The Project Gutenberg EBook of Ivanhoe (3/4), by Walter Scott

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: Ivanhoe (3/4)
       Le retour du crois

Author: Walter Scott

Translator: Albert Montmont

Release Date: November 16, 2010 [EBook #34342]
[Last updated: March 26, 2012]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK IVANHOE (3/4) ***




Produced by Mireille Harmelin, Jean-Pierre Lhomme, Rnald
Lvesque (HTML) and the Online Distributed Proofreaders
Europe at http://dp.rastko.net. This file was produced
from images generously made available by the Bibliothque
nationale de France (BnF/Gallica)







IVANHOE.

OU

LE RETOUR DU CROIS

Par Walter Scott.


TRADUCTION NOUVELLE

PAR M. ALBERT-MONTMONT


Toujours de son dpart il faisait les apprts,
Prenait cong sans cesse, et ne partait jamais.
(_Trad. de_ Prior.)


TOME TROISIME.



PARIS.

RIGNOUX, IMPRIMEUR-LIBRAIRE, DITEUR,
Rue des Francs-Bourgeois-S.-Michel, n 8.

AMABLE GOBIN ET CIE,
Successeurs de la Maison Baudouin, rue de Vaugirard, 17.

1829.

IVANHOE
OU
LE RETOUR DU CROIS.




CHAPITRE XXIV.


    Je la courtiserai comme un lion courtise
    sa lionne.
    V. Home. _Douglas_.

Pendant que les scnes que nous venons de dcrire se passaient dans
divers points du chteau, la juive Rbecca attendait, dans une tour
loigne, le sort qu'on lui destinait. Elle y avait t conduite par
deux de ses ravisseurs dguiss, et qui la firent entrer prcipitamment
dans une petite chambre, o elle se trouva en prsence d'une vieille
sibylle qui grommelait un air saxon, comme pour accompagner les
rvolutions de son fuseau sur le plancher. Elle leva la tte en voyant
Rbecca, et jeta sur la belle juive ce regard de malignit et d'envie
que la vieillesse et la laideur, lorsqu'elles se joignent  des
dispositions malfaisantes, ont coutume de jeter sur la jeunesse et la
beaut.

Allons, vieux grillon, dit un des conducteurs, debout et va-t'en; notre
noble matre l'ordonne. Il faut cder cette chambre  un hte plus
aimable que toi.

Oui, dit la vieille; voil comment on rcompense les services; il fut
un temps o un seul mot prononc par moi aurait fait tomber de sa selle
et chass du service le meilleur homme d'armes d'entre vous, et
maintenant il faut que je me lve et que je marche, sur l'ordre d'un
palefrenier comme toi.

Bonne dame Urfried, dit l'autre conducteur, ne reste pas l 
raisonner, mais debout et dcampe. Les ordres des matres doivent tre
entendus  demi-mot et excuts promptement. Ta saison est passe, ma
vieille, et ton soleil est couch depuis long-temps. Tu es maintenant le
vritable emblme d'un ancien cheval de bataille, qu'on a rform et
relgu au milieu des bruyres. Tu as galop dans ton temps, et
maintenant c'est tout au plus si tu peux aller l'amble. Allons, tche de
trotter hors d'ici.

Vous tes de vilains chiens, tous les deux, dit la vieille femme, et
puisse un chenil tre votre lieu de spulture! Que le mchant dmon
Zernebock me dchire les membres l'un aprs l'autre, si je sors de ma
chambre avant d'avoir fil tout le chanvre qui est  ma quenouille!

Tu en rpondras  notre matre, rpliqua-t-il; et il se retira avec
son compagnon, laissant Rbecca en socit avec la vieille femme, auprs
de qui elle se trouvait ainsi introduite malgr elle.

 quelle action diabolique sont-ils maintenant occups? dit la vieille
en marmottant entre ses dents; mais jetant de temps en temps un regard
furtif et malin sur Rbecca: Oh! dit-elle, ce n'est pas difficile 
deviner. Des yeux brillans, des cheveux noirs, et une peau blanche comme
du papier avant que le prtre l'ait barbouille de son noir onguent.
Oui, il est facile de deviner pourquoi ils l'envoient dans cette tour
solitaire, d'o un cri ne serait pas plus entendu que s'il sortait de
cinquante toises sous terre. Tu auras des hiboux pour voisins, ma belle,
et leurs sinistres plaintes seront entendues aussi loin que les tiennes,
et l'on fera autant d'attention aux unes qu'aux autres. Et trangre,
encore, ajouta-t-elle en remarquant les vtemens et le turban de
Rbecca. De quel pays es-tu? Sarrasine? gyptienne? Pourquoi ne
rponds-tu pas? Tu sais pleurer, ne sais-tu pas parler?

Ne vous fchez pas, bonne mre, dit Rbecca.

Tu n'as pas besoin d'en dire davantage, rpliqua Urfried; on connat un
renard  sa queue, et une juive  son langage.

Par piti, dit Rbecca, dites-moi ce que je dois attendre de la
violence que l'on m'a faite en me tranant ici? Est-ce  ma vie qu'on en
veut,  cause de ma religion? J'en ferai volontiers le sacrifice.

 ta vie, mignonne? rpondit la sibylle. Quel plaisir trouveraient-ils
 te l'ter? Crois-moi, ta vie ne court aucun danger. Tu seras traite
d'une manire qui fut autrefois juge assez bonne pour une noble fille
saxonne. Sera-ce  une juive, comme toi,  se plaindre de ce qu'elle ne
l'est pas mieux? Regarde-moi; j'tais aussi jeune et deux fois aussi
belle que toi lorsque Front-de-boeuf, pre de Rginald, prit ce chteau
de vive force,  l'aide des Normands qui l'accompagnaient. Mon pre et
ses sept fils dfendirent leur domaine d'tage en tage, de chambre en
chambre. Il n'y eut pas une salle, pas un escalier, qui ne ft teint de
leur sang. Tous prirent, et avant que leurs corps ne fussent refroidis,
avant que leur sang n'et eu le temps de scher, j'tais devenue la
proie du vainqueur et l'objet de son mpris.

Ne peut-on avoir du secours? N'y a-t-il pas quelque moyen d'chapper?
dit Rbecca; je rcompenserais richement l'assistance que tu me
donnerais.

Il ne faut pas y songer, rpondit la vieille. On ne peut sortir d'ici
que par la porte de la mort, et il sera tard, il sera tard,
ajouta-t-elle en secouant sa tte grise, avant que cette porte s'ouvre
pour nous. Mais c'est une consolation de penser que nous laissons aprs
nous sur la terre des tres qui seront malheureux comme nous. Adieu,
juive. Isralite ou chrtienne, ton sort serait le mme, car tu as
affaire  des gens qui ne connaissent ni scrupule ni piti. Adieu, te
dis-je; ma quenouille est finie, et la tienne est encore  son
commencement.

Restez, restez, dit Rbecca; pour l'amour du ciel! restez, dussiez-vous
me maudire, m'accabler d'injures; votre prsence est encore une
protection pour moi.

La prsence de la mre de Dieu ne te servirait pas de protection. La
voil, lui montrant une image de la Vierge Marie grossirement sculpte;
vois si elle pourra dtourner le sort qui t'attend.

En disant ces mots, elle sortit avec un sourire moqueur qui rendit sa
figure ride encore plus hideuse par de nombreuses contorsions, qu'elle
ne l'tait dans sa mauvaise humeur habituelle. Elle ferma la porte 
clef, et Rbecca l'entendit descendre lentement et pniblement
l'escalier de la tour, maudissant chaque marche qu'elle trouvait trop
leve.

Rbecca devait cependant s'attendre  un sort encore plus affreux que
celui de Rowena; car, quelque ombre de respect et d'gards que l'on ft
paratre pour une hritire saxonne, quelle apparence y avait-il qu'on
en montrt aucun pour la fille d'une race opprime? La juive avait
toutefois un avantage; elle tait mieux prpare, par l'habitude de la
rflexion et par sa force naturelle d'esprit,  lutter contre les
dangers auxquels elle tait expose. Doue d'un caractre ferme et
observateur, mme ds ses plus jeunes annes, la pompe et la richesse
que son pre dployait dans l'intrieur de sa maison, ou dont elle tait
tmoin chez les autres Hbreux opulens, n'avaient pu l'aveugler au point
de l'empcher de voir que cet tat de choses tait extrmement prcaire.
De mme que Damocls dans son clbre banquet, Rbecca voyait
continuellement, au milieu de ce luxe blouissant, l'pe suspendue par
un cheveu sur la tte de son peuple. Ces rflexions avaient tempr,
adouci et ramen  un jugement plus sain, un caractre qui, dans
d'autres circonstances, se serait montr hautain, fier et obstin.

D'aprs l'exemple et les injonctions de son pre, Rbecca avait appris 
se conduire avec douceur et convenance envers tous ceux qui
l'approchaient. Elle n'avait pu,  la vrit, imiter son excs
d'humilit servile, parce qu'elle tait trangre  cette bassesse
d'esprit et  cet tat constant de timide apprhension qui en tait la
cause; mais elle se comportait avec une noble fiert, comme si, tout en
se soumettant aux circonstances dsastreuses dans lesquelles elle se
trouvait place en appartenant  une race mprise, elle avait nanmoins
la conviction intime de ses droits  un plus haut rang, par son propre
mrite, que celui auquel le despotisme arbitraire des prjugs religieux
lui permettait d'aspirer.

Ainsi prpare contre les maux qui la menaaient, elle avait acquis la
fermet ncessaire pour agir convenablement lorsqu'ils arriveraient. Sa
situation actuelle exigeait toute sa prsence d'esprit, et elle l'appela
 son secours.

Son premier soin fut de visiter son appartement; mais elle ne vit que
peu d'espoir de s'vader ou de se garantir de tout danger. Il n'y avait
ni passage secret, ni trappe, et, except  l'endroit o la porte par
laquelle elle tait entre joignait le btiment principal, l'appartement
paraissait circonscrit par le mur extrieur de la tour. La porte n'avait
en dedans ni barre, ni verrou. L'unique fentre de la chambre donnait
sur un espace crnel qui s'levait au dessus de la tour, ce qui fit
d'abord concevoir  Rbecca l'espoir de s'chapper; mais elle reconnut
bientt qu'il n'avait de communication avec aucune autre partie des
remparts, et que ce n'tait qu'un balcon ou une plate-forme isole,
fortifie comme  l'ordinaire par un parapet et des embrasures, et o
l'on pouvait poster quelques archers pour dfendre la tour et flanquer
par leurs traits la muraille du chteau de ce ct.

Il ne lui restait nulle ressource si ce n'est un courage passif et cette
confiance en Dieu, naturelle aux mes grandes et gnreuses. Quoique
instruite  donner une fausse interprtation aux promesses que
l'criture fait au peuple choisi du ciel, Rbecca n'tait point dans
l'erreur en croyant que l'tat actuel de ce peuple tait un tat
d'preuve, ou en esprant qu'un jour viendrait que les enfans de Sion
seraient admis  participer avec les Gentils  la mme plnitude de
gloire et de prosprit. En attendant, tout ce qu'elle voyait autour
d'elle lui dmontrait que l'tat actuel tait un tat de chtiment et
d'preuve, et qu'il tait spcialement du devoir de chacun de s'y
soumettre sans pcher. Ainsi, se considrant comme une victime du
malheur, Rbecca avait rflchi de bonne heure sur sa situation et avait
fortifi son me contre les dangers qu'elle aurait probablement 
courir.

Cependant la captive trembla et changea de couleur quand elle entendit
quelqu'un monter l'escalier, et que, la porte de sa chambre s'ouvrant
lentement, elle vit entrer un homme d'une grande taille et vtu comme un
de ces brigands auxquels elle attribuait son infortune. Aprs tre entr
il ferma la porte derrire lui; son bonnet couvrait ses sourcils et
cachait la partie suprieure de son visage; et il tenait son manteau
crois de manire  ne laisser rien apercevoir de la partie infrieure
de son corps. Dans ce costume, comme s'il se ft prpar  faire quelque
action dont la seule pense le faisait rougir, il se prsenta devant sa
prisonnire effraye; cependant, tout brigand qu'il sembla par son
costume, il paraissait embarrass pour expliquer le motif de sa visite,
en sorte que Rbecca, faisant un effort sur elle-mme, eut le temps
d'anticiper sur cette explication. Elle avait dj dtach deux riches
bracelets et un collier; elle s'empressa de les prsenter au brigand
suppos, pensant naturellement que satisfaire sa cupidit serait un
moyen de se concilier sa faveur.

Prends ceci, mon ami, dit-elle, et pour l'amour de Dieu aie piti de
mon vieux pre et de moi! Cette parure est prcieuse, mais ce n'est
qu'une bagatelle auprs de ce que nous te donnerions pour obtenir d'tre
renvoys de ce chteau libres et sans qu'il nous ft fait aucun mal.

Belle fleur de la Palestine, rpondit le brigand, ces perles orientales
le cdent en blancheur  vos dents; les diamans sont brillans, mais il
n'ont pas l'clat de vos yeux; et depuis que j'ai commenc ce mtier,
j'ai fait voeu de prfrer la beaut aux richesses.

Ne te fais pas tort  toi-mme, dit Rbecca, accepte une ranon et aie
piti de nous; l'or te procurera le plaisir, nous maltraiter ne te
donnera que des remords. Mon pre satisfera volontiers  tous tes
dsirs; et si tu es sage, tu pourras, avec l'or que tu obtiendras, te
procurer les moyens de rentrer dans la socit, obtenir le pardon de tes
erreurs passes et te mettre  l'abri de la ncessit d'en commettre de
nouvelles.

C'est fort bien parler, dit le brigand en franais, trouvant
probablement difficile de soutenir la conversation en saxon, ainsi que
Rbecca l'avait commence; mais sache, lis blouissant de la valle de
Bacca, que ton pre est dj entre les mains d'un savant alchimiste qui
saurait convertir en or et en argent jusqu'aux barreaux rouills d'une
grille de prison. Le vnrable Isaac est soumis  l'action d'un alambic
qui distillera de lui tout ce qu'il a de plus cher, sans le secours de
mes demandes ni de tes supplications. Ta ranon doit tre paye par
l'amour et la beaut, et je ne l'accepterai qu'en cette monnaie.

Tu n'es pas un brigand de nos forets, rpondit Rbecca dans la mme
langue. Jamais brigand ne refusa de pareilles offres; pas un d'eux ne
parle le dialecte dans lequel tu t'exprimes. Tu n'es pas un brigand,
mais un Normand; peut-tre un Normand d'une noble naissance. Qu'elle se
manifeste aussi dans tes actions, et jette loin de toi ce masque affreux
d'outrage et de violence.

Et toi, qui sais si bien deviner, dit Brian de Bois-Guilbert en
baissant le manteau qui lui couvrait le visage, tu n'es pas une vraie
fille d'Isral, mais en tout, sauf la jeunesse et la beaut, une
vritable magicienne d'Endor. Je ne suis donc pas un brigand, belle rose
de Saron, mais je suis un chevalier qui aura plus de plaisir  parer ton
cou et tes mains de perles et de diamans, qui te vont si bien, qu' te
priver de ces bijoux.

Que peux-tu attendre de moi, dit Rbecca, si ce n'est mes richesses? Il
ne peut y avoir rien de commun entre vous et moi. Tu es chrtien; moi je
suis juive. Notre union serait contraire aux lois de l'glise et de la
synagogue.

Oui, sans doute, rpliqua le templier en riant; pouser une juive! non,
de par dieu! ft-elle la reine de Saba elle-mme; et sache d'ailleurs,
charmante fille de Sion, que, si le roi trs chrtien m'offrait sa fille
trs chrtienne en mariage avec le Languedoc pour dot, je ne pourrais
l'pouser. Je suis templier; vois la croix de mon ordre.

Oses-tu bien en appeler  ce signe, dit Rbecca, dans un moment comme
celui-ci?

Eh bien! que t'importe? dit le templier; tu ne crois point  ce signe
bienheureux de notre salut.

Je crois ce que mes pres m'ont appris  croire, dit Rbecca, et je
prie Dieu de me pardonner, si ma croyance est errone. Mais vous, sire
chevalier, quelle est la vtre, quand vous en appelez sans scrupule  ce
qu'il y a de plus sacr  vos yeux,  l'instant mme o vous vous
proposez de violer le plus solennel de vos voeux, comme chevalier et
comme religieux?

Trs bien et trs gravement prch,  fille de Sirah! rpondit le
templier. Mais, ma douce Ecclsiastica, les prjugs troits de la
nation juive t'aveuglent sur nos hauts privilges. Le mariage serait un
crime horrible chez un templier, mais pour toute autre folie moins
criminelle dont je puis me rendre coupable, je puis en aller promptement
recevoir l'absolution  la prceptorerie voisine. Le plus sage des
monarques et son pre, dont vous conviendrez que les exemples doivent
tre de quelque poids, ne jouissaient pas de privilges plus tendus que
ceux que nous, pauvres soldats du temple de Sion, avons gagns par notre
zle pour sa dfense. Les protecteurs du temple de Salomon peuvent se
permettre un peu de licence d'aprs l'exemple de ce roi.

Si tu ne lis l'criture, dit la juive, ainsi que la Vie des Saints,
qu'afin de pouvoir justifier ta licence, tu es aussi criminel que celui
qui extrait des poisons des plantes les plus salutaires. Les yeux du
templier tincelrent de colre  ce reproche. coute, Rbecca, dit-il,
jusqu'ici je t'ai parl avec douceur; mais  prsent je parlerai en
vainqueur. Tu es ma captive; conquise avec mon arc et ma lance; soumise
 ma volont par les lois de toutes les nations. Je ne rabattrai pas un
iota de mes droits, et je ne m'abstiendrai point de prendre par la
violence ce que tu refuses  la prire ou  mes droits.

Arrte, dit Rbecca, arrte, et coute-moi avant de tenter de te
souiller d'un crime aussi abominable! Ta force, il est vrai, l'emporte
sur la mienne; car Dieu a fait la femme faible, et a confi sa dfense 
la gnrosit de l'homme. Mais je proclamerai ta sclratesse, templier,
d'un bout de l'Europe  l'autre. Je veux devoir  la superstition de tes
frres ce que leur compassion me refuserait peut-tre. Chaque
prceptorerie, chaque chapitre de ton ordre, apprendra que, comme un
hrtique, tu as viol tes voeux pour une juive. Ceux que ton crime ne
fera point frmir te maudiront pour avoir dshonor la croix que tu
portes pour l'amour d'une fille de ma nation.

Tu as de l'esprit, belle juive, rpliqua le templier, qui connaissait
fort bien la vrit de ce qu'elle disait, et qui savait que les statuts
de son ordre condamnaient de la manire la plus positive, et sous les
peines les plus rigoureuses, toute intrigue criminelle avec une juive,
que mme il y avait eu des exemples de dgradation du coupable; tu as
un esprit vif et subtil; mais il faudra que ta voix soit bien forte pour
se faire entendre au del des murailles de fer de ce chteau, que ne
sauraient percer les gmissemens, les lamentations, les appels  la
justice, ni les cris de dtresse. Il n'y a qu'un seul moyen de te
sauver, Rbecca: soumets-toi  ton sort; embrasse notre religion. Alors
tu sortiras environne d'une telle magnificence, que plus d'une dame
normande le cdera en luxe et en beaut  la favorite de la meilleure
lance parmi les dfenseurs du Temple.

Me soumettre  mon sort, dit Rbecca; et quel sort, juste ciel!
Embrasser ta religion! Et quelle peut tre cette religion, qui reoit un
pareil monstre? Toi! la meilleure lance des templiers! lche chevalier!
prtre parjure! je te crache au visage et je te brave! Le Dieu d'Abraham
a rserv une voie  sa fille pour se sauver de cet abme d'infamie.

 ces mots, elle ouvrit la fentre treillisse qui conduisait  la
plate-forme, et en un instant elle se trouva debout sur le parapet, sans
le moindre obstacle entre elle et un prcipice pouvantable. Ne
s'attendant pas  cet acte de dsespoir, car jusqu'alors Rbecca tait
reste entirement immobile, Bois-Guilbert n'eut le temps ni de la
retenir ni de lui couper le chemin. Reste o tu es, fier templier,
s'cria-t-elle, on approche, je t'en laisse le choix; mais un pas de
plus, et je me plonge dans le prcipice; mon corps sera cras et rendu
mconnaissable sur les pierres qui pavent la cour, avant de devenir la
victime de ta brutalit.

En parlant ainsi, elle joignit les mains et les leva vers le ciel, comme
pour implorer la misricorde divine, avant de s'lancer dans l'abme. Le
templier hsita, et son audace, qui n'avait jamais cd  la piti ni
aux larmes, cda  l'admiration d'un tel courage. Descends, dit-il,
fille imprudente! je jure par la terre, par la mer et par le ciel, que
je ne chercherai pas  t'outrager.

Je ne me fierai pas  toi, templier, dit Rbecca, tu m'as appris 
mieux connatre les vertus de ton ordre. La prceptorerie voisine
t'accorderait l'absolution pour avoir viol un serment qui n'aurait pour
objet que l'honneur ou le dshonneur d'une misrable fille juive.

Tu me calomnies, dit le templier. Je jure par le nom que je porte, par
cette croix trace sur ma poitrine, par l'pe suspendue  mon ct, je
jure par les antiques armoiries de mes anctres, que tu n'as rien 
craindre. Mais, si ce n'est pour toi-mme, du moins pour l'amour de ton
pre, abstiens-toi. Je serai l'ami de ton pre; car dans ce chteau il
aura besoin d'un puissant protecteur.

Hlas! dit Rbecca, je ne le sais que trop...; mais puis-je me fier 
toi?

Que mes armoiries soient effaces, que mon nom soit dshonor, dit
Brian de Bois-Guilbert, si je te donne le moindre sujet de plainte. J'ai
enfreint plus d'une loi, viol plus d'un commandement; mais ma parole!
jamais.

Je veux bien me fier  toi, dit Rbecca; tu vas voir jusqu' quel
point. Alors elle descendit du parapet, mais se tint debout tout prs
d'une des embrasures ou mchicoulis, comme on les appelait alors. C'est
ici que je prends mon poste, dit-elle; toi reste l o tu es; et si tu
cherches  abrger d'un seul pas la distance qui est entre nous, tu
verras que la fille juive aime mieux confier son me  Dieu que son
honneur  un templier.

Pendant que Rbecca parlait ainsi, sa noble et ferme rsolution, qui
relevait encore l'expressive beaut de sa figure, donnait  ses regards,
 son air et  son maintien une dignit qui paraissait au dessus d'une
mortelle. Ses yeux n'avaient rien perdu de leur vivacit, ses joues ne
s'taient point dcolores par la crainte d'un pril aussi grand; au
contraire, l'ide qu'elle tait matresse de son sort, et qu'elle
pouvait  son gr chapper  l'infamie par la mort, avait rehauss la
couleur de son teint, et donn  ses yeux un nouvel clat. Bois-Guilbert
lui-mme, noble et fier comme il tait, pensa qu'il n'avait jamais vu
une beaut aussi anime et aussi imposante.

Que la paix soit faite entre nous, Rbecca, dit-il.

La paix, si tu veux, rpondit Rbecca; la paix, mais avec cet espace
entre nous.

Tu n'as plus de raison de me craindre, dit Bois-Guilbert.

Je ne te crains pas, rpliqua-t-elle, grce  celui qui a construit
cette tour tellement leve qu'il est impossible qu'on en tombe sans
perdre la vie. Grace  lui et au Dieu d'Isral, je ne te crains pas.

Tu me fais injure, dit le templier; par la terre, la mer et le ciel, tu
es injuste envers moi. Je ne suis pas naturellement ce que je t'ai paru;
dur, goste et inflexible. Ce fut une femme qui m'apprit  exercer la
cruaut, et je l'ai employe  mon tour prs d'une femme, mais non pas
envers une crature comme toi. coute-moi, Rbecca. Jamais chevalier n'a
pris sa lance avec un coeur plus dvou  l'objet de son amour que Brian
de Bois-Guilbert. Fille d'un petit baron qui n'avait pour tout domaine
qu'une tour tombant en ruine, un mauvais vignoble et quelques lieues de
terrain dans les landes de Bordeaux, son nom tait connu partout o se
faisaient de hauts faits d'armes, plus clbre que celui de plus d'une
dame qui avait un comt pour dot. Oui, continua-t-il en parcourant 
grands pas la plate-forme, et paraissant ne plus se rappeler la prsence
de Rbecca; oui, mes exploits, mes prils, mon sang, ont fait connatre
le nom d'Adlade de Montemart, depuis la cour de Castille jusqu' celle
de Byzance. Et comment fus-je rcompens? Lorsque je revins, charg de
lauriers chrement achets au prix de mes fatigues et de mon sang, je la
trouvai marie  un simple cuyer gascon, dont le nom n'avait jamais t
prononc hors des limites de son misrable domaine. Je l'aimais d'un
vritable amour, et je me vengeai d'une manire terrible de son manque
de foi; mais ma vengeance retomba sur moi. Depuis ce jour j'ai pris la
vie en haine, et j'ai rompu les liens qui m'y attachaient. Mon ge viril
ne doit connatre aucun bonheur domestique, ne doit point recevoir de
consolation de la part d'une pouse affectionne. Ma vieillesse ne doit
point tre rchauffe par un foyer prs duquel se formerait un cercle
d'amis. Ma tombe doit tre solitaire, et je ne laisserai personne aprs
moi pour soutenir l'ancien nom de Bois-Guilbert. J'ai dpos aux pieds
de mon suprieur mes droits  la libert, mon privilge d'indpendance.
Le templier, vritable serf, quoiqu'il n'en ait pas le nom, ne peut
possder ni biens, ni terres; il ne vit, n'agit, ne respire que par la
volont et sous le bon plaisir d'un autre.

Hlas! dit Rbecca, quels sont les avantages qui peuvent indemniser de
si grands sacrifices?

Le pouvoir de se venger, Rbecca, rpondit le templier, et l'espoir de
satisfaire son ambition.

Pauvre rcompense, dit Rbecca, pour l'abandon des droits les plus
chers  l'humanit!

Ne parle pas ainsi, jeune fille, rpondit le templier; la vengeance est
le plaisir des dieux[1], et s'ils se la sont rserve, comme les prtres
nous le disent, c'est parce qu'ils la regardent comme une jouissance
trop prcieuse pour l'accorder aux simples mortels. Et l'ambition! C'est
une passion capable de troubler le bonheur du ciel mme. Il s'arrta
quelques momens; puis il continua: Rbecca, celle qui a pu prfrer la
mort au dshonneur doit avoir une me forte et fire. Il faut que tu
sois  moi... Ne t'pouvante pas, ajouta-t-il, il faut que ce soit de
ton propre mouvement et  tes propres conditions. Il faut que tu
consentes  partager avec moi des esprances plus tendues que celles
qu'on peut concevoir sur le trne d'un monarque. coute-moi avant de
rpondre, et rflchis avant de refuser. Le templier, comme tu l'as trs
bien dit, perd ses droits sociaux et le pouvoir d'exercer son libre
arbitre, mais il devient membre d'un corps puissant, devant lequel les
trnes tremblent dj, semblable  la goutte de pluie qui tombe dans la
mer devient une portion de cet ocan irrsistible qui mine les rochers
et engloutit des flottes entires. On peut voir un pareil ocan dans
cette association puissante. Je ne suis pas un des plus faibles membres
de cet ordre, je suis dj un des principaux commandeurs et puis trs
bien aspirer un jour au bton de grand-matre. Les pauvres soldats du
Temple ne se contenteront pas de placer le pied sur le cou des rois; un
moine  sandales de cordes peut en faire autant. Notre cotte de mailles
montera sur le trne; notre main gantele arrachera le sceptre de la
main des rois. Le rgne de votre Messie, vainement attendu, n'offrira
pas un aussi grand pouvoir  vos tribus disperses que celui auquel mon
ambition aspire. Je ne cherchais qu'une me aussi ardente que la mienne
pour le partager, et je l'ai trouve en vous, c'est la vtre!

     Note 1: Crbillon a exprim cette pense avec une grande
     force dans sa tragdie d'_Atre et Thyeste_. Walter Scott,
     dont la mmoire est pleine des crivains anciens et modernes,
     aurait d saisir une pareille occasion de rendre justice  un
     auteur franais. A. M.

Est-ce  une fille d'Isral que tu parles ainsi, rpondit Rbecca;
songe donc...--Ne me rponds pas, dit le templier, en allguant la
diffrence de notre foi; dans nos assembles secrtes, nous ne faisons
que rire de ces contes de nourrice. Ne crois pas que nous soyons rests
aveugles sur la niaise folie de nos fondateurs qui abjurrent toutes les
dlices de la vie pour l'avantage de gagner les palmes du martyre en
mourant de faim et de soif, ou d'tre les victimes de la peste et du
glaive des Barbares, tandis qu'ils s'efforaient vainement de dfendre
un strile dsert qui n'a de prix qu'aux yeux de la superstition. Notre
ordre conut bientt des vues plus hardies et plus larges, et trouva une
meilleure indemnit de ses sacrifices. Nos immenses possessions dans
tous les royaumes de l'Europe, notre haute renomme militaire qui amne
dans nos rangs la fleur de la chevalerie de tous les pays de la
chrtient; voil le but auquel ne songeaient gure nos pieux
fondateurs, et il est cach aux esprits faibles qui embrassent notre
ordre d'aprs les vieux principes, et dont les ides crdules en font
pour nous d'aveugles instrumens. Mais je ne soulverai pas davantage le
voile de nos mystres. Le son du cor que vous venez d'entendre annonce
que ma prsence est ncessaire ailleurs. Songe  ce que j'ai dit. Adieu;
je ne te dis pas d'oublier la violence dont j'ai us  ton gard,
puisqu'elle tait indispensable au dploiement de ton caractre. L'on ne
peut se connatre que par l'application de la pierre de touche. Je
reviendrai bientt, et nous aurons un nouvel entretien.

Il sortit de l'appartement et descendit l'escalier, laissant Rbecca
peut-tre moins pouvante de l'ide de la mort,  laquelle elle venait
de s'exposer, que de l'ambition effrne de l'homme audacieux aux mains
duquel on l'avait si malheureusement livre. En quittant la fentre o
elle s'tait rfugie, et rentrant dans la chambre, elle rendit grces 
Dieu de la protection qu'il lui avait accorde et dont elle implora la
continuation pour son pre. Un autre nom s'tait gliss dans sa prire,
ce fut celui du jeune chrtien malade que son destin avait pouss entre
les mains de ces buveurs de sang, qui taient ses ennemis les plus
dclars. Le coeur de la jeune fille se reprochait cependant le souvenir
qu'elle gardait d'un homme dont le sort ne pouvait avoir aucune affinit
avec le sien, c'est--dire d'un Nazaren, d'un ennemi de sa foi. Mais
dj sa prire avait franchi les nues, et tous les prjugs troits de
sa secte ne purent dterminer l'intressante Isralite  rappeler cette
prire dans son coeur.




CHAPITRE XXV.


    Quel maudit griffonnage! Jamais de ma
    vie je n'en vis de pareil.
    GOLDSMITH.

    _She stoops to conquer_. Elle
    s'humilie pour vaincre.

Lorsque le templier entra dans la grande salle du chteau, de Bracy s'y
trouvait dj. Et votre dclaration amoureuse? s'cria celui-ci; je
pense que, comme la mienne, elle a t trouble par l'appel bruyant du
cor. Vous arrivez le dernier et  regret; je prsume donc que votre
entrevue aura t plus heureuse et plus agrable que la mienne.--Votre
dclaration  l'hritire saxonne aurait-elle t sans succs? dit le
templier.--Par les reliques de saint Thomas Becket! rpliqua de Bracy,
sans doute lady Rowena a ou dire ce que je souffre  la vue d'une femme
qui pleure.

Allons donc, dit le templier; le chef d'une compagnie franche faire
attention aux pleurs d'une femme! Quelques gouttes dont on asperge le
flambeau de l'Amour ne font que rendre son clat plus vif.--Grand
merci de ton aspersion! rpliqua de Bracy. Sais-tu que cette jeune fille
a vers autant de larmes qu'il en faudrait pour teindre un fanal? Non,
jamais, depuis le temps de sainte Niob[2], dont le prieur nous a
racont la vie, on n'a vu des mains se tordre de telle faon, des yeux
verser de semblables torrens. La belle Saxonne tait possde d'une fe
ondine.

     Note 2: J'aurais dsir que le prieur les et aussi informs
     de l'poque o Niob fut canonise. Ce fut sans doute dans ce
     sicle brillant, o le dieu Pan lgua ses cornes  Mose. Je
     crois que M. Defauconpret se trompe en rendant le mot _horn_
     par celui de pipeaux: on sait que Mose avait sur le front
     deux cornes ou traits de feu, et non pas des pipeaux. A. M.

C'est une lgion de dmons que renfermait le sein de la juive, repartit
le templier; car jamais un seul d'entre eux, je pense, ft-ce Apollyon
lui-mme, n'et pu lui souffler un si indomptable orgueil, une si ferme
rsolution.--Mais o est Front-de-Boeuf? Pourquoi le cor se fait-il
entendre? Pourquoi ces sons de plus en plus perans?--Sans doute il
est  ngocier avec le juif, du moins je le suppose, rpondit froidement
de Bracy; il est probable que les hurlemens d'Isaac auront touff les
sons du cor. Tu dois savoir par exprience, sire Brian, qu'un juif
contraint de payer une ranon, surtout aux conditions que lui prescrira
notre ami Front-de-Boeuf, doit jeter des cris  couvrir le tintamarre de
vingt cors et de vingt trompettes. Mais nous allons le faire appeler par
nos vassaux.

Bientt aprs ils furent rejoints par Front-de-Boeuf, qui avait t
interrompu dans sa despotique cruaut de la manire que le lecteur a
vue, et qui n'avait tard que pour donner quelques ordres
indispensables.

Voyons quelle est la cause de cette maudite rumeur, dit Front-de-Boeuf.
C'est une lettre; et, si je ne me trompe, elle est crite en saxon. Il
l'examina, la tournant et retournant, comme si en changeant le sens du
papier il devait esprer d'en connatre le contenu, puis la donna  de
Bracy.

Ce sont des caractres magiques pour moi, dit de Bracy, qui avait sa
bonne part de l'ignorance qui faisait l'apanage des chevaliers de cette
poque. Notre chapelain fit tout au monde pour m'enseigner  crire,
dit-il; mais toutes mes lettres ressemblaient par la forme  des fers de
lance et  des lames de sabre, ce qui fit que le vieux tondu renona 
sa tche.

Donnez-moi cette lettre, dit le templier; dans notre ordre, quelque
instruction rehausse notre valeur.--Faites-nous donc profiter de votre
rvrentissime savoir, rpliqua de Bracy. Que veut dire ce
griffonnage?--C'est un dfi dans toutes les formes, rpliqua le
templier. Certes, par Notre-Dame de Bethlem, si ce n'est point une
folle plaisanterie, voil le cartel le plus extraordinaire qui ait
jamais pass le pont-levis du chteau d'un baron.

Une plaisanterie, dit Front-de-Boeuf; je serais charm de connatre qui
oserait plaisanter avec moi de la sorte! Lisez, sire Brian. Le templier
lit ce qui suit: Moi, Wamba, fils de Witless, fou de noble et libre
homme Cedric de Rotherwood, dit le Saxon; et moi, Gurth, fils de
Beowulph, gardeur de pourceaux...

Tu es fou, s'cria Front-de-Boeuf, interrompant le lecteur.--Par
Saint-Luc, c'est ce qui est crit, riposta le templier; puis il reprit
sa lecture et poursuivit de la sorte: Moi, Gurth, fils de Beowulph,
gardeur des pourceaux dudit Cedric, avec l'assistance de nos allis et
confdrs qui dans cette querelle font cause commune avec nous,
notamment du bon et loyal chevalier, jusqu' prsent nomm _le Noir
fainant_, faisons savoir  vous Rginald Front-de-Boeuf, et  vos
allis et complices, quels qu'ils soient, qu'attendu que, sans motif
aucun, sans dclaration d'hostilit, vous vous tes empars contre le
droit des gens et par violence de la personne de notre seigneur, ledit
Cedric, ainsi que de la personne de noble et libre demoiselle lady
Rowena d'Hargottstand, ainsi que de la personne de noble et libre homme
Athelstane de Coningsburgh, ainsi que des personnes de certains hommes
libres, leurs _cnichts_[3]; ainsi que de certains serfs qui leur
appartiennent, ainsi que d'un certain juif, nomm Isaac d'York, en mme
temps que d'une juive, sa fille, et de certains chevaux et mules,
lesquelles nobles personnes, avec leurs _cnichts_ et serfs, chevaux,
mules, juif et juive susdits, taient tous en paix avec Sa Majest, et
voyageaient sur le grand chemin du roi, nous requrons et demandons que
lesdits nobles personnages, nommment Cedric de Rotherwood, Rowena de
Hargottstandstede, Athelstane de Coningsburgh, leurs serfs, _cnichts_,
compagnons, chevaux, mules, juif et juive susnomms ainsi qu'argent et
effets  eux appartenant dans l'heure qui suivra la rception de cette
lettre, nous soient remis  nous ou  nos reprsentans, corps et biens
intacts, et le tout dans son intgrit: faute de quoi nous vous
dclarons que nous vous tiendrons comme brigands et tratres, et que
tous, soit par siges, combats ou attaques de ce genre, nous risquerons
notre vie contre la vtre, et ferons  votre prjudice et ruine tout ce
qui sera en notre pouvoir. Sur ce, que Dieu vous ait en sa sainte et
digne garde. Sign par nous la veille de la Saint-Withold, sous le grand
chne de Hart-Hill-Welk, les prsentes tant crites par un saint homme
en Dieu, le desservant de Notre-Dame et de Saint-Dunstan, dans la
chapelle Copmanhurst.

     Note 3 Mot saxon qui veut dire _gardes_ ou _vassaux_. A. M.

Au bas de cette sommation tait immdiatement et grossirement
griffonne la tte d'un coq avec sa crte, entoure d'une lgende qui
expliquait que cette espce d'hiroglyphe tait la signature de Wamba,
fils de Witless[4]. Sous ce respectable emblme figurait une croix,
connue pour tre le seing de Gurth, fils de Beowulph; venaient ensuite
ces mots, tracs d'une main hardie, quoique inhabile: _Le
Noir-Fainant_. Enfin, une flche assez nettement dessine, et qui tait
le sceau du _yeoman_ ou archer Locksley, fermait cette missive.

     Note 4: _Witless_, mot compos de _wit_, esprit, et _less_,
     sans. C'est encore un jeu d'imagination de l'auteur  la
     manire d'Homre, qui appelle Achille, tantt aux pieds
     lgers, tantt _me de chien_. A. M.

Les chevaliers coutrent jusqu'au bout cette pice singulire, puis se
regardrent l'un et l'autre, muets d'tonnement, ne pouvant deviner ce
qu'elle signifiait. De Bracy rompit le premier le silence par un grand
clat de rire, qui tout  coup fut suivi d'un second, mais plus modr,
qui chappa au templier. Front-de-Boeuf, au contraire, paraissait
impatient de cette gat intempestive. Beaux sires, dit-il, je vous
donne un avis: c'est qu'en semblables circonstances il serait plus
convenant de vous consulter ensemble sur ce qu'il y a  faire, que de
vous laisser aller  ces clats de rire si hors de saison.--Front-de-Boeuf
n'a point encore recouvr ses esprits depuis sa dernire chute, dit de
Bracy au templier; la seule ide d'un cartel, bien qu'il vienne d'un fou
et d'un gardeur de pourceaux, l'intimide.

Par saint Michel! riposta Front-de-Boeuf, je voudrais bien te voir, de
Bracy, soutenir  toi seul les assauts que nous garde cette singulire
aventure. Ces gens-l n'eussent jamais os agir avec cet excs
d'impudence s'ils ne se sentaient appuys par quelques bandes
audacieuses. Il y a assez de brigands dans cette fort qui attendent le
moment de se venger de la protection que j'accorde aux daims et aux
cerfs. J'ai seulement fait attacher un de ces misrables, pris sur le
fait, aux cornes d'un cerf sauvage, qui en cinq minutes l'a perc 
mort, et pour cela autant de flches furent tires contre moi, qu'on en
a dcoch sur le bouclier qui servait de but aux archers  Ashby. Ici,
l'ami, ajouta-t-il en parlant  un de ses cuyers; as-tu envoy aux
environs pour t'enqurir des forces qui peuvent soutenir cet tonnant
dfi?

Il y a au moins deux cents hommes runis dans les bois, rpliqua un
cuyer de service.--Voil une belle affaire, dit Front-de-Boeuf; cela
vient de vous avoir prt mon chteau pour vous divertir. Vous vous tes
conduits avec tant de circonspection, que vous avez attir autour de mes
oreilles cet essaim de gupes.

De gupes? rpliqua de Bracy; dites plutt de bourdons sans dards, une
bande de fainans et de vauriens qui, au lieu de travailler pour leur
subsistance, vivent dans les bois et dtruisent le gibier.--Sans
dards! rpliqua Front-de-Boeuf; dis donc des flches fourchues longues
d'une aune[5], et lances avec une telle force qu'elles perceraient un
cu franais.

     Note 5: _Forkheaded shafts of a cloath-yard in length_, dit
     Walter Scott; ce que son premier interprte rend par des
     flches de trois pieds de long.

Fi donc! sire chevalier, dit le templier; appelons nos gens, et faisons
une sortie. Un chevalier, un seul homme d'armes, ce serait assez contre
vingt de ces paysans.--Assez, beaucoup trop, rpliqua de Bracy; je
rougirais de mettre seulement contre eux ma lance en arrt.--C'est
fort bon, sire templier, rpondit Front-de-Boeuf, s'il s'agissait de
Turcs, ou de Maures, ou de ces gueux[6] de paysans franais, trs
vaillant de Bracy; mais nous avons affaire  des archers anglais, sur
lesquels nous n'aurons d'autre avantage que nos armes et nos chevaux,
dont nous ne pourrons faire usage dans les clairires de la fort. Tu
parles de faire une sortie!  peine avons-nous assez d'hommes pour la
dfense du chteau. Les plus braves de mes gens sont  York, ainsi que
les vtres, de Bracy:  peine nous en reste-t-il une vingtaine et une
poigne que vous emmentes dans cette folle entreprise.

     Note 6: Le premier interprte a voulu sans doute dissimuler
     ce compliment de l'auteur  nos compatriotes, en ne
     traduisant pas l'pithte de _craven_. A. M.

Est-ce que tu crains, dit le templier, qu'ils ne soient en forces
suffisantes pour enlever le chteau d'un coup de main?--Non certes,
sire Brian, se rcria Front-de-Boeuf, ces bandits ont un chef audacieux;
mais dpourvus qu'ils sont de machines de guerre, d'chelles de sige,
de conducteurs expriments, mon chteau les dfie.--Envoie tout de
suite chez tes voisins, dit le templier; qu'ils rassemblent leurs gens,
qu'ils viennent au secours de trois chevaliers assigs par un fou et un
gardeur de pourceaux, dans le chteau baronnial de Rginald
Front-de-Boeuf!

Encore une plaisanterie, sire chevalier, rpliqua le baron; mais chez
qui envoyer? Malvoisin est en ce moment  York avec ses vassaux, ainsi
que mes autres allis, et sans votre infernale entreprise, j'y serais
avec eux.--Alors donc, envoyons un messager  York, et rappelons nos
gens prs de nous, dit de Bracy; s'ils soutiennent l'aspect de ma
bannire flottante et de ma compagnie franche, je les tiens pour les
plus audacieux brigands qui jamais aient band l'arc dans les bois.

Et qui chargerons-nous de ce message? dit Front-de-Boeuf, car il ne
doit point y avoir un sentier o ces vauriens ne fassent le guet; et ils
arracheront la dpche du sein mme du porteur. J'ai votre affaire,
ajouta-t-il aprs s'tre recueilli un moment. Sire templier, puisque
vous savez lire, vous savez crire sans doute, et si nous pouvons
retrouver l'critoire et la plume de mon chapelain, qui mourut il y a
environ un an, aux ftes de Nol, au milieu d'une orgie...

Je suis  vos ordres, dit l'cuyer qui attendait debout, je crois que
la vieille Barbara, pour l'amour de son confesseur, a conserv cette
plume et cette critoire. Je l'ai entendue raconter qu'il fut le dernier
qui lui ait dit de ces choses qu'un homme poli doit adresser  fille ou
femme.--Va, cours les chercher, Engelred; et alors, sire templier, tu
criras sous ma dicte une rponse  cet audacieux dfi.

J'aimerais mieux me servir pour y rpondre de la pointe d'une pe que
de la pointe d'une plume, dit Bois-Guilbert, mais qu'il soit fait comme
vous voulez. Il s'assit devant une table, et Front-de-Boeuf lui dicta
en franais un billet dont voici la teneur:

Sire Rginald Front-de-Boeuf et les nobles chevaliers ses allis et
confdrs ne reoivent point de dfi de la part de serfs, de vassaux et
de fugitifs. Si le personnage qui prend le nom de _Chevalier noir_ a des
droits aux honneurs de la chevalerie, il doit savoir qu'il s'est dgrad
par sa prsente association, et qu'il ne peut demander compte de quoi
que ce soit  de loyaux et nobles chevaliers. Quant aux prisonniers que
nous avons faits, nous vous prions, par charit chrtienne, d'envoyer un
prtre pour recevoir leur confession et les rconcilier avec Dieu, car
nous avons arrt qu'ils seraient excuts ce matin avant midi, et que
leurs ttes, attaches  nos crneaux, montreraient quel cas nous
faisons de ceux qui se sont levs pour les dlivrer. C'est pourquoi nous
vous prions derechef d'envoyer un prtre qui les rconcilie avec Dieu;
c'est le dernier service que vous ayez  leur rendre sur la terre.

Cette lettre, aprs avoir t plie, fut donne  l'cuyer, qui la remit
 son tour au messager, lequel attendait dehors une rponse  celle
qu'il avait apporte.

L'archer, ayant rempli sa mission, retourna au quartier gnral des
allis, qui pour le moment tait tabli sous un chne vnrable,  la
distance d'environ trois portes de flche du chteau. C'est l que
Wamba, Gurth, et leurs allis le chevalier noir, Locksley et le joyeux
ermite, attendaient avec impatience une rponse  leur sommation. Autour
d'eux, et non loin, on voyait un grand nombre d'audacieux yeomen, dont
le sauvage accoutrement et les figures sillonnes annonaient assez quel
tait le genre de leur profession habituelle. Plus de deux cents d'entre
eux s'taient dj runis, et en attendaient d'autres qui devaient les
joindre. Les chefs auxquels ils obissaient n'taient distingus que par
une plume au bonnet. Le vtement, les armes, l'quipement taient les
mmes pour tous.

Outre ces troupes, une bande moins rgulire et moins bien arme,
compose de Saxons de la juridiction voisine, ainsi qu'un grand nombre
de vassaux et serfs du vaste domaine de Cedric, tait dj rassemble au
mme endroit, pour aider  la dlivrance de leur matre.  l'exception
de quelques uns, tous taient arms d'pieux, de faux, de flaux et
autres instrumens de labour, que parfois les hasards de la guerre
convertissent en un arsenal; car les Normands, selon la politique des
conqurans jaloux de leur conqute, ne permettaient point aux Saxons de
possder aucune arme, et mme de s'en servir. Cette circonstance rendait
bien moins formidable aux assigs le secours des Saxons, malgr tout ce
que pouvait avoir d'imposant la force de ces hommes, la supriorit de
leur nombre, et l'enthousiasme que leur inspirait une si juste cause. Ce
fut au chef de cette arme bariole de toutes couleurs, que la lettre du
templier fut remise: on la donna au chapelain pour qu'il en ft la
lecture.

Par la houlette de saint Dunstan, dit ce digne ecclsiastique, cette
houlette qui fit rentrer plus de brebis au bercail que jamais saint n'en
amena au paradis, je jure qu'il m'est impossible de vous expliquer ce
jargon; est-ce du franais ou de l'arabe? je l'ignore. Il passa alors
la lettre  Gurth qui secoua la tte d'un air renfrogn, et  son tour
la passa  Wamba. Le fou l'examina d'un coin du papier  l'autre; et,
selon l'habitude d'un singe qui imite tout, il fit une grimace, ayant
l'air de comprendre le contenu de la lettre; puis, fesant une gambade,
il la passa  Locksley.

Si les grandes lettres taient des arcs, et les petites des flches, je
pourrais y connatre quelque chose, dit l'honnte archer; je vous assure
que ce qui est renferm dans ce papier est aussi en sret devant en
sret devant mes flches.

C'est donc  moi  vous servir de clerc, dit le chevalier noir; puis,
prenant la lettre des mains de Locksley, il la lut d'abord des yeux, et
ensuite il l'expliqua en saxon  ses confdrs.

Excuter le noble Cedric! s'cria Wamba: par le saint sacrement, ne
t'es-tu point tromp, sire chevalier?--Non, mon digne ami, rpliqua le
chevalier; j'ai traduit littralement chaque mot tel qu'il est
crit.--Par saint Thomas de Cantorbry! rpliqua Gurth, nous aurons le
chteau, dussions-nous l'arracher de ses fondemens avec nos
mains!--Nous n'avons point autre chose pour l'arracher, rpliqua
Wamba,  peine les miennes sont-elles propres  faire des massifs de
pierre et de mortier.--Ce n'est qu'une ruse pour gagner du temps, dit
Locksley, ils n'oseraient point commettre un crime dont je saurais faire
justice d'une manire terrible.--Je voudrais, dit le chevalier noir,
que quelqu'un de nous, admis dans le chteau, par n'importe quel moyen,
prt connaissance de la situation des assigs. Il me semble que,
puisqu'ils demandent qu'on leur envoie un confesseur, ce saint ermite
pourrait en mme temps qu'il exercerait son pieux ministre, nous
procurer les renseignemens que nous dsirons.

Que la peste te crve, toi et ton avis, s'cria le bon ermite: je te
dis, sire chevalier fainant, que lorsque j'te mon froc de moine, je
laisse avec lui ma prtrise, ma saintet et mon latin, et que sitt que
je suis vtu de mon justaucorps vert, j'aime mieux tuer une vingtaine de
cerfs, que de confesser un chrtien.

Je crains, dit le chevalier noir, je crains grandement qu'il n'y en ait
pas un parmi vous qui veuille prendre sur lui de se charger du caractre
et du rle de confesseur. Ils se regardrent tous, et sortirent
silencieux.

Je vois, dit Wamba, aprs une courte pause, je vois que le fou doit
tre fou jusqu'au bout, et qu'il risque sa tte dans une aventure devant
laquelle ont trembl les sages. Apprenez donc, mes chers cousins et
compatriotes, qu'avant de porter l'habit bariol, j'ai port la robe
brune, et que j'allais me faire moine, tat pour lequel j'avais t
lev, quand je m'aperus que j'avais assez d'esprit pour tre un fou.
Je ne doute nullement qu' l'aide du froc du bon ermite et surtout de la
saintet et de la science cousues dans son capuchon, je ne sois propre 
porter toutes les consolations humaines et divines  notre digne matre
Cedric et  ses compagnons d'infortune.

Crois-tu qu'il ait assez de sens? dit le chevalier noir en s'adressant
 Gurth.--Je ne sais, dit Gurth, mais s'il ne russit pas, ce sera la
premire fois qu'il aura manqu d'esprit quand il veut mettre sa folie 
profit.--Allons, vite le froc, mon bon ami, dit le chevalier, et que
ton matre nous envoie un dtail fidle de l'tat du chteau. Ils
doivent tre peu nombreux, et il y a cinq  parier contre un qu'une
attaque aussi prompte que hardie le rduirait sur-le-champ. Mais le
temps presse, pars.--En attendant, dit Locksley, nous serrerons la
place de si prs, qu'il n'en sortira pas une mouche pour porter des
nouvelles. Ainsi, mon bon ami, continua-t-il s'adressant  Wamba, tu
peux assurer ces tyrans que quelle que soit la violence exerce par eux
sur leurs prisonniers, les reprsailles que nous en tirerons sur leurs
propres personnes leur coteront bien au del.

_Pax vobiscum!_ dit Wamba, qui dj tait tout emmitoufl de son
travestissement religieux. En parlant ainsi il imita la solennelle et
imposante dmarche d'un moine, et partit pour excuter sa mission.




CHAPITRE XXVI.


    Le cheval le plus ardent sera parfois tout
    de glace et le plus lourd tout de feu; parfois
    le moine jouera le rle de fou et le fou le
    rle de moine. _Vieille ballade_.

Lorsque Wamba, couvert du froc de l'ermite, son capuchon sur la tte et
une corde noue autour de ses reins, se prsenta  la grande porte du
chteau de Front-de-Boeuf, la sentinelle lui demanda son nom et ce qu'il
voulait.

_Pax vobiscum!_ rpondit le fou, je suis un pauvre frre de l'ordre de
Saint-Franois qui vient ici remplir son ministre auprs des malheureux
prisonniers dtenus dans ce chteau.--Tu es un moine bien hardi,
riposta la sentinelle, de venir ici o, sauf notre ivrogne de chapelain,
un coq de ton plumage n'a pas chant depuis vingt ans.--Nanmoins, je
te prie de m'annoncer au matre du chteau, rpondit le prtendu moine;
sois persuad que ma visite lui sera agrable, et que le coq chantera
d'une manire  ce que tout le chteau l'entende.--Grand merci, dit la
sentinelle; mais si je suis rprimand d'avoir quitt mon poste pour
t'annoncer, attends toi  ce que j'essaierai si la robe grise d'un moine
est  l'preuve d'une flche  plume d'oie grise.

En achevant cette menace, il quitta la porte du donjon, se prsenta dans
la grand'salle du chteau, et y annona l'extraordinaire nouvelle qu'un
moine tait dehors, et demandait  tre admis. Sa surprise fut grande de
recevoir de son matre l'ordre d'introduire sur-le-champ le saint homme;
et, par prcaution, ayant post quelques gardes  l'entre du chteau,
il excuta sans aucun scrupule la consigne qu'il venait de recevoir.
L'audace inconsidre qui avait pouss Wamba dans cette dangereuse
entreprise ne put tenir devant un homme si redoutable et si redout que
Rginald Front-de-Boeuf, il pronona son _pax vobiscum_ auquel il se
fiait si fort pour jouer son rle avec une certaine hsitation et avec
moins d'assurance qu'il ne l'avait fait jusqu' prsent; mais
Front-de-Boeuf tait accoutum  voir les hommes de tous rangs trembler
 sa prsence, si bien que le trouble du moine suppos ne lui donna
aucun soupon. D'o est-tu et d'o viens-tu, mon pre? dit-il.--_Pax
vobiscum!_ ritra le fou; je suis un pauvre serviteur de saint
Franois, qui, voyageant  travers ces lieux sauvages, suis tomb au
milieu de bandits (comme a dit l'criture), _quidam viator incidit in
latrones_, lesquels bandits m'ont envoy dans ce chteau pour y remplir
mon ministre spirituel auprs de deux personnes condamnes par votre
honorable justice.

Fort bien, saint pre, rpliqua Front-de-Boeuf; mais dis-moi,
pourrais-tu m'apprendre quel est le nombre de ces bandits.--Loyal
seigneur, rpliqua le Fou, _nomen illis Legio_, leur nom est
Lgion.--Dis-moi clairement quel est leur nombre, ou, tout prtre que
tu es, ton froc et ton cordon ne te sauveraient pas[7].--Hlas!
repartit le moine suppos, _cor meum eructavit_, ce qui veut dire que
j'tais prs de rendre l'me de peur; mais je prsume qu'ils peuvent
tre cinq cents, tant archers que paysans.--Quoi! dit le templier qui
entrait au mme instant, est-ce que les gupes se montrent en aussi
grand nombre? Il est temps d'touffer cette maligne engeance. Alors
prenant Front-de-Boeuf  part: Connais-tu ce prtre?--Il est d'un
couvent loign, dit Front-de-Boeuf: je ne le connais point.--Alors
ne lui confie pas ton message de vive voix, repartit le templier; qu'il
porte l'injonction directe  la compagnie franche de de Bracy de revenir
sans dlai au secours de leur matre, et en mme temps, afin que ce
tondu n'ait aucun soupon, donne-lui toute libert d'assister ces
pourceaux de Saxons avant qu'ils aillent  la tuerie.--C'est ce que je
vais faire, dit Front-de-Boeuf, et sur-le-champ il ordonne  un
domestique de conduire Wamba  l'appartement o Cedric et Athelstane
taient confins.

     Note 7: Homre a dit, en parlant de Chryss, grand prtre
     d'Apollon: Les bandelettes de ton dieu ne te sauveraient
     pas. _Iliade_, liv. Ier. A. M.

Cette dtention, au lieu d'avoir modr l'impatience de Cedric, l'avait
fait monter  son comble. Il marchait  grands pas dans l'attitude d'un
homme qui charge l'ennemi, ou qui, au sige d'une place, monte 
l'assaut sur la brche, tantt se parlant  lui-mme, tantt s'adressant
 Athelstane, qui, avec une fermet vraiment stoque, attendait l'issue
de cette aventure, digrant pendant ce temps, avec une grande
tranquillit, le copieux repas qu'il avait fait  midi, s'inquitant
fort peu de la dure de sa captivit, qui, concluait-il, devait finir
comme tous les maux d'ici-bas, au bon plaisir du ciel.

_Pax vobiscum!_ dit le fou en entrant; que la bndiction de saint
Dunstan, de saint Denis, de saint Duthuc et de tous les saints, soit sur
vous et avec vous.--_Salvete et vos_, rpondit Cedric au moine
suppos; dans quel dessein es-tu venu ici?--C'est pour vous engager 
vous prparer  la mort, rpliqua le fou.--Est-il possible? s'cria
Cedric en tressaillant. Quelque hardis sclrats qu'ils soient, ils
n'oseront point commettre une atrocit si notoire et si
gratuite.--Hlas! dit le fou, vouloir les retenir par des sentimens
d'humanit! il vaudrait autant essayer d'arrter avec un fil de soie un
cheval qui a pris le mors aux dents. Rflchissez donc, noble Cedric, et
vous, brave Athelstane, aux pchs que vous avez commis dans l'oeuvre de
chair; car c'est aujourd'hui que vous allez tre appels devant le
tribunal d'en haut.

L'entends-tu, Athelstane, dit Cedric; il nous faut rveiller notre me
de son assoupissement, et nous prparer au dernier acte de notre vie. Il
vaut mieux mourir en hommes que de vivre en esclaves[8].--Je suis
prt, rpliqua Athelstane,  subir tout ce qu'est capable d'inventer
leur sclratesse, et je marcherai  la mort avec cette tranquillit que
j'ai toujours quand je vais dner.--Allons, mon pre, prparez-nous 
ce voyage, dit Cedric.--Attendez encore un instant, bon oncle,
rpliqua le fou reprenant le ton naturel de sa voix; il est bon d'y
regarder long-temps avant de faire le dernier saut.

     Note 8: Milton a dit en parlant de Satan: Il vaut mieux
     rgner aux enfers que servir dans les cieux. _Better to
     reign in hell than serve in heaven_. A. M.

Sur ma foi, dit Cedric, je connais cette voix.--C'est celle de votre
fidle serviteur, de votre fou, rpliqua Wamba rejetant en arrire son
capuchon. Si dernirement vous eussiez pris conseil d'un fou, certes
vous ne seriez point ici: suivez aujourd'hui son avis et vous n'y serez
point long-temps.--Coquin, que veux-tu dire? rpliqua le Saxon.--Ce
que je veux dire, rpondit Wamba, le voici: prenez ce froc et ce cordon,
qui sont tout ce que j'eus jamais des ordres sacrs, et vous sortirez
tranquillement du chteau, toutefois aprs m'avoir laiss votre manteau
et votre ceinture pour sauter le dernier pas  votre place.

Te laisser  ma place! s'cria Cedric; mon pauvre ami, ils te
pendront.--Qu'ils fassent de moi ce qu'ils pourront, dit Wamba; je
garantis qu'il n'y aura point de dshonneur pour votre nom, si le fils
de Witless se laisse attacher au bout d'une chane avec cette gravit
que mit  se laisser pendre son anctre l'alderman.--Eh bien, Wamba,
j'acquiesce  ta demande,  cette condition que ce ne sera pas avec moi
que tu changeras tes habits, mais avec lord Athelstane.--Non, de par
saint Dunstan, se rcria Wamba; il n'y aura point de raison pour cela,
il n'est que trop juste que le fils de Witless s'expose pour sauver le
fils de Hereward; mais il serait peu sage  lui de mourir pour un homme
dont les anctres sont trangers aux siens.

Coquin, dit Cedric, les anctres d'Athelstane furent des rois
d'Angleterre.--Ils pouvaient tre tout ce qu'il leur plaisait,
rpliqua Wamba; mais mon cou est trop droit sur mes paules pour que je
me le laisse tordre pour l'amour d'eux. Ainsi donc, mon bon matre, ou
acceptez vous-mme mon offre, ou permettez que je quitte ce donjon aussi
libre que quand j'y suis entr.--Laisse prir le vieil arbre, continua
Cedric; mais sauve le brillant espoir de la fort, sauve le noble
Athelstane, mon fidle Wamba! c'est le devoir de quiconque a du sang
saxon dans les veines. Toi et moi, nous souffrirons de compagnie la rage
effrne de nos indignes oppresseurs; tandis que lui, libre et en
sret, excitera nos concitoyens  la vengeance.--Non, non, Cedric,
non, mon pre, s'cria Athelstane en lui saisissant la main; car
lorsque, se rveillant de son indolence, il s'agissait de penser ou
d'agir, ses actions et ses sentimens taient d'accord avec sa noble
origine. Non, rpta-t-il, j'aimerais mieux rester dans cette salle,
n'ayant pour toute nourriture que la ration de pain et la mesure d'eau
des prisonniers, que de devoir ma libert  l'aveugle dvouement de ce
serf pour son matre.--On vous appelle des hommes sages, seigneurs,
dit Wamba, et moi je passe pour un fou: eh bien, mon oncle Cedric, et
vous, mon cousin Athelstane, le fou dcidera cette controverse  votre
place, et vous vitera la peine de pousser plus loin vos politesses. Je
suis comme la jument de John Duck, qui ne veut se laisser monter que par
son matre. Je viens pour sauver le mien, et s'il n'y veut pas
consentir, eh bien, je m'en retournerai comme je suis venu. Un service
ne se renvoyant pas de l'un  l'autre comme une balle ou un volant, je
ne veux tre pendu pour personne, si ce n'est pour mon matre.

Allons, noble Cedric, dit Athelstane, ne laissez pas perdre cette
occasion, croyez-moi. Votre prsence encouragera nos amis  travailler 
notre dlivrance; si vous restez ici, notre perte est
certaine.--Apercevez-vous au dehors quelque apparence de salut?
demanda Cedric en regardant le fou. Apparence, rpta Wamba, ah bien
oui! Permettez-moi de vous reprsenter que ce froc vaut en ce moment un
habit de gnral. Cinq cents hommes sont l tout prs, et ce matin mme
j'tais un de leurs principaux chefs; mon bonnet de fou tait un casque
et ma marotte un gourdin. Bien, bien, nous verrons ce qu'ils gagneront 
changer pour un homme sage:  vous parler franchement, je crains fort
qu'ils ne perdent en valeur ce qu'ils pourraient gagner en prudence.
Adieu donc, mon matre, de grce, soyez humain pour le pauvre Gurth et
son chien Fangs; et faites suspendre mon bonnet dans la salle de
Rotherwood, en mmoire de ce que je donne ma vie pour sauver celle de
mon matre, comme un fou fidle et dvou. Il pronona ces derniers mots
avec un ton moiti triste, moiti comique; les yeux de Cedric se
remplirent de larmes. Ta mmoire sera conserve, lui dit-il avec
motion, tant que l'attachement et la fidlit seront honors sur la
terre. Mais j'ai l'espoir que je trouverai les moyens de sauver Rowena,
Athelstane, et toi aussi, mon pauvre Wamba: ton dvouement ne peut
manquer de trouver sa rcompense.

L'change des vtemens fut promptement termin; mais tout  coup Cedric
parut frapp d'une ide. Je ne sais d'autre langue que la mienne,
dit-il, et quelques mots de ce normand si ridicule et si affect.
Comment pourrai-je me faire passer pour un rvrend frre?--Tout le
talent de cette langue magique, rpondit Wamba, est renferm dans deux
mots. _Pax vobiscum_ rpond  tout, souvenez-vous-en bien. Allez ou
venez, mangez ou buvez, bnissez ou excommuniez, _pax vobiscum_
s'applique  tout. Ces mots sont aussi utiles  un moine qu'une baguette
 un enchanteur, et un manche  balai  une sorcire. Mais prononcez-les
surtout d'un ton grave et solennel: _pax vobiscum!_ C'est un remde
infaillible: gardes, sentinelles, chevaliers, cuyers, cavaliers,
fantassins, tous prouveront l'effet de ce charme puissant. Je pense que
s'ils me conduisent demain  la potence, ce qui pourrait bien m'arriver,
j'essaierai l'efficacit de ces deux mots sur l'excuteur de la
sentence.--Puisque c'est ainsi, j'aurai bientt pris les ordres
religieux, dit Cedric: _pax vobiscum_, je ne l'oublierai pas. Noble
Athelstane, recevez mes adieux; adieu aussi  toi, mon pauvre garon,
dont le coeur peut faire pardonner la faiblesse de la tte: je te
sauverai ou je reviendrai mourir avec toi. Le sang royal des Saxons ne
sera pas vers tant que le mien coulera dans mes veines; comptez sur
moi, Athelstane, et pas un cheveu ne tombera de la tte de cet esclave
fidle, qui risque sa vie pour son matre, tant que Cedric pourra le
dfendre. Adieu.

Adieu, noble Cedric, rpondit Athelstane, souvenez-vous que le vrai
rle d'un moine est d'accepter  boire partout o il est invit, ne
refusez donc rien de ce qui vous sera offert.--Adieu, notre oncle,
ajouta Wamba, n'oubliez pas: _pax vobiscum!_

Cedric ainsi endoctrin se mit en route, et il n'attendit pas long-temps
sans rencontrer l'occasion d'prouver la vertu du charme que son bouffon
lui avait recommand comme tout-puissant. Dans un passage sombre et
vot par lequel il esprait arriver  la grande salle du chteau, il
rencontra une femme. _Pax vobiscum!_ dit le faux frre, et il pressait
le pas pour s'loigner, lorsqu'une voix douce lui rpondit: _Et vobis
quso, domine reverendissime, pro misericordia vestra._--Je suis un
peu sourd, rpliqua Cedric en bon saxon, puis s'arrtant subitement:
maldiction sur le fou et son _pax vobiscum!_ j'ai bris ma lance du
premier coup.

Il tait assez commun  cette poque de trouver un prtre qui et
l'oreille dure pour le latin, et la personne qui s'adressait  Cedric le
savait fort bien. Oh! par charit, rvrend pre, reprit-elle en saxon,
daignez consentir  visiter un prisonnier bless qui est dans ce
chteau; veuillez lui apporter les consolations de votre saint
ministre, et prendre piti de lui et de nous ainsi que vous l'ordonne
votre caractre sacr; jamais bonne oeuvre n'aura t plus glorieuse
pour votre couvent.--Ma fille, rpondit Cedric fort embarrass, le peu
de temps que j'ai  passer dans ce chteau ne me permet pas d'exercer
les saints devoirs de ma profession; il faut que je m'loigne
sur-le-champ, il y va de la vie ou de la mort.-- mon pre!
laissez-moi vous supplier par les voeux que vous avez faits, de ne pas
laisser sans secours spirituels un homme opprim, et en danger de mort!

Que le diable m'enlve et me laisse dans Ifrin[9] avec les mes d'Odin
et de Thor! s'cria Cedric hors de lui; et probablement il allait
continuer sur ce ton peu analogue  son saint caractre, quand tout 
coup il fut interrompu par la voix aigre d'Urfried, la vieille habitante
de la tourelle. Comment, mignonne, dit-elle  la jeune femme, est-ce
ainsi que vous tes reconnaissante de la bont avec laquelle je vous ai
permis de quitter votre prison? Devez-vous forcer cet homme respectable
 se mettre en colre pour se dbarrasser des importunits d'une juive?

     Note 9: L'enfer des Scandinaves. Thor tait leur dieu de la
     guerre. A. M.

Une juive! s'cria Cedric profitant de la circonstance pour s'loigner;
femme! laisse-moi passer, ne m'arrte pas davantage, si tu ne veux
t'exposer, et ne souille pas ma mission divine.--Venez par ici, mon
pre, reprit la vieille sorcire; vous tes tranger dans ce chteau, et
vous ne pourriez en sortir sans un guide. Venez, suivez-moi, aussi bien
je voudrais vous parler. Et vous, fille d'une race maudite, retournez
dans la chambre du malade, veillez sur lui jusqu' mon retour, et
malheur  vous si vous vous loignez encore sans ma permission!

Rbecca obit:  force d'importunits, elle tait parvenue  obtenir
d'Urfried un moment de rpit, pendant lequel elle tait descendue de la
tour; et la vieille l'avait galement charge de la garde du bless,
emploi qu'elle remplissait avec joie prs du triste Ivanhoe. Tout
occupe de leur danger mutuel, et prompte  saisir la moindre chance de
salut qui pouvait s'offrir, Rbecca avait fond quelque espoir sur la
prsence de l'homme pieux dont Urfried lui avait annonc l'arrive dans
ce chteau impie. Elle avait donc pi attentivement l'instant de son
retour, dans le dessein de s'adresser  lui, et de l'intresser en
faveur des prisonniers; mais ses tentatives, comme on le voit, n'avaient
t couronnes d'aucun succs.




CHAPITRE XXVII.


    Infortune! et que peux-tu m'apprendre qui n'atteste
     la fois ta douleur, ta honte et ton crime? Ton
    destin est connu de toi-mme; cependant, viens, commence
    ton rcit... Mais j'ai bien des chagrins d'une
    autre espce et encore plus profonds. Pour soulager
    mon me  la torture, prte l'oreille  mes plaintes;
    et si je ne puis trouver un tre sensible pour me secourir,
    du moins que j'en trouve un pour m'entendre.
    CRABBE. _Le Palais de justice_.

Lorsque Urfried,  force de grommeler et de menacer, eut renvoy Rbecca
dans l'appartement qu'elle avait quitt, elle conduisit Cedric, qui ne
la suivait qu'avec rpugnance, dans une petite chambre dont elle ferma
soigneusement la porte. Plaant alors sur une table un flacon de vin et
deux verres, elle lui dit, d'un ton moins interrogatif qu'affirmatif:
Tu es Saxon, mon pre, ne le nie pas. Puis, observant que Cedric
semblait hsiter  rpondre, elle continua: Les sons de ma langue
naturelle sont doux  mon oreille, quoique rarement je les entende, si
ce n'est lorsqu'ils sortent des lvres de misrables serfs, tres
dgrads, que les orgueilleux Normands condamnent aux travaux les plus
vils de cette demeure; tu es Saxon, te dis-je, et Saxon libre, aussi
vrai que tu es serviteur de Dieu; je te le rpte, tes accens sont doux
 mon oreille.

Aucun prtre saxon ne vient-il donc jamais visiter ce chteau, reprit
Cedric? il me semble qu'il serait de leur devoir de venir consoler les
enfans opprims de cette terre malheureuse.--Ils n'y viennent pas, ou
s'ils y viennent, rpondit Urfried, ils aiment mieux s'asseoir au
banquet des conqurans, des tyrans de leur patrie, que d'couter les
gmissemens de leurs compatriotes; au moins, est-ce l ce qu'on dit
d'eux; quant  moi, je sais fort peu de chose. Depuis dix ans il n'est
entr dans ce chteau d'autre prtre que le chapelain, Normand dbauch
qui partageait fidlement toutes les orgies nocturnes de Front-de-Boeuf,
et qui, depuis long-temps, est all rendre compte l-haut de ses actions
ici-bas. Mais tu es un Saxon, mon pre, un prtre saxon, et j'ai une
question  te faire.

Je suis Saxon, je l'avoue, mais Saxon indigne sans doute du nom de
prtre. Laissez-moi poursuivre mon chemin; je vous jure de revenir, ou
d'envoyer un de nos frres, plus digne que moi d'entendre votre
confession.--Attends encore quelques instans, reprit Urfried; la voix
qui te parle en ce moment sera bientt touffe sous la terre glace, et
je ne voudrais pas descendre dans la tombe comme la brute, ainsi que
j'ai vcu! Mais buvons, le vin me donnera la force de te rvler les
horreurs dont ma vie est tissue.  ces mots elle remplit une coupe et
la but avec une effrayante avidit, comme si elle et craint d'en perdre
une seule goutte. Cette liqueur engourdit le coeur, dit-elle, mais elle
ne le rjouit pas. Puis, remplissant une autre coupe: Tiens, pre,
bois aussi, si tu veux entendre le rcit de ma coupable vie sans tomber
de ta hauteur! Cedric aurait bien voulu se dispenser de lui faire
raison; mais elle fit un signe qui exprima tant d'impatience et de
dsespoir, qu'il consentit  lui cder, et rpondit  son appel en
vidant la coupe. Cette preuve de complaisance parut la calmer, et elle
commena ainsi son histoire:

Je ne suis pas ne, mon pre, dans la misrable condition o tu me vois
aujourd'hui. J'tais libre, heureuse, honore, aime; maintenant je suis
esclave, mprisable, avilie: j'ai t le jouet honteux des passions de
mes matres, tant que j'ai eu de la beaut; et l'objet de leurs mpris
et de leurs insultes lorsqu'elle fut fltrie. Peux-tu t'tonner, mon
pre, que je hasse l'espce humaine, et par dessus tout la race qui a
opr en moi un changement aussi dplorable. La malheureuse sillonne
aujourd'hui de rides, et courbe de dcrpitude, dont la rage s'exhale
devant toi en maldictions impuissantes, peut-elle oublier qu'elle est
la fille du noble thane de Torquilstone, dont un seul regard faisait
trembler mille vassaux!

Toi, la fille de Torquil-Wolfganger! s'cria Cedric en reculant de
surprise; toi, la fille de ce noble Saxon, de l'ami des compagnons
d'armes de mon pre!--L'ami de ton pre! rpta Urfried; c'est donc
Cedric surnomm le Saxon qui est devant mes yeux, car le noble Hereward
de Rotherwood n'avait qu'un fils dont le nom est bien connu parmi ses
compatriotes. Mais, si tu es Cedric de Rotherwood, pourquoi ce vtement
religieux? Est-ce le dsespoir de ne pouvoir sauver ton pays qui t'a
port  fuir l'oppression dans l'ombre d'un clotre?

Peu t'importe ce que je suis, dit Cedric; poursuis, malheureuse femme,
ton rcit d'horreurs et de crimes! oui, de crimes, et c'en est un dj
que d'avoir vcu pour les rvler.--Eh bien donc, continua la
malheureuse vieille: j'ai un crime odieux qui pse sur ma conscience, un
crime tel que tous les chtimens de l'enfer ne peuvent l'expier. Dans
ces mmes murs teints du sang de mon pre et de mes frres, dans ces
murs ensanglants j'ai vcu pour tre l'esclave de leur meurtrier, et
partager ses plaisirs et son odieux amour. N'tait-ce pas assez pour que
chacun des soupirs qui s'exhalait de mon sein ft un crime?

Misrable! s'cria Cedric, quoi! tandis que les amis de ton pre, tous
les vrais Saxons dploraient sa mort et priaient pour le repos de son
me et de celle de son vaillant fils, tandis que l'on n'oubliait pas
dans ces prires Ulrique, que l'on croyait assassine, tandis que tous
prenaient le deuil et rendaient hommage  ceux qui n'taient plus, tu
vivais pour mriter notre haine et notre excration, tu vivais pour
t'unir au vil tyran, au meurtrier de tes parens les plus proches et les
plus chers,  celui qui avait rpandu le sang innocent d'un enfant au
berceau, afin qu'il ne restt pas un seul rejeton mle de la noble
maison de Torquil-Wolfganger. Ainsi tu t'es unie  lui par les liens
d'un amour illgitime?

Oui, par des liens illgitimes, mais non par ceux de l'amour, rpondit
la vieille. On rencontrerait plutt l'amour dans les rgions infernales
de la Ghenne ternelle que sous ces votes impies. Non, je n'ai pas au
moins ce reproche  me faire; abhorrer Front-de-Boeuf et toute sa race
n'a cess d'tre le seul sentiment de mon me, alors mme qu'il
cherchait  m'enivrer et  me plaire.

Vous l'abhorrez, dites-vous, et cependant vous pouviez vivre prs de
lui; malheureuse! ne se trouvait-il donc l ni poignard, ni couteau, ni
poinon qui pt mettre fin  votre existence? y attachiez-vous assez de
prix encore pour vouloir la conserver? Heureusement pour toi que le
chteau d'un normand garde ses secrets aussi inviolablement qu'un
tombeau; car si jamais j'eusse imagin que la fille d'un Torquil vct
en communaut avec le meurtrier de son pre, l'pe d'un Saxon aurait
trouv le chemin de son coeur jusque dans les bras de son sducteur.

Aurais-tu rellement t capable de faire justice de cette manire au
nom et  l'honneur des Torquil? demanda celle que dsormais nous
nommerons Ulrique; alors tu es vritablement le Saxon que vante la
renomme; et jusque dans l'enceinte de ces lieux maudits o, comme tu le
dis avec raison, le crime s'enveloppe d'un mystre impntrable, j'ai
entendu le nom de Cedric; et quelque criminelle, quelque dgrade que je
fusse, je me rjouissais en pensant qu'il restait encore un vengeur 
notre malheureuse patrie. J'ai eu aussi quelques heures de vengeance;
j'ai souffl la discorde entre mes ennemis, j'ai suscit les querelles
et le meurtre au milieu des vapeurs de l'ivresse; j'ai vu leur sang
couler, et j'ai entendu avec dlices les gmissemens de leur agonie!
Regarde-moi, Cedric, ne trouves-tu pas encore sur ce visage souill et
fltri quelque trait qui te rappelle les Torquil?

Ne me parle pas d'eux, Ulrique, rpondit Cedric avec une expression de
douleur et d'pouvante; cette ressemblance que tu veux que je retrouve
est celle qui sort du tombeau, lorsque l'esprit du mal ranime pour
quelques instans un corps sans vie.

Soit; mais cette figure infernale portait cependant le masque d'un
esprit de lumire, lorsqu'elle parvint  exciter la haine entre
Front-de-Boeuf et son fils Rginald; les tnbres de l'enfer devraient
cacher ce qui s'ensuivit; mais l'amour de la vengeance doit arracher le
voile, et publier impitoyablement ce qui devrait forcer les morts 
parler haut. Depuis long-temps les flammes dvorantes de la discorde
clataient entre le tyran farouche et son sauvage fils; depuis
long-temps je nourrissais en secret une haine outre. Elle clata au
milieu d'une orgie, et mon oppresseur succomba  sa propre table et de
la main de son propre fils. Tels sont les secrets que renfermaient ces
votes criminelles! Murs maudits, croulez-vous! ajouta la furie en
dirigeant ses regards vers le plafond de la salle; crasez sous vos
dcombres et ensevelissez  jamais tous ceux qui furent initis  ces
affreux mystres!

Et toi, crature ptrie de crimes et de misres, dit Cedric, quel fut
ton sort aprs la mort de ton ravisseur?--Devine-le, mais ne le
demande pas!... Je continuai d'habiter cette infme demeure jusqu' ce
que la vieillesse hideuse et prmature et imprim ses rides sur mon
front. Je me vis mprise, insulte dans ces mmes lieux o nagure tout
obissait  ma voix; force de borner la vengeance  laquelle j'avais
donn un si vaste lan,  des efforts infructueux,  des intrigues
secondaires, ou aux maldictions sans effet d'une rage impuissante; et
condamne  entendre, de la tour solitaire o je suis confine, le bruit
des orgies et des festins auxquels jadis je prenais part, ainsi que les
cris et les gmissemens de nouvelles victimes de l'oppression.

Ulrique, reprit Cedric avec svrit, comment oses-tu, avec un coeur
qui, je le crains bien, regrette encore la perte du prix honteux de tes
crimes, comment oses-tu, dis-je, adresser la parole  un homme revtu de
la robe que je porte? Malheureuse! songe  ce que pourrait faire pour
toi le saint roi douard, s'il tait prsent. Le royal confesseur tait
dou par le ciel du pouvoir de gurir les ulcres du corps, mais Dieu
seul peut gurir la lpre de l'me.

Ne te dtourne pas de moi, prophte svre, prophte de colre,
s'cria-t-elle, mais dis-moi plutt, si tu le peux, comment se
termineront ces sentimens nouveaux qui sont ns dans ma solitude, et qui
en sont le poison? Pourquoi des forfaits commis depuis long-temps
viennent-ils se retracer  mon imagination avec une horreur nouvelle et
insurmontable? Quel sort est prpar au del du tombeau  celle dont le
partage sur la terre a t une vie tellement misrable, que nulle
expression ne pourrait la peindre? J'aimerais mieux appartenir  Woden,
Hertha,  Zernebock,  Mesta et  Skogula, les dieux de nos anctres
paens, que de souffrir par anticipation, et d'prouver le supplice des
terreurs qui troublent sans cesse mes jours et mes nuits.

Je ne suis pas prtre, reprit Cedric en se dtournant avec dgot de
cette image dplorable de crime, de malheur et de dsespoir; je ne suis
pas prtre, quoique j'en porte la robe sacre.--Prtre ou laque,
rpondit Ulrique, tu es le premier que depuis vingt ans j'aie vu
craignant Dieu et respectant les hommes; m'ordonnes-tu donc de
m'abandonner au dsespoir?--Je t'ordonne le repentir, dit Cedric; je
t'exhorte  recourir  la prire et  la pnitence; peut-tre alors
obtiendras-tu misricorde! Mais je ne puis ni ne veux rester plus
long-temps avec toi.--Attends un moment encore, reprit Ulrique, fils
de l'ami de mon pre, ne me quitte pas ainsi, je t'en conjure, de peur
que l'esprit du mal, qui a dirig toute ma vie, ne me pousse  me venger
de ton mpris et de ton insensibilit! Crois-tu que si Front-de-Boeuf
trouvait Cedric le Saxon dans son chteau, sous ce dguisement, sa vie
serait de longue dure? Dj ses yeux se sont fixs sur toi, comme ceux
du faucon sur sa proie.

Quand bien mme il me dchirerait les entrailles, jamais ma langue ne
profrera une seule parole que mon coeur ne puisse avouer. Je mourrai en
Saxon, fidle  ma parole et au culte de la vrit; je t'ordonne de te
retirer: ne me touche pas! La vue de Front-de-Boeuf lui-mme me serait
moins odieuse que celle d'une crature aussi avilie et aussi dgnre
que toi.

Ce n'est que trop vrai, rpondit Ulrique cessant de le retenir;
poursuis ton chemin, et oublie, dans l'orgueil et l'arrogance de la
vertu, que la misrable qui est devant toi est la fille de l'ami de ton
pre. Pars; si mes souffrances me sparent de l'espce humaine, si je
suis spare de ceux dont j'avais droit d'attendre quelque protection,
la vengeance ne me sparera pas d'eux! et je l'espre bien long-temps
encore! Personne ne m'aidera, mais le bruit des actions que j'oserai
entreprendre ira retentir aux oreilles de chacun. Adieu, ton mpris a
rompu le dernier lien qui m'attachait encore  mes semblables, et ce
lien tait la pense consolante que mes malheurs exciteraient la piti
de mes compatriotes.

Ulrique, dit Cedric mu par cet appel, n'as-tu donc support la vie au
milieu de tant de crimes et d'infortunes que pour cder au dsespoir au
moment que tes yeux dessills s'ouvrent sur l'normit de tes fautes, et
lorsque le repentir et la pnitence devraient tre ton unique
occupation?

Cedric, tu connais peu le coeur humain! tu ne sais pas que pour penser
et agir comme je l'ai fait il faut porter jusqu' la frnsie l'amour du
plaisir, la soif de la vengeance et le dsir orgueilleux du pouvoir; ces
passions sont trop imptueuses, trop enivrantes, pour que l'me, en s'y
abandonnant, puisse conserver la facult du repentir. Leur fureur est
calme depuis long-temps: la vieillesse n'a plus de plaisir; ses rides
repoussantes n'ont aucune influence, et la vengeance elle-mme expire au
milieu des maldictions impuissantes! C'est alors que les remords et ses
serpens font sentir au coeur coupable leurs piqres empoisonnes! c'est
alors que naissent les regrets du pass et le dsespoir de l'avenir!
c'est alors que, semblables aux dmons de l'enfer, nous n'prouvons que
des remords, et jamais de repentir. Mais tes paroles ont rveill en moi
une nouvelle me; comme tu l'as dit, tout est possible  ceux qui savent
mourir! Tu m'as montr des moyens de vengeance: sois certain que je les
saisirai. Cette passion terrible ne m'avait domin jusqu' prsent que
de concert avec d'autres passions rivales; dsormais elle me possdera
tout entire; et toi-mme tu avoueras que, quelque criminelle qu'ait t
la vie d'Ulrique, sa mort fut digne de la fille du noble Torquil. Des
forces sont runies autour de ce chteau impie, afin de l'assiger;
hte-toi de te mettre  leur tte et de les disposer pour l'assaut; et
lorsque tu verras un tendard rouge flotter au dessus de la tour et se
tourner vers l'angle oriental du donjon, presse vivement les Normands:
alors ils auront assez d'ouvrage dans l'intrieur; tu pourras escalader
les murs en dpit de leurs flches et de leurs arquebuses. Pars, je t'en
supplie, suis ton destin, et laisse-moi suivre le mien.

Cedric aurait dsir quelques renseignemens plus positifs sur le dessein
qu'elle annonait d'une manire si obscure, mais la voix farouche de
Front-de-Boeuf se fit entendre tout  coup:  quoi s'amuse ce fainant
de prtre? s'cria-t-il; par les coquilles de saint Jacques de
Compostelle, j'en ferai un martyr s'il reste ici semant la trahison
parmi mes gens!--Qu'une conscience bourrele est un sinistre
prophte! s'cria Ulrique; mais ne t'effraie pas, va rejoindre les
tiens, pousse le cri de guerre des Saxons, qu'ils y rpondent s'ils
veulent par le chant belliqueux de Rollon, la vengeance rptera le
refrain.  ces mots elle disparut par une porte drobe; et au mme
instant Rginald Front-de-Boeuf se prsenta. Ce ne fut pas sans se faire
violence que Cedric s'inclina devant l'orgueilleux baron qui lui rendit
son salut par une lgre inclination de tte.

Les pnitens, mon pre, ont fait une longue confession, mais tant mieux
pour eux, car c'est la dernire qu'ils feront. Les as-tu prpars  la
mort?--Je les ai trouvs, rpondit Cedric en mauvais franais, dans
les meilleures dispositions; ils s'attendent  tout depuis qu'ils ont
appris en quel pouvoir ils sont tombs.--Si je ne me trompe, frre,
reprit Front-de-Boeuf, il me semble que ton jargon sent diablement le
saxon?--J'ai t lev dans le couvent de saint Withold de Burton,
rpondit Cedric.--Tant pis, reprit le baron; il vaudrait mieux pour toi
que tu fusses n Normand, ce qui conviendrait beaucoup mieux aussi  mes
desseins; mais dans la conjoncture actuelle il n'y a pas de choix 
faire. Ce couvent de saint Withold de Burton est un nid de hiboux digne
d'tre renvers. Le jour ne tardera pas  venir o le froc ne protgera
pas plus le Saxon que la cotte de mailles.

Que la volont de Dieu soit faite! dit Cedric d'une voix tremblante de
colre, ce que Front-de-Boeuf attribua  la crainte.--Tu rves dj, je
le vois, que nos hommes d'armes sont dans ton rfectoire et dans ta
cave. Mais j'ai un service  rclamer de ton saint ministre, consens 
me le rendre; et, quel que soit le sort des autres, tu pourras dormir
dans ta cellule aussi tranquillement qu'un limaon dans sa
coquille.--Donnez-moi vos ordres, dit Cedric cherchant  dguiser son
motion.--Eh bien, suis-moi par ce passage; je te ferai sortir par la
poterne. Et tout en marchant devant le moine suppos, Front-de-Boeuf
l'instruisit du rle dont il voulait qu'il se charget. Tu vois d'ici
ce troupeau de pourceaux saxons qui ont os environner le chteau de
Torquilstone. Dis-leur donc ce que tu voudras sur la faiblesse de cette
forteresse, parle-leur de manire  les retenir ici pendant vingt-quatre
heures, et porte en mme temps ce message... Mais, attends, sais-tu
lire, frre.

Non, except le brviaire, rpondit Cedric; encore ne connais-je ses
caractres sacrs que parce que je sais par coeur le service divin,
grce  Notre-Dame et  saint Withold.--Tu es justement le messager
qu'il me faut; porte donc cette lettre au chteau de Philippe de
Malvoisin; tu diras qu'elle est envoye par moi, qu'elle est crite par
le templier Brian de Bois-Guilbert, et que je le prie de la faire passer
 York avec toute la diligence qu'y peut mettre un cavalier bien mont.
Dis-lui encore qu'il n'ait aucune inquitude, qu'il nous trouvera frais
et dispos derrire nos retranchemens. Ce serait une honte  nous de nous
tenir cachs aux yeux d'une troupe de vagabonds qui sont disposs  fuir
 l'aspect de nos tendards et au bruit de nos chevaux. Je te le rpte,
frre: imagine quelque tour de ta faon pour engager ces vauriens 
conserver leur position jusqu' l'arrive de nos amis et de leurs
lances. Ma vengeance est veille; elle ressemble  un faucon qui ne
peut dormir qu'il ne se soit rassasi de sa proie.

Par mon saint patron, s'cria Cedric avec plus de chaleur que n'en
exigeait le caractre dont il tait revtu; par tous les saints qui ont
vcu et qui sont morts en Angleterre, je vous obirai! Pas un Saxon ne
s'loignera de ces murailles, si j'ai assez d'adresse et assez
d'influence sur eux pour les retenir.--Vraiment, dit Front-de-Boeuf,
tu changes de ton, sire moine, et tu parles avec autant de hardiesse et
d'nergie que si ton coeur tait dispos  tressaillir de joie  la vue
du massacre du troupeau saxon, et pourtant tu es de la race de ces
pourceaux.

Cedric n'tait pas trs vers dans l'art de la dissimulation, et il
aurait eu besoin en ce moment de l'une des ides dont le cerveau fertile
de Wamba tait rempli. Mais la ncessit est mre de l'invention, dit un
vieux proverbe, et il murmura quelques mots sous son capuchon, comme
pour faire accroire  Front-de-Boeuf qu'il regardait les gens qui
cernaient le chteau tels que des rebelles et des excommunis.

De par Dieu! s'cria ce dernier, tu dis vrai: j'oubliais que les
fripons peuvent dtrousser un abb aussi lestement que s'ils taient ns
de l'autre ct du dtroit sal. N'est-ce pas le prieur de Saint-Yves
qu'ils lirent  un chne et qu'ils forcrent  chanter la messe, tandis
qu'ils vidaient ses malles et ses valises? Mais non, de par Notre-Dame,
ce tour fut jou par Gauthier-de-Middleton, un de nos compagnons
d'armes; mais ce furent des Saxons qui pillrent la chapelle de
Saint-Bees, et qui lui volrent ses vases, ses chandeliers et ses
ciboires, n'est-ce pas vrai?

Ce n'taient pas des hommes craignant Dieu, rpondit Cedric.--Ils
burent, en outre, tout le vin et la bire qui taient en rserve pour
plus d'une orgie secrte, bien que vous prtendissiez, vous autres
moines, n'tre occups que de vigiles, de jenes et de matines; prtre,
tu dois avoir fait voeu de tirer vengeance d'un tel sacrilge?--Oui,
j'ai fait voeu de vengeance, murmura Cedric, j'en atteste
Saint-Withold.

Front-de-Boeuf arriva en ce moment  la poterne, o, aprs avoir
travers le foss sur une simple planche, ils atteignirent une petite
redoute ou dfense extrieure qui donnait sur la campagne par une porte
de sortie bien dfendue. Pars donc, lui dit Front-de-Boeuf, et, si tu
remplis exactement mes intentions et que tu reviennes ensuite ici, tu y
trouveras de la chair de Saxon  meilleur march que ne le fut jamais la
chair de chien dans les boucheries de Sheffield. coute encore, tu me
parais un joyeux confesseur, un bon vivant, reviens aprs l'assaut, et
tu auras autant de Malvoisin qu'il en faudrait pour dsaltrer tout un
couvent.

Assurment, nous nous reverrons, rpondit Cedric.--En attendant,
prends ceci, continua le Normand; et au moment o Cedric franchissait
le seuil de la poterne, il lui mit dans la main un besant d'or, et il
ajouta: Souviens-toi que je t'arracherai ton froc et ta peau si tu
choues dans ton entreprise.--Tu seras libre de faire l'un et l'autre,
rpondit Cedric en s'loignant de la poterne et s'lanant avec joie
dans la campagne, si, lorsque nous nous reverrons, je ne mrite pas
quelque chose de mieux encore de ta main. Se retournant alors vers le
chteau dont il s'loignait, il jeta au donneur le besant d'or:
Astucieux Normand, s'cria-t-il, puisse ton argent prir avec toi!

Front-de-Boeuf n'entendit qu'imparfaitement ces paroles, mais l'action
lui parut trs suspecte: Archers, s'cria-t-il aux sentinelles qui
gardaient les murailles, envoyez une flche dans le froc de ce moine;
mais, attendez, reprit-il quand il les vit bander leurs arcs, ce serait
peut-tre agir inconsidrment; il faut nous fier  lui  dfaut de
meilleur moyen: au pis aller, ne puis-je pas traiter avec ces chiens de
Saxons que je tiens ici au chenil? Hol! gelier Gilles, qu'on m'amne
Cedric de Rotherwood et cet autre butor qui est avec lui, ce malotru de
Coningsburgh, qu'ils nomment Athelstane, je crois. Ces noms sont si durs
pour la langue d'un chevalier normand, qu'ils laissent un got de lard
dans la bouche. Prparez-moi un flacon de vin, afin que, comme dit
joyeusement le prince Jean, je puisse me la laver et me la rincer;
portez-le dans la salle d'armes, et conduisez-y ces prisonniers.

Ses ordres furent excuts  l'instant, et lorsqu'il entra dans cette
salle gothique orne des dpouilles obtenues par sa valeur et celle de
son pre, il trouva sur une table massive de chne un flacon de vin;
puis il aperut deux prisonniers saxons gards par quatre de ses gens.
Front-de-Boeuf, aprs avoir bu une longue rasade, examina ses deux
captifs. Il tait trs peu familiaris avec les traits de Cedric, qu'il
n'avait vu que rarement, et qui vitait soigneusement toute
communication avec ses voisins normands; or, il n'est pas tonnant que
le soin avec lequel Wamba s'effora de se cacher le visage avec son
bonnet, le changement de costume, et l'obscurit de la salle, furent
cause que Front-de-Boeuf ne s'aperut pas que celui des prisonniers
auquel il attachait le plus d'importance s'tait vad.

Braves Anglais, leur dit-il, comment trouvez-vous que vous tes traits
 Torquilstone? Savez-vous le chtiment que mritent les railleries
insolentes et prsomptueuses[10] que vous vous tes permises  la fte
d'un prince de la maison d'Anjou? Avez-vous oubli comment vous avez
rpondu  l'hospitalit si peu mrite que vous avez reue du prince
royal Jean? De par Dieu et saint Denis, si vous ne payez pas une norme
ranon, je vous ferai pendre par les pieds aux barreaux de fer de ces
fentres, jusqu' ce que les corbeaux et les vautours aient fait de vous
deux squelettes. Parlez donc, chiens de Saxons, que m'offrez-vous pour
racheter vos misrables vies? Vous, sire de Rotherwood, que me
donnerez-vous?

      Note 10: Le texte emploie les deux mots _surquedy_ et
      _outre-cuidance_, qui ont pour synonymes _insolence_ et
      _prsomption_. A. M.

Pas une obole, rpondit Wamba; quant  me pendre par les pieds, on
prtend que mon cerveau est boulevers depuis le premier moment o on
m'attacha le bguin autour de la tte, et il est possible qu'en me
tournant sens dessus dessous il se rtablisse dans l'ordre naturel.

Sainte Genevive! s'cria Front-de-Boeuf, que veut dire un pareil
langage? Et du revers de sa main il fit tomber le bonnet de Cedric de
la tte du bouffon, et ouvrant le col de son manteau, il reconnut le
collier de cuivre, marque vidente de sa servitude. Gilles, Clment,
chiens de vassaux! s'cria le Normand furieux, qui m'avez-vous amen
ici?--Je crois que je pourrai vous l'apprendre, dit de Bracy qui
entrait en ce moment, c'est le fou de Cedric; celui qui, dans une
escarmouche avec Isaac de York, montra tant de valeur, au sujet d'une
dispute sur la prsance.

Eh bien, je me charge d'arranger ce diffrent, reprit Front-de-Boeuf;
ils seront pendus au mme gibet,  moins que son matre et ce verrat de
Coningsburgh ne rachtent leur vie  un bien haut prix. Leur fortune
entire est le moins qu'ils puissent donner, il faut en outre qu'ils
fassent retirer ce gupier de Saxons qui entourent le chteau, qu'ils
renoncent  leurs prtendus privilges, et qu'ils se reconnaissent comme
nos serfs et vassaux; trop heureux si dans le nouveau monde qui va
commencer, nous leur laissons le droit de respirer. Allez, dit-il  deux
de ses gens, allez me chercher le vritable Cedric; pour cette fois je
vous pardonne votre erreur d'autant plus volontiers que vous n'avez fait
que prendre un fou pour un Saxon franklin.--Oui, dit Wamba, votre
excellence chevaleresque pourra bien trouver ici plus de fous que de
franklins.--Que veut dire ce fripon? demanda Front-de-Boeuf  ceux
qui le gardaient, et qui rpondirent avec une sorte de rpugnance et
d'hsitation, que si celui-ci n'tait pas Cedric, ils ignoraient ce
qu'il tait devenu.

De par tous les saints du paradis! s'cria de Bracy, il faut qu'il se
soit chapp sous les habits du moine!--Esprits d'enfer! rpta
Front-de-Boeuf, c'tait donc le verrat de Rotherwood que j'ai conduit 
la poterne et que j'ai mis dehors de ma propre main. Et toi, dit-il 
Wamba, toi dont la folie a surpass la folie d'idiots plus idiots que
toi, je te donnerai les saints ordres, et je te ferai tonsurer; hol!
qu'on lui arrache la peau du crne, et qu'on le prcipite la tte la
premire du haut des murailles. Ton mtier est de plaisanter, plaisante
donc maintenant.

Vous me traitez bien mieux que vous ne me l'aviez promis, noble
chevalier, repartit le pauvre Wamba, dont le got pour la bouffonnerie
ne pouvait tre surmont, mme dans la perspective d'une mort prochaine:
en me donnant la calotte rouge dont vous parlez, vous ferez de moi un
cardinal, de simple moine que j'tais.--Le pauvre diable, dit de
Bracy, veut mourir fidle  sa vocation. Front-de-Boeuf, de grce,
pargnez sa vie, donnez-le moi, je vous le demande pour divertir mes
compagnies franches. Qu'en dis-tu, fripon? veux-tu m'appartenir et venir
 la guerre avec moi?--Oui, vraiment, avec la permission de mon matre,
car voyez-vous, dit Wamba en montrant le collier qu'il portait, je ne
puis quitter ceci sans son consentement.--Oh! une lime normande aura
bientt sci le collier d'un Saxon, rpondit de Bracy.

Vraiment, noble sire? reprit le bouffon: de l vient donc le proverbe:
scie normande sur le chne saxon, joug normand sur le cou saxon, cuiller
normande sur le plat saxon; et l'Angleterre gouverne selon la volont
des normands; et toute la joie de l'Angleterre ne reparatra que
lorsqu'elle sera dlivre de ces quatre maux.

Tu as rellement beau jeu, de Bracy, dit Front-de-Boeuf, de t'amuser 
couter les sornettes de ce fou, quand notre ruine se prpare. Ne
vois-tu pas que nous sommes dups, et que notre projet de communication
avec nos amis du dehors vient d'chouer par les ruses de ce bouffon
bariol dont tu es si jaloux de le montrer le protecteur? Qu'avons-nous
 attendre dsormais, si ce n'est un assaut prochain?--Aux murailles!
aux murailles! s'cria de Bracy, m'as-tu jamais vu plus grave au moment
du combat? Qu'on appelle le templier, et qu'il dfende sa vie avec la
moiti du courage qu'il a montr  dfendre son ordre: viens toi-mme
faire voir ta taille de gant sur les murailles; sois tranquille, de mon
cot, je n'pargnerai rien; tu peux compter qu'il sera aussi facile aux
Saxons d'escalader ces murs que les tours de Torquilstone. Mais au
surplus, si vous voulez entrer en arrangement avec ces vauriens,
pourquoi n'emploiriez-vous pas la mdiation de ce digne franklin, qui
parat depuis quelques instans contempler avec envie ce flacon de vin?
Tiens, Saxon, continua-t-il en s'adressant  Athelstane, et en lui
prsentant une coupe pleine; rince ton gosier avec cette noble liqueur,
et rveille ton me engourdie, afin de nous dire quelle ranon tu nous
offres pour ta libert.--Ce qu'un homme d'honneur peut donner,
rpondit Athelstane, mille marcs d'argent, pour moi et mes
compagnons.--Et nous garantis-tu la retraite de ce rebut de l'humanit
qui cerne le chteau, contre tout respect pour les lois de Dieu et du
roi? demanda encore Front-de-Boeuf. Je ferai tout ce qui sera en mon
pouvoir pour cela, rpondit Athelstane; je les dterminerai  se
retirer, et je ne doute pas que le noble Cedric ne veuille bien me
seconder.

Nous consentons donc  t'accorder la libert, dit Front de-Boeuf; toi
et les tiens seront libres, et la paix rgnera de part et d'autre, au
moyen de mille marcs d'argent que tu paieras. C'est une ranon bien
misrable, Saxon, et tu me dois de la reconnaissance des conditions
modres auxquelles je consens  l'change de vos personnes. Mais fais
attention que ce trait ne concerne nullement le juif Isaac.--Ni la
fille du juif, dit le templier qui venait d'entrer. Ni la suite du
Saxon Cedric, ajouta Front-de-Boeuf. Je serais indigne du nom de
chrtien, si je dsirais comprendre dans ce trait les incrdules que
vous venez de nommer, reprit Athelstane. Ajoutez encore qu'il ne
concerne pas non plus lady Rowena, ajouta de Bracy; il ne sera jamais
dit que je me serai laiss dpouiller d'une aussi belle conqute sans
avoir rompu une lance pour elle.

Et de plus, reprit Front-de-Boeuf, notre trait ne regarde point encore
ce misrable bouffon que je garde pour qu'il serve d'exemple  tous les
coquins comme lui qui voudraient appliquer leurs bouffonneries aux
choses importantes.--Lady Rowena, rpondit Athelstane d'un ton ferme
et assur, est ma fiance; je me ferais carteler par des chevaux
indompts, plutt que de consentir  me sparer d'elle. Quant au serf
Wamba, il a sauv aujourd'hui la vie de son matre, et je perdrais la
mienne plutt que de souffrir qu'on ft tomber un cheveu de sa
tte.--Ta fiance? s'cria de Bracy; lady Rowena, la fiance d'un
vassal tel que toi! Saxon, tu rves sans doute que tes sept royaumes
subsistent encore; mais je te le dis: les princes de la maison d'Anjou
ne donnent pas leurs pupilles  des hommes d'un lignage semblable au
tien.

Mon lignage, orgueilleux Normand, descend d'une source plus ancienne et
plus pure que celle d'un mendiant franais qui ne vit qu'au prix du sang
d'une troupe de brigands rassembls sous son misrable tendard. Mes
anctres furent des rois braves  la guerre, sages au conseil, qui
chaque jour nourrissaient dans les vastes salles de leurs palais plus de
centaines de vassaux que tu ne peux compter d'individus  ta suite.
Leurs noms, leur renomme, ont t clbrs par les mnestrels; leurs
institutions conserves dans le Wittenagemots, leurs dpouilles
mortelles ont t accompagnes  leur dernire demeure par les prires
des saints, et des monastres ont t fonds sur leurs tombeaux.

Tu as ce que tu cherchais, de Bracy, dit Front-de-Boeuf satisfait de
l'humiliation que son compagnon venait de recevoir; le Saxon a
frapp...--Aussi juste qu'un Saxon peut frapper, rpondit de Bracy
avec un air d'insouciance, lorsqu'aprs lui avoir enchan les mains on
veut bien lui laisser le libre usage de sa langue. Mais la volubilit de
ta rodomontade, ajouta-t-il en s'adressant  Athelstane, n'obtiendra pas
la libert de lady Rowena.

Athelstane, qui avait dj parl beaucoup plus longuement qu'il n'avait
coutume de le faire sur quelque sujet que ce ft, et quelque intrt
qu'il y prt, ne fit aucune rponse. La conversation fut interrompue par
l'arrive d'un valet qui annona qu'un moine se prsentait  la poterne
en demandant  tre admis. Au nom de saint Bonnet, prince de tous ces
mendians dsoeuvrs, dit Front-de-Boeuf, est-ce un vritable moine pour
cette fois, ou un autre imposteur? Esclaves, qu'on le fouille; et si
vous vous laissez duper une seconde fois, je vous ferai arracher les
yeux et mettre en place des charbons ardens.

Que j'endure tout l'excs de votre colre, monseigneur, dit Gilles, si
celui-ci n'est pas un vrai moine. Votre cuyer Jocelyn le connat bien;
il vous certifiera que c'est le frre Ambroise, moine de la suite du
prieur de Jorvaulx.--Alors, qu'il soit introduit, reprit
Front-de-Boeuf; probablement il nous apporte des nouvelles de son joyeux
matre. Le diable et les prtres sont sans doute en vacances, puisqu'ils
courent ainsi le pays. Qu'on loigne ces prisonniers; et toi, Saxon,
songe  ce que tu as entendu.

Je rclame, dit Athelstane, une captivit honorable, et je demande 
tre log et trait selon mon rang et comme il convient  un homme qui
offre une pareille ranon. De plus, je somme celui qui se croit le plus
brave parmi nous, de me rendre raison corps  corps de l'attentat commis
contre ma libert. Ce dfi t'a dj t port de ma part par ton cuyer
tranchant; tu n'en as tenu aucun compte, tu dois donc y rpondre: voici
mon gant.--Je n'accepte point le dfi de mon prisonnier, rpondit
Front-de-Boeuf; et Maurice de Bracy ne l'acceptera pas non plus. Gilles,
continua-t-il, suspends le gant de ce franklin sur une des cornes de ce
bois de cerf qui est l-bas; il y restera jusqu' ce que son matre soit
remis en libert. S'il a l'audace de le demander et d'affirmer qu'il a
t fait mon prisonnier illgalement, je jure par le baudrier de saint
Christophe qu'il trouvera un homme qui n'a jamais refus de se trouver
face  face d'un ennemi  pied ou  cheval, seul ou  la tte de ses
vassaux.

On loigna les prisonniers saxons, et au mme moment on introduisit le
moine Ambroise, qui portait sur ses traits toutes les marques d'un
trouble extrme. Voil, ma foi, le vritable _pax vobiscum_, dit Wamba
en passant prs des frres; les autres n'tant que de la fausse
monnaie,--Sainte mre de Dieu! s'cria le moine en s'adressant aux
chevaliers, je suis enfin en sret et sous la garde de chrtiens
respectables.--Oui, tu es en sret, rpondit de Bracy; et quant aux
chrtiens, tu vois devant toi le vaillant baron Rginald Front-de-Boeuf,
qui a les juifs en horreur, et le brave templier Brian de Bois-Guilbert,
dont le mtier est de tuer des Sarrasins. Si  de tels signes tu ne
reconnais pas l de bons chrtiens, je n'en connais aucun qui en porte
de plus authentiques.

Vous tes amis et allis de notre rvrend pre en Dieu Aymer, prieur
de Jorvaulx, reprit le moine sans faire attention au ton dont la
rplique de de Bracy avait t faite; vous lui devez secours et
protection, comme chevaliers et frres en Dieu; car, comme dit le
bienheureux saint Augustin dans son trait _De civitate Dei_....--Que
le diable dise ce qu'il voudra, interrompit Front-de-Boeuf, que dis-tu,
toi, messire prtre? nous n'avons pas le temps d'couter les citations
des saints pres.

_Sancta Maria!_ dit le saint pre en poussant un soupir, comme ces
profanes laques sont prompts  se mettre en courroux! Mais enfin,
braves chevaliers, sachez que certains brigands, qui ne respirent que le
crime, abjurant toute crainte de Dieu et tout respect pour son glise,
et sans gard pour la bulle du saint sige, qui commence par: _Si quis,
suadente diabolo_...--Frre prtre, dit le templier, nous savons, ou
nous devinons tout cela; mais dis-nous tout simplement si ton matre le
prieur est prisonnier, et de qui?

Oui, sans doute, rpondit Ambroise; il est entre les mains des brigands
qui infestent ces forets, enfans de Blial et contempteurs du texte
sacr qui dit: Ne touchez pas  mes oints, et ne faites point de mal 
mes prophtes.--Voici une nouvelle occasion de faire usage de nos
pes, chevaliers, dit Front-de-Boeuf en s'adressant  ses compagnons,
et qui tournera  notre avantage. Ainsi donc, le prieur de Jorvaulx, au
lieu de nous envoyer du secours, nous en fait demander pour lui-mme.
Reposez-vous donc sur ces saints fainans, au moment o le danger est le
plus pressant! Allons, voyons, prtre; parle, et dis-nous vite, ce que
ton matre attend de nous.

Sous votre bon plaisir, dit Ambroise, des mains sacrilges ont t
portes sur mon rvrendissime suprieur, au mpris des saintes
ordonnances que je viens de citer, et les enfans de Blial, aprs avoir
pill ses malles et ses valises, et en avoir enlev deux cents marcs
d'or pur, lui demandrent en outre une somme considrable dont le
paiement peut seul lui procurer la libert. C'est pourquoi le rvrend
pre en Dieu vous prie, comme ses amis les plus chers, de le dlivrer de
sa captivit, soit en payant la ranon exige, soit en employant la
force des armes, ainsi que vous aviserez.

Que le prieur s'adresse au diable pour en tre secouru, dit
Front-de-Boeuf. Il faut qu'il ait fait une forte libation ce matin. O
ton matre a-t-il trouv qu'un baron normand ait jamais dnou les
cordons de sa bourse pour venir au secours d'un homme d'glise, dont les
sacs sont dix fois plus remplis et plus pesans? Et comment pouvons-nous
lui prter nos bras et notre valeur, nous qui sommes enferms ici et
arrts par des troupes dix fois plus nombreuses que les ntres, et qui
devons nous attendre  tre attaqus d'un moment  l'autre?--C'est ce
que j'allais vous dire, rpliqua le moine; mais vous ne m'en avez pas
donn le temps; et d'ailleurs, je suis vieux, et la vue de ces sclrats
de proscrits trouble la tte d'un homme de mon ge. Quoi qu'il en soit,
il est certain qu'ils sont occups  tablir un camp et  construire des
ouvrages destins  l'attaque de ce chteau.--Vite sur les remparts,
dit de Bracy; voyons ce que font ces misrables; et en parlant ainsi il
ouvrit une fentre garnie de treillage, qui conduisait  une espce de
terrasse et de balcon en saillie, puis se mit aussitt  crier aux
personnes qui taient dans l'appartement: Par saint Denis, le vieux
moine a dit vrai; les voil qui apportent des mantelets et des
pavois[11] et l'on voit sur la lisire du bois les archers se formant en
troupe semblable  un nuage noir prcurseur de la grle.

     Note 11: Le mantelet tait une machine compose de madriers
     recouverts de planches, que l'on faisait avancer devant soi,
     dans l'attaque des places, pour se mettre  couvert des
     traits des assigs. Le pavois tait une espce de grand
     bouclier qui couvrait toute la personne. A. M.

Rginald Front-de-Boeuf jeta aussi un regard sur la campagne, et
aussitt, saisissant son cor, il en tira un son clatant et prolong, et
donna l'ordre  ses gens de se rendre  leurs postes sur les remparts.

De Bracy, s'cria-t-il, veille sur la partie de l'est, o les murs sont
le moins levs. Noble Bois-Guilbert, le mtier des armes, que tu
exerces depuis long-temps, a d te rendre parfait dans l'art de
l'attaque et de la dfense des places; charge-toi de la partie de
l'ouest; moi, je vais me porter  la barbacane. Au reste, mes nobles
amis, vous ne devez pas vous borner  dfendre un seul point; nous
devons aujourd'hui nous trouver partout, nous multiplier pour ainsi
dire, de manire  porter par notre prsence du secours et du renfort
partout o l'attaque sera la plus chaude. Nous sommes peu nombreux, il
est vrai; mais l'activit et la valeur peuvent y suppler, car enfin
nous n'avons affaire qu' de misrables paysans.

Mais, nobles chevaliers, s'cria le pre Ambroise au milieu du tumulte
et de la confusion occasionns par les prparatifs de dfense, aucun de
vous ne voudra-t-il couter la ptition du rvrend pre en Dieu Aymer,
prieur de Jorvaulx? Noble sire Rginald, coute-moi, je t'en supplie.

Va marmotter tes ptitions au ciel, rpondit le froce Normand, car
pour nous, qui sommes sur la terre, nous n'avons pas le temps de les
entendre. Hol! Anselme! veille  ce que nous ayons de la poix et de
l'huile bouillantes, pour en arroser les ttes de ces tratres
audacieux. Il faut aussi que les arbaltriers soient bien pourvus de
carreaux[12]. Que l'on arbore ma bannire  tte de taureau; ces
misrables verront bientt  qui ils auront affaire aujourd'hui.

     Note 12: Le carreau tait le trait particulier  l'arbalte,
     comme la flche tait celui que l'on dcochait avec l'arc. A.
     M.

Mais, noble seigneur, reprit le moine s'efforant d'attirer
l'attention, considre mon voeu d'obissance, et permets-moi de
m'acquitter entirement du message de mon suprieur.

Qu'on me dbarrasse de cet ennuyeux radoteur, dit Front-de-Boeuf; qu'on
l'enferme dans la chapelle, pour y dbiter son chapelet jusqu' la fin
de cette chauffoure. Ce sera une nouveaut pour les saints de
Torquilstone que d'entendre des _pater_ et des _ave_; ce sera, je crois,
la premire fois qu'ils auront t ainsi honors depuis leur sortie de
l'atelier du sculpteur.

Ne blasphme point les saints, sire Rginald, dit de Bracy, nous aurons
besoin de leur assistance aujourd'hui, avant que nous ayons forc cette
troupe de brigands  se dbander.

Je n'en attends pas grand secours, rpondit Front-de-Boeuf,  moins que
nous ne les prcipitions du haut des murailles sur les ttes de ces
coquins. Il y a l-bas un norme saint Christophe, qui ne sert  rien,
et qui suffirait lui seul  renverser toute une compagnie.

Pendant ce temps-l, le templier avait observ les travaux des
assigeans avec un peu plus d'attention que le brutal Front-de-Boeuf, ou
son tourdi compagnon.

Par l'ordre dont je fais partie, dit-il, ces gens-ci s'approchent de la
place avec une plus grand connaissance de la tactique militaire, de
quelque part qu'elle leur vienne, que je ne m'y serais attendu. Voyez
avec quelle adresse ils profitent du moindre abri que leur offre un
arbre ou un buisson, et vitent de s'exposer aux traits de nos
arbaltriers? Je n'aperois chez eux ni bannire, ni tendard, et
nanmoins je gagerais ma chane d'or qu'ils sont commands par quelque
noble chevalier, ou quelque personnage exerc au mtier de la guerre.

Je l'aperois, dit de Bracy, je vois flotter le panache, et briller
l'armure d'un chevalier. Voyez l-bas cet homme d'une taille leve, qui
porte une cotte de mailles de couleur noire, et qui est occup  former
les derniers rangs de sa troupe de bandits. Par saint Denis! je crois
que c'est justement celui que nous appelions le _Noir-Fainant_, le mme
qui te fit vider les arons au tournoi d'Ashby.

Tant mieux, dit Front-de-Boeuf; il vient sans doute ici pour me donner
ma revanche. C'est probablement quelque rustaud, un homme de rien,
puisqu'il n'osa s'arrter pour faire valoir ses droits au prix du
tournoi, dont il n'tait redevable qu'au hasard. Je l'aurais vainement
cherch dans les lieux o les chevaliers et les nobles cherchent leurs
ennemis, et je suis vraiment charm qu'il se montre ici au milieu de
cette canaille.

L'approche de l'ennemi qui paraissait devoir tre trs prochaine mit fin
 la conversation. Chacun des chevaliers se rendit  son poste,  la
tte de la petite troupe qu'il avait pu rassembler; et bien que le
nombre des assigs ft insuffisant pour la dfense gnrale des
murailles, nanmoins on attendit avec calme et courage l'assaut dont on
tait menac.




CHAPITRE XXVIII.


    Et cependant cette race errante, qui n'a plus de
    patrie, qui se trouve spare du reste des nations, se
    vante de possder et possde en effet la connaissance
    des sciences humaines. Les mers, les forts, les dserts
    qu'ils parcourent, leur ouvrent leurs trsors secrets;
    et des herbes, des fleurs, des plantes qui paraissent
    indignes  la vue, cueillies par eux, dveloppent des
    vertus auxquelles on n'avait jamais song.

    _Le Juif de Malte_.

Notre histoire doit rtrograder de quelques pages, afin que nous
informions le lecteur de quelques vnemens qu'il lui importe de
connatre pour bien entendre le reste de cette narration. Sa propre
intelligence lui aura sans doute fait souponner d'avance que, lorsque
Ivanhoe fut tomb et qu'il semblait abandonn de l'univers entier, ce
fut Rbecca qui,  force de prires et d'importunits, obtint de son
pre de faire transporter le jeune et brave guerrier du lieu du tournoi
 la maison que pour le moment le juif habitait dans un des faubourgs
d'Ashby. En toute autre circonstance, il n'aurait pas t difficile de
dcider Isaac  cette dmarche, car il tait d'un caractre bon et
reconnaissant; mais il avait aussi les prjugs et les timides scrupules
de sa nation perscute, et il s'agissait de les vaincre.

Saint Abraham! s'cria-t-il, c'est un brave jeune homme, et mon coeur
se fend  la vue du sang qui coule sur son hoqueton richement brod et
sur son corselet d'un ouvrage prcieux; mais le transporter dans notre
maison, jeune fille, as-tu bien rflchi? C'est un chrtien, et notre
loi nous dfend d'avoir aucun rapport avec l'tranger et le gentil,
except pour l'intrt de notre commerce.

Ce n'est pas ainsi qu'il faut parler, mon cher papa, rpondit Rbecca;
sans doute nous ne devons pas nous mler avec eux dans les banquets et
dans les plaisirs; mais lorsqu'il est bless, lorsqu'il est malheureux,
le gentil devient le frre du juif.--Je voudrais bien, rpliqua Isaac,
connatre l'opinion du rabbin Jacob-Ben-Tadela sur ce point... Mais
enfin il ne faut pas laisser prir ce jeune homme par la perte de tout
son sang. Que Seth et Reuben le portent  Ashby.--Il vaut bien mieux,
dit Rbecca, le placer dans ma litire; je monterai sur l'un des
palefrois.--Ce serait t'exposer aux regards indiscrets de ces maudits
enfans[13] d'Ismal et d'Edom, reprit Isaac  voix basse, en jetant un
coup d'oeil de mfiance sur la foule de chevaliers et d'cuyers voisins.
Mais dj Rbecca s'occupait de l'excution de son oeuvre de charit,
sans couter ce que lui disait son pre, jusqu' ce qu'enfin celui-ci,
la tirant par sa mante, s'cria de nouveau d'une voix mue: Mais, par
la barbe d'Aaron! si le jeune homme vient  mourir, s'il meurt dans
notre maison, ne dira-t-on pas que nous sommes coupables de sa mort, et
ne serons-nous pas mis en pices par la multitude?

     Note 13: Le texte dit _dogs_, chiens; un quivalent nous a
     sembl prfrable. A. M.

Il ne mourra pas, mon cher pre, rpondit Rbecca en se dgageant
doucement de la main d'Isaac; il ne mourra pas,  moins que nous ne
l'abandonnions, et ce serait alors que nous serions vritablement
responsables de sa mort, non seulement devant les hommes, mais devant
Dieu.--Il est certain, dit Isaac en laissant aller sa fille, que je
suis aussi pein  la vue des gouttes de sang sortant de sa blessure,
que je le serais  la vue d'autant de besans d'or s'chappant de ma
bourse. Je sais d'ailleurs que les leons de Miriam, fille du rabbin
Manass, de Byzance, dont l'me repose en paradis, l'ont rendue habile
dans l'art de gurir, et que tu connais la vertu des plantes et des
lixirs. Fais donc ce que ton coeur te dictera; tu es une bonne fille,
une bndiction, une couronne et un cantique d'allgresse pour moi et
pour ma maison, et pour le peuple de mes pres.

Toutefois, les craintes d'Isaac n'taient pas mal fondes, et la
bienveillante reconnaissance de sa fille l'exposa,  son retour  Ashby,
aux regards criminels de Brian de Bois-Guilbert. Le templier passa et
repassa deux fois devant eux sur la route, fixant des yeux ardens et
licencieux sur la belle juive; et nous avons dj vu quelles furent les
consquences de l'admiration que ses charmes excitrent lorsque le
hasard la fit tomber en la puissance de ce voluptueux dpourvu de tout
principe de moralit. Rbecca ne perdit pas de temps  faire transporter
le malade dans son habitation temporaire, et aussitt se mit  examiner
ses blessures et  les panser de ses propres mains. Le plus jeune
lecteur de romans et de ballades se rappellera sans doute que, dans les
sicles d'ignorance, comme on les appelle, il arrivait souvent que les
femmes taient inities dans les mystres de la chirurgie, et que
souvent aussi le preux chevalier confiait la gurison de ses blessures
aux mains de celle dont les yeux en avaient fait une plus profonde  son
coeur.

Mais les juifs de l'un et de l'autre sexe possdaient et exeraient la
science de la mdecine dans toutes ses branches: aussi arrivait-il
souvent que les monarques et les barons qui,  cette poque, taient
tout-puissans, lorsqu'ils taient blesss, ou simplement malades, se
confiaient aux soins de quelques personnes exprimentes parmi cette
nation mprise. C'tait, il est vrai, une opinion gnralement rpandue
chez les chrtiens, que les rabbins juifs taient profondment verss
dans les sciences occultes, et particulirement dans l'art cabalistique,
lequel tirait son nom et son origine des tudes des sages d'Isral; mais
toutes ces ides n'empchaient pas les malades de recourir  eux avec le
plus grand empressement. De leur ct, les rabbins ne disconvenaient
point qu'ils ne fussent en possession de connaissances surnaturelles; et
cette sorte d'aveu ou de dsaveu, de leur part, n'ajoutait rien  la
haine, dj porte au plus haut point, que l'on avait pour leur nation;
tandis que, d'un autre ct, elle diminuait le mpris qui se mlait 
cette malveillance. Il est d'ailleurs probable, si l'on considre les
cures merveilleuses qu'on leur attribue, que les juifs taient en
possession de certains secrets qui leur taient particuliers, et que,
pousss par cet esprit d'exclusion, par le sentiment de cette barrire
de sparation que la non-conformit de croyances mettait entre eux et
les chrtiens, ils prenaient le plus grand soin de cacher  ces
derniers.

La belle Rbecca avait t leve avec le plus grand soin dans toute la
science particulire  sa nation, et son esprit actif, studieux, plein
de sagacit, avait retenu, combin et perfectionn ses premires notions
au del de ce qu'on aurait pu attendre de son ge, de son sexe et mme
du sicle dans lequel elle vivait. Ces premires notions lui avaient t
donnes par une juive trs avance en ge, fille d'un des plus clbres
docteurs de la nation, qui avait pour Rbecca toute l'affection d'une
mre, et qu'on croyait lui avoir communiqu les secrets qu'elle avait
reus de son pre dans les mmes temps et dans les mmes circonstances.
Miriam avait prouv le sort de tant d'autres victimes du fanatisme,
mais ses secrets n'avaient point pri avec elle; ils se retrouvaient en
la possession de son intelligente lve.

galement distingue par ses connaissances et par sa beaut, Rbecca
tait universellement rvre et admire par sa propre nation, qui la
regardait presque comme une de ces femmes privilgies dont il est fait
mention dans les livres saints. Son pre lui-mme, par vnration pour
ses talens, mais plus encore par l'extrme affection qu'il avait pour
elle, accordait  sa fille plus de libert que n'en donnaient aux
personnes de son sexe les habitudes de sa nation; et, comme nous venons
de le voir, se laissait souvent guider par son opinion, mme lorsqu'elle
contrariait la sienne.

Lorsque Ivanhoe arriva  la demeure d'Isaac, il tait encore dans un
tat d'insensibilit occasionn par la grande perte de sang qu'il avait
faite en son combat au tournoi. Rbecca examina la blessure; et aprs y
avoir appliqu les vulnraires que son art lui prescrivait, elle dit 
son pre que, si l'on pouvait empcher la fivre de se dclarer, ce dont
elle ne doutait nullement, vu la perte considrable de sang, et si le
baume de Miriam n'avait rien perdu de sa vertu, il n'y avait rien 
craindre pour la vie du malade, qui pourrait trs bien se mettre en
route avec eux, le lendemain, pour aller  York. Isaac ne parut pas fort
satisfait de cette dclaration; sa charit se serait volontiers arrte
tout court  Ashby; tout au plus il aurait laiss son hte bless pour
tre soign dans la maison qu'il habitait alors, en se rendant
responsable envers le propritaire Isralite du paiement de tous les
frais; mais Rbecca s'opposa  ce dessein, et allgua plusieurs raisons,
dont nous ne rapporterons que les deux suivantes, qu'Isaac regarda comme
particulirement importantes. La premire fut qu'elle ne voulait, sous
aucun prtexte, remettre la fiole qui contenait son baume prcieux aux
mains d'aucun mdecin, ft-il mme de sa propre nation, de crainte que
le secret mystrieux de sa composition ne vnt  tre dcouvert; la
seconde, que ce chevalier bless, Wilfrid d'Ivanhoe, tait l'intime
favori de Richard Coeur-de-Lion, et que si ce monarque revenait, Isaac,
qui avait fourni  son frre Jean de fortes sommes d'argent pour l'aider
 accomplir ses projets de rvolte, aurait besoin d'un protecteur
puissant qui jouirait de la plus haute faveur auprs de Richard.

Il n'y a rien, ma fille, dans tout cela qui ne soit vrai, dit Isaac
cdant  la force de ses raisonnemens; ce serait offenser le ciel que de
trahir les secrets de la bienheureuse Miriam; le bien que le ciel nous
accorde ne doit pas tre indiscrtement prodigu  ceux qui nous
entourent, que ce soit des talens d'or, des cicles d'argent, ou bien les
mystres secrets d'un sage mdecin. Tu as raison, ils doivent tre
soigneusement laisss en la possession de ceux  qui la Providence a
daign les rvler; et quant  celui que les Nazarens d'Angleterre
appellent Coeur-de-Lion, assurment il vaudrait mieux pour moi tomber
sous les griffes d'un norme lion d'Idume, que sous les siennes, s'il
vient  acqurir des preuves de mes rapports avec son frre. Ainsi donc
je prte l'oreille  tes conseils, et ce jeune homme voyagera avec nous
jusqu' ce que ses blessures soient guries; et si l'homme au coeur de
lion revient sur cette terre, ainsi qu'on l'annonce en ce moment, alors
ce Wilfrid d'Ivanhoe sera pour moi un mur de dfense, lorsque le coeur
du roi sera enflamm de courroux contre ton pre; et s'il ne revient
pas, ce Wilfrid pourra encore nous rembourser nos frais lorsqu'il aura
gagn des trsors par la force de sa lance ou  la pointe de son pe,
comme il a fait hier et aujourd'hui; car ce chevalier est un bon et
brave jeune homme, qui est exact au jour qu'il a fix, qui rend ce qu'il
a emprunt, et qui secourt l'Isralite; oui, le fils de la maison de mon
pre, lorsqu'il le voit entour de voleurs puissans et des enfans de
Blial.

Ce ne fut que vers la fin de la soire qu'Ivanhoe reprit assez de
connaissance pour juger de sa position. Il sortit d'un assoupissement
souvent interrompu, l'me encore en proie aux impressions confuses qui
sont naturellement la suite d'un tat d'insensibilit. Pendant quelque
temps, il lui fut impossible de retracer  son esprit les circonstances
qui avaient prcd sa chute dans la lice, ni d'tablir aucune liaison
suivie des vnements auxquels il avait pris part la veille. Des
impressions confuses de ses blessures et de quelques chagrins, outre son
tat de faiblesse et d'puisement, se mlaient au souvenir de coups
ports et reus, de coursiers se prcipitant les uns sur les autres,
renversant et renverss; de cris de guerre et de cliquetis d'armes, et
de tout le tumulte assourdissant et confus des combats. Il fit un effort
pour carter le rideau qui entourait sa couche, et il russit en partie,
malgr la douleur qu'il ressentait de ses plaies.

 sa grande surprise il se vit dans un appartement dcor avec
magnificence, mais ayant pour siges des coussins au lieu de chaises, et
offrant d'ailleurs plusieurs autres rapports avec le costume oriental;
il douta un instant si durant le sommeil on ne l'avait pas transport en
Palestine. Ce doute sembla devenir pour lui une sorte de certitude
lorsque la tapisserie venant  s'carter, il aperut sortant par une
porte drobe une femme richement vtue, et dont la parure rappelait
plutt le got oriental que celui de l'Europe, et s'avancer vers lui,
suivie d'un domestique  figure basane.

Au moment o le chevalier bless allait adresser la parole  cette belle
trangre, elle lui imposa silence en posant sur ses lvres de rose un
doigt faonn par les grces, tandis que son esclave s'occupait 
dcouvrir le ct o tait la blessure d'Ivanhoe. La belle Juive
s'assura par elle-mme que le bandage n'avait pas t drang, et que la
blessure tait en tat progressif de gurison. Elle s'acquitta de ses
fonctions avec cette simplicit et cette modestie qui, mme dans des
sicles plus civiliss, auraient pu repousser d'avance tout soupon
d'acte contraire  la dlicatesse scrupuleuse, si naturelle  son sexe.
L'ide d'une fille si jeune et si belle se tenant auprs d'un lit de
douleur, occupe  panser les blessures d'un malade de sexe diffrent,
disparaissait et se confondait admirablement dans celle d'un tre
bienfaisant, contribuant par l'efficacit de son art  soulager la
douleur et  dtourner le coup de la mort. Rbecca donna quelques
courtes instructions  son domestique, et s'exprima dans la langue des
hbreux; celui-ci, accoutum  aider sa matresse en pareilles
occasions, obit sans rpliquer.

Les accents d'une langue trangre, quelque durs qu'ils eussent pu
paratre, prononcs par tout autre personne, avaient dans la bouche de
Rbecca cet effet romanesque et enchanteur que l'imagination attribue
aux charmes d'une fe bienfaisante, inintelligible  l'oreille, il est
vrai, mais qui touche, qui va jusqu'au coeur, lorsqu'il est accompagn
d'une prononciation douce, d'un regard o se peint la bienfaisance la
plus dsintresse. Sans chercher  hasarder aucune nouvelle question,
Ivanhoe laissa ces deux personnes faire usage des moyens qu'elles
jugrent les plus propres  oprer sa gurison. Ce ne fut qu'aprs que
toutes ces oprations furent termines et lorsque celle qui venait de le
soigner avec tant de bienveillance se disposait  se retirer, que le
malade, ne pouvant plus rprimer sa curiosit: Jeune et douce fille,
dit-il en arabe, car ses voyages dans l'orient lui avaient rendu cette
langue familire, et il lui avait paru probable qu'il serait entendu par
une femme  turban et  caftan qui tait devant lui; je vous en prie,
belle et bonne demoiselle, ayez la bont de..... Mais il fut interrompu
par l'aimable juive, dont un sourire qu'elle eut de la peine  retenir,
vint un instant colorer le visage qui avait gnralement l'expression
d'une mlancolie contemplative.

Je suis Anglaise, sire chevalier, dit-elle, et je parle la langue de
mon pays quoique mon costume et ma famille appartiennent  un autre
climat.--Noble demoiselle, reprit Ivanhoe...; mais Rbecca se hta
de l'interrompre de nouveau. Sire chevalier, dit-elle, ne me donnez pas
l'pithte de noble. Il est  propos que vous sachiez ds  prsent que
votre servante est une pauvre juive, la fille de cet Isaac d'York, dont
vous avez t dernirement le bon et bienfaisant seigneur. Il est bien
juste que lui, et toute sa famille, vous donnent tous les soins et les
secours qu'exige imprieusement votre prsente situation.

Je ne sais si lady Rowena aurait t trs satisfaite de l'espce
d'motion avec laquelle son tout dvou chevalier avait jusqu'ici fix
ses regards sur les beaux traits, l'ensemble enchanteur de la figure et
les yeux brillans de l'aimable Rbecca, de ces yeux surtout dont l'clat
tait adouci par des cils longs et soyeux, qui leur servaient d'ombrage,
et qu'un mnestrel aurait compars  l'toile du soir, dardant ses
rayons  travers un berceau de jasmin. Mais Ivanhoe tait trop bon
catholique pour conserver des sentiments de cette nature envers une
juive. La jeune Isralite l'avait prvu, et pour cela elle s'tait
empresse de faire connatre le nom et l'origine de son pre. Nanmoins,
car la belle et sage fille d'Isaac n'tait pas sans avoir sa petite part
des faiblesses de son sexe, elle ne put s'empcher de soupirer
lorsqu'elle vit le regard d'admiration respectueuse, mle de tendresse,
qu'Ivanhoe avait jusqu'alors jet sur sa bienfaitrice inconnue, se
changer tout  coup en un air froid, compos, recueilli, et n'exprimant
que le simple sentiment d'une reconnaissance, que l'on ne peut
s'empcher de tmoigner pour un service rendu par un individu de qui on
ne l'attendait point, et qui appartient  une classe infrieure. Ce
n'est pas que le premier mouvement d'Ivanhoe et imprim quelque chose
de plus que cet hommage banal de dvouement que la jeunesse rend
toujours  la beaut; mais il tait mortifiant pour la pauvre Isralite
que l'on ne pouvait supposer entirement ignorante de ses titres  un
pareil hommage, de voir qu'un seul mot l'et relgue dans une caste
avilie,  laquelle on n'et os accorder publiquement cette marque de
respect.

Mais par sa douceur de caractre et sa candeur d'me, Rbecca ne faisait
pas un crime  Ivanhoe de partager les prjugs universels de son sicle
et de sa religion: au contraire, quoique bien convaincue que son malade
ne la regardait alors que comme appartenant  une race frappe de
rprobation, et avec laquelle il tait dshonorant d'avoir d'autres
rapports que ceux qui taient absolument ncessaires, la juive ne cessa
de donner les mmes soins et les mmes attentions  sa gurison et  sa
convalescence. Elle l'informa de la ncessit o ils taient de se
rendre  York, et de la rsolution que son pre avait prise de le faire
transporter dans cette ville, et de le garder chez lui jusqu' ce que sa
sant ft rtablie. Ivanhoe montra une grande rpugnance pour ce projet,
mais il la motiva sur celle qu'il avait d'occasionner de nouveaux
embarras  son bienfaiteur.

Ne pourrait-on trouver, dit-il, dans Ashby, ou dans les environs,
quelque franklin saxon, ou mme quelque riche paysan qui voult se
charger de garder chez lui un compatriote bless, jusqu' ce qu'il ft
en tat de reprendre son armure? N'y aurait-il pas de couvent dot par
les Saxons, o il pt tre reu? ou bien ne pourrait-on le transporter
jusqu' Burton, o il tait bien sr d'tre reu avec hospitalit par
Walthcoff, abb de Saint-Withold, et qui tait son parent?

La plus misrable chaumire, dit Rbecca avec un sourire mlancolique,
serait sans doute prfrable pour y tablir votre rsidence,  la
demeure d'un juif mpris; nanmoins, sire chevalier,  moins que de
renvoyer votre mdecin, vous ne pouvez changer de logement. Notre
nation, comme vous le savez trs bien, sait gurir les blessures,
quoiqu'elle ignore l'art de les faire, et notre famille, en particulier,
possde des secrets qui lui ont t successivement transmis depuis le
rgne de Salomon, et vous en avez dj prouv l'efficacit. Il n'y a
pas dans les quatre parties de l'Angleterre un mdecin nazaren...
pardon... un mdecin chrtien qui puisse vous mettre en tat d'endosser
votre cuirasse d'ici  un mois.--Et toi, dans combien de temps me
mettras-tu en tat de la porter? demanda Ivanhoe d'un ton
d'impatience.--Dans l'espace de huit jours, rpondit Rbecca, si tu
veux avoir patience et te conformer  mes prescriptions.--Par la
sainte Vierge, dit Wilfrid, si ce n'est pas pcher que de prononcer ce
nom ici, il ne convient en ce moment ni  moi, ni  aucun vrai chevalier
de rester tendu dans un lit; et si tu remplis ta promesse, jeune fille,
je te donnerai plein mon casque d'cus, de quelque part qu'ils
m'arrivent.--Je tiendrai ma promesse, dit Rbecca; et le huitime
jour,  compter de celui-ci, tu pourras partir, couvert de ton armure,
si tu veux m'octroyer un don, au lieu des pices d'argent que tu me
promets.--Si ce don est en mon pouvoir, rpondit Ivanhoe, et qu'il
soit tel qu'un chevalier chrtien puisse l'octroyer  un individu de ta
nation, je te l'accorderai avec plaisir et reconnaissance.

H bien, dit Rbecca, je ne veux tout simplement que te prier de croire
dornavant qu'un juif peut fort bien rendre un bon office  un chrtien,
sans attendre d'autre rcompense que la bndiction du grand tre, qui
est le pre du juif comme du gentil.--Ce serait un crime que d'en
douter, rpliqua Ivanhoe, et je me repose entirement sur ton savoir,
sans nullement hsiter, et sans te faire aucune autre question, bien
persuad que dans huit jours tu me mettras en tat d'endosser mon
corselet. Maintenant, mon bon et obligeant mdecin, laisse-moi te
demander quelles sont les nouvelles que l'on dbite. Que dit-on du noble
saxon Cedric et de sa famille? et de l'aimable lady...? Il s'arrta,
comme s'il et craint de prononcer le nom de Rowena dans la maison d'un
juif. Je veux dire de celle qui fut nomme reine du tournoi.--Dignit
 laquelle vous l'levtes vous-mme, sire chevalier, avec un
discernement qui ne fut pas moins admir que votre valeur, dit Rbecca.

Quoique Ivanhoe et perdu une quantit considrable de sang, nanmoins
une lgre rougeur vint colorer ses joues; car il sentait qu'il avait
imprudemment dcouvert l'intrt qu'il portait  lady Rowena, par les
efforts qu'il avait imprudemment faits pour le cacher. C'tait moins
d'elle que je voulais parler, ajouta-t-il, que du prince Jean; je
voudrais bien aussi apprendre quelque chose d'un fidle cuyer, et
savoir pourquoi il n'est pas auprs de moi?

Permettez-moi, rpondit Rbecca, de faire usage de mon autorit, comme
mdecin, et de vous ordonner de garder le silence, et d'viter toute
rflexion, qui ne servirait qu' vous agiter, tandis que je vais vous
instruire de ce que vous dsirez savoir. Le prince Jean a rompu le
tournoi et est parti en toute hte pour York, avec les nobles, les
chevaliers et les gens d'glise de son parti, emportant toutes les
sommes qu'il avait pu enlever, soit de gr, soit de force, de ceux qu'on
regarde comme les riches de la terre. On dit qu'il a le dessein de
s'emparer de la couronne de son pre.

Non sans une lutte hasarde pour sa dfense, dit Ivanhoe se levant sur
sa couche, n'y et-il qu'un seul fidle sujet en Angleterre. Je dfierai
le plus brave de ses ennemis pour soutenir son titre. Oui, qu'ils se
prsentent deux contre un; je maintiendrai la lgitimit de son
droit.--Mais pour vous mettre en tat de le faire, dit Rbecca en lui
posant la main sur l'paule, il faut que vous suiviez mes ordonnances et
que vous restiez tranquille.--Tu as raison, jeune fille, dit Ivanhoe,
aussi calme qu'il tait possible de l'tre dans un temps si orageux.
Dis-moi, que sait-on de Cedric et de sa famille?

Il n'y a pas long-temps, rpondit la juive, que son intendant est venu
en toute hte pour demander  mon pre certaines sommes d'argent,
provenant de la vente des laines des troupeaux de son matre; et c'est
de lui que j'ai appris que Cedric et Athelstane de Coningsburgh avaient
quitt la rsidence du prince, extrmement mcontens, et se disposaient
 partir pour retourner chez eux.

Quelque dame n'alla-t-elle pas avec eux au banquet? demanda
Wilfrid.--Lady Rowena, dit Rbecca rpondant  cette question avec
plus de prcision qu'elle n'avait t faite, lady Rowena n'a point
assist au banquet du prince, et, d'aprs ce que l'intendant nous a dit,
elle est en ce moment en route pour retourner  Rotherwood avec son
tuteur Cedric. Quant  votre cuyer Gurth...

Ah! s'cria le chevalier, tu sais son nom? Mais oui, ajouta-t-il
incontinent, et en effet, tu dois bien le connatre; car c'est de sa
main, et, je crois, de ta gnreuse bont qu'il a reu, et pas plus tard
qu'hier, cent sequins.--Ne parlez pas de cela, dit Rbecca, dont une
rougeur subite couvrit le visage, je vois comment il peut trs bien
arriver que la langue trahisse les secrets que le coeur aimerait 
garder.

Mais cet or, rpliqua Ivanhoe d'un ton grave, mon honneur exige que je
le rembourse  votre pre.--Lorsque les huit jours seront passs, dit
Rbecca, tu feras tout ce que tu voudras; mais  prsent tu ne dois ni
penser ni parler ni rien faire qui puisse retarder ta gurison.--Soit,
bonne et douce fille, rpliqua Ivanhoe; il y aurait ingratitude de ma
part  ne pas obir  tes ordres; mais un mot, je t'en prie, sur le
pauvre Gurth, et je termine l mes questions.--J'ai le chagrin de te
dire, rpondit la juive, qu'il est en prison par ordre de Cedric. Puis
voyant l'effet que venait de faire cette nouvelle sur Wilfrid, elle
s'empressa d'ajouter: Cependant je tiens de l'intendant Oswald que,
sauf quelque nouvelle circonstance qui pourrait ajouter au
mcontentement de son matre, il tait sr que Cedric pardonnerait 
Gurth, qui tait un serf fidle, qui possdait  un haut degr la
confiance de son matre, et qui ne s'tait rendu coupable que par amour
pour le fils de son bienfaiteur. Il m'a dit de plus que ses camarades,
lui-mme, et jusqu'au fou Wamba, se proposaient de conseiller  Gurth de
s'chapper pendant la route, dans le cas o la colre de Cedric ne
pourrait tre apaise.

Dieu veuille qu'ils persistent dans leur dessein, dit Ivanhoe, mais on
dirait que j'ai t destin  rassembler tous les genres de malheurs sur
la tte de ceux qui me tmoignent quelque intrt. Mon roi m'a honor,
m'a distingu, et tu vois que son frre, qui lui doit plus que tout
autre, arme dans le dessein de le dpouiller de sa couronne. L'intrt
que j'ai montr pour la plus belle des femmes a port atteinte  sa
libert et  sa tranquillit, et maintenant mon pre, dans son tat
actuel d'exaspration, peut faire prir ce malheureux esclave,
uniquement parce qu'il m'a donn des preuves de zle et d'affection. Tu
vois, jeune fille,  quel tre infortun tu prodigues tes soins; coute
les conseils de la prudence, et laisse-moi partir avant que les maux que
je trane  ma suite, comme une meute acharne, te prcipitent aussi
dans l'abme.

Allons, allons, sire chevalier, dit Rbecca, ton tat de faiblesse, le
chagrin que tu prouves, tout cela ne fait que jeter sur tes yeux un
voile qui te cache le rsultat des calculs d'en haut. Tu as t rendu 
ta patrie au moment o elle avait le plus grand besoin d'un bras
vaillant et d'un courage  l'preuve; tu as humili l'orgueil de ses
ennemis et de ceux de son roi, lorsque cet orgueil tait port au plus
haut degr d'exaltation; et dans le sort malencontreux qui est venu
t'accabler, ne vois-tu pas que le ciel t'a suscit un bras secourable,
une main habile dans l'art de gurir, mme du milieu de la nation la
plus mprise par la tienne. Prends donc courage, et pntre-toi de
l'ide que tu es destin  quelque exploit clatant opr par la valeur
de ton bras. Adieu, et quand tu auras pris la potion que je vais
t'envoyer par Reuben, tche de reposer, afin que tu puisses demain
supporter les fatigues du voyage.

Ivanhoe, convaincu par les raisonnemens de Rbecca, se conforma
entirement  ses instructions. La vertu calmante et narcotique de la
potion qui lui fut apporte par Reuben lui procura un sommeil profond et
tranquille; en sorte que le lendemain matin la bonne Rbecca, ne lui
trouvant aucun symptme de fivre, dclara qu'il tait en tat de
supporter les fatigues de la route.

On le plaa dans la mme litire qui l'avait ramen du tournoi, et
toutes les prcautions furent prises pour que le voyage ft facile et
commode. Il n'y eut qu'un seul point sur lequel, en dpit de toutes les
instances de Rbecca, il fut impossible de procurer au chevalier bless
toutes les commodits que son tat exigeait. Isaac, comme le voyageur
enrichi, dans la dixime satire de Juvnal, tait continuellement
tourment par la crainte des voleurs, sachant fort bien qu'il serait
toujours regard de bonne prise par le Normand aussi bien que par le
Saxon, par le noble aussi bien que par le brigand. Il voyageait donc 
grandes journes, et faisait des haltes courtes et des repas encore plus
courts; en sorte qu'il dpassa Cedric et Athelstane, qui taient partis
plusieurs heures avant lui, mais qui se trouvaient retards par suite du
long-temps qu'ils taient rests  table au couvent de saint Withold.
Cependant, telle fut la vertu du baume de Miriam, ou la force de la
constitution d'Ivanhoe, que le voyage se termina sans aucun des
inconvniens que Rbecca avait apprhends: sous un autre rapport
cependant, son rsultat prouva qu'une trop grande prcipitation est
souvent nuisible. La clrit qu'il exigeait dans la marche donna lieu 
des disputes entre lui et les gens qu'il avait lous pour son escorte.
C'taient des Saxons qui n'taient nullement exempts de l'amour naturel
 leur nation pour l'aise et la bonne chre, c'est--dire, suivant les
Normands, pour la paresse et la gourmandise. Au rebours de l'histoire de
Shylock, ils avaient accept les offres d'Isaac dans l'espoir de se
nourrir aux dpens du riche Isralite, et furent trs mcontens de voir
leurs esprances trompes par la rapidit avec laquelle il voulait
absolument que l'on avant. Ils firent aussi des reprsentations sur le
risque qu'ils couraient de ruiner les chevaux par des marches forces.
Enfin il s'leva une querelle extrmement vive entre Isaac et son
escorte, au sujet de la quantit de vin et d'ale (bire) qui leur tait
alloue par repas: aussi, lorsque l'alarme se rpandit, et que tout fit
prsager le danger qu'Isaac avait tant redout, il se vit abandonn par
les mercenaires mcontens, sur la protection desquels il avait compt,
parce qu'il n'avait pas employ les moyens indispensables pour s'assurer
leur attachement.

Ce fut dans cet tat d'abandon et de dnuement absolu de secours que le
juif, sa fille et le chevalier bless, furent rencontrs par Cedric,
ainsi que nous l'avons racont, et tombrent ensuite au pouvoir de de
Bracy et de ses confdrs. On fit d'abord peu d'attention  la litire,
et elle serait probablement reste en arrire, sans la curiosit de de
Bracy, qui s'en approcha, dans l'ide qu'elle pouvait contenir l'objet
de son entreprise, car Rowena ne s'tait point dvoile. Mais
l'tonnement de de Bracy fut extrme lorsqu'il dcouvrit que la litire
contenait un homme bless, qui, se croyant tomb au pouvoir des Saxons
proscrits, auprs desquels son nom pourrait lui servir de protection
ainsi qu' ses amis, avoua franchement qu'il tait Wilfrid d'Ivanhoe.

Les principes de l'honneur chevaleresque, qui, au milieu de ses
drglemens et de sa lgret, n'avaient jamais entirement abandonn de
Bracy, lui interdisaient tout acte d'hostilit contre le chevalier qu'il
voyait hors d'tat de se dfendre. D'un autre ct, et toujours par
suite de sa fidlit  ces mmes principes, il ne pouvait le dcouvrir 
Front-de-Boeuf, qui, dans tout tat de cause, et sans tre arrt par
aucune considration, ne se serait pas fait scrupule de se dfaire d'un
rival qui lui contestait ses droits au fief d'Ivanhoe. Mais rendre  la
libert un chevalier que les vnemens du tournoi, l'exclusion de la
maison paternelle et la notorit publique, dsignaient comme l'amant
prfr de lady Rowena, tait un effort de gnrosit dont de Bracy
tait entirement incapable. Un terme moyen entre le bien et le mal se
prsentait, il l'embrassa, et ce fut tout ce qu'il put faire; il ordonna
 deux de ses cuyers de se tenir constamment prs de la litire et de
ne pas souffrir que qui que ce ft s'en approcht: si on venait  leur
faire quelque question, ils avaient ordre de dire que c'tait la litire
de lady Rowena, et qu'ils s'en servaient pour transporter un de leurs
camarades qui avait t bless dans le combat. En arrivant 
Torquilstone, pendant que le templier et le matre du chteau
s'occupaient srieusement du plan de leur double conqute, l'un des
trsors du juif, l'autre de sa charmante fille; les cuyers de de Bracy
transportrent Ivanhoe, toujours sous la dsignation d'un camarade
bless, dans les appartemens les plus reculs du chteau; et ce fut l
l'excuse que les cuyers de de Bracy donnrent  Front-de-Boeuf,
lorsqu'il leur demanda pourquoi aux premiers cris d'alarme ils ne
s'taient pas rendus sur les remparts.

Un camarade bless! s'cria-t-il d'un ton de colre et de surprise; je
ne m'tonne plus que des rustres et des paysans aient l'audace de se
prsenter en armes devant des chteaux, et que jusqu' des gardeurs de
cochons s'oublient au point d'envoyer des cartels  des nobles, quand on
voit des hommes d'armes devenir garde-malades, et des francs compagnons
se mettre garde-rideaux de moribonds, dans un moment o le chteau va
tre assailli. Aux murailles, misrables tranards! cria-t-il d'une voix
qui fit retentir toutes les votes du chteau, aux murailles! o je vais
vous briser les os avec ma massue.--Nous ne demandons pas mieux,
rpondirent-ils, d'un ton de mauvaise humeur, que d'y aller, pourvu que
vous nous excusiez auprs de notre matre, qui nous a command de nous
tenir auprs du moribond.

Moribond! vilains animaux, rpliqua le baron; nous serons tous
moribonds, je vous en rponds, si nous ne nous montrons pas mieux que
cela... Mais il faut que je relve la garde que l'on a mise auprs de ce
camarade, comme vous l'appelez... Hol! Urfried!.. la vieille!.. ho!
fille de sorcire saxonne!.. m'entends-tu?.. Va-t'en soigner ce malade,
puisqu'il faut qu'il ait quelqu'un auprs de lui, pendant que
j'emploierai ces gens-ci autre part... Allons, voici deux arbaltes avec
leurs tourniquets ou cabestans et leurs carreaux. Vite,  la barbacane,
et que chaque trait s'enfonce dans une tte saxonne! Les deux cuyers,
qui, comme la plupart des gens de cette espce, aimaient le mouvement et
dtestaient l'inaction, se rendirent gament  leur poste, et ce fut
ainsi que la garde d'Ivanhoe fut confie  Urfried ou Ulrique. Mais
celle-ci, dont le cerveau s'enflammait au souvenir de ses injures, et
dont le coeur n'tait rempli que d'espoir de vengeance, se sentit
facilement dispose  se dcharger sur Rebecca de l'emploi que l'on
venait de lui confier.




CHAPITRE XXIX.


    Va, monte  la tour d'observation
    l-bas, vaillant soldat; promne tes
    regards sur la compagne, et dis-moi
    comment va la bataille.

    SHILLER. _La Pucelle d'Orlans_.

Le moment du pril est souvent aussi le moment o le coeur s'ouvre  la
bienveillance et  l'affection. Nous nous trouvons trahis par
l'agitation gnrale de nos sentimens, en sorte que nous laissons 
dcouvert ceux que, dans des momens plus tranquilles, nous aurions,
sinon totalement rduits au silence, du moins dguiss et cachs sous le
voile de la prudence. En se trouvant encore une fois  ct du lit
d'Ivanhoe, Rbecca fut tout tonne de la vive sensation de plaisir
qu'elle prouvait, mme dans un moment o tout ce qui les environnait ne
prsentait que danger, dsespoir mme. En lui ttant le pouls et lui
demandant comment il se trouvait, il y avait une douceur de sentiment,
dans le contact et dans la voix, qui tmoignait un plus grand degr
d'intrt qu'elle n'aurait elle-mme voulu se hasarder  exprimer. Sa
voix tait mal assure, sa main tremblante, et ce ne fut que la froide
question d'Ivanhoe: Est-ce toi, aimable fille, qui la rappela 
elle-mme et la fit souvenir que le sentiment qu'elle prouvait n'tait
et ne pouvait tre partag? Un soupir lui chappa; mais il fut  peine
entendu, et les questions qu'elle adressa au chevalier sur l'tat de sa
sant furent faites avec l'accent calme de l'amiti. Ivanhoe rpondit,
avec une sorte de hte, que sa sant tait aussi bonne, mme meilleure
qu'il n'aurait pu s'y attendre, grce, ma chre Rbecca, ajouta-t-il, 
vos soins obligeans.

Il m'appelle sa chre Rbecca, se dit-elle  elle-mme, mais c'est d'un
ton froid et indiffrent qui s'accorde mal avec l'expression: son cheval
de bataille, son chien de chasse, lui sont plus chers que la juive qu'il
mprise.

Mon esprit, bonne et douce fille, continua Ivanhoe, prouve plus
d'anxit que mon corps ne ressent de douleur. D'aprs la conversation
qui a eu lieu entre les gardes qui m'entouraient, je vois que je suis
prisonnier; et si j'en juge par la voix forte et rauque de celui qui
vient justement de leur donner des ordres, je suis dans le chteau de
Front-de-Boeuf. S'il en est ainsi, quel sera le rsultat, et comment
puis-je protger lady Rowena et mon pre?

Il ne fait aucune mention ni du juif, ni de la juive, dit Rbecca en
elle-mme. Mais enfin quel droit avons-nous  une part dans ses penses?
 combien je suis surprise d'avoir laiss mon imagination s'arrter
aussi long-temps sur lui. Aprs cette courte accusation porte contre
elle-mme, elle s'empressa de donner  Ivanhoe tous les renseignemens
qui taient en son pouvoir, mais qui se bornrent  lui dire que le
templier Bois-Guilbert et le baron Front-de-Boeuf commandaient dans le
chteau, que le chteau tait assig, mais par qui, c'est ce qu'elle
ignorait. Elle ajouta qu'il y avait dans le chteau un prtre chrtien,
qui peut-tre lui donnerait de plus amples renseignemens.

Un prtre chrtien! dit Ivanhoe transport de joie, amne le ici,
Rbecca, s'il est possible; dis-lui qu'un malade a besoin de son secours
spirituel; dis-lui ce que tu voudras, mais fais-le venir. Il faut que je
fasse, il faut du moins que je tente quelque chose; mais comment puis-je
prendre une dtermination avant de savoir ce qui se passe?

Ce fut pour se conformer aux dsirs d'Ivanhoe que Rbecca fit la
tentative dont nous avons parl pour amener Cedric dans la chambre du
chevalier bless; l'arrive d'Ulrique en empcha la russite; car elle
aussi s'tait tenue aux aguets pour intercepter la venue du moine.
Rbecca se retira afin d'instruire Ivanhoe du non succs de son plan.

Ils n'eurent pas beaucoup de temps  donner au regret qu'ils prouvrent
de n'avoir pu se procurer les informations qu'ils dsiraient, non plus
qu' chercher quelque moyen d'y suppler; car le bruit qui se faisait
dans l'intrieur du chteau, occasionn par les prparatifs de dfense,
et qui d'abord avait t considrable, devint bientt un mlange confus
de tumulte et de clameurs qui le rendit dix fois plus assourdissant. La
marche pesante et cependant rapide des hommes d'armes se faisait
entendre sur les murailles, ou retentissait dans les divers passages
troits ou escaliers tournans qui conduisaient aux divers points de
dfense. On entendait les voix des chevaliers animant leurs soldats, ou
leur indiquant l'usage qu'ils devaient faire de leurs armes; parfois
nanmoins ces voix taient couvertes par le cliquetis des armes ou par
les clameurs de ceux  qui elles s'adressaient. Quelque pouvantables
que fussent ces cris, quel que ft le degr d'horreur de la scne qui
allait bientt se passer, il s'y mlait nanmoins une sorte de sublime
auquel l'me exalte de Rbecca pouvait s'lever mme dans ce moment
d'effroi. Son oeil tincelait, quoique son visage ft entirement
dcolor, et il y avait un mlange de crainte et d'enthousiasme dans
l'expression qu'elle donna aux paroles du texte sacr, lorsqu'elle dit,
moiti  elle-mme, moiti  Ivanhoe: On entend le bruit du carquois,
le cliquetis de la lance et du bouclier, la voix des capitaines et les
cris des soldats.

Mais Ivanhoe tait comme le coursier belliqueux dont il est fait mention
dans ce passage sublime de l'criture, tourment de son inaction, et du
dsir ardent de se prcipiter au milieu des combats dont tout ce vacarme
tait le prlude. Si je pouvais, disait-il, me traner jusqu' cette
fentre, pour voir l'issue probable de la lutte qui va s'engager. Si
j'avais un arc pour dcocher une flche!... une hache d'armes, pour
frapper, ne ft-ce qu'un seul coup, pour notre dlivrance!... Mais
non!... vains dsirs! je suis sans force, aussi bien que sans arme.

Calme-toi, noble chevalier, dit Rbecca; le bruit a cess tout  coup;
il est possible qu'il n'y ait pas de combat.--Tu n'entends rien 
cela, dit Wilfrid d'un ton d'impatience. Ce moment de silence ne prouve
autre chose sinon que les soldats sont  leur poste sur les murailles,
s'attendant  tre attaqus d'un instant  l'autre; ce que nous avons
entendu n'tait que l'annonce loigne de la tempte; tout  l'heure
elle va fondre sur nous dans toute sa fureur. Si je pouvais aller
seulement jusqu' cette fentre!--Le tenter seulement ne ferait
qu'empirer ton mal, noble chevalier, dit Rbecca; puis, observant son
extrme inquitude: Eh bien! ajouta-t-elle avec fermet, je vais me
tenir moi-mme  la fentre, et vous ferai, aussi bien que je pourrai,
la description de ce qui se passera.

Ne faites pas cela, s'cria Ivanhoe; gardez-vous-en bien; chaque
fentre, chaque ouverture va tre un point de mire pour les archers; il
ne faudrait qu'un trait lanc au hasard pour...--Et il sera le
bienvenu, murmura Rbecca en montant d'un pas ferme et assur deux ou
trois marches qui conduisaient  la fentre.--Rbecca, chre Rbecca,
s'cria Ivanhoe, ceci n'est point un passe-temps de jeune fille; ne va
pas t'exposer  recevoir quelque blessure, peut-tre mme le coup de la
mort, et me rendre  jamais malheureux pour y avoir donn lieu; du moins
couvre-toi de cet ancien bouclier qui est l-bas et ne montre  la
fentre qu'une faible partie de ton corps. Suivant avec une promptitude
extraordinaire les instructions d'Ivanhoe, et profitant de la protection
que lui fournissait le vaste et antique bouclier, qu'elle plaa contre
le bas de la fentre, elle fut  mme de voir, sans tre trop expose,
ce qui se passait en dehors du chteau et de rendre compte  Ivanhoe des
prparatifs que l'on faisait pour l'assaut. La position qu'elle venait
de prendre tait effectivement trs favorable au but qu'elle se
proposait; car, place  l'un des angles du btiment principal, non
seulement elle dcouvrait tout le mouvement qui se faisait hors de
l'enceinte du chteau, mais encore elle dominait sur les ouvrages
avancs contre lesquels il paraissait probable que les assigeans
allaient d'abord marcher. C'tait une fortification extrieure, peu
leve, peu fortifie, et destine  protger l'entre de la poterne par
laquelle Front-de-Boeuf avait tout rcemment fait sortir Cedric. Le
foss du chteau sparait cette espce de barbacane du reste de la
forteresse; de manire que, si elle venait  tre surprise, il tait
facile de couper toute communication avec le btiment principal, en
enlevant le pont temporaire. Dans les ouvrages avancs se trouvait une
porte de sortie, correspondant  la poterne du chteau, et le tout
environn d'une forte palissade. Rbecca put remarquer, d'aprs le
nombre d'hommes qu'on avait chargs de la dfense de ce poste, que les
assigs n'taient pas tranquilles  cet gard; et comme les assaillans
se portaient directement en face de la poterne, il tait galement
vident qu'ils la regardaient comme le point le plus vulnrable de la
place. Elle s'empressa de faire part de ces observations  Ivanhoe; puis
elle ajouta: La lisire du bois semble garnie d'archers, mais l'ombre
des arbres ne permet d'en voir qu'un petit nombre.

Sous quelle bannire? demanda Ivanhoe.--Je n'en vois aucune, rpondit
la juive, ni rien qui y ressemble.--C'est bien trange! marmotta le
chevalier; marcher  l'attaque d'un chteau comme celui-ci sans
bannires ni enseignes dployes, c'est pour moi une chose toute
nouvelle. Dis-moi, peux-tu distinguer ceux qui paraissent tre les
chefs?--Celui que l'on peut le plus facilement remarquer, rpondit la
juive, est un chevalier revtu d'une armure noire: c'est le seul qui
soit arm de pied en cap, et il parat avoir le commandement gnral de
tout ce qui l'entoure.--Quelles armes a-t-il sur son bouclier?
demanda Ivanhoe.--Quelque chose qui ressemble  une barre de fer, et 
un cadenas, le tout peint en bleu sur un fond noir.--Un cadenas et un
verrou peints en bleu? dit Ivanhoe; j'ignore qui peut porter ces armes,
mais il me semble que ce pourrait fort bien tre les miennes en ce
moment.

Ne pourrais-tu lire la devise?--C'est tout ce que je puis faire que
d'apercevoir les armes  cette distance, rpondit Rbecca, encore
faut-il que le soleil donne en plein sur le bouclier.--Parat-il y
avoir d'autres chefs? demanda encore Ivanhoe.--De l'endroit o je
suis, rpondit Rbecca, je ne vois aucun personnage qui se fasse
remarquer. Mais, ajouta-t-elle, il est probable que l'autre point du
chteau est galement assailli. Les voil maintenant qui se mettent en
marche. Dieu de Sion, protge-nous. Quel spectacle pouvantable! Ceux
qui marchent les premiers portent des boucliers normes, et poussent
devant eux des murailles faites en planches; ils sont suivis par
d'autres qui bandent leurs arcs  mesure qu'ils avancent. Les voil qui
ajustent les flches! Dieu de Sion, pargne les cratures que tu as
formes![14]

     Note 14: Cette description est une vidente imitation
     d'Homre, dans l'_Iliade_, lorsque Hlne du haut des
     murailles promne ses regards sur l'arme des assigeans,
     parmi lesquels, en rougissant, elle reconnat  la fin
     Mnlas son poux. A. M.

Sa description fut tout  coup interrompue par le signal de l'attaque,
qui fut donn par le son aigu d'un cor, auquel il fut de suite rpondu
du haut des murs par le bruit des trompettes normandes, lequel, se
mlant au son grave et sourdement prolong des _nakirs_, sorte de
tymballe, donnait  connatre  l'ennemi que son dfi tait accept. Les
acclamations de l'un et de l'autre parti venaient ajouter au tumulte et
au vacarme: _Saint Georges pour l'Angleterre!_ criaient les
assaillans; tandis que les Normands vocifraient de leur cot: _En
avant de Bracy! Baucan! Baucan! Front-de-Boeuf  la rescousse!_
suivant les cris de guerre de leurs diffrens chefs.

Ce n'tait pas cependant par des clameurs que la querelle devait se
vider, et les efforts dsesprs des assaillans furent repousss par les
efforts non moins vigoureux des assigs. Les archers,  qui le
maniement de l'arc tait devenu familier, par l'usage habituel qu'ils en
faisaient dans leurs forts, avaient le coup d'oeil si juste, et
dcochaient leurs flches avec tant d'adresse, d'ensemble et de
prcision, que, quelque part que ft place la personne  laquelle ils
visaient, et quelque petite que ft la partie du corps qui restait 
dcouvert, ils ne manquaient jamais de l'atteindre. Cette vole de
flches obscurcissait les airs comme une grle paisse tombant avec la
plus grande violence; chaque trait avait sa destination particulire, et
l'on pouvait souvent les suivre de l'oeil, dirigs par vingtaines contre
chaque embrasure, chaque crneau, chaque ouverture dans les parapets,
aussi bien que contre chaque fentre o se trouvait, ou mme o l'on
souponnait que pouvait se trouver un dfenseur. Cette vole soutenue
tua deux ou trois des assigs et en blessa plusieurs autres. Mais,
pleins de confiance dans leurs armures  l'preuve, et dans l'abri que
leur position leur fournissait, les soldats et les allis de
Front-de-Boeuf montrrent un acharnement  se dfendre proportionn  la
fureur de leurs assaillans, et rpondirent par une vigoureuse dcharge
d'arbaltes, de flches, de pierres et d'autres projectiles, au violent
orage de leurs traits serrs et continuels. Ils leur causrent mme plus
de mal qu'ils n'en reurent, parce qu'ils taient plus exposs
qu'eux-mmes. Le bruit occasionn par le sifflement des flches et
autres missiles[15], n'tait interrompu que par les acclamations de l'un
des deux partis qui avait fait prouver  l'autre quelque perte notable.

     Note 15: _Missiles_, ce mot, tir du latin dont l'quivalent
     est projectile, nous a sembl utile  conserver. A. M.

Et il faut que je reste ici tendu comme un moine fainant qui ne peut
quitter son lit, murmura Ivanhoe, pendant que les autres sont occups 
prparer le rsultat qui doit dcider de ma libert ou de ma mort!
Regarde encore une fois par la fentre, bonne fille, mais prends bien
garde, vite avec soin de te faire apercevoir des archers qui sont au
dessous. Regarde de nouveau, et dis-moi si l'ennemi avance encore pour
livrer l'assaut.

Avec une patience et un courage que la prire mentale qu'elle venait de
faire venait de fortifier, Rbecca reprit son poste  la fentre, en
ayant soin pourtant de se couvrir de manire  ne pas tre aperue de
ceux qui taient en bas.

Que vois-tu, Rbecca? demanda de nouveau le chevalier bless.--Rien
qu'une nue de flches, tellement paisse, qu'elle blouit mes yeux au
point qu'il leur est impossible de distinguer qui les lance, reprit la
juive.--Cela ne saurait durer, reprit Ivanhoe; si l'on ne se hte de
s'avancer directement contre la place, afin de l'emporter par la force
des armes, les archers ne retireront pas un bien grand avantage de leurs
traits lancs contre des murailles de pierres. Cherche  dcouvrir le
chevalier du cadenas, ma bonne fille, et vois comment il se conduit; car
tel chef, tels soldats.--Je ne l'aperois point, dit Rbecca.--Lche
poltron! s'cria Ivanhoe, quitte-t-il ainsi la barre du gouvernail au
plus fort de la tempte?

Non, non, il ne la quitte point, dit Rbecca, je l'aperois maintenant,
conduisant un corps de troupes exactement au dessous de la barrire
extrieure de la barbacane[16]. Ils arrachent les pieux et les
palissades; ils brisent les barrires  coups de hache. Je vois le long
panache noir flottant au dessus de toutes les ttes, comme un corbeau
qui plane au dessus d'un champ de bataille couvert de morts et de
mourans. Ils ont fait une brche aux barrires. Ils s'y prcipitent. Ils
sont repousss. Front-de-Boeuf est  la tte des assigs; je vois sa
taille gigantesque s'levant au dessus de ceux qui l'entourent. Les
voil qui de nouveau se portent en foule  la brche. On se dispute le
passage corps  corps, homme  homme. Dieu de Jacob! ce sont deux
courans imptueux qui se rencontrent, le conflit de deux ocans pousss
l'un contre l'autre par des vents opposs. Elle dtourna sa tte de la
fentre, comme incapable de soutenir plus long-temps la vue d'une scne
aussi terrible.

     Note 16: Chaque ville, son chteau gothique, observe
     l'auteur, avait au del des murailles extrieures, une
     fortification compose de palissades; c'est ce qu'on appelait
     les barrires: elles taient souvent le thtre de violentes
     escarmouches, car il fallait ncessairement s'en rendre
     matre avant de pouvoir s'approcher des murailles
     elles-mmes. Plusieurs des vaillans faits d'armes qui ornent
     les pages chevaleresques du chroniqueur Froissard eurent lieu
     aux barrires des places assiges. A. M.

Regarde de nouveau, Rbecca, dit Ivanhoe, se mprenant sur la cause de
l'abandon de son poste; les archers doivent avoir cess de lancer des
flches, puisqu'ils combattent maintenant corps  corps: regarde de
nouveau,  prsent il n'y a plus autant de danger. Rbecca se mit
derechef  regarder, et presque au mme instant s'cria: Saints
prophtes de la loi! Front-de-Boeuf et le chevalier noir combattent
corps  corps sur la brche, au milieu des cris de leurs soldats qui
suivent tous leurs mouvemens, et attendent le rsultat de cette lutte.
Puisse le ciel faire triompher la cause de l'opprim et du captif!
Bientt elle poussa un grand cri, en disant: Il est tomb! il est
tomb!

Qui est tomb? demande Ivanhoe; pour l'amour de Dieu, dis-moi celui qui
est tomb.--Le chevalier noir, rpondit Rbecca d'une voix faible;
puis tout  coup elle s'cria derechef avec tout le feu de la joie:
Mais non! mais non! Bni soit le Dieu des armes! Il s'est relev, et
le voil qui lutte comme si son bras tout seul avait la force de vingt
guerriers. Son pe s'est rompue; il saisit la hache d'armes d'un
soldat; il presse Front-de-Boeuf,  qui il porte coup sur coup; le gant
se penche et chancelle comme un chne sous la cogne du bcheron. Il
tombe! il tombe!--Front-de-Boeuf? demanda Ivanhoe.

Front-de-Boeuf; oui, lui-mme, rpondit la juive; ses hommes d'armes se
prcipitent  son secours, ayant  leur tte le fier templier; la
runion de leurs forces oblige le champion de s'arrter...
Front-de-Boeuf est emport dans l'intrieur du chteau.--Les
assaillans ne sont-ils pas matres des barrires? demanda
Ivanhoe.--Ils le sont, ils le sont, rpondit Rbecca, et ils pressent
vivement les assigs sur le mur extrieur. Les uns plantent des
chelles; les autres se rassemblent comme un essaim d'abeilles,
cherchant  monter sur les paules les uns des autres. On fait pleuvoir
sur leurs ttes des pierres, des poutres, des troncs d'arbres;  peine
un bless a-t-il t emport, qu'il est remplac par un autre qui vient
partager les fatigues de l'assaut. Grand Dieu! n'as-tu donn  l'homme
ta propre image que pour tre aussi cruellement dfigure par la main de
son frre?--Ne pense pas  cela, dit Ivanhoe, ce n'est pas le moment
de s'occuper de pareilles ides. Quel est le parti qui cde? Quel est
celui qui a l'avantage?--Les chelles sont renverses, rpondit
Rbecca en frissonnant; les soldats sont culbuts, accabls, ensevelis
sous elles, comme des reptiles qu'on crase. Les assigs ont le
dessus.--Que saint Georges nous protge! dit le chevalier: est-ce que
les assaillans auraient la lchet de cder?--Non, rpondit Rbecca;
ils se conduisent comme des braves. Le chevalier noir s'approche de la
poterne avec son norme hache; le bruit des coups qu'il porte, semblable
 celui du tonnerre, se ferait entendre au dessus des clameurs, du
vacarme et du tumulte des combats. On fait pleuvoir sur lui une grle de
pierres et de pices de bois; mais il ne s'en meut pas plus que si
c'tait du coton de chardon ou des plumes.

Par saint Jean-d'Acre! s'cria Ivanhoe en se soulevant sur son lit dans
un accs de joie, je croyais qu'il n'y avait qu'un seul homme en
Angleterre capable d'un pareil courage.--La porte qui ouvre la poterne
s'branle, continue Rbecca; elle se rompt; elle est brise en mille
clats par la violence de ses coups; les assigeans s'y prcipitent; les
ouvrages extrieurs sont emports. Ah, grand Dieu! les assigs sont
prcipits du haut des murailles; ils sont jets dans le foss. 
hommes! si vous tes vritablement des hommes, pargnez ceux qui ne
peuvent plus rsister.--Et le pont, le pont qui communique au chteau,
l'ont-ils galement emport? demanda Ivanhoe.--Non, rpondit Rbecca;
le templier a dtruit les planches qui avaient servi  le traverser; peu
des assigs ont pu rentrer avec lui, et les cris que vous entendez vous
apprennent le sort des autres. Hlas! je vois qu'il est encore plus
pnible d'tre tmoin d'une victoire que d'une bataille.

Que se passe-t-il maintenant, bonne fille? demanda Ivanhoe; regarde
encore; ce n'est pas le moment de se trouver mal  la vue du sang.--Il
n'en coule plus pour le moment, dit Rbecca; nos amis se fortifient dans
les ouvrages extrieurs dont ils se sont rendus matres, et ils y sont
si bien  couvert des traits de l'ennemi, que la garnison se contente
d'en lancer quelques uns par intervalle, plutt pour les inquiter que
pour leur faire un mal rel.--Nos amis, dit Wilfrid, n'abandonneront
srement pas une entreprise si glorieusement commence et si
heureusement acheve. Oh! non; je veux mettre ma confiance dans le bon
chevalier, dont la hache a bris les portes de chne et les barres de
fer. C'est bien singulier! se dit-il de nouveau  lui-mme, qu'il y ait
deux hommes capables de faire preuve d'un aussi fier courage. Un cadenas
et un lien de chanes sur un champ noir! qu'est-ce que cela peut
signifier? Ne vois-tu rien autre chose, Rbecca, qui puisse faire
distinguer le chevalier noir?--Non, rien, rpondit la juive; tout sur
lui est noir comme l'aile du corbeau, et je n'aperois rien qui puisse
servir  le rendre plus remarquable qu'il ne l'est dj; mais aprs
l'avoir vu une fois dployer la force de son bras au milieu de la mle,
je crois que je le reconnatrais entre mille combattans. Il s'lance au
combat comme il irait s'asseoir  un banquet. Il y a en lui plus que sa
propre force; on dirait que l'me tout entire, l'ardeur du champion se
communique  chacun des coups qu'il porte  son ennemi. Que Dieu
l'absolve du crime dont se rend coupable celui qui verse le sang. C'est
un spectacle bien terrible, mais sublime que de voir comment le bras et
le coeur d'un seul homme peuvent de concert triompher d'une arme
entire.

Rbecca, dit Ivanhoe, tu viens de peindre un hros: ses soldats ne
prennent probablement un peu de repos que pour rparer leurs forces ou
pour se procurer les moyens de franchir le foss: sous un chef tel que
tu as dpeint ce chevalier, il n'y a point de lches frayeurs, de dlais
tudis; il ne se trouve pas un seul individu qui voult renoncer  une
entreprise qui demande une extrme bravoure, parce que ce qui la rend
difficile est justement ce qui la rend glorieuse. J'en jure par
l'honneur de ma maison; j'en jure par la dame de mes penses; je
consentirais  souffrir dix ans de captivit, pourvu qu'il me ft permis
de combattre un seul jour  ct de ce brave chevalier, dans une
querelle pareille  celle-ci.--Hlas! dit Rbecca en se retirant de la
fentre, et s'approchant du lit du chevalier bless, ces dsirs
impatiens de faire quelque exploit clatant, cette lutte entre votre
courage et votre tat de faiblesse, qui ne produit que d'impuissans
regrets, tout cela ne fait que retarder votre gurison. Comment peux-tu
songer  faire des blessures  d'autres, avant que celle que tu as reue
soit ferme?

Rbecca, rpliqua-t-il, tu ignores combien il est triste pour quelqu'un
qui a t nourri dans les principes de la chevalerie de rester inactif
comme un prtre, ou comme une femme, tandis que tout ce qui l'entoure
est engag dans des actions d'clat. L'amour des combats est l'aliment
de notre vie; la poussire qui s'lve du milieu de la mle est
l'atmosphre que nous aimons  respirer. Nous ne vivons, nous ne
dsirons de vivre qu'aussi long-temps que nous sommes victorieux et
renomms. Telles sont, jeune fille, les lois de la chevalerie que nous
avons jur d'observer, et auxquelles nous sacrifions tout ce que nous
avons de plus cher.--Hlas! dit la belle juive, qu'est-ce autre chose,
vaillant chevalier, qu'est-ce autre chose qu'un sacrifice fait au dmon
de la vaine gloire, qu'une offrande passe par le feu pour tre
prsente  Moloch[17]? Et que vous restera-t-il pour prix de tout le
sang que vous aurez rpandu, de tous les travaux et de toutes les
fatigues que vous aurez endurs, de toutes les larmes que vos triomphes
auront fait couler, lorsque la mort viendra briser la lance du fort, et
aura dpass la vitesse de son cheval de bataille?--Ce qui restera,
jeune fille, s'cria Ivanhoe, la gloire, oui la gloire, qui dore le
tombeau qui renferme notre dpouille mortelle, et qui embaume ce qui
survit  ces dbris, la renomme.--La gloire! continua Rbecca; hlas!
la cotte de mailles  demi-ronge de rouille, qui est suspendue comme un
trophe au dessus du tombeau noirci par le temps et tombant en ruine;
l'inscription presque efface, et que le moine ignorant peut  peine
lire au plerin dont elle excite la curiosit, regardez-vous tout cela
comme une rcompense suffisante pour le sacrifice des plus douces
affections, pour une vie passe misrablement  rendre les autres
misrables? ou bien, trouvez-vous, dans les vers grossiers d'un barde
errant, un charme tel qu'il vous faille inconsidrment changer l'amour
de tout ce que la nature a d vous rendre cher, les sentimens les plus
doux, la paix et le bonheur, au plaisir de devenir le hros de ces
ballades que des mnestrels vagabonds viennent le soir chanter aux
oreilles d'un rustaud  moiti ivre?

     Note 17: Idole des Ammonites,  laquelle on offrait les
     enfans nouveau-ns en les faisant passer par le feu allum
     dans l'intrieur de la statue. Les prtres avaient l'astuce
     de verser du plomb fondu dans les yeux de cette idole, comme
     si elle et t sensible aux cris de ses victimes. On sait du
     reste qu'en hbreu _moloch_ signifie roi. A. M.

Par l'me d'Heruvard[18]! s'cria le chevalier impatient, tu parles de
choses que tu ne connais point. Tu voudrais teindre le feu pur de la
chevalerie, qui seul distingue le noble du vilain, le chevalier civilis
du paysan grossier, qui nous fait regarder la vie comme d'un prix au
dessous, bien au dessous de celui de l'honneur, qui nous fait triompher
des fatigues, des travaux, des souffrances, et qui nous apprend 
regarder l'infamie comme le seul mal que nous ayons  redouter. Tu n'es
pas chrtienne, Rbecca, et tu ne connais pas ces sentimens levs qui
font palpiter le sein d'une noble demoiselle, lorsque son amant a achev
quelque grande entreprise, dont le succs justifie son amour. La
chevalerie! sache, jeune fille, que c'est la source, l'aliment,
l'entretien de la noble et divine amiti, le soutien de l'opprim, le
vengeur de l'offens, le frein du tyran; sans elle la noblesse ne serait
qu'un vain nom, et c'est dans sa lance et son pe que la libert trouve
sa meilleure protection.

     Note 18: Chevalier errant d'origine saxonne et qui tait
     absent lors de la conqute de l'Angleterre par Guillaume de
     Normandie. A. M.

Il est vrai, dit Rbecca, que je suis issue d'une race dont le courage
s'est distingu dans la dfense de son propre pays, mais qui, mme
lorsqu'elle comptait encore parmi les nations, ne faisait la guerre que
par l'ordre de Dieu, ou pour dfendre sa patrie contre l'oppresseur. Le
son de la trompette n'veille plus Juda, et ses enfans mpriss ne sont
plus que les victimes de l'oppression civile et militaire, auxquelles
toute rsistance est dsormais interdite. Tu as bien eu raison de le
dire, sire chevalier; jusqu' ce que le dieu de Jacob, suscit du milieu
de son peuple, choisit un second Gdon, ou un nouveau Machabe, il
convient mal  une jeune juive de parler de guerres et de combats.
Rbecca, dont les sentimens taient vifs et avaient un caractre
d'lvation, termina son discours avec un ton de tristesse qui prouvait
qu'elle tait profondment affecte de l'tat de mpris dans lequel sa
nation semblait tre jete; et ce qui ajoutait peut-tre  l'amertume de
ses sensations tait l'ide qu'Ivanhoe la regardait comme n'ayant aucun
droit d'mettre son opinion dans une question dont l'honneur faisait le
sujet, et comme incapable de manifester dans ses discours des sentimens
nobles et gnreux. Combien peu il connat ce coeur, se dit-elle, s'il
s'imagine que la lchet et la bassesse y ont fix leur asile, parce que
j'ai fait la censure de la chevalerie romanesque des Nazarens! Plt 
Dieu que mon propre sang vers goutte  goutte pt racheter le peuple de
Juda de la captivit! Que dis-je! Plt  ce Dieu qu'il pt servir 
dlivrer mon pre et son bienfaiteur des chanes de leur cruel tyran!
Cet orgueilleux chrtien verrait alors si la fille du peuple choisi de
Jhovah ose affronter la mort avec autant de courage que la Nazarenne
la plus fire, qui se fait gloire de descendre de quelque chef  peine
connu d'une des hordes qui habitent les climats glacs du nord. Elle
tourna alors ses regards sur le lit du chevalier bless.

Il dort, dit-elle; la nature, puise par les souffrances du corps et
de l'esprit, par la perte de sang et par l'effet de tant d'accidens
fortuits, profite du premier moment de calme qui rgne autour de nous,
pour lui procurer un peu de sommeil et de repos. Hlas! pourrait-on me
faire un crime de le regarder, lorsqu'il est possible que ce soit pour
la dernire fois? lorsque, dans quelques instans peut-tre, ces beaux
traits ne seront plus anims par ce noble feu qui les colore lgrement
pendant son sommeil? lorsque les belles proportions de son visage auront
chang de forme, que cette bouche sera entr'ouverte, que ces yeux seront
teints et tachs de sang, et lorsque le fier et noble chevalier sera
peut-tre foul aux pieds par le plus vil des sclrats qui habitent ce
chteau  jamais maudit, et qui sont assez lches pour n'oser faire le
moindre mouvement sous le talon du tyran qui les crase... Et mon
pre... Oh, mon pre! quels reproches n'es-tu pas en droit d'adresser 
ta fille, lorsqu'elle oublie les cheveux blancs pour ne s'occuper que de
la blonde chevelure d'un jeune chevalier nazaren? Que sais-je si tous
ces maux ne sont pas les prcurseurs du courroux de Jhovah contre
l'enfant dnatur qui songe  la captivit d'un tranger plus qu' celle
de son pre; qui oublie la dsolation de Juda et se plat  contempler
la beaut d'un Gentil et d'un tranger? Mais je veux arracher cette
faiblesse de mon coeur, dt chaque fibre saigner  mesure que je la
dchire.

Elle s'enveloppa entirement de son voile, s'assit  quelque distance du
lit du bless, en lui tournant le dos, fortifiant, s'efforant du moins
de fortifier son esprit, non seulement contre les maux qui la menaaient
du dehors, mais contre les sentimens qui malgr elle venaient assaillir
son coeur.




CHAPITRE XXX.


    Approche de la chambre, jette les yeux sur son
    lit... L'me qui abandonne son corps n'est pas cet
    esprit environn de paix et de bonheur qui, semblable
     l'alouette s'levant au haut des airs, caresse
    par le zphyr et humect de rose, est accompagn
    au ciel par les soupirs et les larmes des gens de
    bien... Anselme part diffremment.
    _Ancienne tragdie_.

Pendant l'intervalle de repos qui suivit le premier succs des
assigeans, tandis que l'un des deux partis se prparait  poursuivre
ses avantages, et l'autre  augmenter ses moyens de dfense, le templier
et de Bracy tinrent conseil ensemble dans la grande salle du chteau.
O est Front-de-Boeuf? demanda ce dernier, qui avait prsid  la
dfense du chteau, de l'autre ct: on dit qu'il a t tu.--Il vit,
rpondit froidement le templier, il vit encore; mais, et-il eu une tte
de boeuf, comme son nom le porte, et dix plaques de fer pour la
garantir, il aurait fallu succomber sous les coups de cette fatale hache
d'armes. Encore quelques heures, et Front-de-Boeuf aura rejoint ses
anctres. C'est une grande perte pour les projets du prince Jean.--Le
royaume de Satan va s'en enrichir, dit de Bracy, et voil ce que c'est
que de blasphmer les saints et les anges, et de faire jeter leurs
statues et les autres objets de vnration sur les ttes de cette
canaille d'archers.--Tais-toi donc, dit le templier, tu ne sais ce que
tu dis: il en est de ta superstition comme du manque de foi de
Front-de-Boeuf; aucun de vous ne peut rendre compte de ses motifs de
croyance ou d'incrdulit.

_Benedicite_, sire templier, rpliqua de Bracy; je vous prie de mnager
un peu mieux vos expressions lorsque vous parlerez de moi. Par notre
mre cleste, je suis meilleur chrtien que toi et tout ton ordre
ensemble; car il court un certain bruit que le _trs saint_ ordre du
temple de Sion ne nourrit pas peu d'hrtiques dans son sein, et que sir
Brian de Bois-Guilbert est du nombre.--Laissons l tous ces bruits,
dit le templier, et songeons aux moyens de mettre le chteau en tat de
dfense: comment ces sclrats d'archers se sont-ils battus de ton
ct?--Comme des diables incarns, rpondit de Bracy. Ils se sont
ports en masse jusqu'au pied des murailles, commands, je crois, par ce
vilain drle qui remporta le prix de l'arc; car j'ai reconnu son cor et
son baudrier. Et voil le fruit de la politique si vante du vieux
Fitzurse; cela ne fait qu'encourager ces insolens coquins  se rvolter
contre nous. Si mon armure n'et pas t d'une aussi bonne trempe, il
m'aurait terrass sept fois avec tout aussi peu de remords que si
j'eusse t un daim parvenu  son vritable point de bont. Il a pass
en revue chaque partie de mon corselet, frappant avec son javelot long
d'une verge contre mes ctes, avec aussi peu de mnagement que si elles
eussent t de fer. Sans ma cotte de mailles espagnole que j'avais mise
sous ma casaque, c'en tait fait de moi.--Mais vous vous tes
maintenus dans votre poste, dit le templier, tandis que nous, nous avons
t dlogs des ouvrages extrieurs.

C'est une grande perte, dit de Bracy; car les coquins vont trouver l
un abri,  la faveur duquel ils attaqueront le chteau de plus prs, et
pourront, si on ne les surveille de prs, profiter de quelque poste mal
gard sur une tour, ou de quelque fentre oublie, pour s'introduire
dans la forteresse. Nous avons trop peu de monde pour protger tous les
points, et les soldats se plaignent de ce qu'ils ne peuvent se montrer
nulle part sans devenir aussitt le but vers lequel sont lances autant
de flches qu'on en voit dcocher au tir du dimanche dans le plus chtif
village. D'un autre ct, Front-de-Boeuf se meurt, ainsi nous n'avons
plus de secours  attendre de sa tte de taureau et de son bras
gigantesque. Qu'en pensez-vous, sire Brian? ne vaudrait-il pas mieux
faire de ncessit vertu, et composer avec ces marauds en rendant nos
prisonniers?--Quoi! s'cria le templier, rendre nos prisonniers et
devenir un objet de ridicule et d'excration, comme des guerriers qui
ont donn une preuve extraordinaire de vaillance en attaquant de nuit
des voyageurs sans dfense, et en s'emparant de leurs personnes, et qui
cependant n'ont pu se maintenir dans un chteau fort, contre une troupe
de vagabonds et de proscrits, commands par des gardeurs de pourceaux,
par des fous et par le rebut de l'espce humaine! Tu devrais rougir d'un
pareil conseil, Maurice de Bracy! Quant  moi, j'ensevelirai plutt et
mon corps et ma honte sous les ruines de ce chteau, que de consentir 
une capitulation aussi lche et aussi dshonorante.--Retournons donc
aux murailles, dit de Bracy d'un ton d'insouciance: il n'y a personne,
soit Turc, soit templier, qui fasse moins de cas de la vie que moi; mais
srement il n'y a pas de honte  regretter, comme je le fais, de ne pas
tre entour d'une quarantaine de mes vaillans _francs-compagnons_. 
mes braves lanciers! si vous saviez comment votre capitaine a t serr
de prs aujourd'hui, je verrais bientt ma bannire flotter devant vos
piques, et cette misrable troupe de vilains, incapable de soutenir
votre charge, ne tarderait pas  prendre la fuite.

Regrette qui tu voudras, dit le templier; mais, en attendant,
dfendons-nous comme nous pourrons avec les soldats qui nous restent. Ce
sont pour la plupart des gens de la suite de Front-de-Boeuf, qui se sont
fait dtester des Anglais par mille traits d'insolence et
d'oppression.--Tant mieux! dit de Bracy; ces vils esclaves se battront
tant qu'il leur restera une goutte de sang dans les veines, pour se
soustraire  la vengeance des paysans qui nous attaquent. Allons donc,
Brian de Bois-Guilbert, montons et agissons, et sois sr que, soit que
je survive, soit que je succombe, tu verras aujourd'hui Maurice de Bracy
se comporter en chevalier de haute valeur et de noble lignage.

Aux murailles! rpondit le templier, et ils montrent tous deux sur
les remparts, afin de prendre pour la dfense de la place toutes les
mesures que l'exprience pourrait dicter et le courage excuter. Ils
convinrent d'abord que le point sur lequel on devait avoir le plus de
crainte tait celui qui tait en face des ouvrages extrieurs, dont les
assigeants venaient de se rendre matres.  la vrit, le chteau tait
spar de cette barbacane par le foss, et il tait impossible  ceux-ci
d'attaquer la porte de la poterne  laquelle correspondait l'ouvrage
extrieur, sans franchir cet obstacle: mais le templier et de Bracy
taient galement d'opinion que les assaillans chercheraient, par une
attaque formidable,  attirer sur ce point l'attention du plus grand
nombre des assigs, et prendraient toutes les mesures ncessaires pour
profiter de la moindre ngligence dans la dfense de quelque autre
partie de la place. Pour se prcautionner contre un pareil danger, ils
firent la seule chose qui leur ft possible, vu le peu de monde qu'ils
avaient; ce fut de placer des sentinelles de distance en distance le
long des murailles, pouvant communiquer les unes avec les autres et
donner l'alarme  l'approche du danger. En mme temps il fut convenu que
de Bracy se chargerait de la dfense de la poterne, et que le templier
aurait toujours auprs de lui environ une vingtaine d'hommes, corps de
rserve, prt  porter immdiatement du secours partout o il serait
ncessaire. La perte de la barbacane tait encore dsastreuse sous un
autre rapport; car, malgr la hauteur des murs du chteau, les assigs
ne pouvaient voir avec la mme prcision qu'auparavant les oprations de
l'ennemi, parce qu'il y avait quelques portions d'un bois taillis qui se
trouvaient tellement prs de la porte de sortie de l'ouvrage extrieur,
que les assigeans pouvaient y introduire toutes les forces qu'ils
jugeraient convenable d'amener, et non seulement sans danger, mais mme
sans tre aperus par les gens du chteau. Ainsi, dans l'incertitude
pnible o ils taient sur le point o commencerait l'assaut, de Bracy
et son compagnon furent obligs de se tenir en garde contre tout
vnement possible, et leurs soldats, quelque braves qu'ils fussent,
taient en proie  l'inquitude dcourageante, si naturelle  des hommes
entours d'ennemis, qui pouvaient  leur gr choisir le moment et le
mode de l'attaque. Pendant ce temps-l, le matre du chteau assig et
environn de dangers tait tendu sur son lit de mort, en proie  toutes
les souffrances du corps et  toutes les angoisses de l'me. Il n'avait
point la ressource ordinaire des bigots de cette poque superstitieuse,
dont la plupart, en expiation des crimes dont ils s'taient rendus
coupables, se contentaient de faire quelque acte de libralit envers
l'glise, touffant ainsi la voix des remords par l'ide qu'ils taient
rachets de tous pchs; et quoique la tranquillit obtenue  ce prix ne
ressemble pas plus  cette paix de l'me qui suit un repentir sincre
que le lourd engourdissement produit par l'opium ne ressemble  un
sommeil rafrachissant et naturel, encore cette situation d'esprit
tait-elle prfrable aux angoisses du remords dont il se sentait
bourrel. Mais parmi les vices de Front-de-Boeuf, homme dur et dont la
main ne s'ouvrait jamais pour donner, l'avarice tait le plus dominant,
et il aimait mieux braver l'glise, et narguer tous ceux qui y taient
attachs, que d'en acheter le pardon et l'absolution au prix de l'or, ou
par le sacrifice de quelque proprit. D'ailleurs, le templier, infidle
d'une autre trempe, n'avait pas caractris son associ d'une manire
bien juste, en disant que Front-de-Boeuf n'aurait pu se rendre raison de
ses motifs d'incrdulit et de mpris pour la religion tablie; car le
baron aurait pu allguer que l'glise tenait ce qu'elle vendait  trop
haut prix, et que la libert spirituelle qu'elle exposait en vente ne
pouvait s'obtenir, comme celle du grand capitaine de Jrusalem, que
moyennant une forte somme; en sorte que Front-de-Boeuf aimait mieux nier
la vertu de la mdecine que de payer la visite du mdecin. Mais le
moment tait arriv o la terre et tous ses trsors disparaissaient
graduellement devant ses yeux, et o son coeur, quoique dur comme la
meule d'un moulin, se remplit d'pouvante  mesure que ses regards se
portrent sur le sombre abme de l'avenir. La fivre qui dvorait son
corps ajoutait  l'impatience et  l'agonie de son me, et son lit
funbre prsentait un mlange des remords qui se rveillaient de
nouveau, en conflit avec les vices invtrs de son caractre: affreuse
situation d'esprit, qui ne peut tre gale que par celle qu'on prouve
dans ces rgions pouvantables o la plainte est sans esprance[19], le
remords sans repentir, un sentiment horrible d'agonie et un
pressentiment d'avenir, qu'il combat en vain.

     Note 19: L'auteur a ici complt la terrible pense du Dante,
     en ajoutant le remords sans repentir  ce vers:

     Lasciate ogni speranza, voi ch'entrate.

     Milton offre  peu prs la mme ide dans le livre de son
     _Paradise lost_. Le lecteur aimera  comparer ces trois
     grands crivains: Dante, Milton et Walter Scott. A. M.

O sont-ils maintenant, ces chiens de prtres, cria le baron, qui
mettent un si haut prix  leur momerie spirituelle? o sont tous ces
carmes dchausss, en faveur de qui Front-de-Boeuf fonda le vieux
couvent de Sainte-Anne; dpouillant ainsi son hritier de plusieurs
belles prairies, d'excellentes terres et de riches enclos? o sont-ils
ces chiens altrs, buvant la bire  longs traits, j'en rponds; ou
jouant leurs tours d'escamotage auprs du lit de quelque paysan
moribond? Et moi, le fils de leur fondateur; moi, pour qui les clauses
de l'acte de leur fondation leur imposent la ncessit de prier; moi...
les misrables ingrats! Ils me laissent mourir comme le chien l-bas,
qui n'a ni matre ni asile; ils me laissent mourir sans confession, sans
consolation. Faites venir le templier...; c'est un prtre..., il peut
m'tre bon  quelque chose... Mais non; autant vaudrait se confesser au
diable qu' Brian de Bois-Guilbert, qui ne croit ni au ciel ni 
l'enfer. J'ai entendu des vieillards parler de prires..., de prires
prononces de leurs propres bouches... On n'a pas besoin pour cela de
corrompre un faux prtre, ni d'intercder auprs de lui...; je vais
prier...; mais non..., je... je n'ose...

Est-il bien possible, dit une voix grle et casse qui se fit entendre
tout prs de son lit, est-il possible que Rginald Front-de-Boeuf ait
dit qu'il existait quelque chose qu'il n'osait point faire? La
conscience bourrele de Front-de-Boeuf, que les souffrances du corps
rendaient encore plus timore, entendit, dans cette trange interruption
de son soliloque, la voix d'un de ces dmons qui, d'aprs les ides
superstitieuses de cette poque, assigent les lits des mourans pour
distraire leurs penses et les empcher de se livrer  des mditations
qui auraient en vue leur bien-tre ternel. Il frmit; tous ses membres
se roidirent; mais, reprenant bientt sa rsolution ordinaire: Qui est
l? s'cria-t-il; qui es-tu, toi qui oses rpter mes paroles d'un ton
qui ressemble au croassement de l'oiseau de la nuit? viens  ct de mon
lit afin que je puisse te voir.--Je suis ton mauvais ange, Rginald
Front-de-Boeuf, rpondit la voix.--Si tu es rellement un dmon,
rpliqua le chevalier mourant, montre-toi sous ta forme corporelle, et
ne crois pas que je me laisse intimider. Par la Ghenne ternelle, si je
pouvais lutter corps  corps contre les horreurs qui m'entourent de tous
cts et sous toutes les formes, comme je l'ai fait contre les dangers
de ce monde, ni le ciel ni l'enfer ne pourraient se vanter de m'avoir
fait trembler.

Pense  tes crimes, Rginald Front-de-Boeuf, dit la voix; pense  ta
rvolte,  tes rapines, aux meurtres que tu as commis. Qui a excit le
licencieux Jean  prendre les armes contre son pre, dont les cheveux
sont blanchis par l'ge;  faire la guerre  son gnreux frre?--Que
tu sois un mauvais ange, un prtre ou un dmon, rpliqua Front-de-Boeuf,
tu en as menti par ta gorge. Ce n'est pas moi qui ai excit Jean  la
rbellion..., ce n'est pas moi seul...; il y avait cinquante chevaliers
et barons, la fleur des provinces mditerranes...; jamais plus vaillans
guerriers n'ont tenu la lance en arrt... Faut-il que je sois
responsable, moi seul, de la faute de cinquante? Dmon infernal! je
brave tes menaces; retire-toi; cesse de rder autour de ma couche. Si tu
es un mortel, laisse-moi mourir en paix; si tu es un dmon, ton heure
n'est pas encore venue.--Mourir en paix! rpta la voix; non, tu ne
mourras pas en paix; mme  l'instant de la mort l'image de tes meurtres
passera devant toi: tu entendras les gmissemens qui ont fait retentir
les votes de ce chteau; tu verras mme le sang dont les planchers sont
tout rouges.

Ne crois pas m'intimider par ces discours remplis d'une vaine malice,
rpondit Front-de-Boeuf avec un sourire sombre et forc. Le juif
mcrant... ce sera pour moi un mrite auprs du ciel de l'avoir trait
comme je l'ai fait; car, s'il en tait autrement, d'o vient que l'on
canonise ceux qui ont tremp leurs mains dans le sang des Sarrasins?
Quant aux porchers saxons que j'ai tus, c'taient des ennemis de ma
patrie, de mon lignage et de mon seigneur suzerain. Ah, ah! tu vois que
tu ne peux trouver le dfaut de mon armure. Es-tu parti? es-tu rduit au
silence?--Non, dtestable parricide! rpondit la voix; pense  ton
pre; pense  sa mort; pense  la salle du banquet inonde de son sang
rpandu par la main de son fils.

Ah! reprit le baron, aprs un long moment de silence, puisque tu sais
cela, tu es vritablement le pre du mal, et tu connais toutes choses,
comme le disent les moines. Je croyais ce secret renferm dans mon sein
et dans celui d'une autre personne, ma tentatrice, la complice de mon
crime. Pars, mauvais gnie! laisse-moi, et va chercher la sorcire
saxonne, Ulrique seule pourrait te dire ce qu'elle et moi seul avons vu.
Va, te dis-je, va trouver celle qui lava les blessures, redressa et
arrangea le cadavre, et donna  une mort violente l'apparence d'une mort
ordinaire et naturelle. Va la trouver, celle qui fut ma tentatrice,
l'excrable complice, l'affreux appt de ce forfait; qu'elle ait, comme
moi, un avant-got des tourmens de l'enfer.--Elle les prouve dj,
dit Ulrique, s'approchant et se plaant devant le lit de Front-de-Boeuf;
depuis long-temps elle boit dans cette coupe, qu'elle trouve moins amre
en voyant que tu la partages. Ne grince pas les dents, Front-de-Boeuf;
ne roule pas les yeux; ne serre pas le poing, et ne lve pas ton bras
sur moi avec cet air menaant; ce bras, qui, comme celui d'un de tes
anctres  qui ses exploits valurent le nom de Front-de-Boeuf, aurait
pu, d'un seul coup, fracasser la tte d'un taureau des montagnes, est 
prsent nerv et impuissant comme le mien.--Vile et sanguinaire
sorcire! rpliqua Front-de-Boeuf; dtestable hibou! c'est donc toi qui
viens gmir de joie  la vue des dcombres qui sont aussi ton
ouvrage?--Oui, Rginald Front-de-Boeuf, rpondit-elle, c'est Ulrique,
c'est la fille de Torquil Wolfganger que tu as gorg, c'est la soeur de
ses deux fils massacrs, c'est elle qui te redemande,  toi et  ta
maison, son pre, ses frres, son nom, son honneur, et tout ce qu'elle a
perdu par le nom de Front-de-Boeuf; songe aux injures que j'ai reues,
et rponds-moi si je ne dis pas la vrit. Tu as t mon mauvais ange,
et je veux tre le tien; je veux te poursuivre jusqu'au dernier moment
de ton existence.

Excrable furie! rpondit Front-de-Boeuf, jamais tu ne seras tmoin de
ce moment. Hol! Gilles, Clment et Eustache! Saint-Maur et tienne!
qu'on saisisse cette maudite sorcire, et qu'on la prcipite du haut des
murailles! la tratresse nous a livrs aux Saxons. Hol! Clment,
Saint-Maur! o tes-vous donc, lches coquins?--Appelle-les, de
nouveau, vaillant baron, dit la vieille furie avec un horrible sourire
de moquerie, appelle tous tes vassaux autour de toi; menace des tortures
et de la prison ceux qui tarderont  se rendre  tes ordres; mais sache,
baron puissant, continua-t-elle en changeant tout  coup de ton, que tu
n'obtiendras ni rponse, ni secours, ni obissance de leur part. coute
ces sons pouvantables; car en cet instant le tumulte produit par la
reprise de l'assaut, ainsi que par la dfense, se faisait entendre d'une
manire horrible sur les murs du chteau; ces cris de guerre
t'annoncent la chute de ta maison; la puissance de Front-de-Boeuf, cette
puissance cimente de sang, est branle jusqu'en ses fondemens, et
s'croulera devant les ennemis qu'il a le plus mpriss! Pourquoi
restes-tu tendu ici comme une bte fauve qui n'a plus de force, pendant
que le Saxon donne l'assaut  ta forteresse?

Dieux et dmons! s'cria Front-de-Boeuf, oh! rendez-moi quelque
vigueur, pour que je me trane jusque dans la mle, et que je trouve
une mort digne de mon nom!--Ne l'espre pas, vaillant guerrier,
rpliqua-t-elle, tu ne mourras point de la mort des braves; mais tu
priras comme le renard dans sa tanire, lorsque les paysans auront mis
le feu  tout ce qui l'entoure.--Tu mens, horrible sorcire, s'cria
Front-de-Boeuf; mes soldats sont braves; mes murailles sont fortes et
leves; mes compagnons d'armes ne craindraient pas toute une arme de
Saxons, fussent-ils commands par Hengist et Horsa! le cri de guerre du
templier et des francs-compagnons se fait entendre au dessus du tumulte
de la bataille; et j'en jure par mon honneur, lorsque nous allumerons le
feu pour clbrer notre victoire, il te consumera, toi, ton corps et tes
os; et je vivrai assez long-temps pour apprendre que tu es passe des
feux de ce monde dans ceux de l'enfer, qui n'a jamais vomi sur la terre
un dmon incarn aussi excrable.

Ne te livre pas  cet espoir, rpliqua Ulrique, jusqu' ce que tu en
aies acquis la preuve... Mais non, dit-elle en s'interrompant, tu vas
savoir en cet instant mme le sort qui t'attend, et que ni toute ta
puissance, toute ta force, ni ton courage ne peuvent te faire viter,
quoiqu'il t'ait t prpar par cette faible main. Remarques-tu cette
vapeur paisse et suffocante, qui dj circule en noirs tourbillons dans
cette chambre? as-tu pens que c'taient tes yeux gonfls qui
s'obscurcissaient? que c'tait l'effet de ta difficult de respirer?
Non, Front-de-Boeuf, il y a une autre cause. Te souviens-tu de ce
magasin de bois  brler qui est situ au dessous de ces appartemens?

Femme! s'cria-t-il avec fureur, srement tu n'y as pas mis le feu?
Mais oui, de par le ciel, le chteau est en flammes!--Elles s'lvent
rapidement du moins, dit Ulrique avec le calme le plus affreux; et
bientt un signal avertit les assigeans de presser vivement ceux qui
chercheraient  l'teindre. Adieu, Front-de-Boeuf, que Mista, Schogula,
Zernebock, dieux des anciens Saxons, diables, comme les prtres les
appellent aujourd'hui, te servent de consolateurs  ton lit de mort
qu'Ulrique maintenant abandonne. Mais apprends, si ce peut tre une
consolation pour toi de le savoir, qu'Ulrique va partir avec toi pour la
mme destination, au pays des tnbres, o elle partagera ton chtiment
comme elle a partag tes crimes. Et maintenant, parricide, adieu pour
toujours. Puisse chaque pierre de cette vote trouver une langue[20]
pour rpter ce nom  ton oreille[21].

     Note 20: On reconnat dans ce passage plusieurs imitations de
     la Bible et de Lucain: dans la Bible, c'est la prophtesse
     d'Endor, et dans l'autre la magicienne Erietho.

     Note 21: Les pierres auront des voix, dit Isae dans
     l'criture. A. M.

En achevant ces paroles elle quitta l'appartement, et Front-de-Boeuf put
entendre le bruit que fit la clef dans la serrure, lorsque la vieille
ferma la porte  double tour, tant ainsi au baron toute chance de se
sauver. En proie au plus grand dsespoir, il appela  grands cris ses
serviteurs et ses compagnons. tienne et Saint-Maur! Clment et Gilles!
serai-je consum par les flammes sans tre secouru?  l'aide! au
secours! Brian de Bois-Guilbert! vaillant de Bracy! c'est Front-de-Boeuf
qui vous appelle! c'est votre matre, tratres d'cuyers! c'est votre
alli, c'est votre frre d'armes, chevaliers parjures et sans foi! Que
toutes les maldictions dues aux tratres tombent sur vos ttes de
mcrans! Me laisserez-vous ainsi prir misrablement? Ils ne
m'entendent point; ils ne peuvent m'entendre; ma voix est suspendue au
milieu des clameurs des combattans. La fume devient  chaque instant
plus paisse; le feu perce  travers le plancher. Oh! que ne puis-je
aspirer un peu de l'air pur du ciel, duss-je tre ananti l'instant
d'aprs! Puis, dans le dlire le plus complet du dsespoir, le
malheureux commena tantt  joindre ses cris  ceux des combattans,
tantt  vomir des imprcations contre lui, contre le genre humain et
contre le ciel mme. La flamme brille  travers les nuages de fume,
s'cria-t-il: le dmon marche contre moi sous la bannire de son propre
lment. Loin d'ici, esprit immonde! je ne vais pas avec toi sans mes
camarades; tout, tout est  toi, tout ce qui compose la garnison de ce
chteau. Crois-tu que Front-de-Boeuf soit seul qui doive partir? non; le
mcrant templier, le libertin de Bracy, Ulrique, l'infme, la
sanguinaire Ulrique, les hommes qui m'ont pouss  de telles
entreprises, les chiens de Saxons et les maudits juifs qui sont mes
prisonniers, tous, tous doivent m'accompagner; la plus belle troupe qui
soit jamais partie pour les enfers! Ha, ha, ha! en poussant de grands
clats de rire qui firent retentir les votes de l'appartement. Qui
est-ce qui rit l-bas? cria Front-de-Boeuf d'une voix altre, car le
bruit et le fracas de la bataille n'empchaient pas les chos de
renvoyer  son oreille le bruit de ses propres clats de rire. Qui
est-ce qui a ri l-bas? rpta-t-il; est-ce toi, Ulrique? parle,
sorcire, et je te pardonne; car toi seule ou Satan lui-mme tiez
capables de rire dans un pareil moment. En arrire! hors d'ici!
retire-toi!...

Mais ce serait une impit que de continuer plus long-temps le tableau
du lit de mort du blasphmateur et du parricide.




CHAPITRE XXXI.


    Encore une fois, mes chers amis, montons  la
    brche, ou bien refermons-la avec les cadavres de
    nos braves... Et vous, valeureux chevaliers, vritables
    enfans d'Albion, montrez-nous ici de quelle
    manire vous avez t nourris. Jurons que vous
    emploierez votre force et votre courage d'une faon
    digne de vous.

    SHAKSPEARE. _Le roi Henri V_.

Quoique Cedric ne comptt pas beaucoup sur le message d'Ulrique,
cependant il ne manqua pas d'en faire part au chevalier noir et 
Locksley, qui furent enchants d'apprendre qu'ils avaient dans la place
un ami qui pourrait au besoin leur en faciliter l'entre: aussi
convinrent-ils facilement avec le Saxon qu'il n'y avait qu'un assaut,
sous quelques dsavantages qu'il se prsentt, qui pt les mettre  mme
de dlivrer leurs prisonniers des mains du cruel Front-de-Boeuf, et
qu'il fallait par consquent le tenter.

Le sang royal d'Alfred est en danger, s'cria Cedric.--L'honneur
d'une noble dame est en pril, continua le chevalier noir.--Et, par
l'image de saint Christophe que je porte  mon baudrier, ajouta le brave
officier, n'y et-il d'autre motif que celui de sauver ce fidle
serviteur, le pauvre Wamba, je risquerais la perte d'un de mes membres
plutt que de souffrir qu'on toucht  un de ses cheveux.--Et moi
aussi, dit le moine; car, messieurs, je ne crains pas de dire qu'un
fou... je veux dire... Tenez, messieurs, coutez-moi bien: Lorsque je
vois un fou, qui est membre d'une corporation, habile dans sa
profession, et qui, par sa conversation, peut assaisonner un verre de
vin et le faire goter aussi bien que le ferait une bonne tranche de
jambon, je dis, mes frres, qu'un pareil fou ne manquera jamais d'un
sage ecclsiastique qui priera, et j'ajoute qui combattra pour lui au
besoin, et cela tant que je pourrai dire une messe ou manier une
pertuisane. Et en parlant ainsi, il se mit  brandir sa sourde
hallebarde au dessus de sa tte avec autant de facilit qu'un jeune
berger manie sa houlette. C'est vrai, rvrend pre, s'cria le
chevalier, c'est aussi juste que si saint Dunstan lui-mme et parl.
Maintenant, mon cher Locksley, ne serait-il pas convenable que le noble
Cedric se charget de diriger l'assaut?

Moi? rpondit Cedric; pas du tout: je n'ai jamais tudi l'art de
prendre ou de dfendre ces murailles dans l'enceinte desquelles le
pouvoir tyrannique a tabli son domicile, et que les Normands ont
leves sur cette terre malheureuse. Je veux bien combattre au premier
rang; mais mes camarades savent fort bien que je n'ai jamais t habitu
 la discipline des camps ni  l'attaque des places fortes.--Puisqu'il
en est ainsi, dit Locksley, je me chargerai volontiers du commandement
des archers, et je vous permets de me pendre  l'arbre le plus lev de
cette fort, si un seul des assigs se prsente sur les remparts sans
se sentir percer d'autant de traits qu'il y a de clous de girofle dans
un jambon aux ftes de Nol.--C'est bien dit, s'cria le chevalier
noir, et si on ne me croit pas indigne d'tre employ dans cette
circonstance, et si parmi ces braves gens il s'en trouve quelques uns
qui soient disposs  suivre un vrai chevalier, car je ne crains pas de
me donner ce titre, je suis prt  les mener  l'attaque de ces
remparts, et d'y faire usage de toute l'habilet que je dois  mon
exprience.

Ce fut aprs cette distribution d'emplois entre les chefs que l'on donna
le premier assaut. Le lecteur a dj t instruit du rsultat. Ds que
la barbacane fut prise, le chevalier noir s'empressa de faire part de
cet heureux vnement  Locksley, et de le prier en mme temps de tenir
le chteau en tat d'observation, de manire  empcher les assigs de
rassembler leurs forces pour faire quelque sortie brusque, et tcher de
reprendre l'ouvrage avanc qu'ils venaient de perdre. Le chevalier
dsirait d'autant plus viter cette sortie, qu'il savait que les hommes
qu'il commandait, n'tant que des volontaires trop prcipits dans leurs
mouvemens, nullement exercs, mal arms et ne connaissant aucune
discipline, ne pourraient, dans une attaque soudaine, combattre qu'avec
dsavantage contre les vieux soldats des chevaliers normands, qui
taient bien pourvus d'armes offensives et dfensives, et qui auraient 
opposer au zle et  l'ardeur des assigeans cette grande confiance
qu'inspirent une discipline parfaite et l'habitude du maniement des
armes. Le chevalier employa cet intervalle  faire construire une sorte
de pont flottant, ou plutt un long radeau, au moyen duquel il esprait
pouvoir traverser le foss, malgr la rsistance de l'ennemi. Cette
construction ne pouvait se faire bien promptement; mais les chefs s'en
inquitrent d'autant moins que ce retard donnait  Ulrique le temps
d'excuter son plan de diversion quel qu'il ft.

Cependant, lorsque le radeau fut termin: Il est inutile, dit le
chevalier noir, d'attendre ici plus long-temps; voil le soleil qui
baisse: et d'ailleurs j'ai autre chose qui m'appelle, et qui ne me
permet pas de m'arrter un jour de plus avec vous. D'un autre ct, je
m'tonnerais fort que nous n'eussions pas bientt sur les bras une
troupe de cavaliers venant d'York, si nous ne nous htions d'achever
notre ouvrage. Ainsi, l'un de vous, allez trouver Locksley, pour lui
dire de commencer une dcharge de traits de l'autre ct du chteau, de
se porter en avant, comme pour livrer un assaut. Quant  vous, coeurs
vritablement anglais, secondez-moi, et tenez-vous prts  pousser ce
radeau en travers du foss aussitt que la porte de notre ct
s'ouvrira. Suivez-moi hardiment de l'autre part, et venez m'aider 
dtruire cet angle saillant que vous voyez l-bas au mur principal du
chteau. Que tous ceux d'entre vous qui ne se soucieront pas de venir 
l'attaque, ou qui n'auront pas des armes convenables pour s'exposer,
garnissent le haut de nos ouvrages avancs; qu'ils bandent fortement
leurs arcs et ne manquent pas de balayer les remparts de tout ce qui s'y
prsentera. Noble Cedric, veux-tu te charger du commandement de ceux qui
restent ici?

Non, de par l'me d'Hereward, rpondit le Saxon. Je n'entends rien au
commandement; mais que ma mmoire soit maudite par la postrit si je ne
suis pas un des premiers  te suivre ds que tu auras donn le signal.
C'est ici ma propre querelle et je ne dois tre autre part qu'
l'avant-garde de l'arme.--Considre cependant, noble Saxon, dit le
chevalier, que tu n'as ni haubert, ni corselet, ni d'autre armure que ce
casque, ce petit bouclier et cette pe, et que tout cela est bien peu
de chose.--Tant mieux! rpondit Cedric; je n'en serai que plus lger
pour escalader ces murailles. Tu diras que je me vante, sire chevalier,
mais je te dis que tu verras aujourd'hui la poitrine toute nue d'un
Saxon se prsenter au front de la bataille avec autant d'intrpidit que
jamais tu n'y as vu paratre le corselet de fer d'un Normand.

Puisqu'il en est ainsi, s'cria le chevalier, au nom de Dieu, ouvrez la
porte et lancez le pont flottant. La porte qui conduisait du mur
intrieur de la barbacane au foss et qui correspondait  l'angle
saillant dans le mur principal du chteau s'ouvrit alors tout  coup; et
l'on fit avancer le radeau, qui bientt fit rejaillir l'eau du foss,
s'tendant en longueur d'un bord  l'autre, mais ne formant qu'un
passage glissant et momentan  deux hommes de front pour traverser
depuis les ouvrages avancs jusqu'au chteau. Le chevalier noir, qui
savait combien il tait important de prendre l'ennemi par surprise, se
prcipita sur le radeau, suivi de prs par Cedric, et parvint au bord
oppos. L il commena  frapper  coups redoubls avec sa hache sur la
porte du chteau,  l'abri, du moins en partie, des traits et des
pierres lancs par les assigs, parce qu'il se trouvait sous les dbris
de l'ancien pont-levis, que le templier avait dtruit en se retirant de
la barbacane, et dont une portion tait encore attache au mur, au
dessus de la porte. Ceux qui avaient suivi le chevalier n'avaient pas un
pareil abri; deux furent tus par des carreaux d'arbalte; deux autres
tombrent dans le foss; les autres rentrrent dans la barbacane.

La position de Cedric et du chevalier noir tait maintenant devenue
vraiment critique, et l'aurait t encore davantage, sans la constance
des archers qui taient dans la barbacane  faire pleuvoir une grle de
flches sur les remparts, dtournant ainsi l'attention des assigs qui
les garnissaient, et donnant un peu de rpit aux deux guerriers, qui
sans cela auraient t accabls par le grand nombre de projectiles de
toute espce qu'on lanait sur eux. Il faut le rpter; le pril tait
imminent et le devenait toujours davantage.--N'avez-vous pas de honte?
s'cria de Bracy en s'adressant aux soldats qui l'entouraient. Vous
voulez passer pour des arbaltriers, et vous souffrez que ces deux
misrables maintiennent leur poste sous les murs du chteau? Faites
tomber sur eux le chaperon de ce mur, si vous ne pouvez faire mieux.
Apportez des pics, des leviers et abattez-moi cet norme crneau; leur
indiquant en mme temps une lourde masse de pierres sculptes qui
surplombait du haut du parapet. En ce moment les assigeans aperurent
le drapeau rouge flottant sur l'angle de la tour qu'Ulrique avait
dsign  Cedric. Ce fut le brave Locksley qui le vit le premier, comme
il se rendait en toute hte aux ouvrages avancs, impatient de connatre
les progrs de l'attaque.

Saint Georges! s'cria-t-il; le glorieux saint Georges pour
l'Angleterre, en avant, mes amis! Comment pouvez-vous laisser le bon
chevalier et le noble Cedric attaquer seuls cette porte? Allons, crne
enfroqu, fais voir que tu sais combattre pour ton rosaire... En avant,
mes braves, le chteau est  nous, nous avons des amis dans l'intrieur.
Regardez l-haut ce drapeau, c'est le signal convenu. Torquilstone est 
nous: songez  l'honneur, songez au butin; encore un effort, et nous
sommes matres de la place! En disant ces mots, il banda son arc et
dcocha une flche droit  la poitrine d'un des hommes d'armes, qui,
d'aprs les ordres de de Bracy, tait occup  dtacher un fragment d'un
des crneaux pour le prcipiter sur Cedric et le chevalier noir. Un
second soldat prit des mains du mourant la barre de fer pour achever de
dtacher la pierre; dj il avait russi, lorsque une flche l'atteignit
 la tte et le prcipita mort dans le foss. Les autres furent
pouvants, car aucune armure ne paraissait pouvoir rsister aux traits
du redoutable archer... Allez-vous donc lcher pied, misrables
poltrons! s'cria de Bracy: _Montjoie saint Denis!_ donnez-moi le
levier. En mme temps il se saisit de la barre de fer avec laquelle il
essaya de faire avancer le fragment dj dtach, et qui tait d'un
poids si norme, que dans sa chute il aurait non seulement mis en pices
ce qui restait du pont-levis qui abritait les deux assaillants, mais
mme aurait coul  fond le pont grossier sur lequel ils avaient
travers le foss; tous virent le danger, et les plus hardis, jusqu'au
moine lui-mme malgr son intrpidit, refusrent de mettre le pied sur
le radeau. Trois fois Locksley banda son arc contre de Bracy, et trois
fois la flche fut repousse par l'excellente armure du guerrier.

Maudite soit la trempe espagnole de ta cotte d'armes! dit Locksley; si
elle et t anglaise, mes flches auraient travers cet acier aussi
facilement que si c'et t de la soie, ou de la simple toile. Il se mit
alors  crier: Camarades! amis! noble Cedric! battez en retraite: faites
place  cette masse qui va tomber! Sa voix ne fut pas entendue; car le
bruit et le fracas, occasionn par le chevalier lui-mme en frappant sur
la poterne, aurait couvert le son de vingt trompettes de guerre.  la
vrit, le fidle Gurth s'lana sur le radeau dans le dessein d'avertir
Cedric du danger qu'il courait, ou pour le partager avec lui. Mais cet
avertissement serait arriv trop tard: dj l'immense fragment
chancelait, et les efforts de de Bracy auraient t couronns du succs
si la voix du templier n'et fait retentir  son oreille ces mots
pouvantables: Tout est perdu, de Bracy: le chteau est en
feu!--As-tu perdu la tte? rpliqua le chevalier.--Toute la partie
de l'ouest est embrase, dit le templier: j'ai fait de vains efforts
pour arrter les progrs de l'incendie. Quelque effrayante que ft
cette nouvelle, Brian de Bois-Guilbert l'annona avec ce stoque
sang-froid qui formait la base de son caractre; mais elle ne fut pas
reue avec le mme calme par de Bracy, qui s'cria: Saints du Paradis!
que devons-nous faire? Je fais voeu de donner  saint Nicolas de Limoges
un chandelier d'or massif....

Laisse l ton voeu, dit le templier, et coute-moi: Conduis tes soldats
comme si tu voulais faire une sortie, et ouvre la porte de la poterne;
il n'y a l que deux hommes pour protger le radeau; jette-les dans le
foss, et pousse jusqu' la barbacane, que, de mon ct, je viendrai
attaquer avec les hommes que je ferai sortir par la porte principale. Si
nous pouvons reprendre ce poste, sois sr que nous nous dfendrons
jusqu' ce que nous recevions quelque secours, ou qu'enfin on nous
accorde des conditions honorables.--L'ide n'est pas mauvaise, dit de
Bracy, et je vole  mon poste. Je puis compter sur toi, sans doute?--
la vie et  la mort, rpondit Bois-Guilbert; mais, au nom de Dieu,
dpche-toi.

De Bracy se hta de rassembler sa troupe et de marcher  la poterne,
dont il ordonna d'ouvrir incontinent la porte. Au mme instant le
chevalier noir, avec cette force extraordinaire qui le distinguait, se
prcipita dans le passage en dpit de toute la rsistance de de Bracy et
de sa troupe. Poltrons, s'cria de Bracy, souffrirez-vous donc que deux
hommes nous enlvent le seul moyen de nous mettre en sret?--C'est le
diable, dit un vieux combattant qui cherchait  se garantir de la furie
du chevalier noir.--Eh bien! quand ce serait le diable, rpliqua de
Bracy, faut-il se jeter dans l'enfer pour viter ses griffes? Le feu est
au chteau, misrables! Que le dsespoir vous donne du courage, ou bien
laissez-moi passer, et que j'aille moi-mme me mesurer avec ce vaillant
champion. Il faut avouer que ce Bracy, dans les vnemens de ce jour,
maintint la rputation qu'il s'tait acquise dans les guerres civiles de
cette dsastreuse poque. Le passage vot qui conduisait  la poterne,
et dans lequel les deux vaillans champions combattaient corps  corps,
retentissait des coups violens qu'ils se portaient: de Bracy avec son
pe, et le chevalier noir avec sa lourde hache d'armes.  la fin, le
Normand reut un coup si violent, que, bien qu'il ft en partie amorti
par son bouclier, car autrement il ne s'en serait jamais relev, tomba
d'une telle force en arrire sur son casque, qu'il fut renvers tout de
son long sur le pav.--Rends-toi, de Bracy, dit le chevalier noir en
se penchant sur lui, et tenant contre le grillage de sa visire le fatal
poignard avec lequel les chevaliers se dbarrassaient de leurs ennemis,
et que l'on appelait le poignard de la misricorde; rends-toi, Maurice
de Bracy, secouru ou non, ou tu es mort.--Je ne veux pas me rendre,
rpondit de Bracy d'une voix faible,  un vainqueur que je ne connais
point. Dis-moi ton nom, ou exerce sur moi ta furie; mais il ne sera
jamais dit que Maurice de Bracy a t le prisonnier d'un rustaud, dont
le nom tait inconnu.

Le chevalier noir dit tout bas quelques mots  l'oreille du vaincu. Je
me reconnais ton vritable prisonnier, secouru ou non secouru, rpondit
le Normand, quittant son ton de fiert et d'obstination bien prononce,
et prenant celui de la plus grande soumission.--Rends-toi  la
barbacane, dit le vainqueur d'un ton d'autorit, et l attends mes
ordres.--Mais auparavant, dit de Bracy, laissez-moi vous dire une
chose qu'il vous importe de savoir. Wilfrid d'Ivanhoe est bless et
prisonnier, et il prira dans l'embrasement s'il n'est promptement
secouru.--Wilfrid d'Ivanhoe prisonnier et prs de prir! s'cria le
chevalier noir. Si un seul cheveu de sa tte est atteint par le feu, je
m'en vengerai sur chacun des habitans du chteau. Dis-moi o est sa
chambre?--Monte cet escalier tournant que tu vois l-bas, dit de
Bracy; il conduit  son appartement. Ne veux-tu pas que je t'y
mne?--Non, rpondit le chevalier, va-t'en tout de suite  la
barbacane, et attends-y mes ordres. Je ne me fie pas  toi, de Bracy.

Pendant ce combat et le court monologue qui suivit, Cedric,  la tte
d'un corps de troupes, dans lequel le moine se faisait remarquer,
traversa le pont flottant aussitt que la poterne fut ouverte, et chassa
devant lui les soldats dcourags et dsesprs de de Bracy; les uns
demandrent quartier; d'autres voulurent rsister, mais en vain; le plus
grand nombre s'enfuit vers la cour du chteau. De Bracy lui-mme se
releva, et jeta tristement un coup d'oeil sur son vainqueur qui
s'loignait. Il ne se fie pas  moi, rpta-t-il; hlas! me suis-je
montr digne de sa confiance? Ensuite il ramassa son pe, ta son
casque en signe de soumission, et s'achemina vers la barbacane; dans sa
marche il rencontra Locksley et lui remit son pe.

Comme les flammes faisaient des progrs rapides, elles furent bientt
aperues de la chambre o se trouvait Ivanhoe avec la juive Rbecca, qui
lui prodiguait tous ses soins. Son assoupissement avait t de peu de
dure; car il avait t rveill par le bruit de l'attaque, et Rbecca,
qui  son instante prire s'tait remise  la fentre pour connatre
l'issue du combat et pour l'en instruire, fut pendant quelque temps dans
l'impossibilit de rien distinguer,  cause de la vapeur touffante qui
s'levait de tous cts. Enfin les tourbillons de fume qui vinrent
remplir l'appartement, et les cris de Au feu! de l'eau! qui se firent
entendre malgr tout le tumulte de l'attaque, firent bientt connatre
les progrs de ce nouveau danger. Le chteau est en feu, s'cria
Rbecca, tout est embras! Que faire pour nous sauver?--Fuis, Rbecca,
et mets-toi en sret, dit Ivanhoe; quant  moi, aucun secours humain ne
saurait me sauver.--Je ne fuirai point, dit Rbecca; nous serons
sauvs ou nous prirons ensemble. Et cependant, grand Dieu! mon pre;
mon pre, que va-t-il devenir? En ce moment la porte de l'appartement
s'ouvre, et le templier se prsente dans un ensemble effrayant; car son
armure dore tait brise et ensanglante, et le panache qui ombrageait
son casque tait en partie brl et en partie tombant en flocons
dchirs.

Je te retrouve, dit-il  Rbecca; tu vas voir que je tiens ma promesse
de partager avec toi la bonne et la mauvaise fortune. Il n'y a qu'un
seul passage qui puisse nous conduire dans un lieu de sret. Il m'a
fallu vaincre mille obstacles pour venir te le montrer; allons, suis-moi
 l'instant.--Seule? rpondit Rbecca; non, je ne te suivrai point;
mais si tu es rellement n d'une femme, si tu as la moindre tincelle
d'humanit, si ton coeur n'est pas aussi dur que la cuirasse qui te
couvre, oh! sauve mon vieux pre, sauve ce chevalier bless.--Un
chevalier, rpliqua le templier avec son sang-froid accoutum; un
chevalier, Rbecca, doit se soumettre au sort qui l'attend, soit au
milieu des flammes, soit dans le fort des combats; mais qui est-ce qui
s'embarrasse de savoir o et comment un juif subira le sien?--Guerrier
farouche! dit Rbecca; plutt prir dans les flammes que te devoir mon
salut!--Il ne s'agit pas de choix, Rbecca, rpliqua le templier; tu
as russi une fois  rompre mon dessein; mais il n'y a pas un mortel qui
puisse se vanter de m'avoir tromp deux fois.

 ces mots il saisit la jeune fille, qui fait retentir l'air de ses cris
de terreur, et l'emporte entre ses bras hors de la chambre, sans faire
attention aux menaces et aux injures qu'Ivanhoe vomissait contre lui.
Infernal templier, disait-il d'une voix de tonnerre, opprobre de ton
ordre, laisse l cette fille! tratre de Bois-Guilbert! c'est Ivanhoe
qui te l'ordonne. Sclrat! je veux te percer le coeur.--Sans tes
cris, Wilfrid, dit le chevalier noir, qui entra en ce moment dans la
chambre, je ne t'aurais pas trouv.--Si tu es un vrai chevalier, dit
Ivanhoe, ne t'occupe pas de moi; mets-toi  la poursuite de ce
ravisseur; sauve lady Rowena; cherche le noble Cedric.--Chacun son
tour, rpondit le chevalier noir;  prsent c'est le tien. Et, prenant
Ivanhoe dans ses bras, il l'emporta avec autant de facilit que le
templier en avait eu en enlevant Rbecca, et courut jusqu' la poterne,
o il confia son fardeau aux soins de deux gardes, et rentra dans le
chteau pour aider  sauver les autres prisonniers.

La flamme brillait maintenant dans une des tourelles, d'o elle
s'chappait par les fentres et les meurtrires. Il y avait cependant
des endroits o la grande paisseur des murs et les votes des
appartemens rsistaient au progrs de l'incendie; mais aussi la rage de
l'homme y dployait ses fureurs avec non moins de violence que ne le
faisait autre part cet lment que l'on peut  peine appeler plus
destructeur; car les assigeans poursuivaient les dfenseurs du chteau
de chambre en chambre, et assouvissaient dans leur sang la vengeance qui
depuis long-temps les animait contre les soldats du tyran
Front-de-Boeuf. La majeure partie de la garnison fit une rsistance
opinitre; un petit nombre demanda quartier; mais personne ne l'obtint.
L'air retentissait de gmissemens et du cliquetis des armes; et on avait
peine  marcher sur les planchers glissans, rougis du sang des morts et
des blesss.

 travers cette scne de confusion, on vit se prcipiter Cedric, volant
 la recherche de Rowena, tandis que le fidle Gurth le suivait de prs
dans la mle, oubliant sa propre sret et s'efforant de dtourner les
coups dirigs contre son matre. Le noble Saxon fut assez heureux pour
arriver  l'appartement de sa pupille, justement au moment prcis o,
perdant toute esprance de se sauver, et pressant, avec toute l'angoisse
du dsespoir, un crucifix contre son sein, attendait une mort que tout
lui reprsentait  chaque instant comme plus prochaine. Il la confia aux
soins de Gurth, qu'il chargea de la conduire  la barbacane, avec
laquelle on pouvait maintenant communiquer sans crainte de l'ennemi, ni
s'exposer aux flammes qui n'y taient pas encore parvenues. Cela fait,
le loyal Cedric se hta de se mettre  la recherche de son ami
Athelstane, dtermin  s'exposer  tous les dangers pour sauver le
dernier rejeton des rois saxons. Mais avant que Cedric et pntr
jusqu' l'antique salle dans laquelle il avait t lui-mme prisonnier,
le gnie inventif de Wamba tait parvenu  se procurer la libert, ainsi
qu' son compagnon d'infortune.

Lorsque le tumulte du combat eut fait connatre que l'on tait au plus
fort de l'action, le fou se mit  crier de toute la force de ses
poumons: Saint Georges et le Dragon; le brave saint Georges pour
l'Angleterre! Le chteau est  nous! Et il rendit ces cris encore plus
effrayans en frappant l'une contre l'autre deux ou trois armures
vieilles et rouilles qui se trouvaient parpilles autour de la salle.

Les soldats qui composaient le corps-de-garde post  l'extrieur,
c'est--dire dans l'antichambre, et qui taient dj dans un tat
d'alarme, furent soudain pouvants par les cris de Wamba; et, sans
songer  fermer la porte, coururent annoncer au templier que les ennemis
taient entrs dans la vieille salle. Ds lors il ne fut pas difficile
aux prisonniers de s'chapper, d'abord de l'antichambre, et de l dans
la cour du chteau, maintenant le thtre des derniers efforts des
combattans. Ici se faisait remarquer le fier templier,  cheval, entour
d'une partie de la garnison, infanterie et cavalerie, qui s'taient
rallis autour de leur vaillant chef, dans le dessein de s'assurer de la
dernire chance de retraite et de salut qui leur restt. Le pont-levis
avait t baiss par son ordre, mais le passage tait loin d'tre libre;
car les archers, qui jusqu'alors s'taient borns  lancer leurs flches
contre cette partie du chteau, voyant maintenant l'incendie se propager
et le pont-levis se baisser, se prcipitrent tous ensemble  la porte,
tant pour empcher la sortie de la garnison que pour s'assurer de leur
part du butin avant la ruine totale du chteau. D'un autre cot, ceux
des assigeans qui taient entrs par la poterne taient parvenus jusque
dans la cour, attaquant avec furie le peu de dfenseurs qui restaient et
qui se trouvaient ainsi presss des deux cts  la fois.

Pouss nanmoins par le dsespoir, et encourag par l'exemple de son
intrpide chef, ce dernier reste des dfenseurs du chteau combattit
avec la plus grande valeur; et, quoique bien infrieur en nombre aux
assaillans, il russit plus d'une fois  les repousser. Rbecca, 
cheval, devant un des esclaves sarrasins du templier, tait au milieu de
la petite troupe, et Bois-Guilbert, malgr la confusion occasionne par
la lutte sanglante qui se passait, veillait avec la plus grande
attention  sa sret.  tout instant on le voyait  ses cts, oubliant
le soin de sa propre conservation, la couvrant de son bouclier
triangulaire recouvert d'acier, parfois la quittant en faisant entendre
son cri de guerre, et se prcipitant au milieu des ennemis pour faire
mordre la poussire  ceux qui se prsentaient les premiers, puis il
retournait  l'instant  ct de celle qu'il protgeait.

Athelstane, qui, comme on sait, tait un peu indolent  la vrit, mais
nullement poltron, examinait avec attention tout ce qui, sous ce costume
de femme, pouvait lui faire reconnatre celle que le templier ne perdait
pas de vue, et dans lequel son instinct ou sa jalousie le portrent 
voir Rowena, qu'il convoitait, pour la faire disparatre en dpit de ses
gardiens; Par l'me de saint douard, dit-il, je la dlivrerai des
mains de ce trop orgueilleux chevalier, et je le ferai tomber sous mes
coups.

Prenez garde, dit le railleur Wamba, pour vouloir trop se presser on
pche une grenouille au lieu d'un poisson. Par ma marotte, ce n'est pas
l lady Rowena; voyez ces longs cheveux noirs... Ou bien, si vous ne
distinguez pas le blanc du noir, vous pouvez marcher si vous voulez;
quant  moi, je ne vous suis point; je n'irai pas me faire rompre les os
sans savoir pour qui... Et puis, vous voil sans armure... Prenez-y
garde, jamais bonnet de soie n'a rsist  un acier bien tremp... Ah!
vous voulez absolument vous jeter dans l'eau; eh bien! vous serez
mouill... _Deus vobiscum_, archi-vaillant chevalier Athelstane! En
achevant ces mots, il s'loigna du Saxon, qu'il avait jusque l retenu
par sa tunique.

Relever de terre une masse d'armes que la main d'un soldat expirant
venait d'abandonner, se prcipiter sur la troupe du templier, frappant
rapidement  droite et  gauche et renversant un guerrier  chaque coup,
ne fut pour le robuste et vigoureux Athelstane, alors anim d'une fureur
extraordinaire, que l'oeuvre d'un moment; il se trouva bientt  peu de
distance de Bois-Guilbert,  qui il cria d'une voix de tonnerre:  moi,
poltron de templier! Laisse l celle que tu es indigne de toucher; 
moi, chef d'une bande de voleurs et d'assassins!--Chien que tu es,
rpondit le templier, en grinant les dents, je vais t'apprendre 
blasphmer ainsi l'ordre sacr du temple de Sion, et au mme instant,
faisant faire une demi-volte  son cheval, puis une demi-courbette vers
le Saxon, et se levant sur les triers, de manire  profiter de tout
l'avantage qu'allait lui donner la descente du cheval, il assna un coup
pouvantable sur la tte d'Athelstane.

Wamba avait bien eu raison de dire que bonnet de soie ne rsistait pas 
acier bien tremp. Le sabre du templier tait si tranchant, qu'il fit
voler en clats le manche, quoique trs dur et garni de fortes lanires,
de la hache d'armes que le malheureux Saxon avait leve pour parer le
coup, et descendit avec une telle violence sur sa tte, qu'il le
renversa dans la poussire.

Ah! te voil donc, Baucan, s'cria Bois-Guilbert; ainsi prissent tous
les ennemis des chevaliers du Temple! Et profitant de l'tat de
consternation dans lequel les ennemis taient plongs par la chute
d'Athelstane, il s'cria: Que ceux qui veulent se sauver me suivent, en
s'lanant vers le pont-levis, qu'il traversa en dpit des archers qui
voulaient s'y opposer. Il fut suivi par ses Sarrasins et par cinq ou six
hommes d'armes qui taient remonts sur leurs chevaux. Le templier
courut quelque danger dans sa retraite,  cause du grand nombre de trais
lancs sur lui et sur sa troupe; mais cela ne l'empcha pas de faire le
trajet au galop, pour arriver  la barbacane, pensant qu'il tait
possible que de Bracy s'en ft empar, d'aprs le plan qu'il avait
concert avec lui.

De Bracy! De Bracy! s'cria-t-il, es-tu l?--Oui, rpondit de Bracy,
mais j'y suis prisonnier.--Puis-je te secourir? demanda
Bois-Guilbert.--Non, rpondit de Bracy; je me suis rendu, secouru, ou
non secouru, et je serai fidle  ma parole. Sauve-toi; les faucons sont
lchs... Mets la mer entre toi et l'Angleterre... Je n'ose t'en dire
davantage.--Eh bien! rpliqua le templier, puisque tu veux rester l,
souviens-toi que j'ai dgag ma parole de  la vie et  la mort. Quant
aux faucons, qu'ils soient o ils voudront, je m'imagine que les murs de
la prceptorerie de Templestowe seront pour moi un abri suffisant, et
c'est l que je vais me rendre, comme le hron dans sa retraite.  ces
mots il mit son cheval au galop et disparut avec sa suite.

Ceux des assigs qui n'avaient pas abandonn le chteau, continurent 
se battre en dsesprs, aprs le dpart du templier, non qu'ils eussent
aucun espoir de vaincre, mais parce qu'ils n'attendaient point de
quartier. Le feu se propageait rapidement dans toutes les parties du
chteau, lorsqu'on aperut sur une des tourelles Ulrique, qui l'avait
allum, semblable  une des furies dont les anciens nous ont donn la
description[22], faisant entendre un chant de guerre, pareil  celui
qu'entonnaient sur le champ de bataille les scaldes des Saxons
lorsqu'ils taient encore plongs dans les erreurs du paganisme. Ses
longs cheveux gris flottaient derrire sa tte dcouverte. On voyait
dans ses yeux l'ivresse dlicieuse de la vengeance satisfaite le
disputer au feu de la folie la plus dlirante; et sa main brandissait
une quenouille, comme si elle et voulu se comparer  l'une des Parques
filant et coupant le fil de la vie humaine[23]. La tradition nous a
conserv quelques unes des strophes de l'hymne barbare que dans cet
accs de dmence elle chanta au milieu de cette scne de carnage et
d'embrasement.

     Note 22: Les furies Scandinaves avaient nom _Walkyries_.
     Montes sur des coursiers agiles, elles s'lanaient, le
     glaive  la main, dans la mle, et choisissaient les braves
     qui allaient prir, pour les conduire  l'lyse de leur
     dieu.

     Note 23: Les parques des Saxons avaient de l'analogie avec
     celles des anciens A. M.

I.

Aiguisez le brillant acier, enfans du blanc dragon[24]! Allume la
torche, fille d'Hengist[25]! Ce n'est pas pour tre employ au banquet
que l'acier brille; il est dur, large, et sa pointe est acre. Ce n'est
pas pour aller  la chambre nuptiale que s'allume la torche; la vapeur
qui en sort, la flamme qu'elle jette, sont colores de bleu par le
soufre dont elle est compose. Aiguisez vos poignards; le corbeau fait
entendre ses croassemens! Allumez vos torches; Zernebock[26] remplit
l'air de ses aboiemens. Aiguisez le brillant acier, fils du dragon!
Allume ta torche, fille d'Hengist![27]

     Note 24: Armoiries d'un guerrier Scandinave.

     Note 25: Premier Saxon qui, avec son frre Horsa, foula le
     sol britannique en 449.

     Note 26: Un des gnies du mal, dans la religion saxonne.

     Note 27: Fille de Hengist veut dire Saxonne. A. M.

II.

Le nuage sombre est descendu bien bas sur le chteau du thane. L'aigle
fait entendre ses cris perans; il plane au dessus de leurs ttes. Cesse
tes cris, vorace habitant des rgions thres; ton banquet se prpare!
Les filles de Valhalla sont attentives  cette scne; la race d'Hengist
leur enverra des convives. Secouez vos tresses noires, filles de
Valhalla, que les sons que vous faites rendre  vos tambourins expriment
votre froce joie!

Plus d'un personnage hautain, plus d'un guerrier fameux, viendront
s'asseoir  votre table.

III.

La nuit qui s'avance devient plus noire sur le chteau du thane; les
nuages amoncels se rassemblent  l'entour; bientt ils seront rouges
comme le sang du vaillant guerrier! Le destructeur des forets hrissera
contre eux sa crte enflamme. C'est lui dont la flamme brillante
consume les palais; il fait ondoyer son immense bannire nuance de
pourpre fonc, au dessus des valeureux combattans; rien ne lui plat
autant que le cliquetis des pes et le choc des boucliers: il aime 
s'abreuver du sang qui jaillit tout bouillant et comme en sifflant de la
blessure.

IV.

Tout doit prir! Le glaive fend le casque; la lance traverse l'armure la
mieux trempe; le feu dvore l'habitation des princes; les machines
dtruisent les murailles et les retranchemens; tout doit prir! La race
d'Hengist n'est plus! le nom de Horsa ne se prononce plus! Fils du
glaive, ne reculez donc point devant votre destin mille fois rigoureux;
trempez vos pes dans le sang; qu'elles boivent ce sang comme vous
buviez du vin. Rjouissez-vous au banquet du carnage,  la lueur des
flammes qui l'entourent! Faites usage de vos excellens glaives, tandis
que votre sang est encore chaud, et que ni crainte ni piti ne vous
attendrissent, car la vengeance n'a qu'un moment; la haine la plus forte
a un terme! Moi-mme il faut que je prisse.

Les flammes, ayant maintenant surmont tous les obstacles, s'levaient
vers le ciel en formant une colonne immense qu'on pouvait apercevoir de
tous les lieux situs  de grandes distances  la ronde. Chaque tour,
chaque toit, chaque plancher, tombaient successivement avec un fracas
pouvantable, en sorte que les combattans furent obligs de sortir de la
cour. Les vaincus, dont il ne restait qu'un petit nombre, s'chapprent
et se rfugirent dans le bois voisin. Quant aux vainqueurs, rassembls
en groupes nombreux, ils contemplaient avec un tonnement ml de
crainte et d'effroi cette masse de feu, qui donnait aux flammes cette
teinte rougetre que l'on voyait se rflchir ensuite sur les figures et
les armes des combattans. La Saxonne Ulrique, en extase  la vue de tant
d'horreurs, resta long-temps visible dans le poste lev o elle s'tait
place, agitant ses bras de tous cts, comme pour exprimer la joie
qu'elle ressentait, et s'applaudissant du rsultat de l'incendie qu'elle
avait allum. Enfin la tourelle s'croula avec un fracas pouvantable,
et Ulrique prit au milieu des flammes qui avaient consum son tyran. Un
silence de stupeur, qui rgna pendant quelques instans, donna la juste
mesure des profondes impressions que cette catastrophe faisait natre
dans l'me des combattans, dont l'immobilit ne fut interrompue que par
leurs signes de croix. On entendit alors la voix de Locksley, qui
s'cria: Archers, poussez des cris d'allgresse! le repaire de la
tyrannie a disparu. Que chacun de vous apporte son butin  notre
rendez-vous ordinaire du trysting-tree[28],  Harthill-Walk; c'est l
qu' la pointe du jour nous en ferons un juste partage entre nos troupes
et celles de nos dignes auxiliaires dans ce grand acte de vengeance.

     Note 28: _Tryste_, mot cossais qui veut dire un lieu de
     rendez-vous pour une foire ou un march. Ici _trysting-tree_
     est l'arbre au pied duquel Locksley invite ses compagnons 
     se runir pour recevoir leur part du butin. Ce mot et
     beaucoup d'autres ont t passs sous silence par M.
     Defauconpret. A. M.




CHAPITRE XXXII.


    Crois-moi, chaque tat doit avoir ses lois;
    les royaumes ont leurs dits; les cits ont leurs chartes;
    le proscrit lui-mme qui s'est retir dans les forts
    conserve encore un reste de discipline civile;
    car, depuis le jour o Adam entoura ses reins
    d'un tablier de feuillage, l'homme a commenc
     vivre en socit avec l'homme; et les lois
    ont t faites pour rendre cette union plus troite.
    _Ancienne comdie_.

L'aurore clairait dj les parties les moins touffues de la fort. Les
perles de la rose tincelaient sur chaque branche verdoyante. La biche,
quittant son gte plac au milieu de la haute fougre, conduisait son
faon timide dans les sentiers plus couverts du bois, o aucun chasseur
ne s'tait encore rendu pour attendre ou pour intercepter au passage le
cerf majestueux, marchant  la tte de son troupeau, le front par de sa
ramure. Tous les proscrits taient rassembls autour du grand chne, 
Harthill-Walk, o ils avaient pass la nuit pour rparer leurs forces
aprs les fatigues du sige, les uns buvant, les autres dormant,
plusieurs coutant ou faisant eux-mmes le rcit des vnemens du jour,
et calculant la valeur du butin que la victoire avait mis  la
disposition de leur chef.

Les dpouilles taient en effet considrables; car bien que beaucoup
d'objets eussent t la proie des flammes, nanmoins on voyait une
grande quantit de vaisselle plate; plusieurs riches armures, des
vtemens splendides, taient tombs au pouvoir des proscrits, qui
avaient donn des preuves de courage et d'intrpidit, et qui d'ailleurs
ne reculaient devant aucun danger lorsqu'il s'agissait d'une aussi riche
rcompense. Toutefois, les lois de l'association taient tellement
svres, qu'il ne se trouva pas un seul individu parmi eux qui et
l'ide de s'approprier la moindre partie du butin, en sorte que tout fut
apport  la masse, pour que le chef en ft la rpartition.

Le lieu du rendez-vous tait un vieux chne, qui n'tait cependant pas
le mme sous lequel Locksley avait conduit Gurth et Wamba au
commencement de notre histoire, mais un autre qui s'levait au milieu
d'un amphithtre champtre, distant d'un demi-mille du chteau dmoli
de Torquilstone. Ce fut en cet endroit que Locksley prit sa place, sur
un trne de gazon, sous les branches entrelaces de l'arbre immense, et
sa troupe se rangea en demi-cercle autour de lui. Il invita le chevalier
 prendre place  sa droite et Cedric  s'asseoir  sa gauche.

Pardonnez la libert que je prends, nobles seigneurs, dit-il, mais dans
ces forets je suis monarque; c'est ici mon royaume, et mes sauvages
sujets respecteraient peu ma puissance, si, dans mes propres domaines,
je cdais ma place  aucun mortel. Mais  prsent, qui de vous a vu
notre chapelain? o est notre joyeux moine? Une messe commence trs bien
les travaux de la journe parmi des chrtiens. Personne n'avait vu le
clerc de Copmanhurst. Que Dieu dirige nos pressentimens! ajouta le chef
des proscrits; j'espre que son absence ne vient que  ce qu'il s'est
oubli un peu plus long-temps qu'il ne faut auprs de la bouteille.
Quelqu'un l'a-t-il vu depuis la prise du chteau?--Je l'ai vu, dit
Miller, fort affair aprs la porte d'une cave, jurant par tous les
saints du calendrier qu'il goterait des vins de Gascogne de
Front-de-Boeuf.--Et nous prservent tous les saints, autant qu'ils
sont, dit le capitaine, qu'il ait bu trop largement de ces bons vins, et
qu'il ait t enseveli sous les ruines du chteau! Pars tout de suite,
Miller; prends du monde avec toi; cherche  reconnatre l'endroit o tu
l'as vu; puise de l'eau dans le foss pour arroser les dcombres encore
fumantes de la forteresse. Plutt les faire enlever pierre par pierre
que de perdre mon brave gros moine!

Le grand nombre de ceux qui s'offrirent pour ce service, si l'on
considre que l'on tait au moment de faire une distribution
intressante du butin, montra combien chacun avait  coeur la sret du
pre spirituel de la troupe. En attendant, dit Locksley, procdons au
partage; car, ne nous y trompons point, lorsque le bruit de notre
tonnant succs se sera rpandu, les troupes de de Bracy, de Malvoisin
et des autres allis de Front-de-Boeuf vont se mettre en mouvement pour
nous attaquer, et il serait  propos de songer de bonne heure  notre
sret. Puis se tournant vers le Saxon: Noble Cedric, dit-il, ce butin
est divis en deux parts, choisis celle que tu prfreras, pour servir
de rcompense  tes hommes d'armes qui nous ont aids dans notre
entreprise.

Brave archer, rpondit Cedric, mon coeur est accabl de tristesse. Le
noble Athelstane de Coningsburgh n'est plus, Athelstane, le dernier
rejeton du saint roi confesseur. Avec lui ont pri des esprances qui ne
peuvent plus renatre. Une tincelle a t teinte par son sang qu'aucun
souffle humain ne peut rallumer. Mes gens,  l'exception du petit nombre
que vous voyez ici, n'attendent que ma prsence pour transporter ses
tristes mais respectables dpouilles dans leur dernire demeure. Lady
Rowena dsire retourner  Rotherwood, et il faut qu'elle soit escorte
par des forces suffisantes. Je devrais par consquent tre dj parti;
mais j'ai diffr mon dpart, non pour partager le butin, car je prends
 tmoin Dieu et saint Withold, que ni moi ni les miens n'en toucherons
la valeur d'un liard; mais parce que je voulais te faire mes
remerciemens  toi et  tes braves archers, pour la vie et l'honneur que
vous nous avez sauvs!

Mais enfin, reprit Locksley, nous n'avons fait tout au plus que la
moiti de l'affaire; prends donc dans le butin de quoi rcompenser tes
voisins et tes confdrs.--Je suis assez riche pour les rcompenser
moi-mme, rpondit Cedric.--Et il y en a quelques uns, dit Wamba, qui
ont t assez aviss pour se rcompenser par eux-mmes; ils ne s'en
retournent pas les mains tout--fait vides. Nous ne portons pas tous la
livre bigarre.--Je n'ai rien  leur dire, ajouta Locksley; nos lois
n'obligent que nous seuls.--Mais toi, mon pauvre garon, dit Cedric se
retournant et embrassant son fou, comment puis-je te rcompenser, toi
qui n'as pas craint de te laisser charger de chanes et d'exposer ta vie
pour moi? Tous m'ont abandonn, le pauvre fou seul m'est rest fidle.

Une larme, prte  s'chapper, brillait dans l'oeil du digne thane,
pendant qu'il parlait ainsi, et qu'il donnait une preuve de sensibilit
si profonde, que mme la mort d'Athelstane n'avait pu lui arracher; mais
il y avait dans l'attachement _mi-instinctif_ de son fou quelque chose
qui lui causait une motion plus vive que celle mme qui est l'effet de
la douleur.

Ah, ma foi! dit le fou en se dgageant des caresses de son matre, si
vous payez mes services avec l'eau de vos yeux, il faudra donc que le
fou se mette  pleurer aussi par compagnie, et alors que devient sa
profession? Mais coutez, mon oncle, si vous avez rellement le dessein
de me faire plaisir, ayez la bont de pardonner  mon camarade Gurth
d'avoir drob une semaine  votre service, pour la consacrer  celui de
votre fils.

Lui pardonner! s'cria Cedric; je veux non seulement lui pardonner,
mais mme le rcompenser. Approche, Gurth, et mets-toi  genoux. Le
porcher fut  l'instant aux pieds de son matre. Tu n'es plus THEOW et
ESNE; tu n'es plus serf, dit-il en le touchant avec une baguette, mais
FOLKFREE et SACLESS[29]; tu es entirement libre, en ville et hors
ville, dans les bois comme dans les champs. Je te donne un arpent de
terre dans mon domaine de Walbrugham transport de moi et des miens 
toi et aux tiens, ds  prsent et  toujours, et que la maldiction de
Dieu tombe sur la tte de celui qui contredit ce que je dis.

     Note 29: Nous conservons ces mots saxons, qui signifient:
     _theow esne_, esclave; et _folkfree_, libre ou affranchi. A.
     M.

Ravi de n'tre plus serf, mais d'tre libre et propritaire, Gurth se
releva promptement, et bondit deux fois en l'air presque  la hauteur de
sa tte. Un serrurier et une lime! s'cria-t-il, pour faire tomber ce
collier du cou d'un homme libre. Mon noble matre, vous avez doubl mes
forces par cet acte de gnrosit: aussi combattrai-je pour vous avec
double courage. Je me sens anim d'un esprit libre. Je suis un homme
tout chang et sur moi et  l'gard de tout ce qui m'entoure. Ah Fangs!
continua-t-il, car ce chien fidle, voyant les transports de joie de son
matre, se mit  sauter sur lui pour lui exprimer sa sympathie;
reconnais-tu encore ton matre?--Oui, dit Wamba, Fangs et moi, nous
te reconnaissons encore, quoique nous devions encore nous soumettre 
garder le collier; mais c'est toi qui probablement nous oublieras et qui
t'oublieras toi-mme.--Je m'oublierai vritablement moi-mme, si je
t'oublie, mon fidle camarade, dit Gurth; et si la libert pouvait te
convenir, ton matre ne te laisserait pas long-temps soupirer aprs
elle.--Va, camarade Gurth, dit Wamba, ne crois pas que je sois jaloux;
le serf est assis au coin du feu, pendant que l'homme libre est oblig
de prendre les armes; et comme le dit fort bien Oldhelen de Malmsbury:
Mieux vaut fou au banquet, que sage  la bataille.

On entendit alors un bruit de chevaux, et l'on vit paratre lady Rowena,
au milieu d'une nombreuse cavalerie, et suivie d'un plus fort
dtachement d'infanterie, exprimant par le cliquetis de leurs armes la
joie qu'ils prouvaient de la voir remise en libert. Elle tait
richement vtue et monte sur un palefroi bai fonc. Elle avait repris
toute la dignit de son maintien,  l'exception que son visage, plus
ple qu' l'ordinaire, faisait assez connatre que son me avait eu
beaucoup  souffrir. Son aimable visage, sur lequel voltigeait encore un
lger nuage de tristesse, laissait nanmoins apercevoir un rayon
d'esprance pour l'avenir, aussi bien qu'un sentiment de reconnaissance
envers ceux qui avaient tout rcemment contribu  sa dlivrance. Elle
savait qu'Ivanhoe tait en lieu de sret, et qu'Athelstane tait mort.
La certitude qu'elle avait acquise au sujet du premier l'avait remplie
d'une joie bien sincre; et si elle ne fit point paratre le plaisir que
lui causait la nouvelle du second vnement, on lui pardonnera sans
doute d'avoir senti de quel avantage il tait pour elle, puisqu'elle se
trouvait par l dlivre de la crainte de nouvelles perscutions de la
part de Cedric, qui ne l'avait jamais contrarie sur aucun autre sujet.

Lorsque lady Rowena fit avancer son cheval vers le lieu o Locksley
tait assis, ce fier archer et tous ceux qui l'entouraient se levrent,
comme par un instinct gnral de courtoisie. Ses joues se colorrent au
moment o, avec un geste gracieux et faisant une profonde inclination
qui entremla un instant les tresses flottantes de ses beaux cheveux
avec la crinire de son palefroi, elle tmoigna en peu de mots sa
reconnaissance envers Locksley et ses autres librateurs Que Dieu vous
bnisse, braves archers! dit-elle en finissant; que Dieu et Notre-Dame
vous bnissent pour avoir si courageusement affront les prils afin de
soutenir la cause des opprims. Si quelqu'un d'entre vous a faim, qu'il
se rappelle que Rowena a de quoi le nourrir. Si vous avez soif, j'ai
chez moi plusieurs tonneaux de vin et de bire brune; et si les Normands
viennent vous chasser de ces retraites, lady Rowena a des forts dont
elle est matresse absolue, et que ses braves librateurs pourront
parcourir en toute libert.

Mille grces, noble dame! dit Locksley; mille remerciemens pour mes
compagnons et pour moi-mme; mais vous avoir dlivre est une action qui
porte avec elle sa rcompense. Nous en faisons parfois dans nos forts
qui ne sont rien moins que mritoires, mais la dlivrance de lady Rowena
peut tre regarde comme une expiation.

Aprs s'tre incline de nouveau sur son palefroi, lady Rowena tourna
son cheval pour partir; mais s'tant arrte un instant pendant que
Cedric, qui devait l'accompagner, faisait aussi ses adieux, elle se
trouva inopinment tout  ct du prisonnier de Bracy. Il tait debout
sous un arbre, plong dans de profondes mditations, les bras croiss
sur la poitrine, et lady Rowena esprait pouvoir passer sans en tre
remarque. Il leva les yeux cependant; et lorsqu'il la vit devant lui,
une rougeur occasionne par la honte vint colorer son joli visage. Il
resta quelques momens dans un tat d'irrsolution, puis s'avanant vers
elle, il saisit la bride de son palefroi, et mettant un genou  terre:
Lady Rowena, dit-il, daignera-t-elle jeter un regard sur un chevalier
captif, sur un soldat dshonor?

Sire chevalier, rpondit-elle, dans des entreprises telles que la
vtre, le vritable dshonneur ne vient pas d'avoir chou, mais bien
d'avoir russi.--Le triomphe, noble dame, rpondit de Bracy, doit
adoucir l'amertume du ressentiment. Que lady Rowena daigne me dire
qu'elle pardonne la violence occasionne par une passion malheureuse, et
elle apprendra bientt que de Bracy sait profiter d'occasions plus
honorables de la servir.--Je vous pardonne, sire chevalier, dit-elle;
mais c'est comme chrtienne.--Cela signifie, dit Wamba, qu'elle ne lui
pardonne pas du tout.--Mais, continua lady Rowena, je ne pardonnerai
jamais la misre et la dsolation que votre folie a occasionnes.--Lche
la bride du cheval de cette dame, dit Cedric en s'avanant. Par le
soleil qui nous claire et sans la honte qui me retient, je te clouerais
 la terre avec ma javeline: mais sois bien assur, Maurice de Bracy,
que tu paieras cher la part que tu as prise dans cette infme
action.--On a beau jeu  menacer un prisonnier, dit de Bracy; mais
vit-on jamais un Saxon prouver le moindre sentiment de courtoisie?
Reculant alors deux pas, il laissa lady Rowena se remettre en marche.

Cedric, avant de partir, exprima sa reconnaissance particulire envers
le chevalier noir, et le pressa vivement de l'accompagner  Rotherwood.
Je sais, dit-il, que vous autres chevaliers errans, vous aimez 
promener votre fortune  la pointe de votre lance, et que vous vous
occupez fort peu de terres ou d'autres proprits; mais la gloire des
armes est une matresse inconstante, et un domicile assur, un chez soi
est parfois un objet bien digne de fixer les dsirs, mme du champion
dont la profession est de mener une vie errante. Tu t'es conquis un
domicile dans le chteau de Rotherwood, noble chevalier. Cedric est
assez riche pour rparer les torts de la fortune, et tout ce qu'il
possde appartient  son librateur. Viens donc  Rotherwood, non comme
un hte, mais comme un fils, ou comme un frre.

Cedric m'a dj rendu riche, rpondit le chevalier; il m'a mis  mme
de savoir apprcier les vertus d'un Saxon. J'irai  Rotherwood, brave
Saxon, et cela avant peu; mais en ce moment des motifs d'un intrt
pressant m'empchent de m'y rendre. Au reste, il est possible que,
lorsque j'y viendrai, je te demande de m'octroyer un don qui mette toute
ta gnrosit  l'preuve.--Il est octroy avant d'tre demand, dit
Cedric en frappant aussitt de sa main la main gantele du chevalier; il
est octroy, quand mme il s'agirait de la moiti de ma fortune.--Ne
promets pas si lgrement, dit le chevalier du cadenas, et nanmoins,
j'ai grand espoir d'obtenir le don que je demanderai; jusque l, adieu!

Il me reste  vous dire, ajouta le Saxon, que pendant les crmonies
funraires qui auront lieu pour le noble Athelstane, j'habiterai son
chteau de Coningsburgh. Il sera ouvert  tous ceux qui dsireront
prendre part au banquet, et je parle au nom de la noble lady Edith, mre
du prince dfunt; il ne saurait tre ferm  celui qui a combattu si
vaillamment, quoique inutilement, pour dlivrer Athelstane des chanes
et du fer des Normands.--Oui, oui, dit Wamba qui avait repris ses
fonctions auprs de son matre, on y fera une fameuse bombance; c'est
dommage que le noble Athelstane ne puisse assister au banquet de ses
propres funrailles et boire  sa sant; mais, continua-t-il en levant
gravement les yeux au ciel, il soupe en paradis, et sans doute fait
honneur au festin.

Paix, et marchons! dit Cedric, indign d'une plaisanterie hors de
saison et tout mu au souvenir des services rcens de Wamba. Lady Rowena
fit un salut gracieux au chevalier noir; le Saxon lui souhaita toutes
sortes de bonheur, et ils se mirent en marche  travers une large
clairire de la foret.

 peine taient-ils partis qu'on vit paratre une procession, qui
s'avanant lentement sous les arbres, fit le tour de l'amphithtre et
prit la mme route que venaient de suivre lady Rowena et son cortge.
C'taient les moines d'un couvent voisin qui, dans l'espoir de l'ample
donation que Cedric avait promise, accompagnaient le cercueil dans
lequel le corps d'Athelstane tait plac, et chantaient des psaumes,
pendant qu'il tait port, sur les paules de ses vassaux, au chteau de
Coningsburgh, pour tre dpos dans le tombeau d'Hengist, de qui sa
famille tirait son ancienne origine. Plusieurs de ses vassaux s'taient
assembls  la nouvelle de sa mort et suivaient le convoi avec toutes
les marques, du moins extrieures, du regret et de la tristesse. Les
proscrits se levrent de nouveau et rendirent  la mort le mme hommage
spontan qu'ils avaient auparavant rendu  la beaut. Le chant lugubre
et la marche lente des prtres, rappelrent  leur mmoire ceux de leurs
camarades qui avaient pri dans le combat de la veille; mais de pareils
souvenirs n'affectent pas long-temps des hommes dont la vie n'est qu'une
suite d'aventures, d'entreprises et de dangers; et, avant que le son de
l'hymne de la mort et cess de se faire entendre, les proscrits avaient
dj commenc  s'occuper de la distribution de leur butin.

Vaillant guerrier, dit Locksley au chevalier noir, sans le courage et
la force de qui notre entreprise aurait compltement chou, voulez-vous
bien choisir dans l'ensemble de notre butin ce qui pourra vous convenir,
et vous rappeler mon grand chne?--J'accepte votre offre, rpondit le
chevalier, avec la mme franchise que vous me la faites, et je vous
demande la permission de disposer de sire Maurice de Bracy suivant mon
bon plaisir.--Il est dj  toi, dit Locksley, et fort heureusement
pour lui, car, sans cela le tyran aurait servi de dcoration  la
branche la plus leve de ce chne, avec autant de ses francs compagnons
que nous aurions pu en rassembler, pendus autour de lui comme autant de
glands; mais il est ton prisonnier, et  couvert de mon ressentiment,
et-il mme tu mon pre.--Bracy, dit le chevalier noir, tu es libre;
tu peux partir. Celui dont tu es le prisonnier regarde comme au dessous
de lui le vil plaisir de la vengeance pour ce qui est pass; mais 
l'avenir prends garde; il pourrait t'arriver quelque chose de plus
funeste. Maurice de Bracy, je te le rpte, prends garde.

De Bracy s'inclina profondment et sans profrer une parole; et il tait
au moment de se retirer, lorsque les archers clatrent tout  coup en
cris d'excration et de drision. L'orgueilleux chevalier s'arrta 
l'instant, se retourna, croisa les bras, releva son corps  toute sa
hauteur et s'cria: Silence, chiens hargneux, qui n'accourez gueule
bante vers le cerf que vous n'aviez os poursuivre, que parce que vous
le voyez maintenant aux abois. De Bracy mprise vos injures, comme il
ddaignerait vos loges. Allez vous cacher sous vos buissons et dans vos
tanires, brigands proscrits, et gardez le silence toutes les fois qu'il
est question de quelque chose de noble et de chevaleresque  une lieue
de distance de vos oreilles.

Cette bravade intempestive aurait pu attirer sur de Bracy une vole de
flches, si le chef ne se ft ht de l'empcher. En mme temps le
chevalier saisissant un des chevaux qu'on avait trouvs dans les curies
de Front-de-Boeuf, et qui taient l tout enharnachs, parce qu'ils
formaient une partie importante du butin, sauta lgrement en selle et
partit  toute bride  travers la foret.

Lorsque le tumulte occasionn par cet incident fut un peu apais, le
chef des proscrits ta de son cou le superbe cor et le baudrier qu'il
avait rcemment gagns au concours pour le prix de l'arc, prs d'Ashby.
Noble guerrier, dit-il au chevalier du cadenas, si vous ne ddaignez
pas d'accepter un cor que j'ai port, je vous prie de conserver celui-ci
comme un souvenir des hauts faits dont j'ai t le tmoin; et si vous
avez quelque haute entreprise  achever, ou si, ce qui arrive parfois au
plus vaillant chevalier, vous tes press vivement dans quelqu'une des
forts situes entre le Trent et le Tees, sonnez trois _mots_[30] sur le
cor; coutez bien: _Wasa-hoa_! et il n'est pas du tout impossible que
vous ne trouviez des dfenseurs et des librateurs. Alors il sonna du
cor et modula plusieurs fois l'appel qu'il venait de dcrire, jusqu' ce
que le chevalier se ft compltement familiaris avec les sons.
J'accepte avec reconnaissance le prsent que tu me fais, brave archer,
dit le chevalier, et je puis t'assurer que, mme dans le besoin le plus
urgent, je ne chercherai pas de meilleurs dfenseurs que toi et les
tiens. Il se mit alors  son tour  sonner du cor, et fit retentir la
fort de l'appel qu'il venait d'apprendre. Trs bien et trs clairement
sonn, dit Locksley. Ou je me trompe fort, ou tu connais l'art de
combattre dans les bois aussi bien que celui de te distinguer sur un
champ de bataille. Tu as t un bon chasseur de cerfs dans ton temps,
j'en rponds. Camarades, remarquez bien ces trois mots; c'est l'appel du
chevalier du cadenas, et celui qui l'entendra et ne volera pas  son
secours, sera chass de notre troupe, aprs avoir eu son arc bris sur
ses paules.--Vive notre chef! crirent tous les archers; vive le noir
chevalier du cadenas! Puisse-t-il bientt avoir recours  notre service,
afin que nous puissions lui donner des preuves de notre empressement 
lui tre utile.

     Note 30: Les sons que l'on faisait entendre sur le cor
     taient, observe l'auteur, anciennement appels _mots_, et
     sont indiqus, dans les traits sur la chasse publis  cette
     poque, non par des notes de musique, mais par des mots
     crits. A. M.

Locksley procda de suite au partage du butin, ce qu'il fit avec la plus
grande impartialit. Un dixime fut mis  part pour l'glise et pour des
oeuvres pies; une portion fut encore destine  tre verse dans une
sorte de trsor public; et l'on en consacra une autre aux femmes et aux
enfants de ceux qui avaient pri, ou  faire dire des messes pour le
repos des mes de ceux qui n'avaient point laiss de famille aprs eux.
Le reste fut distribu entre les proscrits, suivant le rang et le mrite
de chacun; et la dcision du chef, dans les cas douteux qui se
prsentaient, tait donne avec une grande finesse de jugement et
adopte avec la soumission la plus absolue. Le chevalier noir ne fut pas
peu surpris que des hommes qui ne connaissaient point de lois, fussent
nanmoins gouverns entre eux d'une manire aussi rgulire et aussi
quitable; et tout ce qu'il observa ne fit qu'ajouter  l'opinion
favorable qu'il avait conue de la justice et du bon sens de leur chef.
Lorsque chacun eut reu sa part du butin, le trsorier, accompagn de
quatre vigoureux archers, transporta celle qui appartenait  l'tat dans
un lieu sr et cach; mais il restait encore la portion destine 
l'glise, et que personne ne rclamait.

Je voudrais bien, dit le chef, avoir des nouvelles de notre joyeux
chapelain. Il n'a jamais t dans l'usage de s'absenter au moment de
bnir la table, ou lorsqu'il s'agissait de partager le butin, et il est
de son devoir de prendre soin de la dme de ce que nous avons gagn dans
notre entreprise. J'ai, d'ailleurs, pour prisonnier, non loin d'ici, un
saint homme de ses confrres, et je voudrais bien que le moine m'aidt 
en agir avec lui d'une manire convenable. Je crains fort qu'il ne soit
arriv quelque malheur  notre fier guerrier enfroqu.--J'en aurais
bien du regret, dit le chevalier du cadenas; car je lui dois de la
reconnaissance pour la joyeuse hospitalit qu'il m'a donne pendant une
nuit que j'ai passe dans sa cellule. Allons sur les ruines du chteau;
il est possible que l nous en ayons des nouvelles. Pendant qu'ils
s'entretenaient ainsi, de grandes acclamations de la part des archers
annoncrent l'arrive de celui sur le compte duquel ils taient si
inquiets, et qui fut confirme par la voix de Stentor du moine lui-mme,
qui se fit entendre long-temps avant l'apparition de sa vaste rotondit.

Place! enfans de la joie, s'cria-t-il, place pour votre pre spirituel
et pour son prisonnier. Encore une fois, clbrez mon arrive: je viens,
noble chef, comme un aigle, avec ma proie dans mes serres. Et s'avanant
dans le cercle, au milieu des clats de rire de ceux qui l'entouraient,
il parut en majestueux triomphateur, tenant d'une main son norme
pertuisane, et de l'autre une corde, dont un des bouts tait attach au
cou du malheureux Isaac d'York, qui, courb par le chagrin et la
terreur, tait entran par le prtre victorieux. O est Allan-a-Dale,
cria ce dernier, pour composer une ballade ou un virelai en mon honneur?
Par saint Hermangild, ce racleur de mntrier est toujours absent quand
il se prsente une bonne occasion de clbrer la valeur!--Mon
goguenard de prtre, dit le capitaine, je vois que tu as dit la messe de
bonne heure aujourd'hui, mais ce n'a pas t une messe sche. Au nom de
saint Nicolas! qui as-tu l?--Un captif que je dois  mon pe et  ma
lance, rpondit l'ermite de Copmanhurst, ou plutt  mon arc et  ma
hallebarde: et nanmoins, je l'ai rachet par mes instructions
religieuses d'une captivit plus dsastreuse. Parle, juif; ne t'ai-je
pas rachet de Satan? ne t'ai-je pas enseign ton _Credo_, ton _Pater_
et ton _Ave Maria_? n'ai-je pas pass toute la nuit  boire  ta
conversion, et  t'expliquer les mystres?

Pour l'amour de Dieu! s'cria le pauvre juif, n'y aura-t-il personne
qui me dlivre des mains de ce fou..., je veux dire de ce saint
homme?--Que signifie ceci, juif? dit le moine d'un air menaant;
est-ce que tu te rtractes? Prends-y garde; si tu rentres dans le
troupeau des infidles, quoique tu ne sois pas aussi tendre qu'un cochon
de lait, et plt  Dieu que j'en eusse un pour mon djeuner! tu n'es
cependant pas trop dur pour tre rti. Allons, Isaac, sois docile, et
rpte aprs moi: _Ave Maria_.--Paix, fou de moine, dit Locksley,
point de profanations; dis-nous plutt o tu as fait ce
prisonnier?--Par saint Dunstan! rpondit le moine, je l'ai trouv dans
un endroit o je cherchais meilleure marchandise. J'tais entr dans la
cave pour voir ce que l'on pouvait sauver; car, quoi qu'une coupe de vin
brl et pic soit une boisson digne d'un empereur, il me semblait que
ce serait une horrible profusion, une prodigalit en pure perte, que de
laisser brler une aussi grande quantit de bonne liqueur  la fois; en
sorte que je m'tais saisi d'un baril de vin des Canaries, et j'allais
appeler, pour m'aider, quelqu'un de ces fainans qu'il faut toujours
chercher quand il s'agit de faire une bonne oeuvre, lorsque j'aperus
une porte qui paraissait trs paisse. Ah, ah! dis-je en moi-mme, c'est
sans doute dans cette cachette que sont les meilleurs vins, et justement
le coquin de sommeiller, troubl sans doute dans ses fonctions, a laiss
la clef  la porte. Je m'empresse d'ouvrir, j'entre et je trouve... rien
que des chanes rouilles et ce chien de juif qui se rend tout de suite
mon prisonnier, secouru ou non secouru. Je n'avais eu que le temps de me
rafrachir aprs les fatigues du combat, en buvant avec cet infidle un
verre de vin ptillant des Canaries, et je me disposais  emmener mon
prisonnier, lorsque, avec un fracas pouvantable, semblable  des clats
de tonnerre se succdant coup sur coup, une tour extrieure s'croula
tout entire (que maudits soient les maons qui la firent si peu
solide), et nous bloqua le passage. La chute de cette tour fut suivie de
celle de plusieurs autres, en sorte que je perdis tout espoir de la vie;
et croyant que ce serait un dshonneur pour un homme de ma profession
que de passer de ce monde dans l'autre en la compagnie d'un juif, je
levai ma hallebarde pour lui casser la tte; mais j'eus piti de ses
cheveux blancs, et pensai que je ferais mieux de laisser l ma
pertuisane, et de prendre mes armes spirituelles pour travailler  sa
conversion; et vritablement, grces en soient rendues  saint Dunstan,
la semence est tombe en bonne terre; mais aussi, aprs toute une nuit
que j'ai passe  parler avec lui de nos mystres (car pour quelques
verres de vin des Canaries que je buvais afin de me rafrachir pendant
que j'argumentais, ce n'est pas la peine d'en parler), je me sens tout
tourdi, je vous l'avoue. En un mot, j'tais compltement puis;
Gilbert et Wibbald peuvent dire dans quel tat ils m'ont trouv;
rellement, j'tais tout--fait puis.

Nous pouvons rendre tmoignage de ce que notre bon moine vient de dire,
s'cria Gilbert; car, lorsque nous emes cart les dcombres, et
qu'avec l'aide de Saint-Dunstan nous fmes arrivs  l'escalier qui
descendait au caveau, nous trouvmes le baril de vin des Canaries 
moiti vide, le juif  moiti mort, et le moine plus qu' moiti puis,
comme il le dit.--Vous tes des coquins, et vous mentez, rpliqua le
moine, qui se sentait offens; c'est vous et vos ivrognes de compagnons
qui avez bu le vin, en l'appelant la goutte du matin; je veux tre un
paen si je ne le rservais pour la bouche de notre capitaine. Mais, au
reste, qu'importe? le juif est converti, et comprend tout ce que je lui
ai dit presque, sinon tout--fait, aussi bien que moi.--Est-ce vrai,
juif? dit le capitaine; as-tu abjur ta foi?--Puiss-je trouver merci
auprs de vous, rpondit Isaac, comme il est vrai que je n'ai pas
entendu un seul mot de ce que m'a dit le vnrable prlat pendant cette
nuit terrible. Hlas! j'tais tellement accabl d'angoisses, de frayeur
et de chagrin, que notre saint pre Abraham serait venu lui-mme pour me
prcher, il m'aurait trouv sourd  sa prdication.

Tu mens, juif, rpliqua le moine, et tu sais que tu mens: je ne veux te
rappeler qu'un mot de notre confrence; c'est que tu as promis de donner
tous tes biens  notre saint ordre.--Puisse la promesse faite  nos
pres me manquer, dit Isaac plus alarm qu'auparavant, si jamais
pareille chose est sortie de ma bouche. Hlas! je suis un vieillard,
pauvre, et, je tremble seulement d'y penser, peut-tre  jamais priv de
mon enfant. Ayez piti de moi, et permettez-moi de me retirer.--Ah!
s'cria le moine, tu rtractes le don que tu as fait  la sainte glise;
eh bien, tu en feras pnitence. En parlant ainsi, il leva sa
hallebarde, et en aurait appliqu le manche sur les paules du juif
d'une manire violente, si le chevalier noir n'et arrt le coup, et
par l tourn contre lui le ressentiment du moine. Par saint Thomas de
Cantorbry! dit ce dernier, si je ne me retenais, je t'apprendrais  te
mler de tes propres affaires, tout couvert de fer que tu es.--Ne te
mets pas en colre contre moi, dit le chevalier, tu sais bien que je
suis ton ami jur et ton camarade.--Je ne sais rien de tout cela,
rpondit le moine, et tu me rendras raison de cette impertinence.

Mais, coute-moi donc, dit le chevalier qui semblait prendre plaisir 
provoquer son ci-devant hte; as-tu oubli que, pour l'amour de moi, car
je ne veux rien dire de la tentation excite par la vue d'un flacon et
d'un pt, tu as viol tes voeux de jene et de vigile?--Je te le dis,
en vrit, mon ami, dit le moine en serrant son norme poing, je te
donnerai...--Je ne reois point de prsens, interrompit le chevalier;
je te paierai avec une usure aussi forte que jamais ton prisonnier ait
exige dans son trafic.--J'en veux avoir la preuve  l'instant, dit le
moine.

Hol! s'cria le capitaine, s'adressant au moine; qu'est-ce que tu vas
faire, fou que tu es? une querelle sous notre grand chne?--Ce n'est
pas une querelle, dit le chevalier, c'est seulement un change amical de
courtoisie. Allons, brave ermite, frappe, si tu l'oses; je veux bien
faire l'preuve de ton poing, si tu veux courir les risques de ma
riposte.--Tu as l'avantage avec ton pot de fer sur la tte, dit le
moine, mais n'importe, allons; je vais t'abattre  mes pieds, quand tu
serais Goliath de Gath avec son casque de cuivre. Alors, mettant son
bras nerveux  nu jusqu'au coude, et le raidissant de toute sa force, il
porta au chevalier un coup qui aurait t capable de renverser un boeuf;
mais son adversaire resta ferme comme un roc, et tous les archers firent
retentir l'air de leurs acclamations.

 moi, maintenant, dit le chevalier en tant son gantelet; et si j'ai
eu l'avantage sur ma tte, je ne veux pas l'avoir dans ma main;
tiens-toi ferme, comme un vritable brave.--_Genam meam dedi
vapulatori_, j'ai livr ma joue  la main de mon ennemi, dit le prtre;
mais si tu peux me faire seulement bouger de cette place, je t'abandonne
la ranon du juif. Ainsi parla le moine, en prenant un ton de bravade
et de dfi complet. Mais, hlas! qui peut se soustraire  sa destine?
Le coup du chevalier fut assn avec tant de force et tant de bonne
envie de russir, que le moine alla rouler cul par dessus tte  vingt
pas de distance, au grand tonnement des spectateurs. Mais il se releva
sans montrer ni colre ni confusion. Frre, dit-il au chevalier, tu
aurais d employer ta force avec plus de mnagement. C'est tout au plus
si j'aurais pu bredouiller la messe si tu m'avais cass la mchoire; car
le joueur de flte soufflera mal s'il lui manque la partie infrieure de
son visage. Quoi qu'il en soit, voil ma main en signe d'amiti et de
l'assurance que je te donne, que je ne ferai plus de semblables marchs
avec toi; car, dans celui-ci, c'est moi qui suis le perdant. Mettons de
ct toute mauvaise humeur, et occupons-nous de la ranon du juif; car
le lopard ne change pas sa robe mouchete, et le juif sera toujours
juif.

Notre prtre, dit Clment, ne compte pas de moiti autant sur la
conversion du juif, depuis le soufflet qu'il a reu.--Silence!
impertinent que tu es, dit le moine; de quoi te mles-tu de parler de
conversion? N'y a-t-il donc plus de subordination? Tout le monde est-il
matre, et n'y a-t-il plus de valets? Je te dis, misrable, que j'tais
encore fatigu lorsque j'ai reu le coup du brave chevalier: sans cela
j'aurais rsist  sa violence. Mais si tu veux que nous recommencions
ensemble, je te ferai voir que je sais donner aussi bien que
recevoir.--Allons, paix! dit le capitaine, et toi, juif, pense  ta
ranon. Je n'ai pas besoin de te dire que ta race est rpute maudite
dans tous les pays chrtiens, et que nous ne pouvons plus souffrir ta
prsence parmi nous. Ainsi, pense  l'offre que tu as  nous faire
pendant que je vais interroger un prisonnier d'une autre espce.

A-t-on pris un grand nombre des soldats de Front-de-Boeuf? demanda le
chevalier noir.--Aucun qui soit d'un rang  donner l'espoir d'en
obtenir ranon, rpondit le capitaine; il y avait quelques pauvres
diables que nous avons renvoys pour se procurer un nouveau matre;
notre vengeance tait satisfaite, et nous avons eu quelque profit,
c'tait assez; tout le reste ne valait pas un quart d'cu. Mais quant au
prisonnier dont je parle, c'est diffrent: c'est un moine rjoui, en
voyage pour aller rendre visite  sa belle, du moins  en juger par ses
quipages et par son propre ajustement. Mais voici le digne prlat
aussi; et devant le trne champtre du chef des proscrits, parut, au
milieu de deux gardes, notre ancien ami Aymer, prieur de Jorvaulx.




CHAPITRE XXXIII.


    _Cominius._

    Fleur des guerriers, quelles nouvelles nous donnerez-vous
    de Titus Lartius? Que fait-il?

    _Coriolan._

    Occup  remplir les devoirs de sa place; condamnant
    les uns  la mort, les autres  l'exil; remettant
    la ranon de celui-ci; plaignant celui-l, ou lui pardonnant,
    tandis qu'il menace le reste.

    SHAKSPEARE. _Coriolan_.

Les traits et la contenance du prieur prisonnier offraient un mlange
bizarre d'orgueil offens, de fatuit comprime et de terreur apparente.
Eh bien, mes chers matres, dit-il d'un ton qui participait de ces
trois motions, quel dsordre s'est donc introduit parmi vous? tes-vous
des Turcs ou des chrtiens, vous qui vous permettez de porter la main
sur un membre de l'glise? Savez-vous ce que c'est que de _manus
imponere in servos Domini_? Vous avez pill mes malles, dchir ma chape
borde de dentelle, qui aurait t digne d'un cardinal. Un autre  ma
place vous aurait dj menacs de son _excommunicabo vos_; mais je suis
doux et clment; et si vous me rendez mes palefrois et mes malles, si
vous remettez en libert les frres qui m'accompagnaient, si vous
envoyez promptement cent pices d'argent pour faire dire des messes au
matre-autel de l'Abbaye de Jorvaulx, et si vous faites voeu de ne point
manger de venaison d'ici  la Pentecte prochaine, il est possible que
vous n'entendiez plus parler de cette incartade.

Vnrable pasteur, dit le chef des proscrits, je suis extrmement pein
d'apprendre que vous ayez prouv de la part de qui que ce soit de ma
troupe un traitement qui lui attire votre rprimande
paternelle.--Traitement! rpta le prieur, encourag par le ton de
douceur du chef; ils m'ont trait comme on ne traiterait pas un chien de
bonne race, encore moins un chrtien, bien moins encore un prtre, et
moins que tout cela le vritable prieur de la sainte communaut de
Jorvaulx. Vous avez ici un profane et ivrogne de mnestrel, appel
Allan-a-Dale, _nebulo quidam_, qui m'a menac de punition corporelle;
que dis-je! mme de mort, si je ne payais comptant quatre cents
couronnes pour ma ranon, indpendamment de toutes les richesses qu'il
m'a voles, chanes d'or, bagues, bijoux, dont je ne saurais vous dire
la valeur, sans compter tout ce qui a t bris et gt par leurs mains
rudes et grossires, entre autres ma poudrire et mes pinces
d'argent.--Il n'est pas possible qu'Allan-a-Dale ait trait de la
sorte une personne aussi respectable que vous l'tes, rpliqua le
capitaine.--C'est aussi vrai que l'vangile de saint Nicodme, dit le
prieur. Il m'a menac, en faisant les juremens les plus affreux dans son
langage du Nord, de me pendre  l'arbre le plus lev de la fort.

Est-ce bien rellement vrai? dit Locksley: en ce cas, mon rvrend
pre, vous ne sauriez mieux faire que de vous soumettre; car une fois
qu'Allan-a-Dale a ainsi donn sa parole, il n'y a pas d'homme plus exact
 la tenir.

Vous voulez plaisanter avec moi, dit le prieur ptrifi et dguisant sa
terreur sous un rire forc; c'est bien: j'aime beaucoup la plaisanterie,
ha, ha, ha! mais lorsque la gat a dur toute la nuit, il est temps
d'tre srieux le lendemain matin.--Et je parle aussi srieusement
qu'un confesseur, rpliqua le chef des proscrits. Il faut que vous
payiez une bonne ranon, sire prieur; car, sans cela, il est probable
que les religieux de votre couvent seront convoqus pour procder  une
nouvelle lection; votre place va devenir vacante.--tes-vous
chrtiens, dit le prieur, pour parler ainsi  un dignitaire de
l'glise?--Si nous sommes chrtiens! rpondit le proscrit; oui sans
doute nous le sommes, et de plus nous avons des thologiens parmi nous.
Qu'on fasse venir notre enjou chapelain pour expliquer au rvrend pre
les passages de l'criture qui ont rapport au sujet. Le moine, moiti
ivre, moiti rassis, avait pass trs imparfaitement un froc par dessus
sa soutane verte, et appelant  son aide le petit nombre de phrases
qu'il avait autrefois apprises par routine: Mon rvrend pre, dit-il;
puis continuant en mauvais latin: _Deus faciet salvum benignitatem
vestrum_... soyez le bienvenu dans cette fort.

Eh! quelle est cette mascarade profane? dit le prieur; si tu appartiens
vritablement  l'glise, tu ferais une acte bien plus mritoire, en
m'indiquant les moyens de me tirer des mains de ces gens-ci, au lieu de
faire des singeries et des grimaces comme un arlequin.--En vrit, mon
rvrend pre, dit le moine, je ne sais qu'un moyen de vous tirer
d'affaire: c'est aujourd'hui la Saint-Andr chez nous, et nous
recueillons nos dmes.--Mais non pas sur le clerg, j'espre, dit le
prieur.--Sur le clerg et sur les fidles, sur les clercs et sur les
laques, dit le moine; ainsi donc, sire prieur, _facite vobis amicos de
mammone iniquitatis_, faites-vous des amis avec les trsors de
l'iniquit; car je ne vois pas d'amiti qui puisse vous tre utile comme
celle-l.

J'aime beaucoup un joyeux chasseur, dit le prieur: allons, il ne faut
pas tre trop exigeant  mon gard; je connais les bois, et l'art de
faire la chasse; et je sais donner du cor, et lui faire rendre un son
clair et retentissant, qui sera rpt par chacun des chnes de la
fort; allons, il ne faut pas tre trop exigeant envers moi.--Qu'on
lui donne un cor, dit Locksley, pour le mettre  mme de prouver ce
qu'il avance. Le prieur Aymer sonna une fanfare. Le capitaine secoua la
tte.

Sire prieur, dit-il, il n'y a pas l de quoi payer ta ranon, et, comme
le dit la lgende que portait le bouclier de certain chevalier,
t'accorder la libert pour une bouffe de vent, ce serait la donner 
trop bon march. D'ailleurs, il y a bien autre chose; car je vois que tu
es un de ces novateurs qui, au moyen des ornemens et des _tra la lira_
frachement imports du continent, cherchent  dnaturer les anciens
airs de chasse anglais. Prieur, la dernire partie de ta fanfare a
ajout cinquante couronnes au prix de ta ranon, pour avoir voulu
introduire la corruption dans les anciens airs graves et mles de la
vnerie anglaise.--Ami, dit l'abb, d'un ton de mauvaise humeur, tu es
difficile  contenter en ce qui touche  la chasse et  la fanfare; mais
j'espre que tu seras plus raisonnable sur l'article de ma ranon. En un
mot, puisque enfin il faut que je brle un cierge en l'honneur du
diable, quelle ranon faut-il que je paie pour avoir la libert de
marcher dans les rues sans avoir cinquante hommes pour escorte?--Si
nous faisions fixer la ranon du juif par le prieur, et celle du prieur
par le juif? dit le lieutenant de la troupe  l'oreille du capitaine;
qu'en pensez-vous?--Tu es un singulier corps, dit le capitaine; mais
ton ide est bonne. Hol! juif, approche. Regarde ce rvrend pre
Aymer, prieur de la riche abbaye de Jorvaulx, et dis-nous quelle ranon
nous pouvons lui demander. Tu connais les revenus du couvent, j'en
rponds.

Oh! assurment, dit Isaac; j'ai fait plus d'une affaire avec les bons
pres, et j'ai achet d'eux du bl, de l'orge et autres produits de la
terre, ainsi que de fortes parties de laines. Oh! c'est une abbaye
riche; et ils font bonne chre et boivent les meilleurs vins, ces bons
pres de Jorvaulx. Ah! si un proscrit comme moi avait une retraite comme
celle-l et des rentres comme les leurs  l'anne et au mois, je
donnerais beaucoup d'or et d'argent pour me tirer de captivit.--Chien
de juif! s'cria le prieur, personne ne sait mieux que toi que notre
sainte maison est endette pour les frais de rparation de notre
choeur...--Et pour avoir rempli vos celliers des meilleurs vins de
Gascogne, l'anne dernire, interrompit le juif; mais ceci... ceci n'est
qu'une bagatelle.

coutez-donc ce chien d'infidle, dit le prieur. Le voil qui nous
cherche querelle, en dormant  entendre que nous ne sommes endetts que
parce que nous avons achet les vins que nous avons la permission de
boire _propter necessitatem et ad frigus depellendum_. Ce vilain
circoncis blasphme la sainte glise, et des chrtiens l'entendent et ne
lui imposent pas silence.--Tout cela ne fait rien  notre affaire, dit
le capitaine; Isaac, dis-nous ce que nous pouvons lui demander, sans lui
enlever poil et peau en mme temps.--Six cents couronnes, dit Isaac,
et le bon prieur peut fort bien les donner  vos seigneuries, sans pour
cela tre assis moins mollement dans sa stalle.--Six cents couronnes?
dit gravement le chef; j'en suis content; c'est trs bien parler, Isaac.
Six cents couronnes; c'est une sentence, sire prieur.--C'est une
sentence, c'est une sentence! s'cria toute la troupe. Salomon n'en et
pas prononc une meilleure.

Tu l'entends, prieur, dit le capitaine.--tes-vous fous, mes chers
matres? dit le prieur; o voulez-vous que je trouve cette somme? Quand
mme je vendrais le saint ciboire et les chandeliers d'argent du grand
autel de Jorvaulx, j'aurais de la peine  m'en procurer la moiti,
encore faudrait-il pour cela que j'aille moi-mme  Jorvaulx; vous
pouvez retenir mes deux prtres comme otages.--Ce serait une confiance
par trop aveugle, mon cher prieur, dit le proscrit; nous allons te
retenir, toi, et nous enverrons tes deux prtres chercher ta ranon: un
verre de bon vin et une bonne tranche de venaison ne te feront faute
jusqu' leur retour; et si tu aimes la chasse, ton pays du nord ne
t'offrira jamais rien de comparable  ce que tu verras ici.--Ou bien,
si vous l'agrez, dit Isaac, qui dsirait se concilier la bienveillance
des proscrits, je puis envoyer chercher  York les six cents couronnes,
 compte de certaine somme que j'ai entre mes mains, pourvu que le trs
rvrend prieur veuille bien m'en donner quittance.

Il te donnera tout ce que tu voudras, Isaac, et tu paieras la ranon du
prieur Aymer, ainsi que la tienne.--La mienne! s'cria Isaac; ah!
braves seigneurs, je ne suis qu'un vieillard tout cass et ruin; si
j'avais  vous payer seulement cinquante couronnes, un bton de mendiant
serait ma seule ressource pour tout le reste de ma vie.--Le prieur en
dcidera, rpliqua le capitaine. Qu'en dites-vous, rvrend pre Aymer?
Le juif est-il en tat de payer une bonne ranon?

En tat? lui? rpondit le prieur. Eh! n'est-ce pas Isaac d'York, dont
les richesses auraient suffi pour racheter les dix tribus d'Isral qui
furent emmenes en captivit par les Assyriens? En mon particulier, je
le connais trs peu, mais notre cellerier et notre trsorier ont fait
beaucoup d'affaires avec lui, et le bruit court que sa maison  York est
tellement pleine d'or et d'argent que c'est une honte dans un pays
chrtien. C'est un sujet d'tonnement pour tous les coeurs chrtiens que
l'on souffre que ces serpens dvorans rongent jusqu'aux entrailles, et
l'tat, et l'glise elle-mme, par leurs abominables usures et
extorsions.

Un moment, mon rvrend pre, dit le juif; adoucissez et calmez votre
colre. Je prie votre rvrence de remarquer que je ne force personne 
prendre mon argent; mais, lorsque le clerc et le laque, le prince et le
prieur, le chevalier et le prtre, viennent frapper  la porte d'Isaac,
ce n'est pas en se servant de termes aussi peu civils qu'ils demandent 
emprunter son argent. C'est alors: Mon cher Isaac, voulez-vous bien nous
faire ce plaisir? Je vous paierai exactement au jour convenu, j'en
prends Dieu  tmoin; ou bien, ce sera: Mon bon Isaac, si jamais vous
avez rendu service  quelqu'un, soyez mon ami dans cette occasion. Et,
lorsque arrive le jour, et que je demande ce qui m'appartient, qu'est-ce
que j'entends, sinon: Maudit, juif! que toutes les plaies d'gypte
fondent sur toi et toute ta race! et tout ce qui peut soulever une
populace grossire et barbare contre de pauvres trangers.

Prieur, dit le capitaine, tout juif qu'il est, il n'y a rien que de
vrai dans ce qu'il a dit; ainsi fixe sa ranon comme il a fix la
tienne, sans autres invectives de part ni d'autre.--Il n'y a qu'un
_latro famosus_, ce que je vous expliquerai dans un autre moment, dit le
prieur, qui puisse faire asseoir sur le mme banc des accuss un prlat
chrtien et un juif non baptis; mais enfin, puisque vous voulez que je
fixe la ranon de ce misrable, je vous dirai franchement que vous vous
ferez tort  vous-mmes si vous recevez de lui un sou de moins que mille
couronnes.--C'est une sentence! une sentence! dit le chef des
proscrits.--Une sentence! une sentence! rptrent les assistans; le
chrtien nous a donn une preuve des bons principes dans lesquels il a
t lev; il a t plus gnreux que le juif.--Que le dieu de mes
pres me soit en aide! dit le juif; voulez-vous donc courber jusqu'
terre un vieillard dj accabl par la misre? Aujourd'hui, aujourd'hui
mme peut-tre, je n'ai plus d'enfant; et vous voulez en outre me priver
de tout moyen d'existence?

Eh bien! dit Aymer, tes dpenses seront diminues d'autant.--Hlas!
milord, dit Isaac, votre religion vous interdit jusqu' la possibilit
de savoir jusqu' quel point l'objet de nos affections se trouve enlac
dans l'organisme sensitif de notre coeur.  Rbecca! fille de ma
bien-aime Rachel, si chaque feuille de cet arbre tait un sequin, et
que chaque sequin m'appartnt, je donnerais toute cette masse de
richesses pour savoir si tu vis encore et si tu as pu te sauver des
mains du Nazaren.--Ta fille n'avait-elle pas des cheveux noirs? dit
un des proscrits, et ne portait-elle pas un voile de soie brod en
argent?--Oui, oui, dit le vieillard avec autant d'empressement qu'il
avait auparavant tmoign de crainte; que la bndiction de Jacob vienne
se reposer sur ta tte! Peux-tu me donner des nouvelles de ma fille et
me dire si elle est en lieu de sret?--En ce cas, dit l'archer, c'est
elle qui fut enleve hier au soir par le fier templier, lorsqu'il se fit
jour  travers nos rangs. J'avais dj band mon arc pour lui dcocher
une flche, mais je me retins  cause de la demoiselle que je craignais
de blesser.

Ah! s'cria le juif, plt  Dieu que ta flche et t lance, quand
mme tu lui aurais perc le sein; plutt le tombeau de ses pres que
l'infme attouchement du licencieux et sauvage templier. Ichobald!
Ichobald! la gloire de ma maison est teinte.--Mes amis, dit le chef
regardant autour de lui, ce vieillard n'est qu'un juif; nanmoins son
affliction me touche. Allons, Isaac, sois juste envers nous; dis-nous
sans dtour si le paiement de mille couronnes pour ta ranon te laissera
absolument sans ressources.

Isaac, rappel  la fois  l'ide favorite de ses richesses et  celle
de son affection de pre, plit, balbutia et ne put s'empcher d'avouer
qu'il pourrait bien lui rester encore quelque petite chose. Eh bien!
allons, dit le proscrit, il t'en restera ce qui pourra; mais nous ne
compterons pas trop rigoureusement avec toi. Sans argent, tu ne dois pas
plus t'attendre  retirer ta fille des mains de sir Brian de
Bois-Guilbert qu' abattre un cerf avec une flche mousse. Nous
fixerons le prix de ta ranon au prix de celle du prieur Aymer, et mme
 cent couronnes au dessous, lesquelles cent couronnes seront une perte
que je supporterai personnellement; par ce moyen nous viterons le
reproche d'avoir ranonn un ngociant juif au mme taux qu'un prlat
chrtien, et il te restera quatre cents couronnes avec lesquelles tu
pourras traiter de la ranon de ta fille. Les templiers aiment l'clat
des pices d'or autant que celui des plus beaux yeux. Hte-toi de faire
entendre le son de tes couronnes aux oreilles de Bois-Guilbert avant que
pis ne t'arrive. Tu le trouveras, suivant le rapport de nos vedettes, 
la prceptorerie voisine. Camarades, approuvez-vous ce que je viens de
dire?

Tous les proscrits exprimrent leur entier acquiescement  la dcision
de leur chef, et Isaac, allg d'une moiti du poids de ses
apprhensions par l'assurance qu'il venait de recevoir que sa fille
vivait, et par la possibilit de la racheter, se jeta aux pieds du
gnreux proscrit, et frottant sa barbe contre ses brodequins, chercha 
baiser le bord de son justaucorps vert. Le capitaine recula de quelques
pas, et se dbarrassa des mains du juif, non pas sans donner quelques
signes de mpris.

Que fais-tu donc? lui dit-il; relve-toi: je suis Anglais, et n'aime
point ces marques orientales d'humiliation. Agenouille-toi devant Dieu,
et non devant un pauvre pcheur comme moi.--Oui, juif, dit le prieur
Aymer, agenouille-toi devant Dieu, reprsent par le serviteur de ces
autels, et qui sait ce que ton repentir sincre et les dons que tu feras
 la chsse de saint Robert, peuvent te procurer de grce et pour toi et
pour ta fille Rbecca? Je suis vraiment pein lorsque je pense  cette
fille; car elle est jolie; elle a une tournure gracieuse; je l'ai vue 
la passe d'armes d'Ashby. Je te dirai aussi que Brian de Bois-Guilbert
est un homme sur qui j'ai quelque influence; songe aux moyens de mriter
que je m'intresse en ta faveur auprs de lui.

Hlas, hlas! dit le juif, de toutes parts je ne vois que des
oppresseurs s'lever contre moi; je suis jet en proie  l'Assyrien,
compltement dpouill par l'gyptien.--Et quel autre sort ta race
maudite peut-elle esprer? dit le prieur; car que dit l'criture?
_Verbum Domini projecerunt, et sapientia est nulla in eis_, ils ont
rejet la parole du Seigneur, et ils n'y a en eux aucune sagesse:
_Propterea dabo mulieres corum exteris_, c'est pourquoi je donnerai
leurs femmes aux trangers, c'est--dire au templier, dans le cas dont
il s'agit  prsent, _et thesauros eorum hredibus alienis_, et leurs
trsors  des hritiers trangers. Isaac poussa de profonds soupirs, se
tordit les mains et retomba dans son tat de dsolation et de dsespoir;
mais le chef le tira  part et lui parla ainsi:

Rflchis bien, Isaac,  ce que tu dois faire en cette occasion: mon
avis est que tu te fasses un ami de cet ecclsiastique. Il est vain et
il est avare, ou du moins il a besoin d'argent pour fournir  ses
profusions. Tu peux facilement satisfaire sa cupidit; car ne pense pas
m'aveugler par tous tes prtextes de pauvret. Je connais, Isaac,
jusqu'au coffre de fer dans lequel tu renfermes tes sacs d'argent. H
quoi! est-ce que je ne connais pas la grande pierre sous un pommier, qui
ferme un caveau vot dans ton jardin  York! Le juif devint ple comme
la mort. Ne crains rien de ma part, continua le capitaine; nous sommes
d'anciennes connaissances. Ne te souvient-il pas d'un archer malade, que
ta charmante fille dlivra des prisons,  York, que tu gardas dans ta
maison jusqu' ce que sa sant ft rtablie, et qu'alors tu renvoyas en
lui donnant une pice d'argent? Tout usurier que tu es, tu n'as jamais
plac ton argent  un meilleur intrt; car cette chtive pice t'en a
sauv aujourd'hui cinq cents.

C'est donc toi, dit le juif, que nous appelions Diccon
Bend-the-Bow[31]? Il me semblait bien que je connaissais le son de ta
voix.

     Note 31: _Diccon Bend-the-Bow_, Diccon-bande-l'arc, phrase
     vulgaire pour dsigner Richard Coeur-de-Lion. M. Defauconpret
     n'a point expliqu cette origine. A. M.

Je suis Bend-the-Bow, dit le capitaine, et je suis Locksley, et j'ai
encore un autre nom qui vaut bien ceux-ci.

Mais tu es dans l'erreur, mon cher Bend-the-Bow, dit le juif,  l'gard
du caveau vot dont tu parles. J'atteste le ciel qu'il n'y a rien que
des marchandises, en petit nombre, dont je me dferai avec plaisir en
votre faveur; ce sont cent aunes de drap vert de Lincoln, pour faire des
pourpoints  tes gens, et cent btons d'if d'Espagne, pour faire des
arcs, et autant de cordes d'arc en soie, fortes, rondes et d'une
excellente qualit; je t'enverrai tout cela en reconnaissance de
l'intrt que tu me tmoignes, mon brave Diccon; mais je t'en prie, mon
cher, bon brave Diccon, ne parle pas du caveau vot.

Muet comme un loir, dit le proscrit, et crois-moi bien lorsque je te
dis que je suis extrmement pein de ce qui est arriv  ta fille. Mais
il ne m'est pas possible de tenter quelque chose pour elle. Les lances
du templier sont trop fortes pour nos arcs, elles les disperseraient
comme le vent disperse la poussire. Si dans le moment j'avais su que
c'tait Rbecca qu'on enlevait, j'aurais pu faire quelque chose; mais
maintenant il faut user de politique. Allons, veux-tu que je ngocie
pour toi avec le prieur?--Oui, mon cher Diccon, rpondit le juif; oui,
je t'en prie au nom de Dieu, s'il est possible de me faire retrouver
l'enfant de mon coeur.--Ne viens pas me contrarier avec ton avarice
hors de saison, dit le proscrit, et je vais lui parler en ta faveur.

Alors il se spara du juif, qui nanmoins le suivit et ne le quitta pas
plus que son ombre.

Prieur Aymer, dit le capitaine, veux-tu bien venir un instant avec moi
sous cet arbre? Il est des gens qui disent que tu aimes le vin et le
sourire d'une belle, peut-tre un peu plus qu'il ne convient  un homme
revtu de ton caractre sacr, sire prtre; mais enfin je n'ai rien 
voir  cela. On dit aussi que tu aimes assez une couple de bons chiens
et un excellent coursier, et il est trs possible que tu ne hasses pas
une bourse bien rebondie; mais je n'ai jamais entendu dire que tu sois
dur et cruel. Maintenant voici Isaac, qui veut bien te fournir les
moyens de satisfaire ton amour des plaisirs, en te donnant un sac qui
contient cent marcs d'argent, si, par ton intercession auprs de ton ami
et alli le templier, il peut obtenir la libert de sa fille.

Saine et intacte, telle qu'elle m'a t enleve, dit le juif; autrement
il n'y a rien de fait.--Tais-toi, Isaac, dit le proscrit, autrement je
ne m'en mle plus. Prieur Aymer, qu'avez-vous  rpondre  la
proposition que je vous fais?--La chose dont vous me parlez, dit le
prieur, est d'une nature mixte; car il y a deux choses  considrer. Si,
d'un ct, je fais une bonne action, de l'autre, c'est  l'avantage d'un
juif, partant, au dtriment de ma conscience. Nanmoins, si l'Isralite
veut donner quelque chose de plus, pour la construction de notre
dortoir, je prends sur moi de faire toutes les dmarches ncessaires
pour tout ce qui a rapport  sa fille.

Oh! dit le capitaine, s'il ne s'agit que d'une vingtaine de marcs pour
le dortoir... Tais-toi donc Isaac!... ou d'une couple de chandeliers
d'argent pour l'autel, nous n'y regarderons pas de si prs.--Mais
coute donc, mon brave Diccon Bend-the-Bow, dit Isaac, cherchant 
arrter cet lan de gnrosit...

Brave juif, brave bte, brave ver de terre, dit le capitaine perdant
patience, si tu continues  vouloir mettre tes vils profits en balance
avec la vie et l'honneur de ta fille, par le ciel, avant qu'il soit
trois jours, je te dpouille de tout ce que tu possdes dans ce monde.
Isaac soupira et garda le silence. Et quelle garantie me donnera-t-on
pour tout cela? demanda le prieur.--Si Isaac russit par votre
mdiation, rpliqua le proscrit, je jure par saint Hubert que, s'il ne
vous paie pas la somme convenue, en bel et bon argent, je lui ferai
rendre un compte tel, qu'il aurait prfr payer vingt fois cette
somme.

Eh bien! juif, dit Aymer, puisqu'il faut que je me mle de cette
affaire, donne-moi tes tablettes: non... laisse... plutt que de faire
usage de ta plume, j'aimerais mieux jener vingt-quatre heures... mais
o en trouverai-je une?--Si les pieux scrupules de votre rvrence,
dit le capitaine, ne vont pas jusqu' vous interdire l'usage des
tablettes de juif, je puis trouver le moyen de suppler au manque de la
plume. Sur quoi, bandant son arc, il dcocha une flche contre une oie
sauvage qui passait au dessus de leurs ttes, garde avance d'une
phalange de ses compagnes, qui dirigeait son vol vers les marais
loigns et solitaires d'Holderness[32]. L'oiseau, perc de la flche
vint tomber en voltigeant  ses pieds.

      Note 32: Dpendance de l'Est-Riding, dans le comt d'York. A. M.

Tiens prieur, dit le capitaine, voil de quoi fournir de plumes tous
les moines de Jorvaulx pendant cent ans, pourvu qu'ils ne se mettent pas
 crire des chroniques. Le prieur s'assit et crivit tout  son aise
une lettre  Brian de Bois-Guilbert; puis, aprs l'avoir soigneusement
cachete, il la remit au juif, en disant: Ceci te servira de
sauf-conduit jusqu' la prceptorerie de Templestowe, et probablement,
du moins je le pense, te procurera la libert de ta fille, si de ton
ct, tu as soin de l'appuyer de quelques offres avantageuses; car, ne
t'y trompe pas, notre brave chevalier de Bois-Guilbert est membre d'une
confrrie qui ne fait rien pour rien.

Maintenant, prieur, dit le proscrit, je ne veux pas te retenir plus
long-temps; seulement, tu vas donner au juif une quittance pour les cinq
cents couronnes qui forment le prix de ta ranon. Je l'accepte pour mon
banquier, et si j'apprends qu'il prouve la moindre difficult  tre
reconnu de pareille somme dans ses comptes, que sainte Marie me refuse
la porte du paradis, si je ne mets le feu  ton abbaye, duss-je tre
pendu dix ans plus tt.

Ce fut de plus mauvaise grce encore qu'il n'en avait mis  crire sa
lettre  Bois-Guilbert, que le prieur crivit la quittance qui
dchargeait le juif de cinq cents couronnes par lui avances, pour le
paiement de sa ranon; de laquelle somme il lui serait tenu compte en
temps et lieu.

Maintenant, dit le prieur Aymer, je vous demande la restitution de mes
mules et palefrois, la libert des rvrends frres qui m'accompagnent,
et aussi de me faire rendre les pierreries, les bijoux et les vtemens
dont j'ai t dpouill, puisque j'ai  prsent pay ma ranon.

Vos rvrends frres, dit Locksley, seront tout de suite remis en
libert, sire prieur; il serait injuste de les retenir. Vos chevaux et
vos mules vous seront galement rendus, avec l'argent ncessaire pour
vos frais jusqu' York, car il serait cruel de vous priver des moyens de
voyager; mais pour ce qui est des bagues, bijoux, chanes d'or et autres
objets de cette espce, il faut que vous sachiez que nous sommes des
gens d'une conscience timore, et que nous ne voulons pas exposer un
homme aussi vnrable que vous l'tes, et qui doit tre mort aux vanits
de ce monde,  une trop dangereuse tentation d'enfreindre les rglemens
de son ordre, en se parant de bagues, de chanes et d'autres vains
ornemens.

Prenez bien garde  ce que vous allez faire, mes chers matres, dit le
prieur, avant de porter la main sur le patrimoine de l'glise. Ces
objets sont _inter res sacras_, ils sont au nombre des choses sacres,
et je ne sais ce qui arriverait si des mains laques osaient y
toucher.--J'aurai soin que cette profanation n'ait point lieu, dit
l'ermite de Copmanhurst, car je les destine  mon propre usage.

Ami ou bien frre, dit le prieur, en rponse  cette singulire manire
de rsoudre la question de dlicatesse de conscience, si tu es
rellement dans les ordres, je t'engage  rflchir  ce que tu auras 
rpondre  ton official, concernant la part que ta as prises aux
vnemens de ce jour.

Ami prieur, rpliqua l'ermite, il faut que tu saches que j'appartiens 
un petit diocse, dont je suis moi-mme le diocsain, et que je me
soucie tout aussi peu de l'vque d'York que de l'abb de Jorvaulx, et
du prieur, et de tout le couvent.

Tu es totalement irrgulier, dit le prieur, un de ces hommes
indisciplins et corrompus, qui, s'tant revtus du sacr caractre,
sans tre mus par de justes motifs, profanent le saint ministre, et
mettent en danger les mes des personnes qui se confient  eux, _lapides
pro pane condonantes eis_, leur donnant des pierres au lieu de pain,
suivant l'expression de la Vulgate.

Oh! dit le moine, s'il n'avait fallu que de mauvais latin pour me
rompre le crne, il n'aurait pas rsist aussi long-temps. Je dis que
dbarrasser un tas de prtres vains et orgueilleux comme toi de leurs
bijoux et de leurs affiquets, c'est dpouiller lgitimement les
gyptiens.--Tu es un prtre de grand chemin, dit le prieur tout bouffi
de colre; _excommunicabo vos_.--Tu ressembles bien plus toi-mme  un
voleur et  un hrtique, rpliqua l'ermite indign. Je n'empocherai pas
ainsi l'affront que tu n'as pas honte de me faire devant mes
paroissiens, quoique je sois ton rvrend frre: _ossa ejus perfringam_,
je te romprai les os, suivant l'expression de la Vulgate.

Hol! s'cria le capitaine, faut-il que des rvrends prtres en
viennent  ces extrmits? Toi, moine, reste tranquille; prieur, si tu
n'as fait ta paix avec Dieu, ne provoque pas davantage notre chapelain.
Ermite, laisse  ton tour s'loigner en paix le rvrend pre en Dieu,
comme un homme qui a pay sa ranon.

Les archers sparrent les deux prtres courroucs, qui continurent
nanmoins  lever leurs voix, et  se dire des injures en mauvais
latin, que le prieur dbitait avec plus de facilit, et l'ermite avec
plus de vhmence.  la fin, le prieur, reprenant son sang-froid, ne
tarda pas  s'apercevoir qu'il compromettait sa dignit, en se
querellant avec un prtre de grand chemin, tel que le chapelain des
proscrits, et, les personnes qui composaient sa suite tant venues le
joindre, il partit avec beaucoup moins de pompe, et d'une manire plus
apostolique, du moins en ce qui avait rapport aux choses prissables de
ce monde, que lorsqu'il tait arriv.

Il ne restait plus qu' faire donner au juif quelque garantie pour la
ranon qu'il avait  payer, tant pour le prieur que pour lui-mme. Il
donna en consquence un ordre cachet de son sceau, adress  un de ses
coreligionnaires  York, le priant de payer au porteur la somme de mille
couronnes, et de lui livrer certaines marchandises qui y taient
spcifies. Mon frre Sheva, dit-il en poussant un profond soupir, a la
clef de mes magasins.--Et du caveau vot? demanda tout bas le
capitaine.--Non, non, Dieu m'en prserve! dit Isaac; que maudit soit
le moment o ce secret a t connu de qui que ce soit!--Il est en
sret avec moi, dit Locksley; pourvu toutefois que ce papier que tu
viens de me donner produise la somme qui s'y trouve mentionne. Mais 
prsent, Isaac, voyons, es-tu mort? As-tu perdu la tte? et le paiement
de mille couronnes t'a-t-il fait oublier le danger que court ta fille?
Le juif se leva subitement. Non, Diccon, non; je vais partir tout de
suite. Adieu, toi que je ne saurais appeler bon, mais que je n'ose ni ne
veux appeler mchant.

Cependant, avant qu'Isaac se mt en route, le chef des proscrits lui
donna ce dernier conseil: Isaac, sois libral dans tes offres, et
n'pargne pas ta bourse pour sauver les jours et l'honneur de ta fille.
Crois-moi, l'or que tu chercheras  pargner en cette occasion te
causera dans la suite autant de tourmens que si on le versait tout fondu
dans ton gosier. Isaac, poussant encore ici un profond soupir, convint
de la justesse de cette observation, et se mit en route, accompagn de
deux braves archers, qui devaient lui servir de guides et d'escorte 
travers la fort.

Le chevalier noir, qui avait vu avec beaucoup d'intrt les divers
vnemens qui avaient eu lieu, vint  son tour prendre cong du
proscrit; et il ne put s'empcher d'tre surpris de l'ordre et de la
discipline qu'il avait vus rgner parmi des hommes abandonns  leurs
penchans et indigns de l'influence et de la protection des lois. Sire
chevalier, dit Locksley, on peut quelquefois trouver de bon fruit sur un
mauvais arbre, et des temps dsastreux ne produisent pas toujours du mal
seul et sans mlange. Parmi les hommes que les circonstances ont
entrans dans ce genre de vie, qui est entirement contraire  toute
civilisation, il s'en trouve sans doute plusieurs qui dsirent mettre de
la modration dans la licence qu'il procure, et d'autres peut-tre qui
regrettent d'tre obligs de l'adopter.--Et je m'imagine, dit le
chevalier, que c'est  un de ces derniers que je parle en ce moment.

Sire chevalier, rpondit le proscrit, nous avons chacun notre secret.
Vous tes parfaitement libre de porter sur moi tel jugement que vous
croirez convenable; je puis faire sur vous telles conjectures que bon me
semblera; et, comme il est possible qu'aucune de nos flches ne frappe
point le vritable but, mais comme au surplus ne voulant pas connatre
votre secret, ne trouvez pas mauvais que je garde le mien.--Pardon,
brave archer, dit le chevalier, votre rprimande est juste; mais il est
possible que nous nous revoyions plus tard et avec moins de mystre de
part et d'autre. En attendant, nous nous quittons amis, n'est-ce
pas?--En voici ma main pour garant, dit Locksley, et je la donne pour
la main d'un loyal Anglais, quoique, pour le moment, ce soit celle d'un
proscrit.--Et voici la mienne en retour, dit le chevalier, et je la
crois honore d'tre presse par la vtre; car, celui qui fait le bien,
quoique ayant un pouvoir illimit de faire le mal, mrite d'tre lou,
non seulement pour le bien qu'il fait, mais aussi pour le mal qu'il
s'abstient de faire. Adieu, noble et vaillant proscrit.

Ils se sparrent ainsi assez contens l'un de l'autre, et le chevalier
du cadenas, sautant sur son excellent coursier, s'enfona dans la fort.




CHAPITRE XXXIV.


    _Le roi Jean_

    Je te le dis, ami, c'est un vritable serpent
    que je rencontre sur mon chemin.
    Quelque part que je pose mon pied, il est
    toujours devant moi. Me comprends-tu?

    SHAKSPEARE. _Le roi Jean_.

Il y avait grande fte au chteau d'York, o le prince Jean avait invit
les nobles, les prlats et les chefs, par les secours desquels il
esprait russir dans ses projets ambitieux sur le trne de son frre.
Waldemar Fitzurse, son agent politique, homme habile, travaillait
secrtement  leur inspirer le degr d'nergie qui tait ncessaire pour
dclarer ouvertement leur dessein. Mais l'entreprise tait diffre par
l'absence de plusieurs membres de la confdration. Le courage ferme et
entreprenant, quoique brutal, de Front-de-Boeuf; la vivacit et la
fiert de de Bracy; la sagacit, l'exprience et la valeur renomme de
Brian de Bois-Guilbert; tout cela tait important pour le succs de la
conspiration; et, quoique maudissant en secret leur absence, dont ils ne
voyaient ni la ncessit, ni les motifs, ni Jean ni son conseiller
n'osaient commencer les oprations sans eux. Le juif Isaac semblait
aussi avoir disparu, et avec lui s'vanouissait l'esprance d'obtenir
diverses sommes d'argent pour complter le subside que le prince Jean
avait ngoci avec l'Isralite et ses frres. Il tait  craindre que le
manque d'argent ne leur devnt funeste dans un moment aussi critique.

Ce fut dans la matine du jour qui suivit celui de la prise de
Torquilstone qu'un bruit vague commena  se rpandre dans la ville
d'York, que de Bracy et Bois-Guilbert, avec leur confdr
Front-de-Boeuf, avaient t pris ou tus. Waldemar apporta cette
nouvelle au prince Jean, en ajoutant qu'il craignait d'autant plus
qu'elle ne ft vraie, qu'ils taient partis avec un faible dtachement,
dans le dessein de diriger une attaque contre le Saxon Cedric et ses
adhrens. En toute autre circonstance, le prince aurait regard cet acte
de violence comme une simple plaisanterie; mais, dans la circonstance,
qui compromettait ses propres intrts et qui drangeait ses projets, il
s'emporta vivement contre les auteurs ou fabricateurs de cette fausse
nouvelle, en leur reprochant, le cas chant, d'enfreindre les lois, de
troubler l'ordre public et d'attenter aux proprits particulires, et
il parla d'un ton qui aurait convenu au roi Alfred.

Brigands sans principes, dit-il, si jamais je devenais roi
d'Angleterre, je ferais pendre tous ces maraudeurs au dessus des
ponts-levis de leurs propres chteaux.--Mais, pour devenir roi
d'Angleterre, dit froidement son Achitophel, il est ncessaire que votre
grce non seulement souffre les transgressions de ces brigands sans
principes, mais leur accorde sa protection, malgr votre zle louable
pour les lois qu'ils sont dans l'habitude d'enfreindre. Nous devons
compter sur de beaux secours, si les Saxons brutaux ont ralis les
visions de votre grce en convertissant leurs ponts-levis fodaux en
autant de gibets! et ce mme Cedric altier serait prcisment l'homme 
qui une pareille ide aurait pu entrer dans l'imagination. Vous savez
trs bien qu'il serait dangereux de faire un pas sans Front-de-Boeuf, de
Bracy, et le templier; et cependant nous sommes trop avancs pour que
nous puissions reculer sans danger.

Le prince Jean se frappa le front d'un air d'impatience et se promena 
grands pas dans l'appartement. Les misrables! s'cria-t-il; les
tratres! les vils sclrats! m'abandonner dans un moment aussi
critique!--Dites plutt les fous! les insenss! les tourdis! repartit
Waldemar, qui s'amusent  des folies,  des bagatelles, tandis que nous
avons des choses aussi srieuses qui doivent nous occuper.--Qu'y
a-t-il  faire? demanda le prince s'arrtant tout court devant
Waldemar.--Je ne vois rien  faire, rpondit son conseiller, except
ce que j'ai dj ordonn. Je ne suis pas venu annoncer ce malheur 
votre grce, sans avoir fait mon possible pour y remdier.--Tu es
toujours mon bon ange, Waldemar, dit le prince, et tant que j'aurai un
chancelier tel que toi que je puisse consulter, le rgne de Jean
deviendra clbre dans nos annales. Quels sont les ordres que tu as
donns?--J'ai donn  Louis Winkelbrand, lieutenant de de Bracy,
l'ordre de faire sonner le boutte-selle, de dployer sa bannire, et de
partir  l'instant pour le chteau de Front-de-Boeuf, et de faire ce
qu'il est encore possible de tenter en faveur de nos amis.

Le visage du prince se couvrit d'une rougeur pareille  celle que
produirait l'orgueil extrme d'un enfant gt qui croirait avoir reu un
affront. Par la face de Dieu! dit-il, Waldemar Fitzurse, c'est avoir
pouss la hardiesse bien loin; et c'est tre bien insolent que de faire
sonner le boutte-selle, et dployer la bannire, dans une ville o nous
nous trouvons nous-mme en personne, sans prendre notre exprs
commandement.

Je prie votre grce de me pardonner, dit Fitzurse maudissant
intrieurement la sotte vanit de son matre; mais, comme la
circonstance pouvait tre urgente, et que la perte mme de quelques
minutes pouvait devenir funeste, j'ai cru devoir prendre sur moi cette
grande responsabilit dans une affaire o il s'agit de vos plus grands
intrts.--Je te pardonne, Fitzurse, dit gravement le prince; ton
intention excuse ta prompte et excessive tmrit... Mais qui est-ce qui
nous arrive ici? de Bracy lui-mme, par la sainte croix! et dans quel
trange quipage il se prsente devant nous!

C'tait effectivement de Bracy, ses perons ensanglants, son visage
enflamm par la promptitude de sa course, tout son corps couvert de boue
et de poussire. Il dgrafa son casque, le posa sur la table, et se tint
quelques instans debout, comme pour se remettre avant de communiquer les
nouvelles qu'il apportait.

De Bracy, dit le prince Jean, que signifie tout ceci? parle, je te
l'ordonne: les Saxons sont-ils en tat de rvolte?--Parle, de Bracy,
dit Fitzurse presque en mme temps que son matre; n'es-tu plus un
homme? Qu'est devenu le templier? o est Front-de-Boeuf?--Le templier
a pris la fuite, rpondit de Bracy; quant  Front-de-Boeuf, vous ne le
verrez plus; il a trouv un brillant trpas au milieu des poutres
enflammes de son propre chteau, et moi seul ai pu m'chapper pour vous
en apporter la nouvelle.--Nouvelle toute de glace pour nous, dit
Waldemar, malgr votre feu et votre incendie.--Je ne vous ai pas
encore dit ce qu'il y a de pire, dit de Bracy; et, s'approchant du
prince Jean, il lui dit  voix basse, mais avec une sorte d'emphase:
Richard est en Angleterre; je l'ai vu et je lui ai parl.

Le prince Jean plit, chancela, et s'appuya sur le dos d'un banc de
chne pour se soutenir, comme un homme qui vient d'tre atteint d'une
flche  la poitrine.--Tu es fou, de Bracy, dit Fitzurse, cela ne peut
pas tre.--C'est aussi vrai que la vrit mme, dit de Bracy; j'ai t
son prisonnier et je lui ai parl.-- Richard Plantagenet, dis-tu?
continua Fitzurse.-- Richard Plantagenet, rpliqua de Bracy,  Richard
Coeur-de-Lion,  Richard d'Angleterre.--Et tu as t son prisonnier?
dit Waldemar; il est donc  la tte d'un corps de troupes?--Non,
rpondit de Bracy; il n'avait autour de lui qu'un petit nombre d'archers
proscrits qui mme ignorent qui il est. Je lui ai entendu dire qu'il
tait au moment de les quitter; il ne s'tait joint  eux que pour les
aider  livrer assaut  Torquilstone.

Oui, dit Fitzurse, voil bien Richard, vrai chevalier errant, courant
les aventures, se reposant sur la vaillance de son bras comme un autre
sire Guy, ou sire Bevis[33], pendant que les affaires importantes de son
royaume restent suspendues et que sa propre sret est compromise. Que
te proposes-tu de faire, de Bracy?--Moi? rpondit de Bracy, j'ai fait
 Richard l'offre de mes services et de ceux de mes francs lanciers;
mais il m'a refus. Je vais les conduire  Hull, m'emparer d'un navire
et me rendre avec eux en Flandre. Grace au temps o nous vivons, un
homme actif trouvera toujours de l'emploi. Et toi, Waldemar, veux-tu
prendre lance et bouclier, abandonner la politique, te mettre en route
avec moi, et partager le sort que le ciel nous rserve?--Je suis trop
vieux, Maurice, rpondit Waldemar, et j'ai une fille.--Donne-la-moi,
Fitzurse, dit de Bracy; et avec l'aide de ma lance et de mon trier, je
lui formerai un tablissement convenable  son rang.--Non, non, dit
Fitzurse, je me rfugierai dans le sanctuaire de l'glise de
Saint-Pierre de cette ville; l'archevque est mon ami intime et je l'ai
mis  l'preuve.

     Note 33: Champions cits dans les ballades anglaises. A. M.

Pendant cette conversation le prince Jean tait revenu peu  peu de
l'tat de stupeur dans lequel l'avait jet la nouvelle inattendue de de
Bracy, et tait rest attentif aux discours de ses deux confdrs. Ils
se dtachent de moi, se dit-il  lui-mme; ils ne tiennent pas plus 
moi que la feuille dessche ne tient  la branche lorsque le vent
souffle sur elle. Par l'enfer et tous ses dmons! ne puis-je trouver
moi-mme quelques moyens, lorsque je suis abandonn par ces lches! Il
se mit un instant  rflchir, et l'on put aisment juger, par
l'expression de sa physionomie et de ses gestes, de ce qui se passait de
diabolique et d'trange dans le rire forc avec lequel il vint enfin
interrompre leur conversation.

Ha, ha, ha! mes braves seigneurs, dit-il; par le sourcil de Notre-Dame!
je vous ai toujours regards comme des hommes sages, hardis, prompts 
prendre un parti, et cependant vous sacrifiez richesses, honneurs,
plaisirs, tout ce que notre noble entreprise vous promettait, au moment
o il ne faut qu'un coup hardi pour vous procurer tout cela.

Je ne vous comprends pas, dit de Bracy; ds que le retour de Richard
sera connu, il se verra  la tte d'une arme, et alors tout est fini
pour nous. Je vous conseillerais, milord, de vous retirer en France, et
de vous assurer la protection de la reine-mre.--Je ne cherche d'autre
sret pour moi-mme, dit le prince Jean avec hauteur, que celle que je
saurai me procurer par un mot dit  mon frre. Mais, quelque bien
disposs que je vous voie, vous, de Bracy, et vous Waldemar Fitzurse, 
m'abandonner de la sorte, je ne prendrais pas beaucoup de plaisir  voir
vos ttes exposes au dessus de la porte de Clifford, l bas  York.
Penses-tu, Waldemar, que le rus archevque ne te laisserait pas
arracher de l'autel mme, s'il pouvait  ce prix faire sa paix avec
Richard? Et oublies-tu, de Bracy, que Robert Estoteville est post entre
toi et Hull, avec toutes ses forces, et que le comte d'Essex est occup
 rassembler tous ses adhrens? Si nous avions raison de redouter ces
leves, mme avant le retour de Richard, penses-tu qu'il puisse y avoir
le moindre doute sur le parti que les chefs embrasseront? Crois-moi,
Estoteville seul est assez fort pour prcipiter tous tes francs lanciers
dans le Humbert.[34]

     Note 34: Rivire du comt d'York qui spare ce comt de celui
     de Lincoln. A. M.

Waldemar Fitzurse et de Bracy se regardrent l'un l'autre avec la pleur
de l'pouvante. Il ne reste plus qu'un moyen de salut, dit le premier
dont le front devint noir comme l'ombre de la nuit; l'objet de notre
terreur voyage seul.... Il faut se rencontrer avec lui.--Ce ne sera
pas moi, s'cria vivement de Bracy: j'ai t son prisonnier, et il a us
de clmence envers moi; je ne voudrais pas toucher  une seule plume de
son casque.--Eh! qui vous parle d'y toucher? dit le prince Jean avec
un sourire forc; le misrable dira bientt que j'ai voulu insinuer
qu'il devait le tuer. Non, une prison vaudrait mieux: qu'elle soit en
Angleterre ou en Autriche, qu'importe? les choses ne feront que rester
dans le mme tat o elles taient lorsque nous avons commenc notre
entreprise; elle tait fonde sur l'espoir que Richard resterait captif
en Allemagne. Notre oncle Robert vcut et mourut dans le chteau de
Cardiffe.--Oui, dit Waldemar; mais votre grand-pre Henry tait assis
sur son trne plus solidement que votre grce ne peut l'tre. Je dis que
la meilleure prison est celle qui est creuse par le fossoyeur. Il n'est
pas de donjon plus sr que le caveau vot d'une glise. Voil mon
opinion.--Prison ou caveau, dit de Bracy, je m'en lave les
mains.--Lche! dit le prince Jean, tu ne voudrais pas nous
trahir?--Je n'ai jamais trahi personne, rpondit firement de Bracy;
et l'pithte de lche n'a jamais accompagn mon nom.

Doucement, sire chevalier, dit Waldemar; et vous, prince, pardonnez les
scrupules du vaillant de Bracy; j'espre russir bientt  les faire
taire.--Voil qui est au dessus de votre loquence, Fitzurse,
rpliqua le chevalier. Mon cher Maurice, dit le rus politique, ne
t'emporte pas, comme un coursier pouvant, sans examiner au moins
l'objet de ta terreur. Ce Richard, hier encore, ton plus grand dsir
aurait t de te mesurer avec lui corps  corps au milieu d'une
bataille; cent fois je te l'ai entendu dire.--Oui, dit de Bracy; mais,
comme tu le dis fort bien, corps  corps, et au milieu d'une bataille.
Jamais tu ne m'as entendu exprimer la pense de l'assaillir seul, et
dans une fort.--Tu n'es pas un vrai chevalier si ce scrupule
t'arrte, dit Waldemar. N'est-ce pas dans des batailles que Lancelot du
Lac et sir Tristram acquirent tant de renomme? N'est-ce pas en
attaquant des chevaliers gigantesques, au fond des forts sombres et
inconnues, qu'ils s'acquirent la rputation d'invincibles.--Oui, mais
je te garantis, dit de Bracy, que ni Lancelot, ni sir Tristram
n'auraient t de force  se mesurer corps  corps avec Richard
Plantagenet, et je crois qu'ils n'taient pas dans l'habitude de se
mettre plusieurs contre un.

Tu n'y penses pas, de Bracy, dit Waldemar. Qu'est-ce que nous te
proposons,  toi, capitaine engag et salari d'une compagnie de francs
compagnons, dont les pes sont achetes pour le service du prince Jean?
Tu connais notre ennemi, et tu as des scrupules, lorsqu'il y va de la
fortune de ton matre, de celle de ton camarade, de la tienne, et de la
vie et de l'honneur de tous tant que nous sommes?--Je te dis, rpliqua
de Bracy d'un ton dtermin, qu'il m'a donn la vie. Il est vrai qu'il
m'a ordonn de m'loigner de sa prsence et qu'il a refus mes services;
et sous ce rapport je ne lui dois ni foi ni hommage; mais jamais je ne
lverai la main contre lui.--Cela n'est pas ncessaire; envoyez
seulement Winkelbrand, et une vingtaine de vos lanciers.--Vous avez
assez d'assassins dans vos rangs, dit de Bracy; pas un de mes soldats ne
bougera pour une pareille expdition.

Es-tu donc si obstin, de Bracy? dit le prince Jean, et veux-tu
m'abandonner, aprs tant de protestations de dvouement  mon
service?--Ce n'est pas mon intention, rpondit de Bracy; je vous
rendrai tous les services qui s'accordent avec l'honneur d'un chevalier,
soit dans les tournois, soit dans les camps; mais ces expditions de
grand chemin ne font point partie de mes devoirs.

Approche, Waldemar, dit le prince Jean. Je suis bien malheureux. Mon
pre, le roi Henri, eut des serviteurs fidles. Il lui suffit de dire
que la prsence d'un prtre factieux lui tait insupportable, et le sang
de Thomas Becket rougit les marches de son autel. Tracy! Morville!
Briton[35]! braves et loyaux sujets, vos noms et le courage qui vous
animait sont teints; et quoique Rginald Fitzurse ait laiss un fils,
celui-ci a dgnr de la fidlit et du courage de son pre.

     Note 35: Rginald Fitzurse, Guillaume de Bracy, Hugues de
     Morville et Richard Briton furent, observe l'auteur anglais,
     les officiers de la maison de Henri II qui, excits par
     quelques expressions que leur souverain laissa chapper dans
     sa colre, assassinrent le trop clbre Thomas Becket. A. M.

Il n'a dgnr ni de l'une ni de l'autre, dit Waldemar; et puisque
nous ne pouvons faire autrement, je me charge de l'excution de cette
prilleuse entreprise. Au reste mon pre acheta bien cher la rputation
d'ami zl, et cependant la preuve de loyaut qu'il donna  Henry est
bien au dessous de celle que je vais vous fournir; car j'aimerais mieux
attaquer tous les saints du calendrier que de mettre ma lance en arrt
contre Coeur-de-Lion. De Bracy, il faut que je te charge du soin de
soutenir le courage et les sentimens de ceux qui chancellent, et que je
te confie la garde de la personne du prince. Si vous recevez des
nouvelles telles que j'espre pouvoir vous en envoyer, notre entreprise
ne sera plus douteuse. Page, dit-il, va vite chez moi, et dis  mon
cuyer de se tenir prt; dis aussi  Stephen Wetheral,  Broad Thoushy
et aux trois piques de Spyinghow, de se prparer  l'instant  me
suivre; que le chef des vedettes, Stugh Bardon, soit aussi  mes ordres.
Adieu, prince; jusqu' des temps plus heureux! En disant ces paroles il
quitta l'appartement.

Il va faire mon frre prisonnier, dit le prince Jean  de Bracy, avec
aussi peu de componction que s'il s'agissait de la libert d'un franklin
saxon. J'espre qu'il se conformera  mes ordres, et qu'il aura pour la
personne de mon cher Richard tout le respect qui lui est d. De Bracy
ne rpondit que par un sourire.

Par le sourcil de Notre-Dame! dit le prince Jean, je lui ai donn les
ordres les plus formels, bien qu'il soit possible que vous ne les ayez
pas entendus, parce que nous tions dans l'embrasure de la fentre. Mon
ordre a t trs clair et trs positif, de veiller avec soin  la sret
de Richard, et malheur  la tte de Waldemar s'il les enfreint.--Je
ferais mieux de passer chez lui, dit de Bracy, pour lui faire bien
connatre les intentions de votre grce; car, comme elles ont
entirement chapp  mon oreille, il serait possible qu'elles ne
fussent pas galement parvenues jusqu' la sienne.--Non, non, dit le
prince Jean avec un air d'impatience; je te rponds qu'il m'a fort bien
entendu et compris; et d'ailleurs j'ai besoin de toi pour quelque autre
chose. Maurice, viens ici; laisse-moi m'appuyer sur ton paule.

Ils firent un tour dans la salle, en conservant cette position
familire; et le prince Jean, du ton de la confiance la plus intime, lui
parla ainsi: Mon cher de Bracy, que penses-tu de ce Waldemar Fitzurse?
Il se flatte de l'espoir d'tre notre chancelier! Assurment nous
rflchirons avant de confier un emploi aussi important  un homme qui
montre avidement le peu de respect qu'il a pour notre sang, par
l'empressement qu'il a mis  se charger de cette entreprise contre
Richard. Je suis sr que tu crois avoir perdu quelque chose de mon
amiti par ton refus obstin d'entreprendre cette tche dsagrable.
Non, Maurice; ta vertueuse rsistance te fait honneur auprs de moi.
S'il est des choses que la ncessit commande d'excuter, les instrumens
que l'on emploie n'en sont pas moins mprisables et odieux; il y a aussi
d'honorables rsistances propres  nous tre utiles et  commander notre
estime pour ceux qui ont eu le bon esprit, la prudence et la sagesse de
rsister  nos dsirs. L'arrestation de mon frre n'est pas un aussi bon
titre  la haute dignit de chancelier, que celui que ton refus
courageux et chevaleresque te donne au bton de grand marchal. Penses-y
bien, de Bracy, et va prendre possession de ta place.

Tyran inconstant! marmotta de Bracy en sortant de l'appartement du
prince; malheur  celui qui se fie  toi. Ton chancelier, vraiment!
Celui qui aura le soin de ta conscience n'aura pas peu  faire, j'en
rponds. Mais grand-marchal d'Angleterre! ajouta-t-il en tendant le
bras comme pour saisir le bton de commandement, et marchant plus
firement dans l'antichambre; c'est l un prix qui vaut la peine d'tre
disput.

De Bracy n'eut pas plus tt quitt l'appartement, que le prince Jean
donna l'ordre que l'on ft venir Bardon, le chef des vedettes, aussitt
qu'il aurait parl avec Waldemar Fitzurse. Il arriva au bout de quelque
temps, pendant lequel Jean avait parcouru l'appartement  pas ingaux et
prcipits, et d'un air qui peignait tout le dsordre de son esprit.
Bardon, dit-il, que t'a demand Waldemar?--Deux hommes rsolus,
rpondit Bardon, connaissant parfaitement tous les lieux sauvages du
Nord du royaume, et habiles  suivre la trace d'un cavalier ou d'un
piton.--Et tu lui as procur justement ce qu'il lui fallait? demanda
le prince.

Votre grce peut tre tranquille  cet gard, rpondit le chef des
espions. L'un est du comt d'Hexam, accoutum  suivre les traces des
voleurs des forts de Tyne et de Teviot, comme le limier suit celle du
daim bless. L'autre est du comt d'York, et a souvent tendu et fait
vibrer la corde de son arc dans les joyeuses forts de Sherwood: il
connat chaque bois, vallon, taillis, haute et basse futaie, d'ici 
Richmond.

C'est bien, dit le prince; Waldemar va-t-il avec eux?--Il part 
l'instant mme, rpondit Bardon.--Avec quelle suite? demanda Jean
d'un air d'indiffrence.--Le gros Thoresby va avec lui, rpondit-il,
ainsi que Wetheral,  qui sa cruaut a fait donner le surnom de _Stephen
Coeur-d'acier_; il y a aussi trois hommes d'armes du Nord, qui font
partie de la bande de Ralph Middleton, et qu'on appelle les Piques de
Spyinghow.

C'est bien, dit le prince Jean; puis, aprs un moment de silence, il
ajouta: Bardon, l'intrt de mon service exige que tu exerces la
surveillance la plus stricte sur Maurice de Bracy, de manire cependant
 ce qu'il ne s'en aperoive point. Tu m'instruiras de temps en temps de
ses dmarches, de ses actions, de ses projets. N'y manque pas, car je
t'en rends responsable. Hugues Bardon fit une inclination et se retira.
Si Maurice me trahit, dit le prince Jean... s'il me trahit, comme sa
conduite me porte  le craindre, je veux avoir sa tte, dt Richard
tonner,  l'instant mme, aux portes d'York.

FIN DU TOME TROISIME.



IMPRIMERIE ET FONDERIE DE RIGNOUX,
RUE DES FRANCS-BOURGEOIS-S.-MICHEL, N 8.








End of the Project Gutenberg EBook of Ivanhoe (3/4), by Walter Scott

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK IVANHOE (3/4) ***

***** This file should be named 34342-8.txt or 34342-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.org/3/4/3/4/34342/

Produced by Mireille Harmelin, Jean-Pierre Lhomme, Rnald
Lvesque (HTML) and the Online Distributed Proofreaders
Europe at http://dp.rastko.net. This file was produced
from images generously made available by the Bibliothque
nationale de France (BnF/Gallica)


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
http://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
