dont
le prtre avait fait un vaste cabinet de travail. Et ce fut avec un cri
de joyeux tonnement que le savant les accueillit, lorsqu'il les vit
entrer, l'un soutenant l'autre.

--Comment! ensemble!... Ah! mes chers enfants, vous ne pouviez me faire
de bonheur plus grand! Moi qui ai si souvent dplor votre cruel
malentendu!

Septuagnaire, il tait grand, sec, avec des traits anguleux. La peau
jaunie se collait comme un parchemin sur les os saillants des joues et
des mchoires. D'ailleurs, sans aucun prestige, il avait l'air d'un
vieil herboriste. Mais le front tait beau, large, uni, et sous les
cheveux blancs bouriffs luisaient encore des yeux de flamme.

Quand il aperut la main bande, il s'cria:

--Quoi donc, Guillaume, vous tes bless?

Pierre se taisait, laissant son frre conter l'histoire, telle qu'il lui
plairait de la dire. Celui-ci avait compris qu'il devait avouer la
vrit, simplement, en omettant les circonstances.

--Oui, dans une explosion, et je crois bien que j'ai le poignet cass.

Bertheroy l'examinait, remarquait ses moustaches brles, ses yeux de
stupeur, o passait l'effarement des catastrophes. Il devint srieux,
circonspect, sans chercher par des questions  forcer les confidences.

--Ah! bah! une explosion... Me permettez-vous de voir la plaie? Vous
savez qu'avant de me laisser sduire par la chimie, j'ai fait mes tudes
de mdecine, et que je suis un peu chirurgien.

Pierre ne put retenir ce cri de son coeur:

--Oui, oui! matre, voyez la blessure... J'tais bien inquiet, c'est une
chance inespre que vous vous trouviez l.

Le savant le regarda, sentit la gravit des circonstances qu'on lui
cachait. Et, comme Guillaume consentait, avec un sourire, en plissant
de faiblesse, il voulut d'abord qu'on le coucht. La servante revenait
dire que le lit tait prt, tous passrent dans la chambre voisine, o
le bless fut dshabill et mis au lit.

--Eclairez-moi, Pierre, prenez la lampe, et que Sophie me donne une
cuvette pleine d'eau, avec des linges.

Puis, lorsqu'il eut doucement lav la plaie:

--Diable! diable!... Le poignet n'est pas cass, mais c'est une vilaine
affaire tout de mme. Je crains qu'il n'y ait une lsion de l'os... Ce
sont des clous qui ont travers les chairs, n'est-ce pas?

Ne recevant pas de rponse, il se tut. Sa surprise croissait, il se mit
 examiner avec attention la main que la flamme avait noircie, il finit
mme par flairer la manche de la chemise, pour mieux se rendre compte.
Evidemment, il reconnaissait les effets d'un de ces explosifs nouveaux,
que lui-mme avait si savamment tudis et pour ainsi dire crs. Mais,
pourtant, celui-ci devait le drouter, car il y avait l des traces, des
caractres, dont l'inconnu lui chappait.

--Alors, se dcida-t-il  demander enfin, emport par sa curiosit de
savant, c'est dans une explosion de laboratoire que vous vous tes
arrang de cette belle faon?... Quelle diablesse de poudre tiez-vous
donc en train de fabriquer?

Malgr sa souffrance, Guillaume, depuis qu'il le voyait tudier ainsi sa
blessure, tmoignait une contrarit, une agitation croissante, comme si
le vrai secret qu'il voulait garder et t l, dans cette poudre dont
le premier essai venait de si cruellement l'atteindre. Il coupa court,
il dit de son air de passion contenue, les yeux droits et francs:

--Je vous en prie, matre, ne me questionnez pas. Je ne puis vous
rpondre... Je sais que vous tes un assez noble esprit pour me soigner
et m'aimer encore, sans exiger ma confession.

--Ah! certes, mon ami, s'cria Bertheroy, gardez votre secret. Votre
dcouverte est  vous, si vous en avez fait une, et je vous sais capable
de l'employer au plus gnreux usage. D'ailleurs, vous devez me savoir,
vous aussi, bien trop passionn de vrit, rsolu  ne jamais juger les
actes des autres, quels qu'ils soient, avant d'en connatre toutes les
raisons.

Et, d'un geste, il acheva de dire sa large tolrance, son esprit
souverain, dgag des ignorances et des superstitions, qui faisait de
lui, sous les ordres dont il tait chamarr, sous ses titres
universitaires et acadmiques de savant officiel, l'intelligence la plus
hardie, la plus libre, uniquement passionne de vrit, comme il le
disait.

Il n'avait pas les outils ncessaires, il se contenta de panser la plaie
avec soin, aprs s'tre assur qu'aucune parcelle des projectiles
n'tait reste dans les chairs. Enfin, il partit, en promettant d'tre
l, le lendemain, de bonne heure. Et, comme le prtre l'accompagnait
jusqu' la porte de la rue, il le rassura: si l'os n'avait pas t
atteint trop profondment, tout irait bien.

Pierre, de retour prs du lit, y trouva son frre assis encore sur son
sant, puisant une nergie dernire dans son dsir d'crire aux siens,
pour les rassurer. Il dut reprendre la lampe et l'clairer de nouveau,
aprs lui avoir donn du papier et un crayon. Heureusement, Guillaume
avait le libre usage de sa main droite. Il put, en quelques lignes,
annoncer qu'il ne rentrerait pas  madame Leroi, sa belle-mre, qui
tait reste chez lui, aprs la mort de sa femme, et qui avait lev ses
trois grands fils. En outre, Pierre savait qu'il y avait, dans la
maison, une jeune fille de vingt-cinq  vingt-six ans, la fille d'un
ancien ami de Guillaume, recueillie par celui-ci  la mort du pre, et
qu'il devait pouser prochainement, malgr la grande diffrence d'ges.
Mais c'taient l, pour le prtre, des choses vagues et troublantes,
tout un ct de dsordre condamnable, qu'il avait toujours feint
d'ignorer.

--Alors, tu veux qu'on porte tout de suite cette lettre  Montmartre?

--Oui, tout de suite. Il n'est gure plus de sept heures, elle sera
l-bas vers huit heures... Et un homme sr, n'est-ce pas?

--Le mieux est que Sophie prenne un fiacre. Avec elle, on peut tre sans
crainte, elle ne bavardera pas... Attends, je vais arranger cela.

Sophie, appele, comprit, promit de dire l-bas, si on la questionnait,
que monsieur Guillaume tait venu passer la nuit chez son frre, pour
des raisons qu'elle ignorait. Et, sans faire aucune rflexion elle-mme,
elle s'en alla, aprs avoir dit simplement:

--Le dner de monsieur l'abb est servi, il n'aura qu' prendre le
bouillon et le ragot sur le fourneau.

Mais, cette fois, quand Pierre revint s'asseoir prs du lit, Guillaume y
tait retomb sur le dos, la tte soutenue par deux oreillers, trs las,
trs ple, envahi par la fivre. La lampe brlait doucement au coin d'un
meuble, la paix tait si profonde, qu'on entendait battre la grosse
horloge, dans la salle  manger voisine. Un instant, ce grand silence
rgna autour des deux frres, enfin runis et seuls, aprs tant
d'annes de sparation. Puis, le bless avana au bord du drap sa bonne
main, que le prtre saisit, serra tendrement dans la sienne. Et cette
treinte se prolongea, et les deux mains fraternelles restrent l'une
dans l'autre.

--Mon pauvre petit Pierre, murmura trs bas Guillaume, pardonne-moi de
tomber ici de la sorte. J'envahis la maison, je prends ton lit, je
t'empche de dner...

--Ne parle pas, ne te fatigue pas davantage, interrompit Pierre. O
veux-tu donc aller, si ce n'est ici, quand tu es dans la peine?

La main fivreuse du bless eut une pression plus chaude, tandis que ses
yeux se mouillaient.

--Merci, mon petit Pierre. Je te retrouve, tu es doux et tendre comme
autrefois... Ah! tu ne peux savoir combien cela m'est dlicieux en ce
moment!

A leur tour, les yeux du prtre s'obscurcirent. Les deux frres, au
milieu de ce grand calme, de ce grand bien-tre succdant  des motions
si violentes, prouvaient un charme infini  se retrouver de la sorte,
dans la maison de leur enfance. C'tait l que leur pre et leur mre
taient morts, le pre tragiquement, foudroy par une explosion de
laboratoire, la mre, trs pieuse, en vritable sainte. C'tait l, dans
ce mme lit, que Guillaume avait soign Pierre, lorsque, leur mre
morte, lui-mme avait failli mourir; et c'tait l que, maintenant,
Pierre soignait Guillaume. Tout les brisait, les bouleversait
d'attendrissement, les circonstances imprvues de leur rencontre,
l'affreuse catastrophe dont ils restaient branls, le ct mystrieux
des choses qui demeurait inexpliqu entre eux. Et, dans leur
rapprochement tragique, aprs un temps si long de vie spare, leurs
souvenirs communs s'veillaient, la vieille maison leur parlait de leur
enfance, des parents disparus, des jours lointains o ils y avaient aim
et souffert. Le jardin tait l, sous la fentre, le jardin, glac 
cette heure, qui jadis, ensoleill, retentissait de leurs jeux. A
gauche, se trouvait le laboratoire, la grande pice, o leur pre leur
avait appris  lire. A droite, dans la salle  manger, ils revoyaient
leur mre leur couper des tartines, si douce, avec ses grands yeux
dsesprs de croyante. Et la sensation qu'ils y taient seuls  cette
heure, et cette ple clart dormante de la lampe, et cette profonde
solitude muette du jardin, de la maison, de tout le pass, les
emplissaient d'une extraordinaire douceur, mle  une amertume immense.

Ils auraient voulu causer, s'pancher. Mais que se dire? Malgr leurs
mains qui restaient noues troitement, le plus infranchissable des
abmes ne les sparait-il pas? Du moins, ils le croyaient. Guillaume
avait la conviction que Pierre tait un saint, un prtre de la foi la
plus solide, sans un doute, qui n'avait rien de commun avec lui, ni dans
les ides, ni dans la pratique de l'existence. Un coup de hache les
avait dsunis, ils habitaient deux mondes diffrents. Et, de mme,
Pierre s'imaginait Guillaume comme un dclass, de conduite louche,
n'ayant pas mme pous la femme dont il avait eu trois enfants, sur le
point de se remarier avec cette fille trop jeune, tombe on ne savait
d'o. En outre, il y avait les ides exaltes du savant et du
rvolutionnaire, la ngation de tout, les pires violences acceptes,
provoques peut-tre, le monstre vague de l'anarchie entrevu au fond.
Alors, sur quel terrain l'entente aurait-elle pu se faire, du moment que
chacun des deux frres gardait son prjug contre l'autre, le voyait au
bord oppos du gouffre, sans qu'une planche pt tre jete entre eux?
Et, seuls, leurs pauvres coeurs sanglotaient de leur fraternelle
tendresse perdue.

Pierre n'ignorait pas que Guillaume avait dj couru le risque d'tre
compromis dans une affaire anarchiste. Il ne lui posait aucune question.
Mais il ne pouvait s'empcher de songer qu'il ne se serait pas cach
ainsi, s'il n'avait eu la crainte d'tre arrt comme complice. Complice
de Salvat, l'tait-il donc vraiment? Et Pierre frmissait, car il
n'avait toujours pour se faire une opinion que les paroles chappes 
son frre, aprs l'attentat, le cri accusant Salvat de lui avoir vol
une cartouche, l'acte aussi de s'tre si hroquement lanc sous le
porche de l'htel Duvillard, afin d'teindre la mche. Seulement, que
d'obscurits encore! et, si on lui avait vol une cartouche de cet
effroyable explosif, c'tait donc qu'il en fabriquait, qu'il en avait
chez lui? Sans doute, avec son poignet bless, mme s'il n'tait pas
complice, il n'avait eu qu' disparatre, jugeant bien que, trouv l,
la main sanglante, dj compromis, jamais il n'aurait convaincu personne
de son innocence. Mais, quand mme, les tnbres restaient paisses, le
crime semblait possible, c'tait une aventure affreuse.

Guillaume dut deviner, dans le tremblement de la main moite, que son
frre lui abandonnait, un peu de l'anantissement o tombait ce pauvre
tre, dj foudroy par le doute, et que la catastrophe achevait. Le
spulcre tait vide, la cendre mme en venait d'tre balaye.

--Mon pauvre petit Pierre, reprit-il lentement, excuse-moi, si je ne te
dis rien. Je ne peux rien te dire... Et puis,  quoi bon? nous ne nous
entendrions certainement pas... Ne nous disons rien, ne gotons que la
joie d'tre ensemble et, quand mme, de nous aimer toujours.

Pierre leva les yeux; et, longuement, leurs regards restrent l'un dans
l'autre.

--Ah! bgaya-t-il, que les choses sont affreuses!

Mais Guillaume avait bien compris l'interrogation muette. Ses yeux y
rpondaient en ne se dtournant pas, en s'allumant d'une flamme trs
pure, trs haute.

--Je ne peux rien te dire, rpta-t-il. Quand mme, mon petit Pierre,
aimons-nous.

Et Pierre, alors, le sentit un instant suprieur  toute inquitude
basse,  la peur du coupable qui tremble pour lui, exalt au contraire
dans la passion d'un grand dessein, dans le souci noble de mettre 
l'abri l'ide souveraine, ce secret qu'il voulait sauver. Et ce ne fut,
malheureusement, que la brve vision d'un espoir indistinct de rachat et
de victoire, car dj tout sombrait, retombait au doute, au soupon des
intelligences qui s'ignorent.

Un brusque souvenir, un excrable spectacle venait de s'voquer et
d'affoler Pierre. Il bgaya:

--As-tu vu, mon grand frre, as-tu vu, sous la porte, cette enfant
blonde, tale sur le dos, le ventre ouvert, avec son joli sourire
tonn?

A son tour, Guillaume frmissait. Et, d'une voix basse et pnible:

--Oui, oui, je l'ai vue. Ah! le pauvre petit tre! Ah! les atroces
ncessits, les atroces erreurs de la justice!

Alors, dans l'horrible frisson de ce qui passait, dans son horreur de la
violence, Pierre succomba, laissa tomber sa face parmi la couverture, au
bord du lit. Et il sanglota perdument, une crise soudaine, dbordante
de larmes, le jetait l, ananti, d'une faiblesse d'enfant. C'tait, en
lui, comme une dbcle de tout ce qu'il souffrait depuis le matin, la
douleur immense de l'injustice, de la souffrance universelle, qui
crevait dans ce flot de pleurs que rien ne semblait plus devoir arrter.
Et, boulevers de mme, Guillaume, qui avait pos la main sur la tte de
son petit frre, pour le calmer, du geste dont il caressait autrefois
ses cheveux d'enfant, se taisait, ne trouvant pas de consolation,
acceptant l'ruption du volcan toujours possible, le cataclysme qui peut
toujours prcipiter l'volution lente, dans la nature. Mais quel sort,
pour les misrables cratures, pour les existences que les laves
emportent par milliards! Et ses yeux se mirent aussi  ruisseler, au
milieu du grand silence.

--Pierre, finit-il par dire doucement, je veux que tu dnes... Va, va
dner. Cache la lumire de la lampe, laisse-moi seul, les yeux clos.
Cela me fera du bien.

Il fallut que Pierre le contentt. Mais il ne ferma pas la porte de la
salle  manger; et, dfaillant de besoin, sans mme s'en tre aperu, il
mangea debout, l'oreille aux aguets, coutant si son frre ne se
plaignait pas, ne l'appelait pas. Le silence semblait encore avoir
grandi, la petite maison s'anantissait dans la mlancolique douceur du
pass.

Vers huit heures et demie, lorsque Sophie revint de sa commission 
Montmartre, Guillaume l'entendit, malgr son pas discret. Il s'agita,
voulut savoir. Et ce fut Pierre qui accourut le renseigner.

--Ne t'inquite pas. Sophie a t reue par une vieille dame, qui, aprs
avoir lu ta lettre, lui a dit simplement que c'tait bien. Elle ne lui a
pas mme pos une question, l'air tranquille, sans curiosit aucune.

Guillaume, sentant son frre tonn de cette belle srnit, se contenta
de dire, trs calme lui aussi:

--Oh! il suffit que Mre-Grand soit prvenue. Elle sait bien que, si je
ne rentre pas, c'est que je ne puis pas.

Mais il lui fut impossible de s'assoupir. La lumire de la lampe avait
beau tre cache, il rouvrait les yeux, regardait autour de lui,
semblait couter au del des murs, vers Paris. Il fallut que le prtre
ft venir la servante, puis l'interroget, pour savoir si, en se rendant
 Montmartre, elle n'avait rien remarqu d'extraordinaire. Elle parut
surprise, elle n'avait rien remarqu. D'ailleurs, le fiacre avait suivi
les boulevards extrieurs, presque dserts. Un petit brouillard s'tait
remis  tomber, et les rues se noyaient sous une humidit glaciale.

A neuf heures, Pierre comprit que son frre ne dormirait pas, s'il le
laissait ainsi sans nouvelles. Dans la fivre commenante, le bless
s'angoissait, envahi par le besoin qui le hantait de savoir si Salvat
tait arrt et s'il avait parl. Il ne l'avouait pas, il paraissait
n'avoir aucune inquitude personnelle; et c'tait vrai sans doute; mais
son grand secret l'touffait, il frmissait  la pense qu'un si haut
dessein, tant de travail et tant d'espoir, fussent  la merci de cet
hallucin de la misre, voulant rtablir la justice  coups de bombe.
Vainement, le prtre tcha de lui faire entendre qu' cette heure on ne
pouvait encore rien savoir: il le vit d'une telle impatience, accrue de
minute en minute, qu'il se dcida  tenter au moins un effort, pour le
satisfaire.

Mais o aller, o frapper? Dans la conversation, Guillaume, cherchant 
qui Salvat avait pu demander asile, nomma Janzen, et il eut un instant
l'ide d'envoyer aux renseignements chez celui-ci. Puis, il rflchit
que Janzen, s'il avait appris l'attentat, n'tait pas homme  attendre
chez lui la police.

--J'irais bien t'acheter les journaux du soir, rptait Pierre. Mais il
n'y a rien dedans,  coup sr... Dans Neuilly, je connais presque tout
le monde. Seulement, je ne vois personne,  moins, pourtant, que
Bache...

Guillaume l'interrompit.

--Tu connais Bache, le conseiller municipal?

--Oui, nous nous sommes occups ensemble de bonnes oeuvres, dans le
quartier.

--Oh! Bache est un de mes vieux amis, et je ne sais pas d'homme plus
sr. Va chez lui, ramne-le-moi, je t'en prie.

Un quart d'heure plus tard, Pierre ramenait Bache, qui habitait une rue
voisine. Et il ne le ramenait pas seul, ayant eu la surprise de trouver
chez lui Janzen. Comme Guillaume s'en tait dout, celui-ci, dnant chez
la princesse de Harth et apprenant l'attentat, s'tait bien gard de
rentrer coucher dans son petit logement de la rue des Martyrs, o la
police pouvait avoir l'ide d'tablir une souricire. On connaissait ses
attaches, il se savait guett, toujours sous le coup, comme tranger
anarchiste, d'une arrestation ou d'une expulsion. Aussi avait-il cru
prudent d'aller, pour quelques jours, demander l'hospitalit  Bache,
homme trs droit, trs serviable, aux mains duquel il se confiait sans
crainte. Jamais il ne serait rest chez Rosemonde, cette dtraque
adorable qui, depuis un mois, l'affichait par un besoin perdu de
sensations nouvelles, et dont il avait senti toute l'inutile et
dangereuse extravagance.

Guillaume, ravi de voir entrer Bache et Janzen, voulut se remettre sur
son sant. Mais Pierre exigea qu'il demeurt tranquille, la tte sur
l'oreiller, et surtout qu'il parlt le moins possible. Tandis que Janzen
restait debout et silencieux, Bache prit une chaise, s'assit  ct du
lit, dbordant d'amicales paroles. C'tait un gros homme de soixante
ans,  la figure large et pleine,  la grande barbe blanche, aux longs
cheveux blancs. Ses petits yeux tendres se noyaient de rve, sa grosse
bouche avait un bon sourire d'universel espoir. Son pre, un
saint-simonien fervent, l'avait lev dans le culte de la croyance
nouvelle. Et lui-mme, plus tard, tout en gardant le respect de cette
croyance, tait pass aux ides de Fourier, par un besoin personnel
d'ordre et de religiosit, de sorte qu'on trouvait en lui comme une
succession et un raccourci des deux doctrines. Vers trente ans, il
s'tait aussi proccup du spiritisme. Riche d'une petite fortune
solide, il n'avait eu d'autre aventure en sa vie que d'avoir fait partie
de la Commune de 1871, sans trop savoir pourquoi ni comment. Condamn 
mort par contumace, bien qu'il et sig parmi les modrs, il avait
vcu en Belgique, jusqu' l'amnistie. Et c'tait en souvenir de ces
choses que Neuilly l'avait envoy au Conseil municipal, moins cependant
pour glorifier la victime de la raction bourgeoise, que pour
rcompenser le trs brave homme, aim de tout le quartier.

Dans son besoin de nouvelles, Guillaume dut se confier aux deux
visiteurs, leur dire l'histoire de la bombe, la fuite de Salvat, la
faon dont il venait d'tre bless, en voulant teindre la mche. Et
Janzen qui l'coutait, de son air froid, avec sa maigre figure de Christ
trs blond,  la barbe et aux cheveux boucls, dit enfin d'une voix
douce, les mots ralentis par son pnible accent tranger:

--Ah! c'est Salvat... Je croyais que a pouvait tre le petit Mathis...
Salvat, a m'tonne, il n'tait pas dcid.

Et, lorsque Guillaume, anxieux, lui demanda s'il pensait que Salvat
parlerait, il se rcria d'abord.

--Oh! non, oh! non!

Puis, il se reprit, avec un peu de ddain dans ses yeux clairs,
chimriques et durs.

--Pourtant, je ne sais pas... Salvat est un sentimental.

Bache, que l'attentat bouleversait, s'agita, chercha tout de suite
comment, en cas d'une dnonciation, on tirerait d'affaire Guillaume,
qu'il aimait beaucoup. Et celui-ci, devant la froideur mprisante de
Janzen, dut souffrir qu'on pt le croire ainsi tremblant, ravag par
l'unique dsir de sauver sa peau dans l'aventure. Mais que leur dire,
comment leur faire entendre le haut souci qui l'enfivrait, sans leur
confier le secret qu'il avait cach mme  son frre?

Sophie,  ce moment, vint dire  son matre que M. Thophile Morin tait
l, avec un autre monsieur. Trs tonn de cette visite tardive, Pierre
passa dans la pice voisine, pour les recevoir. Il avait connu Morin, 
son retour d'Italie, et l'avait aid  faire traduire et adopter, dans
les coles italiennes, un excellent rsum des sciences actuelles,
telles que les programmes universitaires les exigent. Franc-Comtois,
compatriote de Proudhon, dont il avait frquent  Besanon la pauvre
famille, fils lui-mme d'un ouvrier horloger, Morin avait grandi dans
les ides proudhoniennes, ami tendre des misrables, nourrissant une
colre d'instinct contre la richesse et la proprit. Plus tard, venu 
Paris comme petit professeur, passionn par l'tude, il s'tait donn,
de toute son intelligence,  Auguste Comte; et c'tait ainsi qu'on
aurait retrouv chez lui, sous le positiviste fervent, l'ancien
proudhonien, sa rvolte personnelle de pauvre, en haine de la misre. Il
s'en tenait d'ailleurs au positivisme scientifique, ayant reni le Comte
si trangement religieux des dernires annes, dans sa haine de tout
mysticisme. Son existence brave, unie et morne, n'avait eu qu'un roman,
le coup de brusque fivre qui l'avait emport et fait combattre en
Sicile, aux cts de Garibaldi, lors de l'pope lgendaire des Mille.
Et il tait redevenu  Paris petit professeur, gagnant obscurment sa
vie triste.

Lorsque Pierre rentra dans la chambre, il dit  son frre, la voix mue:

--Morin m'amne Barths, qui s'imagine tre en pril et qui me demande
l'hospitalit.

Guillaume s'oublia, se passionna.

--Nicolas Barths, un hros, une me antique! je le connais, je l'admire
et je l'aime... Il faut lui ouvrir ta maison toute grande.

Bache et Janzen s'taient regards en souriant. Puis, de son air
froidement ironique, le dernier dit avec lenteur:

--Pourquoi monsieur Barths se cache-t-il? Beaucoup de gens le croient
mort, et c'est un revenant qui ne fait plus peur  personne.

Ag de soixante-quatorze ans, Barths avait pass prs de cinquante
annes en prison. Il tait l'ternel prisonnier, le hros de la libert
que tous les gouvernements avaient promen de citadelle en forteresse.
Depuis son adolescence, il marchait dans son rve fraternel, il
combattait pour une rpublique idale de vrit et de justice, et il
aboutissait toujours au cachot, il allait toujours achever sa rverie
humanitaire sous de triples verrous. Carbonaro, rpublicain de la
veille, sectaire vanglique, il avait conspir  toutes les heures,
dans tous les lieux, en lutte sans cesse contre le pouvoir, quel qu'il
ft. Et, lorsque la rpublique tait venue, cette rpublique qui lui
avait cot tant d'annes de gele, elle l'avait emprisonn  son tour,
ajoutant des annes d'ombre aux annes dj sans soleil. Et il restait
le martyr de la libert, et il la voulait quand mme, elle qui n'tait
jamais.

--Mais vous vous trompez, reprit Guillaume froiss du ton railleur de
Janzen, on songe une fois de plus  se dbarrasser de Barths, dont la
probit intransigeante gne nos hommes politiques; et il fait trs bien
de prendre ses prcautions.

Nicolas Barths entrait, un grand vieillard, sec et mince, le nez en bec
d'aigle, les yeux brlants encore sous les profondes arcades
sourcilires, embroussailles de longs poils blancs. La bouche dente,
reste fine, se perdait dans la barbe de neige, tandis que la couronne
des cheveux, d'une blancheur d'aurole, tombait en boucles sur les
paules. Et, derrire lui, modestement, venait Thophile Morin, avec ses
favoris gris, ses cheveux gris taills en brosse, ses lunettes, son air
jaune et las de vieux professeur, us dans sa chaire. Ni l'un ni l'autre
ne parurent s'tonner, n'attendirent une explication, en trouvant au lit
cet homme, le poignet band; et il n'y eut aucune prsentation, ceux qui
se connaissaient se sourirent simplement.

Barths se pencha, baisa Guillaume sur les deux joues.

--Ah! dit ce dernier presque gaiement, cela me donne du courage de vous
voir!

Mais les deux nouveaux venus apportaient quelques renseignements. Une
agitation extrme rgnait sur les boulevards, la nouvelle de l'attentat
s'tait rpandue de caf en caf, et l'on s'arrachait l'dition tardive
d'un journal, o l'affaire se trouvait raconte, fort mal, avec
d'extraordinaires dtails. En somme, on ne savait encore rien de prcis.

Pierre, en voyant Guillaume plir, le fora de se recoucher. Et, comme
il parlait d'emmener ces messieurs dans la pice voisine, le bless dit
doucement:

--Non, non, je te promets de ne plus remuer, de ne plus ouvrir la
bouche. Restez l, causez  demi-voix. Je t'assure que cela me fera du
bien, de ne pas tre seul et de vous entendre.

Alors, sous la lueur dormante de la lampe, une sourde conversation
s'engagea. Le vieux Barths,  propos de cette bombe qu'il jugeait
abominable et imbcile, parlait avec la stupeur d'un hros des luttes
lgendaires pour la libert, attard dans des temps nouveaux, auxquels
il ne comprenait absolument rien. Est-ce que la libert enfin conquise
ne suffirait pas  tout? Est-ce qu'il existait un autre problme que
celui de fonder la vraie rpublique? Puis,  propos de Mge et de son
discours, prononc l'aprs-midi  la Chambre, il fit amrement le procs
du collectivisme, qu'il dclarait tre une des formes dmocratiques du
despotisme. Thophile Morin, lui, s'il se prononait contre
l'enrgimentement collectiviste des forces sociales, professait une
haine plus vigoureuse encore contre l'odieuse violence des anarchistes;
car il n'attendait le progrs que par l'volution, il se montrait assez
indiffrent sur les moyens politiques qui devaient raliser la socit
scientifique de demain. Les anarchistes, certes. Bache paraissait ne pas
les aimer davantage, touch pourtant du songe idyllique, de l'espoir
humanitaire en germe au fond de leur rage destructive, s'emportant lui
aussi contre Mge, qu'il accusait, depuis son entre  la Chambre, de
n'tre plus qu'un rhteur, un thoricien rvant de dictature. Et Janzen,
toujours debout, avec le pli ironique de sa lvre, dans son visage
glac, les coutait tous les trois, ne lchait des mots brefs, coupant
comme des lames d'acier, que pour dire sa foi d'anarchie, l'inutilit
des nuances, la ncessit de l'absolu, tout dtruire pour tout
reconstruire.

Pierre, demeur prs du lit, coutait galement avec une attention
passionne. Dans l'croulement qui s'tait fait en lui de toutes les
croyances, dans le nant auquel il avait abouti, ces hommes venus l des
quatre points des ides du sicle, remuaient le terrible problme dont
il souffrait, celui de la croyance nouvelle attendue par la dmocratie
du sicle prochain. Et, depuis les anctres immdiats, depuis Voltaire,
depuis Diderot, depuis Rousseau, quels continuels flots d'ides, se
succdant, se heurtant sans fin, les unes enfantant les autres, toutes
se brisant dans une tempte o il devenait si difficile de voir clair!
D'o soufflait le vent, o allait la nef de salut, pour quel port
fallait-il donc s'embarquer? Dj il s'tait dit que le bilan du sicle
tait  faire, qu'il devrait, aprs avoir accept l'hritage de Rousseau
et des autres prcurseurs, tudier les ides de Saint-Simon, de Fourier,
de Cabet lui-mme, d'Auguste Comte et de Proudhon, de Karl Marx aussi,
afin de se rendre au moins compte du chemin parcouru, du carrefour
auquel on tait arriv. Et n'tait-ce pas une occasion, puisqu'un hasard
runissait ces hommes chez lui, apportant les vivantes et adverses
doctrines, qu'il se promettait d'examiner?

Mais, s'tant tourn, Pierre aperut Guillaume trs ple, les paupires
closes. Lui-mme, dans sa foi en la science, venait-il de sentir passer
le doute des thories contradictoires, la dsesprance de voir la lutte
pour la vrit accrotre l'erreur?

--Tu souffres? demanda le prtre, inquiet.

--Oui, un peu. Je vais tcher de dormir.

Tous s'en allrent, avec de muettes poignes de main. Seul, Nicolas
Barths resta, coucha dans une chambre du premier tage, que venait de
prparer Sophie. Pierre, pour ne pas quitter son frre, sommeilla sur un
canap. Et la petite maison retomba  sa grande paix,  ce silence de la
solitude et de l'hiver, o passait le mlancolique frisson des souvenirs
d'enfance.

Le matin, ds sept heures, Pierre dut aller chercher les journaux.
Guillaume avait mal dormi, une fivre intense s'tait dclare. Mais il
fallut quand mme que son frre lui lt les articles interminables
publis sur l'attentat. C'tait un ple-mle extraordinaire de vrits,
d'inventions, de renseignements prcis noys dans les extravagances les
plus inattendues. _La Voix du Peuple_ surtout, le journal de Sanier, se
distinguait par ses titres et sous-titres en gros caractres, par la
page entire qu'il donnait d'informations, entasses au hasard. Du coup,
il en avait gard pour plus tard la fameuse liste des trente-deux
dputs et snateurs, compromis dans l'affaire des Chemins de fer
africains; et il ne tarissait pas en dtails sur l'aspect du porche de
l'htel Duvillard, aprs l'explosion, le pav dfonc, le plafond de
l'tage suprieur crev, la porte cochre arrache de ses ferrures;
puis, venait l'histoire des deux enfants du baron prservs par miracle,
le landau intact, tandis que le pre et la mre, affirmait-on, s'taient
attards  la confrence si remarquable de monseigneur Martha. Toute une
colonne tait consacre  la seule victime, la pauvre enfant blonde et
jolie, le petit trottin de modiste, le ventre ouvert, dont l'identit
n'tait pas nettement tablie, bien qu'une nue de reporters se ft rue
avenue de l'Opra, chez la patronne, puis dans le haut du faubourg
Saint-Denis, o l'on croyait que la grand'mre de la morte habitait.
Et, dans un article grave du _Globe_, videmment inspir par Fonsgue,
un appel tait fait au patriotisme de la Chambre pour qu'elle vitt
toute crise ministrielle, au milieu des vnements douloureux que le
pays traversait. Pendant quelques semaines encore, le ministre allait
durer, vivre  peu prs tranquille.

Mais Guillaume n'avait t frapp que par un dtail: l'auteur de
l'attentat restait inconnu, Salvat certainement n'tait ni arrt, ni
mme souponn. On semblait au contraire partir sur une piste fausse, un
monsieur bien mis, gant, qu'un voisin jurait avoir vu entrer dans
l'htel, au moment de l'explosion. Et Guillaume semblait se calmer un
peu, lorsque son frre lui lut un autre journal, o l'on donnait des
renseignements sur l'engin qui avait d tre employ, une bote de
conserve, relativement trs petite, dont on avait retrouv les dbris.
De nouveau, il retomba  son anxit, lorsqu'il sut qu'on s'tonnait
qu'un si pauvre engin et pu faire de si violents ravages, et qu'on
souponnait l quelque nouvel explosif, d'une puissance incalculable.

A huit heures, Bertheroy reparut, alerte malgr ses soixante-dix ans,
tel qu'un jeune carabin qui court chez un ami lui rendre le service
d'une petite opration. Il apportait une trousse, des bandes, de la
charpie. Mais il se fcha, lorsqu'il trouva le bless rouge, nerveux,
brl de fivre.

--Ah! mon cher enfant, je vois que vous n'avez pas t raisonnable. Vous
avez d trop causer, vous agiter, vous passionner.

Et, ds qu'il eut examin, sond la plaie avec soin, il ajouta, tandis
qu'il le pansait:

--Vous savez que l'os est endommag et que je ne rponds de rien, si
vous n'tes pas plus sage. Toute complication rendrait l'amputation
ncessaire.

Pierre frmit, tandis que Guillaume avait un haussement d'paules,
comme pour dire qu'il voulait bien tre amput, si tout croulait autour
de lui. Bertheroy, qui s'tait assis, s'oubliant l un instant, les
regardait tous les deux de ses regards aigus. Maintenant, il savait
l'attentat, il devait avoir fait ses rflexions.

--Mon cher enfant, reprit-il avec sa brusquerie, je crois bien que ce
n'est pas vous qui avez commis cette abominable btise, rue
Godot-de-Mauroy. Mais je m'imagine que vous deviez tre dans les
environs... Non, non! ne me rpondez pas, ne vous dfendez pas. Je ne
sais et ne veux rien savoir, pas mme la formule de cette diablesse de
poudre dont le poignet de votre chemise portait la trace et qui a fait
du si terrible ouvrage.

Et, comme les deux frres restaient surpris, glacs d'inquitude malgr
ses assurances, il ajouta, avec un geste large:

--Ah! mes amis, si vous saviez combien je trouve un tel acte plus
inutile encore que criminel! Je n'ai que mpris pour les agitations
vaines de la politique, aussi bien la rvolutionnaire que la
conservatrice. Est-ce que la science ne suffit pas? A quoi bon vouloir
hter les temps, lorsqu'un pas de la science avance plus l'humanit vers
la cit de justice et de vrit, que cent ans de politique et de rvolte
sociale? Allez, elle seule balaye les dogmes, emporte les dieux, fait de
la lumire et du bonheur... C'est moi, le membre de l'Institut, rent,
dcor, qui suis le seul rvolutionnaire.

Il se mit  rire, et Guillaume sentit l'ironie bonne enfant de ce rire.
S'il admirait en lui le grand savant, il avait jusque-l souffert de le
voir si bourgeoisement install dans la vie, laissant venir  lui les
situations et les honneurs, rpublicain sous la rpublique, mais tout
prt  servir la science sous n'importe quel matre. Et voil que, de
cet opportuniste, de ce savant hirarchis, de ce travailleur qui
acceptait de toutes les mains la richesse et la gloire, se dgageait un
tranquille et terrible volutionniste, comptant bien que sa besogne
allait quand mme ravager et renouveler le monde!

Il se leva, il partit.

--Allons, je reviendrai, soyez raisonnables, aimez-vous bien tous les
deux.

Quand ils se retrouvrent seuls, Pierre assis prs du lit de Guillaume,
leurs mains de nouveau se cherchrent, se nourent, dans une treinte o
brlait toute leur angoisse. Que d'inconnu, que de dtresse menaante,
autour d'eux, en eux! La grise journe d'hiver entrait, on apercevait
les arbres noirs du jardin, tandis que la petite maison frissonnait de
silence. Un sourd bruit de pas se faisait seul entendre au-dessus de
leur tte, le pas de Nicolas Barths, l'hroque amant de la libert,
qui, ayant couch l, avait repris, ds la pointe du jour, sa promenade
de lion en cage, son habituel va-et-vient d'ternel prisonnier. Et,  ce
moment, les regards des deux frres tombrent sur un journal, rest
grand ouvert sur le lit, et macul d'un croquis au trait, qui avait la
prtention de reprsenter le petit trottin mort, le flanc trou,  ct
du carton et du chapeau de femme. C'tait si effroyable, si atroce de
laideur, que deux grosses larmes, de nouveau, roulrent des yeux de
Pierre, pendant que les yeux troubles et dsesprs de Guillaume, perdus
au loin, cherchaient l'avenir.




II


L-haut,  Montmartre, la petite maison que, depuis tant d'annes,
Guillaume occupait avec les siens, si calme, si laborieuse, attendait
tranquillement dans la ple journe d'hiver.

Aprs le djeuner, Guillaume, trs abattu, songeant que, de trois
semaines peut-tre, il ne pourrait rentrer chez lui, par prudence, eut
l'ide d'envoyer Pierre l-haut, pour conter et expliquer les choses.

--Ecoute, frre, il faut que tu me rendes ce service. Va leur dire la
vrit, que je suis ici bless peu gravement, et que je les prie de ne
pas venir me voir, dans la crainte qu'on ne les suive et qu'on ne
dcouvre ma retraite. A la suite de ma lettre d'hier soir, ils
finiraient par tre inquiets, si je ne leur donnais des nouvelles.

Puis, cdant  la proccupation,  l'unique peur qui, depuis la veille,
troublait son clair regard:

--Tiens! fouille dans la poche droite de mon gilet... Prends une petite
clef, bon! et tu la remettras  madame Leroi, ma belle-mre, en lui
disant que, s'il m'arrivait malheur, elle fasse ce qu'elle doit faire.
Cela suffit, elle comprendra.

Un instant, Pierre avait hsit. Mais il le vit si puis par ce lger
effort, qu'il le fit taire.

--Ne parle plus, reste tranquille. Je vais aller rassurer les tiens,
puisque tu dsires que ce soit moi qui me charge de la commission.

Cette dmarche lui cotait  ce point, que, dans la premier moment, il
avait eu la pense de voir si l'on ne pourrait pas en charger Sophie.
Tous ses anciens prjugs se rveillaient, il lui semblait qu'il allait
chez l'Ogre. Que de fois il avait entendu sa mre dire cette crature,
en parlant de la femme avec laquelle son fils an vivait, en dehors du
mariage! Jamais elle n'avait voulu embrasser les trois fils ns de cette
union libre, rvolte surtout de ce que la grand'mre, cette madame
Leroi, ft reste dans le faux mnage, pour lever les petits. Et la
force de ce souvenir tait telle, chez lui, que, maintenant encore,
lorsqu'il se rendait  la basilique du Sacr-Coeur, il regardait en
passant la petite maison avec dfiance, il s'en cartait comme d'une
maison louche, o habitaient la faute et l'impudeur. Sans doute, depuis
plus de dix ans, la mre des trois grands fils tait morte. Mais ne s'y
trouvait-il pas de nouveau une autre crature de scandale, cette jeune
fille orpheline, recueillie par son frre, et que celui-ci devait
pouser, malgr les vingt ans d'ge qui les sparaient? Pour lui, tout
cela tait contre les moeurs, anormal, blessant, et il rvait un
intrieur de rvolte, o la vie drgle, dclasse, aboutissait  un
dsordre moral et matriel dont il avait l'horreur.

Guillaume le rappela.

--Dis bien  madame Leroi que, si je venais  mourir, tu la
prviendrais, pour qu'elle ft immdiatement ce qu'elle doit faire.

--Oui, oui, calme-toi, ne bouge plus, je dirai bien tout!... Sophie ne
va pas quitter ta chambre, dans le cas o tu aurais besoin d'elle.

Et, aprs avoir fait  la servante ses dernires recommandations, Pierre
partit, alla prendre le tramway, avec la pense de le quitter boulevard
Rochechouart, pour monter  pied sur la butte.

En chemin, dans le glissement berceur de la lourde voiture, il se
souvint de ces histoires, qu'il ne connaissait qu'en partie,
confusment, et dont il ne sut les dtails que plus tard. C'tait en
1850 que Leroi, un jeune professeur venu de Paris, tomb au lyce de
Montauban, avec des ides ardentes, rpublicain passionn, avait pous
Agathe Dagnan, la dernire des cinq filles d'une pauvre famille
protestante, originaire des Cvennes. La jeune madame Leroi tait
enceinte, lorsque son mari, au lendemain du coup d'Etat, menac d'une
arrestation, pour des articles violents publis dans un journal de la
ville, avait d prendre la fuite et se rfugier  Genve; et c'tait l
qu'ils avaient eu leur fille Marguerite, en 1852, une dlicate enfant.
Pendant sept annes, jusqu' l'amnistie de 1859, le mnage s'tait
dbattu dans la gne, le pre ne trouvant que de rares leons mal
payes, la mre retenue par les continuels soins que rclamait la fille.
Puis, aprs le retour en France,  Paris, la mauvaise chance semblait
s'tre acharne, l'ancien professeur avait longtemps frapp  toutes les
portes, conduit pour ses opinions, forc de courir le cachet. Il allait
enfin rentrer dans l'Universit, lorsqu'un suprme coup de foudre
l'avait abattu, une attaque de paralysie, les deux jambes mortes, 
jamais clou sur un fauteuil. Alors tait venue la misre noire, toutes
sortes de basses besognes, des articles pour les dictionnaires, des
copies de manuscrits, des bandes de journaux, dont vivait  peine le
mnage, dans un petit logement de la rue Monsieur-le-Prince.

L dedans, Marguerite grandissait. Leroi, rvolt par l'injustice et la
souffrance, incroyant, prophtisait la rpublique vengeresse des folis
de l'empire, le rgne de la science qui balayerait le Dieu menteur et
cruel des dogmes. Agathe, dont la foi protestante avait achev de
sombrer  Genve, devant les pratiques troites et imbciles, ne gardait
en elle que le levain des anciennes rvoltes. C'tait elle qui tait
devenue  la fois la tte et la main de la maison, allant chercher
l'ouvrage, le reportant, le faisant elle-mme en grande partie, veillant
au mnage, levant et instruisant sa fille. Celle-ci ne frquenta aucun
cours, ne tint ce qu'elle savait que de son pre et de sa mre, sans
qu'il ft jamais question d'instruction religieuse. Au contact de son
mari, madame Leroi, libre de toute croyance, dans son atavisme
protestant de la libert d'examen, s'tait cr une sorte d'athisme
tranquille, une ide de devoir, de justice humaine et souveraine,
qu'elle ralisait avec bravoure, par-dessus toutes les conventions
sociales. La longue iniquit dont son mari souffrait, le malheur
immrit dont elle tait frappe en lui et en sa fille, lui avaient
donn  la longue une extraordinaire force de rsistance, une puissance
de dvouement qui faisaient d'elle une justicire, une directrice et une
consolatrice, d'une nergie et d'une noblesse incomparables.

Ce fut l, dans la maison de la rue Monsieur-le-Prince, aprs la guerre,
que Guillaume connut les Leroi. Il occupait, sur le mme palier, en face
de leur petit logement, une grande chambre, o il travaillait avec
passion. D'abord, il y eut  peine des saluts, les voisins taient trs
fiers, trs graves, menant leur pauvre vie dans une sorte de discrtion
farouche. Puis, des rapports obligeants se nourent, le jeune homme
procura  l'ancien professeur quelques articles  rdiger, pour une
nouvelle encyclopdie. Soudainement, la catastrophe se produisit, Leroi
mourut dans son fauteuil, un soir que sa fille le roulait de la table 
son lit. Les deux femmes, perdues, n'avaient pas de quoi le faire
enterrer. Tout le secret de leur noire misre coulait avec leurs larmes,
elles durent laisser agir Guillaume qui, ds ce moment, devint pour
elles le confident, l'ami, l'homme ncessaire. Et la chose qui devait
tre se fit alors de la faon la plus simple et la plus tendre, permise
par la mre elle-mme, qui, dans son mpris de justicire pour une
socit o les bons mouraient de faim, se refusait  reconnatre la
ncessit des liens sociaux. Il ne fut pas question de mariage. Un jour,
Guillaume, qui avait vingt-trois ans, se trouva avoir pour femme
Marguerite, qui en avait vingt, tous les deux beaux, sains et vigoureux,
s'adorant et travaillant, dbordant d'espoir en l'avenir.

Ds ce jour, une vie nouvelle commena. Guillaume, qui avait rompu tous
rapports avec sa mre, touchait, depuis la mort de son pre, une petite
rente de deux cents francs par mois. C'tait le pain strictement assur;
et il doublait dj cette somme par ses travaux de chimiste, analyses,
recherches, applications industrielles. Le jeune mnage alla s'installer
sur la butte Montmartre, tout au sommet, dans une petite maison de huit
cents francs de loyer, dont la grande commodit tait un troit jardin,
o l'on pourrait plus tard installer un atelier de planches.
Tranquillement, madame Leroi s'tait mise avec sa fille et son gendre,
les aidant, leur vitant une seconde servante, attendant, disait-elle,
ses petits-enfants, pour les lever. Et ils taient venus, de deux
annes en deux annes: trois fils, trois petits hommes solides, Thomas,
le premier, puis Franois, puis Antoine. Et, comme elle s'tait donne
tout entire  son mari et  sa fille, comme elle se donnait  son
gendre, elle se donna aux trois enfants ns de l'union heureuse, elle
devint Mre-Grand, ainsi qu'on la nommait, Mre-Grand pour toute la
maison, pour les vieux comme pour les jeunes. Elle tait la raison, la
sagesse, le courage, celle qui veillait sans cesse, qui menait tout, que
l'on consultait sur tout, dont on suivait toujours les avis, rgnant l
souverainement, en reine mre toute-puissante.

Pendant quinze annes, cette vie dura, vie de travail acharn, de
paisible tendresse, dans la modeste petite maison, o la plus stricte
conomie rglait les dpenses, contentait les besoins. Puis, Guillaume
perdit sa mre, hrita, put enfin raliser son ancien dsir, acheter la
maison, faire construire un vaste atelier dans un coin du jardin, mme
un atelier en briques, qu'il surmonta d'un tage. Et la nouvelle
installation tait  peine termine, la vie allait s'largir, plus
riante, lorsque le malheur revint, emporta brutalement Marguerite, une
fivre typhode dont elle mourut en huit jours. Elle n'avait que
trente-cinq ans; son an, Thomas, en avait quatorze; et Guillaume
restait veuf  trente-huit ans, avec ses trois fils, perdu de la perte
qu'il venait de faire. La pense d'introduire une femme inconnue dans
cet intrieur ferm, o les coeurs taient tendrement unis, lui parut
si vilaine, si insupportable, qu'il prit la dcision de ne pas se
remarier. Le travail l'absorbait, il ferait taire sa chair et son
coeur. Heureusement, Mre-Grand restait debout et vaillante, et la
maison gardait sa reine, les enfants retrouvaient en elle la directrice,
l'ducatrice, grandie  l'cole de la pauvret et de l'hrosme.

Deux annes se passrent. Puis, la famille s'augmenta, un vnement
brusque y fit entrer une jeune fille, Marie Couturier, la fille d'un ami
de Guillaume. Ce Couturier tait un inventeur, un fou de gnie, qui
avait mang une fortune assez grosse  toutes sortes d'extraordinaires
imaginations. Sa femme, trs pieuse, en tait morte de chagrin; et, tout
en adorant sa fille, qu'il couvrait de caresses et comblait de cadeaux,
les rares fois o il la voyait, il l'avait d'abord mise dans un lyce,
puis l'avait oublie chez une petite parente. En mourant, il ne s'tait
souvenu d'elle que pour supplier Guillaume de la recueillir chez lui et
de la marier. La petite parente, une lingre, venait de faire faillite.
Marie se trouvait sur le pav,  dix-neuf ans, sans un sou, n'ayant pour
elle que sa forte instruction, sa sant et sa bravoure. Jamais Guillaume
ne voulut qu'elle donnt des leons, qu'elle court le cachet. Et il la
prit tout naturellement pour aider Mre-Grand, qui n'tait plus si
alerte, approuv d'ailleurs par celle-ci, heureuse elle-mme de cette
jeunesse et de cette gaiet dont la venue allait clairer un peu le
logis, bien svre depuis la mort de Marguerite. Marie serait la soeur
ane, trop ge pour que les garons, au collge encore, pussent tre
troubls par sa prsence. Elle travaillerait dans cette maison o tout
le monde travaillait. Elle aiderait  la communaut, en attendant de
rencontrer et d'aimer quelque brave garon, qu'elle pouserait.

Cinq ans s'coulrent de nouveau, sans que Marie consentt  quitter la
maison heureuse. La forte instruction qu'elle avait reue, tait tombe
dans un cerveau solide, satisfait de tout savoir, bien qu'elle ft
reste trs pure, trs saine, trs nave mme, conserve vierge par sa
naturelle droiture; et trs femme, se faisant belle avec rien, s'amusant
avec rien, toujours gaie et contente; et trs pratique, pas rveuse,
s'occupant sans cesse  quelque travail, ne demandant  la vie que ce
qu'elle pouvait donner, sans inquitude aucune de l'au-del. Elle se
souvenait tendrement de sa mre, si pieuse, qui lui avait fait faire sa
premire communion, avec des larmes, en croyant lui ouvrir les portes du
ciel. Mais, demeure seule, elle avait cess d'elle-mme toute pratique
religieuse, rvolte dans son bon sens, n'ayant pas besoin de cette
police morale pour tre sage, trouvant au contraire l'absurde dangereux,
destructeur de la vraie sant. Comme Mre-Grand, elle en tait arrive 
un athisme tranquille, inconscient presque, non en raisonneuse,
simplement en fille bien portante et brave, qui avait longtemps t
pauvre sans en souffrir, qui ne croyait qu' la ncessit de l'effort,
tenue debout par sa certitude du bonheur mis dans la joie de la vie
normalement, vaillamment vcue. Et son bel quilibre lui avait toujours
donn raison, l'avait toujours guide, sauve. Aussi coutait-elle
volontiers son seul instinct, disant, avec son beau rire, qu'il tait
encore son meilleur conseiller. Deux fois, elle avait repouss des
offres de mariage; et, la seconde, comme Guillaume insistait, elle
s'tait tonne, en lui demandant s'il avait assez d'elle dans la
maison. Elle s'y trouvait trs bien, elle y rendait des services.
Pourquoi l'aurait-elle quitte, pourquoi se serait-elle expose  tre
moins heureuse ailleurs, du moment qu'elle n'aimait personne?

Puis, peu  peu, l'ide d'un mariage possible entre Marie et Guillaume
tait ne, avait pris toute une apparence d'utilit et de raison. Quoi
de plus raisonnable, en effet, et quoi de meilleur pour tous? Si lui ne
s'tait pas remari, c'tait par un sacrifice pour ses fils, dans la
seule crainte d'introduire prs d'eux une trangre, qui aurait
peut-tre gt la joie, la paix tendre de la maison. Et voil,
maintenant, qu'une femme s'y trouvait, dj maternelle pour les enfants,
et dont l'clatante jeunesse avait fini par troubler son coeur! Il
tait vigoureux encore, il avait toujours profess que l'homme ne devait
pas vivre seul, bien qu'il n'et pas trop souffert, jusque-l, de son
veuvage, dans son acharnement au travail. Mais il y avait la diffrence
des ges, et il se serait hroquement tenu  l'cart, il aurait cherch
pour la jeune fille un mari plus jeune, si ses trois grands fils, si
Mre-Grand elle-mme ne s'taient faits les complices de son bonheur, en
travaillant  une union qui allait resserrer tous les liens, rendre  la
maison comme un printemps nouveau. Quant  Marie, trs touche, trs
reconnaissante de la faon dont Guillaume la traitait depuis cinq
annes, elle avait tout de suite consenti, cdant  un lan de sincre
affection, o elle croyait sentir de l'amour. Pouvait-elle, d'ailleurs,
agir plus sagement, fixer sa vie dans des conditions de bonheur plus
certain? Et, depuis prs d'un mois, le mariage, discut et rsolu, tait
fix au printemps prochain, vers la fin d'avril.

Lorsque Pierre fut descendu du tramway, et qu'il monta les escaliers
interminables qui mnent  la rue Saint-Eleuthre, il fut repris de son
malaise,  la pense qu'il allait pntrer dans cette maison louche de
l'Ogre, o tout, certainement, le blesserait et l'irriterait. Puis, dans
quel bouleversement d'inquitude ne devait-il pas s'attendre  la
trouver, aprs la lettre que Sophie y avait apporte la veille,
annonant que le pre ne rentrerait pas? Pourtant, tandis qu'il
gravissait les derniers tages et qu'il levait anxieusement la tte, la
petite maison lui apparut de loin, tout en haut, d'une srnit et d'une
douceur infinies, sous le clair soleil d'hiver qui s'tait mis  luire,
comme pour l'envelopper d'une affectueuse caresse.

Une petite porte, dans le vieux mur du jardin, ouvrait bien sur la rue
Saint-Eleuthre, presque en face de la large voie qui conduisait  la
basilique du Sacr-Coeur; mais, pour atteindre la maison, il fallait
faire le tour, monter jusqu' la place du Tertre, o se trouvaient la
faade et l'entre. Des enfants jouaient sur la place, une place carre
de petite ville de province, plante d'arbres maigres, borde d'humbles
boutiques, la fruitire, l'picier, le boulanger. Et, dans l'angle, 
gauche, la maison, reblanchie l'autre printemps, montrait sa claire
faade de cinq fentres, toujours mortes sur la place, car la vie tait
de l'autre ct, sur le jardin, qui dominait l'immense horizon de Paris.

Pierre se risqua, tira la sonnette; un bouton de cuivre luisant comme de
l'or. Il y eut un son gai et lointain. Mais on ne vint pas tout de
suite; et il allait sonner de nouveau, lorsque la porte s'ouvrit
largement, dcouvrant toute l'alle, un couloir au bout duquel, 
travers la maison, on apercevait, dans la lumire, l'ocan de Paris, la
mer sans bornes des toitures. Et l, se dtachant dans ce cadre
d'infini, une jeune fille de vingt-six ans tait debout, vtue d'une
simple robe de laine noire, qu'elle avait  demi recouverte d'un grand
tablier bleu, les manches retrousses au-dessus des coudes, les bras et
les mains humides encore d'une eau mal essuye.

Il se fit un instant de surprise et de gne. La jeune fille, accourue
avec son air riant, tait devenue grave devant cette soutane, sourdement
hostile. Et le prtre vit qu'il devait se nommer.

--Je suis l'abb Pierre Froment.

Aussitt, elle retrouva son sourire de bienvenue.

--Ah! je vous demande pardon, monsieur... J'aurais d vous reconnatre,
car je vous ai vu un jour saluer Guillaume en passant.

Elle disait Guillaume. C'tait donc Marie. Et Pierre, tonn, la
regarda, la trouvant tout  fait diffrente de ce qu'il se l'imaginait.
Elle n'tait pas grande, de taille moyenne, mais de corps vigoureux,
admirablement fait, les hanches larges, la poitrine large, avec une
gorge petite et ferme de guerrire. On la sentait saine, de muscles
solides,  sa dmarche droite et aise, d'une grce adorable de femme
dans sa force. C'tait une brune  la peau trs blanche, coiffe d'un
lourd casque de superbes cheveux noirs, qu'elle nouait ngligemment,
sans coquetterie complique. Et, sous les bandeaux sombres, le pur front
d'intelligence, le nez de finesse, les yeux de gaiet, prenaient une vie
intense; tandis que le bas un peu lourd de la physionomie, les lvres
charnues, le menton grave, disaient sa tranquille bont. Elle tait
srement sur la terre, avec la promesse de toutes les tendresses, de
tous les dvouements. Une compagne.

Mais Pierre, dans cette premire rencontre, ne la voyait que trop bien
portante, d'une paix trop sre d'elle-mme, avec ses pais cheveux
dbordants, avec ses bras magnifiques, d'une nudit si ingnue. Elle lui
dplut, elle l'inquita, comme une crature diffrente, qui lui restait
trangre.

--C'est justement mon frre Guillaume qui m'envoie.

Elle changea de nouveau, redevint srieuse, en se htant de le faire
entrer dans le couloir. Puis, la porte referme:

--Vous nous apportez de ses nouvelles... Je vous demande pardon de vous
recevoir ainsi. Nos bonnes viennent de finir un savonnage, et je
m'assurais, derrire elles, si l'ouvrage tait bien fait... Tenez!
excusez-moi encore et veuillez entrer ici un moment. Il est peut-tre
prfrable que je sache la premire.

Elle l'avait men  gauche, prs de la cuisine, dans une pice qui
servait de buanderie. Un cuvier y tait plein d'eau savonneuse, pendant
que le linge, jet sur des barres de bois, ruisselait.

--Alors, Guillaume?

Trs simplement, Pierre dit la vrit, son frre bless au poignet, un
hasard qui l'avait rendu tmoin de l'accident, puis son frre rfugi
chez lui,  Neuilly, dsirant qu'on l'y laisst se gurir en paix, sans
mme l'y venir voir. Tout en contant ces choses, il en suivait l'effet
sur le visage de Marie, d'abord l'effroi et la piti, ensuite un effort
pour se calmer et juger sainement. Elle finit par dire:

--Hier soir, sa lettre m'avait glace, j'tais certaine de quelque
malheur. Mais il faut bien tre brave et ne pas montrer sa peur aux
autres... Bless au poignet, pas une blessure grave, n'est-ce pas?

--Non. Une blessure pourtant qui va demander de grandes prcautions.

Elle le regardait bien en face, de ses grands yeux francs, qui
plongeaient dans les siens, pour l'interroger jusqu'au fond de l'tre,
tandis qu'elle retenait visiblement les vingt questions qui se
pressaient sur ses lvres.

--Et c'est tout, il a t bless dans un accident, il ne vous a pas
charg de nous en dire plus long?

--Non, il dsire simplement que vous ne vous inquitiez pas.

Alors, elle n'insista plus, obissante, respectueuse de la volont de
Guillaume, se contentant de ce qu'il envoyait dire, pour rassurer la
maison, sans chercher  en apprendre davantage. Et, de mme qu'elle
avait repris sa besogne, malgr l'anxit secrte o elle tait depuis
la lettre de la veille, elle retrouvait son apparente srnit, son
sourire de paix, son clair regard de vaillance, dans son air de
tranquille force.

--Guillaume, reprit Pierre, ne m'a donn qu'une commission, celle de
remettre une petite clef  madame Leroi.

--C'est bien, rpondit Marie simplement. Mre-Grand est l, et il faut
d'ailleurs que les enfants vous voient... Je vais vous conduire.

Tranquillise maintenant, elle examinait Pierre, sans russir  cacher
sa curiosit, plutt bienveillante, avec un fond de piti confuse. Ses
bras frais et blancs, d'une bonne odeur de jeunesse, taient rests nus.
Sans hte, en toute candeur, elle baissa les manches. Puis, elle ta le
grand tablier bleu, elle apparut avec sa taille ronde, d'une lgance
robuste dans sa modeste robe noire. Il la regardait faire, elle ne lui
plaisait dcidment pas, et toute une rvolte montait en lui, sans qu'il
comprt pourquoi,  la voir si naturelle, si saine et si brave.

--Si vous voulez bien me suivre, monsieur l'abb? Il faut traverser le
jardin.

Dans la maison, de l'autre ct du couloir, en face de la cuisine et de
la buanderie, il y avait deux pices, la bibliothque donnant sur la
place du Tertre, et la salle  manger dont les deux fentres ouvraient
sur le jardin. Les quatre pices du premier tage servaient de chambres
au pre et aux trois fils. Quant au jardin, petit dj autrefois, il se
trouvait maintenant rduit  une sorte de cour sable, par la
construction du vaste atelier qui occupait tout un coin. Pourtant, des
anciens arbres, il restait deux pruniers normes, aux vieux troncs
rugueux, ainsi qu'un gros bouquet de lilas, d'une vigueur extrme, qui
se couvraient de fleurs au printemps. Et Marie, devant ces lilas, avait
mnag une large plate-bande, o elle s'amusait  cultiver elle-mme
quelques rosiers, des girofles et des rsdas.

D'un geste, elle montra les pruniers noirs, les lilas et les rosiers, 
peine verdis de pointes tendres, tout ce petit coin de nature endormi
encore par l'hiver.

--Dites  Guillaume de gurir vite et d'tre ici pour les premiers
bourgeons.

Puis, comme Pierre  ce moment la regardait, ses joues tout d'un coup
s'empourprrent. C'taient ainsi, chez elle, de brusques et
involontaires rougeurs, parfois, aux mots les plus innocents, et qui la
dsespraient. Elle trouvait cela ridicule, de s'motionner de la sorte,
comme une petite fille, lorsque son coeur tait si brave. Mais son pur
sang de femme avait gard cette dlicatesse exquise, une pudeur si
naturelle, qu'elle chappait  sa volont. Sans doute, simplement, elle
venait de rougir, parce qu'elle craignait d'avoir fait, devant ce
prtre, une allusion  son mariage, en souhaitant le printemps.

--Veuillez entrer, monsieur l'abb. Les enfants sont justement l tous
les trois.

Et elle l'introduisit dans l'atelier.

C'tait une trs vaste salle, haute de cinq mtres, le sol pav de
briques, les murs nus, peints en gris fer. Une nappe de clart, un bain
ruisselant de tide soleil, inondait les moindres coins, y pntrait par
le large vitrage ouvert au midi, en face de l'immensit de Paris; et il
y avait l des claies de bois, qu'on baissait l't, afin d'amortir
l'ardeur trop vive des jours brlants. Toute la famille vivait dans
cette salle, du matin au soir, en une tendre et troite communaut de
travail. Chacun s'y tait install  sa guise, y avait sa place choisie,
o il pouvait s'isoler dans sa besogne. D'abord, le pre qui occupait
une moiti de la salle avec son laboratoire de chimiste, le fourneau,
les tables d'exprience, les planches pour ranger les appareils, les
vitrines, les armoires encombres de fioles et de bocaux. Puis,  ct,
Thomas, l'an, avait tabli une petite forge, une enclume, un tau,
l'outillage complet de l'ouvrier mcanicien qu'il avait voulu tre,
aprs son baccalaurat, afin de ne pas quitter son pre et de l'aider,
en collaborateur discret, pour de certaines applications. Dans l'autre
coin, les deux cadets, Franois, et Antoine, faisaient ensemble bon
mnage, aux deux bords d'une large table, parmi un encombrement de
cartons, de casiers, de bibliothques tournantes: Franois, charg de
lauriers universitaires, entr premier  l'Ecole Normale, o il
prparait actuellement un examen; Antoine, pris en troisime du dgot
des tudes classiques, envahi par la passion unique du dessin, tout
entier maintenant  son mtier de graveur sur bois. Et, devant le
vitrage, sous la pleine lumire, en face de l'horizon immense,
Mre-Grand et Marie avaient, elles aussi, leur table de travail, des
coutures, des broderies, un autre coin encore de chiffons et de
dlicates choses, parmi le ple-mle un peu rude des cornues, des
outils, des gros livres, entasss de toutes parts.

Mais Marie avait cri, de sa voix calme, qu'elle s'efforait de rendre
rassurante et joyeuse:

--Les enfants! les enfants! voici monsieur l'abb qui apporte des
nouvelles de pre!

Les enfants! et quelle jeune maternit elle mettait dans ce mot, en
s'adressant  ces grands gaillards, dont elle s'tait considre
longtemps comme la soeur ane! Thomas,  vingt-trois ans, tait un
colosse, dj barbu, d'une ressemblance frappante avec son pre, le
front haut, la face solide, un peu lent de corps et d'intelligence,
silencieux, sauvage presque, enferm dans sa dvotion filiale, heureux
de ce mtier manuel qui le changeait en un simple manoeuvre, aux
ordres du matre. Moins g de deux ans, Franois tait de physionomie
plus fine, mais de taille presque gale, avec le mme grand front, la
mme bouche ferme, tout un ensemble de sant et de force, o l'on ne
retrouvait l'intellectuel affin, le normalien scientifique, qu' la
flamme plus vive, plus subtile des yeux. Le dernier, Antoine, dont les
dix-huit ans n'taient gure moins vigoureux, aussi beau, aussi grand
bientt, diffrait pourtant par les cheveux blonds et les yeux bleus
qu'il tenait de sa mre, des yeux d'une infinie douceur, que noyait le
rve. Plus jeunes, tous les trois au lyce Condorcet, on les distinguait
difficilement, il n'tait possible de les reconnatre qu' la taille,
ds qu'on les rangeait par ordre d'ges. Et, maintenant encore, on se
trompait, lorsqu'ils n'taient pas l tous les trois cte  cte, pour
qu'on pt percevoir les diffrences qui s'accentuaient, avec la vie.

Quand Pierre entra, tous les trois taient plongs en plein travail, si
absorbs, qu'ils n'entendirent pas la porte s'ouvrir. Et ce fut de
nouveau pour lui une surprise, cette discipline, cette fermet d'me,
qu'il avait remarques dj chez Marie,  reprendre la quotidienne
besogne, mme au milieu des plus vives inquitudes. Thomas,  son tau,
limait avec soin une petite pice de cuivre, en blouse, les mains rudes
et adroites. Pench sur un pupitre, Franois crivait, de sa grosse et
ferme criture; tandis que, de l'autre ct de la table, Antoine, un fin
burin aux doigts, terminait un bois, pour un journal illustr. Mais la
voix claire de Marie leur fit lever la tte.

--Pre vous envoie de ses nouvelles, les enfants!

Et tous trois, alors, d'un mme lan, lchrent le travail,
s'approchrent. Debout, par rang d'ges, avec leur ressemblance si
grande, ils taient comme les trois fils gants de quelque forte et
puissante famille. Et, du moment qu'il s'agissait du pre, on les
sentait tout d'un coup rapprochs, confondus, n'ayant plus qu'un seul
coeur, battant dans leurs vastes poitrines.

Mais,  ce moment, une porte s'ouvrit, au fond de l'atelier, et
Mre-Grand parut, descendant de l'tage suprieur, o elle logeait,
ainsi que Marie. Elle tait monte y chercher un cheveau de laine, elle
regarda ce prtre, fixement, sans comprendre.

--Mre-Grand, dut expliquer la jeune fille, c'est monsieur l'abb
Froment, le frre de Guillaume, qui vient de sa part.

De son ct, Pierre l'examinait, tonn de la trouver si droite, si
pleine de vie rflchie et intense,  soixante-dix ans. Dans sa face un
peu longue, dont l'ancienne beaut persistait en un charme grave, les
yeux bruns gardaient une flamme jeune, la bouche dcolore o toutes les
dents nettes se voyaient encore, tait reste du dessin le plus ferme.
Quelques cheveux blancs argentaient seuls les bandeaux noirs qu'elle
portait toujours  l'ancienne mode. Et les joues avaient simplement
sch, coupes de profondes rides symtriques, qui donnaient  la
physionomie une grande noblesse, cet air souverain de reine mre,
qu'elle conservait en se livrant aux plus humbles occupations, mince et
haute, dans son ternelle robe de laine noire.

--C'est Guillaume qui vous envoie, monsieur, dit-elle. Il est bless,
n'est-ce pas?

Pierre, surpris qu'elle devint, conta une seconde fois l'histoire.

--Oui, bless au poignet, oh! sans gravit immdiate.

Chez les trois fils, il avait senti comme un frmissement, une rue de
tout leur tre au secours,  la dfense du pre. Et c'tait pour eux
qu'il cherchait des paroles de bon espoir.

--Il est chez moi,  Neuilly... Avec des soins, aucune complication
grave ne se produira, certainement. Il m'envoie pour vous dire que vous
soyez sans aucune inquitude.

Mre-Grand ne laissait pas paratre la moindre crainte. Trs calme, elle
avait sembl ne rien apprendre qu'elle ne st dj. Mme elle paraissait
soulage, hors de l'angoisse qu'elle n'avait dite  personne.

--S'il est chez vous, monsieur, il y est videmment le mieux du monde, 
l'abri de tout danger... Sa lettre d'hier soir, sans explication sur la
cause qui le retenait, nous avait surpris, et nous aurions fini par nous
en effrayer... Tout va trs bien maintenant.

Et, pas plus que Marie, Mre-Grand ni les trois fils ne demandrent des
explications. Sur une table, Pierre venait d'apercevoir des journaux du
matin, jets l, grands ouverts, avec leurs renseignements dbordants
sur l'attentat. A coup sr, ils avaient lu, ils avaient craint que leur
pre ne ft compromis dans l'affreuse aventure. Que savaient-ils au
juste? Ils devaient ignorer Salvat, ils ne pouvaient reconstituer
l'enchanement imprvu des circonstances, qui avait amen la rencontre,
puis la blessure. Mre-Grand, sans doute, tait au courant de plus de
choses. Mais eux, les trois fils, ainsi que Marie, ne savaient rien, ne
se permettaient de rien savoir. Et, alors, quelle force de respect et de
tendresse, dans leur inbranlable confiance au pre, dans leur
tranquillit, ds qu'il leur faisait dire qu'ils n'avaient pas 
s'inquiter de lui!

--Madame, reprit Pierre, Guillaume m'a pri de vous remettre cette
petite clef, en vous rappelant de faire ce dont il vous a charge, dans
le cas o il lui arriverait malheur.

Elle eut  peine un lger tressaillement, en prenant la clef; et,
simplement, elle rpondit, comme s'il se ft agi du voeu d'un malade,
le plus ordinaire du monde:

--C'est bien, dites-lui que sa volont serait faite... Mais veuillez
donc vous asseoir, monsieur.

En effet, Pierre tait rest debout. Il dut accepter une chaise, malgr
sa gne persistante, dsireux de ne pas la laisser voir, dans cette
maison o, en somme, il se trouvait en famille. Marie, qui ne pouvait
vivre sans occuper ses doigts, venait de se remettre  une broderie, un
de ces fins travaux d'aiguille qu'elle s'enttait  faire pour une
grande maison de trousseaux et layettes, voulant au moins, disait-elle
en riant, gagner son argent de poche. Par habitude aussi, mme quand il
y avait l des visiteurs, Mre-Grand avait repris l'ternel raccommodage
de bas, pour lequel elle tait monte chercher de la laine. Et Franois,
ainsi qu'Antoine, retourns tous les deux devant leur table, s'taient
de nouveau assis; tandis que Thomas, seul debout, s'appuyait contre son
tau. C'tait comme une courte rcration qu'ils s'accordaient, avant
d'achever leur tche. Une grande douceur d'intimit laborieuse s'pandit
dans la vaste salle ensoleille.

--Mais, dit Thomas, nous irons tous voir pre demain.

Marie, vivement, sans laisser Pierre rpondre, leva la tte.

--Non, non, il dfend que personne d'ici aille le voir; car, si nous
tions surveills et suivis, ce serait livrer sa retraite... N'est-ce
pas, monsieur l'abb?

--En effet, il sera prudent de vous priver de l'embrasser jusqu' ce que
lui-mme puisse revenir. C'est une affaire de deux ou trois semaines.

Mre-Grand approuva tout de suite.

--Sans doute, rien n'est plus sage.

Et les trois fils n'insistrent pas, acceptant la secrte inquitude o
ils allaient vivre, renonant bravement  cette visite qui leur aurait
caus tant de joie, puisque tel tait l'ordre du pre et puisque son
salut peut-tre en dpendait.

--Monsieur l'abb, reprit Thomas, veuillez lui dire alors que, pendant
son absence, du moment que les travaux vont tre interrompus ici, je
compte retourner  l'usine, o je suis plus  l'aise pour les recherches
qui nous occupent.

--Et veuillez lui rpter aussi de ma part, dit Franois  son tour,
qu'il ne se proccupe pas de mon examen. Tout va trs bien. Je crois
tre sr du succs.

Pierre promit de ne rien oublier. Mais, avec un sourire, Marie regardait
Antoine, qui tait rest silencieux, les regards perdus.

--Et toi, petit, tu ne lui fais rien dire?

Le jeune homme, comme s'il redescendait d'un rve, se mit galement 
rire.

--Si, si, que tu l'aimes bien, et qu'il revienne vite, pour que tu le
rendes heureux.

Tous s'gayrent, Marie elle-mme, sans gne aucune, dans une tranquille
joie, dans la certitude de l'avenir. Il n'y avait l, entre eux et elle,
qu'une affection heureuse. Et Mre-Grand, de ses lvres dcolores,
avait souri gravement, elle aussi, approuvant le bonheur que la vie
semblait leur promettre.

Pierre voulut rester quelques minutes encore. On causa, et son
tonnement augmentait. Il tait all de surprise en surprise, dans cette
maison o il s'attendait  trouver la vie louche et dclasse, le
dsordre, la rvolte destructive de toute morale. Et il tombait dans une
srnit tendre, dans une discipline si forte, qu'elle mettait l une
gravit, presque une austrit de couvent, tempre de jeunesse et de
gaiet. La vaste salle sentait bon le travail et la paix, tide de clair
soleil. Mais ce qui le frappait surtout, c'tait la forte ducation,
cette bravoure des esprits et des coeurs, ces fils qui, sans rien
laisser voir de leurs sentiments personnels, sans se permettre de juger
leur pre, se contentaient de ce qu'il leur faisait dire, attendaient
les vnements, stoques, muets, en se remettant  leur tche
quotidienne. Rien n'tait ni plus simple, ni plus digne, ni plus haut.
Et il y avait encore l'hrosme souriant de Mre-Grand et de Marie, qui
toutes les deux couchaient au-dessus du laboratoire, o se manipulaient
les plus terribles poudres, dans le continuel danger d'une explosion
toujours possible.

Mais ce courage, cet ordre, cette dignit, ne faisaient que surprendre
Pierre, sans le toucher. Il n'avait pas lieu de se plaindre, l'accueil
tait correct, sinon tendre, car il n'tait encore l qu'un tranger, un
prtre. Et, malgr tout, il restait hostile, soulev par cette sensation
qu'il avait de se trouver dans un milieu o pas une de ses tortures ne
pouvait tre partage, ni mme souponne. Comment s'arrangeaient-ils
donc, ces gens, pour tre si calmes, si heureux, dans leur incroyance
religieuse, leur unique foi  la science, en face de ce terrifiant
Paris, qui talait devant eux la mer sans bornes, l'abomination
grondante de ses injustices et de ses misres? Il tourna la tte, il le
regarda par le large vitrage, d'o il apparaissait  l'infini, toujours
prsent, toujours vivant de sa vie colossale. A cette heure, sous le
soleil oblique de l'aprs-midi d'hiver, Paris tait ensemenc d'une
poussire lumineuse, comme si quelque semeur invisible, cach dans la
gloire de l'astre, et jet  main pleine ces voles de grains, dont le
flot d'or s'abattait de toutes parts. L'immense champ dfrich en tait
couvert, le chaos sans fin des toitures et des monuments n'tait plus
qu'une terre de labour, dont quelque charrue gante avait creus les
sillons. Et Pierre, dans son malaise, agit quand mme d'un besoin
d'invincible espoir, se demanda si ce n'taient pas l les bonnes
semailles, Paris ensemenc de lumire par le divin soleil, pour la
grande moisson future, cette moisson de vrit et de justice dont il
dsesprait.

Enfin, Pierre se leva et partit, en promettant d'accourir, si les
nouvelles devenaient mauvaises. Ce fut Marie qui l'accompagna jusqu' la
porte de la rue. Et l, brusquement, elle fut reprise d'une de ces
rougeurs de petite fille qui l'ennuyaient tant, elle s'empourpra,
lorsqu'elle voulut, elle aussi, envoyer son mot de tendresse au bless.
Mais, bravement, elle pronona le mot, les yeux gais et candides, fixs
sur ceux du prtre.

--Au revoir, monsieur l'abb... Dites  Guillaume que je l'aime et que
je l'attends.




III


Trois jours se passrent. Dans la petite maison de Neuilly, Guillaume,
brl de fivre, clou sur cette couche o l'impatience le dvorait, se
sentait repris d'une anxit croissante, chaque matin,  l'arrive des
journaux. Pierre avait bien essay de les faire disparatre. Mais il
voyait alors son frre se tourmenter davantage, et c'tait lui-mme qui
devait lui lire tout ce qui paraissait sur l'attentat, un extraordinaire
flot dont les colonnes ne dsemplissaient plus.

Jamais pareil dbordement n'avait encore inond la presse. _Le Globe_,
si prudent, si grave d'ordinaire, n'tait pas pargn, cdait  ce coup
de folie de l'information  outrance. Mais il fallait voir les journaux
sans scrupules, _la Voix du Peuple_ surtout, exploitant la fivre
publique, terrifiant, dtraquant la rue, pour tirer et vendre davantage.
Chaque matin, c'tait une imagination nouvelle, une effroyable histoire
 bouleverser le monde. On racontait que de grossires lettres de
menaces taient adresses journellement au baron Duvillard, pour lui
annoncer qu'on allait tuer sa femme, sa fille, son fils, l'gorger
lui-mme, faire sauter son htel,  ce point que, jour et nuit, cet
htel tait gard par une nue d'agents en bourgeois. Ou bien il
s'agissait d'une stupfiante invention, un gout du ct de la
Madeleine, dans lequel des anarchistes taient descendus, minant tout le
quartier, apportant des tonneaux de poudre, un volcan o devait
s'engloutir une moiti de Paris. Ou bien on affirmait qu'on tenait la
trame d'un immense complot, enserrant l'Europe entire, du fond de la
Russie au fond de l'Espagne, et dont le signal partirait de la France,
un massacre de trois jours, les boulevards balays par la mitraille, la
Seine rouge, roulant du sang. Et, grce  cette belle et intelligente
besogne de la presse, la terreur rgnait, les trangers pouvants
dsertaient en masse les htels, Paris n'tait plus qu'une maison de
fous, o trouvaient crance les plus imbciles cauchemars.

Mais ce n'tait pas ce qui troublait Guillaume. Il ne s'inquitait
toujours que de Salvat, que des nouvelles pistes o se lanaient les
journaux. Salvat n'tait pas encore arrt, et mme, jusque-l, aucune
information n'avait indiqu qu'on ft sur ses traces. Puis, tout d'un
coup, Pierre lut une note, qui fit plir le bless.

--Tiens! il parat qu'on a dcouvert parmi les dcombres, sous le porche
de l'htel Duvillard, un outil, un poinon, sur le manche duquel se
trouvait un nom, Grandidier, celui d'un usinier connu. Et ce Grandidier
doit tre appel aujourd'hui chez le juge d'instruction.

Guillaume eut un geste de dsespoir.

--Allons, cette fois, ils y sont, ils tiennent la bonne piste. C'est
srement Salvat qui a laiss tomber cet outil. Il a travaill chez
Grandidier, avant de venir faire quelques journes chez moi... Et, par
Grandidier, ils vont savoir, ils n'auront plus qu' suivre le fil.

Pierre, alors, se souvint de cette usine Grandidier, dont il avait
entendu parler  Montmartre, et o Thomas, le fils an, le mcanicien,
travaillait parfois encore, aprs y avoir fait son apprentissage. Mais
il n'osait toujours pas questionner son frre, dont il sentait les
angoisses si graves, si hautes, si dgages de toute basse crainte
personnelle.

--Justement, reprit Guillaume, tu m'as dit que Thomas allait travailler
 l'usine pendant mon absence, pour ce moteur nouveau, qu'il cherche,
qu'il a presque trouv. Et, s'il y a perquisition, le vois-tu interrog,
ne voulant pas rpondre, dfendant son secret?... Oh! il faut le
prvenir, le prvenir tout de suite!

Complaisant, Pierre s'offrit, sans le forcer  prciser davantage son
dsir.

--Si tu veux, j'irai voir Thomas  l'usine, cet aprs-midi. Et, en mme
temps, je rencontrerai peut-tre monsieur Grandidier, je saurai ce qui
s'est dit chez le juge d'instruction, et o en est l'affaire.

D'un regard mouill, d'une tendre pression de main, Guillaume le
remercia.

--Oui, oui, frre, fais cela, ce sera bon et brave.

--D'autant plus, continua le prtre, que je voulais aller  Montmartre,
aujourd'hui... Sans te le dire, je suis hant par un tourment. Si ce
Salvat est en fuite, il a d laisser, l-bas, la femme et l'enfant
toutes seules. Je les ai vues, le matin de l'attentat, dans un tel
dnuement, dans une telle misre, que je ne puis songer  ces pauvres
cratures abandonnes, mourant de faim peut-tre, sans un dchirement de
coeur... Quand l'homme n'est plus l, l'enfant et la femme crvent.

Guillaume, qui avait gard la main de Pierre, la serra plus troitement,
et d'une voix qui tremblait:

--Oui, oui, ce sera bon et brave... Fais cela, frre, fais cela.

Cette maison de la rue des Saules, cette atroce maison de misre et de
souffrance, elle tait reste en la mmoire de Pierre comme l'abominable
cloaque o le Paris pauvre agonisait. Et, de nouveau, cet aprs-midi,
quand il y retourna, il la retrouva dans la mme boue gluante, la cour
salie des mmes ordures, les escaliers noirs, humides, empuantis par le
mme abandon et la mme dtresse. L'hiver, lorsque les beaux quartiers
du centre schent, se nettoient, les quartiers des misrables, l-bas,
restent sombres et fangeux, sous le pitinement continu du lamentable
troupeau.

Connaissant l'escalier des Salvat, Pierre le prit, monta, au milieu des
cris d'enfants, des petits qui hurlaient, puis qui se taisaient tout
d'un coup, laissant tomber la maison  un silence de tombe. La pense du
vieux Laveuve, mort l comme un chien, au coin d'une borne, lui revint,
le glaa. Et il eut un frisson, lorsque, tout en haut, ayant frapp  la
porte, le grand silence seul rpondit. Pas un souffle, pas une me.

Alors, il frappa de nouveau, et comme rien encore ne bougeait, il pensa
qu'il n'y avait personne. Peut-tre Salvat tait-il revenu prendre la
femme et l'enfant, peut-tre l'avaient-elles suivi ailleurs, au fond de
quelque trou,  l'tranger. Cela l'tonnait pourtant, car les pauvres ne
se dplacent gure, meurent o ils souffrent. Et il frappa doucement une
troisime fois.

Dans le silence, enfin, un lger bruit, un bruit de petits pas se fit
entendre. Puis, une voix frle d'enfant se risqua, demanda:

--Qui est l?

--Monsieur l'abb.

Le silence recommenait, plus rien ne remuait. Un dbat, une hsitation.

--Monsieur l'abb qui est venu l'autre jour.

Cela dut faire cesser toute incertitude, la porte s'entre-billa, et
Cline, la petite fille, laissa entrer le prtre.

--Je vous demande pardon, monsieur l'abb, maman Thodore est sortie, et
elle m'a bien recommand de n'ouvrir  personne.

Un instant, Pierre s'tait imagin que Salvat se trouvait l sans doute.
Mais, d'un coup d'oeil, il eut vite fait le tour de l'unique pice, o
s'entassait la famille. Madame Thodore devait craindre une visite de la
police. Avait-elle revu le pre? savait-elle o il se cachait? tait-il
revenu les embrasser et les rassurer toutes deux?

--Et votre papa, ma mignonne, il n'est donc pas l non plus?

--Oh! non, monsieur l'abb, il a eu des affaires, il est parti.

--Comment, parti?

--Oui, il n'est plus revenu coucher, nous ne savons pas o il est.

--Peut-tre qu'il travaille?

--Oh! non, il enverrait de l'argent.

--Alors il voyage?

--Je ne sais pas.

--Il a sans doute crit  maman Thodore?

--Je ne sais pas.

Pierre cessa de la questionner, un peu honteux de vouloir faire causer
ainsi cette enfant de onze ans, qu'il trouvait seule. Il se pouvait
qu'elle ne st rien, que Salvat n'et pas mme donn de ses nouvelles,
par prudence. Et elle avait l'air trs vridique, avec sa face blonde,
douce et intelligente,  l'expression dj grave, cette gravit que
l'extrme misre donne aux enfants.

--C'est bien fcheux que madame Thodore ne soit pas l, je voulais lui
parler.

--Mais, monsieur l'abb, si vous dsirez l'attendre... Elle est alle
chez mon oncle Toussaint, rue Marcadet, et elle ne peut pas tarder 
revenir, car il y a plus d'une heure qu'elle est partie.

Et elle dbarrassa l'une des chaises, sur laquelle tranait une poigne
de menu bois, ramass dans quelque terrain vague.

La pice, sans feu, tait visiblement sans pain, dans une nudit
glaciale. On y sentait l'absence de l'homme, la disparition de celui qui
est la volont et la force, sur lequel on compte, mme aprs des
semaines de chmage. L'homme sort, bat la ville, finit souvent par
rapporter l'indispensable, la crote qu'on se partage et qui empche
qu'on ne meure. Mais, l'homme parti, c'est l'abandon dernier, la femme
et l'enfant en dtresse, sans soutien ni aide.

Pierre, assis, regardant cette pauvre petite crature, aux yeux bleus
limpides,  la bouche grande qui finissait quand mme par sourire, ne
put s'empcher de l'interroger encore.

--Vous n'allez donc pas  l'cole, mon enfant?

Elle rougit un peu.

--Je n'ai pas de souliers pour y aller.

Et il remarqua, en effet, qu'elle avait aux pieds de vieux chaussons en
loques, d'o ses petits doigts rougis sortaient.

--D'ailleurs, reprit-elle, maman Thodore dit qu'on ne va pas  l'cole,
quand on ne mange pas... Elle a voulu travailler, maman Thodore, et
elle n'a pas pu,  cause de ses yeux qui se mettent tout de suite 
brler et  pleurer... Alors, nous ne savons pas quoi faire, nous
n'avons plus rien depuis hier, et c'est bien fini, si mon oncle
Toussaint ne peut pas nous prter vingt sous.

Elle souriait toujours d'une faon inconsciente, tandis que deux grosses
larmes lui noyaient les yeux. Et cela tait si navrant, cette fillette
enferme dans cette chambre vide, n'ouvrant plus, comme retranche des
heureux, que le prtre, boulevers, sentit se rveiller en lui sa
furieuse rvolte contre la misre, ce besoin de justice sociale qui seul
maintenant le passionnait, dans l'croulement de toutes ses croyances.

Au bout de dix minutes, il s'impatienta, en songeant qu'il devait aller
ensuite  l'usine Grandidier.

--C'est bien tonnant que maman Thodore ne soit pas l, rptait
Cline. Elle cause.

Puis, elle eut une ide.

--Si vous voulez, monsieur l'abb, je vais vous conduire chez mon oncle
Toussaint. C'est  ct, on n'a qu' tourner le coin de la rue.

--Mais puisque vous n'avez pas de souliers, mon enfant.

--Oh! a ne fait rien, je marche tout de mme comme a.

Il s'tait lev, il dit simplement:

--Eh bien! oui, a vaut mieux, venez me conduire. Je vais vous en
acheter, des souliers.

Cline devint trs rouge. Elle se hta de le suivre, aprs avoir referm
soigneusement la porte  double tour, en bonne petite mnagre, qui
n'avait pourtant rien  garder.

Madame Thodore, avant de frapper  la porte de Toussaint, son frre,
pour tcher d'emprunter vingt sous, avait eu l'ide de tenter d'abord la
fortune auprs de sa soeur cadette, Hortense, marie  un employ, le
petit Chrtiennot, et qui occupait un logement de quatre pices,
boulevard Rochechouart. Mais c'tait une grosse affaire, et elle ne
s'tait dcide  cette course qu'en tremblant, pousse  bout par
l'ide de Cline qui l'attendait  jeun depuis la veille.

Toussaint, le mcanicien, le frre an, avait cinquante ans. Lui, tait
d'un premier lit. Son pre, rest veuf, s'tait remari  une couturire
toute jeune, qui lui avait donn trois filles, Pauline, Lonie et
Hortense. Cela expliquait comment l'ane, Pauline, comptait dix ans de
moins que Toussaint, et Hortense, la cadette, dix-huit. Quand leur pre
mourut, Toussaint eut un instant sur les bras sa belle-mre et ses trois
soeurs. Le pis tait que, tout jeune, il avait dj femme et enfant.
Heureusement, la belle-mre, active et intelligente, savait se
dbrouiller. Elle retourna comme ouvrire  l'atelier de couture, o
Pauline se trouvait dj en apprentissage. Elle y mit ensuite Lonie,
il n'y eut que la dernire, Hortense, gte, plus jolie et plus fine,
qu'elle laissa s'attarder  l'cole, fire de ses succs; et, plus tard,
tandis que Pauline pousait le maon Labitte, et Lonie le mcanicien
Salvat, Hortense, entre comme demoiselle de comptoir, chez un confiseur
de la rue des Martyrs, y liait connaissance avec l'employ Chrtiennot,
qui, sduit, en faisait sa femme, n'ayant pu en faire sa matresse.
Lonie tait morte jeune, quelques semaines aprs sa mre, toutes deux
d'une fivre typhode. Pauline, lche par son mari, vivant avec son
beau-frre Salvat, dont la fille l'appelait maman, mourait de faim. Et,
seule, Hortense portait le dimanche une robe de lgre soie, habitait
une maison neuve, tait une bourgeoise, mais au prix d'une vie d'enfer
et d'abominables privations.

Madame Thodore n'ignorait point les embarras de sa soeur, lorsque
venaient les fins de mois. Aussi ne se risquait-elle qu'avec trouble 
tenter ainsi un emprunt. Et puis, Chrtiennot, peu  peu aigri par sa
mdiocrit, accusant sa femme, depuis qu'elle se fanait, d'tre la cause
de leur existence avorte, ne voyait plus la famille de celle-ci, dont
il rougissait. Encore Toussaint tait-il un ouvrier propre. Mais cette
Pauline, cette madame Thodore qui vivait avec son beau-frre, sous les
yeux de l'enfant, ce Salvat qui errait d'atelier en atelier, en
nergumne dont pas un patron ne voulait, toute cette rvolte, toute
cette misre, toute cette salet avaient fini par outrer le petit
employ correct et vaniteux, que les difficults de la vie rendaient
mchant. Et il avait dfendu  Hortense de recevoir sa soeur.

Tout de mme, en montant l'escalier de la maison du boulevard
Rochechouart, o il y avait un tapis, madame Thodore prouva un certain
orgueil,  se dire qu'une parente  elle habitait dans ce luxe. C'tait
au troisime, un logement de sept cents francs, sur la cour. La femme
de mnage, qui revenait vers quatre heures, pour le dner, tait dj
l. Et elle laissa passer la visiteuse, qu'elle connaissait, tout en
marquant une surprise inquite de la voir oser se prsenter de la sorte,
si mal vtue. Mais, ds le seuil du petit salon, madame Thodore
s'arrta, saisie, lorsqu'elle aperut sa soeur Hortense effondre et
sanglotante, au fond d'un des fauteuils de reps bleu, dont elle tait si
fire.

--Qu'as-tu donc? que t'arrive-t-il?

A trente-deux ans,  peine, ce n'tait dj plus la belle Hortense. Elle
gardait son air de poupe blonde, grande, mince, aux jolis yeux, aux
beaux cheveux. Mais elle qui s'tait tant soigne, commenait 
s'abandonner dans des peignoirs d'une propret douteuse; et ses
paupires rougissaient, et sa fine peau se fltrissait. Deux couches
successives, deux fillettes, l'une aujourd'hui de neuf ans, l'autre de
sept, l'avaient beaucoup abme. D'ailleurs, trs orgueilleuse, trs
goste, elle en tait, elle aussi,  regretter son mariage, car elle
s'tait crue autrefois une beaut, digne du palais et des carrosses de
quelque prince Charmant.

Son dsespoir tait tel, qu'elle ne s'tonna mme pas de voir entrer sa
soeur.

--Ah! c'est toi, ah! si tu savais quelle tuile encore, au milieu des
autres embtements!

Tout de suite, madame Thodore pensa aux petites, Lucienne et Marcelle.

--Tes filles sont malades?

--Non, non, la voisine d' ct les promne sur le boulevard... Ma
chre, imagine-toi, me voil encore enceinte! D'abord, j'ai voulu croire
 un retard, mais c'est le deuxime mois. Et, tout  l'heure, aprs le
djeuner, quand j'en ai parl  Chrtiennot, il est entr dans une
colre affreuse, il m'a cri, avec toutes sortes de vilaines paroles,
que c'tait ma faute. Comme si a ne dpendait que de moi!... Ah! je
suis la premire attrape, j'ai dj assez de chagrin!

Ses sanglots recommencrent. Elle continuait, elle bgayait, disait leur
stupeur, car depuis longtemps ils ne se touchaient plus que pour le
plaisir, rsolus  tout plutt que d'avoir un troisime enfant.
Heureusement encore qu'il la savait incapable de le tromper, tant elle
tait molle et douce, dsireuse avant tout de sa tranquillit.

--Mon Dieu! finit par dire madame Thodore, vous l'lverez comme les
deux autres, cet enfant, s'il vient.

Du coup, la colre scha les larmes d'Hortense. Elle se leva, elle cria:

--Tiens! tu es bonne, toi! On voit bien que tu n'es pas dans notre
bourse. Avec quoi veux-tu que nous l'levions, lorsque dj nous avons
tant de peine  joindre les deux bouts?

Et, oubliant la gloriole bourgeoise qui, d'habitude, la faisait se taire
ou mme mentir, elle exposa leur gne, l'affreuse plaie d'argent qui les
rongeait d'un bout de l'anne  l'autre. Le loyer tait dj de sept
cents francs. Sur les trois mille francs que le mari gagnait  son
bureau, restaient donc  peine deux cents francs par mois. Et comment
faire, l-dessus, lorsqu'il s'agissait de manger tous les quatre, de
s'habiller, de tenir son rang? C'tait l'habit indispensable pour
monsieur, la robe neuve que madame devait avoir sous peine d'tre
dclasse, les souliers que les fillettes usaient en un mois, toutes
sortes de frais  ct qu'il tait absolument impossible de rduire. On
rognait un plat, on se privait de vin, mais il y avait des soirs o il
fallait quand mme prendre une voiture. Sans parler du gaspillage des
enfants, de l'abandon o la femme dcourage laissait tomber le mnage,
du dsespoir de l'homme convaincu qu'il ne s'en tirerait jamais, mme
si, un jour, ses appointements montaient au chiffre inespr de quatre
mille francs. Au fond, c'tait la mdiocrit intolrable du petit
employ, aussi dsastreuse que la misre noire de l'ouvrier, la faade
fausse, le luxe menteur, tout ce que cache de dsordre et de souffrance
la fiert intellectuelle de ne pas travailler  un tau ou sur des
chafaudages.

--Enfin, tout de mme, rpta madame Thodore, vous ne l'tranglerez
pas, ce petit.

Hortense se laissa retomber dans le fauteuil.

--Non, bien sr, mais c'est la fin de tout. Deux, c'tait dj trop, et
en voil un troisime! Qu'est-ce que nous allons devenir, mon Dieu!
qu'est-ce que nous allons devenir?

Et elle s'effondra dans son peignoir dfait, des larmes recommencrent 
ruisseler de ses yeux rouges.

Trs ennuye de tomber si mal pour sa demande d'emprunt, madame
Thodore, cependant, finit par se risquer, demanda vingt sous. Et cela
mit au comble la confusion dsespre d'Hortense.

--Ma parole d'honneur, je n'ai pas un centime  la maison. Tout 
l'heure, pour les enfants, je me suis fait prter dix sous par la femme
de mnage. Avant-hier, on m'avait donn neuf francs au Mont-de-Pit,
sur une petite bague. Et c'est comme a toujours  la fin du mois...
Chrtiennot, qui touche aujourd'hui, va rentrer de bonne heure, pour
l'argent du dner. Je te promets de t'envoyer quelque chose demain, si
je peux.

Mais,  ce moment, la femme de mnage accourut, effare, sachant que
monsieur n'aimait gure les parents de madame.

--Oh! madame, madame, j'entends monsieur qui monte.

--Vite, vite! va-t'en! cria Hortense. J'aurais encore une scne... Si je
peux, demain, je te promets.

Il fallut que madame Thodore se cacht au fond de la cuisine, pour
viter Chrtiennot qui entrait. Elle l'aperut, toujours bien mis, pinc
dans une redingote, avec sa face mince, sa grande barbe soigne, son air
vaniteux de petit homme sec et rageur. Ses quatorze annes de bureau
dj l'avaient dessch, et le caf l'achevait, la passion des longues
heures passes dans un caf voisin. Elle se sauva.

Lentement, tranant les pieds, madame Thodore dut revenir rue Marcadet,
o logeaient les Toussaint. Du ct de son frre, non plus, elle
n'esprait pas grand'chose, car elle savait dans quelle malchance et
dans quels embarras le mnage tait tomb. A cinquante ans, au dernier
automne, Toussaint avait eu une attaque, un commencement de paralysie,
qui, pendant prs de cinq mois, venait de le clouer sur une chaise.
Jusque-l, il s'tait vaillamment conduit, bon travailleur, ne buvant
pas, levant ses trois enfants, une fille marie  un menuisier, partie
au Havre avec son mari, un garon mort soldat au Tonkin, un autre
garon, Charles, revenu du service, et redevenu mcanicien. Mais cinq
mois de maladie avaient puis le peu d'argent plac  la Caisse
d'pargne, et Toussaint, remis  peu prs sur ses jambes, en tait 
recommencer sa vie, sans un sou, comme s'il avait eu vingt ans.

Madame Thodore trouva sa belle-soeur, madame Toussaint, seule dans
l'unique pice, tenue trs proprement, o vivait le mnage; et il n'y
avait,  ct, qu'un troit cabinet, dans lequel couchait Victor. Madame
Toussaint tait une grosse femme que l'embonpoint envahissait, malgr
tout, malgr le tracas et le jene. Elle avait une figure ronde et
noye, claire de petits yeux vifs, trs brave femme, un peu commre,
friande aussi, n'ayant d'autre dfaut que d'adorer faire de la bonne
cuisine. Tout de suite, avant que l'autre ouvrit la bouche, elle comprit
le but de la visite.

--Ma chre, vous arrivez mal, nous sommes  sec. C'est avant-hier
seulement que Toussaient a pu retourner  l'usine, et il faudra bien,
ds ce soir, qu'il demande une avance.

Elle la regardait, blesse par son tat d'abandon, mfiante, peu
sympathique.

--Et Salvat, il ne fait donc toujours rien?

Sans doute, madame Thodore prvoyait la question, car elle mentit
tranquillement.

--Il n'est pas  Paris, un ami l'a emmen pour du travail, du ct de la
Belgique, et j'attends qu'il nous envoie quelque chose.

Mais madame Toussaint gardait sa dfiance.

--Ah! tant mieux qu'il ne soit pas  Paris, parce que nous avions song
 lui, avec toutes ces affaires de bombes, nous nous disions qu'il tait
assez fou pour se fourrer l dedans.

L'autre ne sourcilla pas. Si elle se doutait de quelque chose, elle le
gardait pour elle.

--Eh bien! et vous, ma chre, vous ne trouvez donc pas  vous occuper?

--Oh! moi, comment voulez-vous que je fasse, avec mes pauvres yeux? La
couture n'est plus possible.

--a, c'est vrai. Une ouvrire, a se rouille. Ainsi moi, quand
Toussaint a t clou l, j'ai voulu me remettre  la lingerie, mon
ancien mtier. Ah bien! oui, je gchais tout, je n'avanais pas... Il
n'y a encore que les mnages qu'on peut toujours faire. Pourquoi ne
faites-vous pas des mnages?

--J'en cherche, je n'en trouve pas.

Peu  peu, pourtant, madame Toussaint revenait  son bon coeur,
s'attendrissait, devant cet air de grande misre. Et elle la fit
asseoir, elle lui dit que, si Toussaint rentrait avec une avance, elle
lui donnerait quelque chose. Puis, elle entama des histoires, succombant
 son pch de bavardage, ds qu'il y avait l quelqu'un pour
l'couter. Mais l'histoire invitable o elle retombait, qui la
passionnait, qu'elle recommenait sans fin, tait celle de son fils
Charles, de la bonne du marchand de vin d'en face avec laquelle il avait
eu la btise de coucher, et de l'enfant qu'il venait d'en avoir.
Autrefois, Charles, avant de partir pour le service, tait l'ouvrier le
plus laborieux, le fils le plus tendre, rapportant toute sa paye.
Certes, il restait travailleur et bon garon; mais, tout de mme, le
service militaire, en le dgourdissant, l'avait dgot un peu du
travail. Ce n'tait pas qu'il le regrettt, car il parlait de la caserne
comme d'une prison, tout en tant aussi crne qu'un autre. Seulement,
l'outil lui avait sembl lourd, lorsqu'il s'tait agi de le reprendre.

--Alors, ma chre, Charles a beau tre toujours gentil, il ne peut plus
rien faire pour nous... Je le savais pas press de se marier,  cause de
la charge. Avec cela, trs prudent avec les filles. Et il a fallu cette
btise d'un moment, cette Eugnie qui le servait, lorsqu'il entrait
boire un verre en face... Naturellement que ce n'tait pas pour
l'pouser, bien qu'il lui ait port des oranges, lorsqu'elle est alle
accoucher  l'hpital. Une sale trane, qui a dj disparu avec un autre
homme... Seulement, le bb reste. Charles l'a pris pour lui, l'a envoy
en nourrice, et il paye les mois. Une vraie ruine, des frais qui n'en
finissent plus. Enfin, tous les malheurs nous sont tombs  la fois sur
la tte.

Madame Toussaint parlait ainsi depuis une demi-heure, lorsqu'elle
s'interrompit brusquement, en voyant madame Thodore toute plie par
l'attente.

--Hein? vous vous impatientez. C'est que Toussaint ne rentrera pas de
sitt. Voulez-vous que nous allions jusqu' l'usine? Je saurai bien s'il
doit rapporter quelque chose.

Elles se dcidrent  descendre, elles s'arrtrent encore pendant prs
d'un quart d'heure, au bas de l'escalier, pour causer avec une voisine,
qui venait de perdre un enfant. Et elles sortaient enfin de la maison,
lorsqu'un appel les arrta.

--Maman! maman!

C'tait la petite Cline, ravie, chausse de souliers neufs, mordant
dans une brioche.

--Maman, c'est monsieur l'abb de l'autre jour, qui veut te parler...
Vois donc, il m'a achet tout a!

Madame Thodore, en voyant les souliers et la brioche, avait compris. Et
elle se mit  trembler,  bgayer des remerciements, lorsque Pierre, qui
marchait derrire la petite, l'aborda. Vivement, madame Toussaint
s'tait approche, se prsentant elle-mme, mais ne demandant rien,
contente au contraire de l'aubaine pour sa belle-soeur, plus
malheureuse qu'elle. Quand elle vit le prtre glisser dix francs dans la
main de celle-ci, elle lui expliqua qu'elle aurait bien volontiers prt
quelque chose, mais qu'elle ne le pouvait pas; et elle entama les
histoires de l'attaque de Toussaint et de la malchance de Charles.

--Dis donc, maman, interrompit Cline, l'usine o papa travaillait,
c'est bien l, dans la rue? Monsieur l'abb va y faire une commission.

--L'usine Grandidier, reprit madame Toussaint, justement nous y allions,
nous pouvons bien y conduire monsieur l'abb.

C'tait  une centaine de pas. Pendant que les deux femmes et l'enfant
l'accompagnaient, Pierre ralentit sa marche, dsireux de faire causer
madame Thodore sur Salvat, ainsi qu'il se l'tait promis. Mais tout de
suite elle devint prudente. Elle ne l'avait pas revu, il devait tre en
Belgique avec un camarade, pour du travail. Et le prtre crut sentir que
Salvat n'avait point os revenir rue des Saules, dans l'branlement de
son attentat, o tout sombrait, le pass de travail et d'espoir, le
prsent avec l'enfant et la femme.

--Tenez! monsieur l'abb, voici l'usine, dit madame Toussaint. Ma
belle-soeur ne va plus avoir  attendre, puisque vous avez eu la bont
de venir  son aide... Merci bien pour elle et pour nous.

Madame Thodore et Cline aussi remerciaient, toutes les deux sur le
trottoir avec madame Toussaint, au milieu de la bousculade des passants,
dans l'ternelle boue grasse de ce quartier populeux, s'attardant 
regarder Pierre entrer, et causant encore, et disant qu'il y avait tout
de mme des prtres bien aimables.

L'usine Grandidier occupait l tout un vaste terrain. Sur la rue, il n'y
avait qu'un btiment de briques, aux troites fentres, flanqu d'un
vaste portail, d'o l'on voyait la cour profonde. Puis, c'tait une
succession de corps de logis, d'ateliers, de hangars intrieurs, des
toitures sans nombre, que dominaient les deux hautes chemines des
gnrateurs. Ds l'entre, on entendait le ronflement et la trpidation
des machines, la sourde clameur du travail, toute une activit chaude,
remuante, assourdissante, dont le sol lui-mme tait branl. Des eaux
noircies ruisselaient, des jets de vapeur blanche, sur un toit,
sortaient par un tuyau mince, en un souffle strident et rgulier, tel
que la respiration mme de l'norme ruche en besogne.

Maintenant, l'usine fabriquait surtout des bicyclettes. Lorsque
Grandidier, qui sortait de l'Ecole des arts et mtiers, de Chlons,
l'avait prise, elle priclitait, mal gre, s'attardant  la fabrication
des petits moteurs,  l'aide d'un outillage vieilli. Devinant l'avenir,
il s'tait fait commanditer par son frre an, un des administrateurs
des grands magasins du Bon March, en s'engageant  lui fournir des
bicyclettes excellentes  cent cinquante francs. Et toute une affaire
considrable tait en train, le Bon March lanait la machine
populaire, la Lisette, le cyclisme pour tous, comme disaient les
annonces. Mais Grandidier luttait encore, n'avait pas victoire gagne,
car l'outillage neuf venait de l'endetter terriblement. Chaque mois,
c'tait un effort, un perfectionnement, une simplification ralisant une
conomie. Il tait sans cesse en veil, et il rvait maintenant de se
remettre aux petits moteurs, flairant de nouveau le prochain triomphe
des voitures-automobiles.

Pierre, qui avait demand si M. Thomas Froment tait l, fut conduit par
un vieil ouvrier dans un petit atelier de planches, et il y trouva le
jeune homme en tenue de travail, vtu du bourgeron du mcanicien, les
mains noires de limaille. Il ajustait une pice, personne n'aurait
souponn, chez ce colosse de vingt-trois ans, si attentif et si
vaillant  la dure besogne, le brillant lve du lyce Condorcet, o les
trois frres avaient laiss le nom de Froment clbre, dans les fastes
du palmars. Mais lui, en serviteur troit de son pre, ne voulait tre
que le bras qui forge, le travail manuel qui ralise. Et il tait un
sobre, un patient, un muet, et il n'avait pas mme de matresse, disant
que, lorsqu'il rencontrerait une bonne femme, plus tard, il
l'pouserait.

Ds qu'il aperut Pierre, il frmit d'inquitude, lcha tout, s'lana.

--Pre ne va pas plus mal?

--Non, non... Il a lu dans les journaux cette histoire du poinon trouv
rue Godot-de-Mauroy, et il s'est inquit, en songeant qu'une
perquisition de police pouvait avoir lieu ici.

Rassur, Thomas eut un sourire.

--Dites-lui qu'il dorme tranquille. D'abord, malheureusement, je ne
tiens pas notre petit moteur, tel que je le veux. Puis, il n'est pas
encore mont, j'ai gard des pices chez nous, personne ici ne sait mme
au juste ce que j'y viens faire. La police peut perquisitionner, elle
ne verra rien, notre secret ne court aucun risque.

Pierre promit de rpter  Guillaume ces paroles textuelles, afin de lui
enlever toute crainte. Ensuite, lorsqu'il essaya de sonder Thomas, pour
savoir o en taient les choses, et ce qu'on pensait  l'usine de la
trouvaille du poinon, et si Salvat commenait  y tre souponn, il le
trouva muet de nouveau, rpondant par des monosyllabes. La police
n'tait donc pas venue? Non. Mais les ouvriers avaient bien prononc le
nom de Salvat? Oui, naturellement,  cause de ses ides anarchistes,
connues de tous. Et Grandidier, le patron, qu'avait-il dit,  son retour
de chez le juge d'instruction? Il ne savait pas, il ne l'avait pas revu.

--Tenez! le voici... Le pauvre homme, sa femme a d avoir une crise
encore, ce matin!

C'tait une histoire lamentable, que Pierre tenait dj de Guillaume.
Grandidier, qui avait pous par amour une jeune fille d'une grande
beaut, la gardait folle depuis cinq ans,  la suite de la perte d'un
petit garon et d'une fivre puerprale. Il n'avait pu se rsigner  la
mettre dans une maison de sant, il vivait enferm avec elle au fond
d'un pavillon, dont les fentres, sur la cour de l'usine, restaient
toujours closes. Jamais on ne la voyait, jamais il ne parlait d'elle 
personne. On disait qu'elle tait comme une enfant, sans mchancet
aucune, trs douce et trs triste, belle encore, avec une royale
chevelure blonde. Mais, parfois, elle avait des crises terribles, et il
devait lutter, la tenir pendant des heures entre ses deux bras, pour
qu'elle ne se brist pas le crne contre les murs. On entendait des cris
affreux, puis tout retombait  un silence de mort.

Justement, Grandidier, un bel homme de quarante ans,  la figure
nergique, avec de grosses moustaches brunes, les cheveux en brosse, les
yeux clairs, entra dans le petit atelier o Thomas travaillait. Il
aimait beaucoup ce dernier, dont il avait facilit chez lui
l'apprentissage, en le traitant comme un fils. Il le laissait revenir 
sa guise, mettait  sa disposition son outillage. Et, tout en le sachant
occup de la question des petits moteurs, qui le passionnait lui-mme,
il montrait la plus grande discrtion, il attendait, sans le
questionner.

Thomas prsenta le prtre.

--Mon oncle, monsieur l'abb Pierre Froment, qui est venu me serrer la
main.

Il y eut un change de politesses. Puis, Grandidier, la face voile de
cette tristesse qui le faisait passer pour svre et dur, voulut ragir,
se montrer gai.

--Dites donc, Thomas, je ne vous ai pas cont ma sance avec le juge
d'instruction. Je suis bien not, sans cela nous aurions eu ici tous les
argousins de la Prfecture... Il voulait que je lui expliquasse la
prsence, rue Godot-de-Mauroy, de ce poinon marqu  mon chiffre. Et
j'ai bien vu que son ide tait que l'auteur de l'attentat avait d
travailler ici... Moi, tout de suite, j'ai pens  Salvat. Mais je ne
dnonce personne. Il a mon livre d'embauchage, j'ai rpondu simplement
sur Salvat qu'il tait rest prs de trois mois  l'usine, l'automne
dernier, puis qu'il avait disparu. Qu'il le cherche!... Ah! ce juge, un
petit homme blond, trs soign, l'air mondain, qui frtille dans cette
affaire, avec des yeux de chat.

--N'est-ce pas monsieur Amadieu? demanda Pierre.

--Oui, c'est cela mme, un homme certainement ravi du cadeau que ces
bandits d'anarchistes lui ont fait, avec leur attentat.

Angoiss, le prtre coutait. C'tait ce que redoutait son frre, la
bonne piste trouve enfin, le premier fil conducteur. Et il regarda
Thomas, pour voir s'il s'inquitait, lui aussi. Mais, soit que le jeune
homme ignort le lien qui nouait Salvat  son pre, soit qu'il et sur
lui-mme un grand empire, il souriait simplement du portrait de ce
juge.

Alors, comme Grandidier tait all regarder la pice que terminait
Thomas, et qu'ils en parlaient longuement ensemble, Pierre s'approcha
d'une porte ouverte, qui donnait sur un vaste atelier en longueur, o
ronflaient des tours, o des machines  percer retombaient avec les
coups secs et rythmiques de leurs balanciers. Les courroies filaient
d'un vol continu, toute une activit chaude s'agitait, dans l'odeur
moite de la vapeur. Un peuple d'ouvriers suants, noirs des poussires
pandues, y peinait encore; mais c'tait pourtant la fin de la journe,
le dernier effort de la tche. Et trois ouvriers tant venus  une
fontaine, prs de lui, pour se laver les mains, le prtre les entendit
qui causaient.

Surtout, il s'intressa, ds qu'il entendit l'un d'eux, un grand rouge,
en nommer un autre Toussaint, et le troisime, Charles. C'taient le
pre et le fils. Toussaint, un homme gros, carr des paules, les bras
noueux, ne paraissait avoir ses cinquante ans que lorsqu'on s'arrtait 
la ruine de sa face ronde et cuite, crevasse, mange par le travail,
hrisse d'une barbe grisonnante, qu'il ne faisait plus que le dimanche;
et son bras droit seul, dj touch par la paralysie, s'attardait en des
gestes ralentis. Vivant portrait de son pre, Charles, le visage plein,
barr d'paisses moustaches noires, tait dans toute la force de ses
vingt-six ans, avec de beaux muscles qui saillaient sous la peau
blanche. Eux aussi parlaient de la bombe de l'htel Duvillard, et du
poinon qu'on avait trouv, et de Salvat que tous maintenant
souponnaient.

--Il n'y a qu'un bandit pour faire un coup pareil, dit Toussaint. Leur
anarchie, a me rvolte, je n'en suis pas. Mais, tout de mme, que les
bourgeois s'arrangent, si on les fait sauter. a les regarde, ils l'ont
voulu.

Et il y avait, au fond de cette indiffrence, tout un long pass de
misre et d'injustice, le vieil homme las de lutter, n'esprant plus en
rien, prt  laisser crouler ce monde o la faim menaait sa vieillesse
de travailleur fourbu.

--Vous savez, moi, reprit Charles, je les ai entendus qui causaient, les
anarchistes, et, vrai! ils disent des choses trs justes, trs
raisonnables... Enfin, pre, voil que tu travailles depuis plus de
trente ans, est-ce que ce n'est pas une abomination ce qui vient de
t'arriver, la menace de crever comme un vieux cheval qu'on abat,  la
moindre maladie. Et, dame! a me fait songer  moi, je me dis que ce ne
sera pas drle, de finir comme a... Que le tonnerre de Dieu m'emporte!
on est tent d'en tre, de leur grand chambardement, si a doit faire le
bonheur de tout le monde.

Certes, il n'avait pas la flamme, il n'en venait l que dans
l'impatience de mieux vivre, dclass dj par la caserne, ayant
rapport du service obligatoire une ide d'galit, de lutte pour la
vie, un besoin de se faire sa lgitime part de jouissance. C'tait le
pas fatal fait d'une gnration  une autre, le pre dup dans son
espoir de rpublique fraternelle, devenu sceptique et mprisant, le fils
en train d'aller  la foi nouvelle, acquis peu  peu aux violences,
aprs l'apparente faillite de la libert.

Mais, comme le grand rouge, un brave homme, se fchait, criant que, si
Salvat avait fait le coup, il fallait le prendre et l'envoyer  la
guillotine, tout de suite, sans mme le juger, Toussaint finit par tre
de son avis.

--Oui, oui, il a beau avoir pous une de mes soeurs, je
l'abandonne... a m'tonnerait pourtant de sa part, car vous savez qu'il
n'est pas mchant, il ne tuerait pas une mouche.

--Que voulez-vous? fit remarquer Charles, quand on vous pousse  bout,
on devient enrag.

Tous les trois s'taient lavs  grande eau, et Toussaint, qui venait
d'apercevoir le patron, s'attarda, attendit pour lui demander une
avance. Justement, Grandidier, aprs avoir serr cordialement la main de
Pierre, s'avana de lui-mme au-devant du vieil ouvrier, qu'il estimait.
Il l'couta, se dcida  lui donner un mot sur une carte pour le
caissier. Mais il tait trs rfractaire au systme des avances, les
ouvriers ne l'aimaient point, le disaient rude, malgr sa relle bont,
parce qu'il croyait devoir nergiquement dfendre sa situation de
patron, sans pouvoir cder en rien, sous peine de ruine. Quand la
concurrence tait si pre, quand le systme capitaliste ncessitait une
si terrible lutte de toutes les heures, comment admettre les
rclamations du salariat, mme lgitimes?

Et Pierre, en partant, aprs s'tre de nouveau entendu avec Thomas sur
les rponses qu'il rapportait  son frre, eut une brusque piti,
lorsqu'il vit dans la cour Grandidier, sa tourne faite, retourner au
pavillon clos, o l'attendait l'affreuse tristesse du drame de son
coeur. Quelle secrte et ingurissable dsesprance, cet homme dans le
combat de la vie, dfendant sa fortune, fondant sa maison au milieu de
la furieuse bataille entre le capital et le salariat, et ne trouvant 
son foyer, pour le repos du soir, que l'angoisse de sa femme folle, sa
femme adore, redevenue enfant, morte  l'amour! Mme les jours o il
triomphait, il avait en rentrant cette irrmdiable dfaite. En tait-il
donc un plus malheureux, plus  plaindre, parmi les pauvres qui
mouraient de faim, parmi les tristes ouvriers, les vaincus du travail
qui l'excraient et l'enviaient?

Lorsque Pierre se retrouva dans la rue, il eut l'tonnement de voir
encore l les deux femmes, madame Toussaint et madame Thodore, avec la
petite Cline. Les pieds dans la boue, telles que des paves battues par
l'ternel flot des passants, elles n'avaient pas boug, elles causaient
sans fin, bavardes et dolentes, endormant leur misre sous ce dluge de
commrages. Et, quand, suivi de Charles, Toussaint sortit, heureux de
l'avance obtenue, il les trouva l toujours, il dit  madame Thodore
l'histoire du poinon, l'ide qu'il avait, avec tous les camarades, que
Salvat pouvait bien avoir fait le coup. Mais celle-ci, devenue trs
ple, se rcria, sans laisser deviner ce qu'elle savait, ce qu'elle
pensait au fond.

--Je vous rpte que je ne l'ai plus revu. Pour sr, il doit tre en
Belgique. Ah, ouiche! une bombe, vous dites vous-mme qu'il est trop bon
et qu'il ne tuerait pas une mouche!

En revenant  Neuilly, dans le tramway, Pierre tomba en une songerie
profonde. Il avait encore en lui l'agitation ouvrire du quartier, le
bourdonnement de l'usine, toute cette activit dbordante de ruche. Et,
pour la premire fois, sous l'empire du tourment o il tait, la
ncessit du travail lui apparaissait une fatalit qui se rvlait aussi
comme une sant et une force. L, il dcouvrait enfin un terrain solide,
l'effort qui entretient et qui sauve. Etait-ce donc la premire lueur
d'une foi nouvelle? Mais quelle drision! le travail incertain, sans
espoir, le travail aboutissant  l'ternelle injustice! et la misre
alors guettant toujours l'ouvrier, l'tranglant au moindre chmage, le
jetant  la borne comme un chien crev, ds que venait la vieillesse!

A Neuilly, prs du lit de Guillaume, Pierre trouva Bertheroy, qui venait
de le panser. Et le vieux savant ne semblait pas rassur encore sur les
complications que pouvait amener la blessure.

--Aussi, vous ne vous tenez pas tranquille, je vous trouve toujours dans
une motion, dans une fivre dsastreuse. Il faut vous calmer, mon cher
enfant, rien ne doit vous tourmenter, que diable!

Puis, quelques minutes aprs, comme il partait, il dit avec son bon
sourire:

--Vous savez, qu'on est venu pour m'interviewer,  propos de cette bombe
de la rue Godot-de-Mauroy. Ces journalistes, ils s'imaginent qu'on sait
tout! J'ai rpondu  celui-l qu'il serait bien aimable de me renseigner
lui-mme sur la poudre employe... Et,  ce propos, je fais demain, 
mon laboratoire, une leon sur les explosifs. Il y aura quelques
personnes. Venez donc, Pierre, vous en rendrez compte  Guillaume, a
l'intressera.

Pierre, sur un regard de son frre, accepta. Puis, lorsqu'ils furent
tous deux seuls, et qu'il lui eut cont son aprs-midi, Salvat
souponn, le juge d'instruction mis sur la bonne piste, Guillaume fut
repris d'une fivre intense, la tte dans l'oreiller, les yeux clos,
bgayant en une sorte de cauchemar:

--Allons, c'est la fin... Salvat arrt, Salvat questionn... Ah! tant
de travail, tant d'espoir qui croule!




IV


Ds une heure et demie, Pierre tait rue d'Ulm, o Bertheroy habitait
une assez vaste maison, que l'Etat lui avait donne, pour qu'il y
installt un laboratoire d'tude et de recherches. Et tout le premier
tage se trouvait ainsi amnag en une grande salle, que l'illustre
chimiste aimait parfois ouvrir  un public restreint d'lves et
d'admirateurs, devant lequel il parlait, faisait des expriences,
exposait ses dcouvertes et ses thories nouvelles.

Pour la circonstance, on rangeait quelques chaises devant la longue et
massive table, couverte de bocaux et d'appareils. Le fourneau tait
derrire, tandis que des vitrines encombres de fioles, d'chantillons
de toutes sortes, entouraient la pice. Du monde occupait dj les
chaises, des confrres du savant surtout, quelques jeunes gens, mme des
dames et des journalistes. On restait d'ailleurs en famille, on saluait
le matre, on causait avec lui comme dans l'intimit.

Tout de suite, lorsque Bertheroy aperut Pierre, il s'avana, lui serra
la main, le conduisit devant la table, pour l'asseoir  ct de Franois
Froment, arriv un des premiers. Le jeune homme terminait alors sa
troisime anne,  l'Ecole Normale voisine, et il n'avait qu'un pas 
faire, quand il venait chez son matre, chez celui que, trs
respectueusement, il regardait comme le plus solide cerveau de l'poque.
Pierre fut ravi de la rencontre, car ce grand garon, aux yeux si vifs,
dans sa haute face d'intellectuel, lui avait laiss une impression de
charme profond, lors de sa visite  Montmartre. Le neveu, du reste, fit
 l'oncle un accueil cordial, d'une libre expansion de jeunesse, heureux
aussi d'avoir des nouvelles de son pre.

Bertheroy commena. Il parlait d'une faon familire, trs sobrement,
avec des trouvailles de mots. Il rsuma d'abord les recherches, les
travaux dj considrables qu'il avait faits sur les matires
explosibles. En riant, il contait qu'il manipulait parfois des poudres 
faire sauter le quartier. Mais il rassura son public, il tait prudent.
Puis, il finit par s'occuper de la bombe de la rue Godot-de-Mauroy, qui
rvolutionnait tout Paris, depuis quelques jours. Les dbris venaient
d'en tre soigneusement examins par des experts, on lui en avait
apport  lui-mme un fragment, pour qu'il donnt son avis. Cette bombe
paraissait assez mal fabrique, charge de petits morceaux de fer, d'un
allumage  mche enfantin. Seulement, l'extraordinaire, c'tait la
formidable puissance de la cartouche centrale, qui, toute petite qu'elle
devait tre, avait produit des effets foudroyants. On se demandait 
quelle force incalculable de destruction on arriverait, si l'on
dcuplait, si l'on centuplait la charge. Et l'embarras commenait, les
discussions achevaient d'obscurcir le problme, ds qu'on voulait se
prononcer sur la nature de la poudre employe. Sur les trois experts,
l'un reconnaissait simplement la dynamite, tandis que les deux autres,
sans d'ailleurs s'entendre, croyaient  des mlanges. Quant  lui, trs
modestement, il s'tait rcus, les fragments qu'on lui avait soumis
portant des traces en vrit trop lgres pour qu'on se livrt  une
analyse. Il ne savait pas, il ne voulait pas conclure. Mais sa
conviction tait qu'on se trouvait en face d'une poudre inconnue, d'un
explosif nouveau, dont la puissance dpassait tout ce qu'on avait pu
concevoir jusque-l. Il imaginait quelque savant solitaire, ou bien un
de ces inventeurs nafs  la main heureuse, dcouvrant dans le mystre
la formule de cette poudre. Et c'tait  ceci qu'il voulait en venir,
aux nombreux explosifs ignors encore, aux prochaines trouvailles qu'il
pressentait. Lui-mme, au cours de ses recherches, en avait souponn
plusieurs, sans avoir l'occasion ni le temps de pousser l'tude dans ce
sens. Il indiqua mme le terrain  fouiller, la marche  suivre.
L'avenir, pour lui, tait l sans doute. Et, dans une proraison trs
large, trs belle, il dit qu'on avait dshonor jusqu' prsent les
explosifs, en les employant  des oeuvres imbciles de vengeance et de
dsastre, tandis qu'il y avait peut-tre en eux la force libratrice que
la science cherchait, le levier qui soulverait et changerait le monde,
lorsqu'on les aurait domestiqus, rduits  n'tre plus que les
serviteurs obissants de l'homme.

Pierre, pendant toute cette causerie, d'une heure et demie  peine,
sentit Franois, prs de lui, se passionner, frmir aux vastes horizons
que le matre ouvrait. Lui-mme venait d'tre violemment intress, car
il lui tait impossible de ne pas saisir certaines allusions, de ne pas
tablir certains rapprochements entre ce qu'il entendait et ce qu'il
avait devin des angoisses de Guillaume, sur le secret que ce dernier
redoutait si fort de voir  la merci d'un juge d'instruction. Aussi,
lorsqu'ils allrent, Franois et lui, serrer la main de Bertheroy, avant
de partir ensemble, dit-il avec intention:

--Guillaume regrettera bien de n'avoir pas entendu dvelopper de si
admirables ides.

Le vieux savant se contenta de sourire.

--Bah! rsumez-lui ce que j'ai dit. Il comprendra, il en sait plus que
moi l-dessus.

Dans la rue, Franois, qui gardait, devant l'illustre chimiste, la
muette altitude d'un lve respectueux, finit par dclarer, au bout de
quelques pas faits en silence:

--Quel dommage qu'un homme d'une si large intelligence, affranchi de
toutes les superstitions, rsolu  toutes les vrits, ait consenti  se
laisser classer, tiqueter, enfermer dans des titres et dans des
Acadmies! Et combien nous l'aimerions davantage, s'il margeait moins
au budget et s'il avait les membres moins lis de grands cordons!

--Que voulez-vous? dit Pierre conciliant, il faut vivre. Puis, au fond,
je crois bien qu'il est libr de tout.

Et, comme  ce moment ils arrivaient devant l'Ecole Normale, le prtre
s'arrta, croyant que son jeune compagnon allait y rentrer. Mais
celui-ci leva les yeux, regarda un instant la vieille demeure.

--Non, non, c'est jeudi, je suis libre... Oh! nous sommes trs libres,
trop libres. Et j'en suis heureux, car cela me permet souvent de monter
chez nous,  Montmartre, pour me rasseoir et travailler  mon ancienne
petite table d'colier. L seulement, je me sens le cerveau solide et
clair.

Admis  la fois  l'Ecole Polytechnique et  l'Ecole Normale, il avait
opt pour cette dernire, o il tait entr premier, dans la section
scientifique. Son pre dsirait qu'il s'assurt un mtier, celui de
professeur, quitte  rester indpendant,  ne s'occuper que de travaux
personnels, lors de sa sortie de l'Ecole, si la vie le lui permettait.
Trs prcoce, il terminait sa troisime anne, il prparait le dernier
examen, et c'tait cet examen qui lui prenait toutes ses heures. Il
n'avait d'autre repos que ses voyages  pied  Montmartre et de longues
promenades dans le jardin du Luxembourg.

Machinalement, Franois s'tait mis en marche vers ce jardin, o Pierre
le suivit en causant. L'aprs-midi de fvrier y tait d'une douceur
printanire, un ple soleil dans les arbres noirs encore, un de ces
premiers beaux jours qui font poindre les petites pousses vertes des
lilas. La conversation tait reste sur l'Ecole.

--Je vous avoue, disait Pierre, que je n'en aime gure l'esprit. Certes,
il s'y fait d'excellente besogne, et pour former des professeurs, le
seul moyen est videmment de leur apprendre le mtier, en les bourrant
des connaissances requises. Le pis est que tous, instruits et levs
pour le professorat, ne restent pas dans le professorat. Beaucoup se
rpandent dans le monde, entrent dans le journalisme, s'emploient 
rgenter les arts, la littrature et la socit. Et ceux-l, en vrit,
sont le plus souvent insupportables... Aprs n'avoir jur que par
Voltaire, les voici retourns au spiritualisme, au mysticisme, la
dernire mode des salons. Le dilettantisme, le cosmopolitisme s'en sont
mls. Depuis que la foi solide en la science est devenue chose brutale,
inlgante, ils croient se dbarbouiller du professorat, en affectant un
doute aimable, une ignorance voulue, une innocence apprise. Leur grande
crainte est de sentir l'Ecole, et ils sont trs parisiens, ils risquent
la culbute et l'argot, font des grces de jeunes ours savants, dvors
du dsir de plaire. De l, les flches sarcastiques dont ils criblent la
science, eux qui ont la prtention de tout savoir et qui retournent, par
distinction,  la croyance des humbles,  l'idalisme naf et dlicieux
du petit Jsus de la crche.

Franois s'tait mis  rire.

--Oh! le portrait est un peu charg, mais c'est cela, c'est bien cela.

--J'en ai connu plusieurs, continua Pierre qui s'animait, qui
s'oubliait. Et, chez tous, j'ai trouv cette terreur d'tre dupes,
aboutissant  la raction contre tout l'effort, tout le travail du
sicle: dgot de la libert, mfiance devant la science, ngation de
l'avenir. Monsieur Homais est pour eux l'pouvantail, le comble du
ridicule, et c'est la crainte de lui ressembler qui les jette  cette
lgance de ne rien croire ou de ne croire que l'incroyable. Sans doute
monsieur Homais est ridicule, mais lui du moins reste sur un terrain
solide. Et pourquoi donc ne braverait-il pas le respect humain en disant
des vrits, mme  monsieur de Lapalisse, lorsque tant d'autres le
bravent, et s'en font gloire, en s'agenouillant devant l'absurde? S'il
est devenu banal que deux et deux fassent quatre, pourtant ils font bien
quatre. Le dire, cela est encore moins sot et moins fou, que de croire
par exemple aux miracles de Lourdes.

Etonn, Franois regardait le prtre. Celui-ci s'en aperut, se modra.
Mais, quand mme, toute une dsolation, toute une colre sortaient de
lui, quand il parlait de la jeunesse intellectuelle, telle qu'il se
l'imaginait, dans sa crise de dsesprance. De mme qu'il avait eu piti
des travailleurs mourant de faim, l-bas, au quartier de misre, de mme
ici il tait plein d'un mpris douloureux pour les jeunes cerveaux
manquant de bravoure devant la connaissance, retournant  la consolation
d'un spiritualisme mensonger,  la promesse d'une ternit de bonheur,
dans la mort souhaite, exalte. N'tait-ce pas l'assassinat mme de la
vie, la pense lche de ne pas vouloir la vivre pour elle-mme, pour le
simple devoir d'tre et de donner son effort? Toujours le moi se faisait
centre, toujours l'individu exigeait d'tre heureux par soi et en soi.
Ah! cette jeunesse qu'il rvait vaillante, acceptant la tche d'aller
toujours  plus de vrit, n'tudiant le pass que pour s'en librer et
pour marcher  l'avenir, comme il se dsolait de la croire retombe dans
les louches mtaphysiques, par lassitude et paresse, peut-tre aussi par
surmenage d'un sicle finissant, trop charg de besogne humaine!

Franois s'tait remis  sourire.

--Mais, dit-il, vous vous trompez, nous ne sommes pas tous ainsi 
l'Ecole... Vous ne semblez connatre que les Normaliens de la section
des lettres, vous changeriez srement d'avis, si vous connaissiez les
Normaliens de la section des sciences... Chez nos camarades littraires,
il est trs vrai que la raction contre le positivisme se fait sentir,
et qu'ils sont hants, eux aussi, par l'ide de la fameuse banqueroute
de la science. Cela tient sans doute un peu aux matres qu'ils ont, aux
no-spiritualistes et aux rhtoriciens dogmatiques entre les mains
desquels ils sont tombs. Et cela tient plus encore  la mode,  l'air
du temps qui veut, comme vous le dites trs bien, que la vrit
scientifique soit mal porte, sans grce, d'une brutalit inacceptable
pour les intelligences distingues et lgres. Un garon de quelque
finesse, et qui veut plaire, est forcment acquis  l'esprit nouveau.

--Ah! l'esprit nouveau! interrompit Pierre, dans un cri qu'il ne put
retenir, il n'a pas l'innocence d'une mode passagre, il est une
tactique, et terrible, tout un retour des tnbres contre la lumire, de
la servitude contre l'affranchissement des esprits, contre la vrit et
la justice!

Puis, comme le jeune homme le regardait une seconde fois, de plus en
plus tonn, il se tut. La figure de monseigneur Martha s'tait dresse,
et il croyait l'entendre, dans la chaire de la Madeleine, s'efforant de
reconqurir Paris  la politique de Rome,  ce prtendu no-catholicisme
qui acceptait de la dmocratie et de la science ce qu'il pouvait en
faire sien, pour les dtruire. C'tait la suprme lutte, tout le poison
vers  la jeunesse partait de l, il n'ignorait pas les efforts faits
dans les tablissements religieux, afin d'aider  cette renaissance du
mysticisme, avec l'espoir fou de hter la droute de la science. On
disait que monseigneur Martha tait tout puissant  l'Universit
catholique et qu'il rptait  ses intimes qu'il faudrait trois
gnrations d'lves bien pensants et dociles, avant que l'glise
redevint la matresse souveraine de la France.

--Pour l'Ecole, je vous assure que vous vous trompez, rpta Franois.
Il s'y trouve sans doute quelques croyants troits. Mais, mme dans la
section des lettres, le plus grand nombre ne sont au fond que des
sceptiques, d'une moyenne aimable et discrte, professeurs avant tout,
bien qu'ils en aient un peu la honte, et ds lors gts par une ironie
de cuistres mancips, ravags par l'esprit critique, incapables de
crations originales. Certes, je serais bien surpris de voir sortir de
leurs rangs le gnie attendu. Et ce serait  souhaiter qu'un gnie
barbare vnt, sans lecture, sans critique, sans pondration et sans
nuance, ouvrir  coups de hache le sicle de demain, dans une belle
flambe de vrit et de ralit... Quant  mes camarades de la section
scientifique, je vous jure que le no-catholicisme, le mysticisme,
l'occultisme, et toutes les fantasmagories de la mode, ne les troublent
gure. Ils n'en sont pas  faire une religion de la science, ils restent
trs ouverts au doute, mais ce sont pour la plupart des esprits trs
clairs, trs nets et trs fermes, passionns de certitude, tout au zle
de l'enqute, dont l'effort se continue au travers du vaste champ des
connaissances humaines. Ils n'ont pas bronch, ils demeurent des
positivistes convaincus, des volutionnistes, des dterministes, qui ont
mis leur foi dans l'observation et dans l'exprience, pour la conqute
dfinitive du monde.

Lui-mme s'animait, laissait dborder sa foi, par les alles calmes et
ensoleilles du jardin.

--Ah! la jeunesse! est-ce qu'on la connat? Cela nous fait rire, lorsque
nous voyons toutes sortes d'aptres se la disputer, la tirer  eux, la
dclarer blanche, ou noire, ou grise, selon la couleur dont ils la
veulent, pour le triomphe de leurs ides. La vraie jeunesse, elle est
dans les Ecoles, dans les laboratoires, dans les bibliothques. C'est
cette jeunesse-l qui travaille, qui apportera demain, et non la
prtendue jeunesse des cnacles, des manifestes, des extravagances.
Naturellement, celle-ci fait beaucoup de tapage, on n'entend qu'elle.
Mais si vous saviez l'effort continu, la passion des autres, de ceux qui
se taisent, enferms dans leur tche! Et de ceux-l, j'en connais
beaucoup, ils sont avec le sicle, ils n'en ont rejet aucun des
espoirs, ils marchent au sicle prochain, rsolus  poursuivre la
besogne de leurs devanciers, toujours vers plus de lumire, vers plus
d'quit. Allez leur parler,  ceux-l, de la banqueroute de la science:
ils hausseront les paules, car ils savent bien que jamais la science
n'a enflamm plus de coeurs ni fait de plus prodigieuses conqutes.
Qu'on les ferme donc, les Ecoles, les laboratoires, les bibliothques,
qu'on change profondment le sol social, alors seulement on pourra
craindre d'y voir repousser l'erreur, si douce aux coeurs faibles, aux
cerveaux troits!

Mais ce bel lan fut interrompu. Un grand jeune homme blond s'arrta
pour serrer la main de Franois. Et Pierre fut surpris de reconnatre le
fils du baron Duvillard, Hyacinthe, qui, d'ailleurs, le salua trs
correctement. Les deux jeunes gens se tutoyaient.

--Comment! te voil dans notre vieux quartier, en province?

--Mon cher, je vais l-bas, derrire l'Observatoire, chez Jonas... Tu ne
connais pas Jonas? Oh! mon cher, un sculpteur gnial qui en est arriv 
supprimer presque la matire. Il a fait la Femme, une figure haute comme
le doigt, et qui n'est plus qu'une me, sans l'ignoble bassesse des
formes, totale pourtant, toute la Femme dans son essentiel symbole. Et
c'est grand, et c'est crasant, une esthtique, une religion!

Franois le regardait en souriant, pinc dans sa longue redingote, avec
sa figure faite, sa barbe et ses cheveux taills, qui lui donnaient son
air laborieux d'androgyne.

--Et toi? Je croyais que tu travaillais, que tu allais publier un petit
pome bientt.

--Oh! mon cher, crer me rpugne tant! Un vers me cote des semaines...
Oui, j'ai un petit pome, _la Fin de la Femme_. Et tu vois bien que je
ne suis pas exclusif comme on le dit, puisque j'admire Jonas, qui croit
encore  la ncessit de la Femme. Son excuse est la sculpture, un art
si grossier, si matriel. Mais, en posie, ah! grand Dieu! en a-t-on
abus, de la Femme! N'est-il pas temps vraiment de l'en chasser, pour
nettoyer un peu le temple des immondices dont ses tares de femelle l'ont
souill? C'est tellement sale, la fcondit, la maternit, et le reste!
Si nous tions tous assez purs, assez distingus, pour ne plus en
toucher une seule, par dgot, et si toutes mouraient infcondes,
n'est-ce pas? ce serait au moins finir proprement.

Et, sur ce trait, dit de son air languissant, il s'en alla, avec un
lger dandinement des hanches, heureux de l'effet produit.

--Vous le connaissez donc? demanda Pierre.

--Il a t mon condisciple  Condorcet, j'ai fait toutes mes classes
avec lui. Oh! un type si drle, un cancre qui talait les millions du
pre Duvillard, jusque dans ses cravates, tout en affectant de les
mpriser, posant pour le rvolutionnaire, parlant d'allumer au feu de sa
cigarette la cartouche qui ferait sauter le monde. Schopenhauer,
Nietzsche, Tolsto et Ibsen runis! Et vous voyez ce qu'il est devenu,
un malade et un farceur!

--Terrible symptme, murmura Pierre, lorsque ce sont les fils des
heureux, des privilgis, qui, par ennui, par lassitude, par contagion
de la fureur destructive, se mettent  faire la besogne des
dmolisseurs!

Franois avait repris sa marche, descendant vers le bassin, o des
enfants dirigeaient toute une escadre de bateaux.

--Celui-ci n'est qu'un grotesque... Et comment voulez-vous que leur
mysticisme, que le rveil du spiritualisme, allgu par les doctrinaires
qui ont lanc la fameuse banqueroute de la science, soit vraiment pris
au srieux, lorsqu'il aboutit, en une si brve volution,  de telles
insanits dans les arts et dans les lettres? Quelques annes d'influence
ont suffi, voici le satanisme, l'occultisme, toutes les aberrations qui
fleurissent; sans parler de Gomorrhe et de Sodome rconcilies, dit-on,
avec la _Rome nouvelle_. Aux fruits, l'arbre n'est-il pas jug? et, au
lieu d'une renaissance, d'un profond mouvement social ramenant le pass,
n'est-il pas vident que nous assistons simplement  une raction
transitoire, que bien des causes expliquent? Le vieux monde ne veut pas
mourir, il se dbat dans une convulsion dernire, il semble ressusciter
pour une heure, avant d'tre emport par le fleuve dbord des
connaissances humaines, dont le flot grossit toujours. Et l est
l'avenir, le monde nouveau que la vraie jeunesse apportera, celle qui
travaille, celle qu'on ne connat pas, qu'on n'entend pas... Mais,
tenez! prtez l'oreille, et peut-tre l'entendrez-vous, car nous sommes
ici chez elle, dans son quartier, et le grand silence qui nous entoure
n'est fait que du labeur de tant de jeunes cerveaux, penchs sur la
table de travail, le livre lu, la page crite, la vrit conquise chaque
jour davantage.

D'un geste large, au del du jardin du Luxembourg, Franois indiquait
les institutions, les lyces, les Ecoles suprieures, les Facults de
droit et de mdecine, l'Institut avec ses cinq Acadmies, les
bibliothques et les muses sans nombre, tout ce domaine du travail
intellectuel, qui occupe un vaste champ de Paris immense. Et Pierre,
mu, branl dans sa ngation, crut entendre en effet monter des
classes, des amphithtres, des laboratoires, des salles de lecture, des
simples chambres d'tude, le grand murmure sourd du travail de toutes
ces intelligences en branle. Ce n'tait pas la trpidation saccade,
essouffle, la clameur grondante des usines ouvrires, o le travail
manuel peine et s'irrite. Mais, ici, le soupir tait aussi las, l'effort
aussi meurtrier, la fatigue aussi fconde. Etait-ce donc vrai que la
jeunesse intellectuelle tait toujours dans sa forge silencieuse, ne
renonant  aucune esprance, n'abandonnant aucune conqute, forgeant la
vrit et la justice de demain, en pleine libert d'esprit, avec les
marteaux invincibles de l'observation et de l'exprience?

Franois venait de lever les yeux, pour regarder l'heure,  l'horloge du
Palais.

--Je vais  Montmartre, m'accompagnez-vous un bout de chemin?

Pierre accepta, surtout lorsque le jeune homme eut ajout qu'il
passerait par le Muse du Louvre, o il voulait prendre son frre
Antoine. Sous le clair aprs-midi, les salles du Muse de peinture,
presque vides, avaient un calme tide et noble, lorsqu'on y arrivait du
fracas et de la bousculade des rues. Il n'y avait gure l que les
copistes, travaillant dans un profond silence, que troublaient seuls les
pas errants de quelques trangers. Et ils trouvrent Antoine au bout de
la salle des Primitifs, trs absorb, dessinant une acadmie d'aprs
Mantegna, avec un soin scrupuleux, une sorte de dvotion. Ce qui le
passionnait, chez ces Primitifs, ce n'tait pas le mysticisme,
l'envolement d'idal, que la mode veut y voir; c'tait au contraire, et
trs justement, une sincrit de ralistes ingnus, leur respect et leur
modestie devant la nature, la loyaut minutieuse qu'ils mettaient  la
traduire le plus fidlement possible. Pendant des journes d'acharn
travail, il venait l les copier, les tudier, pour apprendre d'eux la
svrit, la probit du dessin, tout le haut caractre qu'ils doivent 
leur candeur d'honntes artistes.

Pierre fut frapp de la pure flamme que cette sance de bon travail
avait mise dans les ples yeux bleus d'Antoine. Cette face de colosse
blond, noye habituellement de douceur et de rve, en tait comme
chauffe, enfivre; et le grand front, en forme de tour, qu'il devait
 son pre, prenait son entire expression de citadelle, arme pour la
conqute de la vrit et de la beaut. A dix-huit ans, son histoire
tait toute l: un dgot, en troisime, des tudes classiques; une
passion du dessin, qui avait dcid son pre  lui laisser quitter le
lyce, o il ne faisait rien de bon; puis, des journes passes  se
chercher,  dgager en lui l'originalit profonde, dont l'imprieuse
conscience venait de parler si haut. Il avait essay de la gravure sur
cuivre, de l'eau-forte. Mais il en tait bien vite venu  la gravure sur
bois, et il s'y tait fix, malgr le discrdit o elle tombait, avilie
par les procds industriels. N'tait-ce pas tout un art  restaurer, 
largir? Lui, rvait de graver sur bois ses propres dessins, d'tre le
cerveau qui enfantait et la main qui excutait, de faon  obtenir des
effets nouveaux, d'une grande intensit de vision et d'accent. Pour
obir  son pre, qui exigeait de ses fils un mtier, il gagnait son
pain comme tous les graveurs, en excutant des bois pour des
publications illustres. Mais,  ct de ces travaux courants, il avait
dj fait quelques planches d'une extraordinaire sensation de puissance
et de vie, des ralits copies, des scnes de l'existence quotidienne,
mais accentues, largies par le trait essentiel, avec une matrise
vraiment stupfiante chez un si jeune garon.

--Est-ce que tu veux graver a? lui demanda Franois, pendant qu'il
remettait la copie du Mantegna dans son carton.

--Oh! non, ce n'est l qu'un bain d'innocence, une bonne leon pour
apprendre  tre modeste et sincre... La vie est trop diffrente
aujourd'hui.

Et, dans la rue, comme Pierre s'oubliait avec les deux jeunes gens,
jusqu' les accompagner  Montmartre, pris pour eux d'une sympathie
grandissante, Antoine, qui marchait prs de lui, s'abandonna, parla de
son rve d'art, gagn sans doute lui aussi par des affinits secrtes de
tendresse et de dvouement.

--La couleur, certes, est une puissance, un charme souverain, et l'on
peut dire que, sans elle, il n'y a pas d'vocation complte. Pourtant,
c'est singulier, elle ne m'est pas indispensable. Il me semble que je
puis, avec le noir et le blanc, recrer la vie aussi intense, aussi
dfinitive; et je m'imagine mme que je le ferai d'une faon plus
svre, plus essentielle, en dehors de la duperie fugitive, de la
caresse trompeuse des tons... Mais quelle tche! Voyez ce grand Paris
que nous traversons. Je voudrais en fixer l'heure actuelle en quelques
scnes, en quelques types, qui puissent rester comme d'immortels
tmoignages. Et cela, trs exactement, trs navement, car l'accent
d'ternit n'est que dans la simple candeur de l'artiste, trs humble et
trs croyant devant la nature toujours belle. J'ai dj quelques
figures, je vous les montrerai... Ah! si j'osais attaquer le bois
directement avec le burin, sans me refroidir  le dessiner d'abord! Je
n'indique d'ailleurs au crayon que l'bauche, le burin peut ensuite
avoir des trouvailles, des nergies et des finesses inattendues. Et
c'est ce qui fait que le dessinateur et le graveur en moi ne font qu'un,
 ce point que, seul, je puis excuter mes bois, dont les dessins gravs
par un autre seraient sans vie... La vie, elle nat aussi bien des
doigts que du cerveau, lorsqu'on est un crateur d'tres.

Puis, quand ils furent tous les trois au bas de Montmartre, et que
Pierre parla de prendre le tramway, pour rentrer  Neuilly, Antoine,
enfivr de passion, lui demanda s'il connaissait le sculpteur Jahan,
qui avait l-haut des travaux, pour le Sacr-Coeur. Et, sur une
rponse ngative:

--Montez donc un instant, c'est un garon de grand avenir. Vous verrez
la maquette d'un ange qu'on lui a refuse.

Franois, lui aussi, se mit  faire l'loge de cet ange, ce qui dcida
le prtre. En haut, parmi les baraquements, que la construction de la
basilique ncessitait, Jahan avait pu installer un atelier vitr dans un
hangar, assez vaste pour y excuter l'ange colossal qui lui tait
command. Les trois visiteurs le trouvrent, vtu d'une blouse,
surveillant le travail de deux praticiens, en train de dgrossir le bloc
de pierre, d'o l'ange allait natre. C'tait un fort garon de
trente-six ans, trs brun et barbu, ayant une grande bouche de sant et
de beaux yeux brillants. Il tait n  Paris, il avait pass par
l'Ecole, mais avec une fougue de temprament, qui lui attirait de
continuels ennuis.

--Ah! oui, vous venez voir mon ange, celui dont l'archevch n'a pas
voulu... Tenez, le voil!

La figure, haute d'un mtre, et dont l'argile schait dj, avait un
envolement superbe, ses deux grandes ailes dployes, enfles d'un dsir
perdu d'infini. Le corps, nu, drap  peine, tait d'un phbe, mince
et robuste,  la tte noye d'allgresse, comme emport dans le
ravissement du plein ciel.

--Ils l'ont trouv trop humain, mon ange. Et, ma foi! ils avaient
raison... Un ange, c'est tout ce qu'il y a de plus difficile 
concevoir. On hsite mme sur le sexe, est-ce garon ou fille? Puis,
quand la foi manque, on est bien forc de prendre le premier modle venu
et de le copier, en l'abmant... Moi, en faisant celui-ci, je tchais de
m'imaginer un bel enfant,  qui des ailes pousseraient, et que l'ivresse
du vol emporterait dans la joie du soleil... a les a bousculs, ils ont
voulu quelque chose de plus religieux, et alors j'ai fait cette
salet-l. Il faut bien vivre.

De la main, il avait dsign l'autre maquette, celle dont les praticiens
commenaient l'excution, un ange correct aux ailes d'oie symtriques,
avec le corps ni fille ni garon, la tte poncive, exprimant l'extase
niaise que la tradition impose.

--Que voulez-vous? reprit-il, tout cet art religieux est tomb  la
banalit la plus coeurante. On ne croit plus, on btit des glises
comme des casernes, on les dcore de bons Dieux et de bonnes Vierges 
faire pleurer. C'est que le gnie n'est que la floraison du sol social,
le grand artiste ne peut flamber que de la foi de son poque... Ainsi
moi, je suis petit-fils d'un paysan beauceron, j'ai grandi chez mon
pre, venu  Paris pour s'tablir marbrier, en haut de la rue de la
Roquette. J'ai commenc par tre ouvrier, toute mon enfance s'est passe
parmi le peuple, sur le pav des rues, sans que jamais l'ide me vienne
de mettre les pieds dans une glise... Alors, quoi? que va devenir l'art
dans un temps qui ne croit plus  Dieu ni mme  la beaut? Il faut bien
aller  la foi nouvelle, et c'est la foi  la vie, au travail,  la
fcondit,  tout ce qui besogne et enfante...

Il s'interrompit brusquement, pour s'crier:

--Dites donc, ma figure de la Fcondit, j'y ai travaill de nouveau,
j'en suis assez content... Venez donc voir a.

Et il voulut absolument les mener  son atelier personnel, qu'il avait
prs de l, en dessous de la petite maison de Guillaume. On y entrait
par la rue du Calvaire, cette rue qui n'est qu'un escalier interminable,
d'une raideur d'chelle. La porte s'ouvrait sur un des petits paliers,
et en haut de quelques marches, on se trouvait dans une vaste pice,
largement claire par un vitrage, encombre de maquettes, de pltres,
d'bauches, de figures, tout un dbordement solide et puissant. Debout
sur une selle, la figure en train, la Fcondit tait enveloppe de
linges humides. Quand il l'eut dbarrasse, elle apparut avec ses fortes
hanches, son ventre d'o devait natre un monde nouveau, sa gorge
d'pouse et de mre gonfle du lait nourrisseur et rdempteur.

--Hein? cria-t-il avec un rire heureux, je crois que le poupon de
celle-l sera un gaillard moins efflanqu que les ples esthtes
d'aujourd'hui, et qui n'aura pas peur  son tour de faire des enfants!

Mais, pendant qu'Antoine et Franois admiraient, Pierre tait surtout
intress par une jeune fille, qui leur avait ouvert la porte de
l'atelier, et qui venait de se rasseoir, d'un air de lassitude, devant
une petite table, o elle lisait un livre. C'tait Lise, la soeur de
Jahan. Elle avait vingt ans de moins que lui, seize ans  peine, et elle
vivait l, avec son grand frre, depuis la mort de leurs parents.
Fluette, d'une sant dbile, elle avait le plus doux des visages,
encadr de cheveux cendrs dlicieux, d'une lgret de fine poussire
d'or pli. Presque infirme, les jambes prises, elle marchait
difficilement; et l'intelligence, chez elle, semblait aussi en retard,
reste simple, d'une grande navet enfantine. Son frre en avait eu
d'abord une tristesse profonde. Puis, il s'tait habitu  son
innocence,  sa langueur. Trs occup, toujours frmissant, dbordant de
projets nouveaux, il la ngligeait forcment, la laissait vivre autour
de lui,  sa guise, ainsi qu'une gamine reste en bas ge, familire et
caressante.

Pierre avait remarqu de quel lan fraternel Lise avait accueilli
Antoine. Et, tout de suite, il vit celui-ci, lorsqu'il eut flicit
Jahan de sa Fcondit, venir s'asseoir prs de la jeune fille, pour
s'occuper d'elle, la questionner, voir le livre qu'elle lisait. Depuis
six mois, le plus pur, le plus tendre des liens s'tait nou entre eux.
Lui, du jardin de la maison de son pre, l-haut, place du Tertre,
l'apercevait, plongeait par le large vitrage dans cet atelier o elle
passait son existence de fille innocente. Et il s'tait d'abord
intress  elle, en la voyant toujours seule, presque abandonne; puis,
la connaissance faite, ravi de la trouver si simple, si charmante, il
avait conu passionnment le dessein de l'veiller  l'intelligence,  la
vie, en l'aimant, en tant l'esprit, le coeur qui fcondent. Alors, ce
que son frre n'avait pu tre pour elle, il le fut, dans le besoin de
plante frle o elle tait de soins dlicats, de soleil et d'amour. Dj
il avait russi  lui apprendre  lire, besogne qui avait rebut toutes
les institutrices. Elle l'coutait, le comprenait. Ses beaux yeux
clairs, dans son visage irrgulier, s'animaient peu  peu d'une flamme
heureuse. C'tait le miracle de l'amour, la cration de la femme, au
souffle de l'amant jeune, donnant son tre. Sans doute, elle restait
bien chancelante, d'une si pauvre sant, qu'on tremblait toujours de la
voir s'en aller en un lger soupir; et elle ne marchait certes pas
encore, les jambes trop faibles. Mais elle n'tait tout de mme plus la
petite sauvage, la petite fleur souffrante du printemps dernier.

Jahan, qui tait dans l'merveillement du miracle commenc, s'approcha
des jeunes gens.

--Hein? votre lve vous fait honneur. Vous savez qu'elle lit trs
couramment, et elle comprend trs bien les beaux livres que vous lui
apportez... N'est-ce pas, Lise, que, le soir, maintenant, tu me fais la
lecture?

Elle leva ses yeux candides, elle regarda Antoine avec un sourire
d'infinie reconnaissance.

--Oh! tout ce qu'il voudra bien m'apprendre, je le saurai, je le ferai.

Tous rirent doucement, et comme les trois visiteurs partaient enfin,
Franois s'arrta devant une maquette qui s'tait fendue, en schant.

--Un projet avort, dit le sculpteur. Je voulais faire une Charit, une
commande pour une OEuvre. Et j'ai eu beau chercher, ce que j'ai trouv
tait si banal, que j'ai laiss s'abmer la terre... Pourtant, je vais
voir, il faut que je tche de reprendre a.

Dehors, Pierre eut l'ide de remonter jusqu' la basilique du
Sacr-Coeur, avec l'espoir d'y rencontrer l'abb Rose. Alors, lui et
les deux frres firent le tour par la rue Gabrielle, se retrouvrent
dans les pentes, dans les tages de la rue Chappe, qu'ils gravirent. Et,
comme ils arrivaient en haut, devant l'glise, dressant sa fort
d'chafaudages sous le ciel clair, ils rencontrrent Thomas, qui
revenait de l'usine par la rue Lamarck, o il tait all donner un ordre
 un fondeur.

--Ah! je suis content, s'cria-t-il dans une expansion qui le faisait
rayonner, lui si discret, si muet d'habitude. Je crois que je vais
trouver, pour notre petit moteur... Dites au pre que a va bien et
qu'il gurisse vite!

D'un mouvement brusque, d'un mme lan,  ce cri de Thomas, ses deux
frres, Franois et Antoine, s'taient serrs contre lui, troitement.
Et ils taient l tous les trois, runis en un groupe vaillant, n'ayant
plus qu'un coeur, qui battait d'une seule joie,  l'ide que le pre
serait rjoui, qu'une bonne nouvelle, envoye par eux, allait aider  le
remettre debout. Pierre, qui maintenant les connaissait, et qui
commenait  les aimer, les jugeant  leur haut prix, fut merveill de
ces trois colosses si tendres, d'une ressemblance si frappante, tout
d'un coup rapprochs, unis de la sorte en une phalange hroque, ds que
s'embrasait leur amour filial.

--Dites-lui, n'est-ce pas? que nous l'attendons, et qu'au premier signe,
nous serions prs de lui.

Tous trois serrrent vigoureusement la main du prtre. Et, comme
celui-ci les regardait s'loigner, dans la direction de la petite maison
dont il apercevait le jardin, par-dessus le mur de la rue
Saint-Eleuthre, il crut distinguer une fine silhouette, un visage
blanc gay de soleil, sous le casque de cheveux noirs, Marie sans
doute, en train de surveiller les pousses de ses lilas. Mais la lumire
diffuse tait si dore,  cette heure du soir, que la vision s'y noyait
et parut s'y perdre, dans une gloire. Et, les yeux blouis, il tourna la
tte, il ne vit plus,  l'autre bord du ciel, que la masse du
Sacr-Coeur, crayeuse, crasante, ainsi regarde de prs, bouchant ce
coin de l'horizon, de son normit toute neuve.

Pierre tait rest debout, immobile  la mme place, agit des
sentiments, des rflexions les plus contraires, dans un tel trouble,
qu'il lui tait impossible de lire clairement en lui. Maintenant, il
s'tait tourn vers la ville. Paris immense se droulait  ses pieds, un
Paris limpide et lger, sous la clart rose de cette soire de printemps
prcoce. La mer sans fin des toitures se dcoupait avec une nettet
singulire, qui aurait permis de compter les chemines, les petits
traits noirs des fentres, par millions. Dans l'air calme, les monuments
semblaient des navires  l'ancre, une escadre arrte en sa marche, dont
la haute mture luisait  l'adieu du soleil. Et jamais Pierre encore
n'avait mieux distingu les grandes divisions de cet ocan humain: la
ville du travail manuel, l-bas,  l'est et au nord, avec le ronflement
et les fumes des usines; la ville de l'tude, de l'intellectuel labeur,
si calme, d'une si large srnit, au sud, de l'autre ct du fleuve;
tandis que la passion du ngoce tait partout, montant des quartiers du
centre, o se ruait la bousculade des foules, parmi le continuel fracas
des roues; et que la ville des heureux, des puissants, en lutte pour la
possession du pouvoir et de la richesse, droulait  l'ouest son
entassement de palais, dans l'incendie peu  peu sanglant de l'astre 
son coucher.

Et Pierre, alors, du fond de sa ngation, du nant o il tait tomb par
la perte de sa foi, sentit passer la dlicieuse fracheur, la venue,
confuse encore, d'une foi nouvelle. Il n'aurait pu en formuler mme
l'espoir. Mais, dj, parmi les rudes ouvriers de l'usine, le travail
manuel lui tait apparu ncessaire et rdempteur, malgr la misre,
l'abominable injustice o il aboutissait. Et voil que la jeunesse
intellectuelle dont il avait dsespr, cette gnration de demain qu'il
croyait gte, retourne  l'erreur,  la pourriture ancienne, venait de
se rvler  lui, pleine de viriles promesses, rsolue  continuer
l'oeuvre des ans, en conqurant par l'unique science toute vrit et
toute justice.




V


Il y avait un grand mois dj que Guillaume s'tait rfugi chez son
frre, dans la petite maison de Neuilly. Presque guri de sa blessure au
poignet, il se levait depuis longtemps, passait des heures au jardin.
Mais, malgr l'impatience o il tait de retourner  Montmartre, pour y
retrouver les siens et reprendre ses travaux, les nouvelles des journaux
l'inquitaient chaque matin, lui faisaient diffrer son retour. C'tait
toujours la mme situation, s'ternisant: Salvat maintenant souponn,
aperu un soir aux Halles, puis perdu de nouveau par la police, toujours
sous le coup d'une arrestation imminente. Et qu'adviendrait-il,
parlerait-il, des perquisitions nouvelles seraient-elles faites?

Pendant huit jours, la presse ne s'tait occupe que du poinon trouv
sous le porche de l'htel Duvillard. Tous les reporters de Paris avaient
visit l'usine Grandidier, questionn les ouvriers et le patron, donn
des dessins. Certains allaient jusqu' faire une enqute personnelle,
pour mettre eux-mmes la main sur le coupable. On plaisantait
l'impuissance des policiers, et toute une passion s'tait rallume pour
cette chasse  l'homme, les journaux dbordaient des imaginations les
plus saugrenues, dans un redoublement de terreur, car des bombes encore
taient annonces, Paris devait srement sauter un beau matin. _La Voix
du Peuple_ inventait chaque jour un frisson nouveau, des lettres de
menaces, des placards incendiaires, de vastes complots tnbreux. Et
jamais pareille contagion, si sotte et si basse, n'avait souffl la
dmence au travers d'une ville.

Ds son rveil, Guillaume attendait donc avec fivre les journaux,
frmissant chaque fois  l'ide qu'il allait apprendre l'arrestation de
Salvat. La violente campagne qui s'y faisait, les inepties et les
frocits qu'il y trouvait, le jetaient hors de lui, dans son attente
nerve. On avait arrt des suspects, au hasard du coup de filet, toute
la tourbe souponne d'anarchie, d'honntes ouvriers et des bandits, des
illumins et des fainants, le plus extraordinaire ple-mle que le juge
d'instruction Amadieu s'efforait de transformer en une vaste
association de malfaiteurs. Et Guillaume, un matin, avait mme lu son
nom, cit  propos d'une perquisition chez un journaliste
rvolutionnaire de grand talent, dont il tait l'ami. Son coeur
bondissait de rvolte, mais n'tait-il pas prudent de patienter encore,
au fond de cette calme retraite de Neuilly, puisque, d'une heure 
l'autre, la police pouvait envahir la petite maison de Montmartre, et
l'y arrter, si elle l'y trouvait?

Dans cette sourde angoisse continue, les deux frres, troitement
enferms, menaient l'existence la plus solitaire et la plus douce.
Pierre lui-mme vitait maintenant de sortir, passait l ses journes.
On tait aux premiers jours de mars, un printemps htif donnait au petit
jardin un charme jeune, d'une tideur dlicieuse. Mais Guillaume, depuis
qu'il avait quitt le lit, s'tait install surtout dans l'ancien
laboratoire de leur pre, transform en vaste cabinet de travail. Tous
les papiers, tous les livres de l'illustre chimiste s'y trouvaient
encore, et le fils venait d'y dcouvrir des tudes commences, toute une
lecture passionnante, qui le retenait du matin au soir. A son insu,
c'tait grce  ce travail qu'il supportait patiemment sa rclusion
volontaire. Assis de l'autre ct de la grande table, Pierre lisait
aussi le plus souvent; mais que de fois ses yeux se levaient du livre,
se perdaient dans la rverie sombre, dans le nant o il retombait
toujours! Durant des heures, les deux frres demeuraient ainsi cte 
cte, sans prononcer une parole, absorbs, noys de silence. Pourtant,
ils se savaient ensemble, ils en avaient la conscience attendrie,
l'assurance heureuse et confiante. Parfois, leurs regards se
rencontraient, ils changeaient un sourire, ils n'prouvaient pas le
besoin de se dire autrement combien ils s'taient remis  s'aimer.
C'tait l'ardente affection de jadis qui renaissait en eux, et toute
cette maison de leur enfance, et leur pre et leur mre qu'ils sentaient
revivre dans l'air si calme qu'ils respiraient. La baie vitre s'ouvrait
sur le jardin, vers Paris, et ils ne sortaient de leurs lectures, de
leurs longues songeries, brusquement inquiets parfois, que pour prter
l'oreille au grondement lointain,  la clameur plus haute de la grande
ville.

Des fois aussi, ils s'interrompaient, s'tonnaient d'entendre un pas
continu, au-dessus de leurs ttes. C'tait Nicolas Barths qui
s'oubliait l, dans la chambre d'en haut, depuis que Thophile Morin
l'avait amen, le soir de l'attentat, demandant asile. Il n'en
descendait gure, se risquait  peine dans le jardin, de crainte,
disait-il, qu'on ne l'apert et qu'on ne le reconnt, d'une maison
lointaine, dont un bouquet d'arbres masquait les fentres. Cette hantise
de la police pouvait faire sourire, chez le vieux conspirateur. Son pas,
l-haut, de lion en cage, cette obstine promenade de l'ternel
prisonnier qui avait pass les deux tiers de sa vie au fond de tous les
cachots de France, pour la libert des autres, n'en ajoutait pas moins,
dans la petite maison silencieuse, une mlancolie attendrissante, le
rythme mme de tout ce qu'on esprait de bon et de grand, de tout ce qui
ne viendrait sans doute jamais.

Les visites taient rares, qui tiraient les deux frres de leur
solitude. Depuis que la blessure de Guillaume se cicatrisait, Bertheroy
venait moins souvent. Le plus assidu restait Thophile Morin, dont le
discret coup de sonnette, tous les deux jours, tintait le soir,  la
mme heure. Il avait pour Barths le culte qu'on a pour un martyr, bien
qu'il ne partaget pas ses ides. Il montait passer une heure prs de
lui, et sans doute l'un et l'autre parlaient peu, car pas un bruit ne
sortait de la chambre. Lorsqu'il s'asseyait un instant dans le
laboratoire, avec les deux frres, Pierre tait frapp de son air de
grande lassitude, les cheveux et la barbe d'un gris de cendre, la face
teinte, use par le professorat. Et il ne voyait les yeux rsigns se
rallumer comme des braises, que lorsqu'il lui parlait de l'Italie. Un
jour qu'il lui avait nomm Orlando Prada, le grand patriote, son
compagnon de victoire, dans la lgendaire expdition des Mille, il tait
rest stupfait du brusque incendie d'enthousiasme qui faisait flamber
son visage mort. Ce n'taient que des clairs, le vieux professeur
bientt reparaissait; et l'on ne retrouvait alors en lui que le
compatriote et l'ami de Proudhon, devenu plus tard un disciple troit
d'Auguste Comte. De Proudhon, il gardait la rvolte du pauvre contre le
riche, le besoin d'une rpartition quitable de la fortune. Mais les
temps nouveaux l'effaraient, il ne pouvait aller, par doctrine et par
temprament, jusqu'au bout des moyens rvolutionnaires. Comte lui avait
ensuite donn des certitudes inbranlables dans l'ordre intellectuel, il
s'en tenait  la logique,  la claire et dcisive mthode du
positivisme, hirarchisant toutes les connaissances, rejetant les
inutiles hypothses mtaphysiques, convaincu que par la science seule se
rsoudrait le problme humain, social et religieux. Seulement, dans sa
modestie, dans sa rsignation, cette foi reste solide n'allait pas sans
une secrte amertume, car rien ne semblait marcher raisonnablement  son
but, Comte lui-mme avait fini par le plus trouble des mysticismes, les
grands savants taient pris de terreur devant la vrit, les barbares
enfin menaaient le monde d'une nuit nouvelle, ce qui le rendait presque
ractionnaire en politique, rsign d'avance  la venue du dictateur qui
remettrait un peu d'ordre, pour que l'instruction de l'humanit
s'achevt.

Les autres visiteurs, parfois, taient Bache et Janzen, qui arrivaient
toujours ensemble, et la nuit seulement. Ils s'attardaient, certains
soirs, dans le vaste cabinet de travail,  causer avec Guillaume,
jusqu' des deux heures du matin. Bache surtout, gras et paterne, ses
petits yeux tendres  demi noys dans la neige des cheveux et de la
grande barbe, parlait d'une faon lente, onctueuse, interminable, ds
qu'il exposait ses ides. Il ne faisait que saluer courtoisement
Saint-Simon, l'initiateur, qui avait pos le premier la loi de la
ncessit du travail,  chacun selon ses oeuvres. Mais, lorsqu'il en
venait  Fourier, sa voix s'attendrissait, il disait toute sa religion.
Celui-ci tait le vrai Messie attendu des temps modernes, le Sauveur
dont le gnie avait jet la bonne semence du monde futur, en
rglementant la socit de demain, telle qu'elle s'tablirait
certainement. La loi d'harmonie tait promulgue, les passions libres
enfin et sainement utilises en allaient tre les rouages, le travail
rendu attrayant devenait la fonction mme de la vie. Rien ne le
dcourageait: qu'une commune comment  se transformer en phalanstre,
le dpartement entier suivrait bientt, puis les dpartements voisins,
puis la France. Il acceptait jusqu' l'oeuvre de Cabet, dont l'Icarie
n'tait point si sotte. Il rappelait la motion qu'il avait faite, en
1871, lorsqu'il sigeait  la Commune, pour que les ides de Fourier
fussent appliques  la Rpublique franaise; et il paraissait convaincu
que les troupes de Versailles, en touffant dans le sang l'ide
communaliste, avaient retard d'un demi-sicle le triomphe du
communisme. Maintenant, quand on reparlait des tables tournantes, il
affectait de rire, ce qui ne l'empchait pas d'tre demeur au fond un
spirite impnitent. Depuis qu'il tait conseiller municipal, il flottait
d'une secte socialiste  une autre, selon qu'elles se rapprochaient plus
ou moins de sa foi ancienne. Et il tait tout entier dans ce besoin de
foi, dans ce tourment du divin, qui, aprs lui avoir fait chasser Dieu
des glises, le lui faisait retrouver dans le pied d'un meuble.

Janzen, lui, tait aussi muet que son ami Bache tait bavard. Il ne
lchait que de courtes phrases, mais elles cinglaient comme des fouets,
elles coupaient comme des sabres. Ses ides, ses thories en restaient
un peu obscures, d'autant plus que sa difficult  s'exprimer en
franais, reculait ce qu'il disait dans une sorte de brume. Il tait de
l-bas, trs loin, Russe, Polonais, Autrichien, Allemand peut-tre, on
ne savait pas au juste, en tout cas un sans-patrie, promenant par-dessus
les frontires son rve de fraternit sanglante. Lorsque, trs froid,
sans un geste, avec sa face de Christ ple et blond, il laissait tomber
un de ses mots terribles, qui faisait place nette comme un coup de faux
dans un pr, il n'en ressortait gure que la ncessit de raser ainsi
les peuples pour ensemencer de nouveau la terre d'un peuple jeune et
meilleur. A chaque opinion de Bache, le travail rendu agrable par des
rglements de police, le phalanstre organis ainsi qu'une caserne, la
religion restaure en un disme panthiste ou spirite, il haussait
doucement les paules. A quoi bon de tels enfantillages, des
raccommodages hypocrites, lorsque la maison croulait et que le seul
parti honnte tait de la jeter  terre, pour reconstruire de toutes
pices, avec des matriaux neufs, la solide maison de demain? Sur la
propagande par le fait; par les bombes, il se taisait, il avait un
simple geste d'espoir infini. Il l'approuvait videmment. Dans l'inconnu
de son pass, la lgende qui faisait de lui un des auteurs de
l'attentat de Barcelone, mettait un clat d'affreuse gloire. Un jour que
Bache, en lui parlant de son ami Bergaz, ce vague coulissier, compromis
dj dans une affaire de vol, l'avait nettement trait de bandit, il
s'tait content de sourire, en disant, de son air tranquille, que le
vol n'tait qu'une restitution force. Et, chez cet homme instruit,
affin, dont la vie de mystre cachait peut-tre des crimes, mais pas un
acte d'improbit basse, on sentait un thoricien implacable, ttu,
rsolu  mettre le feu au monde, pour le triomphe de l'ide.

Certains soirs, lorsque Thophile Morin se rencontrait avec Bache et
Janzen, et que tous les trois et Guillaume s'oubliaient  causer trs
tard dans la nuit, Pierre les coutait dsesprment, du coin d'ombre o
il se tenait immobile, sans jamais prendre part aux discussions. Il
s'tait passionn, les premires fois, en homme qui, meurtri par ses
ngations, affol par son besoin de vrit, songeait  tablir le bilan
des ides du sicle,  tudier toutes celles qui s'taient produites,
pour tcher d'en dgager le chemin parcouru, le bnfice acquis. Mais,
ds les premiers pas,  les entendre tous les quatre discuter sans
conciliation possible, il s'tait rebut, perdu de nouveau. Aprs les
checs de son enqute  Lourdes,  Rome, dans cette troisime exprience
qu'il faisait avec Paris, il comprenait bien que c'tait tout le cerveau
du sicle qui se trouvait en question, les vrits nouvelles, l'vangile
attendu, dont la prdication allait changer la face de la terre. Et,
brillant de trop de zle, il passait d'une foi  une autre, rejetant
celle-ci, pour en accepter une troisime. D'abord, s'il s'tait senti
positiviste avec Thophile Morin, volutionniste et dterministe avec
son frre Guillaume, le communisme humanitaire de Bache l'avait ensuite
attendri par son rve fraternel d'un prochain ge d'or. Il n'tait pas
jusqu' Janzen qui ne l'avait branl un instant, si convaincu, d'une
fiert si farouche, dans son rve thorique, de l'individualisme
libertaire. Puis, il avait perdu pied, il n'avait plus vu que les
contradictions, les incohrences chaotiques de l'humanit en marche. Ce
n'tait qu'un amoncellement continu de scories, o il se perdait.
Fourier avait beau tre issu de Saint-Simon, il le niait en partie; et,
si la doctrine de celui-ci s'immobilisait dans une sorte de sensualisme
mystique, la doctrine de celui-l semblait aboutir  un code
d'enrgimentement inacceptable. Proudhon dmolissait sans rien
reconstruire. Comte, qui crait la mthode et mettait la science  sa
place en la dclarant l'unique souveraine, ne souponnait mme pas la
crise sociale dont le flot menaait de tout emporter, finissait en
illumin d'amour, terrass par la femme. Et ces deux-l, aussi,
entraient en lutte, se battaient contre les deux autres,  ce point de
conflit et d'aveuglement gnral, que les vrits apportes par eux en
commun, en restaient obscurcies, dfigures, mconnaissables. Et de l
l'extraordinaire gchis de l'heure prsente, Bache avec Saint-Simon et
Fourier, Thophile Morin avec Proudhon et Comte, ne comprenant plus rien
 Mge, le dput collectiviste, l'excrant, le foudroyant, lui et le
collectivisme d'Etat, comme ils foudroyaient d'ailleurs toutes les
sectes socialistes actuelles, sans bien se rendre compte qu'elles
taient pourtant issues de leurs matres. Ce qui semblait donner raison
au terrible et froid Janzen, quand il dclarait que la maison tait
irrparable, qu'elle croulait dans la pourriture et dans la dmence, et
qu'il fallait l'abattre.

Une nuit, aprs le dpart des trois visiteurs, Pierre, rest avec
Guillaume, le vit s'assombrir et marcher  pas lents. Sans doute il
venait lui-mme de sentir l'croulement de tout. Et il continua de
parler, sans mme se rendre compte que son frre seul l'coutait. Il dit
son horreur de l'Etat collectiviste de Mge, l'Etat dictateur
rtablissant plus troitement l'antique servage. Toutes les sectes
socialistes, qui s'entre-dvoraient, pchaient par l'arbitraire
organisation du travail, asservissaient l'individu au profit de la
communaut. C'tait pourquoi, forc de concilier les deux grands
courants, les droits de la socit, les droits de l'individu, il avait
fini par mettre toute sa foi dans le communisme libertaire, cette
anarchie o il rvait l'individu dlivr, voluant, s'panouissant, sans
contrainte aucune, pour son bien et pour le bien de tous. N'tait-ce pas
la seule thorie scientifique, les units crant les mondes, les atomes
faisant la vie par l'attraction, l'ardent et libre amour? Les minorits
oppressives disparaissaient, il n'y avait plus que le jeu libr des
facults et des nergies de chacun, arrivant  l'harmonie dans
l'quilibre toujours changeant, selon les besoins, des forces actives de
l'humanit en marche. Il imaginait ainsi un peuple sauv de la tutelle
de l'Etat, sans matre, presque sans loi, un peuple heureux dont chaque
citoyen, ayant acquis par la libert le complet dveloppement de son
tre, s'entendait  son gr avec ses voisins, pour les mille ncessits
de l'existence; et de l naissait la socit, l'association librement
consentie, des centaines d'associations diverses, rglant la vie
sociale, toujours variables d'ailleurs, opposes, hostiles mme; car le
progrs n'tait fait que de conflits et de luttes, le monde ne s'tait
cr que par le combat des forces contraires. Et c'tait tout, plus
d'oppresseurs, plus de riches et de pauvres, le domaine commun de la
terre, avec ses outils de travail et ses trsors naturels, rendu au
peuple, le lgitime propritaire, qui saurait en jouir justement,
logiquement, lorsque rien d'anormal n'entraverait plus son expansion.
Alors seulement la loi d'amour agirait, on verrait la solidarit
humaine, qui est, entre les hommes, la forme vivante de l'attraction
universelle prendre toute sa puissance, les rapprocher, les unir en une
famille troite. Beau rve, rve trs noble et trs pur de la libert
totale, de l'homme libre dans la socit libre, auquel devait aboutir un
esprit suprieur de savant, aprs avoir parcouru les autres sectes
socialistes, toutes entaches de tyrannie. Le rve anarchique est
srement le plus haut, le plus fier, et quelle douceur de s'abandonner 
l'espoir de cette harmonie de la vie qui, d'elle-mme, livre  ses
forces naturelles, crerait le bonheur!

Quand Guillaume se tut, il sembla sortir d'un songe, il regarda Pierre
avec quelque effarement, dans la crainte d'en avoir trop dit, de l'avoir
bless. Pierre, mu, un instant conquis, venait de sentir se dresser en
lui l'objection pratique terrible, destructive de tout espoir. Pourquoi
l'harmonie n'avait-elle pas agi aux premiers jours du monde,  la
naissance des socits? Comment la tyrannie avait-elle triomph, livrant
les peuples aux oppresseurs? Et, si l'on ralisait jamais ce problme
insoluble de tout dtruire, de tout recommencer, qui donc pouvait
promettre que l'humanit, obissant aux mmes lois, ne repasserait pas
par les mmes chemins? Elle tait en somme aujourd'hui ce que la vie
l'avait faite, et rien ne prouvait que la vie ne la referait pas ce
qu'elle tait. Recommencer, ah! oui! mais pour autre chose! Et cette
autre chose tait-elle vraiment dans l'homme, n'tait-ce pas l'homme
lui-mme qu'il aurait fallu changer? Certes, repartir d'o l'on en
tait, pour continuer l'volution commence, quelle lenteur et quelle
attente! Mais quel danger, quel retard mme, si l'on revenait en
arrire, sans savoir par quelle route on regagnerait le temps perdu, au
milieu du chaos des dcombres!

--Couchons-nous, dit Guillaume en souriant. Suis-je bte de te fatiguer
avec toutes ces choses qui ne te regardent pas!

Pierre allait se passionner, ouvrir son tre, en montrer les affreux
combats. Mais une pudeur encore le retint, son frre ne connaissait de
lui que le mensonge du prtre croyant, fidle  sa foi. Et, sans
rpondre, il gagna sa chambre.

Le lendemain soir, vers dix heures, Guillaume et Pierre lisaient dans le
grand cabinet de travail, lorsque Janzen se fit annoncer, avec un ami,
par la vieille servante. C'tait Salvat. Et cela fut trs simple.

--Il a voulu vous voir, expliqua Janzen  Guillaume. Je l'ai rencontr,
il m'a suppli de l'amener ici, quand il a su votre blessure et votre
inquitude... Ce n'est gure prudent.

Guillaume, surpris, s'tait lev, dans l'motion que lui causait une
pareille dmarche; tandis que Pierre, boulevers par l'entre de cet
homme, le regardait, sans bouger de sa chaise.

--Monsieur Froment, finit par dire Salvat, debout, timide et gn, cela
m'a fait bien de la peine, quand on m'a dit l'embtement o je vous ai
mis, car je n'oublierai jamais que vous avez t bon pour moi, un jour
que tout le monde me jetait  la porte...

Il se dandinait sur une jambe, il faisait passer son vieux chapeau rond
d'une main dans l'autre.

--Alors, j'ai tenu  venir vous dire moi-mme que, si je vous ai pris
une cartouche de votre poudre, un soir o vous tourniez le dos, c'est
l, dans toute l'histoire, la seule chose dont j'ai un vrai remords,
puisque a peut vous compromettre... Et je veux aussi vous jurer que
vous n'avez rien  craindre de moi, que je me laisserai vingt fois
couper le cou, plutt que de prononcer votre nom... Voil tout ce que
j'avais sur le coeur.

Il retomba dans son silence embarrass, tandis que ses bons yeux de
chien fidle, ses yeux de rverie et de tendresse, restaient fixs sur
Guillaume, d'un air d'adoration respectueuse. Et Pierre le regardait
toujours,  travers l'excrable vision que son entre venait d'voquer
en lui, celle du lamentable trottin de modiste, l'enfant blonde et
jolie, tendue l-bas, le ventre ouvert, sous le porche de l'htel
Duvillard. Ce fou, cet assassin, tait-ce possible qu'il ft l et qu'il
et les yeux humides?

Guillaume, touch, s'tait approch pour serrer la main de l'homme.

--Je sais bien, Salvat, que vous n'tes pas un mchant. Mais quelle bte
et abominable chose vous avez faite, mon garon!

Doucement, sans se fcher, Salvat sourit.

--Oh! monsieur Froment, si c'tait  refaire, je le referais. a, vous
savez, c'est mon ide. Et,  part vous, je le rpte, tout va bien, je
suis content.

Il ne voulut pas s'asseoir, il causa debout un instant encore avec
Guillaume; pendant que Janzen, comme s'il se ft dsintress, en
dsapprouvant une pareille visite, inutile et dangereuse, s'tait assis,
pour feuilleter un livre d'images. Guillaume tira de Salvat ce qu'il
avait fait le jour de l'attentat, sa course errante, affole de chien
battu au travers de Paris, la bombe promene partout, d'abord dans son
sac  outils, puis sous son veston, et l'htel Duvillard dont la porte
cochre tait ferme, et la Chambre dont les huissiers lui avaient barr
le seuil, et le Cirque o il avait song trop tard  faire une hcatombe
de bourgeois, et l'htel Duvillard enfin o il tait revenu chouer,
comme attir par la force mme du destin. Son sac  outils dormait au
fond de la Seine, il l'y avait jet dans une haine brusque du travail
qui n'arrivait mme pas  le nourrir, lui et les siens, ne gardant que
la bombe, pour avoir les mains plus libres. Puis, il dit sa fuite,
l'explosion formidable branlant derrire lui le quartier, sa joie et
son tonnement de se retrouver plus loin, le long de rues tranquilles,
o l'on ignorait tout encore. Et, depuis un mois, il vivait au hasard,
sans savoir ni o ni comment, couchant souvent dehors, ne mangeant pas
tous les jours. Un soir, le petit Victor Mathis lui avait donn cent
sous. D'autres camarades l'aidaient, le gardaient une nuit, le faisaient
filer, au moindre pril. Toute une complicit tacite l'avait, jusque-l,
sauv de la police. Fuir  l'tranger? il en avait bien eu l'ide un
instant; mais son signalement devait tre partout, on le guettait  la
frontire, n'tait-ce pas hter son arrestation? Paris, c'tait l'ocan,
nulle part il ne courait moins de risques. D'ailleurs, il n'avait plus
ni la volont, ni l'nergie de fuir, fataliste  sa manire, ne trouvant
pas la force de quitter le pav parisien, attendant qu'on l'y arrtt, 
l'tat dernier d'pave sociale, dsempar, roul parmi la foule, dans le
rve veill qui l'emportait.

--Et votre fille, votre petite Cline, demanda Guillaume, vous tes-vous
risqu  retourner la voir?

Salvat eut un geste vague.

--Non, que voulez-vous? Elle est avec maman Thodore. Des femmes, a
trouve toujours. Et puis, quoi? je suis fini, je ne puis plus rien pour
personne. C'est comme si j'tais dj mort.

Des larmes pourtant montaient  ses yeux.

--Ah! la pauvre petite! Je l'ai embrasse de tout mon coeur avant de
partir. Sans elle et sans la femme que je voyais crever de faim,
peut-tre que je n'aurais jamais eu l'ide de la chose.

Puis, il dit simplement qu'il tait prt  mourir. S'il avait fini par
poser sa bombe chez le banquier Duvillard, c'tait qu'il le connaissait
bien, qu'il le savait le plus riche de ces bourgeois, dont les pres, 
la Rvolution, avaient dup le peuple, en prenant pour eux tout le
pouvoir et tout l'argent, qu'ils s'enttaient, aujourd'hui,  garder,
sans mme vouloir en rendre les miettes. La Rvolution, il l'entendait
 sa manire, en illettr qui s'tait instruit dans les journaux et dans
les runions publiques. Et il parlait de son honntet en se tapant du
poing sur la poitrine, il n'admettait pas surtout qu'on doutt de son
courage, parce qu'il avait fui.

--Je n'ai jamais vol personne, moi, et si je ne vais pas me livrer aux
argousins, c'est qu'ils peuvent bien prendre la peine de me trouver et
de m'arrter. Mon affaire est claire, je le sais, depuis qu'ils ont ce
poinon et qu'ils me connaissent. a n'empche qu'il serait bte de leur
mcher la besogne. Mais, si ce n'est pas demain, que ce soit donc
aprs-demain, car je commence  en avoir assez, d'tre traqu comme une
bte et de ne plus savoir comment je vis.

Curieusement, Janzen avait cess de feuilleter le livre d'images, pour
le regarder. Un ddain souriait au fond de ses yeux froids. Il dit, dans
son franais hsitant:

--On se bat, on se dfend, on tue les autres et on tche de ne pas tre
tu. C'est la guerre.

Cela tomba dans le profond silence. Salvat ne parut pas avoir entendu,
et il bgaya sa foi, en une phrase embarrasse de grands mots: le
sacrifice de son existence, pour que la misre enfin cesst; l'exemple
d'un grand acte donn, avec la certitude que d'autres hros natraient
de lui, pour continuer la lutte. Et, dans cette foi trs sincre, dans
son illuminisme de rdempteur, entrait aussi l'orgueil du martyre, la
joie d'tre un des saints rayonnants et adors de la naissante Eglise
rvolutionnaire.

Comme il tait venu, il s'en alla. Quand Janzen l'eut repris, il sembla
que la nuit qui l'avait amen, le remportait dans son inconnu. Et
Pierre, alors seulement, se leva, ouvrit toute grande la baie large du
cabinet, touffant, en un brusque besoin d'air. La nuit de mars tait
trs douce, une nuit sans lune, dans laquelle ne montait que la clameur
mourante de Paris, invisible l-bas,  l'horizon.

Ainsi qu' son habitude, Guillaume s'tait mis  marcher lentement.
Puis, il parla, oubliant de nouveau qu'il s'adressait  ce prtre, qui
tait son frre.

--Ah! le pauvre tre! comme l'on comprend son acte de violence et
d'espoir! Tout son pass d'inutile travail, de misre sans cesse accrue,
est l qui l'explique. Puis, il y a une contagion de l'ide, les
runions publiques o l'on se grise de mots, les conciliabules entre
compagnons dans lesquels la foi s'affirme, l'esprit s'exalte... En voici
un, par exemple, que je crois bien connatre. Il est bon ouvrier, sobre,
brave. L'injustice l'a toujours exaspr. Peu  peu, le dsir du bonheur
de tous l'a jet hors du rel, dont il a fini par avoir l'horreur. Et
comment veut-on qu'il ne vive pas dans le rve, un rve de rachat qui
tourne  l'incendie et au meurtre?... L, devant moi, je le regardais,
il me semblait voir un des premiers esclaves chrtiens de l'ancienne
Rome. Toute l'iniquit de la vieille socit paenne, agonisante sous la
pourriture de la dbauche et de l'argent, pesait  ses paules,
l'crasait. Il revenait des catacombes, il avait chuchot des paroles de
dlivrance et de rdemption, avec de misrables frres, au milieu des
tnbres. Et la soif du martyre le brlait, il crachait  la face des
Csars, il insultait les dieux, pour que l're de Jsus vnt abolir
enfin l'esclavage. Et il tait prt  mourir sous la dent des btes.

Pierre ne rpondit pas tout de suite. Dj la propagande secrte, la foi
militante des anarchistes l'avaient frapp, comme ayant des
ressemblances avec celles des sectaires chrtiens, au dbut. Ceux-l, 
l'exemple de ceux-ci, se jettent dans une esprance nouvelle, pour que
justice enfin soit rendue aux humbles. Le paganisme disparat par
lassitude de la chair, besoin d'autre chose, d'une foi candide et
suprieure. C'tait le jeune espoir, arrivant historiquement  son
heure, ce rve du paradis chrtien, ouvrant l'autre vie, avec ses
compensations. Aujourd'hui que dix-huit sicles ont puis cet espoir,
que la longue exprience est faite, l'ternel esclave dup, l'ouvrier
fait le nouveau rve de remettre le bonheur sur cette terre, puisque la
science lui prouve chaque jour davantage que le bonheur dans l'au-del
est un mensonge. Que ce soit une illusion encore, mais qu'elle soit
renouvele, rajeunie et vivace, dans le sens de la vrit conquise! Il
n'y a l que l'ternelle lutte du pauvre et du riche, l'ternelle
question de plus de justice et de moins de souffrance. Et la conjuration
des misrables est la mme, la mme affiliation, la mme exaltation
mystique, la mme folie de l'exemple  donner et du sang  rpandre.

--Mais, dit enfin Pierre, tu ne peux tre avec ces bandits, ces
assassins dont la violence sauvage me fait horreur. Hier, je t'ai laiss
parler, tu rvais un peuple si grand, si heureux, cette anarchie idale,
o chaque tre serait libre dans la libert de tous les tres.
Seulement, quelle abomination, quel soulvement de la raison et du
coeur, lorsque de la thorie on descend  la propagande,  la mise en
pratique! Si tu es le cerveau qui pense, quelle est donc l'excrable
main qui agit, pour qu'elle tue ainsi les enfants, qu'elle enfonce les
portes et qu'elle vide les tiroirs? Est-ce que tu acceptes cette
responsabilit, est-ce que l'homme que tu es, ton ducation, ta culture,
tout l'atavisme social que tu as derrire toi, ne se rvolte pas, 
l'ide de voler, de tuer?

Guillaume s'arrta net, frmissant, devant son frre.

--Voler, tuer, non! non! je ne veux pas! Mais il faut tout dire, bien
tablir l'histoire de l'heure mauvaise que nous traversons. C'est une
dmence qui souffle, et la vrit est qu'on a fait le ncessaire pour la
provoquer. Aux premiers actes, encore innocents, des anarchistes, la
rpression a t si dure, la police a si rudement malmen les quelques
pauvres diables tombs dans ses mains, que toute une colre a mont peu
 peu, pour aboutir aux horribles reprsailles. Songe donc aux pres
battus, jets en prison, aux mres et aux enfants crevant de faim sur le
pav, aux vengeurs affols, que laisse derrire lui chaque anarchiste
mourant sur l'chafaud. La terreur bourgeoise a fait la sauvagerie
anarchiste. Et puis, tiens! un Salvat, sais-tu de ce dont est fait son
crime? De nos sicles d'impudence et d'iniquit, de tout ce que les
peuples ont souffert, de tous les chancres actuels qui nous rongent,
l'impatience de jouir, le mpris du faible, le monstrueux spectacle que
prsente notre socit en dcomposition.

Il s'tait remis  marcher lentement, il continua comme s'il et
rflchi  voix haute.

--Ah! pour en venir o j'en suis, que de rflexions, que de combats! Je
n'tais qu'un positiviste, moi, un savant tout  l'observation et 
l'exprience, n'acceptant rien en dehors du fait constat.
Scientifiquement, socialement, j'admettais rvolution simple et lente,
enfantant l'humanit comme l'tre humain lui-mme est enfant. Et c'est
alors que, dans l'histoire du globe, puis dans celle des socits, il
m'a fallu faire la place du volcan, le brusque cataclysme, la brusque
ruption, qui a marqu chaque phase gologique, chaque priode
historique. On en arrive ainsi  constater que jamais un pas n'a t
fait, un progrs accompli, sans l'aide d'pouvantables catastrophes.
Toute marche en avant a sacrifi des milliards d'existences. Notre
troite justice se rvolte, nous traitons la nature d'atroce mre, mais
si nous n'excusons pas le volcan, il faut pourtant bien le subir en
savants prvenus, lorsqu'il clate... Et puis, ah! et puis, je suis
peut-tre un rveur comme les autres, j'ai mes ides.

Et, d'un grand geste, il avoua le rveur social qu'il tait,  ct du
savant scrupuleux, trs mthodique, trs modeste devant les phnomnes.
Son effort constant tait de tout ramener  la science, et il avait un
grand chagrin de ne pouvoir constater scientifiquement, dans la nature,
l'galit, ni mme la justice, dont le besoin le hantait, socialement.
C'tait l son dsespoir, de ne pas arriver  mettre d'accord sa logique
d'homme de science et son amour d'aptre chimrique. Dans cette dualit,
la haute raison faisait sa tche  part, tandis que le coeur d'enfant
rvait de bonheur universel, de fraternit entre les peuples, tous
heureux, plus d'iniquits, plus de guerre, l'amour seul matre du monde.

Mais Pierre, rest prs de la grande baie ouverte, les yeux dans la
nuit, vers Paris, d'o montaient les derniers grondements de l'pre
soire, tait envahi du flot dbordant de son doute et de son dsespoir.
C'tait trop, ce frre tomb chez lui avec ses croyances de savant et
d'aptre, ces hommes qui venaient discuter de tous les bouts de la
pense contemporaine, ce Salvat enfin qui apportait l'exaspration de
son acte de fou. Et, lui, qui les avait tous couts jusque-l, muet,
sans un geste, qui s'tait cach de son frre, rfugi en son mensonge
hautain de bon prtre, se sentit brusquement le coeur soulev d'une
telle amertume, qu'il ne put mentir davantage. Et ce fut dans une
dbcle de colre et de douleur que son secret lui chappa.

--Ah! frre, si tu as ton rve, moi j'ai ma plaie au flanc, qui m'a
rong et m'a laiss vide... Ton anarchie, ton rve de juste bonheur,
auquel Salvat travaille  coups de bombe, mais c'est la dmence finale
qui va tout balayer, comment ne le vois-tu pas? Le sicle s'achve dans
les dcombres, voici plus d'un mois que je vous coute, Fourier a ruin
Saint-Simon, Proudhon et Comte ont dmoli Fourier, tous entassent les
contradictions et les incohrences, ne laissent qu'un chaos, parmi
lequel on n'ose faire un triage. Les sectes socialistes pullulent, les
plus raisonnables conduisent  la dictature, les autres ne sont que des
rveries dangereuses. Et il n'y a plus, au bout d'une telle tempte
d'ides, que ton anarchie, tes attentats, qui se chargent d'achever le
vieux monde, en le rduisant en poudre... Ah! je la prvoyais, je
l'attendais, cette catastrophe dernire, ce coup de folie fratricide,
l'invitable lutte des classes, o notre civilisation devait sombrer.
Tout l'annonait, la misre d'en bas, l'gosme d'en haut, les
craquements de la vieille maison humaine prs de crouler sous trop de
crimes et trop de douleur. Quand je suis all  Lourdes, c'tait pour
voir si le Dieu des simples d'esprit ferait le miracle attendu, rendrait
la croyance des premiers ges au peuple rvolt d'avoir tant souffert.
Et quand je suis all  Rome, c'tait dans la nave esprance d'y
trouver la religion nouvelle, ncessaire  nos dmocraties, celle qui
pouvait seule pacifier le monde, en le ramenant  la fraternit de l'ge
d'or. Mais quelle imbcillit tait la mienne! Ici et l, je n'ai fait
que toucher le fond du nant. O je rvais si ardemment le salut des
autres, je n'ai russi qu' me perdre moi-mme, comme un navire qui
coule  pic, dont jamais plus on ne retrouvera une pave. Un lien me
rattachait encore aux hommes, la charit, les blessures panses,
soulages, guries peut-tre  la longue; et cette dernire amarre a t
coupe, la charit inutile et drisoire devant la haute et souveraine
justice qui s'impose, que nul ne peut plus retarder  cette heure. C'est
fini, je ne suis que cendre, un spulcre vide, dans mon abominable
dtresse intrieure. Je ne crois plus  rien,  rien,  rien!

Pierre s'tait dress, les deux bras ouverts, comme pour en laisser
tomber l'immense nant de son coeur et de son cerveau. Et Guillaume,
boulevers devant ce farouche ngateur, ce nihiliste dsespr, qui se
rvlait  lui, s'approcha, frmissant.

--Que dis-tu, frre? Toi que je croyais si ferme, si calme en ta
croyance! toi le prtre admirable, le saint que toute cette paroisse
adore! Je ne voulais pas mme discuter ta foi, et c'est toi qui nies
tout, qui ne crois  rien!

Pierre, lentement, largit de nouveau les bras dans le vide.

--Il n'y a rien, j'ai tch de tout savoir, et je n'ai trouv que
l'abominable douleur de ce rien qui m'crase.

--Ah! mon Pierre, mon petit frre, que tu dois souffrir! La religion
est-elle donc plus desschante que la science, puisqu'elle t'a dvast 
ce point, lorsque je suis rest, moi, un vieux fou encore plein de
chimres!

Il lui saisit les deux mains, il les serra, pris d'une piti terrifie,
en face de cette figure de grandeur et d'pouvante, celle du prtre
incroyant veillant sur la croyance des autres, faisant chastement,
honntement son mtier, dans la tristesse hautaine de son mensonge. Et
que ce mensonge devait peser  sa conscience, pour qu'il se confesst de
la sorte, en une telle dbcle de tout son tre! Jamais il ne l'aurait
fait un mois plus tt, dans la scheresse de son orgueilleuse solitude.
Pour parler, il fallait dj que bien des choses l'eussent remu, sa
rconciliation avec son frre, les conversations qu'il entendait chaque
soir, ce drame terrible auquel il tait ml, et ses rflexions sur le
travail en lutte contre la misre, et l'espoir sourd que lui remettait
au coeur la jeunesse intellectuelle de demain. Est-ce que, dans
l'excs mme de sa ngation, ne s'indiquait pas le frisson d'une foi
nouvelle?

Guillaume dut le comprendre, en le sentant frmir d'une telle tendresse
inassouvie, au sortir de son farouche silence, gard si longtemps. Et il
le fit asseoir prs de la fentre, il s'assit  son ct, sans lui
lcher les mains.

--Mais je ne veux pas que tu souffres, mon petit frre! Je ne te quitte
plus, je vais te soigner. Car je te connais beaucoup mieux que tu ne te
connais toi-mme. Tu n'as jamais souffert que du combat de ton coeur
contre ta raison, et tu cesseras de souffrir, le jour o la paix se fera
entre eux, o tu aimeras ce que tu comprendras.

Et, plus bas, avec une tendresse infinie:

--Vois-tu, notre pauvre mre, notre pauvre pre, eh bien! ils continuent
leur lutte douloureuse en toi. Tu tais trop jeune, tu n'as pu savoir.
Moi, je les ai connus si misrables, lui malheureux par elle, qui le
traitait en damn, elle souffrant de lui, dont l'irrligion la
torturait! Quand il a t mort, foudroy ici mme par une explosion,
elle a vu l un chtiment de Dieu, il est rest le spectre coupable
rdant par la maison. Et quel honnte homme il tait pourtant, quel bon
et grand coeur, quel travailleur perdu du dsir de la vrit, ne
voulant que l'amour et le bonheur de tous!... Depuis que nous passons
nos soires ici, je le sens bien qui revient, son ombre nous enveloppe,
il s'est rveill autour de nous, en nous; et, elle aussi, la sainte et
douloureuse femme, elle renat, elle est l toujours, nous baignant de
sa tendresse, pleurant, s'obstinant  ne pas comprendre... Ce sont eux
qui m'ont retenu si longtemps peut-tre, et qui, en ce moment encore,
sont prsents pour mettre ainsi tes mains dans les miennes.

Pierre, en effet, crut sentir passer, sur lui et sur Guillaume, les
souffles de vigilante affection, que ce dernier voquait. Et c'tait
tout l'autrefois, toute leur jeunesse refleurie, dont ils jouissaient
dlicieusement, depuis que la catastrophe les avait enferms l. La
petite maison entire revivait les jours de jadis, rien n'tait d'une
plus exquise douceur, si triste et si frissonnante d'espoir.

--Tu entends, petit frre? Il faudra bien que tu les rconcilies, car
ils ne peuvent se rconcilier qu'en toi. Tu as son front,  lui, d'une
solidit inexpugnable de tour, et tu as sa bouche, ses yeux
d'irralisable tendresse,  elle. Tche donc de les mettre d'accord, en
contentant un jour, selon ta raison, cette faim ternelle d'aimer, de te
donner et de vivre, que tu te meurs de n'avoir pu satisfaire. Ta misre
affreuse n'a pas d'autre cause. Reviens  la vie, aime, donne-toi, sois
un homme!

Pierre eut un cri dsol.

--Non, non! la mort du doute a pass en moi, desschant tout, rasant
tout, et plus rien ne peut revivre dans cette poussire froide. C'est la
totale impuissance.

--Mais enfin, reprit Guillaume dont la fraternit saignait, tu ne peux
en tre  cette ngation absolue. Aucun homme n'y descend, et chacun,
mme l'esprit le plus dsabus, a son coin de chimre et d'esprance.
Nier la charit, nier le dvouement, le prodige qu'on peut attendre de
l'amour, ah! j'avoue que je ne vais pas jusque-l. Et, maintenant que tu
m'as confess ta plaie, que ne puis-je te dire mon rve, la folie
d'espoir qui me fait vivre! Les savants vont-ils donc tre les derniers
grands enfants rveurs, et la foi ne poussera-t-elle bientt plus que
dans les laboratoires des chimistes?

Une extrme motion l'agitait, un combat se livrait dans sa tte et dans
son coeur. Puis, cdant  l'immense piti qui l'avait pris, vaincu par
son ardente tendresse pour ce frre si malheureux, il parla. Mais il
s'tait rapproch encore, le tenait  la taille, serr contre lui; et
c'tait dans cette treinte qu'il se confessait  son tour, baissant la
voix, comme si quelqu'un avait pu surprendre son secret.

--Pourquoi ne saurais-tu pas cette chose? Mes fils eux-mmes l'ignorent.
Mais toi, tu es un homme, tu es mon frre, et puisqu'il n'y a plus le
prtre en toi, c'est au frre que je la confie. Cela me fera t'aimer
davantage, et peut-tre cela te fera-t-il du bien.

Alors, il lui conta son invention, un explosif nouveau, une poudre
d'une si extraordinaire puissance, que les effets en taient
incalculables. Cette poudre, il en avait trouv l'emploi dans un engin
de guerre, des bombes lances par un canon spcial, dont l'usage devait
assurer une foudroyante victoire  l'arme qui s'en servirait. L'arme
ennemie serait dtruite en quelques heures, les villes assiges
tomberaient en poudre au moindre bombardement. Longtemps, il avait
cherch, dout, refait ses calculs et ses expriences; mais tout, 
cette heure, tait prt, la formule exacte de la poudre, les dessins
pour le canon et les bombes, un prcieux dossier mis en lieu sr. Et il
avait rsolu, aprs des mois d'anxieuses rflexions, de donner son
invention  la France, afin de lui assurer la victoire certaine dans sa
prochaine guerre avec l'Allemagne. Cependant, il n'tait pas de
patriotisme troit, il avait au contraire une conception internationale
trs largie de la future civilisation libertaire. Seulement, il croyait
 la mission initiatrice de la France, il croyait surtout  Paris,
cerveau du monde d'aujourd'hui et de demain, d'o devaient partir toute
science et toute justice. Dj l'ide de libert et d'galit s'en tait
envole, au grand souffle de la Rvolution, et c'tait de son gnie, de
sa vaillance que l'mancipation dfinitive allait aussi prendre son vol.
Il fallait que Paris ft victorieux, pour que le monde ft sauv.

Pierre avait compris, grce  la confrence sur les explosifs, entendue
par lui chez Bertheroy. Et la grandeur dmesure de ce projet, de ce
rve, le saisissait, par l'extraordinaire destine qui se serait ouverte
pour Paris vainqueur, dans l'clat fulgurant des bombes. Mais il tait
aussi frapp de la noblesse que prenaient  ses yeux les angoisses de
son frre, depuis un mois. Celui-ci n'avait trembl que de la crainte de
voir son invention divulgue,  la suite de l'attentat de Salvat. La
moindre indiscrtion pouvait tout compromettre, et cette petite
cartouche vole, dont s'tonnaient les savants, n'allait-elle pas
livrer son secret? Il voulait choisir son heure, il sentait la ncessit
d'agir dans le mystre, quand le jour viendrait. Et, jusque-l, le
secret dormirait au fond de la cachette choisie, confie  l'unique
garde de Mre-Grand, qui avait des ordres, qui savait ce qu'elle aurait
 faire, si lui-mme, dans un brusque accident, disparaissait. Il se
reposait sur elle comme sur son propre courage, et personne ne
passerait, tant qu'elle serait l debout, gardienne muette et
souveraine.

--Maintenant, acheva Guillaume, tu sais mon espoir et mon angoisse, tu
pourras m'aider, me suppler aussi, toi, si je n'allais pas au bout de
la tche... Aller au bout, aller au bout! il y a des heures o j'ai
cess de voir clairement la route, depuis que je me suis enferm ici, 
rflchir,  me dvorer d'inquitude et d'impatience! Ce Salvat, ce
misrable dont nous avons tous fait le crime et que l'on traque comme
une bte fauve! Cette bourgeoisie affole, jamais assouvie, qui va se
laisser craser par la chute de la vieille maison branlante, plutt que
d'y tolrer la moindre rparation! Cette presse cupide, abominable, dure
aux petits, injurieuse aux solitaires, battant monnaie avec les malheurs
publics, prte  souffler la contagion de la dmence, pour dcupler son
tirage! O est la vrit, la justice, la main de logique et de sant
qu'il faut armer de la foudre? Paris vainqueur, Paris matre des
peuples, sera-t-il le justicier, le sauveur qu'on attend?... Ah!
l'angoisse de se croire le matre des destines du monde, et choisir, et
dcider!

Il s'tait lev, dans le grand frisson qui le traversait, la colre et
la crainte que tant de misre humaine n'empcht la ralisation de son
rve. Et, au milieu du lourd silence qui se fit, sourdement la petite
maison sonna, branle d'un pas rgulier et continu.

--Oui, sauver les hommes, les aimer, les vouloir tout gaux et libres,
murmura Pierre avec amertume. Tiens! coute l-haut, sur nos ttes, le
pas de Barths qui te rpond, dans l'ternel cachot o l'a jet son
amour de la libert!

Mais Guillaume s'tait dj ressaisi, et il revint avec l'emportement de
sa foi, et il reprit son frre dans ses deux bras de tendresse et de
salut, en grand frre qui se donnait tout entier.

--Non, non! j'ai tort, je blasphme, je veux que tu sois avec moi plein
d'espoir, plein de certitude. Il faut que tu travailles, que tu aimes,
que tu renaisses  la vie. La vie seule te rendra la paix et la sant.

Des larmes remontrent aux yeux de Pierre, pntr, soulev par cette
affection ardente.

--Ah! que je voudrais te croire, tenter la gurison! Dj, c'est vrai,
un vague rveil s'est fait en moi. Mais revivre, non! je ne le pourrai,
le prtre que je suis est mort, un spulcre vide.

Un tel sanglot le brisa, que Guillaume, perdu, fut gagn par ses
larmes. Les deux frres, aux bras l'un de l'autre, troitement serrs,
pleurrent sans fin, le coeur noy d'un attendrissement immense, dans
cette maison de leur jeunesse, o le pre et la mre revenaient et
rdaient, en attendant que leurs chres ombres fussent rconcilies,
rendues  la paix de la terre. Et, par la baie large ouverte, toute la
douceur noire du jardin entrait, tandis que, l-bas,  l'horizon, Paris
s'tait endormi, dans l'inconnu monstrueux des tnbres, sous un grand
ciel tranquille, cribl d'toiles.




LIVRE TROISIME




I


Ce mercredi, la veille du jeudi de la mi-carme, il y avait une grande
vente de charit,  l'htel Duvillard, au bnfice de l'OEuvre des
Invalides du travail. Les appartements de rception du rez-de-chausse,
trois vastes salons Louis XVI dont les fentres donnaient sur la cour
carre intrieure, nue et solennelle, allaient tre livrs  la cohue
des acheteurs, car cinq mille cartes, disait-on, avaient t lances
dans tous les mondes parisiens. Et c'tait un vnement considrable,
une manifestation, cet htel bombard qui invitait ainsi la foule 
entrer, la porte cochre ouverte  deux battants, le porche libre aux
pitons et aux quipages. On disait tout bas, il est vrai, qu'une nue
d'agents de police gardaient la rue Godot-de-Mauroy et les rues
voisines.

Duvillard avait eu cette ide triomphante, et sa femme, devant sa
volont formelle, s'tait rsigne  tout ce tracas, pour l'OEuvre
qu'elle prsidait avec une distinction si pleine de nonchalance. La
veille, _le Globe_, sous l'inspiration de son directeur Fonsgue,
administrateur de l'OEuvre, avait publi un bel article annonant la
vente, faisant ressortir ce que cette initiative charitable prise par
la baronne, qui donnait son temps, son argent, jusqu' son htel,
offrait d'attendrissant, de noble, de gnreux, aprs l'abominable crime
qui avait failli rduire cet htel en poudre. N'tait-ce pas la
magnanime rponse d'en haut aux passions excrables d'en bas? et quelle
rponse premptoire  ceux qui accusaient la bourgeoisie capitaliste de
ne rien faire pour les travailleurs, les blesss et les impotents du
salariat!

Les portes des salons devaient s'ouvrir  deux heures, pour ne se fermer
qu' sept, cinq heures pleines de vente. Et,  midi encore, pendant que
rien n'tait termin au rez-de-chausse, que des ouvriers et des femmes
finissaient de dcorer les comptoirs, de classer les marchandises, au
milieu de la bousculade dernire, il y avait, comme les autres jours,
dans les petits appartements du premier tage, un djeuner intime o
quelques amis taient convis. Ce qui venait de mettre au comble
l'effarement de la maison, c'tait que, le matin mme, Sanier avait
repris, dans _la Voix du Peuple_, sa campagne de dnonciation, au sujet
de l'affaire des Chemins de fer africains. Il demandait, en phrases
d'une virulence empoisonne, si l'on comptait amuser longtemps le bon
public avec l'histoire de cette bombe et de cet anarchiste, que la
police n'arrtait pas. Et, cette fois, il nommait carrment le ministre
Barroux comme ayant touch une somme de deux cent mille francs, il
s'engageait  publier prochainement les trente-deux noms des snateurs
et des dputs corrompus. Mge allait donc reprendre srement son
interpellation, qui devenait dangereuse, dans l'nervement o la terreur
anarchiste jetait Paris. D'autre part, on disait que Vignon et son parti
taient rsolus  un effort considrable, pour profiter des
circonstances et renverser le ministre. Toute une crise s'annonait,
invitable, redoutable. Heureusement, la Chambre ne sigeait pas le
mercredi, et elle s'tait ajourne au vendredi, voulant fter le jeudi
de la mi-carme. On avait deux jours pour se retourner.

Eve, ce matin-l, tait plus douce et languissante que de coutume, plie
un peu, avec une proccupation triste au fond de ses beaux yeux. Elle
mettait cela sur le compte de la fatigue vraiment excessive que lui
avaient cause les prparatifs de la vente. Mais la vrit tait que,
depuis cinq jours, Grard l'vitait d'un air de gne, aprs avoir
esquiv tout rendez-vous nouveau. Certaine qu'elle allait enfin le voir,
elle avait os encore se mettre en soie blanche, cette toilette jeune
qui la rajeunissait; mais, toute belle qu'elle tait reste, avec sa
peau de blonde, sa taille superbe, son noble et charmant visage, les
quarante-six ans d'ge se faisaient durement sentir dans le teint qui
s'empourprait et dans la fltrissure des lvres, des paupires, des
tempes dlicates. Et Camille, elle aussi, bien qu'elle ft dsigne
naturellement comme une des vendeuses les plus achalandes, s'tait
obstine  son ordinaire toilette, une robe sombre, couleur carmlite,
si peu jeune fille, sa toilette de vieille femme, comme elle la nommait
elle-mme avec son rire aigu. Mais sa longue face de chvre mauvaise
luisait d'une joie cache, et elle arrivait  tre presque belle, 
faire oublier son paule contrefaite, tant ses lvres fines et ses
grands yeux tincelaient d'esprit.

Dans le petit salon bleu et argent o elle attendait les convives, avec
sa fille, Eve eut une premire dception, en voyant entrer seul le
gnral de Bozonnet, que son neveu Grard devait amener. Il expliqua que
madame de Quinsac s'tait leve un peu souffrante et qu'en bon fils
Grard avait tenu  rester prs d'elle. D'ailleurs, tout de suite aprs
le djeuner, il viendrait  la vente. Pendant que sa mre coutait, en
s'efforant de cacher sa peine, sa crainte de ne pouvoir, en bas, forcer
Grard  une explication, Camille la regardait de ses yeux dvorants.
Eve dut avoir,  cette minute, l'instinct sourd du malheur dont la
menace l'enveloppait, car elle regarda sa fille  son tour, inquite,
plissante.

Puis, ce fut la princesse Rosemonde de Harth qui fit son entre en coup
de vent. Elle tait aussi vendeuse au comptoir de la baronne, qui
l'aimait pour sa turbulence, pour la gaiet imprvue qu'elle lui
apportait. En toilette de satin feu, extravagante, avec sa tte boucle,
sa maigreur de gamin, elle riait, racontait un accident, qui avait
failli couper en deux sa voiture. Et, comme le baron Duvillard et son
fils Hyacinthe arrivaient de leurs chambres, toujours en retard, elle
s'empara du jeune homme, le gronda, parce que, la veille, elle l'avait
vainement attendu jusqu' dix heures, malgr sa promesse de la conduire
dans une taverne de Montmartre, o il se passait des horreurs,
disait-on. D'un air ennuy, Hyacinthe rpondit que des amis l'avaient
retenu, une sance de magie, pendant laquelle l'me de sainte Thrse
tait venue rciter un sonnet d'amour.

Mais Fonsgue arrivait avec sa femme, une grande femme maigre,
silencieuse, insignifiante, qu'il n'aimait point sortir, allant partout
en garon. Cette fois, il avait d l'amener, car elle tait dame
patronnesse de l'OEuvre, et lui-mme venait djeuner comme
administrateur, s'intressant  la vente. Il entra de son air gai
habituel, ptulant dans sa petite taille d'homme rest brun  cinquante
ans, portant la redingote avec la correction d'un brasseur d'affaires
qui avait charge d'mes, le bon renom de la rpublique conservatrice,
dont _le Globe_ tait l'organe. Ses paupires cependant battaient
d'inquitude, pour qui le connaissait bien, et son premier regard
interrogea Duvillard, anxieux sans doute de savoir comment celui-ci
supportait le nouveau coup du matin. Quand il le vit fort tranquille,
superbe et fleuri ainsi qu' l'ordinaire, plaisantant avec Rosemonde,
lui-mme se mit  l'aise, en joueur qui n'avait jamais perdu, ayant
toujours su vaincre la fortune, mme aux heures de trahison. Et, tout de
suite, il montra la libert de son esprit, en causant administration
avec la baronne.

--Avez-vous vu enfin monsieur l'abb Froment, pour ce vieillard, ce
Laveuve qu'il nous a si chaudement recommand?... Vous savez que toutes
les formalits sont remplies et qu'on peut nous l'amener, car nous avons
un lit vacant depuis trois jours.

--Oui, je sais, mais j'ignore ce que l'abb Froment est devenu, voici
plus d'un mois qu'il n'a donn signe d'existence. Et je me suis dcide
 lui crire hier, en le priant de venir aujourd'hui  ma vente... De
cette faon, je lui annoncerai la bonne nouvelle moi-mme, de vive voix.

--C'est bien pour vous en laisser la joie, que je ne l'ai pas averti,
administrativement... Un charmant prtre, n'est-ce pas?

--Oh! charmant, nous l'aimons beaucoup.

Duvillard intervint, pour dire qu'on ne devait pas attendre Dutheil, car
il avait reu une dpche du jeune dput, qu'une brusque affaire
retenait. L'inquitude reprit Fonsgue, dont les yeux de nouveau
interrogrent le baron. Mais celui-ci, qui souriait, voulut bien le
rassurer, en lui disant  demi-voix:

--Rien de grave. Une commission pour moi, une rponse qu'il ne pourra
m'apporter que tout  l'heure.

Puis, l'emmenant  l'cart:

--A propos, n'oubliez pas d'insrer la note que je vous ai recommande.

--Quelle note? Ah! oui, cette soire o Silviane a dit une pice de
vers... Je voulais vous en parler. a me gne un peu,  cause des loges
extraordinaires qu'elle contient.

Si plein de srnit tout  l'heure, avec son grand air de conqute et
de ddain, Duvillard maintenant plissait, pris de dtresse.

--Mais je veux absolument qu'elle passe, cher ami! Vous me mettriez dans
le plus mortel embarras, car j'ai promis  Silviane qu'elle passerait.

Et tout son dsarroi de vieil homme acoquin, prt  payer de n'importe
quel prix le plaisir dont on le sevrait, apparut dans l'effarement de
ses yeux et le tremblement de ses lvres.

--Bon! bon! dit Fonsgue qui s'gaya discrtement, heureux de cette
complicit, du moment que c'est si grave, la note passera, je vous en
donne ma parole d'honneur!

Tous les convives se trouvaient l, puisqu'on n'avait  attendre ni
Grard, ni Dutheil. Et l'on passa enfin dans la salle  manger, pendant
que les derniers coups de marteau montaient des salons de vente, en bas.
Eve tait entre le gnral de Bozonnet et Fonsgue; Duvillard, entre
madame Fonsgue et Rosemonde; et les deux enfants, Camille et Hyacinthe,
occupaient les deux bouts. Ce fut un djeuner un peu ht, un peu
bouscul, car des femmes de service,  trois reprises, vinrent soumettre
des difficults, demander des ordres. Continuellement, les portes
battaient, les murs eux-mmes semblaient tre secous par le branle
inusit dont les derniers prparatifs agitaient l'htel. Et l'on causa 
btons rompus, tous gagns par la fivre, sautant d'un bal donn la
veille au ministre de l'intrieur,  la fte populaire qui aurait lieu
le lendemain, jour de la mi-carme, retombant toujours  l'obsession de
la vente, le prix qu'on avait pay les objets, le prix qu'on les
vendrait, le chiffre probable de la recette totale, tout cela noy dans
d'extraordinaires histoires, dans des plaisanteries et des rires. Le
gnral ayant nomm le juge d'instruction Amadieu, Eve dit qu'elle
n'osait plus l'inviter  djeuner, tant elle le savait pris au Palais;
mais elle esprait bien qu'il allait venir lui faire son offrande.
Fonsgue s'amusait  taquiner la princesse Rosemonde sur sa robe de
satin feu, o il prtendait qu'elle cuisait dj de tous les flammes de
l'enfer, ce qui la ravissait au fond, dans son satanisme, sa passion du
moment. Duvillard se montrait correctement galant  l'gard de la
silencieuse madame Fonsgue, tandis qu'Hyacinthe, pour tonner la
princesse elle-mme, expliquait en mots rares l'opration de magie, par
laquelle on faisait un ange d'un homme vierge, aprs l'avoir dpouill
de toute virilit. Et Camille, trs heureuse, trs excite, jetait de
temps  autre un regard brlant sur sa mre, qui s'inquitait et
s'attristait davantage,  mesure qu'elle la sentait plus vibrante, plus
agressive, rsolue  la guerre ouverte et sans merci.

Comme le dessert s'achevait, la mre entendit sa fille dire trs haut,
d'une voix perante de dfi:

--Ah! ne me parlez pas de ces vieilles dames qui semblent jouer encore 
la poupe, fardes, habilles en communiantes. Au fond, toutes des
ogresses! Je les ai en horreur.

Nerveusement, Eve se leva, s'excusa.

--Je vous demande pardon de vous presser ainsi. Vraiment, on ne sait si
l'on djeune. Mais j'ai peur qu'on ne nous laisse pas prendre le caf...
Et, tout de mme, nous allons respirer un peu.

Le caf tait servi dans le petit salon bleu et argent, o fleurissait
une admirable corbeille de roses jaunes, cette passion que la baronne
avait pour les fleurs, et qui changeait l'htel en un continuel
printemps. Tout de suite, leurs tasses fumantes  la main, Duvillard
emmena Fonsgue dans son cabinet, pour fumer un cigare, en causant
librement; et, d'ailleurs, la porte resta grande ouverte, on entendait
leurs grosses voix confuses. Le gnral de Bozonnet, ravi d'avoir
trouv en madame Fonsgue une personne srieuse et rsigne, coutant
sans jamais interrompre, lui racontait la trs longue histoire de la
femme d'un officier qui avait suivi son mari dans toutes les batailles,
en 1870. Hyacinthe ne prenait pas de caf, qu'il appelait avec mpris un
breuvage de concierge. Il se dlivra un instant de Rosemonde, occupe 
boire un petit verre de kummel,  lgers coups de langue, et il vint
dire tout bas  sa soeur:

--Tu sais, c'est stupide ce que tu as lanc tout  l'heure, pour maman.
Moi, je m'en moque. Mais a finit par se voir, et je t'avertis que a
manque de distinction.

Camille le regarda fixement de ses yeux noirs.

--Toi, je te prie de ne pas te mler de mes affaires.

Il fut pris de peur, il flaira l'orage et se dcida  conduire Rosemonde
dans le grand salon rouge voisin, pour lui montrer un tableau nouveau
que son pre avait achet la veille. Le gnral, appel par lui, y amena
madame Fonsgue.

Alors, la mre et la fille se trouvrent un instant seules, en prsence.
Eve, comme brise, s'tait appuye  une console, lasse au moindre
chagrin, d'une molle bont toujours prte aux larmes, dans son naf et
complet gosme. Pourquoi donc sa fille l'excrait-elle ainsi,
s'acharnait-elle  troubler le dernier bonheur d'amour o son coeur
s'attardait? Elle la regardait, navre, plus dsespre qu'irrite, et
elle eut l'ide malheureuse, au moment o la jeune fille allait, elle
aussi, passer dans le salon, de la retenir, pour lui faire une
observation sur sa toilette.

--Tu as bien tort, ma pauvre enfant, de t'entter  t'habiller en
vieille femme. a ne t'avantage gure.

Et, dans ses yeux tendres de belle femme courtise, adore, apparaissait
clairement sa piti,  l'gard de cette crature laide et contrefaite,
qu'elle n'avait jamais pu s'habituer  reconnatre pour sa fille. Une
paule plus haute que l'autre, de longs bras de bossue, un profil de
chvre noire, tait-ce possible qu'une telle disgrce ft sortie de sa
beaut souveraine, cette beaut qu'elle avait pass sa vie entire 
aimer elle-mme,  soigner avec dvotion, la religion unique qu'elle et
pratique? Toute sa peine et toute sa honte d'avoir eu une pareille
enfant tremblaient dans sa voix.

Camille s'tait arrte net, comme si un coup de cravache l'avait
cingle en plein visage. Elle revint prs de sa mre. Et l'abominable
explication partit de l, de ces simples paroles, dites  demi-voix.

--Tu trouves que je m'habille mal... Il fallait t'occuper de moi,
veiller  ce que mes toilettes fussent de ton got, m'apprendre ton
secret d'tre belle.

Dj, Eve regrettait son attaque, ayant horreur des impressions
pnibles, des querelles aux mots blessants. Elle voulut se drober,
surtout  ce moment de hte, lorsqu'on les attendait en bas, pour la
vente.

--Voyons, tais-toi, ne fais pas la mchante, lorsque tout ce monde peut
nous entendre... Je t'ai aime...

D'un petit rire contenu, terrible, Camille l'interrompit.

--Tu m'as aime!... Ah! ma pauvre maman, quelle drle de chose tu dis
l! Est-ce que tu as jamais aim quelqu'un? Tu veux qu'on t'aime, et a,
c'est autre chose. Mais ton enfant, un enfant, est-ce que tu sais
seulement comment on l'aime?... Tu m'as toujours abandonne, carte,
lche, me trouvant trop laide, indigne de toi, n'ayant d'ailleurs pas
assez dj des jours et des nuits pour t'aimer toi-mme... Et, ne mens
donc pas, ma pauvre maman, tu es encore  me regarder l, comme un
monstre qui te rpugne et qui te gne.

Ds lors, ce fut fini, la scne dut aller jusqu'au bout, dans un
chuchotement de fivre, visage contre visage, les dents serres.

--Je t'ordonne de te taire, Camille! Je ne puis supporter un tel
langage.

--Je n'ai pas  me taire, lorsque tu cherches  me blesser. Si j'ai le
tort de m'habiller en vieille femme, c'est que peut-tre une autre a le
ridicule de s'habiller en jeune fille, en marie.

--En marie, je ne comprends pas.

--Oh! tu comprends parfaitement... Je veux pourtant que tu le saches,
tout le monde ne me trouve pas aussi laide que tu sembles t'efforcer de
le faire croire.

--Si tu es laide, c'est que tu t'arranges mal, je n'ai pas dit autre
chose.

--Je m'arrange comme il me plat, et trs bien sans doute, puisqu'on
m'aime telle que je suis.

--Vraiment, quelqu'un t'aime? Qu'il nous le fasse donc savoir, et qu'il
t'pouse!

--Mais certainement, mais certainement! Ce sera un bon dbarras,
n'est-ce pas? et tu me verras en marie!

Leurs voix montaient, malgr leur effort. Camille s'arrta, reprit
haleine, ajouta d'une voix basse et sifflante:

--Grard doit venir, ces jours-ci, vous demander ma main.

Blme, Eve parut ne pas avoir compris.

--Grard... Pourquoi me dis-tu cela?

--Mais parce que c'est Grard qui m'aime et qui va m'pouser... Tu me
pousses  bout, tu me rptes toujours que je suis laide, tu me traites
en monstre dont personne ne voudra. Et il faut bien que je me dfende,
que je t'apprenne ce qui est, pour te prouver que tout le monde n'a pas
ton got.

Il se fit un silence, la querelle parut finie, devant l'affreuse chose,
tout d'un coup voque, dresse entre elles. Mais il n'y avait plus l
une mre et une fille, c'taient deux rivales qui souffraient et
combattaient.

Eve respira longuement, regarda, dans l'angoisse, si personne n'entrait
pour les voir et les entendre. Puis, rsolue:

--Tu ne peux pas pouser Grard.

--Pourquoi donc ne puis-je pas pouser Grard?

--Parce que je ne le veux pas, parce que c'est impossible.

--Ce n'est pas une raison, cela. Dis-moi la raison.

--La raison, c'est que ce mariage est impossible, voil tout.

--Non, la raison, je vais te la dire, moi, puisque tu m'y forces... La
raison, c'est que Grard est ton amant. Mais qu'est-ce que a fait,
puisque je le sais et que je veux bien de lui tout de mme?

Ses yeux enflamms ajoutaient: Et que c'est pour cela surtout que je le
veux. Sa longue torture d'infirme, sa rage d'avoir, depuis le berceau,
vu sa mre belle, courtise, adore, la soulevait, se vengeait en un
triomphe mchant. Enfin, elle le lui prenait donc, cet amant si
longtemps jalous!

--Tu es une malheureuse, bgaya Eve dfaillante, frappe au coeur. Tu
ne sais ce que tu dis et ce que tu me fais souffrir.

Mais elle dut se taire de nouveau, se redresser et sourire, car
Rosemonde, accourue du salon voisin, lui criait qu'on la demandait en
bas. Les portes de l'htel allaient tre ouvertes, il fallait qu'elle
ft  son comptoir. Oui, tout de suite, elle descendait. Et elle
s'appuyait  la console, derrire elle, pour ne pas tomber.

--Tu sais, vint dire Hyacinthe  sa soeur, c'est idiot, de vous
disputer comme a. Vous feriez bien mieux de descendre.

Camille le renvoya durement.

--Va-t'en, toi! et emmne les autres. a vaudra mieux qu'ils ne soient
pas sur notre dos.

Hyacinthe regarda sa mre, en fils qui savait et qui trouvait a
ridicule. Puis, vex de la voir si peu nergique devant sa gale de
soeur, comme il nommait celle-ci, il haussa les paules, les
abandonnant toutes les deux  leur btise, se dcidant  emmener les
autres. On entendit les rires de Rosemonde qui s'loignait, tandis que
le gnral descendait avec madame Fonsgue,  laquelle il racontait une
nouvelle histoire. Mais,  ce moment, quand la mre et la fille se
crurent seules, des voix encore vinrent  leurs oreilles, les voix
toutes voisines de Duvillard et de Fonsgue. Le pre tait toujours l,
qui pouvait les entendre.

Eve sentit qu'elle aurait d quitter la place. Et elle n'en trouvait pas
la force, c'tait impossible sur le mot qui l'avait frappe comme d'un
soufflet, dans la dtresse o la jetait la crainte de perdre son amant.

--Grard ne peut t'pouser, il ne t'aime pas.

--Il m'aime.

--Tu t'imagines qu'il t'aime parce qu'il s'est montr bon pour toi, par
gentillesse, en te voyant dlaisse... Il ne t'aime pas.

--Il m'aime... Il m'aime, parce que d'abord je ne suis pas une bte,
comme tant d'autres, et il m'aime surtout parce que je suis jeune.

C'tait une blessure nouvelle, faite avec une cruaut moqueuse, o
sonnait la joie triomphante de voir enfin se mrir et se faner cette
beaut dont elle avait tant souffert.

--La jeunesse, ah! vois-tu, ma pauvre maman, tu ne sais plus ce que
c'est... Si je ne suis pas belle, je suis jeune, je sens bon, j'ai des
yeux purs, des lvres fraches. Et tout de mme j'ai tant de cheveux, et
si longs, qu'ils suffiraient  m'habiller, si je voulais... Va, on n'est
jamais laide, quand on est jeune. Tandis que, lorsqu'on n'est plus
jeune, ma pauvre maman, va, c'est bien fini. On a beau avoir t belle,
s'entter  l'tre encore, rien ne reste que des ruines, que la honte et
le dgot.

Elle avait dit cela d'une voix si froce, si aigu, que chaque phrase
tait entre dans le coeur de sa mre, comme un couteau. Des larmes en
montrent aux yeux de la malheureuse, frappe en sa plaie vive. Ah!
c'tait vrai, elle restait sans arme contre la jeunesse, elle
n'agonisait que de vieillir, que de sentir l'amour s'en aller d'elle,
maintenant qu'elle tait pareille au fruit trop mr, tomb de la
branche.

--Jamais la mre de Grard ne consentira  ce qu'il t'pouse.

--Il la dcidera, a le regarde... J'ai deux millions, on arrange bien
des choses avec deux millions.

--Veux-tu donc le salir, dire qu'il t'pouse pour ton argent?

--Non, non! Grard est un garon trs honnte et trs gentil. Il m'aime,
il m'pouse pour moi... Mais, enfin, il n'est pas riche, il n'a pas de
situation assure,  trente-six ans, et c'est tout de mme  prendre en
considration, une femme qui vous apporte la richesse avec le bonheur...
Car, entends-tu, maman, c'est le bonheur que je lui apporte, le vrai,
l'amour partag, certain de l'avenir!

Une fois encore, elles se retrouvaient visage contre visage. L'excrable
scne, coupe par les bruits environnants, abandonne, reprise,
s'ternisait, tout un drame assourdi, d'une violence de meurtre, mais
sans clat, les voix trangles. Ni l'une ni l'autre ne cdait, mme
sous la menace d'une surprise possible, avec toutes les portes ouvertes,
les domestiques qui pouvaient entrer, la voix du pre qui continuait 
sonner gaiement, l, prs d'elles.

--Il t'aime, il t'aime... C'est toi qui dis cela. Lui ne te l'a jamais
dit.

--Il me l'a dit vingt fois, il me le rpte chaque fois que nous sommes
seuls.

--Oui, comme  une petite fille qu'on veut amuser... Jamais il ne t'a
dit qu'il tait rsolu  t'pouser.

--Il me l'a dit encore la dernire fois qu'il est venu. Et c'est
arrang, j'attends qu'il dcide sa mre et qu'il fasse sa demande.

--Ah! tu mens, tu mens, malheureuse! Tu veux me faire souffrir, et tu
mens, tu mens!

Sa douleur, enfin, clatait dans ce cri de protestation. Elle ne sut
plus qu'elle tait mre, qu'elle parlait  sa fille. La femme amoureuse
seule demeurait, outrage, exaspre par une rivale. Et elle avoua, en
un sanglot.

--C'est moi, moi qu'il aime! La dernire fois, il m'a jur, tu entends!
jur sur son honneur, qu'il ne t'aimait pas, que jamais il ne
t'pouserait.

Camille, riant de son rire aigu, prit un air d'apitoiement railleur.

--Ah! ma pauvre maman, tu me fais de la peine. Es-tu assez enfant! Oui,
en vrit, c'est toi qui es l'enfant... Comment! toi qui devrais avoir
tant d'exprience, tu te laisses prendre encore aux protestations d'un
homme! Et celui-l n'est pas mchant, et c'est mme pourquoi il te jure
tout ce que tu veux, un peu lche au fond, dsireux surtout de te faire
plaisir.

--Tu mens, tu mens!

--Voyons, raisonne... S'il ne vient plus, s'il a esquiv ce matin le
djeuner, c'est qu'il a de toi par-dessus la tte. Tu es lche, ma
pauvre maman, il faut que tu aies le courage de te bien mettre cela dans
la tte. Il reste gentil, parce qu'il est bien lev et qu'il ne sait
comment rompre. Enfin, il a piti de toi.

--Tu mens, tu mens!

--Mais questionne-le, en bonne mre que tu devrais tre. Aie une franche
explication avec lui, demande-lui amicalement ce qu'il entend faire. Et
sois gentille  ton tour, comprends que, si tu l'aimes, tu devrais me
le donner tout de suite, dans son intrt. Rends-lui sa libert, tu
verras bien que c'est moi qu'il aime.

--Tu mens, tu mens!... Ah! misrable enfant, qui ne veux que me torturer
et me tuer!

Et, dans sa furieuse dtresse, Eve se rappela qu'elle tait la mre,
qu'elle devait corriger cette fille indigne. Elle ne trouva pas de
bton, elle arracha de la corbeille des roses jaunes, qui les grisaient
toutes deux de leur puissante odeur, une poigne de ces fleurs  hautes
tiges pineuses, et elle en souffleta Camille. Une goutte de sang parut
 la tempe gauche, prs de la paupire.

Sous la correction, la jeune fille, pourpre, affole, s'tait jete en
avant, la main haute, prte  frapper, elle aussi.

--Ma mre, prenez garde! Je vous jure que je vous battrais comme une
simple gueuse... Et, dites-vous bien ceci maintenant, je veux Grard,
j'pouserai Grard, je vous le prendrai par le scandale, si vous ne me
le donnez pas de bonne grce.

Aprs son acte de colre, Eve tait tombe sur un fauteuil, brise,
perdue. Et toute son horreur des querelles revenait, dans son besoin de
vie heureuse, d'goste jouissance  tre caresse, flatte, adore.
Tandis que Camille, menaante, dvorante, se montrait enfin  nu, l'me
dure et noire, sans pardon, ivre de sa cruaut. Il y eut un silence
suprme, pendant lequel on entendit de nouveau la voix gaie de
Duvillard, venant du cabinet voisin.

Doucement, la mre s'tait mise  pleurer, lorsque Hyacinthe, le fils,
remont en courant, tomba dans le petit salon. Il regarda les deux
femmes, il eut un geste d'indulgent mpris.

--Hein? vous tes contentes, qu'est-ce que je vous disais? Comme si vous
n'auriez pas mieux fait de descendre tout de suite!... Vous savez que
tout le monde vous demande, en bas. C'est imbcile. Je viens vous
chercher.

Peut-tre Eve et Camille ne l'auraient-elles pas suivi encore, dans le
tremblement o elles taient, le besoin qu'elles avaient de se blesser
et de souffrir davantage. Mais Duvillard et Fonsgue sortaient du
cabinet, ayant fini leur cigare, parlant de descendre, eux aussi. Et Eve
dut se relever, sourire, les yeux secs, pendant que Camille, devant une
glace, arrangeait ses cheveux, essuyait avec la corne de son mouchoir la
petite goutte rouge qui perlait  sa tempe.

En bas, dans les trois vastes salons, dcors de tapisseries et de
plantes vertes, la foule tait dj considrable. On avait drap les
comptoirs de soie rouge, ce qui encadrait les marchandises d'un clat,
d'une gaiet sans pareille. Et il n'tait pas de bazar qui aurait pu
lutter avec les mille objets entasss l, car on y trouvait de tout,
depuis des esquisses de matres et des autographes d'crivains clbres,
jusqu' des chaussettes et  des peignes. Ce ple-mle lui-mme tait un
attrait, sans compter le buffet, o de belles mains blanches servaient
du champagne, ni les deux loteries, un orgue et une charrette anglaise
attele d'un poney, dont un essaim de jeunes filles charmantes, lches
 travers la cohue, vendaient les billets. Mais, comme Duvillard y avait
bien compt, le grand succs de la vente allait tre surtout dans le
petit et dlicieux frisson que les belles dames prouvaient en passant
sous le porche, o avait clat la bombe. Les grosses rparations
taient termines, les murs et les plafonds panss, refaits en partie.
Seulement, les peintres n'taient pas venus encore, les terribles
blessures apparaissaient comme des cicatrices rcentes, aux parties
crayeuses de pierre et de pltre neufs. Des ttes inquites, ravies
pourtant, sortaient des voitures, dont le dfil continu branlait le
pav sonore de la cour. Et, aprs l'entre, dans les trois salons,
devant les comptoirs de vente, les conversations ne tarissaient pas.
Ah! ma chre, avez-vous vu, c'est effrayant, effrayant, toutes ces
balafres, la maison entire a failli sauter; et dire que a peut
recommencer, pendant que nous sommes l. Vraiment, il faut du courage
pour venir; mais cette OEuvre est si mritoire, il s'agit d'un nouveau
pavillon  construire. Et puis, les monstres verront que, tout de mme,
nous n'avons pas peur.

Lorsque la baronne Eve descendit enfin occuper son comptoir avec sa
fille Camille, elle y trouva les vendeuses en pleine fivre dj, sous
la direction de la princesse Rosemonde, qui, en ces sortes d'occasions,
tait extraordinaire de ruse et de rapacit. Elle volait les clients
avec impudence.

--Ah! vous voil! cria-t-elle. Dfiez-vous d'un tas de marchandeuses qui
sont ici pour faire de bons coups. Je les connais, elles guettent les
occasions, bousculent les talages, attendent qu'on perde la tte et
qu'on ne s'y reconnaisse plus, pour payer moins cher que dans les vrais
magasins... Je vais les saler, moi, vous allez voir.

Eve, qui tait une vendeuse excrable, et qui se contentait de trner
dans son comptoir, dut s'gayer avec les autres. Elle affecta de faire,
doucement, quelques recommandations  Camille, que celle-ci couta en
souriant, d'un air d'obissance. Mais la triste et misrable femme
succombait sous l'motion, dans la pense d'angoisse de rester l
jusqu' sept heures,  souffrir devant tout ce monde, sans soulagement
possible. Et ce fut pour elle un rpit que d'apercevoir l'abb Pierre
Froment, qui l'attendait, assis sur une banquette de velours rouge, prs
du comptoir. Les jambes rompues, elle s'assit  ct de lui.

--Ah! monsieur l'abb, vous avez reu ma lettre, vous tes venu... J'ai
une bonne nouvelle  vous annoncer, et cette nouvelle, j'ai voulu vous
laisser le plaisir de la donner vous-mme  votre protg,  ce
Laveuve, que vous m'avez recommand si chaudement... Toutes les
formalits sont remplies, vous pouvez nous l'amener demain  l'Asile.

Stupfait, Pierre la regardait.

--Laveuve... Il est mort!

A son tour, elle s'tonna.

--Comment, il est mort!... Mais vous ne m'en avez rien dit! Si je vous
contais tout le mal qu'on s'est donn, tout ce qu'il a fallu dfaire et
refaire, et les discussions, et les paperasses! Vous tes sr qu'il est
mort?

--Oh! oui, il est mort... Il y a un mois qu'il est mort.

--Un mois qu'il est mort! Nous ne pouvions pas savoir, vous ne nous avez
plus donn signe de vie... Ah! mon Dieu! quel ennui qu'il soit mort,
cela va nous forcer  tout dfaire encore une fois!

--Il est mort, madame, j'aurais d vous en prvenir, c'est vrai. Mais,
que voulez-vous? il est mort!

Et ce mot de mort qui revenait, l'aventure de ce mort dont elle
s'occupait depuis un mois, la glaait, achevait de la dsesprer, comme
le mauvais prsage de la mort froide o elle se sentait descendre, dans
le linceul de son dernier amour. Tandis que Pierre, malgr lui, souriait
amrement de tant d'ironie atroce. Ah! charit boiteuse, qui vient
lorsque les gens sont morts!

Le prtre resta sur la banquette, quand la baronne dut se lever, en
voyant arriver le juge d'instruction Amadieu, trs press, ayant hte de
faire acte de prsence et d'acheter un menu objet, avant de retourner au
Palais. Mais le petit Massot, le reporter du _Globe_, qui rdait autour
des comptoirs, l'aperut, fondit sur lui, en mal de renseignements. Il
l'enveloppa, le soumit  la question, pour savoir o en tait l'affaire
de ce Salvat, cet ouvrier mcanicien qu'on accusait d'avoir dpos la
bombe sous le porche. N'tait-ce qu'une invention de la police, comme
le disaient certains journaux? ou bien tait-ce vraiment la bonne piste?
la police allait-elle enfin l'arrter? Et Amadieu se dfendait,
rpondait avec raison que l'affaire ne le regardait pas encore, qu'elle
ne deviendrait sienne que si ce Salvat tait arrt et si on lui
confiait l'instruction. Seulement, dans son air d'importance finaude,
dans sa correction de magistrat mondain aux yeux d'acier, peraient
toutes sortes de sous-entendus, comme s'il tait au courant dj des
moindres dtails et qu'il et promis de grands vnements pour le
lendemain. Des dames faisaient cercle, un flot de jolies femmes,
enfivres de curiosit, se bousculant pour entendre cette histoire de
brigand, qui leur mettait la petite mort  fleur de peau. Amadieu
s'esquiva, lorsqu'il eut pay vingt francs,  la princesse Rosemonde, un
tui  cigarettes qui valait bien trente sous.

Massot, en reconnaissant Pierre, tait venu lui serrer la main.

--N'est-ce pas? monsieur l'abb, ce Salvat doit tre loin, s'il a de
bonnes jambes et s'il court toujours... La police me fera toujours rire.

Mais Rosemonde lui amenait Hyacinthe.

--Monsieur Massot, vous qui allez partout, je vous prends pour juge...
Le Cabinet des Horreurs,  Montmartre, la taverne o Legras chante ses
Fleurs du pav...

--Un endroit dlicieux, madame. Je n'y mnerais pas un gendarme.

--Ne plaisantez pas, monsieur Massot, c'est trs srieux. N'est-ce pas
qu'une femme honnte peut y aller, quand un monsieur l'accompagne?

Et, sans lui laisser le temps de rpondre, elle se tourna vers
Hyacinthe.

--Ah! vous voyez bien que monsieur Massot ne dit pas non. Vous m'y
conduirez ce soir, c'est jur, c'est jur!

Et elle se sauva, elle retourna vendre un paquet d'pingles dix francs
 une vieille dame, pendant que le jeune homme se contentait de dire, de
sa voix dsabuse:

--Elle est idiote, avec son Cabinet des Horreurs.

Massot, philosophiquement, haussa les paules. Il fallait bien qu'une
femme s'amust. Puis, lorsque Hyacinthe se fut loign, tranant son
mpris pervers, parmi les belles filles qui vendaient les billets de
loterie, il se permit de murmurer:

--Ce petit-l, tout de mme, aurait grand besoin qu'une femme ft de lui
un homme.

Et, s'interrompant, s'adressant de nouveau  Pierre:

--Tiens! Dutheil!... Que disait donc Sanier, ce matin, que Dutheil
coucherait ce soir  Mazas?

En effet, Dutheil, trs press, trs souriant, fendait la foule, afin de
rejoindre Duvillard et Fonsgue, qui causaient toujours, debout prs du
comptoir de la baronne. Et, tout de suite, il agita la main, en signe de
victoire, pour dire qu'il avait russi dans la dlicate mission dont il
s'tait charg. Il ne s'agissait de rien moins que d'une manoeuvre
hardie, destine  hter l'entre de Silviane  la Comdie-Franaise.
Elle avait eu l'ide d'amener le baron  la faire dner, au Caf
Anglais, avec un critique influent, qui, disait-elle, forcerait
l'administration  lui ouvrir toute grande la porte, ds qu'il la
connatrait. Et l'invitation n'tait pas facile  faire accepter, car le
critique passait pour grognon et svre. Aussi Dutheil, repouss
d'abord, dployait-il depuis trois jours toute sa diplomatie, mettant en
jeu les plus lointaines influences. Il rayonnait, il avait vaincu.

--Mon cher baron, c'est pour ce soir, sept heures et demie. Ah!
sapristi, j'ai eu plus de mal que pour enlever le vote d'une mission 
lots!

Et il riait, avec sa jolie impudence d'homme de plaisir, que sa
conscience d'homme politique gnait si peu, trs amus par cette
allusion  la dnonciation nouvelle de _la Voix du Peuple_.

--Ne plaisantez pas, dit tout bas Fonsgue, qui voulut s'gayer, lui, 
le terrifier un peu. a va trs mal.

Dutheil devint ple, vit le commissaire de police et Mazas. a le
prenait par crises, comme les coliques. Mais, dans son manque ingnu de
tout sens moral, il se rassurait, se remettait  rire aussitt. Que
diable! la vie tait bonne.

--Bah! rpliqua-t-il gaiement, en clignant l'oeil du ct de
Duvillard, le patron est l.

Celui-ci, content, lui avait serr les mains, l'avait remerci, en
disant qu'il tait un gentil garon. Et, se tournant vers Fonsgue:

--Dites donc, vous en tes, ce soir. Oh! il le faut, je veux quelque
chose d'imposant, autour de Silviane. Dutheil reprsentera la Chambre,
vous le journalisme, moi la finance...

Il s'interrompit brusquement, en voyant arriver Grard, qui, sans hte,
l'air srieux, s'ouvrait un discret passage, au travers des jupes. Il
l'appela du geste.

--Grard, mon ami, il faut que vous me rendiez un service.

Puis, il lui conta la chose, l'acceptation si dsire du critique
influent, le dner qui allait dcider de l'avenir de Silviane, le devoir
o taient tous ses amis de se grouper autour d'elle.

--Je ne peux pas, rpondit le jeune homme embarrass, je dne chez ma
mre, qui tait un peu souffrante ce matin.

--Votre mre est trop raisonnable pour ne pas comprendre qu'il y a des
affaires d'une gravit exceptionnelle. Retournez vous dgager,
contez-lui une histoire, dites-lui qu'il y va du bonheur d'un ami.

Et, comme Grard faiblissait:

--Enfin, mon cher, j'ai besoin de vous, il me faut un homme du monde. Le
monde, vous savez, c'est une si grande force, au thtre. Si notre
Silviane a le monde avec elle, son triomphe est assur.

Grard promit, puis resta l un instant,  causer avec son oncle, le
gnral de Bozonnet, trs gay par cette cohue de femmes, o il
flottait, dans la bousculade, tel qu'un vieux navire dsempar. Aprs
avoir remerci madame Fonsgue de sa complaisance  couter ses
histoires, en lui achetant pour cent francs un autographe de monseigneur
Martha, il s'tait perdu parmi l'essaim des jeunes filles, rejet de
l'une  l'autre. Et il revenait, les mains charges de billets de
loterie.

--Ah! mon gaillard, je ne te conseille pas de te risquer parmi ces
jeunes personnes. Ton dernier sou y resterait... Mais, tiens! voici
mademoiselle Camille qui t'appelle.

Celle-ci, en effet, depuis qu'elle avait aperu Grard, attendait, lui
souriait de loin. Et, lorsque leurs regards se rencontrrent, il dut
aller  elle, bien qu'au mme moment il et senti sur lui les yeux
dsesprs d'Eve, qui l'appelaient, le suppliaient, eux aussi. Tout de
suite Camille, se sentant surveille par sa mre, exagra son amabilit
de vendeuse, profita des petites licences que la fivre charitable
autorisait, glissa dans les poches du jeune homme de menus objets, en
mit d'autres dans ses deux mains, qu'elle serra entre les siennes, et
cela dans un clat de jeunesse, avec de grands rires frais, qui, l-bas,
torturaient l'autre, la rivale.

Souffrant trop, Eve voulut intervenir, les sparer. Mais, justement,
Pierre l'arrta au passage, pris d'une ide qu'il dsirait lui
soumettre, avant de quitter la vente.

--Madame, puisque ce Laveuve est mort et que vous vous tes donn une
telle peine pour le lit qui est libre, veuillez donc n'en pas disposer,
avant que j'aie vu notre vnrable ami, l'abb Rose. Je le vois ce
soir, et lui qui connat toujours tant de misres, il serait si heureux
d'en soulager une, de vous amener un de ses pauvres!

--Mais certainement, balbutia la baronne, je serai bien heureuse...
Comme vous voudrez, j'attendrai un peu... Sans doute, sans doute,
monsieur l'abb...

Elle tremblait de tout son misrable tre souffrant, elle ne savait plus
ce qu'elle disait. Et elle ne put vaincre sa passion, elle lcha le
prtre, elle ignora mme qu'il ft rest l, lorsque Grard, cdant 
l'imploration douloureuse de son regard, russit  s'chapper des mains
de la fille, pour rejoindre enfin la mre.

--Comme vous vous faites rare, mon ami! dit-elle tout haut, avec un
sourire. On ne vous voit plus.

--Mais, rpondit-il de son air aimable, j'ai t souffrant... Oui, je
vous assure, un peu souffrant.

Lui, souffrant! Elle le regardait, bouleverse de maternit inquite.
Dans sa haute et fire mine, son visage correct de bel homme lui parut
en effet blmi, cachant moins, sous la noblesse de la faade,
l'irrparable dlabrement intrieur. C'tait vrai, qu'il devait
souffrir, dans sa bont native, de sa vie inutile et manque, de tout
l'argent qu'il cotait  sa mre pauvre, des ncessits qui finissaient
par le pousser  ce mariage avec cette fille riche, cette infirme, qu'il
s'tait mis  plaindre. Et elle le sentit si faible lui-mme, en proie 
une telle tourmente, pareil  une pave, que son coeur dborda, en une
supplication ardente,  peine murmure, au milieu de cette foule qui
pouvait entendre.

--Si vous souffrez, ah! que je souffre!... Grard, il faut nous voir, je
le veux!

Gn, il balbutia lui-mme:

--Non, je vous en prie, attendons.

--Grard, il le faut, Camille m'a dit vos projets. Vous ne pouvez
refuser de me voir. Je veux vous voir.

Alors, frmissant, il tcha encore d'chapper  la cruelle explication.

--Mais, l-bas, o vous savez, c'est impossible. On connat l'adresse.

--Eh bien! demain,  quatre heures, dans ce petit restaurant du Bois, o
nous nous sommes dj rencontrs.

Il dut promettre, ils se sparrent, Camille venait de tourner la tte
et les regardait. Un flot de femmes assigeaient le comptoir, et la
baronne se mit  vendre, de son air de desse mre, nonchalante, pendant
que Grard rejoignait Duvillard, Fonsgue et Dutheil, trs excits par
l'attente de leur dner du soir.

Pierre avait en partie entendu. Il connaissait les dessous de cette
maison, les tortures, les misres physiologiques et morales, que cachait
l'clat de tant de richesse et de puissance. Ce n'tait qu'une plaie
sans cesse accrue, envenime et saignante, tout un mal rongeur, dvorant
le pre, la mre, la fille, le fils, dlis du lien social. Et, pour
quitter les salons, Pierre faillit se faire touffer dans la cohue des
acheteuses, qui manifestaient, en faisant un triomphe de la vente.
L-bas, au fond de l'ombre, Salvat galopait, galopait, se perdait,
tandis que Laveuve, le mort, tait comme le soufflet d'ironie atroce 
l'illusoire et tapageuse charit.




II


Ah! quelle paix dlicieuse, chez le bon abb Rose, dans le petit
rez-de-chausse qu'il habitait rue Cortot, sur un troit jardin! Pas un
bruit de voiture, pas mme le souffle de Paris qui grondait de l'autre
ct de la butte Montmartre, le grand silence et le calme endormi d'une
lointaine ville de province.

Sept heures sonnaient, le crpuscule s'tait fait doucement, et Pierre
tait l, dans l'humble salle  manger, attendant que la femme de mnage
mit la soupe sur la table. L'abb, inquiet de le voir  peine depuis un
grand mois qu'il s'enfermait avec son frre, au fond de Neuilly, lui
avait crit la veille, en le priant de venir dner, afin de causer
tranquillement de leurs affaires; car Pierre continuait  lui remettre
de l'argent pour leurs aumnes communes, ils avaient gard ensemble,
depuis leur asile de la rue de Charonne, des comptes de charit, qu'ils
rglaient de temps  autre. Aprs le dner, ils causeraient de cela, ils
examineraient s'ils ne pourraient pas faire mieux et davantage. Et le
bon prtre rayonnait, de cette belle soire, si paisible, si tendre,
qu'il allait passer ainsi,  s'occuper de ses chers pauvres, son seul
amusement, l'unique plaisir auquel il revenait, par passion, comme  une
faiblesse coupable, malgr tous les ennuis que sa charit inconsidre
lui avait causs dj.

Pierre, heureux de lui donner ce plaisir, se calmait lui aussi, trouvait
un soulagement, un repos de quelques heures, dans ce dner si simple,
dans toute cette bont qui l'enveloppait, si loin de son affreuse
tourmente de chaque jour. Il se rappela la place libre  l'Asile des
Invalides du travail, la promesse que la baronne Duvillard lui avait
faite d'attendre qu'il et demand  l'abb Rose s'il ne connaissait pas
quelque grande misre, digne d'intrt; et il en parla tout de suite 
celui-ci, avant de se mettre  table.

--Une grande misre, digne d'intrt, ah! mon cher enfant, elles le sont
toutes! Pour faire un heureux, surtout lorsqu'il s'agit des vieux
ouvriers sans travail, on n'a que l'embarras du choix, l'angoisse de se
demander lequel va tre lu, lorsque tant d'autres resteront dans leur
enfer.

Pourtant, il cherchait, se passionnait, se dcidait, malgr la lutte
douloureuse de ses scrupules.

--J'ai votre affaire. C'est certainement le plus souffrant, le plus
misrable et le plus humble, un vieillard de soixante-douze ans, un
menuisier qui vit de la charit publique, depuis les huit  dix ans
qu'il ne trouve plus de travail. Je ne sais pas son nom, tout le monde
le nomme le grand Vieux. Et, souvent, il reste des semaines sans
paratre  ma distribution du samedi. Il va falloir que nous nous
mettions  sa recherche, si l'admission presse. Je crois bien qu'il
couche parfois  l'Hospitalit de nuit de la rue d'Orsel, quand le
manque de place ne le force pas  se terrer derrire quelque
palissade... Voulez-vous que, ce soir, nous descendions rue d'Orsel?

Ses yeux brillaient, c'tait pour lui la grande dbauche, le fruit
dfendu, cette visite  la basse misre,  l'extrme dtresse tombe au
cloaque, qu'il n'osait plus faire, dans sa piti dbordante d'aptre,
tellement on la lui avait reproche, impute  crime.

--Est-ce dit, mon enfant? Rien que cette fois encore! Il n'y a que ce
moyen, d'ailleurs, si nous voulons trouver le grand Vieux. Vous en serez
quitte pour rester avec moi jusqu' onze heures... Et puis, je dsirais
vous montrer cela, vous verrez que d'pouvantables souffrances!
Peut-tre aurons-nous la chance de soulager quelque pauvre tre.

Pierre souriait de cette ardeur juvnile, chez ce vieil homme aux
cheveux de neige.

--C'est dit, mon cher abb. Je vais tre bien heureux de passer la
soire entire avec vous, et cela me fera du bien, de vous suivre encore
cette fois dans une de nos anciennes battues, dont nous revenions le
coeur si gros de douleur et de joie.

La femme de mnage apportait la soupe. Mais, au moment o les deux
prtres s'attablaient, il y eut un discret coup de sonnette, et l'abb
donna l'ordre de faire entrer, lorsqu'il sut que c'tait une voisine,
madame Mathis, qui venait chercher une rponse.

--La pauvre femme, expliqua-t-il, elle avait besoin d'une avance de dix
francs, pour dgager un matelas, et je ne les avais pas; mais je me les
suis procurs... Elle loge dans la maison, toute une misre discrte,
des rentes si petites, qu'elles ne peuvent lui suffire.

--Mais, demanda Pierre, qui se souvint du jeune homme entrevu chez les
Salvat, est-ce qu'elle n'a pas un grand fils de vingt ans?

--Oui, oui... Je la crois ne de parents riches, en province. Elle s'est
marie, m'a-t-on dit, avec un matre de piano qui lui donnait des
leons,  Nantes, et qui l'a enleve, puis installe  Paris, o il est
mort, tout un triste roman d'amour. En vendant les meubles, en
runissant les paves,  peine deux mille francs de rente, la jeune
veuve a pu mettre son fils au collge, vivre elle-mme dcemment. Et il
a fallu un nouveau coup pour l'abattre, l'croulement de sa petite
fortune, place en valeurs douteuses; ce qui a rduit ses rentes  huit
cents francs au plus. Elle a deux cents francs de loyer, il faut qu'elle
se suffise avec cinquante francs par mois. Depuis dix-huit mois, son
fils l'a quitte, pour ne pas tre  sa charge, et il tche de gagner sa
vie de son ct, sans y russir, je crois.

Madame Mathis entrait, une petite femme brune,  la face triste et
douce, efface. Toujours vtue d'une mme robe noire, elle parlait 
peine, vivait dans la retraite, d'une timidit inquite de pauvre
crature sans cesse battue par l'orage. Lorsque l'abb Rose lui eut
remis les dix francs, discrtement envelopps, elle rougit, remercia,
promit de les rendre ds qu'elle toucherait son mois, car elle n'tait
point une mendiante, elle ne voulait pas rogner la part de ceux qui
avaient faim.

--Et votre fils Victor, demanda l'abb, a-t-il trouv un emploi?

Elle hsita, ignorant ce que faisait son fils, restant des semaines
maintenant sans le voir. Et elle se contenta de rpondre:

--Il est trs bon, il m'aime bien... C'est un grand malheur que notre
ruine soit venue, avant son entre  l'Ecole Normale. Il n'a pu passer
l'examen... Au lyce, il tait un lve si appliqu, si intelligent!

--Vous avez perdu votre mari, lorsque votre fils avait dix ans, n'est-ce
pas?

Elle rougit de nouveau, crut que l'histoire tait connue des deux
prtres qui l'coutaient.

--Oui, mon pauvre mari n'a jamais eu de chance. Les dboires l'avaient
aigri, ses ides s'taient exaltes, et il est mort en prison,  la
suite d'une bagarre dans une runion publique, o il avait eu le malheur
de blesser un agent... Pendant la Commune, autrefois, il s'tait battu.
C'tait pourtant un homme trs doux et qui m'adorait.

Des larmes taient montes  ses yeux. L'abb Rose, attendri, la
congdia.

--Enfin, esprons que votre fils vous donnera du contentement et qu'il
pourra vous rendre tout ce que vous avez fait pour lui.

Et madame Mathis s'en alla, s'effaa discrtement, avec un geste
d'infinie tristesse. Elle ignorait tout de son fils, mais elle tremblait
devant l'acharnement de l'obscure destine.

--Je ne pense pas, dit Pierre  l'abb, quand ils furent seuls, que la
pauvre femme doive compter beaucoup sur son fils. Je n'ai vu ce garon
qu'une fois, il a dans ses yeux clairs la scheresse et le coupant d'un
couteau.

--Vous croyez? se rcria le vieux prtre, avec sa navet de brave
homme. Il m'a sembl trs poli, un peu press de jouir peut-tre; mais
ils sont tous impatients, dans la jeunesse d'aujourd'hui... Voyons,
mettons-nous  table, la soupe va tre froide.

Presque  la mme heure,  un autre bout de Paris, rue Saint-Dominique,
la nuit lente s'tait faite aussi dans le salon que la comtesse de
Quinsac occupait, au fond du silencieux et morne rez-de-chausse d'un
vieil htel. Elle tait l, seule avec le marquis de Morigny, l'ami
fidle, tous deux aux deux coins de la chemine, o la braise d'une
dernire bche achevait de s'teindre. La servante n'avait pas encore
apport la lampe, et la comtesse oubliait de sonner, trouvait un
soulagement  son inquitude, dans cet envahissement des tnbres,
noyant les choses inavoues qu'elle craignait de laisser voir sur son
visage las. Alors seulement elle osa parler, au milieu de ce salon noir,
devant le foyer mort, sans que nul bruit lointain de roues troublt le
silence du grand pass qui dormait l.

--Oui, mon ami, je ne suis pas contente de la sant de Grard. Vous
allez le voir, car il m'a promis de rentrer de bonne heure et de dner
avec moi. Oh! je sais qu'il est de fire mine, l'air grand et fort. Mais
il faut, pour le bien connatre, l'avoir veill comme moi, lev avec
tant de peine! Au fond, il est  la merci de tous les petits maux, qui
s'aggravent immdiatement chez lui... Et l'existence qu'il mne n'est
pas faite pour la sant.

Elle se tut, soupira, hsitant  se confesser jusqu'au bout.

--Il mne l'existence qu'il peut mener, dit lentement le marquis de
Morigny, dont le fin profil, le grand air de vieillard svre et tendre
se perdait, noy d'ombre. Puisqu'il n'a pu supporter la vie militaire,
et que les fatigues de la diplomatie elle-mme vous effrayent, que
voulez-vous donc qu'il fasse?... Il n'a qu' vivre  l'cart, en
attendant l'croulement final, sous cette abominable rpublique, qui
achve de mettre la France au tombeau.

--Sans doute, mon ami. Mais justement, cette vie oisive m'pouvante. Il
y achve de perdre tout ce qu'il avait de bon et de sain... Je ne dis
pas uniquement cela pour les liaisons que nous avons d lui tolrer. La
dernire, que j'ai d'abord accepte si difficilement, tant elle
rvoltait d'ides et de croyances en moi, m'est apparue ensuite comme
tant plutt d'une bonne influence... Seulement, le voici qui entre dans
sa trente-sixime anne, est-ce qu'il peut continuer  vivre de cette
faon, sans but, sans devoir? Peut-tre, s'il est soufrant, est-ce parce
qu'il ne fait rien, qu'il n'est rien et qu'il ne sert  rien.

Sa voix se brisa de nouveau.

--Et puis, mon ami, puisque vous me forcez  tout vous dire, je vous
avoue que moi-mme je ne me porte pas trs bien. J'ai eu des
vanouissements, j'ai consult. Enfin, d'un jour  l'autre, je peux
disparatre.

Morigny, frmissant, se pencha, voulut lui saisir les mains, dans la
nuit qui se faisait davantage.

--Vous, mon amie! ce serait vous que je perdrais, comme mon dernier
culte! moi qui ai vu sombrer le vieux monde dont je suis, et qui vis
dans l'unique espoir que vous restez au moins pour me fermer les yeux!

Elle le supplia de ne pas accrotre sa peine.

--Non, non! ne me prenez pas les mains, ne les baisez pas! restez dans
ces demi-tnbres, o je ne vous vois plus qu' peine... Ce sera notre
divine force, jusqu' la tombe, de nous tre aims si longtemps, sans
une honte ni un regret... Et, si vous me touchiez, si je vous sentais
trop prs de moi, je ne pourrais finir, car je n'ai pas fini.

Puis, lorsqu'il fut retomb dans son silence et son immobilit:

--Demain, si je mourais, Grard ne trouverait pas mme ici la petite
fortune qu'il croit encore entre mes mains. Souvent, le cher enfant m'a
cot gros, sans qu'il ait jamais paru s'en douter. J'aurais d
certainement me montrer plus svre, plus prudente. Mais, que
voulez-vous? la ruine est l, j'ai toujours t une mre trop faible...
Et comprenez-vous maintenant l'angoisse o je vis, avec cette pense
que, si je meurs, Grard n'aura pas mme de quoi vivre, incapable du
miracle que je renouvelle chaque jour, pour soutenir le train illusoire
de notre maison?... Je le connais, si dsarm, si maladif sous sa belle
apparence, ne pouvant rien faire, ne sachant mme pas se conduire. Que
deviendra-t-il? ne tombera-t-il pas  la pire dtresse?

Alors, ses larmes coulrent librement, son coeur se dchirait et
saignait, dans sa prescience du lendemain de sa mort, ce grand enfant
ador en qui leur race et tout un monde croulaient. Et le marquis
immobile, perdu, sentant bien qu'il n'avait aucun titre pour offrir sa
fortune, comprit tout d'un coup, sentit  quelle dchance nouvelle ce
dsastre allait aboutir.

--Ah! ma pauvre amie, finit-il par dire d'une voix qui tremblait de
rvolte et de douleur, vous en tes  ce mariage, oui! cet abominable
mariage avec la fille de cette femme. Jamais! aviez-vous jur. Vous
prfriez la mort de tout. Et voil que vous consentez, je le sens!

Elle pleurait toujours, dans le salon noir et muet, devant le feu
teint. Ce mariage de Grard avec Camille, n'tait-ce pas pour elle la
fin heureuse, la certitude de laisser son fils riche, aim, attabl
enfin  la vie? Mais une dernire rbellion la souleva.

--Non, non, je ne consens pas, je vous jure que je ne consens pas
encore. Je lutte de toutes mes forces, ah! dans un combat de chaque
heure, dont vous ne pouvez souponner la torture.

Puis, sincrement, elle prvit sa dfaite.

--Si je cde un jour, mon ami, croyez bien que je sens autant que vous
l'abomination d'un tel mariage. C'est la fin de notre race et de notre
honneur.

Ce cri le bouleversa, et il ne put rien ajouter. Dans son intransigeance
de catholique et de royaliste hautain, lui aussi n'attendait que
l'croulement suprme. Mais quelle souffrance  se dire que cette noble
femme, tant aime, et si purement, allait tre, dans la catastrophe, la
plus dolente des victimes! Cach par l'ombre, il osa s'agenouiller
devant elle, lui prendre la main et la baiser.

Comme la servante apportait enfin une lampe allume, Grard se prsenta.
Le vieux salon Louis XVI, aux ples boiseries, retrouvait, dans la
clart douce, sa grce suranne; et le jeune homme affecta une gaiet
vive, pour rassurer sa mre et ne point la laisser trop triste,
puisqu'il ne pouvait dner avec elle. Quand il eut expliqu que des amis
l'attendaient, elle fut la premire  le dgager de sa parole, heureuse
de le voir si gai.

--Va, va, mon enfant et ne te fatigue pas trop... Je vais garder
Morigny. Le gnral et Larombardire doivent venir  neuf heures. Sois
tranquille, j'aurai du monde, je ne m'ennuierai pas.

Et ce fut ainsi que Grard, aprs s'tre assis un instant, pour causer
avec le marquis, put s'esquiver et se rendre au Caf Anglais.

Quand il y arriva, des femmes en pelisse de fourrure montaient dj
l'escalier, les cabinets s'emplissaient d'aimables et luxueuses
compagnies, les lampes lectriques tincelaient, tout le branle du
plaisir, de l'clatante prostitution d'en haut commenait  secouer, 
chauffer les murs. Et, dans le cabinet arrt par le baron, il trouva
une extraordinaire dpense, des fleurs superbes, des cristaux, de
l'argenterie, comme pour un royal gala. La table de six couverts tait
dresse avec un faste qui le fit sourire, et le menu, la carte des vins
promettaient des merveilles, tout ce qu'on avait pu choisir de plus rare
et de plus cher.

--Hein? c'est chic! cria Silviane, qui tait dj l, avec Duvillard,
Fonsgue et Dutheil. J'ai voulu l'tonner, votre critique influent...
Quand on a pay un dner pareil  un journaliste, n'est-ce pas? il faut
bien qu'il soit aimable.

Elle, pour vaincre, n'avait rien imagin de mieux que de faire une
toilette tourdissante, une robe de satin jaune, couverte de vieux point
d'Alenon. Et elle s'tait dcollete, et elle avait mis tous ses
diamants, un diadme dans les cheveux, une rivire au cou, des noeuds
aux paules, des bracelets et des bagues. Avec sa figure candide de
vierge, encadre de fins bandeaux, elle avait l'air d'une vierge de
missel, charge des offrandes de toute la chrtient, la vierge reine.

--Enfin, vous tes si jolie, dit Grard qui la plaisantait parfois, a
va tout de mme.

--Bon! rpondit-elle sans se fcher, vous trouvez que je suis une
bourgeoise, qu'un petit dner simple et une toilette modeste auraient
fait preuve de plus de got. Ah! mon cher, vous ne savez pas comment on
prend les hommes!

Duvillard l'approuva, car il tait ravi de la montrer en pleine gloire,
pare comme une idole. Fonsgue causait diamants, disait que c'taient
l des valeurs bien chanceuses, depuis que la science, grce au four
lectrique, touchait au jour o la fabrication pouvait en devenir
courante. Tandis que Dutheil, l'air extasi, tournait autour de la jeune
femme, avec des gestes mignons de chambrire, pour remettre en place un
pli de dentelle, corriger une boucle indocile.

--Quoi donc? il est bien mal lev, votre critique, qu'il se fait
attendre!

En effet, le critique vint en retard d'un quart d'heure, et tout de
suite, en s'excusant, il exprima le regret qu'il aurait de s'en aller
ds neuf heures et demie, car il fallait absolument qu'il ft acte de
prsence, dans un petit thtre de la rue Pigalle. C'tait un grand
gaillard, d'une cinquantaine d'annes, large des paules,  la face
pleine et barbue. Il avait gard de l'Ecole Normale tout un dogmatisme,
un pdantisme troit, dont rien n'avait pu le laver, ni ses efforts
herculens pour tre sceptique et lger, ni les vingt annes de sa vie
de Paris, au travers de tous les mondes. Magister il tait, et magister
il restait, jusque dans ses laborieuses frasques d'imagination et
d'audace. Ds l'entre, il s'effora d'tre ravi de Silviane. Il la
connaissait naturellement de vue, il avait mme parl d'elle fort mal,
en cinq ou six lignes ddaigneuses,  la suite de ses quelques rles.
Mais cette jolie fille, vtue comme une reine, prsente ainsi sous le
protectorat de ces quatre hommes importants, l'motionnait; et l'ide
lui venait que rien ne serait plus parisien, d'une belle humeur
parisienne plus dtache de pdanterie, que de la soutenir, en lui
trouvant du talent.

On s'tait mis  table, et ce fut une magnificence, un service d'un
empressement dlicat, un matre d'htel par convive, qui veillait aux
mets et aux vins. Sur la nappe de neige, les fleurs embaumaient,
l'argenterie et le cristal resplendissaient, tandis que circulaient une
abondance de plats imprvus et dlicieux, un poisson venu de Russie, des
gibiers dfendus, les dernires truffes grosses comme des oeufs, des
primeurs savoureuses, telles qu'en pleine saison. C'tait l'argent
dpens sans compter, pour le plaisir de payer follement ce qu'on tait
seul  manger ainsi, pour la gloire de se dire que personne n'en pouvait
gcher davantage. Et le critique influent, tonn, bien qu'il montrt
l'aisance d'un homme habitu  toutes les ftes, devenait servile,
promettait son appui, s'engageait plus qu'il n'aurait voulu. Il fut
d'ailleurs trs gai, trouva des mots d'esprit, exagra mme sa belle
humeur en plaisanteries gaillardes. Mais, aprs le rti, aprs les
grands crus de Bourgogne, et lorsque le champagne parut, son
chauffement le ramena, sans rsistance dsormais possible,  sa vraie
nature. On l'avait mis sur _Polyeucte_, sur le rle de Pauline, que
Silviane voulait jouer, pour son dbut  la Comdie-Franaise. Cet
extraordinaire caprice, qui le rvoltait huit jours plus tt, ne lui
semblait plus qu'une tentative hardie, dont elle sortirait victorieuse,
si elle consentait  couter ses conseils. Et il tait parti, il fit une
confrence sur le rle, prtendit que pas une tragdienne ne l'avait
encore compris sainement, que Pauline n'tait au dbut qu'une bourgeoise
honnte, et que le beau de sa conversion, au dnouement, venait de ce
qu'il y avait miracle, un coup de la grce qui faisait d'elle une divine
figure. Ce n'tait pas l'avis de Silviane, qui la voyait, ds les
premiers vers, en hrone idale de quelque symbolique lgende. Il parla
sans fin, elle dut paratre convaincue, et il fut enchant d'une lve
si belle, si docile, sous la frule. Puis, comme dix heures sonnaient,
il s'arracha brusquement du cabinet odorant et embras, pour courir 
son devoir.

--Ah! mes enfants, s'cria Silviane, ce qu'il m'a rase, votre critique!
Est-il assez bte, avec sa Pauline petite bourgeoise! Je vous l'aurais
ramass joliment, si je n'avais pas eu besoin de lui... Non, non! c'est
idiot, versez-moi un verre de champagne, j'ai besoin de me remonter.

Alors, la fte prit une grande intimit, entre les quatre hommes et
cette fille endiamante, dcollete,  demi nue, tandis que des
couloirs, des cabinets voisins, venait tout un bruit de rires et de
baisers, le branle qui avait grandi dans la maison entire. Sous la
fentre, le boulevard roulait son torrent de voitures et de pitons, sa
fivre de plaisirs et ses marchandages d'amour.

--N'ouvrez pas! mon cher, reprit Silviane, en s'adressant  Fonsgue,
qui se dirigeait vers la fentre, vous allez m'enrhumer. Vous tes donc
bien chauff, vous? Moi, je suis trs  l'aise... Dites, mon bon
Duvillard, faites revenir du champagne. C'est tonnant ce que votre
critique m'a donn soif!

On touffait dans la chaleur aveuglante des lampes, dans l'odeur
paissie des fleurs et des vins. Et elle tait prise d'un irrsistible
besoin de noce, l'envie d'tre grise, de s'amuser d'une sale faon,
comme jadis, aux jours des dbuts. Quelques verres de champagne
l'achevrent, elle devint d'une gaiet hardie, sonnante, tourdissante.
Jamais encore ils ne l'avaient vue ainsi, rellement si drle, qu'ils se
mirent  s'amuser eux-mmes. Fonsgue ayant d partir, pour se rendre 
son journal, elle l'embrassa, filialement, disait-elle, parce que lui
l'avait toujours respecte. Reste seule en compagnie des trois autres,
elle les traita avec une extraordinaire verdeur de paroles, qui les
fouettait, les excitait. A mesure qu'elle se grisait davantage, un peu
plus d'impudeur apparaissait en elle. Et c'tait l son piment, qu'elle
n'ignorait pas, sa figure de vierge, son air d'idale puret, sous
lequel se rvlait la plus perverse, la plus monstrueuse des
courtisanes. Quand elle tait ivre surtout, elle avait, avec ses
innocents yeux bleus, sa candeur de lis, des imaginations diaboliques, 
damner les hommes.

Aussi Duvillard la laissait-il se griser, l'y aidait mme, nourrissant
le projet sournois de la reconduire chez elle et de rester, si l'ivresse
la lui livrait sans dfense. Mais elle souriait, elle devinait.

--Je te vois venir, mon gros. Tu crois que je serai plus gentille, ce
soir, parce que je suis en train de rire. Eh bien! tu te trompes, ma
tte reste solide... Tu n'auras rien de moi, pas a! tant que tu ne
m'auras pas fait dbuter  la Comdie!

Duvillard, qu'elle sevrait depuis six semaines, s'efforait de rire,
comptait quand mme qu'il la mettrait au lit, s'il attendait patiemment.
Et, des deux autres, Grard, qu'elle regardait avec le plus de
tendresse, en souvenir des caprices qu'elle avait eus pour lui dj, se
laissait aller, lui aussi, au dsir d'une nuit heureuse, dans le
dsarroi de sa volont; tandis que Dutheil, toujours au guet d'une
occasion qui la lui livrerait, s'allumait, en s'imaginant que son tour
tait enfin venu,  la condition de manoeuvrer avec adresse.

Elle, pourtant,  se sentir dsire,  les voir tous les trois autour
d'elle, sur elle, tirant la langue, comme elle disait, inventait
d'impossibles histoires, leur tenait des discours d'une tonnante
fantaisie ordurire. Ils la trouvaient impayable, dans sa
resplendissante toilette de vierge reine. Puis, quand elle eut assez de
Champagne,  demi folle, il lui poussa tout d'un coup une ide.

--Dites donc, mes enfants, on ne va pas rester ici, on s'embte. Il faut
faire quelque chose... Vous ne savez pas? vous allez me mener au Cabinet
des Horreurs, pour finir la soire. Je veux entendre _la Chemise_, cette
chanson que chante Legras et qui fait courir tout Paris.

Cette fois, Duvillard se rvolta.

--Ah! non, par exemple! Cette chanson est une vraie salet, jamais je ne
vous conduirai dans ce mauvais lieu!

Elle ne parut pas l'entendre, dj debout et chancelante, riant,
arrangeant ses cheveux devant une glace.

--Et puis, j'ai habit Montmartre, a m'amuse d'y retourner. Avec a, je
voudrais savoir si ce Legras est un Legras que j'ai connu, oh! il y a
longtemps... Ouste! partons!

--Mais, ma chre, nous ne pouvons vous mener dans ce bouge, avec votre
toilette. Vous voyez-vous entrer l dedans, dcollete, couverte de
diamants! Nous nous ferions huer... Grard, je vous en prie, dites-lui
d'tre un peu raisonnable.

Grard, que l'ide d'une telle quipe blessait galement, voulut
intervenir. Elle lui ferma la bouche de sa main dj gante, elle rpta
avec l'obstination gaie de l'ivresse:

--Zut! si l'on nous engueule, ce sera bien plus drle... Partons,
partons vite!

Alors, Dutheil qui coutait en souriant, de son air d'homme de plaisir
que rien n'tonne ni ne fche, se mit galamment de son ct.

--Le Cabinet des Horreurs, mon cher baron, mais tout le monde y va, j'y
ai conduit les plus nobles dames, et justement pour cette chanson de _la
Chemise_, qui n'est pas plus sale qu'autre chose.

--Ah! tu entends, mon gros, ce que dit Dutheil! cria Silviane
triomphante. Et il est dput, lui! il n'irait pas compromettre son
honorabilit.

Puis, comme Duvillard se dbattait, dsespr de s'afficher avec elle
dans le scandale d'un tel lieu, elle ne se fcha pas, s'gaya davantage
au contraire.

--A ton aise, mon gros, aprs tout! Je n'ai pas besoin de toi. File
avec Grard, et tchez de vous consoler ensemble... Moi, je vais l-bas
avec Dutheil. N'est-ce pas, Dutheil, que vous voulez bien vous charger
de moi?

Mais ce n'tait pas l le dnouement que le baron attendait. Il en resta
plein d'angoisse, il dut se rsigner au caprice de cette terrible fille,
dont l'odeur seule l'abtissait. Et il n'eut plus qu'un adoucissement,
ne pas laisser partir Grard, qui, par une dignit dernire, s'enttait
 ne pas en tre. Il l'avait pris par les deux mains, le retenait, lui
rptait d'une voix particulire qu'il lui demandait l un service
d'ami. Si bien que l'amant de la femme, le fianc de la fille fut enfin
forc de cder au mari et au pre.

Silviane les regardait, follement amuse, riant  en pleurer. Tout d'un
coup, elle s'oublia, avoua ses coups de coeur pour Grard en le
tutoyant, fit allusion  sa liaison avec la baronne.

--Viens donc, grande bte, accompagne-le, tu lui dois bien a.

Duvillard affecta de ne pas entendre. Dutheil le rassurait, en lui
disant qu'il y avait, dans un coin du Cabinet des Horreurs, une sorte de
loge, o l'on pouvait se dissimuler un peu. La voiture de Silviane tait
heureusement en bas, un grand landau ferm, dont le cocher, beau
gaillard solide, attendait, impassible sur son sige. Et l'on partit.

Le Cabinet des Horreurs tait install dans un ancien caf du boulevard
Rochechouart, qui avait fait faillite. La salle, troite, irrgulire,
avec des coins perdus, s'touffait sous un plafond bas, enfum. Et rien
n'tait plus rudimentaire que la dcoration, on avait simplement coll
contre les murs des affiches aux violentes enluminures, les plus nues,
les plus crues. Au fond, devant un piano, se trouvait une petite
estrade, sur laquelle s'ouvrait une porte, qu'un rideau fermait. Puis,
il n'y avait plus que des bancs, sans coussin ni tapis, le long desquels
s'alignaient des tables de guinguette, o les verres des consommations
laissaient des ronds poisseux. Aucun luxe, aucun art, pas mme de la
propret. Des becs de gaz sans globe, brlant  l'air libre, flambaient,
chauffaient furieusement l'paisse bue dormante, faite des haleines et
de la fume des pipes. On apercevait sous ce voile des faces suantes,
congestionnes, tandis que l'odeur cre de tout ce monde entass
accroissait l'ivresse, les cris dont l'auditoire se fouettait  chaque
chanson nouvelle. Il avait suffi de dresser ce trteau, d'y produire ce
Legras, aid de deux ou trois filles, de lui faire chanter son
rpertoire de rageuses abominations, et le succs tait venu en trois
soirs, formidable, tout Paris allch, affol, s'entassant dans ce caf
borgne, que pendant dix ans les petits rentiers du quartier n'avaient pu
faire vivre, lorsqu'on n'y permettait que leurs quotidiennes parties de
dominos.

C'tait le rut de l'immonde, l'irrsistible attirance de l'opprobre et
du dgot. Le Paris jouisseur, la bourgeoisie matresse de l'argent et
du pouvoir, s'en coeurant  la longue, mais n'en voulant rien lcher,
n'accourait que pour recevoir  la face des obscnits et des injures.
Hypnotise par le mpris, elle avait, dans sa dchance prochaine, le
besoin qu'on le lui cracht  la face. Et quel symptme effrayant, ces
condamns de demain se jetant d'eux-mmes  la boue, htant
volontairement leur dcomposition, par cette soif de l'ignoble, qui
asseyait l, dans le vomissement de ce bouge, des hommes rputs graves
et honntes, des femmes frles et divines, d'une grce, d'un luxe qui
sentaient bon!

A une des premires tables, contre l'estrade, la petite princesse de
Harth s'panouissait, les yeux fous, les narines frmissantes, ravie de
contenter enfin sa curiosit exaspre des bas-fonds parisiens; tandis
que le jeune Hyacinthe, qui s'tait rsign  l'amener, pinc trs
correctement dans sa longue redingote, voulait bien ne point trop
s'ennuyer, d'un air d'indulgence. Tous deux venaient de retrouver,  une
table voisine de la leur, un vague Espagnol qu'ils connaissaient, le
coulissier Bergaz, qui, prsent par Janzen, assistait d'ordinaire aux
ftes de la princesse. Du reste, ils ne savaient rien de lui, pas mme
s'il gagnait rellement  la Bourse l'argent qu'il dpensait parfois 
pleines mains, mis avec une lgance affecte, d'une certaine finesse
dans sa haute taille mince, avec sa bouche rouge de jouisseur, ses yeux
clairs de bte de proie. On le disait de moeurs condamnables, il tait
ce soir-l en compagnie de deux jeunes gens: Rossi, un Italien petit et
basan, aux durs cheveux, venu  Paris pour tre modle, ayant gliss 
la facile existence des mtiers louches; Sanfaute, un Parisien celui-l,
un ple voyou de la Chapelle, imberbe, vicieux et goguenard, coiff
comme une fille, ses blonds cheveux spars en deux bandeaux, dont les
boucles encadraient ses joues maigres.

--Oh! je vous en prie, demandait fivreusement Rosemonde  Bergaz, vous
qui semblez connatre tout ce vilain monde, montrez-moi donc les gens
extraordinaires, dites-moi s'il n'y a pas ici par exemple des voleurs,
des assassins!

Il riait de son air aigu, se moquant d'elle.

--Mais, madame, vous le connaissez, tout ce monde... Cette petite femme
si dlicate, si rose et si jolie, l-bas, c'est une Amricaine, la femme
d'un consul, que vous devez recevoir chez vous. L'autre,  droite, cette
grande brune, qui a la dignit d'une reine, est une comtesse dont vous
croisez chaque jour l'quipage au Bois. Et la maigre, plus loin, celle
dont les yeux brlent comme des yeux de louve, est l'amie d'un haut
fonctionnaire, bien connu pour son austrit.

Dpite, elle l'arrta.

--Je sais, je sais... Mais les autres, ceux d'en bas, ceux qu'on vient
voir?

Et elle posait des questions, et elle cherchait des visages de terreur
et de mystre. Dans un coin, deux hommes finirent par attirer son
attention, l'un tout jeune, le visage ple et pinc, l'autre sans ge,
boutonn dans un vieux paletot qui cachait jusqu' son linge, une
casquette si profondment enfonce sur ses yeux, qu'on ne voyait de sa
face qu'un bout de barbe. Ils taient attabls tous les deux devant des
chopes de bire, qu'ils vidaient lentement, muets.

--Ma chre, dit Hyacinthe en riant franchement, vous tombez mal, s'il
vous faut des bandits dguiss. Ce pauvre garon si ple, et qui ne doit
pas manger tous les jours, a t mon condisciple  Condorcet.

Etonn, Bergaz se rcria.

--Vous avez connu Mathis  Condorcet! Oui, c'est vrai, il y a fait ses
classes... Ah! vous avez connu Mathis. Un garon bien remarquable, et
que la misre trangle... Mais, dites donc, l'autre, son compagnon, vous
ne le connaissez pas?

Hyacinthe, regardant l'homme enfoui dans la casquette, disait dj non
de la tte, lorsque Bergaz, tout d'un coup, le poussa vivement du coude,
pour le faire taire. Et, comme explication, il ajouta trs bas:

--Chut!... Voici Raphanel. Je me mfie depuis quelque temps. Ds qu'il
arrive, a sent la police.

Raphanel tait aussi une des vagues et louches figures de l'anarchie que
Janzen avait introduites chez la princesse, pour flatter sa passion
rvolutionnaire du moment. Celui-l, petit homme rond et gai,  la
figure poupine, au nez enfantin noy entre de grosses joues, passait
pour un nergumne, rclamait  grand fracas l'incendie et le meurtre,
dans les runions publiques. Et le fcheux tait que, compromis dj
plusieurs fois, il avait toujours russi  s'en tirer, lorsque les
compagnons restaient sous les verrous. Ceux-ci commenaient  s'tonner.

Tout de suite, il serra gaiement la main de la princesse, s'attabla prs
d'elle sans y tre invit, se mit  injurier cette sale bourgeoisie, qui
se vautrait dans les mauvais lieux. Ravie, Rosemonde l'encouragea,
tandis qu'on se fchait autour d'eux. Bergaz, de son oeil clair,
l'examinait, avec un petit rire de soupon, en terrible homme qui
agissait, laissant parler les autres. Par moments, il changeait avec
Sanfaute et Rossi, ses deux lieutenants muets, de minces regards
d'intelligence; et ceux-ci taient visiblement  lui corps et me, dans
toutes les libres dbauches, dans tous les attentats profitables o il
lui plaisait de les mener. L'anarchie, eux seuls l'exploitaient, la
pratiquaient jusqu'au bout, utilisant l'atroce logique des consquences.
Et Hyacinthe, qui rvait bien du vice en esthte, mais qui n'osait
point, enviait perdument les bandeaux de Sanfaute, quoiqu'il affectt
de les traiter en choses connues, dont il tait las.

Cependant, en attendant Legras et ses Fleurs du pav, deux chanteuses
s'taient succd sur l'estrade, l'une grasse, l'autre maigre, l'une
distillant des romances niaises, avec des dessous polissons, l'autre
lanant des refrains canailles, d'une violence de gifles. Elle avait
fini, au milieu d'une tempte de bravos, lorsque, brusquement, la salle
mise en joie, cherchant  rire, clata de nouveau. C'tait Silviane qui
faisait son entre, dans la petite loge, au fond. Quand elle apparut
debout, en pleine lumire,  demi nue, pareille  un astre, avec sa robe
de satin jaune, toute resplendissante de ses diamants, il y eut une hue
formidable, des rires, des cris, des sifflets, des grognements mls 
des applaudissements froces. Et le scandale s'accrut encore, des gros
mots volrent, ds qu'on aperut derrire elle les trois hommes,
Duvillard, Grard et Dutheil, plastronns et cravats de blanc, graves
et corrects.

--Nous vous le disions bien! murmura Duvillard, fort ennuy de
l'aventure, tandis que Grard tchait de se dissimuler dans l'ombre.

Mais elle, souriante, enchante, face au public, recevait l'orage de son
air candide de vierge folle, comme on aspire l'air vivifiant du large,
soufflant en bourrasque. Elle tait de l, c'tait l'air natal.

--Eh bien! quoi? rpondit-elle au baron, qui voulait la faire asseoir.
Ils sont gais, c'est trs gentil... Oh! que je m'amuse!

--Mais certainement, c'est trs gentil, dclara Dutheil, qui se mettait
 l'aise lui aussi. Elle a raison, il faut bien rire.

Au milieu du bruit qui ne cessait pas, la petite princesse de Harth,
enthousiasme, s'tait leve, pour mieux voir. Elle secoua Hyacinthe.

--Dites, mais c'est votre pre avec cette Silviane! Regardez-les,
regardez-les... Ah bien! il en a un estomac, de se montrer ici avec
elle!

Hyacinthe se dgagea, refusa de regarder. a ne l'intressait pas, son
pre tait idiot, il n'y avait qu'un gosse pour se toquer ainsi d'une
fille. Et son mpris de la femme devint insultant.

--Vous m'agacez, mon cher, dit Rosemonde, en se rasseyant presque sur
ses genoux, rsolue  se faire reconduire et  le garder, ce soir-l,
sous le prtexte de lui offrir une tasse de th. C'est vous le gosse,
qui posez pour ne pas vouloir de nous... Et il a raison, votre pre,
d'aimer celle-l. Elle est trs jolie, je la trouve adorable, moi!

Alors, Hyacinthe ricana, fit allusion  la perversit connue de
Silviane.

--Dsirez-vous que j'aille le lui dire?... Papa vous prsentera, et vous
ferez bon mnage.

Quand Rosemonde eut compris, elle se mit simplement  rire.

--Non, non, je suis une curieuse, mais je ne vais pas encore jusque-l.

--Vous irez bien un jour, il faut tout connatre.

--Mon Dieu! oui, qui sait?

Soudain, le bruit cessa, chacun reprit sa place, et il ne resta que le
pouls ardent de la salle battant de fivre. Legras venait de paratre
sur l'estrade. C'tait un gros garon blme, en veston de velours, la
face ronde, soigneusement rase, avec l'oeil dur, le coup de mchoire
du mle, qui se fait adorer des femmes en les terrorisant. Il ne
manquait point de talent, chantait juste, avait une voix cuivre d'une
pntration, d'une puissance pathtique extraordinaire. Et son
rpertoire, ses Fleurs du pav, achevait d'expliquer son succs, des
chansons o l'ordure et la souffrance d'en bas, toute l'abominable plaie
de l'enfer social hurlait et crachait son mal en mots immondes, de sang
et de feu.

Le piano prluda, Legras chanta _la Chemise_, l'horrible chose qui
faisait accourir Paris. A coups de fouet, le dernier linge de la fille
pauvre, de la chair  prostitution, y tait lacr, arrach. Toute la
luxure de la rue s'y talait dans sa salet et son cret de poison. Et
le crime bourgeois clamait, derrire ce corps de la femme tran dans la
boue, jet  la fosse commune, meurtri, viol, sans un voile. Mais, plus
encore que les paroles, la brlante injure tait dans la faon dont
Legras jetait a au visage des riches, des heureux, des belles dames qui
venaient s'entasser pour l'entendre. Sous le plafond bas, au milieu de
la fume des pipes, dans l'aveuglante fournaise du gaz, il lanait les
vers  coups de gueule comme des crachats, toute une rafale de furieux
mpris. Et, quand il eut fini, ce fut du dlire, les belles bourgeoises
ne s'essuyaient mme pas de tant d'affronts, elles applaudissaient
frntiquement la salle trpignait, s'enrouait, se vautrait perdue
dans son ignominie.

--Bravo! bravo! rptait de sa voix aigu la petite princesse. tonnant!
tonnant! prodigieux!

Mais, surtout, Silviane, dont l'ivresse semblait augmenter, depuis
qu'elle se passionnait au fond de ce four chauff  blanc, tapait des
mains, criait trs haut.

--C'est lui, c'est mon Legras! Il faut que je l'embrasse, il m'a fait
trop de plaisir.

Duvillard, exaspr  la fin, voulut l'emmener de force. Elle se
cramponna au rebord de la loge, elle cria plus haut, sans se fcher
d'ailleurs, toujours trs gaie. Et il fallut bien parlementer. Elle
consentait  partir,  se laisser ramener chez elle. Mais, auparavant,
elle s'tait jur d'embrasser Legras, un ancien ami.

--Allez tous les trois m'attendre dans la voiture. Je vous rejoins tout
de suite.

Comme la salle finissait par se calmer, Rosemonde s'aperut que la loge
se vidait; et, sa curiosit satisfaite, elle songea elle-mme  se faire
reconduire par Hyacinthe. Celui-ci, qui avait cout languissant, sans
applaudir, causait de la Norvge avec Bergaz, lequel prtendait avoir
voyag dans le Nord. Oh! les fjords, oh! les lacs glacs, oh! le froid
pur, lilial et chaste de l'ternel hiver! Ce n'tait que l, disait
Hyacinthe, qu'il comprenait la femme et l'amour, le baiser de neige.

--Voulez-vous que nous partions demain? s'cria la princesse, avec sa
vivacit effronte. Nous faisons l-bas notre voyage de noces... Je
lche mon htel, je mets la clef sous la porte.

Et elle ajouta qu'elle plaisantait, naturellement. Mais Bergaz la savait
capable de cette fugue. A l'ide qu'elle laisserait son petit htel
ferm, et sans gardien peut-tre, il avait chang un vif regard avec
Sanfaute et Rossi, toujours muets et souriants. Quel coup  faire,
quelle reprise  tenter l sur la commune richesse, vole par l'infme
bourgeoisie!

Raphanel, lui, aprs avoir acclam Legras, s'tait mis  fouiller la
salle de ses petits yeux gris et perants. Et les deux hommes, Mathis et
l'autre, le mal vtu, celui dont on ne voyait qu'un bout de barbe,
venaient de fixer son attention. Ils n'avaient pas ri, ils n'avaient pas
applaudi, ils taient l comme des gens trs las qui se reposent,
convaincus que le meilleur moyen de disparatre est de se mler  une
foule.

Tout d'un coup, Raphanel se tourna vers Bergaz.

--C'est bien le petit Mathis, l-bas. Avec qui donc est-il?

Bergaz eut un geste vasif: il ne savait pas. Mais il ne quitta plus
Raphanel des yeux, il le vit qui affectait de se dsintresser, puis qui
achevait sa chope et prenait cong, en disant, par manire de
plaisanterie, qu'une dame l'attendait,  ct, dans le bureau des
omnibus. Vivement, ds qu'il eut disparu, Bergaz se leva, enjamba les
bancs, bouscula le monde, s'ouvrit un passage jusqu'au petit Mathis, 
l'oreille duquel il se pencha. Et, tout de suite, celui-ci quitta sa
table, emmena son compagnon, le poussa dehors, par une porte de
dgagement. Ce fut si rapidement fait, que personne ne s'aperut de
cette fuite.

--Qu'y a-t-il donc? demanda la princesse  Bergaz, lorsque celui-ci fut
revenu se rasseoir tranquillement, entre Rossi et Sanfaute.

--Mais rien, j'ai voulu serrer la main de Mathis, qui partait.

Rosemonde annona qu'elle allait en faire autant. Puis, elle s'attarda
un moment encore, reparla de la Norvge, en voyant que seule l'ide des
glaces ternelles, du grand froid purificateur, passionnait Hyacinthe.
Dans son pome de _la Fin de la Femme_, trente vers qu'il dsirait
n'achever jamais, il songeait, comme dernier dcor,  un bois de sapins
glacs. Et elle s'tait leve, elle recommenait gaiement sa
plaisanterie, disait qu'elle l'emmenait prendre une tasse de th chez
elle, pour rgler leur dpart, lorsque Bergaz, qui l'coutait tout en
surveillant la porte du coin de l'oeil, eut une involontaire
exclamation.

--Mondsir! j'en tais sr!

A la porte, venait d'apparatre un petit homme nerveux et rbl, dont la
face ronde, au front bossu, au nez camard, avait toute une rudesse
militaire. On aurait dit un sous-officier en bourgeois. Il fouillait la
salle, semblait effar et du.

Bergaz, qui dsirait rattraper son exclamation, reprit avec aisance:

--Je disais bien que a sentait la police... Tenez! voici un agent,
Mondsir, un gaillard trs fort, qui a eu des ennuis au rgiment... Le
voyez-vous flairer, comme un chien dont le nez est en dfaut. Va, va,
mon brave, si l'on t'a dsign quelque gibier, tu peux chercher,
l'oiseau est parti.

Dehors, lorsque Rosemonde eut dcid Hyacinthe  l'accompagner, ils se
htrent de monter en riant dans le coup qui les attendait, car ils
venaient d'apercevoir le landau de Silviane, avec le cocher majestueux,
immobile sur le sige, tandis que les trois hommes, Duvillard, Grard et
Dutheil, attendaient toujours, debout au bord du trottoir. Depuis prs
de vingt minutes, ils taient l, dans les demi-tnbres de ce boulevard
extrieur, o rdaient la basse prostitution, les vices immondes des
quartiers pauvres. Des ivrognes les avaient bousculs, des ombres de
filles les frlaient, allaient et venaient, chuchotantes, sous les
jurons et les coups des souteneurs. Des couples infmes cherchaient
l'obscurit des arbres, s'arrtaient sur les bancs, gagnaient les coins
d'abominable ordure. Et c'tait le quartier entier, les maisons borgnes
aux alentours, les garnis ignobles, les misrables chambres de dbauche,
sans vitres  la fentre, sans draps au matelas. La nause de toute la
dchance humaine qui grouille, jusqu'au matin, dans cette boue noire de
Paris, les enveloppait, les glaait, sans que ni le baron, ni les deux
autres voulussent quitter la place. Leur espoir entt les faisait tenir
bon, chacun continuait  se promettre qu'il resterait le dernier, et
qu'il reconduirait Silviane, et qu'elle serait  lui, trop grise pour se
dfendre.

Enfin, Duvillard s'impatienta, dit au cocher:

--Jules, allez donc voir pourquoi madame ne revient pas.

--Mais les chevaux, monsieur le baron?

--Soyez tranquille, nous sommes l.

Une petite pluie fine s'tait mise  tomber. Et l'attente recommena,
s'ternisa de nouveau. Mais une rencontre imprvue les occupa un
instant. Il leur sembla qu'une ombre, une maigre femme en jupe noire,
les frlait. Et ils eurent la surprise de reconnatre un prtre.

--Eh quoi! c'est vous, monsieur l'abb Froment? s'cria Grard. A cette
heure-ci? dans ce quartier?

Pierre, sans se permettre de s'tonner de les y trouver eux-mmes, et
sans leur demander ce qu'ils y faisaient, expliqua qu'il s'tait attard
chez l'abb Rose, pour visiter avec lui une hospitalit de nuit. Ah!
toute l'affreuse misre qui aboutissait l, dans ces dortoirs empests,
dont l'odeur de btail l'avait fait dfaillir! tout ce qui
s'anantissait l de lassitude et de dsespoir, en un sommeil cras de
btes tombes sur le sol, pour y cuver l'abomination de vivre! Une
promiscuit innommable, l'indigence et la souffrance en tas, des
enfants, des hommes, des vieillards, des haillons sordides de mendiants
mls  des redingotes limes de pauvres honteux, les paves du
naufrage quotidien de Paris, la fainantise, et le vice, et la
malchance, et l'injustice, que le flot roulait et rejetait, avec les
impurets de l'cume! Certains dormaient assomms, la face morte.
D'autres, sur le dos, la bouche ouverte, ronflant, continuaient  clamer
la plainte de leur existence. D'autres, sans repos, s'agitaient,
luttaient encore dans leur sommeil contre des cauchemars grandis, la
fatigue, le froid, la faim, qui prenaient de monstrueuses formes. Et, de
ces tres gisant comme des blesss aprs une bataille, de cette
ambulance de la vie, empoisonne d'une puanteur de pourriture et de
mort, montait une nause de rvolte, la pense justicire des alcves
heureuses, de la joie des riches qui aimaient ou qui se dlassaient 
cette heure, dans la toile fine et dans les dentelles.

Vainement, Pierre et l'abb Rose, parmi les misrables en tas, avaient
cherch le grand Vieux, l'ancien menuisier, pour le repcher du cloaque
et l'envoyer, ds le lendemain,  l'Asile des Invalides du travail. Il
s'tait prsent le soir, mais il n'y avait plus de place; car, chose
horrible, cet enfer tait encore un lieu d'lection. Et il devait tre
quelque part, adoss contre une borne, couch derrire une palissade.
Dsol, ne pouvant battre les tnbres louches, le bon abb Rose tait
remont rue Cortot, tandis que Pierre cherchait une voiture, pour
rentrer  Neuilly.

La petite pluie fine continuait, devenait glaciale, lorsque le cocher
Jules reparut enfin, interrompant le prtre qui disait au baron et aux
deux autres le frisson qu'il avait gard de sa visite.

--Eh bien! Jules, et madame? demanda Duvillard au cocher, inquiet de le
voir seul.

Jules, impassible, respectueux, sans autre ironie que le coin gauche de
sa bouche lgrement de travers, rpondit de sa voix blanche:

--Madame fait dire qu'elle ne rentrera pas, et elle met sa voiture  la
disposition de ces messieurs, si ces messieurs veulent bien que je les
reconduise chez eux.

Cette fois, c'tait trop, le baron se fcha. S'tre laiss traner dans
ce bouge, l'attendre en esprant profiter de son ivresse, pour voir
cette ivresse la jeter au cou d'un Legras, non, non! il en avait assez,
elle payerait cher cette abomination. Et il arrta un fiacre qui
passait, il y poussa Grard en lui disant:

--Vous allez me mettre chez moi.

--Mais puisqu'elle nous laisse la voiture! criait Dutheil, dj consol,
riant au fond de la bonne histoire. Venez donc, il y a de la place pour
trois... Non! vous prfrez ce fiacre,  votre aise!

Lui, monta gaillardement, s'en alla, tal sur les coussins, au trot des
deux grands carrossiers, tandis que, dans le vieux fiacre, rudement
cahot, le baron exhalait sa colre, sans que Grard, noy d'ombre,
l'interrompt d'un seul mot. Elle, qu'il avait comble, qui lui avait
cot dj prs de deux millions, lui faire cette injure,  lui, lui qui
tait le matre, qui disposait des fortunes et des hommes! Enfin, elle
l'avait voulu, il tait dlivr, et il respirait fortement, comme un
homme qui sort d'un bagne.

Pierre, un instant, regarda s'loigner les deux voitures. Puis, il fila
sous les arbres, pour s'abriter de la pluie, en attendant qu'un autre
fiacre passt. Son pauvre tre en lutte finissait par se glacer, toute
la monstrueuse nuit de Paris y entrait, tout ce qui sanglotait l de
dbauche et de dtresse, la prostitution d'en haut retombe  la
prostitution d'en bas. Et de ples fantmes de filles erraient toujours,
en qute de leur pain, lorsqu'une ombre le frla, lui dit  l'oreille:

--Prvenez votre frre, la police est sur les talons de Salvat, qui peut
tre arrt d'une heure  l'autre.

Dj l'ombre s'effaait, et Pierre, tressaillant, crut reconnatre, sous
un rayon de gaz, la petite face sche, blme et pince, de Victor
Mathis. En mme temps, l-haut, dans la paisible salle  manger de
l'abb Rose, il revit la douce figure de madame Mathis, si triste, si
rsigne, ne vivant plus que du dernier et tremblant espoir qu'elle
mettait en son fils.




III


Ds huit heures, par ce jour fri du jeudi de la mi-carme, lorsque
tous les bureaux du vaste htel taient vides, Monferrand, le ministre
de l'Intrieur, se trouvait seul dans son cabinet. Un simple huissier
gardait sa porte, et deux garons de service occupaient la premire
antichambre.

Monferrand,  son rveil, venait d'avoir la plus dsagrable des
motions. _La Voix du Peuple_, qui, la veille, avait repris l'affaire
des Chemins de fer africains, en accusant Barroux, l'actuel ministre des
Finances, d'avoir touch deux cent mille francs, continuait la campagne,
aggravait le scandale, ce matin-l, en publiant la liste depuis si
longtemps promise, les trente-deux noms des dputs et des snateurs,
qui avaient vendu leurs voix  Hunter, l'homme de Duvillard, le mythique
corrupteur, aujourd'hui disparu, vanoui, introuvable. Et Monferrand
venait donc de se voir en tte de la liste, port pour la somme de
quatre-vingt mille francs, tandis que Fonsgue y tait pour cinquante
mille, et que les chiffres tombaient ensuite  dix mille pour Dutheil, 
trois mille pour Chaigneux, la voix misrable la moins chre, au milieu
de toutes les autres payes de cinq  vingt mille.

Dans l'moi de Monferrand, il n'entrait ni surprise ni colre.
Simplement, il n'aurait pas cru que Sanier pousst la rage du vacarme
jusqu' publier cette liste, cette prtendue page arrache d'un carnet
de Hunter, aux signes hiroglyphiques incomprhensibles, qu'il aurait
fallu discuter, expliquer, pour en tirer la vrit vraie. D'autre part,
lui tait parfaitement tranquille, n'ayant rien crit, rien sign,
sachant qu'on se tire de tous les mauvais cas avec de l'audace, en
n'avouant jamais. Seulement, quel pav dans la mare parlementaire! Tout
de suite, il sentit l'invitable consquence, le ministre renvers,
balay par ce nouvel ouragan de dlations et de commrages.
Heureusement, la Chambre, ce jeudi-l, ne sigeait pas. Mais, ds le
lendemain, Mge allait reprendre son interpellation, Vignon et ses amis
profiteraient de l'occasion pour donner aux portefeuilles convoits un
furieux assaut. Et il se voyait par terre, chass de ce cabinet, o,
depuis huit mois, il prenait ses aises, sans gloriole sotte, heureux
uniquement d'tre  sa place, en homme de gouvernement, qui se croyait
de taille  dompter et  conduire les foules.

Il avait rejet les journaux d'un geste ddaigneux, il s'tait lev en
s'tirant, avec un grognement de lion qu'on taquine. Et, maintenant, il
marchait de long en large, au travers de la vaste pice d'un luxe
officiel et fan, meuble d'acajou, drape de damas vert. Les mains
derrire le dos, il n'avait point son air paterne, sa bonhomie souriante
et un peu commune. Tout le rude lutteur qu'il tait, dans sa taille
courte, ses paules larges, apparaissait, crevait son masque pais. Sa
bouche sensuelle, son nez gros, ses yeux durs, disaient qu'il tait sans
scrupule, d'une volont d'acier, taill pour les rudes besognes.
Qu'allait-il faire? allait-il se laisser entraner dans le dsastre,
avec l'honnte et tonitruant Barroux? Peut-tre son cas personnel
n'tait-il pas dsespr. Mais comment lcher les autres pour gagner la
rive? comment se repcher lui-mme, tandis que les autres se noieraient?
Grave problme, manoeuvre ardue, dont la recherche le bouleversait,
dans son furieux besoin de garder le pouvoir.

Il ne trouva rien, il jura contre les accs de vertu de cette grande
bte de rpublique, qui rendaient, selon lui, tout gouvernement
impossible. Une niaiserie pareille arrtant un homme de son intelligence
et de sa force! Allez donc gouverner les hommes, si l'on vous te des
mains l'argent, le bton souverain? Et il en riait amrement tout seul,
tellement la conception d'un pays idyllique, o les grandes entreprises
se feraient honntement, lui paraissait absurde. Ne sachant que
rsoudre, il songea tout d'un coup que la sagesse tait d'avoir un
entretien avec le baron Duvillard, qu'il connaissait depuis longtemps,
et qu'il regrettait de ne pas avoir vu plus tt, pour le pousser 
ngocier l'achat du silence de Sanier. D'abord, il eut l'ide d'crire
au baron un billet de deux lignes, qu'un garon de service aurait port.
Puis, dans sa mfiance des documents crits, il prfra employer le
tlphone, qu'il avait fait installer, pour son usage, sur une petite
table, prs de son bureau.

--C'est bien monsieur le baron Duvillard qui me parle?... Parfait! Oui,
c'est moi, le ministre, monsieur Monferrand, et je vous prie de venir
tout de suite me voir... Parfait! parfait! je vous attends.

Il se remit  marcher et  chercher. Ce Duvillard tait un matre homme,
lui aussi, qui lui donnerait sans doute quelque ide. Et il s'enfonait
dans des combinaisons laborieuses, lorsque l'huissier se prsenta, en
disant que monsieur Gascogne, le chef de la Sret, insistait pour
parler  monsieur le ministre. Sa premire pense fut qu'on venait de la
Prfecture de police, pour avoir son avis sur les mesures d'ordre 
prendre, ce jour-l,  l'occasion des deux cortges, celui des Lavoirs
et celui des Etudiants, qui, ds midi, allaient dfiler, au milieu de
l'crasement de la foule.

--Faites entrer monsieur Gascogne.

Un homme entra, grand, mince, trs brun, ayant l'air d'un ouvrier
endimanch. D'aspect froid, connaissant admirablement les dessous de
Paris, il tait d'esprit net et mthodique. Mais le pli professionnel le
gtait un peu, il aurait eu plus d'intelligence s'il avait cru moins en
avoir, et s'il n'avait pas eu la certitude qu'il savait tout.

D'abord, il excusa monsieur le Prfet, qui serait venu certainement
lui-mme, si une lgre indisposition ne l'avait retenu. Il valait
peut-tre mieux, du reste, que ce ft lui qui renseignt monsieur le
ministre sur la grave affaire, qu'il connaissait  fond. Et il dit la
grave affaire.

--Je crois bien, monsieur le ministre, que nous tenons enfin l'auteur de
l'attentat de la rue Godot-de-Mauroy.

Monferrand, qui coutait d'un air impatient, se passionna tout d'un
coup. Les recherches vaines de la police, les attaques et les
plaisanteries des journaux taient un de ses ennuis quotidiens. Il
rpondit avec sa bonhomie brutale:

--Ah! tant mieux pour vous, monsieur Gascogne, car vous alliez finir par
y laisser votre place... L'homme est arrt?

--Non, pas encore, monsieur le ministre. Mais il ne peut s'chapper,
c'est une affaire de quelques heures.

Et il conta toute l'histoire: comment l'agent Mondsir, averti par un
agent secret que l'anarchiste Salvat se trouvait dans un cabaret de
Montmartre, s'tait prsent trop tard, lorsque l'oiseau venait de
s'envoler; puis, le hasard qui l'avait remis en prsence de Salvat,
arrt  cent pas du cabaret, guettant de loin; et, ds lors, Salvat
fil, dans l'espoir de le prendre au nid, avec ses complices, Salvat
suivi de la sorte jusqu' la porte Maillot, o, brusquement, se sentant
traqu sans doute, il s'tait mis  galoper, pour se jeter dans le Bois
de Boulogne. Il y tait depuis deux heures du matin, sous la pluie fine
qui n'avait pas cess de tomber. On avait attendu le jour, afin
d'organiser une battue et de lui donner la chasse, comme  une bte que
la lassitude doit suffire  livrer. De faon que, d'une minute 
l'autre, il allait tre pris.

--Je sais, monsieur le ministre, combien vous vous intressez  cette
arrestation, et j'ai eu la pense d'accourir demander vos ordres.
L'agent Mondsir est l-bas, qui mne la battue. Il regrette bien de
n'avoir pas cueilli l'homme, boulevard Rochechouart; mais son ide de le
filer, tout de mme, tait excellente; et l'on ne peut que lui reprocher
de ne s'tre pas mfi du Bois de Boulogne.

Salvat arrt, ce Salvat dont les journaux taient pleins depuis trois
semaines, c'tait l une russite, un coup dont le retentissement serait
norme. Monferrand coutait, et au fond de ses gros yeux fixes, derrire
son masque lourd de fauve au repos, se lisait tout un travail intrieur,
toute une soudaine volont d'utiliser  son profit l'vnement que le
hasard lui apportait. Confusment, dj, un lien s'tablissait en lui,
entre cette arrestation et l'interpellation de Mge, l'autre affaire,
celle des Chemins de fer africains, qui devait le lendemain renverser le
ministre. Et une combinaison s'bauchait: n'tait-ce pas son toile qui
lui envoyait ce qu'il cherchait, le moyen de se repcher dans l'eau
trouble de la crise prochaine?

--Mais, dites donc, monsieur Gascogne, tes-vous bien sr que ce Salvat
soit l'auteur de l'attentat?

--Oh! absolument sr, monsieur le ministre. Il avouera tout, dans le
fiacre, avant d'arriver  la Prfecture.

Pensif, Monferrand s'tait de nouveau mis  marcher, et les ides lui
venaient,  mesure qu'il parlait, avec une lenteur rflchie.

--Mes ordres, mon Dieu! mes ordres, c'est d'abord que vous agissiez avec
une grande prudence... Oui, n'ameutez pas les promeneurs du Bois. Tchez
que l'arrestation passe inaperue... Et, si vous obtenez des aveux,
gardez-les pour vous, ne les communiquez pas  la presse. Oh! a, je
vous le recommande bien, que les journaux ne soient pas mis dans
l'affaire... Enfin, venez me renseigner, moi, et le secret pour tout le
monde, le secret absolu!

Gascogne s'inclina, mais Monferrand le retint, pour lui dire que son
ami, M. Lehmann, procureur de la rpublique, recevait quotidiennement
des lettres d'anarchistes, qui menaaient de le faire sauter, lui et sa
famille; si bien que, malgr son courage, il demandait qu'on ft garder
sa maison par des agents en bourgeois. Dj la Sret avait organis une
surveillance pareille, pour la maison habite par le juge d'instruction
Amadieu. Et, si celui-ci tait un personnage prcieux, Parisien aimable,
psychologue et criminaliste distingu, crivain mme  ses heures, le
procureur de la rpublique Lehmann l'galait en mrites de toutes
sortes, car il tait un de ces magistrats politiques, un de ces Juifs de
talent avis, qui trs honntement font leur chemin, en se mettant
toujours du ct du pouvoir.

--Monsieur le ministre, dit  son tour Gascogne, il y a aussi l'affaire
Barths... Nous attendons, faut-il procder  l'arrestation, dans cette
petite maison de Neuilly?

Un de ces hasards, qui servent parfois les policiers, et qui font croire
 leur gnie, lui avait rvl le secret refuge de Nicolas Barths, la
petite maison d'un prtre, l'abb Pierre Froment. Et, bien que Barths,
depuis que rgnait la terreur anarchiste, dans l'affolement de Paris, se
trouvt sous le coup d'un mandat d'amener, simplement comme suspect,
pouvant avoir eu des rapports avec les rvolutionnaires, il n'avait
point os l'arrter chez ce prtre, un saint vnr de tout le quartier,
sans avoir un ordre formel. Le ministre, consult, l'avait approuv
vivement de sa rserve vis--vis du clerg, en se chargeant lui-mme
d'arranger l'affaire.

--Non, monsieur Gascogne, ne bougez pas. Vous savez mon sentiment,
ayons les prtres avec nous, et non contre nous... J'ai fait crire 
monsieur l'abb Froment, pour qu'il vienne ce matin, un matin o je
n'attends personne. Je causerai avec lui, l'affaire ne vous regarde
plus.

Et il le congdiait, lorsque l'huissier reparut, en disant que monsieur
le prsident du Conseil tait l.

--Barroux!... Ah! fichtre! monsieur Gascogne, sortez par ici, je prfre
que personne ne vous rencontre, puisque je vous demande le silence sur
l'arrestation de ce Salvat... C'est bien entendu, n'est-ce pas? moi seul
dois tout savoir, et tlphonez-moi ici, directement, si quelque
incident grave se produisait.

A peine le chef de la Sret avait-il disparu, par la porte d'un salon
voisin, que l'huissier rouvrit celle de l'antichambre.

--Monsieur le prsident du Conseil.

Les mains tendues, avec un empressement o la dfrence et la cordialit
taient doses avec justesse, Monferrand s'avana, de son air franc et
bonhomme.

--Ah! mon cher prsident, pourquoi vous tes-vous drang? Je serais
all chez vous, si vous aviez hte de me voir.

Mais, d'un geste impatient, Barroux rejeta toute prsance.

--Non, non! je faisais aux Champs-Elyses ma promenade  pied
quotidienne, j'tais sous l'empire de proccupations si vives, que j'ai
mieux aim venir tout de suite... Vous pensez bien que nous ne pouvons
rester sous le coup de ce qui se passe. Et, en attendant le Conseil de
demain matin, o il faudra arrter un plan de dfense, j'ai senti que
nous avions  causer ensemble.

Il prit un fauteuil, tandis que Monferrand en roulait un autre, pour
s'asseoir devant lui,  contre-jour. Les deux hommes taient en
prsence. Et autant Barroux, de dix ans plus g, blanc et solennel,
gardait la haute prestance du pouvoir, avec sa belle figure rase, ses
favoris neigeux, toute cette attitude de conventionnel romantique, qui
essayait de magnifier la simple loyaut d'un bourgeois, un peu sot et
bon; autant l'autre, lourd et fin, sous son masque commun, dans son
affectation de rondeur et de simplicit, cachait des gouffres ignors,
une me obscure de jouisseur et de despote, sans piti ni scrupules.

Trs mu au fond, Barroux souffla un instant, le sang  la tte, le
coeur battant d'indignation et de colre, au souvenir du flot de
basses injures que _la Voix du Peuple_ avait dvers sur lui, le matin
encore.

--Voyons, mon cher collgue, il faut en finir, il faut faire cesser
cette scandaleuse campagne... D'ailleurs, vous vous doutez bien de ce
qui nous attend demain  la Chambre. Maintenant que voil la fameuse
liste publie, nous allons avoir sur les bras tous les mcontents.
Vignon s'agite...

--Ah! vous avez des nouvelles de Vignon? demanda Monferrand, devenu trs
attentif.

--Sans doute, en passant, je viens de voir une file de fiacres  sa
porte. Toutes ses cratures sont en branle depuis hier, et vingt
personnes m'ont dit que la bande se partageait dj les portefeuilles.
Car vous vous doutez bien que l'ingnu et farouche Mge va tirer une
fois de plus les marrons du feu. Enfin, nous sommes morts, on a la
prtention de nous enterrer dans la boue, avant de se disputer nos
dpouilles.

Il eut un geste thtral, le bras tendu, et sa voix sonna loquemment,
comme s'il se trouvait  la tribune. Son motion tait relle pourtant,
des larmes montaient  ses yeux.

--Moi, moi! qui ai donn ma vie entire  la rpublique, qui l'ai
fonde, qui l'ai sauve, me voir ainsi abreuv d'outrages, tre oblig
de me dfendre contre des accusations abominables! Un prvaricateur,
moi! un ministre qui se serait vendu, qui aurait reu deux cent mille
francs de ce Hunter, pour les mettre simplement dans sa poche!... Eh!
oui, il a t question de deux cent mille francs entre lui et moi. Mais
il faut dire comment et dans quelles conditions. C'est comme vous sans
doute, pour les quatre-vingt mille francs qu'il vous aurait remis...

Monferrand l'interrompit, d'une voix nette.

--Il ne m'a pas remis un centime.

Trs surpris, l'autre le regarda, mais ne vit que sa grosse tte rude,
noye d'ombre.

--Ah!... Je croyais que vous tiez en relation d'affaires avec lui, et
que vous le connaissiez particulirement.

--Non, j'ai connu Hunter comme tout le monde, je ne savais mme pas
qu'il tait le racoleur du baron Duvillard, pour les Chemins de fer
africains, et jamais il n'a t question de cette chose entre nous.

Cela tait si invraisemblable, si contraire  tout ce qu'il savait, que
Barroux, devant un si vident mensonge, resta un instant effar. Puis,
il se ressaisit d'un geste, laissant les autres  leur cas, pour revenir
au sien.

--Oh! moi, il m'a fait plus de dix visites, il m'en a rebattu les
oreilles, des Chemins de fer africains. C'tait lorsque la Chambre a d
voter l'mission des valeurs  lots... Et, tenez! mon cher, je nous vois
encore, dans cette pice, car vous vous souvenez que j'avais alors
l'Intrieur, tandis que vous veniez d'entrer aux Travaux publics. Moi,
j'tais assis  ce bureau, tandis que Hunter se trouvait ici mme, dans
ce fauteuil o je suis. Ce jour-l, il avait dsir me consulter sur
l'emploi des sommes considrables que la banque Duvillard voulait
consacrer  la publicit; et, devant les gros chiffres mis en regard des
journaux monarchistes, je me rappelle que je me fchais, estimant avec
raison que c'tait l un argent de ruine contre la rpublique; de sorte
que, cdant  ses instances, je dressai moi aussi une liste, disposant
des fameux deux cent mille francs pour des journaux rpublicains, des
journaux amis, qui ont touch par mon entremise, c'est vrai... Voil
l'histoire.

Il se leva, se frappa la poitrine du poing, tandis que sa voix se
haussait encore.

--Eh bien! j'en ai assez, des calomnies et des mensonges... Cette
histoire, je vais demain la conter tout simplement  la Chambre. Ce sera
ma seule dfense. Un honnte homme ne craint pas la vrit.

A son tour, Monferrand s'tait lev, dans un cri, o il se confessait
tout entier.

--C'est idiot, jamais on n'avoue, vous ne ferez pas a!

Mais Barroux s'entta, superbe.

--Je le ferai. Nous verrons bien si la Chambre, par acclamation,
n'absoudra pas un vieux serviteur de la libert.

--Non! vous tomberez sous les hues, et vous nous entranerez tous avec
vous.

--Qu'importe? nous tomberons, dignement, honntement!

Monferrand eut un geste de furieuse colre. Puis, tout d'un coup, il se
calma. Une brusque lueur venait de jaillir, dans l'anxieuse confusion,
o il se dbattait depuis le matin; et tout s'clairait, le plan encore
vague qu'avait fait natre en lui l'arrestation prochaine de Salvat, se
compltait, s'largissait en une combinaison audacieuse. Pourquoi donc
aurait-il empch la chute de ce grand innocent de Barroux? L'unique
chose d'importance tait de ne pas tomber avec lui, ou du moins de se
rattraper. Il se tut, il ne mcha plus que des mots sourds, o sa
rvolte semblait s'user. Et, enfin, de son air de bonhomie bourrue:

--Mon Dieu! aprs tout, vous avez peut-tre raison. Il faut tre brave.
Et, d'ailleurs, mon cher prsident, vous tes notre chef, nous vous
suivrons.

Les deux hommes s'taient rassis face  face, et la conversation
continua, ils achevrent de se mettre cordialement d'accord sur
l'attitude du ministre, en vue de l'interpellation certaine du
lendemain.

Cette nuit-l, le baron Duvillard n'avait gure dormi. Laiss  sa porte
par Grard, il s'tait couch violemment, en homme qui veut commander au
sommeil, afin d'oublier et de se reprendre. Mais le sommeil n'tait
point venu, il l'avait cherch pendant de longues heures, brl
d'insomnie, la chair en feu sous l'affront de Silviane. Comme il l'avait
cri, c'tait monstrueux, cela! cette fille, enrichie, comble, le
souffletant de cette boue, lui le matre, qui se flattait d'avoir mis
Paris et la rpublique dans sa poche, qui disposait des consciences
comme un marchand accapare les laines ou les cuirs, pour un coup de
Bourse! Et la sourde conscience que Silviane tait sa tare vengeresse,
sa pourriture,  lui le pourrisseur, achevait de l'exasprer. Vainement,
il voulait chasser cette hantise, se rappeler ses affaires, ses
rendez-vous du lendemain, les millions qu'il brassait aux quatre coins
du monde, la toute-puissance de l'argent qui mettait entre ses mains le
sort des peuples. Toujours, et malgr tout, Silviane renaissait,
l'claboussait de son vice. Il tcha de se raccrocher dsesprment  la
grande affaire qu'il prparait depuis des mois, le fameux Chemin de fer
transsaharien, une colossale entreprise qui remuerait les milliards et
changerait la face de la terre. Et Silviane reparut encore, le gifla sur
les deux joues, de sa petite main trempe dans le ruisseau. Vers la
pointe du jour, cependant, il finit par s'assoupir, en refaisant le
furieux serment de ne jamais la revoir, de la repousser du pied, mme si
elle venait se traner  ses genoux.

Ds sept heures, lorsqu'il se rveilla, bris, dans la moiteur
alanguissante des draps, sa premire pense fut pour elle, il faillit
cder  une lchet. L'ide l'assaillait de courir s'assurer si elle
tait rentre, de la surprendre endormie, et de faire sa paix, et d'en
profiter pour la ravoir peut-tre. Mais il sauta du lit, alla se tremper
d'eau froide, retrouva sa bravoure. C'tait une misrable, il se crut
cette fois guri d'elle  jamais. Et la vrit fut qu'il finit par
l'oublier, ds qu'il eut ouvert les journaux du matin. La publication de
la liste, dans _la Voix du Peuple_, le bouleversa, car il avait dout
jusque-l que Sanier l'et en sa possession. D'un coup d'oeil, il
jugea le document, les quelques vrits qu'il contenait, mles 
l'habituel flot d'imbcillits et de mensonges. Lui, pourtant, cette
fois encore, ne se sentit pas atteint: il ne redoutait rellement qu'une
chose, l'arrestation de son intermdiaire Hunter, dont le procs aurait
pu le mettre en cause. Comme il ne cessait de le rpter, de son air
calme et souriant, il n'avait fait que ce que font toutes les maisons de
banque, lorsqu'elles lancent une mission, payant la publicit de la
presse, employant des courtiers, rcompensant les services discrets,
rendus  l'affaire. C'tait une affaire, et cela, pour lui, disait tout.
Du reste, il tait beau joueur, il parlait avec un mpris indign d'un
banquier qui, dans un rcent scandale, affol, accul, ruin par le
chantage, avait cru finir les choses en se tuant, un drame pitoyable,
une mare de boue et de sang, d'o le scandale avait repouss
monstrueusement, en une pullulante et indestructible vgtation. Non,
non! on restait debout, on luttait jusqu' la dernire nergie, jusqu'au
dernier cu.

Vers neuf heures, un tintement l'appela au tlphone particulier, pos
sur son bureau. Et sa folie le reprit, l'ide le traversa que ce devait
tre Silviane. Souvent, elle s'amusait ainsi  le dranger, au milieu
des plus graves proccupations. Elle venait de rentrer, elle comprenait
qu'elle tait alle trop loin, et voulait son pardon. Puis, lorsqu'il
entendit que c'tait Monferrand qui le demandait au ministre, il eut le
lger frisson d'un homme sauv encore du gouffre qu'il ctoie. Vivement,
il demanda son chapeau, sa canne, dsireux de marcher, de rflchir au
grand air. Et, de nouveau, il fut tout aux complications de l'affaire
scandaleuse qui allait motionner le parlement et Paris entier. Se tuer,
ah! non, c'tait sot et lche. La terreur pouvait souffler, il se
sentait d'me ferme, de volont suprieure aux vnements, rsolu  se
dfendre en matre qui entend ne rien lcher de sa puissance.

Cette terreur, ds que Duvillard entra dans les antichambres du
ministre, il la sentit qui soufflait en tempte. _La Voix du Peuple_,
avec sa terrible liste, avait glac les coeurs des coupables, et tous
plissaient, tous accouraient, perdus, en sentant le sol qui croulait
sous eux. Le premier qu'il aperut fut Dutheil, fivreux, mchant ses
fines moustaches, la face tire par un tic, dans son effort de sourire
quand mme. Il le gronda d'tre l, c'tait une faute de venir ainsi aux
nouvelles, l'air effar. Et l'autre, ragaillardi dj par cette rude
parole, se dfendait, jurait qu'il n'avait pas mme lu l'article de
Sanier, qu'il tait mont simplement pour recommander au ministre une
dame de ses amies. Le baron se chargea de son affaire, le renvoya, en
lui souhaitant une bonne mi-carme. Mais celui surtout qui lui fit
piti, ce fut Chaigneux, le corps vacillant, comme pli par le poids de
sa longue tte chevaline, et si malpropre, si en dtresse, qu'on aurait
dit un vieux pauvre. Quand il reconnut le banquier, il se prcipita,
vint le saluer avec un empressement obsquieux.

--Ah! monsieur le baron, faut-il que les hommes soient mchants! C'est
ma mort, on m'assassine, et que deviendra ma femme, que deviendront mes
trois filles, dont je suis l'unique soutien?

Il avait mis dans cette lamentation toute son histoire de triste sire,
victime de la politique, ayant eu la folie de quitter Arras et son tude
d'avou pour triompher  Paris avec ses quatre femmes, comme il disait,
la mre et les trois filles, dont il n'avait plus t ds lors que le
domestique honteux, effar par ses continuels checs de mdiocre. Dput
honnte, ah! grand Dieu! il aurait bien voulu l'tre; mais n'tait-il
pas le besogneux ternel, toujours en qute d'un billet de cent francs,
le dput forcment  vendre? et piteux, et tellement bouscul par ses
quatre femmes, qu'il aurait ramass pour elles de l'argent n'importe o,
dans n'importe quoi.

--Imaginez-vous, monsieur le baron, que j'ai enfin trouv un mari pour
mon ane. C'est la premire chance qui m'arrive, elles ne seront plus
que trois  la maison... Seulement, vous comprenez la dsastreuse
impression, sur la famille du jeune homme, d'un article comme celui de
ce matin. Et je suis accouru chez monsieur le ministre, pour le supplier
d'accorder une place de secrtaire  mon futur gendre... Cette place,
que j'ai promise, peut encore tout arranger.

Il tait si minable, il parlait d'une voix si plore, que Duvillard eut
l'ide d'une de ces bonnes actions, qu'il savait risquer  propos, et
dans lesquelles il plaait sa protection et son argent  gros intrts.
Il est toujours excellent d'avoir  soi de ces cratures malchanceuses
dont on se fait, pour un morceau de pain, des valets et des complices.
Aussi le renvoya-t-il, en se chargeant de son affaire, ainsi qu'il
s'tait charg de celle de Dutheil. Et il ajouta qu'il l'attendrait le
lendemain, pour causer, pour l'aider, puisqu'il mariait une de ses
filles.

Chaigneux, flairant un prt, s'effondra en remerciements.

--Ah! monsieur le baron, ma vie sera trop courte pour acquitter une
telle dette de reconnaissance.

Comme Duvillard se retournait, il eut la surprise d'apercevoir, dans un
coin de l'antichambre, l'abb Froment qui attendait. Celui-l, pourtant,
n'tait pas de la charrette des suspects, bien que, lui aussi, part
cacher une anxit profonde, en affectant de lire un journal. Le baron
s'avana, serra la main du prtre, causa cordialement. Et Pierre lui
conta qu'il avait reu une lettre, le priant de se prsenter chez le
ministre: il ignorait pourquoi, il se disait trs surpris, souriant, ne
voulant pas montrer son inquitude. Depuis un quart d'heure, il
attendait. Pourvu qu'on ne l'oublit pas, dans cette antichambre!

L'huissier parut, s'empressa.

--Monsieur le ministre vous attend, monsieur le baron. Il est en ce
moment avec monsieur le prsident du Conseil; mais, ds que monsieur le
prsident s'en ira, j'ai ordre de vous introduire, monsieur le baron.

Presque aussitt, Barroux sortit; et, comme Duvillard allait entrer, il
le reconnut, le retint. Amrement, il parla de l'affaire, en homme
indign, sous le coup de la calomnie. Est-ce que lui, Duvillard, n'en
tmoignerait pas  l'occasion, que lui, Barroux, n'avait jamais touch
directement un centime? Il oubliait qu'il parlait  un banquier, qu'il
tait lui-mme ministre des Finances, pour dire tout son dgot de
l'argent. Ah! les affaires, quelle eau trouble, empoisonne et
salissante! Mais il rptait qu'il souffletterait les insulteurs, et que
la vrit suffirait.

Duvillard l'coutait, le regardait. Et la pense de Silviane, tout d'un
coup, rentrait en lui, le hantait, sans qu'il ft mme un effort pour la
chasser. Il songeait que, si Barroux l'avait bien voulu, lorsqu'il
l'avait pri d'agir, Silviane serait maintenant  la Comdie, et que
certainement la dplorable aventure de la veille n'aurait pas eu lieu;
car il commenait  se reconnatre coupable, jamais Silviane ne l'aurait
lch salement, s'il avait content son caprice.

--Vous savez, je vous en veux, dit-il en interrompant le ministre.

Etonn, l'autre  son tour le regarda.

--Comment, vous m'en voulez! De quoi donc?

--Mais de ce que vous ne m'avez pas aid, vous savez bien, pour cette
amie  moi, qui dsire dbuter dans _Polyeucte_.

Barroux sourit, condescendant, aimable.

--Ah! oui, Silviane d'Aulnay! Mais, mon cher ami, c'est Taboureau qui
s'est mis en travers. Il a les Beaux-Arts, la question ne regardait que
lui. Et je n'y pouvais rien, ce parfait honnte homme, qui nous est
tomb d'une Facult de province, est plein de scrupules... Moi, je suis
un vieux Parisien, je comprends tout, j'aurais t enchant de vous tre
agrable.

Devant cette rsistance nouvelle  son plaisir, Duvillard se reprit de
passion, eut le besoin immdiat d'obtenir ce qu'on lui refusait.

--Taboureau, Taboureau, un joli poids mort dont vous vous tes encombr
l! Honnte, est-ce que tout le monde ne l'est pas?... Voyons, mon cher
ministre, il en est temps encore, faites nommer Silviane, a vous
portera bonheur pour demain.

Cette fois, Barroux clata franchement de rire.

--Non, non! je ne puis lcher Taboureau en ce moment... On s'en
amuserait trop. Un ministre perdu ou sauv, sur la question Silviane!

Il avait tendu la main, pour prendre cong. Le baron la serra, le retint
un instant encore, en lui disant, trs grave, un peu ple:

--Vous avez tort de rire, mon cher ministre. Des ministres sont tombs
ou se sont remis debout pour moins que a... Si vous tombez demain, je
souhaite que vous ne le regrettiez jamais.

Et il le regarda s'loigner, bless au coeur de son air de
plaisanterie, exaspr par l'ide que quelque chose lui tait dcidment
impossible. Certes, ce n'tait pas dans l'espoir de se remettre avec
Silviane, mais il se jurait de tout bouleverser, s'il le fallait, pour
lui envoyer son trait sign, par simple vengeance, comme un soufflet,
oui! un soufflet. Cette minute venait d'tre dcisive.

A cet instant, Duvillard, dont les yeux accompagnaient Barroux, fut
surpris de voir Fonsgue, qui arrivait, manoeuvrer de faon  n'tre
pas aperu par le ministre. Il y russit, il entra dans l'antichambre,
les yeux troubles, toute sa petite personne, si vive et si spirituelle
d'habitude, perdue. C'tait le vent de terreur qui continuait 
souffler et qui l'apportait.

--Vous n'avez donc pas vu votre ami Barroux? demanda le baron, intrigu.

--Barroux? non!

Et ce tranquille mensonge suffisait  tout confesser. Il se tutoyait
avec Barroux, il le soutenait dans son journal depuis dix ans, de mmes
ides, de mme religion politique que lui. Mais, sous la menace de la
dbcle, il devait sentir, avec son flair merveilleux, qu'il lui fallait
changer d'amiti, s'il ne voulait, lui aussi, rester sous les dcombres.
Il n'avait pas mis de longues annes de prudence, de diplomatique vertu,
 fonder le plus digne et le plus respect des journaux, pour le laisser
ainsi compromettre par la maladresse d'un honnte homme.

--Je vous croyais fch avec Monferrand, reprit Duvillard. Que
venez-vous donc faire ici?

--Oh! mon cher baron, le directeur d'un grand journal n'est fch avec
personne. Il est au service du pays.

Malgr l'moi personnel o il tait, Duvillard ne put s'empcher de
sourire.

--Vous avez raison. Et puis, Monferrand est un homme vraiment fort,
qu'on peut soutenir sans crainte.

Cette fois, Fonsgue se demanda si son angoisse se voyait. Lui, si beau
joueur, toujours matre de son jeu, venait d'tre terrifi par l'article
de _la Voix du Peuple_. Pour la premire fois de sa vie, il avait commis
une faute, il se sentait  la merci d'une dlation, ayant eu
l'impardonnable imprudence d'crire un billet de trois lignes. Les
cinquante mille francs, que Barroux lui avait fait remettre, pour son
journal, sur les deux cent mille destins  la presse, ne l'inquitaient
pas. Mais il tremblait qu'on ne dcouvrt l'autre affaire, une somme
reue en cadeau. Il ne retrouva un peu de sang-froid que sous le regard
clair du baron. C'tait imbcile de ne plus savoir mentir et d'avouer
par sa seule attitude.

L'huissier s'tait approch.

--Je rappelle  monsieur le baron que monsieur le ministre l'attend.

Rest seul avec l'abb Froment, Fonsgue, ds qu'il l'aperut, alla
s'asseoir prs de lui, en s'tonnant  son tour de le trouver l. Pierre
rpta qu'il avait reu une sorte de lettre de convocation, sans qu'il
pt deviner ce que le ministre avait  lui dire. Et il laissa percer
encore son impatience de savoir, le lger frisson qui agitait ses
doigts. Mais il fallait bien attendre, puisque de si graves affaires se
dbattaient.

Tout de suite, en voyant entrer Duvillard, Monferrand s'tait avanc,
les mains tendues. Lui, l'air trs calme toujours, sous le vent de
terreur, gardait son air bonhomme et souriant.

--Hein? quelle histoire, mon cher baron!

--C'est idiot! dclara nettement celui-ci, avec un haussement
d'paules.

Et il s'assit sur le fauteuil que Barroux venait de quitter, tandis que
le ministre reprenait sa place, en face de lui. Tous deux taient faits
pour s'entendre, et ils eurent les mmes gestes dsesprs, les mmes
plaintes furieuses, en dclarant que le gouvernement, pas plus que les
affaires, n'taient dsormais possibles, si l'on exigeait des hommes la
vertu qu'ils n'avaient pas. Est-ce que, dans tous les temps, sous tous
les rgimes, lorsqu'on attendait un vote des Chambres,  propos de
quelque grande entreprise, la tactique naturelle, lgitime, n'tait pas
de faire le ncessaire pour l'obtenir? Il fallait bien se mnager des
influences, se gagner des sympathies, s'assurer des voix enfin! Or, tout
se payait, les hommes comme le reste, les uns avec de bonnes paroles,
les autres avec des faveurs ou de l'argent, des cadeaux plus ou moins
dguiss. Et, en admettant qu'on ft all un peu loin dans les achats,
que certains maquignonnages eussent manqu de prudence, est-ce que
c'tait sage de faire un tel bruit, est-ce qu'un pouvoir fort n'aurait
pas commenc par touffer le scandale, par patriotisme, par simple
propret mme?

--Mais videmment! mais vous avez mille fois raison! criait Monferrand.
Ah! si j'tais le matre, vous verriez le bel enterrement de premire
classe!

Puis, comme Duvillard le regardait fixement, frapp par ce dernier mot,
il reprit, avec son sourire:

--Par malheur, je ne suis pas le matre, et c'est pour causer un peu
avec vous de la situation que je me suis permis de vous dranger...
Barroux, qui sort d'ici, m'a paru dans une disposition d'esprit
fcheuse.

--Oui, je viens de le rencontrer, il a des ides si singulires
parfois...

Et le baron s'interrompit, pour dire:

--Vous savez que Fonsgue est l, dans l'antichambre. Puisqu'il veut
faire sa paix, envoyez-le donc chercher. Il ne sera pas de trop, il est
homme de bon conseil, et souvent son journal suffit  donner la
victoire.

--Comment, Fonsgue est l! cria Monferrand. Je ne demande pas mieux que
de lui serrer la main. De vieilles histoires qui ne regardent personne!
Ah! grand Dieu! si vous saviez combien je manque de rancune!

Lorsque l'huissier eut introduit Fonsgue, la rconciliation eut lieu
tout simplement. Ils s'taient connus au collge, dans leur Corrze
natale, et ils ne se parlaient plus depuis dix ans,  la suite d'une
abominable histoire, dont personne ne savait au juste les dtails. Mais
il est des heures o il faut bien enterrer les cadavres, lorsqu'on est
forc de dblayer le champ, pour une bataille nouvelle.

--Tu es gentil de revenir le premier. Alors, c'est fini, tu ne m'en veux
plus?

--Eh! non! A quoi bon se dvorer, lorsqu'on aurait tout intrt 
s'entendre?

Sans autre explication, on en vint  la grande affaire, la confrence
commena. Et, lorsque Monferrand eut dit la volont de Barroux d'avouer,
d'expliquer sa conduite, les deux autres se rcrirent. C'tait la chute
certaine, on saurait bien l'en empcher, il ne ferait pas une pareille
sottise. Ensuite, on discuta tous les moyens imaginables de sauver le
ministre en pril, car ce devait tre l l'unique dsir de Monferrand.
Et lui-mme affectait de chercher avec passion le moyen de tirer
d'embarras ses collgues et lui-mme, bien qu'il gardt, aux coins des
lvres, un mince sourire. Enfin, il sembla vaincu, il ne chercha plus.

--Allez, le ministre est par terre!

Les deux autres se regardrent, anxieux de confier au hasard du prochain
cabinet l'affaire des Chemins de fer africains. Un cabinet Vignon se
piquerait sans doute d'honntet.

--Alors, quoi? que faisons-nous?

Mais,  ce moment, la sonnerie du tlphone tinta, et Monferrand se
rendit  cet appel.

--Vous permettez?

Pendant un instant, il couta, il parla, dans l'appareil, sans que ses
rponses, ses questions brves pussent rien indiquer de la communication
qui lui tait faite. C'tait le chef de la Sret qui, pour tenir sa
promesse, lui tlphonait que l'homme venait d'tre retrouv, dans le
Bois de Boulogne, et que la chasse allait tre mene rudement.

--Parfait! et n'oubliez pas mes ordres!

Puis, Monferrand, dont le plan, peu  peu largi, se fixait enfin, dans
la certitude de l'arrestation de Salvat, revint au milieu de la vaste
pice, marcha lentement, en disant avec sa familiarit coutumire:

--Que voulez-vous? mes bons amis, il faudrait que je fusse le matre.
Ah! si j'tais le matre!... Une commission d'enqute, oui! c'est
l'enterrement de premire classe, pour ces grosses affaires-l, si
pleines d'abominations. Moi, je n'avouerais rien et je ferais nommer une
commission d'enqute. Vous verriez, ds lors, comme l'effroyable orage
s'en irait en douceur.

Duvillard et Fonsgue s'gayrent. Mais le second surtout devina
presque, grce  sa profonde connaissance du personnage.

--Ecoute donc! si le ministre est par terre, il ne s'ensuit pas que tu
y sois avec lui. Un ministre se raccommode, lorsque les morceaux en
sont bons.

Monferrand, inquiet d'avoir t devin, se dbattit.

--Ah! non, non, mon cher, je ne joue pas ce jeu-l. On est tous
solidaires, que diable!

--Solidaires, allons donc! pas avec les nafs qui se noient exprs! Car
enfin, si nous avons besoin de toi, nous autres, il nous est bien permis
de te sauver malgr toi... N'est-ce pas? mon cher baron.

Et, comme Monferrand se rasseyait, ne protestant plus, attendant,
Duvillard, de nouveau  sa passion, repris de colre au souvenir du
refus de Barroux, s'cria, en se levant  son tour:

--Mais certainement! Si le ministre est condamn, qu'il tombe donc!...
Que voulez-vous tirer d'un ministre o il y a un Taboureau? Voil un
vieux professeur us, sans prestige, qui nous arrive de Grenoble, qui
n'a jamais mis les pieds dans un thtre, et  qui l'on confie les
thtres. Naturellement, il a fait btises sur btises.

Monferrand, trs au courant de la question Silviane, resta grave,
s'amusa un instant  exciter le baron.

--Taboureau est un universitaire un peu terne, un peu dmod, mais qui
se trouvait tout indiqu pour l'Instruction publique, o il est chez
lui.

--Laissez-moi donc tranquille, mon cher! Voyons, vous tes plus
intelligent que a, vous n'allez pas dfendre Taboureau, comme
Barroux... C'est vrai, je tiens beaucoup  ce que Silviane dbute. Elle
est trs gentille au fond, et elle a normment de talent. Eh bien!
vous, est-ce que vous vous mettriez en travers?

--Moi? Ah! grand Dieu, non! Une jolie fille sur la scne, a ferait
quand mme plaisir  tout le monde, j'en suis sr... Seulement, il
faudrait avoir  l'Instruction un homme qui pense comme moi.

Son mince sourire avait reparu. Ce n'tait vraiment pas cher, de
s'assurer Duvillard et la toute-puissance de ses millions, en faisant
dbuter cette fille. Il se tourna vers Fonsgue, comme pour le
consulter. Celui-ci, srieusement, sentant la haute importance de
l'affaire, cherchait, rflchissait.

--A l'Instruction, un snateur serait excellent... C'est que je ne vois
personne, absolument personne, dans les conditions requises. Un esprit
libre, parisien, dont la prsence  la tte de l'Universit
n'tonnerait pourtant pas trop... Il y a bien Dauvergne.

Surpris, Monferrand s'exclama.

--Qui a, Dauvergne?... Ah! oui, Dauvergne, le snateur de Dijon... Mais
il ignore tout de l'Universit, il n'a pas la moindre aptitude.

--Dame! reprit Fonsgue, je cherche... Dauvergne est bien de sa
personne, grand, blond, dcoratif. Et puis, vous savez qu'il est
immensment riche, qu'il a une jeune femme dlicieuse, ce qui ne gte
rien, et qu'il donne de vraies ftes, dans son appartement du boulevard
Saint-Germain.

Lui-mme n'avait risqu d'abord le nom qu'en hsitant. Mais, peu  peu,
son choix lui apparaissait comme une vraie trouvaille.

--Attendez donc! je me souviens que Dauvergne, dans sa jeunesse, a fait
jouer  Dijon une pice, un acte en vers. Et c'est une ville littraire
que Dijon, a lui donne tout de suite un petit parfum de belles-lettres.
Sans compter que, depuis vingt ans, il n'y a pas remis les pieds et
qu'il est un Parisien dtermin, rpandu dans tous les mondes...
Dauvergne fera tout ce qu'on voudra. Je vous dis que c'est notre homme.

Duvillard dclara qu'il le connaissait et qu'il le trouvait trs bien.
D'ailleurs, lui ou un autre!

--Dauvergne, Dauvergne, rptait Monferrand. Mon Dieu, oui! aprs tout.
Il fera peut-tre un trs bon ministre. Va pour Dauvergne.

Puis, tout d'un coup, il clata d'un gros rire.

--Alors, voil que nous refaisons le cabinet pour que cette aimable dame
entre  la Comdie! Le cabinet Silviane... Voyons, et les autres
portefeuilles?

Il plaisantait, sachant que la gaiet hte souvent les solutions
difficiles. Et, en effet, ils continurent  rgler avec enjouement les
dtails de ce qu'il y aurait  faire, si le ministre tait battu le
lendemain. Sans qu'ils eussent dit nettement la chose, le plan tait de
laisser tomber Barroux, de l'y aider mme, puis de s'employer  repcher
Monferrand dans l'eau trouble. Ce dernier, vis--vis des deux autres, se
liait, ayant besoin d'eux, de la souverainet financire du baron,
surtout de la campagne que le directeur du _Globe_ pouvait faire en sa
faveur; de mme que ceux-ci, en dehors de la question Silviane, avaient
besoin de lui, de l'homme de gouvernement  la forte poigne, qui
promettait d'enterrer le scandale des Chemins de fer africains, en
faisant nommer une commission d'enqute dont il tiendrait les fils. Et
l'entente fut bientt complte entre les trois hommes, car rien ne
rapproche plus troitement qu'un intrt commun, la peur et le besoin
qu'on a les uns des autres. Aussi, lorsque Duvillard parla de l'affaire
de Dutheil, de la jeune dame que ce dernier recommandait, le ministre
dclara que c'tait chose faite. Un bien gentil garon, Dutheil, comme
il en faudrait beaucoup! Il fut aussi convenu que le futur gendre de
Chaigneux aurait sa place. Ce pauvre Chaigneux, si dvou, toujours prt
 se charger d'une commission, et qui avait la vie si dure avec ses
quatre femmes!

--Eh bien, c'est entendu!

--C'est entendu!

--C'est entendu!

Et Monferrand, Duvillard et Fonsgue se serrrent vigoureusement la
main.

Puis, comme le premier accompagnait les deux autres jusqu' la porte, il
aperut, dans l'antichambre, un prlat,  la soutane fine, borde de
violet, qui causait debout avec un prtre.

Le ministre tout de suite s'empressa, l'air dsol.

--Ah! monseigneur Martha, vous attendiez!... Entrez, entrez vite.

Mais, avec une parfaite urbanit, l'vque n'en voulut rien faire.

--Non, non, monsieur l'abb Froment tait l avant moi. Veuillez le
recevoir.

Il fallut que Monferrand cdt, ft entrer le prtre, et ce ne fut pas
long. Lui qui usait d'une diplomatique rserve, ds qu'il se trouvait
devant un membre du clerg, lcha tout d'un paquet l'affaire de Barths.
Pierre, depuis deux heures qu'il attendait, venait de passer par les
angoisses les plus vives, car la seule explication naturelle  la lettre
reue tait qu'on avait dcouvert chez lui la prsence de son frre.
Qu'allait-il se passer? Et, lorsqu'il entendit le ministre ne lui parler
que de Barths, lui expliquer que le gouvernement aimait mieux savoir
Barths en fuite que d'tre forc de l'envoyer une fois de plus en
prison, il resta un instant dconcert, ne comprenant pas. Comment la
police, qui avait su trouver le lgendaire conspirateur dans la petite
maison de Neuilly, semblait-elle y totalement ignorer celle de
Guillaume? C'tait l le gnie plein de trous des grands policiers.

--Alors, monsieur le ministre, que dsirez-vous de moi? Je ne comprends
pas trs bien.

--Mon Dieu! monsieur l'abb, je laisse tout ceci  votre prudence. Dans
quarante-huit heures, si cet homme tait encore chez vous, nous serions
obligs de l'arrter, ce qui serait pour nous un chagrin, car nous
n'ignorons pas que votre demeure est l'asile de toutes les vertus...
Conseillez-lui donc de quitter la France. Il ne sera pas inquit.

Et, vivement, Monferrand ramena Pierre dans l'antichambre. Puis,
souriant, courb en deux:

--Monseigneur, je suis tout  vous... Entrez, entrez, je vous prie.

Le prlat, qui causait gaiement avec Duvillard et Fonsgue, leur serra
la main, serra galement celle de Pierre. Il tait, ce matin-l, d'une
bonne grce infinie, dans son dsir de s'attacher tous les coeurs. Ses
yeux noirs et vifs souriaient, son beau visage aux lignes correctes et
fermes n'tait que caresse. Et il entra dans le cabinet du ministre avec
grce, sans hte, de son air ais de conqute.

Maintenant, dans le ministre dsert, il n'y avait plus que Monferrand
et monseigneur Martha, enferms, causant sans fin. On avait cru que le
prlat ambitionnait la dputation. Mais il jouait un rle plus utile,
plus souverain,  gouverner dans l'ombre,  tre l'me directrice de la
politique du Vatican en France. La France ne restait-elle pas la Fille
ane de l'Eglise, la seule grande nation qui pourrait un jour rendre 
la papaut sa toute-puissance? Il avait accept la rpublique, il
prchait le ralliement, il passait pour tre,  la Chambre,
l'inspirateur du nouveau groupe catholique. Et Monferrand, frapp des
progrs de l'esprit nouveau, de cette raction du mysticisme, qui se
flattait d'enterrer la science, tait plein d'amabilits, en homme  la
forte poigne, utilisant, pour sa victoire, toutes les forces qui
s'offraient.




IV


L'aprs-midi de ce mme jour, Guillaume fut pris d'un tel besoin de
grand air et d'espace, que Pierre consentit  faire avec lui une longue
promenade dans le Bois de Boulogne, voisin de leur petite maison. A son
retour du ministre, pendant le djeuner, il avait cont  son frre
comment le gouvernement entendait se dbarrasser une fois de plus de
Nicolas Barths; et tous deux en avaient l'me assombrie, ne sachant de
quelle faon annoncer l'exil au vieil homme, se donnant jusqu'au soir
pour trouver la manire d'en adoucir l'amertume. Ils en causeraient en
marchant. Puis, pourquoi se cacher davantage, pourquoi ne pas risquer
cette premire sortie, puisque rien dcidment ne semblait menacer
Guillaume? Et les deux frres entrrent dans le Bois par la porte des
Sablons, qui se trouvait prochaine.

On tait aux derniers jours de mars, le Bois commenait  verdir, mais
si tendrement, que les pointes lgres des feuilles n'taient encore, au
travers des massifs, qu'une mousse ple, une dentelle d'une infinie
dlicatesse. Les averses continues de la nuit et de la matine avaient
cess, le ciel restait d'un gris de cendre fine, et cela tait d'une
exquise fracheur, d'une enfance ingnue, ce Bois renaissant, tremp
d'eau, dans la douceur immobile de l'air. Les rjouissances de la
mi-carme avaient d attirer la grande foule, au centre de Paris, sur le
passage des chars, car il n'y avait, par les alles, que des cavaliers
et des quipages, de belles promeneuses descendues des coups et des
landaus, avec des nourrices enrubannes, portant des poupons en
pelisses de dentelle, toute la haute lgance du Bois, tout le mouvement
mondain des jours choisis, o les petites gens n'y viennent point. A
peine quelques bourgeoises des quartiers voisins taient-elles sur les
bancs et dans les fourrs, une broderie aux doigts,  regarder jouer
leurs enfants.

Pierre et Guillaume gagnrent l'alle de Longchamp, qu'ils suivirent
jusqu' la route de Madrid aux lacs. L, ils s'enfoncrent parmi les
arbres, ils descendirent le cours du petit ruisseau de Longchamp. Leur
projet tait de gagner les lacs, d'en faire le tour, puis de revenir par
la porte Maillot. Mais le taillis qu'ils traversaient tait d'une
solitude si calme et si charmante, dans cette enfance du printemps,
qu'ils cdrent au dsir de s'asseoir, pour goter le dlicieux repos.
Un tronc d'arbre leur servit de banc, ils purent se croire trs loin, au
fond d'une fort vritable. Et Guillaume en faisait le rve, de cette
vraie fort, au sortir de son long emprisonnement volontaire. Ah! le
libre espace, l'air sain qui souffle dans les branches, tout le vaste
monde qui devrait tre le domaine inalinable de l'homme! Le nom de
Barths, de l'ternel prisonnier, revint sur ses lvres. Il soupira,
repris de tristesse. Le tourment d'un seul, frapp sans cesse dans sa
libert, suffisait  lui gter ce grand air pur, si doux  respirer.

--Que lui diras-tu? Il faut pourtant le prvenir. L'exil vaut mieux
encore que la prison.

Pierre eut un vague geste dsol.

--Oui, oui, je le prviendrai. Mais quel crve-coeur!

A ce moment, dans ce coin sauvage et dsert, o ils pouvaient se croire
au bout du monde, ils eurent une extraordinaire vision. Brusquement,
sautant d'un fourr, un homme parut, galopa devant eux. Et c'tait
srement un homme, mais si mconnaissable, si couvert de boue, dans un
tel tat d'effroyable dtresse, qu'on aurait pu le prendre pour une
bte, quelque sanglier traqu, forc par les chiens. Un instant, perdu,
il hsita devant le ruisseau, le longea; puis, comme des pas, des
souffles ardents se rapprochaient, il entra dans l'eau jusqu'aux
cuisses, bondit sur l'autre rive, disparut derrire un bouquet de
sapins. Presque aussitt, des gardes du Bois sous la conduite de
quelques agents se prcipitrent, filrent le long du ruisseau, se
perdirent. C'tait toute une chasse  l'homme qui passait, une chasse
sourde et rageuse, dans le tendre renouveau des feuilles, sans habits
rouges ni fanfares sonnantes de cors.

--Quelque vaurien, murmura Pierre. Ah! le malheureux!

Guillaume  son tour eut un geste dcourag.

--Toujours les gendarmes et la prison! On n'a pas encore trouv d'autre
cole sociale.

L'homme, l-bas, l-bas, galopait. Lorsque, la nuit prcdente, Salvat,
d'une course brusque, avait gagn le Bois de Boulogne, chappant ainsi
aux agents qui le filaient, il avait eu l'ide de se glisser jusqu' la
porte Dauphine et de descendre ensuite dans le foss des fortifications.
Il se souvenait des journes de chmage qu'il tait venu jadis passer en
cet endroit, au fond de refuges ignors, o il n'avait jamais rencontr
personne. Et, en effet, il n'est pas d'asiles plus secrets, barrs de
plus de broussailles, enfouis sous plus d'herbes hautes. Certains coins
du foss, dans les angles de la grande muraille, ne sont que des nids de
vagabonds et d'amoureux. Salvat, en s'engageant au plus pais des ronces
et des lierres, eut la chance de trouver, sous l'obscure pluie qui
tombait, une sorte de trou plein de feuilles sches, dans lesquelles il
s'enterra jusqu'au menton. Il tait dj ruisselant d'eau, il avait
gliss par la boue des pentes, n'avanant qu' ttons, souvent  quatre
pattes. Ces feuilles sches lui furent un bienfait inespr, une sorte
de drap o il se scha un peu, o il se reposa de sa course folle, au
travers des tnbres mauvaises. La pluie continuait, mais il n'avait
plus que la tte trempe, et il finit mme par s'engourdir, par
s'assoupir sous l'averse, d'un lourd sommeil. Quand il rouvrit les yeux,
le jour paraissait, il devait tre six heures. L'eau tombe avait fini
par noyer les feuilles, il tait comme dans un bain d'humidit glace.
Pourtant, il resta, il se sentait  l'abri de la chasse qu'on allait
srement lui donner. Pas un limier ne pouvait le deviner l, le corps
enfoui, la tte elle-mme  demi disparue sous des broussailles. Et il
ne bougea pas, regarda grandir le jour.

Vers huit heures, des agents et des gardes passrent, fouillrent le
foss des fortifications, et ne le virent pas. Comme il l'avait pens,
ds l'aube, la battue venait d'tre organise, on le traquait. Son
coeur battit  grands coups, il eut l'moi du gibier que cernent les
chasseurs. Justement, il s'tait cach en dessous de la caserne de
gendarmerie, dont il entendait les bruits sonores, de l'autre ct du
rempart. Personne ne passait plus, pas une me, pas un frlement dans
les herbes. Au loin, seulement, les voix indistinctes du Bois matinal,
un grelot de bicyclette, un galop de cheval, un roulement de voiture,
toute l'oisivet heureuse, grise de grand air, du Paris mondain.

Et les heures coulaient, neuf heures, dix heures. Depuis que la pluie
avait cess, il ne souffrait plus trop du froid, grce  la casquette et
au gros paletot que lui avait donns le petit Mathis. Mais la faim le
reprenait, une brlure qui lui faisait comme un trou dans l'estomac,
d'affreuses crampes qui lui brisaient les ctes sous un cercle de plomb.
Il n'avait pas mang depuis deux jours, il tait  jeun dj, la veille
au soir, lorsqu'il avait accept un verre de bire. Son projet tait de
rester l jusqu' la nuit, puis de se glisser vers Boulogne, dans les
tnbres, et de sortir du Bois par un trou, qu'il connaissait de ce
ct. On ne le tenait pas encore. Il essaya de se rendormir, n'y parvint
pas, tant il souffrait. A onze heures, il eut un blouissement, crut
qu'il allait mourir. Et une colre l'envahissait, et tout d'un coup il
sortit d'un bond de sa cachette de feuilles, pris d'une rage de faim, ne
pouvant plus rester l, voulant manger, quitte  y perdre sa libert et
sa vie. Midi sonnait.

Alors, ds qu'il eut quitt le foss, il se trouva dans le vaste espace
dcouvert des pelouses de la Muette. Il les traversa au galop, comme un
fou, se dirigeant instinctivement vers Boulogne, avec l'ide que la
seule sortie possible tait de ce ct. Ce fut miracle si personne ne
s'inquita de cet homme galopant de la sorte. Quand il eut russi  se
jeter sous les arbres, il eut conscience de son imprudence, de cette
folie qui venait de l'emporter, dans un besoin de fuite. Il trembla, se
rasa parmi des gents, attendit quelques minutes, avant d'tre certain
que les agents n'taient pas derrire lui. Puis, l'oeil au guet,
l'oreille au vent, avec un instinct, un flair merveilleux du danger, il
continua dsormais sa route lentement, prudemment. Il comptait passer
entre le lac suprieur et le champ de courses d'Auteuil. Mais il n'y a
l qu'une large avenue, borde de quelques arbres, et il dut dployer
une adresse extrme pour ne jamais marcher  dcouvert, profitant des
moindres troncs, utilisant les plus grles massifs, ne se hasardant que
lorsqu'il avait longuement explor les environs. Une peur nouvelle, la
vue d'un garde au loin, le tint encore un quart d'heure aplati par
terre, derrire des broussailles. L'approche d'un fiacre perdu, d'un
simple promeneur garant sa flnerie, suffisait  l'arrter. Et il
respira, lorsqu'il put, au del de la butte Mortemar, pntrer enfin
dans les fourrs qui se trouvent entre la route de Boulogne et l'avenue
de Saint-Cloud. Les taillis y sont pais, il n'avait plus qu' les
suivre, pour atteindre, ainsi cach, l'issue qu'il sentait prochaine. Il
tait sauv.

Mais, soudainement, il aperut,  une trentaine de mtres, un garde
debout, immobile, qui lui barrait le passage. Il obliqua vers la gauche,
et il trouva un autre garde, immobile aussi, qui semblait l'attendre.
Des gardes, des gardes encore, de cinquante en cinquante pas, tout un
cordon tendu l comme les mailles du filet. Et le pis fut qu'on avait d
le voir, car un cri lger s'leva, tel qu'une note claire de chouette,
rpte bientt de loin en loin,  l'infini. Enfin, les chasseurs
tenaient la piste, toute prudence devenait inutile, l'homme n'avait plus
qu' chercher le salut suprme dans la fuite. Il le sentit si bien,
qu'il reprit tout d'un coup le galop, sautant les obstacles, filant
entre les arbres, sans craindre d'tre vu et entendu. En trois bonds, il
eut travers l'avenue de Saint-Cloud, pour se jeter dans le vaste massif
qui s'tend entre cette avenue et l'alle de la Reine-Marguerite. L,
les taillis sont plus pais encore, ce sont les fourrs les plus
profonds du Bois, toute une mer de verdure en t, o il aurait
peut-tre russi  se perdre,  la saison des feuilles. Un instant mme,
il se retrouva seul, s'arrta, couta avec angoisse. Il ne voyait plus,
n'entendait plus les gardes: les aurait-il dpists? Un silence, une
paix d'une douceur infinie tombaient des jeunes feuillages. Puis, le cri
lger s'leva, des branches craqurent, et il continua sa course
affole, allant devant lui, fuyant pour fuir. Comme il atteignait
l'alle de la Reine-Marguerite, il la trouva barre, des agents taient
l, s'chelonnant. Il dut continuer  longer,  remonter l'alle, sans
quitter les taillis. Mais il s'loignait maintenant de Boulogne, il
revenait sur ses pas. Et, confusment, dans sa pauvre tte qui se
perdait, s'bauchait une dernire chance de salut: galoper ainsi 
couvert jusqu'aux ombrages de Madrid, pour tenter la chance de gagner
ensuite le bord de l'eau, de bouquet d'arbres en bouquet d'arbres.
C'tait le seul chemin bois qui pt mener  la Seine, car il ne fallait
pas songer  s'y rendre en traversant les vastes plaines nues de
l'Hippodrome et du Champ d'entranement.

Il galopa, il galopa. Mais, arriv  l'alle de Longchamp, il ne put la
traverser, elle tait garde, elle aussi. Ds lors, abandonnant son
projet de s'chapper par Madrid et la Seine, il fut forc de faire un
crochet, le long du pr Catelan. Sous la conduite des gardes, les agents
se rapprochaient, il les sentait qui le cernaient d'une ligne de plus en
plus troite. Et ce fut bientt la course furieuse, hagarde, hors
d'haleine, sautant les buttes, dvalant par les pentes, au travers des
obstacles sans cesse renaissants. Il franchissait des buissons pineux,
il dfonait des treillages. Trois fois, il roula, les pieds pris dans
les fils de fer des cltures, qu'il n'avait point vus; et, tomb dans
les orties, il se relevait, il n'en sentait pas la cuisante brlure,
reprenait sa course, comme peronn, fouett au sang. Ce fut alors que
Guillaume et Pierre le virent passer, mconnaissable, effrayant, se
jetant  l'eau boueuse du ruisseau, telle que la bte qui met un dernier
rempart entre elle et les chiens. L'ide chimrique lui venait de l'le
au milieu du lac, ainsi que d'un asile inviolable, s'il l'avait pu
atteindre. Il rvait de passer  la nage, sans que personne l'apert,
de se terrer l, ignor, dsormais  l'abri de toute recherche. Il
galopait, il galopait. Puis, des gardes encore lui firent rebrousser
chemin, il fut oblig de remonter toujours, d'aller tourner au carrefour
des lacs, ramen, rabattu vers les fortifications, d'o il tait parti.
Il tait prs de trois heures. Depuis plus de deux heures et demie, il
galopait, il galopait.

Une alle sable et mouvante pour les cavaliers se prsenta. Il l'enfila
 toutes jambes, pataugea dans cette terre dtrempe par les dernires
pluies. Ensuite, ce fut un petit chemin couvert, un de ces dlicieux
chemins d'amoureux, ombrags comme des berceaux, qu'il put suivre assez
longtemps,  l'abri des regards, repris d'espoir. Mais il dboucha dans
une de ces terribles avenues, larges et droites, o roulaient des
bicyclettes, des quipages, le train mondain de l'aprs-midi doux et
voil. Et il rentra dans les fourrs, tomba de nouveau sur des gardes,
acheva de perdre toute direction et mme toute pense, ne fut plus
qu'une masse lance, ballotte au gr de la poursuite qui le serrait,
l'enveloppait de minute en minute. Rien n'existait plus que le besoin de
galoper, de galoper sans cesse, toujours plus fort. Des toiles de
carrefours se succdaient, il traversa une grande pelouse, o la pleine
lumire lui donna comme un blouissement. L, tout d'un coup, il avait
senti le souffle ardent de la chasse sur sa nuque, des haleines voraces
qui le mangeaient dj. Des cris retentissaient, une main avait failli
le saisir, une rue de corps pitinaient, se bousculaient dans le vent
de sa course. Et, par un suprme effort, il sauta, rampa, se redressa,
se trouva de nouveau seul, parmi les jeunes et calmes verdures,
galopant, galopant.

C'tait la fin. Il faillit culbuter. Ses pieds briss ne le portaient
plus, ses oreilles saignaient, de l'cume lui souillait la bouche. Un
grand souffle de tempte soulevait ses ctes, comme si les bonds de son
coeur allaient les briser. Il ruisselait d'eau et de sueur, fangeux,
hagard, dvor de faim, vaincu plus encore par la faim que par la
fatigue. Et, dans le brouillard qui peu  peu noyait ses yeux fous, il
vit soudain la porte d'une remise ouverte, derrire une sorte de chalet,
cach dans les arbres. Personne n'tait l, qu'un gros chat blanc qui
prit la fuite. Il s'y engouffra, alla rouler dans de la paille, parmi
des tonneaux vides. Et il y tait  peine enfoui, qu'il entendit
galoper, galoper la chasse, les agents et les gardes lancs, perdant sa
piste et dpassant le chalet, filant du ct des fortifications. Le
bruit des gros souliers s'teignit, un profond silence tomba. Il avait
mis les deux mains sur son coeur pour en touffer les battements, il
tomba dans un anantissement de mort, tandis que de grosses larmes
coulaient de ses paupires closes.

Aprs un quart d'heure de repos, Pierre et Guillaume avaient repris leur
promenade, gagnant le lac, allant passer au carrefour des Cascades, pour
revenir vers Neuilly, en faisant le tour, par l'autre bord de l'eau.
Mais une onde tomba, les fora de s'abriter sous les grosses branches
encore nues d'un marronnier; et, la pluie devenant srieuse, ils
avisrent, au fond d'un bouquet d'arbres, une sorte de chalet, un petit
caf-restaurant, o ils coururent se rfugier. Dans une alle voisine,
ils avaient aperu un fiacre arrt, solitaire, dont le cocher,
immobile, attendait philosophiquement sous la petite pluie d't. Et,
comme Pierre se htait, il eut l'tonnement de reconnatre devant lui,
pressant galement le pas, Grard de Quinsac, qui se rfugiait l comme
eux, surpris sans doute par l'averse pendant une promenade  pied. Puis,
il crut s'tre tromp, car il ne vit pas le jeune homme dans la salle.
Cette salle, une sorte de vranda vitre, garnie de quelques petites
tables de marbre, tait vide. En haut, au premier tage, quatre ou cinq
cabinets ouvraient sur un couloir. Et rien ne bougeait, la maison
sortait  peine de l'hiver, on y sentait la longue humidit des
tablissements que la disparition de la clientle force  fermer de
novembre  mars. Derrire, il y avait une curie, une remise, des
dpendances, envahies par la mousse, tout un coin charmant d'ailleurs,
que les jardiniers et les peintres allaient remettre en tat, pour les
parties galantes et l'encombrement joyeux des beaux jours.

--Mais je crois que ce n'est pas ouvert, ici, dit Guillaume, en entrant
dans le grand silence de la maison.

Pierre s'tait assis devant une des petites tables.

--On nous permettra toujours bien d'y attendre que la pluie cesse.

Pourtant, un garon parut. Il descendait du premier tage, il semblait
fort affair, fouillant un buffet pour runir quelques petits gteaux
secs sur une assiette. Et il finit par servir aux deux frres des petits
verres de chartreuse.

En haut, dans un des cabinets, la baronne Eve Duvillard, venue en
fiacre, attendait Grard depuis prs d'une demi-heure. C'tait l qu'ils
avaient pris rendez-vous, la veille,  la vente de charit. Les
souvenirs les plus doux devaient les y attendre; car, deux annes
auparavant, dans la lune de miel de leur liaison, ils s'y taient
dlicieusement rencontrs, lorsqu'elle n'osait point encore aller chez
lui et qu'ils avaient dcouvert ce nid cach, si dsert, aux jours
hsitants du printemps frileux. Et, certainement, en le choisissant pour
ce rendez-vous suprme de leur passion finissante, elle n'avait pas cd
seulement  la crainte d'tre surveille, elle avait eu aussi l'ide
potique de retrouver l les premiers baisers, pour qu'ils fussent les
derniers peut-tre. Cela tait si charmant, ce refuge, au milieu de ce
grand bois aristocratique,  deux pas des larges alles o passait tout
Paris! Son coeur d'amoureuse tendre en tait touch jusqu'aux larmes,
dans la dsolation de l'amre fin qu'elle sentait venir.

Mais elle aurait voulu, comme aux anciens jours, un jeune soleil sur les
jeunes feuillages. Ce ciel de cendre, cette pluie qui tombait encore,
l'attristait d'un frisson. Et, lorsqu'elle entra dans le cabinet, elle
ne le reconnut point, si terne, si froid, avec son divan fan, sa table
et ses quatre chaises. L'hiver tait rest l, une humidit fade, une
odeur moisie de pice sans air, longtemps close. Des lambeaux du papier
de tenture s'taient dcolls, pendaient, lamentables. Des mouches
mortes semaient le parquet, et le garon, pour ouvrir les persiennes,
dut se battre avec la crmone. Cependant, lorsqu'il eut allum la petite
chemine  gaz, installe l pour ces sortes d'occasions, flambant et
chauffant vite, la pice s'gaya un peu, devint plus hospitalire.

Eve s'tait assise sur une chaise, sans mme relever l'paisse voilette
qui lui cachait le visage. Toute vtue de noir, comme si elle et port
dj le deuil de son dernier amour, gante de noir, elle ne montrait
d'elle que ses cheveux blonds encore admirables, un casque d'or fauve,
dbordant de son petit chapeau noir. Et, grande et forte, la taille
reste mince, la poitrine superbe, rien d'elle n'avouait la cinquantaine
menaante. Elle avait command deux tasses de th, le garon la retrouva
voile toujours,  la mme place, sans un geste, lorsqu'il apporta le
th, avec une assiette de petits gteaux secs qui devaient dater de
l'autre saison. Puis, de nouveau, elle demeura seule, immobile, en une
sorte de rverie accable. Si elle avait devanc le rendez-vous d'une
demi-heure, voulant tre l la premire, c'tait dans le dsir de se
calmer, pour ne point cder au coup de son dsespoir. Surtout elle ne
voulait point pleurer, car elle se jurait d'tre digne, de causer
posment, de s'expliquer en femme qui avait certainement des droits,
mais qui tenait  n'invoquer que la raison. Et elle tait contente de
son courage, elle se croyait trs calme, rsigne presque, tandis que,
seule encore, elle arrangeait la faon dont elle allait accueillir
Grard, pour le dissuader d'un mariage qu'elle regardait comme un
malheur et comme une faute.

Elle tressaillit, se mit  trembler. Grard entrait.

--Comment! chre amie, vous tes la premire? Moi qui me croyais de dix
minutes en avance!... Et vous avez eu la peine de commander le th, et
vous m'attendez!

Il tait fort gn et frmissant lui-mme,  l'ide de la dsastreuse
scne qu'il prvoyait. Trs correct d'ailleurs, se forant au sourire,
voulant paratre tout  la joie galante de la retrouver l, comme au
beau temps de leur liaison.

Mais elle, debout, la voilette leve enfin, le regardait, bgayait.

--Oui, j'ai t libre plus tt... J'ai craint quelque empchement...
Alors, je suis venue...

Et,  le voir si beau, si affectueux encore, elle s'oublia, s'affola.
Tous ses raisonnements, toutes ses belles rsolutions furent emports.
C'tait l'lan invincible, l'arrachement mme de sa chair,  la pense
qu'elle l'aimait toujours, et qu'elle le garderait, et que jamais elle
ne le donnerait  une autre. Eperdument, elle s'tait jete  son cou.

--Oh! Grard, oh! Grard... Je souffre trop, je ne peux pas, je ne peux
pas... Dis-moi tout de suite que tu ne veux pas l'pouser, que tu ne
l'pouseras jamais!

Sa voix s'trangla, ses yeux ruisselrent. Ah! ces larmes qu'elle
s'tait tant jur de ne point verser! Elles coulaient sans fin, elles
dbordaient de ses beaux yeux noys, dans un flot d'abominable douleur.

--Ma fille, mon Dieu! tu pouserais ma fille!... Elle, avec toi! elle,
dans tes bras,  cette place!... Non, non! c'est trop de torture, je ne
veux pas, je ne veux pas!

Il restait glac, devant ce cri d'affreuse jalousie, o la mre n'tait
plus qu'une femme, qu'enrageait la jeunesse d'une rivale, ces vingt-cinq
ans qui ne pouvaient revenir. Lui-mme, en se rendant au rendez-vous,
avait pris les plus sages dcisions, rsolu  rompre loyalement, en
homme bien lev, avec toutes sortes de belles phrases consolantes. Mais
il n'tait point mchant, il avait un fond de faiblesse tendre, dans ses
abandons d'oisif, sans force surtout contre les larmes des femmes. Il
essaya de la calmer, il l'assit sur le divan, pour se dbarrasser de son
treinte. Puis, se mettant prs d'elle:

--Voyons, ma chre, soyez raisonnable. N'est-ce pas? nous sommes venus
ici pour causer amicalement... Je vous assure que vous vous exagrez les
choses.

Mais elle exigeait une certitude.

--Non, non! je souffre trop, j'ai besoin de savoir tout de suite...
Jure-moi que tu ne l'pouseras pas, jamais, jamais!

Une fois encore, il tcha d'luder la rponse.

--Vous vous faites du mal, vous savez bien que je vous aime.

--Non, non! jure-moi que tu ne l'pouseras pas, jamais, jamais!

--Mais puisque c'est toi que j'aime, puisque je n'aime que toi!

Elle le reprit ardemment, le serra contre sa gorge, lui couvrit les yeux
de baisers.

--C'est vrai, a? tu m'aimes, tu n'aimes que moi?... Eh bien! prends-moi
donc, baise-moi, que je te sente, que tu sois  moi,  moi toujours,
jamais  l'autre!

Et Eve fora Grard aux caresses, se livra, dans un tel emportement,
qu'il ne put rien lui refuser, gris lui-mme. Et, trs lchement alors,
sans force dsormais, il lui jura tout ce qu'elle voulut, il rpta 
satit qu'il n'aimait qu'elle et que jamais il n'pouserait sa fille.
Il descendit jusqu' prtendre que cette enfant infirme lui faisait
piti simplement. Sa bont tait son excuse. Et Eve buvait sur ses
lvres tout ce ddain apitoy qu'il avait pour l'autre, toute la
certitude d'tre l'ternellement belle, la toujours dsire.

Puis, quand ce fut fini, tous deux restrent assis sur le divan, muets
et las. Un embarras les reprenait.

--Ah! dit-elle  voix basse, je te jure bien que je n'tais pourtant pas
venue pour a.

Le silence retomba, il voulut le rompre.

--Tu ne prends pas une tasse de th? Il est dj presque froid.

Mais elle ne l'coutait pas. Et, comme si rien ne s'tait pass, comme
si l'invitable explication commenait seulement, elle parla, l'air
bris, avec une infinie douceur de dsolation.

--Voyons, mon Grard, tu ne peux pas pouser ma fille. D'abord, ce
serait une chose trs vilaine, presque un inceste. Et puis, il y a ton
nom, ta situation... Pardonne-moi d'tre si franche, mais enfin tout le
monde dirait que tu te vends, ce serait un scandale pour les tiens et
pour nous.

Elle lui avait pris les mains, sans colre dsormais, telle qu'une mre
qui cherche de bonnes raisons pour empcher son grand fils de commettre
quelque excrable faute. Et lui, la tte basse, vitant de la regarder,
coutait.

--Songe un peu  l'opinion, mon Grard. Va, je ne m'illusionne pas, je
sais qu'entre ton monde et le ntre il y a un abme. Nous avons beau
tre riches, l'argent largit le foss. Et j'ai eu beau me convertir, ma
fille reste la fille de la Juive... Ah! mon Grard, je suis si fire de
toi, cela me serait un tel crve-coeur de te voir diminu et comme
sali par ce mariage d'argent, avec une enfant infirme qui n'est pas
digne de toi, que tu ne peux aimer!

Il leva les yeux, la regarda, mal  l'aise, suppliant, voulant chapper
 cette conversation si pnible.

--Mais puisque je t'ai jur que je n'aimais que toi, puisque je t'ai
jur que je ne l'pouserais jamais! C'est fini, ne nous torturons pas
davantage.

Leurs regards restrent un instant l'un dans l'autre, avec tout ce
qu'ils ne disaient pas, leur lassitude, leur misre. Et les paupires
d'Eve, les tristes paupires rougies, dans son visage marbr, vieilli
tout d'un coup, se gonflrent de larmes qui se mirent  ruisseler sur
ses joues tremblantes. Elle pleurait de nouveau sans fin, mais si
doucement.

--Mon pauvre Grard, mon pauvre Grard... Ah! me voici lourde  tes bras
maintenant. Ne dis pas non, je sens bien que je suis une charge
intolrable, que je barre ta vie, que je vais achever de faire ton
malheur, en m'obstinant  te garder pour moi.

Il voulut se dbattre, elle le fit taire.

--Non, non, c'est bien fini entre nous... Je deviens laide, c'est
fini... Et puis, avec moi, c'est ton avenir mur. Je ne puis t'tre
d'aucun secours, tu me donnes tout en te donnant, et je ne te rends
rien... Voil pourtant le moment venu de te crer une position. Tu ne
peux,  ton ge, vivre sans certitude, sans foyer, et ce serait si lche
 moi d'tre l'obstacle, de t'empcher de faire une fin heureuse, en
m'accrochant, en te noyant avec moi, en dsespre.

Elle continua, le regard toujours sur lui, ne le voyant plus qu'au
travers de ses larmes. Comme sa mre, elle le savait si faible, si
maladif mme, derrire sa faade de bel homme, qu'elle aussi rvait de
lui assurer une existence calme, un coin de flicit certaine o il
pourrait vieillir  l'abri du sort. Elle l'aimait tant, sa relle bont
d'amoureuse tendre ne pouvait-elle se hausser au renoncement, au
sacrifice? Mme, dans son gosme de femme belle et adore, elle
trouvait des raisons de songer  la retraite, de ne point gter la fin
de son automne par des drames qui la brisaient. Et elle disait ces
choses, elle le traitait en enfant dont elle voulait faire le bonheur,
au prix du sien, tandis que, maintenant, les yeux de nouveau baisss, il
l'coutait immobile, sans protester davantage, heureux de lui laisser
arranger son existence, telle qu'elle la dsirait.

--C'est bien certain, poursuivit-elle, en finissant par plaider les
raisons en faveur de l'abominable mariage, Camille t'apporterait tout ce
que je te souhaite, tout ce que je rve pour toi. Avec elle, grce aux
conditions que je n'ai pas besoin de dire, c'est la vie fortune,
assure... Quant au reste, mon Dieu! il y a tant d'exemples! Ce n'est
pas que je veuille excuser notre faute, mais j'en citerais vingt, des
maisons o il s'est pass des choses pires... Et puis, va, j'avais tort,
lorsque je disais que l'argent creusait un abme. Il rapproche au
contraire, il fait tout pardonner, tu n'aurais autour de toi que des
jalousies, merveilles de ta chance, et pas un blme.

Grard se leva, parut une dernire fois se rvolter.

--Voyons, ce n'est pas toi,  prsent, qui vas me forcer  pouser ta
fille?

--Ah! grand Dieu, non!... Mais je suis raisonnable, je dis ce que je
dois te dire. Tu rflchiras.

--C'est tout rflchi... Je t'ai aime et je t'aime. Le reste est
impossible.

Elle eut un divin sourire, elle vint le reprendre entre ses bras, debout
tous les deux, unis une fois encore dans cette treinte.

--Que tu es bon et gentil, mon Grard! Si tu savais comme je t'aime,
comme je t'aimerai toujours, malgr tout!

Et ses larmes revinrent, et lui-mme pleura. Ils taient de bonne foi
l'un et l'autre, dans leur naturelle tendresse, reculant le dnouement
pnible, voulant esprer encore du bonheur. Mais ils le sentaient bien,
le mariage tait fait. Il n'y avait plus l que des pleurs et des mots,
la vie marchait quand mme, l'invitable s'accomplirait. L'ide qui les
attendrissait  ce point, devait tre que c'tait leur dernire
treinte, leur dernier rendez-vous, car ce serait si vilain, de se
revoir, aprs ce qu'ils savaient, ce qu'ils s'taient dit. Pourtant, ils
voulaient garder l'illusion qu'ils ne rompaient pas, qu'ils
retrouveraient peut-tre un jour le got de leurs lvres. Et la fin de
tout pleurait en eux.

Puis, quand ils se furent spars, ils revirent l'troit cabinet, avec
son divan fan, ses quatre chaises et sa table. La petite chemine  gaz
sifflait, on touffait maintenant, dans une humidit lourde et chaude.

--Alors, reprit-il, tu ne prends pas une tasse de th?

Elle tait devant la glace, en train d'arranger ses cheveux.

--Ma foi! non, il est pouvantable, ici.

Et la tristesse des choses la pntrait, l'angoissait,  cette minute du
dpart, elle qui avait cru trouver l un si dlicieux souvenir, lorsque
des bruits de pas, des voix grosses, tout un brusque tumulte acheva de
la bouleverser. On courait dans le couloir, on frappait aux portes. De
la fentre, o elle se prcipita, elle aperut des agents qui cernaient
le restaurant. Les plus folles ides l'assaillirent, sa fille qui
l'avait fait suivre, son mari qui voulait divorcer pour pouser
Silviane. C'tait le scandale affreux, l'croulement de tous les
projets. Elle attendait toute blanche, perdue, tandis que lui, ple
comme elle, frmissant, la suppliait de se calmer, de ne pas crier
surtout. Mais, lorsque de grands coups branlrent la porte, et que le
commissaire de police se nomma, il fallut bien ouvrir. Ah! quelle
minute! et quel effarement, et quelle honte!

En bas, Pierre et Guillaume avaient attendu pendant prs d'une heure que
la pluie cesst. Ils causaient  demi-voix, dans un coin de la petite
salle vitre, envahis par la douceur triste de cette grise journe de
fte, discutant, prenant enfin un parti sur le douloureux cas de Nicolas
Barths. Et ils s'taient arrts  l'ide de faire venir dner, le
lendemain soir, Thophile Morin, le vieil ami de l'ternel prisonnier,
pour annoncer  celui-ci le nouvel exil qui le frappait.

--C'est le plus sage, rpta Guillaume. Morin, qui l'aime beaucoup,
prendra toutes les prcautions voulues et l'accompagnera sans doute
jusqu' la frontire.

Pierre, mlancoliquement, regardait tomber la pluie fine.

--Encore le dpart, encore la terre trangre, quand ce n'est pas le
cachot! Ah! le pauvre tre sans joie, traqu toute sa vie, ayant donn
sa vie entire  son idal de libert qui se dmode, dont on plaisante,
et qu'il voit crouler avec lui!

Mais, de nouveau, des agents, des gardes, parurent, rdrent autour du
restaurant. Sans doute, ayant compris qu'ils avaient perdu la piste, ils
revenaient avec l'ide que l'homme devait s'tre, au passage, terr dans
ce chalet. Et, savamment, ils le cernaient, prenaient des prcautions,
avant de procder  des fouilles minutieuses, pour tre certains, cette
fois, que le gibier ne leur chapperait pas. Les deux frres, lorsqu'ils
se furent aperus de cette manoeuvre, se sentirent envahis d'une
crainte sourde. C'tait la battue de tout  l'heure, ils avaient bien vu
l'homme fuir; mais, pourtant, qui leur disait qu'on n'allait pas les
forcer  tablir leur identit, puisqu'ils s'taient jets si
fcheusement dans ce coup de filet? D'un regard, ils se consultrent,
eurent un instant la pense de partir sous l'averse. Puis, ils
comprirent que cela ne pouvait que les compromettre davantage. Et ils
attendirent, d'autant plus que l'arrive de deux nouveaux clients vint
faire diversion.

Une victoria, dont la capote tait baisse, et le tablier, relev,
s'arrtait devant la porte. Il en descendit d'abord un jeune homme,
l'air correct et ennuy, puis une jeune femme qui riait aux clats, trs
amuse par cette pluie incessante. Ils discutaient ensemble, elle
regrettait, en manire de plaisanterie, de n'tre pas venue 
bicyclette, tandis que lui trouvait inepte cette promenade sous un
dluge.

--Enfin, mon cher, il fallait bien aller quelque part. Pourquoi
n'avez-vous pas voulu me mener voir passer les masques?

--Oh! les masques, ma chre! Non, non, autant le Bois, autant le fond du
lac!

Et, comme ils entraient, Pierre reconnut la petite princesse Rosemonde,
dans la jeune femme que la pluie rendait si gaie, et le bel Hyacinthe
Duvillard, dans le jeune homme qui dclarait la mi-carme odieuse, le
Bois infect, la bicyclette inesthtique. La nuit prcdente, aprs la
tasse de th offerte, elle l'avait gard, elle avait voulu contenter son
caprice, en le violentant presque comme on violente une femme. Mais,
bien qu'ayant consenti  se mettre au lit prs d'elle, il s'tait refus
 toute laideur et  toute bassesse, malgr les coups qu'elle avait fini
par lui donner, s'exasprant jusqu' le mordre. Ah! l'horreur, la
vilenie de ce geste, la rpugnante grossiret de l'enfant qui pouvait
en natre! a, quant  l'enfant, il avait raison, elle n'en dsirait
point. Alors, il avait parl du geste des mes qui s'accouplent
crbralement. Elle ne disait pas non, consentait  essayer; mais
comment faire? Et, comme ils reparlaient de la Norvge, ils avaient
dcid, d'accord enfin, qu'ils partiraient le lundi pour Christiania, un
voyage de noces, l'ide qu'ils iraient l-bas consommer
l'intellectualit de leur union. Leur seul regret tait qu'on ne ft
plus au gros de l'hiver, car la froide, la blanche, la chaste neige
n'tait-elle pas la seule couche possible pour de telles pousailles?

Ds que le garon leur eut servi des petits verres de bourgeoise
anisette,  dfaut de kummel, Hyacinthe, qui venait de reconnatre
Pierre et son frre Guillaume, dont il avait eu les fils pour
condisciples  Condorcet, se pencha, nomma ce dernier  l'oreille de
Rosemonde. Tout de suite, celle-ci se leva, dans une brusque exaltation
d'enthousiasme.

--Guillaume Froment! Guillaume Froment, le grand chimiste!

Et, s'avanant, le bras tendu:

--Ah! monsieur, vous me pardonnerez cette inconvenance. Mais il faut
absolument que je vous serre la main... Je vous admire tant! vous avez
fait sur les explosifs de si merveilleux travaux!

Puis, elle se mit  rire comme une gamine, en voyant l'tonnement du
chimiste.

--Je suis la princesse de Harth. Monsieur l'abb, votre frre, me
connat, et j'aurais d me faire prsenter par lui... D'ailleurs, nous
avons, vous et moi, des amis communs, le trs distingu Janzen, qui
devait me mener chez vous,  titre d'lve bien modeste. J'ai fait de la
chimie, oh! par zle pour la vrit et en faveur des bonnes causes, pas
davantage... N'est-ce pas? matre, que vous me permettez d'aller frapper
 votre porte, ds que je serai de retour de Christiania, o je vais,
avec mon jeune ami, faire un voyage de simple motion et de recherches,
dans l'ordre des sentiments inprouvs.

Et elle continua, et il fut impossible aux autres de placer un mot. Elle
mlait tout: son got d'internationalisme, qui l'avait jete un moment
aux bras de Janzen, dans le monde anarchiste, parmi les pires
aventuriers du parti; sa nouvelle passion des petites chapelles
mystiques et symboliques, la revanche de l'idal sur le ralisme
grossier, la posie des esthtes qui lui faisait rver un spasme ignor
sous le baiser de glace du bel Hyacinthe.

Tout d'un coup, elle s'arrta, se remit  rire.

--Tiens! qu'est-ce qu'ils ont donc, ces agents,  fouiller ici? Est-ce
que c'est nous qu'on vient arrter?... Oh! que ce serait drle!

En effet, le commissaire de police Dupot et l'agent Mondsir se
dcidaient  entrer sous la vranda, pour visiter le restaurant, aprs
les recherches vaines que leurs hommes venaient de faire dans l'curie
et dans la remise. Leur conviction tait absolue, l'homme ne pouvait
tre que l. Dupot, un petit monsieur maigre, trs chauve, trs myope,
portant des lunettes, avait son air d'ennui et de lassitude habituel, au
fond trs veill et d'un courage indomptable. Lui n'avait pas d'arme;
mais, comme il s'attendait aux pires violences,  une dfense furieuse
de loup forc, il venait de conseiller  Mondsir d'armer son revolver
et de le tenir prt dans sa poche. Pourtant, Mondsir, rbl et carr
comme un dogue, qui flairait de son nez camard, dut le laisser passer le
premier, par respect hirarchique.

D'un vif coup d'oeil, derrire ses lunettes, le commissaire avait
dvisag les quatre consommateurs, ce prtre, cette femme, puis les deux
autres, des gens quelconques. Et, les ddaignant, il voulait tout de
suite monter au premier tage, lorsque le garon, pouvant par cette
brusque invasion de la police, perdit la tte, bgaya:

--C'est qu'il y a, l-haut, un monsieur et une dame, dans un cabinet.

Dupot l'carta tranquillement.

--Un monsieur et une dame, ce n'est pas ce que nous cherchons... Allons,
vite! ouvrez toutes les portes, il faut que pas une porte d'armoire ne
reste ferme.

Puis, en haut, ils visitrent toutes les pices, tous les recoins, et il
n'y eut que le cabinet o se trouvaient Eve et Grard, que le garon ne
put ouvrir, parce que le verrou tait mis  l'intrieur.

--Ouvrez donc, cria le garon dans la serrure, ce n'est pas pour vous.

Enfin, le verrou fut tir, et Dupot, qui ne se permit pas mme un
sourire, laissa descendre la dame et le monsieur, tremblants et blmes,
tandis que Mondsir entrait regarder sous la table, derrire le divan,
au fond d'un petit placard, par acquit de conscience.

En bas, lorsque Eve et Grard durent traverser la vranda, ils eurent la
nouvelle motion de trouver des curieux, ces gens de leur connaissance,
runis l par le plus imprvu des hasards. Elle avait beau avoir le
visage cach sous son paisse voilette, elle rencontra le regard de son
fils, elle sentit qu'il la reconnaissait. Quelle fatalit! lui, si
bavard, qui disait tout  sa soeur, dans le servage pouvant o elle
le tenait! Et, comme ils fuyaient, comme le comte, dsespr du
scandale, la reconduisait  son fiacre, sous la pluie battante, ils
entendirent nettement la petite princesse Rosemonde, trs amuse, qui
s'criait:

--Mais c'est monsieur le comte de Quinsac!... Et la dame, dites, la
dame, qui est-ce?

Hyacinthe, un peu ple, ne rpondant pas, elle insista.

--Voyons, vous devez la connatre, la dame. Dites-moi qui c'est.

--Ce n'est personne, finit-il par rpondre. Quelque femme.

Pierre avait compris, gn devant tant de honte et de souffrance,
dtournant les yeux, regardant Guillaume. Et, tout d'un coup, la scne
changea, au moment o le commissaire Dupot et l'agent Mondsir
redescendaient, sans avoir trouv l'homme. Des cris retentirent au
dehors, il y eut un bruit de course et de bousculade. Puis, le chef de
la Sret Gascogne, qui tait rest dans les dpendances du restaurant,
 continuer les fouilles, parut, poussant devant lui un paquet sans nom
de guenilles et de boue, que tenaient deux agents. C'tait l'homme, la
bte traque, violente et prise enfin, qu'on venait de dcouvrir au
fond de la remise, dans un tonneau, sous du foin.

Ah! quel hallali de victoire, aprs ces deux grandes heures de course,
aprs cette enrage battue qui avait essouffl les poitrines et bris
les jambes! La chasse  l'homme, la plus passionnante et la plus
sauvage! On tenait l'homme, on le poussait, on le tranait, on le
bourrait de coups. Et lui, l'homme, tait le plus lamentable des
gibiers, une pave, hve et terreux d'avoir pass la nuit dans un trou
de feuilles, tremp encore jusqu' la taille de s'tre jet au travers
d'un ruisseau, battu par la pluie, couvert de fange, ses pauvres
vtements en lambeaux, sa casquette  l'tat de loque, les jambes et les
mains en sang de son terrible galop parmi les taillis obstrus d'orties
et de ronces. Il n'avait plus visage humain, les cheveux colls aux
tempes, les yeux saignants hors des orbites, la face entire ravage,
contracte en un masque effroyable d'effroi, de colre et de souffrance.
C'tait la bte, c'tait l'homme, et on le poussa encore, et il tomba
sur une des tables du petit caf, assis, tenu par les rudes poings qui
le secouaient.

Alors, Guillaume eut un saisissement, dont le frisson le glaa. Il
saisit la main de Pierre, qui, voyant, comprenant, frmit  son tour.
Salvat,  justice! l'homme tait Salvat! C'tait Salvat qu'ils avaient
vu galoper par le Bois comme un sanglier que force une meute! C'tait
Salvat qui tait l, ce paquet immonde, ce vaincu de misre et de
rvolte! Et Pierre, dans son angoisse, eut une fois encore la vision
brusque du petit trottin, l-bas, sous le porche de l'htel Duvillard,
l'enfant blonde et jolie, dont la bombe avait ouvert le ventre.

Dupot et Mondsir, vivement, triomphaient avec Gascogne. L'homme,
pourtant, n'avait oppos aucune rsistance, s'tait laiss prendre,
d'une douceur de mouton. Et, depuis qu'il tait l, si rudement tenu en
respect, il ne jetait autour de lui que des regards las, d'une infinie
tristesse.

Il parla, et ce fut sa premire parole, la voix rauque et basse:

--J'ai faim.

Il se mourait de faim et de fatigue, il n'avait bu qu'un verre de bire,
la veille au soir, aprs deux jours de jeune dj.

--Donnez-lui un morceau de pain, dit le commissaire Dupot au garon. Il
le mangera pendant qu'on ira chercher un fiacre.

Un agent partit  la recherche d'une voiture. La pluie venait de cesser,
on entendit le grelot clair d'une bicyclette, des quipages reparurent,
le Bois reprenait sa vie mondaine, au loin, dans les larges alles que
dorait un ple rayon de soleil.

Mais l'homme s'tait jet goulment sur le morceau de pain; et, tandis
qu'il le dvorait, d'un air perdu de satisfaction animale, ses regards
rencontrrent les quatre consommateurs qui taient l. Hyacinthe et
Rosemonde parurent l'irriter, avec leur mine inquite et ravie
d'assister de la sorte  l'arrestation de ce misrable, qu'ils prenaient
pour un bandit quelconque. Puis, ses tristes yeux sanglants vacillrent.
Ils venaient d'avoir la surprise de reconnatre Pierre et Guillaume. Et
ils n'exprimrent plus, fixs sur ce dernier, que l'affection soumise
d'un bon chien reconnaissant, la promesse renouvele d'un inviolable
silence.

De nouveau, il parla, comme s'il s'adressait, en homme de courage, 
celui qu'il ne regardait plus,  d'autres aussi, aux compagnons qui
n'taient point l.

--C'est bte d'avoir couru... Je ne sais pas pourquoi j'ai couru... Ah!
que a finisse, je suis prt.




V


Le lendemain matin, en lisant les journaux, Guillaume et Pierre furent
trs surpris de voir que l'arrestation de Salvat n'y faisait pas le gros
bruit qu'ils attendaient. A peine y trouvrent-ils une petite note,
perdue parmi les faits divers, disant qu' la suite d'une battue, au
Bois de Boulogne, la police venait de mettre la main sur un homme, un
anarchiste, qu'on croyait compromis dans les derniers attentats. Et les
journaux entiers taient pleins du terrible vacarme, soulev par les
dlations nouvelles de Sanier, dans _la Voix du Peuple_, un
extraordinaire flot d'articles sur l'affaire des Chemins de fer
africains, des renseignements et des apprciations de toutes sortes, au
sujet de la grande sance qu'on prvoyait  la Chambre, ce jour-l, si
le dput socialiste Mge reprenait son interpellation, ainsi qu'il
l'avait formellement annonc.

Guillaume tait dcid, depuis la veille,  rentrer chez lui, 
Montmartre, puisque sa blessure se cicatrisait et qu'aucune menace,
dsormais, ne semblait devoir l'y atteindre, ni dans ses projets, ni
dans ses travaux. La police avait pass prs de lui sans paratre mme
souponner sa responsabilit possible. D'autre part, Salvat ne parlerait
certainement pas. Mais Pierre supplia son frre d'attendre deux ou trois
jours encore, jusqu'aux premiers interrogatoires de celui-ci, lorsqu'on
verrait tout  fait clair dans la situation. La veille, pendant sa
longue attente chez le ministre, il avait surpris d'obscures choses,
entendu de vagues paroles, toute une sourde liaison entre l'attentat et
la crise parlementaire, qui lui faisait dsirer que cette dernire ft
compltement vide, avant que Guillaume reprt son existence habituelle.

--Ecoute, lui dit-il, je vais passer chez Morin, pour le prier de venir
dner, car il faut absolument que Barths soit averti ce soir du nouveau
coup qui le frappe... Puis, j'irai jusqu' la Chambre, je veux savoir.
Ensuite, je te laisserai partir.

Ds une heure et demie, Pierre arrivait au Palais-Bourbon. Et, comme il
songeait que Fonsgue le ferait entrer sans doute, il rencontra, dans le
vestibule, le gnral de Bozonnet, qui avait justement deux cartes, un
ami  lui n'ayant pu venir, au dernier moment. La curiosit tait
norme, on annonait dans Paris une sance passionnante, on se disputait
prement les cartes depuis la veille. Jamais Pierre ne serait entr, si
le gnral ne l'avait pris avec lui, en homme aimable, heureux aussi
d'avoir un compagnon pour causer, car il expliquait qu'il venait passer
simplement l son aprs-midi, comme il l'aurait tu  tout autre
spectacle, au concert ou dans une vente de charit. Il y venait aussi
pour s'indigner, pour se repatre de la honteuse bassesse du
parlementarisme, dans son mcontentement d'ancien lgitimiste devenu
bonapartiste, doublement fini.

En haut, Pierre et le gnral purent se glisser au premier banc de la
tribune. Ils y trouvrent le petit Massot, qui les fit asseoir  sa
droite et  sa gauche, en s'amincissant encore. Il connaissait tout le
monde.

--Ah! vous avez eu la curiosit d'assister  a, mon gnral. Et vous,
monsieur l'abb, vous tes venu vous exercer  la tolrance et au pardon
des injures... Moi, je suis un curieux par mtier, vous voyez un homme
qui a besoin d'un sujet d'article; et, comme il n'y avait plus que de
mauvaises places, dans la tribune de la presse, j'ai russi 
m'installer commodment ici... Une belle sance  coup sr. Regardez,
regardez cet entassement de monde,  droite,  gauche, partout!

En effet, les tribunes troites, mal agences, dbordaient de ttes.
Beaucoup de femmes, des hommes de tout ge, s'y crasaient en une masse
confuse, o l'on ne distinguait que la rondeur ple des visages. Mais le
spectacle tait en bas, dans la salle des sances encore vide, pareille,
avec ses ranges de banquettes en demi-cercle,  une de ces salles de
thtre qui s'emplissent trs lentement, un jour de premire
reprsentation. Sous le jour froid qui tombait du plafond vitr, la
tribune luisante et grave attendait, tandis que, derrire et plus haut,
occupant tout le mur du fond, le bureau avec ses tables, ses siges, son
fauteuil prsidentiel, restait galement dsert, peupl seulement de
deux garons de bureau, en train de changer les plumes et de visiter les
encriers.

--Les femmes, reprit Massot en riant, viennent ici comme elles vont dans
les mnageries, avec le secret espoir que les fauves se mangeront... Et
vous avez lu l'article de _la Voix du Peuple_, ce matin? Il est
tonnant, Sanier! Quand il n'y a plus d'ordures, il en trouve encore. Il
ajoute  la boue, il crache et souille le cloaque. Si le fond est vrai,
il s'arrange pour mentir quand mme, dans la monstrueuse vgtation de
ses commentaires. Chaque jour, il faut qu'il renchrisse, qu'il serve le
nouveau poison  ses lecteurs, pour que le tirage de son journal
monte... Et, naturellement, a secoue le public, c'est grce  lui que
tout ce public est ici, les nerfs dtraqus, dans l'attente de quelque
sale spectacle.

Puis, il s'gaya de nouveau, en demandant  Pierre s'il avait lu, dans
_le Globe_, un article non sign, trs digne et trs perfide, sommant
Barroux de donner en toute franchise, sur l'affaire des Chemins de fer
africains, les explications que le pays attendait. Jusque-l, le journal
avait soutenu hautement le prsident du Conseil; et l'on sentait, dans
l'article, un commencement d'abandon, le brusque froid qui prcde les
ruptures. Pierre dit que cet article l'avait beaucoup surpris, car il
croyait la fortune de Fonsgue lie  celle de Barroux, par une entire
communaut de vues et par des liens trs anciens d'amiti.

Massot riait toujours.

--Sans doute, sans doute, le coeur du patron a d saigner. L'article a
t trs remarqu et il va faire un mal considrable au ministre. Mais,
que voulez-vous? le patron sait mieux que personne la ligne de conduite
 tenir pour sauver la situation du journal et la sienne.

Alors, il dit l'motion, la confusion extraordinaire qui rgnaient parmi
les dputs, dans les couloirs, o il tait all faire un tour, avant de
monter s'assurer une place. La Chambre, qui ne s'tait pas runie depuis
deux jours, rentrait sur cet norme scandale, pareil aux incendies prs
de s'teindre, se rallumant et dvorant tout. Les chiffres de la liste
de Sanier circulaient: deux cent mille  Barroux, quatre-vingt mille 
Monferrand, cinquante  Fonsgue, dix  Dutheil, trois  Chaigneux, et
tant  celui-ci, et tant  cet autre, l'interminable dlation; cela, au
milieu des histoires les plus extraordinaires, des commrages, des
calomnies, un incroyable mlange de vrits et de mensonges, dans lequel
il devenait impossible de se reconnatre. Sous le vent de terreur qui
soufflait, parmi les visages blmes, les lvres tremblantes, d'autres
passaient congestionns, clatants de sauvage joie, avec des rires de
victoire prochaine. Car, en somme, sous les grandes indignations de
commande, les appels  la propret,  la moralit parlementaire, il n'y
avait toujours l qu'une question de personnes, celle de savoir si le
ministre serait renvers et quel serait le nouveau cabinet. Barroux
semblait bien malade; mais qui pouvait prvoir la part de l'inattendu,
dans une telle bagarre? On annonait que Mge allait tre d'une
violence extrme. Barroux rpondrait, et ses amis disaient sa colre, sa
volont de faire la clart complte, dcisive. Sans doute Monferrand
prendrait ensuite la parole. Quant  Vignon, malgr son allgresse
contenue, il affectait de se tenir  l'cart; et on l'avait vu aller de
l'un  l'autre de ses partisans, pour leur conseiller le calme, le coup
d'oeil clair et froid qui dcide du triomphe, dans les batailles.
Jamais cuve de sorcire, dbordante de plus de drogues et de plus
abominables choses sans nom, n'avait bouilli sur un pareil feu d'enfer.

--Du diable si l'on sait ce qui va sortir de tout a! conclut Massot.
Ah! la sale cuisine! Vous allez voir.

Mais le gnral de Bozonnet s'attendait aux pires catastrophes. Encore
si l'on avait eu une arme, on aurait pu balayer, un beau matin, cette
poigne de parlementaires vendus, qui mangeaient et pourrissaient le
pays. La fin de tout, pour lui, tait que la nation en armes n'tait pas
une arme. Et il enfourcha le sujet favori de ses amres dolances,
depuis qu'on l'avait mis  la retraite, en homme d'un autre rgime que
le prsent bouleversait.

--Puisque vous cherchez un sujet d'article, dit-il  Massot, le voil,
votre sujet!... La France, qui a plus d'un million de soldats, n'a pas
une arme. Je vous donnerai des notes, vous direz enfin la vrit.

Tout de suite, il s'empara du journaliste, il le catchisa. La guerre
devait tre une affaire de caste, des chefs de droit divin conduisant
aux combats des mercenaires, des gens pays ou choisis. La dmocratiser,
c'tait la tuer; et il la regrettait, en hros qui la considrait comme
la seule noble occupation. Du moment que tout le monde se trouvait forc
de se battre, personne ne voulait plus se battre. Voil pourquoi le
service obligatoire, la nation en armes, amnerait certainement la fin
de la guerre, dans un temps plus ou moins long. Si, depuis 1870, on ne
s'tait pas battu, cela venait justement de ce que tout le monde tait
prt  se battre. Et l'on hsitait, maintenant,  jeter un peuple contre
un autre, en songeant  l'effroyable crasement,  la dsastreuse
dpense d'argent et de sang. Aussi l'Europe, change en un immense camp
retranch, l'emplissait-elle de colre et de dgot, comme si la
certitude que tous avaient de s'exterminer ds la premire bataille, lui
gtait le plaisir qu'on avait autrefois  se battre ainsi qu'on
chassait, par l'imprvu des monts et des bois.

--Mais, dit doucement Pierre, ce n'est pas un grand mal, si la guerre
disparat.

Le gnral s'irrita d'abord.

--Ah bien! vous aurez de jolis peuples, si l'on ne se bat plus!

Puis, il voulut se montrer pratique.

--Remarquez que la guerre n'a jamais cot autant d'argent que depuis le
temps o elle n'est plus possible. Notre paix dfensive, nos nations en
armes ruinent les Etats, simplement. Si ce n'est pas la dfaite, c'est
la banqueroute certaine... En tout cas, l'tat militaire est un tat
perdu, o il n'y a plus rien  faire. La foi s'en va, on le dsertera
peu  peu, comme on dserte l'tat religieux.

Et il eut un geste de dsolation, la maldiction du soldat d'autrefois 
ce parlement,  cette Chambre rpublicaine, comme s'il l'accusait des
jours qui devaient venir, o le soldat ne serait plus que le citoyen.

Le petit Massot hochait la tte, trouvant sans doute le sujet d'article
trop srieux pour lui. Il coupa court, en disant:

--Tiens! monseigneur Martha est dans la tribune diplomatique, avec
l'ambassadeur d'Espagne... Vous savez qu'on dment sa candidature dans
le Morbihan. Il est bien trop fin pour vouloir se compromettre  tre
dput, lorsqu'il tient les ficelles qui font mouvoir ici la plupart
des catholiques rallis au gouvernement rpublicain.

Pierre, en effet, venait d'apercevoir le visage souriant et discret de
monseigneur Martha, qui s'tait montr charmant pour lui, la veille,
dans l'antichambre du ministre. Ds lors, il lui sembla que cet vque
prenait l une importance considrable, si modeste que voult paratre
son attitude. Il le sentait puissant et agissant, bien qu'il ne bouget
pas, qu'il se contentt de regarder, en simple curieux amus par le
spectacle. Et il revenait toujours  lui, comme s'il s'attendait  le
voir tout d'un coup diriger l'action, commander aux hommes et aux
choses.

--Ah! dit encore Massot, voici Mge... La sance va commencer.

Peu  peu, la salle, en bas, se remplissait. Des dputs apparaissaient
aux portes, descendaient par les troits passages. La plupart restaient
debout, causant avec animation, apportant l'intense fivre des couloirs.
D'autres, assis dj, la face grise, accable, levaient les yeux vers le
plafond, o blanchissait le vitrage en demi-lune. Le nuageux aprs-midi
devait se gter encore, la lumire s'tait faite livide, dans cette
salle pompeuse et morne, aux lourdes colonnes, aux froides statues
allgoriques, que la nudit des marbres et des boiseries rendait svre,
gaye seulement par le velours rouge des banquettes et des tribunes.

Alors, Massot nomma chaque dput important qui entrait. Mge, arrt
par un autre membre du petit groupe socialiste, gesticulait,
s'entranait. Puis, ce fut Vignon, entour de quelques amis, affectant
un calme souriant, qui descendit les gradins pour gagner sa place. Mais
les tribunes attendaient surtout les dputs compromis, ceux dont le nom
se trouvait sur la liste de Sanier; et ceux-l taient intressants 
tudier, les uns jouant une entire libert d'esprit, gais et gamins,
les autres s'tant fait au contraire une attitude grave, indigne.
Chaigneux se montra vacillant, hsitant, comme pli sous le poids d'une
affreuse injustice. Dutheil, au contraire, avait retrouv sa jolie
insouciance, d'une srnit parfaite, si ce n'tait que par instants un
tic nerveux tirait sa bouche, dans une inquitante grimace. Et le plus
admir, ce fut encore Fonsgue, redevenu si matre de lui, la face si
nette, l'oeil si clair, que tous ses collgues et tout le public qui
le dvisageaient, auraient jur de sa complte innocence, tant il avait
la tte d'un honnte homme.

--Ah! ce patron, murmura Massot enthousiasm, il n'y a que lui!...
Attention! Voici les ministres. Et surtout ne perdez pas la rencontre de
Barroux et de Fonsgue, aprs l'article de ce matin.

Le hasard venait de faire que Barroux, la tte haute, trs ple et
presque provocant, avait d, pour gagner le banc des ministres, passer
devant Fonsgue. Il ne lui parla pas, le regarda fixement, en homme qui
a senti l'abandon, la sourde blessure d'un tratre. Quant  Fonsgue,
trs  l'aise, il continua de donner des poignes de main, comme s'il ne
s'apercevait mme point de ce lourd regard pesant sur lui. D'ailleurs,
il affecta de ne pas voir davantage Monferrand, qui marchait derrire
Barroux, l'allure bonhomme, ayant l'air de ne rien savoir, de venir
paisiblement l, ainsi qu' une sance ordinaire. Ds qu'il fut  sa
place, il leva les yeux, sourit  monseigneur Martha, qui inclinait
lgrement la tte. Puis, matre de lui et des autres, heureux des
choses qui marchaient bien, telles qu'il les avait voulues, il se mit 
se frotter les mains doucement, en un geste familier.

--Quel est donc, demanda Pierre  Massot, ce monsieur gris et triste,
assis au banc des ministres?

--Eh! c'est l'excellent Taboureau, l'homme sans prestige, le ministre de
l'Instruction publique. Vous ne connaissez que lui; seulement, on ne le
reconnat jamais: il a l'air d'un vieux sou effac par l'usage... Encore
un qui ne doit pas porter le patron dans son coeur, car _le Globe_ de
ce matin contenait un article d'autant plus terrible, qu'il tait plus
mesur, sur sa parfaite incapacit en tout ce qui concerne les
Beaux-Arts. Je serais surpris s'il s'en relevait.

Mais un roulement assourdi de tambours annona l'arrive du prsident et
du bureau. Une porte s'ouvrit, un petit cortge dfila, pendant qu'un
brouhaha confus, des appels, des pitinements, emplissaient l'hmicycle.
Le prsident tait debout, il donna un coup de sonnette prolong, il
dclara que la sance tait ouverte. Et le silence ne se fit gure,
pendant qu'un secrtaire, un grand garon long et noir, lisait d'une
voix aigre le procs-verbal. Ensuite, aprs l'adoption, des lettres
d'excuses furent lues, un petit projet de loi fut mme expdi par un
vote rapide,  mains leves. Puis, la grosse affaire, l'interpellation
de Mge vint enfin, au milieu du frmissement de la salle et de la
curiosit passionne des tribunes. Le gouvernement ayant accept
l'interpellation, la Chambre dcida que la discussion aurait lieu tout
de suite. Et, cette fois, le plus profond silence s'tablit, travers
par moments de courts frissons, o l'on sentait souffler la terreur, la
haine, le dsir, toute la meute dvorante des apptits dchans.

A la tribune, Mge commena avec une modration affecte, prcisant,
posant la question. Grand, maigre, noueux et tordu comme un sarment de
vigne, il y soutenait des deux mains sa taille un peu courbe,
interrompu souvent par la petite toux de la lente tuberculose dont il
brlait. Mais ses yeux tincelaient de passion derrire son binocle, et
peu  peu sa voix criarde et dchirante s'levait, tonnait, tandis qu'il
redressait son corps dgingand, dans une gesticulation violente. Il
rappela que, prs de deux mois auparavant, lors des premires
dnonciations de _la Voix du Peuple_, il avait demand  interpeller le
gouvernement sur cette dplorable affaire des Chemins de fer africains;
et il fit remarquer avec justesse que, si la Chambre, cdant  des
sentiments qu'il voulait bien ignorer, n'avait pas ajourn son
interpellation, la clart serait faite depuis longtemps, ce qui aurait
empch la recrudescence du scandale, toute cette violente campagne de
dlations dont le pays coeur souffrait. Aujourd'hui, on le
comprenait enfin, le silence tait devenu impossible, les deux ministres
accuss si bruyamment de prvarication devaient rpondre, tablir leur
parfaite innocence, faire sur leur cas la plus clatante lumire; sans
compter que le parlement entier ne pouvait rester sous l'accusation
d'une vnalit dshonorante. Et il refit toute l'histoire de l'affaire,
la concession des Chemins de fer africains donne au banquier Duvillard,
puis la fameuse mission de valeurs  lots vote par la Chambre, grce 
un maquignonnage effrn,  un marchandage et  un achat des
consciences, si l'on en croyait les accusateurs. Et ce fut ici qu'il
s'enflamma, qu'il en arriva aux pires violences, lorsqu'il parla du
mystrieux Hunter, ce racoleur de Duvillard, que la police avait laiss
fuir, tandis qu'elle tait occupe  filer les dputs socialistes. Il
tapait du poing sur la tribune, il sommait Barroux de dmentir
catgoriquement qu'il et jamais touch un centime des deux cent mille
francs, inscrits  son nom sur la liste. Des voix lui criaient de lire
la liste tout entire; d'autres, quand il voulut la lire, se
dchanrent, en vocifrant que c'tait une indignit, qu'on n'apportait
pas dans une Chambre franaise un pareil document de mensonge et de
calomnie. Et lui continuait frntique, jetait Sanier  la boue, se
dfendait d'avoir rien de commun avec les insulteurs, mais exigeait que
la justice ft pour tous, et que, s'il y avait des vendus parmi ses
collgues, on les envoyt le soir coucher  Mazas.

Debout au bureau monumental, le prsident sonnait, impuissant, en pilote
qui n'est plus matre de la tempte. Seuls, parmi les faces
congestionnes et aboyantes, les huissiers gardaient la gravit
impassible de leurs fonctions. Entre les rafales, on continuait 
entendre la voix de l'orateur, qui, par une brusque transition, en tait
venu  opposer la socit collectiviste de son rve  la criminelle
socit capitaliste, capable d'engendrer de tels scandales. Et il cdait
de plus en plus  son exaltation d'aptre, un aptre qui mettait une
obstination farouche  vouloir refaire le monde selon sa foi. Le
collectivisme tait devenu une doctrine, un dogme, hors duquel il n'y
avait point de salut. Les jours prdits viendraient bientt, il les
attendait avec un sourire de confiance, n'ayant plus qu' renverser ce
ministre, puis un autre encore peut-tre, pour prendre enfin le pouvoir
lui-mme, en rformateur qui pacifierait les peuples. Ce sectaire, ainsi
que l'en accusaient les socialistes du dehors, avait du sang de
dictateur dans les veines. Et, de nouveau, on l'coutait, sa rhtorique
de fivre et d'enttement avait fini par lasser le bruit. Lorsqu'il
voulut bien quitter la tribune, les applaudissements furent trs
bruyants sur quelques bancs de la gauche.

--Vous savez, dit Massot au gnral, que je l'ai rencontr l'autre jour
au Jardin des Plantes, avec ses trois enfants qu'il promenait. Il avait
pour eux des soins de vieille nourrice... C'est un trs brave homme, et
qui cache son mnage de pauvre, parat-il.

Mais un frmissement avait couru, Barroux s'tait lev pour monter  la
tribune. Il y redressa sa grande taille, dans un mouvement qui lui tait
habituel et qui rejetait sa tte en arrire. Sa belle face rase, que
gtait seul le nez trop petit, prenait une majest voulue, hautaine et
un peu triste. Et, tout de suite, il dit sa mlancolie indigne, en beau
langage fleuri, avec des gestes de thtre, une loquence de tribun
romantique, o l'on devinait le brave homme, l'homme tendre, un peu sot,
qu'il tait au fond. Cependant, ce jour-l, il vibrait d'une relle et
profonde motion, car son coeur saignait du dsastre de sa destine,
il sentait crouler avec lui tout un monde. Ah! le cri de dsespoir qu'il
retenait, le cri du citoyen que les vnements soufflettent et
rejettent, le jour o il croit avoir droit au triomphe, pour son
dvouement civique! S'tre, ds l'empire, donn  la rpublique, corps
et biens; avoir lutt, souffert la perscution pour elle, l'avoir fonde
ensuite, aprs les horreurs d'une guerre nationale et d'une guerre
civile, au milieu de la quotidienne bataille des partis; puis,
lorsqu'elle triomphait enfin, dsormais vivante, inexpugnable, s'y
sentir brusquement comme un tranger d'un autre ge, entendre les
nouveaux venus parler une autre langue, dfendre un autre idal,
assister  l'effondrement de tout ce qu'on aime, de tout ce qu'on
rvre, de tout ce qui vous a donn la force de vaincre! Les puissants
ouvriers de la premire heure n'taient plus, Gambetta avait eu raison
de mourir. Et quelle amertume pour les derniers vieux qui restaient, au
milieu de la jeune gnration intelligente et fine, qui souriait
doucement, en les trouvant d'un romantisme dmod! Tout croulait, du
moment que l'ide de libert faisait banqueroute, que la libert n'tait
plus l'unique bien, le fondement mme de la rpublique, qu'ils avaient
si chrement achete, d'un si long effort.

Trs droit, trs digne, Barroux avoua. La rpublique tait l'arche
sainte, les pires moyens se sanctifiaient pour la sauver, ds qu'elle
pouvait tre en pril. Et il conta l'histoire trs simplement, tout
l'argent de la banque Duvillard qui allait aux journaux de l'opposition,
sous prtexte de publicit, tandis que les journaux rpublicains
touchaient des sommes drisoires. Comme ministre de l'Intrieur, il
avait alors charge de la presse; et qu'aurait-on dit, s'il ne s'tait
pas efforc de rtablir un juste quilibre, de faon que la puissance
des adversaires du gouvernement ne s'en trouvt pas dcuple? Les mains
se tendaient vers lui, vingt journaux, et des plus mritants, des plus
fidles, rclamaient leur lgitime part. C'tait cette part qu'il leur
avait assure, en leur faisant distribuer les deux cent mille francs
ports  son nom, sur la liste. Pas un centime n'tait entr dans sa
poche, il ne permettait  personne de douter de sa probit, sa simple
parole devait suffire. Et,  ce moment, il fut vraiment d'une grandeur
admirable, tout disparut, sa mdiocrit pompeuse, son emphase, il n'y
eut plus qu'un honnte homme, frmissant, le coeur  nu, la conscience
saignante de ce qu'il en arrachait de vrit, dans l'amre dtresse
d'avoir t  la peine et de comprendre qu'il ne serait point  la
rcompense.

Le discours, en effet, tombait dans un silence de glace. Barroux, naf,
qui avait cru  un lan d'enthousiasme,  une Chambre rpublicaine
l'acclamant d'avoir sauv la rpublique, tait envahi peu  peu lui-mme
par le souffle froid qui montait de tous les bancs. Tout d'un coup, il
se sentit isol, fini, touch par la mort. C'tait en lui un
croulement, un vide de spulcre. Pourtant, il continua, au milieu du
terrible silence, avec une bravoure de pauvre homme qui achve de se
suicider, voulant mourir debout, par amour des nobles et loquentes
attitudes. Sa fin fut un dernier beau geste. Lorsqu'il descendit de la
tribune, la froideur s'aggrava, il n'y eut pas un applaudissement. Par
comble de maladresse, il avait fait une allusion aux menes sourdes de
Rome et du clerg, qui, selon lui, ne tendaient qu' reconqurir les
positions perdues et qu' reconstituer plus ou moins prochainement la
monarchie.

--Est-il bte! est-ce qu'on avoue! murmura Massot. Fichu, et le
ministre avec lui!

Alors, ce fut au milieu de cette Chambre glace que Monferrand monta
rondement  la tribune. Le malaise tait fait de la sourde peur que
cause toujours la sincrit, de la dsolation des dputs vendus qui se
sentaient couler  l'abme, aussi de l'embarras des consciences devant
les compromissions plus ou moins excusables de la politique. Et il y eut
comme un soulagement public, lorsque Monferrand dbuta,  toute vole,
par le dmenti le plus formel, tapant d'un poing sur la tribune, se
donnant de l'autre des coups en pleine poitrine, au nom de son honneur
outrag. Ramass et court, la face en avant, avec son nez pais de
sensuel et d'ambitieux, il fut un moment superbe, dans sa carrure, sous
laquelle il cachait sa profonde finesse. Il niait tout. Non seulement il
ignorait ce que voulait dire ce chiffre de quatre-vingt mille francs
inscrit en regard de son nom, mais encore il mettait au dfi la terre
entire de prouver qu'il avait touch un sou de cet argent. Son
indignation bouillonnait, dbordait, au point qu'il ne se contentait pas
de nier en son nom, qu'il niait aussi au nom de tous les dputs, de
toutes les Chambres franaises prsentes et passes, comme si cette
monstruosit d'un mandataire du peuple vendant son vote dpassait la
honte des crimes prvus, tombait  l'absurde. Et les applaudissements
clatrent, la Chambre rchauffe, dlivre, l'acclama.

Pourtant, des voix partirent du petit groupe socialiste, qui huaient, le
sommant de s'expliquer sur les Chemins de fer africains, lui rappelant
qu'il tait ministre des Travaux publics lors du vote, exigeant enfin de
savoir ce qu'il comptait faire aujourd'hui comme ministre de
l'Intrieur, devant les dlations, pour rassurer la conscience du pays.
Et il escamota la question, il dclara que, s'il y avait des coupables,
justice en serait faite, car personne n'avait besoin de lui rappeler son
devoir. Puis, tout d'un coup, avec une force, avec une matrise
incomparables, il excuta le mouvement de diversion qu'il prparait
depuis la veille. Son devoir, il ne l'oubliait jamais, il le faisait en
soldat fidle de la nation,  toute heure, avec autant de vigilance que
de prudence. Ainsi ne l'avait-on pas accus d'employer la police  il ne
savait quel bas service d'espionnage, ce qui aurait permis au fameux
Hunter de s'chapper? Eh bien! cette police si calomnie, il pouvait
dire  la Chambre  quoi il l'avait rellement employe la veille, ce
qu'elle avait fait pour la justice et pour l'ordre. La veille, au Bois
de Boulogne, elle avait arrt le pire des malfaiteurs, l'auteur de
l'attentat de la rue Godot-de-Mauroy, cet ouvrier mcanicien anarchiste,
ce Salvat, qui, depuis plus de six semaines, djouait toutes les
recherches. Dans la soire, on avait obtenu du misrable des aveux
complets, la justice allait faire son oeuvre promptement. Enfin, la
morale publique tait venge, Paris pouvait sortir de sa longue terreur,
l'anarchie serait frappe  la tte. Et voil ce qu'il avait fait, lui,
ministre, pour l'honneur et pour le salut du pays, pendant que
d'immondes dlateurs essayaient vainement de salir son nom, en
l'inscrivant sur une liste d'infamie, oeuvre invente des plus basses
manoeuvres politiques.

Bante, frmissante, la Chambre coutait. Cette histoire d'une
arrestation qui lui tombait du ciel, dont pas un journal du matin
n'avait parl, ce cadeau que semblait lui faire Monferrand du terrible
Salvat, lequel commenait  passer pour un simple mythe de sclratesse,
toute cette mise en scne la soulevait comme devant un drame longtemps
inachev, et dont le dnouement clatait soudain devant elle.
Profondment remue et flatte, elle fit une longue ovation  l'orateur,
qui continuait  clbrer son acte d'nergie, la socit sauve, le
crime chti, sans oublier l'engagement d'tre toujours et partout
l'homme fort, matre de l'ordre. Et il conquit mme les bancs de la
droite, lorsque, se sparant de Barroux, il termina par un salut de
sympathie aux catholiques rallis, par un appel  la concorde des
diverses croyances, contre l'ennemi commun, le farouche socialisme qui
parlait de tout dtruire.

Quand Monferrand descendit de la tribune, le tour tait jou, il s'tait
repch, la Chambre entire applaudissait, gauche et droite confondues,
couvrant la protestation des quelques socialistes, dont la clameur ne
faisait qu'ajouter  ce tumulte de triomphe. Des mains se tendaient vers
lui, il resta un instant debout, bonhomme et souriant, mais d'un sourire
o grandissait une inquitude. Son succs commenait  le gner,  lui
faire peur. Est-ce qu'il aurait trop bien parl? est-ce qu'au lieu de se
sauver seul, il aurait aussi sauv le ministre? C'tait la ruine de
tout son plan, il ne fallait pas que la Chambre vott sous le coup de ce
discours qui venait de la bouleverser. Et il passa l deux on trois
minutes d'anxit vritable,  attendre, souriant toujours, si personne
ne se levait pour lui rpondre.

Dans les tribunes, le succs tait aussi grand. On avait vu des dames
applaudir. Et monseigneur Martha lui-mme donnait les marques de la plus
vive satisfaction.

--Hein? mon gnral, disait Massot en ricanant, voil nos hommes de
guerre d'aujourd'hui, et un rude homme, celui-l!... C'est ce qu'on
appelle tirer son pingle du jeu. Seulement, c'est tout de mme du bel
ouvrage.

Enfin, Monferrand aperut Vignon, pouss par ses amis, qui se levait et
montait  la tribune. Alors, son sourire retrouva toute sa bonhomie
malicieuse; et il reprit sa place au banc des ministres, pour couter
batement.

Avec Vignon, tout de suite, l'air de la Chambre changea. Il tait mince
et correct  la tribune, avec sa belle barbe blonde, ses yeux bleus, son
attitude souple de jeunesse. Mais surtout il parlait en homme pratique,
d'une loquence simple et directe, qui faisait paratre plus vides et
plus emphatiques les dclamations de ses ans. Il avait gard de son
passage dans l'administration une vive intelligence des affaires, une
faon aise de poser et de rsoudre les questions les plus complexes.
Actif, brave, sr de son toile, ayant la chance d'tre trop jeune et
trop adroit pour s'tre encore compromis dans rien, il marchait 
l'avenir, aprs s'tre donn un programme un peu plus avanc que celui
de Barroux et de Monferrand, afin d'avoir une raison de prendre leur
place, aprs les avoir renverss, trs capable d'ailleurs de raliser ce
programme, en tentant les rformes depuis si longtemps promises. Il
avait compris que l'honntet, servie par la prudence et la finesse,
aurait enfin son jour. Et, trs posment, de sa voix claire, il dit ce
qu'il y avait  dire, ce que le bon sens, la sourde conscience de la
Chambre elle-mme attendait. Certes, il tait le premier  se rjouir
d'une arrestation qui rassurerait le pays. Mais il ne voyait pas quel
lien il pouvait y avoir entre cette arrestation et la triste affaire
soumise  la Chambre. C'taient l deux questions totalement
diffrentes, il suppliait ses collgues de ne pas voter sous
l'excitation passagre o il les voyait. Il fallait que la lumire ft
complte, et ce n'tait naturellement pas les deux ministres incrimins
qui pouvaient la faire. Du reste, il se prononait contre l'ide d'une
commission d'enqute, il tait d'avis qu'on devait simplement dfrer
les coupables, s'il y en avait,  la justice. Et il termina lui aussi
par une discrte allusion  l'influence grandissante du clerg, en
disant qu'il n'admettait les compromissions d'aucune part, repoussant
aussi bien la dictature d'Etat que le rveil de l'ancien esprit
thocratique.

Des Trs bien! trs bien! coururent d'un bout  l'autre de la Chambre,
il n'y eut que quelques applaudissements, lorsque Vignon regagna sa
place. Mais la Chambre s'tait ressaisie, la situation apparaissait si
nette, le vote, si certain, que Mge, dont l'intention tait de parler
encore, eut la sagesse de se rsigner au silence. Et l'on remarqua
l'attitude tranquille de Monferrand, qui n'avait cess d'couter Vignon
avec complaisance, comme s'il rendait hommage au talent d'un adversaire;
tandis que Barroux, depuis le froid de glace o venait de tomber son
discours, tait rest  son banc, immobile, d'une pleur de mort, comme
foudroy, cras sous l'croulement du vieux monde.

--Allons, a y est! reprit Massot, fichu, le ministre!... Vous savez,
ce petit Vignon, il ira loin. On dit qu'il rve l'Elyse. En tout cas,
le voil dsign pour tre le chef du prochain cabinet.

Puis, au milieu du brouhaha des scrutins qui s'ouvraient, comme il
voulait s'en aller, le gnral le retint.

--Attendez donc, monsieur Massot... Quel dgot, que cette cuisine
parlementaire! Vous devriez le dire dans un article, montrer comment le
pays est peu  peu affaibli, gt jusqu'aux moelles, par des journes
pareilles d'inutiles et sales discussions. Une bataille, o cinquante
mille hommes resteraient par terre, nous puiserait moins, nous
laisserait au coeur plus de vie, que dix ans d'abominable
parlementarisme... Venez donc me voir, un matin. Je vous soumettrai un
projet de loi militaire, la ncessit d'en revenir  notre arme
professionnelle et restreinte d'autrefois, si l'on ne veut pas que notre
arme nationale, si embourgeoise et d'une masse si illusoire, ne soit
le poids mort qui coulera la nation.

Depuis l'ouverture de la sance, Pierre n'avait pas prononc une parole.
Il coutait avec soin, d'abord dans l'intrt immdiat de son frre,
puis gagn peu  peu lui-mme par la fivre qui s'emparait de la salle.
Une conviction se faisait en lui que Guillaume ne craignait plus rien;
mais quel retentissement d'un vnement  un autre, et comme cette
arrestation de Salvat se rpercutait ici! Les faits se rejoignaient, se
traversaient, se transformaient sans cesse. Pench sur le bouillonnement
de la salle, il y devinait les mille chocs des passions et des intrts.
Il avait suivi la grande lutte entre Barroux, Monferrand et Vignon; il
regardait la joie enfantine du terrible Mge, simplement heureux d'avoir
remu le fond boueux de cette eau, o il ne pchait jamais que pour les
autres; et, maintenant, il s'intressait  Fonsgue, trs calme, dans le
secret de l'avenir, en train de rassurer Dutheil et Chaigneux, tous deux
effars par la chute certaine du ministre. Puis, c'tait toujours 
monseigneur Martha qu'il revenait, c'tait lui qu'il n'avait pas quitt
des yeux, suivant les motions de la sance sur sa face sereine et
heureuse, comme si toute la dramatique comdie parlementaire se ft
seulement joue pour le lointain triomphe espr par ce prtre. Et, en
attendant qu'on proclamt le rsultat du vote, il n'entendait plus, 
ct de lui, que Massot et le gnral causant tactique, cadres et
recrutement, se querellant sur la ncessit d'un bain de sang pour toute
l'Europe. Ah! la dolente humanit, toujours  se battre,  se dvorer,
dans les parlements et sur les champs de bataille, quand donc
dsarmerait-elle pour vivre enfin selon la justice et la raison?

La confusion s'ternisa, au sujet des ordres du jour, une pluie d'ordres
du jour, qui allaient de celui de Mge, trs violent,  celui de Vignon,
simplement svre. Le ministre n'acceptait que l'ordre du jour pur et
simple, et il fut battu: ce fut enfin celui de Vignon que vota la
Chambre,  une majorit de vingt-cinq voix. Une partie de la gauche
s'tait certainement jointe  la droite et au groupe des socialistes.
Toute une longue rumeur, montant de la salle, gagnant les tribunes,
accueillit le rsultat.

--Allons, dit Massot en partant avec le gnral et avec Pierre, nous en
sommes  un ministre Vignon. Mais, tout de mme, Monferrand s'est
repch. A la place de Vignon, je me mfierais.

Le soir, dans la petite maison de Neuilly, il y eut des adieux d'une
simplicit et d'une grandeur mouvantes. Aprs la rentre de Pierre,
attrist, mais rassur, Guillaume avait dcid formellement que, ds le
lendemain, il irait reprendre  Montmartre sa vie et ses travaux
habituels. Et, comme Nicolas Barths, lui aussi, devait partir, la
petite maison allait donc retomber dans sa solitude et dans sa
dsesprance.

Thophile Morin tait venu, averti par Pierre de la douloureuse
nouvelle; et, lorsque les quatre hommes se mirent  table,  sept
heures, Barths ne savait rien encore. Toute la journe, il s'tait
promen d'un bout  l'autre de sa chambre, de son pas lourd de lion en
cage, vivant l, dans cet asile offert par un ami, en grand enfant
hroque qui ne s'inquitait jamais des conditions du prsent, ni des
menaces du lendemain. Sa vie avait toujours t un espoir sans limites,
qui toujours se brisait contre les bornes de la ralit. Tout ce qu'il
avait aim, tout ce qu'il avait cru acheter par prs de cinquante ans de
prison et d'exil, la libert galitaire, la rpublique fraternelle,
avait beau crouler dj, donner  son rve les plus durs dmentis: il
gardait quand mme sa foi, la foi candide de sa jeunesse, certaine du
prochain avenir. Il souriait divinement, lorsque les nouveaux venus, les
violents qui l'avaient dpass, le raillaient, le traitaient en bon
vieillard. Lui-mme ne comprenait rien aux sectes nouvelles, s'indignait
de leur manque d'humanit, superbe et ttu dans son ide de rgnrer le
monde par la conception simpliste des hommes naturellement bons, tous
libres et tous frres.

Et, ce soir-l, en dnant, se sentant avec des amis tendres, il fut
trs gai, il montra l'ingnuit de son me, par l'absolue certitude o
il tait de voir son idal se raliser prochainement, malgr tout. Puis,
comme il tait un conteur exquis, lorsqu'il voulait bien causer, il eut
des histoires charmantes sur ses diverses prisons. Il les connaissait
toutes, et Sainte-Plagie, et le Mont-Saint-Michel, et Belle-Ile-en-Mer,
et Clairvaux, et les cachots transitoires, et les pontons empoisonns,
riant encore  certains souvenirs, disant le refuge qu'il avait partout
trouv dans sa libre conscience. Et les trois hommes qui l'coutaient,
taient charms, malgr l'angoisse qui leur serrait le coeur,  la
pense que cet ternel prisonnier, cet ternel banni, devait se lever de
nouveau et reprendre son bton, pour le dpart.

Au dessert seulement, Pierre parla. Il dit de quelle faon le ministre
l'avait fait appeler et les quarante-huit heures qu'il donnait  Barths
pour gagner la frontire, s'il ne voulait pas tre arrt. Le vieil
homme,  la longue toison blanche, au nez en bec d'aigle, aux yeux
toujours brlants de jeunesse, se leva gravement, voulut partir tout de
suite.

--Comment, mon enfant, vous savez cela depuis hier, et vous m'avez
gard, vous m'avez fait courir le risque de vous compromettre davantage,
en restant dans votre maison!... Il faut m'excuser, je ne pensais pas au
tracas que je vous donne, je croyais que tout allait s'arranger si
bien!... Et merci, merci  Guillaume, merci  vous, des quelques jours
si calmes que vous avez donns au vieux vagabond, au vieux fou que je
suis!

On le supplia de rester jusqu'au lendemain matin, il n'couta rien. Un
train partait pour Bruxelles, vers minuit, et il avait tout le temps de
le prendre. Mme il refusa formellement que Morin se donnt la peine de
l'accompagner. Morin n'tait pas riche, avait ses occupations. Pourquoi
donc lui aurait-il pris son temps, lorsqu'il tait si simple qu'il
partt seul? Il retournait  l'exil, comme  une misre,  une douleur
depuis longtemps connue, en Juif errant de la libert, que son martyre
lgendaire pousse ternellement par le vaste monde.

A dix heures, dans la petite rue endormie, lorsqu'il prit cong de ses
htes, des larmes noyrent ses yeux.

--Ah! je ne suis plus jeune, c'est fini cette fois, je ne reviendrai
pas, mes os vont dormir l-bas, dans quelque coin.

Mais, aprs avoir embrass tendrement Guillaume et Pierre, il eut un
redressement de toute son indomptable et fire personne, il jeta un
suprme cri d'espoir.

--Bah! qui sait? le triomphe est pour demain peut-tre, l'avenir est 
qui le fait et l'attend!

Et il avait disparu, que, longtemps encore, on entendit le bruit sonore
et ferme de ses pas se perdre au loin, dans la nuit claire.




LIVRE QUATRIME




I


Par ce doux matin des derniers jours de mars, lorsque Pierre quitta la
petite maison de Neuilly, avec son frre Guillaume, pour l'accompagner 
Montmartre, il eut un grand serrement de coeur, en songeant qu'il y
rentrerait seul, et qu'il y retomberait dans son dsastre et dans son
nant. Il n'avait point dormi, il tait perdu d'amertume, cachant sa
peine, s'efforant de sourire.

En voyant le ciel si clair et si tendre, les deux frres avaient rsolu
d'aller  pied, une longue promenade par les boulevards extrieurs. Neuf
heures sonnaient. Ce fut charmant, cette conduite ainsi faite au grand
frre, qui s'gayait  la pense de la bonne surprise qu'il rservait
aux siens, comme au retour d'un voyage. Il ne les avait point avertis,
il s'tait content, depuis sa disparition, de leur crire de temps 
autre, pour leur donner de ses nouvelles. Et ses trois fils n'taient
pas venus le voir, par prudence, respectant son dsir; et la jeune fille
qu'il devait pouser, avait elle-mme attendu sagement, tranquille et
discrte.

En haut, quand ils eurent gravi les pentes ensoleilles de Montmartre,
Guillaume, qui avait une clef, entra simplement et doucement. Sur la
place du Tertre, si provinciale, si calme, la petite maison semblait
dormir, dans une paix profonde. Et Pierre la retrouvait telle qu'il
l'avait vue, lors de sa premire, de son unique visite, silencieuse,
souriante, baigne d'une infinie tendresse. C'tait d'abord l'troit
couloir qui traversait le rez-de-chausse, pour s'ouvrir sur l'immense
horizon de Paris. Puis, c'tait le jardin rduit  deux pruniers et  un
bouquet de lilas, gays de feuilles maintenant; et il y aperut, cette
fois, trois bicyclettes appuyes contre les pruniers. Enfin, c'tait le
vaste atelier de travail, si joyeux et si recueilli, o vivait toute la
famille, et dont le large vitrail dominait l'ocan des toitures.

Guillaume tait arriv jusqu' l'atelier sans rencontrer personne. Trs
amus, il mit un doigt sur ses lvres.

--Attention! mon petit Pierre. Tu vas voir.

Et, la porte ouverte sans bruit, ils restrent un instant sur le seuil.

Seuls, les trois fils taient l. Thomas, prs de sa forge,
manoeuvrant une machine  percer, criblait de trous une petite plaque
de cuivre. Dans l'autre coin, devant le vitrage, Franois et Antoine
taient assis aux deux cts de leur grande table, l'un enfonc dans un
livre, tandis que l'autre, le burin en main, terminait un bois. Toute
une nappe joyeuse de soleil entrait, se jouait parmi l'extraordinaire
ple-mle de la salle, o s'entassaient tant de besognes, tant d'outils
divers, au milieu desquels la table  ouvrage des deux femmes tait
fleurie d'une grosse touffe de girofles. Et, dans l'attention absorbe
des trois jeunes gens, dans la religieuse paix, on n'entendait que le
sifflement lger de la machine,  chaque trou que l'an perait.

Mais, bien que Guillaume, sur le seuil, n'et pas boug, il y eut un
frisson, un brusque veil. Les trois fils devinrent, levrent la tte
en mme temps. Et ils eurent le mme cri, un lan commun et unique les
souleva, les jeta  son cou.

--Le pre!

Lui, heureux, les embrassa, d'une solide treinte. Ce fut tout, il n'y
eut ni attendrissement prolong, ni paroles inutiles. Il semblait tre
sorti de la veille, revenir aprs une course qui l'aurait attard. Il
les regardait, avec son sourire, tandis qu'eux trois, les regards dans
les siens, souriaient aussi; et cela disait toute l'affection, le don
total,  jamais.

--Entre donc, Pierre. Serre-moi la main de ces gaillards.

Le prtre, gn, pris d'un singulier malaise, tait rest prs de la
porte. Ses trois neveux lui donnrent de vigoureuses poignes de main.
Puis, ne sachant que faire, se trouvant dpays, il finit par s'asseoir
 l'cart, devant le vitrage.

--Eh bien! mes petits, et Mre-Grand, et Marie?

La grand'mre venait de monter  sa chambre. Quant  la jeune fille,
elle avait eu l'ide d'aller elle-mme au march. C'tait une de ses
joies, elle prtendait qu'elle seule savait acheter des oeufs frais et
du beurre qui sentait la noisette. Puis, elle rapportait parfois une
gourmandise ou des fleurs, ravie de se montrer si bonne mnagre.

--Alors, tout va bien? reprit Guillaume. Vous tes contents, le travail
marche?

Et il questionna chacun d'un mot, en homme qui rentre tout de suite dans
ses habitudes quotidiennes. Thomas, dont la rude et bonne figure
s'panouissait, rsuma en deux phrases ses recherches nouvelles pour le
petit moteur, certain maintenant, disait-il, d'avoir trouv. Franois,
enfonc toujours dans la prparation de son examen, plaisanta, parla de
l'norme matire qu'il avait encore  emmnager dans son cerveau.
Antoine montra le bois qu'il terminait, sa petite amie Lise, la soeur
du sculpteur Jahan, lisant au soleil dans un jardin, toute une floraison
de la crature attarde, qu'il avait veille  l'intelligence par la
tendresse. Et, tout en causant, les trois frres avaient repris leurs
places, s'taient remis au travail, naturellement, par la forte
discipline qui avait fait du travail leur vie mme.

Guillaume, plein d'aise, donnait un coup d'oeil  la besogne de
chacun.

--Ah! mes petits, ce que j'ai prpar, ce que j'ai mis au point, moi
aussi, pendant que j'tais sur le dos! J'ai mme pris pas mal de
notes... Nous sommes venus  pied; mais une voiture va m'apporter tout
a, avec les vtements et le linge que Mre-Grand m'a envoys... Et
quelle joie de retrouver tout ici, de reprendre avec vous la tche
commence! Ah! je vais en abattre!

Dj, il tait dans son coin,  lui. Entre la forge et le vitrage, il
avait toute une large place rserve, son fourneau de chimiste, des
vitrines et des planches charges d'appareils, une longue table dont
l'un des bouts lui servait de bureau. Et, dj, il reprenait possession
de cet univers, ses regards s'taient promens, heureux de revoir tout
en ordre, ses mains furetaient, touchaient les objets, avec la hte de
se remettre, ainsi que ses trois fils,  la besogne.

Mais, en haut du petit escalier qui conduisait aux chambres, Mre-Grand
venait de paratre, calme et grave, trs droite, dans son ternelle robe
noire.

--C'est vous, Guillaume. Voulez-vous monter un instant?

Il monta, il comprit qu'elle dsirait le renseigner, le rassurer, en lui
disant tout de suite ce qu'elle avait  lui dire sans tmoins. C'tait
le secret redoutable entre eux, l'unique chose que ses fils ne savaient
pas, la grande chose qui l'avait tortur d'angoisse, aprs l'attentat,
lorsqu'il l'avait crue en pril d'tre sue et divulgue. En haut, dans
sa chambre, elle lui rendit des comptes, lui montra, prs de son lit,
intacte la cachette o taient les cartouches de la poudre nouvelle et
les plans du formidable engin destructeur. Il les y retrouvait tels
qu'il les y avait laisss, il et fallu pour les y toucher qu'on la tut
ou que la maison sautt avec elle. Trs simplement, de son air de
tranquille hrosme, elle le remit en possession du terrible dpt, en
lui rendant la clef qu'il lui avait envoye par Pierre, le lendemain de
sa blessure.

--Vous n'tiez pas inquiet, je pense?

Il lui serra les deux mains, avec tendresse et respect.

--Inquiet seulement que la police ne vnt et ne vous brutalist... Vous
tes la gardienne, ce serait vous qui achveriez mon oeuvre, si je
disparaissais.

Pendant ce temps, en bas, Pierre, toujours assis prs du vitrage,
sentait sa gne crotre. Certes, il n'y avait, dans la maison, qu'une
sympathie affectueuse  son gard. Pourquoi donc lui semblait-il que les
choses et les tres eux-mmes lui restaient hostiles, malgr leur bon
vouloir de fraternit? Et il se demandait ce qu'il allait devenir l,
parmi ces travailleurs, tous soutenus par une foi, lui qui ne croyait
plus  rien, qui ne faisait rien. La vue des trois frres, si ardents,
si gais  la besogne, finissait par l'emplir d'une sorte d'irritation
mauvaise. Mais l'arrive de Marie l'acheva.

Elle entra sans le voir, et si joyeuse, et si dbordante de vie, avec
son panier de provisions au bras. On et dit que la printanire matine
de soleil entrait avec elle, dans l'clat de sa jeunesse, la taille
souple, la poitrine large. Toute sa face rose, son nez fin, son grand
front d'intelligence, son paisse bouche de bont, rayonnaient sous les
lourds bandeaux de ses cheveux noirs. Et ses yeux bruns riaient, d'une
continuelle allgresse de sant et de force.

--Ah! vous savez, vous trois, cria-t-elle, j'en ai achet, des
choses!... Venez voir a, je n'ai pas voulu dballer mon panier  la
cuisine.

Il fallut absolument qu'ils vinssent se grouper autour du panier,
qu'elle avait pos sur une table.

--D'abord, du beurre. Sentez un peu si celui-l sent la noisette! On le
fait pour moi... Et puis, des oeufs. Ils sont pondus d'hier, j'en
rponds. Mme en voici un qui est du jour... Et puis, des ctelettes.
Hein? tonnantes, mes ctelettes! Le boucher les soigne, quand c'est
moi... Et puis, un fromage  la crme, mais  la vraie crme, une
merveille!... Et puis, a, c'est la surprise, la gourmandise, des radis,
de jolis petits radis roses. Des radis en mars, quel luxe!

Elle triomphait en bonne mnagre qui savait le prix des choses et qui
avait suivi, au lyce Fnelon, tout un cours de cuisine et de mnage.
Les trois frres, qui s'gayaient avec elle, durent la complimenter.

Mais, tout d'un coup, elle aperut Pierre.

--Comment, monsieur l'abb, vous tes l? Je vous demande pardon, je ne
vous avais point vu... Et Guillaume, il va bien? Vous nous apportez de
ses nouvelles.

--Mais pre est revenu, dit Thomas. Il est l-haut, avec Mre-Grand.

Saisie, elle replaa toutes les provisions dans le panier.

--Guillaume est revenu! Guillaume est revenu!... Et vous ne me le dites
pas! et vous me laissez tout dballer!... Ah bien! je suis gentille,
moi,  vous vanter mon beurre et mes oeufs, lorsque Guillaume est
revenu!

Justement, celui-ci descendait de la chambre, avec la grand'mre; et
elle courut gaiement, lui tendit les deux joues, pour qu'il y post deux
gros baisers; puis, elle lui mit les mains sur les paules, le regarda
longuement, en lui disant d'une voix un peu tremblante:

--Je suis contente, trs contente de vous revoir, Guillaume...
Maintenant, je puis le dire, j'ai cru vous perdre, j'ai t trs
inquite et trs malheureuse.

Et, bien qu'elle continut de rire, deux larmes parurent dans ses yeux,
pendant que lui, trs mu aussi, murmurait, en l'embrassant de nouveau:

--Chre Marie... Combien je suis heureux! Je vous retrouve, et si belle,
si tendre toujours!

Pierre, qui les regardait, les trouva froids. Il s'tait sans doute
attendu  plus de larmes,  une treinte plus passionne, entre deux
fiancs qu'un accident avait spars si longtemps,  la veille de leur
mariage. La disproportion des ges aussi le blessa, bien que son frre
lui part solide et trs jeune encore. Ce devait tre cette jeune fille
qui, dcidment, ne lui plaisait gure. Elle tait trop bien portante,
trop calme. Depuis qu'elle se trouvait l, il sentait augmenter son
malaise, son envie de s'en aller et de ne point revenir. Cette sensation
de diffrer d'elle, d'tre chez son frre un tranger, devenait en lui
une vritable souffrance.

Il se leva, voulut partir, en prtextant une course dans Paris.

--Comment! tu ne restes pas  djeuner avec nous? s'cria Guillaume,
stupfait. Mais c'tait convenu, tu ne vas pas me faire ce chagrin...
Maintenant, petit frre, cette maison est la tienne.

Et, tous se rcriant, le suppliant, avec une affection vritable, il fut
bien forc de rester et de reprendre sa chaise, o il retomba dans sa
gne silencieuse, regardant, coutant cette famille qui tait la sienne
et qu'il sentait si loin de lui.

Onze heures sonnaient  peine. Le travail continua, coup de gaies
causeries, lorsque l'une des deux bonnes fut venue chercher le panier
de provisions. Marie lui recommanda de l'appeler pour les oeufs  la
coque, car elle se piquait d'avoir une recette merveilleuse, une faon
de les cuire  point, qui gardait le blanc en un lait crmeux. Et ce fut
l l'occasion de quelques plaisanteries de Franois, qui la taquinait
parfois sur toutes les belles choses qu'elle avait apprises au lyce
Fnelon, o son pre l'avait mise  douze ans, aprs la mort de sa mre.
Mais elle rpondait vaillamment, riait  son tour des heures que
lui-mme perdait  l'Ecole Normale,  propos de chinoiseries
pdagogiques.

--Ah! les grands enfants! dit-elle, sans lcher son travail de broderie,
c'est drle, vous tes pourtant tous les trois trs intelligents, trs
larges d'esprit, et a vous offusque un peu, au fond, avouez-le, qu'une
fille comme moi ait fait, comme vous autres garons, ses tudes dans un
lyce? Querelle de sexes, question de rivalit et de concurrence,
n'est-ce pas?

Ils protestrent, jurrent qu'ils taient pour la plus large instruction
donne aux filles. Elle le savait bien, et s'amusait  leur rendre leurs
taquineries.

--Non, non, sur cette affaire-l, vous tes trs en retard, mes
enfants... Je n'ignore pas ce que, dans la bourgeoisie bien pensante, on
reproche aux lyces de filles. D'abord, l'instruction y est absolument
laque, ce qui inquite les familles qui croient, pour les filles,  la
ncessit de l'instruction religieuse, comme dfense morale. Ensuite,
l'instruction s'y dmocratise, les lves y viennent de tous les mondes,
la demoiselle de la dame du premier et celle de la concierge s'y
rencontrent, y fraternisent, grce aux bourses qu'on distribue trs
largement. Enfin, on s'y affranchit du foyer, une place de plus en plus
grande y est laisse  l'initiative, et tous ces programmes trs
chargs, toute cette science qu'on exige aux examens est certainement
une mancipation de la jeune fille, une marche  la femme future,  la
socit future, que vous appelez cependant de tous vos voeux, n'est-ce
pas? les enfants.

--Mais sans doute! cria Franois, mais nous sommes d'accord l-dessus!

Elle eut un joli geste et reprit tranquillement:

--Je plaisante... Vous savez que je suis une simple, moi, et que je n'en
demande pas tant que vous. Ah! les revendications, les droits de la
femme! C'est bien clair, elle les a tous, elle est l'gale de l'homme,
autant que la nature y consent. Et l'unique affaire, la difficult
ternelle est de s'entendre et de s'aimer... a ne m'empche pas d'tre
trs contente de savoir ce que je sais, oh! sans pdanterie aucune,
seulement parce que je m'imagine que cela m'a fait bien portante,
d'aplomb dans la vie, au moral comme au physique.

Quand on veillait ainsi ses souvenirs du lyce Fnelon, elle s'y
plaisait, les voquait avec une flamme, o se retrouvaient son ardeur 
l'tude, sa turbulence aux rcrations, des parties folles avec ses
compagnes, les cheveux au vent. Sur les cinq lyces de filles ouverts 
Paris, c'tait le seul qui ft trs frquent; et encore n'y avait-il
gure l, affrontant les prjugs et les prventions, que des filles de
fonctionnaires, surtout des filles de professeurs, se destinant
elles-mmes au professorat. Celles-ci, en quittant le lyce, devaient
ensuite aller conqurir leur diplme dfinitif  l'Ecole normale de
Svres. Elle, malgr des tudes trs brillantes, ne s'tait senti aucun
got pour ce mtier d'institutrice; et, plus tard,  la mort de son
pre, ruin, endett, lorsqu'elle avait pu craindre un instant de se
trouver sans ressources sur le pav de Paris, c'tait Guillaume, en la
prenant chez lui, qui n'avait pas voulu la laisser courir le cachet.
Elle brodait avec un art merveilleux, elle s'obstinait  gagner quelque
argent, pour n'en recevoir de personne.

Souriant, Guillaume avait cout, sans intervenir. Il s'tait mis 
l'aimer, sduit surtout par sa franchise, sa droiture, ce bel quilibre
qui faisait son charme honnte et fort. Elle savait tout. Mais si elle
n'avait plus la posie de la jeune fille ignorante et blante, elle y
gagnait une relle probit de coeur et d'esprit, une parfaite
innocence au grand jour, sans rserve d'hypocrisie, sans perversit
cache, aiguillonne par le mystre. Et, dans sa belle sant calme, elle
avait gard une telle puret d'enfance, que, malgr ses vingt-six ans
sonns, tout le sang de ses veines montait encore parfois  ses joues,
en ces ardentes rougeurs dont elle tait si dsespre.

--Chre Marie, dit Guillaume, vous voyez bien que les enfants s'amusent,
et c'est vous qui avez raison... Vos oeufs  la coque sont les
meilleurs du monde.

Il avait dit cela avec une affection si tendre, que la jeune fille, sans
autre raison, devint pourpre. Elle le sentit, rougit davantage. Et,
comme les trois garons la regardaient malicieusement, elle se fcha
contre elle-mme. Puis, se tournant vers Pierre:

--Hein? monsieur l'abb, est-ce ridicule, une vieille fille, rougir
ainsi? Ne dirait-on pas que j'ai commis un crime?... Et, vous savez,
c'est pour arriver  me faire rougir, qu'ils me taquinent, ces
enfants!... J'ai beau ne pas vouloir, je ne sais d'o a monte, c'est
plus fort que moi.

Mre-Grand, levant les yeux de la chemise qu'elle raccommodait, sans
lunettes, dit simplement:

--Va, ma chre, c'est trs bien, c'est ton coeur qui monte  tes
joues, pour qu'on le voie.

L'heure du djeuner approchait. On dcida qu'on mettrait la table dans
l'atelier, ce qui arrivait parfois, lorsqu'on avait un convive. Et ce
fut vraiment exquis, dans le clair soleil, cette table dresse avec son
linge blanc, ce djeuner si simple et si fraternel. Les oeufs que la
jeune fille avait rapports elle-mme de la cuisine, sous une
serviette, furent trouvs admirables. On fit galement un succs aux
radis et au beurre. Puis, aprs les ctelettes, il n'y eut pour dessert
que le fromage  la crme, mais un fromage comme personne n'en avait
jamais mang. Et Paris tait l, qui s'tendait sans bornes, d'un bout 
l'autre de l'horizon, dans son grondement formidable.

Pierre avait fait effort pour s'gayer. Mais il tait bientt retomb
dans son silence. Guillaume, qui venait de voir les trois bicyclettes
dehors, questionnait Marie, voulait savoir jusqu'o elle tait alle, le
matin. Franois et Antoine l'avaient accompagne, du ct d'Orgemont.
L'ennui, c'tait qu'il fallait ensuite remonter les bicyclettes sur la
butte. Elle en riait, disait que a la faisait bien dormir, sans vilains
rves. La bicyclette, pour elle, avait toutes sortes de vertus; et,
comme le prtre la regardait, plein d'effarement, elle promit de lui
expliquer un jour ses ides l-dessus. Le pis fut que, ds lors, la
bicyclette occupa toute la fin du djeuner. Thomas s'tendit sur les
derniers perfectionnements apports aux machines qu'on fabriquait 
l'usine Grandidier. Lui-mme cherchait le fameux appareil tant dsir,
qui permettrait, en marche, de changer la multiplication, d'une faon
simple et pratique. Et, ensuite, les trois jeunes gens et la jeune fille
ne parlrent plus que des promenades faites, que des promenades  faire,
dbordants d'exubrance, de toute une joie d'coliers chapps, avides
de plein air.

Mre-Grand, qui prsidait les repas avec une srnit de reine mre,
s'tait penche  l'oreille de Guillaume, assis prs d'elle. Et Pierre
comprit qu'elle lui parlait de son mariage, dont la date fixe  la fin
d'avril, allait forcment tre recule. Ce mariage, si raisonnable, qui
semblait devoir assurer le bonheur de toute la maison, tait un peu son
oeuvre, ainsi que celle des trois fils; car jamais le pre n'aurait
cd  son coeur, si la femme qu'il installait dans la famille, ne s'y
tait pas trouve dj, accepte, aime. Et, maintenant, la dernire
semaine de juin, pour toutes sortes de raisons, paraissait tre une
bonne date.

Marie entendit, se tourna gaiement.

--N'est-ce pas, ma chre, demanda Mre-Grand, la fin de juin, c'est trs
bien?

Pierre s'attendait  voir une rougeur intense envahir les joues de la
jeune fille. Mais elle resta trs calme, elle avait pour Guillaume une
affection profonde, une reconnaissance d'une infinie tendresse, certaine
d'ailleurs qu'en l'pousant elle faisait un acte trs sage et trs bon,
pour elle et pour les autres.

--Parfaitement, la fin de juin, rpta-t-elle, c'est trs bien.

Les fils, qui avaient compris, se contentrent de hocher la tte, pour
donner, eux aussi, leur assentiment.

Quand on se fut lev de table, Pierre voulut absolument partir. Pourquoi
donc souffrait-il ainsi, et de ce djeuner si cordial dans sa bonhomie,
et de cette famille si heureuse d'avoir enfin le pre parmi elle, et
surtout de cette jeune fille si paisible, si riante  la vie? Elle
l'irritait, son malaise tait devenu intolrable. De nouveau, il
prtexta des courses sans nombre. Puis, il serra les mains des trois
garons qui se tendaient vers lui, serra mme celles de Mre-Grand et de
Marie, toutes deux amicales, un peu surprises de sa hte  les quitter.
Et Guillaume, aprs avoir vainement essay de le retenir, soucieux et
attrist, l'accompagna, l'arrta au milieu du petit jardin, pour le
forcer  une explication.

--Voyons, qu'as-tu? pourquoi te sauves-tu?

--Mais je n'ai rien, je t'assure. J'ai quelques affaires presses, voil
tout.

--Non, laisse ce prtexte, je t'en prie... Personne ici, je pense, ne
t'a dplu, ne t'a bless. Ils t'aimeront tous bientt, comme je t'aime.

--Je n'en doute pas, je ne me plains de personne... Je n'aurais qu' me
plaindre de moi-mme.

Guillaume, dont la douloureuse motion grandissait, eut un geste dsol.

--Ah! frre, petit frre, que tu me fais de la peine! car, je le vois
bien, tu me caches quelque chose. Songe donc que, maintenant, notre
fraternit s'est renoue, que nous nous adorons comme autrefois, lorsque
j'allais te faire jouer dans ton berceau. Et je te connais, je sais ton
dsastre et ta torture, puisque tu t'es confess  moi. Et je ne veux
pas que tu souffres, moi! je veux te gurir!

A mesure qu'il l'coutait dire ces choses, Pierre sentait son pauvre
coeur se gonfler. Il ne put retenir ses larmes.

--Si, si, il faut me laisser  ma souffrance. Elle est sans gurison
possible. Tu ne peux rien pour moi, je suis en dehors de la nature, je
suis un monstre.

--Que dis-tu l? Ne peux-tu rentrer dans la nature, s'il est vrai que tu
en sois sorti?... Ce que je ne veux pas, c'est que tu retournes
t'enfermer au fond de ta petite maison solitaire, o tu t'affoles 
remcher ton nant. Viens ici passer les journes avec nous, pour que
nous te donnions de nouveau le got de vivre.

Ah! cette petite maison vide qui l'attendait, Pierre en avait  l'avance
le frisson glac, lorsqu'il allait s'y retrouver seul, sans ce frre
aim, avec lequel il venait d'y passer des journes si douces! Dans
quelle solitude, dans quel tourment il y retomberait, aprs ces quelques
semaines d'existence  deux, dont il avait dj pris l'habitude
heureuse! Mais sa douleur s'en accrut, tout un aveu jaillit de ses
lvres.

--Vivre ici, vivre avec vous, oh! non, c'est ce qui m'est impossible...
Pourquoi me forces-tu  parler,  te dire ce dont j'ai honte et ce que
je ne comprends mme pas? Depuis ce matin, tu as bien vu que je
souffrais d'tre ici; et c'est sans doute parce que vous travaillez et
que je ne fais rien, parce que vous vous aimez, parce que vous croyez 
votre effort, tandis que, moi, je ne sais plus ni aimer ni croire... Je
m'y sens dplac, j'y suis gn et je vous gne. Mme vous m'irritez, je
finirais par vous har peut-tre. Tu vois bien que plus rien de bon ne
reste en moi, que tout a t gt, saccag, et que tout est mort, et que
l'envie seule et la haine repousseraient... Laisse-moi donc retourner
dans mon coin maudit, o le nant achvera de me prendre. Adieu, frre!

Eperdu de tendresse et de compassion, Guillaume lui saisit les deux
bras, le retint.

--Tu ne partiras pas, je ne veux pas que tu partes, sans m'avoir
formellement promis de revenir. Je ne veux pas te reperdre, maintenant
que je sais ce que tu vaux et combien tu souffres... Malgr toi, s'il le
faut, je te sauverai, je te gurirai de la torture de ton doute, oh!
sans te catchiser, sans t'imposer aucune croyance, simplement en
laissant faire la vie, qui seule peut te rendre la sant et l'espoir...
Je t'en supplie, frre, au nom de notre affection, reviens, reviens
souvent passer ici la journe. Tu verras que, lorsqu'on s'est donn une
tche, et qu'on travaille en famille, on n'est jamais trop malheureux.
Une tche, n'importe laquelle, et quelque grand amour, la vie accepte,
la vie vcue, aime!

--A quoi bon? murmura Pierre amrement. Je n'ai plus de tche et je ne
sais plus aimer.

--Eh bien! je te donnerai une tche, moi! et ds que l'amour reviendra,
au souffle prochain qui le rveillera, tu sauras aimer! Consens, frre,
consens!

Puis, le voyant toujours douloureux, ttu dans sa volont de le quitter
et de s'anantir:

--Ah! je ne te dis pas que les choses de ce monde marchent  souhait,
qu'il n'y ait que joie, que vrit et que justice... Ainsi, tu ne
saurais croire combien l'aventure de ce misrable Salvat me gonfle de
colre et de rvolte. Coupable, oh! oui! mais que d'excuses pourtant! et
comme on va me le rendre sympathique, si on le charge des crimes de
tous, si les bandes politiques se le rejettent, l'utilisent, se servent
de lui pour la conqute du pouvoir! Cela m'exaspre, et je ne promets
pas d'tre plus raisonnable que toi... Mais, voyons, frre, simplement
pour me faire plaisir, promets-moi qu'aprs-demain tu viendras passer la
journe avec nous.

Et, comme Pierre encore gardait le silence:

--Je le veux, j'aurais trop de chagrin  penser que tu te martyrises,
dans ton trou de bte blesse... Je veux te gurir, je veux te sauver.

Des larmes taient remontes dans les yeux de Pierre, et il dit avec une
infinie dtresse:

--Ne me force pas  te promettre... J'essayerai de me vaincre.

Quelle semaine il passa dans la petite maison noire et vide! Pendant
sept jours, il s'y ensevelit, rongeant son dsespoir de ne plus trouver
sans cesse,  son ct, ce grand frre qu'il s'tait remis  adorer de
toute son me. Jamais il n'avait senti si affreuse sa solitude, depuis
que le doute vidait son coeur. Vingt fois, il fut sur le point de
courir  Montmartre, o il sentait confusment qu'taient l'affection,
la vrit, la vie. Mais, chaque fois, un invincible malaise, le malaise
prouv dj, fait de peur et de honte, le retint. Lui prtre, lui
chtr, lui rejet hors de l'amour et des besognes communes, ne
trouverait-il pas l que blessures et que souffrances, parmi ces tres
de nature, de libert et de sant? Et il voquait les ombres de son pre
et de sa mre, errantes par les chambres dsertes, ces tristes ombres en
lutte toujours, mme aprs la mort, qu'il croyait entendre se lamenter,
comme si elles le suppliaient de les rconcilier en lui, le jour o il
trouverait la paix. Que devait-il faire? rester  pleurer,  se
dsesprer avec elles deux? Aller l-bas chercher la gurison, qui les
coucherait enfin elles-mmes dans le sommeil du tombeau, heureuses de
dormir, maintenant que lui vivait heureux? Et, un matin, au rveil, il
lui sembla que son pre, souriant, l'envoyait l-bas; tandis que sa
mre, consentante, le regardait de ses grands yeux doux, o la tristesse
d'avoir fait de lui un mauvais prtre cdait au besoin de le rendre 
l'existence de tous.

Ce jour-l, Pierre ne raisonna pas, prit une voiture, donna l'adresse,
pour tre sr de ne pas s'effarer et tourner court, en chemin. Puis,
lorsqu'il se retrouva, comme dans un rve, au milieu du vaste atelier,
gaiement reu par son frre Guillaume et les trois grands fils, qui,
dlicatement, paraissaient croire qu'il tait venu la veille, il assista
 une scne imprvue qui le frappa beaucoup et le soulagea.

Marie,  son entre, tait reste assise, l'avait  peine salu, la face
ple, le front barr d'une ride. Et Mre-Grand, l'air grave aussi, dit
en la regardant:

--Excusez-la, monsieur l'abb, elle n'est pas raisonnable... C'est
contre nous cinq que vous la voyez en colre.

Guillaume se mit  rire.

--Ah! la ttue!... Tu ne peux pas t'imaginer, Pierre, ce qui se passe
dans cette petite caboche-l, lorsqu'on contrarie l'ide qu'elle a de la
justice, oh! une ide si haute, si totale, qu'elle ne souffre aucun
accommodement... Ainsi, nous causions de ce procs, de ce pre qui vient
d'tre condamn sur le tmoignage de son fils, et elle seule soutient
qu'il a bien fait, qu'on doit dire la vrit, toujours et quand mme...
Hein? quel terrible accusateur public elle ferait!

Hors d'elle, exaspre encore par le sourire de Pierre, qui lui donnait
tort, Marie s'emporta.

--Guillaume, vous tes mchant... Je ne veux pas qu'on rie.

--Mais tu deviens folle, ma chre, s'cria Franois, pendant que Thomas
et Antoine s'gayaient eux aussi. Pre et nous ne soutenons l qu'une
thse d'humanit, car nous croyons aimer et respecter la justice autant
que toi.

--Il n'y a pas d'humanit, il n'y a que la justice. Ce qui est juste est
juste, malgr tout, lors mme que le monde devrait crouler.

Puis, comme Guillaume tentait de plaider encore et de la convaincre,
elle se leva tout d'un coup, tremblante, perdue, souleve par un tel
emportement, qu'elle en bgayait.

--Non, non! vous tes tous des mchants, vous voulez tous me faire de la
peine... J'aime mieux monter dans ma chambre.

En vain, Mre-Grand tcha de la retenir.

--Mon enfant, mon enfant! rflchis, c'est trs vilain, tu en auras un
gros regret.

--Non, non! vous n'tes pas justes, je souffre trop.

Et, violente, elle monta dans sa chambre. Ce fut un dsastre, une
consternation. De telles scnes se produisaient parfois, mais rarement
avec une pareille gravit. Tout de suite, Guillaume se donna tort de
l'avoir pousse ainsi, surtout en la plaisantant, car elle ne pouvait
tolrer l'ironie. Et il renseigna Pierre, lui raconta que, lorsqu'elle
tait plus jeune, elle avait eu des crises de colre affreuses,  tomber
morte, devant une injustice. Comme elle l'expliquait ensuite, c'tait en
elle un irrsistible flot qui l'emportait, la faisait dlirer.
Aujourd'hui encore, elle restait, sur de tels sujets, obstine et
querelleuse. Et elle en rougissait, elle sentait parfaitement que cela,
trop souvent, la rendait insupportable, insociable.

En effet, un quart d'heure plus tard, elle descendit d'elle-mme, trs
rouge, mais reconnaissant bravement son tort.

--Hein? suis-je ridicule, suis-je mauvaise, moi qui accuse les autres
d'tre mchants!... Monsieur l'abb va avoir une belle ide de moi!

Elle alla embrasser Mre-Grand.

--Vous me pardonnez, n'est-ce pas?... Oh! Franois peut rire  prsent,
et Thomas, et Antoine aussi. Ils ont bien raison, a ne mrite que a.

--Ma pauvre Marie! dit tendrement Guillaume, voil ce que c'est que
d'tre dans l'absolu... Vous qui tes en tout si quilibre, si saine et
si sage, parce que vous acceptez le relatif des choses et que vous
demandez  la vie uniquement ce qu'elle peut donner, vous perdez toute
sagesse et tout quilibre, lorsque vous tombez  cet absolu que vous
vous faites de l'ide de justice... Qui de nous ne pche de la sorte?

Marie, confuse encore, plaisanta.

--Cela fait au moins que je ne suis pas parfaite.

--Ah! certes, tant mieux! et je ne vous en aime que davantage.

C'est ce que Pierre aurait cri volontiers, lui aussi. Cette scne
l'avait profondment remu, sans qu'il pt dgager encore tout ce
qu'elle veillait en lui. Son abominable tourment ne venait-il pas de
l'absolu o il voulait vivre, cet absolu qu'il avait jusqu'ici demand
aux tres et aux choses? Il avait cherch la foi totale, il s'tait jet
par dsesprance dans la ngation totale. Et cette hautaine attitude
qu'il avait garde dans l'croulement de tout, cette rputation de saint
prtre qu'il s'tait faite, lorsque le nant seul l'habitait, n'tait-ce
pas encore un dsir mauvais de l'absolu, la simple pose romantique de
son aveuglement et de son orgueil? Pendant que son frre tout  l'heure
parlait, louant Marie de ne demander  la vie que ce qu'elle pouvait
donner, il lui avait sembl que ces paroles venaient  lui comme un
conseil et passaient sur sa face comme un souffle frais de nature. Mais
cela restait si confus encore, et sa seule joie prcise tait la colre
o il venait de voir cette jeune fille, la faute qui la rapprochait de
lui, qui la faisait descendre de la srnit de perfection, dont il
souffrait inconsciemment sans doute. Quel sentiment agissait? il ne s'en
rendait mme pas compte. Ce jour-l, il causa quelques instants avec
elle, et il partit en la trouvant trs bonne, trs humaine.

Ds le surlendemain, Pierre monta passer l'aprs-midi dans le grand
atelier ensoleill, en face de Paris. Depuis qu'il avait conscience de
son oisivet, il s'ennuyait beaucoup, il commenait  ne se distraire
que l, parmi cette famille qui travaillait si gaiement. Son frre le
gronda de n'tre pas venu djeuner, et il promit de revenir le
lendemain, assez tt pour s'asseoir  leur table. Une semaine s'coula,
il n'y avait plus qu'une bonne camaraderie entre Marie et lui, sans
trace de ce malaise, de cette hostilit qui les avait d'abord heurts
l'un contre l'autre. L'ide de ce prtre en soutane ne la gnait
d'ailleurs aucunement; car, dans son tranquille athisme, jamais elle
n'avait eu l'ide qu'un prtre pouvait tre un homme  part. Et c'tait
l maintenant ce qui l'tonnait, ce qui le ravissait, l'accueil
fraternel qu'il recevait d'elle, comme s'il et port le veston, eu les
ides, men la vie de ses grands neveux, sans que rien le distingut des
autres hommes. Et ce qui le stupfiait davantage encore, c'tait le
silence qu'elle gardait sur la question religieuse, l'insouciance
profonde, tranquille et heureuse, o elle semblait tre du divin et de
l'au-del, ce terrifiant domaine du mystre, au travers duquel lui-mme
tranait une si douloureuse agonie.

Ds qu'il reparut ainsi tous les deux ou trois jours, elle s'aperut
bien qu'il souffrait. Qu'avait-il donc? Elle le questionna d'un air de
bonne amiti; et, comme elle n'en tirait que des rponses vasives,
elle sentit l une douleur saignante, honteuse d'elle-mme, que le
secret o elle s'aggravait rendait ingurissable. Sa piti de femme
s'veilla, elle se prit d'une affection croissante pour ce grand garon
ple, aux yeux brlants de fivre, que rongeait une torture intrieure
dont il ne voulait parler  personne. Sans doute elle questionna
Guillaume sur son frre si triste, si dsespr; et il dut lui confier
une partie du secret, pour qu'elle l'aidt  le tirer de son tourment,
en lui rendant le got de vivre. Il tait si heureux qu'elle le traitt
en ami, en frre! Enfin, ce fut Pierre lui-mme qui, un soir, comme elle
le pressait affectueusement de se confesser  elle, en lui voyant des
larmes dans les yeux, devant un morne crpuscule tombant sur Paris,
avoua tout d'un coup sa torture, dit quel vide mortel la perte de la foi
avait  jamais creus en lui. Ah! ne plus croire, ne plus aimer, n'tre
que cendre, ne pas savoir par quelle autre certitude remplacer Dieu
absent! Elle le regardait, stupfaite, bante. Mais il tait fou! Et
elle le lui dit, dans l'tonnement et la rvolte o la jetait un pareil
cri de misre. Dsesprer, ne plus croire, ne plus aimer, parce que
l'hypothse du divin croule, et cela lorsque le vaste monde est l, la
vie avec son devoir d'tre vcue, toutes les cratures et toutes les
choses  tre aimes et secourues, sans compter l'universelle besogne,
la tche que chacun vient remplir! Il tait fou srement, et d'une folie
noire, dont elle jura de le gurir.

Ds lors, cet extraordinaire garon, qui d'abord l'avait gne, puis
tonne, lui causa un grand attendrissement. Elle lui fut trs douce,
trs gaie, le soignant avec des dlicatesses adroites d'esprit et de
coeur. Ils avaient eu tous les deux une enfance commune, car leurs
mres, galement pieuses, les avaient levs dans une religion troite.
Mais ensuite, quels sorts diffrents, quelles aventures contraires!
Tandis que lui, li par son serment de prtre, se dbattait
douloureusement dans son doute, elle, mise au lyce Fnelon, ds la mort
de sa mre, y avait grandi loin de tout culte, en un oubli peu  peu
total de ses premires impressions religieuses. Et c'tait pour lui une
continuelle surprise qu'elle et chapp de la sorte au frisson de
l'au-del, lorsque lui-mme en restait ravag si profondment. Dans
leurs causeries, quand il s'tonnait de cela, elle riait  belles dents,
disait que l'enfer ne lui avait jamais fait peur, parce qu'elle savait
bien qu'il ne pouvait exister, ajoutait qu'elle vivait paisible, sans
l'espoir d'aller au ciel, en tchant de s'accommoder sagement aux
ncessits de cette terre. Affaire de temprament peut-tre. Mais
affaire d'instruction aussi. Car jamais instruction complte n'tait
tombe dans une cervelle plus solide, dans un caractre plus droit. Et
le miracle, avec toute cette science entasse un peu au hasard, tait
qu'elle ft reste trs femme, trs tendre, sans rien de dur ni de
viril. Elle n'tait que libre, loyale et charmante.

--Ah! mon ami, lui disait-elle, si vous saviez combien il m'est facile
d'tre heureuse, lorsque les tres chers ne souffrent pas trop autour de
moi! Personnellement, je m'arrange toujours avec la vie, je m'y adapte,
je travaille, je me contente quand mme. Aussi la douleur ne m'est-elle
jamais venue que par les autres, car je ne puis m'empcher de vouloir
que tout le monde soit  peu prs heureux; et il y en a qui rsistent...
Ainsi, moi, j'ai longtemps t pauvre, sans cesser d'tre gaie. Je ne
dsire rien, que les choses qui ne s'achtent pas. La misre n'en est
pas moins la grande abomination, la rvoltante injustice qui me jette
hors de moi. Je comprends que tout ait croul pour vous, lorsque la
charit vous a sembl insuffisante et drisoire. Pourtant, elle soulage,
donner est si doux! Et puis, un jour, par la raison, par le travail,
par le bon fonctionnement de la vie elle-mme, il faudra bien que la
justice rgne... Hein? c'est moi qui prche. Ah! que j'en ai peu le
got! Ce serait si ridicule que je voulusse vous gurir, avec mes
phrases de grande fille savante! Mais c'est vrai, cependant, que je
songe  vous tirer de votre maladie noire, et pour cela je ne vous
demande que de venir vivre le plus possible chez nous. Vous n'ignorez
pas que c'est le cher dsir de Guillaume. Nous vous aimerons tous si
fort, vous nous verrez tous si tendrement unis, si joyeux  la commune
besogne, que vous rentrerez dans la vrit, en vous remettant avec nous
 l'cole de la bonne nature... Vivez, travaillez, aimez, esprez!

Pierre souriait et revenait maintenant presque tous les jours. Elle
tait si affectueuse, lorsqu'elle le sermonnait gentiment ainsi, de son
air de sagesse! Et, comme elle le disait, il faisait si tendre dans le
vaste atelier, cela sentait si bon la joie d'tre ensemble, de se donner
ensemble  la mme oeuvre de sant et de vrit! Honteux de ne rien
faire, ayant le besoin d'occuper ses doigts et sa pense, il s'tait
d'abord intress aux bois que gravait Antoine. Pourquoi n'aurait-il pas
essay, lui aussi? Mais il s'inquita, ne se sentit pas le don, la
volont de l'art; et, comme l'amas de livres, le travail purement
intellectuel de Franois le rebutaient, au sortir du gouffre d'erreurs
o la discussion des textes l'avait noy, il se trouva port vers le
travail manuel de Thomas, se passionnant pour la mcanique, dont la
prcision et la nettet satisfaisaient sa soif ardente de certitude. Il
se mit aux ordres du jeune homme, tira le soufflet de la forge, lui tint
sur l'enclume la pice  forger. Et, parfois, il servait lui aussi de
prparateur  son frre, il passait un grand tablier bleu sur sa
soutane, pour l'aider dans ses expriences. Alors, il fit partie de
l'atelier, il n'y eut l qu'un travailleur de plus.

Vers les premiers jours d'avril, un aprs-midi que tous taient au
travail, Marie, qui brodait prs de la table  ouvrage, en face de
Mre-Grand, leva les yeux sur Paris, s'exclama d'admiration.

--Oh! voyez donc Paris dans cette pluie de soleil!

Pierre s'approcha du vitrage. C'tait le mme effet qu'il avait vu dj,
lors de sa premire visite. Le soleil oblique, qui descendait derrire
de minces nuages de pourpre, criblait la ville d'une grle de rayons,
rebondissant de toutes parts sur l'immensit sans fin des toitures. Et
l'on aurait dit quelque semeur gant, cach dans la gloire de l'astre,
qui,  colossales poignes, lanait ces grains d'or, d'un bout de
l'horizon  l'autre.

Il dit tout haut son rve.

--C'est Paris ensemenc par le soleil, et voyez quelle terre de labour,
que la charrue a creuse en tous sens, ces maisons brunes pareilles 
des mottes de terre, ces rues profondes et droites comme des sillons.

Marie s'gaya, se passionna.

--Oui, oui! c'est vrai... Le soleil ensemence Paris. Tenez! regardez de
quel geste souverain il jette le bl de sant et de lumire, l-bas,
jusqu'aux lointains faubourgs! Et mme, c'est singulier, les quartiers
riches,  l'ouest, sont comme noys d'une brume rousstre, tandis que le
bon grain s'en va tomber, en poussire blonde, sur la rive gauche et sur
les quartiers populeux de l'est... C'est l, n'est-ce pas? que doit
lever la moisson.

Tous s'taient approchs et souriaient complaisamment du symbole. En
effet,  mesure que le soleil s'abaissait derrire le lacis des nuages,
il semblait que le semeur de l'ternelle vie lanait sa flamme d'un
geste volontaire,  cette place, puis  cette autre, dans un balancement
rythmique qui choisissait les quartiers de labeur et d'effort. L-bas,
une brlante poigne de semence tomba sur le quartier des Ecoles. Puis,
l-bas, une autre poigne clatante alla fertiliser le quartier des
ateliers et des usines.

--Ah! la moisson! reprit Guillaume gaiement, qu'elle pousse donc vite,
dans cette bonne terre de notre grand Paris, retourne par tant de
rvolutions, engraisse par le sang de tant de travailleurs! Il n'est
que cette terre-l au monde pour que l'ide y germe, y fleurisse... Oui,
oui! Pierre a raison, c'est le soleil qui ensemence Paris du monde
futur, qui ne poussera que de lui.

Et Thomas, et Franois, et Antoine, rangs derrire leur pre,
exprimrent la mme certitude, d'un hochement de tte; pendant que
Mre-Grand, de son air grave, les yeux au loin, semblait voir resplendir
l'avenir.

--Un rve, et dans combien de sicles! murmura Pierre, repris de
frisson. Ce n'est pas pour nous.

--Eh bien! ce sera pour les autres! s'cria Marie. Est-ce que cela ne
suffit pas?

Ce beau cri remua profondment Pierre. Et, tout d'un coup, il eut le
souvenir d'une autre Marie, l'adorable Marie de sa jeunesse, cette Marie
de Guersaint, gurie  Lourdes, et dont la perte avait  jamais vid son
coeur. Est-ce que la Marie nouvelle qui lui souriait l, d'un charme
si calme et si fort, allait gurir l'ancienne blessure? Il revivait,
depuis qu'elle tait son amie.

Et, devant eux,  longs gestes, de la vivante poussire d'or de ses
rayons, le soleil ensemenait Paris, pour la grande moisson future de
justice et de vrit.




II


Un soir,  la fin d'une bonne journe de travail, comme Pierre aidait
Thomas, il s'embarrassa dans la jupe de sa soutane, et manqua de tomber.

Marie, qui avait eu un lger cri d'inquitude, lui dit:

--Pourquoi ne l'tez-vous pas?

Et elle disait cela sans intention aucune, simplement parce qu'elle
trouvait cette robe trop lourde, embarrassante pour certains travaux.

Mais le mot, si droit, si net, s'enfona dans l'esprit de Pierre, et
n'en sortit plus. D'abord, il n'en fut que frapp. Puis, la nuit venue,
ds qu'il fut seul dans sa petite maison de Neuilly, il sentit le mot
qui le gnait, qui peu  peu lui causait une souffrance, une fivre
intolrable. Pourquoi ne l'tez-vous pas? En effet, il aurait d
l'ter, quelle tait donc la raison qui, jusque-l, l'avait empch
d'ter cette robe si pesante, si douloureuse  ses paules? Et l'affreux
dbat commena, il passa une nuit terrible, sans pouvoir dormir, 
revivre toutes ses tortures anciennes.

Cela, pourtant, semblait si facile, de quitter le costume, puisqu'il ne
remplissait plus la fonction. Depuis quelque temps, il avait cess de
dire sa messe, et c'tait la vraie rupture, l'abandon dcisif du
sacerdoce. Mais, cette messe, il pouvait la dire de nouveau. Tandis que
le jour o il terait la soutane, il sentait bien qu'il se dnuderait,
qu'il sortirait de la prtrise, pour ne plus jamais y rentrer. Et
c'tait donc l'irrvocable dcision  prendre. Pendant des heures, il
marcha au travers de sa chambre, dans l'angoisse de la lutte.

Ah! le beau rve qu'il avait fait, de grandir farouche et solitaire! Ne
plus croire, mais veiller quand mme en prtre chaste et loyal sur la
croyance des autres! Ne pas descendre au parjure, ne pas tomber  la
bassesse quivoque du rengat, continuer  tre le ministre de
l'illusion divine, dans la dtresse mme de son nant! C'tait ainsi
qu'il avait fini par tre ador comme un saint, lui qui niait tout, vide
tel qu'un spulcre, dont le vent a balay la cendre. Et voil que le
scrupule de ce mensonge le prenait, un malaise qu'il n'avait pas encore
senti, la pense qu'il agirait mal, s'il continuait  ne pas mettre
d'accord ses ides et sa vie. Tout son tre en tait dchir.

Le dbat se posait trs nettement. De quel droit restait-il prtre d'une
religion  laquelle il ne croyait plus? La simple honntet ne lui
commandait-elle pas de sortir d'une Eglise, o il niait que Dieu pt se
trouver? Les dogmes n'taient pour lui que d'enfantines erreurs, et il
s'obstinait  les enseigner comme autant de vrits ternelles, toute
une vilaine besogne, dont sa conscience maintenant s'effarait. En vain,
il tchait de retrouver le brlant tat d'esprit, le besoin de charit
et de martyre qui l'avait fait s'offrir en holocauste, dans la pense
qu'il acceptait de souffrir du doute, de sa vie ravage et perdue,
pourvu qu'il pt encore apporter aux humbles le soulagement de l'espoir.
Sans doute la vrit, la nature l'avaient dj trop repris, il n'tait
plus que bless par ce rle d'apostolat mensonger, il ne se sentait plus
l'affreux courage d'appeler Jsus du geste sur les fidles  genoux,
lorsqu'il savait bien que Jsus ne descendrait pas. Et tout croulait,
son attitude de pasteur sublime, ce don suprme qu'il faisait de lui, en
s'obstinant dans la rgle et en donnant pour la foi jusqu' sa torture
de l'avoir perdue.

Que pensait Marie de son long mensonge? Et le mot revenait: Pourquoi ne
l'tez-vous pas? Il en avait la conscience meurtrie. Elle devait l'en
mpriser, elle si droite, si loyale. En elle, il rsumait tous les
blmes pars, toutes les sourdes critiques que sa conduite soulevait. Il
suffisait maintenant qu'elle lui donnt tort, pour qu'il se sentt
coupable. Et, cependant, elle ne lui avait jamais tmoign d'un mot sa
dsapprobation. Si elle le dsapprouvait, elle ne se croyait pas le
droit sans doute d'intervenir dans une lutte de conscience. Le beau
calme qu'elle montrait, gnreux et sain, l'tonnait toujours. Lui que
la hantise de l'inconnu, l'obsession du lendemain de la mort tranaient
dans une continuelle agonie! Pendant des journes entires, il l'avait
tudie, suivie des yeux, sans jamais la surprendre en tat de doute et
de dtresse. Cela venait, disait-elle, de ce qu'elle mettait  vivre
toute sa joie, tout son effort, tout son devoir, de sorte que vivre lui
suffisait, sans qu'elle et le temps de se terrifier et de se paralyser
avec des chimres. Il l'terait donc, cette soutane qui l'accablait et
le brlait, puisqu'elle lui avait demand de son air si tranquille et si
fort pourquoi il ne l'tait pas.

Mais, vers le matin, comme il s'tait enfin jet sur son lit, en se
croyant calm aprs avoir pris une dcision, il fut remis debout par un
touffement brusque, un recommencement de l'abominable angoisse. Non,
non! il ne pouvait l'ter, cette robe qui s'tait colle  sa chair! La
peau viendrait avec le drap, tout son tre en serait arrach. Est-ce que
la prtrise n'tait pas indlbile, marquant le prtre  jamais, le
parquant  l'cart du troupeau? Mme s'il arrachait la robe avec la
peau, le prtre resterait, objet de scandale et de honte, ray de la vie
commune, maladroit et impuissant. Alors,  quoi bon? puisque la gele
demeurait close et que, dehors, la vie laborieuse et fconde, au grand
soleil, n'tait plus faite pour lui. L'impuissance! l'impuissance! il
s'en croyait frapp, au fond des os, jusqu'aux moelles. Et il ne put se
dcider, il ne retourna que le surlendemain  Montmartre, sans avoir
pris un parti, retomb dans son tourment.

D'ailleurs, la maison heureuse s'tait enfivre, Guillaume lui-mme
cdait  un trouble grandissant, proccup par l'affaire Salvat, pris
d'une passion que les journaux, chaque matin, irritaient. L'attitude
muette et digne de Salvat, dclarant qu'il n'avait pas de complice,
avouant tout, mais gardant le silence, ds qu'il craignait de
compromettre quelqu'un, l'avait profondment touch. L'instruction tait
bien secrte; seulement, le juge Amadieu, qui s'en trouvait charg, la
menait avec un clat extraordinaire, toute la presse tait encombre de
sa personne et de ses rapports avec l'accus, des notes, des
conversations, des indiscrtions. Heure par heure, grce aux aveux
tranquilles de celui-ci, il avait pu reconstruire l'histoire de
l'attentat, ne gardant des doutes que sur la nature de la poudre
employe et sur la fabrication de la bombe elle-mme. Si Salvat, comme
il l'affirmait, avait  la rigueur pu charger la bombe chez un ami, il
devait mentir, quand il contait que la poudre tait simplement de la
dynamite, provenant de cartouches voles par des compagnons, car les
experts affirmaient que jamais la dynamite n'aurait produit les effets
constats. Il y avait l un coin de mystre qui prolongeait
l'instruction, et les journaux en abusaient pour publier quotidiennement
les histoires les plus folles, les informations les plus saugrenues,
dont les titres retentissants faisaient monter la vente.

Guillaume, chaque matin, y trouvait donc un sujet d'irritation
croissante. Malgr son mpris pour Sanier, il ne pouvait s'empcher
d'acheter _la Voix du Peuple_, comme attir par le flot de boue qui en
dbordait, s'exasprant, frmissant d'indignation. Du reste, les autres
journaux, _le Globe_ lui-mme, si correct, publiaient des renseignements
sans preuve, en tiraient en style plus neutre des rflexions et des
jugements d'une rvoltante injustice. La besogne de la presse semblait
tre de salir Salvat, afin de dgrader en sa personne l'anarchie; et sa
vie entire tait ainsi devenue une longue abomination: voleur  dix
ans, lorsque, triste enfant abandonn, il battait les rues; plus tard,
mauvais soldat, mauvais ouvrier, puni au rgiment pour insubordination,
chass des ateliers qu'il troublait par sa propagande; plus tard, sans
patrie, louche aventurier en Amrique, o l'on donnait  entendre qu'il
avait commis toutes sortes de crimes ignors; sans compter son
immoralit profonde, son concubinage ds sa rentre en France, cette
belle-soeur qui avait gard sa fillette abandonne, et qu'il avait
prise pour femme, sous les yeux mmes de l'enfant. Les tares taient
ainsi tales, grossies, en dehors des causes qui les avaient produites,
de l'excuse du milieu o elles s'taient aggraves. Et quelle rvolte
d'humanit et de justice chez Guillaume, qui connaissait le vrai Salvat,
ce tendre et ce mystique, cet esprit chimrique et passionn, jet dans
la vie sans dfense, cras toujours, exaspr par l'acharne misre,
aboutissant au rve de faire renatre l'ge d'or, en dtruisant le vieux
monde!

Le pis tait que tout accablait Salvat, depuis qu'il se trouvait au
secret, entre les mains absolues de l'ambitieux et mondain Amadieu.
Guillaume savait par son fils Thomas que l'accus ne pouvait compter sur
aucun soutien, parmi ses anciens camarades de l'usine Grandidier.
L'usine recommenait  prosprer, se relevait chaque jour davantage,
grce  la fabrication des bicyclettes; et l'on disait que Grandidier
n'attendait que le petit moteur, dont Thomas cherchait la solution, pour
se lancer dans la fabrication en grand des voitures automobiles. Mais,
justement, rendu prudent par ces premiers succs, qui payaient  peine
des annes d'effort, il s'tait fait svre, avait congdi quelques
ouvriers entachs d'anarchisme, ne voulant pas que la dplorable affaire
de Salvat, autrefois embauch chez lui, jett un soupon dfavorable sur
sa maison. Et, s'il avait gard Toussaint et son fils Charles, le
premier beau-frre de l'accus, le second souponn d'tre sympathique 
celui-ci, c'tait que tous deux travaillaient l depuis vingt ans. Il
fallait bien vivre. Toussaint, qui s'tait remis pniblement au travail,
aprs son accident, se proposait, s'il tait appel comme tmoin 
dcharge, de ne donner sur son beau-frre que les quelques
renseignements privs, tout ce qu'il savait du mariage avec sa soeur.

Un soir que Thomas revenait de l'usine, o il retournait de temps 
autre, pour exprimenter son moteur, il conta qu'il avait vu madame
Grandidier, la triste jeune femme, devenue folle  la suite d'une fivre
puerprale, cause par la perte d'un enfant, et que son mari,
obstinment, tendrement, gardait prs de lui, dans le grand pavillon
qu'il occupait  ct de l'usine. Jamais il n'avait voulu la mettre dans
une maison de sant, malgr les crises affreuses parfois, malgr sa
douloureuse vie quotidienne avec cette grande enfant si triste et si
douce. Les persiennes restaient toujours closes, et c'tait une
extraordinaire surprise qu'une des fentres ft ouverte et que la
recluse s'en approcht, dans le clair soleil de cette prcoce journe de
printemps. Elle n'y demeura qu'un instant, vision blanche et rapide,
toute blonde et jolie, souriante. Dj une servante refermait la
fentre, le pavillon retombait  son silence de mort. On disait, dans
l'usine, qu'il n'y avait pas eu de crise depuis prs d'un mois, et que
de l venait l'air de force et de contentement du patron, la main ferme,
un peu rude, dont il assurait la prosprit croissante de sa maison.

--Il n'est point mauvais, conclut Thomas, mais il dsire se faire
respecter, dans la terrible lutte de concurrence qu'il soutient. Il dit
qu' notre poque, lorsque le capital et le salariat menacent de
s'exterminer l'un l'autre, le salariat doit encore s'estimer heureux,
s'il veut continuer  manger, que le capital tombe entre des mains
actives et sages... Et, s'il condamne Salvat sans piti, c'est qu'il
croit  la ncessit d'un exemple.

Ce jour-l, en sortant de l'usine, dans ce quartier de la rue Marcadet,
qui est comme une ruche bourdonnante de travail, le jeune homme avait
fait une navrante rencontre. Madame Thodore et la petite Cline s'en
allaient, aprs avoir essuy un refus de la part de Toussaint, qui
n'avait mme pu leur donner dix sous. Depuis l'arrestation de Salvat, la
femme et l'enfant, abandonnes, suspectes, chasses de leur misrable
logement, ne mangeaient plus, vivaient errantes, au hasard de l'aumne.
Jamais dtresse pareille ne s'tait abattue sur de pauvres tres sans
dfense.

--Pre, je leur ai dit de monter jusqu'ici. J'ai pens qu'on pourrait
payer un mois  leur propritaire, pour qu'elles rentrent chez elles...
Tiens! les voici sans doute.

Guillaume avait cout en frmissant, fch contre lui-mme de n'avoir
pas song  ces deux tristes cratures. C'tait l'abominable,
l'ternelle histoire: l'homme disparu, la femme et l'enfant au pav, 
la faim. La justice qui frappe l'homme, atteint derrire et tue les
innocents.

Trs humble et craintive, madame Thodore entra, de son air effar de
malchanceuse que la vie ne se lassait pas d'accabler. Elle devenait
presque aveugle, la petite Cline devait la conduire. Et celle-ci, dans
sa robe en loques, avait toujours sa mince figure blonde, intelligente
et fine, qu'un rire de jeunesse gayait quand mme par moments.

Pierre tait l, avec Marie, trs touchs tous les deux. Il y avait
aussi, aidant Mre-Grand  faire les raccommodages de la maison, madame
Mathis, la mre du petit Victor, qui consentait  aller ainsi en
journe, dans quelques familles, ce qui lui permettait de donner parfois
une pice de vingt francs  son fils. Mais Guillaume seul interrogea
madame Thodore.

--Ah! monsieur, bgaya-t-elle, qui aurait jamais cru Salvat capable
d'une pareille affaire, lui si bon, si humain? C'est pourtant vrai,
puisque lui-mme a tout cont au juge... Moi, je disais  tout le monde
qu'il tait en Belgique. Je n'en tais pas bien certaine, et j'aime
mieux qu'il ne soit pas revenu nous voir, parce que, si on l'avait
arrt chez nous, a m'aurait fait une trop grosse peine... Enfin,
maintenant qu'ils le tiennent, ils vont le condamner  mort, c'est sr.

Cline, qui avait regard autour d'elle, intresse, se lamenta
brusquement, avec de grosses larmes dans les yeux.

--Oh! non, oh! non, maman, ils ne lui feront pas du mal!

Guillaume l'embrassa, continua ses questions.

--Que vous dirai-je? monsieur, la petite est encore incapable de
travailler, moi je n'ai plus d'yeux, on ne veut plus mme me prendre
pour faire des mnages. Alors, c'est tout simple, on crve de faim...
Sans doute, je ne suis pas sans famille, j'ai une soeur trs bien
marie,  un employ, monsieur Chrtiennot, que vous connaissez
peut-tre. Seulement, il est un peu fier, et pour viter des scnes  ma
soeur, je ne vais plus la voir, d'autant plus qu'elle est dsespre
en ce moment d'tre retombe enceinte, ce qui est une vraie catastrophe
dans un petit mnage, quand on a dj deux filles... Et voil pourquoi
je n'ai gure que Toussaint, mon frre,  qui je puisse m'adresser.
Madame Toussaint n'est pas mchante, mais elle n'est pourtant plus la
mme, depuis qu'elle passe sa vie  craindre que son mari n'ait une
seconde attaque. La premire a emport leurs conomies, que
deviendrait-elle, s'il lui restait sur les bras, paralys? Avec a, elle
est menace d'une autre charge, car vous devez savoir que son fils
Charles a eu la sottise de faire un enfant  la bonne d'un marchand de
vin, qui, naturellement, s'est envole, en lui laissant le gamin... a
se comprend qu'ils soient gns eux-mmes. Je ne leur en veux pas. Ils
m'ont dj prt des pices de dix sous, ils ne peuvent pas m'en prter
toujours.

Molle, rsigne, elle continuait, ne se plaignait que pour Cline, car
c'tait  fendre le coeur, une petite fille si fute, qui faisait tant
de progrs  l'cole communale et qui se trouvait rduite  battre le
pav comme une pauvresse. D'ailleurs, elle sentait bien qu'on s'cartait
d'elles deux, maintenant,  cause de Salvat. Les Toussaint ne voulaient
pas se compromettre dans une pareille histoire, et Charles seul avait
dit qu'il comprenait qu'on perdt la tte, un beau jour, jusqu' faire
sauter les bourgeois, tant ils se conduisaient d'une faon dgotante.

--Moi, je ne dis rien, monsieur, parce que je ne suis qu'une pauvre
femme. Et, tout de mme, si vous voulez savoir ce que je pense, je pense
que Salvat aurait mieux fait de ne pas faire ce qu'il a fait, parce que
c'est nous deux, la petite et moi, qui en sommes les vraies punies...
Voyez-vous, a n'entre pas dans ma cervelle, la petite d'un condamn 
mort...

Mais, de nouveau, Cline l'interrompit, en se jetant  son cou.

--Oh! maman, oh! maman, ne dis pas a, je t'en prie! a ne peut pas tre
vrai, a me fait trop de peine.

Pierre et Marie avaient chang un regard d'infinie piti, tandis que
Mre-Grand se levait pour monter visiter ses armoires, ayant eu l'ide
de donner un peu de linge et quelques vieux vtements  ces deux
misrables cratures. Guillaume, mu jusqu'aux larmes, rvolt contre un
monde o pouvaient se produire de telles infortunes, glissa son aumne
dans la petite main de la fillette, en promettant  madame Thodore
d'aller s'entendre avec son propritaire, afin qu'il leur rendt leur
chambre.

--Ah! monsieur Froment, reprit la malheureuse, Salvat avait bien raison
de dire que vous tiez un brave homme... Et vous le savez aussi, que lui
n'est pas un mchant, puisque vous l'avez employ pendant quelques
jours... Maintenant qu'il est en prison, tout le monde parle de lui
comme d'un bandit, et a me fend le coeur.

Puis, se tournant vers madame Mathis, qui avait continu de coudre,
efface et discrte, de l'air d'une honnte bourgeoise que toutes ces
choses ne devaient point regarder:

--Je vous connais, madame, et je connais surtout votre fils, monsieur
Victor, qui est venu souvent causer chez nous... N'ayez pas peur, ce
n'est pas moi qui le dirai, car je ne compromettrai jamais personne.
Mais, si monsieur Victor pouvait parler, il n'y a que lui qui
expliquerait bien les ides de Salvat.

Stupfaite, madame Mathis la regardait. Dans son ignorance de la vraie
existence et des vraies penses de son fils, elle restait saisie,
confusment terrifie,  l'ide d'un lien possible entre lui et de
telles gens. D'ailleurs, elle n'en voulut rien croire.

--Oh! vous devez vous tromper... Victor m'a dit qu'il ne venait presque
jamais plus  Montmartre, toujours en voyage pour du travail.

Au son inquiet et frmissant de la voix, madame Thodore comprit qu'elle
n'aurait pas d mler ainsi cette dame  ses tristes affaires; et, tout
de suite, humblement, elle s'effaa.

--Je vous demande pardon, madame, je ne croyais pas vous blesser.
Peut-tre bien que je me trompe.

Doucement, madame Mathis s'tait remise  coudre, comme si elle se ft
hte de rentrer dans sa solitude, dans le coin de misre dcente, o,
seule, ignore, elle mangeait  peine du pain. Ah! son cher fils ador,
il avait beau la ngliger beaucoup, elle n'esprait plus qu'en lui, il
restait son dernier rve, toutes sortes de bonheurs dont il la
comblerait un jour!

Mre-Grand redescendit, charge d'un paquet de hardes et de linge, et ce
fut avec des remerciements sans fin que madame Thodore et la petite
Cline se retirrent. Longtemps aprs leur dpart, Guillaume se promena
de long en large, ne pouvant se remettre au travail, muet, le front
barr de rides.

Le lendemain, lorsque Pierre revint, toujours hsitant et tortur, il
eut la surprise d'assister  une visite d'une autre sorte. Un coup de
vent entra, des jupes volantes, des rires en fuse, et c'tait la petite
princesse Rosemonde, que le jeune Hyacinthe Duvillard, correct et froid,
suivait.

--C'est moi, cher matre, je vous avais promis ma visite, en lve que
votre gnie passionne... Et voici notre jeune ami, qui a bien voulu
m'amener, ds notre retour de Norvge, car ma premire visite est pour
vous.

Elle se tournait, saluait  l'aise, trs gracieusement, Pierre et Marie,
Franois et Antoine, qui se trouvaient l.

--Oh! la Norvge, cher matre, vous n'avez pas ide d'une telle
virginit! Nous devrions tous aller boire  cette source neuve d'idal,
nous en reviendrions tous purifis, rajeunis, capables des grands
renoncements.

La vrit tait qu'elle y avait pass des jours mortels, sans parvenir
 se mettre au rgime lact que lui imposait son jeune amant. Ce voyage
de leurs noces, non plus dans la chaude Italie, mais au pays des glaces
et des neiges, tait sans doute d'une lgance rare, qui disait bien la
distinction de leur amour, exempt de toute matrialit grossire. Leur
me seule tait du voyage, et ils ne devaient y connatre que des
baisers d'me. Le malheur fut, une nuit, dans un htel, comme il
s'obstinait  la traiter en fiction, en pur lis symbolique, qu'elle
s'exaspra au point de prendre une cravache et de le cingler,  tour de
bras. Lui-mme eut la faiblesse de se fcher, de la battre comme pltre.
De sorte qu'ils tombrent ensuite dans les bras l'un de l'autre et
qu'ils succombrent, se possdrent, comme des gens du commun. Au
rveil, elle trouva mdiocre cette sensation qu'elle tait venue
chercher si loin, tandis que lui ne l'excusa pas d'avoir si bassement
dnou une aventure dont il avait espr quelque intellectualit. A quoi
bon venir polluer le Nord vierge et divin, quand une ville dj souille
de France aurait suffi? Et, ds le lendemain, n'tant plus assez purs,
ne se sentant plus en communion avec les cygnes, sur les lacs du rve,
ils reprirent le bateau.

Brusquement, elle s'interrompit dans son extase pme au sujet de la
Norvge, car il tait inutile de confesser  tous leur chec lamentable.
Et elle s'cria:

--A propos, vous savez ce qui m'attendait,  mon retour. J'ai trouv mon
htel dvalis, oh! compltement. Un saccage dont vous n'avez pas
l'ide, et une salet immonde!... Tout de suite nous avons reconnu la
signature, nous avons pens aux petits amis de Bergaz.

Guillaume, la veille, avait lu qu'une bande de jeunes anarchistes
s'tait introduite, en fracturant la baie d'un sous-sol, dans le petit
htel de la princesse de Harth, laiss dsert, sans un serviteur, sans
un gardien. Les aimables bandits ne s'taient pas contents de tout
dmnager, jusqu'aux gros meubles, mais ils avaient d vivre l deux
jours et deux nuits, buvant les vins de la cave, festoyant avec des
provisions apportes du dehors, souillant les pices, laissant des
traces ignobles de leur passage. Et Rosemonde, quand elle tait rentre
l dedans, plus merveille que fche de l'aventure, s'tait tout de
suite souvenue de la soire passe au Cabinet des Horreurs avec Bergaz
et ses deux tendresses, Rossi et Sanfaute, qui avaient su d'elle-mme
son dpart pour la Norvge. Ceux-ci, en effet, venaient d'tre arrts;
mais Bergaz tait en fuite. Elle ne s'tonnait pas trop, avertie dj,
n'ignorant pas que, parmi le monde trs ml qu'elle recevait, en
passionne d'trangets internationales, se trouvaient de terribles
messieurs. Janzen lui avait confi certaines histoires malpropres qu'on
attribuait  Bergaz et  sa bande. Cette fois, il n'hsitait pas, il
racontait tout haut que Bergaz, aprs Raphanel, s'tait vendu  la
police, et que le coup partait de celle-ci, dsireuse de salir  jamais
l'anarchie, par ce vol retentissant, accompli au milieu de telles
ordures. Et la preuve n'en tait-elle pas dans ce fait que la police
l'avait laiss fuir?

--J'ai cru, dit Guillaume, que les journaux exagraient... En ce moment,
pour aggraver le cas de ce malheureux Salvat, ils inventent tant
d'abominations!

--Oh! non, reprit gaiement Rosemonde, ils n'ont pu tout dire, c'tait
trop sale... J'en ai t quitte pour descendre  l'htel. J'y suis
beaucoup mieux, a commenait  m'ennuyer d'tre chez moi... N'importe,
l'anarchie n'est gure propre, je n'ose plus dire que j'en suis.

Elle riait, et elle sauta brusquement  un autre caprice, elle voulut
que le matre lui parlt de ses derniers travaux, sans doute pour
prouver qu'elle tait capable de le comprendre. Mais l'histoire de
Bergaz l'avait rendu soucieux, il se renferma dans des gnralits, en
ne se montrant plus que d'une politesse assez froide.

Pendant ce temps, Hyacinthe renouvelait connaissance avec Franois et
Antoine, qu'il avait eus pour condisciples au lyce Condorcet. Il
n'tait venu avec la princesse qu' contre-coeur, inquiet de la
corve; et il cdait uniquement  la sourde peur qu'il avait d'elle,
depuis qu'elle le battait. Cette petite maison d'un chimiste rprouv
l'emplissait de ddain. Il crut devoir exagrer encore sa supriorit,
devant d'anciens camarades qu'il retrouvait dans la basse ornire
commune, au travail comme tout le monde.

--Ah! c'est vrai, dit-il  Franois en train de prendre des notes dans
un livre, tu es entr  l'Ecole Normale, tu prpares un examen, je
crois... Moi, que veux-tu? l'ide d'un collier quelconque me fait
horreur. Je deviens stupide, ds qu'il s'agit d'un examen, d'un
concours. L'infini est la seule route possible... Et puis, la science,
entre nous, quelle duperie, quel rtrcissement de l'horizon! Autant
vaut-il rester le petit enfant dont les yeux s'ouvrent sur l'invisible.
Il en sait davantage.

Franois, ironique parfois, se plut  lui donner raison.

--Sans doute, sans doute. Mais il faut des dispositions naturelles pour
rester le petit enfant... Moi, malheureusement, j'ai la misre d'tre
dvor par le besoin de savoir. C'est dplorable, je passe mes jours 
me casser la tte sur des livres... Oh! je n'en saurai jamais beaucoup,
c'est certain; et voil peut-tre la raison pour laquelle je m'efforce
d'en savoir toujours davantage... Accorde-moi que le travail est, comme
la paresse, une faon de passer la vie, ah! moins lgante srement, car
tu dois professer qu'il est moins esthtique.

--Moins esthtique, c'est cela mme, reprit Hyacinthe. La beaut n'est
jamais que dans l'inexprim, toute vie qui se ralise tombe 
l'abjection.

Cependant, si simple qu'il ft sous l'normit gniale de ses
prtentions, il dut sentir la raillerie. Et il se tourna vers Antoine,
qui tait rest assis devant le bois qu'il gravait, un portrait de Lise
lisant, toujours abandonn et repris toujours, dans son dsir d'y mettre
le rveil de l'enfant  l'intelligence,  la vie.

--Toi, tu fais de la gravure... Depuis que j'ai renonc aux vers,  un
pome sur la fin de la Femme, tellement les mots me semblaient
grossiers, encombrants, salissants, des pavs pour des maons, j'ai eu
l'ide de me mettre aussi au dessin,  la gravure peut-tre... Mais o
est-il le dessin qui dira le mystre, l'au-del, le seul monde qui
existe et qui importe, n'est-ce pas? Avec quel crayon l'obtenir, sur
quelle planche le rendre? Il faudrait quelque chose d'impalpable, qui
n'existt pas, qui suggrt seulement l'essence des choses et des tres.

--Pourtant, ce n'est que par la matrialit de ses moyens, dit un peu
brutalement Antoine, que l'art peut rendre ce que tu appelles l'essence
des choses et des tres, et ce qui n'est en somme que leur signification
totale, celle du moins que nous leur prtons... Rendre la vie, ah! l
est ma grande passion, et il n'y a pas d'autre mystre que celui de la
vie, au fond des tres, derrire les choses... Quand ma planche vit, je
suis content, j'ai cr.

Une moue d'Hyacinthe dit son dgot de la fcondit. La belle affaire!
le premier goujat venu faisait un enfant. Ce qui devenait exquis et
rare, c'tait l'ide insexue existant par elle-mme. Il voulut
expliquer cela, s'embrouilla, se rejeta dans la certitude, rapporte de
Norvge, que l'art et la littrature taient finis en France, tus par
la bassesse et par l'abus mme de la production.

--C'est vident, conclut gaiement Franois, ne rien faire c'est avoir
dj du talent.

Pierre et Marie regardaient, coutaient, restaient gns de l'tranget
de cette invasion, dans l'atelier si grave et si calme d'habitude. La
petite princesse fut pourtant trs aimable, s'approcha de la jeune
fille, admira la merveilleuse finesse d'une broderie qu'elle terminait.
Et elle ne voulut point partir sans emporter un autographe de Guillaume,
sur un album qu'Hyacinthe dut aller chercher dans la voiture. Il lui
obissait avec un visible ennui, tous deux dj las l'un de l'autre;
mais, en attendant quelque autre caprice, elle le gardait, elle
s'amusait encore  le terroriser; et, quand elle l'emmena, aprs avoir
dclar au matre que ce jour demeurerait pour elle une date mmorable,
elle les fit tous sourire, en disant:

--Ah! ces jeunes gens ont connu Hyacinthe au lyce... N'est-ce pas que
c'est un bon petit garon, et qui serait mme gentil, s'il voulait bien
tre comme tout le monde?

Le jour mme, Janzen et Bache vinrent passer la soire chez Guillaume.
Les runions intimes de Neuilly continuaient  Montmartre, une fois par
semaine. Pierre, ces jours-l, ne s'en allait que trs tard; et l'on
causait sans fin dans l'atelier, ouvert sur le Paris nocturne,
tincelant de gaz, ds que les deux femmes et les trois grands fils
taient monts se coucher. Thophile Morin arriva vers dix heures,
retenu par des corrections de compositions, toute une lourde besogne
pdagogique, sans nul intrt, qui parfois lui prenait ses nuits.

--Mais c'est une folle! s'cria Janzen, ds que Guillaume leur eut cont
la visite de la princesse. Un instant, lorsque je me suis li avec elle,
j'avais espr l'utiliser pour la cause. Elle paraissait si convaincue,
si hardie!... Ah! oui, elle n'est que la plus dtraque des femmes,
simplement en qute d'motions nouvelles.

Le sang aux joues, il sortait enfin de sa froideur accoutume, du
mystre dont il s'enveloppait. Sans doute, il avait souffert de sa
rupture avec celle qu'il appelait autrefois la petite reine de
l'anarchie, et dont la fortune, les relations si nombreuses et si
mles, devaient lui avoir sembl des outils tout-puissants de
propagande et de victoire.

--Vous savez, reprit-il en se calmant, que son htel dvalis et souill
est un coup de la police... On a voulu,  la veille du procs de Salvat,
achever de perdre l'anarchie dans l'ide des bourgeois.

Guillaume devint attentif.

--Oui, elle m'a dit cela... Mais je ne crois gure  cette histoire. Si
Bergaz n'avait agi que sous l'influence dont vous parlez, on l'aurait
arrt avec les autres, comme autrefois on a, dans le mme coup de
filet, arrt Raphanel et ceux qu'il avait vendus... Et puis, j'ai un
peu connu Bergaz, c'est un pillard.

Sa voix s'tait assombrie, il eut un geste de grand chagrin.

--Certes, je comprends toutes les revendications, mme toutes les
lgitimes reprsailles... Mais le vol, le vol cynique, pour la
jouissance, ah! non, je ne puis m'y faire. La hautaine esprance d'une
socit juste et meilleure en est dgrade en moi... Ce vol de l'htel
de Harth m'a dsol.

Janzen avait son nigmatique sourire, mince et coupant comme un couteau.

--Bah! affaire d'atavisme, ce sont les sicles d'ducation et de
croyance, derrire vous, qui protestent. Il faudra bien reprendre ce
qu'on ne veut pas rendre... Ce qui me fche, moi, c'est que Bergaz a
choisi le moment pour se faire acheter. Un vol de comdie, un effet
oratoire que se prpare le procureur qui demandera la tte de Salvat.

Il s'obstinait  son explication, dans sa haine de la police, peut-tre
aussi  la suite d'une brouille avec Bergaz, qu'il avait frquent. Son
existence de sans-patrie, promene au travers de l'Europe en un rve
sanglant, restait insondable. Et Guillaume, renonant  discuter, se
contenta de dire:

--Ah! ce misrable Salvat, tout l'accable, tout l'crasera!... Vous ne
sauriez croire, mes amis, dans quelle colre croissante me jette son
aventure. C'est un soulvement de toutes mes ides de justice et de
vrit, que les vnements de chaque jour aggravent, exasprent. Un fou
assurment! mais qui a tant d'excuses, qui n'est au fond qu'un martyr
dvoy! Et le voil la victime dsigne, charge des crimes d'un peuple,
payant pour nous tous!

Bache et Morin hochaient la tte, sans rpondre. Eux deux professaient
l'horreur de l'anarchie. Morin, oubliant que son premier matre,
Proudhon, avait lanc le mot, presque la chose, ne se souvenait que de
son dieu Auguste Comte, pour s'enfermer avec lui dans le bel ordre
hirarchique des sciences, prt  se rsigner au bon tyran, jusqu'au
jour o le peuple, instruit et pacifi, serait digne du bonheur. Et,
quant  Bache, le vieil humanitaire mystique tait en lui profondment
bless par la scheresse individualiste de la thorie libertaire: il
haussait doucement les paules, il disait que toute solution se trouvait
dans Fourier, qui avait  jamais ralis l'avenir, en dcrtant
l'alliance du talent, du travail et du capital. Mais l'un et l'autre,
pourtant, mcontents de la rpublique bourgeoise, si lente aux rformes,
trouvant que leurs ides taient bafoues et que tout allait de mal en
pis, consentaient  se fcher sur la faon dont les partis adverses
s'efforaient d'utiliser Salvat, pour se maintenir au pouvoir ou pour le
conqurir.

--Quand on songe, dit Bache, que leur crise ministrielle dure depuis
trois semaines bientt! Tous les apptits s'y montrent  nu, c'est un
spectacle coeurant... Avez-vous lu, ce matin, dans les journaux, que
le prsident a d prendre de nouveau le parti d'appeler Vignon 
l'Elyse?

--Oh! les journaux, murmura Morin de son air las, je ne les lis plus...
A quoi bon? ils sont si mal faits, et ils mentent tous.

La crise ministrielle, en effet, s'tait ternise. Trs correctement,
obissant aux indications que lui fournissait la sance o tait tomb
le ministre Barroux, le prsident de la rpublique avait mand Vignon,
le vainqueur, pour le charger de former le nouveau cabinet. Et il avait
sembl que c'tait une besogne aise, rclamant au plus deux ou trois
jours, car on citait depuis des mois les noms des amis que le jeune chef
du parti radical amnerait avec lui au pouvoir. Mais des difficults de
toutes sortes avaient surgi, Vignon s'tait dbattu pendant dix jours au
milieu d'inextricables obstacles, si bien que, de guerre lasse,
craignant de s'user pour plus tard, s'il s'obstinait, il avait d
prvenir le prsident qu'il renonait  la tche. Aussitt, celui-ci
avait fait venir d'autres dputs, s'informant, questionnant, jusqu' ce
qu'il en et trouv un d'assez brave pour tenter l'exprience  son
tour; et les mmes faits s'taient produits, d'abord le projet d'une
liste qui semblait devoir devenir dfinitive en quelques heures, puis
des hsitations, des tiraillements, une paralysie lente, aboutissant 
un chec final. On aurait dit que le sourd travail qui avait entrav
Vignon, venait de recommencer, mystrieux et puissant, comme si toute
une bande d'invisibles complices s'employaient  faire avorter les
combinaisons, dans un intrt cach. C'taient, de partout, et de plus
en plus invincibles, mille empchements qui se levaient, jalousies,
incompatibilits, dfections, cres dans l'ombre par des mains
expertes, grce  l'emploi de toutes les pressions imaginables, les
menaces, les promesses, les passions exaspres et heurtes. Et il avait
fallu que le prsident, fort embarrass, mandt de nouveau Vignon, qui,
cette fois, s'tant recueilli, ayant en poche sa liste presque complte,
paraissait tre certain de russir dans les quarante-huit heures.

--Ce n'est pas fini, reprit Bache, et des gens bien informs prtendent
que Vignon chouera comme la premire fois... Voyez-vous, rien ne
m'tera de l'ide que c'est la bande  Duvillard qui mne les choses. Au
profit de quel monsieur, ah! a, je l'ignore. Mais soyez convaincus
qu'il s'agit, avant tout, d'touffer l'affaire des Chemins de fer
africains... Si Monferrand n'tait pas trop compromis, je flairerais l
un tour de sa faon. Avez-vous remarqu comme _le Globe_, qui, du matin
au soir, a lch Barroux, parle presque chaque jour de Monferrand avec
une sympathie respectueuse? C'est un symptme grave, car Fonsgue n'a
pas l'habitude de ramasser si pieusement les vaincus... Enfin, que
voulez-vous attendre de cette excrable Chambre? Il s'y trame srement
quelque malpropret.

--Et ce grand niais de Mge, dit Morin, qui fait les affaires de tous
les partis, except du sien! Est-il assez dupe, avec son ide qu'il lui
suffira d'user un  un les cabinets, pour aboutir  celui dont il sera
le chef?

Au nom de Mge, tous s'taient rcris, mis d'accord par leur commune
haine. Bache, qui pourtant pensait comme l'aptre du collectivisme
d'Etat sur bien des points, jugeait chacun de ses discours, chacun de
ses actes, avec une svrit impitoyable. Quant  Janzen, il le traitait
simplement en bourgeois ractionnaire, qu'il faudrait balayer un des
premiers. Et c'tait l leur passion  tous, ils se montraient justes
parfois pour des hommes, des adversaires irrconciliables, qui n'avaient
aucune de leurs ides, tandis que le grand crime sans pardon possible
tait de penser  peu prs comme eux, sans tre absolument d'accord sur
toutes choses.

La discussion continua, mlant et opposant les systmes, sautant de la
politique  la presse, s'garant, se passionnant,  propos des
dnonciations de Sanier, dont le journal, chaque matin, roulait son flot
boueux, dans un dbordement d'gout. Et Guillaume, qui s'tait mis,
selon son habitude,  marcher de long en large, sortit de sa dolente
rverie, pour s'crier:

--Ah! ce Sanier, quelle besogne immonde! Il n'y aura bientt plus ni une
chose, ni un tre, sur lequel il n'aura pas vomi. On le croit avec soi,
et l'on est clabouss... N'a-t-il pas racont hier que, lorsqu'on a
arrt Salvat, au Bois de Boulogne, on avait trouv sur lui des fausses
clefs et des porte-monnaie, vols  des promeneurs!... Salvat toujours!
Salvat, le sujet inpuisable d'articles, le nom imprim qui suffit 
tripler la vente! Salvat, l'heureuse diversion pour les vendus des
Chemins de fer africains! Salvat, le champ de bataille o se dfont et
se font les ministres! Tous l'exploitent et tous l'gorgent.

Ce fut, cette nuit-l, le cri de rvolte et de piti sur lequel les amis
se sparrent. Pierre, assis contre le vitrage, ouvert sur l'immensit
braisillante de Paris, avait cout pendant des heures, sans desserrer
les lvres. Il tait en proie  son doute,  sa lutte intrieure, et
aucune solution, aucun apaisement, ne lui tait encore apport par tant
d'opinions contradictoires, qui ne tombaient d'accord que pour condamner
le vieux monde  disparatre, sans pouvoir rebtir, d'un mme effort
fraternel, le monde futur de justice et de vrit. Et le Paris nocturne,
sem d'toiles, tincelant comme un ciel d't, restait lui aussi la
grande nigme, le chaos noir, la cendre obscure toute ptillante
d'tincelles, dont la prochaine aurore devait sortir. Quel avenir
s'enfantait l pour la terre entire, quelle parole dcisive de salut et
de bonheur allait, avec le jour, s'envoler aux quatre points de
l'horizon?

Comme Pierre, enfin, partait  son tour, Guillaume lui posa les deux
mains sur les paules, le regarda longuement, attendri profondment dans
sa colre.

--Ah! mon pauvre petit, tu souffres, toi aussi, je le vois bien depuis
quelques jours. Mais tu es le matre de ta souffrance, car la lutte
n'est qu'en toi, tu peux te vaincre, tandis qu'on ne peut vaincre le
monde, lorsque c'est de lui qu'on souffre, et de ses mchancets, et de
ses injustices!... Va, va, sois brave, agis selon ta raison, mme dans
les larmes, et tu seras calm.

Cette nuit-l, lorsque Pierre se retrouva seul dans sa maison de
Neuilly, o ne revenaient plus que les ombres de son pre et de sa mre,
un suprme combat le tint longtemps veill. Jamais encore il n'avait
senti  ce point le dgot de son mensonge, cette prtrise qui tait
devenue pour lui un vain geste, cette soutane qu'il s'tait rsign 
porter comme un dguisement. Peut-tre tout ce qu'il venait de voir et
d'entendre chez son frre, la misre sociale des uns, l'inutile et folle
agitation des autres, le besoin d'une humanit meilleure s'obstinant au
milieu des contradictions et des dfaillances, lui avait-il fait sentir
plus profondment la ncessit d'une vie loyale, vcue normalement au
plein jour. Maintenant, il ne pouvait songer au long rve qu'il avait
fait, cette vie farouche et solitaire du saint prtre qu'il n'tait pas,
sans tre pris d'un frisson de honte, la conscience trouble, agit du
malaise d'avoir si longtemps menti. Et c'tait chose dcide, il ne
mentirait pas davantage, mme par charit, pour donner aux autres la
divine illusion. Mais quel arrachement que d'ter cette soutane qu'il
croyait sentir colle  sa peau, et quelle dtresse  se dire que, s'il
l'arrachait quand mme, il resterait dcharn, bless, infirme, sans
jamais pouvoir redevenir pareil aux autres hommes!

Pendant cette nuit terrible, ce fut l de nouveau son dbat, sa torture.
La vie voudrait-elle de lui encore, n'avait-il pas t marqu pour
rester ternellement  part? Il croyait sentir son serment dans sa
chair, tel qu'un fer rouge. Se vtir comme les hommes,  quoi bon? s'il
ne devait plus tre un homme. Il avait vcu jusque-l si frissonnant, si
malhabile, si perdu dans le renoncement et dans le songe! Ne plus
pouvoir, ne plus pouvoir, cela le hantait d'une terreur dont il
craignait d'tre paralys. Et, quand enfin il se dcida, ce fut dans
l'angoisse, simplement par loyaut.

Le lendemain, lorsque Pierre revint  Montmartre, il tait en pantalon
et en veston de couleur sombre. Mre-Grand et les trois fils n'eurent ni
un cri de surprise ni mme un regard qui pt le gner. Cela n'tait-il
pas naturel? Ils l'accueillirent de leur air tranquille de tous les
jours, peut-tre mme avec plus d'affection, pour lui viter le premier
embarras. Mais Guillaume, lui, se permit un bon sourire. Il voyait l
son oeuvre. La gurison venait, comme il l'avait espr, par lui, chez
lui, dans le plein soleil, dans la vie que le grand vitrage laissait
entrer  larges flots.

Marie, elle aussi, avait lev les yeux, regardait Pierre. Elle ignorait
tout ce que son mot si logique: Pourquoi ne l'tez-vous pas? lui avait
fait souffrir. Et elle trouva simplement plus commode pour le travail,
qu'il et t sa soutane.

--Pierre, venez donc voir... Je m'amusais justement, lorsque vous tes
arriv,  suivre, l-bas, sur Paris, ces fumes que le vent couche vers
l'est. On dirait des navires, toute une escadre innombrable que le
soleil empourpre. Oui, oui! des vaisseaux d'or, des milliers de
vaisseaux d'or qui partent de l'ocan de Paris, pour aller instruire et
pacifier la terre.




III


Deux jours plus tard, Pierre s'accoutumait  son nouveau costume, n'y
pensait plus, lorsque, venu le matin  Montmartre, il rencontra l'abb
Rose devant la basilique du Sacr-Coeur.

Le vieux prtre, saisi d'abord, ayant peine  le reconnatre ainsi vtu,
lui prit les deux mains, le regarda longuement. Puis, les yeux inonds
de larmes:

--O mon fils, vous voil tomb  l'affreuse misre que je redoutais pour
vous! Je ne vous en parlais pas, mais j'avais bien senti que Dieu
s'tait retir de votre me... Ah! rien ne pouvait m'atteindre au
coeur d'une plus cruelle blessure!

Tremblant, il l'emmenait  l'cart, comme pour le soustraire au scandale
des quelques rares passants; et ses forces dfaillirent, il se laissa
tomber sur un tas de briques, oubli l, dans l'herbe, au fond d'un
chantier.

Cette grande douleur relle de son vieil ami, si tendre, avait
boulevers Pierre, plus que ne l'auraient fait de furieux reproches et
des anathmes. Des larmes taient aussi montes  ses yeux, dans la
souffrance brusque, imprvue, d'une telle rencontre,  laquelle il
aurait pourtant d s'attendre. C'tait un arrachement encore, et o
coulait le meilleur de leur sang, que sa rupture avec le saint homme,
dont il avait si longtemps partag le rve charitable, l'espoir du salut
du monde par la bont. Entre eux, il y avait eu tant de divines
illusions, tant de luttes pour le mieux, tant de renoncements et tant de
pardons mis en commun, dans le dsir de hter l'heureuse moisson
future! Et voil qu'ils se sparaient, que lui, jeune, retournait  la
vie, abandonnant le vieil homme seul, en son chemin de songe et de vaine
attente!

Il lui avait pris les mains  son tour, il se lamentait.

--Ah! mon ami, mon pre, vous tes bien le seul regret que je laisse
dans l'affreux tourment d'o je sors. Je croyais en tre guri, et mon
pauvre coeur vient de se fendre, rien qu' vous rencontrer... Je vous
en prie, ne pleurez pas sur moi, ne me reprochez pas ce que j'ai fait.
C'tait ncessaire, vous-mme m'auriez dit, si je vous avais consult,
qu'il vaut mieux ne plus tre prtre que d'tre un prtre sans foi et
sans honneur.

--Oui, oui, rpta doucement l'abb Rose, vous n'aviez plus la foi, je
m'en doutais, et votre rigidit, votre grande saintet, o je devinais
tant de dsespoir, m'inquitait beaucoup. Que d'heures j'ai passes 
vous calmer, autrefois! Il faut que vous m'coutiez encore, il faut que
je vous sauve... Je ne suis pas, hlas! un thologien assez savant pour
discuter, pour vous ramener, au nom des textes et des dogmes. Mais, au
nom de la charit, mon enfant, au nom de la charit seule, rflchissez,
reprenez votre tche de consolation et d'esprance.

Pierre, qui s'tait assis prs de lui, dans ce coin dsert, au pied mme
de la basilique, se passionna.

--La charit! la charit! c'est la certitude de son nant et de son
invitable banqueroute qui a fini de tuer le prtre en moi... Comment
pouvez-vous croire que donner suffit, lorsque votre vie entire s'est
puise  donner, sans que vous ayez rcolt autre chose, pour les
autres et pour vous, que l'injuste misre perptue, aggrave mme, sans
jamais pouvoir fixer le jour o l'abomination cessera?... La rcompense
aprs la mort, n'est-ce pas? la justice au paradis. Ah! ce n'est pas de
la justice, cela! c'est une duperie dont le monde souffre depuis des
sicles.

Et il lui rappela leur vie, l-bas, dans le quartier de Charonne,
lorsqu'ils ramassaient ensemble les petits tombs  la rue, lorsqu'ils
secouraient les parents au fond des bouges, tout cet effort admirable
qui avait abouti, pour lui, au blme de ses suprieurs,  une sorte
d'exil loin de ses pauvres, sous la menace de peines plus svres, s'il
recommenait  compromettre la religion par des aumnes aveugles, sans
raison ni but. Maintenant, surveill, souponn, n'tait-il pas comme
submerg par la misre toujours montante, sachant qu'il ne donnerait
jamais assez, mme s'il disposait de millions, ne faisant que prolonger
l'agonie du pauvre, qui, s'il mangeait aujourd'hui, ne mangerait plus
demain? Il tait impuissant, la plaie qu'il croyait panser se rouvrait
au mme instant de toutes parts, le corps social entier allait tre
envahi et emport par cet ulcre. Et le vieux prtre, frissonnant, qui
l'coutait en hochant sa tte blanche, finit par murmurer:

--Qu'importe? qu'importe? mon enfant, il faut donner, donner toujours,
donner quand mme. Il n'y a pas d'autre joie... Si les dogmes vous
gnent, restez-en  l'Evangile, n'en gardez que le salut par la charit.

Alors, Pierre se rvolta, oubliant qu'il parlait  ce simple d'esprit,
qui n'tait que tendresse, incapable de le suivre.

--L'exprience est faite, le salut humain n'est pas possible par la
charit, il ne saurait tre dsormais que par la justice. C'est le cri,
peu  peu souverain, qui monte de tous les peuples... Voici prs de deux
mille ans que l'Evangile avorte. Jsus n'a rien rachet, la souffrance
de l'humanit est reste aussi grande, aussi injuste. Et l'Evangile
n'est plus qu'un code aboli dont les socits ne sauraient rien tirer
que de trouble et de nuisible... Il faut s'en affranchir.

C'tait l sa conviction dfinitive. Quelle trange erreur de choisir
comme lgislateur social Jsus qui vivait au milieu d'une socit
autre, sur une terre autre, dans un temps autre! Et, si l'on entendait
ne garder de sa morale, de son enseignement, que ce qu'ils pouvaient
avoir d'humain et d'ternel, quel danger encore dans l'application de
prceptes immuables aux socits de tous les temps! Pas une socit ne
vivrait sous l'application stricte de l'Evangile. Jsus est destructeur
de tout ordre, de tout travail, de toute vie. Il a ni la femme et la
terre, l'ternelle nature, l'ternelle fcondit des choses et des
tres. Puis, le catholicisme est venu btir sur lui son effroyable
difice de terreur et d'oppression. Le pch originel, c'est l'hrdit
terrible, renaissante chez chaque crature, qui n'admet pas, comme la
science, les correctifs de l'ducation, des circonstances et du milieu.
Il n'y a pas de conception plus pessimiste de l'homme, ainsi vou au
diable ds sa naissance, en proie  une lutte contre lui-mme jusqu' la
mort. Lutte impossible, absurde, car c'est tout l'homme qu'il s'agit de
changer, tuer la chair, tuer la raison, dtruire dans chaque passion une
nergie coupable, poursuivre le diable jusqu'au fond des eaux, des monts
et des forts, pour l'y anantir avec la sve du monde. Ds lors, la
terre n'est plus qu'un pch, un enfer de tentations et de souffrances,
que l'on traverse pour mriter le ciel. Admirable instrument de police,
de despotisme absolu, religion de la mort que l'ide de charit a pu
seule faire tolrer, mais que le besoin de justice emportera forcment.
Le pauvre, le misrable dup, qui ne croit plus au paradis, veut que les
mrites de chacun soient rcompenss sur cette terre; et l'ternelle vie
redevient la bonne desse, le dsir et le travail sont la loi mme du
monde, la femme fconde rentre en honneur, l'imbcile cauchemar de
l'enfer fait place  la glorieuse nature toujours en enfantement. C'est
le vieux rve smite de l'Evangile que balaye la claire raison latine,
appuye sur la science moderne.

--Voici dix-huit cents ans, conclut Pierre, que le christianisme entrave
la marche de l'humanit vers la vrit et la justice. Elle ne reprendra
son volution que le jour o elle l'abolira, en mettant l'Evangile au
rang des livres des sages, sans voir en lui le code absolu et dfinitif.

L'abb Rose avait lev ses mains tremblantes.

--Taisez-vous, taisez-vous! mon enfant, vous blasphmez!... Je vous
savais boulevers par le doute, mais je vous croyais si patient, si
capable de souffrance, que je comptais sur votre esprit de renoncement
et de rsignation. Que s'est-il donc pass pour que vous sortiez ainsi
de l'Eglise, violemment? Je ne vous reconnais plus, une passion s'est
leve en vous, une force invincible vous emporte... Qu'est-ce donc? Qui
donc vous a chang?

Etonn, Pierre l'coutait.

--Mais non, je vous assure, je suis tel que vous m'avez connu, et il n'y
a l qu'un rsultat, un dnouement invitable... Qui donc aurait agi sur
moi, puisque personne n'est entr dans ma vie? Quel sentiment nouveau me
transformerait, puisque je n'en trouve en moi aucun, lorsque je
m'interroge? Je suis le mme, le mme assurment.

Pourtant, il y eut dans sa voix une hsitation. Etait-ce bien vrai que
rien, en lui, ne ft survenu? Il s'interrogeait encore, et rien ne
rpondait nettement, il ne trouvait dcidment rien. Ce n'tait qu'un
rveil dlicieux, un immense dsir de vie, un besoin d'ouvrir les bras
assez larges pour embrasser toutes les cratures et toutes les choses.
Et un vent d'allgresse le soulevait, l'emportait.

L'abb Rose, bien qu'il ft de coeur trop innocent pour comprendre,
hochait de nouveau la tte, songeait aux piges du dmon. Cette
dfection de son enfant, comme il nommait Pierre, l'accablait. Il parla
encore, eut la maladroite inspiration de lui conseiller d'aller voir
monseigneur Martha, pour se confesser  lui, dans l'espoir qu'un prtre
de cette autorit trouverait les paroles ncessaires, qui le
ramneraient  la foi. Mais Pierre osa dire que, s'il sortait de
l'Eglise, c'tait aprs y avoir rencontr un pareil artisan de mensonge
et de despotisme, faisant de la religion une diplomatie corruptrice,
rvant de ramener les hommes  Dieu par la ruse. Et l'abb Rose, alors,
dsespr, debout, ne trouva plus qu'un argument, montra d'un geste la
basilique qui se dressait prs d'eux, dans sa masse gante, inacheve,
carre et trapue, en attendant le dme qui la couronnerait.

--C'est la maison de Dieu, mon enfant, le monument d'expiation et de
triomphe, de pnitence et de pardon. Vous y avez dit la messe, vous la
quittez en parjure et en sacrilge.

Pierre, lui aussi, s'tait lev. Et ce fut dans une exaltation de sant
et de force qu'il rpondit:

--Non, non! j'en sors par ma libre volont, comme on sort d'un caveau
pour retourner au grand air, au grand soleil. Dieu n'est pas l, il n'y
a l qu'un dfi  la raison,  la vrit,  la justice, un colossal
difice qu'on a dress le plus haut possible, comme une citadelle de
l'absurde, dominant Paris, qu'il insulte et qu'il menace.

Puis, voyant les yeux du vieux prtre se remplir de nouvelles larmes,
perdu lui-mme de leur rupture au point de sangloter, il voulut fuir.

--Adieu! adieu!

Mais l'abb Rose l'avait dj pris dans ses bras, le baisait comme la
brebis rvolte, qui reste la plus chre.

--Pas adieu! pas adieu, mon enfant! Dites-moi au revoir! dites-moi que
nous nous retrouverons encore, au moins parmi ceux qui pleurent et qui
ont faim! Vous avez beau croire que la charit a fait banqueroute,
est-ce que nous ne nous aimerons pas toujours dans nos pauvres?

Pierre, devenu le camarade de ses trois grands gaillards de neveux,
avait, en quelques leons, appris d'eux  monter  bicyclette, pour les
accompagner dans leurs promenades matinales; et, deux fois dj, il les
avait suivis, ainsi que Marie, du ct du lac d'Enghien, par des routes
durement paves. Un matin que la jeune fille s'tait promis de le mener
jusqu' la fort de Saint-Germain, avec Antoine, celui-ci, au dernier
moment, ne put partir. Elle tait habille, culotte de serge noire,
petite veste de mme toffe, sur une chemisette de soie crue, et la
matine d'avril tait si claire, si douce, qu'elle s'cria gaiement:

--Ah! tant pis, je vous emmne, nous ne serons que tous les deux!... Je
veux absolument que vous connaissiez la joie de rouler sur une belle
route, parmi de beaux arbres.

Mais, comme il n'tait pas encore trs aguerri, ils dcidrent qu'ils
iraient, avec leurs machines, prendre le chemin de fer jusqu'
Maisons-Laffitte. Puis, aprs avoir gagn la fort  bicyclette, ils la
traverseraient, remonteraient vers Saint-Germain, d'o ils reviendraient
galement par le chemin de fer.

--Vous serez ici pour le djeuner? demanda Guillaume, que cette escapade
amusait et qui regardait en souriant son frre, tout en noir aussi, bas
de laine noirs, culotte et veston de cheviotte noire.

--Oh! certainement, rpondit Marie. Il est  peine huit heures, nous
avons bien le temps. D'ailleurs, mettez-vous  table, nous rentrerons
toujours.

Ce fut une matine dlicieuse. Au dpart, Pierre s'imaginait qu'il tait
avec un bon camarade, ce qui rendait toute naturelle cette sortie, cette
envole  deux, par le tide soleil printanier. Les costumes presque
identiques, dans la libert d'allures qu'ils permettaient, aidaient sans
doute  cette fraternit joyeuse, d'une tranquille bonhomie. Mais
c'tait encore autre chose, la sant du grand air, l'allgresse de
l'exercice pris en commun, tout ce plaisir de se sentir libres, et bien
portants, en pleine nature.

Dans le wagon, o ils se trouvaient seuls, Marie revint  ses souvenirs
du lyce.

--Oh! mon ami, vous n'avez pas ide,  Fnelon, des belles parties de
barres! Nous attachions, comme a, nos jupes avec des ficelles, pour
mieux courir; car on n'osait pas encore nous laisser mettre des
culottes, telle que je suis l. Et c'taient des cris, des galops, des
pousses, et nos cheveux s'envolaient, et nous tions rouges!... Bah! a
ne m'empchait pas de travailler, au contraire! Une fois  l'tude, nous
luttions, ainsi qu'en rcration, nous nous battions  qui en saurait
davantage et serait la premire de la classe.

Elle en riait encore de bon coeur, tandis que Pierre la regardait
merveill, tant elle lui semblait rose et saine, sous le petit chapeau
de feutre noir qu'une longue pingle d'argent fixait dans l'pais
chignon. Ses admirables cheveux bruns, relevs trs haut, dcouvraient
sa nuque frache, qui restait d'une dlicatesse d'enfance. Et jamais il
ne l'avait sentie si souple dans sa force, les hanches solides, la
poitrine large, mais d'une finesse, d'une grce charmantes. Quand elle
riait ainsi, ses yeux brlaient de joie, le bas de son visage, sa bouche
et son menton qu'elle avait un peu forts, s'clairaient d'une infinie
bont.

--Ah! la culotte, la culotte! continuait-elle en plaisantant. Dire qu'il
y a des femmes qui s'enttent  garder leur jupe pour monter 
bicyclette!

Et, comme il dclarait qu'elle tait trs bien, dans son costume, sans
intention galante d'ailleurs, uniquement dsireux de constater le fait:

--Oh! moi, je ne compte pas... Je ne suis pas belle, je me porte bien,
voil tout... Mais comprenez-vous a? des femmes qui ont une occasion
unique de se mettre  leur aise, de voler comme l'oiseau, les jambes
enfin dgages de leur prison, et qui refusent! Si elles croient tre
plus belles, avec des jupes courtes d'colires, elles se trompent! Et
quant  la pudeur, il me semble qu'on doit montrer plus aisment ses
mollets que ses paules.

Elle eut un geste de passion gamine.

--Et puis, est-ce qu'on pense  tout a, lorsqu'on roule?... Il n'y a
que la culotte, la jupe est hrtique.

A son tour, elle le regardait, et elle dut,  cette minute, tre frappe
par l'extraordinaire changement qui s'tait produit en lui, depuis le
jour o, pour la premire fois, elle l'avait vu, si sombre, dans sa
longue soutane, la face amaigrie, livide, ravage d'angoisse. Derrire,
on sentait la dtresse du nant, un vide de spulcre dont le vent a
balay la cendre. Et c'tait, maintenant, comme une rsurrection, le
visage s'clairait, le grand front avait repris une srnit d'espoir,
tandis que les yeux et la bouche retrouvaient un peu de leur tendresse
confiante, dans son ternelle faim d'aimer, de se donner et de vivre.
Plus rien dj ne rvlait le prtre en lui, que les cheveux moins
longs,  la place de la tonsure, dont la pleur se noyait.

--Pourquoi me regardez-vous? demanda-t-il.

Elle rpondit avec franchise:

--Je regarde combien le travail et le grand air vous font du bien, 
vous aussi... Ah! je vous aime mieux tel que vous voil. Vous aviez si
mauvaise mine! Je vous ai cru malade.

--Je l'tais, dit-il simplement.

Mais le train s'arrtait  Maisons-Laffitte. Ils descendirent, et tout
de suite ils prirent la route de la fort. Cette route monte lgrement
jusqu' la porte de Maisons, encombre de charrettes, les jours de
march.

--Je prends la tte, n'est-ce pas? cria gaiement Marie, puisque les
voitures vous inquitent encore.

Elle filait devant lui, mince et droite sur la selle, et elle se
retournait parfois avec un bon sourire, pour voir s'il la suivait. A
chaque voiture dpasse, elle le rassurait en disant les mrites de
leurs machines, qui toutes deux sortaient de l'usine Grandidier.
C'taient des Lisettes, le modle populaire auquel Thomas lui-mme avait
travaill, perfectionnant la construction, et que les magasins du Bon
March vendaient couramment cent cinquante francs. Peut-tre
avaient-elles l'aspect un peu lourd, mais elles taient d'une solidit
et d'une rsistance parfaites. De vraies machines pour faire de la
route, disait-elle.

--Ah! voici la fort. C'est fini de monter, et vous allez voir les
belles avenues. On y roule comme sur du velours.

Pierre tait venu se mettre prs d'elle, tous deux filaient cte  cte,
du mme vol rgulier, par la voie large et droite, entre le double
rideau majestueux des grands arbres. Et ils causaient trs amicalement.

--Me voici d'aplomb maintenant, vous verrez que votre lve finira par
vous faire honneur.

--Je n'en doute pas. Vous vous tenez trs bien, vous allez me lcher
dans quelque temps, car une femme ne vaut jamais un homme,  ce
jeu-l... Mais quelle bonne ducation tout de mme que la bicyclette
pour une femme!

--Comment cela?

--Oh! j'ai l-dessus mes ides... Si, un jour, j'ai une fille, je la
mettrai ds dix ans sur une bicyclette, pour lui apprendre  se conduire
dans la vie.

--Une ducation par l'exprience.

--Eh! sans doute... Voyez ces grandes filles que les mres lvent dans
leurs jupons. On leur fait peur de tout, on leur dfend toute
initiative, on n'exerce ni leur jugement ni leur volont, de sorte
qu'elles ne savent pas mme traverser une rue, paralyses par l'ide des
obstacles... Mettez-en une toute jeune sur une bicyclette, et
lchez-la-moi sur les routes: il faudra bien qu'elle ouvre les yeux,
pour voir et viter le caillou, pour tourner  propos, et dans le bon
sens, quand un coude se prsentera. Une voiture arrive au galop, un
danger quelconque se dclare, et tout de suite il faut qu'elle se
dcide, qu'elle donne son coup de guidon d'une main ferme et sage, si
elle ne veut pas y laisser un membre... En somme, n'y a-t-il pas l un
continuel apprentissage de la volont, une admirable leon de conduite
et de dfense?

Il s'tait mis  rire.

--Vous vous porterez toutes trop bien.

--Oh! se bien porter, cela va de soi, on doit d'abord se porter le mieux
possible, pour tre bon et heureux... Mais j'entends que celles qui
viteront les cailloux, qui tourneront  propos sur les routes, sauront
aussi, dans la vie sociale et sentimentale, franchir les difficults,
prendre le meilleur parti, d'une intelligence ouverte, honnte et
solide... Toute l'ducation est l, savoir et vouloir.

--Alors, l'mancipation de la femme par la bicyclette.

--Mon Dieu! pourquoi pas?... Cela semble drle, et pourtant voyez quel
chemin parcouru dj: la culotte qui dlivre les jambes, les sorties en
commun qui mlent et galisent les sexes, la femme et les enfants qui
suivent le mari partout, les camarades comme nous deux qui peuvent s'en
aller  travers champs,  travers bois, sans qu'on s'en tonne. Et l
est surtout l'heureuse conqute, les bains d'air et de clart qu'on va
prendre en pleine nature, ce retour  notre mre commune, la terre, et
cette force, et cette gaiet neuves, qu'on se remet  puiser en elle!...
Regardez, regardez! n'est-ce pas dlicieux, cette fort o nous roulons
ensemble? et quel bon vent cela met dans nos poitrines! et comme cela
vous purifie, vous calme et vous encourage!

La fort, en effet, dserte en semaine, tait d'une douceur infinie,
avec ses futaies profondes,  droite et  gauche, cribles de soleil.
L'astre, encore oblique, n'clairait qu'un ct de la route, dorant les
hautes draperies vertes des arbres, tandis que, de l'autre ct, dans
l'ombre, les verdures taient presque noires. Et quelles dlices que de
s'en aller ainsi, d'un vol d'hirondelle qui rase le sol, par cette
royale avenue, dans la fracheur de l'air, dans le souffle des herbes et
des feuilles, dont l'odeur puissante fouette le visage! Ils touchaient 
peine au sol, des ailes leur taient pousses qui les emmenaient d'un
mme essor, par les rayons et par les ombres, par la vie parse du grand
bois frissonnant, avec ses mousses, ses sources, ses btes et ses
parfums.

Au carrefour de la Croix-de-Noailles, Marie ne voulut pas s'arrter.
Trop de monde s'y coudoyait le dimanche, et elle connaissait ailleurs
des coins vierges, d'un repos charmant. Puis, dans la pente, vers
Poissy, elle excita Pierre, tous deux laissrent leur machine
s'emballer. Alors, ce fut cette griserie allgre de la vitesse,
l'enivrante sensation de l'quilibre dans le coup de foudre o l'on
roule  perdre haleine, tandis que la route grise fuit sous les pieds et
que les arbres, des deux cts, tournent comme les branches d'un
ventail qu'on dploie. La brise souffle en tempte, on est parti pour
l'horizon, pour l'infini, l-bas, qui toujours se recule. C'est l'espoir
sans fin, la dlivrance des liens trop lourds,  travers l'espace. Et
rien n'est d'une exaltation meilleure, les coeurs bondissent en plein
ciel.

--Vous savez, cria-t-elle, nous n'allons pas  Poissy, nous tournons 
gauche.

Ils prirent le chemin d'Achres aux Loges, qui se rtrcissait et
montait, d'une intimit ombreuse. Ralentissant leur allure, ils durent
pdaler srieusement dans la cte, parmi les graviers pars. La route
tait moins bonne, sablonneuse, ravine par les dernires grandes
pluies. Mais l'effort n'tait-il pas un plaisir?

--Vous vous y ferez, c'est amusant de vaincre l'obstacle... Moi, je
dteste les routes trop longtemps plates et belles. Une petite monte
qui se prsente, lorsqu'elle ne vous casse pas trop les jambes, c'est
l'imprvu, c'est l'autre chose qui vous fouette et vous rveille... Et
puis, c'est si bon d'tre fort, d'aller malgr la pluie, le vent et les
ctes!

Elle le ravissait par sa belle humeur et sa vaillance.

--Alors, demanda-t-il en riant, nous voil partis pour notre tour de
France?

--Non, non! nous sommes arrivs. Hein? a ne vous dplaira pas de vous
reposer un peu... Mais dites-moi si a ne valait pas la peine de venir
jusqu'ici, pour s'asseoir un instant, dans un joli coin de tranquillit
et de fracheur?

Lgrement, elle sauta de machine, puis s'engagea dans un sentier, o
elle fit une cinquantaine de pas, en lui criant de la suivre. Les deux
bicyclettes appuyes contre des troncs d'arbres, ils se trouvrent au
milieu d'une troite clairire. C'tait en effet le nid de feuilles le
plus exquis qu'on pt rver. La fort est l d'une beaut, d'une
grandeur solitaire et souveraine. Et le printemps lui donnait
l'ternelle jeunesse, les feuillages taient d'une lgret candide,
toute une fine dentelle verte, que le soleil poudrait d'or. Un souffle
de vie montait des herbes, venait des futaies lointaines, embaum des
odeurs puissantes de la terre.

--On n'a pas encore trop chaud heureusement, dit-elle en s'asseyant au
pied d'un jeune chne, auquel elle s'adossa. La vrit est qu'en juillet
les dames sont un peu rouges et que la poudre de riz s'en va... On ne
peut pas toujours tre belle.

--Moi, je n'ai pas froid, dclara Pierre qui s'tait assis  ses pieds,
en s'pongeant le front.

Elle s'gaya, lui dit qu'elle ne lui avait jamais vu tant de couleurs.
Enfin, il avait du sang sous la peau, a se voyait. Et ils se mirent 
causer comme deux enfants, comme deux camarades, s'amusant de
gamineries, trouvant trs gaies les choses les plus puriles du monde.
Elle s'inquitait de sa sant, voulait qu'il ne restt pas  l'ombre,
puisqu'il avait si chaud; de sorte que, pour la tranquilliser, il dut se
dplacer, se mettre le dos au soleil. Puis, ce fut lui qui la sauva
d'une araigne, d'une grosse araigne noire, qui s'tait pris les pattes
parmi ses cheveux follets, sur sa nuque. Toute la femme venait de
reparatre en elle, dans un cri aigu de terreur. Etait-ce bte, d'avoir
ainsi peur des araignes! Elle avait beau vouloir se matriser, elle en
restait ple et tremblante. Un silence s'tait fait, ils se regardaient
l'un l'autre avec un sourire; et ils s'aimaient bien au milieu de ce
bois si tendre, d'une amiti mue que tous les deux croyaient
fraternelle, elle heureuse de s'tre intresse  lui, lui reconnaissant
de la gurison, de la sant qu'elle lui apportait. Mais leurs yeux ne se
baissaient pas, leurs mains n'eurent pas mme un frlement en fouillant
les herbes, car ils taient inconscients et purs, comme les grands
chnes qui les entouraient. Quand elle l'eut empch de tuer l'araigne,
la destruction lui faisant horreur, elle se remit  causer
raisonnablement de toutes choses, en fille qui savait et que la vie
n'embarrassait point, tellement elle tait sre de ne jamais faire que
ce qu'elle avait rsolu de faire.

--Dites donc, finit-elle par crier, on nous attend pour djeuner, chez
nous.

Ils se levrent, regagnrent la route, en poussant les bicyclettes. Et
ils repartirent d'un bon train, passrent devant les Loges, arrivrent 
Saint-Germain par la superbe avenue qui dbouche devant le Chteau.
Cela les ravissait de rouler de nouveau cte  cte, comme deux oiseaux
accoupls, planant d'un vol gal. Les grelots tintaient, les chanes
avaient leur petit bruissement lger. Et, dans le vent frais de la
course, ils reprenaient leur conversation, trs  l'aise, trs intimes,
comme isols du monde, emports trs loin et trs haut.

Puis, dans le train qui les ramenait de Saint-Germain  Paris, Pierre
s'aperut que les joues de Marie s'empourpraient d'une brusque rougeur.
Deux dames occupaient avec eux le compartiment.

--Tiens! c'est vous maintenant qui avez chaud.

Elle protesta, et, comme si une pudeur la bouleversait, sa face entire
s'enflamma de plus en plus.

--Je n'ai pas chaud, touchez mes mains... Est-ce ridicule de rougir
ainsi, sans cause aucune?

Il comprit, c'tait une de ces floraisons involontaires de son coeur
de vierge, montant  ses joues, et dont elle tait si contrarie. Sans
cause, elle le disait. Il battait  son insu mme, ce coeur, qui,
l-bas, dans la solitude de la fort, dormait innocent.

A Montmartre, aprs le dpart des enfants, comme il les nommait,
Guillaume s'tait mis  fabriquer de cette poudre mystrieuse, dont il
cachait les cartouches, en haut, dans la chambre de Mre-Grand. La
fabrication en tait trs dangereuse, le moindre oubli pendant les
manipulations, un robinet ferm trop tard, pouvait dterminer une
explosion formidable, qui aurait emport la maison et ses habitants.
Aussi prfrait-il attendre qu'il ft seul, sans danger pour autrui,
sans crainte d'tre distrait lui-mme. Pourtant, ce matin-l, ses trois
fils travaillaient dans le vaste atelier. Et Mre-Grand, comme de
coutume, cousait tranquillement prs du fourneau. Mais elle, trs brave,
ne comptait pas, car elle ne quittait gure sa place, vivant  l'aise
dans le pril; et elle en tait arrive  aider Guillaume,  connatre
aussi bien que lui les diffrentes phases de la dlicate opration, avec
toutes leurs terrifiantes menaces.

Ce matin-l, en le voyant absorb, elle levait parfois les yeux du linge
qu'elle raccommodait, sans lunettes, malgr ses soixante-dix ans. D'un
coup d'oeil, elle s'assurait qu'il n'oubliait rien, puis se remettait
 sa besogne. Dans son ternelle robe noire, avec toutes ses dents
encore et ses cheveux qui blanchissaient  peine, elle gardait son fin
visage d'autrefois, mais sch et jauni, devenu d'une svrit douce.
D'ordinaire, elle parlait peu, ne discutant jamais, agissant et
dirigeant, n'ouvrant les lvres que pour donner des conseils de raison,
de force, de vaillance. On ne savait tout ce qu'elle pensait et tout ce
qu'elle voulait que par ses rponses, des paroles brves, o clatait
son me de justice et d'hrosme.

Depuis quelque temps surtout, elle semblait se faire plus silencieuse,
s'activant dans la maison dont elle tait l'absolue matresse, suivant
de ses beaux yeux pensifs son petit peuple, les trois fils, Guillaume,
Marie, Pierre, qui tous lui obissaient comme  leur reine accepte,
indiscute. Avait-elle donc prvu des changements, vu des faits, que
personne autour d'elle ne prvoyait ni ne voyait? Elle tait devenue
plus grave encore, comme dans l'attente d'une heure prochaine o l'on
aurait besoin de sa sagesse et de son autorit.

--Faites attention, Guillaume, vous tes distrait, ce matin, finit-elle
par dire. Est-ce que vous avez quelque ennui, quelque peine?

Il la regarda d'un air souriant.

--Aucune peine, je vous assure... Je songeais  notre bonne Marie, qui
tait si heureuse d'aller en fort, par ce beau soleil.

Antoine avait lev la tte, tandis que ses deux frres restaient plongs
dans leur besogne.

--Est-ce malheureux que j'aie eu ce bois  terminer! Je l'aurais
accompagne si volontiers.

--Bah! dit le pre de sa voix paisible, Pierre est avec elle, Pierre est
trs prudent.

Pendant un instant encore, Mre-Grand l'examina, puis elle reprit sa
couture. Sa royaut sur la maison, qui mettait  ses pieds les jeunes et
les vieux, venait de son long dvouement, de son intelligence et de sa
bont  rgner. Ne protestante, libre plus tard des croyances
religieuses, elle n'appliquait en toutes choses, par-dessus les
conventions sociales, que cette ide de justice humaine qu'elle s'tait
faite, aprs avoir tant souffert de la longue injustice dont son mari
tait mort. Elle y apportait une extraordinaire bravoure, ignorant les
prjugs, allant jusqu'au bout de son devoir, tel qu'elle le comprenait.
Et, comme elle s'tait dvoue  son mari, puis  sa fille Marguerite,
elle se dvouait au mari de sa fille et  ses petits-fils,  Guillaume
et  ses enfants. Maintenant, Pierre lui-mme, qu'elle avait tudi
d'abord avec inquitude, tait entr dans sa famille, faisait partie du
petit coin de bonheur qu'elle gouvernait. Sans doute, elle l'en avait
reconnu digne. Elle n'aimait pas  donner les raisons profondes qui la
dcidaient. Aprs des journes de silence, elle s'tait contente, un
soir, de dire  Guillaume qu'il avait bien fait d'amener son frre.

Vers midi, Guillaume, toujours  sa besogne, s'cria:

--Dites donc, les enfants ne sont pas rentrs, on va les attendre un peu
pour se mettre  table... Moi, je voudrais bien finir.

Un quart d'heure encore se passa. Les trois grands garons quittrent
leur travail, allrent dans le jardin se laver les mains.

--Marie s'attarde beaucoup, fit remarquer Mre-Grand. Pourvu qu'il ne
lui soit rien arriv!

--Oh! elle marche  merveille, elle est sre d'elle, dit Guillaume. Je
suis plus inquiet pour Pierre.

De nouveau, elle fixait les yeux sur lui.

--Elle l'aura guid, tous deux vont dj bien ensemble.

--Sans doute... N'importe! j'aimerais mieux les savoir rentrs.

Puis, brusquement, il crut entendre les grelots des bicyclettes, il cria
que c'taient eux; et, dans son contentement, il oublia tout, il lcha
son fourneau, pour courir dans le jardin,  leur rencontre.

Mre-Grand, reste seule, continua tranquillement de coudre, sans
songer, elle non plus, que, prs de sa chaise, dans l'appareil, la
fabrication de la poudre s'achevait. Et, lorsque, deux minutes plus
tard, Guillaume rentra, en disant qu'il s'tait tromp, il devint tout
d'un coup livide, les yeux fixs sur le fourneau. Le moment exact o la
fermeture d'un robinet assurait sans danger la fin de la manipulation,
venait de passer pendant sa courte absence; et, maintenant, d'une
seconde  l'autre, l'effroyable explosion allait se produire, si une
main hardie n'osait s'approcher et tourner le robinet terrible. Il
devait tre dj trop tard, le brave qui ferait cela serait broy.

Souvent Guillaume avait ainsi risqu la mort, avec une parfaite
insouciance. Mais, cette fois, il restait clou au sol, sans pouvoir
avancer, toute sa chair rvolte par l'effroi de l'anantissement. Il
grelottait, il bgayait, dans l'attente de la catastrophe, qui menaait
de faire sauter la maison aux quatre coins du ciel.

--Mre-Grand, Mre-Grand... L'appareil, le robinet... C'est fini, fini,
fini...

La vieille femme avait lev la tte, sans comprendre encore.

--Quoi donc? qu'avez-vous?

Puis, elle le vit si dcompos, reculant, fou de terreur, qu'elle
regarda vers le fourneau et sentit l'pouvantable danger.

--Eh bien! mais, c'est trs simple... Il n'y a qu' fermer le robinet,
n'est-ce pas?

Et, sans hte, de l'air le plus ais du monde, elle posa son ouvrage sur
la petite table, quitta sa chaise, alla tourner le robinet, d'une main
lgre, qui ne tremblait mme pas.

--Voil qui est fait... Pourquoi donc, mon ami, ne l'avez-vous pas fait
vous-mme?

Il l'avait suivie des yeux, bant, glac, comme touch par la mort. Et,
quand le sang lui revint sous la peau, quand il se retrouva vivant
devant l'appareil dsormais inoffensif, il eut un profond soupir,
frissonnant encore et dsespr.

--Pourquoi je ne l'ai pas ferm?... Mais parce que j'ai eu peur.

A ce moment, Marie et Pierre rentraient, ravis de leur promenade,
causant, riant, rapportant avec eux l'allgresse du clair soleil; et les
trois frres, Thomas, Franois, Antoine, qui revenaient du jardin, les
plaisantaient, voulaient leur faire avouer que Pierre s'tait battu avec
une vache et qu'il avait pdal au travers d'un champ d'avoine. La vue
du pre, boulevers, les inquita brusquement.

--Mes enfants, je viens d'tre lche... Ah! c'est curieux, la lchet,
une sensation que je ne connaissais pas.

Et il conta la crainte de l'accident, sa terreur, et de quelle faon
tranquille Mre-Grand les avait tous sauvs d'une mort certaine. Elle
eut un petit geste, comme pour dire que tourner un robinet n'tait pas
si hroque. Mais des larmes taient montes aux yeux des trois grands
garons, et ils vinrent l'embrasser l'un aprs l'autre, avec une ferveur
dvote, mettant dans cette caresse la reconnaissance, le culte qu'ils
avaient pour elle. Depuis leur petite enfance, elle leur avait tout
donn, et elle leur donnait encore la vie. Marie  son tour s'tait
jete dans ses bras, la baisait, pleine de gratitude et
d'attendrissement. Et, seule, Mre-Grand ne pleurait pas, les calmait,
voulait qu'on n'exagrt rien et qu'on ft toujours raisonnable.

--Voyons, dit Guillaume, qui se remettait, vous me permettrez de vous
embrasser comme eux, car je vous dois bien a... Et Pierre aussi va vous
embrasser, parce que vous tes maintenant aussi bonne pour lui que vous
l'avez toujours t pour nous.

A table, lorsqu'on put enfin djeuner, il revint sur cette peur dont il
restait surpris et honteux. Depuis quelque temps, il s'tait ainsi
dcouvert des soucis de prudence, lui qui, autrefois, ne songeait jamais
 la mort. Deux fois dj, il avait frmi devant des catastrophes
possibles. D'o lui venait donc, sur le tard, ce got de l'existence?
Pourquoi donc tenait-il maintenant  vivre? Et il finit par dire
gaiement, avec une pointe de tendresse mue:

--Je crois bien, Marie, que c'est votre pense qui me rend lche. Si je
suis moins brave, c'est que j'ai dsormais quelque chose de prcieux 
risquer. J'ai charge de bonheur... Tout  l'heure, quand j'ai cru que
nous allions tous mourir, je vous ai vue, c'est l'effroi de vous perdre
qui m'a glac et paralys.

Gentiment, Marie s'tait elle-mme mise  rire. Les allusions  leur
prochain mariage taient rares, mais elle les accueillait toujours d'un
air d'affection heureuse.

--Six semaines encore, dit-elle simplement.

Mre-Grand, qui les regardait, tourna les yeux vers Pierre. Il coutait
en souriant, lui aussi.

--C'est vrai, dit-elle, dans six semaines, vous serez maris. J'ai bien
fait alors d'empcher la maison de sauter.

A leur tour, les enfants, Thomas, Franois et Antoine, s'gayrent. Et
le djeuner s'acheva trs joyeusement.

L'aprs-midi, Pierre sentit un poids, peu  peu, qui lui crasait le
coeur. Le mot de Marie lui revenait: Six semaines encore. Oui, dans
six semaines, elle serait marie. Et il lui semblait que jamais il
n'avait su cela, que jamais il n'y avait song. Puis, le soir, dans sa
chambre,  Neuilly, ce fut une douleur intolrable. Le mot le torturait,
le tuait. Pourquoi donc n'avait-il pas souffert d'abord, l'accueillant
d'un sourire? et pourquoi, lentement, la douleur tait-elle venue si
obstine, si cruelle? Tout d'un coup, l'ide naquit, la certitude
s'imposa, foudroyante. Il aimait Marie, il l'aimait d'amour,  en
mourir.

Alors, dans cette vision soudaine, tout s'claira. Depuis la premire
rencontre, il se vit marchant invinciblement  cet amour, se croyant
bless d'abord, prenant pour de l'hostilit l'moi o le jetait la jeune
fille, conquis ensuite, cdant  une divine douceur. C'tait  elle
qu'il aboutissait aprs tant de tourments et de luttes, et c'tait en
elle qu'il avait fini par se calmer. Mais, surtout, la promenade 
bicyclette du matin, si dlicieuse, lui apparaissait sous son vritable
jour, comme une matine de fianailles, au sein de la fort heureuse, de
la fort complice. La nature l'avait repris, dlivr de son mal, sain et
fort, et l'avait donn  la femme qu'il adorait. Son frisson, son
bonheur, sa communion parfaite avec les arbres, avec les btes, avec le
ciel, tout ce qu'il ne s'expliquait pas, prenait maintenant un sens trs
clair, qui l'exaltait. Marie seule tait sa gurison, son espoir, sa
certitude de renatre et d'tre heureux enfin. Dj, il avait oubli
prs d'elle les problmes anxieux, tout ce qui le hantait et l'crasait.
Depuis huit jours, la pense de la mort, qui avait si longtemps t sa
compagne de chaque heure, ne lui tait pas mme venue. Le dbat de la
croyance et du doute, la dtresse du nant, la colre contre la
souffrance injuste, elle avait tout cart de ses mains fraches, si
bien portante elle-mme, si joyeuse de vivre, qu'elle lui avait rendu le
got de la vie. Et c'tait simplement cela, elle refaisait de lui
l'homme, le travailleur, l'amant et le pre.

Brusquement, il se rappela l'abb Rose, la conversation douloureuse
qu'il avait eue un matin avec ce saint homme. Ce coeur ingnu,
ignorant des choses de l'amour, tait pourtant le voyant qui seul avait
compris. Il le lui disait bien, qu'il tait chang, qu'il y avait en lui
un autre homme. Et lui qui s'obstinait sottement  jurer qu'il tait le
mme, lorsque Marie l'avait transform dj, remettant dans sa poitrine
la nature entire, et les campagnes ensoleilles, et les vents qui
fcondent, et le vaste ciel qui mrit les moissons! Et voil donc
pourquoi le catholicisme, la religion de la mort, l'avait exaspr  ce
point de lui faire crier que l'Evangile tait prim et que le monde
attendait un autre code, une loi de bonheur terrestre, de justice
humaine, d'amour vivant et de fcondit!

Mais Guillaume? Il vit son frre se dresser devant lui, son frre qui
l'adorait, qui l'avait introduit dans sa maison de labeur, de paix et de
tendresse, pour le gurir. S'il connaissait Marie, c'tait que Guillaume
l'avait voulu. Et le mot lui revint: Six semaines encore. Dans six
semaines, son frre devait pouser la jeune fille. Ce fut comme si un
couteau lui entrait dans le coeur. Pas une seconde il n'hsita: s'il
devait en mourir, il en mourrait; mais personne au monde ne connatrait
son amour, il se vaincrait, fuirait au loin, s'il se sentait lche. Son
frre qui le voulait ressuscit, qui tait l'artisan de cette passion
dont il brlait, qui avait pouss la confiance jusqu' lui tout donner
de son coeur et des siens, non, non! plutt que de lui causer un
souci d'une heure, il se serait condamn lui-mme  une ternelle
torture! Et c'tait bien sa torture qui recommenait, car s'il perdait
Marie, il retombait  la dtresse de son nant. Dj, sur sa couche
d'insomnie, l'abomination recommenait, la ngation de tout, l'inutilit
de tout, le monde sans signification aucune, la vie nie et maudite. Son
frisson de la mort le reprit. Mourir, mourir, et sans avoir vcu!

Ah! quelle lutte affreuse! Jusqu'au jour, il se martyrisa, il gmit.
Pourquoi avait-il t sa soutane? Un mot de Marie la lui avait fait
quitter, un mot de Marie lui donnait l'ide dsespre de la reprendre.
On ne s'vadait pas de son cachot. Cette robe noire tenait  sa chair,
il croyait ne plus la porter, mais elle lui mangeait toujours les
paules, et il serait sage de s'y ensevelir  jamais. Au moins il
porterait le deuil de sa virilit.

Puis, une ide encore le bouleversa. Qu'avait-il  se dbattre ainsi?
Marie ne l'aimait point. Pendant leur promenade de la matine, rien
n'avait pu lui faire croire qu'elle l'aimait autrement qu'en soeur
bonne et charmante. Elle aimait Guillaume sans doute. Et il touffa de
longs sanglots dans son oreiller, il fit le nouveau serment de se
vaincre et de sourire  leur bonheur.




IV


Pierre tant retourn le lendemain  Montmartre, y souffrit tellement,
que, de deux jours, il n'y reparut pas. Il s'enferma chez lui, o
personne ne voyait sa fivre. Et, un matin, comme il tait au lit
encore, dsespr, sans force, il eut la surprise et l'embarras de voir
entrer son frre Guillaume.

--Il faut bien que je me drange, puisque tu nous abandonnes... Je viens
te chercher pour que tu assistes avec moi  l'affaire de Salvat, qu'on
juge aujourd'hui. J'ai eu bien de la peine  m'assurer deux places...
Allons, lve-toi, nous djeunerons dehors et nous serons l-bas de bonne
heure.

Lui-mme paraissait soucieux, proccup, hant d'une inquitude qui
l'assombrissait; et, comme son frre se htait de s'habiller, il
l'interrogea.

--Est-ce que tu as quelque chose  nous reprocher?

--Mais rien! Quelle ide as-tu l?

--Alors, pourquoi cesses-tu de venir? On te voyait chaque jour, et tout
d'un coup tu disparais.

Pierre chercha vainement un mensonge, acheva de se troubler.

--J'ai eu du travail ici... Enfin, que veux-tu? mes ides noires me
reprenaient, je n'avais que faire d'aller vous attrister tous.

Guillaume eut un geste brusque.

--Si tu crois que ton absence nous gaye!... Marie, toujours si bien
portante, si heureuse, a eu une telle migraine avant-hier, qu'elle a d
garder la chambre. Hier encore, elle tait toute mal  l'aise, nerve,
silencieuse. Nous avons pass une mauvaise journe.

Et il le regardait bien en face, de ses yeux de franchise et de loyaut,
o le soupon n en lui et qu'il ne voulait pas dire, apparaissait
clairement.

Boulevers par l'moi de Marie, pouvant  l'ide de se trahir, Pierre
russit  mentir cette fois, en rpondant d'une voix tranquille:

--Oui, elle n'tait dj pas trs bien, le jour o nous sommes alls 
bicyclette... Moi, je t'assure que j'ai eu beaucoup d'occupation.
J'allais me lever, pour reprendre chez vous mes habitudes.

Un instant encore, Guillaume le regarda; puis, convaincu sans doute, ou
remettant  plus tard de savoir la vrit, il causa affectueusement
d'autre chose; et, dans cette tendresse fraternelle, si vive chez lui,
il gardait pourtant un tel frisson de dtresse pressentie, de douleur
inavoue, peut-tre inconsciente, que son frre le questionna  son
tour.

--Et toi, est-ce que tu es malade? Tu ne me parais pas dans ta belle
srnit ordinaire.

--Moi? oh! non, non, je ne suis pas malade... Seulement, ma belle
srnit me parat compromise. C'est cette affaire de Salvat qui me
jette hors de moi, tu le sais bien. Ils me rendront enrag, avec leur
monstrueuse injustice,  craser tous ce misrable.

Ds lors, il ne parla plus que de Salvat, s'y entta, s'y passionna,
comme dsireux de trouver dans l'affaire du jour, une explication 
toutes ses rvoltes,  toutes ses souffrances. En djeunant, vers dix
heures, chez un petit restaurateur du boulevard du Palais, il dit
combien il tait touch du silence gard par Salvat, et sur la nature de
la poudre employe pour la fabrication de la bombe, et sur les quelques
journes de travail faites chez lui. C'tait  ce silence qu'il devait
de n'avoir pas t inquit et de n'tre pas mme cit parmi les
tmoins. Pris d'attendrissement, il revint sur son invention, l'engin
formidable qui devait assurer la toute-puissance  la France initiatrice
et libratrice. Dsormais, les rsultats de ses dix dernires annes de
recherches taient hors de tout danger, prts et dcisifs, pouvant tre
livrs ds le lendemain au gouvernement franais. Et, en dehors de
certains scrupules sourds qui le troublaient, devant l'indignit du
monde financier et du monde politique, il n'attendait plus que d'avoir
pous Marie, pour l'associer, par une galanterie touchante,  ce don
magnifique de la paix universelle, qu'il se croyait  la veille de faire
au monde.

C'tait par Bertheroy que Guillaume s'tait assur deux places, trs
difficilement. Et, lorsque, ds l'ouverture des portes,  onze heures
prcises, Pierre et lui se prsentrent, ils crurent bien qu'ils
n'entreraient pas. Toutes les grilles taient closes, des barrires
fermaient les couloirs, un vent de terreur soufflait par le Palais
dsert, comme si la magistrature et redout une invasion d'anarchistes,
arms de bombes. On retrouvait l le frisson d'pouvante noire qui,
depuis trois mois, ravageait Paris. Les deux frres durent parlementer 
chaque porte,  chaque barrire, gardes militairement. Et, quand ils
pntrrent enfin dans la salle des Assises, elle tait pleine dj,
toute bonde et dbordante d'un public entass, qui consentait  s'y
touffer une heure avant l'entre de la Cour, et qui se rsignait  n'en
point bouger de sept ou huit heures peut-tre, car le bruit courait
qu'on voulait se dbarrasser de l'affaire en une seule audience. Dans la
partie si troite, rserve au public debout, s'crasait une masse
compacte de curieux, monts au hasard de la rue, parmi lesquels des
compagnons, des amis de Salvat, avaient pourtant russi  se glisser;
dans l'autre compartiment, o l'on parque les tmoins, sur les bancs de
chne, se tenaient les invits, ceux qu'on avait fait entrer par faveur,
trop nombreux, serrs, assis presque les uns sur les genoux des autres;
et, dans le prtoire, envahissant la place libre, jusque derrire la
Cour, des chaises taient ranges comme au spectacle, occupes par le
beau monde privilgi, des hommes politiques, des journalistes, des
dames, tandis que le flot des avocats en robe se logeait au petit
bonheur, dans tous les coins.

Pierre ne connaissait pas la salle des Assises, et il fut surpris, car
il s'tait imagin toute une pompe, toute une majest. Ce temple de la
justice des hommes lui apparut petit, morne, d'une propret douteuse.
L'estrade sur laquelle sigeait la Cour, tait si basse, qu'il voyait 
peine les fauteuils du prsident et des deux assesseurs. Puis, c'tait
le vieux chne prodigu, les boiseries, les balustrades, les bancs, qui
assombrissait la salle, tendue de gros vert, caissonne au plafond de
chne encore. Les sept fentres, mesquines et haut perces, garnies de
maigres petits rideaux blancs, y versaient un jour blme, qui la coupait
en deux, d'une ligne nette: d'un ct, l'accus et son avocat,  leurs
bancs, sous la froide lumire; de l'autre, dans l'ombre, le jury, isol,
cltur en son troit compartiment; et il y avait l comme un symbole du
juge anonyme, inconnu, en face de l'accus mis  nu, fouill jusqu'
l'me. Au fond de cette svrit triste, on distinguait confusment,
dominant le tribunal, le Christ peint, qui s'alourdissait derrire une
sorte de fume grise. Seul,  ct de l'horloge, au-dessus du banc o
Salvat allait s'asseoir, un buste de la Rpublique, d'un blanc cru de
pltre, clatait sur le mur sombre.

Guillaume et Pierre ne trouvrent plus deux places qu'au dernier banc du
compartiment des tmoins, contre la cloison qui sparait ceux-ci du
public debout. Et, comme Guillaume s'asseyait, il aperut, les coudes
appuys  la rampe de cette cloison, le menton sur ses mains croises,
le petit Victor Mathis, dont les yeux brlaient, dans sa face ple, aux
lvres minces. Les deux hommes se reconnurent, mais Victor ne bougea
pas, Guillaume comprit qu'il n'tait pas sain d'changer l des saluts.
Et, ds lors, il sentit Victor en arrt au-dessus de lui, immobile, avec
ses regards de flamme, dans une attente muette et farouche de ce qui
allait se passer.

Pendant ce temps, Pierre venait galement de reconnatre, assis devant
lui, l'aimable dput Dutheil et la petite princesse Rosemonde. Au
milieu du brouhaha de la foule, qui causait et riait pour prendre
patience, leurs voix sonnaient parmi les plus heureuses, disant leur
joie d'tre l,  ce spectacle si couru. Il lui expliquait la salle,
tous les bancs, toutes les petites cages de bois, le jury, l'accus, la
dfense, le procureur de la rpublique, jusqu'au greffier, sans oublier
la table  conviction et la barre des tmoins. Tout cela tait vide, un
garon de service donnait un dernier coup d'oeil, des avocats
traversaient rapidement. On aurait dit un thtre dont la scne restait
dserte, tandis que les spectateurs, s'crasant  leurs places,
attendaient que la pice comment. Et, pour tromper cette attente, la
petite princesse finit par chercher les personnes de sa connaissance,
parmi le flot press de toutes ces ttes avides et dj congestionnes.

--Tiens! l-bas, derrire le tribunal, c'est monsieur Fonsgue, n'est-ce
pas? prs de cette grosse dame en jaune. Et voici, de l'autre ct,
notre ami, le gnral de Bozonnet... Le baron Duvillard n'est donc pas
l?

--Oh! non, rpondit Dutheil, il ne peut gure, il aurait l'air de venir
demander vengeance.

Puis, il la questionna  son tour.

--Vous tes donc fche avec votre bel ami Hyacinthe, que vous m'avez
fait le grand plaisir de me choisir pour cavalier?

D'un lger haussement d'paules, elle dit combien les potes
commenaient  l'ennuyer. Une nouvelle saute de caprice la jetait  la
politique; et, depuis huit jours, elle trouvait trs amusant de se
passionner aux alentours de la crise ministrielle. C'tait le jeune
dput d'Angoulme qui l'initiait.

--Mon cher, lui dit-elle, ils sont tous un peu fous, chez les
Duvillard... Vous savez que c'est chose dcide, Grard pouse Camille.
La baronne s'est rsigne, et j'ai appris de source certaine que madame
de Quinsac elle-mme, la mre du jeune homme, a donn son consentement.

Dutheil s'gayait, l'air trs renseign aussi.

--Oui, oui, je sais. Le mariage aura lieu prochainement  la Madeleine,
oh! un mariage d'une magnificence dont on causera... Que voulez-vous? il
ne pouvait y avoir de meilleur dnouement. La baronne, au fond, est la
bont mme, et j'ai toujours dit qu'elle se sacrifierait pour assurer le
bonheur de sa fille et de Grard... En somme, ce mariage arrange tout,
remet tout dans l'ordre.

--Eh bien! et le baron, que dit-il? demanda Rosemonde.

--Mais il est ravi, le baron! Vous avez bien vu, ce matin, dans la liste
du nouveau ministre, que Dauvergne a l'Instruction publique. Et c'est
l'engagement certain de Silviane  la Comdie. Dauvergne n'a t choisi
que pour a.

Il plaisantait. Mais,  ce moment, le petit Massot, qui se querellait
avec un huissier, aperut de loin une place libre  ct de la
princesse; et, sur un geste de demande, celle-ci lui fit signe de venir.

--Ah bien! dit-il en s'installant, ce n'est pas sans peine. On s'crase
au banc de la presse. Avec a, j'ai une chronique  faire... Vous tes
la plus aimable des femmes, princesse, de vous serrer un peu pour votre
trs fidle admirateur.

Puis, donnant une poigne de main  Dutheil, il continua, sans
transition:

--Alors, monsieur le dput, c'est donc fait, ce ministre?... Vous y
avez mis le temps, mais c'est en vrit un beau ministre, qui
merveille tout le monde.

En effet, les dcrets avaient paru  _l'Officiel_, le matin mme. Aprs
de longs jours de crise, et lorsque Vignon, pour la seconde fois, venait
de voir sa combinaison chouer, au milieu des plus inextricables
embarras, tout d'un coup Monferrand, appel  l'Elyse, en dsespoir de
cause, tait rentr en scne; et, en vingt-quatre heures, il avait
trouv son personnel, fait approuver sa liste, de sorte qu'il remontait
triomphalement au pouvoir, d'o il tait tomb misrablement avec
Barroux. Il changeait de portefeuille, il quittait l'Intrieur pour
aller aux Finances, comme prsident du Conseil, sa lointaine et secrte
ambition. Maintenant, apparaissait toute la beaut de son travail sourd,
la faon magistrale dont il s'tait repch, avec l'arrestation de
Salvat, puis l'extraordinaire campagne mene souterrainement contre
Vignon, les mille obstacles dont il lui avait barr la route  deux
reprises, enfin le dnouement en coup de foudre, cette liste toute
prte, ce ministre bcl en un jour, quand on avait eu besoin de lui.

--C'est du beau travail, mes compliments! rpta le petit Massot, qui se
moquait.

--Moi, je n'y suis pour rien, dit modestement Dutheil.

--Comment? pour rien! Vous en tes, mon cher, tout le monde sait que
vous en tes.

Le dput sourit, flatt. Aussi l'autre continua-t-il, avec des
sous-entendus, avec des plaisanteries, qui faisaient accepter tout. Il
parlait de la bande  Monferrand, de la clientle qui, par besoin de sa
victoire, l'avait si puissamment aid. Et de quel coeur Fonsgue
avait fait achever, dans _le Globe_, son vieil ami Barroux devenu
encombrant! Tous les matins, depuis un mois, un article y paraissait,
excutant Barroux, dtruisant Vignon, prparant la rentre du sauveur
qu'on ne nommait pas. Puis, c'taient dans l'ombre les millions de
Duvillard qui guerroyaient, les cratures du baron, si nombreuses,
marchant comme une arme au bon combat. Sans compter Dutheil en
personne, fifre et tambour, et Chaigneux lui-mme, rsign aux basses
besognes dont personne ne voulait se charger. Et voil comment le
triomphateur Monferrand allait dbuter  coup sr par touffer la
scandaleuse et gnante affaire des Chemins de fer africains, en faisant
nommer une commission d'enqute qui l'enterrerait.

Dutheil avait pris un air d'importance.

--Que voulez-vous? mon cher,  certaines heures graves, lorsque la
socit tombe en pril, il y a des hommes forts, des hommes de
gouvernement qui s'imposent... Monferrand n'avait pas besoin de notre
amiti, la situation rclamait imprieusement sa prsence au pouvoir. Il
est la seule poigne qui puisse nous sauver.

--Je sais, dit Massot goguenard. On m'a mme affirm que, si l'on a tout
bcl, de faon que les dcrets parussent ce matin, c'est pour rassurer
le jury et la magistrature, pour leur donner le courage de prononcer une
condamnation  mort, ce soir, du moment que Monferrand sera l, derrire
eux, avec sa poigne.

--Mais oui, mon cher, une condamnation  mort est aujourd'hui de salut
public, et il faut bien que ceux qui sont chargs d'assurer notre
scurit sociale, n'ignorent pas que le ministre est avec eux et saura
les protger au besoin.

Un rire aimable de la princesse les interrompit.

--Oh! voyez donc l-bas, n'est-ce pas Silviane qui est venue s'asseoir 
ct de monsieur Fonsgue?

--Le ministre Silviane, murmura Massot plaisamment. Ah! on ne va pas
s'embter chez Dauvergne, s'il se met bien avec les petites actrices!

Guillaume et Pierre coutaient, entendaient, sans mme le vouloir. Et,
chez le premier surtout, ces commrages mondains, ces indiscrtions
politiques causaient un affreux serrement de coeur. Salvat condamn 
mort, avant mme qu'il et comparu! Salvat payant les fautes de tous,
n'tant plus qu'une occasion propice pour le triomphe d'une bande de
jouisseurs et d'ambitieux! Puis, par-dessous, quel cloaque, toute une
pourriture sociale, l'argent corrupteur, la famille tombe aux drames
immondes, la politique rduite  une lutte tratresse de personnes, le
pouvoir devenu la proie des habiles et des impudents! Est-ce que tout
n'allait pas crouler? Est-ce que cette audience solennelle de justice
humaine n'tait pas une parodie drisoire, puisqu'il n'y avait l que
des heureux, des privilgis, dfendant l'difice en ruine qui les
abritait, dployant toute l'norme force dont ils disposaient encore,
pour craser une mouche, le pauvre diable, de cerveau incertain, amen
l par son rve violent et fumeux d'une justice autre, suprieure et
vengeresse?

Mais il y eut un frmissement, midi sonnait, le jury faisait son entre,
s'installait  son banc, dans une dbandade de troupeau. Des figures
bonasses, de gros hommes endimanchs, quelques maigres, chafouins, aux
yeux vifs, des barbes et des calvities; et le tout gris, effac, presque
indistinct au fond de l'ombre qui noyait ce ct de la salle. Puis, ce
fut la Cour, M. de Larombardire, un des vice-prsidents de la Cour
d'appel, qui assumait le prilleux honneur de prsider ce jour-l, en
outrant encore la majest de sa longue face mince et toute blanche,
d'aspect d'autant plus austre, qu'il tait flanqu de deux assesseurs
petits, rougeauds, l'un brun, l'autre blond. Dj, au sige du
ministre public, M. Lehmann, un des avocats gnraux les plus rpandus,
les plus adroits, un Alsacien aux paules larges, aux yeux de ruse,
s'tait assis, ce qui prouvait l'importance considrable qu'on donnait 
l'affaire. Et, enfin, Salvat fut introduit, dans le gros bruit de bottes
des gendarmes, soulevant une curiosit si passionne, que toute la salle
se mit debout. Il avait encore la casquette et le grand paletot flottant
que Victor lui avait procurs, et ce fut une surprise pour tous de lui
voir ce grand visage dcharn, doux et triste, aux rares cheveux roux
qui grisonnaient, aux beaux yeux bleus de tendresse, rveurs et
brlants. Il jeta un regard sur le public, sourit  quelqu'un qu'il
reconnaissait, Victor sans doute, peut-tre Guillaume. Puis, il ne
bougea plus.

Le prsident attendit le silence, et ce furent alors toutes les
formalits des dbuts d'audience. Ensuite eut lieu l'interminable
lecture de l'acte d'accusation, faite par un huissier, d'une voix aigu.
L'aspect de la salle avait chang, on coutait avec une lassitude un peu
impatiente; car, depuis des semaines, les journaux contaient cette
histoire. Maintenant, plus une place n'tait vide,  peine restait-il
devant le tribunal l'troit espace ncessaire pour l'audition des
tmoins. Cet entassement prodigieux se bariolait des toilettes claires
des dames et des robes noires des avocats, parmi lesquelles les trois
robes rouges des juges disparaissaient, sur l'estrade, si basse, qu'on
apercevait  peine, au-dessus des autres ttes, la face longue du
prsident. Beaucoup s'intressaient au jury, tchaient de dchiffrer ces
visages quelconques, envahis d'ombre. D'autres ne quittaient pas des
yeux l'accus, s'tonnaient de son air de fatigue et d'indiffrence, 
ce point qu'il avait  peine rpondu aux questions que lui posait 
demi-voix son avocat, un jeune homme de talent, disait-on, l'air
veill, frmissant, qui attendait nerveusement l'occasion de se
couvrir de gloire. Et la grosse curiosit,  mesure que l'acte
d'accusation se droulait, devenait surtout la table des pices 
conviction, o se trouvaient exposs des dbris de toutes sortes, un
clat arrach de la porte cochre de l'htel Duvillard, des pltras
tombs de la vote, un pav que la violence de l'explosion avait fendu,
d'autres dcombres noircis. Mais, ce qui attendrissait les coeurs,
c'tait le carton de modiste rest intact, et c'tait surtout, dans
l'esprit-de-vin d'un bocal, quelque chose de vague et de blanc, une
petite main du trottin, arrache du poignet, qu'on avait ainsi
conserve, ne pouvant garder ni apporter sur cette table le misrable
corps, au ventre ouvert par la bombe.

Enfin, Salvat se leva, le prsident commena l'interrogatoire. Et
l'opposition apparut avec une nettet tragique: le jury dans l'ombre
anonyme, son opinion dj faite sous la pression de la terreur publique,
sigeant l pour condamner; l'accus en pleine et vive lumire, seul et
lamentable entre les quatre gendarmes, charg des crimes de la race.
Tout de suite, d'ailleurs, M. de Larombardire le prit avec lui sur le
ton du mpris et du dgot. Il ne manquait pas d'honntet, il tait un
des derniers reprsentants de l'ancienne magistrature scrupuleuse et
droite; mais il n'entendait rien aux temps nouveaux, il traitait
professionnellement les coupables avec une svrit de dieu biblique. Et
la petite infirmit qui dsolait sa vie, un zzaiement qui, d'aprs lui,
l'avait seul empch de dvelopper, dans la magistrature debout, des
qualits gniales d'orateur, achevait de le rendre d'une maussaderie
froce, incapable d'intelligente mansutude. Il y eut des sourires, et
il les devinait, lorsque s'leva sa petite voix grle et pointue, pour
les premires questions. Cette voix si drle enlevait le peu de majest
qui restait  ces dbats, o se disputait la vie d'un homme, dans cette
salle bonde de curieux, d'un public peu  peu suffoqu et suant, qui
s'ventait et plaisantait. Salvat rpondit aux premires questions de
son air las et poli. Tandis que le prsident s'efforait de l'avilir,
lui reprochait avec duret les antcdents de sa jeunesse misrable,
grossissait les tares, traitait d'immonde la promiscuit de madame
Thodore et de la petite Cline, lui, tranquillement, disait oui, disait
non, en homme qui n'a rien  cacher, qui accepte toute la responsabilit
de ses actes. Il avait fait des aveux complets, il les rpta, trs
calme, sans y changer un mot, il expliqua que, s'il avait choisi l'htel
Duvillard pour dposer sa bombe, c'tait afin de donner  son acte sa
vraie signification, la mise en demeure aux riches, aux hommes d'argent
scandaleusement enrichis par le vol et le mensonge, de rendre leur part
de la fortune commune aux pauvres, aux ouvriers,  leurs petits et 
leurs femmes, qui crevaient de faim. L seulement il s'anima, toutes les
misres endures remontaient en fivre  son crne fumeux de
demi-savant, o s'taient amasses ple-mle les revendications, les
thories, les ides exaspres de justice absolue et de bonheur
universel. Et, ds lors, il apparut ce qu'il tait rellement, un
sentimental, un rveur exalt par la souffrance, sobre, orgueilleux et
ttu, voulant refaire le monde selon sa logique de sectaire.

--Mais vous avez fui, cria le prsident de sa voix de crcelle, ne dites
pas que vous donniez votre vie  la cause et que vous tiez prt au
martyre!

C'tait le regret dsespr de Salvat, d'avoir cd, au Bois de
Boulogne,  l'effarement,  la rage sourde de l'homme chass, traqu,
qui ne veut pas se laisser prendre. Et il se fcha.

--Je ne crains pas la mort, on le verra bien... Que tous aient mon
courage, et demain votre socit pourrie sera balaye, le bonheur enfin
natra.

Puis, l'interrogatoire s'ternisa sur la fabrication mme de la bombe.
Avec raison, le prsident fit remarquer qu'on se trouvait l devant le
seul point obscur de l'affaire.

--Ainsi, vous vous enttez  dire que la poudre employe par vous est de
la dynamite? Vous allez entendre tout  l'heure les experts, qui ne sont
pas d'accord entre eux, il est vrai, mais qui ont tous conclu  l'emploi
d'un autre explosif, qu'ils ne peuvent prciser... Ne nous cachez donc
rien, puisque vous vous faites gloire de tout dire.

Brusquement, Salvat s'tait calm; et il ne rpondait plus que par
monosyllabes, d'une prudence extrme.

--Cherchez, si vous ne me croyez pas... J'ai fabriqu ma bombe tout
seul, et dans les conditions que j'ai dj rptes vingt fois... Vous
n'attendez pas, bien sr, que je livre des noms, que je compromette des
camarades!

Et il ne sortit pas de cette dclaration. A la fin seulement, une
motion invincible l'envahit, lorsque le prsident revint sur la
misrable victime, sur le petit trottin, si doux, si blond et si joli,
que la destine froce avait amen l, pour y trouver une affreuse mort.

--C'est une des vtres que vous avez frappe, c'est une ouvrire, une
pauvre enfant qui aidait sa vieille grand'mre  vivre, avec ses
quelques sous de gain.

La voix de Salvat s'trangla.

--a, c'est vraiment la seule chose que je regrette... Certainement que
ma bombe n'tait pas pour elle; et que tous les travailleurs, que tous
les meurt-de-faim se souviennent, si elle a donn son sang, comme je
donnerai le mien!

L'interrogatoire s'acheva de la sorte au milieu d'une agitation
profonde. Pierre avait senti Guillaume frmir  ct de lui, pendant que
l'accus, si paisiblement, s'obstinait  ne rien dire de l'explosif
employ, en acceptant la responsabilit entire de l'acte qui allait lui
coter la tte. Et Guillaume, d'un mouvement irrsistible, s'tant
tourn, aperut le petit Victor Mathis qui ne bougeait pas, les coudes
toujours sur la rampe, le menton dans ses mains, coutant de toute sa
passion muette. Mais sa face tait plus ple encore, ses yeux brlaient
comme deux trous ouverts sur l'incendie vengeur dont les flammes ne
s'teindraient plus.

Dans la salle, il y eut un brouhaha de quelques minutes.

--Il est trs bien, ce Salvat, dclarait la princesse amuse, il a le
regard tendre... Ah! non, mon cher dput, ne dites pas de mal de lui.
Vous savez que j'ai l'me anarchiste, moi.

--Je n'en dis aucun mal, rpondit Dutheil gaiement. Tenez! pas plus que
notre ami Amadieu n'a le droit d'en dire, car vous savez que cette
affaire vient de le mettre au pinacle... Jamais on n'a tant parl de
lui, et il adore a. Le voil le juge d'instruction le plus mondain, le
plus illustre, en passe de faire et d'tre tout ce qu'il voudra.

Massot rsuma la situation, avec son impudence ironique.

--N'est-ce pas? quand l'anarchie va, tout va... En voil une bombe qui
aura arrang les affaires de plusieurs gaillards de ma connaissance!...
Croyez-vous que mon patron Fonsgue, si empress l-bas, auprs de sa
voisine, ait  s'en plaindre? et croyez-vous que le sieur Sanier, qui se
prlasse derrire le prsident, et qui serait beaucoup mieux entre les
quatre gendarmes, ne doit pas une fire chandelle  Salvat, pour
l'abominable rclame qu'il a battue sur le dos de ce misrable?... Je ne
parle pas des hommes politiques, ni des hommes de finance, ni de tous
ceux qui pchent en eau trouble...

Dutheil l'interrompit.

--Dites donc, il me semble que vous-mme avez utilis suffisamment
l'aventure... Votre interview de la petite Cline vous a rapport gros.

En effet, Massot avait eu l'ide gniale de se mettre  la recherche de
madame Thodore et de la fillette, puis de conter sa visite dans _le
Globe_, avec toutes sortes de dtails intimes et attendrissants.
L'article venait d'avoir un succs prodigieux, les jolies rponses de
Cline sur son papa emprisonn touchaient toutes les mes sensibles, 
ce point que des dames en quipage s'taient rendues chez les deux
tristes cratures, que les aumnes affluaient, et que la plus trange
sympathie allait  l'enfant, de la part mme des personnes qui
exigeaient la tte du pre.

--Mais je ne me plains pas de mon petit bnfice, dit le journaliste.
Chacun gagne ce qu'il peut, comme il peut.

A ce moment, Rosemonde reconnut derrire elle Guillaume et Pierre, et
son saisissement fut tel, en apercevant ce dernier en veston, qu'elle
n'osa point leur parler. Elle se pencha, communiqua sans doute sa
surprise  Dutheil et  Massot, car tous deux se tournrent; mais, par
discrtion, eux aussi affectrent de ne pas voir, de ne pas savoir. La
chaleur devenait intolrable, une dame s'tait vanouie. Et, de nouveau,
la voix zzayante du prsident obtint le silence.

Salvat tait debout, quelques feuilles de papier  la main. Avec peine,
il fit comprendre qu'il dsirait complter son interrogatoire, en lisant
une dclaration, qu'il avait prpare  l'avance, et dans laquelle il
expliquait les raisons de son attentat. Surpris, sourdement indign, M.
de Larombardire hsitait, cherchait  empcher une telle lecture; puis,
comprenant qu'il ne pouvait fermer la bouche de l'accus, il l'autorisa,
d'un geste  la fois irrit et ddaigneux. Et Salvat se mit  lire, en
colier bien sage qui s'applique, nonnant un peu, se troublant,
donnant parfois une force extraordinaire aux mots dont il tait
visiblement satisfait. C'tait le cri de souffrance et de rvolte pouss
dj par tant de dshrits, l'affreuse misre d'en bas, l'ouvrier ne
pouvant vivre de son travail, toute une classe, la plus nombreuse, la
plus digne, mourant de faim, tandis que, d'autre part, les privilgis,
gorgs de richesses, vautrs dans leur assouvissement, refusaient
jusqu'aux miettes de leur table, ne voulaient rien rendre de cette
fortune vole. Il fallait donc tout leur reprendre, les rveiller de
leur gosme par des avertissements terribles, leur annoncer  coups de
bombe que le jour de la justice tait venu. Ce mot de justice, le
misrable le lana d'une voix sonnante, qui emplit toute la salle. Mais
ce qui motionna surtout, ce fut, lorsqu'il eut fait le sacrifice de sa
vie, en disant aux jurs qu'il n'attendait d'eux que la mort, l'annonce
prophtique, par laquelle il termina, des autres martyrs qui natraient
de son sang. On pouvait l'envoyer  l'chafaud, il savait que son
exemple enfanterait des braves. Aprs lui, un autre vengeur, et un autre
encore, toujours d'autres, jusqu' ce que la vieille socit pourrie ait
croul, pour faire place  la socit de justice et de bonheur, dont il
tait l'aptre.

A deux reprises, le prsident, agit d'impatiences, avait tent de
l'interrompre. Mais il lisait toujours, avec sa conscience imperturbable
d'illumin, qui craint de mal dire la phrase importante. Cette lecture,
il devait y songer depuis qu'il se trouvait en prison. C'tait l'acte
dcisif de son suicide, il y donnait sa vie contre la gloire d'tre mort
pour l'humanit. Et, quand il eut fini, il reprit sa place entre les
gendarmes, les yeux brillants, les joues roses, d'un air de grande joie
intrieure.

Tout de suite, pour dtruire l'effet produit, un sourd malaise
d'attendrissement et de peur, le prsident voulut procder  l'audition
des tmoins. Ce fut un dfil interminable, d'un intrt mdiocre, aucun
n'ayant de rvlations  faire. On remarqua la dposition sage de
l'usinier Grandidier, qui avait d congdier Salvat,  la suite de
certains faits de propagande anarchiste. Un beau-frre de l'accus, le
mcanicien Toussaint, apparut aussi comme un trs brave homme, par la
faon dont il prsenta les choses du ct favorable, sans mentir. Mais
la longue discussion fut surtout entre les experts, qui ne parvinrent
pas plus  s'entendre, devant le public, qu'ils ne s'taient entendus
dans leurs rapports; car, si pour eux tous la poudre employe ne
paraissait pas tre de la dynamite, ils avanaient chacun, sur sa relle
nature, les suppositions les plus extraordinaires et les plus
contradictoires. Une consultation de l'illustre savant Bertheroy fut lue
ensuite, qui remettait les choses au point, en concluant qu'on devait se
trouver devant un explosif nouveau, d'une puissance prodigieuse, dont
lui-mme ignorait la formule. L'agent Mondsir et le commissaire Dupot
vinrent  leur tour raconter la chasse  l'homme, puis l'arrestation si
mouvemente, au Bois de Boulogne. Mondsir fut la gaiet de l'audience
par les saillies militaires dont il sema son rcit. De mme que la
grand'mre du petit trottin en fut la douleur, le frisson de rvolte et
de piti: une pauvre petite vieille, dessche, casse, que l'accusation
avait eu la cruaut de traner l, et qui se mit  fondre en larmes,
ahurie, sans comprendre ce qu'on lui demandait. Et il n'y eut plus que
les tmoins  dcharge, un dfil ininterrompu de chefs d'atelier, de
camarades, de compagnons, qui vinrent tous dclarer que Salvat tait un
brave homme, un travailleur intelligent et courageux, ne buvant jamais,
adorant sa fille, incapable d'une indlicatesse et d'une mchancet.

Il tait dj quatre heures, lorsque l'audition des tmoins fut acheve.
Dans la salle brlante, une lassitude fivreuse mettait le sang aux
visages, tandis qu'une sorte de poussire rousse obscurcissait le jour
plissant qui tombait des fentres. Des femmes s'ventaient, des hommes
s'pongeaient le front. Mais la passion du spectacle allumait tous les
yeux d'une joie dure. Et personne ne bougeait.

--Ah! soupira Rosemonde, moi qui comptais pouvoir prendre une tasse de
th, chez une amie,  cinq heures! Je vais mourir de faim.

--Nous sommes ici au moins pour jusqu' sept heures, dit Massot. Je ne
vous offre pas d'aller vous chercher un petit pain, on ne me laisserait
pas rentrer.

Dutheil n'avait pas cess de hausser les paules, pendant que Salvat
lisait sa dclaration.

--Hein? est-ce assez enfantin, tout ce qu'il a dit! L'imbcile qui va
mourir pour a!... Des riches et des pauvres, mais il y en aura
toujours! Et il est bien certain aussi que, lorsqu'on est pauvre, le
seul dsir qu'on a est de devenir riche... S'il est sur ce banc
aujourd'hui, c'est qu'il a chou, voil tout!

Pierre, trs mu, s'inquitait de son frre, ple, boulevers, qui se
taisait prs de lui. Il chercha sa main, la pressa secrtement. Puis, 
voix basse:

--Est-ce que tu te sens mal  l'aise? veux-tu que nous nous en allions?

Mais Guillaume rpondit d'un serrement discret et affectueux. Il tait
bien, il resterait jusqu'au bout, dans l'exaspration qui le soulevait.

M. Lehmann, le procureur gnral, prit la parole, d'une bouche large et
svre. Malgr sa carrure et son masque ttu de Juif, il tait connu
pour ses attaches dans tous les camps politiques et sa souplesse  tre
toujours l'ami des hommes au pouvoir; ce qui expliquait son chemin
rapide, la faveur constante dont il tait combl. On le savait l'avocat
du gouvernement; et, ds ses premires phrases, en effet, il fit une
allusion au nouveau ministre nomm du matin,  l'homme fort charg de
rassurer les bons et de faire trembler les mchants. Puis, il chargea le
misrable Salvat avec une vhmence extraordinaire, il reprit toute
l'histoire, le montra tel qu'un bandit n pour le crime, un monstre qui
devait aboutir au plus lche des attentats. L'anarchie ensuite fut
flagelle, les anarchistes n'taient qu'une tourbe de vagabonds et de
voleurs. On l'avait bien vu, lors du sac de l'htel de Harth, cette
bande ignoble qui se rclamait justement des aptres de la doctrine.
Voil o en arrivait l'application des thories, aux maisons dvalises,
souilles, en attendant les grands pillages et les grands massacres.
Pendant prs de deux heures, il continua de la sorte, ddaigneux de
vrit et de logique, ne cherchant qu' frapper l'imagination, utilisant
la terreur qui avait souffl sur Paris, agitant comme un drapeau
sanglant la pauvre petite victime, la jolie enfant, dont il montrait la
main ple, dans le bocal d'esprit-de-vin, avec un geste de pitoyable
horreur qui faisait frmir l'assistance. Et il termina, ainsi qu'il
avait commenc, en donnant du coeur au jury, en lui disant qu'il
pouvait faire son devoir et condamner l'assassin, maintenant que le
pouvoir tait bien dcid  ne pas reculer devant les menaces.

A son tour, le jeune avocat, charg de la dfense, parla. Et il dit
vraiment ce qu'il y avait  dire, avec une justesse, avec une clart
parfaites. Il tait d'une autre cole, trs simple, trs uni, passionn
seulement de vrit. D'ailleurs, il lui suffit de remettre en son vrai
jour l'histoire de Salvat, de le montrer ds l'enfance sous les
fatalits sociales, d'expliquer son dernier acte par tout ce qu'il avait
souffert, tout ce qui avait germ dans son crne de rveur. Son crime
n'tait-il pas le crime de tous? qui ne se sentait un peu responsable de
cette bombe, qu'un ouvrier pauvre, mourant de faim, tait all jeter au
seuil de la demeure d'un riche, dont le nom signifiait pour lui
l'injuste partage, tant de jouissances d'un ct, tant de privations de
l'autre? En nos temps troubls, au milieu des brlants problmes remis
en question, si l'un de nous perd la tte, veut hter violemment le
bonheur, faut-il donc que nous le supprimions au nom de la justice,
alors qu'aucun de nous ne pourrait jurer qu'il n'a pas contribu  sa
dmence? Longuement, il revint sur le moment historique o se produisait
l'affaire, parmi tant de scandales, tant d'croulements, lorsqu'un monde
nouveau naissait si douloureusement de l'ancien, dans une crise terrible
de souffrance et de lutte. Et il termina, il supplia les jurs de se
montrer humains, de ne pas cder aux passions terrifies du dehors, de
pacifier les classes par un verdict de sagesse, au lieu d'terniser la
guerre, en donnant aux meurt-de-faim un nouveau martyr  venger.

Il tait six heures passes, lorsque M. de Larombardire lut au jury les
nombreuses questions qui lui taient poses, de sa petite voix aigre et
si drle. Puis, la Cour se retira, le jury impntrable remonta dans la
salle de ses dlibrations, tandis qu'on emmenait l'accus. Et il n'y
eut plus, parmi l'auditoire, qu'une attente tumultueuse, un brouhaha de
fbrile impatience. Des dames encore s'taient vanouies. On avait d
emporter un monsieur, succombant  l'atroce chaleur. Les autres
s'enttaient, pas un ne quitta la place.

--Oh! a ne va pas tre long, dit Massot. Les jurs ont tous apport la
condamnation, dans leur poche. Je les regardais, pendant que ce petit
avocat leur disait des choses trs bien. On les voyait  peine, et ils
avaient, noyes d'ombre, de bonnes ttes somnolentes. a devait tre
intressant, ce qui se passait au fond de ces crnes l!

--Et vous avez toujours faim? demanda Dutheil  la princesse.

--Oh! je meurs... Jamais je n'aurai le temps de rentrer chez moi. Vous
allez me mener manger un gteau quelque part... N'importe, c'est trs
passionnant, la vie de cet homme qu'on est en train de jouer ainsi, par
oui ou par non.

Pierre avait repris la main de Guillaume, en le sentant si fivreux, si
dsespr. Et ni l'un ni l'autre ne se parlrent, dans l'infinie
dtresse qui les envahissait, pour des causes profondes, sans nombre,
qu'eux-mmes n'auraient pu exactement dfinir. Toute la misre humaine,
et leur propre misre, les tendresses, les espoirs, les douleurs dont
ils souffraient, leur semblaient tre l,  gmir, au travers de cette
salle en rumeur, toute frissonnante du drame que l'gosme des uns et la
lchet des autres allaient y dnouer. Peu  peu, le crpuscule l'avait
envahie, on trouvait sans doute qu'il tait inutile d'allumer les
lustres, puisque bientt l'arrt serait rendu; et il n'y flottait plus
qu'un jour mourant, une grande ombre vague, sous laquelle la cohue
entasse se noyait, confuse. L-bas, derrire le tribunal, les dames en
toilettes claires semblaient de ples visions aux yeux dvorants, tandis
que les robes des nombreux avocats faisaient une grande tache de nuit,
qui peu  peu mangeait tout l'espace. Le Christ bitumineux avait sombr,
et il ne restait que la tache blanche, la tache violente du buste de la
Rpublique, telle qu'une tte glace de morte, surgissant des
demi-tnbres.

--Ah! dit Massot, je le savais bien que ce ne serait pas long!

En effet, aprs une dlibration d'un quart d'heure  peine, le jury
rentrait, dfilait, avec le gros bruit des souliers, le long des bancs
de chne. La Cour reparut. Tout un redoublement d'motion soulevait la
salle, un grand souffle passait, tel qu'un vent d'anxit agitant les
ttes. Des gens s'taient mis debout, d'autres laissaient chapper de
lgers cris involontaires. Et le chef du jury, un gros monsieur,  la
face rouge et large, dut attendre, avant de prendre la parole.

D'une voix aigu, un peu bredouillante, il dclara:

--Sur mon honneur et ma conscience, devant Dieu et devant les hommes, la
rponse du jury est: sur la question d'assassinat, oui,  la majorit.

La nuit tait presque venue, lorsque, de nouveau, Salvat fut introduit.
En face du jury, effac dans l'ombre, il apparut, debout  son tour, le
visage clair par le dernier rayon tombant des fentres. Les juges
eux-mmes disparaissaient, leurs robes rouges semblaient noires. Et
quelle vision que ce visage de Salvat coutant, maigre, dcharn, avec
ses yeux de rve, tandis que le greffier lui donnait lecture de la
dclaration du jury!

Il comprit, quand le silence retomba, sans qu'il ft question des
circonstances attnuantes. Sa physionomie, qui gardait une expression
d'enfance, s'claira.

--C'est la mort. Merci, messieurs.

Puis, il se retourna vers le public, il tcha de retrouver, au fond de
l'obscurit croissante, les visages amis qu'il savait tre l; et, cette
fois, Guillaume eut la sensation nette qu'il l'avait reconnu, qu'il lui
envoyait encore un salut attendri, toute cette gratitude qu'il lui
gardait pour le morceau de pain reu en un jour de misre. Mais il avait
d saluer aussi Victor Mathis, car, derrire lui, Guillaume vit de
nouveau le jeune homme, qui n'avait pas boug, les yeux dilats et
fixes, la bouche terrible.

Le reste, la dernire question pose, la dlibration de la Cour, le
jugement rendu, tout fut couvert par la houle qui agitait la salle. Un
peu de piti s'tait faite inconsciemment, il y eut quelque stupeur dans
la satisfaction qui accueillit l'arrt de mort.

Salvat, condamn, s'tait redress brusquement. Et, comme les gardes
l'emmenaient, il lana d'une voix retentissante, le cri:

--Vive l'anarchie!

Ce cri ne fcha personne. Le public s'coulait au milieu d'une sorte de
malaise, comme si l'excessive fatigue avait us les passions. Vraiment,
le spectacle tait trop long, trop brisant. Et cela faisait du bien de
respirer l'air, en sortant de ce cauchemar.

Dans la salle des Pas-Perdus, Guillaume et Pierre passrent prs de
Dutheil et de la princesse, que le gnral de Bozonnet, en train de
causer avec Fonsgue, venait d'arrter. Tous quatre parlaient trs haut,
se plaignaient de la chaleur, de la faim, tombaient d'accord, en somme,
que l'affaire n'avait pas t trs intressante. Du reste, tout allait
bien qui finissait bien. Comme le disait Fonsgue, la condamnation 
mort de Salvat tait une ncessit politique et sociale.

Sur le Pont-Neuf, Guillaume s'accouda un instant, pendant que Pierre,
debout, regardait, lui aussi, la grande coule grise de la Seine,
qu'incendiaient les reflets des premiers becs de gaz. Un souffle frais
montait du fleuve, c'tait l'heure dlicieuse o la nuit douce envahit
Paris, qui se dlasse. Et, sans parler, les deux frres respiraient ce
soulagement, ce rconfort. Pierre retrouvait sa blessure, la promesse
qu'il avait d faire de retourner  Montmartre, malgr le tourment qui
l'y attendait. Guillaume, lui, sentait renatre son soupon, cette
inquitude d'avoir vu Marie enfivre et change par un sentiment
nouveau, ignor d'elle-mme. Etait-ce donc, pour ces deux hommes qui
s'adoraient, des souffrances encore, toujours des luttes, des obstacles
au bonheur? Et leurs tres se remettaient  saigner dj, sous la
tristesse humaine dont les avait combls le spectacle de la justice, un
misrable payant de sa tte les crimes de tous.

Comme ils prenaient le quai, Guillaume reconnut devant eux le petit
Victor, qui s'en allait seul, dans l'ombre. Il l'arrta, il lui parla de
sa mre. Mais le jeune homme n'entendit pas; et, de ses lvres minces,
d'une voix sche et tranchante comme un couteau:

--Ah! c'est du sang qu'ils veulent... Ils peuvent lui couper le cou, il
sera veng.




V


L-haut, dans l'atelier si clair et si gai d'habitude, les jours qui
suivirent parurent assombris, comme si la vaste pice s'tait emplie de
tristesse et de silence. Justement, les trois grands fils n'taient
point l: Thomas parti ds le matin  l'usine, pour le petit moteur;
Franois qui ne quittait gure l'Ecole Normale, tout  la prparation de
son examen; Antoine pris par un travail chez Jahan, o le retenait la
joie de voir sa petite amie Lise s'veiller  la vie. Et Guillaume
n'avait plus avec lui que Mre-Grand, toujours assise prs du vitrage,
occupe  quelque ouvrage de couture; tandis que Marie, allant et venant
par la maison, n'tait gure l que pendant les heures o Pierre
lui-mme s'y trouvait.

Dans ce deuil, tous ne voyaient, chez le pre, que la colre sourde, la
rvolte dsespre o le jetait la condamnation de Salvat. Il s'tait
emport, au retour du Palais, il avait dit que, si l'on excutait ce
malheureux, c'tait un assassinat social, une provocation  la guerre
des classes; et tous s'taient inclins devant la douloureuse violence
de ce cri, sans discussion. On laissait respectueusement le pre aux
penses qui, pendant des heures, le tenaient muet, blmi, les yeux
vagues. Son fourneau de chimiste restait froid, il ne s'occupait plus,
du matin au soir, que de revoir longuement les plans et les dossiers de
son invention, la poudre nouvelle, le formidable engin de guerre, dont
il avait si longtemps rv de faire cadeau  la France, pour que,
rgnant sur les nations, elle put un jour imposer au monde la victoire
de la vrit et de la justice. Mais, durant les heures interminables
qu'il passait ainsi devant les papiers pars sur sa table, cessant de
les voir parfois, les regards perdus au loin, un flot de penses
imprcises passait en lui, des doutes peut-tre sur la sagesse de son
projet, des craintes que son dsir de pacifier les peuples ne les jett
 une guerre exterminatrice, sans fin. Ah! ce grand Paris, qu'il croyait
sincrement tre le cerveau du monde, charg d'enfanter l'avenir, quel
spectacle abominable il donnait encore, tant de sottise, tant de honte,
tant d'injustice! Etait-il vraiment assez mr, pour la besogne de salut
humain qu'il songeait  lui confier? Et, quand il se remettait  relire,
 vrifier les formules, il ne retrouvait sa volont ancienne, il ne
reprenait son projet qu' la pense de son prochain mariage, en se
disant que les choses taient rgles depuis trop longtemps, pour qu'il
bouleverst maintenant sa vie  vouloir les changer.

Son mariage! n'tait-ce pas l'ide qui hantait Guillaume, qui le
troublait plus encore que son oeuvre de savant, que sa passion de
citoyen libertaire? Sous toutes les proccupations avoues, il y en
avait une autre, qu'il ne se confessait pas  lui-mme, et qui
l'angoissait. Chaque jour, il se rptait que, lorsqu'il aurait pous
Marie, il rvlerait le secret de son invention au ministre de la
Guerre, il associerait sa jeune femme  sa gloire. Epouser Marie!
pouser Marie! cela l'emplissait chaque fois d'une ardente fivre et
d'une inquitude sourde. S'il se taisait  prsent, s'il n'avait plus sa
gaiet tranquille, c'tait qu'il avait senti maner d'elle toute une
nouvelle vie, qu'il ne lui connaissait pas. Elle devenait certainement
autre, il la devinait de plus en plus change et lointaine. Et, lorsque
Pierre se trouvait l, il s'tait mis  les observer tous les deux.
Pierre venait rarement, gn, diffrent lui aussi. Puis, les matins o
il arrivait, Marie tait comme transforme, la maison semblait s'animer
d'une autre me. Rien pourtant ne se passait entre eux qui ne ft
innocent et fraternel. Ils ne paraissaient que bons camarades, sans mme
un effleurement des doigts, causant sans rougeur. C'tait un
rayonnement, une vibration qui sortait d'eux, malgr eux, un souffle
plus subtil qu'un rayon ou qu'un parfum. Aprs quelques jours,
Guillaume, boulevers, le coeur saignant, ne put douter davantage. Et
il n'avait rien surpris, mais il tait convaincu que les deux enfants,
comme il les avait si paternellement nomms, s'adoraient.

Un matin qu'il tait seul avec Mre-Grand, par une journe superbe, en
face de Paris ensoleill, il tomba dans une rverie encore plus
angoisse que de coutume. Il la regardait fixement, assise  sa place
habituelle, tirant l'aiguille sans lunettes, de son air de srnit
royale. Peut-tre ne la voyait-il pas. Et elle, de temps  autre, levait
les yeux, le regardait aussi, comme si elle et attendu une confession
qui ne venait pas.

Puis, dans l'interminable silence, elle se dcida.

--Guillaume, qu'avez-vous donc depuis quelque temps?... Pourquoi ne me
dites-vous pas ce que vous avez  me dire?

Il redescendit sur terre, il s'tonna.

--Ce que j'ai  vous dire?

--Oui, je sais la chose que vous savez vous-mme, et je pensais que vous
en causeriez avec moi, puisque vous voulez bien ne rien faire ici sans
me consulter.

Il tait devenu trs ple, il se mit  frmir, car il ne se trompait
donc pas, puisque Mre-Grand elle-mme savait? Causer de cela, c'tait
donner un corps  ses soupons, rendre rel et dfinitif ce qui,
jusque-l, pouvait n'exister que dans son ide.

--Mon cher fils, la chose tait invitable. Ds les premiers jours, je
l'ai prvue. Et, si je ne vous ai pas averti, c'est que j'ai cru  toute
une pense profonde de votre part... Mais, depuis que je vous vois
souffrir, je comprends bien que je me suis trompe.

Et, comme il continuait  la regarder, perdu, frissonnant:

--Oui, je me suis imagin que vous pouviez avoir voulu cela, qu'en
amenant votre frre vous dsiriez sans doute savoir si Marie vous aimait
autrement que comme un pre... Il y avait une raison si forte, la grande
diffrence des ges, la vie qui finit pour vous et qui commence pour
elle... Sans parler de vos travaux, de la mission que vous vous tes
donne.

Alors, les mains suppliantes, il s'approcha, il s'cria:

--Oh! parlez clairement, dites-moi ce que vous pensez... Je ne comprends
pas, mon pauvre coeur est trop meurtri, et je voudrais tant savoir,
agir, prendre une dcision!... C'est vous que j'aime, que je vnre
comme une mre, c'est vous dont je connais la haute raison, dont j'ai
toujours suivi les conseils, c'est vous qui avez, prvu cette chose
affreuse et qui l'avez laisse se faire, au risque de m'en voir
mourir!... Pourquoi, pourquoi, dites?

D'habitude, elle n'aimait gure parler, matresse souveraine, soignant
et dirigeant la maison, sans avoir  rendre compte de ses actes. Si elle
ne disait jamais tout ce qu'elle pensait ni tout ce qu'elle voulait,
c'tait que, dans la certitude, de son absolue sagesse, le pre comme
les enfants s'abandonnaient compltement  elle. Et ce ct un peu
nigmatique la grandissait encore.

--A quoi bon des paroles, dit-elle doucement, sans cesser de travailler,
lorsque les faits parlent?... C'est certain, j'ai approuv votre projet
de mariage en comprenant que Marie devait vous pouser pour rester ici;
et puis, il y avait beaucoup d'autres raisons inutiles  dire... Mais
l'arrive de Pierre a tout chang, a remis les choses dans leur ordre
naturel. N'est-ce pas meilleur?

Il n'osait toujours comprendre.

--Meilleur, quand j'agonise, quand ma vie est dvaste!

Alors, elle se leva, elle vint  lui, rigide, trs haute, dans sa mince
robe noire, avec sa ple face d'austrit et d'nergie.

--Mon fils, vous savez que je vous aime, que je vous veux trs grand et
trs pur... L'autre matin, vous avez eu peur, cette maison a failli
sauter. Depuis quelques jours, vous restez sur ces dossiers, sur ces
plans, l'air distrait, perdu, en homme pris de dfaillance, qui doute
et ne sait plus o il va... Croyez-moi, vous tes dans un mauvais
chemin, il vaut mieux que Pierre pouse Marie, pour eux et pour vous.

--Pour moi, oh! non, non!... Que deviendrai-je, moi?

--Vous, mon fils, vous vous calmerez, vous rflchirez. Votre rle est
si grave,  la veille de faire connatre votre invention! Il me semble
que votre vue s'est trouble et que vous allez mal agir peut-tre, en ne
tenant pas compte des conditions du problme. Je sens que vous avez
autre chose  trouver... Enfin, souffrez s'il le faut, mais restez
l'homme d'une ide.

Puis, en le quittant, avec un sourire maternel, afin d'adoucir un peu sa
rudesse:

--Vous me forcez  parler bien inutilement, car je suis tranquille, vous
tes trop suprieur, pour ne pas faire en tout la chose unique et juste,
que personne autre ne ferait.

Rest seul, Guillaume tomba dans de fivreuses rflexions. Qu'avait-elle
voulu dire, avec ses rares paroles,  demi obscures? Il la savait
acquise  ce qui tait bon, naturel et ncessaire. Mais elle le poussait
 un hrosme plus haut, elle venait d'clairer en lui tout le malaise
confus o le jetait son ancien projet d'aller confier son secret  un
ministre de la Guerre, n'importe lequel, celui du moment. Une
hsitation, une rpugnance croissantes le soulevaient, tandis qu'il
l'entendait rpter de sa voix grave qu'il y avait mieux  faire, autre
chose  trouver. Et, brusquement, l'image de Marie passa, tout son
triste coeur se dchira,  la pense qu'on lui demandait de renoncer 
elle. Ne plus l'avoir  lui, la donner  un autre, non, non! cela tait
au-dessus de ses forces humaines. Jamais il n'aurait cet abominable
courage, de ddaigner cette dernire joie d'amour qu'il s'tait promise!

Pendant deux jours, il lutta, une affreuse lutte, o il revivait les six
annes que la jeune fille avait dj vcues prs de lui, dans la petite
maison heureuse. Elle avait d'abord t comme sa fille adoptive, et plus
tard, lorsque l'ide d'un mariage entre eux tait ne, il s'y tait
complu avec une allgresse tranquille, un espoir qu'une pareille union
ferait du bonheur pour tous, autour de lui. S'il avait refus de se
remarier, c'tait dans la crainte d'imposer  ses enfants une nouvelle
mre inconnue, et il ne cdait au charme d'aimer encore, de ne plus
vivre seul, qu'en trouvant au foyer mme cette fleur de jeunesse, cette
amie qui voulait bien se donner si raisonnablement, malgr la grande
diffrence des ges. Puis, des mois s'taient couls, des vnements
graves les avaient forcs  reculer la date, sans qu'il en souffrt trop
cruellement. La certitude qu'elle l'attendait, lui avait suffi, dans le
pli de patience qu'il avait contract durant sa vie dj longue
d'acharn travail. Et voil, brusquement, sous la menace de la perdre,
que son coeur, si paisible, se fendait et saignait. Jamais il n'aurait
cru que le lien s'tait fait si troit, qu'elle tenait si profondment 
sa chair. Chez cet homme qui touchait  la cinquantaine, c'tait
l'arrachement mme de la femme, la dernire aime et dsire, d'autant
plus dsirable qu'elle incarnait la jeunesse, dont il ne respirerait
jamais plus l'odeur, dont il ne goterait plus le souffle, s'il la
perdait. Un dsir fou; ml de colre, avait flamb en lui, et il la
voulait, sa torture s'exasprait,  l'ide que quelqu'un tait venu la
lui prendre.

Seul dans sa chambre, une nuit surtout, il se martyrisa. Pour ne pas
veiller la maison, il touffait sa peine au fond de son oreiller. Rien
n'tait plus simple, d'ailleurs: puisque Marie s'tait donne, il la
garderait. Il avait sa parole, il la forcerait  la tenir, voil tout.
Au moins, il l'aurait,  lui seul, sans qu'un autre puisse songer  la
lui voler. Et, tout d'un coup, l'image de cet autre surgissait, son
frre, l'oubli qu'il avait oblig lui-mme, par tendresse,  tre de la
famille. Mais la souffrance tait trop vive, il l'aurait chass, ce
frre, il se sentait pris contre lui d'une rage, dont l'atrocit
achevait de le rendre fou. Son frre, son petit frre! c'tait donc fini
de l'aimer, ils allaient s'empoisonner de haine et de violence? Pendant
des heures, il dlira, il chercha comment supprimer Pierre, pour que ce
qui tait advenu ne ft pas. Par moments, il se ressaisissait, il
s'tonnait d'une telle tempte, dans sa haute raison de savant, dans sa
vieille exprience sereine de travailleur. C'tait qu'elle soufflait
ailleurs en lui, dans l'me d'enfant qu'il avait garde, le coin de
tendresse et de songe qui subsistait,  ct de l'impitoyable logique,
de l'unique croyance aux phnomnes. Son gnie mme tait fait de cette
dualit, le chimiste se doublait ainsi d'un rveur social, affam de
justice, capable de vastes amours. Et la passion l'emportait, il
pleurait Marie, comme il aurait pleur l'croulement de son rve, la
guerre tue par la guerre, ce salut de l'humanit auquel il travaillait
depuis dix ans.

Puis, dans sa lassitude, une dcision le calma. La honte lui venait, de
se dsesprer de la sorte, sans cause certaine. Il voulait savoir, il
questionnerait la jeune fille, elle tait assez loyale pour lui rpondre
franchement. N'tait-ce pas la solution digne d'eux? une explication
sincre, qui leur permettrait de prendre ensuite un parti. Il
s'endormit, il se leva bris, le matin, mais plus tranquille, comme si
tout un travail sourd s'tait fait en son coeur, aprs un tel orage,
pendant ses quelques heures de sommeil.

Ce matin-l, justement, Marie tait trs gaie. La veille, elle avait
fait, avec Pierre et Antoine, une longue promenade  bicyclette, du ct
de Montmorency, par des chemins atroces, et dont ils taient revenus
furieux et ravis. Lorsque Guillaume l'arrta dans le petit jardin, elle
le traversait en chantonnant, les bras nus, de retour de la buanderie,
o s'achevait une lessive.

--Vous avez  me parler, mon ami?

--Oui, chre enfant, il faut bien que nous causions de choses srieuses.

Elle comprit qu'il s'agissait de leur mariage, elle devint grave. Ce
mariage, elle l'avait accept autrefois comme le seul parti raisonnable
qu'elle avait  prendre, sans ignorer rien des devoirs qu'elle
contractait. Sans doute, elle pousait un homme d'une vingtaine d'annes
plus g qu'elle. Mais c'tait l un cas assez frquent, qui tournait
plutt bien d'ordinaire. Elle n'aimait personne, elle pouvait se donner.
Et elle se donnait dans un lan de gratitude, d'affection, d'une telle
douceur, qu'elle crut y sentir la douceur mme de l'amour. On tait si
heureux, autour d'elle, de cette union, dont le lien plus troit allait
resserrer la famille! Toute sa bravoure, toute sa gaiet  vivre, qui
taient son charme, l'avaient comme grise,  l'ide de faire ainsi du
bonheur.

--Qu'y a-t-il donc? demanda-t-elle un peu inquite. Rien de mauvais, je
pense.

--Non, non... Simplement quelque chose que j'ai  vous dire.

Il l'emmena sous les deux pruniers, dans le seul coin de verdure qui
ft rest. Un banc vermoulu s'y trouvait encore, adoss aux lilas. Et le
grand Paris, en face, droulait la mer sans fin de ses toitures, lgres
et fraches sous le soleil matinal.

Tous deux s'taient assis. Mais, au moment de parler, de la questionner,
il prouvait une brusque gne, tandis que son pauvre coeur battait
violemment,  la voir si jeune, si adorable, avec ses bras nus.

--La date approche, finit-il par dire, c'est pour notre mariage.

Et,  ce mot, comme elle plissait lgrement, inconsciemment peut-tre,
il se sentit glac lui-mme. N'avait-elle pas eu un pli douloureux de la
bouche? ses yeux, si francs et si clairs, ne s'taient-ils pas troubls
d'une ombre?

--Oh! nous avons encore du temps devant nous.

Il reprit, d'une voix lente, trs affectueuse:

--Sans doute, pourtant il va falloir s'occuper des formalits. Ce sont
des ennuis dont il vaut mieux que je vous parle aujourd'hui, pour ne
plus avoir  y revenir.

Doucement, il continua, insista sur ce qu'ils allaient avoir  faire,
sans la quitter du regard, guettant sur son visage les motions que
l'chance prochaine pouvait y faire monter. Elle tait devenue
silencieuse, la face immobile, les mains sur les genoux, ne donnant
aucun signe certain de regret ni de peine. Pourtant, elle restait comme
accable, simplement obissante.

--Ma chre Marie, vous vous taisez... Est-ce que quelque chose vous
dplairait?

--A moi, oh! non, non!

--Vous savez que vous pouvez parler franchement. Nous attendrons encore,
si vous avez une raison personnelle pour que la date soit de nouveau
recule.

--Mais, mon ami, je n'ai aucune raison. Quelle raison voulez-vous que
j'aie? Je vous laisse le matre absolu de tout rgler  votre dsir.

Un silence se fit. Elle l'avait regard loyalement en face; mais un
petit frmissement agitait ses lvres, pendant qu'une tristesse ignore
semblait monter d'elle et noyer son visage, d'une clart et d'une gaiet
d'eau vive. Autrefois, n'aurait-elle pas ri et chant,  l'annonce de
cette prochaine fte du mariage?

Alors, Guillaume osa, dans un effort dont sa voix tremblait.

--Ma chre Marie, pardonnez-moi de vous poser une question... Il est
temps encore de me rendre votre parole. Etes-vous absolument certaine de
m'aimer?

Elle le regarda avec une relle stupeur, sans comprendre o il voulait
en venir. Puis, comme elle semblait attendre pour rpondre:

--Descendez dans votre coeur, interrogez-le... Est-ce bien votre vieil
ami, n'est-ce pas un autre que vous aimez?

--Moi, moi, Guillaume! Pourquoi me dites-vous cela? Qu'ai-je donc fait
qui vous autorise  me le dire?

Et elle tait vraiment souleve de rvolte et de franchise, ses beaux
yeux sur les siens, tout brlants de sincrit.

--Il faut pourtant que j'aille jusqu'au bout, reprit-il pniblement, car
il s'agit de notre bonheur  tous... Interrogez votre coeur, Marie.
Vous aimez mon frre, vous aimez Pierre.

--J'aime Pierre, moi, moi!... Mais oui, je l'aime, je l'aime comme je
vous aime tous, je l'aime parce qu'il est devenu ntre, parce qu'il fait
partie maintenant de notre vie et de notre joie!... Quand il est l, je
suis heureuse, certes, et je dsirerais qu'il y ft toujours. Cela me
ravit de le voir, de l'entendre, de sortir avec lui. Dernirement, j'ai
t trs chagrine qu'il part repris de ses humeurs noires... C'est
naturel, n'est-ce pas? Je crois n'avoir fait que ce que vous dsiriez,
et je ne comprends pas en quoi mon affection pour Pierre peut influer
sur notre mariage.

Ces paroles qui, d'aprs elle, auraient d convaincre Guillaume,
achevrent de l'clairer douloureusement, tant elle venait de mettre de
flamme  se dfendre d'aimer le jeune homme.

--Mais, malheureuse, malheureuse, vous vous trahissez sans le vouloir...
Cela est bien certain, vous ne m'aimez pas, et c'est mon frre que vous
aimez.

Il avait pris ses poignets nus, il les serrait avec une tendresse
dsespre, comme pour la forcer  voir clair en elle. Et elle
continuait  se dbattre, la plus affectueuse et la plus tragique des
luttes se prolongea entre eux, lui voulant la convaincre par l'vidence
des faits, elle rsistant, s'enttant  ne pas ouvrir les yeux.
Vainement, il reprit l'aventure depuis le premier jour, il lui expliqua
ce qui s'tait pass en elle, d'abord la sourde hostilit, puis la
curiosit pour ce garon extraordinaire, enfin la sympathie, la
tendresse, quand elle l'avait vu si misrable, peu  peu guri par elle
de son angoisse. Ils taient jeunes tous les deux, la bonne nature avait
fait le reste. Mais,  chaque preuve,  chaque certitude nouvelle qu'il
lui donnait, elle n'tait envahie que d'un moi croissant, un frisson
qui la faisait trembler toute, sans vouloir consentir  s'interroger.

--Non, non, je ne l'aime pas... Si je l'aimais, je le saurais, je vous
le dirais, car vous me connaissez, je suis incapable de mentir.

Il eut la cruaut d'insister, en chirurgien hroque qui taille dans sa
chair plus encore que dans celle des autres, pour que la vrit se fasse
et que le salut de tous soit assur.

--Marie, ce n'est pas moi que vous aimez. Vous n'avez pour moi que du
respect, de la reconnaissance, une tendresse toute filiale.
Rappelez-vous vos sentiments,  l'poque o fut arrt notre mariage.
Vous n'aimiez personne alors, vous avez accept, en fille raisonnable,
certaine que je vous rendrai heureuse, trouvant cette union juste et
bonne... Et mon frre est venu, et l'amour est n naturellement, et
c'est Pierre, Pierre seul que vous aimez d'amour, de l'amour qu'on doit
avoir pour un amant, pour un poux.

A bout de rsistance, bouleverse devant la clart qui se faisait en
elle, malgr sa volont, elle s'obstinait  protester perdument.

--Mais pourquoi vous dbattez-vous ainsi, mon enfant? Je ne vous fais
aucun reproche. C'est moi qui ai voulu cette chose, en vieux fou que je
suis. Ce qui devait tre est arriv, et il est bon sans doute que cela
soit... Je ne voulais que savoir la vrit de vous, pour prendre une
dcision et agir en honnte homme.

Alors, elle fut vaincue, ses larmes jaillirent. Un tel dchirement
s'tait fait en son tre, qu'elle se sentait brise, terrasse, comme
sous le poids d'une vrit nouvelle, ignore jusque-l.

--Ah! vous tes mchant de m'avoir ainsi violente, pour m'obliger 
lire en moi. Je vous jure encore que je ne savais pas aimer Pierre de
cet amour dont vous parlez. C'est vous qui venez de m'ouvrir le coeur,
d'y souffler sur cette flamme qui sommeillait... Et c'est vrai, j'aime
Pierre, je l'aime maintenant, comme vous dites. Et nous voil tous
affreusement malheureux, puisque vous l'avez voulu.

Elle sanglotait, et elle lui retira ses poignets, par un brusque
sentiment de pudeur. Mais il remarquait qu'aucune rougeur ne lui avait
empourpr les joues, ces rougeurs involontaires qui la contrariaient
tant. C'tait que sa loyaut de vierge ne se trouvait pas en cause, car
elle n'avait en effet nulle trahison  se reprocher, lui seul la
forait de natre  l'amour. Un instant, ils se regardrent  travers
leurs larmes: elle, si saine, si forte, la poitrine large, souleve sous
les bonds de son coeur, les bras nus jusqu'aux paules, des bras de
charme et de soutien; lui, si vigoureux encore, avec sa toison drue de
cheveux blancs, avec ses moustaches restes noires, qui donnaient  sa
physionomie tant d'nergique jeunesse. Et c'tait fini, l'irrparable
venait de passer, de changer leur existence.

Trs noblement, il dit:

--Marie, vous ne m'aimez pas, je vous rends votre parole.

Mais elle refusa, avec une noblesse gale.

--Jamais je ne vous la reprendrai, car je vous l'ai donne en toute
conscience, en toute joie, et je n'ai pas cess d'avoir pour vous la
mme tendresse et la mme admiration.

Il n'en continua pas moins, de sa voix brise qui se raffermissait:

--Vous aimez Pierre, c'est Pierre que vous devez pouser.

--Non, je vous appartiens, une heure ne peut dfaire ce que des annes
avaient nou... Encore une fois, je vous jure que, si j'aime Pierre, je
l'ignorais ce matin. Et restons o nous en sommes, ne me tourmentez pas
davantage, ce serait trop cruel.

D'un geste de femme surprise, frissonnante, qui brusquement se voit nue,
elle avait rabattu ses manches, elle les tirait sur ses mains, comme
pour se cacher toute. Puis, elle se leva, elle s'loigna, sans ajouter
une parole.

Guillaume resta seul sur le banc, dans le coin de feuillage, en face de
Paris immense, que le lger soleil matinal changeait en une ville de
rve, envole et tremblante. Un poids l'crasait, il lui semblait que
jamais plus il ne pourrait quitter ce banc. Et ce qui demeurait chez
lui, comme une blessure ouverte, c'tait cette parole de Marie, que, le
matin encore, elle ignorait qu'elle aimt Pierre d'amour. Elle
l'ignorait, et lui-mme l'avait force  dcouvrir cet amour en elle. Il
venait de le lui planter solidement au coeur, de l'y augmenter sans
doute, en le lui rvlant. Quelle misre et quelle souffrance! tre
ainsi l'ouvrier du mal dont on agonise! Maintenant, il avait une
certitude, sa vie sentimentale tait finie, tout son pauvre tre tendre
saignait et s'anantissait. Mais, dans ce dsastre, dans cette
dsolation de sentir son ge et la ncessit du renoncement, il
prouvait une joie amre d'avoir fait la vrit. C'tait une consolation
bien rude, bonne seulement pour une me hroque, et il y trouvait
cependant un pre rconfort, une sorte de satisfaction hautaine. Ds
lors, la pense du sacrifice le pntra, s'imposa peu  peu avec une
force extraordinaire. Il devait marier ses enfants, cela devint le
devoir, la seule sagesse et la seule justice, mme le seul bonheur
certain de la maison. Quand son coeur rvolt bondissait encore et
criait d'angoisse, il posait ses deux mains vigoureuses sur sa poitrine,
il l'touffait.

Le lendemain, ce ne fut pas dans le jardin troit, mais dans le vaste
atelier, que Guillaume eut avec Pierre la suprme explication. Et, l
encore, s'tendait l'horizon gant de Paris, toute une humanit en
travail, la cuve norme o fermentait le vin de l'avenir. Il s'tait
arrang pour se trouver seul avec son frre, il l'attaqua ds l'entre,
allant droit au fait, sans aucune des prcautions qu'il avait prises
avec Marie.

--Pierre, n'as-tu pas quelque chose  me dire? Pourquoi ne te confies-tu
pas  moi?

Tout de suite, ce dernier comprit, et il se mit  trembler, ne trouvant
pas une parole, avouant par le dsordre, par la supplication perdue de
son visage.

--Tu aimes Marie, pourquoi n'es-tu pas venu loyalement me dire cet
amour?

Alors, il se retrouva, il se dfendit avec vhmence.

--J'aime Marie, c'est vrai, et je sentais bien que je ne pouvais le
cacher, que tu t'en apercevais toi-mme... Mais je n'avais pas  te le
dire, j'tais sr de moi, je me serais enfui, avant qu'un seul mot
sortt de mes lvres. Seul, j'en souffrais, oh! tu ne peux savoir de
quelle torture, et il est mme cruel  toi de me parler de cela, car me
voici maintenant forc de partir... Dj, j'en ai fait le projet 
plusieurs reprises. Si je revenais, c'tait par faiblesse sans doute,
mais c'tait aussi par affection pour vous tous. Qu'importait ma
prsence! Marie ne courait aucun risque. Elle ne m'aime pas.

Nettement, Guillaume dit:

--Marie t'aime... Je l'ai confesse hier, elle a d m'avouer qu'elle
t'aimait.

Boulevers, Pierre l'avait saisi aux paules, le regardait dans les
yeux.

--Oh! frre, frre, que dis-tu? pourquoi dis-tu l une chose qui serait
pour nous tous un affreux malheur?... J'en aurais moins de joie que de
chagrin, de cet amour qui a t mon rve  jamais irralisable; car je
ne veux pas que tu souffres, toi... Marie est tienne. Elle m'est sacre
comme une soeur. S'il n'y a que ma folie qui puisse vous sparer, elle
passera, je saurai la vaincre.

--Marie t'aime, rpta Guillaume de son air doux et ttu. Je ne te
reproche rien, je sais parfaitement que tu as lutt, que tu ne t'es pas
trahi prs d'elle, ni par un mot, ni mme par un regard... Elle-mme,
hier, ignorait encore qu'elle t'aimait, et j'ai d lui ouvrir les yeux.
Que veux-tu? c'est simplement un fait que je constate: elle t'aime.

Cette fois, Pierre, frmissant, eut un geste  la fois de terreur et
d'exaltation, comme s'il lui tombait du ciel quelque divin prodige,
longtemps souhait, et dont la venue l'anantissait.

--Allons, c'est bien, tout est fini... Embrassons-nous, frre, et je
pars.

--Tu pars? pourquoi?... Tu vas rester avec nous. Rien n'est plus simple,
tu aimes Marie, et elle t'aime. Je te la donne.

Il eut un grand cri, il leva ses mains perdues, dans un geste de
ravissement pouvant.

--Tu me donnes Marie, toi, frre! toi qui l'attends depuis des mois, toi
qui l'adores!... Oh! non, oh! non, cela m'craserait trop, cela me
terrifierait, vois-tu, comme si tu me donnais ton coeur lui-mme, ton
coeur saignant, arrach de ta poitrine... Non, non! je ne veux pas de
ton sacrifice.

--Mais puisque Marie n'a pour moi que de la gratitude et de l'affection,
puisque c'est toi qu'elle aime d'amour, veux-tu donc que j'abuse de
l'engagement qu'elle a pris, inconsciente, et que je la force  un
mariage o je ne l'aurais pas tout entire?... Et je me trompe, ce n'est
pas moi qui te la donne, c'est elle qui s'est donne, sans que je me
reconnaisse le droit d'empcher ce don.

--Non, non! jamais je n'accepterai, jamais je ne te causerai cette
douleur... Embrasse-moi, frre, je pars!

Alors, Guillaume le saisit, le fora de s'asseoir prs de lui, sur un
vieux canap, qui se trouvait au coin du vitrage. Et il grondait, il
finissait par se fcher, avec un sourire de bonhomie souffrante.

--Voyons, nous n'allons pas nous battre, tu ne vas pas m'obliger 
t'attacher, pour que tu restes ici?... Je sais bien ce que je fais, que
diable! J'ai rflchi avant d'en causer avec toi. Sans doute, je ne te
dirai pas que j'ai la joie dans l'me. Oh! d'abord, j'ai cru que j'en
mourrais, je t'aurais voulu au fond de la terre. Et puis, quoi? il m'a
bien fallu tre raisonnable, j'ai compris que les choses s'taient
arranges le mieux du monde, dans leur ordre naturel.

Pierre,  bout de rsistance, s'tait mis  pleurer doucement, entre ses
mains jointes.

--Frre, petit frre, ne te fais pas de la peine, ni pour moi, ni pour
toi... Te rappelles-tu les heureuses journes que nous avons passes
ensemble, dans la petite maison de Neuilly, lorsque nous nous y sommes
retrouvs, dernirement? Toute notre tendresse ancienne refleurissait en
nous, et nous restions des heures, la main dans la main,  nous
souvenir,  nous aimer... Et quelle terrible confession tu m'as faite un
soir, ton incroyance, ta torture, le nant o tu roulais! Aussi, je n'ai
plus souhait que de te gurir, je t'ai conseill de travailler,
d'aimer, de croire  la vie, convaincu que la vie seule te rendrait la
paix et la sant... C'est pourquoi, ensuite, je t'ai amen ici, parmi
nous. Tu luttais pour ne pas revenir, c'est moi qui t'ai retenu. Quand
tu as repris got  l'existence, que tu es redevenu simplement un homme
et un travailleur, j'ai t si heureux! J'aurais donn de mon sang pour
que la cure ft complte... Eh bien! c'est fait  cette heure, je t'ai
donn tout ce que j'avais, puisque Marie elle-mme t'est ncessaire et
qu'elle seule te sauvera.

Et, comme Pierre allait tenter de protester encore:

--Ne dis pas non. Cela est tellement vrai que, si elle n'achve pas
l'oeuvre commence par moi, tout ce que j'ai fait est vain: tu
retombes  ta misre,  ta ngation, au tourment de ta vie manque. Il
te la faut. Veux-tu donc que je ne sache plus t'aimer, qu'aprs avoir
dsir si ardemment ton retour  la vie, je te refuse le souffle, l'me
mme, celle qui refera de toi un homme? Je vous aime assez tous les deux
pour consentir  ce que vous vous aimiez. C'est encore de l'amour, petit
frre, que de donner son amour... Et puis, je le rpte, la bonne nature
sait bien ce qu'elle fait. L'instinct est sr, car il va toujours 
l'utile, au vrai. J'aurais t un triste mari, il vaut mieux que je m'en
tienne  ma besogne de vieux savant. Tandis qu'avec toi, qui es jeune,
c'est l'avenir, c'est l'enfant, la vie fconde et heureuse.

Pierre fut agit d'un frisson, repris de cette peur de l'impuissance
qu'il avait toujours eue. Est-ce que la prtrise ne l'avait pas
retranch des vivants? est-ce que sa virilit d'homme ne s'tait pas
fltrie, dans sa longue chastet?

--La vie fconde et heureuse, rpta-t-il tout bas, en suis-je digne, en
suis-je capable encore?... Ah! si tu savais mon trouble et ma peine, 
l'ide que je ne la mrite peut-tre pas, cette adorable crature, dont
tu me fais si tendrement le royal cadeau! Tu vaux mieux que moi, tu
aurais t pour elle un plus large coeur, un cerveau plus solide,
peut-tre un homme plus rellement jeune et puissant... Il en est temps
encore, frre, ne me la donne pas, garde-la pour toi, si elle doit tre
avec toi plus heureuse, et plus fconde, et plus souverainement aime...
Rflchis, moi je suis dfaillant de doute. Son bonheur,  elle, seul
importe. Qu'elle soit  celui qui l'aimera le mieux.

Une motion indicible s'tait empare des deux hommes. Alors, en
entendant ces paroles brises, cet amour qui tremblait de n'tre pas
assez fort, la volont de Guillaume, un instant, vacilla. Son coeur se
dchirait affreusement, il laissa chapper une plainte dsespre,
balbutiante:

--Ah! Marie que j'aime tant, Marie que j'aurais faite si heureuse!

Eperdument, Pierre se souleva, cria:

--Tu vois bien que tu l'adores toujours et que tu ne peux renoncer 
elle... Laisse-moi partir! laisse-moi partir!

Mais, dj, Guillaume le tenait  bras le corps, le serrait de toute sa
fraternit, dont son renoncement augmentait encore la passion.

--Reste!... Ce n'est pas moi qui viens de parler, c'est l'autre, celui
qui va mourir, celui qui est mort. Je te jure, par notre mre, par notre
pre, que mon sacrifice est consomm, et que je ne puis plus souffrir
que d'elle et de toi, si vous me refusez de me devoir le bonheur.

Et les deux hommes en larmes s'treignirent, restrent aux bras l'un de
l'autre. Dj, ils avaient eu de ces treintes, mais jamais leurs deux
coeurs ne s'taient confondus  ce point. C'tait l'an qui donnait
de sa vie au plus jeune, et c'tait le plus jeune qui lui rendait, de la
sienne, tout ce qu'il y pouvait trouver de pur et de passionnment
tendre. L'instant leur parut infini et dlicieux. Toute la misre, toute
la douleur du monde avaient disparu, il ne restait plus que leur amour
embras qui faisait de l'amour  jamais, comme le soleil fait de la
lumire. Et cette minute-l compensa toutes leurs larmes passes et
futures, tandis que l'immense Paris,  l'horizon, travaillait  l'avenir
inconnu, dans le grondement de sa formidable cuve.

A cet instant, Marie entra. Et ce fut trs simple. Guillaume se dtacha
des bras de son frre, l'amena, les fora de se donner la main. D'abord,
elle eut un geste encore de refus, s'enttant dans sa loyaut  ne pas
reprendre sa parole. Mais que dire, en face de ces deux hommes en
larmes, qu'elle venait de trouver au cou l'un de l'autre, confondus en
une si troite fraternit? Est-ce que ces larmes, est-ce que cette
treinte n'emportaient pas les raisons ordinaires, les arguments qu'elle
tenait prts? La gne mme de la situation disparut, il lui sembla
qu'elle s'tait dj longuement explique avec Pierre, qu'ils taient
d'accord pour accepter ce don de l'amour que Guillaume leur faisait d'un
coeur si hroque. Le vent du sublime soufflait, et rien ne leur
paraissait plus naturel que cette extraordinaire scne. Pourtant, elle
restait muette, elle n'osait dire sa rponse, les regardant l'un et
l'autre de ses grands yeux tendres, qui, eux aussi, s'emplissaient de
larmes.

Et ce fut Guillaume qui eut l'inspiration de courir, d'appeler, du bas
du petit escalier conduisant aux chambres.

--Mre-Grand! Mre-Grand! descendez, descendez vite, on a besoin de
vous!

Puis, quand elle fut l, dans sa robe noire, mince et ple, avec son
grand air sage de reine mre, toujours obie:

--Dites donc  ces deux enfants qu'ils n'ont rien de mieux  faire que
de se marier ensemble. Dites-leur que nous en avons caus, vous et moi,
et que c'est votre avis, votre volont.

Elle eut, tranquillement, une petite approbation du menton.

--C'est vrai, les choses seront beaucoup plus raisonnables de la sorte.

Alors, Marie se jeta dans ses bras. Elle consentait, elle s'abandonnait
 ces forces suprieures, aux puissances de la vie qui venaient de
changer son existence. Tout de suite, Guillaume voulut qu'on fixt la
date du mariage et qu'on s'inquitt de prparer, en haut, un logement
pour le jeune mnage. Et, comme Pierre le regardait avec une dernire
inquitude, et parlait de voyager, en craignant qu'il ne ft mal guri
et que leur prsence ne le ft souffrir:

--Non, non! je vous garde. Si je vous marie, c'est pour vous avoir l
tous les deux... Ne vous tourmentez pas de moi. J'ai tant de travail! Je
travaillerai.

Le soir, lorsque Thomas et Franois apprirent la nouvelle, ils ne
semblrent pas trop surpris. Ils avaient sans doute senti venir ce
dnouement. Et ils s'inclinrent, ils ne se permirent pas un mot, du
moment que leur pre lui-mme leur annonait sa dcision, de son air de
srnit habituelle. Mais Antoine, tout frmissant de l'amour de la
femme, le regarda avec des yeux de doute et d'angoisse, ce pre qui
venait d'avoir le courage de s'arracher ainsi le coeur. Est-ce que,
vraiment, il ne se mourait pas de son sacrifice? Il l'embrassa
passionnment, et ses deux frres, mus  leur tour, le baisrent aussi
de toute leur me. Lui, divinement, s'tait mis  sourire, les yeux
humides, sous cette caresse de ses trois grands fils. Et, aprs sa
victoire sur son horrible tourment, rien ne lui fut d'une plus
dlicieuse douceur.

Mais, ce soir-l, une motion l'attendait encore. Comme le jour allait
tomber, et qu'il s'tait remis, devant le vitrage, sur sa grande table,
 vrifier,  classer les dossiers et les plans de son invention, il eut
la surprise de voir entrer Bertheroy, son matre et son ami. Parfois, de
loin en loin, l'illustre chimiste venait ainsi le voir; et il sentait
tout l'honneur d'une pareille visite, de la part d'un vieillard de
soixante-dix ans, d'une gloire comble de titres et d'emplois, chamarr
de dcorations. D'autant plus que ce savant officiel, membre de
l'Institut, montrait quelque courage  se risquer chez un dclass, un
rprouv tel que lui. Cette fois, pourtant, il devina tout de suite
qu'une curiosit l'amenait. Aussi resta-t-il fort gn, n'osant pas
faire disparatre les papiers et les plans, tals sur la table.

--N'ayez pas peur, lui dit gaiement Bertheroy, trs fin sous son air
nglig et un peu rude, je ne viens pas vous voler vos secrets...
Laissez tout a, je vous promets de ne rien lire.

Et, franchement, il mit la conversation sur les explosifs, qu'il
continuait  tudier, lui aussi, avec passion. Il avait fait des
dcouvertes nouvelles, qu'il ne cachait pas. D'une faon incidente, il
parla mme de la consultation qu'on lui avait demande, dans l'affaire
Salvat. Son rve tait de trouver un dtonant d'une puissance
prodigieuse, pour tenter ensuite de le domestiquer, de le rduire au
simple rle de force obissante. Et il souriait, il conclut avec
intention:

--Je ne sais o ce fou avait pris la formule de sa poudre. Mais si vous,
un jour, vous la trouviez, cette formule, dites-vous donc que l'avenir
est l peut-tre, dans l'emploi des explosifs comme force motrice.

Puis, brusquement:

--A propos, ce Salvat, on l'excutera aprs-demain matin. J'ai un ami au
ministre de la Justice qui vient de me le dire.

Guillaume, jusque-l, l'avait cout avec une sorte de dfiance amuse.
Et, tout d'un coup, l'annonce de cette excution de Salvat le souleva de
colre et de rvolte. Depuis plusieurs jours, il la savait pourtant
invitable, malgr les tardives sympathies qui affluaient de toutes
parts autour du condamn.

--Ce sera un assassinat, cria-t-il avec vhmence.

Bertheroy eut un petit geste de tolrance.

--Que voulez-vous? il y a une socit, elle se dfend quand on
l'attaque... Et puis, vraiment, ces anarchistes sont trop btes,
lorsqu'ils s'imaginent qu'ils vont modifier le monde, avec leurs
ptards. Vous savez mon opinion, la science seule est rvolutionnaire,
la science suffira  faire non seulement de la vrit, mais aussi de la
justice, si la justice est jamais possible ici-bas... C'est pourquoi,
mon enfant, je vis si tolrant et si calme.

De nouveau, Guillaume voyait se dresser ce rvolutionnaire singulier,
certain qu'il travaillait, au fond de son laboratoire,  la ruine de la
vieille et abominable socit actuelle, avec son Dieu, ses dogmes, ses
lois, mais trop dsireux, de son repos, trop ddaigneux des faits
inutiles pour se mler aux vnements de la rue, prfrant vivre
tranquille, rent, rcompens, en paix avec le gouvernement, quel qu'il
ft, tout en prvoyant et en prparant le formidable enfantement de
demain.

Il eut un geste vers Paris, sur lequel un soleil de victoire se
couchait, et il dit encore:

--L'entendez-vous gronder?... C'est nous qui entretenons la flamme, qui
mettons toujours du combustible sous la chaudire. Pas une heure, la
science n'interrompt son travail, et elle fait Paris, qui fera l'avenir,
esprons-le... Le reste n'est rien.

Guillaume ne l'coutait plus, songeait  Salvat, songeait  cet engin
terrible qu'il avait invent, qui demain dtruirait des villes. Une
pense nouvelle naissait, grandissait en lui. Et il venait de dnouer le
dernier lien, il avait fait autour de lui tout le bonheur qu'il pouvait
faire. Ah! retrouver son courage, tre son matre, tirer au moins du
sacrifice de son coeur la joie hautaine d'tre libre, de donner sa
vie, s'il jugeait ncessaire de la donner!




LIVRE CINQUIME




I

Guillaume voulut assister  l'excution de Salvat; et Pierre, inquiet de
n'avoir pu l'en dtourner, resta le soir  Montmartre, pour s'y rendre
avec lui. Autrefois, lorsqu'il accompagnait l'abb Rose dans ses visites
de charit, au travers du quartier de Charonne, il avait su que, d'une
maison o habitait le dput socialiste Mge, situe  l'angle de la rue
Merlin, on voyait la guillotine. Il s'tait donc offert comme guide. Et,
l'excution devant avoir lieu au jour lgal, vers quatre heures et demie
du matin, en ces premiers jours clairs de mai, les deux frres ne se
couchrent pas, veillrent dans le vaste atelier,  demi ensommeills,
n'changeant que de rares paroles. Puis,  deux heures, ils partirent.

La nuit tait d'une paix, d'une clart admirables. Dans le vaste ciel
pur, la lune pleine avait un clat de lampe d'argent, et sur Paris
endormi, droulant son immensit vague, elle laissait pleuvoir 
l'infini sa calme lumire de rve. On aurait dit l'vocation de la ville
enchante du sommeil, d'o ne montait plus un murmure, dans
l'anantissement de la fatigue. Un lac de douceur et de srnit la
recouvrait, la berait, assoupissant jusqu'au lever du soleil le
grondement de son effort et le cri de sa souffrance; tandis que, l-bas,
dans un faubourg cart, on besognait obscurment, on suspendait un
couperet, pour tuer un homme.

Rue Saint-Eleuthre, Pierre et Guillaume s'taient arrts, regardant ce
Paris d'oubli, vaporeux et tremblant, couch en un rayon de lgende. Et,
comme ils se retournaient, ils aperurent la basilique du Sacr-Coeur,
encore dcouronne de son dme, d'une masse colossale dj, sous la
pleine lune. Elle semblait agrandie par cette clart nette et blanche,
qui accentuait les artes, en les dtachant sur les grandes ombres
noires. C'tait, vue ainsi, sous le ple ciel nocturne, une floraison
monstrueuse, d'une provocation et d'une domination souveraines. Jamais
encore elle n'avait sembl  Guillaume si norme, dominant Paris, mme
endormi, d'une royaut plus ttue et plus crasante.

Dans l'tat d'esprit o il se trouvait, la sensation fut si forte, si
blessante, qu'il ne put s'empcher de dire tout haut:

--Ah! ils ont bien choisi leur emplacement, et quelle stupidit de le
leur avoir laiss prendre!... Je ne connais pas de non-sens plus
imbcile, Paris couronn, domin par ce temple idoltre, bti  la
glorification de l'absurde. Une telle impudence, un tel soufflet donn 
la raison, aprs tant de travail, tant de sicles de science et de
lutte! et cela justement en face, au-dessus de notre grand Paris, la
seule ville au monde qu'on n'aurait pas d souiller de cette tache au
front!... A Lourdes,  Rome, cela s'explique. Mais  Paris, dans ce
champ de l'intelligence, si profondment labour, o pousse l'avenir!
C'est la guerre dclare, c'est la conqute espre, affirme
insolemment.

D'habitude, il se montrait d'une belle tolrance de savant, pour qui les
religions ne sont que des phnomnes sociaux. Mme il reconnaissait
volontiers la grandeur ou la grce des lgendes catholiques. Mais la
fameuse vision de Marie Alacoque, qui a donn lieu  l'institution du
Sacr-Coeur, l'irritait, lui causait une sorte de dgot physique. Il
souffrait de cette poitrine ouverte et saignante de Jsus, du coeur
norme que la sainte avait vu battre au fond de la plaie, dans lequel
Jsus avait mis l'autre, le petit coeur de femme, pour le rendre
ensuite tout gonfl et brlant d'amour. Quelle matrialit basse et
rpugnante, quel tal de boucherie, avec les viscres, les muscles, le
sang! Et il tait outr surtout de la gravure qui reprsentait cette
horreur, qu'il rencontrait partout,  sa porte, chez les marchands
d'objets religieux, enlumine violemment, telle qu'une planche
d'anatomie nave, avec du bleu, du jaune et du rouge.

Pierre se taisait, regardait aussi la basilique, blanche de lune,
surgissant des tnbres ainsi qu'un rve gant de forteresse, charge de
foudroyer et de conqurir la ville assoupie  ses pieds. Il avait
souffert d'elle, dans les derniers temps o il y venait dire des messes,
lorsqu'il se dbattait encore en sa torture de prtre incroyant. Et, 
son tour, il dit son ancien malaise.

--Le Voeu national, ah! certes, oui, un voeu national de travail, de
sant, de force et de relvement!... Mais ils ne l'entendent pas ainsi.
Si la France a t frappe par la dfaite, c'est qu'elle mritait d'tre
punie. Elle tait coupable, elle doit aujourd'hui tre repentante. De
quoi? de la Rvolution, d'un sicle de libre examen et de science, de sa
raison mancipe, de son oeuvre d'initiative et de dlivrance,
rpandue aux quatre coins du monde... Voil la vraie faute, et c'est
pour nous faire expier notre grande besogne, toutes les vrits
conquises, la connaissance largie, la justice dsormais prochaine,
qu'ils ont bti l cette borne gante, que Paris verra de toutes ses
rues, et qu'il ne pourra voir sans se sentir mconnu et injuri, dans
son effort et dans sa gloire.

Il avait, d'un geste large, montr Paris endormi dans le clair de lune,
comme dans un drap d'argent, et il se remit en marche, suivi de son
frre, tous les deux silencieux, descendant les pentes, vers les rues
noires et dsertes encore.

Jusqu'au boulevard extrieur, ils ne rencontrrent pas une me. Mais l,
quelle que ft l'heure, la vie ne s'arrtait gure; et les marchands de
vin, les cafs-concerts, les bals, n'taient pas plus tt ferms, que le
vice et la misre, jets  la rue, y continuaient leur existence
nocturne. C'taient ceux qui n'avaient point de logis, la basse
prostitution en qute d'un grabat, les vagabonds couchant sur les bancs,
les rdeurs cherchant un bon coup. Grce aux tnbres complices, toute
la vase des bas-fonds de Paris remontait  la surface, et toute la
souffrance aussi. La chausse vide tait aux meurt-de-faim, sans pain et
sans toit, n'ayant plus de place au grand jour, masse grouillante,
confuse et dsespre, qui n'apparaissait que la nuit. Et quels spectres
de l'absolu dnuement, quelles apparitions de douleur et d'effroi, quel
gmissement de lointaine agonie, dans le Paris de ce matin-l, o l'on
devait,  l'aube, guillotiner un homme, un de ceux-l, un pauvre et un
souffrant!

Comme Guillaume et Pierre allaient descendre par la rue des Martyrs, le
premier aperut, sur un banc, un vieillard couch, dont les pieds nus
sortaient d'immondes souliers bants; et, d'un geste muet, il le montra.
Puis,  quelques pas, ce fut Pierre qui, du mme geste, indiqua, terre
dans l'angle d'une porte, une fille en loques, dormant la bouche
ouverte. Ils n'avaient point besoin de se dire tout haut quelle piti,
quelle colre soulevaient leur coeur. De loin en loin, des agents qui
passaient lentement, deux par deux, secouaient les misrables, les
foraient de se remettre debout et de marcher encore. D'autres fois,
s'ils les trouvaient louches ou dsobissants, ils les emmenaient au
poste. Et c'tait la rancune, la contagion des maisons centrales
s'ajoutant  la misre chez ces dshrits, faisant souvent d'un simple
vagabond un voleur ou un assassin.

Rue des Martyrs, rue du Faubourg-Montmartre, la population nocturne
changeait, et les deux frres ne rencontrrent plus que des noctambules
attards, des femmes rasant les maisons, des hommes et des filles qui se
rouaient de coups. Puis, sur les grands boulevards, ce furent des
sorties de cercle, des messieurs blmes allumant des cigares, au seuil
de hautes maisons noires, dont les fentres de tout un tage flambaient
seules dans la nuit. Une dame, en grande toilette, en manteau de bal,
s'en allait doucement  pied, avec une amie. Quelques fiacres
nonchalants circulaient encore. D'autres voitures stationnaient depuis
des heures, comme mortes, le cocher et le cheval endormis. Et,  mesure
que les boulevards dfilaient, le boulevard Bonne-Nouvelle aprs le
boulevard Poissonnire, et les autres, le boulevard Saint-Denis, le
boulevard Saint-Martin, jusqu' la place de la Rpublique, la misre et
la souffrance recommenaient, s'aggravaient, des abandonns et des
affams, tout le dchet humain pouss  la rue et  la nuit; tandis que,
dj, l'arme des balayeurs apparaissait, pour enlever les ordures de la
veille et faire que Paris, se retrouvant en toilette convenable, ds
l'aurore, n'et pas  rougir de tant d'immondices et de tant d'horreurs,
entasses en un jour.

Mais, surtout, lorsqu'ils eurent suivi le boulevard Voltaire et qu'ils
approchrent des quartiers de la Roquette et de Charonne, les deux
frres sentirent bien qu'ils rentraient en un milieu de travail, o le
pain manquait souvent, o la vie tait une douleur. Et Pierre se
retrouvait l chez lui, car il n'tait pas une de ces longues rues
populeuses qu'il n'et jadis parcourue cent fois, avec le bon abb Rose,
visitant les dsesprs, portant des aumnes, ramassant les petits
tombs au ruisseau. Aussi tait-ce en lui toute une vocation
effroyable, tant de drames auxquels il avait assist, tant de cris, de
larmes et de sang, les pres, les mres, les enfants en tas mourant de
besoin, de salet et d'abandon, un enfer social o il avait fini par
laisser la dernire esprance, sanglotant lui-mme, s'enfuyant,
convaincu dsormais que la charit tait une simple distraction de
riches, illusoire, inutile. Et cette sensation lui revenait,  cette
heure matinale, dans le frisson de son attente, avec une intensit
extraordinaire, en revoyant le quartier aussi douloureux, aussi
foudroy, vou  l'ternelle dtresse. L, au fond de ce taudis, ce
vieil homme que l'abb Rose avait ranim un soir, n'tait-il pas mort de
faim la veille? Cette fillette, que lui-mme avait un matin rapporte
entre ses bras, aprs la mort de ses parents, ne venait-il pas de la
rencontrer, grandie, roule au trottoir, hurlante sous le poing d'un
souteneur? Ils taient lgion, les misrables qu'on ne pouvait sauver,
et ceux qui sans cesse naissaient  la misre comme on nat infirme, et
ceux qui, de toutes parts, tombaient  cette mer de l'injustice humaine,
le mme ocan depuis des sicles, qu'on s'efforce en vain d'puiser et
qui toujours s'largit. Quel silence lourd, quelles tnbres paissies,
dans ces rues ouvrires, o il semble que le sommeil soit le bon
compagnon de la mort! Et la faim rde, le malheur se lamente, des formes
spectrales, indistinctes, passent et se perdent au fond des tnbres.

A mesure que Guillaume et Pierre avanaient, ils se mlaient  des
groupes noirs, tout le troupeau des curieux en marche, tout un
pitinement confus et passionn vers la guillotine. Cela ruisselait,
venait de Paris entier, comme pouss par une fivre brutale, un got de
la mort et du sang. Et, malgr le sourd grondement de cette foule
obscure, les rues pauvres restaient sombres, pas une fentre des faades
ne s'clairait, on n'entendait mme pas le souffle des travailleurs
crass de fatigue, sur leur triste lit de misre, qu'ils ne devaient
quitter que plus tard, au petit jour.

En arrivant  la place Voltaire, Pierre, devant la cohue qui s'y
bousculait dj, comprit qu'il leur serait impossible de remonter la rue
de la Roquette. D'ailleurs, cette rue tait srement barre. Il eut
alors l'ide, pour gagner l'encoignure de la rue Merlin, d'aller prendre
plus loin la rue de la Folie-Regnault, qui tourne derrire la prison.

L, en effet, ils ne trouvrent que dsert et que tnbres. La masse
norme de la prison, avec ses grands murs nus clairs par la lune
oblique, semblait tout un amas de pierres froides, mortes depuis des
sicles. Puis, au bout, ils retombrent dans la foule, un flot compact
et pullulant, une agitation embrume, o l'on ne distinguait que les
taches ples des visages. Ils eurent grand'peine  gagner la maison que
Mge habitait,  l'angle de la rue Merlin. Mais les persiennes du
logement que le dput socialiste occupait, au quatrime tage, taient
hermtiquement closes, tandis que, dans l'encadrement de toutes les
autres fentres, grandes ouvertes, on voyait moutonner des ttes. Et, en
bas, la boutique du marchand de vin, ainsi que la salle du premier tage
qui en dpendait, flambaient de gaz, bondes dj de consommateurs, trs
bruyants, dans l'attente du spectacle.

--Je n'ose monter frapper chez Mge, dit Pierre.

Guillaume se rcria.

--Non, non! je ne veux pas... Entrons toujours ici. Nous verrons bien
si, du balcon, on distingue quelque chose.

La salle du premier tage avait un vaste balcon, que des femmes et des
messieurs envahissaient. Ils parvinrent pourtant  s'y glisser, et ils
restrent l quelques minutes, regardant, tchant de percer l'ombre, au
loin. Entre les deux prisons, la grande et la petite Roquette, la rue
montante s'largissait, il y avait l une sorte de place carre, que
quatre massifs de platanes, plants dans les terre-pleins des trottoirs,
ombrageaient. Les constructions basses, les arbres chtifs, toute cette
laideur pauvre semblait s'tendre au ras de terre, sous un ciel immense,
o les toiles renaissaient, derrire la lune dclinante. Et la place
tait absolument vide, on n'apercevait qu'une petite agitation vague,
l-bas; tandis que deux cordons de gardes maintenaient la foule, la
repoussaient au fond de toutes les rues voisines. Il n'y avait de hautes
maisons  cinq tages, d'un bout, qu' l'amorce de la rue Saint-Maur,
beaucoup trop loigne, et de l'autre, qu'aux angles de la rue Merlin et
de la rue de la Folie-Regnault; de sorte qu'il tait  peu prs
impossible de rien distinguer de l'excution, mme des fentres les
mieux situes. Quant aux curieux du pav, ils ne voyaient que les dos
des gardes, ce qui n'empchait pas l'crasement de cette mare humaine,
dont on entendait monter la clameur croissante.

Cependant, grce aux conversations des femmes qui se penchaient prs
d'eux, guettant l depuis longtemps dj, les deux frres finirent par
apercevoir quelque chose. Il tait trois heures et demie, on devait
achever de monter la guillotine. Devant la prison, l-bas, sous les
arbres, cette petite agitation vague, c'taient les aides du bourreau
qui attachaient le couperet. Une lanterne allait et venait lentement,
cinq ou six ombres dansaient sur le sol. Et rien autre, la place tait
comme un grand trou de tnbres, battu de tous cts par le flot contenu
de cette foule grondante, qu'on ne voyait pas. Au del, il n'y avait
plus que les boutiques braisillantes des marchands de vin, qui
luisaient, pareilles  des phares. Puis, aux alentours, le quartier de
pauvret et de travail dormait encore, les ateliers et les chantiers
restaient noirs, les hautes chemines refroidies des usines n'avaient
toujours pas leur panache de fume.

--Nous ne verrons rien, dit Guillaume.

Mais Pierre le fit taire. Il venait de reconnatre, dans un monsieur
lgant accoud prs de lui, l'aimable dput Dutheil; et il l'avait cru
d'abord avec la petite princesse de Harth, qu'il pouvait bien amener 
l'excution, puisqu'il l'avait fait assister  la condamnation; puis, il
finit par comprendre que la jeune femme emmitoufle, serre contre lui,
tait la belle Silviane, au pur profil de vierge. D'ailleurs, elle ne se
cachait gure, elle se mit  parler trs haut, grise sans doute, de
sorte que les deux frres furent vite renseigns. Duvillard, Dutheil et
d'autres amis soupaient avec elle, lorsque, vers une heure du matin, au
dessert, en apprenant qu'on allait excuter Salvat, elle avait eu le
brusque caprice de voir a. Vainement, Duvillard l'avait supplie, et
comme cette fois il tait parti furieux, reculant devant le mauvais got
d'assister  l'excution de l'homme qui avait voulu faire sauter son
htel, elle s'tait pendue au bras de Dutheil, en lui promettant tout ce
qu'il voudrait, s'il contentait son envie. Trs ennuy, ayant l'horreur
des vilains spectacles, d'autant plus mritoire qu'il avait refus dj
d'accompagner la petite princesse, il s'tait rsign pourtant, dans le
vif dsir, toujours du, qu'il avait de Silviane.

--Il ne comprend pas qu'on s'amuse, dit-elle en parlant du baron.
Pourtant, c'tait gentil de venir... Bah! demain vous le verrez  mes
pieds.

--Alors, demanda Dutheil, la paix est faite, vous lui avez rendu ses
droits de matre et seigneur, depuis que votre engagement est sign  la
Comdie?

Elle se rcria.

--Hein? quoi? la paix!... Rien du tout, pas a, entendez-vous! J'en ai
fait le serment, pas a, tant que je n'aurai pas dbut... Le soir o je
sortirai de scne, nous verrons.

Tous deux riaient, et Dutheil, pour faire sa cour, lui conta avec quelle
bonne grce le nouveau ministre de l'Instruction publique, et des
Beaux-Arts, Dauvergne, s'tait empress d'aplanir les difficults, qui
avaient jusque-l ferm les portes de la Comdie devant son caprice et
devant les assauts dsesprs de Duvillard. Un homme charmant, ce
Dauvergne, une main de velours, la grce, la fleur mme de ce ministre
acclam, dont le terrible Monferrand tait la poigne de fer.

--Il a dit, ma belle amie, qu'une jolie fille tait  sa place partout.

Puis, comme, flatte, elle se serrait contre lui:

--Et c'est aprs-demain, cette fameuse reprise de _Polyeucte_, o vous
allez triompher?... Nous irons tous vous applaudir.

--Oui, aprs-demain, le soir justement du jour o le baron marie sa
fille. Il en aura des motions, ce jour-l!

--Tiens! c'est vrai, c'est ce jour-l que notre ami Grard pouse
mademoiselle Camille Duvillard. On s'crasera  la Madeleine, avant de
s'craser  la Comdie. Et, vous avez raison, quels battements de
coeur, rue Godot-de-Mauroy!

De nouveau, ils s'gayrent, ils plaisantrent sur le pre, la mre,
l'amant, la fille, avec des allusions d'une frocit, d'une crudit
abominables, simplement pour rire, et par drlerie parisienne. Puis,
tout d'un coup:

--Vous savez, mon petit Dutheil, je m'assomme, moi, ici. Je ne vois
rien, et je veux tre tout prs, pour bien voir... Vous allez me mener
l-bas, tout prs de leur machine.

Cela le consterna, d'autant plus qu' ce moment elle aperut Massot dans
la rue,  la porte du marchand de vin, et qu'elle l'appela violemment du
geste et de la voix. A la vole, une conversation s'engagea, du balcon
au trottoir.

--N'est-ce pas, Massot, qu'un dput force toutes les consignes et peut
mener une dame o il veut?

--Jamais de la vie! Massot sait bien qu'un dput doit tre le premier 
s'incliner devant la loi.

A ce cri de Dutheil, le journaliste comprit qu'il ne voulait pas quitter
le balcon.

--Il vous aurait fallu une invitation, madame. On vous aurait case 
une des fentres de la Petite-Roquette. Pas une femme n'est tolre
ailleurs... Et ne vous plaignez pas, vous tes trs bien o vous tes.

--Mais, mon petit Massot, je ne vois rien du tout.

--Vous en verrez toujours davantage que la princesse de Harth, dont je
viens de rencontrer la voiture, rue du Chemin-Vert, et que les agents
refusent de laisser avancer.

Cette nouvelle remit Silviane en gaiet, tandis que Dutheil frmissait
du danger couru; car, srement, si Rosemonde l'apercevait avec une autre
femme, elle lui ferait une scne dsastreuse. Il eut une ide, il fit
servir une bouteille de champagne et des gteaux  sa belle amie, comme
il la nommait. Elle se plaignait de mourir de soif, elle fut ravie
d'achever de se griser, lorsque le garon eut russi  installer une
petite table prs d'elle, sur le balcon mme. Ds lors, elle trouva cela
trs gentil, trs crne, de boire et de souper de nouveau, en attendant
la mort de cet homme, qu'on allait guillotiner, l-bas.

Guillaume et Pierre ne purent rester plus longtemps. Ce qu'ils
entendaient, ce qu'ils voyaient les soulevait de dgot. Peu  peu,
l'ennui de l'attente avait transform en consommateurs tous les curieux
du balcon et de la salle voisine. Le garon ne suffisait plus  servir
des bocks, des fins vins, des biscuits, mme des viandes froides. Il n'y
avait l pourtant que des spectateurs bourgeois, des messieurs riches,
le public lgant. Mais il faut bien tuer les heures, lorsqu'elles sont
longues; et les rires montaient, les plaisanteries faciles et atroces,
tout un vacarme fivreux, exaspr, dans la fume des cigares. En bas,
quand les deux frres traversrent la salle du rez-de-chausse, ils y
trouvrent le mme crasement, le mme tumulte braillard, aggrav par la
tenue des grands gaillards en blouse qui buvaient du vin au litre, sur
le comptoir d'tain luisant comme de l'argent. Les petites tables aussi
taient occupes, la salle regorgeait d'un va-et-vient continu du menu
peuple qui entrait dsaltrer son impatience. Et quel peuple! toute
l'cume, tout le vagabondage, tout ce qui tranait ds l'aube, en qute
du hasard, hors du travail!

Puis, dehors, sur le pav, Guillaume et Pierre souffrirent davantage.
Dans la cohue, que maintenaient les gardes, il n'y avait plus que la
boue remue des bas-fonds, la prostitution et le crime, les meurtriers
de demain qui venaient voir comment il fallait mourir. D'immondes filles
en cheveux se mlaient  des bandes de rdeurs, courant au travers de la
foule, hurlant des refrains obscnes. D'autres bandits, en groupe,
causaient, se querellaient sur la faon glorieuse dont les guillotins
clbres taient morts; et il y en avait un sur lequel tous
s'entendaient, parlant de lui ainsi que d'un grand capitaine, d'un hros
au grand courage immortel. C'taient des bouts de phrase effroyables
surpris au passage, des dtails sur la guillotine, d'ignobles
fanfaronnades, des salets ruisselantes de sang. Et, sur tout cela, une
fivre bestiale, un rut de la mort qui faisait dlirer ce peuple, une
hte que la vie frache et rouge coult sous le couteau, pour la voir 
terre, pour s'y tremper. Seuls,  cette excution qui n'tait pas celle
d'un assassin ordinaire, des hommes muets, aux yeux ardents, passaient,
circulaient, dans une visible exaltation de foi, o l'on sentait grandir
la folie contagieuse de la vengeance et du martyre.

Guillaume songeait  Victor Mathis, lorsqu'il crut le reconnatre, au
premier rang, parmi les curieux que le cordon de gardes maintenait. Il
tait l, avec sa maigre face imberbe, blme et pince, forc de se
grandir pour voir,  cause de sa petite taille; et, prs d'une grande
fille rousse qui gesticulait, il ne bougeait pas, ne parlait pas, tout 
l'attente, les yeux l-bas, des yeux ronds, ardents et fixes d'oiseau de
nuit, perant les tnbres. Un garde le repoussa brutalement; mais il
revint, patient, satur de haine, voulant voir quand mme pour tcher de
har davantage.

Cette fois, lorsque Massot aperut Pierre sans soutane, il ne s'tonna
mme pas, lui parla de son air gai:

--Ah! monsieur Froment, vous avez eu la curiosit de venir voir a?

--Oui, j'ai accompagn mon frre. Mais je crains bien que nous ne
puissions voir grand'chose.

--Certes, si vous restez l.

Et, tout de suite, obligeamment, en garon qui aimait  montrer sa
puissance de journaliste connu, devant lequel tombaient les consignes:

--Voulez-vous passer avec moi? Justement, l'officier de paix est mon
ami.

Sans attendre la rponse, il arrta ce dernier, lui parla bas, vivement,
en lui contant une histoire, deux de ses confrres qu'il avait amens,
pour des articles. L'officier, d'abord, hsita, se dbattit. Puis, il
eut un geste las de consentement, dans la sourde crainte que la police a
toujours de la presse.

--Venez vite, dit Massot en entranant les deux frres.

Surpris de voir le cordon des gardes s'ouvrir si brusquement devant eux,
ceux-ci se trouvrent dans le vaste espace libre. Au sortir de la cohue
tumultueuse, il rgnait l, sous les petits platanes, une solitude, un
silence, d'une tranquillit reposante. La nuit plissait, une lueur
d'aube commenait  pleuvoir du ciel comme une cendre fine.

Lorsqu'il leur eut fait couper la place de biais, Massot les arrta prs
de la prison, en reprenant:

--Moi, je vais entrer, je veux assister au lever et  la toilette...
Promenez-vous, regardez, personne ne vous demandera rien. D'ailleurs, je
vous rejoindrai.

Il y avait, parses dans l'ombre, une centaine de personnes, des
journalistes, des curieux. Aux deux bords du bout de chausse pave qui
menait de la porte de la Roquette  la guillotine, on avait pos des
barrires, de ces barrires de bois mobiles qui servent  maintenir les
queues des thtres. Des gens, dj, s'y tenaient accouds, pour tre le
plus prs possible sur le passage du condamn. D'autres se promenaient
lentement, causaient  demi-voix. Et les deux frres s'approchrent.

La guillotine tait l, sous les branches, dans la verdure tendre des
premires feuilles. D'abord, ils ne virent qu'elle, claire d'une lueur
louche par un bec de gaz voisin, dont le jour naissant jaunissait la
clart. On venait d'achever de la monter,  petit bruit, sans qu'on
entendt autre chose que de sourds et rares coups de maillet; et,
maintenant, les aides du bourreau, en redingotes, en hauts chapeaux de
soie noirs, attendaient, erraient d'un air de patience. Mais elle, quel
air de bassesse et de honte, aplatie sur le sol comme une bte immonde,
dgote elle-mme de la besogne qu'elle allait accomplir! Quoi? c'tait
a, la machine  venger la socit, la machine  faire des exemples!
c'taient ces quelques poutres par terre, au ras du sol, sur lesquelles
s'emmanchaient, en l'air, deux autres poutres de trois mtres  peine,
qui retenaient le couteau! O donc se trouvait le grand chafaud peint
en rouge, auquel montait un escalier de dix marches, qui dressait
d'immenses bras sanglants, dominant les foules accourues, osant montrer
au peuple l'horreur du chtiment? Dsormais, on avait terr la bte,
elle en tait devenue ignoble, sournoise et lche. Si, dans la salle
pauvre des Assises, la justice humaine apparaissait sans majest, le
jour o elle condamnait un homme  mort, ce n'tait plus, le jour
terrible o elle l'excutait, qu'une boucherie affreuse,  l'aide de la
plus barbare et de la plus rpugnante des mcaniques.

Guillaume et Pierre la regardaient, et un frisson de nause soulevait
leur tre. Le jour grandissait peu  peu, le quartier apparaissait, la
place d'abord avec les deux prisons basses et grises, face  face, puis
les maisons lointaines, les boutiques des marchands de vin et des
marbriers funraires, les commerces de couronnes et de fleurs, que
multiplie le voisinage du Pre-Lachaise. On commenait  distinguer
nettement, au loin, en un cercle largi, la ligne noire de la foule,
ainsi que les fentres, les balcons, dbordant de ttes; et il y avait
du monde jusque sur les toits. En face, la Petite-Roquette se trouvait
change en une sorte de discrte tribune, pour les invits. Seuls, au
milieu du vaste espace libre, des gardes  cheval passaient lentement.
Mais, de plus en plus, le ciel s'clairait, et c'tait au del de la
foule, dans le quartier entier, le rveil du travail, le long des
larges, des interminables rues, dont les terrains vagues ne sont occups
que par des ateliers, des chantiers et des usines. Un ronflement
courait, les machines, les mtiers allaient reprendre leur branle, et
dj les fumes sortaient de la fort des hautes chemines de briques,
qui, de toutes parts, surgissaient de l'ombre.

Alors, Guillaume sentit que la guillotine tait l bien  sa place, dans
ce quartier de misre et de travail. Elle s'y dressait chez elle, comme
un aboutissement et comme une menace. L'ignorance, la pauvret, la
souffrance ne conduisaient-elles pas  elle? et n'tait-elle pas
charge, chaque fois qu'on la plantait au milieu de ces rues ouvrires,
de tenir en respect les dshrits, les meurt-de-faim, exasprs de
l'ternelle injustice, toujours prts  la rvolte? On ne la voyait
point dans les quartiers de richesse et de jouissance, qu'elle n'avait
pas  terroriser. Elle y serait apparue inutile, salissante, dans toute
sa monstruosit farouche. Et cela devenait tragique et terrifiant que
cet homme, qui avait jet sa bombe, fou de misre, ft guillotin l,
sur ce pav de misre.

Maintenant, le jour tait n, il allait tre quatre heures et demie. La
foule lointaine, en rumeur, sentait la minute approcher.

Un frisson passa dans l'air.

--Il va venir, dit le petit Massot qui reparut. Ah! ce Salvat, c'est
tout de mme un brave!

Il raconta le rveil, l'entre dans la cellule du directeur de la
prison, du juge d'instruction Amadieu, de l'aumnier et de quelques
autres personnes, la faon dont Salvat, qui dormait profondment, avait
compris en ouvrant les yeux, tout de suite matre de lui, ple et
debout. Il s'tait vtu sans aide, il avait refus le verre de cognac et
la cigarette que l'aumnier brave homme lui offrait, de mme qu'il avait
cart le crucifix d'un geste doux et ttu. Puis, la toilette, les mains
attaches derrire le dos, les jambes retenues par une corde lche, la
chemise chancre jusqu'aux paules, avait eu lieu rapidement, sans
qu'une parole ft change. Il souriait, quand on l'exhortait au
courage, il se raidissait, dans l'unique crainte d'une faiblesse
nerveuse, n'ayant plus qu'une volont o se bandait tout son tre,
mourir en hros, rester le martyr de la foi ardente de vrit et de
justice, pour laquelle il mourait.

--On dresse l'acte de dcs sur le livre d'crou, continua Massot.
Approchez-vous, mettez-vous contre la barrire, si vous voulez voir de
prs... Vous savez que j'tais plus ple et plus tremblant que lui. Je
crois bien que je me fiche de tout; n'importe, ce n'est pas gai, cet
homme qui va mourir... Vous ne vous imaginez pas les dmarches, les
efforts qu'on a faits pour le sauver. Une partie de la presse a demand
sa grce. Et rien n'a russi, l'excution tait invitable, parat-il,
mme aux yeux de ceux qui la regardent comme une faute. On avait
pourtant une si touchante occasion de le gracier, lorsque sa fillette,
cette petite Cline, a crit au prsident de la rpublique une belle
lettre, que j'ai publie le premier, dans _le Globe_... En voil une
lettre qui peut se vanter de m'avoir fait courir!

Au nom de Cline, Pierre, dj boulevers par l'attente de l'horrible
spectacle, se sentit mu aux larmes. Il revoyait la fillette, il la
revoyait avec la rsigne et dolente madame Thodore, dans le dnuement
de leur chambre froide, o le pre ne rentrerait plus. C'tait de l
qu'il tait parti, un matin de colre, le ventre vide, le crne brlant;
et il arrivait ici, entre ces deux poutres, sous ce couteau.

Massot continuait  donner des dtails, racontant maintenant que les
mdecins taient furieux, parce qu'ils craignaient de ne pouvoir se
faire livrer le corps du supplici, immdiatement aprs l'excution.
Mais Guillaume ne l'coutait plus. Accoud  la barrire de bois, il
attendait, les yeux fixs sur la porte de la prison, toujours close. Un
frmissement agitait ses mains, il avait un visage d'angoisse, comme si
lui-mme ft du supplice. Le bourreau venait de reparatre, un petit
homme quelconque, l'air fch, ayant hte d'en finir. Puis, dans un
groupe d'autres messieurs en redingotes, les assistants se montraient le
chef de la Sret Gascogne, d'air froidement administratif, et le juge
d'instruction Amadieu, celui-ci souriant, trs soign, malgr l'heure
matinale, venu l par devoir et importance, comme au cinquime acte d'un
drame clbre dont il se croyait l'auteur. Une rumeur plus haute monta
de la foule lointaine, et Guillaume, en levant un instant la tte, revit
les deux prisons grises, les platanes printaniers, les maisons dbordant
de monde, sous le grand ciel d'azur ple, o le soleil triomphant allait
renatre.

--Le voil, attention!

Qui avait parl? Un petit bruit sourd, la porte qui s'ouvrait, brisa
tous les coeurs. Il n'y eut plus que des cous tendus, des regards
fixes, des respirations oppresses. Salvat tait sur le seuil. Comme
l'aumnier sortait devant lui,  reculons, pour lui cacher la
guillotine, il s'arrta, il voulut la voir, la connatre, avant de
marcher  elle. Et, debout, le col nu, il apparut alors avec sa face
longue, vieillie, creuse par la vie trop rude, transfigure par
l'extraordinaire clat de ses yeux de flamme et de songe. Une exaltation
le soulevait, il mourait dans son rve. Quand les aides se rapprochrent
pour le soutenir, il refusa de nouveau. Et il s'avana,  petits pas,
aussi vite, aussi droit que la corde, dont ses jambes taient entraves,
le lui permettait.

Guillaume, tout d'un coup, sentit les yeux de Salvat sur ses yeux. En
s'approchant, le condamn l'avait aperu, l'avait reconnu; et, comme il
passait  deux mtres  peine, il eut un faible sourire, il entra en lui
son regard, si profondment, que Guillaume  jamais devait en garder la
brlure. Quelle pense dernire, quel testament suprme lui laissait-il
donc  mditer,  excuter peut-tre? Cela fut si poignant, que Pierre,
redoutant que son frre ne crit sans le vouloir, lui posa la main sur
le bras.

--Vive l'anarchie!

C'tait Salvat qui avait cri. Mais la voix, change, trangle, se
dchirait dans le grand silence. Les quelques personnes prsentes
blmissaient, la foule semblait morte, au loin. Au milieu du large
espace vide, on entendit s'brouer le cheval d'un garde.

Alors, ce fut une bousculade immonde, une scne d'une brutalit et d'une
ignominie sans nom. Les aides se rurent sur Salvat, qui arrivait
lentement, le front haut. Deux lui saisirent la tte, n'y trouvrent que
de rares cheveux, ne purent l'abaisser qu'en se pendant  la nuque;
tandis que deux autres lui empoignaient les jambes, le jetaient
violemment sur la planche qui bascula, qui roula. Et la tte fut porte,
enchsse  coups de bourrades dans la lunette, tout cela au milieu
d'une telle confusion, d'une sauvagerie si rude, qu'on aurait cru 
l'extermination d'une bte gnante, dont on avait hte de se
dbarrasser. Le couteau tomba, un grand choc, pesant et sourd. Deux
longs jets de sang avaient jailli des artres tranches, les pieds
s'taient agits convulsivement. On ne vit rien autre, le bourreau se
frottait les mains, d'un geste machinal, pendant qu'un aide prenait la
tte coupe et ruisselante dans le petit panier, pour la mettre dans le
grand, o le corps, dj, venait d'tre jet, d'une secousse.

Ah! ce choc sourd, ce choc pesant du couteau Guillaume l'avait entendu
retentir au loin, dans ce quartier de misre et de travail, jusqu'au
fond des chambres pauvres, o des milliers d'ouvriers,  cette heure, se
levaient pour la dure besogne du jour! Il prenait l un sens formidable,
il disait l'exaspration de l'injustice, la folie du martyre, l'espoir
douloureux que le sang rpandu hterait la victoire des dshrits. Et
Pierre, lui, dans cette basse boucherie, dans cet gorgement abject de
la machine  tuer, avait senti crotre le frisson qui le glaait,  la
vision brusque d'un autre corps, l'enfant blonde et jolie, frappe au
ventre par un clat de la bombe, tendue l-bas, sous le porche de
l'htel Duvillard. Le sang ruisselait de sa chair frle, ainsi qu'il
venait de jaillir de ce cou tranch. C'tait le sang qui payait le sang,
et c'tait comme la dette ternellement rachete du malheur humain, sans
que jamais l'homme s'acquittt de la souffrance.

Au-dessus de la place, au-dessus de la foule, le grand silence du ciel
clair continuait. Combien l'abomination avait-elle dur? une ternit
peut-tre, deux ou trois minutes sans doute. Enfin, il y eut un rveil,
on sortait de ce cauchemar, les mains frmissantes, les faces blmies,
avec des yeux de piti, de dgot et de crainte.

--Encore un, c'est le quatrime que je vois, dit Massot, le coeur mal
 l'aise. J'aime mieux, tout de mme, faire les mariages...
Allons-nous-en, j'ai mon article.

Guillaume et Pierre, machinalement, le suivirent, retraversrent la
place, se retrouvrent au coin de la rue Merlin. Et, l, ils revirent,
debout  l'endroit o ils l'avaient laiss, le petit Victor Mathis, avec
ses yeux de flamme, dans son visage blanc et muet. Il n'avait rien d
voir distinctement; mais le bruit du couteau retentissait encore dans
son crne. Un agent le bouscula, lui cria de circuler. Lui, un instant,
le dvisagea, secou d'une rage soudaine, prt  l'trangler. Puis,
tranquillement, il s'loigna, il monta la rue de la Roquette, en haut de
laquelle, sous le soleil levant, on apercevait les grands ombrages du
Pre-Lachaise.

Mais les deux frres tombaient sur toute une scne d'explication, qu'ils
entendirent sans le vouloir. La princesse de Harth arrivait enfin,
lorsque le spectacle tait fini; et elle tait d'autant plus furieuse,
qu'elle venait d'apercevoir,  la porte du marchand de vin, son nouvel
ami Dutheil, accompagnant une femme.

--Ah bien! vous tes gentil, vous, de m'avoir lche comme a!
Impossible d'avancer avec ma voiture, j'ai d venir  pied, au travers
de ce vilain monde, bouscule, injurie.

Tout de suite, sachant ce qu'il faisait, il lui prsenta Silviane; et il
lui glissa qu'il remplaait un ami prs de cette dernire. Rosemonde,
qui brlait de connatre l'actrice, sans doute excite par les bruits
qui couraient sur elle d'extraordinaires fantaisies amoureuses, se
calma, devint charmante.

--J'aurais t si heureuse, madame, de voir ce spectacle avec une
artiste de votre mrite, que j'admire tant, sans avoir encore trouv
l'occasion de le lui dire.

--Oh! mon Dieu! madame, vous n'avez pas perdu grand'chose, en arrivant
trop tard. Nous tions l-haut,  ce balcon, et je n'ai gure entrevu
que des hommes qui en bousculaient un autre, voil tout... a ne vaut
pas la peine de se dranger.

--Enfin, madame, maintenant que la connaissance est faite, j'espre bien
que vous me permettrez d'tre votre amie.

--Certes, madame, mon amie, comme je serai moi-mme flatte et enchante
d'tre la vtre.

La main dans la main, elles se souriaient, Silviane trs grise, mais
retrouvant son visage pur de vierge, Rosemonde enfivre d'une curiosit
nouvelle, voulant goter  tout, mme  cela.

Ds lors, gay, Dutheil n'eut plus que le dsir de ramener Silviane
chez elle, pour tcher d'tre pay de son obligeance. Il appela Massot
qui arrivait, il lui demanda o il trouverait une station de voitures.
Mais dj Rosemonde offrait la sienne, expliquait que le cocher
attendait dans une rue voisine, s'enttait  vouloir remettre l'actrice,
puis le dput  leurs portes. Et celui-ci, dsespr, dut consentir.

--Alors, demain,  la Madeleine, dit Massot ragaillardi, en secouant la
main de la princesse.

--Oui, demain,  la Madeleine et  la Comdie.

--Tiens, c'est vrai! s'cria-t-il, en prenant la main de Silviane, qu'il
baisa. Le matin  la Madeleine, le soir  la Comdie... Nous serons tous
l pour vous faire un gros succs.

--J'y compte bien... A demain.

--A demain.

La foule s'coulait, bourdonnante, lasse, dans une sorte de dception et
de malaise. Quelques passionns s'attardaient seuls, afin de voir partir
le fourgon qui allait emporter le corps du supplici; tandis que les
bandes de rdeurs et de filles, hves au grand jour, sifflaient,
s'appelaient d'une dernire ordure, pour retourner  leurs tnbres.
Vivement, les aides du bourreau dmontaient la guillotine. Bientt, la
place serait nette.

Pierre, alors, voulut emmener Guillaume, qui n'avait pas desserr les
lvres, comme tourdi encore par le choc sourd du couteau. Et vainement,
du geste, il lui avait montr les persiennes du logement de Mge,
restes obstinment closes, dans la faade de la haute maison, au milieu
de toutes les autres fentres grandes ouvertes. C'tait sans doute une
protestation du dput socialiste contre la peine de mort, bien qu'il
excrt les anarchistes. Pendant que la foule se ruait  l'affreux
spectacle, lui, couch, la face vers le mur, rvait de quelle faon il
finirait bien par forcer l'humanit  tre heureuse, sous la loi
autoritaire du collectivisme. La perte d'un enfant venait de bouleverser
sa vie intime de pre tendre et pauvre. Il toussait beaucoup, mais il
voulait vivre. Et, maintenant, c'tait lorsque le ministre Monferrand
aurait succomb sous sa prochaine interpellation, qu'il devait prendre
le pouvoir, abolir la guillotine, dcrter la justice et la flicit
parfaite.

--Tu vois, Guillaume, rpta Pierre doucement, Mge n'a pas ouvert ses
fentres, c'est un brave homme tout de mme, bien que nos amis Bache et
Morin ne l'aiment gure.

Puis, comme son frre ne rpondait toujours pas, hant, perdu:

--Allons, viens, il faut que nous rentrions.

Tous deux prirent la rue de la Folie-Regnault, gagnrent la ligne des
boulevards extrieurs par la rue du Chemin-Vert. A cette heure, dans le
clair soleil levant, tout le travail du quartier tait enfin debout, les
longues rues que bordaient les constructions basses des ateliers et des
usines, s'animaient du ronflement des gnrateurs, tandis que les fumes
des hautes chemines, dores par les premiers rayons, devenaient roses.
Mais ce fut surtout lorsqu'ils dbouchrent sur le boulevard
Mnilmontant, qu'ils eurent la sensation de la grande descente des
ouvriers dans Paris. Ils le suivirent de leur pas de promenade, ils
continurent par le boulevard de Belleville. Et, de toutes parts, de
toutes les misrables rues des faubourgs, le flot ruisselait, un exode
sans fin des travailleurs, levs  l'aube, allant reprendre la dure
besogne dans le petit frisson du matin. C'taient des bourgerons, des
blouses, des pantalons de velours ou de toile, de gros souliers
alourdissant la marche, des mains ballantes, dformes par l'outil. Les
faces dormaient encore  moiti, sans un sourire, grises et lasses,
tendues l-bas, vers la tche ternelle, toujours recommence, avec
l'unique espoir de la recommencer toujours. Et le troupeau ne cessait
pas, l'arme innombrable des corps de mtier, des ouvriers sans cesse
aprs des ouvriers, toute la chair  travail manuel que Paris dvorait,
dont il avait besoin pour vivre dans son luxe et dans sa jouissance.

Puis, boulevard de la Villette, boulevard de la Chapelle, et jusqu' la
butte Montmartre, boulevard Rochechouart, le dfil continua, d'autres,
encore d'autres descendirent des chambres vides et froides, se noyrent
dans l'immense ville, d'o, harasss, ils ne devaient rapporter le soir
qu'un pain de rancune. A prsent, c'tait aussi le flot des ouvrires,
des jupes vives, des coups d'oeil aux passants, les salaires si
drisoires, que les jolies parfois ne remontaient pas, tandis que les
laides, ravages, vivaient d'eau claire. Et, plus tard, c'taient enfin
les employs, la misre dcente en paletot, des messieurs qui achevaient
un petit pain, marchant vite, tracasss par la terreur de ne pouvoir
payer leur terme et de ne savoir comment les enfants et la femme
mangeraient jusqu' la fin du mois. Le soleil montait  l'horizon, toute
la fourmilire tait dehors, la journe laborieuse recommenait, avec sa
dpense continue d'nergie, de courage et de souffrance.

Jamais Pierre n'avait encore prouv si nettement la sensation du
travail ncessaire, rparateur et sauveur. Dj, lors de sa visite 
l'usine Grandidier, et plus tard, quand lui-mme avait senti le besoin
d'une besogne, il s'tait bien dit que la loi du monde devait tre l.
Mais, aprs l'abominable nuit, ce sang vers, ce travailleur gorg,
dans la folie de son rve, quelle compensation, quelle esprance,  voir
ainsi le soleil reparatre et l'ternel travail reprendre sa tche! Si
crasant qu'il ft, si monstrueux de rpartition injuste, n'tait-ce pas
le travail qui ferait un jour la justice et le bonheur?

Tout d'un coup, comme les deux frres gravissaient le flanc raide de la
butte, ils aperurent, en face d'eux, au-dessus d'eux, la basilique du
Sacr-Coeur, souveraine et triomphale. Ce n'tait plus une apparition
lunaire, le songe de la domination, dress devant le Paris nocturne. Le
soleil la baignait d'une splendeur, elle tait en or, et orgueilleuse,
et victorieuse, flambante de gloire immortelle.

Guillaume, muet, qui avait en lui le dernier regard de Salvat, parut
soudain conclure, prendre une dcision dernire. Et il la regarda de ses
yeux brlants, il la condamna.




II


Le mariage tait pour midi; et, depuis une demi-heure, les invits
avaient envahi l'glise, dcore avec un luxe extraordinaire, orne de
plantes vertes, embaume de fleurs. Au fond, le matre-autel flambait de
mille cierges, tandis que la grande porte, ouverte  deux battants,
laissait voir, dans le clair soleil, le pristyle garni d'arbustes, les
marches recouvertes d'un large tapis, la foule curieuse, entasse sur la
place, et jusque dans la rue Royale.

Dutheil, qui venait encore de trouver trois chaises pour des dames en
retard, dit  Massot, en train de prendre des noms sur un carnet:

--Ma foi! celles qui viendront maintenant, resteront debout.

--Comment les nomme-t-on, ces trois-l? demanda le journaliste.

--La duchesse de Boisemont et ses deux filles.

--Bigre! tout l'armorial de la France, et toute la finance, et toute la
politique. C'est mieux encore qu'un mariage bien parisien.

En effet, tous les mondes se trouvaient runis l, un peu gns d'abord
de s'y rencontrer. Pendant que les Duvillard amenaient les matres de
l'argent, les hommes au pouvoir, madame de Quinsac et son fils taient
assists des plus grands noms de l'aristocratie. Le choix des tmoins
disait  lui seul ce mlange tonnant: pour Grard, le gnral de
Bozonnet, son oncle, et le marquis de Morigny; pour Camille, le grand
banquier Louvard, son cousin, et Monferrand, ministre des Finances,
prsident du Conseil. La tranquille bravade de ce dernier, compromis
nagure dans les affaires du baron, acceptant aujourd'hui d'tre le
tmoin de sa fille, ajoutait  son triomphe un clat d'insolence. Et,
comme pour passionner davantage encore les curiosits, la bndiction
nuptiale devait tre donne par monseigneur Marina, vque de
Perspolis, l'agent de la politique du pape en France, l'aptre du
ralliement, de la rpublique conquise au catholicisme.

--Que dis-je, un mariage bien parisien! rpta Massot en ricanant. C'est
un symbole, ce mariage. L'apothose de la bourgeoisie, mon cher, la
vieille noblesse sacrifiant un de ses fils sur l'autel du veau d'or, et
cela pour que le bon Dieu et les gendarmes, redevenus les matres de la
France, nous dbarrassent de ces fripouilles de socialistes.

Il se reprit:

--D'ailleurs, il n'y a plus de socialistes, on leur a coup la tte,
hier matin.

Dutheil, amus, trouvait a trs drle. Puis, confidentiellement:

--Vous savez que a n'a pas t commode... Vous avez lu, ce matin,
l'ignoble article de Sanier?

--Oui, oui, mais je savais auparavant, tout le monde savait.

Et,  demi-voix, se comprenant d'un mot, ils continurent. Chez les
Duvillard, la mre n'avait fini par donner son amant  sa fille que dans
les larmes, aprs une lutte dsespre, cdant au seul dsir de voir
Grard riche et heureux, gardant contre Camille sa haine atroce de
rivale vaincue. Chez madame de Quinsac, un combat s'tait livr aussi
douloureux, la comtesse n'avait consenti, rvolte, que pour sauver son
fils du danger o elle le savait depuis l'enfance, si touchante
d'abngation maternelle, que le marquis de Morigny s'tait rsign
lui-mme, malgr son indignation,  servir de tmoin, faisant ainsi 
celle qu'il avait toujours aime le suprme sacrifice, celui de sa
conscience. Et c'tait cette effroyable histoire que Sanier, le matin,
avait conte dans _la Voix du Peuple_, sous des pseudonymes
transparents; et il avait trouv mme moyen d'ajouter  l'ordure, mal
renseign comme toujours, l'esprit tourn au mensonge, ayant besoin que
l'gout dgorg quotidiennement par lui, pour le succs de la vente,
charrit un flot sans cesse paissi et de plus en plus empoisonn.
Depuis que la victoire de Monferrand l'avait forc de laisser dormir
l'affaire des Chemins de fer africains, il se rejetait sur les scandales
privs, il salissait et dtroussait les familles.

Soudain, Chaigneux se prcipita, mlancolique et affair, mal boutonn
dans sa redingote douteuse.

--Eh bien! monsieur Massot, et votre article sur notre Silviane? Est-ce
convenu, passera-t-il?

Duvillard avait eu l'ide d'utiliser Chaigneux, toujours  vendre,
toujours prt  servir de valet, en faisant de lui un racoleur, un
ouvrier du prochain succs de Silviane. Et il l'avait donn  celle-ci,
qui le chargeait de toutes sortes de basses besognes, le forait 
battre Paris pour lui recruter des applaudisseurs et lui assurer une
publicit triomphale. Sa fille ane n'tait pas marie encore, jamais
ses quatre femmes ne lui avaient pes plus lourd sur les bras; et
c'tait l'enfer, il finissait par tre battu, s'il n'apportait pas un
billet de mille francs, le premier de chaque mois.

--Mon article, rpondit Massot, ah! non, mon cher dput, il ne passera
srement pas. Fonsgue le trouve trop logieux pour _le Globe_. Il m'a
demand si je me fichais de l'austrit bien connue de son journal.

Chaigneux devint blme. C'tait un article fait d'avance, au point de
vue mondain, sur le succs que Silviane remporterait le soir,  la
Comdie, dans _Polyeucte_. Le journaliste, pour lui tre agrable, le
lui avait mme communiqu; de sorte que, ravie, elle comptait bien
maintenant le lire imprim dans le plus grave des journaux.

--Grand Dieu! qu'allons-nous devenir? murmura le dput lamentable. Il
faut absolument que cet article passe.

--Dame! je veux bien, moi. Parlez-en vous-mme au patron... Tenez! il
est l-bas debout, entre Vignon et le ministre de l'Instruction
publique, Dauvergne.

--Certainement, je lui parlerai... Mais pas ici. Tout  l'heure,  la
sacristie, pendant le dfil... Et je tcherai aussi de parler 
Dauvergne, parce que notre Silviane tient absolument  ce qu'il occupe
la loge des Beaux-Arts, ce soir. Monferrand y sera, il l'a promis 
Duvillard.

Massot se mit  rire, rptant le mot qui avait couru Paris, aprs
l'engagement de l'actrice.

--Le ministre Silviane... Il doit bien a  sa marraine.

Mais la petite princesse de Harth, qui arrivait en coup de vent, tomba
au milieu des trois hommes.

--Vous savez que je n'ai pas de place, cria-t-elle.

Dutheil crut qu'il s'agissait de trouver l une chaise, bien place.

--Ne comptez pas sur moi, j'y renonce. Je viens d'avoir toutes les
peines du monde  caser la duchesse de Boisemont et ses deux filles.

--Eh! je parle de la reprsentation de ce soir... Mon bon Dutheil; il
faut absolument que vous me fassiez donner un petit coin, dans une loge.
J'en mourrai, c'est certain, si je ne puis applaudir notre incomparable,
notre dlicieuse amie.

Depuis la veille, depuis qu'elle avait mis Silviane  sa porte, aprs
l'excution de Salvat, elle professait pour elle une admiration
fougueuse.

--Vous ne trouverez plus une seule place, madame, dclara Chaigneux,
important. Nous avons tout donn, on vient de m'offrir trois cents
francs d'un fauteuil.

--C'est exact, on s'est arrach les moindres strapontins, reprit
Dutheil. Et je suis dsol, ne comptez pas sur moi... Duvillard seul
pourrait vous prendre dans sa loge. Il m'a dit qu'il m'y rservait une
place. Mais je crois bien que nous n'y sommes encore que trois, en
comptant son fils... Demandez donc tout  l'heure  Hyacinthe qu'il vous
fasse inviter.

Rosemonde, tombe aux bras de l'aimable dput, un soir qu'Hyacinthe
l'avait rendue malade d'ennui, sentit bien l'intention ironique. Elle ne
s'en cria pas moins, enchante:

--Tiens, c'est vrai! Hyacinthe ne peut pas me refuser a... Merci du
renseignement, mon petit Dutheil. Vous tes gentil, vous, parce que vous
arrangez les choses gaiement, mme les choses tristes... Et n'oubliez
pas que vous m'avez promis de m'apprendre la politique. Oh! la
politique, mon cher, je sens que jamais rien ne m'aura passionne comme
la politique!

Elle les quitta, bouscula le monde, finit quand mme par s'installer au
premier rang.

--La bonne toque! murmura Massot, l'air amus.

Puis, comme Chaigneux se prcipitait  la rencontre du juge
d'instruction Amadieu, pour lui demander obsquieusement s'il avait bien
reu son fauteuil, le journaliste se pencha  l'oreille du dput.

--A propos, cher ami, est-ce vrai, ce prochain lancement que Duvillard
ferait de son fameux Chemin de fer transsaharien? Une gigantesque
entreprise, des centaines de millions et des centaines de millions,
cette fois... Hier soir, au journal, Fonsgue haussait les paules,
disait que c'tait fou, qu'il n'y croyait pas.

Dutheil cligna de l'oeil, plaisanta.

--Affaire dans le sac, mon bon Fonsgue baisera les pieds du patron
avant quarante-huit heures.

Et, guilleret, il laissa entendre quelle manne dore allait de nouveau
tomber sur la presse, sur les amis fidles, sur tous les hommes de bonne
volont. Quand l'orage est pass, l'oiseau secoue ses ailes. Et il se
montrait pimpant et jaseur, dans la joyeuse certitude du cadeau attendu,
comme si jamais la fcheuse affaire des Chemins de fer africains ne
l'avait boulevers et blmi d'pouvante.

--Fichtre! dit Massot, devenu srieux, c'est alors mieux qu'un triomphe,
ici, c'est encore la promesse d'une moisson nouvelle. Je ne m'tonne
plus si l'on s'crase!

A ce moment, les orgues clatrent puissamment en un chant de glorieux
accueil. C'tait le cortge qui faisait enfin son entre dans l'glise.
Il y avait eu, dehors, pendant qu'il montait pompeusement les marches,
sous le clair soleil, un long brouhaha parmi la foule, dont le flot,
entass jusque sur la chausse de la rue Royale, entravait la
circulation des fiacres et des omnibus. Et, maintenant, il pntrait
sous les hautes votes retentissantes, il s'avanait vers le
matre-autel embras de cierges, entre les deux masses serres des
assistants, les hommes en redingote, les femmes en toilettes claires.
Tous s'taient mis debout, les faces se tendaient avec des sourires,
brlantes de curiosit.

D'abord, derrire le suisse magnifique, ce fut Camille au bras de son
pre, le baron Duvillard, qui avait son grand air superbe des jours de
victoire. Elle, voile d'un admirable point d'Alenon, que retenait le
diadme de fleurs d'oranger, vtue d'une robe de mousseline de soie
plisse, sur un dessous de satin blanc, tait si heureuse, si clatante
d'avoir vaincu, qu'elle en devenait presque jolie, redresse, laissant
voir  peine son paule gauche plus haute que la droite. Puis, Grard
suivait, donnant le bras  sa mre, la comtesse de Quinsac, lui trs bel
homme, trs correct, ayant l'air qu'il devait avoir, elle d'une noblesse
et d'une dignit impassibles, dans sa robe de soie bleu paon, brode de
perles d'acier et d'or. Mais on attendait Eve surtout, les ttes
s'allongrent, quand elle parut au bras du gnral de Bozonnet, un des
tmoins, le plus proche parent du mari. Elle avait une robe de taffetas
vieux rose, garnie de valenciennes, d'un prix inestimable, et jamais
elle n'avait paru plus jeune, plus dlicieusement blonde. Pourtant, ses
yeux disaient ses larmes, bien qu'elle s'effort de sourire; et il y
avait, dans la grce dolente de toute sa personne, comme un veuvage, le
don pitoyable qu'elle avait fait de l'tre aim. Monferrand, le marquis
de Morigny, le banquier Louvard, les trois autres tmoins, venaient
ensuite, donnant le bras  des dames de la famille. Monferrand surtout,
trs gai, trs  l'aise, plaisantant sans majest avec la dame qu'il
accompagnait, une petite brune de mine vapore, produisit une sensation
considrable. Et il y avait encore dans le cortge, interminable et
solennel, le frre de la marie, Hyacinthe, dont on remarqua
particulirement l'habit, de forme inconnue, les pans plisss  gros
plis symtriques.

Lorsque les fiancs eurent pris place devant les prie-Dieu qui les
attendaient, et que les deux familles et les tmoins se furent installs
derrire, dans les grands fauteuils de velours rouge,  bois dor, la
crmonie se droula avec une extraordinaire pompe. Le cur de la
Madeleine lui-mme officiait, des chanteurs de l'Opra s'taient joints
 la matrise, pour la grand'messe chante, que les orgues
accompagnaient d'un continuel chant de gloire. Tout le luxe, toute la
magnificence possible, mondaine et religieuse, tait dploye, comme si
l'on avait voulu faire de ce mariage, ainsi exalt, une fte publique,
une victoire, une date marquant l'apoge d'une classe. Et il n'y avait
pas jusqu' l'impudence et  la bravade du monstrueux drame intime,
connu de tous, affich de la sorte, qui n'ajoutt  la crmonie un
clat d'abominable grandeur. Mais on la sentit surtout, cette grandeur
d'insolente domination, quand monseigneur Martha parut, en simple
surplis, avec l'tole, pour la bndiction. Grand, frais et rose, il
souriait  demi, de son air de souverainet aimable; et ce fut avec une
onction auguste qu'il pronona les paroles sacramentelles, en pontife
heureux de rconcilier les deux grands empires dont il unissait les
hritiers. On attendait curieusement son allocution aux maris. Il y fut
vraiment merveilleux, il y triompha lui-mme. N'tait-ce pas dans cette
glise qu'il avait baptis la mre, cette Eve blonde si belle encore,
cette Juive convertie par lui  la foi catholique, au milieu des larmes
d'attendrissement de toute la haute socit de Paris? N'tait-ce pas l
encore qu'il avait fait ses trois fameuses confrences sur l'esprit
nouveau, d'o dataient, selon lui, la droute de la science, le rveil
du spiritualisme chrtien, la politique de ralliement qui devait aboutir
 la conqute de la rpublique? Et il lui tait bien permis, par de
fines allusions, de se fliciter de son oeuvre, en mariant un fils
pauvre de la vieille aristocratie aux cinq millions de cette hritire
bourgeoise, en laquelle triomphaient les vainqueurs de 89, aujourd'hui
matres du pouvoir. Seul, le quatrime tat, le peuple, dup, vol,
n'tait pas de la fte. Monseigneur Martha scellait en ces conjoints la
nouvelle alliance, il ralisait la politique du pape, la sourde pousse
de l'opportunisme jsuite, pousant la dmocratie, le pouvoir et
l'argent, pour s'en emparer. Dans sa proraison, il se tourna vers
Monferrand qui souriait, il sembla s'adresser  lui, en souhaitant aux
poux une vie chrtienne d'humilit et d'obissance, tout entire vcue
dans la crainte de Dieu, dont il voquait la main, la poigne de fer,
comme celle du gendarme charg de maintenir la paix du monde. Personne
n'ignorait l'entente diplomatique de l'vque et du ministre, quelque
pacte secret, o tous deux satisfaisaient leur passion autoritaire, leur
besoin d'envahissement et de royaut; et, lorsque l'assistance s'aperut
que Monferrand souriait de son air de bonhomie un peu narquoise, elle
eut, elle aussi, des sourires.

--Ah! murmura Massot qui tait rest prs de Dutheil, si le vieux Justus
Steinberger voyait sa petite-fille pouser le dernier des Quinsac, comme
il s'amuserait!

--Mais, mon cher, rpondit le dput, c'est trs bien, ces mariages. La
mode y est. Les Juifs, les chrtiens, les bourgeois, les nobles, tous
ont raison de s'entendre, pour constituer la nouvelle aristocratie. Il
en faut une, autrement nous sommes dbords par le peuple.

Massot n'en ricanait pas moins de la figure que Justus Steinberger
aurait faite, en coutant monseigneur Martha. Et le bruit courait, en
effet, que le vieux banquier juif, depuis la conversion de sa fille Eve,
qu'il avait cess de voir, s'intressait  ce qu'elle disait,  ce
qu'elle faisait, d'un air d'ironie attendrie, comme s'il avait eu plus
que jamais en elle une arme de vengeance et de dfaite, parmi ces
chrtiens dont on accusait sa race de rver la destruction. Si, en la
donnant pour femme  Duvillard, il n'avait pas conquis celui-ci, ainsi
qu'il l'avait espr, sans doute s'en consolait-il en constatant
l'extraordinaire fortune de son sang, ml  celui de ses durs matres
d'autrefois, qu'il achevait de gter. N'tait-ce pas l cette dfinitive
conqute juive, dont on parlait?

Un dernier chant triomphal des orgues termina la crmonie. Les deux
familles et les tmoins passrent dans la sacristie, o furent signs
les actes. Et le grand dfil de flicitations commena.

Dans la haute salle, lambrisse de chne, un peu obscure, les deux
maris taient enfin runis, cte  cte. Et quel rayonnement de joie,
chez Camille, que ce ft fait, qu'elle et triomph, en pousant ce
grand nom, ce bel homme, arrach avec tant de peine des bras de toutes,
de sa mre elle-mme! Elle en paraissait grandie, sa petite taille de
fille contrefaite, noire et laide, se redressait, exultait, tandis qu'un
flot ininterrompu de femmes, les amies, les simples connaissances, se
bousculaient, galopaient, lui serraient les mains ou l'embrassaient 
pleine bouche, avec des mots d'extase. Grard, lui, qui la dpassait de
toutes les paules, d'autant plus noble et fort qu'elle semblait plus
chtive, acceptait les poignes de main, les rendait, souriait, en
prince Charmant, heureux de s'tre laiss aimer, d'avoir fait tout ce
bonheur, par bont et faiblesse. Et, sur une mme ligne, les deux
familles formaient deux groupes, rests distincts, au milieu de la cohue
qui les assigeait, qui passait devant elles, les bras tendus,
indfiniment. Duvillard recevait les saluts en roi content de son
peuple, tandis que, par un effort suprme, voulant finir en
enchanteresse, Eve trouvait l'nergie d'tre dlicieuse, de rpondre 
tous les hommages,  peine frmissante des larmes dont son coeur
clatait. Puis, c'tait, de l'autre ct des poux, madame de Quinsac
entre le gnral de Bozonnet et le marquis de Morigny, trs digne, un
peu hautaine, se contentant le plus souvent d'incliner la tte, ne
donnant sa petite main sche qu'aux personnes qu'elle connaissait bien;
et, noye dans cette mare de figures inconnues, elle changeait avec le
marquis un regard d'indicible tristesse, lorsque le flot devenait par
trop vaseux, roulant des ttes qui suaient tous les crimes de l'argent.
Pendant prs d'une demi-heure, ce flot coula, les poignes de main
tombrent drues comme grle, les maris et les deux familles en eurent
les bras rompus.

Cependant, des gens demeuraient, des groupes se formaient, causant,
s'gayant. Et Monferrand, tout de suite, se trouva entour. Massot fit
remarquer  Dutheil avec quel empressement l'avocat gnral Lehmann
s'approchait, pour faire sa cour. Presque aussitt, le juge
d'instruction Amadieu ft galement l; et M. de Larombardire, le
vice-prsident  la Cour, un boudeur pourtant, un des fidles du salon
de la comtesse, arriva lui-mme. C'tait la magistrature forcment
flatteuse et obissante, infode au pouvoir matre de l'avancement, qui
nomme et qui destitue. On prtendait que Lehmann, dans l'affaire des
Chemins de fer africains, avait rendu des services  Monferrand, en
faisant disparatre certains dossiers. Et, quant au souriant Amadieu, si
Parisien, n'tait-ce pas  lui qu'on devait la tte de Salvat?

--Vous savez, murmura Massot, que tous les trois viennent quter des
remerciements, pour leur guillotin d'hier. Monferrand lui doit un beau
cierge,  ce misrable, qui, une premire fois, avec sa bombe, a empch
la chute du ministre, et qui, plus tard, lui a fait donner la
prsidence du Conseil, lorsqu'il s'est agi d'avoir un homme de poigne
assez forte pour trangler l'anarchie. Hein? quelle lutte, Monferrand
d'un ct et ce Salvat de l'autre! a devait finir par une tte coupe,
on en avait besoin d'une... Tenez! coutez-les, ils en causent.

En effet, les trois magistrats, qui allaient saluer le ministre
tout-puissant, taient questionns par des dames amies, dont le compte
rendu des journaux avait enfivr la curiosit. Et Amadieu, ayant par
devoir assist  l'excution, rpondait, heureux de cette dernire
importance, rsolu  dtruire ce qu'il appelait la lgende de la mort
hroque de Salvat. Selon lui, ce sclrat n'avait eu aucun vrai
courage, tenu debout par son seul orgueil, si livide, si trangl
d'pouvante, qu'il tait mort avant d'arriver sous le couteau.

--Ah! a, c'est la vrit, cria Dutheil. J'y tais.

Massot le tira par le bras, indign, bien qu'il se moqut de tout.

--Vous n'avez rien vu, mon cher. Salvat est mort trs bravement, c'est
bte  la fin de salir ce pauvre bougre jusque dans la mort!

Mais cette ide de la mort lche de Salvat faisait plaisir  trop de
monde. Et c'tait comme un dernier holocauste qu'on mettait aux pieds de
Monferrand, afin de lui tre agrable. Il continuait de sourire de son
air paisible, en brave homme qui cde aux seules ncessits. Il se
montra particulirement aimable  l'gard des trois magistrats, voulant
les remercier, pour son compte, de la bravoure avec laquelle ils taient
alls jusqu'au bout de leur pnible devoir. La veille, aprs
l'excution, il avait obtenu,  la Chambre, dans un vote dlicat, une
majorit formidable. L'ordre rgnait, tout allait pour le mieux en
France. Et Vignon, qui avait voulu paratre au mariage, en beau joueur,
s'tant approch, le ministre le retint, le fta, par coquetterie et par
tactique, dans la crainte, malgr tout, que l'avenir prochain ne ft 
ce jeune homme, si intelligent et si mesur. Puis, comme un ami commun
leur apprenait une triste nouvelle, le fcheux tat de sant de Barroux,
dont les mdecins dsespraient, tous les deux s'apitoyrent. Ce pauvre
Barroux! depuis la sance o il tait tomb, il n'avait pu se remettre,
il dclinait de jour en jour, frapp au coeur par l'ingratitude du
pays, mourant sous cette abominable accusation de trafic et de vol, lui
si droit, si loyal, qui avait donn sa vie  la rpublique! Aussi,
rpta Monferrand, est-ce qu'on avoue? Jamais le public ne comprend a.

A ce moment, Duvillard, abandonnant un peu son rle de pre, vint les
rejoindre; et, ds lors, le triomphe du ministre se doubla du sien.
N'tait-il pas le matre, l'argent, le seul pouvoir stable, ternel,
au-dessus des pouvoirs phmres, de ces portefeuilles de ministre qui
passaient si rapidement de mains en mains? Monferrand rgnait et
passerait, Vignon rgnerait et passerait, ce Vignon dj  ses pieds,
averti dj qu'on ne gouvernait pas sans les millions de la finance.
N'tait-ce donc pas lui le seul triomphateur, qui achetait cinq millions
un fils de l'aristocratie, qui incarnait la bourgeoisie devenue
souveraine, rgnant en roi absolu, matre de la fortune publique et bien
rsolu  n'en rien lcher, mme sous les bombes. Cette fte devenait la
sienne, il s'attablait seul au festin, sans consentir  un nouveau
partage, maintenant qu'il avait tout conquis, tout possd, laissant 
regret les miettes de sa table aux petits d'en bas,  ces pauvres
diables de travailleurs, que la Rvolution, autrefois, avait dups.

Dsormais, l'affaire des Chemins de fer africains tait une vieille
affaire, enterre dans une commission, escamote. Tous ceux qui s'y
taient trouvs compromis, les Dutheil, les Chaigneux, les Fonsgue,
tant d'autres, riaient d'aise, dlivrs par la forte poigne de
Monferrand, exalts eux aussi dans le triomphe de Duvillard. Et
l'ignoble article de Sanier, que _la Voix du Peuple_ avait publi le
matin, ces rvlations fangeuses, ne comptait mme plus, n'obtenait que
des haussements d'paules, tellement le public, nourri de boue, satur
de dnonciations et de calomnies, tait las de ces scandales  fracas.
Une seule fivre renaissait, le bruit rpandu du prochain lancement de
la grande affaire, ce fameux Chemin de fer transsaharien, qui allait
remuer les millions et les faire pleuvoir sur les amis fidles.

Pendant que Duvillard s'entretenait amicalement avec Monferrand et avec
Dauvergne, le ministre de l'Instruction publique, qui les avait
rejoints, Massot, rencontrant son rdacteur en chef Fonsgue, lui dit 
demi-voix:

--Dutheil vient de m'assurer que leur Transsaharien est prt et qu'ils
vont le risquer  la Chambre. Ils se disent certains du succs.

Mais Fonsgue tait sceptique.

--Pas possible, ils n'oseront pas recommencer si vite.

Pourtant, la nouvelle l'avait rendu grave. Il venait d'avoir une si
grosse peur,  la suite de son imprudence, avec les Chemins de fer
africains, qu'il s'tait bien jur de prendre  l'avenir ses
prcautions. Mais cela n'allait pas jusqu' refuser les affaires. Il
fallait attendre, les tudier, et en tre, tre de toutes.

Justement, comme il regardait le groupe de Duvillard et des deux
ministres, il assista  un racolage de Chaigneux, qui continuait, au
travers de la sacristie, son recrutement pour la reprsentation du soir.
Il clbrait Silviane, fouettait les curiosits, annonait un succs
norme. Et, s'tant approch de Dauvergne, sa longue chine plie en
deux:

--Mon cher ministre, j'ai une requte  vous prsenter de la part d'une
belle dame, dont la victoire ne sera pas complte, ce soir, si vous ne
daignez y joindre votre suffrage.

Dauvergne, joli homme, grand, blond, avec des yeux bleus qui souriaient
derrire un binocle, l'coutait d'un air de bienveillance. Il
russissait beaucoup  l'Instruction publique, bien qu'il ignort tout
de l'Universit. Mais, en vrai Parisien de Dijon, comme on disait, il
n'tait point sans tact ni malice, il donnait des ftes o sa jeune et
dlicieuse femme excellait, il passait pour un ami clair des crivains
et des artistes. Et l'engagement de Silviane  la Comdie, son oeuvre
jusqu'ici la plus fameuse, qui aurait coul tout autre ministre,
l'avait, par une singulire aventure, rendu populaire. On trouvait cela
inattendu, amusant.

Lorsqu'il eut compris que Chaigneux dsirait simplement tre certain
qu'il occuperait, le soir, sa loge  la Comdie, il redoubla
d'amabilit.

--Mais certainement, mon cher dput, je serai l. Quand on a une si
charmante filleule, on ne l'abandonne pas dans le danger.

Monferrand, qui coutait d'une oreille, se tourna soudain.

--Et dites-lui que je compte bien y tre aussi, et qu'elle aura de la
sorte deux amis de plus dans la salle.

Duvillard, ravi, les yeux brillant d'motion et de gratitude, s'inclina,
comme si les deux ministres venaient de lui faire, personnellement, une
grce inoubliable.

Ce fut alors, aprs avoir lui-mme profondment remerci, que Chaigneux
aperut Fonsgue. Il se prcipita, il l'emmena un peu  l'cart.

--Ah! mon cher collgue, il faut absolument que cette affaire s'arrange.
Je la considre comme d'une importance capitale.

--Quoi donc? demanda Fonsgue surpris.

--Mais cet article de Massot, que vous ne voulez pas laisser passer.

Carrment, le directeur du _Globe_ dclara qu'il ne passerait pas. Il
dfendait la dignit, la gravit de son journal; et de tels loges,
donns  une fille,  une simple fille, apparatraient monstrueux,
salissants, dans une feuille dont il avait eu tant de peine  faire un
organe austre, d'une moralit inattaquable. D'ailleurs, lui s'en
moquait, parlait de Silviane en termes crus, disait qu'elle pouvait bien
trousser ses jupes en public, et qu'il en serait. Mais _le Globe_,
c'tait sacr.

Chaigneux, dconcert, plor, insista.

--Voyons, mon cher collgue, faites un petit effort pour moi. Si
l'article ne passe pas, Duvillard va croire que c'est de ma faute. Et
vous savez que j'ai besoin de lui, voil le mariage de ma fille ane
retard encore, je ne sais plus o donner de la tte.

Puis, voyant que ses malheurs personnels ne le touchaient nullement:

--Pour vous-mme, mon cher collgue, pour vous-mme... Car enfin, cet
article, Duvillard le connat, et il tient d'autant plus  le voir
paratre dans _le Globe_, qu'il le sait plus logieux. Rflchissez, il
rompra certainement avec vous.

Un instant, Fonsgue garda le silence. Songeait-il  la grosse affaire
du Transsaharien? se disait-il que ce serait dur de se fcher  ce
moment, de ne pas avoir sa part, dans la prochaine distribution aux amis
fidles? Mais sans doute une ide d'attente et de prudence l'emporta.

--Non, non! je ne puis pas, c'est une question de conscience.

Cependant, les flicitations continuaient, il semblait que tout Paris
dfilt, et toujours les mmes sourires, toujours les mmes poignes de
main. Trs las, les deux maris, les deux familles devaient garder leur
air d'enchantement, contre le mur o la cohue avait fini par les serrer.
La chaleur devenait insupportable, une fine poussire montait, comme sur
le passage des grands troupeaux.

La petite princesse de Harth, attarde on ne savait o, on ne savait 
quoi, surgit brusquement, se jeta au cou de Camille, embrassa Eve
elle-mme, garda la main de Grard dans les deux siennes, en lui faisant
d'extraordinaires compliments. Puis, ayant aperu Hyacinthe, elle s'en
empara, l'emmena dans un coin.

--Dites donc, vous, j'ai quelque chose  vous demander.

Hyacinthe, ce jour-l, tait muet. Le mariage de sa soeur lui semblait
une crmonie mprisable, d'une vulgarit sans nom. Encore une, encore
un, qui acceptaient cette sale et grossire loi des sexes, ternisant
l'absurdit humaine du monde. Aussi avait-il dcid d'y assister en
silence, d'un air de hautaine dsapprobation.

Inquiet, il regarda Rosemonde, car il tait heureux d'avoir rompu, il
craignit quelque caprice qui la lui rament. Pour la premire fois de la
journe, il desserra les lvres.

--Comme camarade, ma chre, tout ce qu'il vous plaira.

Elle s'tait mise  rire, elle lui expliqua qu'elle en mourrait, si elle
n'assistait pas au dbut de Silviane, dont elle tait l'amie,
l'admiratrice passionne; et elle le supplia d'obtenir de son pre qu'il
la prt avec eux dans sa loge, o elle savait qu'il y avait une place.

Lui-mme, alors, eut un sourire, en songeant que ce serait une fin d'une
esthtique rare et symbolique, cette Silviane qui le dbarrasserait de
Rosemonde, ces deux femmes qui incarneraient l'amour infcond. Il tait,
au nom de la beaut, pour le mariage unisexuel qui n'enfante pas.

--C'est chose convenue, ma chre, je vais prvenir papa, il y aura une
place pour vous.

Et le dfil, enfin, s'tant ralenti, la sacristie s'tant vide un peu,
les maris et les deux familles purent s'chapper, parmi la foule
bourdonnante, lente  s'couler, qui s'attardait, stationnait, afin de
les saluer et de les dvisager encore.

Grard et Camille, tout de suite aprs le lunch, devaient partir pour
une proprit que Duvillard possdait dans l'Eure. Et ce lunch, servi 
deux pas de la Madeleine, dans le royal htel de la rue Godot-de-Mauroy,
fut une nouvelle magnificence. Au premier tage, la salle  manger tait
transforme en un buffet d'une abondance et d'une somptuosit
merveilleuses; tandis que le vaste salon rouge, le petit salon bleu et
argent, toutes les luxueuses pices, portes ouvertes, permettaient un
grand dploiement de rception. Bien qu'on et dit que les amis des
deux familles, les intimes seuls, taient invits, il y eut l plus de
trois cents personnes. Les ministres s'taient excuss, allguant
l'crasement des affaires publiques. Mais on revit les journalistes, les
magistrats, les dputs, tout un flot du fleuve qui avait coul dans la
sacristie. Et les plus dpayss, parmi ces affams se ruant  la cure
prochaine, taient certainement les quelques invits de madame de
Quinsac, que le gnral de Bozonnet et le marquis de Morigny avaient
installe sur un canap du grand salon rouge, et qu'ils ne quittaient
pas.

Eve, rompue de fatigue,  bout de force physique et morale, s'tait
assise dans le petit salon bleu et argent, que sa passion des fleurs
avait chang en un grand bouquet de roses. Elle serait tombe, le
parquet tremblait sous ses pieds; et, pourtant, elle souriait encore,
elle se faisait belle et charmante, ds qu'un invit s'approchait. Un
secours inespr lui vint, lorsqu'elle aperut monseigneur Martha, qui
avait bien voulu honorer le lunch de sa prsence. Il prit un fauteuil
prs d'elle, se mit  causer de son air de caresse, avec une gaiet
aimable. Sans doute il n'ignorait pas l'affreux drame, l'angoisse
vainement combattue qui ravageait cette pauvre me, car il se montra
paternel, il lui prodigua ses consolations. Elle parlait en veuve
inconsolable qui renonce au monde, elle donnait  entendre que Dieu seul
pouvait la satisfaire. Puis, la conversation tomba sur l'OEuvre des
Invalides du travail, et elle dclara qu'elle tait rsolue  prendre
trs au srieux son rle de prsidente, qu'elle s'y vouerait tout
entire dsormais.

--Monseigneur,  ce sujet, permettez-moi mme de vous demander un
conseil... J'ai besoin de quelqu'un pour m'aider, et j'ai song 
prendre un prtre que j'admire, un vritable saint, monsieur l'abb
Pierre Froment.

L'vque, devenu grave, restait embarrass, lorsque la petite princesse,
qui passait au bras de Dutheil, entendit le nom. Elle s'approcha, avec
son imptuosit ordinaire.

--L'abb Pierre Froment... Je ne vous ai pas dit, ma chre, je l'ai
rencontr en veston, en pantalon, et l'on m'a racont qu'il pdalait au
Bois avec une crature... N'est-ce pas, Dutheil, que nous l'avons
rencontr?

Le dput s'inclina en souriant, tandis que, saisie, bouleverse, Eve
joignait les mains.

--Est-ce possible? une telle flamme de charit, une foi et une passion
d'aptre!

Enfin, monseigneur intervint.

--Oui, oui, l'Eglise est frappe parfois de grandes tristesses. J'ai su
la folie du malheureux dont vous parlez, j'ai cru mme devoir lui
crire, et il a laiss ma lettre sans rponse. J'aurais tant voulu
viter un pareil scandale! Mais il est des forces abominables que nous
ne pouvons toujours vaincre, et l'archevch a, ces jours-ci, prononc
l'interdiction... Il faudra choisir une autre personne, madame.

Ce fut un dsastre. Eve regardait Rosemonde et Dutheil, n'osant leur
demander des dtails, rvant de cette crature qui avait os dtourner
un prtre. Quelque fille impudique srement, une de ces dtraques,
folles de leur chair! Et il lui sembla qu'un tel crime achevait son
propre malheur.

Elle murmura, avec un geste qui prenait  tmoin son grand luxe, les
roses embaumes o elle baignait, la foule de ses invits qui se ruaient
au buffet:

--Ah! dcidment, il n'y a que corruption, on ne peut plus compter sur
personne.

A ce mme moment, Camille, sur le point de partir avec Grard, se
trouvait seule dans sa chambre de jeune fille, lorsque son frre
Hyacinthe l'y rejoignit.

--Ah! mon petit, te voil!... Dpche-toi, si tu veux m'embrasser. Je
file, et bien heureuse.

Il l'embrassa. Puis, doctement:

--Je te croyais plus forte. Depuis ce, matin, tu montres une joie qui me
dgote.

Elle se contenta de le regarder avec un mpris tranquille. Il continua.

--Ton Grard que tu manges des yeux, tu sais bien qu'elle te le
reprendra, ds que vous reviendrez.

Ses joues blmirent, ses yeux s'embrasrent. Et, marchant sur son frre,
les poings serrs:

--Elle! tu dis qu'elle me le reprendra!

C'tait de leur mre qu'ils parlaient.

--Ecoute, mon petit, je la tuerai plutt. Ah! non, qu'elle ne compte pas
sur cette salet, parce que l'homme qui est  moi, vois-tu, je le
garde... Et toi, tu feras bien de me laisser tranquille avec tes
mchancets, car tu sais que je te connais, tu n'es qu'une fille et
qu'une bte!

Il avait recul, comme si une vipre dressait sa mince tte, aigu et
noire; et il prfra battre en retraite, ayant toujours trembl devant
elle.

Alors, pendant que les derniers invits s'acharnaient, achevaient de
dvaster le buffet, les adieux se firent, les maris prirent cong, pour
monter dans la voiture qui devait les conduire  la gare. Le gnral de
Bozonnet s'tait mis, dans un groupe,  dire une fois de plus sa
dsesprance chagrine, au sujet du service militaire obligatoire; et il
fallut que le marquis de Morigny le rament, au moment o la comtesse de
Quinsac embrassait son fils et sa bru Camille, les mains tremblantes, si
mue, que le marquis se permit pieusement de la soutenir. Hyacinthe
s'tait lanc  la recherche de son pre, qu'on ne trouvait nulle part.
Il finit par le dcouvrir, dans une embrasure de fentre, en grande
confrence avec Chaigneux effondr, qu'il malmenait violemment, furieux
d'apprendre le scrupule de conscience de Fonsgue; car, si l'article ne
passait pas, Silviane tait capable de s'en prendre  lui seul et de
l'en punir, en lui fermant sa porte encore. Tout de suite, il dut
retrouver son air triomphant, il accourut pour baiser sa fille au front,
pour serrer la main de son gendre, plaisantant, leur souhaitant, l-bas,
des jours agrables. Et ce furent enfin les adieux d'Eve, prs de
laquelle monseigneur Martha tait rest, souriant. Elle se montra d'une
bravoure attendrissante, elle puisa dans sa volont d'tre belle
jusqu'au bout une force dernire, qui lui permit d'tre gaie et
maternelle.

Elle avait pris la main un peu frmissante et gne de Grard, elle osa
la garder un instant dans la sienne, trs bonne, vraiment hroque de
renoncement.

--Au revoir, Grard, portez-vous bien, soyez heureux.

Puis, elle se tourna vers Camille, elle la baisa sur les deux joues,
tandis que monseigneur les regardait toutes deux, d'un air d'indulgente
sympathie.

--Au revoir, ma fille.

--Au revoir, ma mre.

Mais les voix tremblaient, les regards s'taient croiss avec des lueurs
de glaive, et elles avaient senti les dents sous le baiser. Ah! cette
rage de la voir belle toujours, dsirable encore, malgr les annes et
les larmes! Et l'autre, quelle torture, cette fille jeune, cette
jeunesse qui avait fini par la vaincre, et qui lui emportait  jamais
son amour! Le mutuel pardon tait impossible, elles s'excreraient
jusque dans la tombe de famille, o elles dormiraient cte  cte, un
jour.

Le soir, pourtant, la baronne Duvillard s'excusa de ne pouvoir assister
 la reprsentation de _Polyeucte_. Elle tait lasse, elle voulait se
coucher de bonne heure; et, la tte dans l'oreiller, elle pleura la nuit
entire. La loge, une avant-scne de balcon, ne fut donc occupe que par
le baron, Hyacinthe, Dutheil et la petite princesse de Harth.

Ds neuf heures, la salle tait pleine, cette bourdonnante et clatante
salle des grandes solennits dramatiques. Tout le Paris qui avait dfil
le matin dans la sacristie de la Madeleine, se retrouvait l, avec la
mme fivre de curiosit, le mme dsir d'imprvu, d'extraordinaire; et
l'on reconnaissait les mmes ttes, les mmes sourires, des femmes qui
se saluaient d'un petit signe d'intelligence, des hommes qui se
comprenaient d'un mot, d'un geste. Toutes et tous taient fidles au
rendez-vous, paules nues, boutonnire fleurie, en une splendeur
blouissante de fte. Fonsgue occupait la loge du _Globe_, avec deux
mnages amis. A l'orchestre, le petit Massot avait son fauteuil
habituel. On y voyait aussi le juge d'instruction Amadieu, un des
habitus fidles de la Comdie, ainsi que le gnral de Bozonnet et
l'avocat gnral Lehmann. Mais Sanier surtout, l'effroyable Sanier, avec
son mufle de gros homme apoplectique, tait beaucoup regard,  cause de
son article scandaleux du matin. Chaigneux, qui n'avait gard pour lui
qu'un strapontin modeste, battait les couloirs, se montrait  tous les
tages, soufflant une dernire fois l'enthousiasme. Et, lorsque, dans
l'avant-scne qui faisait face  celle de Duvillard, les deux ministres,
Monferrand et Dauvergne, parurent, un frmissement lger courut, les
sourires se firent plus intimes et plus amuss, car personne n'ignorait
la part qu'ils venaient prendre au succs de la dbutante.

Cependant, de mauvais bruits circulaient encore la veille. Sanier avait
dclar que le dbut de Silviane, d'une catin notoire,  la
Comdie-Franaise, et dans ce rle de Pauline, d'une si haute noblesse
morale, tait un vritable dfi  la pudeur publique. Cette extravagante
fantaisie d'une jolie fille avait d'ailleurs longtemps soulev la
presse. Mais on en parlait depuis six mois, et Paris, qui finissait par
s'y faire, accourait l, n'ayant plus que son unique besoin d'tre
distrait. Avant qu'on levt la toile, dans l'air mme de la salle, on
le sentait bon enfant, rieur et jouisseur, se moquant dans les coins,
prt  battre des mains, s'il y trouvait son plaisir.

Et ce fut vraiment extraordinaire. Quand Silviane parut au premier acte,
chastement drape, elle tonna la salle par le pur ovale de sa figure de
vierge,  la bouche d'innocence, aux yeux de candeur immacule. Puis,
surtout, la faon dont elle avait compris le rle stupfia d'abord,
charma ensuite. Ds ses confidences  Stratonice, ds le rcit du songe,
elle fit de Pauline une figure mystique envole dans le rve, une sorte
de sainte de vitrail que la Brunehilde de Wagner, chevauchant les
nuages, aurait emporte en croupe. Cela tait parfaitement inepte,
contre toute raison et contre toute vrit. On sembla ne s'y intresser
que davantage, cdant  la mode, mais sans doute excit plus encore par
le contraste, entre ce lis ingnu et la fille aux gots infmes. Ds ce
moment, le succs grandit d'acte en acte, au second pendant son
explication avec Svre, au troisime dans sa scne avec Flix, pour
aboutir, au quatrime,  la scne avec _Polyeucte_, puis  la scne avec
Svre, d'une noblesse tragique si poignante. Un lger coup de sifflet,
dont on accusa Sanier, assura la victoire. Monferrand et Dauvergne,
comme le racontrent les journaux, donnrent le signal des
applaudissements; et toute la salle s'enflamma, Paris battit des mains,
moiti par amusement, moiti par ironie peut-tre, faisant aussi cette
fte au faste de Duvillard et  la forte poigne de ce ministre
Silviane, dont on plaisantait pendant les entr'actes.

Dans l'avant-scne du baron, c'tait une passion, une bousculade.

--Vous savez, vint dire Dutheil, que notre critique influent, celui que
je vous ai amen  souper un soir, est furieux. Il s'entte  dire que
Pauline est une petite bourgeoise, touche  la fin seulement par le
miracle, et que c'est tuer la figure que de la poser tout de suite en
sainte vierge.

--Bah! dit superbement Duvillard, qu'il discute, a fera du bruit...
L'important est que nous ayons demain matin l'article de Massot dans _le
Globe_.

Mais,  ce sujet, les nouvelles n'taient pas bonnes. Chaigneux, qui
avait relanc Fonsgue, dclarait que celui-ci hsitait encore, malgr
le succs, qu'il trouvait idiot. Le baron se fcha.

--Allez dire  Fonsgue que je veux et que je me souviendrai.

Dans le fond de l'avant-scne, Rosemonde dlirait d'enthousiasme.

--Mon petit Hyacinthe, je vous en supplie, menez-moi  la loge de
Silviane. Je ne peux pas attendre, il faut que je l'embrasse.

--Mais nous allons tous y aller, s'cria Duvillard, qui avait entendu.

Les couloirs dbordaient, on s'crasait jusque sur la scne. Puis, un
obstacle se prsenta, la porte de la loge tait ferme; et, lorsque le
baron frappa, une habilleuse rpondit que madame priait ces messieurs
d'attendre.

--Oh! moi, une femme, a ne fait rien, dit Rosemonde, en se glissant
vivement. Et vous, Hyacinthe, venez donc, a ne fait rien non plus.

Silviane,  demi nue, se faisait essuyer les paules et la gorge, tant
elle avait chaud. Exalte, Rosemonde se jeta sur elle, la baisa. Elles
causrent, la bouche presque sur la bouche, dans le flamboiement embras
du gaz, dans le vertige des fleurs dont l'troite pice tait pleine.
Et, au milieu des mots brlants d'admiration et de tendresse, Hyacinthe
entendit qu'elles promettaient de se revoir  la sortie, et que Silviane
finissait par inviter Rosemonde  venir prendre une tasse de th chez
elle. Il eut un sourire complaisant, en disant  l'actrice:

--Votre voiture vous attend au coin de la rue Montpensier, n'est-ce pas?
Eh bien! je me charge d'y conduire la princesse. Ce sera plus simple,
vous rentrerez ensemble.

--Ah! que vous tes mignon! cria Rosemonde. C'est entendu.

La porte fut ouverte, les hommes entrrent, se rpandirent en
flicitations. Mais il fallut vite regagner la salle pour le cinquime
acte. Et ce fut le triomphe, la salle croula, lorsque Silviane dclama
le fameux: Je vois, je sais, je crois, je suis dsabuse, avec un
lancement de sainte martyre qui monte au ciel. On n'tait pas plus me.
Quand on rappela les artistes, Paris fit une ovation dernire  cette
vierge de thtre qui jouait si bien les catins  la ville, selon le mot
de Sanier.

Duvillard, tout de suite, passa par les coulisses avec Dutheil, pour
aller prendre Silviane, pendant qu'Hyacinthe conduisait Rosemonde  la
voiture, qui stationnait au coin de la rue Montpensier. Ensuite, le
jeune homme attendit. Et il sembla tout gay, lorsque son pre, qui
arrivait avec Silviane, fut arrt par un geste de celle-ci, comme il
voulait monter  son tour.

--Non, mon cher, pas ce soir. J'ai une amie.

La petite mine rieuse de Rosemonde tait apparue, au fond du coup. Il
demeura bant, pendant que la voiture filait, emmenant les deux femmes.
Lui qui, depuis tant de jours, travaillait  rentrer en grce!

--Mon cher, que voulez-vous? expliquait Hyacinthe  Dutheil, un peu
choqu lui-mme. J'avais d'elle par-dessus la tte, et je l'ai donne 
Silviane.

Duvillard, tourdi, restait sur le trottoir, dans la galerie devenue
dserte, lorsque Chaigneux, qui s'en allait harass, le reconnut, se
prcipita, pour lui annoncer que Fonsgue avait rflchi et que
l'article de Massot passerait. Dans les couloirs, on avait aussi caus
beaucoup du fameux Transsaharien.

Hyacinthe emmena son pre, le rconforta, en camarade raisonnable, pour
qui la femme tait une bte impure et basse.

--Viens dormir... Puisque cet article doit paratre, tu le lui porteras
demain matin, elle t'ouvrira srement.

Et les deux hommes, qui voulaient marcher, remontrent l'avenue de
l'Opra, vide et morne  cette heure, fumant, changeant de lentes
paroles, tandis que, sur Paris endormi, passait une lamentation immense,
l'agonie d'un monde.




III


Depuis l'excution de Salvat, Guillaume tait tomb dans un grand
silence. Il semblait proccup, absent. Pendant des heures, il
travaillait, il fabriquait de cette poudre si dangereuse,  la formule
connue de lui seul, des manipulations d'une dlicatesse extrme, pour
lesquelles il ne voulait l'aide de personne. Puis, il s'en allait, il
rentrait bris par de longues promenades solitaires. Au milieu des
siens, il restait trs doux, s'efforait de sourire. Mais il avait
toujours l'air de revenir de trs loin, dans un sursaut, lorsqu'on lui
adressait la parole.

Pierre, alors, s'imagina que son frre avait trop compt sur l'hrosme
de son renoncement et que la perte de Marie lui tait intolrable.
N'tait-ce pas elle qui le hantait, qu'il regrettait,  mesure que
devenait plus prochaine la date fixe pour le mariage? Et il osa, un
soir, s'en ouvrir  lui, offrant encore de partir, de disparatre.

Aux premiers mots, Guillaume l'arrta, dans un cri de tendresse.

--Marie! ah! mon petit frre, je l'aime trop, je t'aime trop, pour
regretter ce que j'ai fait... Non, non! vous ne me donnez que du
bonheur, vous tes tout mon courage, toute ma force, maintenant que je
vous sais heureux l'un et l'autre... Et je t'assure, tu te trompes, je
n'ai absolument rien, c'est le travail sans doute qui m'absorbe un peu.

Ce soir-l, il voulut ragir, il se montra d'une gaiet charmante. Au
dner, il demanda si le tapissier viendrait bientt organiser pour le
jeune mnage les deux petites pices que Marie occupait au-dessus du
laboratoire. Celle-ci, qui attendait paisible et souriante, sans hte ni
gne, depuis que le mariage tait dcid, se mit alors  lui dire
joyeusement tout ce qu'elle dsirait: une chambre rouge, tendue
d'andrinople  vingt sous le mtre; des meubles de sapin verni, qui lui
feraient croire qu'elle tait  la campagne; enfin, un tapis par terre,
parce qu'un tapis tait pour elle le comble du luxe. Et elle riait, et
il riait avec elle, l'air amus et paternel, tandis que Pierre, que
cette bonhomie soulageait, restait convaincu qu'il s'tait tromp.

Seulement, ds le lendemain, Guillaume retomba dans sa songerie. Et
l'inquitude de Pierre recommena, lorsqu'il eut remarqu que jamais
Mre-Grand, elle aussi, ne lui avait paru si muette, dans un si haut et
si grave silence. N'osant agir prs d'elle, il eut d'abord l'ide vaine
de faire causer les trois grands fils; car ni Thomas, ni Franois, ni
Antoine, ne savaient rien, ne voulaient rien savoir. Ils passaient les
jours chacun  sa tche, d'une srnit souriante, respectant, adorant
le pre, simplement. Vivant  son ct, ils ne lui posaient aucune
question sur ses travaux, sur ses projets, trouvant que ce qu'il faisait
ne pouvait tre que juste et bon, prts  le faire avec lui, sans
examen, au moindre appel. Mais, videmment, il les cartait de tout
pril, il gardait pour lui tout le sacrifice, et Mre-Grand seule tait
sa confidente, celle qu'il consultait, qu'il coutait peut-tre. Aussi
Pierre, renonant  rien deviner par les enfants, ne se proccupa-t-il
plus que de la gravit rigide o il la voyait, surtout lorsqu'il crut
avoir surpris de frquents entretiens, entre Guillaume et elle, dans sa
chambre, l-haut, prs du logement de Marie. Ils s'y enfermaient, ils
devaient s'y livrer  des besognes longues, pendant lesquelles la
chambre semblait morte, sans un souffle.

Puis, un jour, Pierre vit Guillaume qui en sortait, avec une petite
valise d'apparence fort lourde. Tout de suite, il se souvint de la
confidence de son frre, cette poudre dont une livre aurait fait sauter
une cathdrale, cet engin destructeur qu'il voulait donner  la France
guerrire, pour lui assurer la victoire sur les autres nations, et faire
d'elle ensuite l'initiatrice, la libratrice. Et il se rappela que
Mre-Grand tait seule avec lui dans le secret, qu'elle avait longtemps
couch sur des cartouches du terrible explosif, lorsque Guillaume
craignait une visite de la police. Pourquoi donc, maintenant,
dmnageait-il ainsi la quantit de poudre qu'il fabriquait depuis
quelque temps? Un soupon, une peur sourde lui donna la force de
demander brusquement  son frre:

--Tu as donc quelque crainte, que tu ne gardes rien ici? Si des choses
t'embarrassent, tu sais que tu peux tout dposer chez moi, o personne
n'ira fouiller.

Etonn, Guillaume le regarda fixement.

--Oui... J'ai su que les arrestations et les perquisitions recommencent,
depuis qu'ils ont guillotin ce malheureux, dans la terreur o ils sont
qu'un dsespr ne le venge. Et puis, ce n'est gure prudent de garder
ici des matires d'une telle puissance de destruction. Je prfre les
mettre en lieu sr... A Neuilly, ah! non, petit frre, ce n'est pas un
cadeau pour toi!

Il parlait d'un air calme, il avait eu  peine un tressaillement lger.

--Alors, reprit Pierre, tout est prt, tu vas remettre prochainement ton
engin au ministre de la Guerre?

Une hsitation parut au fond de ses yeux de franchise, il fut sur le
point de mentir. Puis, tranquillement:

--Non, j'y ai renonc. J'ai une autre ide.

Et cela tait dit d'un air de dcision si redoutable, que Pierre n'osa
l'interroger davantage, lui demander quelle tait cette autre ide.
Mais,  partir de cette minute, une attente inquite le laissa
frissonnant, il sentit d'heure en heure, dans le haut silence de
Mre-Grand, dans le visage de plus en plus hroque et affranchi de
Guillaume, natre l, et grandir, et dborder sur Paris entier, l'norme
et terrifiante chose.

Un aprs-midi que Thomas devait se rendre  l'usine Grandidier, on
apprit que Toussaint, le vieil ouvrier, venait d'tre frapp d'une
nouvelle attaque de paralysie. Et Thomas promit de monter en passant
chez le pauvre homme, qu'il estimait, pour voir si l'on ne pourrait pas
lui tre de quelque secours. Pierre voulut l'accompagner. Tous deux
partirent, vers quatre heures.

Dans l'unique pice que les Toussaint habitaient, o ils mangeaient et
o ils couchaient, les deux visiteurs trouvrent le mcanicien assis
prs de la table, sur une chaise basse, l'air foudroy. C'tait une
hmiplgie, qui, en paralysant tout le ct droit, le bras et la jambe,
lui avait aussi envahi la face,  ce point que la parole tait abolie.
Il ne poussait plus que des grognements gutturaux, incomprhensibles. La
bouche se tordait  droite, tout le bon visage rond,  la peau tanne,
aux yeux clairs, s'tait contract en un masque effrayant d'angoisse.
L'homme tait terrass  cinquante ans, la barbe inculte et blanche
comme celle d'un vieillard, les membres noueux mangs par le travail,
dsormais morts  toute besogne. Et les yeux seuls vivaient, faisaient
le tour de la chambre, allaient de l'un  l'autre; tandis que madame
Toussaint, toujours grasse, mme lorsqu'elle ne mangeait pas  sa faim,
reste active et de tte solide dans son malheur, s'empressait autour de
lui.

--Toussaint, c'est une bonne visite, c'est monsieur Thomas qui vient te
voir, avec monsieur l'abb...

Elle se reprit tranquillement:

--Avec monsieur Pierre, son oncle... Tu vois bien qu'on ne t'abandonne
pas encore.

Toussaint voulut parler, mais son effort impuissant n'amena que deux
grosses larmes dans ses yeux; et il regardait les nouveaux venus d'un
air d'indicible dtresse, les mchoires tremblantes.

--Ne t'motionne donc pas, reprit la femme. Le mdecin a dit que a ne
te valait rien.

En entrant, Pierre avait remarqu que deux personnes se levaient, se
retiraient un peu  l'cart. Et il eut la surprise de reconnatre madame
Thodore et la petite Cline, toutes les deux proprement vtues, l'air 
leur aise. Elles taient venues voir, l'une son frre, l'autre son
oncle, en apprenant l'accident, avec le bon coeur de tristes cratures
qui avaient connu les pires souffrances. Maintenant, elles semblaient 
l'abri de la misre noire, et Pierre se rappela ce qu'on lui avait
cont, l'extraordinaire mouvement de sympathie autour de la fillette,
aprs l'excution du pre, les dons nombreux, toute une lutte de
gnrosit  qui l'adopterait, enfin l'adoption par un ancien ami de
Salvat qui l'avait fait rentrer  l'cole, en attendant de la mettre en
apprentissage, pendant que madame Thodore elle-mme tait place comme
garde-malade, dans une maison de sant. C'tait, pour elles deux, le
salut.

Comme Pierre s'approchait pour embrasser la petite Cline, madame
Thodore dit  celle-ci de bien remercier encore monsieur l'abb. Elle
continuait  l'appeler respectueusement ainsi.

--C'est vous, monsieur l'abb, qui nous avez port bonheur. a ne
s'oublie pas, je lui rpte toujours de ne pas oublier votre nom dans
ses prires.

--Alors, mon enfant, vous retournez  l'cole?

--Oh! oui, monsieur l'abb, je suis bien contente! Et puis, nous ne
manquons plus de rien.

Une motion l'trangla, elle bgaya dans un sanglot:

--Ah! si ce pauvre papa nous voyait!

Madame Thodore prenait poliment cong de madame Toussaint.

--Eh bien, adieu! nous nous en allons. C'est triste tout de mme, ce qui
vous arrive, et nous avons voulu vous dire la peine que a nous fait.
L'ennui, quand le malheur s'en mle, c'est qu'avec du courage on ne
russit quand mme  rien... Cline, viens embrasser ton oncle... Mon
pauvre frre, je te souhaite de retrouver tes deux jambes le plus tt
possible.

Elles baisrent le paralytique sur les joues, elles s'en allrent. Et
Toussaint, qui avait cout, qui avait regard, les suivit de ses yeux
si vifs, si intelligents encore, comme brl du regret et du dsir de
cette vie, de cette activit o elles retournaient.

Malgr sa belle humeur coutumire, madame Toussaint fut mordue d'une
pense jalouse.

--Ah! mon pauvre vieux, dit-elle, aprs avoir mis un oreiller derrire
le dos de son homme, en voil deux qui ont eu plus de chance que nous.
Depuis qu'on a coup la tte  ce fou de Salvat, tout leur russit. Leur
affaire est faite, elles ont du pain sur la planche.

Puis, se tournant vers Pierre et Thomas:

--Tandis que nous autres, nous sommes bien fichus, le nez dans la
crotte, sans un espoir de nous en retirer... Que voulez-vous? nous
crverons de faim, mon pauvre homme n'a pas t guillotin, il n'a fait
que travailler toute sa vie, et vous le voyez, le voil fini, comme une
vieille bte qui n'est plus bonne  rien.

Elle les fit asseoir, elle rpondit  leurs questions apitoyes. Le
mdecin tait dj venu deux fois, et il leur avait promis de rendre la
parole au malade, de lui permettre peut-tre de faire le tour de la
chambre avec une canne. Quant  jamais se remettre srieusement au
travail, il n'y fallait pas compter. Alors,  quoi bon? Les yeux de
Toussaint disaient qu'il aimait mieux mourir tout de suite. Lorsqu'un
ouvrier ne travaille plus, ne nourrit plus sa femme, il est mr pour la
terre.

--Des conomies, reprit-elle, il y a des gens qui me demandent si nous
avons des conomies... Nous avions prs de mille francs  la Caisse
d'pargne, lorsque Toussaint a eu sa premire attaque. Et l'on ne
s'imagine pas ce qu'il faut de sagesse pour mettre de ct une pareille
somme; car, enfin, on n'est pas des sauvages, on se donne de temps 
autre une petite fte, un bon plat, arros d'une bonne bouteille... En
cinq mois de chmage forc, avec les remdes, avec les viandes
saignantes, nous avons mang les mille francs, et bont du ciel!
maintenant que a recommence, nous ne sommes pas prs de connatre le
vin cachet et le got du gigot  la broche.

Ce cri de la commre friande qu'elle avait toujours t, disait plus que
ses larmes contenues sa terreur du lendemain. Elle restait debout, brave
quand mme; mais quel croulement, quelle fin du monde, si elle ne
pouvait plus tenir sa chambre bien propre, cuisiner le dimanche un
morceau de veau  la casserole, attendre le retour de son homme, chaque
soir, en causant avec les voisines! Autant valait-il qu'on les jett au
ruisseau et que le tombereau les emportt!

Thomas intervint.

--Est-ce qu'il n'existe pas un Asile des Invalides du travail, et ne
pourrait-on y faire entrer votre mari? Il me semble que sa place y est
toute marque.

--Ah, ouiche! dit la femme, on m'en a parl, j'ai dj pris mes
renseignements. Ils ne prennent pas les malades dans cette maison-l.
Quand on y va, ils vous rpondent qu'il y a des hpitaux pour les
malades.

Et Pierre, d'un geste dcourag, confirma l'inutilit de la dmarche.
Lui, dans une brusque vision, venait de se revoir battant Paris, courant
de la baronne Duvillard, prsidente,  l'administrateur gnral
Fonsgue, pour n'arriver  faire admettre le triste Laveuve que
lorsqu'il tait mort.

Mais,  ce moment, il y eut un vagissement d'enfant tout jeune, et les
deux visiteurs furent stupfaits de voir madame Toussaint entrer dans
l'troit cabinet o son fils Charles avait longtemps couch, puis en
ressortir avec un poupon de vingt mois  peine, sur les bras.

--Mon Dieu! oui, expliqua-t-elle, c'est le petit de Charles. Il dormait
l, dans l'ancien lit de son pre, et vous l'entendez, il s'veille...
Imaginez-vous que, l'autre mercredi, juste la veille du jour o
Toussaint a t frapp, j'tais alle le reprendre chez la nourrice, 
Saint-Denis, parce qu'elle menaait de le mettre  la borne, depuis que
Charles, qui se drange, ne la payait plus. Je me disais, n'est-ce pas?
que le travail semblait recommencer et qu'on arriverait toujours 
nourrir une petite bouche comme a. Puis, voil que tout craque... Enfin
que voulez-vous? maintenant qu'il est ici, je ne peux pourtant pas le
descendre dans la rue.

Tout en parlant, elle marchait, elle dodelinait l'enfant, pour qu'il se
calmt. Et elle continuait, elle revenait sur la bte d'histoire, cette
bonne du marchand de vin d'en face, avec laquelle Charles avait eu la
sottise de coucher sans prcaution, et qui lui avait laiss ce beau
cadeau, en se sauvant au cou d'un autre homme, comme la dernire des
tranes qu'elle tait. Encore si Charles avait travaill ainsi
qu'autrefois, avant son service militaire, lorsqu'il ne perdait pas une
heure et qu'il rapportait toute sa paye! Mais il tait revenu moins
franc  la besogne, il raisonnait, il avait des ides; et, maintenant,
sans en tre encore  jeter des bombes, comme ce fou de Salvat, il
perdait la moiti de ses journes  frquenter des socialistes, des
anarchistes, qui lui brouillaient la tte. C'tait un vrai chagrin de
voir un si fort, un si brave garon tourner si mal. Et l'on assurait,
dans le quartier, qu'il y en avait beaucoup de pareils, que les
meilleurs, les plus intelligents en avaient assez de la misre, du
travail qui ne nourrit pas son homme, et qu'ils finiraient par tout
chambarder, plutt que de vieillir sans tre srs de manger du pain
jusqu'au bout.

--Ah! les fils ne ressemblent gure aux pres, ces gaillards-l n'auront
pas la patience de mon pauvre vieux Toussaint, qui s'est laiss manger
la peau et les os, jusqu' n'tre plus que la triste chose que vous
voyez l... Savez-vous ce que Charles a dit, lorsque, l'autre soir, il a
trouv son pre sur cette chaise, sans bras ni jambes, la langue morte?
Il s'est fch, il lui a cri qu'il avait, sa vie entire, t une
foutue bte, de s'exterminer pour les bourgeois, qui ne lui
apporteraient pas, aujourd'hui, un verre d'eau... Puis, comme il n'est
pas mchant, au fond, il a pleur ensuite toutes les larmes de son
corps.

L'enfant ne criait plus, elle allait et venait toujours, le berant, le
serrant contre son coeur de bonne grand'mre. Son fils Charles ne
pourrait rien faire pour eux; peut-tre une pice de cent sous, de temps
 autre; et encore. Elle, rouille, n'essayerait pas de se remettre 
son ancien mtier de lingre. D'ailleurs, tenter mme de trouver des
mnages devenait difficile, avec ce marmot sur les bras, et avec
l'autre, le grand enfant, l'infirme, qu'elle devait nettoyer et faire
manger. Quoi, alors? qu'allaient-ils devenir tous les trois? Elle ne
savait point, elle en avait le frisson, toute maternelle et brave
qu'elle voult paratre.

Et Pierre et Thomas se sentirent l'me bouleverse de piti, lorsque,
dans la triste chambre de travail et de misre, si propre encore, ils
virent, sur les joues de Toussaint foudroy, immobile, rouler de grosses
larmes. Il avait cout sa femme, il la regardait, il regardait le
pauvre petit tre endormi entre ses bras; et, dsormais sans voix pour
crier sa plainte, tout crevait au fond de lui en un flot amer,
intarissable: sa longue existence de travail bafoue et dupe,
l'injustice affreuse d'un tel effort aboutissant  une telle souffrance,
la colre de se sentir l, impuissant, de voir les siens, innocents
comme lui, souffrir de son mal, mourir de sa mort. Ah! ce vieil homme,
cet clop du travail, finissant en bte fourbue, tombe  la borne! Et
cela tait si rvoltant, si monstrueux, qu'il voulut le dire, et que sa
peine s'acheva en un effroyable et rauque grognement.

--Tais-toi, ne te fais pas plus de mal, conclut madame Toussaint.
Puisque c'est comme a, c'est comme a.

Elle tait alle recoucher le petit; et elle revenait, Thomas et Pierre
allaient lui parler de M. Grandidier, le patron de Toussaint, lorsqu'une
visite nouvelle se prsenta. Ils attendirent un instant.

C'tait madame Chrtiennot, la femme du petit employ, l'autre soeur
de Toussaint, plus jeune que lui de dix-huit ans. La belle Hortense, qui
avait appris la catastrophe, apportait ses regrets, correctement, bien
que son mari lui et fait rompre  peu prs tous rapports avec sa
famille, dont il avait honte. Et elle tait venue en robe de petite
soie, coiffe d'un chapeau,  pavots rouges, quelle avait dj refait
trois fois. Mais, malgr ce luxe, elle sentait la gne, elle cachait ses
pieds,  cause de ses bottines cules. Une rcente fausse couche
l'avait beaucoup enlaidie, achevant le dsastre de sa beaut blonde, si
vite fane.

Ds le seuil, elle parut glace par l'aspect terrifiant de son frre,
par le dnuement de cette pice de souffrance, o elle entrait. Et,
aprs l'avoir embrass, en disant son chagrin de le trouver ainsi, elle
se mit  geindre tout de suite sur son propre sort, elle conta ses
embarras, dans la crainte qu'on ne lui demandt quelque chose.

--Ah! ma chre, vous tes certainement bien  plaindre. Mais, si vous
saviez! tout le monde a ses peines... Ainsi moi, qui suis force de
porter chapeau, et d'avoir des robes possibles,  cause de la situation
de mon mari, vous ne vous imaginez pas la peine que j'ai pour joindre
les deux bouts. On ne va pas loin avec trois mille francs
d'appointements, surtout lorsqu'on doit prendre l-dessus sept cents
francs de loyer. Vous me direz que nous pourrions nous loger plus
modestement; mais, non, ma chre, il me faut bien un salon,  cause des
visites que je reois. Alors, comptez... Et il y a aussi mes deux
filles, j'ai d les envoyer au cours, Lucienne a commenc le piano,
Marcelle a des dispositions pour le dessin... A propos, je les aurais
volontiers amenes, mais j'ai craint pour elles la trop grosse motion.
Vous m'excusez, n'est-ce pas?

Elle dit encore toutes les contrarits que la lamentable fin de Salvat
lui avait fait avoir avec son mari. Celui-ci, vaniteux, petit et rageur,
tait outr d'avoir maintenant un guillotin dans la famille de sa
femme; et il devenait dur pour la malheureuse, l'accusant de leurs
embarras, la rendant responsable de sa propre mdiocrit, aigri chaque
jour davantage par l'troite vie de bureau. Certains soirs, on se
querellait, elle lui tenait tte, racontait qu'elle aurait pu pouser un
mdecin, qui la trouvait assez jolie pour a, quand elle tait
demoiselle de comptoir chez le confiseur de la rue des Martyrs. Et,
maintenant que la femme s'enlaidissait, que le mari se sentait condamn
 l'ternelle gne, mme avec les quatre mille francs d'appointements
rvs, le mnage tombait de plus en plus  une existence maussade,
inquite et querelleuse, aussi intolrable, dans la gloriole paye si
chrement d'tre un monsieur et une dame, que la misre noire des
mnages ouvriers.

--Enfin, tout de mme, ma chre, dit madame Toussaint, lasse par cet
talage des ennuis de sa belle-soeur, vous avez eu une chance, de ne
pas avoir un troisime enfant.

Hortense soupira, d'un air de soulagement profond.

--Ah! c'est bien vrai, car je me demande comment nous l'aurions lev,
celui-l. Sans compter que Chrtiennot me faisait des scnes
abominables, en me disant que, si j'tais enceinte, il n'y tait pour
rien, et que, le jour o il y aurait un troisime enfant, il me
planterait l et s'en irait vivre ailleurs... Vous savez que j'ai failli
mourir de ma fausse couche, oh! quelque chose d'affreux, dont je suis
encore dtraque. Le docteur, maintenant, dit que je mange trop mal,
qu'il me faut de la bonne nourriture. Tout a ne fait rien, j'ai quand
mme t bien contente.

--a se comprend, ma chre, puisque vous ne demandiez que a.

--Evidemment, nous ne demandions que a. Chrtiennot rptait qu'il en
danserait de joie... Et pourtant, et pourtant...

Un subit attendrissement fit trembler la voix d'Hortense.

--Quand le docteur a regard et nous a dit que c'tait un garon, j'ai
senti un si gros regret, que j'en suis reste toute suffoque; et j'ai
bien vu que Chrtiennot se dtournait, pour ne pas qu'on remarqut sa
figure  l'envers... Nous avons deux filles, a nous aurait fait tant de
plaisir d'avoir un fils!

Des larmes noyrent ses yeux, elle acheva, en bgayant:

--Enfin, puisque nous ne pouvons pas nous permettre le luxe d'en avoir
un, a vaut mieux que celui-l ne soit pas venu. Il a bien fait, pour
lui et pour nous de retourner d'o il venait... Ah! n'importe! a n'est
pas drle, il y a vraiment trop d'embtements dans l'existence.

Elle se leva, elle voulut partir, aprs avoir embrass de nouveau son
frre; car elle craignait encore une scne, si son mari rentrait sans la
trouver chez elle. Puis, debout, elle s'attarda, elle dit qu'elle avait,
elle aussi, vu sa soeur, madame Thodore, et la petite Cline,
proprement nippes, heureuses dsormais. Et elle conclut  son tour,
avec une pointe de jalousie:

--Mon mari,  moi, se contente d'aller tous les matins s'reinter  son
bureau; jamais il ne se fera couper le cou; et personne bien sr ne
s'avisera de laisser des rentes  Marcelle et  Lucienne... Enfin, ma
chre, ayez du courage, il faut toujours esprer que a finira bien.

Quand elle s'en fut alle, Pierre et Thomas, avant de partir aussi, pour
se rendre  l'usine, voulurent savoir si M. Grandidier, le patron,
prvenu du malheur de Toussaint, s'tait engag  lui venir en aide. Il
n'avait encore fait qu'une promesse assez vague, ils rsolurent donc de
lui parler chaudement en faveur du vieux mcanicien, depuis vingt-cinq
ans dans la maison. Le pis tait qu'un ancien projet de caisse de
secours, mme de caisse de retraites, mis  l'tude autrefois, avant la
crise dont l'usine se relevait, avait sombr au milieu de toutes sortes
de complications et d'obstacles. Autrement, Toussaint aurait eu
peut-tre le droit d'tre infirme, sans mourir compltement de faim. Il
n'y avait plus d'autre espoir, pour l'ouvrier foudroy, que dans la
charit, sinon dans la justice du patron.

Le petit de Charles s'tant remis  pleurer, madame Toussaint venait de
le reprendre dans ses bras; et elle le promenait de nouveau, lorsque
Thomas serra la bonne main du paralytique entre les deux siennes.

--Nous reviendrons, nous ne vous abandonnerons pas. Vous savez bien
qu'on vous aime, parce que vous avez t un brave et solide
travailleur... Comptez sur nous, nous allons faire tout ce que nous
pourrons.

Et ils le laissrent, dans la chambre morne, les yeux en larmes,
terrass, bon pour l'abattoir; tandis que sa femme berait autour de lui
l'enfant criard, un misrable de plus, si lourd aujourd'hui au vieux
mnage, et qui, plus tard, crverait  son tour, de misre et d'injuste
travail.

Le travail, le travail manuel, grondant et haletant sous l'effort,
Pierre et Thomas le retrouvrent  l'usine. Les minces tuyaux, sur les
toitures, jetaient leurs souffles rythmiques de vapeur, comme s'ils
eussent rgl la respiration mme de la besogne commune. Et, dans les
ateliers divers, c'tait un ronflement continu d'activit, tout un
peuple d'ouvriers en branle, forgeant, limant, perant, au milieu du vol
des courroies et de la trpidation des machines. La journe s'achevait
dans la fivre d'nergie coutumire, avant que le coup de cloche sonnt
le dpart.

Quand Thomas demanda M. Grandidier, on lui rpondit que le patron
n'avait pas reparu depuis le djeuner; et il comprit,  cette nouvelle
extraordinaire, que quelque lamentable scne devait se passer encore
dans le pavillon silencieux, aux persiennes ternellement closes, que
l'usinier habitait  l'cart, avec sa jeune femme, folle depuis deux
ans, toujours adorablement jolie, et si ardemment aime, qu'il n'avait
jamais voulu se sparer d'elle. Du petit atelier vitr, o Thomas
travaillait d'habitude, et o il venait de mener Pierre, pour attendre,
on voyait ce pavillon si calme, d'air si heureux, au milieu de grosses
touffes de lilas, que des toilettes claires de jeune femme et des rires
d'enfants joueurs auraient d gayer. Et, brusquement, ils crurent
entendre un grand cri dchirant; puis, ce furent des plaintes d'animal
battu, toute une agonie violente de bte qu'on gorge. Ah! ces
hurlements, parmi le branle de l'usine en travail, comme scands par les
jets rythmiques de la vapeur, accompagns par le roulement sourd des
machines! Depuis le rcent inventaire, les recettes doublaient, la
prosprit de la maison croissait de mois en mois, dsormais
victorieuse des mauvais jours. Grandidier tait en train de raliser une
trs grosse fortune, avec sa fameuse Lisette, la bicyclette populaire,
que son frre, un des administrateurs du Bon March, y vendait  cent
cinquante francs. Sans compter les gains normes que lui promettait la
vogue prochaine des voitures automobiles, ds qu'il se remettrait  la
fabrication des petits moteurs, un moteur nouveau, longtemps cherch,
presque trouv enfin. Et, dans le pavillon morne, aux persiennes
toujours closes, les affreux cris continuaient, quelque pouvantable
drame, que, cette fois, la rumeur laborieuse et prospre de l'usine ne
parvenait pas  touffer.

Ples, Pierre et Thomas coutaient, se regardaient en frmissant. Puis,
tout d'un coup, les cris ayant cess, et le pavillon tombant  un grand
silence de mort, le second dit trs bas:

--D'ordinaire, parat-il, elle est trs douce, elle reste les journes
assise par terre, sur un tapis, comme une petite enfant. Il l'aime
ainsi, la couche et la lve, la caresse et la fait rire. Quelle
tristesse!... Trs rarement elle a des crises, devient furieuse, veut
mordre et se tuer, en se jetant contre les murs; et, alors, il doit
lutter avec elle, car personne autre que lui ne la touche. Il tche de
la maintenir, la garde dans ses bras, pour la calmer... Mais,
aujourd'hui, quelle terreur, quelle lamentation! Avez-vous entendu?
Jamais elle n'a d avoir une crise si terrible.

Au bout d'un quart d'heure, dans le grand silence, Grandidier sortit du
pavillon, tte nue, livide encore. Comme il passait devant le petit
atelier vitr, et qu'il y aperut Thomas et Pierre, il y entra, vint
s'adosser contre un tau, en homme pris d'tourdissement, hant d'un
cauchemar. Sa face de douceur et d'nergie gardait un masque d'angoisse,
d'une infinie souffrance. Une corchure saignait prs de son oreille
gauche.

Tout de suite, il voulut parler, combattre, rentrer dans sa vie de
labeur.

--Je suis content de vous voir, mon cher Thomas. J'ai song  ce que
vous m'avez dit, pour notre moteur. Il faut en causer encore.

En le voyant si perdu, le jeune homme eut une inspiration charitable,
songea qu'une diversion brusque, le malheur d'un autre, le tirerait
peut-tre de sa hantise.

--Sans doute, je suis venu me mettre  votre disposition... Mais,
auparavant, laissez-moi vous dire que nous sortons de chez Toussaint, ce
malheureux foudroy par la paralysie, et que nous avons le coeur navr
d'un si effroyable sort, le dnuement complet, l'abandon au coin de la
borne, aprs tant d'annes de travail.

Il fit valoir les vingt-cinq ans que le vieil ouvrier avait passs 
l'usine, la justice qu'il y aurait  lui tenir compte de ce long effort,
de tout ce qu'il avait donn l de sa vie de brave homme. Il demanda que
la maison lui vnt en aide, au nom de l'quit, au nom de la piti
aussi.

--Ah! monsieur, se permit de dire Pierre  son tour, je voudrais vous
emmener un instant dans cette triste chambre, en face de ce misrable
tre vieilli, us, cras, qui n'a mme plus la parole pour crier sa
souffrance. Il n'est pas de pire malheur  celui de mourir ainsi, dans
la dsesprance de toute bont et de toute justice.

Grandidier, muet, les avait couts. Puis, de grosses larmes
irrsistibles noyrent ses yeux. Sa voix trembla, trs basse.

--Le pire malheur, le connat-on? Qui peut parler du pire malheur, s'il
n'a pas souffert le malheur des autres?... Oui, oui, ce pauvre
Toussaint, c'est triste,  son ge, d'en tre rduit l, de ne savoir
s'il mangera demain. Mais je sais des tristesses aussi grandes, des
abominations qui empoisonnent l'existence davantage encore... Ah! le
pain, croire que le bonheur rgnera quand tout le monde aura du pain,
quel imbcile espoir!

Dans son frisson, passait le drame si douloureux de sa vie. Etre le
patron, le matre, l'homme en train de s'enrichir, qui dispose du
capital et que les ouvriers jalousent; avoir un tablissement o la
chance est rentre, dont les machines battent monnaie, sans qu'on
paraisse avoir d'autre peine que d'empocher tous les bnfices; et tre
pourtant le plus misrable des hommes, n'avoir pas un jour qui ne soit
gt par l'agonie du coeur, ne trouver chaque soir, en rentrant au
foyer, pour rcompense et pour soutien, que la plus atroce torture
sentimentale! Tout se payait. Ce triomphateur, ce privilgi de
l'argent, sur son tas qui grossissait d'inventaire en inventaire,
sanglotait de dtresse.

Il se montra trs bienveillant, il promit de secourir Toussaint. Mais
que pouvait-il faire? Jamais il n'admettrait le principe d'une pension,
parce que c'tait la ngation mme du salariat, tel qu'il fonctionnait.
Il dfendait ses droits de patron trs nergiquement, il rptait que
l'pret de la concurrence le forcerait  les exercer sans aucun abandon
possible, tant que le systme actuel existerait. Sa fonction tait de
faire de bonnes affaires, honntement. Et il regretta que ses ouvriers
n'eussent pas donn suite  leur projet d'une caisse de retraites, il
laissa mme entendre qu'il les pousserait  le reprendre.

Une rougeur tait remonte  ses joues, sa vie de lutte quotidienne le
reprenait, le remettait debout.

--Je voulais donc vous dire,  propos de notre petit moteur...

Et il causa longuement avec Thomas, pendant que Pierre attendait, le
coeur boulevers, perdu de l'universel besoin de bonheur. Celui-ci
saisissait des mots, se perdait au milieu des termes techniques.
Autrefois, l'usine avait fabriqu des petits moteurs  vapeur. Mais ils
semblaient condamns par la pratique, on cherchait une autre force.
L'lectricit, la reine prvue de demain, n'tait pas encore possible, 
cause du poids des appareils qu'elle ncessitait. Et il n'y avait donc
que le ptrole, avec des inconvnients si graves, que la victoire et la
fortune seraient srement pour le constructeur qui le remplacerait par
un agent de force nouveau, inconnu encore. La solution du problme tait
l, trouver et appliquer cette force.

--Oui, je suis press maintenant, dit Grandidier d'un air de grande
animation. Je vous ai laiss chercher en paix, sans vous importuner de
questions curieuses. Mais une solution devient ncessaire.

Thomas souriait.

--Encore un peu de patience, je crois tre dans une bonne voie.

Et Grandidier leur serra la main  tous deux, puis s'en alla faire son
tour accoutum, au travers de ses ateliers en branle, tandis que, dans
son silence de mort, le pavillon l'attendait, clos et frissonnant de la
douleur continue, ingurissable, o il rentrait chaque jour.

Le jour baissait dj, lorsque Pierre et Thomas, remonts sur la butte
Montmartre, se dirigrent vers le grand atelier vitr que le sculpteur
Jahan s'tait amnag, pour y excuter l'ange colossal dont il avait la
commande, parmi les hangars, les ateliers, les baraquements de toutes
sortes, que ncessitait l'achvement de la basilique du Sacr-Coeur.
Il y avait l de vastes terrains vagues, encombrs de matriaux, d'un
chaos extraordinaire de pierres de taille, de charpentes, de machines;
et, en attendant que les terrassiers vinssent faire aux alentours la
toilette dernire, des tranches restaient bantes, des escaliers rompus
s'engouffraient, des portes bouches d'une simple palissade menaient
encore aux substructions de l'glise.

Thomas, qui s'tait arrt devant l'atelier de Jahan, dsigna du doigt
une de ces portes, par o l'on descendait dans les travaux de fondation.

--Vous n'avez jamais eu l'ide de visiter les fondations de la
basilique. C'est tout un monde, et rien n'est plus intressant... Vous
savez qu'ils y ont englouti des millions. Il leur a fallu aller chercher
le bon sol au fond de la butte, ils ont creus plus de quatre-vingts
puits, dans lesquels ils ont coul du bton, pour poser leur glise sur
ces quatre-vingts colonnes souterraines... On ne les voit pas, mais ce
sont bien elles qui portent, au-dessus de Paris, ce monument d'absurdit
et d'affront.

Pierre s'tait approch de la palissade, s'oubliait  regarder,
derrire, une porte ouverte, une sorte de palier noir, d'o s'enfonait
un escalier. Et il rvait  ces colonnes invisibles,  toute l'nergie
ttue,  toute la volont de domination qui tenait l'difice debout.

Thomas fut oblig de le rappeler.

--Htons-nous, voici le crpuscule. Nous ne pourrions plus rien voir.

Antoine devait les attendre chez Jahan, qui dsirait leur montrer une
maquette nouvelle. Quand ils entrrent, les deux praticiens
travaillaient encore  l'ange monumental, dont ils achevaient, en haut
d'un chafaudage, de dgrossir les ailes symtriques; tandis que le
sculpteur, assis sur une chaise basse, les bras  demi nus, les mains
taches de terre glaise, tait absorb dans la contemplation d'une
figure haute d'un mtre,  laquelle il venait de travailler.

--Ah! c'est vous autres. Antoine vous attend depuis plus d'une
demi-heure. Je crois qu'il est sorti avec Lise pour voir le soleil se
coucher sur Paris. Mais ils vont revenir.

Et il retomba dans son silence, immobile, les yeux sur son oeuvre.

C'tait une figure de femme, nue, debout et haute, d'une majest si
auguste, dans la simplicit des lignes, qu'elle semblait gante. Sa
chevelure parse et fconde tait comme les rayons de sa face, dont la
souveraine beaut resplendissait, pareille au soleil. Et elle n'avait
qu'un geste d'offre et d'accueil, les deux bras lgrement tendus, les
mains ouvertes, pour tous les hommes.

Jahan se remit  parler lentement, dans son rve.

--Vous vous souvenez, je voulais donner un pendant  la Fcondit que
vous avez vue, les flancs solides, capables de porter un monde. Et
j'avais une Charit dont je laissais scher la terre, tellement je la
sentais peu, banale, poncive... Alors, j'ai eu l'ide d'une Justice.
Mais le glaive, les balances, ah! non! Ce n'tait pas cette Justice-l,
vtue de la robe, coiffe de la toque, qui m'enflammait. J'tais hant
passionnment par l'autre, celle que les petits, que les souffrants
attendent, celle qui seule peut mettre enfin un peu d'ordre et de
bonheur parmi nous... Et je l'ai vue ainsi, toute nue, toute simple,
toute grande. Elle est le soleil, un soleil de beaut, d'harmonie et de
force, parce que le soleil est l'unique justice, brlant au ciel pour
tout le monde, donnant du mme geste, au pauvre comme au riche, sa
magnificence, sa lumire, sa chaleur, qui sont la source de toute vie...
Aussi, vous la voyez, elle se donne galement de ses mains tendues, elle
accueille l'humanit entire, elle lui fait le cadeau de l'ternelle vie
dans l'ternelle beaut. Ah! tre beau, tre fort, tre juste, c'est
tout le rve!

Il ralluma sa pipe, clata d'un bon rire.

--Enfin, je crois qu'elle est d'aplomb, la bonne femme... Hein? qu'en
pensez-vous?

Les deux visiteurs lui firent de grands loges. Pierre tait trs mu de
retrouver, dans cette imagination d'artiste, la pense qu'il roulait
depuis si longtemps, l're prochaine de la Justice, sur les ruines de ce
monde, que la Charit, aprs des sicles d'exprience, n'avait pu
sauver de l'croulement final.

Gaiement, le sculpteur expliquait qu'il faisait l sa maquette, pour se
consoler un peu de son grand mannequin d'ange, dont la banalit impose
le dsesprait. On venait encore de lui adresser des observations sur
les plis de la robe, qui accusaient trop les cuisses; et il avait d
modifier la draperie entire.

--Tout ce qu'ils voudront! cria-t-il. Ce n'est plus mon oeuvre, c'est
une commande que j'excute, comme un maon fait un mur. Il n'y a plus
d'art religieux, l'incroyance et la btise l'ont tu... Et si l'art
social, l'art humain pouvait renatre, ah! quelle gloire d'tre un des
annonciateurs!

Il s'interrompit. O diable les deux enfants, Antoine et Lise,
taient-ils donc passs? Il ouvrit la porte de l'atelier toute grande;
et, dans le terrain vague, parmi les dblais, on aperut les fins
profils d'Antoine trs grand, de Lise trs frle et petite, se dtachant
sur l'immensit de Paris, que dorait l'adieu du soleil. De son bras
robuste de jeune colosse tendre, il la soutenait, la faisait marcher
dsormais sans fatigue; tandis qu'elle, d'une grce mince de fillette
enfin panouie, devenue femme, levait les yeux sur les siens, avec un
sourire d'infinie gratitude, pour se donner toute,  jamais.

--Ah! les voici qui reviennent... Vous savez que le miracle est
aujourd'hui complet. Et comment vous dire ma joie! Elle me dsesprait,
j'avais mme renonc  lui faire apprendre  lire, je la laissais les
jours entiers dans un coin, les jambes et la langue noues, ainsi qu'une
innocente... Et voil que votre frre est venu, s'y est pris je ne sais
de quelle faon. Elle l'a cout, l'a compris, s'est mise avec lui 
lire,  crire,  tre intelligente et gaie. Puis, comme ses jambes ne
se dliaient pas, qu'elle gardait son air infirme de naine souffreteuse,
il a commenc par l'apporter ici dans ses bras, il l'a force de
marcher en la soutenant, si bien qu'aujourd'hui elle marche enfin toute
seule. Positivement, en quelques semaines, elle a grandi, elle est
devenue lance et charmante... Oui, oui, je vous assure, c'est toute
une seconde naissance, une cration vritable. Regardez-les.

Antoine et Lise s'avanaient toujours lentement. Et de quelle vie les
baignait le vent du soir, qui montait de la grande ville, clatante et
chaude de soleil! S'il avait choisi pour l'instruire cet endroit
d'horizon sublime, de grand air charriant tant de germes, c'tait sans
doute que nulle part au monde il n'aurait pu lui souffler plus d'me,
plus de force. L'amante enfin venait d'tre faite par l'amant. Il avait
pris la femme endormie, sans mouvement et sans pense; puis, il l'avait
veille, l'avait cre, l'avait aime, pour en tre aim. Et elle tait
son oeuvre, elle tait lui.

--Eh bien! soeurette, tu n'es donc plus lasse?

Elle sourit divinement.

--Oh! non! c'est si bon, c'est si beau, de marcher ainsi devant soi...
Avec Antoine, je veux bien aller toujours ainsi, simplement.

On s'gaya, et Jahan dit de son air de bonne humeur:

--Esprons qu'il ne te mnera pas si loin. Vous tes arrivs maintenant,
ce n'est pas moi qui vous empcherai d'tre heureux.

Antoine s'tait plant devant la figure de la Justice,  laquelle le
jour tombant semblait donner un frmissement de vie. A cette heure
tendre, une telle sensibilit d'art l'exaltait, que des larmes parurent
dans ses yeux. Et il murmura:

--Oh! divine simplicit, divine beaut!

Lui, rcemment, avait termin un bois d'aprs Lise, tenant un livre  la
main, veille  l'intelligence,  l'amour, qui tait un chef-d'oeuvre
de vrit et d'motion. Cette fois, il avait ralis son dsir, en
attaquant le bois directement, devant le modle. Et il tait dans un
moment d'espoir infini, rvant des oeuvres grandes et originales, o
il ferait vivre  jamais toute son poque.

Mais Thomas voulait rentrer. On serra la main de Jahan, qui, sa journe
finie, remettait son paletot, pour ramener sa soeur Lise chez eux, rue
du Calvaire.

--A demain, Lise, dit Antoine, qui se pencha pour la baiser.

Elle se haussa, elle lui donna ses yeux, qu'il avait ouverts  la vie.

--A demain, Antoine.

Dehors, le crpuscule tombait. Et Pierre, qui tait sorti le premier,
eut,  cette minute vague, une vision dont l'inattendu le stupfia
d'abord. Il aperut nettement son frre Guillaume sortant de la porte,
du trou bant qui descendait aux substructions de la basilique.
Vivement, il put le voir franchir la palissade, puis affecter d'tre l
par hasard, comme s'il arrivait de la rue Lamarck. Quand il aborda ses
deux fils, l'air ravi de la rencontre, en racontant qu'il remontait de
Paris, Pierre se demanda s'il avait rv. Mais un regard inquiet que lui
jeta son frre, lui rendit sa certitude. Et ce fut alors en lui un
malaise devant cet homme qui ne mentait jamais, une angoisse
souponneuse d'tre enfin sur la trace de tout ce qu'il redoutait, de
tout ce qu'il sentait, depuis quelque temps, s'agiter de formidable,
dans la petite maison de paix et de travail.

Ce soir-l, lorsque Guillaume, ses deux fils et son frre rentrrent
dans le vaste atelier ouvert sur Paris, il tait si noy de crpuscule
qu'ils le crurent vide. On n'avait pas encore allum les lampes.

--Tiens! dit Guillaume, il n'y a personne.

La voix de Franois monta de l'ombre, tranquille, un peu basse.

--Mais si, je suis l.

Il tait rest  sa table; et, ne voyant plus clair pour lire, quittant
le livre des yeux, il songeait, le menton dans la main, les regards
perdus au loin sur Paris peu  peu envahi de tnbres. Tout
l'aprs-midi, il avait travaill l, sans mme lever la tte. L'poque
de son examen approchait, il vivait dans une tension continue de son
cerveau, la plus forte qu'il pouvait donner. Et cette solitude, cette
ombre taient toutes pleines de ce jeune homme, immobile ainsi, la face
au-dessus de son livre.

--Comment! tu es l, tu travailles! reprit le pre. Pourquoi n'as-tu pas
demand une lampe?

--Non, je regardais Paris, reprit Franois lentement. C'est singulier
comme la nuit y descend par degrs, d'un air d'intelligence. Le dernier
quartier clair a t, l-bas, la montagne Sainte-Genevive, ce plateau
du Panthon, o toute connaissance et toute science ont grandi. Les
coles, les bibliothques, les laboratoires sont encore dors d'un rayon
de soleil, lorsque les bas quartiers des marchands plongent dj dans
les tnbres. Je ne veux pas dire que l'astre nous aime,  l'Ecole
Normale, mais je vous affirme qu'il s'attarde sur nos toits, lorsqu'il
n'est plus nulle part.

Il se mit  rire de sa plaisanterie, et l'on sentait pourtant son
ardente foi  l'effort crbral, toute sa vie donne  ce travail
intellectuel, qui, selon lui, pouvait seul faire la vrit, dcider de
la justice, crer le bonheur.

Un silence rgna. Paris, de plus eu plus, tombait  la nuit, noir,
immense, mystrieux. Une  une, alors, des tincelles y brillrent.

--On allume les lampes, dit encore Franois. Le travail va partout
reprendre.

Guillaume, qui rvait  son tour, hant par son ide fixe, s'cria:

--Le travail, oui, sans doute! Mais pour qu'il donne toute sa moisson,
il faut qu'une volont le fconde... Il y a quelque chose de suprieur
au travail.

Thomas et Antoine s'taient rapprochs. Et Franois demanda, en leur nom
comme au sien:

--Quoi donc, pre?

--L'action.

Les trois fils se turent un instant, envahis par la solennit de
l'heure, frmissants sous les grandes vagues obscures, qui montaient de
l'ocan indistinct de la ville. Puis, une voix jeune rpondit, sans
qu'on st laquelle:

--L'action n'est que du travail.

Et Pierre sentit crotre encore son inquitude, n'ayant pas la paix
respectueuse, la foi muette des trois grands fils. De nouveau, l'norme
et terrifiante chose venait de se dresser, nigmatique. Et un immense
frisson passait, dans l'obscurit qui s'tait faite, en face de ce Paris
noir, o s'allumaient les lampes, pour toute une nuit passionne de
travail.




IV


Ce jour-l, une grande crmonie devait avoir lieu  la basilique du
Sacr-Coeur. Dix mille plerins assisteraient  une bndiction
solennelle du Saint-Sacrement. Et, en attendant quatre heures, l'heure
fixe, Montmartre allait tre envahi, les pentes noires de monde, les
boutiques d'objets religieux assiges, les buvettes dbordantes, toute
une fte foraine; tandis que la grosse cloche, la Savoyarde, sonnerait 
la vole, au-dessus de ce peuple en liesse.

Comme Pierre, le matin, entrait dans le grand atelier, il vit que
Guillaume et Mre-Grand s'y trouvaient seuls; et un mot qu'il entendit
l'arrta, le fit couter, sans scrupule, cach derrire une haute
bibliothque tournante. Mre-Grand, assise  sa place habituelle, prs
du vitrage, travaillait. Guillaume parlait bas, debout devant elle.

--Mre, tout est prt, c'est pour aujourd'hui.

Elle laissa tomber son ouvrage, leva les yeux, trs ple.

--Ah!... Vous tes dcid.

--Oui, irrvocablement. A quatre heures, je serai l-bas, tout sera
fini.

--C'est bien, vous tes le matre.

Il y eut un terrible silence. La voix de Guillaume semblait venir de
loin, comme dj hors du monde. On le sentait inbranlable, tout entier
 son rve tragique,  son ide fixe de martyre, dsormais cristallise,
enfonce en plein crne. Mre-Grand le regardait de ses ples yeux de
femme hroque, vieillie dans la souffrance des autres, dans
l'abngation et le dvouement d'un coeur intrpide, que l'ide seule
du devoir exaltait. Elle l'avait aid  rgler les moindres dtails,
elle savait donc son effroyable dessein; et, si la justicire qui tait
en elle, aprs tant d'iniquits vues et endures, acceptait l'ide des
expiations farouches, le monde purifi par la flamme du volcan, elle
croyait trop  la ncessit d'tre brave et de vivre sa vie jusqu'au
bout, pour qu'elle pt jamais trouver la mort bonne et fconde.

--Mon fils, reprit-elle doucement, j'ai vu grandir votre projet, il ne
m'a ni surprise ni rvolte, je l'ai admis comme la foudre, comme le feu
mme du ciel, d'une puret et d'une force souveraines. A toute heure, je
vous ai soutenu, j'ai voulu tre votre conscience et votre volont...
Mais, une fois encore, il faut que je vous le dise: on ne dserte pas la
vie.

--Mre, c'est inutile, j'ai donn ma vie, je ne puis la reprendre... Ne
voulez-vous donc plus tre ma volont, comme vous le dites, celle qui
doit rester et agir?

Elle ne rpondit pas, elle l'interrogea elle-mme, avec une gravit
lente.

--Alors, il est inutile que je vous parle des enfants, de moi, de la
maison... Vous avez bien rflchi, vous tes rsolu?

Et, comme il disait oui, simplement, elle rpta:

--C'est bien, vous tes le matre... Je serai celle qui reste et qui
agit. N'ayez aucune crainte, votre testament est en bonnes mains. Tout
ce que nous avons arrt ensemble, sera fait.

De nouveau, ils se turent. Puis, elle demanda encore:

--A quatre heures, au moment de cette bndiction?

--Oui,  quatre heures.

Elle le regardait toujours de ses ples yeux, d'une simplicit, d'une
grandeur surhumaine, dans sa mince robe noire. Et ce regard d'infinie
vaillance, de tristesse profonde aussi, le bouleversa brusquement
d'motion. Ses mains tremblrent, il demanda:

--Mre, voulez-vous que je vous embrasse?

--Ah! de grand coeur, mon fils. Si votre devoir n'est pas le mien,
vous voyez que je le respecte, et que je vous aime.

Ils s'embrassrent, et quand Pierre, glac, se montra, Mre-Grand avait
repris paisiblement son ouvrage, tandis que Guillaume allait et venait,
mettait un peu d'ordre sur une planche du laboratoire, de son air actif
accoutum.

A midi, au moment du djeuner, il fallut attendre un instant Thomas, qui
se trouvait en retard. Les deux autres grands fils, Franois et Antoine,
rentrs depuis longtemps, plaisantaient, se fchaient avec des rires, en
disant qu'ils mouraient de faim. Marie avait justement fait une crme,
et elle en tait trs fire, elle criait qu'on allait tout manger, que
les gens en retard n'en auraient pas. Aussi, lorsque Thomas parut,
fut-il accueilli par des hues.

--Mais ce n'est pas ma faute, expliqua-t-il. J'ai eu la btise de
remonter par la rue de la Barre, et vous n'avez pas l'ide dans quelle
foule je suis tomb. Srement, les dix mille plerins ont camp l. On
m'a dit qu'on en avait empil tant qu'on avait pu dans l'abri
Saint-Joseph. Les autres ont d coucher dehors. Et,  cette heure, ils
mangent un peu partout, dans les terrains vagues, jusque sur les
trottoirs. On ne peut pas poser le pied, sans craindre d'en craser un.

Le djeuner fut trs gai, d'une gaiet que Pierre trouva excessive et
comme joue. Cependant, les enfants ne devaient rien savoir de
l'effrayante chose, toujours prsente et invisible, dans l'clatant
soleil de cette belle journe de juin. Etait-ce donc que, par moments,
durant les courts silences qui se faisaient, entre deux clats joyeux,
la vrit passait, l'obscur pressentiment des grandes tendresses qu'un
deuil menace? Guillaume pourtant avait son bon sourire de tous les
jours, un peu pli peut-tre, la voix d'une douceur de caresse. Mais
jamais Mre-Grand n'avait paru plus muette ni plus grave,  cette table
si fraternelle, qu'elle prsidait en reine mre, obie et respecte. Et
la crme de Marie eut un joli succs, on la flicita, on la fit rougir.
Brusquement, un lourd silence tomba de nouveau, un froid de mort souffla
et blmit les visages, pendant que les petites cuillers achevaient de
vider les assiettes.

--Ah! ce bourdon! s'cria Franois, il est vraiment obsdant, on en a la
tte grosse, et qui clate!

La Savoyarde s'tait mise  sonner, un son pesant, dont les ondes
obstines s'envolaient sur Paris immense. Tous l'coutaient.

--Est-ce qu'elle va sonner comme a jusqu' quatre heures? demanda
Marie.

--Oh!  quatre heures, dit Thomas, au moment de la bndiction, ce sera
bien autre chose. La grande vole, le branle d'allgresse, le chant de
triomphe!

Guillaume souriait toujours.

--Oui, oui, ceux qui voudront ne pas en avoir les oreilles casses,
feront bien de fermer leurs fentres. Le pis est que, si Paris ne veut
pas l'entendre, il l'entend tout de mme, et jusqu'au Panthon, m'a-t-on
dit.

Mre-Grand restait muette et impassible. Ce qui offensait Antoine,
c'tait l'abominable imagerie religieuse que les plerins s'arrachaient,
ces Jsus de bonbonnire, la poitrine ouverte, montrant leur coeur
sanguinolent. Rien n'tait d'une matrialit plus rpugnante, d'une
imagination d'art plus basse et plus grossire. Et l'on quitta la table
en causant trs haut, pour s'entendre, au milieu du retentissement de la
grosse cloche.

Tous ensuite se remirent au travail. Mre-Grand reprit son ternelle
couture, tandis que Marie, assise prs d'elle, brodait. Les trois fils
taient de leur ct chacun  sa besogne, levant parfois la tte,
changeant un mot. Et, jusqu' deux heures et demie, Guillaume parut
s'occuper aussi, d'un air trs attentif. Pierre seul, les membres
briss, le coeur perdu, allait et venait, les voyait tous comme du
fond d'un cauchemar, boulevers par les mots les plus innocents, qui
prenaient pour lui des sens terribles. Pendant le djeuner, il avait d
se dire un peu souffrant, afin d'expliquer l'affreux malaise o le
jetait cette table rieuse; et, maintenant, il attendait, regardait,
coutait, dans une anxit croissante.

Un peu avant trois heures, Guillaume, aprs avoir consult sa montre,
prit tranquillement son chapeau.

--Eh bien! je sors.

Les trois fils, Mre-Grand et Marie avaient lev la tte.

--Je sors... Au revoir.

Pourtant, il ne partait pas. Pierre le sentit qui luttait, qui se
raidissait, secou d'une effroyable tempte intrieure, mettant tout son
effort  ne montrer ni frisson ni pleur. Ah! qu'il devait souffrir, de
ne pouvoir les embrasser une dernire fois, ses trois grands fils, s'il
ne voulait pas veiller en eux quelque soupon, qui les mettrait en
travers de sa mort! Et il se vainquit, dans un hrosme suprme.

--Au revoir, les enfants.

--Au revoir, pre... Tu rentreras de bonne heure?

--Oui, oui... Ne vous inquitez pas de moi, travaillez bien.

Mre-Grand ne le quittait pas de ses yeux fixes, dans son souverain
silence. Mais elle, il l'avait embrasse. Et il la regarda, leurs
regards un instant se confondirent, tout ce qu'il avait voulu, tout ce
qu'elle avait promis, leur rve commun de vrit et de justice.

--Dites, Guillaume, cria gaiement Marie, si vous descendez par la rue
des Martyrs, voulez-vous me faire une commission?

--Mais certainement.

--Entrez donc chez ma couturire, prvenez-la que je n'irai essayer ma
robe que demain matin.

Il s'agissait de sa robe de noce, une robe de petite soie grise, dont
elle plaisantait le grand luxe. Quand elle en parlait, elle-mme et tout
le monde riaient.

--Entendu, ma chre, dit Guillaume, qui s'gaya lui aussi. La robe de
Cendrillon allant  la cour, le brocart et les dentelles des fes, pour
qu'elle soit trs belle et trs heureuse.

Mais les rires se turent, et il sembla, une fois encore, dans le brusque
silence, que la mort passait, un grand bruit d'ailes, un grand froid
dont le frisson glaa les coeurs de ceux qui restaient l.

--Ah! cette fois, reprit-il, c'est pour de bon... Au revoir, les
enfants!

Et il partit, il ne se retourna mme pas. On entendit son pas ferme qui
se perdait sur le gravier du petit jardin.

Pierre, qui avait allgu un prtexte, le suivit  deux minutes de
distance. D'ailleurs, il n'avait que faire, pour ne pas le perdre, de
marcher derrire ses talons; car il savait o il allait, une certitude
intime, absolue, lui disait qu'il le retrouverait  cette porte ouvrant
sur les substructions de la basilique, et d'o il l'avait vu sortir
l'avant-veille. Aussi ne tcha-t-il pas de le retrouver parmi la foule
des plerins, dont le flot se rendait  l'glise. Il se contenta de se
hter, gagna l'atelier de Jahan. Et, comme il y arrivait, il aperut,
selon son attente, Guillaume, qui se glissait par la palissade et qui
disparaissait. L'crasement, le dsordre d'un tel concours de fidles le
favorisrent  son tour, lui permirent de suivre son frre, de franchir
la porte, sans tre vu. Un instant, il dut s'arrter et respirer, tant
les battements de son coeur l'touffaient.

De l'troit palier, un escalier descendait, trs raide, tout de suite
obscur. Dans cette nuit de plus en plus profonde, Pierre se risqua, avec
d'infinies prcautions, posant les pieds doucement, pour ne faire aucun
bruit. La main au mur, il se guidait, tournait, s'enfonait comme en un
puits. La descente d'ailleurs ne fut pas trs longue. Et, lorsqu'il
sentit la terre battue sous ses pieds, il s'arrta, n'osa plus bouger,
par crainte de trahir sa prsence. Les tnbres taient d'une paisseur
d'encre. Un lourd silence, plus un bruit, plus un souffle. Comment se
diriger? Quel ct fallait-il prendre? Il hsitait, lorsque, devant lui,
 une vingtaine de pas, il vit luire une tincelle, la brusque lueur
d'une allumette. C'tait Guillaume qui allumait une bougie. Il reconnut
ses larges paules, il n'eut plus qu' suivre la petite lumire, le long
d'une sorte de couloir souterrain, maonn et vot. Le trajet lui parut
interminable, et il lui sembla qu'il marchait vers le nord, sous la nef
de la basilique.

Puis, tout d'un coup, la petite lumire s'arrta, se fixa. Pierre
continua de s'approcher doucement, resta dans l'ombre pour regarder. Au
milieu d'une sorte de rotonde basse, sous la crypte, Guillaume venait de
coller le bout de sa bougie sur le sol mme; et il s'tait mis  genoux,
il avait drang une longue pierre plate, qui semblait fermer un trou.
On tait l dans les fondations, on y voyait un de ces piliers, un de
ces puits o l'on avait coul du bton, pour soutenir l'difice. C'tait
contre le pilier mme que le trou s'enfonait, soit flure naturelle
lzardant le terrain, soit fente profonde produite par un tassement.
D'autres piliers s'indiquaient aux alentours, que la lzarde paraissait
aussi gagner, par des fendillements ramifis en tous sens. Et Pierre, 
voir son frre pench ainsi, tel qu'un mineur examinant une dernire
fois la mine qu'il a prpare, avant de mettre le feu  la mche, eut
la brusque divination de l'norme et terrifiante chose: des quantits
considrables du terrible explosif apportes l, vingt voyages faits
avec prcaution,  des heures choisies, toute cette poudre verse dans
la flure, contre le pilier, d'o elle s'tait rpandue au fond des plus
minces fentes, saturant le sol  une grande profondeur, formant de la
sorte une mine naturelle d'une puissance incalculable. Maintenant, la
poudre affleurait sous la pierre que Guillaume venait d'carter. Il n'y
avait qu' jeter une allumette, et tout sauterait.

Une horreur glace cloua Pierre un instant. Il aurait t incapable de
faire un pas, de jeter un cri. En haut, il revoyait la cohue
grouillante, les dix mille plerins qui s'entassaient dans les hautes
nefs de la basilique, pour la bndiction du Saint-Sacrement. La
Savoyarde mugissante sonnait  toute vole, l'encens fumait, les dix
mille voix entonnaient un cantique de magnificence et d'allgresse. Et,
tout d'un coup, c'tait la foudre, le tremblement de terre, le volcan
qui s'ouvrait, qui engloutissait, en un flot de flamme et de fume,
l'glise entire, avec son peuple de croyants. Sans doute, en brisant
les piliers de soutien, en bouleversant le sol peu solide, la force
extraordinaire de l'explosion allait fendre l'difice, en jeter la
moiti sur les pentes qui dvalent vers Paris, jusqu' la place du
March, tout en bas, tandis que le reste, le ct de l'abside,
s'croulerait, s'abmerait sur place. Et quelle effroyable avalanche, la
fort brise des chafaudages, la pluie des matriaux gants, coulant,
bondissant parmi la poussire, s'abattant sur les toitures d'en dessous,
tout Montmartre lui-mme menac, par la violence de la secousse, de
s'effondrer en un tas immense de dcombres!

Guillaume s'tait relev. La bougie, pose  terre, dont la flamme
brlait haute et droite, projeta sa grande ombre, qui semblait emplir le
souterrain. Cette petite lueur, dans tout ce noir, n'tait qu'une
toile immobile et triste. Il s'approcha, pour voir l'heure  sa montre.
Trois heures cinq minutes. Il avait prs d'une heure  attendre, tant
sans hte, exact en sa rsolution. Et il s'assit sur une pierre, il ne
bougea plus, d'une patience tranquille. La bougie clairait son ple
visage, son grand front en forme de tour, couronn de cheveux blancs,
toute cette face nergique que ses yeux clatants et ses moustaches
restes brunes faisaient encore belle et jeune. Pas un de ses traits ne
remuait, il regardait le vide. A cette minute suprme, quelles penses
traversaient son crne? Et pas un frisson, la nuit pesante, le silence
ternel et profond de la terre.

Alors, Pierre, domptant les battements de son coeur, s'avana. Au
bruit des pas, Guillaume s'tait lev, menaant. Mais, tout de suite, il
reconnut son frre, il ne parut pas tonn.

--Ah! c'est toi, tu m'as suivi... Je sentais bien que tu avais mon
secret. Et c'est un chagrin pour moi que tu en abuses, en venant me
rejoindre... Tu aurais d m'viter cette peine dernire.

Pierre joignit ses mains tremblantes, voulut le supplier tout de suite.

--Frre, frre...

--Non, ne parle pas encore. Si tu le dsires absolument, je t'couterai
plus tard. Nous avons  nous prs d'une heure, nous pouvons causer...
Mais je voudrais que tu comprisses l'inutilit de tout ce que tu crois
avoir  me dire. Ma rsolution est formelle, je l'ai discute longtemps,
je ne vais agir que selon ma raison et ma conscience.

Et, de son air tranquille, il conta comment, dcid  un grand acte, il
avait longtemps hsit sur le choix du monument qu'il dtruirait.
L'Opra l'avait un moment tent; puis, l'ouragan de colre et de justice
balayant ce petit monde de jouisseurs, lui tait apparu sans haute
signification, comme entach d'une basse jalousie de convoitise.
Ensuite, il avait song  la Bourse: l, il frappait l'argent qui
corrompt, la socit capitaliste sous laquelle rle le salariat;
seulement, n'tait-ce pas encore bien restreint, bien spcial? L'ide du
Palais de Justice, de la salle des Assises surtout, l'avait aussi hant.
Quelle tentation de faire justice de notre justice humaine, de balayer
le coupable avec les tmoins, avec le procureur gnral qui le charge,
l'avocat qui le dfend, les magistrats qui le jugent, le public badaud
qui vient l comme  un roman-feuilleton! et quelle farouche ironie que
cette justice suprieure et sommaire du volcan avalant tout, sans
s'arrter au dtail! Mais le projet qu'il avait longtemps caress,
c'tait de faire sauter l'Arc de Triomphe. L tait pour lui le monument
excrable qui perptuait la guerre, la haine entre les peuples, la
fausse gloire, si chrement paye et si sanglante, des grands
conqurants. Il fallait le tuer, ce colosse, lev  d'affreuses
tueries, qui avaient cot inutilement tant d'existences. Et, s'il avait
pu l'engloutir dans le sol, il aurait eu cette grandeur hroque de ne
causer aucune autre mort que la sienne, de mourir seul, foudroy, cras
sous le gant de pierre. Quel tombeau, et quel souvenir  lguer au
monde!

--Les approches taient impossibles, continua-t-il. Ni sous-sol, ni
cave, j'ai d renoncer au projet... Et puis, je veux bien mourir seul.
Mais quelle leon plus excrable et plus haute, dans l'injuste mort
d'une foule innocente, de milliers d'inconnus, du flot qui passe! De
mme que nos socits humaines, par l'injustice, par la misre, par
l'implacable duret de leurs rouages, font tant d'innocentes victimes,
il faut qu'un attentat passe comme le tonnerre, supprimant des vies, au
hasard de sa route, en son impassible destruction. C'est le pied d'un
homme au milieu d'une fourmilire.

Rvolt, Pierre eut un cri d'ardente protestation.

--Oh! frre, frre, est-ce toi qui dis ces choses?

Guillaume ne s'arrta pas.

--Si j'ai fini par choisir cette basilique du Sacr-Coeur, c'est
qu'elle tait sous ma main, facile  dtruire. Mais c'est aussi qu'elle
m'importune et m'exaspre, c'est que je l'ai depuis longtemps
condamne... Je te l'ai souvent dit, on n'imagine pas un non-sens plus
imbcile, Paris, notre grand Paris, couronn, domin par ce temple bti
 la glorification de l'absurde. N'est-ce point inacceptable, aprs des
sicles de science, ce soufflet au simple bon sens, cet insolent besoin
de triomphe, sur la hauteur, en pleine lumire? Ils veulent que Paris se
repente, fasse pnitence d'tre la ville libratrice de vrit et de
justice. Non, non! il n'a qu' balayer tout ce qui l'entrave, tout ce
qui l'injurie, dans sa marche de dlivrance... Et que le temple croule
avec son dieu de mensonge et de servage! et qu'il crase sous ses ruines
le peuple de ses fidles, pour que la catastrophe, telle qu'une des
anciennes rvolutions gologiques, retentisse aux entrailles de
l'humanit, la renouvelle et la change!

--Frre, frre, rpta de nouveau Pierre hors de lui, c'est toi qui
parles? tu en es l, toi le grand savant, toi le grand coeur? Quel
dsastre a donc souffl en toi, quelle dmence t'agite, pour que tu
penses et que tu dises ces abominables choses?... Le soir d'perdue
tendresse o nous nous sommes confesss l'un  l'autre, tu m'avais cont
ton rve d'anarchie idale, le plus haut, le plus fier, la libre
harmonie de la vie qui, d'elle-mme, livre  ses forces naturelles,
crerait le bonheur. Mais,  l'ide du vol,  l'ide du meurtre, tu te
rvoltais encore, tu cartais le fait, tu ne faisais que l'expliquer et
l'excuser... Que s'est-il donc pass pour que, du cerveau qui pense, tu
sois ainsi devenu la main atroce qui veut agir?

--Salvat a t guillotin, dit simplement Guillaume, et j'ai lu son
testament dans son dernier regard. Je ne suis qu'un excuteur... Ce qui
s'est pass? mais tout ce dont je souffre, tout ce que je crie depuis
quatre mois, cette abomination qui nous entoure et qui doit finir!

Un silence se fit. Dans l'ombre, les deux frres en prsence se
regardaient. Et Pierre alors comprit, vit Guillaume chang, tel que le
terrible souffle de contagion rvolutionnaire, passant sur Paris,
l'avait fait. Cela tait parti de la dualit qui le rendait
contradictoire: le savant d'une part, tout  l'observation et 
l'exprience, d'une logique prudente devant la nature; d'autre part le
rveur social, hant de fraternit, d'galit, de justice, exigeant le
bonheur universel, dans un brlant besoin de tendresse. Ainsi tait n
d'abord l'anarchiste thorique, ce mlange de science et de chimre, la
socit humaine rendue  la loi d'harmonie des mondes, chaque homme
libre dans l'association libre, rgie par le seul amour. Thophile
Morin, avec Proudhon et Comte, Bache, avec Saint-Simon et Fourier,
n'avaient pu satisfaire son dsir d'absolu, tous les systmes lui
apparaissant imparfaits et chaotiques, s'exterminant les uns les autres,
aboutissant  la mme misre de vivre. Janzen seul le satisfaisait
parfois, par ses mots brefs, qui dpassaient l'horizon, tels que des
flches terribles conqurant la totalit de la terre  la famille
humaine. Puis, dans ce grand coeur que l'ide de la misre
bouleversait, que l'injuste souffrance des petits et des pauvres
exasprait, l'aventure tragique de Salvat venait de tomber comme un
ferment de suprme rvolte. Pendant de longues semaines, il avait vcu
les mains fivreuses, la gorge serre d'une angoisse croissante: cette
bombe de Salvat dont l'branlement le secouait encore, les journaux
d'une cupidit sans pardon qui s'taient acharns sur le misrable ainsi
que sur une bte enrage, l'homme traqu, chass au Bois, galopant,
tombant aux mains de la police, boueux et mourant de faim; et il y
avait encore la Cour d'assises, les juges, les gendarmes, les tmoins,
la France entire, tous contre un, lui faisant payer le crime universel;
et c'tait enfin la guillotine, la monstrueuse, l'immonde, consommant
l'irrparable injustice, au nom de la justice humaine. Une ide seule
restait en lui, cette ide de justice qui l'affolait, jusqu' tout
abolir dans son cerveau de penseur,  ne laisser que le flamboiement de
l'acte juste, par lequel il allait rparer le mal, assurer l'ternel
bien. Salvat l'avait regard, et la contagion avait agi, il ne brlait
plus que de la folie de mourir, de donner son sang, de faire couler 
flots le sang des autres, pour que, dans l'horreur et dans l'pouvante,
l'humanit dcrtt l'ge d'or.

Pierre comprit l'aveuglement ttu d'une pareille dmence; et il tait
boulevers,  la pense qu'il ne le vaincrait pas.

--Frre, tu es fou! frre, ils t'ont rendu fou! C'est un vent de
violence qui souffle, on a t d'abord d'une maladresse trop impitoyable
avec eux, et maintenant voil qu'ils se vengent les uns les autres, il
n'y a pas de raison pour que le sang cesse de couler... Frre,
entends-moi, sors de ce cauchemar. Il n'est pas possible que tu sois un
Salvat qui tue, un Bergaz qui vole. Rappelle-toi l'htel de Harth qu'ils
ont dvalis, la pauvre enfant, si blonde, si jolie, que nous avons vue,
le ventre ouvert, l-bas... Tu n'en es pas, tu ne peux pas en tre,
frre, par grce, par piti!

D'un geste, Guillaume cartait ces vaines raisons. De la mort o il
croyait dj tre, qu'importaient quelques existences, qui
retourneraient, avec la sienne, dans l'ternel torrent de la vie? Pas
une phase du monde ne s'tait produite, sans que des milliards d'tres
fussent broys.

--Mais tu avais un grand dessein, cria Pierre pour le sauver par le
devoir. Il ne t'est pas permis de t'en aller de la sorte.

Et, fivreusement, il tcha de rveiller en lui l'orgueil du savant. Il
parla du secret dont il avait reu la confidence, de cet engin de
guerre, capable de dtruire des armes, de rduire les villes en poudre,
dont il voulait faire cadeau  la France, pour que, victorieuse dans la
prochaine guerre, elle pt tre ensuite la libratrice du monde. Et
c'tait ce dessein, d'une extraordinaire grandeur, qu'il avait
abandonn, pour employer son terrible explosif  tuer des innocents, 
renverser une glise, qu'on relverait  coups de millions, et dont on
ferait un sanctuaire de martyrs!

Guillaume souriait.

--Je n'ai pas abandonn mon dessein, je l'ai transform, simplement...
Ne t'avais-je pas dit mes doutes, mon dbat anxieux? Ah! croire qu'on
tient dans ses mains le destin du monde, et trembler, et hsiter, en se
demandant si l'on est certain d'avoir l'intelligence, la sagesse de la
bonne dcision! J'ai frmi, devant les tares de notre grand Paris,
toutes ces fautes rcentes, auxquelles nous venons d'assister; je me
suis demand s'il tait assez calme, assez pur, pour qu'on ost lui
confier la toute-puissance; et quel dsastre, si une invention comme la
mienne tombait entre les mains d'un peuple fou, d'un dictateur
peut-tre, d'un homme de conqute qui l'emploierait  terroriser les
nations, sous un commun esclavage... Non, non, je ne veux pas perptuer
la guerre, je veux la tuer.

Il expliqua son nouveau projet de sa voix nette, et Pierre eut la
surprise de retrouver l les ides que lui avait dj exposes le
gnral de Bozonnet, dans un sens tout contraire. La guerre allait  sa
perte, menace par ses excs mmes. Avec les mercenaires autrefois, avec
les conscrits ensuite, le petit nombre dsign par le sort, elle tait
un tat et une passion. Mais, du moment que tout le monde doit se
battre, personne ne le veut plus. Toutes les nations en armes, c'est la
fin prochaine des armes, par la force logique des choses. Combien de
temps resteront-elles encore sur ce pied de paix mortelle, crases de
budgets croissants, dpensant les milliards  se tenir en respect? Et
quelle dlivrance, quel cri de soulagement, le jour o l'apparition d'un
engin formidable, anantissant d'un coup les armes, balayant les
villes, rendrait la guerre impossible, forcerait les peuples au
dsarmement gnral! La guerre serait tue, morte  son tour, elle qui a
tant fait mourir. C'tait son rve, il s'exaltait  la certitude de le
raliser tout  l'heure.

--Tout est rgl. Si je meurs, si je disparais, c'est pour que l'ide
triomphe... Dans ces derniers jours, tu m'as vu m'enfermer avec
Mre-Grand, pendant des aprs-midi entiers. Nous achevions de classer
les documents et de nous entendre. Elle a mes ordres, elle les
excutera, quitte  donner sa vie, elle aussi, car il n'est pas d'me
plus haute ni plus brave... Ds que je vais tre mort, enseveli sous ces
pierres, ds qu'elle aura entendu l'explosion branler Paris et marquer
l're nouvelle, elle fera parvenir  chaque grande puissance la formule
de l'explosif, les dessins de la bombe et du canon spcial, des dossiers
complets qu'elle a entre les mains. Et c'est ainsi que je fais  tous
les peuples le cadeau terrible de destruction, de toute-puissance, que
je voulais faire d'abord  la France seule, pour que tous les peuples,
galement arms de la foudre, dsarment, dans la terreur et l'inutilit
de s'anantir.

Bant, Pierre l'coutait, comme si quelque engrenage le meurtrissait, le
broyait sous cette conception formidable, o l'enfantillage le disputait
au gnie.

--Si tu donnes ton secret  tous les peuples, pourquoi faire sauter
cette glise, pourquoi mourir?

--Pour qu'on me croie!

Guillaume avait jet ce cri avec une force extraordinaire. Et il ajouta:

--Il faut que ce monument soit par terre, et moi dessous. Autrement, si
l'exprience n'est pas faite, si l'pouvante ne clame pas l'effroyable
force destructive de l'explosif, je serai trait d'inventeur, de
visionnaire... Beaucoup de morts, beaucoup de sang, pour que le sang
cesse  jamais de couler!

Puis, avec un grand geste, il revint  la ncessit de l'acte.

--Et, d'ailleurs, Salvat m'a lgu l'acte de justice  poursuivre. Si
j'ai cru l'largir encore, en lui ajoutant une signification, en m'en
servant pour hter la fin de la guerre, c'est que je suis un
intellectuel, un savant. Peut-tre aurait-il mieux valu n'tre qu'un
simple d'esprit et passer comme le volcan qui change le sol, en laissant
 la vie le soin de refaire une humanit.

Le bout de bougie diminuait, et Guillaume se leva de la pierre, d'o il
n'avait pas boug. D'un regard, il venait de consulter sa montre: dix
minutes encore. Au petit vent de ses gestes, la mche s'effarait. Il
semblait que les tnbres s'taient paissies, dans la menace toujours
prsente de cette mine, ouverte l, et qu'une tincelle pouvait
embraser.

--Voici l'heure bientt... Allons, petit frre, embrasse-moi, et
va-t'en. Tu sais combien je t'aime, quelle tendresse brlante s'est
rveille pour toi dans mon vieux coeur. Aime-moi donc d'une ardeur
pareille, trouve la force de m'aimer assez pour me laisser mourir  ma
guise, selon mon devoir... Embrasse-moi, embrasse-moi, et va-t'en, sans
tourner la tte.

Son affection profonde faisait trembler sa voix. Il lutta, refoulant ses
pleurs, et il russit  se vaincre, dj hors du monde, hors de
l'humanit.

--Non, frre, tu ne m'as pas convaincu, dit Pierre, sans cacher ses
larmes, et c'est bien parce que je t'aime comme tu m'aimes, de tout mon
tre, que je ne m'en irai pas... C'est impossible encore un coup, tu ne
peux tre le fou, l'assassin que tu veux tre.

--Pourquoi? ne suis-je pas libre? J'ai rendu ma vie libre de toutes
charges, de tous liens... Mes grands fils sont levs, n'ont plus besoin
de moi. Je n'avais qu'une chane au coeur, Marie, et je te l'ai
donne.

Pierre sentit un argument troublant lui venir, et il l'utilisa,
passionnment.

--Alors, c'est donc parce que tu m'as donn Marie que tu veux mourir.
Avoue-le, tu l'aimes toujours.

--Non! cria Guillaume, je ne l'aime plus, je te le jure. Je te l'ai
donne, je ne l'aime plus.

--Tu le croyais, mais tu vois bien que tu l'aimes encore, puisque te
voil boulevers, lorsque rien tout  l'heure ne t'a mu des
terrifiantes choses que nous avons dites... C'est parce que tu as perdu
Marie que tu veux mourir.

Ebranl, Guillaume frmissait, s'interrogeait, en paroles basses et
entrecoupes.

--Non, non! ce serait indigne de mon grand dessein, qu'une peine d'amour
m'et jet  l'acte terrible... Non, non! je l'ai dcid dans ma libre
raison, je l'accomplis sans intrt personnel, au nom de la justice et
pour l'humanit, contre la guerre, contre la misre!

Puis, dans un cri de souffrance:

--Ah! c'est mal, frre, ah! c'est mal d'avoir empoisonn ainsi ma joie
de mourir! J'ai fait tout le bonheur que j'ai pu, je m'en allais content
de vous laisser heureux, et voil que tu me gtes ma mort... Non, non!
j'ai beau l'interroger, mon coeur ne saigne pas, je n'aime plus Marie
que comme je t'aime.

Mais il restait troubl, craignant de se mentir  lui-mme. Et, peu 
peu, il fut envahi d'une colre sombre.

--Ecoute, c'est assez, Pierre, l'heure presse... Une dernire fois,
va-t'en! Je te l'ordonne, je le veux.

--Guillaume, je ne t'obirai pas... Je reste, et c'est bien simple,
puisque toute ma raison ne peut t'arracher  ta dmence, mets donc le
feu  cette mine, et je mourrai avec toi.

--Toi, mourir! tu n'en as pas le droit, tu n'es pas libre.

--Libre ou non, je te jure que je vais mourir avec toi... Et, s'il ne
s'agit que de jeter cette bougie dans ce trou, dis-le, je la prendrai,
je la jetterai moi-mme.

Il avait eu un geste, son frre le crut prt  excuter sa menace. Il
lui saisit violemment le bras.

--Pourquoi mourrais-tu? Ce serait absurde. Que d'autres meurent, mais
toi!  quoi bon cette monstruosit de plus? Tu cherches  m'attendrir,
tu me retournes le coeur.

Puis, tout d'un coup, il crut  une feinte, il gronda, furieux:

--Ce n'est pas pour la jeter l, que tu veux prendre la bougie, c'est
pour l'teindre. Ensuite, tu crois que je ne pourrai plus... Ah! mauvais
frre!

A son tour, Pierre cria:

--Certes, par tous les moyens, je t'empcherai d'accomplir l'acte
effroyable, imbcile.

--Tu m'empcheras...

--Oui, je m'attacherai  toi, je nouerai mes bras  tes paules, je
paralyserai tes mains entre les miennes.

--Tu m'empcheras, misrable frre, tu crois que tu m'empcheras!

Et, suffoquant, tremblant de rage, Guillaume avait saisi Pierre, lui
crasait les ctes de ses muscles solides. Ils taient serrs l'un
contre l'autre, les yeux sur les yeux, les haleines confondues, dans
cette sorte de cachot souterrain, que leurs grandes ombres dansantes
emplissaient d'apparitions farouches. La nuit paisse les prenait, la
ple mche n'tait plus qu'une petite larme jaune, au milieu des
tnbres. Et ce fut alors,  cette profondeur, que le silence de la
terre, qui pesait si lourdement sur eux, frissonna, s'branla peu  peu
d'ondes sonores, lointaines, comme si la mort sonnait quelque part sa
cloche invisible.

--Tu entends, bgaya Guillaume, c'est leur cloche, l-haut. L'heure est
venue, je me suis fait le serment d'agir, et tu m'empcheras!

--Oui, je t'empcherai, tant que je serai l, vivant!

--Tant que tu seras vivant, tu m'empcheras!

L-haut, il entendait la Savoyarde, sonnant d'allgresse,  la vole; il
voyait la basilique triomphale, dbordante des dix mille plerins,
flamboyante de l'clat du Saint-Sacrement, parmi la fume des
encensoirs; et c'tait en lui une frnsie, une tempte aveugle de ne
pouvoir agir, devant le brusque obstacle qui barrait le chemin  son
ide fixe.

--Tant que tu seras vivant, tant que tu seras vivant! rpta-t-il hors
de lui. Eh bien! meurs donc, misrable frre!

Dans ses yeux troubles, l'clair fratricide avait lui. Il se baissa
vivement, ramassa une brique oublie, la leva en l'air de ses deux
poings, comme une massue.

--Ah! je veux bien, dit Pierre, ah! tue-moi donc, tue ton frre d'abord,
avant de tuer les autres!

Dj, la brique s'abattait. Mais les deux poings durent dvier, elle ne
lui effleura qu'une paule; et il tomba, dans l'ombre, sur les genoux.

Hagard, Guillaume, en le voyant par terre, crut l'avoir assomm. Que
venait-il donc de se passer entre eux? qu'avait-il fait? Il resta un
moment debout, la bouche bante, les yeux dilats de terreur. Il regarda
ses mains, croyant les sentir ruisselantes de sang. Puis, il les serra
contre son front, qui clatait d'une douleur norme, comme si l'ide
fixe, arrache, lui laissait le crne ouvert. Et, soudainement, il tomba
lui-mme par terre, dans un grand sanglot.

--Oh! frre, petit frre, que t'ai-je fait? Je suis un monstre!

Pierre, passionnment, l'avait repris entre ses bras.

--Frre, ce n'est rien, il n'y a rien, je te jure!... Ah! tu pleures
enfin, que je suis heureux! Tu es sauv, je le sens bien, puisque tu
pleures... Et quelle bonne chose que tu te sois fch, que ta colre
contre moi ait emport tout ton mauvais rve de violence!

--Non! Je me fais horreur... Te tuer, toi! Une bte brute qui tue son
frre! Et les autres, et tous les autres, l-haut!... J'ai froid, oh!
j'ai froid!

Ses dents claquaient, il tait pris d'un grand frisson glac. Hbt, il
semblait s'veiller d'un songe; et, sous le jour nouveau dont son
fratricide venait d'clairer les choses, l'acte qui l'avait hant,
jusqu' le rendre fou, lui apparaissait comme un acte, d'une criminelle
btise, projet par un autre.

--Te tuer! rpta-t-il trs bas, jamais je ne me pardonnerai. Ma vie est
finie, je ne retrouverai pas le courage de vivre.

Pierre le serra plus troitement, entre ses bras fraternels.

--Que dis-tu? Est-ce qu'il ne va pas y avoir un nouveau lien d'amour
entre nous? Ah! oui, frre, que je te sauve comme tu m'as sauv, et nous
serons unis davantage encore!... Ne te rappelles-tu donc pas cette
soire,  Neuilly, o tu m'as tenu sur ton coeur, comme je te tiens l
sur le mien, en me consolant? Je t'avais confess ma torture, dans le
nant de mes ngations, et tu me criais qu'il fallait vivre, qu'il
fallait aimer... Puis, frre, tu as fait plus, tu t'es arrach de la
poitrine ton amour et tu m'en as fait le cadeau. Au prix de ton bonheur,
tu as voulu le mien, tu m'as sauv en me donnant une foi... Et quelle
flicit que ce soit mon tour, que je puisse, aujourd'hui, te consoler,
te sauver, te rendre  la vie!

--Non, la tache de ton sang est l, ineffaable. Je ne puis plus
esprer.

--Si, si! Espre dans la vie, comme tu me le criais. Espre dans
l'amour, espre dans le travail.

Et les deux frres, aux bras l'un de l'autre, continurent  causer trs
bas, baigns de larmes. La bougie, brusquement, s'acheva, s'teignit,
sans qu'ils en eussent conscience. Sous la nuit d'encre, au milieu du
silence qui tait retomb profond et souverain, leurs larmes de
tendresse rdemptrice coulrent  l'infini. C'tait, chez l'un, la joie
d'avoir pay sa dette de fraternit; c'tait, chez l'autre, chez ce haut
esprit, ce coeur d'enfant trs bon, l'moi de s'tre senti au bord du
crime, dans sa chimre, son amour de la justice et de l'humanit. Et il
y avait encore d'autres choses, au fond de ces pleurs qui les lavaient
et les purifiaient, des protestations contre toutes les souffrances, des
voeux pour que le malheur du monde ft enfin soulag.

Puis, lorsqu'il eut repouss du pied la dalle sur le trou, Pierre, 
ttons, emmena Guillaume comme un enfant.

Dans le grand atelier, devant le vitrage, Mre-Grand, impassible,
n'avait pas quitt son ouvrage de couture. Par moments, en attendant
quatre heures, elle levait les yeux sur l'horloge, pendue au mur,  sa
gauche, puis elle les reportait au dehors, vers la basilique, dont elle
apercevait la masse inacheve, parmi la carcasse gante des
chafaudages. Sa main lente tirait l'aiguille  longs points rguliers,
elle tait trs ple, muette, d'une srnit hroque. Et, vingt fois
dj, Marie, qui brodait en face d'elle, s'tait drange, cassant son
fil, s'impatientant, en proie  une nervosit singulire, un
inexplicable malaise, une inquitude sans cause, disait-elle, dont le
poids lui touffait le coeur. Mais les trois grands fils surtout ne
pouvaient rester en place, comme si une contagion de fivre les avait
agits. Ils s'taient pourtant remis  la besogne, Thomas  son tau,
limant une pice, Franois et Antoine  leur table, l'un tchant de
s'absorber dans la solution d'un problme, l'autre dessinant une botte
de pavots pose devant lui; et leur effort d'attention tait vain, ils
frmissaient au moindre bruit, levaient la tte, s'interrogeaient du
regard. Quoi donc? qu'avaient-ils, que craignaient-ils, pour cder ainsi
 ces frissons brusques qui passaient dans le clair soleil? Par
instants, un d'eux se levait, s'tirait, puis reprenait sa place. Et ils
ne parlaient pas, ils n'osaient rien se dire, au milieu du lourd
silence, de plus en plus effrayant.

Quelques minutes avant quatre heures, Mre-Grand eut comme une
lassitude, un recueillement peut-tre. Une fois encore, elle avait
regard l'horloge, et elle laissa tomber l'ouvrage sur ses genoux, elle
se tourna vers la basilique. Dsormais, elle ne se sentait plus que la
force d'attendre, elle ne quittait plus des yeux ces murs normes,
l-bas, cette fort de charpentes, d'un orgueil triomphal sous le ciel
bleu. Et, tout d'un coup, si ferme, si vaillante qu'elle ft, la
soudaine allgresse de la Savoyarde, carillonnant  la vole, la secoua
d'un tressaillement. C'tait la bndiction, la foule des dix mille
plerins emplissait l'glise, quatre heures allaient sonner. Elle ne put
rsister  la pousse qui la mettait debout, elle resta frmissante, les
regards tourns l-bas, les mains jointes, dans l'horrible attente.

--Qu'avez-vous? cria Thomas, qui l'aperut. Mre-Grand, pourquoi
tremblez-vous?

Franois et Antoine avaient quitt leur chaise, s'taient prcipits 
leur tour.

--Etes-vous souffrante? Qu'est-ce donc qui vous fait plir, vous si
brave?

Mais elle ne rpondait pas. Ah! que la force de l'explosif fendt le
sol, gagnt la petite maison et l'emportt, dans le cratre embras du
volcan! Mourir tous avec le pre, les trois grands fils et elle-mme,
c'tait son voeu ardent, pour qu'il n'y et pas de larmes. Et elle
attendait, elle attendait, avec son frisson invincible, avec ses yeux
clairs et braves, fixs l-bas.

--Mre-Grand, Mre-Grand! dit Marie perdue, vous nous pouvantez,  ne
pas nous rpondre,  regarder au loin, comme si quelque malheur arrivait
au galop!

Et, soudainement, Thomas, Franois et Antoine eurent le mme cri, dans
la mme angoisse de leur coeur.

--Le pre est en pril, le pre va mourir!

Que savaient-ils? Rien de prcis. Thomas s'tait bien tonn de la
quantit d'explosif que son pre fabriquait, et ni Franois ni Antoine
n'ignoraient les ides de rvolte, de brlant amour qui hantaient son
cerveau de savant. Mais, dans leur dfrence, ils voulaient ne connatre
de lui que ce qu'il leur en confiait, ne le questionnant jamais,
s'inclinant devant tous ses actes. Et voil qu'une prescience leur
venait, la certitude que le pre allait mourir, quelque catastrophe
effroyable, dont l'air, autour d'eux, tait si frissonnant depuis le
matin, qu'ils en grelottaient de fivre, malades et incapables de
travail.

--Le pre va mourir, le pre va mourir!

Cte  cte, les trois colosses s'taient serrs troitement,
bouleverss de la mme angoisse, soulevs par le mme besoin furieux
d'apprendre le danger, d'y courir, de mourir avec le pre, s'ils ne
pouvaient l'en sauver. Et, dans le silence obstin de Mre-Grand, la
mort de nouveau passa,  cette minute, le souffle froid dont ils
avaient dj senti l'effleurement, pendant le djeuner.

Quatre heures sonnaient, Mre-Grand leva ses deux mains ples, en un
besoin d'imploration suprme. Et elle parla enfin.

--Le pre va mourir. Rien ne peut le sauver que le devoir de vivre.

Tous trois voulurent se ruer, l-bas, ils ne savaient o, abattre les
obstacles, triompher du nant. Ils se dchiraient de leur impuissance,
si terribles, si pitoyables, qu'elle essaya de les calmer.

--Le pre a voulu mourir, et sa volont est de mourir seul.

Ils frmirent, ils tchrent, eux aussi, d'tre des hros. Mais les
minutes se passaient, il sembla que le grand froid s'en tait all,
d'une aile lente. Parfois, au crpuscule, un oiseau de nuit entre par la
fentre, messager lugubre, tourne dans la pice entnbre, puis se
dcide  repartir, emportant son deuil. Et c'tait ainsi, la basilique
restait debout, la terre ne s'ouvrait pas pour l'engloutir. Peu  peu,
l'anxit atroce qui serrait les coeurs, faisait place  l'esprance,
l'ternel renouveau.

Alors, quand Guillaume reparut, suivi de Pierre, il y eut un grand cri
de rsurrection, un seul, sorti de tous les coeurs.

--Pre!

Leurs baisers, leurs larmes achevrent de le briser. Il dut s'asseoir.
D'un regard, autour de lui, il tait rentr dans l'existence; et cela en
dsespr qu'on vient de forcer  vivre. Mre-Grand, comprenant
l'amertume de sa volont morte, s'approcha, lui prit les deux mains,
souriante, pour lui faire entendre qu'elle tait bien heureuse de le
revoir, dans la tche accepte, dans le devoir de ne pas dserter la
vie. Lui souffrait, trop fracass encore. On lui vita tout rcit. Il ne
conta rien; et, simplement, d'un geste, d'un mot tendre, il avait
indiqu Pierre comme son sauveur.

Dans un coin, Marie sauta au cou du jeune homme.

--Ah! mon bon Pierre, je ne vous ai jamais embrass. Mais, la premire
fois, je veux que ce soit pour quelque chose de srieux... Je vous aime,
mon bon Pierre, je vous aime de tout mon coeur!

Le soir du mme jour, lorsque la nuit tomba, Guillaume et Pierre
restrent un moment seuls dans la vaste pice,  changer de rares
paroles affectueuses. Les enfants venaient de sortir. Mre-Grand et
Marie taient montes trier du vieux linge, tandis que madame Mathis,
qui avait rapport de l'ouvrage, attendait patiemment, assise en un coin
obscur, que ces dames lui descendissent le paquet de raccommodages 
emporter. Et les deux frres l'avaient oublie, envahis l'un et l'autre
par la douceur triste du crpuscule, causant  voix basse.

Puis, brusquement, un visiteur les mut. C'tait Janzen, avec sa maigre
face de Christ blond. Il venait trs rarement, sans qu'on st jamais de
quelle ombre il sortait, ni dans quelles tnbres il allait rentrer.
Pendant des mois, il disparaissait, et on le revoyait  l'improviste, en
terrible passant d'une heure, au pass inconnu,  la vie ignore.

--Je pars ce soir, dit-il de sa voix tranquille, coupante comme une
lame.

--Et vous retournez chez vous, en Russie? demanda Guillaume.

Il eut un mince sourire ddaigneux.

--Oh! chez moi, je suis partout chez moi. D'abord, je ne suis pas Russe,
et puis je ne veux tre que du vaste monde.

D'un geste large, il fit entendre le sans-patrie qu'il tait, promenant
par-dessus les frontires son rve de fraternit sanglante. A certaines
paroles, les deux frres crurent comprendre qu'il retournait en Espagne,
o des compagnons l'attendaient. Il y avait l-bas beaucoup de besogne.
Tranquillement, il s'tait assis, et il causait de son air froid,
lorsque, du mme ton de srnit, il ajouta, sans transition:

--Vous savez qu'on vient de jeter une bombe dans le caf de l'Univers,
sur le boulevard. Il y a eu trois bourgeois de tus.

Frmissants, Guillaume et Pierre voulurent des dtails. Alors, il conta
qu'il tait par l justement, qu'il avait entendu l'explosion et vu les
vitres du caf voler en clats. Trois des consommateurs taient par
terre, le corps broy, deux qu'on ne connaissait pas, deux messieurs
entrs l par hasard, l'autre un habitu, un petit rentier du voisinage
qui venait faire sa partie tous les jours. Dans la salle, un vrai
saccage, les tables de marbre brises, les lustres tordus, les glaces
cribles de balles. Et quelle terreur, quel emportement, quel crasement
de foule! On avait d'ailleurs arrt tout de suite l'auteur de
l'attentat, comme il allait tourner le coin de la rue Caumartin, pour
fuir.

--J'ai pens  monter vous conter a, conclut Janzen. Il est bon que
vous sachiez.

Et, comme Pierre, dans son frisson, sourdement averti, lui demandait qui
tait l'homme arrt, il ajouta sans hte:

--Justement, l est l'ennui, vous le connaissez... C'est le petit Victor
Mathis.

Trop tard, Pierre voulut lui rentrer ce nom dans la gorge. Il se
rappelait soudainement que la mre, tout  l'heure, tait assise
derrire eux, en un coin sombre. S'y trouvait-elle encore? Et il
revoyait le petit Victor, presque sans barbe, le front droit et ttu,
les yeux gris luisant d'implacable intelligence, le nez aigu et les
lvres minces disant la volont sche, la haine sans pardon. Celui-ci
n'tait pas un simple, un dshrit. C'tait un fils de la bourgeoisie,
lev, instruit, qui avait d entrer  l'Ecole Normale. Aucune excuse 
son acte abominable, pas de passion politique, pas de dmence
humanitaire, pas mme la souffrance exaspre du pauvre. Il tait le pur
destructeur, le thoricien de la destruction, l'intellectuel d'nergie
et de sang-froid qui mettait l'effort de son cerveau cultiv  raisonner
le meurtre,  vouloir en faire l'instrument de l'volution sociale. Et
un pote encore, un visionnaire, mais le plus effroyable, le monstre
qu'un orgueil fou expliquait seul, dans son dsir d'une farouche
immortalit, dans le rve de l'aurore prochaine, montant des deux bras
de la guillotine. Aprs lui, il n'y avait rien, rien que la faux aveugle
qui rase le monde.

Pendant quelques secondes, une horreur froide rgna, parmi les tnbres
croissantes.

--Ah! murmura trs bas Guillaume, il a os, celui-l!

Mais dj Pierre lui serrait la main tendrement. Et il le sentit aussi
perdu, aussi rvolt que lui, dans le soulvement de son coeur
d'homme, de toute sa solidarit humaine. Peut-tre fallait-il cette
abomination dernire pour le ravager et le gurir.

Sans doute Janzen tait complice, et il disait que Victor Mathis avait
veng Salvat, lorsque, dans l'ombre, il y eut un grand soupir
douloureux, puis la chute lourde d'un corps sur le plancher. C'tait
madame Mathis, la mre, qui tombait comme une masse, foudroye par la
nouvelle, qu'un hasard lui apprenait. Justement, Mre-Grand descendait
avec une lampe. La pice s'claira, on s'effara, on se porta au secours
de la misrable femme, tendue dans sa mince robe noire, d'une pleur de
morte.

Et ce fut encore pour Pierre un indicible serrement de coeur. Ah! la
triste et dolente crature! Il se souvenait d'elle, chez l'abb Rose, si
discrte, en pauvresse honteuse, ayant tant de peine  vivre, avec la
maigre rente que l'acharnement du malheur lui avait laisse. Une
famille riche de province, un roman d'amour, une fuite aux bras de
l'homme choisi; puis, la malchance, le mnage qui se gtait, le mari qui
mourait. Et, dans son veuvage clotr, aprs la perte des quelques sous
qui lui avaient permis d'lever son fils, il ne lui restait que ce fils,
son Victor, son adoration, sa foi, qu'elle voulait croire toujours trs
occup, absorb par son travail,  la veille d'une situation superbe,
digne de son mrite. Et, brusquement, elle apprenait que ce fils tait
le plus excrable des assassins, qu'il avait jet une bombe dans un caf
et tu trois hommes.

Lorsque madame Mathis revint  elle, grce aux bons soins de Mre-Grand,
elle sanglota sans fin, elle jeta une telle plainte continue de
dtresse, que les mains de Pierre et de Guillaume se cherchrent encore,
se reprirent, tandis que leurs tres bouleverss et guris se fondaient
l'un dans l'autre.




V


Quinze mois plus tard, par un beau jour dor de septembre, Bache et
Thophile Morin djeunrent chez Guillaume, dans l'atelier, en face de
Paris immense.

Prs de la table se trouvait un berceau, dont les petits rideaux taient
tirs, et sous lesquels dormait Jean, un gros garon de quatre mois, le
fils de Pierre et de Marie. Ceux-ci, simplement pour sauvegarder les
droits sociaux de l'enfant, s'taient pouss civilement  la mairie de
Montmartre, rsolus du reste  passer outre, s'ils n'avaient pas trouv
un maire qui consentt  marier un ancien prtre. Puis, pour complaire 
Guillaume, dsireux de les garder, d'augmenter autour de lui la famille,
ils avaient vcu l, dans le petit logement, au-dessus de l'atelier,
laissant la maison de Neuilly seule, l-bas, ensommeille et douce,  la
garde de Sophie, la vieille servante. Et l'existence coulait heureuse,
depuis quatorze mois bientt qu'ils taient l'un  l'autre.

Autour du jeune mnage, d'ailleurs, il n'y avait eu que de la paix, de
la tendresse et du travail. Franois, qui venait de sortir de l'Ecole
Normale, charg de tous les diplmes, de tous les grades, allait partir
pour un lyce de l'Ouest, voulant faire son stage dans le professorat,
quitte  l'abandonner et  ne s'occuper ensuite que de science pure.
Antoine avait eu un gros succs, avec une srie de bois admirables, des
vues et des scnes de Paris; et il devait pouser Lise Jahan, au
printemps prochain, lorsqu'elle aurait dix-sept ans rvolus. Mais, des
trois fils, Thomas surtout triomphait, car il avait enfin trouv et
construit le fameux petit moteur, grce  une ide gniale de son pre.
Un matin, aprs l'effondrement de tous ses normes et chimriques
projets, Guillaume, devant l'explosif terrible, dcouvert par lui,
dsormais inutilis, avait eu la brusque inspiration de l'employer comme
force motrice, d'essayer de le substituer au ptrole, dans ce moteur que
son fils an tudiait depuis si longtemps, pour l'usine Grandidier. Il
s'tait mis  la besogne avec Thomas, inventant un nouveau mcanisme, se
heurtant  des difficults sans nombre, employant une anne entire dans
cet acharn travail de cration. Et le pre et le fils avaient enfant,
avaient ralis la merveille, et elle tait l, devant le vitrage,
boulonne sur un socle de chne, prte  marcher, quand on lui aurait
fait une toilette dernire.

Dans la maison, si riante, si tranquille maintenant, Mre-Grand
continuait, malgr son grand ge,  exercer sa royaut active et muette,
obie de tous. Elle tait partout, sans paratre jamais quitter sa
chaise, devant la table de travail. Depuis la naissance de Jean, elle
parlait de l'lever, comme elle avait lev Thomas, Franois et Antoine,
pleine de la belle bravoure du dvouement, ayant l'air de croire qu'elle
ne mourrait pas, tant qu'elle aurait les siens  guider,  aimer, 
sauver. Marie en tait merveille, lasse elle-mme parfois depuis
qu'elle nourrissait, malgr sa belle sant, si gaie toujours. Jean avait
ainsi deux mres, vigilantes prs de son berceau, pendant que Pierre,
devenu l'aide de Thomas, tirait le soufflet de la forge, dgrossissait
dj les pices, achevant son apprentissage d'ouvrier mcanicien.

Ce jour-l, la prsence de Bache et de Thophile Morin avait encore
gay le djeuner; et la table tait desservie, on apportait le caf,
lorsqu'un petit garon, l'enfant d'un concierge de la rue Cortot, vint
demander monsieur Pierre Froment. Il raconta, en paroles hsitantes,
que monsieur l'abb Rose tait bien malade, qu'il allait mourir et qu'il
l'envoyait, pour dire que monsieur Pierre Froment vienne tout de suite,
tout de suite.

Pierre, trs mu, le suivit. Rue Cortot, dans le petit rez-de-chausse
humide, ouvrant sur un troit jardin, il trouva l'abb Rose couch,
agonisant, ayant encore sa raison, sa parole douce et lente. Une
religieuse le veillait, qui parut trs surprise, trs inquite de la
venue de ce visiteur qu'elle ne connaissait pas. Aussi comprit-il qu'on
gardait le mourant et que celui-ci avait us de ruse, en l'envoyant
chercher par le fils du concierge. Cependant, lorsque l'abb, de son air
de bont grave, eut pri la soeur de les laisser, elle n'osa pas se
refuser  ce dsir suprme, elle sortit.

--Ah! mon cher enfant, que je dsirais causer avec vous! Asseyez-vous
sur cette chaise, tout prs du lit, pour que vous puissiez m'entendre,
car c'est la fin, je ne serai plus l ce soir. Et j'ai  vous demander
un si gros service!

Pierre, boulevers de le retrouver si dfait, la face toute blanche, ne
gardant que l'clat de ses yeux d'innocence et d'amour, se rcria.

--Mais je serais venu plus tt, si j'avais su que vous aviez besoin de
moi! Pourquoi ne m'avez-vous pas envoy chercher? Est-ce qu'on vous
garde?

L'abb, embarrass, eut un faible sourire de honte et d'aveu.

--Il faut que vous le sachiez, mon cher enfant, j'ai encore fait des
sottises. Oui, j'ai donn sans savoir  des gens qui, parat-il, ne
mritaient pas d'aumnes. Enfin, tout un scandale, ils m'ont grond 
l'archevch, ils m'ont accus de compromettre la religion. Et, alors,
quand ils ont su que j'tais malade, ils ont mis prs de moi cette bonne
soeur, parce qu'ils ont dit que j'allais mourir sur la paille, que je
donnerais les draps de mon lit, si l'on ne m'en empchait pas.

Il s'arrta, afin de reprendre haleine.

--Vous comprenez, cette bonne soeur, oh! une bien sainte femme, est l
pour me soigner et pour m'viter de faire jusqu'au bout des sottises. Il
m'a donc fallu chapper  sa garde, par une petite tromperie, que dieu
me pardonnera, j'espre. Justement, il s'agit de mes pauvres, c'est pour
vous parler d'eux que je dsirais si ardemment vous voir.

Des larmes montaient aux yeux de Pierre.

--Parlez, je suis  vous, de tout mon coeur, de tout mon tre.

--Oui, oui, je sais, mon cher enfant. C'est bien pour cela que j'ai
song  vous,  vous seul. Malgr tout ce qui s'est pass, je n'ai
confiance qu'en vous, il n'y a que vous capable de m'entendre et de me
faire la promesse qui m'aidera  mourir tranquille.

Il ne se permit que cette allusion  leur rupture cruelle, aprs la
rencontre qu'il avait faite du jeune prtre sans soutane, en rvolte
contre l'Eglise. Depuis, il savait son mariage, il n'ignorait pas qu'il
avait,  jamais, bris ses derniers liens religieux. Mais,  l'heure
dernire, cela ne semblait plus compter pour lui, il lui suffisait de
connatre l'ardent coeur de Pierre, il n'avait besoin que de l'homme,
qu'il avait vu brler d'une si belle passion de charit.

--Mon Dieu! reprit-il en trouvant encore la force de sourire, c'est trs
simple, je veux vous faire mon hritier. Oh! ce n'est pas un beau
cadeau, ce sont mes pauvres que je vous donne, car je n'ai rien d'autre,
je ne laisse que mes pauvres.

Trois surtout lui bouleversaient le coeur,  l'ide qu'il allait les
abandonner sans secours, privs des quelques miettes que lui seul leur
distribuait, et dont ils vivaient. Le grand Vieux, d'abord, ce
vieillard qu'il avait vainement cherch un soir, pour le faire entrer 
l'Asile des Invalides du travail. Il y tait bien entr, mais il s'en
tait enfui trois jours plus tard, ne voulant pas se plier  la rgle.
Violent, sauvage, il avait un caractre excrable; et, pourtant, il ne
pouvait mourir de faim. Celui-l venait chaque samedi, on lui donnait
vingt sous: a lui suffisait pour toute la semaine. Puis, il y avait une
vieille femme impotente, dans un taudis de la rue du Mont-Cenis, dont il
faudrait payer le boulanger, qui lui portait chaque matin le pain
ncessaire. Et il y avait surtout, place du Tertre, une pauvre jeune
femme, une fille-mre qui se mourait de phtisie, incapable de travail,
perdue  l'ide de savoir, aprs elle, sa fillette au pav; de sorte
que l'hritage, l, tait double, la mre  soutenir jusqu' la mort
prochaine, la fillette ensuite  recueillir,  placer convenablement
dans quelque bonne maison.

--Vous me pardonnez, mon cher enfant, de vous laisser ces embarras...
J'ai bien essay d'intresser  ce petit monde la bonne soeur qui me
veille; mais, quand je lui ai parl du grand Vieux, elle s'est signe
d'effroi. C'est comme mon brave ami, l'abb Tavernier, je ne connais pas
d'me plus droite; et, cependant, avec lui, je ne serais pas tranquille,
il a des ides... Alors, je le rpte, mon cher enfant, il n'y a que
vous dont je sois sr, il faut que vous acceptiez mon hritage, si vous
voulez que je m'en aille tranquille.

Pierre pleurait.

--Ah! certes, de toute mon me. Votre volont me sera sacre.

--Bon! je savais bien que vous accepteriez... C'est donc convenu, les
vingt sous au grand Vieux tous les samedis, le pain de la vieille femme
impotente, la mort de la triste jeune mre  soulager,  attendre, pour
recueillir la fillette... Ah! si vous saviez quel poids j'ai de moins
sur le coeur! Maintenant, la fin peut venir, elle me sera douce.

Sa bonne figure ronde, si blanche, s'tait claire d'une joie suprme.
Il gardait entre les siennes une main de Pierre, il le retenait au bord
du lit, en un adieu de sereine tendresse. Et sa voix s'affaiblit encore,
il dit toute sa pense, trs bas.

--Oui, je suis content de partir... Je ne pouvais plus, je ne pouvais
plus. J'avais beau donner, je sentais qu'il tait ncessaire de donner
toujours davantage. Et quelle tristesse, la charit impuissante, donner
sans espoir de gurir jamais la souffrance!... Je me rvoltais contre
cette ide, vous vous souvenez? Je vous disais que nous nous aimerions
toujours dans nos pauvres; et c'tait vrai, cela, puisque vous tes l,
si bon, si tendre pour moi et pour ceux que je laisse. Mais, tout de
mme, je ne puis plus, je ne puis plus, et j'aime mieux m'en aller,
puisque la douleur des autres me dbordait et que je finissais par
commettre toutes les sottises du monde, scandalisant les fidles,
indignant mes suprieurs, sans russir seulement  diminuer d'un
misrable le flot toujours grossi de la misre... Adieu, mon cher
enfant. Mon pauvre vieux coeur s'en va courbatur, mes vieilles mains
sont lasses et vaincues.

Pierre l'embrassa de toute son me, et le quitta les yeux en larmes,
perdu d'une extraordinaire motion. Jamais il n'avait entendu un cri
d'une plus immense mlancolie que cet aveu de la charit impuissante,
chez ce vieil enfant candide, ce coeur simple de sublime bont. Ah!
quel dsastre, la bont humaine inutile, le monde roulant depuis tant de
sicles la mme somme de dtresses et de souffrances, malgr les larmes
de piti verses, malgr les aumnes tombes de tant de mains! C'tait
la mort souhaite, le chrtien heureux d'chapper  l'abomination de
cette terre.

Lorsque Pierre revint dans l'atelier, la table se trouvait desservie
depuis longtemps, Bache et Thophile Morin causaient avec Guillaume,
tandis que les trois fils s'taient remis  leurs occupations
ordinaires. Marie, elle aussi, avait repris sa place accoutume, devant
la table  ouvrage, en face de Mre-Grand; mais, de temps  autre, elle
se levait, donnait un coup d'oeil au petit Jean, s'assurant qu'il
dormait bien tranquille, ses deux menottes serres sur son coeur. Et,
lorsque Pierre, qui garda pour lui son motion, fut venu se pencher sur
le berceau, avec la jeune femme, dont il baisa discrtement les cheveux,
il passa un tablier, il aida Thomas, en train de rgler une dernire
fois le moteur.

Alors, l'atelier disparut, il cessa de voir les personnes qui s'y
trouvaient, il cessa de les entendre. Seule, l'odeur de Marie lui
demeurait aux lvres, dans le bouleversement attendri o l'avait jet sa
visite  l'abb Rose mourant. Et un souvenir venait de s'voquer, celui
du matin glacial o le vieux prtre l'avait abord, devant le
Sacre-Coeur, pour le charger peureusement de porter une aumne  ce
vieil homme, ce Laveuve, qui tait mort de misre, comme un chien au
coin d'une borne. Quelle triste matine lointaine, que de combats et de
tortures en lui, quelle rsurrection ensuite! Ce jour-l, il avait dit
une de ses dernires messes, et il se rappelait avec un frisson son
abominable angoisse, le dsespoir de son doute, de son nant. C'tait
aprs ses deux expriences misrablement avortes: Lourdes, o la
glorification de l'absurde lui avait fait prendre en piti l'essai de
retour en arrire,  la primitive foi des peuples jeunes, courbs sous
la terreur de leur ignorance; Rome, incapable de renouveau, qu'il avait
vu moribonde parmi ses ruines, grande ombre bientt ngligeable, qui
tombait  la poussire des religions mortes. En lui, la charit
elle-mme faisait banqueroute, il ne croyait plus  la gurison par
l'aumne de la vieille humanit souffrante, il n'attendait plus que
l'effroyable catastrophe, l'incendie, le massacre, dont le fracas
emporterait le monde coupable et condamn. Sa soutane l'touffait du
mensonge hautain o il s'tait rfugi pour la garder  ses paules,
cette attitude du prtre incroyant, qui continue, honntement,
chastement,  veiller sur la croyance des autres. Le problme d'une
religion nouvelle, d'une nouvelle esprance, ncessaire  la paix des
dmocraties de demain, le torturait, sans qu'il pt trouver la solution
possible, entre les certitudes de la science et le besoin du divin dont
semble brler l'humanit. Et, si le christianisme croulait avec l'ide
de charit, il ne restait donc que la justice, le cri qui sortait de
toutes les poitrines, ce combat de la justice contre la charit, o
allaient se dbattre son coeur et sa raison, dans ce grand Paris, si
voil de cendre, si plein d'un terrible inconnu. C'tait avec Paris que
se posait la troisime et dcisive exprience, la vrit enfin clatante
comme le soleil, la sant conquise, la force et la joie de vivre.

Mais les rflexions de Pierre furent interrompues, il dut aller chercher
un outil que Thomas lui demandait, et il entendit Bache qui disait:

--Le cabinet a donn sa dmission ce matin. Vignon en avait assez, il se
rserve.

--Il a dur plus d'un an, fit remarquer Morin. C'est dj trs beau.

Aprs l'attentat de Victor Mathis, condamn, excut en moins de trois
semaines, Monferrand tait tomb du pouvoir. A quoi bon avoir  la tte
du cabinet un homme fort, si les bombes continuaient  terrifier le
pays? Le pis tait qu'il avait mcontent la Chambre par son apptit
d'ogre, rognant trop la part des autres. Et Vignon, cette fois, avait
recueilli sa succession, malgr tout un programme de rformes, devant
lequel on tremblait depuis longtemps. Mais, bien que son honntet ft
parfaite, il n'avait pu en raliser que les insignifiantes, les mains
lies sans doute, au milieu de mille obstacles. Il s'tait rsign 
gouverner comme les autres, et l'on avait fait cette dcouverte qu'entre
Vignon et Monferrand il n'existait gure, en somme, que des nuances.

--Vous savez qu'on reparle de Monferrand, dit Guillaume.

--Oui, il a des chances. Ses cratures s'agitent beaucoup.

Puis, Bache, qui plaisantait Mge avec amertume, dclara que le dput
collectiviste faisait,  renverser les ministres, un mtier de dupe,
servant  tour de rle les ambitions de chaque coterie, sans la moindre
chance de jamais dcrocher pour lui-mme le pouvoir. Et ce fut Guillaume
qui conclut.

--Bah! qu'ils se dvorent! ils ne se battent gure que sur des questions
de personnes, dans l'pre ambition de rgner, de disposer de l'argent et
de la puissance. Mais a n'empche pas l'volution de se faire, les
ides de s'pandre et les vnements de s'accomplir. Il y a, par-dessus,
l'humanit qui marche.

Pierre fut trs frapp de ces paroles, et il retomba dans ses souvenirs.
L'angoissante exprience commenait, il tait lanc au travers de Paris
immense. Paris, c'tait la cuve norme, o toute une humanit bouillait,
la meilleure et la pire, l'effroyable mixture des sorcires, des poudres
prcieuses mles  des excrments, d'o devait sortir le philtre
d'amour et d'ternelle jeunesse. Et, dans cette cuve, il rencontrait
d'abord l'cume du monde politique, Monferrand qui tranglait Barroux,
achetant les affams, Fonsgue, Dutheil, Chaigneux, utilisant les
mdiocres, Taboureau et Dauvergne, employant jusqu' la passion sectaire
de Mge et jusqu' l'ambition intelligente de Vignon. Puis, venait
l'argent empoisonneur, cette affaire des Chemins de fer africains qui
avait pourri le parlement, qui faisait de Duvillard, le bourgeois
triomphant, un pervertisseur public, le chancre rongeur du monde de la
finance. Puis, par une juste consquence, c'tait le foyer de Duvillard,
qu'il infectait lui-mme, l'affreuse aventure d'Eve disputant Grard 
sa fille Camille, et celle-ci le volant  sa mre, et le fils Hyacinthe
donnant sa matresse Rosemonde, une dmente,  cette Silviane, la catin
notoire, en compagnie de laquelle son pre s'affichait publiquement.
Puis, c'tait la vieille aristocratie mourante, avec les ples figures
de madame de Quinsac et du marquis de Morigny; c'tait le vieil esprit
militaire dont le gnral de Bozonnet menait les funrailles; c'tait la
magistrature asservie au pouvoir, un Amadieu faisant sa carrire  coups
de procs retentissants, un Lehmann rdigeant son rquisitoire dans le
cabinet du ministre dont il dfendait la politique; c'tait enfin la
presse cupide et mensongre, vivant du scandale, l'ternel flot de
dlations et d'immondices que roulait Sanier, la gaie impudence de
Massot, sans scrupule, sans conscience, qui attaquait tout, dfendait
tout, par mtier et sur commande. Et, de mme que des insectes, qui en
rencontrent un autre, la patte casse, mourant, l'achvent et s'en
nourrissent, de mme tout ce pullulement d'apptits, d'intrts, de
passions, s'taient jets sur un misrable fou, tomb par terre, ce
triste Salvat, dont le crime imbcile les avait tous rassembls,
heurts, dans leur empressement glouton  tirer parti de sa maigre
carcasse de meurt-de-faim. Et tout cela bouillait dans la cuve colossale
de Paris, les dsirs, les violences, les volonts dchanes, le mlange
innommable des ferments les plus acres, d'o sortirait  grands flots
purs le vin de l'avenir.

Alors, Pierre en eut conscience, de ce prodigieux travail qui
s'accomplissait au fond de la cuve, sous les impurets et sous les
dchets. Son frre venait de le dire, qu'importaient, dans la
politique, les tares des hommes, les mobiles d'gosme et de jouissance,
si, de son pas lent et obstin, l'humanit marchait toujours!
Qu'importait cette bourgeoisie corrompue et dfaillante, aussi moribonde
 cette heure que l'aristocratie dont elle a pris la place, si, derrire
elle, montait sans cesse l'inpuisable rserve d'hommes, qui surgissent
du peuple des campagnes et des villes! Qu'importaient la dbauche, la
perversion de trop d'argent, de trop de puissance, la vie raffine,
dissolue, s'attardant aux curiosits sexuelles, puisqu'il semblait
prouv que toutes les capitales, reines du monde, n'ont rgn qu' ce
prix de l'extrme civilisation, la religion de la beaut et du plaisir!
Et qu'importaient mme la vnalit invitable, les fautes et les
sottises de la presse, si elle tait d'autre part le plus admirable
instrument d'instruction, la conscience publique toujours ouverte, le
fleuve qui avait beau charrier des horreurs, qui n'en marchait pas
moins, qui emportait tous les peuples  la vaste mer fraternelle des
sicles futurs! La lie humaine tombait au fond de la cuve, et il ne
fallait pas vouloir que, visiblement, chaque jour, le bien triompht;
car souvent des annes taient ncessaires pour que, de la fermentation
louche, se dgaget un espoir ralis, dans cette opration de
l'ternelle matire remise au creuset, demain refait meilleur. Et, si,
au fond des usines empestes, le salariat restait une forme de l'antique
esclavage, si les Toussaints mouraient toujours de misre, sur des
grabats, comme des btes fourbues, la libert n'en tait pas moins
sortie de la cuve immense, en un jour de tempte, pour prendre son vol
par le monde. Et pourquoi la justice n'en sortirait-elle pas  son tour,
faite de tant d'lments troubles, se dgageant des scories, d'une
limpidit enfin clatante, et rgnrant les peuples?

Mais, de nouveau, les voix de Bache et de Morin, causant avec Guillaume,
s'levrent, tirrent Pierre de sa rverie. Ils parlaient de Janzen,
compromis dans un deuxime attentat,  Barcelone, disparu, revenu 
Paris sans doute, o Bache croyait l'avoir reconnu la veille. Une si
claire intelligence, une si froide volont, et de tels dons gaspills
pour une si excrable cause!

--Quand je songe, dit Morin de sa voix lente, que Barths exil vit au
fond d'une petite chambre pauvre de Bruxelles, dans le frmissant espoir
que la libert enfin rgnera, lui qui n'a pas une goutte de sang aux
mains et qui a pass les deux tiers de sa vie en prison, pour que les
peuples soient libres!

Bache eut un lger haussement d'paules.

--La libert, la libert, sans doute. Mais elle n'est rien, si on ne
l'organise pas.

Et leur ternelle discussion recommena, celui-ci avec Saint-Simon et
Fourier, l'autre avec Proudhon et Auguste Comte. Toute la religiosit
vague de l'ancien membre de la Commune, aujourd'hui conseiller
municipal, reparaissait, dans son besoin d'une foi consolante; tandis
que le professeur, l'ancien garibaldien, gardait, sous sa lassitude, une
rigidit scientifique, une croyance au progrs mathmatique du monde.

Longuement, Bache raconta la dernire commmoration en l'honneur de la
mmoire de Fourier, le groupe des disciples fidles apportant des
couronnes, prononant des discours, une runion touchante d'aptres,
obstins dans leur foi, certains de l'avenir, messagers convaincus de la
bonne parole nouvelle. Puis, Morin vida ses poches toujours pleines de
petites brochures de propagande positiviste, des manifestes, des
rponses, des questions poses et rsolues, o le nom de Comte et
surtout sa doctrine taient exalts, comme la seule base possible de la
religion attendue. Alors, Pierre, qui les coutait, se rappela leurs
disputes d'autrefois, dans sa maison de Neuilly, lorsque lui-mme,
perdu, en qute d'une certitude, s'efforait de faire le bilan des
ides du sicle. C'tait au milieu des contradictions, des incohrences
de tous ces prcurseurs, qu'il avait perdu pied. Fourier avait beau tre
issu de Saint-Simon, il le niait en partie; et, si la doctrine de
celui-ci s'immobilisait dans une sorte de sensualisme mystique, la
doctrine de celui-l semblait aboutir  un code d'enrgimentement
inacceptable. Proudhon dmolissait sans rien reconstruire. Comte, qui
crait la mthode et mettait la science  sa vraie place en la dclarant
l'unique souveraine, ne souponnait mme pas la crise sociale dont le
flot menaait de tout emporter, finissait en illumin d'amour, terrass
par la femme. Et ces deux-l, aussi, entraient en lutte, se battaient
contre les deux autres,  ce point de conflit et d'aveuglement gnral,
que les vrits apportes par eux en commun, en restaient obscurcies,
dfigures, mconnaissables. Mais, aujourd'hui, aprs la lente volution
qui l'avait transform lui-mme, voil que ces vrits communes lui
apparaissaient aveuglantes, irrfutables. Dans les vangiles de ces
messies sociaux, parmi le chaos des affirmations contraires, il tait
des paroles semblables qui toujours revenaient, la dfense du pauvre,
l'ide d'un nouveau et juste partage des biens de la terre, selon le
travail et le mrite, la recherche surtout d'une loi du travail qui
permit quitablement ce nouveau partage entre les hommes. N'tait-ce
donc pas, puisque tous les gnies prcurseurs s'entendaient si
troitement sur ces vrits communes, qu'elles taient le fondement mme
de la religion de demain, la foi ncessaire que le sicle lguerait au
sicle suivant, pour qu'il en ft le culte humain de paix, de solidarit
et d'amour?

Un brusque saut se produisit dans les rflexions de Pierre, il se revit
 la Madeleine, coutant la fin de la confrence de monseigneur Martha
sur l'esprit nouveau, qui annonait que Paris, redevenu chrtien, allait
tre le matre du monde, grce au Sacr-Coeur. Non, non! Paris ne
rgnait que par sa libre intelligence, c'tait un mensonge de l'avoir
domin de la croix, de cette folie mystique et malpropre d'un Coeur
qui saigne. Mais ils pouvaient vouloir craser Paris sous des monuments
d'orgueil et de domination, tenter d'enrayer la science au nom d'un
idal mort, dans l'espoir de remettre la main sur le prochain sicle: la
science achvera de balayer leur souverainet ancienne, leur basilique
croulera au vent de la vrit, sans qu'il soit mme besoin de la pousser
du doigt. L'exprience est faite, l'vangile de Jsus est un code social
caduc, dont la sagesse humaine ne peut retenir que quelques maximes
morales. Le vieux catholicisme tombe en poudre de toutes parts, la Rome
catholique n'est plus qu'un champ de dcombres, les peuples se
dtournent, veulent une religion qui ne soit pas une religion de la
mort. Autrefois, l'esclave accabl, brlant d'une esprance nouvelle,
s'chappait de sa gele, rvait d'un ciel o sa misre serait paye
d'une ternelle jouissance. Maintenant que la science a dtruit ce ciel
menteur, cette duperie du lendemain de la mort, l'esclave, l'ouvrier,
las de mourir pour tre heureux, exige la justice, le bonheur sur la
terre. C'est l, enfin, la nouvelle esprance, la justice, aprs
dix-huit sicles de charit impuissante. Ah! dans mille ans, lorsque le
catholicisme ne sera plus qu'une trs vieille superstition morte, quelle
stupeur que les anctres aient pu supporter cette religion de torture et
de nant! Un Dieu bourreau, l'homme chtr, menac, supplici, la nature
ennemie, la vie maudite, la mort seule douce et libratrice! Pendant
deux mille ans, la marche en avant de l'humanit aura eu pour entraves
cette odieuse ide d'arracher de l'homme tout ce qu'il a d'humain, les
dsirs, les passions, la libre intelligence, la volont et l'acte, toute
sa puissance. Et quel rveil joyeux, lorsque la virginit sera mprise,
lorsque la fcondit redeviendra une vertu, dans l'hosanna des forces
naturelles libres, les dsirs honors, les passions utilises, le
travail exalt, la vie aime, enfantant l'ternelle cration de l'amour!

Une religion nouvelle! une religion nouvelle! Pierre se souvenait de ce
cri qui lui tait chapp  Lourdes, qu'il avait rpt  Rome, devant
l'effondrement du vieux catholicisme. Mais il n'y mettait plus la mme
hte fivreuse, la purile et maladive obstination  vouloir que, sur
l'heure, un Dieu nouveau se rvlt, un idal se crt de toutes pices,
avec ses dogmes et son culte. Certes, le divin semblait ncessaire 
l'homme comme le pain et l'eau, toujours l'homme s'y tait rejet,
affam du mystre, semblant n'avoir d'autre consolation que de
s'anantir dans l'inconnu. Mais qui pourrait dire que la science, un
jour, n'tanchera pas cette soif de l'au-del? Si elle est la vrit
conquise, elle est aussi, et elle sera toujours la vrit  conqurir.
Devant elle, ne restera-t-il pas sans cesse une marge pour le dsir de
savoir, l'hypothse qui n'est que de l'idal? Puis, ce besoin du divin,
n'est-ce pas simplement le besoin de voir Dieu? et si la science
contente de plus en plus ce dsir de tout savoir et de tout pouvoir, ne
croit-on pas qu'il s'apaisera, qu'il finira par se confondre avec
l'amour de la vrit satisfaite? Une religion de la science, c'est le
dnouement marqu, certain, invitable, de la longue marche de
l'humanit vers la connaissance. Cette dernire y arrivera comme au port
naturel,  la paix mise enfin dans la certitude, lorsqu'elle aura pass
par toutes les ignorances et tous les effrois. Et dj cette religion ne
s'indiquait-elle pas, l'ide de dualit, de Dieu et de l'univers,
carte, l'ide de l'unit, du monisme, de plus en plus vidente,
l'unit entranant la solidarit, la loi unique de vie dcoulant, par
l'volution, du premier point de l'ther qui s'est condens pour crer
le monde? Mais, si des prcurseurs, des savants, des philosophes,
Darwin, Fourier et les autres, ont sem la religion de demain, en
confiant au vent qui passe la bonne parole, que de sicles il faudra
sans doute pour que la moisson lve! On oublie toujours que le
catholicisme a mis quatre sicles  se former,  germer en un long
travail souterrain, avant de crotre, de rgner au plein soleil. Qu'on
donne donc des sicles  cette religion de la science, dont la sourde
pousse s'annonce de toutes parts, et l'on verra se constituer en un
nouvel Evangile les admirables ides d'un Fourier, le dsir redevenu le
levier qui soulve le monde, le travail accept par tous, honor, rgl
comme le mcanisme mme de la vie naturelle et sociale, les nergies
passionnelles de l'homme excites, contentes, utilises enfin pour le
bonheur humain! L'universel cri de justice, dont la clameur de plus en
plus haute monte du grand muet, du peuple si longtemps dup et dvor,
n'est qu'un cri vers ce bonheur o tendent les tres, la satisfaction
complte des besoins, la vie vcue pour elle, dans la paix, dans
l'expansion de toutes les forces et de toutes les joies. Les temps
viendront o ce royaume de Dieu sera sur la terre, et que l'autre
paradis menteur soit donc ferm, mme si les pauvres d'esprit doivent un
moment souffrir de cette mort de leur illusion, car c'est l une
ncessit brave que d'oprer cruellement les aveugles, pour les arracher
 leur misre,  la longue nuit affreuse de leur ignorance!

Pierre, tout d'un coup, fut inond d'une joie immense. Un petit cri
d'enfant, le cri d'veil de Jean, son fils, venait de le tirer de sa
rverie; et la brusque pense l'avait envahi que, lui,  cette heure,
tait sauv, hors du mensonge et de l'effroi, rentr dans la bonne et
saine nature. Quel frisson  se dire qu'il s'tait cru perdu, ray de la
vie, tomb au nant du Dieu bourreau, et qu'un prodige d'amour l'en
avait tir, puissant encore, malgr sa crainte du stigmate indlbile,
puisque ce cher enfant tait l, si fort, si rieur, n de lui. La vie
avait enfant de la vie, la vrit clatait, triomphante comme le
soleil. C'tait la troisime exprience faite avec Paris, et celle-ci
concluait, n'tait pas comme les deux premires, avec Lourdes, puis avec
Rome, un avortement misrable, plus de tnbres et plus de douleur.
D'abord, la loi du travail s'tait rvle  lui, Pierre s'tait impos
une tche, la plus humble, ce mtier manuel si tardivement appris, mais
une tche  laquelle il ne manquerait pas un jour, qui lui donnerait la
srnit du rle accept, du devoir accompli, car la vie elle-mme
n'tait que du travail, le monde n'existait que par l'effort. Ensuite,
il avait aim, et son salut s'tait fait par la femme et par l'enfant.
Ah! quel long dtour, pour en arriver  ce dnouement si naturel, si
simple! comme il avait souffert, que d'erreurs et que de colres il
avait remues, avant de faire bonnement ce que tous les hommes doivent
faire! Cette tendresse perdue, aux prises avec sa raison, cette
tendresse qui avait saign des absurdits de la grotte miraculeuse, que
l'orgueilleuse caducit du Vatican avait ensanglante  son tour, se
contentait enfin chez l'poux et chez le pre, chez l'homme confiant
dans le travail, selon la juste loi de la vie. Et de l la vrit
indiscutable, la solution du bonheur dans la certitude.

Mais Bache et Thophile Morin taient partis, avec leurs poignes de
main habituelles, en promettant de revenir causer un soir, tranquilles
aptres convaincus du lointain avenir. Et, comme Jean criait plus fort,
Marie le prit dans ses bras, dgrafa son corsage pour lui donner 
tter.

--Oh! le mignon, c'est son heure, il n'oublie pas, lui!... Pierre, vois
donc, je crois qu'il a grossi encore, depuis hier.

Elle riait, et Pierre s'approcha, riant aussi, pour baiser l'enfant.
Puis, il baisa la mre, saisi d'un invincible attendrissement,  voir
ce petit tre si rose et si goulu, sur cette gorge de femme, si belle,
gonfle de lait. Toute une bonne odeur de fcondit heureuse en montait
 son visage, qui le grisait de la joie de vivre.

--Mais il va te manger, dit-il gaiement. Comme il tire!

--Oh! il me mord bien un peu. Mais c'est plus gentil, a prouve qu'il
profite.

Alors, Mre-Grand, la srieuse, la silencieuse, se mit  causer, le
visage clair d'un sourire.

--Vous savez que je l'ai pes, ce matin. Il a encore gagn cent grammes.
Et le cher amour, si vous aviez vu comme il tait sage! Ce sera un petit
monsieur trs intelligent, trs raisonnable, ainsi que je les aime.
Quand il aura cinq ans, ce sera moi qui lui apprendrai ses lettres, et 
quinze ans, s'il veut, je lui dirai comment on devient un homme...
N'est-ce pas, Thomas? n'est-ce pas, Antoine, et toi, Franois?

Les trois grands fils, levant la tte, gays, approuvrent du geste,
reconnaissants des leons hroques qu'elle leur avait donnes, ne
semblant pas mettre en doute qu'elle vct vingt ans encore, pour les
donner  Jean comme  eux-mmes.

Pierre tait rest devant Marie, dans le ravissement de leur amour,
lorsqu'il sentit, derrire lui, Guillaume lui poser les deux mains sur
les paules. Il se retourna, il le trouva rayonnant lui aussi, bien
heureux de les voir si heureux. Et cela doubla son bonheur, cette
certitude que son frre tait guri, qu'il n'y avait plus, dans la
maison laborieuse, que de la sant et de l'espoir.

--Ah! petit frre, dit Guillaume doucement, te souviens-tu, quand je te
disais que tu souffrais uniquement du combat de ton coeur contre ta
raison, et que tu retrouverais la tranquillit, lorsque tu aimerais ce
que tu comprendrais? Il te fallait rconcilier en toi notre mre et
notre pre, dont la querelle, le douloureux malentendu continuait au
del de la tombe; et c'est fait, les voil enfin qui dorment en paix,
dans ton tre pacifi.

Ces paroles bouleversrent Pierre d'motion. Une joie enflamma son
visage, dsormais si clair, si nergique. Et il avait bien toujours son
front en forme de tour, l'inexpugnable forteresse de la raison qu'il
tenait de son pre, ainsi que le menton tendre, la bouche et les yeux de
bont, que lui avait donns sa mre; mais l'ensemble de la physionomie
s'tait enfin ml, fondu en une harmonie heureuse, d'une srnit
forte. Ses deux premires expriences avortes, c'taient en lui des
crises de la mre, cette tendresse pleurante, perdue de ne pouvoir se
rassasier; et la troisime ne venait d'aboutir au bonheur, que parce
qu'il avait content dans la femme, dans l'enfant, dans la vie
laborieuse et fconde, cette ardente faim d'aimer, tout en obissant 
la souverainet de la raison, au pre qui parlait si haut en lui. La
raison restait la reine. S'il n'avait jamais souffert que des combats
qu'elle livrait  son coeur, il tait tout l'homme, en lutte sans
cesse avec son intelligence et avec sa passion. Et quelle paix de les
avoir rconcilies, de les satisfaire ensemble, de se sentir complet,
normal et puissant, tel que le grand chne qui pousse en libert et dont
les branches  l'infini dominent la fort!

--Tu as fait l, continua tendrement Guillaume, une belle et bonne
oeuvre, pour toi, pour nous tous, pour les chers parents, dont les
ombres apaises et runies sont maintenant si tranquilles, dans la
petite maison de notre enfance. J'y songe souvent,  notre chre maison
de Neuilly, que la vieille Sophie nous garde, et je m'imagine que, dans
l'ombre du grand cabinet de travail, les morts bien-aims se reposent
dlicieusement et nous attendent. Quelle paix pour eux que cette petite
maison dserte! Et, si je vous ai voulus ici par gosme, dsireux de
mettre du bonheur autour de moi, il faudra que ton Jean aille un jour
l'habiter, pour lui rendre toute une jeunesse.

Pierre,  son tour, avait pris les deux mains de son frre. Et, son
regard dans le sien:

--Tu es heureux?

--Oui, heureux, trs heureux, plus heureux que je ne l'ai jamais t,
heureux de t'aimer comme je t'aime, heureux d'tre aim de toi comme
personne ne saurait m'aimer.

Leurs coeurs s'unirent dans cette ardente affection fraternelle, la
plus entire, la plus hroque qui puisse fondre un homme dans un autre.
Et ils s'embrassrent, pendant que, son enfant au sein, Marie, si gaie,
si bien portante, si loyale, les regardait et souriait, avec de grosses
larmes dans les yeux.

Mais Thomas, aprs la toilette dernire qu'il faisait au moteur, venait
enfin de le mettre en marche. C'tait un prodige de lgret et de
force, pesant un poids nul pour l'extrme nergie qu'il dveloppait. Le
fonctionnement en tait d'une douceur parfaite, sans bruit, sans odeur.
Et toute la famille, ravie, l'entourait, lorsqu'une visite vint 
propos, le savant et amical Bertheroy, que Guillaume attendait, l'ayant
justement pri de monter voir fonctionner le moteur.

Tout de suite, le grand chimiste se rcria d'admiration, et quand il eut
examin le mcanisme, quand il eut compris surtout l'application de
l'explosif comme source de force, une des ides qu'il prconisait depuis
longtemps, il flicita Guillaume et Thomas avec enthousiasme.

--C'est une merveille que vous avez cre l, et l'emploi va en tre
d'une porte sociale et humaine incalculable. Oui, oui! en attendant le
moteur lectrique qu'on ne tient pas encore, voil le moteur idal, la
traction mcanique trouve pour tous les vhicules, la navigation
arienne dsormais possible, le problme de la force  domicile rsolu
dfinitivement. Et quel nouveau pas de gant, quel progrs brusque, les
distances rapproches encore, toutes les voies ouvertes, les hommes
fraternisant enfin!... Un grand bienfait, un beau cadeau, mes braves
amis, que vous faites l au monde!

Puis, il plaisanta sur l'explosif nouveau, d'une si terrible puissance,
qu'il avait devin, dont la dcouverte aboutissait  cette bienfaisante
application.

--Et moi, Guillaume, qui croyais, avec toutes vos cachotteries
d'inventeur, que vous me cachiez la formule de votre poudre, dans l'ide
de faire sauter Paris!

Guillaume devint grave. Il avoua, un peu ple.

--J'en ai eu l'ide un instant.

Mais Bertheroy continua de rire, en affectant de voir l une boutade,
malgr le petit froid qu'il avait senti passer dans ses cheveux.

--Eh bien! mon ami, vous avez mieux fait de doter l'humanit de cette
merveille, ce qui n'a pas d tre commode ni sans danger. Voil donc une
poudre qui devait exterminer les gens, et qui va simplement augmenter
leur bien-tre. Les choses finissent toujours bien, c'est ce que je me
lasse  rpter.

Alors, devant cette bonhomie suprieure et tolrante, Guillaume
s'attendrit. C'tait vrai, ce qui devait dtruire servait au progrs, le
volcan domestiqu devenait du travail, de la paix, de la civilisation.
Il avait mme abandonn son engin de bataille et de victoire, il s'tait
satisfait dans cette dcouverte dernire, la fatigue des hommes
soulage, leur labeur rduit  l'effort ncessaire et suffisant. Il
voyait l un peu plus de justice, toute la justice qu'il avait pu faire
pour sa part. Et, lorsque, en se tournant, il apercevait la basilique du
Sacr-Coeur, par la baie vitre, il ne s'expliquait pas la contagion
de dmence qui l'avait un instant envahi, pour qu'il et rv de
destruction imbcile, inutile. Un souffle mauvais avait pass, n de la
misre, des ferments pars de colre et de vengeance. Mais quel
aveuglement de croire que la destruction, que l'assassinat puisse tre
un acte fcond, ensemenant le sol d'une heureuse et large rcolte! On
arrive tout de suite au bout de la violence, et elle, n'est bonne qu'
exasprer le sentiment de solidarit, mme chez ceux pour qui l'on tue.
Le peuple, la grande foule se rvolte contre l'isol qui croit faire
justice. Le volcan, oui! mais le volcan, c'est toute la crote
terrestre, c'est toute la masse populaire qui se soulve, sous
l'irrsistible pousse de la flamme intrieure, pour dresser des alpes,
pour refaire une socit libre. Et quels que soient l'hrosme de leur
folie, leur soif contagieuse du martyre, les assassins ne sont jamais
que des assassins, dont l'action est une semence d'horreur. S'ils
renaissaient de leur sang, si Victor Mathis avait veng Salvat, il
l'avait tu aussi, dans l'universel cri de rprobation, soulev par son
nouvel attentat, plus monstrueux et plus inutile encore.

D'un geste, Guillaume, riant  son tour, dit son absolue gurison.

--Tout finit bien, vous avez raison, puisque tout va quand mme  la
vrit et  la justice. Seulement, il faut parfois des mille ans...
Quant  moi, je vais simplement mettre l'explosif nouveau dans le
commerce, pour que ceux qui en obtiendront l'autorisation,
s'enrichissent en le fabriquant. Il est dsormais  tous... Et je
renonce  rvolutionner le monde.

Bertheroy se rcria. Et ce grand savant officiel, ce membre de
l'Institut, rent, pourvu de toutes les charges et de tous les honneurs,
montra le petit moteur avec une passion, o se retrouvait la vigueur de
ses soixante-dix ans.

--Mais c'est a qui est la rvolution, la vraie, l'unique! c'est avec
a, et non avec les bombes stupides, qu'on rvolutionne le monde! ce
n'est pas en dtruisant, c'est en crant, que vous venez de faire acte
de rvolutionnaire!... Et que de fois je vous l'ai dit, la science seule
est rvolutionnaire, la seule qui, par-dessus les pauvres vnements
politiques, l'agitation vaine des sectaires et des ambitieux, travaille
 l'humanit de demain, en prpare la vrit, la justice, la paix!...
Ah! mon cher enfant, si vous voulez bouleverser le monde en essayant d'y
mettre un peu plus de bonheur, vous n'avez qu' rester dans votre
laboratoire, car le bonheur humain ne peut natre que de votre fourneau
de savant.

Il plaisantait bien un peu, mais on le sentait si convaincu, dans son
ddain de toutes les proccupations qui n'taient pas la science. Il ne
s'tait pas mme tonn, lorsque Pierre avait quitt la soutane; et il
le retrouvait l, avec sa femme et son enfant, sans cesser de se montrer
trs dsintress, trs affectueux.

Le moteur, dans sa vitesse prodigieuse, ronflait  peine, tel qu'une
grosse mouche au soleil. Toute la famille heureuse l'entourait,
continuait  rire d'aise, devant cette victoire. Et voil que le petit
Jean, monsieur Jean, ayant fini de tter, les lvres encore barbouilles
de lait, aperut la machine, le beau joujou qui marchait tout seul. Et
ses yeux brillrent, ses joues se creusrent de fossettes, et il tendit
ses menottes frmissantes, en poussant des cris d'allgresse.

Marie, qui reboutonnait son corsage d'un geste tranquille, s'gaya,
l'apporta, pour qu'il vit mieux le joujou.

--Hein? mon mignon, c'est gentil! a tourne, et c'est fort, c'est
vivant, tu vois!

Autour d'elle, tous s'amusaient de la mine bahie, ravie de l'enfant,
qui aurait voulu toucher, pour comprendre peut-tre.

--Oui, reprit Bertheroy, c'est vivant et c'est fort comme le soleil,
comme ce grand soleil qui resplendit l, sur Paris immense, en y
mrissant les choses et les hommes. Paris moteur lui aussi, Paris
chaudire o bout l'avenir, et sous laquelle, nous autres savants, nous
entretenons l'ternelle flamme... Mon bon Guillaume, aujourd'hui, vous
tes le chauffeur, l'artisan de demain, avec cette merveille qui va
encore largir le travail de notre grand Paris, dans le monde entier.

Pierre fut extrmement frapp, et l'ide de la cuve gante lui revint,
de la cuve ouverte l, d'un bord de l'horizon  l'autre, o le sicle
prochain allait natre de l'extraordinaire mlange de l'excellent et du
pire. Mais,  prsent, par-dessus les passions, les ambitions, les
tares, les dchets, il voyait le colossal travail dpens, l'hroque
effort manuel, au fond des chantiers et des usines, le glorieux
recueillement de la jeunesse intellectuelle, qu'il savait  l'oeuvre,
tudiant en silence, n'abandonnant aucune conqute des ans, brlant
d'en agrandir le domaine. Et c'tait l'exaltation de Paris, tout le
futur qui s'laborait dans son normit, et qui s'en envolerait, en une
clart d'aurore. Si le monde antique avait eu Rome, maintenant
agonisante, Paris rgnait souverainement sur les temps modernes, le
centre aujourd'hui des peuples, en ce continuel mouvement qui les
emporte de civilisation en civilisation, avec le soleil, de l'est 
l'ouest. Il tait le cerveau, tout un pass de grandeur l'avait prpar
 tre, parmi les villes, l'initiatrice, la civilisatrice, la
libratrice. Hier, il jetait aux nations le cri de libert, il leur
apporterait demain la religion de la science, la justice, la foi
nouvelle attendue par les dmocraties. Il tait la bont aussi, la
gaiet et la douceur, la passion de tout savoir, la gnrosit de tout
donner. En lui, dans les ouvriers de ses faubourgs, parmi les paysans de
ses campagnes, il y avait des ressources infinies, des rserves d'hommes
o l'avenir pourrait puiser sans compter. Et le sicle finissait par
lui, et l'autre sicle commencerait, se droulerait par lui, et tout son
bruit de prodigieuse besogne, tout son clat de phare dominant la
terre, tout ce qui sortait de ses entrailles en tonnerres, en temptes,
en clarts victorieuses, ne rayonnait que de la splendeur finale dont le
bonheur humain serait fait.

Marie eut un lger cri d'admiration, montrant Paris du geste.

--Voyez donc! voyez donc! Paris tout en or, Paris couvert de sa moisson
d'or!

Chacun s'exclama, car l'effet tait vraiment d'une extraordinaire
magnificence, cet effet que Pierre avait dj remarqu, le soleil
oblique noyant l'immensit de Paris d'une poussire d'or. Mais, cette
fois, ce n'taient plus les semailles, le chaos des toitures et des
monuments tel qu'une brune terre de labour, dfriche par quelque
charrue gante, le divin soleil jetant  poignes ses rayons, pareils 
des grains d'or, dont les voles s'abattaient de toutes parts. Et ce
n'tait pas non plus la ville avec ses quartiers distincts,  l'est les
quartiers du travail embrums de fumes grises, au sud ceux des tudes
d'une srnit lointaine,  l'ouest les quartiers riches, larges et
clairs, au centre les quartiers marchands, aux rues sombres. Il semblait
qu'une mme pousse de vie, qu'une mme floraison avait recouvert la
ville entire, l'harmonisant, n'en faisant qu'un mme champ sans bornes,
couvert de la mme fcondit. Du bl, du bl partout, un infini de bl
dont la houle d'or roulait d'un bout de l'horizon  l'autre. Et le
soleil oblique baignait ainsi Paris entier d'un gal resplendissement,
et c'tait bien la moisson, aprs les semailles.

--Voyez donc! voyez donc! reprit Marie, pas un coin qui ne porte sa
gerbe, jusqu'aux plus humbles toitures qui sont fcondes, et partout la
mme richesse d'pis, comme s'il n'y avait plus l qu'une mme terre,
rconcilie et fraternelle... Ah! mon Jean, mon petit Jean, regarde,
regarde comme c'est beau!

Pierre, frmissant, tait venu se serrer contre elle. Et Mre-Grand
souriait, ainsi que Bertheroy,  tout cet avenir qu'ils ne verraient
pas; tandis que, derrire Guillaume attendri, les trois grands fils, les
trois colosses, restaient graves, en plein labeur et en plein espoir.

Alors, Marie, d'un beau geste d'enthousiasme, leva son enfant trs haut,
au bout de ses deux bras, l'offrit  Paris immense, le lui donna en
auguste cadeau.

--Tiens! Jean, tiens! mon petit, c'est toi qui moissonneras tout a et
qui mettras la rcolte en grange!

Paris flambait, ensemenc de lumire par le divin soleil, roulant dans
sa gloire la moisson future de vrit et de justice.


FIN


L.--Imprimeries runies, rue Mignon, 2, Paris.--5223.


EUGNE FASQUELLE, DITEUR, 11, RUE DE GRENELLE


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remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
