The Project Gutenberg EBook of Le moulin du Frau, by Eugne Le Roy

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Title: Le moulin du Frau

Author: Eugne Le Roy

Commentator: Alcide Dusolier

Release Date: November 18, 2010 [EBook #34364]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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EUGNE LE ROY


LE MOULIN DU FRAU

Avant-propos d'ALCIDE DUSOLIER

PARIS

BIBLIOTHQUE-CHARPENTIER

EUGNE FASQUELLE, DITEUR

11, RUE DE GRENELLE, 11

1905

Tous droits rservs




AVANT-PROPOS


I

Je ne me rappelle pas avoir jamais eu, du temps que j'tais
critique, l'occasion d'apprcier un roman rustique offrant la
moindre ressemblance de facture avec _le Moulin du Frau_. _Le
Marquis des Saffras_, de La Madelne, _les Paens innocents_, de
Babou, non plus que _le Chevrier_, de Fabre, et _le Bouscassi_, de
Cladel, ne sauraient lui tre compars. L'arrangement de la ralit,
l'inquitude constante de la forme, qui s'accusent galement dans
ces oeuvres rudes ou dlicates, ne s'aperoivent pas une fois dans
_le Moulin_. Ici, nul artifice littraire, l'auteur est absent, il
semble que le livre se soit fait tout seul, soit venu de lui-mme.

Quand je lus dans l'_Avenir de la Dordogne_ les premiers
feuilletons, je fus pris d'emble au charme, absolument nouveau,
d'une navet d'excution sans analogue dans mes souvenirs. Le rcit
se droulait si simplement  travers les villages, les champs, les
landes et les bois, qu'on et jur l'histoire du meunier crite par
le farinier en personne. Rien de prmdit, d'agenc: le Prigord
comme il est et les Prigourdins comme ils sont, voil tout. Oui,
c'est bien le meunier qui raconte au jour le jour la vie de sa
famille et celle de ses voisins, qui nous dit bonnement leurs ides,
leurs peines, leurs gaiets, au fur et  mesure que tels ou tels
incidents les dterminent, sans qu'il tente jamais de combiner ces
incidents pour en tirer un effet ou une situation. Et cependant,
quel intrt elles veillent, ces existences tout unies, o les
surprises et l'extraordinaire n'ont point de place! Quel attrait
dans ces tableaux du monotone train-train rural!

On pourrait dire que, par l, _le Moulin du Frau_ est un tour de
force, si l'effort se trahissait en quelque endroit. Mais non. Si
nous sommes conquis ds le dbut et gards jusqu'au bout, cela tient
avant tout  l'entire sincrit du narrateur,  ce qu'il a vcu son
sujet:

Le pays o l'on naquit, o l'on a grandi, o, petit enfant, on
tendait des gluaux au bord des mares claires frquentes par les
linots et les chardonnerets; les taillis, les chaumes et les mas
que, jeune homme, on a tant de fois arpents, gutres au mollet,
carnassire au flanc et fusil sur l'paule; le paysage familier
enfin, qui vous a pntr insensiblement, voil ce qu'il faut
dcrire, car voil seulement ce que vous rendrez avec puissance, de
faon  impressionner votre lecteur. C'est qu'il fait partie de nous
pour ainsi dire, ce paysage, c'est qu'il est en nous, qu'en le
donnant nous nous donnons nous-mmes: il vit et, partant, il meut.

L'crivain aura beau disposer d'une langue riche en mots qui
peignent et qui sculptent, je le dfie de me toucher par la
description, quelque matriellement exacte qu'elle soit, d'un pays
travers en touriste ou vu par une portire de voiture. La nature
n'a pas de ces facilits de courtisane et ne s'abandonne pas ainsi
au premier passant venu[1].

[Note 1: _Nos Gens de lettres_, p. 284.]

II

Cette sincrit du narrateur, dj si prcieuse en elle-mme, est
servie, dans _le Moulin_, par une justesse de vision des plus
rares--et mise en valeur par une prose singulirement expressive,
mais qui, par bonheur, n'a aucun rapport avec le style tendu,
compliqu, surcharg, dont les professionnels du pittoresque font un
usage si fatigant. Elle est au contraire aise, courante, toute
spontane... Et comme elle convient, comme elle s'adapte aux choses
et aux personnages reprsents!

Personnages? Ce n'est pas le mot. Un personnage est toujours plus
ou moins de convention, et je vous rpte que nous avons affaire ici
 la nature seule. Vous n'y trouverez donc point de personnages,
vous y verrez uniquement les gens du terroir prigourdin, chacun
avec son allure propre, ses traits, ses faons et ses dires, si
fidlement reproduits qu'on s'crie  toute minute: Mon Dieu, que
c'est vrai, comme c'est cela!--Et, notez-le bien, car ce n'est pas
la moindre originalit de ce livre si particulier, jamais ils ne
sont amens de force dans le rcit, ils y paraissent, ils y passent
 leur heure, vous les y rencontrez comme on les rencontre dans la
vie... Et si vous ne les reconnaissez pas  premire vue, c'est que
vous y mettrez de la mauvaise volont, tant ils sont d'une
ressemblance criante! Tenez, les voici, messieurs et paysans:

Les meuniers du Frau, les Nogaret, laborieux et rangs, mais de
coeur gnreux, accueillants aux porte-besace, serviables aux
voisins dans la gne, et qui, rpublicains fiers de leur quatorze
quartiers de meunerie, ne s'en laissent pas plus imposer par la
grosse importance des bourgeois tout neufs que par les grands airs
des hobereaux en bottes molles et en casquette  deux becs;--M.
Silain de Puygolfier, type du gentilltre insouciant et dissipateur,
chasseur de livres et de bergres, buveur, joueur, perdant aux
cartes l'argent de la paire de boeufs qu'il vient de vendre sur le
foirail; sa fille, la demoiselle, qui vieillit au logis, dlaisse
et charmante, regardant avec une mlancolie rsigne les mtairies,
attaches de temps immmorial au castel de famille, s'en aller une 
une aux mains des marchands de biens;--le petit tailleur sec et
taciturne qui, aprs avoir rumin toute la semaine l'article
socialiste de _la Ruche_ en tirant l'aiguille sur son tabli,
s'vertue inutilement, dans les veilles d'hiver o l'on _noise_, 
catchiser la table des mtayres et des bouviers, lesquels
rservent leur attention effare  des histoires de l'autre monde:
la chasse volante, le loup-garou, la biche-blanche, contes en
tremblant par le garon-meunier Gustou;--Nancy, la btarde de
l'hospice; la bonne Mondine, servante chez les Nogaret; le facteur
Brizon; le rebouteux Labrugre; et le cur, et le sacristain, et le
sorcier, et le marchal, et les muletiers, conducteurs de minerai,
et les charbonniers de nos forges disparues, dont les hauts
fourneaux flambaient toute la nuit, embrasant la nappe noire des
tangs! qui sais-je encore? car ils y sont tous, nos ruraux, et
saisis sur le vif, dfinitivement fixs par le meunier Hlie ou par
le matre Eugne Le Roy, que, j'ai beau faire, je ne puis distinguer
l'un de l'autre.

Nos paysages ont trouv leur peintre, qu'on ne surpassera point: les
coutumes, les travaux et les ftes de nos campagnes, un conteur qui
ne sera pas gal. Si vous ouvrez le volume, vous ne le fermerez pas
avant de l'avoir lu tout entier, d'une affile,--et vous le
reprendrez souventes fois, je vous le prdis: vous surtout,
compatriotes, que les exigences de la vie retiennent dans la
grand'ville, mais qui gardez au coeur le regret violent du pays,
o vous reviendrez sur le tard pour y vieillir doucement et reposer
 ct de vos anciens.

Ah! quelle joie pour nous, les _Parisiens_, quel enchantement qu'un
ouvrage pareil! Il est de ceux qu'on installe sur le bas rayon de la
bibliothque, dans la range des amis,  porte de la main. C'est
l que je le placerai. En attendant, je vais commander pour lui une
de ces reliures solides et cossues d'autrefois, une reliure en veau
fin, couleur des armoires de noyer aux veines fonces qui dcorent
nos fermes et nos manoirs prigourdins: je veux  ce livre un
vtement durable comme lui.

    _Alcide DUSOLIER._




LE MOULIN DU FRAU




I


C'tait  Prigueux, le soir de la Saint-Mmoire de l'anne 1844.
Nous tions  souper dans notre petit logement de la rue Hiras; il
y avait l mon oncle Sicaire, le meunier du Frau, et son vieux
camarade et ami, M. Masfrangeas, chef de bureau  la Prfecture,
puis moi troisime, jeune drole de seize ans. La quatrime place
tait celle de ma mre; mais la pauvre femme ne s'asseyait que par
moments, tant elle tait occupe du service, comme c'est la coutume
chez les petites gens, dans notre vieux Prigord. Parmi les amis de
mon pauvre dfunt pre, ma mre tait en grande rputation de bonne
mnagre et de fine cuisinire, et ce soir-l elle ne la faisait pas
mentir; aussi lorsqu'aprs la soupe et le bouilli, elle apporta un
gros barbeau en court-bouillon, M. Masfrangeas ouvrit les nasires
et, en se penchant un peu, renifla doucement le fumet bon sentant
qui montait du plat: Ha! Ha!

--Tu vois Frangeas, dit mon oncle, que je suis de parole; je t'avais
promis de te faire manger un barbeau de quatre livres pour le moins,
et le voil.

--C'est vrai, et tu fais bonne mesure, car celui-l en pesait au
moins cinq.

L dessus mon oncle servit  son ami, dont il courtait le nom par
coutume d'enfants, de mme que l'autre l'appelait Rtou, un gros
morceau de la bte, et la tte,  laquelle tenait un joli morceau du
collet.

--Ho! Ho! faisait M. Masfrangeas, l! l! doucement! Mais on voyait
bien, quoiqu'il ne ft pas faonnier, que c'tait un peu par
honntet, et que cette part ne lui faisait pas peur, et la preuve,
c'est qu'il y revint.

--Tiens, cherche l dedans les instruments de la Passion, dit mon
oncle, en lui donnant la tte, on dit qu'ils y sont tous; pour moi,
je ne les y ai jamais vus.

--C'est que vous tes un paen, mon pauvre Sicaire, dit ma mre, qui
fort en retard, mangeait seulement sa soupe.

--Le gueux! reprit mon oncle en se riant, j'ai bien cru le manquer;
j'en ai eu tout mon faix de le tirer de son trou, sous le roc de
Marty.

--Tu finiras par y rester quelque jour, dit M. Masfrangeas, sans
autrement s'mouvoir; mais il disait a sans y croire, pour parler,
et de vrai, il tait bien attrap  sa tte de barbeau.

--Bah! fit mon oncle, nous autres meuniers, nous plongeons comme des
loutres.

Aprs le barbeau, ma mre apporta un beau plat d'oronges cuites sur
le gril avec de l'huile fine et un petit hachis dedans.

--Diantre! madame Nogaret, vous nous traitez joliment bien, dit M.
Masfrangeas.

--Je n'ai pas grande peine  a, voyez-vous, monsieur Masfrangeas;
c'est Sicaire qui a port les champignons, comme le barbeau, et
aussi l'autre bte qui est  la broche.

--Oui, oui, mais il n'y a que vous pour arranger les affaires aussi
vous serez bien; toujours la plus fine cuisinire que je connaisse
dans notre pays o elles ne sont pas rares pourtant. Le chef de la
Prfecture n'est qu'un gargotier au prix de vous.

Et la pauvre bonne femme souriait, heureuse de voir son hte
content; toutefois allant  la cuisine et songeant  son dfunt
mari, mon pre, qui aimait  se rjouir  table avec ses amis, elle
essuyait ses yeux mouills.

Nous buvions de bon petit vin du Frau, et mon oncle ne le mnageait
pas. Les gobelets d'une roquille taient toujours pleins, et il
conviait souvent M. Masfrangeas  vider le sien en trinquant. D'eau
sur la table, il n'y en avait point, selon l'ancienne coutume du
pays, et personne n'en demandait.

Aprs un petit moment, pendant lequel j'avais lev les assiettes, ma
mre revint apportant un levraut piqu de lard sur le rable et les
cuisses, et allong dans son plat, comme une grenouille qui saute 
l'eau.

--Que dis-tu de cette bte, Frangeas?

--Je dis, mon vieux Rtou, que c'est un joli levraut d'avocat, et
qu'il est rti si  point qu'il y aura du plaisir  lui dire deux
mots; oui.

--Surtout, ajouta mon oncle, avec une aillade comme les sait faire
ma belle-soeur, hein?

--Seulement, reprit M. Masfrangeas, une chose me drange; tu n'tais
pas, bien entendu, en rgle avec la loi.

--Quelle loi?

--H! la nouvelle loi du trois de ce mois. Dornavant on ne pourra
plus chasser qu' de certaines poques, et avec a il faudra un
permis qui cotera vingt-cinq francs.

--Une propre loi! s'cria mon oncle. Ah a, ce vieux farceur de
Philippe a donc encore besoin d'argent pour doter quelqu'un de ses
enfants? S'il n'y a que moi, pour lui foutre vingt-cinq francs, il
attendra longtemps!

Ah! il va bien, le fils d'galit; le mois dernier, c'tait la loi
sur les patentes: voil que nous ne pourrons plus faire moudre,
travailler, sans le payer; aujourd'hui, nous ne pourrons plus tuer
un livre dans notre rtouble sans le payer encore!

--Allons! allons! faisait M. Masfrangeas en riant, pour le calmer;
mais mon oncle tait parti.

--L'argent! l'argent! ils ne connaissent que a, lui et toute sa
clique; il faut payer deux cents francs de taille pour tre
lecteur; a fait que des vieilles btes, comme chez nous ce grand
_Champalimaou_ de Loubignat, nomment nos messieurs  cinq cents
francs, et moi et tant d'autres, nous n'avons que le droit de payer;
de payer pour travailler, de payer pour respirer, de payer pour
chasser!

Mais a ne peut pas durer longtemps comme a!

--Mon pauvre Rtou, dit M. Masfrangeas, a durera plus que nous.

--Jamais de la vie! s'cria mon oncle, dans quelques annes tu
verras a. Vous autres, dans les bureaux, vous ne savez pas ce qui
se passe. Les maires ne disent  la Prfecture que ce qui peut faire
plaisir au gouvernement. Laisse faire un peu, les gens sont bien
sots, mais ils commencent  s'embter d'tre crass sous la charge
et rondins comme des nes qu'on mne au moulin.

--Tu as raison, mauvaise tte, mettons-le, dit M. Masfrangeas; mais
avec tout cela le levraut va se refroidir.

--C'est vrai; tu vas voir.

--Hlie, mon fils, dit mon oncle en aiguisant son couteau avec le
mien, c'est le moment de descendre  la cave. A droite, dans le
coin, tu prendras dans la grande caisse o il y a de la paille,
trois bouteilles de ce vin de Saint-Pantaly que l'ami Cluzel avait
donn  ton pauvre pre... et ne les secoue pas, tu entends.

--Trois bouteilles! fit M. Masfrangeas, et qu'en veux-tu faire?

--Pardieu, les boire, dit mon oncle en attrapant le levraut.

--C'est trop, nous en avons dj bu quatre.

--Ah, bah! quatre et trois font sept; qu'est-ce que c'est que a 
nous trois, car je ne compte pas ma belle-soeur.

Quand je remontai, M. Masfrangeas tait en train de dire ses deux
mots au rable du levraut. Mon oncle dboucha doucement une des
bouteilles et remplit les verres, puis, prenant le sien, il le leva:
Nous allons commencer par boire  la sant de l'ami Masfrangeas! Et
les verres se choqurent, et chacun vida le sien rubis sur l'ongle.

--Eh bien! Comment le trouves-tu, Frangeas?

--C'est un crne vin, du bouquet, de la finesse, passablement de
corps... Cela vaut mieux que tous les bordeaux du commerce.

--Qu'on fait avec du vin de Domme et de Bergerac, acheva mon oncle.
Allons, mon vieux, un autre petit morceau de cette cuisse, tiens...

M. Masfrangeas fit bien: Oh! oh! mais ce n'tait pas trop srieux.

Une bonne salade de chicore  l'huile de noix vierge, presse au
Frau, avec force chapons  l'ail, termina le repas.

Puis ma mre servit le dessert: de bons petits fromages de Cubjac,
des noix, des pommes, puis une tourte aux confitures et un gteau
d'amandes. Ces ptisseries campagnardes faites par elle taient
russies  souhait, comme le remarqua M. Masfrangeas.

Cependant, mon oncle avait toujours de nouvelles sants  proposer.
Aprs M. Masfrangeas, ce fut sa dame; puis l'ane des demoiselles
Masfrangeas, puis la seconde, la troisime...

Mais leur pre se rcriait en riant:

--C'est assez, allons! allons!

--Dans une famille il ne faut pas de prfrence, disait mon oncle:
la plus jeune n'est pas btarde, que diable!

Et M. Masfrangeas vidait son verre en dclarant qu'il ne boirait
plus.

--Mange donc, lui dit mon oncle en lui donnant un morceau de la
tourte bien coup en coin.

Puis quand la tourte fut avale:

--Si nous buvions  la sant de Gustou, qui a tu le levraut? dit
mon oncle.

--C'est assez bu, Rtou, dit M. Masfrangeas en posant la main sur
son verre.

--Allons, eh bien!  la sant de la petite Nancy, qui est alle, 
demi-lieue, au Bois-du-Chat, pour ramasser les oronges! Hein?

--Ah a! est-ce que tu voudrais me faire griser?

--Non pas, je te connais, mon vieux Frangeas, ce n'est pas trois ou
quatre bouteilles qui te font peur.

--Autrefois, oui.

--Tiens, du gteau d'amandes.

Au bout d'un moment:--L'ingratitude, dit mon oncle, est un grand
dfaut. Tu ne refuseras pas au moins, mon ami, de boire  la sant
de ma belle-soeur, qui nous a fait si bien souper?

--Ha! pour a non, et ce sera de bon coeur, dit M. Masfrangeas en
tendant son gobelet.

Et nous trinqumes tous  la sant de ma chre mre.

--Ah! dit-elle, si mon pauvre Nogaret tait l, comme il serait
heureux!

--C'tait un homme comme il n'y en a gure, dit M. Masfrangeas,
d'une voix devenue profonde tout d'un coup: bon comme le bon pain,
franc comme l'or, droit, courageux et honnte, et toujours prt  se
sacrifier pour les autres...

Et il continua ainsi un moment, faisant l'loge de son dfunt ami.

Pendant ce temps, mon oncle, les paupires abaisses, tapotait de
petits coups sur la table avec son couteau, et ma mre et moi nous
essuyions nos larmes qui coulaient doucement.

Il y eut un instant de silence aprs cette pieuse ressouvenance;
puis ma mre dit:

--Mes pauvres amis, je vais vous donner le caf.

--Tiens, mon fils, me dit mon oncle en me donnant dessous, va
chercher des cigares; Frangeas en fumera bien un ou deux.

Le caf tait servi lorsque je revins. Je posai les cigares devant
M. Masfrangeas qui en prit un. Cependant mon oncle avait tir de sa
poche sa pipe que je trouvais si jolie, et qui tait tout simplement
une pipe de terre avec une garniture de cuivre brillant, et un
couvercle retenu par une petite chane; et il la bourrait.
J'apportai une braise pour allumer cigare et pipe, et puis chacun
remua pour faire fondre le sucre. Aprs avoir vid leur tasse 
moiti, mon oncle et M. Masfrangeas firent un fort brlot avec de
bonne eau-de-vie d'Azerat. Ce faisant, ils se mirent  parler de
Delcouderc qui allait passer aux assises dans quelques jours, et ils
tombrent d'accord qu'il serait condamn  mort. Pour les autres,
ses complices, Marie Grolhier et Thibal, on ne savait trop.

--Ce sont tous de fameux coquins, dit M. Masfrangeas.

L-dessus, mon oncle me dit en riant:

--Tu ne veux pas fumer un cigare, Hlie?

--Sainte Vierge! s'cria ma mre, y pensez-vous, Sicaire; un enfant
de seize ans!

--A propos, dit M. Masfrangeas, puisqu'il sera un homme bientt,
vous tes-vous dcide; que comptez-vous en faire, d'Hlie?

--a dpendrait un peu de lui, dit ma mre, mais il n'a d'ide pour
aucun tat.

Et c'tait bien la vrit.

--Vous savez ce que je vous ai dit; s'il veut entrer  la
Prfecture, dans les bureaux, je m'en charge. Qu'en dites-vous?

--Je voudrais bien assez, dit ma mre.

--Et toi, Hlie?

--Je veux bien, monsieur Masfrangeas, rpondis-je, pour ne pas
paratre ingrat devant tant d'intrt. D'ailleurs, j'avais tant
entendu vanter cette administration, que a me flattait aussi.

--Il va aller quelques jours au Frau avec son oncle, reprit ma mre;
alors, au retour, vous pourriez le faire entrer.

--C'est cela; je vais en parler  M. de Marcillac.

C'est ainsi que fut dcide mon entre dans la carrire de
bureaucrate. Si mon pre et vcu, qui tait prote  l'imprimerie
Lavertujon, il m'et fait apprendre son mtier; mais ma mre se
figurait, la pauvre femme, que les bureaux c'tait plus relev. Tout
ce qu'elle avait ou conter  M. Masfrangeas, de prfets, de
dputs, ne lui en avait pas donn une petite ide.

Mon oncle et M. Masfrangeas achevaient tranquillement leur _gloria_,
et je les admirais navement pendant ce temps. M. Masfrangeas tait
le bon vrai portrait du Prigordin: tte grosse, encadre d'un grand
faux-col qui lui guillotinait les oreilles, cheveux chtains
bouriffs, yeux bruns, figure rouge. Il avait les traits un peu
forts, mais toute sa figure ptillait d'esprit et respirait le bon
sens pratique de notre race.

Mon oncle Sicaire ne ressemblait en rien  son ami: il avait les
traits rguliers, le nez droit et les yeux gris-bleu. Tandis que M.
Masfrangeas tait entirement ras, manque deux petits favoris qui
ne dpassaient pas les oreilles, lui avait rapport des chasseurs
d'Afrique une barbe noire et frise qui allait bien  sa figure
hle. Sur son front carr ses cheveux coups ras faisaient des
pointes rgulires. Mes yeux allaient de l'un  l'autre; il me
tardait qu'ils eussent fini, pour aller voir les baraques de la
foire.

Mais ma mre arriva avec une toupine de prunes:

--Ce sont des prunes du Frau, c'est moi qui les ai faites; vous
allez bien en tter, monsieur Masfrangeas.

--Pour sr, j'en goterai avec plaisir pour cette double raison.

Et nous prmes une prune.

Je pensais que c'tait fini; mais mon oncle allongeant le bras vers
le cabinet me dit:

--Porte cette petite roquille, Hlie.

--Qu'est-ce que tu veux me faire boire encore? dit M. Masfrangeas.

--a, dit mon oncle, en prenant la petite bouteille, c'est de
l'eau-de-vie faite par mon grand-pre, en l'an onze.

--Bigre! fit M. Masfrangeas.

--a fait, reprit mon oncle, qu'elle a ses quarante et un ans. Aprs
a, si tu as peur qu'elle te fasse mal? ajouta-t-il en goguenardant.

--Les bonnes choses ne font jamais mal, dit M. Masfrangeas en
tendant sa tasse aprs l'avoir bien rince.

Cette vnrable eau-de-vie fut bue avec recueillement, et M.
Masfrangeas exprima ainsi sa faon de penser:

--On devrait se mettre  genoux pour boire cela!

--Malheureusement, il n'en reste plus que deux ou trois pintes, ce
sera pour quand Hlie se mariera.

Je me mis  rire, et ma mre dit:--Alors elle a encore le temps de
vieillir, a ne sera pas demain.

--Non, reprit mon oncle, et en ce moment, il pense plutt  aller
voir les baraques; nous allons y aller, tu vas voir, mon fils.

Nous nous levmes. Aprs tous les remerciements et les compliments
coutumiers, M. Masfrangeas embrassa ma mre:

--Eh bien, c'est entendu, n'est-ce pas, quand ce garon reviendra du
Frau, vous me l'enverrez; d'ici l, j'aurai arrang tout cela.

En sortant, nous prmes par la place de la mairie, parce que mon
oncle voulait aller voir de sa jument, et au bout de la rue
Saint-Silain, nous voil descendant la rue Taillefer. Je les
regardais aller devant tous deux. M. Masfrangeas avait une grande
lvite bleu fonc, un pantalon gris et un chapeau de mme couleur 
longs poils. Avec a une cravate haute, et un gilet  fleurs, sur
lequel battaient les breloques de sa montre. Il reprsentait bien
ainsi le petit bourgeois cossu de l'poque.

Mon oncle, lui, tait habill en meunier, de drap blanc en entier;
veste dite: sans-culotte, gilet boutonn carrment, avec deux
ranges de boutons de cuivre poli, culotte  pont-levis; tout cela
tait blanc, et le chapeau de feutre ras tait blanc aussi. C'tait
un vrai chapeau prigordin,  larges bords,  calotte ronde, comme
on n'en fait plus gure; les meuniers d' prsent suivent la mode.
La seule chose qui ne ft pas blanche dans l'habillement de mon
oncle, c'tait une cravate de soie noire, noue tout bonnement, et
sur laquelle se rabattait le bord-de-cou de sa chemise en bonne
toile de mnage.

Ces deux bons amis avaient bu,  eux deux, six ou sept bouteilles,
puis le caf, des glorias, de l'eau-de-vie, et ils s'en allaient
tranquilles, la tte froide et les jambes solides; ils taient
contents, comme nous disons, et voil tout.

Au fond de la rue Taillefer, l'htellerie du _Chne Vert_ flambait,
et par toutes les fentres on voyait les servantes aller et venir en
portant des piles d'assiettes.

--Romieu a fait bigrement des bons dners l, avec M. Sauveroche et
d'autres bons vivants, dit M. Masfrangeas. C'est une bien ancienne
auberge, ajouta-t-il. Vergnaud, Ducos et d'autres dputs de la
Gironde y ont log au commencement de la Rvolution.

Tout en parlant, nous coulions par la rue de Cond, jusque derrire
la tour Mataguerre et nous entrmes dans l'curie o tait la
jument. La Grise, nous entendant, tourna la tte et rossignola tout
bellement en reconnaissant son matre.

--Tu vas voir, ma vieille... Et il alla la dtacher et il la mena
boire au bac dans la cour. Aprs il appela le garon, se fit donner
quatre litres de civade, les cribla bien, tant les petites pierres,
et les donna  sa bte. Pendant ce temps, M. Masfrangeas s'tait
retir dans un coin, et on entendait sur la litire comme un
bruissement qui n'en finissait pas.

La botte donne, la paillade faite, nous remontmes vers le
Triangle. La place tait, en ce temps-l, leve au-dessus du niveau
des routes qui la bordent, et entoure de banquettes de pierre avec
de beaux arbres; on a ras tout a depuis et on a eu tort, selon
moi.

Ce soir-l, on menait grand bruit sur la place. Les lampions
fumaient avec une sale odeur de graillon, car on ne voyait pas alors
des baraques claires au gaz, comme aujourd'hui.

M. Masfrangeas s'arrta devant une baraque assez propre pour
l'poque. Sur l'estrade, un grand hussard rouge avec des tresses
blondes qui lui plaquaient sur les joues, soufflait  en crever dans
un trombone  coulisse. A ct de lui, un pierrot tout enfarin
s'essoufflait dans un cornet  piston. De l'autre ct de l'entre,
un gamin faisait des roulements superbes sur le tambour et un
paillasse tapait  tour de bras sur sa grosse caisse, avec
accompagnement de cymbales.

Au milieu de l'estrade, devant l'entre, se promenait les bras nus,
les paules dcolletes, une belle fille en maillot rose et en jupe
de gaze trs courte que chaque coup de reins, lorsqu'elle se
retournait, raccourcissait encore. Je ne sais pas ce qui dcida M.
Masfrangeas, mais la musique finie, il dit: Entrons l, et nous
entrmes, aux premires places, qu'il paya en faisant changer cent
sous.

Aprs avoir vu des tours de force, d'adresse, d'quilibre, des
farces comiques, la jeune fille aux jupes courtes dansa sur la corde
avec beaucoup de joliesse, ce qui intressa grandement M.
Masfrangeas et me fit plaisir aussi  moi, sans que je susse
pourquoi d'ailleurs.

Aprs cette reprsentation, nous allmes voir un lphant savant qui
faisait aussi des tours d'quilibre, et soupait ensuite en public,
servi par un singe habill comme un petit pastronnet.

Au sortir de l nous nous promenmes un peu dans la place, et en
passant nous vmes une baraque o on montrait des oiseaux savants.
Dans une autre, des ours se battaient avec des chiens. Tous les
bouchers de la ville taient l en amateurs, et avaient amen leurs
dogues et leurs boule-dogues pour les prouver et faire des paris.
Les abois enrags des chiens et les grognements froces des ours
faisaient un train assourdissant; aussi  peine entendait-on le
bruit des chanes de l'homme sauvage qui mangeait les poulets tout
vivants, et dont la baraque tait en face.

Tout en nous promenant, est-ce que nous n'allons pas voir sur la
porte de l'htel Vdrenne, le cur Pinot, de chez nous, qui fumait
tranquillement sa pipe en prenant le frais. Comme a m'tonnait, mon
oncle et M. Masfrangeas se mirent  rire de ma btise.

--Il grille plus de tabac que moi, dit mon oncle, en bourrant sa
pipe.

Aprs avoir pass devant le thtre bien clair, o on jouait _La
Grce de Dieu_, M. Masfrangeas proposa de prendre un verre de punch,
et nous entrmes au caf Rose Beauvais.

Fayolle l'improvisateur y tait justement pour lors, et il chantait
une de ses chansons patoises, qu'il coupait de brocards  l'adresse
des assistants.

Lorsqu'il vit M. Masfrangeas, il le salua de trois couplets patois
qui se peuvent tourner ainsi:

    C'est monsieur Masfrangeas,
    De la Prfecture,
    Qui s'est certes fait friser
    Chez Jean La Verdure!

Tout le monde s'esclaffa de rire, en voyant la tte broussailleuse
de M. Masfrangeas, et en pensant  La Verdure, qui tait un petit
perruquier du ct du Pont-Vieux, qui ne savait point seulement ce
que c'tait qu'un fer  friser.

--Encore! encore! Fayolle! cria-t-on.

Et Fayolle continua:

    Il aime le bouteillon,
    C'est un franc Prigord,
    Lorsqu'il voit un cotillon,
    Il y court tout d'abord!

Les battements de mains et les clats de rire recommencrent, et M.
Masfrangeas riait plus fort que les autres. Le silence un peu fait,
il cria:

--Va toujours, Fayolle!

Et mon Fayolle reprit:

    Vif comme il n'y a personne,
    Bon homme tout de mme,
    Pour arranger quelqu'un
    Il ne tire pas en arrire!

C'tait bien la vrit, aussi tout le monde applaudit longtemps et
quelques-uns qui connaissaient M. Masfrangeas vinrent lui toucher de
main; et lui riait de bon coeur avec tout le monde. Aujourd'hui, a
ne se ferait plus, les messieurs de la Prfecture ne s'y prteraient
pas. Je ne veux pas dire pour a qu'ils soient fiers, mais ce n'est
plus le genre. En ce temps on tait plus proche de la Rvolution; la
bourgeoisie sortie du peuple tout frachement, ne s'tait pas encore
leve au-dessus de lui, et M. Masfrangeas n'oubliait pas que son
pre tait un simple ouvrier tanneur d'Excideuil.

Au sortir du caf, nous montmes jusqu'au Pouradier, histoire de
prendre l'air. Il y avait foule sur les boulevards, et en
redescendant, tant en face du palais de justice fini depuis cinq ou
six ans, M. Masfrangeas proposa d'entrer sur le Bassin, o il y
avait beaucoup de marchands et de baraques.

Mon oncle acheta trois ou quatre bagues de la Saint-Mmoire en
perles de couleur varies, et puis nous voici allant, vaguant de 
de l dans la foule, comme des badauds, regardant les marchands et
les baraques.

Tout d'un coup, M. Masfrangeas s'arrta devant la loge d'une gante.
Une gante de quinze ans, appele Caroline, disait un grand tableau
o tait tir son portrait en grande toilette de soire, avec force
chanes, carcans et le reste.

--Il faut voir cela, dit mon futur chef.

Mon oncle lui envoya, en se penchant un peu, quelque brocard que je
n'entendis pas: je n'ous que la rplique faite en patois:

--Avec a que tu craches dessus!

J'tais si nice alors, que je ne pus m'expliquer sur quoi mon oncle
ne crachait pas. Depuis, je l'ai compris et je puis bien dire que M.
Masfrangeas se trompait grandement.

Jamais je n'ai connu d'homme plus honnte avec les femmes que mon
oncle.

Mais M. Masfrangeas,  ce moment-l, voulait lui rendre la monnaie
de sa pice, en le badinant sur les bagues qu'il venait d'acheter,
parce que c'est de coutume chez nous que ceux qui vont  la
Saint-Mmoire apportent une bague pour leur bonne amie.

A propos de ce patois, il me faut dire que ce soir-l, comme
toujours, les deux amis employaient souvent notre langage paysan.
C'tait une coutume gnrale alors, mme dans la bonne bourgeoisie,
de parler le patois, et d'en faire entrer des mots et mme des
phrases dans les parlements faits en franais. De l, ces locutions
patoises, ces tournures de phrases translates de prigordin en
franais dont nous avons l'accoutumance. J'en devrais parler au
pass, car, si autrefois, chacun tenait  gloire de parler
familirement notre vieux patois, combien de Prigordins l'ignorent
aujourd'hui! Cette coutume a disparu avec les bonnes coiffes 
barbes, de nos grand'mres, avec nos vieilles moeurs simples et
fortes, notre amour des coteaux pierreux, et ces habitudes de vie
rustique, qui avaient fait cette race robuste et vaillante, dont
Beaupuy, Daumesnil et Bugeaud sont des types remarquables.
Aujourd'hui, on voit des Prigordins qui n'aiment pas l'ail, et ne
savent pas le patois!

Mais il n'y a plus que quelques vieilles badernes comme moi qui
regrettent ces choses.

Ce petit cart de mon rcit, expliquera pourquoi j'emploie, en
crivant en franais, des expressions qui ne sont pas franaises, et
pourquoi je donne  des mots franais leur signifiance patoise. Les
anciens me comprendront tout de mme, et ceux qui n'ont pas tout 
fait oubli les coutumes du pays; les autres, non, mais je n'y puis
rien. C'est que je ne suis pas un savant, il s'en faut de plus de
cent empans. Je ne suis pas all au collge,  mon grand regret, car
tout enfant, j'avais bonne envie d'apprendre, mais mes parents
n'avaient pas le moyen. Lorsque je voyais passer, allant en
promenade, les collgiens d'alors, avec leur habit bleu de roi 
boutons dors, et leur chapeau haut de forme, ce n'tait pas cet
habillement dans lequel j'aurais t mal  l'aise que j'enviais;
mais les facilits qu'ils avaient de s'instruire. Le latin surtout;
oh! que j'aurais voulu l'apprendre. J'avais trouv une vieille
histoire romaine, et j'aurais aim lire dans leur langue, les
historiens de cette Rome antique que je trouvais si grande.

Depuis, j'ai attrap quelques bribes de  de l, mais rien qui
vaille la peine d'en parler. Le fonds manque du tout; aussi je
conviens qu'il m'est impossible d'crire autrement que j'ai parl
depuis quarante ans que je suis revenu au Frau. Que l'on m'excuse
donc si je patoise en franais, et si je francise en patois.

Tant que j'y suis, il faut que j'explique une autre affaire. Si on
trouve quelquefois, par-ci, par-l, des F et des B, il ne faut pas
s'en tonner. Nous autres paysans nous lchons un: foutre, ou un:
bougre, assez facilement, de manire que si on n'en avait pas
rencontr on aurait trouv a bien tonnant de ma part. D'ailleurs,
voyons, on entend de ces paroles tous les jours, sans s'en fcher,
et que a entre dans l'entendement par les yeux ou par les oreilles,
c'est kif-kif, comme disait mon oncle. Et puis enfin, c'est sans
malice que nous nous servons de ces mots-l, mais tout bonnement
pour orner un peu notre langage et lui donner du nerf.

Pour en revenir  la gante,  bien dire la vrit, elle n'avait pas
tant de chanes et de colliers et de dentelles que sur le tableau,
mais, au demeurant, l'enseigne ne trompait point. Ce n'tait pas une
de ces grandes cratures, de ces colosses de femmes aux allures de
grenadier, aux traits homasses, avec des moustaches. Non, c'tait
comme le disait le tableau une fille de quinze ans  peu prs, de
six pieds de haut, bien faite, avec une jolie figure frache et un
sourire tout jeune, qui contrastait fort avec ses formes trs
accuses.

Je ressentis,  la vue de cette belle crature, je ne sais quel
sentiment encore inconnu. Il me semblait que j'aurais eu du plaisir
 me coucher  ses pieds,  la regarder toujours,  dormir prs
d'elle comme un enfant prs de sa mre.

M. Masfrangeas, dans ce temps, faisait quelques questions au jeune
phnomne, qui rpondait trs bien avec une voix douce qui
augmentait le plaisir que j'avais de la voir. Elle montra de trs
prs ses bras superbes et les fit tter aux gens qui taient l;
puis relevant honntement sa robe jusqu'au-dessous du genou, elle
offrit un mollet magnifique  leur admiration: voyez, Messieurs, il
n'y a rien de postiche, vous pouvez vous en assurer. M. Masfrangeas
s'en assura assez longtemps, et quelques autres aprs lui; mais
lorsque pouss, je ne sais par quel sentiment, je voulus vrifier 
mon tour, elle laissa retomber sa robe, et me dit en se riant: vous
tes trop jeune mon petit ami!

J'tais timide d'habitude, mais ce soir-l, j'avais bu un peu plus
que de coutume, et je rpartis:

--Trop jeune! mais j'ai seize ans, un an de plus que vous!

Tout le monde se mit  rire, y compris la gante, et nous sortmes
l-dessus.

--Ce punch, dit M. Masfrangeas, a altre; si nous prenions un petit
bol de vin  la franaise!

--Tout  l'heure, dit mon oncle. Et nous continumes  nous promener
dans la foule.

Nous voil arrts devant une baraque de lutteurs. Ah, il n'y avait
pas de luxe dans cet tablissement; six ou huit grandes barres
soutenaient une toile toute rapetasse. Sur le devant, des planches
sur des barriques faisaient une estrade, ou taient rangs cinq
lutteurs clairs par des lampions de suif qui puaient fort. Ils
taient l, en maillot, les bras croiss pour mieux montrer leurs
muscles, et, bien campes sur des cous normes, leurs ttes au front
bas, avaient une expression ennuye et bestiale qui n'tait pas bien
plaisante  voir. Au-dessus de l'entre une bande de calicot faisait
savoir au public que l'arne tait dirige par le clbre Jeanty,
dit _Le Rempart du Prigord_.

--Tiens! fit tout d'un coup mon oncle, le _Canau_!

En entendant a, un des lutteurs se pencha vers la foule et dit:

--Qui parle du _Canau_?

--Ici, rpondit, mon oncle en s'approchant.

L'hercule se pencha encore, cherchant son homme de ses gros yeux
myopes qui lui sortaient de la tte. Sur son front rid, ses cheveux
roux se tortillaient en mches courtes qui, avec sa grosse tte et
ses yeux, lui donnaient la ressemblance d'un boeuf, d'un bon gros
animal pas mchant.

Il lui fallut mettre le nez sur mon oncle pour le reconnatre.

--Ah, c'est toi! dit-il en lui serrant la main.

Puis aprs:

--C'est la dernire sance, il est dix heures et demie, entre avec
ta socit, et dans une demi-heure nous pourrons parler un peu.

Mon oncle se retourna, mais pour lors, je composais toute sa
socit, M. Masfrangeas avait disparu.

En regardant bien, nous le vmes devant un muse de figures de cire,
mais il n'tait plus seul, Mme Masfrangeas et ses trois demoiselles
le tenaient et n'avaient pas l'air de vouloir le lcher.

Il vint nous dire qu'il se trouvait forc de faire entrer toute sa
famille au muse, ayant eu l'imprudence de le promettre, et il nous
quitta en pestant, aprs nous avoir secou la main.

Nous entrmes dans la baraque des lutteurs, prcds du _Canau_. En
passant devant le bureau reprsent par une petite femme sche qui
n'avait pas l'air trop jovente, le bourgeois dit: Ce sont des amis,
et aprs nous avoir installs, il alla  ses affaires.

Bientt aprs entrrent dans l'arne, entoure d'une corde tendue
sur des piquets, deux des lutteurs de la troupe: ils se donnrent la
main et s'empoignrent. La lutte dura quelques minutes, et l'un
d'eux fut renvers tout bravement  terre, puis l'autre lui tendit
la main pour se relever.

Un autre couple lui succda, et ce fut toujours  peu prs la mme
chose. Tout a ne m'amusait gure, car il me semblait que ces
gens-l n'y allaient pas bon jeu bon argent, et qu'ils paraissaient
plus occups de faire des effets de muscles, que de lutter pour la
victoire qui paraissait arrange d'avance.

Mais tout d'un coup, voici un meunier qui entre dans la baraque avec
deux autres individus.

--Voil Poncet, dit mon oncle, a se passera mal.

C'est que la rputation de Poncet tait grande. Ses tours de force
taient connus de tous. Il chargeait une barrique de vin sur une
charrette, comme un autre un panier de vendange. On racontait aussi
qu'un jour, luttant dans une baraque avec un ours, et se sentant un
peu press, il avait cass les reins  la bte en la serrant dans
ses bras.

Mon oncle alla  lui, et l'emmena dans un coin de la baraque.

--C'est le _Canau_, tu sais bien, le _Canau_ de Saint-Mdard, qui
est le patron; mnage-le, a lui ferait du tort.

Ha foutre! c'est lui qui est le _Rempart du Prigord_, dit Poncet;
eh bien! n'aie crainte, je ne lui veux pas de mal, le pauvre chien,
je ne veux pas l'empcher de gagner sa vie. Mais quant  ses hommes,
je sais que dans leur auberge, ils se sont vants de me tomber, et
je les foutrai tous sur le cul!

Aprs cette dclaration nergique, Poncet se mit  regarder avec les
autres.

En ce moment, le _Rempart du Prigord_ tait sur l'estrade, et
invitait les amateurs qui pouvaient se trouver parmi le public 
entrer, car il y avait dj deux caleons de demands. Lorsqu'il
revint, mon oncle lui dit deux mots  l'oreille pour le prvenir de
ce qui allait se passer.

Le _Canau_ revint aussitt vers le public et dit: Messieurs, on
m'apprend  l'instant que le fameux Poncet est dans mon
tablissement, et qu'il veut lutter avec tout le personnel de
l'arne. Cet amateur distingu est trop connu  Prigueux, pour que
je rappelle ses tours de force. C'est une vraie chance de tomber sur
une sance comme celle-l. Entrez, Messieurs, entrez, nous allons
commencer.

Cette annonce fit encore entrer une trentaine de personnes,
curieuses de voir lutter Poncet.

Le premier amateur qui sortit du recoin o on se dshabillait
derrire une toile, tait un garon boulanger, tout jeune, sans un
poil de barbe, mais bien bti: ses bras dvelopps par la maie
taient normes, mais ses jambes paraissaient un peu faibles en
proportion.

Quoiqu'il n'entendt rien aux finesses de la lutte, il se dfendit
bien, donna du fil  retordre  son homme et se fit applaudir 
plusieurs reprises. Il fut enfin couch sur le dos par un coup
d'habilet plutt que de force, comme on s'accorda  le dire.

Le deuxime amateur tait loin d'avoir la force du premier; aussi ne
pesa-t-il gure aux mains de son partenaire, l'_Invincible
Auvergnat_.

Pendant ce temps, Poncet se dshabillait. Lorsqu'il arriva, enfin,
trapu, carr, poilu comme un loup, en balanant ses bras noueux et
longs, ces bras terribles qui avaient broy la charpente de l'ours,
il y eut de grands claquements de mains.

--H bien, vous autres, dit-il en se campant dans l'arne, il parat
que vous voulez me tomber: Je vous attends, venez comme vous
voudrez.

Les lutteurs s'taient entendus, et l'un d'eux s'avana au milieu de
l'arne. Celui-l avait nom: _Le Fort de la Halle_; c'tait un
Parisien, ancien porteur  la Halle aux farines, bien fait, et
connaissant toutes les ruses du mtier.

Il donna en coyonnant la main  Poncet:

--Entre meunier et porteur de farine, on ne se fait pas de mal,
n'est-ce pas?

--Que non, dit Poncet.

Le plan des lutteurs, qui taient revenus de leurs vantardises,
tait de commencer par fatiguer le meunier, en lui dpchant d'abord
les moins forts, et de rserver le plus dangereux, le _Colosse du
Nord_, qui, venant le dernier, le tomberait bien sr.

C'est pour cela que l'habile Parisien commenait, mais il n'eut
gure le temps de montrer son escrime; en moins de trois minutes, il
tait enlev et pos  terre comme un enfant.

--Vous tes mon matre, dit-il  Poncet en se relevant.

L'_Invincible Auvergnat_ lui succda, et ne pesa pas davantage dans
les mains du meunier.

Celui qui vint aprs, avait nom: _Le Tombeau-des-Forts_, et sa
personne tait bien rpondante  son nom. Il avait le regard en
dessous et mchant, comme un taureau qui va donner un coup de corne,
et de fait il passait pour tratre.

Poncet vit d'abord qu'il avait affaire  une mchante bte, mais il
ne s'en tonna pas.

Ce _Tombeau-des-Forts_ avait,  ce qu'on disait, des moyens secrets
et des coups de reins auxquels on ne pouvait rsister. Cependant le
meunier rsista, et au bout de dix minutes il fut clair que le
lutteur ne pensait plus qu' se dfendre. Toutes ses feintes, toutes
ses habilets ne servaient de rien, et le meunier restait l plant
en terre comme un chne, et ses bras serrant toujours davantage.
Enrag, cumant, le _Tombeau-des-Forts_ essaya de passer la jambe,
ce qui fit crier tout le monde. Mais Poncet, furieux, ayant repris
son aplomb, lui donna, de colre, une serre terrible qui lui fit
faire couic, et l'envoya  trois pas, les quatre fers en l'air,
comme un chien dont on se dbarrasse.

--Bravo! bravo! Et pendant deux minutes, les mains battirent ferme
en l'honneur de Poncet.

Le _Tombeau-des-Forts_ se retira en s'poussetant, l'oreille basse
et le regard mauvais.

C'tait au tour du _Colosse du Nord_, il s'avana pesamment au
milieu de l'arne.

--Si vous tes fatigu, dit-il  Poncet, nous pourrions remettre la
partie  demain.

--Merci bien, mais je ne suis pas fatigu. Le temps de souffler un
peu seulement.

Ce _Colosse du Nord_, n'avait pas vol son nom. C'tait un homme de
cinq pieds neuf pouces, avec des membres  proportion. Ses cuisses
taient grosses comme le corps, et ses bras gros comme les cuisses
d'un homme ordinaire; avec a des paules  porter un boeuf et des
poings  l'assommer. Par exemple; il y avait de la graisse dans ce
grand corps, et son ventre commenait  le gner un peu. Jusque-l,
il n'y avait pas eu de gageures, tout le monde tait pour ainsi dire
sr de Poncet. Mais le _Colosse du Nord_, avec cette taille et ces
membres de gant, imposa  quelques amateurs, qui parirent pour
lui. Voyant a, mon oncle s'cria:

--Une pistole contre un cu pour Poncet!

--Tenu! tenu! firent plusieurs.

--Voyons, vous tes, un, deux, trois, quatre, a va.

Et les enjeux furent mis entre les mains d'un tiers.

Puis les deux hommes se crochrent.

Ils commencrent par se tter l'un l'autre, chacun cherchant 
deviner le ct faible de son adversaire. Puis ils s'engagrent
srieusement, et sur leurs jarrets et leurs bras, les tendons se
dessinaient en saillie. Le lutteur se mfiait des bras du meunier,
et s'arc-boutait sur ses reins pour ne pas lui donner de prise; mais
cette position qui l'loignait de son homme le gnait pour
l'attaque. Il russit pourtant  le faire branler un peu sur ses
jambes, mais tous ses efforts commenaient  le faire souffler.
Alors Poncet raidit ses bras, et l'attira un peu  lui. Se sentant
serr de prs, l'hercule voulut se servir de sa masse, pesa sur le
meunier et le poussait, afin de saisir, dans un mouvement de recul,
l'instant de l'enlever. Mais Poncet porta un jarret en arrire, et
ne bougea plus. C'tait beau  voir, ma foi, ces deux hommes qui
luttaient, buts l'un contre l'autre comme deux taureaux entts.
Leur front luisant sous la flamme rouge des lampions, leurs nasires
ouvertes  y fourrer le pouce, leurs yeux brillants, leur bouche
serre, marquaient que cette fois c'tait pour de bon. Tous leurs
membres accusaient leurs efforts; leurs tendons sortaient de la
chair, comme des cordes, et les veines de leur cou se gonflaient
comme prtes  crever. Cependant Poncet sentant l'hercule souffler,
serra peu  peu ses bras terribles, et finit par le tenir
troitement serr contre lui. L'autre, mch par ces bras noueux
durs comme des cbles, se laissa treindre davantage, et tous ses
efforts pour reprendre un peu de libert furent inutiles.

Lorsque Poncet le tint boucl, serr  en perdre haleine, il le
porta  gauche,  droite comme un arbre que le vent va draciner,
augmentant  mesure ce balancement, et finalement par un effort
vigoureux, l'enleva et le coucha  terre.

Si l'on claqua des mains, si on cria: Bravo! vive Poncet! point
n'est besoin de le dire. Tous les gens qui taient l, braillaient,
griss par la victoire du Prigordin. Lui, cependant, le matre de
tous, s'essuyait le front avec son bras, et reprenait haleine. Mon
oncle ayant empoch ses quatre cus, lui criait d'aller se vtir.

Poncet leva la main et dit:

--Ce matin, j'avais fantaisie de lutter avec tous; mais  cette
heure, je suis fatigu. D'ailleurs il ne reste plus que le patron,
qui est mon ancien camarade Jeanty, et je vous dirai bonnement que
quand nous tions encore des droles, et que nous luttions pour nous
exercer sur la promenade o on fait des cordes, l-bas  Excideuil,
il me couchait toujours. De longtemps donc il est mon matre, il
n'est besoin de le montrer, je le reconnais.

Personne ne fut pris  cette dfaite, on se mit  rire, et le
_Canau_ vint secouer la main de Poncet, pour lui marquer qu'il le
comprenait bien, aprs quoi le meunier alla s'habiller derrire le
rideau, dans le coin.

Cependant tout le monde s'coulait, et en s'en allant, il y en avait
qui disaient:

--C'est bien dommage que M. Savy ne se soit pas trouv l.

Quand tout le monde fut sorti, Jeanty passa un paletot sur son
maillot, et Poncet tant prt, mon oncle dit: Il y a douze francs 
manger, nous allons faire un vin chaud. Et nous voil partis pour un
petit caf voisin. Sur la sortie de la baraque, la bourgeoise de
Jeanty arrta son homme:

--Ne bois pas trop, Jeanty, tu entends... Messieurs, ne le faites
pas boire, il ne pourrait pas travailler demain.

--N'ayez crainte, lui dit Poncet; un petit vin chaud avec des
anciens camarades, a ne peut pas lui faire de mal.

Ce petit vin chaud de trois pintes fut servi au bout d'un moment,
dans une bassine  faire les confitures, faute d'un bol assez grand.
Et la quantit ne faisait pas tort  la qualit, car mon oncle avait
command tout ce qu'il y avait de meilleur en fait de vin vieux.

Tandis que nous buvions en trinquant  chaque verre, j'appris
plusieurs choses, entre autres que le _Canau_ avait t ainsi
baptis, parce qu'un jour dans la classe, le rgent lui ayant
demand comment on appelait un cours d'eau artificiel, il avait
rpondu: Un _Canau_! ce qui avait fait esclaffer tous les autres, et
lui avait valu une bonne gifle.

Puis il raconta sa vie, le pauvre _Canau_. A cause de ses mauvais
yeux, il n'avait pu apprendre de mtier. Faut y voir, pas vrai, pour
taper sur une enclume, pour quarrir une pice de bois, ou monter
sur une tuile, ou faire quoi que ce soit. Et alors ne pouvant, il
s'en tait all  Bordeaux, travailler sur le port o il gagnait sa
vie au jour la journe. Puis un soir  une foire de mars, il tait
entr sur les Quinconces dans une baraque de lutteurs et s'tait
essay, et ma foi il s'tait laiss embaucher.

Depuis ce temps, il courait les foires dans toute la France ou gure
ne s'en fallait; et un jour, la demoiselle d'un caf o il allait, 
Beaucaire, pendant les foires, s'tait amourache de lui et l'avait
suivi. Comme c'tait une fille de tte, elle avait vendu ses petits
bijoux, et ils avaient achet une voiture et mont une baraque. Ah,
c'tait une crne femme, qui faisait marcher tout son monde
d'hercules  la baguette; et c'tait elle qui tenait la bourse, et
ils avaient cent pistoles de places chez un notaire, dans son pays
l-bas, et ils en auraient davantage, s'il n'avait pas fallu, il y a
six mois, retirer cent cus pour acheter un autre cheval, le leur
tant crev  Orlans. Mais tout de mme, cette vie ne lui allait
pas trop, il aurait mieux aim bcher sur une enclume, ou quelque
chose comme a,  Excideuil, ou par l, tranquille avec sa femme...

--Alors, tu es mari? dit Poncet.

--Derrire la mairie!...

Et ils se mirent  rire tous.

Derrire la mairie? qu'tait cela? mais je commenais  dormir sur
la table, et je n'en entendis pas plus long.

Lorsque mon oncle me rveilla, il y avait plants devant nous, deux
agents de la police de la ville qui disaient bien tranquillement:
Allons, Messieurs, il est minuit pass, il faut s'en aller.

--Pas avant d'avoir trinqu ensemble.

--Ha! t! c'est vous Poncet.

--H oui! mettez-vous l donc, que nous trinquions un peu.
Bourgeois, deux verres!

Ils n'avaient pas l'air mchant du tout, ces deux sergents de ville.
Il y en avait un grand maigre, avec de fortes moustaches, qui
poussait de grosses bouffes d'un gros cigare de contrebande, et
s'appuyait sur sa canne sans rien dire. L'autre avait la sienne de
canne pendue par un cordon  un bouton de sa capote, et il bourrait
sa pipe; c'tait un bon gros vivant qui riait toujours. Ils taient
rouges tous les deux pour tre entrs dj dans beaucoup de cafs et
d'auberges pour faire fermer. A l'offre de trinquer, le gros
rpondit:

--Sur le pouce alors, le commissaire ne badine pas aujourd'hui; il
est en permanence  son bureau, et il faut que nous allions au
rapport aprs notre tourne.

--Bah! dit Poncet, Claverie ne peut pas empcher les gens de se
rafrachir, que diable!

Aprs avoir trinqu tous ensemble, il fallut repiquer d'un autre
verre, et enfin nous sortmes avec les agents.

Aprs que tout le monde se fut bien secou la main, mon oncle me
dit:

--Maintenant mon petit, nous allons aller nous coucher; il est bien
temps. Demain, en nous levant nous irons voir si je peux m'arranger
pour cette mule que j'ai vue aujourd'hui, ou pour une autre. Aprs
a, il me faut acheter une bastine, une bride et une casquette. Nous
rentrerons djeuner ensuite et vers les deux heures nous partirons
pour chez nous.

Il mit le loquet dans la serrure, ouvrit doucement, et nous montmes
l'escalier sans bruit: Il faut prendre garde de rveiller ta mre.

Aprs nous tre vitement dshabills, nous nous couchmes dans le
mme lit, car nous n'en avions que deux  la maison. Je songeai un
peu  la jeune gante, et je m'endormis.

Le lendemain matin il fallut voir les curies des marchands, et
enfin, vers les dix heures, nous voici derrire la mule en question.
Ce qu'il fallut de temps pour faire le march, et de jurements, et
de sacrements du maquignon, de coups dans les mains  tour de bras,
histoire de se mettre en train, ce serait trop long  dire. Enfin,
un accordeur vint l, qui fit couper la diffrence, mais ce ne fut
pas sans peine, au moins on l'aurait dit. Cet homme prit une main de
mon oncle et voulut prendre celle du maquignon pour les rejoindre,
mais l'autre cachait la sienne sous sa blouse, derrire son dos. Oh!
il ne taperait pas  trente-cinq pistoles, jamais de la vie! Est-ce
qu'on voulait lui manger les foies? La mule lui en cotait
trente-huit,  la dernire foire de Niort! Une bte comme a! douce
comme un agneau! et il allongeait un petit coup de manche de fouet
sur la croupe de la bte qui tressautait.

--Allons, disait l'accordeur, baillez-moi votre main!

--Non, ferai pas! le diable m'crase!

--Donnez-la! je vous dis! allons foutre!

--Non! non! Je ne peux pas, l!

Et il dtournait la tte comme s'il se ft agi d'avaler une
mdecine.

Enfin l'accordeur lui attrapa la main, et la tira de force pour la
mettre dans celle de mon oncle: maintenant il fallait le faire
taper.

--Tapez l! tapez l, je vous dis!

--Mais vous me saignez! criait le maquignon.

Et il avait la voix piteuse et la figure malheureuse. On aurait jur
 le voir qu'il tait contraint et forc.

Enfin, comme tous ceux qui taient l autour,  voir faire le
march, lui criaient: Tapez! tapez! La Jeunesse! Allons, tapez!
moiti de son gr, moiti par force  ce qu'on aurait dit, il tapa:
tout doucement d'abord, suivant le mouvement que lui donnait
l'accordeur, puis plus fort, et enfin, s'tant dcid, il conclut
seul le march par deux ou trois fortes tapes dans la main de mon
oncle en disant:

--Si je fais beaucoup d'affaires comme a, je ferai banqueroute,
c'est sr.

Aprs le march, il fallut aller boire le vinage au _Coq Hardi_,
avec l'accordeur. Tout en buvant, mon oncle aligna sur la table
trente-cinq pistoles en cus de cent sous qu'il tira d'une ceinture
en cuir. Alors le maquignon demanda encore quarante sous pour le
licol: il avait vendu la bte, mais pas le licol! Mais mon oncle se
mit  rire, et se leva aprs avoir trinqu encore un coup.

La mule fut amene  l'curie auprs de la jument. Les deux btes
furent bien soignes et aprs il fallut aller djeuner.

En passant dans la rue Taillefer, mon oncle s'arrta chez Coustou
pour une casquette.

M. Coustou tait un grand, gros, bel homme, qui tait canonnier dans
la garde nationale. Je ne sais pas si a venait du canon, mais il
tait sourd comme un pot. Comme les gens sont sans piti pour les
infirmits des autres, on racontait qu'un jour de fte, tant prs
de la pice et regardant d'un autre ct, il ne s'tait pas aperu
que le coup tait parti, et avait demand au porte-lance:

--a a craqu, petit?

Mon oncle lui cria:

--C'est pour une casquette!

--Ah, bien!

Et il alla chercher un chapeau  grands rebords.

--Non! une casquette! une casquette de meunier!

--Ah! diantre!

Et M. Coustou ayant enfin entendu, ou plutt guid par le doigt de
mon oncle, qui lui montrait les objets  travers les vitrines, mit
sur le comptoir des casquettes en drap blanc. L'oncle en choisit une
semblable de forme  celle de Louis XI, dans les petites histoires
de France des coles de ce temps-l.

--a va bien, dit-il, pour rabattre sur les oreilles, quand on va 
l'afft des canards.

Aprs djeuner, ma mre me remit mon petit paquet avec force
recommandations. Puis l'ayant embrasse tous les deux, nous fmes 
l'curie, o mon paquet fut attach derrire la selle. Il fallut
aprs mener la mule chez Lanusse pour la faire harnacher, et cela
fait vitement, car les bastines a va  toutes les btes, revenir
prendre la jument. Enfin, la dpense d'curiage tant paye, avec
une bonne trenne pour le garon, me voil grimp sur la Grise.
L'oncle me raccourcit les triers, saute sur la mule, et nous voil
partis.

De crainte que tout ce tapage des baraques ne ft peur  la jeune
mule, mon oncle aima mieux passer par le quartier bas de la ville.
Devant la Prfecture, il dit: A cette heure, Masfrangeas doit tre 
son bureau. a l'a ennuy de nous quitter comme a sitt, je l'ai
bien connu. Il aurait mieux aim tre aux luttes de Poncet, que
d'aller voir des assassins avec des figures de cire.

En suivant la rue du Gravier, une femme, avec un foulard jaune sur
la tte, et des accroche-coeurs d'un noir luisant, nous cria de sa
fentre comme une effronte:

--H! meunier, il y a de la moulure  prendre ici!

--Alors a sera pour une autre fois, dit mon oncle sans se
retourner.

--Est-ce que tu la connais, oncle? dis-je dans mon innocence.

--Non, mon fils, c'est une folle qui crie comme a  tous ceux qui
passent.

Nous voici devant le vieux moulin de Saint-Front; puis nous
traversons la descente du Grefle qui va au Pont Vieux; nous
attrapons la rue du Port-de-Graule, et nous voil hors de la ville
sous la terrasse de Tourny. Il reste  passer les tanneries de
l'Arsault qui puent fort, et nous sommes en pleine campagne.

Les montures bien soignes, marchent d'un bon pas, et le chemin se
fait. Voici Trlissac et la maison de M. Magne, bien petite et
simple  ct du chteau d'aujourd'hui. Puis c'est le petit castel
de Trigonant et Antonne, et au-del de l'Isle, Escoire avec sa
faade blanche et le pont nouvellement fini. C'est prs de l,  la
rencontre de l'Haut-Vzre et de l'Isle, qu'tait la villa de
Boulogne dont parlent nos anciens.

Quel beau pays, et quel plaisir de voyager ainsi. Nos btes s'en
allaient tranquillement; mon oncle devisait de choses et d'autres,
et moi je l'coutais comme un oracle. En passant le long du parc des
Bories que ce vieux original de marquis de Saint-Astier vient de
donner, avec le chteau et la terre, au petit-fils de
Louis-Philippe, qui en avait bien besoin, le pauvre homme! l'oncle
coupa une branche pour moucher sa mule que les taons tracassaient.
Le temps tait beau, le soleil chaud dj, mais l'air frais, et un
bon petit vent mouvait les bls dans la plaine comme les vagues d'un
lac.

Au beau milieu d'une terre, sans jardin ni arbres autour, voici une
grande maison isole. Les contrevents sont ferms et  moiti
pourris. Les ardoises sont pleines de mousse, les murs sont noirs et
sales.

--Voil la maison du Diable! dis-je.

Mon oncle se mit  rire, et me raconta qu'on avait t oblig
d'abandonner cette maison, parce qu'il y revenait. Des fantmes, sur
le coup de minuit, descendaient les escaliers avec des bruits de
chanes. Il y avait pourtant des gens crnes qui avaient essay d'y
habiter. Le dernier, c'tait un capitaine en retraite qui n'avait
peur de rien, comme un homme qui avait sauv sa peau de la retraite
de Russie. Il s'tait fait arranger une chambre, et la premire
nuit, s'tait enferm tout seul dans la maison. En se couchant, il
avait mis ses pistolets sur une table  ct de son lit, et son
sabre sous son traversin. Comme c'tait un crne homme, je l'ai dit,
il s'endormit tranquillement en attendant les revenants.

A minuit, il est rveill par un pas lourd qui marchait dans le
grenier. Il allume sa chandelle, se lve, boucle son sabre autour de
lui, prend le chandelier d'une main, un pistolet de l'autre, et
ouvre la porte de la chambre, pendant que le revenant descendait
l'escalier avec un grand bruit de chanes. Tandis qu'il est l, le
vent lui teint sa chandelle; il la pose  terre, tire son sabre et
s'avance sur le palier tout noir. a descendait toujours, lentement,
et le capitaine attendait au dbouch de l'escalier. Tout d'un coup
il s'en va voir quelque chose de blanc comme un mort dans son drap,
qui tait l. Il lche son coup de pistolet, et tombe  coups de
sabre sur le revenant. Aprs avoir bien bataill il ne vit plus
rien, il n'entendit plus rien et fut se recoucher. Le lendemain
matin, il trouva que sa balle avait fait un trou dans le mur et que
la boiserie de l'escalier tait hache de coups de sabre.

De cette affaire il en eut assez. Des hommes en chair et en os, il
n'en avait point peur; mais que faire contre des fantmes sur
lesquels les balles et la lame d'un sabre ne font rien?

Entendre a, en plein soleil, racont par mon oncle qui n'y croyait
pas et riait des revenants, a n'tait rien; mais quand c'tait
Gustou, notre garon du moulin, qui racontait a les soirs d'hiver,
avec des triboulements dans la voix, tandis que le vent soufflait
dans la haute chemine, j'avais grand'peur.

A Laurire, nous laissons le chemin de Cubjac, et nous dpassons
Sarliac et La Bonnetie. Sur la route, on connaissait mon oncle et
les gens nous envoyaient leur:  Dieu sois! Sur la porte des
auberges, ceux qui revenaient, comme nous, de la Saint-Mmoire, et
qui s'taient arrts pour boire un coup, sortaient pour voir qui
c'tait.

A la forge de Saint-Vincent, un grand diable tout noir sortit et dit
 mon oncle:

--Ha! tu as fait foire, Nogaret?

--H oui, j'ai achet cette petite mule.

--a te cote dans les trente-cinq ou quarante pistoles, h?

--Tu ne te trompes de gure.

--Et autrement? rien de nouveau? dit le forgeron.

--Toujours la mme chose, mon pauvre. Les gros bourgeois cherchent
toujours quelque moyen de nous tirer de l'argent. Est-ce qu'ils
n'ont pas encore invent de nous faire payer pour chasser?

--Tu coyonnes! a n'est pas possible!

--C'est sr, mon vieux. C'est Masfrangeas, tu sais Masfrangeas,
d'Excideuil, qui est  la Prfecture, qui me l'a dit.

--a ne peut pas durer comme a! dit l'autre; mais ces Jean-foutre
ont tout dans leurs mains, l'argent, les juges, les gendarmes, les
soldats; et nous autres nous n'avons que nos bras.

--C'est gal, reprit mon oncle, d'aprs ce que j'ai ou dire, j'ai
dans l'ide que d'ici quelque temps il y aura un chambardement pas
ordinaire, et ce ne sera pas trop tt.

--Non, dit le forgeron; tu n'as rien?

--Si, tiens, et fouillant dans sa poche, l'oncle lui donna un
journal et deux ou trois petits papiers.

--Allons, bonsoir! et ils se secourent la main, aprs quoi nous
continumes notre route.

La petite mule marchait bien et dpassait la jument.

--Allons! allons! dit mon oncle, fais-moi marcher un peu la Grise
qui s'endort!

D'un coup de verge, je la fis avancer  la hauteur de la mule, puis
je dis  mon oncle:

--Et pourquoi l'appelles-tu la Grise, puisqu'elle est rouge?

--Ah! voil; elle est ne au moulin, et comme on appelait sa mre la
Grise, parce qu'elle l'tait de vrai, nous avons donn le mme nom 
la fille.

--C'est drle, tout de mme, fis-je.

--a n'est pas plus drle que de voir un petit homme comme le
charron de Coulaures s'appeler Grand; ni un rousseau comme le
tisserand du Taboury s'appeler Brun. On voit tous les jours des Gros
qui sont minces, des Petit qui ont cinq pieds six pouces, et des
Blanc qui sont noirs; mais l'accoutumance fait qu'on n'y prend
garde.

A Savignac, il fallut ncessairement nous arrter un peu. Un ami de
mon oncle, l'aubergiste du _Cheval-Blanc_, se planta sur la route,
les jambes cartes, les mains dans les poches, comme s'il et voulu
nous barrer le passage. Quand nous fmes arrts, il tourna autour
de la mule.

--Jolie petite mule; et tu as pay a?

--Devine!

--Dans les quarante pistoles, h?

--Pas tout  fait.

--Allons, attache tes btes  l'anneau, nous allons trinquer.

Quand il eut vers dans les trois verres au bout de la table,
l'aubergiste dit:

--C'est ton neveu?

--Oui, rpondit l'oncle en me regardant, c'est mon neveu, et depuis
que mon pauvre frre est mort, il y a tantt deux ans, c'est comme
mon fils.

--C'tait un brave homme, ton an, Sicaire, reprit l'autre. Cette
gueuse de suette a tu bien des gens, mais je ne pense pas qu'elle
en ait emport un meilleur.

--C'est comme a, mon pauvre, les bons s'en vont les premiers.
Allons,  ta sant, nous allons partir.

Et l'oncle ayant bu, alluma sa pipe.

En sortant de Savignac, je questionnai mon oncle.

--Pourquoi donc que vous vous appeliez tous deux Sicaire, mon pre
et toi?

--Mon petit, c'est que le pre de mon arrire-grand-pre, qui vint
comme garon au Frau, il y a une centaine d'annes, tait de
Brantme, et s'appelait Sicaire, comme de juste; car il faut que tu
saches qu' Brantme ils s'appellent tous Sicaire, en l'honneur de
leur saint, comme  Jumilhac, ils s'appellent tous Aubin; en
Limousin, tous Lonard ou Martial; et du ct de Marseille, tous
Marius, principalement les perruquiers. Il y a comme a des pays o
tous les enfants sont nomms de mme au baptme. J'ai ou dire  mon
grand-pre, qui le tenait de Roux-Fazillac, que tous les dputs du
dpartement de la Haute-Sane,  la Convention, s'appelaient Claude,
de leur petit nom. Mais pour en revenir  nous autres, tu sais que
c'est la coutume du pays, que les grands-pres soient parrains de
leurs petits-enfants. Le pre de mon arrire-grand-pre donc, qui
s'tait mari avec la fille du meunier du Frau, nomma ses
petits-enfants tous du nom de Sicaire. Lorsque son fils, qui
s'appelait Hlie, en eut  son tour, il leur donna son nom. Et a
s'est toujours continu ainsi: une niche de Sicaires, et une niche
d'Hlies. a n'est pas toujours ais de s'y reconnatre avec cette
mode, mais on appelle communment l'an du nom de la famille.
Ainsi, on appelait notre an  tous, qui est mort il y a six ans:
Nogaret; ton pre, on l'appelait Sicaire, et moi, le plus jeune, on
m'avait fait un petit nom avec notre nom: on m'appelait Rtou.

Nous laissmes, sur ces propos, Chardeuil  notre gauche, et au bout
d'un petit moment nous voici  Coulaures. De passer l, sans
s'arrter, il n'y fallait pas penser. D'ailleurs mon oncle avait
besoin de tabac. Il descendit et entra dans le bureau, qui tait
chez un picier, qui tuait des cochons l'hiver et faisait auberge.
Les rouliers s'arrtaient l, et les postillons, pour boire un coup,
en sorte qu'il y avait toujours dans le coin du feu une soupire qui
se tenait au chaud.

Le vieux Puyadou sortit vers moi avec son bonnet de coton un peu
jaune et ses sabots:

--Donne-moi tes btes et entre, je vais les attacher.

Lorsque j'entrai, la vieille qui pesait le tabac, et faisait le
poids pince par pince, s'cria:

--Ha! mon pauvre, comme il a grandi ton neveu!

--La mauvaise herbe croit vite, dit mon oncle en riant.

--Oh! Je suis sre, dit la Puyadoune, que ce n'est pas un mchant
garon; d'ailleurs il ne tiendrait pas de son pauvre pre.

Tous ces tmoignages d'estime qui me revenaient sur mon dfunt pre,
me faisaient bien content, et aujourd'hui encore, aprs bien des
annes, je n'y pense pas sans plaisir.

Avant pes le tabac, la vieille mit la soupire sur la table et nous
convia  nous servir. L'oncle prit une pleine cuiller de soupe,
histoire de rchauffer l'assiette et m'en donna autant. Aprs que
nous emes fini, le pre Puyadou, avec une grande pinte, nous
remplit notre assiette de vin. L! l! disait mon oncle, mais
l'autre versait toujours.

--Ah! par ma foi, dit la vieille, pour faire un bon chabrol il faut
que la cuiller baigne: et puis vous n'tes pas encore au Frau.

--Il nous faut une grosse heure, dit mon oncle. Et votre Jeantain
n'est pas encore rentr?

--Oh! il viendra demain matin sur le coup de onze heures ou midi.
C'est lui qui ferme toutes les foires.

--Je l'ai vu en passant dans la rue Limogeanne devant chez
Guillaumin; mais il y avait beaucoup de monde; je ne lui ai pas
parl.

--Oui; il avait pas mal d'affaires  prendre: un quintal de sel, du
sucre, de la chandelle; a lui a pris du temps; et puis tu sais,
Nogaret, il aime un peu  s'amuser, dit la vieille.

--Ah! par ma foi, interrompit le vieux Puyadou, les garons ce n'est
pas comme les filles; pourvu qu'ils reviennent avec leurs deux
oreilles, c'est tout ce qu'il faut.

Nous nous mmes  rire et nous repartmes.

En sortant de Coulaures, il nous fallut quitter la route pour suivre
un chemin qui remontait dans la mme direction que l'Isle.

--Avec tout a nous nous sommes amuss, fit mon oncle, nous
n'arriverons gure avant la nuit.

--C'est le tabac qui en est cause, dis-je.

--J'aurais bien pu en prendre  Prigueux, mais vois-tu, il faut
toujours donner du dbit  ceux qui nous en donnent. Les Puyadou
font moudre chez nous et presser l'huile, et nous, nous leur prenons
le sel, le poivre, l'empois et tout ce qui nous fait besoin. Par ce
moyen chacun fait ses affaires, et l'argent ne sort pas du pays. Il
faut qu'il circule entre tous les gens de mtier: cordonnier,
tailleur, tisserand, faure, menuisier. Tous ces gens-l vont chez
Puyadou, n'est-ce pas, boire un coup ou acheter quelque chose; il
est juste qu'il leur en revienne une partie en travail.

Ils vont aussi chez les marchands, et chez le notaire, et chez le
cur, pour se marier, faire baptiser ou enterrer; il faut donc que
les aubergistes, les marchands, le notaire et le cur fassent
travailler ces gens-l, leur fassent faire des souliers, des habits,
de la toile, des meubles, et leur fassent ferrer leurs chevaux et
leurs boeufs, sans quoi ils sont bonnement perdus.

Ce qui ruinait nos pays avant la Rvolution, c'est que les seigneurs
recevaient tous leurs revenus, percevaient leurs rentes, leurs
redevances, tiraient tout ce qu'ils pouvaient de leurs gens, et s'en
allaient fricasser tout a  Paris ou  Versailles. Aussi les
pauvres diables de leurs terres crevaient de faim.

--Tiens, dit mon oncle en tendant le bras sur la droite; tu vois ce
village? C'est Fazillac; c'est de l que le conventionnel
Roux-Fazillac tenait son nom. Il est un de ceux qui nous ont aid 
sortir de cette misre. Malheureusement depuis, les bourgeois que le
peuple a aids  faire la Rvolution, une fois tablis dans les
chteaux, enrichis par les biens nationaux, se sont mis du ct des
nobles et sont aussi durs pour le peuple que les anciens seigneurs:
il y en a quelques-uns qui sont rests avec nous, mais gure.

Ils ont chang le systme; ce n'est plus la noblesse qui est
dominante, mais la richesse. Il faut payer tant pour faire les lois,
tant pour nommer ceux qui les font.

Quant au peuple, il est toujours esclave. Comme on a fait accroire
aux gens que tous sont gaux, il n'y a pas moyen de rtablir les
privilges pour la bourgeoisie: alors, qu'est-ce qu'ils font? Sous
la couleur d'un impt, ces bons messieurs empchent de chasser tous
ceux qui n'ont pas vingt-cinq francs  leur donner, et voil comment
il n'y a plus de privilges.

Tout en parlant ainsi, nous arrivons  la Croze, puis  Chaumont.
Les chemins taient mauvais comme partout; je conviens que c'tait
ennuyeux, mais on en avait plus de plaisir d'arriver. A la Pouge,
nous prenons un petit chemin qui va au Frau.

Au bout d'un moment nous arrivons. Le moulin est sur la gauche et la
maison  quarante pas sur la droite, un peu leve sur le terme. Mon
oncle envoie  ce moment deux ou trois coups de fouet  toute vole,
et voici la Finette, notre chienne courante, qui s'en galope vers
nous, en jappant de sa voix forte et les ttines pendantes, car elle
nourrissait. La vieille Mondine sort sous l'auvent de l'escalier,
avec sa quenouille dans son fichu. Elle lve les bras en l'air:

--Sainte Vierge! voil Hlie!

Et elle rentre aussitt pour faire le souper, pensant que nous
sommes affams.

Enfin, en dernier lieu, Gustou sort du moulin; Gustou qui ne s'est
jamais press, qui n'a jamais dit un mot plus vite que l'autre. Il
sort lentement, en pantalon gris clair, le gilet dboutonn, tout
dparpaill et un bonnet de coton sur la tte. Toute son attention
est prise par la mule; les deux mains dans les poches de son gilet,
il la regarde, tourne tout autour, tandis que mon oncle, toujours
sur la bte, le regarde faire en riant un petit.

--Eh bien, qu'en dis-tu, Gustou?

--a fera une bonne petite mule.

--Bonsoir, Hlie! Tu es donc venu nous voir; allons, c'est bien
pens.

Et l-dessus, aprs m'avoir serr la main, Gustou prend les brides
et mne nos montures  l'curie.

Notre maison tait une bonne vieille maison prigordine  toit aigu,
btie sur la pente du coteau. On y accdait par une rampe pave de
gros cailloux de rivire, tout comme notre rue Hiras, et on
arrivait dans une cour forme par des murs de soutnement. Du ct
de la cour, la maison tourne au levant, avait de plain pied, le
cellier et le cuvier. La grange et l'curie taient dans un btiment
spar, en querre sur la cour,  droite. Le premier et seul tage
tant du ct de la cour, se trouvait de niveau avec le jardin, du
ct du coteau. On y montait par un escalier de pierre extrieur,
abrit par un auvent soutenu par des piliers massifs. L, sous
l'auvent taient les seilles, ou les seaux si l'on veut, et le
chambalou pour les porter, et la grande oulle  faire cuire pour les
cochons. De l'auvent on entrait dans la cuisine, et ensuite il y
avait d'un ct deux chambres o couchaient mon oncle et la Mondine,
et de l'autre une grande plaisante chambre regardant sur la rivire
et le moulin, avec deux lits  l'ange, o couchaient ceux qui
venaient  la maison. Lorsqu'elle me vit entrer, la Mondine
entortilla vitement la ficelle autour de la queue de la pole
qu'elle avait sur le feu, et vint m'embrasser  plusieurs fois en
s'extasiant sur ma taille, ma force et ma bonne figure:

--Tu vas voir, mon petit Hlie, le souper sera bientt prt;
tourne-toi vers le feu.

--Ah a, dit mon oncle en plaisantant, tu le prends donc pour un
tranger, que tu fricasses l quelque chose?

--J'avais fait de la soupe et des haricots, mais a n'aurait pas de
bon sens, vois-tu, Sicaire, de faire souper comme a ce drole, pour
le premier soir que le voil chez lui.

--Comment, comment, chez lui?

--Sans doute chez lui, le pauvret. A qui donc que tu laisseras a
tien, Sicaire?

--Ha! ha!  ce compte-l, tu as raison, Mondine, il est bien chez
lui.

--Oui, oui, j'ai raison, et je lui fais un bon petit saupiquet avec
un quartier de dinde; je sais qu'il l'aime, le pauvre drole.

Je m'tais assis dans le coin du feu pendant ce temps, quoi qu'il ne
ft pas froid, au contraire; mais c'est toujours bon de se mettre
prs du feu quand on a voyag. Les pieds sur les grands landiers de
fonte, je revoyais avec plaisir toutes les choses qui m'taient
connues ds l'enfance. C'tait la maie avec son couvercle, le vieux
buffet et son vaissellier au-dessus, o on voyait bien range
d'ancienne vaisselle d'tain, puis des plats et des assiettes de
faence, rondes ou dcoupes  pans, avec des fleurs comme on n'en a
jamais vu, et des coqs superbes, pourtraiturs comme ceux que je
faisais sur mes cahiers, mais avec de si belles couleurs: du rouge,
du jaune, du vert, du bleu. Les couleurs n'taient pas toujours bien
places, mais que faisait cela.

Puis, dans le coin, la vieille pendule dans sa grande bote de
noyer, perce d'un rond vitr qui laissait voir le balancier battre
lentement les secondes. Au mur taient accrochs les chaudrons et
les bassines de cuivre. Au milieu, la table massive avec une barre
d'appui pour les pieds et ses deux bancs de chaque ct.

Je me levai et je fis le tour de la cuisine, reconnaissant tout ce
mobilier campagnard: la chaise o j'avais mis mon nom en chicotant
avec la pointe d'un couteau, et le crochet  peser pendu derrire la
porte d'entre. Je passe devant la porte de l'escalier du grenier
avec son trou du chat, ferm par une planchette pendue 
l'intrieur, au moyen d'une ficelle, et que nos chattes cartaient
avec la patte pour passer. Puis voici les marmites, les tourtires,
l'oulle aux chtaignes. Sur des planches sont les toupines de
confit; et le rtelier au pain, garni de tourtes, est au fond de la
cuisine solidement attach aux poutres. Aux poutres encore, pendent
des quartiers de lard et aussi de la graisse plie dans la toile du
ventre, et pose sur des cercles en vimes suspendus comme des
balances.

Je reviens vers la chemine: au-dessus, au rtelier, le vieux fusil
 pierre  un coup, avec lequel mon oncle ne manquait gure le
livre, et puis une grande canardire dont le canon a bien cinq
pieds de long.

Il y a quarante-cinq ans de a; mais je pourrais refaire
l'inventaire, je crois qu'il n'y manquerait gure de choses. Mon
grand-pre reviendrait au monde, qu'il trouverait encore la plus
grande partie des affaires qu'il y avait de son temps. Nous aimons
beaucoup, chez nous, garder comme a les vieilleries qui nous
viennent de nos anciens et leur ont servi.

La nuit tait venue cependant. La Mondine alluma le chalel de cuivre
et le pendit dans la chemine  seule fin de voir au fricot. Puis
elle mit la touaille, les assiettes, les cuillers d'tain, les
fourchettes. Pour ce qui est des couteaux, dans nos pays, chacun a
toujours le sien dans sa poche; le couteau est insparable de
l'homme, et c'est la premire chose que les droles demandent  leur
pre quand ils commencent  marcher.

Tout tant prt, mon oncle prit une pinte et s'en fut tirer  boire.
La Mondine sortit sur l'escalier et cria  Gustou, qui arriva un
moment aprs sans se presser; puis elle accrocha le chalel  une
cannevelle encoche qui pendait du plancher du grenier, au-dessus de
la table.

Mon oncle, comme le matre de la maison, tait assis au bout de la
table sur une chaise; moi  sa droite, Gustou  sa gauche, sur les
bancs, et la Mondine allant et venant:

--Tu vois, Hlie, dit-elle, je t'ai donn ton assiette.

C'tait un beau coq, avec une superbe queue de toutes couleurs, que
je voulais toujours avoir quand j'tais petit. C'est miracle que je
ne l'aie jamais casse.

Gustou mangeait sa soupe  l'ancienne mode avec sa cuiller et sa
fourchette. Mon oncle avait perdu cette coutume au rgiment, et moi
 la ville. La Mondine, elle, avait l'habitude de manger debout en
se promenant avec son assiette, allant de la table au foyer. Une
habitude bien conserve, par exemple, c'est celle du chabrol; chacun
de nous avala sa pleine assiette de vin.

J'tais bien de got de manger, ce voyage  cheval m'avait creus,
et puis en ce temps-l, je n'avais pas besoin de a. Aprs avoir
mang la moiti de l'aile de dinde, je pris une pleine assiette de
haricots bien arross avec de l'huile de noix. Tout le monde me
regardait faire avec plaisir.

--Bien manger, dit Gustou, c'est signe de bonne conscience et de bon
estomac.

Tandis que nous tions  table, la Finette tournait autour de nous,
attrapant un morceau de l'un, un morceau de l'autre, et mon oncle
lui fit donner le reste de la soupe, car il n'aimait pas  voir
ptir les btes autour de lui.

Aprs souper, Gustou prit la lanterne pour aller soigner nos
montures, et mon oncle alluma sa pipe.

--Puisque nous faisons la noce, dit-il, donne-nous un peu de pineau,
Mondine.

Et nous nous mmes  boire, en parlant de choses et d'autres.

--La demoiselle m'a bien parl de toi l'autre jour, tu sais, Hlie,
me dit la vieille servante.

--Il te faudra aller la voir, cette pauvre demoiselle Ponsie, ajouta
mon oncle.

--Bien sr, rpondis-je en demandant de ses nouvelles.

--Elle est toujours brave et bonne, dit la Mondine, et point
mprisante pour le pauvre monde. On pourrait chercher  vingt lieues
 la ronde, pour trouver une demoiselle qui la vaille.

--Et avec a, dit mon oncle, elle reste  la pendille.

--a veut dire que les messieurs de par ici sont bien btes,
repartit la vieille: une demoiselle comme a!

--C'est que vois-tu, il leur faut de l'argent avec la fille, et il
n'y en a gure  Puygolfier.

--Les hommes ne valent pas cher! que veux-tu que je te dise,
Sicaire.

--Tu veux dire les messieurs, h Mondine!

--Oh! je ne parle pas pour toi. Je t'ai assez port sur mes bras
pour te connatre. Je sais bien que tu ne regarderais pas 
l'argent, tant qu' la convenance. D'ailleurs, les Nogaret n'ont
jamais t avares; de tout temps, ils ont t de braves gens. Ton
grand-pre, celui du temps de la grande Rvolution, n'tait pas des
plus tendres, mais c'tait un homme franc, juste et courageux comme
on n'en voit gure. Ton pre et tes oncles taient bons comme du
pain de fleur de farine. Le pre d'Hlie, le pauvre, ressemblait au
grand-pre, mais il avait avec a, la bont de son pre en plus.

Lorsque Gustou remonta, il posa sa lanterne sur la table, but une
goutte de pineau et s'en fut se coucher dans sa chambre au moulin.
Nous en fmes autant bientt; la Mondine avait mis des draps  un
des lits de la grande chambre, et lorsque je fus couch, elle vint
me border dans les couvertures, comme lorsque j'tais petit, puis
s'en alla aprs avoir ferm les courtines.




II


Je m'veillai le lendemain  la pointe du jour. Des hirondelles
faisaient leur petit ramage du rveil, et portant mes yeux en haut,
je vis le nid attach  une solive et les hirondelles sur le bord,
prtes  sortir. Juste au-dessous du nid, la Mondine avait mis un
paillasson plein de sable pour la propret. Les deux bestioles,
aprs avoir jas assez, s'envolrent par un carreau cass.

J'tais dans cet tat de bien-tre qu'on sent lorsqu'on a l'esprit
tranquille, et le corps bien repos. Le bruit des eaux qui passaient
sur l'cluse, me berait doucement, et je me laissai aller  des
rveries d'autrefois.

Je me revoyais petit enfant de cinq ou six ans, jouant au-dessous du
moulin sur le bord de l'eau, et faisant dans le sable de petits lacs
o je mettais des gardches, ou quelqu'autre fretin que j'attrapais
avec un crible. Couch sur le ventre je les regardais aller et venir
tout tonnes de se voir enfermes.

Une fois la demoiselle Ponsie vint me chercher l. C'tait alors une
belle fille de seize ans, qui mordait dans mes joues rouges comme
dans une pomme. Qu'elle tait jolie avec son grand chapeau de paille
fine, et sa figure rose encadre de grappes de cheveux blonds
annels! Elle tait venue faire laver la lessive, et comme c'tait
l'heure du mrenda, elle voulait me faire manger des crpes. La
charrette qui avait port le linge tait l-bas le long du pr du
moulin, et, sur les haies, le linge blanc schait avec une bonne
odeur d'eau de rivire. A l'ombre des peupliers, la servante de
Puygolfier avait pos son lourd panier et sa grande pinte, et les
lavandires taient assises sur l'herbe. Ha! les bonnes crpes que
c'tait, et comme la demoiselle savait les replier joliment, aprs
avoir pandu dessus de bon miel jaune qu'on prenait avec une cuiller
dans un petit pot.

Aprs m'tre bourr de crpes, je m'endormis  l'ombre, et la
demoiselle me mit sur la figure son voile vert, pour me garder des
mouches.

Une autre fois, j'tais  cheval sur le mur de la cour, regardant
dans le chemin, lorsque je la vis venir sur sa bourrique. Je
m'encourus  son avance, et elle me fit grimper sur la pierre
montoire du moulin et me prit en croupe, aprs avoir fait dire 
chez nous, par Gustou, de ne pas s'inquiter de moi. Nous voil
partis pour le Bois-du-Chat,  ramasser des marrons. A la monte des
termes, elle descendait pour soulager la bourrique, et alors je
passais devant et je tenais la bride, tout fier comme si c'et t
une chose difficile.

Dans le bissac attach au panneau de la bourrique, il y avait des
affaires pour la vieille Jeannillotte qui demeurait dans une cabane
en plein bois de chtaigniers. C'tait une bien pauvre demeure: les
murs taient moiti en bois, moiti en pierres et elle tait
couverte de ces gents sauvages dont on fait les balais chez nous.
Le foyer avait pour chenets deux pierres, et il tait clair par le
jour qui venait de la chemine, tant elle tait basse. Dans un coin,
un vieux chlit piqu des vers, avec une paillasse bourre de paille
d'avoine et un mchant couvre-pieds tout rapetass. Sous la table,
une oulle pour les chtaignes, et une petite marmite de fonte o la
vieille faisait rarement de la soupe. La table tait faite avec des
planches cloues sur des piquets. Dessus, deux ou trois assiettes,
une soupire brche en terre brune, une cuiller de fer et une
cruche  l'eau, petite, car la vieille n'tait pas forte, et la
fontaine tait loin. Et puis, avec un petit pilo de bois mort dans
un coin, c'tait tout. Quand on levait la tte on voyait le toit de
balais. Sous la porte on aurait pass la main. Dans les nuits
d'hiver, les loups qui hurlaient par les bois et trottaient sur les
chemins, venaient fourrer leur nez sous la porte et reniflaient en
grognant.

C'est l que vivait la vieille Jeannillotte, au grand regret de la
demoiselle qui avait toujours peur qu'il ne lui arrivt malheur, de
faon ou d'autre. Elle avait bien voulu la faire entrer  l'hospice
d'Excideuil, mais la vieille ne voulait pas entendre parler de a,
ni mme de venir demeurer dans le bourg.

Les gens de par chez nous la croyaient sorcire, et pas un n'et
voulu la rencontrer le matin en allant  la foire, srs que, s'ils
achetaient une paire de veaux, ils se seraient corns, ou, s'ils
ramenaient des brebis, elles auraient eu le tournis. Et ce n'tait
pas seulement les paysans qui la fuyaient. Quand M. Silain, le pre
de la demoiselle, allait  la chasse et qu'il l'apercevait sur la
porte de sa cabane, ou dans les chtaigniers, cherchant du bois mort
ou des chtaignes, il dsarmait son fusil, cornait ses chiens et
s'en retournait  Puygolfier, o il ne faisait pas bon autour de lui
ce jour-l.

Mais la demoiselle Ponsie n'avait peur de rien elle, et nous fmes
notre entre chez la vieille aprs avoir attach la bourrique  un
arbre. La soi-disant sorcire, assise sur un petit banc, sommeillait
dans la queyrio, autrement dit le coin du feu, les coudes sur ses
genoux, la tte penche dans ses mains, plie en deux. La demoiselle
tira du bissac et posa sur la table, un pain blanc, une bouteille de
vin, un poulet, de la bonne cassonnade, des fromages de chvre et un
verre. La vieille oyant quelque bruit, tourna la tte sans la
relever, et ne dit mot. Puis la demoiselle la fit manger, lui sucra
du vin et la fit boire, et alors la vieille Jeannillotte se redressa
un peu et commena  parler un brin, remerciant de son mieux: que le
bon Dieu et la sainte bonne Vierge vous fassent heureuse,
demoiselle!

Elle but encore un petit coup, et a la remit tout  fait, et elle
se mit  babiller. Elle parlait de sa jeunesse: c'tait du temps du
grand-pre de M. Silain, qui avait un habit rouge, une perruque
blanche, une pe  poigne d'or et un chapeau  trois cornes qu'il
mettait souvent sous le bras. Ah! celui-l ne se dtournait pas
d'elle comme le M. de Puygolfier d'aujourd'hui. Quand il allait
chasser, et qu'il la rencontrait dans les bois, jeune pastourelle
gardant ses brebis, il lui prenait le babignou, comme elle disait
pour le menton, et des fois l'embrassait. Puis ses souvenirs se
brouillant, elle confondait avec les histoires oues dans sa
jeunesse. Voil, les Anglais taient arrivs venant d'Auberoche, et
ils avaient tout brl  Puygolfier, et le seigneur tait parti
aprs les Anglais qui allaient au chteau des Chabannes qu'ils
brlrent aussi. Dans toutes ces affaires le seigneur avait t
tu... Que le bon Dieu le garde dans son saint paradis! disait-elle
en joignant les mains.

Au sortir de l, nous fmes au Bois-du-Chat, ramasser des marrons,
et comme nous avions emport de chez la vieille, une braise avec de
la cendre dans un vieux sabot, nous allummes du feu pour faire
griller des marrons sous les charbons. Ah, que c'tait bon de manger
comme a dans les bois!

Le bissac bond de marrons fut attach sur la bourrique et nous
redescendmes vers le moulin. Ma grand'mre remercia bien la
demoiselle de m'avoir emmen; mais elle se mit  rire, m'embrassa
encore, remonta sur sa bourrique et s'en fut vers Puygolfier.

Une autre fois encore... mais  ce moment mon oncle entra dans la
chambre: Allons! allons! mon vieux, le soleil est lev depuis un
moment; saute du lit. Il me faut aller du ct de Verdeney parler 
un couvreur pour faire repasser le toit du moulin; a te promnera.

Aprs avoir cass une crote, et bu un verre de vin gris, mon oncle
prit son fusil en cas de bonne rencontre, et je le suivis.

A deux cents pas du moulin il y avait une drole d'une douzaine
d'annes, qui touchait un troupeau de brebis.

--Tiens, Nancy, dit mon oncle, a tombe bien, te voil ta foire. Et
il lui donna les bagues de la Saint-Mmoire.

--Grand merci, notre Monsieur, dit la petite.

--Tu mnes tes brebis dans les raisses, ajouta mon oncle; donne-toi
garde de les laisser entrer dans la coupe jeune.

Cette petite me fit impression par sa figure calme et srieuse. Sous
son bonnet d'indienne, devenu trop petit, d'pais cheveux noirs
sortaient de partout. Ses sourcils taient bien recourbs, et, sous
de longs cils noirs, ses yeux gris bleu avaient une assurance
tranquille qui m'tonnait, car les drolettes de chez nous taient
nices en ce temps, et n'osaient regarder les gens.

--C'est la petite btarde de chez le bordier, dit mon oncle.

--Je ne l'aurais pas reconnue.

--C'est qu'elle a grandi et s'est bien faite; et avec a plus de
raison et de sagesse que bien des filles de vingt ans. a aurait t
dommage de laisser cette drole sans lui faire apprendre quelque
chose. Mais j'ai eu bien du mal  obliger Jardon  la laisser aller
ces hivers chez la vieille demoiselle Vergnolle. Elle n'y a pas
appris grand'chose, car la pauvre fille ne peut enseigner que ce
qu'elle sait, et elle n'en sait pas long. a m'a cout six cus,
mais je ne les plains pas; aujourd'hui la Nancy sait lire, crire et
compter un peu. Il faut dire aussi que la demoiselle Ponsie lui
montre quelquefois, et lui a prt des livres de classe, moyennant
quoi elle a tudi un peu par-ci par-l, en gardant ses moutons, ou
le soir  la veille.

Arriv  Verdeney, mon oncle s'entendit avec le couvreur, et nous
fmes revenus pour manger la soupe.

Aprs djeuner, Gustou chargea des sacs sur une mule et sur la
jument; mon oncle prit son fouet, et partit pour rendre de la farine
aux pratiques.

--Donne-moi la clef? lui dis-je.

La clef, point d'autre explication; mais il savait ce que je
demandais. Il tira une clef de sa poche.

--Tiens, et ne drange rien.

L-dessus il fit claquer deux ou trois fois son fouet, et suivit ses
btes.

Notre moulin tait plant sur la rivire comme un pont. En le
traversant, on allait, du bord,  l'lot form par le trop plein des
eaux du goulet, autrement dit du bief, qui passaient sur l'cluse,
et faisaient un bras de rivire qui allait  deux cents pas en aval
rejoindre les eaux qui faisaient tourner les meules. De l'lot, on
passait sur l'autre rive, par un gu long de grosses pierres que
les pitons enjambaient tandis que leurs btes, quand ils en
avaient, suivaient le gu.

A l'entre du moulin tait un espace libre, o on attachait les
btes qui venaient porter le bl  moudre. A l'autre bout, c'tait
le pressoir pour l'huile; entre deux, les meules. Au-dessus, il y
avait deux chambres o on montait par un escalier de bois. L'une
tait celle de Gustou, l'autre tait  mon oncle, et c'est l qu'il
serrait ses affaires et montait de temps en temps quand il avait un
moment.

Avant d'entrer au moulin, Gustou me fit voir sur la clef de vote de
la porte ronde une raie qu'il avait faite au ciseau. C'tait la
marque de l'inondation de l'anne d'avant. Les eaux avaient mont
jusque-l, dans la nuit du 16 au 17 janvier 1843, et tout le moulin
avait t inond. Ce n'tait pas chez nous seulement qu'il y avait
eu de grandes cres; notre nouvelle route de Prigueux 
Saint-Yrieix, avait t tout abme, et les eaux avaient emport le
pont d'Eymet et celui de Mussidan.

Quand Gustou m'eut bien racont tout a, avec force explications sur
les dgts que le moulin avait eus, et toujours avec sa manire
lente et tranquille qui me faisait bouillir, je montai vivement
l'escalier, et je crois bien qu'il parlait encore tandis que je
mettais la clef dans la serrure.

Pour sr, la recommandation de mon oncle tait bien inutile, car
rien n'tait rang dans la chambre. Dans un coin tait le lit 
quenouilles avec des rideaux rouges  grands ramages, o mon oncle
couchait quelquefois, s'il y avait du monde  la maison. Mais en ce
moment il y avait sur le couvre-pieds des pelotons de fil  faire le
filet. Contre le mur, un grand vieux cabinet  colonnes et  quatre
portes tailles en pointes de diamant;  l'oppos, une grande table
o taient parpills de vieux livres  tranches rouges ou
barioles. Dans une grande critoire de faence  fleurs, taient
plantes des plumes d'oie venant de l'aile de nos btes. Dans un
coin, le lourd fusil  pierre avec lequel l'aeul avait fait les
campagnes de la Rpublique. Aux murs, un shako moins ancien, large
du haut, avec un grand pompon jaune, un havresac poilu et des
vieilles images attaches avec des clous  ferrer les souliers.

A ct de la table, taient accroches une peau de bouc et une
sacoche  je ne sais combien de poches, brode de fils de soie et
couverte d'une peau de bte sauvage; mon oncle avait apport a
d'Afrique. Ailleurs, de grandes gourdes accroches  des clous,
contenaient des graines, et, du ct de la fentre, un pervier tt
fini pendait d'une poutre du plafond.

Parmi les images cloues au mur, il y en avait une au-dessus de la
table que j'aimais plus que les autres. Cette image reprsentait la
Libert, patronne des Franais. C'tait une jeune fille de seize 
dix-sept ans, coiffe d'un bonnet ramen par devant avec une petite
floque; elle avait une ceinture tricolore et un sabre pendu  un
baudrier: qu'elle tait jolie!

J'aimais cette chambre de passion tant enfant et jeune garon, 
cause de toutes ces choses, et surtout pour ces vieux livres o on
trouvait des histoires si belles. Le haut du cabinet en tait bond.
Dans le bas, partag avec une tagre, il y avait, ple-mle, de
vieilles ferrailles, des pierres  fusil, des cornes  mettre la
poudre, d'anciennes fioles verdtres, des grelots, des boutons de
cuivre, des bouts de galons d'uniforme, un pistolet  pierre, un
coudouflet  appeler les perdrix, des balles de calibre, des
tabatires, des bsicles de corne, enfin tout ce bric--brac qui
s'amasse dans les maisons o on ne jette rien. J'aimais 
farfouiller dans toutes ces vieilleries, m'amusant avec. Je
recherchais aussi les antiques histoires, les anciens almanachs. Oh!
les Quatre fils d'Aymon, que l'on voyait sur la couverture monts
tous quatre sur le cheval _Bayard_, que de fois je l'ai relu! Il y
avait aussi un vieux Plutarque dont je ne pouvais me dprendre. Mon
oncle y avait fait des marques avec des morceaux de papier, et moi
je mangeais ces vies des hommes illustres. Lorsque j'tais encore
enfant, j'tais plus curieux des faits que de l'enseignement qu'ils
donnent, mais plus tard, 'a t le contraire, en sorte que le peu
que j'ai acquis de ce ct, je le dois  ce livre.

Il y avait encore une vieille Maison rustique, tout abme, o je
cherchais principalement la manire d'attraper les oiseaux, et les
affaires de chasse.

Mais il y avait aussi dans cette chambre un tableau comme aucun
peintre n'en a fait. Quand j'eus achev le tour de la chambre, je
m'assis, un coude sur la table, pour le regarder. Par la fentre
ouverte, on voyait le bief du moulin dans toute sa longueur de deux
cent cinquante  trois cents toises. La rivire sort d'une gorge,
borde d'un ct par une troite lisire de prs domins par des
coteaux boiss, et de l'autre, par un grand terme de rochers presque
 pic sur l'eau et pleins d'ajoncs, de houx, de bruyres et de
gents sauvages que nous appelons des balais. Tout  la cime, de
grands chtaigniers, venus l par hasard, se penchaient comme pour
regarder dans la rivire. Au bord, de chaque ct, les vergnes, les
aubiers retombaient sur les eaux tranquilles.

En quelques endroits, un peuplier min par les crues s'inclinait aux
trois quarts tomb, comme pour jeter un pont sur la rivire. Tous
ces arbres penchs sur l'eau, se rejoignaient quasi des fois, ce
qui, vu de loin, faisait comme une longue vote de verdure. Le
soleil passant  travers le feuillage, tremblotait  la surface de
l'eau. Les demoiselles aux ailes bleues et vertes, voletaient  et
l, et se posaient sur les crpes et les marguerites d'eau, o les
hirondelles qui chassaient en rasant la rivire les attrapaient
quelquefois; sur les bords, des iris dont les feuilles semblent des
baonnettes. De temps en temps, un cabot ou une perche montait  la
surface happer une chenille ou une barbote chue des feuilles, et le
cercle form par le remous, allait s'agrandissant toujours et
finissait par disparatre. Des fois, un martin pcheur passait d'une
rive  l'autre comme une flche empenne de bleu, en jetant son
petit cri aigu; ou bien un rat d'eau traversait la rivire en
laissant derrire lui un long sillage. Dans le bois, on entendait le
bruit sourd du pic sondant un arbre  coups de bec.

C'tait une vue plaisante que celle-l, aussi je restai l, toute
l'aprs-dne, lisant et regardant, et je ne descendis que vers le
soir, lorsque le fouet de mon oncle se fit entendre. Je ne m'en suis
jamais fatigu, et encore aujourd'hui, quarante-cinq ans aprs, de
la vieille table o j'cris ceci, je pose souvent la plume dans
l'critoire pour regarder.

Voici un an, que les dimanches je m'amuse  coucher par crit ces
histoires de jadis, et j'ai vu ce tableau changer plusieurs fois.

Au printemps rien n'est encore form; les bourgeons ne sont pas
dvelopps, la verdure est claire, l'herbe des prs commence 
pointer; c'est le temps o les droles font des chalumeaux avec des
branches de saule: sve, sve... c'est le renouveau de la terre; les
oiseaux dans le taillis prochain, babillent et font l'amour, et on
entend au loin le coucou chanter dans les bois.

Dans ce moment o j'cris, en novembre, les feuilles jaunissent et
tombent. Dans les taillis, le feuillage couleur de tan du chne se
mle aux feuilles jaunes du chtaignier et aux feuilles gristres
des noisetiers, tandis que par places les cerisiers sauvages piquent
sur ce fond leurs belles couleurs rouges. Toutes ces couleurs se
nuancent selon l'ge ou la vigueur des arbres, pour se fondre vues
de loin, dans ces belles teintes des bois  l'automne. Seuls les
peupliers dj dpouills dressent tristement sur les bords de
l'eau, leurs cimes pointues au-dessus des vergnes et des saules.
Quelquefois une pluie serre tombe lourdement sur l'eau comme des
balles de plomb, et c'est triste. Mais en ces beaux jours de la
Saint-Martin, o nous sommes, la rivire charrie lentement les
feuilles mortes; elle fume, et cette brume fine se rpand dans la
gorge, amortissant encore les derniers rayons d'un ple soleil qui
se meurt pour renatre  la Nol.

L'hiver c'est encore autre chose: plus une feuille aux arbres; les
prs sont morts, gristres et tristes; la terre est durcie par la
gele; les herbes folles et les grands chardons desschs sont
blancs de givre, et le long des rives dans les petits creux o l'eau
dort, la glace est prise. En haut des rochers, les squelettes
noircis des grands chtaigniers se dressent immobiles sur le ciel
couleur de plomb. Tout est endormi et repose; pourtant dans le
terme, les ajoncs vivaces au milieu des bruyres grises et des
fougres sches, clairent leur verdure terne de quelques fleurs
jaunes, et les houx aux feuilles luisantes montrent leurs belles
grappes de graines rouges. Lorsqu'il gle fort, on voit quelquefois
tout l-bas, dans le fond du goulet, une troupe de canards sauvages
qui cherchent leur manger, tandis que dans l'air monte lentement la
fume lourde de quelque feu de bergres, et que plus haut passent en
couahnant des bandes de graules.

J'ai entendu quelquefois des gens de la ville dire: oui, la
campagne, c'est joli l't et pendant les vacances, mais l'hiver,
c'est bien triste.

H bien, moi, je l'aime en tout temps la campagne; lorsqu'elle
commence  s'veiller, lorsqu'elle porte les bls mrs, lorsqu'elle
dcline comme un malade qui s'en va, lorsqu'elle est morte l'hiver.
Quelquefois de la cime des coteaux au-dessus de chez nous, je
regarde une grande tendue de pays couverte de neige, jusque vers
Saint-Raphal. Plus rien: les gens sont chez eux au coin du feu, les
bestiaux  l'table, et les oiseaux des bois  l'abri sous les mres
branches des arbres; plus rien, si ce n'est de temps en temps une
pte au loin qui rappelle aux soldats de l'hiver de 1870, les coups
de fusil des avant-postes... Revenons au moulin.

J'ai oubli de dire jusqu'ici, que cette anne-l, 1844, le 26 mai
tait tomb un dimanche, de manire que la foire avait t repousse
au lundi et mardi. Je ne parle pas du troisime jour qui, ds cette
poque, n'tait gure plus rien pour le commerce; on y voyait plus
de gens faisant la noce que des affaires.

Le surlendemain de ma venue au Frau tait donc un jeudi, jour de
march  Excideuil, et mon oncle y ayant des affaires, j'y fus avec
lui.

Pour dire la vrit, je ne m'amusai pas beaucoup ce jour-l. Je fis
souvent, en suivant mon oncle, le chemin du foirail au minage, et du
minage  la place des cochons, o il fallut en acheter deux que
Jardon, le bordier, emmena. Nous passmes je ne sais combien de fois
dans la rue des Cordeliers, sans parler des entres dans les cafs
ou les auberges pour chercher quelqu'un  qui mon oncle avait
affaire. De temps en temps, nous rencontrions des gens qui
l'accostaient, lui secouaient la main, et aprs les informations sur
la sant: Comment a va? et chez toi? disaient en me regardant: Qui
est ce drole?

Sur la rponse de mon oncle, ils se mettaient alors  parler des
affaires de la politique, et de ce qui se passait. Et ma foi on ne
disait pas de bien des gens qui taient  Paris  la tte. Les
principales choses dont on se plaignait, c'tait que le sel tait
trop cher et les impts mal rpartis. La loi nouvelle sur les
patentes faisait crier les gens de mtier ou de commerce qui
payaient cet impt. Mais tous et un chacun se rvoltaient de bien
travailler, de payer les tailles, les prestations des chemins, les
patentes et tout, et de n'tre rien, vu qu'il n'y avait d'lecteurs
que ceux qui en payaient jusqu' deux cents francs, ce qui tait
beaucoup en ce temps. On se vengeait de a, en brocardant sur
quelques-uns du pays, qui avaient plus de terres que d'esprit et de
bon sens. On ne disait pas gure de bien de nos dputs non plus.
Comme il tait du pays, que c'tait un gnral, et qu'il faisait
beaucoup travailler  la Durantie, on ne parlait pas du marchal
Bugeaud, mais les autres dputs taient mal arrangs. Lorsque mon
oncle disait qu'il y avait une nouvelle loi pour empcher de chasser
sans payer vingt-cinq francs, et un tas de rglements qui n'en
finissaient plus pour tuer un livre, alors les gens juraient, et ne
se gnaient pas pour traiter de canailles, de gueux, tous les
messieurs qui voulaient rtablir  leur profit les anciens droits
des nobles, au moyen de l'argent. Il y avait surtout un homme de
Cubas qui se mit fort en colre. Il disait qu'il faudrait
recommencer la Rvolution, parce que les bourgeois et les nobles
s'entendaient pour remettre le peuple  ce qu'il tait autrefois; et
il assurait que dans son endroit, tout le monde tait de cet avis.

--Tant mieux! faisait mon oncle, et que tout le dpartement et toute
la France puissent penser ainsi!

C'a toujours t un grand sujet de mcontentement que cette loi sur
la chasse. Chez nous, tout le monde a son fusil au-dessus de la
chemine, et celui qui s'en va couper de la bruyre, ou abattre un
arbre dans les bois, ou faire le tour de son bien, emporte son fusil
avec lui. Les charbonniers qui travaillent pour les forges, ont le
leur dans leur cabane, et les mineurs qui cherchent le minerai, le
cachent dans le creux d'un chtaignier. Dans les foires et les
marchs, on ne voit que gens avec leur fusil. Aussi cette loi faite
par les bourgeois, personne ne s'y trompait; tous nous autres
paysans, nous comprenions bien, qu'elle tait faite pour que nous ne
chassions pas, nous qui nourrissons le gibier, afin que les
messieurs pussent tirer plus de livres et de perdrix. Ce n'tait
pas tant pour l'argent qu'elle devait rapporter au gouvernement, que
pour a, qu'elle avait t faite. Aussi M. Chavoix qui nous
connaissait bien, lorsque nous l'emes nomm reprsentant du peuple,
il fit tout le possible pour la faire ter, mais il y avait trop de
gens intresss  ce qu'elle restt, et il ne put jamais y arriver.

Tandis qu'on causait comme a dans le foirail ou sur les places,
lorsque les gendarmes venaient  passer, avec leur grand chapeau
bord, leurs habits  queue, leurs bufflteries jaunes croises sur
la poitrine on ne parlait pas haut, et on avait l'air de causer du
prix du bl ou des cochons, ou de choses comme a. Eux cependant
n'avaient pas l'air commode avec leurs moustaches en brosse et leurs
petits favoris, et je me donnai garde qu'ils nous regardaient
beaucoup en passant, et principalement mon oncle. A cette poque, on
ne voyait gure de gens barbus, surtout dans nos pays, et ceux qui
avaient leur barbe taient regards, je ne sais pas pourquoi, comme
des rpublicains, des pas grand'chose, des communistes, enfin des
gens qu'il fallait surveiller. Mon oncle, barbu comme il l'tait,
passait pour un homme dangereux,  ce que j'ai su depuis. Mais a,
c'est des ides btes comme les gens s'en mettent quelquefois dans
la tte. Roux-Fazillac, Elie Lacoste, Lamarque, Bouquier, et tous
les autres conventionnels qui ont fait guillotiner Louis XVI,
taient bien rass, et n'avaient pas tant seulement un poil aux
joues, pas plus que ceux qui ont commenc la Rvolution, Mirabeau et
les autres. Ce n'est pas la barbe qui fait les rvolutionnaires;
mais  cette poque les gens en place croyaient a.

Nous revnmes le soir avec quelques voisins. Tout en marchant, mon
oncle leur parlait des affaires et leur disait qu'il fallait
regarder plus loin que le clocher de son village, et s'intresser 
ce qui se passait en France. Ils trouvaient bien qu'il avait raison;
mais voil ils avaient peur, les pauvres gens: oui, a peut sembler
fort  ceux qui ont la vie et la libert assures; ils avaient peur
des nobles, revenus aussi puissants que sous le roi d'avant; peur
des curs qui faisaient la pluie et le beau temps dans nos
campagnes; des notaires qui leur avaient fait prter de l'argent;
peur des maires aussi, qui reprsentaient le gouvernement, et des
gros bourgeois qui vous faisaient des procs aux mauvaises ttes,
comme ils les appelaient, et les ruinaient. Les mtayers craignaient
leurs matres; les journaliers, les propritaires qui les
occupaient; les artisans, les bourgeois qui les faisaient
travailler: Faut bien du pain pour les droles, n'est-ce pas?

--Les pauvres seront toujours les pauvres! disaient-ils bonnement:
que pourrions-nous faire? Nous ne sommes pas libres, nous ne votons
pas, nous ne sommes rien, nous ne comptons que pour payer les
tailles!

--Patience, cela viendra, disait mon oncle, Prigueux ne s'est pas
bti en un jour. Ceux qui travaillent, finiront par comprendre
qu'ils sont les plus nombreux et les plus forts. Ce n'est pas les
riches qui vous donnent le pain; c'est au contraire vous autres qui
les nourrissez et les entretenez de tout. Que feraient-ils de leurs
biens si vous ne les leur travailliez pas? Que produiraient leurs
proprits sans vous? des ronces, des chardons et du chiendent.
Leurs revenus, ils les tirent de vos bras, n'est-ce pas? Le jour
donc o les paysans ne travailleraient plus pour eux, que
deviendraient-ils? ils crveraient de faim. C'est le peuple qui fait
tout marcher, vous entendez bien; qu'il se couche seulement comme un
pauvre ne trop charg, mal nourri, et tout s'arrte dans le pays.

Il ne faut pour a que s'entendre. Quelque jour, je vous le dis, la
terre sera au paysan. Nous autres nous ne le verrons pas, je crois
bien, mais ceux qui viennent aprs nous, verront a. En attendant,
il faut prendre courage, se relever, se retourner quelquefois contre
les gens mchants et durs. a ne sert de rien d'tre craintif et
soumis, au contraire: c'est sur le cheval qui tire le plus qu'on
tape toujours. Rappelez-vous qu'une poule en colre fait fuir un
chien, et ne craignez pas de rsister  l'injustice, quoiqu'elle ait
la force pour elle en ce moment.

Nous avancions en parlant ainsi, et la compagnie s'grenait dans les
villages. A Saint-Germain, deux nous donnrent le bonsoir et
restrent. A la Maison-Rouge, un autre prit le chemin de Saint-Jory,
et nous deux nous continumes le ntre:

--Dire que nous en sommes l, cinquante ans aprs la Rvolution! fit
mon oncle quand nous fmes seuls.

Le lendemain aprs dner, je m'en fus vers Puygolfier, et, en
chemin, je pensais  la demoiselle. Etant tout enfant, je l'aimais
avec passion, et mme quelque chose de plus, car j'avais pour elle
une sorte d'adoration, tant elle tait bonne, et belle plus
qu'aucune femme que j'eusse vue. En suivant le chemin creux,
pierreux et bord de chnes qui contourne le flanc du terme, et o
les roues des charrettes avaient fait des ornires dans le roc,
voici que toutes mes innocentes admirations se ravivaient comme un
feu dans les terres au souffle du vent.

Quand on tait en haut, le chemin tournait en revenant un peu sur
lui, et finissait  une alle de noyers d'une centaine de pas, au
bout de laquelle on voyait, perce dans un fort mur de clture de
dix pieds, la grande porte charretire, accole d'une autre petite
porte ronde pour les pitons. De chaque ct, les murs taient
percs de meurtrires. Les portes, ferres de gros clous  tte
pointue, taient coiffes d'un toit aigu d'ardoises mousseuses, dans
la charpente duquel piaillaient les passereaux. Ce jour-l, au grand
portail, tait cloue, les ailes tendues, une dame-pigeonnire.

En entrant dans la cour, on voyait,  gauche, la maison du mtayer,
la grange, le cuvier, le fournil, le cldier, ou schoir 
chtaignes, et dans une autre petite cour entre deux btiments, le
tect des cochons. En face, la terrasse bordait la cour et les
btiments, et au milieu de la cour tait un grand vieux marronnier,
o la poulaille se juchait. A droite, contre le mur de clture, les
curies et le chenil, et, aprs un espace vide, le long de la
terrasse, le chteau dominant la plaine; petit chteau assez
dlabr, form de btiments ingaux irrgulirement assembls autour
d'une petite cour intrieure isole de la grande. En entrant, on se
trouvait en face d'une galerie soutenue par des arceaux de pierre. A
gauche, la tour  toit pointu avec une girouette, qui contenait
l'escalier. Sur la galerie s'ouvraient des portes, dont la premire
tait celle de la cuisine, et la seconde celle du salon  manger.

La grande Mette tait l dans sa cuisine, qui s'exclama en me
voyant, et se mit  me faire des questions sur ma sant, mon arrive
et le reste. Mais j'tais press, et lorsqu'elle m'eut dit que sa
demoiselle tait au salon qui repassait, j'y courus. La porte vitre
tait ouverte et je la vis tout en blanc, cotillon et manteau de
lit, et ses grappes de cheveux en boucles sur ses joues roses.

--Ho! c'est donc toi, mon petit! s'cria-t-elle; mais je m'tais
dj jet dans ses bras comme je faisais tant enfant, et je
l'embrassais. En sentant  travers le linge ses seins fermes sur ma
poitrine, j'prouvai une sensation qui me fit rougir, ce dont elle
s'aperut, sans doute, car elle se retira.

--Comme tu as grandi! dit-elle en riant; et ta moustache qui pousse,
te voil un homme! Tu es trop grand, maintenant, je ne t'embrasserai
plus, tu me donnerais de la barbe!

Et moi je riais aussi, quoique pas trop content de a, sans trop
savoir pourquoi; seulement, je sentais qu'elle ne pouvait plus tre
avec moi, comme lorsque j'avais dix ans et elle vingt, et que, me
menant pendu  son cotillon, j'embrassais sa main, ne pouvant me
hausser jusqu' elle.

Tout en causant, elle se remit  repasser des collerettes, des
mouchoirs et des petites affaires de femmes, et m'interrogeait sur
ceci, cela. Je fus tout fier de lui apprendre que j'allais entrer 
la Prfecture, avec M. Masfrangeas. Dans ma sottise nave, il me
semblait que j'allais devenir un personnage. Lorsque la demoiselle
me demanda pourquoi je ne restais pas avec mon oncle, pour lui aider
et le remplacer plus tard, je lui rpondis avec un petit air
important, que M. Masfrangeas avait dit  ma mre, que je pourrais
arriver  quelque chose dans l'administration.

--Et  quoi arriveras-tu? Masfrangeas a eu de la chance, tout le
monde le dit; le voil chef de bureau, c'est son bton de marchal.
Si tu as autant de capacits et de chance que lui, tu y arriveras
peut-tre, aprs avoir gratt du papier pendant vingt-cinq ou trente
ans, et avoir support les ennuis du mtier, les caprices des chefs,
les injustices des suprieurs. Vois-tu, mon petit, il te vaudrait
mieux tre tout bonnement meunier et vivre l, chez toi, libre et
tranquille en travaillant.

C'tait bien la vrit, mais je n'tais pas alors capable de
comprendre a. D'ailleurs, ma mre,  la persuasion de M.
Masfrangeas, avait tourn de ce ct, tous les rves d'avenir
qu'elle faisait pour moi, comme font toutes les mres, et je ne
pouvais bonnement gure penser autrement qu'elle, aprs avoir tant
entendu vanter cette carrire, ni la contrarier, quand mme j'aurais
pens autrement. Au reste, les quelques annes que j'ai passes  la
3e division de la Prfecture ne m'ont pas t inutiles, car elles
m'ont dgot pour toujours, de toute vie enferme, malsaine,
loigne de la nature; elles m'ont appris les misres qui se cachent
sous des apparences plus brillantes, et m'ont fait estimer  leur
valeur, la sant, le grand air et la libert. Combien de fois
depuis, j'ai reconnu la grandissime vrit de ce dicton de mon
oncle, que je translate ici de notre patois en franais:

Matre de soi, matre chez soi; petite maison, grand coeur: voisin
du bonheur.

Quand la demoiselle Ponsie eut fini de repasser, je lui aidai 
monter dans sa chambre tout son linge qu'elle empilait sur mes bras
tendus. C'tait toujours sa petite chambre avec des boiseries
peintes en blanc; ses rideaux de lit et de fentre, en ancienne
toile  fleurs bleues; ses chaises  pieds contourns, et sa commode
au ventre arrondi, avec des poignes de cuivre. Au-dessus de la
chemine, il y avait dans un cadre dor, une petite glace, et, plus
haut, une peinture reprsentant un berger; non pas de ces bergers
dpenaills de chez nous, mais un berger en culotte rose et bien
poudr, qui offrait  sa bergre deux tourterelles dans une cage.

Aprs que tout fut bien rang dans les tiroirs, la demoiselle me fit
monter au second, o personne ne couchait, et qui n'tait mme pas
meubl. Dans une chambre tourne au nord, on mettait le fruit sur
des couches de paille et sur des claies. Aprs avoir choisi quelques
pommes, nous redescendmes faire collation avec, et des fromages de
chvre au gros sel.

Quand ce fut fait: Si tu veux, me dit la demoiselle Ponsie, nous
irons  Prmilhac: j'ai des affaires  porter  la femme de notre
ancien mtayer des Boiges. La pauvre a un petit enfanon nouveau-n,
et pas de langes, pas de brassires, pas de bourrasses, rien, ils
sont si pauvres! Je vais m'habiller, dis  la Mette de mettre le
panneau sur la bourrique.

Tandis qu'elle s'habillait, je renouvelai connaissance avec le salon
 manger. Rien n'tait chang: de chaque ct de la chemine, de
grands placards en noyer; au milieu, la table ronde massive  pieds
tourns; autour, le long des murs tapisss d'un vieux papier imitant
des boiseries, taient ranges les chaises  dos faonn en forme de
lyre. Au coin du foyer, un grand fauteuil  dos carr, recouvert
d'une tapisserie assez fane, o M. Silain, le pre de la
demoiselle, se reposait, aprs souper, d'une chasse fatigante. A
l'autre bout du salon, en face de la chemine, il y avait un grand
buffet  dressoir, o se voyaient des restes d'un service d'ancienne
porcelaine de Limoges, assiettes, plats, et des tasses  caf en
forme de gobelet, avec des filets d'or et des chiffres entrelacs.

Autour, taient accroches aux murs, dans des cadres  la dorure
ternie, des gravures qui avaient fait le bonheur de mes premires
annes. Quand la demoiselle m'amenait au chteau, je les suivais une
 une en montant sur les chaises pour mieux voir, et j'avais une
rflexion pour chacune de ces images.

C'tait d'abord un portrait en pied de Louis XVI, en manteau parsem
de fleurs de lys, et son bton appuy sur une table o tait la
couronne royale.

--Pourquoi, disais-je  la demoiselle, ce gros monsieur lve-t-il sa
robe; c'est-il pour montrer sa belle culotte?

Et elle de rire.

En face, c'tait Marie-Antoinette en robe de cour, la poitrine
tale, avec une haute coiffure qu'on aurait dit btie par un
architecte, et qui ne devait pas passer aisment sous les portes.

Il y avait aussi le petit duc de Bordeaux en pantalon blanc, court,
avec des souliers dcouverts  boucles, un petit justaucorps et une
collerette. Il gotait la soupe de l'ordinaire, dans la cuisine des
hussards de la garde,  Fontainebleau. Derrire lui des gnraux et
des officiers, le chapeau sous le bras.

Comme le petit prince n'avait pas l'air d'y aller de bon coeur, je
disais toujours:

--Il ne la trouve pas bonne, la soupe!

Puis c'tait le duc d'Angoulme en gnral, arrivant sur le front
des troupes pour passer une revue. Il tait reu par les gnraux
qui le saluaient tous ensemble, le chapeau au bout du bras demi
tendu vers lui:

--Est-ce qu'ils lui demandent la charit? disais-je  la demoiselle.

Ils taient curieux, ces gnraux; ils se ressemblaient tous: ils
avaient de grands nez droits, de petits favoris, pas de moustaches,
et les cheveux frisotts ramens sur le front.

Il y avait encore Henri IV  cheval, entrant  Paris; la prise du
Trocadro, o on ne voyait rien, rapport  la fume; un portrait de
feu Monseigneur de Lostanges, et quelques autres tableaux.

Sur la tablette de la chemine, tait toujours un gros chat sauvage
empaill, tu par M. Silain dans le bois que depuis on a appel le
Bois-du-Chat; au-dessus, tait accroch un baromtre, que le
Monsieur ne manquait pas de consulter en partant pour la chasse.

Mais de tout a, ce qui m'amusait le plus, c'tait un paravent
curieux. Sur le papier de couleur claire, la dfunte dame de
Puygolfier et sa fille avaient coll partout des images dcoupes,
qui n'taient, pour la plupart, que des caricatures sur
Louis-Philippe, sa famille et son gouvernement. Il faudrait une
heure pour les mentionner toutes. Le roi des Franais tait toujours
reprsent avec une tte de poire! Il y avait une de ces images
reprsentant un muse, o tous les tableaux, paysages, monuments,
portraits, objets quelconques, ressemblaient  des poires; et parmi
les messieurs qui regardent, en voici encore en tte de poire, avec
un parapluie...

J'en tais l de ma revue, lorsque la demoiselle redescendit.
Qu'elle tait jolie avec sa collerette  pointes dcoupes, sa robe
fronce avec une boucle dore  la ceinture, des manches  gigot, et
une jupe courte qui laissait voir le bas des jambes, o des rubans
noirs s'entre-croisaient sur les bas blancs, pour tenir le petit
soulier! Elle portait dans une couverture de berceau, tout plein de
petites affaires d'enfant: drapes, maillots, brassires et des
petits bonnets qu'elle mettait sur son poing pour me faire voir.
Pauvre chre demoiselle! comme on voyait bien qu'elle avait fait
tout a avec affection, et qu'elle aurait t bien contente d'avoir
 elle de petits enfanons  habiller. Elle avait pour lors
vingt-six ans; elle aurait t une bonne mre; elle mritait d'tre
heureuse, mais le sort ne l'a pas voulu, et elle restait au crochet,
ou  la pendille, comme disait mon oncle.

Toutes ces petites nippes furent bien plies, et mises dans un grand
cabas attach au panneau de la bourrique, et aprs a en croupe, la
grande Mette attacha encore un bissac plein de vivres. Quand tout
fut prt, la demoiselle noua un foulard sur sa tte, et nous voil
partis.

En sortant de la cour je demandai un peu tardivement des nouvelles
de M. Silain.

--Ah! rpondit la demoiselle, mon pre est  chasser les loups 
Jumilhac, avec des messieurs du Limousin; qui sait quand il
reviendra.

Elle marchait, ou montait sur sa bte, suivant le chemin. Moi je
tenais la bride, le long des grosses pierres, pour l'aider  monter,
et ensuite j'allais derrire, touchant la bourrique avec une verge
de chtaignier. Je ne me lassais point de la regarder, de l'admirer,
avec ses petits frisons d'or dans le cou. Lorsqu'elle se tournait
vers moi, je me baignais, il me semblait, dans ses beaux yeux bleus
si bons. Quelquefois, je courais devant dans les taillis, pour
carter une branche qui pendait sur le chemin. Quelle belle journe!
J'avais oubli le moulin, la Prfecture et tout: J'aurais voulu que
Prmilhac fut aussi loin que Limoges.

Notre chemin tait par la Boudelie et Magnac, mais nous prenions
quelquefois des traverses. Au passage du ruisseau du Ravillou, ce
fut le diable; la bourrique ne voulait pas passer.

--Descendez, dis-je  la demoiselle; quand vous ne serez plus sur la
bourrique, je la ferai bien passer de force, et aprs a, je vous
traverserai sur mes bras, vous ne vous mouillerez pas.

Elle se mit  rire en secouant la tte:

--Nenni, tu me jetterais peut-tre dans l'eau.

Je ne sais pourquoi, mais il me montait dans l'ide, une envie folle
de la passer comme a dans mes bras.

--N'ayez crainte, demoiselle, je suis fort, plus fort qu'il ne faut,
vous ne risquez rien.

Mais elle ne voulut pas entendre  a, et ayant inutilement essay
de la persuader, je mis mon mouchoir sur les yeux de la bourrique,
et je la poussai dans le ruisseau que je lui fis traverser en
reculant, la demoiselle toujours dessus et riant.

Nous arrivmes enfin dans cet ancien village de Prmilhac, o on
voit des restes d'anciennes constructions, des marques d'antiques
murailles, que dans le pays on dit tre l'ouvrage des Anglais. a
n'est peut-tre pas vrai, et il y en a qui disent que ces ruines
viennent d'un ancien moustier bti, il y a quinze cents ans, par un
saint homme appel Sulpice qui donna son nom  la paroisse dans
laquelle tait Prmilhac. Mais par chez nous,  entendre les gens,
toutes les vieilles murailles, tous les anciens chteaux ont t
btis par les Anglais, tant sont vivaces les souvenirs de la grande
guerre de Cent ans.

L'accouche tait dans son lit, garde par une vieille voisine, et
son petit enfant  ct d'elle. Lorsqu'elle nous vit entrer, elle
joignit les mains et s'cria: Oh! demoiselle! Elle n'en put dire
plus long pour lors, mais ses yeux se mouillrent.

Aprs les questions sur la sant, la demoiselle Ponsie prit le
poupon qui tait pli dans un mauvais morceau de drap tout perc, et
l'habilla avec les affaires qu'elle avait apportes: et tout ce
temps, elle le baisait et le rebaisait, puis comme il commenait 
gimer un peu, elle le rendit  sa mre pour le faire tter.

Une poule toute plume et vide, fut tire du bissac et donne  la
vieille, qui apprta une marmite et la mit au feu pour faire de bon
bouillon. Aprs a, la demoiselle serra dans un mauvais cabinet une
bonne miche blanche, du sucre, et deux bouteilles de vin vieux.

--Que vous tes bonne, notre demoiselle! disait la pauvre femme dans
son lit; que le bon Dieu et la sainte bonne Vierge vous le rendent!
Je les prierai bien qu'ils vous fassent heureuse, comme vous le
mritez!

--Oui, oui, ma pauvre Mariette, je vous en remercie bien, mais c'est
peu de chose que tout a.

--C'est bien quelque chose tout de mme, notre demoiselle, et plus
que nous ne mritons; mais ce qui vaut le plus de tout, c'est votre
bont d'avoir pens  nous.

Le petit enfanon s'tait endormi en ttant. La demoiselle
l'embrassa encore, promit de revenir et nous repartmes.

Il tait dj sur la brune lorsque nous fmes  Puygolfier. Le
souper fut vite prt: une omelette  la vignette, et des bonnes
rimottes de bouillie de mas que la grande Mette fricassa dans la
pole, l, devant nous. On ne faisait pas grande cuisine 
Puygolfier, quand le monsieur n'y tait pas. Je mangeai avec apptit
et gat, et la demoiselle tait heureuse, comme elle l'tait
toujours, aprs avoir fait du bien  quelqu'un.

Aprs souper, elle voulut me faire tter de ses cerises 
l'eau-de-vie. Et pour faire comme autrefois, lorsque j'tais tout
petit, elle me les prsentait comme on fait aux jeunes geais
nouvellement dnichs, pour leur apprendre  manger. Elle riait de
ce jeu qui m'amusait aussi, car en attrapant la cerise, je touchais
quelquefois ses doigts de mes lvres.

Sur le coup des neuf heures, je m'en redescendis au moulin bien
content de ma journe.

Quel temps heureux! mes journes se passaient en paix et
tranquillit, dans ce recoin perdu du Prigord, au milieu d'une
nature paysanne et forte. Il me semblait que cette terre couverte
pour lors de moissons, me communiquait sa vie.

Je me levais de bonne heure le matin, et j'allais lever les verveux
ou les cordes poss le soir; ou bien, prenant le fusil de mon oncle,
je m'en allais avec la Finette faire courir un livre. Cependant, je
pensais toujours  la demoiselle Ponsie, et je cherchais toutes les
occasions de retourner  Puygolfier, n'osant pas y aller de but en
blanc, parce qu'il me semblait que tout le monde devinerait mes
penses. Je lui portais souvent du poisson qu'elle aimait beaucoup,
lorsque j'avais pris quelque jolie perche au verveux, ou une truite
en tirant l'pervier le soir au-dessous de l'cluse. D'autres fois,
c'tait une cordelette d'oiseaux, ou un bouquet de fraises des bois.
J'tais attir vers elle par une force  laquelle je ne cherchais
pas  rsister; pensant  elle, lorsque je ne la voyais pas, et
avide de sa prsence; la recherchant sans autre but que de la voir,
de l'entendre, et d'tre auprs d'elle. Je ne puis pas dire que
j'tais amoureux, car je ne savais point au juste ce que c'tait que
l'amour; mais je trouvais un plaisir grand  tre toujours occup
d'elle,  me faire sa chose par la pense. Malgr les motions que
je ressentais quelquefois en sa prsence, et le trouble que me
donnait parfois un de ces dsirs vagues, comme il en vient aux
jeunes gens encore innocents, mes sentiments taient ceux d'une
respectueuse adoration. Je la trouvais la plus belle, la meilleure;
elle tait pour moi, la perfection mme, et il me semblait qu'elle
tait d'une nature suprieure aux autres femmes. Le plus grand
bonheur que je concevais, tait de lui tre utile et de me dvouer
pour elle.

Cela dura une semaine ainsi; mais un jour en ouvrant le petit
portail, j'entendis les chiens aboyer au chenil, et je connus par l
que M. Silain tait revenu. Il tait l, en effet, plant prs de la
terrasse, les jambes cartes, les mains derrire le dos, regardant
la plaine. Il se retourna en entendant les chiens, et je m'approchai
pour le saluer avec un certain moi, car outre qu'il m'avait
toujours beaucoup impos, je me figurais sottement qu'il allait
deviner ce  quoi je pensais continuellement. Je ris maintenant de
ma btise, car j'ai bien vu depuis que M. Silain ne pensait qu'
lui.

C'tait bien toujours lui, vtu d'un habit de chasse velours olive,
avec des boutons de cuivre  ttes de loup et de sanglier, et d'un
pantalon  pont-levis de mme toffe, de couleur grise. Avec a, une
casquette ronde en velours noir et des souliers  fortes semelles.
Je ne lui ai jamais vu d'autre costume. Seulement lorsqu'il allait 
cheval, il avait de grandes bottes au lieu de souliers, et l'hiver
par le mauvais temps, il mettait un tablier en peau de bique qui lui
donnait l'air d'un ours  cheval. Il tait grand, et avait l'air de
quelqu'un avec son nez recourb, ses moustaches un peu rousses
tailles en brosse, et ses petits favoris coups carrment  la
hauteur des oreilles. Il avait quelque chose de militaire dans sa
manire d'tre, et, en effet, il avait servi dans les gardes du
corps de Charles X.

Il me reut avec une rondeur joviale, selon son habitude avec les
petits, les paysans, avec tous ceux qu'il regardait comme trop
au-dessous de lui pour que a tirt  consquence. Mais avec les
bourgeois, les gens du gouvernement, les messieurs, il tait trs
raide, et loignait toute espce de ces familiarits que font natre
souvent le voisinage, mme entre gens de classes diffrentes.
Lorsqu'il passait un acte pour vendre une terre, ou quelque bois, ce
qui arrivait souvent, il ne manquait jamais de faire coucher tout du
long dans l'acte, par le tabellion, comme il disait, ses noms,
titres et qualits: Antoine Silain de Pons, vicomte de Puygolfier.
Les soirs de chasse,  ce que contait un de ses voisins et
camarades, aprs avoir bien bu et festoy, il prtendait descendre
d'un pun d'une ancienne maison de Pons, illustre  ce qu'il
parat; mais ses amis ne faisaient qu'en rire.

Au demeurant, quoiqu'il ft goste, on ne peut pas dire qu'il ft
un mchant homme. Avec a, il faisait quelquefois des choses qui
n'taient pas de faire, par caprice ou par colre. Ses gots
n'taient point luxueux: la vie large du petit noble campagnard lui
suffisait. Pourvu qu'il et une table bien servie, car il tait gros
mangeur et grand buveur, il se contentait des ressources du pays,
buvait son vin  l'ordinaire et en extra s'arrangeait de vieux vin
de Saint-Pantaly. Il mangeait sa volaille, chapons, canards,
dindons; le gibier qu'il tuait, et le poisson, les lgumes, les
champignons et les truffes, qu'il avait pour ainsi parler sous la
main. Les truffes surtout, car le puy qui, de dessous la terrasse,
dvalait  la plaine, tait couvert d'un bois de chnes clair-sems,
o on en trouvait beaucoup. Avec cela, sa bonne jument limousine
blanc-truit, sept ou neuf chiens courants, car en cette affaire, il
avait la superstition des nombres impairs, et cela lui suffisait;
pourvu, bien entendu, qu'il et les goussets garnis quand il allait
chasser au loin, soit  Jumilhac, soit dans le Limousin, soit dans
la fort de Born ou ailleurs. Il lui fallait aussi quelques louis
pour aller faire ses petites tournes  Prigueux le mercredi, ou le
jeudi  Excideuil et quelquefois le samedi  Thiviers.

Les ressources en nature de la terre de Puygolfier auraient t
suffisantes pour lui assurer une bonne existence chez lui; mais
c'tait l'argent, c'tait les cus pour le dehors, qu'il tait
difficile de trouver, car la plus grande part des revenus se
mangeait sur place, et ce qu'on vendait de bl, de vin, ou le profit
des bestiaux, passait  payer la taille et les rparations.
Cependant, il lui en fallait pour solder les hteliers, dans ses
expditions, sans compter que le soir aprs souper, ces messieurs
faisaient une petite bte hombre, assez chaude parfois  ce qu'on
racontait.

Aussi, de temps en temps, M. Silain vendait quelque lopin de son
bien, et avanait une coupe de bois, en sorte que ses revenus
allaient en diminuant. Mais il ne s'en inquitait gure; il tait de
cette race de bons vivants qui mangent bien, boivent sec, digrent
facilement, et, sans mauvaises intentions, font tranquillement le
malheur de leurs proches, et ne s'en doutent mme pas, loin d'avoir
des remords, habitus qu'ils sont  tout rapporter  leur personne.

En me voyant grand et assez lanc, M. Silain me fit compliment sur
ma pousse, et mit cette opinion que je ferais un beau lancier.
Lorsque je lui dis que j allais entrer dans les bureaux de la
Prfecture, il s'cria: Comment! tu veux te faire gratte-papier?
bti comme a? Eh bien, mon garon, je te conseille plutt mille
fois de te faire meunier, comme ton jacobin d'oncle!

L-dessus, il rentra au chteau, prit son carnier et son fusil,
siffla sa chienne couchante, et s'en fut. Moi j'allai rejoindre la
demoiselle au grenier, o elle tait pour lors,  ce que me dit la
grande Mette.

C'tait un endroit curieux que ce grenier. Il y avait un ple-mle
de meubles clops, de fauteuils dfoncs, de tableaux crevs, de
morceaux de vieilles tapisseries, d'objets de toute espce, casss
ou hors d'usage, de vieilles hardes jetes sur des cordes tendues,
de vieux coffres pleins l'un de dbris de toute sorte, chiffons,
ferraille, et l'autre bond de papiers et de vieux parchemins.

La demoiselle Ponsie tait au milieu de ce fouillis, cherchant un
morceau de tapisserie assez bien conserv, pour recouvrir le grand
fauteuil o M. Silain dormait le soir aprs souper. Je lui aidai 
bouleverser et retourner toutes ces dfroques qui sentaient le
pass, et reprsentaient des modes dfuntes et des usages perdus.
Dans un coin, je retrouvai une ancienne coiffure militaire; une
espce de chapeau de fer, avec les bords en croissant, tout mang
par la rouille, qui avait jadis coiff quelque piquier, du temps de
nos guerres de religion. Je la mis sur ma tte, et la demoiselle me
dit en riant:

--Tu aurais fait un joli petit parpaillot, du temps du capitaine
Vivant.

Lorsqu'elle eut trouv ce qu'elle cherchait, elle s'assit sur un
vieux fauteuil et se mit  mesurer le morceau pour voir s'il y en
aurait assez. Au milieu de toutes ces vieilleries, de tout ce
bric--brac, sa jeunesse et sa fracheur semblaient comme une fleur
venue sur un terreau noir, et ses cheveux avaient des reflets dors
qui clairaient le grenier un peu sombre. Je restai l,  la
regarder sans rien dire.

--Descendons, dit-elle en me rveillant.

L'aprs-dne se passa pour elle en occupations diverses, mais la
seule mienne tait de me prter  tout ce qu'elle voulait, soit
qu'il s'agit de tenir son cheveau, ou de porter le panier  la
grenaille pour aller donner aux pigeons. Elle me mena au verger o
tait le rucher, en me recommandant de ne pas courir, de ne pas
faire de grands gestes, et de me tenir coi prs d'elle. Les mouches
 miel vinrent  notre rencontre, et, me voyant en sa compagnie, ne
me firent rien, tant ces petites btes ont de la connaissance. Pour
elle, elle les maniait sans crainte, les prenant sur ses mains au
sortir de la ruche, et celles qui volaient, se posaient sur sa tte
et sur ses paules, comme des oiseaux apprivoiss.

Je m'en fus, ce jour-l, avant le retour de M. Silain, et je ne
revins pas  Puygolfier le lendemain. Je m'en allai courir dans les
bois, ruminant mes penses, et de cette affaire-l, je manquai un
livre que la Finette me ramenait au poste des Trois-Bornes.

Le jour suivant tait un dimanche, et, comme ce jour-l je n'allais
pas  Puygolfier, la demoiselle tant au bourg pour les offices, je
voulus essayer de me revancher. A l'Anglus, je partis avec la
Finette, mon fusil sur l'paule, aprs avoir bu un coup. Le temps
allait bien, c'tait un plaisir; les dernires brumes de la nuit
s'enlevaient dans les fonds, l'air tait clair, la terre frache et
point gure de rose. En cheminant tout doucement tandis que la
chienne donnait des coups de nez de , de l, cherchant une voie,
dans les passages des haies, dans les cafourches, dans les coules
sous taillis, je respirais avec plaisir la fracheur du matin, et je
reniflais les bonnes odeurs des bois faites des senteurs des
feuilles mortes, de la mousse humide, de la bruyre, des
champignons, du pipoulet. Pour retrouver mon livre de la veille,
j'allai droit  une terre o je pensais qu'il devait avoir fait sa
nuit. Je n'y tais que depuis un petit moment quand la chienne
rencontra, et  la voir brandir la queue, je connus de suite que la
voie tait bonne. Pourtant elle eut assez de mal  dbrouiller
l'cheveau, mais lorsqu'elle eut trouv la sortie, elle commena 
s'en aller plus vite, tandis que sa queue venait lui battre les
ctes. Elle rapprochait, et bientt un premier coup de gueule dit
que le livre tait dans les alentours. Puis la voie s'chauffa; le
lancer approchait. Tout d'un coup le livre lui part sous le nez, et
voil la Finette qui s'en va raide, donnant  pleine gueule, cognant
aprs lui qui arpente de grands coteaux pour gagner de l'avance,
afin d'avoir le temps de ruser, et d'embrouiller sa voie sur les
chemins, et dans les friches pierreuses.

Une fois sur le terme, je n'entendis plus rien, la chienne tait en
dfaut. A ce moment, le soleil montait lentement  l'horizon, comme
une grande bassine de cuivre rouge bien cure. J'attendis l ne
migrant pas de la Finette, je savais qu'elle retrouverait la piste.
En effet, au bout d'un moment, voici sa voix forte qui monte d'une
grande combe du ct de Roulde. Lorsque je fus sr de la randonne
du livre, je vis qu'il me fallait aller au poste du
Chtaignier-du-guet. J'avais souvent accompagn mon oncle  la
chasse, jeune, et je connaissais bien les postes. Lorsque je fus
rendu au gros chtaignier plant  la cafourche de trois chemins sur
une lande, j'attendis. Pendant que la chienne tait dans les fonds,
je n'entendais pas toujours sa voix, mais je savais qu'elle suivait,
et lorsqu'elle passait sur un coteau, je l'entendais cogner  pleine
gorge. Au bout d'une heure, voici venir l-bas mon livre dans un
sentier. Il se plantait de temps en temps, se dressait sur son cul
pour couter la chienne et repartait. En approchant du carrefour, il
s'allonge pour passer le dcouvert, mais quand il fut  vingt pas,
mon coup de fusil lui fit faire la culbute. C'tait mon premier
livre et je m'en fus bien content, il pesait six livres un quart.

Le jour d'aprs, lorsque j'arrivai  Puygolfier avec un plat de
brochetons sous l'herbe de mon panier, la jument de M. Silain tait
selle et attache par la bride dans la cour, prs de la porte du
chteau. Lui, il tait dans ce qu'il appelait son cabinet. C'tait
le bas d'un petit pavillon, ou plutt d'une tour carre qui tait en
retour du corps de logis, et, du ct du dehors, enfermait la petite
cour intrieure que la tour ronde de l'escalier closait du ct de
la grande cour.

Il appelait a son cabinet, parce qu'il y avait des livres, des
papiers, des vieux journaux; mais au reste c'tait l qu'il mettait
toutes ses affaires. Ses pistolets d'aron taient accrochs au mur,
 ct d'une pe. Les fusils de chasse taient rangs  un
rtelier;  un clou, pendait le carnier;  un autre, la bourse pour
le furet et les grelots; sur la table taient les accouples de ses
chiens, la corne pour les appeler, sa poire  poudre, son sac 
plomb, et une ancienne tabatire de corne ronde o il mettait les
capsules pour son nouveau fusil. Tous ces objets taient bien sous
la main, on voyait qu'ils servaient souvent. Quant aux livres, M.
Silain n'y touchait jamais, a se connaissait de suite, car ils
taient pleins de poussire. Au reste, c'taient les philosophes du
sicle dernier, jadis choys par la noblesse, et aujourd'hui honnis
par elle. Il y avait: Voltaire, Diderot, et Rousseau, dont l'aeul
de M. Silain avait t si engou, qu'aprs avoir lu _l'Emile_, il
avait voulu faire apprendre la menuiserie  son fils; mais celui-ci
avait prfr s'engager dans les dragons du marquis de Gontaut.
Voyant cela, son pre avait pris lui-mme un tat, en se mettant
bravement  labourer sa rserve, ce qui l'avait rendu si populaire,
qu'il tait rest tranquillement chez lui pendant la Rvolution.

Pour son petit-fils, M. Silain, il n'avait d'autre tat que de
chasser, et de mener une vie trs active en ne faisant rien. Un
noble de ses voisins, lui faisait passer des paquets de gazettes,
mais il s'endormait en les lisant. A l'gard des livres, il ne les
supportait que dans un cabinet de lecture de Prigueux, o il
faisait quelquefois de longues pauses. Mme encore, les mauvaises
langues disaient que ce n'tait pas pour les livres qu'il y allait,
mais pour la dame du cabinet, jolie blonde devant laquelle les
officiers passaient en retroussant leurs moustaches.

Que ce soit vrai ou non, M. Silain tait alors dans son cabinet en
train de mettre ses bottes.

--Ha! dit-il, te voil, futur scribe! en attendant que tu grattes le
papier de ce gueux de Philippe, tu vas m'aider  coupler les chiens;
prends les couples, moi je prends mon fouet.

Les chiens hurlaient au chenil, sentant le dpart. Une fois coupls,
 la rserve d'un vieux sage chien, M. Silain les laissa aller de la
cour du chenil dans la grande cour. Aprs a il mit son fouet dans
sa botte, dtacha sa jument, l'enfourcha et partit pour la fort de
Lammary.

O tait donc la demoiselle Ponsie? Je ne l'avais pas vue. Ayant
regard dans le salon  manger, o elle se tenait d'habitude, puis
dans le jardin, et ne la trouvant pas, je revins  la cuisine. A ma
question, la grande Mette rpondit:

--Ah! la demoiselle est alle au bourg voir la nice de M. le Cur.

Je redescendis au Frau tout dferr.

Le lendemain je la trouvai, mais il me sembla qu'elle tait moins
gaie que d'habitude. Presque toute l'aprs-dner, elle se tint dans
la petite cour  raccommoder du linge. Elle tait assise sur une
chaise, le long du mur, et appuyait ses pieds sur une autre chaise
o tait son linge. Sa fine tte et ses beaux cheveux, baigns de
lumire, se dtachaient en clair sur le vieux mur dcrpi et tout
caill. Qu'elle tait jolie ainsi! Je dis toujours la mme chose,
mais c'est que de toutes les manires, je la trouvais belle. Je
restai longtemps immobile  la regarder, rpondant  ses questions,
mais ne me souciant de rien, si ce n'est de jouir de sa prsence.

Elle sentait mes regards attachs sur elle; c'tait sans aucune
mauvaise ide, je la regardais et l'admirais navement, mais cela la
gnait sans doute, car elle me dit de lui lire quelque chose.

Je m'en fus dans le cabinet de M. Silain, et j'y pris un livre;
c'tait _La Nouvelle Hlose_.

Je me mis  lire tout haut; mais ces lettres interminables, ce
bavardage prtentieux, me fatigurent bientt. Je l'avoue
d'ailleurs, je ne comprenais rien  tout cet talage de sentiments;
tout cela me paraissait faux et artificiel, et partant ne
m'intressait point.

--Cela ne t'amuse gure, dit la demoiselle en souriant: laisse-le,
va, en voil assez.

J'allai replacer le livre et je revins. En mme temps les sabots de
la grande Mette se faisaient entendre sous la galerie. Elle venait
dire  la demoiselle que le mtayer demandait  lui parler.

Sur cet avis je dis le bonsoir, et je m'en fus assez triste.

Le temps se passait cependant. Le surlendemain, chez Puyadou firent
dire  mon oncle, par un homme qui venait au moulin faire moudre,
que ma mre me mandait de rentrer; c'tait le postillon de la
voiture qui avait fait la commission.

J'allai donc bientt  Puygolfier pour dire adieu  la demoiselle.
C'tait un samedi, M. Silain tait all au march de Thiviers; je la
trouvai seule dans la cour et je lui dis qu'il me fallait m'en
retourner  Prigueux, et que cela me faisait grand deuil de ne plus
la voir. Et  mesure que je lui expliquais tout navement que
maintenant je regrettais de quitter le moulin, parce qu' Prigueux
je serais loin d'elle et que peut-tre, quand je reviendrais, elle
serait marie; je me sentais prt  pleurer.

--Pauvre enfant! dit-elle en me faisant asseoir prs d'elle, n'aie
crainte va, tu me retrouveras toujours; qui aurait soin de mon pre
si je n'y tais pas?

Et puis elle m'arraisonna, disant qu'il fallait bien prendre un
tat, et que puisque a convenait  ma mre, il fallait entrer  la
Prfecture et bien travailler; que d'ailleurs Prigueux n'tait pas
au bout du monde, et que je pourrais venir les jours de fte.

Cette esprance me consola un peu et alors je pris du courage pour
le dpart. Elle m'accompagna jusqu'au bout de l'alle de noyers, et
quand nous fmes l, elle m'embrassa sur les deux joues, comme si
j'avais encore eu six ou sept ans, et s'en retourna lentement vers
le chteau. Moi je descendais le chemin, la suivant des yeux. Au
moment d'entrer dans la cour, elle se retourna: je levai ma
casquette, elle me fit un signe d'adieu et la porte se referma.

Le lendemain mon oncle m'accompagna jusqu' Savignac avec la jument.
Tout en marchant, il me parla de ce que j'allais faire, et me dit
que puisque c'tait dcid, il fallait m'y mettre tout de bon et
tcher de faire quelque chose.

Moi, je lui dis que je ne tenais pas autrement  travailler  la
Prfecture; mais que, puisque ma mre avait arrang a avec M.
Masfrangeas, il me fallait bien y aller. J'ajoutai que j'aurais
autant aim rester au Frau avec lui maintenant.

--Plus tard, nous verrons, dit-il; mais en attendant il te faut
contenter ta mre; la pauvre femme n'a plus que toi.

Le long du chemin, il me coupa un joli bton dans une haie et il
cheminait, l'arrangeant, tandis que j'tais sur la jument pour
mnager un peu mes jambes.

Nous nous arrtmes au _Cheval-Blanc_, pour boire un coup. Quand ce
fut fait, je pris mon petit paquet, mon bton, et l'oncle vint me
faire la conduite jusqu' la sortie du bourg.

--Tu sais, mon fils, me dit-il en m'embrassant, si tu t'ennuyais
trop, trop, l-bas, fais-le-moi savoir. Au Frau, tu seras toujours
chez toi. Allons, adieu, porte-toi bien, et bonjour  ta mre.

Je marchais bien en ce temps, et je ne mis gure que trois heures,
pour faire les cinq lieues qu'on compte de Savignac  Prigueux.

Ma mre fut bien contente de me voir. M. Masfrangeas tait venu dans
la journe, et lui avait dit de m'envoyer le lendemain. Pendant que
j'tais au Frau, la pauvre femme avait prpar toutes mes affaires:
ayant soup, je me couchai et aprs avoir un peu pens  la nouvelle
vie qui m'attendait, je m'endormis.

Le lendemain, mieux habill que de coutume, je passai chercher M.
Masfrangeas et nous voil partis pour la Prfecture.

La Prfecture! ce nom m'imposait, mais je fus bien vite rassur, car
en entrant dans le bureau j'en eus de suite une ide assez pitre.
Ce bureau tait une grande pice sale, enfume, avec des casiers
montant jusqu'au plafond jauni et crevass. Tous ces casiers taient
bourrs de cartons et de papiers, qui rpandaient cette odeur
particulire aux vieilles paperasses, odeur dsagrable  laquelle
je n'ai jamais pu m'habituer. Il y avait trois employs dj
arrivs: deux jeunes, et un vieux qui avait des manches de cotonnade
noire par-dessus celles de son paletot. M. Masfrangeas me mit  une
table o il n'y avait personne, et dit au vieux employ ce qu'il
fallait me donner  faire. Celui-ci apporta des tats pleins de
colonnes de chiffres, qu'il s'agissait de copier. Aprs m'avoir fait
donner devant lui toutes les explications ncessaires et m'avoir
recommand au vieux, M. Masfrangeas s'en alla dans son bureau qui
communiquait avec celui-ci.

Lorsque la porte fut referme, les deux jeunes gens vinrent prs de
moi, et me firent diverses questions auxquelles je rpondis de mon
mieux. Ils ne me laissrent pas ignorer que la Prfecture tait une
sale bote o il n'y avait rien  esprer pour un jeune homme. Sur
ces entrefaites arriva un autre employ qui parut enchant de la
venue d'un surnumraire, qui le dchargeait sans doute un peu du
travail qui l'accablait. Il se mit  sa place et sembla travailler
avec ardeur. Le vieux se nommait Serr, et il tait sous-chef de
bureau, mais c'tait le dernier arriv, M. Gignac, gros brun,
prtentieux et beau parleur, qui donnait le ton, et recueillait des
deux expditionnaires, la considration due au sous-chef, auquel il
n'en restait plus. Ce brave et digne homme mprisait ces jeunes gens
auquel il servait de plastron, et ne paraissait pas s'apercevoir des
sottes plaisanteries qu'ils lui faisaient. Ces Messieurs avaient
trouv joli de rechercher les mots dont la premire syllabe avait la
mme consonnance que le nom du sous-chef. L'un commenait: Ser-pent,
l'autre rpondait: Ser-ment, le troisime ajoutait: Ser-gent, et
cela continuait comme a longtemps entre les trois complices:
Serre-tte, Serre-file, Ser-pette, Ser-fouette, Ser-vante, Ser-vice,
etc. Et ils imaginaient des farces btes dans le genre de celles-ci:
M. Serr, sortant de sa serre, avec un serre-tte sur sa cer-velle,
trouva un cerf-volant qui l'amusa, et un ser-pent qui l'effraya. Il
appela un ser-gent qui fit le ser-ment de s'avancerr, et de pas-ser
son coupe-choux au travers du reptile...

Quelquefois, lorsque a durait un peu trop, le vieux M. Serr levait
les paules et disait tout haut, sans cesser son travail: tas de
crtins!

Mais ce jour-l, ce fut moi qui servis d'amusement  ces messieurs.
Le sous-chef tant sorti, M. Gignac s'cria tout  coup qu'il
n'avait plus de guillemets et me dit: Jeune homme, allez donc  la
1re division, chercher la bote  guillemets; c'est l au bout du
corridor, la porte  gauche. Je souponnais bien quelque farce, mais
ne sachant trop, j'y allai. A la 1re division un monsieur trs
srieux, avec une calotte grecque soutache, me rpondit gravement
que la boite tait  la 2e division. J'allai  la 2e, o on me
dit qu'elle tait au greffe du Conseil de Prfecture qui venait de
l'envoyer qurir. Je finis par comprendre, et je revins me mettre 
mon travail.

--H bien, fit M. Gignac, et cette boite?

--Allez la chercher, rpondis-je sans me dranger.

Derrire les pupitres, on entendait les rires touffs des deux
expditionnaires.

Quelle diffrence avec le Frau! Etre enferm dans cette sale bote,
comme disaient les jeunes gens, moi qui tais si libre l-bas! Des
fentres, on voyait les toits en tuiles creuses, des vieilles
masures tages sur les pentes de l'antique Puy-de-Saint-Front,
pleins de tessons de pots et de bouteilles, de sales chiffons, de
vieilles savates, et o errait parfois un chat maigre et hriss.
Ah! ce n'tait plus la vue du bief du moulin qu'on avait de la
chambre de mon oncle. Et quelle odeur dans ce bureau! C'tait comme
un relent de vieux papiers qui prenait  la gorge, mlange de
poussire et de ptes aigries. Et quand on ouvrait les fentres,
c'tait bien autre chose: on avait les senteurs infectes de la rue
du Lys, mal nomme, dont le ruisseau du milieu gardait les rsidus
de tous les vases de nuit. Et c'tait l, plus que la vue, ce qui me
dplaisait tant. J'ai toujours t assez dlicat pour les odeurs,
plus que nous ne le sommes d'ordinaire dans le peuple. En respirant
ces sales puanteurs, je me rappelais le temps o je galopais partout
dans les bois o le trifoulet fleurait bon; o je grimpais dans les
termes pleins de genvriers, o venaient la lavande embaume et les
immortelles sauvages  l'odeur de miel. Ah! me disais-je, si je
pouvais encore, traversant une terre, humer la forte senteur de la
roberte et me rouler le matin dans les chenevires, dont l'odeur me
grisait tant petit!

Quelquefois je restais l, la plume en l'air, regardant fixement le
coq juch sur la cime en pomme de pin du vieux clocher de
Saint-Front, autour duquel les martinets tourbillonnaient avec des
cris perants et je ruminais mon chagrin, tout triste comme un
passereau encag.

Ce pauvre clocher comme on l'a abm, en le refaisant, sous le
prtexte de le rparer! ainsi que la vieille cathdrale, d'ailleurs
qui a t traite comme le couteau de Jeannot et a perdu,
intrieurement, ce caractre de grandeur antique et de svrit
imposante qu'elle avait autrefois.

Mais il y en a qui la trouvent plus jolie.

J'eus bientt comme la maladie du pays. Un grand dgot me prit, et
je fus au moment de m'en aller au Frau. Mais ma pauvre mre tait
aux anges de me voir dans une position qu'elle trouvait trs
enviable, car elle me croyait bonnement sur le chemin de la fortune
et des honneurs. Je n'eus pas le courage de lui dire la vrit et de
lui causer ainsi un chagrin qui et t trs grand.

Mais il me passait par la tte des envies folles de retourner
l-bas, de revoir la demoiselle Ponsie. Mme il me semblait que rien
que de voir Puygolfier, de passer un instant dans le pays, de
respirer quelques minutes le mme air qu'elle, a me ferait du bien.
Cette ide me tenait tellement, qu'un soir, ayant soup, je partis
sans rien dire  ma mre, qui se couchait de bonne heure.

Quoique la nuit vnt, de crainte d'tre reconnu, au lieu de passer
sur la route d'Excideuil, je pris celle de Paris, par Sept-Fonds et
Sorges. Une fois l, je suivis les chemins de traverse par Ogre et
Lamigaudie, et aprs avoir laiss le chteau de Glane sur ma droite,
je remontai en suivant presque la rivire.

J'tais parti avec un bton, et je marchais d'un bon pas, n'ayant
point de peur. Je conviens tout de mme que si Delcouderc avait t
par les champs, je n'aurais pas t fort tranquille, et bien des
gens auraient t comme moi, qui taient des hommes faits. Il faut
dire aussi qu'en ces temps, on ne parlait que de lui le soir aux
veilles: les assassinats qu'il avait commis, en passant par les
langues de village, avaient doubl de nombre, et les conditions dans
lesquelles ces crimes avaient eu lieu, taient devenues tout  fait
extraordinaires. On citait les tours d'adresse et d'audace de
l'assassin, et je crois bien aujourd'hui, que dans le nombre, il y
en avait qui appartenaient  d'autres fameux brigands de jadis.
Bref, il se faisait une lgende sur son compte, et l'ordinaire de
ces contes, est de brouiller les poques, de confondre les faits, et
surtout de les augmenter. Mais cela n'empche, qu'en ce temps-l,
dans nos campagnes, les petits enfants peurs en oyant ces
histoires, n'osaient pas tant seulement sortir devant la porte avant
d'aller se coucher; il fallait les mener par la main.

Pour lors, donc, Delcouderc tant bien verrouill dans la prison,
l-bas prs de Tourny, attendant son jugement, car son affaire avait
t renvoye par la Cour d'assises  une autre session, je m'en
allais sans crainte, ne pensant pas qu'on pt sortir aisment de la
prison, comme il le fit plus tard. Il faisait beau temps, les chiens
jappaient fort lorsque je passais dans les villages, mais a ne
m'effrayait pas, connaissant le proverbe, et j'entendais sans m'en
mouvoir le clou! clou! des chouettes sorties des creux des noyers.

Aprs avoir march plus de quatre heures de temps, j'entendis les
cluses du Frau devant moi. Je pris  droite par un petit sentier
qui passait dans un bois, et ayant travers l'Isle  un gu o il y
avait de grosses pierres, je me trouvai  l'ore de la plaine en
face de Puygolfier qui se voyait tout noir  la cime du terme. Je
restai la un moment essayant de reconnatre la fentre de la
demoiselle, mais je ne pus, tant trop loin. Je traversai les terres
au plus court, et je me mis  grimper au milieu des chnes
truffiers. A mi-cte, je m'arrtai encore, et je reconnus la
fentre. Je restai l un moment en contemplation, pensant  la
demoiselle Ponsie qui dormait tranquillement sans doute. Aucune
mauvaise pense ne me troublait; j'tais seulement content, heureux,
de penser  elle, d'tre prs d'elle, de voir la fentre de la
chambre o elle dormait. On n'entendait aucun bruit au chteau; les
chiens qu'on laissait la nuit en libert dans la cour, s'taient
retirs au chenil sans doute. Je m'approchai doucement encore,
jusque sous la terrasse, mais  ce moment, m'ayant ou ou vent,
ils sortirent du chenil en hurlant et vinrent jusque sur le rebord
de la terrasse; et tandis que je descendais en galopant  travers
les arbres et les rocs, ils braillaient comme si un livre leur ft
parti sous le nez.

Je repris mon chemin, et vers les cinq heures, j'ouvris tout
doucement la porte de la rue avec le passe-partout et montai me
mettre au lit. Comme je couchais dans un petit cabinet spar de
notre logement, ma mre ne s'aperut pas de mon absence. A l'heure
ordinaire, je me levai, et je m'en fus au bureau.

Je n'tais pas fier, un peu, de cette expdition de nuit. Il me
semblait que j'avais fait quelque exploit digne des quatre fils
d'Aymon, et dans ma pense je prenais en piti mes camarades de
bureau, qui certainement n'en auraient pas fait autant,  ce que je
me figurais. Pourtant ce qu'il y avait de mieux dans mon affaire,
c'tait d'avoir march neuf heures, sans tre trop las; pour un
enfant de seize ans, a n'tait pas mal. Mais je mettais aussi en
ligne de compte, d'avoir cart les terreurs nocturnes auxquelles
les enfants, et mme des hommes faits, sont sujets, par suite des
contes de vieilles qu'on dbite dans nos campagnes.

Quoique n'aimant pas le travail que j'avais  faire, je m'y
accoutumais cependant, et je m'en tirais  peu prs, en sorte que ma
mre, renseigne par M. Masfrangeas, tait contente. Notre vie tait
bien simple, comme de juste avec de petites ressources. Ma mre
avait depuis deux ans hrit de neuf ou dix mille francs d'une de
ses tantes, et le revenu de cet argent, plac chez le notaire de
Coulaures, tait tout ce que nous avions pour vivre. C'tait peu de
chose, mais la vie tait moins chre qu' prsent; et puis mon oncle
nous envoyait du Frau, presque de quoi nous nourrir. Le vin, les
haricots, les pommes de terre, les chtaignes ne nous manquaient
pas. Lorsqu'on faisait le confit, il y en avait toujours quatre ou
cinq toupines pour nous, et lorsqu'on tuait le cochon au moulin, il
nous portait du lard, de la graisse, des boudins, un anchau, un
jambon, et des bons grillons arrangs avec des ciboulettes.

Un an aprs mon entre dans les bureaux de la Prfecture, j'tais un
jeune homme et je commenais  me raser. Je n'tais plus aussi
innocent; on ne vit pas longtemps  la ville dans cet tat, et mes
camarades avaient pris le soin de me dniaiser par les conversations
qu'ils tenaient librement devant moi. Je commenais  regarder
autrement les filles, et le dimanche j'allais avec les autres sur la
place du Greffe, pour les voir sortir de la messe de midi. C'tait
la mode en ce temps; les messieurs s'assemblaient l, et nous
autres, nous faisions les hommes en fumant des cigares d'un sou, et
en regardant effrontment les femmes.

Mon oncle venait de temps en temps nous voir le mercredi, et il nous
portait toujours quelque chose. De mon ct, j'allais quelquefois au
Frau, lorsqu'il se trouvait deux jours de cong de rang. Au
Carnaval, nous y allions tous deux, ma mre et moi, et nous y
restions jusqu'au mercredi des Cendres. Je revis plusieurs fois la
demoiselle Ponsie, et toujours avec plaisir, mais tout de mme ce
n'tait plus comme autrefois; j'avais perdu ce sentiment naf et
innocent, qui me faisait voir en elle toutes les femmes. Elle
restait bien pour moi, au-dessus de toutes les autres, mais j'tais
distrait de mes adorations de jadis par d'autres penses.

Un beau matin d'avril, nous apprmes coup sur coup, l'vasion de
Delcouderc, sa reprise et qu'on devait le guillotiner le lendemain.

Je fus avec des camarades, sur la place de Prusse, aujourd'hui place
Francheville, o tait l'chafaud. C'tait un mercredi, le 16 avril
1845, jour de march. Il y avait l une foule grande, car les crimes
de ce jeune homme l'avaient rendu quasiment clbre.

J'avoue qu'au dernier moment, je tournai la tte pour ne rien voir.
Cependant, je m'tais bien promis de regarder cela courageusement,
mais ce fut plus fort que moi. Pourtant, j'tais assez familier avec
la guillotine. Derrire les jardins des maisons du fond de la place,
dans un terrain vague, o on portait des dcombres, du ct de
Saint-Pierre-s-Liens, il y avait une petite maison o on la
serrait, dmonte, et, enfant, j'allais avec les autres, regarder
par le trou de la serrure ces grands bois rouges qui nous faisaient
frissonner; mais voir tomber une tte, c'tait bien autre chose.

Au bout d'un an et demi, je fus appoint; on me donnait vingt-cinq
francs par mois, et je me croyais riche, avec les dix francs que ma
mre me laissait pour faire le garon. En ce temps-l, j'tais tomb
amoureux de l'ane des demoiselles Masfrangeas, et mon argent
passait en pots de pommade, et autres btises de ce genre. Je ne
manquais aucune occasion de la voir, le dimanche  la promenade, ou
 la sortie de la messe ou ailleurs. J'aurais pu aller librement
chez elle, tant donn nos relations, mais ces petites rencontres me
plaisaient:  l'ge que j'avais alors, on s'amuse de ces
enfantillages. Je crois bien que Mlle Lydia s'tait aperue de mon
mange; mais qu'elle le st ou non, je lui dclarai mes sentiments.
C'tait  un bal donn par une famille de leurs amis; j'avais eu une
invitation par M. Masfrangeas et je m'tais prpar quinze jours
auparavant  cette fte. Mais j'eus peu de succs: j'tais gauche et
point fait pour les exercices qui se pratiquent dans les salons.

Je me tirai donc assez mal de la contredanse o je figurais avec
Mlle Lydia, qui me le dclara sans barguigner. Or, comme elle ne
parlait que d'lgance, de bon genre, de distinction, et disait
couramment qu'elle n'accorderait sa main qu' un cavalier accompli,
on doit penser que ma timide dclaration fut assez mal reue. Au
reste, aurais-je t un cavalier fashionnable que ses vises taient
plus hautes. Elle ne se croyait pas faite pour le neveu d'un
meunier; elle rvait d'pouser un officier, capitaine au bas mot,
jeune, riche, cavalier accompli toujours, et dcor.

Le soir en revenant, M. Masfrangeas demanda  sa fille des nouvelles
de mes dbuts:--Pitoyables! dit-elle; non seulement il ne sait ni
polker, ni valser, mais il ignore mme  peu prs le simple
quadrille; c'est inimaginable!

--Comment! fit M. Masfrangeas en faisant semblant de partager
l'indignation de sa fille! malheureux! tu ne sais pas danser! Il te
faut bien vite aller trouver ton voisin d'en face, le petit pre
Paravel, dont tu dois entendre le violon de chez toi; il
t'apprendra.

Cette soire coupa court  mes vises,  mes rves amoureux sur Mlle
Lydia. Ma mre serra tout mon habillement dans un tiroir de la
commode et je ne l'ai plus remis.

Je passerai vite sur les annes qui suivent, annes qui me
semblrent longues dans leur monotonie uniforme, car je n'y vois
rien qui mrite d'tre rapport. L'anne 1848 approchait cependant,
et comme j'tais n le surlendemain de la Nol, en 1827, au
commencement de l'anne je tirai au sort et j'amenai un mauvais
numro, ce qui m'tait gal, d'ailleurs, puisque j'tais fils unique
de veuve.

Et la Rvolution tait l. Lorsque la nouvelle arriva  Prigueux,
de la journe du vingt-deux fvrier, toute la ville fut agite,
comme bien on pense. Mon oncle se trouvait ce jour-l  Prigueux,
et il se frottait les mains: a marche, disait-il, il y a des
barricades  Paris, le vieux farceur va dguerpir. Le soir il
repartit pour le Frau, en me recommandant de lui faire passer les
nouvelles.

Tous les jours, sur la place du Triangle, une grande foule de monde
attendait l'arrive du briska qui apportait les dpches. J'avais
comme les autres dsert le bureau, et je me trouvais l,
lorsqu'arriva la proclamation de la Rpublique. C'est une chose que
je n'oublierai jamais, quand je vivrais cent ans. La poste aux
lettres tait alors dans une maison o fut plus tard l'tude
Ranouil. Le seuil de la maison tait plus lev que la chausse et
se trouvait  peu prs au niveau de la place. Un monsieur, je ne
sais plus qui c'tait, vint sur la porte et lut une dpche. Peu
l'entendaient, mais tous comprirent. Un grandissime et long cri de:
Vive la Rpublique! monta de cette foule immense, se prolongeant, se
rptant et finissant par un roulement de milliers de voix, pour
reprendre un instant aprs. Les chapeaux, les casquettes, les
bonnets, volaient en l'air; tout le monde se complimentait, se
serrait la main, s'embrassait. Il semblait que jusqu'alors on n'et
pas vcu  son aise, et qu'on respirt plus librement.

En une heure, chacun eut sa cocarde tricolore  sa casquette ou 
son chapeau. Les modistes taient assiges, et elles ne suffisaient
pas  les faire assez vite; aussi beaucoup achetaient du ruban et
allaient chez eux: leurs femmes, leurs soeurs, avaient vitement fait
de plisser les trois couleurs en une rosette et de l'attacher. Le
lendemain, les enfants des coles mme, avaient leur petite cocarde
 la casquette, et suivaient les rues en chantant _la Marseillaise_
et _le Chant du dpart_.

Et ce n'tait pas un parti, une classe, une catgorie de citoyens
qui se rjouissait ainsi; c'tait tous. Lgitimistes, rpublicains,
libraux, prtres, riches, pauvres, tous acclamaient la Rpublique.
Il n'y avait gure de fchs que les employs du gouvernement qui
s'attendaient  tre remplacs, et encore, parmi ceux-l, il y en
avait qui criaient plus fort que les autres: Vive la Rpublique!
pour conserver leur place.

Le prfet, M. de Marcillac, tant parti, il fut remplac par des
commissaires du gouvernement, dont tait M. Chavoix, maire
d'Excideuil, si connu et si aim dans notre pays. Grce  mon oncle
qui lui parla, M. Masfrangeas fut conserv  la Prfecture et
c'tait justice. Du temps de Louis-Philippe, il se taisait parce
qu'il tait employ du gouvernement; sous la Rpublique, il en fit
autant, par dignit, ne voulant pas avoir l'air de faire sa cour aux
hommes du jour, mais  des paroles qu'il disait entre amis,  son
air content,  ses actes, on connaissait bien qu'au fond il tait
rpublicain, et beaucoup plus mme, que quelques braillards qui
depuis ont tourn leur veste.

Dans notre bureau, tout tait en l'air, on n'y travaillait gure, on
faisait de la politique, on s'y entretenait des nouvelles. Les
voisins du 2e bureau, ceux de la 1re division venaient, et on
tenait l, comme un petit club, dissous quelquefois par M.
Masfrangeas qui, impatient, sortait de son bureau, et renvoyait les
bavards, en leur disant que le meilleur moyen de servir la
Rpublique tait d'aller  leur travail.

Nous avions au reste des distractions, car il venait beaucoup de
dputations de toute espce, pour complimenter les commissaires et
leur faire part des voeux de leurs citoyens. Les petits enfants des
coles vinrent, sous la conduite de leurs rgents, protester de leur
jeune dvouement  la Rpublique. Les frres vinrent aussi avec
leurs lves assurer le gouvernement de leur patriotisme; il ne faut
pas s'tonner de a; c'tait le temps o les curs bnissaient les
arbres de la Libert, et montaient leur garde comme les autres
citoyens. La gravure du _Cur patriote_, les buffleteries croises
sur sa soutane, et l'arme au bras devant une mairie, fit fureur
quelque temps aprs.

Les coles des frres taient les plus nombreuses, et leurs lves,
des enfants du peuple. Leur manifestation fut bien conduite et n'eut
rien de commun. Ils arrivrent en blouses vertes, cocardes  la
casquette, avec leurs bannires et des branches de verdure, en
chantant un hymne patriotique, et se rangrent de front devant le
perron de la Prfecture. Aprs que les commissaires eurent pass une
sorte de revue, ils formrent le cercle sur un signal, et chantrent
un choeur compos tout exprs pour la circonstance  ce que je
crois; quelques bribes m'en sont restes dans la mmoire:

    Ils avaient dit dans leur dlire,
    Vous rclamez en vain vos droits:
    Vos droits nous saurons les proscrire.
    Courbez-vous tous, nous sommes rois!
    A cet ordre, loin de se rendre.
        Le Peuple souverain
        S'est lev soudain.
    Sa grande voix s'est fait entendre:

        Egalit, fraternit,
        C'est le cri de toute la France,
        Et dsormais indpendance,
        Union, force et libert!

Tout a tait trop beau pour durer; mais beaucoup des coliers
d'alors ont senti plus tard se rveiller dans leur coeur
l'enthousiasme de leurs jeunes annes pour la Rpublique et la
Libert, et se sont remmor ces jours o tous les enfants du peuple
taient runis dans un fraternel sentiment.

Quelque temps aprs, le conseil de rvision m'exempta comme fils
unique de veuve. Comme si elle n'et eu plus rien  faire sur la
terre, ma pauvre mre tomba malade. Elle languit quelque temps et
mourut tout doucement, sans douleur, sans agonie, contente,
disait-elle, d'aller rejoindre son cher mari.

Cependant, mon pre avait refus de se confesser  l'article de la
mort; mais la pauvre bonne femme pensait qu'un si brave homme que
son dfunt mari ne pouvait tre all en enfer, mais tout au plus en
purgatoire, d'o ses prires et toutes les messes qu'elle avait fait
dire l'avaient srement tir. Cette manire de voir n'tait
peut-tre pas trs catholique, mais elle tait bien raisonnable et
humaine. Les dernires recommandations que ma mre nous fit  mon
oncle et  moi, furent de ne pas la faire enterrer  Prigueux; ce
grand cimetire froid lui faisait peur, mais de la porter l-bas
chez nous, dans le petit cimetire ombrag de noyers qui est autour
de l'glise, et de la mettre tout  ct de son cher homme.

Ainsi fut fait. Aprs le service nous mmes le cercueil dans un
char--bancs qu'on nous avait prt, et avec M. Masfrangeas qui nous
accompagnait, nous prmes le chemin de chez nous. Sur la route,  la
traverse des paroisses, les sacristains venaient rclamer les
droits des curs et les leurs. C'est une chose bien forte, qu'on
puisse demander le salaire d'un travail qui n'a pas t fait. Les
gens simples comme nous autres, nous trouvions a injuste; mais M.
Masfrangeas nous assura que les curs taient dans leur droit, et
mon oncle paya, non sans dire que c'tait des mendiants.

Devant l'glise, chez nous, taient la demoiselle Ponsie, des
parents  nous, venus de Sorges, de Tourtoirac, d'Hautefort, et puis
tout le monde du Frau, et des voisins des villages.

Le cur Pinot tait l aussi, il fit un autre service et puis,
aprs, nous mmes la pauvre femme dans une fosse,  ct de la
pierre de mon pre. Quand tout fut fini, nous nous en fmes au Frau,
avec nos parents qui couchrent  la maison et s'en retournrent le
lendemain.

En partant, ma tante Franonnette me fit promettre d'aller les voir
la prochaine foire d'Hautefort. J'aimais beaucoup cette tante, chez
qui j'avais demeur deux ou trois ans, tandis que mon pre et ma
mre changeaient souvent de ville,  cause des ncessits du mtier.
Il n'y avait pas de rgent dans notre commune en ce temps-l, et
pour aller  Coulaures, c'tait trop loin; voil pourquoi on m'avait
mis chez elle, o j'allais en classe avec mes cousins. Il fut
convenu avec ma tante donc, que le jeudi d'aprs je trouverais 
Excideuil mon cousin Ricou, et que nous nous en irions coucher 
Hautefort.

Le surlendemain, nous retournmes  Prigueux avec une charrette
pour dmnager. Le soir nous soupmes chez M. Masfrangeas, et mon
oncle lui dit alors, que maintenant, il ne trouvait pas bien 
propos que je restasse  Prigueux tout seul. M. Masfrangeas convint
que c'tait bien un peu pineux pour un jeune homme de vivre seul 
la ville, o il y a tant d'occasions de faire des btises. Il ajouta
que s'il avait eu trois garons au lieu de trois filles, il m'aurait
pris chez lui; qu'au reste la premire chose tait de savoir si
j'avais dans l'ide de continuer la carrire des bureaux, parce que
si cela tait, il me trouverait une maison pour me mettre en
pension, o je serais en famille.

Mais outre que d'aller vivre avec des trangers, a ne me riait pas,
il y avait longtemps que je ne restais  la Prfecture que pour
faire plaisir  ma mre, car le mtier et le genre de vie ne
m'allaient point du tout. Je l'avouai franchement, et M. Masfrangeas
dit alors, qu'on ne russissait pas  ce qu'on ne faisait pas avec
got, et que par ainsi, je faisais bien de revenir au Frau.

Ayant charg la charrette, nous partmes de Prigueux sur les onze
heures du matin. Nous n'allions pas vite, parce que a pesait un peu
pour la Grise, qui se faisait vieille. A Savignac, il fallut
s'arrter pour lui faire manger la civade, et nous autres pour le
mrenda.

A Coulaures, Jardon, notre bordier, nous attendait avec les boeufs,
car d'aller avec une jument aussi charge dans nos chemins, il n'y
fallait pas songer. Il fallut donc dcharger la plus grande partie
des affaires pour les recharger sur la charrette des boeufs; tout a
prit du temps, en sorte qu'il tait neuf heures lorsque nous fmes
au Frau.




III


Ici commence pour moi une vie nouvelle, toute simple, toute unie,
rgle par le soleil, les saisons, les poques des travaux de la
campagne, le cours naturel des choses, c'est--dire une bonne vie
paysanne, la meilleure,  mon avis, et la plus saine de toutes pour
le corps et l'esprit.

Je ne trouvai pas de grands changements dans le pays; la Rvolution
n'avait fait que le toucher un peu, sans le bouleverser. Le maire
tait chang;  la place de M. Lacaud, gros bourgeois orgueilleux,
qui restait l'hiver  Prigueux, on avait nomm Migot, son adjoint,
sur les conseils de mon oncle qui voulait le gagner  la Rpublique,
en quoi il avait du tout russi, car Migot, qui, auparavant, ne
voyait et ne parlait que d'aprs M. Lacaud, un philippiste enrag
qui ne jaugeait les hommes que sur leur avoir, tait devenu un bon
rpublicain: il n'avait fallu pour a qu'une charpe  franges d'or.
Les hommes sont ainsi, beaucoup du moins, le meilleur gouvernement
est celui o ils sont quelque chose. Mon oncle tait conseiller,
tout bonnement; il aurait pu tre adjoint et mme maire, mais il
disait qu'il fallait laisser les places  ceux qui en avaient besoin
pour s'attacher  la Rpublique. Avec a, Migot, content d'tre
maire, ne faisait rien que d'aprs ses conseils.

La garde nationale avait t aussi mise sur pied dans la commune, et
comme de juste, les gens, btes ainsi que toujours, avaient nomm M.
de Puygolfier pour la commander. De cette affaire, il en avait vendu
un taillis pour se faire habiller et quiper. Mais si le capitaine
tait tout flambant neuf, les gardes nationaux ne brillaient pas par
la tenue. Deux ou trois sergents ou caporaux s'taient fait faire
des blouses d'uniforme  Excideuil; mais les autres venaient comme
ils taient: en sans-culotte, en blouse; les uns avec des souliers,
les autres avec des sabots. Et quels fusils! A cette poque, la loi
sur la chasse n'avait pas encore fait disparatre toutes les
vieilles patraques qu'il y avait dans les campagnes, et les gardes
nationaux venaient faire l'exercice avec. C'taient des fusils 
pierre bien entendu, et  un coup le plus souvent, dont les crosses
quelquefois casses, taient raccommodes avec des bandes de fer
poses par le marchal, et dont le canon tait maintenu par un fil
de fer, lorsque la grenadire tait perdue. Les bretelles taient
faites presque toutes avec des lisires de drap; ceux qui en avaient
de cuir taient comme des aristocrates, et les autres les enviaient.

On avait plant aussi un arbre de la Libert, avec la garde
nationale sous les armes et en prsence de quasi toute la commune.
M. Silain tait l,  la tte de ses hommes, car dans le
commencement, il ne disait trop rien, au contraire; il approuvait
beaucoup ceux qui avaient chass l'usurpateur, comme il disait, et
il ajoutait que la Rpublique valait bien mieux que Philippe: plus
tard, il les mit dans le mme sac.

L'arbre fut donn par mon oncle, et transport de notre pr jusqu'au
bourg par une vingtaine de jeunes gens qui marchaient au pas, en
chantant _la Marseillaise_. On le planta en grande crmonie sur la
petite place en face de l'glise, et lorsque la terre fut bien
tasse autour et que laiss  lui-mme il commena  se balancer
doucement au vent, il fut salu par la dcharge de tous les fusils
des gardes nationaux qui partaient les uns aprs les autres: a fit
une belle ptarade  ce qu'il parat. Aprs a, le cur Pinot en
surplis, suivi de Jeandillou, son marguillier, qui portait un seau 
l'eau bnite, fit un discours o il dit que l'Eglise pouvait avoir
des prfrences en fait de gouvernement, mais qu'elle n'en
repoussait aucun, et vivrait en paix avec la Rpublique, pourvu que
celle-ci respectt ses privilges, rvoqut quelques mesures prises
par le gouvernement de Juillet, et remit les choses comme avant. Oh!
il ne demandait pas qu'on en revnt au temps de l'ancien rgime, il
savait bien que les ordres ne pouvaient tre rtablis, mais en fait,
le clerg devaient tre le premier dans l'Etat, comme sous la
Restauration, et il fallait que la Rpublique ft de bonnes lois
pour faire respecter la religion.

Ceux qui comprenaient, taient goguenards, mais il n'y en avait
gure, car dans notre contre arrire, beaucoup n'entendaient pas
le franais et le cur prchait ordinairement en patois,  cause de
a.

Son discours fini, le cur Pinot prit le goupillon et fit le tour de
l'arbre en marmottant des oremus, et en l'aspergeant d'eau bnite
avec un petit coup sec, comme qui dit: Si tu pouvais en crever! Cela
fait, il se retira toujours suivi de Jeandillou.

Pendant ce temps les gardes nationaux avaient recharg leurs fusils,
et cette fois bien guids par leur capitaine, ils firent une seconde
salve avec un peu plus d'ensemble. Aprs a, on alla vider quelques
pintes  l'auberge.

Mon oncle me racontait ces affaires-l, le soir, pour me distraire
un brin, car j'tais bien triste comme on peut penser. J'allai me
coucher de bonne heure et je me mis  penser  ma pauvre mre; puis
accabl par la fatigue et la peine, je m'endormis comme une souche.

Le lendemain je descendis au moulin, et je me mis  demander choses
et autres  Gustou, sur la conduite des meules et les affaires du
mtier. Ho! dit mon oncle en survenant, tu ne veux pas faire sans
doute le meunier, avec ton habillement de monsieur? Demain nous
irons  Excideuil chercher de l'toffe pour t'habiller. Toi,
aujourd'hui, va-t-en chez Lajarthe; il ne doit pas y tre, mais
quelqu'un des voisins te dira o il travaille par l, et tu iras lui
demander quand est-ce qu'il pourra venir pour te faire tes
habillements.

Je pris un bton et je traversai la rivire en passant sur les gros
quartiers poss exprs le long du gu, puis prenant par de petits
chemins et des sentiers, je montai jusqu'au village o demeurait
Lajarthe. Il n'y tait pas en effet, et personne ne put me dire o
je le trouverais. Au reste, il n'y avait pas grand monde l, que
quelques vieux; tout le monde tait dans les terres. Une bonne femme
me dit pourtant que le matin il avait d passer au bourg chez
Marchou l'aubergiste. J'y allai, et Marchou me dit que Lajarthe
travaillait dans une maison  Lavergne, du ct de
Clermont-d'Excideuil. Chez qui, il n'en savait rien. Mais le village
n'est pas bien grand et quand j'y fus, j'eus bientt trouv mon
homme. La femme me fit tourner vers le feu, et quand Lajarthe eut
dit que j'tais le neveu de Nogaret le meunier, elle dclara qu'elle
m'avait vu au moulin lorsque j'tais petit, mais qu'elle ne m'aurait
pas reconnu, et elle rpta a, comme si c'et t quelque chose
d'extraordinaire. Aprs a, elle me convia  boire un coup, et mit
le chanteau sur la table avec une touaille et alla tirer  boire.
Les hommes de la maison n'tant pas l, je trinquai avec Lajarthe,
qui me dit que a tombait bien, qu'il en avait encore pour le
lendemain, cans, mais qu'il viendrait au Frau, le surlendemain,
sans faute.

Il vint, en effet, le surlendemain au matin. Il fallut commencer par
boire le vin blanc; aprs a Lajarthe regarda le drap que nous
avions port d'Excideuil, il le fit claquer dans ses doigts, demanda
le prix, et quand mon oncle eut dit qu'il l'avait pay sept francs
quinze sous l'aune, il dclara que Dameron ne nous avait pas
tromps. Ensuite il me prit mesure. Oh! c'tait bientt fait; il ne
le faisait mme que pour contenter les pratiques qui auraient eu
peur, sans a, qu'on leur gtt leur drap. Je crois bien qu'il ne se
servait gure de ces mesures, qu'il logeait dans sa tte; mais il
avait le coup d'oeil et ne se trompait pas. On racontait comme
exemple de son habilet, qu'un jour ayant une culotte  faire pour
un homme d'Autrevialle et l'ayant trouv tout en haut d'un noyer
qu'il rcurait, comme l'homme voulait descendre pour se faire
prendre la mesure, Lajarthe lui avait cri: a n'est pas besoin;
tiens-toi droit! c'est bien, je vois ton affaire! et qu'il s'en
tait retourn ainsi. Et l'homme assurait que jamais de sa vie il
n'avait eu une culotte o il ft plus  son aise.

Il tait bien curieux ce Lajarthe. C'tait un petit homme sec et
brun, avec des petits yeux noirs qui brillaient comme des
chandelles. Le moyen que ses parents avaient employ pour les lui
claircir avait russi, car ils lui avaient fait percer,  ce qu'il
disait, les oreilles  cette fin, en sorte que Lajarthe portait des
pendants d'oreille comme des anneaux de mariage. A ce moyen, lui
avait ajout le tabac, et lorsqu'il travaillait, il tirait souvent
sa tabatire  queue de rat, tendait la main, le pouce bien
dtach, et dans le petit creux qui se formait, il faisait couler
doucement une forte prise qu'il reniflait en deux coups, un dans
chaque nasire, sans en perdre un brin.

Il tait plein de malice et d'esprit, et il ne faisait pas bon
passer par sa langue; mais il n'attrapait que ceux qui le
mritaient. Ce qu'il pensait, il le disait, et il en pensait long.
Bon homme au fond et facile avec les pauvres gens, il n'aimait pas
les riches, ni les nobles, ni les curs, et il tait dur pour leur
gosme et leurs vexations. Il savait toutes les vieilles histoires
du pays, pour les avoir oues des anciens, et il les racontait avec
une bonne humeur endiable. Quand on venait  parler de quelque
riche bourgeois de nos cantons celui-ci ou celui-l, il savait
l'histoire de leur fortune. Et il racontait comment le pre avait
gagn quelques cus en faisant le peyrolier, et en courant les
campagnes pour acheter la vieille ferraille; comment le fils avait
fait profiter ces cus en achetant des coupes de bois pour les
forges aux gens gns, en prtant  usure, et en faisant exproprier
les pauvres diables qui tombaient sous sa coupe.

C'est comme a, par exemple, que le dfunt M. Chabannet avait eu
pour un morceau de pain de bonnes proprits, et mme la papeterie
du Coudreau, dans le haut de la rivire. Et aujourd'hui son
petit-fils faisait le gros monsieur, voulait tre dput, et il
avait tout un attirail de maison, et ne frquentait que les nobles,
qui riaient joliment d'ailleurs du sot orgueil de celui dont le
grand-pre avait tam leurs casseroles.

Et cet autre, dont l'aeul avait port le bonnet rouge, et tait un
des plus chauds Jacobins de la Socit populaire d'Excideuil:
pourquoi tait-il royaliste  cette heure? pourquoi suivait-il le
parti des nobles, lui dont cet aeul faisait les motions les plus
froces, et parlait couramment de l'accolade fraternelle de la hache
rvolutionnaire?

Et pourquoi aussi tait-il si grand ami des curs pourquoi
portait-il le dais aux processions, lui dont le mme aeul avait
fait mettre en rclusion, avec raison d'ailleurs, les curs des
environs qui prchaient contre la Rpublique?

Comment! il avait encore dans son hritage des biens nationaux, ou
des cus en provenant, et voici qu'il reniait son grand-pre et la
Rvolution! Quel malheur!

C'est en dvoilant impitoyablement les origines des bourgeois
vaniteux, c'est avec des brocards cruels contre les mauvais riches,
qu'il consolait les pauvres gens de leur misre. Et lorsqu'on lui
parlait des nobles d'avant la Rvolution, il disait que la plupart
d'entre eux avaient des origines semblables, seulement que c'tait
plus vieux et qu'on ne s'en souvenait plus. Et l-dessus il citait
ce riche matre de forges de Jumilhac, fait baron par Henri IV, 
qui il avait prt de l'argent et des canons. Oh! il y en avait de
plus anciens sans doute, qui descendaient de ces brigands fodaux
qui pillaient et tuaient les pauvres paysans, comme Archambaud, mais
il n'y avait pas l de quoi tre fier. Quand je pense, disait-il,
que ce bandit a fait enfumer et touffer dans un cluzeau, prs de
Prigueux, une trentaine de paysans qui s'y taient cachs pour lui
chapper, je me demande comment il s'est sauv un seul noble  la
Rvolution!

--En finale, ajoutait-il, c'est tout la mme chose. Les nouveaux
riches sont plus ridicules, les anciens taient plus mchants; mais
les uns et les autres ont fait et font encore au peuple toutes les
misres qu'ils peuvent. Le pouvoir et les moyens ont chang, mais
l'intention y est toujours. On ne peut plus tuer un paysan, mais on
le fait crever de misre, a revient au mme, sans compter que c'est
plus long.

--Pourtant, lui disait-on quelquefois, il y a des riches et des
nobles, qui sont de braves gens, pas fiers et charitables. Chez
nous, rpondait-il, il y en a quelques-uns de bons, pas beaucoup,
mais il y en a. Et d'une manire c'est tant pis, parce qu'ils font
supporter tous les autres qui ne valent rien.

D'ailleurs, ce n'est pas de la charit qu'il nous faut, c'est de la
justice!

Il nous disait encore, le petit pique-prune, comme on appelle les
tailleurs par chez nous, que la terre devait appartenir  ceux qui
la travaillaient, et les outils aux ouvriers.

--Il ne doit plus y avoir de matres pour les travailleurs de terre,
ni de patrons pour les ouvriers.

--Alors, disait Gustou tonn, il n'y aurait plus de mtayers?

--Non certes. Tiens, vois les Geoffre, qui sont mtayers de
Puygolfier de pre en fils ds longtemps avant la Rvolution.
Crois-tu que ce n'est pas eux qui ont fait la mtairie ce qu'elle
est? Sans leur travail, que serait-elle? Rien. Que donnerait-elle?
Rien. Depuis quatre-vingt-dix ans qu'ils sont l, est-ce qu'ils
n'ont pas plus de droits sur cette terre que depuis prs d'un sicle
ils tournent, retournent et bonifient, sur laquelle trois ou quatre
gnrations ont su et pein, que les messieurs de Puygolfier? Tu me
diras peut-tre: comment feront les gens qui ont beaucoup de terres?
Et je le rpondrai  a, qu'une famille ne doit pas avoir plus de
terre qu'elle n'en peut travailler.

Non, il ne doit plus y avoir de mtayers, ni de domestiques si ce
n'est comme apprentissage. Une fille irait servante pour apprendre
la tenue d'un mnage; puis aprs, ayant pargn ses gages, elle se
marierait. De mme pour un domestique. Ainsi toi, Gustou, une fois
que tu as bien connu ton mtier de meunier, tu aurais d t'tablir
si les affaires marchaient comme il faut.

--J'aurais pu le faire, rpliqua Gustou; il y a pas loin d'ici,
dit-il en regardant mon oncle, quelqu'un qui m'aurait aid, je le
sais; mais moi j'aime mieux rester ici, o je suis comme chez moi,
sans en avoir les tracas.

Tout le monde se mit  rire, et Lajarthe reprit:

--Tout a, c'est trs bien, tu te plais ici, restes-y, la libert
avant tout; mais a n'empche pas que ce que je dis soit vrai.

C'est des ides comme a, qui faisaient que le cur Pinot appelait
Lajarthe: rvolutionnaire, communiste; car on parlait beaucoup de
communistes alors. Mais lui s'en moquait, et disait qu'il n'tait
pas communiste, ne voulant pas renoncer  sa libert,  seule fin de
travailler pour les fainants; qu'il ne demandait que deux choses:
chacun pour soi et chez soi, et de bonnes lois pour tous. Ce pauvre
Pinot n'entend rien  ces affaires, faisait-il. Il devrait savoir
que Jsus-Christ, les aptres et les disciples, taient communistes,
comme le disait l'ancien cur Meyrignac, qui avait pos la soutane 
la Rvolution. Lui-mme l'a lu dans son livre d'vangiles, mais il
ne comprend pas seulement ce qu'il lit; pourvu qu'il ait sa pipe et
sa nice, il trouve que tout est bien.

Et on riait.

Lorsque tous mes habillements de meunier furent finis, je m'habillai
avec, le matin, et la Mondine serra mes effets de la ville dans la
grande lingre; ils doivent y tre encore, pour moi, je ne les ai
jamais revus. Dans l'aprs-midi, mon oncle allait partir avec la
mule pour rendre de la farine  Puygolfier. Donne-moi le fouet, lui
dis-je; je vais y aller; et me voil parti. J'avais ressenti, je ne
sais quelle sotte honte  l'ide de me montrer ainsi vtu devant la
demoiselle Ponsie, mais je fis comme j'ai accoutum de faire depuis,
de marcher droit  ces fumes vaniteuses, ce qui est le vrai moyen
de les dissiper.

Arriv dans la cour, j'attachai la mule  un anneau et je portai le
sac  la cuisine. En entendant ouvrir la porte, la demoiselle vint,
et ne fit aucune attention  mon habillement. Avec son grand bon
sens, elle trouvait tout ordinaire que puisque je me faisais meunier
j'en eusse le costume. Mais qu'elle tait change, la pauvre! Je n'y
avais pas pris garde  l'enterrement de ma mre, mais ce jour-l, je
m'en aperus bien. Ses yeux si beaux taient mchs par dessous, son
front avait dj quelques fines rides, elle avait maigri, et
surtout, il y avait sur toute sa figure une tristesse qui me faisait
mal  voir. Elle avait la trentaine passe, la pauvre demoiselle, et
elle voyait bien qu'elle ne se marierait jamais, elle si aimante et
si bonne pour les petits enfants. M. Silain continuait toujours son
train de vie; voyageant d'un ct et d'autre, mangeant son bien
morceau  morceau, de faon que la pauvre, elle voyait venir la
misre pour ses vieux jours.

Elle fut bonne pour moi, comme d'habitude, et me parla de ma mre,
et m'en dit tout le bien possible. Puis elle fit cette rflexion,
que pour ma mre qui avait un fils qui l'aimait bien, ce n'tait pas
le cas, mais que souvent ceux qui s'en allaient taient bien
heureux. Je redescendis au Frau tout ennuy de l'avoir vue comme a.

Le jeudi suivant, je trouvai, comme il avait t convenu avec ma
tante, mon cousin Ricou  Excideuil. Nous tions du mme ge ou
gure s'en faut, et pendant le temps que j'tais rest chez lui,
nous tions grands amis. C'tait un fort gaillard maintenant,
toujours content, toujours chantant et aimant  s'amuser. Dans la
journe il me fit passer au moins dix fois dans une petite rue assez
dplaisante, sans que je me doutasse pourquoi. Nous nous attardmes
un peu  l'auberge, et en mangeant un morceau, il m'apprit que dans
cette petite rue demeurait une fille qu'il avait vue  la vte de
Tourtoirac, et qu'il avait fait danser, et que cette jeune fille
tait sa bonne amie. Mais les parents d'elle, qui avaient quelque
chose, ne voulaient pas le mariage; ils le trouvaient trop jeune, et
avec a, pas de position car il tait garon marchal. Malgr tout,
il avait la promesse de la fille, et il esprait bien qu'elle
tiendrait bon jusqu' ce qu'il et trouv  s'tablir. Et afin d'y
arriver, il tracassait son pre de lui avancer quelques sacs d'cus
pour lever boutique. Mais mon oncle qui avait besoin de son argent
pour son commerce de veaux, n'entendait pas  a, joint qu'il le
trouvait, comme les parents de la fille, un peu trop jeune pour
s'tablir.

Aprs qu'il m'et tout cont, il me demanda si j'avais aussi une
bonne amie. Je lui rpondis que non, ce  quoi il rpliqua que
cependant  Prigueux a ne devait pas tre difficile de s'en faire
une, et il s'tonnait que je n'en eusse point.

A l'entendre, c'tait chose ordinaire, ncessaire et mme
indispensable  un jeune homme que d'avoir une bonne amie.

Il tait nuit lorsqu'il eut fini de me parler de a et il fallait
partir. Pour couper au plus court, nous allmes monter 
Saint-Raphal, pour de l aller passer l'Haut-Vzre au
Temple-de-l'Eau. Il tait dix heures, lorsque nous passmes le long
du cimetire de Saint-Agnan; un quart d'heure aprs nous tions 
Hautefort.

Ma tante tait couche, mais elle nous cria que la soupire tait
dans les cendres chaudes. Nous n'avions pas faim, mais aprs avoir
march, un bon chabrol ne fait pas de mal; quand ce fut fait, nous
allmes nous coucher.

Je me levai de bonne heure le lendemain, car il me tardait de revoir
mes anciens camarades de classe et mes compagnons; aussi aprs avoir
embrass ma tante je sortis. En allant comme a de maison en maison,
je vis quelques connaissances; des femmes surtout, car beaucoup
d'hommes taient par les terres. Toutes s'exclamaient sur ma taille,
trouvant que j'avais beaucoup grandi, comme si c'et t quelque
chose d'extraordinaire. J'appris que plusieurs de ceux de mon ge
taient partis pour leur sort; j'en trouvai quatre ou cinq qui
avaient tir un bon numro ou qui avaient t exempts, et nous
parlmes du temps o nous allions par les soirs de neige, chercher
les oiseaux  l'allumade, dans les Bois-Lauriers ou courir le
_guilloniaou_, comme nous disions, qui est plutt: _Lou
gui-l'an-niaou_, c'est--dire: le gui-l'an-neuf, un antique souvenir
de nos anctres les Gaulois. C'tait la nuit de Nol, que, malgr le
froid et la neige, nous allions par les champs, les villages et les
maisons cartes, avec des brandons allums et des torches de
rsine, en chantant de vieux Nols du pays prigordin.

Le bourg n'avait pas chang. Les maisons taient toujours groupes
en dsordre au pied des hautes murailles de l'esplanade du chteau
du ct du midi, et se chauffaient au soleil toute l'aprs-dne. La
place en pente raide, toute pierreuse et borde de maisons avanant,
reculant, sans souci de l'alignement, tait toujours le lieu des
bats des poules, des oies, des canards, et parlant par respect, des
cochons. L'htellerie du _Lion-d'Or_, bien renomme ds ce temps et
encore, balanait toujours au vent son enseigne de tle peinte, et
tout joignant, la vieille halle, surmonte de la chambre d'audience,
tait toujours l, avec ses anciennes mesures de pierre, et son pav
gras o le boucher tuait une velle, de temps en temps.

C'est sur cette place, que le mercredi des Cendres, on montait un
tribunal pour juger Carnaval. On l'apportait l, le pauvre diable,
avec un vieux gipou, sorte d'habit-veste  pans courts, et un
chapeau tout bossel, et on le plantait devant les juges masqus.
Puis le procureur l'accusait de toutes sortes de crimes, disant que
les gens se grisaient, ou avaient des indigestions par sa faute, et
qu'il tait cause que des filles neuf mois aprs, chappaient une
maille.

Aprs a, l'avocat de Carnaval parlait pour lui, exposant qu'il
rjouissait tout le monde, qu'il faisait manger de la viande  ceux
qui n'en voyaient pas de toute l'anne, et aussi qu'il rassemblait
la famille, et la maintenait en paix et bonne amiti par le moyen
des trinquements.

Mais toujours, Carnaval tait condamn, le pauvre, et on le montait
 la cime de la place pour le fusiller, et au moment o on lui
tirait dessus, celui qui le tenait le laissait tomber, et puis on le
brlait.

En m'en allant de l'autre ct, vers l'hospice, je passai devant
l'arceau du marchal, o il ferrait  couvert par le mauvais temps.
C'est l, que nous nous battions entre enfants, non toujours pour
une raison quelconque, mais pour la gloire, comme le dfunt
empereur.

On se mettait une paille sur l'paule, et on la prsentait  un
autre:

--Ote la paille!

--Tiens! la voil!

Pan! pan! et nous nous bourrions de coups de poings: les nez
saignaient et nous finissions par nous prendre au corps et par
rouler dans la poussire noire et le frasi.

C'est sur ces chemins du bourg et sur la place qu'on faisait de
belles processions. Une anne surtout, o il y avait un drole de
cinq ou six ans, un petit saint Jean, nu comme lui quasi, moins une
courte peau de mouton attache sur ses paules, qui ne lui cachait
pas ses pauvres petites cuisses. Il menait un agneau apprivois avec
du sel, et la jeune bte venait sentir la main du petit, croyant y
en trouver encore. Il y avait aussi d'autres droles habills de
longs frocs bruns, avec un grand collet plein de coquillages, et
portant de grands btons o taient attaches des gourdes  mettre
le vin; et d'autres encore qui encensaient, et des filles tout en
blanc qui jetaient des feuilles de roses. Et puis ces longues files
de gens nu-tte sous le soleil, et les chanteuses, et les soeurs, et
le cur sous le dais port par des conseillers de la commune avec de
grands bords-de-cou bien empess; tout ce monde passait sur des
jonches de buis et de fenouil qui embaumaient, tandis que les
cloches carillonnaient. Et lorsqu'on donnait la bndiction au
reposoir de la place, tout le monde tait  genoux le front courb,
moins les droles qui encensaient le bon Dieu et ceux qui faisaient
voler les fleurs en l'air, cependant que des remparts du chteau, le
canon ptait  tout casser.

Tout au bout du bourg, vers le soleil levant, l'hospice tait l,
avec sa faade creuse en quart de cercle et sur la place devant o
j'avais fait si souvent au vieux jeu de la Truie, des oisons
paissaient l'herbe courte, ou se reposaient sur le ventre,
allongeant de temps en temps le cou en piaulant vite et doucement,
comme s'ils se fussent racont quelque chose.

C'est sur cette place qu'on faisait de beaux feux de Saint-Jean, que
le cur venait allumer en crmonie. Les fagots taient garnis de
feuillage et de fleurs, avec un bouquet tout en haut que l'on
s'efforait d'attraper. Ceux qui n'avaient pas russi, emportaient
un tison pour garder leur maison du tonnerre, et personne ne s'en
allait sans avoir saut par-dessus le brasier pour se prserver des
clous.

C'est aussi sur cette place qu'on bnissait les bestiaux, le jour de
la Saint-Roch. Tous les paysans de ce ct de la paroisse qui
regarde vers le Limousin, y menaient leurs btes; ceux du ct du
Causse, allaient  Saint-Agnan. Que de belles paires de boeufs on
voyait l. Rien qu'avec ceux des mtairies du chteau, il y avait
pour faire une petite foire, et les gens de la Nouaillette, de la
Braguse, du Fornial, de la Charlie, n'en manquaient pas non plus,
sans parler de ceux du bourg o il y en avait beaucoup.

Et puis, ce qui tait beau  voir, c'tait, rangs derrire les
boeufs, ces grands chevaux anglais, avec leurs couvertures et des
capuces qui leur venaient sur la tte avec des trous  l'endroit des
yeux, de crainte des mouches, ce qui ne les empchait pas de se
tracasser et de gratter la terre. Jusqu'aux quites chiens on amenait
l, pour les faire bnir: beaux chiens de chasse blancs et rouges,
et grands chiens levriers gris de fer, avec des colliers d'argent.

A ct de ces btes bien nourries et bien habilles, on voyait de
pauvres diables de paysans, avec des vestes dchires, et des
culottes effiloches, les pieds nus dans leurs sabots, se tenant
devant la petite paire de veaux maigres comme eux, qu'ils tenaient 
cheptel.

a faisait quelque chose, tout de mme, de voir tous ces beaux
chevaux, bien en point et luisants, et ces chiens bien soigns, 
ct de ces pauvres gens qui, en ce temps-l, mangeaient de
mchantes miques et du mauvais pain noir, chaumeni, o il y avait
moiti de pommes de terre rpes, et qui tant seulement n'avaient
pas vaillant le prix des colliers d'argent des chiens.

Mais l'habitude faisait que gure personne ne s'avisait de penser 
a, et de se demander comment il se pouvait qu'il y et encore des
hommes plus malheureux que des btes.

Les messieurs  qui taient les chevaux et les chiens taient
d'ailleurs bien bons, bien charitables, et secourables aux
malheureux comme il n'y en a gure; mais avec a, ils ne pouvaient
faire que la charit, et la charit ne remet pas les choses en leur
place.

Je revins par le ct du nord, passant sous les alles de noyers
pleines d'orties et de choux-d'ne, o on faisait aux quilles le
dimanche, et remontant par le foirail des porcs, je redescendis sur
la place, pour aller voir le rgent. Devant la maison, je revis avec
plaisir le vieux ormeau prs de trois fois centenaire plant du
temps de Sully. J'ai ou-dire  des gens qui en savaient plus que
moi, que ce ministre avait ordonn qu'on en plantt un dans toutes
les paroisses, au devant de l'glise, ou sur une place, pour servir
de point de runion aux gens de l'endroit.

C'est sur cet arbre, que les meneurs d'ours faisaient grimper leurs
btes,  la grande joie des enfants; et, la nuit, les poules des
maisons de la place juchaient sur ses hautes branches.

Il tait toujours l avec son tronc noueux, plein de verrues, et ses
grands mars, gros comme des arbres ordinaires. Les orages lui
avaient bien cass quelques branches, mais il tait encore solide et
vigoureux. Le pauvre arbre ne faisait de mal  personne, au
contraire, il rendait des services, et ornait un peu la place; et
puis il tait si vieux qu'on aurait d le respecter; mais quelques
annes aprs on l'a jet  terre.

J'entrai chez M. Lamothe; il tait  faire sa classe  ce que me dit
sa soeur, Mlle Cllie. Ce nom m'avait toujours frapp; il me
semblait que c'tait un nom de roman du temps jadis, apport dans le
pays par quelque grande dame, et qui s'y tait perptu. Il avait
l'air vieux, dmod, comme ces anciennes tapisseries de verdure
toutes fanes, dont on voyait des morceaux  Puygolfier. La personne
qui le portait tait bien faite pour lui; habille  l'antique mode
d'avant la Rvolution avec un fichu crois sur sa poitrine,
s'attachant par derrire, et une coiffe  barbes elle tait dj
vieillotte et le paraissait encore davantage. Elle ne s'tait pas
marie, non plus que son frre, et ils vivaient l tous deux,
petitement, avec tout plein de souvenirs et de coutumes du pass.

Aprs avoir fait mes politesses  la soeur, je traversai la cuisine
pave de cailloutis. Au fond, un corridor aboutissait  une petite
cour o s'amusaient les enfants pendant les rcrations. A gauche,
c'tait le cellier,  droite, la classe: j'entrai. M. Lamothe tait
l, se balanant sur sa chaise adosse au mur, et il fit une
exclamation en me voyant: Sapredienne! Dans la classe, c'tait comme
de mon temps; on n'tait pas aussi bien install qu'aujourd'hui.
Trois grandes tables ordinaires, comme des tables de cuisine, avec
des marelles traces au couteau par les enfants, des bancs de chaque
ct, une chaise pour le rgent, les bissacs o les enfants
portaient leur djeuner, pendus aux murs mal crpis et pleins de
petits trous o on prenait du sable pour scher l'criture; et
voil, c'tait tout: de cartes, de tableaux, point.

L'hiver, chacun apportait une bche, ou un petit fagot, et on
faisait du feu dans la grande chemine qui fumait quand soufflait le
vent de travers.

--Allez vous amuser un moment, dit M. Lamothe. Et une vingtaine
d'enfants se jetrent dehors avec bruit.

Il n'tait point trop chang, M. Lamothe; il avait bien quelques
fils blancs dans ses grands cheveux coups galement sur le cou, et
qu'il rejetait souvent en arrire avec ses cinq doigts tendus 
mode de peigne. Sa figure longue avait bien quelques rides de plus,
mais c'tait toujours le mme grand front comme un chanfrein de
cheval. On dit que ces ttes-l sont les meilleures, mais je n'en
sais rien. Avec a il tait vtu toujours d'une veste  larges
boutons, et son pantalon avait toujours dans le bas des traces de
terre rouge.

C'est que le matin, il allait faire un petit tour  la chasse avant
sa classe, et que le soir, il y retournait encore si le temps allait
bien. a retardait quelquefois l'heure de l'entre en classe, et a
avanait aussi de temps en temps l'heure de la sortie, mais les
enfants ne s'en taient jamais plaints.

Et encore, il arrivait des fois que, tandis qu'il tait l, le
dossier de sa chaise appuy au mur, coutant rciter les leons en
faisant tourner entre ses doigts son canif, d'un petit coup sec, sa
chienne Diane, jolie bte  front bomb de la race Dupuy, venait
s'asseoir en face de lui et le regardait en balayant le pav de sa
queue; alors il se trouvait qu'il avait quelque chose  faire  sa
terre: des pommes de terre  semer, des haricots  ramasser, des
gerbes  lier, un bouvier  aider, et il nous donnait cong.

La chasse tait sa passion du jour. Le soir il en avait une autre,
qui tait le boston, espce de poule qu'on appelle ainsi dans
l'endroit. Tous les soirs il allait faire sa partie au _Lion d'Or_,
et nous connaissions bien le lendemain s'il avait gagn ou perdu.
Lorsqu'il avait gagn, en coutant lire ou rciter, il avait la main
dans la poche de sa culotte et comptait son gain tout le temps, et
on entendait les sous tomber lentement dans le fond de sa poche: un,
deux, trois, quatre... et il recommenait comme a des heures, sans
nous rien dire. Mais quand il avait perdu, par exemple, il n'tait
pas commode, il nous corrigeait ferme pour la moindre chose: son
fort tait de tirer les oreilles et les cheveux; il tapait aussi des
coups de rgle sur les doigts.

M. Lamothe me parla de chez nous, et me demanda des renseignements
sur la manire dont on tudiait  Prigueux. Les plumes de fer lui
paraissaient une mauvaise invention; aussi il continuait  tailler
la moiti de la journe les plumes d'oie que les enfants arrachaient
 l'aile de leurs btes et passaient sous les cendres chaudes pour
les dgraisser.

Oui, et les encriers taient toujours de petits pots de terre dans
lesquels on mettait une mche de coton qui buvait l'encre, et que
l'on mouillait avec du vinaigre lorsque a commenait  scher.

C'tait tonnant vraiment. Il faisait toujours faire la lecture dans
le Tlmaque. Ce livre m'avait beaucoup intrigu quand j'tais tout
petit; je me demandais ce que pouvaient tre cette terrible passion
qui rendait Calypso si malheureuse, et ces feux qui faisaient brler
le fils d'Ulysse pour la jeune Eucharis. Depuis, je me suis pens
qu'on aurait peut-tre trouv mauvais la peinture de ces amours qui
veillaient l'imagination des enfants, si le livre et t fait par
un crivain ordinaire; mais le nom d'un archevque, de Fnelon,
faisait qu'on trouvait ce livre trs bien et tout  fait convenable
pour apprendre  lire aux enfants.

Je quittai ce bon M. Lamothe, aprs avoir caus un moment, et
procur une demi-heure de libert  ses lves.

En sortant de l, je m'arrtai devant un Auvergnat install 
l'ombre de l'ormeau, et qui tamait les casseroles du _Lion d'Or_.
J'ai toujours aim  voir faire ce travail: tant petit j'y aurais
pass des journes.

Cet homme ne parlait pas le _fouchtra_ comme ses pays. Je le lui dis
et il se mit  rire:

--C'est que, voyez-vous, j'ai tudi pour tre cur, mais au dernier
moment, l'ide me vint de me marier avec une cousine.

--Et vous vous tes fait rtameur?

--H oui, il faut bien prendre un mtier, et vous savez, chez nous,
il n'y a pas bien  choisir pour les cadets; nous tamons les mes
ou les casseroles, nous ramonons les chemines ou les consciences:
Ha! ha! ha!

Et il s'esclaffait de sa plaisanterie, le brave homme, la bouche
fendue jusqu'aux oreilles.

--Moi, tous les ans, continua-t-il, je descends dans le plat pays
tamer et faire des cuillers d'tain.

Aprs cela, le rtameur me demanda de quel ct j'tais. Lui ayant
rpondu que je demeurais par l-bas, entre Coulaures et Thiviers, il
s'cria:--Tiens! comme a se trouve: J'ai un pays par l, le cur
Pinot.

--C'est notre cur, lui dis-je.

--Ha foutre! et comment qu'il se porte ce brave Pinot?

--Oh! il est solide comme un pont. Il aime un peu plus  aller dans
les bonnes maisons que chez les pauvres, parce qu'on y est mieux, et
il parle un peu trop de politique; mais autrement, ce n'est pas un
mchant homme.

--Et on ne caquette point sur son compte? autrefois c'tait un
luron.

--Non, il vit tranquillement avec sa nice, et on ne parle pas mal
de lui.

--Sa nice! mais il n'en a pas! c'est--dire il en a, mais elles
sont au pays, maries toutes deux: c'est une nice pour rire, bien
sr! je les connais les Pinot de longtemps, vous pensez, nous sommes
leurs plus proches voisins.

--Ma foi, dis-je, a se peut bien, ce que vous me dites, mais
l-bas, tout le monde croit que c'est sa nice.

--Ha! ha! ha! le bougre! et le rtameur se faisait une pinte de bon
sang  cette ide. Vous lui direz que vous avez vu son camarade
Ragot, a lui fera plaisir.

Mon cousin vint me chercher pour manger la soupe, et je quittai le
joyeux Auvergnat, un peu tonn de ce qu'il m'avait dit, touchant
notre cur.

Tout en me lavant les mains  l'vier je voyais par la fentre, le
mur du jardin o pendant plus d'un an, j'allais me coucher au soleil
quand les frissons des fivres me prenaient. C'tait une chose bien
commune autrefois que ces fivres, et on rencontrait par nos pays,
force gens mins par cette maladie. Aujourd'hui, elles sont assez
rares, bonne preuve que les gens sont mieux logs, mieux habills et
mieux nourris: la mre des fivres dans nos pays qui ne sont pas
malsains, c'est la misre.

Nous n'tions que quatre  table, ma tante, mon cousin, ma petite
cousine Flicie, qui avait sept ans, et moi. Mon oncle et mon cousin
l'an taient en voyage dans le Limousin, et ils ne revinrent que
deux jours avant la foire. Ils ne se tenaient gure  la maison,
tant toujours en route pour leur commerce; allant aux foires de
Limoges, de Pompadour, de Saint-Yrieix, de Juillac, de Sgur,
acheter des veaux qu'ils venaient revendre dans les foires de
Thenon, d'Excideuil, d'Hautefort, de Badefols, de Terrasson; et des
fois  la Sainte-Catherine,  Montignac.

La foire ne fut pas des meilleures, j'en ai vu de plus belles, mais
tout de mme il y avait du btail. Les boeufs de harnais et les
veaux de corde ne manquaient pas. Dans le foirail tout se touchait,
on aurait jet une pice de cent sous des terrasses du chteau,
qu'elle ne serait pas tombe par terre. Dans l'alle des chevaux, il
n'y avait, comme de coutume, que quelques rosses et de mauvaises
bourriques. Sur la place des cochons, au-dessous du pont et des
murailles du chteau, il y avait assez de nourrains qui se vendaient
passablement; et  l'arrive du bourg du ct de Saint-Agnan, prs
de la Grange-Neuve, il y avait des troupeaux de dindons avec des
fils de laine bleus, ou blancs, ou rouges,  leur cou, pour les
reconnatre chacun les siens, vu qu'il n'y a rien qui ressemble tant
 un dindon qu'un autre dindon.

La place du bourg tait pleine de marchands de chapeaux,
d'indiennes, de couteaux, de fil, de boutons, de ferblanterie, de
taillanderie et autres affaires comme a. Les ptarous du bas
Limousin, avaient apport dans leurs bastes, des melons, des prunes,
et autres fruits. On en voyait d'autres qui taient venus chercher
du vin, et qui le soir, s'en retournaient avec leurs mulets chargs
de bottes de peaux de chvres dans lesquelles tait le vin. Tous les
marchands et colporteurs apportaient de mme leurs marchandises sur
des mulets ou des btes de somme, car les chemins n'taient dj pas
trop faciles pour les charrettes  boeufs. Mais outre ces marchands,
il y avait aussi de ces individus qui courent les foires: vendeurs
de chansons, diseurs de bonne aventure et autres gens de cette
sorte. L'un, avec un petit bonhomme dans une carafe, qui montait
dans le haut crire le sort de ceux qui donnaient deux sous pour a,
tait entour de toute une jeunesse qui ouvrait de grands yeux et
pensait bien qu'il y et quelque sorcellerie l-dedans, car on
n'tait pas bien avanc  l'poque, dans le pays. Un marchand de
chansons, mont sur une chaise, braillait tant qu'il pouvait, aid
d'une femme  voix criarde et aigre, qui distribuait les chansons, 
raison de deux liards le cahier. Et celui qui vendait des images de
couleur: le _Juif-errant_, _Mon oie fait tout_, _Crdit est mort_,
_les mauvais payeurs l'ont tu_, et autres histoires de ce genre, en
dbitait des quantits, surtout des images du _Juif-errant_ avec la
complainte:

    Est-il rien sur cette terre,
    Qui soit plus surprenant,
    Que la grande misre
    Du pauvre Juif-errant?

Mais c'tait un charlatan qui attirait le plus de monde autour de sa
voiture, dont les roues taient pleines jusqu'au bouton, d'une boue
rouge, qui marquait bien qu'il ne faisait pas bon venir l avec les
chemins qu'il y avait.

Ce charlatan, en tenue d'artilleur, arrachait les dents avec son
instrument, avec un couteau, avec un clou, avec son sabre, et le
mtin tait habile. C'tait d'abord fait. Il vendait aussi de la
poudre pour les vers et c'tait l qu'il faisait ses affaires. Il
commenait par raconter l'histoire d'un jeune drole de six ou sept
ans, qui tait malade, les parents ne savaient pourquoi. On leur
avait bien dit qu'il fallait lui donner pour les vers, mais eux n'en
avaient rien fait. Cependant, voil que ce petit a une attaque de
vers et meurt dans des convulsions pouvantables, que le charlatan
racontait  faire tribouler les gens. Mais ce n'tait rien; voici
que tout d'un coup, il prenait dans le coffre de sa voiture le
squelette de cet enfant et le montrait de tous les cts  la foule.
Oh! alors, en voyant a et entendant le cliquettement des os, les
pauvres bonnes femmes de mres qui taient l, en avaient des
tressaillements dans les entrailles, et prenaient pour cinq sous un
paquet de la poudre qui tuait ces vers maudits. Et les hommes,
quoique plus durs, en achetaient aussi.

A trois heures, la foire commena  se dfaire, les gens s'en
allaient par petites troupes. Les marchands se mirent  plier leurs
marchandises pour partir. Quelques-uns couchaient  leur auberge, et
repartaient le matin.

Le lendemain  midi, le bourg tait retomb dans sa tranquillit
habituelle; on n'aurait jamais cru qu'il y avait eu foire la veille,
si on n'avait vu les enfants et les vieilles femmes ramasser la
bouse dans le foirail des boeufs. Sauf les foires, le bourg tait
comme engourdi dans les vieilles coutumes d'autrefois. Il n'tait
sur aucune route, les chemins taient mauvais, et il fallait
expressment se dtourner de son trajet pour y monter. Les trangers
y apportaient une fois par mois, comme un cho de ce qui se passait
ailleurs, et des choses nouvelles; mais tout ce qui n'tait pas
connu, expriment, devenu commun, tait regard avec dfiance, dans
cet endroit o rgnait la sainte routine. Pourtant, depuis la
Rpublique, on y avait form un club qui se tenait au-dessus de la
halle, dans la chambre d'audience; et quelques-uns qui taient
sortis de leur village, essayaient d'y introduire les ides
nouvelles et d'y faire connatre le progrs, mais sans beaucoup de
russite,  preuve que le club finit par tourner  la farce.

Deux souvenirs avaient survcu dans la mmoire des gens: celui des
Anglais qui avaient assig deux fois l'ancien chteau, et celui du
reprsentant Lakanal, qui, en 1793, avait fait rparer le grand
chemin venant de Limoges, qui passait au-dessous de La Peyre et
allait tomber au Cimetire-des-pauvres, pour se diriger sur Cahors.
Ce n'tait pas tant la rparation elle-mme qui avait frapp les
esprits, que les moyens employs. Sauf les femmes, les petits
enfants et les vieillards, tous avaient d travailler  cette
rparation, paysans, messieurs, riches, pauvres. On se rendait sur
les chantiers, avec enthousiasme, tambour et drapeau en tte, pour
ne revenir que quand battait la retraite; on avait vu mme des dames
pleines d'un zle patriotique, apporter au chantier civique des
pierres dans leurs paniers.

Je restai chez ma tante encore deux ou trois jours aprs la foire,
et puis je m'en retournai au Frau.

Mon oncle et Gustou m'eurent bientt appris le mtier, qui n'est pas
bien difficile. Ils me montrrent  conduire une paire de meules, 
connatre quand la farine venait bien, et quand il fallait donner de
l'eau, ou baisser les pelles. Je sus bientt picher une meule, et
connatre la pierre  oeil de perdrix, qui fait les meules bonnes
pour le seigle, et la pierre  fusil qui vaut mieux pour le froment.
Je fus vite au courant de tout, et de la manire de faire le
travail, et du nom des pratiques.

Dans le commencement, quoique je fusse plus grand et plus fort que
Gustou, il chargeait plus facilement que moi un sac de bl. Mais
lorsqu'il m'eut montr le petit coup d'paule et le tour de reins
j'enlevais un sac comme rien.

Ils me montrrent aussi les mesures qu'on prenait pour la mouture,
et l-dessus il me faut dire que nous ne prenions que juste ce qui
tait d. Je suis sr que l'on ne me croira pas; les meuniers ont
mauvaise rputation, comme les tisserands et les tailleurs. Il y a
mme un dicton patois l-dessus, que voici en franais: Sept
tisserands, sept meuniers et sept tailleurs, font vingt et un
voleurs. Mais il n'tait pas vrai pour nous pas plus que pour bien
d'autres. Gustou, qui tait dans les anciennes coutumes, l'aurait
fait peut-tre, s'il avait t le matre, mais mon oncle ne le
voulait pas.

Comme nous avions du bien  notre main, en plus de ce que
travaillait le bordier, je me mis aussi  tous ces travaux de la
terre que je trouvai bien un peu durs dans le commencement, pour ne
les avoir accoutums, mais ce fut l'affaire de quelque temps. O je
mis le plus longtemps, c'est pour apprendre  labourer, parce que
outre la conduite de la charrue, il faut savoir parler aux boeufs,
et s'en faire couter.

Quelquefois, tenant le manche de mon araire, et piquant mes boeufs
traant le sillon, je pensais  ce changement total qui s'tait fait
dans ma vie. Je me rappelais ces journes passes dans le bureau
empuanti de la Prfecture, assis sur une chaise  gratter du papier.
C'tait long ces journes, et j'en avais les fourmis dans les
jambes, sans compter qu'il fallait tre aux ordres de trois ou
quatre chefs, recevoir des reproches, point mrits quelquefois,
n'tre pas libre si on voulait flner deux heures, et pour mieux
dire, sentir toujours sur son cou le collier de misre.

Au lieu de a, j'tais au Frau, chez moi, avec mon oncle qui ne
m'aurait jamais rien dit, quand mme j'aurais manqu, me levant, me
couchant, allant au travail quand je voulais, et ne voyant autour de
moi que des figures joventes. Et puis le grand air, le beau soleil,
le travail sain qui fatigue le corps et fait bien dormir; le plaisir
qu'on a de voir pousser et mrir ce qu'on a sem, de voir profiter
des btes bien soignes; quelle diffrence avec le travail de bureau
auquel on ne s'intresse pas, qui vous tient toujours assis, vous
casse la tte, et vous fait rvasser la nuit.

Le mtier de meunier, et la vie que je menais, me plaisaient donc,
et il n'y a pas chose pareille pour faire un homme content. Aprs
avoir bien travaill la semaine, le dimanche j'tais de loisir et je
m'amusais. Souventes fois, prenant notre chienne Finette, je partais
 la pointe du jour pour aller chercher un livre. Des coups mon
oncle venait avec moi, mais pas toujours. Bien entendu nous ne
prenions pas de port-d'arme, car d'aller porter vingt-cinq francs au
collecteur d'Excideuil pour l'avoir, a nous surmontait. D'ailleurs
nous ne craignions pas gure les gendarmes, ils taient loin, et
pour venir nous chercher dans un pays plein de termes, de combes et
de bois que nous connaissions comme notre poche, a leur tait
dfendu. Il fait bon le matin monter sur nos coteaux pierreux o on
trouve la lavande sauvage et l'immortelle qui fleurent fort; ou
traverser les bruyres roses entremles de balais  fleurs jaunes
et de hautes fougres. Les ajoncs ne manquent pas non plus par l,
et il y en a dans des fonds qui ont huit ou dix pieds de haut, bien
fourrs, sous lesquels les loups font leur liteau. Il ne fait pas
bon les traverser, mais comme ils ont toujours des fleurs et sont
toujours verts, ils ne sont pas dplaisants  voir comme a en
fourr, ou sems au milieu d'une lande, ou accrochs le long des
termes et sur le coulant des ravins, au milieu des roches. Quel
plaisir de s'en aller dans nos grands bois chtaigniers o on trouve
de ces vieux arbres creux o logent les fouines, et de sentir
l'odeur du thym, de la marjolaine et des feuilles mortes. Pour moi,
il n'y avait rien de plus plaisant que d'tre au milieu de notre
pays un peu sauvage, le fusil sur l'paule, et de me sentir libre
avec des jambes solides. Il n'y avait si pauvre friche o pointait
une petite palne fine, tondue par la dent des brebis, qui ne me
part plus belle que la place du Bassin  Prigueux avec ses alles
d'arbres bien taills, tout autour.

J'aimais aussi les vtes dans les communes ou autrement dit les
ballades, ou encore les frairies, et des fois, j'y allais chez des
connaissances ou des parents. Il faut dire qu'en ce temps-l, les
vtes taient plus suivies et bien plaisantes au prix d'aujourd'hui.
a se comprend; les gens, anciennement, gardaient leurs affaires et
faisaient leur plus grande dpense pour la frairie de leur endroit.
On s'invitait comme a les uns les autres, et on faisait durer la
fte deux ou trois jours. Il n'y avait point de routes hormis les
grandes alors, et gure de chemins que ceux creuss par les
charrettes; aussi on allait de pied, ou  cheval. On voyait les
dames campagnardes s'en aller sur leur bourrique, et s'il y avait
des enfants on les montait en croupe, ou s'ils taient trop petits,
on les mettait sur du foin dans des paniers de bt, de chaque ct
d'une de ces bonnes petites btes grises qui ont une croix sur les
paules, pour avoir port le bon Dieu  Jrusalem,  ce qu'on dit.
Dans les maisons on faisait sans fla-fla,  l'ancienne mode, la
cuisine et tout. Aprs dner on dansait dans une chambre; celui qui
avait la plus grande la prtait; ou dans une grange, ou sous quelque
gros arbre de la place, quand le temps allait bien. Et, on ne buvait
pas de la saloperie de bire comme maintenant, mais du vin blanc, ou
de la piquette, ou de l'eau sucre, et les dames de bonne
bourgeoisie, n'avaient pas honte de manger une rave cuite, au sucre,
et de boire de l'eau avec du vinaigre aux framboises. Le lendemain
on allait se promener par l dans les bois, et les amoureux y
trouvaient leur compte; et puis on faisait des crpes qu'on mangeait
avec du miel, et c'tait  qui les tournerait le mieux et en
mangerait le plus. Le soir aprs souper, on tait fatigu, et alors
on jouait  la poule, ou on chantait nos vieilles chansons, ou on
racontait des histoires, ou on disait des contes, et c'tait  qui
dirait le meilleur. C'est dans ces ftes champtres que la jeunesse
faisait connaissance, et que s'arrangeaient les mariages.

Aujourd'hui tout a se perd: les vtes dans les endroits, ce n'est
plus gure rien, et on ne s'invite plus comme du temps jadis entre
parents ou amis. On voit que ce n'est plus pour chacun, la grande
fte o on mettait les petits plats dans les grands. Il y a tant
maintenant de chemins, de routes, de chemins de fer, de voitures, et
de ces autres machines qui vont le long des routes comme les chemins
de fer; et tant de ftes, de concours, d'expositions et de courses,
que les gens de la campagne s'en vont porter leur argent  la ville,
et y dpensent quatre fois plus qu'ils ne faisaient autrefois chez
eux. Et encore souventes fois dans les villes, ils s'ennuient parce
qu'ils connaissent qu'on se moque d'eux, et qu'ils ne comprennent
pas grand'chose  ce qu'ils voient.

On dit: les routes, les chemins, c'est une bonne chose. Sans doute,
c'est commode de pouvoir rentrer sa besogne plus facilement, et de
porter sur une charrette, un tiers de plus qu'on n'aurait fait
autrefois dans nos mauvais chemins; joint  a qu'on ne risque pas
tant de faire attraper du mal  ses btes, et qu'on ne se fait pas
tant de mauvais sang.

Mais d'un autre ct, toutes ces routes, tous ces chemins font qu'on
sort plus souvent de chez soi, pour aller dans les villes o on
laisse son argent, tandis qu'autrefois l'endroit en profitait. Avec
toutes ces facilits de voyager, on s'est habitu  aller se
divertir dans les villes, ce qui cote cher, et on mprise les
divertissements de chez soi, qui ne cotent quasiment rien et sont
plus sains de toutes les manires. C'est  cause de cette facilit,
que petit  petit, les gens tromps par les semblants, se sont
dgots de la campagne, et qu'on en voit tant vendre leur morceau
de bien, et s'en aller dans les villes, croyant y trouver une place,
ou un travail moins dur, ou mieux pay. En quoi les pauvres gens
sont bien malaviss car le travail des villes est plus exigeant,
plus attachant, et plus mauvais pour la sant, sans parler de la
libert: misre pour misre, mieux vaut celle des campagnes.

Tout a, c'est pour dire qu'il n'y a pas de bonne chose qui n'ait
ses dfauts. Ainsi quand je parle des anciennes frairies, ce n'est
pas que je veuille dire qu'elles taient exemptes de toute chose
blmable. Il y a une chose, par exemple, que je n'ai jamais pu voir
de sens rassis, c'est assommer un coq  coup de pierres.

On attachait le pauvre animal par une patte  un petit piquet plant
en terre, et de vingt-cinq pas, pour deux liards, on lui tirait:
tant de pierres. Celui qui le tuait l'emportait. Mais les coqs ont
la vie dure et avant d'tre morts ils souffraient bien. Une pierre
leur cassait une patte, une autre leur dmontait une aile, et
lorsque quelque gros caillou leur arrivait en plein corps, les voil
sur le flanc dans la poussire, comme morts. Mais l'individu qui
faisait tirer avait intrt  ce qu'ils ne le fussent pas, il en
aurait fallu un autre. Alors il faisait boire du vin au pauvre coq
pour le ressusciter, et quand il pouvait se tenir encore on
recommenait  lui tirer des pierres. Si le vin n'tait pas assez
fort pour le remettre sus, on lui donnait de l'eau-de-vie.

Ces amusements de sauvages ne sont plus de mode, et tant mieux; moi
qui aime assez les vieux usages, les anciennes coutumes, je n'ai
jamais pu souffrir a.

Mais quand, au lieu de tirer des pierres sur un coq, les gens se les
jetaient  la tte, c'tait bien pis. Il y avait comme a,
autrefois, des communes qui taient ennemies entre elles, de manire
que quand les garons de ces communes se rencontraient dans une
vte, ou au tirage au sort, ils se battaient comme si c'et t d'un
ct des Franais, et de l'autre des Allemands ou bien des Anglais,
et non pas tous des enfants du Prigord. D'o venait cette haine
entre voisins? Aucun de ceux qui se battaient, ni personne ne
l'aurait su dire. Peut-tre que dans l'ancien temps il y avait eu
quelque bataille entre deux jeunes gens de diffrentes paroisses et
que les autres garons s'en taient pris chacun pour le leur. Ceux
qui avaient t brosss avaient voulu avoir leur revanche, et de
partie en revanche, cette bestiale haine s'tait entretenue et
envenime entre voisins du mme pays.

Pour en revenir, j'tais donc content de mon sort de meunier, mais
bientt, je le fus encore davantage.

Un jour tant sur le chemin qui passe au pied de Puygolfier, je
trouvai Nancy qui portait le mrenda, autrement dit la collation, 
ses gens qui travaillaient  la terre de la Guilhaumie. Je n'avais
fait que l'apercevoir lors de l'enterrement de ma mre, et je ne lui
avais point parl, ni mme fait attention. Comme elle avait chang!
Quelle belle fille elle tait devenue, et grande! Ce n'est pas ses
hardes qui la faisaient valoir; elle n'avait sur le corps qu'un
cotillon de droguet et un grand mouchoir  carreaux par-dessus sa
chemise; mais elle n'avait pas besoin de beaux habillements. Sa
poitrine ferme soulevait la grosse toile et tremblait  chaque coup
de talon sur la terre; ses hanches s'arrondissaient bellement sous
le droguet, et elle avait la dmarche mesure des femmes bien
faites. Elle portait un panier sur la tte, et le tenait d'une main,
en sorte que sa chemise dcouvrait jusqu'au coude, son bras fort un
peu hl.

Je l'avais toujours tutoye jusqu'alors, comme on fait aux petites
droles, mais ma foi quand je vis cette belle fille, je n'osai plus.
Nous parlmes un peu, et elle continua son chemin, s'excusant sur ce
que son pre et sa mre devaient l'attendre.

Depuis ce jour, je commenai  penser  elle, et plus j'y pensais,
plus je trouvais que dans tout le pays, il n'y avait point de fille
qui pt lui tre compare, je ne dis pas seulement de celles de la
campagne, mais mme  Excideuil, o on voyait pourtant de belles
filles. C'tait surtout son regard clair et tranquille, et son
sourire bon qui me plaisaient tant. On voyait rien qu' a, que
c'tait une fille point coquette ni mauvaise, mais une honnte
crature  qui on pouvait se fier.

Dans ce moment, des parents que nous avions devers Brantme, nous
invitrent  la noce de leur an. Mon oncle n'y pouvant aller, m'y
envoya. Nous tions parents de vrai, mais loigns, ne sachant 
quel degr, et seulement que nous tions tous des Nogaret, venant du
mme auteur, qui avait t meunier du moulin des moines de Brantme.
Ces Nogaret qui mariaient leur fils taient meuniers aussi, et leur
moulin tait sur la Drone en remontant, au-dessus des Roches. Ce fut
une crne noce, ma foi. Le garon prenait une fille qui avait du
bien, et rien ne fut pargn. Les choses se firent  l'ancienne
mode; on fit bombance toute la journe, et les vieux principalement,
chantrent d'anciennes chansons assez gaillardes, sans parler des
propos de circonstance, et des histoires sales dont on rgala les
maris.

Mais la fille tait une bonne grosse drole bien dlure, qui se
moquait pas mal de ce qu'on disait; elle ne faisait attention qu'
ce que son mari lui contait  l'oreille en la tenant par la taille.
Tandis qu'on tait l,  table, elle fit un petit cri tout d'un
coup; c'tait le contre-nvi qui lui dtachait sa jarretire, un
joli ruban rouge qui fut coup  morceaux et distribu aux garons
de la noce qui le mirent  leur boutonnire.

Le soir on dansa, et les pouss ouvrirent le bal. Puis aprs, quand
la marie eut dans avec tous les jeunes gens, tandis que le
chabretare avait mis les danseurs bien en train, les novis
disparurent.

Sur les une heure du matin, on parla de leur porter le tourin ou
soupe  l'oignon, mais il fallait les trouver. Aprs quelques
recherches, comme il n'y avait dans les environs que deux ou trois
maisons, on les dnicha chez des voisins, o on les avait retirs.
Le tourin prt, toute la jeunesse partit, la chabrette en tte. L'un
portait la soupire, l'autre des assiettes, un troisime portait un
pichet plein d'eau, le quatrime une de ces anciennes cuvettes
ovales  pieds. Un autre venait ensuite avec une serviette sur le
bras, et d'autres portaient une bouteille de vin, un verre, deux
cuillers, et enfin il y en avait qui ne portaient rien, comme dans
la chanson de Marlborough.

Les maris ne songrent pas  rsister, ils savaient que a serait
inutile, on aurait plutt enfonc la porte. Aussi elle tait tout
bonnement ferme au loquet, et la noce entoura le lit, avec des
rires et des chants joyeux. La marie, en commenant, se cachait
bien un peu sous les draps, mais ma foi, elle en prit son parti, et
s'assit bravement sur le lit, un peu rouge tout de mme. On leur
donna  laver tous deux en crmonie, et quand ils se furent essay
les mains on leur servit  chacun une bonne assiette de tourin,
noir de poivre. Pendant qu'ils mangeaient, les plaisanteries
marchaient et elles taient aussi poivres que le tourin. Quand ils
eurent fini, on prsenta au mari un verre plein: il en but la
moiti et donna l'autre  sa femme. Aprs qu'elle eut bu, on remplit
le verre de nouveau, et on le prsenta  la marie, qui en but la
moiti et passa le reste a son mari. Quand ce fut fait, le
contre-nvi, un beau coq de village, chanta une antique chanson
patoise de circonstance, qu'on avait d chanter  la noce de
l'ancien Nogaret, le meunier des moines.

Tout le monde reprenait le refrain en choeur, et chacun
s'accompagnait en choquant les assiettes, la bouteille et le verre
avec les cuillers ou un couteau; ceux qui ne tenaient rien tapaient
dans leurs mains.

La chanson finie, par une signifiance cache des mystres de la
noce, le contre-nvi cassa le verre o les maris avaient bu, en le
choquant contre la bouteille. Au nombre de morceaux, on leur prdit
qu'ils auraient neuf enfants, ce qui les fit clater de rire, et
tout le monde se retira en les engageant  travailler  justifier la
prdiction.

Le lendemain fut un lendemain de noce, c'est--dire la continuation
des ripailles. Mais le troisime jour, mon cousin me mena  Brantme
o c'tait la fte.

Ce jour-l, tous les meuniers du pays faisaient  celui qui ferait
le mieux claquer le fouet. Il en venait de Champagnac, de Quinsac et
des moulins en amont, et aussi de ceux qui taient sur la Cle
jusqu' Saint-Jean. Du ct d'aval, il en montait de vers Valeuil,
Bourdeilles, du moulin de Renamont, au-dessus de Lisle, de celui de
Roufellier qui est au dessous, et mme de celui de Bonas, prs de
Saint-Apre.

Tous ces meuniers habills de blanc, avec leurs fouets  pompons
autour du cou, se runissaient  cette grande croze, d'o on a tir
tant de pierres de taille, qui se trouve presque au-dessous du
clocher bti sur le roc. Ce jour-l, ils taient bien une trentaine,
et chacun  son rang manoeuvrait son fouet  tour de bras. Il y a
dans cette grotte un cho qui rptait  n'en plus finir les
ptements du fouet. On ne le dirait pas, mais pourtant, il y en
avait qui taient tellement habiles que leurs ptarades
ressemblaient quasiment  une musique. Moi je ne suis pas
connaisseur en cette partie-l, c'est vrai, mais des fois j'ai
entendu des musiciens, avec un tas de pistons et de machines en
cuivre et la grosse caisse et tout, qui faisaient un bruit
assommant, et je me disais alors que j'aimais mieux la musique des
fouets  Brantme.

Ceux qui jugeaient les concurrents, c'tait trois des plus vieux
meuniers, de ceux qui ne pouvaient plus tenir le fouet, et celui qui
tait le plus fort  leur avis, on le nommait pour l'anne le Matre
du fouet. Ce jour-l ce fut le meunier des Roches qui gagna.

Les joutes de fouet se sont perdues et a se comprend. Les meuniers
d'aujourd'hui ne font plus porter les sacs  dos de mulet; il y a
des routes et des chemins partout; ils se servent de charrettes et
ont des fouets de charretiers. Or, ce n'est pas avec ces mchants
engins qu'on fait de belle musique; il faut pour a les anciens
fouets  manche court,  lanires de cuir tresses avec de gros
noeuds: fouets de meuniers et fouets de postillons.

Le lendemain de la fte, aprs djeuner, je repartis pour le Frau.
Le cousin et la cousine me firent un bout de conduite sur le chemin
de Lachapelle-Faucher.

--Ah a! me dit le cousin, je pense que tu ne tarderas pas  nous
rendre la pareille?

--a se pourrait bien, fis-je en riant et sans rflexion.

--Vous aurez raison, voyez-vous, me dit la cousine franchement; il
n'y a rien qui vaille d'tre mari avec quelqu'un qu'on aime bien.

Je l'embrassai l-dessus, je secouai la main au cousin, et je les
quittai, prenant mon chemin par Saint-Pierre-de-Cle et Vaunac.

Quelque temps aprs, mon oncle, revenant d'Excideuil, me dit avoir
rencontr le notaire de Coulaures, qui lui avait appris que M.
Silain cherchait  vendre quelques terres, pour payer un homme
auquel il devait mille cus, plus trois ans d'intrts, et d'autres
dettes. Il proposait de nous vendre le pr qu'on appelait le
Pr-Vieux, et toutes les terres dites: Terres-de-Lebret, la
Chausselie et les Granires. a nous allait bien; le pr tait sous
nos fentres, pour ainsi parler, et les terres jouxtaient notre
petit bien de la Borderie o taient les Jardon. Mon oncle avait
rpondu que pour lui, il n'avait pas d'argent  placer mais qu'il
m'en parlerait. Il m'expliqua alors, que, sans compter l'agrment de
cette affaire qui nous mettait tout  fait chez nous, nous aurions
avec ce pr assez de foin et de regain pour tenir toute l'anne une
forte paire de boeufs  la Borderie, au lieu d'y avoir de jeunes
veaux pour le temps des labours seulement; que les terres, avec
celles que nous avions dj, feraient une bonne mtairie de ce petit
borderage. La maison tait assez grande, il fallait seulement btir
une grange. Pour faire cette affaire, il n'y avait, une fois
d'accord sur le prix, qu' cder les crances venant de ma mre que
j'avais sur des pratiques du notaire. Je ne demandais pas mieux,
mais avant tout il fut convenu que nous en parlerions  la
demoiselle et que nous ne ferions rien qu' sa volont, ne voulant
pour rien au monde la contrarier.

Un jour donc que M. Silain avait travers le moulin, allant  la
chasse devers Corgnac, nous montmes  Puygolfier. Hlas! la pauvre
crature, qu'elle dprissait! a me tournait l'estomac. Elle nous
dit qu'il fallait bien vendre, puisque celui  qui devait son pre
parlait de le faire exproprier. Tout compte fait, il y avait quatre
mille huit cents francs de dettes  payer; et comme M. Silain
voulait des terres et du pr sept mille cinq cents francs, il se
trouvait qu'il aurait touch deux mille sept cents francs qui
auraient t mangs bien vite; elle avait peur de a, la pauvre, on
le voyait bien. Mon oncle lui dit alors qu'il y avait moyen
d'arranger autrement les affaires: que nous verserions comptant ce
qu'il fallait pour rembourser le prteur, et que pour le reste, nous
payerions cinquante pistoles par chacun an, et en deux pactes,  la
Nol et  la Saint-Jean. Par ce moyen tout ne s'envolerait pas  la
fois. La demoiselle nous remercia bien de cet arrangement, mais elle
craignait que son pre ne voult pas y consentir.

L-dessus, mon oncle entra en pourparlers avec le notaire, et alla
sur les terres pour bien se rendre compte de l'tendue, car pour la
qualit nous la connaissions assez. Aprs avoir bien calcul, il dit
au notaire que a ne valait pas plus de sept mille francs, et que
nous donnerions ce prix, aux conditions dont j'ai parl dj. M.
Silain se dbattit bien tant qu'il put; il aurait voulu toucher plus
d'argent, et il aurait fait une diminution pour tre pay comptant
du tout; mais je refusai de faire l'affaire  d'autres conditions,
et comme le crancier criait, et qu'il n'y avait pas d'autres
voisins  qui ces terres pussent aller, il fut oblig de mettre les
pouces. Par ce moyen, on esprait que la demoiselle Ponsie avait
devant elle trois ou quatre ans de tranquillit: mais avec M.
Silain, on n'tait jamais sr de rien en fait de ces choses-l.




IV


En ce temps-l, sur la fin de l'anne 1848, on commenait  parler
de l'lection du prsident de la Rpublique, et nous connmes que
Louis-Napolon serait nomm grandement, si a allait partout comme
chez nous. Nous recevions la _Ruche_, de Ribrac, qui portait
Ledru-Rollin, mais a ne prenait pas. Mon oncle avait beau faire
passer le journal, distribuer des papiers et raisonner nos voisins
les paysans comme nous, c'tait  rien faire.

Ledru-Rollin, qu'est-ce que c'tait? un civil, et puis? Ah! quand on
parlait du grand Napolon qui avait fait massacrer un million
d'hommes et ruin la France, pour en fin de compte, la laisser plus
petite que sous la Rpublique,  la bonne heure! C'est ainsi que le
pauvre peuple ignorant, adore ceux qui le ruinent, qui lui prennent
son argent et ses fils, et le saignent  blanc.

Le neveu du grand empereur, par ma foi, c'tait bien autre chose que
Cavaignac, ou Ledru-Rollin, ou Lamartine!

Et puis, il y avait tant de gens qui cherchaient  tromper le
peuple, qu'il tait rare de trouver hors des villes ou des gros
bourgs, quelqu'un qui ost parler pour un autre que Bonaparte. Les
bourgeois effarouchs par la Rvolution cherchaient par tous les
moyens  reprendre le dessus. Les riches, les nobles, les gros
commerants, les curs, tous ces gens-l criaient sans cesse contre
la Rpublique; elle ne pouvait durer.

Moi, j'en conviens, j'avais autre chose dans la tte. Plus j'allais,
plus je pensais  Nancy. Comment a se faisait, je n'en sais rien,
mais toujours est-il que je me trouvais souvent sur son chemin, soit
lorsqu'elle venait  notre fontaine dans la combe, ou qu'elle allait
dans les terres, ou bien tout qu'elle faisait sortir ses brebis. Je
l'arrtais, lorsque nous nous rencontrions, et nous parlions un peu
et toujours j'tais tonn de son grand sens, et rjoui de sa
franche honntet. Son parler me semblait aussi du tout chang et
bien mieux, au prix d'auparavant. Il me semblait qu'elle avait
appris beaucoup depuis trois ou quatre ans, et qu'elle avait plus
d'esprit que les filles de son ge et de sa condition. Un jour que
je le lui dis, elle m'apprit que la demoiselle Ponsie continuait de
lui faire quelque peu la classe, le dimanche et le soir quelquefois,
et lui prtait des livres qu'elle tudiait en cachette du vieux
Jardon, qui trouvait que c'tait du temps perdu, lorsqu'elle
laissait un moment sa quenouille. Je fus bien content de savoir a,
et je m'en sentis tout oblig envers cette pauvre demoiselle.

L'hiver vint, et avec lui les veilles au coin du feu, et les
histoires dont Gustou avait un plein sac. C'tait bien toujours les
mmes, mais comme il y en avait beaucoup, et qu'il y changeait
souvent quelque chose, on ne s'en apercevait pas trop.

Etant tout petit, il me faisait tribouler en racontant l'assassinat
du pre Antier, le prieur des moines du moustier de Lafaye, entre
Jumilhac et la forge des Fnires. a s'tait pass avant la
Rvolution, et c'tait un noble des environs qui l'avait tu dans la
fort de Jumilhac, du ct de Saint-Paul. Pendant quelques jours, on
ne savait ce qu'tait devenu le prieur, mais il arriva qu'un chien
rapporta une de ses mains, et l'anneau qui tait encore  un doigt,
fit reconnatre le corps, car les chiens et les loups l'avaient
presque tout mang.

Il savait aussi les histoires des voleurs fameux, comme Cartouche et
Mandrin. Pour Cartouche, c'tait un voleur et un assassin, et nous
ne le plaignions gure d'avoir t rou. Mais ce brave Mandrin qui
avec ses sauniers contrebandiers, se battait contre les soldats du
roi, nous intressait et nous trouvions qu'on aurait d le gracier.
a n'tait pas un bas coquin, ce Mandrin, et sa mmoire n'est pas en
horreur comme d'autres. Tant qu'il le pouvait, il faisait la guerre
 cet abominable impt du sel, et c'est ce qui a contribu  le
rendre populaire.

Toutes les histoires de brigands lui taient connues  ce brave
Gustou, et il savait aussi tous les crimes clbres du pays. Il les
racontait bien, en les arrangeant un peu; les plus anciennes
tournaient au conte, et il avait trouv moyen dj, d'enjoliver
celle de Delcouderc.

C'est en pelant tranquillement les chtaignes le soir, que Gustou
nous disait ces histoires. Il y en avait une surtout qui nous
intressait beaucoup, parce que le crime avait t commis tout prs
de chez nous et qu'on n'en connaissait pas l'auteur. Il y avait
quelques annes seulement que le cur de Nanteuil, en pchant  la
ligne,  cinq ou six portes de fusil au-dessus du moulin, avait
amen une pince de cheveux. L-dessus on avait plong, et on avait
ramen un homme pris dans des racines de vergne. La figure tait
toute mange par les poissons et on ne connut qu'aux habillements
que c'tait un porte-balle qui avait pass dans le pays, il y avait
une quinzaine. Il avait une entaille  la tte, faite avec quelque
hache, et on vit  des traces dans le bois, qu'il avait t
assassin  un endroit un peu au-dessus, o on traversait la rivire
sur des arbres soutenus par des fourches plantes dans l'eau. Mais
ce fut tout ce qu'on put savoir. Les gendarmes d'Excideuil, le
maire, le juge de paix, les gens de justice, personne n'y avait vu
goutte; en sorte que, comme le disait Gustou, il y avait un assassin
dans le pays: peut-tre nous le rencontrons tous les jours,
disait-il, et il attend sans doute l'occasion de faire quelqu'autre
mauvais coup.

Par chez nous, les gens sont farcis de toutes les vieilles
superstitions: ils croient aux revenants, au Diable, au Loup-garou
qu'ils appellent _Lbrou_,  tout; mais cela n'empche qu'ils
aiment mieux voyager de nuit que de jour: s'ils ont un charroi 
faire, ils partiront de prfrence le soir que le matin. C'est bien
une conomie de temps pour ceux qui sont presss, mais il y a autre
chose, nous aimons la nuit, qui repose du dur labeur de la journe;
et puis, je ne sais pourquoi, mais le paysan aime  voir briller par
une belle nuit, les millions d'toiles qui sont au ciel. Il semble
que la nuit soit plus marquante, plus solennelle que le jour, aussi
nous disons: _A net_, comme si nous comptions par nuits et non par
jours, comme les anciens Gaulois.

Tout a c'est pour dire que quoique les voisins ne fussent pas
peurs la nuit, lorsque Gustou parlait de cet assassin qu'on
rencontrait peut-tre tous les jours, il y en avait  qui a faisait
une impression, et qui ne semblaient pas presss de s'en aller.

Le soir o nous noisions, il vint une dizaine de personnes pour
nous aider. Les deux vieux Jardon et Nancy, Lajarthe, le fermier de
la Mondine au Taboury, la grande Mette qui tait descendue de
Puygolfier avec la permission de la demoiselle, et d'autres de
par-l, des mtayers du chteau et des voisins. Les noisements,
c'est comme une espce de fte chez nous. Les hommes avaient port
leur petit maillet et cassaient les noix; les femmes triaient.

Lajarthe comme de coutume, lorsqu'il en trouvait l'occasion,
prchait un peu pour la Rpublique, il tchait de faire comprendre
ses ides, et expliquait  tous des choses dans leur intrt. Mais
c'tait trop srieux pour ce soir-l. En noisant, on aime mieux
rire avec sa voisine, couter des contes et des histoires, et causer
des vieilles superstitions apprises des grand'mres.

a c'tait l'affaire de Gustou qui connaissait ces choses  fond:
c'tait lui qui mettait une souche au feu le soir de Nol, et il
fallait qu'elle ft de cerisier, de prunier ou de quelque autre
arbre  fruit. Et il pronostiquait toujours de bonnes choses en la
voyant bien brler, et faire une belle braise; mais c'tait lui le
sorcier, car il avait eu le soin de la mettre longtemps  l'avance
scher dans la fournire. Il gardait soigneusement des charbons et
des cendres de la souche, pour gurir des maladies aux gens et aux
btes, et pour d'autres affaires encore.

C'tait encore matre Gustou qui le premier jour de mai, perait un
barriquot de vin blanc, et apportait l'ail nouveau, pour faire des
frottes avec du lard frais, en buvant de bons coups:

--O mai!  mai!  le joli mois de mai!

A la Saint-Jean, c'tait aussi lui qui plantait le feu  la
cafourche du chemin, et le couvrait de feuillage vert avec un beau
bouquet  la cime. Les tisons il les emportait  la maison pour la
prserver du tonnerre. Il attachait aussi le matin  la porte de la
grange, une croix faite avec des fleurs des prs. Sous son
traversin, il avait toujours dans un sac, des herbes de la
Saint-Jean, cueillies  reculons, avant le soleil lev, et il disait
que ces herbes gurissaient les fivres, en les mettant sur le
poignet gauche.

Ah! il n'aimait pas  entendre chanter le coucou, pour la premire
fois de l'anne, s'il n'avait pas djeun; ni  trouver des graules
ou des geasses,  sa gauche: ni  our clouquer une chouette sur la
maison, car il disait que a annonait la mort; ni  rencontrer en
partant en route, la vieille Catissou de chez Mry qui tait mal
jovente. Jamais on ne lui aurait tir de l'ide, que les eychantis
ou feux-follets, qui voltigent dans les cimetires, c'tait des mes
en peine, et il tait persuad que les toiles tombantes c'tait des
mes de petits enfants morts sans baptme. Si notre Mondine avait
voulu faire la lessive dans le mois des morts, il serait parti
plutt: mais elle s'en serait bien garde, car elle croyait comme
lui, que a faisait mourir les hommes de la maisonne.

Et lorsqu'il allait  une foire pour quelque affaire, il ne manquait
pas de lever avec son couteau un petit copeau de la croix de bois
qui est plante le long de l'ancien chemin appel La Pouge, qui
passe  un quart de lieue du moulin,  la rencontre de celui
d'Excideuil, et qu'on appelle: la Croix-du-mort.

A table, avant d'entamer le chanteau, il faisait toujours une croix
sur la sole avec la pointe du couteau. Pour lui, le vendredi tait
un mauvais jour, et si mon oncle l'avait laiss libre, il aurait
fait jener les boeufs le vendredi saint, comme a se faisait encore
dans quelques maisons.

Si on vendait un veau, il fallait le faire sortir  reculons de
l'table pour que la vache ne dprit pas; il faisait semer le
persil par un pauvre innocent du bourg qui venait des fois au Frau,
dans la croyance qu'il russirait mieux. Pour garder les boeufs de
maladie, il mettait un peu de sel aux quatre coins de notre pr.
Lorsque nous bladions, il portait le bl de semence dans la touaille
de la Nol pour qu'il vnt bien; et quand le bl tait pi, il
mettait une rane de buisson dans un pot de terre et l'enterrait au
milieu de la pice pour empcher les oiseaux de manger le grain. Il
disait aussi qu'il ne fallait pas acheter des mouches  miel si on
voulait qu'elles russissent bien, mais les changer contre autre
chose.

Ce soir-l, il raconta de ses histoires longuement. Il n'avait pas
affaire  des incrdules, mais quand mme, il n'y avait pas moyen de
douter de ce qu'il disait, car il expliquait point par point le
pourquoi et le comment des choses, et nommait les gens  qui c'tait
arriv.

Aussi, lui, pas plus loin que l'hiver d'avant, entrant de bon matin
dans l'curie, il avait trouv notre jument toute en sueur, comme si
elle venait de travailler  force; et elle tait avec a bien
panse, et sa crinire tait joliment tresse: qui avait fait a? Le
lutin, bien entendu.

Et le Diable! qui donc avait fait blanchir les cheveux de Tunou de
la Mariette, si ce n'est lui? Tunou rentrait un soir, ou pour mieux
dire une nuit, du march de Thiviers, o il s'tait attard  boire
dans une auberge, avec un homme de Saint-Jean-de-Cle. Il traversait
la lande des Fachilires, d'un bon pas, content de lui comme un
homme qui a bien soup, lorsque arriv  la friche du
Cimetire-des-Boucs, il vit  quatre pas de lui, plant  la
cafourche du chemin un grand homme noir dont les yeux luisaient
comme des chandelles. Epeur, il voulut rebrousser chemin, mais
derrire lui, marchait sur ses talons un chat noir, gros comme un
fort chien, la queue droite en l'air comme un cierge, qui vint se
frotter  ses jambes, en faisant son ron, ron, tandis que le diable
ricanait d'une voix creuse et touffe comme s'il et eu la bouche
dans une bonde de barrique vide.

De cette affaire le pauvre Tunou s'tait trouv mal, et lorsqu'il
tait revenu  lui, tout avait disparu.

Tout a ce n'tait pas des menteries, on pouvait pamander  Tunou.
D'ailleurs, cette cafourche du Cimetire-des-Boucs tait connue
depuis les temps anciens, pour tre hante par le Diable.
Jeantillou, le tisserand de Saint-Sulpice, l'y avait rencontr sous
la forme d'un grand bouc noir.

Ceux qui n'y croyaient pas n'avaient qu' essayer d'ailleurs. Ils
n'avaient qu' aller  cette croise des chemins et appeler neuf
fois: _Robert!_ Mais rien que cette ide faisait frissonner tout le
monde. Gustou assurait que c'tait  cet endroit-l mme que le
vieux Baspeyras de la Raymondie, mort l'anne passe, avait eu du
Diable, la _Mandragoro_ qui l'avait enrichi, tellement qu'il avait
laiss  ses enfants un grand pot plein de louis. Il tait all  la
cafourche sans se retourner, une poule noire sous le bras, et sur le
coup de minuit, il avait cri trois fois: _Poule noire  vendre!_ Le
Diable tait venu coup sec, sous la forme d'un homme noir avec des
cornes et des pieds fourchus et avait cherch  lui faire peur: mais
Baspeyras qui n'avait pas froid aux yeux, avait fait ses conditions,
et il avait eu la _Mandragoro_.

--Ah a, dit Lajarthe, tu crois toutes ces histoires-l, Gustou?

--Sans doute que je les crois: d'ailleurs a n'est pas d'aujourd'hui
seulement que a se passe, n'est-ce pas? Du temps que j'tais petit,
ma grand'mre m'en racontait de pareilles; mais toi, Lajarthe, tu ne
crois  rien.

--Pour a, dit le mtayer de Puygolfier, on ne peut pas dire que le
Diable n'existe pas, ni qu'on ne le voit pas paratre. Tous nos
anciens ont ou dire et ont vu des choses comme dit Gustou. Le cur
parle d'ailleurs souvent du diable qui tourne autour de nous, comme
un loup, pour nous manger.

--Mais mon pauvre, a c'est une manire de parler, dit Lajarthe, a
ne veut pas dire qu'il se montre l en personne...

--Comment! dit un garon du bourg qui avait servi la messe du cur
pendant deux ou trois ans; mais quand le Diable emporta le bon Dieu
sur une montagne pour le tenter, comme c'est dit dans l'vangile, il
tait bien l rellement prsent en chair et en os, dis Lajarthe?

Le pauvre tailleur ne rpondit rien, et se contenta de regarder
srieusement mon oncle.

--Que veux-tu, mon pauvre Lajarthe, dit celui-ci en riant, tu es n
une cinquantaine d'annes trop tt.

--Lajarthe est un huguenot, dit le mtayer de Puygolfier; et tous
les noiseurs se mirent  rire.

Moi, je n'coutais pas Gustou; j'aimais mieux regarder Nancy et lui
parler. D'ailleurs, je connaissais tout a, et si, tant petit,
j'avais eu peur de ses contes de vieilles, maintenant ils me
faisaient rire.

Mais deux ou trois filles,  qui ces histoires faisaient passer le
froid dans le dos, priaient Gustou d'en conter d'autres: c'tait le
convier  noces; aussi il ne se fit pas prier et continua:

--Vous avez tous ou parler du _Chaoucho-Vieillo_; c'est un esprit
malin qui vient vous tracasser la nuit, tandis qu'on dort. On a beau
fermer la porte, il passe par le trou de la serrure. Il s'approche
sans bruit, monte sur le lit par les pieds, et se couche sur vous
pour vous touffer. a m'est arriv  moi-mme; on ne peut pas dire
que a s'est pass loin d'ici, et on ne sait  qui: c'est dans mon
lit, au moulin, et  moi.

Je m'tais donc couch et je dormais tranquillement, quand tout d'un
coup, environ la minuit, je sens quelque chose de mou qui me montait
sur les pieds. Je crus d'abord que c'tait quelque chatte qui tait
entre au moulin, et je donnai un coup de pied pour la faire
descendre. Mais je sentais toujours cette chose molle sur mes pieds.
On n'y voyait brin, et je la sentais monter, monter toujours, et la
voil qui s'tend sur moi et me pse sur l'estomac...

--Oh! Gustou! faisaient les filles avec des petits cris effrays.

Mais lui continua, suspendant le bruit des maillets:

--Je ne pouvais plus respirer; j'tends les bras et je l'empoigne:
mais c'tait comme si j'avais fouill dans un lit de plume, tant
c'tait doux et mou: je n'y faisais rien. Mes bras s'enfonaient
jusqu'au coude dans cette sale crature, comme dans la pte de la
maie, et a s'attachait tout pareil  ma peau. Tout de mme je finis
par la prendre au cou et  la serrer bien fort; mais j'avais beau
serrer, serrer, je la sentais qui me glissait entre les mains, tout
petit  petit, et s'chappait... Je m'assis alors sur le lit, et
j'entendis quelque chose qui marronnait du ct de la porte, et puis
je n'ous plus rien: la bte tait repartie sans bruit par le trou
de la serrure.

--H bien, que dis-tu de a, Lajarthe?

--Je dis que tu avais mang quelque chose qui te pesait sur
l'estomac et que a t'a donne le cauchemar.

--C'est a; et la bte que j'empoignais?

--C'tait ta courte-pointe.

--Et ce qu'elle marmonnait en s'en allant?

--C'tait quelque chatte sur la tuile.

--Voil! dit Gustou; j'ai bien raison de dire que tu ne crois 
rien. C'est une chose qui m'est arrive  moi-mme; tu sais que je
ne suis pas menteur, et avec a tu ne me crois pas.

--C'est, dit Lajarthe, que tu tournes les choses du ct de tes
ides: je ne dis pas que tu n'aies rien senti cette nuit-l, mais je
ne crois pas que a fut le _Chaoucho-Vieillo_.

--Voyons, dit Gustou, tu ne crois pas  ce qui m'est arriv; ni  la
_Mandragoro_, de Baspeyras, ni au Diable; tu ne crois pas non plus
aux _Bujadires_ qui tordent le linceul des pauvres dfunts,  la
_Biche-Blanche_,  la _Litre_;  la _Citre_, cette bte qui semble
une chvre et qui est grande comme un cheval, qui court les chemins
la nuit, galope aprs les gens attards, emporte les enfants qu'elle
rencontre, fait des dgts partout, et s'vanouit en feu quand on la
poursuit; mais au moins il y a deux choses auxquelles tu ne peux pas
refuser de croire, dit-il trs srieusement: c'est la
_Chasse-Volante_ et le _Lbrou_. a c'est des choses trop connues
pour que tu dises non: dans le pays il n'y a personne qui n'y croie
bien.

--Pour a, firent les noiseurs, Gustou dit la vrit. Et chacun de
raconter qu'il avait ou la _Chasse-Volante_, et vu le _Lbrou_,
c'est--dire le Loup-garou.

--Pas plus vieux que cette anne, reprit Gustou, le vendredi d'aprs
la fte des Morts, la _Chasse-Volante_ a pass par ici, entre le
moulin et le Taboury.

--C'est vrai, fit le fermier de la Mondine, je l'ai entendue sur les
onze heures du soir.

--Tout juste, dit Gustou. Je revenais assez tard de la foire de
Sorges, j'avais dpass le bourg, et je n'tais plus qu' un gros
quart d'heure d'ici, quand la voil qui arrive. Il faisait un vent
du diable; de grands nuages couraient dans le ciel, et avec ces
nuages, la _Chasse-Volante_. On entendait, comme vous m'entendez 
prsent, les chasseurs sonnant de la trompe, les rossignolements des
chevaux, les abois des chiens courants, et avec a un grand fracas,
comme pourrait en faire une troupe de cavaliers galopant sur les
chemins, en criant aprs la bte et en faisant pter leurs fouets.
Je levai les yeux au ciel, et, aussi vrai que je suis l, qui vous
le dis, entre deux nuages noirs, je vis la _Dame-Blanche_ qui galope
toujours  la tte des chasseurs, monte sur un cheval blanc...

Tous les noiseurs qui taient l, rangs autour de la grande table
de la cuisine, regardaient Gustou et en triboulaient; lui continua:

--Aprs avoir pass du couchant au levant, la chasse se mit 
tourner,  tourner, en faisant dans les airs un tapage d'enfer,
comme si la bte de chasse ft presque force. Le bruit se
rapprochait comme si elle descendait  terre; et, en effet, tant
rentr au moulin, j'entendis par la fentre qu'elle tait descendue
 quatre ou cinq portes de fusil d'ici, le long de la rivire, et
le bruit augmentait comme si les chiens avaient pris la bte et la
dchiquetaient en hurlant.

Le lendemain je fus voir par l de bonne heure, et je trouvai la
terre de Chabanou, nouvellement seme, toute pite par les chiens
et les chevaux, et les raves  ct toutes fourrages.

--Tout de mme! dirent les gens ensemble, il ne ferait pas bon se
trouver sur le passage de la chasse! et, ajouta un autre, d'un peu
plus, Gustou, tu t'y trouvais.

--Tout a pour un troupeau d'oies sauvages, dit Lajarthe  mon
oncle.

Mais tous les noiseurs protestrent contre cette explication; ils
aimaient bien mieux que ce ft la chasse fantastique.

Cependant, on avait fini d'noiser, et on mettait les nougaillous
dans les sacs, et les coquilles dans des paillassons pour les monter
au grenier; a sert  allumer le feu l'hiver. Quand tout fut t, on
appareilla la grande table pour souper. Il tait onze heures et
demie, il tait temps. Comme d'habitude, lorsqu'on noise, il y
avait des haricots qu'on mangeait avec des bons millassous faits par
la Mondine, tandis qu'on travaillait. Avec a, du bon petit vin
ptillant qu'on versait  pleins verres, et tout le monde tait
content.

--Ah a mais, dit quelqu'un, Gustou, tu n'as pas parl du _Lbrou_?

--Laissez l le _Lbrou_, dit Lajarthe, parlons d'autre chose,
n'est-ce pas, Sicaire?

--Mon pauvre Lajarthe, dit mon oncle, il me faut bien laisser mes
voisins qui sont venus me donner un coup de main, s'amuser  leur
faon; ce soir tu n'y ferais rien.

--C'est a! c'est a! parle du _Lbrou_, Gustou.

Et voil Gustou parti.

--Vous connaissez tous, dit-il, cette vieille fontaine btie en gros
quartiers et entoure de saules creux o nichent les chouettes, qui
se trouve derrire Puygolfier, au nord, au fond de la grande combe
entoure de bois, o est le pr de Migot. Vous avez vu que l'eau
coule, de la fontaine  moiti crase, dans un bassin carr, o les
gens du chteau lavaient autrefois la lessive, mais qu'ils ont
abandonn depuis longtemps que l'endroit est mal frquent.

L'eau n'est pas sale, mais avec a elle parat noire et c'est 
peine si on peut se mirer dedans. Eh bien, c'est l que les
_lbrous_, quand il y en a dans le pays, viennent changer de peau.
Le dernier _lbrou_ connu, c'tait Meyrignac, qui demeurait dans
cette maison seule que son pre avait fait btir dans les friches,
prs du sol de la dme. La raison pourquoi l'ancien Meyrignac avait
fait btir dans cet endroit perdu, c'est que les gens ne l'aimaient
pas, parce que c'tait un ancien cur qui,  la Rvolution, avait
pos sa soutane, et s'tait mari. Avec a il tait sorcier, et j'ai
ou dire  des anciens qu'il avait le pouvoir de faire grler en
battant l'eau d'une fontaine, et de jeter des sorts sur les gens et
les btes. Mais quoiqu'on ne l'aimt pas, on ne lui disait rien
parce qu'on en avait peur.

Pour le fils, c'est une chose sre et certaine qu'il tait
_lbrou_. Raynalou, le marguillier d'avant celui d' prsent, qui
le dtestait plus encore que les autres, parce qu'il entendait
quelquefois son cur dire que c'tait un coquin bon  traquer comme
un loup qu'il tait, l'avait pi et l'avait vu  la Font-Close
donc, une nuit, entrer dans l'eau du bassin et la battre un moment,
puis aprs sortir de l'autre ct, habill d'une peau de loup que le
Diable lui avait baille. Raynalou avait bien apport son fusil pour
lui tirer dessus; mais quand il vit cette bte trottant  quatre
pattes dans la combe et venant vers la lisire du bois o il tait
cach, il avait eu tellement peur qu'il l'avait manque, et s'en
tait engalop laissant l son fusil. Mais le _Lbrou_ l'avait
facilement attrap, lui avait saut  la chvre morte sur les
paules, et s'tait fait porter une grande heure de chemin, de
manire que le pauvre marguillier tait rentr chez lui  moiti
crev.

Il faut vous dire que ceux qui sont _lbrous_, a les prend la
nuit, lorsque la lune vient pleine. Ils se dbattent, sortent du
lit, sautent par les fentres sans se faire de mal, preuve qu'ils
sont bien _lbrous_, et vont  leur fontaine.

Ce Meyrignac donc courait comme a la nuit dans les terres, les
chemins et les villages, et il mangeait tous les chiens qu'il
pouvait attraper. Quand il rencontrait quelqu'un, il se faisait
porter comme il avait fait  Raynalou. A chaque pleine lune on tait
sr qu'il manquait quelque chien dans la commune. Le matin, avant la
pointe du jour, il revenait  la fontaine poser sa peau de loup, et
rentrait chez lui. On le rencontrait des fois bien de bonne heure,
rendu de fatigue, ce qui montrait bien qu'il avait couru toute la
nuit aprs les chiens. Il tait souvent malade aussi et il avait de
fausses digestions, lorsqu'il avait mang quelque vieux chien trop
dur.

Une nuit, en passant prs du village de La Brande, il attrapa un
coup de fusil qui l'empcha de sortir, et le fit boiter assez
longtemps. Enfin, il est au su de tout le monde qu'il creva aprs
avoir mang le chien du mtayer de M. Lacaud,  la Bouyssonie, qui
tait trs vieux. On trouva mme chez lui une des pattes du chien
qu'il avait vomie, mais il n'avait pu rendre l'autre, c'est ce qui
l'avait touff.

Tout ce que je dis l ce n'est pas des menteries, et vous savez tous
que le cur Pinot dit qu'un tre comme a ne pouvait pas tre
enterr comme un chrtien. C'est pour a qu'on l'a mis dans un trou
en dehors du cimetire, le long du mur, prs de la porte.

--Et c'tait tout bonnement un pauvre malheureux malade de la
vessie, qui se promenait la nuit ne pouvant dormir, dit Lajarthe 
mon oncle.

Mais aller dire a aux autres, c'tait inutile.

--a n'est pas tonnant aprs a, disait Lajarthe, que le dix
dcembre il n'y ait eu dans la commune, que deux voix pour
Ledru-Rollin, la tienne, Sicaire, et la mienne. Faut-il que le
peuple soit innocent! O les mnera-t-il le neveu de leur empereur?
Il y en aura plus de quatre de ceux qui l'ont nomm qui quelque jour
en paieront les pots casss.

--Que veux-tu, disait mon oncle, les pauvres gens sont plus 
plaindre qu' blmer. Tous les gouvernements ont eu bien soin de les
laisser dans l'ignorance; et ceux auxquels ils ont confiance parce
qu'ils sont instruits ne cherchent qu' les tromper et  leur faire
prendre le contre-pied de leurs intrts.

--C'est vrai, rpondit Lajarthe; il n'y a pas de btises qu'on ne
leur ait contes: jusqu' leur faire croire que Lamartine tait la
bonne amie du Dru-Rollin! Et il y en a qui n'en dmordent pas, le
vieux Francillou de la Toinette, entre autres.

Mais tandis qu'aprs souper, mon oncle et Lajarthe parlaient 
demi-voix dans un coin du foyer; aprs les histoires de Gustou, les
noiseurs chantrent des chansons, chacun la sienne, et l'on fit des
jeux pour rire. On attachait une pomme par un fil  une poutre d'en
haut, et aprs avoir bien tordu le fil, on le lchait et la pomme se
mettait  tourner comme une pirouette, pendue au fil. Le jeu tait
d'attraper la pomme avec les dents, sans y toucher du tout avec les
mains, et ce n'tait pas facile. C'tait aussi le moment de faire
passer le cacalou aux filles: j'en avais trouv un bien form comme
une noix ordinaire, mais pas plus gros qu'une petite noisette. Je le
donnai  Nancy et je l'embrassai sur les deux joues, ce qui la fit
devenir toute rouge.

Vers deux heures, tout le monde s'en alla en gait, sans plus penser
aux histoires de Gustou, d'autant plus que les filles taient
accompagnes des garons qui leur parlaient d'autre chose.

Cet hiver de 1848  49 fut assez dur, par chez nous; a n'tait plus
l'anne du grand hiver, il s'en fallait, mais avec a, il y eut de
la neige assez, et les loups sortant des bois, vinrent rder la nuit
sur les chemins, autour des maisons, et gratter  la porte des
tables. Un soir que je revenais d'Excideuil, vers les dix heures,
aprs avoir pass la Maison-Rouge, tandis que je suivais le long
d'un bois, j'ous, un peu en arrire, un bruit dans le fourr. Je me
retourne et je te m'en vais voir un loup qui avait saut dans le
chemin, et se planta en mme temps que moi. Il tait  une vingtaine
de pas: ah! pensai-je, coyon que j'ai t de ne pas prendre le
fusil! Je me remis  marcher et le loup me suivit; lorsque je me
retournais, je voyais ses yeux luire dans la nuit; quand je
m'arrtais il s'arrtait, quand je repartais il repartait: je lui
tirai des pierres, mais il ne s'en allait pas. On dit que ces
btes-l suivent les gens pour se jeter sur eux s'ils viennent 
tomber; je le croirais assez. On a beau dire, c'est embtant d'avoir
comme a sur ses talons une sale bte qui pie le moment de vous
attaquer, s'il vous arrive quelque chose. Moi, j'arrivai au Frau au
bout de trois quarts d'heure, toujours suivi par le loup. Aussitt
dans la cuisine, j'attrapai le fusil au-dessus de la chemine et je
sortis. Le loup s'tait arrt sur le chemin  une quarantaine de
pas de la maison; quand il me vit arm, il jeta un hurlement, sauta
dans la combe et gagna les bois.

Ce rude hiver donc, emmena quelques vieux. La Mondine tomba malade
et ne bougeait plus du coin du feu, de faon que la Nancy venait
tous les jours chez nous, pour faire les affaires, ce qui me
plaisait fort. Et on ne pouvait pas dire autrement, sinon qu'elle
tait bien propre, vaillante et sachant faire tout  propos. Jusqu'
la Mondine, qui trouvait qu'elle faisait bien, chose extraordinaire,
car les vieux se plaignent toujours des jeunes, surtout quand ils
sont malades, parce que a les rend de mchante humeur; mais aussi,
Nancy avait bien soin d'elle, et la consultait toujours.

Le soir, aprs souper, quand tout tait rang en place,
j'accompagnais Nancy jusqu' la Borderie  cause des loups, car il
en venait rder autour de la maison. Elle disait bien qu'elle n'en
avait point peur, les ayant fait fuir plus d'une fois d'autour de
ses brebis, en tapant ses sabots l'un contre l'autre; mais moi je
faisais celui qui n'est pas trop rassur pour l'accompagner.

Nous causions en nous en allant, moi relevant le collet de mon
sans-culotte, et Nancy sous une capuce de grosse laine. Nos sabots
menaient grand bruit sur la terre gele, mais a ne nous empchait
pas de nous entendre. Un soir, en arrivant  sa porte, je
l'embrassai par surprise; elle ne fit pas comme des filles qu'il y
a, qui donnent des gifles, elle ne dit rien, mais le lendemain
lorsque je voulus recommencer, elle tait sur ses gardes et me dit
en riant qu'il ne fallait pas s'embrasser si souvent.

Notre pauvre Mondine resta comme a quelque temps  traner dans le
coin du feu, chafrouillant dans les braises avec un bton, mais
enfin il lui fallut se mettre au lit. Elle n'avait pas voulu voir de
mdecin jusque-l, disant que a passerait, mais quand elle fut au
lit, nous fmes venir le mdecin de Savignac qui nous dit en partant
qu'il n'y avait point de remde, et qu'elle achverait de s'en aller
tout doucement.

Quand elle se vit au lit, la Mondine connut bien que c'tait sa fin,
et elle nous dit de faire venir le notaire pour arranger ses
affaires.

M. Vigier, de Saint-Germain, vint en effet le lendemain avec ses
tmoins, et fit le testament. Aprs qu'il fut parti, la Mondine me
fit demander, et, quand je fus l, prs de son lit, elle me dit que
n'ayant sur terre aucun parent, vu qu'elle n'avait connu ni pre ni
mre, elle me laissait tout ce qu'elle avait, ne me demandant que
deux choses: la premire, d'tre enterre auprs des Nogaret,
puisqu'elle avait vcu auprs d'eux toute sa vie; et la seconde, de
lui faire dire une messe tous les jours de bout de l'an de sa mort.

Je lui promis tout a et je la remerciai, comme bien on pense. Alors
elle ajouta que ce qu'elle en faisait, c'tait pour me faciliter 
me marier, si je venais  aimer une fille plus riche que moi; ou
bien pour n'tre pas oblig de regarder  quelque millier d'cus
pour prendre une fille  mon got.

Aprs cela, elle me demanda d'aller qurir le cur Pinot. Je
l'embrassai, et j'y fus.

Le cur vint avec son sacristain, la confessa, la communia et
l'huila: a fut d'abord fait. Durant ce temps la vieille Jardon,
Nancy, la femme du fermier du Taboury, taient agenouilles dans la
chambre, ainsi que la demoiselle de Puygolfier qui tait descendue,
sachant cela.

Lorsque le cur sortit de la chambre, mon oncle le convia  prendre
quelque chose; alors il dit qu'il n'y avait pas longtemps qu'il
avait djeun, et qu'il prendrait seulement une goutte. Tout en
buvant l'eau de-vie, il sortit sa pipe de l'tui de bois et
l'alluma. Quand il eut fait, il nous emprunta notre fusil parce
qu'il tait sr qu'avec le temps qu'il faisait il y avait un livre
dans les labours de Nardillou, et s'en fut avec son sacristain.

Trois jours aprs il revint pour faire la leve du corps; la pauvre
Mondine s'en tait alle tout doucement, comme avait dit le mdecin.

Elle ne savait pas son ge, comme beaucoup de gens de chez nous en
ce temps-l; elle savait seulement qu'elle tait petite drole dans
le temps de la Rvolution et qu'elle avait t baptise dans notre
paroisse.

En cherchant  la mairie sur l'ancien registre de la paroisse pour
faire la dclaration de dcs, je trouvai son acte de baptme, et je
l'ai relev pour montrer comment a se faisait jadis.

Ce jour d'huy, 28e de mars 1783, feste de saint Rupert, vque,
Martissou, mon marguillier, allant sonner l'anglus du matin, trouva
contre la porte de l'glise, une petite crature, plie de mauvaises
nippes, et la porta chez lui, o elle fut reconnue tre du sexe
fminin, et ge de deux ou trois jours. Elle a t baptise le mme
jour sous condition; Martissou a t parrain et Mondine, sa femme,
marraine, _Carminarias_, _cur_.

Aprs la mort de notre vieille servante, il tait clair qu'une
jeunesse comme Nancy ne pouvait pas continuer  venir dans une
maison o il n'y avait que des hommes. Mon oncle se mit en qute, et
le jeudi d'aprs, il arrta l'ancienne servante du cur de
Saint-Raphal, qui n'avait pas trouv  se placer depuis l'arrive
du nouveau cur qui avait amen la sienne. Nous nous figurions
bonnement que cette femme, ayant toujours vcu avec des curs,
serait ennuyeuse pour les affaires de religion, la messe, les ftes,
et la viande aussi, car nous ne regardions pas si c'tait un
vendredi ou un samedi pour mettre un morceau de sal dans la soupe,
ou faire sauter une aile de dinde dans la pole s'il venait
quelqu'un. Mais nous fmes fort tromps, car elle allait bien  la
messe le dimanche, mais avec a point de grimaces, faisant cuire de
la viande les jours dfendus, et en mangeant mme quelquefois,
disant  a, que quand on tait chez les autres, on ne choisissait
pas son manger, et que mon oncle en porterait le pch. Des fois,
quand Lajarthe tait l, et que nous parlions de la politique, ou de
choses de la religion, ou des curs, Gustou lui disait: Vous ne vous
signez, pas, Marion?

Mais elle se mettait  rire, et disait qu'elle en avait entendu
d'autres, et qu'elle ne se troublait pas si facilement. Son grand
refrain tait, que les curs sont des hommes comme les autres.

Par exemple, comme elle l'avait de coutume, elle voulait tre
matresse dans la maison, pour les choses qui regardent les femmes,
et les gouverner  sa faon. Mais comme elle tait bonne servante
d'ailleurs, et que tout allait bien, mon oncle lui laissait, couper
le farci, comme on dit.

Moi, ce qui ne faisait pas mon affaire, c'est que je ne voyais plus
Nancy aussi souvent. Je cherchais bien toutes les occasions de la
rencontrer, mais ce n'tait jamais que pour un petit moment; en
passant devant la Borderie, ou le long d'un chemin lorsque j'allais
porter de la farine ou chercher du bl. Je lui avais enseign 
reconnatre une batterie de coups de fouet, et lorsqu'elle
l'entendait, si elle tait par l, elle se montrait, quelquefois de
loin, mais j'tais content tout de mme. Je voyais bien, d'ailleurs,
qu'elle avait du plaisir que je fusse occup d'elle parce qu'elle ne
se laissait pas parler le dimanche par les autres garons. Mais o
je le connus tout  fait, c'est un jour que je l'avais trouve dans
le chemin de Puygolfier. Tout en causant, je lui dis: Et ce cacalou,
Nancy, je gage que vous l'avez perdu?

--Non point, fit-elle, je l'ai toujours.

--Faites-le moi voir donc?

--Puisque vous avez pens a, vous ne le verrez point.

Mais enfin, aprs l'avoir bien prie, elle me montra la petite noix
noue dans le coin de son mouchoir.

Une autre fois, j'tais seul au moulin; mon oncle tait all 
Cubjac, et Gustou avait t reporter de la mouture. Pour raccoutrer
quelques mailles de deux verveux que je voulais poser le soir,
j'tais mont dans la chambre de mon oncle chercher du fil,
lorsqu'en descendant j'entendis au-dessous du moulin le battoir
d'une lavandire qui tombait fort sur le linge. Par une petite
chatonnire, j'piai; c'tait Nancy. Elle tait agenouille sur la
paille, devant une grande pierre plate qui servait de banche et elle
lavait son linge, assise sur les talons, penche en avant, la
poitrine ferme et ses fortes hanches saillant sous le cotillon. Ses
manches retrousses jusqu'au coude, laissaient voir ses bras ronds
et forts qui aplatissaient le linge comme une crpe en faisant
jaillir l'eau au loin, et le tordaient ensuite comme si c'et t un
gros cheveau de fil. Je n'ai jamais aim les femmes mivres, car je
ne compte pas Mlle Masfrangeas; il m'a toujours sembl que la beaut
n'existe point sans la force et la sant. En voyant ainsi celle que
j'aimais, je me disais qu'il natrait d'elle une race robuste et
santeuse, et sur cette pense, je me laissai aller  la regarder
longuement. Elle croyait que je n'tais pas au moulin, d'autant
mieux que je lui avais dit la veille que j'irais en route, et tout
en lavant, elle chantait  demi-voix. Au bout d'une heure, elle eut
fini, et comme son mouchoir s'tait dtach, elle regarda de ct et
d'autre et ne voyant personne, l'ta pour se recoiffer. Mais il lui
fallut arranger ses cheveux dfaits: en deux tours de mains, elle
tordit et roula derrire sa tte cette lourde masse qui lui tombait
sur le cou et remit son mouchoir. Puis elle se releva, mit le linge
sur son paule, et s'en alla.

Le surlendemain, de notre jardin je la guettai, et lorsque je la vis
suivre le sentier qui traverse la combe, pour venir  la fontaine,
j'y fus aussitt qu'elle. Je me mis  badiner un peu sur les
chansons qu'elle avait chantes, et je lui fis des compliments sur
ce qu'elle chantait bien. Elle me regarda tonne, puis, ayant
compris, elle devint rouge et me dit: Alors, vous tiez au moulin,
l'autre jour? Vous aviez pourtant dit que vous deviez aller en
route. Oui, lui rpondis-je, mais Gustou avait besoin d'aller au
bourg et il m'a remplac; et je me mis  rire.

Mais elle resta srieuse, et me dit que ce n'tait pas bien de
l'avoir pie, comme a. Il faut dire qu'autrefois, nos filles
n'aimaient gure  se laisser voir sans coiffure; il leur semblait
que d'tre nu-tte a n'tait pas bien honnte. Je pense que cette
ide venait anciennement des curs, car le ntre prchait
quelquefois qu'un aptre, je ne sais lequel, avait dit dans les
temps que les femmes devaient toujours avoir la tte couverte,
surtout en priant Dieu. Mais que ce soit a ou non, Nancy tait
mortifie de savoir que je l'avais vue les cheveux dfaits.
Aujourd'hui, les femmes s'en vont bien tte nue et n'y font gure
attention, sinon lorsqu'elles vont  l'glise, car alors elles se
couvrent toujours, soit d'un mouchoir ou d'un bonnet, et les
vieilles d'une coiffe.

Je raconte comme a tout ce qui se passait entre Nancy et moi; je
sais que ce n'est pas rien de bien curieux, et qu'il en est arriv
autant  d'autres. Mais peut-tre il y en aura des vieux qui, voyant
ceci, se rappelleront avec plaisir leur jeunesse. Pour moi, en le
racontant, il me semble revenir  ce temps heureux.

Notre petite fcherie, ou pour mieux dire celle de Nancy, ne dura
pas longtemps, car elle tait trop bonne pour faire de la peine 
quelqu'un qui l'aimait. Il arriva bientt une affaire qui nous
attacha davantage l'un  l'autre, ou du moins fora ma bonne amie 
le montrer un peu plus.

Nous tions en 1849, et au mois de mai. Dans les premiers jours, la
mre Jardon fut  Ngrondes, o elle avait une soeur marie, pour la
vte qui tombe le 9 de ce mois-l, et elle y mena Nancy. Moi qui
savais a, je m'y en allai aussi, et je me promenai bien du temps
avec elle, aprs quoi nous fmes danser. Il y avait dans le bal un
garon marchal, de Sorges, grand mauvais sujet, qui dansa une
contredanse avec Nancy en faisant le faraud et le joli-coeur, comme
il y en a. Mais elle ne voulut plus danser avec lui, quoiqu'il ft
venu la demander plusieurs fois. Comme moi je dansais souvent avec
elle, il vint me taper sur l'paule en disant:

--Sors un peu, farinier, j'ai deux mots  te dire.

--Et qu'est-ce que tu me veux, brle-fer?

--Ce que je te veux, c'est que je te dfends de plus danser avec
cette grande fille, qui est chez les Jardon.

--Et de quel droit? lui dis-je.

--Parce que je ne le veux pas.

--Mchant goujat! et c'est toi qui m'empcheras?

--Oui, et si tu y reviens, tu auras  faire  moi!

--Alors, comme je veux la faire danser tout d'abord, lui
rpondis-je, j'aime autant avoir  faire  toi de suite: allons dans
le pr, l derrire.

Une fois dans le pr, nous posmes nos vestes pour ne pas les gter,
et les coups de poings et les coups de pieds commencrent  rouler.
Aprs un instant, je vis que ce grand gaillard n'tait pas si
terrible qu'il voulait en avoir l'air. Il tait dans une colre
noire et rageait, mais a ne l'avanait  rien. Moi j'tais en
colre aussi, mais je voyais tout de mme mon affaire. A un moment
o il m'avait manqu je lui ajustai sur un oeil un coup de poing qui
lui fit voir trente-six chandelles, et en mme temps un grand coup
de pied dans l'estomac qui le dmonta. Sur ce coup, je me jetai sur
lui et l'empoignai  bras-le-corps. Il se dfendit bien tant qu'il
put, mais en finale, je le couchai tout du long sur l'herbe et,
tombant sur lui, je le tins sous moi.

--Et  prsent, lui dis-je, m'empcheras-tu de danser avec qui il me
plaira?

--Voleur de meunier! cria-t-il, et il se mit  se dbattre, et 
chercher  se relever, mais voyant qu'il n'y arrivait pas, il me
mordit au bras.

Ah! cette fois la colre me monta tout  fait. Je le pris par le
cou, et je lui mis un genou sur le ventre: Canaille! puisque tu
mords comme un chien, je t'trangle comme un chien!

Lorsqu'au bout d'un instant je le vis tirer la langue, je le laissai
et, reprenant ma veste, je m'en allai.

--Tu me la paieras! dit-il, lorsque je fus loin.

En rentrant dans le bal, j'allai vers Nancy qui tait ple, assise
sur une chaise.

--Vous venez de vous battre avec ce vaurien, je l'ai bien connu.

--Je l'ai un peu secou, lui rpondis-je, parce qu'il voulait faire
l'insolent: ce n'est rien.

--Sortons, fit-elle, allons chez ma tante,

--Dansons cette bourre avant, ma Nancy.

Aprs la bourre, je l'accompagnai jusque chez sa tante, comme elle
appelait la soeur de sa mre nourrice, et en chemin elle me fit
raconter ce qui s'tait pass. Alors elle me pria de m'en aller
avant la nuit, de crainte que ce grand penlant ne m'attendt dans
les chemins pour me donner quelque mauvais coup. Moi, qui avais
compt passer la soire  nous promener et  danser avec elle, a ne
m'allait pas du tout, mais elle me dit que a ne me servirait de
rien de rester, parce qu'elle ne sortirait plus de chez sa tante.

Je me dcidai alors, et je lui dis que j'allais m'en aller, mais 
la condition qu'elle m'embrasserait. Nous tions dans un chemin
creux, derrire les haies, et personne par l: elle ne dit rien, et
alors la prenant dans mes bras, je l'embrassai deux ou trois fois,
tandis qu'elle fermait les yeux  demi, et je m'en allai.

Tous ces caquetages que nous avions ensemble, par-ci, par-l, et mes
petites ruses pour rencontrer Nancy, ne pouvaient faire autrement
que d'tre vus. Mon oncle s'en doutait bien, mais il ne faisait
semblant de rien. La mre Jardon s'en tait aperue ds longtemps;
mais comme elle savait sa fille sage, elle ne lui en avait pas
parl. Mais lorsque le vieux Jardon s'en donna garde, a fut le
diable. Comme il tait d'un caractre dur et rude, la pauvre Nancy
n'tait pas  noce. A l'entendre, et c'tait sa principale raison
d'avare, comme j'avais du bien, je ne pouvais vouloir que m'amuser
d'elle qui n'avait rien, et la laisser ensuite. Et il lui disait
qu'elle n'aurait que ce qu'elle mritait en m'coutant; qu'on la
montrerait au doigt; enfin, un tas de mauvaises raisons, et de
mchantes prdictions. La pauvre fille ne me disait rien de tout a,
mais je la trouvais triste et je ne savais que penser.

Sur ces entrefaites, Gustou, rentrant un jour de tourne, me dit
qu'il avait vu, dans les Bois-Noirs, Nancy qui gardait ses brebis,
et que M. Silain, qui chassait par l, s'tait arrt longtemps 
lui parler.

L-dessus je me dis que bien sr, ce grand mange-tout la
pourchassait; a me mit en colre contre lui, et je me promis de le
savoir au juste avant peu. Pour ce qui est d'elle, je n'avais aucun
doute; il n'y avait qu' la voir pour connatre que c'tait une
honnte fille, incapable d'couter un autre homme que celui qu'elle
aimait, et il fallait tre une vieille mchante bte, comme le pre
Jardon, pour faire de mauvaises suppositions sur elle.

Pour savoir  quoi m'en tenir sur M. Silain j'piai Nancy, et trois
ou quatre jours aprs, ayant vu o elle menait ses btes, j'y fus
par un chemin dtourn. Elle fut tonne tout d'abord; mais je lui
dis que j'allais voir si la bruyre tait bonne  couper dans un
bois que nous avions par l, et nous nous mmes  causer. J'tais l
depuis un moment accot contre un gros chtaignier, quand tout d'un
coup les brebis arrivrent au galop, peures, et puis se retournant
tout d'un coup, firent front toutes  la fois du ct d'o elles
venaient, comme c'est la coutume de ces btes. Nancy qui tait en
face de moi leva la tte et me dit assez bas: C'est M. Silain et ses
chiens.

Lui approchait, ne me voyant pas, et lorsqu'il fut tout prs, il dit
sur un ton aimable:

--H bien! petite Nancy! es-tu toujours mchante?

En ce moment, il dpassa le chtaignier et me vit. Il devint rouge
comme la crte d'un coq.

--Ha! ha! matre Hlie, tu cours aprs les bergres!

--Mais au moins, Monsieur Silain, lui rpondis-je, en riant, c'est
de mon ge.

Il resta tonn comme un fondeur de cloches, et tout d'un coup s'en
retourna en marronnant dans sa moustache.

Quand il fut loin, Nancy se mit  pleurer, pensant  ce qu'il allait
dire par vengeance et dpit; mais je la consolai en l'assurant qu'il
ne dirait rien, de crainte que je ne parle aussi, et que d'ailleurs
il y avait un moyen d'arrter sa mal voulance.

Depuis le jour o je l'avais vue laver  la rivire, l'ide du
mariage m'tait venue tout  fait, et je me disais tous les jours
qu'il ne se pouvait trouver dans le pays, une fille aussi honnte et
bonne mnagre qu'elle; sans compter qu'il n'y en avait pas d'aussi
belle et aussi forte. Elle n'avait rien, c'est sr, il fallait la
prendre nue, comme on dit; mais, au dire de mon oncle, les femmes
pauvres font souvent les bonnes maisons, tandis que les femmes
riches les ruinent quelquefois.

De la savoir aussi tracasse par ce vieux Jardon, qui n'avait pas
plus de coeur qu'une pierre, a me faisait de la peine:

--Ecoute, ma Nancy, lui dis-je en la tutoyant comme autrefois, j'y
ai pens souvent depuis quelque temps, et toujours je me suis dit
que je ne pouvais mieux faire que de te prendre pour femme.

--O! fit-elle; je ne suis qu'une pauvre fille sans parents ni bien,
une btarde recueillie par charit; comment cela pourrait-il se
faire!

--a se fera facilement, si tu m'aimes.

--Pour a, dit-elle, vous le savez bien. Mais que va-t-on dire de
moi? Que pensera votre oncle? Que je suis une fille ruse qui ai
tout fait pour vous attirer!

--Mon oncle pense mieux de toi, rpondis-je: ainsi ne pleure plus,
ds ce soir je lui en parlerai. Demain, je m'en vais de bonne heure,
mais tu connatras que tout va bien par ce moyen: j'terai le
chapeau de sur la tte de l'homme de paille qui est dans notre
jardin pour faire peur aux oiseaux.

Mon oncle se mit  rire tout doucement, lorsque je lui parlai de a,
comme un homme qui s'y attend. Il me dit que puisque j'y avais bien
pens, qu'il donnait de bon coeur son consentement, et qu'il ne
restait plus qu' avoir celui du pre Jardon et celui des Messieurs
de l'hospice. Nous causmes longuement le soir de a, et ce qui me
faisait plaisir, c'est de voir tout le bien qu'il pensait de Nancy:
moi j'en pensais tout autant, mais je n'osais pas le dire.

Le lendemain, j'allai dans le jardin de bonne heure, et d'un coup de
pierre, je jetai bas le chapeau de l'pouvantail; puis aprs avoir
bu un coup de vin gris, je m'en allai en route bien content.

Dans la journe mon oncle trouva le vieux Jardon et lui parla de
l'affaire. Il y en a qui croiraient qu'il se pressa de toper, mais
il n'en fut rien; c'tait une occasion de tirer quelque chose pour
lui et il n'y manqua pas. Oh! sans doute, il tait bien content de
voir sa fille prendre un bon parti, un parti qu'elle ne pouvait pas
esprer, n'ayant rien; c'tait bien de l'honneur qu'on lui faisait;
seulement, il y avait beaucoup de si et de mais. Si, plus tard, je
venais  me repentir d'avoir pris une femme pauvre, et que je la
rendisse malheureuse, il en aurait, lui, Jardon, la responsabilit,
n'est-ce pas? Il ne disait pas que a serait, mais enfin ces choses
s'taient vues. Et puis, si Nancy venait  retrouver ses parents,
qui devaient tre riches, puisqu'on lui avait mis dans ses
bourrasses la moiti d'un ancien louis d'or, en la portant au tour;
oui, si quelqu'un ayant des centaines de mille francs, venait
confronter l'autre moiti du louis  celle qu'elle avait  son
collier; n'aurait-on rien  lui dire,  lui son pre nourricier, de
l'avoir marie sitt? car enfin elle tait jeune encore et rien ne
pressait.

Bien entendu, mon oncle n'avait pas grand mal  rembarrer les
mauvaises raisons de Jardon, mais a n'tait pas les vraies. Le
bonhomme se travaillait pour tcher de profiter de la bonne aubaine
de sa fille.

Ce n'est pas qu'il ft foncirement mauvais,  faire du mal par
plaisir, mais il tait mfiant, dur comme le fer, et avare.

Ces dfauts se rencontraient assez souvent chez nos anciens qui ont
tant souffert, et qui ont si pniblement amass sou par sou, le peu
qui nous a fait indpendants. Durant des sicles, la misre du
paysan l'a rendu insensible aux misres d'autrui; on ne songe gure
 plaindre celui qui n'est ni plus ni moins malheureux que soi. Il
tait oblig de cacher le peu qu'il possdait, pour le soustraire
aux brigandages de ses matres, et, pour l'augmenter, il lui fallait
s'ter le morceau de pain de la bouche, comme on dit. Et puis il a
t si souvent et si mchantement tromp, que la mfiance est
devenue chez lui une seconde nature. En vrit, quand on songe que
depuis deux sicles et demi, le paysan attend en vain la ralisation
de la grandissime gasconnade d'Henri IV, la poule au pot, on peut
lui pardonner d'tre mfiant. Ces dfauts, ns de notre antique
misre, passs dans le sang, et accrus de pre en fils, deviennent
quelquefois choquants chez ceux qui ne sont pas trop bons
naturellement, comme le vieux Jardon. Mais, chez la plupart de nous,
ils font, maintenant que nous avons un peu surmont les difficults,
des hommes sobres, durs  la peine, conomes, et prudents
d'ordinaire, quoique nous laissant piper quelquefois, surtout pour
la politique.

Aprs avoir dit ses mauvaises raisons, Jardon fut bien oblig de
laisser entrevoir les vritables. Il commena  se lamenter: Voil,
sa femme avait pris cette petite  l'hospice aprs la mort de son
dernier enfant, elle l'avait nourrie, leve et soigne comme si
c'et t sa fille; et de fait lui et sa femme l'aimaient autant que
si elle l'et t de vrai. Et maintenant qu'ils devenaient vieux,
elle allait les quitter; les abandonner; qu'est-ce qu'ils allaient
devenir  cette heure? Si elle s'tait marie avec un travailleur de
terre, par les moyens de ce gendre qui serait venu chez eux, ils
auraient pu prendre une bonne mtairie et se tirer d'affaire.

Aprs avoir cout toutes les lamentations de Jardon, mon oncle lui
dit que ce qu'il redoutait pour Nancy pouvait lui arriver aussi bien
avec un autre sans le sou; que tout bien tourn et retourn, il
valait mieux pour elle et ses pre et mre nourriciers, qu'elle
poust un garon qui l'aimait, et avait quelque bien, car les uns
et les autres pouvaient s'en ressentir. Au reste, ajouta-t-il, il
faut voir ces Messieurs de l'hospice de Prigueux. c'est d'eux que
a dpend, et je vais leur en faire parler par Masfrangeas.

Cette annonce fit de l'effet sur Jardon, et lorsque mon oncle le
quitta, il protesta qu'il tait bien content de cette affaire, mais
qu'enfin les enfants ne devaient pas tre ingrats envers leurs vieux
qui les avaient levs, et les abandonner  la misre, sur leurs
derniers jours.

Le soir, avec mon oncle, pour arranger tout, nous convnmes de
mettre les Jardon dans le petit bien du Taboury qui me venait de la
Mondine, et de leur en laisser la jouissance. Je le faisais
principalement pour la vieille, qui tait une bonne femme qui aimait
bien sa fille; si ce n'et t que pour Jardon, je ne l'aurais pas
fait. D'ailleurs, depuis que nous avions achet de M. Silain, il
fallait de toute force, mettre  la Borderie des mtayers un peu
forts; Jardon et sa femme ne pouvaient travailler ce bien.

Le lendemain, j'piai Nancy, et lorsque je la vis aller  la
fontaine j'y fus aussi. Je fus tout tonn de la trouver bien triste
et les yeux rouges. Lui ayant demand la cause de a, elle me dit
que Jardon s'tait bien fch aprs elle, et que de toute la soire,
il n'avait dcess de ramoner des histoires d'enfants ingrats et de
vieux parents abandonns dans la misre. Et puis, dit-elle, lorsque
je suis sortie hier matin, et que j'ai vu le chapeau sur la tte de
l'homme de paille, a m'a donn un coup, et je m'en sens encore.

--Comment a, le chapeau? mais je l'ai jet  terre hier matin.

Et me retournant, je vis le bonhomme coiff.

--Ho! Nancy, lui dis-je, ris, ma petite, ris, tout va bien: c'est
sans point de doute notre Marion, qui venant au jardin aprs moi,
aura remis le chapeau.

Et la prenant dans mes bras, je l'embrassai toute heureuse.

Puis aprs je lui dis que Jardon n'tait pas si terrible que a,
qu'elle n'avait qu' lui dire seulement que nous avions convenu mon
oncle et moi, de le mettre au Taboury, sans lui demander notre part
de revenu, et que a l'adoucirait. Il s'adoucit, en effet; mais pour
en finir sur cet article, lorsque tout fut dcid, il vint pleurer
prs de mon oncle, disant que le bien ne portait pas assez de bl
pour les nourrir, et qu'il n'y avait que deux noyers, de manire
qu'il lui promit par chacun an, trois quartes de froment et quatre
pintes d'huile. Lorsqu'il et la promesse, il tait plus press, je
crois, que nous, de voir faire le mariage.

Au moment o nous allions convenir de l'poque, il arriva  Gustou
un accident qui nous retarda. Le pauvre diable, en descendant d'un
grenier d'une pratique avec un sac de bl, tomba et se dmit
l'paule. On nous le ramena un lundi, vers la nuit, dans cet tat.
Aprs que nous l'emes dshabill et couch, mon oncle me dit de
prendre la jument et d'aller vitement qurir le mdecin de Savignac.

--Ecoutez, Sicaire, dit Gustou, a n'est pas un mdecin qu'il me
faut.

--Comment! dit mon oncle en plaisantant pour le rassurer un peu, car
il tait peur; alors c'est un avocat que tu veux?

--Non, mais voyez-vous, j'aime mieux quelqu'un plus: les mdecins ne
voient pas souvent d'affaires comme a; il faut quelqu'un qui l'ait
d'habitude.

--Alors, tu veux le sorcier de Prmilhac?

--Si c'tait, pour une maladie autrement, dans le corps, il serait
bien bon; mais pour remettre un bras, ce n'est pas son affaire.

--Et donc, qui veux-tu?

--Ecoutez, nous dit-il, c'est un peu loin, mais Hlie fera bien a
pour moi. Il y a devers Rouffignac un homme qui m'aura arrang le
bras dans trois minutes, c'est Labrugre. Il n'y a pas son pareil
dans dix dpartements, et on vient du diable le chercher. On le
trouve tous les mardis au march de Thenon, de manire qu'en partant
cette nuit, Hlie, tu y seras demain matin de bonne heure, pour lui
parler le premier. Il se tient sur la place devant l'glise, ou  la
petite auberge qui est en face; tu n'as qu' aller l tout droit, on
te le fera voir.

Je m'en fus de suite donner la civade  la jument, et je revins
souper.

Aprs je mis la selle sur ma bte, j'attachai une limousine en
travers, devant, et je partis sur le coup de huit heures.

En passant devant la Borderie, j'appelai Nancy qui arriva bien vite,
tonne de me voir partir  cheval  cette heure. Je lui dis o
j'allais et pourquoi, et, me penchant vers elle, je l'embrassai,
puis je continuai mon chemin.

Je passai par Coulaures, et de l, je pris par le village du Terrier
pour aller passer l'Haut-Vzre  Tourtoirac. Dix heures sonnaient
lorsque je fus sur le vieux pont en dos d'ne, o il y avait dans le
temps un saint dans une niche. Depuis, on l'a dmoli, ce pont, je ne
sais pourquoi; mais il y a des gens qui ont comme a la manie de
renverser tout ce qui est vieux. Il tait pourtant bien assez grand
pour le monde qui passait dessus, le pauvre pont, et il tait un peu
plus joli que celui qu'on a fait en place: enfin!

En passant entre les parapets btis avec des angles de refuge, je
pris garde que je n'entendais sonner que trois fers sur le pav. Je
descendis, et, levant les pieds de ma jument, je vis qu'elle avait
perdu un fer de devant, ce qui n'tait pas bien tonnant dans ces
mauvais chemins pierreux o j'avais pass. Je m'en allai tout droit,
voyant cela, chez un de nos parents, qu'on appelait le grand
Nogaret, parce qu'il avait cinq pieds six pouces, et, cognant  la
porte, je l'veillai.

Il vint tout en chemise ouvrir, et quand il me vit, il s'cria: H!
c'est toi, Hlie! est-ce qu'il est arriv quelque chose, au Frau?

--Gustou s'est dmis une paule, et je vais  Thenon chercher
Labrugre; mais la jument a perdu un fer, et il me faut le faire
remettre: viens avec moi chez le faure, je ne sais o c'est.

--Attends que je mette mes culottes, fit-il.

Le faure n'tait pas chez lui, mais sa femme nous dit qu'il devait
tre  l'auberge, chez Devayre. Il y tait, en effet, qui jouait 
la quadrette en buvant du vin blanc. Il voulait finir sa partie;
mais le grand Nogaret lui expliqua que a pressait et pourquoi;
alors il donna son jeu  un qui regardait derrire lui, et vint avec
nous.

Il fallut allumer la forge, ajuster un fer, le poser, tout a prit
du temps, en sorte qu'il tait plus de onze heures quand je partis
de Tourtoirac.

--Quand tu seras entre Chourgnac et Saint-Orse,  la cafourche du
chemin de la Germenie, me dit le grand Nogaret, mfie-toi.

--Je n'ai gure d'argent, et puis j'ai une bonne rponse pour ceux
qui me demanderaient: la bourse ou la vie! lui rpondis-je en
montrant le bon bton ferr qui pendait  mon poignet par une
lanire de cuir.

Je m'en allai tranquillement; il faisait un petit clair de lune et
le temps tait doux. Chemin faisant, je pensais  Nancy,  notre
prochain mariage, et je me trouvais bien heureux de prendre une
fille comme a. Quand je venais  la comparer aux autres de ma
connaissance que j'aurais pu fiancer pour tre de mme position que
chez nous, comme la fille de Mathet, du Taboury, ou la grosse Rose
de chez Latour, de Coulaures, ou Mariette Brizon, de Nanthiat, ou
Flicit de chez Roumy, ou la jolie Nanon Frgaudie, de Corgnac,
qui aimait tant les rubans et la contredanse; je me disais qu'aucune
de celles-l ni d'autres ne lui venaient  la cheville.

Quelques milliers de francs apports dans une maison, s'en vont vite
lorsque la femme ne sait gouverner, ou qu'elle est dpensire.
L'argent ne gte rien, c'est sr, mais il faut regarder premier  la
convenance, et puis aprs s'il y a de l'argent, tant mieux; s'il n'y
en a pas, tant pis: pourvu qu'on puisse vivre en travaillant, c'est
tout ce qu'il faut. Pour moi, j'tais heureux de faire une petite
position  celle que j'aimais, et je voyais dj ma chre promise
mettant tout bien en ordre chez nous, faisant la maison riante, et
rendant tout son monde content et heureux, mme les btes, mme la
pauvre Finette que Marion ne pouvait souffrir dans la cuisine,
encore qu'elle vnt de chasser.

Ces pensers agrables me faisaient couler vite le temps. En passant
 Chourgnac, je ne vis aucune lumire, except celle de l'glise qui
pointait  travers les vitraux, bien faiblement. Tout le bourg
dormait. On se couche de bonne heure dans ces petits endroits, on
s'y lve de mme, et on y met la nuit  profit. Dans le cimetire,
autour de l'glise, tout tait tranquille. Presque point de pierres,
mais des croix plantes au milieu des hautes herbes marquant les
fosses. Ceux qui sont l, me pensais-je, dorment aussi, et dorment
bien. C'est l qu'il nous faut tous venir nous coucher un jour,
riches ou pauvres, heureux ou malheureux, et nous confondre et mler
 la terre, jusqu' ce point qu'on ne puisse retrouver un peu de
poussire de nous. Et comme toutes mes ides se tournaient toujours
vers Nancy, je songeai qu'un jour, nous serions couchs tous deux
dans le cimetire de chez nous,  ct de mon pre, de ma mre, et
que nous mlerions notre poussire  celle de tous les Nogaret
enterrs l depuis une centaine d'annes. Au moins, me disais-je,
pourvu que ce soit aprs que nous aurons lev nos enfants, lorsque
nos cheveux auront blanchi; alors,  la garde de Dieu: aprs une
longue vie de travail, il faut se reposer.

En rvassant ainsi, j'arrivai  Saint-Orse ayant dpass, sans m'en
donner garde, la cafourche dont m'avait parl le grand Nogaret. Les
hautes murailles de l'ancien chteau se dressaient en noir sur le
ciel, dominant la petite combe aux prs verts, d'o montait une
bonne odeur d'herbes mres. Il tait une heure et demie  peu prs,
lorsque je traversai le bourg. Au bruit des pas de ma jument, un ne
se mit  bramer au fond d'une table et ce fut tout ce que
j'entendis. Continuant ma route, je ne marchais pas vite, prfrant
mnager ma monture, sachant qu'il me faudrait attendre assez
longtemps  Thenon.

A partir de Saint-Orse, on traversait un pays qui n'tait gure
beau, ni encore. C'tait des bois de chne repoussant sur les
vieilles souches, chtifs et espacs, parce que, dans ce pays de
causse, il n'y a presque point de terre, et les racines ne pouvant
s'enfoncer, sont obliges de s'tendre dans la mince couche qui
couvre la pierre. On faisait en ce temps de bons bouts de chemin,
sans trouver une maison. Depuis il s'en est bti quelques-unes sur
des dfriches plantes de vignes, dans les moins mauvais endroits,
ou sur le bord des nouveaux chemins, dans lesquelles demeure quelque
cantonnier. Mais a ne vaudra jamais les bons pays des rivires de
la Loue, de l'Isle et de l'Haut-Vzre, entre Excideuil et
Prigueux.

En passant  la Font-del-Naud, je sentis le froid du matin et je mis
ma limousine sur mes paules. Le coq de la maison chantait  pleine
gorge, et alentour, dans les maisons cartes, d'autres coqs lui
rpondaient. On entendait sur la terre sche, sonner les sabots de
quelque mtayer allant  la grange donner aux boeufs; et au loin, du
ct de Gabillou, tintait l'Angelus  une cloche fle. Le jour
commenait  pointer sur ma gauche vers Azerat, tandis que j'tais
au milieu du mauvais chemin qui montait  Thenon. Lorsque je fus en
haut du bourg, quelques maisons commenaient  s'ouvrir; on se
levait de bonne heure,  cause du march. Je descendis du ct de
l'glise, et j'allai  l'auberge que Gustou m'avait enseigne. Les
gens taient levs dj, et on mettait les marmites au feu,  seule
fin que la soupe ft prte de bonne heure. Aprs avoir mis ma jument
 l'curie, je revins  la cuisine pour me chauffer un peu. Quand on
a voyag comme a la nuit, sans dormir, on est, quoiqu'il fasse beau
temps, tout de mme un peu gourd. Les gens de la maison me dirent
que Labrugre arriverait vers les huit heures, et sur a je me mis 
boire le vin blanc avec l'aubergiste. Tout en buvant, il me demanda
de quoi il s'agissait; et lorsque je lui eus dit que notre garon
s'tait dmanch une paule, il me versa  boire en disant: a n'est
rien pour Labrugre, dans un tour de main il aura remis tout en
place:

--A votre sant!

Il n'y en a point de pareil  lui pour ces choses-l, ajouta-t-il,
pas plus  Bordeaux ou  Limoges qu' Prigueux; a vient de
famille: son pre tait aussi des plus adroits.

--A la vtre!

--Il n'y a jamais eu, voyez-vous, de mdecins dans le pays pour
arranger un membre cass ou dmis, comme les Labrugre.

Je le croyais sans peine, car en ce temps-l, il y avait dans nos
campagnes des gens qui se disaient mdecins et qui n'taient que de
mauvais drogueurs, saignant les gens  pleines cuvettes, et ne
sachant gure rien faire de plus, ne l'ayant point appris. J'en ai
connu un, qui avait raccommod de travers le bras d'un enfant, de
sorte que le dedans de sa main tournait en dehors.

Il aimait assez le vin blanc, l'aubergiste: Encore un verre, dit-il,
mais je le remerciai en lui disant: Vous ne le plaignez pas!--Ma
foi, dit-il, cette anne nous avons plus de vin que d'eau; le puits
de la place est  sec et il faut aller au diable chercher l'eau avec
des barriques.

C'est vrai que l'eau est rare dans cet endroit-l, et j'ai ou dire
que la mme eau de vaisselle y sert quinze jours; mais peut-tre on
dit a pour rire.

Cette cuisine tait pleine de mouches qui bruissaient rveilles,
dans les paquets de fougres pendus au plafond, et couvraient la
table; c'tait dplaisant. Je sortis pour me secouer un peu: les
marchands forains commenaient  arriver, portant leurs marchandises
sur des charrettes ou  dos de mulet. Ils arrivaient de Montignac,
de Rouffignac, de Prigueux. Leurs bancs taient plants par le
placier; et aussitt arrivs, ils dchargeaient leurs marchandises,
les arrangeaient sur des planches, mettaient une toile sur leur banc
en cas de pluie et pour le soleil, et s'en allaient djeuner afin
d'tre prts au moment de la grande pousse.

Vers les huit heures je m'en allai sur le foirail des boeufs,
pensant que peut-tre j'y trouverais mon oncle Gaucher, d'Hautefort.
Il n'y tait pas encore, mais comme je m'en retournais pour ne pas
manquer Labrugre, je le vis qui arrivait par le chemin d'Azerat
avec une bande de veaux entravs, qu'il conduisait avec mon cousin
l'an. Ils furent bien tonns de me trouver l, et lorsque je leur
en eus dit la cause, mon oncle approuva fort Gustou de n'avoir pas
voulu de mdecin, vu qu'il n'y en avait pas dans toutes nos contres
d'aussi capable que Labrugre pour ces choses-l. Aprs que les
veaux furent attachs aux barrires, mon cousin resta devant, et mon
oncle vint avec moi  l'auberge. Comme nous tions l, devant la
porte, nous vmes venir Labrugre sur sa mule. C'tait un grand bel
homme d'une belle figure, et qui n'avait pas l'air sot. Mon oncle
l'aborda tandis qu'il mettait pied  terre, et lui dit qu'on avait
besoin de lui au moulin du Frau, pour le garon qui s'tait dmis
une paule, et que j'avais march toute la nuit pour venir le
qurir.

--Et o est-ce le Frau? dit-il.

--Au-del de Coulaures,  une heure de chemin.

--a n'est pas tout prs.

Aprs cela, il me fit raconter comment c'tait arriv et quand, et
ce que sentait notre garon. Lorsque je lui eus bien tout expliqu,
il nous dit: a ne sera rien. Je vais bien soigner ma mule, faites
en autant de votre bte, puis nous djeunerons et nous partirons.

Ce qui fut dit fut fait. Pendant que nos btes, mises  part,
mangeaient un bon picotin de civade, nous entrmes  l'auberge
djeuner tous les trois.

Tandis que nous tions l, un homme rentra et demanda  Labrugre
s'il ne pouvait pas venir chez lui pour sa femme qui s'tait foul
un pied. Lorsqu'il eut ajout qu'il demeurait du ct de la
Fort-Barade, au Four-de-Marty, Labrugre lui dit qu'il avait pour
le moment quelque chose de plus press, mais qu'il y passerait le
lendemain matin en s'en retournant chez lui,  Barre, et d'ici l
d'arroser le pied d'eau frache et d'y tenir des linges mouills.

Aprs djeuner, mon oncle s'en fut au foirail, et Labrugre et moi,
bridant nos montures, nous partmes au moment o les gens arrivaient
 pleins chemins.

En descendant la cte, Labrugre me demanda o j'avais pass pour
venir. Lui ayant expliqu mon chemin, il me dit alors qu'il valait
mieux aller passer l'eau au gu du moulin, au-dessous de
Sainte-Yole, au lieu de Tourtoirac, et que a nous raccourcirait.
Quand nous fmes donc  la Font-del-Naud, nous prmes par le village
de la Rolphie, de l  Goursac, et aprs, laissant Gabillou sur la
gauche, nous allmes passer sous le chteau de Vaudre.

Quand nous y fmes, Labrugre dit:

--Voil l'ancien chteau de mes cousins d'Hautefort.

Je fus un peu tonn, et je lui dis:

--De vos cousins?

--Oui, rpondit-il, notre vritable nom n'est pas Labrugre, il est
d'Hautefort. Mon grand-pre s'appelait Bernard d'Hautefort, sieur de
la Brugre, qui tait un bien de famille dans la paroisse de
Limeyrat. A la Rvolution, il quitta le de, et nous ne nous sommes
plus appels depuis qu'Hautefort-Labrugre, et pour faire court on
ne nous appelle plus que Labrugre. Mon grand-pre Bernard fut maire
de Rouffignac, pendant la Rvolution. C'tait un crne homme, mais
il n'tait pas bien riche et il eut beaucoup d'enfants qui furent
pauvres par consquent. Notre famille vient d'un btard du premier
marquis d'Hautefort, appel Charles. Son pre, qui l'aimait
beaucoup, l'avait tabli au chteau de Chaumont, dans la paroisse
d'Ajat, et puis ensuite dans le bien noble de Nadalou, prs de
Montignac. Ce Charles, de son vivant, fut lieutenant du Prvt des
Marchaux  Sarlat, et son fils, qui s'appelait Franois, lui
succda dans cette place. La famille tait riche en ce temps-l,
mais  force de se diviser entre les enfants, le bien s'parpille et
disparat. C'est ce qui nous est arriv; de manire que moi qui, en
fin de compte, descends du mme auteur et suis du mme sang que les
Messieurs d'Hautefort, je raccommode les membres, tandis que nos
anctres communs les cassaient: voil comment vont les choses.

--Ma foi, lui dis-je, raccommoder les membres, a vaut toujours
mieux que de les casser.

Il se mit  rire: Sans doute, mais avec a, quoiqu'on ne soit plus
que des paysans, on aime  se rappeler qu'on vient d'une grande
famille. Vous me direz que c'est de la fume; je ne dis pas le
contraire, mais en y regardant de prs, tout est fume, et nous ne
vivons que de a.

Sur ma demande, Labrugre m'apprit que cette habilet  remettre ou
 raccommoder les bras, jambes, ctes et os quelconques, venait de
son bisaeul, et que ce don de nature avait t transmis, avec des
enseignements pratiques,  son grand-pre Bernard, qui avait  son
tour enseign son fils an; en sorte qu'il y avait en ceci, un don
naturel, des secrets de famille et une habilet hrditaire. Mais,
ni le bisaeul, ni le grand-pre, n'en faisaient point un mtier;
ils se bornaient  rendre service autour d'eux par bont, allant
mme assez loin si on les faisait demander, tandis que lui-mme et
son pre aussi vivaient de cet tat.

Tout en caquetant, nous cheminions bon train et bientt nous
arrivmes au gu du moulin dont je ne me rappelle plus le nom. Ayant
pass l'eau, nous piqumes droit sur Coulaures, en passant par
Fosse-Landry.

Il tait sur le coup de trois heures et demie lorsque nous arrivmes
au Frau. Aussitt les btes dbrides, je leur donnai du foin, et
mon oncle arriva.

--Salut, dit-il, en donnant une poigne de main  Labrugre; je suis
content de vous voir, car ce pauvre Gustou se tourmente fort de la
crainte que mon neveu ne vous ait pas trouv. A prsent qu'il a ou
les pas des btes il doit tre plus tranquille.

Nous montmes de suite  la maison, o nous avions mis Gustou, au
lieu de le porter dans sa chambre du moulin, afin d'avoir plus de
commodit pour le soigner.

--Voulez-vous boire un coup avant de le voir? dit mon oncle 
Labrugre, quand nous fmes dans la cuisine.

--Merci, non; aprs, je ne dis pas.

En entrant dans la chambre, Labrugre posa son chapeau sur une
chaise, et puis s'approcha du lit de Gustou.

--Ah! ah! c'est vous qui avez fait cette btise?

--Eh! oui! fit piteusement Gustou.

--N'ayez crainte, nous allons arranger a.

Et, soulevant doucement le pauvre Gustou, il nous lui fit ter sa
chemise, pour mettre l'paule  nu. Puis il le plaa  moiti couch
sur le coussin de manire  le dgager du lit. Aprs cela, il prit
le bras de la main gauche et l'leva en l'air, tandis que de sa main
droite il ttait l'paule. Ses doigts nerveux, carts,
s'enfonaient dans la chair, comme des instruments de fer. Il les
relevait, les renfonait, les rapprochait, cartait de nouveau,
comme qui joue de la vielle, et pressait fortement en de certains
endroits. Pendant ce temps, Gustou geignait comme notre mule quand
on la sanglait un peu fort. Enfin, Labrugre ayant saisi le joint,
pesa fortement de ses doigts en une certaine place, o la marque en
resta, ce qui fit jeter un cri  Gustou; en mme temps, de son autre
main, il fit faire un mouvement au bras qu'il tenait en l'air et le
reposa sur le lit en disant:

--Voil, mon garon, a y est.

Tout cela avait dur trois ou quatre minutes.

--Maintenant, nous dit Labrugre, il n'y a qu' lui remettre sa
chemise et  le laisser reposer. Mais il ne faudra pas qu'il fatigue
son bras de quelques jours.

Qui fut content, ce fut Gustou. Voyez-vous, Labrugre, dit-il, je
vous ai envoy chercher parce que je savais bien qu'il n'y avait que
vous pour une affaire comme a. Maintenant, ajouta-t-il, je ne suis
qu'un garon meunier, et je ne puis vous rcompenser que selon mes
moyens et non comme vous le mriteriez: mais coutez, si jamais je
peux vous rendre service, comment que ce soit, de jour ou de nuit,
je le ferai, quand je croirais me dmancher l'autre paule.

--Merci, merci, mon ami, a peut arriver que j'aie besoin de vous.
Mais  cette heure, il vous faut reposer parce que a vous a secou
un peu. Allons, je reviendrai vous voir avant de partir.

En revenant dans la cuisine, Labrugre alla se laver les mains et
dit: H bien, maintenant, si vous voulez, je boirai bien un coup.

Aprs s'tre rafrachi, Labrugre voulait repartir, mais mon oncle
lui dit: Ecoutez, il vous vaut mieux souper et coucher ici; votre
mule se reposera, et vous pourrez vous en aller demain de bonne
heure si vous voulez.

--Ma foi, dit-il, je veux bien. Quand je suis chez de braves gens,
je ne fais pas de faons. Demain matin je partirai  la pointe du
jour, et, au lieu de passer par Thenon, je m'en irai tout droit chez
cet homme du Four-de-Marty, en passant par Ajat; a me raccourcira.

Quand ce fut convenu, nous descendmes au moulin, et mon oncle dit:
De vos cts, Labrugre, vous ne connaissez gure les poissons,
attendu qu'il n'y a par l en fait d'eau, que les mauvais lacs de la
Fort-Barad, qui schent l't; il faut que je tche de vous en
faire manger. Disant cela, il dcrocha l'pervier: a n'est pas trop
l'heure, mais manque d'autre chose, nous aurons toujours une pole
de goujons.

En montant le long de l'eau, mon oncle tira quelques coups
d'pervier, mais il n'amena rien que quelques aces et de mauvaises
libournaises. C'est  rien faire, dit-il; descendons au-dessous du
moulin, nous attraperons du goujon dans le courant.

Et, en effet, dans quelques coups il remplit  moiti un crible que
je portai  la maison.

Aprs cela, nous fmes nous promener du ct de la Borderie, o pour
lors, nous avions des maons qui montaient une grange. Comme nous
tions l, devisant du travail, Nancy sortit, entendant du monde, et
dit le bonsoir en nous conviant  entrer.

--Merci, ma petite, rpondit mon oncle, nous nous promenons un peu
en attendant le souper.

--Voil une belle drole, dit Labrugre  demi-voix.

--Oui, dit mon oncle, et, ce qui vaut mieux, elle est bonne et sage.

Tandis qu'ils regardaient les ouvriers, je m'en allai causer sur la
porte avec Nancy, et je lui contai mon voyage, et que toute la nuit
en cheminant, j'avais pens  elle, tellement que le temps ne
m'avait brin dur. Puis je lui dis comment en un rien de temps,
Labrugre avait arrang l'paule de Gustou.

Tandis que je babillais avec elle, mon oncle s'tait remis en chemin
avec Labrugre, et il lui montrait une vigne que nous avions fait
planter. Il n'aurait pas t honnte de laisser notre hte; je dis
bonsoir  Nancy, et je fus les rejoindre. Nous fmes le tour du
bien, tout doucement, nous arrtant souvent, comme on fait entre
gens de campagne, pour regarder une pice de bl, ou un pr bon 
faucher, ou une chenevire, ou mme des choux dans une terre.

Ayant fait le tour, nous entrmes  la maison et Labrugre fut voir
Gustou, qui nous dit que a allait bien maintenant, qu'il avait
dormi, et qu'il mangerait bien un peu, s'il y avait moyen.

Quand il eut mang et bu un bon coup, nous allmes souper. Lorsque
Marion avait vu que Labrugre restait, elle avait vitement tu un
poulet, et l'avait fait sauter emmi des artichauts. Avec les goujons
et des haricots, a faisait un bon petit souper de campagne.
Labrugre se rgala de goujons, seulement il remarqua qu'ils taient
ventrs, et ajouta qu'il avait ou dire qu'ils taient meilleurs
quand ils n'taient pas vids.

--a dpend, dit mon oncle, il y en a qui les aiment avec les
boyaux, mais a les rend trop amers  mon got. Et puis, c'est de la
fiente qu'il y a dedans, et fiente de goujons ou fiente de bcasse,
pour finir c'est toujours de la fiente. Il faut vous dire aussi que
dans la maison, nous avons toujours eu, de pre en fils, la coutume
de vider les goujons, comme tant nous autres, venus de Brantme. Et
alors il nous expliqua que l'hospice de Brantme tant sur le bord
de l'eau, on jetait par les fentres dans la rivire, les
cataplasmes, les empltres et autres affaires des malades, en raison
de quoi, les goujons des graviers du tour de la ville taient bien
gras, bien beaux, mais qu'il fallait les vider, parce que
quelquefois, ils avaient de la charpie dans le ventre.

Cette explication fit rire Labrugre aux clats; il n'tait pas, ni
nous non plus, de ces mauvais petits estomacs qui s'meuvent pour si
peu.

Aprs souper, Marion mit la dame-jeanne de pineau sur la table, de
l'eau-de-vie et de l'eau-de-noix, et nous devismes un moment, mon
oncle fumant sa pipe, et Labrugre prenant une prise de temps en
temps; puis, tout le monde alla se coucher.

A la premire chante de notre coq, le lendemain, je me levai pour
donner  la mule de Labrugre, puis je revins me coucher. Sur les
trois heures, nous nous levmes tous, et l'on but le vin blanc en
cassant la crote: il n'y a rien comme a pour chasser la brume,
quand on va en route le matin.

Quand la pointe du jour parut du ct de Puygolfier, Labrugre
sortit avec nous; mon oncle lui donna un louis d'or pour ses peines,
il nous secoua la main, enjamba sa mule et partit.

Ds le mme jour Gustou se leva. Il ne pouvait s'aider de son bras,
il lui fallut le porter dans un mouchoir attach autour de son cou;
mais quinze jours aprs il n'y connaissait plus rien.




VI


Le dmanchement de l'paule de Gustou nous avait un peu retards
pour les foins, de manire que la dernire charrete ne fut rentre
qu' la mi-juillet. Quand ce fut fait, je dis  mon oncle, voir s'il
n'tait pas temps de penser  la noce. Mais il me dit qu'il valait
mieux laisser passer le temps des mtives et celui des battaisons,
parce que c'tait un moment o tout le monde tait bien occup, et
que plusieurs de nos parents et amis ne pourraient pas venir,
rapport  a. Il ajouta que par ainsi, il valait mieux remettre la
noce aprs les vendanges, lorsqu'on aurait coul et qu'il y aurait
du bon vin nouveau, d'autant mieux que notre dernire barrique qui
n'tait pas encore en perce, tait un peu pique.

Je convenais bien que c'tait de bonnes raisons, mais a ne fait
rien, c'tait encore trois mois  attendre, et je trouvais que
c'tait bien loin. Va, me dit mon oncle, c'est votre meilleur temps,
c'est celui o on ne voit que les fleurs, et o tout rit aux
amoureux. Quand il s'agit, vois-tu, de s'attacher pour la vie a
n'est pas une mauvaise chose de se bien connatre auparavant, de
s'prouver un peu, et de se montrer qu'on a une amiti solide qui se
bonifie en vieillissant comme le vin.

J'ai toujours t rtif  gouverner, lorsqu'on voulait me faire
faire sans raison quelque chose, ou lorsqu'on voulait me faire
prendre une opinion, sans me montrer qu'elle tait la meilleure. Je
passais  cause de a pour entt, parce que je ne changeais d'ide
qu'aprs que je voyais que j'avais tort. a n'tait pas le tout de
me le dire, il fallait me le prouver; alors je cdais. Mais
autrement non, quand a aurait t le prfet qui me l'aurait dit. Je
me souviens que lorsque ma mre me faisait aller au catchisme, et
que le cur nous parlait de la Sainte-Trinit, de l'Incarnation et
du reste, et nous disait qu'il fallait croire  tous ces mystres
sans les comprendre, j'avais beau me battre les ctes pour a, je ne
pouvais pas y arriver. Tout ce que je pouvais faire, c'tait de n'y
point penser, et de ne pas me poser la question  moi-mme. En ce
temps-l, je mettais de la bonne volont  croire, bonne volont
inutile d'ailleurs; mais depuis que j'ai t jeune homme, il a suffi
qu'on ait voulu m'imposer quelque chose par autorit, pour que je me
sois toujours rebiff.

Tout cela est pour dire que je finis par me rendre aux bonnes
raisons de mon oncle. Mais celui qui fut le plus dur  entendre la
chose, a fut le pre Jardon. N'oyant plus parler de la noce, il
commena  s'inquiter; il demandait dj tous les jours  Nancy
pour quand c'tait; mais elle lui rpondait que ce serait dans
quelque temps. Ce retard et ces rponses en l'air ne faisaient pas
son affaire. Depuis qu'on lui avait promis de le mettre dans le
petit bien du Taboury, il avait une peur du diable que le mariage
vnt  se manquer. Comme il tait souponneux et mfiant comme tout,
il se figurait sans doute qu'on avait mis la noce si loin, pour lui
faire quelque tour, pour se passer de lui peut-tre, et pour lui
manquer de parole pour le bien. a ne veut pas dire qu'il nous crt
canailles; non, il nous en aurait voulu  la mort de le faire, mais
il aurait pris notre promesse pour une ruse et notre manque de
parole pour un tour d'adresse; jamais de la vie il n'et pens que
ce ft une coquinerie.

En attendant, c'tait risible de le voir faire le bon enfant, avec
sa figure dure, pleine de rides profondes, ses petits yeux gris et
son nez pointu. Ah! Nancy n'tait pas brusque maintenant; lui qui
lui avait donn plus d'une buffade lorsqu'elle tait petite, il lui
disait de bonnes paroles  cette heure, et lui faisait entendre tout
doucement, qu'il valait mieux se presser. Que diable! une fois que
le mariage est fait, il n'y a plus rien  craindre, il ne peut plus
se dfaire; mais tant qu'on n'a pas dit oui, on ne sait pas ce qui
peut arriver. Sans doute, j'tais un brave garon, et il aurait mis
sa main au feu qu'il n'y en avait pas de pareil dans la paroisse,
mais enfin, si je venais  changer d'ide? et puis, cette
frquentation trop longue faisait caqueter les gens. Et il
mignardait Nancy pour qu'elle me ft entendre d'avancer la noce. Ce
vieux rus qui ne lui avait jamais tant seulement apport de la
foire un tortillon d'un sou lorsqu'elle tait petite, lui
acheta-t-il pas un beau mouchoir de cou,  la foire de juillet, 
Excideuil! A moi, il ne me disait rien, connaissant bien que je ne
l'aimais pas, parce qu'il avait t dur et brutal avec la pauvre
drole; mais il tournait de temps en temps autour de mon oncle, qui
ne l'aimait pas plus que moi, mais qui ne le donnait pas tant 
connatre, et parlait par-ci par-l de la noce. Mais mon oncle qui
le voyait venir de loin, avec ses gros sabots, comme on dit, faisait
celui qui ne comprend pas, et Jardon n'osait pas s'expliquer
franchement, de peur de montrer ses craintes; a faisait que mon
oncle riait en dedans de voir ce vieux renard chercher matoisement 
lui faire entendre qu'il valait mieux faire le mariage de suite.
Mais pourtant un jour, ennuy de l'avoir comme a de temps en temps
aprs lui, il l'envoya au diable: Ah a, Jardon, vous voil plus
press que les amoureux! et si quelqu'un apportait l'autre moiti du
louis d'or! attendez donc en patience le temps qu'ils ont choisi.

Mon oncle avait bien raison; ces trois mois passrent vite. Quand il
se mle avec l'amour des ides srieuses de mnage, qu'on voit dans
l'avenir ses futurs enfants, on n'est pas si press que les jeunes
gens qui cherchent  s'amuser seulement. Depuis que tout tait
accord, nous nous rencontrions souvent Nancy et moi, et nous nous
parlions longuement. Certainement lorsque je m'tais dcid  la
prendre pour femme, je l'aimais bien, mais je ne la connaissais pas
encore assez. Pendant ces trois mois, j'en vins  l'aimer plus
encore s'il se peut, et surtout  l'estimer davantage. C'est qu'elle
avait tant de bon sens, de raison, de bont, que des moments je me
trouvais bien heureux qu'elle voult de moi. Mais tantt aprs, je
me disais: qui se soucie dans le pays d'une btarde qui n'a ni bien
ni famille? Comme elle est jolie, des garons peuvent bien y faire
attention, mais ce ne serait jamais que des pauvres diables sans le
sou vaillant, pour le mariage, ou des mauvais sujets comme ce
marchal de Sorges pour l'amusement. Tout bien avis, il vaut autant
pour elle que ce soit moi. Quelquefois je racontais  mon oncle ce
qu'elle me disait, et ses raisons et les rponses qu'elle me
faisait, et lui, a ne l'tonnait pas, attendu que toute petite
tant, il avait connu qu'elle serait une femme comme on n'en trouve
gure par chez nous, ni ailleurs.

Les vendanges furent bonnes au Frau, cette anne-l; il y avait du
raisin et bien mr, ce qui promettait de bon vin. Le temps tait
beau, comme c'est d'ordinaire dans nos pays, o les ts de la
Saint-Martin ne manquent jamais. Joint  a que l'poque de mon
mariage approchait, et que le raisin vendang devait faire du vin
pour la noce, et on comprendra de quel coeur je travaillais. On
commena de vendanger les vignes qui sont au-dessus de la Borderie,
puis la vigne jeune, plante dans le terme de la combe, et en
dernier, la vieille vigne au-dessus de la maison. La mre Jardon et
Nancy nous aidaient. Gustou boulait le raisin dans les comportes, et
mon oncle et moi, quand elles taient pleines, nous les portions
avec des barres au fond du coteau o tait la charrette pour les
emmener. Mon oncle n'avait pas voulu que Gustou m'aidt  les
porter,  cause de son paule, quoi qu'elle ft bien gurie et qu'il
enlevt un sac comme auparavant. Mais en descendant, une comporte de
vendange pse sur les bras, et un faux pas peut faire un mauvais
contre-coup. Marion nous aidait bien quelque peu aussi, mais il lui
fallait porter  djeuner et la collation, et tout appareiller, en
sorte qu'elle n'y faisait gure. C'tait un plaisir d'tre comme a
jeune, bien sain sous le clair soleil,  ramasser de belle vendange
qui bouillait dans la comporte sitt crase. Je me tenais prs de
Nancy, lui emportant son panier plein aux comportes, et babillant en
coupant les grappes. Et quand nous nous mettions  l'ombre d'un
arbre pour le mrenda, je me seyais encore prs d'elle, et je lui
coupais des petits croustets sur lesquels elle talait du bon
fromage de chvre, et je lui choisissais de belles noix fraches, ou
une belle grappe de pied-de-perdrix. Je lui versais  boire avec la
dame-jeanne aussi, mais gure, car elle ne buvait presque point.
J'avais grand plaisir  la voir, les joues comme un de ces beaux
percs de vigne que nous mangions, et jolie tout de mme sous la
mauvaise paillote qui la gardait du soleil. Ah oui! c'est une belle
chose que d'tre jeune, fier, amoureux, de n'avoir point de soucis,
et de vendanger gaiement  ct de sa mie, par un beau temps. On
sent alors qu'il fait bon vivre, et on est tellement content qu'on
voudrait voir tout le monde heureux.

La vendange de la vieille vigne fut mise de ct dans une petite
cuve; il n'y en avait pas beaucoup, mais a faisait du vin de
premire qualit du pays. Tandis que le vin bouillait dans les
cuves, nous commenmes  faire les apprts de la noce. D'abord il
nous fallut aller  Excideuil acheter des affaires et des affaires,
et puis faire faire les habillements. La grosse Minou, la couturire
de Coulaures, vint chez les Jardon pendant huit jours, et tout ce
temps, ne fit que couper, coudre et essayer. Chez nous, Lajarthe
vint aussi pour moi, et y passa une semaine. Il n'tait pas content,
ce pauvre Lajarthe; les affaires du pays n'allaient pas, et on
voyait bien  cette heure, disait-il, que la Rpublique tait
foutue. Aprs a, ajoutait-il, la Rpublique que nous avons, avec
Bonaparte pour prsident, a n'est pas la Rpublique. a n'est pas
a que nous voulions tous, quand on a jet bas ce gueux de Philippe.
C'est terrible voyez-vous, de penser que c'est le peuple lui-mme
qui s'est mis le clou au nez, et que tout ce qui lui arrivera de mal
dans le temps sera son travail. Pauvre peuple! ajoutait-il, tu es
comme le boeuf de labour, quand tu es dtach, tu viens de toi-mme
tendre ta tte au joug!

C'tait un homme de bon sens que Lajarthe, sans instruction, comme
celui qui ne sait lire, mais la remplaant par un fier esprit
naturel. Et puis il avait beaucoup frquent le ci-devant cur
Meyrignac, qui avait connu Roux-Fazillac et Romme et Lacoste et
Lakanal. Dans cette frquentation du pre du soi-disant _lbrou_,
Lajarthe avait appris et retenu beaucoup de choses qu'on n'apprend
gure que dans les livres, et que les paysans comme lui ne savent
pas d'habitude. C'tait son plus grand plaisir que d'apprendre
quelque chose, et, comme tous ceux qui ne peuvent mettre par crit,
sa mmoire tait grande.

J'avoue franchement qu' ce moment-l les jrmiades de Lajarthe ne
m'mouvaient pas beaucoup; je me disais que tout a s'arrangerait
pour le mieux. Et puis, quand on est jeune et qu'on va se marier, on
a d'autres choses en tte. Mais c'est un tort, j'en conviens; il ne
faut jamais se dsintresser des affaires publiques, pour n'importe
quelle cause, car chacun de son ct ayant l'un, une raison,
l'autre, une autre, et beaucoup se moquant de tout, il advient que
les intrigants et les ambitieux s'emparent des affaires, ce dont
nous ptissons tous aprs. Si Lajarthe avait vcu jusqu'en 1870, il
aurait eu beau jeu de reprocher  tous leur sottise d'autrefois;
mais il mourut, le pauvre, deux ans auparavant, et non sans nous
dire souvent: vous verrez que tout a finira mal.

Mais personne ne le croyait, except nous autres. Mon oncle qui
pensait comme lui, prchait bien les gens tant qu'il pouvait, mais
sans russite. Ils taient quelques-uns comme a dans le canton,
bons citoyens, solides rpublicains, bien estims du peuple, mais
ils ne pouvaient rien contre le nom de Napolon.

--Quand je pense, disait mon oncle, que, manque une douzaine, j'ai
toutes les voix pour le Conseil municipal; que j'ai fait tout ce que
j'ai pu pour empcher de voter pour Bonaparte, et que, malgr a, il
n'y a eu dans toute la commune que deux voix contre lui, celle de
Lajarthe et la mienne, car je n'ai mme pas pu faire voter cet
animal de Gustou; je suis bien forc de voir qu'il n'y a rien 
faire pour le moment. Pourvu que a ne soit pas un chambardement
comme en 1815 qui ouvre les yeux  tous les aveugles, encore a ira
bien.

Tandis que Lajarthe finissait son travail, il nous fallut couler le
vin, et ma foi, il tait bon. Les gens qui venaient faire moudre,
attachaient leur bourrique  l'entre du moulin, et montaient  la
maison pour le goter, s'ils taient bien familiers chez nous; et
des fois, on leur criait du cuvier:

--H! Pierrichou, viens tter un peu le vin nouveau!

C'tait le bon temps, le vin abondait, et on n'y regardait pas de si
prs. Un verre tait l, prs de la cuve, sur une barrique, avec un
chanteau, une tte d'ail, du sel dans une assiette et des noix.
Aprs avoir mang une bouche, les gens remplissaient leur verre 
la canolle d'o le vin coulait dans un grand baquet fait  l'exprs,
en faisant une belle mousse rose.

Brizon, le piton, vint ce jour-l. C'tait un bon diable qui nous
portait la _Ruche_ et quelquefois des lettres. Il avait les yeux
toujours rouges, et il expliquait a en disant que durant l't, en
faisant sa tourne par les grandes chaleurs, il avait soif et buvait
dans les ruisseaux et que les joncs lui piquaient les yeux; et les
gens riaient. Mais il n'y avait qu' voir sa figure rougeaude et son
nez luisant pour connatre que ce n'tait pas en buvant de l'eau que
ses yeux taient devenus rouges.

--Salut! fit-il en portant la main  sa casquette de cuir, comme un
ancien troupier qu'il tait. Voil une lettre pour vous, Nogaret, et
voil aussi le journal.

--Merci, fit mon oncle.

Toutes les fois que Brizon venait chez nous, c'tait rgl qu'il
cassait une crote et buvait un coup. C'est assez l'habitude en
Prigord, que les pitons mangent et boivent dans les maisons o ils
passent d'habitude. Au commencement de leur tourne, ils mangent la
soupe et font chabrol; plus loin, ils mangent un morceau; ailleurs,
ils mrendent, c'est--dire font collation; partout ils boivent un
coup. Il n'y a pas si pauvres gens qui ne les fassent trinquer,
lorsqu'ils leur apportent une lettre du fils qui est au service et
qu'ils la leur lisent: il faut bien, puisqu'ils ne savent pas.

Brizon, donc, n'avait pas besoin d'tre convi; il tira son couteau,
coupa une bouche au chanteau et s'assit sur une cosse de bois.

Dans le commencement qu'il tait piton, les gens lui disaient,
voyant ses yeux rouges: Il vous faut y mettre de la pommade des
messieurs Theulier, de Thiviers, a vous gurira. Mais lui rpondait
qu'il en avait us cinq ou six pots qui ne lui avaient rien fait;
qu'il tait vrai que cette pommade tait tout  fait bonne pour les
autres, mais que pour lui elle ne valait rien. Avant tout, il me
faut marcher, faisait-il; un bon verre de vin m'claircit la vue et
me donne des jambes. Si mes yeux restent rouges, tant pis. Je ne me
sers plus que de la tisane vineuse.

--H! lui dit mon oncle en emplissant le verre  la canolle, un peu
de tisane, Brizon?

--a n'est pas de refus, dit-il en se riant.

Et il prit le verre, le tournant vers le jour pour mirer la belle
couleur, le mettant sous son nez pour renifler la bonne odeur. Puis,
quand il l'eut bien regard et flair, il but lentement, par petites
gorges d'abord, s'arrtant avec plaisir et branlant la tte tout
doucement. On connaissait, rien qu' le voir faire, que ce n'tait
pas un ivrogne, un avale-tout, mais un homme qui aimait le vin et
jouissait lorsqu'il en ttait de bon.

--Voil un crne vin, fit-il, je n'en ai pas bu de meilleur dans ma
tourne; il n'y a que celui de Germillou de Magnac qui le vaille.

--C'est qu'il a de vieilles vignes tournes au midi, et qu'il les
soigne bien, dit mon oncle; et au bout d'un moment:

--Un verre de plus, n'est-ce pas? tu ne pourrais pas t'en aller sur
une jambe.

Allons-y, fit Brizon en se levant; et il prit le verre plein, et
l'leva un peu en l'air.--C'est une bonne chose tout de mme que le
bon vin, dit-il, il n'y a de mal qu'il ne gurisse. Avec lui, celui
qui a des tracasseries les oublie un moment, et le pauvre en
supporte mieux sa misre. Il fait profiter les enfants et il
ragaillardit les vieux. Avec du pain et du vin, on marche, on ne
craint point la fatigue; il donne du coeur aux couards et de la
force aux faibles: c'est une bonne chose que le bon vin!

Et il regardait son verre avec plaisir en disant tout cela
srieusement:

--Supposons, continua-t-il, qu'il vienne un temps o nous n'avions
plus de vin, qu'est-ce que nous deviendrions? Qu'est-ce qui nous
soutient nous autres qui ne mangeons de viande qu'au carnaval? Un
bon chabrol aprs notre soupe, et quelques verres aprs, en mangeant
nos pommes de terre ou nos haricots: avec a nous voil prts 
continuer notre travail. Pour moi, sans vin, je ne marcherais pas,
et si le temps venait o les vignes crveraient, comme on dit que
c'est arriv il y a deux cents ans, je prfre tre sous terre  ce
moment-l; mais il faut esprer que nous ne verrons pas a.

Puis il but son verre et le posa sur la barrique en disant;

--Allons, bonsoir  tout le monde, et merci.

--A Dieu sois, Brizon; et le voil reparti.

La lettre tait de M. Masfrangeas qui nous mandait que les Messieurs
de l'hospice lui avaient donn procuration de consentir au mariage
de Nancy, et qu'ainsi il viendrait pour sr  la noce, mais qu'il
fallait lui faire savoir, quelque semaine auparavant, le jour juste,
afin qu'il s'arranget en consquence.

Le soir il fut convenu avec mon oncle, que ce serait pour la fin du
mois. Puis aprs, en comptant sur le monde que nous pourrions avoir,
parents et amis, il se trouva que nous serions trente ou trente-cinq
au moins. Sur ce nombre, il y en avait qui taient de loin, et je
leur fis un bout de lettre; mais quand je fus  deux cousins du ct
de Jumilhac et de Saint-Paul, je ne sus comment faire, vu qu'ils
changeaient souvent d'endroit, l'un tant ouvrier dans les forges,
et l'autre charbonnier. Ma foi, que je dis  mon oncle, je vais
aller par l; je les trouverai bien sans doute.

Le lendemain matin,  la pointe du jour donc, prenant le fusil et
notre chienne, je suivis le chemin de Corgnac, et de l  Nantheuil
et  la forge de Grafanaud. Quand j'y fus, je demandai  la cantine,
si on connaissait un forgeron nomm Estve, mais on ne sut m'en rien
dire. Je continuai donc mon chemin dans ce pays sauvage, o il n'y
avait pas de route en ce temps-l, mais seulement de mauvais
sentiers dans le fond des ravins, o passaient les mulets qui
portaient le minerai et le charbon aux forges. Quand je fus 
Fayolle, un forgeron que je trouvai dehors, me dit que mon cousin
travaillait  la forge de Montardy dans la commune de Saint-Paul, en
suivant l'Isle,  une lieue et demie avant d'arriver  Jumilhac. Me
voil reparti pour Montardy, o je trouvai en effet mon cousin qui
fut bien content de me voir, surtout pour la cause que c'tait. Nous
fmes manger  la cantine, car je crevais de faim, et tout en
mangeant, il me dit que son frre tait  faire du charbon dans une
coupe de la fort de Jumilhac, par l, entre Villezange et la
Peyzie, il ne savait pas trop au juste. Quand j'eus fini de manger,
nous trinqumes une dernire fois, et Estve vint avec moi pour me
montrer le chemin. Mais il y a de la place dans la fort, et dans
tous ces bois qui sont autour, et nous ne pouvions pas le trouver.
En premier lieu nous fmes sur une charbonnire qui fumait, mais il
n'y avait personne. Enfin  force de chercher, un drole qui tendait
des lacets pour les livres, autrement dit des setons, nous enseigna
o il tait, dans la Fort-Jeune. Quand nous fmes proches, un grand
chien jaune courut vers nous en jappant, mais se tut bientt en
voyant la chienne:

--a n'est pas commode d'avoir ton adresse, que je dis en riant 
mon cousin; et aprs lui avoir secou la main, je lui dis pourquoi
j'tais venu.

Sa cabane tait l, auprs d'un gros chne baliveau, recouverte de
glbes dont l'herbe tait tourne en dedans. Il couchait l, avec
une couverte, sur un lit de fougres sches o il y avait deux peaux
de mouton. Devant la cabane, une marmite pendue  trois piquets
assembls par le haut:--Tu vois, dit le cousin Aubin, c'est la soupe
qui cuit, nous ferons chabrol dans un moment.

--Bah! dit Estve, moi il faut que je m'en retourne, il vaut mieux
donc qu'Hlie s'en revienne avec moi, coucher  la cantine.

--Ne l'coute pas, me dit l'autre, reste avec moi, nous souperons
bien, n'aie crainte, et cette nuit nous irons  l'afft des
porcs-singlars.

Cette ide me rit, et je restai.

Quand Estve fut parti, Aubin hucha son garon, en joignant ses deux
mains contre sa bouche: H   , Marsaudo, o o, o!

Marsaudou, qui tait  btir un fourneau, arriva un moment aprs,
nu-pieds dans ses sabots pleins de fougre, ses culottes et sa veste
toutes dpenailles, un bonnet de laine brune sur la tte, les
cheveux tombant sur son cou, la barbe embroussaille; noir, la
figure, la chemise et tout, comme un charbonnier, c'est le cas de le
dire: on aurait dit un homme des bois, et de vrai il y passait sa
vie. Aprs avoir fait un signe de tte il se planta sans rien dire.

--Tiens, dit mon cousin en lui donnant un havresac, va-t-en 
Saint-Paul, chez l'Arnaud, tu porteras de la viande, deux ou trois
livres, et ne t'amuse pas.

Marsaudou fit signe que oui, posa ses sabots et s'en alla d'un bon
pas. En attendant qu'il ft revenu, je fus avec mon cousin voir des
fourneaux allums, et dans ce temps il me conta sa vie. Elle tait
sauvage, mais a ne lui dplaisait point. Des semaines entires, il
ne voyait souvent que les muletiers qui venaient charger du charbon,
et c'tait tout. Le dimanche, il allait quelquefois  Jumilhac ou 
Saint-Paul, et portait des vivres pour huit jours. Quand il y avait
moyen, il s'en allait tuer un livre, avec son chien qui tait coup
de courant et de labri, maigre  le traverser avec une aiguille de
bas, mais tout  fait bon  ce qu'il disait.

Marsaudou revint et donna sans rien dire l'havresac  mon cousin,
qui en tira une touaille o tait plie une bonne grillade de
cochon.

--a va bien qu'il dit; nous avons dj des gogues; voyons la soupe
maintenant.

Il se lava ferme les mains  une source  ct, mais tout de mme
elles taient bien un peu noires encore. Aprs a il tailla la soupe
dans des petites soupires de terre, chacun la sienne  la mode du
pays, et puis mit du bois sec pour faire de la braise.

Quand les trois soupes furent trempes, avec des baguettes de bois
poses sur des petites fourches, il fit une manire de gril et y mit
la viande et les boudins. Puis il alla tirer  boire, dans une
espce de pichet en bois,  un barriquot qui tait dans la cabane,
et porta une tourte de pain. Tout tant prt, nous nous assmes sur
des troncs d'arbres pour souper.

La nuit tait tombe tout  fait, et nous tions l, tous trois
autour du feu, nos chiens assis sur le cul nous regardant faire. Mon
cousin et moi, nous causions tout en mangeant, de choses et
d'autres: il me demandait d'o tait ma femme future, si elle tait
jolie, comment j'avais fait sa connaissance, et autres choses
pareilles. Marsaudou, lui, ne disait rien, il mangeait, la figure
dans sa soupire, comme un affam.

Aprs la soupe, nous fmes un bon chabrol, et ensuite mon cousin se
mit  retourner la viande et les gogues, et y jeta du gros sel qui
ptilla dans le feu.

Quand ce fut cuit, Aubin partagea la viande et chacun mangea sur son
pain, jetant de temps en temps un morceau aux chiens qui
l'attrapaient  la vole.

Aprs souper, mon cousin alla chercher une bouteille dans la cabane,
versa deux doigts de goutte dans chaque verre et me dit, aprs avoir
trinqu:

--Maintenant, tu vas prendre ma couverte et dormir un peu; moi, il
faut que je veille aux fourneaux, je te rveillerai pour aller au
guet.

J'allai me mettre sur la fougre, dans la cabane, et comme j'tais
fatigu, je m'endormis d'abord.

Au milieu de la nuit, mon cousin me toucha les pieds:

--Lve-toi, Hlie.

Je sortis de la cabane avec mon fusil. Le temps tait clair, les
toiles rayaient, mais il ne faisait pas trop froid encore. Je
m'approchai un peu du feu, tandis que mon cousin mettait ses
souliers, et je coulai dans mon fusil une balle qu'il m'avait
donne. Quand il fut prt, aprs avoir attach les chiens qui nous
auraient drangs, nous partmes.

Aprs avoir march un bon moment, mon cousin me fit signe de faire
doucement, et en passant au long d'un boqueteau de chnes, me montra
un gros pinier o les sangliers, que nous appelons porcs-singlars,
avaient laiss des traces de fange en venant s'y gratter. Etant
entrs dans ce petit bois, le cousin me mena  une fosse entoure
d'une feuille, o nous nous assmes sur de grosses pierres, le
fusil sur les genoux. Par les intervalles entre les branches, on
voyait un champ de raves o les btes noires avaient dj foui:
autour, c'tait des bois et d'un ct la lande grise. Nous
attendions sans parler ni bouger. On entendait un loup hurler du
ct de la Fort-Vieille, et vers le Temple, des renards chassaient
en jappant clair sur la voie d'un livre, comme des labris. Au loin,
les gens de Rouledie et de Brtenoux, faisaient un bruit du diable
avec des peyroles ou chaudrons, des bassins et des cornes, pour
garder leurs raves et leurs bls d'Espagne. Autour de nous, un rat
rongeait une chtaigne dans son trou, et de temps en temps un
hrisson jetait son petit cri aigu dans le taillis voisin.
Quelquefois nous entendions dans les bois prochains de lgers
bruits: un livre traversant le fourr, ou un taisson sorti de son
terrier. Il y avait trois heures et plus que nous tions l, quand 
un moment, nous entendons assez loin sur notre droite, un grand
bruit de branches plies qui allait se rapprochant. Mon cousin me
toucha le coude, et tout d'un coup cinq ou six sangliers sortirent
du bois en trottant. Seulement ils taient trop loin  l'autre bout
de la terre, et il fallait attendre qu'ils fussent plus prs. En
attendant, nous les regardions faire; avec quelques coups de nez,
ils arrachaient une rave et la dvoraient en grognant. Petit 
petit, ils approchaient et allaient tre  bonne porte;
malheureusement le vent avait tourn et nous l'avions dans le dos,
de manire qu' un moment donn le porc qui tait devant, leva le
nez en l'air de notre ct, grogna quelque chose aux autres, car ils
firent comme lui, et coup sec tournrent tte sur queue au galop. A
tout hasard, je leur envoyai mon coup de fusil au moment o ils
allaient rentrer dans le bois.

--C'est de la poudre perdue, dit mon cousin;  cette distance, tu
n'y ferais rien; a porte bien une balle, ces btes-l.

Nous revnmes  la cabane, en passant par les fourneaux, o
Marsaudou tait de garde. C'tait un brave homme, je le crois, car
mon cousin le disait; mais franchement avec ses longs cheveux, sa
barbe et sa peau de bique, il avait plutt l'air de quelque sauvage
que d'un homme du Prigord; mais je crois qu'il tait Limougeaud.

Une fois rendus  la cabane, mon cousin ralluma le feu et nous bmes
la goutte pour nous rchauffer, car la pointe du jour tait proche
et le froid du matin tombait sur nous.

L'Angelus sonna bientt  Saint-Paul, puis  Jumilhac, et plus loin
 Saint-Priest. Je vais te conduire jusqu' Saint-Paul, me dit mon
cousin, de l tu t'en iras  Grafanaud, c'est plus court.

En marchant, nous causions, et il me disait que ce pays de bois, de
prs, de landes et d'tangs, qui me paraissait bien pauvre, ne
l'tait pas tant qu'il en avait l'air. Les bois donnaient beaucoup
de revenu en feuillard, en charbon; et toutes les forges du pays qui
marchaient, faisaient vivre les gens. Outre celles de Grafanaud, de
Fayolle et de Montardy que j'avais vues, il y avait encore  ce
qu'il me dit, les forges du Gravier, du Tendeix, de Vialette, du
Cros, des Fnires, du Moulin-Neuf, de la Barde, de la Meynardie, de
Mavaleix. Toutes ces usines, et les hauts fourneaux toujours
allums, taient une richesse pour le pays et donnaient du travail 
une masse de gens: forgerons, mouleurs, ouvriers des hauts
fourneaux, bcherons, charbonniers, muletiers qui allaient chercher
le minerai du ct d'Excideuil, d'Hautefort; et tout ce monde
donnait du dbit aux cantines des forges, aux auberges, aux
marchands; aussi le pays tait  l'aise.

Depuis, a a bien chang. Toutes ces forges qui entretenaient le
bien-tre dans le pays, sont arrtes ou presque toutes. Les hauts
fourneaux sont teints. Aux Fnires on fait encore quelque peu de
moulage de fonte, des pots, des marmites, des chaudires, et c'est
tout. Ailleurs tout est mort. Ces forges caches dans les fonds, o
l'on entendait le bruit press des martinets, dont les hauts
fourneaux dardaient en l'air des langues de feu qui se refltaient
sur l'tang, et dont les portes brillaient dans la nuit comme des
gueules enflammes, sont dsertes. Les roues qui faisaient marcher
les marteaux et les soufflets sont arrtes et pourries; les tuiles
effondres laissent voir  l'intrieur les poutres noircies; les
murailles tombent, les leves des tangs sont brches et les hauts
fourneaux s'croulent; il n'y a plus que des ruines partout et la
misre est dans le pays.

Tout a c'est l'ouvrage du dernier empereur. Pour faire plaisir aux
Anglais qui nous voudraient dtruire, il a fait avec eux des
arrangements qui ont ruin bien des gens dans nos pays, et dans
toute la France  ce qu'il parat.

Ah! c'est vrai que depuis lors nous payons le fer un peu meilleur
march. Mais d'abord, le ntre valait mieux, et aprs a, qu'est-ce
que a faisait de le payer un peu plus cher, du moment que l'argent
restait dans le pays et faisait vivre nos ouvriers, qui le
dpensaient chez les marchands, les artisans, et achetaient des
denres aux paysans?

Tout le monde y trouvait son compte, tandis qu'aujourd'hui notre
argent s'en va dans la poche des ouvriers trangers, au lieu de
faire vivre les ntres, qui sont minables.

A Saint-Paul, nous entrmes  l'auberge, mon cousin et moi, et nous
fmes faire un bon tourin. Aprs a un quartier d'oie pass  la
pole. Quand nous emes djeun, Aubin me montra le chemin et aprs
lui avoir bien dit de ne pas manquer le jour de la noce, je le
quittai.

Je fis le chemin assez lestement, et le soir aprs souper, j'allai
voir Nancy pour lui dire que toutes les invitations taient faites,
et qu'il n'y avait plus  se ddire, quand mme elle se repentirait
d'avoir promis.

Elle se mit  rire et je l'embrassai. Aprs avoir caus une
demi-heure, elle rentra, et je m'en fus me coucher.

Le lendemain je m'en fus  Prigueux acheter quelques petites
affaires pour elle, comme une bague en or et un anneau de mariage,
une chane de cou avec un coeur, des rubans, de la dentelle, un
chle, des bas fins et quelques petits affiquets.

Aprs avoir fait toutes mes commissions, achet du caf pour le jour
de la noce, de la vanille pour mettre dans les crmes, que la bru de
Marchou m'avait bien recommand de ne pas oublier, une bouteille
d'anisette pour les femmes, deux autres de cognac pour les hommes,
je m'en fus prvenir M. Masfrangeas du jour qui tait convenu. Il
voulait me garder  souper, mais il me tardait de revenir au Frau,
et puis je n'aimais pas beaucoup  aller chez lui, parce que ses
filles taient toujours mijaures, surtout l'ane, et je repartis.

--Tout a, c'est trs bien, dit mon oncle, en voyant ce que je
rapportais; nous avons convenu du jour, mais si nous sommes
trente-cinq, o nous mettrons-nous? On ne peut pas dmonter les lits
de la grande chambre, parce qu'il y aura des parents  faire
coucher; dans la cuisine, a ne se peut pas, o nous mettrons-nous?

En cherchant bien, il nous fallut demeurer d'accord qu'il n'y avait
que le cuvier o on pt mettre aisment une table pour tant de
monde. Mais il fallait dmonter la grande cuve, faire crpir les
murs et blanchir le plafond. a ce n'tait pas une affaire, d'autant
mieux que nous avions encore les ouvriers qui finissaient de monter
la grange, car chez nous, les btisses vont doucement comme on sait.

Ceci convenu, le dimanche d'aprs, nous fmes  Saint-Germain, chez
M. Vigier, pour passer notre contrat. Le pre Jardon tait l, et sa
vieille aussi qui accompagnaient Nancy. De lui donner du bien, a ne
se pouvait, puisqu'ils n'en avaient point; mais la bonne mre
nourrice ne voulait pas qu'il ft le dit que sa fille n'aurait rien
apport en mariage, et elle fit mettre dans le contrat qu'elle lui
donnait six linceuls de brin tout neufs, autant de serviettes et
deux touailles, qu'elle avait fait faire expressment au tisserand,
aprs avoir fil le chanvre aux veilles. Elle avait fait a sans
consulter son homme, sachant bien qu'il n'aurait pas voulu; aussi il
la regarda tout tonn et pas content, mais ne dit rien pour lors,
car un moment aprs, il dit qu'en cas de mort de sa fille, sans
enfants, tout a devait leur revenir.

Mon oncle se mit  rire; moi j'tais en colre, et la vieille
regardait son homme d'un mauvais oeil. Mais M. Vigier arrangea a
tout de suite en disant:--Ecoutez-moi, Jardon, il vaudrait mieux ne
pas parler de a, c'est moi qui vous le dis; et ce fut fini.

Pour moi, par le contrat, je donnai  ma future femme, pour la
mettre  l'abri en cas de malheur, le petit bien du Taboury en toute
proprit, et je laissai l'usufruit  son pre et  sa mre
nourriciers, comme je l'avais promis. Je n'avais parl de la
donation  personne, sinon  mon oncle; aussi la vieille et Nancy
tirrent leur mouchoir pour s'essuyer les yeux. Quant  Jardon, il
resta tout surpris de cette affaire, ne comprenant pas comment on
pouvait donner comme a son bien. Aprs a il regardait le plancher,
et on voyait bien qu'il se travaillait  chercher s'il n'y aurait
pas quelque chose  tirer pour lui de cette donation. Quand nous
emes sign, ceux qui savaient, M. Vigier prit ses droits et
embrassa Nancy en lui disant: Ma drole, tu te places bien, mais tu
le mrites, et ton mari n'est pas  plaindre.

Le soir nous soupmes au Frau, et je donnai aprs  ma Nancy tout ce
que j'avais port de Prigueux pour elle. C'tait peu de chose, et
maintenant, il n'y a fille ayant cent cus de dot qui s'en
contentt; mais alors, on n'en tait pas encore venu au point
d'aujourd'hui, o on ne connat plus riche ou pauvre, chacun voulant
tre gal aux autres par la dpense, histoire de faire croire qu'on
est gal par le bien. Nancy fut donc bien contente de tout ce que je
lui donnais. Un chle tiss, de Lyon, surtout, lui semblait bien
beau, car en toilette comme en tout, elle aimait mieux le solide que
les fanfreluches. Ce chle m'avait bien cot quatre-vingts francs
chez Mayssonnade, mais je ne les regrettais pas en voyant qu'il lui
faisait plaisir. Il faut dire aussi que la pauvre drole n'avait
jamais t gte de ce ct. Sa mre aurait bien voulu quelquefois
lui donner quelque petite chose, mais le vieux faisait un tapage
d'enfer pour lcher un sou, de manire que la pauvre femme tait
oblige de faire comme d'autres, de tricher son homme sur quelques
douzaines d'oeufs, ou une paire de poulets, pour acheter  sa fille
quelque cotillon, ou un mouchoir de tte, ou un devantal, que du
ct de Sarlat on appelle un faudal, et en franais un tablier; mais
le vieux Jean-foutre n'tait pas facile  tromper.

Au moment de partir je dis  Nancy: j'ai encore quelque chose  te
donner; et sortant de ma poche de gilet la bague que j'avais
achete, je la lui mis au doigt et je l'embrassai.

Le lendemain, mon oncle me dit:

--Ah a, comment entends-tu te marier?

--Mais, lui rpondis-je un peu tonn, comme on se marie;  la
mairie en premier, puis  l'glise ensuite. Je me serais bien pass
du cur Pinot, mais la mre nourrice de Nancy ne la croirait pas
marie sans a. A elle, on aurait pu faire entendre raison
peut-tre, mais l'Administration de l'hospice que M. Masfrangeas
reprsentera, ne donnerait pas son consentement  un mariage sans
cur, et d'un autre ct, de le dire seulement aprs le mariage  la
mairie, a serait pour faire avoir des dsagrments  M.
Masfrangeas. Il me faut donc me marier  l'glise quoique a me
drange.

--Je te comprends bien, dit mon oncle, mais tu ne te figures pas,
sans doute, que le cur va te marier comme a tout bonnement; il te
va falloir te confesser, ajouta-t-il en riant.

--Ha! pour a, non! il en sera ce qu'il en sera, je me passerai
plutt de lui. Mais je voyais  a tant d'ennuis pour ma femme, tant
de tracasseries et peut-tre pis pour M. Masfrangeas, que j'en tais
tout ennuy. Mais quant  aller me confesser au cur Pinot, cet
oncle de contrebande, ni mme  aucun autre, je ne voulais pas le
faire  aucun prix.

En pensant  a, il me vint une ide; je racontai  mon oncle ce que
m'avait dit Ragot le rtameur, et je lui dis d'aller au bourg, sans
faire semblant de rien, de tcher de voir le cur, et de lui parler
de son pays, qui lui faisait dire bien des choses et  sa nice, et
que peut-tre a le rendrait plus ais.

Mon oncle alla d'abord  l'auberge et trinqua avec Marchou; puis
ils sortirent sur la place, et se mirent  causer avec un voisin,
contre l'arbre de la Libert qu'on n'avait pas encore coup. Un
moment aprs, le cur sortit de l'glise venant de dire sa messe, et
s'arrta avec eux. De suite, il se mit  parler de politique, comme
c'tait son habitude, mais bien entendu il n'tait pas d'accord avec
mon oncle, ni avec Marchou; quant au voisin il coutait tout,
ouvrait la bouche et ne disait rien pour ne se mettre mal avec
personne. Le cur tait fort en colre contre les rouges, comme on
disait en ce temps, et il faisait de grands gestes, disant qu'on
devrait mettre ces gens-l  la raison.

--A la raison? ripostait mon oncle; mais moi, je suis un de ceux que
vous appelez: rouges, et je crois en avoir autant que bien d'autres.

--Oui! oui! je m'entends; tous ces gens qui prchent le dsordre;
ces journaux comme la _Ruche_, qui excitent  la haine du Prsident
de la Rpublique, les dmoc-soc, on devrait faire taire tout cela.

--Et laisser parler les curs seulement, n'est-ce pas? acheva mon
oncle. H bien, coutez-moi: je suis un de ces hommes dont vous
parlez, et o voyez-vous que je prche le dsordre? Je voudrais au
contraire que chacun ft tranquille chez lui, en travaillant, et je
ne dteste rien tant que ceux qui exploitent les travailleurs, et
les rendent tellement misrables qu'ils les forcent  se rvolter:
voil les hommes de dsordre.

--Mon Dieu, dit le cur, encore vous, quoique vous ayez des ides
bien mauvaises, vous n'tes pas un mchant homme, mais parmi les
rouges et les socialistes, les gens honntes c'est l'exception.

--Oui, dit mon oncle, le triage que vous faites pour moi, parce que
vous me connaissez, d'autres le font pour leurs voisins rpublicains
qu'ils connaissent, mais moi qu'ils ne connaissent pas, je suis pour
eux une canaille, comme pour vous le sont tous les rpublicains que
vous ne connaissez pas: vous voyez comme c'est peu raisonnable.

Au bout d'un moment de cette discussion, mon oncle dit: Je m'en
retourne au moulin; tout a ne fait pas les affaires.

Le cur le suivit quelques pas, et lui parla de mon mariage, qu'il
ne fallait pas prendre le jeudi prochain, parce qu'il n'y serait
pas, devant aller  une confrence ce jour-l, et puis qu'il tait
temps de venir se confesser.

--C'est que, dit mon oncle, il n'en a pas bien envie.

L-dessus, le cur tressauta, et s'cria que c'tait la faute aux
journaux qui semaient l'impit, si on voyait des jeunes gens,
baptiss, refuser de se confesser; mais que pour sr, il ne me
marierait pas...

--Je crois, interrompit mon oncle, qu'Hlie aimerait mieux ne pas se
marier  l'glise plutt que de se confesser.

Ah! l-dessus, le cur s'emporta tout  fait.

--Alors, il se passerait de mariage? Tout honnte homme ne se croit
mari qu'aprs le sacrement cependant, et sans doute ce ne sont pas
les paroles de Migot qui marient? A la mairie, c'est une formalit
civile, un enregistrement, mais le vrai, le bon, le seul mariage
entre chrtiens, c'est le mariage  l'glise.

--Je ne vous dis pas. Mais vous savez, mon neveu est entt: il ne
se confessera pas, et si vous ne voulez pas le marier sans a, il se
passera du sacrement, comme vous dites; dj qu'il n'y est pas trop
port.

--Mais a ne s'est pas vu, jamais! s'cria le cur. Tous ces fameux
rpublicains se marient  l'glise comme les autres, ce qui prouve
bien qu'ils ne pensent pas ce qu'ils disent.

--Que voulez-vous, mon pauvre cur, fit mon oncle en goguenardant:
Si a ne s'est jamais vu, a se verra la premire fois dans votre
paroisse.

--Quel scandale! mon Dieu! mais a n'est pas possible, je verrai
Hlie.

--A propos, dit mon oncle, en quittant le cur; il m'a charg d'une
commission. Dernirement il a vu  Hautefort un de vos pays, un
peyroulier appel Ragot, et ce Ragot lui a fort recommand de vous
dire bien des choses,  vous et  votre nice.

La colre du cur tomba tout d'un coup. Il ouvrit deux ou trois fois
la bouche sans rien dire, comme une carpe qu'on a tire sur le
sable. On et dit qu'il avait reu un grand coup dans l'estomac;
enfin, il finit par dire en bredouillant: Bien, bien, merci bien.

--Ma foi, me dit mon oncle en arrivant, tu pourrais bien gagner ton
procs, avec la recommandation de Ragot.

Et nous nous mmes  rire de bon coeur.

Quelques jours aprs, j'tais seul au moulin; mon oncle tait 
Coulaures, et Gustou avait t rendre de la farine aux pratiques.
Jetant les yeux en aval, je vis venir, suivant la rivire, le cur
Pinot. Il entra au moulin avec un air crne, mais je voyais bien
qu'il y avait un peu de semblant. Il s'tait sans doute quelque peu
rassur  propos de Ragot, et s'tait peut-tre dit que mon oncle
avait ajout de son chef, la nice  la commission: en tout cas, il
faisait comme les gens qui sont dans une mauvaise passe; il payait
d'audace.

--H bien, mauvaise tte, que m'a dit ton oncle?

--La vrit, Monsieur le cur, rpondis-je en riant.

--Alors, tu ne veux pas te confesser?

--a n'est pas mon ide.

L-dessus il se mit  me prcher, disant qu'en ce cas, il ne
pourrait pas me marier, que les sacrs canons s'y opposaient; que ce
serait un grand scandale si nous n'allions pas  l'glise; que les
gens ne nous regarderaient pas comme maris, et beaucoup d'autres
choses.

--Ecoute, tiens, je suis arrangeant: je vais te confesser l, tout
prsentement, sur l'heure; tu n'as qu' me dire bonnement en gros ce
que tu as fait... sans quitter ton travail: voyons, ce n'est pas la
mer  boire?

Mais j'tais entt, comme avait dit mon oncle.

--Monsieur le cur, je ne veux me confesser d'aucune manire, ni
debout, ni  genoux, ni au confessionnal, ni dans le moulin. Si vous
ne voulez pas me marier sans a, eh bien, je me contenterai du
maire.

--Alors, tu ne seras pas mari; tu vivras tout simplement en
concubinage!

La moutarde me monta au nez, comme on dit, et je ripostai vivement:

--Je ne serai pas le seul dans la paroisse! Vous savez bien que je
pourrais en nommer qui vivent comme a, pas sans cur si vous voulez
d'une manire, mais sans maire et sans contrat!

Le cur comprit, resta coi un instant et me quitta en disant:

--Tu as tort de ne pas m'couter, grand tort.

Je ne sais pas trop au juste ce qui le dcida, mais deux jours aprs
il s'arrangea pour rencontrer mon oncle, et lui dit que pour viter
de scandaliser les mes pieuses, et pour que sa paroisse ne donnt
pas l'exemple d'un mariage: laque, comme il dit, il me marierait
tout de mme sans confession; que ce qu'il en faisait c'tait pour
viter un plus grand mal; mais qu'il ne fallait dire mot de tout a
 quiconque. Peut-tre bien que sa raison y tait pour quelque
chose, mais le diable ne m'terait pas de l'ide qu'il avait peur
aussi de voir mettre au jour ce qu'avait dit Ragot, touchant sa
prtendue nice.

Cette affaire m'avait un peu tracass, surtout  cause des chagrins
que a aurait pu donner  Nancy; aussi, lorsque le cur se fut
dcid, je fus content. Les derniers jours, je ne la quittais plus,
et je me complaisais  la voir arranger ses petites affaires bien en
ordre. Nous parlions de ce que nous ferions lorsque nous serions
maris, et de la manire qu'elle tiendrait la maison et comme nous
serions heureux au Frau, avec mon oncle qui tait si bon homme. Je
l'embrassais tant que je pouvais, et elle me donnait ses joues en
riant; mais elle ajoutait qu'il fallait tre sage et ne pas y
revenir  chaque instant. a n'tait pas par froideur qu'elle
faisait ainsi, car des fois en l'embrassant je voyais ses yeux se
fermer et je sentais son coeur battre bien fort; mais chez elle la
raison ne s'endormait jamais; et puis, il faut le dire, j'tais
moi-mme assez sage et point aussi hardi que le sont quelquefois les
garons.

Quelques jours avant la noce je voulus que nous allions convier la
demoiselle Ponsie. Un soir, ayant pi le jour que M. Silain n'tait
pas  Puygolfier, nous y montmes.

Elle tait dans le salon  manger, qui faisait l tristement son bas
toute seule. D'abord qu'elle nous vit, elle se douta pourquoi nous
tions monts, et venant vers nous, elle embrassa Nancy, et puis
nous fit asseoir. Lorsque je lui eus dit que nous tions venus pour
l'engager  notre noce, elle secoua la tte doucement, d'un air
triste, et nous dit qu'elle n'avait pas le coeur  aller  noces,
mais qu'elle viendrait  l'glise prier le bon Dieu de nous rendre
heureux.

--Tu as fait preuve de bon sens et de raison, Hlie, en choisissant
Nancy; je la connais bien, et je te promets que tu n'auras jamais
une heure de regret. Elle n'a rien, c'est vrai, mais tu as assez
pour elle, et ce que tu as, elle est femme  le faire prosprer. Ce
n'est pas tout les maisons, il faut surtout les conserver. Et on
voyait bien  a qu'elle pensait  la sienne, ruine par son pre.
Lorsque nous fmes pour nous en aller, elle tira de son doigt une
petite bague  pierre bleue et la passa  celui de Nancy; puis elle
l'embrassa encore, les yeux mouills, la pauvre crature.

--Demoiselle, lui dis-je, vous savez que vous aurez toujours au
moulin, des amis, bien petits, c'est vrai, mais qui vous aiment et
vous respectent bien; et si jamais vous aviez besoin d'eux, de jour
ou de nuit, comme que ce soit, ils seront toujours  votre service
et  votre commandement; je vous prie en grce de ne pas l'oublier!

--Merci, mon Hlie, merci, dit-elle en essuyant ses yeux, je te le
promets; adieu, mes enfants.

Nous redescendmes de Puygolfier, nous tenant par le bras, le coeur
un peu gros des peines de la pauvre demoiselle.

Enfin le jour arriva. Ma tante Gaucher tait venue d'Hautefort, deux
jours auparavant, pour faire tout appareiller, avec mon cousin le
marchal qui devait tre contre-nvi. Ds le matin, au jour, les
grandes marmites bouillaient au feu. Il y avait l cinq femmes:
notre Marion d'abord, puis la fermire du Taboury, ensuite la mre
Jardon, et sa soeur venue de Ngrondes pour aider, et enfin la nore
de Marchou l'aubergiste, qui tait une fine cuisinire pour la
campagne. a n'tait pas trop de toutes ces femmes pour tant de
monde que nous tions. Nous avions compt sur trente-cinq, mais il
se trouva que nous tions davantage; il y avait les parents d'abord:

Mon cousin Ricou et ma tante;

Martial Nogaret,  la noce de qui j'avais t, devers Brantme, et
sa femme;

Le grand Nogaret, le tanneur de Tourtoirac, avec un de ses fils, et
sa fille la plus jeune, une belle drole qui s'appelait Francette;

Un autre Nogaret, qui tait fermier du moulin du Bleufond, prs de
Montignac, et son ane;

Un autre cousin Nogaret aussi, meunier au moulin du Coucu, prs de
Nailhac, avec un petit de quinze ans, bien eycarabill, appel
Frdry. Ce Nogaret tait le plus pauvre de la famille, n'ayant
qu'un petit moulin  une paire de meules o l'eau manquait l't, en
sorte qu'il lui fallait porter moudre le bl des pratiques, au
Temple-de-l'Eau ou  Cherveix; et pour faire son travail, il n'avait
que deux mchantes bourriques: avec a, force petits enfants.

Aprs a, il y avait un frre de ma dfunte mre, mon oncle
Chasteigner, de Sorges, venu avec sa femme et deux de mes cousins.

Puis mon cousin Estve et son frre Aubin.

Et les amis ensuite.

M. Masfrangeas, que j'avais t chercher la veille  Coulaures au
passage de la voiture;

M. Vigier, le notaire qui avait pass notre contrat;

Migot le maire, sa femme et son fils le plus jeune;

Le fils Roumy, du bourg, et sa soeur Flicit, qui tait
contre-nvie avec mon cousin Ricou;

Lajaunias, l'aubergiste du _Cheval-Blanc_ de Savignac, avec sa fille
Toinette;

Jeantain de chez Puyadou, venu tout seul; les vieux taient rests 
la maison;

Lavareille, d'Excideuil, un ami de mon oncle, et une de ses filles
appele Aime;

Enfin l'ami Lajarthe.

Avec a, le vieux Jardon, les deux chabretares, Gustou, mon oncle,
ma femme et moi, a ne faisait pas loin d'une quarantaine  table.

On partit le matin de la maison, en rang, les musiciens en tte,
pour aller qurir la nvie  la Borderie. Ma tante et la Flicit,
qui l'avaient habille, nous oyant venir, la menrent.

Il y a de a plus de quarante ans, et je la vois encore. Qu'elle
tait belle, ma Nancy, et qu'elle avait l'air comme il faut! Dans
nos campagnes, a n'tait point la coutume en ce temps, ni gure
encore, d'habiller les filles de blanc le jour de leur noce. Nancy
avait une robe de fin mrinos bleu qui lui dcouvrait un peu le cou,
et la naissance de la poitrine o brillait le coeur que je lui avais
donn, suspendu par une chane d'or. Elle avait une coiffe avec des
dentelles,  l'ancienne mode prigordine, qui laissait voir deux
pais bandeaux de cheveux noirs. Avec a, de grands pendants
d'oreilles, son beau chle et des petits souliers avec des rubans et
c'est tout. C'tait une mise campagnarde, j'en conviens, mais je
l'aimais mieux que celles des villes. Je n'oublierai jamais, quand
je vivrais cent ans, le sourire avec lequel Nancy me reut lorsque
je m'approchai pour l'embrasser: Ma chre femme!

Ce n'est pas la coutume, chez nous, que le pre conduise sa fille le
jour du mariage. C'est le contre-nvi qui la mne  l'glise et le
mari mne la contre-nvie. Mais pour nous faire honneur, M.
Masfrangeas, qui reprsentait les Messieurs de l'hospice tuteurs de
Nancy, la conduisit  la mairie et  l'glise. Quand je dis  la
mairie, il faut dire chez Migot, parce que de btiment communal il
n'y en avait pas en ce temps-l. Dans une chambre, chez le maire, il
y avait sur une grande table les gros livres du cadastre, les
registres de mariage et autres, et un tas de papiers pleins de
poussire. Dans un coin, se trouvait un cabinet o l'on sentait
qu'il y avait des pommes, et avec un banc et trois ou quatre
chaises, c'tait tout.

C'est une chose bien tonnante que cette ngligence de presque tous
les maires de nos campagnes, pour tout ce qui se rapporte  la vie
civile. Les hommes de la Rvolution avaient voulu affranchir leurs
descendants de la tutelle des prtres, et c'est pour cela qu'ils
avaient donn au maire, reprsentant la commune, la mission de
constater les faits de la vie du citoyen, la naissance, le mariage
et la mort. Mais par notre btise, on a trait les actes civils
par-dessous la jambe. Les maires, dupes ou complices des curs,
n'ont jamais song  donner quelque solennit  celui qui y prte le
mieux, au mariage. Le peuple en a conclu que ce n'tait l qu'une
simple formalit. a commence  changer un peu; mais autrefois, le
vrai mariage tait  l'glise;  la mairie, on se faisait
enregistrer, et il y en a encore qui disent comme a.

Nous emes de la peine  entrer, les poux les contre-nvis, M.
Masfrangeas et mon oncle, dans la petite chambre qui servait de
mairie. Le pre Migot savait tout juste crire en grosses lettres,
et c'tait la demoiselle Vergnolle qui crivait les actes, car nous
n'avions pas de rgent en ce temps-l, dans notre commune. Il mit
ses lunettes de corne, et bredouilla ce qui tait crit sur les
papiers. Enfin, nous ayant demand si nous voulions nous prendre
pour mari et femme, aprs que nous emes rpondu oui, il nous
dclara unis au nom de la loi. Quand tout le monde eut sign, Migot
ne manqua pas de prendre ses droits en embrassant ma femme sur les
deux joues.

En sortant de la mairie, nous voil partis  l'glise. En entrant,
je vis  gauche prs du choeur, dans le banc de Puygolfier, la
demoiselle qui tait agenouille et priait Dieu, la figure dans ses
mains. Aussitt qu'il nous vit entrer, le marguillier alla qurir le
cur Pinot qui, aprs s'tre un peu fait attendre, sans doute pour
finir sa pipe, vint et s'alla vtir dans la sacristie.

Il faut bien dire que ni lui ni son marguillier n'imposaient pas
beaucoup plus que Migot. Le cur, qui fumait tout le temps,
empoisonnait le tabac, et avec a n'tait pas des plus propres.
Jeandillou en pantalon de droguet, pieds nus dans ses gros souliers,
avec son sans-culotte d'toffe, et sa chemise attache par des
liens, qui laissait voir les poils rouges de sa poitrine, tait bien
le marguillier de ce cur, et tous deux taient assez pitres.
Jeandillou tenait un gros livre tout crasseux et estropiait les
rpons que c'en tait risible. Moi, tout a m'ennuyait fort; je
pensais  la prtendue nice, et il me rpugnait grandement d'avoir
affaire  cet homme pour mon mariage. Aussi, quand tout fut
parachev, je fis tout bas un: Ha! de soulagement, et nous sortmes.

Et maintenant, je menais ma femme, et devant la porte, o taient
quelques gens du bourg venus par curiosit, comme nous sortions, des
vieilles femmes dirent: A cette heure elle est sienne!

Quand toute la noce fut hors de l'glise, les garons sortirent des
pistolets de leurs poches et les firent pter ferme: on connaissait
bien qu'ils n'avaient pas mnag la poudre. Les deux musiciens se
mirent en avant avec leurs chabrettes garnies de rubans, et nous
voil allant vers le Frau.

Je serrais le bras de ma femme contre moi, comme si j'avais eu peur
qu'on vnt me la prendre, et nous nous parlions tout bas en nous
regardant avec amour.

--Tu as ou, Nancy, lui dis-je, ces vieilles qui, tandis que nous
sortions de l'glise, disaient: A cette heure elle est sienne!

--Oui, dit-elle, elles avaient raison; maintenant je suis  vous
dans le bonheur ou le malheur, pour la vie...

--Ma chre Nancy!

--... Et je vous promets que je serai pour vous une bonne et honnte
femme.

--Oh! Nancy, que je voudrais t'embrasser pour ce que tu dis l!

--Je mettrai toute ma gloire  faire de manire que jamais vous ne
vous repentiez, mon cher Hlie, mon cher mari, d'avoir pris une
pauvre fille sans famille et sans fortune.

Tandis que je la regardais, au fond de ses yeux clairs il me
semblait apercevoir la bonne conscience qui la faisait parler ainsi.

Puis nous continumes de marcher sans rien dire, nous tenant serrs
l'un contre l'autre, et bien heureux. Les musiciens jouaient de
temps en temps, les pistolets partaient; mais nous n'entendions
rien.

--Ah a! dit au bout d'un moment, derrire nous, mon cousin, vous
n'tes pas bien riants, les nvis! a n'a plus d'air d'une noce,
mais d'un enterrement!

--Il ne faut pas se fier aux apparences, que je lui dis; nous sommes
contents sans que a paraisse, et plus qu'on ne le peut dire.

--Ah! par ma foi, le jour de ses noces, il faut faire voir qu'on est
content. Si je marchais devant avec Flicit et que nous fussions
les nvis, je serais bien content et je le ferais voir, par Dieu!

--Ne l'coute pas, Flicit, que je lui dis, c'est un enjleur de
filles.

--Oh! dit la petite Roumy, n'ayez de crainte, je le sais bien; mon
frre m'a dit qu'il avait une bonne amie  Excideuil.

--Comment! dit mon cousin, a se sait jusqu'ici! Jamais je ne
l'aurais cru. Mais a n'empche pas que je disais la vrit tout 
l'heure. Parce qu'on parle  une fille qu'on a vue en premier, a
n'est pas une raison pour ne pas rendre justice  celle qu'on trouve
en second lieu, et mme pour ne pas regretter de ne l'avoir pas
rencontre la premire...

--Ha! ha! ha! tu entends, Flicit, comme il sait arranger les
choses.

--Oui, rpondit la drole en riant tant qu'elle pouvait; je l'entends
bien, mais je ne le crois pas.

--Et que faut-il donc faire, dit mon cousin; pour que vous me
croyiez? dites-le, je le ferai, aussi vrai que je m'appelle Gaucher
Henri, ou autrement dit, Ricou!

--Rien! rien! dit-elle en riant encore.

Tout en babillant comme a, nous arrivmes au Frau. Tout le monde
s'carta un peu, au moulin ou le long de l'eau, en attendant le
dner. Les jeunes gens se promenaient avec les filles en leur
contant fleurette, et les vieux s'arrtaient de temps en temps pour
prendre une prise. Nancy alla poser son chle et vint me retrouver
devant le moulin, o je causais avec mes cousins de Brantme et
d'autres. Au bout d'un moment, mon oncle, qui revenait de la cuisine
dit  un des musiciens qui avait t soldat dans l'infanterie
lgre:

--Sonne la soupe, Cadet!

Et l'autre se mit  jouer en imitant la sonnerie de la soupe; mais
nous n'y comprenions rien, except Lavareille et Estve qui avaient
fait leurs sept ans, et nous dirent alors:

--Allons donc manger la soupe.

Le cuvier tait bien arrang, tout crpi de neuf et blanchi au
plafond et partout. Par terre, on avait fait une paisse jonche de
laurire qui lui donnait un air de fte. Quand nous fmes assis
tous, ma foi a faisait une belle table. Ceux qui avaient les
soupires en face d'eux servirent la soupe et on se mit  manger de
bon got, car il tait dj midi. Aprs la soupe, on apporta le
bouilli de chez nous: de la velle avec des poules qui avaient le
ventre plein de farce jaune. Le bouilli fini, tout le monde fut un
peu plus tranquille, car c'tait un bon fondement, et on commena 
causer entre voisins. Ils taient quelques-uns, mon cousin Ricou,
mon oncle Chasteigner, le fils Roumy, Jeantain de chez Puyadou et
Lavareille qui n'oubliaient pas de verser  boire, et avec a, mon
oncle Sicaire les rappelait  leur devoir de temps en temps:

--H! l-bas! vous ne versez pas  boire! Tu entends, Lajarthe!

--T'inquite pas, rpondait l'autre, ta barrique y passera: et on
trinquait entre voisins.

Aprs le bouilli on apporta des tourtires pleines d'abattis de
dinde, de salsifis et de boulettes de hachis, et en mme temps des
poulets en fricasse.

Puis aprs, on servit de la daube de boeuf; et il n'y avait personne
pour la faire comme la nore de Marchou, aussi il y en eut les trois
quarts qui y revinrent: la daube est une bonne chose quand elle est
bonne.

Ensuite de a, les femmes portrent sur la table deux grosses ttes
de veau dans leur cuir, avec un bouquet de persil dans la bouche, et
le petit Frdry, qui n'avait jamais vu chose pareille, s'esclaffa
de rire tant qu'il put.

Avec une sauce au vinaigre, a remettait un peu en got de manger,
aussi on ne laissa que les os des ttes.

Puis aprs on servit des canards farcis et des fricandeaux.

a commenait  bien aller; pour faire passer tout a il fallait
boire, et on buvait sec. Avec a il y en avait qui commenaient 
rencler et ne mangeaient plus gure, mais les plus crnes allaient
toujours. Sans montrer semblant de rien, je regardais faire le pre
Jardon qui tait au fond de la table; il revenait  tous les plats.
Sans doute il se faisait cette rflexion que jamais plus il n'aurait
une si bonne occasion, et il s'empiffrait tant qu'il pouvait, et
buvait de mme. Je crois que mme en ce moment l'avarice le
poussait, et qu'il se disait qu'en se remplissant bien la panse il
n'aurait pas tant besoin de manger chez lui le lendemain.

De mouton, il n'y en avait pas, parce que les gens chez nous ne
l'aiment point, je ne sais pas pourquoi. Avec a, on leur en fait
bien manger quelquefois dans les auberges, mais il ne faut pas
qu'ils le sachent.

Il y eut un petit moment de repos, et chacun devisait joyeusement en
trinquant, pour ne pas rester sans rien faire, quand tout  coup les
femmes portrent trois gros dindons rtis, et ma foi tout le monde
les regarda avec plaisir.

--Tandis qu'on les tranchait, les femmes trent les bouteilles qui
taient sur la table, et apportrent du vin de cinq ans de notre
vieille vigne, qui tait de crne vin.

A ce moment, on avait dj pas mal bu, et tout le monde tait un peu
rouge et bavardait. Je n'coutais gure ce qui se disait, je parlais
tout bas  Nancy au milieu du bruit, et lui serrant la main sous la
table, nous oubliions de manger.

Mais une fois que ces gaillards-l eurent fini le rti, ils
commencrent  nous plaisanter et  nous brocarder, comme c'est la
coutume aux noces; c'tait sal quelquefois, mais avec a rien de
trop.

Pour la desserte, on couvrit la table de tourtes aux prunes, aux
pommes, de massepains, de gaufres et de fruits: poires, pommes,
raisins, noisettes, est-ce que je sais? et avec a de grands
saladiers de crme. On n'avait pas oubli non plus de ces grandes
tartelettes qu'on appelle des oreilles de cur, je ne sais pourquoi,
et qu'on casse d'un coup de poing sur les assiettes: c'est sec, a
ne coule pas aisment, et il est forc de boire dur en mangeant.

A un moment, M. Masfrangeas tapa quelques coups sur son verre, et se
levant, les joues rouges, les yeux luisants, fit signe qu'il voulait
parler: quand on vit a tout le monde se tut.

Il commena par faire son compliment  la nvie, et  se fliciter
d'avoir t charg de reprsenter ses tuteurs au mariage. Ensuite il
fit l'loge de Nancy, de sa personne, de sa sagesse, de son bon
sens, de son honntet et de son bon coeur, et il dit qu'une dot
comme a assurait la prosprit d'une maison, mieux que la fortune.
Aprs cela, passant  moi, il convint que, quoique jeune et un peu
original dj, j'avais montr du jugement en prfrant cet apport 
l'argent, en prenant une fille pauvre de bien, mais riche de
qualits.

Il continua, disant que c'tait ainsi qu'il en devrait tre
toujours; que les jeunes gens ne devraient se dcider que d'aprs
les convenances de personnes, et les qualits du coeur et du
caractre, parce que c'tait l des richesses qui valaient mieux que
les cus ou les meilleures hypothques, et que l'on ne craignait pas
de perdre.

Il parla ainsi un moment, et tout le monde l'coutait en silence,
car il disait de bonnes choses en patois, et a faisait grand
plaisir d'our, dans notre langage paysan, de fortes paroles qu'on
n'est pas accoutum d'entendre, aux noces, ni ailleurs.

En finissant, il dit qu'il esprait que nous aurions beaucoup
d'enfants pareils  nous, ce qui fit rougir Nancy qui pendant tout
ce prchement baissait les yeux; il ajouta qu'il ne nous souhaitait
pas le bonheur, mais qu'il nous le prdisait, parce qu'il tait
force force que, dans les conditions o nous nous tions maris,
nous fussions heureux. Tout ce que nous pouvons dsirer aux nvis,
braves gens, c'est la sant, et pour cela, si vous voulez, nous
allons y boire.

Tout le monde battit des mains, et les verres tant remplis, chacun
se leva et vint trinquer avec nous, aprs M. Masfrangeas.

Quand on se fut rassis, on parla de chanter, et ce fut le fils Roumy
qui commena.

Tandis qu'il chantait, et que tout le monde coutait en regardant,
je vis mon cousin Ricou qui avait fait semblant de tomber son
couteau, et se coulait sous la table. Je dis un mot  l'oreille de
Nancy et elle rassembla ses cotillons, et ramena ses pieds sous sa
chaise. Lui arriva  quatre pattes sous la table, et dit tout
doucement:

--Cousine, laissez-moi prendre votre lie-chausse.

Nancy, sans rien dire, tira de sa poche un ruban bleu et tenant
toujours ses jambes serres, le lui donna et il s'en retourna.
Lorsqu'il se remit  sa place, il avait l'air tout capot, et je me
mis  rire en le regardant. La chanson de Roumy finie, mon cousin
coupa la soi-disant lie-chausse en morceaux, et les distribua aux
jeunes gens qui les mirent  leur boutonnire.

Et on continua  chanter, et dans les chansons, il y en avait de
gaies, et a faisait rougir un peu Nancy, comme aussi les
plaisanteries qu'on nous faisait: plaisanteries de nos anciens,
vieilles et naves comme eux. Pour dire ce que j'en pense, j'aime
encore mieux ces coutumes paysannes que celles des bourgeois, qui
trouvent a pas distingu, et s'en vont en voyage au sortir de
table, comme s'ils avaient honte de dormir ensemble au vu de tous
leurs parents et amis; que ne gardaient-ils leur ancienne crmonie
du coucher de la marie, au lieu de s'ensauver comme deux amoureux
qui se drobent pour aller faire l'amour?

On porta enfin le caf, et pour quelques-uns qui taient l, comme
le cousin du Coucu et d'autres, c'tait une chose rare. Il nous
avait fallu emprunter des tasses chez Marchou, et Jeantain en avait
port de chez lui, et Lajaunias aussi, car on pense bien que nous
n'en aurions jamais eu assez pour tant de monde.

Quand on eut fait force brlots, rincettes, sur-rincettes avec de
l'eau-de-vie du pays, et pris du cognac que j'avais apport, mon
oncle alla chercher une grande bouteille de pinte et dit:

--Voici de l'eau-de-vie faite par mon grand-pre il y a de a
quarante-cinq ou six ans. Je l'ai garde depuis longtemps pour cette
occasion: rincez donc vos tasses et nous allons boire  la sant de
mon neveu et de ma nice, ou pour mieux dire, de mes enfants.

Entendant cela, Nancy me serra la main et ses yeux se mouillrent.

Mon oncle fit le tour de la table pour servir chacun de sa main, et
quand il eut fini, il revint  sa place et, levant sa tasse, dit
posment:

--Il me semble qu'en buvant cette eau-de-vie faite par mon
grand-pre et conserve avec soin par mon pre, nos anciens qui sont
morts se joignent  nous en ce moment, pour boire  la sant de
leurs enfants.

Et une dernire fois, aprs avoir trinqu et bu  notre sant, tout
le monde suivit M. Masfrangeas qui s'tait lev, et nous fmes nous
promener le long de la rivire, ce qui ne faisait pas de mal aprs
tre rests  table cinq heures d'horloge.

Le soir, la jeunesse parla de danser et on monta dans la grande
chambre, o je dansai la premire contredanse avec ma femme et les
contre-nvis. Puis aprs, tous les jeunes gens voulaient danser avec
Nancy, soit une bourre ou une sautire, et il fallut qu'elle les
contentt par honntet. Tandis que nous tions l, mon oncle vint 
la porte et me cligna de l'oeil. Je sortis et il me dit alors
d'aller au jardin, o la servante de Puygolfier voulait me parler.

J'y allai, et la grande Mette me dit que la demoiselle Ponsie me
faisait dire que si nous voulions monter, de peur d'tre tracasss,
elle nous avait prpar une chambre, et que M. Silain n'y tait pas.

Malgr a, quoiqu'il n'y ft pas, a m'aurait gn de coucher sous
son toit, et Nancy encore plus, depuis ce qui s'tait pass entre
nous dans les bois-chtaigniers. Je fis donner le merci  la
demoiselle, en lui disant que nous nous tions prcautionns de ce
ct-l.

Etant rentr dans la chambre, je dansai encore avec ma cousine de
Brantme, et sur les dix heures, je sortis en disant que j'allais
faire faire un vin  la franaise. Au bout d'un moment, Nancy vint
me rejoindre derrire le mur du jardin; je lui mis son chle sur les
paules, car il faisait frais, et la prenant par le bras, nous nous
en allmes vers le Taboury,  travers les bois.

Quel heureux moment que celui o nous fmes seuls tous deux,
marchant doucement sous les toiles, serrs l'un contre l'autre,
sans rien dire, tant nous tions contents d'tre mari et femme pour
la vie! Je ne passe jamais dans les sentiers que nous avons suivis,
sans me remmorer cette nuit-l.

J'avais fait le mot  la femme du fermier, et elle nous avait
prpar un lit dans une petite chambrette bien propre, o on ne
couchait pas d'habitude. Je pris la clef dans un trou de mur qu'elle
m'avait enseign, et tant entrs, je refermai la porte en disant 
Nancy: C'est les autres qui seront attraps quand ils nous
chercheront.

En attendant, ils s'amusaient toujours tant qu'ils pouvaient;
quelques-uns se remirent  boire, d'autres dansaient, tandis que les
gens raisonnables parlaient d'aller se coucher. Mais auparavant, mon
cousin Ricou et Roumy avaient fait faire un tourin  la Marion, et
sur les deux heures du matin, il s'agissait de le porter. Mais il
fallait nous trouver, ce qui n'tait pas ais, car aucun ne pouvait
s'imaginer que nous nous tions en alls  plus de demi-heure de
chemin par les bois. Ils cherchrent dans toute la maison, et ne
nous trouvant point, ils pensrent que nous tions  la Borderie et
s'y en furent. Comme ils ne nous y trouvrent point, ils revinrent
au Frau, et descendirent au moulin. Dans la chambre de Gustou, ils
le trouvrent couch avec mon cousin Estve, et allant dans celle de
mon oncle, ils le trouvrent aussi couch  l'ancienne mode dans le
grand lit, avec M. Masfrangeas qui ronflait dur. Ils furent tous
coyonns, car aux noces, c'est  qui se moquera des autres: les
nvis se cachent de leur mieux, et les convis cherchent de mme;
tant pis s'ils ne trouvent pas, on se moque d'eux.

C'est ce qui arriva aux ntres: quand ils revinrent  la cuisine, la
Marion et la femme du Taboury et ma tante les plaisantrent, et leur
dirent qu'ils ne savaient pas dnicher, que pourtant c'tait bien
facile de nous trouver, et autres choses pareilles. Enfin pour en
finir, ces femmes leur dclarrent que c'tait inutile de continuer
 nous chercher, que nous tions  Puygolfier o la demoiselle nous
avait retirs. D'aller l, il n'y fallait pas penser, aussi ils
mangrent leur soupe  l'oignon, se remirent  danser un moment, et
puis on alla se coucher.

M. Vigier s'en tait retourn sur sa jument; Roumy emmena chez lui
mon oncle Chasteigner avec sa femme, et Lavareille avec sa fille;
Nogaret du Bleufond et l'autre Nogaret du Coucu s'en furent coucher
chez Marchou, et les autres s'eyzinrent. On ddoubla les lits dans
la grande chambre et partout; enfin on s'arrangea pour le mieux. Les
plus enrags passrent la nuit  boire, et sur les quatre heures du
matin, Jeantain et mon cousin Ricou s'en furent tirer l'pervier,
disant qu'ils voulaient prendre un peu de poisson pour se dgraisser
les dents.

Le lendemain, il fallut recommencer. Aprs dner, Nogaret du
Bleufond, Nogaret du Coucu, et Lavareille s'en furent, ainsi que mes
cousins les Estve, et Lajaunias, de Savignac. M. Masfrangeas s'en
tait all le matin avec mon oncle, pour attendre la voiture de
Prigueux. Le soir, nous tions bien encore quinze ou dix-huit 
table. Aprs souper, les uns s'en furent de nuit et d'autres
restrent encore  coucher.

Pour dire la vrit, ma femme et moi, il nous tardait d'tre un peu
tranquilles, mais nous n'en faisions pas pour a mauvaise figure 
nos parents et amis; au contraire, nous les ftions de notre mieux.

Le soir du troisime jour, nous soupmes dans la cuisine comme de
coutume; il n'y avait plus, en fait d'invits, que ma tante Gaucher
et mon cousin, et les Nogaret de Brantme. Le lendemain matin, ils
partirent tous, et nous voil seuls.




VII


La maison reprit son air habituel, et chacun de nous son train
ordinaire. Moi je m'occupais du moulin avec Gustou, et mon oncle
allait  la Borderie o se btissait la grange, pour laquelle il
fallait mener du sable, des bois, et des tuiles afin de la couvrir.
Quand je dis que la maison reprit son air habituel, c'est une
manire de dire qu'elle redevint tranquille comme avant la noce;
mais pour dire vrai, elle tait autrement plaisante. Dix fois le
jour je montais du moulin, pour voir ma femme et lui dire un petit
mot d'amiti, et je m'en retournais au travail. Des fois, elle
descendait avec son ouvrage et rapiait du linge ou des hardes,
tandis que je faisais moudre. Lorsque je m'en allais en route,
chercher du bl ou rendre de la mouture, il me tardait d'tre de
retour; et quand de loin je voyais les grands chtaigniers de la
cime du terme, et ensuite fumer la chemine de la maison, je me
sentais tout rjoui. Alors en cheminant je me disais qu'il n'y avait
pas de sort plus heureux que le mien; ayant une belle et bonne femme
que j'aimais bien, et qui me le rendait, et vivant tranquille avec
mon oncle en travaillant, ne craignant point la misre et n'enviant
pas la richesse. Quelquefois, je me pensais combien j'avais eu
raison de laisser la ville pour venir demeurer au Frau. Si j'tais
rest  la Prfecture, j'aurais t pour ainsi dire toujours esclave
et prisonnier dans un bureau; je me serais mari avec une demoiselle
qui aurait voulu faire la belle dame, tre cossue pour aller  la
promenade,  la musique et au bal; j'aurais eu une femme que les
officiers auraient guigne si elle avait t jolie, et qui m'aurait
peut tre fait tourner en bourrique et ruin. Au lieu de a, j'tais
libre, matre chez nous, ne devant rien  personne, travaillant
comme je l'entendais; et j'avais une bonne femme bien aimante, bonne
mnagre, ne pensant qu' bien faire  ceux qui taient autour
d'elle, et  faire prosprer la maison.

Lorsque j'tais  porte de chez nous, je faisais claquer mon fouet,
ce qui faisait enlever nos pigeons picorant dans l'orge ou la
garaube, et je voyais venir sous l'auvent, ou se mettre  la
fentre, ma Nancy, qui me faisait signe de loin, et a me donnait
des jambes pour finir d'arriver quand j'tais fatigu.

Au bout de quelque temps, la Marion me dit:

--Ecoutez, Hlie, votre femme est une bonne femme, a c'est sr, et
quelqu'un qui dirait le contraire, je lui dirais qu'il en a menti;
mais, depuis longtemps, j'ai toujours t chez des curs, habitue 
mener les choses  ma mode, n'y ayant pas d'autre femme chez eux, de
manire que je ne sais pas faire autrement. Or,  cette heure, il
est juste que votre femme soit matresse ici et qu'elle gouverne
tout  sa fantaisie; mais moi, vous comprenez, j'ai quarante ans
passs, et j'ai pris des habitudes que je ne saurais pas perdre
comme a. Il vaut mieux que vous preniez une chambrire jeune, qui
aidera votre femme et qu'elle apprendra  sa manire, et moi je me
chercherai une place: jeudi qui vient, j'irai avec vous  Excideuil,
pour voir.

Je trouvai que Marion avait raison, et je le dis  mon oncle qui fut
de mon avis. Nous prmes une fille de Saint-Sulpice appele Suzette,
qui marchait sur ses dix-sept ans, et quant  Marion, elle se plaa
chez le cur de Saint-Paul-Laroche, dont la servante venait de
mourir.

L'hiver se passa tranquillement au Frau. Les eaux dbordrent, mais
ne firent pas trop de dgt, et nous avons eu plus de mal d'autres
fois. Le soir aprs souper, nous tions autour du feu runis, mon
oncle fumant sa pipe dans la queyrio, ma femme faisant son bas,
Suzette filant sa quenouille, Gustou pelant les chtaignes en
racontant ses histoires, moi lui aidant  peler. Je me pensais lors
que nous tions bien heureux; mais tout de mme, il y avait des
choses qui nous tracassaient mon oncle et moi, c'tait de voir comme
les affaires du pays allaient mal.

Quelquefois, je lisais la _Ruche_, et mon oncle m'coutait tout
triste, se demandant comment tout a finirait. En ce temps-l, on
commenait  faire arracher les arbres de la Libert  Paris,
soi-disant parce qu'ils gnaient, et les soldats marchaient contre
les citoyens qui se rassemblaient pour les dfendre. Chez nous, les
nobles, les curs, les bourgeois, disaient tout haut que la
Rpublique n'en avait pas pour six mois. Le cur Pinot ne se gnait
pas pour prcher, le dimanche, que le seul remde aux maux de la
France, c'tait de la jeter  bas. Et lui, mchant petit cur de
campagne qui aurait d tre respectueux pour un suprieur, il
blmait hautement l'archevque de Paris qui, dans un mandement,
avait dit que l'Eglise respectait tous les gouvernements qu'elle
trouvait tablis, mme ceux sortis d'une rvolution, pourvu qu'ils
fissent leur devoir. a n'allait pas au cur, a, et il traitait ce
brave archevque, comme si c'et t quelque pauvre diable de
socialiste pareil  Lajarthe: il ne se rappelait plus, la tte de
citrouille, que lui aussi avait dit la mme chose, le jour o il
avait bni l'arbre de la Libert devant son glise.

Quant  M. Silain, il criait, partout et  qui voulait l'entendre,
qu'il n'y avait pas  disputer avec les rouges, qu'il n'y avait qu'
les foutre  l'eau partout.

C'est une chose bien triste, quand on y pense, qu'une classe de
citoyens cherche toujours  matriser les autres, sous prtexte de
religion ou de gouvernement. Autrefois, c'tait les catholiques qui
traitaient les protestants comme des chiens, leur volaient leurs
enfants, les envoyaient aux galres et les chassaient de France;
c'tait aussi les nobles qui se prtendaient les matres du peuple,
et le tenaient dans une dure condition. Et pour lors, c'tait les
riches, ceux qui jouissaient, qui voulaient maintenir les pauvres,
ceux qui travaillaient, ceux qui souffraient, dans leur misre. Le
cur Pinot disait l dessus, croyant rpondre aux rpublicains, que
le travail tait la loi de Dieu depuis la maldiction d'Adam, et que
par consquent ceux qui subissaient cette loi n'avaient pas  se
plaindre. Mais il n'expliquait pas pourquoi, parmi les enfants
d'Adam, il y en avait qui ne travaillaient point, et ne gagnaient
pas leur pain  la sueur de leur front, mais, au contraire,
vivaient, largement et  l'aise, du travail des autres. Si btes que
nous fussions alors, nous autres paysans, nous comprenions bien a:
nous n'aurions pas trop su le dire, mais nous le sentions. Il n'y
avait personne dans la commune, par exemple, qui ne trouvt que M.
Silain tait un mangeur, un homme qui toute sa vie avait t inutile
et mme nuisible; et quand il parlait de foutre les autres  l'eau,
tout le monde pensait qu'il faudrait commencer par lui.

Plus il allait, plus il devenait mchant, M. Silain, quoiqu'il ne le
ft pas de nature, comme je l'ai dit. Mais maintenant, il voyait
qu'il s'enfonait tous les jours davantage, et que dans quelques
annes, pas beaucoup, tout serait mang, a le rendait fou. Il y
avait des moments o a lui faisait mme faire des btises contre
ses intrts, comme lorsqu'il renvoya ses mtayers de dedans la
cour, qui taient l depuis une centaine d'annes, et qui
nourrissaient la maison, car c'tait de bons travailleurs.

Je ne sais pas trop  quel propos a arriva, mais il parat qu'il
tait furieux aprs le frre plus jeune du mtayer, qui venait de
rentrer du service ayant fait ses sept ans, et qui lui rpondit, un
jour qu'il se fchait pour des riens et les traitait comme des
chiens:

--Vous savez, notre Monsieur, qu'il n'y a plus d'esclaves! mme les
ngres sont hommes, aujourd'hui!

L-dessus il les avait renvoys. Le mtayer avait bien t le
trouver et avait demand pardon pour son frre, le pauvre diable; la
demoiselle Ponsie avait pri, suppli et mme pleur, rien n'y avait
fait. Le garon qui lui avait rpondu tait all se louer ailleurs,
mais a n'tait pas assez, et il leur fallut partir tous.

Qu'avaient-ils  dire?

La terre tait  lui, n'est-ce pas? Et s'il lui plaisait d'y mettre
d'autres mtayers, ou de la faire valoir par des domestiques, ou de
la laisser en friche, qui pouvait l'en empcher?

Sans doute ils auraient pu rpondre que cette terre, sans eux, n'et
amen que des ronces, des chardons, de l'ivraie et de la tranasse;
que leur travail seul lui faisait porter du revenu; que depuis cent
ans les peines et les sueurs de quatre gnrations de leur famille
l'avaient amende, bonifie et faite, pour ainsi parler, et qu'il
tait bien dur d'en tre chasss. Mais quoi, il n'y avait pas de
loi, pour estimer la plus-value donne par le travail, et les
rcompenser; et puisqu'il n'y en avait pas, pouvaient-ils rsister?
Les gendarmes d'Excideuil n'taient-ils pas prts  empoigner, le
procureur de Prigueux prt  requrir, les juges prts  condamner,
et les geliers de la prison, contre Tourny, prts  enfermer?
Triste chose que le pauvre soit toujours trangl par la loi.

Les misrables gens se prparaient donc  partir; mais le cur
Pinot, venant un jour au chteau, entra chez eux et les consola  sa
manire. Il leur reprsenta que rien dans le monde n'arrivait sans
la permission divine, et que, par ainsi, Dieu trouvait bon qu'ils
fussent renvoys puisqu'ils l'taient en effet. Et il les exhorta 
se soumettre aux vues de la divine Providence, qui sait mieux que
nous ce qui nous convient. Les pauvres diables n'avaient rien 
rpondre  a; la loi divine tait aussi dure pour eux que la loi
humaine, et ils se rsignaient. Aprs ce petit prchement, le cur
s'en fut souper avec M. Silain, qui l'avait invit  manger d'un
livre en royale.

L'injustice m'a toujours soulev et rvolt; je n'ai jamais pu la
supporter ni pour moi ni pour les autres. Aussi cette mchancet de
M. Silain me mettait dans une colre noire. J'aurais donn je ne
sais quoi pour que la grange de la Borderie ft prte, afin de
prendre ses mtayers et de les mettre bien  leur affaire tout prs
de lui, pour lui faire dpit. Je ne me gnais donc pas, comme on
peut le croire, pour dire tout ce que je pensais de sa mchante
action. Mais il faut le dire, gure personne ne faisait comme moi.

M. Lacaud disait partout, non pas  moi, car je l'aurais bien
relev, mais il disait  qui voulait l'couter, que M. Silain avait
bien fait de jeter ces insolents  la porte; et les pauvres gens 
qui il s'adressait rpondaient:

--Que voulez-vous, il est le matre! Lajarthe, lui, disait tout
hautement que des hommes comme M. Silain taient des btes
nuisibles:

--Vois-tu, mon pauvre Hlie, nous autres pauvres paysans, nous avons
t tellement crass pendant des sicles, que nous ne pouvons par
finir de nous relever. Au lieu de faire comme les porcs qui courent
tous au secours de celui des leurs qui est attaqu, nous ferions
plutt comme les chiens qui tombent sur celui de la meute que le
matre bat: c'est triste!

--Il n'y a qu'un remde  a, disait mon oncle, c'est l'instruction
et la libert. Les gens finiront par comprendre que c'est leur
devoir et leur intrt de se soutenir, et qu'ils seront les matres,
le jour o ils sauront tous dire aux Silain, aux Pinot, aux
Lacaud:--Non!

Le jour du dpart des mtayers de Puygolfier, ils passrent devant
chez nous, pour traverser au gu, emportant sur une charrette leur
pauvre mobilier. Le pre allait devant les boeufs, se retournant de
temps en temps pour leur crier: H! h! et les piquer de
l'aiguillon. Sur le devant de la charrette, on avait fait une place
o tait assis le grand-pre, infirme. Une table longue  pieds
massifs, deux bancs, un vieux cabinet de cerisier noirci par la
fume, une maie, deux vieux chlits piqus par les vers, deux ou
trois chaises  moiti dpailles, un dvidoir fait  coups de
hache, une barrique vide, s'entassaient sur la charrette.
Par-dessus, taient jetes les paillasses de grosse toile rapices
de morceaux diffrents, et deux vieilles couettes jaunies. Deux
seaux se balanaient sous la charrette, avec des paniers o il y
avait des bouteilles vides, des fours d'oignons, des pelotons de
fil, et d'autres o gisaient des poules les pattes lies. Aux
ridelles taient accroches des affaires: une oulle pour les
chtaignes, une tourtire  faire les millassous, une marmite, une
pole  longue queue et plusieurs paires de sabots uss. Dans les
endroits o le chargement laissait des vides, on avait plac un sac
de farine  demi plein, quelques pots de terre, des hardes, des
chiffons et deux tourtes de pain noir. A la cime de ce pilo de
meubles et d'affaires, taient assis, sur les paillasses, deux
enfants de quatre et de sept ans.

Voil toute la richesse de cette famille; voil tout ce que depuis
une centaine d'annes elle avait amass par un travail dur et
acharn! Et maintenant qu'on nous dise que la proprit vient du
travail! pour quelques-uns, je ne dis pas; mais combien est grande
la foule de ceux qui de pre en fils travaillent, suent et peinent 
force, et sont misrables!

Nous savons a chez nous, et c'est pourquoi on dit communment: Les
pauvres seront toujours pauvres!

Ah! quand donc se lvera sur le peuple le soleil de la Justice!

A ct de la charrette, marchait une forte femme brune, avec un
nourrisson sur les bras, et son bas dans sa poche de tablier. Un
drole de seize ans se tenait prs d'elle, et de temps en temps
portait le petit enfantelet pour soulager sa mre, qui pendant ce
temps, comme une vaillante femme qu'elle tait, faisait un tour ou
deux de bas; derrire, le labri suivait en trottinant. Tout ce monde
tait triste et dolent de quitter la mtairie que la famille
travaillait depuis si longtemps, et o le grand-pre, infirme, tait
n avant la Rvolution. Mais cette tristesse tait muette et
rsigne, c'tait la tristesse du pauvre paysan prigordin, qui
depuis des sicles et des sicles mord les dures ttines de la
Pauvret.

Il tombait une petite brume fine. La charrette tressautait
lourdement sur les pierres du chemin, et les enfants, juchs en
haut, s'attrapaient  la corde qui serrait le chargement, afin de
n'tre pas jets  terre.

Au moment o ils passaient devant chez nous, M. Silain se trouva
justement l, revenant de la chasse. Cette rencontre le contraria
peut-tre, mais il n'y avait pas moyen de l'viter; il s'arrta donc
pour laisser sortir la charrette du chemin troit. Le pre, qui
allait devant les boeufs, souleva son bonnet et lui dit: Bonsoir,
notre Monsieur; politesse prudente du pauvre, qui ne sait pas ce que
le sort lui rserve. Le vieux infirme ne salua pas, lui; il n'en
avait pas pour longtemps, et n'avait rien  mnager; partout on
trouve six pieds de terre pour y dormir en paix... La mre ne dit
rien non plus, mais dans ses yeux passa un clair de haine, qui et
fait comprendre  M. Silain, s'il s'en ft donn garde, _La
Jacquerie_ et _Quatre-Vingt-Treize_, ces explosions de colres
amasses et envieillies, pendant de longs sicles de misre et
d'oppression.

Pendant ce dfil, les droles restrent silencieux comme de petits
sauvages, tandis que le labri, fourr sous la charrette, ne cessait
de japper aprs les chiens de M. Silain, qui chassait tout son monde
de Puygolfier.

J'tais mont sous l'auvent, ne voulant pas parler  M. Silain. Cet
homme me faisait horreur maintenant, depuis qu'il rendait malheureux
sa fille et tous ceux qui l'entouraient.

--Pauvres gens! dit ma femme.

--Ha! Je regrette bien, lui rpondis-je, que la grange n'ait pas t
prte, nous les aurions pris  la Borderie.

Mais j'ai t un peu devant tandis que j'y tais, pour faire voir
toute la mchancet de M. Silain. Il me faut maintenant revenir en
arrire, pour raconter une affaire qui m'arriva, il n'y avait que
quelques mois que j'tais mari.

Un samedi du mois de fvrier, c'tait en 1850, j'tais all au
march de Thiviers, je ne me rappelle plus pourquoi, et tout en
faisant mes affaires, je vis passer ce grand chenapan de marchal
que j'avais si bien frott  Ngrondes, le jour de la dernire vte,
parce qu'il faisait l'insolent avec Nancy. Il avait un fusil pendu 
l'paule par une bretelle de lisire, et en passant prs de moi il
me regarda d'un mauvais oeil. Mais je m'en moquais bien  cette
heure, Nancy tait  moi, et il n'y avait rien  faire. Je
m'attardai un peu dans une auberge, avec mon oncle Chasteigner qui
tait venu vendre des truffes, et l'_Angelus_ sonnait quand je
partis.

Je m'en allais tranquillement, marchant d'un bon pas, car il me
tardait d'arriver, comme toujours lorsque j'tais dehors. J'avais
pass Puyfeybert, et je n'tais pas bien loin de la Cte, dans le
chemin qui traversait un bois-chtaignier, lorsque, en arrivant  un
endroit o il y avait un gauliadis ou bourbier, il me sembla voir
remuer quelque chose derrire un gros chtaignier qui se trouvait
sur la gauche. Au lieu de passer par le sentier que les gens avaient
fait dans le bois, pour viter le gauliadis, ce qui m'aurait men
passer rasis le gros chtaignier, je traversai dans la boue en
enjambant sur des grosses pierres qu'on avait mises dans ce mauvais
chemin. J'tais presque sorti de l, quand tout d'un coup, je me
sentis pouss par derrire et cribl, comme si on m'avait jet une
poigne de graves, et en mme temps j'entendis un coup de fusil.
Cette pousse, au moment o je n'avais qu'un pied pos sur une
pierre, me fit trbucher et tomber. Etant tendu tout de mon long,
j'entendis les pas d'un individu qui s'en galopait, et, tournant la
tte tout doucement, je vis un grand gaillard avec un fusil. Pardi,
que je me pensai, c'est cette canaille de marchal; et je restai un
moment tranquille, parce que je n'entendais plus ses pas, et que je
me disais qu'il s'tait plant et qu'il tait capable de venir
m'assommer  coups de crosse si je bougeais. Mais n'entendant rien
et ne me voyant pas remuer, il crut m'avoir tu et reprit sa course.

Quand je fus bien sr qu'il tait loin, je voulus me relever, mais
les plombs m'taient entrs dans les reins et dans les cuisses, et
j'eus du mal  me mettre sur mes jambes, tant je souffrais. Une fois
debout, je repris mon chemin en m'aidant de mon bton, marchant pas
 pas. Je sentais que je n'avais rien de cass ni rien d'abm dans
la carcasse, et a me faisait prendre courage. Il me fallut tout de
mme une demi-heure, pour aller jusqu' la Cte, et quand je fus l,
les gens me firent boire un coup et deux hommes me soutenant chacun
sous un bras me menrent jusqu'au Frau. Quand ma pauvre femme, bien
inquite dj de ce que j'tais anuit, me vit dans cet tat, elle
jeta un grand cri et me prit dans ses bras, tandis que mon oncle et
Gustou accouraient bien vite. On m'assit prs du feu, et on m'ta
mon havresac qui tait plein de gros plomb de loup. Gustou partit de
suite pour aller chercher le mdecin de Savignac. En attendant, on
me mit au lit, et je m'endormis, aprs avoir cont comment l'affaire
tait arrive. Mais je ne dis pas que c'tait ce sclrat de
marchal, parce que a aurait encore fait plus de peine  ma femme,
de penser que c'tait  cause d'elle que j'avais attrap a.

Le mdecin vint le lendemain, me tira une dizaine de plombs, et me
dit que j'avais eu de la chance d'avoir mon havresac avec quelque
chose dedans, qui avait amorti le coup, parce que si j'avais reu
toute la charge dans le corps, j'tais un homme mort.

Aussitt qu'il fut sr qu'il n'y avait pas de danger, mon oncle prit
la jument et s'en fut  Thiviers parler aux gendarmes, puisque
c'tait dans leur renvers que l'affaire tait arrive. Le brigadier
monta  cheval et vint avec un gendarme pour me demander comment a
s'tait pass; quand ils furent  l'endroit, ils trouvrent une
bourre de fusil; c'tait une feuille de vieux livre. Lorsque je leur
eus bien tout expliqu point par point, et que je leur eus dit qui
je croyais que c'tait, ils s'en retournrent emportant les plombs
qu'on m'avait ts du corps, et la bourre du fusil.

A Thiviers ils s'enqurirent. Au bureau de tabac, on leur dit qu'un
garon dont le signalement rpondait assez  celui du goujat tait
venu acheter du plomb double zro, pour tuer le loup qui venait
souvent rder la nuit autour de son village,  ce qu'il disait. Cet
individu avait aussi achet pour quatre sous de tabac  fumer. Le
plomb et le tabac avaient t plis dans des feuilles d'un vieux
livre qui tait sur le comptoir, et, vrification faite, la bourre
ramasse sur le chemin tait une feuille de ce livre.

Le marchal fut amen  Thiviers et conduit au bureau de tabac. La
marchande, interroge, dclara que celui qui avait achet le plomb
et le tabac avait bien une figure  peu prs comme celui-l, mais
tait bien moins grand.

Il tait clair que cette canaille avait fait acheter le plomb par un
autre, mais il fallait trouver cet autre. Autrefois la justice
n'tait pas si bien mene qu'aujourd'hui, et par-dessus le march, 
ce moment-l, les gendarmes avaient assez d'ouvrage pour surveiller
les rouges, de manire qu'il arrivait assez souvent qu'il se
commettait des crimes dont on ne trouvait jamais les auteurs, comme
c'tait arriv pour l'assassinat de ce porte-balle, prs du Frau. a
arriva aussi pour mon affaire: les gendarmes cherchrent,
interrogrent plusieurs individus, mais, en finale, ils ne purent
mettre la main sur celui qui avait achet le plomb. Pourtant,
c'tait un ami du marchal qui ne valait pas plus que lui, comme on
le sut trop tard; ils avaient djeun ensemble dans une auberge et
il semble qu'on aurait pu le trouver, mais enfin on ne le trouva
pas.

Au reste, il faut dire qu'en ce temps-l les gens ne tenaient pas
beaucoup  tmoigner en justice, et se cachaient, parce que c'tait
chose toujours pleine de drangements et d'ennuis; sans compter que
les avocats ne se gnaient pas bien, pour supposer de vilains motifs
aux tmoignages de ceux qui chargeaient leurs clients, et pour leur
chercher, comme on dit, les poux dans la tte: on m'a assur que a
arrivait encore quelquefois.

Moi, j'en fus quitte pour quelques jours de lit, et quinze jours de
repos, aprs quoi je repris mon travail et mes habitudes. Mais il me
faut dire ici que les soins de ma femme, et sa manire de bien
faire, et l'affection qu'elle me montra dans cet accident, faisaient
que je ne regrettais pas trop mon coup de fusil.

Environ dans les deux ou trois mois aprs, Nancy me dit un jour
qu'elle croyait tre enceinte, ce qui me fit grand plaisir, car nous
autres paysans nous ne faisons pas comme des gens de la ville qu'il
y a, qui vous disent tout sans faons qu'ils ne veulent pas
d'enfants. Au contraire, il nous semble qu'un mariage n'est bien et
totalement fait et consomm que lorsqu'il a produit des fruits. Je
fus donc, comme je disais, bien content, et mon contentement allait
en augmentant, comme la taille de ma femme. Je voyais faire les
drapes, les bourrasses, les maillots, les bonnettous, pour ce petit
tre qui allait venir, avec un plaisir grand qui me faisait faire
l'imbcile: c'tait la premire fois, il faut m'excuser.

Les nouveaux maris ne sont pas toujours d'accord, pour dsirer soit
un garon, soit une fille; mais ma femme et moi nous tions du mme
avis; c'est un garon que nous autres voulions.

Le jour arriv qu'elle sentit les douleurs, c'tait au mois
d'octobre 1850, le 25. On envoya chercher une vieille femme du
bourg, qui s'entendait  ces affaires, n'y ayant pas de femme-sage
dans le pays. La mre Jardon tait venue aussi, pour aider  la
soigner. Cette vieille me dit de m'en aller, que je ne faisais que
la dranger, en tournant et retournant toujours autour de ma femme;
alors elle en se riant, quoique a comment  piquer, me dit: Va au
moulin, mon Hlie, va. Et moi je descendis au moulin, o je ne pus
rester en patience, allant, venant, sortant, rentrant, sans tenir un
instant en place, et me plantant souvent sur la porte, pour savoir
plus tt quand a serait fini. Enfin, une heure aprs, la mre
Jardon sortit sous l'auvent, en essuyant ses yeux avec son tablier,
et me cria: C'est un mle!

Ha! et je montai vivement  la maison. Le petit tait dj maillot
et dormait, tout rouge  ct de sa mre. La pauvre n'tait pas
rouge, elle, mais un peu ple au contraire, et ses yeux mchs se
fermaient. Je l'embrassai longuement, comme pour la remercier
d'avoir si bien travaill. Mon oncle vint aussi tout content, et lui
dit:--A la bonne heure, ma fille, tu as commenc par un drole et tu
n'as point cri; tu es une femme! et il l'embrassa, et moi encore
aprs lui. Gustou monta aussi du moulin, et il dit qu'il fallait
faire boire du vin pur au petit, afin que plus tard il pt boire
tant qu'il voudrait sans se griser. Mais nous ne le voulmes point.
Afin de les contenter lui et la vieille, il fallut tuer un coq pour
en faire manger  ma femme; si elle avait eu une fille, a aurait
t une poule: le coq dans la soupe, a ne pouvait faire de mal 
personne, n'est-ce pas?

Aprs a, la vieille nous dit:--A cette heure, il faut la laisser
dormir: allez-vous-en tous. Et nous nous en allmes, moi tout fier
d'avoir un garon; il me semblait qu'tant pre maintenant, j'tais
un tout autre homme.

Au bout de deux jours, ma femme commena  se lever, et aprs cinq
ou six jours elle avait repris son train d'habitude.

Lajarthe vint le dimanche suivant, et nous fit compliment  ma femme
et  moi:--Il faudra en faire un bon citoyen de ce petit, qu'il nous
dit, parce que les bons citoyens sont rares.

Il resta  souper le soir avec nous, et il nous conta qu'il tait
all le matin jusqu' Coulaures, et qu'il avait ou lire un journal,
o il tait question des voyages du prsident de la Rpublique, dans
la Bourgogne,  Lyon et dans l'Est de la France.

--C'est fini, dit-il, nous allons avoir l'Empire. L'autre jour, 
une revue, les soldats qu'on avait saols ont cri: Vive
l'empereur! Les nobles, les bourgeois, les curs, les riches, les
gens en place, tous conspirent  a. Pourvu qu'en finale le neveu ne
nous ramne pas les Russes et les Prussiens comme son oncle, a ira
bien. a, c'tait toujours son refrain, de ce pauvre Lajarthe, parce
que c'tait un homme de l'espce de ceux de 1792, qui aimait fort
son pays.

--C'est triste, disait mon oncle, mais c'est comme a. l'Empire se
fait comme tu dis. Il y aura peut-tre bien au dernier moment des
gens qui se lveront, par-ci, par-l, mais la France ne bougera pas.
Moi, tant que je pourrai, je tcherai d'en dtourner, quand a ne
serait qu'un; mais nos pauvres gens ont l'esprit tellement
tourneboul par le nom de Napolon, que c'est  rien faire.

--Jusqu' M. Silain, qui s'en mle, dit Lajarthe. De tous temps la
maison de Puygolfier a t pour le roi, et maintenant pour Henri V,
comme ils disent; mais il parat que M. Silain a un peu tourn sa
veste, et qu'il s'arrangerait d'un empereur.

--Il ferait mieux de s'occuper de ses affaires, rpondit mon oncle;
l'empereur ne lui payera pas ce qu'il doit.

Mon oncle avait raison, et je le vis bien quelque temps aprs. Le
surlendemain de la Toussaint, j'tais au moulin,  faire moudre,
quand tout d'un coup, notre chienne Finette se mit  japper comme
une enrage. Je sortis sur la porte, et je te vis venir un individu
 cheval. Quand il fut  cent pas, je le reconnus; c'tait ma foi
l'huissier Laguyonias, sur sa jument grise, avec sa figure en lame
de couteau, ses petits favoris jaunes, et son air chattemite. Il
tait habill moiti en monsieur, moiti en paysan, ayant de gros
souliers ferrs avec un peron rouill au pied gauche, une culotte
de grosse toffe bourrue couleur de la bte, une vieille lvite
verte et un grand chapeau haut de forme  grands bords, recouvert
d'une coiffe en toile cire. Il avait  la main une de ces espces
de grosses cravaches de cuir roul en torsade, communes autrefois,
dont le manche tait plomb.

Je n'aimais pas cet individu, ni personne d'ailleurs, car c'tait un
de ces huissiers comme on n'en voit plus, Dieu merci, ferrs sur la
chicane, retors, madrs, coquins, poussant aux procs, les faisant
natre, les entretenant, faisant foisonner les actes, et ruinant les
malheureux en frais. Celui-ci avait dj fait vendre beaucoup de
biens de pauvres diables qui avaient eu le malheur de l'couter et
de suivre ses mauvais conseils. Mais ce n'tait pas seulement ceux
qui connaissaient sa manire de faire, qui ne l'aimaient pas; les
petits droles mme en avaient peur, tant il avait une mchante
figure; et quand il passait dans un village, les gens le regardaient
d'un mauvais oeil, disant entre eux:

--Voil encore cette canaille de Laguyonias, qui va faire de la
peine  quelqu'un.

Moi, le voyant, je me disais en rentrant au moulin: Que diable vient
faire ici cette sale bte?

Je le sus bientt. Il arriva, attacha sa jument  un anneau et
entra:

--Bonsoir, qu'il me dit, je vous porte l un acte; et en mme temps
il dvissait une petite critoire de corne, et prenant une plume
dans un tui, il mit au bas qu'il me le remettait  moi-mme, en
s'appuyant contre le mur.

--C'est bon, fis-je, donnez-le moi.

--Voil, c'est une opposition au payement de ce que vous restez
devoir  M. Silain de Puygolfier. Et il restait l, m'expliquant que
c'tait au requis de Merlhiat, l'escompteur de Saint-Yrieix, qu'il
faisait cette saisie-arrt, parce que M. Silain lui avait emprunt
de l'argent, et qu'il ne payait pas seulement les intrts. Je
n'avais pas besoin qu'il me dt tout a, puisque je lisais l'acte;
et je le lisais tout du long, attendant qu'il s'en allt. Mais lui
restait l, pensant sans doute que j'allais le convier  boire un
coup. Mais il se trompait. Ah! si a avait pu lui servir de poison,
je ne dis pas. Enfin, voyant que je ne lui disais pas de monter  la
maison, et que je recommenais de lire son papier par le
commencement il s'en alla.

Je portai voir l'acte  mon oncle, qui me dit que a devait arriver
ainsi, vu que M. Silain continuait toujours son mme train, et qu'il
tait entre les pattes de Merlhiat qui lui fournissait quelque peu
d'argent, et l'exploitait tant qu'il pouvait comme un usurier qu'il
tait.

J'tais tout ennuy de a, par rapport  la pauvre demoiselle Ponsie
qui en tait la victime. Je n'ai jamais souhait la mort de personne
bien sr, et ce que je viens de dire  propos de Laguyonias n'est
qu'une manire de parler de chez nous, o on en dit un peu plus
qu'on n'en pense, pour le mieux faire sentir. Mais, franchement, je
me disais que a serait un grand bonheur pour la demoiselle, si son
pre se cassait le cou en allant  cheval, ou bien s'il attrapait
quelque coup de fusil par accident  la chasse.

a n'arriva pas de cette faon, mais a arriva tout de mme. Une
huitaine de jours avant la Nol de l'anne 1850, nous tions  la
maison, finissant le mrenda, quand la nouvelle mtayre de
Puygolfier arriva en courant, nous priant d'y monter de suite, que
M. Silain avait eu une attaque et qu'il n'en pouvait plus. Je m'y
encourus avec mon oncle en coupant au plus court  travers les
terres. En entrant dans le salon  manger, nous vmes bien que
c'tait fini. M. Silain tait sur son fauteuil, les jambes tendues,
les bras ballants, ne bougeant plus. Le nez lui saignait, et sa
pauvre fille l'essuyait avec un linge, en se lamentant, tandis que
la grande Mette tenait la tte qui roulait sur le dossier du
fauteuil. Sur la table, les plats, les assiettes, tout tait encore
l. Mon oncle toucha la main; elle se refroidissait dj.

La grande Mette fut chercher un miroir, et le mit devant la figure,
tout contre la bouche de M. Silain, mais il ne se fit pas la moindre
bue:

--Allons, pauvre demoiselle, dit mon oncle, il est mort, il n'y a
plus rien  faire.

La pauvre se remit  pleurer et  se dsoler, disant que c'tait
impossible; qu'il y avait trois quarts d'heure, il tait l,
finissant de djeuner, de grand'faim, car il tait rentr tard de la
chasse, et qu'il ne pouvait pas tre mort comme a; et ses sanglots
clataient.

Enfin, elle finit par entendre raison. Nous lui dmes alors qu'il
fallait le monter dans sa chambre; mais ce n'tait pas peu de chose.
La grande Mette alla chercher une couverture, et appela le mtayer
de la cour, car le drolar qui avait soin de la jument et des chiens
n'tait pas fort assez pour nous aider. Une fois dans la couverture
et tenant chacun un coin, la Mette qui tait forte comme un cheval,
le mtayer, mon oncle et moi, nous le montmes  travers le
corridor; mais ce n'tait pas ais, surtout en montant l'escalier en
vis de la tour, car il tait grand et lourd, M. Silain. Aprs qu'il
fut tendu sur son lit, il fallut se dpcher de l'habiller avant
qu'il ft tout  fait froid. La demoiselle, toujours gmissant, alla
chercher les meilleurs habits de son pre, ceux-l qu'il mettait
pour aller  Limoges aux foires de la Saint-Loup, et  Prigueux au
grand Cercle, et on les lui mit pour son dernier voyage, aprs lui
avoir t ceux qu'il avait. C'tait triste  voir, quoiqu'on ne
l'aimt pas M. Silain, ce grand cadavre qu'il fallait remuer,
soulever, et qui se laissait faire comme un petit enfant qu'on
maillote. O ce fut le plus malais, ce fut pour lui ter ses
bottes, il fallut le tenir sous les bras, par la tte du lit, tandis
que la grande Mette les lui tirait  grand' peine.

Quand ce fut fait, qu'il fut habill, la demoiselle alluma deux
bouts de cierges, et la Mette ayant tendu une serviette sur une
petite table auprs du lit, mit dessus de l'eau bnite dans une
assiette, avec un petit brin de buis du jour des Rameaux, et en jeta
quelques gouttes dessus le corps, aprs la demoiselle.

Cela fait, nous descendmes, et la grande Mette nous raconta
comment c'tait arriv. Le Monsieur tait revenu tard de la chasse,
il tait une heure, ayant chaud, et il s'tait tourn vers le feu
dans la cuisine pour manger sa soupe, et avait fait un bon chabrol.
Puis aprs il tait pass dans le salon  manger pour djeuner. Il
avait mang une grosse omelette aux pommes de terre, un reste de
civet de la veille, et approchant la moiti d'un plot qu'on avait
fait rtir: avec a il avait bu, bien deux bouteilles de vin, en
sorte qu'il tait rouge comme la crte d'un coq. Tandis qu'il se
taillait un petit bout de bois pour s'curer les dents, Laguyonias
tait venu, avait remis  la cuisine un papier timbr, et tait
reparti bien vite, parce qu'une fois il avait t un peu secou par
M. Silain. La grande Mette, ne sachant point ce que c'tait que ce
papier, sinon qu'il tait pour son Monsieur, le lui avait port.
Tandis qu'il le lit, voil M. Silain qui devient cramoisi, puis
violet; il veut se lever, retombe sur son fauteuil, en essayant
d'arracher sa cravate, fait quelques mouvements des bras, des
jambes, ouvre la bouche et puis ne bouge plus.

Le papier tait encore l sur la table; c'tait un commandement que
faisait donner Merlhiat en vertu d'une grosse, d'avoir  payer de
suite quatre mille cinq cents francs, plus des intrts et des
frais, faute de quoi, etc.: saisie, vente et tout ce qui s'ensuit.

Il fallut envoyer des messagers, pour prvenir les amis de la
famille et les messieurs d'alentour. De parents, il n'y en avait pas
dans le pays. Le mtayer partit d'un ct, et nous autres, revenus
au Frau, nous envoymes Gustou de l'autre. Mon oncle alla faire la
dclaration chez Migot, et puis aprs avertit le cur, et lui
demanda l'enterrement pour le surlendemain onze heures.

Il ne manqua pas de monde ce jour-l. Tous les nobles des chteaux
de par l, et il y en a quelques-uns, taient venus, et les
bourgeois aussi, et quelques paysans, de proches voisins comme nous
autres. Il avait neig quelque peu, et la terre tait toute blanche,
comme le drap qui couvrait la caisse. Cette neige faisait que les
porteurs se fatiguaient vite, sans compter la pesanteur, et il
fallait souvent les changer. Le cur tait venu faire la leve du
corps au chteau, et il pouvait bien faire a pour M. Silain, qui
lui avait fait manger tant de livres en royale, dont il tait si
friand.

Jeandillou marchait devant, portant la croix; puis le petit de chez
Rabier suivait, habill en enfant de choeur, avec un pantalon tout
braudeux qui dpassait, et de gros souliers. Ensuite venait le cur
Pinot en bonnet carr et en surplis, escort de trois autres curs
du pays. Puis le corps suivait, port sur les paules de six hommes,
et aprs, la demoiselle Ponsie avec un voile noir et pleurant dans
son mouchoir. Derrire elle, venaient les messieurs et les dames;
et, suivant le beau monde, les paysans. A cause de la neige, a
faisait un bruit de pas sourd, et tout ce monde noir avait l'air de
couler doucement dans le chemin, comme la rivire au-dessus du
moulin.

On n'entendait qu'un petit murmure de voix, des messieurs qui
parlaient bas entre eux, et des bonnes femmes qui s'en allaient
disant leur chapelet. Par moments, dominant le tout, la voix du cur
rcitait les chants de la mort.

C'tait triste vraiment tout cela, au milieu de la campagne morte et
gele, o les noyers et les chtaigniers avaient l'air de se
lamenter en levant au ciel leurs grands mars noueux et dpouills,
tandis qu'en haut, tout  fait en haut, des troupes de graules
passaient avec leurs couah! couah! mal jovents.

Voil, me pensais-je en suivant les autres, voil o il nous en faut
venir tous, petits et grands, riches ou pauvres, les uns plus tt,
les autres plus tard, mais srement. Il n'y a point de remde  a,
le mieux est d'tre toujours prt, et  cette fin ne point charger
sa conscience de mauvaises actions. Et je me disais en moi-mme:
Supposons qu'il y ait un paradis, comme le prche le cur Pinot,
pour sr que M. Silain n'y est point, car il n'a gure fait de bien
et il a fait assez de mal autour de lui. Et mme en y regardant
bien, il n'est pas croyable qu'il y aille plus tard.

Sans doute, la demoiselle va lui faire dire assez de messes; mais
c'est  savoir si le cur a le pouvoir de lui ouvrir les portes du
ciel. Pour moi je ne le croyais pas, et je me disais que s'il y
avait une autre vie o nous serions rcompenss ou punis, a serait
d'aprs ce que nous aurions mrit, par nos bonnes actions ou par
nos fautes, et non pas d'aprs les dmarches d'autrui et des prires
payes: autrement, a ne serait pas juste.

A l'glise, les uns se mirent dans le banc de la famille, les
autres, dans les leurs, et au fond, du ct de la porte, les pauvres
gens qui avaient coutume de se mettre  genoux sur les dalles eurent
des chaises que la demoiselle leur avait fait donner. Le cur passa
un habillement noir o il y avait des ttes de mort et des os
croiss dans l'chine, et chanta une messe qui dura plus d'une
heure. Puis quand tout fut fini, qu'il eut asperg, encens le mort
qui tait l dans sa caisse, en tournant tout autour, les porteurs
qui taient alls  l'auberge se chauffer et boire, pour ne pas
attraper de mal en venant ayant grand chaud dans cette glise
glace, les porteurs donc remirent la caisse sur leurs paules pour
s'en aller au cimetire. C'tait l, autour de l'glise: la fosse
tait creuse dans un terrain cltur appartenant aux Puygolfier, et
o il y avait des pierres des anciens avec leurs armoiries dessus.

Jeandillou, qui tait fossoyeur aussi bien que marguillier, fit bien
attention tant qu'il put, mais avec a, en touchant au fond du trou,
la caisse lourde fit un bruit sourd qui fit gmir la pauvre
demoiselle Ponsie.

Quand chacun eut jet sa goutte d'eau bnite, sa pellete de terre,
Jeandillou finit de combler le trou, et la nice du cur emmena la
demoiselle  la maison curiale, o les gens comme il faut, amis et
voisins, allrent lui faire leurs complaintes et leurs adieux. Ceux
qui avaient laiss leurs chevaux  Puygolfier attendirent un moment,
et revinrent avec elle, aprs quoi ils s'en allrent, de manire
que, le soir, elle tait seule avec la grande Mette.

La pauvre demoiselle n'tait pas au bout de ses peines; ds le
lendemain il vint un individu qui rclama de l'argent prt  M.
Silain, et montra une reconnaissance qu'il lui avait faite. Comme il
n'y avait point d'argent  Puygolfier, il s'en retourna en menaant.
Aprs celui-l, il en vint d'autres, et pendant quelque temps ce fut
une procession de gens  qui il tait d peu ou prou. Et a, sans
parler de Laguyonias qui venait pour le moins deux fois par semaine
apporter du papier timbr. Il tait content le vieux coquin, il
voyait qu'il gagnerait gros sur les affaires de Merlhiat et
d'autres. C'est dans ces dbcles, lorsque les gens taient morts,
qu'il n'y avait plus dans la maison que des femmes n'entendant rien
aux affaires, ou des petits enfants, c'est l qu'il faisait ses
orges.

La grande Mette vint un soir, en cachette de sa demoiselle, nous
raconter tout a. Ma femme en pleurait de compassion, et moi, a me
mit dans une colre noire aprs ce Laguyonias et d'autres
vauriens:--Ecoute, dis-je  mon oncle, maintenant que la grange est
finie, que nous avons des mtayers  la Borderie, tu n'as plus tant
d'ouvrage. Gustou et moi nous ferons aller le moulin tout seuls, il
faut que tu t'occupes des affaires de la demoiselle, autrement elle
sera vole, pille, et on ne lui laissera que les yeux pour pleurer.
Il y a des dettes, pardi, qui sont vritables, mais il doit y en
avoir qui sont autant de voleries; il faut tirer a au clair.

--a n'est pas une petite affaire, dit mon oncle, et ce n'est pas un
amusement; mais je me le reprocherais toute ma vie si je ne le
faisais pas; va-t-en avec la Mette et dis  la demoiselle que j'y
monterai demain matin.

Lorsque j'entrai dans la cuisine, je vis la pauvre crature au coin
du feu, toute ple, toute maigre et les yeux rouges:--Ah! mon pauvre
Hlie, c'est toi, fit-elle en pleurant: je suis bien malheureuse,
va!

--Ecoutez, lui dis-je, tout remu en la voyant comme a, mon oncle
viendra demain matin et il vous faudra aller chez M. Vigier lui
donner une procuration pour toutes vos affaires; il vous arrangera
tout a, n'ayez crainte. Sans a vous seriez chicane par des
canailles qui vous mangeraient tout.

--Mais, dit-elle, ton oncle a ses affaires, et vraiment j'ai grand
peine de le charger de toutes mes misres.

--Quant  ses affaires, ce sont les miennes aussi, et je ferai pour
nous deux; a ce n'est rien. Vous savez ce que je vous ai dit, lors
de mon mariage: Si jamais vous avez besoin de quelqu'un, ne
m'oubliez pas. H bien, maintenant me voici: mon oncle ou moi, c'est
tout un; mais il vaut mieux que ce soit lui qui voie tous ces gueux
qui vous tracassent, il leur imposera davantage, et puis il a plus
la connaissance des affaires. Allons, tranquillisez-vous, tout
s'arrangera, et reposez bien cette nuit.

--J'en aurais bien besoin, dit-elle, car depuis la mort de mon pre
je ne dors plus.

Pour en finir avec les affaires de la demoiselle, je dirai tout de
suite que mon oncle claircit bien des choses qu'on voulait
embrouiller exprs; qu'il rduisit plusieurs comptes qui taient
enfls plus que de raison; qu'il rogna les ongles de Laguyonias et
enfin fit entendre raison aux cranciers vrais, qui ne demandrent
pas mieux, ds lors, que de lui laisser liquider la succession.

Quand tout fut rgl, pay, il resta  la demoiselle le chteau avec
les btiments de la cour, le puy au-dessous avec les truffires, un
pr dans la combe, quelques terres autour du chteau, avec une vigne
et un bois-chtaignier;  peu prs ce qu'on appelait autrefois: le
vol du chapon.

Ce n'tait rien compar  l'ancien bien; mais quand elle vit a,
elle qui avait eu peur de s'en aller de Puygolfier sans rien, elle
fut bien heureuse, et s'il faut le dire, moi aussi.--Ah! mes
pauvres, vous m'avez sauv la vie! dit-elle.

Mon oncle lui mit un bordier dans la cour, o taient les mtayers
autrefois, et avec la Mette qui faisait venir beaucoup de
poulaille, et vendait des oeufs aussi, les jeudis  Excideuil, elle
pouvait vivre petitement, mais tranquillement, et c'est tout ce
qu'elle demandait. Rien que les truffires de dessous la terrasse
lui donnaient bien cinquante cus par an, une anne portant l'autre,
quoique Germa qui venait avec sa truie  la saison, pour les
chercher, la trompt bien peut-tre quelque peu.

Dans ce temps-l, notre petit croissait tout  fait bien. Mon oncle
avait voulu lui donner mon nom, mais nous l'appelions Llie pour le
mignarder. Ah! ils taient bons amis: quand le drole tait sur les
bras de sa mre et que mon oncle entrait, il se lanait vers lui en
criant, et lorsque mon oncle l'avait pris, il s'attrapait d'une main
 sa barbe  pleine poigne, et serrait que c'tait le diable pour
le faire lcher. En mme temps de l'autre main, il lui tait son
chapeau, comme font tous les petits droles, je ne sais pas pourquoi,
et autant de fois que mon oncle remettait son chapeau sur sa tte,
autant de fois il le lui tait. D'autres fois, tant sur les genoux
de sa mre en train de tter, s'il entendait mon oncle parler et
s'approcher, il lchait un peu de tter et le regardait un petit
moment en se riant, comme qui dit:--Attends un peu, tout  l'heure!
et tout d'un coup rattrapait son tti.

En voyant comme il aimait ce petit, et comme il tait bon et
complaisant pour lui, ma femme dit un jour:

--Oncle, c'est bien dommage que vous ne vous soyez pas mari, vous
qui aimez tant les petits droles.

--C'est que vois-tu, ma fille, rpondit-il en se riant un peu, bien
peu, je n'ai pas trouv une femme comme toi... Si j'en avais trouv
une pareille, je me serais mari.

Elle devint un peu rouge:

--Vous dites a pour rire, oncle: il n'y en manque pas de femmes
comme moi, et qui valent mieux.

Il ne rpondit pas, comme quelqu'un qui dit: a n'est pas la peine
de disputer l-dessus; je sais  quoi m'en tenir. Et certainement,
on voyait qu'il pensait ce qu'il disait; et d'ailleurs, tout ce
qu'il faisait le prouvait bien. Jamais il ne serait all 
Excideuil, ou  Thiviers, ou  une foire quelque part sans dire 
Nancy: As-tu besoin de quelque chose? de ceci? de cela? Et elle
avait beau dire de non, quand il tait parti, et qu'il voyait
quelque chose qu'il pensait qui lui conviendrait, il le portait.

Ce n'est pas parce que c'est ma femme, mais c'tait bien vrai qu'il
n'y en avait pas la pareille  Nancy. De l'heure et du moment
qu'elle tait entre dans la maison, tout avait chang de faon. Je
ne veux point dire du mal de la Marion, c'tait une bonne
chambrire, mais a n'tait plus la mme chose. La maison tait
tenue maintenant avec une propret qui n'est pas bien ordinaire dans
nos pays. Les bassines de cuivre accroches en haut du mur luisaient
comme des soleils et en clairaient la cuisine. Tout tait mieux
arrang et plac. Le vaissellier tait bien frott, et les vieilles
assiettes  ramages et la vaisselle d'tain, brillantes; tout a
tait bien en ordre et propre comme un sou neuf. Sur des planches,
les toupines de graisse et celles de confit taient alignes par
rang de grandeur, et toutes choses pareillement selon leur nature:
marmites, poles, tourtires bien cures; jusqu'au quite chalel de
cuivre, qui luisait d'un beau jaune d'or dans la chemine noire. Le
plancher de la cuisine tait toujours bien propre et net. Autrefois,
les poules, les canards, montaient tranquillement  la maison pour
chercher les miettes de pain tombes sous la table, et ne s'en
allaient pas sans laisser leur prsent. Mme les cochons, parlant
par respect, quand on les ouvrait, arrivaient vite dans la cuisine,
sentant leur baquade, du moins quand ils taient lestes, car une
fois gras, ne pouvant plus grimper l'escalier, ils restaient au bas,
levant le groin en l'air et grognant, en remuant le bout de leur nez
garni d'un clou pour les garder de fouir. Maintenant, toutes ces
btes restaient dehors. Ma femme avait fait faire par Gustou une
claire-voie pour mettre  la porte, et les poules et les habills de
soie n'entraient plus.

Dans l't, d'ailleurs, on mettait la volaille dans l'lot du
moulin, o on avait fait une cabane pour la fermer la nuit, et elle
y profitait beaucoup, cherchant des vers dans le terrain frais, les
canards trouvant des lamproyons dans le sable mouill, et toute
cette poulaille mangeant tout plein de ces barbotes, de toutes ces
bestioles, qui se trouvent dans les feuilles et dans les herbes, sur
le bord de l'eau.

Ah! la Suzette tait  bonne cole, et faisait un bon apprentissage
de mnagre. C'tait une fille de bonne volont, d'ailleurs, et
forte, quoiqu'elle n'et que dans les seize ans. Quand elle faisait
cuire pour les cochons elle n'avait pas besoin de personne, pour
monter et descendre la grande oulle; et elle revenait lestement de
la fontaine, avec ses deux seilles d'eau, sans souffler tant
seulement. Avec a, un bon caractre, brin mchante, toujours riant,
et prte  faire ce qu'on lui commandait.

Moi, j'tais heureux, je ne dis pas comme un roi, parce que je ne
crois pas qu'on puisse tre heureux dans cette place-l, mais
heureux comme un homme qui est bien sain, qui ne manque de rien de
ce qui est ncessaire pour vivre, qui a une maison plaisante, point
de dettes, une femme qu'il aime et dont il est sr, et ne voit
autour de lui que des figures contentes.

Je dis, contentes, mais avec a je voyais que mon oncle, depuis
quelque temps, avait quelque chose qui le tracassait plus fort. Chez
nous, il ne le donnait pas  connatre,  cause de ma femme, pour ne
pas la tourmenter, mais dehors, il n'tait plus content comme
autrefois, ni si plaisant, lui qui avait de si bonnes rencontres. Je
me doutais bien de quoi c'tait, ou pour mieux dire je le savais.
Tout le monde par chez nous disait que Bonaparte allait se faire
nommer empereur. Le cur Pinot le prchait le dimanche, et disait
qu'on allait envoyer aux galres les rouges et les socialistes;
c'tait tout son refrain. a n'tait pas les bavardages du cur, qui
n'avait gure de cervelle et n'avait jamais su tenir sa langue, qui
inquitaient mon oncle. Il se disait que a n'irait peut-tre pas
tout seul  Paris; alors qui serait le matre? c'est a qui le
poignait. Il esprait que les faubourgs allaient se lever en masse
comme autrefois, en quoi il se trompait comme on l'a vu;  qui la
faute, a n'est pas  moi de le dire.

Lajarthe venait souvent nous voir le dimanche, et on lui disait les
nouvelles du journal, et lui nous apportait tout ce qu'il oyait
dire, de , de l, en allant travailler dans le pays.--Chez nous,
bonnes gens, disait-il, je n'ai jamais rien vu de pareil, tout le
monde est ensorcel ou peu s'en faut, il n'y a rien  esprer de ce
ct; tous nos paysans se laisseront mener comme un troupeau de
brebis. Dernirement j'tais  Savignac, et j'entendais ce mauvais
Pierrichou le chiffonnier qui disait: Si les pauvres gagnent, nous
sommes tous perdus! comme s'il y risquait quelque chose.

--Dans le Midi, disait mon oncle, les gens ne sont pas aussi
innocents que chez nous, et ils n'ont pas l'air de vouloir se
laisser brider par Bonaparte et sa bande. Si Paris marchait, tout
irait bien, de tous les cts on se lverait et on balayerait ces
gens-l. Mais tout a, c'est toujours du sang qui va couler, et
c'est triste de penser qu'il y a des gens qui vont mourir, parce
qu'il plat  un homme perdu de dettes de faire un coup pour gagner
le pouvoir et la caisse.

Moi, entendant tout a, je me tracassais aussi de ce qui allait
arriver, et des malheurs qui pourraient s'en suivre, pour toute la
France en gnral. Mais je dois le dire, j'tais aussi un peu
inquiet  cause de mon oncle. Pourvu, me pensais-je, qu'on ne s'en
prenne pas  lui par ici: il n'est qu'un paysan, mais avec a dans
les commencements de la Rpublique, les gens l'coutaient bien et
faisaient ce qu'il leur conseillait. Quand il y avait quelque mot
d'ordre  donner par chez nous, c'est  lui qu'on le faisait savoir,
car il tait connu et avait connaissance de plusieurs qui taient
les chefs du parti  Prigueux. Et puis, il tait abonn  la
_Ruche_ du citoyen Marc Dufraisse, qui tait le grand pouvantail
des bourgeois prigordins. Rien que a, c'tait assez; mais en plus,
il faut dire que mon oncle tait un homme carr comme un pied de
coffre, qui ne se gnait pas pour dire ce qu'il avait sur le coeur.
Je pensais aussi que d'aucuns lui voulaient mal, comme M. Lacaud,
notre ancien maire, qui l'tait redevenu, et ce Laguyonias, qui
tait le grand cabaleur des gens de Bonaparte. Ils avaient bien
choisi pour la ruse, la menterie, l'habilet  tromper; mais
autrement c'tait une canaille. Ces individus, qui en veulent  mon
oncle, me disais-je, et qui sont du parti de Bonaparte, pourraient
bien lui faire quelque mchant tour. Et quand je venais  penser 
la manire dont les gendarmes d'Excideuil l'avaient regard un jour
de march, comme je l'ai racont, je me disais qu'il devait tre
signal comme un homme dangereux. Oui, dangereux, c'est comme a
qu'en ce temps-l les gens en place et leurs estafiers appelaient
les rpublicains qui ne craignaient pas de parler tout haut, comme
c'tait leur droit de citoyens. Ah! et puis il y avait une autre
btise, sa barbe aussi, je l'ai dj dit, qui le faisait passer pour
un homme capable de tout. Je ne sais qui leur avait cogn a dans la
tte. Maintenant, ils ne sont pas si btes; moi j'ai une barbe plus
longue que celle de mon oncle et personne n'y fait attention.

Cette anne-l, nous avions un cochon qui tait si bonne bte, joint
 ce qu'il tait bien soign par la Suzette, qu'au mois de novembre
il tait fin gras, et que quinze jours aprs la Toussaint, il ne
pouvait plus se lever de dessus sa paillade; il fallut donc faire
venir Jeantain de chez Puyadou pour le tuer. Jamais nous n'en avions
eu un qui eut d'aussi beau lard. Le lendemain, on fit toutes les
affaires, des boudins, des andouilles, des saucisses, du confit et
des grillons. Jeantain tait rest pour couper la viande, et le soir
il nous fit faire la soupe  l'eau de boudin. Il disait que c'tait
bon mais moi je trouvais que a sentait trop le graillon. Dans le
temps qu'il resta chez nous, il nous raconta que le mercredi
d'avant, tant  Prigueux, il avait ou dire qu'il se prparait
quelque chose; quoi, on ne savait au juste, mais  des ordres
donns,  des consignes nouvelles,  des changements d'employs du
gouvernement, on souponnait qu'il se mitonnait quelque coup. Et
puis les gens en place, ceux qui taient connus pour har la
Rpublique, et c'tait les plus nombreux, presque tous, quoique ne
sachant rien de sur et certain, sentant venir la chose, taient
insolents plus que jamais. On ne les entendait parler que de
supprimer les journaux rouges, et d'envoyer les journalistes et tous
ceux qui garaient le peuple crever par del les mers.

Il n'y a pas de fume sans feu, comme on dit. Dans les premiers
jours du mois de dcembre, nous apprmes ce qui se passait  Paris.
Des dpartements, pas grand'chose, sinon que dans le Midi et dans la
Bourgogne on se battait. Mais  cette poque, tenir Paris, c'tait
tout; quand on tient la tte on tient le corps, et puisque Paris ne
s'tait pas lev en masse, tout tait perdu.

Un matin, nous djeunions sans mot dire, assez tracasss, lorsque
nous allons entendre des pas de chevaux dans la cour, et puis des
gens qui venaient. Quand ils furent sur l'escalier de pierre, oyant
les grosses bottes et les perons, nous nous regardmes tous avec la
mme pense: ce sont les gendarmes!

Et en effet, c'tait eux. Ils poussrent la porte et entrrent, puis
le plus vieux dit:--Sicaire Nogaret, au nom de la loi, je vous
arrte; il faut nous suivre.

L-dessus ma femme jette un cri et devient ple comme la mort, et le
petit qui s'tait endormi au tton de sa mre, rveill d'un coup,
pleurait et criait.

Cependant mon oncle disait aux gendarmes:

--Au nom de la loi, vous dites; et quelle est cette loi qui permet
d'arrter un citoyen qui n'a ni tu, ni vol, ni fait rien de mal?

--a ne nous regarde pas, nous avons des ordres, il faut nous suivre
de suite.

--C'est bien, dit mon oncle, laissez-moi prendre mes souliers.

Pendant ce temps, j'essayai de tirer quelques explications des
gendarmes, mais ils n'avaient d'autre rponse, sinon qu'ils avaient
reu des ordres. Je me figurais qu'ils allaient le mener 
Excideuil, mais ils me dirent que c'tait  Prigueux.

Le pauvre Gustou avait reu comme un coup de masse sur la tte, et
restait l, la bouche ouverte, ne disant mot. La Suzette geignait
dans son tablier, et ma femme tout en pleurant, renverse sur une
chaise, essayait de consoler son petit.

--Gustou, dis-je, va seller la jument.

Puis j'emmenai ma femme dans la grande chambre:

--Donne-moi une chemise, des bas, des mouchoirs; que veux-tu, on ne
peut pas le garder, il n'a rien fait: que diable, on ne peut pas
mettre un homme en prison, seulement parce qu'il n'aime pas
Bonaparte. Allons, console-toi, je vais l'accompagner  Prigueux,
et l je verrai M. Masfrangeas; peut-tre qu'il nous aidera  le
sortir de prison.

La pauvre crature, tenant d'un bras son petit serr contre elle, de
l'autre prenait dans la lingre les affaires qu'il fallait; mais
elle faisait a machinalement, sans parler, ne sachant trop o elle
en tait. Je pliai tout dans une serviette, et je lui dis: Reste l;
je ne voulais pas qu'elle vt mon oncle partir. Mais lui vint avec
un air tranquille, et l'embrassa en lui recommandant bien de ne pas
se faire du mauvais sang, qu'on ne le garderait pas.

Elle ne disait rien et pleurait. Sa poitrine se soulevait, touffant
de gros soupirs. Nous sortmes, mais quand elle entendit les
gendarmes descendre l'escalier, emmenant mon oncle, elle jeta un
grand cri, et tomba par terre. Le pauvre oncle, entendant ce cri,
voulut remonter, mais les gendarmes l'attraprent par le bras et
l'emmenrent. Moi j'tais remont vitement, et avec la Suzette je
mis ma pauvre femme sur un lit, et je la fis revenir avec du
vinaigre. Je restai ensuite un moment avec elle, tandis que la
Suzette tenait le petit, et je m'efforai de la consoler, et de
l'arraisonner. Pour lui faire reprendre courage, je lui disais que
probablement mon oncle reviendrait avec moi, mais je ne le croyais
pas. Enfin, elle se remit un peu, descendit du lit, et la voyant
plus tranquille je m'en allai, en disant  Gustou de rester  la
maison en tout cas.

Je pris la jument  l'curie, et tenant le paquet attach dans la
serviette, je la fis courir un peu pour les rattraper. Je me disais
en moi-mme: L'auront-ils attach? Quand je fus tout prs d'eux, je
vis que non, et je sus, aprs, que l'un des gendarmes, avant de
monter  cheval au dpart, avait tir ses chanes. Mais mon oncle
l'avait regard dans les yeux et lui avait dit:--Est-ce que vous
voulez attacher comme un voleur un ancien marchal des logis de
chasseurs d'Afrique qui est innocent de tout crime? Je vous promets
de ne pas chercher  me sauver.

Le plus jeune qui avait la chane, un Corse mchant, voulait
l'attacher quand mme, mais l'autre, un vieux brisquard qui avait
femme et enfants, et n'tait pas mauvais diable au fond, dit  son
camarade:

--Je le connais, il ne se sauvera pas, laissons-le libre.

Lorsque je les eus rejoints, je descendis menant la jument par la
bride, et mon oncle me dit:--H bien et Nancy? et le drole?

--Elle est mieux maintenant, et le petit dort.

Quand nous fmes  Coulaures, les gens furent bien tonns de voir
le meunier du Frau entre deux gendarmes, et tout de suite ils se
doutrent de quoi il retournait, sachant bien que Sicaire Nogaret ne
pouvait tre arrt pour aucune mauvaise action. Malgr a, c'est
triste  dire, il y eut de nos connaissances qui nous laissrent
passer sans nous parler, et d'autres rentrrent chez eux, honteux de
ne pas seulement dire bonjour au prisonnier, et n'osant le faire,
crainte de se compromettre. Mais les Puyadou ne firent pas ainsi;
ils vinrent au milieu de la route lui toucher de main, et la petite
vieille l'embrassa, en criant tout haut et clair:--Si on met les
braves gens en prison, qu'est-ce donc que ceux-l qui les y font
mettre?

L-dessus, le Corse dit:

--Allons! allons! marchons! et nous repartmes.

Le long de la grande route, les gens nous regardaient passer, et ne
disaient rien, tout peurs. A Savignac, ce fut comme  Coulaures:
les uns nous regardaient tristement; d'autres rentraient chez eux.
Quelques bourgeois et messieurs qui se trouvaient l, dans un caf,
se mirent  la fentre et devant la porte, et ricanaient en nous
voyant passer. Devant l'auberge du _Cheval-Blanc_, nous ne vmes
personne; pourtant Lajaunias n'tait pas bien capon, mais peut-tre
il n'tait pas chez lui. A la sortie du bourg presque, cependant, un
cordonnier dj sur l'ge, tout grisonnant, sortit de sa boutique,
le tranchet  la main, comme s'il et voulu tomber sur les
gendarmes. Quand il fut tout prs de nous, il leva sa casquette et
s'cria en regardant les gendarmes, les yeux pleins de
colre:--Salut aux bons citoyens perscuts!

--Merci Lafont, merci, dit mon oncle, en lui faisant signe de la
main, et nous passmes.

En arrivant  Saint-Vincent, je vis qu'il y avait deux chevaux de
gendarmes, attachs devant la porte d'une auberge o se faisait la
correspondance. Quelque ouvrier de la forge nous ayant vus, le dit
aux autres et ils sortirent tous, et en tte ce grand  qui nous
avions parl un jour en revenant de Prigueux.

--Tonnerre de Dieu! cria-t-il, voil qu'on emmne Nogaret! Et les
gendarmes eurent beau faire, ces forgerons vinrent lui serrer la
main. Ils nous suivirent jusqu' l'auberge o les gendarmes
d'Excideuil remirent leur prisonnier  ceux de Prigueux, et l nous
trinqumes, et tous se regardant dans les yeux, dirent:--A la sant
de la Marianne! A la prochaine sortie de Nogaret! Les gendarmes de
Prigueux, cependant, demandaient des renseignements  leurs
camarades et se consultaient; puis ils dirent:--Allons! il faut
partir.

Au moment o nous quittions l'auberge, les forgerons levrent leurs
casquettes et crirent:--Bon courage, Nogaret! Vive la Rpublique!
Aprs que nous emes march un quart d'heure, les gendarmes
s'arrtrent et descendirent de cheval, pour faire ce qu'ils
n'avaient pas os faire devant les forgerons. L'un d'eux prit une
chane dans ses fontes et dit  mon oncle:

--Donnez vos mains!

--Comment! dit mon oncle, vos camarades ne m'ont pas attach; je
vous promets de vous suivre tranquillement.

Et j'appuyai de mon ct:--Ne craignez rien, il ne se sauvera pas.

--Avec a, dit celui qui tenait la chane, que a vaut quelque
chose, la parole d'un rouge. Quand on a affaire  des gens comme a,
il faut prendre ses prcautions. Allons! donnez les mains! et en
mme temps ils les prirent brutalement, et cadenassrent chaque
poignet.

Mon oncle devint ple et me regarda, et nos yeux se parlrent:

--Ha! brigand de Bonaparte!

Les gendarmes remonts  cheval nous nous remmes en route.--Avec
ces petits bracelets, dit l'un, nous sommes srs de notre dmoc-soc;
a serait dommage de l'chapper, vu qu'on va le fusiller, ou tout au
moins l'envoyer crever  Cayenne.

--C'est comme a, rpondait l'autre, qu'on devrait faire  toute
cette crapule, qui ne veut que sang et pillage;  tous ces
meurt-de-faim de partageux.

Et tout le temps ce n'tait que des paroles comme a, ignobles, et
des propos dgotants. On voyait bien qu'on avait mont la tte de
ces gens-l, car ordinairement ils emmnent sans mot dire les plus
grands coquins comme Delcouderc. Moi je n'avais rien dit depuis que
nous avions quitt Savignac, mais la colre me monta  la
figure:--Ah a! leur criai-je, vous tes chargs de conduire le
prisonnier, et non pas de l'insulter! C'est brave,  vous autres,
d'agoniser de sottises un homme qui a les deux mains attaches!

Ils se retournrent sur leur selle:

--Vous, vous allez nous foutre le camp de l!

--La route est  tout le monde, j'ai le droit d'y marcher, et j'y
marcherai!

Ils s'arrtrent.

--Vous savez, dit l'un en fouillant dans sa fonte, si vous faites le
mchant, nous avons une autre paire de bracelets!

--Hlie! dit mon oncle, songe  ta femme... la maison: reste en
arrire.

Je m'arrtai sans rien dire, et je suivis  vingt pas.

Quel voyage! Encore aujourd'hui, je n'y pense pas sans colre.

La prison tant presque  l'entre de la ville, sur Tourny, nous ne
vmes gure personne en arrivant; il faisait froid; ce n'tait pas
le temps de se promener. Les gendarmes s'arrtrent  la porte, et
le guichetier tant venu, ils lui dirent:

--Voil du gibier!

Et l'autre ricana.

--Ha! ha! a donne depuis deux jours!

Nous nous embrassmes bien fort, mon oncle et moi; il prit son
paquet et suivit un gelier, aprs quoi la lourde porte se referma.

Aprs avoir mis ma bte  l'curie, je m'en fus vite pour voir M.
Masfrangeas. J'entrai dans mon ancien bureau, o on me dit qu'il
venait d'tre appel par le secrtaire gnral.

J'attendis un quart d'heure dans le corridor, puis je le vis venir.

--Mon oncle est arrt!

--Que me dis-tu l!

--On vient de le fermer en prison.

--Attends-moi une minute, il faut que je sorte, je prends mon
chapeau.

Quand nous fmes dehors, je contai  M. Masfrangeas tout ce qui
s'tait pass.

Il pensa un moment, et me dit:

--Ecoute, ce que tu as de mieux  faire, c'est de t'en retourner au
Frau. a ne t'avancerait  rien de rester ici, tu ne pourrais pas
voir ton oncle, il y a une consigne trs svre. Moi, je ferai mon
possible pour le tirer de l... Je parlerai au Prfet, je tcherai
de faire agir quelqu'un prs du procureur...

--Mais pensez-vous russir?

--Je n'en sais rien du tout, mon pauvre ami. Les ordres de Paris
sont trs rigoureux; mais je ferai l'impossible, tu le sais bien.

Je quittai M. Masfrangeas pas trop content, comme on pense, et je
m'en fus  l'auberge. Lorsque la jument eut fini de manger sa
civade, je repartis. Mes ides taient bien tristes tout le long du
chemin. Par moments je me disais: a n'est pas possible, on ne peut
pas arracher comme a un homme  son pays natal,  sa maison, pour
le mettre en prison ou aux galres, rien que parce que c'est un
rpublicain ferme et courageux. Il y a encore des honntes gens en
France, qui ne souffriraient pas a; l'opinion publique se
soulverait. Je me faisais l-dessus des ides folles qui me
donnaient de l'espoir; mais tantt aprs, quand je venais  penser
comme les honntes gens taient couards dans ces affaires, et
combien Bonaparte et sa bande avaient de l'audace, je me disais que
tout cela pouvait arriver sans que personne broncht; et en effet
tout a s'est vu: des hommes, des femmes, des enfants ont t
fusills, ventrs par les baonnettes; d'autres sont alls mourir 
Lambessa mins par la fivre et le chagrin, ou  Cayenne de la
guillotine sche. Bien sr des milliers et des millions de gens
pensaient qu'aprs tout, ces transports n'taient pas des
sclrats, et que c'tait une abomination de les envoyer mourir
comme a loin de la Patrie; mais personne n'a rien dit; la peur et
l'gosme ont ferm toutes les bouches, et ce grand crime s'est
accompli.

Il tait sur les neuf heures du soir quand je fus au Frau. Je
trouvai ma femme au lit, avec la fivre, dormant un moment, et se
rveillant en sursaut, la tte pleine de mauvais rves. Le petit
pleurait, lui, et lorsque sa mre lui donnait le tton, il le
prenait et le lchait d'abord.

A la cuisine, Gustou me dit qu'il tait venu des messieurs avec le
maire, M. Lacaud, et qu'ils avaient fait une perquisition dans la
maison, et au moulin dans la chambre de mon oncle, fouillant les
tiroirs, retournant tout dans le vieux cabinet, pour trouver des
papiers et des listes d'une socit,  ce qu'ils disaient entre eux.
Heureusement, un mois auparavant, mon oncle, qui sentait venir le
coup, avait mis des lettres et d'autres papiers dans une cache
introuvable pour les plus fins limiers. Ces messieurs avaient trouv
seulement des vieux numros de la _Ruche_ et des petits livres
rpublicains; mais de papiers et d'critures point. Pour qu'il ne
ft pas le dit, qu'ils s'en retournaient comme ils taient venus,
ils avaient saisi les journaux et les petits livres.

Je ne veux pas dire le nom de ces hommes qui avaient accept, et
dont l'un avait mme demand cette vilaine commission, pour faire
valoir son dvouement  Bonaparte, et obtenir de l'avancement. Je ne
le dis pas  cause de leurs fils, qui heureusement, valent mieux que
leurs pres et sont de bons citoyens.

Le lendemain de grand matin, ma femme me dit: Mon lait est gt, je
n'en ai presque plus, je ne peux plus nourrir mon drole... Et elle
se mit  pleurer  chaudes larmes.

Heureusement, le petit avait un peu plus d'un an, et avec du lait
que nous prenions  Puygolfier, o la demoiselle tenait une brette,
il finit par prendre le dessus; mais ce ne fut pas sans peine. Ma
femme se remit aussi, mais elle tait bien triste, et ne mangeait
quasi pas, en voyant au bout de la table la place vide du pauvre
oncle. Quelques jours se passrent, et nous nous inquitions de ne
rien savoir, lorsque Brizon m'apporta une lettre de M. Masfrangeas
qui me mandait qu'il avait vu mon oncle; qu'il n'tait point malade,
et que  part qu'il s'ennuyait de nous, il tait aussi bien que
possible. Il ajoutait qu'il avait bon espoir de le tirer de l,
puisqu'on n'avait rien trouv au Frau en fait de papiers dangereux.
A la vrit, il y avait des dnonciations contre lui, et tous les
rapports du maire et des gendarmes le chargeaient fort d'tre un de
ceux qui prchaient les paysans, un rouge dangereux. Mais il avait
plaid le contraire, disant que des dnonciations comme celles d'un
Laguyonias ne pouvaient pas nuire  un honnte homme, et que quant
aux rapports du maire, il y avait entre M. Lacaud et lui une vieille
haine qui les rendait suspects. En finale, M. Masfrangeas nous
admonestait de prendre courage, et de ne pas nous chagriner plus que
de raison.

La demoiselle Ponsie tait toute malheureuse de savoir mon oncle en
prison. Elle n'entendait pas la politique, la pauvre, et elle ne
comprenait pas comment on pouvait enfermer un si brave homme; tous
les jours elle descendait voir si on l'avait lch.

Un qui tait comme fou de a, c'tait le pauvre Lajarthe.--Si
encore, disait-il, on m'avait pris, moi qui n'ai pas de maison 
faire aller, point de famille, rien, a ne serait pas une affaire;
mais aller mettre en prison la crme des hommes! qui a rendu plus de
services autour de lui que Bonaparte n'a fait de mal, et a n'est
pas peu dire! Quel tas de canailles! Mais on n'avait pas mis
Lajarthe dedans; a n'aurait pas produit assez d'effet dans le pays,
un pauvre diable de tailleur  la journe, ne sachant gure parler
franais, a n'en valait pas la peine. Il fallait que a ft un de
ceux qu'on regardait comme un des principaux du parti dans le
canton, et un paysan, comme tous ces paysans qu'il s'agissait
d'peurer, pour leur faire voter l'Empire.

Quand il travaillait dans les environs, Lajarthe venait souvent  la
veille pour savoir si nous avions des nouvelles et bon espoir. Et
il s'en allait toujours en disant:--Ces brigands-l finiront bien
sans doute par le lcher! Mais on voyait bien qu'il avait peur que
non.

Un soir, nous tions l tous autour du foyer, et aprs avoir tourn
et retourn toutes les chances et malchances, nous ne savions que
croire, et nous regardions les braises que je tisonnais avec un
bton. On n'entendait au dehors que le bruit de l'cluse et au
dedans que le lent tic-tac de la pendule, quand tout  coup nous
entendons monter l'escalier. C'est lui! pensmes-nous tous en mme
temps, et nous voici tous debout, tandis que la porte s'ouvrait.
Dj Nancy tait croche autour de son cou, et l'embrassait sans
rien dire en pleurant, et elle ne le lchait plus, comme si elle et
crainte qu'on revnt le chercher. Lui, l'embrassait tout doucement
au front en la tenant par la taille, et enfin il la ramena vers le
foyer avec de bonnes paroles. Alors ce fut notre tour et nous
l'embrassmes tous, ma foi, jusqu' Gustou, jusqu' Lajarthe,
quoique nous autres paysans nous ne soyons pas de grands
embrasseurs. Comme le petit Llie dormait, mon oncle alla lui faire
un poutou dans le lit.

Aprs a, ma femme lui appareilla  souper, mais il n'avait gure
faim et ne mangea qu'un tout petit morceau de quartier d'oie pass 
la pole. En mangeant, il nous raconta comment ils taient traits 
la prison, et c'tait assez mal. Ils taient l plusieurs, enferms
ensemble dans la mme chambre, pour la mme cause, et les geliers
les regardaient d'un mauvais oeil, et les traitaient plus mal que
les voleurs, leurs pensionnaires d'habitude. Il nous dit aussi que
M. Masfrangeas avait eu bien du mal  le faire lcher, et qu'on ne
l'avait fait, qu'en ce qu'il s'tait engag formellement, et avait
promis pour mon oncle, qu'il se tiendrait coi. Il avait su aussi
tous les mchants rapports que le fameux Lacaud avait faits contre
lui.

--Quelle canaille! s'criait Lajarthe. Voil deux hommes dont les
grands-pres taient amis comme deux frres; deux hommes qui, tant
petits, se tutoyaient et s'amusaient ensemble, et voici que l'un
d'eux dnonce l'autre, et fait tout ce qu'il peut pour l'envoyer
mourir del les mers! Quelle canaille!

Quand mon oncle eut fini de souper, je fus chercher de l'eau-de-vie
pour choquer de verre tous ensemble  l'occasion de son retour.

Revenus devant le feu, nous devisions tout doucement de toutes les
choses qui s'taient passes depuis un mois; mais, aprs le premier
moment de contentement en retrouvant sa maison, sa famille et ses
amis, nous nous apermes que mon oncle tait redevenu triste. Ma
femme le lui dit et alors il lui rpondit:

--C'est que vois-tu, ma fille, je pense  ceux que j'ai laisss  la
prison,  ceux qu' cette heure on transporte, entasss dans la cale
des vaisseaux, en Afrique ou  Cayenne, o les attend la mort...

Et nous restmes tous bouche close, les yeux dans le foyer.




VII


Le premier jour de l'anne 1852 fut triste  la maison. Ailleurs,
dans la commune et partout on se rjouissait. Il semblait  tous ces
pauvres gens peurs par les arrestations, par le rcit des
fusillades et des transportations, et mens par les maires et les
curs, que Bonaparte dt les rendre tous riches et heureux. Les gens
qui ne sont pas  leur aise sont comme les malades, a les soulage
de changer de position; mais a n'est jamais pour longtemps. Que de
gens se figuraient bonnement que c'tait eux qui avaient gagn  ce
changement, tandis qu'ils n'avaient fait que changer de misre. En
attendant de s'apercevoir de a, ils taient contents d'tre dans le
parti le plus fort, de faire partie des sept millions quatre cent et
tant de mille, qui avaient vot Oui.

Comme bien on pense, tout tait chang chez nous; M. Lacaud tant
revenu  la mairie comme je l'ai dit, le pauvre Migot n'tait plus
rien, ce qui lui doulait fort, car il avait pris got  l'charpe.
Quant  mon oncle, il ne s'occupait plus de politique, et mme il ne
sortait gure de chez nous, dans les premiers temps qu'il fut
revenu, histoire de fuir les occasions. Il y avait,  cette manire
de faire, doux bonnes raisons: d'abord a n'aurait servi de rien, et
ensuite M. Masfrangeas s'tait engag en son nom; la moindre chose
lui aurait fait des affaires  la Prfecture. a lui cotait bien
tout de mme  mon oncle, car il tait de ceux qui ne se rendent que
morts; mais il avait trop d'obligations  son ami, pour ne pas
viter tout ce qui aurait pu le compromettre. C'tait donc le mieux,
pour lui, de rester tranquille quelque temps, pour laisser passer le
fort de la bourrasque. Les gens ne nous voulaient point mal, de
n'tre pas de leur avis, mais avec a, ils n'aimaient pas trop nous
parler longtemps, dans les foires ou les marchs, de crainte qu'on
crt qu'ils taient de notre bord. Mais il y avait aussi quelques
mauvaises canailles, qui tchaient de se venger de ce que mon oncle
les avait empchs de finir de dvorer ce qui restait  Puygolfier.
Le plus enrag tait ce mchant goujat de Laguyonias, qui disait
partout que c'tait malheureux de voir des sclrats, comme mon
oncle, libres chez eux, tandis qu'ils devraient tre  casser des
pierres en Afrique. Mais, comme au fond cet individu tait mpris
de tout le monde, ses clabauderies ne faisaient aucun effet.

Mon oncle restait donc chez nous, et c'tait moi qui faisais les
affaires du dehors,  Excideuil et ailleurs. Ma femme avait beaucoup
d'ides, pour des arrangements qui rendaient le Frau plus plaisant,
et c'tait mon oncle qui les faisait. Quand la saison fut venue, au
mois de fvrier, il arrangea le chemin qui de notre jardin allait 
la fontaine, et en fit une jolie alle qu'il planta de pommiers et
de pruniers. La vieille fontaine aussi fut rpare, et autour du
gros fraisse qui lui faisait de l'ombre, il fit un banc de pierre,
o il faisait bon se reposer par les temps de chaleur. Aprs a, le
jardin fut soign et bien arrang; ses alles furent alignes et
sables, avec de la petite grave de rivire. Le long de l'alle du
milieu, qui tait plus large que les autres, ma femme planta ou sema
des bouquets, comme des rosiers, des lis, des muguets, des
passe-roses, des girofles, d'autres qui sentaient bon, comme du
basilic, de la menthe, du thym, de la lavande. Au bout de cette
alle, mon oncle remonta un cabinet de verdure dont le bois tait
tomb en pourriture, et comme le chvrefeuille tait vigoureux et
foisonnait, la mme anne il y eut de l'ombre.

Quand il ne faisait pas quelque besogne comme a, mon oncle aimait 
tenir le petit Hlie,  le promener, et quand le drole commena de
marcher, il le menait tout doucement par la main.

L'hiver se passa assez bien, tout allant  peu prs, malgr le mal
vouloir de quelques coquins dont j'ai parl, qui se servaient de la
politique pour tcher de nous nuire. Mais on a beau faire, chez nous
autres paysans, on ne comprend pas les haines politiques, et quand
mme ceux qui nous voulaient mal auraient valu quelque chose, on ne
les aurait point couts.

C'est bien vrai que cette sagesse commence  s'en aller, et que l'on
trouve maintenant, dans des petites communes, des voisins qui se
mangeraient les foies pour des questions de partis. Je crois bien
que souvent la politique n'est que la couverture de ce mal vouloir,
et que si ce n'tait pas a qui les rendrait ennemis, a serait
autre chose. Autrefois les querelles taient entre papistes et
parpaillots, et elles ont fait couler pas mal de sang chez nous en
Prigord, sans parler d'ailleurs. C'est qu'il y a dans nous tous un
vieux fond noiseur et batailleur qui a besoin de se faire jour.
Aujourd'hui, on se bat dans les lections  coups de morceaux de
papier, comme autrefois on se battait  coups de mousquets, de
piques, de flches, de pierres. Les bonnes gens qui accusent la
libert que nous avons aujourd'hui de faire natre ces haines ne
pensent pas  tout a.

Notre petit train de vie tait rgl chez nous, et voici comment a
marchait. Le matin  la pointe du jour, nous nous levions, et, aprs
que nous avions fait une frotte et bu un coup, Gustou allait soigner
les btes, et moi j'allais ouvrir le moulin. S'il y avait du bl 
moudre, je montais le sac contre la trmie et j'ouvrais la pelle.
Aprs que j'avais rgl les meules, et que je sentais entre mes
doigts que la farine venait bonne, nous allions avec mon oncle lever
les verveux, ou les cordes s'il y en avait de tendues, et je mettais
le poisson dans le rservoir. A huit heures, nous mangions la soupe
ou les chtaignes;  midi on dnait, et ensuite Gustou ou moi, nous
allions rendre la farine. Celui qui restait faisait moudre pour les
petites pratiques qui venaient au moulin, portant leurs deux ou
trois quartes de bl sur une bourrique. Vers les trois heures et
demie, nous faisions collation, et s'il y avait quelqu'un au moulin,
nous l'engagions  monter avec nous. Le soir, il tait prs des huit
heures ordinairement, lorsque nous soupions. Tout a n'tait pas
rgl  la minute, a dpendait du travail; il y avait des fois o
nous soupions  sept heures l'hiver, et  neuf dans l't.

Voil pour le travail du moulin. Mais en plus de a, nous avions
gard  notre main assez de terres et de vignes, pour nous occuper
les uns et les autres. Le travail changeait comme de juste avec les
saisons. Au printemps il fallait donner quelques faons, enter des
arbres et sarcler les bls. L't, c'tait les foins, la moisson,
les battaisons. Plus tard, il y avait la rcolte de la Saint-Michel,
les vendanges, les noix et les chtaignes  ramasser, et les labours
 faire. L'hiver il y avait les prs  nettoyer, la feuille 
balayer dans les bois pour faire la paillade au btail. Les
occupations ne nous manquaient pas, comme on voit, et nous faisions
tout a nous seuls. Par exemple, pour les vignes, on les fouissait
toutes en deux jours: il venait une douzaine de voisins nous aider,
et le second soir  souper, on faisait un peu de festin pour les
remercier.

Les jeudis nous allions l'un ou l'autre, mon oncle ou moi, au march
d'Excideuil; c'est l o nous avions nos affaires, o nous trouvions
notre monde. Ma femme y faisait vendre assez souvent par Suzette
quelques paires de poulets ou de canards, et quelques douzaines
d'oeufs. Elle avait beaucoup augment le revenu de la basse-cour,
sans grande dpense; ainsi, tous les ans, nous portions au march de
Prigueux une vingtaine de dindons, en gardant notre provision. Elle
faisait venir de mme beaucoup d'oies, qui profitaient vite ayant la
rivire  deux pas, et quand il tait temps, la Suzette les
gorgeait: une fois fines grasses, on les tuait et on les vendait un
bon prix, les foies, la graisse et tout.

Quand la bourrasque politique fut un peu passe, mon oncle se mit 
faire du commerce sur les bls, et pour a il allait assez souvent
aussi  Cubjac, et  Thiviers le samedi. A part ces sorties, les
jours se ressemblaient fort, car la vie de la campagne est toute
unie, sans changements. Le dimanche, pour a, quand le temps allait
bien, nous prenions la chienne, et nous allions tcher de tuer le
livre, et lorsque nous en savions un c'tait rare que nous ne le
portions pas, car notre Finette tait bonne, suivait des quatre
heures de temps sans lcher, et mon oncle ne manquait gure son
coup; et puis il connaissait bien les postes. Lorsque nous avions
tu un beau mle dans les huit livres, nous l'envoyions  M.
Masfrangeas, et nous faisions de mme lorsque nous avions pris
quelque belle pice de poisson. Quand nous mangions le livre  la
maison, il y avait toujours quelque ami  qui nous l'avions faire
dire: c'tait Lajarthe, ou le fils Roumy, ou Jeantain de chez
Puyadou.

Dans l'aprs-midi du dimanche, je descendais quelquefois jusqu'au
bourg, histoire de voir les gens, de parler  des amis, et 
l'occasion, nous buvions une bouteille nous deux Roumy.

D'autres fois, avec mon oncle, nous faisions le tour de notre bien,
les mains dans les poches de la veste, un brin de marjolaine aux
dents, nous arrtant  chaque pice, pour voir comment levait le
bl, ou si la luzerne naissait bien, ou si le bl rouge s'piait, ou
si les noyers avaient des noix. On n'a pas d'ide du plaisir que
nous avons, nous autres paysans, de voir natre, crotre et mrir le
grain que nous avons sem; d'enfoncer nos sabots dans la terre que
nous avons tant de fois retourne avec l'araire; de suivre le champ
que nous connaissons sillon par sillon: ici il y a une mouillre;
l,  cette place, on ne peut pas faire perdre le chiendent; et on
se dit: Lorsque nous bladions dans ce fond, il faisait mauvais
temps, aussi le bl est plein de coquelicots. Ce plaisir est autre
chose que celui du riche, qui visite ses domaines qu'il ne cultive
pas. Le plaisir de celui-ci est plein de vanit, et tout  la
surface, comme s'il avait une belle femme, pour la vue seulement.
Mais pour le paysan, c'est comme un vrai mariage entre la terre et
lui; il la tient, la possde, la tourne, la retourne, la faonne 
sa mode, la soigne avec grand amour, et jouit en la voyant fconde
par son travail. Et nos vignes donc! C'est l que nous nous
arrtions longuement, marchant pas  pas, regardant chaque pied l'un
aprs l'autre, piant les boutons  leur sortie, les comptant,
comptant les formes, faisant des comparaisons d'annes. Ah, c'tait
surtout notre vieille vigne, celle qui nous donnait ce bon vin dont
nous ne buvions pas tous les jours; c'est celle-l qui tait bien
soigne et travaille! Nous faisions de bon terreau avec des
feuilles pour mettre aux endroits les plus maigres, et tous les ans
nous y portions quelques tombereaux de terre pour l'arranger. C'en
tait risible; quand nous trouvions par l quelque vieille savate,
ou quelque mauvaise peille de drap, nous la portions  la vigne pour
l'enterrer au pied d'un cep. Et s'il y en avait quelqu'un de malade
nous le dchaussions, et nous y mettions autour du purin de
l'table. C'tait bien des soins, mais ils ne nous cotaient pas: et
puis, quand les grappes se gonflaient comme le ttin d'une femme
grosse, quel plaisir de les voir profiter, et passer du rouge clair
au brun noir et comme velout!

D'aucunes fois, mon oncle nous laissait, ma femme et moi, deviser et
nous promener aux alentours de la maison, et s'en montait dans sa
chambre du moulin, lire un de ces vieux livres des grands hommes de
l'antiquit. Il disait qu'il y avait de ces vies dont il ne s'tait
jamais lass, comme celle de Caton et de Phocion, qu'il prfrait 
toutes les autres. C'tait une chose pas ordinaire, cette lecture,
pour un paysan un peu dgrossi seulement par l'cole et le rgiment.
Le hasard avait voulu que ces livres se fussent trouvs dans un tas
de vieilleries, achetes par mon grand-pre  l'encan, et mon oncle
en faisait son profit, et nous tous aussi.

Le 21 novembre de cette anne-l, et le 22, on vota chez nous, comme
dans toute la France, pour le rtablissement de l'Empire. Au Frau
nous nous demandions, mon oncle et moi, comment nous devions faire.
Si nous avions t bien libres, nous aurions t mettre un Non dans
la bote de M. Lacaud; mais,  cause de M. Masfrangeas, il fut
convenu que nous ne voterions pas. Lajarthe, qui tait venu voir
comment nous faisions, fit comme nous, et passa la journe au Frau.
Ce qu'il y eut de joli dans notre commune, c'est que hormis nous
trois, mon oncle, Lajarthe et moi, il n'y eut pas un manquant: tout
le monde vota mme ceux qui taient dans leur lit. Le plus beau
c'est que ce pauvre Gustou, qui, jusqu'alors, avait toujours vot
avec les gens comme il faut, fut port par M. Lacaud comme ayant
vot Oui, car il n'y eut pas un Non dans la bote, bien entendu.
Notre maire pensait que Gustou, qui n'avait pas quitt le Frau ce
jour-l, n'avait pas chang d'opinion, ou pour mieux dire de manire
de voter; mais il se trompait beaucoup, car depuis qu'on avait mis
mon oncle en prison, il se serait fait couper en morceaux plutt que
de voter pour Bonaparte.

Notre maire nous en voulut beaucoup, de n'avoir pas pu envoyer un
procs-verbal avec autant de Oui que d'lecteurs. Il ne s'en fallait
que de trois, a n'tait rien, mais avec a, il en fut trs vex, vu
que d'autres maires de par l avaient obtenu par les mmes moyens
que lui l'unanimit de Oui, et comme il couchait en joue la croix
d'honneur, il craignait que a ne lui ft du tort.

Pas bien longtemps aprs ce vote, nous tions alls au bourg, mon
oncle et moi, pour nous arranger avec des scieurs de long qui
devaient venir nous faire des planches. C'tait un dimanche, et M.
Lacaud se trouva l sur la place devant l'glise, tout bouffi de
graisse et d'importance comme toujours. Une grosse chane de montre
en or s'talait sur son ventre bedonn, et sa trogne rouge luisait
sous un grand chapeau haut de forme. Il tait l, les mains derrire
le dos sous sa lvite, la tte en arrire, parlant  des gens de la
commune du haut de sa grandeur. Lorsqu'il nous vit  quelques pas,
il se tourna vers nous et, s'adressant  mon oncle avec sa
grossiret vaniteuse, lui dit:

--Vous avez bien mal reconnu la grce qui vous a t faite, Nogaret;
vous auriez d voter au moins par reconnaissance pour celui qui
pouvait vous envoyer  Cayenne et ne l'a pas fait.

Mon oncle le regarda de ses yeux clairs qui flambaient, en serrant
les poings et les mchoires; mais la pense de Masfrangeas lui vint;
il ne dit rien et s'en alla.

Moi, la colre m'avait mont, et, m'avanant vers ce gros enfl, je
lui rpondis rudement:

--Vous saurez, qu'on ne doit aucune reconnaissance  celui qui s'est
empar du droit de grce, parce qu'il n'a pas fait  un citoyen tout
le mal qu'il aurait pu lui faire injustement!

M. Lacaud ne s'attendait pas  cette rplique; il resta tout baubi,
devint cramoisi, branla la tte d'un air menaant, mais ne sut que
dire.

Je crois que c'est la seule fois de ma vie que j'ai ripost un peu 
propos. D'ordinaire j'ai l'esprit lent, et le mot me vient trop
tard. Il m'est arriv plus d'une fois de me dire en m'en allant:
Animal! tu aurais bien pu dire a ou a.

Except ces paroles avec notre maire, nous restions bien tranquilles
chez nous, ne nous mlant de rien, ni de politique ni des affaires
de la commune, et il nous semblait que cela tant ainsi, nous tions
 l'abri de tout. Mais quand on a affaire  des mauvais gredins
comme Laguyonias, et  des individus mchants et rancuniers comme M.
Lacaud, on n'est jamais  l'abri de quelque mauvaise chicane, et
nous ne tardmes gure  nous en apercevoir.

Un jour que j'tais all avec Gustou couper de la bruyre pour faire
paillade  notre btail, je vis venir un nomm Pasquetou, de
Cronarzen, qui avait un bois touchant le ntre. Quand il fut prs de
nous, il nous dit, sans tourner autour du pot, que nous coupions la
bruyre sur un endroit qui n'tait pas ntre. Moi, c'tait la
premire fois que je le voyais faire, et comme dans nos bois les
limites ne marquent pas toujours trs bien, je pensais que peut-tre
nous nous tions tromps. Mais Gustou rpondit de suite  Pasquetou
que c'tait la troisime ou quatrime fois que lui y coupait la
bruyre, sans parler des plus anciens de la maison, et que jamais il
n'avait rien dit. Mais l'autre riposta que, s'il ne connaissait pas
son droit auparavant, maintenant qu'il le connaissait, il voulait le
faire valoir; et il ajouta que nous venions jusqu'au chemin qui s'en
va vers Roulde. Gustou alors lui dit qu'ils taient d'accord sur
a, mais que nous n'avions pas dpass le chemin:  quoi Pasquetou
rpliquait que nous l'avions dpass.

Pour faire comprendre a, il faut dire que pour viter un endroit un
peu creux o l'eau s'assemblait, et o il y avait toujours de la
fange, les gens qui passaient par l avec leurs charrettes avaient
pris l'habitude de couper dans notre bois pour aller rejoindre, 
cinquante pas de l, le chemin qui tournait un peu sur la droite.
Comme il y avait longtemps que les gens faisaient comme a, ce
passage tait devenu un vritable chemin bien fray, pendant que la
palne et la bruyre venaient dans le vrai chemin, mais pas assez
tout de mme pour qu'on ne le vt bien. Nous n'avions jamais rien
dit aux voisins; c'tait un peu de bruyre perdue, mais a ne valait
pas la peine d'en parler.

Quand je vis que Pasquetou s'enttait  a, et qu'il voulait nous
faire lcher de couper la bruyre, je lui dis de nous laisser
tranquilles, et que, s'il avait des droits comme il le disait, il
n'avait qu' marcher.

Et en effet, il marcha, Pasquetou, et a nous tonnait grandement,
vu que nous avions toujours t bons voisins; mais nous pensions
qu'il y avait quelqu'un qui le poussait. Le terrain disput n'en
valait pas la peine; il faisait un tiers de quartonne, et ne valait
pas cher, car il n'y avait pas de chtaigniers dessus. Il y en avait
eu un autrefois, mais il n'en restait plus que la souche pourrie
recouverte de terre et d'herbes. Ce chtaignier avait fait la limite
autrefois, mais comme il n'existait plus, Pasquetou se fondait
l-dessus, pour soutenir que notre limite tait un gros chtaignier,
contre lequel passait le chemin que les gens avaient fait chez nous.

Quoique a ft peu de chose, quand on a droit, on ne veut pas se
laisser manger par un mauvais voisin; et, devant le juge de paix,
mon oncle dclara que, depuis qu'il avait souvenance, les siens et
lui avaient toujours coup la bruyre sur cet endroit sans
contestations, et que nous continuerions  faire de mme, jusqu' ce
que les tribunaux en auraient autrement ordonn.

Quelque temps aprs, vint au moulin ce gueux de Laguyonias, qui nous
porta une assignation devant le tribunal de Prigueux; nous voil
obligs de prendre un avou, un avocat et de plaider.

Nous ne manquions pas de tmoins qui nous avaient toujours vu couper
la bruyre sur le terrain en question; mais pour le passage, les uns
ne se rappelaient pas bien o tait le vrai chemin; d'autres
n'avaient jamais pass que sur celui qui traversait notre bois. Le
cadastre ne le marquait pas, en sorte que nous n'avions, pour
soutenir notre droit, que la preuve de la jouissance.

Mais Pasquetou produisait un titre, o il tait dit que son bois
venait jusqu'au chemin qui tait entre nous deux, et que ce chemin
passait de notre ct,  raser un vieux chtaignier  trois mars, ou
matresses branches, qui tait sur notre fonds. Comme justement le
chtaignier qui restait alors en avait trois, il se fondait
l-dessus.

A l'audience, les gens de loi lurent des papiers  n'en plus finir,
comme s'il se fut agi d'une affaire bien importante. Aprs a,
l'avocat de Pasquetou se leva pour plaider. Cet avocat avait une
manie risible: tout en parlant, de sa main gauche il tenait sa robe
serre au corps et se penchait en avant, faisant craquer avec son
gros ventre la boiserie o il s'appuyait, tendant le bras droit vers
les juges, la main ouverte, comme s'il et eu ses preuves dedans, et
qu'il et voulu les leur prsenter. Avec a, il avait une voix
raille et criarde comme celle d'un canard, et mchait et remchait
dix fois la mme chose.

C'tait un des premiers avocats de Prigueux pourtant, et on voyait
qu'il savait bien des affaires, car il rcita des articles de loi,
parla d'un nomm Cujas, et fit des citations en latin, auxquelles je
ne comprenais rien, pas plus du reste que quand il parlait en
franais, attendu sa manire d'embrouiller ses phrases. Quand il eut
parl pendant une heure et demie, il annona qu'il avait fini et
qu'il allait seulement, avant de s'asseoir, rsumer rapidement les
moyens de son client. Mais sous prtexte de a, le voil qui
recommence de fond en comble  plaider. Tout le monde en soufflait;
enfin, aprs une demi-heure de plus, il s'assit, tira un foulard
rouge de sa poche, et se mit  s'essuyer le front.

Notre avocat se leva alors. Celui-ci avait un autre tic; il levait
les bras tendus au-dessus de sa tte, par un mouvement brusque,
comme font maintenant les lves de notre cole, lorsque le rgent
leur fait faire l'exercice du gymnase; et tout d'un coup, il les
laissait tomber de mme, colls le long du corps, avec la fin de ses
phrases. Ses grandes manches lui couvraient les mains, et se
confondaient avec sa robe, de manire qu'on l'et cru manchot des
deux bras. Il avait avec a une figure toute rase et ple, et ses
cheveux noirs plaqus taient coups en rond autour de sa tte comme
une belle calotte de cur, de manire qu'on l'et pris pour un
masque de carnaval, un pierrot en deuil.

C'tait M. Masfrangeas qui nous avait enseign cet avocat; il
passait pour un homme fort, et je ne doute aucunement qu'il ne le
ft; mais qu'il tait embtant!

Il commena par une longue citation en latin, les bras levs comme
j'ai dit, et les laissa retomber, la phrase acheve, comme si cet
effort l'eut crev. Puis il continua lentement, employant de longues
phrases qui s'entortillaient, s'accrochaient les unes aux autres, et
n'en finissaient plus;  force de les allonger, il en perdait quasi
la respiration. Autant son confrre hachait et mchait ses mots
d'une voix dsagrable, autant celui-ci les droulait gravement
d'une voix creuse et solennelle, comme s'il se ft agi d'une cause
clbre, et non pas d'un lopin de bois qui ne valait pas cent sous.
Comme il ne voulait pas paratre moins ferr que son confrre, il
cita toute une kyrielle d'anciens hommes de loi, et aussi ce Cujas,
en prtendant que son excellent confrre l'avait mal entendu;  quoi
l'autre riposta vivement: C'est vous, mon cher confrre, qui
l'entendez mal! Tandis qu'il tait lanc dans sa plaidoirie qui
s'allongeait, s'allongeait toujours, la tte m'en tournait, et, n'y
tenant plus, je sortis.

Au bout d'une heure mon oncle vint me retrouver, et me dit que
l'affaire tait remise  un mois; qu'il allait y avoir une enqute
pour savoir si l'ancien chtaignier dont il ne restait que la souche
pourrie avait trois mars, ou deux seulement, comme le disait
Pasquetou. Quoique ce procs ne ft pas bien amusant, je me mis 
rire  cette nouvelle, et nous nous en allmes  l'auberge; aprs
quoi, nous repartmes pour le Frau avec un homme de Roulde qui
avait tmoign pour nous.

--Certainement, disais-je  mon oncle en nous en allant, ces avocats
avec leur fagot de science, sont bien inutiles dans des affaires
comme a. Il aurait mieux valu que les juges vous fissent expliquer
tous les deux, Pasquetou et toi, et ils seraient mieux renseigns 
cette heure. Pour des affaires si peu consquentes il n'y aurait pas
besoin de tant de paperasses et de plaidoiries; avec un peu de bon
sens, le premier juge venu pourrait grabeler a tout seul.

--Sans doute, dit mon oncle en riant, seulement que deviendraient
les avocats, les avous, les huissiers, et le gouvernement qui vend
le papier marqu?

--Mais, disait l'homme de Roulde, pourquoi ces avocats
parlaient-ils toujours de Cujat, vu que le bois est dans
Saint-Sulpice?

--C'est que, dit mon oncle en riant un peu, ils ne parlaient pas du
bourg de Cujat o l'on fait les bons fromages, mais, je pense, de
quelque ancien homme de loi qui s'appelait comme a.

D'aprs ce que je comprends, ajouta-t-il, ce procs rapportera gros
 tout ce monde-l, car nous ne sommes pas prs d'en voir la fin.

Et en effet, les hommes de loi se renvoyaient la balle. Le jour o
l'avou de Pasquetou tait prt, le ntre n'tait plus l, et
d'autres fois c'tait le contraire. Et puis il y avait toujours
quelque chose qui accrochait; l'un attendait une pice et demandait
la remise; l'autre avait besoin de voir son client, et tous deux se
faisaient signifier force actes pour s'entretenir la main.

L'enqute, plusieurs fois remise de quinzaine en quinzaine, de mois
en mois, finit pourtant par avoir lieu; elle ne fut pas heureuse
pour Pasquetou. Il fit venir des tmoins qui dirent bien que le
chtaignier mort n'avait que deux mars; mais nous en fmes venir
autant et plus, qui affirmaient qu'il en avait trois.

Il y avait un an que le procs durait, lorsque le tribunal ordonna
le transport sur les lieux.

A ce coup, mon oncle dit:--Gare  celui qui perdra! il y a dj
beaucoup de frais de faits, et ce transport ne cotera pas bon
march.

C'est tonnant, disais-je quelquefois  mon oncle, que nous n'ayons
aucun acte pour ce bois. Nous avions cherch partout, dans le
cabinet o taient nos contrats et nous ne l'avions pas trouv: tout
ce que nous savions, c'est qu'il venait d'un nomm Crabanas de
Salevert, et qu'il tait  nous depuis l'anne de la Grande-peur.
L-dessus, je m'en fus trouver M. Vigier et je lui contai l'affaire.
Comme c'tait dans cette tude que nos anciens avaient toujours
pass leurs actes, je me disais que celui-l pouvait y tre aussi:
et dans ce cas, les confrontations peut-tre nous donneraient
raison. M. Vigier me dit de repasser dans quelques jours, qu'il
ferait chercher par Girou.

J'y retournai huit jours aprs, et la premire chose que me dit son
clerc, le petit Girou, ce fut:--Qu'est-ce que tu payes si je te fais
gagner ton procs?

--Un djeuner sell et brid, que je lui dis.

Et il me montra l'acte, o il tait dit, que le bois tait limit au
midi, par le chemin allant vers Roulde tout droit, passant contre
un vieux chtaignier, et que la borne cornire avait t plante 
quarante-deux pas du chtaignier, en suivant droit le chemin du ct
du levant.

--Ne dis rien de a  personne, fis-je  Girou; fais-moi une copie
de cet acte et tu la feras signer par ton patron; il me la faudrait
pour aprs-demain matin, car la justice vient ce jour-l, et je veux
servir ce plat  Pasquetou et  ceux qui le poussent, devant tout ce
monde.

--Je te la porterai, me dit Girou, je suis curieux de voir la figure
qu'ils feront tous.

Le surlendemain, le tribunal, le greffier, les avous, les avocats
arrivrent dans deux voitures. Jusqu' Coulaures il y avait la
route, a allait bien; mais aprs il fallait prendre des mauvais
chemins jusqu'au bourg, o on tait forc de laisser les voitures,
pour aller de pied jusqu'au bois des Fontenelles.

M. Lacaud se trouva chez lui au bourg, comme par hasard, car il
demeurait le plus souvent  Prigueux. Il invita tous ces messieurs
 entrer chez lui, et l tant, il les convia  djeuner. Comme il
tait le maire de l'endroit, qu'il connaissait tout ce monde, ils
acceptrent facilement.

Tandis qu'on faisait sauter les poulets et qu'on mettait le couvert,
M. Lacaud emmena le prsident et un juge, sous prtexte de leur
montrer le jardin, et l, lorsqu'ils furent seuls, commena  parler
en faveur de Pasquetou, expliquant  sa manire comme quoi il avait
raison. Et ces deux messieurs coutaient, ne se prononant pas, mais
ayant l'air d'our complaisamment ce que leur disait ce bon M.
Lacaud qu'ils rencontraient partout dans les soires,  la
Prfecture, chez le Receveur gnral, au Cercle, et qui se trouvait
l si  point, pour les faire djeuner dans un pays perdu, o il n'y
avait qu'une mchante auberge de paysans. Je suis sr que ces
messieurs taient de bien honntes gens, incapables de malverser et
de juger contre leur conscience; mais les choses se prsentent tout
diffremment, selon les dispositions dans lesquelles on les regarde.
Le juge prvenu contre quelqu'un a beau tre juste, il ne voit pas
les choses comme celui qui ne sait rien de ce quelqu'un. J'imagine
que lorsque M. Lacaud eut ajout, comme pour renseigner ces
messieurs sur ce que nous tions, que mon oncle avait t arrt au
Deux-Dcembre comme un homme dangereux, ils n'taient pas aussi bien
disposs pour nous que pour Pasquetou.

Le hasard nous fit savoir cette manigance. Au-dessous du jardin au
pied de la muraille, il y avait un vieux pauvre qui se chauffait au
soleil et entendait tout a, sans qu'on s'en doutt. Lorsque M.
Lacaud et les juges rentrrent pour djeuner, le vieux Nicoud se
leva, mit son bissac sur son chine et, prenant son bton, s'en vint
vers le moulin aussi vite qu'il put. Nous tions  table, nous
autres aussi, avec Girou qui nous avait port l'acte, lorsque nous
entendmes ses sabots sur l'escalier.

Quand il fut en haut, ma femme alla ouvrir la porte et lui dit:

--Entrez, entrez, mon pauvre Nicoud, vous allez manger la soupe.

--Grand merci, fit le bonhomme; et s'avanant, il souleva son bonnet
en disant:--Bonjour, bonjour, braves gens!

Et tout le monde lui rpondit:

--Bonjour, Nicoud, bonjour!

Quoique nous ne fussions que des paysans  notre aise, jamais il
n'est venu un pauvre  notre porte  qui on n'ait donn. Et si
c'tait un vieux, des petits droles arrivant tandis qu'on mangeait
la soupe, on leur en donnait avec un chabrol aprs, pour les
gaillardir. C'tait de coutume chez nous, d'ainsi faire; nos anciens
n'y avaient pas manqu, et nous autres faisions de mme. Ce n'tait
pas maintenant qu'il y avait  la maison une femme comme la mienne,
que cette coutume pouvait se perdre.

Ce n'est pas pour nous vanter, mais il faut bien dire que ce n'tait
pas la mme chose chez tout le monde. Dans nos pays, les gens ne
sont pas bien donnants pour les pauvres. a n'est pas qu'ils aient
mauvais coeur, non, mais ils ne sont pas riches non plus, et suent
et peinent  force, pour affaner du pain. La diffrence entre le
paysan pauvre et le mendiant n'est pas grande pour ce qui est de la
vie. Le morceau de pain noir que reoit celui-ci est coup au
chanteau de celui qui le donne; la mique de l'un est comme celle de
l'autre, il n'y a pas gure de lard; enfin, la culotte et la veste
du paysan sont dchires, effiloches, rapices de morceaux de
toutes couleurs, comme celles du pauvre qui lui demande la charit.
C'est pour cela qu'il ne s'apitoie gure sur des misres qu'il subit
lui-mme. Le riche, qui connat le bien-tre, devrait compatir
davantage au sort des misrables, le comparant au sien, quoiqu'il ne
le fasse pas souvent malheureusement; il aime mieux dire pour
s'excuser de sa duret: Ce sont des fainants!

Le vieux Nicoud tait bien brave homme et puis propre, aussi on le
fit asseoir sur le banc, et ma femme lui apporta une grande pleine
assiette de soupe chaude qu'il se mit  manger. Si a avait t Jean
Gautrou qui avait des poux, on ne l'aurait pas fait entrer, et avec
a ma femme avait beaucoup de peine de le laisser  la porte, et de
lui porter, quand il venait, une assiette de soupe sous l'auvent;
elle disait qu'il lui semblait que c'tait traiter un chrtien comme
un chien.

--Que veux-tu, lui disait mon oncle, c'est sa faute: que ne se
tient-il net comme Nicoud.

Quand le bonhomme eut mang sa soupe, Gustou, qui tait  ct, lui
versa un bon chabrol dans son assiette, qu'il avala d'une coule.
Aprs a, tout en mangeant un peu d'ordinaire, il nous raconta ce
qu'il avait entendu, et nous engagea  nous mfier. Nous le
remercimes de l'avis, et Girou lui dit qu'il n'y avait rien 
craindre, qu'il nous avait mis en mains quinte et quatorze et le
point.

--Tant mieux, dit-il, parce que voyez-vous c'est une mauvaise chose
que les procs, a ruine bien des maisons. Moi je n'avais pas
grand'chose, mais enfin j'tais chez nous, et ce sont les procs qui
m'ont fait prendre le bissac, par la faute de ce gueux de
Laguyonias.

Nous ne nous pressmes pas trop de djeuner, de manire qu'en
arrivant au bois des Fontenelles, nous vmes tous ces messieurs de
la justice. M. Lacaud tait venu l, aussi, histoire de leur montrer
le chemin: il n'y avait pas de mal  a, n'est-ce pas? Possible
aussi, voulait-il leur rappeler par sa prsence ce qu'il avait dit
pour Pasquetou. Ils taient tous rouges jusqu'aux oreilles, ces bons
messieurs, et bien repus, bien contents; pour sr que notre maire
leur avait fait tter de son meilleur vin, et il en avait de bon.
Dans ces dispositions, la manire de voir de l'hte, quand on se
trouve dpays et transport de la salle d'audience au fond d'un
bois, peut bien peser quelque chose, sans soupon aucun de
forfaiture.

Lorsque nous fmes prs, nous levmes nos chapeaux pour saluer, mais
aucun de ces messieurs ne nous rendit la pareille. Les uns tirrent
leur tabatire, un autre causait avec M. Lacaud, et l'avou de
Pasquetou le tenait par un bouton. Tous nous voyaient du coin de
l'oeil, pourtant, et avaient l'air tonns de me voir avec une
pioche sur mon paule.

--a ne va pas bien votre affaire, me dit notre avocat en venant
vers nous.

--Nous portons de quoi tout arranger, dit mon oncle en tirant l'acte
de sa poche: Tenez, voyez a.

Quand il eut lu, notre avocat dit:

--Ho! c'est une autre paire de manches!

Et il s'en alla vers les juges, et se mit  leur lire le titre.
J'piais les figures de tout ce monde pendant ce temps, et il y en
avait de curieuses. Pasquetou, ne comprenant rien  ce qu'on lisait,
voyait pourtant,  l'air de notre avocat, que c'tait quelque
mauvaise pice pour lui, et restait l plant, badant. M. Lacaud
colrait en dedans, a se voyait; le greffier, les avous, a ne
leur faisait rien, c'tait visible; quel que ft le gagnant, leur
affaire tait bonne. Les juges, a leur tait quasiment gal aussi,
sauf le petit dpit, d'avoir dj pris peut-tre une autre opinion
qu'il fallait quitter, mais ils s'efforaient de n'en laisser rien
voir. Quand notre homme eut achev, le prsident prit l'acte et se
mit  le relire, et pendant ce temps nous autres fmes  la vieille
souche du chtaignier. Partant de l, je comptai quarante-deux pas
en suivant tout droit le long de l'ancien chemin, qui marquait
quelque peu. Je ne trouvai rien. Je m'cartai sur la droite, puis
sur la gauche, rien. Ces Messieurs s'taient approchs durant ce
temps et me regardaient faire. Pensant que j'avais fait les pas trop
grands, je reculais un peu, lorsque mon oncle me dit:--Va plutt en
avant, si c'est mon grand-pre qui a compt les pas, il avait des
jambes comme une grue. J'allai en avant, et aprs avoir gigogn un
petit moment, la pioche rencontra une pierre.

--Tu y es, dit le petit Giron, et en effet, j'y tais. Aprs avoir
nettoy la place, racl les feuilles pourries, j'tai comme un
terreau qui s'tait form dessus, et la borne se vit bien plante
avec ses deux tmoins.

Comme on peut bien penser, Pasquetou ne fut pas content; il vint
voir tout prs, mais quoi dire? les racines de bruyres enleves
montraient bien que la borne tait l depuis longtemps, quand l'acte
ne l'aurait pas dit, et qu'on ne l'y avait pas mise exprs. Mais
c'est M. Lacaud qu'il fallait voir; on aurait dit qu'il allait avoir
une attaque, tellement il tait cramoisi. Pasquetou, lui, se tenait
coi, les mains dans les poches de son sans-culotte, regardant par
terre, et suivant ces messieurs de la justice qui s'en allaient.

Au moment o ils partaient, nous autres trois, rests les matres
sur le terrain, nous leur tirmes encore trois grands coups de
chapeau, en nous gaussant un peu d'eux en dedans, c'est vrai: ils ne
firent pas plus attention  notre salut que la premire fois, mais
a nous tait bien gal.

Plus tard, nous smes que M. Lacaud, outre sa haine contre nous,
avait encore de bonnes raisons pour ne pas tre content. C'tait lui
qui avait pouss Pasquetou  plaider et  faire faire beaucoup de
frais pensant nous ruiner, et il lui avait prt vingt-cinq pistoles
pour les frais du procs, avec condition qu'il ne les remettrait pas
s'il perdait. Pasquetou se consolait un peu pensant  a; il se
figurait bien qu'un procs qui durait depuis un an et demi, avec des
tmoins, des enqutes, un transport de justice, coterait plus de
vingt-cinq pistoles, et qu'il aurait quelque chose  parfaire, mais
il ne se doutait pas du chiffre. Quand on lui dit la note des frais,
qui se montaient  prs de cent louis d'or, il en devint tout
innocent. Il lui fallut emprunter sur son bien pour payer, et, avec
les intrts et les mauvaises annes, a finit par le mettre dans
les affaires, tellement qu'il ne s'en est jamais relev, et que
lorsqu'il mourut, ses enfants furent obligs de vendre.

Nous autres trois, en nous en revenant, nous parlions, tout contents
et riant de la manire dont notre maire et Pasquetou avaient t
coyonns par cet acte. Quand nous fmes  Magnac, Girou nous quitta
pour s'en retourner  Saint-Germain:--Tu sais, lui dit mon oncle,
c'est pour jeudi prochain, ne manque pas!

--N'ayez crainte de a, Nogaret!

Ah! il ne manqua pas, le petit Girou. En arrivant  Excideuil, nous
le vmes plant devant l'auberge o nous mettions nos btes. Il
croyait que nous allions djeuner l, mais mon oncle dit:

--Pour un djeuner sell et brid comme tu as promis, Hlie, il nous
faut aller  l'htel de Provence.

a n'tait pas un endroit pour les paysans, c'tait l que
descendaient le marchal Bugeaud et tous les messieurs de par chez
nous, et l aussi que s'arrtaient les voitures de poste; mais, pour
une fois, a n'est pas coutume.

Le fait est, que c'tait un des htels les mieux tenus qu'on pt
voir dans tout le pays. En entrant dans la grande cuisine, toujours
encombre dans un coin, de paquets et de malles, car c'tait aussi
l le bureau de la diligence et le relais, on voyait bien, qu'il y
avait  la tte de la maison une matresse femme. Tout tait propre,
bien en place; les chandeliers de cuivre brillaient, par rang de
taille sur la chemine, comme de l'or. Les casseroles et la batterie
de cuisine accrochaient les rayons de soleil, et, sur la table
massive, les couteaux taient aligns par ordre de grandeur. Tout
tait net, luisant et arrang avec got. Et les servantes donc, en
tablier blanc et le foulard sur les cheveux, propres comme des sous
neufs, il fallait les voir aller et venir lestement, portant des
plats et des bouteilles.

On nous mit  djeuner dans une petite salle donnant sur la route,
tapisse de papier vert  fleurs, avec des rideaux de coton blanc 
franges aux fentres. Sur la chemine, il y avait une ancienne
pendule  colonnes sous un globe, et par ct, des bouquets de
fleurs en papier, aussi sous verre. Au mur, taient accroches des
images, reprsentant l'histoire de Genevive de Brabant. La table
tait couverte d'une touaille, blanche comme des fleurs; les verres
brillaient, et les fourchettes et les cuillers semblaient d'argent:
c'tait un plaisir de s'asseoir l autour. Ah! le petit Girou tait
content, et nous aussi, de lui faire cette honntet.

Et quelle cuisine! on ne sait plus la faire comme a maintenant.
Tout dernirement, nous tions  Prigueux et mon gendre a voulu que
nous allions dans un grand htel. Oh! la salle tait bien assez
belle, et le plancher cir, mais que voulez-vous que je vous dise,
a n'tait plus a; on nous a fait manger des affaires arranges 
la mode de partout; a n'est ni sal ni poivr, et puis point d'ail;
a avait du got comme un morceau de bouchon. Ils disent qu'il faut
une cuisine comme a, pour les voyageurs et les trangers. Le fait
est que, comme a ne sent rien, avec un peu d'ide, chacun peut se
figurer manger de la cuisine de son pays. Mais tout de mme, il
devrait bien y avoir  Prigueux un endroit o on puisse manger 
notre mode.

Et par-dessus le march, on n'est plus servi par des filles accortes
et avenantes, mais par des garons avec des favoris, et la raie au
milieu de la tte, qui semblent des juges d'instruction: a finit de
vous couper la faim.

Ah! ce n'est plus notre bonne cuisine bourgeoise d'autrefois, o on
vous faisait manger de bons morceaux, bien choisis, bien soigns,
bien arrangs  la prigordine. Cette cuisine s'est perdue avec les
vieilles coutumes, depuis les chemins de fer. Et le vin! on ne boit
plus maintenant que de la salet de vins coups, baptiss, remonts
avec du trois-six, foncs avec du sureau, ou pis, avec quelque
poison: c'est plat, a n'a ni got, ni bouquet, ni diable, ni rien.
Autrefois, quand on voulait bien arroser une bonne daube, ou un
gigot piqu d'ail, ou un fin chapon, ou un livre en royale, on
demandait du bon vin de Brantme, ou de Sorges, ou de Bergerac, ou
de Domme, ou d'ailleurs, car le bon vin ne manquait pas chez nous,
et c'tait un vrai plaisir de boire ces bons vins en mangeant de
bonnes choses, entre bons amis. Il parat que maintenant, les gens
se moquent de a, et qu'il leur est gal de manger cette cuisine au
gaz, ces rtis au four de fonte, et de boire ces vins frauds. Tout
marche  la vapeur, et on n'a pas le temps de faire attention  a.
Les gens mangent, vite, vite, comme qui jette le charbon  pelletes
pour chauffer la machine: aussi quels estomacs ont les gens
d'aujourd'hui! A ce qu'on m'a dit, depuis vingt-cinq ou trente ans,
les gens comme il faut, et principalement les femmes et les jeunes
gens, trouvent que ce n'est pas bon genre de manger comme faisaient
leurs pres, et de boire du vin de leurs vignes. a n'est pas
distingu de bien manger, a engourdit l'esprit,  ce qu'ils disent;
et ils font la petite bouche, pour avoir l'air de ne vivre que de la
cervelle; et la jeunesse laisse les vins de nos crs, pour se gorger
de cette cochonnerie de bire allemande.

Misre! avec a que nos anciens ne valaient pas leurs petits-fils,
pour l'intelligence, le courage, la force, la bonne humeur! Je
voudrais voir les crnes d'aujourd'hui, prs des bons compagnons qui
se runissaient autrefois au _Chne-Vert_ et chez la _Blonde_! Qu'on
me montre dans la gnration d'-prsent, sans dire de mal de
personne, et sans remonter bien haut, beaucoup de bons vrais
Prigordins en tous genres, illustres, clbres, ou simplement
connus, comme Desmarty, Sirey, Daumesnil, Beaupuy, Lamarque, Alary,
Bouquier, Elie Lacoste, Roux-Fazillac, Jacques Maleville, Morand,
Fournier-Sarlovze, Mrilhou, Briffault, Bugeaud, Sauveroche,
Lachambaudie, Morteyrol, Lambert, de Sarlat, qui a fait _Lous dous
douzils_, et tant d'autres dont le nom ne me vient pas.

Je ne veux pas dire pour a, entendons-nous bien, qu'il n'y ait pas
de notre temps des Prigordins de valeur. Il y en a, c'est sr, dans
diffrentes parties qui dpassent ma porte, et dont pour cela je ne
parlerai pas. Mais parmi ceux qui font honneur au vieux pays des
pierres, et qui l'aiment, je nommerai, parce que je comprends son
parler patois et que ses contes me plaisent, le collecteur de
Sarlat, le flibre majoral Auguste Chastanet, qui a fait pour notre
baudissement: _Lou curet de Peiro-Bufiero_, _Per tua lou tems_,
_Lou paradis de las Belas-Mas_, _Lou chavau de Batistou_, et tant
d'autres jolies patoiseries que nous autres, paysans, devrions tous
avoir dans notre tirette de cabinet. Oui, il y a encore chez nous de
bons enfants du Prigord, qui ne mprisent pas la terre natale, et
qui ont l'esprit alerte, la tte, le bras et l'estomac solides,
toutes qualits qui font le vrai Prigordin, propre  tout, bon 
penser et  agir; seulement la plupart de ceux-l, par leur ge et
leurs habitudes, retirent plutt vers les anciens: les jeunes sont
trop parisiens,  mon got, et ne sentent pas assez le terroir.

Mais me voil loin de la table o nous tions assis tous les trois.
Girou n'avait jamais t  pareille fte: c'tait un pauvre garon,
d'une quarantaine d'annes, fils de paysans comme nous, tout petit
et chtif, l'chine un peu bombe, et noir comme une mre, ce qui
lui faisait dire quelquefois:--Moi, j'tais derrire la haie quand
on tirait la couleur sur les merles! Il avait t instruit au
hasard, par un vieux bonhomme qui enseignait  quelques enfants le
peu qu'il savait. Il n'tait, pour ainsi parler, jamais sorti de
Saint-Germain. Trop faible pour travailler la terre ou pour tre
ouvrier, trop petit pour tre soldat, M. Vigier l'avait pris pour
clerc, et il vivait l, dans cette petite tude de campagne,
attrapant tous les livres qu'il pouvait, pour tcher d'apprendre
quelque chose. C'tait un vrai plaisir de le voir manger et boire,
tout en causant et disant des histoires plaisantes, car il tait
malin, et tournait les choses comme il voulait. Il revenait aux
plats qui lui convenaient, et le mtin, quoique paysan, il avait du
got et ne se jetait pas sur les grosses pices.

Il ne pouvait se rassasier surtout d'une terrine de foies gras aux
truffes, ni d'un plat de champignons en sauce, comme jamais plus je
n'en ai tt. On aurait jur,  le voir faire, qu'il n'avait rien
mang depuis quinze jours; jamais je n'aurais cru que, dans ce petit
homme, il y et un estomac aussi chabissous, autrement dit, capable.
Nous avions bu du vin du pays, du meilleur, et avec a deux
bouteilles de vin vieux, quand vers la fin du djeuner Girou me
dit:--Avec vous autres, je ne me gne pas. J'ai ou parler du vin de
Rossignol; il parat que c'est quelque chose de fameux. Il y a
longtemps que j'ai envie d'en tter, vous devriez bien en faire
porter une bouteille?

--a va, dit mon oncle, mais fais attention que ce vin tape sur la
cocarde.

La fille apporta une bouteille de Rossignol, et Girou se passa son
envie. Enfin, quand nous emes bien djeun, bien trinqu, nous
allmes au caf. Girou tait bien un peu tourdi, pourtant il tenait
bon tout de mme. Mais enfin aprs le caf, les brlots, les petits
verres, il en avait assez, surtout qu'il voulut fumer un cigare d'un
sou ainsi que nous autres. Comme nous n'avions grand'chose  faire,
nous le fmes promener dans Excideuil, histoire de lui faire passer
un peu les fumes et puis,  quatre heures nous nous en fmes
ensemble, et nous le quittmes rendu chez lui, bien content de sa
journe.

Le procs avait dur dj dix-huit mois, aussi il est besoin que je
revienne un peu en arrire. Un mois, ou gure s'en faut, aprs la
premire assignation de Pasquetou, au mois d'avril 1853, il nous
naquit une petite drole que mon oncle voulut appeler Nancy comme sa
mre, ce qui fut fait; mais depuis et toujours, nous l'avons appele
Nancette. Ma femme fut bien contente d'avoir une drole, parce que
quand elles sont grandettes, les filles commencent  aider leur mre
dans la maison, tandis que les garons sont toujours dehors avec les
hommes. Nous, nous tions bien contents aussi, principalement de
voir que a faisait plaisir  ma femme; mais quand a aurait t
encore un garon, nous ne nous en serions pas fait beaucoup de
mauvais sang.

Cette anne-l, c'est l'anne du gros brochet. Il faut savoir que,
chez nous autres, c'tait la coutume de nous rappeler les annes par
la chose la plus marquante; comme l'anne du grand hiver, l'anne
des grandes eaux, l'anne de la grle, l'anne des grosses
vendanges, l'anne de la mort de ma mre, l'anne que le tonnerre
tomba dans la chemine, l'anne de mon mariage, l'anne qu'on avait
mis mon oncle en prison, l'anne du procs, et autres affaires comme
a.

Cette anne-l donc, peu de temps aprs la naissance de la petite,
une cane qui avait fait son nid dans un buisson, sur le bord de
l'eau, au-dessus du moulin, nous amena une dizaine de petits canous.
Aussitt ns, aussitt  l'eau comme de juste, et le soir lorsque la
mre cane les ramena, nous vmes qu'il en manquait un. Le lendemain
soir, il en manquait encore un. Comme ils taient toujours sur l'eau
tranquille, dans le goulet, se reposant et barbotant de temps en
temps sur l'cluse, nous nous demandions qu'est-ce qui pouvait les
manger, quand mon oncle tant un jour dans sa chambre du moulin,
tandis qu'ils taient sur l'eau, vit un gros brochet en attraper un
dans sa gueule, et l'emporter au fond. Le lendemain il guetta avec
son fusil; rien. Le surlendemain il entendit,  un moment, la cane
crier de peur, et prenant vitement son fusil, au moment o cette
bte engoulait un pauvre canou, il lui tapa un coup de fusil dans la
tte et le tua roide. C'tait un brochet qui pesait douze livres et
trois onces; jamais nous n'avions vu pareille pice dans la rivire;
il devait se tenir sous les rochers, dans de grandes caches qu'il y
a; toujours est-il que nous l'emes comme a.

Je l'arrangeai dans une grande panire avec des herbes, et je le
portai  M. Masfrangeas. En le voyant il s'cria:--Ha! quelle bte!
mais que veux-tu que j'en fasse?  la maison, nous en aurions pour
huit jours. Rflexion faite, il l'envoya au Prfet qui le convia 
en manger sa part le lendemain soir.

Tous les invits admirrent cette belle pice, et lui firent
honneur, d'autant plus qu'on l'avait truffe et mise  la broche.

Lorsqu'il ne resta plus que l'pine de l'chine avec la tte, le
Prfet dit  M. Masfrangeas:

--Parbleu, celui qui vous a envoy ce brochet est un brave homme!

--Oui, dit M. Masfrangeas en riant pour faire passer la chose, et
avec a, il a failli aller  Cayenne!

--Ah bah! c'est votre meunier! dit le Prfet.

Et tout le monde se mit  rire.

Mais personne ne pensa qu'en Afrique comme  Cayenne, il y avait des
braves gens comme mon oncle, et tout aussi innocents.




IX


J'ai donn ci-devant un aperu de nos occupations et de notre
travail, suivant les saisons, il est inutile de revenir l-dessus.
Les vnements sont rares en pleine campagne, du moins de ceux qui
valent la peine d'tre conts. Il y en a pourtant, auxquels les gens
des villes ne font gure attention, et qui, pour nous autres
paysans, sont une grosse affaire.

Un matin du mois d'avril 1855, je m'tais rveill de bonne heure;
la lune rayait, et sentant un brin de froid sous les couvertures, je
dis  ma femme: J'ai peur que nos vignes glent. a me tracassait;
aussi le jour venu je me levai. On voyait bien et on le sentait
aussi qu'il faisait froid; mais de savoir s'il avait gel, il
fallait attendre le soleil.

Aprs avoir djeun,  huit heures, nous montmes  la vieille
vigne, mon oncle et moi, et, suivant rang par rang, il nous fallut
bien voir que tous les boutons taient gels. De l, nous allmes
aux autres vignes, dans les termes au-dessus de la Borderie et de la
Combe: elles taient geles aussi, mais comme tant plus loignes
de la rivire que la vieille, il n'y avait pas tout  fait autant de
mal, mais peu s'en fallait.

--Allons, dit mon oncle, nous aurons de quoi faire deux barriques de
piquette.

Nous revnmes  la maison bien ennuys, et ma femme, venant
au-devant de nous avec sa drole sur le bras, nous demanda ce qu'il
en tait.

--Tout est perdu ou  peu prs, lui dis-je.

Et nous rentrmes tous les trois sans rien dire.

Les marchands se font du mauvais sang, pour une banqueroute qui leur
fait perdre; les propritaires, pour un fermier qui dguerpit sans
les payer; les gens qui sont dans les affaires, pour les vnements
qui arrtent l'industrie, et les paysans pour la gele, la grle, la
scheresse, la brume et tout ce qui perd le revenu. Mais, tandis que
dans les villes on agit, on se dmne pour tcher de se tirer
d'affaire, nous autres, nous ne bougeons point et nous ne disons
rien. C'est qu'aprs une gele, une grle, il n'y a rien  faire, ce
qui est perdu ne peut plus tre sauv. Et puis, nous sommes de si
longtemps habitus  ne compter sur le revenu, que lorsqu'il est
serr, que le malheur nous touche bien, mais il ne nous surprend
point.

Heureusement, nous n'avions pas vendu tout notre vin de l'anne
d'avant, et il nous fallut faire avec le reste, en buvant plus de
piquette que de vin.

Quelque temps aprs, mon cousin Estve me manda de venir  la foire
de Jumilhac qui tombe le 7 mai, parce qu'il tait en march pour
acheter une maison, et qu'il avait plaisir d'avoir mon estimation.
J'y fus donc et je le rencontrai sur la place devant le chteau,
prs du vieux arbre de la Libert tout saccag par les orages, comme
la libert par Bonaparte. Aprs que nous emes djeun, nous fmes
voir la maison, et, aprs l'avoir bien visite, nous revenions dans
la foire en causant du prix. Comme nous suivions la grande rue, je
vis passer un individu en blouse, qui avait une belle paire de
ciseaux pendus  son cou par un lien, et qui criait: _Piaoux!_
_piaoux!_

--Qu'est-ce qu'il chante avec ses: Cheveux! cheveux! que je dis 
mon cousin.

--Tu vas voir a tout  l'heure, qu'il me dit.

L'individu rentra sous la balle, et bientt un autre, qui venait de
la place, criant aussi: _Piaoux!_ _piaoux!_ vint le retrouver. Ils
avaient une espce de banc mont dans un coin, avec des
marchandises, cotonnades, indiennes, mouchoirs, fichus, et autres
affaires comme a. Et alors des filles vinrent l, parler  ces
hommes, et taient leurs mouchoirs de tte et dtachaient leurs
cheveux. Et eux les maniaient, les soupesaient, regardant de la
finesse, de la longueur, de la couleur. Puis les filles voyaient les
marchandises, cherchaient ce qui leur convenait le mieux, et
paupignaient les toffes, comme les individus faisaient de leurs
cheveux. Et alors ils entraient en march. Les filles dprciaient
les toffes, et les marchands les cheveux, et ils disputaient sur la
qualit, le prix et tout. Des fois ils ne s'entendaient pas; les
filles remettaient leur mouchoir et voulaient s'en aller. Mais
voyant a, ces individus mettaient quelque chose de plus, un mauvais
fichu de rien, un bout de ruban et ils tombaient d'accord. Dans le
march, les filles se rservaient qu'on leur laisserait quelque peu
de cheveux par devant, de manire qu'avec leur mouchoir de tte a
ne se connt pas. Quand tout tait bien entendu, convenu, ces hommes
prenaient leurs ciseaux, et derrire une toile, ils tondaient ces
pauvres bestiasses de filles, comme qui tond une brebis. Et pour une
salet de fichu, un tablier, une mchante robe de six francs qu'ils
estimaient vingt, ils avaient de beaux cheveux qu'ils revendaient
bien chrement. Des fois, tandis qu'une y passait, il y en avait
d'autres l, qui attendaient leur tour; d'autres qui ne savaient
trop comment faire, qui voulaient bien une robe, mais que a
ennuyait de se laisser raser comme a. Alors les marchands leur
faisaient voir celles qui taient tondues, quand elles avaient remis
leur mouchoir de tte, les assurant que a ne se connaissait point
par le moyen des cheveux laisss dessus le front, et les faisaient
entrer en march.

--C'est un foutu vilain maquignonnage, que je dis  mon cousin,
allons-nous en.

Le lendemain, je m'en retournai au Frau, emportant un couteau
qu'Estve avait achet pour notre an.

Au mois d'aot de cette mme anne, ma femme eut un autre drole, qui
fut enregistr sous le nom de Bernard, mais que nous appelions tant
qu'il tait petit, Berny. L'an s'en allait tout seul depuis
longtemps, autour de la maison, et venait au moulin nous trouver.
Quelquefois je le regardais, assis dans le sable au bord de l'eau,
faisant de petits tangs et de petits ruisseaux, et sa manire de
faire, ses petites inventions, rveillaient dans ma mmoire le
souvenir de pareilles choses que j'avais faites. Il me semblait me
voir moi-mme  cet ge, me roulant dans le sable, et, couch  plat
ventre, essayant d'attraper des petites gardches. Et souventes fois
lorsque la demoiselle Ponsie descendait de Puygolfier, et prenait
mon an sur ses bras, ou l'emmenait par la main, je me revoyais
petit enfant, et je me rappelais mes adorations pour la jeune
demoiselle qu'elle tait alors, si frache, si pleine de sant, si
jolie, que a rjouissait le coeur rien que de la voir.

Pendant l'hiver de 1857, les eaux devinrent fortes, et une nuit
elles emportrent un morceau de l'cluse, de manire qu'il nous
fallut mander des ouvriers et travailler beaucoup pour la rparer.
Le moulin chma quelques jours, aprs quoi on put faire moudre.
Mais, on n'avait rtabli que le plus gros, pour attendre le beau
temps, en sorte que lorsque les eaux furent basses, l't, il fallut
refaire plus  fond et plus solidement une partie du travail. Cette
affaire-l nous cota prs d'une centaine d'cus: il n'y a rien qui
cote d'entretenir comme un moulin.

Notre quatrime enfant vint au mois de mai 1858; c'tait une petite
nomme Rose, qui mourut  quatre mois. Certainement nous en emes du
chagrin, surtout ma femme, mais nous avions trois autres enfants
pour nous consoler. Le plus petit avait dj trois ans et tait
encore pendu au cotillon de sa mre, ce qui fait qu'tant occupe de
lui  chaque instant, elle en portait mieux sa peine. Et puis on a
beau dire, nous n'avons qu'une somme d'amiti  dpenser pour nos
enfants, et quand ils sont plusieurs  se la partager, elle se
divise ncessairement. Il arrive bien des moments, dans une maladie,
un petit accident, o on porte toute son affection, sur celui qui
dans l'instant en a le plus besoin, mais c'est pour un temps; la
chose passe, les autres reprennent leurs droits. Une mre a beau
faire, elle ne peut avoir autant de petits soins et de mignardises
pour cinq ou six enfants que pour un seul, et je crois que ceux-l
en valent mieux; les enfants uniques sont des enfants gts souvent.

De nos jours, on voit beaucoup de bourgeois, des villes
principalement, qui n'ont qu'un enfant, afin qu'il soit plus riche.
Ils l'lvent  faire toutes ses volonts,  voir tout lui cder, et
en font des petits bonshommes pleins de vanit, de suffisance,
capricieux comme des femmes qui le sont, dgots de tout pour
n'avoir eu rien  dsirer, et pour tout dire, pas bons  grand
chose. Ce rsultat devrait les dtourner du systme, sans compter
que, comme on dit, n'avoir qu'un enfant, c'est n'en avoir pas.

A la Saint-Jean de 1859, tandis que l'Empereur, soi-disant de la
paix, aprs la guerre de Crime, faisait tuer notre monde et manger
nos millions, pour les Italiens, qui nous en sont bien
reconnaissants, comme nous l'avons assez vu, le vieux Jardon attrapa
du mal pendant les fauchaisons. Le mdecin fut mand, trop tard
comme toujours, aussi il dit d'abord que c'tait un homme perdu. Je
montai au Taboury avec ma femme, et, en effet, on voyait de suite
qu'il tait bien fatigu. Il tait l, tendu sur le lit garni de
courtines de vieille serge jaune, respirant avec peine et ayant une
grosse fivre. Sous sa tte, on avait mis un joug  lier les boeufs,
pour adoucir ses souffrances et lui donner la force de les
supporter. a n'tait pas  cause de a, sans doute, mais sa figure,
dure comme toujours, tait tranquille et mme rsigne.

Il se mourait d'une pleursie, qui est la maladie des paysans, comme
la goutte est celle des riches. On avait rapport au vieux la
sentence du mdecin, pour l'avertir qu'il fallait faire venir le
cur, et il avait dit que bien, mais qu'il fallait aussi aller
vitement qurir le sorcier de Prmilhac, qu'il n'y avait que lui qui
pt le tirer de l. Le cur tait venu avec Jeandillou, l'avait
confess, communi, oliv, et s'en tait retourn. Il n'y avait
gure qu'un petit quart d'heure que nous tions l, quand arriva le
sorcier.

C'tait un homme de moyenne taille, bien carr et charpent, un
paysan point du tout dgrossi, comme celui qui n'tait pas tant
seulement all  Prigueux, et ne sortait de son village, que pour
se rendre aux environs o on l'appelait. Avec a, dur  soi et aux
autres, ne faisant aucun cas des choses nouvelles, mais attach avec
enttement aux anciens usages, et, comme de bien entendu, plein de
toutes les superstitions d'autrefois. Il tait habill d'un pantalon
 pont-levis en laine burelle, couleur de la bte, d'un vieux gilet
 fleurs, boutonn carrment jusqu'au col, et garni de deux ranges
de boutons de cuivre, polis et brillants, qui avaient us bien des
gilets et se transmettaient de pre en fils dans sa famille. Avec
a, il avait un gipou de grosse toffe bleue de Miremont, comme en
ont les gens du Prigord noir qui touche au Quercy, et qu'on voit
aux foires de Terrasson. Dans les pans courts de cet habit-veste,
deux larges poches lui servaient  mettre des herbes et ses affaires
de sorcier. Sa tte, garnie de longs cheveux blancs friss, tait
couverte d'un bonnet de laine brune, tricot  l'aiguille, sans
pompon et ramen en avant, comme ceux de la Rpublique qu'on voit
sur les anciens sous du temps.

On le consultait assez le sorcier, dans le pays, parce qu'on croyait
 son pouvoir et qu'on le craignait. Il y avait bien des gens qui
l'invitaient aux noces, pour viter les embarrements si dsagrables
pour les nvis, et les chevillements qui font qu'on ne peut tirer de
vin  une barrique, quoiqu'on te le douzil.

On l'appelait, pour les maladies des chrtiens et pour celles des
btes; il gurissait les gens, des fivres, avec neuf brins d'herbes
cueillies  reculons, avant le lever du soleil, le premier jour de
la saison d'automne, et ceux qui avaient le cours de ventre, en les
faisant passer par un cheveau de fil retors. Il gurissait aussi
les chevaux et les boeufs malades, en les faisant tourner trois fois
autour de la pierre-leve du Puy-de-Jou. Il enseignait  chercher la
_Mandragoro_, et on disait mme, que c'tait lui qui l'avait fait
trouver  ce Baspeyras, dont Gustou avait parl le soir que nous
noisions; il levait les sorts jets par les gens mal jovents; il
donnait aux garons, le moyen de se faire aimer d'une fille, au
moyen de l'herbe de _Moto-Goth_, ramasse avec certaines crmonies,
et cache adroitement sous le livre des vangiles,  seule fin que
le cur dt la messe dessus; il retrouvait les affaires adires en
faisant tourner le tamis avec des ciseaux; enfin, il y avait des
gens qui croyaient mme, qu'il pouvait faire grler en battant l'eau
de la fontaine de la _Fado_, et mettre le trouble dans les mnages,
en nouant l'aiguillette aux hommes, comme on disait autrefois, ce
qui est,  ce qu'il parat, un moyen sr pour a.

En entrant, le sorcier, afin d'loigner le Diable, prit un peu de
sel dans la salire accroche  la chemine, et le jeta dans le feu,
o il ptilla; puis il s'approcha du lit, et le vieux Jardon tourna
ses yeux vers lui, comme celui qui en attendait le salut. Lui,
releva la couverte, et mit  nu la poitrine du malade, maigre,
hle, couleur de vieux cuir et couverte de poils gris hrisss.
Alors il se pencha, couta, se releva, leva les bras en l'air comme
pour implorer quelqu'un et rcita une sorcellerie qui commenait
ainsi: _Din lou vargier d Josaphat uno dmo s troubet, saint Jean
la rencountret_... C'est--dire: Dans le jardin de Josaphat une dame
se trouva, saint Jean la rencontra... Puis il se baissa de nouveau,
souffla par trois fois sur l'endroit o tait le mal, y fit avec le
pouce, des signes mystrieux, en marmonnant tout bas des paroles
qu'on n'entendait pas. Aprs a il tira de sa poche son petit sac de
cuir le dposa sur le creux de la poitrine de Jardon, lui remit la
couverture dessus, et resta l sans bouger, remuant seulement les
babines sans qu'on entendt aucun son.

Au bout d'un moment, il releva la couverte, couta de nouveau, puis
remit le sac de cuir dans sa poche, et recouvrit Jardon. Puis il
alla  l'vier, demanda un bassin, des plats de terre, les remplit
d'eau, et les plaa aux quatre coins de la chambre afin que l'me du
vieux Jardon s'y lavt avant de monter au ciel. Cette crmonie
dernire prouvait qu'il n'avait aucun espoir. Cela fait, il revint
vers le lit, fit au-dessus de la tte du mourant, quelques
conjurations pour adoucir son agonie. Malgr ses gestes et ses
paroles, Jardon commena  rler fortement; sa poitrine allait comme
un soufflet de forge et soulevait les couvertes. Ma femme tait au
pied du lit, et, quoique le vieux n'et jamais t bon pour elle, le
voyant agonisant, elle penchait la tte tristement. Dans la ruelle,
la mre Jardon tait l, assiste d'une soeur de son mari et d'une
de ses nices, et tout ce monde piait bien dsol, mais l'oeil sec,
qu'il et: fini de souffrir! Belle manire de parler, qui fait bien
connatre la rsignation native du pauvre paysan, pour qui la
cessation de la vie est la cessation de la souffrance. La peine de
la vieille Jardon, de sa belle-soeur, et des autres, trs vraie
pourtant, ne se marquait pas par des pleurs et des lamentations;
elle restait muette. Ils plaignaient le vieux, bien sr, mais ils
savaient que son pre tait mort d'une fluxion de poitrine, et
qu'une mort  peu prs semblable les attendait: A quoi bon se roidir
contre la destine? Le sorcier, voyant que le pre Jardon tirait 
ses fins, ta son bonnet, le posa sur le lit, et la tte leve, les
yeux en haut, se mit  rciter la _Patenostre-Blanche_,
s'interrompant de temps en temps pour faire de la main gauche des
signes de sorcellerie. Le rle dura encore un petit quart d'heure,
puis il se ralentit et cessa tout  fait: le vieux homme ferma les
yeux  demi, il avait fini de souffrir!

Alors, le sorcier acheva de lui clore les paupires, ramassa dans un
seau l'eau qu'il avait mise dans les gages autour de la chambre, et
alla la vider dans le verger afin qu'elle ne servt pas  d'autres
usages, maintenant que l'me de Jardon s'y tait baigne. Quand il
fut revenu, avant que le corps ft froid, il lui mit ses
habillements des dimanches avec un parent qui lui aida, et, cela
fait, s'en retourna.

Quand on eut fait les honneurs au vieux Jardon, et qu'il fut l-bas
couch dans sa fosse derrire l'glise, ma femme emmena sa mre
nourrice au moulin, o elle resta deux jours, aprs quoi elle s'en
alla, disant qu'elle s'arrangerait bien toute seule, et qu'il
fallait que chacun ft chez soi; mais elle venait souvent chez nous,
principalement pour voir les enfants, qu'elle aimait beaucoup.

Je crois que cet enterrement fut le dernier que le cur Pinot fit
dans la paroisse. Il fut forc de s'en aller quelque temps aprs,
rapport  sa nice prtendue. Jamais mon oncle ni moi, nous n'avions
parl  personne de ce que m'avait dit son pays, Ragot le rtameur,
l-bas sous l'orme de la place d'Hautefort. Mais comme ce Ragot
venait tous les ans faire sa tourne, jusqu' Cubjac, Excideuil et
Tourtoirac, sans doute il en avait parl  d'autres, car on
commenait  en babiller dans le pays. Les uns soutenaient ferme que
ce n'tait pas sa nice, pour l'avoir ou-dire seulement, d'autres
qui ne le savaient pas davantage, soutenaient aussi ferme, que
c'tait bien sa nice et que tous ces bruits c'tait des
mchancets: c'est comme a, que les trois quarts du temps, les gens
parlent plutt selon leur ide, que selon la vrit. Les dames de la
paroisse, et les gens comme il faut, disaient qu'il n'y avait que
des impies, des malhonntes gens, qui pussent dire des choses
pareilles. M. Lacaud, lui, parlait de verbaliser et de dnoncer au
procureur de Prigueux, les canailles qui dbitaient ces calomnies.
Les gens qui n'avaient aucun parti pris, ni d'un ct ni de l'autre,
ne savaient trop que croire de tout a, lorsqu'une farce vint faire
dcouvrir le pot aux roses.

Il y avait dans le pays,  une heure de chemin du bourg, un noble,
vieux garon, appel M. de Cardenac, qui tait un bon vivant, point
mchant du tout, mais aimant bien  rire et  faire de ces grosses
farces, comme on en faisait autrefois chez nous. Le cur et lui
taient grands amis, dnaient de temps en temps l'un chez l'autre,
et faisaient ensemble la bte hombre avec les curs des environs,
en sorte qu'ils ne se gnaient point entre eux. Le jour de
Notre-Dame-d'Aot, M. de Cardenac vint  la maison curiale, comme le
cur tait en train de chanter les vpres, avec sa nice et d'autres
chanteuses. La porte de la cure tait ouverte, car dans nos pays, il
n'y a gure de voleurs  aller dans les maisons, de manire que M.
de Cardenac entra par le jardin, sans que personne le vt, tout le
monde tant aux vpres, except sept ou huit hommes qui buvaient
chez Marchou. Comme il n'tait gure dvot, M. de Cardenac ne
voulait pas aller  l'glise, et pensait attendre en lisant le
journal du cur, que les vpres fussent finies. Malheureusement, il
ne trouva pas le journal sur la chemine de la salle, et, s'ennuyant
de ne rien faire, il alla  la cuisine prendre les pinces  feu, et
les mit dans le lit de la nice du cur, bien arranges, entre les
deux draps, de faon qu'on ne s'en serait jamais dout. Puis aprs,
il s'en fut faire un tour sur le chemin, et quand il vit de loin que
les gens sortaient de l'glise, il revint, et fit celui qui ne vient
que d'arriver.

Lorsque la demoiselle Christine voulut appareiller le souper, et se
servir des pinces pour arranger le feu, elle ne les trouva pas, et
force lui fut de s'en passer. Le cur avait beau lui dire qu'elle
les retrouverait, elle qui n'tait pas trop de bonne humeur ce
jour-l, rpondait qu'en attendant, elle ne pouvait pas se servir de
ses doigts pour manier le feu. M. de Cardenac qui restait  souper,
faisait le bon aptre et semblait chercher les pinces, en se gardant
bien de les trouver.--Peut-tre, qu'il dit, votre enfant de choeur
sera venu chercher du feu avec l'encensoir; qui sait o il les aura
mises? Le cur alla voir, mais il revint disant que le drole avait
garni son encensoir chez Marchou. Impatiente, la demoiselle
Christine alla prendre celles qui taient dans la chambre de son
oncle prtendu.

Le lendemain, le surlendemain point de pinces: le cur et sa nice
commenaient  trouver a tonnant. On avait eu beau chercher
partout, impossible de savoir ce qu'elles taient devenues. Quinze
jours se passent ainsi, et, comme la nice avait cont l'affaire aux
voisines, on en parlait dans le bourg, et, il y en avait qui
disaient que le Diable avait bien pu faire ce tour, pour induire la
demoiselle Christine, et possible le cur lui-mme, en pch
d'impatience et de colre. Mais d'autres, comme Migot et le fils
Roumy, disaient que le Diable n'avait nul besoin de leur faire
commettre ce pch-l, pour raisons  lui connues, et que d'autre
part, il n'avait pas besoin de ces pinces, en tant amplement
fourni, ainsi que de fourches, de broches, de chaudires et autres
instruments  faire rtir et bouillir les damns.

Pour qu'une farce soit bonne, il faut avoir quelqu'un avec qui on
puisse en rire  son aise. Pendant quelques jours, M. de Cardenac
garda la chose, mais enfin, n'y tenant plus, il la conta aprs
souper  un de ses amis, avec recommandation, bien entendu, de n'en
souffler mot. Cet ami trouvant la farce jolie, la raconta  un autre
avec la mme recommandation; celui-ci en fit de mme et ainsi de
suite, en sorte que bientt tout le monde le sut.

Il n'y avait que deux lits chez le cur, de manire qu'il fallait
ncessairement conclure de cette histoire, que la nice couchait
avec son oncle. L-dessus grand tapage dans le pays; les nobles des
environs se visitaient pour dplorer ce scandale; et ce qu'il y
avait de curieux, c'est que ceux qui avaient le plus soutenu que la
demoiselle Christine tait la nice du cur,  cette heure
soutenaient non moins fermement qu'elle ne l'tait pas, afin de
diminuer un peu la grosseur du pch. Les contradictions ne cotent
gure aux gens, lorsqu'un intrt qui les touche est en cause.

Les curs du voisinage levaient les bras au ciel, lorsqu'on leur
parlait de a, mais leurs gestes dsols et leurs paroles affliges,
n'arrangeaient rien. Pour faire cesser ce scandale, dont riaient les
impies et les libertins, l'un d'eux prvint l'vch, et le pauvre
cur Pinot, mand par Monseigneur, fut tanc de la bonne faon, et
puis envoy dans le fond du Nontronnais, prcher la continence 
d'autres ouailles.

Quand M. de Cardenac vit la tournure que prenait cette affaire, il
regretta bien assez de n'avoir pas tenu sa langue; mais il tait
trop tard. Pour rparer autant qu'il tait possible, le mal qu'il
avait fait, comme c'tait un bon homme, il prit la demoiselle
Christine, sans place, comme gouvernante. Cet arrangement allait
assez  la demoiselle grandement fatigue du cur, lequel n'tait
gure aimable, mais il ne convenait pas  celui-ci, qui tait un peu
jaloux; pourtant il lui fallut bien en passer par l, ou par la
porte, comme on dit, car il ne pouvait plus garder son ancienne
nice avec lui, et il lui tait mme interdit de la revoir.

Quand le nouveau cur fut arriv, on ne tarda pas  connatre, que
nous avions troqu notre cheval borgne pour un aveugle. Le cur
Pinot tait bien braillard, surtout en temps d'lections, et bien
mauvais quelquefois, lorsqu'il s'agissait de ces canailles de
rouges, comme il disait. Mais depuis que ceux-ci taient rduits 
rien, et que sous la surveillance des gendarmes, du commissaire du
canton, et des maires, ils ne bougeaient plus, de crainte d'aller en
prison, ou pire, il s'tait radouci un peu. Pour le reste, la danse,
la viande les vendredis et samedis, la messe, la confession de
Pques, il faisait son mtier, mais n'tait pas des plus terribles.
Il aimait  tre tranquille, et ne se faisait pas de mauvais sang
pour toutes ces choses: pourvu que a allt  peu prs, en gros,
c'tait tout ce qu'il demandait.

Mais le cur Vignolle qui le remplaa, c'tait autre chose. Celui-l
n'aimait ni les livres en royale, ni les beaux barbeaux, ni les
chapons truffs, ni le bon vin, ni le caf, ni le vieux cognac, ni
la pipe, ni la bte hombre, ni les femmes, ni rien. C'tait le fils
d'un pauvre paysan du ct de Lanouaille, appel de son sobriquet:
Crubillou, qui avec un bien de mille cus, avait six ou sept enfants
qu'il ne pouvait nourrir. Le cur de l'endroit ayant remarqu le
second de ces enfants, qui tait assez veill, le prit chez lui,
et, comme il apprenait bien, le poussa  se faire cur. Le garon,
qui prfrait prcher  ceux qui piochaient la terre, plutt que de
la piocher lui-mme, et de s'exterminer  nourrir des enfants comme
faisait son pre, eut tout de suite la vocation, comme ils disent.
On le mit au sminaire, pour apprendre le mtier, et on disait que
c'tait les jsuites qui l'avaient lev. Eux ou d'autres, ceux qui
l'avaient dress ne l'avaient pas manqu. Ds le sminaire, il avait
une si grande ide de son tat, que lorsqu'il allait voir ses
parents, il ne se familiarisait point avec eux, ne les tutoyait pas,
ni eux non plus, et n'embrassait pas tant seulement sa mre. Eux,
les pauvres gens, tout fiers d'avoir un cur dans leur famille, le
respectaient comme le bon Dieu, et s'il leur faisait la grce de
djeuner, vite, on tuait un poulet et on faisait une omelette, et
les soeurs servaient M. l'abb, qui mangeait seul, pour ne pas
compromettre la dignit de son caractre religieux.

Le premier dimanche aprs son arrive, il prcha sur la supriorit
du prtre, sur le grand respect qu'on lui devait,  cause de son
caractre sacr. Les histoires de son devancier ne le gnaient
gure, et il semblait  l'entendre, qu'on n'et jamais connu dans la
paroisse l'histoire des pinces  feu, ni ou parler des fredaines
des curs. Et pour faire comprendre  ses paroissiens, combien tait
puissant et vnrable le prtre, il leur disait:--Le prtre commande
 Dieu tous les jours de descendre sur l'autel, et de s'offrir
victime rsigne, et Dieu lui obit, et il ne peut faire autrement
que de lui obir: on peut donc dire, avec vrit, que le prtre est
en un sens plus puissant que Dieu.

On peut croire qu'un gaillard comme a, le prenait de haut avec les
brebis de son troupeau, et ne se familiarisait point avec elles,
comme le bon cur de _Peiro-Bufiero_. Quand il fit sa tourne dans
les maisons et les villages, pour connatre son monde, il refusait
tout ce qu'on lui offrait, soit de se rafrachir, soit de faire
collation. Il semblait qu'il n'et jamais ni faim, ni soif, et ne
ft point sujet  toutes les misres des autres hommes. Mais s'il
n'avait pas soif de vin, il avait soif d'tre le matre, de dominer
tout le monde et de gouverner les gens selon ses ides.

Avec les riches, les nobles, les gros bonnets connus  l'vch pour
tre bons catholiques, et dvous  la religion, il tait plus doux,
car il tait ambitieux et ne voulait pas se faire d'ennemis capables
de lui nuire. Et puis, il avait vu de suite, que si d'un ct, chez
les nobles, on lui rendait une dfrence due  son tat, de l'autre,
on le regardait comme un infrieur. Chez M. le comte de la
Bardonnie, on lui avait fort bien fait sentir, en le recevant avec
les gards de convention dus  un alli naturel, qu'on n'oubliait
pas sa paysannerie, et tout a le rendait prudent. Je raconte a par
ou-dire, car on pense bien que je n'y tais pas. Mais avec les
paysans, le commun du troupeau, il tait roide et hautain. Cette
conduite n'tait pas tout  fait dans l'esprit de l'Evangile, mais
il y a belle lurette que les prtres l'ont perdu de vue, si tant est
qu'ils s'en soient jamais inspirs.

Moi, je croyais que ce diable de cur ne serait pas venu  la
maison, sachant que depuis longtemps nous ne frquentions pas
l'glise, et que mme nos enfants n'taient pas baptiss. Mais il
vint tout de mme, ne voulant pas sans doute avoir l'air de reculer
devant des impies, et peut-tre aussi esprant de nous ramener. Mais
il se trompait du tout au tout; jamais nous n'aurions dit, ni rien
fait qui pt faire de la peine aux personnes dvotes; nous n'avions
point de haine contre les curs et la religion; et nous ne parlions
pas mal du bon Dieu: nous n'tions donc pas des impies, comme le
disaient les vieilles bigotes; mais, par exemple, nous tions tout 
fait indvots et incroyants.

Tous les ans nous faisions faire exactement le service promis  la
pauvre dfunte Mondine, mais quant  ce qui est de nous autres,
notre dernier acte de religion, avait t mon mariage  l'glise,
pour les raisons que j'ai dites, et encore je m'en suis toujours
repenti. Quant  nous signer devant les croix, ou  croire tout ce
qu'on enseigne au catchisme,  aller  la messe,  nous confesser
et  faire nos Pques, c'tait chose impossible, tant nous tions
peu ports  la religion. Quand on parlait devant nous des mystres,
de miracles, qu'on racontait des lgendes pieuses et autres choses
semblables, il me semblait our de ces contes qu'on fait pour
divertir les petits droles; et de fait, je crois que tout a a t
invent, pour amuser les peuples encore dans leur enfance.

Il y en a qui vous certifient ces choses tout de go, comme s'ils les
avaient vues: que voulez-vous que je vous dise, j'ai eu beau
m'carquiller les yeux, je n'ai pu rien voir. Tous les raisonnements
que j'ai ou faire sur ces questions de religion, pour persuader les
mcrants comme moi, m'ont surtout prouv qu'elles sont trs
obscures et incomprhensibles. Mais s'il y en a qui ont meilleure
vue que moi et ne sont pas aussi infirmes d'esprit, ce qui est bien
possible, tant mieux pour eux.

On me dit quelquefois: mon pauvre Nogaret, vous serez damn comme
une serpe! Mais c'est  savoir: qu'on me montre d'abord o est
l'enfer!

Entre nous, je crois que si toutes ces affaires-l taient aussi
certaines et aussi ncessaires qu'on le dit, elles clateraient 
tous les yeux, bons ou mauvais, sans tant de discours. En finale,
pour moi, j'avoue tout bonifacement que je ne suis pas assez habile
pour affirmer, ni assez roide de col pour nier; mais pour en croire
quelqu'un sur parole je ne le peux. Dans tout ce qu'on dit l-dessus
je trouve qu'on se paye de mots qui dpassent notre entendement.

Mais quand mme je serais trs sr que le Dieu de nos curs existe;
que nous avons une me qui ne meurt point avec nous, et sera
rcompense ou punie, cela ne me ferait changer en rien de conduite,
ni tre catholique, ou protestant, ou juif, parce que je crois pas
qu'un Dieu nous ait damns pour une pomme, ni que ce Dieu ait besoin
de prires et de crmonies pour tre honor, pas plus que de
prtres pour nous faire connatre ses volonts.

Voil comme nous tions dans la maison, et a venait de famille, car
ni mon grand-pre, ni mon pre n'avaient voulu se confesser 
l'article de la mort, et mon grand-pre rptait souvent un proverbe
patois qui se peut traduire ainsi: _Les prtres et les pigeons
gtent les maisons_. Ainsi, nous tions honntes avec eux, mais nous
n'tions pas de ceux chez lesquels ils sont toujours fourrs. Dans
la famille, si quelquefois les uns ou les autres s'taient un peu
relchs en quelque chose, c'tait sur quelque affaire de peu
d'importance, et afin de ne pas contrister les femmes, qui n'avaient
pas t leves dans ces ides. Je conviens que c'est un tort, et
qu'on doit tre, ou bon catholique et pratiquer exactement, se
confesser, faire ses Pques, jener, etc., ou ne l'tre pas, et
s'abstenir en consquence de tout acte et de toute crmonie de
religion: mais l'homme n'est pas parfait. En ce qui me regarde en
particulier, je n'avais point  me plaindre de ce ct, car ma femme
faisait comme nous, et avait laiss l, depuis notre mariage, toutes
les pratiques auxquelles elle avait t habitue. Dans les
commencements a paraissait fort aux gens de chez nous. Qu'un homme
ne fasse pas ses Pques, encore ils le comprenaient  toute force;
mais une femme, jamais on n'avait vu a. Dans les commencements a
faisait aller les langues; mais quand on vit comment cette mme
femme gouvernait sagement sa maison, ses enfants et elle-mme, et
quand elle eut fait connatre dans plusieurs occasions, combien elle
tait bonne et pitoyable pour les malheureux, les langues se turent.

En voil bien long, mais il me fallait expliquer dans quelles
dispositions nous tions, lorsque vint le cur. Il avait un peu
chaud en entrant, et ma femme lui prsenta une chaise pour se
tourner vers le feu; mais il remercia, disant qu'il ne faisait point
attention  ces choses, qui n'en valaient pas la peine.

Mon oncle lui rpondit que la sant n'tait pas peu de chose, et que
nous autres, ne trouvions pas mauvais de prendre quelques
prcautions pour la conserver.

Aprs a, nous lui offrmes de se rafrachir, de prendre quelque
chose, mais il refusa tout: vin, eau, pineau, eau-de-vie, eau de
noix, disant qu'il ne prenait jamais rien.

--A votre volont, lui dit mon oncle; mais vous serez le premier
homme qui sera entr ici, sans choquer de verre avec nous.

Je ne sais si, de l'appeler homme, a lui dplut, ou l'ide de
trinquer avec nous, mais il rpliqua un peu hautement:

--Un prtre n'est pas un homme comme un autre; je suis venu pour
autre chose que boire.

Et il commena  nous entreprendre sur le chapitre de la messe, de
la confession, de tous les devoirs du chrtien; nous dit combien
nous tions coupables de les ngliger; s'effora de nous faire peur
de l'enfer, et enfin enfila toutes ses raisons pour nous persuader.
Nous l'coutmes comme a pendant dix minutes; mais  la premire
pause, mon oncle lui dit:

--Ecoutez, Monsieur le cur, vous perdez votre temps  essayer de
nous convertir; nous ne sommes plus des enfants; moi j'ai deux fois
votre ge, mon neveu est votre an, et pour vous parler
franchement, nous n'aimons pas qu'on blme notre manire de nous
conduire. Si j'allais chez vous en faire autant, vous ne le
prendriez pas bien sans doute, ainsi vous comprendrez qu'il vaut
mieux ne plus parler de ces affaires-l.

--Comment! fit le cur en tressautant, mais ce n'est pas la mme
chose! J'ai mission de Notre-Seigneur Jsus Christ de ramener les
mes  lui; Monseigneur m'a donn les pouvoirs ncessaires, je suis
votre pasteur, et  ce titre j'ai le droit de vous remontrer ce que
je crois tre pour votre bien.

--Eh bien! Monsieur le cur, riposta mon oncle, vous tes chez des
gens qui ne croient pas  votre mission, comme vous dites, ni aux
pouvoirs de l'vque, ni  plus forte raison aux vtres. Nous ne
sommes pas de vos brebis, puisque pour vous les gens de la commune
sont un troupeau, et vous n'tes pas notre pasteur. Que ceux qui
reconnaissent votre autorit reoivent vos remontrances, c'est leur
affaire; mais ici vous n'avez point  nous en faire.

Il se leva les yeux mchants, jaune de bile remue, et s'adressant 
moi:

--Mais au moins, dit-il, que votre femme et vos enfants innocents ne
soient pas les victimes de vos funestes principes; laissez-les tre
chrtiens!

J'allais lui rpondre, mais ma femme qui tait l debout, son
dernier enfant sur ses bras et les deux autres tenant son cotillon,
fut plus prompte que moi et lui dit:

--Monsieur le cur, dans une maison et dans une famille, il ne doit
y avoir qu'une croyance et une religion, celle du pre: nous restons
unis en a comme en tout.

--Allons, fit-il en remettant son chapeau, je vois que je suis dans
une maison o le dmon est tout-puissant; il ne me reste qu' me
retirer.

--Du moment que vous parlez ainsi, lui dis-je en remettant aussi mon
chapeau, c'est ce que vous avez de mieux  faire.

A la porte il se retourna, et tendant le bras il nous dit:

--Je prierai Notre-Seigneur de toucher vos coeurs impies, et de me
faire la grce d'tre l'instrument de votre rconciliation avec
Dieu. Je vous attends un jour au tribunal de la pnitence! D'ici l,
souvenez-vous qu'on ne peut tre honnte homme sans religion!

Cet animal nous embtait  la fin; aussi, mon oncle lui dit en
goguenardant, pour ne pas se fcher:

--Allons! allons! Monsieur le cur, vous ne nous ferez jamais
croire, que sans le fils de Crubillou, de Sarlande, nous ne
puissions pas tre honntes!

Et tandis qu'il s'en allait furieux, mon oncle ajouta:

--Le diable m'emporte, j'aime mieux les curs qui ont des nices!

Et nous nous mmes tous  rire.

Mais ce viadaze ne faisait pas rire tout le monde. Chez nous, les
femmes,  cette poque, avaient le cou un peu dcouvert; leur fichu,
en croisant par-devant, laissait voir un tout petit peu le haut de
la poitrine, tout juste la place pour la croix qu'elles portaient
autour du cou. Voil-t-il pas que le cur va s'imaginer que a
n'tait pas honnte! Il se mit  prcher contre les nudits, comme
il disait: Selon lui, c'tait le diable qui avait appris cette mode
aux femmes pour plaire  leurs galants. Eh bien, je me pensais,
ayant souvenir du seul bal o je sois all, avec les demoiselles
Masfrangeas, si le cur voyait les dames de la ville, qui ne
manquent pas la messe pourtant, valser avec des jeunes gens, avant
leurs tetons tout dcouverts, qu'est-ce qu'il dirait donc?

Une autre chose qui ne lui allait pas, c'tait la danse. Tous les
dimanches il parlait l-dessus longuement, et disait sans se gner
qu'il n'y avait que les filles de mauvaise vie qui allaient au bal;
que c'tait des coureuses d'hommes; est-ce que je sais tout ce qu'il
ne disait pas. Mais pour a il n'y faisait rien. Aux vtes des
communes d'alentour,  la Sainte-Constance  Excideuil, les filles
allaient danser tout de mme; et le jour de notre ballade, la petite
place tait pleine de jeunesse, qui se trmoussait sous les ormeaux.
Du temps du cur Pinot, quand aprs djeuner il s'en allait chanter
vpres, avec les curs du voisinage venus pour la fte, tous bien
rouges et repus, il se contentait de dire en passant:--Allons!
allons! maintenant il faut aller  vpres! Et garons et filles
entraient  l'glise et reprenaient aprs. Mais son successeur
voulait empcher totalement de danser, et il aurait fallu que le
maire le dfendt. Mais M. Lacaud lui dit que a n'tait pas de
faire; que si on ne laissait pas les jeunes gens et les filles
danser sur la place, ils iraient danser ailleurs, et que a mettrait
la commune en rvolution. Voyant a, il imagina de refuser
l'absolution, ou de la faire attendre longtemps aux filles qui
avaient dans; mais tout ce qu'il y gagna, c'est qu'il y en eut
quelques-unes qui s'en passrent, et aucune ne renona  la danse.

Pendant le temps du carnaval on dansait chez Marchou, et de temps
en temps, lorsqu'on tait en train, le chabretare, au milieu d'une
danse, faisait avec sa musique: _lirou! lirou! lirou!_ C'tait le
signal pour les garons d'embrasser leurs danseuses. C'est ce fameux
_lirou! lirou!_ qui faisait tant crier le cur. A l'entendre, toutes
les filles qui taient l, avec leurs mres pourtant, c'tait des
bringues, des dvergondes, et il protestait qu'elles ne feraient
pas leurs Pques. Mais il y en aurait eu trop; sans compter que de
leur ct les garons s'taient donn le mot pour ne pas aller se
confesser. Il ennuyait tout le monde, ce cur, aussi un dimanche
matin, comme il sortait de chez lui pour aller dire la messe, il vit
pendre  l'ormeau proche de l'glise, un crible tout perc.

Le sobriquet de chez lui: Crubillou, c'est autant  dire comme petit
crible, aussi le cur comprit ce que a voulait dire et devint tout
ple, mais il n'en dit mot.

Pourtant il avait une bonne commune, et tous les paroissiens, une
dizaine s'en faut, ne demandaient pas mieux que d'aller  la messe
le dimanche, avant d'aller boire quelques chopines chez Marchou en
mangeant des tortillons. Ils voulaient bien aller prendre les
cendres, le lendemain du Mardi-Gras; faire bnir une branche de
laurier ou de buis, le jour des Rameaux; donner de l'huile au cur
pour entretenir la lampe de l'glise; lui laisser les serviettes
qu'on mettait en croix sur le cercueil de leurs morts; en un mot
faire tout ce que leurs anciens avaient fait de tout temps; mais il
ne fallait pas non plus les empcher de s'amuser: Que diable! avant
les Cendres il y a le Carnaval, et si le cur voulait l'abolir, les
Cendres ne rimeraient plus  rien! Ce Crubillou tait bien terrible,
pour tout ce qui touchait la religion; pourtant, je crois qu'il
tait comme d'autres curs, que la jalousie le faisait agir, et
qu'il voulait interdire  ses paroissiens les plaisirs qui ne lui
taient pas permis.

Il tait tellement peu endurant pour toutes ces choses, qu'ayant ou
dire que chez Marchou on ne faisait pas toujours bien attention au
vendredi et au samedi, rapport aux gens qui venaient des fois 
l'auberge, est-ce qu'il n'eut pas le toupet d'y aller un vendredi,
lever le couvercle de la marmite pour voir s'il n'y avait pas de
viande? C'est vrai qu'il n'y retourna pas deux fois: Les femmes de
la maison, pauvres bestiasses, l'avaient laiss faire, mais Marchou
qui survint l, le renvoya au diable sans se gner. a n'tait pas
un mauvais homme, mais il n'aimait pas trop les curs, et il ne lui
en fallait pas tant pour le mettre en colre.

Mais en voil assez sur ce cur Crubillou; j'aime mieux parler de
choses plus aimables. Au mois de fvrier 1860, juste le 24, ma femme
accoucha d'un drole, et mon oncle dit:

--Celui-l sera bon enfant, car il est n le jour anniversaire de la
Rpublique. On l'appela Franois.

a me faisait quatre enfants, mais nous ne nous inquitions pas de
a, car vivant tout simplement, ne faisant point de dpenses
inutiles, le bl ne manquait pas au grenier, ni le vin dans le
cellier. Nous ne calculions pas, comme font les gens riches, qui
n'ont qu'un enfant, parce qu'il faut tenir son rang et autres belles
raisons comme a. D'ailleurs a aurait t dommage qu'ils ne
vinssent pas, les pauvres petits, ils taient tous bien fiers, et
profitaient comme des arbres plants en bon terrain. Hlie, l'an,
marchait sur ses dix ans, et c'tait un bon petit homme, hardi comme
une ratepenade, qui montait sur la jument, grimpait sur les arbres,
ne craignait ni froid ni chaud, et faisait dj des commissions
assez loin. Tous les jours il montait  Puygolfier avec sa petite
soeur Nancette, et la demoiselle Ponsie leur apprenait  lire et
crire. Celui-l tait quelque peu le prfr de l'oncle; il le
mettait quelquefois devant lui sur la jument, et l'emmenait 
Excideuil ou ailleurs les jours de foire. N dans un moulin, ce
drole allait dans l'eau comme une loutre, et il piquait sa tte dans
les endroits profonds de la rivire, que c'tait un plaisir de le
voir faire.

J'ai laiss tous mes enfants s'lever comme a  ne rien craindre,
ni la pluie, ni le soleil, ni le vent, et a leur a bien russi. Ces
petits, aussitt qu'ils pouvaient marcher, couraient  l'eau comme
des canous sortis de l'oeuf, nus comme des petits sauvages, et
grenouillaient l toute la journe, sans crainte de s'enrhumer ou
d'attraper des coups de soleil. Et comme hiver, ils taient
toujours dehors, les cheveux comme des broussailles, pleins de
poussire ou de boue, suivant le temps, dchirs, dpenaills,
nu-pieds, se roulant partout dans les prs, courant dans les bois,
dormant sur la palne, et ne venant  la maison que pour demander 
manger. Par exemple, a revenait assez souvent; mais une fois que
leur mre leur avait coup un morceau de pain, les voil repartis 
galoper. Cette vie leur a fait un bon temprament, et, sur huit
enfants que nous avons eus, il ne nous en est mort qu'un, la petite
Rose, mais c'est le mal de cou qui l'a tue  quatre mois. Les
autres n'ont jamais t malades, et ils sont tous forts, et bons
enfants, comme de vrais Prigordins.

Il y a des parents qui ont comme a des prfrences pour quelqu'un
de leurs enfants; moi non. Je mignardais bien davantage, le dernier,
le plus petit, mais je les aimais tous pareillement.

Avec a, ma petite Nancette tait si jolie drolette, si aimante pour
moi, que l'on aurait pu croire que je la prfrais, parce que je
l'embrassais plus souvent que ses frres. Elle ressemblait  sa mre
cette petite, comme deux gouttes d'eau; c'tait la mme figure
tranquille et bonne, les mmes traits fins, les mmes yeux clairs et
aimants, et le mme caractre: tout a faisait que j'tais plus
port  l'embrasser que ses frres, qui taient toujours bouchards,
qui est  dire barbouills, et souventes fois tapageurs et
polissons. Mais avec a, je me disais quelquefois: voyons, si on
venait te dire: Il faut qu'il y en ait un qui meure; lequel
prfres-tu voir porter au cimetire? Et je sentais que a m'aurait
t totalement impossible de le dire, ce qui me prouvait que je
n'avais pas de prfrence injuste.

Mon oncle les aimait bien aussi, les petits, surtout l'an; mais
leur grand ami, celui auquel ils s'adressaient pour avoir quelque
chose, s'ils craignaient un refus de nous autres, c'tait Gustou. Il
leur faisait des virebriquets avec une noix et de la ficelle, des
ptards et des clifoires avec du sureau, des pirouettes, des
quilles, des sifflets, des petits paniers, des trappelles pour
tendre aux oiseaux, des piges pour attraper les merles dans les
haies, des lignes pour pcher, des petits fouets qu'ils faisaient
pter que c'en tait fatigant; il n'y avait chose dont il ne
s'imagint pour les contenter, et le soir, il leur disait des
contes.

C'tait l'hiver principalement, quand nous tions tous autour du
foyer; Gustou n'avait pas plutt commenc  peler, qu'ils criaient
tous:

--Gustou, dis un conte!

Et lui qui en savait  force, disait tantt celui du voleur
d'enfants; tantt celui de la _fade_ ou fe Papillette; tantt
encore celui du sorcier Grillon; ou celui de l'ne qui faisait des
crottes d'or.

Le conte fini, c'tait des questions de toute manire que les
enfants faisaient  Gustou, pour avoir des claircissements.
Quelquefois les questions taient un peu embarrassantes, mais il
trouvait moyen de s'en tirer  peu prs. Et puis ensuite, c'tait
des devinettes  n'en plus finir, connues de tout temps dans nos
pays, mais a amuse toujours les jeunes droles.

Notre chambrire la Suzette aimait bien les petits aussi, mais elle
aimait encore mieux un garon du ct de Corgnac, qui venait la voir
souvent le dimanche, et avec lequel elle se maria au carnaval de
cette anne 1860. Notre parent du moulin du Coucu ayant su a, nous
fit dire si nous voulions prendre sa drole l'ane pour la
remplacer,  seule fin de s'eysiner un peu, car il avait tant
d'enfants qu'il avait peine  leur entretenir le pain. Lorsqu'il
nous l'amena, il nous raconta qu'il avait trouv un bon moulin du
ct de Gnis, mais qu'en vendant le sien, il lui manquerait bien
encore quelque millier d'cus pour payer, et que a empchait le
march. Voyant qu'il avait bonne envie de travailler et de se tirer
d'affaire, mon oncle se rendit caution pour lui, et il acheta ce
moulin qui tait sur l'Haut-Vzre et ne chmait jamais.

C'est cette mme anne, que je fus  Domme pour acheter une paire de
meules dont nous avions besoin. Le premier jour, je m'en allai
coucher chez le cousin Nogaret, au moulin du Bleufond,  toucher
Montignac; c'tait une bonne tape, mais la jument ne craignait pas
la fatigue. Le moulin est grand, c'est une ancienne papeterie o il
y aurait pour faire une jolie minoterie. L'eau n'y manque jamais,
elle nat au-dessus du moulin; c'est un abme comme celui du Toulon,
prs de Prigueux; on n'a jamais pu trouver le fond.

Il y en a qui croient que cette eau vient de la Dordogne, par des
conduits souterrains: moi je le croirais assez, car l'eau qui sort
de l est bleue comme le dit le nom de l'abme, et claire et
pareille  celle de la Dordogne; tellement que lorsqu'elle tombe 
cent pas plus loin dans la Vzre, les eaux ne se mlent pas de
suite, et l'on voit cette belle eau bleue le long de l'autre, qui
est souvent trouble  cause des ruisseaux du Limousin qui tombent
dedans.

Le cousin fut bien content de me voir, et tout le monde chez lui. Le
soir en soupant, il me fallut leur conter tout ce qui s'tait pass
depuis mon mariage, et combien nous avions d'enfants, et comment ils
taient, et tout ceci, et tout a, de manire qu'il tait neuf
heures quand nous nous levmes de table.

En sortant, mon cousin me mena au _Caf du Commerce_, o nous
trouvmes beaucoup de gens de sa connaissance, des ouvriers, des
artisans, des marchands, avec lesquels il fallut trinquer.

Il y avait plaisir  tre avec eux; ils taient intelligents, bons
enfants, et en grande partie rpublicains: mais il n'y a bonne
compagnie qu'on ne quitte; nous fmes nous coucher vers les onze
heures.

Le matin de bonne heure, je partis pour Sarlat, en passant par
Lachapelle, Saint-Quentin et Temniac. Le pays n'est pas beau, c'est
des bois et des bois, des petites combes avec des mauvais prs dans
les fonds, et des rosires qui ne sont bonnes qu' faire la
paillade. Il y a des bois chtaigniers et des taillis, et aussi des
jarrissades o on coupe les chnes pour faire le tan. Ce pays n'est
pas  comparer avec chez nous. C'est sauvage et noir, et je me
figure que dans le temps il ne faisait pas trop bon voyager seul par
l, avec de l'argent dans sa poche. Il y a un endroit qu'on appelle
: _Prends-toi-Garde_, sans doute parce qu'autrefois on y arrtait
les gens. Il y a aussi un autre endroit, dans les taillis, o on
attaqua la voiture qui portait l'argent de la taille, de Sarlat 
Prigueux. Mais ceux qui firent ce coup n'taient pas des brigands
ordinaires,  ce qu'on dit, mais des nobles qui faisaient la guerre
au premier Bonaparte, en lui coupant les vivres. a n'tait tout de
mme pas une manire bien honnte de faire la guerre; mais tout a
est loin maintenant, et s'il en existe, ce que je ne sais pas, les
arrire-petits-fils des cavaliers masqus qui attaqurent la
voiture, turent le postillon, un gendarme et volrent les fonds,
sont, sans doute, d'honntes gens qui ne feraient rien de pareil.

Tout ce pays, en plein Prigord noir, semble fait exprs pour les
vols de grand chemin, et les assassinats de nuit. On marche,
quelquefois une demi-heure, une heure, sans trouver une maison, et
quand on est au fond de ces combes, entre les bois, on pourrait
crier au secours, que personne ne vous entendrait.

Mais aprs que l'on a pass Sarlat,  mesure qu'on approche de la
Dordogne, le pays s'arrange, et quand on arrive  Vitrac et qu'on
voit cette large plaine, avec sa rivire bleue, et les hautes
collines et les rochers qui la bordent, on ne peut s'empcher de
dire que c'est plus beau que chez nous. Les fonds ne valent
peut-tre pas mieux que dans la rivire de l'Isle, mais c'est plus
grand et a impose plus. Je pensais aller passer le pont 
Domme-Vieille, et monter ensuite jusqu' Domme; mais  Vitrac, je
fus attrap par un homme qui me dit qu'il allait  Domme aussi, et
que c'tait plus court de passer l'eau au bac de Vitrac, sans
compter que a ne cotait pas aussi cher que le page du pont.
C'tait un courtier qui allait pour acheter des vins, et qui avait
ce voyage d'habitude. Nous entrmes en ville par la porte des Tours,
et il me mena  son auberge, qui tait tout contre la porte
Del-Bosc, par o on arrive de Domme-Vieille; il tait dj nuit
quand nous y fmes. Comme j'tais assez fatigu, ayant soup, je
m'en fus au lit aprs avoir soign ma jument.

Le lendemain, je me levai de bonne heure, et je montai dans le haut
de la ville, sur la promenade qu'ils appellent: la Barre. Le soleil
rayait dj, aussi je fus bien tonn en arrivant l-haut, de voir
toute la plaine de la Dordogne, couverte de brume qui venait
s'arrter aux rochers taills  pic au niveau de la promenade, tout
 mes pieds. C'tait tout  fait beau, et quoique nous autres
paysans, nous aimions mieux ordinairement voir un joli champ de bl,
que des choses comme celle-ci, a me fit plaisir. Tout au loin, la
brume entrait dans les ouvertures des petits vallons, s'arrondissait
autour des hauts mamelons et suivait tous les contours des coteaux,
de manire qu'on aurait dit un grandissime lac de plusieurs lieues
de traverse, bien tranquille, tandis qu'au-dessus le soleil
clairait ses bords, faisait briller les maisons blanches  mi-cte
des puys couronns de chnes verts, et roussissait les vieilles
ruines campes sur les hauts rochers.

Cette ville est curieuse; les rues sont coupes  droit, larges et
bien alignes. Autour, du ct de la Dordogne, elle est garde par
les rochers  pic, que le fameux capitaine Vivant escalada,
lorsqu'il la surprit le 25 octobre 1588. La _Crozo Tencho_, o il se
mit en embuscade avec ses soudards huguenots, se trouve dans ces
rochers,  droit de la gendarmerie. Des autres cts, Domme tait
dfendue par de fortes murailles perces de quatre portes. Mais 
prsent, depuis des annes, ceux qui veulent btir, vont chercher
des quartiers aux vieux murs comme  une carrire, et puisque ces
murailles ne peuvent plus tre utiles  rien, il vaut tant qu'elles
servent  faire des maisons, que de s'en aller morceau par morceau,
par la pluie et la gele.

Le jour que j'y tais, c'tait un dimanche, et je vis des meuliers
de Domme-Vieille. Il fallut aller au caf, bien entendu, et se
promener en causant de nos affaires. Le patois du pays est plus
nerveux, plus vif et mieux signifiant que le ntre du Prigord blanc
qui est lourd, tranant et mou. Les gens de Domme me convenaient
assez aussi; ils sont bons enfants, disent ce qu'ils pensent et ne
sont pas flaugnards. On dirait qu'ils se souviennent que leur ville
tait libre anciennement.

Dans cet endroit, ils ont des coutumes originales. Ainsi, ils aiment
le lard rance, et pour tre srs de n'en pas manquer, ils en ont
dans les maisons pour un an d'avance, grandement. Je pense que cet
usage date du temps o la ville, lors frontire de France contre les
Anglais, tait souvent assige et o il fallait se munir de
provisions en consquence.

Une chose bien curieuse, c'est l'antique farce qui se fait le
Mercredi des Cendres. Ce jour-l, au rappel des cornes qui brment
comme des taureaux en folie, tous ceux qui se sont maris dans
l'anne carnavalesque finie un an auparavant,  pareil jour, se
rassemblent, dguiss et masqus, sur la vieille place de la Rode.
Le dernier mari de ceux-l porte une fourche  foin ainsi
accoutre: Dans les deux dents sont plantes deux cornes de boeuf,
les plus grandes qu'on a pu trouver. Des branches de lierre et de
laurier attaches avec des rubans jaunes, masquent la naissance des
dents de la fourche et enguirlandent le manche. On dirait, par ma
foi un trophe, ou quelque simulacre antique, ddi au grand Pan,
seigneur des troupeaux, ou  quelque autre divinit rustique.

Quand tout le monde est assembl, la troupe de masques, vielle et
chabrette en tte, se rend en procession, chez le premier mari de
l'anne carnavalesque qui finit ce jour. Devant la porte on se range
en demi-cercle; la musique donne l'aubade, puis se tait. Alors, le
plus ancien mari de la troupe s'avance, et comme un hraut sommant
une place, appelle trois fois l'homme par son saffre ou surnom:
Cadenet! Cadenet! Cadenet! ou Pichil! ou Mourel! n'importe. Lui, ne
rencle pas, il sait que tout le monde y passe et qu'on le monterait
qurir plutt. Il arrive donc, et lorsqu'il est sur le pas de la
porte, la musique clate avec rage. Puis, le silence se fait, et
l'homme s'avance assez embt, conduit par le matre des masques. On
lui fait d'abord saluer bien bas la fourch tenue au centre du
cercle. Aprs a, toujours devant la fourche, on le fait mettre 
genoux sur une grosse pierre bien ruffe, et on lui fait des
questions farcesques, en forme de catchisme  l'usage des maris.
Lorsqu'il a rpondu, on lui fait rciter, en la lui dictant mot 
mot, une profession de foi  crever de rire, par laquelle il promet,
entre autres choses, d'tre sourd et aveugle. Enfin, on lui fait
jurer, sur les sacres cornes, de ne jamais croire _qu'il l'est,
quand mme il le verrait_!

Lorsqu'il a fait ce serment, ces grandes diablesses de cornes
s'abaissent vers lui et couronnent un moment sa tte, et puis on les
lui fait embrasser, le pauvre! Aprs a, le chef de la troupe
prononce une formule burlesque de rception dans l'illustre
confrrie, fait relever l'homme et lui donne l'accolade, tandis que
la musique reprend  grand bruit.

Pendant ce temps, la femme pie derrire les carreaux, et rit ou
rougit, a dpend.

La farce tant finie pour lui, le nouveau reu prend la fourche, et
toute la troupe s'en va vers la maison du second mari o on la
recommence. Quand elle est finie, ce dernier prend les cornes  son
tour, et on va chez le troisime, et ainsi de suite, jusqu'au
dernier mari, qui porte l'engin cornu jusqu' l'auberge o la
troupe s'en va souper en grande joyeuset.

J'ai dit, et c'est bien vrai, que suivant eux, tout le monde est
gal devant l'emblme terrible; mais avec a, c'est ici comme
partout, la sacro-sainte majest des cus ne pouvait tre mconnue;
aussi, les riches esquivent la rception, moyennant quelque pice de
cent sous qui se mange entre tous.

J'aurais t curieux de voir cette antique farce, qu'ils appellent:
_Les Cornes_, mais comme il faut se trouver l le Mercredi des
Cendres tout juste, je me suis content de la vue de la fameuse
fourche, avec ses cornes et tout son harnachement de feuillage
fltri, qu'on me montra  l'auberge o ils l'avaient laisse la
dernire fois.

Il se fait encore le mme jour, une autre crmonie pour les maris.
On prend le pauvre emplastrum qui s'est laiss battre par sa femme;
on l'habille avec une robe, un fichu, une coiffe, on le monte sur un
ne, une quenouille au ct, la tte tourne vers la queue, et on le
promne par toute la ville, de la porte des Tours au sol de la Dme,
de la Barre  la porte de la Combe, de la place de la Halle  la
porte Del-Bosc, toujours escort d'une grande troupe de masques qui
se moquent de lui, le brocardent, et s'en vont chantant la vieille
chanson:

    Adiou paourt Carnabal,
    Tu t'en bas et yo demori,
    Per mintza le soup 'o l'oli!

Ah, on ne s'embte pas  Domme, le Mercredi des Cendres!

Le soir, aprs avoir soup avec le courtier, qui avait ses affaires
de son ct, nous fmes dans un caf o il y avait un bal. On
dansait l des contredanses, des bourres, des sautires  peu prs
comme chez nous; mais on y dansait aussi une danse que je ne
connaissais pas, et qu'on appelle: le congo, danse trs plaisante,
ma foi.

Ils sont plusieurs couples, de danseurs qui tournent autour d'une
grande salle. Le jeune homme se prsente devant une danseuse, et l,
fait des pas, des entrechats, des pirouettes, arrondit ses bras
au-dessus de sa tte, fait claquer ses doigts en l'air, tape du
pied, enfin fait le beau, le galant, et celui qui cherche  plaire,
tout comme un pigeon qui tourne autour de sa pigeonne. La fille,
elle, se dfend, recule, fait la coquette, prend des airs, tandis
que le garon s'efforce de se faire agrer. Lorsque celui-ci a fini
son mange, il passe  une autre danseuse, et est remplac prs de
celle qu'il quitte par un autre garon, et toujours comme a, de
manire que cette danse ne s'arrte pas. De temps en temps, un
garon, une fille, entrent en danse, tirent doucement en arrire un
danseur, une danseuse, et prennent sa place; quand ils sont
fatigus, ils sont remplacs  leur tour de la mme faon. Il y
avait l, une grande fille brune, bien faite, qui dansait le congo
dans la perfection. Elle avait une manire de se contourner, et de
mettre tout son corps en mouvement, qui faisait plaisir  voir.
Tantt elle avait l'air hardi en s'avanant  la rencontre de son
danseur, puis paraissait se laisser toucher par les efforts qu'il
faisait pour lui plaire, et tantt aprs s'en retournait en
pirouettant, comme se moquant de lui.

a n'est pas pour dire, mais le congo est autre chose que la bourre
d'Auvergne, quoique celle-ci ne soit pas laide, quand elle est bien
danse.

Aprs a, nous passmes dans une petite salle, boire du vin chaud
avec les meuliers, et il se trouva l un jeune monsieur, dont je ne
me rappelle point le nom, qui nous rcita _Lous dous Douzils_, un
conte gaillard, en patois sarladais vif et nerveux. Et comme il le
disait bien!

Mais il n'y a pas moyen de le traduire ici, tant nous sommes devenus
coyons au prix du bon compagnon qui a fait ce badinage. Si encore
nous en valions mieux! mais nos mines chattemites sont pures
simagres.

Le lendemain matin, je descendis  Domme-Vieille et je m'arrangeai
pour une paire de meules. Sur les deux heures, ayant fait mon
affaire et djeun, je repartis pour aller coucher  Montignac, et
le surlendemain j'tais le soir  la maison.

Quoique le pays ft plus beau l-bas, et qu'on y danst le congo, ma
foi je fus bien content de me trouver chez nous. C'est l'effet que
a m'a toujours fait en y rentrant, preuve que nous tions tous bien
d'accord. Les droles furent de suite aprs moi, pour savoir ce que
je leur avais port, parce que c'est une affaire entendue, que
toutes et quantes fois, on va quelque part en voyage, il faut leur
porter quelque chose. J'avais achet un couteau pour les deux ans
garons, un d pour la Nancette, et tout le monde fut content. Pour
le plus petit, il n'avait encore besoin de rien que du ttin de sa
mre, et quelquefois d'une petite crote de pain qu'il s'amusait 
mchotter.

Le temps marchait tout de mme, quoiqu'il ne me durt pas, et il y
avait plus de dix ans que j'tais mari, qu'il me semblait que
c'tait d'hier. Si a n'avait pas t les enfants qui taient l,
comme bonne preuve, je n'aurais jamais pu me le figurer. Ma femme
n'tait point fatigue de ses couches, ni de nourrir ses enfants.
Elle tait devenue plus forte; sa taille s'tait paissie et sa
poitrine s'tait renforce, mais elle tait toujours frache et
jolie, du moins pour moi. Elle n'avait pas de ces airs de mijaure,
comme les femmes des villes qui font un enfant ou deux, ne les
nourrissent tant seulement pas, et trouvent que c'est trop pnible
pour y revenir. Quelquefois regardant ma femme, gaie et contente de
son mtier de mre et de nourrice, je venais  penser  Mlle Lydia,
qui m'avait dans le temps rendu amoureux  ce que je croyais; je me
demandais, comment j'avais pu seulement regarder cette poupe bien
habille, serre dans son corset, minaudire et pleine d'ides
extravagantes. A cette heure, je comprenais qu'une femme pour tre
belle, doit tre ce que la nature l'a faite, forte et fconde, et
non pas une crature faible, bonne pour les plaisirs striles, mais
incapable de supporter les travaux de la maternit. La premire des
conditions pour une femme, c'est de pouvoir faire des enfants
robustes et sains, et de les nourrir sans en ptir. Autrefois, on
estimait une femme par ses enfants; en avoir beaucoup tait regard
comme une bndiction, tandis que la strilit passait pour une
punition d'en haut. Ce qu'on a fait de tout temps chez nous, pour
les femmes mules, montre bien comme autrefois on regardait a. Quand
une femme n'avait pas d'enfants, elle allait en plerinage 
Saint-Lonard, auprs de Saint-Jean-de-Cle, ou  Brantme, et aprs
la messe et les dvotions, elle se rendait  la porte de l'glise et
faisait aller le verrou. Aprs cette crmonie assez claire, son
mari la ramenait chez elle par la main. Mais ces moeurs saines se
perdent; on ne craint plus la strilit; il y en a qui la dsirent,
et qui s'en vantent, comme si ce n'tait pas un malheur ou un crime.

Vers ce temps-l, revenant un jour, mon oncle et moi, de la foire
des Rois  Prigueux, nous fmes halte un moment  Coulaures, et le
vieux Puyadou nous dit que Jeantain irait un de ces soirs au Frau,
pour trouiller, qui vaut autant  dire comme presser l'huile, mais
qu'il nous fallait envoyer qurir les nougaillous par Gustou, parce
que leur jument tait boiteuse. Gustou y fut le surlendemain, et le
soir Jeantain vint portant des boudins et des ctelettes de veau.
C'est la coutume qu'on trouille aussi de nuit, et alors il faut
rveillonner. Ordinairement, mon oncle et moi puis Gustou, nous
passions la nuit, chacun notre tour avec les presseurs, qui taient
du bourg, et restaient au moulin dans le temps des trouillaisons.
Mais ce diable de Jeantain nous y fit rester tous les deux avec mon
oncle, et quand Gustou vit a, il resta aussi. a n'est pas un
travail bien propre de faire l'huile; et de passer la nuit  remuer
dans la chaudire les nougaillous dj crass par les meules, a
n'est pas bien amusant non plus, ni de voir faire des serres.
Heureusement, Jeantain tait un homme avec qui on ne s'ennuyait pas,
et qui tournait tout en rise. Sur la minuit, il fit cuire des
pommes de terre dans l'huile bouillante, et il faut convenir que
c'tait bon: elles avaient un got de noisette. Avec les boudins et
les ctelettes, nous fmes le rveillon en buvant de bons coups de
notre vin du Frau.

Et tout en rveillonnant, Jeantain nous conta des histoires et nous
fit rire tous. Comme il tait toujours dehors de chez lui et qu'il
connaissait tout le monde, il savait tout ce qui se passait dans le
pays: les marchs faits, ceux en train, les mariages et toutes les
affaires des galants, car il tait bien un peu mauvaise langue. Mais
ce qu'il en disait, c'tait histoire de faire rire et de bavarder,
et non pour porter tort  personne.

Cet animal-l nous fit crever de rire avec ses _Vpres sauvages_,
sorte d'enfilade de calembredaines en patois qui se chantaient sur
l'air d'_In exitu Isral_. Il tait si plaisant en les chantant du
nez pour contrefaire Jeandillou notre marguillier, que les
trouilleurs s'en esclaffaient et ne pouvaient faire leurs presses.

Je ne suivrai pas anne par anne, ce qui se passait chez nous,
parce qu'il me faudrait trop souvent rpter la mme chose. Il me
faut pourtant parler un peu des mtayers qui taient  la Borderie.
C'tait de braves gens qui travaillaient dur, et taient  leur aise
pour des mtayers, c'est--dire qu'ils avaient quelques petites
avances, et n'taient pas toujours  tirer le diable par la queue,
comme on dit de ceux qui sont dans la gne. On sait que c'est la
coutume dans nos pays de faire la Gerbe-baude, ou fte de la
moisson, chez les mtayers et les bordiers; mais du temps de Jardon,
qui tait avare comme un chien, nous n'y avions jamais bu seulement
un verre de piquette. Nous allions partager quand il fallait, le
froment, le bl rouge, les haricots, les pommes de terre et les
autres revenus, mais c'tait tout.

Au contraire, ces mtayers taient de braves gens avec qui nous
tions tout  fait bien. Ds la premire anne, ils nous vinrent
convier  faire la Gerbe-baude. Nous fmes porter chez eux du vin,
de l'eau-de-vie, d'autres affaires et nous y fmes mon oncle et moi,
et deux de nos droles.

C'est un dur travail que la moisson. Etre toujours pli en deux, la
tte en bas, sous un soleil qui brle,  respirer la chaleur que la
terre renvoie, et a toute une journe et des semaines, on se
demande comment des femmes y peuvent tenir. Les pauvres, pourtant,
elles le font, les jeunes et les vieilles, et il y en a qui sont
nourrices de ce temps, et qui couchent leur petit  l'ombre d'un
pilo de gerbes, et vont le faire tter de temps en temps quand il
s'veille. C'est un malheur et une honte, que de voir les femmes
dans nos pays, travailler la terre comme des hommes: c'est un
malheur, parce que ce travail trop fort les crve et nuit  la race,
et c'est une honte, quand on voit tant d'hommes qui ne font rien et
qui se plaignent! On comprendrait pour les femmes, des petits
travaux point trop fatigants quand a presse, comme de faner, de
vendanger, de ramasser les haricots; mais de les voir moissonner,
travailler la terre avec de grosses pioches, battre le bl, ou mme
fouir la vigne avec des hoyaux de cinq ou six livres, c'est une
chose  laquelle je n'ai jamais pu m'habituer et qui me met toujours
dans des colres noires.

Il ne faut pas s'tonner aprs a, si on voit tant, par chez nous,
de ces pauvres vieilles casses en deux par les reins:  force de
s'tre courbes vers la terre, elles ne peuvent plus se relever. Et
comme la grossesse ne les arrte pas, les enfants qui en sont venus
de ces pauvres femmes, se ressentent de toutes ces fatigues trop
fortes et de la nourriture mauvaise, et c'est pour a qu'on voit aux
conseils de rvision, tant de conscrits chtifs et qui n'ont pas la
taille. Le travail des femmes anticipe par l sur les populations 
venir; c'est comme si nous mangions notre bl en herbe. Je le dis
comme je le pense, rien que le travail des femmes, a justifie
toutes les jacqueries!

Mais je me suis laiss aller  dire ce que j'ai sur le coeur, comme
a m'arrive souvent, et a m'a un peu dtourn de mon chemin. Ce que
j'ai dit du pnible travail de la moisson, est pour faire comprendre
combien les gens sont contents quand on finit de moissonner. Le
dernier jour on chante plus clair, et hommes et femmes se renvoient
plus vivement les chants de la moisson, _La Parpaillolo_, _Lou
bouyer de l'aurado_, et autres sans lesquels on ne pourrait soutenir
ce travail crasant.

Le jour de la Gerbe-baude on est content, et l'on mange de bonne
soupe grasse, et des poulets en fricasse, et de la daube, sans
laquelle il n'y a pas de bonne Gerbe-baude; et aussi on boit de bons
coups de vin, pour ddommagement de toute l'eau qu'on a bue en
coupant le bl.

Cette premire anne donc, nous tions alls faire la Gerbe-baude 
la Borderie comme j'ai dit, et nous avions dj fini de dner, quand
notre chambrire, la Fantille, entra portant un panier et des tasses
dedans, avec une pinte et du caf. Ma femme avait pens que nos
mtayers n'en buvaient pas souvent, et elle en envoyait. Tout le
monde fut bien content de a, et on commena bientt  chanter,
chacun  son tour, des chansons patoises. Durant ce temps on buvait,
et puis aprs on versa le caf et on fit des brlots qui faisaient
crier d'aise les enfants, contents de voir cette jolie flamme bleue.

Et tous les ans, nous faisions donc comme a la Gerbe-baude.

Mais il y eut une anne o nous ne la fmes pas: c'tait en 1867.
J'tais all au bourg, le dimanche d'aprs la Saint-Jean, pour
rgler un compte avec un menuisier qui nous avait fait du travail;
et comme c'est la coutume chez nous, qu'on ne rgle qu' table, nous
devions djeuner ensemble chez Marchou. Le temps tait vilain; il
faisait une mauvaise chaleur, et sur la place, au sortir de la
messe, les gens regardaient en haut, et disaient: pourvu qu'il ne
nous fasse pas de coquineries ce temps, a ira bien. Du ct d'en
bas, c'tait tout noir, et on entendait le tonnerre au loin, de
manire que beaucoup s'en allrent chez eux, de crainte de l'orage.
Mais d'autres entrrent  l'auberge pour boire une chopine avec des
tortillons tout chauds. Lajarthe se trouva l, comme nous entrions,
et je le conviai  djeuner.

Nous nous assmes  table tranquillement, aprs avoir regard le
temps, qui avait l'air de s'arranger un peu. Aprs djeuner on porta
le caf; nous fmes nos comptes, je payai le menuisier en lui
disant:--Nous voil quittes et bons amis!  quoi il rpondit;--Oui,
et  une autre fois.

A ce moment Lajarthe qui tait sorti, rentra et nous dit:--Mes amis,
nous sommes foutus! il y a un grand nuage blanchignard qui vient du
ct de Coulaures, en suivant la rivire, et il va nous crever
dessus. Il n'avait pas dit a, que nous sortmes sur le pas de la
porte. On entendait venir l'orage; les arbres se pliaient et
restaient dans cette position, ne pouvant se relever contre le vent;
de tous cts, les passereaux arrivaient pour se mettre  l'abri
dans le clocher, quoique la cloche sonnt  toute vole, brandie par
trois ou quatre garons, pour dtourner l'orage, comme c'est de
coutume dans nos campagnes. De temps en temps un coup de tonnerre
clatait sec, comme des noix tombant sur le plancher. Il tombait
quelques gouttes d'eau, lourdes comme du plomb. A chaque clair les
gens se signaient. La vieille Marchoune alluma un bout de cierge
bnit, puis elle alla chercher  la tte de son lit un brin de buis
des Rameaux, le trempa dans son bnitier de faence et aspergea
autour de la cuisine. Ni les signes de croix, ni le cierge, ni l'eau
bnite, rien n'y fit. Les nuages, pousss par un vent d'enfer,
arrivaient se suivant les uns les autres, se pressant, se poussant
comme un troupeau de moutons peurs, et quand ils furent sur nous,
voici la grle qui tombait  grand bruit...

--Pauvres gens! nous sommes perdus! s'crirent les femmes; et elles
se mirent  pleurer et  se lamenter. La nore de Marchou,  genoux
prs du lit, se cachait la figure dans ses mains. Maintenant l'orage
tait en plein sur le bourg; la grle tombait grosse comme des oeufs
de pigeon, et mme plus encore, car on en ramassa qui semblait des
oeufs de poule. Avec a drue et serre, comme qui dcharge un
tombereau de cailloux. Les tuiles des maisons volaient en morceaux;
les feuilles des arbres tombaient en masse, et disparaissaient
emportes par le vent; en cinq minutes, le grand ormeau de la place
fut comme  la Nol, sans parler des branches casses. Puis la pluie
commena  tomber comme qui la vide  seaux. La pice de bl de
Marchou qu'on voyait par la fentre, touchant son jardin, tait
foule comme si on y avait fait manoeuvrer des escadrons de chevaux.
Et la grle tombait toujours, et dans la terre dtrempe maintenant,
les grlons finissaient d'enfoncer les morceaux de paille hache
qu'on voyait encore.

a dura un quart d'heure comme a; les tuiles casses laissaient
pisser l'eau dans le grenier, qui, par le plancher mal joint,
tombait dans la cuisine; il pleuvait sur les tables, sur les lits,
partout, mais on n'y faisait pas attention. Chacun pensait  son
bl,  tout son revenu perdu. Les hommes ne disaient rien; ils
regardaient tomber la grle comme crass, ayant perdu la parole;
d'aucuns marronnaient entre leurs dents, on ne sait quoi, des
prires ou des jurements:

--Tonnerre! s'cria Lajarthe, et on dit qu'il y a un bon Dieu!

--Taisez-vous! malheureux! crirent les femmes de chez Marchou;
mais les hommes ne dirent rien, et je crois qu'il y en avait qui
pensaient tout au moins que le bon Dieu n'tait pas trop bon en ce
moment.

Quand ce fut fini, qu'il ne tombait plus qu'un peu de pluie, nous
sortmes, et les gens du bourg en faisaient autant: chacun semblait
press de voir son malheur, comme s'il pouvait en douter.

Autour du bourg, c'tait partout la mme chose; dans les prs
envass, l'herbe tait sous la boue, les terres  bl taient
foules comme un sol  battre. Les chnevires semblaient de cette
pte d'orties qu'on donne aux dindons; les vignes et les arbres
taient hachs, les jardins saccags; tout ce qui tait sorti de
terre tait perdu. Et de tous cts on entendait les cris des
femmes, leurs exclamations: Sainte Vierge! nous sommes ruins! quel
malheur! nous pouvons bien prendre le bissac!

--C'tait bien la peine, criait la vieille de chez Fantou, c'tait
bien la peine, que je porte sur la pierre de la croix, le jour des
Rogations, un gteau de fine fleur de farine! de quoi a nous a-t-il
servi?

Le pauvre Jandillou, le sacristain, tait comme les autres, il avait
tout perdu, et encore on lui disait des sottises. Comme il passait
pour aller voir  sa terre, il y en eut qui lui dirent:--C'est foutu
que tes processions et les litanies de ton cur ne valent gure!

Lui s'en allait baissant la tte, ne sachant que dire  ces gens,
qui avaient suivi les Rogations et fait des offrandes, pour protger
leurs rcoltes, et qui, les voyant dtruites, taient furieux. La
plupart ne s'en prenaient pas au bon Dieu, mais l'ide leur vint que
le cur Crubillou n'tait pas jovent, et a se rpandit tellement
que bientt tout le monde en fut persuad; d'autant mieux qu'on
remarquait que du temps du cur Pinot il n'avait jamais grl.

Moi je m'en fus chez nous, et  mesure que j'approchais, je voyais
que c'tait l comme autour du bourg: tout tait perdu, le bl, les
noix, le chanvre, les vignes; il ne restait rien, et par-dessus le
march, quatre noyers taient par terre. Pour la vigne, ce n'tait
pas seulement la vendange de l'anne, perdue, mais le bois tait
tellement cras qu'on eut du mal  tailler l'anne d'aprs, et que
beaucoup de pieds crevrent. Joint  a, la ravine qui avait
entran toutes les terres dans les fonds. Pour ce qui est des
btiments, il fallut faire resuivre toutes les tuiles, car il
pleuvait partout comme dehors.

Nos mtayers de la Borderie vinrent, les pauvres gens, tout
dsesprs, ne sachant plus o ils en taient. Ils parlaient d'aller
se louer chacun de son ct, de manire qu'il nous fallut les
rassurer un peu et leur dire que nous leur aiderions  se tirer de
ce mauvais pas: et en effet, il nous fallut leur fournir le bl
toute une anne.

Mais, ce n'tait pas eux seulement qui avaient recours vers nous. Il
se trouvait que, comme les apparences de la rcolte taient trs
bonnes, le prix du bl tait descendu beaucoup, ce pourquoi mon
oncle en avait achet dans les environs de deux cent cinquante sacs.
Aussi les gens venaient au moulin emprunter une quarte, deux
quartes, un sac de bl, et nous le prtions, sans autre condition
que de le rendre l'anne d'aprs.

Tout le monde ne fit pas comme a, entre autres M. Lacaud. Il disait
qu'il tait aussi en peine que ses mtayers, ayant perdu sa part de
rcolte comme eux. Mais il ne parlait pas de ses rentes qui
n'avaient pas grl, ni de ses maisons  Prigueux, et c'tait une
vraie drision d'entendre ce gros, je ne veux pas dire le mot, se
mettre sur la mme ligne que ses mtayers et ses pauvres voisins,
qui avaient perdu leur pain, tandis que lui n'avait perdu qu'une
partie de son revenu, ce qui ne lui ferait pas manger une bouche ni
boire un coup de moins. Mais il faisait a pour ne rien donner aux
autres, ni mme prter.

Cette grle, avec la naissance de mes autres enfants, c'est  peu
prs tout ce qui soit  dire pendant plusieurs annes. Depuis
Franois, j'avais eu encore Yrieix, qui tait n au mois de
septembre 1863, Michel au mois de mai 1866, et le dernier, Bertrand,
vint au mois de juillet 1868.

C'est cette mme anne-l que mourut le pauvre Lajarthe. Il tomba
subitement un jour dans une maison o il travaillait, et ne s'en
releva pas. Cet homme tait tracass par les affaires du pays, d'une
manire extraordinaire pour quelqu'un qui n'avait ni instruction ni
bien. J'ai toujours pens que s'il avait appris, avec son esprit de
nature et son caractre, a aurait t un homme pas commun.

Nous avions eu huit enfants, il nous en restait sept, six garons et
une fille: c'tait assez joli; aussi, quand le dernier vint, mon
oncle dit comme a en riant:--A cette heure, je n'ai plus peur que
la race des Nogaret se perde! Mais tous nos enfants taient si bons
petits, si sains, qu'il disait aussi: Ma foi, a aurait t dommage
qu'ils ne fussent pas venus.

J'ai oubli de dire que nous avions un rgent dans notre commune
depuis quelques annes. M. Lacaud ne le voulait pas trop; il disait
que a n'tait pas utile pour les enfants des paysans, d'apprendre 
lire et  crire, parce que a les dtournait de travailler la
terre, et que, lorsqu'ils seraient tous instruits, on ne trouverait
plus de mtayers. Mais un jour, comme il disait cette raison dans le
conseil, le vieux Roumy, qui en tait toujours, lui rpondit:

--a ne sera pas un malheur, au contraire, parce qu'alors les
travailleurs de terre seront tous propritaires, et ne travailleront
plus pour les autres.

Mais, malgr sa mauvaise volont, il lui fallut faire comme dans les
autres communes: on acheta une grande baraque de maison dans le
bourg, et on y mit le rgent aprs qu'on l'eut un peu radoube.

a fait que nos garons allaient en classe tous les jours, ceux qui
taient en ge. Mais pour Nancette, c'tait toujours la demoiselle
Ponsie qui lui montrait. Les droles apprenaient assez, mais pour
tre de ceux qui sont toujours devant les autres, ils n'en taient
point, ayant toujours en tte leurs amusements: pcher, attraper des
oiseaux, monter sur la jument, grimper sur les arbres, courir dans
les bois, se baigner l't: ils taient fous de libert et ne
restaient pas facilement assis.

Je ne me faisais pas de mauvais sang de les voir  peu prs dans le
milieu, au rang de ceux dont on ne dit rien. Les enfants
extraordinaires pour travailler et apprendre, a fait plaisir aux
parents,  ce qu'on dit, mais pour moi, ils me font l'effet de
quelque chose de pas naturel, comme qui dirait un octognaire
amoureux, et je me demande quand est-ce qu'ils seront enfants: si a
doit tre plus tard, il vaut mieux qu'il le soient en bas ge. Et ce
qui m'a maintenu dans cette manire de voir, c'est que celui qui
tait toujours le premier, dans le temps que j'allais en classe, et
qui avait tous les prix, et qui aimait tant le travail qu'il en
oubliait de s'amuser, s'est bien rattrap depuis. Il est devenu le
plus fameux bambocheur qu'il y ait  Prigueux, et, au bout du
compte, une fois entr dans la vie, pas plus fort qu'un autre.

Mais si mes enfants n'taient pas des plus habiles pour
l'instruction, je pense qu'il n'y en avait pas, dans toute la
classe, qui fussent au-dessus d'eux pour les bons sentiments; aussi
taient-ils prchs comme pas beaucoup d'enfants le sont. C'tait
d'abord leur mre, qui, ds qu'ils commenaient  comprendre, leur
enseignait  tre honntes avec tout le monde, surtout avec les
vieux, et bons pour les malheureux. Jamais elle n'aurait souffert ce
qu'on voit dans des maisons, o, pour amuser un petit drole, on lui
donne un pauvre oiseau, qu'il plume et fait souffrir jusqu' la
mort.

Ces amusements, c'est de la mauvaise graine de mchancet, ou de
duret au moins, qu'on sme en eux. Si nos enfants voulaient, comme
tous les droles, attraper un petit poulet, leur mre le prenait
elle-mme, le leur faisait un peu manier, caresser, puis embrasser,
et leur apprenait  le lcher d'eux-mmes, pour aller retrouver la
mre clouque. Quand il venait des pauvres  la maison, c'est
toujours un des enfants qui allait lui porter un croustet de pain,
et en tout elle leur enseignait  tre bons et secourables aux
misrables.

Et puis, elle leur apprenait comme c'tait mal de mentir, et
honteux: le menteur est pire que le voleur! leur rptait-elle
toujours. Et elle leur faisait comprendre aussi, qu'il ne faut pas
mme tre trop adroit, parce qu'alors on en arrive  tromper les
autres, et qu'il faut aller tout droit son chemin o l'on veut
aller, et non pas marcher comme les serpents.

Mon oncle et moi aussi, de notre ct, nous tchions de les affermir
contre les contrarits, de les endurcir contre le mal, afin de les
prparer  savoir souffrir plus tard. Nous nous efforcions de leur
donner de bons sentiments, de leur inspirer des ides de dvouement
au pays et  toutes les grandes choses. S'il n'y avait eu que nous,
nous n'aurions pas t capables de dire ce qu'il fallait pour a,
mais nous nous aidions des livres dont j'ai dj parl. L'hiver, mon
oncle en montait un de sa chambre du moulin, et, tandis que nous
tions tous rangs autour du feu, chacun ayant son occupation,
Gustou pelant, Fantille filant, ma femme tenant son plus petit sur
ses genoux, mon oncle fumant sa pipe; moi, je lisais, quelqu'une de
ces anciennes histoires, o l'on voit ce que c'tait en ces temps
que des hommes. C'tait pour les enfants, ce que j'en faisais, mais
tout le monde en profitait, parce que ces livres sont pleins de
choses trs belles.

J'ai dit dj que ces livres s'taient trouvs avec un tas de choses
achetes  l'encan par mon grand-pre. Il est arriv de a, que ce
qui tait pris moins qu'une vieille serrure, qui semblait bon
seulement  faire des cornets pour le tabac, a t pour nous d'un
prix inestimable, car on ne peut pas estimer la valeur qu'on se
donne  soi-mme en devenant meilleur. C'est comme a, que chez
nous, au fond d'une campagne du Prigord, on avait appris 
connatre les Grecs et les Romains, dont les paysans, d'ordinaire,
n'ont seulement point ou parler, bien loin de se douter quelles
gens c'tait.

Il y en a qui, oyant conter ces histoires, disent: tout a c'est
trs beau, mais nous ne sommes pas  Rome ou  Athnes, et nous ne
sommes pas consuls, ou capitaines d'arme, ou magistrats grecs ou
romains, et ces vertus que nous admirons, ne sont pas  notre
porte.

Mais ils se trompent. On peut tre juste comme Aristide, au fond
d'un petit village prigordin. Un conseiller municipal, voyant une
cabale monte dans l'intrt de quelques-uns, peut se mettre en
travers pour le bien de la commune, et ne se jamais dcourager, et
combattre les intrigants avec la constance et la fermet de Caton au
Snat romain. Et qui empche que dans la pauvret, la mdiocrit,
nous ne nous trouvions heureux comme Tubro, le gendre du consul
Emilius? rien: il suffit que nous n'garions pas nos fantaisies sur
une foule de choses inutiles, nuisibles mme, mais devenues
ncessaires aux riches. On peut tre courageux, dsintress, dvou
 son pays, dans le cours de la vie obscure que nous menons  la
campagne, et dans des occasions ordinaires, comme ces grands hommes
l'taient sur un grand thtre, et dans des circonstances o il
s'agissait des intrts de tout un peuple. L'objet est infiniment
plus petit, sans doute, mais la vertu peut tre grande, sans galer
pourtant celle de quelques-uns, comme Caton ou Phocion, qui est non
pareille.

Quand je parle des hommes de l'antiquit, a n'est pas que je renie
nos Franais. Il y en a assez qui pourraient servir d'exemple;
malheureusement, ils n'ont pas trouv un bon historien comme
ceux-l. Pourtant a serait utile et profitable, de connatre la vie
de Bayard, de Michel de l'Hospital, de la Botie, de Sarlat, du
marchal Catinat que les soldats appelaient le _pre la Pense_, de
la Tour d'Auvergne le _premier grenadier de France_, du gnral
Beaupuy, de Mussidan; grands hommes comparables  ceux d'autrefois,
et d'autres encore.

Pour en revenir, nos enfants en ge allaient donc  l'cole de la
commune, manque Hlie, l'an, qui maintenant travaillait au moulin
avec nous. Nancette tait une belle fille de quinze ans qui aidait
beaucoup  sa mre, de sorte que, la Fantille s'tant marie, nous
ne prmes pas d'autre servante. Les classes n'taient pas aussi
savantes, et on n'y enseignait pas tant de choses que maintenant.
J'ai dit que mes enfants n'apprenaient pas trs facilement, mais en
revanche, ce qu'ils avaient une fois appris, ils le savaient
peut-tre mieux que les autres; joint  a, que, pour en raisonner
et l'appliquer, ils ne craignaient gure personne de leurs
camarades. Aujourd'hui les enfants ont tant et tant de choses 
apprendre, qu'il ne reste pas un moment pour exercer leur jugement
et leur montrer  mettre en pratique ce qu'ils ont appris. Le savoir
et l'acquis priment du tout les qualits de nature. Un troupier qui
serait brave comme Ney, le brave des braves, qui aurait du
sang-froid, du coup d'oeil, de la dcision, toutes les qualits
militaires,  quoi a le mnerait-il? A commander une escouade. Il
faut bcher et accrocher  force, des bribes de science pour aller
plus haut. Mais il arrive trop souvent que des gens farcis de savoir
se trouvent incapables de le mettre en oeuvre, faute des qualits
naturelles ncessaires pour a.

Il en est de mme dans tous les tats. Il ne manque pas de
conducteurs plus capables que leurs ingnieurs, de praticiens plus
ferrs que des avocats, d'entrepreneurs plus habiles que des
architectes; mais voil, ils n'ont que la pratique, les sacrements
scientifiques leur manquent. Tout est sacrifi au savoir des livres
maintenant, et je trouve que ce n'est pas raisonnable, car il ne
suffit pas d'avoir des connaissances, mais il faut encore savoir
s'en servir pour son tat, et s'en aider aussi pour se perfectionner
comme homme. Pour moi, il me semble que la premire chose  faire,
la plus presse, la plus essentielle, la plus indispensable, c'est
de faire de nos enfants des hommes. De la manire dont a marche
aujourd'hui, ce point reste en arrire; on veut avant tout faire des
savants. Je crois que c'est une mauvaise chose; nous aurons
peut-tre plus d'ingnieurs, de mdecins, de pharmaciens, d'avocats,
de notaires, de professeurs et d'apprentis sous-prfets, mais moins
d'hommes: dj a se sent; nous avons assez de talents, peu de
caractres.

De tous nos enfants, il y en avait un, Bernard, qui aimait assez 
apprendre, et qui, quoiqu'il n'apprt gure plus vite que ses
frres, savait davantage, parce qu'il travaillait avec plus de got.
Lorsque ce drole eut une douzaine d'annes, voyant qu'on ne faisait
 l'cole que lui rpter ce qu'on lui avait dj appris, il se mit
dans l'ide d'aller au collge d'Excideuil. Il commena par en
parler  sa mre en cachette, et elle pensant que c'tait une
fantaisie qui lui passait par la tte, dit que a cotait cher, et
que point n'tait besoin de tant tudier pour tre meunier. Lui, ne
dit rien, mais depuis il n'tait plus content comme auparavant, et
il tait toujours  farfouiller dans la chambre de mon oncle, aprs
les livres, et se retirait dans un coin pour lire. Je finis par
m'apercevoir qu'il n'tait plus le mme, et un soir en soupant, je
lui demandai ce qu'il avait. Il rpondit comme tous les enfants,
qu'il n'avait rien. Mais sa mre, voyant que je n'en pouvais plus
tirer mot, nous dit ce qui en tait.

Je regardai le drole et je lui dis:

--Et que veux-tu aller faire au collge?

--Pour apprendre des choses qu'on n'apprend pas dans l'cole de M.
Malaroche, dit-il.

--Mais de quoi a te servira-t-il pour tre meunier? Tu sais bien
que je ne veux pas faire de vous autres des messieurs, quand mme je
le pourrais. D'ailleurs, voil ton an qui n'y a pas t au
collge, et les autres n'y iront pas: a cote cher, penses-tu bien,
et il ne serait pas juste de faire pour toi des dpenses qu'on ne
fait pas pour les autres.

--Mais Hlie, et tous, dirent alors: pre, a ne fait rien, s'il
veut y aller, nous ne sommes pas jaloux.

--Pourtant, dit mon oncle, si ce drole avait bonne envie
d'apprendre, et qu'il eut des moyens, a serait malheureux de ne pas
le mettre  mme de faire son chemin.

--Je suis bien un peu de ton avis, que je dis, et je me souviens
qu' son ge j'avais grande envie d'apprendre tout ce qu'on enseigne
dans les collges; je ne m'tonne donc pas qu'il soit de mme. Mais
au bout du compte j'y serais all,  quoi a m'aurait-il servi?
peut-tre  rien du tout, comme il arrive  tant d'autres. Je veux
que je sois arriv  une position plus grande que celle de meunier;
je n'en serais pas plus heureux, et probablement je le serais moins.
Certainement l'instruction est une bien bonne chose et dsirable
pour tous: un paysan bien instruit en vaudrait deux.
Malheureusement, a rend souvent ambitieux, et a fait mpriser la
terre. Et puis aprs, j'y reviens, c'est une dpense que nous
n'avons pas le moyen de faire.

--Ecoute, dit mon oncle, pour ce qui est de la dpense, tant que je
pourrai travailler, je gagnerai bien dans mon commerce de quoi
l'entretenir l-bas. On pourrait le mettre en pension chez
quelqu'un; Lavareille le prendrait, pour sr, et il irait au
collge; a ne coterait pas autant de cette manire. Il faut bien
que les enfants des paysans, s'ils ont des capacits, apprennent
pour se rendre utiles au pays, puisque beaucoup de riches ne veulent
plus travailler et ne pensent qu' faire la noce. Le tout est de
savoir si le drole a des moyens. Je le mnerai jeudi  M. Tallet,
qui verra la chose.

Bernard, entendant a, leva les yeux et dit:

--Oncle, je te remercie.

Et tout le monde fut content de cet arrangement, et les enfants se
mirent  babiller l-dessus, aprs souper, demandant  Bernard ce
qu'il voulait faire: s'il voulait tre instituteur, ou juge, ou
cur, ou mdecin? Et lui ne voulait pas tre cur, oh! non; pour le
reste, il ne savait pas trop. Pourtant, il aurait aim  tre
mdecin pour nous soigner dans nos maladies.

En finale, tout s'arrangea comme mon oncle avait dit. Les Lavareille
prirent le drole en pension et le voil allant au collge.

J'approche d'une triste poque, et il me fait deuil de parler de nos
malheurs. Mais il le faut pourtant, pour ne point laisser de vide
dans mon rcit et aussi pour expliquer des choses qui suivront.
Mais, avant de commencer, il faut que je dise qu'en 1869, M.
Masfrangeas prit sa retraite. Il y avait quarante ans qu'il tait
entr  la Prfecture, et il y en avait plus de vingt-cinq qu'il
tait chef de bureau. Il avait espr un moment passer chef de
division, et il en avait eu la promesse, mais d'autres plus heureux
et bien protgs, lui avaient pass sur le ventre, comme c'est
l'habitude. Pourtant, c'tait un homme travailleur, consciencieux,
d'un jugement sr, qui maniait bien les affaires et les expdiait
vite. Mais voil, il n'tait pas flatteur, ni intrigant, il n'avait
pas l'chine souple et ne savait pas se faire valoir; toutes choses
sans lesquelles on n'avance gure dans les administrations.

La retraite de M. Masfrangeas nous rendit toute notre libert
vis--vis du maire, M. Lacaud. Tant qu'il avait t dans sa place,
nous nous tions retenus, de crainte qu'il ne lui ft du tort, en
essayant de le rendre solidaire de notre conduite. Mais, depuis que
nous n'avions plus cette crainte, nous ne nous gnions plus, mon
oncle surtout. Dans leur jeunesse, ils se tutoyaient tous deux, M.
Lacaud et lui; mais depuis longtemps, M. Lacaud,--du Sablou,--comme
son pre l'avait fait enregistrer  la mairie, avait cess ces
familiarits, et de son ct, mon oncle ne lui parlait plus,  cause
de M. Masfrangeas.

Ce pauvre homme, voyant a, ne s'tait-il pas imagin qu'il nous
imposait; que nous avions peur de lui! mais il fut bien dtromp.

Dans les premiers mois de 1870, on commena  parler dans nos
campagnes qu'il fallait voter pour l'Empereur. Personne ne
comprenait ce que a voulait dire. Pourquoi voter encore, puisqu'il
tait empereur, qu'il faisait tout ce qu'il voulait, qu'il disposait
des places, des hommes, de l'argent et de tout, et qu'on lui nommait
les dputs qu'il voulait? A quoi a rimait-il?  rien. Mais les
maires, et les fortes ttes qui taient pour l'Empire, disaient que
cette votation cachait de grands projets, et qu'en consolidant par
des votes unanimes le pouvoir de l'Empereur, il en aurait plus de
force pour faire de grandes choses.

Pardi, comme a, dans nos pays, a ne pouvait pas manquer de
russir: on ne demandait aux gens que de voter encore une fois, ce
qu'ils avaient vot vingt fois; a n'tait pas une affaire. Les plus
innocents, d'ailleurs, comprenaient bien que c'tait une farce, et
que quand mme l'Empereur n'aurait pas eu la majorit, il ne s'en
serait point en all pour a. Lacaud, son reprsentant dans notre
commune, le disait assez, et de plus, il laissait entendre, qu'on
prendrait des mesures contre les perturbateurs comme il y avait
dix-huit ans.

Tout a faisait que l'Empire tait bien sr d'avoir presque toutes
les voix; mais ce n'tait pas presque toutes, que notre maire aurait
voulu avoir; c'est toutes. Ah! s'il avait pu enregistrer sur son
procs-verbal rien que des Oui, comme il aurait t heureux. Du
coup, il en aurait cru avoir la croix, aprs laquelle il a couru
toute sa vie sans l'attraper. Mais voil, il y avait les Nogaret du
Frau, comment faire? Et il nous faisait parler par les uns, par les
autres, disant que c'tait bien inutile de s'obstiner  voter contre
l'Empire, puisque la France le voulait:  quoi a pouvait-il servir?

Mon oncle et moi, nous rpondions  ceux qui nous en parlaient: 
quoi bon voter alors, si on n'est pas libre; si on doit de rigueur
voter pour celui qui fait voter, a n'est pas la peine de dranger
les gens pour a.

Depuis que le pauvre Lajarthe tait mort, nous n'tions plus que
trois voix rpublicaines dans la commune, mon oncle, Gustou et moi.
Et encore je compte la voix de Gustou parce qu'il votait toujours
comme nous, depuis 1851 qu'on avait arrt mon oncle. Mais ce
n'tait pas qu'il ft rpublicain; non, en fait de gouvernement, il
ne comprenait qu'une chose, c'est qu'il fallait des gens pour
commander et le reste pour obir. Tout ce qu'il demandait, c'est que
ceux qui commandaient, ne fissent pas de coquineries: mais c'est l
le difficile justement, quand la grande masse est toute dispose 
s'en rapporter  eux.

Nous n'tions donc que trois voix, mais c'tait trois: Non, bien
srs, et M. Lacaud les aurait payes cher. Il les voulait tellement,
qu'il alla jusqu' nous proposer de faire mettre Bernard au collge
de Prigueux, pour rien; de faire exempter Hlie l'an, lorsqu'il
tirerait au sort l'anne prochaine. Mais nous rpondmes  celui qui
s'tait charg de la commission que nos voix ne s'achetaient pas
avec des injustices, ou autrement. La veille du vote, ne sachant
plus comment faire, notre maire nous envoya le rgent, qui tait
aussi secrtaire de la mairie, pour demander  mon oncle de ne pas
venir voter, puisqu'il ne voulait pas voter Oui. Ce pauvre M.
Malaroche vint le soir, assez ennuy de cette commission, mais il
fut tout de suite  son aise avec nous. C'tait un brave homme qui,
je crois bien, n'approuvait pas tout ce qui se passait, ni tout ce
que faisait le maire, mais il avait quatre enfants et sa place lui
faisait besoin, aussi il ne disait rien, tchait de passer inaperu,
faisant le moins de bruit possible, et rpondant en toussant: Hum!
hum! aux questions qui lui paraissaient dangereuses. Mais tout de
mme, il y avait des moments, o quand il tait avec des gens srs,
comme chez nous, on voyait que a lui pesait.

Nous choqumes de verre ensemble, car nous finissions de souper, et
aprs s'tre excus de la commission, disant que dans la vie on
tait oblig souventes fois de faire des choses qu'on n'aurait pas
voulu, il nous conta l'affaire. Mon oncle lui rpondit que, puisque
tous les lecteurs taient convoqus, nous irions voter comme les
autres; qu'il n'avait qu' dire a  M. Lacaud. Et au reste qu'il ne
lui en voulait point du tout de la commission, bien sr qu'il ne la
faisait pas de bon gr. Et pour preuve, ajouta-t-il, je veux vous
faire goter notre vieille eau-de-vie. L-dessus, il dit  Nancette
de porter la bouteille  long col et nous trinqumes derechef, aprs
quoi M. Malaroche s'en retourna porter la rponse au maire.

Je pense que M. Lacaud passa une mauvaise nuit, car le lendemain,
lorsque nous le vmes sur la place, tandis que son adjoint le
remplaait au bureau, il n'avait pas bonne figure.

N'ayant pas russi  ce qu'il voulait, il rageait, cet homme, et
nous regardait venir, tous trois avec Gustou, d'un mauvais oeil.
Lorsque nous fmes prs de passer devant lui pour aller voter, il
interpella mon oncle, avec son arrogance ordinaire:

--H bien, Nogaret, vous ne voulez donc jamais tre sages au Frau?

Il se croyait encore en 1852, mais il se trompait d'poque, les
raisons qui nous faisaient taire n'existaient plus.

Mon oncle se planta devant lui, les mains dans les poches de sa
culotte, le regarda de son air narquois, et lui dit tout goguenard:

--Allons! allons! mon pauvre Bernou, tu sais bien que les Nogaret
n'ont pas besoin de toi pour savoir ce qu'ils ont  faire;
laisse-les donc tranquilles!

Appeler M. Lacaud,--du Sablou--Bernou, c'tait l'attaquer par son
plus sensible; aussi il s'cria:--Vous tes un insolent! je vous
dresse procs-verbal, pour outrages dans l'exercice de mes
fonctions!

--Mon pauvre vieux, riposta mon oncle, tu n'exerces pas tes
fonctions en ce moment, et je ne t'insulte pas en te tutoyant, comme
il y a cinquante ans, et en t'appelant Bernou comme ton grand-pre
qui valait cent fois mieux que toi: ton procs-verbal, je m'en
fouts!

Et nous passmes.

M. Lacaud devint de toutes les couleurs, et resta un moment comme
interdit, tandis que derrire lui les gens se riaient tout
doucement, car on le craignait, mais on ne l'aimait pas. Puis coup
sec, il rentra chez lui, comme s'il allait faire son procs-verbal.

Quand nous sortmes de la chambre o on votait, quelques-uns de ceux
qui taient prsents vinrent taper dans la main de mon oncle, comme
pour lui faire compliment, n'osant rien dire par prudence, mais
contents au fond qu'il et rabrou cet insolent parvenu.

Le dpouillement acheva de tomber notre pauvre maire. Il s'attendait
 trois: Non, ceux du Frau, mais il s'en trouva sept. Sur cent
quarante lecteurs, a n'tait rien, mais pour lui c'tait beaucoup,
car il se vantait  la Prfecture que sa commune tait une commune
modle, toute dvoue  l'Empereur, et voici qu'elle se gtait, car,
s'il y avait sept lecteurs ayant le courage de voter: Non, il
fallait compter qu'il y en avait beaucoup d'autres derrire, moins
hardis que ceux-l, mais prts  les suivre  la moindre secousse.
Parlant de a le soir aprs souper, nous cherchions quels pouvaient
tre ces quatre de renfort, et nous trouvions que a devait tre
Pierrichou de chez Mespoulde, dont le fils avait t tu au
Mexique; puis le vieux Roumy qui y avait perdu un des siens mort de
la fivre jaune, et aprs, Mazi Chaminade, que M. Lacaud avait fait
exproprier d'une chnevire, pour le trac d'un chemin vicinal
passant devant sa mtairie de la Villoque, et qui n'avait pas t
pay assez, pour le tort qu'on lui avait fait. Pour le quatrime
nous ne savions: je me pensais en moi-mme que a pourrait bien tre
M. Malaroche, mais je n'en dis rien.

Le temps passait tout doucement, et les gens bonifaces attendaient
en patience les grandes choses que devait faire l'Empereur,
lorsqu'un jour, tant au march d'Excideuil, j'entendis parler que
nous allions avoir la guerre avec la Prusse. Pourquoi? celui qui le
disait n'en savait trop rien; mais M. Vigier qui se trouva sur mon
chemin me dit que c'tait parce que le roi de Prusse voulait mettre
un de ses parents pour roi en Espagne, et que a ne plaisait pas 
l'Empereur.

--Ma foi, que je lui dis, ce n'est pas la peine de faire la guerre
pour a. Les Espagnols ne sont pas gens  se laisser brider, ainsi
tout tranquillement, par un roi tranger: il n'en aura pas pour six
mois. Si les Prussiens veulent le soutenir, il leur faudra envoyer
des armes, et il en restera plus de quatre; c'est une guerre comme
a qui a perdu Napolon. Au lieu de chercher  l'empcher, on
devrait pousser les Prussiens dans ce traquenard.

M. Vigier se rit un peu et me dit: C'est que vous n'entendez rien 
la politique, mon pauvre Nogaret. Avec tout a, si nous avons la
guerre, a ne fera pas marcher les affaires: allons adieu, bonjour
chez vous.

Tout le monde sait comment la guerre commena, par cette prtendue
bataille o le petit Badinguet ramassait des balles prussiennes; on
l'affichait partout, et les partisans de l'Empire se carraient de
cette affaire, et disaient que nous serions bientt  Berlin. Tout
le monde aussi sait comment elle continua. Les journaux du
gouvernement avaient beau mentir et tcher de cacher la vrit, on
la savait tout de mme, car il ne manquait pas de gens chez nous qui
avaient leurs garons  l'arme, et leurs lettres ne disaient rien
de bon. D'ailleurs, ce qui le prouvait, c'est que les Prussiens
avanaient en France.

En ce temps-l, les foires et les marchs, ce n'tait rien; les gens
n'y venaient gure plus, car les affaires taient comme mortes. Ceux
qui y venaient, les trois quarts, c'taient des pauvres gens, qui
avaient des enfants  l'arme et voulaient tcher d'avoir des
nouvelles. Mais les nouvelles taient mauvaises toujours, et ils
s'en retournaient tout tristes, et portaient a dans leurs villages.
L'inquitude se propageait de maison en maison dans les campagnes,
et les imaginations travaillaient. Les malheurs particuliers de
ceux-ci et de ceux-l, dont les fils avaient t tus, et il n'en
manquait pas, touchaient un peu tout le monde, car il n'y avait
gure de familles qui ne fussent exposes  apprendre un pareil
malheur. Et puis, beaucoup de gens chez nous ne savaient pas
seulement le nom de la gographie, tant s'en fallait qu'ils sussent
ce que c'tait que la chose, en sorte qu' force d'entendre dire:
les Prussiens sont entrs ici, l;  tel endroit ils ont
rquisitionn le bl, les bestiaux;  tel autre ils ont emmen le
maire, ils ont fusill deux habitants;  force donc d'entendre dire
a, bien des paysans se figuraient qu'ils taient tout proches.
Aussi, tous les trangers qui passaient par le pays, on les prenait
pour des espions, surtout s'ils avaient la barbe rousse, et on les
arrtait quelquefois. C'tait bte  en rire, si a n'avait pas t
si triste en mme temps.

Dans les premiers jours de septembre, notre an s'en fut 
Excideuil, chercher pour faire prendre pour les vers  notre petit
Bertry qui tait un peu fatigu. Le soir, il tait neuf heures qu'il
n'tait pas revenu. Sa mre commenait  s'inquiter, et nous nous
demandions pourquoi il n'tait pas rentr, lorsque tout  coup nous
entendmes le pas de la jument qui s'arrta devant la porte de
l'curie. Un moment aprs le drole entra et tout de suite je connus
 sa figure qu'il y avait quelque chose de nouveau qui n'allait pas.

Sans attendre nos questions, il nous dit tout triste:

--L'arme a t crase  Sedan: tout ce qui n'est pas mort est
pris; Mac-Mahon est bless, l'Empereur est prisonnier, et la
Rpublique est proclame  Paris.

En d'autres temps, cette dernire nouvelle nous eut firement
touchs, mais au milieu des dsastres de la France, nous ne pensions
pas  nous en rjouir.

--C'est trop tard de trois mois! dit mon oncle.

Et nous restmes longtemps bouche close, pensant  tous ces
effroyables malheurs qui tombaient sur nous. Puis, comme le drole ne
savait rien de plus, nous fmes nous coucher bien ennuys.

Le lendemain, tandis que nous djeunions, Hlie nous dit:

--Je veux m'engager et partir soldat!

Ni mon oncle, ni moi, nous ne dmes rien; seule ma femme lui
rpliqua:

--Mais tu n'as pas l'ge d'tre soldat!

--Pas pour tirer au sort encore, rpondit-il, mais si bien pour
m'engager. Dans les volontaires qui partirent lors de la grande
Rvolution, il y en avait qui n'avaient que seize ans, comme le
grand-pre de mon pre, et moi j'en ai vingt.

La pauvre mre, voyant son drole bien dcid, ne dit plus rien, et
lui continua:

--Quand nous oyons lire une de ces belles histoires de ces anciens
qui se dvouaient pour leur pays, nous disons: Comme c'est beau!
Mais  quoi a nous servirait-il de les admirer, si nous ne tchions
pas de les imiter, lorsque l'occasion le veut? Mre, laisse-moi
partir, mon oncle et mon pre ne disent pas de non.

J'avais t un peu surpris, mais, en mme temps, j'tais tout fier
de mon an:

--Tu as raison, mon drole, lui dis-je, et je suis content de voir
que tu as profit des bonnes leons que nous ont donnes les
anciens, et des exemples de nos grands-pres.

Ma pauvre Nancy, oyant mon consentement, essuya ses yeux et se
raffermit un peu.

Une fois la chose dcide, il fallut lui prparer son paquet, des
bas, des chemises, des mouchoirs, pour partir le lendemain de grand
matin; ce soin amortit un peu la peine de ma femme, et quand tout
fut prt, nous allmes nous coucher.

Au petit jour, nous tions tous debout. Ma femme fit chauffer de la
soupe, et voulut faire djeuner son drole; mais quand il eut fait
chabrol, il dit qu'il ne pourrait pas manger, que c'tait inutile
d'essayer.

Alors il embrassa ses frres, sa soeur qui pleurait, la pauvrette;
puis Gustou, l'oncle et enfin sa mre. Ce fut l le plus dur: la
pauvre femme n'avait pas dormi de la nuit, mais elle se matrisait,
ses yeux taient secs et brillants. Elle embrassa plusieurs fois son
an, comme ne pouvant se dprendre de lui et, enfin, aprs l'avoir
serr une dernire fois sur sa poitrine, elle lui dit: va mon petit,
et conduis-toi toujours comme les braves gens!

Nous partmes tous deux, Hlie et moi, pour aller attendre 
Coulaures le passage de la voiture de Prigueux. Elle en avait
encore pour une demi-heure quand nous y fmes, et en attendant nous
entrmes chez les Puyadou. Le vieux tait mort, mais la petite
vieille tait toujours l. Une grosse fille qui n'avait pas l'air
d'avoir froid aux yeux la remplaait, servant  la boutique et 
table les gens qui venaient acheter du tabac ou boire un coup. Quant
 Jeantain, il tait en route comme toujours, rentrant tard  la
maison, et repartant de bonne heure: j'ai pass bien des fois 
Coulaures et je ne crois pas l'avoir rencontr quatre fois chez lui.

La voiture s'arrta devant la porte, et le postillon descendit pour
faire chabrol. Quand il eut fait, il demanda si on avait des
commissions, et, comme il n'y en avait pas, il remonta sur son sige
et, nous, tant grimps derrire lui, il donna un coup de fouet tout
doucement  ses btes, comme qui leur chasse les mouches, et ayant
cri en mme temps, hue! la voiture repartit.

C'tait un bon diable que ce postillon appel La Taupe, sans doute
parce qu'il tait noir comme cette bte, mais il ne passait pas une
auberge d'Excideuil  Prigueux, allant ou revenant, sans s'y
arrter pour faire un chabrol. a c'tait rgl; il mettait une
pleine cuiller de soupe dans son assiette, histoire de la rchauffer
un peu, et aprs, la remplissait aux trois quarts de vin. Puis quand
il avait aval a, il se passait la main sur les babines, et en
route. Comme il tait tout  fait complaisant et qu'il faisait
journellement des commissions gratis pour tout ce monde, jamais de
la vie on ne lui aurait demand un sou dans ces auberges.

Tout le long de la route il se trouvait des gens qui lui disaient:
Tiens, La Taupe, rends-moi ce paquet chez monsieur un tel, ou: te
voici cent sous, porte-moi un gigot, j'ai du monde demain. C'tait
lui qui allait chercher le tabac  l'entrept pour les dbitants, et
portait les paquets au collge. Et les lettres donc, il en ramassait
tout le temps sans s'arrter. Au dbouch des chemins, on voyait des
gens qui attendaient, venus des villages carts, et aussi  la
sortie des endroits: c'tait des gens qui avaient des affaires
presses, ou qui se mfiaient des bureaux de poste des bourgs o on
est curieux; principalement les filles qui ne voulaient pas qu'on
st qu'elles crivaient  leurs galants.

Tout a nous retardait un peu, mais enfin aprs bien des pauses,
ayant pass les tanneries de l'Arsault, la voiture monta au petit
pas jusque devant la prison. Une fois l, La Taupe fouailla ses
chevaux pour faire son entre en ville, contourna le Bassin, longea
le Triangle et s'arrta au milieu de la descente du foirail, devant
le bureau des Messageries.

En descendant de voiture, je trouvai l, habill en officier, le
fils d'un minotier du ct de Saint-Astier, que je connaissais
assez. Sur ce que je lui demandai, il me dit qu'il tait officier de
la garde mobile, et qu'il allait rejoindre son bataillon.

--Et vous, que faites-vous ici?

--Je viens faire partir notre an qui veut s'engager.

--C'est bien, a, et dans quel rgiment?

--Ma foi, je n'en sais rien. S'il y avait moyen, j'aimerais mieux
qu'il ft avec ceux de chez nous.

--Faites-le engager dans notre bataillon, je l'emmnerai, il sera l
en pays de connaissance. Voyez-vous, autrement, s'il s'engage dans
un rgiment, on l'enverra dans un dpt et ce n'est pas a qu'il
veut, sans doute.

--Non pas, dit le drole.

--Mais, dis-je, est-ce qu'on peut s'engager dans la garde mobile?

--Je n'en sais rien, mais en ce temps on n'y regarde pas de si prs:
d'ailleurs, si vous voulez, nous allons aller  la mairie et nous
verrons bien.

A la mairie, l'employ ne savait pas trop, mais il crut qu'il ne
pouvait pas refuser un homme de bonne volont, et, aprs avoir vu
tous les papiers, il reut l'engagement.

Quand ce fut fait, il nous fallut aller djeuner, et il tait temps,
car c'tait prs de midi. Aprs djeuner, M. Granger nous quitta en
donnant rendez-vous  Hlie pour cinq heures. Lorsqu'il nous eut
quitts, nous nous promenmes tous les deux, le drole et moi, et je
lui fis toutes mes recommandations, de nous faire savoir de ses
nouvelles toutes les fois qu'il pourrait, et principalement aprs
qu'il y aurait eu quelque affaire, afin de ne pas nous laisser dans
l'inquitude. Que si par malheur il tait malade, ou bless, de nous
faire envoyer une dpche  seule fin d'aller le soigner. Aprs a,
je lui achetai une ceinture de cuir, dans laquelle je mis de
l'argent, et je le fis ceinturer avec, par-dessous sa chemise.

A quatre heures, nous tions devant les Messageries, o La Taupe
attelait. Lorsque tout fut prt, j'embrassai deux fois mon an,
faisant un peu le crne devant les gens, mais au fond a me faisait
quelque chose. Lui, il n'avait l'air de rien; mais moi, sachant
combien il nous aimait, surtout sa mre, je me disais: ce drole a de
la force et du caractre. Lorsque je fus l-haut, La Taupe prit ses
guides, fit pter son fouet, cria hue! et les chevaux montrent
lourdement jusqu'au Triangle.

Lorsque je fus le soir  la maison, je trouvai tout le monde triste
mais tranquille. Ma femme avait consol les petits et Nancette, en
leur faisant comprendre que leur frre tait parti pour nous
dfendre. Tout le monde fut bien content de savoir qu'il tait dans
les mobiles; au moins l, dit la Nancette, il trouvera des pays des
connaissances; il n'y en manque pas de chez nous: le petit Vergnou
le fils de chez Magnac, Jean Coustillas et tant d'autres.

Le dpart de notre an, comme bien on pense, ne fit que nous rendre
encore plus ennuys. A tous nos malheurs, s'ajoutaient les
inquitudes que nous avions pour cet enfant: aussi ce fut un triste
hiver que celui-l pour nous. En voyant toute la campagne couverte
de neige, nous nous disions: peut-tre le pauvre drole couche-t-il
dehors avec ce temps. Et quelquefois, la nuit, ma pauvre femme,
songeant  a, ne pouvait se tenir de soupirer. Je tchais bien de
la consoler et de lui faire entendre qu'il n'tait pas dans un pays
dsert; qu'il y avait des maisons et des granges o on logeait les
soldats. Mais c'est que ce n'tait pas tout; il y avait tant de
choses qui la tourmentaient pour son drole: les maladies, la picote,
surtout, qui faisait beaucoup de morts, et les balles des Prussiens
et les obus, qu'elle n'tait jamais rassure qu' moiti et par
raison. Ce qui lui faisait du bien, c'est quand il crivait. Comme
il n'tait pas malade, montrait ne s'inquiter de rien, et se
trouvait content de faire son devoir, la pauvre mre prenait
confiance avec lui, et serrait bien soigneusement ses lettres, pour
les reprendre, lorsqu'il tardait  en venir une autre.

En ce temps-l, on aurait dit qu'elle n'avait que cet enfant: c'est
qu'il tait le seul en danger, et que toute son inquitude et son
affection de mre allaient vers lui: les autres  l'abri autour
d'elle n'en avaient pas le mme besoin. Tout a revient  ce que
j'ai dj dit l-dessus. Son plus grand bonheur tait de pouvoir lui
faire passer quelque chose: ou une bonne paire de bas bien chauds
qu'elle avait faite avec Nancette, l'une reprenant quand l'autre
lchait, ou un bon gilet de laine pour le garder du froid. S'il
partait quelqu'un du bataillon, allant rejoindre aprs s'tre guri
au pays, elle avait toujours quelque chose  lui envoyer, des
affaires qu'elle avait faites, et aussi quelque louis d'or, et a
amortissait un peu sa peine.

Un jour, nous remes une lettre pleine de fier espoir; c'tait
aprs la bataille de Coulmiers, o nos mobiles du Prigord firent si
bravement leur devoir. Le drole nous racontait, non pas la bataille
car un soldat n'en voit qu'un petit coin, mais comment a s'tait
pass l o il tait,  l'enlvement du parc. Et il nous disait le
bruit assourdissant du canon, le sifflement des balles, le fracas
des obus, et cette brave jeunesse courant en avant, dans la fume,
laissant  chaque pas des camarades couchs  terre. Il nous donnait
le nom de ceux de notre connaissance ou des environs, tombs, morts
ou blesss. Que dirai-je! en apprenant cette victoire il nous vint
un rayon d'espoir qui ne dura gure malheureusement.

Et puis vint le dcouragement qui rendait inutile le dvouement de
quelques-uns. C'est alors que revinrent chez nous deux ou trois
jeunes gens, soi-disant malades ou en cong, mais qui taient tout
bonnement des tranards, qui avaient perdu exprs leur corps et s'en
taient revenus au pays. Le sentiment de l'honneur et du devoir
tait tellement teint chez eux, qu'ils n'avaient point de honte de
leur conduite, et se montraient comme s'ils n'avaient eu rien  se
reprocher. Et les autorits, molles et sans patriotisme, fermaient
les yeux, au lieu de les signaler comme dserteurs.

C'est terrible  dire, mais moi je crois fermement que, si toutes
les villes fortes s'taient dfendues comme Belfort, toutes les
villes ouvertes comme Chteaudun; si tous les soldats avaient fait
leur devoir comme l'ancienne arme, les marins, les mobiles de la
Dordogne et quelques autres corps; si tous ceux qui tenaient un
fusil avaient t enflamms par le patriotisme des volontaires de la
Rpublique; si toutes les autorits, civiles et militaires, avaient
t animes de cet esprit de rsistance et d'indomptable nergie qui
dbordait dans celui qui n'est plus, la guerre se serait termine
autrement.

Mais tout se paie, et ce n'est pas sans en ptir, que tout un pays
se livre comme la France l'a fait en 1852; ce n'est pas sans en
valoir moins, qu'un peuple s'abandonne et s'endort pendant dix-huit
ans, oublieux de toutes les vertus civiques.

Je passe sur ces tristes choses, il me peine trop de penser  ce qui
aurait pu tre et  ce qui a t.

Quand tout fut fini, notre Hlie revint avec les autres, et je fus
l'attendre  Prigueux. Le pauvre tait maigre, noir, tout
dpenaill, mais point malade ni trop fatigu. D'un ct, toutes les
misres de la guerre lui avaient fait du bien, car il tait parti
jeune drole et il revenait homme fait. On pense si je l'embrassai
avec plaisir, et comme je fus content de le trouver en aussi bon
point comme on peut l'tre aprs une campagne comme celle-l. Une
fois que je lui eus donn des nouvelles de la maison, de sa mre
surtout, car il en revenait toujours  elle, il voulait partir de
suite, sachant combien il tardait  la pauvre femme de le revoir.
Mais auparavant, je le menai djeuner avec trois ou quatre de ses
camarades, et puis aprs nous partmes pour le Frau.

Tout le long du chemin, les gens nous arrtaient pour se faire
raconter les choses par quelqu'un qui les avait vues; mais lui qui
ne pensait qu' sa mre, disait aprs les premires honntets qu'il
n'avait pas le temps, et nous passions. Pourtant il nous fallut bien
nous arrter quelques minutes au _Cheval-Blanc_ en passant 
Savignac, et  Coulaures chez Puyadou; a n'aurait pas t fait
honntement, de passer comme a, sans parler aux amis, d'autant
mieux que le matin, ils me l'avaient fort recommand. Bien entendu,
il fallut trinquer au _Cheval-Blanc_, et mme chez Puyadou, car
cette trulle de Jeantain s'y trouva, ce qui tait comme un miracle,
mais nous ne nous y amusmes gure.

Nous marchions bon pas, et nous tions dj au-dessus du bourg, 
moiti chemin du Frau, quand voici venir  nous toute la famille.
Hlie se mit  courir en les voyant, et alors sa mre s'arrta toute
saisie. Lui, l'ayant jointe, se jeta  son col et l'embrassait sans
la lcher, ayant la figure toute mouille des larmes qui coulaient
des yeux de la pauvre femme, qui ne pouvait se dprendre de son
an, et qui ne savait que dire: mon drole! mon pauvre drole!

--H bien, dit mon oncle au bout d'un moment, et les autres?

L-dessus sa mre le lcha, et il embrassa son oncle, sa soeur, ses
frres et Gustou, qui tait pour nous comme un parent. Ayant vu tout
son monde, il revint vers sa mre qui l'embrassa encore, et lui, la
prenant aprs a tout doucement, le bras sur les paules, nous
revnmes  la maison. Mais auparavant, les petits se disputrent 
qui porterait la musette de leur an, et sa gourde  mettre le vin,
et il fallut les contenter chacun  leur tour.

Le soir il nous conta tout ce qu'il avait vu, les affaires o il
s'tait trouv, toutes les misres qu'il avait fallu supporter, et
enfin tout ce qui lui tait arriv. Comme bien on pense, tout le
monde lui faisait des questions  n'en plus finir. Mais  neuf
heures, sa mre se leva et dit:--Il faut le laisser aller au lit, il
est fatigu! Viens, mon Hlie.

Le lendemain le drole se remit au moulin comme si de rien n'tait,
et depuis, jamais on ne l'entendit bavarder comme tant d'autres, de
cette malheureuse guerre. Si quelquefois nous autres lui demandions
quelque chose, il nous disait ce qui en tait, mais tout juste; on
voyait qu'il n'aimait pas  parler de a. Pour ce qui est des
trangers, si quelqu'un lui faisait de ces questions, il rpondait
tout bonnement que les soldats ne voyaient pas grand'chose, et que
lui ne savait rien qui valt la peine d'tre cont.

Son retour fut bien  propos, car le pauvre Gustou commenait  se
faire vieux. Il tait de l'ge de mon oncle  ce qu'il disait; mais
ce n'tait pas tant a qui le gnait, que des douleurs qui le
travaillaient. Petit  petit, il lui fallut laisser son ouvrage,
ayant peine  remuer un sac. Au mois de juillet, il ne marcha plus
qu'avec un bton et ne descendait au moulin que par la force de la
coutume. Mais il ne pouvait rien faire, que de regarder si le bl
passait bien, ou si la farine tait bonne. Il se mettait des fois au
grand soleil couch sur le ventre, ayant fiance que la forte chaleur
lui terait les douleurs qu'il avait dans l'chine, les reins, les
jambes, et pour mieux dire, un peu partout. Je n'ai pas besoin de
vous dire que lorsqu'il vit qu'il ne pouvait plus gure aller,
Gustou fit venir le sorcier de Prmilhac. Ah! il en fit des remdes
de toute faon: des herbes sches, de l'eau de la Font-Troubade,
des papiers o il y avait trac des figures qu'on ne comprenait pas,
des cailloux chauffs qu'il se posait dans les reins, mais rien de
tout a n'y fit. Il lui fallut se contenter de marcher tout
bellement autour de la maison, dans le jardin, de descendre au
moulin quand il faisait beau temps, et l'hiver de rester au coin du
feu. De cette affaire, c'est lui qui gardait notre Bertry, le plus
jeune, qui avait trois ans, et c'tait risible de le voir le faire
amuser: je crois qu'il s'amusait autant que le petit. Bien entendu,
de mdecin, il n'en avait pas voulu entendre parler, disant que, si
le sorcier ne le gurissait pas, personne n'y pouvait rien. Moi, un
jour j'en parlai  M. Farget, le mdecin de Savignac, qui me dit
qu'il pensait que ce fut des rhumatismes, et que si je voulais il
viendrait le voir. Mais Gustou ne trouvait jamais le moment bon pour
a: des fois il disait qu'il tait en train de faire un remde du
sorcier; d'autres fois, il allait mieux, et pour faire plus court,
toujours il trouvait quelque raison pour renvoyer plus loin la
consulte. Il tranait comme a depuis pass deux ans, lorsque le
sorcier s'avisa d'un nouveau remde. Il vint, mand par Gustou, un
jour que nous avions cuit. Celui-ci prit sa couverture de laine et
ils se fermrent tous deux dans le fournial. L, Gustou se
dshabilla tout nu: le sorcier le plia bien serr dans la couverture
avec des herbes, l'entortilla avec une petite corde et le coula tout
doucement dans le four d'o on venait de tirer le pain. On pense
bien qu'il n'tait pas  son aise l-dedans, Gustou; il touffait
dans son empaquetage, et au commencement, il avait peine  prendre
la respiration; aussi le sorcier le tirait un peu et lui amenait la
tte  la bouche du four, pour lui faire prendre un peu d'air, et le
renfonait aprs. Quand Gustou se fut un peu fait  cette chaleur,
l'autre le laissa allong dans le four sans plus le tirer, et mon
Gustou cuisait tout doucement dans la couverture en geignant comme
bien on pense. Au bout d'une demi-heure ou gure moins, quand le
sorcier vit que Gustou tirait la langue et n'en pouvait plus, il le
sortit du four et le posa sur la maie, puis il appela mon oncle qui,
pas plus que nous autres, ne s'tait donn garde de tout a. En
entrant dans le fournial, o a sentait le crm, mon oncle dit au
sorcier:--Qu'est-ce que vous avez fait-l? Mais avisant Gustou
entortill comme un javelou sur la maie, il se pensa l'affaire et
commena  se fcher aprs le sorcier. Mais Gustou se sortit un peu
la tte de sa couverture, dit qu'il allait mieux et demanda qu'on le
portt dans son lit. Comme je montais du moulin dans ce moment, nous
le mmes sur un bayard avec une couette, et nous le portmes dans sa
chambre. Il resta bien trois ou quatre jours avec une fivre de
cheval, plein de bouffioles, comme un chapon rti, et ne pouvant se
rassasier de boire de la tisane faite avec une herbe porte par le
sorcier. Au bout de ces quatre jours, toute sa peau s'en alla comme
celle d'un serpent et il resta tout rouge comme une crevisse. Puis
il nous dit qu'il tait guri et parla de se lever, ce qu'il fit de
fait le lendemain, marchant sans son bton, et depuis ses douleurs
ne revinrent pas.

Cette gurison fit parler beaucoup du sorcier de Prmilhac qui tait
dj bien renomm; mais comme il tait trs vieux, il ne jouit pas
longtemps de ce regain de rputation, car il mourut  la Nol
d'aprs.

Encore aujourd'hui, quant on voit dans le pays quelque pauvre vieux
plein de douleurs, on parle du dfunt sorcier, comme de quelqu'un
qui l'aurait guri.

Peu aprs ce rissolage de Gustou dans le four, rentrant un jour du
march d'Excideuil, je trouvai les droles qui taient revenus d'en
classe, disant que le rgent les avait renvoys. Pourquoi, ils n'en
savaient rien et n'avaient rien fait pour a. Moi, je me pensai
qu'il y avait quelque canaillerie de M. Lacaud l-dessous, et je me
demandais quelle mauvaise raison on avait pu donner, pour renvoyer
des enfants qui taient tranquilles.

Il faut dire que depuis le rcent chambardement du 24 mai, M.
Malaroche avait t chang. Son remplaant tait une espce de
pauvre innocent, qui frquentait beaucoup le cur et l'glise, et
toute sa famille aussi. Sa femme et ses quatre filles taient
enrles dans une confrrie des Enfants de Marie et portaient,
pendue  un grand cordon bleu, une mdaille large comme une pice de
cent sous. Jamais on ne les voyait sans cette dcoration; dedans,
dehors, en classe,  la cuisine,  table, ou  se promener, toujours
elles avaient leur mdaille; Roumy disait qu'elles couchaient avec.
C'tait elles qui avaient soin de l'glise, mettaient des fleurs
dans les vases, en faisaient en papier, tenaient le linge propre, et
faisaient tomber la poussire de partout. La dame tait une grosse
boulotte de quarante-sept ans, qui, avec sa mdaille, faisait la
plus risible enfant de Marie qu'on pt s'imaginer: et n'oublions
pas, qu'avec ces petits airs de jeunesse qu'elle se donnait, elle
portait les culottes  la maison.

Il tait tout clair qu'un rgent comme a tait prt  faire la
volont de M. le Maire et de M. le Cur; mais encore il fallait un
prtexte, pour renvoyer mes droles, et je me promis bien de tirer a
au clair. Le soir je voulais descendre au bourg pour parler  ce
rgent, mais mon oncle me dit:

--Tu ne le verras pas, il sera au prche de la mission.

Car nous avions une mission; oui, on avait envoy deux moines, pour
ramener les gens de la paroisse dans le bon chemin. Ces moines
taient deux gaillards bien dcoupls, chacun dans leur genre. Celui
qu'on appelait le pre Fulgence, tait un homme de belle taille,
bien fait, la figure bien en couleur, avec une belle barbe blonde.
Les gens au courant des affaires des sacristies, disaient qu'il
tait noble, et vrai ou non, a prparait bien les bonnes mes
disposes  se laisser tomber.

C'tait lui qui tait charg de catchiser les gens comme il faut,
et comme il avait la langue bien pendue, les paroles emmielles, les
manires douces, il russissait beaucoup dans ce monde-l: on
racontait aussi, que ses pieds nus bien blancs attendrissaient aux
larmes les dames qui l'coutaient.

Le pre Barnab, lui, tait un gros moine trapu et pansu, noir comme
une mre, avec une barbe frise qui lui montait jusqu'aux yeux.
C'tait lui qui prchait pour les paysans, avec une grosse voix
brmante qu'on entendait de chez Marchou, et de temps en temps il
faisait un prche, rien que pour les hommes, et ceux qui y avaient
t racontaient qu'il en disait de bonnes.

Depuis que les Cordeliers d'Excideuil avaient t renvoys chez eux
 la Rvolution, on n'avait pas vu de ces gens dans le pays, de
manire que la curiosit tait grande dans les premiers jours, et
que l'glise tait bonde tous les soirs. Mais, si a changeait un
peu des curs qu'on avait d'habitude, au bout du compte c'tait
toujours la mme antienne: il n'y avait que la robe de change et la
barbe en plus, alors les gens se ralentirent. Mais a ne faisait pas
l'affaire de ces moines; aussi le pre Barnab se mit  courir les
villages pour racoler les gens. Il entrait dans les maisons comme un
effront, appelant les gens par leur nom ou leur surnom, que lui
disait le fils de Jeandillou le sacristain, qui lui faisait voir le
chemin, et les entreprenait sur la religion. Comme il parlait fort
et avait du toupet, les gens lui promettaient d'aller  l'glise,
n'osant pas lui refuser, car il se serait fch. Jusque dans les
terres, il allait attraper ceux qui travaillaient, et leur faisait
promettre de venir  ses prchements.

Il parat qu'on ne s'ennuyait pas trop  l'entendre prcher, surtout
aux hommes, car il avait toujours des histoires risibles  raconter,
et, quand au fond de l'glise quelques badauds en riaient, il leur
envoyait des brocards qui faisaient rire les autres d'autant plus.

Bien entendu, ces deux moines parlaient de sauver la France, et ils
disaient que nos malheurs, en 1870, taient l'effet de notre peu de
religion. Ils n'expliquaient pas pourquoi les Prussiens, qui, au
bout du compte, n'taient que des hrtiques, avaient t favoriss
de Dieu: mais s'il leur avait fallu expliquer tout ce qu'ils
disaient, a aurait t long.

Ils donnaient  foison des petits papiers, o il y avait des prires
qui vous tiraient un dfunt du purgatoire, coup sec, et des images
avec des coeurs saignants, et aussi des mdailles.

Et justement c'est leurs mdailles qui furent cause qu'on renvoya
mes droles de la classe. Ils taient alls un jour  la maison
d'cole, et avaient interrog quelques enfants sur le catchisme;
ils avaient fait chanter des cantiques, et finalement avaient
distribu des mdailles. Lorsque le gros moine brun passa devant mon
Franois, qui avait ses treize ans, le drole, qui ne te voulait pas
de mdaille de cet individu, lui dit:

--Merci, monsieur le cur, je n'en ai pas besoin.

L'autre, qui ne se doutait de rien, lui rpondit:

--Gardez-la tout de mme, mon petit ami; si vous en avez une, dj,
vous donnerez celle-ci  quelqu'un des vtres.

Le drole ne rpliqua pas et posa la mdaille sur la table.

Quand les moines furent dehors, le rgent leur expliqua que l'enfant
qui avait refus la mdaille appartenait  une famille impie; et eux
lui dirent alors de la reprendre, pour qu'elle ne ft pas profane.

Comme il resta assez longtemps  faire le cagnard avec ces moines,
tandis qu'il n'y tait pas les enfants s'amusaient, et celui qui
tait  ct de Franois poussait la mdaille vers lui, disant:

--Prends-la!

Et lui la renvoyait de mme, disant:

--Je n'en ai que faire!

Tant ils la poussrent, qu' la fin elle alla tomber dans
l'critoire encastre au ras de la table.

Quand le rgent rentra, il vint pour chercher la mdaille; le drole
lui dit qu'elle tait tombe dans l'encre.

Alors il leva les bras au plafond en disant:

--Malheureux, qu'avez-vous fait! C'est une abominable profanation!

Et il emporta l'critoire et versa l'encre doucement, prit la
mdaille avec un bout de papier, et la porta  sa femme pour la
laver.

En un rien de temps, la maison fut tout en l'air, et la mre et les
quatre filles, ces cinq Enfants de Marie, avec leurs grandes
mdailles, vinrent  la porte de la classe, pour voir le malheureux
qui avait commis ce crime.

Puis le rgent alla chez le cur, chez le maire; on lui fit faire un
rapport l-dessus, et il y ajouta que l'impit de mes enfants tait
d'un mauvais exemple, etc., etc.; bref, il fut autoris  les
renvoyer.

Quand je fus le trouver pour savoir le motif de ce renvoi, il fit le
cafard, me raconta les choses tout du long, avec des exclamations
dvotes, et fit d'un enfantillage une grosse malice pleine de mpris
pour la sainte religion.

--Et les deux autres qui n'ont pas jet la mdaille dans l'encre,
lui dis-je, pourquoi les avez-vous renvoys?

--Ils l'ont mprise en la laissant sur la table, me rpondit-il.

Et il continua, enfilant un tas de raisonnements de cagot, sur le
mauvais exemple, sur les brebis galeuses qui gtaient tout le
troupeau, sur la ncessit de sparer le bon grain de l'ivraie,
est-ce que je sais tant.

J'coutai cet imbcile un moment, le regardant en face, sans pouvoir
jamais rencontrer ses yeux fixs sur mes boutons de gilet; enfin,
impatient, je lui tournai le dos en lui disant:

--Vous tes un rude coyon!

Le jeudi d'aprs j'allai  Excideuil, trouver M. Masfrangeas, qui me
fit une lettre pour le prfet, et, quoique ce prfet ft un grand
ami des curs, il vit que notre rgent tait un pauvre sot; aussi,
huit jours aprs, mes enfants taient rentrs en classe.

Ces moines ou du moins l'un d'eux furent encore la cause d'une autre
affaire, qui fut le changement du cur Crubillou. D'aprs ce que
j'en ai dit, on doit bien penser qu'il n'tait gure aim chez nous.
Et a n'tait pas seulement les paysans, la jeunesse qui ne
l'aimaient pas, c'tait tout le monde, jeunes et vieux, riches et
pauvres: il avait trouv moyen de se faire mal vouloir de tout le
monde,  l'exception de M. Lacaud et d'une vieille demoiselle dont
il pensait hriter. Les nobles avaient bien parl de lui  l'vch,
 ce qu'il parat, et avaient remontr qu'au lieu de ramener les
gens  l'glise, il les en chassait plutt, tant il tait dur et
mchant, ce qui faisait du tort  la religion. Ces messieurs-l,
c'tait des gens bien dvots, bien amis des curs, bien zls pour
la religion, mais au bout du compte, a n'tait que des civils, et
on sait qu'un cur vaut dix civils, mme nobles, pour tous ces
messieurs prtres. Et puis les gros bonnets sont l, comme ailleurs,
ils n'aiment pas qu'on se mle de leurs affaires, ni qu'on leur
fasse voir comment ils doivent agir. Ce fut a, ou autre chose, mais
toujours est-il que Crubillou resta malgr tout.

Mais, par exemple, quand le pre Barnab s'en mla, a ne fit pas un
pli.

Ce gros moine aimait  se bien nourrir,  bien boire,  bien manger;
il lui fallait la quantit et la qualit. Il disait qu'il mangeait
assez de carottes, au couvent, pour accepter tout ce qu'on lui
donnait en voyage, mme des truffes. Il tait surtout difficile pour
l'eau-de-vie; la nouvelle, sentant l'alambic, ne lui allait pas;
aussi, les curs des paroisses o il allait, connaissant son got,
avaient soin d'en avoir de bonne,  seule fin de se tenir bien avec
lui, car avec ses manires communes, il tait assez influent.
C'tait bien une dpense, car une bouteille ne lui faisait que deux
jours, et encore; mais pour le contenter, les curs ne regardaient
pas trop  a. Et puis, il y avait des paroissiens gnreux qui,
ayant de fine eau-de-vie, faisaient,  cette occasion, cadeau de
quelques bouteilles  leur cur.

Mais non pas chez nous, par exemple; M. Lacaud aurait pu le faire,
mais il tait trop avare pour a. Le premier soir que les deux
missionnaires souprent chez le cur, le pre Barnab fit la grimace
en ttant de la bouteille qu'on servit avec le caf.

--Elle n'est pas fameuse, cette eau-de-vie l, mon cher cur! Vous
n'en auriez pas d'autre, par hasard?

Le cur, qui avait achet tout ce qu'il y avait de meilleur march,
rpondit que non, et alors le pre Barnab demanda s'il n'y avait
pas moyen de s'en procurer de meilleure par l,  quoi le cur
rpondit schement, qu'il avait pris de la premire qualit du pays.

Cette eau-de-vie fit qu'ils ne furent pas bien ensemble. Joint  a
que le cur rapiait tant qu'il pouvait sur la nourriture, de manire
que le Pre ne se gnait pas pour dire que le cur tait un cuistre,
et celui-ci ripostait que le moine tait un ivrogne. Comme ces
affaires-l se savent toujours, ces dires n'taient pas faits pour
mettre la paix entre eux; aussi se quittrent-ils brouills, d'une
brouille de prtres, ce qui est la plus mchante espce de brouille,
 ce qu'on dit.

Lorsqu'un mois aprs la mission, le cur fut envoy dans une toute
petite commune de la Double, il y en eut qui dirent que c'tait le
pre Barnab qui le faisait partir, et leurs raisons avaient du
poids assez. Mais que ce ft lui ou non, toujours est-il que ce
pauvre Crubillou s'en alla dans une paroisse bien petite et bien
pauvre, ce qui lui tait dur, car avec la domination, il aimait
aussi l'argent.

Un cur ordinaire venant aprs lui aurait pass pour un ange, mais
celui qui le remplaait tait bien le meilleur qu'il ft possible de
voir. C'tait un homme d'ge, bon et charitable  donner ses
chemises, qui prenait les gens par la douceur toujours, ne faisait
pas de politique, ne se mlait point des affaires de la commune, ni
de celles des particuliers, et ne disait point d'injures  ceux qui
ne frquentaient pas l'glise, comme font la plupart de ses
confrres. Aussi, fut-il aim tout de suite chez nous de tout le
monde, sans exception, et les cadeaux lui arrivaient de tous les
cts; mais ils ne faisaient que passer  la cure, car pour lui il
n'avait pas besoin de tant d'affaires, et ce qu'on lui portait, il
le donnait aux malheureux.

Ce brave homme de cur, je l'aimais tout plein. Quand je le connus
bien, je lui dis un jour:--Monsieur le Cur, quand vous aurez
quelque part, par l, des pauvres gens qui auront besoin de quelque
quarte de bl, vous n'aurez qu' me faire signe.

--Merci, merci bien, qu'il lit en me donnant une bonne poigne de
main.

Et depuis, des fois il me disait:--Chez Chose, n'ont pas de pain;
l'homme est au lit depuis quinze jours...

--Ce soir, ils auront de la farine pour ptrir, monsieur le Cur,
vous pouvez en tre sr.

Et il me remerciait avec un bon sourire, le digne homme, tout
heureux de faire du bien.

Moi, que voulez-vous que je vous dise, j'aime tous les braves gens,
qu'ils soient enfants d'Abraham, de Mahomet, papistes, ou bien tout
de ceux de la _Vache  Colas_.




XI


A mesure qu'on prend de l'ge, on change de soucis. Ceux du pre ne
sont plus ceux du jeune homme; c'est  ses enfants qu'ils se
rapportent. Aussi, je me demandais ce qu'allait faire Bernard, car
il finissait cette anne-l d'tudier  Excideuil. Mais lui, ne fut
pas bien embarrass, car en revenant il se mit  travailler au
moulin et dans les terres, comme son an. Nous fmes un peu tonns
de a; mais il nous dit que ce qu'il en faisait c'tait pour avoir
l'habitude du travail et le connatre, mais que d'ailleurs il
voulait faire autre chose  l'occasion. En effet, quelque temps
aprs, il alla trouver M. Vigier qui l'employa pour des arpentages,
pour lever des plans, planter des bornes et faire des partages.
Petit  petit il se fit connatre dans cette partie-l, sans nous
quitter.

Les autres droles taient encore jeunes, puisque celui qui venait
aprs Bernard n'avait que treize ans, et il n'y avait, pas encore
lieu d'avoir des soucis pour eux. Mais la Nancette avait ses vingt
ans, et ce n'est pas pour dire, mais c'tait la plus fire drole du
pays; belle femme et jolie, comme tait sa mre  son ge, et comme
elle bonne et sage. Quelquefois en la regardant je me disais qu'il
faudrait bientt penser  la marier; mais nous ne lui connaissions
aucune ide pour personne, ni encore aucun garon ne lui avait
parl, ni n'tait venu chez nous, et comme on dit, pour se marier il
faut tre deux.

Nous tions pour lors en 1873, et c'est cette anne-l, qu'on planta
la statue de Daumesnil,  Prigueux.

Le jour fix, c'tait le 28 septembre, et nous fmes tous trois, mon
oncle, mon an et moi, pour voir a. Quoique je ne sois pas curieux
des ftes et que je hasse les foules, j'tais content de voir faire
cet honneur  un vaillant soldat patriote, comme il nous en aurait
fallu  Metz et ailleurs en 1870. a faisait du bien de penser au
dfenseur de Vincennes, depuis le temps que nous tions poigns par
la trahison de l'autre.

Ce fut un des premiers jours du rveil du pays. Il semblait que le
brave  la jambe de bois, du haut de son pidestal, soufflt sur sa
ville natale de mles penses, et crit  ses citoyens: Debout! et
haut les coeurs!

Je ne dirai pas la fte, ni qui fit des discours, ni ce qu'on dit,
ni ceux qui taient sur l'estrade; je n'y fis gure attention, et
puis j'tais un peu loin. Mais de ce rassemblement d'hommes venus de
toutes les parties du Prigord, paysans, ouvriers, artisans,
messieurs, qui, sans se connatre, fraternisaient ensemble, se
dgageait la pense d'une France rpublicaine qui nous consolait et
nous faisait esprer des jours meilleurs.

Quand nous revnmes chez nous, ceux des ntres qui n'avaient pu
venir  Prigueux, nous demandaient: Qu'avez-vous vu? qu'a-t-on dit?
que s'est-il pass? Et il fallait tout leur raconter, et l'espoir
que nous avions rapport, nous le leur faisions passer dans le
coeur.

Les choses se suivent et ne se ressemblent pas. Quelque temps aprs,
un jour du mois d'octobre, une huitaine aprs les vendanges, j'tais
sous l'auvent pour regarder si Hlie, que nous attendions pour
djeuner, revenait du bourg o il avait t porter de la farine 
des pratiques, quand tout d'un coup, dans le chemin qui passe contre
chez nous, je vis le fils Lacaud avec sa chienne, son fusil sur
l'paule, qui avait l'air de s'en aller chasser du ct de
Puygolfier. En passant, ce jeune homme, qui tait de cinq ou six ans
plus vieux que mon an, leva sa casquette et me salua. Tiens, que
je me dis, ce garon est mieux appris que son pre; mais quoique a
ne fut pas difficile, il faut dire que je fus surpris tout de mme,
tant comme nous tions avec les siens. Depuis, je le vis passer par
l assez souvent, soit en allant, soit en revenant, et toujours il
me disait bonjour et aussi  ceux de chez nous. Moi, a me semblait
bien un peu extraordinaire, et un jour je dis  ma femme:

--Pourquoi diable, ce garon vient-il toujours chasser du ct de
Puygolfier, plutt que du ct de chez lui?

Le lendemain du jour o je disais a, comme j'tais sur la porte du
moulin, je le vis venir vers moi, et quand il fut l, aprs avoir
lev son chapeau, il me demanda la permission de traverser le moulin
pour aller de l'autre ct de la rivire. Bien entendu, je lui dis
que oui, et alors il me remercia comme si je venais de le tirer de
l'eau. Dans ce temps-l, la demoiselle de Puygolfier tait malade,
et elle nous avait fait dire voir si Nancette pouvait y aller lui
tenir un peu compagnie, tandis que la grande Mette allait par les
terres. La petite y montait donc les matins, et s'en revenait le
soir avant la nuit, bien contente de faire ce plaisir  la
demoiselle. Quelques jours aprs que le jeune Lacaud avait travers
le moulin, la Nancette nous dit qu'elle l'avait rencontr qui lui
avait tir son chapeau en la croisant: Ah a, me dis-je, c'est-il 
cause d'elle qu'il nous fait tant d'honntets? Mais je n'en parlai
 personne. Depuis, la drole se trouva un matin sur le chemin avec
lui, allant tous deux du ct de Puygolfier et il lui demanda des
nouvelles de la demoiselle, lui parla de choses et d'autres,
honntement, en lui donnant  connatre qu'il se trouvait bien
content de faire un bout de chemin avec elle.

Lorsque Nancette nous raconta a le soir, mon oncle fit:

--Ah a! que nous veulent encore ces Bernou?

Hlie, lui, tapa sur la table et dit qu'il allait descendre au bourg
signifier  ce garon de ne plus adresser la parole  sa soeur.

Entendant tout a, elle cependant nous regardait avec ses yeux
clairs et tonns un brin, de manire que je vis bien qu'elle n'y
tait pour rien.

Alors, je dis  Hlie:

--Tu me feras le plaisir de rester tranquille; s'il y a quelque
chose  dire, c'est moi qui le dirai.

Mais depuis cette rencontre, Nancette n'alla plus  Puygolfier ni
n'en revint seule: un de ses frres, le Franois, l'accompagnait. De
temps en temps, ils rencontraient bien le jeune homme, mais lui se
contentait de tirer son chapeau et passait sans rien dire.

A quelque temps de l, tant  Excideuil, je le trouvai sur la place
contre la halle. Il avait l'air de m'attendre, car aussitt qu'il me
vit, il vint vers moi. Aprs le bonjour, il ajouta qu'il avait
quelque chose  me dire, et que si je voulais, nous irions sur la
promenade, o nous ne serions pas drangs.

Nous y fmes sans parler, et, arrivs l, quoiqu'il n'y et
personne, et que les cordiers qui y travaillent par ct d'habitude,
n'y fussent pas, nous allmes jusqu'au fond, d'o l'on domine les
prs du chteau qui vont jusqu' la Loue. Une fois l, le jeune
Lacaud me dit:

--Ecoutez, voici un an que j'aime votre fille; je ne lui ai parl
qu'une fois sur le chemin de Puygolfier, mais rien qu'en la voyant
aussi jolie que sage, avec son air de bont et de raison, j'ai
compris que je n'aimerais jamais qu'elle, et je vous la demande en
mariage.

Quoique sachant ce que je savais, je fus bien tonn de la demande,
mais je n'en fis rien paratre, et je rpondis tranquillement  ce
garon, que ma fille n'tait pas riche assez pour lui: mais l, il
me coupa la parole pour dire:

--a, ce n'est rien.

--Mais a n'est pas tout, lui dis-je: avez-vous parl de ceci 
votre pre?

--Non, j'ai voulu savoir auparavant ce que vous me diriez.

--Eh bien, si vous en aviez parl  votre pre, vous lui auriez
peut-tre fait avoir une attaque. Dans tous les cas, il vous aurait
dit qu'une fille de chez les Nogaret n'tait pas faite pour son
fils, et il vous aurait dit encore qu'entre les deux familles il y
avait des choses qui ne se pardonnent pas. Vous savez, bien sr, en
gros, que nous ne sommes pas amis, mais peut-tre vous ne savez pas
tout. Il faut donc que je vous dise que dans le temps, mon oncle
Sicaire et votre tante Agla s'aimaient, comme vous me dites que
vous aimez ma fille. Votre arrire-grand-pre, qui tait un ancien
faure de village, tait un grand ami du mien, et il trouvait qu'il
n'y avait rien de mieux  faire que de les marier. Mais lorsqu'il
parla de a  son fils, votre grand-pre, qui lors tait matre de
forges au Sablou, celui-ci se mit en colre, et dit que sa fille
n'tait pas faite pour tre meunire. Puis,  quelque temps de l,
il la maria  un vieux noble ruin de toutes les manires.

Mais s'il n'y avait que a, ce ne serait rien. Il faut que vous
sachiez encore que votre pre nous en a toujours voulu depuis; qu'il
a cherch tous les moyens de nous nuire, de nous ruiner, de nous
faire des avanies. C'est lui qui, il y a quelques mois, avait port
cet imbcile de rgent  renvoyer mes droles d'en classe; c'est lui
qui dans le temps poussa Pasquetou, de Cronarzen,  nous faire un
procs qui nous aurait grandement gns  cette poque, si nous
l'avions perdu; c'est lui qui a dnonc mon oncle en 1851, et qui
est cause qu'on l'a men  Prigueux entre deux gendarmes, les mains
attaches avec une chane, comme un Delcouderc. Et a n'est pas sa
faute s'il n'est pas all mourir l-bas  Cayenne, comme tant
d'autres: vous comprenez que c'est des choses qu'on ne peut oublier.

--Je ne savais pas tout a, qu'il me rpondit, et je comprends que
vous me rpondiez comme vous le faites. Mais dites-moi, est-ce qu'il
ne vaudrait pas mieux teindre ces haines de famille en pardonnant
le pass? Autant mon pre vous a voulu de mal, autant moi je vous
voudrais du bien: laissez-moi essayer prs de mon pre, et, de votre
ct, ne m'tez pas tout espoir.

--Ecoutez, lui rpondis-je, vous me faites l'effet d'un brave
garon, et il m'en cote de vous le dire, mais ces haines dont nous
parlons ne peuvent s'teindre qu'avec ceux qui les gardent
envieillies au dedans d'eux, depuis trente et quarante ans. Il ne
vous faut plus penser  a: ni du ct de votre pre, ni du ntre,
vous n'auriez jamais de consentement. Si votre ide n'est pas un
caprice,--l, il secoua la tte,--vous en serez peut-tre malheureux
pendant quelque temps; mais qu'y faire? d'autres l'ont t qui ne
l'avaient pas mrit plus que vous; ainsi, il faut vous faire une
raison. Allons, adieu, et si j'ai un conseil  vous donner, ne
parlez pas de a  votre pre; ce serait inutile d'abord, et ensuite
a pourrait vous mettre mal avec lui.

Le soir, je contai tout  mon oncle et  ma femme, et je leur dis
que ce jeune homme avait l'air d'tre un peu tte lgre, mais pas
mchant.

--Il est btard, alors, dit mon oncle, a n'est pas un Lacaud.

Mais ma femme rpondit qu'il tenait de sa mre, qui tait une bonne
femme.

--C'est vrai, rpartit mon oncle, aussi a-t-elle t malheureuse
avec cet homme-l, tant qu'elle a vcu.

Et nous fmes quelque temps sans entendre parler du fils Lacaud.

Environ un mois aprs cette affaire, tant au moulin  picher une
meule, j'entendis la voix d'Hlie qui s'exclamait dehors, et une
autre voix qui lui rpondait tranquillement. C'tait un de nos
voisins de bien, qui venait faire moudre un sac de bl. Je fus tout
tonn en le voyant, car c'tait un jeune homme qui demeurait 
Paris, o il tait avocat, et je ne comprenais pas comment il se
trouvait l en gros souliers, venant faire moudre. Moi, je ne le
connaissais gure, car, durant ses tudes, il n'tait jamais au pays
qu'aux vacances, et je ne l'avais vu que trois ou quatre fois, dont
l'anne dernire, il y avait un an,  l'enterrement de son pre.
Mais Hlie le connaissait bien, car ils taient aux mobiles dans la
mme compagnie, et, ainsi qu'il est de coutume entre soldats, ils se
tutoyaient. Il connut bien que nous tions surpris de le voir l, au
moulin, et comme Hlie lui demandait si son domestique tait malade,
il rpondit que non, mais que, demeurant dans son bien maintenant,
et n'ayant pour l'heure rien  faire, il tait venu faire moudre,
son domestique tant occup ailleurs.

Nous n'en demandmes pas plus long, bien entendu, et aprs avoir
dcharg le sac et mis la jument  l'curie, Hlie le convia de
faire collation, ce qu'il voulut bien.

Quand nous fmes l-haut, ma femme mit une touaille sur le bout de
la table, tandis que Nancette allait qurir un fromage et des noix.
Tout en cassant la crote, il nous demanda des renseignements sur
des ouvrages de terre, et comment il fallait faire telle ou telle
chose, et le prix des ouvriers, et d'autres choses comme a. Je lui
dis tout ce qu'il me demanda sans le questionner; mais comme Hlie
tait assez libre avec lui, eux ayant vu bien des misres ensemble,
joint  a que la jeunesse est curieuse, il lui demanda:

--Alors, tu fais valoir ton bien?

--Oui, dit l'autre, me voici redevenu paysan comme mon pre et mon
grand-pre.

L-dessus, nous choqumes les verres, et ensuite, au moulin.

Quand ce fut fini de moudre, et la farine sur sa jument, Fournier
monta  la cuisine, donner le bonsoir  ma femme et  ma fille, et
puis s'en fut chez lui.

Le soir  souper, nous causions de lui, et chacun dit son mot,
cherchant  deviner le pourquoi de son retour au pays.

--Ma foi, dit Gustou, il n'a pas besoin de vendre ses paroles, son
pre lui a laiss assez d'cus pour vivre sans rien faire.

Peut-tre un mois, six semaines aprs, voici revenir notre homme,
encore avec un sac en travers sur sa jument.

--Alors ce n'tait pas pour rire, dit Hlie, te voil tout  fait
campagnard?

--Tout ce qu'il y a de plus campagnard.

Tandis que nous faisions moudre, il se mit  pleuvoir assez dru, et
comme c'tait aux environs de midi, j'engageai Fournier  dner, vu
qu'il ne pouvait s'en aller avec ce mauvais temps.

--Mais, dit-il, si vous m'engagez toutes les fois que je viendrai
faire moudre, vous ne gagnerez pas gros sur moi.

--Ha! fit Hlie, n'aie de crainte: tu sais que les meuniers savent
tricher sur la mouture.

Et nous nous mmes  rire en montant  la maison.

On sait comment font nos femmes dans ces occasions o elles sont
surprises. Vite la petite s'en fut dans le jardin ramasser de la
vignette et des fines herbes pour faire une omelette; ma femme
descendit une toupine et mit deux quartiers de dinde dans la pole
et, avec la soupe, voil pour dner.

En mangeant de bon got, nous causions, et Fournier nous racontait
des choses qu'il avait vues  Paris et telle chose et telle autre,
quelle grande ville c'tait, les grands monuments et les beaux
btiments qu'il y avait, et combien la vie y tait agrable pour les
riches.

--Et avec tout a, dit Hlie, tu n'as pas voulu y rester.

--Mais moi, je ne suis pas riche pour rester  Paris sans rien
faire; ensuite de a, je me suis dgot de l'tat d'avocat, et
c'est pourquoi je suis revenu planter mes choux.

--C'est pourtant un tat qui mne loin que celui d'avocat, dis-je
alors: il n'y a gure que des avocats dans ceux qui gouvernent;
celui qui est fort, bien ferr, qui a la langue bien pendue, est
presque sr d'arriver.

Il secoua la tte et dit:

--C'est vrai, vous avez raison, et c'est une des choses qui tonnent
le plus, quand on y pense bien, que de voir des gens qui sont
habitus par tat  parler indiffremment pour la vrit ou
l'erreur,  plaider tour  tour le faux et le vrai, tre crus sur
parole par la masse du peuple, et choisis pour gouverner, de
prfrence  ceux dont les actes parlent, eux dont le jugement est
fauss par ces ncessits du mtier. Sans doute, c'est un avantage
que de faire partie d'une corporation qui a combattu et ruin tous
les privilges, en conservant soigneusement les siens; mais ce n'est
pas tout, voyez-vous, il faut avoir exerc une profession pour en
bien connatre les ennuis; et puis, vous savez, il y a des choses
qui vont  d'aucuns et ne conviennent pas  d'autres: ainsi, moi, je
n'aurais jamais su plaider une cause injuste, ni bien dfendre un
coupable.

Fournier continua un moment sur ce sujet, et de temps en temps,
lorsque ses paroles annonaient l'honntet de ses sentiments, je
voyais ma femme et ma fille lever lentement les yeux sur lui; et on
connaissait que a les intressait.

Pendant que nous dnions, la pluie avait cess, et nous descendmes
pour charger la farine de notre voisin sur sa jument. Tandis que
nous tions  l'curie, il s'en va voir notre furet qui tait dans
une caisse, et lors nous dit: puisque vous avez un furet, il vous
faut venir prendre des lapins chez nous, j'ai cinq ou six clapiers
o ils ne manquent pas; les mtayers se plaignent qu'ils mangent
tout.

--Nous pourrions bien y aller quelque jour, que je lui dis.

--Venez dimanche matin?

--H bien, tout de mme, s'il n'y a rien de nouveau, nous viendrons
dimanche.

Et en effet, nous y fmes Hlie et moi, et aprs que nous emes tu
une douzaine de lapins il fallut djeuner.

Fournier demeurait dans une jolie maison que son pre avait fait
btir sur un coteau o il y avait encore cinq ou six vieux fayards
ou htres, qui avaient donn  l'endroit le nom de La Fayardie.
L'ancienne maison, qui tait plus bas,  deux portes de fusil,
servait pour des mtayers. Sa servante tait une vieille qui n'tait
pas bien fine cuisinire, mais avec a nous nous en tirmes bien,
ayant grand faim tous.

De cette affaire-l, nous voici en connaissance, et nous nous
voyions assez souvent. Je le trouvais des fois  Excideuil; d'autres
fois il venait chez nous, chercher le furet pour faire tuer des
lapins  des amis, ou pour pcher, car il s'tait fait apprendre par
Hlie  tirer l'pervier, ou pour chose ou autre. Toujours quand il
venait, il montait  la maison donner le bonjour  nos femmes, de
manire que je vins  penser que peut-tre il venait un peu pour
Nancette.

Quelque temps aprs, je vis bien que je ne m'tais pas tromp, car
il venait plus souvent  la maison, et il y restait plus longtemps 
causer avec la petite. O j'en fus sr tout  fait, ce fut 
Excideuil, o je le trouvai un jeudi:--Allons prendre le caf qu'il
me dit.

Nous nous tions assis dans un coin, o il n'y avait personne;
c'tait dans le moment que les gens taient au foirail ou au minage,
et, quand la fille eut servi le caf, Fournier me dit rondement son
affaire: Voil; il aimait Nancette et il me la demandait en mariage.

Moi, je voyais  a pas mal d'affaires. Il y a un proverbe patois de
chez nous qui veut dire: _Mariage, troc, trompe qui peut_; mais a
n'est pas mon genre, et je lui dis tout du commencement que ma drole
n'tait pas un parti pour lui; que notre bien valait dans les
vingt-cinq ou vingt-huit mille francs; que pour conserver la maison,
nous donnerions le quart  l'an, et que par ainsi il reviendrait
aux autres dans les trois mille francs au plus. Aprs a, je lui dis
qu'il tait jeune encore, et qu'il pouvait se repentir du parti
qu'il avait pris de quitter son tat, et le reprendre, et qu'alors
ma fille, qui serait pour sr une bonne mnagre, tait trop
simplement leve pour tre sa femme  la ville, et qu'il pourrait
regretter de l'avoir prise.

Mais il me rpondit trs bien, que s'il tait quasiment pauvre 
Paris, il tait riche assez au pays, et que cela tant, il ne
regardait point  la fortune; que de reprendre son tat d'avocat, il
tait sr et certain qu'il l'avait pour toujours dlaiss, la vie de
propritaire allant mieux  ses gots et  son caractre; que quant
 se marier avec une demoiselle qui aurait trente ou quarante mille
francs, il ne le ferait jamais, attendu que les filles de cette
fortune sont leves de telle faon, qu'elles ne veulent habiter
qu' la ville et qu'elles ont des gots de luxe qui leur font
dpenser bien au del des revenus de leur dot, sans parler d'autres
raisons; que Nancette d'ailleurs savait tout ce qu'il est utile
qu'une femme sache, et qu'elle avait avec a de la raison, du bon
sens, et tait loin d'tre sotte; que lui, au surplus, la trouvait
trs bien comme cela, et se chargeait d'en faire une femme pas
ordinaire, et de la rendre heureuse.

Pour lors, je lui dis que si son ide tait comme a bien arrte,
je n'avais rien  dire, et qu'au contraire, il tait pour ma fille
un parti comme nous n'aurions jamais os l'esprer, du ct de la
fortune et du ct de la personne.

Aprs a, nous sortmes du caf, et lui ayant donn une poigne de
main, je revins au Frau. Le soir, je dis tout  ma femme, qui fut
bien contente, et me dit de suite qu'elle avait bonne opinion de
Fournier,  cause des motifs qui lui avaient fait quitter son tat.
Mon oncle qui tait l aussi, pour lors, appela la petite, qui fut
tout tonne de nous voir tous trois seuls dans la grande chambre.

--H bien, ma drole, lui dit-il, il parat que tu penses 
quelqu'un?

La pauvrette devint toute rouge et ne rpondit pas. Mais lorsque je
lui eus dit que quelqu'un l'avait demande, elle me regarda, ne
sachant que croire, et fut tout inquite. Mais sa mre la confessa
sans peine, et elle nous avoua bonnement qu'elle avait pens  notre
voisin de la Fayardie, depuis le jour o elle lui avait ou raconter
pourquoi il avait quitt son tat d'avocat.

Et alors, je vins  me rappeler comme ce jour-l, elle levait les
yeux sur lui, en mme temps que sa mre, lorsqu'il disait quelque
chose qui annonait la droiture de sa conscience, et je pensai en
moi-mme: telle mre, telle fille; il pouvait plus mal choisir.

--H bien, ma drole, lui dis-je au bout d'un instant, alors a tombe
bien: c'est lui qui t'a demande, et il viendra un de ces soirs
savoir la rponse; qu'est-ce qu'il faudra lui dire?

--Que oui, dit-elle bravement, et l-dessus, elle fut embrasser sa
mre.

Le lendemain Fournier vint, et fut bien content de savoir qu'il
tait accept. Pour dire le vrai, je pense qu'il devait bien s'en
douter, car un jeune homme qui a un peu d'habitude de la vie,
connat facilement si une fille l'aime, et il avait bien d le voir.
Je n'tais pas au Frau dans le moment, ni Hlie; il n'y avait que
mon oncle et nos femmes, de manire que Fournier resta souper, pour
me voir  ce qu'il disait, mais je pense plutt, pour tre avec sa
promise.

Quand je revins sur les trois heures, il me le dit, mais je me mis 
rire et je lui rpondis:

--A cette heure, je vois que vous avez bien fait de laisser
l'avocasserie; vous avez beau dire, je connais que c'est pour tre
avec Nancette que vous tes rest.

Il se mit  rire aussi et dit:

--Ma foi, c'est vrai; je ne sais pas cacher la vrit.

--Allons, venez, lui dis-je, puisque vous restez, nous allons
essayer de tirer quelques coups d'pervier pour vous faire manger du
poisson.

Le soir aprs souper, comme nous trinquions avec de l'eau de noix,
en causant gaiement, tout d'un coup, mon oncle dit:

--H bien, Gustou, que penses-tu de cet accord?

--La Nancette fait bien, dit Gustou, mais le monsieur fait mieux!

Tout le monde se mit  rire, et le plus content fut notre futur
gendre, de voir ainsi priser haut sa prtendue.

Nous tions pour lors approchant du carnaval, et de cette affaire,
Fournier le fit au Frau. Nous avions pris des lapins  la Fayardie;
mais Hlie et Bernard s'taient mis dans la tte qu'il fallait un
livre aussi, et deux matins de suite ils allrent le chercher avec
la Finette. Le premier jour Bernard manqua le poste, mais le second
jour Hlie cueillit le livre. Cette Finette, bien entendu, n'tait
pas la mme qu'il y avait trente ans, mais c'tait toujours une qui
venait de sa race, et c'tait toujours une Finette; nous ne sommes
pas changeants dans notre famille.

On ne travaille pas chez nous dans les jours de carnaval; on ne
pense qu' se rjouir  table,  deviser, et  se promener entre les
repas. C'est des jours sacrs, personne ne vient vous ennuyer
d'affaires, chacun est chez soi en famille, et tout le monde chme.
Il y en a qui nous prennent, nous autres Prigordins, pour des
gourmands parce que nous festoyons largement en temps de carnaval,
mais ce sont des coyons qui ne comprennent rien  nos usages. Le
carnaval, c'est la fte de la famille; c'est le moment o les
enfants disperss  et l, par les ncessits de la vie, reviennent
 la maison paternelle; ceux qui sont maris, viennent avec leur
femme et leurs petits droles, et les vieux sont tout contents et
tout ragaillardis de voir cette jeunesse qui leur rappelle la leur.
Il n'y a qu' voir les voitures publiques dans ces jours-l; elles
sont bondes de gens qui reviennent au pays, et il y en a jusqu'en
haut sur les malles. Dans les petits chemins, on trouve des
jardinires, des petites charrettes, atteles d'une jument, ou d'une
mule, ou mme d'une quite bourrique, pleine de gens qui se rendent 
la maison d'o ils sont sortis, pour voir leurs vieux et manger avec
eux. Et tout ce monde qui se rencontre et se croise, se crie: bon
carnaval! bon carnaval!

Et le soir, quand la porte est close, tandis qu'il fait froid
dehors, autour de la table couverte d'une touaille bien blanche, et
encombre de plats et de bouteilles, toute la famille s'asseoit, et
la vieille grand'mre tient sur ses genoux le dernier n de ses
petits-enfants. Tout le monde oublie, ce jour-l, ses soucis, ses
misres, et se rappelle les choses d'autrefois, le temps o on ne
s'inquitait de rien, comme font maintenant les enfants qui ne
pensent qu' se bourrer, surtout ceux qui ne mangent de viande que
ce jour de l'anne, les pauvres. C'est qu'on a fait de la dpense
pour ce jour-l: le pre est all la veille acheter de la chair; du
boeuf, de la velle, du porc, et il en a port un plein bissac. La
mre, de son ct, a tu des poulets, quelque canard, ou un piot si
on est ais, et on fte toutes ces victuailles en buvant de bons
coups et en se rjouissant de manger ensemble de si bonnes choses.
Mais ce n'est pas tout: pour la desserte, elle a ptri de ses mains,
de ces bonnes grosses ptisseries campagnardes, o il y a, sous un
grillage de bandes de pte, des pommes, des prunes; qu'on coupe en
coin et qu'on mange en trinquant joyeusement.

Et puis quand on a soup, il va quelques bouteilles de riquiqui,
d'eau-de-noix, de goutte, et on trinque encore. C'est alors que les
enfants vont se masquer et se dguiser, et s'amusent entre eux, et
viennent se faire voir avec la figure toute charbonne ou un
mouchoir dessus. Et c'est alors aussi que l'on chante quelque
ancienne chanson patoise, ou une vieille chanson franaise joyeuse,
qui clbre le vin; ce vin qui rajeunit les vieux et les fait
chanter comme les jeunes.

Le carnaval, c'est la fte de la famille rassemble autour de
l'aeul, de la mre; c'est la communion de tous,  la mme table,
dans un mme esprit de paix et d'amiti familiales; et c'est
pourquoi, ceux qui se sont privs des joies de la famille, ont eu
beau chercher  le faire perdre, sous prtexte que c'est une fte
paenne, ils n'y ont rien fait, et ils ont beau crier encore, ils
n'y feront rien: le carnaval c'est la fte de la famille.

Quelquefois  cette table, il y a un tranger; mais cet tranger
c'est un ami, sans femme, sans enfants, sans famille, qui serait
rduit  faire le carnaval tristement tout seul, et alors on
l'invite comme nous faisions tous les ans du pauvre dfunt Lajarthe,
et la prsence de cet tranger  cette table achve de la sanctifier
mieux que toutes les bndictions, parce qu'il y est assis en vertu
de la fraternit des hommes.

C'est bien vrai que maintenant le carnaval n'est plus ce qu'il tait
autrefois; on n'est plus si content, on rit et on chante moins: les
vieux sont plus srieux et les jeunes sont moins fous. C'est qu'il y
a deux choses qui nous poignent: les dpartements du Rhin et celui
de la Moselle aux mains des Prussiens, et nos pauvres vignes mortes.

Cette anne de 1874, vu la prsence de Fournier, le carnaval fut
assez gai; les amoureux a met de la joie dans une maison, et si on
ne rit pas aux clats follement, on rit tout de mme un peu: que
voulez-vous, l'homme a besoin de a quelquefois.

Mais ce qui fut ennuyeux, c'est que, lorsque le fils Lacaud sut ce
mariage, il devint jaloux de Fournier, et pas un peu. Partout, il ne
dcessait de mal parler de lui, disant que c'tait un mauvais avocat
sans pratiques, qui n'avait pas russi  cause de sa btise: qu'il
s'tait amus beaucoup  Paris et y avait mang une grande partie de
sa fortune avec les filles; qu'il tait joueur autant que dbauch,
et un tas d'affaires comme a. Fournier tait un garon bien droit,
bien franc, mais il n'tait pas des plus patients. Lorsque ces
histoires lui revinrent, il se mit trs fort en colre, et dit qu'il
frotterait les oreilles de Lacaud. Ils se connaissaient bien, ayant
t au collge ensemble, mais ils n'avaient jamais t bons amis, de
manire que je craignais que de cette jalousie il n'en vnt de
mchantes affaires: quand on ne s'aime pas dj, il n'en faut pas
tant pour que a tourne mal. Et en effet, tout a finit par un bon
coup d'pe que mon gendre futur ajusta  l'autre.

Heureusement la blessure saigna assez, et avec les soins du mdecin,
Lacaud en fut quitte pour rester un mois sur l'chine. Mais de cette
affaire, aussitt qu'il fut guri, son pre l'envoya  Prigueux, o
il s'amouracha d'une grande bringue de fille, et nous en fmes
dbarrasss.

Le lendemain, Fournier vint  la maison comme si de rien n'tait, et
Nancette ne sut cette bataille qu'aprs son mariage. Mais nous
autres, qui tions en bas lors de sa venue, nous lui serrmes la
main plus fort que de coutume, et mon oncle lui dit:--Vous aviez
affaire  une mchante bte, mais vous vous en tes crnement tir.
Et l-dessus, il fit comme les vieux, il se mit  raconter un duel
au sabre qu'il avait eu tant aux chasseurs d'Afrique. Fournier, 
qui il tardait de monter  la maison, l'coutait pourtant par
honntet, mais a lui cotait et pour aller plus vite, il aidait
mon oncle  conter son affaire.

Ce mme jour, tandis que Fournier tait chez nous, se promenant dans
le jardin avec Nancette, la pauvre demoiselle Ponsie dvala de
Puygolfier, toute malheureuse. Voil-t-il pas que vingt-quatre ans
aprs la mort de son pre M. Silain, on venait lui rclamer encore
une de ses dettes! Un des anciens camarades de chasse, un ami du
dfunt, peu avant sa mort, lui avait prt cent pistoles sur son
billet. Cet ami n'avait jamais rien demand  la demoiselle, ni
capital, ni intrts, sachant bien que la pauvre n'avait plus que
juste de quoi vivre bien petitement. Tant qu'il avait vcu, il n'en
avait pas parl, se pensant en lui-mme que c'tait autant de perdu.
Mais  sa mort, son gendre qui n'tait dj pas trop content, vu que
l'hritage n'tait pas aussi fort qu'il croyait, trouva le billet
dans les papiers de son beau-pre et le fit prsenter  la
demoiselle Ponsie. Elle venait donc chez nous pour se consulter 
Fournier. Lui, dit d'abord que le billet tait bien bon et valable,
et que les intrts taient dus de vingt-cinq ans, mais qu'on ne
pouvait lui en faire payer plus de cinq annes. A cela elle rpondit
que, quand elle devrait aller  l'hospice, elle voulait tout payer,
quitte  vendre le peu qui lui restait.

Mais a n'tait rien de bien facile que de vendre ce peu. Du ct du
moulin nous la confrontions partout, mais nous n'tions pas en fonds
pour acheter, surtout quelque chose qui ne nous faisait pas besoin.
De l'autre ct, c'tait une ancienne mtairie du chteau, que le
pre de Fournier avait achete il y avait trente-cinq ans de a. Du
ct d'en haut, c'tait des bois qui appartenaient  des
propritaires assez loigns. Fournier tait donc le seul qui put
acheter, mais a ne lui tait pas bien utile. Ce qui restait, valait
peut-tre bien dans les cinq ou six mille francs; je parle des
fonds, car pour les btiments du chteau, ils n'avaient pas de
valeur pour si peu de bien; c'tait une charge au contraire,  cause
des impts et de l'entretien.

La pauvre demoiselle se lamentait tant d'tre dans cette position,
que Fournier lui dit de ne pas se tourmenter, et qu'il verrait 
arranger a. Mais comme il tait plus occup de venir voir sa future
femme, que de chercher des acqureurs, le seul arrangement qu'il
trouva, fut d'acheter lui-mme  la demoiselle. Le march fut fait
pour cinq mille francs, dont deux mille deux cent cinquante qu'il
devait payer d'abord au crancier; deux mille cinq cents francs  la
grande Mette  la mort de la demoiselle; deux cents francs pour les
pauvres aussi  sa mort, et encore cinquante francs pour la faire
enterrer: C'est elle qui arrangea l'affaire ainsi. Et avec a
Fournier lui laissait la jouissance du tout, sa vie durant. Il ne
faisait pas un bon march, mon gendre futur, mais il tait content
en ce moment, et il voulait faire plaisir  Nancette qui aimait tant
la demoiselle, que a lui aurait fait quelque chose de se marier, la
sachant dans l'embarras. Il russit bien  a, car lorsque tout fut
arrang, et qu'elle fut sre que la pauvre demoiselle ne serait pas
oblige de s'en aller, on voyait que la petite l'aimait encore
davantage.

A la fin de mai, nous fmes la noce: il fallut dbarrasser le cuvier
comme nous avions fait lors de mon mariage, et aussi inviter nos
parents et amis. Mais il y en avait qui n'y taient plus, et aussi
il y en avait de nouveaux: c'est ainsi que les familles, comme le
monde, se renouvellent petit  petit, un  un, les uns s'en allant,
les autres arrivant.

Mou oncle et ma tante Gaucher, d'Hautefort, taient morts, mais mon
cousin le marchal vint avec sa femme et une drole de quinze ans. En
passant, je dois dire que sa femme n'tait pas cette jeune fille
dont il m'avait parl  Excideuil; il avait eu encore deux ou trois
bonnes amies avant de se marier. Martial Nogaret d'au-dessus de
Brantme tait mort aussi tout jeune, mais sa veuve nous envoya son
an qui tait un fier drole. Le grand Nogaret, le tanneur de
Tourtoirac, n'tait pas mort, lui, mais il tait vieux et ce fut son
fils et sa nore qui vinrent  sa place. Le cousin Nogaret du
Bleufond et sa femme taient morts aussi; les garons avaient quitt
le moulin pour s'en aller  Paris, nous ne savions o; il ne restait
dans le pays qu'une fille marie  Montignac, qui ne put pas venir.
Ceux qui avaient eu le plus de misre, les Nogaret qui taient venus
s'tablir sur l'Haut-Vzre, du ct de Gnis, avaient tenu bon; le
vieux et la vieille taient toujours l, mais a n'tait plus le
temps pour eux d'aller  la noce si loin; ils vinrent deux de la
famille, tous deux maris. Mon oncle Chasteignier, de Sorges, tait
veuf depuis longtemps et bien vieux, mais il vint tout de mme, ou
plutt Bernard alla le qurir avec la mule. Le cousin Estve vint
aussi, mais son frre tait mort de la picote pendant la guerre.

Dans les nouveaux, il y avait nos six autres enfants, qui taient
l,  la noce de leur soeur; les plus petits bien contents d'tre
habills de neuf et de voir tous ces parents qu'ils ne connaissaient
pas, et des messieurs; car, outre une tante de Fournier, nous emes
aussi deux de ses amis dont l'un tait mdecin proche de Thiviers,
et l'autre notaire du ct de Saint-Yrieix. Mais c'tait de bons
garons, de vrais Prigordins, qui parlaient patois quand il
fallait, et n'taient pas  l'tiquette, ayant dans leur jeune temps
vu leurs vieux grands-pres qui n'taient que de bons paysans.

Et M. Masfrangeas tait l aussi, toujours solide; ses cheveux
taient devenus tout blancs, mais il ne lui en manquait pas un, et
ils taient toujours embroussaills comme autrefois. Lui et mon
oncle, a faisait une belle paire de vieux, tant dans leurs
soixante-huit  soixante-neuf ans, mais ayant bonne tte, bonnes
jambes et bon estomac aussi, car ils taient les premiers  trinquer
et  faire boire. Mon oncle tait plus sec que M. Masfrangeas, et
ses cheveux n'taient pas aussi blancs, ni sa barbe, qui tait grise
seulement. Il tait plus leste aussi, car M. Masfrangeas, qui tait
un peu pesant, se tenait encore mieux assis, surtout  table, que
dehors  courir.

La noce fut bien jolie; avec a je ne sais pas si c'est parce que je
m'y trouvais pour mon compte, mais il me semblait que la mienne
avait t plus joyeuse. C'est bien vrai que depuis cette poque, il
nous est tomb de grands malheurs sur la tte, et on a beau tre
dans les ftes, il n'est pas possible de les oublier, et a n'est
pas dsirable non plus.

Pourtant Gustou chanta sa chanson, la chanson de _la Mie_, bien
ancienne, je crois, vu qu'il y est question de la grande tour
d'Auberoche, qui est crase il y a belle lune, depuis les grandes
guerres des Anglais.

Le pauvre Gustou, ce fut la dernire fois qu'il chanta, car il
mourut vers Pques fleuries, aprs avoir tran quelque temps dans
le coin du feu. Il y avait dj plusieurs annes, qu'il ne faisait
plus rien qu'amuser nos plus jeunes droles. Il avait toujours dit
qu'il tait de l'ge de mon oncle, je ne sais pas pourquoi,
peut-tre qu'il le croyait, mais ce qui est sr, c'est qu'il avait
sept ans de plus.

Au mois d'avril suivant, ma fille Nancette eut un beau drole, et je
me trouvai tout tonn d'tre grand-pre, car je n'avais lors que
quarante-sept ans, et je n'avais pas un cheveu blanc. Je dis que a
m'tonnait, parce que je me trouvais jeune encore, et parce que
j'avais vu mon grand-pre dj chenu, et que je m'tais accoutum 
penser, comme je crois tous les enfants, que les grands-pres ont de
toute force les cheveux blancs et l'chine courbe.

Ma femme resta huit jours  la Fayardie pour les couches de sa
fille, et nous la trouvmes tous  dire; d'abord, parce qu'il y
avait au moins dix ans qu'elle n'tait sortie de la maison, et aussi
parce que la chambrire que nous avions prise depuis le mariage de
Nancette, ne nous convenait pas, tant elle tait fainante, sale, et
avec a glorieuse comme un pou.

Nous lui avions dit de chercher une place  la fin de son anne,
mais a n'empchait pas qu'en attendant, nous en ptissions. Quand
ma femme tait l, il n'y avait pas  dire, il fallait qu'elle ft
son travail, et qu'elle tnt la maison propre; mais elle n'y tant
pas, nous n'en pouvions rien faire: les hommes ne s'entendent pas 
faire aller les maisons, et a se voit l o il n'y a pas de femme.

Dans le temps que ma femme tait chez notre gendre, la demoiselle
Ponsie tomba malade, d'une petite fivre lente qui la fatiguait
beaucoup. J'y montai aussitt que je le sus, et je la trouvai dans
le grand fauteuil o tait mort son pre. La pauvre tait toute ple
avec un peu de rouge sur la pointe des joues, et les yeux brillants
comme des chandelles. Avec a, elle avait toute sa tte et me dit
que cette fois c'tait pour tout de bon; qu'elle s'en allait au
cimetire, et que c'tait bien arrang ainsi, que la famille de
Puygolfier finissait, avec la terre.

La grande Mette qui tait l, lui dit:

--Oui bien si vous faites comme aujourd'hui, demoiselle, vous iriez;
mais demain, je ne vous lverai pas, vous direz ce que vous voudrez.

--Que je sois couche ou leve, vois-tu, ma pauvre Mette, ce sera
toujours la mme chose.

En revenant  la maison, j'envoyai de suite Bernard avec la jument
pour dire au mdecin de Savignac de venir. Il vint le lendemain, et
il ordonna force remdes, que Bernard fut chercher  Excideuil. Ma
femme tant revenue dans ce temps-l, monta  Puygolfier,
heureusement, car la pauvre Mette avait bien bonne volont, mais
elle n'tait pas des plus ruses, et il lui fallait quelqu'un pour
la commander, autrement elle ne savait plus o elle en tait.

Mais ni le mdecin, ni les fioles, ni les soins, rien n'y fit, la
pauvre demoiselle mourut trois semaines aprs. Ce que c'est que de
nous! quand je la vis sur son lit, devenue  rien, la figure comme
de la cire, la peau colle sur ses mchoires, tous les os
paraissant, je me pris  penser  la belle fille qu'elle tait,
quand elle venait au moulin, du temps que j'tais tout petit, et
mme lorsque j'avais t avec elle, voir  Prmilhac la femme de son
ancien mtayer nouvellement accouche. Ses yeux bleus autrefois si
beaux et si aimables, maintenant ternes et teints, taient cachs
pour toujours sous leurs paupires amincies. Ses lvres, jadis
rouges et un peu paisses, taient violettes et comme dessches;
ses joues fraches o on voyait transparatre le sang, taient
rduites  une peau jauntre; et  la place de ces touffes de beaux
cheveux dors qui lui tombaient en grappes paisses jusque sur la
poitrine, il n'y avait plus qu'un pauvre petit maigre rouleau de
cheveux gris plaqu contre ses tempes! On dira ce qu'on voudra, les
larmes m'en vinrent aux yeux.

Le juge de paix, averti par Fournier, vint poser les scells, en cas
qu'il y eut des hritiers, mais il n'y en avait plus. Le dernier de
sa famille  ce qu'elle nous avait dit, tait un cousin qui s'tait
perdu en mer, avec le bateau qui le portait aux Amriques. Le bien
appartenait d'ailleurs  Fournier, et la demoiselle n'en avait plus
que la jouissance. C'est bien vrai que le mobilier n'tait pas
compris dans la vente, mais c'est qu'il n'en valait gure la peine.
Au reste,  la leve des scells, le juge trouva un papier en
manire de testament, o elle donnait  Nancette le meuble qui tait
dans sa chambre, et  nous autres tout le reste,  l'exception d'un
lit garni, de six chaises, d'une table, d'un cabinet et d'une petite
lingre pour la Mette, avec des affaires de cuisine, de la
vaisselle et du linge. Elle nous priait, la pauvre, encore que tous
ses meubles fussent bien vieux et sans valeur, de les garder aprs
elle, afin qu'ils ne fussent pas vendus  un encan, o les trangers
se moqueraient de ses misres...

En revenant de l'enterrement, la grande Mette me toucha le bras:

--Ecoutez, Nogaret, il faut que je vous dise quelque chose. Me voil
toute seule  cette heure, ne sachant o aller. J'ai bien  toucher
de votre gendre les deux mille cinq cents francs que m'a donns la
pauvre demoiselle, et je pourrais affermer une chambre et vivre en
filant ma quenouille; mais moi, voyez-vous, il me faut quelqu'un 
qui je puisse m'attacher, des gens que je puisse affectionner, je ne
peux pas vivre sans a, et j'ai pens  vous autres. Puisque vous ne
gardez pas cette chambrire que vous avez, prenez-moi, vous me
rendrez service; voyez, je suis  cette heure comme un pauvre chien
qui a perdu son matre!

Je la regardai: c'tait bien une laide crature, ayant dans les
cinquante ans dj, grande et forte comme un homme, et taille 
coups de hache, figure et tout. Mais dans ses yeux bruns qui
priaient comme ses paroles, on voyait qu'elle avait du coeur.

--Je le veux bien, ma pauvre Mette, lui dis-je; la Margotille s'en
va  la fin du mois, son anne finie; tu n'as qu' venir  ce
moment: Jusque-l, tu garderas l-haut. Quant  ce qui est de tes
loyers, tu t'entendras avec ma femme, ces affaires ne me regardent
pas.

--Pour a nous nous entendrons toujours, n'ayez crainte: merci bien,
Nogaret.

Et  la fin du mois elle vint comme il tait convenu, et mon gendre
entra en possession de Puygolfier.

Pour dire la vrit, je n'avais pas vu avec beaucoup de plaisir
Fournier acheter le chteau et le morceau de bien qui tait autour.
D'un ct, j'tais content qu'il et tir la demoiselle de peine,
mais de l'autre, je craignais qu'elle morte, il ne ft comme tant
d'autres fils de paysans enrichis, et qu'il ne voult faire le
Monsieur de Puygolfier. a m'aurait mortifi beaucoup, d'avoir des
petits-enfants, qui, naissant au chteau, se seraient peut-tre
figurs qu'ils sortaient de la cuisse de messieurs, et auraient,
possible, mpris mes autres petits-enfants du moulin. Suppos que
a aurait t trop nouveau pour mes petits enfants, a aurait t
peut-tre mes arrire-petits-enfants. Ces choses se voient tous les
jours; il ne manque pas de petits-fils de meuniers, tablis dans le
chteau o leur grand-pre portait la farine. Si encore ayant fait
fortune, ils ne faisaient pas des embarras, passe; mais c'est comme
une maladie, tout de suite ils cherchent  se faufiler dans la
noblesse, et ils y russissent. Et ce n'est pas seulement les
meuniers qui font ainsi, mais tous ceux qui s'enrichissent dans le
commerce, ou dans les forges, comme M. Lacaud, soit-disant du
Sablou, ou ailleurs.

Quand je vois de ces:

..... _parvenus ents sur les nobles_,

faire leurs messieurs de la haute, et le diable sait s'il y en a!
j'ai toujours envie de leur crier:

--_Touche ton ne mon Coulou!_

Pour en revenir, j'avais bien raison en gnral, mais j'avais tort
en ce qui tait de mon gendre. Mon oncle  qui j'en parlais un jour,
me dit qu'il n'y avait pas  craindre cette affaire; que celui qui
avait quitt son tat pour le motif que nous savions, et qui avait
pous une fille sans fortune par rapport  lui, n'tait pas homme 
agir par gloriole.

Et en effet, Fournier ne quitta pas sa maison, qui, de vrai, n'tait
pas dans une aussi belle position que Puygolfier, mais qui tait
grande, propre, bien arrange, et au milieu de son bien. Tout ce
qu'il fit, c'est qu'il ramassa toutes les vieilleries qui lui
semblrent curieuses: un lit  colonnes, des vieux cabinets piqus
des vers, des boiseries, des tableaux, mais tout a ne lui cota pas
bon march  mettre en tat de servir. Le mobilier de la chambre de
la demoiselle qu'elle avait donn  Nancette, je n'en parle pas,
parce qu'on l'avait emport de Puygolfier peu aprs sa mort;
celui-l tait le mieux en tat; les fauteuils et les chaises
avaient des pieds contourns, taient peints en blanc, et l'toffe
tait de vieille soie jaune. Il y avait aussi un lit dans le mme
genre, une commode ventrue  cuivres dors, et quelques portraits
que Fournier trouvait jolis. Mon gendre emporta aussi tous les vieux
papiers, dont il y avait un grand plein coffre dans le grenier, et
il nous donna des livres pour les droles.

Le reste ne valait pas le diable, et il y avait belle lurette que
les cuillers et les fourchettes d'argent avaient t vendues.

Fournier aimait assez  farfouiller dans les vieux papiers, et il
s'entendait bien  lire tous ces vieux actes auxquels nous ne
comprenions pas un mot. En triant ces paperasses, il trouva des
choses qui regardaient le pays; par exemple, que notre moulin avait
appartenu, il y avait prs de deux cent cinquante ans, aux seigneurs
de Puygolfier, et que c'tait un moulin banal o toute la paroisse
devait faire moudre. Il trouva aussi l'acte de fondation de la
chapelle de Saint-Silain, dans l'glise de la paroisse, faite par
une dame de Puygolfier; des papiers qui marquaient les redevances et
les rentes qui taient dues aux seigneurs de Puygolfier avant la
Rvolution, et beaucoup d'autres choses de ce genre. Mais ce qu'il
trouva de plus curieux, c'est un acte de vente de la terre de
Puygolfier en l'anne 1625. Si le dfunt M. Silain avait vcu, lui
qui tait si fier de sa noblesse, il aurait t bien estomaqu en le
lisant.

Par cet acte, le seigneur Franois de Puygolfier, mousquetaire du
roi, vendait  Guillaume Pons, notaire et procureur fiscal du
marquisat d'Excideuil, les chteau, terre et seigneurie de
Puygolfier, moyennant la somme de quarante-huit milles livres, dont
vingt-deux payes comptant, et quinze en cinq annes. Pour le reste,
c'est--dire onze mille livres, Guillaume Pons donnait quittance de
plusieurs obligations, consenties par le vendeur,  feu Jeannet
Pons, en son vivant htelier en la ville d'Excideuil, et pre dudit
Guillaume.

On voit que les amis de M. Silain, quand ils riaient de sa prtendue
descendance d'une grande famille de Pons, n'avaient pas tort. Mais,
au surplus, aucun d'eux ne souponnait cette origine populaire. Plus
de deux cents ans avaient pass l-dessus, et il y avait longtemps
que les nouveaux seigneurs de Puygolfier, greffs sur les anciens,
taient nobles de fait et regards comme tels partout dans le pays.

Le chteau resta donc abandonn, et c'tait ce qu'il y avait de
mieux  faire. Les toitures ne valaient plus rien, il pleuvait
partout; rien que pour les rparer, a aurait cot plus de mille
cus. Le dedans tait tout aboli; a aurait t une ruine pour qui
aurait voulu remettre tout en tat.




XII


Ma fille Nancette tant marie, et dj mre, je pensais en moi-mme
que mon an Hlie, marchant sur ses vingt-cinq ans, il s'en allait
temps de l'tablir. Mais c'tait une affaire qui demandait
rflexion. Pour que le drole pt garder comme an la proprit et
le moulin, il fallait qu'il prt une femme ayant quelque chose, 
seule fin de pouvoir payer  ses frres leur part, quand, moi n'y
tant plus, ils viendraient  partager. Il devait, comme je l'avais
dit  Fournier, leur revenir  chacun dans les trois mille francs,
et comme ils taient six cadets a faisait dix-huit mille francs que
l'an aurait  compter. L-dessus il y avait le petit bien du
Taboury qui valait tout prs de deux mille cus, et qui pouvait se
vendre facilement sans faire tort au reste du bien, car la mre
Jardon tait morte; a faisait donc qu'il resterait douze mille
francs  payer aux cadets, et des filles qui apportent douze mille
francs dans leur devantal, a ne se trouve pas tous les jours dans
le pas d'une mule, comme on dit.

D'ailleurs le drole n'avait,  notre connaissance, aucune ide pour
une fille plutt que pour une autre; il allait bien comme a dans
les frairies danser et s'amuser, mais rien de srieux.

--Laisse-le faire, va, disait mon oncle, un an ou deux  son ge, a
n'est pas une affaire, le drole n'est pas de ces fous qui ont besoin
d'tre tenus; un jour ou l'autre il pensera au mariage, et d'ici l
il pourra se trouver quelque bon parti pour lui.

Les choses allaient toujours leur petit train chez nous, comme le
tic-tac du moulin; a ne changeait gure. Pour a, mon oncle se
faisant vieux ne se mlait gure plus du commerce, et c'est moi qui
allais dans les foires, et tous les jeudis  Excideuil, o nous
avions afferm un endroit pour mettre le bl, la civade, ou le bl
rouge qui nous restait d'un march  l'autre. Les jours o je
n'tais pas dehors, je travaillais au moulin avec Hlie, et  nous
deux nous le faisions bien marcher. Si nous tions obligs d'aller
en route tous les deux, mon oncle restait  regarder de la marche
des meules, et il apprenait le mtier  Franois qui avait ses
quinze ans et n'allait plus en classe. Bernard aussi nous aidait
quand il tait l, mais il allait souvent dehors pour faire des
arpentages avec un marchand de biens que M. Vigier lui avait fait
connatre.

D'ailleurs, au commencement de l'anne 1876, il tira au sort et
amena le numro quatorze.

--Te voil bien plant, lui dit en riant mon oncle, lorsque nous
fmes revenus le soir: il te va falloir partir, car tu n'as rien
pour te faire exempter.

--Non, Dieu merci, qu'il fit, j'aime mieux faire mon temps et tre
bien sain de partout.

La mre ne disait rien, mais a l'ennuyait bien un peu, la pauvre
femme, qui n'tait tranquille que lorsqu'elle avait tout son monde
autour d'elle, pour tre sre qu'ils n'taient pas malades ou en
peine. Que veux-tu, lui dis-je, c'est comme a; les enfants, il faut
bien s'y attendre, quittent la maison: les garons cherchent une
position, les filles se marient. Depuis que le monde est monde, a
marche comme a: il ne faut pas te faire de la peine de ce qu'il va
au rgiment; au jour d'aujourd'hui les soldats ne sont pas
malheureux.

Trois ou quatre jours aprs le tirage, Bernard nous dit qu'il avait
envie de devancer l'appel pour choisir son rgiment. Puisqu'il tait
forc qu'il partt, nous trouvions qu'il avait raison, et alors il
alla dans le rgiment qui tait  Limoges, o il avait un de ses
camarades du collge.

Quelques mois aprs son dpart, je trouvai M. Vigier un jeudi 
Excideuil, comme il sortait de porter des actes  l'enregistrement,
et il m'engagea  prendre une demi-tasse. Tout en buvant le caf, il
me dit:

--Ah a, qu'est-ce que vous faites de votre an, est-ce que vous ne
pensez pas  le marier?

--Si bien, que je lui rponds, mais pour se marier, il faut tre
deux, comme vous savez, et je crois qu'il n'a d'ide sur aucune
fille.

--C'est tant mieux. Ecoutez-moi, je sais une fille qui a bien, du
ct de sa dfunte mre, une dizaine de mille francs, et qui, du
ct de son pre, en aura bien trois ou quatre. Ils sont deux
enfants dans la mme maison; la fille est la cadette. C'est une
bonne drole, pas jolie si vous voulez, mais bien plaisante; et puis
leve en bonne campagnarde: chez elle sont tout  fait de braves
gens; qu'est-ce que vous dites de a?

--Je dis que pour la position, a nous irait assez; mais il faudrait
aussi que la fille convnt au drole, ou pour mieux dire qu'ils se
convinssent tous deux.

--Ecoutez, me dit M. Vigier, venez avec lui le jour de notre
ballade, le premier dimanche d'aot, la petite y sera et il la
verra; si elle lui convient, alors nous en parlerons plus amplement.

Le jour de la vte donc, nous fmes tous deux  Saint-Germain,
emportant un beau plat de poisson pour M. Vigier. Hlie avait pch
la nuit pour le prendre, et il n'avait gure dormi; mais le matin,
aprs tre rest deux ou trois heures au lit, il avait t piquer sa
tte au-dessus du moulin, et il n'y a rien comme l'eau frache pour
vous rveiller.

M. Vigier tait un notaire de l'ancien temps, qui ne faisait pas de
fla-fla, mais qui arrangeait bien les affaires, et srement. Quand
on lui portait de l'argent  placer, il le serrait dans son coffre,
et lorsqu'il avait trouv un homme voulant emprunter, il passait une
obligation. S'il ne trouvait personne et que les gens voulussent
reprendre leur argent, il leur rendait les mmes cus, dans le mme
sac, li avec la mme ficelle. Aujourd'hui on fait autrement, et on
plaisante ces anciens, mais avec a on n'en voyait pas, comme
aujourd'hui, passer aux assises.

Chez M. Vigier, les choses taient  l'ancienne mode. Dans l'tude
il y avait un coffre, de mme forme que nos anciens coffres, mais
tout en fer, avec un tas de mcaniques  secret qu'on voyait lorsque
le couvercle tait lev. Les actes taient serrs dans un grand
cabinet; et, avec deux tables massives et cinq ou six chaises
pailles, c'tait tout le mobilier.

Toute la maison tait dans le mme genre de l'tude; on n'y voyait
point de ces meubles nouveaux, que l'on trouve maintenant chez tous
les gens un peu cossus ou qui veulent le paratre; meubles qui font
de l'effet, mais qui ne durent pas. La maison tait telle qu'il
l'avait reue de son pre en prenant l'tude, il y avait
quarante-cinq ans, et les meubles et tout; c'tait solide encore, et
le notaire aussi, qui tait un bon homme tout  fait, et pas fier
avec les paysans.

Lorsque nous entrmes dans la cuisine, pave de petits cailloux qui
faisaient des dessins, la servante tait en train d'arroser un dinde
qui tournait devant le feu, par le moyen d'un tournebroche qui
faisait grand bruit. Quand elle vit le poisson, elle dit:--Ha! le
Monsieur sera content. Donnez-le vitement que je l'appareille, et en
attendant, tournez vous autres vers le feu.

Au bout d'un bon moment, M. Vigier, qui tait dans l'tude parlant
avec des gens, vint avec Girou:

--Ha! Ha! vous tes de parole, Nogaret; et comment que a va? fit-il
en me secouant la main.

--a va assez, merci, monsieur Vigier, et vous aussi?

--a ne va pas trop mal pour mes soixante-dix ans; je n'ai pas  me
plaindre pourvu que a dure. Ha! vous avez port du poisson; c'est
une bonne ide: vous allez voir, dans une petite minute nous
djeunerons. Girou, va-t-en tirer  boire, et toi, Poulette, trempe
la soupe.

Nous djeunmes tous quatre seulement, M. Vigier, Girou et nous
deux. Mme Vigier tait morte depuis une quinzaine d'annes, et, de
deux enfants qu'il avait, sa fille tait marie  Lanouaille, et le
fils tait  Paris, soi-disant pour se faire recevoir avocat; mais
il y mettait le temps, car il y avait dix ans qu'il y tait, et on
disait qu'il avait cass dj beaucoup de pices de cent sous  son
pre, qui ne parlait gure de lui, tant a lui faisait de peine.

Aprs djeuner nous sortmes sur la place, et M. Vigier, avisant
trois filles qui se promenaient, les arrta.

--Voyons, laquelle de vous autres qui veut se marier?

--Mais toutes trois! monsieur Vigier, rpondit une grosse dlure,
et elles se mirent  rire.

--Oui, c'est entendu; mais il faut passer par rang d'anciennet:
voyons, quel ge avez-vous, vous autres?

Quand elles eurent dit leur ge:

--Eh bien, Victoire, c'est  toi de donner le bon exemple; te voil
majeure, il est temps d'y penser.

--Mais j'y pense, Monsieur Vigier!

--A la bonne heure! Et fais-moi bientt passer le contrat: je suis
bien vieux, mais ce jour-l je ferai ma barbe de frais pour prendre
mes droits.

--Oui, c'est a, et elles s'en furent en riant.

--Tout en plaisantant, c'est un bon parti, cette drole, et puis elle
n'est pas mal. Qu'en dis-tu, petit?

--Elle est un peu brunette, dit Hlie. mais point dplaisante.

--C'est que, vois-tu, elle va dans les terres porter le manger  son
monde et que le soleil l'a crme. Depuis la mort de sa mre, c'est
elle qui tient la maison; ce sera une bonne femme de mnage.

Au bout d'un moment, Hlie trouva des garons de sa connaissance et
ils allrent danser. A ce qu'il parat qu'il dansa avec Victoire et
qu'ils se convinrent, car depuis, tous les dimanches, il s'en allait
 Saint-Germain pour la voir.

La fin de tout a, c'est que M. Vigier passa le contrat d'Hlie
comme il avait pass le mien. C'est au carnaval de 1877, qu'ils se
marirent. Pour la noce de son frre, Bernard demanda une permission
et vint, tout fier d'tre caporal depuis quelques mois, quoiqu'il
n'y et gure qu'un an qu'il tait parti.

Quand les nores viennent dans les maisons o il y a encore leur
belle-mre, il advient souvent qu'elles ne marchent pas d'accord. a
se comprend: les femmes qui ont depuis longtemps le gouvernement de
la maison veulent rester matresses, et les jeunes qui arrivent, ont
d'autres ides, et voudraient faire  leur mode. Heureusement
Victoire avait bon caractre, et ma femme tait si bonne, qu'elle
cherchait toujours  faire plaisir  sa nore, de manire qu'elles
s'entendirent bien.

L'anne se passa comme a, tranquillement, sans aucune chose qui
vaille la peine d'tre marque. Mais quelque temps avant la Nol,
Fournier vint nous trouver et nous dit que, les lections pour les
conseillers municipaux devant avoir lieu au commencement du mois de
janvier 1878, il avait ide de faire une liste contre celle de M.
Lacaud, pour tcher de le dplanter. D'aprs des choses qu'il avait
ou dire  quelques-uns, il pensait qu'on pourrait y arriver.

--a, je lui dis, a serait une bonne chose et un grand bien pour la
commune, car tant qu'il sera l nous resterons en arrire des
autres, et il ne faut pas compter qu'il se retire de bonne volont.

L-dessus, nous nous mmes tous  courir les villages avec Roumy,
Marchou, le fils Migot, et tant nous prchmes les gens qu'en fin
de compte la liste de mon gendre passa toute,  une majorit de
trente ou quarante voix, selon les conseillers, et quant  lui, il
ne lui manqua que vingt-deux voix pour les avoir toutes.

Aprs que le rsultat fut connu, tout le monde vint toucher de main
 Fournier. Ceux qui avaient vot pour la liste de M. Lacaud, ne
pouvant faire autrement, taient tout de mme contents de n'avoir
plus affaire  lui; et ceux-l mme qui n'avaient pas vot seulement
pour Fournier, voulaient lui faire croire que si, de crainte qu'il
ne leur en voult; mais ils se trompaient sur son compte, il n'tait
pas un Lacaud.

Aussitt qu'il fut maire, Fournier commena  s'occuper des affaires
de la commune, et a n'tait pas sans besoin, car le rgent que M.
Lacaud avait mis pour secrtaire, tenait mal les papiers et les
registres. Ce rgent tait toujours ce mme qui avait renvoy mes
droles dans le temps, et il ne convenait pas  mon gendre ni gure 
personne, parce qu'il n'apprenait rien aux enfants, tait trop
souvent  l'glise et dans la sacristie, et pas assez  sa classe.
Et encore, quand il y tait, il faisait faire plus de prires et
chanter de cantiques qu'il ne donnait de leons. Fournier, ne
voulant pas le faire partir sans le prvenir, lui dit de demander
son changement, ce qu'il fit, et on l'envoya dans le Sarladais, par
l du ct de Nadaillac-le-Sec, o il y a plus de rapiettes que de
livres.

Quand M. Malaroche sut ce qui se passait, il vint trouver Fournier
pour revenir chez nous, ce qui eut lieu, parce que mon gendre le
demanda expressment.

Moi, je n'y connais pas grand'chose, mais il me semblait que M.
Malaroche tait un bon matre. Lorsqu'il n'eut plus peur de perdre
le pain de sa famille, comme du temps de Lacaud, il fut  son aise
pour enseigner aux enfants la bonne morale civique; leurs devoirs
envers le pays et envers leurs camarades; pour leur apprendre
l'histoire du peuple, et des paysans surtout, qui tait totalement
ignore, vu que les historiens, presque tous jusqu' nos jours,
n'ont en souci que des rois et des grands personnages. Pourtant,
pour nous autres paysans, c'est plus attachant de connatre la
condition de nos pres aux diffrentes poques, que de savoir ce qui
se passait  la cour. Comme disait M. Malaroche, quand on voit a de
prs, il se trouve que sous les apparences de prosprit dont
parlent les flatteurs qui crivaient jadis l'histoire des rois, la
misre des peuples tait grande. Les ftes royales et les habits
dors des seigneurs faisaient trop oublier les guenilles et la vie
misrable des paysans. Par exemple, disait-il, on n'a jamais rien vu
de plus beau que la cour de Louis XIV, et rien de plus minable que
le peuple de son temps, surtout vers la fin de son rgne. Et c'est
bien vrai a, car dans les papiers venant de Puygolfier, Fournier
avait trouv des choses bien curieuses et bien tristes, qui
faisaient toucher du doigt et voir  l'oeil l'tat malheureux o
taient rduits nos pauvres anctres en ces temps-l.

Et puis, ce qui me plaisait chez ce rgent, c'est qu'il ne se
croyait pas li par les dires rabchs depuis longtemps. Il faisait
trs bien voir que du temps de Henri IV, le paysan n'tait pas plus
heureux que sous Louis XIV. Ce roi finaud, qui souhaitait la poule
au pot aux paysans,--_la poulo, canard d'Henricou_, comme dit
Cldat, de Montignac,--les faisait bellement massacrer lorsque,
mourant de faim, fouls par les nobles, pills par les soldats,
crass par la taille et les rentes, le dsespoir leur faisait
prendre leurs fourches. Et ce n'est pas au loin que a se passait,
c'est dans notre pays mme; mais qui connat les pauvres Croquants
du Prigord? La plupart des historiens n'en parlent gure, que pour
faire des brigands de ces malheureux soulevs par la dsesprance.

Les histoires anciennes sont pleines de menteries, disait M.
Malaroche. Les flagorneurs qui ont crit que Henri IV tait un roi
populaire, n'ont pas consult le peuple. Ce gascon, grand
prometteur, mince teneur, qui faisait du bien  ses ennemis et
oubliait ses amis des mauvais jours, n'a jamais t si aim que a
chez nous. Et la cause en est dans le vieux souvenir plein de
rancoeur de la rpression des Croquants; dans celui de sa cruaut
pour les pauvres braconniers qu'il faisait pendre sans merci, et
enfin parce qu'il a fait couper la tte  Biron, dont toutes les
veines avaient saign  son service.

On n'a jamais ou chanter en Prigord la chanson de Biron, sans
abominer l'ingratitude monstrissime de Henri IV. C'est tellement
vrai, qu'il tait dfendu de la chanter autrefois; cinq bourgeois de
Domme furent mis en prison, du temps de Louis XIV, pour l'avoir
chante dans une auberge, et encore elle fait quelque peu son effet.

Ah! nous n'oublions pas aisment, nous autres gens du Prigord, et
pendant longtemps on n'a pas fait la fte de saint Louis dans nos
glises, parce qu'il nous avait donns aux Anglais. Encore
aujourd'hui on ne l'aime pas trop; aussi, on ne voit gure d'enfants
de paysans appels Louis.

Pour en revenir  Henri IV, on a beau dire, de sa bont, citer de
ses traits de clmence et de ses mots, aimables; ce n'tait en fin
de compte qu'un rus gascon, bon quand a lui tait utile, et
mchant sans misricorde quand il y trouvait son intrt.

C'est ainsi que notre rgent faisait connatre aux enfants des
paysans, aux descendants de ces Croquants maltraits par Henri IV,
les nobles et les historiens, la vrit sur leurs anctres et
vengeait leur mmoire. Et il faisait de mme pour toutes les
poques; pour les temps des comtes de Prigord et des seigneurs
pillards qui ranonnaient sans piti les, paysans et leur faisaient
subir des traitements barbares, et pour ceux des guerres de religion
o le pauvre paysan tait pill, incendi, tortur, massacr, tour 
tour par les papistes et les parpaillots.

Quand il parlait de l'amiral Coligny, M. Malaroche, les yeux lui
flambaient: on nous a apitoys dans les histoires sur sa mort,
disait-il. C'est vrai que Guise l'a fait lchement assassiner, mais
en fin de compte, ce n'tait qu'un brigand tu par d'autres
brigands.

Nous autres Prigordins nous devons nous souvenir que, sous prtexte
que les paysans du ct de Mensignac, de Tocane et de Saint-Aquilin,
avaient aid l'arme catholique  exterminer les bandes huguenotes
provenales  Chante-Cline, prs de Fayolle, en 1568; lorsqu'il
traversa le Prigord venant du Limousin, il massacrait tout sur son
passage; on ne voyait que gens occis par les chemins. Rien qu'
Lachapelle-Faucher, dans une salle du chteau, il fit tuer de
sang-froid _deux cent soixante paysans_, aprs les y avoir gards
tout un jour!

Qu'a fait de plus le froce Montluc, le Boucher catholique? Qu'on
nous laisse donc tranquilles avec ce brigand hypocrite, sa barbe
blanche et son cadavre jet par la fentre. Gardons notre compassion
pour ses malheureuses victimes, pour ces deux cent soixante
compatriotes, parmi lesquels nous avions peut-tre des anctres!

A propos de ces rois qui font si bonne figure dans certains livres,
je me souviens qu'un dimanche sur la place, il nous fit bien rire.
Voyez-vous, qu'il faisait, quand on regarde de prs notre histoire,
on est de l'avis de ce Dauphin qui disait  son prcepteur: mais,
pre Corbin, dans tous ces rois de France, je n'en vois aucun de
bon!

Quand la question du rgent, ou plutt de l'instituteur, car moi je
parle  l'ancienne mode, fut rgle, Fournier s'occupa de l'cole et
des chemins. Il fallut emprunter pour a, mais quand on vit de
belles salles de classe o les enfants taient  l'aise, et les
chemins bien arrangs et rpars, les gens dirent:  la bonne heure;
nous voyons maintenant que notre argent est bien employ.

On pense bien qu'au Frau nous tions contents de voir les choses
marcher comme a, et d'autant plus que c'tait notre gendre qui
faisait tout. On ne pouvait pas dire que nous avions les
prfrences, puisque notre chemin avait t radoub le dernier, et
on ne pouvait pas dire non plus que nous cherchions  nous faufiler
partout, puisque nous n'tions rien. Mon oncle avait depuis quelques
annes renonc  tre du Conseil, disant qu'il fallait faire place
aux jeunes, et moi je ne pouvais pas en tre, puisque mon gendre en
tait.

Je me trouvais donc heureux, car chez nous c'tait comme dans la
commune, tout marchait bien. Les droles venaient  souhait.
Franois, qui tait n en 1860, avait tout prs de dix-neuf ans, et
c'tait un fier garon qui nous aidait bien au moulin et partout.
Celui qui venait aprs, Yrieix, avait trois ans de moins et
commenait aussi  s'occuper: les deux derniers allaient encore en
classe.

Mon oncle, lui, portait bravement ses soixante-treize ans passs,
mais il ne faisait plus rien que quelque gigognerie pour s'amuser.
Les droles lui disaient toujours:--Oncle, repose-toi, tu as assez
travaill, c'est  notre tour maintenant! Et lui les coutait, et
s'asseyait par l au moulin sur un sac, et leur parlait de choses et
d'autres, mais ayant soin que ce ft quelque affaire propre  les
instruire ou  leur donner de bons sentiments. Des fois il causait
avec les gens qui venaient faire moudre, et quelquefois aussi, il
dvalait jusqu'au bourg pour voir les anciens.

Ma femme, elle, tait toujours la mme. Je crois bien qu'elle avait
quelque peu vieilli, mais moi je n'y connaissais rien. Elle tait
toujours vaillante, active, avisant au bien-tre de chacun et de
tous, aimant sa nore autant que sa fille, et ne sortant jamais de
chez nous. Quelquefois les gens lui disaient:--Vous n'tes jamais
alle  Prigueux? ou bien: vous n'allez point  Excideuil? ou ici,
ou l? et elle leur rpondait:

--Que voulez-vous que j'y aille faire? j'ai tout mon monde autour de
moi.

Mais le contentement ne peut pas durer toujours; les hommes tant
toujours heureux, se trouveraient malheureux, faute de comparaison;
il faut donc qu'il y ait de temps en temps quelque mchante affaire
qui s'en mle.

Un jour je revenais de porter de la farine et j'tais tranquillement
sur ma mule, jambe de a, jambe de l, regardant devant moi notre
maison, dont la chemine fumait, les termes au-dessus avec leurs
bois chtaigniers, et la gorge boise de la rivire, lorsque tant 
un tout petit quart de lieue de chez nous, je portai mes yeux sur
nos vignes de la Cte, et l, au milieu, je te m'en vais voir une
place ronde, grande comme un sol  battre cinquante gerbes, o les
feuilles taient jauntres, au prix des autres d'autour qui taient
franchement vertes. a me donna un coup dans l'estomac: c'est la
maladie de la vigne! que je me dis. Nous avions bien ou dire que
dans le Midi elle avait fait crever toutes les vignes: nous savions
que du ct de Bergerac elle ravageait tout, mais je ne sais pas
pourquoi, moi, comme bien d'autres, nous ne pouvions pas nous mettre
dans l'ide qu'elle viendrait jusque chez nous.

Et pourtant c'tait bien elle, c'tait bien la maladie, marque par
cette tache ronde qui d'anne en anne allait s'largir comme
l'huile sur une touaille, et tuer toutes nos vignes! Je finis
d'arriver chez nous tout ennuy, ne pensant plus  faire pter mon
fouet. comme de coutume, pour m'annoncer. Aprs avoir mis la mule 
l'curie, je montai  la maison, et aprs m'tre lav les mains, je
m'assis  table pour dner avec les autres. Moi, je dteste
tellement de tromper, que sans que je m'en doute, sur ma figure on
connat quand j'ai quelque chose. Ma femme vit bien que j'tais
tracass, mais elle ne me dit rien devant chez nous. Quand j'eus
mang un morceau lentement, pensant en moi-mme  ce gueux de
phylloxera, Hlie me versa  boire un plein gobelet de vin.

--Doucement, petit, que je lui dis, il faut le mnager, car bientt
nous n'en aurons plus; la maladie est dans nos vignes.

--Comment! que dis-tu? firent-ils tous.

--Oui, malheureusement, je l'ai vu tout  l'heure. Dans nos vignes
de la Cte il y a une tache jaune, d'ici deux ou trois ans tout sera
mort.

--Nous voil bien plants, dit mon oncle; au lieu de vendre quelques
barriques de vin, il nous faudra en acheter.

--Mais peut-tre, reprit ma femme, que d'ici l, on aura trouv un
moyen de gurir cette maladie.

--Il ne faut pas compter l-dessus, rpondit l'oncle, il y a quinze
ans que les savants cherchent le moyen de tuer le phylloxera, et ils
ne l'ont pas trouv.

--Je me demande de quoi ils servent, alors, dit notre an.

a se passa bien comme je l'avais dit: l'anne d'aprs nous ne fmes
pas le quart de vin comme d'habitude et encore pas bon, parce que
les vignes malades ne pouvaient plus faire mrir le raisin; et puis
l'anne qui suivit, rien. Je parle des vignes de la Cte, car la
vieille vigne dans le terme, au-dessus de la maison, rsista un peu
plus, mais au bout de trois ans elle tait comme l'autre: en tirant
sur les pieds, ils suivaient comme qui arrache une rave.

Voyant ce qui nous attendait, je ne vendis pas de vin, me disant que
celui que nous avions, il fallait le garder pour le temps o il n'y
en aurait plus du tout: et puis, afin de le mnager, on fona de la
vendange dans des barriques pour faire de la piquette toute l'anne.
Nous avions aussi une demi-barrique de vin de la vieille vigne qui
avait quatre ans, et d'autre de deux ou trois ans. Mon oncle me dit
qu'il fallait tirer cette demi-barrique en bouteilles afin de le
garder pour quelque grande occasion ou en cas de maladie. Quand ce
fut fait, on mit les bouteilles dans des caisses avec de la paille.

La jeunesse qui a le temps devant elle, ne se tracasse point comme
nous faisons pour beaucoup de choses, nous autres gens gs.
Peut-tre si nous tions sages, devrions-nous faire comme elle, et
porter les traverses qui surviennent sans nous en troubler. Ce qu'il
y aurait de mieux, a serait de regarder tranquillement les
accidents et de tcher d'en tirer le meilleur parti qui se puisse.
Mais voil, celui qui a la charge de la maison, porte le poids des
inconvnients pour lui et pour les siens. Les jeunes gens libres de
ce souci ont encore dans les yeux l'esprance, qui trompe souvent,
comme les feux-follets qui dansent dans les prs, mais qui, en
attendant, les fait marcher joyeux.

Les droles donc, chez nous, ne se faisaient pas beaucoup de mauvais
sang de cette affaire, au moins en ce qui les touchait. Ils buvaient
de la piquette au lieu de vin, et n'y faisaient pas attention. Nous
buvions bien quelque peu de vin, le dimanche, pour faire chabrol, et
puis s'il venait quelqu'un chez nous; mais autrement de la piquette.
Il n'y avait que mon oncle qui ne bt que du vin, parce que l'ayant
de coutume depuis si longtemps, a aurait pu le fatiguer, joint  a
que l'on dit que le vin est le lait des vieux.

Au carnaval de l'anne 1881, Bernard demanda une permission et vint
nous voir sans nous avoir crit. Il descendit du chemin de fer 
Thiviers et vint de son pied pour nous surprendre. Il venait d'tre
nomm sergent-major, mais nous n'en savions rien. Le dimanche gras
au soir donc, nous tions  souper, quand nous entendons japper la
Finette, puis quelqu'un montant l'escalier et ouvrant la porte:
Bernard! Tout le monde fut bientt debout. Lui, courut  sa mre et
l'embrassait comme du bon pain, tandis qu'elle, fire de son drole
et heureuse de le revoir, avait les yeux mouills. Aprs la mre ce
fut le tour de la belle-soeur Victoire et puis nous autres. Quand il
eut fait ses amitis  tous, la grande Mette lui mit une assiette 
ct de sa mre et il s'assit  table. Tout en mangeant, on lui fit
fte  cause de ses galons; lui, cependant, nous expliqua qu'il
allait se prparer pour une cole o vont les sous-officiers, afin
de passer officier. C'est maintenant, dit-il, que je vais me servir
de ce que j'ai appris  Excideuil, et je tacherai que vous ne
plaigniez pas l'argent que je vous y ai mang.

Officier! avec une paulette d'or! cette ide faisait grande joie
aux petits, et  nous autres, a nous faisait quelque chose aussi.
Le fils d'un paysan, d'un meunier, officier et en passe de monter
haut; que voulez-vous que je vous dise, on est des hommes.

--Qui sait, dit mon oncle, vous autres le verrez peut-tre
commandant ou colonel; sous la grande Rpublique, il ne manquait pas
de fils de paysans monts jusque-l et plus haut. Pour moi, tout ce
que je demande, c'est de le voir simple officier avant de m'en
aller.

--Oh! oncle, dit ma femme, vous tes fier et bien en sant, vous le
verrez mieux que a.

--Oui, ma fille, je suis fier, mais j'ai soixante-quinze ans, et je
ne suis plus qu'une vieille lure.

--Voyons, dit Franois, on a mis en bouteilles, il y a deux ans, une
demi-barrique de vin vieux pour quand on serait malade. Personne ne
l'a t, Dieu merci, et il faut esprer que personne ne le sera de
longtemps. Mais comme a on n'en boirait jamais et il se gterait.
D'ailleurs, il vaut mieux boire le bon vin quand on est fier que
quand on est malade, on le trouve meilleur. Si le pre le veut, je
vais en aller chercher deux ou trois bouteilles pour arroser les
galons de Bernard.

--Vas-y mon drole, tu as une bonne ide.

Et quand il fut remont, on trinqua et on but  la sant du
sergent-major.

Le lendemain je fus avec Bernard  la Fayardie, et le mardi Fournier
vint faire carnaval chez nous avec Nancette et le petit. Nous tions
treize de la famille en le comptant, a faisait une jolie table. La
grande Mette au fond faisait quatorze. Ce soir-l, nous bmes de
bons coups, comme si jamais de la vie on n'et ou parler de
phylloxera. L'ennui des premiers temps tait un peu amorti, et aprs
avoir attendu inutilement la gurison des vignes, nous nous prenions
maintenant  esprer qu'on pourrait les refaire, comme de fait a
arrive.

Quelques annes se passrent comme a, sans rien d'extraordinaire au
Frau. Depuis assez longtemps, nous n'avions plus de mtayers, et mes
garons et moi nous travaillions seuls tout notre bien. D'ailleurs,
c'tait toujours notre mme train de vie d'autrefois; aussi je ne
rapporterai pas des choses journalires pareilles  d'autres dont
j'ai parl dj, ne voulant pas, si je puis, rabcher encore. C'est
bien assez que j'aie racont des affaires qui, probable,
n'intresseront personne que les miens. Et puis, il faut que je le
dise aussi, je me rappelle bien tout ce qui s'est pass dans le
temps chez nous; je me souviens trs bien de toutes nos anciennes
affaires; mais pour celles d'hier, de l'anne passe, d'il y a deux
ans, mme dix ans, je les ai quasi presque oublies, et quelquefois
je suis oblig de les demander  ma femme: je mentionnerai donc
seulement les choses marquantes pour nous.

En 1882, il me naquit deux petits-enfants: une drole de ma nore
Victoire, et un drole de Nancette. Elle avait dj un garon aurait
tant aim une fille, et Hlie, pour son premier enfant, aurait voulu
un mle; mais ces affaires-l ne s'arrangent pas comme on veut.

A la fin de 1883, Bernard fut nomm officier dans un rgiment qui
tait  Brive. a fut une grande affaire chez, nous, et bien des
gens m'en firent compliment; mais je ne fais pas grand tat de
toutes ces flicitations, parce que je sais que parmi les
complimenteurs, il y a d'ordinaire beaucoup de flacassiers.

Lorsqu'il vint en permission, il y eut grande fte  la maison et 
la Fayardie, comme bien on pense, et nous tions tous glorieux du
cadet. Lui tait plus raisonnable que ses frres, et le lendemain de
son arrive il prit ses anciens habillements de civil, et se mit 
chasser pour se reposer d'avoir beaucoup travaill  l'cole. Qui
l'aurait rencontr dans les bois sans le connatre, avec une groule
de veste et un mchant chapeau, n'aurait jamais dit que a fut un
jeune officier de l'arme. Il n'alla pas tant seulement se montrer 
Excideuil, comme a aurait t pardonnable de le faire, preuve que
la gloriole ne lui tournait pas la tte.

L'anne d'aprs, Franois se maria avec la fille d'un meunier de sur
la Cole, et s'en fut demeurer chez son beau-pre, que j'avais connu
dans le temps,  la noce de mon cousin de Brantme. Franois entrait
chez de braves gens, et le moulin tait bien en pratiques. Ils
n'taient pas riches si on veut, mais avec a la fille n'tait pas
un mauvais parti, parce qu'elle tait pour lors seule de famille,
son frre tant mort l'anne d'auparavant.

En 1885 a fut une bonne anne pour les naissances. Il nous naquit
un drole de Victoire. Nancette eut une fille, et mon autre nore, qui
s'appelait Clara, en eut une aussi.

Mais l'anne d'aprs ne fut pas aussi bonne. Un jean-foutre de
boulanger avec qui je faisais du commerce, fit banqueroute et me fit
perdre prs de quarante pistoles. J'eus comme les autres onze pour
cent, deux ans et demi aprs: le reste se mangea en frais, comme
c'est de coutume.

Dans ce mme temps, notre Yrieix, qui avait pour lors ses
vingt-trois ans, s'amouracha d'une fille du bourg qui tait bien une
drole tout  fait comme il faut, et jolie de figure, mais qui
n'avait pas un sol vaillant. Comme tous les soirs presque, il
descendait la voir et revenait des fois assez tard, je m'en aperus
vite et je lui en parlai. A la premire parole il me confessa la
vrit: cette fille lui convenait, et avec notre permission il
voulait la prendre pour femme. Moi je lui dis qu'il fallait bien y
penser avant de faire cette affaire; que de prendre une fille
n'ayant rien, lui qui n'aurait pas grand'chose plus tard, c'tait se
mettre dans la misre, les enfants venant; que dans la vie on ne
pouvait pas toujours suivre ses gots; qu'il fallait penser 
l'avenir et consulter la raison, attendu que le mariage avait ses
charges et qu'il tait bon de se mettre en mesure de les supporter.

Je sais bien, continuai-je, que tu pourrais me dire que je n'ai pas
tant calcul que a pour prendre ta mre quoiqu'elle n'et rien. a,
c'est vrai; mais moi j'tais dans une autre position que toi, mon
pauvre drole, ayant quelque dizaine de mille francs de ma mre, et
assur de plus de l'avoir de mon oncle.

L-dessus il me rpondit que j'avais bien raison en ce que je
disais, mais que pourtant, si on ne se mariait jamais qu'ayant
l'avenir assur, il y aurait les trois quarts des gens qui ne se
marieraient pas. Quant  lui, il se sentait force et courage pour
nourrir une femme et des enfants; il affermerait un moulin et se
tirerait d'affaire; il ne me demandait seulement que de lui aider un
peu.

Le voyant dcid, je lui dis alors que dans tous les cas rien ne
pressait; qu'il fallait attendre quelque temps, afin de ne pas
prendre un caprice passager pour une amiti solide.

Il me rpliqua qu'il attendrait donc, bien rsolu qu'il tait de ne
rien faire sans mon consentement.--Ecoute, lui dis-je, puisque c'est
comme a, et que tu es bon drole, voici ce qu'il faut faire. a
n'est pas en trimant dans un petit moulin de par l, que tu tireras
d'affaire. Il te faut voir un peu la minoterie et travailler dans
les grandes usines; tu apprendras l quelque chose qui pourra te
servir  entreprendre les affaires pour ton compte. Je te chercherai
une place, soit  Barnab ou  Sainte-Claire, ou bien 
Saint-Astier; je connais les messieurs et je pense y arriver.

--J'aurais mieux aim attendre ici, qu'il dit, mais je vois que tu
as raison, je partirai quand il le faudra.

Je ne trouvai pas  le placer dans les minoteries d'autour de
Prigueux, et il lui fallut aller du ct de Ribrac.

C'tait un garon sage, Yrieix, attentionn  son travail et sachant
se faire aimer. Aussi, d'abord qu'il fut l-bas, son bourgeois prit
confiance en lui, si bien que l'anne d'aprs, il lui augmenta ses
gages.

Et puis il se maria avec sa bonne amie. Sa mre tait veuve, et
elles taient si pauvres que ma femme en avait compassion; et,
voyant cette fille rester sage pendant un an que notre drole fut
l-bas, sans parler  personne, elle l'affectionna, et en cachette,
pour ne pas la mortifier, elle lui donna des nippes et tout le linge
pour monter son petit mnage. La noce se fit au Frau, bien entendu,
et puis aprs Yrieix emmena sa femme.

Voil comment a va dans les familles; il y en a qui montent et
d'autres qui descendent. La Nancette avait pris un homme riche,
Bernard tait officier, et le pauvre Yrieix, lui, tait garon dans
une minoterie. Fournier levait ses enfants bien simplement,  la
mode campagnarde; mais avec a, il les faisait instruire en pension
et leur donnait des ides sur des choses dont la femme d'Yrieix
n'avait jamais ou parler; de manire que plus tard, les cousins
germains, fils de Nancette et fils d'Yrieix, venant  se rencontrer,
il y aurait eu tant de diffrence entre eux qu'ils ne se seraient
jamais pris pour parents. J'imagine que beaucoup de gens pauvres,
qui portent le mme nom que des familles riches, proviennent de la
mme souche et de frres qui n'ont pas russi ou se sont ruins,
tandis que les autres faisaient fortune.

Cependant, mon oncle avait ses quatre-vingt-deux ans passs, et il
tait toujours en bonne sant. Sa barbe et ses cheveux taient
blancs comme neige; mais au demeurant il n'avait point de grandes
infirmits, entendant bien, lisant sans lunettes et marchant encore
avec son bton, quoiqu'il et quelquefois des douleurs. Son ami
Masfrangeas tait mort il y avait un an, et il disait quelquefois
que a serait bientt  son tour.

--Bah! faisait Hlie, toi, oncle, il faudra te tuer  coups de
bonnet de coton!

Et a le faisait rire, car rien ne plat plus aux vieux que de leur
dire qu'ils sont bien fiers. C'tait la pure vrit pour mon oncle,
mais,  cet ge, il ne faut pas grand'chose pour les dranger.

Dans le commencement de l'anne 1889, il sentit quelque peine 
remuer son bras gauche: encore tant mieux, dit-il, que a ne soit
pas le droit. Il ne sortit pas de tout l'hiver, ayant peine  se
rchauffer, de manire qu'il fallait lui mettre le moine dans le
lit. Nous avions fait arranger  Prigueux un de ces grands
fauteuils qu'il y avait dans le grenier de Puygolfier, et il passait
ses journes devant le feu, tisonnant avec son bton, et quelquefois
lisant quelques pages dans ses vieux livres, qui taient marqus aux
endroits qu'il prisait le plus. Dans la journe, ma femme ou
Victoire, ou la grande Mette, taient toujours l, et a le gardait
d'ennuyer. Le soir, nous autres lui lisions le journal, et comme,
dans _l'Avenir_, il tait souvent question du Centenaire de la
Rvolution, il disait quelquefois:

--Je voudrais bien tout de mme aller jusqu'au quatorze juillet!

a le rjouissait de savoir qu'on ftait la Rpublique, et les
souvenirs de la Rvolution qu'il tenait de son pre et de son
grand-pre, lui revenaient  la mmoire, et il nous les disait,
s'arrtant parfois de fatigue, et continuant  les suivre dans sa
pense.

Il vit ce quatorze juillet qu'il voulait tant voir. Ce jour-l,
c'tait fte chez nous, et les droles avaient dbarrass l'auvent
des seilles et de la grande oulle, et l'avaient arrang avec des
branches de chne. Sur la cime d'un piboul ou peuplier, qui tait en
face de la maison, au coin du pr, touchant le chemin, ils avaient
mont un drapeau. Ce piboul tait un mai qu'on avait plant en
quarante-huit  mon oncle, lorsqu'il fut conseiller. Comme on
l'avait plant avec ses racines, il avait pris, et avait profit
beaucoup, de manire que maintenant il tait trs gros. Dans le
temps nous l'avions entour d'une petite muraille pour le garder
d'accident, et depuis, nous l'appelions l'arbre de la Libert.

Aprs dner, sur les une heure, l'oncle nous dit:

--Menez-moi sous l'auvent que je voie a.

Et tous deux, l'an, le tenant sous les bras, nous le menmes sous
l'auvent, o Victoire avait dj port son fauteuil. Une fois assis,
il regarda un moment le drapeau qui flottait au vent et puis nous
parla ainsi:

--a n'est pourtant que trois morceaux d'toffe cousus ensemble,
mais ces trois couleurs ont fait reculer les Autrichiens et les
Prussiens! Il faisait bon vivre et tre Franais, quand nos
volontaires, sans souliers, les abordaient  la baonnette, les
drapeaux au milieu des bataillons, tambours battant, et quarante
mille voix chantant _la Marseillaise_!... Quel temps!... Un de mes
oncles fut tu  Jemmapes, et quand la nouvelle en vint  la maison,
mon grand-pre dit: C'est une belle mort! Vive la Rpublique!

Il resta un moment sans rien dire, perdu dans ses souvenirs, puis,
voyant le feuillage dont les garons avaient guirland les piliers
de l'auvent, il reprit:

--Du chne,  la bonne heure!... Le chne est fort comme le
peuple... Point de laurier, c'est l'arbre des empereurs, des
tyrans... La branche de chne, c'est la marque du citoyen! Vous m'en
mettrez sur ma caisse, quand je serai mort!

Il faisait bon l,  l'ombre. Dans la plaine, les bls mrs se
balanaient doucement, les cigales chantaient aprs le tronc des
arbres, les eaux de l'cluse bruissaient, et on entendait au bourg
pter le petit canon que Fournier avait achet exprs.

Ma femme prit une chaise et vint se mettre prs de l'oncle, pour lui
faire compagnie, et Victoire en fit autant, ayant son drole sur les
genoux. Nous autres, nous tions assis sur le petit mur ou appuys
contre, et nous regardions l'oncle, tranquille et content, avec sa
bonne figure, tandis qu'un petit vent doux agitait un brin sa barbe
et ses cheveux blancs.

De temps en temps, il nous disait quelques paroles:

--Cette fois, mes droles, la Rpublique a gagn pour toujours... Ils
auront beau faire, les nobles, les curs et les autres, ils n'y
pourront rien... Je suis content d'avoir vu a... Mais il y a
quelque chose que j'aurais voulu voir aussi... L-bas, vous savez,
les sales Prussiens!... J'aurais voulu les voir partir! Mais je suis
trop vieux... Vous autres, vous verrez a. Quelle belle fte, ce
jour-l!

Il resta comme a, l'aprs-dne, se remmorant les choses
d'autrefois, et de temps en temps nous faisant part de ce qu'il
pensait.

Depuis, il continua de dcliner peu  peu, tout doucement. D'un jour
 l'autre on ne s'en apercevait pas, mais si bien de mois en mois,
lorsqu'on voyait qu'il ne pouvait plus mettre ses souliers tout
seul, ou ne se levait de son fauteuil qu'avec le secours de
quelqu'un de nous. Lorsque Bernard vint en permission au mois
d'octobre, il ne se levait plus que les jours o il faisait beau
soleil, et seulement vers midi. Quand je dis qu'il se levait, il
faut dire qu'on le levait, car il ne pouvait gure s'aider, surtout
d'un bras. Il ne mangeait pour ainsi dire plus, de manire qu'il
allait s'affaiblissant toujours davantage. Il le connaissait bien,
car sa tte tait toujours bonne, et il disait qu'il n'irait pas
loin.

Il avait demand qu'on le mt dans la grande chambre, parce que
c'tait la plus plaisante, et que de son lit il voyait la plaine des
bords de la rivire et le moulin. Lorsqu'il ne put plus se lever du
tout, il y avait toujours quelqu'un avec lui, ma femme
principalement, ou Victoire, et leur compagnie lui faisait plaisir.
Dans les derniers temps, il dormait beaucoup dans la journe, et a
nous annonait sa fin, vu le proverbe: Jeunesse qui veille,
vieillesse qui dort, sont prs de la mort.

Un matin, avant jour, il dit  ma femme qui l'avait veill la nuit
avec la grande Mette, chacune la moiti:--Ma pauvre Nancy, je crois
que je ne passerai pas la journe... Avant de m'en aller, je
voudrais vous voir tous  table... l, prs de moi. Envoie qurir
Nancette, qu'elle vienne avec ses droles... et puis Franois aussi.

On fit comme il l'avait dit. A une heure, Franois tant arriv, on
se mit  table pour dner. Le petit bout tait contre son lit avec
son assiette et son verre; lui tait accot sur des coussins.
Fournier tait venu avec sa femme et les petits, et quand il
s'approcha du lit, mon oncle lui dit en plaisantant, mais bien
bas:--Salut, Monsieur le maire! je vais vous donner de la besogne.
Et comme il vit que ma femme et Nancette s'essuyaient les yeux, il
leur dit:--Mes enfants, ne vous faites pas de peine... j'ai fait mon
temps... je m'en vais dans ma quatre-vingt-quatrime anne... vous
laissant heureux... je ne suis pas  plaindre.

Il ne voulut pas qu'il ft dit qu'il n'et pas mang avec nous
autres une dernire fois. Bernard avait tu des cailles, et on lui
en avait fait rtir une. Aprs avoir pris un peu de bouillon de
poule, il mangea la moiti d'une aile de cette caille; a fut tout
ce qu'il put faire. Quand ce fut sur la fin du dner, il me dit: Va
qurir du plus vieux vin... que nous trinquions ensemble.

Quand le vin fut vers dans les verres, on lui donna le sien, et
tous, petits et grands, nous vnmes choquer avec lui. Aprs avoir bu
une gorge, il rendit son gobelet et se laissa aller sur les
coussins.

--Mes enfants, je suis content de vous avoir vus tous, autour de
moi... manque Yrieix... Mais le pauvre drole, je ne l'oublie pas.
Ecoute, Hlie, dans mon tiroir, il y a des valeurs, tu sais, qui me
sont dues... pour une douzaine de cents francs approchant: c'est
pour Yrieix qui a pris une femme pauvre... pour lui aider 
s'tablir plus tard... fais-je bien?

--Oui, oui, oncle, dmes-nous tous.

--Donc, alors, tout va bien, mes enfants... moi je pars la
conscience tranquille... et je vais aller dormir  ct de nos
anciens... Je ne regrette qu'une chose... vous savez quoi!

--Hlie, mon fils, le jour o on aura chass de France, de l-bas,
d'Alsace... les derniers Prussiens, tu viendras sur ma fosse, et te
penchant vers moi, tu me diras:

--Oncle! ils sont partis!

Il avait parl fort, et a l'avait fatigu. Un moment aprs, il nous
dit:

--Ouvrez les fentres, que je voie encore le soleil.

C'tait un de ces beaux jours de l't de la Saint-Martin, qui sont
communs en Prigord. Le soleil rayait fort, schant le long de la
rivire les regains dont l'odeur montait jusqu' nous. Le moulin
tait arrt, et on n'entendait que le bruit des eaux tombant de
l'cluse. En face de la fentre, le vent faisait bruire les feuilles
de notre arbre de la Libert qui commenaient  jaunir. Tout  la
cime de l'arbre, le drapeau que les droles y avaient mont le
quatorze Juillet flottait toujours au vent. L'oncle regarda tout a
un moment sans rien dire, puis il appela bien bas, bien bas le
pauvre, l'an de Fournier, qui avait ses quatorze ans:

--Viens l, mon Robertou.

Quand le drole fut l, pench sur le lit, l'oncle lui dit tout
doucement, comme un souffle:

--Chante _la Marseillaise_.

Et le drole motionn, les yeux brillants, debout auprs du lit,
commena de sa voix claire et tremblante un petit:

    Allons, enfants de la Patrie.
    Le jour de gloire est arriv!

Tandis qu'il chantait, l'oncle, les yeux perdus au ciel du lit, une
main sur la tte du drole, coutait en extase.

Lorsque le petit fut  la fin:

    Nous entrerons dans la carrire
    Quand nos ans n'y seront plus!...

l'oncle se rit un peu et ferma doucement les yeux. En nous
approchant, nous voyions bien qu'il n'tait pas mort, mais il ne
parla plus. De temps en temps il ouvrait les paupires, et, nous
voyant tous autour de son lit, et ma femme dans la ruelle lui tenant
la main, il les refermait, tranquille. Au bout d'une heure son
souffle devint  rien, et puis s'arrta tout doucement: il tait
mort.

Nous avions mand la triste nouvelle  Yrieix par le tlgraphe; de
manire que le lendemain toute la famille tait runie. Sur les
quatre heures du soir, l'oncle fut port en terre par nous autres,
mes six garons et moi, aids de nos cousins de Tourtoirac et de
Gnis: aucun d'tranger n'y toucha.

C'tait beau de voir le cercueil de cet ancien, couvert de branches
de chne, comme il l'avait demand, port par les siens, les uns en
veste blanche de meuniers, les autres en sans-culotte brun ou noir,
et, parmi ces habits paysans, un uniforme d'officier  deux galons
d'or.

Il n'y avait point de cur. Fournier marchait devant, ceintur avec
son charpe, et toute la commune suivait nos femmes derrire le
cercueil. Aprs qu'aid de mes garons, j'eus descendu tout
doucement le pauvre oncle dans la fosse, Fournier, mont sur la
terre dblaye, lui fit l'adieu dernier et voici ce qu'il dit, tel
que je l'ai ou, tel qu'il me l'a rpt pour le coucher par crit:

Ce n'est pas la coutume, mes chers citoyens, de faire de discours
sur la tombe d'un homme du peuple, d'un travailleur, d'un paysan.
Jusqu' prsent, cet honneur tait rserv aux rois, aux grands, aux
puissants de la terre, gens inutiles ou nuisibles. Il est temps,
maintenant que la Rpublique luit pour tout le monde, comme le
soleil, de prendre d'autres moeurs, d'autres usages et de rendre 
nos morts,  ceux qui ont vcu, souffert, travaill avec nous,
l'hommage qui leur est d.

Si quelqu'un a mrit ce dernier souvenir, mes chers amis, c'est
celui qui est l couch dans ce cercueil que la terre va recouvrir
tout  l'heure. Nogaret naquit en 1806,  une poque qu'on appelle
glorieuse, parce qu'alors un homme insens, tranant  sa suite des
centaines de mille soldats, en faisait tuer beaucoup, et tuait
encore plus d'ennemis, pour rien. Mais son pre tait un volontaire
de 1792; mais un de ses oncles tait mort  Jemmapes pour la France;
mais son grand-pre tait un patriote; et dans cette humble maison
du Frau on conservait le culte de la Rpublique trangle par
Bonaparte. Il fut donc lev dans la pratique des vertus civiques,
et dans des ides de libert, de fire indpendance et de dvouement
 la Patrie, qu'il a gardes jusqu' sa dernire heure.

Je ne vous retracerai pas la vie de Nogaret, vous la connaissez
tous; j'en rappellerai seulement un pisode dont certains de vous
ont t tmoins, mais que tous savent par ou-dire. Un jour de
dcembre, il y a de cela trente-huit ans, cet honnte homme, ce bon
citoyen, fut arrach  sa famille,  sa maison, et men en prison,
les mains enchanes comme un malfaiteur.

Quel tait son crime? C'tait un ferme rpublicain, un homme libre,
un bon Franais, et c'en tait assez en ces temps maudits.

Mais la justice a son heure. Tandis que le criminel de dcembre
1851 et de juillet 1870 est en horreur  tout citoyen,  tout
patriote; tandis que sa mmoire est excre des mres dont il a fait
tuer les fils, et des Franais que son crime a arrachs  leur
patrie, autour du cercueil d'une de ses obscures victimes se presse
une commune entire.

Il y a l, mes chers citoyens, une leon pour nous tous. Il est bon
de constater que si l'expiation du crime arrive infailliblement, la
glorification de ceux qui ont toujours suivi le devoir austre,
arrive aussi, au seul moment o elle est lgitime et enviable, 
l'heure de la mort!

Et il ne faut pas nous laisser imposer par les fausses grandeurs du
pouvoir. La tombe galitaire n'admet point de privilges, et les
cadavres qu'on descend dans la fosse ne doivent tre jugs que sur
leurs actes. Si donc nous qui sommes vivants  cette heure, nous
avions le choix entre la renomme sinistre du dernier Bonaparte et
celle du pauvre paysan, qui est l dans ce cercueil, nous
n'hsiterions pas; nous voudrions que notre mmoire ft bnie et
honore comme celle de Nogaret.

Peut-tre, citoyens, notre hommage suprme s'adresse-t-il moins au
prisonnier de Dcembre, au bon citoyen, qu' l'honnte homme, au
voisin obligeant; cela se peut. Notre ducation civique a t mal
faite; la noble indpendance de nos pres de la Rvolution a t
ridiculise; leur dsintressement oubli; leur hrosme bafou;
leur simplicit galitaire taxe de grossiret; enfin le souvenir
des grandes actions de la gnration rvolutionnaire tant calomnie,
s'est perdu, obscurci et touff par les gouvernements qui se sont
succd et les prtres, leurs complices; aux tyrans, il faut des
sujets et non des citoyens.

Mais il faut nous relever, mes chers amis. Que la vie de Nogaret
nous enseigne. Il ne s'est pas content d'tre un homme probe et
juste, il a encore t un citoyen courageux. Il n'a jamais oubli
dans le cours de sa longue vie, qu' ct des devoirs de l'homme
envers ses proches, envers ses voisins, devoirs d'humanit et de
fraternit, il y a d'autres devoirs essentiels  remplir, qui sont
ceux du patriote et du bon citoyen. Il s'est toujours souvenu que
l'intrt priv disparat devant l'intrt gnral: avant lui, sa
famille, avant sa famille, la Patrie! Cette grandeur de sentiments
s'est affirme il y a quelques annes d'une faon clatante: on lui
proposait de lui faire donner une pension comme victime du
Deux-Dcembre; il rpondit:--Je suis content d'avoir souffert gratis
pour la Rpublique!

Tel Nogaret s'est montr dans cette circonstance, tel il a vcu,
tel il a t jusqu' la fin. C'est aux accents de la _Marseillaise_
qu'il s'est endormi du dernier sommeil.

Citoyens! que cette vie nous soit en exemple; que la foi
rpublicaine dans laquelle Nogaret a vcu, et dans laquelle il est
mort, nous soutienne jusqu' notre dernire heure; et puissions-nous
mourir comme lui dans la communion de la Famille et de la Patrie!

Ainsi parla Fournier. Tandis qu'il tait l, debout, les yeux
enflambs de lueurs, les gens le regardaient fixement, tout saisis.
Ses paroles simples et mles leur rpondaient dans le creux de
l'estomac. Pour beaucoup il disait des choses nouvelles et dures
peut-tre, car on ne dracine pas en un jour l'gosme et l'esprit
de sujtion dans lesquels les anciens gouvernements ont entretenu le
peuple pour le dominer. On voyait bien cependant que les plus
arrirs, les plus durs, taient attraps par la beaut svre de ce
prche civique. Le fond du paysan est bon, et s'il est encore en
retard sur des choses, a n'est pas sa faute, c'est son malheur;
mais patience, avant peu, il sera la vritable force du pays, en
tout et pour tout.

Lorsque Fournier eut fini de parler, il prit une poigne de terre et
la jeta sur la caisse en disant:--Adieu Nogaret! tu as bien vcu,
repose en paix! Et nous autres aprs, nous fmes comme lui:--Adieu,
oncle, adieu! Puis tous les hommes qui taient l vinrent aussi
jeter un peu de terre sur le cercueil, tandis que les femmes 
genoux parmi les tombes, dans les hautes herbes, faisaient une
prire, ou disaient un chapelet pour le vieux Nogaret.




XIII


Me voici au bout de mon criture, et, arriv l, je regarde derrire
moi comme le bouvier qui a fait sa drayure. Je me vois tout petit,
petit drole, me roulant dans le sable au bord de l'eau, et cherchant
des cailloux verts, jauntres, ou suivant ma grand'mre en la tenant
par son cotillon. Il y a longtemps de a. J'ai aujourd'hui
soixante-deux ans, et, entre ces deux poques, s'est coule la plus
grande et la meilleure partie de ma vie. Je dis la meilleure, parce
qu'elle enferme le temps de ma jeunesse, et qu'il m'est avis que
l'homme ne fait pas comme le vin, il ne se bonifie pas en
vieillissant. En prenant de l'ge, nous devenons durs, gostes: la
bont, la piti, la gnrosit s'moussent en nous, comme l'oue, la
vue et la mmoire. Je dis ce qu'il m'en semble quant  moi; je ne
sais si les autres valent mieux.

Mon existence n'a point t sans peines, mais elle s'est coule du
moins sans regrets et surtout sans remords, ce qui n'est pas peu de
chose. Bien des aventures de mon jeune temps me font rire
maintenant, comme par exemple ma passion btasse pour l'ane des
demoiselles Masfrangeas, qui, pour le dire en passant, a coiff
depuis longtemps sainte Catherine, et n'est plus qu'une vieille
fille dvote et pas trop facile. Il en est d'autres dont la
souvenance me fait plaisir, comme mon adoration d'enfant pour la
demoiselle Ponsie.

Je compte pour beaucoup d'avoir vcu chez moi, libre, indpendant,
sous le soleil, point riche, mais n'ayant besoin de personne. J'ai
travaill, mais je n'ai jamais eu quelqu'un derrire moi pour me
commander. Quand le temps ou les occasions le requraient, j'ai
quelquefois donn de bons coups de collier, mais c'tait de ma
volont, personne ne me poussait; je le faisais par raison, pour les
miens et pour moi. De mme dans des circonstances, il m'est arriv
de laisser la besogne pour un jour, quitte  rattraper le temps
perdu le lendemain: comme a c'est un plaisir de travailler.

Je me suis mari avec une paysanne sans le sou, mais c'est la
meilleure affaire que j'aie faite de ma vie. Ma femme a fait
prosprer la maison par l'ordre qu'elle y a apport, par son travail
de bonne mnagre, et elle l'a rendue plaisante en la tenant bien,
en l'arrangeant joliment, et surtout par sa bonne grce et son bon
coeur.

Et puis il y a autre chose que je compte pour un grand profit: elle
m'a port huit enfants, dont il me reste sept, tous bien fiers, bons
droles, vaillants et sachant se retourner. C'est elle-mme qui les a
tous nourris, levs, et soigns quand ils avaient la rougeole, la
coqueluche ou quelque autre petite maladie, sans jamais trouver que
a ft trop pnible; toujours contente pourvu que les autres le
fussent. a n'est pas pour dire, mais je crois qu'il n'y a gure de
femme comme a. Quoique j'aie soixante-deux ans et elle
cinquante-huit, je l'aime toujours, et je le lui dis quelquefois. On
se moquera de moi si on veut, mais je n'ai point connu d'autre femme
dans toute ma vie; elle est la seule.

Maintenant que je commence  tre vieux, je me retire un peu du
travail du moulin, pour ne m'occuper que de notre commerce des bls
qui va bien, Dieu merci. Il faut de bonne heure laisser un peu de
matrise aux jeunes, a les encourage, et puis ils apprennent 
gouverner les affaires. Ma femme fait de mme pour la maison; elle
laisse faire notre nore, et s'occupe surtout de nos petits-enfants:
c'est elle qui les tient, les soigne, et les fait coucher avec elle
quand il faut les dttiner. Ainsi, nous reposant un peu tous les
deux, nous laissons notre existence couler en paix, sans trouble
aucun, comme l'eau dans le goulet du moulin.

Une chose que je mets en ligne de compte quand je regarde en
arrire, c'est d'avoir men la vie qui me convenait le mieux. Il ne
faut pas croire que a ne soit rien. Souvent le malheur de la vie
provient de ce qu'on n'est pas  sa place; comme si un, qui aurait
t un bon marin, tait employ de bureau; ou qu'on ait fait un cur
d'un jeune homme qui aurait t un bon officier de dragons. Pour
moi, j'ai vcu en paysan, et c'est cette vie qui allait le mieux 
mes gots simples et  mon caractre sauvage un peu. Chacun a ses
dfauts; il y en a qui sont trop faonniers, moi je ne le suis pas
assez. Je ne sais pas ngocier les affaires, ni jouer au plus fin,
soit en politique, soit autrement; je ne sais qu'aller rondement, et
tout droit devant moi. Je ne vaux rien pour tenir quelque place que
ce soit, et je serais du tout incapable d'tre maire de la plus
petite commune du dpartement, qui est je crois celle de
Saint-Etienne-des-Landes, o ils sont une soixantaine d'habitants
avec les femmes et les petits enfants.

La vie de campagnard est une vie large, santeuse et libre; le paysan
en sabots et en bonnet de laine est roi sur sa terre: une fois qu'il
a port son argent au _Moulin du Diable_, autrement dit qu'il a pay
sa taille au syndic, il est tranquille. Au lieu de rechercher les
emplois, de galoper aprs les places, depuis celle d'homme d'quipe
ou de recors, jusqu' celle de collecteur ou de prfet, la jeunesse
de toute condition devrait se tourner vers la terre. Que de gens
ayant un bien, petit ou grand, o ils vivaient tranquilles, s'en
vont dans les villes, croyant faire fortune, ou bien attirs par le
plaisir, et finissent par s'y ruiner le corps et la bourse; pour un
qui russit, vingt qui se noient. Et aprs tout,  quel prix la
russite souvent? au prix de la sant et de la libert qui sont les
premiers des biens.

Ceux qui regardent les choses  la lgre, et ils sont en grand
nombre, se figurent que l'tat de cultivateur est celui qui demande
le moins de savoir et d'intelligence. Ils croient bonnement qu'il
faut plus d'esprit pour vendre du poivre, ou des toffes, ou pour
gratter du papier, ou pour fabriquer des bonnets de coton, que pour
travailler la terre: c'est justement le contraire qui est vrai. On
nous prend pour des imbciles, nous autres paysans, parce que nous
n'avons pas les faons des gens des villes, et que nous ne savons
pas un tas de rubriques et de mots  la mode; mais si on y regardait
de prs, on verrait que nous ne sommes pas aussi btes que nous en
avons l'air, et que nous savons plus de choses utiles, que ceux qui
se moquent de nous, quelquefois.

Pour moi, l'existence de propritaire paysan, petit ou grand, est la
premire de toutes. Je le dis en toute vrit, quand je devrais
revenir dix fois au monde, dix fois je voudrais vivre de la mme
vie. Comme a ne se peut pas, j'ai du moins toujours engag mes
droles  ne pas abandonner la terre qui est notre bonne mre
nourrice, et ils m'ont cout. Tous sont meuniers et travailleurs de
terre, manque Bernard que le hasard a pouss dans l'tat militaire,
ce que je ne regrette pas; il faut qu'il y en ait pour monter la
garde  seule fin que les autres travaillent tranquilles. Celui de
mes enfants qui tait le plus mal loti, Yrieix, s'est tir
d'affaire, et maintenant il fait marcher un moulin pour son compte.
Je suis content de les voir tous tablis comme a, parce que j'ai
toujours estim qu'il vaut mieux tre paysan en sabots chez soi, que
monsieur en bottes chez les autres; qu'il vaut mieux travailler dur
pour soi et les siens, que vivre fainantement aux dpens de
quelqu'un ou du public; et enfin qu'une bonne frotte sous sa tuile
vaut mieux que des poulets rtis chez autrui. Il y en a qui peuvent
trouver a rude, mais tout est facile  celui qui n'a pas besoin de
choses inutiles. Le pauvre chez lui est aussi  son aise que le
riche, s'il a peu de besoins. Le bonheur ne consiste pas  avoir de
beaux habits, des meubles de prix, de belles maisons, des chevaux de
cent louis pice, un ordinaire de carnaval, un grand train de
maison, et autres choses pareilles; a n'est que par comparaison que
ceux qui envient ces choses aux riches se trouvent malheureux.

Comme disait mon pauvre dfunt oncle, trois choses seules sont
dsirables: la sant, l'indpendance et la paix du coeur.

C'est tellement vrai, ce que je dis, que c'est par comparaison
seulement qu'on se trouve  plaindre, qu'en ce moment, n'est-ce pas,
personne n'est malheureux de ne pouvoir voler en l'air; mais qu'on
vienne  inventer une machine bien chre, pour a, et tous ceux qui
n'auront pas le moyen d'en avoir une se trouveront grandement 
plaindre. Aujourd'hui nous avons un petit chemin de fer le long de
notre route, pour aller soit sur Prigueux, soit sur Excideuil. a
va plus vite que les anciennes diligences, cette affaire-l, mais
quand nous allions sur l'impriale, causant avec le dfunt La Taupe,
nous n'tions pas malheureux de n'avoir pas ce petit chemin de fer
qu'ils appellent d'un nom anglais, comme si on ne pouvait pas le
baptiser en franais.

De mme avant qu'il y et des routes et des voitures publiques, ceux
qui s'en allaient  cheval ou de pied n'en sentaient pas la
privation. On a augment beaucoup, et trop selon mon petit jugement,
les jouissances, les plaisirs, les satisfactions de luxe, mais on
n'a pas ajout un ftu  notre bonheur. Toutes les commodits,
toutes les facilits que nous avons de faire ceci ou a, ne font que
nous en dgoter de bonne heure, parce que ce qui ne cote aucune
peine finit par ne donner aucun plaisir.

Mais en voil assez l-dessus, les longs prches sont ennuyeux.

D'aprs tout ce que je viens de dire, on voit que je n'ai pas eu 
me plaindre du sort, ni pour les miens ni pour moi, et que nos
affaires domestiques ont march  peu prs. Depuis le procs avec
Pasquetou, nous n'avons eu d'affaire avec personne, et pour ce qui
est des mdecins, nous ne les avons jamais fait travailler depuis
mon coup de fusil. Quand nous tions fatigus les uns ou les autres,
nous restions au lit attendant que a passt, et en fait de remdes
nous faisions une trempette avec du bon vin. Maintenant notre
famille crot et augmente  force. Pour en finir l-dessus, j'ai en
ce moment dj neuf petits-enfants et d'aprs les apparences,
l'anne qui vient j'en aurai douze, et a me rjouit le coeur:
qu'est-ce qu'on veut de mieux?

Pour ce qui est des affaires publiques, nous avons eu des traverses
pas mal, et la politique nous a fait passer de mauvais moments
quelquefois. Les gens du Deux-Dcembre et ceux du Seize-Mai ont
grl ferme sur notre persil, mais maintenant que la Rpublique est
solidement plante et qu'elle pousse ses racines jusqu'au plus
profond de la terre franaise, tout est oubli.

Pourtant, il en est qui nous hassent, de ce que nous n'avons pas
leurs ides; d'autres qui sont nos ennemis, parce que nous ne sommes
pas de leur opinion. Les uns et les autres nous ont fait tout le mal
qu'ils ont pu, et moi je me suis dfendu et les miens, quelquefois
en les goguenardant fort, et d'autres fois plus srieusement, de
manire qu'il a d leur en cuire: qu'ils me pardonnent comme je leur
ai pardonn. L'gosme m'indigne, la mchancet m'exaspre,
l'injustice me rvolte, la misre me saigne le coeur; mais si j'ai
eu quelquefois des paroles de colre ou d'amertume, je n'ai point de
haine pour les personnes, ni en gnral, ni en particulier depuis
que le fameux Lacaud est mort.

Pour en revenir, il y en a qui ne sont pas contents encore des
progrs raliss, ce sont les jeunes gens qui ne peuvent prendre
loin leurs points de comparaison, de manire qu'il leur semble qu'on
n'a rien fait; c'est  eux maintenant de pousser en avant. Mais pour
moi, quand je regarde vers le pass, quelle diffrence avec le temps
d'aujourd'hui!

Je suis n dans les dernires annes de la Restauration, vers le
temps des Missions, et j'ai vu l'poque de ce Polignac qui voulait
faire marcher la France, comme d'autres se sont vants de le faire
depuis; mais ils ont t bien mouchs tous. J'tais tout petit alors
et je ne savais pas tant seulement ce que c'tait que ce Polignac
dont on avait tant parl; mais je me souviens qu'aprs la Rvolution
de 1830, tant dans la voiture de Prigueux, sur les genoux de ma
mre qui me ramenait de Limoges o travaillait pour lors mon pre,
le postillon qui conduisait, tapait  grands coups de fouet sur un
vieux cheval blanc rtif en criant: Hue! Polignac! et a me faisait
rire.

Les Bourbons ont t renverss, Philippe a t chass, la deuxime
Rpublique a t gorge une nuit de dcembre, Bonaparte est tomb
dans la boue de Sedan: voil tout en gros; et, entre ces vnements,
que de choses tristes j'ai vues! que de misres le peuple a
supportes! Aujourd'hui, aprs avoir pass par les tamines de
l'ordre moral, et s'tre tire heureusement des coupe-gorge
monarchistes, la Rpublique est sauve: c'est beaucoup pour ceux qui
ont vu les tristes temps de Charles X, de Louis-Philippe et de
Bonaparte, mais ce n'est pas tout.

On a fait dj quelques bonnes lois, mais il en reste pas mal 
faire, pour protger le travail et les petits; elles se feront sans
doute, mais il faudrait se presser, ceux qui souffrent sont
impatients, a se comprend. Une des premires que je voudrais voir
mettre sur le chantier, c'est celle qui,  l'avenir, soustrairait 
l'hypothque la maison du paysan. Il faudrait que cette maison, le
jardin et un morceau d'enclos, ayant t constitus insaisissables,
fussent toujours francs et libres; que le propritaire ne pt
emprunter dessus, et par ainsi qu'un crancier ne pt les faire
vendre pour dettes. De cette manire, la famille, les petits droles
auraient toujours un abri. Nos hommes sont tellement vaillants,
qu'avec cette loi, solidement plants sur leur peu de terre, comme
nos chnes, ceux qui auraient t malheureux se relveraient. Comme
a, on ne verrait pas des troupes de pauvres gens qui ne demandent
qu' travailler, jets hors de chez eux, prendre le bissac et se
disperser de , de l, et souventes fois mal tourner par suite de
la misre.

Mon gendre m'a dit avoir vu dans le journal, il y a quelque temps,
qu'une loi dans ce genre existe en Amrique, et qu'un dput de la
Seine, avocat distingu, en avait propos une semblable  la
Chambre. a me fait plaisir de me rencontrer, moi pauvre meunier,
avec un monsieur aussi haut plac; et a me console un peu de ce que
quelques amis se sont tout doucettement gausss de moi  cette
occasion.

Mais, comme je ne serais peut-tre pas toujours aussi heureux, je
m'en tiendrai l. Chacun son mtier, les brebis seront bien gardes
du loup, comme disait le pauvre dfunt Lajarthe qui avait bien
quelquefois des ides un peu farouches que je ne partageais pas,
mais qui, au demeurant, tait un brave homme.

A propos de ce pauvre ami, je me souviens qu'un jour d'lection,
devant chez Marchou, il disait que tout le mal existant sur la
terre provenait d'un manque d'quilibre. Il y avait des pays trop
froids, d'autres trop chauds; des terres trop lgres, d'autres trop
fortes; des ts trop secs, d'autres trop mouills; des hommes trop
forts, d'autres trop faibles; des gens trop habiles, d'autres trop
innocents; des citoyens trop riches, d'autres trop pauvres; et ainsi
de suite. Et il ajoutait que s'il avait t l, lorsque le bon Dieu
fit le monde, il lui aurait donn quelques bons conseils.

Tout le monde riait, et moi comme les autres. Mais depuis, songeant
 a quelquefois, je me disais qu'il pourrait bien avoir quelque peu
raison. Les villes se sont gonfles outre mesure aux dpens des
campagnes qui se sont dpeuples. Sans doute il y a bien d'autres
causes, mais je crois qu'une des raisons du malaise dont on se
plaint vient de l. La population ouvrire rurale s'tant jete dans
les villes, y a amen le chmage; et le manque de bras dans les
campagnes y a fait ngliger la terre: ce qu'il y a de trop d'un ct
manque de l'autre. Il faudrait, selon moi, remdier  a, et par
tous les moyens possibles favoriser le retour  la terre de tous ces
pauvres gens qui l'ont abandonne dans un temps de crise, las de
travailler beaucoup pour les autres, et de crever la faim.
Maintenant que le moment le plus dur est pass, en revenant dans
leur endroit, ils pourraient encore vivre heureux en contribuant 
la prosprit du pays; et en mme temps ils soulageraient les
travailleurs des villes auxquels ils font une concurrence qui est la
misre pour tous.

Oui, a serait une bonne chose de dgager un peu les villes. Il y en
a qui se carrent de ce que Prigueux a augment de vingt mille
habitants depuis cinquante ou soixante ans, et qui sont tout fiers
de ce que Paris en a tout prs de deux millions cinq cent mille; moi
pas. Ces gros rassemblements d'hommes ne me disent rien de bon;
c'est dans les campagnes que je voudrais voir s'accrotre la
population. Deux millions cinq cent mille habitants  Paris, le
quinzime de la population totale du pays, c'est comme si la France
avait un rysiple  la tte: aussi Paris a-t-il toujours un peu la
fivre,--et nous la donne-t-il quelquefois.

Mais s'il y a  faire, il y a  dfaire aussi. Beaucoup d'anciennes
lois devraient tre abolies, comme qui sarcle la mauvaise herbe dans
un champ de bl. De les dire toutes, a serait long, car dj toutes
ont t faites dans un esprit qui n'est plus celui d'aujourd'hui, et
par des gens qui n'taient pas trop amis du peuple. Il y en a de ces
lois qu'il faudrait retourner de fond en cime, comme une peau de
livre, pour en tirer quelque chose de bon; et encore je ne sais.

Mais les lois a n'est pas tout. Ce que je voudrais bien voir
changer aussi, c'est nos usages civiques, nos habitudes politiques,
nos moeurs publiques. Ou bien on s'insulte  plate couture, on
s'agonise de sottises, ou bien on s'accable de politesses affectes,
de compliments  n'en plus finir. a se voit dans les journaux;
jamais on ne s'est tant servi de toutes les expressions de
flagornerie monarchique que maintenant. Nos dputs se traitent
d'honorables, gros comme le bras, comme s'il tait besoin de
constater a  chaque instant. Qu'est-ce que je dis? on n'ose plus
mentionner publiquement un brave conseiller municipal de Marsaneix
ou de Prigueux, sans le qualifier aussi d'honorable. Dputs et
conseillers le sont, je le veux, je le sais, mais le diable si je
comprends la ncessit de rappeler a  tout bout de champ, comme si
on avait peur que la chose s'oublie!

Jusque dans nos campagnes, on se met  parler comme  Paris ou 
Prigueux. Nous avons dans notre conseil de la commune un brave
homme tout  fait, mais qui,  chaque runion, y va de son petit
discours, quoiqu'il soit comme moi, pas des plus savants, et il
tche de parler comme  la Chambre des dputs, disant toujours:
l'honorable M. le Maire; notre honorable collgue Roumy; l'honorable
adjoint; et ainsi de tous. Ces grimaces font suer dj quand a se
passe dans la haute; je vous demande un peu l'effet que a fait dans
un conseil de douze bons paysans!

Mais ce n'est pas tout. Du monde de la politique o on fait la pluie
et le beau temps, cet usage flacassier des qualifications logieuses
s'est tendu  la foule nombreuse des gens en place, des petits aux
grands. Lorsqu'on en parle, tout ce monde est habile, intgre,
distingu, sympathique, est-ce que je sais? et les gros bonnets sont
trs honorables, hautement distingus, minemment sympathiques! Quoi
de plus? Jusque dans les relations entre simples citoyens, cette
mode s'est rpandue. C'est au point qu'il semble qu'on veuille mal 
quelqu'un, si on parle de lui sans coudre  son nom un de ces mots
flatteurs; entre braves gens d'ailleurs, on se gratte l'un l'autre
o a nous dmange fort. On voit venir le temps o l'oubli d'une de
ces formules flagorneuses fera dclarer des duels.

Et dans les lettres donc, il faut voir ces civilits de la fin; ces:
agrez, veuillez agrer, daignez agrer, ces salutations
distingues, ces hautes considrations, ces respects, ces profonds
respects, et le reste!

Lorsque j'entends, ou que je lis dans le journal, toutes ces
cagnardises et toutes ces rubriques plates comme des punaises, et
puantes comme elles, il me semble qu'on me passe un chat dans
l'chine en le tirant par la queue. H foutre! a me fait jurer. Pas
tant de fadaises verbales, qu'on en revienne plutt  la simplicit
fire de nos anciens de la Rvolution, qui disaient: _tu, citoyen_,
et: _salut et fraternit!_

Et puis, si toutes ces platusseries n'taient qu'en paroles
seulement!

Il y a encore quelque chose qui me drange bien. Les Franais sont
tous gaux, c'est entendu, aussi chacun cherche  se hausser
au-dessus des autres. Jamais, au grand jamais, on n'a vu tant de
gens dcors qu'au jour d'aujourd'hui. Ceux qui n'ont pas la chance
d'accrocher la croix d'honneur franaise se jettent sur ces croix
trangres, dont on tient boutique. Et puis, pour faire prendre
patience  ceux qui demandent le ruban rouge, on a invent des
petites affaires, qui se mettent  la boutonnire, avec un ruban
couleur d'vque. Je ne sais pas ce que c'est, ni ne tiens  le
savoir; c'est assez que ce soit un moyen de se distinguer des autres
citoyens. Mais il y a autre chose encore. Depuis quelques annes on
fabrique des chevaliers du Mrite Agricole. Moi je ne suis qu'un
coyon de meunier, mais cette chevalerie du labourage me fait crever
de rire. Franchement, on aurait pu pargner ce petit ridicule 
l'tat de cultivateur qui est le premier de tous.

Je ne parle pas de la manire dont les croix et le reste sont
distribus, a porterait trop loin. J'en sais des dcorations qui
sont bien places, mais le diable me crme, il y en a trop qui me
feraient dire comme le dfunt Barrire, un vieux retrait du premier
Empire:--_Aouro n'en fan paillado!_--ce qui veut dire: Maintenant on
en fait litire!

Mais ce n'est pas fini. Aprs toutes ces dcorations, il y a encore
des mdailles d'honneur de tous les genres, de toutes les classes,
de tous les calibres et de tous les mtaux; des diplmes d'honneur
aussi, des mentions honorables;--que d'honorabilit!--des
tmoignages de satisfaction, des flicitations officielles, est-ce
que je sais! Il semble que nous soyons, non pas des citoyens, des
hommes libres, mais des coliers  qui on distribue des rcompenses,
s'ils sont bien sages.

On me croira si on veut, mais moi je prfre  toutes ces simagres
monarchiques,  toutes ces croix,  toutes ces mdailles, le
franc-parler et la rude galit rpublicaine de
_Quatre-vingt-treize_, et les paulettes de laine des gnraux, et
la cocarde au bonnet de la Libert: oui, je regrette les caractres
fiers et les coeurs hautains, et la saine rusticit de ceux de cette
poque.

A force de nous vouloir adoucir et polir, on nous a amollis, pauvres
gens, et nous ne sommes plus que des chiffes. Nous n'avons plus
cette haine farouche de nos anciens, pour l'intrigue, la sujtion,
les usages du beau monde et l'esprit courtisan: nous nous laissons
piper par des paroles, et attacher avec des rubans.

Il me peine fort de voir qu'au lieu de tcher de faire passer la
mode de toutes les distinctions et dcorations; qu'au lieu de nous
dttiner tout bellement des croix et des mdailles, on les a
prodigues, et, par-dessus le march, on a invent un tas d'engins
dcoratoires: J'ai a sur l'estomac.

Enfin, c'est comme a et mes jrmiades n'y font rien. Pourtant, a
m'tonne quand j'y pense, de voir des gens srieux s'amuser  ces
choses-l, dans le temps o nous sommes; de mme que a me surprend
de voir encore des royalistes, des bonapartistes, des orlanistes,
des carlistes, des Louis-dix-septistes, des rpublicains, enfin des
braves gens de toute couleur et de toute opinion, s'attraper aux
cheveux  propos de personnes et de choses prtes  disparatre. H!
Messieurs, ce n'est plus le temps de disputer sur l'tiquette et les
prsances; sur le trait d'Utrecht, le droit divin ou les
Constitutions dfuntes; c'est vers l'avenir qu'il faut regarder. Moi
je chevauche mieux ma mule que la bourrique de Balaam, pourtant il
me semble qu'une rnovation sociale germe dans les esprits. Les
ouvriers de terre, mtayers, bordiers, tierceurs, journaliers,
domestiques, commencent  rflchir sur l'arrangement prsent des
choses, et ils font des comparaisons qui leur donnent fort  penser.
C'est pourquoi, il serait juste et sage de faciliter au paysan son
accession  la proprit; car, quoique je ne sois qu'un pauvre
oison, il me tombe quelquefois dans l'ide, que cette grosse boule
de terre grise sur laquelle nous vivons n'a pas t ptrie et lance
dans l'espace  raison de vingt-sept mille lieues  l'heure, pour
que ceux-l dont je parle, qui font mtier de travailler la terre,
prcisment n'en aient pas une picotine. Je me figure qu'ils
auraient droit  une petite part pour cela seul qu'ils sont hommes.

On a form des socits pour aider aux ouvriers de l'industrie 
acqurir des maisons payes par termes annuels dans de bonnes
conditions. Qui ferait a pour les pauvres Jacques-sans-terre; qui
leur procurerait les moyens de devenir petits propritaires, en
attendant mieux, ferait une grande chose, une trs grande chose.

Mais que a arrive ainsi, ou autrement, comme il est d'un intrt
vital pour le pays, que le paysan mercenaire soit fix au sol par la
proprit, et qu'ainsi s'achve la conqute de la terre franaise
par sa pioche vaillante, cela sera donc. Lorsque ce temps sera venu,
les ingalits sociales, tant moins choquantes, n'engendreront plus
de ces haines froces qui pouvantent. Grce au progrs des ides de
mutualit, de solidarit, de justice, la vie sera moins dure pour
les faibles, meilleure pour tous. Alors, nul ne pouvant se
soustraire  la grande loi du travail, des millions de bras
fainants seront rendus au labeur,  la production, et les pauvres
femmes qui s'exterminent aux champs et dans les ateliers seront
renvoyes  leur mnage; et puisqu'on parle que la population
diminue, au lieu de faire l'ouvrage des hommes, elles feront des
enfants...

Mais de quoi vais-je me mler? a n'est pas  un chtif meunier de
raisonner de toutes ces choses, et j'entends qu'on me crie depuis un
moment:

--Vieille baderne, retourne  ton moulin!

--Un petit instant, et j'y vais.

Moi je ne compte pas voir se raliser tout ce dont j'ai parl, et je
le regrette, mais mes enfants le verront, j'en ai la foi. a me
console tout de mme, de penser qu'un jour viendra o l'galit
n'offusquera plus personne, o le travail primera l'argent, et o la
charit, devenue inutile, ne sera plus qu'un souvenir. Ce jour venu
par la marche sre et pacifique des choses, on ne verra plus de gros
rentiers inutiles comme les Lacaud, ni de mendiants  bissac comme
Nicoud, mais davantage de gens ayant moyennement de quoi. Il y aura
peut-tre encore de la pauvret, de cette pauvret digne qui
n'effraie pas les vaillants hommes, mais plus de misre immrite.
Le monde ne sera pas parfait, bien sr, mais il aura fait un grand
pas dans le chemin du progrs, en prenant la Justice pour la seule
rgle de tous les rapports de la vie sociale.

Mais si je ne vois pas ces grandes choses, j'espre du moins vivre
assez pour faire la commission dont mon oncle m'a charg  son lit
de mort.

Je m'en irai content, lorsque j'aurai pu aller l-bas, au cimetire,
lui crier sur sa tombe:

--Oncle, ils sont partis!


FIN





End of the Project Gutenberg EBook of Le moulin du Frau, by Eugne Le Roy

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MOULIN DU FRAU ***

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